Emmanuel Bove

HENRI DUCHEMIN
ET SES OMBRES

1928

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Table des matières

 

LE CRIME D’UNE NUIT. 3

UN AUTRE AMI. 45

VISITE D’UN SOIR.. 69

CE QUE J’AI VU.. 94

L’HISTOIRE DUN FOU.. 114

LE RETOUR DE L’ENFANT. 134

EST-CE UN MENSONGE ?. 150

Ce livre numérique. 168

 

LE CRIME D’UNE NUIT

C’était la veille de Noël.

Assis sur la banquette usée d’un restaurant, Henri Duchemin attendait que la pluie cessât. Les longs cheveux qui chatouillaient ses oreilles – ainsi que les poches trouées de son pantalon – lui rappelaient à tout moment sa pauvreté.

Las d’être immobile, il s’apprêtait à sortir, lorsqu’il se souvint du couloir obscur de sa maison, de la cour humide, des marches étroites de l’escalier, et de sa chambre, sans feu, sous les toits.

À tout cela, il préféra la tiédeur du restaurant.

Quelques habitués lisaient les journaux du soir. Un courant d’air balançait la chaînette du manchon à gaz. La bonne, accoudée sur le buffet, souhaitait de partir.

Soudain les clients levèrent la tête : un mendiant venait d’entrer.

— C’est un bossu, dit l’un d’eux.

Le vent de la rue faillit éteindre la flamme du bec. Des ombres tombèrent du plafond, le long des murs.

— Poussez donc la porte !

Le mendiant obéit et, le chapeau à la main, s’avança, en guignant à droite et à gauche.

— Que voulez-vous ?

— Demander la charité.

Ce mendiant était un peu comme l’acteur qui apparaît enfin sur une scène vide. La bonne, partagée entre le plaisir d’être distraite et celui de chasser ce pauvre, ne resta qu’un instant indécise.

— Allons, sortez. On ne mendie pas ici.

Les clients profitèrent de cet incident pour faire connaissance. Bien qu’ils ne fussent pas tous de l’avis de la bonne, ils sentirent confusément qu’ils tomberaient d’accord en l’approuvant.

Une sorte de parenté étant dans l’air, ils dissertèrent longtemps sur la mendicité, sur la prostitution, sur les problèmes sociaux, comme ils disaient, avec sécheresse.

Quatre coups sonnèrent à une horloge qui, pourtant, marquait neuf heures.

Henri Duchemin devinait que ces inconnus avaient des pensées mauvaises. Il s’assura que le coton qui bouchait ses oreilles n’était pas tombé, et, tout en secouant son pardessus, il gagna la porte qui laissa, une seconde, la lumière du restaurant traverser la rue noire.

La pluie glissait sur la fonte peinturée des réverbères. Les trottoirs, couverts de reflets, avaient l’air de se mouvoir. Les lanternes des voitures et des taxis éclairaient à peine.

Il entra dans un café. Le store, battu par le vent, jetait des paquets d’eau.

La buée, qui flottait partout, ternissait les verres, le comptoir, les ampoules électriques. Des clients avaient dessiné sur les glaces.

Henri Duchemin commanda un café, un café bien chaud, qu’il avala d’un trait, avant même que le sucre fût fondu.

Une femme, dont la fourrure était encore mouillée, buvait un lait que le rouge de ses lèvres devait sucrer. Lourds de fard, ses yeux restaient continuellement ouverts, comme ceux d’une poupée.

— Quel triste réveillon ! dit-elle.

Henri Duchemin savait bien que certaines femmes parlent aux hommes pour leur demander de l’argent, mais il aimait mieux ne pas y penser et conserver intact l’espoir d’un événement nouveau.

— Oui, quel triste réveillon !

Il regarda la porte. Il craignait que son voisin, M. Leleu, rentrât. Celui-ci se serait assis, là, près de lui, et sans aucun doute, l’aurait supplanté.

— Vous devez vous ennuyer, monsieur ?

— Oh ! oui… ne vous vexez pas… quand vous saurez comme je souffre… je désirerais tant m’épancher… À vos yeux, je suis un étranger… Patientez… Je vous raconterai ma vie… Elle est bien triste…

Il était si content de parler qu’il semblait rajeuni. La certitude de plaire le rendait confiant. Il allait continuer, lorsque sa voisine éclata de rire :

— Ne soyez pas ridicule. Si vous êtes malheureux, vous n’avez qu’à vous tuer.

Henri Duchemin devint rouge. Pendant une minute il chercha une réponse.

Ne la trouvant pas, il se leva et sortit, le cœur plein d’amertume.

La pluie qui cinglait son visage le ranima. Deux rangées de becs de gaz se rejoignaient au bout d’une avenue. Les passants touchaient de la tête la toile de leur parapluie.

« Me tuer ! Elle est folle… Que le monde est méchant », pensait-il.

Son pantalon mouillé collait sur ses cuisses. Ses pieds glissaient dans ses souliers qui prenaient l’eau, même en été, quand on arrosait. Il ne voyait rien, pas même les ruisseaux qui s’engouffraient dans les égouts, avec le bruit léger d’une petite cascade.

Enfin, il reconnut un renforcement encombré de tuyaux goudronnés où il venait souvent regarder les ouvriers travailler, tout en se chauffant à un brasero.

Il était arrivé.

Il y avait tant de vent, qu’il lui sembla, en ouvrant la porte de sa maison, que quelqu’un voulait l’empêcher d’entrer.

Henri Duchemin monta lentement l’escalier, puis, une fois chez lui, ferma doucement la porte de sa chambre afin de ne pas réveiller M. Leleu.

La lampe, allumée, révéla un désordre qui l’étonna, parce qu’il avait oublié que le ménage n’avait pas été fait.

Les meubles, doublés de leur ombre, semblaient se toucher. Un souffle glacial, glissant sous la fenêtre, agitait les rideaux. L’humidité boursouflait le plâtre du plafond. Le papier tenture pendait comme de vieilles affiches. Le lit défait était froid. Quand le vent secouait la porte, la serrure grinçait.

« Me tuer… allons donc… elle est folle ! »

Pour chasser le souvenir de cette femme, Henri Duchemin arpenta la pièce en comptant ses pas et en se réjouissant d’en trouver le même nombre à aller et au retour. Il remarqua alors que son haleine était plus nette quand il tournait le dos à la lampe.

Les volets, décrochés par le vent, claquaient si violemment contre le mur qu’il craignit que les voisins ne se plaignissent.

Il ouvrit la fenêtre toute grande : la flamme de la lampe baissa, les rideaux s’élevèrent derrière lui comme des fantômes, un billet de tramway vola dans la chambre.

Il vit, de l’autre côté de la rue, une fenêtre éclairée, et, au travers du store, une femme dont l’ombre faisait de grands gestes.

Penché au-dehors, les cheveux emmêlés par le vent, les mains noircies par la barre d’appui, Henri Duchemin épiait cette femme. Il ne remuait pas et ses yeux s’étaient agrandis au point que les pupilles, au milieu de trop de blanc, paraissaient plus petites.

Mais la lumière s’éteignit. Espérant qu’elle se rallumerait à une autre fenêtre, il attendit. La nuit était noire. Le vent, qui s’engouffrait dans ses manches, glaçait son corps. La pluie brillait autour d’un réverbère.

Il ferma la fenêtre et, planté devant l’unique fauteuil, il discerna partout, dans la profondeur des murs, debout sur son lit, des femmes qui faisaient les beaux bras.

Non, il ne se tuerait pas. À quarante ans, un homme est encore jeune et peut, s’il est persévérant, devenir riche.

Henri Duchemin rêva de solliciteurs, de maisons à lui, de liberté. Mais quand son imagination se fut calmée, il lui sembla que le désordre de sa chambre s’était accentué, tant il jurait avec ses rêveries.

Un miroir, dans un cadre de bambou, reflétait son visage. Il oublia tout et, parlant tout seul, se regarda pour voir comment il était quand il parlait.

La lampe baissait au point de n’éclairer que la table. La flamme tremblotait sur la mèche. Soudain elle s’éteignit.

Henri Duchemin, en cherchant à tâtons des allumettes, renversa des objets qu’il ne reconnut pas.

Las de chercher, il s’assit dans le fauteuil et ferma les yeux pour ne pas voir l’obscurité.

La chaleur de son corps séchait tout doucement ses habits. Il se sentait mieux. Bientôt, il lui sembla que le plancher se dérobait sous ses pieds et que ses jambes balançaient dans le vide, comme celles d’un enfant sur une chaise.

Il dormait depuis longtemps quand il sentit, sur sa joue, la chaleur d’une flamme, un peu comme la respiration de quelqu’un.

Il ouvrit les yeux.

M. Leleu était là, près de lui, une lampe à la main.

M. Leleu était un homme de cinquante ans, paisible, qui vivait pauvrement. Il s’intéressait à la vie des criminels et se rangeait toujours du côté des gendarmes. Il lisait les faits divers, mais jamais de romans policiers, car il éprouvait une sorte de gêne à la lecture d’un récit qui n’avait pas existé.

— Tu dors, Duchemin ?

— Non.

M. Leleu posa sur la cheminée la lampe. Elle continua à éclairer le plancher.

— J’ai à te parler, Henri.

M. Leleu, en caressant sa barbe, en affina la pointe.

— Te souviens-tu de la femme du café ?

— Oui.

— Il faut faire ce qu’elle t’a dit.

— Me tuer ?

— Oui.

— Vous pensez qu’il le faut ?

— Oui, puisque tu es malheureux.

La pluie, emportée par le vent, revenait à tout moment cribler les carreaux.

— Mais je n’oserai pas.

— Pourquoi, Henri ? je t’apporte une corde. Le nœud coulant est fait. Tu vois, tout est prêt. Je reviendrai, quand tu seras mort, afin que l’on ne me soupçonne pas.

M. Leleu se leva.

— Vous reviendrez quand je serai mort !

— Oui. Je réveillerai les locataires. Adieu. Je te laisse la lampe ; je la reprendrai tout à l’heure.

M. Leleu s’en alla sans bruit.

Resté seul, Henri Duchemin frotta ses yeux, regarda la lampe et, constatant qu’il ne rêvait pas, voulut écrire ses dernières pensées. Mais il ne sut quoi dire.

Tout à coup, soit que la mort lui fit peur, soit qu’il craignit que M. Leleu ne revînt, il décida de fuir.

Il souffla la lampe, en se défiant du retour de flamme, et sortit.

 

*

*     *

 

Bien que la porte de M. Leleu fût fermée, Henri Duchemin marcha sur la pointe des pieds.

Dehors, l’air froid tirailla le nerf d’une de ses dents. Il ne pleuvait plus. La pente de la rue donnait envie de courir. Les bulles qui flottaient sur les flaques ne crevaient pas car elles étaient immobiles.

Henri Duchemin traversa un faubourg. Il y avait des inscriptions à la craie sur les murs. Une palissade dissimulait un terrain vague. Des fenêtres sans rideaux luisaient à la lueur d’une lanterne, comme du mica.

Un cabaret, peint en rouge, inondait de lumière une impasse. Des ombres remuaient sur les vitres encore éclaboussées de pluie.

Un passant eût hésité à pénétrer dans ce bouge.

Henri Duchemin qui, ce soir-là, ne craignait rien, y entra et s’installa au fond, avec l’aisance d’un habitué.

Quelques clients, debout, causaient avec la patronne. Celle-ci, le tablier mouillé au ventre, les pieds au sec sur un caillebotis, lavait des verres.

— Que désire Monsieur ?

— Un rhum.

Henri Duchemin l’avala à la façon d’un cachet.

Puis il but de la bière, du vin, des liqueurs, et, comme il n’avait pas l’habitude de le faire, une heure après il était ivre. Il avait le vin triste. Aussi s’affecta-t-il à la pensée qu’il ne pourrait payer ses consommations.

Bientôt ses pensées s’embrouillèrent. Il clignota des yeux comme aveuglé par le soleil. Il ne discerna plus les scintillations du comptoir et ne perçut même pas le cliquetis des bouteilles.

Ce fut à cet instant que, malgré son état, il vit, en face de lui, un homme qui somnolait la tête sur la table, les bras entre les jambes.

Henri Duchemin n’en revenait pas. Croyant rêver, il allongea le bras et, du bout du doigt toucha les cheveux du dormeur.

Celui-ci s’éveilla en sursaut. Ses cils étaient, sales. Il devait être encore à demi endormi car, pour trouver son mouchoir, il chercha dans toutes ses poches. Quoi qu’il ne fût pas rasé et que son chapeau n’eût point de ruban, il portait un faux col. Il avait de grosses veines à l’endroit où l’on embrasse la main.

— À boire !

Sans doute, comme bien des gens, il aimait à boire en se réveillant.

Dès que la patronne eut apporté une bouteille de vin, il en avala deux verres de suite.

Il sourit, cherchant à lier conversation.

— Quel mauvais temps !

Henri Duchemin ne répondit pas. Il aimait à causer, mais il se défiait des étrangers.

Les clients, se rendant compte que leur discussion ne changeait rien aux choses, s’en allèrent.

La patronne se recoiffa du bout de ses doigts mouillés. Les deux hommes s’observèrent.

— Écoutez-moi, dit l’inconnu.

Aucune parole ne l’engagea à continuer.

— Écoutez-moi donc.

— Oui.

— Dites-moi votre nom.

Henri Duchemin ne sut quoi répondre.

Il lui semblait qu’il serait plus faible, qu’il se découvrirait, qu’il se mettrait à la merci de l’inconnu s’il disait son nom et, pris ainsi au dépourvu, il ne se sentait pas assez d’à-propos pour en inventer un faux.

Doucement, comme pour ne pas être entendu, il dit :

— Henri Duchemin.

— Voulez-vous devenir mon ami ? Comme vous, je voudrais avoir beaucoup d’argent.

En effet, Henri Duchemin voulait avoir beaucoup d’argent. Comme il pensait que ce désir ne pouvait être que celui d’un audacieux, il fut flatté que son voisin l’eût deviné. Aussi, quoique cette alliance lui semblât imprudente, il accepta.

— Mais comment vous appelez-vous ?

— Je n’ai pas de nom.

— Vous n’avez pas de nom ?

— J’en ai un, mais tu n’as pas besoin de le savoir.

— Et que faites-vous ?

— Rien. Mais à partir de maintenant, il faut agir. Veux-tu devenir riche, Duchemin ?

— Oui, si c’est possible.

Quand la patronne vint servir, l’homme sans nom la prit par la taille.

— Imite-moi donc, Duchemin.

Celui-ci l’eût fait volontiers sans la timidité qui annihilait ses forces.

— Il ne faut pas rougir, jeune homme, dit la patronne en se dégageant.

— Duchemin… j’ai à te parler de choses sérieuses… fais attention.

— Je t’écoute, répondit Henri Duchemin qui tenait aussi à tutoyer son interlocuteur.

— Voudrais-tu être riche ?

— Oui.

— Ce n’est pas oui qu’il faut répondre ; c’est : je le voudrais.

— Je le voudrais.

Un client, qui s’assoupissait près du poêle, sursauta. L’eau s’évaporant de son pardessus et de ses souliers l’enveloppait d’une nuée transparente. La patronne, qui lisait un roman, avait du mal à tourner les pages.

— Tu m’écoutes, Duchemin ?

— Je t’écoute.

— Entre la vie que tu mènes et la richesse, que choisis-tu ?

— La richesse.

D’un robinet mal fermé, des gouttes tombaient dans un baquet.

— Tu choisis la richesse ?

— Oui.

— Bravo ! Tu es sauvé.

L’homme sans nom s’approcha de son voisin et lui prit la main.

— As-tu du courage ?

— Oui.

Tout était immobile dans la salle éclairée.

— Bien. Tout à l’heure, nous irons dans une maison. Un banquier doit y passer la nuit.

— Un banquier ?

— Oui. Lorsqu’il dormira… tu…

L’homme sans nom ôta son chapeau, afin que la sueur de son front n’en mouillât pas le cuir.

— Lorsqu’il dormira… tu…

— Je…

— Tu le tueras.

— Je le tuerai ?

— Oui…

Henri Duchemin eut un vertige comme quand il ne mangeait pas. Il vit trouble : la suspension, les bouteilles tombèrent derrière le comptoir, puis traversèrent la salle.

— Tu t’introduiras dans la chambre… la lune t’éclairera… Tu n’auras qu’à frapper… Alors tu seras riche…

— Au secours ! Au secours ! cria Duchemin. La patronne ne leva même pas les yeux. Quant au client, il oscillait sur sa chaise, s’éveillant et se rendormant tour à tour.

— Tu achèteras des habits, Duchemin, des habits neufs.

Henri Duchemin respira à pleine poitrine l’air chaud qui séchait ses dents.

— Veux-tu trinquer ?

— Oui.

— Deux cognacs, la patronne !

Elle versa à boire en s’y reprenant à plusieurs fois, de crainte, que les verres débordassent.

Une minute après, les deux hommes gagnaient la porte. La trappe de la cave trembla sous leurs pas. L’homme sans nom pinçait sa moustache entre ses lèvres pour aspirer les dernières gouttes de cognac.

— Bonsoir.

— Bonsoir, messieurs.

« Nous n’avons pas payé les consommations et elle ne nous réclame rien », observa Henri Duchemin.

Il voulut faire part de sa remarque à son voisin, mais il craignit de paraître ridicule.

 

*

*     *

 

Il pleuvait de nouveau. Sans échanger un mot, les deux compagnons, qui glissaient quand le trottoir était en pente, se dirigèrent vers la maison dont avait parlé l’homme sans nom.

Henri Duchemin était indécis. Il lui apparaissait, dans cette rue à tout le monde, que le meurtre était plus difficile à commettre. Il finit par se rendre compte qu’il n’eût pas dû accepter et comme, à présent, il était trop tard pour se dérober, il résolut de fuir. Mais soit qu’il attendît une bonne occasion, soit qu’il craignît l’homme sans nom, il remettait toujours à plus tard le moment d’agir.

Enfin, à la vue d’un terrain vague, il se sauva à toutes jambes. Pour ne pas buter contre une motte ou une pierre, il levait haut les genoux, à la façon d’un cheval de parade. Sa cravate flottait derrière lui. Les creux et les monticules qui se succédaient sous ses pas lui rappelaient le temps où, enfant, il s’élançait du faîte d’un mamelon pour en gravir un autre plus facilement.

Un point de côté l’obligea d’interrompre sa course. Henri Duchemin était d’une nature lymphatique, sujette aux points de côté.

Grisé de liberté, le cou raide, il erra dans un sentier boueux. Des haies de branches mortes lui griffaient les mains. Le vent lui coupait la respiration.

Il cogna du pied une boîte de fer-blanc qui, en culbutant, aspergea ses chevilles. Malgré cet incident, il voulut siffler, mais l’air s’échappa de ses lèvres comme d’un tube. Il ne savait pas siffler. Alors, il chanta la seule chanson qu’il connût par cœur.

— Duchemin ! cria une voix lointaine, une de ces voix solitaires que l’on entend dans les bois, le dimanche.

Il écouta sans respirer. Il avait peur. Il voulut courir. Mais ses jambes étaient incertaines, comme à la guerre quand il portait un camarade pour faire le brancardier.

— Ne crains rien, c’est moi.

C’était l’homme sans nom. Pour ne pas effrayer Henri Duchemin, il ne lui fit aucune remontrance. Au contraire, il lui dit qu’à sa place il eût agi de la même façon.

Les deux hommes quittèrent le sentier et, sur le trottoir, firent quelques pas comme s’ils avaient des pieds bots, afin de détacher la boue de leurs souliers.

Henri Duchemin, qui avait eu chaud, grelottait maintenant, ce qui lui fit appréhender une bronchite. Il ne songeait plus à se sauver et ne souhaitait que d’avoir un lit pour dormir.

Les deux hommes errèrent une heure entière par les rues. Parfois ils posaient le pied dans une flaque qui les éclaboussait jusqu’aux genoux.

Ces incidents n’avaient que peu d’importance en regard de ce qui allait se passer.

Devant une maison neuve, l’homme sans nom s’arrêta enfin.

— C’est ici.

Il sonna. Une fenêtre illumina la rue. Un grommellement, un claquement de savates résonnèrent jusqu’au-dehors.

— Qui est là ?

— Moi !

La molette d’un verrou grinça et la porte, s’ouvrit. Une ampoule fixée au plafond éclairait davantage le haut de l’antichambre. L’homme qui venait d’ouvrir était en manches de chemise. On devinait à ses cheveux, aux marbrures d’une joue, sur quel côté il venait de dormir.

— Entrez, je vous précède, dit-il.

Dans la salle à manger où il introduisit ses visiteurs, il y avait une corbeille de fleurs artificielles qui demeurait là, sur une console, été comme hiver. Un abat-jour de porcelaine blanche voilait une lampe électrique immobile au bout d’un fil.

Henri Duchemin ôta le pardessus qui engourdissait ses épaules et, à l’aise, les bras plus longs, il chercha des yeux les taches de sa veste. Elles avaient disparu.

L’homme sans nom s’allongea sur un canapé, les pieds en dehors, afin de ne pas salir le velours rouge. Il ferma les yeux et s’endormit.

Henri Duchemin, assis dans un fauteuil d’osier qui criait même quand il ne bougeait pas, soufflait dans ses mains. Les yeux clos, il s’imaginait que tout son corps baignait dans ce souffle chaud. Il sentait que ses pieds étaient froids et mouillés, mais cela ne le dérangeait pas. Ses pieds étaient si loin du corps. Parfois une voiture passait dans la rue, tout près des volets.

Soudain, on frappa à la porte.

L’homme sans nom se releva comme un voyageur qui occupe deux places. Henri Duchemin, qui cherchait à se reconnaître, ne comprit pas ce qui se passait.

— Duchemin, c’est lui.

— Qui ?

— Le banquier.

En effet, c’était lui. Il portait un pardessus dont les revers étaient de soie et tenait à la main un chapeau haut de forme. Il entra, se courba pour saluer, s’assit sur une chaise, déplia un journal et lut les cours de la Bourse.

Il y eut un silence que troublait seulement le froissement, de la grande feuille de papier.

Puis, le banquier se leva, salua et sortit.

Les deux hommes restés seuls eurent l’expression crapuleuse d’un couple qui a gagné la sympathie de ses maîtres.

— Duchemin, suis-moi.

Sur la pointe des pieds, une main contre le mur, ils longèrent un vestibule qu’une veilleuse éclairait à peine.

— Entrons là.

Ils pénétrèrent dans une chambre tapissée d’une étoffe à fleurs.

— Assieds-toi, Duchemin.

— Bien.

— Déchausse-toi.

Henri Duchemin obéit. Il lui semblait, en faisant cela, que ce n’étaient pas ses propres souliers qu’il ôtait.

— Écoute-moi, Duchemin.

— Je t’écoute.

— Le lit se trouve à droite… la fenêtre est ouverte… la lune t’éclairera.

— Mais il n’y a pas de lune.

— Je te dis que la lune t’éclairera. Tu frapperas comme si tu voulais fendre un tronc… alors tu seras riche…

De légers bruits traversaient le mur.

— Prends ce marteau… le banquier est couché.

— Et s’il ne dort pas ?

— Va… c’est pour ton bonheur.

Henri Duchemin se leva. Ses chaussettes mouillées imprimèrent des pas sur le parquet.

Un mètre le séparait de la porte quand il s’arrêta.

— J’ai peur.

— Va… après tu seras riche.

— Je serai riche ?

— Oui.

Il hésita encore.

— Va, te dis-je, tu seras riche.

Henri Duchemin entra dans la chambre du banquier. Il avait si longtemps serré la poignée de la porte que ses doigts sentaient le cuivre.

Comme l’homme sans nom l’avait dit, la lumière de la lune éclairait la chambre. C’était une lumière d’insomnie, une lumière pour des yeux malades.

Le corps du banquier était caché par les couvertures et la tête, posée sur l’oreiller, semblait privée de tronc. Elle avait en outre, cette tête d’homme mûr au cou nu, quelque chose de ridicule.

Henri Duchemin savait que pour ne pas faiblir il fallait ne point penser. Il avança droit au lit, en songeant que ce qu’il faisait n’était pas bien afin de n’avoir pas l’idée de s’arrêter.

Ses genoux heurtèrent le lit.

Il leva le marteau le plus haut qu’il put. Il ferma les yeux. Quand il les rouvrit, il vit du sang sur les draps et le marteau dans l’édredon.

Un portefeuille se trouvait sur la table de nuit. Il le prit sans penser que pour cela il n’eût pas eu besoin de tuer.

Puis il regagna la chambre où l’homme sans nom l’avait conduit.

Elle était vide. La clarté abandonnée de la lampe n’éclairait que des choses immobiles.

Henri Duchemin appela, ouvrit les armoires, toucha aux meubles sans perdre de vue le commutateur, de crainte que quelqu’un n’éteignît la lumière.

Il n’y avait personne. C’était impossible. Il devenait fou. Il s’écroula par terre. Accroupi, le front contre le parquet, il resta longtemps dans cette posture ; car ainsi, il lui semblait que l’on ne pouvait rien lui reprocher.

Quand il se releva, il se sentit mieux, il se chaussa, regarda autour de lui pour voir s’il n’oubliait rien, traversa la salle à manger, endossa son pardessus et sortit.

 

*

*     *

 

La pluie avait cessé. Quelques nuages planaient dans les étoiles. Henri Duchemin avait envie de courir, mais, pour ne pas éveiller l’attention, il ne fit que marcher vite. À tout moment, il tâtait sa poche intérieure que le portefeuille épais avait décousue.

Il se redressa. Qui aurait deviné, à le voir, qu’il portait là, sur son cœur, une fortune ! Qui eût cru que cet homme pauvrement vêtu était maintenant un rentier !

Les becs de gaz traçaient deux pointillés à la hauteur d’un premier étage. Leur clarté était plus nette dans l’air glacial.

Bercé par la cadence de son pas, Henri Duchemin évoquait les femmes assises, sur les billets de banque, tout en faisant détour sur détour afin que les policiers perdissent sa trace.

En passant devant un café, il perçut la musique perlée, mi-ferraille, mi-cristal, d’un piano mécanique. Des femmes riaient, sans doute pour rien. Il essaya de regarder par-dessus un rideau ce qui se passait à l’intérieur, mais il était trop petit.

À la fin il entra, s’assit vite, et attendit que l’attention qu’il avait provoquée se fût lassée.

Trois femmes occupaient une banquette de velours.

Henri Duchemin les regarda avec convoitise, se demandant laquelle d’entre elles lui plaisait le plus. Et, bien qu’il fût décidé à être un autre homme, il n’osait les inviter à sa table.

Mais sans qu’il eût besoin de faire un geste, l’une d’elles vint s’asseoir à son côté. Son collier de perles légères la serrait trop. Elle avait cette peau blanche, hostile, des femmes qui ne rougissent jamais.

Henri Duchemin posa sa main sur les genoux de la jeune femme et sentit, sous ses doigts, le bouton de la jarretière.

Il aurait voulu chanter, rire, crier, mais il n’osait le faire.

Pourtant, petit à petit, il finit par se trouver à l’aise. Personne ne se moquait de lui. Les clients allaient jusqu’à sympathiser avec lui puisque, un à un, le verre à la main, ils venaient à sa table.

— De la musique, de la musique ! cria-t-il.

Bien qu’il remarquât qu’il élevait le ton, cela ne le gêna pas.

La bonne glissa deux sous français dans la fente du piano.

— Si on faisait un poker ? proposa un jeune homme qui s’amusait à battre des cartes.

— Bravo ! cria Henri Duchemin.

On étala un tapis rouge. On épongea le milieu d’une ardoise. On coupa de la main droite et la partie commença.

Elle ne dura pas longtemps.

Bien qu’il ne sut pas jouer, Henri Duchemin gagnait sans arrêt. Ses partenaires, à bout de ressources, durent s’arrêter. Ils étaient mécontents et conversaient à voix basse.

Leur mauvaise humeur contraria Henri Duchemin. Il ne s’expliquait pas comment il avait pu gagner, lui qui n’avait jamais eu de chance. Aussi, dans la crainte de s’aliéner ses amis, leur rendit-il tout à coup l’argent qu’il venait de leur prendre.

Stupéfaits, ceux-ci se turent. Puis, remis, ils le remercièrent en termes exagérés. De leur existence, ils n’avaient connu un homme si généreux. C’était un vrai ami, lui. Que le monde entier ne suivait-il son exemple !

Henri Duchemin exultait à la pensée de posséder tant d’amis.

— Soyons des frères, dit-il, les yeux levés au ciel.

Bien qu’il ne pleurât pas, des larmes coulaient sur ses joues. Il regarda sa voisine.

— Que je suis heureux ! Que la vie est belle ! Ton nom, mon enfant ?

Ne recevant pas de réponse, il continua :

— Laisse-moi l’embrasser… Ah ! si tu acceptais, on se marierait. J’ai de l’argent… Je t’achèterai tout ce que tu voudras… Je te sauverai de ce bouge… tu es trop pure pour vivre ici… Nous nous aimerons…

Il s’interrompit, car il avait remarqué qu’à cause des rires on ne l’entendait plus.

— Allons, taisez-vous, qu’il parle, dit un client qui, de peur qu’on ne crût qu’il parlait sérieusement, clignait de l’œil.

— Si vous le voulez, mes amis… On ne se quittera plus. L’amour nous unira jusqu’à la mort. J’ai de l’argent… Pourquoi en posséderais-je plus que vous ?… Partageons… partageons…

Cette fois, ce fut du délire tous l’acclamaient, sauf sa voisine qui le pinçait sous la table.

— Pourquoi donc se haïr ? Aimons-nous, montrons la route, nous qui sommes des frères.

Il se leva au milieu des acclamations. Il pensa, une seconde, jeter son portefeuille a ses admirateurs, mais quelque chose en lui l’en empêcha. Il se contenta de jeter une poignée de billets.

— Prenez, mes amis... mes vrais amis… c’est pour vous… Ne sommes-nous pas tous des frères ? Et toi, ma chérie, sois gaie comme les autres. Je t’aime, la vie est belle.

— Partons, dit-elle.

— Où ?

— Chez moi.

À ce moment des huées retentirent.

— Mais non.

— Laissez-le avec nous.

— Il nous amuse.

— Elle veut l’argent.

Pendant que tout le monde parlait en même temps, Henri Duchemin commençait à comprendre qu’on ne l’aimait pas. La laideur de la vie lui apparut. Jusqu’à maintenant, tant qu’on l’avait écouté, il avait vécu dans un rêve.

À présent, tout était fini.

