Emmanuel Bove

ADIEU FOMBONNE

Roman

1937

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Table des matières

 

I 4

II 9

III 13

IV.. 18

V.. 23

VI 28

VII 35

VIII 41

IX.. 46

X.. 50

XI 57

XII 63

XIII 69

XIV.. 76

XV.. 80

XVI 85

XVII 89

XVIII 94

XIX.. 100

XX.. 105

XXI 110

XXII 115

Ce livre numérique. 121

 

I

À la fin d’un après-midi humide et froid de janvier 1936, un homme de petite taille remontait la rue de la Sous-Préfecture. Il n’était pas pressé car cette rue n’est pas le plus court chemin pour se rendre de l’hôtel de Cambrai, où il venait de boire un apéritif, au chalet qu’il habitait voici bientôt cinq ans. C’était ainsi que sa femme et lui appelaient leur maison, après avoir longtemps hésité entre les mots de villa et de propriété. Il avait passé le pont de l’Oise, parcouru dans toute sa longueur la rue Félix-Faure. Place Saint-Lazare, au lieu de continuer par les rues Dupuget et Saint-Corneille, il avait obliqué à gauche de façon à gagner, en passant derrière l’église, puis sur la place du Château, le quartier dit des Avenues, de la Ville haute.

Cet homme, qui boitait légèrement, paraissait âgé d’une cinquantaine d’années. Il portait un pardessus de ratine foncée dont le grain était écrasé, dont le rembourrage des épaules avait glissé vers les manches, dont les revers, sans doute piqués sur de la sparterie de mauvaise qualité, n’avaient plus aucune raideur. Ce pardessus visiblement vieux et usé ne lui donnait cependant pas un air besogneux. Il le portait négligemment, fermé par un seul bouton, celui du haut, comme un père qui a pris au portemanteau familial un pardessus au hasard, celui d’un de ses fils par exemple. Le pantalon trop court découvrait des chaussures à tige montante. L’ensemble dénotait un certain mépris des apparences. Pourtant cet homme aux joues creuses, aux yeux vifs, à l’aspect de fonctionnaire, de médecin, de commerçant, enfin d’homme honorable dont les premières paroles ne peuvent causer aucune surprise, devait avoir pour sa personne physique des attentions assez inattendues. Cela se devinait en le regardant attentivement. Il portait une petite moustache soigneusement taillée, d’un noir trop profond pour ne pas être celui d’une teinture. Il avait le poil trop dru, le dessus des phalanges trop velu, pour que l’absence de tout duvet aux narines, aux oreilles, entre les sourcils, ne fût pas la conséquence de soins régulièrement répétés.

Un léger brouillard, venu de la forêt proche, s’aventurait dans les rues désertes. Les maisons, les réverbères le gênaient. Il se déchirait sans raison, car il n’y avait aucun vent, passait par-dessus les murs ainsi qu’une fumée de train.

L’homme arriva bientôt à la hauteur du haras. Il ralentit, jeta son habituel regard respectueux et étonné sur la cour d’honneur, sur les écuries, sur le parc au milieu duquel se dressait l’habitation du directeur, le comte de Villefossé. Le rez-de-chaussée était éclairé. Devant l’économat, on apercevait trois voitures de fourrage. Les haras ne sont pas des établissements qui semblent, comme tant d’autres, à l’abandon et où l’activité ne reprend que sur une injonction venue de l’extérieur. Le matin même, les chevaux avaient fait leur promenade quotidienne. Ce n’était pas les imposantes écuries, ni les employés pleins de la fierté de ceux qu’on protège en haut lieu, ni les étalons pourtant superbes, ni l’hôtel du XVIIIe servant de demeure au directeur, qui attiraient ce regard si particulier. C’était l’Administration générale des haras pour tout ce qu’elle laisse deviner de fermé, de rigide dans ses statuts, de sévère dans le choix du personnel.

L’homme prit la rue Léon-Jacquet (c’est le nom d’un conseiller municipal fusillé par les Allemands en 1914), puis l’avenue Royale. Cette avenue, bordée d’un côté par le champ de courses sur lequel, entre les pistes et les haies, un golf a été aménagé, de l’autre par d’opulentes propriétés, est plantée de quatre rangées d’arbres. Elle prend fin huit cents mètres plus loin, brusquement, ainsi qu’une perspective de château, dans la forêt même. L’humidité était telle ce soir-là, qu’on eût dit qu’il pleuvait dans les arbres et dans les taillis. Au milieu de ce crépitement monotone qui faisait penser à celui du dégel, des cris bizarres d’oiseaux ou d’animaux retentissaient, tantôt comme des appels déchirants, tantôt comme des exclamations grotesques, tantôt encore, parce qu’ils se répétaient plusieurs fois de suite d’une manière identique, comme des bruits de machine. Au-dessus de la vaste clairière formée par le champ de courses, le brouillard était à la fois plus épais et plus lumineux. L’homme suivit d’abord l’allée de droite que coupait, de distance en distance, une barrière blanche où juste le passage d’une personne était ménagé, puis il traversa la voie latérale séparant cette allée des propriétés. Il longea les grilles. Certaines étaient symboliques mais d’autres étaient de véritables défenses de plusieurs mètres de haut se terminant par des piques. De temps en temps, un chien aboyait, une sonnette tintait très loin de celui qui l’avait tirée. Le trajet que le visiteur aurait à faire avant d’atteindre le perron se présentait à l’esprit. Il ne se présentait que des pensées de ce genre à l’esprit. Malgré le froid et l’humidité, l’homme marchait moins vite maintenant. Cette avenue sauvage, à peine éclairée par quelques lampadaires, ces propriétés dédaigneuses, parce qu’en retrait, faisaient sur lui grande impression. Soudain, de très loin, un faisceau de lumière surgit dans le brouillard. C’était une auto. L’homme s’arrêta. Il aimait à regarder ces lumières qui dansaient sur les arbres, qui surprenaient toute une vie nocturne. Comme il repartait, l’auto tourna et emprunta la rue latérale. Un instant il fut aveuglé, puis il perçut le bruit qui lui était devenu familier tant il se répétait souvent à Fombonne-sur-Oise, d’un coup de frein brusque.

— Monsieur Digoin, monsieur Digoin, cria-t-on presque aussitôt.

Il revint sur ses pas, s’approcha de la voiture.

— Comment allez-vous, monsieur Digoin ? On vous surprend dans les avenues !

Le conducteur de la voiture était un lieutenant de spahi, le lieutenant de la Motte. Il était accompagné d’un autre officier et d’une femme que Charles Digoin n’avait jamais vus. Tous trois étaient assis sur la banquette avant, les bras passés par-dessus les épaules.

— Si vous voulez profiter de la voiture, monsieur Digoin, elle est à votre disposition. Vous voyez, il y a de la place derrière. Vous ne nous dérangerez pas.

Digoin refusa. Et il s’éloigna sans songer à ce que cette offre avait d’imprévu de la part d’un officier qu’il connaissait à peine, qu’il ne saluait que par intermittence, quand il le rencontrait en ville, sans soupçonner qu’il avait déçu cet officier si fier, parce qu’il avait peut-être un peu bu, de paraître avoir des amis partout, même le soir, dans les Avenues.

Quelques instants plus tard, Charles Digoin s’arrêta devant le cercle. Celui-ci était en vérité la principale raison de ce détour. Il n’y avait pourtant rien à voir hors une grande maison obscure à campaniles. Seules des voitures rangées dans le jardin, à la droite d’une plate-bande fraîchement bêchée, ornée d’une grotte de pierre rose, comme rongée par l’océan, et une lumière sous la marquise du perron, aussi humble qu’un rayon sous une porte, indiquaient qu’il y avait du monde. À gauche, un sentier conduisait à une tonnelle juchée au sommet d’une petite tour. Personne ne la remarquait plus, si bien qu’un jour de course au trésor, le comte de Ville-fossé justement, qui était rusé, y avait caché l’enveloppe contenant le trésor. Deux énormes pierres coniques encadraient la seule entrée ouverte pendant la mauvaise saison. On eût dit des menhirs sous les grands arbres, dans cette humidité druidique. Digoin demeura immobile entre ces blocs, le regard fixé sur la façade. Ce n’était plus le regard respectueux et intrigué de tout à l’heure, mais celui d’un promeneur qui en regardant ce que beaucoup de gens ont admiré avant lui, confronte ce qu’il a entendu dire et ce qu’il ressent. Puis il se remit en route. Il était presque arrivé. Il n’avait plus qu’à monter la rue de Gommery. Soudain, comme il traversait la rue Lord-Buxley, il aperçut un jeune homme qui se dirigeait vers lui. La silhouette était élégante, mais d’une élégance nouvelle : des épaules trop larges, des bas de pantalon trop larges également, le cou trop dégagé, un pardessus à ceinture de tissu, trop serré à la taille. « Eh ! bien, vous ne me reconnaissez plus ? » dit un instant après ce jeune homme en s’arrêtant devant Charles Digoin.

II

Il y avait en 1900, à Drugny, ville de dix-sept mille habitants, située entre Chalon-sur-Saône et Mâcon, une agence de location que tenait M. Digoin père. Elle était à deux pas de la gare, dans une ruelle qui avait ceci de pittoresque que sur sa plus grande partie elle était creusée d’une sorte de tranchée où prenaient jour les sous-sols des maisons. Des enfants s’accrochaient aux balustrades. La rue Mège était la plus commerçante et la plus populeuse de la ville. L’agence se trouvait au premier étage d’une maison ancienne mais sans style. Devant, sur le trottoir, des panneaux légers, auxquels le vent faisait faire parfois quelques pas comme sur des échasses, représentaient Bruges, le Mont-d’Or, Lisieux. L’agence de location était aussi une agence de voyage. Le porche et l’escalier avaient toujours été encombrés de sculptures, de bas-reliefs dont jamais personne n’avait pu dire la provenance. De nombreuses affiches, pour la plupart jaunes et vertes, étaient fixées, souvent les unes sur les autres, au mur du palier. C’étaient des affiches de ventes immobilières, de saisies, presque toutes datant de loin et ne demeurant là que pour attester une grande activité. Ce n’était pas tout. Suspendus à des clous, des écriteaux donnaient chacun un renseignement différent. L’agence fermait entre midi et deux heures. En cas d’urgence, on pouvait téléphoner au 7, à Cottereaux. Il ne fallait pas frapper avant d’entrer. La maison était de confiance. Elle n’avait pour ambition que satisfaire sa clientèle. Le goût de la publicité qui perçait timidement sous ces panneaux, affiches et indications, n’avait pas nui à l’agence. Elle était considérée comme la plus sérieuse de la ville. Elle comptait dans sa clientèle les châtelains des environs, les riches commerçants, les gros propriétaires de vignobles. Ils venaient souvent causer affaires avec M. Théodore Digoin. Ils le regardaient avec une pointe de curiosité. M. Digoin, grâce à sa situation, ne connaissait-il pas les projets d’un ennemi, les exigences d’un rival dont ils projetaient d’acheter un bien ? Et ils avaient toujours, pendant ces entretiens, l’attitude à la fois respectueuse et condescendante que nous avons devant les professions indispensables que nous ne voudrions pas exercer.

M. Digoin n’habitait ni au-dessus, ni au-dessous de son agence. Il avait gardé la vieille maison qu’il avait héritée de son père. Elle se trouvait à un kilomètre cinq cents de Drugny, sur la route nationale, entre la voie ferrée et la Saône. Elle était entourée de trois hectares de terre répartis en potager, cour, vignes et champs. Ceux-ci, loués à un voisin, rapportaient quarante francs par an. C’était dans cette grande maison délabrée dont M. Digoin disait qu’elle n’avait besoin que d’être ravalée, que Charles avait grandi. Les souvenirs auxquels nous tenons le plus sont ceux des premiers lieux où nous avons été livrés à nous-mêmes. Ces lieux n’étaient pas, pour le jeune Digoin, des squares, ni des rues, ni la place plantée de platanes d’une charmante ville de province, mais la campagne avec ses chemins creux, ses sous-bois, ses cachettes et son espace. À quatre heures, quand il rentrait chercher son morceau de pain et sa tablette de chocolat couverte de médailles, dans cette maison où l’eau coulait sur les murs, à cause d’un phénomène de condensation disait son père, il tombait dans une tristesse sans borne. Le perron surmonté d’une armature de marquise, la double porte d’entrée avec ses vitraux de couleur, le salon à gauche, la salle à manger à droite, la véranda dans le fond, dont la toiture de verre laissait passer la pluie si bien qu’on était obligé de disposer un peu partout des bols, des cuvettes, des brocs, tout cela respirait la misère des soucis domestiques. Plus tard, ce fut le collège, les devoirs, et ce qui était pire, les conversations au sujet de l’avenir du jeune homme. On les tenait devant lui. On exigeait même qu’il y prît part. « Si ton désir est de devenir avocat (il n’avait jamais manifesté un pareil désir), il faut que tu travailles. Nous voulons bien faire des sacrifices pour toi, mais mérite-les au moins. Ton père a bien du mal. Si tu devais échouer à tes examens, il vaudrait mieux que tu le dises tout de suite. » Des parents venaient parfois de la campagne admirer le jeune prodige. Il devait répondre aux questions, parler des familles de ses camarades, faire étalage de ses connaissances. Le père, en homme à qui la chance n’a pas tourné la tête, écoutait tout cela avec ravissement. Il ne se doutait pas alors que deux ans plus tard son fils échouerait au baccalauréat. Quand il apprit la mauvaise nouvelle, il fit preuve de courage. Il avait été sévère jusque-là. Jamais son fils ne travaillait assez. Il lui avait prédit les pires malheurs s’il manquait cet examen. Du jour au lendemain, il redevint le père affectueux de jadis. Il rendit responsable de l’échec les professeurs, les camarades, tout le monde sauf son fils. Puis il décida que Charles le seconderait. Cela dura jusqu’au conseil de révision. Après trois mois de service, le jeune homme fut réformé. Il n’avait aucune maladie particulière mais il était, comme on dit, délicat. Un changement d’air et de régime avait suffi à lui donner une dysenterie qui n’avait pas tardé à devenir chronique.

Pendant l’absence de son fils, M. Digoin avait reçu la visite du directeur d’une banque parisienne, M. Peyroutet. Celui-ci avait été informé par un de ses amis qu’un certain M. de Vaugrigneuse cherchait acquéreur, ce fut l’expression que cet ami employa, pour son château. De grandes amitiés avec des personnages importants embellissaient périodiquement la vie de M. Digoin. Elles avaient toujours le même point de départ. Quand il discernait chez un visiteur une situation sociale supérieure à celle de ses clients habituels, il montrait une complaisance et un dévouement surprenants. On eût dit alors qu’il défendait ses propres intérêts. Il ne demandait aucune commission, se chargeait d’enquêtes inutiles, prévoyait des difficultés qu’il écartait. Une façon aussi anormale d’agir n’étonnait pourtant jamais ceux qui en bénéficiaient et lorsque les relations d’affaires prenaient fin, il était bien rare qu’il n’en naquît pas d’amicales.

C’est pourquoi, au retour de son fils, M. Digoin eut l’idée de demander à M. Peyroutet s’il n’entrevoyait pas la possibilité, un jour, de faire entrer le jeune homme dans sa banque. Mais il y avait une difficulté. Une telle demande ne donnerait-elle pas à penser que le désintéressement de M. Digoin avait été calculé ? Il garda le silence plusieurs mois. Lorsque M. Peyroutet venait à Drugny, M. Digoin s’arrangeait pour mettre la conversation sur son fils, mais chaque fois il n’osait faire plus. Finalement il se décida à parler. Il se rendit exprès à Paris, au lieu de profiter d’un voyage de M. Peyroutet, ce qui lui semblait indélicat, après avoir écrit pour annoncer son arrivée, en donnant à sa démarche toute l’ampleur possible. Puisqu’il demandait un service, il lui paraissait plus noble d’en exagérer l’importance que de chercher, comme il avait fait jusque-là, à la diminuer.

III

M. Peyroutet n’était pas un directeur de banque comme les autres. D’origine modeste – il était le cinquième enfant d’un armurier de Valenciennes – il s’était rendu très jeune en Amérique. Là-bas, grâce à son mérite et sans doute à d’heureuses circonstances, il était devenu, après avoir passé par tous les postes, un personnage important de la Canadian Bank. À quarante ans, soit après un séjour de 25 ans aux États-Unis, il éprouva la nostalgie de la France. Il n’eut alors aucune difficulté à se faire nommer directeur de la succursale de cette banque à Paris. Il habitait avec sa femme, une Américaine, et ses deux filles, Maud et Édith, âgées de 16 et 18 ans, un grand appartement, donnant sur le Jardin d’acclimatation, situé boulevard Maillot, boulevard que l’on considérait à l’époque comme perdu dans la plus lointaine banlieue. Cet homme plein de cordialité dès le premier instant d’un entretien, menait à Neuilly l’existence, à la fois solitaire et opulente, de la plupart de ceux qui ont fait une brillante carrière à l’étranger. Aucun art d’agrément n’était épargné aux jeunes filles. C’était, boulevard Maillot, un défilé ininterrompu de professeurs et de fournisseurs. Chaque anniversaire servait de prétexte à un séjour dans quelque ville d’eau. Mais si M. Peyroutet perdait ainsi de vue les heures difficiles de sa jeunesse, il n’en avait pas moins l’amertume de constater qu’il n’avait pas d’amis, que le plaisir de recevoir des gens de son rang et d’être invité lui était refusé. Sans s’en apercevoir, il s’était laissé petit à petit submerger par ses frères et sœurs, par les professeurs et leur famille, par des relations de vacances. Une indulgence née de sa vie de lutte et peut-être aussi du dépit d’être isolé d’un monde dont il eût été naturel qu’il fît partie lui faisait considérer ces gens avec une profonde bienveillance. Il les interrogeait, suivait leurs conseils. Il n’en avait pas fallu davantage pour qu’ils lui fussent dévoués corps et âme. Pourtant, il se gardait bien de leur laisser approcher ses filles.

Quelques jours avant de se rendre à Paris, M. Théodore Digoin avait donc écrit une longue lettre au banquier, la plus maladroite qui fût. Elle se résume ainsi : je vais vous demander un grand service, un si grand service que je ne peux vous le demander que de vive voix. Ce fut néanmoins avec beaucoup d’amabilité que M. Peyroutet reçut le directeur de l’agence. Il le conduisit tout de suite dans son cabinet de travail, pièce immense où il ne travaillait jamais d’ailleurs, et comme s’il s’agissait d’arracher un secret au visiteur, le réconforta et lui posa doucement des questions. « Ce n’était que cela », s’écria-t-il quand il apprit ce que M. Digoin attendait de lui. Une telle complaisance peut surprendre. Elle était pourtant naturelle chez un homme qui eût refusé avec la même franchise le service qu’il eût estimé ne pouvoir rendre.

Trois semaines plus tard, le jeune Digoin arriva à Paris. Il avait été entendu entre son père et M. Peyroutet qu’il prendrait pension chez une ancienne gouvernante de Maud, Mme Prince. Celle-ci avait naturellement conservé d’excellentes relations avec ses maîtres. Depuis qu’elle avait cessé de travailler, elle habitait place du Marché, à Neuilly, dans un petit appartement où le soleil donnait toute la journée. « M. Peyroutet m’a prévenue », fut sa première parole. C’était une femme de quarante-cinq ans, bavarde, jouant dans les grandes occasions, comme quand elle avait été placée, la comédie de se laisser aller et de se ressaisir. Sans qu’on lui demandât rien, sa conversation n’était qu’une succession de confidences et de réticences. Subitement, un peu avant le dîner, alors qu’elle venait de dire que nulle part – et pourtant elle avait travaillé dans les familles les plus distinguées de Paris – elle n’avait rencontré des jeunes filles aussi charmantes, aussi bien élevées, aussi fines, aussi sensibles, que les petites Peyroutet, elle ne desserra plus les lèvres. Elle mit la table. De temps en temps, elle jetait un regard dédaigneux sur son hôte qui pourtant l’avait écoutée pendant plus de trois heures avec la plus profonde attention. Ce genre d’accueil est fréquent chez ceux à qui on impose un nouveau venu. Ils s’assurent avant de montrer leur jalousie qu’elle ne leur causera aucun tort. Ce n’est que lorsqu’ils en ont acquis la certitude qu’ils ne se donnent plus le mal de la cacher.

Le lendemain Charles devait passer boulevard Maillot. Le cœur battant, il sonna à la porte. Il s’en voulait d’être ému à ce point. Pour cacher son trouble, il prit un air glacial. M. Peyroutet ne l’avait encore jamais vu. Il le dévisagea avec attention. Cet examen devait déterminer l’emploi qu’il lui confierait. Puis, il se détendit. Le jeune provincial, engoncé dans son veston de cheviotte noire, dont les cheveux étaient encore plantés trop bas, dont le nez était encore bizarrement formé, les oreilles trop écartées, enfin dont les traits n’avaient pas encore été façonnés par l’âge, lui avait fait éprouver la petite satisfaction de rendre service sans nuire à ses intérêts, bien au contraire. Ce n’était pas chaque jour qu’on rencontrait un employé si visiblement désireux de bien faire. Ce jeune homme, il est vrai, ne semblait pas posséder des dons exceptionnels. M. Peyroutet devina tout de suite que Charles aurait du mal à s’élever à des emplois supérieurs. Avec les années, au lieu de s’assouplir, de s’adapter, il était probable qu’il se raidirait dans une perfection sans envergure. Il ne fallait pas s’en plaindre. Ces employés sont les plus précieux. La seule crainte, M. Peyroutet la ressentit peu après, était que ce garçon ne sût pas se faire aimer de ses collègues, qu’il ne se fît des ennemis à cause de sa suffisance.

La vie du débutant dont on guide les premiers pas commença alors pour le nouvel employé de la Banque canadienne. La sévérité de ses chefs dissimulait leur désir de lui être utile. Il y avait des moments où on feignait de se souvenir qu’il avait vécu agréablement en province avant de venir à Paris. On lui pardonnait alors les petites fautes qu’il pouvait commettre dans son service. Ou bien on faisait le contraire, on les lui reprochait. Entre son passé que la plupart se représentaient insouciant, et le présent, il fallait de toute façon que la différence ne fût pas trop grande. Il fallait également que la vie de travail ne parût pas trop dure. Mais ce qui surprit le plus Charles, ce fut que, malgré sa qualité de nouveau venu, il pût prendre, comme tout le monde, certaines libertés que le règlement intérieur interdisait, sans que personne semblât seulement le remarquer.

Une année s’écoula durant laquelle, s’il ne gravit aucun échelon de la hiérarchie bancaire, il pénétra dans ce fameux milieu sur lequel planait, rarement visible, la famille Peyroutet. Il fut reçu à dîner presque par tous ceux qui avaient obtenu quelque faveur du banquier. Comme l’avait prévu ce dernier, Charles ne sut pas se faire aimer. Personne ne paraissait croire qu’il fût particulièrement recommandé. On ne l’invitait pas comme l’heureux élu dont on pourra espérer plus tard un appui. Les gestes intéressés ont ceci de curieux qu’ils ont leur dignité. Bien qu’étant le dernier en date à tirer profit de la bonté du maître, bien que pour cette raison tous ces gens ignorassent encore jusqu’où irait cette bonté, ils considéraient Charles Digoin, jusqu’à preuve du contraire, comme leur égal. Et c’était justement ce qui ne plaisait pas au jeune homme.

