Alexis Bouvier

LA GRANDE IZA
(tome 1)

1878

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Table des matières

 

PREMIÈRE PARTIE  MARIAGE FORCÉ. 4

I  DES ÉTRANGES ACTIONS D’UNE MARIÉE LA VEILLE DE SES NOCES  4

II  LA FIN DE LA NUIT DE NOCES. 20

III  « ALLEZ-VOUS-EN, GENS DE LA NOCE ! ». 25

IV  CE QUI ARRIVA À UN BRAVE GARÇON AIMANT À VOIR LEVER L’AURORE   36

V  VIEILLES AMOURS. 41

VI  COMMENT CHADI PERDIT SA JOURNÉE.. 50

VII  CE QU’ON PENSAIT AUTOUR DES TUSSAUD.. 63

VIII  OÙ MADAME TUSSAUD EST DE PLUS EN PLUS STUPÉFAITE   73

IX  HOUDARD EST INQUIET DE SON BONHEUR.. 91

X  CE QUI S’ÉTAIT PASSÉ CHEZ MAURICE LA NUIT DE JUIN ET LE MATIN. 116

XI  TRISTES ADIEUX ! – TRISTES AMOURS ! 125

DEUXIÈME PARTIE  LE CRIME DE LA RUE DE LACUÉE  141

I.  CE QUI S’ÉTAIT PASSÉ RUE DE LACUÉE, DANS LA NUIT DU 20 JUIN. 141

II  OÙ NOUS PRÉSENTONS ENFIN NOTRE HÉROÏNE AU LECTEUR. 169

III  OÙ TUSSAUD EST BIEN HEUREUX. 186

IV  OÙ MAURICE NE COMPREND PLUS RIEN. 196

V  CE QU’ÉTAIT L’AGENT BOYER. 213

VI  LES ADIEUX DU COUSIN. 239

VII  UNE LUGUBRE MATINÉE. 248

VIII  UNE NOUVELLE PISTE. 273

IX  OÙ ANDRÉ HOUDARD, DIT LA ROSSE, PASSAIT SES SOIRÉES. 283

Ce livre numérique. 320

 

PREMIÈRE PARTIE

MARIAGE FORCÉ

I

DES ÉTRANGES ACTIONS D’UNE MARIÉE LA VEILLE DE SES NOCES

Lorsque, dans le vieux quartier du Marais, la nouvelle s’était répandue que la belle Cécile Tussaud, la fille unique de Claude Tussaud, le fabricant de bronzes de la rue Saint-François, allait se marier, épouser le grand Houdard, dit la Rosse, ça n’avait été qu’un cri de stupéfaction et de réprobation. On se refusait à croire à une semblable alliance.

Depuis dix ans, tout le monde, dans le quartier du bronze, savait qu’Houdard commanditait la maison Tussaud. On disait même que c’était à la légèreté de la brune Mme Tussaud que cette commandite d’une maison ruinée, discréditée, était due. Seul – assurait-on – Claude Tussaud ignorait cette honte.

Mais ce qui scandalisait tout le monde, c’est le bruit répandu que c’était Mme Tussaud qui voulait le mariage de sa fille.

On est bavard au Marais ; on disait bien des choses. On disait que Tussaud allait être déclaré en faillite, et qu’il mariait sa fille pour s’associer son gendre et relever sa maison. On disait que la mère indigne mariait son enfant pour conserver près d’elle celui qu’elle aimait… une infamie enfin ! On disait encore que la jeune et belle Cécile aimait avec passion un ancien apprenti de son père, son compagnon d’enfance, presque son frère de lait, le petit Maurice, et, qu’ayant été obligé de renvoyer l’apprenti devenu ouvrier à cause de cela, on se hâtait, car il n’était que temps de marier Mlle Cécile… On disait bien des choses enfin… Mais nous allons raconter, nous, ce qu’on ne disait pas : la vérité.

C’était vrai, un mariage était décidé ; André Houdard, dit la Rosse, devait, le lendemain du jour où commence notre histoire, épouser Cécile Tussaud.

Depuis la veille, les ateliers du fabricant de bronzes étaient fermés, les limes et les marteaux étaient au râtelier, les étaux dormaient, la forge était éteinte, la soudure était noyée dans le borax... On ne voyait dans la maison que couturières, cordonnier, tailleur ; Mme Tussaud recevait les toilettes, examinait le trousseau ; Claude disait gaiement à son ami et futur gendre :

— Enfin, c’est pour demain… Heureusement que je n’ai qu’une fille, j’en deviendrais fou.

Mme Tussaud, lorsqu’elle se trouvait seule près d’Houdard, lui disait tout bas :

— Enfin, vous avez réussi !... Dieu vous pardonne ce que vous allez faire.

Et lui tout gai, souriant à la pensée du lendemain, répondait à haute voix :

— Votre fille, maman Tussaud, sera la plus heureuse des femmes.

Et la jeune fiancée, Cécile, froide, sévère, était calme. C’était une admirable enfant de seize à dix-sept ans, aux cheveux bruns lisses et luisants comme l’aile du corbeau ; elle avait des yeux bleus, des cils bruns, le nez droit et fin, la bouche enfantine. Quand elle souriait – non à cette heure – elle montrait des petites dents laiteuses ; elle était en somme adorable, belle… Semblant, ce jour, seule au milieu de ce monde, elle passait indifférente, ne voulant s’occuper de rien, répondant par monosyllabes et dédaigneusement à celui qu’elle devait épouser et à chaque question des parents par ces mots :

— Faites ce que vous voulez... J’ai dit que je vous obéirai.

Alors le père Tussaud prenait sa fille dans ses bras, l’embrassait et lui disait gaiement :

— Pauvre petite..., va toujours, tu as jugé le mariage dans les romans ; quand tu seras une vraie femme, tu riras de toi-même, et tu nous béniras.

Cécile levait les yeux vers le ciel, ne répondait que par un soupir et regagnait sa chambre.

Le soir, après le dîner, auquel assistaient les témoins, Mme Adèle Tussaud dit d’un air sans façon à ses invités :

— Messieurs, nous nous sommes beaucoup occupés pendant la journée, nous sommes très fatigués, très fatigués, et nous vous demandons la permission de nous retirer. Vous le voyez, cette pauvre Cécile tombe de sommeil, elle n’a pas dit un mot de la soirée... et demain il faut que nous soyons prêtes de bonne heure.

Tout le monde se leva. Le père Tussaud, en passant ses pouces dans ses bretelles pour les remettre sur ses épaules, dit en riant :

— Croyez-vous qu’Adèle sait gentiment ficher son monde à la porte ?

On rit, on se dit bonsoir très affectueusement, on s’embrassa bien fort, avec des lèvres lippeuses à la pensée de la noce du lendemain… Lorsque le grand Houdard, dit la Rosse, embrassa Cécile, elle le tint à l’écart de la main, redoutant qu’il ne la caressât trop familièrement ; il dit :

— Voyons, Cécile, c’est bien arrêté maintenant… tu n’auras pas un sourire ?

— Je vous ai dit, monsieur André, qu’habituée à l’obéissance envers mon père et ma mère, j’obéirai à ce qu’ils croient être le bien pour moi… Mais je vous ai dit, à vous, les sentiments que vous m’inspiriez ; il vous plaît de passer outre… Vous serez responsable de ce qui peut arriver.

Ces mots amenèrent sur les lèvres de celui qui avait le singulier sobriquet de la Rosse un mauvais sourire ; il y eut même dans ses yeux un éclair menaçant ; mais, haussant aussitôt les épaules, il rit bêtement et dit avec affectation :

— Cécile, je te connais toute petite, je sais que t’as mauvaise tête ; mais je ferai tant, tant pour ma belle petite femme... qu’elle regrettera ce qu’elle dit… et que tu m’aimeras…

À ce mot, la jeune fille eut un si singulier regard, que Houdard fronça le sourcil.

Cette courte scène s’était passée dans l’encoignure de la porte, de laquelle chacun s’était discrètement éloigné, croyant à l’échange de doux propos d’amoureux. André Houdard partit, ayant peine à cacher un mouvement de colère, et Cécile rentra.

Les époux Tussaud embrassèrent leur fille avant de gagner leur chambre, et la câlinant, le père lui dit :

— Cécile, ma mignonne, il faut être gentille, que cette dernière nuit enlève ta mauvaise humeur ; tu ne vas pas nous faire cette figure-là demain, j’espère.

— Oh ! non ! non ! je n’aurai pas cette figure-là, répondit-elle d’un ton singulier.

— Il faut être sérieuse, c’est un mariage de raison que tu fais. L’amour, ma pauvre chérie, si tu savais combien ça sert peu dans un ménage… Le bonheur, vois-tu, Zizille, est dans la quiétude, dans l’assurance d’une vie tranquille, sans misère… Tu ne connaîtras pas ça, toi, la misère ! demande à ta mère, c’est la dot que nous nous sommes mutuellement apportée, et quelle vie ! S’il suffisait d’avoir de l’amour pour être heureux, il ne faudrait pas se marier, l’amour ne survit pas au mariage.

— Ton père a absolument raison, mon enfant, dit Mme Tussaud, en s’assurant que ses papillotes tenaient bien.

La jeune fille releva la tête, et, se plaçant devant ses parents, calme et parlant lentement, elle dit :

— Et si cependant je refusais ? Si demain je disais : Non !

Claude et Adèle Tussaud se regardèrent tout bouleversés à cette idée, et le premier balbutia :

— Comment, malheureuse, si tu refusais… si tu refusais ! mais je ne voudrais te revoir de ma vie…, mais je serais perdu…, mais je suis engagé avec André…

— Ainsi votre intérêt passe avant tout. Et d’un ton lugubre elle ajouta : J’en puis mourir !…

— On ne meurt pas de ça, reprit sévèrement Tussaud, rouge de colère… et puis au fait, parlons franchement, il faut en finir. Eh bien, je te déclare que, si les rêves que tu caresses devaient se réaliser, assurément j’aimerais mieux ta mort…

— Tais-toi, Claude, tu deviens fou ! exclama bien vite Mme Tussaud, épouvantée par ce que disait son mari, qui mentait, au reste.

— Je dis la vérité, continua le fabricant de bronzes emporté par sa mauvaise humeur ; j’ai élevé ma fille en honnête femme, pour l’établir comme une honnête femme, j’ai sacrifié tout pour elle ; celui qui m’a aidé à me relever m’honore en la choisissant... et il lui plaît à elle de préférer un vaurien, qui était ici, un sans-le-sou, un…

— Ne t’emporte pas, père, interrompit Cécile, calme. Je ne dirai rien demain.

Tussaud, tout interdit par le ton étrange avec lequel sa fille l’avait interrompu, par la façon dont elle le regardait, se tourna visiblement troublé et inquiet vers sa femme ; celle-ci lui fit un signe de l’œil et lui dit à mi-voix :

— Laisse-la, puisqu’elle sera raisonnable.

Et après l’avoir embrassée, pendant qu’elle se retirait, Mme Tussaud continua :

— Tu conçois bien, Claude, qu’il est pénible pour la pauvre chérie de renoncer à tout jamais au rêve qu’elle avait fait…, et tout ira pour le mieux ! Au reste, elle ne résiste pas, la pauvre belle, elle le dit bien, notre volonté sera la sienne…

— Oui, mais tout cela aurait été évité, si tu n’avais pas laissé cette enfant se bâtir un avenir avec Maurice.

— Est-ce que je pouvais prévoir ce… qui arrive… hélas !

Et en disant ces mots, Adèle Tussaud leva les yeux vers le ciel.

— Ah ça, ma parole d’honneur ! on croirait que tu regrettes ce mariage.

— Non, non, mon ami.

— Et puis, ce qui a le plus entretenu cette idée qu’elle avait de se marier un jour avec Maurice… c’est encore ta faute. Tu n’aurais pas dû la laisser fréquenter la sœur de ce gamin-là.

— Mais, mon ami, elles sont amies de pension, pouvais-je me douter de ça ?... J’ai fait ce que tu as dit, j’ai défendu à la pauvre petite de venir…

— Il était temps !… Elle ne venait que pour lui apporter des lettres de son frère…

— Ne te fâche pas, Claude, puisque tout est fini, et que demain elle sera mariée avec… ton ami.

Les époux rentrèrent dans leur chambre pour se reposer.

Cécile, en quittant ses parents, était remontée chez elle ; seule dans sa petite chambre, elle s’était assise sur son lit ; là, pensive, elle était restée une grande heure, les mains jointes entre ses genoux, les yeux fixes sans regard, poursuivant une sombre idée, à en juger par le pli à peine visible qui traversait son front pur. Puis tout à coup, prenant une résolution subite, elle s’écria :

— Jamais… non, jamais… lui, surtout…

Et elle frissonna, comme à un contact répulsif.

Elle marcha sur la pointe des pieds dans sa chambre, prit un manteau qu’elle jeta sur ses épaules, sans s’inquiéter comment elle était coiffée, oubliant toute coquetterie ; le cerveau occupé tout entier par une grave pensée, et évitant de faire le moindre bruit, elle sortit doucement de chez elle, descendit l’escalier, passa par les ateliers et se trouva rue Saint-François…

Elle se sauva hâtant le pas ; arrivée rue de Turenne, elle regarda l’heure à la pendule d’une boutique de marchand de vin.

— Onze heures ! fit-elle. Il doit m’attendre…

Et elle se mit à courir, descendant la rue de Turenne ; elle traversa la place Royale et arriva bientôt sur la place de la Bastille, au coin du quai Bourdon. Aussitôt un jeune homme vint vers elle et lui tendit la main, en lui disant :

— Eh bien ?

— C’est fini !… répondit-elle d’une voix hoquetante.

— Et qu’as-tu décidé ? demanda le jeune homme avec émotion.

— Oui… oui… je veux bien ! fit-elle en tombant dans ses bras, et les deux malheureux jeunes gens fondirent en larmes.

Ils restèrent quelques minutes sans parler, cherchant à contenir leurs sanglots. Puis la jeune fille, semblant se dompter, s’arracha des bras du jeune homme et, essuyant vivement ses yeux, elle dit :

— Allons, Maurice, il faut maintenant avoir du courage, et ce n’est pas en pleurant que nous en trouverons. Ne restons pas ainsi, déjà des gens nous regardent.

La grande place était déserte à cette heure, et les rares passants pouvaient justement s’étonner de voir des amoureux pleurer ainsi. Cécile prit le bras de Maurice, en lui disant :

— Ce soir, j’ai encore parlé à mon père : ils veulent absolument ce mariage ; je le sais bien, je puis dire non ! Mais la vie ne serait pas possible chez nous… Il faudrait que je quittasse la maison.

— Tu sais que tu retrouves aussitôt une demeure.

— Non, Maurice, non, cela ne se peut pas… La nuit est douce, c’est pour nous la dernière, dit-elle d’un accent fiévreux, promenons-nous et parlons bien sincèrement. Je ne veux pas me marier parce que je t’aime d’abord.

— Ma chère Cécile, fit le jeune homme avec émotion, en l’attirant sur sa poitrine et en l’embrassant avec passion.

— Oui, ce n’est pas l’heure de voiler ce qu’on pense ; pour faire ce que nous devons faire, il faut s’aimer, s’aimer follement… Écoute, Maurice, depuis hier j’ai longuement pensé, et lorsque je t’ai écrit pour te donner ce rendez-vous, j’avais épuisé tous les moyens vis-à-vis d’eux…

— Cécile, je suis effrayé de ce que je t’ai proposé… Je souffre, je ne puis vivre sans toi. Que je meure ! cela est normal, je ne laisse personne derrière moi, et l’avenir que j’ai devant moi n’a rien qui puisse me faire reculer. Mais je t’entraîne dans ce crime… et, à cette heure, je recule.

— Je le veux, moi, je veux mourir, entends-tu ?...

— Et pourquoi ?...

— Parce que je t’aime, parce je t’ai promis que tu serais mon époux… tu seras mon époux et nous mourrons…

— Je suis épouvanté de ce que je t’ai conseillé.

— Je vais te donner du courage. – Écoute-moi, Maurice, nous nous sommes connus enfants, toi presque sans famille, tu n’avais que ta sœur, mon amie Amélie, ma famille fut la tienne ; élevés comme frère et sœur, sans nous en apercevoir nous-mêmes, une affection plus vive vint en nous, nous étions tous les deux d’honnêtes enfants, et nous nous estimions trop l’un et l’autre pour mal faire. Nous avions rêvé de nous unir, toi en t’appliquant à être un bon ouvrier, ce que tu es, moi en m’appliquant à être une vraie femme de ménage, ce que j’aurais été… Mes parents, car tu les considérais comme les tiens… nos parents, enfin, à l’époque n’avaient pas d’ambition et ils entretenaient chez nous cette idée… Ceci, Maurice, nous justifie tous les deux : nous nous aimions et nous avions le droit de nous aimer.

Le jeune homme pleurait et Cécile reprit avec un triste sourire :

— Sois courageux, Maurice… c’est la nuit de notre union à cette heure… Un jour, un misérable, un malhonnête est entré chez nous, c’était l’ami de mon père… c’était… c’était, tu le sais… l’ami de ma mère… tu sais combien j’ai souffert de voir cette honte… mais c’est lui qui a prêté à mon père l’argent pour se rétablir, c’est lui qui doit sauver la maison… Qu’y a-t-il à faire ? Dire à mon père le prix de l’argent qui lui a été prêté… ; mais alors c’est ma mère répudiée, chassée, et à l’heure où elle se repent du passé… Il y a une chose épouvantable, c’est que ma mère consente à me livrer à cet homme… Eh bien, Maurice, j’ai tout entendu, il y a un mois, ma mère m’avait promis de refuser ; le lendemain, je rangeais des robes dans le petit cabinet derrière sa chambre. Houdard vint, il avait reçu une lettre de ma mère qui lui déclarait qu’il n’aurait pas son consentement pour l’infamie qu’il exigeait… Si tu savais ce que j’entendis… Écoute, Maurice : si coupable que soit ma mère…, ce jour je l’ai plainte. Oh ! la pauvre femme, être l’esclave de ce misérable, quel châtiment !... Ma mère, il l’exigea, s’engagea à se taire… C’est de ce jour que je t’écrivis qu’il ne fallait plus espérer… Mon père est une dupe... et il ne voit qu’une chose, sa maison relevée et mon établissement immédiat... Comment rompre ? Dire la vérité à mon père, c’est le malheur de sa vie et la ruine de la maison... Dire à ma mère ce que je sais, c’est plus affreux encore… Ma mère s’humiliant devant moi, parler à ce… monsieur, cela m’est impossible, il me fait horreur, son regard est sale, ses gestes sont sales… Il m’inspire un dégoût profond, il n’y a pas de pureté, de jeunesse pour lui… il parle à toutes les femmes comme à des filles… Plutôt qu’appartenir à cet homme, je ne sais ce que je ferais… Tu le vois bien, Maurice, notre situation est sans issue…

— Tu reviens toujours à cette idée que la folie de la douleur m’a fait te proposer.

— Maurice, je ne puis être à toi devant les hommes, je le serai devant Dieu… je viens à toi ce soir… je suis ta fiancée, tu me conduiras chez toi, je serai ta femme… mais demain nous ne nous réveillerons pas…

Maurice s’était arrêté, il tenait les deux mains de Cécile et la regardait bien en face.

— Et cela, sans regrets, sans remords ?…

— Au contraire, avec amour…

— Tu ne faibliras pas ?…

— Je t’aime !…

— La souffrance ne fera pas que tu me maudiras, quand tout espoir sera perdu !

— Je t’aime…

Et avec une fièvre de passion, se penchant sur lui, l’enveloppant de ses bras, elle lui dit en l’embrassant :

— Maurice, je veux mourir dans tes bras en te disant : Je t’aime !

Et elle ajouta plus bas, en appuyant sa tête sur son épaule et en se disposant à marcher :

— Viens vite, Maurice, allons chez toi… j’ai peur de faiblir.

Il ne répondit pas ; son bras pressa le sien et l’entraîna, marchant plus rapidement vers l’extrémité du quai Contrescarpe. Il se sentait fort, résolu, mais lui aussi avait hâte d’être au but.

Il faisait une de ces belles soirées d’été où la tiédeur de l’atmosphère est fraîchie doucement par la brise de nuit. Entre les deux rangées d’arbres qu’ils suivaient, on voyait le ciel tout constellé d’étoiles ; l’air sur les bords de l’eau avait des fraîcheurs pleines de senteur de goudron et de bois flotté ; il faisait doux à se promener en ce lieu à cette heure, il faisait bon vivre par ce temps. Ils marchaient tous les deux, accrochés fortement l’un à l’autre ; parfois ils se regardaient, leurs yeux avaient des lueurs étranges, ils se souriaient et ne parlaient pas. Après un grand effort, Cécile lui dit d’une voix sourde :

— Est-ce que tu as ce qu’il faut chez toi ?

— Oui…

— Cela nous fera beaucoup souffrir ?

— Non… On s’endort… pour ne s’éveiller jamais.

Maurice sentit les tressaillements de sa compagne, et elle l’entraîna en répétant :

— Vite, vite, marchons.

Ils passèrent devant un petit bal qui se trouve à l’extrémité du quai ; on entendait la musique de l’orchestre.

Cécile eut un rire nerveux et elle dit :

— Nous avons l’illusion de nos noces… Ils dansent…

— Je demeure derrière le bal, ce bruit va nous tourmenter…

— Au contraire, cela me semble drôle…

Il y eut encore un long silence ; ils marchèrent sans rien dire, tournèrent une rue qui donne sur le quai, presque en face du pont d’Austerlitz. Arrivés devant la deuxième maison, Maurice lui dit :

— C’est là.

Ils entrèrent et montèrent deux étages ; le jeune homme ouvrit la porte, la chambre était éclairée ; elle entra et regarda surprise autour d’elle.

— Tu le vois, dit-il, j’avais tout préparé.

— Qu’est-ce que ça ? dit-elle en montrant une table sur laquelle étaient deux bouteilles, des verres et quelques biscuits.

Il eut un triste sourire en disant :

— Notre repas de noce, Cécile…

— Ah ! c’est ça… et elle montra une bouteille en frissonnant.

— Oui !

Elle s’assit sur une chaise devant la table, et il vint se mettre à ses genoux.

— Ma pauvre Cécile, quand nous étions enfants, était-il possible de penser que nous finirions ainsi ?

— Le regrettes-tu ?

— Oh non !

— Je t’ai dit, Maurice, ils feront ce qu’ils voudront, je ne serai qu’à toi… Mais je suis trop honnête fille pour consentir à n’être que ta maîtresse… C’est la mort qui nous marie.

Et ce fut elle qui prit la bouteille et en versa dans les verres… Elle prit son verre, y trempa ses lèvres et dit :

— Ça n’est pas répugnant à boire, c’est sucré…

Il but à son tour et ils s’embrassèrent ; il était toujours à genoux, il s’accouda sur elle et elle passa la main dans ses cheveux blonds, puis, ce mouvement lui levant la tête, ils se regardèrent bien en face en souriant, les petits braves… Évidemment l’idée de la mort n’était pas du tout dans leur cerveau… ils ne rêvaient que d’amour, car elle dit :

— Comme je t’aime !

— Et moi donc, fit-il simplement, en promenant ses lèvres sur sa main.

La fenêtre était entrouverte et donnait sur le jardin du bal dont nous avons parlé. L’orchestre venait de préluder et la voix du crieur qui vendait les cachets criait :

— En place, messieurs les danseurs, en place pour la dernière.

Cécile reprit :

— Il le dit, tu vois… la dernière…

Elle but encore et dit :

— Il me semble que ça grise…

— Oui, c’est exprès…

— Buvons vite, alors…

Ils trinquèrent et burent ; puis, crânement, Cécile dit à Maurice :

— Lève-toi.

Il obéit. Elle le conduisit près de la fenêtre ; là, mettant sa main dans sa main et levant les yeux vers la voûte étoilée, elle dit gravement :

— Par-devant vous, monseigneur Dieu, devant qui nous allons bientôt paraître, convaincue que j’insultais au sacrement du mariage en acceptant celui qu’on voulait me faire faire…, je prends pour époux Maurice Ferrand que j’aime…

Maurice dit les mêmes mots. Elle sentit qu’il lui glissait une alliance au doigt… elle la baisa… puis, crânement et comme ayant hâte d’en finir, elle serra.

— Maintenant que nous sommes unis… buvons…

Ils burent deux fois, et elle s’écria avec un soupir :

— C’est fait maintenant, Maurice, laisse-moi seule une minute, et reviens vite ; je t’attends, mon mari.

Maurice sortit, obéissant. Seule, Cécile éteignit la lumière, se déshabilla et se coucha… elle entendit le jeune homme rentrer…

— C’est toi ?...

— Oui, ma Cécile…

— Viens vite… j’ai peur maintenant de mourir sans toi…

____________

 

Dans le bal, l’orchestre s’arrêta une minute, et on entendit la voix du crieur :

— En avant deux, messieurs les danseurs !

II

LA FIN DE LA NUIT DE NOCES

Le vent, faible au commencement de cette nuit d’été, devenait plus fort ; au calme succédait le bruissement des feuilles des arbres des quais, le heurt des lourds bateaux amarrés en amont du pont, attendant le jour pour s’engager dans l’écluse du canal Saint-Martin. L’orage allait succéder à la douce tiédeur de la nuit.

Dans la petite chambre de Maurice, la fenêtre, restée ouverte, était secouée par le vent ; il était deux heures et demie du matin, tout était silencieux. Les deux enfants étaient étendus sur le lit, semblant dormir. Tout à coup des deux corps l’un se souleva languissant. C’était Cécile ; assise sur le lit, elle passa sa main sur son front, en écartant ses beaux cheveux bruns et paraissant vouloir s’expliquer ce qu’elle éprouvait, sa tête était lourde et son cerveau rebelle ; elle regarda autour d’elle sans comprendre, sans voir ; était-elle en proie à un cauchemar ? Elle voulut se lever, et sa main rencontra le corps de Maurice étendu près d’elle ; à la sensation de froid qu’elle ressentit, elle voulut crier, mais la voix ne put sortir de sa gorge ; elle prit son front à deux mains et eut un cri rauque ; elle se souvenait. Comment se faisait-il qu’elle était vivante ? que s’était-il passé ? est-ce que Maurice l’avait trompée ? Où il avait promis la mort, n’avait-il voulu donner que l’ivresse ?

C’était épouvantable. Elle se pencha aussitôt sur le corps de son amant et appela.

— Maurice ! Maurice !

Rien ne bougea ; elle lui prit la tête : la peau avait le froid moite de la mort. En tremblant, elle essaya de le relever et il retomba ; elle jeta un cri épouvantable. Maurice était mort et elle vivait !

Elle était vivante, presque nue, sentant à chaque mouvement sur ses chairs brûlantes de fièvre le froid mortel.

Elle fit un violent effort et sauta du lit, échevelée, sentant que sa raison allait l’abandonner. Égarée, presque folle, elle se jeta à genoux, et, attirant la tête de Maurice, l’embrassant, elle disait :

— Maurice !... non, tu n’es pas mort ; entends-moi, réponds-moi… tu ne m’as pas trompée en voulant mourir seul. Maurice, oh ! je t’en prie… mais réponds-moi…

Et des larmes abondantes coulèrent enfin de ses yeux.

— Ô mon Dieu ! mon Dieu ! mais je suis donc maudite ! Vous me prenez le seul être que j’aime, et vous ne voulez pas de moi ; mais je ne peux plus vivre maintenant… C’est impossible ! Maurice, mon homme, je ne veux pas que tu partes seul, il faut que je meure… Il le faut…

Elle l’embrassa encore, restant longtemps les lèvres collées sur ses lèvres comme si elle espérait y boire la mort qu’elle cherchait ; puis, se redressant tout à coup, folle, égarée, elle dit :

— Je veux mourir !

Elle courut à la table et regarda les bouteilles ; elles étaient vides ; elle chercha du regard un couteau, une arme, et déjà sa main écartait sa chemise, découvrant ses seins jeunes et robustes. Rien ! La fenêtre était ouverte, elle y courut ; elle donnait sur un petit jardin, le derrière du bal, ce n’était pas la mort certaine. Le vent frais la fit frissonner, elle se regarda, et, se voyant nue, l’instinct pudique de la jeune fille lui revint aussitôt ; elle recula dans la chambre et se hâta de se vêtir… Puis elle revint près du corps de son amant ; elle regarda une minute en disant :

— Mon époux… car je suis mariée… maintenant je suis femme… Oh ! je vais te rejoindre, va, mon homme.

Et comme le vent agitait les rideaux du lit, elle replaça le corps de Maurice au milieu du lit, accrocha les rideaux et se disposa à fermer la fenêtre ; un coup de sifflet strident de machine à vapeur lui fit lever la tête ; elle regarda et vit dans les buées du jour naissant, à cent pas devant elle, un bateau remorqueur. Elle jeta un-cri joyeux ! La Seine, c’était la Seine qui se trouvait en bas de la maison. Cette fois elle n’en reviendrait pas ; à cette heure, presque la nuit encore, le pont et les quais étaient déserts. Cécile laissa la fenêtre ouverte et revint près du corps de Maurice.

— Je vais te rejoindre, mon homme, nos âmes vont se retrouver bientôt. Au revoir, au revoir.

Et, l’ayant encore embrassé, elle se sauva et descendit rapidement l’escalier. Deux minutes après, elle s’arrêtait devant la porte de la rue ; obligée de s’appuyer au mur pour se soutenir, le poison agissait encore sur elle, il lui sembla qu’elle allait défaillir ; le cœur lui manquait, ainsi qu’on dit familièrement ; des pieds aux cheveux un froid mortel glissa dans son sang, elle ferma les yeux et crut qu’elle allait tomber ; mais cela ne dura qu’une minute à peine ; elle se redressa et regarda autour d’elle ; la rue, les quais et le pont étaient déserts.

Le vieux quartier de la Râpée n’est rien moins que parisien, surtout à cette heure ; on eût pu se croire dans un village bordant un fleuve. Le vent d’orage avait passé, le brouillard du matin des chaudes journées engrisait tout ; plus de vent dans les feuilles ; à peine entendait-on les roues du remorqueur battant l’eau. Une ligne bleuâtre éclaire à peine l’horizon. Sans voir, on entend de l’autre côté de l’eau, sur le chemin de halage, les grelots sonnant au poitrail des chevaux qui remontent des péniches ; on entend le choc des fers des chevaux, les coups de fouet et les jurons des charretiers. Le jour va bientôt venir ; ces buées sur l’eau ravissent Cécile en servant son projet.

Remise de sa syncope subite, elle se hâte de traverser la chaussée ; elle court et regarde la berge ; il faut descendre jusqu’à l’eau ; elle dit entre ses dents :

— Là, c’est trop près de la rive, le courant pourrait, si je me débats, me ramener au bord.

Elle remonte alors et s’engage sur le pont d’Austerlitz, passant d’un bout à l’autre. Arrivée au milieu du pont, elle s’arrête et regarde. C’est là, dans le brouillard, c’est à peine si on voit l’eau ; elle regarde autour d’elle, personne ! Alors, elle franchit le parapet, doucement, prenant des précautions, ramenant pudiquement ses jupes sur ses jambes ; elle est debout sur la margelle extérieure, son regard se tourne vers le côté où est la petite chambre nuptiale, où a eu lieu le mariage mortel ; elle sourit et dit :

— Mon Maurice, me voici.

Et, couvrant son visage de ses mains, elle se laisse tomber en avant, sans un mot, sans un cri. En même temps que le choc dans l’eau le brouillard s’évapore, le corps est disparu et à la place où la jeune fille est tombée des disques nombreux se forment en bouillonnant.

Comme si le jour et la vie n’attendaient que cet instant pour paraître, tout s’anime : les oiseaux chantent, le coq beugle, les arbres se dégagent du brouillard et dressent leurs longues silhouettes dans les gris de l’aube. Peu à peu la Seine apparaît, avec ses matineux mariniers sur les bords. Ciel, terre, arbres, fleuve se dégagent ternes et brumeux. Enfin, crevant l’horizon, miroitant sur l’eau, scintillant à travers les feuilles, le soleil paraît. Un cri a retenti de l’autre côté de l’eau, et des cabarets, des bateaux, des gens, invisibles tout à l’heure, s’élancent vers le pont, d’autres se hâtent de détacher leurs barques et gagnent à force de rames le milieu du fleuve. C’est un brouhaha général ; on entend crier :

— C’est là, là, sous la troisième arche.

Et un homme s’est jeté tout habillé d’un bateau, nageant vers l’endroit qu’on désigne.

III

« ALLEZ-VOUS-EN, GENS DE LA NOCE ! »

Il n’était pas sept heures du matin que tout le monde était déjà debout chez Claude Tussaud. Lorsqu’on avait parlé de réveiller Cécile, Mme Tussaud avait dit :

— Non, non, laissez-la reposer ; ses affaires sont prêtes : qu’elle s’éveille le plus tard possible.

Et on avait obéi ; ç’a avait été alors dans la maison un remue-ménage indescriptible ; les fournisseurs apportaient les derniers objets, le coiffeur bâtissait un monument avec les cheveux de Mme Tussaud, les meubles étaient encombrés d’objets de toilette et de bouquets envoyés par les invités à la jeune mariée. À la porte, les premières grandes voitures de louage étaient à la disposition du garçon d’honneur pour aller chercher les plus proches membres de la famille.

Claude Tussaud, en voyant tout sens dessus dessous dans sa maison, avait dit :

— Je n’attends pas le barbier, je vais chez lui.

Et il était parti se faire raser. Lorsqu’il revint, tout barbouillé de poudre de riz, et que sa femme réclama en minaudant l’étrenne de sa barbe, il refusa, disant que ce jour il la réservait à sa fille :

— À madame la mariée… Ah ça ! où est Cécile ?

— Elle dort, mon ami.

— Tu es donc folle de ne pas la faire éveiller ?... Elle ne sera jamais prête, et les invités vont venir.

— Julie, dit Mme Tussaud à la bonne, montez donc dire à mademoiselle qu’elle se lève, que le coiffeur attend pour la coiffer.

Effectivement le coiffeur allait attendre ; il terminait le monument érigé sur la tête de la mère de la mariée, et Mme Tussaud se souriait dans la glace, demandant le plus naturellement du monde, en secouant légèrement la tête :

— Monsieur Renoult, vous me garantissez que ça tient bien ; les cheveux ne tomberont pas ?

— Soyez tranquille, madame, c’est solide ; vous pourrez danser sans crainte.

La bonne redescendait et disait que mademoiselle ne lui avait pas répondu ; cependant elle avait frappé trois fois.

— Comment, fit Tussaud, est-ce qu’elle est sortie ce matin ?...

— Ce n’est pas possible… C’est qu’elle dort, et Julie n’aura pas frappé assez fort.

— Va donc voir un peu toi-même... et dis-lui de se dépêcher ; les voitures sont là, et si nous n’arrivons pas les premiers à la mairie, nous ne pourrons pas déjeuner avant une heure.

— J’y vais ; attendez une seconde, monsieur Renoult, elle va descendre.

Déjà quelques invités étaient arrivés, et Tussaud, qui les recevait, s’arrêta tout à coup, penchant la tête pour écouter, entendant le bruit des vigoureux coups de poing que Mme Tussaud frappait sur la porte de la chambre de Cécile.

— Cécile... Cécile… mon enfant, réponds-moi…

Une minute après, Adèle apparaissait tremblante, toute pâle, et elle disait à son mari :

— Tussaud, elle n’y est pas… J’ai peur…

— Tu es folle, peur de quoi ?... Elle ne t’a pas répondu : elle dort, quoi !

— Non ; j’ai regardé dans sa chambre par le trou de la serrure, je n’ai vu personne et son lit n’est pas défait.

— Ce sont des bêtises, c’est qu’elle est sortie… ; elle a l’habitude de faire son lit en se levant, dit Tussaud visiblement inquiet, mais cherchant à rassurer les autres en se rassurant lui-même.

Tout le monde se regarda étonné, troublé. Mme Tussaud fondit tout à coup en larmes décriant :

— Ah ! mon Dieu, mon Dieu ! il est arrivé un malheur à mon enfant…

— Ah ça ! Adèle, voyons, veux-tu être raisonnable ?… Il y a du monde ici… Vois donc, tu dois avoir une double clef de sa chambre.

— Oui, oui, répondit Mme Tussaud, courant vivement fouiller dans le tiroir d’un meuble et bousculant tout. Tiens, Claude, voici la clef.

Tussaud prit la clef et grimpa vivement suivi par sa femme ; il ouvrit la porte de la chambre et se précipita.

Tout était en ordre. Sa femme le regardait effrayée, n’osant parler.

— Eh bien, tout est en ordre… Elle s’est levée de bonne heure ce matin… elle est allée à l’église... ou au bain…

Et il disait cela en regardant autour de lui, d’une voix lourde d’émotion, n’en croyant pas un mot. Tout à coup il dressa la tête, fronça le sourcil ; son regard, en fouillant partout, venait de voir un papier placé bien en vue sur le marbre noir de la commode. Sur la feuille entière il n’y avait que deux lignes, signées. Il trembla en s’avançant pour le prendre. Sa femme, qui suivait tous ses mouvements, eut peur alors et dit en pleurant :

— Ah ! mon Dieu ! qu’y a-t-il ?

Tussaud avait pris le papier ; il avait reconnu l’écriture de sa fille ; il était devenu livide et, comme s’écroulant, il était tombé sur une chaise ; il n’avait pas jeté un cri, de grosses larmes avaient jailli de ses yeux, et quand Mme Tussaud, épouvantée, s’était précipitée sur lui pour le soutenir et lui avait demandé :

— Claude, Claude, qu’est-ce qu’il y a ? il avait sangloté.

— La malheureuse !… Malheureux que nous sommes..., nous n’avons plus d’enfant…

Adèle Tussaud avait eu un cri rauque ; elle avait arraché le papier des mains de son mari, affaissé sur sa chaise, comme abruti ; elle avait vivement essuyé ses yeux et avait lu :

 

« Onze heures du soir.

» Pardonnez-moi comme je vous pardonne. Je vous avais dit : Je mourrai plutôt que d’épouser cet homme. Je vais mourir. Je vous pardonne. Adieu.

» CÉCILE. »

 

La mère resta quelques secondes comme hébétée ; ses mains tremblantes secouaient le papier fatal ; puis elle eut comme un râle et elle tomba inanimée sur le parquet aux pieds de son mari ; rien ne saurait peindre l’état de ces malheureux, l’altération de leur visage ; assurément, une pensée congestionnait le cerveau, une pensée épouvantable :

« C’est nous qui avons tué notre enfant. »

Au bruit de la chute du corps, les invités qui attendaient au rez-de-chaussée étaient montés aussitôt ; les uns relevaient Mme Tussaud, les autres s’empressaient autour du fabricant de bronzes.

— Qu’est-il arrivé, monsieur Tussaud ? Qu’y a-t-il ?

Il les regardait comme s’il s’arrachait à un rêve pénible, et l’œil hagard, la bouche bête, il dit :

— Cécile… ma fille… elle s’est tuée !…

— Ah ! mon Dieu !...

On fit descendre Tussaud, on relut avec lui la lettre, et on lui conseilla aussitôt de faire des recherches ; il ne comprenait pas bien, tant il était écrasé par le coup inattendu qui venait de le frapper. Disons-le vite, c’était le père, le père seul qui souffrait ; aucune autre pensée n’avait traversé son cerveau. Deux des invités l’accompagnèrent ; il voulait aller à la préfecture de police ; ils montèrent dans la grande voiture de noce, la voiture de la mariée, toute capitonnée de soie crème, avec deux chevaux blancs portant de petits bouquets de fleurs d’oranger en cocarde. Le cocher à figure réjouie se tenait droit sur le siège, ayant également des fleurs d’oranger et des rubans à sa boutonnière ; ses mains immenses étaient cachées dans des gants de coton blanc. En voyant les deux invités et le père de la mariée ouvrir la portière, il donna un petit coup de guide qui fit piaffer les chevaux et il se pencha, le sourire aux lèvres, pour prendre l’ordre…

— Où allons-nous, messieurs ?

Rien, non rien au monde ne peut exprimer le changement qui s’opéra dans sa physionomie lorsqu’il entendit un des invités lui dire à voix basse :

— À la Morgue… et de là à la préfecture de police.

Il dut se cramponner au siège pour ne pas tomber et faire un violent effort pour reprendre son équilibre.

La voiture partit au trot, au grand désappointement des curieux, ne s’expliquant pas pourquoi le père de la mariée partait avec ses témoins dans la voiture de sa fille et avant elle.

On avait relevé la malheureuse mère, tombée presque sans connaissance dans la chambre de sa fille ; on l’avait assise sur le lit de Cécile ; étranglée, garrottée, sanglée dans le corset et la toilette de noce, elle allait étouffer.

La bonne et une couturière éloignèrent les hommes, et, à grands coups de ciseaux, on rendit la taille de guêpe de la pauvre femme à son état normal ; ce fut sur la soie une inondation de chair ; il était temps.

En quelques minutes, Adèle Tussaud reprit ses sens. Lorsqu’elle eut conscience de son malheur, ce fut une scène déchirante. À demi étendue sur le lit de sa fille, elle embrassait et couvrait de larmes l’oreiller où s’était posée sa tête ; elle humait le parfum qu’y avaient laissé ses cheveux, mordait le petit bonnet de nuit que ses mains rencontrèrent sous l’oreiller, et elle gémissait, elle sanglotait, s’accusant, puis blasphémant.

En vain, les deux femmes qui la soignaient cherchaient à la consoler ; elle refusait de les écouter, et elles l’entendaient répéter :

— Ma Zizile…, ma fille. Oh ! je suis maudite… Oui, c’est moi qui t’ai tuée… je suis une misérable… je suis… et elle s’appliquait de grosses injures, pour redire d’une voix déchirante : Ma Zizile ! mon enfant ! je ne te reverrais plus… Ça n’est pas possible !

Et elle sanglotait plus fort, se tordant de douleur, écrasée par le remords. Tout à coup, on entendit un bruit singulier en bas. Elle écouta. Elle devint livide, et ses yeux eurent des lueurs farouches ; elle avait reconnu la voix d’André Houdard ; elle entendit son pas précipité : on venait de lui apprendre la catastrophe, et il montait près de la mère, refusant d’y croire. Quand il parut, Adèle s’était redressée, sans penser au négligé dans lequel elle se trouvait. Elle avait d’un geste fait signe aux deux femmes de se retirer. Houdard était entré ; elle avait poussé la porte derrière lui, et quand celui-ci, l’air bouleversé, lui demanda :

— C’est donc vrai ?

Elle ne répondit pas à sa question ; elle s’élança vers lui les mains crispées, et, montrant les dents comme pour le déchirer et le mordre, elle rugit :

— Gueux, misérable, coquin, lâche..., c’est toi qui as tout fait, c’est toi qui as assassiné mon enfant, c’est toi qui, en mettant les pieds ici, as amené la honte et le malheur… Je serai perdue, mais je veux te perdre. Je le dirai à Claude, à tous, on te chassera, on te huera, on te méprisera…, gueux ! Je vengerai un peu mon enfant.

Houdard s’attendait si peu à cette réception que d’abord, véritablement effrayé, il avait levé ses coudes pour se protéger et il avait reculé ; Adèle le poursuivait toujours menaçante, et il se trouva accoté à la porte ; elle avançait toujours, l’injuriant ; il s’était remis peu à peu de la secousse, et la saisissant brutalement par le bras en disant :

— Ah ! mais en voilà assez, hein !

Il la traîna et la jeta sur le lit.

— C’est ainsi que tu m’as eue, lâche : par la force ! dit-elle en se redressant.

— C’est ainsi que je te ferai taire toujours.

— Bats-moi donc, misérable… Ce ne sera pas la première fois, lâche !...

— Ah ! tu vas te taire, fit-il en lui mettant la main sur la bouche, si violemment qu’elle retomba, et que voyant le poing levé sur elle, elle eut peur… et se tut.

Houdard courut aussitôt à la porte, l’ouvrit, regarda si personne n’avait écouté et entendu, et tranquille, laissant avec intention la porte ouverte, il revint vers elle et lui demanda :

— Madame, montrez-moi la lettre de la pauvre enfant.

Adèle fondit en larmes et ne répondit pas.

Les dents serrées, les poings fermés, bouleversé par la disparition de celle qu’il venait épouser, la bile secouée par les imprécations qu’il venait d’entendre, la rage dans les yeux, la colère sur le front, André était forcé de se contenir ; celui qu’on appelait la Rosse faisait de difficiles efforts pour reconquérir son calme ; il se promena deux minutes dans la chambre. Ayant été regarder de nouveau dans le petit escalier si personne ne pouvait l’entendre, il revint se placer devant Adèle, qui, les mains sur son visage, pleurait toujours, soulevant à chaque sanglot sa gorge robuste, mise à nu par les femmes lorsqu’elle s’était évanouie. André ne savait comment entamer de nouveau l’entretien ; il dit enfin :

— Adèle, regarde donc dans quel état tu es. Si quelqu’un entrait, il pourrait tout penser.

Mme Tussaud ne répondit pas ; mais, hâtivement, avec des épingles, elle rattacha son corsage.

— Parlons raison, reprit André. Que s’est-il passé ici, hier, après mon départ ?...

— Est-ce que je sais, moi !... fit Adèle se levant impatiente et se disposant à se retirer ; je pense à mon enfant.

— Tu ne vas pas descendre ainsi, commanda-t-il, en l’obligeant à se rasseoir.

Alors Adèle s’accouda, et, la tête sur son bras, elle sanglota plus fort, disant entre ses halètements :

— Mon enfant…, mon Dieu, mon Dieu…, ma pauvre enfant…

André Houdard, furieux, grinçait des dents ; contre cette douleur il se sentait impuissant, et il était plus réservé, car c’était à cause de lui que le malheur était arrivé. Enfin, il haussa les épaules, paraissant décidé à attendre une accalmie dans la douleur de la mère. Il alla vers la fenêtre, l’ouvrit et s’accota, regardant le grand jardin sur lequel elle s’ouvrait. Il s’accouda sur le bord de la fenêtre et s’y appuya la tête dans sa main, pensant à ce qui venait de se passer. Les rayons du soleil de juin glissaient dans les arbres, illuminant le vert des feuilles et dorant les grappes des ébéniers jaunes ; c’était un de ces grands jardins de vieux hôtels, comme il en reste encore quelques-uns dans le Marais, pleins d’ombre et de mystère.

En ouvrant la fenêtre, il entra dans la chambre une bouffée de parfums qu’exhalaient les seringas, les clématites en fleur et le foin des pelouses fraîchement coupé. Houdard aspira bruyamment et sembla plus calme, comme si ces senteurs chassaient les sombres idées de son cerveau ; en glissant à travers les feuilles, les flèches du soleil venaient jouer sur son visage et l’illuminaient de lueurs fantastiques. André Houdard, dit la Rosse, est un des principaux personnages de notre histoire, et nous profitons de cette minute de calme pour le peindre rapidement.

André Houdard était un solide et grand garçon, qui comptait trente-cinq ans, mais qui pouvait facilement cacher cinq ans. Bien fait, vigoureusement et gracieusement bâti, l’habit de cérémonie du marié qu’il portait à cette heure lui seyait à merveille. Le buste était large et robuste, les bras nerveux ; les jambes se dessinaient élégantes et fortes ; les attaches étaient peut-être un peu épaisses, mais les mouvements étaient souples, agiles ; il était tout à fait à son aise dans la toilette de cérémonie, chose rare dans la classe bourgeoise.

Houdard, dit la Rosse, était certainement un beau garçon : le visage, d’un ovale un peu long, était bien encadré par des cheveux bruns qui retombaient en boucles fines sur son front osseux ; il portait la barbe, une barbe brune, mais légère, douce, qui se divisait sous le menton en deux pointes ; la bouche était grande, mais admirablement garnie ; cependant ses dents, en se montrant dans le rire, semblaient prêtes à mordre ; les lèvres, d’un pur dessin, étaient épaisses, lourdes ; une petite moustache d’un roux brun les couvrait en rapetissant la bouche ; les yeux, fendus en amande, très bruns, étaient peut-être un peu trop enfoncés sous l’arcade sourcilière ; mais ils avaient un regard étrange, cruel, lueur de fauve que l’ombre des cils adoucissait un peu.

Le teint était mat, l’aspect du visage fatigué. Les femmes disaient : « Il est beau, mais c’est un homme qui a vécu. » Les hommes qui le voyaient disaient : « Un solide gaillard, qui n’a pas l’air naïf… » Les gens du quartier, qui le connaissaient, répondaient, lorsqu’on parlait de lui : « Houdard, un beau gars, mais quelle rosse !... » Les femmes qui l’avaient connu répondaient : « Oh ! ne me parlez pas de cet homme ; quel misérable ! » Enfin, ce concert se terminait par le jugement de son ami Claude Tussaud, qui disait :

— André, c’est le meilleur garçon que je connaisse ; toujours la main ouverte. C’est à lui que je dois d’être ce que je suis.

Le lecteur a déjà pu se faire une vague idée de celui dont nous parlons ; nous l’avons peint du mieux que nous avons pu ; les faits qui suivront lui permettront de le juger tout à fait.

André Houdard se disposait, après quelques minutes de réflexion, à venir interroger Mme Tussaud, qui, ayant cessé de pleurer et la tête inclinée, les bras inertes, le regard fixé à terre, hoquetait sous les sanglots, lorsque le bruit de plusieurs voix, qui disaient en bas : « Les voilà ! les voilà !... » lui fit tendre l’oreille. André se précipita aussitôt ; il descendit juste au moment où Tussaud et ses deux témoins rentraient ; il vit à leur physionomie qu’ils n’avaient pas de bonnes nouvelles ; en apercevant son futur gendre, Tussaud vint lui tendre la main et, fondant en larmes, il dit :

— Ah ! mon pauvre André, tu sais le malheur qui nous frappe ?... Ma pauvre enfant morte, dit-on !

— Voyons, Claude, il faut avoir de la raison, et d’abord, si Cécile est partie, cela ne veut pas dire qu’elle soit morte !

Claude Tussaud releva la tête et il sembla reprendre espoir.

IV

CE QUI ARRIVA À UN BRAVE GARÇON AIMANT À VOIR LEVER L’AURORE

Laissant les gens invités à la noce se regarder tout déconfits dans leur toilette, Houdard et les témoins à leurs recherches, Claude à sa douleur et la mère coupable à son désespoir et à ses remords, nous ramènerons nos lecteurs sur le bord de la Seine, près du pont d’Austerlitz, du Café du quai de la Gare, à l’heure où le soleil se débarbouille, à l’heure, disions-nous lorsque nous l’avons quitté, où tout s’éveillait, où mille bruits confus arrivaient, où les coqs beuglaient, les grelots sonnaient sur le poitrail des chevaux qui hennissaient, où les fouets claquaient, les chiens aboyaient, se révélant seulement par le bruit dans les buées du matin.

On se levait ; le maître du bateau de lessive, où les bateaux de plaisance sont en garage, allait voir si la bosse qui les amarre les attache toujours à son bateau. Les mariniers et les charretiers étaient au cabaret, attendant « qu’ça s’débarbouille ; » les peaux tannées, les mains rudes, les têtes coiffées d’une marmotte, qui tient chaudes les oreilles frileuses, torses solides que des blouses bleues enveloppent, les pieds engloutis dans des bottes immenses et le fouet passé sur le cou ; ils juraient, buvaient, riaient ; le jaune luisait dans les verres, et courant au milieu de ces hommes, chaste d’impudeur, la servante en jupons courts, les yeux vifs, la bouche riante, les joues rouges, les bras rouges, les mains rouges, la taille épaisse, la poitrine immense, les pieds perdus dans des chaussons sans forme, sur lesquels, comme des guêtres, retombent des bas en vrille. Elle jure aussi plus grossièrement que les autres, et c’est en riant qu’elle répond par des coups de poing aux caresses peu discrètes des habitués. Le jour piquait ; l’eau seule était encore couverte de brouillards, lorsqu’un jeune homme, mis comme un ouvrier, et qui paraissait être connu des habitués, l’arrêtant par le bras, sans qu’elle s’en défendît cette fois, lui dit :

— Jeanne, vite, sers-moi un petit verre et donne-moi la clef du cadenas.

— Voilà, monsieur Aristide, répondit-elle en servant et en lui donnant la clef. Est-ce que vous venez demain ?

— Oui, nous faisons le tour de Marne, et j’ai promis aux amis que je viendrais nettoyer le bateau ; en sortant de l’atelier, ce soir, nous remonterons le bateau pour écluser demain matin. Nous coucherons à Saint-Maurice.

— Tiens, voilà Chadi le canotier ! Payes-tu une tournée ? demanda un tireur de sable.

— Je veux bien, mais vite. Allons, Jeanne, sers-nous.

— Tu travailles donc pas ? Si le père Leblanc savait ça !...

— Moi ? mais si, je travaille. Est-ce que vous croyez qu’on va à l’atelier à cette heure-ci ? Je me suis levé matin pour laver notre bateau, et je vais à l’atelier après. Allons, vite, vite, Jeanne, je n’ai pas trop de temps.

Ils trinquèrent, burent, et celui qu’on avait appelé Aristide et Chadi, portant une éponge et une écope, traversa le quai et descendit la berge ; il passa sur le plat-bord qui conduit au bateau à lessive, où tout était muet à cette heure ; il longea le bordage du bateau, et, arrivé à son canot, il descendit dedans ; il ouvrit le cadenas qui fermait le coffre où les agrès du canot étaient déposés, et, se mettant à son aise pour barboter dans le bateau, c’est-à-dire retirant son paletot, son gilet, ses chaussettes, restant nu-pieds et le pantalon relevé jusqu’aux genoux, les manches de chemise relevées jusqu’aux coudes, il détacha le bateau, le dirigea vers le pont. Chadi voulait être à son aise, et, comme le soleil allait se lever, il voulait avoir l’ombre de l’arche pendant son nettoyage.

Aristide Leblanc, dit Chadi, était ciseleur en bronze ; son père était un marinier ; il demeurait chez ses parents, quai de la Gare, c’est pour cela que ses amis l’avaient chargé de faire la toilette de leur canot la Brise ; c’est pour cela qu’il était connu au cabaret du Rendez-vous de la Marine, où nous l’avons vu.

Son portrait ne sera pas long : c’était un robuste gaillard, plutôt petit que grand, bâti comme un chêne, aux épaules larges, au cou nerveux, aux jambes d’acier, pas très gentil garçon, mais l’air bon, sympathique ; des cheveux blonds, des yeux bleu clair, presque gris et à fleur de tête, le teint frais. Tous les matins, se levant pour le travail, par tous les temps courant à l’atelier. Du matin au soir, il est debout à son étau. Ce n’est pas un ouvrier artiste, il travaille dans la camelote, et le travail est plus pénible, les bras troussés ont une teinte verte, à cause de la sueur sur laquelle s’attache la limaille, son linge a des teintes verdâtres ; mais bah ! il est habitué à ça ; il quitte le marteau pour le riffloir avec joie ; il aime à faire de la limaille ; il a des grattoirs à longs manches qui épouvantent le bronze lui-même. C’est ce qu’on nomme un masseur, ou pour mieux dire un abatteur. Quand il rentre chaque soir, il est las, épuisé, fourbu ; il ne se plaint jamais ; mais il met au plaisir la même ardeur, et le plaisir, la toquade d’Aristide, c’est le canotage.

Oh ! le canotage ! Aussi à cette heure, dans la Brise, faut-il le voir soulever les planchers, et, écopant et épongeant, frottant, et il a la gaieté sur la figure et la chanson aux lèvres.

Oui, il va chanter ; il commençait même :

 

En avant la rigolade,

La rigolade en avant…

 

lorsqu’il entendit derrière lui un grand fracas dans l’eau ; la chanson s’arrêta sur ses lèvres, il sursauta et regarda autour de lui ; le brouillard se levait, mais en tout cas le bruit s’était produit trop près de lui pour qu’il pût en être gêné ; il vit alors seulement de grands disques et des bouillonnements sur l’eau. Chadi était né sur le bord de l’eau, il l’adorait, il était comme les chiens de Terre-Neuve, dès qu’il la voyait, il lui fallait aller dessus ou dedans ; aussi rien ne lui plaisait-il comme l’occasion de prendre un bain ; il se dressa sur l’avant du bateau et dit :

— Pour avoir fait ce chahut-là, il faut que ce soit un bonhomme qui s’y soit jeté… Mon petit père, je vais t’empêcher de prendre une si grosse goutte que ça… aïe donc, là !

Et Chadi se précipita. C’était un vrai nageur, un flotteur, comme on disait sur le port ; il resta bien une grande minute sans reparaître. Il reparut, seul, mais ce n’était que pour reprendre haleine ; il avait reconnu la place et connaissait son chemin, car il repiqua aussitôt pour reparaître en tenant d’une main devant lui le corps de Cécile ; en trois brassées il atteignit son canot ; il se cramponna alors au bordage ; les clains gémissaient sous le poids ; il essaya vainement de remonter ou de monter le corps. Efforts inutiles ! C’est alors qu’il fit entendre ce cri, si saisissant sur les bords d’eau :

— Au secours ! au secours !

On l’entendit des deux côtés, et nous avons vu que les gens couraient, que les barques se détachaient pour se porter à leur secours.

Ah ! c’est que c’était un brave gars que Chadi.

V

VIEILLES AMOURS

André Houdard avait d’un mot rendu l’espoir au malheureux père ; sa fille, peut-être, n’était pas morte ; une pensée, qui la veille l’aurait empli de rage, le rassérénait à cette heure, et il se serait bien gardé de la dire à Houdard ; le père pensait logiquement ; il se disait : « Ma fille a quitté la maison parce qu’elle ne veut pas se marier avec la Rosse ; elle aime Maurice Ferrand ; elle a fait un coup de tête ; elle s’est sauvée de chez nous pour aller se cacher chez Maurice, et elle nous dit qu’elle va mourir, pour que nous n’ayons pas l’idée de la chercher là. » Tout content de ce raisonnement qui le satisfaisait, Claude Tussaud reprenait courage. Pour lui, – et il s’appliquait à se l’affirmer, – on ne mourait pas, on ne se faisait pas mourir pour des raisons d’amour. Assurément, sa fille avait été retrouver Maurice, et, dans sa pensée, courant à la fin, il se disait : « Eh bien, quoi, elle fera un mauvais mariage, mais il sera selon son cœur… Mais elle vit…, elle vit, ma chère fille. »

C’est tout plein de ce raisonnement qu’il dit à sa femme qui descendait effrayée :

— Adèle, ne pleure plus, je vais la chercher.

Cette fois Houdard regarda Claude, se demandant ce que signifiait cette assurance. Claude, entraînant ses deux témoins, les faisait monter en voiture, et disait au cocher :

— Rue de Lacuée, en face du pont d’Austerlitz.

Les deux témoins se regardèrent, se demandant où on les menait ; mais, voulant prendre leur part de l’espoir du père, ils sourirent.

Ils étaient à peine sortis que Houdard chargeait un parent de répondre aux invités qui arrivaient à chaque instant pendant qu’il allait parler à sa future belle-mère. Adèle était au milieu du petit escalier et descendait, plus calme, presque consolée par les dernières paroles de son mari. Houdard monta l’escalier, il lui prit le bras pour la faire remonter et, en sentant le tremblement répulsif que lui donnait son toucher, furieux, il la poussa brutalement. Adèle dit à voix basse :

— Que me voulez-vous donc encore ?

— Je veux que nous nous expliquions. Je veux comprendre la scène que tu m’as faite tout à l’heure, et l’explication de ce que dit ton mari. Allons, monte.

Ces mots étaient dits d’une voix sourde qu’elle seule pouvait entendre, et dont le ton, l’accent ne souffraient pas de réplique.

— Je veux descendre, dit-elle cependant, essayant de passer devant lui.

Il la prit alors dans ses bras et la remonta dans la chambre ; il l’assit dans un fauteuil, et cela en disant trois mots :

— En voilà assez !

Cette audace épouvanta la malheureuse ; elle craignait tant d’être surprise l’esclave de cet homme, qu’elle se tut ; elle restait dans le fauteuil où il l’avait jetée, brisée et comme hébétée, et elle l’entendit qui disait :

— Allons, maintenant que tu es devenue raisonnable, nous allons causer.

Et il alla fermer la porte ; puis, sûr d’être bien seul avec elle, il s’assit sur le petit lit virginal de Cécile, bien à l’aise, s’étendant à demi, et placé en face de la malheureuse mère, il dit :

— Causons un peu, Adèle.

La pauvre femme, la tête baissée, les yeux démesurément ouverts, était anéantie. Après quelques minutes de silence, Houdard, négligemment étendu sur le lit, les bottes sur l’édredon, comme un fumeur sur le divan d’un estaminet de bas étage, lui dit :

— Ah ça ! Adèle, quelle comédie joue-t-on ici ? Qu’est-ce que tout ça veut dire ? J’en suis à me demander si la petite fête n’est pas dirigée par Mlle Cécile et sa mère. Si c’est une façon d’exécuter ce que tu voulais faire, écoute bien, Adèle, je sortirai d’ici pour aller chez mon avoué et dans vingt-quatre heures Claude sera en faillite.

Adèle le regardait avec le visage d’une femme qui recevrait une douche d’eau glacée ; elle ne trouvait pas un mot à répondre, tant les pensées d’Houdard la stupéfiaient.

— Mais tu crois donc avoir affaire à un enfant, en jouant ce jeu-là avec moi ? Vous faites la petite comédie du suicide, en vous disant : « Il est trop engagé aujourd’hui ; que le mariage ait lieu ou soit rompu, il ne peut nous abandonner, il est trop engagé, on dirait trop que ce mariage était une spéculation ! » Mais oui ! exclama-t-il, c’est une spéculation, mais oui, et pas autre chose, et on peut le dire, vous spéculez sur votre enfant. Moi, qui me moque qu’on me dise que je suis un débauché, un libertin, qu’est-ce que ça me fait ? Je suis au contraire très content de justifier le sobriquet que je porte : la Rosse !... Et puis, après ? Ah ! vous avez cru que, le mariage manqué, je serais toujours l’ami ?... Mais, ma pauvre Adèle, il y a longtemps que tout est fini entre nous !

— Pas assez longtemps pour que je n’en rougisse encore !

— Oh ! tout cela, des mots… Tu ne vas pas recommencer la scène du jour où j’ai demandé ta fille ?… Quoi ! tu diras tout à ton mari ! Eh bien, finissons-en avec celle-là. Qu’est-ce qui arrive ? Tu dis à ce brave garçon : « Claude, tu as cru que j’étais une honnête femme, tu as cru que la mère de ton enfant t’avait toujours été fidèle ?... Tu n’étais qu’un imbécile… Ton ami André, ton plus intime ami, a été mon amant ! » Et puis après ?... tu crois qu’il m’en voudra ?... Il pensera la vérité : c’est que tu n’es qu’une… tu me comprends, et que celui qui te désire… t’a facile…

— Oh ! s’écria Adèle, misérable !... gueux ! tais-toi ! tais-toi !

— Oh ! à cette heure, tes cris ne m’effrayent plus, je suis décidé à tout. Et quand on saura que tu as été ma maîtresse, en quoi veux-tu que cela me gêne ? Est-ce que le but de l’homme, indépendant, libre comme moi, n’est pas de chercher l’amour où il le trouve ? L’homme attaque, il n’a pas mission de vertu et il n’a pas fait de serment de fidélité ; celui de la femme est de se défendre. Et tu comprends que tes airs de Madeleine repentie n’attendriront personne.