La tête entre les mains, il gagna la porte. On le supplia de rester. Ce fut inutile.

Debout sur le trottoir, il essaya d’entendre au travers de la porte ce qu’on disait de lui. Mais un murmure seulement vint à ses oreilles.

Il essuya ses lèvres afin que le froid ne les gerçât pas. Il savait maintenant que les hommes sont ingrats. Qu’ils continuent de l’être ! Henri Duchemin n’avait plus à se soucier d’eux. Il pouvait se passer du monde entier puisqu’il était riche.

Il marchait depuis une heure lorsque la pensée de revoir la maison neuve où il avait tué le banquier lui vint à l’esprit. Il eut beau se persuader que cela n’était pas utile, la tentation fut trop forte.

Espérant s’égarer, il alla exprès au hasard, les mains écorchées par les murs, mais, malgré lui, chaque pas le rapprochait de cette maison.

Soudain, il vit des silhouettes qui couraient dans l’embrasure des fenêtres illuminées d’un immeuble. Il s’approcha. Il reconnut la maison neuve. Deux agents, dont l’ombre s’allongeait jusqu’au milieu de la chaussée, causaient sous le porche.

Le crime était découvert.

Henri Duchemin pensa à se constituer prisonnier. Mais, changeant d’avis, il se sauva. Son pardessus déboutonné flottait derrière lui. Un coup de vent emporta son chapeau. Il s’apprêtait à le ramasser lorsqu’il eut la sensation de ne pas en avoir le temps.

Tête nue, il repartit en courant. Des lampes à arc éclairaient, de haut un boulevard. Les rideaux de fer des magasins descendaient jusqu’au trottoir. Contre la devanture obscure des cafés, des chaises de jonc s’enchevêtraient les unes dans les autres.

Importuné par la perte de son chapeau, Henri Duchemin n’osait regarder les rares piétons qu’il croisait.

Pour la seconde fois, il songea à se rendre, mais la justice l’épouvantait. Il la connaissait, car il s’était déjà aventuré, avec M. Leleu, à la Cour d’Assises. La figure congestionnée, il avait poussé à pleines mains des portes rembourrées. Ils avaient vu ces avocats dont les pieds, sous la robe, semblent si grands. Il avait croisé, non pas de paisibles sergents de ville, mais des gardes municipaux dans ce bleu horizon de la guerre.

Non, il ne se rendrait pas. Il valait mieux qu’il conservât sa liberté, car ces gens sans cœur ne comprendraient jamais les raisons du crime. D’ailleurs, personne ne les comprendrait. Certes, il eût été plus heureux parmi des fous en compagnie de qui il aurait sauté, ri et chanté.

Henri Duchemin perçut le roulement d’un fiacre. Ce bruit, dans le silence de la nuit, le terrorisa. Il s’imagina qu’une voiture cellulaire, le suivait et que les petits volets obliques dissimulaient des policiers.

Mais le bruit s’éloigna et il se rassura.

Comme il n’osait retourner chez lui, ni louer une chambre dans un hôtel à cause du signalement, il entra dans une gare.

Dans le hall, triste comme ces lieux qu’abandonne la foule, il n’y avait personne. On apercevait, au loin, des locomotives froides. Une lanterne bougeait à la cadence d’un pas.

Henri Duchemin pénétra dans une salle d’attente et s’approcha d’un poêle de tôle qui soufflait à la figure, par des ajours, des bouffées d’air chaud. De temps en temps son regard rencontrait les yeux fixes d’un voyageur éveillé.

La fatigue baissa les paupières d’Henri Duchemin et, comme un cheval, il s’assoupit debout. Sa tête s’inclina.

Soudain des cris retentirent.

Ses dents claquèrent. Il eut un frisson. Il regarda la salle. Les clichés d’un journal qui voilait une lampe faisaient des carrés sombres. Des gens se levaient.

— Les voyageurs pour Dijon, Mâcon, Lyon et la prison, en voiture, cria un employé.

Il était découvert.

Épouvanté, il enjamba des paquets, ouvrit une porte qui claqua quand il fut déjà loin, et courut droit devant lui.

Bientôt, il s’arrêta. La rue était déserte.

— Que je suis bête ! dit-il.

Il voulut revenir sur ses pas et, malgré la certitude d’avoir été trompé par son imagination, il n’osa le faire.

 

*

*     *

 

Henri Duchemin avait une si grande envie de dormir qu’il fermait les yeux en marchant. Mais il ne le faisait pas longtemps de crainte de dévier.

Une lanterne, comme une étoile grossière, clignotait au loin. Il n’avait aucune raison de s’en soucier, les gens étant libres d’allumer des lanternes. Pourtant, il ne la quittait pas des yeux, car il lui semblait que, dans cette nuit, tout ce qui était allumé l’était à cause de lui.

Quand il fut à proximité de cette lanterne, il lut, gratté sur la peinture bleue : « Commissariat ». Alors, sans se retourner ni s’inquiéter des rues qu’il empruntait, il se sauva.

Lorsqu’à bout de souffle il s’arrêta, il réfléchit. N’était-il pas ridicule de s’affoler ainsi alors qu’il possédait une fortune ? Au petit jour, tout s’arrangerait.

Il errait par les rues quand la fatigue l’obligea de s’asseoir sur un banc. L’air était glacial. Il enfonça ses mains dans ses poches et ne bougea plus. Il savait que le froid est mortel. Aussi s’évertua-t-il à rester en éveil. Pour le faire il pensa à tout ce que sa fortune pourrait lui causer de joies.

Ses jambes s’engourdissaient. Il se leva.

Les rues se resserraient de plus en plus. Pas une lumière ne brillait aux fenêtres. De temps en temps, il traversait la chaussée, puis regagnait le trottoir qu’il venait de quitter. Ou bien, il s’arrêtait, se retournait comme si quelqu’un l’eût appelé, puis repartait.

En longeant les fenêtres grillagées d’un asile de nuit, il lut à mesure qu’il avançait : « Défense d’afficher », et pour montrer que l’on ne plaisantait pas : « Loi du 29 juillet 1881 ».

L’asile semblait abandonné. Il y entra, en prenant soin de laisser la porte ouverte afin de pouvoir fuir en cas de besoin. Le silence était profond. Une odeur désagréable flottait dans l’air. Le tuyau noir d’un poêle montait droit jusqu’au plafond. Les couchettes, en rang le long des murs blanchis, étaient toutes occupées. De mauvais rêves devaient tourmenter les mendiants, car leurs vêtements pendaient jusqu’à terre ou gisaient entre les lits. Dans une cabine vitrée, le surveillant, éclairé à demi par une lumière glissant sous un abat-jour, lisait un livre dont les pages se recroquevillaient aux coins.

Henri Duchemin s’allongea par terre. Il se sentait à l’abri. Durant quelques minutes les rayons de la lampe brillèrent entre ses cils croisés. Puis tout s’obscurcit. Malgré la pierre meurtrissant ses hanches et ses coudes, malgré le froid qui lui tirait le visage, il s’était assoupi.

Mais qui donc s’obstinait ainsi à lui frapper sur l’épaule ? Un de ses ennemis sans doute. Ou bien un agent. Henri Duchemin ne broncha pas. Il savait qu’il n’y a rien de plus facile que de faire semblant de dormir. Mais il ne se doutait pas qu’on ne se lasse jamais d’éveiller quelqu’un.

En effet l’importun ne se lassait pas.

Alors, Henri Duchemin s’imagina que le gardien d’une prison, qui tenait naturellement une lanterne à la main, lui offrait une cigarette avant d’expier. Afin de savoir ce qui allait se passer, il prit la cigarette en dormant et, pour la première fois de sa vie, avala la fumée. Puis, il se leva et suivit le gardien. Sur une place se dressait la guillotine. Il vit un couperet d’acier.

Il allait mourir, quand une brimade l’éveilla.

— Que fais-tu ici ?

— Je dors.

— Il faut partir. On ne reçoit qu’avant vingt et une heures.

Henri Duchemin obéit. En sortant, il aperçut la cabine vide du surveillant, le livre posé sur la table et la lampe éclairant la chaise tout entière.

Henri Duchemin chercha à oublier tout ce qui venait de se passer dans une marche hâtive qui, en outre, le réchauffait. Lorsqu’il traversait une rue, le fait de n’avoir pas à se garer des voitures lui semblait drôle. Ses souliers toquaient sur le bitume sec. Parfois, il explorait le ciel pour découvrir l’aube, mais les étoiles, toujours à la même place, demeuraient nettes et brillantes.

Il vit un square où, le jour, les mères promenaient leurs enfants. L’espoir de trouver un banc et la faible hauteur de la grille l’incitèrent à pénétrer dans ce jardin. Le garde étant couché, il enjamba les arceaux bordant l’allée et arpenta la pelouse givrée, avec un plaisir d’autant plus grand que, seuls, les jardiniers avaient le droit de le faire. Puis, il regarda à travers les carreaux du kiosque du garde. Il s’imaginait qu’une multitude d’objets encombraient la cabane, mais il ne vit que quelques marrons sur une table de bois noir.

Déçu, il s’assit sur un banc. En face, entre les arbres dénudés, il aperçut, blanchi par la lune, un édifice que ses fenêtres sans volets et ses balustres de balcon rendaient semblable à la mairie d’un jeu de construction. Pas un souffle de vent. Un froid immobile de glacière.

Les yeux grands ouverts sans que jamais, ne serait-ce qu’un instant, les paupières vinssent les couvrir, Henri Duchemin pensait. Il pensait que, maintenant, on aurait de la considération pour lui. Et cette considération eût été plus grande s’il n’avait pas donné la moitié de sa fortune à ces gens qui, au lieu d’être reconnaissants, s’étaient moqués de lui. Mais, comme Henri Duchemin n’aimait pas à regretter quelque chose, il classa ce souvenir.

 

La perte de son chapeau l’ennuyait aussi, d’autant plus qu’il aurait eu le temps de le ramasser. Mais puisque ce qui est fait est fait, il ne fallait plus y songer. À quoi cela sert-il de revenir en arrière ? Demain, il achèterait un chapeau tout neuf et surtout un gilet. Il aimait les gilets. Ne sont-ils pas un peu le visage du corps et n’ont-ils pas une expression satisfaite quand la veste est déboutonnée ?

Et, à l’aube, il partirait pour l’étranger. Il se vit dans un wagon. Il sentit même, au passage d’aiguillages imaginaires, de légers heurts. Il vit la campagne et un soleil tout rouge se levant sur des sillons gelés. Un paysan ouvrait la porte d’une grange. Il commençait à travailler, alors que lui, Henri Duchemin, fuyait vers l’inconnu.

Henri Duchemin se leva et se mit à marcher vite pour avoir un peu de l’illusion d’un voyage.

Il se trouva bientôt dans une rue populeuse où, malgré l’heure, on réveillonnait. Il ne s’en étonna pas. La foule, les boutiques éclairées, les volailles roses donnaient un air de fête. Des reflets tremblaient sur les cuivres, au point que ceux-ci semblaient liquides. L’odeur des mandarines était dans l’air. Partout on riait, on s’amusait. Le pavé était sec. Le long des trottoirs, des flaques gelées, criblées de bulles captives, brillaient aux lumières dorées.

« Je veux être heureux », murmurait Henri Duchemin en fixant son regard sur les passantes.

L’une d’elles le prit par le bras.

— Je t’aime, dit-elle.

Elle titubait légèrement et cela se voyait à peine, car, chez les femmes, l’incertitude des jambes est masquée par la robe.

— Allons souper.

— Oui.

Ils entrèrent dans un restaurant populaire. La chaleur des plats, des lumières, des haleines chauffait la salle. C’était une chaleur désagréable comme toutes les chaleurs que le feu n’a pas données.

Henri Duchemin ôta son pardessus, lissa ses cheveux et, furtivement, jeta sous une chaise le coton qui bouchait ses oreilles.

Tout en essuyant son couvert, il regardait autour de lui. On l’enviait. On pensait certainement que la femme qui l’accompagnait était sa maîtresse.

— Tu m’aimes ?

— Oui.

— Tu le jures ?

— Oui.

Des clients entraient, sortaient. Les ampoules électriques se reflétaient au sommet des glaces. Dehors, des groupes passaient en chantant. Le gémissement d’un jouet de baudruche parvenait quelquefois dans la salle.

La jeune femme ouvrait et refermait la bouche, comme si elle goûtait quelque chose.

Henri Duchemin pensait à l’avenir. Oui, son cœur ne battrait plus quand on frapperait à sa porte. Il soignerait sa santé. C’est si agréable de le faire quand on est bien portant. Et il irait chez le dentiste, car il y avait longtemps qu’il avait mal aux dents. Fini le sentiment douloureux de sentir que chaque jour aggrave un mal contre lequel on pourrait quelque chose si l’on avait de l’argent.

— Écoute-moi… partons… partons.

— Où ?

— Pour l’étranger.

Le souper achevé, Henri Duchemin se sentit mieux. Il alluma un cigare. La jeune femme avait les yeux fermés. Il la regarda avec moins de gêne. Seul l’air qui passait entre les lèvres montrait que ce visage vivait.

— Sortons.

Elle sursauta, puis promena un regard terne d’une table à l’autre.

— Votre chapeau, monsieur ? dit le garçon.

— Non, non, je n’en ai pas.

Cet incident troubla Henri Duchemin. Par contenance, il ouvrit son pardessus qu’il venait de fermer.

— Sortons… sortons… sortons.

Un groupe l’obligea à descendre du trottoir. Il se retourna et, d’une voix qui lui parut ressembler à celle de tous les hommes, il injuria les passants. Il était sûr de lui. Personne n’eût réussi à l’intimider, pas même un agent.

Malgré la foule, ils parvinrent rapidement à l’hôtel de la jeune femme. S’appuyant aux murs, elle pénétra la première, entrouvrit la porte vitrée d’un bureau et prit sa clef.

Une bonne faisait sa chambre. À l’arrivée du couple, elle se retira.

En s’étonnant que des gens fussent astreints de travailler la nuit, Henri Duchemin entra dans la pièce.

Le rideau de la table de toilette était écarté. Il vit un broc et un seau bleus. Il y avait des photographies dans la glace. Le pollen d’une branche de mimosa se mêlait à la poussière de la cheminée.

— Tu es fatiguée ?

— Je ne suis pas à mon aise.

— Tu as peut-être besoin d’air ?

— Oui… ouvre.

Henri Duchemin ouvrit la fenêtre. Une maison que l’on pouvait toucher se perdait dans la nuit.

— Comment vas-tu maintenant ?

— J’ai froid.

Henri Duchemin ferma la fenêtre.

— M’aimes-tu ?

— Je ne sais pas.

— Tout à l’heure tu m’aimais.

— Tant pis.

Elle ôta sa jupe, l’enjamba, commença sa toilette. Ainsi, à demi déshabillée seulement, le buste semblait trop long.

— Tu es belle.

Il s’approcha, voulut la prendre par la taille.

— Laisse-moi.

Elle l’éclaboussa. Surpris, il la lâcha. Ses lèvres étaient sèches. Une goutte d’eau roulait sur son nez.

— Tu ne m’aimes pas ?

— Laisse-moi ou j’appelle.

Henri Duchemin eut peur.

— Non, n’appelle pas… n’appelle pas… je pars.

— Pars.

Il ouvrit la porte. Ses pas, comme ceux d’un géant, emplirent le couloir de bruit. Il dévala l’escalier en croyant tomber à chaque marche, car il lui semblait n’avoir ni le temps ni la force de déplacer ses jambes.

 

*

*     *

 

Lorsqu’il se trouva dans la rue, il s’éloigna à grandes enjambées. Les lumières des magasins le gênaient. En passant devant un cinéma, il vit une affiche. C’était l’héroïne d’un film. Elle pleurait. La candeur de ce visage éveilla chez Henri Duchemin un besoin d’amour qui le fit pleurer à son tour.

À mesure qu’il s’éloignait de ce quartier, les réverbères paraissaient plus nombreux, les trottoirs moins étroits, les fenêtres plus grandes.

Henri Duchemin longeait le mur couvert de lattes d’un cimetière lorsqu’il aperçut une ombre qui le précédait. Il pressa le pas. Bientôt il côtoya un vieillard dont le pardessus trop long masquait les mains.

— Le froid est vif, dit Henri Duchemin.

La barbe blanche de l’inconnu lui inspirait confiance. Il avait peur d’être seul avec lui-même. Causer avec ce vieillard jusqu’au matin ferait passer le temps.

— En effet.

— Vous rentrez, sans doute ?

— Oui.

Il y eut un silence. Les deux hommes marchaient côte à côte. Henri Duchemin aurait voulu marcher plus vite, mais il ne le faisait pas.

— Et vous, jeune homme, où allez-vous ?

— Je pars à l’aube.

— Quel est votre métier ?

— Employé.

Au-dessus du mur se dressaient quelques croix noires Plus loin, derrière le cimetière, des maisons neuves.

— Vous ne savez peut-être pas où dormir ? fit le vieillard.

— Non.

— Venez chez moi. Il fait moins froid. Je n’habite pas loin.

Les deux hommes s’aventurèrent dans une rue obscure De temps en temps, ils passaient sous une voûte. La clarté de l’aube commençait à poindre. La lune avait disparu. Elle n’avait pas attendu que le soleil fût là pour le faire.

Enfin, ils pénétrèrent dans une maison isolée, battue sur toutes ses faces par le vent.

Aucune veilleuse ne guidant leurs pas, ce fut à tâtons qu’ils gravirent l’escalier. À chaque étage, dans la crainte de se heurter, ils levaient les pieds une fois de trop. Au-dessus d’eux, des charpentes de bois dessinaient l’escalier à l’envers Des courants d’air fermaient des portes avec fracas.

— Attendez, il faut que je cherche ma clef.

Quelques secondes après, les deux hommes pénétraient dans un taudis. Le vieillard alluma une bougie. Un journal couvrait la table. Henri Duchemin s’assit dans un fauteuil qui n’était pas plus solide que celui de sa chambre.

Lorsque le vieillard eut ôté son pardessus, il apparut dans une jaquette usée, dans les pans bien distincts de laquelle il y avait une poche. Maintenant, avec ces mouvements secs des vieillards, il allait, venait, se baissait. Il dut, avant d’allumer le feu, tirer à plusieurs reprises la grille du poêle. Le nuage de cendres qui s’éleva blanchit ses souliers en retombant.

Des hardes, accrochées à des clous, s’élargissaient vers le sol. Il y avait peu d’air dans la mansarde. Une dentelle de papier bordait une planche. Sur cette planche, une fourchette, du sel, une boîte. Partout, des meubles cassés, rongés, des meubles que l’on rencontre dans des voitures à bras.

Le feu flambait. On le voyait entre les cercles du poêle. Le vieillard rangeait. Il s’arrêtait parfois pour demander à Henri Duchemin s’il n’avait pas froid. Ou bien, il approchait sa main de la lucarne pour s’assurer que l’air ne passait pas.

Il s’assit enfin. Son visage était éclairé par la flamme de la bougie. Il se tenait droit sur son tabouret, les jambes l’une à côté de l’autre, les mains jointes.

Le cercle de fumée que faisait la chandelle sur le plafond remuait sans cesse. On n’entendait que les crépitations du bois. Une douce chaleur envahissait la mansarde. Des gouttes, comme de l’encre délayée, tombaient du plafond.

Le vieillard versa des cendres sur le feu. Il parut s’éteindre. Une fumée épaisse s’échappa du tuyau mal joint. Puis, tout à coup, il reprit de plus belle.

Henri Duchemin s’aperçut avec joie que l’aurore blanchissait la lucarne. Il avait le sentiment que tout était pour le mieux. Surtout il ne fallait pas qu’il pensât, car il risquerait de devenir triste, ce qui eût été ridicule au moment où le jour se levait.

Il avait tout de même bien mérité une existence plus douce. Il avait souffert sa part. Maintenant, il pouvait trouver que le monde était bien fait. Ne faut-il pas qu’il y ait des gens heureux et malheureux ?

Il regarda le visage douloureux du vieillard.

— Vous êtes un malheureux, vous ! dit-il.

— Oui.

— Vous n’avez pas eu de chance !

— En effet.

— Maintenant, vous savez, c’est trop tard. Moi, à votre place, je ne sais pas ce que je ferais.

— Que voulez-vous, on s’habitue à tout. Je ne suis pas si malheureux que je le parais, répondit le vieillard.

— Vous n’êtes pas malheureux ?

— Non… ni heureux…

— Eh bien… moi, je suis heureux. Je peux faire tout ce que je veux. On ne se moquera plus de moi. Je pars pour l’étranger tout à l’heure. Et j’ai beaucoup d’argent sur moi. On ne le dirait pas.

— Non.

— Vous voyez. On peut se tromper. J’ai de l’argent et beaucoup plus que vous ne pensez.

— Oui, mais vous avez tué quelqu’un.

Henri Duchemin pâlit. Il lui sembla que le sang de son corps se sauvait au-dehors par un trou. Il regarda ses mains. Elles étaient ouvertes. Il ne les avait jamais regardées quand il souffrait.

Le vieillard parlait. Il disait :

— J’obéis à la voix du ciel. Elle me dit de rester pauvre. Elle me dit que le bonheur c’est l’amour de Dieu.

Une lueur pâle tombait de la lucarne. Les taches du mur tournaient autour de la mansarde.

Le vieillard priait. Il oscillait comme si son tabouret eût reposé sur un nuage.

Henri Duchemin balbutiait :

— Que vais-je devenir ?… que vais-je devenir ?… je suis perdu… j’ai tué… j’ai tué…

Le vieillard leva les yeux.

— Pour vous racheter, il faut souffrir.

Le ciel s’éclairait toujours. Les étoiles, une à une, disparaissaient. Soudain une allégresse infinie envahit l’âme de Henri Duchemin. Une vision béatifique fit place aux murs sordides qui l’entouraient. Doucement, dans le grand jour, le vieillard debout, une main levée, s’éloignait. Des myriades d’étoiles flamboyaient comme des diamants. Ébloui, Henri Duchemin marchait dans les allées du Paradis. Il y avait partout des corbeilles de fleurs, des vases dorés et des anges qui volaient la tête en bas.

« Oui, j’ai tué, mais je vais souffrir, souffrir toute ma vie. Je vais me racheter. On me pardonnera. Je ferai tout, j’endurerai tout pour que l’on me pardonne. Ah ! être pardonné ! Que je vais être heureux ! Je veux souffrir, souffrir, toute ma vie. »

Mais, comme un vol d’oiseaux, les anges partirent tous ensemble vers un coin du ciel.

Henri Duchemin les suivit des yeux. Il les vit devenir toujours, toujours plus petits. Puis, il tourna son regard vers les vases : ceux-ci n’étaient plus dorés.

Il écarquilla les yeux pour mieux voir. Il s’éveilla.

Henri Duchemin se leva. Le froid avait glacé son corps. Il reconnaissait maintenant le papier des murs et la commode dont il n’avait pas la clef. La lumière de l’aube pénétrait au travers des rideaux. Le marbre de la cheminée, les deux chaises, le lit n’avaient jamais paru si immobiles.

Henri Duchemin ramassa son chapeau et sortit. Il vit, pour la première fois, des pots de fleurs à la fenêtre de la concierge.

La rue était déserte. Un calme effrayant tombait du ciel sans astres. Avec de nombreux coups d’ailes, un oiseau traversait lentement l’espace.

Henri Duchemin alla droit devant lui. À l’horizon, des fumées immobiles se détachaient sur le ciel gris. C’était le jour de Noël.

Il se souvenait un peu de son rêve. Il se souvenait un peu du vieillard qui avait dit que, pour se racheter, il faut souffrir. Mais cela ne le concernait pas, puisqu’il n’avait jamais fait de mal à personne.

UN AUTRE AMI

Je préfère les jardins anglais aux jardins français. Ce n’est pas que l’ordre et l’harmonie me répugnent, ni que l’imitation de la nature m’enchante, c’est tout simplement que j’aime à ne pas savoir exactement où je suis. Les jardins anglais sont mystérieux. Il y a des cascades, des allées inconnues. Bien que l’on se retrouve vite à son point de départ, on a, pendant quelques instants, l’illusion délicieuse de se perdre. Et surtout l’on ne traverse pas de grandes terrasses où tant de gens vous regardent.

Par une chaude journée d’août, je me promenais dans le parc de Montsouris. Quoiqu’il fût midi, le soleil n’était pas au milieu du ciel. Je le voyais sans bouger la tête, seulement en levant les yeux.

Les heures du matin sont les plus belles de la journée. Toutes les pensées trop ambitieuses ou trop modestes du soir ont quitté mon esprit. La nuit a fait de moi un être neuf.

Midi est, pour moi, la limite extrême de la joie. Pourtant, ce jour-là, j’étais heureux. J’écoutais le chant des oiseaux. Je ne comprenais pas qu’il pût être si agréable à certaines oreilles. Il n’y avait rien, dans ce gazouillis, qui m’apportât quelque consolation.

J’avançais tout doucement, dans une allée ombragée. Je cherchais un banc à l’écart, le plus au centre possible du parc, afin que tout autour de moi une égale profondeur d’arbres et de pelouses me séparât de la ville.

Le ciel était bleu. L’air vibrait au soleil. Quelques insectes qui n’avaient pas à redouter d’autres insectes plus forts sautaient dans le gazon. De cette nature protégée ne jaillissaient pas la vie intense, le bourdonnement des champs et des bois. Le sol que l’on foulait résonnait. Il n’amortissait point les pas comme la terre des campagnes.

J’aime à donner du pain aux oiseaux. Je fais cela parce que c’est le signe d’une âme généreuse. Je suis d’autant plus à louer que rien ne m’attire vers eux. Comme à la plupart des gens, leur indépendance et leur grâce me sont chères, mais pas au point de trouver un contentement à leur lancer des miettes.

Dès que j’eus trouvé le banc que je cherchais, je tirai de ma poche le morceau de pain que j’avais apporté.

Il y avait déjà une douzaine d’oiseaux autour de moi quand je vis, à quelques mètres, un homme qui m’observait. Je ne dirai pas, comme certaines personnes, que j’avais senti son regard sur moi. Ce serait mentir. Je n’ai jamais senti un regard sur moi. Mais je suis certain que, ce jour-là, une femme dans la position où j’étais, voyant cet inconnu comme je le voyais, c’est-à-dire du coin de l’œil, sans tourner la tête, n’eût pas manqué d’affirmer qu’elle avait senti ce regard peser sur elle.

Je n’en continuai pas moins à lancer des miettes. Je les lançais le plus près possible. On éprouve toujours une grande satisfaction à voir les oiseaux s’approcher de soi. La confiance qu’ils nous témoignent nous réjouit et, bien que l’on sache qu’ils la témoignent à n’importe qui, on veut croire qu’ils ont deviné nos bons sentiments.

Comme l’inconnu me regardait toujours, je parlai aux oiseaux. J’allai jusqu’à leur donner des petits noms. Mon désir était que l’un d’eux vînt prendre une miette au bout de mes doigts. Il eût semblé alors que ces oiseaux me connaissaient, que je venais souvent au jardin. Malheureusement, aucun ne s’approcha.

Tout en paraissant prendre un grand intérêt à ce que je faisais, je ne cessais de penser à l’homme qui me regardait. Il devait se dire : « Il y a de drôles de gens. Voilà un pauvre, un malheureux qui partage avec ces oiseaux le peu qu’il possède. Il faut, tout de même qu’il ait un grand cœur. Je n’ai jamais vu un pauvre faire cela. »

Certainement il se disait cela. J’avais conscience, de ma grandeur. Comme il ne me restait plus qu’un petit morceau de pain, je le divisai en une grande quantité de miettes. L’inconnu fit quelques pas. Les oiseaux s’envolèrent. Je me tournai vers lui, humblement, avec un reproche sur le visage.

— Ne m’en veuillez pas, monsieur, dit-il d’une voix douce, les oiseaux reviendront...

Alors, seulement, j’osai détailler l’inconnu. C’était, un homme âgé, de taille moyenne, bien vêtu. Il portait des lorgnons. Il était chaussé de ces bottines à tige de caoutchouc que l’on peut mettre indifféremment aux deux pieds. Il me regardait avec tant de bonté que, durant une seconde, il me sembla que ses lorgnons étaient couverts de buée.

— Vous venez souvent ici ?

— Oui monsieur.

Pour la première fois de ma vie, je n’éprouvai aucune gêne de faire la connaissance de quelqu’un. J’étais dans une posture si sympathique que je pouvais, sans crainte, parler à n’importe qui.

— Vous aimez sans doute les bêtes ?

— Beaucoup.

Je me levai et, machinalement, pour prendre une attitude, je lançai du pain dans l’herbe, à l’endroit où s’étaient trouvés les oiseaux.

— Vous avez une belle âme, dit-il après un silence.

Je ne répondis rien. Pourtant, ce n’était pas une phrase qui eût dû rester entre deux silences. On ne m’a jamais fait de compliments. On ne m’a jamais dit ce que d’autres entendent si souvent. Cette bonne parole m’emplit de joie. Je sentis même que, si j’avais voulu, j’eusse pu pleurer.

Et je lançais toujours des miettes de plus en plus petites. Cet inconnu avait certainement une grande sensibilité. Il était gêné. Quand je le regardais, j’avais juste le temps de voir ses yeux, car il baissait la tête presque au même instant.

— Tenez, dit-il en désignant des oiseaux pour que je ne le regardasse pas, ils vont revenir.

— Mais je n’ai plus de pain.

Ici, il faut que je me confesse. En disant : « mais je n’ai plus de pain », il y avait eu dans ma voix une intonation méchante. Tout le monde a ses faiblesses. On ne peut pas être parfait. J’avais dit « mais je n’ai plus de pain » comme si je lui avais reproché de ne pas en avoir, comme s’il eut dû prévoir qu’il m’en manquerait, comme si je voulais qu’il m’en achetât pour que je continuasse à le donner.

Heureusement, je suis intelligent. Je compris tout de suite ce qu’il y avait de mesquin dans ma pensée et je corrigeai cela en disant d’une voix naturelle :

— Les oiseaux en ont assez pour aujourd’hui…

— Vous croyez ?

L’inconnu était si bon qu’il n’avait pas même remarqué mon mouvement de mauvaise humeur.

Nous nous éloignâmes. Il marchait lentement, à son pas. C’était moi qui m’accordais à lui. De temps en temps, il s’arrêtait, regardait le ciel.

— Quelle journée !