IV

Au début de la deuxième année, un événement bouleversa l’entourage de M. Peyroutet. Entre autres parents que celui-ci avait fait venir à Paris (nous ne parlons pas de ceux qui, attirés par sa fortune, étaient venus d’eux-mêmes), sa sœur Marguerite était sa préférée. D’un premier mariage avec un employé de son père, elle avait eu une fille, Juliette. Ce mariage n’avait pas été heureux. Elle avait dû divorcer un peu avant le retour de son frère. Quelques mois après son arrivée à Paris, elle s’était remariée avec un monsieur Félix Chevigny, sous-chef de bureau à l’Hôtel-de-Ville. Ils habitaient maintenant tous trois, rue de Belleville, une maison dont l’apparence bourgeoise surprenait dans ce quartier. Le propriétaire, qui s’était réservé, pour lui et pour ses beaux-enfants, le premier étage, était à pied d’œuvre pour veiller sur ce qu’il appelait la bonne tenue de l’immeuble. Dès son retour des Buttes-Chaumont, la voiture d’enfant d’une des locataires était dissimulée sous une bâche. Il y avait des plantes vertes dans l’entrée. Les cuivres brillaient. Dans une pareille maison, les habitants ne pouvaient être que des plus comme il faut. La famille Chevigny était le modèle désigné par le propriétaire. On pouvait être certain que s’ils partaient un jour, pour des raisons de famille (M. Peyroutet n’était pas un inconnu dans la maison), ils laisseraient l’appartement dans l’état où ils l’avaient trouvé. Un ménage semblable eût été l’idéal pour le cinquième étage malheureusement dégradé par une vieille femme à qui il était reproché de n’avoir pas su garder les habitudes d’hygiène de son passé de demi-mondaine. M. Cohadon, c’est le nom du propriétaire, estimait que cette personne avait moins d’égard pour lui et son immeuble qu’elle n’en avait eu jadis pour le premier venu.

Depuis que sa sœur s’était remariée, les relations de M. Peyroutet avec celle-ci s’étaient espacées. Il n’aimait pas M. Chevigny. Il faut dire que ce dernier avait tout fait pour déplaire. Bien que la principale raison de son mariage eût été la perspective d’approcher M. Peyroutet, aussitôt revenu d’un voyage de noces dans les gorges de l’Isère, il avait adopté, ce qui était incompréhensible, une attitude dédaigneuse. À l’entendre M. Peyroutet se jugeait supérieur à tout le monde. Évidemment il était assez intelligent pour ne pas le dire. Le fait n’en demeurait pas moins le même. Eh bien ! M. Peyroutet commettait une grave erreur. La fortune n’avait jamais rendu supérieur qui que ce fût. La vraie supériorité était celle de l’esprit et du cœur. Et puisqu’on lui demandait de dire franchement ce qu’il pensait, à lui, modeste sous-chef de bureau, il ne craignait pas d’affirmer que celui des deux qui était supérieur à l’autre, ce n’était pas celui qui avait réussi dans les affaires et qui vivait dans le luxe, mais celui dont la vie n’était qu’une obscure et pénible recherche de la perfection. Mme Chevigny le laissait parler. Elle savait que son mari n’était pas un méchant homme, qu’il était en réalité très fier de sa parenté avec M. Peyroutet, que sa susceptibilité n’avait pas d’autre raison qu’une différence trop voyante de fortune. Juliette, elle, était moins indulgente. Dès que son beau-père prenait la parole, elle se mordait l’intérieur des lèvres pour ne pas l’interrompre. Il l’agaçait. Comment osait-il se comparer à un homme aussi bon, aussi intelligent, aussi compréhensif que M. Peyroutet ? Elle sentait pourtant qu’il y avait à son hostilité une raison inavouable, une raison qu’elle n’avait jamais cherché à connaître, une raison puissante quoique obscure.

C’était une grande jeune fille brune de vingt-deux ans. On devinait, en la regardant, que les années ne l’enlaidiraient pas et cela lui donnait quelque chose de sévère, d’un peu froid. Quand la nouveauté d’une amitié la poussait à parler d’elle-même, elle faisait de sa personne le portrait le plus éloigné de la réalité qu’il fût possible. Elle disait qu’elle avait beaucoup souffert de la désunion de ses parents, qu’elle était d’un naturel sensible, affectueux, caressant même, car elle perdait toute réserve dès qu’elle parlait de cette chose si précieuse qu’était son être intime, qu’elle ne pouvait voir pleurer, qu’elle n’attachait d’importance qu’au fond des êtres et non à leurs apparences, qu’enfant elle avait été battue et qu’elle comprenait aujourd’hui que cela avait été nécessaire, car personne n’est foncièrement bon. Au bout de très peu de temps, on éprouvait en sa présence cette singulière impression que font naître des défauts de caractère quand ils apparaissent à travers la beauté physique. Cette statue, à laquelle le temps ne toucherait pas, était intéressée, dure, avare. Mais Juliette avait aussi ses qualités. Elle aimait ce qui est loyal, juste, sain. Ce dernier mot revenait sans cesse dans sa conversation, souvent dans des occasions inattendues, comme lorsqu’elle disait que M. Peyroutet était un homme sain. En face d’un malheur, cette femme eût plutôt songé à réparer ce qui était encore réparable qu’à prodiguer ses consolations. Une telle nature ne pouvait être que celle d’une excellente pédagogue. C’était en effet, sans aucune intervention étrangère, qu’elle avait voulu, au moment où elle avait pensé qu’il lui faudrait plus tard gagner sa vie, devenir institutrice.

M. Peyroutet, nous l’avons dit, était le fils d’un armurier de province. Aucune fantaisie n’avait été à l’origine de ce commerce, comme c’est le cas quelquefois à celle des commerces singuliers. Le père était mécanicien. Il était, comme on dit, issu du peuple. M. Peyroutet n’y attachait plus aucune importance. Les années qu’il avait passées à l’étranger avaient changé ses idées sur les questions de différence sociale. Il tirait à présent fierté du chemin parcouru. Il aimait à dire qu’il était parti de rien, que sa famille n’avait pas le don de prophétie puisqu’elle lui avait prédit les pires malheurs. Mais cette liberté de propos s’évanouissait dès que ses origines, cessant d’être évoquées par lui, l’étaient plus clairement par la présence d’un membre de sa famille. Il éprouvait alors une certaine gêne. Pour s’excuser vis-à-vis de lui-même, il se disait qu’il rougissait non pas de la pauvreté de ses parents, mais de leur physique ingrat et de leur petitesse d’esprit. La preuve, aux yeux de M. Peyroutet, était justement dans l’affection qu’il témoignait à Juliette, aussi pauvre que le reste de la famille. Chaque fois qu’elle venait le voir, et elle avait l’habileté de ne pas le faire trop souvent, il manifestait une égale satisfaction. Il ne sentait chez elle aucun des bas sentiments dont il était entouré. Il admirait qu’elle sût, quoiqu’elle eût été élevée dans un milieu aussi quelconque, rester à sa place en toutes circonstances, qu’elle n’eût jamais l’air emprunté, en un mot qu’elle eût une élégance naturelle telle qu’il ne venait à l’esprit de personne de lui assigner un rang.

Il y avait plus d’un an que Charles Digoin était employé à la Canadian Bank lorsque l’idée vint à M. Peyroutet qu’un mariage entre ce jeune homme et sa nièce serait parfaitement assorti. Charles était honnête, travailleur. Son père devait posséder une certaine fortune. Évidemment Juliette eût pu trouver un parti plus brillant, car malgré tout elle méritait mieux. M. Peyroutet n’en doutait pas. Mais son affection n’était pas telle que cette éventualité pût le faire renoncer à l’idée de ce mariage en somme très honorable. Il fit part de son projet à sa femme. Elle montra un si grand enthousiasme (elle n’avait jamais vu de mariage arrangé), qu’un instant il s’étonna qu’elle n’y eût pas songé la première. Mais il y avait une difficulté, celle de persuader Juliette très rapidement, de façon qu’elle ne subît aucune influence extérieure. M. Peyroutet connaissait par expérience la susceptibilité de sa famille, surtout quand il cherchait, comme c’était le cas, à lui faire du bien. Puisque ce jeune Charles Digoin était un modèle, pourquoi M. Peyroutet ne le prenait-il pas pour gendre ?

Au début de juin, c’est-à-dire au moment où sa femme et ses filles avaient déjà quitté Paris, il prit la décision de réunir les intéressés. Ils comprirent le désir secret de M. Peyroutet. Quinze jours plus tard, les deux jeunes gens, qui n’avaient pourtant pas échangé une parole, se retrouvaient rue de Belleville. À la rentrée, ils se marièrent.

V

Jusqu’en 1914, c’est-à-dire pendant trois ans, il ne se passa rien de particulier sinon que le jeune ménage eut un fils qu’on prénomma Maurice et dont M. Peyroutet devint le parrain. Puis la guerre éclata. Les histoires d’avancement, les petites jalousies s’évanouirent. M. Peyroutet fut mobilisé, M. Digoin père également. Quant à Charles, qui avait été réformé, il dut repasser devant un conseil de révision. Il ne fut cette fois qu’ajourné. À ce moment, il reçut une lettre de son père lui demandant d’aller tenir compagnie à sa mère et de s’occuper de l’agence. Charles eût hésité à quitter la Banque canadienne, à s’enterrer dans cette petite ville, s’il n’avait appris que Mme Peyroutet et ses filles s’étaient installées au château de Vaugrigneuse. La perspective de les approcher plus facilement qu’à Paris le décida sur-le-champ.

C’était à présent un jeune homme de 25 ans. Les quatre années qu’il venait de passer à Paris, au cours desquelles il s’était marié, il avait eu un fils, il avait fondé un foyer, comme disait son père, lui avaient donné un air sérieux et important. À peine de retour à Drugny, il prit l’attitude enfantine de celui qui ne se souvient même pas de la topographie des lieux. Il semblait par contre au courant de choses qu’il eût été trop long de raconter. Cependant il se laissait aller parfois à des confidences, mais soudain il s’interrompait comme on interrompt une partie de cartes lorsque le train entre en gare. Il semblait qu’il se fût brusquement rendu compte qu’on ne pouvait le suivre. À quoi bon parler lorsque vos auditeurs ne sont pas capables de comprendre ce que vous leur dites ? C’était au milieu d’une conversation qu’il se posait cette question. On imagine la fierté qu’il pouvait éprouver quand il s’apercevait qu’il se posait de pareilles questions.

Il n’y avait pas une quinzaine de jours qu’il était arrivé que les premières querelles s’élevèrent entre sa mère et sa femme. Tant qu’elle avait eu l’espoir d’être reçue au château de Vaugrigneuse, Juliette n’avait pas été trop désagréable. Elle s’était distraite, au cours des journées interminables qu’elle passait avec Mme Digoin mère dans la maison isolée du bord de la Saône, à tracer le futur emploi de son temps. Le matin : toilette, soins à Maurice. Après le déjeuner, visite au Château. On la retiendrait à dîner. Charles la rejoindrait. Quelquefois on passerait la soirée ensemble, on ferait des excursions. Elle aurait chaque jour des nouvelles de M. Peyroutet. Elle ferait la connaissance de tous les gens de la région méritant d’être connus. Mais quand elle s’aperçut que les travaux d’approche de son mari s’étaient heurtés à l’indifférence la plus complète, que tout ce qu’il avait pu obtenir, c’était une promesse d’invitation à déjeuner pour le jour où M. Peyroutet arriverait en permission, elle tourna sa mauvaise humeur sur son hôtesse. Celle-ci n’était plus d’un caractère très sociable. Il y avait six ans, elle avait eu une tumeur au sein. Elle avait refusé de se laisser opérer et le mal s’était peu à peu résorbé. Depuis cette alerte, elle était peut-être sortie de chez elle une dizaine de fois en tout. Elle passait ses journées à s’occuper du ménage, à faire la cuisine, la vaisselle, à prier que son mari eût la vie sauve. Il n’y avait d’ailleurs que lui au monde qu’elle aimait, son fils lui ayant toujours paru avoir de l’indifférence pour elle. Il avait des préoccupations dont il ne parlait pas. Elles n’étaient pas tellement impénétrables. C’était celles d’un jeune homme désirant faire adopter par tout le monde la haute opinion qu’il avait de lui-même, et n’y réussissant qu’auprès de quelques benêts. Quatre années ne l’avaient pas fait renoncer à son ambition, bien au contraire. Son premier soin, lorsque la vie eut repris un cour moins chaotique, fut de rendre des visites aux personnalités capables de lui être utiles ou dont la fréquentation pouvait lui valoir quelque considération. Le prétexte fut simple. Il rechercha dans les dossiers de son père les noms de tous ceux qui avaient eu affaire avec l’agence. « Monsieur, disait-il, en se présentant, je m’excuse de vous déranger. Je suis le fils de monsieur Théodore Digoin. Mon père est parti défendre notre chère patrie. J’aurais voulu pouvoir l’imiter, mais ma santé ne me l’a pas permis. J’ai pris la liberté de venir vous voir pour vous dire que dorénavant c’est moi qui prendrai la direction, de notre vieille maison. Je vous demanderai d’être très indulgent, car ce n’est pas mon métier. J’occupais jusqu’à présent une situation importante à Paris, dans la banque d’un ami de mon père, monsieur Peyroutet. Ma femme que vous rencontrerez certainement un jour, est justement sa nièce. Ceci est une parenthèse. Vous connaissez monsieur Peyroutet, j’en suis certain, sinon personnellement, du moins de réputation. C’est lui qui a acheté le château de Vaugrigneuse. » Cette façon dédaigneuse de parler de l’agence qui servait de prétexte à sa visite, provoquait un mouvement de défense. Ce discours était cependant écouté avec beaucoup de politesse et même avec une certaine déférence. En vérité il ne pouvait rien se passer. On trouvait ce jeune homme très bien, très correct, mais on n’avait pas besoin de lui. On le regrettait peut-être un peu. Comme il était dommage qu’il se présentât à un mauvais moment ! C’était tout.

Un jour pourtant, un certain M. Ducardonnet, propriétaire d’une malterie rue des Cordeliers, parut désirer ne pas rester sur une première entrevue. « Revenez donc me voir, dit-il à Charles, on pourra peut-être faire des affaires ensemble. J’aime beaucoup votre père. » C’était un homme de soixante ans dont le fils était au front. Lorsque Charles fut retourné le voir trois ou quatre fois, il lui dit à peu près ceci : « Bien que je sois relativement jeune, je n’ai plus la force de me remettre au travail, je suis tout juste bon à jouer le rôle que m’avait assigné mon fils, rôle qui consistait à ne m’occuper que de la gestion financière. J’ai pensé que puisque vous-même vous étiez libre en ce moment, vous pourriez peut-être prendre la place de mon fils jusqu’à son retour. On vous mettrait au courant. Je suis sûr qu’en très peu de temps, vous seriez capable de diriger parfaitement l’affaire, d’autant plus que nous serions continuellement en contact. »

M. Ducardonnet jouait sur les mots. Il n’avait pas été un instant dans son intention de faire d’un jeune homme qu’il connaissait à peine le directeur de la malterie. Il faut dire que celle-ci ne pouvait être comparée à celles du Nord. C’était une petite malterie. Il faut à chaque industrie certaines conditions climatériques ou géographiques pour prospérer. Pour des raisons de famille ou autres, il s’en fonde parfois dans des régions où elles n’ont que faire. Elles vivent cependant, tout doucement. C’était le cas de cette malterie dont tout le personnel était composé d’une vingtaine d’ouvriers et de cinq ou six employés. Privé des prérogatives personnelles du fils Ducardonnet, ce poste de directeur n’était en réalité qu’une place d’employé. Dans sa joie, Charles ne s’en aperçut pas. La situation qu’on venait de lui offrir était de celles pour lesquelles il se sentait fait. Donner des ordres, recevoir des fournisseurs, des solliciteurs d’une certaine heure à une certaine heure, être tout de suite placé à la tête sans être obligé de gravir, comme à la Canadian Bank, un échelon après l’autre, avoir des responsabilités, être sinon seul à prendre des décisions, du moins le paraître devant les étrangers, les employés et les ouvriers, c’était plus qu’il n’avait jamais rêvé. Il demanda cependant à réfléchir. C’était plus habile. Il ne faut jamais avoir l’air, pensait-il, d’être content de ce qu’on vous offre. Depuis le jour où il avait été froidement reçu par Mme Peyroutet, il n’était pas retourné au château de Vaugrigneuse. Son premier acte, après cette aubaine, fut de s’y rendre. Ce fut sur un ton modeste qu’il annonça qu’il allait devenir directeur de la malterie de Drugny. « Vous voyez, sembla-t-il dire, que je ne suis pas le petit jeune homme qu’on évince comme le premier venu. » Mme Peyroutet ne se donna pas la peine de chercher ce qui était sous-entendu. Elle le félicita avec indifférence. « Mais, s’écria-t-il, je n’accepterai ce poste de directeur qu’après avoir prévenu monsieur Peyroutet. Je lui ai promis que je resterais à sa disposition. Je ne voudrais pas qu’il pensât un instant que je suis homme à ne pas tenir parole. » Mme Peyroutet lui répondit que son mari était à la guerre et que certainement, tant que celle-ci ne serait pas terminée, il ne songerait pas à lui reprocher quoi que ce fût.

Quelques jours plus tard, Charles Digoin annonçait solennellement à M. Ducardonnet qu’il acceptait de prendre la direction de la malterie. « Il est bien entendu, ajouta-t-il, que le jour où monsieur Peyroutet aura besoin de moi, vous ne ferez aucune difficulté pour me rendre ma liberté. »

VI

Quelques mots sur la disposition de la malterie sont ici nécessaires. Bien qu’elle se trouvât, comme nous l’avons dit, au centre de la ville, elle s’étendait sur une assez vaste superficie. Rien ne la signalait à l’attention, sinon une grande porte s’ouvrant et se refermant sans cesse. Cette porte une fois franchie, on se trouvait dans une cour pavée, encombrée de chariots. Du crottin, des brindilles de paille, de foin, montraient le chemin que suivaient les chevaux une fois dételés. Ils passaient sous une voûte, traversaient d’autres cours, repassaient encore sous une voûte, pour déboucher finalement sur une sorte de petite esplanade surplombant non pas la Saône, mais un ruisseau se faufilant entre les maisons, invisible des rues et des places publiques, la Bougonne. Il y avait là, à gauche, les écuries, à droite, des bâtiments en ruine, au milieu un banc. Une brèche, dans le parapet permettait de descendre par un raidillon jusqu’au lit du ruisseau. La malterie prenait fin à ce parapet. De l’autre côté de la Bougonne se dressaient de vieilles bâtisses dans un état de vétusté incroyable, et pourtant habitées par une foule grouillante. Quand on débouchait sur l’esplanade et que, tout à coup, se présentait cet îlot plein de gens misérables, d’enfants, accoté à un rempart derrière lequel pointaient les flèches de la cathédrale, on était frappé, non par le pittoresque de ce spectacle, mais par le fait que celui-ci fût un privilège de la malterie.

Charles Digoin n’occupait pas son poste depuis un mois qu’on commença à remarquer qu’il se rendait plusieurs fois par jour sur cette esplanade, de préférence à partir de trois heures de l’après-midi. Il n’y restait jamais plus de quelques minutes. Quelquefois, à peine de retour, il y retournait, mais toujours pour très peu de temps. Ce faisant, il marchait d’un pas lent, comme si rien de particulier ne l’attirait. Il revenait de la même façon. Au commencement les ouvriers, qui l’avaient très vite considéré comme une sorte de garde-chiourme, avaient pensé que c’était une façon détournée de les surveiller. Ils crurent cependant comprendre à la longue que Digoin ne recherchait que la solitude et que le zèle dont il semblait animé, n’était pas sincère et ne lui servait que de prétexte. En effet, quand, au cours de ces petites promenades, il surprenait quelque chose d’anormal, il feignait de ne pas le voir, ce qui était assez singulier de la part d’un homme qui en toutes autres circonstances ne laissait pas passer la plus légère faute. Il n’en fallut pas davantage pour lui valoir, malgré sa morgue, cette sorte de respect qu’inspire un chef lorsqu’il laisse paraître, devant ses subordonnés, des préoccupations étrangères au service.

Les hommes qui se servent de la considération qu’ils inspirent pour mieux cacher des actes qui, s’ils venaient à être connus, leur vaudraient le mépris général, sont rares. Charles Digoin était pourtant de ceux-là. La raison qui le conduisait au fond de la malterie était de celles qui ne peuvent s’avouer. En face du banc où il venait si souvent s’asseoir, la Bougonne formait un coude. Elle avait, avec le temps, démantelé les pierres contre lesquelles elle se jetait, si bien qu’elle avait fini par former là une excavation que les ménagères avaient adoptée comme lavoir. Charles semblait ne pas voir ces femmes. C’était cependant pour elles qu’il flânait sur la terrasse. C’était dans l’espoir que l’une d’elles, sachant qui il était, lui ferait une avance. Il ne doutait pas qu’elles en avaient toutes envie. Dans leur misérable condition, il lui apparaissait qu’elles ne pouvaient qu’entretenir le désir de bénéficier un jour de sa protection. Elles l’avaient bien remarqué, mais elles n’avaient pas soupçonné un instant ce qu’il attendait d’elles, ni qu’il vînt sur cette esplanade pour y faire autre chose que prendre un instant de repos. Pour ces femmes simples, un homme aussi correct, qui était directeur d’une malterie où tant de parents à elles rêvaient de travailler, ne pouvait avoir les moindres vues sur elles, puisqu’il les regardait à peine. Elles ne pouvaient s’imaginer un instant que ce personnage dédaigneux attendait depuis des semaines qu’elles lui fissent signe. Celle d’entre elles qui eût fait cette hypothèse eût été considérée comme une dévergondée ayant des idées de grandeur.

Digoin, lui, dans sa vanité, était convaincu du contraire. Il s’imaginait que toutes ces femmes ne pensaient individuellement qu’à lui, qu’elles se le cachaient, si bien que lorsque l’une d’elles levait les yeux vers lui, son cœur se mettait à battre avec une telle force qu’il suffoquait comme en plein vent. Il était absolument convaincu que ces laveuses venaient de plus en plus nombreuses à cause de lui, qu’il y avait entre elles, pauvres femmes et lui, directeur de la malterie, une communion secrète. C’était pourquoi elles ne parlaient pas de lui entre elles. Plusieurs fois, il avait failli faire signe le premier. Mais son désir en eût été amoindri. Ce qu’il attendait si patiemment, c’était que l’une d’elles lui fît signe la première, qu’elle ne pût résister davantage au désir de lui appartenir. Il avait pourtant ébauché plusieurs fois certains gestes, mais en regardant ailleurs, si bien qu’il n’avait pas su si ces gestes avaient été remarqués. Il faut dire en faveur de Charles Digoin que sa conduite lui apparaissait certaines fois dans tout son ridicule et dans toute sa laideur. Le brouillard se dissipait. Il respirait alors avec plus de régularité. Chaque objet revenait à sa place, aussi utile, aussi inoffensif qu’avant. Il comprenait que tout ce dont il avait été certain n’était qu’imagination, qu’aucune de ces femmes ne se souciait de lui. Il éprouvait un soulagement à ne s’être pas compromis. Il tirait un papier de sa poche, le lisait ostensiblement, puis content d’être redevenu lui-même sans le concours d’un événement extérieur, l’arrivée d’un homme par exemple, il retournait à ses occupations. On eût dit que les minutes qu’il venait de vivre n’avaient jamais existé. Il jouissait d’une manière enfantine du fonctionnement redevenu normal de ses facultés. Le fait de répondre à un simple salut l’emplissait de joie.

Un après-midi, après une visite de ce genre au banc de l’esplanade, il s’était remis au travail, l’esprit libre. La Belgique et le Nord de la France étant envahis, M. Ducardonnet ne savait comment se procurer de l’orge. Il y avait quelques années, son fils avait été en correspondance avec une malterie rivale, située dans la région lyonnaise, qui proposait une trêve à la concurrence dans l’intérêt commun. Aucune suite n’avait été donnée à ce désir. Il s’agissait, ce jour-là, de retrouver le dossier des lettres échangées, non pour reprendre une négociation au point où on l’avait laissée, mais pour éviter au contraire, dans la démarche qu’on se proposait de tenter, toute analogie avec celle faite jadis par l’autre malterie.