— Ainsi vous ne respectez rien ; après m’avoir séduite (et je dis ce mot qui n’exprime pas la violence qui me fit votre victime), après m’avoir séduite, vous m’insultez et vous me menacez. Si votre cœur n’est pas assez haut pour comprendre le respect que l’on doit à la femme qu’on a flétrie, vous devriez avoir au moins de la pitié pour le malheureux honnête homme que vous voulez déshonorer ; vous reculeriez devant l’infamie dont vous menacez celui que vous appelez votre ami.

— J’ai bien le droit de l’appeler ainsi, fit cyniquement Houdard, son amitié me coûte assez cher… Si vous vivez tous, je crois que vous me le devez bien un peu… C’était bien le moins que je trouve avec toi l’intérêt de cet argent-là…

— Vous m’épouvantez… Et la malheureuse, revenant à la cruauté de la situation, écrasée de honte et de mépris, fondit en larmes, s’écriant : Mon Dieu ! faut-il que je vous bénisse de ce qui arrive, et n’était-ce pas un supplice plus terrible que la mort de la savoir aux mains d’un pareil homme ?

— Il est bien temps de me juger ! Mais je vois la comédie. Vous vous êtes dit, avec un petit scandale, il renoncera à ce mariage ; vous avez joué la petite scène ; on va retrouver Cécile, son père va la ramener, et alors on me fera des excuses, et elle épousera le petit chérubin de madame, l’ancien apprenti.

— Taisez-vous ! taisez-vous ! supplia Adèle qui se reprenait à l’espoir de retrouver sa fille et de voir l’odieux mariage rompu, en l’entendant lui-même le raconter.

— Mais ce n’est pas à la Rosse que l’on joue de ces tours-là, la belle Mme Tussaud… ainsi qu’on te nomme dans le Marais.

— Et que feriez-vous donc ?

— Ce que je ferai !... Lorsque ton mari va ramener ta fille, je lui prendrai la main, je la ferai monter en voiture, et à la mairie ; et si quelqu’un s’y oppose, même Cécile, je monte dans la voiture de la mariée, je vais au tribunal de commerce et je fais déclarer la maison Tussaud et Cie en faillite…

Adèle ne répondait pas, elle se plaisait à ne plus penser qu’à sa fille ; elle s’attachait à cette idée qu’on allait la lui ramener. En la voyant ainsi, André s’écria :

— Tu ne m’as pas entendu ? Tu ne m’as pas compris ?

— Si, parfaitement.

— Et tu ne dis rien ?

— Je dis que, toute réflexion faite, le malheur de ma vie vaut bien le bonheur de mon enfant. Nous serons ruinés, mais Cécile épousera l’homme qu’elle a choisi.

— Que tu as choisi. Voilà bien le petit complot qui commence.

— S’il est un moyen de racheter la paix, c’est en me sacrifiant à mon enfant… Je le ferai.

— Mais tu parles pour toi, continua Houdard avec un mauvais sourire, et lui, mon ami Claude, celui que tu appelles le malheureux homme, lorsqu’il saura que, si je lui prêtais de l’argent, c’est parce que…

— Parce que ?... fit Adèle relevant la tête, les yeux brillants.

— Parce que je me contentais de certains intérêts que tu me payais.

— Vous lui diriez ça, vous ! vous !

— Aussi tranquillement que je te le dis là…

— Eh bien, sur mon enfant, je vous le jure, je dirais à Tussaud : « Il ment, il ment, il se venge, » et mon mari me croirait, et, outragée devant lui, devant ma fille, je lui dirais : « Claude, si tu me respectes, si tu m’aimes, au nom de ton enfant, tue-le, » et monsieur Houdard, j’en jure Dieu, je connais mon homme, c’est moi qu’il croirait, et c’est à moi qu’il obéirait ; il est bon, Tussaud, mais il est brave ; il est doux, Tussaud, mais quand on touche à sa femme ou à son enfant, il devient féroce, et alors, s’il n’était pas assez fort, je l’aiderais, moi, entendez-vous, monsieur Houdard. Jamais, jamais je n’avouerai ma faute ; il en mourrait ; et, mort pour mort, j’aime mieux qu’il finisse en homme outragé qui défend son honneur.

Tout cela avait été dit sans éclat, sans cri, d’une voix sourde, et chaque phrase frappait comme un coup de poing. Lorsqu’elle eut fini de parler, Houdard s’était levé ; il était pâle, il avait compris qu’elle n’avait pas menti, et, un moment, il regardait ses mains, redoutant déjà d’y voir une arme ; il voulut cacher l’émotion ressentie et il reprit du même ton gouailleur, mais plus doux :

— Tu dis toujours que tu fus ma victime. C’est comme ça qu’il aurait fallu te défendre alors.

— Alors est-ce que je savais qu’on avait besoin de se défendre : je n’avais connu que des gens qui respectaient le foyer où ils étaient reçus. Je vous croyais un honnête homme, puisque vous veniez chez nous pour nous sauver. Il a suffi d’une heure pour vous connaître. Cette heure a pesé toute ma vie sur moi. Enfin, monsieur Houdard, sachez-le : c’est le dernier entretien que nous aurons ensemble ; vous pouvez nous ruiner, mais n’essayez pas de nous déshonorer… ou alors !...

— Alors ? fit-il, clignant de l’œil en la regardant.

— Alors, c’est moi et Tussaud qui vous étranglerons.

Il haussa les épaules ; mais Adèle vit qu’il était dompté. On entendit la voiture qui s’arrêtait à la porte. Houdard descendit, Adèle jeta un châle sur ses épaules et se précipita, le bousculant, pour arriver en bas espérant voir sa fille. Tous les invités attendaient dans la grande salle à manger, se regardant les uns les autres, se demandant l’explication de ces retards ; car, dans l’espérance que rien de grave n’arriverait, on n’avait rien dit aux invités, on s’était borné à dire la vérité aux deux ou trois intimes…

C’est Tussaud qui parut le premier. En le voyant, la malheureuse perdit tout espoir ; elle courut vers lui, se jeta dans ses bras, et sanglotant lui demanda :

— Eh bien, Claude ?

Il fondit en larmes en répondant :

— Rien… Nous avons été chez Maurice, elle n’y a pas été, on l’a entendu rentrer hier à l’heure habituelle, il est parti à son travail, sa fenêtre était ouverte comme toujours… Ma pauvre Adèle…, c’est fini va, nous n’avons plus d’enfant.

Et les deux malheureux pleuraient.

Houdard, accoté dans le coin de la pièce, sur le chambranle de la porte de l’escalier, regardait la scène de désolation, en mordillant ses moustaches, et se demandant ce que signifiait tout cela ; il se refusait à croire à la réalité du suicide. Cécile se tuant plutôt que de l’épouser, lui, cela était impossible ; et il n’avait pas dit un mot ; il était gêné par ce qui s’était passé quelques minutes avant. La résistance de Mme Tussaud l’avait étonné, son audace, son courage, sa franchise l’avaient stupéfié. Il croyait être le maître de cette femme, à cause de son passé, et au contraire elle s’était redressée farouche, menaçante, et c’était lui qui avait été accusé, c’est lui qui avait été menacé.

Dans son coin, sombre, il observait la scène, un tableau triste et qui faisait ressembler la noce à un enterrement.

Tout le monde pleurait et s’empressait autour des parents, cherchant à leur donner une assurance qu’il n’avait pas.

La malheureuse mère se trouvait sans force et sans énergie pour résister au résultat négatif des recherches de son mari ; c’était fini, sa fille était perdue, elle n’avait plus d’enfant. Épuisée par la lutte qu’elle venait de soutenir contre Houdard, lorsque son mari, qui la soutenait dans ses bras, l’abandonna une seconde, elle s’écroula et tomba tout de son long par terre. C’était trop, la mère était terrassée.

De son côté, Claude Tussaud, qui, au fond, s’accusait d’être la cause de la mort de sa fille, tomba sur un siège, abattu, épuisé, presque hébété, pleurant comme un enfant, disant des niaiseries sentimentales qui déchiraient le cœur de ceux qui les entendaient.

Seul, Houdard restait debout, froid, calme, accoté au mur, écoutant et observant, et tous les invités étaient si occupés des malheureux père et mère qu’ils ne le voyaient pas, qu’ils ne remarquaient pas que seul le marié semblait indifférent à la disparition de sa future.

Ce fut la couturière qui vint vers lui et dit :

— Monsieur Houdard, ça ne vous fait donc rien, à vous ?

Il haussa les épaules en répondant avec un mauvais sourire :

— Ça n’est pas pour rien qu’on m’appelle la Rosse ; je justifie mon nom.

VI

COMMENT CHADI PERDIT SA JOURNÉE

Revenons vers la Seine, sous le pont d’Austerlitz. Au cri lugubre, à l’appel désespéré de Chadi, des deux rives à la fois, les bateaux s’étaient détachés et les mariniers se dirigeaient vers celui qui les appelait. Lorsqu’ils arrivèrent, il était temps, Chadi était épuisé et le courant très rapide menaçait de l’entraîner avec celle qu’il venait si miraculeusement d’arracher à une mort certaine. C’étaient les tireurs de sable qu’il venait de voir quelques minutes avant au Rendez-vous de la Marine et ceux qui connaissaient son père, le vieux marinier – ses amis du port enfin, qui étaient arrivés les premiers ayant reconnu la voix du jeune homme. Ils aidèrent le brave garçon à placer le corps de la jeune fille dans leur bachot, ils l’y firent monter après et, pendant que Chadi, soutenant la tête de la noyée, regardait si elle donnait signe de vie, ils se dirigèrent à force d’avirons vers la berge. L’un d’eux avait crié en remontant l’arche à ceux qui regardaient sur le pont :

— Courez chercher la boîte de secours et un médecin.

Quelques minutes après ils abordaient ; de nombreux curieux se pressaient sur la berge, un médecin se trouvait heureusement là ; il conseilla de laisser la jeune fille dans le grand bachot, où l’on serait moins gêné par les curieux pour lui donner les secours que réclamait son état. Chadi était sauté à terre, et chacun le félicitait ; il en profita pour faire faire le cercle aux gens qui accouraient de tous côtés. La boîte de secours venait d’être apportée, et le médecin déclara ne pas en avoir besoin : la jeune fille revenait à elle.

— Elle vit encore… alors elle est sauvée, dit Chadi. Quand on en sort encore vivant…, il n’y a rien à craindre.

Cécile avait d’abord ouvert faiblement les yeux, elle avait eu quelques hoquetements, puis la respiration était revenue régulière. Du cabaret que nous avons vu, on avait apporté de grosses couvertures chauffées devant le feu, et on lui avait enveloppé les jambes ; la chaleur était peu à peu remontée, et la jeune fille parut assez bien pour que le médecin essayât de l’interroger. Il était à genoux et le buste de Cécile s’appuyait sur lui.

— Mon enfant, lui demanda-t-il, où souffrez-vous ?

Cécile alors ouvrit les yeux et regarda autour d’elle, semblant chercher à reconnaître l’endroit où elle se trouvait et à s’expliquer ce qui se passait ; le docteur, qui l’observait, renouvela sa question. Elle fixa sur lui ses yeux hagards et balbutia des mots sans suite pour lui répondre. Étonné, le docteur l’observa plus attentivement, et tâta son pouls ; après une grande minute d’examen, il dit brièvement :

— Vite, bien vite une civière…

Deux hommes se précipitèrent aussitôt, et Chadi, revenant vers celle qu’il avait sauvée, demanda en la regardant avec inquiétude :

— Docteur, est-ce que ça ne va pas bien ?... Je croyais qu’elle était sauvée.

— Il y a là des complications que je ne m’explique pas, et ce qui vient d’arriver n’est pour rien dans son état ; les déjections sont singulières, les extrémités restent glacées et l’estomac est brûlant… Cette enfant était malade avant de se précipiter à l’eau.

— Ah mon Dieu ! peut-être qu’elle a fait ce coup-là dans un accès de fièvre chaude…

Cécile avait des haut-le-cœur constants, et la mousse venait à ses lèvres…

La civière venait d’arriver ; on porta le corps du bateau sur le matelas que Chadi avait envoyé chercher chez lui en même temps que des vêtements. Les curieux se pressaient autour de la civière pour voir la noyée, et celle-ci les regardait comme hébétée. C’étaient de constantes exclamations admiratives :

— Oh ! pauvre enfant, qu’elle est jolie !

— Oh ! l’adorable créature !

— Si jeune, si belle, et penser à la mort…

— Pauvre belle petite, elle aura été séduite et abandonnée…

— Qu’elle est belle... on dirait une mariée...

À ce mot, elle se leva un peu, sourit, et, regardant tout autour d’elle comme pour saluer, elle balbutia :

— Oui… c’est moi... je suis la mariée…

Et c’est vrai, elle était bien belle, la pauvre Cécile. Dans le canot, loin du regard des curieux, on lui avait retiré ses vêtements ; la grasse servante du Rendez-vous de la Marine, sur l’ordre de Chadi, avait apporté du linge chauffé en même temps que les couvertures ; on avait revêtu la jeune fille de ce linge blanc, et, à cette heure, étendue dans la civière, tout habillée de blanc, sa tête, belle et pure comme celle d’une vierge, ressortait dans ses longs cheveux noirs ; les traits s’étaient rassérénés peu à peu, et sa bouche adorable semblait sourire à un être invisible ; la fièvre mettait la fraîcheur à ses joues et assurait la vie ; ses lèvres s’entr’ouvraient sans cesse ; elle parlait, et vainement le docteur cherchait à comprendre ce qu’elle disait. Il s’adressa aux deux individus qui avaient apporté la civière :

— Mes amis, hâtons-nous ; suivez-moi, je vais vous conduire à la Pitié ; je la ferai entrer dans mon service… Vous, mon ami, fit-il en s’adressant à Chadi, vous allez me faire le plaisir de venir nous accompagner. Les agents arrivaient en ce moment, ainsi que cela se passe ordinairement, c’est-à-dire lorsque tout était terminé. Le docteur dit à l’agent qui demandait des renseignements de vouloir bien les suivre, l’état de la jeune fille que l’on venait de sauver étant assez grave pour ne pas perdre une minute.

En route, Chadi raconta à l’agent ce qui s’était passé, et celui-ci se hâta d’écrire son rapport sur un petit carnet. Le docteur était de service à la Pitié ; il y était connu, mais on n’avait pas coutume de le voir à pareille heure. On fut étonné ; cependant sa présence hâta la réception de la malade. Et quelques minutes après Cécile était couchée ; le docteur, aidé par les internes de service, l’avait attentivement examinée, et lorsque Chadi lui demanda, l’ayant vu écrire son ordonnance et la faire exécuter devant lui :

— Eh bien ! docteur, cela va-t-il mieux ?

— Maintenant j’espère qu’il n’y a plus de danger.

— Comment, vous avez cru un instant qu’elle ne reviendrait pas ?

— Je vous dirai plus, j’ai craint de ne pas l’amener vivante ici…

— Pauvre petite !… Aussi, si jeune, si jolie, quelle idée de se noyer…

— C’est ce qui l’a sauvée…

— Hein ! exclama Chadi stupéfait et croyant avoir mal entendu… en se noyant, ça l’a sauvée !

— La pauvre petite doit avoir une bien grande douleur dans sa vie. L’idée de mourir était bien arrêtée chez elle, car, avant de se jeter à l’eau, elle s’était empoisonnée…

— Ah ! qu’est-ce que vous me dites là ?

— Ce que j’ai fait pour sauver la noyée, en provoquant les déjections, l’a débarrassée ; elle est maintenant en proie à une fièvre terrible, j’ai à craindre de graves complications… mais enfin elle va mieux…

— Mais que dit-elle ?

— Rien, elle a le délire…

— Pauvre petite, et quand on pense, monsieur, qu’à cette heure sa famille est peut-être dans la désolation.

— Vous avez raison… Vous me faites penser au premier devoir à accomplir… et nous n’y avons pas songé.

Le docteur fit appeler la sœur qui avait déshabillé la jeune fille et lui demanda si elle n’avait pas trouvé dans les vêtements un renseignement constatant l’identité de la malade ; la sœur répondit qu’elle n’était vêtue que d’une camisole et d’un jupon.

— C’est vrai, exclama Chadi, puisque c’est les jupons de la mère Leblanc que j’avais envoyé chercher ; ses effets sont à la Marine en train de sécher. Je vais y aller.

— Mon ami, d’abord, dites-moi votre nom.

— Aristide Leblanc, dit Chadi – quai de la Gare – ciseleur ; sur le bord de l’eau tout le monde me connaît, je suis l’as de la Brise

— Mon brave garçon, vous avez fait là une belle action…

— Allons donc… vous dites ça pour blaguer… une belle fille comme ça, que j’ai tenue dans mes bras dix minutes... c’est moi qui la remercierai…

— Mon ami, vous me ferez le plaisir de venir me dire si vous avez des renseignements.

— Monsieur le docteur, je vais vous dire, je cours d’ici chez nous, je fouille dans les effets, si je trouve quelque chose, je cours chez les parents ; après, j’aurais voulu aller à l’atelier, vous savez, un samedi…

— Allons, allons… il faut faire le paresseux aujourd’hui, dit le docteur en souriant de la simplicité avec laquelle le jeune homme envisageait sa belle action, vous perdrez votre journée...

— Eh bien, vous avez raison... je reviendrai vous donner des nouvelles ce tantôt, je finirai de laver le bateau. Au revoir, monsieur le docteur…

Et Chadi courut vers le quai ; en arrivant il demanda les effets de la jeune fille.

— Ils sèchent, répondit la bonne en lui montrant robe et jupons étalés sur des chaises devant la grande cheminée où le sarment pétillait…

Une heure après Chadi entrait chez les Tussaud…

— Monsieur Tussaud ? demandait-il…

— C’est moi ! fit le pauvre homme en larmes et pouvant à peine se soutenir. Mais Adèle Tussaud, en voyant un inconnu arriver essoufflé chez eux, avait relevé la tête et contenait un instant ses sanglots, pour écouter.

— Que voulez-vous, monsieur ?

— Monsieur, vous connaissez ça ? et il montrait un petit porte-monnaie-portefeuille.

— Ah ! mon Dieu ! exclama Tussaud…, c’est de Cécile.

— Cécile ! cria Mme Tussaud en se levant vivement.

— Parlez, monsieur, parlez, où est-elle ?

Houdard, clignant de l’œil, observait la scène et tendait l’oreille. Chadi, tout étourdi, en voyant tous ces gens en habit de noce et les yeux baignés de larmes qui l’interrogeaient, ne savait que dire :

— Venez avec moi, vous allez la voir.

— Elle vit, monsieur ? demanda Mme Tussaud, anxieuse, les traits bouleversés.

— Ah ! oui... pour ça…

— Ah ! mon ami… fit Tussaud en l’embrassant.

— Où est-elle !

— À la Pitié !

On sait l’effet terrifiant que produit dans la classe bourgeoise travailleuse l’idée de l’hospice ; ces mots : à la Pitié ! avaient glacé chacun. Chadi n’en revenait pas, il regardait autour de lui et cherchait l’explication du drame auquel il venait d’assister si heureusement. Ces gens habillés pour aller à la noce, c’étaient les parents de l’enfant qu’il avait arrachée à la mort ! Pendant que là-bas, elle se jetait à l’eau, pendant qu’on l’étendait sur la civière pour aller la coucher dans un lit d’hôpital, chez elle on se préparait pour une fête ! Vainement, le brave garçon cherchait à assembler ces faits entre eux, son cerveau se refusait à lui donner une solution.

Adèle Tussaud avait pris les mains de Chadi, et, anxieuse, n’osant croire, elle lui demandait :

— Elle vit ! elle vit ?…

— Oui, oui, madame.

— Pourquoi l’a-t-on conduite à la Pitié, qu’a-t-elle eu ?

— Où était-elle ? demanda Tussaud, est-ce un accident ?

— C’est un accident volontaire… Est-ce qu’elle n’était pas malade ?

— Non, qu’y a-t-il enfin ?

— Je vais vous dire, elle a voulu se noyer…

— Ah ! mon Dieu ! exclama tout le monde.

Houdard écoutait attentivement, paraissant surpris de ce qu’il entendait.

— Noyer !

— Se noyer ! se noyer ! s’écriait Mme Tussaud épouvantée et prête à se trouver mal.

— Oui, madame, elle s’est jetée par-dessus le pont d’Austerlitz… et heureusement j’étais là, j’ai piqué une tête et je l’ai ramenée.

— Vivante ?

— Ah oui !

— Vous, vous, monsieur, et Adèle pleurant embrassait Chadi tout honteux des marques d’admiration qu’on lui prodiguait ; car chacun, à l’envi, venait lui presser la main.

— Vite, vite, disait Mme Tussaud à la bonne, donnez-moi un pardessus, un manteau ; nous allons aller la chercher.

Tussaud interrogeait Chadi, et les invités se penchaient autour d’eux écoutant, attentifs.

— J’étais sous le pont, dans mon bateau, en train de lui faire sa toilette pour demain ; j’étais en train de chanter ; tout à coup j’entends : pouf ! et pas un-mot, pas un cri. Je me retourne, je vois l’eau qui bouillonnait ; je connais ça ; je me dis : Bon… quelqu’un qui prend une goutte. Attends un peu. J’étais justement en costume, ma cotte retroussée comme un caleçon. Je pique une tête, je cherche, je vois des jupons qui se sauvaient en filant le long de la pile. Je me dis : Bon, elle va dans le remous. Je connais l’endroit ; je suis né en face. Je remonte respirer ; je repique droit sur les vêtements et je la rattrape près de la pile ; je remonte avec, mais c’était dur, allez… C’est qu’il y a du courant là, et je pensais que je n’arriverais pas à mon bateau ; c’est que c’est lourd une femme ; enfin, je me cramponne et j’appelle. Ah ! vous pensez, tout le monde avait vu le coup et on venait de tous côtés ; mais il était temps ; le courant est si raide qu’une minute de plus, et j’y allais avec elle.

— Et elle vivait ? demanda Tussaud.

— Elle était sans connaissance ; nous la montons dans le bachot et justement il y avait un médecin de la Pitié qui revenait d’une visite de nuit ; ah ! ça n’a pas été long ; il lui a appuyé à un endroit sur l’estomac, il a fait semblant de l’embrasser, il lui a fait frictionner les jambes. Faut pas vous fâcher de ça, on lui a vu les mollets… mais sans penser à mal. Enfin elle est revenue à elle ; mais le médecin a dit qu’elle était atteinte d’une autre maladie… C’est alors qu’il l’a fait conduire à la Pitié dans son service. Et quand je l’ai quittée pour venir vous prévenir, il m’a dit : elle est sauvée !

Chacun eut un soupir de soulagement à ce dernier mot, et Adèle, qui venait de revêtir son manteau, demanda en souriant sous ses larmes :

— Oh ! vous ne me trompez pas, monsieur, elle est sauvée ?

— Absolument, madame.

— Et vous allez nous conduire vers elle ?

— Je vous attends pour ça.

— Mon ami, fit Tussaud en le prenant à part, c’est à vous que je dois la vie de mon enfant, je ne pourrai jamais m’acquitter envers vous... mais vous accepterez bien… et il fouillait à sa poche.

— Eh bien, qu’est-ce que vous faites là, vous ? Est-ce que je vous demande quelque chose ? Pour qui me prenez-vous ? Vous m’avez donné une bonne poignée de main, votre dame m’a embrassé ; quand votre demoiselle sera sur pied, vous lui direz d’en faire autant ; un bon baiser, votre amitié et ça fera le compte.

Tussaud lui serra affectueusement les mains et dit :

— Allons, vite, partons… emmenons Houdard.

— Ah ça ! es-tu fou ? fit vivement Mme Tussaud, c’est à cause de lui que la malheureuse a voulu se tuer…

— C’est vrai..., le pauvre garçon…

— Allons, viens vite !

Houdard avait tout entendu, et son regard s’était croisé avec celui de Mme Tussaud ; mais, ne voulant pas paraître céder, il vint à Chadi et lui dit :

— Je vous félicite, monsieur, de votre belle action.

— Il n’y a pas de quoi, vraiment.

— Tussaud, je te laisse aller avec ta femme la chercher ; moi, je reste avec nos invités pour nous excuser.

— Ça se refera... C’est remis, quoi ! balbutia Tussaud qui ne voulait pas se fâcher avec Houdard.

— J’y compte bien, fit celui-ci, en lui serrant la main et souriant malignement en regardant Mme Tussaud qui tirait la manche de son mari pour le faire taire, disant :

— Claude, dépêchons-nous, donc, est-ce l’heure de parler de ça ?

Ils prirent une des voitures de noce, et firent monter Chadi près d’eux.

— Mais, monsieur, madame, regardez donc comme je suis fait, je ne peux pas monter là-dedans, j’irai aussi vite que vous à pied... ou bien, attendez, je vais monter sur le siège.

— Plaisantez-vous, monsieur, fit Adèle... Vous, à qui je dois d’aller encore embrasser ma Cécile, montez vite et asseyez-vous près de moi.

Chadi obéit et la voiture partit rapidement dans la direction du jardin des Plantes.

Moins d’un quart d’heure après, Claude et sa femme, dirigés par Chadi, entraient dans la salle de la Pitié. À l’aspect des petits lits, des murs nus, des longues salles silencieuses traversées par les sœurs calmes, Adèle Tussaud chancela, un frisson courut dans ses os et dans son sang. Tussaud aussi devint pâle, il eut peur, il craignit d’avoir été trompé par Chadi.

Quand Chadi, leur montrant un des lits, dit :

— C’est là.

Ils se précipitèrent chacun d’un côté, disant le même mot, son petit nom d’enfant :

— Zizille, mon enfant !

Cécile ouvrit ses grands yeux ; son regard fiévreux se fixa sur eux. Elle ne les reconnut pas.

Épouvantée, Adèle, qui lui tenait la tête dans ses bras et l’embrassait, disait :

— C’est nous, c’est nous, Zizille, c’est ton père, ta mère.

Les regards de Cécile restaient fixés sur eux, sans les reconnaître. Une seconde cependant il y eut dans ses yeux comme un éclair, elle semblait reconnaître sa mère ; alors celle-ci, lui souriant, dit aussitôt :

— Zizille, ma mignonne chérie, nous allons te ramener chez nous… Tu es libre… Tu ne l’épouseras pas… Tu seras la femme de celui que tu as choisi… Tu verras Maurice…

Pendant que sa mère parlait, Cécile semblait peu à peu revenir à elle et comprendre. Au dernier mot, elle se dressa tout à coup sur son lit, les yeux hagards et se débattant furieusement, écartant ses parents effrayés et répétant :

— Maurice, Maurice, me voici, attends-moi…

Elle jeta un grand cri et retomba raide sur l’oreiller.

Le médecin, qui était au pied du lit, se précipita en s’écriant :

— Ah ! mon Dieu, qu’avez-vous fait ?

Chadi resta stupéfait.

Claude et sa femme, épouvantés, terrifiés, tombèrent à genoux, et, les mains jointes, la mère suppliait :

— Pitié, pitié, mon Dieu, ne nous la prenez pas.

VII

CE QU’ON PENSAIT AUTOUR DES TUSSAUD

Ç’avait été, on le devine, un grand scandale dans le monde du bronze, que la tentative de Mlle Tussaud, préférant mourir que d’épouser celui qui passait pour avoir été l’amant de sa mère. Trop de gens avaient été invités à la noce et avaient assisté aux différentes scènes que nous venons de raconter, pour qu’on ne jugeât chacun des principaux acteurs. Tout le monde était d’accord pour reconnaître que Cécile avait courageusement et dignement agi ; étant donné que le mariage satisfaisait son père et sauvait sa maison, que son refus en éloignant Houdard, en le fâchant avec son père, les ruinait tous, elle ne pouvait refuser brutalement, elle avait donc fait son devoir de fille bien élevée, soumise à la volonté de ses parents ; mais l’homme qu’elle devait épouser lui répugnait, elle sentait qu’avec lui elle n’aurait pu vivre en honnête femme, et plutôt que d’accepter semblable situation, elle y échappait en se sacrifiant ainsi. Sa mort obligeait Houdard à un certaine réserve, il eût été indigne qu’après la mort dont il aurait été la cause involontaire, il abandonnât les malheureux parents. Pour cela, il fallait une victime, et la pauvre et brave Cécile s’était sacrifiée. Voilà le jugement porté sur son action.

Ceux qui avaient assisté aux terreurs du matin, qui avaient vu les malheureux parents, écrasés par la disparition de leur fille, qui avaient vu l’attitude au moins singulière d’Houdard, s’entendaient tous pour juger favorablement la mère ; l’opinion revenait sur elle, on disait que le mariage de sa fille lui avait été imposé. Quelques-uns prétendaient qu’ayant bien observé dans ce moment douloureux l’attitude d’Adèle Tussaud et d’Houdard, ils étaient convaincus qu’on avait calomnié la femme ; elle n’avait jamais été la maîtresse de la Rosse. Et elle le traitait même très sévèrement. Nous devons reconnaître qu’en l’accusant moins, la plupart, cependant, croyaient toujours aux relations anciennes de Mme Adèle Tussaud. Quant à Tussaud, tout le monde était d’accord, c’était un imbécile qui appartenait tout entier à Houdard la Rosse ; il lui avait pris sa femme, il voulait lui prendre sa fille, et un jour il lui prendrait sa maison.

Tout cela avait été, pendant quinze jours, le sujet des conversations sur la place ; cela s’explique naturellement au reste, puisque nous avons dit que le crédit de la maison Tussaud dépendait du mariage ; or, après ce scandale, qu’allait-il devenir ? Mlle Tussaud était toujours à la Pitié, entre la vie et la mort, ne reconnaissant pas ceux qui l’entouraient, c’est-à-dire sa mère et son père, qui avaient obtenu, ne pouvant faire transporter leur fille chez eux, qu’elle fût dans une chambre pistole[1] où ils pourraient l’aller voir tous les jours.

Houdard paraissait peu chez Tussaud, venant seulement pour prendre des nouvelles de Cécile ; il avait répondu à Tussaud, le surlendemain, lorsque celui-ci lui avait raconté ce qu’avait dit le docteur :

— Ce n’est pas tout ça, il ne faut pas que ce malheur fasse oublier la maison, les affaires ; tu feras ton bordereau de fin de mois, et je te ferai les fonds… Ça clouera la langue à ceux qui disent que tu faisais une spéculation.

— Quel brave garçon tu es, avait dit aussitôt Tussaud en lui serrant affectueusement la main ; si elle te connaissait comme moi, elle comprendrait que c’est son bonheur que je voulais.

— Sauve-la d’abord ! Peut-être qu’elle réfléchira maintenant… Une petite histoire comme celle-là, quand on en revient, ça rend raisonnable.

— Espérons-le…

Et à la suite de cet entretien duquel Tussaud n’avait pas dit un mot à sa femme, il avait fait son bordereau, l’avait touché et avait payé sa fin du mois. Nous disons qu’il n’en avait rien dit à Adèle Tussaud, non parce qu’il craignait que celle-ci le blâmât, mais parce qu’Adèle n’y eût rien compris. À cette heure, pour la malheureuse mère, il n’y avait plus de maison, plus d’affaires, rien ne l’occupait que sa fille, au chevet de laquelle elle était sans cesse, guettant sur son visage le mieux qu’elle désirait. C’est qu’Adèle Tussaud s’attribuait tout ce qui était arrivé ; c’est parce qu’elle avait connu Houdard, que celui-ci avait eu le droit d’agir ainsi qu’il l’avait fait ; la faute commise, elle n’avait pu reculer ; c’était le pied dans le crime, chaque pas en faisait commettre un nouveau. N’était-ce pas un crime que le consentement donné au mariage de sa fille, et le plus odieux, avec un homme qui avait été son amant ; et le plus épouvantable, puisqu’à cette heure elle ne savait si son enfant n’en serait pas la victime... Oh ! si ce malheur devait arriver, elle était résolue, elle n’y résisterait pas, elle irait en quittant l’hospice, après avoir une dernière fois demandé pardon au cadavre de son enfant, se jeter dans la Seine au même endroit où Cécile s’était jetée. Dans les longues heures qu’elle passait près de sa fille, lorsque sa pensée quittait son enfant, c’était pour évoquer son passé à elle, c’était pour rougir seule de sa vie, de sa vie la cause de tout, et elle se promettait, son enfant rétablie, de se jeter à ses genoux, de lui demander pardon en l’assurant d’obéir toujours à ses volontés, et son regard se dirigeait vers la malade. En voyant cet œil brillant de fièvre qui ne la reconnaissait pas, en entendant les mots sans suite qui échappaient de ses lèvres sèches, un frisson se glissait jusque dans ses moelles ; elle pleurait et tombait à genoux, levant les mains vers le ciel, et suppliant :

— Mon Dieu ! mon Dieu ! je suis bien coupable… punissez-moi, mais pas dans mon enfant !

Si sa fille vivait, quoi qu’il pût arriver – c’était absolument arrêté dans son idée – Houdard ne remettrait jamais les pieds chez eux ; sa fille se rétablirait doucement, elle choisirait son époux, Houdard, jamais !

Pour tout le monde, pour les parents, les invités, pour le fiancé même, ce qui était arrivé le matin du jour où devait avoir lieu le mariage s’expliquait le plus simplement du monde, et tout à l’avantage de la jeune fiancée restée pour tous la plus pure des femmes.

Rentrée chez elle à onze heures du soir, Cécile s’était décidée à mourir plutôt que de se marier avec Houdard ; jusqu’au dernier jour, jusqu’à la dernière heure elle avait espéré que ce mariage ne se ferait pas, et elle ne s’était pas préparée. On était arrivé au jour, le mariage devait avoir lieu ; que faire ?... Mourir ! Elle l’avait dit : Je mourrai plutôt que d’épouser cet homme ; et on n’avait pas cru à ce qu’elle avait dit. C’était le matin qu’il fallait obéir ; elle se décida et écrivit la lettre ; mais, cela fait, comment mourir… sans donner l’éveil à personne à cette heure ? elle avait alors attendu le petit jour ; elle était sortie sans bruit, elle avait couru jusqu’à la Seine, et, enfiévrée par la nuit passée avec cette idée, elle s’était précipitée à l’eau.

Pour tous, c’est ainsi que la tentative de suicide avait eu lieu ; la jeune fille pure, la fiancée qui avait voulu mourir, si miraculeusement sauvée peut-être, était toujours digne du respect et de l’estime de tous… Et si la malheureuse enfant, par les médisances, avait eu connaissance des accusations portées contre sa mère… alors, sa conduite, son sacrifice ne méritaient que des éloges, ne pouvant, ne voulant pas accepter cet inceste moral d’épouser l’amant de sa mère, ne pouvant dire les causes de son refus, fille trop respectueuse pour accuser sa mère, aimant trop ses parents pour amener le trouble dans le ménage, ne trouvant enfin que le sacrifice d’elle-même, la mort pour parer à tout…

Ce fut seulement au bout d’un mois que le médecin déclara que Cécile était sauvée. On attendit encore huit jours pour la faire transporter rue Saint-François. Heureuse de voir enfin sa fille hors de danger, Adèle Tussaud oubliait tout… Son enfant lui parlait, la reconnaissait, elle lui demandait sans cesse :

— Souffres-tu encore, ma mignonne ?

— Non, mère…

— Alors, souris-moi donc… Si tu savais combien cela m’ennuie, quand je suis si heureuse, de te voir si triste.

Cécile ne souriait pas ; elle se contentait de presser affectueusement la main dans laquelle sa mère tenait la sienne.

Adèle, croyant ramener un peu de gaieté sur son visage, lui disait :

— Maintenant, ma Zizille, sois sans crainte ; tu as payé assez cher le droit de choisir toi-même ton époux. Houdard ne mettra plus les pieds chez nous… Nous ne l’avons plus revu depuis le jour que tu sais… Ma fille chérie, tu épouseras qui tu voudras, et, soulignant ces derniers mots, elle ajoutait : — Qui tu voudras, Zizille, tu me comprends ?

Alors, Cécile mettait ses mains sur son visage et fondait en larmes. Et cette scène s’était renouvelée plusieurs fois sans que jamais Cécile voulût répondre, lorsqu’on lui demandait la cause de ses larmes.

Voyant l’effet douloureux que le souvenir de ce nom provoquait, Adèle Tussaud évita prudemment d’en parler. Cécile, transportée rue Saint-François, réinstallée dans sa petite chambre, entra tout à fait en convalescence. Jamais, au grand étonnement de sa mère, elle ne parlait de Maurice ; nous venons de le dire, on imitait cette réserve ; un jour que des amis de la famille, des invités de la singulière noce que nous avons racontée, étaient venus la voir et s’informer de sa santé, elle allait sommeiller, ils se retirèrent discrètement et descendirent dans la salle à manger, sur laquelle s’ouvrait le petit escalier conduisant à la chambre de la jeune fille. Mme Tussaud, craignant que sa fille n’eût besoin d’elle et ne voulant pas manquer de se rendre à son appel, laissa la porte ouverte.

Les amis étaient descendus et avaient quitté la chambre de la malade, nous l’avons dit, parce qu’elle paraissait vouloir sommeiller ; croyant qu’elle dormait, certains qu’ils ne pouvaient être entendus, une fois seuls avec les Tussaud, on parla de la catastrophe ; les amis, qui savaient l’adoration que la jeune fille avait pour Maurice, demandèrent naturellement si on avait eu depuis ce jour des nouvelles du jeune homme. En entendant prononcer ce nom, Cécile, avec l’ouïe particulière aux malades, tendit l’oreille et écouta. C’est son père qui répondit :

— Quand nous la cherchions, j’ai été jusque chez lui ; on ne l’avait pas vu… Mais, depuis, j’ai appris qu’il y avait eu un malheur ; quelques heures après nous, Cachard, d’Orléans, qui était venu aux recherches avec moi, regagnait le chemin de fer en voiture – vous vous souvenez, il est parti l’après-midi. – En passant devant la rue de Lacuée, il a vu un rassemblement considérable et des agents devant la maison ; il était en retard pour son train, il n’est pas descendu ; mais il s’est douté de ce qui était arrivé et il m’a écrit. Le pauvre petit Maurice se sera tué, ça devait être convenu entre eux et, moins heureux que cette enfant, il n’a pas été secouru.

— Vous croyez qu’il est mort ?...

— J’en suis certain… Depuis, nous n’avons pas revu sa sœur… Vous comprenez que je ne puis décemment chercher à voir cette famille ; car c’est nous qui sommes la cause involontaire de ce malheur. Pauvre enfant ! toute ma vie je me reprocherai ce que nous avons fait là… Adèle a bien raison, c’était un brave garçon, honnête travailleur… et j’ai été mal inspiré… enfin, il est trop tard pour pleurer.

— Et M. Houdard ?

— Dame ! le pauvre garçon, vous pensez qu’il est bien malheureux de ce qui est arrivé, car c’est la crème des hommes, vous savez… malgré ce qu’on dit ; il vient presque tous les jours au magasin pour avoir des nouvelles… Qu’est-ce que vous voulez ? il sait bien que ma femme ne peut pas le sentir, et, entre nous, Adèle, je ne m’explique pas ça, il a toujours été prévenant pour toi.

— Non… je ne veux plus le revoir…

— Mon Dieu, ma bonne, je comprends bien que sa présence te rappelle le jour cruel que nous avons passé, mais cela s’est fini heureusement.

— Heureusement, et Maurice ?

— Je dis heureusement pour nous, Maurice n’était pas de la famille, dit Tussaud avec son naïf égoïsme.

Puis, s’adressant aux invités, il reprit :

— Comprenez-vous ça ? voilà un homme très beau garçon, intelligent, vous le connaissez, qui nous est très dévoué, qui est riche.

— D’où lui vient sa fortune et quelle est-elle ? dit Adèle.

— Je ne vais pas aller lui demander ça... Vous autres femmes, vous êtes toutes les mêmes ; quand vous en voulez à quelqu’un, rien en lui n’est bien. Tu n’as rien à dire sur sa conduite, tu t’en prends à sa fortune… L’argent, ça ne pousse pas, n’est-ce pas ? Pour en avoir, il faut toujours que ça sorte de la poche de quelqu’un ; qu’est-ce que les affaires ? C’est de faire sortir l’argent de la poche des autres pour le mettre dans la sienne. Lorsque le mariage a été pour être décidé, c’est toi qui as dit : nous nous sommes mariés sans notaire, notre enfant peut en faire autant ; devant M. le maire on apporte chacun sa part, voilà tout. Tu avais raison, puisque notre enfant n’apportait rien et que, ainsi, elle était censée apporter la moitié de ce qu’ils auraient eu… Lui, il n’a pas sourcillé, il a dit : j’accepte. Je vous assure, on ne connaît pas la bonne nature que c’est cet Houdard ; mais, ma femme, elle a toujours été comme ça, elle n’a jamais pu le voir seulement en peinture…

— Toi, pourvu qu’il ait de l’argent, tu donnerais ta fille au premier venu.

— Ça ne prouve qu’une chose, ça, c’est que je ne veux pas que mon enfant soit malheureuse… Une jolie chose d’écouter des caprices d’enfant…

— Il vaut mieux les écouter que de risquer de le tuer.

— Bon ! tu vas me dire des méchancetés… Est-ce qu’on pouvait se douter de ça ?... Cette enfant qui a l’air doux, elle a tout mon caractère, emporté, ne raisonnant pas, pauvre petite… Tu vois aussi ce que je fais maintenant, je ne lui en parle même pas… Mais ça n’empêche pas qu’il vaut mieux, c’est mon avis, un homme sérieux, bien occupé de son intérieur, qui s’occupe de ses affaires, qu’un gamin qui sera tout le temps à se mirer dans les yeux de sa femme, et qui, lorsqu’il sera rassasié d’elle, courra après le premier nez en l’air qu’il verra ; – Houdard, au moins, avait vécu.

— Oui, avec qui ? fit avec dégoût Mme Tussaud…

— Voilà bien les femmes sévères… On ne va pas s’amuser avec des mères de famille… Tu vas trouver mauvais qu’au lieu de courir les ménages, les familles, pour troubler ceux-là, déshonorer celles-ci, il ait préféré avoir des cocottes, des femmes entretenues, comme tu dis… Chacun son goût ; lui, il aime le chic… Et puis, quoi, il ne s’en cache pas : il a été la coqueluche de ces dames, et c’est ce qui prouve sa force, son bon sens, pour s’amuser il a choisi les plus jolies des filles de Paris, des femmes faites pour l’amour, embaumant, couvertes de batiste, de soie, tout le diable et son train… et en avant la folie... Mais, lorsqu’il s’agit de mariage, il recherche une famille honnête et une jeune fille sage, et tu ne diras pas que c’est l’intérêt qui le guide, puisque nous ne donnons rien à notre enfant.

— Nous lui donnons une part dans la maison, la moitié de ce que nous avons.

La réponse stupéfia un instant Claude Tussaud, mais il y avait du monde, il se contenta d’appuyer :

— Oui, oui, c’est vrai, il devenait notre associé… Enfin, de tout ça, vous le voyez, il y a une chose surtout, c’est que ma femme n’a jamais pu supporter Houdard.

Les déclarations et les affirmations de Claude Tussaud semblaient gêner énormément ceux auxquels il s’adressait ; ils se regardaient entre eux, puis observaient Mme Tussaud, que la conversation de son mari n’embarrassait nullement.

— En somme, dit un des amis avec la cruelle indifférence bourgeoise, votre position est maintenant plus nette, Houdard ne vous tourmente pas, il a rendu sa parole à cette chère Cécile, et d’un autre côté vous êtes débarrassés de ce petit Maurice qui risquait dans un coup de tête de compromettre votre enfant ?

— Absolument.

— Allons, tout est pour le mieux et je vous en félicite sincèrement, ajouta-t-il en lui prenant la main et en se levant…

Les dames l’imitèrent, tout le monde souriait ; une des dames dit :

— Ma chère madame Tussaud, nous sommes bien heureux du rétablissement de Cécile.

— Je vous dis, sans ses maux de cœur qui sont les restes de son mal – elle irait tout à fait bien.

— Ce ne sera rien, et il faut espérer que bientôt elle nous fera danser et pour de bon.

— Oh ! ça ne serait pas long si elle voulait me comprendre, dit Tussaud.

Adèle lui lança un coup d’œil furieux ; on se fit des révérences, et les Tussaud reconduisirent les amis jusqu’à la porte…

Dans la chambre, Cécile avait écouté ; en entendant raconter la constatation de la mort de son Maurice, elle pleura, et quand ses larmes cessèrent, malgré elle, elle entendit, elle écouta la fin de la conversation. Un rire amer vint sur ses lèvres, et elle répéta :

— C’est vrai, on est débarrassé et je leur dois un bal.

Quand les Tussaud rentrèrent, le fabricant de bronzes allait se diriger vers ses ateliers lorsqu’il lui sembla que sa fille l’appelait ; il monta aussitôt :

— Tu m’appelais, ma Zizille ?

— Oui, père… je voulais te demander si M. Houdard n’était pas venu savoir de mes nouvelles ?

— Mais si, mon enfant… Seulement il n’ose pas monter te voir…

— Lorsqu’il viendra, père, tu le feras monter… que je le remercie…

Mme Tussaud, étourdie, n’osait croire ce qu’elle entendait, et les deux époux se regardèrent stupéfaits.

VIII

OÙ MADAME TUSSAUD EST DE PLUS EN PLUS STUPÉFAITE

La demande de Cécile ravit plus qu’elle ne surprit Claude Tussaud, et il embrassa chaleureusement sa fille, puis s’empressa de descendre à l’atelier, craignant que la Rosse ne fût venu pendant qu’il n’y était pas, et ayant hâte, dès qu’il arriverait, de le faire monter près de Cécile. Claude était heureux ; il se reprenait à l’espoir du mariage rêvé.

Il n’en était pas de même d’Adèle Tussaud ; c’est en vain qu’elle cherchait à s’expliquer le motif qui dirigeait sa fille. Il n’était pas douteux que Cécile abhorrait André Houdard, dit la Rosse. Si la pauvre enfant savait la mort de celui qu’elle aimait, de Maurice Ferrand, c’était une raison de plus de haïr celui dont l’exigence avait été la cause de ce malheur. Non ! ce n’était pas possible, Cécile ne pensait pas à renouer avec Houdard les relations rompues. Et cependant, pourquoi demandait-elle à le voir ? Peut-être Mlle Tussaud voulait-elle avoir une explication loyale, décisive avec celui qui avait été son fiancé, et lui demander que son refus de devenir sa femme n’entraînât pas une rupture avec son père, son vieil ami.

Cela était possible ; car Mme Tussaud, en considérant sa fille attentivement, cherchait vainement à retrouver la naïve enfant, gaie, toujours souriante, dont l’insouciance était jadis le trait distinctif.

Depuis la catastrophe, Cécile était changée du tout au tout ; toujours belle, plus belle peut-être, l’enfant était devenue femme ; elle était plus calme, plus réfléchie, presque sombre. Sous ce beau front blanc, on sentait de sérieuses pensées ; le regard plus observateur avait plus de volonté, les lèvres ne babillaient plus au hasard. La jeune âme était sortie de l’enveloppe de l’enfance ; elle s’était arrachée de l’ombre et était, à cette heure, comme environnée d’un nimbe : la vie à venir.

Sa mère ne pouvait s’expliquer cette transformation ; elle l’attribuait au chagrin persistant de la mort de Maurice ; tant de fois elle l’avait surprise, la croyant endormie, pleurant silencieusement. Non ! non ! c’était impossible, son enfant avait un cœur trop sensible pour penser à l’homme qui avait amené le malheur dans sa maison. C’est qu’aujourd’hui Adèle était décidée à la lutte, et sa force s’augmentait de la honte qu’elle ressentait de sa faiblesse passée ; elle ne consentirait jamais à ce qu’on reparlât de ce mariage.

Peut-être, pensait-elle encore avec crainte, la pauvre petite, voyant la douleur de son père, voyant les soins assidus dont elle était entourée, croyant que ce qu’elle avait fait allait amener la ruine et la misère dans la maison, et n’ayant plus maintenant l’espoir d’épouser celui qu’elle aimait, indifférente à tout, était-elle prête à se sacrifier… Non ! non ! cela n’était pas possible, jamais Adèle ne consentirait à cela, jamais sa fille n’épouserait celui qui avait été son amant et, dût-elle s’humilier devant son enfant, avouer sa faute, elle le ferait. Cette pensée lui faisait bien venir le rouge au visage ; mais, un secret pressentiment lui disait que cet homme portait le malheur avec lui.

Claude était descendu aux ateliers. Adèle était seule avec Cécile et elle aurait bien voulu l’interroger, finement, sur la raison qui lui faisait demander André ; elle rangeait et époussetait les meubles, et demanda à sa fille :

— Eh bien, Zizille, ça va-t-il mieux aujourd’hui ? Souffres-tu toujours de l’estomac ?

— Un peu, mère.

— Cela te brûle-t-il toujours ?...

— Oh ! cela va mieux, je ne souffre presque pas, à vraiment dire, mais je suis ennuyée par des maux de cœur.

— Cela va bien maintenant, ce n’est plus qu’une affaire de temps, tu te sens forte à présent.

— Oh ! pas trop.

— Enfin, tu peux causer, discuter… puisque tu demandes à voir Houdard pour lui parler…

— J’ai si peu de choses à lui dire…

Adèle était arrivée tout simplement au but ; enfin, elle avait sur les lèvres : « Mais qu’est-ce que tu veux donc lui dire ? » lorsqu’elle entendit la bonne frapper à la porte ; impatientée, elle ouvrit.

— Qu’est-ce que vous voulez encore ?

— Madame, c’est M. le docteur…

— Ah ! M. le docteur, qu’il vienne bien vite. Et elle alla au-devant de lui.

Cécile, en entendant annoncer le docteur, avait eu un mouvement de satisfaction. Le docteur entra et la regarda longtemps.

— Allons, dit-il à la mère, cela va très bien. Et souffrez-vous mon enfant ?

Et, en disant ces mots, il prenait le poignet de sa malade ; il sentit que Cécile faisait une pression sur son bras pour l’attirer vers lui, en même temps qu’elle disait :

— Mère, ouvre donc les rideaux.

Pendant qu’Adèle Tussaud allait docilement à l’extrémité de la chambre ouvrir les rideaux, Cécile disait bas au médecin :

— Docteur, éloignez ma mère, j’ai à vous parler.

Le docteur fut un peu surpris ; il demanda à Mme Tussaud l’état de sa fille, comment elle avait sommeillé, si elle avait eu la fièvre ; et, bien renseigné sur le diagnostic de la maladie, il dit tout naturellement à la mère :

— Chère madame Tussaud, voudriez-vous me laisser quelques minutes seul avec votre demoiselle ? Je voudrais l’interroger sur certains symptômes, et peut-être gêneriez-vous ses réponses.

Cette fois encore, Mme Tussaud fut assez stupéfaite. Quelles questions pouvait-on adresser à sa fille pour lesquelles elle serait embarrassée de répondre devant sa mère ?... Voulait-on lui demander si les médicaments ordonnés lui étaient bien donnés, si on avait pour elle les soins que réclamait son état ? Enfin, il n’y avait pas à répliquer : on doit toujours obéir au médecin. Toute autre idée ne pouvait passer par le cerveau de la mère. Le nom, la respectabilité, l’âge du docteur, obligeaient à avoir pleine confiance en lui.

— Monsieur le docteur, est-ce que vous verriez, dans ce que je vous ai dit, certains caractères de gravité qui vous surprendraient, et vous feraient craindre un mal nouveau ?

— Non, ma chère dame, rassurez-vous, votre belle Cécile va très bien, très bien.

Rassurée, elle dit avec ennui, en sortant :

— Je vous obéis, docteur, je me retire.

Lorsque sa mère fut sortie, Cécile s’accouda sur son lit, et, pleurant, elle dit :

— Monsieur le docteur, un médecin est plus qu’un prêtre, on doit tout lui dire, et l’on peut espérer que ce qu’on lui dira mourra avec lui.

— C’est le devoir de tout honnête homme, mon enfant, mais c’est une obligation dans notre profession.

— Ce que j’ai à vous dire est si grave, si grave, que vous me voyez toute tremblante et toute confuse devant vous.

— Ma belle enfant, reprenez courage et ne craignez rien. Est-ce un conseil que vous voulez me demander ?

— Non, docteur, c’est un aveu que je vais vous faire.

— Voyons. Le docteur prit un siège et se plaça à la tête du lit ; là, assis devant elle, il lui prit les mains et, avec un sourire encourageant, il lui dit : « Racontez-moi ça. »

— Docteur, j’ai refusé de répondre à toutes les questions qui me furent faites, même par vous ; c’est vous qui avez fort justement reconnu que je m’étais empoisonnée avant de me jeter à l’eau.

— Pauvre enfant ! C’était donc bien grave… bien grave, que vous ne reculiez pas devant une si cruelle mort ?

— Vous allez en juger. Je vais vous raconter pourquoi et comment je me suis décidée.

— J’écoute, fit le vieux docteur, l’observant avec inquiétude.

Cécile raconta alors longuement au docteur les circonstances de son double suicide, circonstances entièrement connues de nos lecteurs et sur lesquelles nous n’avons pas besoin de revenir.

Adèle Tussaud était descendue dans la salle à manger et attendait impatiemment le résultat de l’entretien particulier que le docteur avait réclamé ; malgré l’assurance que lui avait donnée ce dernier, elle était très inquiète. C’est après un long quart d’heure qu’il sortit de la chambre ; en le voyant, la mère chercha à lire sur son visage l’impression de son examen ; mais la physionomie du docteur était impénétrable. Adèle l’interrogea et il répondit :

— Madame, votre fille est absolument bien ; elle entre maintenant en pleine convalescence, elle a beaucoup souffert, et a plus que jamais besoin de votre tendresse, de votre affection, de votre bonté.

— Que voulez-vous dire, monsieur ?

— Rien autre chose que ce que je vous dis. Les soins du médecin sont maintenant inutiles, le corps est sauvé, ma présence n’est plus nécessaire, et cependant madame, l’intérêt que je porte à ma jeune malade, arrachée si extraordinairement à la mort, me fait réclamer de vous la permission de venir la voir quelquefois.

— Oh ! monsieur le docteur, vous devez être assuré du plaisir que nous éprouverons à voir souvent celui auquel nous devons la vie de notre enfant. C’est nous qui vous serons reconnaissants de venir le plus tôt et le plus souvent possible.

— J’en abuserai, madame…

Et en reconduisant le docteur, Adèle, soupçonneuse, demandait :

— C’est bien vrai ? elle est sauvée, absolument hors de danger… ?

— Absolument, c’est maintenant une convalescente.

— Et doit-elle suivre un régime ?

— Le régime que vous lui ferez suivre sera de ne rien lui refuser.

Et le docteur partit. Adèle rentrait pensive ; elle trouvait bien énigmatiques les déclarations et les recommandations du médecin ; elle monta chez sa fille. Cécile avait la tête tournée du côté du mur ; il lui sembla qu’elle pleurait ; elle se pencha et lui dit :

— Zizille, qu’as-tu, mon enfant ? le médecin t’a tourmentée ?

— Non, mère… non, je n’ai rien, je suis lasse et je veux dormir.

Désappointée, Mme Tussaud dut se contenter de cette réponse et accepter le congé qu’elle lui donnait. Elle sortit doucement, sans bruit, sur la pointe des pieds. Seule, Adèle Tussaud, rassurée tout à fait sur la situation de son enfant, pensa aux événements qui avaient bouleversé la maison, et lorsqu’elle en cherchait la cause, elle rougissait et, confuse, baissait la tête ; puis la relevant soudain, la rougeur au front, le dégoût aux lèvres, – celui qui se serait penché près d’elle aurait pu l’entendre dire tout bas :

— Je n’ai pas été coupable, j’ai été victime.

Et accoudée sur la table, la tête dans sa main, les yeux fixes, elle pensait, et des tressaillements, des frissons secouaient son corps ; c’était le souvenir de ce que contenait sa phrase : « J’ai été victime, » qui hantait son cerveau, et se répondant à elle-même, elle ajoutait :

— Oh ! que je le hais, cet homme !

Puis elle se secoua comme pour chasser ses pensées, et ses regards tombèrent sur un calendrier de bureau portant en grosses lettres la date du mois et l’éphéméride du jour ; elle dit en hochant la tête avec étonnement :

— Comment ! deux mois !… Il y a deux mois aujourd’hui que ce mariage devait avoir lieu ! Que de choses depuis deux mois ! Pauvre Maurice ! pauvre enfant !… C’est à son souvenir qu’elle pleurait ! Sans rien dire à Cécile, j’irai voir sa sœur, je demanderai où repose le pauvre garçon, et lorsqu’elle ira tout à fait bien, nous irons faire un pèlerinage à sa tombe. Ils voulaient mourir l’un pour l’autre ; comme ils s’aimaient ! Oh ! nous avons été bien coupables !… Mais je rachèterai cela avec ma Zizille.

Adèle Tussaud était encore une jeune et jolie femme à cette époque. Elle avait eu sa fille dix mois après son mariage, et elle s’était mariée à seize ans et deux mois. Sa fille avait, le jour où elle devait se marier, juste dix-sept ans. Adèle Tussaud avait donc trente-quatre ans, et certainement les quatre dernières années ne paraissaient pas. C’était une adorable femme de trente ans, de taille ordinaire, mais robuste et cependant fine de ligne, souple et presque élégante d’attaches ; le corsage superbe s’attachait bien à ses épaules opulentes ; la gorge forte seyait à sa taille un peu longue ; le cou gracieux portait bien la tête et avait cette ligne charnelle qu’on nomme dans le peuple « le collier de Vénus » ; sous la peau blanche et diaphane, fraîche, douce au toucher comme le velours, on devinait le sang sain à la clarté du teint. Le nez fin, droit et pur de profil, avait des narines roses qui se dilataient et frémissaient aux impressions de la causerie ; la bouche fraîche, appétissante, aux lèvres un peu épaisses, laissait voir dans le rire qui lui était habituel – avant les deux mois que nous venons de raconter – des gencives roses enchâssant deux rangées de perles d’un blanc nacré ; les yeux étaient admirables, bruns ; le regard était bête, mais d’une vivacité de bavarde ; les cils étaient bruns, les sourcils roux brun, ce qui adoucissait le visage et donnait un air riant au front ; les oreilles étaient toutes petites et d’un rose transparent ; l’ovale court du visage était admirable, encadré par une chevelure brune et soyeuse qui faisait valoir la clarté du teint. Enfin, l’ensemble de ce visage était beau, gai et bon, mais bêta, et, nous l’avons dit, Adèle Tussaud était admirablement faite.

Au contraire de bien des femmes, on pouvait lire la pensée dans le regard. Et à l’heure où nous la dépeignons, accoudée, la main dans ses cheveux, en face de la fenêtre par laquelle tombaient sur son visage les derniers rayons du soleil couchant, elle eût ravi plus d’un peintre, « la belle Mme Tussaud, » comme on la désignait au Marais.

Elle rêvait, et sursauta tout à coup en entendant son mari qui clamait :

— Adèle, Adèle, entre donc chez ta fille, va la prévenir que nous montons avec Houdard.

— Elle dort, répondit aussitôt Mme Tussaud furieuse.

— Elle dort… elle dort… éveille-la, elle n’est pas fatiguée ; elle ne fait que ça… et puis c’est elle qui a dit qu’elle voulait qu’on lui menât André lorsqu’il viendrait.

Cette dernière phrase était dite à plus haute voix, presque criée. Tussaud voulait absolument que Houdard, qui était à quelques pas derrière lui, l’entendît.

Il fallait obéir, et Mme Tussaud monta. Cécile était éveillée ; elle avait entendu, et avec un ton singulier qui fit retourner la tête à sa mère, elle lui dit :

— Dis-leur de monter.

Quand Houdard entra dans la chambre, Cécile lui tendit la main, et, lorsqu’il la prit, il eut un tressaillement : la main de la jeune fille était glacée.

Tussaud et sa femme observaient la scène chacun avec un sentiment différent, Claude souriant, Adèle les sourcils froncés. Houdard, qui avait connu Cécile enfant et qui la tutoyait, dit :

— Eh bien, Cécile, tu vas mieux enfin…

— Oui, Dieu merci, c’est fini… Et j’ai tenu à vous remercier de vous être informé de moi…

— C’était bien le moins.

Il y eut un silence que Cécile rompit avec peine en disant :

— J’ai été folle, je le regrette bien ; vous ne m’en voulez pas, André ?

Houdard, assez étonné, répondit aussitôt :

— Oh ! ma pauvre enfant, t’en vouloir, tu as tant souffert !

— Voyez-vous, André, ces deux mois-là m’ont bien vieillie. J’ai beaucoup pensé, j’ai été bien malheureuse du mal que j’avais fait à ceux qui m’aimaient… J’ai compris que j’avais agi comme une petite fille, mes parents avaient raison…

Tout cela était dit d’un ton saccadé, avec difficulté, comme en faisant des efforts pour parler ; et cependant les trois personnes qui entouraient la jeune fille ne le virent pas, tant elles étaient bouleversées par ce qu’elles entendaient ; Adèle surtout, Adèle restait bouche béante au pied du lit, regardant sa fille et paraissant lui entendre parler une langue qu’elle ne comprenait pas. Houdard, assez surpris, dit :

— Mon Dieu, Cécile, j’étais monté pour te voir, et je ne t’aurais pas parlé de tout ça ; c’est toi qui le fais ; alors, je te dirai que tu m’as rendu le plus malheureux des hommes ; cependant j’ai compris et n’ai point blâmé le sentiment qui t’a fait agir…

À ces mots le regard de Cécile alla chercher dans celui d’Houdard ce qu’il voulait dire ; il continua :

— Ce sentiment est naturel, tu aimais ailleurs… Je n’ai pas le droit de t’en vouloir, je sais les souffrances que l’amour fait endurer, puisque je t’aime et que tu me hais.

— André, vous ne m’en voulez pas, je vous demande pardon de ce qui est arrivé, pardon du scandale, et je suis disposée à tout faire pour le racheter, si vous m’en jugez encore digne.

Houdard la regardait, stupéfait ; Claude souriait, mais Adèle s’écria :

— Ah ça, qu’est-ce que tu dis, Cécile ?

Tussaud, imposant silence à sa femme, dit aussitôt :

— Adèle, veux-tu me faire le plaisir de te mêler de ce qui te regarde et les laisser s’expliquer ?…

Houdard s’avança près de Cécile, cherchant à lire dans son regard ; mais celle-ci avait constamment les yeux baissés.

— Cécile, je n’ose te comprendre, je n’ai rien à pardonner, puisque j’ai été la cause involontaire du mal ; le scandale, tu sais que j’y attache peu d’importance, je méprise l’opinion publique.

Il sembla à Houdard qu’il avait entendu glisser entre les lèvres de Cécile :

— Oh ! oui. Je le sais, cela !

Il se trompait, sans doute, et il continua :

— Cécile, tu es toute pardonnée, parce que je t’aime, et si aujourd’hui, plus raisonnable, tu comprends l’amour que j’ai pour toi, si tu veux tout faire pour racheter ce coup de tête, je te demande de reprendre nos relations où elles en étaient. Hélas ! je n’ai plus de raison d’avoir de la jalousie.

Il y eut une crispation sur le visage de la jeune fille.

