Emmanuel Bove

ARMAND

1926

édité par la bibliothèque numérique romande

ebooks-bnr.com

 

 


Table des matières

 

I. 3

II. 11

III. 26

IV.. 36

V.. 46

VI. 54

VII. 65

VIII. 78

IX.. 90

X.. 101

XI. 111

XII. 120

Ce livre numérique. 125

 

I

Il était midi. À cause du froid, le soleil semblait plus petit. Les vitres et les glaces ne renvoyaient pas ses rayons. Mon attention, comme celle des enfants, se portait sur tout ce qui bougeait. Parfois je caressais la tête d’un cheval, sur le front pour qu’il ne me mordît pas.

Je suivais une rue si étroite que les fouets des voitures me touchaient en passant, lorsqu’une main se posa sur mon épaule.

Je la regardai, puis me tournai.

C’était Lucien. Au lieu de m’appeler, il avait voulu faire la plaisanterie de me toucher dans la rue comme l’eût osé un inconnu.

Je ne l’avais pas vu depuis un an. Il portait le même pardessus, une autre cravate, le même chapeau. Il n’avait pas grossi ni maigri. Pourtant il était différent. Il vivait dans mon souvenir sans rides, sans coupures, sans cette fossette du menton trop profonde pour qu’il pût la raser.

Je m’arrêtai. Notre haleine, dans le froid, s’échappait à contre-temps. Je remarquai autour de ses yeux une sorte d’affaissement qui donnait à son visage une expression triste et maladive. À ces endroits, la peau plissée battait à la cadence du cœur. À cause de sa lèvre inférieure, plus épaisse que celle du haut, il paraissait faire la moue. L’os de son nez était saillant, les oreilles, que je m’empresse toujours de regarder de peur de les oublier, brunes, lisses, sans les replis habituels du pavillon, et si petites qu’elles semblaient avoir cessé de grandir avant le corps.

Lucien n’avait jamais mis de fleur à la boutonnière intacte de son pardessus. Les revers en étaient déformés. Ses mains, dans les poches déchirées, ne s’appuyaient sur aucun fond.

Nous étions embarrassés, Lucien de m’avoir accosté familièrement, moi d’en paraître importuné. Nous demeurions immobiles. J’attendais qu’il parlât. De le voir si pauvrement vêtu, les années malheureuses que j’avais vécues repassèrent devant mes yeux. Je les avais oubliées petit à petit. Maintenant elles étaient aussi nettes que si aucun intervalle ne m’en eût séparé.

La fumée des cheminées, comme de petits nuages, masquait parfois le soleil. Au lieu de pendre, les bordures de toile, relevées par le vent, reposaient sur les stores.

À la fin nous fîmes route ensemble. Il se plaça à ma gauche, comme si j’étais une femme, à cause d’un vague respect de ce qui est à droite. À chaque carrefour, il craignait que je ne changeasse de direction sans le prévenir. Je lui disais alors : « tout droit ».

Il était encore midi. Nous traversions les rues, chacun pour soi, sans que l’un de nous se souciât de l’accident qui eût pu arriver à l’autre.

Un café faisait le coin d’un boulevard et d’une place moins grande que les photographies ne la représentent.

J’invitai Lucien à prendre quelque chose.

Nous nous assîmes à la terrasse que trois braseros argentés réchauffaient. Nos pieds écrasèrent des pistaches. Les siphons étaient grillagés pour qu’ils ne fissent pas explosion.

Lucien ôta son chapeau, le posa sur un guéridon, puis, parce qu’il cherchait constamment à deviner les usages, crut soudain qu’un chapeau ne se mettait pas sur une table et le reprit aussitôt.

Une cigarette fumant des deux bouts entre les doigts, la nuque à l’abri contre mon col relevé, je regardais les passants. C’était une distraction de mon père. Depuis sa mort, libéré de la crainte qu’il ne m’eût surpris à l’imiter, je m’applique sans grand plaisir à observer le va-et-vient des gens et à trouver un agrément dans le contraste de leur physionomie.

Lucien avait commandé un café sur lequel flottait une écume semblable à celle de la saccharine. Il était gêné. Ses doigts à peine plus longs les uns que les autres avaient des tics qui faisaient saillir jusqu’au poignet l’os qui les commandait.

Il se tourna vers moi. Il commençait de manger un croissant par la languette du milieu. Nos regards se rencontrèrent. Je me vis, une seconde, jusqu’aux épaules dans ses prunelles. Je baissai les paupières, sans pour cela fermer les yeux. Ils se portèrent tous deux sur son visage entier. Je sentis qu’il s’apprêtait à parler. L’arc de ses sourcils s’accentua. Il ouvrit la bouche, si lentement que ses lèvres retrouvèrent leur rougeur avant de se séparer. J’aperçus sa langue, courte comme ses doigts, se lever pour former un son. J’écoutais déjà. Il fit un geste.

— Comme tu as changé, Armand ! Maintenant, tu dois être riche. Tu ne pourrais plus venir dans notre restaurant. Te souviens-tu de l’année dernière ?

L’eau de Seltz faisait encore des bulles dans mon apéritif. Je tins ma cigarette à l’endroit où elle était sèche pour la lancer. J’en pris une nouvelle. Il y avait tant de soleil que je ne sus si mon allumette flambait.

Je me souvenais en effet de ma vie passée. À présent, c’était fini. Mais je devinai que Lucien, lui, prenait encore ses repas dans les mêmes restaurants, habitait la même chambre.

Pour qu’il ne me reprochât pas d’avoir changé, j’essayai de retrouver les manières timides et grossières de jadis. J’eus honte de mon pardessus chaud, de ma cravate surtout qui était de soie. J’affectai de ne prendre aucun soin de mes vêtements et, quand une goutte tomba sur mon pardessus, je laissai la tache se faire.

Pourtant j’avais beau prononcer les mêmes paroles, exécuter les mêmes gestes, je ne redevenais pas celui que j’avais été. L’aisance dans laquelle je vivais depuis douze mois avait chassé brutalement toutes mes habitudes. Je parlais davantage. Il me semblait que je n’avais plus raison contre les hommes. Ceux qui se plaignaient m’apparaissaient aigris ou privés de clairvoyance à cause de leur état de pauvreté.

Lucien me regarda sans méchanceté, mais avec une insistance qui, dans un endroit clos, m’eût fait rougir. Je ressentis alors cette gêne que me causait quand j’étais enfant des yeux trop près de moi.

Ce jour-là, après dix ans, je redevenais pour un instant timide. Dans un mouvement instinctif, je détournai la tête pour qu’il ne vît pas mes oreilles, pour que les parties de mon corps qui m’échappaient, même dans une glace, ne lui apparussent pas avec netteté.

Je demeurai ainsi quelques secondes. Je crus même que j’allais rougir. Le sang me monta à la tête, mais trop faiblement pour teinter mes joues. Maintenant que j’ai trente ans, je rougis souvent ainsi et je suis seul à le savoir.

Puis reportant mon regard sur Lucien, j’eus conscience qu’il était de chair comme moi-même quand, dans une glace, je regarde sous ma langue.

Il vivait. Ses narines reconnaissaient les odeurs. Un jour que plusieurs de celles-ci étaient mêlées, il les avait séparées, puis énumérées. Il ne confondait pas les bruits qu’il entendait. Il voyait l’heure d’aussi loin que moi. Il respirait à une cadence à peine plus lente que la mienne. La peau de son visage continuait sous son col. Il avait des seins, noirs parce qu’il était brun, du duvet, un nombril plein ou creux selon l’habileté de la sage-femme.

Je repris confiance. C’était un homme semblable à moi qui m’observait. Les tares qu’il découvrait sur mon visage, je les eusse découvertes sur le sien.

D’une table voisine une soucoupe tomba sans se casser. Les stores claquaient au vent. Leurs bras de cuivre montaient et descendaient dans les glissières sèches. Des bouffées d’acide carbonique, venues des braseros, nous enveloppaient. Lucien, chaque fois, toussait sèchement ainsi qu’au commencement d’un rhume.

Les jambes séparées par le pied unique du guéridon, nous faisions attention de ne pas toucher de nos genoux le dessous du marbre. De temps en temps, je surprenais dans sa bouche une réflexion bête. Sans cesse je l’approuvais pour qu’il ne pensât pas que j’étais devenu fier. Mais je sentis que c’était justement cela qui me trahissait.

À un moment, je voulus l’interpeller familièrement, lui donner un nom drôle, comme par le passé. Je n’osai pas : il ne l’eût point toléré.

Je l’examinai à la dérobée. Il avait bu son café. Le verre à la bouche, il attendait que le sucre pas fondu glissât jusqu’à ses lèvres.

Je me rappelai alors qu’il avait ri aux éclats, qu’il s’était emporté. À présent, près de moi, il ne se risquait même pas à parler.

La main entre les jambes pour tirer la chaise, je m’approchai de lui. Il eut un geste de recul.

— Tu as peur de moi ?

— Non, non. C’est un mouvement instinctif.

Il se tut. Comme s’il attendait que je fasse pour rire le simulacre de le frapper, il se raisonnait. Il avait fermé les mains pour que ses doigts, à la merci d’un bruit, ne pussent le trahir.

Tant de frayeur enfantine chez un homme m’émut.

— Lucien, viens donc demain déjeuner chez moi. Je parlerai de toi. Je tâcherai de te trouver une place. On arrangera tout cela. Nous serons mieux qu’ici. Tu verras mon amie. Elle est très gentille. Nous habitons quarante-sept rue de Vaugirard.

— Le déjeuner, c’est à midi ?

— Oui, viens un peu après pour que tout soit prêt.

Un sourire rayonna autour de ses lèvres. Ses yeux bleus se posèrent sur moi plus longtemps que de coutume. Il balbutia quelques mots. Un peu de joie se dégageait de lui.

Il était midi et demi. Les cloches sonnaient toujours. J’appelai le garçon. Il ne vint pas. Je dus chercher un canif dans ma poche pour faire assez de bruit.

Lucien s’était levé. Il attendait que je fusse debout pour mettre son chapeau. Il y avait des miettes de croissant dans les revers de son pantalon. Cependant que je comptais ma monnaie il se chauffa à l’un des braseros, le pardessus ouvert pour que la chaleur atteignît plus vite son corps.

Nous fîmes quelques pas sur le boulevard, avec indécision, sans paraître nous connaître, et nous nous arrêtâmes à côté d’un arbre plus jeune que les autres qui, près de nous, eut un peu l’air d’un tiers.

— Alors, Lucien, je te quitte. Tu sais que je compte sur toi pour demain. Viens sûrement.

Il ne répondit pas. Il baissait les yeux, ce qui donnait à son visage, parce que tous les cils se ressemblent, un air de fillette. Il avait espéré beaucoup plus de notre rencontre. Il ne savait sans doute où aller. Je pensai à l’emmener tout de suite chez moi mais, à cause de Jeanne à qui cela aurait déplu, je n’osai le faire.

Je lui tendis la main. Il la prit, la tint comme un vieillard, celle d’un jeune bienfaiteur, sans que son expression changeât, sans que ses pieds se plaçassent l’un devant l’autre.

— Tu t’en vas déjà, Armand ?

Ses yeux me suppliaient de rester.

— Oui. Jeanne m’attend.

Il lâcha ma main. Je lus sur son visage qu’il eût désiré m’accompagner, me voir entrer chez moi, attendre que seule une porte nous séparât.

Quelques secondes s’écoulèrent. Je demeurais indécis. Je comptais qu’il partirait le premier. Patiemment il attendait que je prisse une décision.

De nouveau je lui tendis la main, franchement, pour qu’il me tendît la sienne même de mauvais gré. Il la serra. Ainsi jointes, elles m’apparurent un instant semblables à quelque en-tête symbolique. Puis je le quittai avec netteté, sans me retourner, sans lui parler de loin.

Je pris une direction quelconque. Dans les rues droites, une heure silencieuses, le vent soufflait aussi fort qu’au-dessus des maisons. Quoique j’avançasse, l’ombre des réverbères conservait la même inclinaison. À l’horizon, les nuages de la veille se pressaient les uns contre les autres comme si, sous d’autres cieux, d’autres nuages les empêchaient de passer.

II

Le lendemain, quand je pénétrai dans la salle à manger, Jeanne, hésitante pour les couteaux, mettait le couvert.

Les battants du buffet étaient ouverts, découvrant trop d’assiettes pour nous deux. La pendule qui ne marche pas marquait midi juste afin de tromper le moins possible. Le soleil qui, dans la matinée, avait éclairé la pièce s’en allait, comme si la journée était déjà finie.

Jeanne avait placé des mimosas dans un vase de verre, bien que je n’aimasse point à en voir les tiges, qu’elle choisissait pourtant, qu’il s’agît de roses ou de violettes, très longues.

Elle était vêtue d’un peignoir japonais qu’elle endossait difficilement à cause des manches qu’elle confondait avec les poches.

Elle s’approcha de moi, m’embrassa à plusieurs reprises. Je me vis contre son corps dans une glace. Elle croyait que j’avais fermé les yeux. Je la tenais par la taille. Sa tête s’était penchée sur mon épaule.

Bien que Jeanne soit de la même grandeur que moi, elle s’efforçait toujours de prendre des attitudes de femme petite.

— Jeanne, habille-toi donc, il va arriver.

J’étais prêt. J’avais mis un complet foncé, un gilet clair, une cravate que Jeanne m’avait faite, tant bien que mal, car elle ne savait coudre quoi que ce fût pour un homme, des bottines à boutons qu’elle m’avait achetées pour me vieillir.

À mesure que le temps passait, la fraîcheur de mon visage, le brillant de mes cheveux, les plis de mes habits s’en allaient. Ce n’est que tout de suite après que ma toilette est achevée, durant quelques minutes seulement, que j’ai le sentiment d’être à mon aise. Je parle alors avec esprit. Mes gestes sont pleins d’aisance. Je suis un autre homme.

J’aurais voulu que Lucien arrivât à ce moment et pourtant je regrettais de l’avoir invité.

Il rappellerait à chaque instant par sa timidité, par son sans-gêne, l’homme que j’avais été. Il mangerait mal. Il balbutierait quand mon amie lui parlerait. Il prendrait appui sur moi de manière si visible qu’il apparaîtrait que des liens nous attachaient encore, que ce n’était pas par charité qu’il se trouvait ici, mais à cause de notre amitié.

J’étais ému. Par désœuvrement et nervosité, j’allais d’une pièce à l’autre. Si nos fenêtres n’avaient pas donné sur la cour, je l’eusse guetté. Parfois je m’arrêtais dans l’antichambre, écoutant si l’on montait, regardant la pile électrique en haut du mur, bien que le fil ne bougeât pas quand on sonnait.

Jeanne, aidée de la femme de ménage, préparait le déjeuner. Elle se dépensait autant que si l’on eût reçu son frère, s’ingéniait à ne pas oublier des détails que Lucien ne remarquerait pas.

Je craignis qu’elle ne regrettât de s’être donnée tant de mal lorsqu’elle le verrait. Pour lui épargner une désillusion, je m’approchai d’elle au moment où, portant une pile d’assiettes comme les bonnes des dessins humoristiques, elle se rendait à la salle à manger.

— Il ne faut pas te fatiguer à ce point. Mon ami est un garçon très simple. Il a toujours vécu pauvrement. Je l’ai invité surtout parce qu’il me faisait pitié…

Jeanne s’étonna. Je lui avais dit tant de bien de Lucien pour qu’elle ne me reprochât pas de l’avoir invité, qu’elle ne comprenait pas que je fisse à présent des réserves. Elle avait beaucoup de cœur. Elle croyait plus au bien qu’au mal. Je sentis que mes paroles la déroutaient, qu’une seconde elle me soupçonna d’égoïsme et de jalousie.

Je continuai pourtant :

— Tu ne feras pas attention à son silence. Il ne parle presque pas. Il n’a jamais été dans une famille… Il se tient très mal, mais il est très bon.

J’allai m’asseoir dans la salle à manger. C’était la cinquième fois que je me rendais dans cette pièce pour que mes yeux fussent agréablement surpris par la nappe, les fleurs, la branche de mandarines sur le buffet.

J’essayai de lire un journal, mais seule la plus grande annonce m’intéressa. J’agitai une jambe nerveusement. Ce mouvement me soulageait un peu, ce qui faisait dire à Jeanne chaque fois qu’elle me surprenait que j’avais une maladie nerveuse. Ou bien, dans une contraction qui me faisait serrer les dents, je tendais les mollets comme si j’eusse voulu qu’ils fussent plus gros pour les montrer.

Les minutes passaient. J’allumai une cigarette. Pour ne pas fumer dans la salle à manger, je passai au salon. Une poussière légère, sur laquelle on eût pu déjà écrire, recouvrait les meubles. Je m’assis de nouveau, sans croiser les jambes parce que Lucien ne devait plus tarder d’arriver et, les mains jointes, je me tournai les pouces dans les deux sens, sans plaisir, sans comprendre que tant de railleries s’attachassent à ce passe-temps insignifiant.

 

*
*   *

 

Soudain, on frappa. C’était Lucien. Il n’osait sonner.

Je me levai. Ma poitrine se serra. Je n’éprouvai pourtant aucune gêne à respirer. Le journal que j’avais voulu poser sur la chaise était tombé à terre. Je sentis une fraîcheur entre les doigts.

Je rencontrai Jeanne dans l’antichambre. Je lui dis :

— C’est Lucien. Laisse-moi ouvrir.

Ma voix, parce quelle est toute proche de mes oreilles, me parut trembler. On eût dit qu’elle ne faisait pas le tour, que je l’entendais de l’intérieur. Mes mains étaient grasses de sueur comme si je venais de caresser un cheval. Je ne savais si j’étais rouge ou pâle. Un souffle froid passa sur mon visage.

Je tournai le commutateur à fond pour qu’il ne se fermât pas seul. La plus faible ampoule de l’appartement éclaira l’antichambre. Je tremblai en tournant la molette du verrou, m’écorchai presque jusqu’à la dernière peau au clou du bouton de la porte.

C’était lui. Debout sur le paillasson, il était plus grand. Je remarquai tout de suite que la main qui avait frappé était hors de la poche, qu’il conservait son chapeau sur la tête, qu’il regardait derrière moi, dans l’appartement.

Nous restâmes ainsi quelques instants sans que je l’invitasse à entrer, sans qu’il prononçât un mot. J’étais gêné de ne pas porter de chapeau ni de pardessus, d’être chez moi devant lui encore dehors.

Enfin je m’effaçai. Il se retourna parce que chaque fois qu’il quittait un lieu il craignait d’oublier quelque chose, puis il entra. Les rôles m’apparurent un instant renversés. Il habitait l’appartement. Je lui rendais visite.

Il s’arrêta tout de suite. Je poussai la porte de loin, avec détachement, pour qu’il ne me soupçonnât pas de la fermer à clef. Il examinait une canne trouvée dont je n’osais me servir. Je levai la main pour qu’il me tendît son chapeau. Il en coiffa lui-même la canne qui m’apparut alors, durant un court instant, celle de quelque fêtard. Je l’aidai à ôter son pardessus. Je le pendis au plus mauvais crochet du portemanteau, les autres étant pris. Nous étions, tous les deux, nu-tête, sans pardessus. Je retrouvai mon assurance.

Lucien, les mains à l’étroit dans les poches de son veston boutonné, se tourna vers moi et, parlant bas, prit des airs de complice.

Bien qu’il fût profondément troublé, il tenait à paraître à son aise. Il eut une expression qui visait à me faire entendre que j’étais plus malin que lui, que j’avais su saisir une bonne occasion. Je fis semblant de ne comprendre, tant je craignais que Jeanne, ouvrant subitement une porte, ne nous surprît.

— Est-ce que j’entre ? murmura-t-il en s’élevant à mon oreille, les mains prêtes à s’appuyer contre les murs au cas où il perdrait l’équilibre.

— Mais oui. Je vais te conduire.

Je le précédai dans la salle à manger. Il me suivit. Je m’approchai de la fenêtre. Il me suivit encore. Il ne s’éloignait pas de moi.

Je le vis alors à la lumière du jour.

Les rayures de son pantalon étaient interrompues à un genou par un accroc reprisé au lieu d’être stoppé. Il avait mis un faux-col empesé et une cravate noire dont un bout devait être plus long que l’autre sous le gilet. Son veston, boutonné de haut en bas, le serrait. Pour lui, être boutonné était nécessaire quand on rendait une visite.

Il ne cessait d’épier de tous côtés, avec sans-gêne, comme s’il savait que rien ne m’appartenait. Soudain, il porta son regard sur moi, puis cligna de l’œil.

J’eus l’impression que jamais cet homme ne sortirait de la pauvreté, qu’il y était voué pour toute sa vie à cause de son insolence envers ses bienfaiteurs.

Je ne pus cependant m’empêcher de lui répondre par un clignement de l’œil droit, car je ne sais cligner que de l’œil droit, trop bref comme ceux de ma sœur quand elle s’amusait à imiter les filles de la rue.

Lucien se tenait à présent près du buffet. Il cherchait à en voir les rayons supérieurs, entre les battants ouverts, sans se baisser. Il agissait comme si je n’étais pas là. Aux regards qu’il jetait de temps en temps sur la porte, je sentis qu’il se défiait seulement de Jeanne. Il faisait même en sorte que je le comprisse. Un sentiment d’amour-propre l’incitait à me laisser entendre qu’il était ici autant que moi, que c’était seulement à cause de la chance qu’une différence existait entre nous.

Je voulus lui parler. Je cherchai un sujet qui ne lui eût pas permis de prononcer une parole blessante.

— Assieds-toi, Lucien. Nous n’allons pas tarder à déjeuner.