Charles Digoin était accroupi devant un classeur lorsque, soudain, une vapeur l’enveloppa. Il ne vit plus rien, ni les tiroirs ouverts, ni le bureau, ni sa secrétaire, ni les papiers épars sur le sol. Plusieurs bouffées de chaleur lui montèrent à la tête à intervalles rapprochés. Il éprouvait une envie irrésistible de se détendre, de s’allonger par terre. Il se leva, dit une phrase insignifiante pour cacher ce qui se passait en lui et qui était pourtant invisible. Sa secrétaire écrivait. Il s’approcha d’elle. Une seconde, la pensée de la prendre par les épaules, de la serrer contre lui, traversa son esprit. Mais le désirait-elle ? Non, elle n’avait aucune raison. Elle appartenait à une bonne famille bourgeoise de la ville. Il sortit en respirant par saccades. Il traversa les bureaux, se retrouva dans la cour. Déjà il était lucide. On était en avril. La journée était grise, glaciale. À ce moment il eut nettement conscience qu’il était maître de ses actes. Il revint sur ses pas mais, pour la première fois, une telle victoire ne lui causa aucune joie. On eût dit que la nature était déréglée. Il faisait froid en avril. Les passions n’obéissaient plus aux lois habituelles. Il remonta dans son bureau. Tout lui semblait ennuyeux. La perspective de se remettre à chercher des lettres lui causait un profond dégoût. Il était cinq heures. C’était le moment redoutable, celui où les laveuses partaient et où la dernière lui semblait s’être attardée pour lui.

Il redescendit dans la cour, passa sous la première voûte, puis sous la seconde. La paix que donne aux maisons l’activité machinale des hommes planait sur la malterie. Celle-ci était, ce jour-là, semblable à ce qu’elle avait été il y a vingt ans, semblable sans doute à ce qu’elle serait dans vingt ans. Sa vie monotone se poursuivait. Le vaste terrain qui lui appartenait au centre de la ville et qu’elle n’occupait pas entièrement, n’était toujours pas convoité par d’ambitieux voisins. Il arriva devant la Bougonne. Les femmes avaient fini de laver. Elles tordaient leur linge, le mettaient sans le détordre dans des bassines, retournaient chez elles, l’une après l’autre. Bientôt il n’en resta plus qu’une. C’était une femme maigre, avec des cheveux noirs, des taches de rousseur dans le creux de ses tempes et sur ses pommettes, avec de grands yeux qui surprenaient chez une personne occupée à pareille besogne, de grands yeux de tragédienne. Digoin s’assit, puis se leva aussitôt pour attirer l’attention. Le désir que cette femme lui montrât par une expression, par un geste, qu’elle souhaitait qu’il s’approchât était si violent qu’il devait serrer les dents, comme dans un effort physique, pour ne pas passer outre, pour ne pas courir vers cette femme comme si elle l’y avait invité. Soudain, soit qu’elle cherchât à se rappeler quelque chose, soit qu’elle prît un instant de repos avant de se charger de son linge, elle demeura immobile, les mains sur sa taille. Il regarda ces mains. Remuaient-elles ou bien s’imaginait-il seulement qu’elles remuaient ? Quoi qu’il en fût, il eut à ce moment la certitude qu’elles pressaient doucement la taille à intervalles réguliers. Quelques instants plus tard, sans qu’il sût comment il avait fait, il avait dévalé le raidillon, franchi le ruisseau en sautant d’une pierre à l’autre. Il se trouvait maintenant en face de la laveuse, tout à fait maître de lui. Elle le regardait avec étonnement. Il se retourna de crainte que le palefrenier de la malterie ne le vît.

— Qu’est-ce que vous voulez ? demanda la femme sans montrer ce respect grâce auquel il avait pensé que tout lui serait facilité.

Il avait peur, à présent. Il crut habile de faire comprendre à cette femme qu’elle pouvait être compromise.

— Vous m’avez appelé ? demanda-t-il.

— Moi ! je vous ai appelé ! Qu’est-ce que c’est que cette histoire ?

Elle prononça ces mots sur un tel ton de colère que Digoin n’eut plus qu’une pensée : se tirer au plus vite de ce mauvais pas. Bien que cela l’humiliât, lui, le mari de la nièce de M. Peyroutet, le directeur de la malterie, il dit, espérant ainsi calmer cette femme : « Est-ce que vous voulez que je vous aide à porter votre linge ? »

— C’est cela, au moins vous serez utile à quelque chose.

Il prit une anse de la bassine. Un escalier reliait le lavoir à une sorte de plateforme. Un soldat et un vieillard se tenaient sur cette plate-forme. Digoin n’avait pas eu le temps de donner une explication à sa conduite. Il leva la tête, vit les deux hommes. Au même moment, il entendit la laveuse dire : « Le voilà. » Il cherchait une entrée en matière lorsqu’un choc l’ébranla tout entier, un choc comme dans un accident. Il recula en titubant, glissa, se releva instinctivement, perdit pied de nouveau, puis, finalement, tomba d’une hauteur de quatre mètres sur les grosses pierres qui bordent la Bougonne.

VII

Cette histoire eût pu rester ignorée si Charles n’avait pas eu la malchance de se casser une jambe dans sa chute. On le transporta à l’hôpital. Il n’en fallut pas davantage pour que cette aventure se répandît dans toute la ville. Prévoyant le scandale, le malheureux s’était mis à crier, avant même qu’on lui eût donné les premiers soins, qu’il avait été victime d’un guet-apens. Il avait réclamé les gendarmes. Ceux-ci le trouvèrent à l’hôpital. Pas plus qu’à la malterie, le récit qu’il fit ne reçut créance.

La première surprise passée, il fallut songer à prévenir Mme Digoin. M. Ducardonnet ne laissa personne le faire. Il voulait se charger lui-même de cette délicate mission. Après avoir cherché, pendant plus d’une heure, à savoir ce qui s’était passé exactement, il se rendit à Cottereaux non sans éprouver en cours de route la crainte d’avoir été devancé. Tout de suite, il annonça la nouvelle. Charles s’était cassé une jambe. Il fit une description détaillée des lieux où s’était produit l’accident. « Votre mari a glissé. Le parapet qui borde la petite esplanade dont je viens de vous parler est démoli en différents endroits. Un faux pas, et ça a été la chute. » Mais l’effort que faisait M. Ducardonnet pour masquer la vérité fut de courte durée. La première question avait déjà paru lui faire perdre le fil de ses idées. Juliette n’était pas de ces femmes qu’une démarche de ce genre égare. Au lieu de craindre le pire, un accident mortel, par exemple, qu’on venait lui annoncer avec des ménagements, elle avait tout de suite soupçonné une fourberie que le ciel, particulièrement bienveillant à son égard, lui dévoilait à l’aide d’un accident sans gravité.

— Que faisait donc Charles sur cette esplanade au lieu de travailler dans son bureau ? demanda-t-elle sur un ton sec.

M. Ducardonnet avait tenu à venir lui-même à Cottereaux justement pour éviter que Mme Digoin n’apprît la vérité. Il pensa répondre : « Mais cela n’a rien d’extraordinaire. Nous allons tous sur cette esplanade pour prendre un peu le frais, pour nous délasser. » Il garda le silence, puis balbutia : « Je ne sais pas… je ne sais pas. Il devait prendre l’air. »

— Charles n’avait rien à faire là.

— En effet, c’est étrange. C’est vrai. C’est étrange. Pourtant cela nous arrive souvent d’aller sur cette terrasse. Quand on a travaillé plusieurs heures de suite, c’est un délassement.

Mme Digoin parut un instant accepter ces explications. Puis, brusquement, elle se rappela que son mari venait de se casser une jambe. Un tel événement rendait tout possible. Elle posa d’autres questions, s’étonna que son mari se fût laissé transporter à l’hôpital. Elle fit si bien que M. Ducardonnet finit par lui avouer la vérité, ou du moins, ce qu’il croyait, comme tout le monde, être la vérité. Avec des réticences, désormais inutiles, il raconta que Charles avait eu la faiblesse de se laisser séduire par une des femmes qui fréquentaient le lavoir de la Bougonne. Le mari, venu à l’improviste en permission, les avait surpris.

Mme Digoin ne se rendit même pas à l’hôpital. Le lendemain, elle attendit M. Cesconi, le président du Tribunal, à la sortie du Palais de Justice. Elle le mit au courant de ce qui était arrivé et lui demanda l’autorisation de quitter le domicile conjugal, car elle était de ces femmes qui songent aux conséquences de leurs actes. Il ne pouvait la lui accorder, mais il lui donna galamment des conseils. Le soir même elle partait pour Paris avec son fils.

La première chose que fit Charles sortant de l’hôpital fut de retourner à la malterie. Il le fit la tête haute. Tout acte coupable a des mobiles que seul celui qui l’a commis connaît. Charles savait que les choses ne s’étaient pas passées comme on le disait. Jamais il n’avait eu l’intention de profiter, comme on le répétait partout, des circonstances pour détourner les femmes de leurs devoirs. Non, il n’était pas ce personnage antipathique. Il n’avait jamais été l’amant d’aucune de ces femmes. Il était même incapable de se rappeler le visage de celle dont le mari l’avait frappé. C’était suffisant pour qu’il estimât qu’il n’avait rien à se reprocher, pour que ses allées et venues sur la terrasse lui semblassent d’aussi peu de conséquence que toutes les pensées inavouables qui lui venaient à l’esprit.

M. Ducardonnet fut assez froid. Une pudeur inattendue l’empêcha de parler de ce qui s’était passé. L’âge, une longue pratique des affaires, l’indifférence dans laquelle peut vivre un industriel de province, n’avaient pas tué les délicatesses de l’adolescent. Digoin, qui avait des réponses toutes prêtes, fut décontenancé. Brusquement il ne put s’empêcher de dire qu’il était tombé dans un abominable traquenard. Il avait trop bon cœur. Il avait voulu rendre service, aider une jeune femme à porter son linge. Le propriétaire de la malterie l’écouta avec l’intérêt approbateur et réservé de celui qui ne veut pas prendre parti, qui considère que la sagesse est d’oublier, et qui n’ose le dire. Mais lorsque Digoin parla de se remettre au travail, un interlocuteur décidé se dressa devant lui. Après ce qui était arrivé, il valait mieux reprendre chacun sa liberté. Les gens de province sont tellement cancaniers. D’ailleurs, Digoin, mieux que n’importe qui, devait le savoir.

Le lendemain, il se rendit au château de Vaugrigneuse. Il traversa la cour d’honneur du pas ferme de ceux qui préviennent les reproches. C’était une journée printanière. Quelle allégresse dans cette vieille demeure où tout ce qui touchait à la vie quotidienne était neuf ! Il marchait sans rien voir. Il y avait une plate-bande au centre. Il ne la vit pas. Il y avait des arbres comme il n’en pousse pas dans la région, des arbres enveloppés d’une ouate verte. Les seules choses qu’il voyait, c’étaient les rideaux, les portes éclatantes de blancheur, et les outils brillants du jardinier. Il ne voyait que ce qui était utile. Un vieux serviteur du type classique le reçut. Il passait par le hall, se rendant peut-être dans une salle lointaine, au moment où sonna Digoin, et il l’accueillit avec un mélange de déférence et de familiarité. Il sembla dire : « Puisque vous venez voir madame Peyroutet, c’est que vous êtes de ses amis. Vous me laisserez, par conséquent, le temps de finir ce que j’ai à faire, et vous attendrez mon retour sans impatience. » Il revint quelques instants après pour conduire le visiteur dans un salon où le jour entrait par trois portes-fenêtres. Mme Peyroutet l’y rejoignit bientôt. Juliette, avant de partir, lui avait tout raconté en pleurant. Elle était à son aise dans les entrevues où il serait de mauvais goût de se rappeler la différence sociale. En de tels moments, elle exagérait même ses douleurs ou ses joies. Mme Peyroutet, tout de suite informée que la malheureuse épouse quitterait Drugny le soir même, s’était montrée pleine de compassion. Elle avait proposé d’aller voir Charles, d’arranger les choses. Juliette partie, elle n’en avait rien fait, par négligence, par paresse, par indifférence surtout. En présence de Digoin elle essaya de s’animer. Il lui récita le petit discours qu’il avait préparé. Elle crut un instant qu’il disait la vérité, puis elle se souvint de Juliette. Toute cette histoire lui parut à la fois incompréhensible et ennuyeuse, et elle n’eut plus qu’une pensée, se débarrasser de l’ancien employé de son mari. Au cours des jours qui suivirent, il fit le tour des gens qu’il connaissait. Certains trouvèrent qu’il ne manquait pas d’aplomb et que, dans une situation aussi ridicule que la sienne, on tâchait plutôt de se faire oublier. Il connut de nombreuses déceptions.

Quand la guerre prit fin, il se rendit à Paris, dans l’espoir de reprendre son poste à la Canadian Bank. Mais Juliette, qui avait obtenu entre temps le divorce en sa faveur, avait pris ses dispositions. M. Peyroutet évita toute entrevue et Digoin dut rentrer à Drugny. Son père était mort quelques mois avant l’armistice, de la grippe espagnole. Charles lui succéda à l’agence. Dix-huit années s’écoulèrent alors, durant lesquelles son caractère ne fit que s’aigrir de plus en plus. Puis sa mère mourut. Ce fut pénible. La pauvre femme s’était laissée persuader que son fils était une sorte de bouc émissaire, qu’on ne lui pardonnait pas d’être resté toute la durée de la guerre à Drugny, qu’il était en butte à toutes les méchancetés imaginables. Quand elle sentit sa fin approcher, elle se mit dans la tête que sa mort devait provoquer un apaisement général. Elle écrivit partout, à la Mairie, à la Gendarmerie, à la Sous-Préfecture, à la Préfecture, pour annoncer qu’elle allait mourir. Personne ne lui répondit. Et elle mourut, suppliant, dans ses derniers instants de lucidité, qu’on lui permît de se lever afin de montrer à ceux qui avaient les moyens de mettre fin aux odieuses campagnes dirigées contre son fils, qu’elle ne mentait pas, qu’elle allait réellement disparaître.

Charles Digoin vécut quelques mois seul dans la maison de Cottereaux, faisant sa cuisine lui-même par économie, se couchant chaque soir dans un lit défait, derrières des persiennes que plus personne ne levait. Il avait quarante-huit ans. Il n’avait plus rien de commun avec le petit jeune homme ambitieux et arrogant qui s’était présenté partout sans qu’on l’y invitât. Au début de l’hiver 1934, il céda son agence, vendit la maison de Cottereaux, et par un matin glacial et brumeux, prit le train pour Paris. C’était un train omnibus. Il y avait peu de monde. Il choisit non seulement un compartiment vide mais un wagon. Il se mit à chanter. Il avait confiance en lui-même. Toute la triste existence qu’il venait de vivre pendant des années s’était évanouie et, ce qui était plus important, n’était pas à retrancher du nombre d’années qu’il avait à passer sur cette terre. Il n’avait plus d’ambition, plus de soucis. Il était libre, seul. Il chantait toujours et le bruit du train lui donnait l’illusion que c’était un autre qui chantait car sa voix, dans le vacarme, était dépouillée des imperfections qui la lui faisaient habituellement reconnaître. De temps en temps, le train s’arrêtait. Un nom de station incompréhensible retentissait dans la brume. Une portière claquait. Et lorsque le train s’ébranlait, Charles se remettait à chanter.

VIII

Au temps où Charles Digoin avait habité chez Mme Prince, il avait été question, autour de lui, d’une certaine pension de la rue des Marronniers, à Passy. S’il s’en souvenait encore aujourd’hui, c’était qu’à l’époque on en avait parlé comme d’une maison assez libre. Un scandale y avait, paraît-il, eu lieu. Une jeune fille d’une de ces excellentes familles où Mme Prince avait été gouvernante, y aurait été séquestrée par un vieil acteur très connu. L’affaire avait été étouffée, mais Mme Prince, par ses relations personnelles, avait su toute la vérité. Digoin se souvenait même qu’elle avait pris la défense de l’acteur, victime, selon elle, de la coquetterie de la jeune fille.

Sur le trottoir qui fait le tour de la gare de Lyon, devant Paris qui lui offrait ses milliers d’hôtels, Charles ne trouva rien de mieux, pour se déterminer, qu’à exhumer ce souvenir d’un événement vieux de vingt ans, lequel n’avait peut-être même jamais existé. Il prit un taxi, se fit conduire rue des Marronniers. Il était cinq heures du soir et la nuit tombait déjà. Il faisait moins froid qu’à Drugny. Les lumières de la rue brillaient comme dans un instant elles ne brilleraient plus. Elles étaient encore en avance sur les étoiles et elles semblaient avoir le désir des usurpateurs de gagner très vite la partie, car bientôt elles seraient les plus faibles. Le taxi prit les quais, longea le Louvre. Charles revoyait d’abord le Paris où il n’avait jamais fait que passer. La silencieuse et monumentale gare d’Orsay qui se dressait de l’autre côté de la Seine, l’interminable mur des Tuileries, lui faisaient entrevoir une vie prête à continuer sans lui. Chaque pont était à sa place, comme il le serait plus tard, lorsque Charles Digoin reposerait dans il ne savait quel cimetière.

Il dut parcourir la rue des Marronniers dans toute sa longueur avant de trouver la pension où rien ne l’appelait et pour laquelle, cependant, il avait traversé tout Paris. C’était une maison de deux étages à la porte de laquelle se lisaient en lettres dorées, sous une petite plaque de verre noir, les trois mots : pension de famille, trois mots dont celui du milieu avait quelque chose de la particule nobiliaire. C’était discret et de bon goût. On devinait qu’il s’agissait d’une maison ayant, comme on dit, ses clients attitrés, et où il fallait donner à son désir de l’habiter une raison. Digoin hésita. Il ne pouvait tout de même pas faire allusion au scandale de jadis. Enfin il entra. Personne ne s’avança pour le recevoir. Une femme qui avait l’air d’être la propriétaire le regarda, puis continua ses occupations. Tardive paresse chez un homme qui venait de si loin, Charles posa ses valises près de la porte d’entrée avant de se diriger vers cette dame. Elle ne tarda pas à lui poser la question redoutée.

— Comment se fait-il que vous ayez pensé à moi ?

Digoin parla d’un ami qui, il y avait des années, lui avait recommandé la pension.

— Pouvez-vous me dire son nom ?

— Je ne me le rappelle pas. Il y a si longtemps.

On le conduisit dans une petite chambre du premier étage qui donnait sur un jardinet.

— Je n’ai que celle-ci de libre pour le moment, mais, dans quelques jours, je pourrai vous donner une grande chambre à deux fenêtres sur rue. Je tiens à vous dire tout de suite que le prix sera le même. Toutes les chambres sont ici au même prix. Les clients s’arrangent entre eux, selon leurs préférences.

Une fois seul, Digoin éprouva le malaise que donnent les gens qui nous servent lorsqu’ils se retirent. Sa solitude était complète. Il regarda autour de lui. Les meubles étaient de bonnes copies, comme on dit. Il y avait certainement des pensionnaires qui devaient en faire compliment à la patronne. Mais Digoin ne s’en rendit pas compte. Il était de ces clients qui découragent de bien faire, qui ne remarquent pas les petits raffinements, qui s’installent où on les conduit sans admirer, ni critiquer il est vrai. Il s’arrêta devant une glace, se regarda, surpris de voir derrière lui un papier-tenture étranger. L’animation du voyage était passée. Il n’était plus qu’un voyageur dans une chambre inconnue. Pourquoi ? Pourquoi avait-il quitté Drugny ? Que comptait-il faire à Paris, seul, à quarante-huit ans ? Un instant la pensée de retourner à Drugny lui vint à l’esprit. Elle lui fit éprouver un autre malaise, celui que nous donne la crainte d’arriver trop tard pour racheter ce que nous avons vendu. Qui était cet homme portant un costume neuf, un col dur trop large quoique de la plus petite taille, cet homme aux joues creuses, aux cheveux restés noirs ? Cet homme, visiblement, était à un tournant de sa vie. Il avait acheté une trousse de voyage. Elle était là, toute neuve, habituel témoin des changements d’existence, sur un guéridon marqueté, car chaque chambre avait son meuble marqueté. Il s’assit dans un fauteuil, gardant toujours à la main son chapeau. On ne frapperait ce gong qu’il avait aperçu dans l’entrée qu’à huit heures. Il avait le temps de se reposer, mais il n’était pas fatigué. Il était simplement étonné de lui-même. Qu’allait-il faire maintenant qu’il n’était plus à Drugny ? car il n’était plus à Drugny. Pendant quinze ans, il n’était pas sorti de cette petite ville et il avait suffi qu’il prît le train pour qu’elle lui parût aussi lointaine qu’un souvenir d’enfance. Il avait réalisé une fortune suffisante pour vivre modestement de ses revenus. Comme d’autres se retirent à la campagne, il se retirait à Paris. Il trouverait une petite occupation afin que le temps ne lui semblât pas trop long. Il ne savait pas laquelle. Il verrait. Pour le moment rien ne pressait. Il se ferait quelques relations, irait au théâtre de temps en temps, dans les musées. Il ferma les yeux. Il goûtait avec une joie profonde ce sentiment d’être à la fois seul et protégé qu’on éprouve en arrivant à Paris. Déjà, malgré la curiosité de la propriétaire, il avait senti une sorte d’acceptation de son indépendance. Déjà des lumières brillaient dans les grands immeubles se dressant au delà du jardinet. Elles avaient surgi inopinément. C’était la vie qu’il avait devant lui, où chacun occupe une petite place qui lui est chère, qu’il éclaire en arrivant sans se soucier de son voisin, sans chercher à lui nuire. Les rares personnes qu’il connaissait, Juliette, la famille de celle-ci, les anciens employés de la banque, ne le rencontreraient jamais. Ils étaient comme ces gens qui, là, faisaient de la lumière.

Une heure devait s’écouler encore avant le dîner. Charles Digoin quitta sa chambre, se rendit dans la rue de Passy, très populeuse à cette heure, puis commanda une consommation dans un café de la Muette. De même qu’il n’avait fait aucune toilette, qu’il n’avait pas pensé à ouvrir ses valises, de même il ne toucha pas à cette consommation. Il ne jouissait de son changement d’existence que par l’esprit.

IX

Bien qu’il se plût où on l’avait mis, Charles Digoin, pour faire plaisir à Mme Colom, directrice de la pension, demanda, quelques jours plus tard, quand il pourrait disposer de la grande chambre dont elle lui avait parlé. « Oh ! monsieur, je vous ai fait une offre de Gascon. J’espérais que vous ne vous en souviendriez plus. » Elle raconta qu’un événement fortuit venait de se produire. Le lendemain de l’arrivée de M. Digoin, elle avait reçu la visite d’une vieille amie. Avant de continuer, elle ouvrit une parenthèse pour bien spécifier qu’elle n’acceptait ordinairement comme locataires que des amis ou des personnes recommandées. Si elle avait fait une exception, c’était pour rendre service à M. Digoin. Il ne connaissait personne à Paris, et, elle ne le cachait pas, il lui avait fait excellente impression. Cette amie avait donc demandé à Mme Colom si elle pouvait disposer d’une très belle chambre. Sa sœur lui avait écrit que Mme de Kerzauson comptait arriver à la fin de la semaine. « Je sais qu’en observant notre petit règlement intérieur, continua Mme Colom, c’est vous qui eussiez dû prendre cette chambre. Sans la circonstance imprévue dont je viens de vous parler, j’aurais été la première à vous faire bénéficier de cet avantage, car du moment que j’ai accepté que vous soyez des nôtres, il est naturel que vous jouissiez des mêmes droits que mes autres pensionnaires. Mais madame de Kerzauson, que vous ne connaissez naturellement pas, que vous ne pouvez pas connaître puisque vous êtes un étranger dans cette maison, est une personne pour laquelle j’ai toujours eu les plus grands égards. D’ailleurs, ne serait-ce que par galanterie, je suis certaine qu’il vous serait désagréable d’occuper la chambre à deux fenêtres sur la rue en sachant que vous en privez une dame de la grande société. » Mme Colom parla encore plusieurs minutes avec admiration de sa future pensionnaire puis, pour se faire pardonner de la placer si au-dessus de son interlocuteur, elle fit quelques observations sur le respect de la parole donnée qu’ont les gens simples dont elle-même et M. Digoin faisaient partie.

Quelques jours plus tard, comme il gagnait sa table située près de la porte à battants de l’office, son attention fut attirée par l’entrée d’une femme qu’accompagnait Mme Colom. Celle-ci se déployait en prévenances, donnait des ordres, faisait déplacer les tables par la servante avec une rudesse qu’on devinait devoir cesser aussitôt après. Les tarifs de la pension étaient certainement les mêmes pour tout le monde, mais pas les attentions, ce dont la directrice était très fière. Digoin se souvenait de sa première entrée dans la salle à manger, de sa recherche de la serviette neuve qui devait lui faire reconnaître sa place. Les six ou huit pensionnaires avaient interrompu leur dîner et suivaient le manège avec une attention qu’individuellement ils n’auraient pas osé montrer.