— Je te sais toujours la plus digne, comme tu es la plus belle… Veux-tu renouer ce mariage brisé ?

Cécile mit sa main dans celle d’Houdard et dit simplement avec un gros soupir :

— Oui.

— À la bonne heure, ma Cécile, voilà où je te reconnais, ma fille… C’est toute ma nature ; elle fait une boulette, elle le reconnaît, et pas de rancune, pas de fausse honte, elle revient… Oh ! ma Zizille, c’est bien ça.

Et Tussaud, qui s’était penché sur sa fille, l’embrassait… André, tout étourdi, en sentant sa main dans sa main, en entendant : Oui, était tombé à genoux, et il embrassait la main de Cécile. Adèle Tussaud, cramponnée au bateau du lit, était comme pétrifiée ; elle ne trouvait pas un mot à dire. Après bien des efforts, elle finit par jeter un cri :

— Mais c’est impossible !

Cécile dit aussitôt à son père et à Houdard :

— Retirez-vous, je vous prie. J’ai dit : Oui, et c’est arrêté !… Laissez-moi avec ma mère…

Les deux hommes obéirent ; Houdard échangeant un regard avec Adèle, regard qu’elle soutint, furieuse, menaçante. Lorsqu’ils furent sortis, elle s’élança vers sa fille, et, tombant à genoux, fondant en larmes, elle s’écria :

— Cécile ! Cécile ! mon enfant, je t’en supplie, tu n’épouseras pas cet homme.

— Ne pleure pas, mère… Ne m’en parle plus, c’est arrêté, je l’épouserai.

— Je ne le veux pas… entends-tu… je ne le veux pas ; c’est impossible !

Alors Cécile se pencha sur Adèle et dit, l’embrassant et pleurant :

— Ma pauvre mère !…

Un instant, surprise et émue par les larmes de sa fille, par le ton singulier avec lequel elle venait de lui parler, Adèle regarda son enfant, et, suppliante, elle reprit aussitôt :

— Non, Cécile, non, tu ne peux te marier avec cet homme ; c’est Dieu qui a voulu que tu survécusses à la catastrophe dont il fut la cause. Cécile, un mariage avec cet homme, c’est la mort ; non, non, je t’en prie, mon enfant, à genoux, je t’en prie… Tu n’aimes donc plus ta mère.

— Mère, ma résolution est irrévocable… Relève-toi…

— Mais, non ! ça n’est pas possible…

Et, tout d’un coup, semblant prendre une résolution héroïque, elle dit :

— Il y va de ta vie ; qu’importe ce que tu penseras de moi, Cécile ! Cet homme ne peut pas être ton mari, parce que… cet homme est mon…

À ces mots, Cécile se jeta hors du lit, courut prendre sa mère dans ses bras et, avant qu’elle eût achevé, elle lui plaça la main sur la bouche, en disant à mi-voix :

— Tais-toi... je le sais.

Les yeux hagards, les lèvres tremblantes, de rouge de la honte subitement devenue pâle, Adèle regardait sa fille ; elle balbutia :

— Tu le savais ?

— Oui !

Adèle Tussaud, écrasée, tomba sur sa chaise, au chevet du lit, – pendant que Cécile se recouchait, – la tête basse, n’osant lever les yeux, elle répétait :

— Elle savait !… On sait donc !

Elle sentit que le bras de sa fille passa autour de son cou, elle l’embrassa… La malheureuse femme pleura, et, toujours évitant le regard de son enfant, elle dit :

— Je suis une misérable, une indigne créature ; il faut avoir pitié de moi.

Et elle était lamentable à entendre.

— Non, mère, non ! tu es une victime, je le sais… Un jour, sans le vouloir, – je cherchais dans le cabinet où sont nos robes, qui se trouve derrière la chambre, – j’entendis une vive discussion que tu avais avec André ; il était question de moi ; j’écoutai, j’appris que tu étais l’esclave de cet homme qui tient entre ses mains votre position ; je compris dans ce que tu lui dis que tu avais été sa victime par la violence, et qu’il s’était, cependant, assuré ta discrétion et même ta complicité, parce qu’il obligeait mon père ; il exigeait de toi, ce jour, de ne plus t’opposer à mon mariage avec lui, et tu dus céder. Ô mère chérie, j’ai tout entendu et j’ai vu que tu étais la plus malheureuse et la meilleure des femmes, et lui je l’ai jugé. C’est l’être le plus infâme, le plus misérable, le plus odieux.

— Et, ma pauvre enfant, c’est cet homme que tu veux épouser…

— Oui, ma mère… et elle sembla plaisanter en ajoutant, pour te venger peut-être.

— Non… non, je ne veux pas être vengée… le sacrifice de moi-même n’est rien, j’y suis décidée, je ne veux pas que tu souffres de ma faute…

— De ton malheur..., pauvre mère…

— Pour le monde, il n’y aura pas de malheur, c’est une faute !… Non, et, puisque tu sais, je n’ai plus de ménagements à garder, je ne veux pas, entends-tu, je ne veux pas que tu sois la femme de celui qui fut mon amant. Tu n’épouseras pas cet homme.

— Il le faut, mère…

— Et pourquoi donc ?

— Pourquoi… ? Écoute bien, mère : je pouvais refuser de me marier avec André, et tout était dit.

— Je l’avais espéré.

— Mais alors, outré de mon refus, il vous abandonnait... C’est moi qui tiens les livres chez vous, je connais la situation de notre maison… C’était la faillite, la ruine… De plus, c’était le déshonneur pour toi, car, je l’ai entendu, il te menaçait de révéler à tous vos relations.

Le visage caché dans ses mains, Adèle sanglotait…

— Ne pleure pas, mère, le temps des épreuves est fini… Je le savais capable d’exécuter ses menaces… Que faire ? Un refus amenait tout cela ; ma mort, au contraire, l’apitoyait sur vous, et ne fût-ce que pour ne pas être odieux à tous, étant la cause involontaire de ma mort, il ne pouvait vous abandonner… Moi, tu le sais, j’aimais Maurice, je lui avais tout dit, il avait été de mon avis, et nous convînmes ensemble, ne pouvant nous marier devant les hommes, de nous marier devant Dieu.

Adèle avait relevé la tête et écoutait attentivement sa fille, étonnée de voir un plan arrêté, raisonné et exécuté avec une telle force de volonté par celle qu’elle croyait encore un enfant.

— Ce n’est pas le matin, c’est le soir en vous quittant que je suis partie d’ici ; je ne suis restée dans ma chambre que le temps d’écrire les quelques lignes que vous avez trouvées. J’allai retrouver Maurice qui m’attendait place de la Bastille ; il me mena chez lui où tout était préparé, nous bûmes le poison, il me mit au doigt cette alliance, et nous nous couchâmes…

— Que me dis-tu là ? fit Adèle Tussaud étourdie.

— Je me réveillai au matin à l’aube… Maurice était mort… Je ne voulais pas lui survivre, j’assemblai ce que j’avais de force pour me lever, et je courus me jeter à l’eau... Tu sais le reste.

— Oh ! mon Dieu ! Et Adèle regardait sa fille sans trouver un mot à dire, la bouche demi-ouverte, écoutant, buvant ses paroles.

— Mère, j’étais mariée à Maurice Ferrand, je suis veuve !... et je serai mère…

— Ah ! comment, tu es… ? oh !

— Tantôt, c’est moi qui avais demandé au médecin de rester seul avec moi ; je l’ai consulté sur ce que je redoutais… C’est vrai ! ce que tu prenais pour un malaise survenant de ma maladie, ces maux de cœur, que tu croyais être les dernières traces de l’empoisonnement… ce sont les commencements de ma grossesse…

— Ah ! ma pauvre enfant ! qu’allons-nous faire ? s’écria la mère affolée…

Cécile sourit singulièrement en disant :

— Je te l’ai dit, mère… je vais me marier avec Houdard ; il faut un père à mon enfant, il faut que je le venge, lui, car c’est à cause d’Houdard que nous avons voulu mourir et qu’il est mort.

Adèle Tussaud, assise près du lit de sa fille, les mains croisées sur ses genoux, perdait la tête, étourdie par ce qu’elle venait d’apprendre, tandis que Cécile, calme, souriait méchamment au plan qu’elle avait arrêté, et semblait visiblement soulagée par l’aveu qu’elle venait de faire.

— Tu le vois, mère, il faut que je me marie… avec Houdard, n’est-ce pas ?... C’est bien le moins qu’il élève l’enfant, puisqu’il est la cause qu’il n’a pas de père.

— C’est toi qui as combiné, arrêté tout cela ? Tu m’épouvantes…

— Tu verras plus tard, mère ; tu ne sais aujourd’hui que la première partie du châtiment que je veux infliger à cet homme… Mère, je suis bien fatiguée maintenant ; laisse-moi dormir, il est tard, va les retrouver, et rends mon pauvre père bien heureux en lui disant que tu approuves mon mariage… Bonsoir, maman.

Et elle dit ces derniers mots en enfant, attirant sa mère dans ses bras, et l’embrassant avec amour. Adèle lui rendit ses baisers, lui dit bonsoir, et sortit de la chambre, presque en s’appuyant au mur, toute secouée, toute bouleversée par ce qu’elle venait d’apprendre.

Lorsqu’elle arriva dans la salle à manger, Houdard et Tussaud buvaient un verre de fine eau-de-vie ; ce dernier lui dit :

— Eh bien, est-ce que tu vas maintenant t’opposer à la volonté de cette enfant ?

Le regard d’Houdard la cherchait ; elle le regarda en souriant et dit :

— Non, au contraire… nous avons causé sérieusement, et j’ai vu que cette fois elle était absolument décidée. Aujourd’hui ce n’est plus un sacrifice, au contraire après ce qui s’est passé elle a hâte d’être mariée, je l’approuve.

Houdard en fut tout interdit, et Tussaud trinquant avec lui, dit joyeusement :

— Enfin !... c’est pour de bon, cette fois ; à ta santé, mon gendre !

IX

HOUDARD EST INQUIET DE SON BONHEUR

On juge facilement de l’étonnement que produisit sur chacun des gens du quartier la nouvelle que le mariage de la charmante Cécile Tussaud avec la Rosse était repris à nouveau, et ce n’était pas un petit scandale après celui qu’il y avait déjà eu. Cette fois, tout ce que la méchanceté, la jalousie peuvent mettre de venin aux lèvres des bavardes se répandit : « On savait bien que tout cela n’était qu’une comédie, et peut-être même Cécile l’avait-elle jouée pour se débarrasser de son ancien amant, et même rien ne prouvait que, depuis quelque temps, Houdard n’était pas l’amant préféré, que ce n’était pas lui, connu pour être capable de tout, qui avait combiné tout cela. »

Enfin Cécile épousait Houdard, et Cécile était jolie, et on savait qui Houdard était ; non, cela était incroyable, et toutes les vieilles filles restées pour compte aux parents, et toutes les bossues, les borgnes, les bancales, tous les laiderons qui mouraient de consomption devant les étalages de marchands de fleurs d’oranger, clamaient une jolie chanson sur la belle et jeune épouse… La vérité était assez cruelle, elles l’ignoraient, et leurs inventions la dépassaient et bien au delà ; si elles l’avaient sue, qu’auraient-elles dit ?

La maison de la rue Saint-François avait repris l’allure qu’elle avait au début de cette histoire ; ce n’était plus dans l’intérieur qu’un va-et-vient de couturières et de lingères… et cette fois, ainsi que le disait Tussaud :

— J’y vais tranquillement ; je bâtis sur du solide ; je suis sûr de ma fille, un vrai caractère ; c’est long à se décider, mais une fois que ça y est… c’est tout d’une pièce, et quand ça vous promet quelque chose on est certain de l’avoir.

Cécile était étonnamment changée, et seule, sa mère le remarquait ; son charmant visage était toujours sévère, mais parfois un rayon de gaieté, gaieté singulière, déchirait le voile ; éclat nerveux, saccadé, dont l’exagération vous stupéfiait ; elle riait si largement de choses absurdes qu’on se demandait si la jeune fille qu’on avait jugée spirituelle dans son bagout de petite enfant gâtée, n’était pas une grande niaise imbécile. Seule, sa mère savait, et cette gaieté factice d’une heure à laquelle succédaient des journées de tristesse et des nuits d’insomnie, l’effrayait. Adèle était triste, mais on attribuait son état à la jalousie qu’elle éprouvait de voir Houdard adorer sa fille.

Houdard avait été souvent surpris de ces accès de gaieté, et, se souvenant des dernières phrases que lui avait adressées Cécile la veille de sa tentative de suicide, il devenait rêveur. Cécile, on s’en souvient, avait répondu le soir, au moment de quitter Houdard qui lui disait :

— Voyons, ma belle petite Cécile, tout est bien arrêté maintenant, demain nous nous marions… tu n’auras pas un sourire ?

— Je vous ai dit, monsieur André, qu’habituée à l’obéissance envers mon père et ma mère, j’obéirai à tout ce qu’ils croient être le bien pour moi. Mais je vous ai dit, à vous, les sentiments que vous m’inspiriez ; il vous plaît de passer outre, vous serez responsable de ce qui peut arriver.

Ces mots, dits avec calme, avaient amené un mauvais sourire sur les lèvres d’André Houdard ; il avait eu un éclair menaçant dans les yeux, puis il avait haussé les épaules. Mais, à cette heure, la phrase revenait sans cesse lui rougir le front ; est-ce que, vaincue par le sort qui dans sa tentative mortelle n’avait pas voulu la servir, acceptant stoïquement la situation que voulait son père, « habituée à l’obéissance, » elle ne se marierait pas pour en finir, mais avec l’idée d’exécuter sa menace : « Vous serez responsable de ce qui peut arriver ? » Houdard était tourmenté par cette pensée à ce point que lorsque Cécile, tout à fait rétablie, assise près de la fenêtre, occupée à quelque travail de couture, ne le voyait pas, il la regardait avec admiration, avec amour, puis peu à peu le front se plissait, il avait peur, et Tussaud, le surprenant ainsi, s’écriait :

— Ah ça, André, qu’est-ce que tu as ? est-ce que tu deviens malade ?

Cécile relevait la tête. Houdard lui souriait, elle lui rendait un sourire triste, et reprenait son travail.

Cela tracassait la Rosse, et la veille du mariage il résolut d’avoir une explication avec sa fiancée.

Cécile était dans l’embrasure de la fenêtre, Tussaud faisait la paye à ses ouvriers. Mme Tussaud préparait les toilettes du lendemain, Houdard embarrassé, gêné, prit un siège et vint se placer près de sa fiancée ; un tressaillement qu’il ne vit pas, secoua le corps de la jeune fille. Il était très embarrassé pour parler. Cécile ne lui était pas familière, il était content près d’elle ; amour puissant, mais mal venu, conscient de sa naissance immorale, il était honteux et n’osait se faire voir ; l’homme n’avait donc que le côté matériel du fait, la passion ne l’animait pas, l’amour heureux ne l’exaltait pas, et il se sentait bête. Houdard fit un effort :

— C’est demain, Cécile… enfin… Si tu savais combien je voudrais que cette journée fût passée…

— Pourquoi ? demanda Cécile calme, et sans lever la tête.

— J’ai tant souffert, il y a deux mois... j’ai peur maintenant.

— Mais, monsieur Houdard, je vous ai dit, cette fois, que vous aviez ma parole, et je vous l’avais refusée alors…

— C’est vrai ! et je sais bien que tu n’as qu’une parole… C’est justement pour cela que je voudrais te parler.

Cécile releva la tête, son grand œil calme se fixa sur Houdard et l’embarrassa.

— Vous voulez me parler pour ça ? dit-elle.

— Oui.

— Je vous écoute.

— Tu as été si sévère avec moi, si cruelle, l’autre fois, que je me demande si aujourd’hui ce n’est pas à une volonté que tu obéis en acceptant sans résistance ce que tu repoussais si durement avant.

— Oui, j’obéis à une volonté.

— Hein !

— La mienne ! je vous ai dit tout cela, Houdard, le jour où je vous ai demandé pardon.

— Aujourd’hui rien ne te force ?

— Non, rien que la raison…

— Mon Dieu ! ma chère Cécile, – et en disant cela il cherchait à prendre sa main ; la jeune fille feignit de ne pas voir le mouvement et se remit à coudre, – je sais bien que ce n’est pas l’amour qui t’entraîne vers moi, tu n’es pas à l’âge où l’on sait ce qu’est l’amour… l’amour des petites filles te fera rire plus tard.

— Ah ! fit Cécile calme.

— Oui, ça n’est pas ça, l’amour.

Houdard sentit qu’il disait des bêtises, des niaiseries, et n’arrivait pas à demander ce qu’il voulait. Il y eut un silence, que Cécile se garda bien de rompre, devinant la gêne et l’embarras d’Houdard.

— Enfin, tu te maries aujourd’hui de ton plein gré ?

— Absolument.

— Tu n’as pas de regret ?

— Mais non ; pourquoi me demandez-vous ça ?

— Écoute, Cécile, parce que j’ai peur.

— Peur ! et de quoi ?

— Tu n’es plus la même... Tu es presque toujours sombre ; puis tout d’un coup, pour la moindre des choses, tu deviens gaie, d’une gaieté qui fait mal…

— Oui, vous avez raison, c’est ma maladie qui est cause de cela ; mais, ajouta-t-elle feignant de croire que c’était à propos de sa tenue le lendemain qu’il lui parlait, soyez tranquille, André, demain je ferai bien attention, je ne serai plus sombre, je serai gaie, bien franchement gaie.

— Enfin, tu ne feras pas d’efforts ?

— Mais non !

— Je t’aime tant, Cécile, maintenant, je crains que tu ne sois tourmentée…

— Je vous assure, fit-elle encore avec son sourire singulier, que demain, je serai très gaie, très heureuse. J’aurai fait ce que je veux… Vous entendez, André, ce que je veux.

Et elle le regarda, et les yeux d’Houdard voulurent lire dans les siens si ces mots ne signifiaient pas autre chose ; elle soutint le regard avec calme et en souriant, et Houdard se leva dépité, presque furieux, grognant entre ses dents :

— Qu’est-ce que ça veut dire ?

Mais il se rassura bien vite ; après tout, que pouvait-il advenir ? Cécile était une brave et honnête fille, incapable de toutes vilenies ; si un jour entraînée dans un amour de petite fille, elle avait été un peu loin, non seulement sauvée de la catastrophe, elle était vivement revenue à elle, mais au contraire, il semblait que cela lui avait servi de leçon, et l’avait rendue-plus douce et plus souple. La réflexion le rassurait sur Cécile ; il n’en était pas de même lorsqu’il voulait s’expliquer la conduite d’Adèle Tussaud : quelle raison avait pu transformer aussi radicalement ses idées ? quel mobile la faisait agir après avoir été si sévère avec lui ? d’où venait cette souplesse ? Il se souvenait de la scène odieuse du matin du mariage ; il se rappelait la fauve farouche qu’il avait eue devant lui, l’injuriant, le menaçant et ne baissant la voix presque que sous les coups. Il entendait encore ses déclarations lorsqu’elle disait préférer voir sa fille morte que la voir entre les bras d’un tel époux. À cela, il ne trouvait qu’une réponse, c’est que Cécile avait imposé sa volonté à sa mère ; et cela lui plaisait à penser. Alors il se trouvait non gêné, mais tremblant de ne plus sentir la résistance accoutumée, comme le tireur à l’épée, ne sentant plus le fer de l’adversaire, craint à chaque seconde d’être touché. Il allait en aveugle, entraîné si doucement, si facilement, qu’il n’osait y croire.

Le lendemain, la rue Saint-François était littéralement impraticable, à cause de la foule qui stationnait devant la porte et autour des voitures, attendant pour voir monter en voiture « la jeune fille qui s’était jetée à l’eau ; » et c’est là qu’il fallait en entendre de belles ; c’est là que de nouvelles légendes couraient ; il suffisait de les entendre pour être à jamais dégoûté du mariage. Au contraire de ce qu’on aurait pu croire, les invités étaient plus nombreux. Les Tussaud s’étaient bien promis de faire une noce intime après ce qui était arrivé, se bornant à inviter les proches parents et les vieux amis ; mais alors ils avaient été tourmentés par des réclamations, les demandes d’invitation venaient de tous les côtés, et il fallait accepter, car Tussaud disait :

— Quand on est dans les affaires, on est bien forcé de n’y pas regarder ; et puis, vous savez, ça me fait plaisir de voir l’intérêt qu’on nous porte.

La vérité, c’était que le mariage si rapidement renoué étonnait tout le monde ; comme pendant la maladie de Cécile on avait été très discret, on flairait un mystère, on espérait qu’il se passerait quelque chose d’extraordinaire, on voulait voir, on prenait ses billets ; on voulait, dans l’espérance d’un scandale, pouvoir dire plus tard : J’y étais.

Les voitures de grande remise étaient superbes ; elles avaient presque des allures de voitures de maître, n’étaient les grands diables de chevaux, qui remplaçaient en hauteur la maigreur de leurs flancs ; les oreilles étaient un peu tombantes, les dents usées jusqu’aux gencives, les genoux un peu fléchissants ; mais quels harnais ! que de fleurs d’oranger ! et les cochers, comme ils flairaient bien le monde bon enfant, où l’on place à côté d’eux un bon jeune homme qui vous offre des cigares et fait passer le temps par une agréable conversation. Ils avaient des bonnes faces réjouies, qui tranchaient sur leur cravate blanche, comme des guignes sur de la crème.

Lorsque le garçon d’honneur fit avancer la voiture de la mariée, ce fut un brouhaha, une bousculade que contenaient à peine les mouvements et les piaffements des chevaux. Toutes les têtes se tendirent, les yeux guettèrent, les lèvres étaient tremblantes ; on allait pouvoir médire, assurément, et c’est le fiel qui les rendait si luisantes.

Cécile parut, les yeux modestement baissés, sans embarras, gracieuse dans sa toilette d’un jour, éclatante de beauté dans son grand voile levé sur sa tête ; le ton de sa chair était admirable dans ce blanc laiteux, ses cheveux semblaient d’un noir étrange, et de toutes ces lèvres, où pendaient la haine, la jalousie, l’envie, une seule exclamation s’échappa ; un cri d’admiration :

— Oh ! qu’elle est belle !

Cécile, élégante en chacun de ses mouvements, monta dans la voiture, paraissant n’avoir pas entendu et n’avoir rien vu autour d’elle ; pour un observateur attentif, on eût pu croire qu’elle marchait dans un rêve, isolée, seule au milieu de ce monde ; elle allait se marier avec un fiancé imaginaire, tous ceux qui l’entouraient étaient des comparses, elle seule voyait.

Ce cri d’admiration échappé, il serait payé, on pouvait en être sûr ; ah ! on ne pouvait pas l’attaquer au physique ! Laissez partir les voitures, et glissez-vous dans le groupe, et vous verrez ce qu’on dit du moral.

Les parents montèrent, et la voiture tourna au pas le coin de la rue pour attendre les autres, toujours enveloppée de curieux ; les femmes seraient volontiers montées sur le marchepied, auraient passé leur tête par la portière pour mieux voir... ou pour essayer de mordre ; les hommes regardaient la mariée ; ils avaient de l’humidité dans le regard, et d’un clignement d’yeux significatif indiquaient une pensée que nous nous abstiendrons de traduire ici.

Quand le marié monta en voiture, ce fut encore, de la part des femmes, un petit cri admiratif, tout joyeux, que quelques-unes exclamèrent effrontément assez haut, avec l’intention d’être entendues et remarquées.

Enfin le cortège se mit en route, vers la mairie ; lorsque les deux fiancés placés devant le bureau du maire se levèrent pour la cérémonie, il y eut une petite bousculade parmi les invités ; on espérait que le petit scandale allait avoir lieu ; mais tout se passa pour le mieux, et on entendit très distinctement les deux : oui, des époux. Il y eut une petite désillusion ; on n’espérait rien pour l’église ; c’était donc le soir seulement qu’il y aurait quelque chose.

On se rendit à l’église ; le prêtre unissait les deux époux lorsque tout à coup un mouvement se produisit ; tout le monde se pencha pour regarder ; plusieurs des invités sortirent même des rangs pour mieux voir. On n’entendait rien, mais assurément il se passait quelque chose. Et voyez quel guignon : à l’église, juste le lieu où décemment on ne pouvait quitter sa place pour se rapprocher des époux, les acteurs, à cette heure, de la comédie que les invités féroces venaient voir.

Il y avait un bruit incroyable dans l’église, que la voix de l’orgue couvrit heureusement ; les frou-frou de soie, les heurtements de chaises, les livres de messe qui tombaient et le bourdonnement de cette phrase qu’on se disait à mi-voix :

— Qu’y a-t-il ? qu’y a-t-il ?

Il y en avait même qui, s’oubliant, disaient effrontément à leurs voisins :

— Ah ! c’est maintenant ; c’est maintenant !

Heureusement, nous l’avons dit, la voix puissante de l’orgue chantait le jour de l’heureux hymen.

Il se passait véritablement quelque chose, car les époux étaient debout devant le prêtre et celui-ci, semblant tout décontenancé, les regardait l’un et l’autre. André, droit devant Cécile, le front plissé, semblait l’interroger, et celle-ci, calme, ne paraissait pas l’entendre.

Ce qui se passait était des plus simples, le prêtre accomplissait son œuvre, et on était au moment où les époux se glissent au doigt l’anneau nuptial. Cécile, toujours isolée au milieu de sa noce, se trouvant par sa volonté dans un mariage imaginaire où Maurice vivant était son fiancé, les yeux mi-clos, évoquait la mémoire de son cher mort. Lorsque Houdard dut lui passer au doigt l’anneau nuptial, sans tourner la tête elle tendit la main. Houdard, heureux depuis le matin, satisfait enfin dans son rêve, pris le bout des doigts de celle qui était désormais sa femme ; souriant, il regardait la main blanche et fine de Cécile ; il allait glisser l’anneau, lorsqu’il vit une large alliance ; étonné, il lui dit tout bas :

— Cécile, retire cet anneau.

Cécile tourna la tête et le regarda d’une telle façon, avec un tel air de mépris, qu’il en eut un tressaillement.

Alors, le sourcil froncé, il prit le doigt et essaya d’en arracher l’anneau, en disant, d’une voix que Cécile seule pouvait entendre :

— Qu’est cela ?

Cécile retira vivement sa main, craignant déjà que l’alliance ne fût souillée par le toucher d’Houdard, et elle ferma la main, en disant bas :

— C’est l’alliance de celui dont je suis veuve.

Houdard était stupéfait, comme pétrifié. Le prêtre, en voyant Cécile retirer sa main, en voyant un anneau brillant de neuf à son doigt, crut la petite cérémonie accomplie ; et, avec la tranquillité indifférente de ceux qui se chargent de prier pour les autres, il continua… Heureusement, on s’asseyait ; il était temps, André s’écroula sur sa chaise.

Anéanti, livide, dans la grande église pleine de monde, il ne voyait plus. Que voulait donc dire cette phrase qui bourdonnait à son oreille, et quel rôle comptait donc jouer dans son ménage celle qui lui avait répondu ainsi ? Si c’eût été en tout autre lieu, une explication immédiate aurait suivi ; il tenait toujours dans ses mains gantées l’alliance et ne savait comment la cacher au regard de tous ; il lui semblait que tout le monde regardait sa main. Il ne pouvait savoir combien les femmes étaient dépitées ; car, effectivement, au moment de la remise de l’alliance, toutes s’étaient penchées afin de voir si l’anneau glissait plus bas que la dernière phalange, ce qui indique, paraît-il, que-la femme sera la maîtresse à la maison. Et elles n’avaient rien vu et moins deviné encore, puis le petit scandale attendu ne s’était pas encore produit. Cependant on trouvait que monsieur le marié faisait une drôle de tête. Sentant les regards peser sur lui, André se dompta ; en cherchant son mouchoir, il cacha l’alliance ; il épongea son front où la sueur perlait, et, ne voulant pas ajouter le ridicule à sa situation anxieuse, il sourit et tourna la tête pour adresser un bonjour de tête aux quelques amis qui se trouvaient le plus près de lui.

La cérémonie était terminée ; il prit le bras de sa femme et sortit de l’église, suivi de tous les invités, lesquels, sous le portique, lui adressaient leurs plus sincères (!) compliments et félicitations.

Il conduisit Cécile à la voiture et monta près d’elle, accompagné de la demoiselle d’honneur et d’Adèle Tussaud.

André n’était pas un niais ; de plus, André était un fort qui savait, lorsqu’il le fallait, obliger les muscles de sa face à sourire quand son âme était en deuil ; il affecta dans la voiture d’être l’homme le plus heureux de la terre, entièrement occupé de sa jeune femme, aux petits soins pour elle, soutenant son bouquet, disposant les plis de sa robe, s’informant si les émotions ressenties ne risquaient pas de la rendre souffrante ; il n’y avait pas si longtemps qu’elle était tout à fait convalescente !

Aussi, ceux qui étaient venus pour la première du scandale commençaient-ils à tout oublier et à prendre définitivement le parti de s’amuser. On trouva qu’Houdard valait beaucoup mieux que sa réputation, qu’il était très « comme il faut, » très galant auprès des dames, plein de passion et de réserve, de bon goût avec la jeune mariée. Cécile, de l’avis de tous, était adorable ; elle avait eu un sourire aimable pour tout le monde. Il y en avait bien qui trouvaient que ce sourire, c’était bien un peu niais ; mais enfin toutes ces dames avaient passé par là et connaissaient l’embarras de la situation.

Adèle était visiblement mal à l’aise ; on ne se gênait pas pour le remarquer et le faire remarquer. Tussaud était radieux ; il avait déchiré deux paires de gants à force de donner des poignées de main, et s’était même enroué à force de raconter à tous la joie qu’il éprouvait ; cela devenait presque une habitude.

André avait cherché à rencontrer le regard de Cécile ; celle-ci ne l’avait pas évité, et ses grands yeux calmes avaient soutenu le regard d’Houdard, absolument étourdi et se demandant si elle n’avait pas conscience de ce qu’elle avait dit. C’était encore un caprice d’enfant, c’était probable !

Quand Maurice et Cécile s’étaient juré de mourir ensemble, alors peut-être ils avaient échangé un anneau d’or ; le pauvre garçon n’existait plus, et n’était-il pas tout naturel qu’elle rendît à la mémoire de celui qui était mort pour elle le culte du souvenir ? Et Houdard se disait alors qu’il était bien ridicule à elle d’avoir choisi ce jour pour mettre cet anneau à son doigt, car il en était absolument certain, Cécile n’avait ordinairement jamais de bague au doigt.

« Enfin, le plus simple, concluait-il, est de me taire, de m’occuper absolument de nos invités, et rentrés chez nous, seuls, d’avoir quelques mots d’explication dans lesquels, tout en n’attaquant pas son culte des morts, je réclamerai le respect des vivants. »

Ceci une fois arrêté dans son cerveau, plus calme, il revint tout entier à ses invités, et ce ne fut, de la part des dames, qu’un concert de louanges.

— Mais il est charmant, M. André.

— Quel galant homme !

— Ce sera assurément le meilleur des maris.

La partie masculine de la noce, pendant que les voitures conduisaient les dames faire le tour du lac au bois de Boulogne, se répandit dans les deux ou trois cafés qui environnaient le restaurant, pour jouer l’absinthe en trente points au billard.

Aucun incident ne survint ; les dames revinrent du bois ; on envoya les enfants au rappel des époux, on se mit à table ; et le repas terminé, on se prépara pour le bal. Décidément il ne devait y avoir aucun scandale, « il fallait en faire son deuil, » ainsi que le disait la charmante Mme Boulon, ancienne maison Rebord, la fabricante de mouvements de pendule, une petite blonde aux yeux bleus, la douceur même, qui en était à son troisième mari, et qui donnait des conseils sur le cérémonial, car elle avait passé par là, Dieu merci. Elle avait une page de son carnet pleine des adresses des gens dont on a besoin lors d’un mariage, et elle disait : « Il faut toujours conserver ça ; on ne sait pas ce qui peut arriver. » On dansa. À mesure que l’heure avançait, Mme Tussaud souffrait visiblement ; sans cesse autour de sa fille, elle lui parlait bas. Que disait-elle ? Et chaque fois Cécile souriait et semblait la rassurer.

Pour ne pas troubler le bal, la blonde Mme Boulon, ancienne maison Rebord, conseilla de faire partir les mariés vers trois heures sans rien dire ; cela se passe toujours ainsi, elle l’assurait, parce que lorsqu’on s’aperçoit qu’ils ne sont plus là, « ça jette un froid. » Tussaud approuva, et à trois heures du matin Mme Tussaud reconduisait sa fille à sa voiture.

Là encore Mme Boulon, ancienne maison Rebord, avait donné un conseil et elle dit à Adèle qu’elle avait tort de ne pas la suivre. Adèle devait accompagner sa fille jusqu’à la chambre nuptiale ; la mère de la mariée et la mère du marié doivent assister à la toilette de nuit, afin de montrer à la famille de l’époux « qu’on a du beau linge ; » Adèle avait laissé partir sa fille seule avec son mari : c’était une faute capitale. Adèle eut beau dire que sa fille l’avait exigé ainsi, Mme Boulon, de l’ancienne maison Rebord, son premier, n’avait jamais agi autrement dans cette heureuse circonstance de la vie…

C’était effectivement Cécile qui résolument avait dit à sa mère :

— Laisse-moi maintenant, mère… je veux être seule avec lui.

Et Adèle souffrante était remontée.

Une fois dans la voiture, seul avec sa femme, Houdard lui prit doucement la main. Cécile la lui abandonna, et attirant la jeune fille sur lui, il dit :

— Ma chère Cécile, j’ai bien souffert aujourd’hui ; je me suis tu pour le monde qui nous entourait et pour le lieu où nous étions ; maintenant, que nous sommes seuls, je crois que nous devons, à ce sujet, avoir une explication.

— Je suis de votre avis, André ; vous voulez une explication, elle sera courte…

— Tu garderas cet anneau, si tu veux, non à ton doigt cependant ; si tu…

— Ne continuez pas. Je garderai cet anneau, et je le garderai seul…

— Que dis-tu là, fit-il doucement… Maintenant nous sommes mariés, tu es ma femme.

— Pour le monde qui nous entourait, oui ; mais seulement ainsi.

— Hein ! Qu’est-ce que cela veut dire ?

— Mon Dieu, ce que je veux dire est simple, je ne serai jamais la femme du misérable qui, par force, devint l’amant de ma mère.

— Oh ! exclama André stupéfait, la regardant la bouche béante, le regard hébété.

Cécile était calme, elle avait parlé sans emportement, en appuyant sur chaque mot ; André venait enfin de comprendre la docilité de la jeune fille, le changement opéré en elle ; au ton dont elle avait parlé il avait compris un plan arrêté qu’on exécutait ; on se vengeait. Il avait eu honte une minute, mais il revint aussitôt à la situation ; il dit, les dents serrées :

— Ah ! ta mère t’a raconté ça ? Elle dirige bien ton éducation !... Et enfin, arrivons vite au but, tu dis que tu ne seras pas ma femme ; que comptes-tu faire ?...

— Je n’ai pas besoin de m’expliquer pour que vous me compreniez. Nous sommes mariés pour tout le monde, cela suffit au but que je voulais atteindre.

— Enfin, si tu avais un si grand mépris de celui que ta mère t’a déclaré avoir été son amant, il ne fallait pas te marier ; tu ne peux dire cette fois que je t’ai violentée…

— Je sais que j’étais le prix d’un immonde marché ; c’était la ruine de mon père, si après avoir commis l’infamie vous n’aviez pas eu la fille.

On luttait contre la Rosse ; aussitôt il se redressait, et sa mauvaise nature reprenait le dessus ; il dit en riant cyniquement :

— Et maintenant, ma petite, tu penses que si tu n’es ma femme que pour te ficher de moi, je vais aider la maison Adèle Tussaud et Cie à se relever ?

— Aujourd’hui j’ai, de par la loi, autant de bien que vous.

— Tu crois ça ?

— Je le sais.

— Mais dis donc, pour une jeune fille, tu sais bien faire tes petites affaires… En somme, voici ce que ton petit cerveau a arrêté : en raison de ce que maman m’a conté qu’André était un misérable qui avait abusé d’elle, moi je vais venger maman ; je me marie avec lui, je n’ai rien que ma famille à ma charge, lui a de l’argent ; le lendemain de mon mariage, je suis aussi riche que lui, et je peux disposer du bien que mon mari m’apporte en faveur des parents qui ont comploté avec moi cette petite affaire bien délicate. Maintenant, moi, je suis trop honnête fille pour avoir des relations avec un monsieur qui a été l’amant de maman… Donc je me marie, et le soir de mes noces mon mari rentrera chez lui et moi chez moi…

— Vous venez absolument de dire ce que j’ai arrêté.

— Et tu t’es dit naturellement : cela va aller tout seul, Houdard est un grand dadais dont on a peur, mais moi, je le dompterai, je le mènerai…

— Je me suis encore dit cela, fit tranquillement Cécile…

— Ah ! mais tu as oublié une chose, Cécile, c’est que lorsque les petites filles ne sont pas sages, on leur donne le fouet, quand elles ne veulent pas marcher on les conduit…, et je vais être obligé de te conduire ainsi… Tu ne crois pas que cela va durer ; mon Dieu, tout cela est très original, c’est jusqu’à un certain point amusant… ; mais, avant d’en venir aux choses sérieuses, je te prie de m’écouter.

— Je vous écoute.

— Il a plu à ta mère de te raconter une chose qui, même si elle était vraie, n’aurait jamais dû sortir de ses lèvres, surtout pour s’adresser à toi ; je ne sais à quel but elle tend, mais cela est faux, je n’ai jamais été l’amant de ta mère…

Cécile le regarda et haussa imperceptiblement les épaules ; puis elle dit :

— Vous avez encore un sentiment de pudeur que j’apprécie… mais je sais, monsieur Houdard, que vous n’avez pas été l’amant de ma mère, vous avez été un misérable, vous en avez fait votre victime…

— Elle a raconté…

— Ma mère ne m’a rien dit ; c’est moi qui vous ai surpris un jour la torturant, l’outrageant, pour obtenir d’elle son consentement à l’union honteuse que nous avons contractée aujourd’hui…

— Allons, c’est bon ! si tu as vu, tant pis ; finissons cette comédie, il est trop tard maintenant, c’est ce matin qu’il fallait réfléchir… et, s’il le faut, mademoiselle ma femme… vous aussi vous serez ma victime…

Cécile ne répondit pas ; elle semblait calme, absolument tranquille, et c’est ce qui exaspérait Houdard ; elle paraissait certaine de le dompter ; celui-ci haussa les épaules, disant :

— Mais elle serait très drôle celle-là, si j’y voulais souscrire… Tu as lu ça dans un roman, la jeune fille mariée, restant sous le toit de son mari, chaste et pure… C’est donc la raison de cette insistance à avoir deux chambres, moi qui croyais voir là le rêve d’une petite bourgeoise que le mariage enrichit, qui, voulant en garder toute la poésie, craint que son mari ne la surprenne dans un négligé qui l’enlaidirait… Ce n’était pas un caprice d’enfant, c’était un plan, la chambre de mademoiselle-madame Houdard… Ma pauvre Cécile, il faut descendre des nuages où tu rêves, il faut venir dans la lourde réalité. Tu seras madame Houdard, une bonne femme de ménage qui s’endormira chaque soir dans les bras de son époux, tu feras comme tout le monde…

La voiture s’arrêtait, il lui dit en se moquant d’elle :

— Nous sommes arrivés au lieu du supplice, veux-tu descendre ?...

Cécile haussa dédaigneusement les épaules en se disposant à descendre, et elle dit :

— Faites-moi la grâce de ne pas mêler le cocher à notre explication…

Il se tut et lui tendit la main ; elle descendit s’enveloppant dans la grande pelisse dont sa mère l’avait couverte en sortant du restaurant, et elle prit un petit sac de cuir qui, sans doute, contenait quelques objets habituels. Elle s’appuyait sur sa main, et, la tête près de la sienne, elle dit tout bas.

— Je vous ai dit que pour le monde je veux être la femme que vous rêviez.

Houdard haussa les épaules, éclata de rire et lui tendant le bras, qu’elle prit :

— Allons, viens, Zizille…

Le concierge de la maison avait veillé pour attendre le retour des mariés ; il avait mis des tapis dans l’escalier jusqu’à la porte des époux, et avait éclairé luxueusement. Il salua les deux nouveaux époux qui montaient, Cécile appuyée sur le bras d’Houdard et un peu penchée sur lui ; lorsqu’ils furent au premier étage, la concierge dit à son mari :

— Elle est très jolie et elle a l’air de bien l’aimer… Ça fera un bon ménage.

— C’est un si bon garçon… Toutes les femmes que nous lui avons vues en raffolent.

André avait ouvert l’appartement, ils étaient entrés, et il dirigeait sa femme vers sa chambre. Lorsqu’ils y furent, Houdard s’assit dans un fauteuil et dit en riant :

— Maintenant, voici ta chambre, et sérieusement ma Zizille, tâche de me mettre à la porte.

— Oui, fit-elle simplement, c’est la première et la dernière fois que vous y entrez.

Houdard-la regarda, se demandant si décidément il ne lui était pas resté quelque chose de sa maladie. Enfin il lui dit avec douceur :

— Voyons, Cécile, il faut parler raisonnablement, maintenant que nous sommes seuls, libres et chez nous. Je me suis marié pour avoir une bonne femme de ménage, et, je l’espère, une bonne mère de famille…

Cécile était devant sa glace et détachait sa couronne ; elle tourna nonchalamment la taille, adorable dans ce mouvement qui levait au-dessus de sa tête ses bras nus, et elle répondit avec un calme stupéfiant sans se presser, doucement – un couteau qu’on enfonce lentement, elle répondit :

— Pour le monde, je serai tout cela... Voyez-vous, André, j’ai juré sur le corps du seul homme que j’aie aimé et que j’aimerai, de n’être qu’à lui ; je suis veuve, André, et, dans six mois, je serai mère…

Le visage d’André s’était tout à coup transformé ; menaçant, effrayant, il bondit vers elle en s’écriant :

— Que dis-tu là ?... Tu mens ?...

Cécile se dressa, et, regardant résolument Houdard, elle répondit :

— Mais, non, je ne mens pas ; je suis veuve… L’anneau que vous avez voulu m’arracher du doigt est l’alliance que m’a donnée Maurice la nuit de notre union. Il y a trois mois, lorsque je vous quittai, vous disant : « Ne vous en prenez qu’à vous de ce qui adviendra, » j’avais juré que je ne serais qu’à Maurice. Je sortis le soir, j’allai le retrouver chez lui et je me donnai à lui… Vous savez le reste… Dans six mois, je vous le répète, je serai mère !

Devant ce calme effronté, devant cette transformation de la petite fille qu’il connaissait en femme audacieuse, Houdard restait pétrifié. Il s’était élancé furieux, menaçant, presque la main levée, et il restait à sa place, sans force, écrasé par ce qu’il venait d’entendre. On s’était moqué de lui ! Il était maintenant uni à tout jamais avec une fille qui apportait à son foyer l’enfant d’un autre.

— Et tu as pensé que je ne me révolterais pas ; tu as pensé que j’accepterais cette situation ?

— Il le faut bien !

— Tu ne t’es pas dit qu’aujourd’hui ma femme, ma chose à moi, j’abuserais des droits que j’avais sur toi ?

— Je suis certaine que vous n’en ferez rien…

— Je t’étranglerai, toi, entends-tu… et si cet enfant doit voir le jour, je lui briserai le crâne sur le mur.

— Vous me respecterez, monsieur Houdard… Et en disant ces mots elle ouvrait le petit sac de cuir qu’elle avait apporté avec elle.

— Tu es ma femme et puisque je n’ai plus de respect à avoir pour toi, puisque je puis te traiter comme une fille que tu es, allons, allons, déshabillons-nous, arrache cette robe, ce bouquet… Tu payeras en mépris cette honte... Allons, vite, dépêchons.

Houdard s’était redressé, la bouche méchante, l’œil allumé ; il avait d’un coup arraché sa cravate blanche et les boutons de son col qui l’étranglait ; les poings serrés, la tête en avant, il avançait sur Cécile ; il levait déjà la main, lorsque celle-ci tirant de son sac un petit revolver, lui en plaça le canon devant les yeux en disant, d’un ton qui ne permettait pas de se faire illusion :

— Si votre main me touche je vous brûle la cervelle.

Houdard eut un mouvement de corps en arrière ; dix secondes au moins il resta sous la menace de l’arme, puis ses bras tombèrent le long de son corps et sa tête pencha sur sa poitrine... Cécile dit encore :

— Monsieur Houdard, vous avez amené chez nous le malheur et la honte, je vous le rends aujourd’hui. Vous avez brisé ma vie, eh bien ! j’ai brisé la vôtre ; nous sommes attachés l’un à l’autre, et là où vous vouliez l’affection, vous ne trouverez que la haine ; je serai votre remords de chaque heure, votre châtiment de chaque jour… Votre orgueil sera abaissé, je vous savais lâche, puisque vous vous attaquez aux femmes, et j’étais sûre de vous dompter, moi, qui ai le courage qui vous manque, moi, qui ai le mépris de la vie… C’est à cause de vous que Maurice est mort, que son enfant se serait trouvé sans père ; il est bien juste que vous lui rendiez la famille et le nom que vous lui avez retirés, fils légitime quand même et quoi que vous puissiez dire. Si vous avez le courage, ou plutôt le cynisme, de plaider en séparation, mon enfant sera le vôtre, nous sommes mariés en communauté et vous serez forcé de lui donner une part de votre fortune… C’est vous qui avez fait chasser Maurice de chez mon père et vous serez forcé de vous occuper de son fils, de faire son éducation… Maintenant, monsieur Houdard, il est tard, je vous prie de vous retirer chez vous…

Et, en parlant, Cécile jouait avec son petit revolver. La tête basse, les yeux grands ouverts et ne voyant pas, Houdard restait au milieu de la chambre ; c’est à peine s’il pouvait comprendre ; il sentait de grosses gouttes de sueur couler sur son visage. Une chaleur lourde montait de sa poitrine et envahissait le cou.

Il était gêné pour respirer et son cerveau s’enveloppait ; c’était comme une congestion. Il était absolument écrasé ; il s’appuya au dossier d’un fauteuil et se recula à petits pas. Il répétait sans cesse tout bas les mêmes mots :

— Maurice était son amant…

Cécile lui dit encore :

— Bonsoir, André !

En titubant, Houdard sortit. Lorsqu’il fut dans la pièce qui précédait la chambre de sa femme, il s’accota à la porte et desserra ses vêtements ; il étouffait ; peu à peu il se remit ; alors il s’accouda au mur et pensa…

Cécile, restée seule dans sa chambre, en avait laissé la porte ouverte, écoutant si Houdard s’éloignait. Ne l’entendant pas marcher, elle ne se déshabilla pas ; elle se décoiffa seulement, se tenant toujours sur ses gardes, ayant devant elle, au milieu des objets de son nécessaire de toilette, le petit revolver. Houdard avait reculé, mais il n’était pas vaincu, et Cécile le connaissait, elle craignait qu’il ne revînt. Ne voulant pas être surprise, elle laissait la porte ouverte.

Houdard, nous l’avons dit, était accoudé sur le mur, la main crispée dans ses cheveux, s’apaisant seul, se relevant de son écrasement. Ce qui venait de se passer était extraordinaire dans la petite enfant qu’il avait fait sauter sur ses genoux, dans la jeune fille respectueuse ; il s’attendait si peu à rencontrer cette femme impitoyable qu’il n’en pouvait revenir à lui. Cet ange, cette petite fille sainte était la maîtresse de Maurice… et Maurice vivait toujours en elle.

Tout à coup, en pensant à Maurice, il se redressa et répéta encore :

— Elle aime Maurice, toujours !...

Il eut un mauvais rire et, se dirigeant vers la chambre de Cécile, il frappa discrètement sur le chambranle de la porte :

— C’est moi, Cécile, dit-il avec douceur…

Cécile, étonnée, se tint aussitôt sur ses gardes, approchant le revolver de sa main.

— Entrez ! dit-elle.

Il entra et vainement la jeune femme chercha à lire ce qu’il pensait sur son visage. André dit doucement :

— Cécile, mon enfant, tu comprends facilement que le coup a été rude ; je ne m’attendais pas à être si cruellement puni. Enfin tu aimais, tu aimes… Mieux vaut vivre ainsi que tu le dis. Après ce qui s’est passé, ce que nous savons l’un de l’autre, il est impossible de vivre autrement ; tu seras ma femme, et mon Dieu, voilà tout, ton enfant sera mon fils, il aura ce que j’ai, mais il sera à moi ; je serai pour lui ce que la loi me donne le droit d’être, son maître… Pour toi, tu vivras seule, c’est entendu, nous n’aurons ensemble que les relations fraternelles auxquelles le monde nous oblige. Cependant, ma chère, si, ainsi que tu le disais, j’ai porté le déshonneur dans ta maison, je veillerai à ce que cela n’arrive pas chez moi.

— Pour qui me prenez-vous ?

— Permets-moi, à mon tour, d’établir nos conventions… Je t’ai écoutée, je t’obéirai ; je demande la réciprocité.

Cécile le regardait avec inquiétude, se demandant où il voulait en venir, cherchant à deviner le piège caché sous ce verbiage.

Houdard continuait :

— Ainsi donc, si je te touchais, tu me tuerais... C’est entendu… Mais, si jamais un autre homme entrait ici, ce serait, sois-en certaine, la mort pour lui… Nous verrions pour toi…

Cécile se contenta de hausser les-épaules.

— C’est bien entendu ; maintenant, ma chère Cécile, dans tes accusations il y en a une que je n’accepte pas : tu dis que j’ai été la cause de la mort de Maurice !

— Eh bien ?

— Tu es ma femme absolument ; tu m’as choisi de ton plein gré, cette fois : c’est toi-même qui l’as voulu… Ma chère, tu t’es trompée : Maurice n’est pas mort, il vit… et tu ne pourras plus l’épouser.

Cécile, étourdie à son tour, exclama :

— Maurice vivant, c’est impossible !

— Ma chère Cécile, Maurice est vivant, je te le jure… et même j’aurai le plaisir de lui envoyer demain une lettre de faire part de notre mariage.

Et, en souriant, Houdard dit :

— Bonsoir, Cécile... Bonsoir, ma belle.

Et il sortit en fermant la porte.

Cécile était devenue livide ; elle passait la main sur son front comme pour chasser le nuage qui voilait ses regards ; elle se soutenait à son lit… Mais c’était trop ; elle voulut marcher, tituba et répétant :

— Maurice ! vivant !...

Elle tomba raide sur le tapis.

X

CE QUI S’ÉTAIT PASSÉ CHEZ MAURICE LA NUIT DE JUIN ET LE MATIN.

Maurice vivait, c’était vrai. Le lendemain matin du jour où commence notre histoire, il était étendu sur son lit, raidi, presque froid, lorsque sa sœur vint chez lui, – ainsi qu’elle le faisait chaque matin, – pour faire son ménage ; elle avait, à cause de cela, une double clef ; elle entra ; croyant son frère indisposé, elle lui parla, il ne répondait pas ; alors elle se pencha sur lui et jeta un cri en voyant sa pâleur livide, ses yeux éteints, en touchant son front froid. Mais Amélie Ferrand, quoique fort jeune, était une fille sérieuse, logique, ne dépensant pas en cris et en plaintes stériles le temps qu’elle pouvait employer plus utilement. Elle devina une partie de ce qui s’était passé, c’est-à-dire qu’elle pensa, la fiancée adorée de son frère devant se marier le matin même, que le pauvre garçon n’avait pas voulu survivre à ce malheur. Amélie vit qu’il s’était suicidé par le poison. En mettant la main sur le cœur, elle n’avait pas senti les battements, mais la poitrine était brûlante ; le pouls était sans pulsations, mais les mains étaient chaudes et l’extrémité des doigts noire. Elle prit une bouteille sur la table et courut chez un pharmacien ; celui-ci était heureusement chimiste expert ; au récit que lui fit la jeune fille, il passa dans son laboratoire ; dans les dernières gouttes, il avait reconnu le poison. Il rapporta à Amélie Ferrand le contre-poison, lui disant ce qu’elle avait à faire.

La pauvre enfant, affolée, courut tout d’une traite et commença l’énergique médication…

Quatre heures après, épuisé, sans force, Maurice reprenait connaissance ; il regarda autour de lui avec égarement, ne s’expliquant pas comment il se trouvait ainsi, vivant encore. Sa sœur lui raconta ce qui s’était passé, qu’elle l’avait trouvé le matin presque mort, lorsqu’elle venait faire son ménage.

Maurice ne répondit pas, des larmes abondantes coulèrent de ses yeux, une affreuse pensée venait de lui traverser le cerveau. Maurice ne retrouvant pas celle qu’il aimait à ses côtés, se dit qu’il avait été dupe dans la comédie jouée ; celle qu’il aimait avait feint de vouloir mourir pour se débarrasser de lui, de l’amant, pour se marier sans être inquiétée par le passé. Alors qu’il buvait le poison, elle feignait de boire. Puis, lorsqu’elle avait vu les premiers effets du poison sur son amant, elle s’était levée et habillée ; elle avait attendu qu’il fût mort et était partie sans bruit. Comment expliquer autrement ce qui s’était passé ? Si Cécile avait échappé miraculeusement aux atteintes du poison, en se retrouvant vivante à côté de lui, mourant, elle lui aurait porté secours ; si quelqu’un était venu dans la chambre et avait sauvé Cécile, on se serait également occupé de lui. Rien de tout cela n’était. Or, c’était logique : Cécile s’était revêtue, était sortie, avait fermé la porte et était partie bien tranquille sur le passé, et le front encore humide de ses baisers, elle était retournée chez elle s’offrir aux caresses d’Houdard, son fiancé, et à cette heure la fourbe, tout de blanc vêtue, le bouquet virginal au sein, se mariait à celui qu’elle préférait.

Maurice ne voulut rien dire à sa sœur ; il garda pour lui sa douleur et son mépris, et lorsque le voyant pleurer elle l’interrogea, il se contenta de répondre qu’il souffrait horriblement. Amélie Ferrand dut reconnaître que si son frère était sauvé, il n’était pas guéri, bien au contraire ; il allait falloir des soins assidus, et les deux pauvres enfants travaillaient tous les deux pour gagner le pain de chaque jour ; non seulement cela était insuffisant, mais encore cela obligeait Amélie à abandonner son frère pour aller gagner sa journée ; il n’y avait que l’hôpital, ce qui épouvantait la jeune fille… Que faire ?… Amélie se souvint alors d’une vieille tante restant à dix lieues de Paris, qui bien souvent les avait invités à venir passer quelques jours chez elle ; le labeur quotidien les avait toujours obligés de refuser ; n’était-ce pas bien le moment d’en profiter ? Elle en parla à son frère :

— Ainsi, vois-tu ? tu seras bien soigné par la mère Ferrand, qui sera très contente de nous voir, et puis tu n’as pas de frais à faire…

— Oui ! et personne ne saura ce qui s’est passé... Je t’en supplie, Amélie, que tout le monde l’ignore.

— À qui veux-tu que je le dise, puisque je pars avec toi ? Si tu veux, avant de partir, j’essayerai de voir Cécile…

— Jamais, jamais, exclama aussitôt Maurice. Jamais, je ne veux plus que tu me parles d’elle.

— Mais ce n’est pas sa faute.

— Tais-toi… Amélie… D’abord, sache bien une chose, je n’aime plus Cécile. Je la méprise… je la hais…

La jeune fille était bien un peu stupéfaite ; mais, comprenant ce que devait souffrir son malheureux frère à la pensée que celle qu’il adorait en épousait un autre, elle se tut.

Et le pauvre garçon gémissait, se tordant dans son lit, grommelant entre ses dents avec des injures et des blasphèmes.

— Pourquoi, mon Dieu, ne m’avez-vous pas laissé mourir… ? L’indigne, l’infâme, tant souffrir pour elle, la misérable ! Et sa sœur, émue et effrayée par ses sanglots déchirants, revenait vers lui, l’embrassant, pour chercher à consoler cette âme qui ne voulait pas de consolation.

À un moment, Amélie l’entendit dire :

— Non, non, c’est impossible, je n’y survivrai pas, on ne se manque pas deux fois.

Amélie vint aussitôt se jeter au pied de son lit, et à genoux, suppliante :

— Maurice, Maurice, oh ! c’est mal la pensée que tu as… tu ne m’aimes donc pas, moi… Quand notre père et notre mère sont morts, tu leur as juré de rester toujours près de moi ; est-ce que j’ai mal agi pour que tu veuilles mourir… ? Je ne suis donc rien pour toi… moi ? je n’ai rien à aimer sur terre que toi… Maurice, non, tu ne chercheras pas à te tuer… ; tu ne m’abandonneras pas, mon frère, au nom de notre mère… Si elle ne t’aime pas, elle, je t’aime, moi, mon frère… tu es toute ma famille… Oh non ! tu ne me laisseras pas seule… mais, penses-y donc, si tu n’étais pas là, qu’est-ce que je deviendrais ?…

Cette supplication bouleversa le jeune homme, qui prit sa sœur entre ses bras et, fondant en larmes, s’écria :

— Oh ! Mélie, je suis bien malheureux.

Elle hoquetait de sanglots en lui disant :

— Oui, mon pauvre frère… je le sais bien, va… mais je ne te quitterai pas !… Maurice, jure-moi que tu n’essayeras plus de te tuer ?

— Mon Dieu ! mon Dieu ! gémissait Maurice.

— Je veux que tu le jures ici, sur les cendres de notre mère… Jure… sans ça, j’aurai toujours peur…

— Je te le jure… Mélie… Je te le jure, ma petite mère.

Et les deux enfants restèrent ainsi longtemps, pleurant dans les bras l’un de l’autre, évitant de prononcer le nom adoré et maudit : Cécile !

Ils ne voulaient pas qu’on pût se douter dans la maison de ce qui s’était passé ; après une tentative de suicide avortée, on se sent toujours un peu ridicule. Sans bruit, Amélie descendit avec son frère, le portant presque, car le malheureux, dévoré de fièvre, était sans force ; ils marchèrent doucement ; lorsqu’elle vit une voiture, ils y montèrent et se firent conduire à la gare Saint-Lazare.

Heureusement les deux sages jeunes gens avaient quelques économies. Amélie tira de son petit sac le prix de deux secondes, car Maurice aurait trop souffert sur les bancs rudes des troisièmes classes, et ils partirent à Triel, où demeurait la veuve Ferrand, la sœur de leur père.

C’est là que le pauvre garçon se rétablissait lentement, pendant que se passaient les différentes scènes auxquelles nous avons fait assister le lecteur.

On était assuré, dans la famille Tussaud, que Maurice était mort. Des circonstances que le lecteur connaîtra dans la seconde partie de notre histoire avaient aidé à propager cette erreur. D’un mot on pouvait être absolument renseigné ; mais Tussaud, se sentant un peu l’auteur du suicide, se serait bien gardé d’y aller, et s’il avait dû, dans ses courses, passer de ce côté, il aurait fait le double du chemin pour ne pas voir la rue. Un seul homme savait, c’était Houdard ; il avait trop intérêt à savoir ce que devenait celui qui était aimé de sa fiancée pour ne pas se renseigner.

Il apprit, le jour même où Cécile avait parlé de renouer l’union rompue, que le jeune homme, désespéré dans ses amours, était parti dans sa famille. Si Cécile avait su Maurice vivant, peut-être serait-elle revenue sur sa décision ; aussi se garda-t-il bien de le lui apprendre. Nous avons vu comment cette nouvelle, qui aurait dû être un bonheur, était devenue un châtiment.

En sortant de la chambre de Cécile pour gagner la sienne, André Houdard était heureux ; pendant quelques minutes, il oublia avec quel mépris il avait été traité, avec quelle facilité il avait été joué. Tout entier à ce qu’il venait de faire, il était heureux, il avait fait du mal. Lorsque Cécile croyait se venger, lorsqu’elle croyait écraser sous sa haine et sous son mépris celui qu’elle épousait, au contraire c’était lui, André Houdard, le galant respectueux, le doux mouton pendant tout un long mois, qui reprenait son nom : la Rosse. Elle avait tout préparé contre lui, le passé, le présent, l’avenir ; dans le passé, l’éternel remords d’une conduite indigne ; dans le présent, le refus de se prêter à l’inceste moral, en ne consentant pas à cohabiter avec lui, et enfin, dans l’avenir, l’enfant de l’autre qui venait dans le foyer, qui prendrait tous les droits d’un enfant légitime, qu’il était malgré tout…

Un mot de la vérité dit à quelqu’un, et la médisance s’en emparant, c’était pour le beau Houdard la honte et le ridicule ; la Rosse, qui se moquait de tout le monde, était joué par une petite fille ; en se mariant, il amena chez lui toutes les hontes qu’il avait portées ailleurs. Assurément, c’était plus qu’il n’en fallait pour bouleverser un homme plus fort que lui. Mais Houdard pouvait être frappé, abattu, non vaincu aussi facilement ; le premier coup passé, il se redressait et revenait à l’attaque, et cela avait été terrible. Il remontait chez lui pensant qu’il disait à Cécile : « Celui que tu veux venger est vivant, et tu viens de le perdre à tout jamais ; tu es maintenant mariée, tu m’appartiens et il vit. Vivant, il ignore quelles circonstances t’ont amenée à ce que tu as fait, et, voyant que tu as trahi tes serments, il t’accusera. Si, par impossible, tu lui révélais que ton enfant est le sien, cet enfant étant le mien, il n’aura aucun droit sur lui et je pourrai me venger sur lui de la faute de sa mère. L’amour pour toi est sans espérance, tu as mis au foyer la haine et le mépris ; ce sont de vilaines herbes qui emplissent tout dans l’endroit où on les a semées. Plus d’affection dans la maison, par cela plus de famille, et tu ne retrouveras rien là-bas, car tu seras surveillée, et celui qui se moquait tant de l’honneur des autres sera sévère pour le sien. Tu ne reverras jamais ton ancien amant, tu sauras qu’il te méprise et tu apprendras un jour qu’il en aime une autre et qu’il l’épouse ; c’est la vie sans horizon, le malheur sans issue et la maternité avec la peur, car tu adoreras l’enfant que je vais haïr… Et, maintenant, ce n’est pas tout ; il n’est pas nécessaire d’avoir une femme pour la trouver jolie ; on passe de belles nuits d’amour au côté de créatures abjectes que l’on méprise moralement en les admirant physiquement ; parfois des bandits souillent, après l’avoir assassinée, le corps de leur victime… et Cécile, tu es bien belle, adorablement belle ; il arrivera un jour où nous nous éveillerons deux dans ton alcôve ; toi, la rage au cœur ; moi, la joie dans l’âme ; je me serai vengé... On se garde bien huit jours, un mois ; je saurai attendre... Aujourd’hui, je suis suffisamment heureux, je t’ai mis la douleur dans l’âme. Celui que tu aimes est libre et tu appartiens à un autre. »

Houdard se frottait les mains. Arrivé dans sa chambre, il retira son habit, son gilet de soirée ; il sentit l’anneau que la jeune fille avait repoussé le matin et le serra soigneusement dans un écrin, en disant :

— Un jour tu t’éveilleras en l’ayant au doigt... Non, non, mademoiselle Tussaud, vous vous appelez Mme Houdard, vous serez Mme Houdard… Oui, j’ai du courage avec les femmes, vous le verrez bientôt… Vous m’avez trompé… avant… mais je ne serai pas ridicule après… D’abord, je m’attaquerai à la femme… après à la mère et…

Il n’acheva pas sa pensée, il se mit une minute à la fenêtre, et ayant bruyamment respiré, pris à plein poumon l’air rafraîchissant de la nuit, il rentra dans sa chambre, se parlant à lui-même :

— Ce serait trop bête de passer ainsi ma nuit de noce… Ça peut se savoir, il faut mettre le cynisme de mon côté… Ce ne sera pas elle, c’est moi, viveur effronté, qui aurai négligé d’aller rejoindre ma femme dans la chambre nuptiale.