Une joie immense m’envahissait, je sentais, chez cet inconnu, un grand amour pour les choses simples. Il s’intéressait à mille petits riens. C’était donc un homme comme moi. Celui qui me connaîtrait mal pourrait croire, au premier abord, que je suis difficile, que c’est ce qui fait mon malheur. Non, je ne demande qu’un peu d’amitié. Je sais que le signe d’une grande sagesse est de ne pas demander aux hommes plus qu’ils ne peuvent donner. Il faut les prendre tels qu’ils sont, je sais cela. Je suis un sage. Je ne demande qu’à les prendre tels qu’ils sont. Mais même cela m’est refusé.

Je marchais près de l’inconnu d’un pas indécis, d’un pas prêt à accélérer ou à ralentir, de ce pas des filles qui viennent d’accoster un passant.

J’entendais tous les bruits. Le jardin était presque désert. Parfois, de l’autre côté d’une pelouse, on voyait passer quelqu’un.

L’inconnu, lui, marchait la tête baissée. Je l’observais. Nous ne savions pas où nous allions.

Sur un banc, un malheureux mangeait un morceau de pain et un peu de charcuterie. On se demande toujours où peuvent dormir ces gens qui mangent dehors. L’inconnu le regarda avec pitié. Oh ! ne croyez pas que cela me rendît jaloux. Au contraire, ce fut pour moi une grande joie de voir que sur la terre, il y a tout de même des hommes qui compatissent à la misère d’autrui. Non, je n’étais pas jaloux. Je ne suis pas jaloux des vrais mendiants, de ceux qui ne s’étonnent pas d’être pauvres, qui ne désirent rien, qui ne remarquent pas quand on a pitié d’eux. Cet homme qui mangeait sur le banc n’était pas un intrigant. Il n’eut même pas avec l’inconnu un regard d’intelligence. C’était un pauvre, lui, un pauvre comme je les aime.

Nous marchions toujours sans échanger un mot. C’est si doux de marcher près de quelqu’un de bien habillé, dont on ne connaît pas les pensées, qui, peut-être, changera notre vie, que l’on devine puissant.

Cet inconnu, c’était presque un père pour moi. Dans sa démarche, dans son silence, je sentais une force protectrice. Même enfant, quand je sortais avec mon père, je n’avais pas éprouvé un tel sentiment de sécurité. J’avais toujours eu peur que quelqu’un ne le frappât.

De temps en temps, l’inconnu se tournait vers moi, me dévisageait en hochant la tête. Et moi, imbécile, je ne savais pas comment le regarder. Avec douceur, ç’eût été ridicule puisqu’il était plus fort que moi ; avec froideur, indélicat ; avec soumission, sans dignité.

Aussi, évitais-je soigneusement son regard que je devinais courir sur mes habits usés, sur mes souliers trop grands et, ce qui est si pénible, autour de mon cou.

Nous approchions de la sortie du jardin. Dans quelques secondes, il allait falloir parler. Comme j’aurais voulu que nous fussions encore au centre du parc !

Nous nous arrêtâmes. Il y avait, près de la grille, une guérite pour le garde, peinte du même jaune que les chaises de fer.

C’était donc déjà fini ! Nous allions nous séparer. J’eus un frisson. Heureusement que l’inconnu, à ce moment, ne me regarda pas. Il faisait chaud. En baissant les yeux, je sentis que mes paupières étaient humides.

L’inconnu, bien que son visage fût couvert de sueur, ne s’épongeait pas. Cette distraction me plaisait. Je la mettais au compte, d’une grande timidité, d’une grande sympathie pour moi.

Pour la première fois depuis des années, j’eus l’impression qu’enfin j’avais un ami !

L’inconnu tira un mouchoir de sa poche, un mouchoir qui n’avait pas encore été déplié et, avant de s’éponger, me demanda :

— Où déjeunez-vous ?

— Je ne sais pas, monsieur.

J’avais senti qu’à cette question il y aurait certainement, eu une réponse m’avantageant à faire, mais j’ai l’esprit lent, et je n’eus pas le temps de la trouver.

— Voulez-vous venir déjeuner avec moi ?

Un déjeuner, c’est si peu de chose, c’est si vite fini. Pourtant, si vous saviez comme cette invitation me transporta de joie.

Malheureusement, je n’ose jamais accepter ce que l’on m’offre. J’ai toujours peur d’accepter trop vite.

— Non… merci… Je vous dérangerais…, balbutiai-je.

— Allons… puisque je vous invite… venez…

Je ne pensais ni à la chaleur, ni à ma pauvreté. Ma vie, je l’oubliais. Je vis le ciel bleu au-dessus de ma tête, le parc à droite, la rue à gauche. Tout cela était immense.

— Oh, monsieur… oui…

Oui, j’avais dit oui. Si vous saviez comme il m’est difficile de dire oui. Je n’ai jamais dit oui. Je ne sais pas dire oui. Il me semble que oui, c’est la liberté, le bonheur.

 

*

*     *

 

L’inconnu habitait à l’entresol. Est-ce d’avoir toujours vécu au dernier étage des maisons, est-ce à cause d’un sentiment obscur, mais je sens bien que, même si j’étais riche, je ne pourrais jamais habiter l’entresol.

Arrivé sur le palier, l’inconnu, bien qu’il rentrât chez lui, ne chercha pas de clef dans sa poche. Il sonna. Un bonne, jeune et naïve, mais que l’on devinait têtue, ouvrit.

— Entrez, mon ami, me dit l’inconnu en désignant l’antichambre.

J’obéis, mais sans essuyer mes pieds, à cause de la semelle qui eût pu s’accrocher au tapis. Je m’apprêtais à ôter mon chapeau lorsque l’inconnu me dit :

— Ne vous gênez pas, restez couvert… vous êtes chez vous…

Je pourrais dire ici que cette injonction m’humilia parce qu’elle ne visait sans doute que des gens comme moi, mais à quoi cela servirait-il ? Il y a tant de choses qui me froissent qu’il vaut mieux ne pas les relever toutes.

Je me découvris quand même. Je fis deux pas en avant, regardai une bête empaillée et attendis.

L’inconnu m’avait laissé dans le vestibule. Il revint, quelques secondes après.

— Allons… entrez dans la salle à manger. J’ai dit qu’on mette un couvert pour vous.

Je le suivis.

— Asseyez-vous… vous êtes chez vous…

L’inconnu regarda mes mains, puis ajouta :

— Vous devez vous demander, cher ami, qui je suis. Je vais vous le dire. Je m’appelle Boudier-Martel. J’aime ceux que la vie frappe de sa rigueur. J’ai deviné que, sous votre aspect timide, vous aviez une belle âme. C’est pour cela que j’ai tenu à vous connaître, à vous venir en aide, à vous encourager. Que votre fierté n’en souffre pas, car je pourrais être votre père. Vous avez en moi un ami. Chaque fois que je peux rendre moins pénible la vie de quelqu’un, je le fais. Vous, vous êtes digne que l’on s’intéresse à vous.

J’écoutais ces paroles comme si l’être parfait auquel je pense si souvent les prononçait. Je les écoutais sans chercher à les comprendre parce que je craignais que certaines d’entre elles ne m’eussent déplu. Mon attention se posait une seconde sur les mots que j’aime : cher ami, venir en aide, fierté. Je ne pouvais pas croire que l’ami que je cherche depuis toujours fût là, devant moi. Pourtant, il était là et je sentis combien j’étais peu préparé à lui parler.

— Ne croyez pas, cher ami, que mon cœur soit sec. Je fais tout ce qu’il est en mon pouvoir pour rendre la vie moins dure aux malheureux. Je ne sais rien de plus grand que de se pencher sur la misère des humbles.

Ces paroles me berçaient. Il me semblait que la chaise sur laquelle j’étais assis n’avait pas de pieds, que mes talons ne posaient plus sur le parquet, que je vivais dans un rêve. Une nouvelle vie allait commencer pour moi. J’avais un ami. Avec tous ses dons, avec son cœur, il venait à moi.

— Ah ! monsieur, comme tout ce que vous me dites me rend heureux…

— Vous savez, c’est ce que je pense... Allons, il faut déjeuner… et puis, dimanche, j’irai vous voir, chez vous, dans votre petite chambre… C’est bien une petite chambre au sixième, comme je l’imagine…

— Oui, monsieur.

— Si vous saviez comme je vous connais… Je vois toute votre vie… Vous vous levez quand vous vous éveillez… Vous faites un petit tour… Vous aimez les bêtes… Vous allez déjeuner… vous flânez… vous dînez… vous vous couchez… Seul, vous êtes seul, tout à fait seul. Personne ne vous ennuie… Mais, au fait, de quoi vivez-vous ?

— De ma pension…

— Ah ! oui, vous avez une petite pension. Vous êtes heureux… Vous êtes un sage… Je vous admire.

Ce déjeuner, je m’en souviendrai toute ma vie. Il y eut entre M. Boudier-Martel et moi une telle confiance, tant de délicates attentions, que j’ai peine à croire, aujourd’hui, que de tout cela il ne reste rien.

 

*

*     *

 

Le dimanche arriva enfin. M. Boudier-Martel devait venir à quatre heures, après la grande chaleur.

Je passai toute la matinée en préparatifs. J’avais acheté du vin, une boîte de biscuits, de la limonade. Ma chambre en ordre était plus grande que d’habitude. Je m’étais assis sur mon lit, à l’endroit où il y a un grand trou dans le couvre-pieds. J’attendais. La fenêtre était ouverte. Comme on ne peut pas utiliser le store, la lumière crue du dehors inondait la pièce.

J’étais dans cet état de satisfaction où l’on se trouve quand on vient de terminer mille petits travaux faciles à oublier.

Il n’y avait que les deux verres que je n’avais pas encore lavés. Je le savais très bien. Je me réservais de le faire pour me donner une contenance quand M. Boudier arriverait.

Soudain, j’entendis des pas dans l’escalier. C’était sûrement lui. Je me levai et pris les verres, afin d’être en train de les laver quand il frapperait.

Je l’entendis sur le palier. Bien que je lui eusse expliqué quelle était ma porte, il cherchait à l’autre bout du palier, là où demeure Lecoin. Comme j’eusse souhaité que mon voisin vît M. Boudier entrer chez moi.

On frappa. J’allai ouvrir.

C’était lui. Quoique ce fût dimanche, il avait mis, pour venir me voir, des vêtements usagés. Il avait certainement fait cela par délicatesse. Il entra, ôta son chapeau dès le seuil.

— Vous voyez, dis-je, je suis en train de laver les verres. Asseyez-vous… et je lui tendis la plus belle chaise.

— Oh ! mon ami… ne vous occupez pas de moi… Je m’assiérai n’importe où.

Il s’assit sur le lit, à la place où je m’étais assis, parce qu’à cet endroit le matelas défoncé forme un creux.

— Mais c’est très bien cette chambre… c’est propre… vous avez de l’air… c’est un peu haut… mais vous avez de l’air…

— Vous trouvez…

— Des chambres comme celle-là sont rares…

Cette admiration pour mon logis ne me plut pas. J’avais espéré qu’après l’avoir vu il m’eût offert, chez lui, une grande pièce confortable. Maintenant, je comprenais que c’était inutile de compter sur cela.

— Vous faites peut-être votre petite cuisine vous-même…

— Oh ! non, monsieur…

— Vous ne la faites pas ?

— Non, je mange au restaurant !…

— Vous mangez au restaurant ?

— Oui, monsieur.

— Mais c’est très cher, le restaurant…

— Oui, mais j’ai un arrangement…

— Ah ! comme cela, c’est autre chose… Il faut, quand on est dans une situation comme la vôtre, savoir s’arranger.

— Je le sais bien, monsieur.

Il y eut un silence. Le poing retourné, tout en regardant par la fenêtre, M. Boudier-Martel tâtait mon lit. Par moment, il levait le talon et frappait le dallage. Il se retournait aussi, regardait partout.

Comme je cherchais un torchon, il dit :

— Non, n’essuyez pas les verres… Il ne faut pas vous mettre en frais… J’aime à boire dans des verres rincés à l’eau claire… Vous savez, ce n’est pas du tout si mal que cela, ici. Vous avez sans doute l’eau, pas bien loin…

— Oui, il y a l’eau sur le palier…

— C’est très bien… L’autre jour, je n’ai pas pu vous parler comme j’aurais voulu le faire. Je vous connaissais à peine. Maintenant je veux vous dire combien je trouve grands votre renoncement, votre simplicité.

Ces paroles, que je devinais pleines de vérité, m’émurent. Je regardai M. Boudier avec tendresse. Je sentais que ce qui nous séparait encore allait disparaître.

— Voulez-vous boire un peu de vin, monsieur ?

— Si vous voulez, mon enfant…

Mon enfant. Il avait dit mon enfant. Cette fois, toute ma tristesse disparut. Je versai à boire en tremblant. Comme il voulait se lever pour prendre le verre, je dis :

— Non, non, ne vous dérangez pas…, et je le lui portai, non sans renverser un peu de vin.

Il but penché en avant, comme on boit au comptoir.

Cela me parut indélicat. Il aurait dû, je crois, ne pas remarquer que j’avais trop empli le verre, car si je l’avais fait, c’était parce que ses bonnes paroles m’avaient troublé. Quitte à se mouiller, il aurait dû boire comme chez lui.

— Mon ami, vous êtes un sensible…

Une seconde, je crus qu’il lisait dans mon âme.

— J’aime les gens comme vous. La misère humaine m’émeut. Racontez-moi votre vie. Si vous avez quelque chose sur le cœur, confiez-vous à moi.

Raconter ma vie ! Est-ce qu’une vie cela se raconte à un ami ? Peut-on raconter sa vie sans l’embellir ou l’enlaidir, sans mentir ? Quant à se confier, peut-on le faire comme cela, quand on vous le demande ? Parler de ma vie, de moi, à un homme qui venait d’arriver, non, ce n’était pas possible.

M. Boudier attendait que je parlasse, simulant une grande attention. Je dis bien : simulant, parce que, tout en fixant son regard sur moi, ses yeux, de temps à autre, se détournaient une seconde vers quelque objet de ma chambre.

— Vous vous lavez dans cette cuvette ?

— Oui, monsieur.

— Cela ne doit pas être commode… Allons, racontez-moi votre vie, confiez-vous à moi. Vous avez en moi un ami, un frère…

— Un frère ?

— Oui, j’ai souffert aussi de la pauvreté.

— Vous avez souffert de la pauvreté ?

— Oui.

Je sentais qu’à ses yeux il fallait, que je m’en réjouisse. Pourtant, au fond de moi-même, il baissa dans mon estime.

— Voulez-vous boire un peu de vin, monsieur ? demandai-je, m’attendant à un refus poli.

Je m’étais trompé. M. Boudier-Martel accepta.

Avez-vous remarqué comme on se trompe souvent sur les gens. On est certain qu’ils diront une chose et ils vous répondent le contraire. Mais il ne faut pas que cela nous change dans notre opinion. M. Boudier n’avait pas dit non à cause de quelque raison infiniment petite, inconnue de moi, mais tout son être présent refusait le vin que j’offrais.

Cette fois, je versai lentement le vin pour que M. Boudier-Martel m’épargnât de le voir se pencher en buvant. Bien que le verre fût à moitié plein, il se pencha tout de même.

— Alors, quand donc me raconterez-vous cette vie ? dit-il en cherchant un endroit où poser le verre.

Si vous aviez vu comme il cherchait cet endroit ! Si vraiment il m’avait aimé, si vraiment il avait été attiré vers moi par quelque sentiment, il n’eût pas eu cet air emprunté, il eût posé le verre par terre.

— Alors, cette vie ?

— Oh ! monsieur, elle n’est pas intéressante.

Il se leva, vint à moi, me caressa les cheveux.

La joie m’illumina, bien que je fusse partagé entre le désir qu’il cessât et qu’il continuât. Qu’il cessât, parce qu’il y a quelque chose de grotesque dans les effusions entre hommes ; qu’il continuât, parce que c’était une marque de si profonde amitié.

— Grand enfant, grand enfant, dit-il en s’éloignant de moi. Je vais vous quitter, cher ami…

— Vous allez partir ?

Et moi qui avais cru que nous allions rester ensemble jusqu’à la nuit !

— Vous viendrez déjeuner avec moi quand vous en aurez envie. Je ne vous force pas. Vous êtes libre. Je ne vous donne pas de rendez-vous. Je respecte trop la liberté d’autrui.

Ah ! si M. Boudier savait comme on tient peu à sa liberté, quand on est seul.

Il prit son chapeau, n’attendit pas d’être sorti pour se couvrir. Je compris qu’au début il avait fait un effort pour être délicat et que, fatigué maintenant, il se laissait aller.

J’entrevis la grande solitude dans laquelle j’allais me trouver.

Je me levai aussi.

— Vous partez ?

— Oui, il faut que je rentre…

Je perdis la tête.

— Monsieur… monsieur… ne partez pas.

Interloqué, M. Boudier-Martel fit un pas en arrière. Par prudence, sous le couvert de la stupéfaction, il ouvrit la porte, comme sans y penser.

— Ne partez pas, je vais être si seul sans vous… Si vous saviez comme je souffre quand je suis seul… Restez… vous parlerez… vous avez été si gentil pour moi…

Rassuré, M. Boudier lâcha le bouton de la porte.

— Allons, mon enfant, calmez-vous… Vous savez bien que vous pouvez compter sur moi.

Je compris qu’il était impossible de le retenir. Je ne sais rien de plus angoissant que de sentir que, quoi que l’on fasse, on ne retiendra pas quelqu’un.

Dans un dernier sursaut, je m’approchai de lui et, m’agenouillant gauchement, comme les gens qui ne vont pas à l’église, je balbutiai :

— Vous ne m’en voulez pas… J’ai agi un peu sans savoir… Vous qui me comprenez, excusez-moi… Vous pouvez compter sur moi, pour tout… je me sacrifierai… restez, monsieur…

Je me relevai. M. Boudier, qui avait encore reculé, était sur le palier.

— Allons, mon ami, du courage. Je ne vous oublie pas. Je vous aime beaucoup, au revoir, venez chez moi…

Et il partit sans avoir même entendu que je lui avais dit que je me sacrifierais pour lui.

Resté seul, je m’assis sur le lit. Il faisait encore grand jour. On jouait de la guitare dans une maison voisine. Quelquefois, c’était deux fois de suite le même air. Des oiseaux passaient dans le ciel bleu. Ils passaient si vite qu’ils semblaient suivre une ligne droite. Ils étaient noirs comme le sont les oiseaux à la fin de l’après-midi.

Je me levai. Je pris mon chapeau. J’attendis un peu afin de ne pas rattraper M. Boudier. J’ouvris la porte, le palier était désert. Je sortis, et, jusqu’à la nuit, je me promenai.

Je me souviendrai toujours de cette journée radieuse qui fut pour moi une des plus tristes de ma vie.

La veille, je m’étais endormi tard parce que, dans mon lit, j’avais songé à M. Boudier. Je suis si bon que, loin des gens, je ne vois plus leurs défauts. Bêtement, je m’étais imaginé que M. Boudier, dans son lit, pensait à moi, lui aussi. Alors, j’avais regardé ma montre. J’avais décidé, à ce moment, de me rendre chez lui le lendemain pour lui dire qu’à onze heures dix nos deux pensées s’étaient certainement rencontrées.

Le matin, cette idée me parut ridicule. Mais comme il y avait déjà trois jours que nous ne nous étions vus, je ne changeai pas ma décision. Il avait tant insisté pour que je vinsse déjeuner chez lui que je ne craignais pas d’abuser de sa bonté.

Je m’habillai le mieux que je pus. Dans ma chambre, je me trouve toujours assez bien. Mais dès que je sors, dès que je suis dans la rue, mêlé à la foule, je sens combien je suis pauvrement mis. Ce n’est pas le contraste qui fait cela. Je passe inaperçu. C’est parce que je pense que l’on connaît la vie que je mène, que l’on se dit : « Il n’a que ce qu’il mérite. » Aussi, suis-je craintif, sans confiance. J’ai tort. Personne ne s’occupe de moi.

À onze heures et demie, je quittai ma chambre. D’habitude, je la quitte plus tôt. Mais ce jour-là je voulais arriver chez M. Boudier, frais, sans poussière.

Il faisait une chaleur accablante. Une voiture qui arrosait les rues me mouilla les pieds. Je marchais doucement, car bien que la visite que j’avais décidé de faire fût justifiée, j’étais ému.

Midi sonnait partout quand j’arrivai devant la maison de M. Boudier. J’entrai tout de suite. Le corridor était moins frais que l’autre jour, toutes les portes étaient fermées. En été, les portes semblent ne jamais devoir s’ouvrir.

L’ascenseur n’était pas là. Je montai l’escalier. La rampe était trop grosse pour qu’on pût la tenir. Arrivé devant la porte, j’ôtai mon chapeau, je le remis. L’émotion me faisait haleter. Je n’avais pas l’excuse d’avoir monté six étages.

Il fallait sonner. Sans toucher à la minuterie, j’appuyai sur le bouton. J’attendis quelques secondes.

— Est-ce que monsieur est là ? demandai-je à la bonne, une main sur le mur, l’autre dans la poche.

J’avais pris cette pose dès que j’avais vu la bonne, parce que je ne peux pas supporter les domestiques. Je voulais montrer à cette bonne que, bien que je fusse mal vêtu, j’étais au-dessus d’elle, elle le sentit sans doute, et, soit par méchanceté, soit pour se venger, elle me demanda :

— Monsieur qui ?

Je faillis perdre le sang-froid que j’avais acquis avec tant de peine.

— Votre maître, dis-je avec insolence.

Mais je regrettai tout de suite ce coup de tête. Je venais de m’apercevoir que j’étais, après tout, à la merci de cette femme. Qu’eussé-je pu faire si elle m’avait répondu : « Mon maître ! Il n’est pas là ! » Aussi ajoutai-je immédiatement :

— Vous me reconnaissez bien… Je suis venu l’autre jour déjeuner. Mais quoique je balbutiasse cela avec, une humilité peureuse, je ne m’en réservai pas moins le plaisir de dire du mal d’elle, tout à l’heure, quand je causerais avec M. Boudier-Mariel.

— Oui, il est là, entrez…

Je me découvris, bien qu’il me répugnât de le faire devant cette, bonne. Elle était capable de croire que c’était pour elle que je le faisais.

— Qui dois-je annoncer ?

J’hésitai un instant à répondre.

— Annoncez le monsieur qui est venu déjeuner l’autre jour.

— Mais lequel… Il en vient tous les jours.

Cette fois, il fallait que je dise mon nom. Elle allait se moquer, elle allait rire. Et puis, après tout, mon nom c’est mon nom. Je n’ai pas à redouter de le dire.

— Monsieur Bâton.

— Bâton.

— Oui.

— Bien, attendez.

Je m’assis sur une de ces chaises de vestibule sur lesquelles on pose des paquets et des chapeaux mais sur lesquelles ne s’asseyent que des gens comme moi.

Une porte s’ouvrit, M. Boudier apparut sans col, en robe de chambre. Je me levai d’un bond.

Immobile, il tendit ses mains vers moi.

— C’est vous… Que je suis content de vous voir. Venez… Entrez… je vais vous présenter à un ami… Un homme comme vous… Entrez… Entrez…

— Un homme comme moi ?

— Oui, entrez…

Je n’eus pas le temps de penser. J’avançai ahuri, heureux, comme dans les rêves dont on se souvient.

Soudain, je m’arrêtai net. Mon sang, au lieu de suivre son cours, me monta à la tête. M. Boudier me visait de l’index. La bonne était quelque part, derrière moi. On parlait. J’entendais des mots. La porte, doucement, toute seule, se rabattait vers le mur.

Je venais de voir, là, dans le fauteuil où je m’étais assis, un pauvre, un pauvre comme moi. Je n’ai pas besoin de les regarder longtemps. Tout de suite, je les reconnais. C’était certain, là, dans le fauteuil, il y avait un pauvre.

— Mais entrez donc… mon ami…

Je ne répondis pas. Je comprenais tout, maintenant. M. Boudier ne m’aimait pas. Celaient les pauvres qu’il aimait.

— Entrez donc, Bâton… Mais qu’avez-vous ?

— Non… non… Je vais partir… Je suis malade…

Je marchais à reculons. M. Boudier me suivait doucement. Je devinais qu’il n’osait pas s’approcher davantage de moi. On ne s’approche jamais des gens qui changent subitement d’attitude.

— Mais restez, mon cher… restez… vous êtes chez vous… vous êtes mon ami.

Je reculais toujours, puis j’ouvris la porte.

— Je reviendrai tout à l’heure, monsieur… J’ai mal… Je suis malade… Il faut que je parte.

Je sortis, laissant la porte ouverte. J’aurais pu la fermer, mais je n’eus pas le courage de le faire. Tant qu’elle était ouverte, il y avait encore quelque chose entre M. Boudier et moi. Il pouvait me suivre, me supplier de revenir. Alors, je ne sais pas ce que j’aurais lait.

Si j’ai laissé la porte ouverte, c’est aussi pour que ce fût lui qui la fermât, pour que ce fût lui qui brisât à tout jamais notre amitié, pour que j’eusse au moins dans ma solitude la raison de pouvoir souffrir à cause de l’incompréhension des autres.

M Boudier, pendant que je descendais, restait devant sa porte. Il semblait que le palier fût l’endroit extrême où il pût aller, que l’escalier fût un abîme. Il se penchait, m’appelait, n’osant mettre le pied sur la première marche.

— Allons, Bâton… venez… qu’avez-vous ?

Moi, je m’en allais tout doucement. Quand je fus dans le corridor, je m’arrêtai. Était-ce parce que ma souffrance n’était pas si grande que je le pensais, je me surpris aux aguets, écoutant ce qui se passait à l’entresol.

La porte claqua. C’était fini.

À la lumière éblouissante de la rue, il me sembla que tout ce qui venait d’arriver dans l’ombre de la maison était déjà perdu dans le passé. Je ne pleurais pas. On ne pleure jamais sur le moment. Mes nerfs étaient tendus à un tel point que, bien que je ne risse point, mon visage était contracté comme quand on rit.

Les jours ont passé.

J’aurais oublié depuis longtemps cette pénible histoire si je ne conservais pas l’impression que M. Boudier savait pourquoi j’étais parti. Il savait certainement que c’était un sentiment de basse jalousie qui m’avait poussé à fuir, que si, au lieu d’un pauvre, un riche s’était trouvé dans la salle à manger, je serais certainement resté. Il connaissait certainement toutes les pensées mesquines qui, alors, avaient traversé mon cerveau. Oui, sans aucun doute, il les connaissait toutes, parce que, moi, à sa place, je les eusse devinées.

VISITE D’UN SOIR

D’où venait que j’étais triste ? Mes livres, tous mes livres, dormaient dans la bibliothèque. Personne n’avait dit de mal de moi. Aucun souci n’importunait ma famille et mes amis. Je me trouvais au milieu de toutes choses. Je n’avais donc pas à craindre que les événements, libérés de ma présence, ne prissent une direction qu’il m’eût été impossible de modifier. Je n’étais pas mécontent de moi. Et, même si je l’avais été, cela n’eût pas eu la force de ce que je ressentais.

Il était onze, heures du soir. Une lampe sans abat-jour éclairait ma table de travail. Je n’étais pas sorti de la journée. Quand le grand air n’a pas rougi mon teint, je ne suis pas à mon aise. Mes poignets sont plus lisses. Il m’est un peu désagréable de remarquer que le duvet qui les recouvre est plus soyeux. Et la force inemployée, avec laquelle il faudra que je dorme, me gêne.

Je somnolais dans un fauteuil. À l’endroit où le velours rouge rencontre le bois, des pointes à tête dorée maintiennent un liséré. L’une d’entre elles manquait et, là, le liséré était plus lâche. J’étais immobile. Seule ma main tiraillait, sans que je m’en aperçusse, ce liséré, cherchant inconsciemment à faire céder la pointe suivante.

Ce ne fut que lorsque je parvins à cette fin que je me rendis compte de ce que je faisais. À cette découverte j’éprouvai une joie légère. Il en est ainsi chaque fois que je me surprends à agir sans le savoir, ou que je mets à jour un sentiment qui était en moi et que j’ignorais. Cela me réjouit autant qu’un rayon de soleil ou une bonne parole. Ceux qui me reprocheraient cette petite joie ne me comprendront jamais. Il me semble que chercher à se connaître est pur. Me reprocher de trop me pencher sur moi-même serait me reprocher d’être heureux.

Mais il faut dire que cette joie est bien fragile. Elle n’a pas l’égalité de celle que nous donne un rayon de soleil. Vite, elle disparaît, et c’est autre chose que je cherche en moi pour la renouveler. Il m’apparaît alors, dans les intervalles, que tout m’est hostile, et ceux, à la joie simple, qui m’environnent sont en réalité plus heureux que moi.

 

*

*     *

 

Je lisais lorsqu’on frappa. C’était mon ami Paul. Il entra en coup de vent et la porte qu’il avait lancée derrière lui pour quelle se fermât seule s’arrêta en chemin.

— Qu’as-tu, Paul ?

— Rien.

Son visage était pâle. Et ses yeux, plus sombres que d’habitude. Il se laissa tomber sur le divan qu’il savait doux.

— Mais qu’as-tu ?

Il se leva, marcha dans la pièce cependant que je posais mon livre, alluma une cigarette, puis se rassit. Il fumait comme les nerveux, une cigarette trop molle. De temps à autre, il crachotait des brindilles de tabac.

— Je t’en supplie, Paul, dis-moi ce qui t’est arrivé.

Je le regardai. Je m’efforçais de trouver dans son attitude un geste, une expression qui me rassurât. Mais rien. S’il avait tenu un objet, ses doigts eussent tremblé. Il devait s’en douter car il évitait de toucher quoi que ce fût.

— Paul, je suis ton ami. Raconte-moi tout. Tu sais bien que si je puis faire quelque chose pour toi, je n’hésiterai pas. Cela me fait mal de te voir ainsi, sans que je puisse seulement te venir en aide.

Il était en proie à un énervement tel que j’étais seul à entendre mes paroles. Je les voyais passer autour de sa tête sans jamais atteindre ses oreilles. Il semblait que les mots fussent des balles que je lançais mal. Et justement au moment où, lassé de sa distraction, je ne prêtais plus attention à ce que je disais, il parut m’écouter.

