Alexis Bouvier

IZA LOLOTTE ET COMPAGNIE
(tome 1)

1881

édité par la bibliothèque numérique romande

ebooks-bnr.com

 

 


Table des matières

 

PROLOGUE  L’HÉRITAGE DE LA BELLE LÉA.. 3

I  LA « MAISON DU CRIME ». 3

PREMIÈRE PARTIE  LA BANQUE FLAMANDE. 12

I  GRANDEUR ET DÉCADENCE D’UN GENTILHOMME.. 12

II  SUITE DU PRÉCÉDENT.. 16

III  LES CAPRICES D’IZA.. 25

IV  DES NOUVELLES DE PARIS. 28

V  LE NOUVEAU  CAISSIER DE LA BANQUE FLAMANDE.. 37

VI  COMMENT LA GRANDE IZA S’OCCUPAIT DE FINANCE   45

VII  LES BEAUX JOURS DE LA BANQUE FLAMANDE.. 50

VIII  AH ! C’ÉTAIENT DE BIEN GRANDES DAMES, MONSEIGNEUR   54

IX  UNE CAISSE BIEN TENUE.. 71

X  UNE RENCONTRE.. 78

XI  UNE CATASTROPHE.. 83

XII  LE DOSSIER.. 89

XIII  LES CONSEILS DE LOLOTTE.. 95

DEUXIÈME PARTIE  AMOURS DE DUCHESSE. 107

I  LA DUCHESSE HÉLÈNE.. 107

II  DANS LE BROUILLARD.. 114

Ce livre numérique. 118

 

PROLOGUE

L’HÉRITAGE DE LA BELLE LÉA

 

I

LA « MAISON DU CRIME »

Il était cinq heures du matin ; la journée s’annonçait belle ; un ouvrier se rendant à son travail passait par la rue Lacuée, suivant le chemin qu’il prenait tous les jours pour gagner l’atelier.

Chaque angle de rue, chaque propriété lui étaient familiers ; il connaissait surtout la maison du Crime ; une maison bien ordinaire, ayant l’apparence d’un petit hôtel particulier et ouvrant de plain-pied sur la rue. C’est là qu’avait été assassinée, dans de mystérieuses circonstances, une femme admirablement belle, et que six mois plus tard un homme, accusé à tort ou à raison de son assassinat, s’était suicidé.

Presque une année s’était écoulée.

Depuis ces événements, la maison, toujours soigneusement close, portes et fenêtres hermétiquement fermées, – comme une tombe au milieu de la rue, – était superstitieusement évitée, le soir, par les femmes du quartier.

L’ouvrier était habitué à la maison du Crime ; aussi poussa-t-il un cri de surprise en voyant ouvertes les persiennes et les fenêtres du premier étage.

La porte de la rue était entre-bâillée ; à cette heure matinale, seul dans la rue Lacuée, il hésita à entrer dans la maison. Montant quelques marches, il cria dans le vestibule :

— Est-ce qu’il y a quelqu’un ici ?

L’écho seul répondit ; étonné, inquiet, l’ouvrier sortit ; le cas était singulier, et, ne voulant pas risquer de se compromettre en pénétrant seul dans la maison, il regarda dans la rue, cherchant un témoin. Ne voyant personne, il pensa :

— Le plus simple est de courir au premier poste de police et de raconter ça. Il y a du nouveau, ça m’intéresse trop pour que je ne m’en occupe pas. Il y a quelque chose là-dessous. Qu’est-ce que ça peut être ?

Puis, sans hésiter, il courut dans la direction de la place de la Bastille, répétant :

— Aristide, mon vieux, tu vas faire un rude effet lorsque tu leur raconteras cela à la maison !

Aristide, c’était son prénom, puisqu’il se nommait Aristide Leblanc ; mais le brave garçon était plus connu sous le nom de Chadi. Il était ciseleur en bronze. C’était un vigoureux gaillard, ni trop petit, ni trop grand, solide comme les fils du peuple, taillé en cœur de chêne, aux épaules larges, au cou nerveux, aux jambes d’acier.