Et Houdard se dirigea vers la chambre où se trouvait sa garde-robe ; il choisit un vêtement lui-même, ne voulant pas réveiller son domestique, auquel la veille, et pour d’autres raisons, il avait recommandé d’être rentré dans sa chambre avant son retour. Il s’habilla lui-même avec soin, riant avec ses pensées, et se parlant, tout en coupant ses phrases comme s’il répondait à quelqu’un.

— Tout se sait un jour ou l’autre, et il est bien évident que je suis absolument absurde ; on rirait de moi… Non, aussi j’aurai le bon rôle et les rieurs de mon côté… Sans compter qu’il est probable que la première chose que Cécile fera demain, ce sera de s’informer de moi ; notre conversation ne peut en rester là, elle a des renseignements à me demander assurément… et devant les gens nous verrons la tête qu’elle fera… d’autant que, d’après nos conventions, elle feindra d’avoir été quittée quelques minutes avant…

Et il glissait ses boutons de manchettes…

— Et c’est la tête d’Adèle, qui ne manquera pas demain de venir voir sa fille !… Car il n’y a pas de noce sans lendemain… Adèle sait ; ça devait être convenu entre elles ; mais Tussaud va être scandalisé… Il va consoler sa fille… et les invités !… Je les entends ; mon nom va fleurir sur leurs lèvres : Quelle rosse !… Le curieux, ce sera le maintien de Cécile…

Et il éclata de rire. Il fouilla dans un tiroir, y prit une poignée d’or ; puis, ennuyé de sentir le poids dans sa poche, il la remit et fouilla dans un tiroir secret, ne gardant que quelques louis. Il prit une liasse de billets de banque. Obligé de déplacer, pour la prendre, un paquet de valeurs différentes, il les regarda une seconde et grommela :

— Il faudra que je fasse un voyage pour me débarrasser de ça ; c’est imprudent de garder ça ici.

Il referma le meuble, et, après s’être soigneusement observé dans sa tenue, il sortit de chez lui, évitant de faire du bruit. Une fois dans la rue, il sauta dans une voiture, donna l’adresse au cocher et s’étendit sur les coussins, en allumant un cigare. Quelques minute après, la voiture passait devant le restaurant où la noce continuait. Houdard mit la tête à la portière et regarda les fenêtres illuminées. À l’une d’elles, il reconnut Adèle Tussaud accoudée sur la coudière, et tenant un mouchoir. Elle pleurait. Il haussa les épaules et rentra dans la voiture, en disant :

— Quel effet, mes enfants ? Si je montais là-haut leur souhaiter le bonjour ?

Et il rit plus fort, en ajoutant :

— Ça ne fait rien, ça se saura demain, et on la trouvera drôle quand je dirai : « Que voulez-vous ? J’avais parié que je passerais la première nuit de mes noces chez la grande Iza... » J’entends le concert : « Oh ! la Rosse ! qu’il mérite bien son nom ! »

Et la voiture se dirigea vers les Champs-Élysées.

XI

TRISTES ADIEUX ! – TRISTES AMOURS !

Cécile ne reprit connaissance qu’à l’heure où le jour naissait. Du reste, ils étaient rentrés très tard chez eux, et son explication avec Houdard avait duré assez longtemps. Sa syncope avait donc été de courte durée.

En s’éveillant, en regardant autour d’elle, dans sa jolie chambre capitonnée de soie crème sur laquelle le jour du matin jetait des teintes verdâtres, elle eut un moment d’illusion ; est-ce que son mariage n’était qu’un rêve ? Est-ce que sa tentative de suicide était de la veille au soir ? N’avait-elle qu’à se dresser pour voir le corps de son amant sur le lit ?… L’illusion dura peu ; en se levant, elle vit son vêtement, elle vit le bouquet de fleurs d’oranger ; en se regardant dans la glace, elle vit sa coiffure en désordre, ses beaux cheveux bruns qui retombaient sur ses splendides épaules ; elle se souvint alors de la scène atroce qu’elle avait eue avec Houdard et du dernier trait porté par celui qui était son mari… Elle se laissa tomber sur une chaise longue, et de grosses larmes coulèrent de ses yeux : Maurice vivait, et elle l’avait trompé ; sa conscience pouvait-elle le lui reprocher ? Non ; mais qui la croirait ? et puis cela devait rester un secret entre elle et son mari. Celui-ci consentait à ne point livrer à chacun la faute de sa femme ; mais, en échange, elle devait cacher au monde le rôle ridicule qu’elle lui faisait jouer. Si Houdard était resté une minute de plus, s’il avait vu sa femme tomber évanouie dans la chambre, tout était fini ; il aurait abusé de sa situation, et ses projets, si audacieusement conçus et soutenus, s’envolaient.

Enfin elle était mariée, et Maurice vivait, et, comme le jeune homme ne savait rien, il pouvait à son tour chercher à se venger de celle qui l’avait abandonné, et sa vengeance était facile : il racontait à tous la vérité. Que faire ? D’abord éviter que Maurice pût se douter que l’enfant qu’elle portait en elle était le fils de son œuvre.

Voir Maurice pour lui demander le pardon et l’oubli, cela était imprudent ; son mari l’avait prévenue, et, d’autre part, Cécile ne se sentait pas la force de se retrouver en sa présence ; elle se décida à écrire, mais comment parviendrait la lettre ? Elle écrivit toujours : elle trouverait l’adresse après.

S’étant enfermée chez elle et ayant ouvert les rideaux, elle se plaça devant un petit bureau et écrivit :

 

« Mon ami,

» Je viens te demander pardon. Aujourd’hui seulement j’apprends que tu vis, et je ne m’appartiens plus ; il y a un mois, mes parents auraient consenti à tout. Je te dois le récit fidèle de ce qui s’est passé, le voici : Tu t’en souviens, nous nous embrassâmes une dernière fois et ma tête retomba ; je t’entendis encore dire : « Adieu, Cécile, nous allons nous retrouver bientôt ; » et je perdis connaissance. Je revins à moi lorsque le jour commençait à poindre ; j’étais effroyablement malade, et ne pouvais m’expliquer où je me trouvais, lorsque je te vis, étendu à mes côtés… Je t’appelai, épouvantée, je tâtai ton front, tes mains, tu étais froid et je te crus mort ! c’était horrible. Juge, tu étais mort et j’étais là, près de toi, vivante, tu étais mon époux, mon homme, et j’étais veuve, c’était impossible ! puisque je t’avais appartenu, je n’avais plus d’espérance, et je voulus, fidèle au serment que je t’avais fait, mourir… Je regardai si je pouvais me jeter par la fenêtre lorsque je vis la Seine qui coulait presque en bas de chez toi ; mon parti fut pris aussitôt ; je me hâtai de me revêtir, je t’embrassai et j’allai me précipiter à l’eau par-dessus le pont.

» Te dire ce que je souffris, ce que je fis d’efforts pour arriver jusque-là serait impossible ; enfin, j’y parvins. En tombant dans l’eau, j’eus comme une impression de bien-être ; tout mon corps était en feu, et je perdis presque immédiatement connaissance ; quand je revins à moi, j’étais sur une civière, entourée de monde qui me regardait ; on me mena à l’hôpital, on envoya chercher mon père, et je restai, presque folle, délirant, sans cesse entre la vie et la mort, deux mois… Tu comprends si tout cela m’a changée ; je suis entrée en convalescence, épouvantée de ce que j’avais fait. Pour moi, tu étais certainement mort, puisque je t’avais quitté froid, raidi sur ton lit... Tu comprends que personne ne parlait de toi. Mes parents et tout le monde croient que je me suis sauvée de chez nous le matin seulement pour aller me jeter à l’eau. Si j’avais douté de ta mort un instant, ce doute se serait évanoui. Mon père avait reçu une lettre de son ami Crochard (tu te souviens, Crochard, que tu as vu souvent à la maison) ; mon père l’avait invité au mariage : il était venu d’Orléans, où il réside ordinairement, lorsque ma tentative de suicide bouleversa tout ; il partit le même soir, et, en passant en voiture devant la rue de Lacuée, il vit un grand rassemblement ; il n’avait pas le temps de descendre, mais il apprit dans la gare que c’était ou un crime ou un suicide qui venait de se découvrir ; on avait trouvé quelqu’un de mort dans la maison ; c’est ce qui motivait ce rassemblement. De ce jour je n’eus plus de doute. Tout cela a-t-il été inventé et raconté pour me retirer tout espoir et me décider au mariage que je viens de faire ? Je ne le sais ; mais j’ai cru, et depuis ce jour ton ombre aimée n’a cessé de hanter mon chevet… J’ai bien pleuré, va, j’ai bien souffert…

» Que pouvais-je faire seule désormais ? Car c’est encore une chose qui m’affermissait dans ce que je croyais : je n’ai jamais revu Amélie depuis ce jour, elle n’est même pas venue s’informer de moi. Maurice, tu as bon cœur, tu sais quelle affection j’ai pour mes pauvres parents ; en voyant leur désolation, en voyant le changement opéré en eux par la seule idée de la possibilité de ma mort, je me suis trouvée sans force pour résister, et j’ai dit : « Oui ! » Pardon, Maurice, pardon ! mais je ne suis pas coupable, je suis une victime… Ton souvenir aimé restera éternellement en moi ; mais tu sais que je suis trop honnête pour consentir maintenant à te revoir, et si je ne peux effacer le passé, si l’heure d’amour et de bonheur immuable que j’ai passée près de toi ne peut s’effacer… je viens à genoux te demander en grâce de l’oublier… Je sais que tu as le cœur trop haut pour me refuser… Si la médisance pouvait dire un jour que j’ai été ta maîtresse une heure, tu affirmeras qu’on ment, et tu le jureras… Voilà, Maurice, la dernière grâce que je viens te demander ; je pourrai vivre malheureuse, je ne saurais vivre méprisée… Maurice, jure-moi que, quoi qu’il advienne, tu déclareras que je ne suis jamais allée chez toi dans la nuit du 20 juin, que tu ne m’as pas vue ce jour ; que, ainsi qu’ils le croient, je suis partie le matin de chez nous, pour aller me jeter dans la Seine.

» Aujourd’hui, mariée à un homme que je méprise, que je hais, que j’exècre, tu comprends que ma pensée sera toujours avec toi, amour pur de rêve et d’illusion qui ne s’éteindra jamais, mais que j’aurai la force de contenir et de ne jamais satisfaire.

» Mon ma… M. Houdard, tu le comprends, est jaloux, il me l’a déjà déclaré, et je suis l’objet d’une surveillance active. Je le sais assez peu scrupuleux pour violer le secret d’une lettre qui me serait personnellement adressée et tomberait entre ses mains... Tu vas répondre à ma prière ; adresse ta lettre poste restante, à mon nom de demoiselle.

» Adieu, mon bien-aimé… et pardonne à celle qui t’aime et souffre.

» C*** »

 

Sa lettre signée, elle la glissa sous enveloppe et chercha longtemps par quel moyen elle allait la faire parvenir ; puis, pensant à la chose la plus simple, elle écrivit sur une seconde enveloppe :

 

« À Mademoiselle Amélie Ferrand, brunisseuse, chez M. Lelong, doreur vernisseur, rue des Terres-Fortes. Prière de faire parvenir en cas d’absence. »

 

Elle écrivit sur la première enveloppa :

 

À Monsieur Maurice Ferrand.

(Absolument personnelle.)

 

Puis elle glissa la lettre dans la seconde enveloppe, et, plus tranquille, elle la plaça sous son oreiller, se déshabilla hâtivement et se coucha. Quand sa mère vint la voir, elle lui raconta ce qui s’était passé. Celle-ci lui dit que le domestique d’Houdard n’avait pas trouvé son maître dans sa chambre. Cécile se douta du petit scandale qu’André voulait faire ; elle y para aussitôt en priant sa mère d’aller retrouver les quelques personnes qui attendaient au salon, et de leur dire qu’André l’avait quittée deux heures avant, en promettant qu’il serait revenu avant midi.

Effectivement midi sonnait lorsqu’il entra, et ce fut Cécile qui vint au-devant de lui en disant :

— Vous voyez qu’il est exact… J’avais dit que vous m’aviez quittée ce matin, assurant que vous seriez revenu avant que j’aie eu le temps de faire ma toilette.

Houdard resta tout coi de cette effronterie. Décidément, la petite Cécile était bien forte ; il n’en douta pas en la voyant prendre affectueusement son bras et appuyer amoureusement sa tête sur son épaule, à ce point qu’il entendit Tussaud dire à mi-voix :

— Voyez maintenant, elle l’adore.

Dans le courant de la journée, Cécile alla jeter sa lettre à la poste. Deux jours après elle allait au bureau de poste et trouvait une lettre. Elle la prit et revint chez elle s’enfermer dans sa chambre pour la lire :

 

« Ma chère Cécile,

» Je t’aime et je te pardonne, mais j’en mourrai… Sur les cendres de ma mère, je te jure que jamais je ne parlerai de la nuit du 20 juin ; je te jure que je démentirai toutes les médisances à ce sujet.

» Adieu… Celui qui se meurt pour toi. Adieu !

» MAURICE. »

 

La lettre lui glissa des mains, et la pauvre enfant, ne pouvant plus contenir ses sanglots, fondit en larmes.

Dans l’avenir, elle sentait que c’était un danger nouveau qui se dressait devant elle. Cécile aimait Maurice ; elle voyait, par sa lettre, que son amant lui pardonnait et comprenait que la fatalité avait plus fait qu’elle contre lui ; que la malheureuse avait été la victime des circonstances. Enfin Maurice la jugeait toujours digne ; il était désespéré, mais il aimait ; il parlait de mourir, mais Cécile trouverait bien le moyen de le faire renoncer à ce projet, tout en restant ce qu’elle devait être. La désespérance répandue dans la lettre la touchait moins que la générosité complète, le dévouement absolu et surtout l’amour puissant qu’on y lisait dans chaque mot.

La lettre était datée de la veille et d’un bureau de Paris. Maurice était donc près d’elle, elle pouvait le rencontrer à chaque instant et ce n’était pas là sa moindre appréhension. Les larmes qu’elle versait la soulageaient ; c’était depuis longtemps la première sensation douce qu’elle éprouvât, et elle s’y abandonnait.

Depuis le jour de son mariage, elle n’avait vu Houdard qu’à l’heure du repas du soir ; ils dînaient ensemble, et leurs allures vis-à-vis l’un de l’autre étaient restées les mêmes. Houdard seul tutoyait Cécile. On causait, en dînant, des choses les plus banales du monde ; de Maurice, il n’avait plus été question, ce qui surprenait absolument André ; aussi surveillait-il attentivement sa femme.

André ne couchait presque jamais à la maison ; et comme cet abandon aurait pu être remarqué par les domestiques, Cécile disait que depuis sa maladie sa santé exigeait des soins constants… En somme, tout était calme, tranquille, mais de gros nuages noirs, précurseurs d’orage, apparaissaient à l’horizon de ce bagne du mariage.

Nous reviendrons vers Maurice. Les soins assidus de sa sœur, les prévenances de la vieille tante Ferrand le remirent bientôt sur pied ; il resta en convalescence à Triel, pendant que sa sœur revenait à Paris et apprenait que le mariage allait avoir lieu. Elle en avisa Maurice, et, révoltée de cet abandon, de cet oubli de Cécile envers son frère, elle résolut de ne point aller voir son amie, partageant, cette fois, la pensée de Maurice, c’est-à-dire que le malheureux garçon avait été la dupe de la jeune fille.

Rétabli tout à fait, il revint à Paris et reprit son travail ; pendant sa convalescence, sa sœur l’avait fait déménager et avait loué à la place de sa petite chambre de garçon un petit logement rue Moret, près de Ménilmontant. Ils y avaient chacun une chambre ; une petite salle à manger. Amélie travaillait une heure de moins ; elle faisait le ménage et la cuisine ; au lieu de manger au cabaret, Maurice rentrait le soir et dînait en famille avec sa sœur. C’est la petite sœur qui avait décidé et exécuté tout cela, effrayée du changement survenu dans son frère depuis sa maladie et surtout depuis qu’il avait appris l’oubli, l’ingratitude de celle à laquelle il avait voulu donner sa vie. Toujours triste et pensif, Maurice n’avait de sourire que pour la courageuse enfant qui, plus jeune que lui d’un an, semblait son aînée et lui remplaçait sa mère, subissant, sans se plaindre, ses mauvaises humeurs, ses caprices, ses volontés.

Lorsque Amélie reçut à son atelier la lettre de Cécile, elle en reconnut l’écriture et devint pâle ; que contenait cette lettre ? était-ce un nouveau malheur pour son frère ? était-il prudent de lui remettre cette lettre ? ne valait-il pas mieux la glisser sous enveloppe et la renvoyer à son auteur ?… Elle était presque décidée à le faire ; mais son frère, tôt ou tard, viendrait à l’apprendre et il se fâcherait de cette tutelle allant aussi loin. Elle se résigna, et le soir, lorsqu’ils se levèrent de table, lorsqu’elle le vit s’accouder sur la fenêtre et rêver, elle se décida à lui en parler. Maurice était souvent ainsi accoudé sur la coudière et le visage dans ses mains, il faisait revivre dans la nuit la scène de volupté du 20 juin ; il revoyait en rêve la jeune fille, admirablement belle, se livrant à ses caresses, et des tressaillements le secouaient. Sa sœur qui le guettait, qui voyait et ses tressaillements et ses frissons, souffrait de le voir ainsi, ne pouvant se douter du souvenir plein de charme qu’il évoquait, et cherchait à le distraire de ses pensées ; elle lui parlait, mais il n’entendait pas, il ne répondait pas, et lorsqu’elle parvenait enfin à lui faire relever la tête, ses yeux étaient mouillés et son visage baigné de larmes ; alors elle pleurait à son tour en disant :

— Non, Maurice, non, ça n’est pas bien de souffrir comme ça tout seul, tu me promets d’être raisonnable, et c’est toujours la même chose… C’est moi, à mon tour, qui tomberai malade…

Maurice ne répondait pas, il essuyait ses yeux, il l’embrassait, et c’était oublié.

— Maurice, écoute-moi, voyons, il faut que je te parle.

Il ne l’entendait pas !…

— J’ai quelque chose de sérieux à te donner… mais il faut que tu me promettes d’être raisonnable.

Maurice ne bougeait pas, elle l’entendait répéter à mi-voix des phrases qu’elle ne pouvait saisir, et qui lui semblaient se terminer par un bruit de baiser. Elle insista en disant :

— Maurice, je t’apporte des nouvelles d’Elle.

Il se dressa aussitôt, la regardant bien en face pour s’assurer qu’elle ne le trompait pas, et répétant :

— Des nouvelles, des nouvelles d’Elle ; tu l’as été voir ?

— Non, tu me l’avais défendu.

— Tu l’as rencontrée ?

— Non, plus que cela, et j’ai peur, je n’ose te le dire.

Le jeune homme s’était retiré de la fenêtre et, la lèvre frémissante, les mains tremblantes, le regard anxieux, il répétait :

— Amélie ! oh ! je t’en prie, petite sœur, ne me fais pas languir… Que sais-tu ?

Et le pauvre garçon, suppliant, tendait les mains. En voyant cette agitation, ce tremblement, Amélie aurait voulu n’avoir rien dit et elle aurait jeté la lettre au feu. C’est qu’à cette seule idée qu’il allait avoir des nouvelles de Cécile, de celle dont depuis trois grands mois il avait défendu qu’on parlât et dont on n’avait pas parlé, il était transformé, il était redevenu le beau garçon que nous avons vu, dans les premières scènes de notre histoire, attendant Cécile sur la place de la Bastille pour accomplir leur union in extremis.

Il était fort beau, et nous devons au lecteur le portrait de notre héros si miraculeusement sauvé. C’était un assez grand garçon de dix-neuf ans, presque vingt ans à cette heure, grand, bien pris, svelte, élégant, le geste bien aisé, le mouvement rapide, prompt, et, quoique négligemment vêtu dans son vêtement d’ouvrier, il semblait un homme distingué, préférant dépenser à sa toilette l’argent que d’autres portent au cabaret, ne rougissant point de paraître travailler pour vivre, mais ne croyant pas qu’il est nécessaire d’être malproprement vêtu parce qu’on est ouvrier.

Il portait une jaquette sombre, un gilet de même couleur sur lequel retombaient les deux pointes d’une cravate de taffetas noir, émergeant d’un col rabattu, bien blanc.

De ses manches sortaient des mains un peu fortes, mais blanches, et dont quelques durillons seulement révélaient l’habitude du travail…

La tête était belle pour un homme, le visage avait quelque chose de trop féminin ; l’œil noir avait des reflets verdâtres ; il était un peu enfoncé dans l’arcade sourcilière ; les sourcils et les cils, d’un roux marron, étaient très longs et faisaient encore ressortir la flamme douce du regard ; le nez était droit et fin ; la bouche, couronnée d’une moustache rousse douce à l’œil ; le visage, d’un ovale assez long, était encadré d’une admirable chevelure blonde ; la peau était encore un peu duvetée ; le teint était clair, les joues roses... Très beau enfin, d’allures douces, d’un maintien timide et réservé, comme les enfants élevés par les femmes.

Sa sœur lui dit :

— Maurice, tu me promets d’être raisonnable ?

— Oui, oui, mais parle…

— Tiens, fit-elle, c’est une lettre d’Elle, pour toi.

Et elle tendit la lettre. Il la prit vite en s’écriant avec joie :

— D’elle, d’elle, et la baisant avec transport avant d’en briser le cachet, il disait :

— Qu’elle contienne la mort ou la vie…, c’est déjà du bonheur !

Et il déchira l’enveloppe.

Il lut la longue lettre de Cécile tout d’une traite, comme le buveur altéré boit sans respirer sa coupe pleine, et, à mesure que sa lecture s’achevait, ses traits exprimaient les différentes émotions qu’il éprouvait ; sa sœur, craintive, observait attentivement sa physionomie, ne le quittant pas du regard, prête, au moindre signe de défaillance, à le soutenir. Après une contraction nerveuse qui l’inquiéta un moment, Amélie vit ses yeux se mouiller et son visage s’inonder de larmes ; il pleurait, une crise n’était plus à craindre ; il avait cessé de lire ; elle lui dit :

— Eh bien, Maurice, qu’y a-t-il ?

— Ah ! ma pauvre Mélie, fit-il en se laissant tomber sur une chaise et en sanglotant, ah ! je suis bien malheureux…

— Voyons, sois raisonnable, ne me fais pas regretter de t’avoir donné cette lettre... Depuis longtemps tu sais ce qu’elle vaut, l’ingrate, la misérable…

Maurice se leva aussitôt et, mettant la main sur la bouche de sa sœur, l’interrompit en suppliant, et il s’écria :

— Tais-toi, tais-toi, Mélie… Nous ne savions rien… elle est bien malheureuse…

Assez étonnée, Amélie tendait la main pour prendre la lettre. Maurice la prit vivement… et, essuyant ses larmes, il s’assit et relut lentement, buveur désaltéré, que le goût de la liqueur a ravi, et qui revient à sa coupe boire à petites gorgées le liquide enivrant. Il lut, l’œil humide d’émotion, paraissant éprouver lui-même les souffrances décrites. En relevant la tête, il vit sa sœur, sa compagne dévouée, qui le regardait toujours avec inquiétude. En voyant son regard interrogateur, il comprit que, dans l’intérêt même du secret qu’il voulait garder sur la nuit du 20 juin, il était utile de lui dire quelque chose de la lettre. Amélie attendait, ne s’expliquant pas le changement si rapide survenu dans le jugement que son frère portait sur celle qui l’avait trompé.

— Ma pauvre Mélie, à l’heure où j’essayais de me suicider, Cécile se sauvait de chez elle et se jetait dans la Seine.

— Que me dis-tu là ?

— Ce qu’elle m’écrit… Miraculeusement sauvée et conduite à l’hôpital, elle resta deux mois malade, et lorsqu’elle revint à elle, qu’elle s’informa de moi, elle apprit que je m’étais tué ; on le lui fit croire… Cécile me croyait mort ; c’est d’hier seulement qu’elle sait la vérité.

— Ce n’est pas possible.

— Écoute, elle parle même de toi... C’est moi qui, en te défendant d’aller la voir, ai été une des causes de ce qui est arrivé. Écoute : « On me mena à l’hôpital, on envoya chercher mon père, et je restai presque folle, délirant sans cesse, entre la vie et la mort pendant deux mois… »

Maurice s’arrêta, la phrase qui suivait aurait révélé à sa sœur ce qui s’était passé… il passa quelques lignes et lut :

« Tu comprends que personne ne parlait de toi… Si j’avais douté de ta mort une fois, ces doutes se seraient évanouis : mon père avait reçu une lettre de son ami Crochard (tu te souviens, Crochard que tu as vu souvent à la maison) ; mon père l’avait invité au mariage, il était venu d’Orléans, où il réside ordinairement, lorsque ma tentative de suicide bouleversa tout ; il repartit le même soir, et, en passant en voiture devant la rue de Lacuée, il vit un grand rassemblement ; il n’avait pas le temps de descendre de voiture ; mais il apprit dans la gare que c’était un crime ou un suicide qui venait de se découvrir ; on avait trouvé quelqu’un de mort dans la maison, c’est ce qui motivait ce rassemblement… De ce jour, je n’eus plus de doute. Tout cela a-t-il été inventé et raconté pour me retirer tout espoir et me décider au mariage que je viens de faire ? Je ne le sais, mais j’ai cru, et depuis ce jour ton ombre aimée n’a cessé de hanter mon chevet… J’ai bien pleuré, va, j’ai bien souffert… »

Il s’arrêta, sa sœur émue le regarda et lui dit :

— Eh bien ?

— Eh bien, je ne dois plus la revoir, puisqu’elle est mariée ; elle a assez souffert pour que je ne sois pas cause de souffrances nouvelles ; cependant, il y a une chose que je voudrais bien savoir, c’est ce qui a pu motiver ce rassemblement rue de Lacuée, juste le jour que nous l’avons quittée ; je veux savoir s’il y a là une coïncidence malheureuse ou un petit complot de mensonges et de fourberies ourdi autour d’elle et dont nous sommes les victimes.

— Que veux-tu que je fasse, mon frère ? fit vite Amélie toute prête à servir celui qu’elle aimait comme un enfant. Veux-tu que j’aille voir Cécile et que je me renseigne près d’elle ?

— Non ! non ! dit Maurice ; et, après un gros soupir, découragé, il ajouta : Il ne faut plus penser à Cécile ; elle est morte pour nous.

— Ah !… elle le veut ?

Il ne répondit pas, mais il reprit :

— Je veux, ma chère Mélie, que tu ailles au plus tôt, demain, si tu le peux, rue de Lacuée, et que tu saches ce qui s’est passé.

— J’irai, mon frère.

Il était tard ; Amélie, qui tout en causant s’était occupée des soins du ménage, rangeait sa vaisselle, et Maurice, assis dans un coin, relisait sa lettre. Il cherchait ce qu’il allait répondre, et son idée était de demander un dernier rendez-vous ; mais, en relisant la lettre, la phrase suivante sembla se souligner sous ses yeux :

« Maurice, pardon, ton souvenir aimé restera éternellement en moi ; mais tu sais que je suis trop honnête pour consentir maintenant à te revoir, etc. »

Il baissa la tête et pensa. Il n’avait qu’une chose à faire : pardonner… et jurer ce qu’on lui demandait, c’est-à-dire qu’il n’avait jamais été l’amant de Cécile, que celle-ci n’était jamais venue chez lui ; il jura et écrivit la lettre que nous connaissons.

Il était l’heure du repos ; sa sœur ne voulait le quitter que lorsqu’il serait couché ; il le vit et se hâta de lui dire bonsoir, ayant hâte d’être seul pour pleurer à son aise. Ils s’embrassèrent, et Amélie rentra dans sa chambre. Ce fut alors une scène cruelle de morne désespoir où le malheureux se roulait sur son lit, pleurait et embrassait entre ses sanglots la lettre de son amoureuse.

Il pensa que sa sœur, si dévouée, en voyant le changement survenu en lui par la lettre, ne manquerait pas de chercher à savoir ce qu’elle contenait, si bonne, si charmante qu’elle fût, surtout convaincue d’agir dans un bon sentiment. Amélie avait ce vice féminin, ce vice héréditaire de la première femme : la curiosité… Elle ne manquerait pas de vouloir mordre à la lettre… Et, de ce jour, l’honneur de Maurice était en jeu à ce que personne ne sût ce qu’il avait juré de cacher, de nier au besoin. Il pouvait brûler la lettre, mais cela était au-dessus de ses forces ; ce papier sur lequel sa main s’était promenée, sur lequel ses larmes étaient tombées, c’était à cette heure tout ce qu’il avait d’elle ; il résolut donc de l’emporter le lendemain à l’atelier ; chez lui, il n’était pas en sûreté. Pendant dix jours, Amélie allait fouiller partout. Quand il aurait déclaré qu’il avait déchiré et brûlé la lettre, qu’Amélie serait lasse de ses recherches indiscrètes, alors, il rapporterait la lettre chez lui. Pour dormir, ainsi qu’aux petites filles qui veulent coucher avec leur poupée, il lui fallut avoir toute la nuit la lettre dans sa main et il l’appuyait sur ses lèvres. Le lendemain soir, lorsque Maurice fut rentré, sa sœur lui dit qu’elle avait été aux renseignements rue de Lacuée. Effectivement, cette nuit-là, une femme qui restait de l’autre côté de la rue, presque en face de la maison où son frère demeurait, s’était suicidée, disaient les uns, avait été empoisonnée, disaient les autres, était morte d’un anévrisme, disaient les amis… Bref, ç’a avait été un événement, parce que morte la nuit sans secours, on n’avait constaté la mort que le lendemain soir. Il était vrai que la police était venue, que de nombreux rassemblements avaient stationné devant la porte pendant cette journée, que le corps avait été porté à la Morgue, et depuis on n’en avait pas entendu parler ; et Amélie concluait :

— Tu conçois qu’il suffisait de demander le plus petit renseignement, pour savoir que la victime était une femme ; donc, je n’accuse pas Cécile, puisqu’elle était malade, presque folle, et ne pouvait agir ; mais c’est chez elle que le petit complot a été organisé.

Maurice, la tête baissée, ne répondit pas ; il pensait. Décidément le sort était contre eux ; sa sœur ne savait pas que Cécile l’avait quitté le croyant mort ; qu’elle devait croire aveuglément ; que c’est plutôt en apprenant qu’il vivait qu’elle aurait pu douter ; pour les autres, sa vie leur était tout à fait indifférente ; au contraire, ils aimaient mieux croire à sa mort que d’y aller voir. La cause de tout, c’était son départ à la campagne avec sa sœur, leur absence de Paris justifiant ce qu’on pensait et, disons le mot, ce qu’on désirait. Il dit à sa sœur :

— Il ne faut accuser que le sort : je suis maudit !

Ils dinèrent et se couchèrent. Le lendemain, au point du jour, on frappa à la porte de leur petit logement. Maurice sauta du lit et, à peine vêtu, il alla à la porte ; à cause de son négligé, il demanda :

— Qui est là ?

— Au nom de la loi, ouvrez !

— Oh ! mon Dieu ! exclama Amélie, qui passait sa tête curieuse par l’entrebâillement de la porte.

Maurice ouvrit tout étonné et tremblant. Un commissaire, ceint de son écharpe, entra, suivi de deux agents ; il demanda :

— Maurice Ferrand ?

— C’est moi, monsieur, fit le jeune homme stupéfait.

— Au nom de la loi, je vous arrête.

DEUXIÈME PARTIE

LE CRIME DE LA RUE DE LACUÉE

I.

CE QUI S’ÉTAIT PASSÉ RUE DE LACUÉE, DANS LA NUIT DU 20 JUIN.

Nous demanderons au lecteur la permission de le ramener au jour qui suivit la nuit pendant laquelle s’ouvre cette histoire. Il était environ six heures du soir, un rassemblement nombreux stationnait, rue de Lacuée, devant la maison placée juste en face de celle où nous avons vu Maurice conduire Cécile, la nuit précédente, petit hôtel moderne, ouvrant de plain-pied sur la rue. Les curieux racontaient qu’une personne qui habitait l’hôtel, une jeune dame étrangère, très mystérieuse, inconnue du quartier, avait été assassinée ; en entrant dans sa chambre, on l’avait trouvée morte, les uns disaient étranglée, les autres empoisonnée. Une de nos connaissances, Chadi, était dans la foule, et il racontait :

— C’est le jour des femmes, aujourd’hui ; ce matin, il y en a une qui se jette à l’eau, ce soir on en trouve une empoisonnée. À qui le tour ?… Et elles sont jolies toutes les deux.

— Vous la connaissiez ? vous la connaissiez ? demanda-t-on de tous côtés.

— Je la connaissais sans la connaître, comme un homme connaît une jolie femme de son quartier, c’est-à-dire que chaque fois que je la voyais passer, monter ou descendre de voiture, je l’admirais et je me disais que j’aimerais mieux qu’elle me tombe dans les bras que le tonnerre. Une grande blonde, entre vingt-cinq et trente ans, toujours mise avec un chic étourdissant, des yeux superbes, des mains si petites qu’on en aurait mis quatre dans une seule des miennes… Elle vivait seule ; on dit même qu’elle ne venait là que certains jours pour y rencontrer quelqu’un ; toujours est-il que la femme qui faisait le ménage ne venait que deux fois par semaine et ne la voyait presque jamais : c’est Catherine, la femme à Gudin, le tonnelier. C’est elle qui, tout à l’heure, venant pour faire le ménage, l’a trouvée morte, à moitié tombée du lit…

— Oui, on dit même, ajouta une petite femme à l’œil égrillard, qu’elle n’était guère vêtue.

— Je crois bien, elle est nue comme Ève… C’est moi qui aurais bien voulu être appelé pour les constatations.

Une voiture qui venait obligea les curieux à s’écarter, et Chadi dit :

— C’est le commissaire.

En effet, c’était le commissaire qui descendit devant la porte du petit hôtel, suivi par trois agents de la sûreté. Il frappa ; le coup retentit lugubre, portant écho comme dans les maisons vides. Aussitôt la porte s’ouvrit, le commissaire entra avec les gens qui l’accompagnaient, et la porte se referma sur le nez des curieux désappointés. Le commissaire, s’adressant à la femme de ménage qui venait de lui ouvrir, lui demanda :

— C’est vous, madame, qui étiez chargée de la garde et du ménage de cette maison.

— Oui, monsieur le commissaire.

— Vous veniez ce soir, ainsi que vous faisiez ordinairement ?

— Oui, monsieur : tous les vendredis, madame venait dans la journée et ne repartait que le samedi vers midi ; je venais alors vers deux heures ou plus tard, à mon choix, quand je n’avais pas d’ordre pour tout remettre en ordre…

— Et ce soir, vous veniez dans ce but… À quelle heure ?

— Vers cinq heures.

— Et vous avez trouvé votre maîtresse morte ?…

— Oui, monsieur.

— En entrant, vous n’avez constaté aucun bouleversement ? rien n’était dérangé ?

— Absolument rien, monsieur le commissaire…

— La porte était fermée ?

— Oui, monsieur le commissaire, la porte était fermée à clef et la clef était emportée.

— Et vous avez tout laissé dans l’ordre ?

— Oh ! monsieur le commissaire, depuis que je suis entrée et que je l’ai vue, je me suis sauvée de la chambre et je n’ai pas osé remonter seule... J’ai envoyé mon mari vous chercher et je suis restée dans cette pièce.

— Bien ! veuillez nous diriger.

— Dans la chambre ? demanda la femme en frissonnant.

— Oui !

— Montez, fit-elle, désignant l’escalier et s’effaçant pour les laisser passer devant elle. Ils montèrent au premier et entrèrent dans un grand salon dont la porte, était ouverte. La femme désigna une autre porte également ouverte qui se trouvait à droite du salon et dit :

— C’est là, monsieur.

— Est-ce que les portes étaient ouvertes lorsque vous êtes entrée ici ?

— Non, monsieur, non ; c’est moi qui, en me sauvant lorsque j’ai vu le corps, n’ai plus pensé à rien fermer.

Ils entrèrent dans la chambre à coucher ; c’est à peine si l’on pouvait se diriger : les persiennes étant fermées ne laissaient pénétrer que le jour qui passait entre les lames de bois, et ce jour était encore affaibli par les rideaux ; la chambre était dans une demi-obscurité qui ne permettait de distinguer que le corps dont le blanc mat tranchait dans cette ombre.

Sur l’ordre du commissaire, on ouvrit une fenêtre et, les persiennes ouvertes, on la referma aussitôt ; on entendit monter de la rue le bruit tumultueux de la foule. Le commissaire regarda autour de lui et chargea un des agents de prendre les notes nécessaires au premier rapport. La chambre dans laquelle le crime ou le suicide s’était accompli était une vaste pièce ; le lit, en ébène sculpté, était très large, presque carré ; il occupait, sous une vaste tenture bleue et blanche, le fond de la chambre. Il était à colonnes cannelées et ornées de chapiteaux ; on y montait pour se coucher par trois marches couvertes d’une ample peau d’ours noir ; en face du lit s’ouvraient les deux fenêtres qui donnaient sur la rue de Lacuée ; entre ces fenêtres était un bureau-chiffonnier ; très bas, sur le marbre noir, s’étalait tout un arsenal de toilette en nacre, brosses, peignes, ongloirs, limes… Au-dessus, une glace de Venise biseautée, à large cadre de chêne sculpté, un peu penchée en avant, et dans laquelle se reflétait à cette heure le corps de la victime. Dans chaque coin de la chambre un petit fauteuil bas, capitonné de soie bleue et blanche, une chaise longue capitonnée de même. À droite du lit, une haute cheminée garnie de bronzes magnifiques ; devant, un guéridon bas qu’on avait dû pousser là en se couchant, et sur lequel étaient encore dressés deux couverts, deux coupes à champagne et deux bouteilles de ce vin, vides.

Avant de se coucher, la victime avait fait une petite collation ; car, dans les assiettes, on ne voyait que des débris de fruits et de gâteaux… Sur la chaise longue deux jupons de batiste à traîne, un grand peignoir de faille[2] bleu clair, garni de valenciennes ; à côté, des bas de soie fins, transparents ; à terre, au pied de la chaise longue, des jarretières de soie bleue et des petites bottines d’enfant… ; sur le bateau du lit, tranchant de son blanc bleu sur l’ébène noir, une chemise fine et diaphane comme une toile d’araignée, toute garnie de dentelle.

Après avoir inspecté la chambre et constaté que tout était bien en ordre, les hommes regardèrent la victime et, malgré eux, ils eurent un mouvement d’admiration.

Le corps, complètement nu, était étendu sur les marches du lit, plus blanc de l’intensité du noir de la peau d’ours sur laquelle il était couché ; les pieds étaient restés sur la marche du haut, la tête en bas, un peu penchée sur le bras droit recourbé et sur ses cheveux d’un blond éclatant formant comme une auréole ; l’autre bras abandonné avait un mouvement pudique, et, n’est le froid éprouvé au contact des chairs, le corps avait gardé une souplesse qui faisait douter de la mort. Un statuaire n’aurait pas plus gracieusement posé son modèle pour une nymphe endormie.

La victime était absolument belle…

Après avoir pris les notes et en attendant le médecin qui devait constater la mort, le commissaire cherchait vainement sur le visage une contraction douloureuse ; au contraire, le visage doux, reposé, souriait ; on eût dit qu’un songe voluptueux l’endormait. Le commissaire demanda à la femme de ménage :

— Avez-vous vu la dernière personne reçue par la victime le jour qui a précédé le crime ?

— Non, monsieur.

— Connaissez-vous les gens qu’elle recevait ordinairement ?

— Non, monsieur.

— Vous n’avez jamais vu entrer personne chez elle ?

— Si, monsieur le commissaire ; mais je les ai vus de loin et ne pourrais les reconnaître. J’en ai vu deux.

— Quelles allures avaient-ils ? À quel monde vous ont-ils paru appartenir ?

— L’un était un jeune homme, l’autre était un prêtre.

Le commissaire fit la grimace, en disant :

— Ah !

Puis il rectifia :

— Vous voulez dire qu’il portait un costume de prêtre ?

— Cela peut être, car je n’ai pas vu son visage.

— Elle n’avait pas de relations dans le voisinage ?

— Non, monsieur.

Après quelques minutes d’observation, le commissaire dit :

— Il va falloir faire une minutieuse enquête dans le quartier, savoir si elle est venue hier seule ou accompagnée.

S’adressant à la femme de ménage, il demanda :

— Est-ce que vous avez une cave ici ?

— Oui, monsieur.

— Et ce vin en sort ? interrogea-t-il, en montrant les bouteilles à champagne restées vides sur la table.

— Non, monsieur ; il n’y a pas de vin dans la cave. Une fois, on a reçu un panier de bouteilles de vin de Bordeaux ; madame me l’a fait placer dans l’office.

— Ce panier est venu par le chemin de fer et vous devez avoir l’adresse de l’envoyeur.

— Non, monsieur, c’est madame qui un jour l’a apporté elle-même, en voiture, et c’est mon mari qui l’a descendu, et mon mari, qui s’y connaît, en voyant les bouchons, a dit que c’était du vin qui valait plus de quinze francs la bouteille…

— Savez-vous le nom de votre maîtresse ?

— En entrant ici, elle avait loué sous le seul nom de Léa… ; mais comme elle recevait deux lettres par mois ici, j’ai vu son nom, elle se nommait Ella Médan…

— D’où venaient ces lettres ?

— D’Allemagne et de Prusse.

— Toujours ?

— Oui, monsieur, toujours.

— Et à date fixe ?

— À date à peu près fixe, c’est-à-dire tous les quinze jours.

— Quels sont ses fournisseurs habituels ?

— Il n’y en a pas, c’est moi qui achetais tout, et comptant ; elle ne voulait même pas que je laissasse entrer ici pour livrer la marchandise ; je devais la porter moi-même.

— Vous ne pouvez nous renseigner par aucun indice ?

— Non, monsieur, je suis terrifiée, épouvantée depuis deux heures ; personne ne venait ici, elle n’avait pas d’ennemis, elle était aussi bonne que belle, et très généreuse.

— Savez-vous si elle avait des valeurs ici ?

— Non, monsieur !…

Le commissaire se pencha sur le cadavre, regardant les mains et les oreilles, et il demanda :

— Portait-elle ordinairement des bijoux ?

— Pas toujours, monsieur, des fois elle venait avec des boucles d’oreilles très belles en diamant ; d’autres fois rien.

— Avait-elle des bagues ?

— Souvent, oui.

Un des agents, qui n’avait pas cessé de fouiller partout, dit aussitôt.

— Il est facile de le voir.

Il se baissa et regarda les mains du cadavre.

— Elle avait trois bagues à une main, deux à l’autre, la trace est visible…

— Ah ! très bien, le vol est le mobile de l’affaire.

— Assurément, et par quelqu’un connaissant la maison, et un soigneux, car tous les meubles sont refermés.

— Aviez-vous de l’argenterie ? demanda le commissaire.

— Oui, monsieur.

— Regardez si elle est encore là.

La femme de ménage courut dans la salle à manger et revint aussitôt en disant :

— L’argenterie est là ; on n’y a pas touché.

Le commissaire, s’adressant à l’agent, lui dit :

— Boyer, vous devez avoir votre trousseau ?

— Oui, monsieur le commissaire.

— Ouvrez donc les armoires.

L’agent obéit. Il ouvrit l’armoire, le chiffonnier et un petit secrétaire ; dans l’armoire seulement, on trouva du linge de corps, de toilette et de literie…

Assez désappointé, le commissaire relisait les notes prises par le troisième agent lorsque le médecin appelé entra ; il procéda aussitôt à un examen minutieux du corps et déclara que la jeune femme était morte empoisonnée ; elle devait être sur le lit et, dans un spasme, elle avait roulé et était tombée sur le tapis à moitié morte, comme ivre, et s’était endormie là pour ne plus s’éveiller ; il concluait à un suicide. Le commissaire se rangea aussitôt de son avis. Elle avait dû employer, pour se donner la mort, l’ivresse d’abord qui l’avait fortifiée, puis un de ces poisons mystérieux amenant la mort au milieu des rêves les plus étranges ; sur son visage l’agonie n’avait laissé que la trace du plaisir.

— Nous devons avoir devant nous, conclut le médecin, une malheureuse atteinte d’hystérie, qui s’est tuée dans un de ses accès par un poison qui apporte la mort dans la volupté.

L’agent, droit comme un I, le menton dans une de ses mains, le coude dans l’autre, réfléchissait en mordillant ses lèvres, et lorsque le médecin eut donné son avis, que le commissaire lui demanda :

— Qu’en pensez-vous, Boyer ?

L’agent Boyer se contenta de hocher la tête. Le médecin le regarda et dit :

— Vous croyez à un crime ?

Après une pause d’une minute, il répondit :

— Oui.

— Et quels indices vous font conclure ainsi ?

L’agent fit quelques pas dans la chambre sans répondre, regardant, fouillant partout, puis revenant vers le commissaire et le médecin, il dit :

— Ce qui me fait conclure au crime, je vais vous le dire. Auguste, mettez en note ce que je vais faire remarquer. Monsieur le docteur, comment expliquez-vous qu’une femme élégante se suicide nue ?

— L’atroce chaleur qu’il faisait hier et qu’un orage a suivie.

L’agent haussa légèrement les épaules et, de sa canne désignant la chemise jetée sur le panneau du lit, il reprit :

— On n’a pas trop chaud avec cette toile d’araignée ; il y a dans ceci la révélation claire des mœurs impudiques de la victime, et voilà tout ; voici dans le lit la place occupée par elle, sur l’oreiller la trace de sa tête ; sur le lit, l’empreinte du corps ; à côté, dans l’oreiller et sur le lit, l’empreinte d’un autre corps. Penchez la tête, monsieur le docteur, cet oreiller a gardé le même parfum qui s’exhale de cette chevelure. Celui-ci n’a pas la même senteur : deux personnes étaient couchées dans ce lit.

— C’est possible.

— C’est absolu !… On ne s’est pas mis à table pour faire une collation ; il n’y a pas eu de siège autour, on a bu et grignoté des gâteaux étant couchés, des miettes de gâteau restent dans le lit. La table était là sur cette peau d’ours, près des marches du lit ; on l’a repoussée au moment où la femme, ivre et mourante, attribuait à l’ivresse les prodromes du poison, se laissant glisser sur cette peau d’ours noir, sur laquelle elle s’endormit en se posant voluptueusement ; elle n’est pas tombée, elle s’est couchée lascive, pour se montrer plus belle, plus blanche à celui qu’elle croyait son amant et qui fut son assassin. Maintenant regardez les coupes : l’une est transparente, les dernières gouttes du champagne ont la teinte d’or ; l’autre est terne et trouble ; une des bouteilles était empoisonnée… Celui qui a fait le coup a dû proposer de boire chacun une bouteille ; on a pris chacun la sienne ; voyez, les derniers coups n’ont pas été bus dans les coupes ; regardez, la trace des lèvres est restée sur la cire brune des goulots… Il reste un demi-verre dans la bouteille de champagne pur, et rien, pas une goutte dans l’autre ; pour l’expertise, on devra se servir du verre. Cherchez là, dans la cheminée, voyez-vous les cendres mouillées ? Ce qui restait de la bouteille est là… Cette femme avait aux oreilles des bijoux ; regardez, et vous verrez le petit sillon rouge sur le blanc de l’oreille : les doigts portent encore l’empreinte des bagues. Eh bien, docteur, croyez-vous toujours à un suicide ?

Le docteur avait suivi avec attention les remarques et les déductions de l’agent, et il n’osait plus se prononcer ; ce dernier reprit :

— Il y a crime. L’amant de cette femme l’a empoisonnée pour la voler. Peu importe qu’elle soit morte sur le lit ou qu’il l’ait placée ainsi après sa mort. Cette femme est morte sans agonie, elle est morte heureuse. Nos recherches doivent donc se porter sur celui ou ceux qu’elle recevait ici, car pour nous il n’y a pas encore de doute de ce côté. Cette femme n’avait ici qu’un pied-à-terre, sorte de petite maison qui lui servait pour ses rendez-vous. Ce luxe, sa mise, cette élégance particulière du linge intime, nous disent assez devant quel genre de femme nous nous trouvons. Nous avons affaire ici à un Philippe de haute école.

On frappait en bas. La femme de ménage étonnée regardait le commissaire et les agents, semblant leur demander ce qu’elle devait faire.

— Ce sont sans doute ces messieurs du parquet, M. le juge d’instruction ; vite, allez ouvrir.

La femme obéit, et l’agent Boyer recommença son inspection rigoureuse. C’était en effet le juge d’instruction, accompagné de son greffier et d’une autre personne. Le commissaire s’empressa d’aller au-devant de lui, et, après lui avoir présenté le docteur et les agents et raconté ce qu’il avait constaté depuis son arrivée, il l’introduisit dans la chambre du crime. Le juge d’instruction dit alors :

— Avez-vous fait une perquisition ?

— Une perquisition sommaire et inutile, tout a été enlevé, il ne reste que le linge de corps et de toilette.

— Ah ! vous n’avez pas trouvé de papiers ?

— Non, monsieur.

— Dans les notes que je reçois du parquet, le mobile du crime serait le vol de ces papiers, très importants à avoir.

L’agent regardait le médecin.

— Monsieur le juge, est-ce que vous avez des notes constatant l’identité de la victime ?

— Absolument ; elles ne vous ont pas été remises ? Elle se nomme Ella Kermedan, dite Léa de Médan. Elle demeure dans un appartement de la rue Byron, aux Champs-Élysées ; c’est un sujet autrichien, elle est née à Vienne… Il faut à tout prix trouver le coupable. Qui allez-vous prendre pour commencer une enquête adroite ?

— J’ai là Boyer que j’ai eu l’honneur de vous présenter et qui, déjà, avait à peu près constitué le crime, contre M. le docteur qui concluait à un suicide…

— Ah ! très bien… Qu’allez-vous faire, monsieur Boyer ?

— Monsieur, j’ai deux hommes avec moi, et je vais chercher dans le quartier.

— Dans le quartier ?

— Nous savons par madame qu’il n’y a pas de vin de Champagne en cave : nous allons envoyer pour savoir où ont été achetées ces deux bouteilles, et par qui ; voici des gâteaux, nous en ferons autant ; avec les renseignements obtenus, nous aurons des données certaines ; d’abord le signalement. Il faut que nous sachions ensuite à quelle heure cette femme est venue ; si elle est arrivée seule, à pied ou en voiture.

La femme de ménage dit alors :

— Je puis vous dire que madame est arrivée tard dans la soirée, car moi je suis venue à neuf heures apporter du linge et personne n’était à la maison… Madame ne venait jamais en voiture jusqu’ici ; elle descendait toujours à la place de la Bastille, et venait à pied…

— Voilà un précieux renseignement.

Le juge se fit expliquer dans tous les détails ce que nous savons, puis il signa l’ordre de lever le corps pour le porter à la Morgue où devait avoir lieu l’autopsie ; il ordonna l’apposition immédiate des scellés et se retira en pressant le commissaire et les agents de hâter l’enquête et de l’informer des premiers résultats obtenus.

À peine était-il parti que les porteurs, qui attendaient en bas, placèrent le corps sur une civière et le portèrent à la Morgue. Un garçon du greffe fit un paquet des vêtements et l’emporta. Après avoir fait procéder, en sa présence, à l’apposition des scellés, le commissaire se retira suivi des agents ; il était tard ; on se sépara, remettant au lendemain les premières recherches.

L’agent seul résolut, malgré l’heure avancée, de commencer le soir même. Avant de quitter la chambre du crime, il avait pris, dans une petite boîte de carton, une pincée de cendre mouillée qu’il avait remarquée dans la cheminée ; ayant quitté ses acolytes au coin de la rue, il cherchait, tout en marchant, comment il allait commencer, lorsqu’il fut presque aveuglé par la lumière rouge que jetaient sur lui les globes d’un pharmacien ; il leva machinalement la tête et vit sur le vitrage de la porte ces mots :

« Chimiste expert. »

— Tiens ! exclama-t-il, commençons par là !

Et il entra dans la pharmacie et exposa au pharmacien qu’un accident étant arrivé, une personne s’étant empoisonnée, il désirait savoir avec quelle substance et il lui remit la boîte en disant :

— C’est tout ce que j’ai trouvé.

Le chimiste regarda et dit qu’il lui fallait un peu de temps… Craignant que ce retard ne fût demandé pour un autre motif, Boyer montra sa carte d’agent de sûreté.

— Oh ! monsieur, fit aussitôt le chimiste, je n’hésitais pas… il me faut véritablement ce temps ; le poison, assurément, est mêlé à une boisson quelconque qui prend tout dans cette cendre, et je ne le trouverai que par quantité infinitésimale…

— La boisson dans laquelle le poison a été jeté est du vin de Champagne.

— Du champagne !

— Oui…

— Tiens ! c’est singulier.

— Qu’y a-t-il ? demanda vivement l’agent flairant une piste.

— Ce matin, déjà, on est venu me demander le contrepoison pour un poison absorbé dans du champagne.

— Ce matin ?

— Ayant cette indication, vous pouvez immédiatement voir si c’est le même.

— Oh ! tout de suite… Je vous demande une minute.

Le vieux chimiste passa dans son laboratoire, et l’agent, anxieux, attendit dans la boutique. Cinq minutes après le pharmacien reparaissait et disait :

— C’est absolument la même chose…

— Ah ! ah ! et ce matin on est venu vous demander le contre-poison ?

— Oui, monsieur.

— Vous l’avez donné ?

— Immédiatement, naturellement ; d’autant plus que ce narcotique, excessivement dangereux, se prend assez souvent depuis certains articles de journaux qui ont révélé son effet étrange ; la jeunesse est imprudente, elle voit le plaisir et ne voit pas le danger… et, en cherchant la volupté, elle risque de trouver la mort… C’était le cas : je le vis aussitôt, car celle qui accourait était échevelée comme une folle ; c’est une jeune fille de dix-huit à vingt ans, qu’il me semble avoir vue dans le quartier.

Boyer écoutait attentivement, mordant ses ongles ; il demanda :

— Quel genre de personne ?

— Une petite ouvrière ; ces malheureuses petites se trouvent toujours prises aux récits fantaisistes des ateliers ; elles imaginent qu’une goutte les conduit au paradis de Mahomet… le vice dans le sommeil…, en restant sages…

Boyer laissait dire ; mais sa pensée était loin de ce que disait le pharmacien. Après avoir pris sur la jeune fille les renseignements nécessaires et les avoir soigneusement notés, il se retira.

Seul dans la rue, il regagnait sa demeure, jouant avec sa canne, pensant et parlant sans s’en apercevoir ; il marchait, disant à mi-voix :

— L’assassin est du quartier ; il a été obligé assurément de prendre, lui aussi, un verre de la bouteille empoisonnée pour engager ou rassurer sa victime… Il en avait pris trop peu pour tomber là ; mais, une fois chez lui, il a envoyé sa maîtresse, assurément, car elle était épouvantée, chercher le contre-poison… On n’est pas revenu, donc il est sauvé… C’est dans le quartier qu’il faut chercher… Demain, je saurai cela… Il faudra bien que nous trouvions le marchand qui a vendu le champagne et celui qui a vendu les gâteaux… C’est là que j’aurai le signalement de l’homme.

Et, clignant de l’œil, satisfait de lui-même, l’agent Boyer rentra chez lui se coucher.

L’agent Boyer, à qui était confié le soin de rechercher le coupable dans l’affaire de la rue de Lacuée, était un grand gaillard de bizarres allures, maigre et long comme une latte ; sa tête, en lame de couteau, avait l’aspect d’une tête de fouine ; son œil, petit et plein d’éclairs, semblait chercher sans cesse, sans s’arrêter jamais. À peine âgé de trente à trente-cinq ans, il avait le crâne fauché par une calvitie précoce, qui ne lui laissait, de chaque côté de la tête, que deux touffes de cheveux plats. Vêtu de vêtements courts et étroits, ses pieds et ses mains paraissaient immenses ; les mains surtout avaient de gigantesques proportions.

Le lendemain, les trois agents fouillaient le quartier. Le soir, à une heure déterminée, ils devaient se trouver tous les trois dans un cabaret du quai de la Râpée, portant l’enseigne du Renseignement. C’est là que les canotiers, montant le dimanche en Marne, écrivent aux amis attardés, sur un grand tableau placé devant le comptoir, l’endroit où ils se rendent en bateau. De là l’enseigne : Au Renseignement.

Les trois agents, le premier jour, n’avaient rien trouvé, et l’agent Boyer était de mauvaise humeur. Ils se quittèrent pour se donner rendez-vous le lendemain.

Le lendemain au soir, l’agent Borel entrait, lorsque Boyer lui demanda :

— Eh bien ! avez-vous quelque chose de nouveau ?

— Oui, monsieur Boyer.

— Ah ! asseyez-vous et dites vite.

— J’ai trouvé le marchand de vin chez lequel ont été achetées les deux bouteilles de champagne.

— Ah ! très bien.

— Il se nomme Bérard et sa maison est située rue de Lyon, près de la gare. C’est samedi soir qu’un jeune homme d’une vingtaine d’années, très pâle, mais paraissant calme, s’est présenté et a demandé deux bouteilles d’excellent champagne ; il a payé les deux bouteilles seize francs. On lui a offert de les faire porter et il a refusé en disant qu’il demeurait à deux pas de là.

— Avez-vous demandé le signalement ?

— Oui, et je l’ai bien complet. Pendant que le mari était descendu à la cave chercher le vin, la femme Bérard était dans le comptoir, et comme le garçon était fort joli, elle l’admirait. C’est l’expression même dont elle s’est servie, ajoutant même : « Si beau, ma foi, qu’un moment je me demandais si ce n’était pas une femme habillée en homme. »

— Hein ! fit l’agent Boyer, dressant l’oreille. C’est un détail qu’il ne faut pas oublier... Une femme, mais cela serait possible… Vous avez ce signalement ?

— Le voici, dit l’agent, cherchant dans son portefeuille et en tirant un papier qu’il lut :

« Assez grand, bien pris, paraissant vingt ans, l’air distingué, yeux noirs aux regards doux, cils et sourcils châtains, nez droit, bouche petite, teint clair, moustaches rousses, cheveux blonds qu’il porte longs, air timide. Vêtu d’une jaquette de drap couleur sombre, pantalon et gilet de même étoffe, chemise à grand col rabattu, cravate noire, petit chapeau rond… habitant assurément le quartier, car la femme Bérard prétend l’avoir vu passer le soir et le matin assez souvent devant chez elle.

— Voilà qui est parfait…

L’agent Auguste entrait dans le cabaret et cherchait du regard si ses deux collègues étaient arrivés ; Boyer lui fit signe de venir s’asseoir près d’eux.

— Eh bien ! Auguste, avez-vous trouvé quelque chose, vous ?

— Oui.

— À la bonne heure.

— Place de la Bastille, à la pâtisserie de la rue Saint-Antoine, on est venu samedi soir, vers huit heures, acheter deux livres de petits gâteaux assortis. Ceux que j’ai présentés au maître de la maison sortaient de chez lui.

— Ah ! très bien. A-t-il remarqué celui qui est venu les acheter ?

— Oui, car il a longtemps hésité s’il ne devait pas prendre une grosse pièce avec, pour faire un souper, a-t-il dit.

— Et vous avez le signalement ?

— Complet, vous allez voir.

À son tour, l’agent tira un papier de sa poche, et lut :

« Le samedi 20 juin, vers huit heures du soir, s’est présenté chez le sieur X..., pâtissier confiseur, place de la Bastille, un jeune homme de vingt ans environ, ayant un visage de femme…

— N’oublions pas ce détail que nous retrouvons encore, dit Boyer à Borel.

— Qu’est-ce que vous dites ?

— Rien, Auguste, continuez.

» … Assez grand, bien fait, très convenablement vêtu, les yeux noirs, le nez droit, la bouche petite, la moustache châtain clair, les cheveux blonds, l’air timide ; il portait un paletot-jaquette en drap sombre, le gilet et le pantalon de la même couleur ; il était coiffé d’un chapeau rond et avait l’allure d’un ouvrier ou employé aisé. On ignore s’il est du quartier : c’est la première fois que le sieur X… le voyait. »

— Parfait, le signalement est le même…

— Oui, Borel a trouvé le marchand chez lequel les bouteilles de champagne ont été achetées, par le même individu. Nous connaissons maintenant notre homme… ou notre femme… C’est assez pour aujourd’hui ; demain vous battrez le quartier, toutes les rues environnantes, en vous informant si l’on connaît chez les commerçants un homme se rapportant à ce signalement… Moi, je ferai la rue de Lacuée.

— Bien, c’est entendu… et toujours rendez-vous ici ?

— Oui ; donnez-moi vos notes, je ferai ce soir mon rapport pour M. le procureur chargé de l’instruction.

Les deux hommes donnèrent leurs notes et ils se séparèrent.

Cette fois, l’agent Boyer avait des renseignements précis ; il n’y avait pas à en douter, celui que l’on cherchait était bien ce singulier jeune homme, aux traits féminins. Il ne restait qu’une chose : savoir qui il était et s’en emparer. Pour assurer l’enquête et ne pas donner l’éveil au coupable, on n’était plus retourné dans la maison du crime, et l’on pouvait croire que, en raison de circonstances exceptionnelles, l’affaire en était restée là. Ce bruit avait même été adroitement répandu dans le quartier de la Râpée. Le lendemain, Boyer entrait dans la maison de la rue de Lacuée, demandait si ce n’était pas là que demeurait un jeune homme, dont il avait oublié le nom, mais dont il donnait le signalement.

Il avait déjà vu six maisons sans résultat, lorsqu’il arriva dans une maison sans concierge. En l’entendant monter et descendre l’escalier, un des boutiquiers ouvrit la porte qui donnait sur l’allée, et lui demanda assez durement ce qu’il faisait :

— Mon Dieu, monsieur, je cherche un jeune homme dont j’ai oublié le nom, et qui reste ici, je crois.

— Qu’est-ce qu’il fait ?

— Voilà ce que je ne sais pas.

— Vous cherchez quelqu’un que vous ne connaissez pas du tout, alors ?

— Pardon ! c’est un jeune homme de vingt ans. Et il donna le signalement qui avait été décrit la veille.

— C’est le petit du troisième : Ferrand, un garçon qui travaille dans le bronze…

— C’est peut-être ça… Il se nomme Ferrand… oui…

— Maurice Ferrand…

— Vous dites : au troisième, Maurice Ferrand. Et l’agent se disposait à monter.

— Mais il ne demeure plus ici ; il y demeurait…

— Comment cela ?… Depuis longtemps ?

— Depuis deux jours…

— Ah !… Et savez-vous où il est allé ?…

— Ma foi, non, il ne me l’a pas dit, et je n’ai pas été le lui demander.