Avec précaution il s’approcha de moi. On aurait dit qu’il craignait que le moindre bruit n’eût fermé ma bouche. Il la regardait en clignant des paupières auxquelles manquaient des cils. La clarté de la lampe, qui glissait sur la rondeur de ses yeux, en effaçait la couleur. Il éclata de rire. Oui, il éclata de rire. Ses doigts, dont les ongles minces épousaient la chair au lieu de s’imposer, tremblaient l’un après l’autre. Quelques dents que je ne connaissais pas m’apparurent au fond de sa bouche, des dents semblables aux autres mais auxquelles je n’étais pas habitué. Elles me révélaient des mystères physiques. J’eus conscience de n’avoir plus en face de moi un ami, mais un homme comme moi. Et cela fit plus pour m’attendrir que son attitude désespérée.

— Pourquoi ris-tu ?

— Hé ! je ne sais pas… c’est vrai… je ne devrais pas…

Et il riait toujours. Le nez semblait plus long au milieu des contractions du visage. La bouche qui avait perdu la cadence de la respiration, cherchait à se reprendre. Comme il fallait, malgré tout, que dans ce désordre Paul respirât, son souffle vibrait sur le palais avant de s’échapper.

Enfin, il s’assit, plus calme. Sans doute, à cause de cela, il m’apparut que sa douleur n’était pas si grande qu’elle le paraissait.

Un tramway passa dans la rue. Était-ce parce que la pluie n’avait pas cessé de tomber, mais il me sembla, au vacarme qu’il faisait, que le courant avait plus de vigueur.

Il y eut un silence. Quand le roulement d’un taxi le troublait, j’écoutais le bruit jusqu’à ce qu’il devînt imperceptible. Et, tant que mon attention n’était pas distraite, je l’entendais encore, bien qu’il n’existât plus. Une lumière, rose, projetée de l’extérieur, éclairait un endroit du mur où il eût été difficile de placer un tableau.

Mon ami ne bougeait pas. Ayant entrouvert la bouche une fois pour toutes, il respirait faiblement, la langue repliée pour ne pas être gêné. Et ses cheveux, qu’il n’avait pas caressés de la main, étaient en désordre.

— Dis quelque chose… Paul !

Ses yeux quittèrent la flamme réconfortante de la lampe, semblèrent suivre le vol d’un oiseau, puis se posèrent sur moi. Ils baignaient dans un vernis profond, frangé par l’ombre des cils. Sans doute parce que chacun d’eux vivait intensément, il m’apparut clairement qu’ils étaient au nombre de deux. Quant à mon regard, je sentais, quoiqu’il fût plein de compassion, qu’il n’était pas loyal. J’eus beau écarquiller les yeux pour le rendre meilleur, ce fut inutile. Paul me prit la main. Je l’interrogeai.

— Mais dis-moi ce qui t’est arrivé ?

Il se pencha pour me prendre l’autre main qui était assez éloignée de lui. Il le fit avec douceur. Puis il commença de parler.

Les premières phrases, je ne les entendis pas, occupé que j’étais à chercher sur les traits de mon ami la marque de la douleur. J’attachais plus d’importance à elle qu’à ce qu’il allait me raconter. Car quand un homme souffre, que peut-il nous dire que nous ne connaissions ?

— Jean, il vient de m’arriver un grand malheur.

À présent, il était calme. Sous l’épaisseur de ses vêtements, on devinait qu’il ne tremblait pas. La clarté de la lampe nous dépassait. Nous nous dressions au milieu d’elle, sur l’enchevêtrement des barreaux de chaise.

— Tu sais, mon cher Jean, combien grande est l’amitié que j’ai pour toi. Nous nous sommes connus pendant les heures difficiles de la guerre et, tout de suite, sans que le danger y fût pour quelque chose, nous avons été attirés l’un vers l’autre. Tu me lisais tes lettres. Je te lisais les miennes. Et nous avions assez de confiance pour ne rien nous cacher. Nous nous fâchions parfois et, quoique nous soyons, l’un et l’autre, assez rancuniers, nous ne tardions pas à nous réconcilier. Nous étions de vrais amis. Te souviens-tu de la démobilisation ? Te souviens-tu de notre joie d’être enfin libres ? À ce moment, le bonheur de chacun était si grand que tous nos camarades ne pensaient plus à l’amitié. Nous, nous n’avons pas été ainsi. Ce fut les larmes aux yeux que nous nous sommes séparés. T’en souviens-tu ? Tu es venu à Paris tandis que je partais pour le Midi rejoindre ma fiancée. Quelques mois après seulement, je t’ai retrouvé, par hasard. Comme nous avons fêté cette heureuse rencontre ! Quelle nuit ! Eh bien, mon ami, c’est au nom de cette amitié sans tache que je te demande de m’écouter. Je veux croire que ma présence chez toi, à cette heure, ne t’est pas pénible. Nous avons passé trop de nuits blanches l’un à côté de l’autre pour que tu ne veuilles pas en passer une dernière. Elle sera moins dangereuse que les autres, mais elle sera beaucoup plus triste. Avant, nous espérions quelque chose, quand nous ne dormions pas. Aujourd’hui, tout est changé.

Cet exorde peut paraître manquer de naturel. Il est évident qu’un homme qui souffre, quand il se confie à son ami, ne remonte pas aux origines de l’amitié qui le lie à lui. Mais ici, c’est d’un cas particulier qu’il s’agit. Paul et moi, en réalité, nous ne sommes plus des amis. Nous l’avons seulement été pendant la guerre. Aussi, était-il naturel que, ce soir-là, pour donner à nos vagues relations d’aujourd’hui l’importance qu’elles eurent, Paul me parlât de ce que nous avions été l’un pour l’autre.

Mon ami, qui s’était interrompu, tira son mouchoir et s’épongea drôlement les sourcils, avec l’insistance, avec le soin qu’il eût pris pour tout le visage. Je le regardais de côté pour ne pas le gêner.

Il se leva, ôta son pardessus et se rassit sur la chaise plus vaste. Sans l’ampleur de son vêtement, il m’apparut plus déprimé encore. Ses mains étaient mal à l’aise dans les petites poches de la veste. Tout ce qui le recouvrait semblait ne plus lui appartenir.

Soudain, il éclata en sanglots. De ses mains, il se cacha la figure. Je ne vis que le bas de son visage. Le menton se contractait au point de laisser apparaître des fossettes à des endroits imprévus. Avez-vous déjà vu ces fossettes ? Elles sont faites de petites rides qui tremblent, qui s’évanouissent, qui reparaissent ailleurs.

Il pleurait. Qu’elles sont tristes les larmes que l’on cache ! Pourquoi ne pleurait-il pas le visage découvert ? J’aurais pu le consoler. Mais ainsi, replié sur lui-même, il était bien seul avec sa douleur.

— Paul ! Paul ! dis-je d’un ton éploré.

Mon Dieu, comme ma voix me sembla ferme ! Il est vrai que pour soulager quelqu’un il n’est point nécessaire de souffrir aussi. C’est un ton familier, bonhomme, qu’il faut, ce ton que tout le monde prend parce que tout le monde a compris avant moi qu’il n’en existe pas d’autre qui puisse consoler.

— Paul, enfin. Ce n’est pas sérieux. Tu viens me raconter tes malheurs et tu te mets à pleurer comme un enfant. Allons, Paul, un peu d’énergie. Tu sais bien que je suis ton ami et que je ne demande qu’à te venir en aide. Allons, sois raisonnable. Nous sommes des hommes. C’est ridicule de pleurer ainsi avant d’avoir examiné ce dont il s’agit. Il sera bien temps, après, s’il n’y a pas de solution, de pleurer.

Mon ami devait attendre certainement, non pas ces paroles qu’il n’écouta même pas, mais ce ton de consolation, car il releva la tête. Il avait pleuré trop peu de temps pour que ses yeux fussent rougis. Le seul fait de passer son mouchoir sur son visage suffît à effacer toutes traces de ses larmes.

Comme je l’eusse fait à sa place, il commença par s’excuser d’avoir pleuré. Il le fit en des termes que je tiens à relever parce qu’ils sont communs à tous les hommes.

— Excuse-moi, Jean. Ç’a été plus fort, que moi. Mais ce n’est rien. Ce n’est qu’un instant de faiblesse. Si tu savais ce qui vient de m’arriver, tu comprendrais.

Son mouchoir, mouillé par les pleurs, prenait peu de place dans sa main. Une larme qu’il ignorait brillait encore sur sa joue.

— Écoute, Paul, raconte-moi tout. Je pourrais alors te dire ce qu’il faut faire.

— Oui. Jean, je vais tout te raconter. Ne m’en veux pas si je suis si ému. Tu connais Fernande. Tu sais comme je l’aime.

Je ne connaissais pas Fernande. Et si j’approuvai de la tête, je vous assure que ce ne fut pas par indifférence, ni dans la crainte que mon ami ne cherchât à me prouver que j’avais déjà vu sa femme, mais simplement pour ne pas le contredire. Je devinais trop ce qu’une contradiction jetterait de trouble dans son esprit.

Paul parlait sans le moindre geste, comme un malade. De temps en temps, il lançait un coup d’œil sur la porte et cela suffisait à lui faire perdre le fil de sa pensée. On eût dit qu’il lisait et que son regard, distrait un instant, ne retrouvait plus la ligne qu’il venait de quitter. Et je l’écoutais, quand il ne disait rien, avec la même attention, pour qu’il se remît le plus vite possible.

— Jean, vois-tu, je vivais dans la paix. Je suis un homme simple, de goûts modestes. Malheureusement, ma bonté est trop grande. Ma femme, ma chère femme, me l’a souvent reproché, non qu’elle eût désiré que je fusse méchant, mais plutôt parce qu’il lui est désagréable de savoir que ce n’est pas seulement pour elle que suis bon. Jamais je n’ai élevé la voix. Bien que j’eusse souvent eu des motifs de le faire, j’ai toujours compris que l’ampleur de la voix n’ajoutait rien au sens des paroles. Ce soir, en te parlant, j’obéirai à ce principe. Je te dirai tout le plus simplement du monde.

Paul s’interrompit une seconde. Il faisait continuellement le simulacre d’avaler quelque chose, ce qui soulevait légèrement son double menton.

— Ma vie était paisible. Parfois, l’impression qu’un jour il faudrait bien qu’un malheur arrivât gâchait un peu mon bonheur. Mais cela ne durait pas. Il aurait fallu que j’eusse vraiment eu une tendance maladive à voir le mal partout pour ne pas être heureux. Souvent, nous partions, ma femme et moi, pour la campagne. C’était alors l’émerveillement devant la nature. Nous nous extasions sur la perfection des insectes et des végétaux et, aussi invraisemblable que cela paraisse, je sentais avoir aux yeux de Fernande l’explication de mystères que je ne comprenais pas. Il y avait pourtant une petite ombre à notre bonheur : nous n’avions pas d’enfant. J’ai honte de te l’avouer, mais même cela protégeait notre bonheur. Quand nous nous rendions chez des amis, tout dans notre attitude disait notre regret de n’avoir point d’enfant. Notre tranquillité était donc bien à l’abri puisque nos amis nous plaignaient intérieurement. La vie s’écoulait ainsi sans heurts, sans la moindre querelle. Et parfois, je dois te le dire, à la pensée que j’étais heureux en me donnant si peu de mal, je me demandais si je l’étais vraiment. Mais ce doute, je le chassais le plus vite possible car je savais bien que si l’on m’eût prié de donner une image du bonheur que je rêvais, j’eusse bien été forcé de parler de celui que je possédais. Aimer, être aimé, faire ce que bon nous semble, avoir des amis fidèles, jamais une dispute, jamais de maladies, que peut-on souhaiter de plus, quand on a l’âme simple et confiante ? Que peut-on souhaiter de plus, je te le demande ? Il n’y a tout de même pas plusieurs façons d’être heureux ! C’est bien le bonheur que de n’avoir aucun souci, que d’aimer. Il ne me semble pas que le vagabond, sur la route, qui, pauvre malheureux, ne sait pas où il couchera le soir, soit heureux, bien que certains le prétendent.

Paul s’interrompit de nouveau, non pas comme on le fait après une période, mais pour chercher ses mots. Ses lèvres remuaient. Il fit un geste et, finalement, parvint à continuer.

— Il était huit heures quand je rentrai chez moi. Je posai mon chapeau et retrouvai Fernande dans notre chambre. Allongée sur un divan, ma femme m’apparut plus belle que jamais. Elle avait les yeux fermés mais je savais qu’elle ne dormait pas. Elle tenait un livre avec la grâce d’une personne qui s’est assoupie en lisant. Je m’approchai d’elle et l’embrassai sur le front, de mes lèvres seulement. Elle sursauta avec raffinement, non pas au moment où je l’embrassai, mais quelques secondes après. « Toi, Paul ! » Tu sais comme il est difficile de donner à deux mots une intonation douce. Pourtant, si tu avais entendu le ton sur lequel elle murmura : « Toi, Paul ! » Tu aurais été charmé. Puis, elle referma les yeux, sans me cacher son visage, avec cette confiance des femmes qui aiment. Fernande ferme souvent les yeux. Elle les ferme au théâtre, à table, partout. Il ne se passe pas de jour sans que je la voie devant moi, les yeux clos, bien qu’elle ne dorme pas. Il semble qu’elle supporte mal le spectacle de la vie, que tout lui semble si banal qu’en fermant les yeux elle pense ne rien perdre. Quoique nous fussions mariés depuis quatre ans, je n’ai jamais su discerner si, en cela, il y avait une part de tromperie. Je ne fis rien pour la tirer de ce faux sommeil. Je m’assis près d’elle et attendis. Longtemps, je restai ainsi sans même oser lire un journal. J’aime Fernande et il me semble normal de veiller sur elle. Puisque cela l’amusait de faire semblant de dormir, pourquoi l’en aurais-je empêchée ? La regarder, sans quelle me vît, était pour moi une joie. Elle avait lâché le livre, sans doute pour que son sommeil parût naturel. Il glissait doucement. Je le laissai tomber. Elle ouvrit les yeux. « Paul, pourquoi n’as-tu pas pris le livre ? » – « Je te regardais, ma chérie. » Je compris alors, en l’espace d’un instant, qu’elle avait deviné que je doutais de son sommeil. Et au lieu d’en être un peu gênée, elle dit d’un ton sec, comme pour se venger : « Me regardais-tu vraiment ? » Puis, le silence s’établit entre nous. J’aime le silence près de ma femme, je ne crois pas à la communion des âmes, mais enfin, le soir, dans le silence, près de celle que l’on aime, il y a tout de même quelque chose.

Paul se leva subitement. Il lâcha mes mains, poussa sa chaise du pied. Il était en proie à des sentiments si divers que je n’aurais su dire si c’était de la colère, de l’émotion, de la peur, de la haine. Je me sentais perdu devant lui. Je suis assez bon psychologue mais, seulement, quand les gens sont calmes.

— Écoute, Jean. Tout sur terre suit la même loi. Parti d’un point, un homme, un animal, un arbre, grandit, grandit, puis tout doucement décline. Comprends-tu ? Tandis que dans l’esprit de Fernande, un sentiment, au lieu de naître humble et fragile comme toutes choses, a jailli tout puissant, d’une manière monstrueuse. D’après ce que je viens de te dire, tu devines que nous étions heureux, que rien ne troublait notre paix. Alors, comment expliquer ce qui s’est passé. Tu veux savoir ce que s’est passé ? Eh ! bien, c’est simple. Comme cela, tout d’un coup, sans raison, au moment où je demandais à Fernande de venir dîner, elle s’est levée brusquement comme je viens de le faire, elle a poussé du pied sa chaise, et elle m’a dit : « Je ne t’aime plus. Demain, je partirai. » As-tu entendu ce que je viens de dire ? Demain, elle partira. Elle ne m’aime plus. Pourquoi ? je n’en sais rien. Suis-je fou ? J’en viens à me demander si le calme de ma femme ne cachait pas depuis toujours cet accès. D’abord, je crus quelle s’amusait à imiter une actrice. Souvent elle le fait en exagérant. Non, ce n’était pas cela. Elle ne m’aime plus. Demain, elle partira.

Je regardai Paul. Il faisait maintenant des gestes désordonnés. Tantôt il levait les bras au ciel, tantôt il se tordait les mains au point de se casser un doigt. Il allait et venait à travers la pièce, se tournait brusquement, repartait, s’attardait loin de moi et, tout à coup, se rapprochait à grands pas, comme s’il marchait sur une route.

— Paul, sois calme. Tout n’est pas perdu. Elle a peut-être dit cela sans penser.

Il fit tomber un livre qu’il ne ramassa pas.

— Il ne faut pas t’émouvoir ainsi.

Alors, soit qu’il fût pris d’une rage subite, soit qu’il voulût faire preuve d’énergie, il frappa, à plusieurs reprises, le parquet du talon.

— Je te jure qu’elle m’a dit cela. Elle partira demain. Elle ne m’aime plus.

— Mais si elle t’aime !

— Crois-tu donc que je sois fou ? Tu n’as pas compris ce que viens de le raconter. Je n’invente rien. Elle a dit qu’elle ne m’aimait plus. Elle a dit qu’elle partirait demain. Comprends-tu ? C’est clair, il me semble.

Cette façon de me parler sur un ton insolent me déplut. Je ne cherchais qu’à le réconforter et il me répondait ainsi ! Nous n’étions pas, après tout, de si grands amis pour qu’il se permît de me traiter de la sorte. Quand on vient raconter ses ennuis à quelqu’un, il faut au moins être poli. Je vous assure que si la douleur de Paul ne m’avait pas paru si sincère, je lui eusse répondu sèchement.

Je levai les yeux. Paul était assis sur le divan.

Toute sa colère avait disparu. Il avait l’air si malheureux, si accablé que mon mécontentement s’envola.

Pauvre Paul ! tu souffrais. Toi qui, pendant la guerre, me parlais de la paix avec tant de feu, toi qui attendais d’elle tant de joie, comme tu dois être déçu ! Et dire qu’un instant, je t’en ai voulu d’être nerveux.

Mon ami, bien qu’il eût à peine pleuré, était dans cette demi-inconscience qui suit les sanglots. Il regardait un coin de la chambre sans même l’avoir choisi. Ses mains étaient éloignées l’une de l’autre alors que, quand on souffre, elles semblent comme deux amies, ne pas vouloir se quitter. Le dos voûté, la tête de côté, il rêvait.

— Paul !

Il ne répondit pas.

— Paul, sois courageux.

— Je le serai.

On n’entendait aucun bruit, pas même celui que devaient faire, dans la nuit, les derniers autobus. Nous restâmes ainsi, plusieurs minutes, sans bouger.

Soudain, d’un mouvement si brusque qu’il me fit sursauter, Paul se leva, fit quelques pas, s’agenouilla trop près de moi.

— Jean, Jean, je t’en supplie, fais quelque chose pour moi. Toi, peut-être, tu pourras tout arranger. Tu es mon ami. Tu es presque mon frère. Nous avons été malheureux ensemble.

Je baissai la tête et rencontrai le regard éploré de Paul. Ce regard, je m’en souviendrai toute ma vie ! Humble, désespéré, plus bas que moi, il m’apparut comme celui d’une bête à ma merci.

— Paul, relève-toi. Je ferai tout ce que je pourrai.

— Jean, si tu voulais, tu irais voir Fernande tout de suite, tu lui dirais comme je t’aime, tu lui dirais comme je souffre, tu parlerais pour moi et, peut-être regrettera-t-elle.

— Oui, Paul, j’arrangerai tout.

Mon ami se releva difficilement en s’aidant d’une chaise, tituba un peu et s’assit. Son visage s’était éclairé. Ses yeux plus grands me regardaient sans humilité. Il respirait avec mesure. Et, pour la première fois, il fit un geste normal, celui de chercher sa montre.

 

*

*     *

 

Il pleuvait encore. Mais, à présent, la pluie était si fine que, lorsque je passais la main sur mon pardessus, je l’effaçais. Elle mouillait à peine, comme les jets d’eau quand il y a du vent. Elle faisait un halo de poussière aux lumières de la rue.

Nous marchions d’un bon pas, sans parler. Comme mon ami demeurait tout près de chez moi, nous ne tardâmes pas à arriver devant sa maison.

— Jean, allons dans ce petit bar. J’ai encore à te parler.

Nous entrâmes. C’était un petit café très propre. Il y avait des glaces partout et, malgré cela, aucune d’elles ne refléta notre image. Le nickel, les verres, le comptoir d’étain donnaient à la lumière la fraîcheur de l’eau. Un peu de sable grinça sous nos pas. C’était auprès d’une source que nous étions venus nous asseoir.

Un garçon s’approcha. Sa main gauche, repliée semblait cacher une cigarette. Nous prîmes deux cafés. Pour qu’ils n’eussent pas un goût de fer, nous ôtâmes nos cuillers.

— Jean, écoute-moi. Puisque tu as la bonté de bien vouloir te rendre chez Fernande, laisse-moi te remercier de tout mon cœur. Mon bonheur est entre tes mains. Je n’ai pas le courage de t’accompagner. Je t’attendrai ici. D’ailleurs, il vaut bien mieux que tu sois seul. Tu vois dans quel état je suis. Dis-lui que je ne pourrai pas vivre sans elle. Dis-lui que je l’aime au point de donner ma vie pour elle. Je n’ai peut-être pas toujours bien agi mais dis-lui que maintenant je lui obéirai, que je serai son esclave. Je suis prêt à tout pour qu’elle reste, pour qu’elle veuille bien continuer la vie que nous menions. Je l’aime tant, Fernande ! Tu peux faire de moi le plus heureux ou le plus malheureux des hommes.

Le petit café était silencieux. Le patron comptait déjà son argent. Le garçon, adossé à un pilier, nous regardait de temps en temps. Quant à Paul, à cause, d’une habitude qu’il avait sans doute prise avec sa femme, il me tenait la main.

— Alors va, Jean. Je t’attends là. Ah ! comme je voudrais déjà savoir ! Si tu réussissais, mon Dieu, à lui faire comprendre comme je l’aime, il me semble que je danserais, que je sauterais, que je crierais de toutes mes forces.

Je me levai. Comme chez lui, Paul m’accompagna jusqu’à la porte du café. Jamais, je n’avais vu un homme si ému. Je sentis qu’il cherchait un dernier mot à me dire, un mot qui résumât sa douleur, son espoir, et qu’il ne le trouvait pas.

 

*

*     *

 

Je n’entreprendrai pas de faire le récit de la visite que je rendis à Fernande. Tout ce que je puis dire, c’est qu’elle me reçut très mal. Aux questions que je lui posai, elle me répondit invariablement par ces mots : « Je suis libre de faire ce qu’il me plaît. » J’eus beau lui dépeindre la douleur, l’amour de son mari, elle ne se départit pas de son attitude. J’avais cru, d’après les propos de mon ami, qu’elle était sinon belle, du moins jolie. Pas du tout. C’est une femme assez corpulente, assez commune et que je m’imagine mal dans les attitudes alanguies que me dépeignait Paul. Elle parle d’une voix désagréable, agressive. Je ne dirai pas qu’elle a des apparences de mégère mais il s’en faut de peu. En outre, elle me paraît très insolente. Je sais bien que ma visite, à une heure aussi avancée, n’appelait pas la bonne humeur. Mais, tout de même, vis-à-vis d’un étranger, elle aurait dû se mieux conduire et ne pas afficher sur son visage l’ennui que ma présence lui causait. Elle pensait peut-être que c’était par désœuvrement que je prenais la défense de son mari ! Elle eût dû, pourtant, se douter que cela m’ennuyait autant qu’elle et me savoir gré de défendre avec tant de feu un homme qui, après tout, est son mari, et qu’elle a dû aimer, quoi qu’elle en dise. Et plus je réfléchis à cette visite, plus il m’apparaît qu’il n’eût pu arriver rien d’autre que ce qui est arrivé. Je vous assure que si j’avais su que cela se terminerait de cette façon je ne me fusse pas dérangé. Paul, naturellement, n’est pas responsable, le malheureux. Il croyait bien faire. Mais, je ne comprendrai jamais que l’on puisse s’attacher à une telle femme. Elle devait influer sur chacun de ses actes. Et sans doute la colère qu’elle a eue en me voyant vient-elle de ce que Paul a pris la liberté de m’envoyer à elle. Elle n’a pas pu supporter l’idée que son mari ait fait quelque chose de lui-même. Elle s’est vengée sur moi. Vraiment, il faut être bon comme mon ami pour ne s’être jamais fâché. Mais enfin tout cela ne me regarde pas. Ce qui me déplaît surtout, c’est cette manière désinvolte, autoritaire de me recevoir alors qu’en somme, c’était aussi bien dans son intérêt que dans celui de son mari que j’agissais. Ce n’était pas la peine de s’efforcer de paraître la victime de deux hommes. Paul a peut-être fait des choses que j’ignore. Mais moi ? Je suis venu simplement pour tâcher de faire entrevoir à Fernande ce qu’elle méconnaissait chez son mari. C’est tout. Je n’ai pris parti pour personne. Et si elle m’avait bien reçu, si elle m’avait répondu avec clarté, je n’aurais eu aucune raison de lui en vouloir. Enfin, tout cela ne fait que confirmer ce que je pense sur le monde. Qu’elle fasse ce qui lui plaît, cela m’est bien égal. Quant à Paul, je le plains de tout mon cœur car il me semble que, quelle que soit la solution de cette histoire, il ne sera pas heureux.

 

*

*     *

 

Quand je quittai la femme de mon ami, la pluie avait cessé. Je fis quelques pas sans en avoir la complète certitude. Puis, je levai la tête. Le ciel, profond et noir comme le marbre avant qu’il sèche, était constellé. Au loin, le nuage long et sans hachure qui flotte toujours après les pluies était au bas du ciel. Les étoiles clignotaient dans l’air lucide comme si un vent céleste les menaçait. La rue était encore mouillée, mais sans boue, comme après les orages. Et la lune blanche, immatérielle, montait à un point inattendu de l’horizon.

Je rejoignis Paul dans le petit café. Il me guettait à travers un rideau, assis comme les enfants, de côté sur une banquette.

Quand je fus près de lui, il se retourna et, les mains sur la table, me regarda en face. Il cherchait à deviner, avant que je parlasse, ce qui s’était passé. Il n’osait me le demander. Il y avait une telle détresse dans ses yeux qu’ils m’apparurent prêts à se fermer. Il semblait que les paupières se baisseraient au moindre souffle, qu’elles ne se tenaient pliées qu’à cause de la rondeur des yeux, qu’un regard de côté les eût fait glisser.

— Paul !

— Alors ?

J’étais incapable de prononcer un mot. Le désespoir dans lequel allait sombrer mon ami m’effrayait. Je m’attendais à une telle douleur et à de tels cris, à l’annonce de la décision de sa femme, que je ne me résolvais pas à lui raconter ma visite. J’attendais qu’il se doutât de l’attitude de Fernande à mon silence.

— Jean, qu’a-t-elle dit ?

— Elle veut partir.

— Elle veut partir ?

— Oui.

Mon ami semblait ne pas comprendre. Il tremblait mais son visage était impassible. On eût dit qu’il n’avait compris que physiquement. Une grande pitié m’envahit. Je m’assis à côté de lui et, le prenant par les épaules, je m’efforçai de le réconforter.

— Tu es jeune, Paul. Tu as toute la vie devant toi. Aie du courage. Tu verras que tu connaîtras encore des heures de bonheur. Cette femme n’a pas su t’apprécier et t’aimer comme elle eût dû le faire. J’ai compris, à son attitude, quelle était trop légère pour toi. Elle regrettera plus tard ce qu’elle a fait, car, crois-moi, elle ne trouvera jamais chez un homme tes qualités. Laisse-la partir et si un jour tu la rencontres, sois distant. Puisque plus rien ne peut la retenir, aie au moins la force de sembler ne pas tenir à elle. Il n’en faudra pas davantage pour la mortifier profondément. Sans toi, dans la vie, c’est une femme perdue. Tu étais pour elle non seulement un mari, mais un père. Cela, elle le comprendra un jour. Il sera malheureusement trop tard. Elle avait besoin d’un homme comme toi pour être heureuse. Elle ne l’a pas compris. C’est dommage. Quant à toi, tu l’aimais trop pour ne pas souffrir de sa conduite, tu l’aimais trop pour ne pas la regretter. Je le sais. Mais il faut réagir. Doucement, tu oublieras. Et puis, qui sait, un jour, tu rencontreras une autre femme, plus belle, plus intelligente, qui t’aimera de tout son cœur.

Pendant que je parlais, Paul me regardait avec un étonnement que je ne m’expliquais pas. Sa bouche entrouverte et son front ridé lui donnaient une expression ahurie. De temps en temps, il détournait la tête avec rapidité, puis de nouveau fixait un regard plus étonné encore sur moi. Malgré cette attitude étrange, je continuai de parler.

— J’ai souffert, moi aussi, Paul. Il y a deux ans j’ai connu une femme qui, comme la tienne, est partie sans raisons apparentes. Eh bien, tu vois, je me suis remis. Cela n’a pas été sans de longs mois de souffrance. Mais il faut vivre et surtout ne pas se laisser abattre. Fernande a voulu ignorer ce qu’il y avait en toi de généreux. Elle s’est imaginé que tu voulais la tyranniser alors que tu ne cherchais qu’à la rendre heureuse.

Paul, soudain, poussa la table afin de passer.

— Viens, sortons, je ne peux plus rester ici.

Nous primes une rue déserte, à moitié blanche de lune, à moitié obscure de pierre mouillée, et nous ne traversâmes pas la chaussée pour marcher sur le trottoir baigné de clarté comme nous l’eussions fait, le jour, de l’ombre au soleil. Nous longions les maisons. Seuls les réverbères du trottoir que nous suivions éclairaient. L’écho faisait que deux autres passants nous précédaient et, chose étrange, deux autres passants plus énergiques.

— Que vais-je devenir ? murmura Paul.

Ce fut d’une voix si plaintive que mon ami prononça ces quelques mots que je craignis qu’il ne se laissât aller aux pires extrémités. Il était si déprimé que je sentis que si la pensée d’un crime avait jailli dans son cerveau, il ne l’eût pas écartée. Je voulus tenter encore de le réconforter.

— Paul, sois fort. Cette femme n’est pas digne que tu souffres tant pour elle. Ne pense plus à ton malheur. Songe à l’avenir. Songe que tu as toute la vie devant toi. Allons, fais un effort. Viens. Je vais t’accompagner jusqu’à ta porte. Tu rentreras. Tu te coucheras et, demain, tu reviendras me voir.

— Rentrer ?

— Mais oui, il faut rentrer. Il est tard. Tu as besoin de repos. Tu as besoin de te remettre.