Il contourna la table, s’approcha de la cheminée.

— Assieds-toi, Lucien.

Entre la pendule et un chandelier, il se regarda dans la glace, puis comme il pouvait voir sans bouger la tête toute la pièce s’y reflétant, il ne la quitta plus des yeux.

— Assieds-toi donc.

Il allait obéir lorsque la porte s’ouvrit.

Jeanne parut en robe claire, la gorge et les bras nus, une main de Fathma en pendant. Bien que ses oreilles fussent percées, les boucles dont elle se parait étaient maintenues à l’aide d’une petite vis. Elle s’était rougi les lèvres et, comme les actrices, avait mieux dessiné celle du haut. Ses mains étaient vides. Parce qu’elle venait de faire sa toilette, elle tournait machinalement à son doigt son alliance pour la sécher complètement.

Quoiqu’il n’y eût qu’une faible clarté dans la salle à manger, elle sembla éblouie. Elle s’arrêta dès le seuil, chercha la fenêtre des yeux. On eût dit qu’elle venait de quitter une importante occupation.

Un instant après, comme si elle nous apercevait seulement, elle eut un sourire.

J’ai souvent remarqué cette attitude chez Jeanne. Elle aime à paraître surprise. Elle est grande. Pour être femme quand même, elle s’efforce d’avoir des distractions, des naïvetés, des surprises.

Elle s’avança. Recevoir la rendait si heureuse qu’elle ne remarqua pas que Lucien était pauvrement vêtu. Elle voulut tout de suite le mettre à l’aise et de loin, en marchant, lui tendit la main.

Je lui présentai mon ami. Il avait joint les talons dans un mouvement réflexe, oublié depuis la démobilisation. Sa timidité disparaissait sous la raideur du garde-à-vous. Seule sa main, dans celle de Jeanne, comme détachée de lui-même, le trahissait.

— Armand m’a beaucoup parlé de vous, dit Jeanne, passant tour à tour du sourire au sérieux, avec une rapidité qu’elle croyait de bon ton.

Elle me regarda de manière à me laisser entendre qu’elle savait se mettre à la portée de tout le monde. Comme beaucoup de femmes, elle pensait qu’un signe d’intelligence n’était compréhensible que pour l’homme qu’elle aimait. J’étais confus. Je sentais que Lucien avait deviné la signification de ce regard.

Il avait rougi. Des gouttelettes de sueur perlaient sur son front. Sa timidité le privait de ses moyens. Jeanne lui imposait. Dans cette pièce il se sentait perdu. Pour la première fois il me jeta un regard qui me combla tant il était humble.

Pendant quelques secondes personne ne parla. Lucien, les mains jointes, contemplait le vase de mimosas. Il trouvait dans ces fleurs, venues comme lui du dehors, un soutien.

— Allons, mettez-vous à table, messieurs.

Je m’assis. La table avait été mise de manière que, tout en respectant les usages, je conservasse ma place.

Lucien, lui, restait encore debout. Il n’osait toucher une chaise de peur de rayer le parquet.

— Lucien, on déjeune.

Cette fois, il s’assit, regarda sous la table, où tout était compliqué, avant d’étendre ses jambes.

Jeanne, entre nous, commença de nous servir.

Bien que Lucien s’appliquât à copier tous mes gestes, il ne remarqua pas que, ma soupe finie, je laissai ma cuiller dans l’assiette. Il posa la sienne sur la nappe.

À table, assis comme moi, comme tout le monde, dans cette salle à manger, il eût pourtant suffi qu’il parlât, qu’il fît des gestes, pour devenir un homme semblable aux autres.

Parce que la femme de ménage était restée, Jeanne avait mis un timbre la table. Elle sonna. Elle était si peu habituée à le faire qu’elle ne sut d’abord avec quelle force appuyer et que, quoiqu’elle eût posé le doigt sur le bouton, aucun son ne retentit.

Ce fut dans le silence que la femme de ménage changea les assiettes. Avant de les poser sur la table, elle les regardait obliquement pour surprendre les reflets. Elle avait mis un tablier blanc. Elle n’en avait pas moins un faux air de bonne.

— Alors, Lucien ?

Il leva la tête. Je découpais le poulet, m’attardant à la jointure des ailes où je me sentais plus sûr de moi.

— Comment trouves-tu ce déjeuner ?

Il hésita un instant, embrassa du regard tout ce qui se trouvait sur la table et dit enfin :

— Très bien.

— Tu es content ?

— Oui.

— Il faudra que tu reviennes souvent.

 

*
*   *

 

Il fut décidé que l’on prendrait le café dans le salon. J’avais des frissons comme après chaque repas. Jeanne plia ma serviette et la sienne. Seule celle de Lucien demeura défaite sur la table.

Aucune porte ne donnant de la salle à manger au salon, nous dûmes passer par l’antichambre froide et triste, devant la cuisine où flottaient des couches de fumée bleue.

Un réchaud à gaz, imitant une bûche, flambait devant la cheminée du salon. Le piano, dont le propriétaire de l’appartement avait la clef, était fermé. Deux tableaux, bien qu’ils ne fussent pas de la même grandeur, faisaient pendant. Une carpette, comme ayant été lancée sur le parquet ciré, était de travers. Les tentures, écartées par les cordelières, avaient en tombant une courbe que Jeanne, dans le jour, corrigeait plusieurs fois.

— Assieds-toi, Lucien.

Il désigna plusieurs sièges.

— Oui, là.

Il s’installa, non sans avoir comme dans les jardins longuement regardé son fauteuil.

La femme de ménage apporta le café, posa le plateau sur une table de bois découpé à la chinoise, à peine plus haute qu’un tabouret.

Lucien à cet instant se rendit-il compte qu’il ne parlait presque pas, reprit-il soudain confiance, fut-il frappé par l’aspect de cette table au point de ne pouvoir s’empêcher de faire une observation, voulut-il par une boutade se montrer sous un autre jour, je ne saurais le dire. Toujours est-il que, à peine la femme de ménage se fut-elle retirée, il prononça cette parole sur un ton ironique :

— Elle n’est pas bien haute, cette table !

J’étais assis devant le piano, sur le tabouret qui ne tourne plus, les pieds à côté des pédales. Je regardai Jeanne. Elle eut le haut-le-corps que j’attendais. Je sentis qu’elle était froissée.

Elle avait acheté cette table afin que le salon, qui était hostile et froid lorsqu’elle loua cet appartement meublé, devînt plus intime. C’était elle qui avait confectionné les abat-jour et le pouf sur lequel elle s’asseyait maladroitement. Elle appelait cet appartement son intérieur. Elle avait voulu des rideaux à mi-hauteur des fenêtres, une veilleuse électrique pour la chambre à coucher. Elle s’efforçait en déplaçant certains objets, même si cela nuisait à notre confort, de laisser deviner une présence féminine. Aussi, la remarque de Lucien la blessait-elle profondément.

— Que veux-tu dire, Lucien ?

La cheminée et le piano, tous deux de marbre noir semblait-il, étaient parcourus des mêmes reflets. La bûche, rayée comme les branches de pierre des tonnelles, avait rosi. La lumière pâle de la cour éclairait la pièce.

Il ne répondit pas. Il avait compris que son observation avait jeté un froid. Son visage s’était fermé, ses coudes, serrés contre son corps.

Jeanne se leva. Elle lui apporta une tasse de café.

Il ne voulut pas la prendre.

— Alors, Lucien, qu’as-tu ? Prends donc la tasse.

Ses traits se détendirent. Il saisit la tasse d’une manière si maladroite que Jeanne ne sut à quel moment la lâcher.

Puis à petites gorgées d’abord, d’un trait ensuite, il but son café.

 

*
*   *

 

Bien qu’au dehors il fît encore jour, la nuit tombait déjà dans le salon. Jeanne s’était retirée. La femme de ménage n’avait plus qu’un quart d’heure à rester.

Lucien, assis dans un fauteuil, ne bougeait pas. La bûche du réchaud était toujours intacte. Une buée légère ternissait les vitres.

Nous n’échangions pas une parole. Il ne s’était pas levé depuis que nous étions entrés au salon. Accoudé sur les bras de son fauteuil, il n’avait pas cessé de tout examiner.

— Il serait peut-être temps que tu rentres chez toi.

Il sursauta. Sa bouche s’entr’ouvrit. Privées d’appui, ses lèvres eurent des tressaillements. Ses sourcils se levèrent et se froncèrent tour à tour sans qu’une seule fois ses yeux se fussent fermés.

Il y eut une telle détresse dans son regard que tout d’un coup je me rappelai sa condition.

Je me levai. Il guetta tous mes mouvements. Je m’approchai de lui.

— Lucien !

Il croisait ses doigts le plus qu’il pouvait, s’efforçant de ne laisser aucun interstice entre chacun d’eux. Il s’arrêta de le faire. Ses mains se séparèrent. Les doigts encore écartés sans qu’il s’en doutât, il me regarda.

— Tu ne peux pas rester ici. Je ne suis pas chez moi.

Il parut ne pas entendre. De temps en temps, comme si une personne se fût trouvée là, il jetait un coup d’œil sur la table de bois découpé.

— Allons, viens.

Je lui pris la main. Quoiqu’elle fût plus grande que la mienne, je voulus le relever comme Jeanne quand elle est assise dans l’herbe.

Il se raidit et, doucement, se dégagea.

— Tu n’es pas sérieux, Lucien. Il faut que tu rentres. J’irai te voir demain dans l’après-midi.

Il m’écouta avec attention. Ses mâchoires tremblaient sous la peau à l’endroit où elles se joignent.

— Tu viendras sûrement ?

— Je te le promets.

Rassuré, il se leva. Je le conduisis dans l’antichambre.

La porte du salon était restée entr’ouverte. On apercevait la bûche entourée de rayons. Sa chaleur nous suivait. De loin, vue ainsi, la pièce était intime dans la demi-obscurité.

Soudain, sans que j’eusse eu le temps de le retenir, il retourna dans le salon.

— Tu dois bien comprendre qu’il est tard, Lucien.

Il s’était assis dans le même fauteuil, s’était accoudé de la même manière, avait croisé ses jambes pour qu’il me fût plus difficile de le relever.

— Il faut t’en aller, Lucien. J’irai te voir demain.

Il ne voulait pas partir. Il serait resté ici toujours. Il avait peur de se trouver seul.

Je fermai le réchaud comme au théâtre les lumières. J’ouvris la fenêtre, écartai les tentures, portai les tasses à la cuisine, toutes dans la même main, afin de pouvoir ouvrir les portes.

Quand je revins il se leva, fit quelques pas, s’arrêta.

— Il faut donc que je m’en aille, Armand ?

— Mais oui. Il va faire nuit.

Il s’approcha de moi. Je devinai qu’il était prêt à pleurer. Derrière ses lèvres pincées il se mordait la langue. Il me prit le bras, le serra de toutes ses forces. Sa tête se pencha. Il tenait son pardessus si mal que les poches s’ouvraient vers le sol. Il resta ainsi quelques secondes, appuyé contre mon épaule.

Puis, réconforté par quelque résolution, il se rendit dans l’antichambre.

— Au revoir, Armand.

Sur le palier il se retourna, se pencha pour regarder encore derrière moi. Il eût tenté de rentrer dans l’appartement que je lui eusse barré le passage.

Maintenant, face aux marches, il réfléchissait.

Je fermai la porte. J’écoutai. Je ne l’entendis pas descendre. J’ouvris de nouveau. Le chapeau enfoncé dans la tête pour ne pas le faire tomber, il mettait son pardessus. Il ne me voyait pas. Je repoussai la porte sans bruit.

III

Vers quatre heures de l’après-midi, comme je l’avais promis, je me rendis chez Lucien. Jeanne se trouvait chez son frère. Elle aimait à rentrer tard. J’étais libre jusqu’au dîner.

Il faisait le même temps que la veille. Depuis une semaine il y avait chaque matin, dans le ciel bleu, la même traînée blanche qui s’évanouissait vers midi. Chaque matin le soleil, en avance d’une minute parce que l’année commençait, apparaissait sans qu’aucun nuage ne le masquât.

Je marchais vite. Il me plaît d’aller chez un ami, de pénétrer l’intimité d’une chambre, de deviner l’usage des objets, les raisons de l’emplacement qu’ils occupent.

À mesure que j’avançais, les chaussées devenaient plus étroites, les maisons plus basses, les carrefours moins importants puisque les rues gardaient le même nom après les avoir traversés.

Dans le froid, les lumières qui naissaient d’abord chez les coiffeurs et les marchands d’objets petits ne se rejoignaient pas et avaient des rayons comme ceux que dessinent les enfants.

En cette fin d’après-midi d’hiver, le soleil n’était pas plus haut que lorsqu’il se lève. Je profitai qu’il fût sans force pour fixer mon regard sur lui. Comme la lune, il avait des taches. On eût dit qu’il était revenu après s’être couché.

Lucien demeurait dans une vieille maison dont la façade s’effritait. On était tenté d’arracher chaque écaille, ainsi que l’écorce des arbres, pour trouver dessous un mur lisse et frais. L’escalier comme celui des monuments montait entre deux murs humides. Une barre de fer, fixée sur l’un d’eux, servait de rampe.

Je pénétrai sous une voûte pavée de galets secs au milieu. Je traversai une cour servant à plusieurs bâtisses dont l’une donnait sur une autre rue. Des voitures à bras étaient remisées dans un local. Je passai devant la porte ouverte d’une cave où la flamme d’une bougie disparut sans qu’un appel retentît. Je m’engageai dans un corridor que les locataires suivent en comptant leurs pas et même en fermant les yeux tant il est obscur.

Le froid rendait ma sensibilité si grande que je fis attention de ne pas me cogner. Je dus avant de m’être habitué à la hauteur des marches m’appuyer contre les murs, du bout des doigts parce que je n’aime pas plus toucher un mur que le sol quand il m’arrive de ramasser une pièce de monnaie.

À partir du troisième, j’aperçus le soleil par les fenêtres des paliers. Il n’avait plus de force. Aucun rayon n’éclairait les marches sombres.

Arrivé au dernier étage, j’attendis que ma respiration redevînt régulière. On ne pouvait aller plus loin. La maison s’arrêtait là. Que j’eusse pu ainsi la parcourir, moi qui n’en étais pas locataire, me surprit.

Une échelle pour monter sur le toit était couchée le long d’un mur. Dans une porte, à l’endroit où il y avait eu un verrou, un bouchon de papier empêchait l’air de passer. Les murs, bruns jusqu’à la hauteur des serrures, gris au-dessus, étaient crayonnés. Bien que l’on eût pu savoir qui il était, un inconnu avait écrit un mot grossier.

Je frappai à la porte de Lucien, au milieu pour que le coup résonnât mieux.

Je n’étais pas ému. Ma visite était si peu de chose à côté de celle que mon ami m’avait rendue la veille.

La porte s’ouvrit. Je vis une fenêtre sans rideau donnant sur les toits, le papier déchiré des murs dont l’envers était blanc de plâtre, un lit-cage dont Lucien devait faire tourner les roulettes des pieds lorsqu’il était plié, le carrelage qui avait été arrosé avec un entonnoir.

Je fis un pas. Un carreau du sol bougea.

Une odeur de poussière et de charbon de bois se mêlait à la fumée d’une seule cigarette. La photographie de l’escouade de Lucien pendait toujours au mur ainsi qu’un vieux calendrier qu’il gardait pour l’image.

Le plafond était bas. Parce que je n’avais pas eu l’occasion de le faire depuis longtemps, je levai la main pour le toucher. C’est ridicule de l’avouer, mais j’aime toucher un plafond.

— Te voilà ! dit Lucien. Je croyais que tu ne viendrais pas.

Il avait les mains mouillées. Ce fut le coude qu’il me tendit en le levant au lieu de le baisser.

Il était en pantoufles et marchait entre les spirales d’eau. Il n’avait pas de veste. Un pan d’étoffe grise passait sous son gilet. J’eus l’impression qu’il portait deux chemises, une ceinture de flanelle, du linge propre et sale en même temps.

Je m’assis sur une chaise sans barreaux dont les pieds demeuraient verticaux tant qu’on ne la changeait pas de place. Je relevai mon pardessus. Je tirai mon pantalon, comme les femmes ne manquent jamais de le faire quand elles se moquent des hommes. Les mains sur les genoux, je regardai autour de moi.

Un journal était déployé sur la table, à l’endroit pour qu’on pût le lire en mangeant. Des clous qui avaient servi traînaient. Sur le dossier d’une chaise, Lucien avait gravé son nom de famille, Garin, en lettres majuscules sauf le G qu’il ne savait tracer.

Il passa derrière moi. La chambre m’apparut alors vide comme si elle m’appartenait. Il me sembla que de nouveau j’étais pauvre, seul, que je ne savais ce que je deviendrais.

Je pensai à Jeanne. Quelle fût occupée, que bien que je fusse tout pour elle, elle ne dût pas songer à moi en ce moment, m’attendrit.

Non, ce n’était pas moi qui vivais là. J’étais maintenant un homme. Il me serait arrivé quelque chose, des gens, Jeanne, son frère, ses amis, m’auraient défendu.

Je regardai la fenêtre. La moitié du soleil avait disparu. Je me souvins qu’enfant j’aurais aimé à me promener sur les toits. Des fils de fer maintenaient les cheminées. Les yeux me piquaient. Je n’osais les frotter parce que j’avais touché des sous.

J’avais gardé mon pardessus. Il m’apparut que j’eusse dû me lever, l’ôter, l’accrocher au bouton de la porte bien qu’il ne fût pas assez haut, parler, rire.

Lucien s’était assis à la tête du lit. Il glissa la main sous l’édredon pour en arrondir le dessus. Lorsqu’il eut fini il me regarda, s’attardant sur ce qui dépassait de mes poches : un porte-mine, des journaux, une chaîne de montre, la pointe d’un cigare.

Il avait bu. Le sang rougissait ses joues, son front, la peau plus fine d’une ancienne cicatrice. Il respirait si lentement que je voyais son corps grandir. Ses doigts n’étaient pas droits. Les dernières phalanges se cambraient comme celles des mains que mon père n’aimait pas.

J’étais tout près de lui, au point que le moindre mouvement, même de recul, m’eût fait le toucher un instant.

Il n’était pas rasé. Sa barbe avait poussé plus fournie aux joues, avec deux éclaircies inexplicables de chaque côté du menton. Au coin de ses paupières, il y avait un peu de blanc qui eût glissé sur la peau s’il avait fermé les yeux. Il avait une grosseur sur un seul côté de la paroi qui sépare les narines.

— Elle t’aime beaucoup, ton amie ?

Seul avec moi, il s’efforçait de ne pas être timide, ne l’ayant jamais été au temps où nous nous fréquentions. À quelques rides qui n’existaient pas quand son visage avait son expression habituelle, je sentis qu’il m’enviait.

— Tu dois être heureux dans ton appartement. Il ne te manque rien. Ce n’est plus comme avant.

Il parlait avec détachement, allant jusqu’à me quitter des yeux avant de finir ses phrases, mais sans jamais manquer de me rappeler ma vie passée.

— La connais-tu depuis longtemps ?

Il attendit ma réponse la bouche entr’ouverte, les traits subitement vieillis, avec une anxiété qu’il tentait de masquer par des jeux de physionomie que rien ne provoquait.

Je ne répondis pas. Il se frotta les mains, regarda ses ongles quoiqu’ils ne fussent pas soignés, pour me faire croire qu’il avait oublié la question qu’il venait de me poser.

Je sentis combien il souffrait, combien j’étais heureux à côté de lui. Je compris que je n’eusse pas dû, en l’invitant, mettre en regard de sa pauvreté mon aisance.

Je cherchai à le réconforter. Sans que je pusse m’expliquer pourquoi, je devinai qu’en lui disant que Jeanne était une amie d’enfance, que c’était le hasard qui m’avait fait la rencontrer, il serait soulagé.

— Je connais Jeanne depuis dix ans.

— Elle s’appelle Jeanne ?

— Oui. Ce n’est pas un joli nom.

Son visage demeura le même. Il eut à une joue, par nervosité seulement, un léger tressaillement qu’il ne pouvait réprimer, qui n’affectait pas la chair. C’était la peau qui tour à tour se plissait et redevenait lisse.

— Elle te donne de l’argent ?

Cette fois j’eus un mouvement de défense. Que Lucien se permît de me poser une telle question m’irrita. À force de me voir compatir à ses peines, il pensait qu’il pouvait m’humilier comme bon lui semblait.

Le soleil avait disparu sans laisser de rougeur. L’obscurité montait vers le ciel encore bleu.

— Elle t’en donne certainement, allons, avoue-le.

Il prononça ces mots avec bonhomie. C’était comme au malheureux que j’avais été qu’il parlait. Mon aisance présente était pour lui un accident. Elle ne durerait pas. Bien que chaque jour je m’imposasse de penser que j’étais destiné à la vie que je menais, que c’était l’autre vie qui avait été un accident, il m’apparut une seconde qu’il avait raison.

Une étoile clignota. Elle était si haute qu’on ne pouvait la prendre pour une lumière de la terre. Un coup de vent fit bourdonner les vitres. Une ligne séparait l’ombre de la clarté. Nos souffles montaient jusqu’à cette ligne.

J’avais le sang aux mains. Je remuai. Je sentis tout le long du corps, sur les côtés, le froid courir, éveillé par le mouvement.

Lucien s’était levé. Il alluma le petit poêle. Je le suivis des yeux. Sa pomme d’Adam bougeait parfois comme s’il eût avalé quelque chose. Le col l’arrêtait. Elle reprenait alors sa place à l’endroit où elle avait marqué la peau.

— Tu es heureux, toi, Armand !

