Emmanuel Bove

DÉPART DANS LA NUIT

1945

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Table des matières

 

1. 4

2. 10

3. 17

4. 22

5. 27

6. 33

7. 37

8. 41

9. 45

10. 49

11. 54

12. 58

13. 63

14. 72

15. 80

16. 86

17. 94

18. 101

19. 109

20. 115

21. 120

22. 124

23. 131

24. 139

25. 146

26. 152

27. 157

28. 164

29. 170

Ce livre numérique. 177

 

1

Nous venions de passer douze jours entassés dans des wagons à bestiaux. Des journées entières s’étaient écoulées sans que le train bougeât. Puis, tout à coup, il s’emballait. Le vent nous glaçait alors. Une poudre grise tombait des parois, s’élevait du plancher, nous raclant la gorge, nous desséchant les narines. À un arrêt, nous avions obtenu l’autorisation de ramasser un peu de paille, mais c’était une paille morte qui, en quelques heures, s’était réduite en poussière. Mes camarades se serraient les uns contre les autres. Moi, je préférais avoir froid. Quand le train roulait à toute vitesse et que l’un de nous fumait, nous pensions tous à l’incendie possible.

Il faisait nuit quand nous arrivâmes au camp de Biberach. De la gare nous avions parcouru vingt-trois kilomètres à pied. Il fallait nous répartir à présent. Nous attendions, assis sur la terre gelée, que les formalités prissent fin. Les Allemands, malgré leur fameux esprit d’organisation, ne s’en sortaient pas. Nous changions à chaque instant de place. Tout se passait dans un ordre parfait. Mais nous restions, en attendant, toujours dehors.

Pelet se rasseyait chaque fois. Je m’étais accroché à lui dès le départ. Au moment de monter dans le train, on l’avait poussé d’un côté, moi d’un autre. Je l’avais suivi quand même. On avait essayé de me repousser à coups de pied, mais un remous s’était produit et j’avais pu me faufiler.

Qu’allait-il se passer maintenant ? Pelet ne bougeait pas. Il était recroquevillé sur lui-même comme un malheureux abandonné. Sa tête touchait presque ses genoux. Je le frappai dans le dos. Il se redressa, me regarda tristement. Je lui dis :

— Surtout reste à côté de moi.

Je ne le connaissais pas, mais j’avais peur qu’on ne nous séparât.

Depuis cinq mois et demi que j’étais prisonnier, je ne songeais qu’à m’évader. À aucun moment l’avenir ne m’avait inquiété, si confiant que j’étais dans mon esprit de décision. J’étais persuadé que je ne laisserais pas passer la véritable occasion. Mais je commençais à m’apercevoir, à force de reculer, que j’avais la tendance fâcheuse de ne considérer aucune des occasions qui se présentaient comme celle emplissant toutes les conditions de succès. Si je ne me corrigeais pas, je risquais dans un an, dans deux ans, d’attendre cette occasion idéale. Je fus alors très malheureux. Je comprenais qu’il fallait me décider. Mais il n’y a rien de pire justement que de se décider, non pas parce que les circonstances sont favorables, mais parce que l’on a trop attendu.

Mon état de santé était devenu si précaire que j’étais certain qu’on m’hospitaliserait. J’avais eu une pleurésie quelques années auparavant. Je ressentais toujours une douleur au côté, sans parler des troubles de l’appareil digestif consécutifs à cette pleurésie. Tous les médecins avaient été unanimes pour me recommander des ménagements. J’avais déjà été surpris que les médecins français ne m’eussent pas réformé. Mais ma surprise fut encore plus grande quand, après avoir enduré tant de privations et de mauvais traitements, le major du camp ne me trouva rien d’anormal. Je lui montrai des certificats. Il ne daigna même pas les lire. Des histoires sur la sauvagerie des Boches me revinrent à l’esprit. Je demandai une contre-visite qui ne fut pas plus heureuse. Je fis alors une réclamation écrite. Pendant que j’attendais la réponse, j’appris que de son côté mon père avait adressé une requête, avec d’autres certificats à l’appui, aux autorités allemandes pour demander ma libération. Cette démarche était bien ridicule. Mais on ne savait jamais. Et longtemps, je vécus avec ces espoirs si minces pour tout soutien.

J’essayai par d’autres moyens encore de faire prendre mon cas au sérieux, mais ce fut peine perdue. Si je voulais conserver le peu de santé qui me restait, il ne fallait pas m’obstiner dans une voie fausse, mais m’adapter aux circonstances et continuer à me soigner malgré les difficultés de la vie de camp.

Je connus alors des jours pénibles. Rien n’est plus démoralisant que d’être obligé d’exécuter des efforts physiques déjà fatigants pour des hommes en bonne santé alors qu’on n’est pas en possession de tous ses moyens. Au souci inhérent à ma situation de prisonnier s’ajoutaient ceux de me mieux nourrir, d’éviter les corvées, etc.

Mes camarades m’aidaient bien un peu, mais à la longue ils se lassèrent. J’envisageai d’abandonner la lutte, de me laisser aller, dussé-je retomber malade. L’instinct me fit très vite renoncer à ce projet. Le travail terminé, au lieu de bavarder des heures, de jouer aux cartes, je me faisais des tisanes. Je devais recourir à la ruse pour cacher les soins que je prenais, sans quoi l’on m’eût accusé d’être trop douillet.

Au début, ce fut assez facile. Nous étions relativement peu surveillés. Mais quand, progressivement, la discipline se fit plus sévère, il m’apparut que je ne pourrais pas continuer à mener cette double vie. Je fus pris de peur. Le moment où j’allais perdre la santé me semblait inévitable.

Le soir, les plus sombres pensées me traversaient l’esprit. Bien que, à mon grand étonnement, mon état au lieu de s’aggraver se fût amélioré, que mes troubles digestifs eussent disparu, mes insomnies également, que je pusse manger n’importe quelle cochonnerie sans être incommodé, une rechute me paraissait en fin de compte certaine. Et je me voyais, admis trop tardivement dans un hôpital pour qu’on pût enrayer le mal, soigné sommairement sans examen sérieux par des gens qui n’avaient vraiment aucune raison de vouloir me guérir, et finissant mes jours dans une salle quelconque d’hôpital à cause de la négligence et de l’indifférence générale, car vraiment un homme est bien peu de chose quand des millions de ses semblables sont en train de se battre !

Mais ces soucis que me donnait ma santé n’étaient rien à côté du sentiment de la menace qui pesait sur moi. Elle était en plus fort celle que j’avais déjà ressentie comme simple soldat dans l’armée française : la sensation qu’il pouvait m’arriver un malheur indirectement, du seul fait que j’appartenais à un groupement humain. Aussi passais-je mon temps à donner tout le temps des conseils, à calmer les excités, à m’introduire dans les complots. J’avais peur d’une rébellion, d’un mauvais coup fait à une sentinelle, d’une injustice telle qu’une mutinerie éclatât. Le fait de ne pouvoir partir, d’être co-responsable de tout ce qui pouvait arriver, d’être obligé de rester avec mes camarades en cas d’épidémie, de bombardements, de représailles, me causait un malaise permanent.

Bien qu’il me parlât peu, il était visible que c’était pour moi que Pelet avait le plus de sympathie ! Il me regardait souvent avec des yeux de femme, comme s’il existait entre lui et moi des liens absolument incompréhensibles pour nos compagnons. Il avait un physique assez ingrat : teint plombé, yeux cernés, mains humides, ossature qu’on sentait molle, dents dont l’émail tombait, laissant paraître des taches jaunes.

Parfois il me prenait par le bras, m’entraînait à l’écart pour me montrer les photographies de sa femme et de son fils, me lire des lettres. Il ne comprenait pas qu’au point de vue des Allemands, les ménages qui ne s’aimaient pas eussent les mêmes avantages que ceux qui s’aimaient. Parfois, je le surprenais assis dans un coin, comme si le monde ne voulait pas de lui. Si je m’approchais alors, il feignait de m’en vouloir autant qu’aux autres. Cette comédie m’agaçait un peu. Pour secouer tout cela, je lui disais que nous allions bientôt être libres, que j’étais en train de préparer l’évasion. Mais ces paroles provoquaient un effet contraire à celui que j’escomptais. On eût dit que je cherchais à l’entraîner dans une aventure périlleuse, sans tenir compte qu’il était moins apte que nous à se défendre, que du moment qu’il s’agissait de pauvres humanités comme la sienne, il importait peu qu’elles réussissent ou non. L’intérêt que je lui portais était peut-être sincère mais sans profondeur. Mais si je me taisais, il me regardait avec méfiance, comme si je le tenais à l’écart. À mesure que le temps passait, il devenait de plus en plus désagréable. Il avait l’air de nous rendre responsables de ses malheurs. Et sous le prétexte imaginaire que lui et moi nous étions liés de façon particulière, il me mettait presque en demeure de faire cesser cet état de choses.

2

Nous étions depuis six semaines au camp de Biberach, lorsqu’il se produisit un petit événement qui me fit beaucoup de peine. Une sorte de cabale s’était formée contre ce pauvre Pelet. Son air à la fois souffreteux et méprisant portait sur les nerfs. On se réunissait pour parler de lui, et cela sur un ton supérieur et apitoyé qui m’était profondément désagréable. On se moquait de sa manie de se considérer comme un chef de famille alors qu’il n’avait qu’un enfant. On racontait toutes sortes d’histoires sur son compte. Il était bien à plaindre, disait-on, mais enfin tout le monde avait ses peines, il n’y avait pas de raisons que les siennes seules comptassent.

Bisson était chargé de le prévenir que cela ne pouvait plus durer, que s’il ne voulait pas être meilleur camarade, on prendrait le parti de ne plus lui adresser la parole. J’observai alors qu’il fallait comprendre ce malheureux et être très indulgent car il souffrait.

« Et nous, est-ce que nous ne souffrons pas ? » me fit-on remarquer.

Je répondis que nous souffrions en effet, mais que nous étions mieux armés. Finalement, j’obtins qu’on le laissât tranquille.

La conséquence de mon intervention fut assez étrange. Quelques jours après, Pelet me prit brusquement à partie et m’accusa d’avoir cherché à lui nuire. J’étais cause de l’animosité qu’il sentait autour de lui. Je lui répondis que puisqu’il le prenait sur ce ton, je ne voulais plus avoir affaire à lui, que vraiment toutes ces histoires étaient trop mesquines, que j’avais trop de soucis pour le laisser en créer artificiellement de nouveaux.

Il se radoucit brusquement, me demanda pardon, me dit qu’il savait bien que ce n’était pas moi, mais que je devais comprendre combien il souffrait d’être séparé de sa femme et de son enfant. Je lui fis observer que sa situation n’était pas plus mauvaise que la nôtre. Il me répondit qu’il le savait bien, mais qu’elle était plus mauvaise quand même puisqu’il souffrait plus que nous.

À partir de ce jour, il prit l’habitude de venir me parler dès qu’il me voyait seul. On eût pu croire que nous avions des secrets. Il n’avait pourtant jamais rien à me dire. Cette façon d’afficher une intimité qui n’existait pas m’était désagréable. J’avais beau l’accueillir froidement, il ne se lassait pas. Quand on pouvait nous voir, il roulait les yeux et prenait des airs douloureux. Un jour il me dit qu’il avait reçu un plan de la région sud de l’Allemagne. Il était prêt à me le montrer, mais à la condition que je n’en parlasse à personne. Il me dit aussi qu’il avait entendu, la nuit, un bruit de train apporté par le vent. J’avais de plus en plus pitié de lui. Je me trouvais dans cette situation profondément pénible d’inspirer un sentiment à un homme détesté de tous. Parfois je le rabrouais. Mais, la plupart du temps, je le consolais. Il retrouverait tout ce qu’il avait perdu, sa femme, son enfant, et j’ajoutais, pour lui faire plaisir, son appartement. Malgré cela, il me disait souvent que, moi qui n’avais pas de famille, je ne pouvais pas le comprendre.

Baillencourt, qui était le seul à porter une plaque d’identité à son cou, devenait de plus en plus autoritaire. Cela ne lui réussissait pas mal. Il avait pris un réel ascendant sur certains de nos camarades, Jean et Marcel Bisson, Baumé, Billau, Pelet même. Un jour, il m’attira dans une encoignure et m’annonça que la date de notre évasion était fixée. Nous allions tenter la grande aventure (j’emploie sa propre expression) le samedi suivant, à trois heures du matin.

Je lui demandai pourquoi ce jour et pas un autre, pourquoi cette heure et pas une autre. Il me donna toutes sortes de raisons. « Et qui a décidé ça ? » demandai-je encore. Il me regarda avec étonnement. Il était un peu gêné de répondre : moi. Il se contenta de dire : « C’est décidé… c’est décidé… »

Dès que je fus seul, je réfléchis au plan qu’il m’avait exposé. Ce n’était qu’un plan. N’importe qui pouvait en fabriquer d’aussi ingénieux. La réalité était qu’avec ou sans plan, il fallait sortir du camp sans se faire tuer et parcourir ensuite plus de quatre cents kilomètres à travers l’Allemagne sans se faire prendre. Je cachai cependant mon manque de foi, craignant d’être laissé à l’écart. Je voulais être dans le coup. Je voulais avoir au moins la possibilité, à la dernière minute, d’estimer ce que j’avais à faire.

Le lendemain, Baillencourt me dit qu’il avait à me parler d’une chose très importante. Il avait toujours ce même air d’être le seul maître de la situation. Je fis effort pour ne pas laisser paraître ma mauvaise humeur.

« Je vous écoute », dis-je. « Non, non, pas maintenant, répondit-il. Venez me trouver vers huit heures. » Je lui demandai pourquoi il ne me disait pas tout de suite de quoi il s’agissait. Il prétendit que nous n’étions pas tranquilles.

À huit heures, je me rendis à son rendez-vous, ce qui n’était pas sans danger. Avec beaucoup de simagrées, il tira de son paquetage la carte d’Allemagne que Pelet m’avait montrée. « Je viens de la recevoir », dit-il stupidement.

À la lumière d’un briquet, il me montra le chemin que nous allions suivre, puis il m’expliqua longuement grâce à quelle astuce il avait réussi à se procurer tous les renseignements nécessaires à l’établissement de son plan. Je me contins pour ne pas être désagréable. Je trouvais ridicule de m’avoir dérangé pour si peu. Rien n’est plus dangereux que les gens qui veulent se donner de l’importance. Je voyais les fils de fer barbelés, les chemins de ronde, les sentinelles sur leurs estrades, les phares qu’elles promenaient sans arrêt autour du camp. Pendant ce temps, Baillencourt s’amusait avec un crayon à indiquer sur sa carte, à travers un pays qu’il ne connaissait pas, le chemin que nous devions suivre !

Une fois couché, je me dis que si je voulais vraiment m’évader, il fallait que je le fisse seul. Évidemment, ce n’était pas très gentil vis-à-vis de mes camarades. En même temps que je paraissais partager leurs espoirs et leurs déceptions, je songeais donc secrètement à les abandonner. Mais ils étaient si bêtes, si peu conscients des véritables difficultés, qu’en réalité je n’avais pas le choix.

L’idéal était bien de m’évader seul, sans grands risques, grâce à un moyen imprévu, à une méprise, à une substitution, ou à la faveur d’un emploi, d’une fonction que m’aurait valu ma connaissance de la langue allemande, ou même grâce à une amitié, à l’amitié d’un officier, d’un fonctionnaire, de quelqu’un de placé juste à l’endroit qu’il fallait. Je disparaissais du camp sans que personne s’en aperçût, comme dans l’armée à la suite d’une décision venue de haut, pour éviter la jalousie, les racontars, pour ne pas permettre à d’autres de dire : « pourquoi pas nous ? » pour ne donner à personne l’idée de m’imiter. Ce qui est possible pour un ne l’est plus si on est nombreux. On s’en apercevrait peut-être, mais quelle importance cela aurait-il, puisque la vie en continuant détourne l’attention de ce qui est passé ? Décidément, il valait mieux attendre.

Chaque soir, avant de m’endormir, je songeais à toutes ces éventualités. Avant tout, je devais m’arranger pour ne pas rester parmi mes camarades. Je me voyais hospitalisé grâce à la requête de mon père. Quand on est dans le malheur, on prête une importance extraordinaire à ce qui est fait pour nous en dehors de nous. Mille fois peut-être je m’étais représenté le directeur allemand de je ne sais quel service de santé lisant la requête de mon père. Mille fois je l’avais vu hésiter, poser le papier, réfléchir. Mille fois je m’étais mis à sa place. Avait-il beaucoup de cas de ce genre à trancher ? Portait-il à tous la même attention ? Ou bien, au contraire, était-il surpris, ému, par certains d’entre eux, par le mien notamment ? Avait-il un geste de générosité que rien ne motivait ? Tout était possible. Et cela me donnait du courage. Je me voyais transporté dans une ville. La vie changeait immédiatement. Je parlais à des gens d’intelligence plus large qui n’attachaient aucune importance au fait que j’étais prisonnier de guerre. Je réussissais à gagner des sympathies. Finalement, aidé par des gens qui eussent dû être des ennemis, je parvenais à regagner la France. Et sur cette vision heureuse, je m’endormais.

Le lendemain matin, quand je m’éveillais à la lueur d’une bougie et que j’apercevais la plupart de mes camarades déjà en train de s’habiller, je comprenais que je n’étais pas seul, qu’ils existaient aussi, et puisque ces événements heureux auxquels je rêvais ne pouvaient leur arriver, il n’y avait guère de raisons qu’ils m’arrivassent à moi. Je me disais alors que je devais agir immédiatement, que je ne pouvais plus attendre. Mais jamais les conditions n’avaient été justement si mauvaises. J’avais négligé tant de bonnes occasions et probablement tant d’autres allaient se présenter que ma subite décision avait quelque chose d’insensé.

Mes camarades devenaient de plus en plus nerveux. Roger, pourtant si maître de lui, avait des accès de colère à la moindre contrariété. Chaque fois que je voulais échanger un objet, je rencontrais des difficultés inouïes, même quand ce que je proposais était mille fois mieux que ce que je demandais.

Baillencourt cherchait continuellement à me mettre en contradiction avec moi-même.

Marcel Bisson m’était soudain devenu antipathique à la suite d’un incident ridicule. Je lui avais rendu une petite somme d’argent qu’il m’avait prêtée. Bêtement j’en conviens, je lui avais demandé peu après si je la lui avais bien rendue. Agacé, il m’avait répondu : « Non. »

Baumé continuait à me dire chaque fois qu’il me voyait : « Sprecht deutsch. » Il était persuadé que j’étais à moitié boche parce que je parlais l’allemand.

On commençait à se moquer de moi. Comme j’avais fait semblant de ne pas m’en apercevoir, on s’enhardissait de plus en plus. On trouvait que j’arrangeais trop bien mes petites affaires. Et, surtout, j’avais trop souvent besoin de quelque chose. Je demandais trop de petits services. J’avais le tort aussi de bouder quand on me les refusait. Je me fâchai même un jour contre un de mes camarades qui ne voulait pas me vendre une courroie dont il ne se servait pas. Roger me calma. Il me fit comprendre que je ne pouvais pas exiger qu’on me vende cette courroie. « Mais puisqu’elle ne lui sert à rien ! » m’écriai-je. « Elle est à lui », répondit Roger. Je me rendis compte alors que j’étais tout le temps sur le point ou de m’emporter ou d’être trop gentil. Allais-je continuer à en vouloir à ce camarade ou allais-je au contraire reconnaître mon tort ? Il était évident que les conséquences seraient absolument contraires. Il devenait inquiétant qu’à chaque instant de la journée je fusse ainsi à la merci de mon humeur.

3

Les préparatifs étaient terminés. Bisson avait même trouvé le moyen de se procurer une boussole, un peu désaimantée il est vrai, car parfois, l’aiguille demeurait immobile. Nous n’attendions plus rien. Dans ce vide précédant le départ, tous sentaient bien que le plus difficile restait à accomplir.

Un problème de solidarité vint heureusement nous occuper. Devions-nous ou non attendre qu’un certain Durutte, qui n’avait joué d’ailleurs qu’un rôle effacé dans l’organisation de l’évasion, fût guéri d’une blessure au pied ? Devions-nous retarder notre départ ? Devions-nous abandonner Durutte ?

Mes camarades furent tous d’avis de retarder le départ. Ils étaient superstitieux. S’élancer dans une pareille aventure sur une mauvaise action nous aurait porté malheur.

Baillencourt, lui, tenait à son horaire, à cette fameuse nuit la plus longue de l’année qu’il avait choisie. Mais il ne voulait pas non plus abandonner Durutte. Il décida alors que nous partirions de toute façon à la date fixée et que si notre camarade avait encore des difficultés à marcher, nous l’aiderions à tour de rôle.

Je trouvais ce qui se passait de plus en plus bizarre. J’étais inquiet. Je craignais qu’au dernier moment il n’y eût des défections. Je me demandai même si Durutte ne jouait pas la comédie. Je le laissai entendre à mes camarades. Ils parurent trouver que j’avais mauvais esprit.

Quelques jours avant l’évasion, Baillencourt me prit encore à part. Bien qu’il n’en fît jamais qu’à sa tête, il se donnait l’air de ne rien faire sans le consentement de tous. Il m’annonça qu’il avait changé l’heure du départ. Au lieu de partir à trois heures, nous partirions à minuit.

« Pourquoi ? » lui demandai-je, comme chaque fois qu’il m’annonçait quelque chose. Il me dit qu’il ne voulait pas de Pelet, qu’il le trouvait trop craintif. Il était capable de se mettre à crier au moment du danger. Il pouvait s’évanouir. Cela créerait de la confusion, etc. Comme personne n’osait prévenir Pelet que nous ne voulions pas de lui, il avait décidé d’avancer l’heure du départ. De cette façon, quand Pelet se présenterait au rendez-vous, nous serions déjà loin.

Cette machination me causa un profond malaise. J’observai qu’on ne pouvait pas agir ainsi. On s’embarrassait bien de Durutte. Pelet n’était peut-être pas très sympathique, il était peut-être froussard, mais enfin il était dans la même situation que nous. Si vraiment on ne voulait pas de lui, on n’avait qu’à le lui dire.

Baillencourt se fâcha. C’était lui qui avait tout organisé. Il avait des responsabilités que nous n’avions pas. Il ne voulait pas compromettre son œuvre au dernier moment. Si on parlait à Pelet, celui-ci était capable dans son dépit, de se venger, de nous dénoncer. S’il n’y avait eu que lui, Baillencourt, il eût couru le risque, mais il y avait les camarades, etc.

Se calmant soudain, il alla chercher Billau, Jean Bisson, Breton, Baumé. Nos pérégrinations depuis la déclaration de guerre n’avaient pas complètement bouleversé la liste des effectifs, si bien que, comme des cartes mal battues dont les as restent ensemble, nous étions cinq ou six dont le nom commençait par un B. À part Roger, ils prirent des airs de militaires qui ne peuvent sacrifier une armée pour un cas individuel, des airs de gens convaincus qu’on ne peut faire de grandes choses sans une certaine cruauté.

Tout cela à propos de Pelet me parut exagéré. Dans une affaire organisée de façon aussi puérile, et qui somme toute était très simple, je trouvais déplacées les apparences d’affaire d’État qu’on essayait de glisser. Ces conversations, ces décisions sans appel, ces sacrifices consentis d’avance à la réussite, avaient un côté artificiel. C’était celui-ci qui me faisait peur. Que se passerait-il au moment du véritable danger ? Le camarade éliminé n’aurait-il pas été justement le plus courageux ?

Le samedi, nous évitâmes de nous parler. Nous affectâmes, chacun dans notre sphère, d’être distraits par des occupations personnelles. Après la soupe du soir, nous fîmes le geste convenu, qui signifiait que tout était entendu. Je fis également ce geste, mais je ne pouvais m’empêcher de penser à l’imprudence de ce manège. Si on nous surveillait, comme notre conduite semblait le laisser supposer, nous ne pouvions mieux dévoiler nos intentions. J’avais bien essayé au début de faire toucher la réalité à mes camarades. Mais j’en avais été pour mes frais. Ils étaient incapables de concevoir une évasion sans mystère ni romanesque.

Je me couchai tout habillé. Je n’étais toujours pas certain que j’irais au rendez-vous. Alors que tous mes camarades ne craignaient qu’une trahison ou une dénonciation, ou que le manque de préparatifs, moi, le seul, je craignais les sentinelles. Je voyais le danger. Ils ne le voyaient pas. Je pouvais le dire, le crier, personne ne m’écoutait.

À minuit, brusquement, alors que jusqu’au dernier moment j’avais cru que je ne partirais pas, je me levai. L’attente passée, lorsque le danger est là, nous éprouvons un immense soulagement à l’affronter. J’allais être libre dans un instant. Je ne pensai plus à rien. D’un côté la liberté, de l’autre la misère physique et morale. Comment, dans ces conditions, douter de la réussite ?

Je me rendis au rendez-vous derrière les feuillées. Il faisait nuit. Nous avancions les mains en avant, feignant de nous toucher à cause de l’obscurité, mais en réalité pour nous donner du courage. Quand nous arrivâmes derrière la dernière baraque, nous nous arrêtâmes devant les barbelés, soudain frappés par la gravité de notre entreprise. Quelque avancés que nous fussions dans l’exécution de notre plan, nous pouvions encore faire marche arrière. L’événement inattendu, imprévisible, qui ferait naître en nous l’initiative et le sentiment du danger, qui nous ferait agir comme des hommes dont la vie est en jeu, ne s’était pas encore produit.

Le camp était silencieux. On apercevait dans l’ombre les baraquements qui semblaient plus tassés que d’habitude. Des milliers de prisonniers dormaient, plus obéissants que nous, plus résignés, plus conscients peut-être des réalités. Cette acceptation générale d’un sort tragique nous frappait par le contraste qu’elle offrait avec notre audace de vouloir nous soustraire à celui-ci. Mes camarades me parurent tout à coup des enfants dans leur tentative. Tous les préparatifs, tous les calculs, tous les détails réglés avec cette précision qu’engendrent d’interminables journées, apparaissaient dans la profondeur de la nuit comme ayant pu aussi bien être faits par cette foule d’hommes qui dormaient. Et pourtant ces hommes ne les avaient pas faits. Qui donc avait raison ? Eux ou nous ?

Maintenant, au moment d’agir, il sautait aux yeux que ce qui comptait, que ce qui avait une valeur réelle, ce n’était pas ce qui était à la portée de tous, mais la plus froide détermination et la volonté de risquer plutôt sa vie que d’échouer. Nous comprîmes au bout de quelques minutes que nous n’avions pas cette volonté. Baillencourt prononça quelques paroles assez vagues. Finalement nous regagnâmes nos cantonnements.

4

Le lendemain, je fus convoqué au bureau de l’officier commandant le camp. En m’y rendant, je rencontrai Bisson et Pelet. Tout en feignant assez maladroitement de ne pas me voir, ils me firent des signes d’intelligence. Je m’approchai d’eux et je leur dis de ne pas faire de gestes chaque fois qu’ils me voyaient.

Je ne sais pas si les Allemands agissent avec tout le monde de la même façon, mais j’ai toujours eu l’impression qu’ils me considéraient avec une attention particulière. Au camp de la Muhr, je m’en étais déjà aperçu. Alors que je me croyais perdu au milieu de mes camarades, que je n’avais absolument rien qui pût me distinguer d’eux, j’avais surpris plusieurs fois le regard d’un des officiers posé sur moi. Les attentions d’un supérieur dans la vie en commun sont toujours inquiétantes, car il est difficile de savoir si elles sont causées par la sympathie ou l’antipathie, tant les manifestations extérieures de ces deux sentiments se ressemblent.

Cet officier avait un visage maigre, si maigre qu’à certains endroits la peau était à même les os. Derrière ce visage décharné, il était difficile de savoir ce qu’était l’âme. Quand je surprenais cet officier en train de me regarder, il ne détournait pas la tête, mais rien ne montrait qu’il me voyait. Si une circonstance quelconque me tirait de l’anonymat, il ne me regardait alors plus du tout.

Je pensais que j’étais peut-être victime de mon imagination. Je l’observais en cachette pour voir si l’attitude qu’il avait avec moi n’était pas tout simplement son attitude habituelle. Jamais il ne me sourit, ni n’eut un mot ou un geste qui eussent pu me rassurer.

Cette situation était profondément désagréable. Sans me donner aucun avantage, elle m’ôtait ceux de n’être rien, de me négliger si j’en avais envie, de me sentir en sécurité parce qu’inconnu. À cause d’une sympathie que je n’étais même pas certain d’éveiller, j’étais obligé de me surveiller, de m’occuper de mon apparence, d’éviter de parler, quand on pouvait me voir, à ceux de mes camarades qui étaient mal notés. Je me trouvais finalement dans une position fausse et je ne serais pas étonné, après tout, que ce fût uniquement ce que ce sale Boche recherchait.

Je me rendis donc au bureau du camp. Je me doutais bien que la tentative d’évasion devait être pour quelque chose dans cette convocation. Celle-ci ne m’étonnait pas. Ce qui s’était passé à la Muhr, se passait ici en plus grand. J’avais beau n’être qu’un soldat de deuxième classe, certains signes, je m’excuse de le dire, trahissaient mon éducation bourgeoise et montraient que socialement j’occupais une place légèrement au-dessus de celle de la plupart de mes camarades. Ces signes-là n’échappent pas aux Allemands. Avec ce goût qu’ils ont des distinctions secrètes, ils s’efforçaient par toutes sortes de petits manèges, sous-entendus, réticences, de me faire comprendre qu’ils avaient remarqué cette différence.

Au commencement, je fis semblant de ne pas m’en apercevoir. Je suivais le sort de mes camarades, évitant soigneusement tous gestes qui pussent me dispenser d’une corvée par exemple, comme s’il ne me venait pas à l’esprit que ce fût possible. Mais à la longue cela devint difficile sans risquer de provoquer cette colère qui finit par envahir ceux dont on néglige les avances.

Les Allemands m’amenèrent ainsi malgré moi à observer vis-à-vis d’eux ce minimum de politesse des voisins brouillés qui se saluent sans se parler. Ils ne trouvèrent pas cela suffisant. En affectant de croire qu’un homme d’un certain niveau souffrait plus que les autres de l’anéantissement de son pays, et qu’il méritait des égards particuliers, ils cherchèrent à provoquer chez moi une sorte de reconnaissance, et à créer entre nous cette espèce de lien qui unit les gens après qu’ils se sont rendu un service insignifiant ou après qu’ils se sont simplement dit pardon.

Cela devenait excessivement gênant d’autant plus que mes camarades n’étaient pas si primitifs que les Allemands s’imaginaient et ils remarquaient bien l’estime que ceux-ci me témoignaient. Ce fut ainsi que, petit à petit, ces officiers se persuadèrent qu’ils pouvaient se servir de moi comme d’un intermédiaire quand ils cherchaient à obtenir quelque chose des Français par persuasion, et c’était la raison pour laquelle sans doute on m’avait fait appeler.

J’ouvris la porte du bureau, je saluai en claquant les talons, puis j’ôtai mon calot qui avait plutôt l’air d’une calotte, je fis quelques pas rapidement et je me remis au garde-à-vous près de la table où était assis le chef du camp. Cette attitude disciplinée me dégoûtait. Je savais que beaucoup de mes camarades entraient dans cette pièce en traînant les pieds, se faisant houspiller pour saluer, pour se découvrir, pour se mettre au garde-à-vous. Mais l’attention dont j’étais l’objet me contraignait à me faire violence, à prendre un genre que je savais apprécié, un peu le genre qu’un homme fier prend dans la vie normale avec des gens beaucoup plus riches que lui.

L’officier, un de ces Allemands dont on dit qu’ils sont Autrichiens, me pria de m’asseoir. C’était un homme d’une cinquantaine d’années, débonnaire, à moitié chauve, mal rasé, qui ne ressemblait pas du tout à l’idée qu’on se fait d’un officier allemand. Il inspirait cette sympathie qui se dégage des hommes qui paraissent n’attacher aucune importance à la charge qui leur est confiée. Le bureau, petit, sommairement meublé, était surchauffé. Un planton enfonçait à chaque instant de grosses bûches dans le poêle. On sentait en présence de cette installation de fortune que rien cependant ne manquait, que si nous, Français, nous n’avions jamais été si malheureux, les Allemands, eux, connaissaient les meilleurs moments de la guerre.

L’officier m’offrit une cigarette. Je l’acceptai. Mais quand il voulut me donner du feu, je lui dis que je la gardais pour un de mes camarades.

Je constatai alors qu’on m’avait appelé pour un tout autre objet que celui auquel je m’attendais. On désirait recourir à moi pour me confier le commandement d’un détachement que je désignerais moi-même et qui serait envoyé à une trentaine de kilomètres du camp pour renforcer celui qui travaillait déjà à la construction d’une voie de chemin de fer.