— Monsieur, voulez-vous m’accorder quelques minutes d’entretien ?… dit Boyer, entrant résolument chez le fruitier étourdi. Je suis agent de la sûreté et à la recherche de ce Maurice Ferrand. Je vous prie de vouloir bien me donner sur lui tous les renseignements possibles.

Étonné, étourdi, le fruitier fit rentrer l’agent dans son arrière-boutique et dit :

— Monsieur, je ne sais pas grand’chose ; c’est à peine si je le connaissais, mais dites-moi ce que vous voulez savoir, et si je puis vous répondre, je le ferai.

— Ce Maurice Ferrand avait-il une vie régulière ?

— Oh ! monsieur, la sagesse même ; tous les jours, au moment où je balayais le devant de la porte, je le voyais sortir se rendant à son travail.

— Il y a trois jours, l’avez-vous vu ?…

— Il y a trois jours, c’était dimanche, non ; ce jour-là il se levait plus tard, et c’est ce jour-là que je l’ai vu vers quatre heures partir à la campagne, du moins c’est ce qu’ils ont dit ; il partait pour quelque temps… Le lendemain, sa sœur est revenue, elle a payé le terme et elle a fait enlever les meubles sans rien dire de plus : je crois que c’était pour les vendre, et qu’elle allait rejoindre son frère loin de Paris.

— Entendez-vous lorsque l’on monte et descend dans l’escalier la nuit ?

— Oh ! pas du tout, monsieur ; notre chambre est de l’autre côté et on n’entend rien…

— Vous ne connaissez personne avec qui Maurice Ferrand était lié ?

— Non, monsieur, il était très réservé, timide même, et on le voyait toujours seul… Il ne doit pas être recherché pour une chose bien grave, car je ne le crois pas capable de mal faire…

— Non, c’est pour une affaire de famille. Mais, tout en restant seul chez lui, il avait besoin de différentes choses ; savez-vous où il se fournissait le plus fréquemment ?

— Oui, chez l’épicier marchand de vin, au coin de la rue, là ; je vais vous faire voir.

Et le fruitier, sortant de sa boutique, indiquait du doigt le commerçant dont il parlait. Boyer le remercia et se rendit aussitôt chez l’épicier ; le maître de la maison n’était pas là ; la femme se mit à sa disposition, si c’était pour affaire, disant qu’elle en savait autant que son mari. L’agent lui dit à mi-voix le but de sa visite ; la femme eut la seconde de frayeur qu’éprouvent tous les bourgeois aux seuls mots : « Police de sûreté. » Mais, bavarde, aimant par-dessus tout les médisances et les cancans, elle fit entrer l’agent dans la salle à manger, qui se trouvait derrière la caisse, et lui dit :

— Monsieur, je suis à vos ordres. Que voulez-vous me demander ?

— Vous connaissez, madame, M. Maurice Ferrand ?

— M. Maurice, un très joli garçon d’une vingtaine d’années, blond, de jolis yeux, qui restait rue de Lacuée ?

— C’est cela même.

— Oui, monsieur, je le connais, parce qu’il venait assez souvent chez nous... Un innocent, je le faisais rougir en le regardant… Est-ce que ce garçon a fait quelque chose ? Ce n’est pas possible !

— Non, madame ; ce garçon est disparu, et nous le recherchons, craignant qu’un accident ne lui soit arrivé, ou qu’il n’ait été victime d’un crime…

— Oh ! il n’y a pas de danger ; s’il a été victime de quelque chose, c’est d’un enlèvement, ajouta en riant la belle épicière.

— Quand avez-vous vu ce jeune homme la dernière fois ?

— Je l’ai vu, dit gaiement la gentille commère, probablement à l’heure de sa disparition.

— Que voulez-vous dire ? demanda l’agent, mis en éveil.

— Vendredi soir.

— Vendredi dernier ? interrompit Boyer, anxieux.

— Oui, vendredi ; je revenais du théâtre, avec le garçon, que mon mari avait envoyé au-devant de moi, lorsque, sur la place de la Bastille, j’ai vu M. Maurice, enlacé avec une jeune fille qui m’a paru très belle, et ils s’embrassaient que ça vous stimulait le sang ; je n’osais plus les regarder, et ils se dirigeaient chez lui.

— Enfin ! j’en étais certain, exclama Boyer… Il faut que nous le trouvions.

L’agent Boyer ne put retenir une exclamation de joie ; cette fois il était bien sur la piste ; il demanda :

— Quelle heure était-il, madame ?

— Environ onze heures et demie.

— C’est bien cela… Aviez-vous vu arriver la jeune femme ?

— Non, monsieur ; lorsque je les vis, ils étaient enlacés et s’embrassaient ; dame ! ça se comprend, car il est très joli, mais très joli garçon, vous savez…

— Et la femme, vous l’avez vue ?

— Pas très bien, si ce n’est au moment où ils sont passés dans la lumière du réverbère ; elle m’a paru très jolie aussi, elle lui souriait ; ils avaient l’air de s’adorer.

— C’était une jeune fille de taille ordinaire, blonde ?

— Je ne peux pas vous dire ; vous savez, la nuit, on ne distingue guère une blonde d’une brune.

— Élégamment vêtue ?

— Oui, elle me paraissait mise élégamment ; je vous le répète, il faisait nuit et le boulevard Contrescarpe n’est pas bien éclairé.

— Ils se dirigeaient vers la rue de Lacuée, m’avez-vous dit ?

— Oui, monsieur ; ça, j’en suis certaine, car nous les avons perdus de vue juste au moment où ils tournaient pour y entrer.

— Vous les avez suivis ?

— Non, monsieur ; seulement notre garçon ne couche pas chez nous ; alors, comme il faisait une belle soirée, je l’avais obligé à rester un peu avec moi pour me promener sur le boulevard, dans un coin assez sombre, et nous voyions sans être vus.

En disant cela, la belle épicière était un peu embarrassée, et malgré elle le rouge lui montait au visage ; mais Boyer sembla ne pas s’en apercevoir, et il continua :

— C’est tout naturel… Vous êtes restés assez tard ?

— Oui, monsieur, peut-être jusqu’à deux heures du matin... Il y avait de l’orage, vous savez, et il faisait si lourd !

— Je comprends cela parfaitement… Ne les avez-vous pas entendus se parler ?

— Si, monsieur… des mots que disent les amoureux… surtout rentrant chez eux à cette heure… Il disait, lui : « Je souffre, je ne puis vivre sans toi. » Et elle répondait : « Je t’aime ! je voudrais mourir dans tes bras… »

— Vous n’avez pas vu sortir Maurice ? Il n’est plus repassé ?

— En voilà une question ! Mais non, monsieur, je vous dis qu’ils rentraient chez eux, qu’ils semblaient s’adorer…

— Vous avez raison. Je vous remercie bien, madame. Depuis cette nuit, vous ne l’avez pas revu ?

— Non, monsieur. J’ai revu sa sœur une fois ; elle est venue acheter de la corde chez nous ; c’est avant-hier ou lundi.

— Merci, madame ; et, dans le quartier, vous ne lui connaissez pas d’amis ?

— Non, monsieur.

— Je n’ai pas besoin d’interroger votre garçon, n’est-pas ?… Vous en savez autant que lui.

— Oui, monsieur, fit la gentille épicière en rougissant.

— Au revoir, madame.

Et l’agent se retira, reconduit par la jeune femme jusqu’à la porte de la rue.

Seul, l’agent Boyer regarda sa montre et se dit :

— J’ai le temps de faire mon rapport ; maintenant, je vois l’affaire comme si j’y étais. Le petit ouvrier, en voyant une jeune et belle fille couverte de diamants venir une ou deux fois par semaine en face de chez lui, s’est dit qu’il y avait là les moyens d’une fortune rapide ; beau, il s’est trouvé sur son passage et s’est fait remarquer d’elle ; la conquête a été facile. On se sera vu une fois ou deux, on aura convenu des rendez-vous chez elle, lui aura galamment offert une petite collation, qu’il aura été chercher chez lui, deux bouteilles de champagne achetées à huit heures et qu’il a eu le temps de préparer. Il a été au-devant de la belle Léa, au rendez-vous, vers onze heures ; celle-ci arrivée, ils sont venus bras dessus, bras dessous ; elle est entrée chez elle ; il est monté chez lui chercher la collation préparée ; il a traversé la rue ; elle lui avait donné la clef ; il est entré et il l’a retrouvée déjà couchée ; ils se sont mis au lit, et, en riant, ils ont bu et mangé. Le poison a agi : elle est morte entre ses bras ; il l’a déposée sur le tapis ; alors il a fouillé les armoires, il a pris les bijoux et est sorti ; il avait la clef, il a tout refermé derrière lui, et il est rentré chez lui, croyant que le crime ne serait pas découvert avant le jour où elle avait l’habitude de venir, lorsque la femme de ménage viendrait tout préparer. Chez lui, il s’est trouvé indisposé. Peut-être, sans le vouloir, avait-il bu une gorgée du vin empoisonné ; il a aussitôt envoyé sa sœur chercher du contre-poison. Le crime était découvert le jour même, alors il a perdu la tête ; il s’est sauvé et a envoyé sa sœur pour déménager ses meubles. Tout cela est clair, limpide ; où est-il ? Il va falloir trouver le chemin qu’ont suivi les meubles. Bientôt nous les tiendrons ; mais déjà aujourd’hui l’affaire est instruite.

Et, content de lui, se frottant les mains, l’agent se rendit dans un cabaret placé près de l’écluse ; il s’assit sous un bosquet, commanda à déjeuner et demanda une plume et de l’encre.

Il tira de sa poche un gros portefeuille ; il en sortit de longues feuilles de papier à en-tête de la préfecture de police, et, en attendant son déjeuner, il écrivit son rapport.

Le soir même, l’agent Boyer le remettait au juge d’instruction Oscar de Verchemont, et on lui donnait, le lendemain matin, un mandat d’amener pour procéder aux recherches et à l’arrestation du nommé Maurice Ferrand, âgé de vingt ans, ciseleur, monteur en bronze, sans domicile connu. L’agent Boyer chercha pendant trois mois, et ce fut parce que la sœur de Maurice vint rue de Lacuée savoir ce que voulait dire la lettre de Cécile en parlant d’un suicide qui avait eu lieu le même jour, qu’elle fut reconnue, suivie, et, le lendemain matin, nous l’avons dit, Maurice était arrêté.

II

OÙ NOUS PRÉSENTONS ENFIN NOTRE HÉROÏNE AU LECTEUR.

Ce soir-là, c’est-à-dire le lendemain du mariage de Cécile, le lendemain de l’arrestation de Maurice, il y avait fête de nuit dans un charmant hôtel d’Auteuil, bien connu des gens qu’on est convenu d’appeler le Tout-Paris. Le charmant hôtel est situé tout près du bois de Boulogne. À cette heure, les grilles dorées scintillent sous la lumière des becs de gaz qu’on a placés dans la journée ; la porte s’ouvre sur une cour dont le milieu est occupé par un massif de fleurs, dont les couleurs resplendissent sous la lumière des globes qui les éclairent. Le perron est abrité par une marquise garnie de grands rideaux de velours à franges et glands d’or, sur chaque côté desquels deux grandes statues lampadaires jettent la lumière. L’hôtel a deux étages, les fenêtres hautes et étroites ont des rampes dorées. Élégant de construction, riche de sculpture, le pavillon se dresse illuminé, tranchant sur le fond noir du bois, mais entouré comme d’une auréole que produit l’illumination en verres de couleur du jardin qui est derrière. Les fenêtres du rez-de-chaussée et du premier sont illuminées, et l’on voit par les fenêtres briller les dorures, les cuivres dorés des meubles, scintiller les verroteries sous l’éclat des lustres.

Les salons et les jardins étaient pleins vers onze heures ; c’était une indéfinissable cohue, et, sur les toilettes brillantes, sur les épaules nues des femmes tout étincelantes de bijoux, tranchaient les habits noirs des hommes. Dans ces grands salons, tous les mondes se coudoyaient ; cependant disons que le monde artistique dominait ; de là certaines beautés autour desquelles se pressaient des groupes nombreux d’adorateurs.

Au milieu de ce monde se promenaient deux hommes, graves comme des magistrats, l’un ayant passé la cinquantaine, l’autre en paraissant à peine quarante, et fort beau garçon, ma foi. Le premier, qui paraissait être un habitué de la maison, dit au second :

— Mon cher ami, j’étouffe. Si vous m’en croyez, nous irons fumer quelques minutes loin de cette cohue.

— Mon cher maître, faisons encore le tour du salon. Je voudrais la revoir.

— Pour cela, il faudrait nous enfoncer dans les masses compactes que vous voyez là-bas… Patience ! que diable, puisque je vous assure que nous avons parlé de vous.

— Eh ! mon Dieu, qu’a-t-elle pu dire ? Elle ne me connaît pas…

— Vous dites qu’elle ne vous connaît pas. Partout où elle va, vous y êtes ; et dès la minute où elle rentre jusqu’à l’heure où elle sort, vos yeux ardents sont fixés sur elle ; lorsque son regard tombe sur vous, vous rougissez comme un enfant et vous baissez les yeux ; lorsqu’elle passe près de vous, vous tremblez… Elle ne vous connaît pas ! c’est-à-dire, mon cher, qu’elle ne connaît que vous… En entrant tout à l’heure, vous avez vu son regard se promener partout dans le salon. Qui croyez-vous qu’elle cherchait ?

— Vous allez dire que c’est moi !

— Mais je l’affirme… Il y a trois jours, à la soirée du ministère de la justice, elle m’a demandé votre nom. Lorsque je lui ai dit : C’est un juge d’instruction récemment nommé ; il arrive de Poitiers et se nomme Oscar de Verchemont ; » elle m’a demandé aussitôt : « N’est-ce pas lui qui est chargé de l’instruction de l’affaire de cette pauvre Léa Médan ?… » Vous voyez, mon cher, qu’elle vous connaît, qu’elle s’intéresse à vous.

— Ou peut-être à cette malheureuse fille Léa Médan, qui fut son amie, m’a-t-on dit ?

— Je ne crois pas…

— Mais quelle est-elle, enfin ? Je sais bien, je vous ai déjà fait cette indiscrète question, et vous avez répondu de votre air goguenard : « C’est une bien grande dame, et bien puissante partout… C’est surtout, indiscutablement, la plus jolie femme de Paris… » Cela n’est pas suffisant.

— Je vais vous dire tout ce que je sais ; mais, pour Dieu, allons au fumoir ; presque tout le monde est dans le jardin, nous serons à notre aise…

Et le plus vieux entraîna son ami au bout du salon, dans un petit fumoir organisé sur une terrasse. Ils choisirent des cigares, les allumèrent, et l’un assis sur un divan, l’autre en face de lui sur un fauteuil, tous les deux, accoudés sur le bord de la fenêtre qui s’ouvrait sur le jardin, ils causèrent.

— Il faut que je vous réponde franchement. Que fait cette femme ? Personne ne le sait. Sa vie est un mystère pour tous, sa conduite irréprochable ; elle mène grand train ; d’où vient cet argent ? on l’ignore. Cependant on sait qu’elle est bien en cour, qu’elle est souvent au ministère des affaires étrangères, mais elle n’est officiellement reçue nulle part. Voici pour la vie. Ce qu’on dit d’elle, tout ce qu’on peut dire… Que c’est une espionne allemande, car elle n’est pas Française, elle est Moldave, mais travaillant pour la Prusse. D’autres disent qu’elle a autrefois fait prêter beaucoup d’argent à l’empereur ; d’autres enfin disent qu’elle est sa maîtresse, et je crois pouvoir dire, sans l’affirmer encore, que tout cela est faux... Revenons au point de fait, elle se nommait Iza Georgina de Zintsky. Elle était un peu princesse là-bas. Elle vint, il y a quelques années, en France, et épousa un riche financier, Fernand Séglin. Elle se nomme donc aujourd’hui Mme veuve Séglin ; vous la connaissez plutôt sous le nom de la belle Iza Séglin de Zintsky. Le banquier fit ce que font la plupart des banquiers qui épousent des princesses ; le train de maison mangea la maison… Il fit de mauvaises affaires et mourut fou. La liquidation rendit à la veuve l’argent qu’elle avait apporté, dit-on, et que les gogos avaient versé. Aujourd’hui, elle est très riche ; elle dit à qui veut l’entendre qu’elle voudrait aimer, et elle dit également qu’elle a horreur du mariage. Voilà, mon cher ami, tout ce que je peux dire sur elle… À quoi pensez-vous donc ?

Le jeune juge était penché sur l’appui de la croisée et regardait dans le jardin.

— Ah ! reprit l’autre, eh bien, vous voyez que nous avons eu raison de venir ici, nous risquions de ne pas pouvoir l’aborder dans les salons et il semble qu’attirée par vous, elle vient justement ici.

Le jeune homme se recula rapidement, en baissant les yeux et en portant vivement la main à son cœur. Son regard venait de se croiser avec celui de la reine de la soirée.

— Ah ! sapristi, mon cher… Vous en tenez pour de bon : il va falloir soigner ça ! dit son ami en riant.

La jeune femme qui inspirait cet amour en était bien digne au reste ; elle s’avançait souriante, entourée d’admirateurs, sous l’éclat des lumières qui ajoutait encore à sa beauté.

Elle paraissait de vingt à vingt-cinq ans ; les yeux bruns avaient la douceur du velours ; leurs cils longs et recourbés à l’extrémité jetaient de la langueur dans le regard, augmentant le brun des pupilles en rendant plus net le blanc de l’orbe ; le nez, légèrement busqué, était fin et franc de lignes ; les narines roses, presque diaphanes, se dilataient suivant l’impression ressentie ; les lèvres, d’un rouge ardent, étaient admirablement dessinées et formaient dans le rire un splendide écrin pour les dents d’une blancheur nacrée ; les oreilles, toutes petites, étaient d’une transparence rose ; le front était pur et superbe dans l’encadrement des cheveux, si noirs, qu’ils avaient les reflets bleus des ailes de corbeau.

Nous pouvons dire la couleur, le ton des chairs et des cheveux ; mais ce que nous ne pouvons peindre, c’est le charme, la grâce sauvage, l’allure étrange et distinguée de l’admirable femme ; c’est ce corps charmant dans sa douce langueur, ce corsage robuste et fin, ces formes puissantes, jeunes et élégantes. Faite comme les beautés antiques dont la sculpture grecque nous a conservé l’image, elle était grande, forte et souple ; l’œil et la bouche étaient provocants, et l’éclair de son regard révélait une ardeur que démentait cependant sa vie.

La belle Mme Iza Séglin de Zintsky était superbement vêtue, d’une longue robe de faille blanche, qui la dessinait dans les étroitesses de la mode nouvelle, révélant sa charnelle beauté ; le corsage de la robe était étroit comme une ceinture et laissait voir les splendeurs de sa gorge et de ses épaules ; ses bras admirables, dans les longs gants blancs, avaient des mains presque ridicules par leur petitesse. Un cri qui sortait de toutes les bouches disait d’un mot l’effet produit :

— Oh ! qu’elle est belle !

Le regard de la belle Iza avait croisé celui d’Oscar de Verchemont, et celui-ci, tremblant sous cette flamme, avait baissé les yeux.

Machinalement il avait jeté son cigare ; il avait entendu son ami lui dire :

— Puisque l’occasion se présente, profitons-en.

Et il avait senti qu’il lui prenait le bras et qu’il l’entraînait vers le groupe où se trouvait la belle Iza. Oscar de Verchemont avait l’air d’un homme ivre ; il se laissait conduire, paraissant n’avoir aucune force de volonté pour agir ou pour réagir : il ne se rendait pas bien compte de ce que son ami faisait de lui et il se laissait faire ; ils descendirent les quelques marches qui conduisaient du fumoir au jardin où se passait principalement la fête à cette heure, et ils se dirigèrent vers la belle veuve. Arrivé à deux pas d’elle, le jeune juge se cramponna à son ami, qui crut qu’il allait défaillir, et il ne bougea plus ; il ne releva la tête qu’en entendant :

— Chère madame, permettez-moi de vous exprimer mon admiration, vous êtes la plus belle et la plus gracieuse, l’astre autour duquel chacun tourne sans cesse.

— Cher maître, vous êtes le plus aimable et le plus galant homme.

— Voulez-vous me permettre, madame, de vous présenter mon jeune ami, Oscar de Verchemont, un de vos admirateurs les plus passionnés…

— Je serai très flattée, monsieur, si vous voulez bien vous laisser conduire à mes petites soirées par M. Mathieu des Taillis, mon conseil et mon bon ami.

Le jeune juge d’instruction restait devant elle comme pétrifié, ému par son sourire, étourdi par son regard ; tenant toujours dans sa main le bout des doigts qu’elle lui avait tendu, il balbutia :

— Je suis bien heureux, madame, bien fier… je serai ravi… car mon plus grand bonheur…

Celui qu’elle avait appelé Mathieu des Taillis souriait de l’embarras de son ami et il avait échangé avec la belle jeune femme un signe qui voulait dire :

— Vous avais-je menti ? n’est-il pas amoureux fou de vous ?

Il voulait tirer son ami d’une situation qui, en se prolongeant, le rendait ridicule ; l’orchestre placé au fond du jardin faisant entendre le prélude d’une valse, il dit :

— Mon cher Oscar, vous entendez, c’est une valse, et chère madame, il n’ose vous inviter.

— Excusez-moi, madame ; je suis émerveillé de tant de grâce et de beauté… Je n’ose vous demander l’honneur d’une valse.

— Venez, fit-elle, en glissant son bras sous le sien.

Et ils se dirigèrent vers la salle de bal ; Iza radieuse, l’air satisfait, Oscar, il faut bien le dire, tremblant, fiévreux, marchant péniblement comme un homme ivre. Lorsque, se préparant à la valse, il glissa son bras autour de sa taille, lorsqu’il sentit son bras s’appuyer sur son épaule, lorsqu’il eut sous les yeux les éblouissements de sa gorge et de ses épaules, lorsqu’il sentit sous sa main les frémissements de sa chair, qu’il sentit sur ses lèvres glisser son haleine, il crut un moment qu’il allait défaillir ; il pâlit… mais, tout à coup, se domptant, il se dressa, la pressa sur lui assez fortement pour que son regard allât croiser le sien, et il dit à mi-voix :

— Oh ! que je suis heureux !

— Que dites-vous ? demanda-t-elle vite.

— Rien ! rien… pardon.

Et, aux accords de l’orchestre, il l’entraîna… et c’étaient deux admirables valseurs, que l’on regardait avec envie : c’était un groupe voluptueux qui faisait rêver les petits jeunes gens invités pour faire danser les mamans.

Lorsque la valse fut terminée, Oscar se disposait à la reconduire vers le petit salon, pour se reposer ; mais, négligemment appuyée sur son bras, elle lui dit :

— Non, je ne veux pas m’asseoir. Si vous le voulez bien, nous ferons le tour du bal.

— Si vous saviez quelle joie je ressens ainsi près de vous… que d’envieux je vais faire !…

— D’envieux ? et en quoi ?…

— La faveur d’être votre cavalier… Si vous saviez, madame, depuis combien de temps j’aspirais au bonheur que m’a donné mon maître et ami Mathieu des Taillis en me présentant à vous.

— Depuis longtemps ?

— Oh ! oui, depuis bien longtemps.

— Il y a quelques jours seulement, au bal du ministère, qu’il m’a parlé de vous, en me demandant à vous présenter à moi. Je ne vous avais pas remarqué…

Ces derniers mots ne fâchèrent pas Oscar ; elle continua :

— Au reste, vous êtes depuis peu de temps à Paris.

— Oh ! depuis quatre ans, madame.

— Mais, votre nomination de juge…

— Ma nomination de juge d’instruction est toute récente : il y a six mois.

— Juge d’instruction… C’est celui qui recherche les criminels, n’est-ce pas ?

— Oui, madame.

— Ce doit être souvent bien pénible et bien triste.

— Oui, mais l’on s’y fait… Les trois quarts des gens contre lesquels on instruit sont si peu dignes de pitié !

— Moi, j’aime bien voir cela, les grandes assises ; souvent, grâce à M. des Taillis, j’ai pu assister à des jugements ; je ressens là une émotion que je n’éprouve nulle part : les grandes robes rouges, les robes noires, les soldats, ce monde costumé d’un côté, ces curieux presque gais de l’autre, c’est très saisissant.

Le jeune juge avait voulu deux fois ramener la conversation sur un sujet plus en situation et moins personnel, et la belle Iza était obstinément revenue aux affaires criminelles, ce qui semblait bien un peu singulier à Oscar. Mais on lui avait dit que cette femme était étrange, et puis elle avait un si bizarre accent, si agréable, si musical que le sujet le plus aride ne fatiguait pas ; elle continua :

— N’avez-vous pas de graves affaires en ce moment ?…

— On en a toujours… Mais, chère madame, nous parlons de bien vilaines choses.

— J’adore cela… Dites-moi, si vous avez une affaire curieuse et prochaine, il faudra m’avoir des places… Je suis certaine que vous avez quelque affaire que vous craignez de dire… Vous savez que j’aime ça ; demandez à M. des Taillis, j’adore les affaires de cour d’assises… Voyons, avez-vous une grosse affaire ?

— Oui, j’ai été chargé de l’instruction d’une mystérieuse affaire… Au fait, on m’a dit que vous connaissiez la victime.

— Moi ?…

— Une jeune femme, excessivement belle, Léa Médan.

— Je n’ai jamais connu cela… J’ai lu dans les journaux cette affaire, et, comme j’avais vu cette femme au bois, j’ai pu dire cela, mais je ne la connais pas autrement.

— Tant mieux, fit en souriant le juge.

— Et où en est cette affaire ? demanda curieusement Iza.

— Nous tenons un des coupables.

— Ah !

— Mais, jusqu’à ce jour, tout cela me paraît mystérieux et inexplicable ; je ne suis pas convaincu.

— Si vous avez le coupable, ce sera pour bientôt.

— Mon Dieu, madame, si désagréable que soit mon métier, je le prends au sérieux. Je mets tout mon bon sens, toute ma logique à son service ; les agents que nous employons vont vite dans leur accusation, dans leur construction d’enquête ; mais, contrairement à certains de mes collègues, je n’accepte pas absolument leur enquête sans contrôle. J’ai fait une contre-enquête, et je suis moins persuadé qu’eux… Or l’affaire est reculée pour supplément d’instruction.

— Ah ! fit la belle Iza d’un ton singulier, vous faites recommencer tout ?

— Oui… et je m’en mêle un peu.

Il y eut un silence de quelques minutes ; la jeune veuve dit qu’elle était fatiguée et se fit conduire par le jeune juge d’instruction dans un petit salon où étaient dressées quelques tables de jeu abandonnées à cette heure. Elle s’assit, fit asseoir Oscar devant elle et, jouant avec son éventail, elle dit d’un petit air enfantin qui troubla le jeune homme :

— Je vous demande bien pardon, monsieur de Verchemont, de mes curiosités ; je dois vous ennuyer profondément.

— Y pensez-vous, madame ?

— Mais, voyez-vous, j’adore ça, les affaires criminelles… où il y a de l’amour et du sang…

— Vous aimez ça comme un gros mélodrame ? dit en tant Oscar.

— Oui... Racontez-moi donc cette affaire de la rue de Lacuée… ce que vous avez découvert… ce que vous en pensez…

— Mon Dieu ! il y a bien peu de chose jusqu’à présent. Vous avez lu dans quelles conditions la découverte du cadavre a été faite ?

— Oui, oui ! fit-elle en souriant et en ouvrant vivement son éventail pour se cacher le visage.

— Il y avait donc là l’assurance que le crime avait été commis par un amant, lequel avait tué pour voler, puisque tous les bijoux, les valeurs avaient disparu. Nous n’avons trouvé qu’un ouvrier, un très beau, très beau garçon, c’est vrai, dont le physique pourrait justifier le caprice d’une femme de mœurs aussi équivoque que la belle Léa… Mais c’est tout… Le garçon, que j’ai longuement interrogé, me semble incapable de commettre un crime semblable, et, malgré de nombreuse preuves contre lui, je me refuse à le croire coupable, et je cherche…

— Avez-vous au moins des indices d’un autre côté ?

— Oui, dit simplement le jeune magistrat.

— Ah ! fit Iza, qui eut un tressaillement, et dont un pli soucieux traversa le front.

Oscar vit le froncement de front et le mouvement de la belle mondaine, mais il les attribua à la pensée du crime de la rue de Lacuée ; la femme aimait les âpretés des séances de la cour d’assises, à cause des cruelles émotions qu’elle ressentait, et l’idée que la recherche des coupables pouvait s’égarer et amener sur les bancs un innocent lui avait donné ce mouvement. Mais comme Iza semblait prendre beaucoup d’intérêt à cette mystérieuse affaire, il s’empressa de continuer :

— L’affaire a pour moi une grande importance : c’est presque mon début ; l’instruction bien menée et donnant des résultats clairs, logiques, apportant la vérité et la lumière dans une affaire aussi mystérieuse et dans laquelle entre un certain intérêt politique…

— Oui, j’ai entendu parler de ça.

— Des papiers très compromettants pour un ambassadeur ont été soustraits. Si je pouvais retrouver le coupable, le vrai coupable ; car, je vous le disais, nous avons arrêté quelqu’un ; est-il innocent ? Non, non avons des preuves certaines qu’il en était, mais ce n’est pas lui qui a agi ; il est complice. Ce qu’il faut trouver, c’est le vrai coupable.

— Mon Dieu, que cela doit être difficile, que je voudrais voir dans tous ses détails cette recherche mystérieuse, cela m’intéresserait infiniment. Vous cherchez de tout côté ?

— Nous cherchons partout.

— Encore vous faut-il une piste à suivre.

— Lorsque nous avons la piste, nous ne sommes pas longs à avoir le coupable ; dix pistes déjà ont été suivies sans résultat, et cependant je suis certain que j’en viendrai à bout.

— Mais celui que vous avez arrêté proteste de son innocence.

— Absolument ; il suit du reste le système de tous les inculpés lors de la première partie de l’instruction. Le crime dont on l’accuse est si épouvantable, son passé et sa vie parlent tant en sa faveur qu’il ne veut pas même répondre, et lorsqu’on lui prouve qu’il a acheté les objets trouvés dans la chambre du crime, il hausse les épaules ; lorsqu’on lui demande de justifier de l’emploi de son temps la nuit du crime, il dit qu’il ne veut pas répondre ; se défendre est indigne de lui, tant l’accusation lui semble monstrueuse.

— Alors il dit qu’il ne connaissait pas la victime ?

— Il prétend même ne l’avoir jamais vue, et, ayant demeuré en face, n’avoir pas même eu connaissance du crime ; en voulant trop prouver, il s’accuse.

— Dans les recherches nouvelles que vous faites, vous me disiez que vous aviez des indices. Oh ! je vous en prie, racontez-moi ça, et dites-moi comment vous espérez arriver à la vérité… Je vous parais bien enfant d’être si curieuse de semblables affaires ; mais, lorsque je lis les romans judiciaires, rien ne m’intéresse, ne l’amuse comme l’agent, lorsque, sur les moindres détails, sur de petites observations, il reconstruit le crime…

— D’abord nous avons certains titres de rente volés dont nous avons les numéros et que nous avons frappé d’opposition.

— Mais il peut garder longtemps ces valeurs…

— C’est même ce qu’il fera probablement. Nous pouvons encore espérer, par la sévérité, obliger celui que nous tenons à livrer son complice. Comme les papiers intéressants dont je vous parlais n’ont de valeur que pour certaines gens, nous faisons surveiller activement autour de ces gens… et pour moi, aujourd’hui, ce n’est plus qu’une affaire de temps.

— Mais enfin, vous n’avez rien trouvé, rien vu chez cette malheureuse qui puisse vous diriger ?

— Rien !

— Et vous êtes convaincu que vous trouverez un autre coupable ?

— Absolument.

— Monsieur de Verchemont, voulez-vous me rendre la plus heureuse des femmes ?

— Vous n’en doutez pas, madame.

— J’espère que maintenant que nous nous connaissons, vous me ferez l’honneur de venir à mes petits soirées du jeudi.

— Je suis bien heureux, madame, de votre invitation, et serai, croyez-le, un fidèle.

— Eh bien, faites-moi suivre votre instruction, que je sache, que je comprenne comment la justice arrive à trouver les misérables qu’elle recherche.

— Tous les jeudis j’irai vous faire mon petit rapports.

— Merci. Mais l’individu que vous avez arrêté, sur quels indices l’avez-vous trouvé ?

— Dans la chambre où nous avons trouvé le corps de la malheureuse fille, il y avait, sur une table, deux bouteilles de champagne et des gâteaux. Les agents ont simplement cherché d’où provenait le vin… La victime n’avait pas de cave ; donc le vin avait été acheté le soir même, puisque nous savons qu’elle était venue à pied et ne l’avait pas apporté. On a trouvé le marchand de vin et le marchand de gâteaux.

— Vous l’avez trouvé, et ce sont eux qui vous ont dit que c’était le jeune homme que vous avez arrêté ?

— C’est eux qui nous ont donné son signalement. Ils ont reconnu les bouteilles, les gâteaux ; et enfin, confrontés avec le jeune homme, ils l’ont reconnu, et lui-même a été obligé d’avouer.

— Et ils l’ont reconnu ; et il a avoué ?

— Il ne pouvait faire autrement.

— Et que dit-il aujourd’hui ?

— Il refuse de répondre. Vous voyez que son système est très compromettant. Il en est assurément ; mais ce n’est pas lui.

— Voilà ce que je voudrais savoir. Sur quoi vous appuyez-vous pour soutenir cela ?

— Mon Dieu ! madame, je ne saurais rien vous refuser ; mais, c’est assez embarrassant à dire.

— Bah ! fit Iza d’un air bon enfant, parlez-moi comme à un petit homme, un camarade. Je ne suis pas une jeune fille… Je suis veuve.

— Vous vous souvenez des circonstances dans lesquelles le crime fut découvert ?

— Comme si je les lisais aujourd’hui ; cela avait un caractère si étrange, si scandaleux, que cela intéressait surtout les femmes. Tout ce qui est amour nous intéresse, nous autres, et je ne voulais pas croire à un assassinat ; je voulais ne voir là qu’un suicide accompli dans un moment de passion.

— Vous vous souvenez, on constata que la femme était couchée avec son amant, l’empreinte du corps était encore sur le lit, sur les oreillers surtout, dont chacun exhalait le parfum que la tête y avait laissé… Comment le crime s’est-il accompli, nous n’avons que des hypothèses ; lorsque l’on leva les scellés, qu’on défit le lit, sur l’oreiller de l’homme on trouva quelques cheveux…

Iza écoutait attentive et, lorsque Oscar dit : On trouva…, elle répétait machinalement la phrase tout bas :

— On trouva une mèche de cheveux… Ah !…

— Et celui que nous avons arrêté, continua le jeune juge, que nous accusons, Maurice Ferrand, est blond. Or les cheveux trouvés arrachés par le bouton de nacre de la taie d’oreiller sont très bruns, et la victime était blonde.

— Ah ! fit Iza, pâlissant.

— Le jeune homme que nous avons arrêté était le complice de l’autre ; c’est lui qui s’est chargé d’acheter tout, de préparer le poison, mais c’est l’autre qui a agi ; c’est celui qu’il faut que nous trouvions et que nous obligerons Maurice à nous livrer.

— Mais vous n’avez aucun autre renseignement sur cet inconnu ?

— Aucun... Nous les obtiendrons de celui que nous tenons.

— Il faut l’espérer, dit Iza se levant, visiblement oppressée...

— Qu’avez-vous ? demanda Oscar.

— Oh ! rien… J’ai chaud. On étouffe dans ce salon, et votre récit m’a tellement bouleversée… Monsieur de Verchemont, voulez-vous m’offrir votre bras ; nous allons retourner au jardin.

— À vos ordres, madame.

Iza prit le bras du jeune juge d’instruction et ils se dirigèrent vers le bal. Oscar, en marchant, sentait le bras de la belle veuve trembler sur le sien, et il pensait :

— Elles sont toutes les mêmes : les récits de crimes, d’assassinats leur donnent le cauchemar, les rendent malades, et toujours elles en veulent entendre.

III

OÙ TUSSAUD EST BIEN HEUREUX.

L’affaire de la rue de Lacuée, malgré ses circonstances étranges, s’était peu répandue dans le public, les journaux s’en étaient à peine occupés, le fait avait passé dans les nouvelles diverses, et beaucoup, en raison de sa crudité et de son mystère, l’avaient prise pour un canard, inventé par un reporter aux abois. L’instruction s’était faite sourdement, sans bruit ; il semblait que l’affaire contenait en elle-même des détails qu’on voulait cacher au public. Lorsque celui que l’on supposait être le coupable avait été arrêté, quelques journaux seulement en avaient fait mention ; encore l’avaient-ils fait avec la plus grande réserve, ne donnant ni le nom ni l’adresse de l’inculpé, se bornant au cliché des faits sans importance, c’est-à-dire à cette phrase :

« Hier, un sieur F…, qu’on suppose être l’auteur principal de la mystérieuse affaire de la rue de Lacuée, aurait été arrêté dans le quartier Ménilmontant et immédiatement écroué à la Conciergerie. »

Et c’était tout ; assurément, on voulait garder le silence sur cette affaire, on obéissait à un mot d’ordre ; le crime n’avait pas le vol pour mobile, des choses plus graves l’avaient dirigé et, en cherchant les coupables, craignant de trouver des personnalités embarrassantes, les détails de l’enquête restèrent mystérieux ; on aurait voulu que le public oubliât l’affaire. Ce mystère, cette réserve firent négliger le crime et ses circonstances singulières. Le public, n’étant pas journellement tenu en éveil sur cette cause, n’y attachait plus d’importance ; on n’en parlait pas, la nouvelle de l’arrestation de l’assassin présumé ne produisit aucune sensation. Aussi, dans le Marais, parmi les amis mêmes de Maurice, tout le monde ignorait-il son arrestation et la terrible accusation qui pesait sur lui.

Chez les Tussaud, depuis le mariage de Cécile, le pauvre garçon était absolument oublié. Au reste, on n’y connaissait pas du tout l’affaire de la rue de Lacuée ; le jour où les journaux avaient raconté le crime, c’était le jour où Cécile, mourante, avait été portée à la Pitié, et l’on juge que la famille Tussaud et ses amis avaient bien assez à s’intéresser sur le drame réel qu’ils voyaient sans s’occuper de ceux que racontaient les journaux.

Pour tous, pour Claude et Adèle Tussaud, pour Houdard et pour Cécile, Maurice, rétabli, revenu de la campagne, travaillait dans un autre quartier, maudissant et cherchant à oublier celle qu’il accusait de l’avoir trompé.

Presque tous les jours Cécile venait retrouver sa mère rue Saint-François ; c’est elle qui tenait les livres, nous l’avons dit ; ce travail terminé, les deux femmes causaient ensemble, Adèle consolant son enfant, que le chagrin, le remords poursuivaient sans cesse.

Dans leurs longues causeries désolées, la consolation était tout entière dans l’avenir, dans l’espoir d’un veuvage prématuré, qui permettrait à Cécile de retourner vers celui qu’elle aimait, Maurice Ferrand ; cela se raisonnait froidement, tranquillement, comme la chose la plus simple du monde. La mort d’Houdard, c’était l’espoir, c’était le but que l’on voulait atteindre. D’Houdard il n’en était jamais question entre les deux femmes. Au reste, il venait très rarement chez les Tussaud.

Trois jours après son mariage, il était venu rue Saint-François, avait emmené Tussaud dans son bureau, s’était assis près de lui, et avait dit :

— Maintenant que tout ça est fini, causons affaires ; combien te faut-il pour marcher carrément et remettre la maison sur ses pieds ?

— Mon Dieu, avait dit Tussaud tout rouge et embarrassé d’être obligé de parler clairement sur sa situation, mon Dieu, je vais te dire ce que je comptais te demander. Tu m’as déjà avancé une certaine somme qui doit aller dans les dix-huit à vingt mille francs ; si tu pouvais compléter cinquante mille francs, nous aurions un apport égal, et je réponds du reste. Je vous assure, à toi et à ta femme, mille francs par mois sans que vous ayez à vous occuper de rien.

En disant ces mots, Tussaud regardait son gendre, anxieux, cherchant sur son visage l’impression de ce qu’il disait, redoutant un refus. Au contraire, Houdard lui dit aussitôt :

— Ne parlons pas de ce que j’ai versé, ça rentre en compte sur les livres ; mais, puisque c’est employé, ça ne met pas un sou dans la caisse, et c’est de l’argent dans la caisse qu’il te faut.

— Évidemment, dit machinalement Tussaud.

— Parlons peu, mais parlons bien. Je suis ton gendre, tu n’as qu’une fille, la maison est à nous deux, et naturellement, après toi, elle est à moi. Ce que je verse est mis à mon avoir. Il s’agit avant tout de faire une vraie maison. J’ai quatre-vingt mille francs de valeurs qui me rapportent six mille francs ; en employant ces fonds-là chez toi, j’en aurais bien le double.

— Le double ! exclama Tussaud tout bouleversé à l’idée de voir une pareille somme entrer dans sa maison, mais c’est quatre fois autant qu’elles te rapporteront.

— N’exagérons rien ; avec cinquante mille francs, peux-tu marcher rondement ?

— Avec la moitié. Songe que nous ne devons rien, puisque j’ai payé avec les fonds que tu m’as avancés.

— Il vaut mieux en avoir de trop que pas assez.

— Du moment où ça ne te gêne pas, oui.

— Ça ne me gênera pas, puisque ce que je vais aliéner je le retrouverai chez toi chaque mois.

— C’est entendu.

— Claude, mes valeurs sont des valeurs cotées : elles sont bonnes, et je ne veux à aucun prix m’en défaire.

— Oui, mais l’on prêtera dessus partout, s’empressait de dire Tussaud.

— Je le sais bien. Mais tu conçois facilement, je ne veux pas faire comme ces imbéciles qui vont porter leurs titres chez un changeur, demandent des avances dessus, puis le jour où ils veulent les retirer, trouvent la boutique fermée et le bonhomme envolé avec les valeurs.

— Ah non ! ce saurait trop bête, fit Tussaud, riant gracieusement à son gendre.

— Voilà ce qu’il faut trouver. J’ai, je te l’ai dit, de quatre-vingt à cent mille francs de valeurs. J’ai les numéros des titres ; je veux les déposer en garantie pour un prêt de soixante mille francs, nous en payons l’intérêt, mais les titres ne sortiront pas de la caisse de celui auquel je les confie. Les coupons me seront donnés à moi ; c’est moi qui les toucherai. Tu comprends que je connais du monde dans les administrations ; j’ai l’habitude de les toucher moi-même, et je ne veux pas avoir l’air de m’être servi de mes titres. Bien entendu, nous payons les intérêts ; mais il faut que ma petite fortune soit là autant à l’abri qu’elle l’est chez moi.

— Je te comprends parfaitement. C’est très sagement agir ; mais nous ne pouvons faire l’affaire ainsi qu’avec un particulier, un ami.

— Oui, voilà ce qu’il faudrait ; as-tu dans tes amis une personne pouvant faire l’affaire ?

Tussaud réfléchit quelques minutes pendant lesquelles Houdard, qui l’observait, tortillait sa moustache.

Le fabricant de bronzes s’écria tout à coup :

— J’ai notre affaire.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Une amie d’Adèle, ou plutôt une ancienne amie de sa mère, qui quelquefois m’a obligé pour mes payes ; elle avait une maison rue Saint-Paul qu’elle a fait vendre cette semaine ou la semaine passée ; elle veut s’acheter des obligations afin de se faire des rentes sûres et n’avoir plus à s’occuper de la gérance d’une propriété. Eh ! tu la connais bien ; elle était à la noce, la mère Marianne Paillard, cette vieille qui avait un châle de 1815, une chaîne qui lui faisait trois fois le tour du cou et un saint-esprit[3] sur la gorge.

— Ah ! oui, je sais !

— Eh bien ! il faut s’en occuper. Tu lui demanderas soixante mille francs, les titres au taux du jour en représentent quatre-vingt-seize mille, on peut lui donner huit pour cent ; mais il est bien entendu qu’elle ne se servirait en aucun cas des valeurs, que c’est moi qui détacherai et prendrai les coupons chaque trimestre.

— Oui, oui ; enfin c’est un dépôt qu’elle ne peut toucher.

— C’est bien cela !

— Eh bien, mon cher André, apporte-moi les valeurs, et j’envoie aussitôt Adèle faire l’affaire.

— Les titres, je les ai ; les voici.

En disant ces mots, il tira de sa poche un gros rouleau de titres qu’il remit à Tussaud.

Le soir même l’affaire était négociée, et la mère Paillard, qui était venue dîner chez les Tussaud en apportant la somme, retourna chez elle, remportant les titres d’André dans une enveloppe qu’elle avait fait cacheter devant lui, pour l’assurer qu’elle ne s’en servirait pas.

André versait cinquante mille francs et gardait dix mille francs pour lui-même. À dater de ce jour, si quelqu’un était venu dire à Tussaud du mal de son gendre, assurément il l’eût immédiatement étranglé. La maison Tussaud était relevée.

Tussaud était transformé ; enfin ses rêves avaient pris un corps. La maison ruinée, sans crédit, le magasin désert, l’atelier incomplet, avaient tout à coup repris de l’activité ; c’était le bourdonnement perpétuel du travail ; aux chants joyeux des ouvriers se mêlaient le cliquetis gai des marteaux des ciseleurs, le cri aigu de la gouge mordant le cuivre, avec l’accompagnement du roulement des tours ; les éclairs de la forge illuminaient tes ateliers.

C’était la ruche travailleuse.

Dans les magasins, les surmoulés couvraient les tablettes et les comptoirs, attendant l’acheteur, pour du bronze en blanc, passé au vert ou à la dorure, se transformant ainsi en bronze d’art.

Dans son petit bureau, Tussaud recevait les sculpteurs, achetant sans cesse de nouveaux modèles, heureux, satisfait, disant à tout propos :

— Faites-moi des concessions. Avec moi vous ne risquez rien ; je ne fais les affaires qu’au comptant.

Au comptant ! rien ne peut exprimer la façon dont il disait ces mots, comme ils sortaient gros de sa bouche, comme il était heureux de les dire ! Lorsqu’il y avait du monde dans le bureau, il aimait à laisser sa caisse entr’ouverte.

On voyait sur les planches de longues rangées de pièces de cent sous en argent, une sébile pleine de pièces d’or et un gros portefeuille. Il recherchait l’occasion d’un compte à payer ou d’un achat à envoyer faire, afin de tirer le gros portefeuille ; il cherchait dans chaque poche ; et, feignant de se tromper, il disait, de façon à être entendu :

— Non, pas ça ; ce sont des billets de mille ; ceux-là, c’est de cinq cents. Où sont donc mes liasses de cent ? Au fait ! je puis bien donner de l’or.

Et il refermait son portefeuille, le replaçait dans la caisse, en sortait la sébile pleine d’or, dans laquelle il tripotait, pour finir quelquefois en disant :

— Au fait, ce n’est pas pressé, j’irai le payer moi-même ce soir.

Mais il était satisfait : il avait fait voir à tous que la maison Tussaud était relevée. Ah ! il était bien heureux, Tussaud : il fallait voir avec quelle activité dévorante il allait de l’atelier aux magasins et des magasins à l’atelier ; il fallait le voir la face enluminée, l’œil brillant, les cheveux en toupet sur le front, en bras de chemise, les pouces passés dans ses bretelles, comme il se promenait dans ses ateliers, donnant un conseil ici, un compliment là, comme un général d’armée passant devant le front de ses troupes un jour de manœuvre.

Les premiers modèles lancés amenèrent quelques commissions pour l’exportation. Ah ! ce fut un beau jour pour Tussaud que celui de l’emballage des pendules et des candélabres ; toute la rue Saint-François était encombrée de caisses devant sa porte ; il aurait volontiers fait mettre à chaque bout de la rue l’écriteau : « Rue barrée par ordre. » Quelle joyeuse chanson pour ses oreilles que le bruit monotone et continu du marteau des emballeurs ; Tussaud allait, venait, regardant la mine jalouse des confrères qui passaient et auxquels il courait jusqu’au milieu de la rue serrer la main ; aux félicitations il répondait dédaigneusement :

— Ah ! c’est une petite commission qui m’a donnée plus d’ennui qu’elle ne vaut ; je ne suis pas fâché qu’elle soit terminée ; je vais pouvoir me mettre aux ; grands travaux que j’ai de commandés.

En somme, la maison Tussaud avait reconquis la considération ; la médisance s’était tue, ceux qui avaient blâmé le mariage de Cécile avec Houdard félicitaient le père à cette heure.

Le scandale rêvé par Houdard la première nuit de ses noces ne s’était pas produit ; conseillé ou mieux avisé, il ne l’avait pas tenté de nouveau ; au contraire, les jeunes époux passaient pour faire un heureux ménage.

On pensait que Cécile avait pris facilement son parti de la situation ; jeune, belle, se trouvant liée à un homme encore jeune et beau, fort galant avec elle, apportant peut-être dans son intimité une légèreté qui devait séduire la nature toujours curieuse d’une jeune fille ; on croyait enfin qu’ils vivaient bien ensemble. Houdard se montrait peu dans le quartier, il avait pu faire deux voyages sans qu’on s’en aperçût ; naturellement, Cécile ne lui en avait pas ouvert la bouche. La mère seule savait ce qui se passait dans le ménage de sa fille ; c’est près d’elle que Cécile venait chercher des consolations à sa situation de femme-demoiselle. Dans des moments de crise violente, la mère, désespérée de voir l’état de sa fille, et se reprochant le sacrifice qu’elle avait dû lui faire, désolée, perdant la tête, avait été jusqu’à lui proposer de revoir Maurice ; mais d’un seul mot Cécile l’avait avertie, disant avec un geste outragé :

— Pour qui me prends-tu ?

Et la mère s’était tue. Cécile voulait bien qu’on parlât du passé, de Maurice, de sa sœur ; elle voulait bien qu’on supposât une catastrophe plus ou moins éloignée, et qu’alors on envisageât la possibilité d’un mariage avec Maurice, mais c’était tout ; tant que son mari vivrait, elle resterait ce qu’elle était. Au fond d’elle-même, elle était heureuse et fière, sa conscience était pour elle ; car, mariée, elle restait toujours fidèle à celui qu’elle avait aimé, à celui qui l’accusait.

Le père Tussaud seul était convaincu que sa fille aimait son mari et qu’elle en était adorée.

Un jour, il s’invita à dîner chez eux en disant à Cécile :

— Il y a longtemps que je n’ai vu Houdard, j’irai dîner avec vous ce soir.

Cécile regarda sa mère ; celle-ci s’excusa disant qu’elle ne pouvait y aller, que son mari irait seul.

Tussaud dîna le soir avec ses enfants. Cécile était d’habitude réservée, sa tenue ne l’étonna donc pas ; Houdard fut très gai, très enjoué, et Tussaud en était tout joyeux. La jeune femme s’étant trouvée par deux fois indisposée, Claude plaisanta gaiement son gendre ; Houdard devint livide, pendant que Cécile, accoudée sur la table, le regardait en souriant méchamment. En reconduisant son beau-père, Houdard dut subir ces plaisanteries de mauvais goût ; il rentra furieux, bousculant tout, jurant, sacrant. Cécile se préparait à gagner sa chambre et restait impassible. La voyant se disposer à rentrer dans son appartement, il se plaça devant elle, les bras croisés, et dit :

— Ah çà ! cette vie-là ne va pas durer !

— Elle durera toujours, monsieur Houdard !

Houdard eut un geste brusque et s’élança sur elle en disant :

— Allons, finissons-en, tu seras ma femme, et pour de vrai.

 

Il allait la saisir et l’entraîner dans sa chambre, lorsque Cécile, d’un mouvement félin, échappa à son étreinte, courut à la table, et prit un couteau.

— Si vous faites un pas, je vous tue.

— Houdard vit dans les yeux de la jeune femme qu’elle n’hésiterait pas à accomplir sa menace ; il exclama un juron grossier et la laissa passer. Cécile partie, il entendit le bruit du verrou et de la serrure qu’elle fermait ; alors, exaspéré, il s’écria :

— Mais je suis donc lâche de reculer ainsi devant elle ?

IV

OÙ MAURICE NE COMPREND PLUS RIEN.

Lorsque l’on était venu arrêter Maurice chez lui, sa sœur s’était précipitée sur les agents en s’écriant :

Vous n’emmènerez pas mon frère ! Celui-ci l’avait embrassée et lui avait dit doucement en la repoussant légèrement :

— Mélie, veux-tu te taire, il y a une méprise, une erreur ; on n’arrête pas les gens qui n’ont rien à se reprocher ; je vais aller avec ces messieurs, tout s’expliquera là-bas et je serai bientôt de retour... Prépare le déjeuner.

Tout en s’efforçant d’être calme, Maurice était tout bouleversé, sa voix tremblait et Amélie demanda en pleurant au commissaire :

— Mais, monsieur, de quoi l’accuse-t-on ?

— Mademoiselle, fit le commissaire ému et pris de pitié pour la jeune fille, ma mission s’arrête à l’exécution de mon mandat, j’en ignore les motifs. Ainsi que le dit votre frère, s’il est victime d’une erreur, en arrivant à la préfecture, en deux mots il s’expliquera. Laissez-le donc partir sans crainte.

— Monsieur, voulez-vous me permettre de l’accompagner ? supplia la jeune fille.

— Non, mademoiselle, cela est impossible ; des personnes qui nous accompagnent – et il désigna les agents – ont à faire ici une perquisition, et doivent vous demander quelques renseignements.

— Une perquisition ! répéta Maurice avec étonnement.

Le commissaire lui dit alors sur un ton de commandement assez sec : « Allons, monsieur, hâtez-vous de vous vêtir… ; il faut que nous partions… »

Maurice interdit, effrayé, rentrait dans sa chambre ; les deux agents le suivirent. Le commissaire faisait entrer trois autres agents ; en désignant la jeune fille, il dit à l’un :

— Voici la sœur…

Amélie, en voyant tant de monde entrer, s’était regardée, et toute honteuse de se voir si peu vêtue, elle voulut se sauver dans sa chambre. Un des agents la retint par le bras :

— Où va-t-on donc ?

— Mais, monsieur, fit-elle tout interdite, m’habiller…

— Restez là… Vous vous habillerez après la perquisition.

Et, faisant signe à ses compagnons, l’agent dit :

— Entrez vite et cherchez…

Les agents ayant obéi, il se disposait à interroger la jeune fille ; mais le commissaire l’arrêta en disant :

— Attendez que nous soyons partis.

Amélie, toute confuse, s’était blottie dans un coin. Nous l’avons dit, elle n’avait qu’un jupon, elle cherchait à cacher ses épaules dans un petit châle qu’elle avait décroché ; honteuse d’être presque nue, effrayée, la pauvre petite pleurait. Au bout de quelques minutes, Maurice sortit de sa chambre suivi de deux agents ; sa sœur fondant en larmes, se jeta dans ses bras, en s’écriant :

— Oh ! reviens vite, mon frère, reviens vite… j’ai peur ; et comme elle se penchait pour lui dire le même mot dans l’oreille, le commissaire, croyant qu’elle avait une recommandation mystérieuse à lui faire, fit signe aux agents. L’un repoussa vivement la jeune fille et l’autre entraîna Maurice.

Le pauvre garçon marchait en titubant ; il croyait rêver ; sorti de chez lui, n’ayant plus de raison de se maintenir pour rassurer sa sœur, l’effroi se peignit sur son visage ; il tremblait, et ses jambes vacillaient sous lui. Un fiacre attendait en bas, on dut l’aider à y monter ; le commissaire de police se plaça près de lui, les deux agents en face, et la voiture se mit en route. Maurice voulait parler, et il ne trouvait pas de mot pour commencer. Les trois hommes qui l’avaient arrêté et qui, chez lui, avaient paru composer leur visage pour le rassurer, avaient à cette heure l’aspect dur et sévère. Hébété, il regardait par la portière et il voyait les ouvriers matineux qui se pressaient pour se rendre à l’atelier ; il se demanda alors ce qu’on allait dire de lui quand, ne le voyant pas venir à l’ouvrage, on apprendrait qu’il avait été arrêté. Il fit un effort et demanda au commissaire :

— Monsieur, vous avez refusé devant ma sœur de me dire le motif de mon arrestation ; voulez-vous me l’apprendre maintenant ?

— Je n’ai rien à vous dire, vous devez le savoir.

Et le commissaire et les agents échangèrent un regard et eurent un mouvement d’épaules qui semblait dire :

— Il va faire l’innocent. Nous connaissons ça.

Maurice avait vu le signe, et comme il ne lui disait rien qui vaille, il eut peur et redemanda :

— Je vous jure, monsieur, que je ne sais absolument rien ; je reste consterné de ce qui arrive ; rien dans vie, dans mes actes, ne pouvait me faire redouter une chose semblable. Je ne suis qu’un ouvrier ; je vis honnêtement de mon travail, sans dettes.

— Sans dettes, dit d’un ton singulier le commissaire. Vous les avez payées, vous n’en avez plus.

— Mais, monsieur, je n’en ai jamais eu.

— Nous verrons ça.

— Je n’ai rien fait de mal ; je ne m’occupe pas de politique.

— Vous savez bien que la politique n’a rien à voir là dedans, épargnez-nous cette comédie ; on ne vous demande rien, vous répondrez tout à l’heure. Préparez-vous. Ils sont tous les mêmes.

Les mêmes ! Pauvre Amélie, doit-elle être dans un état, pauvre petite, après tous les tourments que je lui ai donnés par ma maladie.

— Oui, c’est vrai ! Vous avez été malade, dit le commissaire échangeant un regard avec les agents.

— J’ai été malade pendant deux mois, monsieur.

— Oui, oui. Vous en aviez bu un peu aussi, vous ; nous savons ça !

À ces mots, Maurice eut un soubresaut ; il regarda les agents et le commissaire, qui, de l’œil, se prévenaient de l’effet que ces seuls mots avaient produit ; le pauvre garçon était mal à l’aise ; il ne savait comment échapper à ces trois regards inquisiteurs ; il était tout interdit. On savait la tentative de suicide, et c’est pour cela qu’on l’arrêtait. Cependant, quelle autre cause, et ces mots qu’il venait d’entendre étaient assez clairs :

« Vous en avez bu un peu aussi, vous. »

Il baissa les yeux, consterné et disant malgré lui :

— Oh ! on sait ça !

— Oui, oui, on sait ça ! dit le commissaire d’un ton goguenard ; vous ne demandez plus le motif de votre arrestation.

Maurice releva les yeux et les regarda tous trois ; il ne comprenait pas. Le commissaire ajoutait, pour le confondre :

— C’est votre sœur qui a été chercher le contre-poison le lendemain matin ; nous avons reconnu son signalement.

Le pauvre garçon était atterré ; il n’y avait plus de doute, c’était pour cela qu’il était arrêté ; mais quel délit pouvait-il avoir commis dans sa tentative de suicide ? C’est sur ce sujet qu’on allait l’interroger, et il avait juré qu’il ne dirait rien. La lettre de Cécile s’expliquait ; elle avait eu connaissance de l’enquête faite à ce sujet, et c’est pour cela qu’elle l’avait prévenu, qu’elle lui avait fait jurer de ne rien dire.

Le commissaire et les agents semblaient triomphants. Maurice avait la tête baissée ; sachant de quoi il allait être question, il était décidé à se taire, quoi qu’il advînt ; il l’avait juré. Le pauvre garçon, blotti dans son coin, se creusait la tête pour trouver le motif de son arrestation. Il n’y avait rien eu, cependant ; Cécile vivait ; la seule victime, ç’avait été lui… Vainement il cherchait, il ne trouvait rien. Mais il était plus qu’inquiet, il avait peur, les agents l’effrayaient ; deux grosses larmes coulèrent silencieusement sur ses joues.

On avait traversé Paris ; bientôt la voiture s’enfonça sous les voûtes sombres de la Conciergerie ; en entendant la lourde porte se refermer, un frisson courut dans ses veines. On le fit descendre au greffe ; le commissaire montra son mandat d’amener ; le greffier ouvrit le gros livre d’écrou, et, tout en confrontant des yeux le papier et les déclarations, il écrivit à mesure que Maurice répondait :

— Vos nom, prénoms ?

— Maurice Ferrand.

— Votre âge ?

— Vingt ans.

— Votre profession ?

— Ciseleur et monteur en bronze.

— Où demeurez-vous ?

— Rue Moret.

— Bien.

Le greffier signa, fit signer le commissaire, et s’adressant à un geôlier :

— Conduisez-le au n° 6.

Un des agents prit brutalement Maurice par l’épaule et l’entraîna en disant :

— Allons, viens…

Pauvre garçon, il ne sentit rien ; il entendit en s’éloignant le greffier qui disait au commissaire :

— Allez donc vous douter de ça, en voyant l’homme ! On lui donnerait le bon Dieu sans confession.

— Eh bien, il m’a l’air d’un malin et d’un fort…

Le malheureux, entraîné par le geôlier dans les couloirs sombres, marchait comme un homme ivre ; un brouillard était devant ses yeux… Un frisson courut dans ses veines, dans ses os et glaça ses moelles, lorsqu’il tomba épuisé dans sa cellule et qu’il entendit la serrure et le verrou se fermer sur lui.

Seul entre les quatre murs de sa cellule, ne voyant le ciel qu’à travers les quadrilles d’une grille de fer, le pauvre Maurice ne put pas plus longtemps contenir ses sanglots. C’est en vain qu’il cherchait, qu’il fouillait dans sa conscience, il ne trouvait rien, rien à se reprocher dans sa conduite passée, et moins encore dans sa conduite présente. Et cependant l’accusation qui pesait sur lui devait être bien grave : il l’avait senti aux façons d’agir de ceux qui l’avaient conduit, aux regards qu’ils avaient échangés ; il le sentait encore à l’isolement dans lequel on le plongeait. Et la douleur et la colère crispaient le malheureux, qui gémissait :

— Mais j’ai donc des ennemis, moi qui n’ai jamais fait de mal à personne !

Toute la journée – et qu’elle lui parut longue !… toute la journée, assis sur son lit, le regard fixe, les mains jointes serrées entre ses genoux, le pauvre diable se creusa le cerveau pour deviner les motifs de son arrestation. L’heure du déjeuner se passa sans qu’il vît apporter son repas, mais l’appétit ne le tourmentait pas ; le soir on lui apporta sa nourriture ; il voulut interroger son gardien, mais il ne put obtenir la moindre réponse. Une chose le tourmentait : c’était l’état de sa sœur. Maurice ne mangea pas ; il s’étendit sur sa couche, accablé, trop fiévreux pour espérer y trouver le sommeil ; il cherchait un moyen d’informer sa sœur sur sa situation, et de la rassurer. La nuit vint, on entra dans sa cellule et on le fouilla ; il fit observer qu’il avait déjà été fouillé au greffe, et qu’on lui avait pris tout ce qu’il avait. On ne lui répondit pas. Les gardiens sortirent ; il entendit les lourds verrous qu’on tirait, puis tout rentra dans le silence. Quelle nuit ! Il ne put fermer la paupière, les idées les plus épouvantables hantèrent son cerveau toute la nuit. Tout entier occupé de sa sœur, il se demandait si, aux façons dont il l’avait vu traiter en partant, on ne l’avait pas arrêtée à son tour après la perquisition. Il se souvenait que, dans la voiture qui l’avait amené, le commissaire avait dit :

— C’est votre sœur qui a été chercher le contre-poison le lendemain matin ; nous l’avons bien reconnue à son signalement.