Nous nous trouvions dans une large avenue. La lune, plus haute, semblait plus froide parce que le soleil, à cette place, est plus chaud. Des arbres projetaient leur ombre sur les trottoirs. Nous marchions sur mille dessins de branches entrelacés. J’avais une velléité d’enfant à ne poser le pied que sur les espaces blancs mais, à faire cela, je n’aurais trouvé aucun plaisir.

— Paul, il faut absolument rentrer.

Mon ami me prit par le bras, se pencha pour mieux me voir et murmura en entrouvrant à peine la bouche :

— Tu vas me quitter ?

— Il le faut bien. Il est tard.

— Tu vas me laisser seul ?

— Enfin, nous ne pouvons pas rester toute la nuit dehors.

Alors, un tremblement agita sa lèvre inférieure. La sueur qui perlait déjà sur son front déborda des rides, dépassa les sourcils. Il lâcha mon bras, s’appuya contre un mur soit pour ne pas tomber, soit pour sentir une présence ferme.

Je compris combien il me serait difficile de le quitter. Bien que j’eusse eu pour lui une grande amitié, il me semblait maintenant ridicule de passer une nuit à le consoler. Si cela eût encore adouci son mal, je l’aurais fait. Mais, près ou loin de moi, il serait aussi malheureux. Et s’il tenait tant à ma présence, ce n’était pas dans l’espoir que je le réconforterais. Il savait bien que toutes mes paroles n’auraient modifié en rien la décision de sa femme.

— Allons, Paul, il faut que nous nous quittions.

— Tu veux me quitter ?

— Oui que veux-tu !

— Non, Jean, je t’en supplie… ne fais pas cela. Seul, je ne sais pas ce que je deviendrai. Je me tuerai… je ne sais pas.

Il avait l’air égaré. Il ne faisait aucun geste. On eût dit qu’il ne souffrait plus, qu’il avait cessé de lutter contre sa douleur, qu’il se laissait glisser dans l’inconscience.

À le voir ainsi, je me demandais si vraiment il était décidé à se donner la mort, si, par rancune, il croyait que j’étais seul cause de sa souffrance, ou s’il ne tentait pas de faire naître en moi un remords.

— Oui, je vais en finir avec la vie, murmura-t-il.

Moi aussi, j’ai souffert. Moi aussi, j’ai pensé à me donner la mort, pourtant je n’en ai jamais rien fait. Pourquoi aurais-je pris cette menace au sérieux ? Dans quelques jours, il sera remis. Dans quelques jours, nous rirons tous les deux de cette aventure.

— Alors, à demain, Paul. Sois courageux.

Ces quelques mots qui, selon moi, eussent dû nous laisser dans la même situation l’un vis-à-vis de l’autre le tirèrent de son anéantissement.

— Tu n’es donc pas mon ami ?

— Si, mais que puis-je faire maintenant pour toi ? Montre de l’énergie. Ce n’est que par toi-même que tu pourras surmonter ta douleur.

— Je le sais, Jean. Mais aie pitié de moi. Ne m’abandonne pas. Veux-tu me faire une grande joie ? Restons ensemble jusqu’à demain. Je ne veux pas être seul. Je ne m’en sens pas la force. Je t’accompagnerai chez toi. Je dormirai dans un fauteuil. C’est tout ce que je te demande. Tu ne peux pas me refuser cela.

— Tu es ridicule. En quoi cela changera-t-il quelque chose ?

Paul, soudain, de suppliant qu’il était, devint distant.

— Tu veux donc me quitter, Jean ?

Bien que je sentisse que mon ami avait pris une décision, je ne changeai pas d’attitude.

— Mais oui. Il est tard. Il faut que nous nous séparions.

— C’est bon, adieu !

Il s’éloigna sans même me tendre la main. J’eus le pressentiment d’un malheur. Je suis certain que tout le monde me ressemble, pourtant j’eus peur qu’il ne fît ce qu’il avait dit, qu’il ne se donnât la mort. Je criai :

— Où vas-tu ?

Il ne répondit pas, marchant à grands pas.

— Paul !

Déjà, un autre réverbère l’éclairait.

Durant une seconde, j’entrevis les conséquences de mon refus. Il allait se tuer. Toute ma vie, j’aurais conscience d’être responsable de sa mort. Et tout ce qui se passait dans ma tête se fit de plus en plus confus à mesure qu’il s’éloignait. Je courus derrière lui.

— Paul, où vas-tu ?

— Laisse-moi.

— Réponds. Sois raisonnable. Pourquoi te sauver ainsi ?

— Je ne sais pas… je ne sais pas… Laisse-moi, je vais en finir.

Il marchait toujours, fixant son regard devant lui.

— Tout à l’heure, tu n’as pas compris, Paul, ce que je disais. Allons, viens chez moi. Demain, tout s’arrangera.

Il s’arrêta. Sans que je parlasse, en me regardant, il comprenait peu à peu ce que je venais de dire. Il ne souriait pas. Pourtant, son visage s’éclairait. Je lui pris le bras, et sans dire un mot, nous nous dirigeâmes vers ma maison.

Une voiture qui se rendait aux Halles passa près de nous. Dans la pureté de l’air glacial, elle laissa une odeur de légumes si précise qu’un pas que nous fîmes de côté nous en écarta. Au milieu de la ville endormie, sous le ciel, nous étions seuls. La lune avait disparu. Et, sans elle, comme sans chef, les étoiles semblaient en désordre.

CE QUE J’AI VU

Je n’écris pas souvent, ainsi, au courant de la plume. Il faut que quelque chose de vraiment grave me soit arrivé pour que je me décide à le faire. Aussi vous demanderai-je, cher monsieur, d’être indulgent. Ce n’est pas un auteur qui se trouve en face de vous. C’est un homme qui souffre et qui cherche le mot qui lui expliquera tout.

Je m’étais remis tout doucement du grand choc que j’avais reçu. Tout allait bien. Je reprenais courage et voilà que, subitement, je doute de nouveau.

Dire pour quelles raisons l’inquiétude m’assaille serait impossible. Elle est revenue toute-puissante sans que j’y fusse pour quelque chose. J’étais chez moi, en train de lire un livre, lorsque, sans cause apparente, je compris que je ne m’étais pas trompé. Je tentai alors de ne plus penser à cela, mais vous savez bien que plus on s’efforce d’oublier un malheur, plus il s’attache.

Oui, je lisais un livre qui m’intéressait autant qu’un livre peut le faire. J’étais plongé dans ce roman au point d’oublier où je me trouvais quand, tout à coup, en tournant une page je dois dire, pendant cette seconde d’inattention qui, à chaque feuillet, coupe un récit, il m’apparut clairement que je ne m’étais pas trompé.

J’avais vu la chose, de mes yeux vu, par conséquent c’était vrai. Ma chère amie avait beau nier, puisque je l’avais vue, c’était vrai. Tout, autour de moi, prouve que je me suis trompé. Mes amis, à qui j’ai eu la faiblesse de raconter cette histoire, m’ont donné tort. Les parents de mon amie m’ont laissé entendre que je n’avais pas toute ma raison. Mon Henriette, elle-même, après s’être défendue avec colère, a fini par hausser les épaules chaque fois que je lui parlais de cette scène.

Aussi, suis-je parvenu, à force de le vouloir, à douter de mes propres yeux. Petit à petit, j’ai oublié ce que j’avais vu. Je me suis imposé de penser que je m’étais trompé. La vie redevenait supportable. Mon amie était de plus en plus tendre.

Et voilà que, d’une manière idiote, je recommence à penser à cette histoire. Tous mes efforts auront donc été vains ! La laborieuse et salutaire évolution qui m’a donné la paix n’aura servi de rien !

Bêtement, je me retrouve inquiet et désespéré, comme au premier jour.

Pourtant, je crois que je me suis trompé, que mon amie est innocente, que j’ai été victime d’une hallucination. Je veux croire cela, bien que mes yeux m’empêchent de le croire. Mais je sens que, malgré tous les efforts que je peux faire, j’aurai toujours devant moi cette vision stupide qui me fait tant de mal.

C’est pour cela que je vous écris. C’est pour ne pas être seul avec mes soupçons. C’est pour que vous me donniez, peut-être, un conseil. Je dois vous avouer que j’éprouve le besoin de m’excuser d’écrire. Quand un homme souffre comme moi, écrire ne devrait pas être une consolation. Excusez-moi, cher monsieur, de vous parler ainsi. Vous n’êtes pas habitué à de tels aveux. Ils vous apparaissent comme un artifice pour retenir votre attention, alors qu’en réalité ils sont la preuve d’un profond désespoir. C’est vrai. J’éprouve une sorte de gêne d’écrire. Et je sais que je ne devrais pas vous le dire. Avec raison, on n’admet jamais que celui qui nous écrit le fasse à contrecœur. Si, au théâtre, un acteur venait me dire qu’il n’a pas envie de jouer son rôle, que cela l’ennuie, je dois avouer que, comme tous les spectateurs, je le sifflerais.

Mais ici, sachez que le cas est différent. Je souffre autant qu’un homme puisse souffrir. Et je n’écris pas pour vous distraire, ni pour vous intéresser, mais simplement pour vous demander ce que je dois faire.

Je vous exposerai les faits un à un, d’une façon claire. Je vous dirai tout ce que je sais sur mon amie et je vous demanderai, après, de me dire si je me suis trompé ou non. Je m’adresse à vous parce que, étranger à ce conflit, vous le jugerez avec impartialité. Mes parents, mes amis ont intérêt à ce que tout s’arrange. Ils me connaissent. Ils savent que je suis très impressionnable. Et ils me croiraient moins que vous qui ne me connaissez pas.

Puisque vous consentez à m’entendre, il faut que vous sachiez avant tout ce qui s’est passé. Vous voyez bien, au ton de ce qui précède, que je suis un homme sincère, que je ne mens pas. Je vous supplierai donc de ne pas penser, pendant que je vous raconterai cette histoire, qu’il est nécessaire avant de se faire une opinion de connaître la version de mon amie. Ce sont les tièdes qui veulent connaître le pour et le contre afin de ne prendre parti ni pour l’un ni pour l’autre. Je vous demanderai donc de ne juger cette histoire qu’au travers de ce que je vous dirai, sinon vous me feriez beaucoup de peine.

Je vous conterai le récit que vous allez lire comme si je n’en étais pas le héros. Je n’y mettrai aucun parti pris. Au contraire, je passerai sous silence tout ce qui est à mon avantage. J’étalerai, au grand jour, tout ce qui est à l’honneur de mon Henriette. Vous voyez bien que je ne demande qu’à avoir tort.

Je vais donc commencer. Faites bien attention. Ne sautez pas plusieurs lignes, car c’est de mon bonheur qu’il s’agit. Une autre fois, je vous écrirai une longue lettre pour vous distraire, une lettre pleine de fantaisie et de jeunesse. Si elle vous agace, ne la terminez pas. Cela n’aura pas d’importance. Mais aujourd’hui, je vous en supplie, faites attention. Au risque de me répéter, je vous dirai encore que mon bonheur est entre vos mains.

 

*

*     *

 

Mon amie est d’une douceur angélique. Je dois vous dire que si elle était pure quand elle s’est donnée à moi, elle n’a pas attendu que nous fussions mariés pour s’abandonner et, cela, je suis assez large d’esprit pour ne pas le lui reprocher. Ce serait un moyen de justice humaine que de me servir de cela pour la rabaisser à vos yeux. Croyez-moi, je ne vois en cette preuve d’amour rien qui puisse faire prévoir ce que ma chère Henriette a fait. Si elle s’est donnée à moi sans que nous fussions mariés, c’est de ma faute.

Mille signes me prouvent que mon amie m’adore. Elle m’a pardonné ce que beaucoup de femmes ne m’auraient pas pardonné. Bien qu’elle soit belle, elle a compris que la faute de l’homme n’est pas si grave que celle de la femme. Elle ne me l’a naturellement pas dit, mais j’ai senti, qu’au fond d’elle-même, elle le savait. Quand jadis, je fis ce que je n’aurais pas dû faire, ce n’est pas à moi qu’elle en voulut. Ce fut à la nature même de l’homme. Et ce détail seul montre la grande bonté de mon amie.

Il est d’autres signes qui font qu’elle est pure à mes yeux. Les autres hommes n’existent pas pour elle. Je crois discerner, à certains détails, à certaines attitudes, qu’ils lui font la même horreur physique qu’à moi. Elle dit souvent d’un homme exactement ce que je dirais si j’étais une femme. Cela, si elle ne le ressentait pas, elle ne pourrait l’inventer. Et c’est aussi une raison qui fait que je l’aime tant.

Parfois je lui ai demandé ce qu’elle ferait si je perdais une jambe. Elle a toujours répondu avec feu qu’elle m’aimerait autant.

Que l’on m’excuse de donner de tels détails mais, quand on veut prouver qu’une femme vous aime, ils sont nécessaires.

Il est encore autre chose qui prouve son amour, c’est l’admiration qu’elle a pour moi. Tous mes jugements sont les siens. Et, quelquefois, quand je n’ai pas fini de donner mon avis sur un sujet et que, gênée par mon élocution difficile, elle termine pour moi d’une façon différente de celle que je pensais, et qu’elle s’en aperçoit, elle se reprend vite, quitte à se contredire, jusqu’à ce que je l’approuve. N’est-ce pas la marque d’un grand amour que de faire preuve d’une telle abnégation de soi-même ? Croyez-vous que si mon Henriette adorée ne m’aimait pas elle suivrait ainsi, pas à pas, ma pensée ? Non, n’est-ce pas ?

Ce n’est pas tout. Il y a tant de choses qui, à chaque instant du jour et de la nuit, me montrent son amour. Quand nous sommes couchés côte à côte, c’est toujours moi le premier qui m’écarte d’elle. Les bonbons, les gâteaux, les fruits, elle s’en prive toujours pour me les donner et, quand je les refuse, parce que je sais qu’elle est gourmande, elle insiste avec tant d’amour que ce serait la blesser que de persister à refuser. Rien, pour elle, n’existe. La vie entière, elle la voit à travers moi. Et quand elle vient en retard à un rendez-vous, ne pensez pas que cela soit par coquetterie. Elle veut imiter les autres femmes. Elle s’impose ce retard parce qu’elle est femme et que, par moment, elle craint de ne pas l’être assez et de me perdre à cause de cela.

Non, mon Henriette, tu n’as pas fait cela… et pourtant…

Un jour, elle m’a demandé si, loin d’elle, je n’avais pas le sentiment de n’avoir pas été aussi gentil que j’aurais pu l’être. Machinalement, j’ai répondu non. Car comment discerner dans une question posée sur un ton ordinaire, tout ce que l’on attend de votre réponse ? Elle a été un peu triste. Elle n’a rien dit sur le moment, mais, dans la soirée, elle m’a dit que je n’étais pas gentil, que je ne l’aimais pas autant qu’elle le faisait. Elle a ajouté que, chaque fois qu’elle me quittait, elle avait toujours l’impression de ne m’avoir pas assez fait plaisir.

Souvent, elle me rappelle des propos que j’avais oubliés et auxquels elle a longuement pensé sans que je m’en doute. Sa petite tête travaille continuellement à me rendre heureux.

Près d’elle, comme près des petits enfants, je ne parle jamais de la mort. Mais je sens bien que si je lui disais de mourir avec moi, elle le ferait. Elle me l’a laissé entendre sans prononcer, par pudeur, le mot mort.

Maintenant que vous connaissez mon amie d’après ce que je vous ai dit d’elle, je vous demanderai de croire à ce portrait. Tout le monde ne vous dira que du bien d’elle. Ce n’est pas l’amour qui déforme mon jugement. Elle est ainsi faite. Et s’il est difficile de croire au portrait qu’une seule personne fait de quelqu’un, il l’est moins de croire à celui d’un grand amour.

 

*

*     *

 

Vous la connaissez bien, à présent, ou du moins vous savez comme elle m’aime, et c’est ce qui importe. Aussi vais-je vous raconter ce qui s’est passé.

Il s’est passé ceci. Il y a deux mois, je n’étais pas en bonne santé. C’était un vendredi. La journée était froide mais, dans le ciel bleu, le soleil brillait. Nous avions déjeuné à la maison. Nous nous levions de table quand Henriette s’approcha de moi et m’embrassa.

— Mon chéri, tu me laisseras faire un tour ?

— Mais, oui.

— Je voudrais acheter différentes choses.

— Et si je t’accompagnais ?

— Pourquoi pas ? mon chéri…

Puis elle changea de conversation, s’occupa à des riens et, prenant un de mes livres, s’assit dans un fauteuil. En manière de plaisanterie, je lui dis :

— Tu vas l’apprendre par cœur.

En effet, elle ne lit que mes livres et comme ils sont rares, elle les lit et relit.

— C’est ce que je voudrais, mon amour. Je suis jalouse de ta pensée.

Je ne compris pas très bien ce qu’elle voulait dire, mais je sentis qu’elle tenait à me faire comprendre que mon travail était pour elle une rivale.

Oh ! je sais que, même en m’aimant beaucoup, ce n’était pas tout à fait sincère. Elle disait cela parce qu’il est entendu que les femmes doivent être jalouses des occupations de leur mari. Mais, je suis indulgent. À quoi bon se formaliser de cela. Il ne faut pas trop demander à une femme. Et puis, ce peu de sincérité, c’est aussi de l’amour.

Elle s’était assise de nouveau et elle lisait. Bien qu’elle admirât mes écrits, elle referma le livre avant la fin d’un chapitre, se leva et me dit :

— Tu es vraiment un type épatant. Tu vois tout. Alors, je sors, mon chéri.

— Ne veux-tu pas que je t’accompagne ?

— Si, si. Mais attends, il y a encore quelque chose à la fin de ton livre que je veux relire. Tu sais, l’histoire de la femme infidèle. C’est épatant, ça, tu sais. Tu ne me diras pas que tu n’as pas connu une femme comme celle-là.

— Tu es folle, ma chérie. Tu sais bien que j’ai toujours mené une vie sérieuse.

— Quand même, il y a quelque chose de toi, dans cette histoire. Tu es un peu comme le mari.

Elle relut donc l’histoire de la femme infidèle. Puis, se levant, elle alla s’habiller sans rien me dire. Elle revint quelques minutes après.

— Alors, au revoir, mon chéri. Je serai rentrée vers six heures. Sois sage et travaille bien.

— Tu ne veux pas que je t’accompagne ?

— Que tu es drôle ! Tu n’es pas bien. Tu me dis toi-même que tu as mal à la tête. Il fait froid, aujourd’hui. Tu as un peu de fièvre. Donne-moi ta main. Tiens, tu vois, tu as la main brûlante.

— Oui, mais bien couvert ?

— Ce ne serait pas prudent. Un homme comme toi, il faut bien le soigner.

— Tu sais bien que je n’aime pas rester seul, ma chérie.

— Puisque je serai de retour avant six heures !

Et elle est partie. Il est évident qu’elle ne voulait pas que je l’accompagnasse. Mais de cela je n’en tiens aucun compte. Je comprends très bien qu’une femme éprouve le besoin de se trouver seule par moments. Il est même possible que ce soit réellement à cause de ma santé qu’elle n’ait pas voulu que je sorte. Elle pensait peut-être à ma santé, elle n’y pensait peut-être pas. Elle voulait être seule sans raison, elle voulait l’être pour différentes raisons. Et je sais bien que ce n’est pas parce que l’on cache quelque chose que l’on est fautif. Elle pouvait très bien me cacher une visite, un rendez-vous avec une amie, sans pour cela me tromper.

Aussi, ne tardai-je pas à ne plus penser à elle. Avez-vous remarqué qu’il faut plusieurs heures d’absence pour penser à celle que l’on aime quand elle vous a quitté d’elle-même, contente, ayant des courses à faire ?

Je me mis à ma table de travail avec l’intention d’écrire. Ne croyez pas que ce soit un soupçon confus en moi qui m’empêcha de travailler. Je vous assure que je ne pensais pas à elle. Si j’étais incapable de faire quoi que ce fût, c’était plutôt par paresse que par inquiétude.

Ce fut alors, pour mon malheur, que las de mon inaction, je me décidai à sortir.

 

*

*     *

 

Je me souviendrai toujours de ce radieux après-midi d’hiver. Pas de vent. Un ciel bleu qui s’obscurcit avant que les journaux du soir paraissent. Un ciel pur où le soleil semble un intrus. Une poussière blanche qui étonne parce qu’il pleuvait la veille.

Je me promenais d’un pas tranquille. C’était une sensation douce de sentir que ma fièvre me permettait de ne pas être pressé. Comme un convalescent, je suivais un boulevard, m’intéressant à des riens. Quand notre vie est paisible, quand tout nous sourit, qu’il est agréable de s’intéresser à des riens ! On s’arrête, on regarde. Personne ne fait attention à vous. Ces riens ne nous intéressent pas, en réalité. C’est notre âme qui se plaît dans les choses simples, c’est notre âme qui veut retrouver sa jeunesse parce qu’elle est heureuse et qui contemple les petites choses, sans raison, pour ne pas penser.

Quelle joie de vivre ! Et dire que nous luttons pour écarter de nous tout ce qui peut nous empêcher d’aller ainsi, doucement, vers un but quelconque, sans réfléchir, heureux d’entendre des bruits, de sentir des odeurs, de voir la lumière, de toucher des objets.

Une horloge sonna. Je ne comptai pas les coups, mais je sentis, à la durée de la sonnerie, qu’il était quatre heures.

Ce fut, à cet instant, cher monsieur, qu’il se passa une chose horrible. Ayez la bonté de lire attentivement ce qui va suivre. Il faut que je vous dise encore une fois que mon bonheur est entre vos mains. Vous savez bien que c’est une grande responsabilité qu’un bonheur qui dépend de soi. Pensez à l’être qui, dans votre vie, vous a fait souffrir. Pensez qu’à sa place vous n’eussiez pas agi comme lui. Je ne vous demande pas de faire pour un inconnu ce que vous auriez fait pour un être aimé. Je vous demande simplement de vous efforcer de me comprendre et de me conseiller.

Je regardai la devanture d’un magasin. Je la regardai avec cette distraction des gens qui n’ont personne près d’eux pour faire part de ce qu’ils remarquent. Puis, je me retournai. C’est maintenant que vous allez apprendre ce qui est arrivé.

En l’espace d’une seconde, je vis un taxi passer près de moi et, dans ce taxi, mon amie qui embrassait un homme.

Vous avez compris ce que je viens de dire. Je vis un taxi et, dans ce taxi, mon amie embrasser un homme. Elle masquait l’homme qu’elle embrassait, mais pas assez pour que je ne visse pas qu’il était nu-tête.

Je vous jure sur ce qu’il y a de plus sacré au monde, que j’ai vu mon amie embrassant un homme dans un taxi. Je vous le jure. Je les ai vus. Lui se laissait embrasser. C’était elle qui se penchait vers lui. Le taxi est passé à un mètre de moi. Je les ai vus. J’en suis certain, absolument certain. Pourquoi dirais-je cela si je ne les avais pas vus ? je me souviens même, aujourd’hui, après deux mois, de détails d’une précision extraordinaire. Elle était à la gauche de cet homme. Et son genou gauche, à elle, était plus haut que l’autre et cachait les jambes de l’homme. Je n’ai pas eu le temps de voir les mains de mon amie. Je ne sais pas où elles étaient. Mais, en réfléchissant, j’ai bien l’impression que sa main droite était derrière le dos de son compagnon, tandis que sa main gauche devait le tenir par le cou. Il n’y a pas de doute possible. Elle embrassait un homme. J’ai vu la tache claire du chapeau qu’elle avait mis avant de sortir. Je l’ai vue, elle, mon amie, dans ce taxi et j’ai vu, aussi, un peu de l’homme qu’elle embrassait. Oui, c’était elle. Mais, alors, je ne comprends pas. Si elle ne m’aime pas, pourquoi ne me quitte-t-elle pas ? C’était elle. Je l’ai vue. Je ne pensais pas à elle quand je l’ai vue. Sans quoi on pourrait se figurer que, me la représentant avec tant de force, j’ai donné son image à la première femme qui m’est apparue.

Et maintenant, puisque je vous ai affirmé toute ma certitude, laissez-moi vous dire encore une fois, que c’est vrai, que je l’ai vue dans ce taxi, que c’était elle.

Je suis rentré chez moi, bien abattu. Continuellement, j’avais devant les yeux l’intérieur de ce taxi, un peu sombre, éclairé par en face, qui avec ses coussins prenait, dans mon esprit, des aspects d’alcôve. Je m’imaginais même des fleurs, dans ce taxi, des fleurs que je n’avais pas vues Décrire ce que je ressentais est impossible. Il faudrait faire un choix entre mille pensées fugitives. Il faudrait vous présenter, cher monsieur, quelques-unes de ces pensées inconsistantes qui, en ma tête, se succédèrent, les unes aux autres, avec une vertigineuse rapidité. Et, si j’étais parvenu à fixer quelques-unes d’entre elles, à les voir séparées des autres, il apparaîtrait, à leur insignifiance, que ma douleur n’était pas si grande que je le prétends. Donc, je ne décrirai pas ma douleur. Peut-on, par des mots, peindre la souffrance ? Dans ce récit, je ne le crois pas. Je suis trop désintéressé à ce qui s’est passé. Toute description parfaite de la douleur suppose un effort dont je ne suis pas capable en ce moment. Je ne puis qu’écrire ainsi, juste assez clairement pour que vous me compreniez.

Je suis entré chez moi et je me suis allongé sur un lit. L’immobilité me semblait bien odieuse, mais en m’imposant de me coucher, j’ai voulu me donner la preuve que j’étais encore maître de moi.

Jusqu’à ce que mon amie soit arrivée, je n’ai pas cessé de penser à elle. Non, je ne m’étais pas trompé. Si j’avais eu seulement le moindre doute, j’eusse fait mon possible pour l’amplifier, pour qu’il devînt une certitude. Mais, même pas l’ombre d’un doute. C’est affreux de se trouver ainsi en face de la réalité. On a beau, par une suite de raisonnements, parvenir à l’oublier, elle reparaît vite, plus vraie que jamais.

Je passai ainsi deux heures interminables à réfléchir, tout en attendant celle que j’aime.

Soudain, la porte s’ouvrit. Elle était là.

— Je te cherche partout, mon chéri. Pourquoi es-tu ici ? Te sens-tu mal ? Il fallait te déshabiller et te coucher dans les draps.

Je ne répondis pas. J’étais partagé entre le désir de dire tout ce que j’avais vu, d’un trait, et celui de me taire afin de conserver longtemps la raison d’être triste, afin de prendre un plaisir incompréhensible à entendre mon amie mentir. Je cachai mon trouble sous un mal de tête imaginaire.

— Couche-toi dans les draps, mon amour. Si j’avais su que tu étais si malade, je ne serais pas sortie. Je t’aurais soigné. Couche-toi vite. Je vais te préparer quelque chose de chaud. Et je vais m’asseoir à côté de toi et je te lirai les journaux. Mais je ne t’ai jamais vu si mal. Qu’as-tu ? Veux-tu que j’aille chercher un médecin ?

— Il ne pourrait pas me guérir.

Ce fut d’une voix empreinte de tristesse que je prononçai cette dernière phrase. Elle avait, à mes yeux, un sens différent de celui qu’elle prenait pour mon amie et, comme toutes ces phrases, il lui fallait un ton désabusé. J’aime ces phrases et vous allez voir quel usage j’en fis.

— Oui, couche-toi vite.

— À quoi bon ?

— Allons, ne te laisse pas abattre. Dès que tu as un petit mal, tu crois que tu vas mourir.

— Je voudrais bien le croire.

Mon amie, malgré tous mes efforts, ne remarquait pas que mon mal était tout moral. J’aurais voulu qu’elle le vît d’elle-même pour m’en défendre mollement, pour finir par lui en expliquer la cause, pour qu’elle me rassurât. Mais elle ne s’en aperçut pas.

Elle me déshabilla de force, aussi mal que je l’eusse déshabillée, elle.

— Maintenant, couche-toi. Ferme les yeux, mon chéri. Je vais t’apporter quelque chose de chaud.

J’obéis. Je sentais que je ne pouvais plus garder en moi ce que j’avais vu. Malgré la certitude que j’avais de l’infidélité de mon amie, je voulais encore croire qu’un mot d’elle la dissiperait.

— Henriette, qu’as-tu fait, cet après-midi ?

— Des courses qui ne t’intéressent pas, mon petit loup. Je t’ai apporté les journaux. Tu vois que j’ai pensé à toi.

— Mais quelles courses ?

— Comme tu es jaloux, Jean.

— Je ne suis pas jaloux, ma chérie. Je m’intéresse à tout ce que tu fais.

— Eh bien ! j’ai été chez la modiste. Puis j’ai été chez Anne. Nous avons fait un tour ensemble. Figure-toi qu’elle a eu mal au cœur. Nous sommes entrées dans un café. Et tu sais, quand j’étais chez la modiste, il y a un vieux bonhomme qui m’a attendue au moins une heure à la porte. Si tu l’avais vu ! Il regardait les chapeaux, et ces yeux qu’il me faisait ! Dans le café, ça été la même chose. Deux jeunes gens ont voulu s’asseoir à notre table. Tu penses comme Anne, qui n’était pas bien, les a reçus.

— Et si elle avait été bien ?

— Oh ! tu es fou. Tu vois tout d’une façon déformée. Tu sais bien que je ne parlerais pas à un homme que je ne connais pas.

— Et tu n’es pas passée rue Saint-Lazare ?

En prononçant ces mots, je dévisageai mon amie, autant qu’on peut le faire quand on est couché. Ce fut sans une hésitation qu’elle me répondit :

— Non, pourquoi ?

— Parce que je t’ai vue.

— Tu m’as vue ?

— Oui.

— Mais tu es donc sorti ? Ce n’est pas prudent, malade comme tu es. Il fallait me le dire que tu voulais sortir. Nous serions sortis ensemble.

— Je t’ai vue.

— Tu te trompes, mon ami. Que voulais-tu que je fisse rue Saint-Lazare. Je n’ai même pas été dans ce quartier-là. Tu as rêvé et cela ne m’étonne pas de toi, petit loup adoré.

— Je t’ai vue dans un taxi.

— Alors, c’est le comble. Dans un taxi, maintenant. Je te jure que non.

Si j’avais pris un taxi, je ne m’en cacherais pas. Et pour quelle raison aurais-je pris un taxi ?

— Pour embrasser un homme.

Mon amie, qui remuait une tasse de thé, s’arrêta de le faire. Elle me regarda avec de grands yeux étonnés où il y avait cette lueur de calme qui précède l’indignation.

— Pour embrasser un homme ?

— Oui.