Dès que je fus de retour parmi mes camarades, je leur annonçai la bonne nouvelle. La chance était avec nous. Nous étions tous frappés par le fait que nous avions été si près de la manquer. La veille, nous avions failli nous lancer dans une aventure vouée d’avance à un échec et quelques heures après, au moment où nous étions rongés de mécontentement et de regrets, les Allemands eux-mêmes nous ouvraient la porte du camp !

5

Quatre jours plus tard, nous arrivions dans la grande villa barricadée comme un blockhaus, qui servait de cantonnement à tous les prisonniers travaillant à la nouvelle voie.

Le lendemain matin on nous rassembla derrière la maison, dans un terrain assez vaste entouré de barbelés et semé de cailloux. Le jour se levait à peine et la pluie tombait. Nous formions à peu près l’effectif d’une demi-compagnie, car en dehors du détachement que j’avais désigné, de nombreux prisonniers se trouvaient déjà là, venus soit de Biberach, soit des deux autres camps situés dans les environs.

Rien n’est plus pénible que de se retrouver ainsi, entre Français, si loin de son pays et pourtant si étrangers les uns aux autres. Nous formions un carré. Du côté qui nous faisait face partit un cri à l’adresse de Roger : « Hé ! bonjour le grand, d’où es-tu toi ?

— De Paris, et toi ?

— D’Argenteuil. »

Le sergent allemand n’était pas encore arrivé. De toutes parts partaient des questions, des plaisanteries. « As-tu des nouvelles de ta sœur ? » criait à chaque instant l’un d’entre nous. « Ta g… », lui répondait-on. De temps en temps Baumé m’appelait. Il me criait : « Sprecht deutsch. » Je me laissais prendre chaque fois. Bien qu’il pût se faire que certains de ces prisonniers inconnus connussent des gens que je connaissais aussi, je n’osais bêtement élever la voix. Mais j’étais profondément ému. Ces hommes étaient pourtant les mêmes que ceux de notre camp, mais le fait de les voir pour la première fois me donnait l’illusion que j’étais en France.

Je réfléchis à notre situation à tous. J’avais l’impression qu’elle était sans issue et que ma captivité, ainsi que celle de tous mes camarades, deviendrait de plus en plus dure. Je songeai à mes illusions de ces derniers mois. Chaque déplacement devait amener des possibilités d’évasion. Eh bien, cette illusion venait de recevoir un rude coup. Je m’en apercevais brutalement au moment d’aller passer une journée sous la pluie à faire du terrassement sans autre nourriture que de la soupe de betteraves. Où que l’on allât, les difficultés demeuraient les mêmes. Elles changeaient simplement.

On nous fit mettre au garde-à-vous. Malgré l’ordre, les plaisanteries et les cris continuèrent. Le sergent allemand se fâcha. De nouveau, il nous donna l’ordre de nous mettre au garde-à-vous. Cette fois le silence se fit. Puis nous nous alignâmes, sans beaucoup de bonne volonté. Le commandement « à droite par quatre » retentit. Avant de donner l’ordre du départ, le sergent laissa un certain temps s’écouler en nous regardant et en conservant lui-même l’immobilité. Cela signifiait qu’il ne fallait pas que nous nous imaginions que, parce que nous avions quitté le camp, la discipline allait se relâcher.

La pluie ne cessa pas de tomber toute la journée, rendant le travail (nous portions des rails à vingt-quatre) pour lequel nous n’avions aucun zèle, plus pénible. Le fait de faire plus semblant de travailler que de travailler rendait la journée interminable. Le soir, notre tâche était si peu avancée que c’en était ridicule.

Nous travaillions au milieu d’une plaine, gardés par quatre sentinelles ne se mêlant jamais à nous, se tenant à vingt ou trente mètres du groupe que nous formions. Le seul fait dont je crus que je pourrais peut-être tirer parti était l’arrivée de temps à autre d’un camion portant des matériaux. Mais chaque fois une sentinelle venait se planter à côté.

Le soir, dans la chambre que je partageais avec mes camarades du camp, je m’isolais dans le coin le mieux abrité que j’avais pu m’attribuer, non sans difficulté en tant que chef de détachement, et je sombrais dans un profond découragement. Il m’apparaissait que je m’étais terriblement trompé en m’imaginant que je n’étais prisonnier que parce que je le voulais bien. Pour la première fois je comprenais qu’en réalité j’étais vraiment prisonnier.

Près de moi, Pelet et mon cher Baumé chantaient ensemble, à voix basse. Le comptable Labussière se joignit à eux. Ils le prièrent de les laisser. Je fermai les yeux, goûtant cette fausse atmosphère de paix, puis je m’endormis. Soudain un vacarme de cataracte, d’avalanche me réveilla en sursaut. Certains crurent qu’une bombe était tombée sur la villa. « Qu’est-ce qui arrive ? » s’écrièrent mes camarades en se redressant, en sautant même du lit. Mais presque aussitôt, ce bruit épouvantable s’évanouit. C’était l’express de Chemnitz qui passait en trombe à quelques mètres de la villa.

Dans le silence qui suivit je restai éveillé. Il m’apparaissait qu’il y avait tout de même ici quelque chose de moins sévère qu’au camp. Cela provenait de ce que les mesures assurant notre captivité avaient été improvisées.

Il avait fallu faire d’une grande maison bourgeoise, délabrée, une prison. À première vue, on y était parvenu. On avait barricadé les fenêtres. Mais la raison pour laquelle nous étions vraiment prisonniers provenait surtout du fait que nos gardiens nous mettaient le soir sous clés, car les portes n’étaient pas des portes de prison et aux fenêtres, à la place de barreaux, on avait cloué des planches. Visiblement il ne s’agissait pas d’une prison de laquelle il fût théoriquement impossible de fuir, mais d’un lieu aménagé de telle sorte que le temps qu’il fallait pour en sortir fût suffisamment long pour permettre aux gardiens d’intervenir.

Des fils de fer barbelés avaient été posés autour de la maison, mais de façon beaucoup moins soignée qu’à la Muhr ou à Biberach. J’avais remarqué qu’ils étaient assez lâches par endroits. D’autre part on n’avait pas jugé utile d’installer à l’extérieur des postes de surveillance. Une telle mesure eût entraîné l’établissement d’un corps de garde. Il eût fallu trop d’hommes. Les sentinelles n’étaient pas assez nombreuses pour nous garder à la fois le jour et la nuit. Aussi s’étaient-elles installées dans une chambre, près de l’entrée.

Chaque soir, après avoir visité toute la maison, frappé à coups de crosse sur les planches barricadant les fenêtres, elles nous enfermaient par petits paquets dans les chambres, cadenassant celles dont la serrure ne fonctionnait pas. Si, ensuite, l’un de nous avait besoin de sortir, il appelait jusqu’à ce qu’un gardien vînt lui ouvrir et le conduisît aux feuillées. Comme on le voit, ce système n’avait rien de réglementaire. Mais il permettait à quatre ou cinq sentinelles de garder jour et nuit plus d’une centaine de prisonniers.

Le matin, on nous rassemblait dans la cour. Nos gardiens étaient tous là, mais deux ou trois seulement d’entre eux nous accompagnaient au travail. Les autres, en notre absence, inspectaient encore les chambres, s’assuraient que nous n’avions rien caché, vérifiaient les fenêtres.

Celles-ci étaient visiblement la plus grande préoccupation de nos gardiens. Il ne leur échappait pas qu’avec un instrument quelconque, ou même un simple pavé, nous pouvions en quelques instants faire sauter les planches. Les Allemands les renforçaient d’ailleurs sans cesse. Mais tous ces rafistolages n’empêchaient pas que le principe même était mauvais.

Nos gardiens savaient que ces planches n’offraient pas un obstacle sérieux, mais elles n’en étaient pas moins utiles, car elles nous eussent obligés, en cas d’évasion, à faire du bruit. Pour les faire sauter, il eût fallu taper dessus à tour de bras. Avant d’avoir pu fuir, le bruit aurait prévenu depuis longtemps les sentinelles.

Ce fut à ce moment qu’il me vint une idée à laquelle les Allemands n’avaient pas songé sans doute. Il fallait en effet faire un tapage de tous les diables pour démolir cet obstacle, mais ce tapage pouvait très bien ne pas être entendu si un bruit plus fort le couvrait, un bruit comme celui de l’express de Chemnitz par exemple.

À partir de ce jour, cette découverte ne quitta plus mon esprit. Enfin, j’avais retrouvé ma liberté. Une joie immense me réchauffait intérieurement. L’espoir de trouver mieux m’avait fait négliger jusqu’à présent bien des occasions. Dans la tristesse de ces dernières semaines, je me l’étais reproché au point d’en arriver à me considérer comme un être méprisable, mou, lâche. Et voilà que, tout à coup, il apparaissait que j’avais eu raison d’attendre.

6

Très peu de temps après cependant, une crainte vint assombrir ma joie. Je me demandais sans cesse si les gardiens n’avaient pas songé, eux aussi, à ce détail, s’ils n’avaient pas pris des précautions que nous ignorions, s’ils ne faisaient pas coïncider une de leurs rondes avec le passage du train. J’essayais de le savoir en me levant la nuit et en allant coller l’oreille à la porte de notre chambre pour tâcher de surprendre, le vacarme de l’express évanoui, un bruit de pas. Je n’entendais rien. Je n’en recommençais pas moins chaque soir le même manège, car je n’étais toujours pas tranquille.

Bientôt mes craintes se calmèrent. La surveillance dans un camp ou dans une prison n’est jamais faite avec la conscience et la minutie que nous apporterions, nous, à surveiller une personne qui nous est proche. Mes espoirs devenaient chaque jour plus grands. Je me voyais déjà libre. Juste au passage du train, je défonçais avec un escabeau, en quelques secondes, les planches de la fenêtre. Je choisissais une nuit où le temps était épouvantable, de façon que nos gardiens, bien au chaud autour de leur feu, ne songeassent même pas à sortir. Je me dirigeais vers le coin de la cour où j’avais remarqué que le fil de fer barbelé était le plus lâche.

J’en connaissais par cœur toutes les circonvolutions. J’avais décomposé dans mon esprit chacun de mes gestes. Avec un bâton que j’avais déposé tout près, auquel personne n’avait de raison de faire attention, j’écartais le premier fil. Ce bâton, terminé en fourche, était pourtant souvent déplacé. Je le retrouvais parfois à l’autre bout de la cour. Personne n’est aussi agaçant que ces inconnus qui, par désœuvrement, détruisent sans s’en apercevoir nos préparatifs. Je le remettais chaque fois à sa place. Je finis cependant par craindre que ce ne fût toujours la même personne qui l’ôtât, qu’à la longue elle ne trouvât bizarre qu’il revînt à la même place.

J’écartais donc le premier fil. Je passais dessous. De la main droite, je soulevais le suivant. Du pied gauche, je maintenais le troisième à terre. Puis, lâchant le premier, et m’aidant toujours de mon bâton, j’élevais le quatrième. À ce moment, je pivotais à demi, de manière à me glisser dans l’espace auquel ceux qui avaient posé ce réseau de barbelés n’avaient même pas prêté attention et qui me permettait largement de passer. Je jetais mon bâton. Je serrais contre moi mes musettes pour qu’elles ne s’accrochassent pas. J’avais d’ailleurs pris la précaution de les attacher avec une ficelle autour de ma taille.

Tous ces gestes étaient accomplis avec calme et méthode. À aucun moment je ne me trouvais dans l’obligation de me hâter. Je longeais la voie. Je marchais toute la nuit. À l’aube, je me cachais dans un trou quelconque où je restais jusqu’à ce que l’obscurité revînt. C’était une idée que j’avais souvent eue que le meilleur moyen d’échapper aux recherches était de disparaître complètement. J’avais calculé que, pour passer le cap des premières recherches, de la colère et de l’agitation causées par mon évasion, il me fallait pouvoir me passer de mes semblables pendant une quinzaine de jours.

Quinze jours de vivres m’étaient donc nécessaires. En quinze jours, en admettant que je ne marchasse que la nuit, je pouvais presque atteindre la frontière française. Après, je serais sauvé. Évidemment, si j’avais pu emporter des vivres pour un mois, c’eût été préférable. Mais comment me les procurer ? En admettant même que j’y parvinsse, la question du poids entrait en jeu. Il fallait bien compter cinq à six cents grammes par jour. Cela faisait une quinzaine de kilos à traîner au début. Ce poids, dans la conversation, semble insignifiant. Mais, quand il faut le charrier, c’est beaucoup.

Dès que j’eus établi ce plan, je me reprochais de n’avoir pas commencé mes préparatifs plus tôt. J’aurais pu partir tout de suite. Il y avait huit jours justement, j’avais reçu un colis de mon père. Je l’avais mangé. Je ne savais pas alors ce que j’allais faire. Il me fallait maintenant attendre le prochain. Et la boussole ? Pourquoi n’avais-je pas essayé plus tôt de me procurer une boussole ?

Je me dis alors qu’il ne fallait pas toujours se laisser démoraliser par ces raisonnements qui, en nous persuadant qu’il est trop tard, nous empêchent d’entreprendre quoi que ce soit. Il y avait encore la nécessité de me procurer des vivres qui me tracassait.

Au bout de quinze jours, je réussis à mettre de côté deux kilos de pain environ, deux boîtes de pâté, une boîte de sardinelles, une boîte sans étiquette dont j’ignorais le contenu, une tablette de chocolat de deux cent cinquante grammes, une livre à peu près de fèves, un poisson fumé dont j’ignorais le nom, cinq bouchées d’une pâte de fruit mélangée à de la chocolatine, un morceau de fromage blanc écrémé et séché, aussi dur que de la pierre, devant peser une centaine de grammes, quelques biscuits faits avec de la farine de châtaigne, une livre de noix. Avec le colis de cinq kilos que j’attendais, j’estimais que je pouvais, en surveillant de très près mes rations, en ne mangeant que lorsque vraiment la faim deviendrait intolérable, tenir une vingtaine de jours.

7

Quand mes préparatifs furent terminés, que je fus en possession d’une carte, d’une boussole, de vivres, je dus mettre à exécution la seconde partie de mon plan. Elle consistait à dire à mes camarades ce que j’avais l’intention de faire comme s’il s’agissait d’une idée qui venait de me venir, comme si j’avais brusquement assez de la vie misérable que je menais, mieux même, comme si j’étais certain que j’allais au-devant d’un échec, mais que cela m’était égal car je préférais n’importe quoi à cet enfer.

Je commençais par dire que j’avais reçu des nouvelles de chez moi. Ma mère était gravement malade. C’était affreux de se sentir impuissant, de ne rien pouvoir pour elle. Mon père n’était pas heureux non plus. On le brimait au lycée où il professait, à cause de ses opinions.

« J’en ai assez, dis-je un peu plus tard devant plusieurs de mes camarades comme si je cédais à un mouvement de colère. Si ça continue, je vais leur faire sauter leurs planches et je vais filer. Il arrivera ce qu’il arrivera… »

Personne ne fit attention à ce propos. Le lendemain je recommençai. Cette fois Bisson me dit : « Ne fais pas le c… » sur le ton que l’on prend avec quelqu’un qui a beaucoup de chagrin et qui parle de se suicider. Je lui dis en riant de ne pas trop prendre au sérieux ce que je disais. Je parlais beaucoup, mais je n’étais pas encore parti, quoique tout de même j’en eusse assez de cette vie. « Nous en avons tous assez », me répondit-il.

Je me plaignais de plus en plus à haute voix, et pour les détails les plus insignifiants. Il n’y avait pas de lumière. Je ne trouvais pas mes souliers. Je prétendais qu’on me faisait des farces alors qu’on ne m’en faisait aucune. Il pleuvait sur ma paillasse. J’avais mal à la gorge, à la tête, aux dents. La nourriture était infecte. L’eau sentait le phénol. Je n’avais pas reçu de nouvelles de Juliette. Les Boches gardaient les colis. Nous étions traités comme des chiens. J’avais mal aussi dans l’aine. J’allais finir par avoir une hernie. Je n’avais pas de savon, pas de pâte dentifrice. Je n’avais qu’une chemise de rechange et elle n’était jamais sèche. Je n’avais pas de mouchoir. On touchait à mes affaires.

Je disais tout cela pour dégoûter mes camarades de la vie que nous menions ! Eux aussi se plaignaient d’ailleurs, mais moins que moi. Ils finissaient toujours par se résigner alors que moi je continuais à protester et à rager. Mais à ma grande surprise, je ne tardai pas à m’apercevoir qu’au lieu d’entraîner mes camarades, de les amener à faire chorus avec moi puisqu’ils avaient à souffrir des mêmes misères, ils commençaient à me témoigner de la méfiance. Tout ce dont je me plaignais était pourtant vrai. Ils étaient mieux placés que quiconque pour le constater et, fait incroyable, ils trouvaient au fond d’eux-mêmes que je noircissais les choses !

Comme nous étions en train de nous réchauffer autour d’un bout de bois que l’un de nous avait ramassé sur la route, je fis en aparté l’observation suivante : « Pourquoi, au fait, ne filerions-nous pas tous ensemble ? » Momot, un Parisien de Rambouillet, s’écria : « Tu en as de bonnes ! Pour se faire descendre à cent mètres d’ici, ou se faire gauler, et passer trois mois en tôle, sans rien à bouffer cette fois… Très peu pour moi… Des gars dans ton genre, ça ne manque pas. »

Je ne répondis pas. Une chandelle éclairait faiblement la pièce. Comme nous avions travaillé toute la journée sous la pluie, nous nous étions changés, mais n’ayant rien à nous mettre, nous nous étions pour la plupart enroulés dans notre couverture. En ayant l’air de me demander pourquoi nous ne nous évaderions pas tous ensemble, je n’avais sur le moment songé qu’à faire accepter mon départ à moi, qu’à faire en sorte qu’il ne suscitât aucune envie.

Au silence qui accueillit la sortie de Momot, au peu de succès qu’eurent ses paroles qui semblaient pourtant l’expression de ce que chacun pensait, je sentis qu’au fond une évasion n’était pas une chose tellement impossible pour mes camarades, qu’ils y songeaient tous, que s’ils étaient incapables de se décider par eux-mêmes, ils n’opposeraient pas une grande résistance à celui qui les entraînerait. Ils n’avaient en réalité pas peur. Ce qui les retenait, c’était plutôt la crainte de tenter une aventure dont le résultat n’était pas certain.

Lorsque tout le monde fut couché, je réfléchis longuement à ce que je venais d’observer. Mes camarades étaient des hommes comme moi. Il m’apparut que lorsqu’on veut risquer quelque chose, on n’est jamais aussi fort qu’en faisant appel à tous et en agissant au grand jour. Ma première expérience m’avait rendu stupidement méfiant vis-à-vis de mes camarades. Je résolus de leur exposer, dès le lendemain, le plan que j’avais conçu, de l’exposer avec le plus de clarté et de simplicité possible. Évidemment, sur le moment, quelque clair et simple que fût mon plan, on resterait sur ses gardes. Mais petit à petit, je ne doutais pas que mes camarades ne se rendissent à l’évidence et qu’ils ne comprissent qu’en suivant point par point mes prescriptions, ils pussent recouvrer leur liberté, eux aussi, avec un minimum de risques et dans les conditions les meilleures en tenant compte de notre situation. Si j’avais envisagé ces dernières semaines de partir seul, c’est que je n’avais pas considéré ma position avec une hauteur de vue suffisante. Il faut dans toute entreprise voir les choses telles qu’elles sont. J’avais bien vu que j’étais prisonnier. Mais le fait que je n’étais pas seul à être prisonnier m’avait complètement échappé. Dans cette maison isolée, nous étions une centaine dans le même cas. J’avais donc des devoirs. M’y soustraire en croyant ainsi faciliter ma tâche était une erreur grossière. C’était au contraire en respectant ces devoirs, c’est-à-dire en aidant mes camarades, en ne leur cachant pas ce que je projetais, en les associant à mon plan, que j’avais le plus de chance de réussir.

8

Le lendemain soir, lorsque nous fûmes tous réunis, j’annonçai à mes camarades que j’avais une communication très importante à leur faire. Je leur fis signe de se rapprocher de moi. Comme certains entouraient le falot Labussière pour voir comment il pliait un billet de banque afin que la figure allégorique se trouvât dans une position équivoque, je leur dis qu’ils pouvaient venir aussi. Bientôt tout le monde se trouva réuni autour de moi, à part Baumé qui dormait et qu’il ne fallait pas songer à réveiller, prêt à m’écouter, me donnant une importance dont je voulais être digne. Je révélai alors, à voix basse, tout ce que j’avais préparé depuis notre arrivée ici.

Je parlais encore que Momot s’écria : « Ce n’est pas la peine de se donner un genre de conspirateur. »

Cette réflexion me froissa. Certains dirent à Momot de se taire. Je continuai comme s’il ne s’était rien passé, me forçant à ne pas prendre au sérieux les interruptions du genre de celle qui venait d’être faite. J’exposai à nouveau mon plan.

Au moment où l’express passait, l’un de nous (nous déciderions plus tard qui) profitait du bruit pour défoncer les planches qui barricadaient la fenêtre. Les uns après les autres nous sautions dans la cour. Quant aux barbelés, je montrerais sur place à chacun comment il fallait s’y prendre pour passer au travers. Notre évasion ne serait constatée que le lendemain matin. Nous disposerions donc d’une nuit entière avant que l’alarme fût donnée. Aussitôt hors de la maison, nous prenions la direction de Grigau. Cette ville n’avait pas été choisie au hasard. Roberjack y avait une sœur mariée qui habitait une petite ferme aux environs. Mais ceci était pour plus tard. En attendant, nous marchions toute la nuit de façon à nous éloigner le plus possible de la villa. À l’aube, nous nous cachions. Nous repartions le soir. En parcourant une trentaine de kilomètres par nuit, nous pouvions compter atteindre la France en deux semaines. Je montrai la carte. J’avais tracé au crayon notre itinéraire, entouré d’un petit cercle les points choisis comme étapes. Je leur dis que je parlais l’allemand comme s’ils l’ignoraient. Je m’étais donc renseigné sans en avoir l’air auprès des sentinelles sur la configuration du terrain. Si nous voulions réussir, il fallait autant que possible éviter tous contacts avec les Allemands, et par conséquent nous nourrir uniquement sur notre propre fonds. Un minimum de dix jours de vivres était nécessaire. Il fallait donc dès à présent que nous nous privions, que nous n’ouvrions même pas nos colis. En ce qui me concernait, j’avais déjà quelques provisions. J’étais prêt à les mettre dans la communauté de façon à gagner du temps. « Voilà ce que je propose », dis-je pour conclure.

Baillencourt, Durutte, Billau, Labussière, s’écrièrent que ce plan était irréalisable. Il était d’abord impossible qu’en l’espace de trente secondes, temps que durait le passage de l’express, on pût faire sauter les planches de la fenêtre. En admettant qu’on y parvînt, c’était de la folie de s’imaginer que nous allions pouvoir, en si grand nombre, traverser toute l’Allemagne sans attirer l’attention. Nous marcherions la nuit, c’était entendu. Il ne fallait cependant pas s’imaginer que pour cette raison nous ne rencontrerions jamais personne. D’autre part, ces cachettes sûres auxquelles j’avais fait allusion et où il était prévu que nous passerions le jour, étais-je bien certain qu’il s’en présenterait à chaque étape ? Étais-je bien certain également que nous aurions tous la force physique nécessaire à une pareille expédition ?

Ce fut alors que Momot recommença à montrer sa mauvaise volonté. Il était bien décidé à s’évader, mais il voulait avoir tous les atouts dans son jeu. Il ne voulait pas se faire prendre comme un imbécile. Assez de c… avaient été faites dans cette guerre par les autres, sans en faire soi-même de nouvelles. Il affirmait que des plans, on savait ce que c’était, que tout le monde pouvait en faire. Il s’échauffait. Il abandonnait le ton sérieux destiné à en imposer aux camarades. Il en avait assez d’être toujours le dindon de la farce. Tout ce qu’il ferait maintenant, il le ferait en connaissance de cause, et non pas parce qu’un type quelconque lui aurait dit de le faire. C’était bon dans le temps, mais à présent le règne de ces types-là était fini. On n’en voulait plus. On avait besoin de gens bien, de gens propres, qui savaient de quoi ils parlaient, qui avaient de l’expérience, qui avaient étudié, et non pas de gens qui, sans rien connaître, se mêlaient de commander, de donner des conseils, etc.

Labussière dit que le problème était bien simple. Ce n’était pas un plan qu’il nous fallait, mais une occasion, une véritable occasion sur laquelle ceux qui avaient de l’esprit d’à-propos sauteraient. Des plans comme le mien, n’importe qui pouvait en faire, on savait où ça menait. On était bien assez bas comme cela sans descendre encore.

Mes camarades se montaient les uns les autres. Je les narguais, paraît-il. Je n’avais jamais nargué personne de ma vie, mais c’était un mot qu’ils aimaient employer. « Si on était si courageux que ça, dit Durutte, on n’avait qu’à le montrer plus tôt et on ne serait pas ici. » Baumé ne s’était même pas réveillé. Il dormait dans une position compliquée, un bras ramené par-dessus la tête, rejoignant l’autre main, et les doigts croisés, cependant qu’il avait une jambe allongée et l’autre repliée. Le cultivateur Jemmaton, pour faire le malin, fit semblant de prendre ma défense. « Mais il a raison…, disait-il sans arrêt. Je suis de son avis et j’aime mieux vous dire que nous en descendrons pas mal avant d’être descendus nous-mêmes. »

Ce fut à ce moment que Baillencourt prétendit que je me fichais de tout le monde au fond et que je ne pensais qu’à moi, que je jouais la comédie de ne m’intéresser aux camarades uniquement parce que j’avais besoin d’eux. La colère m’envahit. Affirmer une chose pareille était vraiment trop injuste. Je pensai crier : « C’est parce qu’il a peur qu’il parle comme cela. » Mais je me retins.

Roger prit finalement ma défense, ce qui me fit beaucoup de bien. Il dit qu’il ne s’agissait pas de savoir si nos chefs avaient fait ou non des c…, mais de sortir du pétrin dans lequel ils nous avaient mis. Or, il ne fallait pas le cacher, en dehors de mon plan, il n’y avait rien. Le suivre était la seule solution possible. Mais les trois esprits forts demeurèrent sur leurs positions. Quant à mes autres camarades, ils ne se prononçaient pas.

Dès le lendemain, je revins à la charge.

9

Nous nous étions réunis dans le coin où se trouvait mon châlit. Quatre d’entre nous étaient assis sur la paillasse, quatre autres sur celle de Pelet, quelques-uns se tenaient debout, enfin les derniers étaient adossés au mur. J’avais divisé ce que j’avais à dire en trois points. Je m’apprêtais à parler lorsque, tout à coup, Pelet se mit à pousser des cris. Son portefeuille avait disparu, avec l’argent et les fameuses photographies qu’il contenait.

Comme il ne le retrouvait pas, nous nous mîmes à le chercher partout, mais en vain. À la fin, j’observai que nous pouvions remettre nos recherches à plus tard, qu’il valait mieux profiter de ce que nous fussions réunis pour parler de choses sérieuses.

On parut me donner raison. On commença par m’écouter, mais bientôt je sentis que le fait que je ne faisais aucune allusion au vol dont Pelet avait été victime, et que je m’étendais sur la nécessité de prendre une décision le plus rapidement possible au sujet de notre évasion, car nous pouvions, d’un jour à l’autre, être renvoyés à Biberach, et alors Dieu sait quand une nouvelle occasion se présenterait, était interprété comme une façon de détourner l’attention, et presque comme la preuve que j’étais pour quelque chose dans la disparition du portefeuille.

Billau, à ce moment, me coupa la parole. Il m’énervait déjà depuis longtemps avec sa manie de répéter tout le temps qu’il était Normand, bon Normand, vrai Normand, et vieux Normand. Il dit qu’il ne fallait pas que nous pussions nous soupçonner les uns les autres, qu’il fallait que nous désignions l’un de nous pour fouiller dans les poches et les paquetages de tous. Comme personne ne s’offrait, il ajouta que Baillencourt lui paraissait le plus indiqué. Tout le monde fut de cet avis. Mais, moi, je commençais à en avoir assez de ces trois compères qui prétendaient nous mener tous. Je ne voulais pourtant pas aller jusqu’à proposer quelqu’un d’autre à la place.

Baumé, qui était resté à l’écart, s’approcha. Il dit qu’il préférait que ce fût moi. Je protestai aussitôt en affirmant que Baillencourt se chargerait beaucoup mieux que moi de ce petit travail. J’eus pourtant le temps de voir que les trois amis s’étaient tournés vers les autres camarades en entendant mon nom, avec un air ironique.

Baillencourt commença par défaire son propre paquetage, puis, comme pris d’un scrupule subit, il pria l’un de nous de l’examiner. Comme personne ne bougeait, il procéda lui-même à cet examen avec un soin extraordinaire. Il n’en finissait pas de nous administrer la preuve que ce n’était pas lui le coupable. Je ne pus m’empêcher de lui dire à haute voix : « Nous savons parfaitement que ce n’est pas vous. » Mais personne ne saisit l’ironie de ma remarque.

Il passa ensuite aux autres paquetages. Ses recherches eurent ceci de curieux que, sous l’apparence d’être les mêmes pour tout le monde, elles se prolongeaient chez ceux que nous pouvions secrètement soupçonner. Finalement, comme il n’avait rien trouvé, une discussion où perçaient de temps à autre jusqu’à des menaces de mort contre le voleur, s’éleva entre nous, si bien que je renonçai à parler.

Le lendemain matin, comme je déchargeais un wagon, Baumé s’approcha de moi. Il me dit que c’était lui qui avait volé le portefeuille. Il m’avoua même où il l’avait caché. Je lui dis de le rendre, ou plutôt de le remettre là où il l’avait pris et de ne plus recommencer.

Le soir, Pelet retrouva son bien. Je simulai de l’étonnement lorsqu’il m’annonça la nouvelle. Cette restitution n’avait cependant pas apaisé la curiosité de mes camarades. Ils voulaient savoir qui était le voleur. Ils chuchotaient entre eux. Ni Baumé ni moi, nous ne nous mêlions à ces conciliabules. Je sentais bien que les soupçons se portaient sur Baumé. Comme je prenais toujours sa défense et que justement, ce jour-là, je faisais semblant de me désintéresser de lui, on jetait sur moi des regards bizarres. Tout le monde n’avait pas oublié que Baumé avait demandé que ce fût moi qui fisse les recherches. On n’allait pas jusqu’à croire que j’étais son complice, mais on me soupçonnait d’être pour quelque chose dans le retour du portefeuille.

Notre vie était trop dure pour que nous parlions longtemps de la même chose. Chaque fois qu’il me voyait, Baumé me rappelait qu’il m’avait demandé pardon. À la fin, je lui dis de ne plus m’en parler ! Cette idée de pardon, qui lui semblait une chose admirable, commençait à m’agacer. J’avais de plus en plus l’impression que Baillencourt et ses acolytes allaient nous fausser compagnie.

J’entraînai Baillencourt à l’écart. Je lui demandai de me dire franchement ce qu’il comptait faire. J’ajoutai que, s’il projetait de s’évader, son devoir était de nous prévenir, afin que ceux d’entre nous qui avaient le même désir pussent le suivre. Au lieu de me répondre, il eut un mouvement d’humeur. Je le fatiguais avec ma manie de veiller sur mes camarades. Ceux-ci savaient mieux que moi ce qu’ils avaient à faire. Ils ne m’avaient pas chargé de parler en leur nom, et firent une observation extraordinaire. Il fallait qu’au moment que nous aurions choisi pour nous évader, j’allasse au poste de garde en simulant des étouffements par exemple, de façon à empêcher les sentinelles de sortir.

Ainsi, malgré tout ce que j’avais fait pour eux, sans y être tenu par rien, uniquement par esprit de véritable camaraderie, mes compagnons se désintéressaient complètement de mon sort. Ils trouvaient tout naturel que je courusse un risque supplémentaire, que je restasse en arrière, que je me fisse prendre même pour leur permettre, à eux, de fuir.

Je me gardai bien de m’abandonner à la mauvaise humeur que cet égoïsme avait fait naître en moi. Je répondis qu’ils avaient parfaitement raison, que j’y avais moi-même pensé, heureux à l’idée de faire lever par ce moyen leurs dernières hésitations. Et en fait j’étais sincère. Puisque c’était moi qui organisais tout, puisque je poussais mes camarades dans une voie que j’avais choisie, il était naturel que je prisse toutes les précautions possibles.

Au dernier moment, prétextant d’affreuses douleurs, je me rendrais au poste de garde. Ou plutôt je simulerais une fièvre de cheval, je grelotterais, je demanderais la permission de m’asseoir auprès du feu, je supplierais qu’on me la donne. En cas de danger, c’est-à-dire au cas où une sentinelle sortirait dans la cour, je ferais semblant d’aller mieux et je retournerais auprès de mes camarades pour les prévenir. Si on ne me voyait pas revenir, cela signifiait que tout allait bien, que la route était libre.