Sa langue n’avait pas remué. Ses lèvres semblaient ne s’être pas séparées. Venus de l’ombre, ces mots chassèrent ma rancune.

Cet homme n’avait jamais été heureux. Depuis des années il vivait seul, inquiet, préoccupé de sa santé fragile, méprisé des gens qui le connaissaient de vue. J’eus un remords d’avoir manqué d’indulgence à son égard.

Je le regardai. Il s’était assis sur une chaise dont il ne restait du dossier qu’un montant enduit de colle sèche. Adossé de travers, il fumait une cigarette.

Le frère de Jeanne employait quatre ouvriers. J’aurais pu lui parler de Lucien. Il lui aurait peut-être donné du travail. Mais je sentis que jamais je n’oserais le présenter à qui que ce fût après l’attitude qu’il avait eue chez Jeanne.

Aussi, parce que je voulais faire quelque chose pour lui, parce que la différence de nos conditions m’était pénible, je ne pus m’empêcher de lui dire :

— Aie confiance en l’avenir.

Il leva la tête sans ouvrir davantage les yeux. Son menton était éclairé par les flammes du poêle. La lumière glissait parfois jusqu’à ses oreilles dont l’ombre pointue s’allongeait et diminuait tour à tour. Son visage, de demeurer impassible sous les reflets mobiles qui l’éclairaient, me parut plus triste encore.

— Tu devrais allumer aussi la lampe, Lucien !

Il se leva. Sa cigarette était si courte qu’il la maintenait entre le bout de ses doigts quand il la portait à ses lèvres. Je n’osai lui présenter mon étui d’argent.

Avant qu’il allumât, je regardai le ciel. Il était constellé. La lune, affaissée sur un côté parce qu’elle n’avait pas encore atteint sa plénitude, brillait. La lumière de la lampe, me dépassant soudain, effaça tout.

Je me retournai. Lucien s’était assis près du feu qu’il connaissait, qu’il savait ne pas devoir le brûler à cette distance.

De temps en temps une larme perlait dans l’un de ses yeux mais, aspirée chaque fois, elle disparaissait sous les paupières. Il avait éteint sa cigarette entre ses doigts. Il se chauffait les mains, un côté après l’autre, la paume plus longuement parce que la peau en est plus épaisse.

Devant tant de pauvreté et de simplicité, j’eus honte de vivre largement. À cet instant, si Jeanne n’avait pas existé, je me fusse levé, je lui eusse pris la main et je lui eusse dit :

— Je suis ton seul ami.

Le poêle avait rougi si vite que je me rendis compte qu’il suffisait d’oublier une fois de l’alimenter pour qu’il s’éteignît. Lucien le surveillait. Il y avait sur ses pommettes un réseau de veines fines. Le cerne de ses yeux entamait même le haut du nez comme s’il eût porté des lunettes. Il était voûté. Mon élan vers lui, il l’ignorait. Je lui en eusse fait part, il eût peut-être cru que je mentais. Il ne devinait pas tout l’amour que je lui vouais. Il n’attendait aucun acte charitable de personne.

Il n’y avait sur ses lèvres, ni un brin de tabac, ni une goutte, ni une gerçure. Si lisses, si fraîches, elles contrastaient avec son visage taché de mille riens.

Il toussa, tira sa langue à plusieurs reprises, puis se courba pour secouer la grille du poêle. Son front rougit du côté où il pencha la tête.

Il s’assit de nouveau au milieu de sa chaise. Je sentis contre ma joue la fin de son haleine. Ses yeux se portèrent sur moi. Il ne levait la tête ni ne la baissait. J’étais le seul être humain qui s’intéressât à lui. Ma présence le comblait.

— Viens, Lucien, nous allons prendre l’air. Cela nous changera les idées.

Cette fois il me regarda. Son double menton disparut. Ses paupières se replièrent. Les yeux entourés de blanc, le visage attentif, il m’apparut plein de candeur et d’anxiété.

Je me levai. De nouveau je touchai le plafond de la main. J’attendis Lucien près de la porte. Avant de quitter sa chaise il mit de l’ordre dans ses vêtements, se chaussa, chercha sa clef dans ses poches pour n’avoir qu’à me suivre une fois debout.

IV

Dehors, les étoiles étaient si nombreuses que la Grande et la Petite Ourse m’apparurent nettement. Il faisait un froid sec. Les taches d’eau sur les trottoirs étaient couvertes d’une glace fine et plissée.

Lucien marchait à mon côté, la tête dans les épaules, comparant son ombre à la mienne. Parfois, pour qu’elle fût aussi longue, il se redressait, me dépassait un peu.

À un coin de rue, entre les maisons, la lune parut, si proche qu’elle semblait envolée de la terre.

Je ne relevai pas le col de mon pardessus parce qu’il est cintré à la taille. À dix minutes près, il était six heures.

Nous suivions une rue à l’écart. Les bruits d’un boulevard voisin venaient à nos oreilles par les immeubles à deux issues. J’allumai une cigarette. La flamme qui effleura mes sourcils me fit reculer.

Lucien leva un bras pour voir si son ombre l’imiterait. Il me précédait d’un pas. De temps en temps, sans bouger la tête, il m’observait. Alors que je ne parviens pas, à moins de me tourner, à embrasser du regard un secteur qui dépasse un quart de cercle, Lucien, sans effort, voyait presque derrière lui.

Une ampoule ovale, sans abat-jour, fragile au vent de la rue, éclairait la porte d’une école. Un employé du Nord-Sud dont la casquette n’avait plus de raison d’être regagnait à pied son domicile.

Devant un débit de vins Lucien s’arrêta.

— C’est là, dit-il, que je vais d’habitude.

Une lumière pâle, venue du café, nous baignait dans la rue. La buée, sur les vitres, coulait à l’intérieur. Le vent balançait les franges du store roulé.

Pour entrer, il fallait relever le bec-de-cane au lieu de l’abaisser.

Une chaleur humide flottait dans la salle vide. Elle coula sur mes joues, dans mes oreilles glacées, sur mes mains quand je les tirai de mes poches, comme de l’eau fraîche. Le poêle était éteint. Sur un sac plié, un chat dormait la tête plus basse que le corps.

Je m’assis. Lucien, attentif à tous mes gestes, s’efforçait de les deviner pour les exécuter avant moi. Il avait cru que je boirais au comptoir. Il s’y était déjà accoudé. Craignant que je n’eusse remarqué son manège, il rougit.

Lorsque son visage eut retrouvé sa pâleur, il vint s’asseoir près de moi.

De son annulaire, qu’il avait aussi agile que les autres doigts, il effaça une goutte sur la table de bois.

La patronne du café s’approcha de nous. Elle avait le sourire d’un ancien camarade. J’ai souvent remarqué, depuis que je suis démobilisé, que certaines personnes ont la même expression que des soldats que j’ai connus. Je leur demandais si elles n’avaient pas eu de parents qui avaient servi dans certains régiments de l’Est. Elles me répondaient toujours négativement. Aussi, bien que ces ressemblances continuent de m’étonner, me gardé-je à présent de leur poser la moindre question.

Nous commandâmes le même apéritif. Nous étions seuls. Aux murs il y avait des réclames de tôle, un calendrier de la poste où les mois écoulés demeurent.

Lucien regardait un trou dans le plancher. Un nœud d’une planche avait sauté. Ce trou donnait sur la cave.

Il était immobile. Sa main droite fermée reposait sur la table. Il rêvait. Je pris mon verre. Il tint si mal le sien que je dus en toucher le pied pour trinquer.

À le voir ainsi, triste et las, j’aurais voulu lui dire comme je compatissais à ses peines malgré les apparences. J’aurais voulu qu’il chassât de son esprit l’idée qu’il se faisait de moi. Il m’eût aimé s’il avait pu deviner ce que je pensais de lui. Et comme je ne parvenais pas à le lui laisser entendre en parlant, je m’efforçai dans mes gestes de me montrer tel que je suis. J’étais simple. J’évitais de prendre les attitudes que j’affectionnais en compagnie de Jeanne. Mes mouvements, je les accomplissais même avec lenteur pour qu’il eût le temps de les imiter.

Je l’appelai. Avant de se tourner il finit de regarder quelque chose. Je lui pris la main.

— Lucien !

Bien que son visage ne me fît pas face, il me regarda dans les yeux.

À ce moment j’aurais souhaité que seule l’heure du repos nous séparât, que chacun nous allions dans notre chambre pour nous retrouver les mêmes le lendemain.

Il venait de boire. Un peu de liquide glissait sur les facettes de son verre. Il attendait que ce liquide formât une gorgée.

J’étais ému. Une sueur fine, à peine plus humide que le sillage d’une langue, me couvrit le front. Je craignais qu’un bruit, un fait imprévu ne brisassent le lien qui s’établissait entre Lucien et moi. Je sentais à la sécheresse de mes lèvres, à mes joues si froides qu’elles semblaient posées sur mon visage, que j’étais pâle. Je n’avais pas croisé les jambes pour que mes pieds se réchauffassent mieux, pour que le sang pût descendre plus vite jusqu’à eux.

Je serrai la main de Lucien avec force comme quand, pour plaisanter, je veux faire mal aux articulations.

Il me regarda sans que sa respiration se fît, sans que ses paupières eussent le moindre clignotement. Les pulsations de son pouls, je les sentais sous sa main, plus fortes, plus rapides, parce que je la serrais.

Obéissant alors à quelque ordre intérieur que je n’ai jamais pu m’expliquer, à moins que je n’eusse simplement voulu m’abaisser, me montrer sous un autre jour, me mettre au niveau de Lucien, je murmurai :

— Je ne suis pas heureux.

J’attendis. Il me regarda sans étonnement. Tout était silencieux autour de nous. Une voiture passa dans la rue. Je ne l’entendis plus avant même qu’elle eût cessé de faire du bruit.

Il me sembla alors que je n’avais qu’à parler. L’homme qui se trouvait près de moi m’écoutait. Il me donnerait des conseils. Il ne m’envierait plus. J’avais un ami. Si Jeanne me quittait, il me consolerait, me soutiendrait.

— Lucien… je ne suis pas heureux.

Il ne bougea pas. Il y eut un craquement derrière lui. Il ne détourna pas les yeux. Devant tant d’indifférence, je faillis modifier le sens de ma phrase en ajoutant n’importe quoi, en ajoutant : « quand tu ne me parles pas, quand j’ai froid ».

— Tu ne sais pas, Lucien, comme parfois j’aimerais à être libre, à faire ce que je veux, à rentrer quand il me plaît. Jeanne est bien gentille, mais je crois qu’avant, lorsque nous passions nos journées ensemble, j’étais plus heureux.

J’avais oublié que je tenais sa main. Il la retira. Il me sembla que l’on me prenait quelque chose, que cette main eût dû attendre que je l’eusse lâchée.

Le visage de Lucien s’éclaira. Ses yeux s’amincirent. Il sourit. Mais la bouche, restée la même, donna à ce sourire une grande tristesse.

Mon aveu l’avait tiré de sa torpeur. À l’inclinaison de sa tête, à ses yeux prêts à se fermer, à ses narines tendues vers moi, je sentis que mes paroles l’avaient touché, qu’il se réjouissait à la pensée que je redeviendrais son compagnon.

Alors dans un mouvement d’amour je le pris par les épaules, le serrai contre moi sans le regarder, la tête en arrière, pour que dans cet élan il n’y eût rien des marques d’affection d’homme à femme.

Nous restâmes ainsi un instant. Puis il se dégagea. J’étais embarrassé. Subitement il m’apparut que je m’étais laissé aller, que j’avais été trop confiant, que je manquais encore d’expérience.

Je vis un réveil sur une étagère. Les aiguilles masquaient le cadran des secondes. Il était six heures et demie. Jeanne n’allait pas tarder à rentrer.

Je me levai. Lucien avait croisé les jambes d’une manière qui pour moi eût été fatigante.

Je sentis que sa vie était indépendante de la mienne. Je fusse parti qu’il eût continué de s’occuper exactement de la même façon. C’était un étranger. Il eût été incapable de se sacrifier pour moi. Tout l’intérêt que je lui portais, il le dédaignait. Il ne pensait qu’à lui. Je le soupçonnai même de simuler sa timidité.

Debout près du comptoir, j’attendais qu’il me rejoignît. Mais il ne bougeait pas. Il était étonné que je me fusse levé ainsi, subitement, sans le prévenir. Sa susceptibilité d’homme de café était froissée parce qu’il n’avait pas fini son deuxième verre. Je le devinai. Pourtant cela ne me gêna pas. Au contraire, sans raison, j’aurais voulu avoir fait quelque chose qui l’eût vexé davantage.

L’existence qu’il menait passa devant mes yeux. Elle me causa un profond dégoût. Les pensées qui traversaient son esprit, à force d’être toujours les mêmes, me lassaient. Après tout, je n’avais pas besoin de lui. Jeanne m’aimait. Le cours de ma vie se déroulait tranquillement. Pourquoi allais-je donc m’humilier devant cet homme qui, s’il avait été à ma place, ne se fût pas dérangé ?

Je ressentis alors à l’égard de Lucien une profonde indifférence. Il n’avait qu’à suivre son chemin, je suivrais le mien. Le souvenir de ses lamentations me poussa même à me défendre. Il en voulait à mon bonheur. Il m’enviait.

Tout ce qu’il y a de bon en moi fit place à une colère telle que j’aurais aimé à le pousser, à faire tomber la table, à donner un coup de pied dans une chaise et à m’en aller.

Je me retins. Il ne s’était pas levé. Les deux mains sur la table, les épaules sans mon bras, dégagées comme celles d’une femme qui vient d’ôter sa fourrure, il me dévisageait.

Puis il continua à boire. Cette colère, il l’ignorait comme l’élan de tout à l’heure. Il avait posé son verre et en roulait le pied entre ses doigts comme je le fais parfois d’une mèche de mes cheveux seulement.

Il avait besoin, lui aussi, à certains moments, de rouler quelque chose entre ses doigts, de la mie de pain, des cheveux.

— Allons, Lucien, lève-toi. Il faut que je m’en aille. Jeanne m’attend pour dîner.

Il obéit avec une précipitation inhabituelle qui fit que pour la première fois je le méprisai. Il avait vaguement senti que quelque chose d’anormal était arrivé.

Maintenant il m’apparaissait comme un homme sans dignité. Je l’eusse frappé, il ne se serait même pas défendu.

Nous gagnâmes la rue. L’obscurité, comme la lumière, me fit cligner les yeux. De chaque côté, à égale distance, se dressait un réverbère. Dans la pensée des entrepreneurs ils avaient été placés de manière que leurs lumières se rejoignissent. Pourtant nous étions dans l’ombre.

J’attendis qu’il fermât la porte. Il n’y parvenait point, le pêne ne sortant pas de la serrure.

Enfin il vint à moi. J’avais fait quelques pas sans me retourner. Loin de lui il s’en était fallu de peu que je fusse parti.

— Conduis-moi par le chemin le plus court. Je suis pressé.

Il réfléchit. Je devinai que dans son esprit il mettait des rues bout à bout, qu’elles étaient l’une sur l’autre en équilibre pour que les parcours fussent des lignes droites qu’il pût comparer plus facilement.

Il avait baissé les bords de son chapeau pour avoir moins froid. Bien que son pardessus fût droit, il le maintenait croisé. Il en avait relevé le col qui, à peine plus haut que celui d’un veston, lui donnait un air de miséreux.

— Allons, marchons.

Il m’accompagna jusque sur une place parsemée de refuges. Les trottoirs, la lumière des lampadaires, tremblaient au passage des autobus. Au milieu, il y avait un bassin. Le niveau de l’eau noire était trop bas. On apercevait les montants qui supportaient les tritons de bronze.

Je m’arrêtai.

— Lucien, je te quitte ici. Je sais où je suis.

La devanture illuminée d’un magasin l’éclairait des pieds à la tête. Les gerçures qui coupaient ses lèvres fussent parties s’il les avait humectées de sa langue. Les mains dans les poches, les bras tendus et tournés, il semblait vouloir contrefaire des jambes cagneuses.

— Au revoir, Lucien.

Il ne tira pas les mains de ses poches. J’hésitai à me séparer de lui sans échanger une poignée de mains, parce qu’après je l’aurais senti près de moi. Bien que j’eusse été seul, un lien m’aurait attaché à lui. Il aurait été continuellement présent à mon côté comme si nous n’avions pas achevé une conversation.

Je le quittai pourtant ainsi, sans lui tendre la main. Il me regarda partir comme si ce n’était pas à pied que je m’en allais.

D’être libre, de n’avoir plus près de moi le témoin d’un passé douloureux, me soulagea. Je marchai vite, avec des instants de rage derrière les flâneurs qui m’obligeaient à marquer le pas, m’arrêtant parfois devant les devantures où les chapeaux neufs me rappelaient mon anniversaire et ma fête.

J’entrai dans un vrai café pour oublier le débit de tout à l’heure. Les glaces le faisaient paraître si vaste que je m’étonnai, à un moment, d’être arrivé au fond.

C’était l’heure de l’apéritif. Je m’assis sur une chaise de fer bleu dont les pieds étaient évidés pour que les chaises, superposées après la fermeture, ne prissent que peu de place. Les inventions comme cette dernière, comme celle du rasoir mécanique, de la lessiveuse, si simples, auxquelles pourtant personne n’avait pensé, m’ont toujours frappé. Je cherche aussi à faire une découverte pour laquelle je demanderais un brevet, car il me semble qu’ainsi seulement je pourrai devenir riche.

Le plafond était constellé d’étoiles dorées aux rayons de verre. Les portes de glaces et de cuivre projetaient en battant des feux réguliers qui n’éblouissaient pas. Il y avait sur les vitrines des inscriptions que l’on voyait à l’envers de l’intérieur du café. Je ne pus déchiffrer que les mots d’une syllabe alors que Jeanne eût tout lu aisément parce qu’elle brodait souvent des initiales.

J’étais seul à ma table. Je baissai les rallonges pour que personne ne s’assît près de moi.

Peu après une horloge sonna. Comme je n’avais pas entendu les premiers coups, je la cherchai des yeux. Il était sept heures passées quand je la trouvai.

Jeanne m’attendait.

V

Le matin je m’éveillai plus tôt que d’habitude, sans qu’un bruit, sans qu’un cauchemar y fussent pour quelque chose, avec une lucidité subite qui m’empêcha de me rendormir. Je me frottai les yeux. Ils firent un petit bruit mouillé, semblable à celui d’un baiser.

Il n’était pas neuf heures. La langue me piquait d’avoir trop fumé la veille. Je n’avais pas de force dans les mains. Le mouchoir n’était plus sous l’oreiller. Jeanne dormait encore. À son souffle léger, à ses longs cils qui tremblaient, aux tressaillements de sa chair, je sentis que le moindre grand geste l’eût tirée de son sommeil.

Je ne bougeai pas. Je voulais être seul jusqu’à ce que j’eusse retrouvé toutes mes pensées.

La chambre était plongée dans une demi-obscurité. Une tenture, si haute qu’elle était tachée, masquait la fenêtre. Aux endroits où l’étoffe était usée, j’apercevais le jour en transparence.

Soudain Jeanne ouvrit les yeux. D’un seul coup, comme si la lumière eût pénétré dans sa tête, son visage s’illumina. Elle se découvrit. Sa chemise de nuit s’était enroulée autour de son corps. Je cherchai sa main. Je descendis le long du bras pour la trouver. Je la serrai. Je lui fis mal. Jeanne est plus sensible le matin que le soir. Elle n’aimait pas que je la touchasse quand elle s’éveillait. Elle a besoin de reprendre conscience d’elle-même. Cela dure quelques minutes, pendant lesquelles il fallait que je la laissasse seule pour qu’elle eût le temps de se reconnaître, de penser à ses organes, à l’un après l’autre, car elle a peur qu’une maladie ne l’ait attaquée pendant la nuit, comme on a peur que quelqu’un ne soit mort pendant une absence.

Je posai mes lèvres sur son front et non sur ses joues pour n’avoir pas à l’embrasser deux fois. Je levai la tête. Elle passa son bras autour de mon cou et me serra contre elle. Nous ne parlions pas parce que le matin nous avions la paresse d’articuler le moindre mot. Par un accord tacite nous ne nous disions même pas bonjour.

Nous restâmes ainsi un long moment. Je caressais ses seins qui ne sont pas sensibles, ses hanches, ses épaules moites de crème, évitant le grain de beauté qui lui fait mal.

Elle avait refermé les yeux sans s’être regardée dans une glace. Couchée près de moi, sa vraie nature prenait le dessus. Elle ne s’évertuait plus à être femme, ni coquette, confiante qu’elle était en me sentant contre elle.

Je m’assis sur le lit après m’être lourdement appuyé sur sa poitrine pour plaisanter. Elle m’appelait un pince-sans-rire. Je savais que mes farces l’amusaient, même quand elle en était la victime, du moment que je gardais mon sérieux.

Chaque matin je m’assois ainsi car, couché, je ne sais jamais si j’ai la migraine. J’étais bien. Seule une légère lourdeur, semblable plutôt à un engourdissement, me pesait au-dessus des yeux. Je me levai. La descente de lit est si petite qu’elle glissa sur le parquet quand je posai un pied à terre.

J’écartai les rideaux. C’est toujours ma première occupation. Aussi longtemps que j’ignore le temps qu’il fait, il me semble que la journée de la veille n’est pas achevée. La glace de l’armoire cessa d’être une éclaircie. Les chaises eurent une ombre, lourde à cause des vêtements qu’elles portaient.