— Mon pauvre Jean, qu’as-tu ? Tu deviens fou, fou, fou. Comment peux-tu penser une telle chose de moi ? Moi embrasser un autre homme que toi ! Mais tu me prends donc pour une femme de la rue ? Tu es fou, complètement fou.

— Je t’ai vue.

— Écoute, Jean. Tu ne sais pas ce que tu dis. Tu as la fièvre. Tu es tellement jaloux que tu perds la tête.

— Je t’ai vue. Comprends-tu ce que cela veut dire ? Je t’ai vue, toi, qui es là devant moi. Je t’ai vue embrasser un homme.

— Tu mens. Je te jure sur la prunelle de tes yeux que je n’ai pas pris de taxi, que je n’ai jamais embrassé un autre homme que toi.

— Mais je t’ai vue.

— Ce n’est pas possible. Qu’est-ce qui me retient à toi, si ce n’est l’amour ? Nous ne sommes pas mariés. Si j’aimais quelqu’un, je serais incapable de jouer une comédie aussi infâme, je serais incapable de me cacher. Tu connais ma nature franche. Si j’aimais quelqu’un, je te le dirais, quitte à te faire souffrir, mais je te le dirais. Tu n’as pas pu me voir. C’est impossible. Je ne suis qu’à toi.

— Je t’ai vue.

— Tu as peut-être vu quelqu’un qui me ressemblait.

J’attendais cette repartie depuis plusieurs minutes et, pourtant, je ne sus pas y répondre sur-le-champ, je la craignais ; je savais que, seule, elle était capable de me faire douter de mes yeux sans, toutefois, m’apporter la preuve de l’innocence de mon amie.

Vous, cher monsieur, vous penserez peut-être comme l’ont pensé mes amis, que j’ai été la victime d’une ressemblance. Quand il s’agit de consoler quelqu’un, on trouve toujours des paroles auxquelles, soi-même, on ne croirait pas. Prétendre que j’aie été victime d’une ressemblance est une de ces paroles.

Laissez-moi vous dire, cher monsieur, que j’ai reconnu mon amie, non seulement à ses habits, mais à sa nuque, à la couleur de ses cheveux, à elle.

— C’est toi que j’ai vue dans le taxi.

— Ce n’est pas moi. Je t’ai donné l’emploi exact de mon temps. Tu peux demander à Anne si je n’ai pas passé l’après-midi avec elle. Tu peux venir avec moi chez la modiste, dans le café où nous étions quand elle a eu mal au cœur. Tu demanderas au garçon, si c’est le même, ce que nous avons bu. Je ne peux mieux faire, mon Jean, pour te prouver que je te suis fidèle.

J’entendais ces paroles sans y croire. Je sais bien que je me serais perdu dans la recherche de l’emploi du temps de mon amie. J’aurais, en effet, vu un garçon qui m’aurait dit : « Il me semble que j’ai servi ces deux dames », ou qui ne se souviendrait pas. Mon amie m’aurait montré la table où elle s’était assise. Mais que cela m’aurait-il prouvé ? Il n’en demeurait pas moins certain que je l’avais vue, dans ce taxi, embrassant un homme.

Si encore elle m’avait dit : « Oui, j’ai pris un taxi avec Anne et, là, je l’ai embrassée. » Cela je l’aurais cru. Je n’ai pas eu assez de temps pour voir la personne qui accompagnait mon amie et pour affirmer que c’était un homme. Mais le fait de nier avec tant d’obstination qu’elle avait pris un taxi, me montre bien qu’elle m’a trompé.

— Je t’ai vue.

— Écoute-moi, Jean, je te jure sur notre amour, sur ta vie, sur la tête de mes parents, que je n’ai pas pris de taxi, que je ne te trompe pas, que je t’aime plus que tout au monde, plus que ma famille, que je suis prête à faire tout ce que tu me diras, que je suis ton esclave et ta femme. Je te jure, mon amour, que si tu venais à mourir demain, je ne pourrais pas te survivre. Tu es ma seule joie, en ce monde. Je ne vis que pour toi et que par toi. Regarde-moi dans les yeux. Tu vois, je ne baisse pas les paupières. Crois-tu, si j’avais fait ce que tu dis, que, sous ton regard, je ne mourrais pas de honte ?

Cher monsieur, j’ai fini par croire mon amie. J’ai fini par la croire, mais, malgré tout, j’ai toujours conservé en moi un doute. C’est ce doute que je vous demande de chasser. Je vous ai répété textuellement les paroles de celle que j’aime toujours. Je vous ai encore raconté que, bien que j’aie fini par croire mon amie, je suis toujours certain de l’avoir vue dans le taxi. Il me semble que rien ne pourra m’enlever cette certitude. Et pourtant, Henriette m’aime tant, elle est si franche ! Laissez-moi vous dire aussi que, si vous aviez été à ma place, vous eussiez certainement reconnu mon amie. Vous l’eussiez reconnue comme je l’ai fait. Aussi, est-ce inutile de me dire que j’ai peut-être mal vu.

Avant de vous prononcer, vous pensez sans doute qu’il serait nécessaire de mieux connaître mon amie. Ce n’est pas la peine. Vous la connaissez. Elle est incapable de faire quelque chose en cachette. Elle m’aime. Vous avez pu vous en rendre compte. Ne pensez pas que je suis aveuglé par l’amour. Elle est bien telle que je vous l’ai présentée. Et, aussi sûr suis-je de l’avoir vue embrasser quelqu’un, aussi sûr suis-je de son parfait amour.

J’attends de vous, cher monsieur, une lettre qui me fera connaître la vérité. Si vous n’êtes pas sensible à ma douleur, vous me répondrez peut-être avec indifférence. Sachez que je vous lirai avec la même attention, car j’aurai l’espoir de trouver quand même dans vos paroles, le mot qui m’apportera la paix.

L’HISTOIRE DUN FOU

Je tiens à dire, tout de suite, afin que le lecteur soit à son aise, que je ne suis pas fou. Et si on pouvait prouver quelque chose par des mots, le fait d’affirmer ma lucidité suffirait à montrer que je suis en possession de toute mon intelligence.

Je sais bien qu’il m’arrive parfois de passer pour fou. Il est vrai que pour cela, il faut si peu de chose. Mais entendons-nous. En effet, je passe souvent pour un fou mais pas au point que deux personnes s’en fassent part. Je passe pour fou juste assez pour que quelqu’un le pense sans que son voisin le pense aussi. Et si je provoque toujours ce soupçon par un geste ou par une question ridicules, je dois dire que je ne manque pas de m’arrêter au moment où je sens que ce soupçon intérieur risquerait de s’extérioriser. Si je fais cela, ce n’est pas pour m’amuser, ni pour me moquer de ceux devant qui je joue cette comédie, ni encore pour me grandir à mes propres yeux par une sorte d’humiliation. Je fais cela, simplement, sans penser, justement peut-être parce que je suis fou.

Non, je ne suis pas fou. Ce que je viens d’écrire, je l’ai fait, entraîné par le besoin de donner une explication à des actes illogiques. Et quand on éprouve un tel besoin de clarté, je vous assure que l’on n’est pas fou.

Voilà. Cela n’a pas d’importance. Cela n’a aucun rapport avec l’histoire que l’on va lire.

Mais ce qui est le plus drôle, c’est que je n’ai pas de volonté. J’ai toujours fait ce que j’avais envie de faire. Heureusement, qu’au fond, je suis bon, que je n’ai aucun penchant mauvais, sans quoi j’aurais certainement mal fini. J’aurais été en prison. J’aurais tué des gens qui ne m’avaient rien fait.

C’est très drôle. C’est très drôle parce que vous allez voir avec quelle volonté je viens d’agir. On a pleuré, on m’a supplié et je n’ai pas failli. C’est de plus en plus drôle. Vraiment, je suis un homme étrange et sympathique à la fois. Je suis un homme qui réussira certainement dans la vie, qui fera de grandes choses.

Mais attendez. Nous allons procéder par ordre. Celui qui ne met pas d’ordre dans son esprit est perdu. Sans ordre, rien n’est possible. Moi qui suis, d’après ce que l’on prétend, à demi fou, vous allez voir comme je suis raisonnable.

Il faut, avant tout, que l’on sache qui je suis. Je n’ai jamais connu ma mère, j’ai été élevé par mon père, ce qui m’a donné, dès mon jeune âge, une maturité précoce. On ne peut s’imaginer jusqu’à quel point je suis bon. Ma bonté est si grande que l’on s’est toujours moqué de moi, qu’il m’est arrivé les histoires les plus invraisemblables. Je ne vous dirai pas que je suis incapable de tuer une mouche, car quel est l’homme qui n’a pas des mouvements d’humeur. Ce qui m’attriste, c’est que je n’ai jamais pu donner des exemples de ma bonté. Il me semble que la bonté en exemple, ce n’est déjà plus de la bonté. Mais cela, c’est autre chose. Ne craignez rien, je ne me perdrai pas. L’histoire que l’on va lire, je la raconterai sans m’écarter du sujet. Tout ce que je peux vous dire, c’est que vraiment je suis bon. Je vous l’assure. Je vous le jure. Et ce que je jure est vrai. Je ne suis pas comme certains qui jurent n’importe quoi sur la tête de leurs parents.

Je ne peux pas voir souffrir quelqu’un, par conséquent il semblerait que je fusse incapable de faire le mal. Eh bien ! non. Vous allez être étonné de ce que j’ai fait. Subitement, j’ai trouvé en moi des forces insoupçonnées, ce qui est la marque d’une grande jeunesse, et j’ai plongé dans la plus profonde détresse tous les gens qui m’entouraient, jusqu’à mes parents, jusqu’à celle que j’aime. C’est vrai, j’ai fait cela. Et aujourd’hui que je suis libre, que tout est fini, je me demande si je n’aurai pas de remords.

Comment ai-je pu faire cela, moi si bon, moi dont le cœur se répand en larmes à la moindre douleur d’autrui. C’est incompréhensible et c’est pour cela que j’écris cette histoire. Peut-être se trouvera-t-il quelqu’un pour l’expliquer, pour me plaindre car il est entendu que les inconnus sont plus près de soi que les amis.

Nous allons procéder par ordre comme je l’ai dit tout à l’heure afin que tout le monde puisse comprendre ce qui s’est passé. Mais voilà. Il ne s’est rien passé, au fond. Ma pauvre tête me fait mal. Je voudrais que tout le monde comprit tout de suite ce qui bouillonne dans mon cerveau sans que j’aie besoin de l’écrire. Cela simplifierait tout. Que voulez-vous, j’aime ce qui est simple ! Dès que je tente de mettre à jour des sentiments compliqués, je m’embrouille et je sens que mon esprit se perd. C’est très drôle. Je vois nettement les pensées qui, dans mon esprit, sont au premier plan, mais dès que je veux aller derrière, je me trouve dans un nuage.

Aussi, pour que je puisse terminer cette histoire, je vais la raconter le plus simplement du monde. Ce serait ridicule de commencer ainsi, très clairement, et de m’embrouiller à la fin sans que le lecteur ait pu comprendre ce que j’ai voulu dire. Ce serait non seulement ridicule, mais je serais perdu à tout jamais à ses yeux. Il vaut bien mieux que j’écrive sagement, en prenant mon temps et, alors, on me comprendra et on me donnera raison. On verra que ceux qui ont une mauvaise opinion de moi se sont trompés et que, malgré ce que j’ai fait, je suis un homme raisonnable.

Si on en doute, qu’on vienne me le dire. Je ne me fâcherai pas. Je suis assez intelligent pour comprendre que chacun peut avoir raison. Non, je ne me fâcherai pas. Je saurai alors qu’il y a quelque chose en moi qui n’est pas normal. Je me soignerai. Je ferai des excursions, je me distrairai et, plus tard, quand je serai bien remis, quand on ne pourra plus dire de mal de moi, je raconterai de nouveau cette histoire. Et cette fois, on sera bien obligé de comprendre ce que j’ai voulu dire.

Je vais, maintenant, commencer ce récit. Attention. Soyons sérieux. Je vais commencer. La première chose que je dois dire et qui, à mes yeux, est d’une grande importance, c’est que tout ce que l’on va lire est vrai. Je n’invente rien. Tout cela m’est arrivé hier. J’ai plongé dans la douleur tous ceux qui me connaissaient. Et pour la première fois de ma vie, je ne souffre pas. J’ai bien fait d’agir ainsi. Si je n’avais fait de la peine qu’à une seule personne, aujourd’hui je serais malheureux. Mais comme c’est tout le monde qui pleure à cause de moi, je souris. Je suis seul. Je ne souffre pas. Tout a été bien calculé. Nous allons voir, à présent, ce qui va arriver. Je fais appel à toutes mes forces pour rester dans l’état où je me trouve. Je suis très bien. Tout s’est passé comme je le pensais. Je n’ai pas eu à faire face à des circonstances imprévues, ce qui m’eût certainement déroulé. Maintenant, l’ambition de toute ma vie s’est réalisée. Il s’agit de ne pas compromettre mon bonheur par une bêtise. Demain, que va-t-il se passer ? Je n’en sais rien. Mais, pour le moment, tout est bien. Aussi, ne parlons plus de tout cela. Examinons les faits.

 

*

*     *

 

Hier matin, je me suis éveillé, comme d’habitude, vers huit heures. Mes yeux ne furent pas choqués par la position inattendue qu’eussent pu avoir les aiguilles de ma montre. Tout commença donc très bien.

Si vous m’aviez vu, dans mon lit, vous auriez ri. Je n’ai pas bougé quand je me suis éveillé, je n’ai pas bougé du tout. J’ai regardé le plafond. J’ai refermé les yeux, sans raison. Je les ai ouverts de nouveau. Je les ai encore refermés. C’était drôle.

Tout cela, ce n’est pas sérieux. Il y a quelque chose de beaucoup plus grave. J’ai fait souffrir ma famille et mes amis.

En ce moment, j’écris. Vous voyez bien que j’écris puisque vous me lisez. Eh bien, eux, ils souffrent, ils souffrent à cause de moi. Mais, il ne faut pas que je m’attendrisse, sinon je ne terminerai pas cette histoire, et ce serait dommage.

Oui, si vous m’aviez vu au lit, vous auriez ri de tout cœur. Si vous aviez vu comme j’étais sérieux en m’éveillant. On aurait dit un savant qui s’éveille. Enfin, je ne veux pas insister là-dessus. Cela ne présente qu’un intérêt secondaire. Ce qui va suivre est beaucoup plus grave. Maintenant il faut écrire sérieusement. Vous pensez bien que si j’écris, en ce moment, avec mon mal de tête, c’est que j’ai quelque chose d’important à dire, sans quoi j’irais me promener.

Donc, il était huit heures. J’ai attendu quelques minutes avant de me lever. C’est une chose normale. Tout le monde fait comme moi. Je n’ai pas à m’en cacher. Et je me suis habillé. Oui, je me suis habillé. Hé ! vous voyez. Si j’étais ce que certains pensent, je serais sorti nu. Je me suis habillé, lentement, mais je me suis habillé. Je n’étais pas pressé. J’avais toute la journée devant moi. J’ai pris mon petit-déjeuner, comme d’habitude. J’ai mis mon chapeau et je suis sorti.

Maintenant, attention ! Nous approchons de la chose grave, très grave. Il faut cesser complètement de sourire. Ne croyez pas que cela me gêne que l’on sourie quand je parle sérieusement. Cela m’est bien égal. Mais ici, je vous demande humblement de ne pas sourire. C’est trop grave. Attention ! lecteur. Lisez ces lignes tout seul. Il faut qu’il n’y ait personne autour de vous. Moi, je suis seul aussi. Nous sommes tous les deux seuls. Faites attention. Fermez la porte à clef. La mienne est déjà fermée. Vous allez voir ce qui s’est passé. Ah ! ah ! chut ! Écoutez bien. Ne vous levez pas, ne bougez pas. Voilà. J’ai été chez mon père. On m’a laissé entrer dans sa chambre à coucher parce que je suis son fils. Chut ! Attention ! Vous allez voir. Je suis entré dans la chambre. Alors, j’ai vu mon père en manches de chemise. Il est très laid ainsi. Je ne peux pas le voir. Mon père, il faut qu’il soit habillé, sans quoi je suis gêné.

— Père !

Il s’est retourné. Il a une grande barbe noire et il n’a presque pas de cheveux. Il était étonné. Il ne savait pas pourquoi je venais. Il ne se doutait de rien… Hé… hé… Il ne savait pas ce que j’allais lui dire. Moi, je le savais. Dans mon esprit, tout était bien préparé. Rien n’eût pu me faire changer, même son étonnement. Rien. J’étais décidé. Hé… hé… il allait savoir et il ne savait pas encore, mon pauvre père.

— Père !

— Mais que veux-tu ?

Ne croyez pas que je me sois mis à rire. Non, je ne suis pas comme cela. Je venais pour une chose sérieuse. Il fallait donc que je me tinsse correctement devant lui.

— Père, il est nécessaire que je te dise quelque chose.

— Dis, dis.

Attention ! attention ! Vous allez voir ce que j’ai dit. Hé… hé… c’est pourtant vrai… je l’ai dit… Je l’ai dit d’une voix ferme. J’aurais pu faiblir au dernier moment. Eh bien ! non. C’est fini, les faiblesses. J’en ai assez de toujours changer d’avis devant quelqu’un. Je veux être moi-même. Après tout, je suis un homme. J’ai été à la guerre. J’ai vu des morts. C’est fini, maintenant. Ah ! oui. C’est bon quand on est enfant d’obéir, tout est changé. La vie est devant moi. Vous allez voir tout de suite que je ne mens pas, que je suis capable, moi aussi, de grandes actions. Hé, on ne pourra plus dire que je n’ai pas de volonté.

— Mais dis donc ce que tu as à me dire !

— Je ne veux plus te voir, père.

— Tu ne veux plus me voir ?

— Oui. J’ai décidé cela.

— Tu es fou.

— Non, je ne suis pas fou. Si j’étais fou, je le saurais et je n’aurais pas pris une telle décision.

— Qu’est-ce que tu as, mon fils ? Tu es malade…

— Non… je ne veux plus te voir.

— Mais… mais qu’est-ce que tu as ? Tu n’as pas dormi. Tu perds la tête.

— C’est décidé.

— Je vais te faire enfermer.

— J’ai vingt et un ans. Je suis libre de mes actes.

— Enfin, explique-toi.

— Je ne m’expliquerai pas.

— Pourquoi, pourquoi ? je ne comprends pas ce que tu veux dire. Ne plus me voir ?

— Oui.

— Tu n’as aucune raison. Tu es libre. Tu viens ici quand tu veux.

Hé !… je suis sorti tout doucement sans répondre aux questions que mon père me posait. Il continuait de parler que j’étais déjà dehors. Je l’entendais à travers la porte. Hum, j’ai tort de rire. Ce qu’il doit souffrir, mon père ! Pauvre père, je t’aimais tant ! Toi seul avais, pour moi, de la tendresse. Pauvre père. Maintenant tu n’as plus de fils. Tu souffres. Tu dois pleurer. Et moi, je suis là, dans cette chambre fermée… Hé… hé… Tu n’as plus d’enfant, père adoré, toi qui pensais que je serais à tes côtés pour égayer tes vieux jours ! Mon sourire ne réchauffera pas ton cœur vieilli. Le nom que tu portes et dont tu es si fier va mourir avec toi. Tu ne connaîtras pas le bonheur de recevoir ton enfant dans ta retraite solitaire. Au moment où tu pensais vivre enfin des jours de paix, au moment où il te semblait que les rigueurs de la vie s’écartaient de toi afin de te laisser retrouver l’âme enfantine que l’homme doit avoir pour mourir sans souffrance, je t’ai, de nouveau, plongé dans la douleur. Adieu, pauvre père. N’en veux pas à ton fils. Il a fait ce qu’il devait faire. La mort ne tardera pas à te délivrer.

 

*

*     *

 

Mais cette histoire n’est pas finie. J’ai une amie que j’aime plus que tout au monde. Elle est belle, plus belle que toutes les femmes puisque je l’aime. Je ne reste pas une minute sans penser à elle. Je l’aime tant que, loin d’elle, il me semble toujours que je n’ai pas été aussi gentil que je le devais. Maintenant, comme mon père, elle souffre. Je suis certain qu’elle souffre, ma Monique adorée.

Je suis allé chez elle. Monique est la seule femme que j’aie aimée avec passion. Monique est blonde. Elle a les yeux bleus et la peau si fine que le moindre choc la marque.

Monique ! je ne te verrai plus. Pauvre Monique, comme tu vas souffrir, toi qui n’eusses dû jamais connaître les laideurs de la vie ! Tu as vingt ans et, déjà, tu as perdu toutes tes illusions. Tu étais faite pour traverser l’existence dans un rayonnement de bonheur. Et moi, lâchement, je n’ai plus voulu te voir. J’ai brisé ta jeunesse. Monique, ne me pardonne pas. Souffre en silence, jusqu’à l’oubli. Oui, souffre mon adorée. Avec mon souvenir tu vivras encore des heures heureuses. Tu penseras à mes propos enfantins. Ils ne te feront plus rire comme jadis, mais ils te rappelleront tant d’instants délicieux !

Je suis allé chez Monique. Mon cœur battait avant de frapper à sa porte. Elle dormait quand je suis entré dans sa chambre. Je l’ai vue, demi-nue, dans le lit. Je l’ai regardée longuement avant de l’éveiller. Vous ne savez pas pourquoi je l’ai regardée ? Hé ! c’était pour qu’elle fût confuse quand je le lui dirais. Oui, je l’ai regardée longuement. Elle est si jeune, si saine que le sommeil la repose. Ce n’était pas quelqu’un qui avait dormi qui se trouvait devant moi. C’était une jeune fille vraiment prête à revivre jusqu’au soir.

Je me suis approché du lit et je l’ai éveillée avec la douceur de ceux qui sont depuis longtemps près de quelqu’un qui dort. Elle a ouvert ses yeux et tout de suite le bleu des prunelles m’a ébloui. Elle a allongé un bras de chair rose au-dessus de sa tête bouclée, un bras adorable, un bras qui montait de l’épaule à la main sans se plier au coude. Elle a levé un genou, sous les draps, et cela ne gênait pas parce que ses jambes ne sont pas longues. Puis, elle a tourné la tête vers moi. Un sourire d’amour passa sur son visage encore chaud de rêves légers.

Elle ne se doutait pas, la pauvre Monique, de ce que je venais lui dire. Elle pensait que j’allais me coucher près d’elle, l’embrasser, lui dire de me faire des grimaces pour rire.

Non, je ne suis pas comme cela. Quand j’ai décidé quelque chose, je ne recule plus. Il faudrait n’avoir aucune volonté pour s’imposer une tâche et ne pas la faire. Il faudrait être un homme sans énergie. Je ne suis pas comme cela. Vous allez voir ce que j’ai dit exactement à ma Monique adorée, ce que j’avais décidé de lui dire. Je n’ai même pas faibli à un moment quelconque. J’aurais pu, pourtant, m’attendrir. Je ne suis pas sans cœur. Quand on pleure devant moi, eh bien, cela m’émeut. Non, j’ai résisté. Je veux montrer, une fois pour toutes, qui je suis.

— Monique !

— Fernand.

Ici, attention. Je vais vous introduire dans le fond de moi-même. Vous allez comprendre. Écoutez bien. J’aime Monique. Elle m’aime.

— Écoute, Monique, il faut que je te quitte.

— Où vas-tu ?

— Je te quitte pour toujours.

Monique s’assit sur le lit. Pour la première fois, elle me regarda dans les yeux. Mais elle n’y lisait rien parce que mes yeux ne me trahissent pas. Hé ! les yeux c’est comme le nez. Ils sont toujours les mêmes.

— Tu es fou, Fernand ?

— Je ne suis pas fou.

— Mais où vas-tu ?

— Je te quitte pour toujours.

Alors, quittant le lit, elle m’enlaça.

— Fernand, Fernand, tu es fou. Qu’as-tu ? Tu sais bien que je t’aime, que je n’aime que toi. As-tu quelque chose à me reprocher ? Dis-le moi, au moins, que je puisse me défendre.

C’est à ce moment qu’il eût fallu m’observer. J’étais absolument calme devant l’immense douleur de celle que j’aime. Je ne bougeais pas. Elle avait beau me supplier de parler, je ne disais rien. Ah ! j’étais bien le même que dans la vie quotidienne. C’est surtout à cela que l’on reconnaît les vrais hommes. Les grands événements n’ont pas de prise sur eux. Ils sont toujours les mêmes. J’avais une maîtrise folle de moi. J’étais peut-être pâle. Mais il faut si peu de chose pour le devenir.

— Fernand, Fernand, tu sais bien que je t’adore.

— Je le sais, ai-je dit avec un sourire voulu.

— Comment, Fernand, toi mon Fernand, me soupçonnerais-tu de quelque chose ? Je n’aime que toi. Tu es le plus beau pour moi.

Pauvre Monique, comme tu souffrais !

Mais, je n’ai pas faibli une seconde. Je sais trop que si je t’avais simplement consolée, j’aurais perdu mon assurance. Il fallait absolument que je demeurasse sans pitié.

— Fernand, je ne peux pas le croire. Tu dis cela pour plaisanter.

— Je ne plaisante pas.

— Alors, je ne comprends plus. Tu ne m’aimes donc pas beaucoup ?

— Si, je t’aime.

— Je ne comprends pas, je ne comprends pas. C’est peut-être à cause d’André. Mais tu sais bien que je ne l’aime pas. C’est toi que j’aime.

Pauvre Monique ! Qu’ai-je fait de toi ? Du bonheur le plus pur, je t’ai jetée au désespoir le plus grand. Tu as pleuré contre moi. J’ai vu des larmes tomber de tes yeux. Et c’étaient des larmes plus tristes que les autres parce qu’elles tombaient de tes yeux sans que tu baissasses les paupières.

Pauvre Monique, tu es seule maintenant. Tu n’as plus aucune raison de vivre puisque je ne suis plus près de toi.

— Adieu, Monique, courage ! Il faut savoir être grand dans le malheur.

— Fernand, alors c’est vrai ?

— Oui. Adieu.

— Mais je ne t’ai rien fait.

— Adieu, Monique.

Et je suis parti. J’ai fermé la porte tout doucement pour ne pas que ma chérie pensât que j’étais fâché. Je suis parti. Oui, je suis parti. Vous voyez, ce n’est pas difficile. Et dire que je pensais que quitter quelqu’un c’était impossible. Mais non. C’est très simple. Il suffit de ne pas se laisser attendrir. Je sais que l’on n’arrive pas du jour au lendemain à acquérir une froideur assez grande. Mais à la longue, on y parvient. Vous voyez bien, qu’au fond, cela n’a pas été si terrible.

 

*

*     *

 

Je n’ai épargné personne. En quittant ma Monique aimée je me suis rendu chez mon ami Léon. Il n’était pas là. Je me suis assis à sa table de travail, j’ai pris une feuille de papier et je lui ai écrit :

« Mon seul ami,

« J’aurais voulu te voir une dernière fois. On ne l’a pas voulu. C’est triste parce que je te quitte pour toujours. Adieu, Léon. Tu suivras désormais un chemin différent du mien. Ainsi l’aura voulu la destinée. Mais sache que dans les heures difficiles je penserai à toi avec tout mon cœur. De notre amitié qui fut parfaite, je garderai toujours le souvenir. Elle sera la compagne invisible de ma vie. C’est vers elle que je me tournerai quand je serai dans la peine. C’est à elle que je demanderai conseil. Mon seul ami, tu es mon seul ami ! Les attentions que tu avais pour moi n’étaient pas trop délicates. Elles étaient ce qu’elles devaient être d’homme à homme. Mais elles m’étaient plus douces que les attentions compliquées de l’amour.

« Tu es mon seul ami et tu le resteras dans ma mémoire. Je sais que tu vas souffrir de mon abandon, mais pense que c’était nécessaire. J’ai voulu, je ne sais pas encore pourquoi, être, seul au monde. Cela n’ira pas sans faire souffrir ceux qui m’aiment, je te supplie de m’oublier. Cela te sera difficile. On ne peut pas oublier ceux que l’on aime. Ils restent dans notre souvenir toujours aussi vivants et ceux qui leur succèdent ne les chassent point. L’amour ne meurt pas. Les années n’ont pas de prise sur lui.

« Surtout, Léon, ne m’en veux pas de briser ta vie. Il aurait mieux valu que tu ne me connusses jamais. Tu aurais été heureux. L’avenir te souriait et, maintenant, à cause de moi, tu perds tout. Pauvre ami, comme je te plains ! Te voilà privé de toutes joies. Te voilà seul et désemparé. Et si une dernière parole peut te consoler, laisse-moi te dire que, comme toi, je suis seul.

« Adieu, mon meilleur ami. Pardonne-moi tout le mal que je te fais. Pardonne-moi, puisque le pardon seul peut ramener un homme qui se perd à la vie.

« Adieu, Léon. Courage.

« Fernand Blumenstein. »

 

Hé ! voilà ce que j’ai écrit. Jamais je n’aurais pu lui dire tout cela. Il vaut bien mieux qu’il n’ait pas été là. J’ai laissé la lettre sur sa table. Quand il rentrera, il la trouvera. Avant de l’ouvrir, il se demandera qui peut bien lui écrire. Il lira.

 

*

*     *

 

J’ai été aussi rendre visite à ma sœur qui vient de se marier avec un homme de grand mérite qui, il est vrai, ne m’aime pas beaucoup, mais qui malgré tout a toujours conservé, vis-à-vis de moi, une attitude correcte. Ma sœur souffrait même un peu de cet état de choses. Je sentais bien qu’elle eût souhaité que son mari et moi fussions de bons amis.

Hier, dans l’après-midi, j’ai été chez eux. On m’a reçu d’ailleurs très aimablement. On m’a fait une fête.

Pauvres jeunes époux, si vous aviez su ce que je venais vous annoncer, vous n’eussiez certainement pas été si gais !

Je suis entré chez eux comme d’habitude avec une certaine liberté, je me suis assis. On m’a posé de nombreuses questions auxquelles j’ai répondu avec calme. M. Laloz, qui est le mari de ma sœur, s’est approché de moi et, la main sur mon épaule, il m’a parlé de mon avenir. Il m’a dit que si j’étais sérieux, travailleur, honnête, je me ferais une très belle situation. Il m’a conseillé de me méfier de certains de mes camarades et, avec beaucoup de délicatesse, il m’a laissé entendre que Monique n’était pas tout à fait la femme capable de me comprendre et de m’apprécier. Ensuite, nous avons parlé de mon père. Je dois dire tout de suite que M. Laloz a fait preuve d’un certain parti pris, assez excusable quand on sait que mon père s’est opposé à son mariage avec ma sœur.