10

Un jour qu’il pleuvait, que le rata était immangeable, que le travail qui nous restait à faire était plus pénible que d’habitude, que la plaine qui s’étendait autour de nous semblait sans limite, je m’approchai de deux de mes camarades qui s’étaient abrités sous un wagon, entre les essieux, et qui, dernier vestige de l’indépendance perdue, avaient laissé leur gamelle devant eux, sans la ranger immédiatement. Ils fumaient une cigarette à deux, se la passant après chaque bouffée.

Je m’assis à côté d’eux. Je leur dis que cette existence ne pouvait plus durer, que j’en avais assez, que si ça continuait je ferais un mauvais coup. Je croyais qu’auprès d’hommes plongés dans une pareille détresse, d’autres plaintes répondraient aux miennes. Mais ils gardèrent le silence. Je leur dis qu’il ne nous restait qu’une chose à faire, nous évader, que tout valait mieux que de continuer à vivre ainsi. Ils ne me répondirent toujours pas. Je pensai qu’ils se méfiaient de moi. Rien de plus étonnant que d’éprouver ce sentiment dans le malheur, quand rien de ce qui le justifie n’existe plus.

Pour les rassurer, pour écarter la suspicion qui pesait sur moi de pousser autrui vers ce que j’hésitais moi-même à faire, j’ajoutai que, quant à moi, ma décision était prise. J’aimais mieux risquer de recevoir une balle dans le dos que de continuer à croupir ainsi misérablement. Ils me regardèrent. Quel étrange regard !

Mes deux camarades, écrasés sous le poids de leur captivité, pensaient qu’il y avait dans ma vie des raisons cachées, mystérieuses, qui me donnaient une indépendance qu’ils m’enviaient. J’essayai de me rattraper en leur assurant que nous étions tous dans la même situation. Je perdis mon temps. À partir de ce jour, ils me témoignèrent une certaine méfiance, comme si, pour oser décider de fuir, il fallait que je comptasse sur des appuis que je leur cachais, comme si j’étais un type peu sympathique de chercher à les entraîner dans une aventure où ils n’avaient pas les mêmes moyens que moi de se défendre.

Le travail était loin d’être satisfaisant. Bien que je me rendisse compte que cela n’ajoutait pas grand-chose, je travaillais plus que je ne devais, essayant de compenser ainsi la mauvaise volonté de mes camarades. Je voulais surtout éviter qu’on ne nous renvoyât au camp. J’essayais de stimuler mes camarades, leur disant que de Biberach il nous serait impossible de nous évader. Ils me répondaient qu’ils ne voulaient pas travailler pour les Boches.

En réalité, la raison était autre. Quand on souffre, les sentiments les plus bas émergent de notre cœur. Tous ces hommes, qui n’aspiraient comme moi qu’à être libres, se vengeaient de ne pouvoir l’être en contrecarrant les efforts de ceux qui travaillaient à le devenir. Je leur disais que de toute façon nous étions mieux ici qu’au camp. Ils feignaient alors d’être indifférents au plus ou au moins. Je tâchai de réveiller leur énergie par des arguments auxquels, nous autres Français, nous sommes sensibles, à savoir qu’il ne fallait pas tomber dans le fatalisme, que leur résignation n’était pas digne des « gars de chez nous ».

Un soir, profitant de ce que mes camarades étaient de meilleure humeur, je remis notre évasion sur le tapis. J’eus à lutter ce jour-là contre un argument qui revenait périodiquement. Le bruit courait que nous allions être tous libérés incessamment, que la paix allait être signée. Une sentinelle l’avait entendu à la radio. Elle l’avait répété à l’un de nous.

Je parlais depuis quelques minutes, lorsque le bruit d’une discussion s’éleva derrière moi. Momot et Jemmaton se disputaient je ne sais pour quelle raison. « C’est toi qui as fait ça… », disait Jemmaton. « Non, ce n’est pas moi… »

On les pria de se taire. Momot répondit que jamais personne ne l’avait empêché de parler. Élevant la voix, j’observai que dans ces conditions il valait mieux renoncer à nous évader. Tant pis. Nous transporterions des rails jusqu’à la fin de la guerre. Et j’ajoutai : « J’aime mieux vous prévenir, nous en avons pour un moment. »

Personne ne m’écoutait. La querelle s’était généralisée. Tous mes camarades criaient en même temps. J’entendis cependant l’un d’eux dire qu’il fallait m’écouter, un autre lui répondre qu’il se f… pas mal de mes histoires, que je parlais trop, que je ne savais que parler.

Je m’assis à l’écart sur une paillasse, attendant que le calme revînt. Pelet, faisant celui qui n’a jamais perdu son contrôle, bien qu’il eût été un de ceux qui eussent crié le plus fort, s’approcha de moi. Il me dit que ce qui se passait était honteux. Je le priai de me laisser tranquille. Il parut tellement navré que j’eusse l’air de le mettre sur le même plan que les autres que j’ajoutai, en montrant mes camarades, qu’il était bien difficile de s’entendre.

La dispute redoublait de violence. Il s’agissait maintenant du travail que certains faisaient faire par d’autres. Enfin, lorsque cette querelle à propos de rien fut calmée, je m’adressai de nouveau à la chambrée. Comme on m’interrompait à chaque instant, je disais machinalement : « Je vous en prie… » J’ajoutai que je ne les forçais pas à m’écouter, mais que je tenais à les prévenir que nous ne resterions pas ici indéfiniment, qu’on allait nous renvoyer au camp, et qu’à ce moment nous regretterions de n’avoir pas su profiter de l’occasion qui nous était offerte à présent.

Mes camarades s’étaient mis à compter les « je vous en prie » que je disais à chaque instant. Onze, douze, treize… Baumé, qui se tenait à l’écart, cria pour faire de l’esprit, alors que je me taisais justement : « Quatorze. » Et il y eut des imbéciles qui se mirent à rire !

« Mais en somme, qu’est-ce que vous attendez de nous ? » s’écria un de ceux qui avaient le plus gesticulé. C’était la première fois qu’on me prenait aussi ouvertement à partie. Je répondis par un haussement d’épaules. Labussière continua : « Si vous tenez à foutre le camp, faites-le et ne nous em… plus ! Nous n’avons pas besoin de vous pour nous dire ce que nous avons à faire. Ça suffit comme ça. Pas besoin d’autres histoires. »

Pelet, Baumé et un certain Mimiague se tournèrent vers Labussière et lui dirent qu’en effet ça suffisait comme ça. « Personne ne vous empêche de partir, cria Durutte, si vous en avez envie. Tout ce qu’on vous demande, c’est de ne plus nous casser les pieds. »

Je répondis qu’en effet personne ne nous empêchait de partir, mais que nous n’étions pas des gens qui ne pensions qu’à nous, que nous ne voulions pas qu’à cause de nous certains eussent à souffrir, que nous ne partirions que si nous étions tous d’accord.

Momot se mit alors à crier que nous étions des s…, et cela pour une raison tellement inattendue que je restai bouche bée. Nous étions des salauds d’avoir pu penser une seconde qu’il y avait parmi nous des camarades capables de nous dénoncer. Ce n’était pas leur genre. Ils n’avaient jamais trahi un copain, etc. Mes camarades s’étaient tus. Impossible de deviner ce qu’ils pensaient.

11

Un peu plus tard, quand tout le monde se fut couché, je réfléchis à cette scène. J’étais étonné que des hommes jeunes, éloignés de leur famille, de leurs intérêts, qui semblaient revenus à une vie naturelle, pussent avoir tant de mesquinerie. Jamais je n’aurais pensé que la jalousie, l’envie, l’ambition, pussent continuer à jouer un si grand rôle.

Il m’apparaissait que la situation était plus confuse qu’avant. J’avais été maladroit, car c’est être maladroit que de revenir trop souvent sur le même sujet. À force de m’entendre dire toujours la même chose, on ne me prenait plus au sérieux, si bien que, maintenant, je ne pouvais plus espérer rien obtenir de mes camarades. J’avais baissé dans leur estime. On m’avait toujours écouté parce qu’on m’avait attribué une intelligence que je n’avais pas. Maintenant, parce que j’avais trop parlé, on se rendait compte que j’étais un homme comme les autres.

Le lendemain, au travail, le hasard me plaça à côté des deux Rambolitains, Mimiague et Boittard, qui avaient toujours l’air de se croire beaucoup plus que les autres. Mimiague avait une petite moustache noire avec un embryon de pointe. Il demandait toujours du feu aux sentinelles et les remerciait d’un salut à la parisienne, en portant un doigt au calot. Boittard avait une grosse tête rougeaude avec des yeux d’alcoolique et l’air docile d’un homme de main qui vous protégera ou vous assommera, selon l’ordre qu’il recevra.

Je leur dis qu’on ferait bien de s’évader, rien de plus. Le petit posa sa pelle et, me regardant dans les yeux, me répondit : « Est-ce que tu vas nous e… encore longtemps ? »

Je lui tournai le dos et allai m’asseoir sur un madrier. Je ramassai tout ce que je pus trouver de brindilles de tabac dans ma poche, ôtant ce qui ressemblait à des miettes de pain, et je roulai une cigarette. Je voyais la sentinelle aller et venir à une centaine de mètres, sur le chemin plat, embrassant du regard l’étendue sur laquelle nous étions répartis parmi les cabines d’aiguilleur, les wagons, les matériaux, les tas de pierres.

Je me disais qu’il était ridicule de m’en tenir à un plan rigide. J’y avais trop pensé. Pourquoi ne pas profiter d’un moment d’inattention, ou plutôt de lassitude générale, pour fuir sans que mes camarades ou les sentinelles s’en aperçussent ? Si je le voulais vraiment, à un moment ou à un autre je devais pouvoir le faire. Mais, la petite oasis formée par notre chantier, une fois quittée, c’était la plaine infinie. Pas un arbre, pas une maison. Comment se sauver dans ces conditions sans être vu ? Sauter dans un camion ? Mais les sentinelles, quoique très gentilles, ne m’inspiraient pas confiance. C’étaient de solides gaillards qui plaisantaient avec nous, qui nous donnaient des cigarettes et quelquefois de quoi manger, qui avaient au fond pitié de nous, mais qui, lorsqu’il s’agissait de la consigne, ne connaissaient plus personne. Ils m’auraient vu sauter dans un camion qu’ils n’auraient même pas fait signe au chauffeur de s’arrêter. Ils auraient tiré sur-le-champ.

À partir de ce jour, je n’adressai plus la parole aux deux Rambolitains. Rien n’est plus désagréable que ces brouilles quand on est obligé de vivre ensemble. À chaque instant j’étais obligé de faire des crochets pour ne pas me trouver nez à nez avec eux, ce qui donnait lieu à des scènes grotesques.

Une semaine plus tard, un incident singulier se produisit à cause d’eux. Depuis longtemps déjà, mes camarades considéraient Mimiague et Boittard comme des brebis galeuses. À différentes reprises nous avions reçu par leur faute des observations de la part des Allemands.

Mes camarades n’aimaient pas ça. Il s’en trouvait toujours pour nous faire la leçon, pour nous reprocher de manquer d’éducation, pour remarquer avec accablement que c’était toujours la même chose, que nous ne savions pas reconnaître ce qu’on faisait pour nous, etc. Ceux qui se plaignaient ainsi échangeaient avec les gardiens des réflexions, des regards d’intelligence, afin de montrer aux sentinelles qu’ils leur donnaient raison, qu’ils étaient tout à fait d’accord avec elles pour trouver que les deux Rambolitains étaient des individus peu intéressants.

Quant à moi, je me gardais bien de me mêler de ces histoires. J’avais toujours eu en horreur ces sortes d’amitiés mystérieuses qui se forment entre les pires ennemis et que les Allemands savaient si bien faire naître. Cela me dégoûtait de me trouver d’accord avec ces derniers, ne serait-ce que sur un seul point, et même si cet accord devait demeurer secret et nous faire bénéficier de certains avantages. Malheureusement, mes camarades, eux, n’avaient pas les mêmes scrupules.

Un soir Mimiague et Boittard durent mettre une telle mauvaise volonté à exécuter un ordre que les gardiens, encouragés par l’approbation tacite de tous, se fâchèrent tout rouge. Il se passa alors ceci de singulier, c’est que ces deux hommes qui envoyaient ch… tout le monde dès qu’il s’agissait de s’évader, qui paraissaient donc accepter leur sort, se mirent à répondre grossièrement aux sentinelles, et même à les menacer. Le lendemain, ils étaient envoyés dans un camp de discipline. Le bruit courut plus tard qu’ils avaient été passés par les armes.

12

Je crois que nous ne serions jamais partis si un événement inattendu ne nous avait pas tous révoltés. Dans le groupe que nous formions, la disparité n’était pas si grande qu’on pourrait le croire. Il n’était composé au fond que de deux catégories d’hommes. D’une part des ouvriers ou des employés de Paris – plus exactement de la région parisienne, car les Parisiens, à part moi, n’étaient pas nés à Paris – et des cultivateurs du recrutement d’Angers. J’en étais toujours à faire ma petite propagande individuelle, lorsqu’un de ces cultivateurs, Jemmaton, se fit porter malade.

Ici il me faut ouvrir une courte parenthèse. Notre villa-cantonnement, la Villa de la Misère, comme disait Momot, était située à trois kilomètres de la ville. Le major nous visitait deux fois par semaine. Si nous tombions malades entre-temps, nous attendions, à moins que ce ne fût vraiment grave, auquel cas une sentinelle nous conduisait à l’hôpital de la ville. D’ordinaire, ce déplacement était bien accueilli par les gardiens, pour qui il était une distraction.

Ce jour-là, pour une raison que j’ignore, les Allemands s’imaginèrent que Jemmaton se moquait d’eux. Il faut dire que Jemmaton était un fort et beau gaillard et qu’il était difficile qu’il eût, du jour au lendemain, l’air mourant. Les sentinelles refusèrent de le conduire à l’hôpital. Elles lui refusèrent même la permission de rester couché et l’obligèrent à se joindre à nous.

Arrivé sur le chantier, Jemmaton dut s’asseoir. D’habitude, les Allemands, en présence de situations semblables, affectaient un genre très humain, le genre que quand on ne ment pas on peut compter sur eux. Jemmaton était un honnête garçon. Quoiqu’il tremblât de fièvre, il voulut travailler. Il croyait sincèrement qu’il n’avait rien. Je dois dire que, lorsque j’eus ma pleurésie, j’avais été comme lui.

Jemmaton tint à travailler. Pendant plus d’une heure, il frappa sur des pieux d’acier pour les enfoncer en terre. Puis il s’évanouit. Pourquoi, je ne saurais le dire, mais les sentinelles prirent la chose très mal. Peut-être que la veille, dans une autre partie du chantier, un prisonnier avait feint de s’évanouir, et les sentinelles s’imaginaient-elles que Jemmaton leur rejouait la même comédie.

L’une d’elles entra dans une violente colère. Elle se mit à injurier le malade, à le menacer de son fusil, à le frapper du pied. Comme Jemmaton ne bougeait pas, elle le fit porter dans une cahute de genêts.

Nous étions tous remplis d’horreur, d’autant plus que nous savions que Jemmaton était vraiment malade. C’était dans ces moments, fort rares heureusement, que nous comprenions le tragique de notre condition. Le reste du temps la vie s’écoulait simplement misérable et monotone.

Dès que notre camarade fut étendu dans la cahute, les sentinelles nous ordonnèrent sèchement de reprendre le travail. Moi qui parlais l’allemand, je leur dis qu’il fallait être aveugle pour ne pas voir que Jemmaton avait une attaque. Elles firent mine de me mettre en joue.

À la pause de midi, nous ne pûmes nous approcher de la cahute. Le soir, quand on alla chercher le malade, il était glacé et il délirait. Les sentinelles comprirent alors leur erreur, mais elles ne voulurent pas le reconnaître. Elles nous maltraitèrent davantage. Nous avions trop tendance, selon elles, à oublier que nous étions des prisonniers. Elles en avaient assez de faire tout le temps des distinctions entre les uns et les autres, ce qu’elles avaient fait souvent très gentiment, quand elles nous parlaient et nous donnaient du tabac, s’intéressant à l’un parce qu’il était dans une banque, à l’autre parce qu’il avait une petite ferme à lui.

De retour au cantonnement, je criai à tous : « Ce qui vous arrête, c’est que vous croyez qu’il y en aura parmi nous qui flancheront au dernier moment. Si vous étiez certains que demain, par exemple, tous autant que nous sommes, nous partirions comme un seul homme, eh bien ! vous n’hésiteriez pas. Eh bien ! c’est décidé, nous partons demain. »

« C’est un ultimatum », fit Roberjack qui avait un faible pour ce mot. Baillencourt voulut soulever des objections. Je le priai de se taire. Je lui dis que j’irais lui parler dans un instant, à lui personnellement. Je lui demandai de ne pas détruire mes efforts avant de m’avoir écouté.

Dès que la lumière fut éteinte, j’allai m’asseoir au pied de son lit. Mais je ne pus lui parler parce que des camarades se plaignirent que nous faisions du bruit, ces mêmes camarades qui savaient pourtant l’importance de cette conversation.

À ce moment, Pelet s’approcha de moi. Je crus qu’il venait me demander des renseignements. Il ne pensait qu’à lui. Ce qui était arrivé à Jemmaton l’avait beaucoup frappé. Il croyait toujours avoir les symptômes des maladies les plus graves. Je lui dis, pour me débarrasser, qu’il n’y avait pas de maladies graves sans un état d’affaiblissement progressif qui précède. Je n’en savais rien, mais j’avais trouvé un bon argument et il s’en retourna à sa place, tranquillisé.

Le lendemain matin, bien que nous dussions partir le soir même, j’eus la surprise de constater que tout le monde semblait l’avoir oublié. Personne ne parlait plus que les autres jours. Chacun s’habillait avec lenteur, comme si ce matin-là était un matin semblable à tous ceux passés et à venir.

Comme chaque fois qu’il s’agit d’une chose qui nous est chère, je n’osais en reparler le premier. Je pris l’attitude résignée de tout le monde. Je me gardai bien de me plaindre. Cependant la force de l’habitude faillit me faire pousser un juron en renversant un peu du jus noir qui nous servait de café.

Un peu avant le rassemblement, alors que nous nous trouvions dans la cour, je vis Cathelnicau parler à des prisonniers d’une chambrée du premier étage. J’eus l’impression qu’il leur annonçait que nous partions ce soir, ce qui me plongea dans une grande inquiétude. J’avais toujours insisté sur le secret le plus absolu.

Tout à coup, mon inquiétude fit place à de la crainte. Chacun d’entre nous cherchait peut-être à entraîner d’autres prisonniers que je ne connaissais même pas. Au lieu de douze, nous allions être vingt, trente, quarante. Cela modifiait tout.

Je me rappelai les paroles de Baillencourt. Déjà je trouvais que douze était un maximum. Dès que Cathelnicau eut quitté ses amis, j’allai l’interroger. « Tu ne leur as rien dit, j’espère. » Il me répondit qu’il s’en était bien gardé, que c’était eux qui voulaient se joindre à nous.

J’évitai une discussion. Je ne lui fis même pas observer qu’ils ne pouvaient pas désirer se joindre à nous si on ne les avait pas mis au courant.

Ma crainte ne faisait que croître. Il m’apparaissait qu’au dernier moment ce que j’avais soigneusement préparé serait inutile. Au lieu d’agir avec méthode, d’après un plan mûrement établi, nous allions nous évader au petit bonheur la chance. C’était tout de même incroyable qu’il fût si difficile de faire comprendre aux hommes leur intérêt.

Tout à coup, une pensée folle me traversa l’esprit. C’était moi qui, finalement, après avoir tout arrangé, n’oserais pas partir. À ce moment, le coup de sifflet du rassemblement se fit entendre.

Au cours de la journée, j’eus l’occasion d’observer de nouveaux conciliabules entre prisonniers de différentes chambrées. Au lieu du resserrement que notre décision, une fois prise par tous, eût dû faire naître, je constatais, au contraire, un éparpillement de plus en plus grand. Tous mes calculs, toutes mes prévisions apparaissaient grotesques et inutiles.

Le soir, quand nous fûmes réunis, je voulus reprendre la situation en main. J’avais l’impression que nous allions au-devant d’un désastre, que notre projet avait pris une ampleur telle que seules des sentinelles sourdes ne se fussent aperçues de rien.

13

Le train passait à huit heures dix. Vingt minutes avant, j’annonçai que j’allais frapper à la porte, appeler une sentinelle, me faire conduire au poste de garde.

On me regarda avec étonnement. Mes camarades avaient complètement oublié qu’ils avaient été les premiers à trouver cette précaution nécessaire. Ils me dirent que c’était imprudent, que si les sentinelles dormaient, j’allais les réveiller, leur mettre la puce à l’oreille.

Je répondis que si elles dormaient, cela prouverait qu’elles n’avaient pas eu l’intention de faire de ronde, et que ce ne serait pas parce que je les avais réveillées qu’elles en feraient une. En me faisant conduire au poste de garde, j’augmentais la sécurité de notre entreprise.

« C’est inutile, ils ne font jamais de ronde », s’écria-t-on de toutes parts. Je répondis qu’il y avait déjà assez de choses mal préparées sans en ajouter de nouvelles. Certains m’approuvèrent, mais la majorité, je le sentis, trouvait que je compliquais trop les choses. Mon désir déplut même à certains qui virent, dans cette comédie de la maladie que je projetais de jouer, non un élément supplémentaire de sécurité mais une façon idiote d’attirer l’attention.

Tous mes camarades faisaient semblant de dormir ! J’éprouvais un malaise à rester entre les lits, seul debout, comme si je voulais faire un mauvais coup.

À huit heures moins cinq, au moment où je me préparais à frapper à la porte, je dis à Roger que je croyais qu’il valait mieux enfoncer les planches de la fenêtre à coups d’épaule, et ne se servir d’un tabouret qu’au cas où ce serait insuffisant, car il ne fallait tout de même pas exagérer le bruit. Puis je répétai que si, par hasard, je voyais une sentinelle sortir, ou si je m’apercevais qu’il y en avait une dehors, je reviendrais aussitôt.

Au moment où j’allais frapper à la porte pour appeler, faire ainsi le premier pas vers notre liberté, quelqu’un se leva dans l’obscurité, s’approcha de moi, me serra contre lui, m’embrassa. C’était Pelet. Il me dit qu’il resterait dans la chambre jusqu’à ce que je fusse de retour, qu’il ne voulait pas partir sans moi. Il savait que j’avais tout fait et il n’avait confiance qu’en moi.

Cette marque d’affection m’émut profondément. Je l’embrassai à mon tour. Alors qu’à cette minute chacun ne songeait qu’à soi, alors que mes camarades ne tenaient aucun compte de tous mes efforts passés et trouvaient cependant naturel que je continuasse à me dévouer pour eux, lui seul avait une pensée pour moi.

Le train ne devait passer que dans un quart d’heure. J’hésitais encore à frapper, trouvant un peu long ce temps à jouer la comédie, mais il me fallait envisager aussi que les sentinelles ne m’entendraient pas tout de suite.

« Qu’est-ce que tu attends ? » entendis-je murmurer dans l’obscurité. La pensée me traversa alors l’esprit que pour assurer la fuite de mes camarades, je risquais de ne pas pouvoir fuir moi-même. « C’est un peu trop tôt », dis-je à voix basse. Je ne distinguais rien dans l’obscurité, mais tout se dessinait avec une précision extraordinaire dans mon esprit.

Brusquement je me décidai. Je frappai la porte du poing le plus fort que je pus et je criai : « Venez, venez… » Quand nous avions besoin d’aller aux feuillées, c’était ainsi que nous faisions. Les sentinelles le comprenaient très bien, à condition toutefois qu’il ne fût pas trop tard et que cet appel ne se répétât pas trop souvent.

J’entendis un bruit de pas, puis celui de la clef dans la serrure. La porte s’ouvrit. Un Allemand me fit sortir. Je balbutiai quelques mots puis, lorsqu’il eut refermé la porte, je me mis à gémir. Il me poussa vers le bout du corridor où se trouvait l’entrée. À côté de celle-ci, une autre porte était entrouverte. C’était celle de la pièce dont les sentinelles avaient fait leur poste de garde.

Je m’arrêtai. Cette pièce était éclairée. Un poêle chauffait devant la cheminée. Je portai ma main à ma gorge, à mon front, puis je me mis à trembler. Je dis que j’étouffais et, montrant le feu, j’ajoutai que j’étais glacé. La sentinelle, croyant encore que je voulais sortir, s’apprêtait à ouvrir la porte d’entrée.

Je me rendis compte alors que j’étais trop timide. Pour faire vrai, je n’avais pas voulu exagérer les signes de ma maladie et la sentinelle ne s’était aperçue de rien. Je poussai alors un cri, ou plutôt une sorte de râle, et je mis un genou à terre. Puis je me relevai et, sans rien demander, en titubant, j’entrai dans le poste. Je remarquai tout de suite qu’une autre sentinelle était couchée mais que deux lits étaient vides.

Je me redressai comme si, tout à coup, j’allais mieux, de façon à pouvoir retourner immédiatement dans la chambrée prévenir mes camarades. Mais, au même moment, j’aperçus les fusils et les casques des deux absents. Ils avaient dû aller passer la soirée à la ville.

Je me souviens que, croyant toujours que je voulais aller aux feuillées, la sentinelle qui m’avait cherché était en train d’ouvrir la porte d’entrée. Les autres sentinelles n’étaient donc pas dans la cour, sans quoi la porte n’eût pas été fermée à clef. Je me penchai en avant puis, sans dire un mot, je me laissai tomber sur une caisse qui servait de siège devant le poêle.

L’Allemand couché se retourna, s’accouda. J’expliquai alors, en mots hachés, que j’avais dû être empoisonné, que je ressentais des douleurs affreuses. C’était comme un coup de poignard qu’on m’eût donné, à intervalle régulier, au creux de l’estomac. Je paraissais d’autant plus sincère que j’avais été une fois, il y a quelques années, empoisonné, et que je savais que ce que je disais était vrai. D’autre part, comme la nourriture nous était fournie par les Allemands, ma maladie paraîtrait moins simulée à cause d’une telle franchise.

Puis je me remis à geindre. L’attitude de la sentinelle vis-à-vis de moi était celle d’un homme qui a peut-être du cœur, mais que les circonstances ont placé au milieu de tant de misères qu’il se réfugie dans l’insensibilité. Cette sentinelle avait l’air indifférent à tout. Je me serais tordu à ses pieds qu’elle eût paru ne rien éprouver. Pourtant, je le sentais, cette cuirasse était bien mince.

L’Allemand m’apporta un verre d’eau. Il l’eût apporté à sa mère ou à sa sœur qu’il n’eût pas dissimulé différemment ses sentiments. Il me le tendit, de ce geste des gens qui ne nous forcent pas à boire, qui nous laissent libres de boire ou de ne pas boire, mais je sentis que mes gémissements, mes grimaces, lui faisaient mal.

Ce qui m’ennuyait, c’était que sur la prière de mes camarades, j’avais appelé trop tôt. Puisque c’était moi qui jouais cette comédie, j’aurais dû, sachant mes moyens, ne pas me laisser influencer. Je craignais de plus en plus de ne pas pouvoir la jouer assez longtemps. Les minutes me paraissaient interminables car il me fallait à la fois ne pas trop gémir de façon que la sentinelle ne prît aucune décision et assez pour qu’elle me permît de rester au poste de garde. Mais que serait-il arrivé si tout à coup, par bonté, l’Allemand s’était offert de me conduire immédiatement à l’hôpital ?

Je levai la tête. Mes yeux étaient mouillés. Je dis avec effort : « Je crois que dans quelques instants cela va aller mieux. La chaleur me fait beaucoup de bien. (Il ne fallait surtout pas que j’eusse l’air de me plaindre de mon état de prisonnier.) J’ai dû me tromper. Je ne dois pas être empoisonné. »

La sentinelle avait ôté son casque, posé son fusil. Elle me regardait sans savoir quoi faire. De temps en temps, elle parlait à son collègue, mais celui-ci avait fermé les yeux et ne lui répondait pas.

Comme le train n’arrivait toujours pas, je me remis à geindre. Mon émotion s’était évanouie. J’éprouvais une sorte de grand bien-être, comme si le danger était passé. La partie était gagnée. Si mes camarades faisaient exactement ce que nous avions convenu, dans quelques instants nous allions être libres. Je n’aurais, quant à moi, le train une fois passé, pas tout de suite cependant pour que la sentinelle ne fît aucun rapprochement, qu’à dire que j’allais mieux. La sentinelle me reconduirait. La porte refermée, je sauterais à mon tour par la fenêtre, et je rejoindrais mes camarades.

« Ça va mieux ? » me demanda mon gardien. Je ne répondis pas.

Comme le train tardait toujours, je me remis à feindre des douleurs. La sentinelle m’apporta un verre d’alcool. Au moment même où elle me le tendit, je perçus un grondement sourd dans le lointain. J’eusse été attaché au rail que je n’eusse pas ressenti une peur plus grande.

« Ça va mieux, ça va mieux… » criai-je. Je pris le verre, mais malgré toute ma volonté de faire comme si je n’avais rien entendu, je ne pus porter le verre à mes lèvres ni le poser. La maison se mit à trembler. Puis un fracas d’avalanche, d’écroulement se fit entendre, toujours plus fort.

« Buvez », me cria la sentinelle dans l’oreille. Je vis ses yeux tout près de moi, des yeux qui n’étaient ni d’un homme ni d’une femme, et où n’était perceptible ni amour ni haine. Je tenais toujours mon verre devant moi. Je pensais à mes camarades. Je pensais que rien ne nous rend aussi courageux que de nous trouver à la source du danger. Dans ce poste de garde, je ne pouvais être mieux placé.

Tout à coup, au milieu du silence revenu, j’entendis des coups sourds. Les fenêtres avaient donc résisté ! Ces imbéciles ne s’apercevaient donc pas que le train était passé ! Je me courbai en avant en poussant des cris, sans lâcher mon verre mais en en renversant le contenu.

Les coups retentissaient toujours, de plus en plus rapides, comme cela se produit à la fin d’un travail.

La sentinelle s’était dirigée vers un fusil. Elle mit son casque. Cette sentinelle avait un visage fin, sous ce casque qui coiffait des millions d’autres têtes. Elle appela son collègue. Comme il ne bougeait pas, elle se dirigea vers la porte.

D’autres coups se firent entendre. C’était de la folie. La sentinelle se ravisa. Elle se retourna pour appeler celui qui dormait toujours. J’eus alors le sentiment que tout était perdu.

À mes pieds, il y avait une hachette qui servait à fendre le bois. Je la ramassai, me dressai d’un bond. Jamais je ne m’étais battu, sauf une ou deux fois au lycée, et encore cela n’avait pas été ce que l’on peut appeler se battre vraiment. J’avais répondu aux coups, mais pas au point de perdre le contrôle de moi-même. Et j’avais feint très vite d’avoir reçu un coup dont la violence dépassait ce qui est permis dans des batailles de lycéens. À aucun moment de ma vie je n’avais été en proie à cette espèce de fureur qui nous pousse à exterminer notre adversaire, si bien que même dans un combat où nous sommes le plus faible, nous revenons à la charge.

Ce soir-là, pourtant, je me jetai comme un fou sur la sentinelle. Elle se retourna, eut le mouvement instinctif pour se protéger, de mettre son fusil en travers. Un coup partit en l’air au même moment. Comme à la lumière de la détonation, si rapide fût cette vision, j’aperçus un passage entre le fusil et le casque. Je frappai de bas en haut, dans un geste qui ressemblait à celui que l’on fait quand on balance à deux un objet avant de le jeter.

L’Allemand recula de deux pas comme si je ne l’avais pas touché, puis je vis le fusil rouler de ses mains sans que j’eusse eu besoin de frapper un nouveau coup. Il trébucha, bien qu’il n’y eût aucun objet sur le sol. Il fit deux pas très vite vers moi. Je reculai et il tomba de tout son long en avant.

Toutes les forces dont nous pouvons disposer pour assurer notre conservation se trouvaient réunies en moi à cet instant. Mon sort dépendait des secondes qui s’écoulaient. Je me retournai. L’autre Allemand s’était réveillé. Je le voyais cherchant son revolver et se levant en même temps. Il tremblait tellement qu’il n’arrivait pas à déboutonner l’étui. Ce n’était pas la peur qui le mettait dans cet état, mais la précipitation d’un homme réveillé en sursaut.

Durant une seconde, je demeurai indécis. C’est incroyable que dans une circonstance comme celle-ci on puisse, ne serait-ce qu’une seconde, ne pas savoir que faire. Cette seconde faillit me coûter la vie. L’Allemand me mit en joue. Je crus que j’étais perdu. Je ne fis même pas un geste pour me mettre à l’abri tellement cela me paraissait inutile. Les réflexes dont nous a pourvu la nature sont trop lents.