J’ai si longtemps vécu dans une seule chambre que j’allais avec plaisir d’une pièce à l’autre. J’ouvrais, je fermais les portes. La pensée de revêtir une robe de Jeanne m’effleura. Elle aimait que je m’habillasse comme elle, que je prisse les manières d’une femme. Mais il faisait trop froid.

Je cherchai à notre porte le journal dont les nouvelles étaient un peu défraîchies par les éditions du soir. Après avoir parcouru les têtes de colonne je le repliai pour que, sans lire la date, Jeanne sût que c’était le journal du matin.

Puis je me rendis dans le cabinet de toilette qui servait aussi de chambre de débarras.

Une fois prêt, je revins auprès de Jeanne. Elle dormait de nouveau, le visage caché dans son bras. Ses cheveux, aussi longs aux tempes qu’ailleurs, découvraient ses oreilles. Elle avait son alliance au doigt. Elle ne la quittait jamais pour que je ne lusse pas l’inscription que son mari, mort à la guerre, avait fait graver à l’intérieur.

Je pris mon veston posé sur la chaise dont le dossier imite le mieux mes épaules. Je fis un peu de bruit pour que Jeanne s’éveillât. Elle ne bougea pas. Je sortis alors sur la pointe du pied, évitant les lames de parquet qui criaient.

 

*
*   *

 

Le temps avait changé. Des nuages blancs couraient dans le ciel. Je m’en réjouis. Rien ne m’est plus agréable, le matin, qu’un temps qui n’est pas celui de la veille. Il fait naître en moi des souvenirs, comme une ancienne odeur, comme un premier fruit.

L’air était si limpide que je voyais venir les insectes, que j’avais le temps de fermer les yeux. Les bruits n’étaient pas trop hauts pour mes oreilles, même lorsque je passais tout près d’eux.

Un nuage masqua le soleil. Je ne m’en attristai pas : il allait si vite dans le ciel que le soleil ne pouvait tarder à reparaître.

Je suivais une large avenue couverte d’une terre qui semblait avoir été portée là, comme celle des toits aménagés en terrasse. Je respirais l’air frais à une cadence que je m’efforçais de rendre la plus lente possible. Les grandes branches dénudées pliaient au vent, aussi flexibles qu’en été. Des boules en tombaient et, sur le sol, s’éparpillaient en graines.

Le mouvement des nuages m’incitait à me dépenser, à presser le pas, à songer aux avions qui pouvaient aller de l’un à l’autre, à me demander si les pilotes voyaient clair en les traversant. Mes traits étaient encore épaissis par le sommeil, mes ongles moins durs d’avoir été mouillés.

Au loin se dressaient des maisons, tantôt à la lumière, tantôt dans une bruine semblable à une pluie lointaine. C’était un temps à arc-en-ciel. Parfois, comme au-dessus des plaines, d’épais rayons, troubles de vapeur, tombaient des nuages quand le soleil se trouvait derrière eux.

J’aperçus en haut d’une église les aiguilles plus noires d’une horloge sans verre. Je ne sus s’il était onze heures moins dix ou dix heures moins cinq.

Je n’avais pas l’intention d’aller chez Lucien. Pourtant, sans y penser, j’évitais les rues qui m’eussent éloigné de sa maison. Je regrettais d’avoir été si brusque la veille. Je voulais parler de moi, lui dire que j’avais un tempérament impulsif, mais qu’au fond j’étais très doux.

 

*
*   *

 

Je trouvai Lucien couché. Ses bras musclés étaient nus. Leur blancheur me surprit, habitué que j’étais à la teinte brune de son visage. Il faisait plus froid chez lui que dehors. Tout le désordre du soir était resté dans le matin.

Il avait mis une caisse sur une chaise pour qu’elle eût la hauteur d’une table de nuit. Le verre de la lampe était noir. Il avait laissé la cravate dans son col. Une odeur de cuisine, qui avait glissé sous la porte, flottait dans la pièce.

Un instant, je pensai à m’en retourner. Mais il s’assit sur son lit. Il tenait sa couverture autour de la taille, comme une serviette après le bain. Il avait retroussé ses manches pour dormir, ôté les boutons du col de sa chemise dans la crainte de les perdre pendant son sommeil et de ne pas savoir à partir de quel moment les chercher.

— Je t’attendrai en bas. Tu préfères peut-être que je ne sois pas là pendant que tu t’habilles.

— Reste donc.

Il bâilla si longuement qu’une goutte de salive tomba de sa bouche. Le soleil dorait le bord de la fenêtre. Je ne sus s’il arrivait ou bien s’il était déjà venu et repartait.

Une main devant lui, comme les statues, Lucien sortit du lit par en haut, ainsi que d’un sac de couchage, pour ne pas le défaire. Ses jambes étaient encore marquées par l’élastique des chaussettes. Il enfila son pantalon, debout sur le lit, afin que les jambes ne traînassent pas dans la poussière rose du carrelage. Puis il sauta sur le sol et, pieds nus, alla et vint dans la chambre, passant loin des chaises pour ne pas se blesser.

Je m’étais assis près de la fenêtre, que je n’osais ouvrir parce que Lucien s’était mis nu jusqu’à la ceinture. La blessure au côté qu’il avait reçue pendant la guerre et qu’il m’avait montrée, il y a deux ans, simplement en la découvrant, m’apparut plus petite, au milieu de tout son torse. Mes yeux ne pouvaient la quitter. En parlant à Lucien, souvent j’avais pensé à elle. Elle m’éloignait de lui. Maintenant, de la voir si nette, de la mieux connaître, Lucien m’était plus proche.

Il se lavait, les yeux fermés pour que le savon ne les piquât pas, la tête droite pour que l’eau n’entrât pas dans ses oreilles. Ses cheveux étaient emmêlés. Il fit sa raie avec un peigne auquel manquaient des dents d’un seul côté.

— Je suis venu te surprendre.

Il se retourna, le savon à la main, sans le serrer, pour qu’il ne glissât pas entre ses doigts.

— Me surprendre ?

— Oui, j’ai voulu te revoir après ce que nous avions dit hier. Je n’ai pas été gentil.

Il ne se souvenait pas. Il cherchait des points de repère.

— À quelle heure ?

— Hier soir, avant de te quitter.

Cette fois il se rappela tout mais ne comprit pas que je pusse regretter quoi que ce fût. Cependant, sentant qu’il devait paraître touché, il dit :

— Je voulais aussi te voir. Mais jamais je n’aurais osé aller chez toi.

Un silence suivit ces mots. La pensée qu’il avait seulement pu songer à venir chez moi me déplut.

Il s’approcha du lit. L’empreinte sèche de ses pieds demeura devant la table de toilette. Il prit ses chaussettes, les mit à l’endroit car elles se retournaient comme les miennes, quand il les ôtait.

Avant de mettre sa chemise, il se frappa la poitrine. Il était fier qu’elle résonnât, depuis que je lui avais dit que c’était le signe d’une bonne santé.

Lorsqu’il fut habillé, il me demanda de le brosser dans le dos. Il ne manquait pas de brosses. Il en avait rapporté douze de l’armée. Il lui en restait encore cinq ou six. Les autres, il les avait vendues parce qu’elles étaient toutes semblables, parce qu’à la suite d’un calcul il avait pensé que la moitié lui suffirait pour la vie.

Nous ne parlions plus depuis un moment. Il faisait son lit, le bordant aussi bien du côté du mur. J’allumai ma première cigarette de la journée.

Soudain on frappa à la porte.

J’avais gardé mon chapeau sur la tête. Je l’ôtai.

VI

Lucien regarda la porte juste au moment où l’on frappa de nouveau, plus fort, comme s’il dormait.

Il hésitait à faire un bruit.

Il ne bougeait pas pour que le point de lui-même, vu par le trou de la serrure, ne le trahît pas.

Un temps égal à celui qui avait séparé les deux premiers coups s’était écoulé. On allait refrapper, avec un peu de retard.

Deux ombres, que le regard ne pouvait retenir, remuaient sous la porte.

C’était peut-être un facteur et, malgré moi, je cherchai déjà un encrier des yeux.

L’appréhension que j’éprouve dans les pièces dont les fenêtres ne sont proches d’aucune gouttière et d’où l’on ne saurait se sauver en cas d’incendie, m’envahit.

On frappa encore, avec le poing cette fois, plus haut que tout à l’heure.

Lucien se pencha vers moi. C’était une habitude, chez lui, de parler à l’oreille. À force d’avoir été relégué, il avait le besoin inconscient de s’adresser aux sens eux-mêmes. Quand il me montrait un objet, il le mettait si près de mes yeux que je le voyais mal. Quand il me faisait sentir une odeur, il l’approchait de mon nez au point de le salir, sans pourtant qu’il eût la moindre intention de me faire une farce.

— C’est ma sœur Marguerite. Est-ce que j’ouvre ?

Cela me surprit. Je ne savais pas qu’il eût une sœur. Il ne m’avait jamais parlé d’elle. Je croyais qu’il ne recevait personne.

— Mais oui, ouvre.

Il tourna la clef, une seule fois. Comme moi, il pensait qu’un seul tour de clef ferme aussi bien une porte que deux.

Une jeune fille parut.

À ma vue, elle hésita à entrer. Elle tenait le bouton de la porte. Le jeu de celle-ci était trop simple pour qu’il pût s’adapter aux pensées qui l’assaillaient. Elle la faisait, pourtant, aller et venir, selon qu’elle passait de la confiance à la crainte.

À la fin, à cause de ce qu’il y aurait eu de fou à partir, elle pénétra dans la chambre, sans trop pousser la porte, habituée qu’elle devait être à se faufiler.

Elle s’arrêta tout de suite. Elle ne portait pas de sac. Ses mains cherchaient un refuge dans les poches de sa robe, trop petites comme celles de tous les vêtements féminins. Ses cheveux, où les peignes étaient invisibles, avaient foncé avec l’âge. Rien n’avait pu effacer les taches de rousseur de son visage, rapetisser son nez, agrandir ses yeux clairs, allonger son menton fuyant qui privait d’appui la lèvre inférieure.

Elle portait un manteau dont la couture des épaules descendait jusqu’aux bras, dont les parements, trop souples et retournés, masquaient ses mains quand elle les fermait, dont les boutons sortaient seuls des boutonnières.

— Tu ne m’avais pas prévenu de ta visite, dit Lucien.

Il semblait avoir oublié ma présence. En face de Marguerite il était devenu agressif, méchant, sans éprouver la moindre gêne de changer ainsi à mes yeux.

Il m’apparut une seconde qu’il était hypocrite puisqu’à moi qui, comme sa sœur, étais venu sans le prévenir, il n’avait rien reproché. Mais je mis cette attitude sur le compte de l’amitié qu’il me vouait.

Marguerite ne répondit pas. Elle avait sur elle, pour tout bien, un mouchoir qu’elle froissait au point qu’il fût resté en boule si elle l’avait posé.

Lucien avait fini de s’habiller. Une épingle fermait son col. Rejetée en arrière, une mèche de cheveux formait un petit toupet qu’il modelait parfois de la main.

Il était midi au réveil, midi au point que les aiguilles semblaient s’être accrochées.

Marguerite, de temps en temps, jetait un coup d’œil sur le lit, sur la table de toilette, sur ce quelle eût dû mettre en ordre si elle avait vécu dans cette chambre.

Tous trois, nous étions immobiles, n’osant marcher de peur de nous gêner.

Lucien voulut ouvrir la fenêtre. Comme elle résistait, il eut un mouvement de colère. Marguerite, plus petite et plus légère que moi, attendait une bonne parole. Elle n’avait pas changé de place depuis qu’elle était entrée, pour que, de sa visite, il ne restât que le fait. Parce qu’il apparaissait nettement qu’elle avait pris une décision, elle était confuse. Comme les enfants, elle redoutait que des circonstances qu’elle ne pouvait prévoir à cause de sa jeunesse missent au grand jour les pensées de sa solitude.

Soudain Lucien la rudoya :

— Je t’ai déjà dit que je ne veux pas que tu viennes ici sans me prévenir. La prochaine fois, je ne t’ouvrirai pas. Tu es têtue, tout de même. Tu n’as qu’à t’en aller. Tu vois, je suis avec un monsieur.

Elle baissa les yeux. Elle avait joint ses mains sur son ventre. J’aurais voulu intervenir, mais je n’osai pas, tant il m’apparaissait que Lucien, qui s’indignait du sans-gêne de sa sœur pour qu’il me fût impossible de prendre sa défense, redoutait que je prononçasse un mot.

— J’en ai assez… Sors.

Cette fois Marguerite eut un sursaut. Ses mains se séparèrent. À la forme inattendue de ses joues, je devinai que, pour ne pas pleurer, elle mordait avec précaution sa langue, le plus au bout possible, là où elle est plus sensible.

Je ne pus me contenir davantage. Je m’approchai d’elle. Cela la stupéfia au point qu’elle s’interrompit de mordre sa langue, que sa lèvre supérieure se souleva, ne découvrant que les dents les plus grandes. Elle joignit de nouveau les mains, puis les glissa lentement comme dans une cachette, dans ses manches.

— Restez donc, tout va s’arranger.

Ses yeux, grands ouverts, me regardèrent. Aucune rougeur n’en voilait la fraîcheur. Ils semblaient sortir de l’eau. Les coins, nets et roses, n’empiétaient pas sur le blanc.

Elle tourna la tête. Lucien s’était placé entre nous. Comme Marguerite et moi n’étions séparés que d’un pas, il nous touchait l’un et l’autre.

— Tu la soutiens ?

Je compris qu’il allait faire état de ses droits de famille, que ceux-ci étaient sacrés et que, de passer outre, eût déclenché chez lui une colère légitime aux yeux de témoins éventuels.

— Mais non, Lucien.

Il continua pourtant :

— Je suis son frère. Je sais mieux que personne comment il faut l’élever.

Il me prit le bras, faisant pencher la balance de mon côté et, à deux pas, me dit à l’oreille :

— Laisse-la tranquille.

 

*
*   *

 

Nous sortîmes. Lucien avait mis son chapeau de côté. En descendant les marches, les mains dans les poches, il semblait déjà dehors.

Il faisait plus froid. Le soleil avait disparu. Le ciel s’était couvert d’une brume qui, lorsqu’on fixait longuement son regard sur elle, était parcourue en tous sens de fêlures blanches.

Quelques maisons plus loin, il y avait un café. Nous y entrâmes. À un pilier rond pendait un calendrier. Un seul bottin se trouvait sur le buffet. Quoiqu’il fît jour, je remarquai que ce n’était pas à l’électricité que, le soir, la salle était éclairée.

Nous nous installâmes à une table de marbre vissée au sol. On ne put la déplacer pour gagner le coin. Je m’assis tout près d’une vitre, ne m’appuyant contre elle qu’à la longue.

On apercevait la rue au travers des rideaux, blanche comme s’il avait neigé. À chaque minute, un autobus passait, toujours dans le même sens, le retour s’effectuant par une rue plus large.

Lucien ne s’était pas assis. Il réfléchissait. Il était incertain sur ce qu’il devait faire. Soudain il se dirigea vers la porte, comme pour s’assurer qu’elle était bien fermée. Un instant, il demeura immobile. Puis il l’ouvrit en disant simplement :

— Je vais revenir.

Marguerite l’appela, chaque fois plus faiblement malgré la distance qui s’accroissait. Je n’existais plus à ses yeux. Ses mains se fermèrent, de la même manière, comme si j’eusse dû deviner dans laquelle des deux se trouvait la paille la plus longue.

Sans serrer les lèvres, elle se mordit de nouveau la langue. Ce n’était plus de pleurer qu’elle se défendait, mais d’une crise nerveuse.

La porte s’était refermée toute seule.

Lucien passa devant les vitres, sans essayer de nous voir, se hâta de mettre une cigarette à sa bouche pour que nous eussions le temps de juger de son indifférence, puis disparut derrière la ligne verticale du mur.

Elle serrait sa joue gauche d’une main. Un instant, elle se cacha le nez, sans songer à la laideur d’un visage dont il est absent. Puis livrée à ses nerfs, elle pressa sa chair de ses doigts, de sa paume où elle avait plus de force, comme si cela suffisait à bouleverser ses traits. Dans sa détresse, se frapper, s’injurier, ne suffisaient plus. C’était au visage lui-même qu’elle s’attaquait, parce qu’elle voulait anéantir avec elle-même la dernière partie de son être qui eût encore quelque dignité.

Je ne devinai pas les raisons de cette douleur. Je voulus l’interroger. Elle balbutia :

— Il me battra… il ne me pardonnera pas…

Elle guettait la porte sans rideau, seul endroit par où l’on apercevait nettement la rue.

Elle espérait que son frère reviendrait, qu’il était parti afin de lui faire peur. Elle l’attendait de ses yeux, de ses oreilles, de ses bras immobiles, sentant confusément la distance s’accroître entre elle et lui à mesure que le temps passait.

Un pas derrière elle, à l’endroit où Lucien n’eût pu se trouver à moins de n’avoir fait le tour du pâté de maisons et de n’être entré dans la salle du café par l’arrière-boutique, faisait qu’elle se retournait, une silhouette derrière les rideaux, qu’elle se levait à demi, qu’elle appuyait son front contre la vitre avec le dépit de ne pouvoir passer la tête au travers, avec l’étonnement ténu que la transparence du verre fût rigide et refusât de se modeler à son visage.

J’aurais voulu la consoler. Lucien m’apparaissait comme un homme sans cœur de traiter ainsi une enfant. Pourtant je ne le méprisais pas. Sa dureté me rapprochait de lui. Elle me prouvait qu’il n’avait aucune affection.

Mais Marguerite, elle aussi, n’avait personne. On ne l’aimait pas. Moi seul lui portais quelque intérêt. Et, tout en souhaitant que Lucien ne revînt pas, je m’apitoyai sur elle.

Je l’observais à la dérobée. Elle le sentait, mais n’osait mettre fin à mon manège en me faisant subitement face.

Nous demeurâmes ainsi plusieurs minutes. Des mèches de cheveux, courtes comme celles des hommes, frisaient sur sa nuque. Assis, son corps avait perdu sa raideur. Elle baissait la tête. Les épaules, dans le corsage qui bouffait davantage, étaient plus rondes.

Soudain elle se leva. Elle eut, un instant, malgré la différence des sexes, une expression de son frère. Je craignis qu’elle ne partît sans dire un mot, que je ne fusse obligé de la rattraper, de la suivre à quelques pas.

Mais elle fixa son regard sur moi. Il était clair. J’eus conscience de m’être trompé.

— Nous sortons ? lui demandai-je en me levant à mon tour.

Elle répondit, comme si elle craignait d’être surprise, par un seul de ces signes de tête dont le regard peut, au dernier moment, modifier la signification.

À côté de la porte, elle s’effaça pour que je passasse le premier.

Dehors, un enfant courait. Le vent soufflait si fort que je portai la main à mon chapeau. Les aiguilles d’une horloge marquaient une heure. Le cadran était vide comme les rues. Bien qu’il n’y eût point de soleil, les rares passants avaient une ombre, si légère qu’elle semblait glisser au-dessus du sol éclatant de blancheur.

Dans sa robe large, Marguerite marchait à mon pas. Elle avait pour moi des prévenances que j’eusse dû avoir pour elle. Pensant que peut-être Lucien la guettait, comme elle l’avait fait tout à l’heure, elle regardait les cafés, n’en distinguant l’intérieur que lorsque les reflets, en se séparant, découvraient le verre des vitres.

Je voulais parler, la réconforter, mais je ne sus que lui demander la permission de l’accompagner.

Elle ne tourna même pas la tête. Le vent emmêlait ses cheveux, bleuissait des fragments de veinules sur ses pommettes, faisait battre sa jupe derrière elle.

— Si vous voulez.

Nous arrivâmes sur une place au milieu de laquelle se dressait une statue blanche. Une nappe de lumière, qui ne venait pas du ciel, que les nuages trop hauts ne voilaient pas, nous baigna.

Une seule goutte tomba du ciel. D’autres suivirent. Il allait pleuvoir.

Je m’amusai à penser que ces gouttes étaient des balles de fusil, qu’en faisant des zigzags j’eusse pu les éviter. L’une d’elles perça mon chapeau, une autre, mon pied.

De la poussière volait dans l’air et, quand le vent cessait brusquement, tombait comme de la pluie.

Nous pressâmes le pas, Marguerite pouvait marcher aussi vite que moi. Il ne pleuvait toujours pas. Nous suivions une rue étroite, tour à tour pavée et macadamisée. Les gouttes persistaient à tomber, çà et là, loin des flaques. Il était encore temps de s’asseoir sur les bancs.

Nous étions arrivés devant un vieil hôtel dont la porte, parce que la façade était repeinte, ne pouvait être confondue avec celle d’un immeuble voisin.

Le vent avait fermé le volet gauche de chaque fenêtre. Des éclaboussures de plâtre tachaient l’enseigne.

Marguerite s’était arrêtée. Elle me tendit la main. Elle la tint droite, comme pour la retirer d’un gant.

— Vous rentrez déjà ?

Elle ferma les yeux, pencha la tête, fit un pas de côté parce que je gardais sa main. Elle était émue. Pour la première fois, une timidité fraîche de jeune fille se dégagea d’elle. Je sentis qu’elle ne pensait plus à son frère. L’homme que j’étais, à la porte de sa demeure, la bouleversait.

— Il faut que je rentre.

Elle recula, le bras allongé pour me laisser la main. Je la serrai, m’efforçant, comme dans les jeux, de la retenir ainsi.

Mais bientôt je ne tins plus que l’extrémité de ses doigts.

À la fin, à cause d’un passant, je la lâchai. Il y eut, entre nous, tout de suite, un large espace. Elle me fit encore face, une seconde. Je la vis des pieds à la tête. Sa main libérée eut un geste gracieux, plus gracieux que l’autre main qui n’avait jamais été captive.