— Est-ce que la pauvre Amélie ne se trouvait pas mêlée à tout ça, la pauvre chère petite ? Toute la nuit il y pensa : il vit la malheureuse affolée après son départ, brutalisée par les agents, effrayée, perdant la tête et peut-être défaillante et se trouvant sans soins au milieu de ces gens qui la traitaient comme une coupable. Enfin, le jour revint et avec lui le calme. Il s’étendit sur sa couche et dormit. En s’éveillant, il essaya de toucher aux aliments qu’on lui avait apportés la veille ; mais il ne le put. Vers dix heures, on vint le chercher ; en voyant le geôlier se placer devant lui et lui dire de le suivre, il eut un gros soupir de soulagement ; enfin, on allait l’interroger, et comme il était bien sûr de lui, il ne tarderait pas à être mis en liberté. On le mena dans une petite chambre, à peine éclairée par une unique fenêtre donnant sur le bord de l’eau, et on le fit attendre ; quelques minutes après, deux gardes vinrent le prendre et le dirigèrent à travers une longue suite de couloirs, puis il monta deux étages et on l’introduisit dans une pièce assez grande, basse de plafond, éclairée par deux fenêtres étroites qui donnaient sur le boulevard Sébastopol ; entre les deux fenêtres se trouvaient placés deux bureaux, l’un devant lequel était assis un greffier, l’autre plus vaste, devant lequel, dans un large fauteuil, se trouvait assis le juge d’instruction, Oscar de Verchemont, qui dit en le voyant :

— Ferrand, avancez ; vous avez feint, lors de votre arrestation, d’en ignorer les motifs ; nous avons contre vous des preuves nombreuses : il faut donc cesser cette comédie et parler franchement.

Maurice regarda l’individu qui lui parlait, la bouche ouverte, l’œil fixe, semblant ne pas comprendre, et ne pouvant trouver une réponse.

— De votre sincérité dépend votre sort et notre façon de vous traiter ; vous n’êtes pas seul, nous le savons ; dites le nom de celui que vous avez aidé.

Après un grand effort, Maurice finit par dire :

— Monsieur, je ne comprends absolument pas un mot à ce que vous venez de me dire.

— Songez-y bien, Ferrand, depuis un mois l’enquête et l’instruction se poursuivent ; nous sommes absolument renseignés ; vos dénégations et vos mensonges n’auraient d’autres résultats que d’augmenter la sévérité avec laquelle vous devez être traité.

— Monsieur, je vous jure, je vous donne ma parole d’honneur que je suis prêt à répondre à tout ce que vous me demanderez. Je vous jure que je ne demande pas mieux. Mais sur ce que j’ai de plus sacré, je vous déclare que je ne comprends pas un mot à ce que vous me dites.

La physionomie de Maurice était si pleine de franchise que le juge le regarda quelques minutes bien fixement ; le jeune homme soutint le regard.

— Vous connaissiez depuis longtemps Léa Medan.

— Je ne connais pas du tout la personne dont vous me parlez là. Du reste, je suis certain que je suis victime d’une méprise.

— Répondez. Vous connaissiez Léa Médan, et vous alliez chez elle.

— Monsieur, je vous répète que je ne connais pas de Léa Médan.

— Vous niez, naturellement ; nous vous confondrons tout à l’heure.

Il fit un signe au greffier, qui fouilla dans une armoire et rapporta deux bouteilles de champagne vides. Maurice, inquiet, le suivait des yeux.

— Niez-vous avoir acheté, le 20 juin, vers huit heures du soir, ces deux bouteilles de champagne chez le sieur Bérard, marchand de vin rue de Lyon, près de la gare ?

Maurice était devenu tout rouge. Il répondit :

— Non, monsieur... Je reconnais avoir acheté ces deux bouteilles de champagne.

— Bien. Reconnaissez-vous avoir acheté, à la pâtisserie Saint-Antoine, des gâteaux semblables à celui-ci, le même jour, à la même heure ?

— Oui, monsieur ; je le reconnais.

— Étiez-vous chargé par quelqu’un de ces acquisitions ?

— Non, monsieur.

— Vous reconnaissez les avoir achetés pour vous ?

— Oui, monsieur.

— À quel emploi les destiniez-vous ?

— Pour ma consommation.

— Vous savez bien que cette bouteille ne contenait pas du champagne pur ?

— Oui, monsieur... Elle contenait un poison.

— Ah ! vous l’avouez enfin. Et ce poison, qu’en avez-vous fait ?

— Monsieur, je voulais me suicider, et j’avais préparé ces bouteilles à cet effet.

Le juge d’instruction haussa les épaules.

— Ferrand, il faut trouver un autre système de défense. Ce que vous me répondez est absurde... Vous avez acheté ces deux bouteilles, et vous les avez préparées. Vous avez acheté ces gâteaux dans la soirée du 20 juin. En sortant de les acheter, vous êtes rentré chez vous, rue de Lacuée ?

— Oui, monsieur.

— Vous les avez préparées là. Où avez-vous acheté le poison ?

— Je l’ai acheté la veille, rue des Lombards ; on m’aurait refusé chez un pharmacien. Voulant une mort douce, j’ai, dans un traité sur les poisons du docteur Claude Bernard, découvert un poison composé qui donne une mort douce, en même temps qu’avec le sommeil il apportait des songes heureux ; c’est de ce poison que j’ai composé – et dont on trouvera la recette chez moi – que je me suis servi.

— Votre poison préparé et mêlé au vin, vous êtes descendu de chez vous, et vous êtes retourné à la place de la Bastille.

— Oui, monsieur.

— Là, vous avez attendu jusqu’à onze heures, et à cette heure Léa Médan est venue vous rejoindre.

— Monsieur, dit Maurice rougissant encore, je vous le répète, je ne connais pas de Léa Médan.

— Bien !… Une femme alors est venue vous rejoindre, vous lui avez offert votre bras…

Maurice avait baissé la tête. Qu’allait-il répondre ?… Il avait juré que l’histoire de cette nuit était effacée de sa mémoire ; mais cependant il avait été vu ; il se décida, et quand le juge lui dit d’un ton singulier :

— Eh bien ! vous ne répondez pas ?…

Il releva la tête et dit :

— Non, monsieur, je n’ai vu personne sur la place de la Bastille.

— Ah ! fit le juge avec un sourire narquois, vous voulez nier. Avant de continuer, et pour que vous ne vous égariez pas, je dois vous dire, Ferrand, que nous connaissons absolument vos actes ; vos dénégations ne serviront à rien. Depuis onze heures du soir jusqu’à une heure, où vous êtes rentré avec votre victime, vous avez été suivi heure par heure.

— Ma victime ! répéta Maurice étonné, se demandant ce que ce mot signifiait.

Est-ce qu’il serait arrêté sur la plainte des parents ? du mari peut-être ? Est-ce que Cécile avait été obligée de tout avouer, et que, au nom de la morale ou pour satisfaire au scrupule du mari, on allait transformer cette nuit d’ivresse en un guet-apens ? Est-ce que sa complice allait être transformée en victime ? Est-ce qu’il était arrêté pour détournement de mineure ?

Le juge parlait, lui assurant qu’il était inutile de nier, qu’il valait mieux pour lui, dans son intérêt, entrer dans la voie des aveux ; Maurice n’entendait pas. Sa pensée allait du côté de cette piste nouvelle. Cette fois, il devait être dans le vrai ; ce n’était certainement pas Cécile qui l’accusait : c’étaient les parents. On avait vu la jeune fille entrer chez lui ; elle y avait passé la nuit. Le mari l’avait appris, et il menaçait d’une séparation. Alors la famille disait qu’elle avait été trompée, la jeune femme déclarait qu’elle avait été victime : on lui avait fait boire un narcotique, un breuvage spécial, et la malheureuse, enfin, avait succombé dans l’odieux guet-apens tendu par l’amant repoussé. Ce devait être cela. Cécile avait dix-sept ans. C’était un crime épouvantable, qui devait entraîner les travaux forcés à perpétuité, et à cette pensée, des frissons couraient dans ses membres. Que faire ? Se taire. Il le fallait, puisque la lettre de Cécile le lui demandait, surtout puisqu’il l’avait juré. Il fallait s’abandonner aux événements ; de la confrontation qu’on serait forcé de faire de lui et Cécile jaillirait le moyen de salut. Il fallait donc être réservé et attendre.

Toutes ces pensées avaient rapidement traversé son cerveau, et le juge, qui ne s’expliquait pas son mutisme, lui demandait pour la troisième fois :

— Vous êtes confondu. Vous refusez de répondre.

— À quoi ? fit-il comme sortant d’un rêve, à quoi, monsieur ?

— Quelle était la personne avec laquelle vous suiviez le boulevard Contrescarpe, le 20 juin, vers onze heures et demie, à laquelle vous avez dit : « Je souffre, je ne puis vivre sans toi, » et qui vous répondit : « Je t’aime et je voudrais mourir dans tes bras. »

— Je n’ai rien à répondre.

— Et c’est ainsi que vous croyez égarer la justice. Vous avouez avoir acheté le poison, vous avouez l’avoir préparé. Lorsque l’on vous demande dans quel but, vous dites que ce poison vous était destiné... Effectivement, nous savons que vous en avez pris, mais bien malgré vous et de façon à ne pas vous faire trop de mal. Enfin, puisque vous avouez avoir acheté le vin, les gâteaux…, les gâteaux aussi pour vous suicider, vous ne vouliez pas partir pour l’éternité le ventre creux…, bonne précaution, enfin. Ce système ne tient pas debout, mais puisque vous y tenez, continuez. C’est absurde. Nous savons ce que vous avez fait jusqu’à l’heure où, ayant acheté les deux bouteilles de champagne, vous êtes rentré chez vous les préparer. Dites-nous maintenant quel a été l’emploi de votre temps à compter de cette heure ?

— Je ne sais ce que vous voulez me dire, répondit Maurice pour parler, très embarrassé de voir qu’ils avaient été vus, suivis, et qu’on les avait même entendus.

— Enfin, qu’avez-vous fait dans la nuit du 20 juin ?

— Je n’ai rien à dire…

— Vous refusez de répondre ?

— Oui, monsieur, puisque l’on refuse de me croire.

— Prenez bien garde à ce que vous allez faire, car ceci est déjà un aveu : votre embarras, votre impossibilité de donner l’emploi de votre temps la nuit du crime.

— La nuit du crime ! répéta Maurice, bien convaincu que la nuit d’amour, d’ivresse qui devait finir dans l’éternité, était ainsi transformée de par la loi et s’appelait du nom « odieux » qu’il n’osait prononcer, et qu’il redoutait de provoquer sur les lèvres du juge d’instruction.

— Vous ne voulez pas revenir sur votre système, Maurice Ferrand, vous vous refusez à répondre ?

— Oui, monsieur, je nie absolument connaître la personne dont vous me parlez, et au besoin, je demande à être confronté avec elle…

— Oh ! fit le juge avec un mouvement répulsif. C’est trop de cynisme…

Maurice le regarda étonné, se demandant en quoi il faisait preuve de cynisme. Le juge Oscar de Verchemont répondit :

— Cette confrontation aura lieu, et nous verrons si votre audace, votre calme tiendront devant le cadavre de votre victime.

Maurice releva la tête ; que voulait encore dire cela ?… le cadavre de sa victime ! Depuis quatre ou cinq jours qu’il avait reçu la lettre de Cécile, qu’était-il arrivé à cette dernière ?

— Que me dites-vous, monsieur, le cadavre de ma victime ?

Cette fois, ce fut le juge qui le regarda avec surprise, disons plutôt avec admiration, tant la demande était faite avec un accent de sincère étonnement.

— Nous ferons exhumer le cadavre de Léa Médan.

— Le cadavre de Léa Médan ! Mais de quoi m’accuse-t-on enfin ?

Le juge se contenta de hausser les épaules. À cette minute seulement Maurice se douta qu’il était victime d’une erreur ; on l’accusait d’une chose bien plus épouvantable que tout ce qu’il pouvait redouter, et vite il s’avança vers le juge et s’écria anxieusement :

— Mais enfin, monsieur, répondez-moi, de quoi m’accuse-t-on ? Depuis une heure vous me tourmentez en me disant et me demandant des choses auxquelles je ne comprends absolument rien… De quoi m’accuse-t-on ?

Le jeune juge d’instruction échangea avec le greffier un regard qui voulait dire :

— Mais c’est très bien joué ! il est très fort.

Il se dressa dans son fauteuil et dit d’un ton glacial :

— Ferrand, n’ayez pas de ces emportements, veuillez être calme, si vous ne voulez que je prie les gardes de vous veiller de plus près.

— Mais enfin, monsieur, regardez-moi ; aux derniers mots que vous avez dits, cette agitation qui me fait trembler m’a saisi… Je vois que vous vous trompez ; dites-moi de quoi vous m’accusez.

Alors le juge eut un mouvement de tête indifférent, un imperceptible mouvement d’épaules ; il était bien convaincu que Maurice savait tout, et essayait une dernière comédie ; c’était une nouvelle scène qu’il jouait ; il dit nonchalamment, comme obéissant à un usage :

— Maurice Ferrand, vous êtes appelé devant nous, inculpé de l’assassinat de la fille Léa Médan, assassinée chez elle, rue de Lacuée, dans la nuit du 20 juin…

Rien au monde ne peut peindre l’expression du visage de Maurice en entendant ces mots… Il s’attendait à tout, et cependant pas à cela. Un tremblement secouait tous ses membres, les traits de sa face étaient contractés, le teint devint livide, ses yeux hagards allaient du juge au greffier ; le regard semblait dire : « Ce n’est pas possible, vous voulez m’effrayer ! » Une sueur abondante perlait sur son front à la racine des cheveux ; il râla plutôt qu’il ne dit :

— Assassin !… Moi, je suis un assassin… Non ! vous n’avez pas dit ça ?… Je ne suis pas accusé d’assassinat ?… Moi, assassin !…

Et sa tête tournait de tous les côtés, cherchant quelqu’un qui affirmât qu’il ne pouvait être un assassin.

Le jeune juge Oscar de Verchemont fut frappé de l’effet produit ; si habile comédien qu’il le jugeât, il ne put croire à une comédie en voyant le bouleversement des traits ; il chercha du regard conseil à son greffier, et celui-ci, comme lui, était tout étonné de l’état du malheureux inculpé ; d’une voix plus douce, encourageante, il lui dit :

— Ferrand, voyons…, répondez à une seule chose… Dites-nous l’emploi de votre nuit du 20 juin.

Maurice le regarda, cherchant à comprendre ; il vacillait sur ses jambes ; enfin, cachant son visage dans ses mains, il sanglota en s’écriant :

— Mais je ne peux pas, monsieur… je ne peux pas…

Et, suffoqué par l’émotion, cherchant à respirer, il répétait en hoquetant :

— Assassin… assassin, moi !… Oh !…

Et, écrasé par cette affreuse accusation, se sentant défaillir, il étendit les bras, cherchant à se soutenir ; ne rencontrant rien, il jeta un cri et tomba raide sur le tapis.

V

CE QU’ÉTAIT L’AGENT BOYER.

C’est l’agent Boyer qui, en sortant de la geôle de la Conciergerie, avait répondu au greffier qui s’étonnait de l’air honnête et de l’aspect doux de celui qu’on lui livrait comme un assassin :

— Eh bien ! il m’a l’air d’un malin et d’un fort.

L’agent Boyer, que nous avons à peine entrevu, était un type ; d’honnêteté ? Non ; Boyer était un déclassé, enfant de Paris, du quartier Saint-Paul, fils d’une dévote et de père inconnu, excepté dans la sacristie de l’église qu’elle fréquentait ; le jeune Boyer avait été élevé par les bons jésuites ; c’est là qu’il avait reçu les premiers principes du fin mouchard. C’est là que, en même temps que l’amour de Dieu et des saints, il avait appris le mépris des autres ; c’est là qu’obligé de reconnaître que la loi de la société était dans l’Évangile, il s’était moqué du code, et avait appris à le suivre sur les marges… Il lui était, à cause de cela, arrivé de nombreux mécomptes en entrant dans la société, l’Ancien Testament ayant sur les mœurs une morale assez élastique. Sa mise en pratique ne tarda pas à envoyer le jeune Boyer, d’abord dans un pénitencier, puis dans une maison centrale. Là, par cet air doux qu’il avait appris chez les bons frères, il capta la confiance de ses gardiens ; par sa dévotion, celle de l’abbé. Il n’en fallait pas plus pour le faire gracier, et comme on lui avait reconnu une certaine qualité d’observation et une manie de délation, dans l’intérêt du malheureux, on résolut d’utiliser ces petites qualités. Il entra à la police secrète, inavouée ; c’était bien ce qu’il fallait à la nature de l’élève des bons frères… Sur la vie et les coutumes, les mœurs de l’agent :

 

Glissez, mortels, n’appuyez pas.

 

L’agent Boyer, disions-nous, en sortant de la Conciergerie, se rendit chez le juge d’instruction, Oscar de Verchemont. Il raconta l’arrestation, et lorsque le jeune magistrat lui dit que, dans son idée, Maurice ne devait être que le complice du crime, il déclara être de son avis.

— C’est même à ce propos, monsieur, que je suis venu vous demander des ordres.

— Vous allez tout de suite vous mettre en campagne. Nous avons pu trouver l’agent de change chargé d’acheter les valeurs de la malheureuse, et nous avons eu par lui les numéros des derniers titres acquis par elle. C’est vers ce côté qu’il faut diriger votre surveillance.

— Il faut mettre des oppositions.

— Cela est fait depuis plusieurs jours, avec ordre de nous aviser immédiatement si quelqu’un se présentait. Les bijoux qui nous ont été signalés ont été vendus à Londres trois jours après le crime, alors qu’aucun avis n’était parvenu là-bas. Nous avons reçu un signalement qui ne se rapporte en rien avec celui de l’inculpé. Ce signalement est avec les notes qui vont vous être remises par mon greffier, et sur lesquelles vous trouverez l’énumération des valeurs et les numéros.

— Vous n’avez pas d’autres renseignements ?

— Aucun. Je vais interroger Ferrand, chaque jour le harceler, pour obtenir un aveu ; il suffit d’un mot lui échappant pour nous mettre sur la voie.

— Je l’ai observé ; je vous ai dit sa tenue, son allure, beaucoup de calme, un air innocent, très contenu, vous aurez de la peine à en obtenir quelque chose. C’est un fort.

— Cependant, il en est à son début ; les renseignements obtenus sur lui sont excellents.

— C’est vrai ; mais c’est facile de tromper le monde par les dehors. Les trois quarts de ceux qui semblent les plus extravagants sont les plus raisonnables ; les plus fous, les plus rieurs sont les gens les plus sérieux au fond… Ce n’est qu’une question de soins, les renseignements, et je ne m’y laisse jamais prendre. Il y a une chose à voir : avait-il de la religion ? Non. Voilà le mauvais renseignement.

— Je jugerai ça tout à l’heure, dit M. Oscar de Verchemont pour clore l’entretien ; demain, mon greffier vous donnera les notes qu’il a dû préparer pour vous.

Boyer, obéissant, se retira en se faisant bien humble devant le magistrat ; une fois dehors, il se rendit au bureau pour toucher sa prime d’arrestation, et, s’étant levé matin, il regagna sa demeure pour se reposer ; il restait rue du Petit-Musc. Au moment où il franchissait l’allée, il fut arrêté par sa concierge, qui lui dit :

— Monsieur Boyer, on vient de venir de chez votre tante, qui a eu une attaque, et elle vous faisait demander.

— La mère Paillard ?

— Oui, monsieur ; c’est le fils de sa concierge qui est venu, il y a environ une heure.

— Merci, je vais y aller.

Et Boyer sortit aussitôt, se dirigeant vers la rue Saint-Paul ; arrivé chez la mère Paillard, on lui dit que la vieille femme avait eu le matin comme un coup de sang et qu’elle allait un peu mieux. Son fils n’étant pas à Paris, on l’avait fait prévenir, lui son neveu. Boyer grimpa les deux étages, et, arrivé chez sa tante, il se précipita dans la chambre, l’air tout à coup bouleversé, en s’écriant avec des larmes dans la voix :

— Comment, mère Marianne, mère Marianne, tu es malade !… Ah ! mon Dieu, mon Dieu ! lorsque j’appris ça, j’ai quitté mon bureau, tout sens dessus dessous… Qu’est-ce que tu as ?

— Rien, rien, mon enfant, rien ; ça va mieux, dit la vieille femme attendrie par les marques d’affection que lui prodiguait son neveu ; et elle ajoutait à mi-voix, presque pleurant : pourquoi mon fils n’est-il pas comme toi ?

— Voyons, ma tante, ce n’est pas l’heure de parler de ça… Ce garçon est encore jeune, ça reviendra… Vous ne manquerez pas de soins tant que je serai là…

— Oui, mon enfant, je le sais bien ; tu es mon second fils, toi… Tu vaux mieux que le premier.

— Ma tante, qu’est-ce que vous avez besoin ? J’ai du temps, et je ne vous quitte pas ; j’enverrai une lettre à mon chef de bureau.

Boyer se faisait passer pour être employé dans les bureaux de la préfecture, ce qui lui permettait certaines relations que son véritable métier aurait empêchées. Le rôle de Boyer dans la maison de la vieille Marianne Paillard s’expliquera en deux mots. Le fils de la vieille était un brave garçon, la tête un peu chaude, qui, ayant touché quelque argent à la mort de son père, l’avait mangé dans des spéculations plus hardies qu’heureuses ; depuis il travaillait pour se relever ; sa mère l’aimait, mais la nature indépendante de Louis Paillard l’effrayait ; ses idées sur la religion l’épouvantaient ; il osait dire qu’on pouvait adorer le bon Dieu sans avoir des gens chargés de votre ouvrage : c’est ainsi qu’il parlait des prêtres… Il scandalisait la mère Paillard lorsque, rentrant le soir, il lui disait plaisamment :

— Je vais te lire un passage de la Vie des Saints.

Et il lisait dans un journal la condamnation d’un prêtre pour attentat à la pudeur. C’était alors des scènes qui faisaient rire le fils et bouleversaient la mère ; aussi elle citait comme exemple son neveu Boyer. Alors Louis se fâchait pour de bon ; il disait :

— Ce mouchard, ce cafard… qu’il ne vienne jamais ici quand j’y serai… ou alors…

Boyer savait tout cela, il avait envenimé la chose, et la mère et le fils s’étaient brouillés ; ils se voyaient, mais fort peu. Boyer le remplaçait et il espérait que la mère Paillard, ainsi qu’elle le lui avait promis, lui donnerait une part dans sa petite fortune. Aussi guettait-il la fin prochaine de sa tante ; c’était lui qui lui avait conseillé la vente de sa maison ; ayant les valeurs chez telle, il était plus facile en cas de malheur de les recevoir de la main à la main.

Boyer dit à la vieille femme :

— Vois-tu, tante Marianne, on ne sait pas ce qui peut arriver ; je vais passer la journée avec toi, je ne te quitterai que lorsque tu seras debout.

— Merci, mon garçon… Oh ! j’ai eu bien peur tout à l’heure, j’ai cru que c’était la fin, je ne voyais plus, je n’entendais plus.

— Et a-t-on été vous chercher un prêtre, au moins…

— Non, mon enfant ; mais je tiens à en voir un. Tu l’iras chercher ; ça ne fait pas mourir plus tôt et on est tranquille.

En entendant ces mots, Boyer regarda sa tante. Il fallait qu’elle se sentît bien mal pour parler ainsi. Et il fut confirmé dans sa pensée lorsqu’elle ajouta :

— Tu enverras en même temps une dépêche à Louis ; je veux le voir… Tu ne lui diras pas que j’ai demandé un prêtre.

Boyer se dit, en clignant de l’œil :

— Décidément, la mère Marianne va mal.

Ce qui pouvait se traduire par : « Il faut prendre nos précautions. La mère Marianne va mal ; ce sont mes intérêts qu’il faut soigner. » D’abord, il rassura la vieille femme sur son état, et, après avoir proposé tout ce qui lui était nécessaire, il alla chercher un médecin et alla trouver un prêtre de sa connaissance.

Ce dernier, en le voyant, lui demanda de quoi il s’agissait.

— Mon père, dit Boyer, en prenant son air cauteleux et en pleurant en parlant, mon père, c’est un bien grand malheur qui m’arrive : ma tante, presque ma mère, celle enfin qui m’a presque élevé, est mourante. C’est la seule affection que j’aie en ce moment, et je crains que Dieu ne veuille me la prendre.

— Mon enfant, si telle est la volonté du Seigneur, il ne faut point pleurer. C’est dans un monde meilleur qu’il l’appelle. Qu’elle meure chrétiennement.

— Mon père, on n’est pas maître de ses douleurs… Ma tante est une chrétienne qui veut mourir en état de grâce, et je viens vous demander votre secours. Je ne sais, mon père, si elle pratiquait régulièrement ; mais, à cette heure suprême, elle préfère le secours d’un ministre du Seigneur qui lui soit inconnu.

— Je vais me rendre à son désir, mon enfant.

Et pendant que le prêtre se disposait pour son office, Boyer causait :

— Ma pauvre tante est une sainte femme ; elle a un fils qui fait le désespoir de sa vie, mécréant, libre penseur, créature sans honneur, sans foi ; le misérable, lors de la mort de mon oncle, son père, toucha la part d’héritage qui lui revenait et n’en fit qu’une bouchée ; ma pauvre chère tante voudrait le mettre dans l’impossibilité d’en faire autant… Au reste, il est moins son fils que moi-même, par l’affection que je lui porte. Ma tante est, sinon très riche, fort bien dans ses affaires, et, monsieur l’abbé, je vous serais reconnaissant à cette heure suprême de lui apporter le concours de vos lumières… de ne pas permettre que, par un respect de la loi mal entendu, la pauvre vieille se croie dans l’obligation de laisser tout à celui qui n’est son fils que par le nom. Vous me connaissez assez, monsieur l’abbé, pour savoir que je ne parle pas pour moi ; mais nous sommes une famille de pauvres, qui avait souvent recours à elle et qui se trouvera sans ressource et pour qui ? S’il était possible de rappeler à ma pauvre Marianne que ces gens-là vont être bien malheureux ; que je pourrais, si elle le voulait, m’en occuper après elle ?

— Mon cher enfant, je vous connais trop pour douter de vos sentiments ; je rappellerai, selon votre désir, à votre parente, ce que je crois être le bien, et l’engagerai à le faire.

Ayant placé ce jalon, toujours larmoyant, Boyer précéda le prêtre et le conduisit chez sa tante. La vieille femme ne s’illusionnait pas sur son mal ; elle accueillit le prêtre avec joie et remercia Boyer en lui disant :

— Tu n’as pas trouvé mon confesseur, tu as été en chercher un autre, tu as bien fait, car je ne me sens pas bien.

Boyer se retira, et le prêtre s’assit au chevet de la malade. L’agent, ayant fermé les portes de la pièce où il se trouvait, vint se placer près de la porte et colla son oreille à la serrure. La pauvre moribonde s’accusait d’avoir commis des fautes d’enfant ; ce qui l’affligeait le plus, c’était d’avoir été si sévère avec son fils, qui au fond l’adorait ; le prêtre voulut parler de Louis Paillard dans les termes dont lui en avait parlé son cousin ; la vieille femme l’arrêta en lui disant aussitôt :

— Non, mon père, non ; Louis est un honnête homme ; c’est en travaillant qu’il a mangé l’héritage paternel, par de mauvaises spéculations, mais c’est un bon fils et un honnête homme ; il ne dit pas de mal de la religion, il ne la pratique pas. Le bien que je faisais à ma famille, il le fera après moi et plus largement que moi ; c’est pour cela que je n’ai pas fait de testament et n’en veux pas faire ; tout ce que j’ai est à lui, et à ma mort tout doit lui revenir, puisqu’il est mon unique enfant…

— Il faut toujours penser au bien… et, en donnant tout à votre fils, ne privez-vous pas d’autres parents, ayant pour vous une affection égale… et que vous traitiez comme vos propres enfants ?…

— Mon père, peut-être me voulez-vous parler de Boyer : c’est un bon garçon, mais qui est bien placé et gagne bien sa vie... C’est ce qu’il me dit ; il n’a besoin de rien, et si jamais il était malheureux, Louis serait incapable de le laisser dans le besoin.

L’abbé parlait de ses pauvres, de l’Église, qu’il ne fallait pas oublier.

Boyer n’écoutait plus. Il s’était redressé et, mordillant ses lèvres, les traits rudes, les sourcils froncés, il répétait :

— Ah ! tout à lui… Ah ! rien !… C’est ce que nous verrons !

Et il marchait dans la chambre.

— Tu n’as pas fait de testament, pas de legs ; pas d’inventaire… Nous verrons.

Il entendit marcher. Son visage se transforma aussitôt ; et quand le prêtre reparut, il lui demanda :

— Eh bien ! monsieur l’abbé ; elle est bien mal, n’est-ce pas ?

— C’est une sainte et digne femme, dit le prêtre, évitant de répondre. Avez-vous prévenu son fils ?

— Oui, oui, j’ai envoyé une dépêche.

— Il faut absolument qu’elle le voie. Renvoyez-en une autre… Qu’il se hâte.

Et, serrant la main de Boyer, il ajouta plus bas :

— Adieu, mon ami ; priez pour elle.

À peine le prêtre était-il sorti que le médecin entra.

Un rapide examen lui suffit. Il fit une ordonnance, et, en se retirant, après avoir rassuré la malade, il entraîna Boyer sur le carré, et lui dit :

— Boyer, ta tante est perdue ; elle en a à peine pour la nuit. C’est une attaque de paralysie, et c’est la quatrième. Dans une heure, elle ne pourra plus parler... Il faut immédiatement prévenir Louis. Qu’il vienne ; il faut qu’il soit là !… Si sa mère mourait sans qu’il fût là, il t’en voudrait toute sa vie.

— C’est fait, docteur ; j’ai envoyé une dépêche.

— Ça m’étonne qu’il ne soit pas encore arrivé. Il faut une heure pour venir de chez lui. Envoie une autre dépêche ; il y a urgence.

— Je vais y aller tout de suite.

— Va et reviens vite, car il ne faut pas la laisser seule… Je t’attends.

Boyer mentait, il n’avait pas envoyé de dépêche ; mais, cette fois, assuré qu’avant une heure la paralysie clouerait la langue de la moribonde, il se décida. Et il courut au télégraphe en disant :

— Avant qu’il soit arrivé, j’aurai fait mon affaire.

Le docteur était retourné près du chevet de la malade, à laquelle il disait pour la rassurer :

— Mère Marianne, c’est une crise comme vous en avez déjà eu, je vous en sortirai comme des autres ; mais, faire ses affaires, ça ne fait pas mourir et il vaut mieux arranger ça tout de suite. Louis est maintenant un garçon raisonnable, vos attaques à présent peuvent devenir plus fréquentes, il faut donc qu’il soit au courant de vos affaires.

— Docteur, dit la vieille d’une voix faible, c’est ce que je veux faire, je ne veux plus m’occuper de rien, je vais lui laisser tout et il vivra avec moi.

— C’est une bonne idée.

— J’ai des valeurs qui ne sont pas à moi, sur lesquelles j’ai prêté, il faut que je lui explique ça… Pour le reste, ce n’est rien, parce que c’est chez mon notaire, et il trouvera ça.

— Voulez-vous me charger de quelque commission, en l’attendant.

— Non, non, il n’y a qu’à lui que je peux parler de ça.

— Vous pouvez me dire le nom de vos emprunteurs ?

— Non ! non !… Je ne pourrais le dire qu’à lui.

Le docteur était fort embarrassé ; il n’osait dire à la malade la gravité de son état, que pareil aveu aurait assurément aggravé, et cependant il craignait que le fils n’arrivât trop tard. Pour Boyer, le docteur, vieil ami de la famille, n’avait jamais pu le sentir, d’autant plus qu’il savait son véritable métier, et il se serait bien gardé de conseiller à la vieille femme de le prendre pour confident.

Boyer revint du télégraphe ; il présenta le petit reçu bleu qu’on donnait alors, pour justifier d’avoir fait ce qu’on lui demandait. Le docteur partit après avoir dit à Boyer qu’au cas où la mère Marianne serait dans l’impossibilité de parler à l’arrivée de son fils, – si celui-ci arrivait avant une heure, – il l’envoyât immédiatement chercher.

Seul, Boyer vint se placer au chevet de la moribonde. Celle-ci semblait toujours tendre l’oreille, et, avec l’ouïe particulière au mourant, elle entendait chaque fois que la porte de la rue s’ouvrait et elle disait d’une voix qui devenait de plus en plus faible :

— Vois donc, Boyer, voilà Louis…

Boyer était allé dans la cuisine préparer la potion recommandée par le docteur. Quand il revint, il voulut la faire prendre à la malade ; il se recula étourdi. La malheureuse râlait, ne pouvant plus parler, et ses yeux devenaient vitreux. L’agent changea aussitôt de physionomie et d’allure ; sa face de cafard se contracta, un rire méchant crispa ses lèvres, et il se redressa, se promena dans la chambre, la tête haute, semblant dire :

— Enfin, je suis chez moi…

Et cynique, épouvantable, se tournant vers la vieille, dont le regard à moitié éteint suivait avec étonnement cette soudaine transformation, il s’écria :

— Vieille bête qui ne veux rien me donner… Je prendrai ma part alors, et comme c’est moi qui la ferai, je la ferai large, entends-tu, vieux pot ?

Les yeux de la moribonde semblaient prêts à sortir des paupières ; son regard épouvanté suivait le misérable ; elle ne pouvait ni crier ni bouger ; la paralysie la clouait sur son lit, à la merci du monstre.

— Ah ! tu n’as rien pour moi. Crève donc alors ; quand Louis viendra, j’aurai ma part d’héritage et tu prieras pour moi là…

Et accompagnant ces mots d’un rire atroce, il se dirigea vers le secrétaire qui se trouvait en face du lit de la mourante. L’agent Boyer avait toujours un trousseau de clefs sur lui ; en deux minutes le meuble fut ouvert et, calme, il s’assit devant.

On n’entendait dans la chambre que le bruit monotone du balancier de la pendule, qu’accompagnait le râle lugubre de la moribonde.

Et c’était un sinistre spectacle que cette mourante étendue sur le lit, anéantie, immobilisée par la paralysie et ayant encore toute sa connaissance, voyant, entendant, comprenant, les yeux encore hagards de l’effroi éprouvé lorsque le misérable avait vomi sur elle ses injures et ses cyniques imprécations.

La malheureuse mère Paillard sentait la mort l’entraîner lentement, et elle ne pouvait réagir ; elle essayait de crier et cela augmentait à peine son râle ; elle aurait voulu avertir quelqu’un que les seules valeurs qu’elle avait dans son secrétaire étaient un dépôt. Elle aurait voulu raconter les conditions de ce dépôt, et cela était impossible.

Le misérable qu’elle avait cru, celui qu’elle avait un moment préféré à son fils n’était qu’un voleur ; et, à cette heure où elle se débattait dans les affres de la mort, il la pillait, il allait prendre le dépôt qu’on lui avait fait, et la mère Paillard mourait laissant cette tache sur sa mémoire : qu’elle s’était servie des valeurs, qu’elle avait vendu les titres qu’on lui avait confiés.

Le mal empirait, et ses yeux se voilèrent au moment où Boyer, ayant fouillé tous les tiroirs, ayant lu rapidement tous les papiers, détruit ou confisqué plusieurs, mettait la main sur la grosse enveloppe cachetée, en brisait le cachet et jetait un cri de joie en voyant que les titres étaient tous au porteur.

Il les examina un par un, fit l’addition des chiffres, et dit, satisfait :

— La vieille, elle ne disait pas qu’elle en avait autant que ça… une fortune !… J’ai ma part, mère Marianne ; je ne t’en veux plus, meurs tranquille ; je te jure de te payer une belle couronne et de te faire dire des messes. Au moins, le partage est juste. Louis aura ce que tu as chez le notaire.

Il s’avança jusqu’au chevet de la vieille femme.

— Allons, c’est la fin… Ça commence vite, mais que c’est long à finir ! Voilà quatre grandes heures qu’elle râle. Elle n’a besoin de rien, soyons prudent.

Et après avoir remis en ordre les papiers dans le secrétaire, après avoir soigneusement fermé tout, l’agent Boyer composa son visage et descendit ; en passant devant la concierge, il avait les joues baignées de larmes. On lui demanda :

— Eh bien ! monsieur Boyer, et votre tante, comment va-t-elle ?

Il ne put contenir ses sanglots et c’est avec peine qu’il répondit :

— Elle est perdue, ma pauvre tante, ma seconde mère…, ma chère mère Marianne. Oh ! mon Dieu ! mon Dieu !

— Voyons, monsieur Boyer, il faut se faire une raison, il ne faut pas pleurer comme ça ; on devait bien s’attendre à ça un jour ou l’autre, à l’âge qu’elle a.

— C’est vrai ; mais si vous saviez ce que c’est cruel de voir souffrir ainsi ceux qu’on aime. Et si Louis était là, seulement, ça aurait adouci ses derniers moments.

— Vous croyez que c’est bien fini, donc ? Plus d’espoir ?…

— Pauvre chère femme, depuis plus d’une heure elle ne reconnaît personne, elle râle ; je vais à l’église faire dire les prières de l’agonie.

— Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! dit la concierge en faisant le signe de la croix, et, en rentrant dans sa loge vivement impressionnée, elle ajouta : Pauvre garçon, il l’aimait comme sa mère.

Boyer courut aussitôt à l’église Saint-Paul faire sa petite commande de prières, et en sortant de la sacristie il courut chez lui tout d’une traite ; avant d’entrer, il prit cet air que nous lui connaissons et sembla suffoqué par les larmes. Sa concierge, en le voyant ainsi, lui dit :

— Ah ! mon Dieu, elle va mal, votre tante ?

— Elle est morte !… et il éclata en sanglots.

— Oh mon Dieu ! mon Dieu ! pauvre monsieur Boyer, c’était votre seule famille.

— Vous dites vrai. La mère Marianne n’existant plus, je quitterai Paris.

— Il faut avoir de la raison… et votre place ?

— Je donnerai ma démission ; j’irai vivre en province avec le peu que j’ai.

C’était la première fois que la concierge lui entendait dire cette phrase, et cependant elle la trouva toute naturelle ; elle lui demanda :

— Avez-vous besoin de mes services ?

— Merci, j’attends son fils, s’il le veut, je la veillerai avec lui. Je monte vite chez moi, je vais chercher un petit crucifix pour le mettre sur le lit.

Il monta chez lui, la concierge rentra chez elle en disant :

— Quel saint homme ! Pourquoi faut-il que le malheur s’acharne sur ceux-là ?

Rentré chez lui, Boyer ferma soigneusement toutes les portes : il baissa minutieusement les rideaux afin qu’aucun regard indiscret ne pût se glisser dans la chambre. Il s’assit alors devant son petit bureau et cacha dans un tiroir secret la liasse de titres qu’il avait pris chez la mère Marianne. Avant de les serrer, il avait transcrit tous les numéros sur son carnet ; en faisant ce travail, il se souvint que le matin même le juge d’instruction lui avait dit :

« Vous demanderez à mon greffier le signalement et les notes prises, sur lesquelles vous trouverez l’énumération des valeurs volées et leurs numéros. »

Il était sorti des bureaux après avoir touché sa prime ; mais il avait oublié d’aller demander ces notes au greffier.

— Au fait, tant mieux, je n’ai plus de dossier ici, j’ai été payé ce matin, j’ai besoin de mon temps pendant quelques jours ; je vais profiter de l’occasion pour donner ma démission… et je vais vivre en rentier.

Alors il prit dans son bureau une feuille de papier et écrivit :

 

« Monsieur,

» Un grand malheur vient de m’arriver ; en rentrant ce matin chez moi, j’appris que ma tante, la sœur de ma mère, celle qui fut ma mère, était gravement malade ; je me rendis en toute hâte chez elle ; la pauvre femme est morte dans mes bras ; en mourant, elle a réclamé de moi que je quittasse le vilain métier que j’exerce ; j’ai promis de lui obéir ; j’ai peu d’économies, mais je peux cependant, avec ce que j’ai, vivre dans une petite ville de province ; c’est ce que je vais faire.

» Je vous prie donc, monsieur, de recevoir ma démission. Je crois, ayant toujours fait mon devoir, que l’administration n’a aucun reproche à me faire. Si mes ressources se trouvaient insuffisantes, je vous demanderais, lorsque j’aurai choisi mon lieu de résidence, de vouloir bien me recommander à l’administration du département.

» Dévoué au gouvernement de l’empereur, je mettrai tout mon zèle à le servir dans un ordre moins bas ; si je ne veux plus être agent de la sûreté, je pourrais être un agent politique utile, dans un pays où je suis peu connu.

» J’ai bien l’honneur d’être, monsieur, votre tout dévoué serviteur.

» BOYER. »

 

— Là, fit-il en préparant son enveloppe, avec ça, partout je serai protégé, et je vivrai riche et tranquille loin des quelques curieux qui pourraient s’étonner de ma fortune rapide. Ayant mis l’adresse sur l’enveloppe, cacheté sa lettre, il descendit avec son petit crucifix. Il jeta sa lettre à la poste et courut chez la mère Paillard.

La vieille femme avait le sinistre râle hoqueté des dernières minutes. Boyer la regarda.

— Elle va finir tout à l’heure.

Et, calme, il fouilla dans le buffet, prit un verre, une bouteille et se versa un verre de bon vin.

— J’ai eu chaud, fit-il, à courir comme ça... Et il but l’un trait ; il allait chercher dans le buffet s’il n’y avait pas de quoi faire une petite collation, lorsqu’on frappa à la porte. Du revers de sa manche il essuya ses lèvres, prit sa mine larmoyante et alla ouvrir.

Le râle de la moribonde s’était arrêté, elle semblait mieux respirer, et son regard éteint se rallumait se dirigeant vers la porte ; ses lèvres se remuaient, on pouvait presque entendre : « C’est lui ! »

La porte s’ouvrit, et aussitôt un jeune homme se précipita dans la chambre, bouleversant Boyer, qui venait de lui ouvrir, et courant vers le lit en s’écriant :

— Mère, mère, me voilà !

À ce cri, à cette voix, le corps de la vieille femme tressaillit ; par un effort inconcevable, la mère Marianne se redressa dans son lit, son bras déjà raidi s’étendit dans la direction du secrétaire. Elle râla :

— Louis, là, pris…

Et elle retomba morte dans les bras de son enfant. Le jeune homme, en sentant le corps retomber de tout son poids sur lui ; en voyant la tête inerte penchée sur son épaule, regardait effrayé la vieille femme, croyant à une syncope ; il se hâta de l’étendre sur le lit et s’écria :

— Ah ! mon Dieu, elle se trouve mal… Maman, maman, c’est Louis !

Il tourna la tête, cherchant ce qu’il allait donner à la mère Marianne pour la ranimer ; alors seulement il vit Boyer. L’agent était dans un coin, tremblant, livide ; il avait eu une minute d’épouvantable effroi, lorsque la vieille, dans un dernier spasme, s’était dressée sur son lit et avait montré à son fils le secrétaire. La phrase qu’elle avait râlée, il lui semblait qu’elle l’avait prononcée tout entière, qu’on l’avait entendue, car il l’entendait encore.

« Louis, au secours, c’est là qu’il a pris l’argent que j’avais. »

Et il redoutait ce que Louis allait faire ; celui-ci, en le reconnaissant, dit :

— Toi, tu es toujours là quand il y a un malheur, comme les corbeaux. Tu vois qu’elle se trouve mal, tu ne bouges pas.

— Louis, elle ne se trouve pas mal. C’est un grand malheur. Le médecin m’avait prévenu.

— Qu’est-ce que tu dis ? s’écria Louis épouvanté, courant vers le lit et prenant la tête de sa mère ; il la regarda deux secondes en disant : « Maman, c’est Louis, » et il jeta un cri de douleur en tombant à genoux.

Boyer se glissant le long du mur disait :

— Je cours chercher le médecin.

Et il sortit.

— Mère, mère, gémissait le pauvre garçon, agenouillé au chevet du lit, tenant la morte dans ses bras, l’embrassant et l’inondant de ses larmes. Mère, mère, non, tu n’es pas morte, tu ne m’as pas attendu pour mourir ! Maman, réponds-moi… Oh ! mais ce n’est pas possible, d’arriver juste pour la voir partir ! Ils ne l’ont pas soignée, on m’a caché qu’elle était malade… Je l’aurais sauvée, moi… Mère Paillard, tu laisses ton Louis tout seul ; tu sais bien qu’il n’a personne à aimer que toi… Oh ! ma pauvre mère chérie !

Et, la tenant, il la couvrait de baisers ; il semblait, en laissant longtemps ses lèvres sur les lèvres de la morte, qu’il cherchait à lui rendre le souffle, à lui jeter de sa vie dans la poitrine ; puis il se dressait, la regardait encore ; ses yeux cherchaient ce regard qui avait éclairé sa vie, et l’œil vitreux l’épouvantait. Le grand garçon fit un effort ; de sa manche, il essuya ses larmes, et, haletant par les sanglots qu’il réprimait, il se leva, ferma les yeux de sa mère et dit :

— Adieu, m’man, adieu !

Et, malgré ses efforts, il éclata en sanglots. Après quelques minutes, il revint près de sa mère ; il replaça la tête sur l’oreiller, lissa ses cheveux blancs, lui mit son petit bonnet, et la toilette de la morte terminée, il s’assit près du lit, devant elle, et prit une de ses mains, qu’il garda dans la sienne, appuyée sur le lit. Les armes coulaient sur ses joues, et son regard ne quittait plus la tête calme, endormie, souriante de la morte, car la mère Paillard avait souri à son fils en retombant dans ses bras pour mourir.

Louis resta ainsi ; il pensait : toute sa vie passait devant ses yeux, et il lui semblait que, quand ce corps glacé partirait, toute une partie de sa vie allait s’envoler, toute sa vie heureuse ; il allait rentrer dans le noir, dans le vide. Il n’allait plus sentir ce soutien moral : la famille. Seul !… Et des mots tombaient de ses lèvres, lentement, comme les larmes de ses yeux !

— C’est donc vrai… on s’en va ! on quitte tout !… Ma pauvre maman, je ne verrai plus ta bonne figure qui se gonflait pour me gronder et pour cacher ton bon rire. Je ne verrai plus ton regard inquiet quand je disais : « Maman, je souffre là ou là… » Pauvre mère, tu me refusais ce que je te demandais, et tu me le faisais donner par un autre, en disant : « Il faut l’habituer à ne pas compter toujours sur moi… » Pauvre mère, devais-tu souffrir en ne me voyant pas venir ; tu m’attendais pour mourir… Ah ! maman ! maman !

Et il fondait en larmes.

Le médecin vint tout essoufflé ; en le voyant, Louis ne bougea pas, il lui tendit sa main libre, et dit en pleurant :

— Vous voyez, c’est fini… je n’ai plus maman…

— C’était prévu, je te l’avais fait dire ; pourquoi es-tu venu si tard ?

Louis leva la tête, et dit étonné :

— On ne m’a rien dit ; je suis venu aussitôt que j’ai reçu une dépêche…

— Tu en as reçu deux ?

— Une, il y a une heure… La voici : « Viens si tu peux, ta mère est indisposée. » Vous pensez, docteur, si je m’attendais à ce malheur-là ! dix minutes plus tard et elle mourait sans moi.

Le docteur cherchait Boyer qui était venu avec lui ; mais celui-ci avait jugé prudent d’éviter les explications.

Il était parti.

— C’est ce tartufe qui a encore fait ça.

Louis ne répondit pas, tout entier à sa douleur ; il n’entendait plus. Il était écrasé par ce malheur. Le médecin, nous l’avons dit, était un vieil ami de la famille Paillard ; c’est lui qui avait soigné la mère lorsqu’elle avait mis son enfant au monde ; c’est lui qui avait soigné le père, c’est lui qui l’avait assisté à ses derniers moments. Il était plein de pitié pour cette douleur vraie, terrible dans sa sincérité. Il s’appliqua à arracher l’enfant de cette chambre mortuaire, et ce fut difficile.

À chaque instant, les amis et les indifférents venaient voir pour une dernière fois leur vieille amie, et chacun voulait voir le fils, voulait lui parler. On voulait un souvenir de la pauvre vieille ; Louis ne comprenait rien ; le docteur l’arracha à cette curée et l’emmena chez lui. Ce fut un écœurement constant pour le malheureux lorsqu’il fallut régler les détails de l’inhumation, et le vieux médecin, haussant les épaules, lui dit :

— Il y a trente ans, lorsque je griffonnais dans les journaux, voilà ce que j’écrivis ; juge aujourd’hui s’il y aurait un mot à changer.

Il fouilla dans sa bibliothèque et lui présenta un journal. Louis lut :

 

LA RELIGION DES SOUVENIRS

Vitaque cum gemitu fugit indignata sub umbras[4].

« Alors qu’il est là agonisant sur son lit, se débattant contre la mort, dans la lutte suprême de l’agonie, chaque visage se penche assombri ; la souffrance sans remède force les hommes à mouiller leurs paupières.

Plus d’arrière-pensée, plus de désir. La mort, dans sa terrible majesté, n’emplit les cœurs que d’un respect morne et compatissant.

L’heure terrible sonne… Il n’est plus !…

L’âme n’a pas encore quitté sa charnelle enveloppe ; sa flamme invisible est encore dans l’air vicié, dans la chambre mortuaire, et cependant l’intérêt humain reprend ses droits.

Un parent va dire :

— Changeons-le de lit, ça perdrait les matelas !

Déjà ! hélas !!!

— Il faut donner à celui que nous regrettons des funérailles dignes de lui, dit-on.

Hypocrites ! des funérailles dignes de nous, qui survivons…, de nous qui en ferons une réclame à notre position, que l’on estimera sur ce sombre cortège... Alors commencent les horribles détails du convoi… On loue des pleureurs !!! Comment mesure-t-on les larmes ?…

Débarrassée des matérielles discussions des pompes funèbres, l’âme enfin va se rasséréner au divin logis… La prière, cette sublime larme de la pensée pour les croyants, va rendre au cœur la sérénité que la mort a chassée.

— Payons tout, dit-on ; que l’on ne réclame rien aux assistants.

L’homme auquel la fabrique a confié ses intérêts écrit sur sa facture :

Pour l’offrande........ »

Pour les chaises....... »

Pour les employés.. 50 fr.

On doit donc tout cela ?…

Dieu fit l’égalité de la mort ! À quand l’égalité de la tombe ?

L’on continue les apprêts de la funèbre comédie.

Le monde, en quittant pour toujours celui qu’il vient de conduire à sa dernière demeure, ne peut voir si le terrain est acheté ou loué…

Un terrain ne coûte que 500 francs ! Il était riche ; on pourrait donc…

— Bah ! ça ne se voit pas, disent les héritiers…, et puis le terrain est à nous pour cinq ans… ; dans cinq ans, nous verrons !

Au bout de cinq ans, quelquefois on renouvelle… ; souvent, on oublie…

Il y en a tant auxquels il ne faut même pas ce temps-là pour oublier !…

Ô souvenir !

Tout est fini !

Il dort sous la pierre ou sous les fleurs… C’est alors qu’apparaissent les membres de cette immense secte :

La religion des souvenirs.

Quels sont-ils ? dites-vous.

Ce sont vos amis, vos parents, quelquefois vos sœurs, vos frères.

La mère n’est jamais du nombre ; elle appartient à cette autre religion qu’un mot change et qu’un monde sépare :

La religion du souvenir.

Un parent vient alors que l’inventaire se fait chez l’oncle à héritage. Les mains se pressent… ; on se parle à voix basse :

— Pauvre garçon, va ! Qui aurait jamais cru ça ?

— Hélas !

— Ah ! c’est que j’aimais bien ton oncle, moi ; c’était un vrai parent, celui-là ! (Demi-sanglot.)

— Dame, je comprends ça ; c’était plutôt votre frère que votre cousin.

— Ah ! le pauvre vieux ! (Sanglot.) Sais-tu pourquoi je viens, mon ami ? Je voudrais avoir un souvenir de lui.

— Comment donc ! mais certainement.

Et le neveu cherche mentalement ce qu’il donnera ; il pense à la pipe, au verre, au portrait-carte du défunt.

— Si j’osais, reprend le cousin, je te demanderais sa montre.

Le neveu a un sourire qui ressemble à une grimace.

Le cousin continue :

— Ah ! vois-tu, c’est elle qui a marqué l’existence à ce pauvre ami ! (Double sanglot.) Et puis chaque fois que je regarderai l’heure, ça me le rappellera. (Émotion, larmes et sanglots.)

Le neveu est atterré ; mais il l’a dit lui-même :

— C’était plutôt un frère qu’un cousin.

Comment refuser ? Il donne.

Le cousin part pour cacher son émotion.

Seul, dans l’escalier, il presse son souvenir ; il va peut-être embrasser cette montre où se posaient les doigts du défunt !

Non ! il l’ouvre et dit avec un mouvement de mauvaise humeur :

— Bon ! je croyais la cuvette en or.

Un ami vient d’entrer… un vrai ami, celui-là, compagnon de classe… il le dit du moins. Il presse la main du neveu :

— Eh ben ! mon pauv’ garçon, not’ vieil ami n’est plus là.

— Hélas !

— Ah ! c’est toujours comme ça ; les bons s’en vont, les mauvais restent. V’là c’ que c’est que d’ nous ! pourtant, quand nous allions à l’école ensemble…, c’était un vrai lapin. Faut dire qu’il changeait depuis quelque temps.

— Vous trouvez ?

— Ah ! je crois ben… j’ lui disais toujours : Fais attention, ma vieille, fais attention, tu gonfles. — Bah ! qui disait : c’est signe de santé… — J’y disais : Prends garde, ça te jouera un mauvais tour. — Eh ben ! tant mieux, qui répondait, autant plus tôt que plus tard. Quand je casserai ma pipe, tu sais, tu demanderas à mon neveu mes boutons de manchettes.

— Les boutons de brillants ? demande vite le neveu.

— Oui, ceux qu’il portait toujours… ; mais dites donc, faut pas que vous croyiez que c’est pour vous les demander que je dis ça, au moins.

— Bon, je crois bien ! mais s’il vous les a promis, grimace le neveu.

— Oh ! pour ça ! et puis, vous savez, c’était pas la première fois !… Ma foi, ce pauvre garçon, ça me ferait plaisir d’avoir cette vétille-là de lui ; mais, cependant, vous savez…

— Oh ! non pas ! ces promesses sont sacrées… rage le neveu. Tenez, les voici.

— Oh ! je vous en prie, ne me les donnez pas comme ça ! ça me fait mal à voir ; enveloppez-les. (Sanglots.)

Le paquet est ficelé ; après un : Merci ! sorti en rabotant le sternum, le vieux camarade d’école s’éloigne.

Où va-t-il ?

Chez un bijoutier ; il va sans doute commander un écrin qui préserve de tout contact son cher souvenir.

— Tenez, dit-il, voilà deux panas[5] ; vous retirerez les brillants qui sont après et vous m’en ferez monter des boutons d’oreilles. Vous savez, quelque chose de gentil. Pour après-demain, sans faute ; c’est pour une fête !

Et il s’éloigne, se disant à lui-même :

— C’est une bonne idée que j’ai eue là... C’est au moins cent écus de gagnés. Oh ! cette Nini, elle me mangera la tête.

Ô souvenir !

L’on revient du cimetière, la nièce du défunt ne s’est pas senti la forcer d’aller au delà de l’église ; elle est revenue seule ; seule elle est entrée dans la chambre vide ; seule, elle est tombée à genoux près du lit souillé par la décomposition, au mépris de sa santé, de sa vie, aspirant l’air mortel de la sombre demeure, elle a prié, elle a pleuré !

Et quand le neveu est revenu du cimetière, laissant quelques amis titubant sous l’influence de l’arrosement du morceau de fromage consacré, il cherche sa femme ; étonné, il la trouve près du lit funèbre, évanouie, mourante ; il la voit, serrant contre sa poitrine, sa main fermée. Elle aussi voulait sa part de la curée mortuaire.

Sainte enfant, quand sa main s’ouvre, il en tombe une mèche de cheveux. »

VI

LES ADIEUX DU COUSIN.

Louis Paillard fit faire à sa mère le service qu’elle avait réclamé. Lorsqu’il ne resta d’elle que le souvenir et qu’il fallut s’occuper des affaires matérielles, le notaire le mit vite au courant de la situation ; c’est ce dernier qui s’étonna qu’elle fût bornée à ce qu’il avait chez lui, d’autant que la maison de la rue Saint-Paul avait été récemment vendue. Mais on ne s’y arrêta pas. Louis disait que sa mère, tout à fait tournée à la religion dans les dernières années de sa vie, avait dû employer cette somme en fondations pieuses... Si, par hasard, elle en avait prêté une partie, peut-être les gens viendraient-ils d’eux-mêmes l’en informer. En somme, il se trouvait encore à la tête d’une fortune assez ronde.

Louis était un fils pieux ; il pensa qu’il se trouverait mieux dans la vieille maison qu’habitait sa mère, qu’avait habitée son père, et dans laquelle il était né. Il vint s’installer dans l’appartement de la rue Saint-Paul, ne changeant rien aux dispositions des meubles, afin de se trouver toujours avec le souvenir de celle qu’il avait perdue. Seul pour s’occuper des dispositions nécessaires à l’inhumation, seul pour adresser les lettres priant d’assister au service funèbre, et ne connaissant guère les relations de sa mère, il ne put en adresser à la famille Tussaud, qu’il ne connaissait pas ; ce qui fit que ceux-ci ne furent pas informés du décès de celle qui leur avait avancé la somme de soixante mille francs sur les titres et valeurs volés par Boyer.

Boyer était venu offrir ses services lorsque tout était terminé ; la vieille femme était vissée dans sa bière et était exposée dans sa chambre transformée en chapelle ardente. Le docteur avait emmené Louis pour lui éviter les attristantes condoléances des indifférents. L’agent se retrouvait à l’aise, et son hypocrisie dévote put se développer dans toute sa hideur devant les voisins qui venaient jeter l’eau bénite sur la bière et qui s’en allaient tout émus d’avoir vu ce neveu agenouillé devant le cercueil de la vieille mère Marianne, pleurant, sanglotant, gémissant, et que rien ne pouvait consoler. Et plus d’un ne manquait pas de mettre en regard la presque indifférence du fils, venu lorsque la mère était morte, se hâtant de l’ensevelir et s’éloignant aussitôt de cet attristant tableau, pour ne revenir qu’à l’heure de l’héritage ; c’était le fils qui faisait cela ; le neveu, au contraire, au premier mot de la maladie de la vieille femme, était accouru, il s’était transformé en garde-malade, il n’avait plus quitté son chevet, la veillant, la soignant, allant à l’église faire prier pour elle.

La pauvre vieille était morte, elle était comme abandonnée, et lui, le bon neveu, le digne Boyer, il était encore là, épuisé de fatigue, mais toujours agenouillé, pleurant et priant autour de la dépouille mortelle de la vieille tante qu’il avait mieux aimée que son fils… Et il en était bien récompensé, le pauvre homme : elle ne lui avait pas seulement laissé un mouchoir pour la pleurer. Ainsi pensaient les bonnes voisines qui venaient secouer la branche de buis, mouillée d’eau sainte, sur le corps de leur vieille amie. Boyer était donc resté jusqu’au bout ; une fois la vieille femme couchée pour l’éternité dans sa tombe, il était venu se placer à côté de son cousin, à la porte du cimetière, pour remercier ceux qui avaient bien voulu rendre les derniers devoirs à la mère Marianne.

Il avait encore ému l’assistance par sa mine attristée. Il est vrai que sur la tombe, la douleur muette du fils tombant, écrasé, épouvantablement convulsé, dans les bras du docteur en entendant la lugubre pelletée de terre heurter sur le bois du cercueil, avait bouleversé chacun, les larmes avaient jailli des yeux de tous : on avait senti qu’il y avait là une grande, une vraie douleur, et l’estime était vite revenue à celui qui la méritait.

Quand Louis Paillard avait pris le bras du docteur pour revenir à Paris, Boyer avait tendu la main à son cousin, en lui disant qu’ayant trouvé une bonne situation dans une petite ville de province, il allait bientôt s’y rendre. Et lui faisant ses adieux, il ajouta :

— Louis, jusqu’au bout, tu l’as vu, j’ai fait mon devoir près de ma tante ; tu sais combien je l’aimais… puisque, je crois, tu en as même été jaloux.

Louis ne répondit pas, il se contenta de regarder le docteur ; Boyer continua :

— Ta mère était pour moi une seconde mère ; je l’aimais et la considérais comme telle ; aujourd’hui, je serais bien heureux si tu voulais me donner un petit souvenir.

Malgré la tristesse de l’heure, le docteur ne put s’empêcher de rire en regardant Louis. Boyer vit le regard et devint pâle, surtout lorsque le docteur, plaisantant, lui dit :

— Veux-tu un titre de rente ?…

Boyer eut un tressaillement ; que voulait dire cela ?

Louis lui dit, pour se débarrasser de lui et sans amertume :

— Avant ton départ, viens à la maison, je te donnerai ce que tu voudras ; je regrette que tu n’aies pas cru devoir me prévenir plus tôt du malheur qui me menaçait.

— J’ai envoyé deux dépêches et celle que tu as montrée est la première. Je n’ai pas rédigé la seconde ainsi, puisque je quittai le docteur lorsque je te l’envoyai et qu’il m’avait prévenu de la catastrophe qui menaçait de nous frapper.

— J’aime mieux avoir à accuser le sort que toi… N’y pensons plus, toutes récriminations seraient vaines. Ce soir en rentrant je penserai à ce que tu me demandes.

Il serra la main de son cousin et, accompagné du docteur, il se dirigea vers Paris. Boyer resta là, cloué à sa place. Pourquoi Louis ne lui disait-il pas de l’accompagner ? il était le dernier membre de la famille ; pourquoi cet abandon voulu, ce manque de considération ? Il n’aimait point son cousin et son cousin l’aimait moins encore, il savait bien cela ; mais, à cette heure, généralement tout s’oublie : il devait savoir une chose grave. Les mots cruels du docteur résonnaient encore à son oreille. Assurément celui-ci y avait mis une intention malveillante ; mais cela allait-il jusqu’à la connaissance de ce qu’il avait fait ? Le docteur, ami de la maison, savait-il que la mère Marianne avait chez elle une liasse de titres représentant quatre-vingt-dix mille francs au moins ? Boyer était oppressé ; lui qui jusqu’alors avait poursuivi les autres, qui les avait fait trembler, il avait peur, il tremblait à son tour ; il se secoua pour chasser cette mauvaise impression, puis se redressant et mordillant ses lèvres, de sa main jouant avec sa canne comme avec une épée, il dit, se commandant :

— Allons, debout, et face à tous…

Et droit, l’air insolent, il descendit du Père-Lachaise vers sa demeure de la rue du Petit-Musc. En route, il résumait sa situation et la raisonnait en agent.