Néanmoins, il a vanté les qualités de mon père, ce qui prouve que M. Laloz est large d’idées, indulgent et peu rancunier. Quant à ma sœur qui est mon aînée, elle assistait à cet entretien sans paraître gênée devant moi de l’empire que son mari avait sur elle. J’écoutais tout ce que l’on me disait avec attention, et quand, parfois, je voulais donner mon avis, si M. Laloz continuait de parler, je n’insistais pas pour qu’il m’écoutât.

Comme il terminait de m’entretenir de l’intelligence de mon père, car pendant une heure de conversation on peut aborder de nombreux sujets, je lui dis :

— Vous savez, je ne veux plus vous voir.

Ma sœur ne leva même pas la tête. Elle n’avait sans doute pas entendu, et M. Laloz me regarda sans aucune stupéfaction.

— Vous savez, je ne veux plus vous voir, dis-je de nouveau en m’efforçant de donner à cette phrase, pour qu’elle ne parût pas trop incompréhensible, le ton de la conversation qui avait précédé.

Mais ce fut justement ce ton qui fit, je crois, que M. Laloz sembla ne pas comprendre encore ce que je voulais dire.

— Vous savez, monsieur Laloz, je ne veux plus vous voir, ni vous, ni ma sœur.

Mon beau-frère, dont c’est l’habitude de me regarder dans les yeux, pour me montrer qu’il me regardait vraiment, tourna légèrement la tête, sans que son regard me quittât.

— Oui, je ne veux plus vous voir.

Ma sœur, qui avait sans doute entendu ce que je venais de dire, se leva et s’approchant de son mari, lui demanda :

— Que dit Fernand ?

C’est une manie de sœurs mariées que de vouloir tout apprendre de la bouche de leur mari.

— Je ne sais pas. Je ne comprends pas. Il me semble que ton frère dit qu’il ne veut plus nous voir.

— Tu as dit cela, Fernand ?

— Oui.

— Mais pourquoi ?

— C’est une idée.

— Tu ne penses donc pas à la peine que tu vas nous faire ?

C’est vrai, pauvres jeunes époux ! Vous étiez heureux, tous deux, d’être côte à côte dans la vie, et moi, je suis venu ternir votre bonheur. Qu’allez-vous devenir maintenant ? Votre vie, qui s’annonçait pleine de joies futures, est brisée. Sans moi, vous auriez eu des enfants, vous les auriez vus grandir, vous les auriez aimés !

Plus tard, quand vous seriez devenus vieux, ces enfants vous eussent apporté la gaieté au foyer. Tandis qu’à présent, à cause de moi, vous vivrez dans la tristesse. Pauvres jeunes époux, ayez du courage.

— Fernand, tu ne feras pas cela, dit M. Laloz avec un sourire si triste.

J’aime les sourires tristes de mon beau-frère. Ils donnent à son visage une expression douloureuse, mêlée d’amertume. Pauvre sœur, pauvre beau-frère, je ne vous verrai plus. Je vous plains de toutes mes forces.

— Parle donc, Fernand, dit ma sœur en tenant son mari par le bras.

— Oui, je vais parler. Je suis venu vous voir une dernière fois, vous dire adieu.

M. Laloz se pencha vers ma sœur et lui dit à voix basse :

— Laisse-le. À son âge, on sait ce que l’on fait.

Pauvre M. Laloz ! Il ne savait pas combien définitive était ma décision. Il pensait que demain je reviendrais. Il ne voulait pas croire que je les quittais, lui et ma sœur, pour toujours, que c’était la dernière fois que nous nous voyions.

Et je suis parti. Ma sœur m’a appelé dans l’escalier. Je ne suis pas revenu sur mes pas.

 

*

*     *

 

Je me suis rendu dans un jardin ombragé. Je ne sais rien de plus délicieux que la promenade que je fis. Le soleil versait ses doux rayons sur les plantes, ses rayons droits dans la poussière des cerceaux d’enfants. Il était à peine déformé derrière sa propre chaleur. Il se tenait dans le ciel sans aucun système. Tout était calme. Le garde fit une observation à un enfant qui lançait des pierres blanches. Il avait un uniforme. Comme c’est charmant les uniformes dans les jardins ! Ils ont là, autour d’eux, tout l’espace. Et les statues, pourquoi ont-elles un piédestal ? Pourquoi leurs pieds nus ne reposent-ils pas sur l’herbe ?

Je m’assis sur une chaise. J’étais content. Enfin, j’étais arrivé à ce que je voulais, alors que j’eusse pu faiblir.

Vous voyez bien que je ne suis pas si faible qu’on le prétend. J’ai quand même de la volonté. Il est des gens qui se laissent aller, qui sont veules, que les événements influencent. Ils sont à la merci de tout le monde. Moi, non. J’ai beaucoup de volonté quand je veux. Il suffit que je veuille alors que les autres, même en voulant, n’ont aucune volonté. Pour faire ce que j’ai fait, il faut avoir du courage. Ce n’est pas un monsieur quelconque qui plongera dans la douleur les êtres qui lui sont chers et qui trouvera la force de vivre, comme je suis décidé à le faire, sans amis.

Et ce qu’il y a de plus drôle, c’est que j’ai raison. Certainement, j’ai raison. Ce que j’ai fait a un sens, sans quoi je ne l’eusse pas fait. Ils souffrent tous, maintenant. Il y a longtemps que je voulais faire cela. Jusqu’à présent je n’avais pas osé.

Et vous, lecteur, vous pensez peut-être que tout cela n’est pas très logique. Hein ? est-ce que vous le pensez ? Non, vous trouvez cela très clair. Vous comprenez bien ce que j’ai voulu dire. J’ai quitté mes parents, la femme que j’aime, mes amis. Cela se comprend.

S’il y a quelque chose qui ne vous semble pas clair, je peux faire mieux. Non, ce n’est pas la peine que je fasse mieux. Tout le monde a compris.

Ah ! oui. Quelque chose vient de m’apparaître. Je sais ce que vous pensez. Vous pensez que ce que j’ai fait n’est pas extraordinaire, que ce n’était pas difficile. Oui, je suis certain que vous le pensez. Vous ne me connaissez pas, aussi. Je suis assez intelligent pour me rendre compte que beaucoup pourraient faire ce que j’ai fait. Je sens que vous ne m’admirez pas, hein ? Est-ce que je me trompe ?

J’ai une idée. Demain matin, je vais l’exécuter. Alors là, vous serez obligé de comprendre. Surtout n’en parlez pas.

Il faut que cela reste secret afin que personne puisse me gêner. J’irai le long de la Seine… et puis non, j’aime mieux ne rien vous dire maintenant. J’ai mon idée. Tout se passera certainement comme je le pense. Et demain je vous raconterai ce que j’ai fait.

LE RETOUR DE L’ENFANT

Dans le train qui me conduisait vers le village que j’avais quitté depuis cinq ans, tout était silencieux. Il faisait une chaleur étouffante en cette après-midi de juillet. C’étaient les mêmes rayons qui nous suivaient, sans quoi je me fusse étonné, à cause du souvenir des minutes passées, immobile, une loupe à la main, à roussir des feuilles de papier, que le soleil eût, au travers des glaces, la même force que si le convoi avait été arrêté.

Je tirai les rideaux bleus, de ce bleu des hampes de drapeau. Il n’était que trois heures. Que le temps ne s’écoulât pas plus vite alors que nous dépassions, à travers la campagne, le pas de l’homme, me déconcertait.

Par moments, aux endroits où les rails étaient plus lisses, il semblait que nous n’avancions plus. Seul, l’anneau de la sonnette d’alarme tremblait, comme si le coup qui l’avait mis en mouvement avait été si fort qu’il eût pu déclencher un balancement de plusieurs heures.

À cause d’une crainte instinctive, j’évitais de poser les pieds sur les chaufferettes. Elles étaient peut-être devenues brûlantes depuis que, tout à l’heure, je m’étais baissé pour les toucher avec le dehors de mes doigts, parce qu’il est plus sensible. Je sentais qu’il suffisait d’un geste de quelque contrôleur, dans le wagon de tête ou de queue, pour quelles eussent fonctionné dans l’intervalle. Ce geste, je redoutais qu’il n’eût été accompli par inattention, en fumant une cigarette, en lisant un journal.

Par une glace, maintenue à demi baissée par une lanière d’étoffe (à cause d’une décision prise en 1917, alors que les soldats coupaient les courroies de cuir pour se faire des ceinturons), le faux vent de la vitesse pénétrait dans le compartiment, mêlait aux cheveux la poussière de charbon. Des insectes des champs tombaient parfois sur les banquettes, glissaient entre les coussins, comme dans un gouffre, ce qui m’amenait à m’apitoyer sur eux comme sur les vermisseaux des salades emportés par l’eau d’un robinet vers de sombres égouts.

Les tunnels se présentaient par séries, comme tout dans la vie, comme les coups heureux, comme la malchance. N’en connaissant pas la longueur, j’hésitais alors à lever la glace. La fumée nous enveloppait et, longtemps après, son goût me restait sur la langue.

Mon voisin dormait. Il avait, par instants, des gestes d’homme éveillé, bien qu’il gardât les yeux fermés. Il tirait un mouchoir de sa poche en dormant, déplaçait la tête, se mouchait en dormant. Pour trouver une position commode, une volonté lointaine commandait à ses membres, mais défaillait quand il s’agissait de l’ordre et des convenances. Dans une petite gare, le train s’arrêta trois minutes importantes, qui, bien qu’elles fussent prévues, me parurent devoir retarder mon arrivée de trois minutes.

Nous repartîmes alors que les voyageurs qui étaient descendus du train avaient déjà gagné la route. Ils nous regardèrent passer, les bagages à la main.

Du haut d’un viaduc, plus près du seul nuage, pointu à l’avant pour fendre l’air, qui nous suivait, nous aperçûmes des vallons, des coteaux. Au loin, des clochers se dressaient, les points cardinaux au petit bonheur. Des automobiles, sur une route nationale, semblaient suivre un chemin plus long.

C’était une campagne habitée que nous traversions, où les champs succédaient aux villages, une campagne que sillonnaient de petits ruisseaux barrés de passerelles de bois sur lesquelles des hommes pêchaient.

C’était la campagne de ma jeunesse, des gravures pour apprendre l’allemand, où tout ce dont se sert le paysan est à sa place, sans nécessité.

Il y avait des meules, des charrettes, des chaumières, des fourches, deux chevaux qui tiraient une charrue, des troupeaux.

Les vaches broutaient, chassant les mouches de leur queue. Des poulains s’arrêtaient devant les haies, ruaient sans danger pour personne dans les vastes pâturages. Une vieille femme portait un fagot pour que ce mot, dans la mémoire des enfants, se retînt plus facilement.

Ces campagnes où nous passions, chacun en esprit au départ ou à l’arrivée, chacun plein d’adieu ou d’attente, ces campagnes où jamais nous n’irions autrement que sur les rails que nous suivions, à moins d’un hasard impossible et qui vivaient pourtant heureuses, me rendirent mélancolique.

Un journal qu’on ne s’était pas donné la peine de replier, que l’on avait jeté plusieurs fois parce qu’il n’avait pas voulu tomber, traînait à terre.

Je pris ce journal du matin, doublement vieilli par l’heure et l’éloignement, et tâchai d’y trouver des dépêches venues d’ici, ayant effectué le voyage inutile de Paris, puisque je les rapportais, à cause d’un penchant de chercher en tout quelque chose de grotesque.

Les gens qui travaillaient dans les champs n’avaient pas encore lu ce journal. D’être mieux renseigné qu’eux, d’être emporté à la même vitesse devant les paysages où, seul, je me serais arrêté, de voir une vie champêtre aussi intime que celle des maisons, m’incitait à rêver, les yeux mi-clos, les jambes pas croisées pour qu’aucune fatigue ne vînt me rappeler à la réalité.

Des voyageurs passaient dans le couloir, en sens contraire de la marche, craintifs dans les accordéons, gagnant quelques pas sur le sol qui en perdait mille dans la campagne. Nous n’avions pas le temps de voir l’heure aux gares. Un train que nous croisâmes me causa une frayeur.

Je laissais des camarades que je n’avais pas prévenus, ma logeuse, car je ne peux me séparer des gens les plus insignifiants pour toujours.

Je laissais une jeune fille, Julienne, que j’aimais, qui, neuf heures après mon départ, me manquait déjà, qui m’apparaissait pleine de qualités, comme après une longue absence.

Je laissais un bureau sombre dont une seule fenêtre donne sur la rue Drouot ; les cinq autres, sur une cour. La fenêtre de la rue Drouot n’était pas pour moi. Il m’aurait fallu attendre le départ de sept employés pour devenir le plus ancien et pour m’en approcher.

Je laissais des habitudes, des manies, nées de la pauvreté, les réveils brusques dans le demi-jour, la crainte que l’on ne me rendît pas ce que je prêtais, les mauvais restaurants, l’indigence des fins de mois, chaque mois plus longue d’un jour, ce qui m’eût conduit, automatiquement, à la déchéance.

Je laissais une vie réglée, si bien réglée que je m’étonnais, maintenant, qu’elle n’existât plus. Celui qui prendrait ma chambre ne se lèverait pas à la même heure que moi. Je n’achèterais plus mes petits pains à la boulangerie voisine. On ne me verrait plus. Dans un mois, après le temps normal d’une maladie ou d’un congé, on penserait peut-être un instant à moi, puis ce serait fini.

Je laissais aussi des choses, de vieilles choses que j’avais crues utiles, dont je n’avais jamais voulu me débarrasser, même quand je changeais de chambre : un pantalon, une boîte de fer, un flacon de parfum vide, mais de verre épais, des photographies, des chemises usées, des lettres et des enveloppes, parce que je ne peux pas déchirer une lettre, parce que je garde toujours les enveloppes comme si, sans elles, les lettres n’eussent plus été des lettres.

J’avais tout laissé. Je n’emportais, dans ma valise neuve, que des effets neufs. Mes brosses étaient enveloppées dans des journaux du jour. J’avais voulu que rien ne me rappelât ma vie de Paris, que mon attention se portât seulement à chasser les mauvais souvenirs.

Je revenais vers mes parents. J’allais les retrouver, moi, leur fils, leur frère. Dans une heure, je serais parmi eux. Ils n’allaient d’abord pas me reconnaître. Puis, pleurant de joie, ma mère me serrerait dans ses bras – pas longtemps, parce qu’elle appellerait mon père pour lui annoncer la bonne nouvelle.

Dans mon esprit, jusqu’à ce qu’il m’advint de penser qu’il pouvait se faire que ce fût mon père qui se présentât d’abord à mes yeux, c’était bien ma mère qui, la première, me pardonnerait.

Mais qu’importait ! Mon père m’embrasserait, me serrerait aussi dans ses bras, contre sa poitrine plus ferme dont j’imaginais moins le contact.

Il y avait bien des animaux, des chiens, des chats, dans la maison, le jour où j’étais parti. Mais à eux je ne songeais pas, de peur de m’attrister. Les bêtes vivent moins longtemps que les hommes. Elles étaient peut-être mortes parce que je ne savais pas leur âge. D’ailleurs, personne ne le savait. C’étaient des bêtes trouvées que ma mère, très bonne, adoptait.

Je revis le petit jardin où, enfant, j’aurais aimé à creuser un trou de ma hauteur.

Je revis les lapins. Ce ne seraient plus les mêmes, mais cela ne faisait rien, parce que, même s’ils n’étaient pas morts, je ne les eusse pas reconnus.

Je revis le puits à côté duquel je me lavais pour ne pas mouiller le parquet de ma chambre, pour ne pas porter l’eau, ce qui faisait que mon père se fâchait parce qu’il craignait que l’eau de savon, bue par la terre, ne retournât au fond du puits.

Je revis les artichauts, si durs quand ils sont crus, les branches basses qui me permettaient de monter aux arbres, ma collection de timbres dont l’un était triangulaire, le petit ruisseau qui coulait tout près de la maison, entre les orties, une allée sablée pour mes pieds nus, l’âne, plus grand, qui vivrait encore, mon cerf-volant, venu d’un magasin, fait avec du bois blanc et non avec des baguettes vertes, ma bicyclette que je soignais de la même manière que moi, négligent de la poussière qui la recouvrait, mais soucieux des roulements, par une prédisposition de mon esprit plus porté vers le fond que vers la forme.

J’entendis le chant des coqs, celui de huit heures du matin, plus cuivré à cause du soleil, du miroitement des ruisseaux, les battoirs des laveuses, les aboiements. Tous ces bruits étaient silencieux dans l’espace. Ils mouraient doucement, se mêlant aux vibrations de l’air chaud, sans écho inattendu, sans grossir de nouveau sur quelque toiture de zinc.

 

*

*     *

 

Je reconnus une ferme, une grange. J’étais arrivé. Comme je me trouvais dans un wagon de tête, je crus que le train ne s’arrêterait pas.

Les quais étaient déserts. L’horloge, que je surprenais enfin, marquait cinq heures dix. Un vent tiède et sec me caressa le visage.

Bien que je n’eusse pas prévenu mes parents, d’arriver ainsi sur un quai où personne ne m’attendait me déçut un peu.

Les fenêtres de la gare étaient ouvertes. Les registres, le pot de colle liquide, les téléphones, la bascule encombrée de sacs, les notices, épinglées seulement et non collées par respect de celles qui se trouvaient dessous, tout ce matériel humide et triste dans les villes était ici souriant.

Devant la porte, je me retrouvai avec quelques personnes. Un employé garda nos billets dans sa main. On aurait dit qu’entre voyageurs nous nous étions entendus pour remettre au même nos billets.

À cause d’une crainte inexplicable d’arriver chez mes parents, après cinq ans d’absence, avec une valise, je la posai à la consigne.

J’avais encore cinq cents mètres à faire, sans voiture, sans train, à pied, c’est-à-dire avec la certitude d’arriver dans dix minutes, sans accident, sans attente. Mon cœur battait. Qu’il fît chaud me réjouissait. Mon émotion n’apparaîtrait pas sous ma rougeur.

Pourtant, je n’osais quitter la place où il y avait encore du monde, où je passais inaperçu, pour prendre la route droite, découverte, où l’on m’eût vu de loin.

Le train repartit. Je venais donc d’arriver. Je n’avais pas perdu de temps. Après un long voyage comme celui que je venais de faire, je pouvais bien me rafraîchir à l’auberge.

À la vue de voyageurs qui s’y trouvaient, je fus réconforté.

Soudain, la crainte que mon père, entrant par hasard, ne me vît me glaça. La grandeur, la surprise de mon retour en eussent été gâtées. Devant les consommateurs, je n’aurais pas même osé l’embrasser. Il m’eût ramené à la maison en pensant que je n’avais pas été pressé de le revoir. Ma mère ne m’aurait pas reçu de la même manière. Tout eût été abîmé bêtement.

Je bus rapidement un verre d’alcool. Des mouches volaient au milieu de la salle. Elles étaient plus grosses que celles de Paris. Une porte ouverte donnait sur un jardin, sur le ciel, sur ma vie de demain.

 

*

*     *

 

La route qui mène à la maison de mes parents est bordée de pommiers auxquels pendaient des épis laissés par les charrettes revenant des moissons. Des corbeaux d’hiver, noirs, lents et tristes, volaient au-dessus d’un arbre, dans l’air où il n’y avait pas d’ombre.

Je marchais vite. Des sauterelles, confiantes en leur légèreté qui les dispensait de tout mal en tombant, sautaient du point d’appui élastique de l’herbe jusqu’au milieu de la route où leurs longues pattes, habituées au chaume, étaient embarrassées.

Une voiture sur de hautes roues cerclées de fer, entre lesquelles, à l’endroit où l’on attache les chiens, un nuage de poussière s’élevait, me dépassa. Elle n’avait pas de numéro. Elle était libre, comme l’air, comme les champs, comme la vie que j’allais mener.

Un homme, tout seul dans un champ immense, fauchait du blé. J’apercevais, à ma droite, les maisons du village d’où, malgré la chaleur, s’élevaient de minces fumées bleues. Elles étaient fragiles dans le ciel où elles avaient trop de place. On sentait que le moindre souffle les disperserait, pas tout de suite, seulement après les avoir fait plier. Une borne kilométrique me rappela que l’on savait, quelque part, que la route existait.

Je redoutais, maintenant, l’instant que j’avais tant désiré. Je craignais d’apercevoir, au loin, quelqu’un de ma famille. J’avais si chaud que, chaque fois que je passais à l’ombre d’un pommier, je ne m’en rendais pas compte.

Un papillon me précédait. Il m’attendait, pas seulement sur des fleurs, mais sur des pierres, et quand je m’approchais de lui il repartait, sans m’avoir vu ni entendu, tellement il était fragile, pour se poser plus loin.

Des odeurs de bois, d’herbes, d’étangs, venues de tous les points, se mêlaient au-dessus de la route neutre.

Sur une hauteur, entre deux arbres de la même grandeur, j’aperçus soudain la maison de mes parents. Les fenêtres étaient ouvertes. J’attendais l’émotion, la joie que j’avais escomptées. Mais rien. Elles se heurtaient, cette émotion, cette joie, à mille pensées, à mille souvenirs, engendrés par la multitude d’insectes, de brins d’herbe, de grains de terre qui m’entouraient, qui me dispersaient, qui firent que je ne sus plus, une seconde, où j’étais.

Je m’arrêtai. Je regardai la maison de tous mes yeux. Elle ressemblait aux maisons que j’avais vues du train. Tout s’y passait normalement. Rien ne l’attirait plus à mon attention que les autres.

Quelque chose bougea à une fenêtre. On eut dit une étoffe claire avec des remous.

J’ouvris la bouche, presque pour appeler. Je tendis les mains vers ce signe de vie. Ce n’était pas un animal, ni du linge qui séchait. Cela bougeait toujours au premier, à la fenêtre de la chambre de mes parents. C’était mon père, ma mère.

Un miroitement passa devant mes yeux. J’avais conscience, tout à coup, que ce que j’avais imaginé s’effondrait, que les phrases que j’avais préparées ne sortiraient pas, que l’on me tendrait des pièges, que je me contredirais, que j’étais aussi seul que dans la gare de Paris, ce matin, quand j’étais parti. Le chemin que j’avais fait ne m’avait pas rapproché. On ne pensait pas à moi. Celui qui, après cinq ans d’absence, se trouvait à quelques pas de ses parents était encore si loin, si oublié que tout se déroulait normalement, qu’une étoffe bougeait à une fenêtre, que la maison était blanche, les fenêtres ouvertes.

De la poussière tombait sur moi. J’en jugeais l’épaisseur d’après les brins d’herbe, les branches qu’elle recouvrait.

Je pris un sentier qui contournait la maison pour ne pas arriver par la grande porte. Les clairières, qui ne me dissimulaient qu’à demi, ne permettaient pas de me reconnaître à la démarche. Les ombres allongées des arbres m’accompagnaient. Quand je passais près d’un essaim de moustiques, je regardais le sol, sous lui, sans penser.

Des oiseaux chantaient, battaient des ailes, par précaution, pour s’envoler de nouveau si les branches pliaient trop sous leur poids. Le soleil baissait. Une vie bourdonnante renaissait à la première fraîcheur du soir. De nouveaux insectes, ceux qui aiment la pluie, sortaient de la terre fendillée.

Tout en marchant, je ne quittais pas des yeux la maison. Des détails commençaient à me la rendre familière. Une barrière séparait la cour du jardin potager. Je reconnus les rideaux, le banc, devant une fenêtre du rez-de-chaussée, une pelle dont le manche lisse était aminci par le frottement des mains. Je vis un seau de zinc neuf qui ne me sembla pas un intrus, parce qu’il n’avait pas servi sans moi. Les arbres n’avaient pas grandi.

Il me restait cinquante mètres à faire. Ma famille devait se trouver dans la salle à manger. Ma mère préparait le dîner. Mon père lisait dans son bureau. Mes sœurs cousaient.

J’avançais lentement. Mon pouls, mes tempes, toutes mes veines à fleur de peau battaient avec force, à la même cadence.

Dans une minute, j’allais entrer dans la maison. Je vis encore la scène que j’avais tant de fois imaginée, les étreintes, les larmes, le bonheur de mes parents. Elle se passerait comme je l’avais prévu. Il n’y avait pas de raison que je me fusse trompé puisque, jusqu’à présent, tout suivait son cours normal.

Des larmes me venaient aux yeux, se confondaient sur les joues, avec la sueur. Elles coulaient, pourtant, plus fraîches.

On allait me pardonner d’avoir pris de l’argent, d’avoir joué la comédie avant de partir, d’être resté cinq ans sans écrire.

Puis, de sentir le parfum de l’herbe, il m’apparut soudain que ce que j’avais fait était beaucoup plus grave que je ne le supposais, qu’il allait falloir supplier que l’on me gardât, que l’on oubliât.

Ce que j’avais imaginé s’évanouissait dans la vie bourdonnante qui m’entourait, qui, elle, continuait droite jusqu’au soir, insensible à mes calculs, aux complications de mon esprit.

J’étais, à présent, tout près de la maison. Je n’osais encore entrer. J’avais posé la main sur la barrière qui clôture notre propriété. Un buisson de notre jardin me dissimulait. Parce qu’il était à nous, parce qu’il semblait se faire mon complice, je repris, pour un instant, confiance.

Je n’avais pas la force de faire un pas. Moi qui avais cru que l’on rirait, que l’on me plaindrait, je sentis que je serais incapable de prononcer un mot. J’eus un éblouissement. De tout mon cœur, maintenant, j’espérais que quelqu’un sortirait, me verrait. Alors, je me serais évanoui. On m’aurait porté. Je me serais éveillé dans un lit, avec, à mon chevet, les miens attentifs à tous mes gestes.

Mais personne ne venait. J’entendis ma sœur qui chantait, ma mère qui parlait, cela sans que je visse personne, bien que les fenêtres fussent ouvertes.

Je lâchai une seconde la barrière pour m’éprouver, pour passer ma main sur mon front, où coulait une nouvelle sueur. Je faillis tomber. Je titubais. Je repris, à pleines mains, la barrière, verdie par les pluies.

Je voulus appeler. Le souvenir de ce que j’avais machiné, mêlé à l’espoir que j’allais me remettre, m’en empêcha.

Soudain, mon père, en manches de chemise, sortit de la maison. Je le vis nettement. Je me baissai et l’épiai au travers des feuilles où, à la fraîcheur, grouillait tout un monde d’insectes. Il ne m’aperçut pas. Je n’étais plus son fils. Je me cachais, je le guettais, sans qu’il s’en doutât, comme l’eût fait un malfaiteur. Il se rendait au jardin. Il portait un panier vide et léger. Il avait vieilli. J’étais bouleversé au point de ne pas m’en attrister.

Il y a cinq ans, même par les grandes chaleurs, il n’enlevait jamais sa veste, se tenait droit et n’allait jamais au jardin. C’était moi qui cherchais les légumes.

Je voulus alors courir à lui, me jeter à ses pieds, sangloter le supplier de me pardonner. Mais je ne bougeai pas.

Il repassa devant moi, lentement, se tourna parce qu’un coq chanta. Je le vis bientôt de dos, voûté, plus triste, me sembla-t-il, parce qu’il rentrait à la maison.

Il était trop tard pour le suivre, pour l’arrêter. Mon père me laissait dehors.

Je ne pouvais plus rester ainsi, dissimulé. Il fallait que j’entrasse.

J’oubliai tout et, lâchant la barrière, je fis un pas, puis deux.

J’allais entrer. Le grand moment était arrivé. Mon père, ma mère allaient me voir, me regarder avant de me reconnaître.

Je levai le loquet d’une porte de la clôture. J’étais dans le jardin, je m’arrêtai net, les mains sans appui, me tenant droit, immobile, parce que le sol était plat.

Il n’y avait personne dans la cour. Je fis encore un pas. La courbe de l’horizon, dans mes yeux troubles, me semblait tourner avec mon regard. Aucun arbre, aucun buisson ne me dissimulait. Je faisais face aux murs de la maison, aux fenêtres, à la pente inclinée du toit sur lequel, enfant, je lançais des balles.

Quelques mètres me séparaient de la porte. Je n’avais qu’à marcher, droit devant moi, sur le sol libre, que n’encombraient plus ni seau, ni brouette, ni panier.

Soudain, mon regard se porta sur les murs dont l’épaisseur m’apparut aux embrasures, sur les objets de bois, de fer, sur le banc, la pelle, sur les pierres du puits et, une seconde, sur les poules qui remuaient à mes pieds. Une voix claire montait de tout cela. Je n’en comprenais pas le sens. Mes oreilles bourdonnaient. Je me raidis. Le calme, la force, la volonté m’abandonnaient un à un. Un râle sortit de ma gorge. À cause de l’étable proche, à cause du chien qui dormait sur le sable chaud, il n’attira pas l’attention.

Je fis encore un pas. J’attendis, le corps en nage, la poitrine opprimée. Comme dans un rêve, la respiration me manquait. Il me sembla que je m’étais affaissé, que je gisais sur le sol, que mes pieds étaient aussi proches du ciel que ma tête.

Je n’en pouvais plus, j’eusse continué d’avancer que je n’aurais plus vu la porte, que je me serais jeté contre un mur. J’étais incapable d’aller plus loin. Je reculai d’un pas, sans quitter la maison des yeux. Les murs me semblèrent moins épais. Je reculai encore. Ma respiration devenait régulière. Un soulagement immense coula dans mon corps. Les poules, plus actives, picoraient. La terre, à l’ombre, se refroidissait lentement. Un oiseau essayait d’emporter un fétu de paille. Une paix subite était tombée sur le jardin, sur la cour, sur la maison, comme s’il avait suffi que je m’éloignasse pour qu’elle revînt.

Lentement, je gagnai la route. Mes souliers poussiéreux étaient rayés par l’herbe. Je renaissais. Sans me retourner, je me dirigeai vers le village. Le soleil se couchait derrière moi. Il restait avec la maison de mes parents. Mon ombre longue me précédait. Je lui épargnais de se heurter aux arbres, aux tas de pierres. J’étais calme. Je m’efforçais de ne pas penser.

Sur la hauteur, à l’endroit où la maison m’était apparue en arrivant, je me retournai.

Elle se dressait entre les deux arbres déjà obscurcis dans le ciel bleu. Une fenêtre était fermée. Un seul carreau flamboyait. La journée s’achevait dans la même paix que la veille. Je me sentis coupable d’avoir failli la troubler.