Au moment où elle se tournait, où elle fit un autre pas, je murmurai :

— Est-ce que je peux vous suivre ?

Elle s’engagea sans répondre dans le corridor. Avant qu’elle disparût je la vis faire des pas plus petits, afin de marcher aussi vite dans ce couloir, étroit et court, que dans la rue près de moi.

Je m’éloignai sur l’autre trottoir et, sans trop lever la tête, sans attirer l’attention, je guettai, pendant quelques minutes, les fenêtres de l’hôtel.

VII

Le soir même je prétextai, pour sortir, après le dîner, d’un besoin d’isolement que Jeanne respectait sans le comprendre, tout en se persuadant, avec l’arrière-pensée qui naissait dans son esprit à propos de tout qu’il fallait savoir se sacrifier dans le présent afin d’être heureux dans l’avenir, qu’une femme ne devait jamais s’opposer aux désirs de l’homme, si elle tenait à le garder.

Plusieurs fois dans l’après-midi, j’avais songé à Marguerite, et éprouvé une gêne à respirer lorsque mon attention, après s’être portée ailleurs, était revenue sur elle.

Les trottoirs mouillés, noirs comme s’ils eussent été neufs, luisaient, parsemés de cailloux blancs. Le vent avait séché. Surpris, éclairés en transparence par la lune, les nuages, comme refroidis, demeuraient immobiles.

En marchant, j’essayais d’imaginer la chambre de Marguerite. Elle m’apparaissait tantôt grande, tantôt petite. Parce que j’étais certain que ni les unes ni les autres ne ressemblaient à la réalité, je m’en représentais toujours de nouvelles pour que, parmi toutes ces chambres, il s’en trouvât au moins une qui approchât celle de la sœur de Lucien.

Une écorce fine, qui se fût cassée trop tôt si on avait voulu l’arracher, recouvrait les grosses branches des arbres. Les réverbères, comme de petites forteresses, étaient surmontés de créneaux.

Bientôt je me trouvai devant l’hôtel près duquel, quelques heures auparavant, Marguerite m’avait quitté. L’enseigne lumineuse était éclairée. La porte, si petite que n’importe qui eût pu se permettre de la fermer, était entrebâillée, comme la nuit quand un locataire oubliait de la pousser.

Je pénétrai dans le couloir étroit, orné d’une longue glace en plusieurs morceaux, ainsi qu’au temps où on l’inventa.

Le patron de l’hôtel relisait le nom de ses locataires dans le livre de police. Par pudeur, je ne lui demandai que l’étage de Marguerite. Quand il ôta ses lunettes pour me regarder, il me sembla qu’il ne me voyait plus.

Je montai l’escalier dont les paliers étaient si courts que les marches de l’étage suivant commençaient avant que j’eusse le temps de me reposer. Tout était refait à neuf. Pourtant la vieillesse de l’immeuble émanait de tout, des murs rugueux sous la peinture lisse, des plaques des compteurs repeintes sans avoir été ouvertes, des rainures des portes, des clefs qui penchaient dans les serrures, de l’éclairage au gaz.

Je n’étais pas ému. Arrivé devant la porte de Marguerite, que j’avais trouvée tout de suite dans la demi-obscurité, j’hésitai à frapper, craignant subitement que Lucien ne m’eût menti, qu’il ne fût là, que cette enfant ne fût sa maîtresse.

J’écoutai, tournant la tête de côté et d’autre car j’oublie toujours quelle est mon oreille qui entend moins bien que l’autre.

Aucune lumière, aucun bruit ne venait à moi. Dans une pièce voisine, un homme et une femme parlaient à voix basse.

J’ôtai mon chapeau d’avance. Je changeai mes cigarettes de poche. Il me fallut quelques secondes pour trouver le juste milieu de ma pochette.

Je frappai doucement, comme on frappe le soir.

Dans l’ombre je cherchai à refaire ma raie. Elle était plus courte que je ne le pensais. Je la remontai d’un doigt, essayant de reculer sa naissance au travers de mes cheveux emmêlés.

Marguerite ouvrit si vite qu’elle aperçut ma main se baisser, qu’elle ne sut d’où elle venait.

Elle eut un sursaut. J’avais avancé un pied pour qu’elle ne pût refermer la porte. Pourtant je n’osais entrer. Ses cheveux encore tressés pendaient dans son dos et, comme ceux de toutes les femmes, me déçurent par leur peu de longueur. Elle tremblait. Son émotion était faite en partie du respect que je lui imposais, en sorte qu’elle était hésitante, qu’elle était partagée entre le désir de fermer et d’ouvrir la porte toute grande.

À la fin elle s’effaça, puis poussa la porte doucement.

En gestes rapides et courts, comme si elle avait été vêtue d’un peignoir qu’elle eût dû en même temps tenir fermé, elle s’employa à dissimuler du linge, des assiettes, à cause d’une pudeur lointaine de ce qui est blanc.

Bien que la chambre fût petite, elle était froide. La fenêtre droite dans un mur en pente était close. Le lit, bordé avec soin aux pieds, ne touchait pas le mur, à cause de l’humidité. Des objets inutiles encombraient les meubles. Comme moi, au temps où je vivais seul, elle ne se résignait pas à jeter les boîtes et les flacons qui témoignaient de l’argent dépensé.

Une lampe éclairait la pièce.

Marguerite alla chercher une chaise, la traîna derrière elle comme les enfants qui font des rails. Je m’assis. J’étais embarrassé. Il m’apparaissait subitement que j’avais été trop loin, que j’usais de l’impression que je produisais pour venir le soir chez cette enfant.

À son tour elle s’assit. Nous étions l’un en face de l’autre sans qu’aucune table ne nous séparât.

Elle était vêtue d’une camisole et d’un jupon de flanelle à cause de ce respect des pauvres pour la flanelle, et chaussée de pantoufles transformées en mules par paresse de se baisser.

Nous restâmes ainsi un long moment, si long qu’il permit à un locataire de gravir l’escalier entier. Elle était plus calme que lorsque je l’avais quittée. Elle regardait autour d’elle, furtivement, de crainte de n’avoir oublié sur un meuble un objet quelle aurait voulu me cacher. Elle eût soudain reconnu l’un d’eux qu’elle n’eût pas osé se lever, quelle se fût efforcée, par un raisonnement, d’en justifier la présence.

Une voix, coupée au moment où l’on allait comprendre, s’éleva dans une pièce voisine. Puis une porte claqua avec tant de force que des objets tremblèrent, que la lampe fuma une seconde, que nous baissâmes les paupières.

Nos yeux, au milieu de ce qui les entourait, se rencontrèrent en s’ouvrant.

Un peu de bruit montait de mes pieds, quand je remuai l’orteil comme au temps où j’étais pauvre pour sentir s’ils étaient mouillés. Mes tempes, si minces, entendaient le battement de mes artères, mes narines, l’air qu’elles filtraient. Les bruits ne venaient que de moi, de mes mains quand je les fermais, de ma bouche quand je goûtais ma salive encore parfumée de café, de mes oreilles elles-mêmes, que mes yeux, en se baissant, faisaient parfois crier.

Les mêmes bruits, Marguerite devait les percevoir, venant d’elle-même. Comme moi, elle les épiait et, plus timide, les redoutait.

Je fis le geste ridicule d’approcher ma chaise de la sienne. Elle parut ne pas s’en apercevoir. La tête inclinée, les mains jointes, mais pas comme sur un tableau, pas l’une exactement contre l’autre, elle réfléchissait.

Devant tant de résignation, de faiblesse, de pauvreté, je fus pris de pitié. Pourtant elle était heureuse. Elle ne disait rien. Elle se contentait de goûter ma présence sans en chercher la cause ni le but.

J’approchai encore ma chaise. J’aurais aimé à lui parler à voix basse, à être près d’elle pour la rendre semblable aux autres femmes, pour lui apprendre à se défendre. Mais je me taisais. Elle ne comprenait pas toute l’amitié que je lui portais. J’étais pour elle l’homme qu’elle avait attendu sans le savoir, qui devait un jour venir. De nouveaux sentiments naissaient en elle, si différents des miens.

Dans un mouvement que je ne commandai qu’à demi, je pris ses deux mains jointes en souhaitant qu’elles se séparassent, que l’une d’elles seulement me restât pour qu’elle fût plus petite entre les miennes, pour que je pusse en caresser la paume. Mais au contraire, elle les serra plus fort. Mon regard se porta alors sur ses bras. Ils étaient plus blancs du côté qui se trouve le long du corps, du côté que le soleil n’atteint jamais.

Marguerite ne se défendait pas. Sa lèvre inférieure tremblait parfois comme si, d’émotion, elle oubliait de lui commander.

J’examinai ses doigts, un à un, ne tenant que celui que je regardais, m’attardant sur les plus longs comme s’ils méritaient de retenir le plus l’attention.

Je me penchai sur ses mains, pas trop pour pouvoir les caresser sur la longueur, l’esprit absent, ému par la vie sans joie de cette enfant.

Les hommes lui apparaissaient possesseurs de tant de dons que, bien que je me tinsse courbé, elle ne devait pas oser me regarder de peur que je ne l’eusse su, par un moyen qu’elle ignorait.

Alors, sans penser, à cause de la douceur qui m’enveloppait, je posai mes lèvres sur ses doigts.

Elle les écarta pour que je ne les embrasse pas, se leva d’un bond, se réfugia dans un coin de la pièce, derrière une malle autour de laquelle elle eût pu tourner si je l’avais poursuivie.

Je m’étais levé.

Elle me toisa un instant des pieds à la tête. Puis elle s’approcha de moi, me tendit la même main qu’elle venait de me retirer.

— Ne m’en veuillez pas, monsieur.

Je lui pris le bras. Debout, il eût semblé que nous allions nous séparer si, moi aussi, je lui avais tendu la main.

La tête penchée, elle paraissait commettre une faute. Je voulus la serrer contre moi. Elle se défendit avec douceur, me fit lâcher prise de ce même geste si violent au théâtre.

Libre, elle s’assit sur le lit et, pour que je ne fusse pas fâché, me saisit la main, en appuya l’extérieur contre sa joue parce qu’elle s’était souvenue que la paume se pose sur tous les objets.

À mon tour je m’assis près d’elle. Je tentai de lui faire lever la tête, comme à un enfant, en lui tenant le menton.

Ma main prisonnière, si je l’avais retirée, facilement puisque le plus grand côté se trouvait vers moi, eût fait tout écrouler, ainsi que dans un échafaudage. Je ne bougeai plus, comme si un de mes mouvements eût fait manquer une photographie.

À la fin, je la saisis par la taille. La courbe du poignet avant qu’il trouvât un appui m’apparut ridicule.

Mon visage était proche du sien. Ses lèvres tremblaient avec plus de délicatesse que celles d’un homme. Elle s’appliquait à ne pas me résister, parce que dans son esprit j’étais celui qu’elle devait aimer, qui ne se présenterait qu’une fois. Elle croyait à l’occasion. Elle avait toujours peur de la mal discerner. L’exception lui servait de pierre de touche. Aussi, à cause de ce qu’il y avait d’exceptionnel en ma présence dans sa chambre, eut-elle la certitude que j’étais cette occasion qu’elle attendait depuis si longtemps.

Je lui faisais face pour que ce fût mon front, dont la peau est plus douce que celle du visage, qui se posât le premier sur ses joues. J’étais calme. Aucun désir ne me poussait à m’approcher d’elle plus encore. Je la serrai pourtant contre moi, sans force, parce que je n’osais faire le tour de sa taille.

— Que faites-vous ?

Elle ne se défendait toujours pas. Soudain, par calcul, elle s’éloigna de moi. Comme toutes les femmes, elle pensait que plus tard je lui reprocherais de s’être abandonnée trop facilement. Mais il apparaissait nettement que ce changement était prémédité. Elle s’en rendait compte au point de ne plus oser persévérer dans cette attitude, de crainte de ne lasser ma patience, de n’être obligée par la suite de s’humilier pour que je ne la quittasse pas.

Alors, par pitié de tant d’inquiétude, je l’embrassai sur la bouche.

Elle la tint fermée. Mon baiser ne fit aucun bruit. C’étaient mes lèvres seulement qui s’étaient posées sur les siennes.

Devant cette enfant partagée entre sa vertu et la volonté de ne pas me froisser, je fus pris de remords.

Je me levai, mais restai courbé, le visage à la hauteur du sien, pour qu’elle ne crût pas que je la fuyais. Malgré moi, parce que j’étais plié en deux, je hochai la tête comme si j’eusse voulu faire rire un enfant.

Elle me regarda avec étonnement puis, des yeux, me montra une place à côté d’elle.

Je sentis que je ne devais plus rester, sans quoi j’eusse laissé naître en elle des espoirs que plus tard il eût fallu dissiper. Je me redressai.

— Il faut que je parte, Marguerite. Il est tard.

C’était la première fois que je prononçais son prénom. Une seconde, je craignis que seul Lucien ne l’appelât ainsi, qu’elle ne portât un autre nom.

Je n’avais pas regardé ma montre. Je lui dis qu’il était onze heures. Elle le crut comme si je ne pouvais me tromper.

Elle se leva. Les jambes contre le lit, prête au moindre défaut d’équilibre à tomber en arrière, elle me dévisageait.

Elle pensait que ce n’était pas l’heure qui eût dû nous séparer, mais un réconfort total.

Après avoir prononcé des paroles plus douces et plus générales, je m’apprêtai à sortir. Pour elle, ces paroles étaient les mêmes que si je fusse resté à son côté.

Je pris mon chapeau, en refis la fente et, bien qu’il me soit désagréable de me couvrir dans une pièce, le mis sur ma tête.

Elle ne s’approcha pas de la porte, soit pour l’ouvrir, soit pour me barrer le passage.

Comme j’allais sortir, elle courut à moi, balbutia quelques mots et se mit à sangloter.

— Remettez-vous, Marguerite. Je reviendrai vous voir. Il faut que je rentre.

Je faillis dire que Jeanne m’attendait, habitué que j’étais à me séparer de tout le monde sur ces mots.

Elle se calma, recula un peu. J’ouvris la porte, juste assez pour passer, afin que le noir du palier n’accentuât pas sa détresse. Une fois dehors je passai bêtement la tête dans l’embrasure et lui souris.

Elle ne répondit pas à mon sourire et, avant que je disparusse, elle s’occupa vite de ranger des objets pour me montrer comme elle serait lorsque je l’aurais quittée.

 

*
*   *

 

Un réverbère sur deux était éteint. Des nuages, aussi clairs que dans le matin, traversaient le ciel, du levant au couchant cette fois. La lune n’était qu’un mince croissant. Une tache pâle demeurait encore sous la place qu’elle avait occupée lorsqu’elle était pleine.

Je pensais à Marguerite.

À présent je regrettais de m’être laissé aller à l’embrasser. Elle pouvait tout raconter à son frère. Cette supposition, que son éloignement rendait possible, me harcelait. La tournure inquiète de mon esprit faisait qu’à certains moments je n’en doutais plus.

Un taxi, éclairé comme un fiacre, passa près de moi. À cause d’une crainte enfantine des rôdeurs, je marchais loin des murs.

Je ne cessais de songer à la visite que je venais de rendre. Un à un, tous mes actes se présentèrent devant mes yeux.

Il m’apparut soudain que j’avais trompé Jeanne, qu’elle allait l’apprendre, qu’il se passerait entre elle et moi une scène terrible.

J’eus un sursaut. Je n’avais qu’à nier. Aucun témoin ne me contredirait. J’étais même plus digne d’être cru que Marguerite.

J’entrai dans un café à moitié éteint. Je pris un bock. Je demandai l’heure comme, enfant, on m’avait appris à le faire. Il n’était pas tard.

J’aurais pu encore flâner ainsi que les autres soirs. Mais j’eus l’impression que de longues heures me séparaient de Jeanne, qu’elle était peut-être tombée malade, que des parents lui avaient rendu visite, qu’elle attendait avec impatience mon retour.

 

*
*   *

 

La veilleuse électrique était allumée. Jeanne dormait sur le dos. Sa montre, qu’elle ne posait jamais sur le marbre, se trouvait sur un livre.

Pour qu’elle sût l’heure à laquelle je rentrais, je l’éveillai, non sans avoir hésité sur l’endroit de son corps que je devais toucher.

Son regard me rassura. Encore ensommeillé il ne pouvait deviner ce qui s’était passé. Je baissai les yeux comme Jeanne quand elle craint d’être trop décolletée, comme quand je tente de voir mon nez. Il n’y avait rien d’anormal sur moi. Pourtant je sentis que mes mains avaient la chaleur d’un corps plus chaud que le mien, que l’air de la rue avait à peine refroidi ma veste, que si je l’eusse ôtée ma poitrine et mes bras eussent été brûlants.

Jeanne parla et, avant que je comprisse ce qu’elle disait, je devinai qu’elle ignorait ce que je venais de faire. Elle dormait sans épingle. Elle n’avait pas boutonné le col de sa chemise de nuit de crainte de s’étrangler dans son sommeil.

— D’où viens-tu ?

Par une peur inexplicable du toucher je n’osai répondre que je m’étais promené.

— Je viens du café.

Elle m’examina, ce qui m’effrayait quand son regard se portait autour de mon col que je ne peux voir même en baissant la tête, avec une pénétration telle que je n’eusse pas été étonné si elle avait deviné une adresse, un nom.

— Armand, viens près de moi.

J’eus un éblouissement. Il me sembla que tout était perdu, que j’avais oublié quelque chose dans mes poches, qu’elle allait savoir.

Je m’assis sur le bord du lit, à ses pieds, droits sous les couvertures, seule partie d’elle-même qui ne suivait pas la ligne du corps et qui m’apparût aussi grotesque que le support des jouets quand ils sont tombés.

— Tu as été chez une femme.

Cette parole me fit rougir. J’eusse rougi même si je n’avais pas été chez Marguerite, comme je rougis quand on parle d’un vol près de moi. Je souris. J’essayais d’être le même que lorsque je ne rougis pas. À force de volonté je parvins à parler d’une voix naturelle, au point que Jeanne dût penser que j’avais le sang à la tête à cause de la chaleur.

— Tu as été chez une femme.

Elle répétait ce qu’elle venait de dire. Il n’en fallut pas davantage pour que je reprisse confiance. Maintenant elle m’irritait. Rarement, je me fâche. Cette fois, je ne pus me contenir d’être soupçonné sans preuves.

— Tu m’agaces, Jeanne !

— Je sais que tu as été chez une femme.

Alors je me mis à lui parler durement. Son visage s’éclaira. Elle était heureuse. Ma colère lui prouvait mon innocence. Elle ne remuait plus de peur qu’un geste ne risquât de m’interrompre. Je devinais qu’elle souhaitait que je continuasse encore longtemps sur ce ton.

Mais au bout d’un instant, de voir que mes paroles emportées lui donnaient une telle certitude de mon innocence, m’emplit de remords. Je me tus. Elle me prit la main. Bien qu’elle sût que je n’aimais pas qu’elle l’embrassât, elle la porta à ses lèvres.

VIII

La pluie était si fine qu’il fallait porter son regard loin devant soi pour la distinguer. J’avais appuyé mon front contre un carreau de la fenêtre de notre chambre. Les gouttes qui coulaient sur le verre ne me touchaient pas.

Il était midi. Jeanne s’était rendormie. J’essayais de la voir dans la vitre malgré la transparence du verre.

À cause de nos corps, des étoffes déployées, des papiers-tentures, il faisait tiède dans l’appartement. J’allumai une cigarette. Au lieu de monter, la fumée, comme une buée, roula jusqu’au lit, s’étala contre les glaces en même temps que son image. Elle était grise. Le ciel était gris. Ce que je touchais, surtout le fer, la porcelaine, le marbre, était humide. Des femmes traversaient la cour. Le pain qu’elles portaient était enveloppé, malgré la pluie, dans du papier de soie.

Je quittai la fenêtre. Je me regardai dans la glace de la coiffeuse parce qu’elle est biseautée.

Je n’avais pas fait ma toilette. Mon visage, mes mains avaient encore la même température que mon corps. Je pensai à Marguerite, seule dans sa chambre d’hôtel.

Les horloges de la ville sonnaient. Je m’amusai à compter les coups, espérant chaque fois, je ne savais pourquoi, qu’un sonneur se tromperait, que onze ou treize coups retentiraient.

Mais aucun sonneur ne se trompa. Tout suivait son cours normal. On s’aventurait à présent dans un après-midi qui se déroulerait lentement, coupé d’heures courtes, jusqu’au soir où les horloges s’éveilleraient enfin.

Je me tenais au milieu de la pièce. Quand je ne sais à quoi m’employer c’est toujours au milieu d’une pièce que je me tiens, afin d’être à égale distance des occupations qui pourraient se présenter à mon esprit.

J’avais oublié le nombre de chaises qui se trouvaient dans la chambre de Marguerite. Je tâchai de me le rappeler comme un détail oublié pour s’endormir.

Jeanne toussa. J’attendis quelques instants. Puis je m’approchai du lit, sans bruit, afin de la surprendre. Je me penchai sur son visage au point de le frôler et, pour la réveiller, je fis des grimaces.

Elle ouvrit les yeux.

Alors je me mis à rire aux éclats. Elle me regarda. L’étonnement donnait à ses yeux une vivacité qu’ils n’avaient ordinairement pas en s’ouvrant. Je riais toujours. C’était nerveux. J’éprouvais un soulagement à le faire. Des larmes me venaient au coin des yeux. Du bord de la main, comme les enfants, je les effaçai.