Il n’était pas beau, puisque son sobriquet lui venait de sa ressemblance avec les nègres à face de singe chargés de fournir le bois aux cuisines du sérail ; mais il avait l’air bon, franc ; il était sympathique, avec ses gros yeux ronds bleu clair, presque gris, ses cheveux blonds, ses joues roses, son menton presque sans barbe, son visage gai, encadré par des oreilles immenses ; il se livrait de tout cœur.

Chadi, en entrant dans le poste de police, fit sursauter par son air égaré tous les agents à moitié endormis. Sans qu’on lui adressât la parole, sans dire bonjour, tombant là comme une bombe, il éclata :

— Vite, vite, venez ; il y a du nouveau rue Lacuée ; la maison du Crime est toute grande ouverte, porte et fenêtres… Il a dû se passer quelque chose cette nuit.

Remis de leur surprise, les agents se renseignèrent en interrogeant le jeune homme. Sur l’ordre de l’officier de paix, on alla réveiller le commissaire, qui résidait quelques maisons plus loin, et, moins d’une demi-heure après, Chadi revenait rue Lacuée avec le commissaire accompagné des agents.

Mais alors quelques voisins stationnaient devant la porte, s’interrogeant entre eux, personne n’osant franchir le seuil de la maison signalée. On se racontait ce qui s’était passé en ce lieu, – de bien singulières choses.

En voyant les agents, précédés du commissaire marchant côte à côte avec Chadi, qui dirigeait le groupe, parlant haut et gesticulant mieux, ils se rapprochèrent curieusement de la porte, afin d’assister à la perquisition et aux constatations.

Chadi, le commissaire, les agents pénétrèrent dans la mystérieuse maison et la porte se referma sur le nez des curieux désappointés… Mais les badauds sont tenaces ; sans se lasser, ils passèrent de l’autre côté de la rue, afin de voir dans l’intérieur des appartements par les fenêtres béantes. Cette satisfaction leur fut refusée ; les agents, arrivant au premier étage, fermaient toutes les croisées.

Le commissaire, guidé par Chadi, qui connaissait les êtres – nos lecteurs se l’expliqueront plus tard – passait d’une pièce dans l’autre sans rien remarquer de suspect. Tout était en l’état laissé par les agents le jour des confrontations à la suite desquelles l’assassin présumé s’était suicidé…

Le grand lit d’ébène, tout défait, avec ses tentures déchirées, l’épais tapis taché, la grande peau d’ours noir. Sur un petit chiffonnier d’ébène incrustée de nacre très bas et couvert d’un marbre noir, était posé et soigneusement rangé tout un arsenal d’objets de toilette en nacre sculptée, portant les initiales L. M. surmontées d’une couronne ducale, montée en or. Sur la cheminée, une garniture de bronze magnifique. Sur de petits fauteuils et sur une chaise longue se trouvaient soigneusement étalés deux jupons de fine batiste à traîne de dentelle, un grand peignoir de faille bleu clair, garni de valenciennes ; des bas de soie diaphanes, des jarretières de soie blanches aux agrafes d’or. Sur le bateau en avant du lit, une admirable chemise, une merveille, si fine, si dentelée, qu’on eût dit une toile d’araignée. Sous le guéridon, une paire de bottines d’enfant, toute petite, mais haute de cambrure et fine de cheville.

Tout cela était couvert d’une épaisse couche de poussière, sur laquelle aucune main n’avait laissé sa trace. Rien n’avait donc été dérangé. On ouvrit les meubles, les armoires ; tout était en ordre : aucun objet ne manquait.

Le commissaire, hochant la tête avec désappointement, suivait Chadi en disant :

— Nous n’avons pas affaire à des voleurs.