— La mère Paillard avait ces titres chez elle, enfermés, bien cachés, les destinant à une acquisition qu’elle n’a pu accomplir, ou, ce qui est plus que probable, les ayant achetés lorsqu’elle a reçu le prix de la maison de la rue Saint-Paul. Elle seule savait cela, et elle était très discrète à ce sujet, puisque Louis a toujours ignoré sa situation positive, et que moi, avec lequel elle était assez expansive, en dehors des rentes que j’ai quelquefois touchées chez le notaire pour elle, je n’ai pu savoir ce qu’elle avait. Tout le monde ignore ce qu’elle avait chez elle, c’est certain ; rien à redouter par là. Le docteur, qui ne peut me voir, en disant son impertinence, n’a pas fait autre chose que satisfaire à sa passion de faire de l’esprit méchant. Admettons que l’on se doute de cela, que l’on recherche ce qu’est devenu l’argent de l’acquisition de la rue Saint-Paul, on cherche, et ce n’est jamais chez moi qu’on ira chercher ; ma situation me met à l’abri de semblable chose. Cependant, j’ai fait une faute, je n’aurais pas dû donner ma démission si vite ; mais cela s’explique en raison du peu de sympathie existant entre moi et mon cousin. Son retour à Paris m’engage à le quitter. Ensuite, il y a un autre moyen audacieux à prendre. Dire : j’ai une liasse de titres, c’est vrai ; c’est ma tante qui me les a donnés de la main à la main, et la preuve, c’est que, pour pouvoir le faire, elle a vendu sa maison et acheté ces titres au porteur : – ce sont les seuls qu’elle ait eus ; toutes ses autres valeurs sont nominatives. Elle avait pour moi une grande sympathie, elle m’aimait plus que son fils ; la loi ne lui permettant pas de déposséder celui-ci en ma faveur, elle n’avait qu’un moyen à prendre, celui de me donner ce qu’elle me destinait de la main à la main, sachant bien que son fils, qui me hait, se refuserait à reconnaître un legs important… Ainsi je me trouverai, par cette déclaration, à l’abri de toute poursuite, et je n’aurai à redouter qu’une action civile en restitution. Il faut donc, par un placement intelligent, mettre les fonds à l’abri, qu’aucune action civile ne puisse m’atteindre. Il faudra que je consulte un roué en affaires, un de ces agents moitié honnêtes, moitié escrocs, qui connaît le Code dans ses coins dangereux, et qui s’intitule homme d’affaires…, un fort, ayant déjà mérité dix fois les travaux forcés. C’est à chercher !… Maintenant, un mot peut avoir été dit, au docteur, et lorsque Louis, plus calme, va s’occuper de ses affaires, si le docteur sait, qu’il lui en parle et qu’il ne trouve rien, je suis bien certain que la déduction de cette vieille canaille sera de m’accuser de la soustraction ; il pourra ainsi provoquer une enquête, une perquisition... Sur tout cela, je m’y connais assez pour ne rien craindre ; il s’agit de mettre les papiers à l’abri des indiscrets, et cela rapidement. J’ai vu trop de coquins travailler pour ne pas savoir travailler comme eux.

Et Boyer, ayant un plan arrêté, descendit plus tranquille la rue de la Roquette. Arrivé à la place de la Bastille, il suivit la rue Saint-Antoine et enfin la rue du Petit-Musc. Pour entrer chez lui, il reprit naturellement la mine triste et allongée du malheureux qu’une grande douleur vient de frapper. Il devait dans son plan être accosté par la concierge, et ce fut ce qui arriva :

— Eh bien, monsieur Boyer, vous revenez de là-bas ; je n’ai pu aller que jusqu’à l’église ; mais vraiment ça fait plaisir à une famille de voir du monde comme ça à l’enterrement. Vrai, on peut dire que c’était un joli convoi, et vous devez être content.

— Je suis épuisé par cette secousse et par toutes ces démarches ; je vais me reposer. Je vais me coucher, et demain je me disposerai pour partir à la campagne…

— Pauvre homme ! fit la concierge.

Et l’agent monta rapidement les quatre étages. Arrivé chez lui, il s’enferma ; son but était atteint d’un côté : la concierge l’avait vu, lui avait parlé, et elle demeurait persuadée qu’il montait se coucher ; si une enquête se faisait, elle devrait le déclarer. Boyer s’empressa de changer de costume ; il se plaça devant sa glace, fouilla dans un coffret qui se trouvait sur un meuble et dans lequel il prit des estompes, des crayons, du blanc, du rouge. Ce coffret était ce qu’au théâtre les artistes nomment la boîte à maquillage. En quelques minutes, son visage, comme son costume, fut tout à fait transformé ; les cheveux grisonnants revenaient un peu rares sur les tempes ; des favoris, taillés en pattes de lapin, s’appliquaient sur chacune de ses joues, le regard luisait gai sous des sourcils poivre-sel qui remontaient comme des flammes de grenade, le bout du nez rouge attestait d’un goût prononcé pour la boisson.

Après avoir soigneusement enveloppé la liasse de valeurs, il la glissa dans la poche de son paletot et sortit sans bruit de chez lui ; il ferma doucement la porte, puis il descendit tranquillement. La concierge le vit passer et supposa que c’était un individu qui venait de rendre visite à l’un de ses locataires.

Une demi-heure après, l’agent Boyer arrivait à la gare de l’Est ; il prenait un billet pour Reims ; il y descendait le soir même, il allait à quelques lieues de là, chez un notaire qu’il connaissait, lui parlait de certaines propriétés à vendre, indiquait le prix qu’il y voulait mettre, déposait ses titres contre un reçu ; dans la nuit il était de retour à Paris, et rentrait même chez lui sans être remarqué.

Vers midi, la concierge, qui n’avait pas encore vu paraître son locataire, montait frapper à sa porte assez inquiète. Boyer venait lui ouvrir en costume de nuit ; la concierge s’excusait alors de l’avoir dérangé ; mais l’agent insistait pour l’obliger à entrer, la priant de faire son ménage pendant qu’il achevait sa toilette. Pendant que la vieille femme obéissait, Boyer engagea la conversation :

— Vous ne seriez pas venue, madame Baptiste, que je dormirais encore, j’étais épuisé ; toute la nuit j’ai été tourmenté par le souvenir de la pauvre mère Marianne… j’étais malade, agité…

— Monsieur Boyer, vous auriez dû appeler, je vous aurais soigné.

— Oh ! ça s’est passé comme ça est venu, un peu de fièvre et voilà tout. Je vais aller voir mon cousin et je partirai à la campagne après. Il me faut du repos.

— C’est que vous devez être fatigué, vous vous êtes épuisé là, près de la pauvre mère Paillard ; passer la nuit, le jour à la veiller et faire toutes les démarches…

— J’étais très las, c’est vrai, mais songez que je suis resté dix-huit heures au lit.

— C’est vrai !… Ah ! vous vous êtes couché en rentrant hier ?

— Oui, je ne tenais plus debout.

Ce que voulait l’ancien agent était fait : sa concierge était convaincue qu’il était resté chez lui toute la journée et la nuit de la veille ; il n’avait pas quitté Paris, il pouvait désormais, s’il était accusé, attendre l’enquête et la perquisition de pied ferme, on ne trouverait rien chez lui et personne n’irait chercher où il les avait déposées les valeurs qu’il avait volées chez la vieille femme.

Il se rendit chez son cousin, Louis Paillard. Celui-ci ne cacha pas le sentiment de répulsion qu’il éprouvait à sa vue ; lorsque Boyer lui renouvela ses adieux en lui disant qu’il était bien décidé à s’en aller à la campagne, il alla prendre une des bagues de la mère Paillard et la lui donna :

— Tu m’as demandé un souvenir d’elle, prends cette bague. Tu vas partir de Paris, j’en suis satisfait ; ta présence me gêne, et quoi que tu puisses faire, toute ma vie je t’en voudrai, car c’est toi qui as été la cause des petites affaires que j’ai eues avec ma mère, et c’est par ta faute que la pauvre femme n’a pu avoir les soins pieux que je lui devais ; tu m’as volé les derniers moments de ma mère.

En entendant la dernière phrase, Boyer était devenu tout pâle, la chute le rassura. Il se défendit mollement et se retira. Paillard connaissait la situation de son cousin et son départ subit à la campagne aurait pu l’étonner, s’il n’avait su le métier qu’il faisait. À cette époque, chaque fois que le gouvernement avait une loi à faire voter, une élection à préparer, un petit complot contre la sûreté de l’État était improvisé, découvert ; il effrayait, et le gouvernement de l’empereur sévissait à son aise. Paillard pensa que son cousin était envoyé en province pour ce service ; on allait le faire passer pour un petit rentier et il allait exploiter un centre quelconque. Il ne se préoccupa donc pas de ce départ subit et n’y attacha aucune importance. Avant que son cousin partît, il lui avait dit très vertement :

— Quand ma pauvre mère vivait, je ne pouvais t’empêcher de la voir, et ainsi nous nous rencontrions ; nous n’avons plus cette occasion, et, dans une entente commune, Boyer, si tu veux, nous éviterons de nous voir.

— Je devais m’attendre à cette ingratitude ; mais j’ai assez de religion pour supporter tes injures et te pardonner ; quoi que tu me fasses, je serai toujours prêt lorsque tu auras besoin de moi.

Et sans colère, mais en affectant un chagrin profond, il était parti.

Dans l’escalier sombre, seul, il se tourna vers la porte fermée, et, montrant le poing, menaçant, il dit :

— Tu ne sais pas ce qu’est ma haine, imbécile, tu verras comment je me venge. C’est à mort entre nous deux… À mort.

L’agent Boyer fit un soubresaut en sentant une main qui lui frappait sur l’épaule ; il devint blême en entendant dans un éclat de rire la voix du docteur qui lui disait : Ainsi soit-il !

VII

UNE LUGUBRE MATINÉE.

L’instruction de l’affaire de la rue de Lacuée n’avançait pas, et M. Oscar de Verchemont en était furieux.

L’agent qui avait si rapidement mené le commencement de l’enquête ayant donné sa démission, il se trouvait arrêté tout à coup dans une affaire qui semblait presque être terminée.

Lorsque le malheureux Maurice, après son premier interrogatoire, avait été ramené par les gardes dans le cabinet du juge d’instruction, et porté sans connaissance jusqu’à l’infirmerie de la Conciergerie, M. Oscar de Verchemont avait été bouleversé, l’assurance du magistrat s’était ébranlée ; pendant tout un jour, il s’était demandé s’il ne suivait pas une fausse piste, mais les preuves étaient si abondantes, si accablantes, qu’il revint à sa première idée que, quoique jeune et à ses débuts dans le crime, Maurice Ferrand était un adroit et redoutable coquin.

Remis en quelques heures et reconduit dans sa cellule, Maurice était dans un état affreux et ne cessait pas de répéter :

— Assassin, moi ! moi !

Toute la journée, il se promena fiévreux, agité dans sa prison ; mais, la nuit fut terrible, les pensées les plus lugubres tourmentaient son cerveau, toutes les erreurs judiciaires, depuis Calas jusqu’à nos jours, lui revinrent en mémoire. Il se voyait poursuivi, accusé, jugé, condamné et exécuté, malgré ses protestations. Pas une minute il ne put dormir. Il se tordait sur son lit comme sur une claie, souffrant mille morts à la pensée de l’opprobre qui allait le couvrir… Un assassin, lui ! et sa vie, courte encore, mais si honnêtement remplie, ne suffisait pas, à ces gens, pour les persuader qu’ils se trompaient.

Lors de la découverte du crime, le cadavre de la victime avait été embaumé après l’autopsie, qui avait pleinement confirmé la croyance de tous, que la malheureuse jeune femme avait été empoisonnée à la suite d’une scène de débauche et d’orgie.

Maurice commençait à reprendre un peu d’assurance ; à la suite de la scène qui s’était passée chez le juge d’instruction, il lui parut qu’il était mieux soigné, plus humainement traité, et il attribuait le changement survenu dans les façons des geôliers à ce que l’accusation portée contre lui perdait de sa valeur, les preuves manquant, ou les renseignements nouveaux survenus détruisant les premiers indices qui l’avaient fait arrêter. Il commençait enfin, à se rassurer ; on ne l’interrogeait plus, on abandonnait peut-être son affaire ; il l’espérait, lorsqu’un matin, de très bonne heure, on vint le prendre dans son cachot, on le fit monter en voiture dans la cour de la Conciergerie, des agents furent placés près de lui ; en montant, il vit une autre voiture dans laquelle prenaient place le juge d’instruction et son greffier.

Maurice se demanda où on le menait. Les voitures suivirent les quais, se dirigeant vers la Bastille ; là, elles remontèrent la rue de la Roquette ; Maurice pensa qu’on le transférait de la Conciergerie à la prison de la Roquette et il en fut inquiet. La voiture dépassa la prison. Cette fois, c’est en vain qu’il se demanda où on le conduisait. La voiture entra dans le cimetière du Père-Lachaise par la petite porte. À cette heure, tout était désert ; le grand cimetière de Paris s’ouvrait spécialement pour eux. Les agents firent descendre Maurice. M. Oscar de Verchemont venait de descendre et il le rejoignit. Maurice le regardait avec inquiétude ; lorsqu’il fut près de lui, le jeune juge lui dit :

— Nous vous avons donné le temps de réfléchir, Ferrand ; persistez-vous dans vos dénégations ?

— Mais plus que jamais, monsieur... Que me veut-on encore ? pourquoi m’amène-t-on ici ?

— Vous allez le savoir. Suivez-nous et veillez, dit le juge aux agents qui conduisaient Maurice. Arrivés derrière la chapelle du cimetière, on s’arrêta. Maurice remarqua, à quelques pas de lui, le trou béant d’un caveau provisoire et tout près un long cercueil de chêne ; il en ressentit une lugubre impression, qui se manifesta par un tressaillement qu’observèrent le juge et son greffier.

Le juge, se tournant vers le jeune homme, lui dit solennellement :

— Encore une fois, Ferrand, devant la dépouille mortelle de votre victime, je vous adjure de dire la vérité.

— La vérité ! la vérité… balbutia le malheureux, devenu tout à coup livide, et sur le front blême duquel perlèrent de grosses gouttes de sueur, pendant que ses membres furent secoués par un tremblement nerveux.

Il était pitoyable à voir, le pauvre gars ; il détournait la tête, et il se sentait saisi par les agents et traîné jusqu’au bord de la tombe, si près qu’il craignait d’y tomber.

Sur un signe du juge on retira le couvercle du cercueil, préalablement dévissé ; un des agents écarta le suaire jauni, et apparut livide, marbré, le visage de la belle Léa !… Belle, hélas ! les joues ossifiées, les yeux rentrés dans un cercle de bistre, le nez serré, les lèvres comme collées sur les dents, ce qui les faisait paraître noires. Pendant que les agents forçaient Maurice à se pencher sur le corps, le juge disait :

— Ferrand, reconnaissez-vous enfin la malheureuse que vous avez assassinée ?…

Maurice ne répondait pas ; il tremblait, il sentait ses jambes fléchir sous lui, il chancelait comme un coupable.

— Comment, misérable, disait le juge, vous n’avez pas un sentiment humain, pas une seconde de remords, pas un mot de regret… ? Vous n’avez que la peur.

Le regard hébété de Maurice regardait l’un et l’autre ; tout à coup, mugissant, se dressant, il releva la tête, et, écartant les agents, dont l’un faillit tomber dans la fosse, il essuya son front humide de sueur et s’avança résolument jusque sur le cadavre ; là, il regarda la face, et quand le juge disait à son greffier :

— Enfin !

Il répondit d’une voix forte :

— Je répète ici, devant ce cadavre, ce que je vous ai déjà dit : non, je ne suis pas un assassin, je n’ai tué ni empoisonné personne ; je ne connais pas, je n’ai jamais connu cette femme… Que voulez-vous de plus, monsieur ?...

Le juge était étonné, stupéfait ; il interrogeait son greffier du regard. Maurice s’avança encore, et, étendant la main sur le corps, il dit gravement :

— Devant Dieu, sur le corps de cette malheureuse, je jure que je ne connais pas cette femme, je jure que je ne suis pas un assassin… Maintenant, monsieur, faites de moi ce que vous voudrez, je ne me défendrai plus.

Encore une fois, l’accent de sincérité de Maurice impressionna le jeune juge d’instruction. Il dit, bien plus pour procéder régulièrement que pour combattre la déclaration de l’inculpé :

— Devant le corps de la victime, vous niez absolument, vous déclarez ne l’avoir jamais vue ni connue, et vous affirmez n’être pas l’auteur du crime de la rue de Lacuée ?

— Tout est faux.

— Écrivez, fit-il au greffier.

Celui-ci, obéissant, plaça ses feuilles de papier sur la marche d’une tombe, tira de sa poche plume et écritoire, et écrivit.

Il écrivit en quelques lignes ce qui venait de se passer. Il donna à lire à Maurice ce court interrogatoire. Celui-ci le signa, ainsi que M. Oscar de Verchemont, et ils partirent pendant que les hommes se hâtaient de revisser le cercueil sous les yeux du commissaire. On redescendit vers les voitures. M. de Verchemont dit au chef des agents chargés de la surveillance du jeune homme de les rejoindre au bureau. Il monta en voiture et se fit conduire eu Palais de justice.

Seul avec le greffier, le jeune magistrat, visiblement impatienté, s’écria :

— Je suis tout ému par cette scène ; il est impossible qu’un garçon joue une semblable comédie, et je vous jure que j’ai peur de me tromper… On n’invente pas ces accents-là... Il faut absolument qu’une enquête soit faite à nouveau ; puisque nous n’avons plus Boyer, on reprendra du jour du crime sans parler de l’arrestation faite, et nous verrons si le résultat est le même.

— Avez-vous reçu les rapports des perquisitions ?

— Oui, il n’y a rien, absolument rien.

— Alors nous ne pouvons continuer l’instruction sans preuves. Sur quoi nous appuyons-nous ?

— Sur une chose grave.

— Ah ! laquelle ?

— Les perquisitions n’ont rien donné ; mais j’avais quelques raisons de croire, d’après le rapport des agents, que la sœur de l’inculpé avait été mêlée au crime : c’est elle qui, le matin, avait été chez le pharmacien chercher du contre-poison. Je fis procéder à son arrestation, et avec votre collègue qui vous suppléait il y a quatre jours, je l’interrogeai ; elle est jeune, sympathique ; le premier effroi passé elle fut absolument sincère : elle me raconta ce qu’elle savait : c’était peu, mais cela est une charge contre frère ; elle l’ignorait, convaincue de son innocence. Le matin qui suivit le crime, se rendant, ainsi qu’elle le faisait habituellement, pendant l’heure de son déjeuner pour faire le ménage de son frère, elle trouva celui-ci couché, mourant. Elle s’empressa de le secourir, et lorsqu’elle voulut l’interroger sur la cause de ce mal étrange, il se refusa absolument à répondre. Elle ne put nous donner aucun renseignement sur la victime ; elle crut pouvoir assurer que son frère, pris d’une violente passion pour une jeune fille qu’il ne pouvait épouser, était incapable d’avoir des relations avec une autre femme. La pauvre enfant assurait que son frère était un parfait honnête homme. Je la fis remettre en liberté ; elle vient tous les jours m’apporter les renseignements qu’elle peut-trouver. Elle attribue l’état de son frère à une tentative de suicide : la jeune fille qu’il aimait épousant un autre que lui. Dans le voisinage, nous avons appris que, vers trois ou quatre heures du matin, la porte de la maison habitée par Ferrand s’est ouverte et fermée. Or, tout le point obscur est là, et nous ne pouvons croire aux dénégations de Ferrand tant qu’il ne nous aidera pas à l’éclaircir.

— Mais comment ?

— Vous ne comprenez donc pas !… Ferrand a été vu entre onze heures et minuit, attendant une personne sur la place de la Bastille. On l’a vu ensuite donnant le bras à cette personne, une femme répondant au signalement de la victime, puis l’enlaçant en se dirigeant avec elle vers la maison où le crime a été commis. À compter de ce moment, nous perdons ses traces ; il prétend être rentré seul chez lui ; c’est faux ; que serait devenue la femme à cette heure ?

— Peut-être était-ce une fille soumise qu’il abandonnait devant le bal.

— Mais je vous répète que cette femme répond au signalement de la victime ; cette femme était jeune, élégante, et paraissait de manières distinguées. Enfin, nous savons aujourd’hui l’heure à laquelle il est rentré chez lui : vers quatre heures du matin, puisque la personne habitant le premier étage de la maison dans laquelle il résidait a entendu la porte de la rue s’ouvrir et se fermer.

— Ah ! ceci est grave… Mais l’a-t-elle reconnu ?

— Non, on ne l’a pas vu… C’est à Ferrand à nous éclairer sur ce point. Qu’il justifie de l’emploi de son temps entre minuit et quatre heures, qu’il nous fasse connaître la femme avec laquelle il se trouvait, et que nous déclarons, nous, être la malheureuse Léa Médan.

— Tout dépend, si nous nous trompons, si nous nous égarons, d’un mot pour tout rétablir. Nous n’avons pas à avoir de scrupules.

— C’est votre avis, n’est-ce pas ?… Car tout est pour lui : son passé, le présent, sa vie, ses façons, ses manières, sa famille… Sur tout cela, pas un mot à dire, et je vous avoue que, en le voyant effrayé le premier jour au point de tomber devant nous dans une syncope qui n’était pas feinte, je suis hésitant.

On était arrivé au Palais de justice. Oscar de Verchemont, suivi de son greffier, gagna son bureau et s’assit. Il demanda les rapports de l’affaire, et, accoudé la tête dans ses mains, il lut les pièces avec attention.

Quelques minutes après, le garçon de bureau l’informait de l’arrivée de Maurice.

Maurice, douloureusement impressionné par la scène du cimetière et épuisé par sa vaine défense, voyant qu’aucune de ses déclarations n’était écoutée, que sa formelle dénégation n’était pas acceptée, commençait à s’abandonner, ainsi que l’homme qui se noie et ne voit personne venir à son secours cesse tout à fait de se débattre et s’abandonne ; le pauvre garçon, las, épuisé, découragé, ne résistait plus : il était pris dans une toile l’araignée dont il sentait les mailles sans les voir.

Lorsqu’il se trouva de nouveau devant le juge, dans son bureau, un long soupir s’échappa de sa poitrine. M. Oscar de Verchemont releva la tête après avoir consulté ce dernier, et, regardant fixement le jeune homme, qui au teste soutint le regard sans en être gêné, il lui dit :

— Ferrand, c’est de cet interrogatoire que tout va dépendre ; vous avez soutenu très énergiquement que vous ne connaissiez pas Léa Médan. Bien, nous adoptons votre système ; mais il faut que vous nous renseigniez alors positivement sur des faits que vous avez reconnus.

Reprenant un peu courage en voyant que l’assurance du juge commençait à s’ébranler, Maurice déclara aussitôt :

— Monsieur, je suis prêt à vous répondre.

— Le soir du 20 juin, vers onze heures, vous attendez une femme sur la place de la Bastille, au coin du boulevard de la Contrescarpe ; cette femme est venue, on vous a vu avec elle, entre onze heures et minuit, vous dirigeant vers la rue de Lacuée. Quelle était cette femme ?

Dès les premiers mots, Maurice se dressa, se raidissant pour lutter, et il dit d’une voix ferme où se sentait la volonté d’un parti pris :

— Je ne peux pas vous répondre.

— Pensez bien à ce que vous dites, c’est votre liberté, votre vie qui dépendent de vos réponses ; réfléchissez bien, Ferrand.

— Monsieur, je vous le répète, je n’ai rien à dire.

— Mais enfin, Ferrand, cette femme c’était Léa Médan, c’était la malheureuse que vous venez de voir ?

— Non, monsieur, non, je vous le jure, cette femme n’était pas celle que vous appelez Léa Médan.

— Cette femme vit ?

— Oui…

— Faites-nous-la connaître… et vous êtes sauvé ; songez-y, d’un mot l’instruction est anéantie : c’est vous qui tenez votre sort entre vos mains.

— Je ne puis le dire.

— Allons, allons, tout cela devient absurde : cette femme, c’était Léa Médan, vous l’emmeniez dans le guet-apens tendu par vous pour la tuer et la voler ensuite.

Maurice effrayé et comme si, en même temps que le juge parlait, le tableau du crime dont on l’accusait se dessinait devant lui, mit les mains sur son visage et pleura. Cette fois, M. Oscar de Verchemont impatienté, et reconnaissant que le jeune homme était bien le coupable, puisqu’il ne pouvait donner le nom de celle qui l’accompagnait, ce qui établissait naturellement que la femme vue avec lui était la victime, changea tout à fait de façons et lui dit sévèrement :

— Ferrand, vous avez été rencontré vers minuit avec la fille Léa Médan, et vous n’êtes rentré chez vous que le matin, vers quatre heures, un de vos voisins nous le déclare. Dites-nous quel a été l’emploi de votre temps pendant ces quatre heures ?

Maurice avait baissé la tête et il pleurait.

— Mais répondez donc, fit le juge impatienté.

— Monsieur, je n’ai rien à dire… Je ne veux pas le dire.

— Vous ne le pouvez pas, misérable, avouez-le donc enfin. À minuit, vous entrez chez Léa Médan, et, dans une nuit de débauche, d’orgie préparée par vous, vous avez donné la mort à celle qui vous offrait l’amour… Vous vous êtes trompé de verre, et, pour lui faire boire le vin auquel elle trouvait un goût singulier, vous avez dû boire un verre du vin que vous aviez empoisonné, et, votre crime accompli, ayant dévalisé la malheureuse, vous vous êtes sauvé, vous êtes rentré chez vous… Voilà l’emploi des quatre heures que je vous demande. Prouvez le contraire de ce que j’avance.

— Mon Dieu, monsieur, c’est atroce, c’est épouvantable, mais je ne peux pas me défendre ; croyez cela si vous le voulez, je ne vous démentirai pas.

Cette fois, M. Oscar de Verchemont haussa les épaules, semblant dire :

« Je le croyais fort, adroit, ce n’est qu’un niais. »

Le juge d’instruction fit à son greffier signe d’écrire ce qui venait de se passer, et il ajouta négligemment :

— Vous convoquerez pour demain les témoins, il faut en finir avec cette affaire, aujourd’hui absolument claire pour nous. Le matin nous irons sur le lieu du crime… avec lui. Ferrand, avez-vous quelque chose à dire ?

— Je dis encore, monsieur, que je suis innocent.

Et le malheureux fondit en larmes, pendant que, sur un signe du juge Oscar de Verchemont, les deux agents le faisaient sortir du bureau pour le ramener à sa prison.

Il était à peine sorti, lorsque le garçon de bureau vint informer le juge qu’une jeune femme demandait à lui parler.

Le jeune juge fit demander le nom de celle qui désirait lui parler, et, ayant appris que c’était Amélie, il donna l’ordre de l’introduire immédiatement. La jeune fille entra ; elle était bien changée : ses joues roses étaient devenues pâles, creusées ; ses yeux bleus étaient cerclés de bistre, et, au lieu du sourire plein de quiétude étendu sur ses lèvres, la pauvre belle avait les lèvres contractées par le tourment, le visage fatigué par les larmes. Pour la jeune ouvrière, la journée de prison avait duré dix ans, et jamais les traces ne s’en effaceraient entièrement.

Le juge d’instruction lui offrit une chaise et la fit asseoir près de lui, en lui disant doucement :

— Que me voulez-vous, mon enfant ?

— Monsieur, lorsque, grâce à vous, je pus sortir de prison, il y a trois jours, vous m’engageâtes à chercher autour de nous tout ce qui pourrait vous aider dans la voie de la vérité afin de sauver mon frère de l’affreuse accusation portée contre lui.

— Oui, mon enfant.

— D’abord, je voulus retourner à mon ouvrage, et je me réservais de penser le jour en travaillant à ce que je pourrais faire, puis le soir, après ma journée, à aller chercher mes renseignements. Je comptais sans l’injustice du monde... À tort ou à raison, quand on nous met en prison, ça ne peut pas se cacher, et le lendemain, dans l’atelier, je le vis bien : mon patron n’avait pas osé me renvoyer, mais toutes les ouvrières me traitaient comme une voleuse, et je dus le soir même remercier moi-même mon patron. Cela m’a permis de me mettre entièrement aux recherches que je voulais faire.

— Ah ! très bien ! et vous avez obtenu des résultats ?

— Je ne sais si cela sera bon ou mauvais ; mais en bavardant dans le quartier, où tout le monde ignore au reste l’arrestation de mon frère et où l’on croit que l’instruction de l’affaire de la rue de Lacuée a été abandonnée…

— Ah ! on croit cela... Et quelle raison en donne-t-on ?

— On dit, monsieur, que les gens qui ont fait ça sont des gens de la haute que l’on ne veut pas compromettre, et qu’il y a là dedans de la politique.

— Sur quoi s’appuie-t-on pour dire cela ?

— On dit que cette femme-là venait assez souvent à la petite maison de la rue de Lacuée avec des femmes et des hommes, mais surtout avec un homme brun, jeune, très beau et très comme il faut, qui devait être un personnage important…

— Un personnage important ?

— Oui, monsieur, parce qu’une autre fois, il y a longtemps, une grande voiture noire et jaune, avec des armoiries sur les panneaux, est restée près d’une heure devant la porte.

— Qui était venu dans cette voiture, un homme, une femme ?

— Je n’ai pu le savoir : je vous raconte ce que j’ai appris, en deux jours de bavardage, chez tous les gens du quartier ; moi, je ne saurais assembler tout cela ; je n’ai vu là dedans qu’une preuve utile à tirer pour nous : c’est que mon frère ne pouvait être mêlé à ce monde-là.

Sur un signe du juge d’instruction à son greffier, celui-ci écrivait tout ce que disait la jeune fille.

— Ma chère enfant, votre frère aurait un moyen d’en finir : ce serait de répondre à nos questions ; nous ne pouvons obtenir de lui l’emploi de son temps dans la nuit du 20 juin.

— Monsieur, lorsque je lui demandai cela, il a toujours répondu qu’il était rentré chez lui désespéré de ce que la jeune fille qu’il aimait se mariait le lendemain, et qu’alors il s’était décidé à se tuer ; voilà ce qu’il m’a toujours dit.

— Cela n’est pas possible ; mais continuez sur ce que vous avez appris.

— On m’a dit que, la nuit du crime, vers quatre heures du matin, un ouvrier avait vu sortir de la maison de la rue de Lacuée un jeune homme, et que cet homme s’était sauvé vers le boulevard de la Contrescarpe, où une voiture de maître attendait…

Le juge d’instruction avait dressé l’oreille, et il demanda avec vivacité :

— De qui tenez-vous ces renseignements ?

— D’une blanchisseuse qui demeure en face du pont d’Austerlitz, et qu’on nomme Denise.

— C’est très important ce que vous nous dites là… Répétez-nous absolument ce qui vous a été dit et dans quelles circonstances.

— Je vous l’ai dit, monsieur, depuis deux jours je ne quitte pas le quartier où je suis connue au reste, puisque depuis trois ans je l’habitais avant de me mettre dans le même logement que mon frère, rue Moret ; je vais chez toutes les personnes avec lesquelles j’ai eu des relations. Mme Denise était notre blanchisseuse, j’allai la voir, on finissait de déjeuner, on m’offrit le café, et en le prenant nous nous mîmes à causer. Je demandai naturellement si on avait trouvé l’assassin de la femme de la rue de Lacuée. Elle me dit alors, en haussant les épaules : « On ne le trouvera jamais, on fait passer ça pour un suicide, vous savez bien que ç’a été fait par des gens de la haute… D’abord tout le monde sait que souvent il allait dans cette maison-là un prêtre. »

— Ah ! elle vous a dit cela... Elle l’a vu ?

— Je ne sais pas, monsieur.

— Continuez.

— Elle ajouta qu’on aurait beau dire, elle était convaincue que la femme avait été empoisonnée à la suite d’une nuit d’orgie, par des gens très haut, très haut, et qu’on n’oserait pas attaquer. Qu’au reste un de ses clients lui avait positivement affirmé avoir vu, la nuit du crime, sortir un homme de la maison ; que cet homme, qui était très pâle, était très bien mis, qu’il tenait à la main un grand portefeuille comme en ont les avocats ; il avait couru vers le boulevard de la Contrescarpe, et là s’était précipité dans une voiture de maître qui attendait ; la voiture était partie aussitôt… et cet ouvrier est certain que c’est l’assassin…

— Mon enfant, vous allez nous donner l’adresse de cette femme, et vous êtes prête à affirmer devant elle qu’elle a dit ce que vous venez de dire ?

— Oui, monsieur.

— Si les renseignements que vous nous donnez se confirment, vous aurez peut-être sauvé votre frère…

— Oh ! monsieur…, je suis bien certaine que mon frère sera sauvé… ou alors il n’y aurait plus de justice.

— Cette blanchisseuse vous a-t-elle dit le nom de son client ?

— Non, monsieur.

La jeune fille donna l’adresse qu’on lui demandait au greffier, qui la transcrivit, et le juge lui demanda :

— Mademoiselle, avez-vous appris autre chose ?

— Non, monsieur ; mais je vais continuer à chercher aujourd’hui.

M. Oscar de Verchemont se leva pour reconduire Amélie. Lorsqu’elle fut sortie, il donna des ordres afin de faire citer la blanchisseuse.

Il avait hâte d’arriver à un résultat : le mystère qui enveloppait cette affaire et qui l’avait fait s’y intéresser au début l’agaçait, l’impatientait à cette heure ; il ne se trompait pas sur ce qu’il avait obtenu ; il voyait bien que, jusqu’à ce jour, tout ne reposait que sur des hypothèses, et les preuves véritables manquaient. La force de l’instruction était dans le silence gardé par l’inculpé sur l’emploi de son temps pendant la nuit du crime. Chaque jour, matin et soir, Maurice était interrogé, harcelé, tourmenté, et toujours il répondait :

— Je n’ai rien à dire.

Denise, la jeune blanchisseuse appelée par le juge, confirma tout ce qu’elle avait dit ; cela avait été affirmé par un ouvrier nommé Aristide Leblanc, qui parut être au juge dans les meilleurs termes avec elle, car lorsque celui-ci lui demanda :

— Et vous croyez à la sincérité de cette personne ?

— Oh ! M. Aristide ne ment jamais.

— Vous le connaissez bien ?

Denise était une petite ouvrière de vingt-cinq à vingt-huit ans, très gentille, très gracieuse et dont le minois chiffonné invitait les lèvres au baiser. À la demande du juge, elle rougit bien un peu ; mais, sans être trop embarrassée, elle répondit :

— Oh ! oui, monsieur, je le connais bien…, intimement…

— Ah ! très bien !… C’est votre…

— Mon amant ; oui, monsieur, fit-elle crânement à M. Oscar de Verchemont, qui hésitait à prononcer le mot.

— Et vous le voyez toujours ?

— Tiens, je crois bien ; je suis libre, Dieu merci ; quand il ne travaille pas ou qu’il n’est pas dans son canot, il est chez nous… Et, en ce moment, il est là dans le grand couloir ; il m’attend.

— Ah ! il vous a accompagnée ?

— Oui, monsieur. Dame ! vous savez, je ne suis pas habituée à recevoir des papiers comme ça, et, depuis deux jours, je n’en dormais pas. Je ne savais pas ce que ça pouvait être. J’avais peur. Alors Aristide m’a dit : Denise, n’aie pas peur ; je perdrai une demi-journée, et j’irai avec toi. Et il est venu.

— Et il est là ? demanda le juge.

— Oui, monsieur ; à moins qu’il ne se soit impatienté et qu’il soit descendu en face, pour prendre un verre.

— Voudriez-vous, mademoiselle Denise, me redire son nom.

— Aristide Leblanc, monsieur.

Le juge d’instruction sonna ; et Mlle Denise le regarda étonnée et parut assez inquiète lorsque le garçon de bureau, paraissant, il lui dit :

— Il y a, dans le couloir, un jeune homme qui accompagnait madame, qui n’est pas régulièrement cité, et qui se nomme Aristide Leblanc. Appelez-le et faites-le entrer.

Le garçon de bureau sortit, et Mlle Denise demanda :

— Mais, monsieur, pourquoi l’appelez-vous ? Il ne vous en dira pas plus que moi. Il n’a rien fait.

— Mais il n’a rien à redouter non plus, mademoiselle, fit le juge en souriant.

La porte s’ouvrit et on introduisit dans le cabinet du juge une de nos vieilles connaissances, Chadi, qui s’avançait tout rouge, le regard inquiet, tenant sa casquette à la main, buttant dans les chaises, en se demandant vainement pourquoi on l’appelait à son tour.

Le sourire de Denise même ne le rassura pas, et c’est en tremblant qu’il regarda M. Oscar de Verchemont, lorsque ce dernier lui dit :

— Aristide Leblanc, avant de vous interroger, veuillez étendre le bras. Vous jurez de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.

Chadi restait devant le juge la main étendue, ayant la physionomie d’un homme qui reçoit une douche d’eau glacée sur la tête.

Il se remit peu à peu, rassuré par le sourire de Denise et par ces mots qu’elle lui dit :

— Eh bien, qu’est-ce que tu as ? on ne va pas te manger. Monsieur veut te demander si c’est vrai que tu as vu un homme sortir de la maison de la belle fille, rue de Lacuée.

— Ah ! c’est pour ça ? balbutia Aristide, et étendant la main, il répéta la formule consacrée et jura.

— Vous vous trouviez, le matin du 20 juin, rue de Lacuée ?

— Je vais vous dire, monsieur : je venais de me lever ; comme nous devions faire le tour de Marne le lendemain, qui était un dimanche, j’allais pour laver notre canot la Brise, qui est garé en face de chez nous, quai de la Gare ; je marchais vers le pont.

— Mais, interrompit le juge, comment se fait-il que, pour aller vers votre bateau garé en face de chez vous, quai de la Gare, vous vous dirigiez vers le pont en passant rue de Lacuée, de l’autre côté de l’eau ?

Chadi restait la bouche béante, regardant le juge, puis Denise, gêné, embarrassé ; celle-ci rougissait, et baissant la tête elle dit :

— Tu peux bien le dire à monsieur… je lui ai dit.

— Alors, vous comprenez, monsieur, j’étais allé chez Denise la prévenir que nous faisions le tour de Marne ce dimanche, et… comme il était tard, j’étais resté couché… C’est à cause de ça que je revenais par là, car Denise reste rue de Lacuée.

— Très bien ! Vous descendiez donc vers le quai ? fit le juge, souriant.

— Oui, monsieur ; il faisait beau… Moi, je me connais au temps ; alors, pour voir si nous aurions du soleil le lendemain, je regardais la Seine, qui était couverte de brouillard : c’est signe de chaleur ; je dis : chic ! nous durons un temps épatant… et j’allais me diriger vers le pont, lorsque je suis bousculé par un homme qui courait ; je me retourne pour le secouer, – j’aime pas qu’on me touche, moi, – et je vois un grand gaillard très bien mis qui avait un grand machin comme vous en avez là…

— Une serviette.

— Qu’est-ce que vous dites ? une serviette ?… Non, un grand portefeuille.

— Cela se nomme une serviette d’avocat…

— Tiens, c’est drôle !… Il portait donc une serviette et il courait vers l’écluse ; comme il ne dit pas un mot d’excuse, qu’il ne se retourne seulement pas, je lui dis : « Dis donc, toi, espèce d’imbécile, je vais te rendre ça ! » Et je cours après ; je le vois tourner le boulevard de la Contrescarpe, sauter dans une voiture de maître et cavaler… Je lui ai envoyé deux ou trois compliments que je ne vous dis pas… et ce fut tout.

— Et vous supposez que cet homme sortait de la maison du crime ?

— Oui, monsieur, de la maison de la belle fille.

— La maison de la belle fille ? interrogea le juge.

— C’est le nom qu’on donne à la maison depuis que cette femme-là y demeurait.

— Vous l’avez vu sortir de la maison ?

— Non, monsieur ; mais vous allez comprendre que c’est de là qu’il est sorti… Denise demeure deux maisons au-dessus, je sors et je ne vois personne dans la rue... Je marche, et tout à coup derrière moi un individu jaillit : il ne pouvait sortir que de là.

— C’est logique. Dites-moi comment était cet homme ?

— Il ne devait pas être vieux, parce qu’il était alerte, bien pris, assez grand et brun et très bien mis, un monsieur, un chapeau haute forme. Pour le visage, je ne peux pas vous le dire, je ne l’ai vu que de dos.

— Et la voiture, était-ce une voiture de louage, de remise ou une voiture de maître ?

— Ça, monsieur, je ne m’y reconnaîtrais pas… Si c’était un bateau, je vous le dirais tout de suite, mais la voiture, je n’ai remarqué qu’une chose, c’est qu’elle était jaune et noire, et très belle ; j’ai pensé que c’était une voiture de maître.

— En montant dans la voiture, l’homme n’a pas parlé au cocher ?

— Non, monsieur, la portière était ouverte, il a sauté dans la voiture, et, avant qu’elle soit refermée, elle était déjà en marche… et vite, c’est à peine si j’ai eu le temps de la voir.

— Se dirigeant vers la Bastille ?

— Oui, monsieur.

— Et reconnaîtriez-vous l’individu ?

— Oh ! non, monsieur, de derrière, excepté les bossus, tout le monde se ressemble.

— Vous n’avez pas d’autres renseignements ?… Recueillez bien vos souvenirs. Le moindre détail peut être utile.

— Oh ! monsieur… je me souviens de cette matinée… C’était la journée aux aventures, j’en ai assez eu pour m’en souvenir…

— Oh ! oui… il peut s’en souvenir, affirma Denise avec fierté.

— Que voulez-vous dire ? demanda M. de Verchemont.

— Je continuai ma route et j’allai de l’autre côté de l’eau pour laver mon canot. Je ne pensais plus du tout au bonhomme : j’étais sous le pont d’Austerlitz, mon bateau amarré à une pile, et je le lavais, quand tout à coup, à dix pas de moi, flouff ! j’entends tomber une masse et je suis éclaboussé ; je me retourne vite, et, au chahut que ça avait fait dans l’eau, je me dis : C’est un macchabée, un bonhomme qui se fiche à l’eau. Je n’avais justement que ma cote troussée jusqu’aux genoux et mon maillot de canot, je pique une tête et ramène une femme.

— Une femme ? fit le juge attentif.

— Oui, monsieur… et belle, je ne vous dis que ça – ajouta Chadi en portant le bout de ses doigts à ses lèvres et en les baisant pour exprimer son admiration.

— Vous écrivez tout cela ? demanda vivement M. de Verchemont à son greffier.

Celui-ci fit de la-tête un signe affirmatif.

— Et vous sauvâtes cette jeune fille ?

— Sauvâtes !!! répéta Chadi, ahuri par ce temps de verbe. Je la sauvai, oui.

— Elle vit ?

— Oui, monsieur. Justement un docteur se trouvait là, nous l’avons portée à la Pitié et moi j’ai été prévenir les parents.

— Vous la connaissez ? vous savez son nom ?...

— Moi… ah ! pardi, depuis ce temps je travaille chez eux… Ce sauvetage, ça m’a fait perdre ma journée, le père P… m’a flanqué à la porte, parce qu’un samedi ce n’est pas un jour à perdre ; comme je suis ciseleur, que les parents de la jeune fille sont justement des fabricants de bronzes, je suis entré là et avec une belle journée.

— Sait-on pourquoi cette jeune fille voulait se suicider ?

— Oh ! oui, parce qu’elle ne voulait pas épouser celui qu’on lui destinait… et le bouillon qu’elle a bu ce jour-là lui a fait changer d’avis. Elle est mariée.

— Elle se nomme ?

— Il y a quelque temps elle se nommait Mlle Cécile Tussaud, et maintenant Mme Houdard.

Après avoir pris les adresses d’Houdard et de Tussaud, le jeune juge d’instruction remercia Chadi et Denise, et, les prévenant qu’ils seraient bientôt interrogés de nouveau, il les congédia.

Seul avec le greffier dans son bureau, le juge lui dit :

— Voilà une singulière coïncidence ! Vous allez faire lire tous ces rapports à l’agent que nous avons repris, et vous lui direz de diriger ses recherches de ce côté, pour savoir s’il n’y a pas de lien entre cette tentative de suicide et notre affaire.

— N’allez-vous pas aujourd’hui continuer les interrogatoires ?

— Non, notre journée est terminée ; rendez-vous près de l’agent avec vos notes. Je n’aurai besoin de vous que demain matin.

Pendant que le greffier mettait ses papiers en ordre, se disposant à partir, le jeune juge d’instruction s’accoudait sur la table et, la tête dans ses mains, il pensa longuement. C’est à peine s’il se retourna pour répondre à l’adieu du greffier qui prenait congé. Il pensait. Était-ce au crime de la rue de Lacuée ? Cela n’était guère probable ; ses soupirs douloureux ne pouvaient venir que d’un chagrin profond, la crispation de ses mains dans ses cheveux ne pouvait être que le résultat de l’agitation fiévreuse d’une pensée opiniâtre.

Il était perdu dans son rêve, n’entendant rien autour de lui, lorsque le garçon de bureau ouvrit et introduisit M. Mathieu des Taillis. Celui-ci s’avança vers son jeune ami, et, lui mettant la main sur l’épaule :

— Eh ! mon cher Oscar, qu’avez-vous donc ?

Le jeune homme sursauta, et reconnaissant son ami, le vieux magistrat, il lui tendit la main.

— Eh quoi ! est-ce toujours cette mystérieuse affaire qui vous occupe ainsi ?

— Non, mon cher maître, l’instruction suit son cours et sera bientôt terminée. Ce qui m’occupe, ce qui me tourmente sans cesse, à chaque heure, la nuit, le jour, ce qui me fait mener mon instruction comme un fou… vous savez bien ce que c’est…

— Quoi, toujours cette passion !

— Hélas !

— Mais, enfin, vous êtes au mieux ensemble ; elle-même m’a dit qu’elle vous voyait chaque jour.

— C’est vrai, l’heure que je passe près d’elle est la plus cruelle et la plus douce.

— Mais, à force de se voir, l’amour va vite.

— Non, mon cher maître ; non, cette femme tient ma vie, je lui appartiens corps et âme et je n’ai d’elle que ses sourires... Elle sait que je l’aime, et avoue presque m’aimer.

— Eh bien ?

— Mais elle me dit tranquillement, et avec le plus grand calme, que je ne dois pas espérer plus.

— La légende ne la dit pas si sévère…

— Eh mon Dieu ! la légende est une calomnie, comme tout ce que l’on dit sur elle ; c’est une femme étrange, une charmeuse ; toutes les beautés, toutes les grâces sont réunies en elle : le mystère qui entoure sa vie est un charme de plus… Chaque jour je sors de chez elle en me disant demain, et ce lendemain ne vient jamais.

— Mais c’est une passion…

— Une passion, mon cher ami… ? Dites une folie ; j’adore cette femme ; aujourd’hui, quoi que je puisse apprendre sur elle, je refuserais d’y croire ; c’est la femme la plus pure du monde. Je l’aime, je l’aime enfin… et je la veux… Mais vous ne croiriez pas, mon cher maître, que parfois je me prends à rêver au suicide si je ne devais la posséder un jour.

— Allons, allons ! vous avez raison, cela devient de la folie. Mon cher ami, vous n’êtes plus un enfant et votre cerveau malade ne doit pas être écouté... Au reste, je crois votre désespérance prématurée.

— Mais si vous saviez quelle souffrance j’endure… Nous nous voyons, c’est vrai, presque tous les soirs.

— Elle vous y autorise ?…

— C’est elle qui me l’a demandé, me trouvant d’un commerce agréable, et elle m’appelle son petit frère. J’arrive chez elle, nous parlons de choses et d’autres ; puis je m’enflamme ; plein d’ardeur, dévoré de passion, je lui parle avec le feu qui me dévore ; elle m’écoute ; j’ai sa main dans ma main, sa taille dans mes bras, nos lèvres se touchent presque, nos haleines se confondent ; alors les mots les plus ardents coulent de ma bouche ; elle entend, elle écoute : son sourire semble approuver. Je deviens pressant ; elle se lève rapidement et m’échappe ; puis, toujours souriant, le regard plein de promesses, elle me dit : « Partez, Oscar, et à demain… À demain nous reprendrons l’entretien, » et elle sonne sa femme de chambre. Et je sors de là comme ivre, fou, abruti… Des jours, je reste en bas sous ses fenêtres, guettant sa silhouette derrière ses rideaux, et je rentre chez moi la tête perdue, pour venir ici le lendemain faire la plus mauvaise besogne.

Mathieu des Taillis avait attentivement écouté et observé son jeune ami, et c’est en souriant qu’il lui dit :

— Mais ça ne va pas si mal que ça. Vous avez affaire à une coquette – elle est assez jolie pour l’être – et il ne s’agit que d’être à l’affût ; attendez et guettez l’occasion.

— Mais comment ?

— Ah ! diable, vous êtes embarrassant. Cela ne va guère avec l’austérité du magistrat.

— Ah ! ne plaisantez pas. Je suis bien malheureux…, bien malheureux.

VIII

UNE NOUVELLE PISTE.

En quittant le bureau du juge, le greffier se rendit aussitôt dans le cabinet du chef de la sûreté, et il lui demanda un agent intelligent, non seulement pour remplacer l’agent Boyer, démissionnaire, mais pour faire une contre-enquête sur celle déjà faite. Le chef de la sûreté lui demanda deux heures pour trouver l’homme qu’il lui fallait.

Les deux heures n’étaient pas écoulées que l’agent Huret entrait dans le bureau du juge d’instruction, où le greffier attendait seul. Il lui communiqua les pièces, et, après une longue heure d’étude, ayant pris ses notes, l’agent dit qu’il allait se mettre à l’œuvre, convaincu qu’avant peu de jours il aurait des résultats concluants, l’affaire étant déjà dégrossie et offrant beaucoup de points dont on avait eu le tort de ne pas s’occuper.

C’est sur cette assurance que l’agent partit.

Le lendemain, à l’heure du rapport, l’agent Huret ne parut pas ; on sut seulement qu’il était tout entier à l’affaire. Quatre jours seulement après que les pièces lui avaient été communiquées, il se présentait devant le juge d’instruction. Il était sur une piste, celle indiquée par Chadi ; il avait trouvé la voiture jaune et noire.

M. Oscar de Verchemont était soucieux ; sa pensée flottait et il n’écoutait qu’avec peu d’attention ; mais, à ce mot, il releva aussitôt la tête et dit :

— Vous avez retrouvé la voiture ?

— Oui, monsieur, la voiture est une voiture de louage ; elle était louée à une femme dont on ignore le nom, mais qui l’avait fait demander en se recommandant du nom de la victime, laquelle la louait ordinairement.

— Cela est singulier.

— Depuis l’époque du crime, le cocher qui l’avait menée avait changé de maison ; je dus le chercher… enfin je le trouvai. Il se rappela parfaitement avoir conduit, le soir, un homme et une femme, qu’il mena au bout du boulevard de la Contrescarpe, en face l’écluse.

— Un homme et une femme !… Mais cela bouleverse tout ce que nous avons établi…

— Assurément. Au reste, monsieur le juge, je ne dis pas cela pour médire de mon collègue, mais j’estime que cette instruction a été menée avec la plus grande légèreté.

— Vous croyez que celui que nous tenons n’est pas coupable ?

— Oh ! je ne dis pas cela ; il a contre lui un fait capital ; c’est qu’il reconnaît avoir acheté les bouteilles de champagne et empoisonné le vin.

— Revenez à ce que vous avez appris.

— Voici. Le cocher avait ordre d’aller attendre à la porte du concert des Champs-Élysées à dix heures. À l’heure dite il y était ; il vit sortir une femme qu’il avait déjà menée deux fois, et dont le signalement répond absolument à celui de la victime. Elle s’appuyait sur le bras d’un individu dont j’ai le signalement très étendu, lequel ne répond pas du tout à celui du jeune homme qui est écroué. C’est la femme qui dit au cocher de la conduire boulevard de la Contrescarpe, en face l’écluse. Le cocher ne fut pas étonné ; c’était dans ce quartier, à la place de la Bastille, qu’une fois déjà il avait conduit la femme. En passant sur le boulevard, on le fit arrêter devant un café, où l’homme descendit et prit un petit panier, semblable au panier à huîtres.

— Avez-vous été dans ce café ?

— Oui. On se souvient vaguement qu’un soir, il y a quatre ou cinq mois, un monsieur très élégant descendit devant le café dans la soirée, prit une consommation et chargea le garçon de garder un panier, qu’il vint reprendre le soir. Mais c’est tout ; l’homme leur était inconnu.

— Continuez la déclaration du cocher.

— Arrivé au boulevard de la Contrescarpe, la femme descendit en premier, et, pendant que l’homme, tenant le petit panier, descendait à son tour, elle recommandait au cocher d’être de retour au même endroit entre trois ou quatre heures du matin. Le cocher revint à l’heure dite, il était à son poste depuis un quart d’heure à peine, lorsqu’il vit arriver l’homme qu’il avait conduit la veille ; seul, il sauta en voiture et par une des fenêtres il lui dit : « Faubourg du Roule, vite ! »

Il partit. En arrivant à l’endroit où le boulevard traverse, on lui fit signe d’arrêter. Il obéit. L’homme descendit et donna vingt francs de pourboire, puis le cocher le vit attendre, pour se diriger, qu’il fût parti.

— C’est tout ?

— C’est tout grosso-modo… Le cocher lui-même vous donnera tous les détails qui pourront vous paraître importants, c’est un témoin qui vous appartient et duquel vous vous servirez mieux que moi.

— Vous allez citer ce cocher et le loueur pour après-demain, dit aussitôt le juge à son greffier ; puis s’adressant à l’agent : C’est bien ça, monsieur Huret, il faut continuer comme ça.

— Mais ce n’est pas tout, monsieur.

— Qu’avez-vous encore ?

— J’ai vu que, dans les perquisitions, on avait fouillé partout excepté dans l’endroit où le jeune homme se trouvait le plus souvent.

— Comment cela ?

— On a fait des perquisitions chez lui, chez la vieille femme où il était allé se rétablir, puis dans l’ancien domicile.

— Oui, enfin on n’a rien trouvé.

— Moi, j’ai été à l’atelier où il travaillait, et le patron, je dois le dire, s’y est prêté de fort bonne grâce…

— Et vous avez trouvé quelque chose ?

— Oui, monsieur ; mais j’avoue ne pas bien comprendre.

— Qu’est-ce ?

— Une lettre.

Et, en disant ces mots, l’agent cherchait dans son portefeuille et en tirait une lettre soigneusement pliée.

Et le juge lut à mi-voix, en soulignant certaines phrases :

 

« Mon ami,

» Je viens te demander pardon. Aujourd’hui seulement j’apprends que tu vis, et je ne m’appartiens plus ; il y a un mois, mes parents auraient consenti à tout. Je te dois le récit fidèle de ce qui s’est passé, le voici : Tu t’en souviens, nous nous embrassâmes une dernière fois, et ma tête retomba ; je t’entendis encore dire, « Adieu, nous allons nous retrouver bientôt ! » et je perdis connaissance. Je revins à moi lorsque le jour commençait à poindre ; j’étais effroyablement malade, et ne pouvais m’expliquer où je me trouvais, lorsque je te vis, étendu à mes côtés ; je t’appelai, épouvantée ; je tâtai ton front, tes mains, tu étais froid et je te crus mort. C’était horrible ! Juge, tu étais mort, et j’étais là, près de toi, vivante, tu étais mon époux, mon homme, et j’étais veuve ! C’était impossible ! Puisque je t’avais appartenu, je n’avais plus d’espérance, et je voulus, fidèle au serment que je t’avais fait, mourir… »

 

Le jeune juge relut la phrase, cherchant à se l’expliquer ; puis, regardant la signature et ne comprenant pas, quoique intéressé, et sentant qu’il tenait le nœud de l’affaire, il continua.

Plusieurs jours s’étaient écoulés depuis la déposition de Chadi, et le jeune magistrat était trop tourmenté dans sa vie intime pour que le souvenir des faits ne s’effaçât pas rapidement de sa mémoire ; c’est grâce aux notes prises par son greffier qu’il pouvait suivre l’affaire ; à plus forte raison avait-il encore moins le souvenir des prénoms, et, en lisant celui de Cécile au bas de la lettre, il ne pensa pas que la lettre venait de celle dont la tentative de suicide coïncidait si singulièrement avec la catastrophe de la rue de Lacuée ; il continua sa lecture :

 

« Je regardais si je pouvais me jeter par la fenêtre, lorsque je vis la Seine qui coulait presque au bas de chez toi ; mon parti fut pris aussitôt ; je me hâtai de me revêtir, je t’embrassai et j’allai me précipiter à l’eau par-dessus le pont.

» Te dire ce que je souffris, ce que je fis d’efforts pour arriver jusque-là serait impossible ; enfin j’y parvins. En tombant dans l’eau j’eus comme une impression de bien-être ; tout mon corps était en feu, et je perdis presque immédiatement connaissance ; quand je revins à moi j’étais sur une civière, entourée de monde qui me regardait. On me mena à l’hôpital, on envoya chercher mon père, et je restai, presque folle, délirant, sans cesse entre la vie et la mort, deux mois… Tu comprends si tout cela m’a changée. Je suis entrée en convalescence, épouvantée de ce que j’avais fait. Pour moi, certainement tu étais mort, puisque je t’avais quitté froid, raidi sur ton lit.

» Tu comprends que pendant ma maladie personne ne parla de toi ; ton nom ne fut jamais prononcé.

» Mes parents – et tout le monde – croient que je me suis sauvée de chez nous le matin seulement, pour aller me jeter à l’eau. Si j’avais douté de ta mort un instant, ce doute se serait évanoui. Mon père avait reçu une lettre de son ami Crochard – tu te souviens, Crochard, que tu as vu souvent à la maison ? – mon père l’avait invité au mariage : il était venu d’Orléans, où il réside ordinairement, lorsque ma tentative de suicide bouleversa tout ; il partit le soir même, et, en passant en voiture devant la rue de Lacuée, il vit un grand rassemblement ; il n’avait pas le temps de descendre, mais il apprit dans la gare que c’était ou un crime ou un suicide qui venait de se découvrir ; on avait trouvé quelqu’un de mort dans ta maison, c’est ce qui motivait ce rassemblement. »

 

Cette fois encore, le jeune juge relut les dernières lignes ; il commençait à entrevoir l’importance de la pièce qu’il avait entre les mains. Cette lettre adressée à Ferrand, c’était la justification de sa nuit, l’explication de son empoisonnement. L’agent qui avait découvert la lettre n’était pas encore assez au courant de l’affaire pour en voir l’importance, et M. Oscar de Verchemont, redevenu le magistrat, était tout fier de reconstruire seul la nouvelle instruction ; pendant que l’agent Huret attendait dans l’angle du bureau, debout, droit comme un soldat, le juge accoudé sur son bureau continua sa lecture à voix basse, imposant à son visage de ne plus exprimer les impressions que lui donnait sa découverte.

 

« … De ce jour, je n’eus plus de doutes… hélas ! Tout cela a-t-il été inventé et raconté pour me retirer tout espoir et me décider au mariage que je viens de faire ? Je ne sais, mais j’ai cru que tu n’étais plus, et depuis ce jour ton ombre aimée n’a cessé de hanter mon chevet... J’ai bien pleuré, va, j’ai bien souffert…

» Que pouvais-je faire seule désormais ? Car c’est encore une chose qui m’affermissait dans ce que je croyais : je n’ai jamais revu ta sœur depuis ce jour et elle n’est pas même venue s’informer de moi… »

 

Oscar de Verchemont s’arrêta encore ; il pensait :

— Ah çà, que signifie ceci ? La petite Amélie savait tout cela, et n’en a pas dit un mot, quand elle voit nos recherches constantes… Dans quel but ? Elle savait ce qu’avait fait son frère… Il y a autre chose là-dessous.

Et, nerveux, il reprit sa lecture :

 

» Maurice, tu as bon cœur, tu sais quelle affection j’ai pour mes pauvres parents ; en voyant leur désolation, en voyant le changement opéré en eux par la seule idée de la possibilité de ma mort, je me suis trouvée sans force pour résister et j’ai dit : « Oui. »

» Pardon, Maurice ! pardon ! mais je ne suis pas coupable, je suis une victime. J’ai été trompée. Ton souvenir aimé restera éternellement en moi ; mais tu sais que je suis trop honnête pour consentir maintenant à te revoir, et si je ne peux effacer le passé, si l’heure d’amour et de bonheur immuables que j’ai passée près de toi, croyant la payer de ma vie, ne peut s’effacer, je viens à genoux te demander en grâce de l’oublier... Je sais que tu as le cœur trop haut pour me refuser. Si la médisance pouvait dire un jour que j’ai été ta maîtresse une heure, tu affirmeras qu’on ment, et tu le jureras.

» Voilà, Maurice, la dernière grâce que je viens te demander ; je pourrai vivre malheureuse, je ne saurais vivre méprisée.

» Maurice, jure-moi que, quoi qu’il advienne, tu déclareras que je ne suis jamais allée chez toi dans la nuit du 20 juin, que tu ne m’as pas vue ce jour ; que, ainsi qu’ils le croient, je suis partie le matin de chez nous pour aller me jeter dans la Seine. »

 

— Ah ! exclama malgré lui le jeune juge. Voilà donc la raison du mystère !… Enfin.

Et comme le greffier se levait, comme l’agent fixait sur lui un regard curieux, Oscar de Verchemont était trop heureux de savoir, pour le dire aux autres ; lui seul voulait désormais diriger… Il redevint calme et dit froidement :

— Ce n’est pas la lettre, c’est la réalisation de certaines hypothèses que je devine. Il continua à lire bas.

 

» Aujourd’hui, mariée à un homme que je méprise, que je hais, que j’exècre, tu comprends que ma pensée sera toujours avec toi, amour pur de rêve et d’illusion qui ne s’éteindra jamais, mais que j’aurai la force de contenir et de ne jamais satisfaire. Mon mari, tu le devines, est jaloux, il me l’a déjà déclaré, et je suis l’objet d’une surveillance active. Je le sais assez peu scrupuleux pour violer le secret d’une lettre qui me serait personnellement adressée et tomberait entre ses mains… Tu vas répondre à ma prière ; adresse ta lettre poste restante…

» Adieu, mon bien-aimé, et pardonne à celle qui t’aime et souffre.

» CÉCILE. »

 

Ayant lu la lettre, le jeune juge plongea sa tête dans ses mains et pensa. Cette fois, il voyait clairement la situation de Maurice Ferrand ; l’instruction s’était tout à fait égarée. Le malheureux garçon était victime d’un serment ; fidèle à la parole donnée, il se sacrifiait. Mais rien dans tout cela ne touchait au crime de la rue de Lacuée. M. Oscar de Verchemont se réservait, le lendemain, d’avoir une entrevue avec Maurice et de lui rendre la liberté. Il écrivit même un mot au directeur de la prison pour qu’on le traitât mieux, et fit porter le papier par le garçon de bureau. Il ne remit pas la lettre au greffier pour la joindre au dossier ; il la plaça dans son portefeuille, se réservant sans doute de la rendre directement à Maurice, en raison du secret de famille qu’elle contenait. Puis il se tourna vers l’agent et lui dit :

— Monsieur Huret, cette lettre est sans importance dans l’affaire ; mais vous êtes maintenant dans la vraie piste, marchez donc.

— Monsieur, j’ai encore un mot à vous dire.

— Parlez.