Finalement Mme Colom se retira. Il faut dire tout de suite que la nouvelle arrivante appartenait visiblement à un milieu bien supérieur à celui des autres pensionnaires. Elle pouvait avoir une cinquantaine d’années. Il y avait dans sa robe noire quelque chose de plus que dans les vêtements noirs ordinaires. Elle avait des cheveux gris et, comme aux approches de la vieillesse, elle les faisait bouffer par coquetterie. Les joues, le front étaient très frais, à peine ridés. L’ensemble eût été jeune si les sourcils sans teinte, clairsemés, n’avaient pas manqué au regard, à la physionomie entière qui avait, à cause de cela, un air maladif. Digoin s’adossa à sa chaise, releva la tête. Il avait la fierté des petits objets qu’il portait sur lui. Il les tira de sa poche, les laissa comme par distraction sur la table. Mais à aucun moment, il ne tourna les yeux vers la nouvelle venue. Dans les jours qui suivirent, en même temps qu’il ne se départait pas de ce dédain, il se montra subitement très liant avec les autres pensionnaires, particulièrement quand Mme de Kerzauson pouvait s’en apercevoir.

Ce fut celle-ci qui, un jour, lui adressa la parole la première.

— Vous m’intriguez, cher monsieur, lui dit-elle, avec amabilité. Il me semble, peut-être me trompé-je, que vous n’avez pas pour vos semblables une bien grande sympathie. Je n’ose pas être indiscrète, mais depuis que je suis ici je meurs d’envie de vous interroger.

À partir de ce jour, des relations de membres d’une même confrérie s’établirent entre Mme de Kerzauson et Digoin. Elle cessa très vite de l’interroger pour parler d’elle-même, de sa famille, des propriétés qu’elle avait vendues, des procès qu’elle avait intentés, de l’égoïsme de ses sœurs, mais toujours de telle façon qu’elle provoquait un étonnement admiratif chez son interlocuteur. Il apprit ainsi entre autres choses, que les passions se transforment avec l’âge, que de prodigue à trente ans on peut devenir avare à cinquante, qu’il est des familles où les plus insignifiantes aptitudes sont l’objet d’une admiration générale, que dans toute succession qui se respecte une certaine somme est distraite pour la concubine ou la maîtresse du défunt. Il apprit que M. de Kerzauson était mort des suites d’une blessure de guerre. Il reposait à présent dans le petit cimetière de Kohinic. Ç’avait été un homme d’un mérite exceptionnel, une sorte de guerrier de légende. La chance l’avait ignoré. De son vivant il s’en était rendu compte. Il avait eu le regard lointain de l’homme frappé injustement. Digoin apprit que la noblesse des pensées et des manières n’est pas le privilège des classes élevées, mais de certaines personnes que la nature disperse au hasard dans le monde. Mme de Kerzauson admira un soir les mains d’une femme de chambre, des mains comme elle n’en avait jamais vu dans sa famille. « Je n’ai épousé qu’un officier sans fortune, dit-elle plus tard, mais je ne le regrette pas. Si vous aviez connu notre petit appartement de la rue Notre-Dame-des-Champs. Deux pièces, sans confort, au cinquième étage. Vous n’auriez peut-être pas voulu l’habiter, monsieur. Eh bien ! c’est le plus beau souvenir de ma vie. Chaque fois que j’y pense, des larmes me viennent aux yeux. Nous étions jeunes, mon mari et moi. Le monde ne nous pardonnait pas notre bonheur, mais que cela pouvait-il nous faire ? »

De nombreuses autres choses accrurent encore la sympathie de Digoin. Elle eût pourtant été plus franche si Mme de Kerzauson avait eu mieux conscience de la supériorité qu’elle tenait de sa naissance, si cette amitié qu’elle lui témoignait n’avait pas été la conséquence d’une tournure d’esprit humanitaire.

X

— Eh bien ! vous ne me reconnaissez pas ? avait dit, rue de Gommery, un jeune homme en s’arrêtant devant M. Charles Digoin.

Celui-ci reconnut son fils. Il y avait quatre ans qu’il ne l’avait pas vu. Il se souvint de leur dernière et unique rencontre. Il venait de faire la connaissance de Simone de Kerzauson. Quand on a tout oublié, quand on pense surtout être celui d’un couple qui aurait dû oublier le moins vite, il ne nous vient pas à l’esprit que l’autre puisse encore nous garder rancune. Digoin avait donc écrit à Juliette une longue lettre où des considérations sur le destin voisinaient avec une foule de détails sur la vie qu’il avait menée depuis dix-huit ans. C’était peut-être pour les considérations sur le destin qu’il avait écrit cette lettre, car il n’avait vraiment pas d’autre raison, à moins que ce n’eût été pour provoquer une rencontre qui lui eût permis de contempler discrètement ces traces indélébiles que le premier homme est censé devoir laisser sur une femme. Comme il avait demandé à voir son fils, non qu’il en eût une réelle envie, mais parce que cela lui paraissait ne pas manquer de grandeur de la part d’un homme qui a perdu apparemment et avec résignation tout ce qu’il a de plus cher au monde, Juliette, qui répondit par retour du courrier comme on répond aux menaces pour en prévenir de nouvelles, lui donna l’adresse de Maurice. Elle se contenta, pour ne pas laisser passer une occasion d’être désagréable, de dire qu’en ce qui la concernait, elle ne voyait pas l’utilité d’avoir une entrevue avec lui. Quant à son fils, il était peu probable qu’il réservât un accueil cordial à son père, celui-ci devant convenir qu’il n’avait rien fait pour le mériter. Cette hostilité, aussi vivace aujourd’hui que pendant les formalités du divorce, c’est-à-dire qu’il y avait dix-huit ans, produisit une impression pénible sur Digoin. Il ne s’en rendit pas moins chez son fils. Il eut la surprise de se trouver en présence d’un homme de plus de vingt ans, qui le dépassait d’une tête. Des paroles banales furent échangées. Ce fut tout.

— Comment se fait-il que tu m’attendes dans la rue, que tu n’aies pas été à la maison ? demanda Charles Digoin sur un ton de reproche. Celui-ci s’accorde mal avec l’imprévu, aussi eut-il quelque chose de faux.

— J’ai passé devant la maison plusieurs fois, mais je n’ai pas osé entrer.

— Quel enfantillage ! Simone aurait été si contente de te voir, de faire ta connaissance. Nous parlons très souvent de toi. Combien de fois m’a-t-elle dit : « Pourquoi ne vient-il pas ? » Sans t’avoir jamais vu, Simone t’aime beaucoup.

Cette façon de parler familièrement d’une personne que Maurice n’avait jamais vue, comme si on ne pouvait faire autrement à cause des liens de parenté existant entre elle et lui, frappa le jeune homme.

— Je n’ai pas voulu déranger Simone, répondit-il, car, quoique encore tout plein de la réserve de l’adolescence, il était de ces jeunes gens qui n’hésitent pas, même si au fond d’eux-mêmes quelque chose les retient, à adopter le ton que l’on prend autour d’eux.

La vérité était que, sous sa désinvolture, il était profondément gêné. Il y avait vingt mois que sa mère insistait pour qu’il fît le voyage de Fombonne, et surtout pour qu’il le fît à l’improviste, car autrement, lui avait-elle dit, il pouvait être certain qu’il ne trouverait personne. Et s’il n’y avait que vingt mois, c’était parce qu’elle ne savait que depuis ce temps que Digoin avait fait un si beau et si singulier mariage en épousant Mme de Kerzauson, née Simone d’Abricourt.

Le père et le fils montaient à présent l’aristocratique rue de Gommery, toute baignée de l’humidité de la forêt. Les propriétés, derrière les arbres luisants et nus, semblaient désertes. Elles avaient été construites pour de grandes et vraies familles, comme certains hôtels de villes d’eaux. Mais en cet hiver 1936, une seule fenêtre, souvent sur le côté, était éclairée dans chacune d’elles. La rue aussi était déserte. De temps en temps une grille s’ouvrait, mais personne, aucun domestique ne s’avançait à la rencontre du visiteur. On eût dit que toutes ces demeures encore neuves, dont les plus vieilles dataient de 1880, avaient été témoins de la ruine ou de la mort de leur propriétaire. Et la seule lumière, signalant qu’elles étaient malgré tout habitées, semblait celle d’un gardien depuis des années sans nouvelles de ses maîtres. Ce n’était qu’une impression. Ceux-ci n’avaient pas disparu. Sur toute la longueur de la rue une tranchée était creusée. Les modestes réverbères allaient être remplacés dans quelques jours par des lampadaires. La municipalité, elle, ne s’en tenait pas aux apparences.

De gros nuages gris couraient si vite dans le ciel que la lune qu’ils découvraient de temps à autre n’avait pas le temps de s’emboire et qu’elle reparaissait chaque fois aussi étincelante qu’avant. Charles Digoin ne parlait pas. Parfois il jetait un coup d’œil sur son fils. Il s’aperçut que celui-ci était chaussé d’étranges souliers acajou, sans empeigne, de cuir trop souple. Ce n’était pas ce détail qui lui donnait ce malaise qui ne cessait de grandir à mesure qu’il se rapprochait de chez lui. Il savait que Simone n’avait pas sur les différentes manières de se chausser des connaissances telles qu’elle pût remarquer ce que celle-ci avait de suspect. C’était que Maurice fût venu sans annoncer son arrivée. Simone allait certainement s’en étonner, non pas sur le moment, car elle avait l’esprit assez lent, mais plus tard. Il lui apparaîtrait qu’en agissant ainsi, Maurice avait pensé qu’on serait obligé de le recevoir. Pour avoir si peu confiance en son père, y avait-il donc entre lui et ce dernier des choses qu’elle ignorait ?

Enfin ils arrivèrent devant le chalet, un chalet haut et étroit, de deux étages, avec des fenêtres dans le toit. Il surprenait au milieu de massives propriétés de pierre de taille, entourées de terrasses, de pelouses, de massifs, de communs. Un simple grillage rigide lui servait de clôture. Des pins, alors qu’il n’y en avait nulle part dans la région, avaient été plantés tout autour. Ils contribuaient, avec les balcons de bois découpé, à donner à ce chalet une couleur locale à laquelle, d’ailleurs, plus personne ne prêtait attention. Elle n’en dépréciait pas moins, dans ce quartier sévère, la valeur locative, comme on dit, de la maison. En effet, depuis trente ans que ce chalet était construit, il n’avait jamais été habité par ce qu’on peut appeler des gens bien. En levant le loquet de la barrière à deux battants de l’entrée, un vulgaire loquet de bois, Digoin éprouvait chaque fois une légère humiliation. Ce soir, celle-ci s’accrut du fait que quatre fenêtres étaient éclairées. C’était donc toujours ceux qui avaient le moins de raison de se montrer qui attiraient le plus l’attention. Il tira son trousseau de clefs de sa poche, ouvrit la porte du chalet.

— Tu vas dîner avec nous, dit-il en entassant vêtement sur vêtement, afin de libérer, pour son fils, une des patères se trouvant sous l’escalier. Il y avait pourtant, à droite de la porte d’entrée, un grand portemanteau fait de cornes de cerfs auxquelles rien n’était accroché.

— Je ne te dérangerai pas ? demanda Maurice en tutoyant son père pour la première fois avec autant de facilité que s’il l’avait toujours fait.

— Reste un instant ici, je vais monter prévenir Simone.

Peu de temps après avoir fait la connaissance de Mme de Kerzauson, Charles avait tenu, lui aussi, à raconter sa vie. Il avait parlé de la Banque canadienne (dont vous avez dû connaître le directeur, monsieur Peyroutet), de son mariage malheureux, de son fils, de la direction d’une malterie qu’il avait prise dans sa ville natale, du guet-apens dans lequel on l’avait attiré et où il s’était cassé une jambe, ce qui expliquait qu’il boitait légèrement aujourd’hui. Cette dernière histoire, noyée intentionnellement au milieu de beaucoup d’autres, n’avait pas frappé Mme de Kerzauson. Il faut dire qu’elle était de ces personnes qui échouent dans ce qu’elles entreprennent non à cause de leur maladresse, mais parce qu’il se trouve toujours quelqu’un ayant plus d’influence qu’elles sur ceux qu’elles aiment. Toute sa vie, Simone avait souffert de cette bizarre fatalité. Si Charles Digoin lui avait plu, ce n’était pas par les gens qu’il avait connus ni par ses médiocres aventures, mais par son isolement. On imagine, dans ces conditions, le peu de cas qu’elle fit de M. Peyroutet et du prétendu guet-apens. Il n’en avait par contre pas été de même pour cette histoire de fils. Celle-ci avait éveillé sa méfiance. Par instinct, les femmes se conduisent prudemment avec les sentiments paternels. Elles ne les comprennent pas très bien. Elles savent que, quoique en apparence endormis, ils ont parfois de brusques retours. Avant même que l’idée de se remarier lui fût venue, elle avait cru habile d’assurer sa prépondérance de ce côté. Elle le fit avec d’autant plus de facilité qu’elle n’avait pas d’enfant et qu’elle avait toujours souhaité d’en avoir. Elle exposa toutes les idées sur l’éducation qu’elle avait accumulées depuis qu’elle était en âge d’y réfléchir. Elle voulut connaître Maurice, le guider, lui inculquer ces usages du monde que Juliette devait ignorer et sans lesquels un jeune homme ne peut réussir. Plus tard seulement, lorsqu’elle s’aperçut que Charles Digoin se souciait peu, après tout, de l’avenir de son fils, son zèle se calma. Aujourd’hui il se réveillait encore de temps en temps. Il n’était plus qu’une sorte de remède préventif. Mais si son mari l’approuvait un peu trop vivement, elle se taisait brusquement, non comme si elle avait changé d’avis, mais comme si justement à cet instant elle était lasse de demander toujours en vain la même chose.

Quand elle apprit que Maurice était dans le hall, elle cacha le déplaisir que cette nouvelle lui causait, feignit de se réjouir de faire enfin la connaissance du jeune homme. Quelques instants après, elle dit pourtant que c’était dommage qu’il n’eût pas annoncé son arrivée. Car le sous-préfet et d’autres personnes devaient venir ce soir.

— Nous n’avons qu’à dîner tout de suite. Maurice passera certainement la nuit ici. Il montera dans sa chambre aussitôt que nous aurons fini. Nous lui parlerons plus longuement demain.

À ce moment, Digoin fut pris de crainte. Il venait de lui apparaître que son fils n’avait certainement pas fait le voyage de Fombonne pour ne passer qu’une agréable soirée.

XI

Il y avait déjà cinq ans que Simone, qui s’était mariée sous le régime de la séparation de biens, avait loué à son nom le chalet de la rue de Gommery, où, par parenthèse, elle avait eu vingt mille francs de frais de remise en état. Pendant longtemps elle n’avait fréquenté personne. Elle connaissait pourtant du monde à Fombonne où elle avait villégiaturé dans sa jeunesse et où la famille d’Abricourt avait de nombreuses attaches. Elle était orgueilleuse. Quand on avait été la femme du capitaine Emmanuel de Kerzauson (le monde oubliait qu’il lui avait reproché ce mariage également), il fallait avoir un grain de folie pour convoler avec un M. Charles Digoin. Elle savait que le monde avait raison, mais tant qu’aucun racontar n’arrivait à elle, cela lui était égal. Elle s’était créé des occupations. La direction de sa maison l’amusait. Elle avait pour l’homme qui était le prétexte d’une vie qu’elle avait désirée bien avant de se remarier, toutes les attentions d’une femme profondément attachée.

Il y avait deux ans, elle avait subitement craint que son mari ne se lassât de cette existence. Il ne s’en plaignait pas. Il n’était pas de ces hommes ayant besoin d’action et de distraction. Il se levait assez tard, vers neuf heures, s’habillait lentement, puis descendait en ville. Il aimait, pour cette promenade, à prendre la rue Saint-Corneille, car chaque fois, à la vue des maisons qui se rejoignaient au loin dans la brume du matin, à l’endroit justement où l’animation était la plus grande, il éprouvait la sensation de pénétrer dans une ville inconnue. L’après-midi, il attendait le goûter auquel il n’avait jamais pu cependant s’habituer. Puis, à sept heures, il partait pour la gare chercher les journaux du soir, en passant par les avenues cette fois, ce qui lui valait le plaisir de rencontrer de jolies et élégantes jeunes femmes se rendant au cercle en sortant du golf. Il leur souriait parfois. S’il n’y avait pas eu une si bonne entente entre Simone et lui, si tous deux ne s’étaient pas complétés si parfaitement, n’eût-il pas fréquenté les mêmes lieux que ces charmantes personnes ? Simone ne connaissait-elle pas des parents, des amis de certaines de ces jeunes femmes ? Elle n’avait aucune relation avec ces dernières, à cause de son mari, justement. Mais elle eût pu en avoir. Cela ne dépendait que d’elle. C’était l’essentiel. Ainsi, l’isolement dans lequel se trouvait Digoin n’avait rien de comparable avec celui dans lequel il s’était trouvé toute sa vie.

La fierté qu’il avait des possibilités mondaines de sa femme n’avait pas échappé à celle-ci. Au début elle n’y avait pas prêté attention. Mais depuis quelques mois, son attachement ayant sans doute grandi avec le temps, elle cherchait à incarner le personnage plein de ressources qu’elle se sentait aux yeux de Charles. Chaque fois qu’elle en eut l’occasion, elle présenta son mari aux gens qu’elle avait connu dans sa jeunesse, sans se soucier, comme avant, s’il plairait. Mais comme ces sortes d’entrevues n’eurent jamais de suite et qu’elle craignait que Charles n’en conçût de l’amertume, elle prit enfin la résolution de ne plus fuir les avances que lui faisait depuis longtemps un monde moins brillant que le sien mais respectable, le monde officiel de la ville. Il n’ignorait pas que Mme Charles Digoin était née Abricourt. Il avait suffisamment d’apparence pour que Charles, qui ne discernait pas la nuance de mépris que la société avait pour ce monde, pût se croire aussi honoré d’en faire partie qu’il ne l’eût été de fréquenter l’autre.

C’est pourquoi, de temps en temps, sans même avertir son mari, Simone invitait le sous-préfet, le contrôleur principal des finances, le professeur de philosophie du collège, le procureur de la République (mais pas M. de Coucy, simple juge suppléant pourtant), M. Colona, conservateur du château, quelques Parisiens possédant une villa dans la région et faisant sans cesse allusion à la morgue de ceux qu’ils appelaient les « hobereaux de province », des officiers supérieurs d’origine modeste, comme le colonel Machecosse, très au courant des qualités de charbon qu’on devait utiliser dans les appareils de chauffage. Il était tout à fait à sa place dans ces soirées qui avaient un air de réunion d’état-major. Il y planait le sentiment qu’ainsi réunis, tous formaient une puissance. La désillusion ne venait qu’ensuite comme quand, au lendemain d’un meeting, après avoir voté avec tout le monde une adresse réclamant la libération d’un prisonnier, on apprend qu’il n’a pas été relâché. Digoin s’effaçait, quoique plein de fierté que tant d’importantes conversations pussent avoir lieu chez lui. Chacun de ces personnages laissait entendre, en révélant le nom quand il s’agissait d’un individu qu’on n’aurait jamais l’occasion d’approcher, que dans un certain cas il était intervenu en faveur de quelqu’un, un certain cas bien déterminé.

— Dépêchons-nous de dîner, dit Charles. Après nous arrangerons cela.

Ils rejoignirent Maurice. Il avait ôté son pardessus. Il se frottait les mains, comme font les messieurs qu’on rencontre dans les restaurants lorsqu’ils reparaissent après une courte absence. Le premier coup d’œil de Simone sur le jeune homme fut rapide, sévère. Puis elle lui témoigna une amabilité si peu dans ses habitudes que Charles en fut surpris. Elle n’avait pas si souvent l’occasion d’user de sa séduction pour servir son mari. Maurice, lui, était très mal à l’aise. En général quand on se trouve en présence d’une personne qu’on n’a jamais vue, mais à laquelle on est attaché par la parenté ou dont on a beaucoup entendu parler, on éprouve un sentiment singulier. Ce n’est pas la crainte de donner une idée insuffisamment avantageuse de soi. C’est plutôt qu’ayant conscience des défauts de son groupe, on tienne, en prenant contact avec un membre d’un autre groupe, à représenter dignement celui dont on fait partie. Or rien de tel ne se produisit chez Maurice. Il était à cet âge – il avait vingt-sept ans – où le principal défaut est la colère, mais non encore les petits calculs de cette espèce.

Peu après on se rendit à la salle à manger. Simone avait gardé des années passées dans sa famille une sorte de complaisance pour les lieux où s’opèrent les fonctions du corps. Alors que le grand et le petit salon, le hall formant living-room, les dépendances ne retenaient jamais son attention, aucune amélioration n’était superflue pour la salle à manger et les chambres à coucher. Ces pièces étaient les mieux exposées, les plus douillettement aménagées. Les repas se déroulaient avec solennité. Digoin en était flatté. Ce soir-là pourtant, il était trop inquiet pour éprouver son habituelle satisfaction. Il s’attendait à ce que, d’un moment à l’autre, Maurice donnât la raison de sa venue à Fombonne, qu’il fît allusion à la difficulté de gagner sa vie, de trouver une situation, qu’il demandât une aide matérielle. Le jeune homme était visiblement bien trop intimidé pour dire, comme l’avait d’abord craint son père : « Tout ça, c’est très bien, mais parlons maintenant de choses sérieuses. Je suis ton fils. » Non, il répéterait simplement ce que Juliette lui avait appris. Il réciterait une leçon. Ensuite se produirait la scène désagréable. Simone interviendrait comme chaque fois qu’il s’agissait d’argent. « Mais ce garçon a parfaitement raison. C’est ton fils. Il est tout à fait naturel que nous fassions quelque chose pour lui. » Elle était généreuse, mais comme sa mère qui amassait des bibelots pour des cadeaux d’anniversaire, elle n’avait pas un sens très sûr de la valeur de ce qu’elle donnait. Cela lui semblait toujours beaucoup. Que se passerait-il si Simone, après avoir paru vouloir s’occuper de Maurice comme d’un fils, se contentait de lui donner un conseil quelconque, celui de faire une carrière militaire par exemple ? Que se passerait-il quand Juliette l’apprendrait ? Mais Charles Digoin se trompait. Son fils lui rendait une visite désintéressée.

Après le dîner, Simone et Charles conduisirent Maurice dans une chambre à coucher où personne jusqu’alors n’avait passé la nuit. Un feu de bois y avait été allumé.

— Excusez-nous de vous laisser déjà, dit Simone avec une amabilité de circonstance, et tout en repoussant les objets fragiles, mais nous attendons des amis. Si vous aviez besoin de quelque chose, vous n’auriez qu’à sonner. Il y a, je crois, dans un tiroir de cette commode, quelques livres. Est-ce que demain matin vous descendrez prendre votre petit déjeuner, ou est-ce que vous aimez mieux qu’on vous l’apporte ?

Simone n’avait pas envisagé une seconde que le jeune homme pût passer la soirée avec elle et ses invités. Ce n’était pas que la présence d’un beau-fils dont tout le monde ignorait l’existence l’eût gênée, ni que son mépris du qu’en dira-t-on eût manqué de sincérité, ni que ses sentiments pour Digoin fussent tels qu’elle souffrît de le voir en mauvaise posture vis-à-vis de gens qui ne montraient que trop que c’était à la femme qu’allait leur sympathie, mais tout simplement parce qu’il lui eût été désagréable de faire connaissance, en même temps que des étrangers, du fils de son mari.