— Oh ! ce n’est pas de voleurs qu’il peut être question en cette maison, fit Chadi.

Ils revinrent vers le salon : là encore, les meubles étaient en place, bien fermés ; tout était en ordre. Chadi et les agents allaient et venaient dans l’appartement, cherchant partout, sans rien découvrir d’anormal. Tout à coup, le jeune ouvrier s’écria :

— Ah ! monsieur le commissaire, venez donc voir.

Et il montrait la plaque de marbre placée devant le foyer de la cheminée, sur laquelle la poussière qui couvrait tout l’appartement était enlevée. Le commissaire se baissa et commanda à Chadi de lever le tablier de la cheminée à la prussienne.

L’âtre était plein de terre fraîchement remuée et de fleurs desséchées.

— Qu’est-ce que c’est que ça ? firent les agents surpris.

Ils allaient fouiller la terre ; mais le commissaire dit :

— Ne touchez à rien, laissons tout dans l’état. Il suffit d’avoir constaté qu’on s’est nuitamment introduit dans cette maison, close et sous scellés.

Chadi cherchait toujours ; il jeta encore un cri.

— Qu’est-ce ?

— Venez voir, monsieur le commissaire.

Et il montrait entre la cheminée et la fenêtre un trou dans le mur.

On regarda. C’était un petit coffre-fort scellé dans la muraille, absolument dissimulé sous une tapisserie au milieu d’un panneau, et dont la porte avait été défoncée.

— Décidément, il y a vol et effraction ; je dois aviser aussitôt le parquet. Ici, je suis gêné pour agir seul… Dans cette maison, un fait aussi singulier prend de plus graves proportions.

Il écrivit quelques mots qu’il remit à un agent. Celui-ci partit, et le commissaire commanda :

— Ne touchez à rien ; bornez-vous à rechercher, jusqu’à l’arrivée des instructions que j’ai demandées.

Le commissaire ne résidait pas dans le quartier de la Râpée lorsque le crime avait été commis rué Lacuée ; il en ignorait les mystérieuses circonstances, et, sur sa demande, Chadi lui raconta l’assassinat d’une admirable jeune femme nommée Léa Medan. Longtemps on avait cherché le coupable ; on s’était trompé d’abord ; enfin on avait attribué le crime à un individu qui, dans un accès de rage jalouse, s’était tué dans la chambre même où ils étaient, le jour des confrontations. S’était-il donné la mort parce qu’une femme l’accablait de sa haine, ou s’était-il tué étant découvert ? La vérité, c’est qu’on n’avait jamais été bien éclairé sur cette lugubre affaire.

— Ce que vous me dites là me montre combien j’avais raison en demandant tout de suite des ordres. Dans cette circonstance, je dois agir avec la plus grande réserve.

Le lecteur sera plus rapidement instruit en lisant ce qu’un journal parisien, avec la minutie du reportage actuel, racontait le lendemain de la découverte du crime :

 

Le crime de la rue Lacuée.

« Hier, vers six heures du soir, le commissaire du quartier de la Râpée était appelé à constater un assassinat commis dans de mystérieuses circonstances. Voici les détails que nous avons pu recueillir.

» C’est au premier étage d’une maison particulière, située rue Lacuée, que le crime a été commis. La chambre, très luxueuse, est une vaste pièce ; le lit, en bois sculpté, est très large, presque carré ; il occupe, sous une épaisse tenture bleue et blanche, le fond de la chambre ; il est à colonnes cannelées, ornées de chapiteaux ; on y monte, pour se coucher, par trois marches couvertes d’une ample peau d’ours noir ; en face se trouvent deux fenêtres garnies de petits vitraux qui donnent rue Lacuée ; entre les fenêtres est placé un petit chiffonnier d’ébène très bas ; sur le marbre noir s’étale tout un service de toilette en nacre, brosses, peignes, ongloirs, limes ; au-dessus, une large glace de Venise biseautée, à large cadre d’ébène sculpté. Dans chaque coin de la chambre, un petit fauteuil bas, capitonné de soie bleue et blanche, et une chaise longue, de même étoffe. À droite du lit une haute cheminée ornée de bronzes magnifiques ; devant, un guéridon bas qu’on a dû pousser là en se couchant. Sur ce guéridon, deux bouteilles à champagne et deux coupes vides.