— Je dois avoir ce soir ou demain – selon que je pourrai rencontrer mon homme – des renseignements sur un individu qui fréquentait souvent la maison de la rue de Lacuée ; j’ai de fortes raisons de croire celui-là un des complices… S’il est cité régulièrement, il fuira. Il faut qu’il soit saisi où je le trouverai. Et je vous demande l’autorisation de procéder, en cas de rencontre, à une arrestation préventive.

— Très bien, j’ai confiance en votre prudence pour agir ; et, se tournant vers le greffier : « Faites un mandat d’amener. Savez-vous le nom ? »

— Non, monsieur, mais mettez : « L’homme de la rue de Lacuée. »

— C’est cela ! Et quand aurai-je de vos nouvelles ? demanda le juge après avoir signé.

— Demain, j’espère, monsieur, répondit l’agent en se retirant, pendant que M. Oscar de Verchemont se frottait les mains et disait gaiement :

— Eh bien, je suis content de ma journée. Ah ! le pauvre garçon, qu’il va être heureux !

IX

OÙ ANDRÉ HOUDARD, DIT LA ROSSE, PASSAIT SES SOIRÉES.

La Grande Iza, la belle veuve, habitait avenue Friedland le rez-de-chaussée et le premier étage d’une haute maison moderne. Les locataires des autres étages entraient par une grande porte cochère, ouverte sur une cour. L’appartement de la veuve Séglin, dite la Grande Iza, s’ouvrait comme un hôtel particulier sur l’avenue. C’est là que nous allons diriger le lecteur.

En entrant, on montait quatre marches ; la porte refermée, on se trouvait dans une grande antichambre peinte en chêne et marbre, sur le parquet de laquelle s’étendait un grand tapis de crin et sur laquelle s’ouvraient trois portes : l’une à gauche, qui permettait de gagner les appartements particuliers en passant par un étroit escalier dérobé ; une autre à droite, ouvrant sur une vaste salle à manger, et enfin une au milieu, s’ouvrant par de larges tapisseries, et devant laquelle se trouvait l’escalier au pied duquel une statue de l’Aurore, grandeur nature, signée de Blezer, étalait sa grâce et son nu en portant une torchère allumée le soir. En montant l’escalier, on arrivait dans un petit salon tendu d’étoffes algériennes, et qui, donnant sur un jardin, servait de fumoir. C’est là que la belle mondaine recevait les inconnus, les fâcheux ; les habitués, les intimes étaient immédiatement introduits dans le salon. De cette pièce, on passait dans un large couloir servant de serre, appelé galerie, à cause de nombreuses peintures accrochées le long des murs : un Corot, des Daubigny, un Defaux, des fleurs de Petit, de Jubréaux, un Beyle, un Bail, un O. de Cocquerel à côté du maître Volon ; enfin toute la pléiade des modernes choisie par le caprice d’une femme. De la galerie, on entrait dans le salon, le salon bête et luxueux des appartements modernes, or et blanc ; le Louis XV dans ce qu’il a de plus criard, avec ses bronzes dorés rocaille, un meuble en satin rouge avec les bois dorés et un tapis étalant sur un fond blanc un immense bouquet de fleurs rouges ; au plafond un ciel extraordinaire dans lequel il poussait des fleurs, rouges toujours.

Une porte s’ouvrait sur un petit boudoir tendu d’une étoffe de soie pompadour à petits dessins de fleurs, avec un meuble capitonné de même étoffe ; ce boudoir communiquait à la chambre à dormir ; en soulevant la tenture de la portière, l’huis s’ouvrait sur la chambre superbe, toute tendue de soie jaune rouge. Le lit capitonné occupait, sous une ample tenture, le fond de la chambre ; c’était un lit immense, aussi large qu’il était long, et qu’on n’atteignait pour s’y coucher qu’en gravissant trois marches, couvertes d’un épais tapis de couleur sombre. En face du lit se trouvait une glace immense, où la Grande Iza aimait à s’admirer ; car les indiscrétions d’une camériste avaient répandu dans le quartier le bruit que la grande fille, pour dormir, avait des habitudes de sauvage : elle couchait entièrement nue, les cheveux dénoués, et elle dormait sans se couvrir, comme les fauves ; – mais, ajoutait-on, les draps du lit étaient de velours noir. On se contait ça chez la fruitière avec des airs de mépris et de dégoût, il fallait voir ! Pouah ! l’impudique ! – Continuons : les meubles de la chambre étaient d’ébène lisse : ils se composaient d’un guéridon, de quatre fauteuils, d’une dormeuse, et d’une haute armoire de vieil ébène à moulures ; sur la cheminée en face de l’armoire, une garniture de bronze Louis XVI, doré au vif ; au plafond, couvert de la même étoffe jaune plissée, pendait un lustre flamand ; les fenêtres étaient masquées par des tapisseries de même couleur. Au matin, quand le jour glissait à travers les interstices des persiennes, il ensoleillait la chambre…

On racontait que souvent, chez elle, la Grande Iza s’habillait étrangement, en zingari, se couvrant, non de brillantes étoffes, mais de vêtements sordides… Et cela était vrai, nous devons le dire, puisque enfin nous conduisons le lecteur chez notre héroïne, la Grande Iza ; la superbe mondaine, la veuve de Séglin le banquier, celle qu’on croyait descendue des comtes de Zintski, était venue à Paris amenée par un saltimbanque ; elle avait gardé dans la vie molle et douce des courtisanes ses habitudes farouches ; il y avait des jours où les parfums qu’elle répandait sur son corps la brûlaient, des nuits où le linge qui touchait sa peau la piquait ; alors elle avait besoin de reprendre ses haillons tout un jour, de se coucher comme un chien toute une nuit ; elle n’avait plus de la femme que les vices. Si celui qu’elle avait aimé jadis, le grand Moldave Golesko, qui faisait des exercices de force dans les fêtes, avait vécu, elle aurait été souvent lui demander le souvenir de ses nuits de route.

La belle grande table où elle mangeait dans la vaste salle à manger la rendait triste ; l’odeur des plats exquis, de la bonne cuisine, lui portait au cœur ; la superbe chambre où elle dormait lui paraissait lugubre : elle étouffait, elle avait besoin d’air, de poussière, de clair soleil… Elle avait des envies folles de manger en tenant d’une main son couteau et de l’autre un morceau sur lequel son pouce retiendrait un bout de fromage puant… Elle avait la nostalgie de la boue ; ses poumons auraient mieux respiré dans l’air empesté d’une baraque entre-sort[6] ; il lui aurait plu de presser avec son doigt mignon une tranche de jambon sur son pain noir, et de graisser ses belles lèvres pures en mordant à même ; elle étouffait, et elle ne se dégrafait pas : elle arrachait sa robe pour rendre à sa poitrine ses contours robustes. Sa vie, sa vie de bohème, de traînée, elle la revoyait en mettant la main sur ses yeux.

Ces jours-là, elle revêtait son vieux costume, son costume peu long à mettre, fait d’un corsage au ton criard, bordé de galons éraillés, jaunis, sur du velours déteint ; sur ses reins, une jupe faite de haillons aux couleurs extravagantes pendait ; ses pieds mignons et haut cambrés chaussaient de hideuses savates jaunes.

Elle s’accrochait au bras, au col et aux oreilles, des bijoux étranges, faux, mais brillants ; puis l’œil ardent, les lèvres lippues, pleine d’appétit sauvage, elle courait à la nuit dans une fête foraine, étonnant les gens par sa splendide beauté et sa mise sordide, arrachant à tous des cris d’admiration, heureuse d’entendre glisser dans ses oreilles des propos obscènes et y répondant de son regard provocant.

C’était bien la bohémienne farouche, pleine d’appétit sensuel, mais réservant ses faveurs à ceux de sa tribu ; ainsi pensait qui la voyait et qui n’expliquait pas autrement tant de beauté dans tant de misère…

Dans une de ses attaques – c’est ainsi qu’un médecin qualifierait ces étrangetés – un homme l’avait suivie sans cesse, ordurier dans ses propos, dans ses façons, cynique, audacieux, et alors que, lasse, elle avait voulu fuir, il l’avait poursuivie, et rejointe loin du bruit de la fête ; il avait été grossier, brutal ; il lui avait montré une passion bestiale, qui n’aurait pas reculé devant le crime ; il l’avait menacée, presque battue... Elle avait été vaincue, et elle avait désiré avoir cet homme inconnu ; elle l’avait accepté. Dans cette boue, l’amour était né... Cet homme était devenu son amant secret, honteux…

C’est ainsi que la Grande Iza avait connu André Houdard, dit la Rosse.

De quelles étranges choses était fait cet amour, cette passion, on en juge ; né de sentiments mauvais, il en devait vivre. La grande Moldave se vautrait à nouveau dans le fumier où elle avait été élevée ; elle retrouvait du charme à être fouaillée et injuriée comme autrefois ; mais cela était un caprice, cela ne durait pas ; comme le gourmet qui a besoin un jour de s’enivrer de piquette et qui, revenu de l’ivresse, veut purifier son palais par les vins exquis auxquels il est habitué, la Grande Iza était vite lasse de ce qu’elle appelait « soûler son cœur. »

Un observateur attentif ne s’y serait pas laissé tromper ; ces amours ne pouvaient durer, et si, à cette heure, la femme vaincue se livrait, s’abandonnait à l’homme qui la domptait, les rôles seraient bientôt changés : c’est l’homme qui serait dompté à son tour… Mais, pour la belle courtisane, enviée, adulée, ces heures de sauvagerie étaient du bonheur, cette vie nouvelle l’amusait, elle s’y grisait ; et qui l’aurait observée aurait vu que c’était là plutôt un caprice qu’une passion ; ce n’était plus Iza la Moldave, l’alouette de route sautillant sur la crête des ornières séchées, secouant sa tête huppée : c’était la Belle Iza, la fausse comtesse de Zintski, la superbe qui se déguisait en bohémienne, comme certaine grande dame en grisette, pour aller courir le guilledou dans les fêtes foraines des environs de Paris.

Elle était partie au bras de son amant, et ils avaient été passer la nuit dans un garni de barrière.

En se réveillant dans le bouge infect, guérie de l’attaque de la veille, en voyant près d’elle dormir un inconnu, elle eut un tressaillement de dégoût, de honte… Elle ferma les yeux, et son imagination lui montra la chambre d’ocre où ses cheveux étaient si noirs et ses petits pieds si mignons et si blancs sur le tapis noir… Elle avait des frissons au contact du linge grossier et sordide qui touchait sa peau ; il lui semblait que les vêtements de misère qui couvraient son corps la brûlaient ; elle cherchait dans des torsions les caresses du linge fin, blanc et parfumé, qu’elle portait chaque jour.

Elle regarda l’homme qui dormait près d’elle ; il lui parut beau, mais il lui sembla grossier, sale. Elle se leva, et, dans la glace à teinte verte, elle se trouva moins belle… Elle éprouva des haut-le-cœur. Il lui semblait qu’elle n’avait jamais vécu ainsi. Elle s’habilla vivement et elle sortit sans bruit. Il était quatre ou cinq heures du matin. Elle se jeta dans un fiacre et se fit conduire chez elle.

Elle éveilla sa femme de chambre. Celle-ci connaissait ses accès et ne fut pas surprise. Elle prépara le grand tob en argent, et l’emplit d’une eau tiède et parfumée. La Grande Iza avait vivement quitté ses haillons.

Elle était debout dans la vaste coupe, et sa femme de chambre versait sur elle l’eau parfumée pendant qu’une autre fille l’essuyait, en la massant.

Lorsque le corps fut rafraîchi, lasse de ce bain oriental, elle courut à son lit ; elle s’étendit, nue et superbe, sur les draps de velours noir, se souriant en s’admirant dans sa haute glace, et elle s’endormit.

À son réveil, elle avait tout oublié.

Un jour, elle revenait du bois soucieuse ; dans la journée, des gens étaient venus lui rendre visite et, après un entretien assez long, l’avaient laissée, ennuyée, énervée ; elle avait été au bois, cherchant vainement à éloigner les pensées qui la tourmentaient. Nous l’avons dit, elle revenait du bois et elle n’avait pas encore eu le temps de changer de toilette pour se mettre à table, lorsque le timbre retentit. Quelques minutes après, la femme de chambre venait lui dire qu’un homme qui savait déclaré se nommer André demandait à lui parler.

— André ! répéta-t-elle, André qui ?

— C’est tout ce qu’il a dit.

— Qui l’envoie ? Sont-ce les personnes que j’ai reçues ce matin ?

— Oh ! je ne crois pas, madame ; il n’a pas l’allure de ces messieurs ; ça a l’air d’un employé peu aisé.

— Et il ne t’a pas dit ce qu’il voulait ?

— Il m’a dit avoir absolument besoin de vous voir et de vous parler.

— Fais-le monter dans le fumoir… J’y vais.

La femme de chambre se retira, obéissante, et Iza, ayant retiré ses gants et donné un dernier coup d’œil à sa toilette, se dirigea vers le petit salon qui, nous l’avons dit, précédait toutes les autres pièces. Elle entra et vit un homme qui regardait par la fenêtre le grand jardin, semblant très embarrassé. Elle lui dit :

— Vous désirez me parler, monsieur, que me voulez-vous ?

L’homme se tourna et balbutia pendant qu’Iza, le regardant et le reconnaissant vaguement, se demandait où elle l’avait rencontré.

— Vous allez me trouver bien audacieux. Aussi je ne me serais jamais douté…

Et il tournait bêtement son chapeau rond entre ses mains, continuant :

— Vous ne voulez peut-être plus me reconnaître. Mais, voyons, il ne faut pas me la faire, on se souvient de ces aventures : la fête de Neuilly, c’est pas si vieux.

— Ah ! exclama tout à coup Iza, et son sourcil se fronça, sa joue eut une rougeur ; mais cela dura dix secondes à peine, et sa physionomie changea ; elle sourit, et carrément, effrontément, elle dit :

— Ah ! c’est toi ! Comment m’as-tu trouvée ici ?

Mis à son aise, André lui répondit :

— Voilà huit jours, je t’ai vue en voiture dans les Champs-Élysées ; depuis ce jour-là, tous les jours je te guette et te suis.

Iza le regardait et pensait :

— Mais ça peut être mon homme, celui-là. Il est beau... Bien refait, décrassé…

Elle dit tout haut :

— Tu as bien fait de venir…, et la preuve, c’est que tu vas rester à dîner avec moi.

— Je veux bien ! fit André simplement… Et il ajouta : Dis donc, est-ce que l’on ne s’embrasse pas ?…

— Oui, oui, répondit-elle en lui offrant ses lèvres… Et tu te nommes ? demanda-t-elle.

— André.

— Ce n’est pas tout.

— André Houdard.

— Mon petit André, viens à table ; et, lui prenant le bras, elle lui fit descendre l’escalier et le conduisit à la salle à manger.

Un domestique attendait à la porte ; il ouvrit et elle lui dit :

— Jean, mets un couvert et laisse-nous, nous nous servirons nous-mêmes ; dis à ta femme que si l’on me sonne, je n’y suis pour personne.

André Houdard était embarrassé ; il ne savait comment marcher dans ce luxe criard : il avait les bras bêtes et un sourire niais ; en évitant le regard froid des domestiques, il ne savait où placer son chapeau. Ce fut Iza qui le prit et l’accrocha dans l’antichambre. Le feutre en paraissait rougi ; il aurait voulu le cacher. Comme il ne marchait pas, qu’il restait près de la porte, elle le poussa et dit en riant :

— Entre donc, nous serons seuls, nous causerons à notre aise en dînant.

Ils se mirent à table en face l’un de l’autre. Lorsqu’on eut apporté le premier plat, Iza éloigna le domestique et servit elle-même son convive. André était seul avec la grande fille, et cependant il ne pouvait se retrouver à l’aise, malgré ses efforts, pour lui parler ainsi qu’il l’avait fait à la fête de Neuilly. Les mots les plus simples s’éteignaient sur ses lèvres.

Il était gêné dans ce luxe ; la belle Iza lui en imposait ; en un mot, les rôles étaient changés : c’était elle qui le dominait. Elle l’appelait négligemment : mon petit.

Ils causaient peu, ils mangeaient. Dans un repos, il lui dit :

— J’ai longtemps hésité à sonner.

— Pourquoi ?

— D’abord parce que j’ai cru me tromper. Je croyais à une ressemblance.

— À quoi m’as-tu absolument reconnue ?

— En demandant ton nom dans le quartier… On m’a donné sur toi des renseignements insensés.

— Lesquels ? demanda vivement la Grande Iza, en montrant dans un rire la double rangée de ses petites dents laiteuses.

— Oh ! tu ne te figurerais pas. Ils ne se gênent pas, les voisins.

— Dis donc, ça m’amusera.

— D’abord, et c’est là où j’ai su que je ne me trompais pas : on m’a dit que tu étais étrangère et que tu avais des manies singulières ; qu’il fallait que tu sois protégée par la police pour qu’on les permît ; que tu t’habillais en bohémienne et que tu courais les fêtes. Tu comprends que j’ai dit : C’est elle.

— Et puis ?

— Et puis, répondit-il en riant, on ajoutait que, si je me renseignais à cause de fournitures à faire, qu’il fallait me faire payer comptant. On m’a dit que l’on ne te connaissait pas d’amant, mais qu’il venait souvent des gens très bien chez toi. En somme, ils te prennent pour une riche étrangère qui a un grain de folie.

La Grande Iza éclata de rire, et elle dit :

— Tu sais mieux qu’eux ce que je suis. Je suis libre, indépendante, et personne n’a le droit de m’empêcher de faire ce que je veux. Et toi, que fais-tu ?

— Moi, je suis sans place.

— Ah ! Mais quelle place avais-tu ?

— J’étais chez un commissionnaire, et maintenant je cherche quelque chose… Mais nous ne sommes pas là pour parler affaires.

— Si, au contraire, rectifia Iza, parlons-en. Tu as eu, peut-être, une bonne inspiration en venant.

— J’avais peur d’être mis à la porte.

— Qu’aurais-tu fait ?

— Rien ; seulement, ça m’amusait de voir ta tête en me reconnaissant. Mais, vrai, je ne croyais pas être aussi bien reçu.

— Pourquoi ? Je suis bonne fille. Si nous nous sommes connus à Neuilly, c’est que tu me plaisais, que je te trouvais beau. Si, le lendemain, je me suis sauvée avant ton réveil, c’est que j’ai craint qu’il ne pût y avoir de relations possibles entre nous, à cause de nos situations différentes.

— Oui, je l’ai pensé. Tu es riche, tu es bien. Moi, je suis pauvre.

— Mais tu es beau, très beau. Et si tu veux, moi, je peux te trouver une situation.

— Vrai ?

— Oui, mais c’est que ce que j’ai à te proposer serait difficile à faire.

— Dis toujours… D’abord, pour toi, je ferais bien des choses.

— Ce n’est pas moi, je n’ai besoin de personne… Et elle ajoutait en souriant et en lui tendant la main par-dessus la table : J’ai besoin de te voir quelquefois, moi, voilà tout ; mais pour cela je te voudrais plus heureux.

— Qu’est-ce que cette place ?

— Ce n’est pas une place. Des gens que je connais… des étrangers m’ont dit qu’ils voudraient connaître un homme sans scrupule, un homme d’action, ayant besoin et ne reculant pas pour avoir ce qu’il voudrait…

— Avec ce programme-là, on peut aller loin.

— Il est probable qu’il faut le faire aussi.

— Ah ! Il y eut un silence ; elle versa et dit en changeant de ton :

— Mais ne parlons pas de ça… Ce n’est pas le jour… Viens donc ici, André, près de moi ; nous parlerons de tes affaires une autre fois.

André obéit vivement ; il tourna autour de la table et vint s’asseoir près de la Grande Iza ; celle-ci le regardait bien effrontément dans les yeux, et en souriant elle dit :

— Je n’ai pas trop mauvais goût, tout de même… tu es beau.

Houdard écoutait et recevait ça en pleine figure, sans gêne, sans embarras ; c’était vrai, et on le lui avait dit souvent. Ils s’embrassèrent, puis ils causèrent en échangeant toutes les banalités des vulgaires amours ; ils parlaient, et ni l’un ni l’autre ne disait ce qu’il voulait dire… Enfin Iza interrogea André sur sa vie, sur sa jeunesse ; elle lui demanda s’il avait aimé avec passion, s’il avait été jaloux ; elle, elle avait été jalouse, mais cela était passé ; elle avait vu des choses trop terribles, amenées par la jalousie. Et André dit à son tour qu’un jour il avait eu aussi une affaire par jalousie ; ça avait même été la cause du changement de sa vie : il avait tué un homme…

— Tué ! exclama Iza sans effroi.

— Tué ! c’est-à-dire que nous nous battions, et il est mort des suites… ; mais je n’avais pas l’intention de tuer, je me défendais.

— Et tu as été jugé, condamné ?…

— Non, je me suis sauvé, et je n’ai jamais été poursuivi…

— Par le remords ? demanda Iza.

André haussa les épaules et éclata de rire.

— Ainsi, toi, tu n’as pas de scrupules ?

— Aucun.

— Je suis certaine que, si les gens dont je te parlais te connaissaient, tu ferais leur affaire.

— Écoute, Iza, veux-tu m’obliger ? Parle-leur de moi, nous causerons, et si nous ne nous entendons pas, tout sera dit.

— Non, ça ne se peut pas ainsi ; il faut qu’ils aient confiance en l’homme que je leur présenterai.

— Enfin, sais-tu ce qu’il y a à faire ?

— Tout, fit Iza en le regardant en face.

Il y eut encore un silence, au bout duquel André releva la tête et répondit :

— Eh bien ! parle de moi, je serai cet homme-là !

— Beau comme tu l’es, ça doit t’ennuyer de vivre misérable ?

— Oh ! oui !

— Tu es malheureux ?

— Oui, malheureux… méprisé… et plein de désirs… et de haine…

— Moi, je t’aime et je serai la cause que tu vivras heureux… Écoute, tu vas partir ce soir.

— Ce soir ? Tu me renvoies ?

— Oui… il le faut… Tu reviendras demain… Ce soir même, je vais m’occuper de toi.

— Ah ! tu me renvoies… comme ça… fit André, l’air niais.

— Voyons, nous avons le temps de nous, voir, puisque tu m’as retrouvée. Ne sois pas bêta ; occupons-nous de choses sérieuses. Demain, j’aurai pour toi une bonne réponse, et alors, si tu viens ici, tu m’embarrasseras moins vis-à-vis des domestiques.

Cette brutale franchise d’Iza fit monter le rouge aux joues d’André, qui jeta un coup d’œil sur sa toilette délabrée.

Iza continua :

— Je peux leur dire : l’homme que je vous propose veut gagner de l’argent ; payez-le bien, il est capable de tout.

— Oui… qu’ils payent bien.

— De tout ?… Tu pourrais avoir encore des accès de jalousie... et tuer celui qui te gênerait ?

André releva la tête ; cette fois, il pâlit, mais il répondit :

— Oui, je serais jaloux de toi.

— Ne dis pas de bêtises.

Pour troubler tout ce qu’il entendait, André se versait et buvait coup sur coup ; il levait son verre pour boire.

Iza appuya sur son bras et lui demanda :

— Où demeures-tu ?

— Boulevard de la Villette, numéro 44.

— En garni ?

— Oui.

— Sous ton nom ?

— Oui, André Houdard.

— Eh bien, si je trouve ton affaire, demain matin tu recevras une lettre, avec ce qu’il faudra pour te transformer… Tu changeras de demeure aussitôt et tu viendras demain soir ici.

— C’est entendu. Et tu veux que je parte maintenant ? demanda-t-il, l’œil brillant.

— Il le faut.

Et elle l’entraîna vers le vestibule, n’appelant pas les domestiques, le reconduisant elle-même à la porte ; il lui dit :

— Embrassons-nous au moins.

Elle l’embrassa vite et le poussa dehors en disant : À demain ! Elle se hâtait de le faire partir, car il buvait beaucoup ; elle avait peur qu’il ne se grisât, et les ivrognes épouvantaient la Grande Iza. Seule, elle s’accouda sur la table en grignotant un dessert et disant bas en mangeant :

— Oui, c’est bien l’homme qu’il me faut !

Le lendemain, le maître de garni d’André Houdard n’était pas peu surpris d’entendre le facteur lui demander le numéro de la chambre de son locataire, pour lui remettre une lettre chargée. On juge de la joie d’André lorsqu’il eut signé sa réception sur le livre ; dès que le facteur et son propriétaire furent sortis, il brisa les cachets et ouvrit la lettre ; il eut un cri de joie en voyant un billet de cinq cents francs. L’envoi était accompagné de ces quelques mots :

« Voilà pour te vêtir convenablement. Viens demain soir… IZA. »

André était comme ivre ; il froissait le billet sans pouvoir y croire, il le pressait et regardait au travers lisant : Cinq cents francs !… Le misérable n’avait jamais eu pareille somme entre les mains ; enfin, il allait pouvoir réaliser le rêve de sa vie : il allait être bien vêtu, il allait pouvoir lutter avec la société qui ne lui donnait pas la place qu’il voulait.

André Houdard était paresseux, ayant reçu l’éducation restreinte de l’école des frères, bon élève, souple, doux, beau ; il avait été placé par eux dans une maison de commerce ; ne retrouvant plus dans le magasin les tendresses qu’il avait trouvées chez ses professeurs, il changea du tout au tout ; le studieux et aimable élève devint un déplorable commis ; chassé de la maison pour faits graves, il alla de côté et d’autre, ne pouvant rester nulle part.

Gagnant peu et affamé de plaisir, il courait les bals et les tripots, escroquant partout ; très beau, il était aimé et ne rougissait guère des bénéfices que lui donnaient ses amours. Lorsque la Grande Iza l’avait rencontré, il était fatigué de la vie errante qu’il menait : il était décidé à en finir par un coup où il risquerait tout. Il se savait assez adroit, s’il sortait de la misère, pour n’y jamais retomber. D’abord, il s’était dit : J’attendrai l’occasion. Puis : Je ferai naître une occasion. L’occasion n’était pas venue, et chaque soir, lorsqu’il rentrait pour être tourmenté par celui qu’il appelait « son marchand de sommeil, » lorsqu’il se voyait seul dans la chambre de garni, toujours misérable et pauvrement vêtu, il avait des accès de rage, et, un soir, il se prit à dire : Il faut que je fasse un coup… Il cherchait ce qu’il devait tenter q lorsqu’il rencontra la Grande Iza.

Nous savons ce qui s’était passé. Ayant reçu l’argent, il descendit aussitôt, fit de la monnaie, et se rendit dans un des grands magasins de confection où il s’habilla des pieds à la tête, puis il alla louer une chambre dans le Marais. Huit jours après, il était tout à fait transformé.

L’argent qu’il avait reçu de la Grande Iza n’était qu’un acompte ; pendant une quinzaine il allait passer ses soirées chez Iza ; que lui disait-on ? que faisait-il ? Toujours il revenait le soir au café de la rue Vieille-du-Temple, les poches pleines, et il se mettait à jouer à une petite table du fond où tous les soirs les négociants du quartier jouaient ce qu’ils appelaient un jeu d’enfer. C’est là qu’André Houdard connut Tussaud ; celui-ci, le voyant dépenser l’argent facilement, toujours convenablement vêtu, s’était pris d’amitié pour lui : il l’avait emmené plusieurs fois chez lui.

Houdard avait raconté qu’il avait quelques rentes ; mais il se trouvait trop jeune pour rester inactif, il cherchait une maison lancée dans laquelle il placerait son argent en trouvant à s’occuper.

Du jour où il eut dit cela à Tussaud, celui-ci ne le quitta plus. La maison Tussaud ne se soutenait que par des prodiges, non que Tussaud fût inintelligent, ne connût pas son métier, mais par une faute assez commune aux vieilles maisons de bronze.

Tussaud avait hérité de la maison de son père ; la maison du père était justement citée ; en la prenant, on trouvait les modèles, mais peu d’argent en caisse. Or les modèles étaient vieux, rococos ; ce qui avait fait les délices de nos pères, faisait éclater de rire les modernes ; le père Tussaud avait refusé de suivre le courant du progrès qui a transformé la fabrication du bronze pendant ces quarante dernières années. Or, le fils s’était trouvé à la tête d’une jolie collection de rossignols et la clientèle, qui veut toujours du nouveau, avait déserté la vieille maison, si renommée. Pour rétablir la maison, il fallait de l’argent ; avec de l’argent, on ferait du nouveau, et on se relèverait vite. Et pendant quatre ans, Tussaud ne s’occupa que de faire la conquête de son ami ; il lui avait proposé une association, celui-ci avait refusé… ; mais Tussaud avait trouvé dans André ce qu’il avait vainement cherché, un prêteur, un banquier. Aussi André était-il le commensal de la maison ; son couvert était mis à toute heure ; il était gai, enjoué : dans les moments difficiles, c’est lui qui venait essuyer généreusement la trace du passage de l’huissier. Et Mme Tussaud le trouvait charmant ; il était très galant, très obéissant avec elle... Enfin, c’était grâce à lui que la maison se soutenait.

Mme Tussaud pourtant était très intriguée ; tous les deux jours André passait sa soirée en ville ; elle le lui demanda ; il répondit qu’il allait chez une vieille tante presque mourante, de laquelle il devait hériter.

Souvent on plaisantait André à cause de ses amours ; les histoires les plus scandaleuses couraient sur lui : c’était un faune auquel aucune femme ne résistait. Mme Tussaud ne manquait pas de remarquer qu’il était au contraire excessivement convenable. On avait raconté à Mme Tussaud une nouvelle escapade de leur ami, lorsqu’un jour, seule avec lui dans la salle à manger, elle lui dit :

— Ah ! vous en faites de belles dans le quartier ; tous les jours c’est une nouvelle histoire sur vous.

André la regarda et ne répondit pas ; elle continua :

— Écoutez, Houdard, vous devriez être raisonnable, vous êtes à l’âge où vous devriez songer à vous caser. Vous ne devriez pas courir comme ça.

— Que voulez-vous que je fasse ?

— On se marie…

— Je ne peux pas.

— À cause donc ?

— Parce que celle que j’aime est mariée.

— Ah !… c’est ennuyeux ça, dit tout bonnement Adèle. Je comprends, vous courez comme ça après les jeunesses, vous faites des folies pour oublier.

— Oui, pour oublier, pour combattre le désir qui me pousse vers elle… pour ne pas mal faire.

— Ah ! quel malheur !… Est-ce que je la connais, moi, celle que vous aimez ?

— Oui, fit-il en fixant ses yeux sur elle avec un regard singulier ; et il ajouta : Si je m’ennuie, si je fais la noce, ainsi que vous dites…, c’est que je souffre… ; c’est parce que je vous vois chaque jour… Je vous aime, et vous êtes la femme de mon meilleur ami.

— Oh !

Et Adèle s’arrêta toute tremblante, devenant rouge du col à la racine des cheveux, n’osant le regarder et ne trouvant pas un mot à dire... Enfin elle balbutia :

— Monsieur Houdard, il ne faut pas avoir de ces pensées-là, il ne faut pas dire ça.

— Je le sais bien ; il faut souffrir…

Et, sans dire un mot de plus, il sortit, la laissant toute bouleversée, toute décontenancée. Jamais, assurément, même le jour où Tussaud l’avait demandée en mariage, elle n’avait éprouvé une pareille émotion. De ce jour, il y eut une certaine gêne dans les relations de Mme Tussaud et d’André. La mère, quand il était là, s’occupait sans cesse de sa fille, de Cécile, alors âgée de treize ans ; c’était un prétexte pour n’avoir pas à lui parler.

Mais, ayant commencé, André ne se tint pas pour battu ; il ne laissait jamais échapper une occasion, et alors il jetait dans les oreilles de la malheureuse femme les déclarations les plus brûlantes. Cela devint si cruel, si outrageant pour elle, qu’elle le menaça enfin de tout dire à son mari.

Mais, à ce moment, il n’y avait pas de jour où l’on ne reçût du papier timbré, et Tussaud était aux petits soins pour André ; lorsqu’Adèle lui avait défendu de remettre les pieds chez eux, c’était Tussaud qui le forçait à venir dîner le soir, ignorant ce qui se passait, et la pauvre femme, qui savait que le misérable était la dernière ressource de la maison, se taisait.

Un jour, Tussaud revint harassé de fatigue ; il avait été toute la journée chez les hommes d’affaires ; il n’y avait plus de ressources, plus d’espoir ; si le lendemain, avant midi, il n’avait pas d’argent, sa faillite était déclarée. Il tomba accablé sur une chaise et se mit à pleurer. Sa femme, émue, cherchait vainement à le consoler... C’est elle qui lui parla d’Houdard. Tussaud répondit que André, depuis quelques jours, était plus réservé avec lui ; il semblait vouloir l’abandonner, tremblant déjà pour l’argent qu’il avait avancé…

Et le malheureux fondit en larmes en disant :

— Je suis perdu… C’est fini… Je devrais me tuer ; vois-tu, on aurait pitié de vous.

— Ne dis pas cela, s’écria Mme Tussaud affolée, en tombant à genoux.

Après l’avoir consolé, après avoir essuyé ses yeux, il fallut bien envisager la situation telle qu’elle était, c’est-à-dire avec la déclaration de faillite pour le lendemain, si l’on ne trouvait pas les fonds, et, pour trouver cet argent, il n’y avait qu’un homme auquel on pût s’adresser, c’était André. On résolut donc de l’inviter le soir même à dîner et de lui dire la vérité ; cela répugnait bien à Adèle, mais on ne pouvait faire autrement ; il fallait donc se résigner.

Tussaud se rendit à son café, il rencontra Houdard et l’invita à venir avec lui. Celui-ci refusa net en disant qu’il était trop mal reçu par Mme Tussaud. Cette déclaration bouleversa le brave homme. Comment, c’était sa femme qui était la cause du refroidissement de son ami, et Tussaud se dit aussitôt : « Toutes les femmes sont les mêmes ; parce que ce n’est pas un freluquet qui ne dit pas un mot sans faire un compliment, parce qu’il traite les femmes de ses amis comme des camarades, la coquetterie de la femme se révolte. Quoi ! elle est belle, on n’y fait pas attention ; elle est coquette, et on ne lui fait pas un peu la cour. » Il se promit d’en parler sévèrement à Adèle. Et il affirma à Houdard qu’il se trompait absolument à l’égard de Mme Tussaud ; car c’était elle, au contraire, qui se plaignait de ce qu’il ne vînt plus dîner. André fit semblant d’y croire et accepta. Quand ils arrivèrent, Tussaud prit sa femme à part ; Houdard se douta de ce qui se passait ; le mari priait naïvement sa femme d’être plus gracieuse avec son ami, et Adèle restait confondue et ne trouvait pas un mot à répondre lorsqu’il terminait en disant :

— Toi, tu me feras perdre toutes mes relations par ton exécrable caractère et par ta coquetterie… Ah ! si André était un petit monsieur qui te fasse du pied sous la table en dînant, qui te dise des bêtises, ça t’amuserait et tu le trouverais charmant ; tu n’as pas besoin de me faire de gros yeux ; je ne dis pas que tu te conduirais mal, je dis que ça t’amuserait… Quand une femme est dans les affaires, elle doit être aimable, selon l’importance de ses relations…, et tu sais que nous ne pouvons pas nous passer d’André…

Adèle ne répondit pas ; elle disposa les chaises autour de la table et dit en souriant :

— Monsieur Houdard, placez-vous là, à côté de moi…

Et ce fut pendant tout le temps que dura le dîner une affectation d’amabilité qui aurait fort embarrassé André s’il n’avait pas su ce qui se passait. Il fallut bien venir à la grosse affaire. Tussaud raconta franchement sa situation, et demanda à André s’il pouvait lui rendre ce dernier service. Houdard jouait avec le bout de son couteau, regardant dans son assiette, écrasant les restes de fruits ; il ne répondait pas, ce qui gênait Tussaud, qui rajoutait sans cesse des lambeaux à sa phrase pour provoquer une réponse.

Les deux époux étaient anxieux, et leurs regards ne quittaient pas André. Cécile, enfant encore, avait pour André une répulsion d’instinct ; elle avait quitté la table et était allée aider la bonne à la cuisine… Tussaud répétait :

— C’est un dernier service que je te demande… il me sauvera. Veux-tu ? Peux-tu ?

André releva lentement la tête et, regardant bien fixement Mme Tussaud, il répondit :

— Cela dépend… Je crois que oui ; mais je ne pourrai te dire ça que demain, vers onze heures…

— Mais c’est à midi.

— Cela ne dépend pas de moi.

Adèle était devenue rouge : elle avait baissé la tête ; puis, en même temps qu’une sueur froide lui mouillait le front, le rouge de la honte s’effaçait sous une pâleur livide… Elle fit un effort, se leva et alla se mettre à la fenêtre, comme pour laisser les deux hommes parler librement. André l’avait entendue murmurer en se levant :

— Le misérable.

Mais, très calme, il continuait :

— Pour que je ne le fasse pas, il faudra une circonstance indépendante de ma volonté. Ne m’en accuse pas. Moi, je ne demande pas mieux. Cela dépend d’une réponse que j’irai chercher demain matin, et tu me retrouveras chez toi.

— Je te retrouverai…

— Oui, parce que demain, à l’ouverture de l’étude, de huit à neuf heures, tu partiras, tu iras voir ceux qui te poursuivent, et tu diras que tu seras en mesure à midi, qu’on suspende tout.

— Alors tu fais l’affaire…

— Mais, je l’espère ! je te le répète, cela ne tient pas absolument à moi… Cependant, j’espère qu’en raison de la situation, je réussirai… Je vais plus loin, si je réussis, je ne m’en tiendrai pas là : je m’arrangerai à te relever tout à fait par une commandite…

— Oh ! mon ami, s’écria Tussaud, lui prenant affectueusement la main... Oh ! mon ami, tu nous auras sauvés. C’est une bonne action que tu vas faire.

Et le malheureux pleurait, il se retenait pour ne pas lui sauter au cou et l’embrasser…

— Vois-tu, reprit André, il y a quelquefois de sottes raisons de convenance, de morale, qui ne retiennent que les imbéciles, et qui risquent de plonger dans la misère les familles de ceux qui s’en préoccupent.

— Je ne comprends pas, disait Tussaud, le regardant avec ses gros yeux de phoque encore tout mouillés.

— Je fais allusion à celle à laquelle je dois m’adresser… Enfin, n’en parlons plus, je crois que ce sera fait. Madame Tussaud, n’oubliez pas qu’il faut que Tussaud soit parti d’ici vers neuf heures ; qu’il puisse voir ses gens avant midi…

Adèle ne répondit pas ; elle appuya son mouchoir sur sa bouche pour qu’on n’entendît pas ses sanglots étouffés ; et c’est Tussaud qui répondit :

— Sois tranquille, je serai de retour à onze heures.

Lorsqu’on se quitta, André alla serrer la main de Mme Tussaud, et il lui dit en la pressant si singulièrement qu’on eût pu voir le tressaillement qu’elle en éprouva :

— À demain, madame Tussaud.

— Adieu, fit-elle…

— Oui, à demain, reprit Tussaud ; si je ne suis pas là, c’est elle qui te recevra... Et, faisant allusion à ce qu’Houdard lui avait dit dans la soirée, il ajouta en riant : Et elle te recevra gentiment, tu ne diras plus qu’elle n’est pas aimable.

Adèle faillit tomber sous cet écrasement ; elle s’accrocha à un meuble ; André rit franchement ; et Tussaud donc, c’est lui qui riait, bruyamment ; il se trouvait le plus spirituel des hommes.

Le lendemain, au moment où Tussaud, sortant de chez lui, se rendait à ses affaires suivant l’avis d’André, celui-ci qui, depuis une demi-heure, se promenait dans les environs, le voyant tourner la rue, entra chez lui. Habitué de la maison, il en connaissait les êtres ; il passa par la porte de la cuisine, se heurtant à la bonne qui conduisait Cécile à la pension ; il entra dans la salle à manger, ne faisant pas sonner le timbre et ne donnant l’éveil ni au contre-maître dans l’atelier, ni à Mme Tussaud occupée à sa toilette dans sa chambre. Sans hésiter, c’est vers ce lieu qu’il se dirigea ; la clef était sur la porte, il la tourna, entra et ferma la porte sur lui. Adèle, absolument en négligé du matin, croyant que la servante seule entrait avec ce sans-gêne, se retournait tranquille. Lorsqu’elle le vit, elle recula aussitôt effrayée, exclamant :

— Vous, vous ici… Sortez !

— Adèle, il faut en finir ; j’ai l’argent là, voulez-vous ?

— Vous êtes un misérable… Sortez ! sortez ! s’écria-t-elle au comble de la honte et s’enveloppant comme elle le pouvait dans un peignoir, se cachant dans les rideaux du lit.

Nous l’avons dit, Adèle Tussaud était fort belle ; elle était surtout admirable dans son demi-nu du matin, et, en la voyant ainsi, la nature de faune du misérable s’enflamma, ses yeux brillèrent, ses lèvres tremblèrent...

— Sortir, jamais ! tu es trop belle et tu seras sauvée malgré toi… Et il s’élança vers elle…

Adèle jeta un cri :

— Au secours ! à moi !

Mais André s’était précipité, il l’étreignait dans ses bras robustes, ses lèvres arrêtaient ses cris sur sa bouche ; elle râlait…

— Laissez-moi… bandit… lâche... vous m’assassinez !

Et elle appelait au secours, mais le tactac régulier des marteaux des ciseleurs couvrait ses cris…

Quand Tussaud revint, André l’attendait dans la salle à manger.

— Eh bien ? demanda-t-il.

— Je t’apporte l’argent.

— Oh ! mais, s’écria-t-il, se jetant dans ses bras et l’embrassant, tu me sauves l’honneur.

André avait rougi sous le baiser ; il restait bête, embarrassé ; il ne sut plus quelle contenance tenir, surtout, lorsque Tussaud se précipitant vers la chambre de sa femme descendit en la traînant, disant :

— Regarde donc, André, elle pleure… pauvre ange ! mais nous sommes sauvés, grâce à lui. Ne pleure plus, Adèle, embrasse-le, c’est lui qui nous rend l’honneur…

André était comme un homme ivre : il trébuchait en marchant vers sa victime. Celle-ci, en sentant les lèvres sur son front, jeta un petit cri ; il lui sembla qu’on l’avait brûlée.

Adèle depuis ce jour avait dû subir André, plus libre de l’aveuglement de son mari. Mais la nature odieuse du misérable n’était pas satisfaite. Sans connaître la maxime de La Rochefoucauld : « Quand l’amour cesse de craindre, il cesse d’exister, » il en était l’image ; les relations devenues faciles n’avaient plus d’attrait pour lui. Il s’occupait à peine de Mme Tussaud, lorsque tout à coup l’on surprit les amours enfantines de Maurice, l’apprenti de la maison, et de Cécile – qui venait d’atteindre ses quinze ans – amour pur, sacré, qui ne vivait que d’avenir ; les pauvres petits se promettaient d’être l’un à l’autre, quand ils auraient atteint leur majorité, c’est-à-dire un an après pour Maurice.

Si le misérable n’avait pas été là, les parents auraient volontiers souscrit à ces fiançailles. Adèle Tussaud approuvait ; mais André, qui n’avait considéré Cécile jusqu’alors que comme une enfant, la regarda et s’aperçut qu’elle était devenue femme. Tous les vices du libertin se ravivèrent à la pensée de la possession de cette candeur virginale ; puis, il faut bien aller jusqu’au bout, la répulsion de la mère augmentait son désir.

André ne parla pas à la mère, il ne parla pas à la fille ; il fit chasser l’apprenti en invoquant la morale, et, cela fait, chaque soir, en causant avec Tussaud, il lui parla de son désir de changer son existence, du besoin qu’il avait de se créer un ménage, une maison, et ce fut un jour Tussaud, croyant avoir trouvé ce beau plan, qui lui proposa :

— André, si tu épousais ma fille, tu deviendrais mon associé…

— C’est une idée, cela ; mais elle est bien jeune.

— Tu ne vas pas te plaindre que la mariée est trop belle ? Elle est jeune, c’est vrai ; mais elle n’est jeune de caractère ; c’est une femme posée, raisonnable.

André, qui faisait quelques difficultés, sembla se laisser convaincre. Le soir même, Tussaud en parlait à sa femme ; on juge de quelle façon Adèle accueillit la proposition ; elle croyait que l’idée venait seulement de Tussaud, et elle était assurée de l’en faire revenir ; mais lorsque celui-ci lui dit qu’il en avait parlé à André, que ce dernier acceptait, elle fut atterrée. Non, elle ne pouvait en croire ses oreilles : c’était impossible. Mais c’était pis que l’adultère, ça, c’était l’inceste. Plutôt toutes les hontes que celle-là. C’en était trop, et elle fut un instant sur le point de se jeter aux genoux de son mari et de lui avouer tout. Elle se perdait, elle ; mais elle sauvait son enfant. Hélas ! la maison Tussaud était retombée dans l’état qui avait été la cause de sa faute. André n’avait versé que de quoi éviter la faillite ; il n’avait rien liquidé, et les atermoiements duraient presque depuis trois ans ; c’était de nouveau la dégringolade : la maison, depuis la première catastrophe évitée, avait perdu une chose : l’estime de tous. On savait, et on accusait le mari d’accepter le ménage à trois. C’était couvrir d’écailles infamantes le bon et loyal aveugle Tussaud, qui assurément serait mort et aurait tué les siens s’il avait su le premier mot de l’infâme comédie qui se jouait chez lui.

Nos lecteurs savent ce qui suivit ; malgré tout, Houdard avait épousé Cécile. Nous avons vu l’intérieur du ménage, aucun changement ne s’était produit. Cécile voyait son mari quelquefois au repas du matin. Le soir, il partait et ne revenait que très tard dans la nuit ; mais il lui importait peu de savoir où son mari passait ses soirées.

Houdard allait souvent chez Iza ; là, il n’était plus le même homme ; ce n’était plus le galant enflammé, plein d’audace ; c’était au contraire un timide. Le temps des amours était passé ; il n’était plus l’amant, il était l’ami de la Grande Iza ; celle-ci ne se gênait pas plus devant lui que devant ses servantes, pendant qu’elle faisait sa toilette ; lorsque, debout, nue, dans son tob d’argent, semblable à la Phryné de Gérôme, abandonnée aux soins de ses femmes qui la parfumaient, elle voulait parler à André, elle le faisait entrer dans le cabinet de toilette ; il s’étendait sur le canapé et fumait des cigarettes en causant. L’amour pour Iza était mort, tout à fait mort, et c’est elle au contraire qui lui parlait de ses maîtresses. Un des thèmes favoris d’Iza, c’était sa jeune femme qu’elle aurait voulu connaître.

Un soir, André sortait de chez Iza, le cerveau brûlé par les conversations qu’il avait eues avec elle, toujours sur sa femme. Il pensait à la situation ridicule qui lui était faite chez lui ; à la fin, cela n’était pas tenable. Au fond, il s’était familiarisé avec l’idée que sa femme avait appartenu à un autre. C’était avant son mariage, elle était libre, et il arrivait à ce faux raisonnement de se dire : « Elle ne m’a pas trompé : c’est moi qui me suis trompé. »

L’état de Cécile, loin de le repousser, au contraire, l’enflammait davantage ; la frêle jeune fille était devenue plus forte, elle inspirait des appétits charnels à cette nature avide de plaisirs grossiers.

Au reste, Cécile était très belle, et sa situation était peu visible.

Un soir, disions-nous, André rentrait chez lui ; Cécile, qui se savait toujours seule à cette heure, était dans le salon communiquant à sa chambre ; elle s’était mise à l’aise, c’est-à-dire qu’elle était simplement vêtue d’un léger peignoir ; encore, se sachant seule et n’ayant pas à se gêner, était-il à peine agrafé. En entendant la porte s’ouvrir, elle releva la tête et, voyant André, elle jeta un petit cri et, fermant pudiquement son peignoir elle se leva vite, se dirigeant vers sa chambre. André la retint et lui dit fort doucement :

— Ne te sauve pas, j’ai à te parler.

— Je ne me sauve pas, je vais revenir…

— Non pas, reste…

Elle obéit, agrafant vivement son peignoir, et se drapant pudiquement, elle demanda :

— Que me voulez-vous ?

— Assieds-toi, je te prie.

Elle s’assit, et le regarda, l’observant ; il lui dit :

— Ma chère Cécile, je tiens à avoir avec toi un entretien sérieux.

— Je vous écoute…

— Je te prie de le faire sans m’interrompre… Voilà quelques mois que nous sommes mariés, je ne t’ai pas tourmentée. Sur les terribles choses que tu m’as révélées, je me suis tenu dans la plus grande réserve… Cependant, ce n’est pas pour un jour qu’on se marie, c’est pour la vie, et il faut que nous causions à ce sujet. Le passé est le passé ; tu n’étais pas mariée, tu as eu un amant, tu étais libre… bientôt tu seras mère ; cette paternité, à laquelle je ne puis échapper, je l’accepte sans récrimination. Je me dis, ce n’est pas une jeune fille que j’ai épousée, c’est une veuve… Tout est donc pour le mieux ! Maintenant, ceci entendu, nous n’allons pas passer notre vie à faire ménage à part ?

— C’est là ce que vous aviez à me dire ?

— Oui, fit-il, surpris du ton de la jeune femme ; je crois être conciliant.

— Vous vous trompez… Nous resterons ainsi ; pour moi, sachez-le, je ne suis pas mariée avec vous ; je suis condamnée à vivre près de vous, c’est vrai ; mais je ne serai pas votre épouse... Vous avez voulu prendre une place occupée ; cette place reste toujours à qui je l’avais donnée… Ce n’est pas pour moi que vous acceptez la situation : vous y êtes contraint par la force des choses… Si vous révéliez ce qui se passe ici, vous seriez ridicule.

Le front d’André s’était plissé ; ses lèvres s’étaient contractées, et il répondit sèchement :

— Oui, je suis ridicule... Aussi suis-je décidé, coûte que coûte, à ne plus l’être.

— Que voulez-vous dire ?

— Je veux dire que tu es ma femme et que, bon gré mal gré...

— Vous êtes fou ! dit Cécile en courant vers sa chambre.

Mais, plus rapide qu’elle, il lui barra le passage et du pied il ferma la porte.

— Quoi, misérable ! vous allez recommencer la scène de l’autre fois ?

— Oui, tu aurais voulu prendre ton revolver ; allons, allons, finissons cette comédie : madame Houdard, il est l’heure de se coucher ; vous coucherez avec votre mari.

— Je me tuerais plutôt.

Et, en disant ces mots, elle cherchait à se dégager de l’étreinte d’André qui venait de la saisir et qui la traînait vers le canapé. Cécile était jeune et vigoureuse ; elle se débattait et ses doigts serraient la gorge de son mari ; celui-ci, une seconde suffoqué, arracha le bras qui l’étranglait et déchira le peignoir qui couvrait la jeune femme. La honte, la rage donnèrent à la malheureuse Cécile une force nouvelle ; elle parvint à lui échapper ; mais il courut sur elle, la prit brutalement, sans ménagement ; lui passant un croche-pied, il la fit tomber sur le grand canapé ; à peine couverte de ses vêtements déchirés, les cheveux épars, folle, égarée, se sentant vaincue, Cécile râlait :

— Vous me faites mal... À moi, au secours !

On frappa violemment à la porte ; la jeune femme, repoussa le misérable d’un suprême effort ; celui-ci n’entendait rien, il disait :

— Tu céderas, madame Houdard !

Tout à coup il lâcha Cécile en se redressant vivement, et il devint livide ; il venait d’entendre :

— Au nom de la loi, ouvrez !

Ces quelques mots avaient immédiatement éteint l’ardeur d’André. Son visage, tout brillant de luxure, s’était tout à coup transformé ; il restait inerte, effrayé devant sa victime. Cécile, délivrée, s’était accroupie dans l’angle du canapé, se faisant petite, cherchant à se couvrir de ses bras, car, nous l’avons dit, dans la lutte, son mari avait arraché, en les déchirant de dessus son corps, et le peignoir et la chemise qui la couvraient.

Au dehors, les agents avaient frappé à la porte. André n’avait pas entendu ; on n’ouvrait pas, et les agents, entendant les meubles tomber dans la lutte que Cécile soutenait contre son mari, crurent que celui qu’ils cherchaient se barricadait. C’est alors que, frappant plus vigoureusement, l’on cria : « Au nom de la loi, ouvrez. »

La domestique avait entendu alors, et elle était accourue, effrayée ; avait ouvert ; les agents avaient fait irruption dans la chambre sombre, et, croyant qu’on voulait leur échapper, repoussant la servante, guidés par la lumière qui jaillissait des interstices de la porte du salon, ils ouvrirent cette porte. On juge de leur stupéfaction en voyant une femme presque nue se réfugier épouvantée sous les tentures de la fenêtre. L’agent Huret, regardant autour de lui, fronça les sourcils ; sur le tapis, on voyait les vêtements déchirés de la jeune femme ; partout les meubles renversés comme par une lutte, et à une main d’André, pris dans le chaton d’une bague, quelques cheveux bruns, et cette femme jeune, effrayée par leur présence, et qui cependant les regardait cachée derrière les grands rideaux et semblait délivrée par eux.

L’agent Huret se dit qu’il se passait là quelque chose d’extraordinaire, et il se réserva d’instruire à ce sujet ; se dirigeant vers Houdard, il dit :

— André Houdard ?

— C’est moi ! balbutia André.

— Au nom de la loi, je vous arrête, dit Huret en lui mettant la main sur l’épaule et le poussant vers les agents.

Il montra Cécile et demanda :

— Quelle est cette femme ?

Aussitôt, revenant à la situation, André se redressa et dit :

— C’est ma femme ! monsieur. Votre devoir est de m’arrêter et vous n’avez pas à vous occuper de ce qui se passe ici. Il est déjà assez inconvenant que vous soyez entré ainsi. Sortez, je vous suis.

— Vous pouviez nous dispenser d’entrer si brusquement en nous ouvrant lorsque nous avons frappé, fit Huret haussant les épaules ; mais, se rendant cependant à la vérité de la plainte et obéissant, il dit :

— Sortons !

Et, poussant André, entraîné par les agents, il se retourna avant de sortir et dit :

— Excusez-nous, madame.

Il sortit : la porte se referma. Cécile se vêtit aussitôt en toute hâte et revint dans le salon ; elle se penchait sur la porte, cherchant à comprendre le colloque de son mari avec les agents. Elle ne put rien entendre, excepté lorsque la porte de l’escalier s’ouvrit : la voix de l’agent disait :

— Si vous voulez faire vos adieux à votre femme.

— C’est inutile, répondit André, qui ajouta, sans doute parce que sa réponse étonnait : « L’erreur dont je suis victime sera assez vite reconnue pour que mon absence soit inaperçue ici. »

Puis la porte se ferma.

La servante vint alors, le visage bouleversé, pour demander à Cécile si elle avait besoin d’elle, mais surtout espérant que sa maîtresse allait lui parler de l’arrestation. Cécile lui répondit avec calme qu’elle pouvait se coucher, et la servante se retira.

Seule, alors, la jeune femme se laissa tomber dans un fauteuil ; elle était épuisée, rompue ; la scène odieuse, la tentative à laquelle elle venait miraculeusement d’échapper, se placèrent devant ses yeux ; ses regards voyaient autour d’elle les meubles renversés, les vêtements déchirés ; quelle force avait-elle eue pour résister ? L’amour vivant encore pour Maurice... Mais elle était protégée, mais Dieu l’aidait dans sa lutte contre cet homme ; car, c’est à l’instant suprême, lorsque vaincue elle était en son pouvoir, presque défaillante sur le canapé, qu’elle allait devenir la proie du misérable, que le satyre s’était reculé, épouvanté des mots qu’il venait d’entendre... « Au nom de la loi !... » Elle avait été sauvée, elle était restée digne de Maurice... Dieu lui avait épargné cette honte, cette souillure… Elle était tout entière à la pensée du péril auquel elle avait échappé. Pas une seconde l’idée que son mari, celui dont elle portait le nom, venait d’être arrêté, ne la tourmenta ; on était venu l’arracher, au milieu de son attentat, de dessus sa victime ; on l’arrêtait, on l’emmenait, et Cécile ne cherchait pas plus loin. Elle ne se demandait pas, à cette heure, quel pouvait être le motif de son arrestation : elle était délivrée du misérable, et, malgré son étourdissement, elle se trouvait libre, heureuse.

Un instant, elle se dit qu’André pouvait reparaître ; il avait dit en partant que son absence serait si courte qu’elle serait inaperçue. Il pouvait donc revenir, il espérait donc être là bientôt. Jusqu’alors, la jeune femme avait lutté ; si, ce jour encore, elle avait échappé, c’était grâce à une circonstance providentielle ; elle avait pu voir qu’il était décidé à tout, il le lui avait dit, pour finir une situation qu’il ne voulait pas accepter. Une nouvelle tentative pouvait réussir ; de plus, maintenant qu’elle l’avait vu à l’œuvre, brutal, grossier, elle avait peur ; et elle résolut, l’occasion se présentant, de la saisir pour briser...

Il n’y avait pas à reculer devant le scandale, tout venait de lui ; au contraire, elle serait plainte et estimée ; elle sonna la servante : celle-ci vint à moitié déshabillée, elle lui dit :

— Juliette, rhabillez-vous, ma fille ; je ne sais ce qui se passe, mais j’ai peur ; vous allez faire un paquet de linge, vous viendrez chercher le reste demain. Nous allons aller chez mes parents.

— Oh ! madame a bien raison ; moi, je n’oserai pas me coucher… Si vous aviez vu comme les gens de la police traitaient monsieur ! Il faut qu’il ait fait quelque chose.

Cécile ne répondit pas ; elle aida sa bonne et, fiévreuse, elle la fit se hâter ; puis, se couvrant d’un manteau et suivie de Juliette, elle quitta la maison. Elles arrivèrent bientôt chez Tussaud. Celui-ci, éveillé en sursaut par les coups que la bonne frappait sur les volets, se mit à la fenêtre pour demander ce qu’il y avait :

— C’est moi, père, ouvre-moi, répondit Cécile.

— Toi… Je descends.

Et Tussaud cherchait dans l’obscurité ses pantoufles. Adèle, éveillée et inquiète en reconnaissant la voix de sa fille, dit :

— Oh ! mon Dieu, qu’est-ce qu’il y a ?

— Ce qu’il y a, dit Tussaud en allumant une bougie, ce qu’il y a, je m’en doute, va. Elle doit s’être sauvée de chez son mari, et elle croit que je vais la soutenir… Je vais la remuer, tu vas voir.

— Ce n’est peut-être pas ça.

Et, redoutant une catastrophe, Mme Tussaud s’était levée, avait passé sa robe de chambre et descendait avec son mari.

La porte ouverte, Cécile entrée dans la salle à manger, Tussaud lui demanda d’un ton sévère :

— Ah çà ! comment se fait-il que tu viennes ici à cette heure ?

— Je viens pour coucher.

— Comment ça… ? qu’est-ce qu’il y a ?

Et Tussaud avançait ses grosses lèvres, fronçait les sourcils et faisait de grands yeux. Cécile dit avec calme :

— On vient de venir arrêter mon mari.

— Ah ! mon Dieu ! qu’est-ce que tu me dis là ?

Et les deux bras de Tussaud retombèrent le long de son corps, et sa physionomie changea du tout au tout. Adèle eut comme un choc : elle eut peur pour sa fille ; car elle savait Houdard capable de tout.

— Et pourquoi ?

— Est-ce que je sais, moi... ?

Et comme Cécile, d’un mouvement naturel levait la main pour replacer ses bandeaux, Adèle, lui montrant sur son bras une marque noire, lui dit :

— Qu’est-ce que tu t’es fait ?

— C’est un souvenir de mon mari, répondit-elle avec un sourire plein d’amertume.

— Il te bat ? firent les parents effrayés.

— Il a commencé ce soir.

— Et c’est toi qui l’as fait arrêter ? exclama Tussaud.

— Non, non... Laissez-moi, ce soir ; je vais me coucher dans ma chambre. Demain nous causerons.

Et comme sa pâleur, son tremblement attestaient qu’elle avait besoin de repos, ils la conduisirent à sa chambre, ajournant au lendemain les explications.

Seule, dans sa chambre de jeune fille, Cécile tomba à genoux, et souriant et pleurant au milieu de tous ses souvenirs d’enfant, elle dit :

— Oh ! mon Dieu, vous ne m’abandonnerez pas…, j’ai tant souffert !


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

http://www.ebooks-bnr.com/

en juillet 2015.

 

— Élaboration :

Les membres de l’association qui ont participé à l’édition, aux corrections, aux conversions et à la publication de ce livre numérique sont : Maria-Laura, Hubert, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Bouvier, Alexis, La Grande Iza, Paris, Jules Rouff, s.d. L’illustration de première page reprend un fragment du tableau de Vlaho Bukovac, La Grande Iza, 1882 (Musée de Novi Sad).

— Dispositions :

Ce livre numérique – basé sur un texte libre de droit – est à votre disposition. Vous pouvez l’utiliser librement, sans le modifier, mais vous ne pouvez en utiliser la partie d’édition spécifique (notes de la BNR, présentation éditeur, photos et maquettes, etc.) à des fins commerciales et professionnelles sans l’autorisation des Bourlapapey. Merci d’en indiquer la source en cas de reproduction. Tout lien vers notre site est bienvenu…

— Qualité :

Nous sommes des bénévoles, passionnés de littérature. Nous faisons de notre mieux mais cette édition peut toutefois être entachée d’erreurs et l’intégrité parfaite du texte par rapport à l’original n’est pas garantie. Nos moyens sont limités et votre aide nous est indispensable ! Aidez-nous à réaliser ces livres et à les faire connaître…

— Autres sites de livres numériques :

La bibliothèque numérique romande est partenaire d’autres groupes qui réalisent des livres numériques gratuits. Ces sites partagent un catalogue commun qui répertorie un ensemble d’ebooks et en donne le lien d’accès. Vous pouvez consulter ce catalogue à l’adresse : www.noslivres.net.

Vous pouvez aussi consulter directement les sites répertoriés dans ce catalogue :

http://www.ebooksgratuits.com,

http://beq.ebooksgratuits.com,

http://efele.net,

http://bibliotheque-russe-et-slave.com,

http://www.chineancienne.fr

http://djelibeibi.unex.es/libros

http://livres.gloubik.info/,

http://eforge.eu/ebooks-gratuits

http://www.rousseauonline.ch/,

Mobile Read Roger 64,

http://fr.wikisource.org/

http://gallica.bnf.fr/ebooks,

http://www.gutenberg.org/wiki/FR_Principal.

Vous trouverez aussi des livres numériques gratuits auprès de :

http://www.alexandredumasetcompagnie.com/

http://fr.feedbooks.com/publicdomain.



[1] Chambre particulière, pourvue de commodités, qu’on obtient moyennant la pistole, c’est-à-dire en payant. (BNR)

[2] Étoffe de soie, ordinairement noire, à gros grains, fabriquée en Flandre. (BNR)

[3] Bijou en forme de colombe ou de croix huguenote. (BNR)

[4] Et son âme courroucée s’enfuit dans le royaume des ombres : dernier vers de l’Énéide de Virgile, chant XII, traduit littéralement. (BNR)

[5] Terme argotique : vieillerie ou objet sans valeur. (BNR)

[6] Baraque foraine dans laquelle on expose des phénomènes. (BNR)