XII

Lorsque la porte fut refermée, la douceur de la chambre parut plus grande encore. Il y avait, sur la cheminée, deux chandeliers à ampoule en forme de flamme et à abat-jour de soie orange. Un tapis de moquette couvrait le sol. Des boîtes, des statuettes, des vases, aussi précieux que ceux des autres pièces, encombraient le dessus des meubles. Cette chambre n’avait pas été négligée sous prétexte qu’elle ne devait servir qu’occasionnellement. À la lisière de la forêt, c’est-à-dire à deux ou trois cents mètres de la rue de Gommery, se trouvait un café, la « Cocarde », fréquenté par les lads et les domestiques. Le samedi soir et le dimanche on y dansait. Quand la musique vient de loin, les souvenirs qu’elle éveille sont ceux de l’enfance, de soirées où nous n’avions pas la permission de sortir cependant que sur la place retentissait la fanfare d’un cirque. Maurice l’écouta. Il aimait que les fins de couplet traînassent, fissent désirer longtemps le refrain. Il se sentait prisonnier. Il aurait voulu sortir, ne rentrer que lorsqu’il en aurait envie. Il supportait difficilement la moindre contrainte. Il se mit à marcher de long en large. Il songeait à sa mère, à l’obligation où il allait se trouver de raconter ce que son père lui avait dit, de décrire chaque geste. Il lui semblait entendre Juliette : « Qui s’est levé de table le premier ? Comment la dame était-elle habillée ? Ton père ne t’a-t-il pas pris par le bras ? » Il devinait déjà tous les reproches qui lui seraient faits. « Comment, tu t’es laissé enfermer dans une chambre pendant qu’ils recevaient des amis ! Tu as accepté cela ! » La musique s’était tue. Il ne pouvait rester immobile. Il aurait voulu partir, retourner à Paris. Il s’arrêta cependant de marcher pour regarder un vase chinois à col étroit qui avait l’air de porcelaine mais qui était ce qu’on appelle un cloisonné. Il le frappa d’une chiquenaude. Un bruit métallique en sortit. Mis en goût, il examina une tabatière, puis des statuettes. Il avait pour ces objets auxquels Simone tenait, quand ce n’était pas pour leur rareté, pour les souvenirs qui y étaient attachés, cette sorte de mépris supérieur qu’on peut avoir pour la frivolité. Il était à un âge où le besoin de posséder n’a pas encore fait son apparition. Il s’imaginait qu’il en serait toujours ainsi et il en était très fier. Il songea encore aux derniers conseils que sa mère lui avait donnés. « Tu ne leur dois rien. Sois digne, n’oublie pas que ton père n’a jamais cherché à te voir, mais n’oublie pas également que tu lui dois le respect. » La nuit, dans cette chambre, lui eût paru interminable. Il ouvrit la porte. L’escalier était éclairé. Il ne regarda pas les vieilles gravures anglaises pendues aux murs. Elles l’eussent pourtant amusé. C’était les péripéties d’un combat de boxe à poings nus. Brusquement il avait pris la décision de partir. Ce départ était un geste de faible, un geste que Charles s’apprêtait à rendre incompréhensible en l’exécutant avec une feinte bonne humeur, comme si ce geste n’avait d’autre raison que le bon plaisir. Il laissait son père perplexe, dans l’impossibilité de lui demander une explication, n’osant mettre Simone au courant de ce qui s’était passé. Plus tard seulement, M. Digoin comprendrait le sens de ce départ. Bien qu’une telle façon d’agir fût dans la manière de Juliette, Maurice se doutait bien que sa mère ne l’en féliciterait pas. Elle trouverait que Charles et sa riche épouse s’en étaient tirés à trop bon compte.

Dans le hall, la femme de chambre attendait la fin de la soirée, assise près de la porte d’entrée.

— Vous direz à mon père que je suis parti, fit Maurice qui avait pensé frapper à la porte du salon, et qui, au dernier moment, n’en avait pas eu l’audace.

Lorsque, le chalet redevenu silencieux, Digoin apprit que son fils était parti, il éprouva un soulagement mêlé de gêne. Que dirait Simone de cette désinvolture ? Bientôt il resta seul au rez-de-chaussée. Chaque soir il s’attardait ainsi car cette solitude, dans la demi-obscurité, cependant qu’il entendait sa femme marcher au premier étage, était pour lui le meilleur moment de la journée. Il passait lentement du salon dans la salle à manger, de cette salle à manger dans le hall, allumant, éteignant, examinant comme l’avait fait son fils, les objets se trouvant sur les meubles. Il se sentait provisoirement le maître.

Pendant ce temps Simone se préparait pour la nuit. Toute la journée elle s’était agitée, elle avait vu du monde, sans s’accorder la plus petite pause. Au moment où elle allait passer de tant d’activité au sommeil, elle devenait différente. Sa toilette de la nuit faite, vêtue de sa robe de chambre, elle s’asseyait dans le fauteuil qui faisait face au feu. Elle demeurait longtemps ainsi, immobile. Elle ne faisait pas un examen de conscience. Elle ne revoyait pas chacun de ses actes, ni ne se rappelait chacune de ses pensées. Il faut attendre que la branche soit sortie de la zone bouillonnante pour qu’elle remonte à la surface. Simone attendait simplement, peut-être plus par désir de s’endormir rapidement que par préoccupation morale, qu’elle fût redevenue elle-même, que sa vraie nature reprît le dessus. Tout était en ordre jusqu’au lendemain, et si par hasard elle s’apercevait alors qu’elle avait oublié quelque chose, elle disait : « Tant pis, c’est assez pour aujourd’hui. »

Digoin se décida à la rejoindre. Il savait qu’il trouverait une personne souriante, qui pour la première fois de la journée le regarderait comme son mari. Il n’en éprouva pourtant aucune joie. Quand l’amour n’a pas été la raison principale d’une union, la vie qu’on s’apprête à mener ensemble paraît pouvoir se choisir. Elle se présente par portion. Ils avaient longtemps hésité entre un appartement à Paris, une villa dans le Midi, une petite ferme, une maison dans une ville de province. Finalement le chalet de Fombonne l’avait emporté. Il réunissait les avantages de toutes les autres vies sans en avoir les inconvénients. C’était à la fois Paris, la campagne, la province, la vie mondaine. Simone ne serait pas une inconnue dans cette petite ville puisque sa famille et elle-même y avaient séjourné, et elle n’y aurait cependant pas les obligations d’une indigène. Charles Digoin connut enfin le bonheur. Dès le début, ceux mêmes dont il avait exercé la profession, l’agent de location, l’employé de banque, lui marquèrent de la déférence. Personne n’avait cherché à savoir d’où il venait, qui il était. Le fait d’être le mari d’une femme dont on avait appris très vite l’excellente origine, lui avait permis de partager la considération dont elle était l’objet. Il avait en quelque sorte un répondant. Dans les petites villes où tout le monde est familiarisé avec la législation des traites et estime qu’elle ne saurait être différente, c’est une garantie que personne n’oserait juger insuffisante. Le bonheur de Digoin eût été parfait sans la crainte lancinante d’un événement imprévu. Charles Digoin était incapable de préciser quel genre d’événement il redoutait. Ses affaires étaient parfaitement en règle. Il ne laissait aucune dette, aucune situation compliquée derrière lui. Il était divorcé, il est vrai, mais tout s’était passé correctement, Juliette ayant poussé la dignité jusqu’à refuser toute pension de l’homme qui l’avait si odieusement outragée. Il ne lui devait donc rien, aucun arriéré, aucun solde de partage de communauté. Mais l’homme est ainsi fait qu’il lui arrive de changer non seulement d’habitude mais de caractère pour ne pas être soupçonné d’un acte dont le seul souvenir le fait rougir. Comme si la version qu’il donnait de l’accident dont il avait été vie-time était la vraie, il croyait aujourd’hui à la méchanceté gratuite de ses semblables. Puisqu’on l’avait attiré une fois dans un guet-apens, qu’est-ce qui empêchait qu’on le fît une deuxième fois ? Digoin voyait réellement des dangers partout. Il était devenu d’une amabilité qui étonnait. Il tremblait qu’un jour quelque chose ne se produisît qui le séparât de Simone, qu’elle n’apprît par exemple qu’il était un assassin et qu’il ne fût incapable de lui prouver le contraire. Aussi, lorsque son fils l’avait interpellé rue de Gommery, c’est-à-dire à l’endroit du monde où il tenait le plus au respect de ses semblables, avait-il été saisi d’anxiété. Des embûches qu’il ne pouvait prévoir allaient surgir. Aucun raisonnement ne réussit à lui rendre son calme. Allait-il être séparé de Simone comme il l’avait été de Juliette, sans avoir rien fait pour cela ? La première fois, cela lui avait été égal. Mais Simone était une autre femme. Elle chercherait à comprendre. Ce serait épouvantable.

Il frappa à la porte. Comme chaque soir, Simone avait fait sa toilette physique et morale. Il devina tout de suite qu’elle considérait le départ de Maurice comme sans importance, que c’était de haut qu’elle s’apprêtait à examiner la situation. Ils parlèrent quelques instants de la soirée, des invités, puis Simone dit : « J’aime beaucoup ton fils. J’ai été très agréablement surprise. C’est un garçon franc, sympathique, un peu timide, ce qui est charmant à son âge, à tout âge d’ailleurs. Il faut absolument que je fasse quelque chose pour lui. »

Comme on le voit, Simone prévenait les désirs. C’est une délicatesse ; sauf quand on se trompe et que le désir qu’on prévient n’allait jamais être énoncé. Comme tous ceux qui ont rompu avec leur milieu, Simone avait su garder des amitiés puissantes. Très reposée, très détachée, elle expliqua à son mari qu’après réflexion, ce qu’elle pouvait faire de plus sage pour Maurice était non de lui donner de l’argent, ce qui n’eût servi à rien, mais de le faire pénétrer dans un monde où, en même temps qu’il se ferait une situation, il acquerrait des usages, des manières, un vernis qui lui manquaient totalement. Mais il fallait d’abord qu’il cessât de considérer la vie comme une course à l’argent. Il y a des gens de parfaite éducation, de très grande intelligence, qui n’ont aucune fortune et n’en sont pas moins heureux. C’était toute une éducation à refaire, tâche qu’elle aurait aimé à entreprendre. Le but que tout homme devrait viser ne doit pas être de gagner plus d’argent qu’il n’en a besoin pour vivre modestement, but rapidement atteint quoi qu’on dise, mais celui de se perfectionner intellectuellement et mondainement. Si Maurice le comprenait, Simone prévoyait qu’elle pourrait lui être d’une grande utilité.

— Sinon, ajouta-t-elle, tout ce que je pourrai, ou plutôt tout ce que nous pourrons faire, ce sera de lui donner de temps en temps un billet de cent francs.

Comme ceux qui ignorent la valeur de l’argent, il arrivait à Simone de citer des chiffres ridiculement bas. Elle passait ainsi pour avare, alors qu’en réalité, si elle avait été instruite de ce qu’il était normal de donner, elle l’eût fait naturellement.

XIII

Quoique ce fût sur l’instigation de sa mère que Maurice s’était rendu à Fombonne, il y avait des années qu’il n’habitait plus chez elle. Il avait loué une chambre meublée rue Demours, chez une certaine Mme Tassin, vieille femme ratatinée, vêtue de noir, des plus comme il faut. En sa présence on ne pouvait s’empêcher de penser que c’est une chose étrange que le besoin de considération chez des gens dont un seul regard permet de déterminer celle à laquelle socialement ils ont droit. Elle habitait un appartement situé en plein soleil, à mi-hauteur du bâtiment, donnant sur ce qu’elle appelait une vaste cour.

Quand elle l’avait loué, bien avant la guerre, il y en avait eu un autre également libre, sur la rue, mais au nord. Le loyer de ce dernier qui avait pourtant le même nombre de pièces, était naturellement plus élevé. « Lorsque je me suis trouvée dans l’obligation de choisir entre ces deux appartements, disait-elle, comme s’il n’y en avait pas eu d’autres dans Paris, l’alternative suivante s’est présentée à moi : jouir de l’estime générale et vivre sans soleil, dans la poussière et le bruit, ou passer pour une malheureuse, mais avoir de l’air et de la lumière. C’est à cette dernière solution que je me suis arrêtée. » Depuis, sa plus grande fierté était d’avoir bravé une opinion publique qui n’existait d’ailleurs que dans son imagination.

Il était une heure du matin quand Maurice rentra chez lui. Bien qu’il laissât la porte de sa chambre ouverte tout le jour et qu’il montrât ainsi qu’il ne craignait aucune curiosité, il s’enfermait la nuit. Il venait de tourner la clef dans la serrure, lorsqu’on frappa discrètement. C’était Mme Tassin. Les femmes, quelque âge qu’elles aient, se parent pour la nuit. Elle avait un peignoir de soie d’un rose assorti aux rubans fraîchement repassés de son bonnet.

— Alors ? demanda-t-elle, avec la modestie de ceux qui ne savent pas si nous sommes restés dans la disposition qui nous a portés à leur faire des confidences.

Maurice tendit le menton. Ce mouvement interrogatif était une manière de montrer sa mauvaise humeur. La logeuse s’était glissée dans la chambre.

— Alors, avez-vous été à Fombonne ?

— J’en viens.

— Est-ce que cela s’est bien passé ?

— Très bien.

Elle aurait voulu entamer une conversation, mais tout de suite elle comprit que Maurice ne parlerait pas ce soir. Elle n’en fut pas déçue. Les êtres les plus dénués ont leurs qualités. Mme Tassin, quelque impérieux que fût un de ses désirs, savait en rester maîtresse. Au cours d’une existence étroite, passée chez les petits commerçants et dans son intérieur, elle avait appris à dominer son impatience. Aussi fut-ce discrètement, comme elle était venue, mais toujours curieuse des aventures de son locataire, qu’elle se retira.

Le lendemain matin, Maurice se leva à sept heures. Il déjeuna à un comptoir d’un café et de deux croissants. Puis il se rendit au siège social de la compagnie d’assurances dont il était un des démarcheurs. Il eût déjà oublié son voyage à Fombonne si l’obligation d’aller dans la soirée en faire le récit à sa mère ne l’avait contraint à y penser.

En quittant Drugny, Juliette s’était réfugiée chez ses parents. Elle et son fils y avaient passé quelques années. Puis, en 1922, elle s’était remariée avec un jeune avocat, Raoul Béquillard. Il s’agissait d’un homme d’une trentaine d’années dont les études avaient été interrompues par la guerre, sans grande intelligence, tranchant, infatué. Il passait dans sa famille pour avoir le sens juridique inné. La légende voulait que tout jeune il eût pris la défense de ses camarades. Au moment où M. Peyroutet, car c’était encore lui qui avait fait ce mariage, après avoir dépeint Charles Digoin au jeune avocat, avait commencé à parler de la malterie, Béquillard, d’un geste noble, avait arrêté son interlocuteur. Il n’avait pas voulu en entendre davantage. Depuis, lorsque le nom de Digoin était prononcé devant lui, il avait un haut-le-corps de dégoût. Il fallait se réjouir que Juliette n’eût pas attendu vingt-quatre heures pour quitter ce triste personnage. Cette rapidité était pour son mari la preuve qu’elle n’avait rien de commun avec cet individu. Quant à la virginité, c’était un détail physiologique. Béquillard n’avait pas d’idées arriérées. Son mariage fut cependant loin de plaire à sa famille. Juliette eut encore de la chance de ce côté. Cette famille était nombreuse. Le père, un riche négociant de l’Ille-et-Vilaine, avait trois frères, tous pères de nombreux enfants. Sa mère, sœur d’un tanneur de Metz, avait des frères également prolifiques. Or, dans tout ce monde, pas une mauvaise tête, pas un prodigue, personne dont on eût pu rougir. On conçoit que ce groupe humain devait en tirer une certaine fierté, surtout à une époque aussi troublée que celle où il s’était épanoui. Aussi se montra-t-il vis-à-vis de Raoul des plus accommodants. Il eût été dommage, pour un cas qui n’était après tout que douteux, de ne plus pouvoir jouir d’une si exceptionnelle honorabilité. On admit pour la première fois que le mariage n’était pas nécessairement un but, qu’il pouvait être une étape. Tout changeait en conséquence. La fortune n’était plus indispensable. La femme devenait une compagne. Elle participait à la lutte. Elle était un réconfort, un soutien, pour l’homme auquel elle était dévouée corps et âme et dont elle partageait tous les soucis. Quant à Maurice, qui avait alors onze ans, on régla son sort de la façon la plus simple. On le mit comme pensionnaire dans un lycée.

M. et Mme Raoul Béquillard s’étaient installés dans une maison singulière en ceci qu’elle avait été visiblement construite, il y avait une trentaine d’années, pour des gens de condition bien supérieure à ceux qui l’habitaient aujourd’hui. Une chaussée bordée de deux minuscules trottoirs, passait sous la voûte. Dans l’ascenseur très vaste, il y avait des glaces, une flûte de verre pour les fleurs comme on en voit dans les vieilles voitures, une banquette dont le capitonnage n’avait plus de teinte. L’escalier était large et de marbre. Il n’avait pas de tapis. On apercevait cependant, au bas de chaque marche, les anneaux dans lesquels jadis des tringles, destinées à le maintenir, avaient été glissées. Des avis de la préfecture, du concierge, qu’on ne se donnait plus la peine d’encadrer ni de placer dans des endroits discrets, étaient fixés sur les murs. Mais l’étrange était que, malgré cette décrépitude, une atmosphère d’aisance bourgeoise se dégageait de cette maison. La porte de l’escalier de service n’était pas tellement noircie par les mains et les coups de pied des livreurs. Il s’en présentait tout le temps d’ailleurs et le concierge, très correctement vêtu, ne s’en étonnait pas. Les lambris, sur les saillies desquels la peinture était partie, avaient été lavés le matin à grande eau. Cet immeuble était situé rue Gay-Lussac. Aucun quartier de Paris n’est aussi peu envieux ni étroit d’esprit. Le seul inconvénient eût pu être la proximité de la Faculté de Droit. Tant de futurs licenciés et docteurs, passant devant le domicile de Me Béquillard, pouvaient déprécier l’avocat. Mais on ne songe pas à de tels détails quand on habite rue Gay-Lussac. Ainsi, à part quelques petits ennuis qui ailleurs eussent été autres mais eussent existé quand même, le ménage était heureux. Il y avait maintenant quinze ans que Raoul Béquillard et Juliette étaient mariés. L’illusion de monter que donnent les études, le début d’une carrière, s’étaient évanouie. À quarante-cinq ans, bon avocat pour certains, mauvais pour d’autres, gagnant assez d’argent pour ne pas toucher à son capital, il n’avait pas d’autre ambition que d’être estimé de ses confrères. Juliette, elle, avait peut-être moins bien pris cette espèce de renoncement. Compagne des débuts, qui n’avaient pas été difficiles d’ailleurs, elle aurait aimé à être celle de la réussite. Or l’existence s’était révélée uniforme, coupée seulement de temps à autre par un événement familial, un voyage, un emménagement dans un appartement non pas plus petit ou plus grand, mais plus pratique et plus avantageux. Quand elle avait appris par hasard, il y avait un an, que le mari qu’elle avait abandonné au plus noir des destins, avait épousé une femme de la meilleure société et qu’il menait dans une petite ville connue pour ses mondanités, son château, sa forêt, ses chasses, la vie la plus agréable qui fût, elle fut persuadée qu’un vice rédhibitoire était caché sous ce bonheur ? Puis quand elle sut qu’il n’en était rien, que la nouvelle femme de Charles n’était ni infirme ni folle, elle éprouva non du dépit ou de la jalousie, mais le regret, assez imprévu, de n’avoir pas aujourd’hui avec son ex-mari les relations courtoises de certains divorcés. Elle ne se fût pas immiscée, à la faveur de celles-ci, dans tant de bonheur. Elle était trop respectueuse des lois du foyer. Oh ! non, il ne s’agissait pas de cela. Ce qu’elle aurait voulu simplement, elle qui se considérait comme faisant partie du monde restreint des favoris de la fortune, c’était surtout que l’heureux ménage ne songeât pas à elle comme à un de ces êtres qu’on laisse derrière soi, qu’au contraire il eût pour elle la sympathie qui naît de destinées semblables. Digoin avait brusquement cessé d’être un méprisable individu. La rancune est comme une mauvaise odeur qui demeure tant qu’on n’ouvre pas les fenêtres. Il avait suffi d’un peu d’air frais pour qu’elle se dissipât. Les faiblesses, les défauts, les vices, qui avaient paru si longtemps à Juliette ne devoir se rencontrer que chez son premier mari, étaient ceux de tous les hommes. Il n’y aurait plus jamais rien entre Charles et elle, elle le savait. Mais pourquoi, dès à présent, n’eussent-ils pas su qu’ils étaient l’un et l’autre heureux ? Pourtant, dans ce revirement, l’existence de Simone jouait un rôle beaucoup plus grand que ne le pensait Mme Béquillard. Celle-ci était restée, par certains côtés, une jeune fille romanesque. Une femme comme la nouvelle Mme Digoin, bien qu’elle fût seulement de quelques années plus âgée que Juliette, était de celles que les jeunes filles admirent. Juliette l’imaginait fine, intelligente, sensible, enfin douée de toutes les qualités d’une grande dame, et par cela capable d’apprécier à sa juste valeur celle qui l’avait précédée. La veuve d’un capitaine de Kerzauson était faite pour s’entendre avec la femme de Me Béquillard. Une seule rencontre n’eût-elle pas permis à une amitié sincère de naître, une amitié où Digoin eût joué le rôle ingrat de l’homme qui donne des plaisirs qu’on ne peut nier (plaisirs auxquels Juliette, quoiqu’elle en eût joui, aurait eu le tact de ne jamais faire allusion), mais ne saurait prétendre à autre chose. C’est ainsi qu’après avoir longtemps insisté, elle avait fini par obtenir de son fils qu’il se rendît à Fombonne.

XIV

Il était sept heures du soir lorsque Maurice arriva rue Gay-Lussac. L’ascenseur étant trop long à se mettre en marche, il prit l’escalier où une très légère odeur de cuisine était perceptible. En pénétrant chez sa mère il eut la satisfaction de constater que cette odeur ne venait pas de son appartement. La bonne avait reçu l’ordre de le conduire tout de suite dans le cabinet de Raoul Béquillard. Ce dernier était assis derrière son bureau. Il fit signe à Maurice de s’asseoir, puis après avoir rangé quelques papiers :

— Alors, vous avez été à Fombonne ?

— Oui, mais je suis tombé au milieu d’une réception.

— Votre père recevait quelques amis sans doute.

— Oui.

— Il s’agissait donc plutôt d’une petite soirée.

Ils parlaient depuis un quart d’heure, lorsque Juliette entra dans la pièce.

— Ton fils est tombé au milieu d’une réception, lui annonça Raoul Béquillard.

— Le pauvre garçon, dit-elle, avec ironie, en feignant de le plaindre. Puis elle chercha à changer la conversation. Elle dut s’y reprendre à plusieurs reprises avant d’y parvenir. Elle se fût donné plus de mal encore si cela avait été nécessaire car rien ne lui était plus désagréable, au moment où elle se proposait d’interroger son fils, que d’entrer dans une conversation commencée sans elle. Ce ne fut qu’après le dîner, lorsqu’elle se trouva seule avec Maurice, qu’elle en vint au sujet qui lui tenait à cœur. Le mot réception l’avait frappée. Aussi exigea-t-elle que Maurice parlât d’abord des invités de Digoin. Il le fit sur un tel ton qu’on eût dit qu’il avait été réellement contrarié par leur présence, de façon à justifier par avance son départ. Quand Juliette apprit qu’il n’avait pas voulu rester chez son père, malgré les attentions qu’on lui avait témoignées, elle fut un instant stupéfaite. Déjà, pendant que Maurice avait parlé, elle avait éprouvé ce malaise qui nous envahit lorsque nous cherchons, dans des paroles auxquelles celui qui les dit n’attache pas la même importance que nous, ce qui nous est favorable ou défavorable. Elle ne se mit pourtant pas en colère.