» Dans des assiettes de vieux chine, quelques gâteaux. Sur la chaise longue, deux jupons de batiste à traîne de dentelle, un peignoir de soie bleu clair, garni de valenciennes ; au pied de la chaise longue, de petites bottines, des bas de soie, des jarretières de soie bleue à boucles d’or ; sur le pied du lit, une fine chemise de batiste garnie de malines. Au milieu de ce désordre charmant, dans cette atmosphère tout imprégnée des plus subtils parfums, l’imagination se refuse à croire qu’un crime pût être commis en ce nid d’amour. A-t-on voulu faire croire à un suicide ? mais l’idée de la mort peut-elle être venue hanter le cerveau de celle que le Paris mondain a connue sous le nom de la belle Léa ?… La situation dans laquelle a été trouvé le corps éloigne toute idée de suicide.

» Près de la couche, le corps, complètement nu, est étendu sur les marches du lit, plus blanc de l’intensité du noir de la peau d’ours sur laquelle il est couché ; les pieds sont restés sur la marche du haut ; la tête est en bas, un peu penchée sur le bras droit recourbé et sur les cheveux d’un blond éclatant formant une auréole ; l’autre bras est abandonné dans un mouvement pudique ; le corps a gardé une souplesse qui ferait douter de la mort… On dirait une nymphe endormie ; le visage est doux, reposé, comme souriant à un songe voluptueux.

» À la suite des premières constatations, on a conclu que la malheureuse femme devait être tombée dans un guet-apens. Le crime a été combiné et exécuté dans une histoire d’amour. Un homme aurait été vu la veille au soir amenant la jeune femme dans cette maison de la rue Lacuée. Les docteurs ont attribué la mort à un de ces poisons mystérieux qui donnent avec l’ivresse les rêves les plus singuliers.

» La belle Léa est une étrangère ; on ne s’expliquait guère son existence à Paris. Des propos étonnants couraient sur les sources de sa vie opulente. Nous sommes sur ce sujet obligé à la plus grande réserve. Son véritable nom était Léa Médan ; elle était née en Moldavie. »

 

Chadi avait pris dans son portefeuille la coupure du numéro du journal et l’avait donnée au commissaire, qui la lisait attentivement pendant que le jeune ouvrier allait et venait, content d’être mêlé à l’affaire, cherchant partout et oubliant absolument l’heure du travail. Le commissaire lisait le fait divers aux agents qui l’avaient accompagné, causant en attendant les ordres qu’il avait demandés.

Au bout d’une grande heure, une voiture s’arrêta au bas de la maison. Les curieux s’étaient depuis longtemps dispersés. Chadi courut à la fenêtre, souleva le rideau, et, voyant un homme descendre d’un fiacre, il exclama joyeusement :

— Ah ! ça tombe bien ; c’est M. Huret.

Et il s’élança dans l’escalier au-devant du nouveau venu.

Celui-ci, le reconnaissant, s’écria :

— Comment ! c’est vous, Chadi ? Et comment diable êtes-vous ici ? Est-ce que vous savez quelque chose ?

— Mais oui, monsieur Huret ; je suis prédestiné à m’occuper de cette affaire-là. Vous savez que je suis du quartier. Je partais travailler ce matin…

— Vous êtes toujours chez Tussaud ?