Enfin je me calmai. Ma respiration était bruyante. Je ne répondis pas aux questions de Jeanne. Pour qu’elle ne me vît pas d’en bas, je m’assis sur le lit.

Elle fixa ses yeux dans les miens. Elle aimait à le faire. Elle avait le respect du regard. Elle connaissait la couleur des prunelles de toutes les personnes qui l’approchaient. Quand elle parlait d’une de ses amies, c’était la jeune fille plus petite qu’elle aux yeux gris-vert ou bleu-noir.

Elle tira ses jambes des draps, les examina l’une après l’autre, s’efforça, en se tournant, de les voir de derrière comme si elle se fût suivie.

Elle me demanda de lui porter ses pantoufles, de les lui mettre. Je me trompai de pied, parce que je tenais la pantoufle gauche dans ma main gauche. Elle rit, se cacha les jambes avec un pan de drap de la même manière que si elle eût baissé sa robe pour que je n’aperçusse pas ses genoux, prit une attitude de femme surprise, fit des entrechats, sans rapidité, la pointe du pied dirigée vers le sol, pour imiter une danseuse.

Elle s’arrêta, voulut embrasser sa cheville parce que je pouvais le faire. Elle était fine. Jeanne en était fière. Comme les femmes laides, elle avait des fiertés de détail, celles de ses pieds, de ses cheveux, de ses oreilles.

Toutes ces minauderies m’agaçaient. Je me levai. Elle m’imita, sautant sur la descente de lit pour faire preuve cette fois de souplesse. Comme cela lui arrivait parfois, elle voulait, ce jour-là, opérer pour moi une sorte de recensement de tous ses avantages.

Cependant qu’elle se poudrait debout devant la glace presque horizontale de la coiffeuse, j’étais retourné à la fenêtre. Je posai mon front contre la vitre, au même endroit, parce que la place était encore chaude, et regardai dehors, le rideau humide tiré de façon que d’en face on ne pût voir que mon visage.

Midi était passé. Il n’y avait plus rien à attendre. La pluie continuait de tomber. Elle s’échappait des pots de fleurs par le petit trou du fond. Sur le rebord d’une fenêtre, une bouteille était à demi pleine d’eau malgré l’étroitesse du goulot.

J’entendais Jeanne aller et venir. Soudain elle m’appela. Je me retournai. Nue devant la glace de l’armoire pour qu’elle pût voir ses bras levés, elle avait pris une pose de statue. Tournant la tête vers moi avec précaution, afin de ne pas rompre la ligne de son corps, elle demanda :

— Me trouves-tu bien ainsi ?

Mais quand, fatiguée, elle voulut baisser les bras, elle me pria de fermer les yeux.

 

*
*   *

 

Lorsque nous eûmes déjeuné, je sortis. J’avais hâte de revoir Lucien pour lui faire des reproches sur sa conduite, et surtout, pour calmer une appréhension qui, depuis la veille, ne me quittait pas.

Il pleuvait toujours. Les chapeaux des passants, bien qu’ils fussent de feutre, ruisselaient. À cause du souvenir de mes jouets mécaniques que l’eau abîmait, je m’étonnai, une seconde, que la pluie ne fît aucun mal aux automobiles. Je m’aperçus que j’avais emporté deux mouchoirs. Je faillis jeter l’un d’eux, tant quelque chose d’inutile sur moi m’est désagréable.

Soudain je ressentis une douleur à l’aine, aussi brève qu’un élancement. Je continuai à marcher, le cœur serré, craignant que la même douleur ne revînt, quelle ne se précipitât par la suite, qu’elle ne fût les symptômes d’une maladie grave.

Mais rien, c’était fini. Quelques minutes encore je pensai à elle, puis, comme j’arrivai devant la maison de Lucien, je l’oubliai.

 

*
*   *

 

Je fus tout de suite frappé par l’expression mauvaise qu’il eut à ma vue. Il ne me pria pas d’entrer. Sans me jeter un coup d’œil, sans prononcer une parole, il se rassit et regarda le livre qui se trouvait sur la table.

Je refermai la porte. Au bruit qu’elle fit il leva la tête pour voir si j’étais entré ou reparti. Puis, tournant une page comme s’il avait fini de la lire juste au moment où j’avais poussé la porte, il se plongea dans la lecture.

J’avançais vers lui pour lui tendre la main lorsqu’il se dressa d’un bond et, comme si j’eusse été plus grand que lui, s’éloigna à reculons.

Sans l’ampleur de mes vêtements, il eût vu mon cœur battre. Mes lèvres étaient sèches. J’aurais souffert d’un mal physique que je ne l’eusse plus ressenti.

— Qu’as-tu, Lucien ?

Il tenait son livre à la main, s’efforçant par nervosité de le rouler.

Je cherchais dans mes souvenirs ce que j’avais pu faire qui l’eût froissé à ce point. Me gardait-il rancune d’avoir pris parti pour sa sœur ? Cela n’était pas possible. Il y avait autre chose que je soupçonnais mal encore.

Marguerite était peut-être venue ici dans la matinée. Elle avait parlé. Elle avait raconté que je m’étais rendu chez elle, le soir, que je l’avais embrassée. Je songeai alors à sa timidité qui rendait un tel acte impossible. Cela me remonta au point que je faillis, moi-même, tout dire à son frère. Je ne sais garder un secret en face d’un ami. Aussi éprouvai-je un certain contentement à voir Lucien si rogue, tant il m’eût été pénible qu’il fût affectueux au moment où je lui dissimulais quelque chose.

— Mais, que me reproches-tu, Lucien ?

Cette fois il fixa son regard dans mes yeux avec une telle insistance que je me sentis coupable d’une faute beaucoup plus grave que je ne le supposais.

Il était pâle. Sa main qui ne tenait rien tremblait. Son visage n’avait aucune expression, ni douce ni dure. C’était le visage d’un homme que je ne connaissais plus. Le corps lui-même, qui ne change pas, dans ses habits qui m’étaient pourtant familiers, me sembla celui d’un étranger.

Alors j’eus peur. J’eus peur des objets qu’il avait dans ses poches. J’eus peur qu’il ne sût, que ce que j’avais fait n’eût une gravité qui m’échappait. Il me sembla que je n’étais plus maître de ma vie, que cet homme allait en disposer. J’attendais avec anxiété qu’il parlât, tant savoir ce qu’il me reprochait m’eût soulagé.

Il se tenait droit. Il avait jeté le livre sur la table bien qu’elle portât deux verres. Un instant, il m’apparut humble, simplement vexé. Je reprenais confiance lorsque de nouveau il eut l’air mauvais.

L’idée de parler le premier, de dire que j’avais embrassé sa sœur, pour que cet aveu atténuât ma faute, m’effleura.

Je vis Jeanne. Elle n’avait pas de visage dans ma mémoire. Seuls ses cheveux, ses mains, sa poitrine passaient devant mes yeux. Elle dormait, les jambes, les bras repliés. Ainsi, elle semblait tout ignorer. Elle était calme. Ma vie allait être rompue. De nouveau, je serais seul, comme avant, plus seul même.

Et Lucien ne me quittait pas des yeux. Il avait une main dans la poche de son pantalon. Il s’approcha de moi, me menaça de l’index. Ses lèvres se séparèrent.

— Brute !

Je tremblai. Je fis un pas en arrière. Mes mains étaient privées de sens comme si je n’eusse plus eu de doigts, comme si elles se fussent terminées en mincissant, ainsi que des branches.

— Tu n’as pas honte, brute ?

Une rougeur subite, au milieu de ma pâleur, me brûla les pommettes. Je fixai mon regard sur lui. Pourtant je voyais la fenêtre, la table, tout en même temps.

— Tu as une femme qui est riche, qui fait tout pour toi et…

Ses lèvres modelaient chaque syllabe. Celles-ci résonnaient l’une après l’autre avec autant de netteté. Une force que je ne soupçonnais pas se dégageait de chacun de ses gestes. Son col le serrait. À certains moments je voyais ses dents. Elles ne se touchaient pas comme si elles eussent été prêtes à mordre.

Je balbutiai le premier mot qui me vint à l’esprit. Il n’avait aucun sens, mais c’était un mot.

— Sans doute…

Tout ce que je pouvais faire d’autre m’apparut inutile.

— Tu es heureux, toi, et tu vas détourner une gamine. Tu vas chez elle, le soir, tu profites de l’impression que tu fais sur elle. C’est honteux. Mais cela ne se passera pas comme tu le penses.

Il frappa la table avec force, de manière à se faire mal pour que la douleur le rendît plus violent encore.

— Va-t-en, sors d’ici. Abuser d’une enfant !

Il se tut un moment pour donner à son visage une expression de dégoût.

— Tu croyais que tu n’avais qu’à vouloir, n’est-ce pas ? Réponds-moi, allons, réponds. Tu as profité de notre situation. On peut être généreux quand on agit comme toi. Mais cela ne te portera pas bonheur. Il faut être plus franc que cela, dans la vie. Entends-tu ?

Lucien ne se maîtrisait plus. Sa voix s’était cassée. Il allait et venait au travers de la pièce, passant près des meubles pour les pousser du pied, les manquant parfois.

J’avais le sang à la tête. Une seule pensée ne me quittait plus : Jeanne allait-elle apprendre cette histoire ? Je me fis humble.

— Lucien, écoute-moi.

— Tais-toi.

— Écoute-moi… Je te demande pardon… Tu ne sais pas comme cela s’est passé.

— Je le sais, Marguerite m’a tout raconté.

— J’ai eu un moment de faiblesse. Cela aurait pu t’arriver, Lucien… Je te jure que jamais plus je ne la reverrai.

Je parlais sans savoir ce que je disais, cherchant plus à le calmer par le son de ma voix que par le sens de mes paroles.

— Pardonne-moi, Lucien. Après, on redeviendra ce que l’on était l’un pour l’autre. Ta sœur est gentille, mais ma place n’est pas près d’elle, ainsi que tu me l’as dit.

Une rafale de pluie tomba sur les toits de zinc comme si un arbre eût été secoué. Le ciel s’éclairait. Une ligne de gouttes tremblait sous la barre d’appui.

Lucien, la bouche fermée, les yeux mi-clos, devait penser à toutes les injures qu’il venait de prononcer. Je crus deviner, à son expression lasse, qu’il regrettait de s’être emporté à ce point.

Je me taisais, craignant d’éloigner par un mot l’apaisement qui naissait en lui. Le silence, après la scène de tout à l’heure, n’était gênant que pour moi. Lucien, lui, suivait des idées dont la moindre association malheureuse risquait de le remettre en colère. J’essayais de les suivre avec lui. Je supposai qu’il pensait à sa sœur puis, parce qu’il me regarda, à moi. Je me fis petit, humble, pour qu’aucun contraste ne déclenchât un nouvel accès de colère.

Je voulus parler. Je guettai le moment propice, comme si, à plusieurs, nous eussions dû prononcer un mot ensemble. Il ferma les yeux une seconde.

— Lucien, je te le jure… je ne la reverrai plus.

Ces quelques mots ne le détournèrent pas de ses réflexions. Il restait plongé dans une méditation que, cette fois, je ne pus suivre, n’en connaissant pas le point de départ.

Pour la première fois depuis notre entrevue, il pensa à lui-même, se mordit les lèvres, caressa ses cheveux.

— Lucien.

— Quoi ?

— Tu m’en veux toujours ?

Une lueur brilla dans l’un de ses yeux, dans celui qui était le plus près de la fenêtre. Ses narines se contractèrent comme s’il se fût efforcé de surprendre une odeur. Semblable à ces gens qui possèdent la faculté de commander à leurs oreilles, à certains muscles de leurs jambes ou de leurs bras, il était maître de ses narines.

J’avais parlé trop vite. Il n’était pas prêt pour une réconciliation. Une nouvelle frayeur m’envahit. Allait-il recommencer ? Allait-il me menacer de me frapper, m’injurier de nouveau ?

On eût dit que je venais de le lâcher. Je ne savais encore vers quel côté il pencherait. Puis ses mains s’ouvrirent. Il leva les yeux. J’étais sauvé.

Comme si l’on s’était baigné dans la chambre, les carreaux étaient couverts de buée. Je me maîtrisai pour ne pas courir à lui, pour ne pas lui serrer longuement la main. Bien que la joie m’illuminât intérieurement, je veillai à paraître le même.

Je remarquai seulement alors que le poêle était allumé. J’entendis pour la première fois un autobus qui passait dans une rue voisine.

Ce fut d’un pas assuré que je me rendis vers la porte. Avant de l’ouvrir je me retournai. Après un instant de silence, la tête haute, je lui dis d’une voix nette :

— Au revoir, Lucien.

 

*
*   *

 

La pluie avait cessé. Le long des maisons, des gouttes tombaient encore, mais ce n’était plus du ciel qu’elles venaient.

Les passants marchaient librement au milieu des trottoirs. Entre deux nuages que le vent poussait avec la même force, il y avait un peu de ciel, bleu et frais.

Maintenant je regrettais d’être parti si vite. De ne plus savoir ce que pensait Lucien m’inquiétait. Je craignais qu’en mon absence il ne se remît en colère et n’allât tout raconter à Jeanne.

Au souvenir de l’attitude qu’il avait eue avant que je le quittasse, je repris confiance. Il n’oserait jamais se rendre chez moi, même si, un instant, au plus fort de sa colère, il avait songé à le faire.

Je m’assis dans un café pour attendre l’heure du dîner. J’étais, malgré tout, trop ému pour revoir Jeanne en ce moment. Au fond de moi-même je redoutais de me trouver en sa présence. Quand je suis troublé je ne sais pas encore le dissimuler. Elle m’eût posé des questions. Il valait mieux que je passasse la fin de l’après-midi, seul, à réfléchir.

IX

Quand j’entrai, Jeanne était assise dans le salon, comme une visiteuse, sans s’être entourée d’objets propres à occuper une heure de loisir. Cela ne faisait que de me déplaire quand elle s’asseyait ainsi, car c’était chez elle le signe d’une lassitude que je ne peux supporter autour de moi. Cette fois, de la voir inactive me causa une appréhension.

L’air qui passait d’une pièce à l’autre, les lumières de la façade voisine que j’apercevais par les fenêtres aggravèrent mon trouble.

Les portes et les volets étaient ouverts. Que Jeanne ne les eût pas fermés, pour que le salon fût plus intime, pour que la chaleur ne s’en allât pas, elle d’ordinaire si soucieuse de confort, m’étonna.

Lorsque j’arrivais elle avait coutume de m’embrasser, de sentir mon haleine, dont elle confondait les odeurs, pour me gronder si j’avais bu, de toucher mon visage sous les yeux, là ou personne sauf elle pouvait le faire, de mettre négligemment ses mains dans les poches les plus ouvertes de mes vêtements, de glisser deux doigts dans mon gousset, comme si j’eusse été chargé de paquets, pour en tirer de la monnaie tant bien que mal parce que les femmes ne savent pas mettre les doigts dans un gousset.

Ce soir-là, elle ne bougea pas.

Je n’osais m’approcher d’elle. Il était huit heures. J’avais quitté Lucien à la fin de l’après-midi. Il m’apparut qu’il avait pu venir ici dans l’intervalle et tout raconter.

Je perdis la tête. J’étais haletant au point de ne pouvoir respirer que par la bouche. Sur l’épaisseur de mes semelles, j’avais l’impression de me tenir en équilibre.

Jeanne avait gardé ses gants près d’elle. Son chapeau, que d’habitude elle rangeait avant toute chose, se trouvait sur la table, au bord, parce qu’il avait roulé avant de s’arrêter. Elle portait une longue jaquette ainsi que pour sortir. La fourrure du col dissimulait sa nuque et son menton. Elle l’avait fermée comme quand elle baissait la tête et souriait pour ressembler à une image.

Sans dire un mot je me rendis dans la salle à manger. Là, à l’heure où l’on ne prenait aucun repas, je me sentais à l’abri. La salamandre était éteinte, les poignées de porcelaine encore tièdes. Un sucrier, à cause de l’idée de dessert qu’il évoquait, me fit remarquer que la table n’était pas mise.

Pour qu’aucun bruit ne traversât la cloison me séparant du salon, j’ouvris le battant du buffet qui ne criait pas. Aucune coupure fraîche n’avait été faite dans les restes. Jeanne n’avait pas dîné.

Je passai dans la chambre à coucher avec la crainte que l’armoire à glace ne fût fermée à clef. La porte en était en-tr’ouverte. Un instant je repris confiance. Mais la peur ne tarda pas à m’envahir de nouveau.

Les lettres n’étaient plus sur la cheminée.

Jeanne les avait cachées. Elle savait. Elle ne voulait plus que je participasse à sa vie. Pour y trouver une consolation, elle les avait relues.

Je m’assis, non par fatigue, mais dans l’espoir que, comme pour un mal physique, un changement de position me soulagerait. Il n’en fut rien. J’avais des battements de cœur. Je les sentais dans toute ma poitrine, à peine plus forts à gauche, montant, lorsque la respiration me manquait, jusque vers la gorge et la nuque.

Une ampoule, au mur, éclairait le lit. Un jour, en mon absence, Jeanne l’avait entourée d’étoffe pâle. À mon retour je m’étais attendri. Je me levai. Je me souvenais de nos premiers mots à cette clarté. Comme elle était froide, à présent, sur le couvre-lit, sans les lettres !

Avec obstination je me mis à les chercher. Il me semblait que mon bonheur dépendît d’elles. Je soulevai les oreillers, le matelas sous lequel Jeanne, sachant que je connaissais sa cachette, avait pu les glisser en pensant qu’à cause de cela, je n’eusse pas eu l’idée de regarder là. Puis en tremblant je m’appliquai à refaire le lit pour qu’elle ne s’aperçût de rien, mais de quelque façon que je disposasse le couvre-pied, de nouveaux plis demeuraient.

Les tiroirs étaient fermés alors que d’habitude Jeanne en laissait deux ou trois ouverts à cause de son désir de paraître distraite et un peu désordonnée.

Les lettres se trouvaient dans l’un d’eux.

Un profond bien-être m’inonda. Mon cœur continua de battre comme avant, mais sans m’oppresser. Je respirai. Lucien n’était pas venu. Il n’avait rien raconté. Il était incapable de commettre une action aussi basse. Je m’étais trompé sur lui, sur Jeanne. Le monde était meilleur que je ne le pensais. J’en arrivais à me croire persécuté, à voir les signes d’une machination en le moindre objet déplacé. Une peur maladive de toute chose affaiblissait mon jugement, convertissait un simple mouvement d’humeur de Lucien en un accès de colère, un peu de fatigue chez Jeanne en projets dirigés contre moi.

Je fis du bruit. Comme un enfant, pour en éprouver l’élasticité, je m’assis sur le lit bien que je l’eusse soigneusement refait puis, confiant, je retournai au salon.

À cause d’un jeu de glace, la pièce formait une courte galerie, qu’éclairaient trois fois les clochettes du même lustre. Mais la cheminée, dans la glace de laquelle le salon se reflétait, gâtait l’illusion de grandeur.

Jeanne était assise à la même place.

Ses doigts avaient bougé. Parce qu’ils étaient plus bas, comme le soir l’extrémité des branches, elle me parut lasse.

La peur vers laquelle j’inclinais recommença de m’envahir. Partout je remarquai des détails inhabituels. Nulle part il n’y avait le signe d’une occupation quotidienne. Les chaises étaient trop éloignées les unes des autres pour qu’on les eût touchées.

Je parcourus le salon comme si je cherchais un objet afin de donner une raison à mes allées et venues dans l’appartement.

Enfin je m’assis en face de Jeanne.

Ne pas parler était comme un aveu. Pourtant je n’osais prononcer un mot. Elle baissait les yeux. Un de ses doigts remua, puis reprit sa place entre les autres doigts.

À sa respiration, à ses mains, à son visage, à ses vêtements même, j’essayais de deviner ce qu’elle méditait. Je n’y parvenais pas. Que tout son être fût présent devant moi, sans qu’un détail en trahît la pensée, m’irrita.

Avec mollesse, comme si pour me punir d’un oubli je fusse frappé, je me traitai d’imbécile.

Je déplorais mon manque d’intuition lorsqu’il m’advint de me demander ce que j’eusse fait si cela avait été Jeanne qui m’eût trompé. Je me serais gardé de lui annoncer tout de suite que je savais. J’aurais, comme elle, attendu le plus longtemps possible.

Cette constatation m’accabla. Je tentai de m’accrocher à la différence de nos caractères. Jeanne était beaucoup plus emportée que moi. Si elle avait su quelque chose, elle n’eût pu me le dissimuler. Mais cette supposition, au lieu de me ranimer, me laissa aussi abattu tant elle était fragile.

Jeanne ne bougeait toujours pas. Je compris que cette immobilité qui finissait par me sembler naturelle était la marque d’une grande douleur. Quelque chose s’était passé en mon absence. J’étais perdu. J’aurais voulu revoir Lucien sur-le-champ, lui demander s’il était venu. Je rageais de ne pas lui avoir posé, avant de le quitter, une question qui m’eût rassuré jusqu’à présent. Je doutais de l’apaisement qui avait suivi sa colère. Il était rancunier. Il avait dit que cela ne se passerait pas comme cela.

Je n’en pouvais plus. Autour de moi tout était froid, lointain. Je me levai avec la pensée de me rendre dans notre chambre, de me coucher, de faire semblant de dormir pour ne rien apprendre ce soir.

Je sortis sans bruit, faisant des gestes exagérés afin d’être silencieux. Dans l’antichambre, je tournai le commutateur.

Soudain, alors que je me tenais droit à la faible lumière du couloir, hésitant encore à faire un autre pas, j’entendis la voix de Jeanne.

— Armand, j’ai à te parler.