Le lendemain, elle prit la décision d’écrire à son ancien mari. Elle s’assit devant son secrétaire. Elle aimait à en ouvrir le devant, à le laisser baissé, couvert de papiers. Cela avait quelque chose d’intime, de personnel. On devinait que tout ce qui s’offrait ainsi à la vue avait sa place à l’intérieur du meuble. Quand Juliette avait une lettre à écrire, elle choisissait d’abord le ton. D’ordinaire, c’était celui d’une personne qui n’a pas de temps à perdre, allant droit à l’essentiel. Elle le jugea trop sec pour Charles. Elle lui écrivit une lettre vague et amicale. Maurice était devenu un homme, comme Charles avait pu s’en apercevoir. Il était rentré enthousiasmé de son voyage à Fombonne, de l’accueil qu’on lui avait fait. Juliette était heureuse de constater que son ancien mari n’avait pas oublié son fils. Cette lettre terminée, elle la déchira. En la relisant avec les yeux de Mme Digoin, en y cherchant l’idée que cette dernière pouvait se faire de celle qui l’avait écrite, Mme Béquillard avait été déçue. Évidemment la difficulté était grande de concilier le désir de montrer qu’elle était supérieure à Charles et celui de ne rien dire sur celui-ci qui pût blesser sa nouvelle femme. À la fin elle se décida pour une lettre plus mordante. Elle laissa entendre que maintenant que Charles était devenu un homme comme les autres, il était plus facile de lui parler avec franchise. Eh bien ! il fallait qu’il sût que Maurice ne s’était jamais entendu avec son beau-père, Me Raoul Béquillard. Il était parti. Elle n’avait pu l’en empêcher. Aujourd’hui, au moment où l’avenir du jeune homme devait être considéré sérieusement, elle estimait que Digoin devait intervenir. Elle lui conseillait de ne rien faire sans prendre l’avis de sa femme. C’était naturel. Elle-même n’avait pris la liberté de lui écrire qu’après avoir consulté son mari.

Elle montra cette lettre à Me Béquillard. Il la parcourut l’œil fixe, sans que ses pupilles allassent et vinssent. Lorsqu’il arriva au passage où il était question de lui, il hocha la tête en signe de désapprobation. « Ce n’était pas nécessaire de parler de moi », dit-il en rendant la lettre. L’amour qu’il avait eu pour sa femme n’était plus qu’une habitude. Les seules satisfactions que les époux trouvaient ensemble étaient celles de l’amour-propre.

Une semaine s’était écoulée depuis la visite de Maurice lorsque Digoin reçut cette lettre. Les lettres désagréables ont quelque chose de particulier. Le timbre lui-même ne ressemble pas à ceux des autres lettres. Il paraît mieux collé, comme si on l’avait frappé du poing. Sans être graphologue, on découvre dans l’écriture des signes peu sympathiques. Le premier mot, Monsieur ou Madame, ou même Mademoiselle, n’a été écrit que par formalité.

Charles monta dans sa chambre. Il n’avait rien à craindre de personne et pourtant des gouttes de sueur brillaient dans l’espèce de rigole qui part de la cloison nasale pour aboutir au milieu de la lèvre supérieure. Que lui voulait-on brusquement ? Il déchira l’enveloppe, lut les quatre pages de Juliette. Malgré son désir de plaire, elle n’avait pas changé. C’était encore de la conduite de son ex-mari qu’il était question. Il ne répondit pas à cette lettre. Qu’eût-il répondu d’ailleurs ? puisqu’il ne pouvait ni accepter ni refuser ce qu’on lui demandait. Sa situation vis-à-vis de Maurice était beaucoup moins simple que Juliette ne se figurait. Il avait aimé cet enfant, mais il y avait plus de vingt ans qu’il en était séparé par la seule volonté de la mère. Il se souvenait de la lettre presque injurieuse qu’elle lui avait écrite pour refuser de lui confier Maurice pendant les vacances. Un enfant si pur, il ne fallait pas le contaminer. Quel exemple pour lui que les vices de son père ! Et aujourd’hui Juliette faisait de belles phrases, parlait d’autorité paternelle.

Il ne montra pas cette lettre à Simone. Il avait remarqué qu’elle faisait une distinction entre les ennuis. Il y avait ceux qui lui étaient personnels, c’est-à-dire ceux venant de sa famille, de celle de son premier mari, de ses amis, enfin de tout son passé, et ceux venant de Charles Digoin. Or, devant ces derniers, quelque insignifiants qu’ils fussent, elle était comme accablée.

XV

Pendant plusieurs jours, Juliette attendit la réponse de Charles. Quand elle comprit que celle-ci ne viendrait pas, les pensées les plus sombres l’envahirent. Elle crut qu’on la méprisait, qu’on se moquait d’elle, qu’on avait ri de sa lettre. Digoin et sa femme s’étaient naturellement consultés sur l’attitude à adopter. « Cette personne me paraît très bien élevée », aurait dit Simone. C’était Charles qui avait refusé d’entamer des relations. Il n’avait pourtant pas dit de mal de Juliette, elle en était certaine. Ce n’était pas son intérêt. Une femme, à la rigueur, peut calomnier un premier mari. Juliette ne s’en était pas fait faute. Mais un homme, en diminuant celle qu’il a tout de même aimée, se diminue lui-même.

Deux semaines s’étaient écoulées lorsque la lumière se fit dans l’esprit de Mme Béquillard. Si Charles ne lui avait pas répondu, ce n’était pas à cause de l’une des raisons qu’elle avait imaginées, mais parce qu’elle avait commis une faute d’éducation. Elle n’aurait pas dû écrire directement à Digoin. Elle aurait dû s’adresser à Monsieur et Madame, ou mieux encore, à Madame seule. Sur-le-champ, elle se décida à le faire. Évidemment elle reconnaissait ainsi son incorrection, mais les plus orgueilleux craignent le moins de s’humilier. Elle écrivit avec beaucoup de prudence, s’adressant à Mme Digoin comme à une grande sœur. Elle ne fit pas allusion à sa première lettre, Charles ne l’ayant peut-être pas montrée. Ce ne fut que sur la fin, lorsqu’elle parla de Maurice, qu’elle ne put résister au désir de prendre le ton d’une dame charitable que les affronts ne rebutent pas, si grande est son envie de venir en aide à son protégé.

Au reçu de cette lettre, Simone n’eut aucun mouvement d’impatience. Il faut dire qu’entre temps son mari, qui avait prévu que Juliette n’en resterait pas là, lui avait tout raconté. Cette façon d’amorcer des relations était agaçante. Visiblement il ne s’agissait que de cela. Simone n’en doutait pas. Le flair n’est jamais aussi aiguisé que lorsqu’il lui faut dépister une volonté de se hausser. « Cette femme commence à m’ennuyer », pensa Simone. Mais elle était plus prévoyante que son mari. Elle comprit tout de suite que l’insistance de cette personne irait en grandissant et que le plus sûr moyen de se débarrasser de Mme Béquillard était de paraître la prendre au sérieux.

Quand Charles rentra de la ville, elle lui annonça qu’elle avait reçu cette lettre. Elle ne la montra pourtant pas, car, quand on a vécu des années en communauté familiale et que pendant tout ce temps on n’a rien possédé en propre, on devient plus tard très fier non seulement de ce qui nous appartient, mais aussi de tous les signes qu’on nous fait de l’extérieur. Elle se contenta de lui en parler. Il y avait entre elle et son mari assez de finesse dans les rapports pour qu’elle pût faire allusion à la volonté de se hausser qu’elle y avait discernée. Elle s’en garda, Charles étant capable de prendre cette observation pour lui et de se froisser. Il ne fallait pas donner à cette lettre trop d’importance. Elle était un accident comme il en arrive dans tous les ménages. Au complément d’explication que Digoin lui demanda, elle échappa en disant que cette affaire ne concernait, après tout, que Juliette et elle. Les joues de Digoin prirent la couleur de l’émotion profonde : le gris cendre. Il était bouleversé que sa femme parlât de Juliette avec tant d’indépendance, comme si le fait que la lettre avait été adressée à Simone personnellement créait entre les deux femmes des rapports d’où il était exclu. Son premier mouvement fut de colère, mais quand il se savait impuissant, il retrouvait très vite son calme. Un sentiment plus pénible encore que la colère l’envahit, celui de voir un être que nous haïssons approcher un être que nous aimons, et qui ne se méfie pas puisqu’il réplique à notre mise en garde : « Mais non, cette personne ne te déteste pas. Tu te trompes ». Quand pareille observation lui était faite, il apparaissait à Digoin que quelque coupable que fût un homme, il trouvait toujours un défenseur. Charles, qui aurait voulu dire ce qu’il pensait de Juliette, garda le silence. Simone ne l’eût pas écouté. Elle se refusait, malgré toute son affection, à suivre son mari dans ses rancunes personnelles. Elle trouvait dégradant de prendre fait et cause dans des querelles datant d’avant son mariage. Tout lui semblait très simple. Charles n’aimait plus Juliette. Ils avaient divorcé. Ils avaient refait leur vie. La sagesse commandait aux anciens époux d’avoir le même respect pour leur nouveau foyer. Juliette paraissait l’avoir compris. Sa lettre, du moment qu’on admettait qu’elle eût pu l’écrire, était d’une correction parfaite. Ne pas y répondre avec la même correction, eût été non seulement une maladresse mais une impertinence.

La largeur d’esprit avec laquelle Simone considérait ce petit événement n’échappait pas à son mari. Elle accroissait sa haine pour son ancienne femme. Il en voulait à celle-ci de bénéficier d’une indulgence dont il eût voulu être seul à jouir. Il souffrit de n’avoir pas la possibilité d’éclairer Simone sur ce qu’il croyait être le véritable caractère de Juliette. Il ne pouvait plus supporter cet entretien. Il quitta le salon, monta dans sa chambre. Il ouvrit la fenêtre. Quelle heure était-il ? Il ne le savait pas. La journée était sans couleur. Peut-être était-il deux heures de l’après-midi. L’heure du déjeuner passe si vite quand de tels événements se produisent. Le vent qui soufflait en tempête était invisible, et le faîte des arbres s’inclinait, et des rideaux s’échappaient des fenêtres entr’ouvertes, et des nuages gris noirs, déformés, tordus, couraient dans le ciel, les uns à côté des autres, comme une foule immense. Digoin s’accouda à la barre d’appui. Quel spectacle extraordinaire, au début d’un après-midi, que celui d’une nature qui avait existé, il y avait un instant, semblable, sans que personne s’en fût douté ! Elle le faisait songer aux vies qu’un regard nous fait soudain découvrir, comme celle d’un serviteur, d’une bête, d’un vieillard, d’un être qui demeure près de nous et que nous n’avons jamais remarqué. Maintenant un chien ou un chat pouvait paraître. Digoin les regarderait dans les yeux. Et cette lucidité qu’il se sentait avoir sur tout ce qui l’entourait, il l’eut tout à coup sur lui-même. Il se vit dans cette maison, ce chalet, à quelques pas de cette rue de Gommery où passait, de temps en temps, un promeneur si loin de lui. Que faisait Charles Digoin dans cette rue, au sommet de cette rue ? Il songea à Simone. Elle était entrée dans sa vie au moment où il allait atteindre cinquante ans, la cinquantaine pour employer un mot plus évocateur. Ce qui faisait son être intime datait d’avant. Ce jour-là, à sa fenêtre, il eut le sentiment que tout ce qui avait un rapport quelconque avec Fombonne ne l’avait qu’effleuré, et que ce qui était vraiment lui-même n’existait qu’au fond de sa mémoire. Il serra son front entre le petit doigt et le pouce, comme si avec la main entière le geste eût été trop matériel. C’était donc ce qu’il avait quitté avec tant de joie qu’il regrettait. Il se souvenait pourtant de l’enchantement qu’avaient été les premiers mois à Fombonne. Ni l’amour ni la paix ne l’eussent fait naître seul. Cet enchantement avait été celui-ci que nous apportent l’espérance de cet amour et de cette paix, de la fin de nos misères, une ville inconnue où nous allons tâcher de vivre autrement, où tout semble nous dire que nous allons pouvoir le faire, où la maison que nous avons louée est vide, spacieuse, gaie, où le soleil se lève chaque matin aussi brillant que dans notre jeunesse. C’est l’enchantement d’une convalescence. Rien n’a vieilli, même pas nous-même. Digoin songeait à ces mois extraordinaires. Il faudrait partir pour les retrouver.

XVI

Simone n’imita pas son mari, ce dont elle fut très fière, le mariage ne devant pas étouffer la personnalité. Elle écrivit à Juliette et, pour masquer son embarras, le fit tout de suite afin de pouvoir prendre le ton plein de netteté des réponses faites par retour du courrier. Elle ne fit pas la moindre allusion à Charles. Elle feignit d’ignorer qu’il avait reçu, lui aussi, une lettre. Ce faisant, elle disait implicitement que les choses ne se passaient pas de la même façon quand on s’adressait directement à elle. Elle montrait qu’il y avait deux personnes dans le ménage et que si la négligence et la faiblesse de l’une attiraient des complications, il n’en était pas de même avec l’autre. Puis elle parla de Maurice, mais de cette façon étrange que nous avons en parlant d’un être cher à quelqu’un qui a sur lui plus de droits que nous. Il avait vingt-sept ans. Il était grand temps de s’occuper de son avenir. Elle promit d’y réfléchir, de faire des démarches, de parler du jeune homme à des amis, de se renseigner, tout cela sans laisser paraître le moindre sentiment pour Maurice. À la lettre vague et hypocrite qu’elle avait reçue, elle répondait avec la bonne volonté sympathique d’une personne qui ne voit de petitesse nulle part, et à qui ses efforts n’apportent rien d’autre que la satisfaction du devoir accompli. Cela ne manquait pas de noblesse. Elle s’en rendit compte avec plaisir. Aussitôt après, elle fut cependant prise de découragement. Après un mariage comme le sien, il n’y avait rien d’étonnant à ce qu’elle se réjouît de donner d’elle-même une idée avantageuse. Elle avait maintenant des satisfactions de femme qui a mal conduit sa barque, comme on dit, et qui vieillit.

Six semaines s’écoulèrent. Simone avait complètement oublié Juliette, Maurice, les promesses qu’elle avait faites. On était en avril. À Fombonne, un jury de commerçants venait d’élire la reine du muguet. Quand il ne pleuvait pas, Simone et son mari allaient se promener, après le déjeuner, dans la forêt. Comme dans les unions bizarrement assorties, ils se forçaient à aimer la nature, à découvrir les germes de vie aux branches en apparence mortes. S’ils n’étaient pas dans l’ordre socialement, ils l’étaient du moins en profondeur.

Il y avait donc six semaines que Simone avait écrit à Mme Béquillard, lorsqu’elle reçut une nouvelle lettre, de Maurice cette fois. Elle fut surprise, aucun temps ne passant aussi vite que celui qui suit nos promesses. Maurice était censé écrire de son côté. Il l’avait fait sur un papier à marbrures bleu ciel, à bords ébarbés, et dont le format, par élégance, était celui d’un rectangle allongé. Il s’excusait de n’avoir pas écrit plus tôt, mais il avait craint d’être importun. Il annonçait qu’il allait faire son possible pour retourner à Fombonne avec les beaux jours. La lettre était écrite avec liberté. Elle ne contenait pas un mot pour le père. Elle ressemblait un peu à une lettre d’homme d’affaire, d’avocat, de médecin, de ceux enfin qui s’adressent à des gens de haute condition, sans changer les formules habituelles, comme si dans l’exercice de leur profession ils n’avaient pas le loisir de faire des distinctions. Simone comprit tout de suite que cette lettre n’avait d’autre but que de lui rappeler ses promesses et elle n’en parla même pas à Charles. Elle n’y répondit pas non plus, mais quelques jours plus tard, elle prenait la décision d’aller voir M. Weil. Chaque fois qu’on lui demandait un service, elle agissait de cette façon, c’est-à-dire qu’elle faisait ce qu’on attendait d’elle, mais seulement après avoir donné l’impression qu’elle ne le ferait pas.

M. Weil avait été cet ami de la famille auquel on recourt dans les occasions les plus diverses sans que jamais il se lasse. Il n’y avait pas que Simone, chez les Abricourt, qui fût ce qu’on appelle une originale. Son père, ses sœurs, son frère avaient montré, eux aussi, en de nombreuses circonstances, leur incapacité de se conduire dans la vie. Ç’avait toujours été M. Weil qui, en fin de compte, avait redressé les situations les plus compromises. À la mort de M. d’Abricourt, des contestations entre les héritiers lui avaient permis d’entrevoir que la fortune de son ami était moins importante encore qu’il n’avait cru. Comme il n’avait pas les mêmes raisons de s’intéresser aux enfants qu’au père, il espaça les relations. Mais ceux-ci n’avaient jamais eu autant besoin des conseils de M. Weil. Ils n’éprouvèrent aucune gêne à le relancer sans cesse. Ils le firent avec maladresse. La vie insouciante qu’ils avaient menée jusque-là ne leur avait pas permis de discerner quels étaient les exacts rapports de leur famille et de M. Weil. Ils crurent que ce dernier avait ils ne savaient quelle dette de reconnaissance vis-à-vis de leur père, et que les conseils qu’il lui avait toujours prodigués en étaient en quelque sorte le remboursement. Aussi, sans se soucier de respecter une retraite que M. Weil avait mis sur le compte de son âge avancé, continuèrent-ils à aller le consulter, s’étonnant même qu’il ne mît pas plus d’empressement à les guider. Un jour, ils allèrent jusqu’à lui reprocher de ne pas les avoir engagés avec plus d’énergie à faire une opération de bourse qui était apparue par la suite lucrative. M. Weil comprit alors que la gêne vers laquelle il voyait les enfants de son ami s’acheminer infailliblement allait lui être imputée. Et il rompit complètement, sauf avec Simone. Un mariage d’amour qui était devenu, au triomphe de tous, un mariage malheureux, des soucis d’argent, l’hostilité irréfléchie des siens, l’avaient rendue plus apte à comprendre ce qui se passait en dehors de sa famille. À la mort de son père, au lieu de s’imaginer, comme ses sœurs et son frère, que les amitiés des parents se transmettent aux enfants, elle avait cherché à garder celles qu’elle sentait inconsciemment devoir lui être utiles un jour. Elle était allée se confier à M. Weil. Au lieu de lui demander conseil sur la façon de placer avantageusement son argent, elle avait parlé de ses peines, de ses projets, de ses espoirs. Un peu avant son mariage, au lieu d’essayer de faire passer Charles Digoin pour ce qu’il n’était pas, elle avait dit la vérité. L’homme avec lequel elle comptait terminer sa vie était un campagnard. Il n’avait aucune instruction, aucun don particulier. Sa fortune était insignifiante. Mais c’était un brave homme, qui avait pour elle une admiration enfantine. Il avait souffert toute sa vie de la médiocrité d’une condition d’où il n’avait pas eu la force ou l’intelligence de sortir. Aujourd’hui, il croyait vivre un rêve. Elle commettait peut-être une faute en se remariant. En tout cas, elle n’en rendrait personne responsable et elle en subirait seule les conséquences. M. Weil avait été touché par ces confidences, d’autant plus qu’elles n’étaient pas telles qu’il dût prendre position. Puis il avait vu dans cette confiance un moyen d’ôter à sa rupture avec la famille Abricourt ce qu’elle pouvait avoir d’égoïste au moment où les ennuis d’argent allaient faire leur apparition. En gardant de bonnes relations avec le membre de la famille qui passait justement pour devoir être le premier à souffrir de ces ennuis, il ne pouvait être soupçonné d’avoir rompu par crainte d’être sollicité plus tard.

XVII

M. Weil était un homme de taille moyenne, âgé de soixante-douze ans, portant une petite barbe blanche carrée. Il avait le geste brusque. L’âge avait un peu atténué cette verdeur. Parfois, comme s’il s’en rendait compte, il faisait claquer ses doigts, cambrait la taille, se trémoussait dans le vaste appartement de la rue Léonard-de-Vinci où il habitait depuis trente-quatre ans. Mais il ne faut pas juger un homme à ses manies. Il n’y avait rien dans tout cela qui sentît l’amertume ou on ne sait quelle insatisfaction. C’était clair, net, sans arrière-pensée. Au plus fort de ces espèces d’accès de colère, il gardait sa lucidité. Quelquefois même il souriait. Mais si la personne présente en concluait que tout était fini, les sourcils se fronçaient de nouveau. Une scène de ces comédies légères que M. Weil aimait par-dessus tout se déroulait alors.

Simone lui avait téléphoné le matin. Il l’avait priée de venir le prendre chez lui, à 11 heures, pour aller se promener au Bois. Lorsqu’elle arriva, il se trouvait dans le hall en compagnie de son valet de chambre, avec lequel, pour tuer le temps, il avait une conversation comme en ont les grands hommes avec les jardiniers ou les maréchaux-ferrants. M. Weil avait toujours vécu à Paris. Il le regrettait, mais encore aujourd’hui il n’eût pu vivre ailleurs. Faute de jardiniers ou de maréchaux, il se contentait de ses domestiques pour goûter les joies que donne la fréquentation des gens simples. Il les voulait tous de la campagne, ayant gardé les caractères de leur province, rien ne lui faisant plus horreur qu’un domestique parisien.

M. Weil, bien qu’il dirigeât encore toutes ses affaires, menait une vie oisive. Sa promenade matinale était le moment où il aimait le mieux à voir les gens quand ceux-ci lui étaient sympathiques. Ils descendirent l’avenue Foch. L’Arc-de-Triomphe derrière soi procure un sentiment agréable, aussi bien quand on descend les Champs-Élysées que l’avenue Foch. C’est le sentiment que l’on éprouve en s’éloignant de tous les monuments, de toutes les églises, comme s’il y avait quelque chose de protecteur, de réconfortant dans ces travaux à l’honneur des hommes, comme si d’être capables d’ouvrages aussi désintéressés, les rendait meilleurs et faisait qu’on n’avait plus besoin de se retourner pour se défendre. On apercevait, au loin, la bande grise formée par les arbres du Bois, très basse, moins haute que les maisons qu’elle empêchait pourtant de s’étendre plus loin. Il pleuvait, mais ce n’était qu’une averse, et la vie continuait gaîment. Simone marchait à côté de M. Weil, évitant les flaques que la terre de l’avenue, plus argileuse que celle de la forêt de Fombonne, n’avait pas eu le temps de boire. Quoique aux approches de la vieillesse les différences d’âge s’atténuent, les vingt-cinq ans qui séparent un père d’un enfant, séparaient toujours les deux promeneurs. Simone, dont les cheveux grisonnaient, semblait une jeune fille timide et prévenante. Elle voulait demeurer pour M. Weil, une demoiselle d’Abricourt, conserver une apparente ignorance de la vie, comme si tout ce qu’elle avait appris depuis était peu de chose en comparaison de ce que savait le vieil ami de son père.

Comme il y avait plusieurs mois qu’il n’avait pas vu Simone, il lui demanda si elle se plaisait toujours à Fombonne. Ce fut à ce moment qu’elle parla de Maurice. Elle le fit le plus naturellement du monde et il eût été impossible de déceler la moindre gêne dans sa voix. C’était assez inattendu, car, depuis qu’elle avait téléphoné rue Léonard-de-Vinci, elle était inquiète. Elle s’était rappelée que M. Weil ne s’était jamais étonné qu’elle ne lui eût pas présenté Charles. S’il avait montré si peu d’empressement à connaître son mari, que serait-ce quand il s’agirait du fils de celui-ci ? Simone savait qu’il se trouve toujours des gens pour défendre une mésalliance, soit par générosité de caractère, soit par esprit de contradiction, mais qu’il ne se trouve jamais personne pour porter un intérêt quelconque à la famille du mari d’une mésalliée. Pourtant elle avait jeté sans hésitation le nom de Maurice dans la conversation, au moment où il lui était venu à l’esprit. Devant M. Weil tous ses scrupules s’étaient évanouis. Elle s’était rappelée que ce qu’il aimait en elle, c’était la jeune fille insouciante et généreuse de jadis. Comme en présence de tous les amis qu’elle avait gardés d’une époque où elle vivait dans une famille heureuse et opulente, il fallait qu’elle oubliât ce qu’elle avait appris au dehors. Ce ne sont pas les dangers de l’inexpérience que les familles redoutent le plus pour le membre qui les abandonne, mais les marques qu’une vie inconnue fait sur lui. De ces marques, Simone se sentait couverte. Qu’elle hésitât à prononcer le nom de Maurice en eût été une. Elle fit le portrait du jeune homme, sans jamais l’appeler son beau-fils. Elle commit une autre petite lâcheté, celle de dire qu’elle ne l’avait vu qu’une fois. Ce garçon lui avait paru intelligent. Elle était persuadée que si on s’occupait de lui, si on le dirigeait, il pourrait être plus tard d’une grande utilité.