Je m’avançai vers l’Allemand, m’attendant à chaque instant à être tué. Mais il tremblait tellement que par peur de me manquer il ne tirait pas.

Je lui pris le poignet. Un coup de feu partit. Je sentis que j’étais touché à la main, mais cela n’avait rien de commun avec une douleur. On aurait pu m’arracher les yeux, mon corps était insensible. Je levai la hachette. Je ne savais plus où j’étais, si je frappais dans le vide, si on me frappait, si je me battais ou si je ne me battais pas.

J’étais à genoux. Je me relevai. Tout était calme autour de moi. Ce qui était étrange, c’est que ma main droite, celle qui avait tenu la hachette, me faisait beaucoup plus mal que ma main gauche qui saignait. Mes doigts étaient comme cassés. Il me semblait que la paume avait été écrasée par un poids énorme.

Quelques instants s’écoulèrent avant que je me souvinsse de ce que j’étais venu faire dans ce poste de garde. Je ramassai le trousseau de clefs et je courus à notre chambre. Mais mon affolement était devenu subitement si grand que j’étais incapable de trouver la clef dont j’avais besoin. J’eus le sentiment que j’allais être pris devant cette porte que j’étais incapable d’ouvrir. La terreur m’envahit. Alors, passant lentement une main sur mon visage, je m’imposai de rester immobile.

Quand j’eus conscience qu’un long moment s’était écoulé, je recommençai à essayer d’ouvrir la porte. Je pris une clef au hasard. J’étais résolu à procéder méthodiquement. Une idée enfantine me vint à l’esprit : si je m’étais tenu tranquille, cela ne serait pas arrivé. Bien que la clef n’entrât pas dans la serrure, par discipline, je m’efforçai longuement de la faire entrer. Puis j’en pris une deuxième, une troisième. Enfin, je réussis à ouvrir la porte.

14

Quand je revins dans la chambrée, je constatai à ma grande surprise que Durutte et Bisson n’étaient pas partis. Presque aussitôt après j’aperçus Pelet assis sur son lit.

« Qu’est-ce que vous attendez ? » leur criai-je. J’avais la sensation que ma main était énorme. Je la trempai dans un seau d’eau. J’aperçus alors mes musettes sur le lit. Il avait pourtant été entendu que mes camarades les emporteraient pour me les donner ensuite.

Comme je les mettais en bandoulière, je revis Pelet. Seulement à ce moment je me rendis compte qu’il n’était pas parti. Puis je me souvins qu’il devait, lui, m’attendre. Comment se faisait-il qu’il ne bougeait pas, qu’il ne m’aidait pas ? Il n’avait même pas mis sa capote. « Qu’est-ce que tu fais ? » lui demandai-je. Je ne comprenais pas que Pelet ne tînt aucun compte des consignes que je lui avais données.

Je me dirigeai vers la fenêtre. Elle était ouverte. Les planches étaient arrachées. Je n’avais qu’à sauter. Au même moment, Durutte et Bisson se plantèrent entre les deux lits placés sous la fenêtre. Je voulus les écarter. Je crus qu’en les poussant légèrement, j’allais pouvoir passer. En effet, ils parurent s’écarter. Bisson se mit sur le côté, mais Durutte, comme s’il ne savait où se mettre pour ne pas me gêner, prit sa place. « Laissez-moi passer », dis-je.

Ils changèrent encore de place, mais de telle façon qu’ils barraient toujours le passage. Je compris tout à coup qu’ils cherchaient à m’empêcher de fuir en feignant de ne pas savoir où se mettre. « Laissez-moi passer », criai-je.

Je tremblais. J’allais être pris. Mais peut-être tout cela n’était-il que de l’imagination. Je me tournai vers Pelet. Cet homme qui avait toujours eu une expression si humble, qui m’avait toujours témoigné une sorte de déférence gênante dans une vie quotidienne dont nous partagions de façon égale la misère, qui avait toujours l’air de souffrir d’une injustice, s’avançait vers moi les mains levées, les cheveux embroussaillés. J’aurais tué sa femme et son fils que je n’aurais pas senti chez lui plus de haine contre moi. Il me prit le bras, me serra de plus en plus fort, si bien que j’eus brusquement le sentiment que je ne pourrais pas me dégager.

« Qu’est-ce que tu as fait ? » me demanda-t-il. J’eus alors la vision d’un drame épouvantable. Ils avaient peur. Ils ne voulaient plus partir. Et ils voulaient m’empêcher, moi, de partir, pour ne pas être accusés à ma place, pour que je pusse répondre du meurtre des deux sentinelles, pour ne pas payer à ma place.

Je me dégageai d’un mouvement sec. Pelet, comme frappé par ma brusquerie, laissa tomber ses bras. Il jouait une affreuse comédie. Il cherchait à me faire croire que je venais de lui causer une peine profonde, que je ne comprenais rien à ses sentiments, qu’il m’aimait. « Qu’est-ce que vous attendez ? » répétai-je.

Ils ne répondirent pas. Je pensai que j’avais été maladroit. Pourquoi n’étais-je pas sorti par la porte d’entrée puisque j’avais les clefs ? Pour Pelet ? Pour être fidèle à ma parole ?

Il me reprit le bras avec un air de femme qui cherche à reconquérir un homme qui la frappe. « Voyons, voyons… » disait-il. J’étais persuadé à présent qu’il voulait me retenir pour me livrer. Je n’essayais pourtant pas de me dégager, faisant semblant de croire que ce bras passé sous le mien était une marque d’affection. Mais j’avais peur, de plus en plus peur.

« Si nous ne partons pas immédiatement, criai-je, nous allons tous être pris. » Pelet me lâcha. Puis il leva les bras, les agita comme font les vieillards dans le malheur, et brusquement se mit à m’injurier, m’accusant d’avoir fait les choses tout seul, de n’avoir écouté personne, de les avoir trompés, de vouloir être plus malin que tout le monde. Durutte et Bisson l’approuvaient. On ne me laisserait pas fuir. On dirait la vérité. Nous serions fusillés tous ensemble.

Je cherchai un objet pour me défendre. Personne ne bougea. Je sentis alors que malgré les apparences ils pensaient plus à eux-mêmes qu’à moi et que si j’agissais sans tenir compte de leur présence, ils n’oseraient finalement rien faire. « Faites attention à vous », dis-je à Durutte et à Bisson sur un ton menaçant en me dirigeant vers la fenêtre. Ils s’écartèrent. J’entendis Pelet : « Il va partir, il faut partir tous. »

Je sautai dans la cour. Je pris le chemin qui longeait les rails sur le remblai. Je n’avais pas fait cinquante mètres que j’entendis mes camarades sauter à leur tour, et courir derrière moi. À aucun moment je ne craignis qu’au lieu de fuir avec moi, ils ne cherchassent à me ramener au cantonnement. J’avais déjà oublié ce qui s’était passé. Ils avaient leurs musettes, leurs couvertures. Pelet avait mis sa capote. Il me dit qu’il fallait quitter le chemin que nous suivions et passer sous le petit pont et non dessus. Nos camarades devaient nous attendre un peu plus loin, à gauche, derrière un mur à moitié écroulé.

On eût dit qu’il ne s’était rien passé entre Pelet et moi. Je lui dis, sans répondre à ses explications : « Tu as failli faire tout rater. » Et je lui donnai de toutes mes forces une gifle. Il me la rendit aussitôt. Cela nous soulagea.

Durutte et Bisson ne parlaient pas. Ils avaient l’air accablé. Pour leur redonner du courage, je leur dis que nous étions tous dans la même situation, et que maintenant nous devions nous aider les uns les autres.

Nos camarades nous attendaient un peu plus loin, immobiles, silencieux, certains cachés derrière le vieux mur, les pieds dans des orties, d’autres derrière un fourré de ronces. Ce silence et cette docilité chez des hommes jeunes me frappèrent. Ils nous entourèrent. Pelet, que je croyais redevenu normal, se mit à raconter qu’il y avait eu des coups de feu, que c’est moi qui avais tiré, que les sentinelles avaient été tuées. Je lui dis de se taire, que ce n’était pas le moment de parler de ça. D’ailleurs j’avais des comptes à demander aux salauds qui n’avaient pris aucune précaution, qui avaient fait un bruit de tous les diables pendant que j’étais dans le poste de garde.

« Qu’est-ce que vous faites là ? Il faut partir. Il y a de la lumière dans la villa », dit Baillencourt qui, comme toujours, partait seul en exploration et revenait avec des ordres ou des renseignements auxquels son absence donnait une certaine autorité.

« Mais oui, il faut partir », dis-je. Mais Pelet recommençait ses histoires du cantonnement. Il voulait que nous retournions tous à la villa. Il fallait être fou pour s’imaginer qu’on allait pouvoir arriver en France après ce que j’avais fait. La population allait se joindre à la troupe pour nous chercher. Une fois repris, nous allions tous être mis dans le même sac. Si, au contraire, nous retournions au cantonnement, et que nous racontions ce qui s’était passé, il n’y aurait que moi qui aurais des comptes à rendre.

Je voulus parler, dire que j’avais agi dans l’intérêt de tous, dire surtout que ce qui était arrivé n’était pas ma faute, que je n’avais pas manqué de sang-froid, mais que c’était la faute de ceux qui avaient continué de frapper sur les planches après le passage du train. Il fallait avoir perdu la raison. Alors, parce qu’on est nombreux, parce qu’on est quinze ou vingt, on ne se croit plus tenu à aucune prudence ! Il fallait m’écouter. Rien ne serait arrivé.

À ce moment, Pelet, devenu fou furieux, se jeta sur moi en poussant des cris hystériques. J’avais tout fait exprès, je n’avais pas de famille, moi, j’étais un prétentieux, j’avais voulu me rendre intéressant, j’avais profité de la gentillesse, de la naïveté de mes camarades, etc.

Un instant, je pensai à m’enfuir, à abandonner tout le monde. Je me tournai vers mes camarades. Je les vis aux aguets, regardant à gauche, à droite, si indifférents à ce que venait de dire Pelet, si loin de tout sentiment de haine, que je repris confiance.

Pelet me tirait par la courroie de ma musette. Il était tellement en colère que je lui donnai un coup de poing. Il se mit à hurler. J’entendis qu’on disait qu’il exagérait. Mes camarades le saisirent à bras-le-corps et l’éloignèrent de moi. J’eus la joie immense de constater que personne ne me donnait tort, qu’il n’y avait que Pelet qui m’en voulait, que sans lui personne ne m’eût reproché ce qui était arrivé, que tous comprenaient très bien que c’était un accident imprévisible, que cela faisait partie des risques qu’ils avaient acceptés par avance de courir.

Je me sentis défaillir. Après tout ce que je venais de vivre, le bonheur de me sentir semblable à mes camarades, de les voir interpréter d’une façon si simple et si naturelle les événements, était si violent que, sans qu’il y eût apparemment de raison à ce que je faisais, je m’écartai d’eux et, lentement, je me mis à marcher droit devant moi. J’entendais dans ma tête comme des cloches de différents tons. On m’appelait, mais comme si j’avais été victime d’une injustice profonde et que tout le monde le sachant on devait finalement la réparer, j’éprouvais une joie amère et délicieuse à m’éloigner, à attendre qu’on courût derrière moi.

Mais je perçus des cris, puis une détonation. Les Allemands nous avaient-ils rattrapés ? Je me mis à courir, m’accrochant les pieds à chaque instant, sautant sans voir où j’allais retomber, m’écorchant aux buissons, me cognant le front à de grosses branches. Un ruisseau me barra la route. J’y pénétrai, et comme l’eau ralentissait ma marche et que je voulais quand même aller aussi vite, je tombai. Je me relevai, puis je retombai encore. Je ne savais même plus retenir ma respiration. J’avalai de l’eau. Je me mis à tousser. Tout à coup, je vis du sang sur ma main. Je ne savais plus d’où venait ce sang. J’avais oublié la balle qui m’avait touché entre le médius et l’index. En arrivant sur l’autre berge, je m’accrochai à une branche pour sortir. Elle cassa. Je retombai dans l’eau. Je poussai un cri. Je crus un instant que j’allais me noyer comme un enfant dans cinquante centimètres d’eau. Enfin, je parvins à sortir du ruisseau. Je marchai en zigzag pour faire perdre ma trace. Bientôt je me trouvai en face d’un moutonnement de ronces. Je revins sur mes pas. J’entendais toujours des bruits de voix. Étaient-ce mes camarades ou bien les Allemands ? Je me couchai à plat ventre. Pour étouffer mon halètement, je me cachai la bouche dans le creux de mon coude. Enfin je voulus me lever, mais j’en fus incapable. Une peur affreuse m’envahit à la pensée que j’étais immobilisé, paralysé, incapable de courir, de me servir de mes jambes. J’entendais toujours du bruit. Je parvins, en rampant, à me glisser à demi sous un fourré.

Je reconnus à ce moment la voix de Roger. Il me tira par les pieds, m’essuya le visage avec ma cravate mouillée, puis, me prenant sous les aisselles, me releva. Mais à peine m’eut-il lâché que je retombai à terre. Je n’avais rien à craindre mais je me remis pourtant instinctivement à ramper vers le fourré d’où Roger venait de me tirer. Il me releva encore une fois, et mit mon bras autour de son cou. À peine eûmes-nous fait quelques pas qu’à ma grande surprise nous nous trouvâmes sur le chemin. Je retombai encore à terre. Ce n’était pas de l’épuisement. Physiquement, j’aurais tout de même pu marcher. Mais j’étais moralement à bout et je sentais un obscur réconfort à être soulevé de terre.

Roger me saisit à bras-le-corps, mais au lieu de m’aider je me fis plus lourd que je ne suis. Il me lâcha. Je l’entendis m’injurier. Tout à coup, je sentis une douleur au visage, puis une autre. Roger me frappait. Je reprenais vie. Encouragé, Roger continuait de plus en plus fort.

Je me redressai. J’eus un mouvement de défense. Je criai : « Assez. » « Tu vas mieux ? » me demanda Roger. Il me donna une claque amicale. Je me levai. Nous marchâmes côte à côte. Tout à coup, je pris Roger par le cou, je le serrai contre moi de toutes mes forces et je l’embrassai. « Viens, viens », me dit-il. « Où sont les autres ? » demandai-je. « Ils nous attendent un peu plus loin. »

15

Nous les rejoignîmes peu après. Pelet, Cathelnicau, Jean Bisson, Vathomme avaient quitté nos camarades. Ils avaient préféré retourner chez les Boches.

Nous nous mîmes en route. Je pensais en marchant que Pelet avait vraiment joué un rôle néfaste. Je l’avais consolé, guidé, protégé dans la mesure de mes moyens. Quelle leçon ! Qui eût cru que ce timide qui n’ouvrait la bouche que pour parler de son fils, deviendrait un jour un obstructeur fanatique ? J’éprouvais un malaise à la pensée de la haine extravagante que je lui inspirais. Mes camarades, eux, avaient eu plus de clairvoyance que moi. Ils ne l’avaient jamais trouvé sympathique. J’aurais dû les imiter, au lieu de toujours me tourner vers ceux que justement on n’aime pas. Enfin, nous étions débarrassés de lui. Je me sentais en sécurité parmi tous ces hommes qui, s’ils étaient libres à présent, me le devaient en grande partie. Je les aimais. Ils étaient tous naturels. Ils n’avaient pas d’arrière-pensées.

De temps en temps, je ne pouvais m’empêcher de leur parler de Pelet. Alors que je continuais à souffrir de la trahison de Pelet, je les sentais, eux, déjà plein d’indifférence. Il n’y avait que Roger qui, parfois, se souvenait de ce qui s’était passé et me disait : « Quel salaud, ce type-là ! »

Durutte, celui qui avec Bisson avait essayé de m’empêcher de sortir du cantonnement, s’approcha de moi. Il regrettait visiblement sa conduite. Il m’expliqua qu’il ne m’en avait pas voulu particulièrement, mais qu’inquiet de la tournure des événements et croyant que finalement les Allemands seraient les plus forts (ils étaient nombreux ceux qui comme Durutte croyaient toujours que les Allemands étaient les plus forts), il avait obéi à Pelet sans se rendre compte de ce qu’il faisait. Il me demanda pardon. Je vis qu’il était sincère, qu’il était de ces êtres qui font dans la vie ce qu’ils ne veulent pas faire, et qui lorsqu’ils s’aperçoivent que leur faiblesse les mène trop loin, disent naïvement qu’ils l’ont fait malgré eux car ils n’ont pas d’ambition et ils ne craignent pas que cette franchise ne leur nuise plus tard. Un brave garçon en un mot.

Nous avions déjà parcouru cinq ou six kilomètres. Nous ne nous doutions pas, avant de partir, que les chiens allaient nous donner tant de soucis. À chaque instant un chien aboyait, un autre lui répondait dans le lointain, et ainsi de suite. Maintenant, nous avancions comme dans une immense fourrière. Nous avions l’impression que la campagne entière était réveillée. Mais comme, malgré ce vacarme, nous n’apercevions jamais personne, nous nous y habituâmes et nous comprîmes que ce n’était pas nous qui en étions la cause. Les chiens n’aboyaient pas pour signaler notre présence, mais par une sorte de mimétisme. Cela devait se passer toutes les nuits et les paysans n’y attachaient aucune importance.

L’excitation avait fait place maintenant à de la fatigue. Nous marchions en silence. Les meilleurs amis ne se parlaient pas, ne semblaient plus se connaître. En deux heures nous étions devenus tellement différents ! Nous songions déjà à ceux qui nous attendaient. Nous avions déjà oublié que nous avions été prisonniers pendant dix mois. J’étais peut-être le seul à regarder en arrière. Cette haine de Pelet, que je n’avais jamais soupçonnée et qui s’était manifestée si brutalement, me poursuivait comme un danger supplémentaire, comme un danger ajouté à ceux que je courais déjà. Elle me donnait l’impression que je n’étais pas digne de mes camarades, que j’étais une sorte de brebis galeuse, comme si on ne pouvait pas être haï sans le mériter, sans qu’il y eût quelque chose qui justifiât cette haine. Pourtant, ils connaissaient tous la vérité.

J’allais de l’un à l’autre et sous un prétexte quelconque, j’engageais la conversation. Mais ils étaient fatigués. Ils ne me répondaient pas. Ce silence dû à la fatigue me semblait une réprobation. Comme je n’en pouvais plus, j’avais des moments de profond abattement.

Quand l’aube commença à poindre, nous décidâmes de nous cacher jusqu’au soir. À la lenteur avec laquelle on chercha un abri, je sentis que le jour ne faisait peur à personne. Mais moi, tout à coup, je me mis à trembler. Je cherchai Roger. Je ne le quittai plus, au point qu’à un moment il me fit signe de m’éloigner. Je le pris par le bras. Je pensais aux deux sentinelles. Il vit que j’étais bouleversé. Il me dit : « Mais ne pense plus à ce type-là ! » Je n’osai pas lui dire que ce n’était pas à Pelet que je pensais.

Il faisait presque jour. D’après ceux de mes camarades qui ne perdaient pas de vue les réalités, nous avions parcouru trente-deux kilomètres. En effet, la campagne n’avait plus du tout le même aspect qu’autour de la villa.

Quand nous eûmes tous pénétré dans l’excavation où nous avions décidé de passer la journée et que je vis mes camarades s’organiser de la façon la plus confortable possible, le drame de la veille me parut plus affreux encore. Alors, pour ne plus y penser, pour ne pas être seul, pour avoir au moins des amis, je fus pris d’un immense besoin de dévouement. J’allais, je venais, aidant tout le monde, ayant une attention affectueuse pour chacun. Je n’avais pas hésité à tuer deux Allemands pour qu’ils pussent s’échapper, pour que nous pussions tous nous échapper. Un acte de cette importance ne devait pas être inutile. Je ne pouvais pas laisser mes camarades s’endormir sans m’assurer d’abord qu’ils fussent bien, qu’ils ne courussent aucun danger.

Je leur annonçai que j’allais voir dehors ce qui se passait. Baillencourt fit alors une remarque qu’en une autre circonstance j’eusse trouvée assez drôle : « Cette fois, je vous en prie, ne prenez aucune initiative. » Je souris, bien que je n’en eusse guère envie.

J’explorai les abords de l’excavation. Le ciel était couvert, mais l’épaisseur des nuages n’était pas la même partout, si bien qu’il y avait des bandes de ciel immenses presque dorées. Dans le lointain, j’apercevais les collines devenir de plus en plus petites. C’était magnifique. Pas une maison, pas une route, pas un poteau télégraphique. Je revins, non sans me retourner à chaque instant.

Tout le monde dormait déjà. Je pensais que j’aurais dû dire à mes camarades d’organiser un tour de garde. À la réflexion, cette précaution me parut inutile. J’essayai alors de dormir. Jamais je ne m’étais senti si seul. Mes camarades, eux, dormaient comme des masses. Moi seul au fond j’étais en guerre avec les Allemands, moi seul je me défendrais jusqu’à la mort si nous venions à être surpris, moi seul je serais fusillé si nous étions repris.

Je réveillai Roger. J’aurais voulu lui dire tout ce qui me passait dans la tête pour qu’il me réconfortât. Mais il ne me répondit que par monosyllabes. Je m’allongeai de nouveau. Tout à coup, le fait de me trouver dans ce trou sans savoir ce qui se passait dehors me causa une peur affreuse. Je sortis de nouveau. Le grand air et l’espace me firent du bien. Mais je pensais que ce que je faisais n’était pas bien vis-à-vis de mes camarades. Nous avions décidé que nous nous cacherions le jour. Ils se cachaient, eux. Ils faisaient ce que nous avions décidé. Mais moi, je ne me cachais pas. On pouvait me voir. Un chasseur, un paysan pouvait passer. Encore une fois, j’aurais fait du tort à tous.

Je retournai auprès de mes camarades. Je venais de m’asseoir par terre lorsqu’une nouvelle frayeur m’envahit. Les Allemands n’avaient-ils pas deviné notre cachette ? N’avaient-ils pas calculé qu’en marchant jusqu’au jour nous serions ici ? N’étaient-ils pas en train de fouiller toutes les bicoques, toutes les cavernes, toutes les anfractuosités, toutes les carrières se trouvant dans les parages du point que nous avions atteint ?

Cela me parut tellement évident que je réveillai mes camarades pour le leur dire. Certains semblèrent partager ma crainte, mais ils ne se levèrent même pas. D’autres firent un geste qui signifiait qu’on ne peut pas prévoir si loin. Il fallait bien que nous fussions quelque part. Partout le danger serait le même. Ils se rendormirent.

Je me rendis compte, à la suite de cet incident, que je n’étais plus très maître de moi et que si je voulais conserver la sympathie de tous, il fallait que je me domine. Mes camarades ne s’étaient cette fois aperçu de rien, mais si je recommençais à les inquiéter pour d’autres dangers éventuels, ils allaient finir par croire que je n’avais pas tout mon bon sens, et ils allaient se méfier de moi, me tenir de plus en plus à l’écart.

Puis je pensai encore à d’autres dangers, aux chiens, à des battues possibles, à Pelet aussi. Il me faisait toujours peur. Il ne pouvait rien maintenant contre moi, mais à cause de ma faiblesse sans doute, je lui prêtais un pouvoir surhumain. Il me connaissait. Il m’avait fait tant de confidences que j’avais bien été obligé de lui en faire également. S’il guidait mes ennemis, il les rendrait plus forts. Il leur signalerait mes défauts, il leur dirait de quelle manière je répondrais à leurs manœuvres.

Je songeai à réveiller de nouveau Roger. Heureusement je compris à temps qu’il ne me fallait pas tomber d’un danger imaginaire dans un réel, et que si je n’arrivais pas dès à présent à me dominer, j’allais me perdre aux yeux de mes camarades. Ils me considéraient comme un des leurs. J’étais un homme normal. Nous courions ensemble les mêmes risques. À ma place, ils n’auraient peut-être pas agi comme moi, mais ils comprenaient très bien ce que j’avais fait. Au fond d’eux-mêmes, ils devaient trouver que j’étais courageux, plus courageux qu’eux. Ils m’admiraient peut-être. Mais il ne fallait pas qu’ils pussent discerner chez moi un dérangement quelconque, une bizarrerie de caractère. J’avais tué deux Allemands. Il aurait mieux valu ne tuer personne mais je n’avais pu faire autrement. Mes camarades s’en rendaient bien compte. À aucun moment ils n’avaient donné raison à Pelet. Ils le considéraient comme un fou. Cette question était réglée. Il ne fallait donc pas que je revinsse continuellement sur cette histoire. Et puis c’était la guerre, après tout !

16

Vers quatre heures, mes camarades se levèrent. Ils sortirent à tour de rôle pour se dégourdir, pour tâcher de trouver de l’eau. Chaque fois qu’un de mes camarades s’en allait ainsi, mon cœur se serrait. Ils étaient inconscients du danger. Ils s’éloignaient trop. Ils prenaient un peu le genre des soldats au front. Je me gardais bien de leur faire une observation, car moi-même je ne pouvais m’empêcher de faire comme eux.

Avant de partir, je voulus qu’on fît un inventaire de la nourriture que nous avions emportée, certains, je l’avais remarqué, mangeant beaucoup plus que d’autres. Nous vidâmes nos musettes. Je pris une feuille de papier et un crayon. Je refis la liste de ce que chacun de nous avait emporté. D’après les calculs que j’avais faits avant le départ, nous devions pouvoir vivre pendant quatorze jours. Or, même pas un jour entier après notre évasion, je constatai avec stupeur que nous avions encore, au maximum, pour deux jours et demi de vivres. C’était incompréhensible.

J’essayai de savoir ce qui s’était passé. Personne ne put m’éclairer. Et le plus étrange fut qu’alors que je me creusais la tête pour trouver une explication, mes camarades, s’imaginant déjà être en France, n’attachaient aucune importance à un fait qui bouleversait de fond en comble un plan où nos rations étaient calculées à dix grammes près. Comme nous avions déjà, à la première étape, neuf kilomètres de retard, par ma faute, il est vrai, cela promettait.

Je venais de terminer mes comptes lorsque Baumé entra en courant. Il avait aperçu un homme dans le lointain qui se dirigeait vers notre refuge. Labussière voulut sortir pour se rendre compte par lui-même. Je le retins. Je fis signe à tous mes camarades de se taire. Mon cœur battait. De temps en temps l’un d’entre eux faisait une réflexion. Un autre lui répondait. Je criais : « Chut. » On m’imitait. Tout le monde criait : « Chut. » On trouvait que je poussais un peu loin la prudence, que la silhouette aperçue dans le lointain par Baumé, en admettant qu’elle continuât à se diriger vers nous, ne pouvait être déjà là.

Je convins qu’ils avaient raison. Je pensais cependant que j’avais été bien bête de ne pas ramasser le revolver qui était tombé à terre. Au lieu de sortir tout de suite du poste de garde, et de perdre mon temps devant une porte que je n’arrivais pas à ouvrir, j’aurais dû calmement chercher partout ce qui aurait pu m’être utile par la suite. Aucun de nous n’était armé à cause de mon manque de sang-froid. Puisque je m’étais aventuré dans une pareille voie, je devais être prêt à me défendre jusqu’au bout par n’importe quel moyen.

Je me gardai bien de faire part de mes réflexions. Je sentais que mes camarades n’avaient pas la même détermination que moi ! Un Allemand nous eût mis en joue que tout le monde eût levé les bras. Personne ne se fut jeté sur lui comme je l’avais fait, au risque de se faire tuer.

Cette fois, ce fut Durutte qui voulut sortir. Je l’en empêchai également, disant qu’il valait mieux trop attendre que pas assez. Enfin quand la nuit fut complètement tombée, nous partîmes.

Je pensais toujours à ce revolver. Comment se faisait-il que mes camarades n’eussent jamais songé à se procurer des armes ? Un instant, je voulus mettre la conversation sur ce sujet. Mais je me retins. Après ce qui s’était passé, je ne voulais pas avoir l’air de ne penser qu’à tuer les gens.

Un peu plus tard, je ne pus m’empêcher de dire à Roger que si nous avions des armes, nous ne serions pas à la merci d’une rencontre, qu’il devrait en parler à Roberjack. Il y en avait peut-être chez sa belle-sœur, à Grigau.

Après m’avoir écouté, Roger, comme s’il n’était pas un évadé comme moi, comme s’il me faisait un bout de conduite, me répondit en faisant attention de n’être pas entendu : « Non, non, il vaut mieux ne pas parler de ça. Ce n’est pas le moment. » Je lui dis que si nous rencontrions deux gendarmes, nous nous laisserions tous prendre, nous ne nous défendrions même pas ! Il me répondit : « Qu’est-ce que tu veux, c’est comme ça. »

Nous traversâmes un petit bois, puis nous nous trouvâmes dans une immense plaine qui venait d’être labourée. J’étais très préoccupé par ma blessure. Au lieu de guérir, elle s’aggravait. La balle était passée entre l’index et le médius, juste à la fourche, et elle avait dû toucher le métacarpe car je ne pouvais remuer ces deux doigts. J’avais, la nuit dernière, lavé la plaie dans un ruisseau sans avoir même pu m’assurer si l’eau était propre.

À présent, mon bras enflait et je sentais une lourdeur sous l’aisselle. Je craignais de l’infection. J’avais des élancements de plus en plus violents. J’avais aussi de la fièvre. Au commencement, j’avais cru que c’était la marche qui me faisait transpirer, mais je ne faisais plus que transpirer, je grelottais également. Ce n’était donc pas la marche.

Et cette plaine sur laquelle nous venions de nous engager s’étendait sur une distance de dix-huit kilomètres. Mes camarades, avec leur manie des raccourcis, ne voulaient même pas suivre les sentiers entre les ornières faites par les charrettes des paysans. Nous avancions dans les sillons que les mois d’hiver n’avaient pas encore tassés, obligés à chaque pas d’enjamber de grosses mottes de terre durcie.

Si mes forces m’abandonnaient, si je tombais au milieu de cette plaine, qu’allait-il se passer ? Que feraient les paysans qui me trouveraient le lendemain matin ? Il n’y a rien de plus lâche que de livrer un homme blessé. Ils me garderaient peut-être la journée. Mais après ?

Un croissant de lune s’était levé sur notre gauche, à quelques mètres de l’horizon. Malgré mon état, chaque fois que je m’apercevais qu’un de nos camarades était en difficulté, je m’offrais à lui porter ses musettes. J’en avais déjà six sur le dos. Je désirais tellement gagner la sympathie de tous que je ne tenais aucun compte de mes forces. Je dis à Roger que j’avais mal. Je lui demandai de porter un instant ces musettes pour moi. Il me regarda avec étonnement. « Tu es complètement idiot, me dit-il. Tu n’as qu’à les rendre à leur propriétaire. » Je le fis peu après.

Trois kilomètres plus loin, je sentis que je ne pouvais continuer. Je crus d’abord que j’avais seulement une certaine complaisance pour moi. En effet, quoique je me répétasse que je n’en pouvais plus, mes jambes me portaient encore très bien. Je me disais que c’était une question de volonté lorsque, tout à coup, alors que je n’avais pas encore ralenti, que je n’avais pas encore passé par toutes les phases, qui, dans mon esprit, devaient précéder mon immobilisation complète (s’arrêter pour reprendre haleine, trébucher, m’appuyer sur mes voisins, tomber sur un genou, etc.), je ne pus mettre un pied devant l’autre ! Je crus que le poids de la terre collée à mes souliers en était la cause. Mais même sans avancer, en restant sur place, j’étais incapable de soulever aussi bien mon pied gauche que mon pied droit. J’étais fixé au sol.

J’appelai. Mes camarades ne s’arrêtèrent pas. J’appelai plus fort. Ils se retournèrent. Je criai : « Je ne peux plus continuer. »

Mon visage était couvert de sueur et, comme je ne l’essuyais pas, je la sentais se former en grosses gouttes un peu partout. Cette minute était effroyable. Alors que je voulais tellement aider, je me trouvais au contraire être une entrave. Qu’allaient faire mes camarades ? Il me semblait qu’ils allaient se plaindre, dire : « Oh ! celui-là, il n’a pas encore fini… Il arrivera à ce qu’il veut. » Je demandai à Roger de me donner le bras. Malgré cet appui, je ne pus faire un pas. J’étais épuisé. Je n’avais pas dormi depuis deux jours. Mes nerfs étaient à fleur de peau. De cet instant, jusqu’à quatre heures du matin, moment où je m’évanouis, soit pendant plus de cinq heures, je vécus un véritable calvaire. Mes camarades, ayant fabriqué une sorte de siège qu’ils portaient à deux, se relayèrent sans arrêt. À chaque instant, je les remerciais. Je ne savais comment leur montrer ma reconnaissance. Dans ma fièvre, je m’imaginais que la nuit prochaine ce serait la même chose, qu’on ne m’abandonnerait jamais, que ma dette serait immense. J’en étais bouleversé de confusion.