Jusqu’à présent je n’avais redouté qu’une seule chose, qu’elle n’eût appris par Lucien que j’avais embrassé Marguerite. Maintenant c’était d’un châtiment que j’avais peur. Pendant un instant j’eus le sentiment qu’elle avait des droits sur moi, qu’elle pouvait se venger, que le monde lui donnerait raison.

Je revins dans le salon non sans avoir, par un souci d’être moi-même, fermé la lumière de l’antichambre.

Debout, face à moi, complètement changée, Jeanne m’examina des pieds à la tête, n’osant être dédaigneuse de peur que cela n’eût accentué la hauteur de sa taille. Je sentis que j’étais un étranger pour elle, que plus rien ici ne m’appartenait. Divers objets qui sont à moi passèrent devant mes yeux. Il me sembla que l’on me poussait dehors, que je n’avais pas le temps de les prendre.

Bien qu’en marchant je m’approchasse d’elle, je la voyais toujours de la même grandeur, loin de moi, le dos à la fenêtre.

J’attendais qu’elle expliquât son attitude. Elle me regardait dans les yeux. Elle entr’ouvrit la bouche avant de proférer un mot pour que l’effort de remuer ses lèvres ne s’ajoutât pas à celui de parler.

— C’est vrai ce que m’a dit Lucien ?

Je ne répondis pas. Peut-être faisait-elle allusion à quelque chose d’autre.

— Réponds-moi.

J’osai fixer mon regard dans ses prunelles, de l’une à l’autre, sans pouvoir l’immobiliser.

Une table d’acajou nous séparait. Des pensées sans suite traversèrent mon esprit. Je vis l’image de Jeanne reflétée sur la table, plus nette que la mienne dans un rectangle sans poussière où s’était trouvé un livre. Je vis la trappe de la cheminée à laquelle manquait un volant, le feutre de la table de jeu, décollé à l’endroit où elle se plie, les pédales du piano, la vis du tabouret, les butoirs qui protègent les boiseries des portes, le tapis sous lequel le parquet n’était pas ciré.

Jeanne continua de parler et je ne vis plus qu’elle, que son visage dans ses plus petits détails. La minceur des lèvres serrées, la fixité du regard lui donnaient une expression que je ne lui connaissais pas, aussi nouvelle pour moi que si, pour la première fois, nous nous fussions trouvés ensemble devant un mort. Dans le cerne de l’un de ses yeux, il y avait une tache qui rougissait après les repas. J’avais la même tache à la base du nez. Elles étaient toutes deux sans doute causées par la rupture, sous la peau, d’un vaisseau sanguin. C’était un des signes communs qui avait fait que nous nous étions plu.

À force de tenir sa tête dans ses mains, elle avait dégagé ses oreilles des cheveux qui les masquaient. Plus foncées, elles semblaient bien portantes à côté de la pâleur du visage.

Elle fit une grimace. Sa lèvre inférieure cacha l’autre. Ses cils, comme si elle avait pleuré, étaient clairsemés. La chair était à vif aux coins de ses yeux. Une ride de la quarantaine, partie des joues, passa sous son menton.

— Armand, ce que tu as fait n’est pas bien. J’avais confiance en toi. Je pensais que tu m’aimais un peu… Ce n’est pas bien… Tu ne sais pas comme j’ai souffert depuis que j’ai tout appris.

Elle parlait en fixant son regard dans mes yeux, exagérant sa fixité pour que je comprisse qu’elle voulait lire en moi. Ainsi qu’en face d’un spirite, je pensai à une idiotie impossible à deviner.

— Je sais à quoi tu penses. Tu te dis : « Qu’elle est ennuyeuse, cette femme ! » Je le devine dans tes yeux. Eh bien, cela ne m’empêchera pas de te parler comme tu le mérites… Entends-tu Armand ?

Elle s’interrompit pour attendre une réponse. Je n’osai entr’ouvrir les lèvres, ni respirer bruyamment, ni même faire un geste de peur que, pensant que j’allais parler, un silence ne lui causât une trop grande désillusion. J’étais pâle. Je l’écoutais en m’imposant de la regarder, en m’imposant surtout de ne pas baisser les yeux. Mais mes paupières ne tardent pas à me piquer. C’était toujours moi qui, le premier, détournais la tête, sans quoi j’eusse cligné les yeux et elle eût cru que je me moquais d’elle.

L’horloge ne sonna heureusement que la demie. Un bruit trop long nous eût obligés à l’écouter ensemble. Malgré moi je regardai la pendule. Une heure avait passé sans que je m’en fusse aperçu. On eût dit que les aiguilles avaient sauté l’espace que cette heure occupait sur le cadran.

Soudain, Jeanne se dirigea vers la chambre à coucher, sans se retourner, avec la précipitation d’une femme qui va pleurer.

Je restai seul dans le salon où le lustre, les chaises étaient pour plusieurs. Je m’assis dans le fauteuil de Jeanne parce que derrière lui il n’y avait aucun meuble, aucun mur, parce que j’aime à pouvoir reculer lorsque je croise les jambes.

Que personne ne me comprît me plongeait dans une grande tristesse. Je n’avais rien fait de mal. Ce n’était pas tromper une femme que d’embrasser une pauvre enfant, seule au monde. Pourtant je ne me sentais pas la force de convaincre Jeanne.

Il m’apparut que tout ce qui me disculperait ne changerait rien à son opinion. À force d’avoir été soupçonné, méprisé, je ne croyais plus à la possibilité de me défendre par des mots. Les objections se heurtaient dans mon esprit, aussi logiques, aussi profondes que les excuses à mon acte.

Seule l’occasion immédiate de faire une grande chose pouvait me sauver.

Je voulus alors me replier sur moi-même, découvrir l’énergie de reprendre goût à la vie.

Jusqu’à présent, chaque fois que j’avais été malheureux, je trouvais dans l’injustice un réconfort. Le temps m’apparaissait devoir diviser en parts égales le bien et le mal. Mais j’avais trop usé du sentiment d’être une victime. Il s’était émoussé. J’eus beau exagérer l’injustice dont je souffrais, je demeurai abattu, sans que le moindre espoir né de la douleur vînt me ranimer. L’humilité n’était plus féconde. Les hommes avaient raison contre moi. Je n’étais pas digne d’être aimé ni secouru. Pour la première fois de ma vie, j’eus conscience qu’aucun être sur terre ne daignerait avoir pitié de moi.

Je fermai les yeux avec l’espoir que dans l’obscurité je changerais, que ma détresse n’était que passagère. Mais j’avais les yeux ouverts derrière les paupières. La lumière jaune qui les traversait, très faible, me rappelait que le lustre était encore allumé. À cause de ce même désir qui me fait mordre les biscuits entiers de manière qu’ils me révèlent le demi-cercle de mes dents, je fermai les mains avec force pour que mes ongles laissassent une empreinte sur ma chair.

J’ouvris les yeux. Les lumières du salon avaient les mêmes rayons de la même longueur. Sur les meubles, les mêmes reflets n’avaient pas bougé. J’eus l’impression que la lumière était aussi indépendante de moi que celle du jour, que le commutateur ne se trouvait pas dans la chambre ni dans la maison, que si j’eusse voulu éteindre, je n’aurais pu le faire. Les portes étaient fermées. J’entendais, dans la cheminée plus proche de sa chambre que les murs, Jeanne qui se déshabillait. Les bruits, eux aussi, étaient les mêmes, comme si rien n’était arrivé.

Puis je l’entendis se coucher. Je ne savais si elle avait éteint. Quoique cela n’eût en soi aucune importance, je me levai, m’approchai de la porte de sa chambre de manière que mon ombre la couvrît afin que les bords de l’embrasure, s’ils étaient lumineux, m’apparussent plus nettement.

Ils étaient sombres. Elle avait éteint.

Alors je sentis, plus qu’au moment où elle m’avait parlé, combien maintenant nous étions éloignés l’un de l’autre. Malgré ce que j’avais fait, la lumière la gênait pour dormir. Déjà elle avait pris son parti de rester seule avec des habitudes pour deux.

Je me rassis.

Ce ne fut que longtemps après, quand je supposai qu’elle s’était endormie, que j’entrai dans la chambre à coucher.

X

Je me déshabillai sans bruit de manière que Jeanne, même si elle était éveillée, ne m’entendît pas.

Les volets n’étaient pas tirés. Je posai mes souliers sur le tapis, la pointe d’abord. Je mis mes vêtements sur une chaise, avec précaution, pour que leur poids ne la fît pas basculer, en faisant attention que des objets ne tombassent pas de mes poches, que des boutons qui eussent pu, au milieu de tant d’étoffe, se trouver à des endroits auxquels je ne pensais pas, ne heurtassent point le dossier.

Soudain, fatigué d’être silencieux et, parce que cela me soulagerait sans faire de bruit, je lançai mes chaussettes, au hasard, devant moi.

Traînant les pieds de façon à pousser et non à écraser ce qui gisait sur le sol, je m’approchai de Jeanne, à tâtons, les yeux baissés pour qu’elle ne les vît pas luire, promenant en éventail une main devant moi pour qu’au cas où une porte eût été ouverte, elle ne m’échappât point.

Mes doigts glissèrent sur le bois du lit, comme le long d’une rampe, lentement, afin de ne pas s’écorcher aux sculptures des coins.

À côté de la table de nuit qui bouge parce qu’elle a toujours un pied sur la descente de lit, je m’arrêtai. Chaque soir, je plaçais le bouton de mon col sur cette table. À cause de cette habitude, petite comme lui, je le tenais dans ma main, sans penser.

Jeanne était allongée contre le mur. J’hésitais à me glisser entre les draps de peur que mes articulations ne craquassent.

À la fin je me penchai, levai une jambe de façon que le poids de mon corps reposât, jusqu’au dernier moment, sur le sol, me tenant bien en équilibre parce que le pied qui me portait était nu.

Lorsque je fus à demi allongé, je ramenai l’autre jambe, la tendant d’avance pour n’avoir pas à le faire dans le lit. Puis j’avançai mes pieds sous les couvertures parce que je ne peux pas dormir quand ils sont en dehors du lit.

J’étais couché. Jeanne, si elle dormait, n’avait rien entendu.

J’aime à marcher, à agir silencieusement. Dans les mois qui précédèrent, j’avais souvent pris plaisir à m’approcher de Jeanne, sur la pointe du pied, sans qu’elle s’en doutât, pour lui faire peur.

La chambre était obscure. En écoutant Jeanne vivre, je devinais qu’elle était éveillée. J’entendais d’une seule oreille, parce que je reposais sur l’autre, le battement de ses yeux, son souffle. Au bruit de sa langue, je savais si elle avait la bouche ouverte ou fermée. Accoutumé que j’étais à ces bruits à peine perceptibles, il me sembla qu’elle se levait, qu’elle allait partir, quand, simplement, elle remua.

Peu à peu mes yeux s’étaient habitués à l’obscurité. Je vis le drap qu’elle avait ramené elle seule par-dessus son épaule, mais sous lequel l’air passait quand même. Je vis ses cheveux qui venaient jusqu’à mon oreiller, sans qu’elle le sût, comme un enfant au bord de l’eau, quand sa mère coud.

Elle poussa un soupir sans qu’un bruit de respiration l’eût précédé.

Aussi farouche avais-je été au moment où elle m’avait parlé durement, aussi bon me sentais-je devenir à présent qu’elle souffrait en silence.

Entre nos deux corps, les couvertures retombaient. Elle se tenait toute droite, sur le côté, la chemise tirée jusqu’aux genoux, redoutant même le contact pourtant peu sensible de mes pieds contre les siens.

Je l’entendis glisser sa main sous l’oreiller. Soudain elle se cacha le visage. Elle devait pleurer.

Je ne trouvai aucun mot pour la consoler. Elle pleurait immobile. J’étais ému au point que j’eusse voulu la serrer contre moi, l’embrasser. Mais elle n’avait pas encore dormi. Les pensées qui traversaient en ce moment son esprit étaient enchaînées à celles de tout à l’heure. Je résolus d’attendre qu’elle se fût assoupie pour la surprendre, l’âme neuve, dans un réveil.

Je ne savais si le temps s’écoulait vite ou lentement. Bien que j’eusse fermé les yeux, j’étais aussi éveillé que s’ils avaient été ouverts. J’aurais aimé à somnoler comme dans les nuits de garde, assez pour rêver, pas trop pour se lever au moindre bruit.

Parce que la tête me tournait quand je ne pensais pas, je m’efforçais de suivre des souvenirs, le premier qui se présentait. Arrivé à sa fin, j’ouvrais les yeux. J’étais alors tout petit dans la chambre, longue et haute, loin, très loin de la fenêtre à peine plus claire que les murs.

Afin de ne pas tendre la main en l’air où elle eût pu rencontrer celle de Jeanne, je la glissais vers le bord du matelas jusqu’à la barre froide et solide du sommier métallique dont le contact me ranimait.

Longtemps je passai ainsi d’un souvenir à un autre. Puis, doucement, comme quand je parle seul, j’appelai :

— Jeanne.

Elle ne répondit pas.

— Jeanne, répétai-je, sans élever la voix, car elle m’entendait certainement.

Ce nom, qui avait volé de mon oreiller au sien, nous unissait. Il résonnait dans l’obscurité après avoir été prononcé. Je le sentais dans ma bouche comme si ma langue avait gardé la forme qu’elle avait prise pour articuler sa dernière syllabe. Il effaçait toute autre pensée.

Pourtant aucun mouvement, aucune parole ne l’accueillirent.

Le silence et la nuit bourdonnaient à mes oreilles. J’attendis un instant puis, avec la même douceur, je murmurai de nouveau :

— Jeanne !

Cette fois elle remua, mais ce fut pour mieux se couvrir comme si j’avais seulement éveillé en elle son instinct.

Je ne pus me contenir davantage.

— Pardonne-moi, Jeanne, je ne savais pas que c’était si grave. Je te demande pardon.

Ma voix trembla au début. Mais de parler ainsi, sans gestes, à Jeanne qui me tournait le dos, fit que mes paroles perdaient de leur sincérité à mesure que je les prononçais.

Je continuai pourtant.

— Je t’en supplie, Jeanne, oublie tout. Tu sais bien que je suis incapable de faire le mal.

Elle leva la tête, ce qui, durant une seconde, parce qu’elle était couchée, parce que ses bras longeaient son corps, me parut grotesque à cause du souvenir de ces gens qui bougent quand ils font le mort.

— Je ne t’écoute pas, Armand.

Ces mots me glacèrent. Bien que je sache que l’on ne commande pas à ses oreilles, que si j’avais parlé, elle eût entendu ma voix même contre son gré, je me tus.

Tout était fini. Mon bonheur ne dépendait plus de moi. Une grande détresse m’envahit. Je ne pouvais être plus doux, plus tendre que je venais de me le montrer.

J’allais pleurer. Ma salive devint abondante. Mes yeux s’humectèrent. Parce que j’étais couché, parce que la peau des tempes est plus sensible que celle des joues, mes larmes me semblèrent plus abondantes que lorsque je pleure debout.

Je ne voulais pas que Jeanne m’entendît. Je pleurais en silence, me déplaçant chaque fois qu’un endroit de l’oreiller était mouillé.

Je n’avais plus de force. Un engourdissement, coupé plusieurs fois par des sursauts parce que je rêve toujours, avant de m’endormir, que je trébuche contre une pierre, m’envahit.

Je commençai à me sentir bien. Tout était pour le mieux. Je me laissai aller. Je pouvais dormir si je le voulais.

 

*
*   *

 

Au milieu de la nuit j’ouvris les yeux, aussi simplement que si je n’avais pas dormi. Il était peut-être deux heures du matin. Les larmes avaient séché sur mes pommettes. Mes yeux me semblèrent avoir grandi. Ils se trouvaient, bleus et bien ouverts, au milieu de mon visage.

À une horloge lointaine, j’entendis sonner un coup. On était à ce moment de la nuit où il est impossible d’apprendre l’heure par les sonneries des horloges, car les heures, les demies et les quarts se confondent.

Jeanne dormait sans doute. J’entendis sa respiration régulière. Cette fois, autour de nous, c’était la vraie nuit où la moindre lumière n’est pas le prolongement du jour et a été éteinte au moins une fois, où les habits sont noirs, lourds, oubliés.

Dans un élan de tendresse, je m’approchai de Jeanne, cherchai sa bouche, l’embrassai longuement. Ses lèvres s’entrouvrirent. Elle s’abandonnait. Elle avait oublié. Nous nous aimions comme par le passé. Elle me pardonnait lorsque, subitement, se rappelant tout, elle me repoussa.

 

*
*   *

 

Alors que la journée se divise en tant d’instants, ce fut à sept heures juste que je m’éveillai.

Il ne faisait pas encore grand jour. Jeanne dormait. Son corps était imprimé d’un mouvement régulier, apparent à l’épaule. Je me souvins de tout et, immédiatement, je ressentis une oppression dont je ne pus me défendre, immobile et couché.

Une longue journée commençait pour moi seul. Elle était toute proche de la veille. Mon sommeil avait été trop court pour que j’eusse changé. J’avais reposé trois heures, en comptant le temps pour m’endormir.

Moi qui, au matin, suis confiant, j’étais aussi désemparé qu’au milieu de la nuit.

Je n’osai remuer bien que, lorsque je m’éveille de bonne heure, je me tourne pour que la pensée que je viens de me coucher m’aide à me rendormir.

Je sentais que dès que Jeanne ouvrirait les yeux il se passerait quelque chose de décisif. Sa tête avait glissé de l’oreiller qui, seul, semblait faire partie d’un lit vide. Ainsi, dans cette pose où il y avait de la grâce, on eût dit qu’elle m’aimait encore, que rien ne s’était passé, quelle s’éveillerait en souriant, que les paroles qu’elle avait prononcées avaient peu d’importance à côté de la réalité de son abandon.

La lumière du matin gagnait, en haut des murs, les reproductions libertines que nous regardions le soir. Tout semblait étranger. Les chaises que l’on déplace avaient la même immobilité que l’armoire. Mes souliers, sur le sol, m’apparurent comme ceux d’un vagabond dans un fossé. Des objets que je ne reconnaissais pas m’intriguaient. À la couleur fraîche des carreaux je devinai que le ciel était bleu, qu’il le resterait toute la journée, que le soleil s’était déjà levé, que de l’horizon il dorait les façades donnant sur le levant.

Maintenant Jeanne me faisait face. Ses mains, sa bouche, ses yeux étaient fermés. Par moments, pour mieux respirer, elle cherchait l’air comme une odeur. Ses paupières minces étaient sillonnées de veines bleues, comme si les yeux eussent été trop grands pour elles.

Mon souffle caressait son visage. Je détournai la tête pour qu’il ne l’éveillât pas.

De temps en temps elle respirait plus vite comme si elle allait s’éveiller, ou bien elle semblait avaler quelque chose. Je redoutais alors qu’elle n’ouvrît les yeux, car j’ai toujours cru qu’en dormant l’on ne pouvait commander à sa gorge.

Sans qu’aucun geste ne m’eût prévenu, ses paupières se levèrent soudain. Deux yeux me regardèrent. Leur pupille, comme celle des chats, était plus grande parce qu’il faisait encore sombre. Elles ne bougeaient pas. On eût dit que les paupières les recouvraient encore. Parce que ces yeux étaient fixes, il m’apparut qu’ils ne distinguaient que les choses immobiles, que mes mouvements leur échappaient.

Je pensai alors à prendre Jeanne dans mes bras. Elle avait dormi. Au matin, ma faute lui apparaissait peut-être moins grave.

Comme la nuit, je murmurai d’abord :

— Jeanne !

Elle entr’ouvrit la bouche pour que je comprisse que c’était parce qu’elle le voulait bien qu’elle ne me répondait pas. Je continuai :

— Tu m’en veux encore ?

Elle s’accouda sur le milieu de l’oreiller, regarda derrière son bras en faisant tourner la chair :

— Non, Armand. Pourquoi t’en voudrais-je ? C’est fini entre nous.

Cette parole, parce qu’elle était la première que Jeanne prononçait, m’apparut comme le reflet exact de sa pensée. Je compris qu’elle avait pris une décision avant de s’endormir et que, puisque les heures de sommeil ne l’avaient pas affaiblie, il n’y avait plus rien à espérer. Au contraire, à mesure que le temps passerait, elle s’éloignerait plus encore de moi. J’étais seul. C’était irrémédiable, au point que nulle émotion ne m’envahit. J’étais calme. Elle s’était assise sur le lit. Bien quelle dût être émue, elle tendait les bras, pour tâcher de toucher, sans plier les jambes, la pointe de ses pieds.

Puis, se tournant subitement vers moi, elle me demanda de me lever afin de n’avoir pas à passer sur moi pour sortir du lit. J’obéis. Comme quand elle descend des marches, je lui tendis la main. Elle la prit, la serra avec force, mais la lâcha tout de suite, dès qu’elle eut posé un pied à terre.

Je me recouchai au milieu des draps, entre nos deux places chaudes. Je baissai les manches de ma chemise parce que j’ai froid quand mes bras sont nus.

La nuque appuyée contre un oreiller, je la vis s’habiller. Elle ne parla pas, même lorsqu’elle chercha pendant une minute un de ses bas, même quand elle fit tomber sa robe. Elle passait d’une pièce à l’autre, sans hésiter, laissant les portes ouvertes lorsqu’elle revenait.

Quand elle fut prête, elle se rendit au salon. Je ne l’entendis plus.

XI

Je me levai, marchai sur les talons jusqu’à mes pantoufles que, cette fois, elle n’avait pas mises côte à côte.