M. Weil ne l’interrompit pas. « Mais parfaitement », se contenta-t-il de dire de temps à autre. Puis, lorsque Simone, pour ne pas donner du relief à ce sujet en passant brusquement à autre chose, changea insensiblement de conversation, il eut la bonté de ne pas la laisser faire. « Tu vas lui donner mon adresse, dit-il. Il n’a qu’à venir un matin, vers onze heures, chez moi. J’irai me promener avec lui, je lui parlerai, je verrai bien de quoi il est capable. »

Les deux promeneurs remontaient maintenant l’avenue. L’Arc-de-Triomphe se dressait dans le lointain, entouré d’un peu de brume à sa base, de trois quarts comme pour le peintre le visage qu’il s’agit de flatter. M. Weil racontait une histoire arrivée à une de ses nièces. Il prenait un grand plaisir à ce récit. Une vie entière passée dans les affaires d’argent lui avait fait voir trop de choses pour que la transformation de Simone lui eût échappé. Pourtant il semblait l’ignorer. Il restait l’homme plus âgé qui ne parle de la vie que par sous-entendu afin de ne pas troubler une âme ignorante.

Souvent, quand elle arrivait à Fombonne, Charles l’attendait derrière la petite porte vitrée qu’un employé fermait dès qu’un train était signalé, afin d’éviter qu’un hurluberlu fût victime d’un accident, la gare n’ayant pas de passage souterrain. Ce soir-là, en descendant du compartiment, elle eut son habituel regard vers cette porte, puis elle suivit les voyageurs. L’air était plus frais qu’à Paris. Le train avait quitté la gare du Nord à 6 h. 20. Il était 7 h. 13, au lieu de 7 h. 14. Une minute d’avance. En traversant les voies sous la protection d’un employé qui guettait l’express de Bruxelles, Simone aperçut, de l’autre côté de la barrière blanche délimitant les terrains appartenant à la Compagnie, la place bordée de maisons basses, encombrée de cars, d’automobiles, et au bas du ciel d’un bleu déjà froid, juste au-dessus de l’endroit où le soleil, semblable maintenant à une lunule d’ongle, se couchait, une traînée rouge et mauve de nuages comme on en voit à la fin des journées où il a plu. Charles n’était pas là. Un instant elle pensa à prendre une voiture. Mais comme elle n’avait pas de paquet et que la fin de cet après-midi était d’une grande douceur, elle résolut de rentrer à pied. Elle venait à peine de prendre cette décision que Charles débouchait de la rue Félix-Faure avec ce balancement exagéré des bras qu’on remarque chez ceux qui ont une infirmité quelconque aux jambes. Il se passe, parfois, une chose extraordinaire quand, après avoir vu du monde, beaucoup parlé, quand après s’être agité toute une journée, on retrouve dans le calme celui qu’on a quitté le matin. On a comme la révélation d’un dévouement et d’un amour qu’on avait oubliés. Ce fut ce qui se produisit quand Simone aperçut son mari. Il était en retard. Il venait à elle en se dépêchant. Ses pensées n’avaient pas été distraites de la journée. Cette hâte, cette silhouette, cette claudication, c’étaient celles d’un homme qui n’avait qu’une femme dans sa vie. Qu’importait donc qu’il ne fût pas, comme on dit, du même monde, qu’il n’eût ni intelligence, ni fortune, ni naissance, ni beauté, ni jeunesse, puisqu’il aimait Simone de tout son cœur. Dès qu’elle fut près de lui, elle le prit par le bras. Elle avait honte d’avoir été, toute une journée, gênée dans ses actes et dans ses paroles par l’existence de Charles.

XVIII

Quinze jours plus tard, Maurice reçut une lettre de M. Weil. Il l’informait que Mme Digoin avait fait une démarche à son sujet et il le priait de passer le voir un matin, le plus vite possible. Le jeune homme n’éprouva aucune joie à la lecture de cette lettre. Le nom de Weil ne lui disait rien. Ce devait être celui d’un personnage important, mais M. Hugonnet, le sous-directeur du « Patrimoine », n’était-il pas lui aussi un personnage important ? Néanmoins il se rendit compte que, pour des raisons qui lui échappaient, cette lettre causerait un grand plaisir à sa mère. Le soir même, en quittant la compagnie d’assurance, il se rendit rue Gay-Lussac. Une discrète odeur de roux flottait encore dans l’escalier. L’avocat avait un client dans son cabinet et Juliette, comme à son habitude, n’était pas rentrée. Maurice dut à contrecœur s’asseoir au salon. Finalement Me Béquillard vint le chercher. Maurice lui tendit la lettre, sans dire un mot, comme s’il n’avait été qu’un prête-nom dans cette histoire. L’avocat la prit comme il eût pris une facture dans la main d’un fournisseur, d’un geste paresseux, comme si Maurice eût dû au moins lui épargner la peine de la tirer de l’enveloppe. Mais lorsque son regard tomba sur l’en-tête : 14, rue Léonard-de-Vinci, son expression changea.

— D’où vient cette lettre ? demanda-t-il. C’est votre belle-mère sans doute qui vous a fait envoyer cela.

Il la lut deux fois, la garda ouverte dans ses mains un long instant, comme si, cessant de porter un message, elle était devenue un objet ayant appartenu à M. Weil, puis il se leva, se dirigea vers le petit guéridon sur lequel étaient posés les annuaires du téléphone et un vieux bottin mondain.

— Mais ils sont des centaines ! s’écria-t-il pour faire de l’esprit.

Finalement, après avoir pointé tous les Weil de son index, il murmura : « C’est celui-là, sans aucun doute. C’est bien ce que je pensais. Il s’agit du Weil banquier. » Il se rassit à son bureau, prit une cigarette, garda l’allumette éteinte à la main, comme il avait gardé la lettre après l’avoir lue. Il n’avait envie de rien jeter. Il avait envie d’être recommandé lui aussi à M. Weil, pas de la même façon, bien entendu. C’était difficile à présent. Il leva les yeux, regarda Maurice avec cette expression à la fois lointaine et étonnée qu’ont les imaginatifs lorsqu’ils se trouvent brusquement devant un homme qui n’est rien pour eux mais qui, par le seul fait qu’il existe, contrecarre leurs projets. Maurice existait. C’était à lui et non à Me Béquillard que M. Weil avait écrit.

Quand Juliette sut qui était M. Weil, elle éprouva la joie particulièrement vive que donne le principal comblé avant l’accessoire. Il y avait des mois qu’elle cherchait à entrer en relation avec Simone. Rien de plus naturel, quand on appartient également à une excellente famille, qu’on veuille se répandre, connaître du monde. Mais elle n’aurait jamais pensé qu’avant d’y parvenir elle pût réaliser les espérances qu’elle mettait en ce rapprochement. Mme Charles Digoin était vraiment une grande dame. Elle l’avait montré par sa façon d’agir. Sans doute lui avait-il été difficile de répondre à la lettre de Juliette, à cause de Charles. Mais elle avait élégamment tourné la difficulté en faisant intervenir un ami, M. Weil. Comme ceux qui découvrent, dans l’amabilité toujours parfaite que déploient les gens qu’un incident quelconque nous fait connaître et que nous ne reverrons plus, l’indice d’une sympathie qui ne demanderait qu’à devenir de l’amitié, Juliette voyait, dans la mention faite par M. Weil de la démarche de Simone, un moyen détourné qu’avait trouvé cette dernière de faire comprendre à Mme Béquillard en quelle grande estime elle la tenait. Aussi lorsque Maurice, une fois parti, l’avocat parla de l’intérêt qu’il y aurait pour lui à profiter de l’occasion pour faire connaissance de M. Weil, éprouva-t-elle un léger malaise. Évidemment elle ne pouvait s’opposer à une telle ingérence. Elle aimait son mari. Quelque chose lui disait de s’y opposer pourtant. Oh ! il ne s’agissait pas d’un amour maternel plus fort que l’amour d’une femme. C’était son bon sens. Mais ce qu’il y a de curieux chez certains époux, c’est que, bien qu’unis depuis des années, bien qu’ayant leurs intérêts joints, bien qu’aucun ne songe à se séparer de l’autre, ils agissent, en certaines circonstances, comme s’ils étaient indépendants. Me Béquillard avait son idée et il ne s’aperçut même pas de la perplexité de Juliette.

Ce fut par une véritable matinée de printemps que l’avocat et Maurice se rendirent rue Léonard-de-Vinci. Qu’une pareille matinée était mal choisie pour cette démarche ! Me Béquillard se réjouissait cependant de ce beau temps. Il respirait profondément. On eût dit qu’ayant abandonné tous ses dossiers, il se dirigeait vers son garage, qu’il allait passer la journée à la campagne. Il était de ces hommes préoccupés à qui le soleil, en les accompagnant jusqu’à leur bureau, ne fait rien regretter. Les arbres étaient criblés de pousses, comme autant de flocons qui se seraient brusquement arrêtés de tomber. Au bout de la rue Léonard-de-Vinci, on apercevait la place Victor-Hugo et la statue de pierre sombre, semblable à une statue d’ingénieur à l’entrée d’une mine, dressée sur un monticule gazonné et bordé de fleurs robustes. Me Béquillard portait une serviette. Bien qu’il n’eût rien à faire au Palais, il avait décidé d’y aller afin de marquer qu’il prenait sur ses occupations pour accompagner Maurice. Il ne parlait pas. Il eût pourtant aimé à arrêter une ligne de conduite commune. Mais c’eût été donner à sa présence un air de complicité. En gardant le silence, il n’accomplissait qu’un devoir. À force de subordonner ses jugements aux apparences, il avait fini par attacher une importance énorme à l’effet produit. Ce n’était donc pas par hasard qu’il avait laissé chez lui son cache-col blanc. Il arrive qu’on adopte un détail vestimentaire par le seul fait que dans la vie courante personne ne le remarque. Me Béquillard se doutait que ses cache-col, bien que de soie et d’une blancheur parfaite (Juliette veillait particulièrement sur eux après avoir tout essayé pour en déshabituer son mari), manquaient, comme tout ce qui évoque un souci de propreté, d’élégance.

Il était 11 heures exactement lorsque les deux hommes arrivèrent chez M. Weil. Lorsqu’il aperçut Me Béquillard, il leva la main, la garda en l’air, comme font certaines personnes sollicitant une présentation. Ce geste n’était pas dans les habitudes de M. Weil. S’il avait échappé au banquier, c’était que celui-ci dérogeait déjà à d’autres habitudes en recevant un visiteur inattendu. Il regarda Me Béquillard avec curiosité. Mais dès que l’avocat eut prononcé quelques mots, il comprit à qui il avait affaire. Quand Simone lui avait donné les raisons pour lesquelles elle tenait à éviter le beau-père et la mère de Maurice, il avait répondu qu’il la comprenait très bien. Cette réponse n’avait pas été une formule, il le constatait maintenant. Pourtant un sourire affable parut sur son visage. Il se méfiait de Me Béquillard comme on se méfie, dans les réunions publiques, des gens plus convaincus que soi. M. Weil n’avait pas la repartie facile. Il aimait mieux être aimable. Après avoir parlé du hasard qui permet de faire connaissance, Me Béquillard lui demanda la permission de se débarrasser de sa serviette. M. Weil se tourna vers Maurice, lui posa quelques questions. Mais la présence d’un tiers l’agaçait. Il y avait cinq minutes que les visiteurs étaient arrivés lorsque M. Weil se leva, pria qu’on l’excusât. Il avait un rendez-vous. Mais il serait heureux de revoir Me Béquillard et Maurice. Pour plus de sûreté, il valait mieux lui écrire. « Je vous en prie », dit l’avocat. Il comprenait qu’un homme comme M. Weil fût très occupé, souvent par des questions qu’un simple sous-ordre eût dû pouvoir régler seul.

Les visiteurs partis, M. Weil s’abandonna à sa mauvaise humeur. Il était à un âge où on jouit du temps qui reste à vivre avec méthode, où chaque heure est précieuse, où le moindre ennui qu’on eût pu éviter prend une importance énorme. Il avait le sentiment d’avoir agi avec une légèreté incompréhensible de sa part. Comment avait-il pu se mêler d’une histoire pareille ? Il se souvint de son hésitation, de sa résistance. Pourquoi donc avait-il accepté ? Il avait pourtant prévu les désagréments que pourrait lui causer la demande de Simone. Puis ce fut à cette dernière qu’il s’en prit. L’affection qu’il lui portait s’évanouit. Simone était égoïste. Il lui était indifférent de troubler la vie d’autrui du moment qu’elle en tirait un avantage quelconque ? Il eût dû s’en douter. On ne se mariait pas impunément avec un M. Digoin.

Peu après, M. Weil se rendit auprès de sa mère. C’était une vieille dame de 93 ans. Elle demeurait la journée entière calée dans un fauteuil, devant une fenêtre de sa chambre, les jambes entourées de fourrures qui formaient comme une traîne à rebours. Elle observait les allées et venues de la rue. Dans la salle de bain attenante, une dame de compagnie faisait du « petit savonnage ». Malgré son grand âge, Mme Weil s’intéressait encore aux occupations de son fils. Quand elle avait appris que celui-ci allait recevoir un jeune homme recommandé par Simone de Kerzauson (la vieille dame, pour laquelle on avait des ménagements depuis vingt ans, ignorait que le capitaine fût mort), elle manifesta le désir de le connaître. Pendant une semaine, elle ne parla que de cette visite. Elle recevait toujours les mêmes vieilles personnes, les mêmes jeunes filles, les mêmes parents, qui lui marquaient toujours la même déférence et l’entretenaient des mêmes sujets. La perspective de paraître la collaboratrice de son fils devant un inconnu, de poser elle aussi des questions, de donner ensuite une opinion pleine de sagesse, l’emplissait d’une joie qu’elle n’avait pas éprouvée depuis des années. Lorsqu’elle aperçut M. Weil seul, une déception profonde parut sur son visage. « Eh ! bien », demanda-t-elle. Son fils, par habitude, ne lui raconta pas ce qui s’était passé. Le jeune homme ne lui avait pas plu, il l’avait éconduit tout de suite. Elle regarda M. Weil étrangement, comme chaque fois qu’il lui cachait quelque chose. Puis elle fit la moue, puis elle sourit, rien ne s’évanouissant plus vite à son âge que le chagrin d’une déception.

XIX

Le mois de juin arriva. Les arbres s’étaient tous couverts à leur façon de feuilles. Les chênes laissaient voir leurs branches. Ils ressemblaient à des hommes en pleine force, mais chauves. Les marronniers étaient impénétrables comme des maisons où on vient de s’installer et où la maladie et la pauvreté n’entreront pas avant des années. Le chalet était ensoleillé du matin au soir. Chaque fois que Digoin revenait d’une promenade et qu’il le revoyait avec ses hauts de meubles dans l’embrasure des fenêtres, son écurie transformée en buanderie, ses fauteuils dans le jardin, ses ouvriers posant des stores, l’émotion lui entr’ouvrait la bouche. Était-il vraiment chez lui dans ce chalet ? Ou bien celui-ci formait-il bloc avec les constructions voisines ? Il poussait la grille en la soulevant légèrement à cause du gravier. Il entrait. Puis, il la refermait. « Bonjour, monsieur Digoin », lui disait quelqu’un. Il était chez lui. La grille le séparait de la rue, des jardins contigus, et pourtant son inquiétude grandissait encore. L’âge lui avait appris que la propriété n’existe que si le propriétaire peut la garder. Aucun asile n’est inviolable. Sa profession d’agent de location l’avait jadis conduit devant une maison où deux vieilles filles barricadées se laissaient mourir de faim. Les gendarmes avaient pu forcer la porte et les conduire à l’hôpital. C’était souvent à cette maison qu’il pensait en voyant la sienne.

Un jour, Digoin sortit plus tôt que d’habitude, non parce que le temps était plus beau, mais à cause d’une sensation d’insécurité. Chez lui, des ennuis imprévus pouvaient surgir. Dehors, il était à l’abri. Au lieu de se rendre en ville, il se dirigea vers la forêt. Le soleil était lui-même bleu, d’un bleu rayonnant de métal sur le bleu pâle du ciel. L’herbe, les fleurs, les feuilles, les toits étaient couverts de rosée. Les oiseaux chantaient. Digoin n’était pas homme à admirer la nature. Il songeait à lui-même. Il songeait à la petite maison où il rêvait de vivre avec Simone, une petite maison dans une ville du midi par exemple, dont personne ne connaîtrait le nom. En longeant le champ de courses, il revit les cinq années qu’il venait de passer à Fombonne, la lente transformation d’une vie solitaire en une vie bourgeoise. Maurice était venu. Juliette avait écrit. Elle allait écrire de nouveau. Même à Drugny, on devait parler de lui, être au courant de son mariage. Comme il avait rencontré Maurice, il rencontrerait un soir un camarade d’enfance.

Vers trois heures, il faisait d’habitude la promenade qu’il avait faite, ce jour-là, le matin. Il descendit l’avenue Henri-Martin. Elle était un lieu de promenade et les femmes des commerçants y menaient leurs enfants. À travers les grilles, on apercevait les habitants des grandes propriétés qui prenaient le café à l’ombre. Une mince fumée bleuâtre s’élevait d’une maison de garde. Il faisait chaud. Quelques nuages blancs traversaient le ciel. Des pauvres gens revenaient de la forêt avec des fagots. D’autres y allaient, un sac discrètement roulé sous le bras. Lorsqu’il se fut promené pendant deux heures, Digoin rentra chez lui. Il était décidé, à présent, à demander à sa femme de quitter Fombonne. Il lui dirait la vérité. Il lui dirait que depuis que Maurice était venu, sa tranquillité s’était évanouie, qu’il craignait quelque chose. Il serait naturellement incapable de préciser quoi. Mais puisque c’était ainsi, il supplierait Simone de partir. Il la chercha dans la maison. Elle n’était pas là. Cela valait mieux. Il lui parlerait après le dîner, à cet instant où, les domestiques partis, il éprouvait l’étrange joie, non de rester seul avec Simone mais de bénéficier d’une faveur particulière. Une soirée magnifique succéda à cette journée magnifique. Les étoiles étaient si brillantes qu’on les apercevait de l’intérieur du chalet. Les fenêtres étaient ouvertes. Mais pourquoi les bruits de vaisselle qui venaient jusqu’à lui le faisaient-ils penser à la cuisinière ? Elle s’était attardée. Elle était restée trop longtemps à table. Elle avait plaisanté avec la femme de chambre. Pourquoi de telles réflexions lui venaient-elles à l’esprit ? Décidément, il redevenait le petit bourgeois de Drugny, celui dont l’attention est toujours éveillée par le travail des autres. Il voulait parler. Il ne le pouvait pas. Un homme comme lui, dont la plus grande partie de l’existence s’était déroulée parmi des petites gens de province, n’était pas préoccupé que des réalités vulgaires. Il avait aussi le respect de la solidarité. Il avait grandi dans un milieu simple, où la lutte pour le pain quotidien est dure, où la chance ne favorise personne et où, surtout, celui qui peut aider ses semblables et ne le fait pas est considéré comme un monstre. Maurice était malgré tout son fils. Il regarda Simone. Elle avait allumé une cigarette. Elle ne la fumait pas par habitude, elle la fumait avec une jouissance profonde. Digoin se leva, ferma les fenêtres. Il avait le sentiment d’être un homme perdu par l’inaction et la vanité. Il s’abandonnait à une vie pour laquelle il n’avait pas été fait. Mais s’il n’avait pas épousé Mme de Kerzauson, si aujourd’hui, au lieu de faire envie, il faisait pitié, si seul et malheureux, il avait cherché un peu d’affection auprès de son fils, celui-ci ne l’eût même pas reconnu. À cet instant, un souffle de bienveillance dispersa ces réflexions. Il acceptait les joies du sacrifice. Mais valaient-elles celles de la paix de l’âme ?

— J’ai à te parler, annonça-t-il à Simone. Ne crois-tu pas que nous serions plus heureux, seuls, loin de tous ces gens qui, au fond, nous détestent car ils sentent que nous ne leur ressemblons pas ? Comme la vie serait agréable dans une ville où personne ne pourrait nous trouver ! Qu’est-ce qui nous empêche, après tout, de quitter Fombonne ?

Digoin avait cru qu’il lui faudrait se défendre d’être un mauvais père. Il n’avait pas prononcé le nom de Maurice, mais il avait préparé ce qu’il répondrait si sa femme lui reprochait d’abandonner son fils d’un cœur si léger. Maurice était un homme. Il était trop tard pour prendre de l’influence sur lui. Oh ! non, il n’empêchait pas Simone de porter intérêt à ce garçon. Il n’était pas jaloux. Il savait que ce n’était que pour lui être agréable, à lui, Charles, qu’elle avait parlé de Maurice à M. Weil.

Mais il n’en fut rien. Simone écouta son mari sans grande attention. Il ne lui venait pas plus à l’esprit de s’attrister que Charles fût plein de mauvaises pensées qu’à celui d’un homme d’affaires, qu’on veuille le tromper. C’était ainsi. Une femme ne demande plus à l’homme, dont elle est sûre d’être aimée, de lui plaire par de belles qualités puisqu’elle a l’essentiel.

— Nous sommes très bien ici, répondit-elle.

Dans une union aussi parfaite que celle de M. et Mme Digoin, une décision ne pouvait avoir été prise par l’un à l’insu de l’autre. Elle devait être la conséquence d’une résolution commune. Le contraire eût signifié que l’entente était rompue. Comme ce n’était pas le cas, Simone ne songea même pas qu’une réponse aussi sèche pût causer à Charles quelque contrariété. Elle ne s’était pas trompée. Il répondit :

— Tu as raison.

XX

Après la visite de Me Béquillard et de Maurice, M. Weil n’avait plus donné signe de vie. Quand il avait projeté de rendre un service et qu’il n’avait pu le faire, il en gardait toujours rancune à ceux qui le lui avaient demandé, comme s’ils avaient su d’avance que c’était impossible et qu’ils lui avaient ainsi manqué d’égards. Pourtant, en juillet, il pensa qu’il devait rendre visite à Simone, non pour lui raconter ce qui s’était passé, ceci étant assez clairement expliqué par son silence et n’offrant plus aucun intérêt, mais pour renouer. Du temps que sa femme vivait encore, il avait, comme les Abricourt, passé lui aussi quelques fins d’été à Fombonne. Il s’était alors lié avec un petit châtelain des environs, le comte de Brée, homme sans fortune, faisant l’élevage des poules, et au courant de tous les petits potins de la région. Il lui téléphona pour lui dire qu’il viendrait déjeuner mardi. Il se rendait bien compte que c’était Simone qu’il eût dû prévenir. Mais il était de ces hommes qui redoutent les tête-à-tête avec des gens trop heureux de les recevoir. Il avait peur d’être retenu, de s’ennuyer. Une journée à la campagne n’est acceptable qu’avec un emploi du temps très rempli. Il arriverait à une heure chez le comte. Il téléphonerait à Simone pendant le déjeuner pour lui annoncer sa visite. À deux heures et demie, il ferait en voiture une promenade dans les environs et à Fombonne pour voir s’il y avait des changements. À trois heures et demie, il se rendrait chez les Digoin. À cinq heures, au plus tard, il rentrerait à Paris. Le mardi matin, pourtant, il faillit se décommander. Le temps n’était pas aussi beau que l’avaient fait prévoir les journées précédentes. Il n’y avait pas un souffle d’air. Quelques nuages, bordés de blanc, tout effilochés de s’être arrachés à un orage proche, avançaient doucement dans le ciel d’un bleu épais. Quand l’un d’eux cachait le soleil, l’ombre et la lumière se confondaient, celle-là perdant de sa fraîcheur, celle-ci de sa chaleur.