Une bouffée d’air chaud, que des insectes suivaient, m’enveloppa. Je regardai, une dernière fois, la campagne qui n’avait pas changé, qui entourait la maison que je quittais pour toujours, et je repris ma route.

EST-CE UN MENSONGE ?

Lorsque dix heures sonnèrent, M. Marjanne commença à avoir quelques inquiétudes. Pour la troisième fois, il appela la bonne.

— Enfin, Irène, Madame ne vous a rien dit ?

— Je vous assure que non, monsieur !

— Vous l’avez vue sortir ? Comment était-elle habillée ? Avait-elle son sac à main de daim ?

M. Marjanne avait remarqué que lorsqu’elle se rendait chez des amies ou allait au théâtre, sa femme prenait de préférence ce sac à main aux autres.

— Je n’ai pas vu madame sortir.

Une fois seul, Robert Marjanne arpenta durant quelques minutes le salon, puis se rendit dans la chambre de sa femme. Tout était fermé à clef. Il n’avait jamais pu obtenir d’elle de laisser les meubles ouverts quand elle sortait. « Je n’ai pas besoin que les domestiques lisent les lettres que tu m’écrivais. Cela ne regarde personne », répondait-elle quand il lui disait : « Quelle drôle d’habitude que tu as de tout fermer ainsi ! » Et c’était en vain qu’il lui faisait remarquer qu’Irène était illettrée. Les tiroirs qu’il put ouvrir ne contenaient que des objets insignifiants. Il resta un instant dans la pièce, cherchant des yeux quelque chose d’anormal, puis, retournant au salon, s’assit dans un fauteuil.

Robert Marjanne était de petite taille et très bien proportionné. Voûté, difforme, c’eut été un disgracié, dont l’intelligence eût peut-être été étonnante, tandis que petit et bien fait, c’était un homme très susceptible, dont la misanthropie tournait à la neurasthénie. Quand on lui demandait son âge, il répondait comme ces gens qui affectent de ne pas savoir où ils en sont de leur existence : « Je suis né en soixante-quatorze. Calculez ! » Mais il ne laissait pas le temps d’obéir à cette invitation, car, tout de suite, il amenait la conversation sur un autre terrain. Enfant unique de riches commerçants, il avait grandi entouré d’une multitude de soins, d’attentions, si bien qu’arrivé, à sa majorité, il n’avait eu, de la vie en général, qu’une idée très vague, jusqu’aux dernières années de l’âge mûr il avait rêvé, et il gardait ce rêve aussi caché qu’un adolescent ses connaissances en amour, d’une femme qui ressemblât à quelque artiste, de voyages, de vie mondaine.

Lorsqu’il atteignit sa cinquantième année, une sorte de revirement s’opéra en lui. Ses parents étaient morts. Ses entreprises commerciales marchaient par la force acquise. Il voulut vivre. Comme si l’audace lui était venue avec l’âge, il décida de se rapprocher, mais à sa manière, c’est-à-dire tout doucement, de ce qui, depuis des années, lui semblait être son idéal. Il avait d’innombrables heures de loisir. Ce fut au cours de l’une d’elles qu’il fit la connaissance d’une jeune femme, Claire Paoli, fille d’un ingénieur. Elle était si belle qu’elle ne tarda pas à se confondre dans son esprit avec la femme que, toute sa vie, il avait rêvé d’épouser.

Quelques années auparavant, Claire avait quitté sa famille pour suivre un jeune homme qui venait d’achever ses études de médecine, mais à qui manquaient les fonds pour fonder un cabinet. Tous deux avaient vécu, trois ans durant, dans un hôtel de la rue Gay-Lussac, de quelques leçons particulières données à des garçonnets habitant toujours à l’autre bout de Paris. Puis ils s’étaient séparés et M. Paoli avait repris sa fille pour le seul plaisir, on eût dit, de l’accabler journellement de reproches. Aussi, quand M. Marjanne proposa à Claire de l’épouser, accepta-t-elle aussitôt.

À partir de ce moment, Robert Marjanne vécut comme dans un rêve. Il ne savait que faire pour rendre sa femme heureuse. Il avait pour elle mille attentions. Ce n’étaient pas celles de l’homme sur le déclin qui, pour continuer de plaire, use de son expérience, mais celles de sa jeunesse perdue, celles qu’il n’avait encore eues pour personne.

Claire, de son côté, s’attachait à lui. Chaque jour, elle l’égayait par des plaisanteries, lui donnait sérieusement des conseils auxquels elle ne croyait pas et qui, à quelques heures d’intervalle, n’étaient plus les mêmes. Elle avait été tellement malmenée par l’étudiant en médecine, par ses parents, que toutes les prévenances de son mari lui étaient douces et qu’aucune fierté ne l’amenait à les repousser. Elle entendait, néanmoins, garder une certaine indépendance. Elle avait exigé d’avoir sa chambre à elle. Elle se refusait toujours à donner la moindre explication sur l’emploi de son temps, Le déjeuner à peine achevé, elle sortait et ne reparaissait plus qu’à l’heure du dîner.

 

*

*     *

 

Ce soir-là, cependant, pour la première fois, M. Marjanne l’avait attendue en vain. À tous moments, il s’était mis à la fenêtre avec l’espoir de la voir descendre d’un taxi arrêté devant la maison. Parfois, il était même sorti pour être plus vite à son côté quand elle arriverait. Puis, tout à coup, craignant qu’elle ne fût entrée sans qu’il l’eut vue, il remontait à la hâte et, dans l’appartement vide, se retrouvait devant la table mise, couverte de la nappe d’une blancheur glaciale. Le temps avait passé ainsi, peu à peu. Dix heures avaient sonné et Claire n’était toujours pas rentrée.

Après être resté plusieurs minutes à rêvasser, Robert Marjanne se leva de nouveau. Il demeura un instant immobile. Que pouvait-il faire ? Marcher de long en large ; s’asseoir encore ; sortir et se promener de nouveau devant la maison ; se pencher à la fenêtre ? Mais en quoi cela eut-il rapproché l’arrivée de sa femme ? Il était à cet instant le plus douloureux de l’anxiété : celui où, parce qu’elle a trop duré, l’esprit lassé cherche des explications, commence à vouloir raisonner et, comme il n’y a rien à faire, finit par s’en prendre à soi. « Je suis trop nerveux » pensa Robert Marjanne. « C’est ridicule de se faire du mauvais sang à ce point. Elle a été retenue. Pourquoi chercher d’abord le mal ? Tout cela paraît très compliqué, mais je suis sûr que tout est très simple. Naturellement, puisque je suis seul, toutes les suppositions que l’on peut faire, je les fais. Seule, la vérité m’échappe. En ce moment, je n’ai pas plus de raisons de pencher pour le mal que pour le bien. Elle a été retenue. Cela est certain. Tout le reste n’est qu’imagination. Mais, tout de même, elle aurait pu trouver une minute pour me téléphoner. »

À la supposition que son appareil ne marchait peut-être pas, M, Marjanne se réjouit d’avoir à le vérifier, cependant que confusément il songeait qu’il allait gagner ainsi quelques minutes. À pas lents, il se rendit dans son nouveau bureau, puis, toujours pour laisser cette occupation devant lui, et parce qu’il avait l’intention secrète d’en trouver une autre, il fit à plusieurs reprises dans la pièce la lumière et l’obscurité, tout en lâchant de se persuader que le commutateur fonctionnait mal. Mais il eut beau le tourner en tous sens, il obéissait.

Finalement, Robert Marjanne s’assit devant l’appareil téléphonique. « On va bien voir s’il marche », pensa-t-il. « À qui pourrais-je téléphoner ? Aux Bertrin ? Claire est peut-être chez eux, après tout ! » Mais, à la pensée qu’en cette éventualité elle lui ferait une scène à son retour, et qu’au cas contraire, il était impoli de déranger si tard des amis pour leur demander simplement si son appareil fonctionnait, il s’abstint. « Le mieux, c’est de téléphoner au Central. » Il décrocha le récepteur et pria la téléphoniste de l’appeler dans quelques minutes, afin de s’assurer du bon fonctionnement de la ligne.

Un instant après, la sonnerie retentit. Bien qu’il fût certain que c’était l’employée du Central, il ressentit une violente émotion.

Comme il venait de retourner à la salle à manger, il aperçut soudain sur la cheminée, l’horloge. Elle marquait onze heures moins quelques minutes. Alors, il lui apparut d’un seul coup qu’il y avait déjà quatre longues heures que Claire aurait dû être rentrée. Le malaise dans lequel il se trouvait se transforma brusquement en une vive douleur. On était en pleine nuit. Tout ce qu’une telle absence pouvait laisser supposer envahit son esprit. « Elle doit avoir un amant », pensa-t-il. « Elle est près de lui en ce moment. Il ne veut pas la laisser partir. Elle n’a pas la force de le quitter. Si c’était un accident, on m’aurait prévenu. Il est inutile d’avoir beaucoup de bon sens pour deviner la vérité. Elle est chez lui. Ils ne dorment pas encore. Ils parlent, ils rient… »

La pensée que Claire le trompait cependant qu’il l’attendait ne le quitta plus. Pourtant, il voulait encore espérer qu’elle allait rentrer d’un instant à l’autre. Mais minuit sonna, puis une heure du matin. Robert Marjanne était méconnaissable.

Après avoir cherché des couvertures, il alluma toutes les lumières du salon, s’assit dans le fauteuil le plus bas, puis se couvrit les jambes. De temps en temps, il entendait les petites horloges de l’appartement. Toujours les mêmes réflexions se succédaient dans son esprit.

Puis, le jour se leva, Robert Marjanne quitta son fauteuil. Il avait somnolé comme au cours d’un voyage, hanté par des cauchemars dans lesquels Claire avait évolué tantôt sous les apparences d’une femme prise de boisson et insolente, tantôt sous celles d’une épouse repentie, adjurant son mari de lui pardonner. Il ouvrit la fenêtre. Le ciel était d’un gris d’eau limoneuse. Les arbres dénudés du boulevard Raspail, qui avaient à peine une vingtaine d’années, n’atteignaient que la hauteur d’un deuxième étage. Un vent d’Est, chargé de pluie, les agitait et, de les voir se balancer ainsi dans le boulevard désert, cela avait quelque chose d’infiniment triste. M. Marjanne ferma la fenêtre. Les lumières de l’aube et du lustre s’étaient fondues et ne formaient plus qu’une clarté pâle qui emplissait le salon d’un jour étrange. Il était sept heures du matin.

 

*

*     *

 

Comme il s’apprêtait à pénétrer dans la salle à manger, il se trouva tout à coup en face de sa femme, qui venait de rentrer et qui, avant de le rejoindre, avait gagné aussitôt sa chambre, sans doute pour se familiariser avec son intérieur avant de revoir son mari. Elle avait déjà ôté son chapeau et son manteau. Elle sourit et dit :

— Je viens de voir que tu ne t’es pas couché. Il fallait te coucher. Enfin, ce n’est pas parce que j’ai été retenue qu’il faut te faire tellement de soucis. Tu sais bien que s’il y avait eu quelque chose de grave, je ne t’aurais pas laissé comme cela, je t’aurais naturellement téléphoné. Puisque je ne t’ai pas téléphoné, c’est que tout était très bien.

Claire parlait avec volubilité. Robert Marjanne ne la quittait pas du regard. En même temps qu’une joie immense le baignait de retrouver sa femme, de la voir si semblable à ce qu’elle était les autres matins, il sentit la colère l’envahir. Mais il se contint. Il n’ignorait pas qu’en lui faisant des reproches, elle s’enfermerait immédiatement dans le mutisme et ce qu’il désirait avant tout, c’était savoir ce quelle avait fait durant cette nuit interminable. Pourtant, il ne put s’empêcher de demander :

— Mais, qu’as-tu donc fait ?

Sans cesser de sourire, elle répondit :

— Je vais te le dire…, mais attends un petit peu. J’ai besoin de reprendre mes habitudes. Ce n’est pas amusant, tu sais, d’être obligée de passer la nuit chez des amis. Je ne sais pas si cela t’est arrivé, mais ils ont beau tout faire, on est toujours gêné. On ne se sent pas chez soi. Mais, est-ce qu’Irène prépare le petit déjeuner ? J’ai si mal dormi que j’ai une faim terrible. Viens dans la salle à manger. Je te raconterai tout cela. Tu verras comme c’est curieux… et triste en même temps.

Jamais Claire n’avait eu un tel accent de franchise, si bien que les soupçons de Robert Marjanne ne firent que s’accroître. Il lui sembla étrange que sa femme qui, d’ordinaire, se souciait si peu de ce qu’il penserait d’elle, s’appliquât avec un tel soin à paraître sincère.

— Mais, dis-moi donc ce que tu as fait cette nuit, en trois mots. Après nous n’en parlerons plus. Cela sera fini, enterré…

— En trois mots, ce n’est pas possible. Il faut que je te raconte tout. Comment veux-tu que je t’explique tout ce qui s’est passé en trois mots ?

— Mais dis-moi donc seulement où tu as couché ? C’est tout ce que je veux savoir.

— Laisse-moi le temps. Je vais te le dire. Je vais te le dire. Tu sauras tout.

— Enfin, qu’est-ce que cela peut te faire de me le dire tout de suite ? Ce n’est tout de même pas compliqué. Dis-moi simplement où tu as couché. Je n’ai pas besoin de savoir autre chose.

— Comme tu me parles ! On dirait que j’ai fait je ne sais pas quoi !

— Je te demande de me dire simplement où tu as couché.

— Je te dirai tout ou rien, fit Claire sèchement.

Robert Marjanne eut alors l’impression que l’histoire que sa femme projetait de raconter était inventée de toutes pièces et que, comme quand elle se l’était récitée, il était nécessaire, pour qu’elle ne se coupât point, qu’on ne l’interrompît pas.

— Eh bien ! dis-moi tout alors.

— Maintenant, je te dirai tout puisque tu es raisonnable. Je n’ai rien à te cacher. Tu penses bien que si je voulais mal faire, je m’y prendrais autrement. Je ne suis tout de même pas une enfant. N’est-ce pas, Robert, que je m’y prendrais autrement ?

Elle sourit de nouveau et continua :

— Je t’ai dit hier, je crois, en te quittant, que j’allais passer l’après-midi chez Madeleine. J’ai donc été chez elle comme tu le savais. Elle était toute seule. Une autre jeune fille est venue un peu plus tard : Maud. Est-ce que je t’ai déjà parlé, d’elle ?

Il sembla à Robert Marjanne que sa femme s’étendait sur tout ce qui était vrai, afin que le mensonge se confondît avec le flot de paroles qui l’avait précédé.

— Non, tu ne m’avais jamais parlé d’elle… Qui est-ce ?

— Laisse-moi finir d’abord. Je t’expliquerai après qui est cette jeune fille.

Claire prononça ces mots sur un ton plus doux. Que son mari eût manifesté de l’intérêt pour un point secondaire de son récit semblait l’avoir rassurée. Pour cette raison, sans doute, ramena-t-elle la conversation sur Maud.

— Au fait, je vais te le dire tout de suite. Comme cela tu comprendras mieux la suite. Cette Maud, c’est la fille d’un Anglais qui habite Paris, depuis, je crois, vingt ans. C’est un original. Il adore la France.

Robert Marjanne crut deviner que sa femme connaissait réellement cet Anglais et sa fille et que c’était parce que leur originalité l’avait frappée qu’elle les avait placés dans son récit afin que leur caractère exceptionnel fît passer plus facilement celui de l’histoire compliquée qu’elle se préparait à raconter.

— Mais pourquoi n’es-tu pas rentrée ?

— Attends, je te dis. Laisse-moi tout t’expliquer, ou alors je ne dis rien.

M Marjanne l’encouragea doucement à continuer. Il souffrait tellement à la pensée qu’elle avait passé la nuit avec un homme qu’il ne demandait qu’à être convaincu du contraire.

— Bien sûr que je vais continuer. Nous avons donc bavardé toutes les trois. Tu sais ce que c’est quand nous sommes entre nous. On ne se rend pas compte de l’heure. On parle de robes, de toutes sortes de choses et le temps passe vite. Tout à coup, je m’aperçois qu’il était six heures.

À ce moment, Robert Marjanne eut l’impression que Claire allait mentir, si nettement qu’il crut qu’elle l’avait senti. En effet, elle semblait ne pas oser s’aventurer plus avant dans son récit.

— Je m’aperçois qu’il est six heures, répéta-t-elle. Mes amies sont étonnées. Je les quitte enfin et, me souvenant que j’avais une course à faire, je me fais conduire au Printemps.

— Il devait être fermé, le Printemps !

— Que tu es agaçant ! Veux-tu me laisser finir, oui ou non ? Tu ne sais pas encore que les grands magasins ferment à six heures et demie ?

— Mais, qu’est-ce que tu voulais acheter de si pressé ?

— Ce que je voulais acheter ? Tu veux le savoir ?

Claire gagna sa chambre et revint un instant après avec un petit paquet qu’elle ouvrit devant son mari. Il contenait une paire de gants.

— Tu vois. Ce n’est pas bien méchant.

Puis, montrant le papier qui avait enveloppé les gants et sur lequel était imprimé en caractères modernes : « Les Grands Magasins du Printemps », elle ajouta :

— C’est la preuve.

— Enfin, tout cela ne me dit pas où tu as couché. Tu as bien dormi quelque part tout de même !

— Si tu m’interromps encore une fois, je te préviens que je ne te dirai plus rien. Tu crois que c’est amusant de raconter tout ce que l’on a fait dans les petits détails. Écoute-moi maintenant. Je sors donc du Printemps. Il était six heures et demie exactement. Je me dis : « Robert doit m’attendre, il faut que je me dépêche. » Mais au lieu de prendre un taxi devant le magasin…, tu sais comme c’est encombré…, je serais restée une heure sur place… je vais à pied jusqu’au boulevard Malesherbes. Et c’est à ce moment, comme je me trouvais au coin de la rue du Havre, que je rencontre… tu ne devinerais jamais qui… Qui crois-tu ?

— Je ne sais pas.

— Enfin, cherche.

— Maud !

— Mais non. Je t’ai dit tout à l’heure que je l’avais laissée chez Madeleine.

Selon M. Marjanne, Claire ne cherchait qu’à donner l’illusion de la vérité. Pour être moins seule devant son mensonge, elle voulait y associer son mari. Mais il était décidé à ne pas se laisser entraîner et ne fit que répondre : « Que veux-tu que je te dise ? »

— Eh bien ! je vais te l’apprendre. Je rencontre Olga avec sa mère.

— Qu’est-ce que tu me racontes ?

— Tu ne te rappelles plus ? Alors, tu n’as pas de mémoire. À Nice… à l’hôtel Beauséjour…

— Mais si, je me souviens… Mais tu ne vas me faire croire que tu les as rencontrées comme cela, tout à coup.

Aussitôt après leur mariage, Claire et Robert Marjanne avaient fait un long voyage en Italie. À leur retour, ils s’étaient arrêtés une quinzaine de jours à Nice. Dans le même hôtel où ils étaient descendus, Mme Kalinine et sa fille Olga séjournaient. Ils avaient lié connaissance, d’autant plus facilement que, au début, Mme Kalinine avait supposé que M. Marjanne était le père de Claire. Celle-ci avait senti, au point de le taquiner, combien flatté avait été son mari, issu d’une famille où il n’avait toujours été question que d’intérêt et de laquelle il avait rêvé toute sa vie de s’échapper, de faire la connaissance de cette Mme Kalinine, qui avait été admise à la cour du tsar, qui faisait partie d’une des plus grandes familles de Russie et qui, à présent, chassée de son pays, s’était réfugiée à Nice.

Aussi, l’idée vint-elle immédiatement à Robert Marjanne que sa femme, s’étant souvenue de l’admiration qu’il avait eue pour les deux étrangères, avait pensé que, du seul fait qu’elle parlerait de Mme Kalinine, ses soupçons à lui tomberaient.

— Elles sont donc à Paris ? demanda-t-il.

— Et tout de suite, elles ont voulu que je leur donne de tes nouvelles.

Alors, M. Marjanne se souvint de cette quinzaine délicieuse qu’il avait passée à Nice, où, seul homme pour ces trois femmes, il les avait conduites au casino, au théâtre, dans les thés, et des prévenances que tout le monde avait eues pour lui, et de sa fierté, et aussi de cette pensée qui lui était venus si souvent : « Si ma famille me voyait ! »

Mais Claire s’était remise à parler.

— Tu vois d’ici, Robert, comme nous avons été étonnées de nous rencontrer. Tout de suite, il n’a été question que de toi. Elles m’ont demandé mille choses, comment tu allais, si tu étais content, si tu m’aimais toujours, si tu me gâtais, si tu n’avais pas changé, enfin, tout ce qu’on peut demander.

Robert Marjanne se souvint encore de cette admiration pour la beauté de Claire qu’il avait lue dans le regard de Mme Kalinine.

— Elles rentraient justement, continua Claire. Tu es le premier à comprendre que je ne pouvais pas faire autrement que de les accompagner. Et, en marchant, elles m’ont parlé longuement, avec sincérité, comme si j’étais de leur famille. Et j’ai compris alors beaucoup de choses dont tu ne te doutes pas. Elles m’ont fait jurer de ne rien te dire, mais maintenant qu’elles sont parties, et que je ne les reverrai peut-être jamais plus, je te raconterai tout.

— Elles sont parties ? demanda Robert Marjanne avec anxiété, car une lueur d’espoir lui était venue à l’idée que tout cela était peut-être vrai, qu’il allait rendre visite dans la journée à Mme Kalinine, que de sa bouche même il allait avoir une sorte de confirmation des paroles de sa femme.

— Mais oui, fit Claire avec une expression étonnée. Je ne te l’avais pas dit ? Si elles n’avaient pas dû partir ce matin pour Londres, tu penses bien que j’avais le temps de les revoir et que je ne serais pas restée avec elles jusqu’à présent.

À ces mots, M. Marjanne eut l’impression que tout croulait autour de lui. Tout cela n’était que mensonges. Il en avait la certitude. Il se fit violence pourtant afin de ne pas laisser voir son trouble.

— Elles sont parties ? demanda-t-il de nouveau sans même se rendre compte qu’il parlait.

— Ce matin. Le train de Boulogne. Je ne sais pas exactement l’heure, mais tu peux consulter un horaire.

M. Marjanne passa une main sur son front.

— Je ne les verrai pas, alors ?

— Tu tenais tellement à les voir ? fit Claire en simulant d’être jalouse pour le taquiner.

— Mais qu’avez-vous donc fait toute la nuit ?

— J’allais te le dire tout à l’heure, mais tu m’as interrompue. Tu m’interromps et après tu me reproches de ne pas tout te dire. Je voulais justement tout te raconter. Ce n’est même pas gentil de ma part vis-à-vis d’elles. Si tu avais entendu comme elles m’ont recommandé surtout de ne rien te dire…

— Mais, pourquoi ne les as-tu pas invitées à la maison ?

— Pourquoi… pourquoi ?… Eh bien, justement, ce que j’allais te dire répondait à ta question. Tu ne pouvais pas mieux tomber. Tu croyais me tendre un piège et c’est toi qui tombes dedans. Je ne sais pas si tu te le rappelles… à Nice… quand nous les avons connues, elles avaient des bijoux, des fourrures, des vraies fourrures de Sibérie. Eh bien, à ce moment-là déjà, elles vendaient tout cela pour vivre. Je le savais. Elles me l’avaient même dit, mais en me suppliant de le garder pour moi. J’ai tenu parole et je te l’ai toujours caché. Maintenant, ce n’est plus la même chose. Quand je les ai rencontrées, hier, tu ne peux pas te figurer comme cela m’a fait de la peine. Ce n’était plus les mêmes femmes. Mme Kalinine portait un petit manteau mince, noir, avec un col de lapin teint en noir aussi. Elle n’avait pas un bijou sur elle, même pas une alliance, et sa fille la même chose. J’ai, naturellement, fait semblant de ne rien remarquer, mais j’étais gênée. Et elles aussi. Quand elles m’ont parlé de toi, on sentait que leurs rires, leur ton enjoué n’étaient pas naturels, qu’elles essayaient d’être aussi gaies que lorsque nous les avons connues. Tout de suite après avoir échangé quelques paroles, elles ont voulu me quitter. Alors, c’est là que j’ai compris comme elles se sentaient abandonnées et comme elles souhaitaient que je reste près d’elles, que je dise : « Mais non, nous allons parler, nous allons passer la soirée ensemble. » Et c’est ce que j’ai dit. La pensée de les inviter à la maison m’est bien venue, mais j’ai senti combien leur amour-propre souffrirait de te revoir aussi mal vêtues qu’elles étaient. Alors, nous avons marché et puis, tout à fait naturellement, je leur ai dit que tu étais retenu ce soir chez des amis et je les ai invitées à dîner. Nous avons bavardé encore après. Comme elles sentaient l’affection que j’avais pour elles, petit à petit, elles ont eu confiance en moi, et elles m’ont raconté tout ce qu’elles avaient enduré. J’ai pris un taxi pour les reconduire chez elles et, en cours de route, Olga s’est mise à pleurer. Tout ce que sa mère avait raconté, cela l’avait frappée. Une fois arrivée, je suis montée avec elles dans leur chambre, je les ai réconfortées. On a commandé du thé, on a encore parlé. Et minuit est arrivé comme cela. À ce moment-là, j’ai voulu te rejoindre. Je ne sais pas si tu sais ce que c’est, mais quand on a eu beaucoup de chagrin et qu’on a tout raconté à quelqu’un, on veut que cette personne reste près de vous. Si elle part, on se sent après encore plus bas qu’avant. Quand j’ai dit que j’allais te retrouver, si tu les avais vues ! Olga a cessé de pleurer et est devenue toute blanche. Mme Kalinine ma pris la main. Elles n’ont pas dit un mot, mais à leur visage, à tout enfin, j’ai senti que leur détresse leur paraîtrait encore plus grande après que je les aurais quittées.

— Alors, tu as couché dans leur chambre ?

— Je ne me suis même pas couchée. Nous avons parlé tard dans la nuit. Puis, je me suis assise dans le fauteuil et j’ai dormi peut-être trois heures en tout. Le matin, nous sommes parties très tôt pour la gare du Nord. Et je les ai quittées il y a une heure à peine.

— Tu es restée la nuit dans leur chambre ? À l’hôtel, alors ?

— Naturellement. Elles sont peut-être restées deux jours en tout à Paris.

— Mais à quel hôtel ?

— À l’hôtel, je te dis. Tu connais la rue qui monte à côté de la Trinité ?

— La rue de Clichy ?

— L’autre.

— La rue Blanche ?

— Oui, c’est cette rue. Nous y avons passé avec le taxi. Il a monté cette rue, puis il a tourné à droite et a pris une autre rue transversale. Cent ou deux cents mètres plus loin, il s’est arrêté. Si tu veux, nous irons un jour ensemble, en nous promenant ; tu verras, je retrouverai l’hôtel très vite.

Cette fois, Robert Marjanne eut la nette impression que le récit de Claire n’était qu’un long mensonge.

— Alors, mon Robert, tu ne t’es pas trop ennuyé sans moi ? Tu as bien dormi ? Tu vois que ce n’est pas si terrible que tu le supposais. Allons, avoue-moi que tu as pensé je ne sais pas quoi, que j’avais un amant, que j’avais été au théâtre, puis chez lui, puis que nous avons passé une nuit extraordinaire. Je suis sûre que tu as pensé cela. Tu as eu tort. Dans la vie, on ne sait jamais ce qui peut arriver. Il y a tellement de choses bizarres, d’événements imprévus.

Robert Marjanne ne répondit pas. Il venait de lui apparaître qu’après tout, ce que lui avait raconté Claire pouvait être vrai. Claire s’approcha de lui et lui prit les mains.

— Tu m’en veux ? demanda-t-elle.

— Je ne sais pas. Tu me racontes une longue histoire, mais si c’est une invention ?

— Tu es fou, mon chéri. Comment veux-tu que j’aille inventer une histoire pareille ? Enfin, mets-toi à ma place. Si j’avais menti et que nous rencontrions, par exemple demain, Mme Kalinine et sa fille ! Si j’avais inventé une histoire pareille, je ne vivrais plus. Chaque fois que je sortirais avec toi, je me dirais : « On va peut-être les rencontrer et Robert va apprendre que je lui ai menti ! » La vie serait intenable. Tu as tout le temps des idées bizarres. Ce n’est pas d’aujourd’hui.

M. Marjanne regarda sa femme tristement puis, d’une voix égale, demanda :

— Est-elle vraie, cette histoire que tu m’as racontée ?

— Je te le jure, mon chéri. Si je mens, que je meure à l’instant.

— Bien… Je te crois.

Il serra sa femme contre lui. Il ne la croyait pas. Il avait la conviction profonde qu’elle avait menti. Mais, tout à coup, il lui était apparu qu’il approchait de la vieillesse et qu’il valait mieux que de tout perdre, souffrir silencieusement pour avoir la joie de vivre près de celle qu’il aimait et qui avait tout de même assez de respect et d’amitié pour lui pour se donner la peine de mentir.


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

en décembre 2017.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Marcel, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Bove, Emmanuel, Henri Duchemin et ses ombres, Paris, Émile-Paul frères, 1928. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page reproduit le détail d’un tableau, Table bleue et tentures, peint par Jean-Claude Stehli en 1974 (collection privée, mise à disposition par la succession pour l’usage exclusif de cet ebook).

— Dispositions :

Ce livre numérique – basé sur un texte libre de droit – est à votre disposition. Vous pouvez l’utiliser librement, sans le modifier, mais vous ne pouvez en utiliser la partie d’édition spécifique (notes de la BNR, présentation éditeur, photos et maquettes, etc.) à des fins commerciales et professionnelles sans l’autorisation de la Bibliothèque numérique romande. Merci d’en indiquer la source en cas de reproduction. Tout lien vers notre site est bienvenu…

— Qualité :

Nous sommes des bénévoles, passionnés de littérature. Nous faisons de notre mieux mais cette édition peut toutefois être entachée d’erreurs et l’intégrité parfaite du texte par rapport à l’original n’est pas garantie. Nos moyens sont limités et votre aide nous est indispensable ! Aidez-nous à réaliser ces livres et à les faire connaître…

— Autres sites de livres numériques :

Plusieurs sites partagent un catalogue commun qui répertorie un ensemble d’ebooks et en donne le lien d’accès. Vous pouvez consulter ce catalogue à l’adresse : www.noslivres.net.