De temps en temps, je leur disais : « C’est assez, laissez-moi, cela ne fait rien, pensez à vous d’abord, ne vous occupez plus de moi. » Il était si visible que j’étais accablé d’être une charge que le zèle de tous en était encore accru.

En cours de route, un de mes porteurs dut s’arrêter parce qu’il était lui-même épuisé. Je fus pris alors d’une sorte de crise de nerfs. Mon corps inerte fut secoué d’un tremblement d’une vigueur que je n’eusse pas soupçonnée dans l’état de faiblesse où je me trouvais.

Plus loin, une scène beaucoup plus désagréable se produisit. Dans le lointain, à une fenêtre d’une maison isolée, une lumière brillait. Tout le monde s’arrêta. Je perçus des murmures, des bribes de conversation. Je compris que mes camarades envisageaient de me porter sans bruit jusqu’à la porte de cette maison et de m’y laisser comme un enfant qu’on abandonne.

On m’avait posé à terre. J’essayai de me relever. « Non, non, criai-je, laissez-moi plutôt ici. Je ne veux pas, je ne veux pas… » Personne ne s’expliqua ma terreur. Finalement, je perdis connaissance.

Quand je revins à moi, je me trouvai couché dans une clairière. Le soleil, entouré d’un halo brumeux, brillait au milieu du ciel. Quand mes camarades virent que mes yeux étaient ouverts, ils me sourirent, me parlèrent, m’apportèrent à boire. Je sentais que j’allais beaucoup mieux. Je me levai. « Non, restez couché », me cria Baillencourt qui voulait toujours être le premier en tout et qui dans une circonstance comme celle-ci était le plus attentionné. J’eus la surprise de constater, presque aussitôt après, que personne ne semblait attacher d’importance à ce qui s’était passé la nuit.

Après le déjeuner, certains d’entre nous s’étendirent pour dormir. J’employais mon temps à me préparer pour la longue marche qui nous attendait le soir. Je fis quelques exercices d’assouplissement. Je me rasai, je me lavai les pieds. Je refis le pansement de ma main blessée. La plaie se cicatrisait. Roger, qui enroulait la bande, me conseilla de ne pas laisser une croûte se former trop tôt.

Au milieu de l’après-midi, après avoir juste mangé une sardine et un morceau de pain, je fus pris durant quelques secondes d’un tremblement. « Je dois avoir encore de la fièvre », pensai-je. C’était bizarre, en effet, que cette petite collation eût provoqué une telle réaction de mon organisme. Je ne pouvais tout de même pas demander à mes camarades de refaire cette nuit ce qu’ils avaient fait la veille. Une idée se présenta à mon esprit : modifier l’horaire que j’avais établi, ne faire cette nuit qu’une étape très courte. Mes camarades s’y opposèrent, ce qui me surprit car cet horaire qu’ils tenaient tant à respecter, c’était moi qui l’avais établi.

Ils avaient pris de l’assurance. Je les voyais autour de moi, formant de petits groupes qui s’occupaient à des travaux pratiques. Ils ne se donnaient plus la peine de parler à voix basse. Évidemment nous étions loin de toutes agglomérations et, en plus, cachés par des fourrés. Cette facilité avec laquelle ils s’adaptaient à notre vie nomade m’inquiétait. Il ne fallait tout de même pas croire que parce que nous avions parcouru soixante-dix kilomètres, nous étions sauvés.

Il m’apparut que de monter dans un arbre pour surveiller les environs serait une bonne précaution. Mes camarades accueillirent assez mal cette suggestion. C’était exagéré. Je répondis que rien n’était exagéré lorsqu’il s’agissait de défendre notre vie et notre liberté. Ils haussèrent les épaules. C’était vrai. Même quand il s’agit de notre vie, nous nous contentons d’à-peu-près. Je me souvenais de ce soldat grièvement blessé dans une rue d’Amiens. Si on s’était dépêché, il eût peut-être été sauvé. Mais on n’avait pas pu se dépêcher. Les gens avaient couru à gauche, à droite, mais toujours des détails, des contretemps les avaient retardés. Ici, dans cette clairière, c’était la même chose. Tous nous désirions prendre des précautions, mettre toutes les chances de notre côté, mais à chaque instant quelque chose nous en empêchait.

Je pensai à monter moi-même sur l’arbre. Mais à quoi cela eût-il servi pendant une heure seulement ? Il fallait faire le guet tout le temps ou pas du tout. Je compris que c’était pour des raisons de ce genre que nous renoncions souvent aux précautions les plus naturelles. Notre grand ennemi était le sentiment que les choses ne valent pas la peine d’être faites quand on ne peut pas les faire bien. Nous étions vulnérables de tant de côtés que de nous assurer sur un seul point ne nous donnait pas plus de confiance que le casque au soldat.

Je renonçai donc à monter dans l’arbre. Je m’étendis. Tant pis pour l’heure de sécurité. Quand je me réveillai, cette heure était passée et il n’était rien arrivé.

17

Le soleil se couchait. Il commençait à faire beaucoup plus froid. L’un de nous voulut allumer du feu. Je protestai, prenant mes camarades à témoin. Il me dit qu’on ne verrait rien à cause des arbres. Je n’insistai pas. Puisque nos camarades ne faisaient aucune différence entre leur sort et le mien, il eût été déplacé que je tinsse à ma sécurité plus que je tenais à la leur. Chaque fois que je leur reprochais de manquer de prudence, j’avais l’air de leur rappeler que ma situation était plus dangereuse que la leur. À la longue, ils allaient me trouver encombrant.

Je m’assis près de ce feu, me contentant d’aider à disperser la fumée. Mes pensées étaient bien sombres. Mes camarades me semblaient d’une insouciance incroyable. Au lieu de taire la gravité de ma situation, j’aurais mieux fait de la leur montrer nettement. Je comprenais pourquoi Roger m’avait dit de ne surtout pas parler d’armes. L’idée me vint d’avoir une conversation avec ceux d’entre nous qui prenaient les choses plus sérieusement. J’entraînai Roger, Durutte, Baillencourt, Momot à l’écart. Ils furent d’avis que dès que nous arriverions dans des régions plus peuplées, nous devions nous diviser en deux ou trois groupes. Nous quatre, par exemple, nous pouvions très bien former un groupe. Je répondis que ce ne serait pas chic de notre part. Si les plus habiles se mettaient ensemble, les autres, abandonnés à eux-mêmes, allaient se faire prendre bêtement. Roger se mit à rire. Il dit que l’habileté ne servait à rien dans notre cas, et qu’il n’y en aurait peut-être qu’un seul parmi nous qui réussirait à regagner ses pénates : Baumé.

Lorsque la nuit fut venue, nous repartîmes. Depuis notre évasion, nous n’avions vu personne, à part une silhouette dans le lointain. Comme la lune ne s’était pas levée, qu’il n’y avait pas d’étoiles, nous nous servîmes pour la première fois de la boussole. Sauf Baillencourt, personne n’y connaissait rien.

Nous traversâmes d’abord une forêt de pins. Pas de buissons. Le sol était plat, couvert d’un mince tapis de mousse de la même épaisseur partout, les arbres étaient espacés, comme des colonnes, sans branches basses. Pendant sept kilomètres nous fîmes une promenade idéale.

Nous tombâmes ensuite sur une route. Certains furent d’avis de la suivre. Elle était découverte, elle décrivait de grandes courbes. Ils prétendaient que nous ne courions aucun risque. Les phares des autos se voyaient si longtemps à l’avance que nous avions le temps de nous cacher dans les fossés.

Je donnai les raisons pour lesquelles cette route me paraissait dangereuse. Il pouvait se faire que nous y rencontrions des cyclistes sans lumière, ou même des piétons. Nous n’aurions pas le temps de nous dissimuler. Les autos, d’autre part, pouvaient très bien passer près de nous à un endroit où il n’y avait ni arbres, ni fossé, ni remblai. Si nous devions nous jeter à terre, il y aurait toujours parmi nous un retardataire. Mais la promenade à travers la forêt avait rendu mes camarades difficiles. Cette grande route plate était plus attirante que les champs labourés.

Nous prîmes donc la route. Pour une raison que je n’avais pas donnée, nous dûmes la quitter. Après chaque passage d’automobiles, comme il en passait parfois plusieurs de suite, certains hésitaient à se relever, si bien que nous perdions beaucoup de temps à nous remettre en marche.

Nous décidâmes de couper à travers champs, ce que nous avions fait jusqu’à présent. Nous traversâmes une série d’enclos dans lesquels dormaient des moutons et des bêtes à cornes. C’était assez pénible car il nous fallait chaque fois chercher dans la demi-obscurité la barrière d’accès. Nous avions essayé au début de passer à travers les haies, mais autour d’elles le sol était boueux, marécageux même. Nous enfoncions jusqu’à la cheville, jusqu’à mi-jambe même. Et si nous passions outre, nous nous accrochions les pieds à de longues branches, glissées à l’intérieur de ces haies afin de les renforcer sans doute.

Quelquefois, dans un coin de ces pâturages, se dressait une petite cabane bâtie avec des rondins. J’insistai alors pour qu’aucun de nous ne s’en approchât, ces cabanes devant servir d’abri à des bergers. Mes camarades n’attachaient aucune importance à mes recommandations. Ils estimaient que nombreux comme nous étions, nous n’avions rien à redouter d’un ou de deux bergers perdus dans la campagne. Je leur expliquai que ce qui était à craindre, ce n’était évidemment pas le ou les bergers que nous pouvions rencontrer, mais que, par ceux-ci, le bruit de notre présence dans la région ne se répandît.

Après avoir passé plusieurs heures à nous frayer un chemin à travers toutes ces clôtures, la campagne commença à changer d’aspect. Elle devenait plus accidentée et plus aride. Nous remarquâmes sur la pente d’une colline une multitude de pierres de toutes les tailles, qui faisaient penser à un inexplicable éboulement. Dans le lointain, éclairée par la lune qui venait de se lever, nous aperçûmes une chaîne bleuâtre de montagnes rocheuses. Au fond du vallon coulait une rivière dans un sens que nous ne pouvions déterminer.

Nous nous arrêtâmes pour consulter la carte. Cette rivière était la Blache. Nous n’avions qu’à la longer sans nous occuper de notre boussole, pendant une douzaine de kilomètres vers l’ouest.

À ce moment une controverse s’éleva entre nous. Roberjack et Labussière voulaient suivre le chemin de halage, alors que moi, je voulais m’en tenir à une certaine distance, toujours pour éviter des rencontres. On me répondit que si on m’écoutait, jamais nous n’arriverions. Je fis observer que ce qui importait n’était pas le temps, mais d’arriver.

Finalement, je me rangeai à l’avis de mes camarades et nous nous engageâmes sur le chemin. Comme nous ne rencontrions personne, mes objections du début prenaient un aspect de plus en plus théorique et je sentis qu’après une nouvelle intervention de ce genre, on finirait par ne plus m’écouter du tout. Je résolus de ne plus rien dire, à moins que ne se présentât un danger vraiment grave.

D’après ma carte, nous devions huit kilomètres plus loin passer à proximité d’un hameau. Il ne se trouvait pas sur la rivière même, mais à une centaine de mètres. Je l’avais toujours répété, une des conditions principales de notre réussite était d’éviter soigneusement tous les lieux habités. Si cette règle nous amenait en fin de compte à allonger notre parcours de cinquante kilomètres, du point de vue de notre sécurité, cette fatigue supplémentaire valait largement la peine d’être endurée.

Tous mes camarades avaient partagé mon avis. Or, une heure plus tard, quand j’annonçai que le moment était venu d’obliquer sur la gauche afin de contourner le hameau, ils protestèrent, affirmant qu’il était ridicule pour une petite agglomération qui ne se trouvait même pas sur notre chemin, et à côté de laquelle nous passerions en pleine nuit, de faire un détour de cinq à six kilomètres. Nous n’avions qu’à ouvrir l’œil. Nous ne pouvions pas faire de pareils détours pour chaque bicoque. La guerre serait finie quand nous arriverions en France, etc.

Je laissai dire. Je me bornai simplement à faire remarquer que si cette fois cela n’avait pas beaucoup d’importance, cela pouvait néanmoins un jour nous jouer un mauvais tour. Roger me prit à part : « Ne les écoute pas », me dit-il gentiment.

Bientôt nous arrivâmes au carrefour que j’avais voulu éviter. Ici se produisit un incident très désagréable. J’avais remarqué que les cultivateurs du recrutement d’Angers, Cathelnicau, Vieilh et Bisson s’étaient attardés à différentes reprises pour couper des branches et s’en faire des cannes. Ces trois camarades justement s’arrêtèrent et, nous montrant de leurs cannes les cinq ou six maisons du hameau, nous prièrent de les attendre. Ils voulaient aller voir s’il n’y avait pas moyen de chaparder quelques poulets.

Cette fois je trouvai qu’on manquait vraiment trop de prudence. Cela dépassait la mesure. Comment pouvait-on, dans la situation où nous étions, s’exposer ainsi ? Les Allemands n’étaient tout de même pas tous partis à la guerre. Il devait en rester quelques-uns au hameau. Ils allaient nous courir après avec des fusils. Ils allaient téléphoner, ameuter les environs. Je le dis à tout le monde.

« Mais qu’est-ce que nous allons manger ? » me demanda Vieilh. Je répondis qu’en effet nous serions bientôt obligés d’user de moyens semblables, mais qu’alors nous ne nous engagerions pas à la légère, pas sans prendre toutes les précautions possibles, pas sans avoir longuement examiné les lieux, etc.

« Ça sera pareil », observa Momot qui me semblait toujours exagérer son accent parisien alors qu’il parlait naturellement. « Non, ça ne sera pas pareil », m’écriai-je.

On me regarda comme quelqu’un qui a une idée baroque. Je sentis, et je ne pus m’empêcher de trouver cela savoureux, que pour la plupart de mes camarades, c’était moi qui n’avais pas la conscience nette de ce que nous devions ou ne devions pas faire.

À ce moment, sans m’écouter davantage, Vieilh, Cathelnicau et Bisson s’engagèrent dans le chemin qui conduisait au hameau. D’un bond, je me joignis à eux. Puisque je ne pouvais les retenir, il ne me restait qu’à ne pas les quitter, de façon à les surveiller, et à les empêcher au moins de faire des bêtises.

Il se passa alors une chose extraordinaire. Faisant demi-tour, ils prièrent les camarades de me faire comprendre que ma place n’était pas avec eux. J’allais tout faire rater. On ne pouvait pas se permettre, dans notre situation, de courir des risques inutiles. Ils ne voulaient pas de moi. Ils n’avaient pas confiance en moi.

C’était incroyable. Je leur dis qu’ils étaient fous, que s’ils ne le comprenaient pas, eh bien ! je les accompagnerais malgré eux. Mon sort était autant en jeu que le leur. Je tenais au moins à être présent. Qu’ils n’allassent pas s’imaginer que c’était par peur que je m’opposais à cette expédition. Je n’avais pas peur. Ma volonté de les accompagner en était la meilleure preuve. Puis je répétai que si nous ne voulions pas être pris, nous devions rester unis, ne rien faire isolément. Je terminai d’une voix forte par ces mots : « Cela dit, allons-y si vous y tenez. »

Après une demi-heure de tergiversations, j’obtins gain de cause. Nous reprîmes notre route.

Nous avions parcouru quelques centaines de mètres lorsque Roger, qui s’était tu pendant cette discussion, s’approcha de moi. Il me dit sur un ton affectueux que j’avais bien fait de les empêcher d’aller chaparder des poulets, mais que cependant je m’étais un peu exagéré les risques. « Ce sont des paysans, tu comprends, me dit-il sur le ton d’un colonial expliquant des mœurs d’indigènes, tu les fais rire en parlant de téléphone. Si chaque fois qu’on volait un poulet à la campagne, cela faisait une telle histoire ! »

18

En neuf nuits, nous parcourûmes deux cents kilomètres. Un des grands dangers que nous courions résidait dans le choix de la cachette où nous passions le jour. Comme nous ne connaissions pas les lieux, il arrivait qu’en croyant être à l’écart, nous nous installions à proximité d’un endroit habité, d’un chantier de bûcherons, d’une carrière en exploitation.

J’avais obtenu en conséquence que pendant que nous dormions, l’un de nous montât la garde. Je l’avais obtenu non sans difficultés. L’étrange fut que cette mesure de sécurité que j’avais tant désirée m’empêchait de fermer l’œil. Chaque fois que j’étais sur le point de m’endormir ainsi protégé, je ressentais un malaise qui dissipait mon engourdissement. J’avais confusément le sentiment que si je m’abandonnais au sommeil, je me réveillerais prisonnier. J’ouvrais les yeux. J’apercevais alors le factionnaire. Je lui disais que je n’avais pas sommeil, qu’il pouvait aller se reposer, que je le remplacerais. Et dès ce moment, je m’endormais, mon sommeil était paisible car ma sécurité ne dépendait plus de personne.

Les privations et la fatigue commençaient à faire leur effet. Nous étions de plus en plus divisés. Les uns regrettaient de s’être évadés. Certains parlaient d’entrer dans la première ferme sans se préoccuper de ce qui se passerait. D’autres voulaient tenter leur chance isolément ! D’autres ne le voulaient pas pour que nous ne nous quittions pas et que nous subissions le même sort. Durutte et Momot voulaient faire un grand coup : arrêter une auto, en expulser le chauffeur, et foncer droit devant eux. Roberjack nous suppliait de patienter. « Bientôt nous serons à Grigau, bientôt nous serons à Grigau », répétait-il sans arrêt.

Ce qui m’inquiétait, c’était le silence de trois d’entre nous. Ils me regardaient de temps en temps avec une expression sournoise. Moi, je m’efforçais de remonter le moral de tous. Je disais que nous n’avions qu’à continuer comme nous l’avions fait jusqu’à présent, qu’en réalité il ne s’était rien passé que nous n’ayons prévu, que nous pouvions considérer que jusqu’à présent les choses avaient plutôt bien marché !

Le manque de nourriture surtout nous abattait. Certains de mes camarades envisagèrent de déterrer les légumes. Malgré la faim, je ne parvenais pas à me faire à cette idée. J’étais frappé par la rapidité avec laquelle on se résignait aux solutions extrêmes. Je le dis à Roger. Il fut de mon avis. Nous trouvions l’un et l’autre que quelque difficile que fût notre situation, elle n’appelait pas encore de pareils expédients. Nous pouvions tout de même attendre. Cette façon de dramatiser ne laissait rien augurer de bon. Elle trahissait de la nervosité.

L’hostilité que j’avais déjà remarquée à mon égard ne faisait que croître. Je ne savais que faire pourtant pour aider mes camarades. Peut-être les ennuyais-je avec ma prudence, mais en toute sincérité je ne pensais qu’à eux. Je me considérais, peut-être à tort, comme responsable de la réussite de notre évasion. Et leur hostilité grandissait quand même, à un tel point que, instinctivement, je ne les quittais plus des yeux, comptant sans cesse si nous étions bien tous là, tellement je craignais que l’un d’eux n’allât me dénoncer comme l’organisateur de cette évasion et l’assassin des deux Boches.

Certains ne me parlaient plus. Je me gardai bien de changer quoi que ce fût à ma conduite. Il m’apparut que mon dévouement lui-même les agaçait. Que faire dans une situation pareille, que faire quand la gentillesse et la bonté ne nous attirent pas la sympathie de notre entourage ?

Par moment je sentais que mon regard avait quelque chose de désemparé. En constatant que j’inspirais une telle hostilité il se rembrunissait malgré moi, se couvrait d’une expression mauvaise, si bien que je semblais donner raison à mes ennemis. « Vous voyez bien, avaient-ils l’air de dire, qu’il n’est pas franc. »

Je le compris à temps. On cherchait à m’empêcher d’être moi-même. Je ne tombai pas dans le piège. Je résolus de ne rien changer à mon attitude, de paraître ne m’apercevoir de rien ! Mais quand les marques d’antipathie se firent plus nombreuses et plus affirmées, il me devint difficile de conserver cette attitude. Cela devenait de la bassesse. À force de répondre par de la bonté à de la méchanceté, j’avais l’air d’avoir peur. Je sentais que d’un moment à l’autre il allait me falloir demander une explication !

Ce fut ce que je fis le lendemain. Nous nous étions réfugiés dans une cabane abandonnée au centre de laquelle était fiché une sorte d’établi. Comme tout le monde se plaignait de la faim, je me levai brusquement et je dis : « Attendez-moi, je vais tâcher de rapporter quelque chose. » Mais avant de partir, je demandai si quelqu’un pouvait me prêter du fil et une aiguille. Je voulais transformer mon pantalon de façon qu’il eût moins l’air d’un pantalon de soldat. Je coupai également le col de ma vareuse, échancrant le devant afin de lui donner une apparence de veston civil. Tout le monde me regarda faire sans rien dire.

Enfin, je sortis avec toutes les musettes disponibles. Je parcourus une dizaine de kilomètres en plein jour, à travers la campagne, m’approchant des petites fermes isolées, mais partout j’aperçus des hommes.

Lorsque je revins, deux heures plus tard, je ne doutais pas qu’on parlait de moi. Roger s’était mis à tousser. Baillencourt, au moment où j’avais passé la porte, avait feint de scander de la main ses paroles. D’autres respiraient bruyamment. Je posai mes musettes vides et criai avec bonne humeur comme on fait pour éviter de donner une déception : « Rien, rien, rien… »

Je regardai Roger. Il me désigna des yeux la porte. Je le suivis, un peu gêné de ce que cette invitation discrète se fit devant tout le monde et en essayant par contrecoup de paraître la trouver toute naturelle. Le bras tendu, comme s’il me montrait l’horizon, il me dit : « J’ai à te parler. Méfie-toi. » Puis, à haute voix : « Tu vois, tu aurais dû plutôt aller dans cette direction. »

Je n’entendais plus Roger tant le choc que j’avais ressenti avait été fort. J’entrai dans la cabane, décidé à savoir ce qu’on me reprochait exactement. Avant que j’eusse prononcé un mot, comme si on avait deviné mon intention, on m’accueillit avec des ricanements. J’avais trompé mes camarades. J’étais la cause de tout. Je les avais entraînés dans une aventure sans issue. Mais cela ne se passerait pas comme cela. On ne voulait pas payer pour moi, etc.

J’allais répondre lorsque Roger me prit par le bras et m’entraîna dehors. « Ne commence pas à discuter avec eux, me dit-il. Attends qu’ils se calment. Ils t’en veulent en ce moment. Tiens-toi tranquille, ça vaut mieux. Vous vous expliquerez plus tard. »

Je répondis que si vraiment je les gênais, j’étais prêt à m’en aller seul de mon côté. « Tu es fou ! s’écria Roger. Je t’assure que dans le fond ils t’aiment bien. Ils sont nerveux, qu’est-ce que tu veux ! C’est un mauvais moment à passer. Dans quelques jours, ils seront les premiers à regretter leur méchanceté. »

Je répétai que je ne voulais pas m’imposer. J’avais fait tout ce que j’avais pu pour eux. S’ils ne s’en rendaient pas compte, eh bien ! tant pis. Moi, j’avais la conscience tranquille. D’ailleurs, il y avait longtemps que j’avais songé à continuer seul ma route. Je n’étais resté que parce que j’avais cru que je pouvais être utile. J’avais conscience de ma responsabilité dans cette évasion. Les choses s’étant passées d’une façon beaucoup plus grave que nous ne l’avions prévu, et cela à cause de moi, je m’étais cru tenu de rester avec mes camarades. Mais puisqu’ils ne le désiraient pas, j’aimais autant m’en aller.

Pendant que je parlais, j’avais une préoccupation secrète. Je tremblais de découvrir (car quand nous avons été frappés à un endroit, c’est toujours pour ce même endroit que nous avons peur) que cette dernière solution ne fût pas du goût de mes camarades. Je craignais par exemple, entendre Roger me dire : « Hé, mais, c’est qu’ils ne te laisseront pas partir comme cela ! » et que l’histoire de Pelet ne se répétât en plus grand.

Ce jour-là, il ne se passa rien. Le soir, nous partîmes avant la tombée de la nuit. Nous marchions depuis un quart d’heure, lorsque nous passâmes sur un viaduc. Au milieu, je fus pris soudain d’une grande frayeur. Nous apercevions un torrent, et nous étions si haut qu’on eût dit un minuscule ruisseau d’argent. Je ne sais pourquoi, mais j’avais eu tout à coup le pressentiment que mes camarades allaient me jeter par-dessus le parapet, Baumé et Roger comme les autres. Je les regardai. Personne ne faisait attention à moi. Ils me semblaient d’accord. Je ralentis le pas pour rester en arrière. Mais le viaduc une fois franchi, je m’aperçus que je m’étais trompé comme il n’est pas permis de se tromper. Personne ne s’était même retourné une fois.

Un peu plus loin, un nouvel incident se produisit. Nous traversions un champ lorsque nous aperçûmes, pas très loin, une femme. Labussière, qui se croyait très beau garçon avec ses petites moustaches et ses yeux légèrement bridés, dit qu’il allait lui demander quelque chose à manger. Je lui fis observer que c’était imprudent. Il me répondit : « Laissez-moi faire. »

À ce moment, trois ou quatre d’entre nous voulurent se joindre à lui. Je compris que dans leur naïveté, ils étaient persuadés qu’une femme, parce qu’ils étaient des hommes, ne pourrait rien leur refuser. Je les vis s’éloigner, puis parlementer.

Peu après, ils revinrent, et nous prièrent d’attendre. Cette femme leur avait promis de leur apporter du pain. Je leur dis qu’en fait de pain, elle allait revenir avec son mari, ses frères, des voisins, et qu’il était plus prudent de filer immédiatement. Labussière me répondit que je ne connaissais pas la femme, que la femme avait plus de cœur que l’homme, etc. En fin de compte, nous constatâmes que nous nous étions tous trompés, car la femme en question ne revint pas.

Le lendemain, mes camarades furent pris d’un tel découragement, que j’eus l’impression que notre équipée était terminée, qu’ils ne feraient pas un pas de plus, qu’ils allaient se constituer prisonniers et m’obliger à les imiter. Ils prétendaient que nous n’arriverions jamais, que nous avions entrepris une tâche au-dessus des forces humaines.

Certains avaient les pieds abîmés. D’autres, qui n’avaient rien, ni blessures, ni excoriations, ni ampoules, affirmaient qu’ils ne pouvaient plus marcher. D’autres encore se plaignaient de leurs jambes, de leurs reins, de leur estomac. Le plus curieux était que moi je ne pouvais plus avancer à cause de mes bras. Ils étaient paralysés.

Toutes les heures, nous faisions une pause. Nous ne prenions plus aucune précaution. Quand nous rencontrions des gens sur une route, nous allions nous asseoir dans un champ sans nous cacher, et nous les regardions passer. Dès que nous apercevions une maison ou une ferme, nous y allions mendier un peu de nourriture, et comme jusqu’à présent nous n’étions pas mal tombés, mes camarades s’enhardissaient dangereusement.

Baumé était de plus en plus ridicule. Il transportait une caisse à moitié vide dont il ne voulait pas se séparer. Pour la centième fois peut-être, je lui avais dit de faire un paquet de ce qu’elle contenait et de l’abandonner.

Roberjack nous disait : « Courage, nous sommes arrivés. Ma belle-sœur nous attend. Grigau est tout près. » Quant à Baillencourt, lui, il avait les mains libres. Chaque fois qu’il avait besoin de quelque chose, il s’adressait à l’un de nous. Il avait beaucoup d’argent sur lui. Il avait la nonchalance et la légèreté de ceux qui se disent qu’ils s’arrangeront toujours, qu’ils n’auront qu’à payer. En effet, tout le monde lui rendait des services. Certains pourtant, quoique dépourvus d’argent, lui battaient froid, goûtant sans doute le plaisir de montrer que dans certaines circonstances l’argent n’est pas grand-chose. Ces derniers étaient d’ailleurs assez antipathiques. Ils avaient toujours l’air de nous dire que rien ne nous avait empêchés de faire comme eux.

19

Nous arrivâmes un soir à Grigau. J’avais laissé parler Roberjack. J’avais toujours pensé que son désir de nous amener chez le beau-frère de sa sœur finirait par passer pour une idée fixe. Mais Roberjack, sans rien dire, nous y avait conduits. Et voilà que, tout à coup, ce danger lointain, que je croyais avoir tout le temps d’éviter, était présent. Nous allions, pour la première fois, remettre notre sort entre les mains de gens que nous ne connaissions pas.

Ce qui m’inquiétait, c’était que Roberjack, pour nous mettre en confiance, nous avait laissé entendre que ces riches fermiers auxquels il était vaguement apparenté, avaient déjà aidé d’autres évadés. Ils devaient donc être surveillés. Il me paraissait par ailleurs bizarre qu’ils acceptassent ainsi des risques pour des inconnus.

Mes camarades, eux, ne voyaient pas du tout la chose comme moi. Qu’on les aidât leur semblait tout naturel. Ils avaient conscience, bien qu’ils se cachassent comme moi, de n’avoir rien fait de mal, de n’être que des Français qui cherchent à regagner leur pays. Ce n’était pas un crime. J’avais beau leur répéter que nous étions imprudents, ils ne s’en rendaient pas compte.

Entre autres arguments, je leur rappelai que ces fermiers ne nous avaient pas attendus pour secourir des Français, et, qu’en une période comme la nôtre, une telle conduite n’avait pu passer inaperçue.

Je perdais mon temps. Baillencourt, avec cette distinction qu’il savait se donner sous son uniforme sale et déchiré, avait, quand on lui rapportait mes objections, l’air supérieur d’un homme aux prises avec la bêtise des petites gens. Il ne se donnait même pas la peine de répondre.

N’était-il pas surprenant que des gens, somme toute, si heureux, s’exposassent à être emprisonnés, exécutés, pour des évadés simplement parce qu’un des membres de leur famille était d’origine française ? Cette dernière raison était pourtant suffisante aux yeux de mes camarades. Il se faisait une telle idée de leur Patrie qu’ils trouvaient tout naturel que pour un Français une famille entière d’Allemands risquât la prison et la mort. Moi, plus modestement, je ne croyais pas que ce fût possible.

Aussi étais-je vraiment inquiet. Et puis, nous étions si nombreux ! Que Roberjack, tout seul, se fût rendu chez le beau-frère de sa sœur, c’était encore admissible. Mais nous tous !

L’insistance de notre camarade, je devais le reconnaître, dénotait une belle nature. Des actions de ce genre sont parmi les plus belles qui existent. Roberjack ne songeait pas qu’à lui. On le sentait plus désireux de pouvoir nous être utile que de se sauver lui-même.

Lorsque je pénétrai dans cette famille boche, j’eus la brusque révélation de ce qu’était vraiment la bonté et le désintéressement. J’avais une telle admiration pour ces qualités que j’aurais voulu être le seul à en bénéficier. Un sentiment confus d’envie m’envahit. Je souffrais que mes camarades fussent l’objet d’attentions de gens aussi exceptionnels. J’aurais voulu être seul assis à la table familiale et montrer à tous ce qu’était un vrai Français intelligent. On peut se rendre compte par ce détail, à quelle distance je me trouvais moralement, en cette circonstance, de Roberjack.

Je jalousais surtout Baillencourt, que je considérais au fond comme un hypocrite, car je me rappelais sur quel ton il m’avait parlé de ces Allemands. Il m’avait dit sans les connaître que c’était des gens peu sympathiques, qu’il avait horreur des traîtres à quelque pays qu’ils appartinssent, que ce n’était pas parce qu’ils lui étaient utiles qu’il les estimait. Et, à présent, il ne savait que faire pour leur plaire.

Oui, j’aurais voulu être seul, mais quelques jours plus tard quand je le fus, je m’aperçus que la présence de mes camarades avait toujours été en réalité un soutien. J’avais cru que le fait d’être seul me ferait retrouver mon audace naturelle et me ferait aimer ceux que j’approcherais. Or, je m’aperçus que je devenais encore plus craintif. Je regrettai d’avoir quitté mes camarades. Les échecs et les difficultés me frappèrent beaucoup plus qu’avant. Quand nous étions dix, nos demandes étaient prises beaucoup plus au sérieux, un refus étant plus gros de conséquences. Nous avions l’air plus militaire. C’était presque comme si nous formions un détachement régulier. Notre nombre rendait la dureté des cœurs plus visible. Nous pouvions dire n’importe quoi, nous disions la vérité, tandis qu’une fois seul, je m’en rendis vite compte, quoi que je fisse, j’eus un air louche.

Tout ce que ces Allemands faisaient pour mes camarades et pour moi, car je faisais partie du nombre, me fit réagir de façon étrange. Je simulai une grande froideur, si bien qu’on ne tardât pas à voir en moi qui, justement, comprenais le mieux ces Allemands, un spécimen du Français antipathique, de ce Français qui répond à de la gentillesse par de la morgue, qui ne cache pas son mépris des étrangers et, qui, même dans le malheur, ne demande rien à un Allemand.