Au cours du déjeuner, M. Weil téléphona, comme il l’avait décidé, à Mme Charles Digoin. Elle crut d’abord qu’il lui téléphonait de Paris. Lorsqu’elle apprit qu’il était chez le comte de Brée, elle s’écria : « Comment se fait-il que tu ne sois pas venu déjeuner à la maison ? » La première raison qu’il lui donna parut lui suffire. Elle dit le plaisir qu’elle aurait de toute façon à le voir. Elle ne fit pas la moindre allusion au fait qu’il aurait pu ne pas la trouver puisqu’il ne l’avait pas prévenue. Elle avait connu beaucoup de personnes âgées et elle avait remarqué qu’elles sont trop fâcheusement impressionnées par les ennuis qu’on ne peut éviter pour supporter qu’on leur parle de ceux qui auraient pu arriver.

Lorsque Digoin apprit que M. Weil viendrait goûter, son premier acte fut de dire qu’il allait sortir et qu’il ne rentrerait que pour le dîner. « Est-ce que tu perds la tête ? » lui demanda Simone. Elle avait pourtant évité jusque-là de présenter Charles à ses parents et à ses amis très proches. Elle n’avait voulu imposer son mari à personne. Mais si l’on venait chez elle, il fallait s’attendre à le rencontrer. « Tu resteras là », continua-t-elle. Il remarqua alors que, malgré l’importance qu’elle attachait à cette visite, elle ne donna aucun ordre particulier aux domestiques, ne fit faire aucun préparatif. Par un hasard contre lequel M. Weil avait pesté, ce mardi était justement jour de courses. En prévision de la poussière que les voitures et les cars soulèveraient, Charles avait mis un vieux costume. Il ne fallait pas songer à le changer. Cela eût déplu à Simone. Charles porta une main à sa cravate. Il se sentait mal à l’aise. « Regarde-moi, dit-il. Est-ce que, vraiment, il ne vaudrait pas mieux que je me change ? » « Ce n’est pas la peine. » Digoin savait qu’il était, dans l’esprit de sa femme, un de ces hommes dont elle disait qu’ils avaient des qualités profondes. Au moment où il allait se trouver en présence, non d’une relation quelconque, comme cela arrivait à Fombonne, mais d’un ami véritable de Simone, il n’en était plus tellement sûr. Cet ami n’aurait pas les mêmes raisons que Simone de manquer de clairvoyance. Il comprendrait rapidement pourquoi tant d’années s’étaient écoulées avant que la possibilité de rencontrer M. Digoin lui eût été donnée.

Il était un peu plus de quatre heures lorsque la voiture de M. Weil s’arrêta devant le chalet. M. Weil avait très bien déjeuné : un poulet de grain tué de la veille, des légumes frais, des fraises cueillies le matin. Une ombre : des sardines et du vin comme on en sert dans n’importe quel restaurant. L’accueil de Simone fut digne et chaleureux, celui d’une personne lasse d’aimer sans réciproque mais qui n’en conserve pas moins son aménité habituelle. M. Weil témoigna tout de suite une grande sympathie à Charles, puis sembla désireux de visiter la maison. Mais l’animation de cette prise de contact apparut très vite superficielle. Ni Simone ni M. Weil n’avaient de réel plaisir à se revoir. Il semblait que de part et d’autre on fût las de supporter les devoirs d’une amitié. L’était-on réellement ou bien y avait-il une autre raison à ce subit refroidissement, toujours est-il que, très vite, ils renoncèrent à se plaire. M. Weil n’avait plus maintenant la moindre curiosité pour la manière de vivre de Simone et de son second mari. Il s’était réjoui d’observer des détails savoureux. Aucun ne se présenta. Le temps avait passé. Les Abricourt eux-mêmes, quoique intimement mêlés à toute une période de sa vie, ne l’eussent pas distrait davantage. Il se sentait comme chez les amis d’un ami. Le comte de Brée avait justement voulu le conduire chez une vieille dame. M. Weil avait refusé avec l’énergie de ceux qui ont trop longtemps cédé à de telles invitations. Était-ce cet incident qui l’avait mis, à son insu, dans cette disposition d’esprit ? Probablement pas, car Simone ne se sentait pas davantage en train. Le sentiment d’être protégée, qui l’avait toujours réconfortée en présence de M. Weil, ne se manifesta pas. Elle avait beau se souvenir des relations de jadis, des longues conversations, il demeurait un étranger.

M. Weil avait eu la maladresse de dire à Simone qu’il venait exprès de Paris pour la voir. Aussi, quoiqu’il n’allât jamais contre son plaisir, s’imposa-t-il de rester jusqu’à cinq heures et demie. Il avait tâché d’apprendre par le comte quelle était la situation exacte de Simone à Fombonne, ce que le monde disait d’elle. Mais M. de Brée n’avait pu le renseigner. Il avait même ignoré que Simone habitât Fombonne. M. Weil en avait été surpris et déçu.

— Qu’est donc devenue cette famille habitant la grande propriété qui donne sur le champ de courses ? J’ai remarqué, tout à l’heure, que les volets étaient fermés, qu’il y avait un grand écriteau sur la grille : à vendre ou à louer, dit-il pour amener la conversation sur un sujet distrayant. Simone ne se souvenait pas de cette famille.

— Est-ce que tu vois madame Exelmann ? Vous étiez bonnes amies, je me souviens.

Simone fut, cette fois, plus loquace. Certainement, elle rencontrait Mme Exelmann de temps à autre. Elle rencontrait d’autres gens également. Elle n’avait aucune raison de s’isoler. Si elle ne jouait pas au bridge, si elle refusait toutes les invitations, c’était uniquement parce qu’elle n’avait pas envie de sortir.

À cinq heures et demie, M. Weil se leva. Mais les courses venaient de prendre fin. Des automobiles et des cars passaient sans discontinuer devant le chalet. Il préféra attendre. À six heures, enfin, il prit congé. M. et Mme Digoin l’accompagnèrent jusqu’à sa voiture. Les préparatifs du départ furent longs et compliqués. Simone offrit d’aider M. Weil, mais il refusa, le chauffeur étant mieux au courant de ses petites manies. Finalement il fut installé. Simone agita la main en signe d’adieu. M. Weil l’imita. Le chauffeur, qui ne savait pas s’il devait partir, se retourna. « Oui, vous pouvez partir », dit M. Weil en continuant d’agiter la main.

La voiture venait à peine de tourner dans la rue Saint-Corneille que Simone dit à Charles :

— Allons nous promener tout de suite.

Elle monta se poudrer. Il prit une canne à bout ferré. Un instant après, ils étaient dehors. Simone n’avait même pas voulu attendre que les quelques minutes qui rendent une séparation définitive, fussent écoulées.

XXI

La grande allée, bordée d’un côté par le champ de courses, de l’autre par des taillis et des sous-bois moussus, était déjà déserte. Des journaux déployés jonchaient le sol. Dans les coins herbeux, on apercevait des restes de pique-niques. La foule, en partant, n’avait rien laissé d’autre. Des milliers et des milliers de personnes s’étaient rassemblées sur ce terrain, avaient vécu plusieurs heures côte à côte, sans qu’aucune d’elles ne se fût trouvée mal. On en éprouvait cette sorte de soulagement que donnent les combats où il n’y a eu que sept ou huit tués. Digoin marchait la tête basse, comme il en avait l’habitude. Simone le devançait un peu. De temps en temps elle parlait, disant combien il était dommage que la foule parisienne envahît un lieu d’une pareille beauté. « Mais, ajoutait-elle, elle a beau laisser, derrière elle, mille traces de son passage, il suffit qu’elle soit partie pour que le paysage retrouve sa grandeur. »

La promenade de Simone était toujours la même. Arrivée au rond d’eau situé à la lisière de la forêt, et vers lequel convergeait une dizaine de routes, elle s’asseyait quelques minutes sur un banc. Puis elle regagnait la rue de Gommery par un chemin qui, à trois cents mètres environ de son point de départ, était bordé, sur la gauche seulement, par quelques propriétés. Il avait ceci de particulier qu’il avait été préparé pour recevoir une couche de goudron. Mais au dernier moment, une pression avait été faite sur le directeur des Ponts-et-Chaussées, les émanations de goudron étant susceptibles de donner le cancer. Simone prenait donc ce chemin dont l’histoire, qui lui avait été racontée par le sous-préfet, l’amusait. Les fourrés de la partie inhabitée étaient sillonnés de sentiers. Plus loin, c’était la clôture de la première maison, séparant un jardin non pas d’un autre jardin, mais de la forêt entière. Enfin, sur la droite, en longeant le parc, à demi détruit pendant la guerre, du château des Roches, on éprouvait cette impression d’abandon que donnent toujours les broussailles situées entre la grille et la première allée. Cette partie du chemin n’avait pas la même physionomie que la rue de Gommery. Les propriétés n’y formaient pas bloc. Elles étaient espacées, entourées de buissons qui n’avaient pas encore été taillés, d’arbres moins imposants que le chêne. L’air y était plus léger ; les mœurs également. Elles appartenaient à des Américains, à des Parisiens. Ils ne poussaient pas, comme les habitants de la rue de Gommery, le souci d’être bien entourés toujours plus loin. Et la coquette villa toute proche, aux volets peints de jaune, au jardin trop luxuriant pour sa taille, qu’un retraité avait fait construire avant que le terrain prît de la valeur, ne les humiliait pas.

Simone et Charles passaient devant ces propriétés lorsque, soudain, ce dernier s’arrêta. Sa femme, qui ne s’en était pas aperçue, avait continué quelques pas. Elle se retourna.

— Ne t’arrête donc pas, dit-elle. Elle détestait s’arrêter là, comme à tous les endroits où des gens sachant qui elle était, pouvaient la voir. Charles ne répondit pas. Son visage s’était décomposé, ou plus précisément avait perdu ses arêtes comme la cire à la chaleur. Seul le bleu des yeux avait gardé sa netteté.

— Tu es fatigué ?

— Non, je n’ai pas envie de rentrer, c’est tout, dit-il de sa voix habituelle. Je te rejoindrai tout à l’heure. Je vais revenir par le champ de courses.

Il fit demi-tour cependant que Simone qui, pour ne pas rester plus longtemps arrêtée, ne lui avait pas posé d’autres questions, continuait sa route. Il éprouvait cette sensation agréable que donnent les fins d’après-midi survenues plus vite que d’habitude. Le soleil se couchait maintenant devant lui. Il était au ras des arbres. Quand on vieillit, on le voit presque se mouvoir. Il s’enfonçait doucement dans le feuillage, faisant apparaître des interstices insoupçonnés. La journée avait été tumultueuse aussi bien dans le ciel que sur la terre. Mais il n’y avait plus un nuage à présent que le soleil se couchait, et le calme était revenu depuis que M. Weil était parti. Des hirondelles montaient, descendaient, tournaient dans le même espace avec une vitalité extraordinaire. De temps en temps, des cyclistes revenaient de la forêt, des fleurs au guidon, la veste roulée et fixée au porte-bagage. Charles prit un sentier. Il arriva bientôt au rond de l’Empereur. Un homme vêtu d’un costume fripé, les souliers marqués d’éraflures crayeuses, se tenait au centre de ce carrefour, une baguette à la main. Entre les arbres, les routes convergeaient vers lui. Guettait-il une silhouette lointaine au bout de l’une d’elles ? Se demandait-il si elle s’approchait ou s’éloignait, si c’était celle d’un homme ou d’une femme ? Un autre jour, Digoin se fût mis à l’écart pour observer ce promeneur. Il descendit le long du champ de courses, sans même se retourner. Arrivé en bas de l’allée, il s’assit sur un banc mal équarri, raviné, fendu près des pitons, un vrai banc de forêt. Il s’accouda sur ses genoux, se prit la tête dans les mains. Il eût été incapable de dire pourquoi il souffrait. Il souffrait parce que M. Weil était venu, parce que Maurice était venu, parce que Simone s’était occupée de ce jeune homme. Il souffrait, mais en même temps il sentait qu’il n’eût tenu qu’à lui de ne pas souffrir. Il n’avait qu’à marcher, qu’à penser à quelque chose, qu’à chantonner. La nuit tombait. Que faisait-il sur ce banc ? Il ne le savait pas. Simone devait l’attendre, s’inquiéter. Ce serait donc toujours pour les mêmes raisons qu’il agirait contre sa volonté ! Il était libre. Toute sa vie, il avait pensé qu’il était libre. Non, il ne rentrerait pas encore. Il apparaîtrait ainsi que quelque chose se passait en lui. Mais quoi ? Il ne le savait pas non plus. C’était l’heure où les spahis se dirigeaient doucement vers la forêt, toujours seuls, comme si leur burnous ne créait aucun lien entre eux. L’un d’eux s’arrêta à quelques pas de Digoin cependant qu’un autre, plus loin, allumait une cigarette dans la demi-obscurité. Il prononça quelques mots en s’approchant prudemment. Mais Charles s’était déjà levé. Il regarda le spahi de l’air d’une femme offensée, puis, à pas rapides, s’éloigna. Depuis son histoire de la malterie, il tremblait d’être compromis dans une affaire de mœurs. Il se rassit un peu plus loin, sur la grand’place herbue s’étendant devant l’entrée du champ de courses, sous la protection de quelques jeunes gens qui faisaient voler des modèles réduits d’avions. Lorsque la nuit fut complètement tombée, il se dirigea vers l’avenue Royale où, de cent mètres en cent mètres, se dressait un lampadaire. Il y avait des promeneurs par cette chaude soirée. Mais Digoin n’en éprouva aucun réconfort. Il était de plus en plus nerveux. Qu’allait-il se passer quand il rentrerait ? Il marcha pendant trois quarts d’heure sans songer qu’il avait le pouvoir de s’arrêter. Bien qu’il refît sans cesse le même trajet, il lui semblait qu’il revenait d’une excursion harassante. Il n’en pouvait plus. Allait-il avoir la force de regagner son point de départ ? Soudain, tous les lampadaires s’éteignirent. Il était onze heures. Il se redressa. « Je vais rentrer », murmura-t-il. Il n’était pas étonné de se trouver à onze heures du soir hors de chez lui. Il éprouvait un soulagement, comme si le plus difficile était fait. Son incartade lui semblait sans gravité. Il entrerait chez lui, comme à sept heures, quand il ramenait le journal. Il expliquerait qu’il avait marché droit devant lui, qu’il ne s’était pas rendu compte de la distance, qu’il avait fait fausse route, que la nuit l’avait surpris. Enfin, il serait si peu différent de ce qu’il était habituellement que Simone lui pardonnerait tout de suite. Mais lorsqu’il arriva rue de Gommery, il perdit son assurance. Deux automobiles étaient arrêtées devant le chalet. Il en reconnut une à son vernis lie de vin, à sa capote usée. C’était celle du sous-préfet. L’autre, toute neuve, mais d’un modèle ordinaire, devait être celle d’un officier. La faiblesse des explications qu’il avait préparées lui apparut alors. Si Simone avait des amis près d’elle, que penseraient-ils de lui ?

XXII

Quand, dans une situation comme celle où était placée Mme Digoin ce soir-là, on fait appel, non à des amis, mais à de simples relations, la détresse dans laquelle on se trouve en est encore accrue. C’est donc à des indifférents, dont la seule raison d’être était de nous distraire de nous-mêmes, que nous allons demander un réconfort. À neuf heures et demie, Simone avait été prise d’une grande frayeur. Les jours de courses, une foule mêlée envahissait Fombonne. Charles avait pu être victime d’une agression. Il gisait peut-être à demi mort dans un fourré. Bientôt elle n’y tint plus. Elle téléphona à la sous-préfecture. « Je suis chez vous dans un instant », lui dit M. Pichon, le sous-préfet. C’était un homme de quarante-cinq ans, grand blessé de guerre. Il était sympathique. Il disait cependant trop souvent : « C’est l’homme qui vous parle », sous-entendant ainsi que la vie professionnelle est une chose et la vie privée, une autre. Il trouva Simone qui l’attendait dans la rue de Gommery, devant la grille d’entrée. C’eût été son frère, M. Weil même, elle se fût jetée dans ses bras. « Comme c’est aimable de vous être dérangé », dit-elle en cachant son émotion. Il lui parla comme ferait un médecin à l’enfant qui interromprait sa consultation. Au moment les plus graves, l’homme de cœur, masqué par une fonction à laquelle il attachait une grande importance, reparaissait. En cette circonstance pénible, il se sentait le devoir d’être plus qu’un ami ordinaire. Comme le médecin, cette fois au chevet d’un moribond, qui après une piqûre de morphine envisagera une saignée, et après cette saignée, un sondage, et après ce sondage, une transfusion du sang, dont la science demeurera toujours aussi grande quoique le malade continue à décliner, il proposa tout de suite entre autres choses en son pouvoir, de téléphoner au commissaire de police, à l’hôpital Saint-Joseph, à la gendarmerie. La perspective de cette mise en branle effraya Denise. Il le sentit. « Vous avez raison. Nous allons attendre encore un peu. Mais je vais tout de même prévenir notre ami Doyen. » Peu après, le jeune directeur de la succursale du comptoir d’escompte arriva. L’atmosphère changea aussitôt. Deux hommes protégeaient une femme. Ils eurent un aparté.

— « Vous n’avez pas téléphoné au commissaire ? » – « Non, pas encore. » – « Il faut le faire. » – « Bien, je vais téléphoner. » M. Pichon prit l’appareil. Mais M. Baquet, le commissaire, n’était pas là.

— « Il n’y a rien de neuf ? » demanda le sous-préfet au planton sans prononcer le nom de Digoin ? Il n’y avait rien de neuf.

— « Nous allons attendre encore, dit-il en se rasseyant. Votre mari a pu rencontrer des amis, aller au cinéma, que sais-je ? S’il n’est pas là à minuit et quart, minuit et demie, j’aviserai. On fera faire des rondes. On téléphonera à l’hôpital. »

Un peu après onze heures, lorsque Charles Digoin rentra enfin, le sous-préfet lui demanda, les premières effusions passées, ce qui lui était arrivé. Tout le monde attendit la réponse de Charles. La vue des autos lui avait fait préparer une nouvelle explication. « Je me promenais derrière le château des Roches, dit-il, lorsque, tout à coup, j’ai senti que la tête me tournait. Je me suis assis sur le bord du chemin. Que s’est-il passé alors ? Je n’en sais rien. Mais lorsque je suis revenu à moi, il faisait nuit noire. » Simone, dont le père était mort d’une crise d’urémie, chercha à savoir si cet évanouissement n’avait pas été une syncope. Le sous-préfet et M. Doyen s’étaient regardés. Ils n’aimaient pas Charles Digoin. Ils le trouvaient sournois. Ils ne lui pardonnaient pas de les inviter à dîner et de ne pas les reconnaître, ensuite, lorsqu’il les rencontrait en ville. Son explication leur avait paru baroque. Ils avaient eu le même soupçon. Quand un mari trompe sa femme, il ne rentre pas avec une mine pareille. Il prévient s’il ne dîne pas à la maison. Il est un homme comme les autres. Quelque chose de gaillard émane de lui. C’est plutôt quand on a un vice à satisfaire qu’on, agit si étrangement. Quel vice ? Ils le sauraient bien un jour.

La présence des deux hommes était désormais inutile. En sortant ils aperçurent une ombre s’avancer à bicyclette vers le chalet. C’était le commissaire de police. Le planton, que personne n’avait chargé de cette commission, avait été le prévenir. M. Baquet s’était immédiatement levé. Pour faire du zèle, il était accouru. « Venez, venez, monsieur Baquet. Il n’y a rien pour vous ici aujourd’hui.

 

***  ***  ***

 

Trois mois après, M. et Mme Digoin quittaient Fombonne. Leur bail n’était pas arrivé à expiration. Les efforts qu’ils avaient faits pour en obtenir la résiliation avaient été inutiles. Le propriétaire avait proposé un compromis. Il accordait à ses locataires l’autorisation de sous-louer pendant la dernière année. L’agent de location fit de temps en temps visiter le chalet, se contentant, pour la pièce où s’enfermait alors Simone, de faire une description sommaire. Mais la belle saison était passée et personne ne voulait habiter Fombonne. Simone avait rendu des visites. Elle partait pour Paris, avait-elle dit. De là, elle ne savait pas encore où elle irait. Cela dépendrait beaucoup de son mari. Le vieux médecin qui avait examiné ce dernier, ne lui avait rien trouvé de grave. Ils avaient reçu une lettre de Maurice. Simone la lut distraitement, puis la remit à son mari qui la déchira, puis en sema les morceaux un à un en se rendant en ville. Il y avait eu aussi une question de meubles à régler. Beaucoup d’entre eux ne plaisaient plus à Simone ou ne valaient pas la peine d’être déménagés et mis au garde-meuble, chez Combaloux. À ce sujet, le commissaire-priseur, Me Basilvaire, qui était de ses amis, lui rendit plusieurs visites. Il se trouva chaque fois dans une situation délicate. En même temps qu’il se lamentait sur le départ de sa chère amie, il lui fallait faire des expertises, prendre des notes, établir des listes, arrêter les détails de la vente. Il se tira d’ailleurs très bien d’affaire. Simone avait prié ses fournisseurs de lui envoyer leur facture. Tous furent ponctuels, sauf un. Il était mort. Son successeur, pour s’attirer la bienveillance de la clientèle qu’il reprenait, attendait de nouvelles commandes avant de présenter les factures en souffrance. « Mais je quitte Fombonne, Monsieur », avait dit Simone. Il avait alors répondu d’une façon assez inattendue : « Dans ce cas, Madame, vous ne me devez rien. »

Tant d’ordre fit qu’une semaine avant leur départ M. et Mme Digoin se trouvaient à Fombonne comme dans une ville étrangère. Plus personne ne sonnait à la grille du chalet. Une domestique était partie. L’autre avait gardé sa chambre, mais elle ne faisait plus son service. Ils prenaient leurs repas au restaurant. Ils se sentaient aussi libres, aussi heureux que lorsqu’ils étaient arrivés. Parfois, ils rencontraient une figure de connaissance. On se saluait encore, mais il était visible que tout était fini.

Enfin, un matin, ils s’étaient fait conduire à la gare, à cette même gare où tant de fois ils étaient partis pour la journée seulement. La marchande de journaux, le contrôleur, les cochers, les porteurs ne se doutaient pas que c’était la dernière fois qu’ils voyaient M. et Mme Digoin. Il n’y avait rien eu dans leur salut à eux de différent.

Simone et Charles passèrent quelques jours à Paris. Puis, un soir, ils se rendirent à la gare de Lyon. La journée avait été pluvieuse. C’était une vraie soirée de Paris, brumeuse et illuminée. Ils ne cherchèrent pas un compartiment vide. Le porteur, qui avait hissé leurs bagages dans les filets, leur indiqua deux places. Ils ne pensèrent pas qu’il y en avait peut-être ailleurs de meilleures. Ils eurent un regard aimable pour le monsieur et la dame seule déjà installés dans ce compartiment. Ils acceptaient avec plaisir des compagnons de voyage. Puis le train partit. Une petite conversation s’ébaucha. À onze heures, le monsieur demanda la permission d’éteindre.

Maintenant tout le monde somnolait. Seul, Charles avait les yeux ouverts. Une joie profonde lui faisait goûter ce voyage dans l’obscurité comme un spectacle. Quand, après s’être assoupi, il se réveillait brusquement, sa joie était toujours aussi grande. Trois, quatre ou cinq heures plus tard, les coups frappés à chaque jonction de rail devinrent plus doux, moins nombreux. Le train ralentissait. Bientôt il s’arrêta. Il y eut un silence. Personne ne bougeait dans le compartiment. Soudain, de la nuit, une voix d’homme bien éveillé mais calme, indifférente au sifflement de vapeur qui la couvrait, cria en traînant sur la fin du mot : Drugny, Drugny, Drugny. « Où sommes-nous ? » demanda Simone. « À Drugny. » Elle eut un mouvement des épaules qui signifiait : « Ah, ce n’est que Drugny ! » puis elle referma les yeux.

 

FIN


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en février 2019.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Isabelle, Jean-François, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Emmanuel Bove, Adieu Fombonne, Paris, Gallimard (NRF), 1937. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page reproduit, Villa Beaulieu, Honfleur, huile sur panneau, a été peinte par Félix Vallotton en 1909 (Collection privée).

— Dispositions :

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