— Je vous crois, plus que jamais, maison Tussaud et Ferrand, s’il vous plaît. Pour lors, monsieur Huret, j’allais donc à l’atelier ; en passant là, je vois la porte entre-bâillée, les fenêtres d’ici ouvertes. Je me dis : Tiens, est-ce qu’il y a du nouveau ? Est-ce qu’on déménage pour la vente ? Est-ce que c’est loué ? Ça me semble louche ; j’avance, je regarde ; rien. Je crie dans l’escalier, on ne me répond pas. J’ose pas entrer tout seul ; vous savez, depuis l’affaire de Maurice, je suis circonspect. Je me dis : Allons chercher du monde, il y a du nouveau. Vous répétiez souvent qu’ils avaient dû faire le coup à plusieurs ; je pensais que peut-être on allait prendre l’autre.

— Oh ! l’autre, je le connais, grogna l’agent.

— Et j’ai couru chercher le commissaire de police.

— C’est vous qui avez encore découvert cela, mon brave garçon ?

— Et sans me donner beaucoup de peine pour ça.

— Vous nous serez probablement utile.

Et, s’adressant au commissaire de police :

— Monsieur le commissaire, voici l’ordre ; si vous le voulez, nous allons procéder à une première enquête. Le magistrat instructeur ne se lève pas si matin, et nous pouvons préparer sa besogne.

— Volontiers, monsieur. Êtes-vous renseigné sur les particularités de cette maison ?

— Oh ! parfaitement ; c’est moi qui ai dirigé les recherches lors du crime, et c’est parce que l’on est assuré que l’effraction et le vol signalés par vous se rattachent à cette affaire que l’on m’a choisi… C’est Elle qui revient.

— Je vous connais de réputation, monsieur Huret, je m’abandonne à vous.

— Commençons… Voici le coffre-fort fracturé.

— Ç’a été fait à l’aide d’un ciseau à froid, dit Chadi ; il y a de violentes pesées…

— Oui !… Et il a fallu un homme fort. Et cependant vous supposez que cette effraction était dirigée par une femme ?

— J’en suis convaincu, monsieur le commissaire… Ne cherchez pas ici une histoire de voleurs. Les portes, les fenêtres restent ouvertes ; le moindre bon sens aurait commandé à un voleur de tout fermer derrière lui, et des jours, des semaines se seraient passés sans qu’on découvrît l’effraction. – En laissant tout ouvert, on avait un but ; il faudrait le trouver. – Écartons l’idée du vol.

— Cela se rattacherait à l’assassinat.

— Non, monsieur le commissaire ; l’assassinat était un moyen, voilà tout ; … il était une partie d’une large action.

— Vous m’effrayez. Qu’est-ce donc ?

— Vous m’en demandez plus que je n’en dois et n’en peux dire.

Huret eut un sourire discret, et le commissaire reprit aussitôt :

— Nous devons préparer l’enquête par nos constatations ; je suis à vos ordres.

— Une seule personne pouvait avoir encore des craintes sur cette affaire ; je la connais, et c’est sur elle que vont se porter mes recherches. Il y a là un fait bizarre qui va apporter peut-être un peu de clarté dans ce mystérieux drame.

— Chadi, l’œil brillant, la bouche mi-ouverte, « buvait », selon l’expression populaire, les paroles de l’agent. C’est que, pour lui, Huret était un malin, et, pendant qu’il parlait, il faisait des signes d’yeux aux agents, leur faisant remarquer certaines déductions et semblant dire :

— Hein ! il est fort celui-là. – Croyez-vous qu’il voit clair tout de suite ?