Je compris que c’est la punition des envieux de passer pour ce qu’ils ne sont pas. Brusquement, je me mis à plaisanter comme tout le monde. Il n’en fallut pas davantage pour que je regagnasse aussitôt le terrain perdu.

On nous installa dans une grange. Bisson, qui mettait toujours les choses au pire, dit en montant l’échelle qu’on pouvait très bien se casser « la colonne vertébrale ». Peu après, les femmes nous apportèrent des sous-vêtements chauds. J’étais un peu gêné vis-à-vis de mes camarades. J’avais fait tant de préparatifs pour notre évasion, et tous ces préparatifs apparaissaient tout à coup si peu de chose à côté de ce qu’avait fait Roberjack sans rien dire ! On ne me regardait plus. J’avais baissé dans l’estime de mes camarades. Roberjack était devenu leur grand homme.

Au moment du partage, tout le monde se jeta sur les vêtements. Il se produisit alors une scène assez comique. Comme je n’avais pas bougé, que je n’avais pas voulu me battre pour me servir, il se trouva que tout fut enlevé sans que j’eusse rien. Le beau-frère de la sœur de Roberjack, s’en apercevant, ne voulut pas que je fusse lésé. Il alla chercher d’autres vêtements pour moi, si bien que, sans avoir fait le plus petit effort, j’eus beaucoup plus que mes camarades.

Nous étions si nombreux dans cette grange et nous faisions tant de bruit, que je craignis que l’attention des voisins ne fût attirée. J’essayai de faire comprendre à chacun ce qu’il devait faire au cas où des gens viendraient se plaindre. Mais le fait d’être reçu par des Allemands leur avait tourné la tête. Personne ne prêta attention à mes recommandations. Je m’assis tristement dans un coin. Billau s’était mis à chanter une chanson effroyablement dramatique.

À ce moment, Baumé s’approcha de moi. Il était toujours le seul à se conduire comme un frère. Chaque fois que je souffrais de quelque chose, il s’en apercevait. Sans que je fisse rien pour cela, sans qu’il y eût la moindre pression de ma part, il se privait du plaisir de rester avec ses camarades pour me rejoindre.

J’essayai de me servir de lui comme d’un intermédiaire. Je le persuadai que lui, on l’écouterait. Mais il eut l’air si sincèrement effrayé du rôle que je voulais lui faire jouer que je n’insistai pas.

Soudain un coup de sifflet retentit dans la ruelle. Je me dressai d’un bond. Personne n’avait bougé. Baillencourt faisait un écarté avec Roger. Quatre d’entre nous étaient à demi allongés sur de la paille.

Je criai : « Levez-vous ! » On me regarda avec étonnement. Je compris qu’on se demandait si le meurtre des deux sentinelles ne m’avait pas dérangé cérébralement. Je voyais les choses d’un point de vue faux parce que j’étais plus compromis que les autres. Je cherchais à exposer mes camarades à des dangers qu’ils ne couraient pas, sous prétexte que moi je les courais.

Peu après, comme ce coup de sifflet demeura sans suite, je me rendis compte qu’ils n’avaient pas tout à fait tort. J’eus un peu honte de ma frayeur subite. Je pensai que dans l’impossibilité où j’étais de discerner le vrai danger du faux, il valait peut-être mieux que je fusse seul.

20

Une nuit, pendant une halte, nous nous aperçûmes que Durutte avait disparu. Malgré la rancune que je lui gardais, je dis qu’il fallait revenir sur nos pas. Il était peut-être tombé de fatigue. Si nous étions à sa place, nous serions bien contents qu’on ne nous abandonnât pas. Mes camarades avec mauvaise grâce dirent que j’avais raison.

Nous retournâmes en arrière. Nous avions fait quelques centaines de mètres que des murmures commencèrent à s’élever. On n’arriverait jamais avant l’aube à l’étape que nous avions fixée. Durutte, que nous croyions resté en arrière, était peut-être en avant.

Labussière criait : « Durutte, Durutte… » Je le priai de se taire. Si Durutte était tombé d’épuisement, il était bien incapable de répondre.

« Il s’est peut-être tout simplement perdu », dit-on.

« Ce que nous faisons, observa Billau, ne sert à rien. Nous ne sommes même pas sur le bon chemin. » « Nous ferions mieux de continuer notre route », suggéra un autre. J’insistai encore pour que nous continuions nos recherches. Personne ne m’écoutait plus. Mes camarades n’avaient qu’une idée : marcher, marcher toujours de l’avant.

Je proposai de nous arrêter, d’attendre le jour afin de pouvoir continuer nos recherches d’une façon plus efficace. Roger s’approcha de moi et me dit à l’oreille : « Ça suffit, n’insiste pas. » Je ne sus que répondre. Enfin je m’écriai : « C’est tout de même bizarre ! Où a-t-il bien pu passer ? »

Nous nous remîmes en route. De temps en temps, malgré ma défense, l’un de nous s’aidant de ses mains en cornet appelait à tue-tête. Soudain, je fis une supposition qui me glaça. Durutte s’était rendu au premier village. Il avait tout raconté. Demain matin, quand nous arriverions au terme de l’étape, nous aurions la bonne surprise d’être reçus par les Boches.

Je fis signe à Roger, je lui dis ma crainte. Il me répondit qu’elle était excessive. Pourtant il n’en avait pas l’air tellement convaincu. « Moi, continuai-je, j’en suis sûr. Si nous ne voulons pas tomber dans une embuscade, il nous faut modifier notre itinéraire. »

Comme il gardait le silence, j’appelai mes camarades. Ils parurent ne rien comprendre au danger que je leur signalais. Je leur dis qu’à mon avis il valait mieux changer de direction, quitte à faire quelques kilomètres de plus. « Encore ! » s’écrièrent-ils. Ce fut à ce moment que je pris la grave décision de me séparer d’eux, dès que je le pourrais. Je leur dis, pour me justifier, que si nous étions repris, je courrais, moi, des risques beaucoup plus grands qu’eux.

« Nous sommes partis ensemble, nous ne nous quitterons pas », s’écria Roberjack, comme si, en quittant mes camarades, j’allais être à l’abri de tous dangers.

Je ne bronchai pas, bien que je sentisse une grande frayeur m’envahir. Je gardai le silence. En marchant, je réfléchis à ce que je devais faire. Devais-je profiter de l’obscurité pour m’enfuir, ou bien rester avec mes camarades, au risque d’être arrêté avec eux ? Je remarquai que certains me jetaient de temps en temps, un regard mauvais.

Je m’arrêtai soudain. Ils s’arrêtèrent également. « Je ne vais pas plus loin », dis-je. « Pourquoi ? » me demanda Momot. « Je ne veux pas me faire prendre. » Je perçus des murmures. « Mon cas est beaucoup plus grave que le vôtre, continuai-je. Vous, on vous reconduira au camp, mais moi, on me fusillera. Vous comprenez la différence ? »

Roger intervint : « Allons, allons, il ne faut pas vous disputer. Nous sommes tous dans le même cas. Dans la situation où nous sommes, nous n’avons pas le droit de ne pas être d’accord. » Certains approuvèrent. « Dans ces conditions, je reste avec vous, dis-je. Mais qu’on cesse de me surveiller ! » Des exclamations fusèrent de partout. On ne m’avait jamais surveillé. Qu’avais-je été imaginer ? J’avais la manie de la persécution, etc.

Nous repartîmes. J’étais toujours, bien entendu, décidé à fausser compagnie à mes camarades. Je me sentais prisonnier. J’avais l’impression très nette que tout le monde savait où se trouvait Durutte, qu’un piège m’était tendu, que nous allions tous être arrêtés au lever du jour, mais que mes camarades avaient reçu l’assurance qu’il ne leur serait fait aucun mal. Ils m’avaient trahi pour se sauver eux-mêmes. C’est pourquoi ils n’avaient pas voulu perdre de temps en recherches inutiles, eux pourtant si chatouilleux dès qu’il s’agissait de solidarité.

Je fis part de cette impression à Roger. Il me répondit que je rêvais, que si jamais il s’apercevait de quelque chose il prendrait ma défense ; il partirait avec moi, s’il le fallait. Il ne s’était pas trompé. Rien de ce que j’avais craint ne se produisit le lendemain.

Dans l’après-midi, deux autres de nos camarades se séparèrent de nous. Le premier était entré dans une petite ferme pour y demander à manger. Nous guettions son retour à une centaine de mètres. Comme il ne revenait pas, nous commencions à nous inquiéter.

Nous nous consultions pour savoir ce que nous devions faire lorsqu’il reparut, mais sans musette ni capote. Il nous annonça qu’il avait trouvé des gens très gentils, qui s’étaient offerts de l’héberger. Il ne revenait que pour nous faire ses adieux. Il ne voulait pas nous quitter sans nous avoir revus.

C’était bien gentil de sa part ! Avant même qu’il fût reparti, nous ne pûmes nous empêcher de remarquer que cette façon d’agir n’était pas très chic. Il est naturel que chacun agisse dans son intérêt, mais, malgré le sentiment que nous ne pouvions rien reprocher à notre camarade, nous étions unanimes à trouver qu’il n’était pas très sympathique.

À ce moment se produisit un incident vraiment curieux. Nous allions le quitter, nous lui disions : « Tant mieux pour toi, tu as de la chance, profites-en, etc. », lorsque Labussière l’entraîna à l’écart. Nous comprîmes qu’il lui demandait si ces braves fermiers n’accepteraient pas un deuxième pensionnaire, auquel cas il posait instantanément sa candidature. La réponse dut être négative, car Labussière nous rejoignit peu après, sans même se donner la peine de nous cacher sa déception.

Je dis à Roger que je trouvais cette façon d’agir encore plus moche que celle du pensionnaire agréé. Roger me fit une réponse qui me plut beaucoup : « Qu’est-ce que tu veux ! » dit-il en faisant un geste désabusé où je sentis à la fois un profond mépris et une profonde indifférence pour cette petitesse.

Quant au second de mes camarades, Lemoyne, il nous quitta de façon plus étrange encore. C’était le plus simple, le plus pauvre, le plus timide d’entre nous. Depuis notre évasion, il n’avait pas dit un mot. Je crois que dans la vie civile il était plongeur de restaurant. Bien qu’il y eût plus d’un an qu’il était mobilisé, il avait les ongles épais et noirs, le visage et le cou sillonnés de crevasses. Il savait à peine lire et écrire. Au cantonnement, sans qu’on le lui eût demandé, il avait toujours fait de lui-même les plus gros travaux.

Nous marchions depuis plusieurs heures lorsque nous croisâmes deux véritables vagabonds, des hommes sans âge, chargés d’un baluchon. En nous retournant, nous constatâmes que notre camarade était resté avec eux. Il nous fit un signe.

Quelques instants après, il vint, lui aussi, nous faire ses adieux. Il nous annonça qu’il était très heureux. Les vagabonds allaient lui procurer ce que nous désirions tous avidement : des vêtements civils. Ils allaient ensuite le conduire en lieu sûr. Le hasard d’une rencontre avait suffi à notre camarade pour se faire des amis et lui faire oublier des souffrances supportées en commun.

À la suite de cette nouvelle défection, nous éprouvâmes tous un profond malaise. Ce qui nous unissait – et certains avaient l’air de considérer ces liens comme éternels – était vraiment peu de chose. Au fond, je m’en rendais compte, à présent, quelque exceptionnelles que fussent nos aventures, nous étions des étrangers les uns pour les autres.

21

Nous étions exténués. Nous nous lavions dans les ruisseaux. Nous n’étions donc pas sales. J’étais le seul à continuer à me raser, ce qui m’attirait chaque fois des attrapades, sous le prétexte que je retardais le départ, mais en réalité parce qu’on voyait dans ce soin que je prenais de moi-même une coquetterie déplacée.

Toutes ces barbes donnaient à mes camarades des expressions inattendues car elles poussaient chacune à sa façon, certaines dessinant sur les joues des courbes qu’on eût pu croire faites au rasoir, d’autres couvrant une seule partie du visage, le menton de préférence. Il n’y avait que Baumé qui n’avait pas de barbe du tout, et dont la peau restait rose, ce qui faisait que le plus modeste d’entre nous était devenu le plus glorieux.

Il fut décidé un peu plus loin que l’un de nous irait dans une ferme tâcher d’obtenir du ravitaillement. Nous procédions à chaque instant à des tirages au sort ! C’était devenu une habitude. Le sort tomba sur moi.

Je m’approchai précautionneusement de la ferme. De temps en temps, je me retournais. Bien que j’eusse recommandé à mes camarades de ne surtout pas se montrer, je les voyais me faire des signes. Rien n’était plus nuisible à ma mission, car si je voyais, moi, ces signes, les fermiers pouvaient très bien les voir également. Mon plan, qui était de faire le promeneur isolé, d’arriver progressivement au résultat que je cherchais, s’en trouverait compromis. Rien ne m’aurait été plus désagréable, au moment où je raconterais mon histoire, que de sentir mes camarades gesticuler derrière moi. Rien ne pouvait, d’ailleurs, faire plus mauvais effet sur les fermiers.

Je fis signe à mes camarades de se cacher, mais au lieu de m’obéir ils me répondirent par d’autres signes dont j’interprétai le sens de la façon suivante : « Prends ton temps. Nous comptons sur toi. Vas-y franchement. Tu n’as rien à craindre, nous sommes là. » Je continuai à leur faire signe de s’éloigner. Comme mes efforts demeuraient vains, je m’arrêtai, hésitant. Finalement, je décidai de revenir sur mes pas.

Mes camarades s’avancèrent à ma rencontre. Ils se demandaient ce qui avait bien pu se passer. Je le leur dis. Ils se montrèrent tous froissés. Puisque je ne voulais pas aller à la ferme, eh bien ! ils iraient, eux. Tous s’offrirent. Il n’était plus question de tirage au sort. Tous voulaient y aller. Je me trouvais dans la situation du personnage peu complaisant auquel on donne une leçon en faisant de bon cœur ce qu’il a refusé.

Finalement, ce fut Bisson qui se chargea d’aller à la ferme. Je ne désarmai pas. Je fis valoir mes raisons. Je le fis si bien que j’obtins que nous l’attendions dans le boqueteau que nous apercevions sur notre gauche.

Mais dès que Bisson fut parti, je proposai d’aller nous poster ailleurs, à un endroit d’où, sans être vus, nous pouvions le voir revenir. Certains manifestèrent de l’étonnement. « Pourquoi ? » me demanda-t-on. J’expliquai alors que si Bisson éveillait des soupçons, que si les fermiers (nous ne savions pas qui étaient ces fermiers) le retenaient, le faisaient parler, se servaient de lui pour nous retrouver, il valait mieux, pour notre sécurité, nous cacher dans un endroit que Bisson lui-même ne connaissait pas et d’où nous pourrions guetter son retour. De cette façon, quoi qu’il arrivât, nous ne risquions rien. Il fallait tout prévoir. Bien entendu, je ne soupçonnais pas une seconde que Bisson pût nous trahir, mais il pouvait y être contraint.

Tout le monde fut choqué de ma prudence. On trouvait que mon attitude avait quelque chose d’égoïste et de peu amical vis-à-vis de notre camarade. Je précisai que je n’avais jamais cru un instant qu’il pût nous trahir. On me répondit que nous étions tous des copains et que je compliquais trop les choses.

Il m’apparut, qu’en effet, je poussais un peu loin la prudence. Quelque nécessaire qu’elle soit, il faut savoir accepter des risques pour des raisons qui, au fond de notre cœur, pèsent peu à côté de notre propre vie, comme la camaraderie, comme la bonne opinion que nous voulons donner de nous-mêmes. J’étais un peu honteux. Je regrettais ce que j’avais dit, d’autant plus que l’étonnement de mes camarades était vraiment sincère. Ils ne comprenaient pas qu’on pût manquer à ce point d’esprit de solidarité. Bien loin de se cacher ou de se sauver, si Bisson n’était pas revenu pour une raison quelconque, ils se fussent au contraire portés à son secours, car dans leur esprit, il ne se fût pas agi de trahison, mais de violence faite à l’un de nous.

Cet incident, en me causant un profond malaise, me donna une leçon dont je me proposai de tirer parti dans l’avenir. C’est en faisant confiance aux hommes, qu’en fin de compte, on évite les pièges, les embûches et les trahisons. Les hommes ne sont pas méchants. Je me souvenais de ma surprise, lorsque incapable de marcher, on m’avait porté toute une nuit. Et Roger, ne m’avait-il pas ramassé dans un fourré ? Ne se serait-il pas fait plutôt reprendre avec moi que de m’abandonner ?

Je faisais ces réflexions, lorsque Bisson reparut, seul, la musette gonflée au côté. Ce qui venait de se passer fut instantanément oublié. Mes craintes s’évanouirent. Bisson nous dit qu’il avait été reçu merveilleusement, que ç’avait été pour lui un réconfort de parler à des gens ayant tant de cœur. Il ne cachait ni sa joie, ni ses succès. Il ajouta même qu’il reviendrait peut-être après la guerre à cet endroit, car la fille du fermier l’avait regardé de telle façon que, sans se vanter, il pouvait dire qu’il avait fait une forte impression sur elle. Il regrettait que nous ne l’ayons pas vue tellement elle était belle.

Ces paroles me frappèrent, comme venaient de me frapper celles de mes camarades. Décidément, ils valaient tous mieux que moi. Je passai une main sur mon visage. Était-ce la fatigue, mais j’avais une tendance fâcheuse, au moment où ma vie était en jeu, à l’hypocondrie. Il ne fallait rien exagérer. Mes camarades n’étaient tout de même pas aussi parfaits que je me l’imaginais. Un petit incident vint me le montrer à peine une heure plus tard. Ce même Bisson, pour une raison que j’ignore, voulut tout à coup se battre avec Momot. Nous eûmes toutes les peines du monde à l’en empêcher. Et plus tard, alors que nous avions déjà tout oublié, il nous annonça qu’il se vengerait.

22

Quelquefois, nous nous trompions de route, mais nos erreurs n’avaient plus la même importance qu’au début. Une conséquence de ces dix-huit jours de marche était que je me blessais à chaque instant à une cheville, avec le talon de l’autre pied. J’avais beau y penser, je ne parvenais pas à m’en empêcher. Il aurait fallu y penser sans cesse.

En réalité, nous avions perdu de vue notre but. Nous vivions au jour le jour, et comme notre aventure se prolongeait, nous avions pris l’habitude de nous attendre à des événements imprévus, si bien que nous ne pensions plus du tout à l’ensemble de notre triste situation. Les premiers jours, nous devions atteindre tel point à telle heure. Maintenant, nous ne nous préoccupions plus de ces détails et nous ne nous en trouvions que mieux.

Un jour, d’une hauteur, nous aperçûmes un train dans la vallée. Comme il était très loin, il avait l’air d’aller très lentement et sa fumée semblait celle d’une chaumière. Je pensai que nous pourrions bien à présent nous approcher de la voie et tâcher de sauter dans un train de marchandises. Tout de suite après, j’entrevis le terrible inconvénient qu’il y avait à être aussi nombreux. Je gardai pour moi cette pensée, craignant même qu’elle ne vînt à l’esprit de quelqu’un d’autre, car j’ai remarqué combien vite une bonne idée est adoptée par autrui. Ce qui seul, ou à deux, ou même à trois, était réalisable, devenait insensé à dix. Certainement l’un de nous aurait manqué le train, se serait même fait écraser, obligeant ceux qui avaient réussi à monter à courir un autre risque, celui de sauter en marche pour lui venir en aide. Car dès qu’on est nombreux, il y a toujours quelqu’un qui ne réussit pas.

Le même soir, nous aperçûmes un campement de bûcherons d’où s’élevait une fumée légère. Ils formaient un cercle et ils étaient en train de manger. Mon premier mouvement fut de nous écarter. Mais mes camarades s’y refusèrent, disant que si nous demandions quelque chose à ces bûcherons, en voyant dans quel état nous étions, ils nous le donneraient.

Aussi bizarre que cela paraisse, la faim a certaines analogies avec l’ivresse. L’une de celles-ci est de nous faire paraître le monde meilleur qu’il n’est. J’eus beau dire que ces bûcherons étaient des Boches, mes camarades demeuraient persuadés qu’ils allaient leur venir en aide. Nous pouvions très bien nous entendre avec ces bûcherons. Il suffisait de leur parler gentiment. Ils nous comprendraient, nous étions tous des hommes, etc.

J’eus toutes les peines du monde à les retenir. Je n’y parvins qu’en leur promettant d’entrer dans la première ferme demander du pain et des pommes de terre.

Plus loin, au moment où je m’apprêtais à le faire, alors qu’avant tous s’étaient dérobés, allant jusqu’à dire que le tirage au sort était truqué, quatre de mes camarades voulurent, cette fois, se charger de cette mission, sans doute parce qu’avec la faim qui les tenaillait, ils comptaient plus sur eux-mêmes que sur autrui. Je réussis cependant à les retenir.

J’entrai dans la cour de la ferme.

Après avoir examiné rapidement les lieux, je pensai que le propriétaire devait être trop misérable pour pouvoir nous aider, et je revins au lieu du rendez-vous. À ma grande surprise, je ne trouvai personne. Je promenai mon regard autour de moi, lorsque, très loin, j’aperçus mes camarades. Je compris qu’ils avaient voulu me faire une farce, me montrer comme il était peu agréable d’être abandonné dans un pays inconnu, afin de me donner une leçon à la suite de ce qui s’était passé l’autre jour avec Bisson.

Ils ne se doutaient pas à quel point ils faisaient fausse route, et combien justement j’avais espéré, en les cherchant des yeux, de ne pas les voir, combien j’avais été heureux à la seule perspective d’être débarrassé d’eux, et cela dans les meilleures conditions que j’eusse pu rêver, c’est-à-dire sans être obligé de les quitter, mais en étant quitté par eux, ce qui me donnait, en plus de la joie d’être libre, celle d’avoir été victime d’une injustice.

Je leur dis que j’avais l’impression qu’il n’y avait rien à manger dans cette ferme. Ils me posèrent des questions comme on m’en posait dans ma famille ou à la Nationale. Automatiquement, au bout d’un moment, il apparaît qu’on est un imbécile ou qu’on n’a pas consciencieusement fait son devoir. « Vous dites qu’il n’y a rien. Vous êtes-vous au moins donné la peine de voir le propriétaire ? » me demanda Baillencourt.

Je répondis que j’allais retourner à la ferme. Je n’étais pas encore parti que certains me firent remarquer que j’avais péché par ignorance, qu’à la campagne ce qui paraît de la misère est quelquefois de la prospérité, qu’on ne pouvait pas juger les gens de la même façon qu’en ville.

Cette ferme était encore plus pauvre qu’elle n’était apparue au premier abord, quoique de loin les bâtiments accotés les uns aux autres fissent cossu. Des casseroles trouées, des tessons de bouteilles, des morceaux raidis d’étoffe traînaient partout. Des enfants étaient en train de jouer. Un chien jaune pâle était couché devant la porte, la mâchoire inférieure contre le sol, sans savoir naturellement qu’il vivait dans une pareille misère, mais ayant quand même l’air, du moins en eus-je l’impression, de se douter qu’il n’avait pas une place particulièrement bonne.

J’appelai. Personne ne répondit. J’entrai dans la cuisine. Une partie du toit n’existait plus.

J’appelai encore. Un homme arriva enfin. Il avait quelque chose d’indifférent pour ce qui l’entourait qui me surprit.

Je lui racontai mon histoire, mais j’avais l’impression de parler trop vite, trop bien, et que le récit de mes malheurs le laissait complètement insensible.

Il se tenait immobile. De temps en temps, il déplaçait un bol. Je lui dis que nous voulions lui demander la permission de nous reposer dans un des bâtiments. Il ne répondit pas. Je dus le lui redemander. Il prit un seau qui se trouvait sur la table et le posa à terre. Puis, sans me regarder, il sortit. Il ne jeta même pas un coup d’œil sur ses enfants. Le chien ne remua même pas la queue à son passage.

Je le vis se diriger vers le fond de la cour. J’avais l’impression que je pouvais faire ce que je voulais. Il entra dans un bâtiment sans se retourner. Les petits yeux des enfants se posèrent sur moi. J’eus le sentiment que ces enfants qui avaient sans doute toujours vécu ici, qui eussent dû être complètement arriérés, ne l’étaient justement pas. Ils étaient au contraire parfaitement normaux, car ils se cachaient le visage pour rire, pour se moquer de moi parce que, à cause de l’attitude de leur père, je ne savais que faire.

Puis l’homme reparut. Il m’aperçut sur le pas de la porte, mais il ne vint pas à moi. Il se dirigea vers l’autre bâtiment, en poussa la porte, la cala avec une pierre. Je me rendis au bâtiment qu’il venait de quitter. Comme le fermier ne s’occupait toujours pas de moi, il m’apparut soudain que nous n’avions qu’à nous installer là sans lui en demander la permission. Tout de suite après, je déplorai que nous fussions si nombreux. Seul, j’eusse pu rester dans cette ferme indéfiniment. Mais cet homme n’allait-il pas sortir de sa torpeur lorsqu’il verrait que nous étions dix ?

Je revins à la cuisine. « Nous sommes plusieurs », lui dis-je. Il demeurait immobile, les yeux perdus. Mes camarades auraient vraiment dû venir avec moi. De nous voir nombreux l’eût certainement réveillé.

Finalement nous nous installâmes dans un des bâtiments. Rien de plus sinistre qu’une étable sans bêtes, sans foin, sans chaleur. On se serait cru dans une forge abandonnée. Profitant de l’abrutissement du fermier, certains avaient cherché malgré ma défense ce dont ils avaient besoin à la cuisine.

Au milieu de la nuit je me réveillai. À force de dormir n’importe quand, je me réveillais également n’importe quand. Mes camarades ronflaient, tantôt avec gaîté, tantôt tristement, comme si, dans le sommeil, ils éprouvaient les mêmes sentiments qu’éveillés.

Soudain, je me levai. Ma décision était prise. Je cherchai Roger. Je voulais au moins dire adieu à l’un de mes camarades. Au moment de les quitter, j’éprouvais une profonde émotion. Après tout, ils n’étaient pas si méchants qu’ils en avaient l’air. Ils avaient beau se croire différents de moi, nous n’en avions pas moins supporté les mêmes misères.

Tous se ressemblaient sur la terre grise de l’étable. Où était Roger ? Je me penchai au-dessus de chaque visage. Je vis ainsi presque tous mes camarades, si loin de moi avec leurs yeux fermés, et paraissant si peu me détester.

Enfin, je trouvai Roger. Il avait été entendu que nous irions ensemble chez son oncle, à Bruxelles. Je le réveillai. « Je m’en vais », lui dis-je.

Il s’assit au bout d’un instant, me regarda. Il ne m’avait pas compris. Je lui répétai que je m’en allais. Cette nouvelle qui eût dû le frapper le laissa, à ma grande surprise, indifférent. J’en fus un peu peiné. Puis je compris que la vie difficile et dangereuse nous donne un respect profond pour ce que chacun de nous peut décider en lui-même. J’étais seul juge de mes actes. Si je voulais partir, c’était que j’avais estimé que je devais le faire, et mon meilleur ami n’eût pas cherché à m’en empêcher.

« Bonne chance », me dit-il en se frottant les yeux. « Et Bruxelles ? » lui demandai-je. Il me dit alors qu’il n’allait pas tarder à m’imiter et que si je le voulais bien, nous n’avions qu’à nous retrouver un peu avant, à Maxotte par exemple, à l’auberge de ce village. Il ajouta sans réfléchir, sans calculer, au hasard apparemment, qu’il y serait dans huit jours exactement. « Bon », lui dis-je. « C’est entendu », dit-il de sa voix toujours endormie. Et nous nous séparâmes sans autres précisions, sans nous serrer la main, sans faire allusion à ce rendez-vous. Nous étions libres l’un et l’autre d’y aller ou de ne pas y aller et, quoi que nous fissions, il était sous-entendu que nous n’en demeurions pas moins des amis.

23

Lorsqu’il fit complètement nuit, je m’approchai de la gare. Le fait d’être seul me donnait une profonde impression de sécurité. Je pensais à ce qui se serait passé à l’instant même si, au lieu d’être seul, nous avions été dix, quinze ou vingt. Si encore mes camarades avaient accepté l’autorité de l’un de nous… Mais non, chacun donnait son avis, critiquait ce que proposait le voisin, refusait une chose sans raison, parce qu’elle ne lui plaisait pas, ou, au contraire, avait une idée, sans pouvoir dire pourquoi il avait cette idée plus qu’une autre.

J’imaginai notre groupe s’approchant de cette gare. L’un aurait dit qu’il fallait s’arrêter, attendre, l’autre qu’il ne fallait pas prendre ce chemin, un troisième qu’après tout nous faisions une bêtise, un quatrième qu’il avait entendu du bruit, que nous devions filer immédiatement, un cinquième qu’il en avait assez, qu’il fallait y aller carrément, un sixième qu’il avait faim, qu’il voulait avant tout casser la croûte, etc.

La neige s’était arrêtée. Jamais je n’avais senti avec tant d’intensité la beauté du calme et du silence. J’avançais en me cachant derrière les wagons, puis dans l’étroit couloir formé par l’espace situé entre deux trains côte à côte, puis sur le remblai.

La difficulté consistait à deviner à quel convoi la locomotive, que je voyais manœuvrer dans le lointain, allait s’atteler. La température s’était brusquement adoucie. De temps en temps, le bruit d’un jet de vapeur venait jusqu’à moi, puis celui de wagons s’entrechoquant. Des cris retentissaient. Mais je n’avais plus peur.

J’avais gardé ma capote de soldat. J’avais pris soin cependant d’en vider les poches, mon intention étant de m’en débarrasser sans hésiter dès qu’elle risquerait de me compromettre. La seule chose qui m’ennuyait, c’était mes souliers d’un modèle militaire français. Il est vrai qu’ils étaient tellement usés qu’il fallait les regarder de bien près pour s’en apercevoir. Comme je n’avais pas mangé depuis trois jours, j’entendais par moment mon estomac faire des bruits inexplicables, comme si, au contraire, j’avais trop mangé. À part certaines sensations désagréables, comme des rougeurs subites, un goût amer dans la bouche, l’impression, l’impression seulement, que j’allais avoir des troubles visuels, je ne me sentais pas faible physiquement. Si j’avais eu à soulever un poids, j’aurais pu le faire. Peut-être que s’il m’avait fallu courir, je me serais essoufflé plus vite. Mais, dans l’ensemble, je ne pouvais pas me considérer comme handicapé par le jeûne. C’était l’essentiel.

Tout à coup, j’entendis marcher. Il y avait longtemps que je ne pensais plus à mes camarades. Ce bruit de pas me fit immédiatement songer à eux. Comme il était heureux que je fusse seul !

C’était un employé de chemin de fer. Je n’eus qu’à me glisser, sans me presser, sous un wagon, et à attendre qu’il fût passé. Un instant après, je sortais de ma cachette comme si rien n’était arrivé. Je songeai à la frayeur que j’eusse ressentie si nous avions été tous là. Mes camarades, j’en étais certain, auraient été incapables de garder le silence. Combien de fois déjà avais-je dû, dans des situations analogues, les faire taire, ces insouciants qui, s’ils avaient été seuls, comme je l’étais à présent, eussent été peut-être dix fois plus prudents que moi.

À la fin, je parvins à découvrir le train de marchandise qui devait partir. Je me hissai sur la plate-forme d’un wagon, je me glissai sous la bâche. Je m’aperçus alors qu’on aurait très bien pu tenir à sept ou huit sous cette bâche. Cette constatation me causa une sorte de malaise. Cela me faisait de la peine de penser que mes camarades auraient été si contents d’être là, que j’y étais, moi, et qu’il restait tant de place pour eux, et que cette place était perdue, ne servait à personne.

Le train s’ébranla enfin. De temps en temps, je soulevais la bâche pour voir où j’étais. En me tournant, je sentis quelque chose de dur. Je tâtai ma poche. C’était un croûton de pain. Cette découverte insignifiante me causa une joie immense. Je cassai ce croûton et, avant de le mâcher, je le laissai mollir dans ma bouche, en salivant le plus que je pouvais. Être au chaud, caché, seul, et manger, et sentir sous moi, sous les planches, le sol filer, comme dans un bateau on sent la mer, était vraiment, à ce moment, ce qui pouvait me donner le plus de bonheur.

À l’aube, je profitai d’un ralentissement dans une côte pour sauter du train. Je trouvais plus prudent de ne voyager que la nuit. Après avoir suivi pendant un kilomètre environ le premier chemin que je rencontrai, je m’assis sur une pierre afin de consulter ma carte.