Mes vêtements pendaient sur les chaises à demi vides depuis que Jeanne s’était habillée. En faisant encore moins de bruit que la veille pour les ôter, parce que les clefs et la monnaie avaient glissé au fond des poches, je les endossai un à un, dans l’ordre auquel je suis habitué.

Ils étaient, ce matin-là, imprégnés de vie quotidienne. Je les touchais à peine qu’ils me pesaient au bout des doigts. De les déployer sans que Jeanne fût près de moi, me rappela mon isolement de jadis. Elle manquait aux boutons, à la doublure, aux coutures, à tout ce qui est indépendant de la coupe.

Je tirai les draps pour aérer le lit. Je mis les oreillers au pied comme quand je dors dans le jour.

J’étais prêt à mon tour. Bien que je vinsse de me lever, je bâillais. Au travers du mur contre lequel nous frappions trois coups pour nous appeler, je percevais maintenant que j’étais debout le froissement d’un journal que je confondais, dans mon anxiété, avec celui plus faible d’une lettre.

Je n’osais entrer dans le salon où il n’y avait pas de désordre, pas d’eau, pas d’étoffes, rien qui ressemblât à des larmes, rien qui les eût dissimulées en les buvant, où il faisait plus clair, où il faudrait que je fusse plus net.

À la fin je me décidai à pousser la porte. Je fis un pas, puis un autre.

Au milieu de la pièce, Jeanne était assise sur un des fauteuils qui sont ordinairement disposés contre les murs.

Je me mis à marcher en rond. Parfois je m’arrêtais et faisais demi-tour, inconsciemment, par peur que la tête ne me tournât. Lorsque je passais derrière elle, je voyais l’envers du dossier tendu d’une étoffe à laquelle je n’avais jusqu’alors jamais prêté attention.

Qu’un détail que je ne connaissais pas m’apparût à un moment si grave, m’effraya. D’autres peut-être lui succéderaient jusqu’à ce qu’ils fussent assez nombreux pour changer ma vie.

Le seul bruit que je percevais à présent, mes pas le faisaient, plus fort quand mon pied droit, qui comme mon bras droit est plus vigoureux, se posait sur le sol.

Jeanne lisait-elle le journal qu’elle tenait dans ses mains ? Pensait-elle ? Attendait-elle une occasion de me parler ?

Je m’arrêtai près de la fenêtre. En levant la tête, en comptant les étages de l’immeuble qui fait face au nôtre après m’être souvenu que nous habitions au troisième, je trouvai un peu de soleil qui dorait la pente des toits, un peu de ce même ciel de la nuit qui n’avait pas eu le temps de changer durant mon court sommeil.

Je me retournai. Un châle était disposé sur le piano de manière que l’un de ses coins pendît jusqu’au sol.

Soudain, Jeanne se leva.

Dans cette pièce où, d’habitude, nous allions en trois sens, nous nous trouvâmes immobiles, face à face.

— Armand !

Je la regardai. Elle était calme. Elle évitait mes yeux. Elle hésita une seconde, le temps de me toiser, puis dit :

— Il vaut mieux que nous nous quittions.

Je demeurai impassible. Cette parole, au lieu de m’anéantir, fit couler en moi un profond soulagement. Quelque chose de pire n’eût pu m’arriver et pourtant je restai le même. Rien n’était changé depuis qu’elle avait parlé. Comme dans une chute de rêve je m’abandonnai, attendant le choc que je sentais encore lointain.

Souvent je m’étais demandé si la douleur morale était préférable au mal physique. Il m’apparut que non jusqu’au moment où j’eus pleine conscience de ma détresse.

— Oui, Armand, ce sera plus raisonnable. J’ai longuement réfléchi. Tu es un enfant. Je suis plus âgée que toi. Tu as la vie devant toi. Je comprends que tu ne puisses aimer une femme comme moi.

Jeanne était lasse. Elle parlait pour obéir à un ordre qu’elle s’était donné il y avait plusieurs heures. La douceur de sa voix revêtait des paroles rudes.

— Il faut t’en aller, Armand !

L’émotion que je ressentais était si forte que je ne pus m’empêcher de penser qu’elle abrégerait ma vie de quelques semaines. J’étais livré à moi-même. Personne ne me consolerait. J’allais me trouver seul, comme par le passé.

Les mains tendues, je m’approchai de Jeanne.

Elle me regarda venir sans reculer.

— Jeanne !

— Qu’as-tu ?

Je ne pus articuler un autre mot. Une seule larme, comme causée par le froid, coula de l’un de mes yeux. Les oreilles me brûlaient. Elles ne percevaient rien, bien que je visse les lèvres de Jeanne remuer. Mes doigts tremblaient, le petit davantage, parce qu’il est plus faible.

Les portes étaient ouvertes. Celle de notre chambre, qui avait servi plus que les autres, se fût fermée au moindre souffle d’air. Les rideaux n’avaient pas été tirés à fond. Jeanne s’était arrêtée dès qu’un peu de lumière avait pénétré dans le salon.

Elle se tenait droite, au milieu de la pièce. Elle était plus faible que moi. Je l’eusse voulu qu’elle n’eût pu me chasser à moins qu’elle n’eût appelé des voisins. Ses joues étaient blanches, sa bouche si pâle que le rouge qu’elle avait mis la tachait au lieu de l’embellir. Les meubles, bien qu’ils se trouvassent à leur place habituelle, semblaient plus loin les uns des autres.

J’étais tout près d’elle. En faisant un autre pas, j’aurais touché son corps.

De la voir impassible alors que, sans bouger, j’eusse pu la serrer contre moi, m’accabla.

Je me laissai tomber sur les genoux, à ses pieds. Le regard levé, je l’implorai. Parce que sa main gauche était plus proche de moi, je la saisis. Elle était plus chaude que d’habitude. Mais sa chaleur, comme celle d’une main étrangère, ne m’inquiétait déjà plus, ne m’amena pas à poser à mon amie des questions sur sa santé.

Jeanne baissa la tête. De son autre main, elle me caressa les cheveux doucement, pour qu’ils ne se dressassent pas comme quand je m’amusais à faire le clown, pour que tout ce que nous avions fait ensemble ne restât plus qu’un souvenir.

— Jeanne, pardonne-moi !

Elle évitait de toucher ma tête, ne jouant qu’avec mes cheveux comme s’ils m’appartenaient seulement, qu’ils ne faisaient pas partie de moi-même.

— Je n’ai pas à te pardonner, mon Armand. Tu n’as rien fait de mal. Vous étiez jeunes tous les deux. Ce qui est arrivé devait arriver. J’aurais dû m’en douter mais, que veux-tu, j’avais confiance en toi.

Je lâchai sa main qui retomba le long de son corps. Malgré cela elle continua de me regarder avec la même pitié.

Je me relevai. Il me sembla tout à coup que nous nous aimions comme par le passé.

J’espérais l’impossible. Peut-être allait-elle éclater en sanglots, me dire de rester !

Ah ! si elle avait dit cela, je ne sais pas ce que j’eusse fait de bonheur. Je me serais jeté à ses pieds, j’aurais cassé des vases, les barreaux des chaises, j’aurais hurlé. Puis subitement je me serais tu, car je redoute toujours que mes élans ne soient trop longs. Quitte à me maîtriser avant mes interlocuteurs, quitte à leur paraître sec, je ne tarde jamais à retrouver mon sang-froid.

J’attendais, un point au côté à cause de l’émotion, ce même point que j’avais enfant quand je courais, jeune homme, quand je marchais vite. Je tentais de masquer ma respiration haletante en gardant la bouche entr’ouverte.

— Armand, il faut que tu partes, maintenant.

Il me sembla qu’en prononçant ces mots elle faiblissait, qu’elle n’avait plus la force de se séparer de moi. Comme s’il se fût agi de plaire à un directeur, je sentais que si je pouvais rester près d’elle encore une heure, elle me pardonnerait. Je voulus parler.

— Allons, Armand, sois raisonnable.

Je cherchais à gagner du temps. Mais, dans sa douceur, elle m’apparut décidée. Je m’étais trompé. Dans une heure, elle me demanderait, sans élever davantage la voix, de la quitter.

Je compris alors que tout était fini. C’était subitement en moi le même sentiment d’abandon qu’après la mort d’un ami.

Du bout des doigts je touchais la table. Ce contact m’empêchait de penser. J’étais loin de Jeanne. Des souvenirs naquirent, un à un, dans mon esprit.

Je me revis enfant, avec mes ongles trop minces pour que mes parents pussent les soigner, avec mes cheveux blonds dont je possédais encore une boucle ; puis garçonnet, né quelques années avant 1900, bercé par les expositions et les fêtes nationales, qui s’attristait en pensant qu’il mourrait avant les réjouissances de l’an deux mille, qui craignait que sa mère ne confondît le cerfeuil et la ciguë qui ne riait jamais derrière les professeurs qui portaient des lunettes, qui aimait les locomotives avec un coupe-vent, qui cherchait dans ses lectures les descriptions de supplices, comme plus tard, les scènes d’amour, qui avait des préférences, celle de l’histoire et de la géographie couplées, qui avait des camarades qui m’apparaissent aujourd’hui, les uns de face, les autres, ceux qui ont réussi dans la vie, de profil.

Je revis les livres que je débrochais pour avoir l’air studieux, mon père qui n’eût pas eu de menton sans sa barbe, les bijoux de ma mère et les plus petites armes des panoplies que je vendais, mon jeune frère que je ne frappais jamais dans le dos.

Je me revis soldat qui préférait perdre un bras qu’une jambe, deux bras que le nez, deux bras et une jambe que les yeux, qui craignait que les grenades ne fissent explosion avant les secondes réglementaires, qui pour rire ne mettait jamais personne en joue, qui avait un camarade qui ne lui refusait des cigarettes qu’à partir de la troisième, qui en avait un autre, né le même jour, la même année et qui, comme lui, ne savait pas l’heure ni l’adresse.

Ce passé que Jeanne connaissait, qu’elle m’avait souvent demandé de lui raconter, auquel elle avait paru s’intéresser, ne la remuait plus.

Tout était fini. Je songeai à lui dire que j’avais les poumons faibles, que je lui avais toujours caché que j’entretenais une pauvre mère sur mon argent de poche, à lui dire n’importe quoi pour la toucher, à le lui dire en pleurant, à lui avouer pêle-mêle les actions les plus grandes et les plus basses, bien que je n’eusse commis aucune d’elles, afin que la stupéfaction ramenât son attention sur une autre face de moi-même.

Mais je sentis que cela aussi serait inutile.

Je fis un pas. Depuis qu’elle s’était levée, c’était la première fois que je lui tournais le dos, aussi simplement qu’après un au revoir quotidien. Mon ombre ne tourna pas avec moi. Je restai seul devant la porte entr’ouverte de l’antichambre où pendaient des habits plus hauts que des hommes.

Je fis encore un pas, plus court que celui de tout à l’heure, calculé comme avant une marche. Tout ce qui se trouvait devant moi persistait à demeurer triste.

Je ne pus continuer. Je me retournai et gagnai le milieu de la pièce, m’arrêtant avant le soleil qui dorait les murs, comme si en un tel moment je devais refuser sa lumière.

Jeanne n’avait pas remué. Elle regardait l’endroit où j’eusse dû me trouver.

— Tu me chasses donc, Jeanne ?

Elle posa son regard aux endroits les plus émus de mon visage, sur mes yeux, sur mes narines, sur mes lèvres.

— Non, Armand. Je te demande de partir.

Je remarquai, dans un éclair, que l’un et l’autre nous n’avions pas prononcé une parole sans nous appeler par nos prénoms. Au moment de nous séparer, ils prenaient une signification nouvelle. Seuls de l’être que nous quittions, ils nous restaient.

J’étais résigné. Il est des moments où aucune parole, aucun regret, aucun acte de désespoir ne touchent, où l’on demeure devant un être humain aussi impuissant que devant une chose.

Je la regardai. Cette femme, devant moi, j’allais la quitter pour toujours. Son corps prenait déjà l’aspect qu’il avait eu avant qu’il m’appartînt. Ses défauts, auxquels je pensais souvent, disparaissaient. Il semblait aussi parfait que celui des femmes qui me sont étrangères.

Je m’éloignai à reculons.

Une dernière fois, dans l’antichambre, je m’arrêtai. Elle m’avait suivi du regard. Aucun meuble ne nous séparait. Je n’avais pas descendu de marches. C’était encore au même niveau que nous nous tenions.

Je tendis une main vers elle, la plus longue, la main droite. Elle tourna la tête en signe de refus. Tout était net autour d’elle. Les yeux fermés j’aurais pu m’approcher, l’embrasser juste sur la bouche.

Comme le matin quand on s’éveille, même les tentures ne bougeaient pas. Je perçus déjà un bruit dans l’escalier. Un voisin montait chez lui. Il pensait. Il était calme.

Alors je ne vis et n’entendis plus rien. Parce que la parole me restait encore, je murmurai :

— Adieu, Jeanne.

XII

En sortant je tournai à droite, sans raison, simplement parce que quand je suis abandonné à moi-même je marche, comme dans un bois, vers la droite.

Des nuages blancs, si petits que leur ombre entière suivait les rues, traversaient maintenant le ciel sans se toucher.

C’était dimanche. Je l’eusse ignoré que les maisons silencieuses, les enfants qui portaient des chapeaux neufs, relevés ou baissés comme ils n’aimaient pas, les ruisseaux clairs qui coulaient seuls le long des trottoirs, me l’auraient appris.

Il était tôt. Les cloches, pourtant, sonnaient longtemps, comme à midi, égarant la notion de l’heure, avec la solennité du canon, quand il tonne en signe de réjouissance.

Je pris une avenue. Elle conduisait sans que je m’en fusse douté vers le quartier où j’avais vécu pauvre et seul.

Les maisons me devenaient familières. Un porche me rappela un orage. À partir de ce moment, je m’efforçai de revivre tous les souvenirs que cette avenue évoquait en marchant lentement, pour qu’ils se présentassent à mon esprit avant que je les eusse dépassés.

Devant cette confiserie, je m’étais arrêté pendant les fêtes du Jour de l’an, à cause d’une crèche. Sur ce banc, je m’étais assis un soir, avec audace, les jambes en dedans, afin de m’accouder sur le dossier. Autour de ce kiosque à journaux, j’avais tourné, craignant chaque fois qu’il ne fût fermé. De cette fenêtre, une femme m’avait regardé, un soir de printemps, où volait dans l’air le coton léger des bourgeons.

J’allumai une cigarette, si mal que la flamme la noircit jusqu’au milieu. Je n’avais pas faim. Pourtant je ressentais un creux à l’estomac que je me gardais d’aggraver en avalant de la salive.

Parce que je n’avais presque pas dormi, mes mains étaient sèches, grises, comme après un voyage, mes ongles couverts de ces peaux blanches que je n’aime pas à regarder de près.

Je songeai à Jeanne, essayant de deviner à quoi elle s’occupait maintenant. L’idée de retourner chez elle, de la supplier encore de me garder, m’effleura. Elle regrettait peut-être de m’avoir chassé. Comme tout le monde, j’incline souvent à croire que l’on se repent d’avoir fait souffrir quelqu’un.

J’aurais voulu la guetter, dissimulé dans une porte, pas du côté de la sonnette pour ne gêner personne, et l’attendre des heures, tous les jours, la suivre sur l’autre trottoir, porter chez sa concierge des bouquets de fleurs sans épingle, des cadeaux sans la ficelle du magasin pour qu’elle ne fût pas déçue, des lettres avec un timbre pour qu’elle pensât qu’elles venaient par la poste, que c’était un facteur qui avait oublié de les oblitérer.

Je me serais arrangé de façon qu’elle me vît de loin. Elle eût fait semblant de ne pas me reconnaître. Après un mois, elle eût été touchée. Un jour, elle se serait approchée de moi, m’aurait pardonné et demandé de revenir chez elle. Et elle aurait remis mes effets aux endroits qu’ils occupaient avant que je partisse pour que les marques que j’eusse pu laisser fussent à la même place.

Devant une maison bourgeoise où un après-midi, en passant avec Jeanne, j’avais prétendu être né, je m’arrêtai un instant.

Une horloge qui marquait midi moins le quart me rappela les soirs où, tous deux, nous rentrions du cinéma. Parce que je ne portais rien, que j’étais vêtu comme d’habitude, que, quand je sortais le matin, je ne rentrais qu’à une heure pour que le déjeuner fût prêt, je ne réalisais pas encore ce qui s’était passé.

Peut-être à cause d’une jeune femme qui me regarda, de mon immobilité que rien ne distrayait, j’eus soudain, dans le mouvement de la rue, pleinement conscience que tout était fini, que j’étais sans ressources, aussi seul que devant une grave maladie.

La respiration me manqua, comme quand, dans un rêve, je lutte avec un homme plus fort que moi. La tête me tourna. Je repartis sans savoir si je marchais droit, avec l’impression que derrière moi des traces de pas signalaient à tous l’incertitude de ma démarche.

Il n’y avait pas de vent. Il faisait moins froid. Je ne tardai pas à me remettre. Je comptai qu’il y avait vingt et une heures que je n’avais rien mangé, vingt-six que je n’avais pas bu de café.

L’intention de me rendre chez Marguerite ou Lucien traversa mon esprit, mais je ne me sentais pas le courage de me fâcher ni de crier.

Je me retournais parfois, espérant que Jeanne m’avait suivi. C’est si peu de chose de se retourner, et c’eût été une si grande joie si je l’avais aperçue. Elle n’était jamais là. Pourtant je ne traversais pas les rues trop encombrées pour qu’elle ne perdît pas ma trace.

Maintenant je me trouvais au milieu de ce quartier où j’avais vécu si malheureux.

Je n’y étais pas revenu depuis que j’avais connu Jeanne afin que le plaisir de le revoir fût plus grand et aussi à cause d’une peur inconsciente de ce qui venait d’arriver, afin que j’eusse au moins, de nouveau seul, la joie de me replonger dans des souvenirs intacts.

Je passai devant l’hôtel dont j’avais habité, comme toujours, une chambre numérotée de trente à quarante ; devant le bar où je prenais mon café dans une tasse à anse de métal fixée à la place de celle qui était cassée ; devant les bains populaires où, après avoir franchi un tourniquet, on attendait quand même ; devant le cinéma où nous n’étions que trois à nous lever les derniers ; devant le petit square où se dressait une statue à l’inauguration de laquelle je pensais chaque fois que je la voyais, parce que je m’étais trouvé là, le jour de la cérémonie ; devant la poste dont la porte fait un bruit qui ne surprend personne, où l’on peut demander des timbres à tous les guichets.

Rien n’avait vieilli. Une clôture dissimulait un vieil immeuble que l’on démolissait. En mon absence, un commerçant avait remis à neuf son magasin, une rue avait été macadamisée, un café s’était agrandi.

La vie avait continué. Je sentis chez tous ceux qui m’entouraient une volonté patiente de la rendre plus douce et cela, au moment où je la recommençais comme avant, en retard sur eux, me plongea dans une grande tristesse.

J’entrai dans un restaurant et comme toujours, comme à l’école près du maître, comme au régiment près du caporal, parce que j’aime à sentir une autorité proche de moi, je m’assis près de la caisse. J’ôtai mon pardessus. Je le balançai avant de le mettre sur la chaise pour qu’il se posât sans plis. Je déjeunai en silence, sans appétit, si rapidement qu’en sortant je reconnus, encore assis, des gens qui avaient commencé avant moi.

Les rues étaient désertes. La lumière du soleil qui les couvrait pâlit sans disparaître. La lune, aussi proche du soleil qu’elle peut l’être, était transparente, d’un bleu si léger qu’il fallait la chercher avant de la retrouver.

Une rue droite montait devant moi.

J’aime à me trouver sur une hauteur, devant un espace large. J’ai besoin parfois de voir aussi loin que mes yeux me le permettent, de voir jusqu’où s’étend l’air que je respire. Mes peines deviennent moins grandes. Elles se confondent peu à peu avec celles de tous ceux qui m’entourent. Je ne suis plus seul à souffrir. De penser que, dans l’une de ces maisons qui s’étendent à perte de vue, vit un homme qui me ressemble peut-être, me réconforte. Le monde m’apparaît alors moins lointain, ses joies et ses douleurs, plus profondes et plus continues.

Je pris la rue en pente. Des enfants y jouaient à la balle, les petits en haut, les grands en bas, pour que leurs chances fussent égales.


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnrs.com/

en mai 2017.

 

– Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Anne C., Monique, Françoise.

– Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Bove, Emmanuel, Armand, roman, Paris, Flammarion, s.d. [1977]. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page, Le Pont neuf, huile sur carton, a été peinte par Félix Vallotton en 1902 (collection privée).

– Dispositions :

Ce livre numérique – basé sur un texte libre de droit – est à votre disposition. Vous pouvez l’utiliser librement, sans le modifier, mais vous ne pouvez en utiliser la partie d’édition spécifique (notes de la BNR, présentation éditeur, photos et maquettes, etc.) à des fins commerciales et professionnelles sans l’autorisation de la Bibliothèque numérique romande. Merci d’en indiquer la source en cas de reproduction. Tout lien vers notre site est bienvenu…

– Qualité :

Nous sommes des bénévoles, passionnés de littérature. Nous faisons de notre mieux mais cette édition peut toutefois être entachée d’erreurs et l’intégrité parfaite du texte par rapport à l’original n’est pas garantie. Nos moyens sont limités et votre aide nous est indispensable ! Aidez-nous à réaliser ces livres et à les faire connaître…

– Autres sites de livres numériques :

Plusieurs sites partagent un catalogue commun qui répertorie un ensemble d’ebooks et en donne le lien d’accès. Vous pouvez consulter ce catalogue à l’adresse : www.noslivres.net.