L’agent, regardant tout autour de lui, continuait :

— Qu’est-on venu chercher ? Cela devait être bien important, puisque l’affaire est éteinte, oubliée, et que l’on n’a pas reculé devant une effraction, la nuit, dans une maison où tout devait être encore sous les scellés… Croyez-moi, monsieur le commissaire, il n’y a pas là une banale histoire de vol. Les héritiers de Léa Médan, des étrangers, ont ordonné de vendre, et cela se fait par les soins du consulat. Cette vente est annoncée. On savait qu’il y a ici de l’argenterie et quelques bijoux. Argenterie et bijoux sont dans le petit chiffonnier, et rien n’a été touché. On est venu ici avec des données précises, avec mission de briser le coffre secret qui avait échappé à toutes nos perquisitions, à toutes nos enquêtes. Puis, quelque autre chose était cachée, enterrée dans la jardinière ; on a arraché les fleurs, vidé la terre qu’on a jetée dans la cheminée. Voici la jardinière vide, et depuis peu, car il n’y a pas de poussière. Voyez dans la cheminée, il y a des fragments de terre sèche qui ont l’apparence d’une empreinte, de morceaux d’un moule. L’objet qui y était caché a été pris. On n’est pas venu voler, on est venu chercher ou détruire ces objets et des papiers, compromettants sans doute. Et on l’a fait de façon ostensible, laissant tout ouvert, comme pour qu’on sût bien que la chose était faite.

— Ça doit être ça, exclama Chadi émerveillé. Oh ! quel nez, quel œil vous avez, monsieur Huret !

— Monsieur le commissaire, vous aurez la bonté de faire desceller ce coffre dans l’état où il est, puis vous l’enverrez avec la jardinière et ses fragments de terre que je vais faire rapprocher et dans lesquels on coulera du plâtre pour avoir la forme exacte de l’objet qui y était caché.

— Un moulage, quoi ! Ça me connaît, ça, monsieur Huret, et, si vous le voulez, je vais chercher un mouleur et je fais exécuter ça sous vos yeux.

— Parfaitement, Chadi.

— Je vais immédiatement donner des ordres, fit le commissaire.

Huret allait et venait dans l’appartement, regardant partout. Ne trouvant rien, il parlait tout haut :

— Pourquoi a-t-on laissé tout ouvert ?

— Peut-être les malfaiteurs avaient-ils cette peur superstitieuse de la mort dont l’odeur emplit encore l’appartement.

— Mais, puisqu’on est entré sans forcer la porte, on avait une clef ; on pouvait donc tout fermer en partant.

— On a agi ainsi avec intention, comme vous le disiez, peut-être pour donner le change et faire supposer un vol banal, interrompu par la crainte d’être pris. Entendant du bruit, on s’est sauvé, dit Chadi.

— Tout cela est absurde.

— Vous soupçonnez…

— Voici le fait, interrompit brusquement Huret. Celui qui a commis le crime était-il seul ? Je ne le crois pas.

— Vous voulez parler de Houdard la Rosse ? demanda Chadi…

— Oui, Houdard était un gredin qui a été dupé par Elle. Je ne le crois pas, ou du moins je ne le crois plus le seul coupable… Les papiers importants dont on voulait s’emparer n’ont jamais été retrouvés. Tout est là ! Depuis cette époque, Elle a appris qu’il y avait dans ce mur et dans cette jardinière deux cachettes. La vente étant annoncée, on s’est hâté de venir enlever ce que l’on voulait. Houdard ignorait tout cela ; car, au dernier moment, lorsqu’il dénonçait sa complice, il nous aurait dévoilé ces cachettes. De cela, je conclus que ce qui a été pris n’a aucun rapport avec l’affaire criminelle et n’apporterait rien pour ou contre le jugement. Mais ces objets enlevés étaient ceux qui avaient été le mobile du crime. C’est une affaire à reprendre et qui m’intéresse trop pour que je ne veuille pas en être spécialement chargé.

Pendant que Chadi courait chercher un mouleur, Huret partait avec le commissaire de police. Ils laissaient deux agents chargés de faire enlever et porter les objets.

Quelques heures après, Chadi venait, avec un agent, livrer à Huret les pièces à conviction qu’il avait réclamées et disait :

— J’ai confié les empreintes à un fameux mouleur, D…, le mouleur de M. Clésinger ; – il va rattacher tout ça, et il vous en donnera un moulage exact ; il dit que c’est un bonhomme, – peut-être une statuette.