Il était six heures du matin. À la perspective de marcher toute la journée à travers la campagne, contre le vent, je fus pris d’une grande lassitude. J’aurais beaucoup donné, à ce moment, pour pouvoir, malgré ma faim, me baigner d’abord, pour manger ensuite, fumer une cigarette, me déshabiller et dormir dans un lit. Quand on commence à songer à ses désirs, on n’a aucune raison de s’arrêter. Assis sur ma pierre, devant cette pauvre carte qui était toujours la même et que je regardais tout le temps, je pensais encore à la joie de trouver en me réveillant du beau linge, un bon costume, de bons souliers, un bon pardessus et des pièces d’identité me mettant en règle avec tout le monde.

Je m’étais remis en marche. Je venais de parcourir quatre kilomètres lorsque, en apercevant le clocher d’une église, un clocher guère différent d’une toiture ordinaire, je me dis qu’il ne fallait tout de même pas cesser de prendre des précautions sous prétexte que j’avais maintenant une liberté plus grande de mouvements.

Je fis un détour pour éviter le village. Je venais à peine de parcourir une centaine de mètres lorsqu’un nouveau clocher, élancé celui-là, se dressa devant moi. Je consultai ma carte. Je compris que tout à l’heure, en la regardant, je n’avais pas fait assez attention et que je m’étais trompé. Au lieu de l’endroit à l’écart que j’avais supposé, je me trouvais sur le chemin reliant deux villages à peine distants de huit cents mètres.

Voilà où m’avait mené un instant de relâchement. Je voulus tourner à droite, mais une rivière me barra la route. La sensation de revenir en arrière m’était trop désagréable pour que j’envisageasse de retourner sur mes pas. Je pensai couper à travers champs, en prenant ma gauche, mais de-ci, de-là, j’apercevais déjà des silhouettes humaines pour qui je ne devais être, moi aussi, qu’une silhouette, mais qui suffisaient à m’effrayer.

Sans que rien, au fond, eût dû m’inquiéter véritablement, je fus pris tout à coup de panique, comme si je venais de découvrir que j’étais tombé dans un piège. Ma situation, qui, un instant auparavant, n’avait été ni bonne ni mauvaise, me semblait brusquement désespérée. J’allais mourir de faim, de froid. Jamais je ne sortirais de cette région peuplée où je m’étais imprudemment aventuré. Je n’aurais jamais la force d’atteindre la petite gare de Bischoffhein où je comptais, le soir, reprendre un train.

Je posai mes affaires sur un tas de pierres parfaitement symétrique qui se trouvait là, puis je me mis à sautiller sur place pour me réchauffer, et, surtout, pour m’empêcher de penser. Quand je m’arrêtai, je me sentis mieux. Au fond, je n’avais aucune raison de m’affoler. Je m’étais trompé. Mon erreur me retardait, mais après tout, il n’était pas tellement indispensable que j’exécutasse chaque jour la tâche que je m’assignais d’avance, sans connaître d’ailleurs les difficultés que je rencontrerais. Il était beaucoup plus important que je conservasse tout le temps, et malgré les événements les plus inattendus, mon sang-froid et ma confiance en moi-même.

J’ai dit plus haut que je ne craignais dans la faim que ce qui m’affaiblissait réellement et que je ne tenais aucun compte des idées extravagantes qu’elle fait naître. Le lendemain, pour la première fois, j’eus conscience que ma force physique diminuait. La tête me tournait. Mes jambes étaient molles. Il m’apparut nettement que si je continuais à ne pas m’alimenter, je ne pourrais continuer ma route. Il fallait que je trouvasse quelque chose à manger. C’était une nécessité absolue, et non plus comme avant, un simple besoin à satisfaire. Nous avions cru aussi, mes camarades et moi, que vingt-quatre heures de jeûne nous ôteraient toutes nos forces. Aujourd’hui ce n’était plus la même chose.

Je m’approchai d’un village. Je m’étonnais que j’eusse si longtemps hésité à le faire. À proximité d’une maison entourée d’un jardin, je me cachai derrière un arbre, attendant de voir sortir quelqu’un. Une femme parut, une Allemande qu’en temps normal j’eusse trouvée grosse et laide, mais qui, ce jour-là, me semblait pleine de toutes les qualités d’une maîtresse de maison, d’une mère de famille, d’une bonne épouse, qui allait me donner un paquet en cachette et qui allait me dire ensuite : « Partez vite, maintenant, et promettez-moi de ne jamais dire à personne ce que j’ai fait pour vous ! » Mais peu après, j’aperçus un homme à la fenêtre.

Je m’arrêtai plus loin, à proximité d’une autre maison. Une femme accrochait du linge. Je l’appelai. Elle leva la tête. Tout en me cachant, non pas d’elle mais des autres gens qui eussent pu me voir, je m’approchai. Je lui dis que j’étais un évadé français. Je la suppliai d’avoir pitié de moi. Je n’avais pas mangé depuis cinq jours. Elle n’avait rien à craindre. Jamais personne ne saurait ce qu’elle ferait pour moi.

Elle m’examina. Elle avait un peu peur de moi, mais j’étais quand même, à ses yeux, un homme comme les autres, quoique Français. Je lui dis que je ne voulais pas entrer chez elle, que j’allais me dissimuler derrière la haie, que j’attendrais là aussi longtemps qu’il le faudrait, qu’elle m’apportât un morceau de pain, et qu’ensuite je disparaîtrais. Je n’oublierais jamais ce qu’elle aurait fait pour moi et, un jour, lorsque la paix serait revenue, je reviendrais lui dire toute ma reconnaissance.

Elle hésitait toujours, disant qu’elle ne pouvait pas, qu’elle ne devait pas, que si cela se savait elle serait punie, que son mari ne lui pardonnerait pas. Je ne pus rien ajouter pour la décider que la supplier encore. Nous étions tous des êtres humains. J’allais mourir de faim.

Finalement elle rentra chez elle et, de l’intérieur, me fit signe de la suivre. Elle ferma la porte, me tendit une chaise près du feu. C’était la première fois que je voyais un feu dans une cheminée depuis mon évasion. J’entendais cette femme aller et venir. Ce bruit de pas dans cette cuisine me semblait le bruit familier de quelqu’un qui m’était très proche, de quelqu’un à qui j’étais attaché par un sentiment et non celui que faisait une étrangère.

Elle m’apporta un bol de lait, des pommes de terre, un morceau de lard, et je l’entendis encore, pendant que je mangeais, aller et venir. Elle me préparait un paquet à emporter. Il y avait si peu de temps que j’avais quitté mes camarades, qu’une idée bizarre me traversa l’esprit. Si nous avions été dix ou quinze, eût-elle pu préparer pour chacun de nous un paquet semblable ?

Elle me dit : « Il faut vous en aller. » Je me levai d’un bond pour qu’elle ne pût supposer, ne serait-ce qu’une fraction de seconde, que je ne voulais pas partir. Elle me tendit le paquet, et je sortis aussitôt.

Quelques jours plus tard, comme j’avais toujours faim, je songeai à recommencer ailleurs le même manège. Mais, au fond de mon cœur, j’éprouvais comme un dégoût d’agir de la même façon. J’avais le sentiment de commettre une sorte d’indélicatesse, comme si la première femme qui m’avait accueillie, en apprenant que je faisais avec d’autres ce que j’avais fait avec elle, en eût été froissée.

Mais la nécessité est la pire ennemie des beaux sentiments. Je m’arrêtai devant une autre maison, j’appelai une autre femme. Tout se passa comme la première fois, mais j’éprouvai un sentiment de gêne qui m’empêchait de ressentir le même réconfort. Elle voulut me donner aussi un paquet. Je le refusai. Ce paquet était beaucoup plus gros que celui de ma première bienfaitrice, et cela me choqua comme si c’était un reproche qu’on faisait à celle-ci.

Finalement je l’acceptai quand même. Mais dès que je fus seul, je me promis de ne plus jamais rien demander à une femme, de m’adresser aux hommes, franchement, face à face, en acceptant tous les risques que cela impliquait.

24

En arrivant en Belgique, je commençai à regretter d’avoir quitté mes camarades. Maintenant que j’agissais librement, que je courais (du moins me l’imaginais-je) beaucoup moins de risques, le fait de n’avoir personne à qui parler me pesait affreusement. Quand, après une nuit de marche, je me cachais dans un réduit quelconque, j’étais pris soudain de désespoir. Je me disais que ce n’était pas normal, que ce n’était tout de même pas la compagnie d’un Roberjack, ou d’un Labussière qui eût changé quoi que ce fût à mon état d’âme, et pourtant j’eusse donné tout ce que je possédais – il est vrai que ce n’était pas grand-chose – pour que le plus insignifiant de mes camarades se trouvât auprès de moi. Jamais je n’aurais soupçonné que l’obligation de garder le silence fût si pénible. J’étais tellement désemparé que je résolus de demander secours au premier venu. Je n’en pouvais plus. C’était la solitude plus que le froid et la faim qui me mettait dans cet état. Je me disais qu’au point où j’en étais le risque était plus grand à ne rien faire qu’à courir la chance de frapper à la porte de gens que je ne connaissais pas.

Je m’approchai d’une maison un peu à l’écart. De cette façon, en admettant que je tombasse sur des nazis, il m’était plus facile de fuir. La maison, d’ailleurs, m’inspirait confiance, car elle était petite et propre. Je passai trois ou quatre fois devant. Au dernier moment, je n’osai frapper et je continuai ma route.

Je ne savais plus où j’étais, ni même si, sans m’en rendre compte, je ne revenais pas en arrière. Le ciel était noir. Les lumières étaient toutes voilées et ce qui en était visible dans les interstices, l’était à l’insu des propriétaires, ce qui ajoutait à ma sensation d’isolement. J’entendais des cris de soldats ivres, parfois un remue-ménage à la porte d’une maison. Des voix retentissaient, un carré de lumière se posait sur la chaussée, puis tout redevenait obscur et silencieux.

Je crois qu’il eût été impossible d’éprouver un sentiment de plus profonde détresse. Dans la vie normale, on ne peut imaginer quelque chose de pire que d’être poursuivi la nuit, par une nuit d’hiver, dans les rues d’une ville qu’on ne connaît pas. Où aller ? Que faire ? Quand on sort d’un lieu illuminé on ne voit rien durant un instant. Ce soir-là, cet instant se prolongeait indéfiniment.

Finalement, je frappai à une porte, au hasard, puis je reculai de deux pas pour que la personne qui m’ouvrirait fût moins effrayée. On ne vint pas. Je frappai encore une fois, puis une autre. On ne vint pas davantage. Cela me contraria. Bien que je ne connusse pas les propriétaires, il me semblait à présent que là seulement je trouverais l’aide que je cherchais.

Je frappai de nouveau, puis je tâtonnai pour chercher la sonnette. Je sonnai. Cette fois j’entendis marcher. La porte s’ouvrit. Je n’avais pas préparé ce que je devais dire. Tout dépendait du genre de personne à qui j’allais avoir affaire. C’était un homme de taille moyenne. Je m’étais imaginé que j’allais improviser. Brusquement, tout ce qui aurait pu me guider chez cet homme se trouva environné de brouillard. Il avait beau se trouver en pleine lumière, et moi dans l’obscurité, je ne le voyais pas et il me voyait.

« Qu’est-ce que vous voulez ? » me demanda-t-il. Je compris tout à coup que je n’étais plus maître de ma destinée. C’était fini. Sans m’en rendre compte, j’avais fait ce pas en avant qui me mettait à la discrétion de mes semblables. Il existe, avant le danger qui va s’abattre sur nous, un bref moment où tous les raisonnements et toutes les précautions ne comptent plus. Je vivais ce moment. Dans une seconde, j’allais être sauvé ou prisonnier. Il ne me restait à présent qu’à me fier à mon étoile.

« Je suis un évadé français. Je vous demande l’hospitalité », dis-je en entendant ma voix comme si je parlais devant une salle entière. Un instant s’écoula durant lequel j’eusse été même incapable de fuir si cet homme avait appelé la police. Puis, tout à coup, avant qu’il m’eût répondu, j’eus le sentiment que j’étais sauvé.

« Vous êtes un évadé ! » dit-il. « Oui, répondis-je. Il faut que vous me permettiez de passer la nuit ici. Je ne peux plus continuer. » « Mais qui êtes-vous ? » « Je suis un évadé français », répétai-je.

Maintenant je voyais l’homme en pleine lumière. Et je voyais qu’il était inoffensif aussi clairement que je voyais qu’il n’avait pas de cheveux. Il referma la porte derrière moi. Il avait beau ne pas être rasé, sa chemise de nuit à broderie rouge avait beau être fripée, recroquevillée au col, il se dégageait de sa personne cette sorte de propreté familiale qu’ont les gens qui ne s’occupent pas de leur toilette mais sur qui d’autres veillent. La chaleur de la maison, les aises lui donnaient un air reposé. Et je sentis une odeur de lait brûlé qui me parut délicieuse.

Il me fit asseoir près d’un fourneau dont les cuivres brillaient. Puis il appela sa femme. C’étaient de braves gens. Je sentais chez eux cette espèce de peur de ne pas être assez bons, mêlée de méfiance, ce continuel examen de conscience se faisant en présence de ceux mêmes qu’il faut secourir. Je sentais qu’ils n’auraient jamais le courage de me mettre dehors, et qu’en même temps ils voyaient passer rapidement devant leurs yeux toutes les conséquences possibles de leur bonté.

On me donna à manger. Pendant que je soufflais indéfiniment sur ma cuiller, car j’avais perdu l’habitude de manger chaud, la femme monta préparer la chambre. C’était la première fois depuis des mois que j’étais assis dans un intérieur, sur une chaise solide, qu’on me servait, et j’en baissais les yeux de bonheur. Le feu, les objets de toutes sortes destinés à des usages familiaux, me faisaient entrevoir la vie que j’avais perdue et que je commençais à retrouver. C’était enfantin, mais les dessins qui m’apparurent dans mon assiette lorsque j’eus terminé ma soupe, la petite guirlande en haut de la fourchette, les facettes du verre, les initiales de la serviette, tout cela me donna une sensation de raffinement inouï.

Peu après, l’homme me conduisit dans une chambre du premier étage. Une bûche brûlait dans une petite cheminée de marbre noir. Il en ajouta une autre devant moi. Une tenture cachait la fenêtre. Le lit avait été ouvert. Sur la table de toilette, se trouvaient des serviettes.

Dès que je fus seul, je m’assis dans le fauteuil. Il me manquait juste de quoi fumer pour être parfaitement heureux. Je pensai une seconde aller demander une cigarette à mon hôte. Il avait tant fait pour moi qu’il eût trouvé cela naturel. Mais c’eût été manquer de tact.

En m’éveillant, le lendemain, je réfléchis à ma situation. Jusqu’à présent, je n’avais songé qu’à fuir, c’est-à-dire à m’éloigner toujours du camp. Je n’étais jamais resté plus d’une nuit au même endroit, comme si, plus vite je serais arrivé à Paris, plus tôt je serais à l’abri. Il m’apparaissait maintenant que j’avais tout mon temps. Ce qu’il me fallait, ce n’était pas gagner un point fixé d’avance, mais trouver un lieu sûr, quel qu’il fût. Et cette maison, avec ces gens si gentils, était peut-être ce lieu.

À huit heures, on frappa à ma porte. C’était la première fois que j’entendais frapper à la porte d’une chambre que j’occupais. Tout était gris. Le feu était éteint. La femme alla ouvrir la fenêtre. Cela me toucha beaucoup qu’une femme entrât si librement dans une chambre où j’étais couché comme si j’étais un enfant. Elle m’annonça que le petit déjeuner allait être servi.

Je m’habillai à la hâte et je descendis à la cuisine. Le mari était déjà là. Il était assis devant une feuille de papier et un encrier. Il me fit savoir tout de suite qu’il allait m’envoyer à son cousin, trente kilomètres plus loin, et qu’ainsi je me rapprocherais de Bruxelles. Cette nouvelle me causa une déception. Pourtant, rien n’était plus naturel. Il se mit à écrire. De temps en temps, il me posait une question. Je sentis que depuis qu’il écrivait quelque chose de beaucoup plus sérieux s’était établi entre nous.

— Vous n’avez pas un papier ? me demanda-t-il.

— Je n’ai rien, répondis-je.

— Cela n’a pas d’importance.

Il était perplexe. Je devinais qu’il lui était tout à fait égal d’avoir des ennuis personnellement, qu’il voyait les choses de haut, mais que pour rien au monde il n’eût voulu encourir un reproche du cousin à qui il me recommandait.

Lorsqu’il eut terminé, il resta un long moment la plume en suspens, comme s’il craignait l’irréparable. Quand il me remit la lettre, je le remerciai longuement. Mais j’étais un peu déçu. Lorsque nous demandons l’appui de quelqu’un, alors que nous sommes dans une situation intéressant la société entière, nous avons l’impression que chaque individu est insuffisant, et fait tellement peu de chose à côté de ce que la société ferait si elle savait où nous trouver.

J’arrivai chez ce parent le lendemain, 4 janvier, à quatre heures. Il faisait presque nuit. La neige recommençait à tomber. Je m’étais dit que ce parent, dès qu’il aurait lu la lettre de son cousin, m’accueillerait presque comme un membre de la famille. Mais au moment où je frappai à la porte, il m’apparut que j’arrivais à l’improviste, que la lettre ne servirait pas à grand-chose, et que l’accueil qu’on me ferait dépendrait surtout de ce que j’allais dire et de l’impression que je donnerais.

Une vieille femme entr’ouvrit la porte avec méfiance.

— Je viens de la part de vos cousins, dis-je.

— Quels cousins ?

— Ceux de Malines.

Je craignais que ce renseignement ne fût insuffisant. J’étais glacé. Je ne sais pourquoi, j’étais incapable de fournir d’autres précisions. Je me souvenais pourtant de ce qu’on m’avait dit avant de quitter Malines et je sentais que cela n’avait plus aucune valeur. Il aurait fallu que je recommençasse une grande scène comme la veille. C’était insensé de ma part de m’être imaginé que je pouvais compter indéfiniment sur l’appui de gens qui ne me connaissaient même pas. Je montrai ma lettre. La vieille femme la lut, mais parut ne pas comprendre ce qu’elle contenait.

— Je suis un évadé.

Cette révélation ne produisit aucun effet.

— Et votre cousin m’a dit que vous me logeriez pour la nuit.

— Il vous a dit cela ! fit un vieil homme qui marchait avec une canne.

— Vous êtes bien son cousin ?

— Parfaitement.

Le vieil homme haussa les épaules.

25

Je retrouvai Roger à Maxotte. Au fond, j’aurais préféré me rendre directement à Paris. Je n’étais pas du tout rassuré d’aller habiter à Bruxelles chez l’oncle de Roger. Je craignais que la maison ne fût surveillée. Quand je laissai entendre à Roger qu’il vaudrait peut-être mieux ne pas nous attarder, il eut un haut-le-corps. Roger ne s’inquiétait pas d’avance. Il pensait qu’on se débrouillait toujours. Je le pensais aussi. Mais l’avenir m’inquiétait plus qu’il ne l’inquiétait lui. On ne pouvait jamais savoir. Roger me dit qu’il avait toujours été entendu que nous irions passer quelques jours à Bruxelles, que c’était pour cela qu’il était venu m’attendre à Maxotte. Son oncle nous donnerait des vêtements, de l’argent. J’observai que cet oncle pouvait ne pas être content de nous voir arriver à deux et que cela me gênait de m’imposer. Roger me répondit qu’il n’avait jamais vu un homme comme moi, que c’était inouï, dans une situation comme la nôtre, de se laisser arrêter par de pareils scrupules.

Nous arrivâmes dans les faubourgs de Bruxelles vers six heures du matin. Sur les murs couverts d’inscriptions, du goudron avait été jeté. La pluie commençait à tomber. Je voulus donner à Roger mon imperméable. Il en fut surpris. Et moi, avec quoi allais-je me couvrir ? Mais j’y tenais absolument. J’insistai tellement que Roger ne put faire autrement que de l’accepter. Au bout de quelques minutes, en me voyant recevoir la pluie, il voulut me le rendre. Je refusai. Il se fâcha. J’étais grotesque de vouloir me découvrir pour lui ! Si je continuais à ne pas vouloir reprendre mon imperméable, il allait le donner au premier venu.

Le jour ne s’était pas encore levé. Nous aurions bien aimé boire quelque chose de chaud, mais c’était impossible. Des heures réglementaient tout, si bien que les commerçants ne cherchaient plus à gagner de l’argent. Personne ne travaillait. (Ce fut un grand étonnement pour moi quand je vis, plus tard, un petit artisan se donner le mal de fabriquer des croix de Lorraine.) Les magasins ne s’ouvraient qu’aux heures les plus bizarres. À notre grande surprise, nous vîmes passer un tramway éclairé, lavé comme avant la guerre, et plein d’ouvriers se rendant à leur travail.

Nous marchions droit devant nous. C’était la première fois depuis ma mobilisation que je me trouvais libre dans une grande ville. Nous ne voulions pas aller tout de suite chez M. Roger. Une arrivée si matinale eût fait mauvais effet. C’était bien assez de notre accoutrement. Nous pensâmes que dans notre situation nous pouvions cependant nous permettre ce qui était interdit à un Bruxellois, c’est-à-dire de frapper à une porte ou à une fenêtre et de demander un bol de liquide chaud.

Nous suivions un long boulevard. À un carrefour, il y eut un tel enchevêtrement de câbles qu’on se serait cru sous un filet. J’étais si nerveux que je n’avais plus seulement peur de la police, mais d’accidents auxquels je n’aurais jamais songé avant, comme d’être électrocuté à la suite d’un affaissement de ce réseau de câbles. Je fis part à Roger de ma crainte. Il me répondit :

— Tu deviens idiot.

Il y avait maintenant des magasins partout. Ils étaient fermés et ceux que ne dissimulait aucun rideau de fer ne découvraient que des étalages de boîtes vides.

Nous prîmes une rue transversale. Devant une petite maison éclairée, nous nous arrêtâmes. Dès que nous eûmes fait comprendre à travers les vitres que nous voulions nous restaurer, on nous fit signe de partir sans faire aucune distinction entre nous et de vulgaires mendiants. Ce fut ma première déception. J’avais cru qu’on aurait tout de suite deviné qui nous étions. J’avais cru que la façade inchangée de la vie n’était destinée qu’aux Allemands, que derrière nous étions tous unis, que partout où nous irions dans cette grande ville on nous accueillerait comme des héros.

Le jour commençait à poindre. Nous nous assîmes sur un banc, au milieu d’une petite place déserte où devait se tenir un marché, car il y avait des trous dans le macadam, des barres de fer, des toiles goudronnées, des planches à charnières. J’étais dans un de ces moments où je n’aurais opposé aucune résistance si on avait surgi pour m’arrêter. Plusieurs fois déjà, je m’étais trouvé dans cet état sans que rien fût arrivé. C’eût été vraiment trop de malchance que la police tombât sur moi en un tel moment.

Roger me frappa sur l’épaule. Comme je ne bougeai pas, il frappa plus fort. Je lui dis qu’il me faisait mal, que je n’avais pas envie de rire. Il eut un geste de mauvaise humeur. Je compris alors qu’en m’abandonnant ainsi à des idées noires, je n’agissais pas en bon camarade. Je me levai en disant : « C’est passé », bien que rien ne fût passé. J’affectai d’avoir surmonté une défaillance, d’avoir repris goût à la vie. À mon tour, je frappai Roger. Puis je me mis à plaisanter :

— On a des moments comme cela, observai-je comme je l’avais entendu faire par ceux de mes camarades qui aimaient à dire : « C’est fini, parlons d’autre chose… », genre qui m’avait toujours paru ridicule, comme si un véritable désespoir pouvait passer si vite. « C’est fini », répétai-je encore plusieurs fois.

Nous nous dirigeâmes lentement vers le quartier où habitait l’oncle de Roger, un quartier moderne de belles maisons qui faisaient penser à Paris, quoique, à certains détails, on sentît l’étranger, la province, l’imitation. Après tout ce que je venais d’endurer, cette arrivée dans des rues calmes, bourgeoises, ayant un faux air d’Auteuil, me remontait. J’étais vraiment sur le chemin du retour.

Quand huit heures sonnèrent, Roger se décida à aller frapper à la porte de son oncle. Je n’avais qu’une idée : me laver et me coucher. Mais il fallut parler. Je croyais entrer dans une maison, et rien d’autre. Je compris très vite que M. Roger n’interprétait pas l’acte si simple de m’héberger de la même façon que moi.

Cet homme, un industriel (ce qui ne disait rien), était d’une médiocrité, d’une petitesse d’âme comme je n’en avais jamais vu avant, à moins que la misère physique et morale où je me trouvais ne m’eût rendu plus visible un état d’esprit que j’avais dû déjà rencontrer souvent sans y prêter attention. Je prenais de plus en plus l’habitude de juger les gens non pas tels qu’ils étaient, mais tels que des souffrances comme celles que nous avions endurées eussent dû les faire.

Au lieu de nous recevoir comme des évadés transis et affamés, M. Roger nous reçut comme si notre évasion avait été une chose difficile, certes, mais dont la difficulté avait résidé surtout dans le fait de nous cacher habilement, de surprendre les Allemands, de nous renseigner avec ruse, d’avoir su éveiller des sympathies en cours de route. Il nous considérait comme d’habiles diplomates, mais tout ce qui était le vrai drame, tout ce que nous avions enduré, lui échappait vraiment.

Je m’aperçus bientôt que c’était, en outre, un imbécile qui avait une ambition bizarre, dont on ne s’expliquait pas la raison ni l’intérêt : l’ambition de paraître n’avoir pas changé à cause de la guerre, de la défaite, de l’occupation, d’être resté le même au milieu de cette catastrophe, comme si c’était l’indice d’une grandeur extraordinaire et la preuve d’une extraordinaire force de caractère.

Il voulait nous parler. Il avait beaucoup de choses à nous demander. Roger me fit un clin d’œil. J’admirai que mon camarade pût oublier à ce point notre état et se moquer de son oncle à un moment où je ne pensais qu’à dormir.

M. Roger nous conduisit dans un bureau sombre, auquel des tentures, des cadres dorés et des bronzes donnaient un aspect de salon cossu. Je remarquai tout de suite, comme je le fis tant de fois par la suite, qu’un divan facilement transformable en lit se trouvait dans la pièce.

L’oncle nous pria de nous asseoir. Roger me fit un nouveau clin d’œil. Il avait d’ailleurs beaucoup changé depuis une heure. Il semblait ne plus rien craindre.

Nous nous assîmes bien sagement. M. Roger s’assit à son tour, sans dire un mot, déplaça le sous-main au buvard pelucheux pour s’accouder sur la table comme on déplace une assiette après un déjeuner. Puis il se mit à faire quelques phrases sur la joie qu’il éprouvait de voir des jeunes gens ne pas hésiter à risquer leur vie. Il s’adressait à son neveu et à moi comme si nous étions égaux dans son affection, comme si nous étions tellement unis par ce que nous venions de faire qu’on en oubliait la parenté. C’était vraiment pénible de bêtise.

Je crus qu’il allait enfin aborder les questions pratiques. Mais pas du tout. Il parla de rancunes de famille, de sa femme, des vingt-sept ans qu’il avait passés à Paris, des raisons qui l’avaient amené à se fixer à Bruxelles. J’étais si fatigué que je m’endormis.

26

Quand je me réveillai, Roger et son oncle parlaient toujours. Je me levai d’un bond en me frottant les yeux. M. Roger me conduisit dans une chambre. Je lui dis que je ne voulais pas me coucher. En réalité, je tombais de sommeil, mais avant de dormir j’aurais voulu être seul un instant avec Roger, lui demander ce qu’il comptait faire, et surtout ce que son oncle avait dit de moi.

M. Roger referma la porte, tout en restant avec moi dans la chambre. Je pensai qu’au fond c’était quand même un brave homme. Il avait beau être idiot, il ne m’en offrait pas moins l’hospitalité sans me connaître et il me traitait comme si j’étais son fils.

Il me montra tous les détails de la pièce. Il me signala, bien que je fusse sans bagages, qu’il y avait une armoire. Il me recommanda de ne pas me servir de la clé de cette armoire pour essayer d’ouvrir les tiroirs de la commode. Tout à coup, il me dit qu’il comprenait très bien que je me fusse endormi, que je n’avais pas besoin de m’excuser. Puis, malgré son veston bordé de gance, il se baissa, roula la descente de lit et la rangea.

Je le regardai faire avec une profonde lassitude. Toutes ces préoccupations étaient tellement loin de moi ! Il me dit que c’était une descente de lit de grand prix. Il allait sortir lorsqu’il revint pour examiner le lit. Je ne sais pas ce qu’il aperçut, mais il appela aussitôt la femme de chambre et il la pria de changer une couverture. Elle revint avec une couverture d’un blanc gris portant des empreintes de fer à repasser qu’elle mit à la place d’une autre épaisse et neigeuse. Puis il me dit de ne pas mettre mes vêtements dans l’armoire quand je me déshabillerais. Il ajouta que tout cela n’avait aucune importance pour moi, mais que c’en avait une grande pour lui. Il me demanda encore de ne pas m’asseoir dans le fauteuil. Il se mit devant, comme devant la porte d’une salle de bain où une femme se dévêtirait. Il s’en voulait de me faire tant de recommandations, mais il ne pouvait mettre à ma disposition que cette chambre, et cette chambre était celle où son pauvre père était mort.

Je lui dis que, s’il le préférait, je pouvais très bien coucher sur le divan du bureau. Il parut ne pas m’entendre.

Quand je fus seul, je me dis que j’avais affaire à un maniaque. Comme beaucoup de gens qui compliquent tout, il ne s’intéressait pas aux grandes choses et il m’offrait, sans s’en douter lui-même, la plus cordiale hospitalité. Roger m’avait montré qu’il ne fallait pas prendre cet homme au sérieux. La seule crainte que j’avais, c’était que la police se doutât de notre présence ici. L’honorabilité n’était plus comme jadis une protection. C’était sous un autre angle qu’on examinait les gens.

Je dormis jusqu’au lendemain matin d’un trait, soit vingt-deux heures. Je fus réveillé par des coups frappés à la porte et j’eus conscience qu’ils avaient été nombreux. C’était M. Roger. Il était vêtu exactement comme la veille. On eût dit qu’il ne s’était pas couché. Je sentis que, pour un homme pareil, les événements d’une journée n’avaient aucune répercussion sur le lendemain.

Il me demanda si j’avais bien dormi. Il me parla du beau temps. Mais il attacha beaucoup plus d’importance à la réponse que je fis à une question qu’il me posa ensuite au sujet du lit. Celui-ci était très bon. M. Roger me le fit dire plusieurs fois. Puis il m’expliqua comment je devais m’y prendre pour faire ma toilette. Avec toutes sortes de ménagements, il me pria d’aller me laver à la cuisine. La cire était devenue rare et il craignait que les éclaboussures ne tachassent le parquet. Il fit le simulacre de sortir pour me permettre de quitter le lit. Comme j’avais les jambes dehors, il revint. Il avait oublié de me parler du petit déjeuner. Qu’est-ce que je voulais prendre ? Je lui répondis que tout me paraîtrait délicieux. Il me fit remarquer que je n’avais pas le choix, que la population soi-disant libre n’avait rien de plus à se mettre sous la dent que les prisonniers.

Quand je revis Roger, je lui racontai ce qui s’était passé. Il me donna le conseil suivant :

— Tu dis toujours oui et tu n’en fais qu’à ta tête.

Roger m’avait dit que son oncle me donnerait des vêtements. Les miens attiraient vraiment trop l’attention. C’étaient ceux avec lesquels j’avais fait ce qu’on appelle « la campagne 39-40 ». Je les avais portés dans la ligne Maginot, dans les camps, sur les chantiers. Je les avais coupés ensuite, modifiés, pour tâcher de leur ôter leur aspect militaire. Le plus voyant était le pantalon dont j’avais décousu le bas et que je n’avais pas su recoudre, si bien qu’on apercevait un peu de ma jambe au-dessus des souliers.

M. Roger les trouvait encore très bien. Il fallait simplement changer certaines petites choses. Il me donna un pantalon. J’eus alors l’occasion de constater combien il est difficile, en toutes circonstances d’ailleurs, de se faire donner en une fois tout ce dont on a besoin. Je dus lutter pour chaque pièce de mon habillement. Je n’étais qu’à moitié vêtu que je commençais à paraître abuser.

M. Roger demanda à d’autres gens de participer à l’effort qu’il faisait pour moi. Je pensais que ses amis allaient le trouver bien avare, mais à mon grand étonnement, ils ne parurent pas le moins du monde surpris par sa conduite. Mieux même, ils s’en inspirèrent, demandant à d’autres gens encore de me venir en aide également.

Cela me donnait des inquiétudes de plus en plus vives. Ces dons individuels prenaient l’allure d’une collecte. Tout le monde avait un ami prêt à me donner ce qui me manquait.