— Bien. Vous lui avez recommandé la discrétion ?

— Vous pouvez compter sur lui ; il parle et crie toujours, mais il ne dit jamais rien.

L’agent Huret ayant réfléchi quelques minutes, lui demanda :

— Chadi, est-on pressé chez les Tussaud ?

— Pas trop ; le bronze ne va guère.

— Vous avez des loisirs ?

— C’est à peu près tout mon travail. Mais pourquoi me demandez-vous cela ?

— Je pars pour Bruxelles, pour cette affaire que vous connaissez un peu, et j’ai besoin d’un homme dévoué. C’est un voyage d’une quinzaine de jours. Voulez-vous m’accompagner ?

— Un voyage,… une ballade en Belgique… Si je veux ! exclama Chadi ; avec ça que c’est pour pincer ceux qui ont fait tant de mal à mes petits bourgeois. Mais vous pouvez compter sur moi. Le père Tussaud fait tout ce que je veux ; j’aurai mon congé, surtout lorsqu’il saura le motif pour lequel je le lui demande... Mais c’est avec Denise que ça va être raide… Ça ne fait rien, comptez sur moi, j’en suis.

— Je ne cherche personne ; je puis compter sur vous ?

— C’est entendu, monsieur Huret. Quand partons-nous ?

— Dans deux heures, par l’express de trois heures et demie. Nous serons ce soir à Bruxelles.

— Bon Dieu ! dans deux heures ! Je vois la tête de Denise. Je lui dirai que c’est pour un héritage.

— L’héritage de Léa Médan, dit le chef en riant.

— C’est une idée, ça ! Enfin, on y sera. Je n’ai pas de temps à perdre ; je cours. Où vous trouverai-je ? Chez vous ?

— Non, à trois heures, à la gare du Nord.

— À la gare, trois heures précises ; ça suffit, on y sera.

— Pas de malle, pas de bagages ; une valise avec du linge.

— Compris. Je cours, et à trois heures… Plus que ça de chic ! je voyage comme un caissier qui a eu des chagrins : en première et grande vitesse. À tout à l’heure, monsieur Huret.

Et Chadi, joyeux, sortit en courant.

À trois heures trente, Huret, accompagné de Chadi, montait dans l’express de Bruxelles. Le soir, les journaux publiaient une note brève envoyée par la préfecture de police ainsi conçue :

 

« L’on se souvient de l’assassinat commis sur une étrangère, nommée Léa Médan. À la requête des héritiers de la victime, le mobilier et quelques valeurs, mis sous scellés, doivent être vendus demain. Cette nuit, l’appartement a été fracturé, et des personnes se sont introduites dans la maison sise rue Lacuée. Des constatations il résulte qu’aucun objet de valeur n’a été détourné ; on suppose que l’effraction n’a eu lieu que dans le but de distraire de la vente quelques lettres compromettantes. On se souvient que la belle Léa Médan avait eu plus d’une histoire galante.

» L’affaire n’aura pas de suite, et aujourd’hui seront vendus, à l’Hôtel, les objets composant l’héritage de la belle Léa. »

 

La police, en envoyant cette note, n’y visait qu’une phrase : « L’affaire n’aura pas de suite, » qui devait donner toute quiétude aux malfaiteurs qu’elle allait rechercher.

PREMIÈRE PARTIE

LA BANQUE FLAMANDE

 

I

GRANDEUR ET DÉCADENCE D’UN GENTILHOMME

Il était une heure de l’après-midi ; c’était dimanche ; il faisait un temps magnifique et Bruxelles était désert.

Dans les rues, à peine quelques passants ; toutes les maisons, à l’exception des cafés, des tavernes et des marchands de tabac, étaient fermées, et cependant il faisait gai.