J’essayai de faire comprendre à Roger le danger que cette bonne volonté nous faisait courir. Trop de gens finiraient par savoir que nous étions à Bruxelles. Cela se terminerait par une dénonciation. Il me répondit que nous n’avions rien à craindre, que je n’avais en attendant qu’à accepter tout ce qu’on m’offrait.

Je n’étais pas au bout de mes surprises. M. Roger se mit brusquement à critiquer ces mêmes gens qu’il alertait pour moi. À l’entendre, ils se conduisaient d’une façon honteuse avec un brave garçon comme moi. Il me donna l’ordre de tout refuser dorénavant. Je pensai que je m’étais trompé sur son compte, que c’était un homme qui avait du caractère, qu’il était écœuré de voir ses amis se faire tirer l’oreille de cette façon, qu’il allait faire lui-même le nécessaire. Mais, à ma grande surprise, il me proposa une solution encore pire que la première. Grâce à un papier qu’il me ferait obtenir, je pourrais passer pour nécessiteux et obtenir ainsi des autorités des bons d’habillement.

En fin de compte, je me trouvai vêtu de la façon la plus étrange : un pardessus à deux longues rangées de boutons avec un col de peluche imitant l’astrakan, le pantalon ayant appartenu au père de M. Roger, d’excellente qualité mais exagérément étroit dans le bas, des bottines très fines de chevreau en bon état quoique craquelées, et très longues du bout. Quant au veston, il était de l’époque où on les faisait avec de petits revers. J’essayai de les déformer, mais la sparterie, comme tout ce qu’on m’avait donné d’ailleurs, était d’excellente qualité et les revers reprenaient toujours leur forme primitive.

Ainsi accoutré, je sortais le moins possible. Quant à Roger, qui n’avait pas été plus favorisé que moi, il s’arrangeait pour porter toutes ces vieilleries avec une certaine élégance.

27

Je désirais de plus en plus continuer ma route, mais Roger n’y tenait pas. Il avait retrouvé une femme chez qui il passait la plus grande partie de son temps et il me demandait chaque jour d’attendre le lendemain. Et moi, naïvement, je me disais que si c’était vrai, ce serait trop bête, pour vingt-quatre heures, de ne pas l’attendre.

Je passais mes journées, la plupart du temps, seul chez cet oncle que je ne connaissais pas, qui n’avait aucune raison de me garder chez lui puisqu’il ne le faisait ni par patriotisme, ni par bonté, ni parce que j’étais un ami de son neveu dont il ne se souciait pas. Il m’arrivait parfois de sortir, mais, vêtu comme je l’étais, j’avais l’impression que tout le monde me regardait et je n’étais pas rassuré.

Décidément, je ne comprenais pas le caractère de ce M. Roger. Le premier mouvement des gens qui secourent un malheureux est, il me semble, de lui donner une certaine apparence, de faire en sorte qu’il puisse se présenter n’importe où, ne serait-ce que dans leur propre intérêt à eux, vis-à-vis des voisins, des concierges, des domestiques. Pour le reste, il est naturel qu’on prenne son temps. Si j’avais dit à M. Roger que le pardessus qu’il m’avait donné, la pelisse comme il disait, personne d’autre que moi n’aurait voulu la porter, il eût levé les bras au ciel. « Comment ! la pelisse de mon père ! »

Je passais donc mes journées à la fenêtre. Un jour j’aperçus deux hommes dont l’aspect me frappa, moi qui depuis mon évasion étais devenu très fort pour tirer des déductions de la façon dont les gens étaient habillés.

Ces deux hommes, comme Roger et moi, avaient l’air d’avoir été habillés dans des conditions un peu spéciales. Ils étaient vêtus de costumes qui semblaient avoir exactement, quoique de teintes différentes, la même origine et le même âge, des costumes bien coupés mais sur un modèle et non sur leur possesseur, avec de faux plis, et cet aspect de vêtements qu’on donne à des naufragés. Ils avaient des chapeaux neufs, des souliers de cuir jaune, neufs également.

Ils s’arrêtèrent devant la maison, levèrent la tête vers la fenêtre où je me tenais. Mon sang se glaça. Je venais d’avoir l’impression que ces deux hommes étaient des militaires allemands en civil. Même gaucherie dans le neuf, même goût de ce qui fait jeune.

Je les observai derrière le rideau. Tout à coup, je les vis traverser la rue. Cette fois je ne doutai plus qu’ils vinssent me chercher.

Je dois dire que j’avais envisagé cette éventualité dès mon arrivée et que je m’étais dit que plutôt que de me laisser prendre je sauterais par la fenêtre de la chambre de M. Roger. Elle donnait sur la cour. Au lieu de trois étages, cela n’en faisait que deux car il y avait dans cette cour un petit garage d’un étage. C’était une bonne hauteur quand même, mais j’avais toujours eu l’impression qu’en s’y prenant bien, c’était une hauteur qu’un homme normal, souple, jeune, pouvait sauter sans risquer de se casser les jambes. La seule chose qui m’inquiétait, c’était le degré de résistance du toit du garage ainsi que le bruit que je ferais en tombant. Et si je serais en mesure de me relever immédiatement, car, pour réussir, il fallait que je disparusse avant que le bruit de ma chute attirât l’attention.

Soudain, la sonnette retentit. Je courus dans la chambre de M. Roger. Si on me demandait, la domestique irait voir partout, sauf dans cette chambre où elle ne pourrait soupçonner que je me trouvais et elle dirait que j’étais sorti. Si les Allemands fouillaient l’appartement, je les entendrais bien. Le temps qu’ils défoncent la porte de cette chambre, j’aurais sauté.

Je m’enfermai à clef, je l’ôtai et l’oreille collée au trou de la serrure, j’écoutai. J’entendis des bruits de voix. Les Allemands entrèrent au salon. Peut-être attendaient-ils mon retour. J’envisageai une seconde de me sauver par la porte d’entrée, mais je ne savais pas si le salon était ouvert ou fermé.

Soudain, j’entendis un nouveau coup de sonnette, puis la voix de M. Roger. Elle me fit un bien immense. Il parlait aux deux visiteurs. Puis je ne l’entendis plus, et un bruit de pas se rapprocha. Quelqu’un essayait d’ouvrir la porte ! Je retins mon souffle. Était-ce M. Roger ou les Allemands ? C’était M. Roger. Il demandait maintenant qui avait fermé la porte ? C’était incroyable. Comment se faisait-il que cette porte était fermée ? Qui était dans la chambre ?

Je ne bougeai pas. J’avais le sentiment que toute la maison savait que j’étais enfermé dans cette pièce, et que les visiteurs, si c’étaient des policiers, allaient m’arrêter par la faute de M. Roger.

J’avais perdu toute présence d’esprit. Au lieu d’ouvrir et de faire signe à M. Roger de se taire, je continuai à garder le silence. J’allai à la fenêtre. Mais au moment de sauter, je me dis que c’était ridicule de risquer de me casser les membres s’il n’y avait pas de danger. M. Roger criait toujours dans l’appartement. Il m’apparut qu’il n’eût tout de même pas fait tant de bruit si les Allemands avaient été là, qu’il eût compris que je m’étais caché. J’ouvris. Il revenait avec la domestique pour essayer de forcer la porte.

Quand il m’aperçut dans la chambre (rien n’avait été rangé, des tiroirs étaient ouverts), il demeura muet d’étonnement. « Qu’est-ce que vous faites là ? » dit-il enfin sur le ton d’un homme qui surprend un voleur. Je fis un geste vers le salon, laissant entendre que je ne savais pas qui étaient ces gens.

« Qu’est-ce que vous faites là ? » répéta-t-il. Je lui montrai la fenêtre : « Je comptais fuir par là. » Je sentis qu’il pensait que je me moquais de lui. Comment, sauter trois étages !

Je lui dis que j’avais été pris de peur. Je le lui avais caché le plus longtemps possible car j’en avais honte. Maintenant je voulais me justifier. À ma grande surprise, l’excuse de la peur ne servit à rien.

Il existe parallèlement aux qualités que la police met en œuvre pour arrêter les criminels une certaine maladresse administrative. On a peine à imaginer, par exemple, qu’en même temps que les inspecteurs déploient tant d’intelligence et savent si bien reconnaître au seul son de votre voix si vous dites la vérité ou si vous mentez, qu’ils soient tenus d’exécuter des ordres qui ruinent leurs efforts, comme, par exemple, de se présenter prématurément au domicile d’une personne qu’ils recherchent.

C’était ce qui venait d’arriver. Dès qu’il fut calmé, M. Roger m’annonça d’un air mystérieux qu’il avait à me parler. Il me conduisit dans une autre pièce et comme s’il ne suffisait pas de fermer la porte pour être à l’abri, il pria la domestique d’aller faire une course. Il aimait à grossir les dangers que les autres couraient, et ces simagrées ne me surprirent pas.

Quand nous fûmes seuls, il prit encore de nouvelles précautions. Il me révéla enfin que les deux visiteurs étaient des inspecteurs de police belges. Ils étaient venus lui demander s’il avait eu dernièrement des nouvelles de Roger. Ils n’avaient rien dit d’autre, sans doute pour ne pas éveiller de méfiance, mais certainement ils en savaient beaucoup plus qu’ils ne le laissaient paraître.

Je sentis tout à coup une lourdeur dans les cuisses, puis cette seule partie de mon corps se mit à trembler. Il n’était pas question de moi et pourtant j’avais l’impression que j’étais perdu. Je n’avais qu’une pensée : voir Roger, le prévenir. Je ne sais pourquoi, mais je sentais qu’il me redonnerait courage, qu’il prendrait les choses beaucoup mieux que moi. Il m’avait dit que si jamais un événement inattendu se produisait, d’aller l’avertir.

Dix minutes s’étaient déjà écoulées, lorsque je perdis la tête. Il me semblait que j’étais entouré de flammes et que je devais, avant de me sauver, régler une foule de questions de détails. J’étais en pantoufles. Je n’avais pas d’argent. Je m’approchai de la fenêtre. Les deux policiers faisaient toujours les cent pas devant la maison. Ils s’arrêtaient parfois, se retournaient.

Je m’habillai à la hâte. Les pensées les plus folles me vinrent à l’esprit. À la seule perspective qu’à cause de mon maudit accoutrement, les inspecteurs, en me voyant sortir, me confondraient avec Roger, je me mis à trembler. Je pouvais leur montrer mes papiers. Mais n’étais-je pas recherché également ? Ils n’avaient peut-être pas parlé de moi simplement par oubli ou par négligence car ce que nous, nous n’oublierons pas, les autres peuvent très bien ne pas y accorder la même importance.

Au retour de la domestique, je l’interrogeai pour savoir ce qu’on lui avait demandé exactement. C’était bien de Roger uniquement qu’il s’était agi. J’hésitais à sortir. Puis, j’eus conscience qu’il eût été criminel de ma part, à cause d’un risque aléatoire, de ne pas avertir Roger.

Je ne réussissais cependant pas à me décider. Une série de nouveaux dangers m’apparut. J’imaginai tout un roman. Ce n’était pas Roger que les policiers recherchaient en réalité, mais le meurtrier des deux sentinelles. Ils étaient venus ici à tout hasard. Ils avaient fait semblant de ne pas se douter de mon existence, mais au fond ils ne pensaient qu’à moi. Il eût été invraisemblable que leur visite coïncidât si exactement avec mon arrivée s’ils n’étaient pas au courant de ma présence ici. Comme je devais passer pour un bandit dangereux, ils n’avaient même pas prononcé mon nom.

Toutes ces réflexions me faisaient aller et venir dans l’appartement, sans raisons précises. Puis, j’en discernai le grotesque. Pris pour pris, il valait mieux l’être en agissant noblement, en allant immédiatement prévenir Roger. D’ailleurs, n’étais-je pas victime de mon imagination ? N’était-ce pas invraisemblable que la police agît avec tant de ruse ? N’était-elle pas la plus forte ? N’était-il pas ridicule de me figurer qu’elle luttait avec moi comme si nous étions à armes égales, alors qu’il était si simple, si elle savait que j’étais là, de cerner la maison ?

En descendant l’escalier, j’eus un vertige. Je pensais que quand on se fait prendre, c’est toujours bêtement, comme ce le serait cette fois-ci si j’étais pris. Je remontai. Je retournai à la fenêtre, avec l’espoir que les policiers seraient partis. Ils étaient toujours là. J’avais le sentiment que chaque instant de retard pouvait être fatal à Roger. Que ferais-je si je le voyais tout à coup, au bout de la rue, se dirigeant vers la maison, sans se douter de rien ? Lui crierais-je de fuir, quitte à être arrêté à sa place ?

Je me décidai enfin à sortir. J’avais retrouvé mon sang-froid. Après tout, ma situation n’était pas plus mauvaise qu’avant d’arriver à Bruxelles. En cas de danger, je n’avais qu’à prendre mes jambes à mon cou. Quand on lutte pour sa vie et sa liberté, il ne faut pas se laisser paralyser par les amitiés nouvelles, par les événements journaliers. Je ne devais jamais oublier que j’étais un homme seul, qui ne possédait rien, qui n’était tenu à rien et qui, dès qu’un danger se présentait, ne devait pas hésiter à tout abandonner, quelque lâche que cela pût paraître sur le moment.

28

Je me rendis à l’adresse que m’avait donnée Roger. Je demandai Mlle Perrotin à la concierge. Elle habitait au cinquième étage. Je respirai. Maintenant, je ne pouvais manquer Roger, ou bien c’était déjà trop tard. Je montai, sonnai, il n’y avait personne. Je retournai chez la concierge, lui demandai si elle n’avait pas vu Roger ce matin. « Il vient de sortir, me dit-elle. Je suis étonnée que vous ne l’ayez pas rencontré dans l’escalier. Il est allé au restaurant. »

Je courus au restaurant. On ne l’avait pas vu. Quelqu’un me dit qu’il déjeunait également parfois rue Neuve. Je me rendis rue Neuve. Il n’y était pas. Je pensai qu’il était peut-être remonté chez Mlle Perrotin. J’interrogeai de nouveau la concierge. Elle me dit qu’elle n’avait vu personne depuis tout à l’heure. « Il est peut-être chez le coiffeur », ajouta-t-elle. Elle m’expliqua où était ce coiffeur. « En tout cas, il revient toujours après le déjeuner. »

J’allai chez le coiffeur. On ne l’avait pas vu. Je retournai au restaurant, en vain. Je me décidai à remonter chez Mlle Perrotin sans rien demander à la concierge. La jeune femme était là. Elle avait bien entendu sonner tout à l’heure, mais elle n’avait pas ouvert parce qu’elle faisait sa toilette. Il y avait donc des gens qui ouvraient ou n’ouvraient pas pour une raison aussi simple !

Je lui dis que je tenais absolument à voir Roger, que j’étais son ami, que je m’étais évadé avec lui, etc. Elle me pria de rester déjeuner. Je m’assis, en attendant, près de la fenêtre qui donnait sur les toits. Comme il était agréable de pouvoir se mettre à une fenêtre, sans voir des hommes passer dans la rue, sans se demander à chaque instant si quelqu’un n’allait pas s’arrêter, entrer, sans redouter ensuite d’entendre sonner !

Mlle Perrotin me souriait de temps en temps, comme une femme qui ignore tout de la situation grave de ses amis, pour qui une évasion est une aventure qui n’arrive qu’aux hommes. La tranquillité avec laquelle elle attendait le retour de Roger me rassurait.

En regardant autour de moi, je constatai que Roger ne manquait pas de chance. Je comprenais maintenant pourquoi il avait tant tenu à passer par Bruxelles. Ce n’était pas pour rencontrer son oncle. Je trouvais seulement un peu égoïste de sa part de m’avoir fait faire un pareil détour pour me caser chez un parent chez lequel, lui, se gardait bien de mettre les pieds.

La jeune femme était jolie. Le logement avait quelque chose de lointain, de protégé, qui me plaisait. J’étais accueilli en ami d’un homme aimé. Cela n’empêchait pas que le danger qui pesait sur Roger et sur moi demeurait présent à mon esprit. J’éprouvais ici, dans ce refuge, un malaise à la pensée que ma situation était beaucoup plus grave que celle de mon camarade qui, lui, n’était qu’un évadé ordinaire. Il pouvait, évidemment, ne pas prendre les choses autant au tragique que moi.

Comme il ne revenait toujours pas, je commençai à craindre que, n’ayant pas été prévenu, il n’eût été rendre visite à son oncle, qu’on ne l’eût arrêté, qu’il n’eût été ensuite obligé de donner l’adresse de Mlle Perrotin, que la police ne montât ici et, en me trouvant, ne fît coup double. Cette façon de remonter de personnage en personnage jusqu’au coupable m’avait toujours paru une des méthodes les plus courantes employées par la police.

Je voulus partir. Je me disais que j’étais bête de m’exposer pour un ami bien plus tranquille que moi et qui s’en tirerait toujours.

Roger arriva enfin. Comme il ignorait que j’étais là, je l’entendis dire à travers la porte : « C’est moi, ma chérie. »

Je lui annonçai tout de suite ce qui s’était passé. Il ne parut pas le moins du monde inquiet. Comme mon émotion était visible, il me dit que j’étais un enfant, que tout cela était une histoire de son oncle, qu’il le connaissait, qu’il n’y avait pas un mot de vrai.

Je lui dis que je n’avais pas rêvé, que j’avais vu les inspecteurs. Il se mit à rire. Il fit même cette remarque inattendue : « Il faut bien qu’ils fassent leur travail ! »

Je n’en revenais pas. « Allons, dit-il, ne parlons plus de cela. » Je ne me remettais pas aussi facilement que l’eût désiré Roger. Tout à coup, je me sentis envahi par une sorte d’horreur pour cet oncle, pour tout ce qui le touchait, pour le quartier entier où il vivait.

Je dis à Roger que j’étais de son avis, qu’il ne fallait pas se faire de soucis, mais que la première condition pour moi était de ne plus retourner chez M. Roger. J’avais assez de ce type-là. J’ajoutai en riant, que puisque j’étais là je ne m’en irais plus. « Ne trouvez-vous pas que j’ai raison ? » demandai-je à Mlle Perrotin.

Elle me répondit de façon charmante. Elle dit que c’était très facile, puisque j’étais l’ami de Roger, de nous arranger dans ce logement. On se serrerait. Elle me ferait un lit sur le divan.

J’acceptai joyeusement mais, au fond de moi-même, je me sentais lamentable. Je manquais de courage. Pourquoi ne rentrais-je pas à Paris, seul, au lieu de m’imposer ? Je compris que si j’attendais Roger, ce n’était pas par amitié, mais à cause de l’appréhension du retour. Oui, j’étais lamentable. N’y a-t-il rien de plus indiscret que de forcer la main d’amoureux qui, par la nécessité où ils se trouvent de se donner mutuellement une belle idée d’eux-mêmes, ne peuvent rien vous refuser ?

Le soir, je m’installai sur le divan, mes pieds sur une chaise, car c’était un très petit divan. Je ne parvins pas à m’endormir. Je pensais à la chambre que j’avais quittée chez M. Roger, sans savoir alors que je n’y reviendrais pas. Je me rendais compte à présent que si j’avais su, je me fusse habillé autrement, j’eusse emporté mes objets de toilette, je n’eusse rien laissé qui me fut personnel. Un instant, je pensai que je devrais retourner, juste pour mettre de l’ordre, puis il m’apparut que c’était bien inutile.

Qu’est-ce que cela pouvait me faire que tout demeurât ainsi ?

Je ne parvenais toujours pas à m’endormir. Me doutant qu’on attendait que je dorme, je soupirais, je me retournais, pour qu’on sût que je ne dormais pas. Roger et son amie ne dormaient pas non plus. Je les entendais chuchoter de temps en temps, et cet accord tacite qui faisait que nous ne nous parlions pas alors que nous savions que nous étions éveillés, avait quelque chose de distant qui me causait un malaise.

Je passai ainsi quelques jours chez Mlle Perrotin. Si Roger était très heureux, je l’étais moins. Je songeais de plus en plus à me mettre en route. Je n’avais aucune raison de m’éterniser à Bruxelles. Mais chaque fois que j’en parlais à Roger, il me répondait que nous allions partir ensemble incessamment.

Comme je ne parvenais pas à tirer de lui d’autres précisions, l’idée me vint de le quitter. À la réflexion, il m’apparut que mes raisons n’étaient pas sérieuses si j’avais véritablement de l’amitié pour Roger. J’avais beau me monter la tête, me persuader qu’il ne songeait qu’à lui, que, par conséquent, je pouvais aussi songer à moi, je sentais qu’il m’eût considéré comme un mauvais ami si je ne l’avais pas attendu.

C’était bien surprenant si on pensait à la différence de nos deux situations, mais c’était ainsi. Par ailleurs, j’étais devenu superstitieux. Il me semblait que si je ne savais pas me montrer plus indulgent pour Roger, si je ne savais pas comprendre les raisons qu’il avait de s’attarder, cela ne me porterait pas bonheur. Je ne pouvais tout de même pas le quitter à un moment où l’amour le rendait en quelque sorte moins apte à discerner les dangers que moi qui justement étais en possession de toute ma clairvoyance.

Il fallait me dominer. On n’a aucun mérite à défendre un ami si cet ami nous écoute. Le sentiment que je portais à Roger était tel que c’était une joie pour moi de veiller sur lui. Au fond de son cœur, il se rendait bien compte de mon dévouement, et il m’était reconnaissant, même si je paraissais peser bien peu à côté de Mlle Perrotin.

Bientôt, je m’aperçus d’un inconvénient qui finit par me donner de grandes inquiétudes. Dans mon zèle, je perdais un peu trop de vue ma propre sécurité ! Il m’arrivait d’entreprendre pour Roger des démarches que je jugeais imprudentes pour lui, mais qui l’étaient encore plus pour moi. Il ne pouvait se résoudre à prendre des précautions. Il avait complètement oublié que des policiers s’étaient présentés chez son oncle pour le demander. Je trouvais admirable une telle insouciance. Je trouvais admirable également qu’il eût toujours l’air de se considérer comme le seul de nous deux qui fût sérieusement en danger. Il s’étonnait que je me fisse tant de soucis alors qu’il ne s’en faisait aucun. Je finissais par me sentir tout petit à côté de lui, presque un innocent, bien que ce fût en réalité le contraire. Quand il sortait, il ne se donnait même pas la peine de regarder à gauche et à droite. J’aurais voulu lui rappeler quelle était notre situation exacte. Il ne fallait pas qu’il se crût en sécurité, car moi j’avais commis un acte très grave et si on nous arrêtait, on ne s’amuserait pas à rechercher la part de responsabilité de chacun.

En un mot, j’aurais voulu lui dire qu’il courait autant de risques que moi. Mais je n’osai le faire. J’aurais eu l’air d’un de ces personnages douteux qui cherchent à faire partager par d’autres la responsabilité des crimes qu’ils ont commis.

29

Trois jours plus tard, j’annonçai à Roger que je partais le soir même.

Il dut se rendre compte que j’étais fermement décidé car, contre son habitude, il n’essaya pas de me dissuader. Il changea de conversation. Une heure plus tard, cependant, il me dit qu’il partait avec moi.

Une longue discussion s’éleva entre nous. Il voulait prendre le train, tout simplement ! Comme je lui demandais ce que nous ferions à la frontière, il me répondit qu’on le verrait bien à ce moment. C’était incroyable. Je lui énumérai les raisons qui, selon moi, nous empêchaient de prendre le train. Rien ne m’effrayait autant que ces gens qui comptent sur leur présence d’esprit ou sur leur faculté de se débrouiller, et qui nous racontent qu’au moment où on leur a demandé leurs papiers ils ont échappé à la police en profitant d’une bousculade.

Il fallait partir à pied. Je précisai que nous ne devions pas attendre la nuit car nous risquions de tomber sur des patrouilles. Enfin, je tenais absolument à ce que nous changions les vêtements de M. Roger contre d’autres moins excentriques. On rencontrait bien, depuis la guerre, des gens n’ayant rien à se reprocher vêtus d’étrange façon, mais quant à nous, ce n’était pas la même chose.

Le jour du départ fut le plus dur. Nous avions fait une dizaine de kilomètres, lorsque Roger, victime soudain d’une grande dépression, voulut à toutes forces retourner chez Mlle Perrotin. Je lui dis que c’était ridicule de nous exposer inutilement puisqu’il faudrait de toute façon que nous repartions un jour, et que, puisque c’était fait, autant en profiter.

Mais il s’entêta. Plusieurs fois déjà depuis la guerre, je m’étais trouvé dans des situations analogues, où pour une satisfaction immédiate, certains de mes camarades avaient sacrifié des avantages péniblement acquis. Pendant plus d’une heure, je dus lutter pied à pied avec Roger pour l’empêcher de suivre son idée. Finalement, il convint que j’avais raison.

Nous marchâmes pendant deux jours. Nous étions tellement abrutis par la guerre que, de loin, une charrette avec les brancards en l’air nous faisait penser à un canon.

Nous arrivâmes en France. Notre fatigue était telle que cet événement, pour lequel nous avions couru tant de dangers, ne nous frappa pas. Je m’écriai cependant que nous étions sauvés. Roger, lui, était complètement indifférent. Il faut dire que rien n’était changé, à part les lettres des indications routières qui étaient enfin droites et nettes. La campagne se déroulait avec la même monotonie. Nous n’osions pas nous approcher davantage des maisons. Je m’écriai cependant quand j’en apercevais une dans la plaine : « Et dire que ce sont des Français qui habitent là ! » Et quand c’était une simple silhouette : « C’est un Français, c’est une Française ! »

Je croyais que partout j’allais trouver des gens prêts à nous aider, qui allaient tout de suite reconnaître que nous étions des leurs, mettre leur maison à notre disposition. Mais comment approcher ? Roger m’en empêchait chaque fois. C’était lui maintenant qui me trouvait imprudent. J’étais un enfant de m’imaginer que les gens étaient meilleurs, du seul fait de se trouver de l’autre côté d’une frontière.

La quatrième nuit, nous couchâmes dans un hangar métallique qui servait d’entrepôt à des balles de paille compressées. J’avais demandé la permission à la propriétaire. Elle me l’avait accordée sans me poser la moindre question, car les vagabonds habituels ne se donnaient pas cette peine. J’avais espéré que le récit de nos aventures l’aurait amenée à nous offrir l’hospitalité chez elle, mais il n’en avait rien été. Elle avait surtout été préoccupée de nous faire la recommandation de ne pas fumer.

Nous nous installâmes dans un coin, tout en haut d’une pile. Ces balles étaient aussi dures que du bois. Je pris mon couteau et sciai le ruban de fer-blanc qui les entourait. On s’en apercevrait après notre départ. C’était bien mal répondre à la gentillesse qui nous était faite. Mais nous ne nous considérions tenus par rien.

Nous brassâmes cette paille. Puis nous examinâmes les lieux. En sautant par-derrière, nous pouvions nous échapper à travers le potager. Depuis notre arrivée en France, au lieu de la sécurité que nous avions escomptée, nous constations que le danger n’avait fait que grandir, à cause des troupes d’occupation cantonnées partout.

Bien que j’eusse dit que nous étions des prisonniers évadés, j’avais l’impression que la propriétaire ne m’avait pas compris et que si des Allemands étaient venus nous chercher, elle les eût conduits sans remords à nous. Nous nous cachions donc inutilement. J’en fis part à Roger. Il me répondit que puisqu’on nous avait dit de monter ici, c’est qu’on voulait bien nous cacher.

Nous nous allongeâmes. J’aurais voulu revoir la propriétaire de la fabrique de paillons pour lui répéter que nous étions vraiment à sa merci, et qu’il ne fallait, bien entendu, dire à personne que nous étions là. Mais Roger m’en empêcha, prétendant qu’elle allait nous faire partir. Il ajouta que les gens font beaucoup plus pour leurs semblables quand ils peuvent ignorer de quoi il s’agit, qu’il ne faut jamais rien préciser, sans quoi ils prennent peur.

Il faisait encore jour. Sur les traverses métalliques du hangar, des pigeons maladroits, qui se frappaient le corps de leurs ailes, étaient réunis. Ils allaient et venaient à petits pas. De temps en temps, l’un d’eux s’envolait pour se poser un peu plus loin et ils se donnaient beaucoup de mal pour tenir l’air sur une si courte distance.

La ferme attenante était silencieuse. La nuit tombait lentement. Sur la plaine immense, que nous apercevions de façon assez inattendue entre deux balles de paille, le soleil couchant répandait ses lueurs rouges sur la nappe de brume qui montait du sol. Et ce qui me frappait, c’était que, comme il arrive souvent dans les grands effets de lumière de la nature, celui-ci était d’une symétrie parfaite. La ligne de contact du soleil et de la brume, d’un bout de l’horizon à l’autre, était une droite absolument parfaite, sans un fléchissement, sans une encoche.

Soudain, nous entendîmes crier. On nous appelait. Instinctivement, je posai une main sur la bouche de Roger pour l’empêcher de répondre. Il l’écarta en me demandant ce que j’avais. C’étaient peut-être les Allemands. Je me mis à ramper jusqu’à l’endroit d’où l’on surplombait la cour. Aucun Allemand ne se trouvait là. J’aperçus la propriétaire. Je répondis que nous descendions.

Nous entrâmes dans la cuisine. Il y avait là un chevreau adorable, qui semblait chez lui comme un chien ou un chat. Il vint me lécher les mains, puis mordiller mes lacets et le bas de mon pantalon. Je le repoussai doucement, mais il revenait sans cesse avec une insistance d’autant plus amusante qu’il n’avait aucune raison de s’en prendre à moi plus qu’à Roger.

On nous offrit une tasse de lait de chèvre, justement. Puis le mari de la propriétaire parut dans l’embrasure d’une porte. Il nous regarda avec méfiance. Je sentis qu’il se demandait si nous n’avions pas menti, si nous étions vraiment des évadés, si nous n’allions pas ensuite le dénoncer. Enfin, quand il se fut débarrassé de cette incompréhensible méfiance, il nous demanda si par hasard nous ne connaissions pas son frère également prisonnier.

Nous bavardâmes ainsi de plus en plus cordialement. Puis il nous dit qu’il serait très heureux de faire quelque chose pour nous. Il nous demandait seulement, si par hasard les Allemands se présentaient, de dire que nous nous étions introduits dans son hangar à son insu.

Pour bien nous faire comprendre qu’il ignorait que nous étions sous son toit, il nous serra longuement la main quand nous le quittâmes, comme on le fait quand on ne se reverra pas le matin, et il nous dit : « Bonne chance et bonne route », alors que nous ne nous étions pas encore couchés.

Je dormais depuis longtemps, lorsque j’entendis de nouveau appeler. Je crus que nous étions perdus. Je me dressai, sans savoir où j’étais ni quoi faire.

« Descendez, descendez », criait la propriétaire. Je réveillai Roger. « Nous sommes pris », lui dis-je. « Descendez, descendez », criait-on toujours. J’apercevais juste la lumière que faisait, à cinquante pas, l’embrasure de la porte de la cuisine. « Est-ce que nous pouvons descendre ? » demandai-je sans savoir ce que je disais. Je compris alors que je m’étais affolé pour rien. Nous obéîmes. Nous eûmes la surprise de trouver en notre hôte un homme tout à fait différent. Il tenait à présent absolument à ce que nous couchions chez lui.

Que s’était-il passé ? Je vis à un cartel qu’il était minuit. Je vis aussi que le feu brûlait toujours. Le chevreau était couché, la tête droite, ses pattes fragiles repliées, avec un air d’enfant turbulent pris tout à coup par le sommeil.

Nous allâmes chercher nos affaires. Au fond, cette invitation ne me faisait plus tellement plaisir. Quand le premier sommeil est passé, l’attrait d’une bonne chambre n’est plus aussi grand. Mais Roger, lui, se réjouissait autant que si nous n’avions pas dormi une minute.

Le lit était ouvert à notre intention. Nous nous couchâmes. Longtemps je me demandai ce qui avait bien pu se passer dans l’esprit du propriétaire. Avait-il eu conscience de n’avoir pas fait assez pour des prisonniers évadés ? À la suite d’un long débat intérieur avait-il eu un remords ? Je me dis que de toute façon c’était un brave homme, mais comme il arrive souvent aux gens qui agissent avec le sentiment de nous faire du bien, il n’avait pas songé une seconde à nous épargner une forte émotion.

Ce réveil dans la nuit me faisait encore trembler par moment. Mais j’étais en France. Bientôt je serais à Paris, ma ville natale. J’étais sauvé, du moins je le croyais.


Ce livre numérique

a été édité par la

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en janvier 2018.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : H. B., Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Bove, Emmanuel, Départ dans la nuit, Alger, Charlot, 1946. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page reproduit un détail de Le Bois de la Gruerie et le ravin des Meurissons, huile sur toile, Félix Vallotton, 1917 (Centre Pompidou-Metz).

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