Un beau soleil dorait les toits aigus et blanchissait les plâtres gris et les pierres sombres des vieilles maisons brabançonnes. Dans les galeries Saint-Hubert pas un être flânant, pas un magasin ouvert ; sur la place de la Monnaie, pas une voiture.

Seul, le Manneken-Pis, la petite fontaine, coulait indécemment et mélancoliquement. Il planait sur la vieille cité un silence incompréhensible par ce clair soleil. Çà et là seulement passaient de superbes équipages conduits à la Daumont, entraînant d’un galop rapide, dans l’éclatement des grelots et des coups de fouet, la société élégante vers les champs de course du bois de la Cambre.

C’était jour de courses, et la ville était abandonnée pour la piste. C’est seulement sur les verts boulevards, « la verte allée », et le long de la grande avenue menant au bois, que se retrouvait la vie.

En face du Parc, rue de la Loi, une voiture attendait devant un charmant hôtel. C’était une grande calèche, aux panneaux armoriés, capitonnée de soie rouge à l’intérieur, à laquelle étaient attelés six chevaux de robe semblable, d’un roux ardent, harnachés de cuir fauve, à l’espagnole, avec grelots et passementeries ; tous les chevaux portaient en cocarde les couleurs du maître, sans doute rouge et jaune.

Les deux postillons, superbes, poudrés, enrubannés, à cheval et le fouet en main, attendaient impatients, regardant sans cesse l’heure à leur montre ; les chevaux écumaient et piaffaient.

Ce luxueux équipage, qui aurait dû attirer l’attention de tous, n’avait pas un seul curieux.

Bruxelles, dans le quartier du Parc, bien plus que dans le centre de la ville, était abandonné.

— Sais-tu bien, pour une fois, que nous ne serons jamais rendus à la fin ?

— Pourquoi qu’elle fait attendre comme ça puisque lui ne vient pas ?

— Il ne vient pas ?

— Il vient à cheval, sais-tu !

Un valet de pied attendait devant la porte ; l’un des postillons lui dit :

— Qu’est qu’il y a donc, sais-tu ?… Est-ce qu’elle ne vient pas ?

— Elles sont prêtes depuis une heure au moins ; je sais qu’elles attendent quelqu’un.

En ce moment, une voiture tournait l’angle de la rue de la Loi et venait se placer près des chevaux de l’équipage.

— Eh ! cria le postillon, menaçant de son fouet : God fordum ! sais-tu pas avancer pour une fois avec ta girafe ?

La vigilante s’était arrêtée. Un homme en sauta, tenant une petite malle assez lourde, qu’il semblait précieusement porter. Passant presque sous le col des chevaux, il vint s’adresser au valet de pied, auquel il demanda :

— Mme Iza de Zintsky ?

— C’est monsieur qu’on attend ?

— Oui.

— Que monsieur veuille bien me suivre.

Et le valet de pied, précédant le monsieur, qui refusa de lui laisser porter sa malle, traversa la cour, monta les degrés du perron, ouvrit la porte du vestibule en s’effaçant pour laisser passer le visiteur devant lui. Il le dirigea vers l’escalier mais, sans doute, d’une croisée il avait été vu, et on l’attendait anxieusement, car une porte s’ouvrit et une voix de femme demanda :

— Enfin,… vous avez réussi… Vous apportez tout ?

— Oui, madame, répondit l’homme avec un accent singulier.

— Vite,… vite,… venez !

Le valet resta sur les marches ; l’inconnu monta en se hâtant, et la porte se referma sur lui.

En bas, un des postillons avait dit :

— C’est, assurément, quelque colifichet, quelque bibelot de toilette qu’elle attendait… Ça ne va plus être long.

En effet, la porte du vestibule s’ouvrit ; deux dames, en splendide toilette, excentriquement coiffées, portant au-dessous du sein gauche une cocarde et des faveurs rouges et jaunes, apparurent et traversèrent la cour, suivies par deux valets de pied, qui se précipitèrent pour les aider à monter en voiture. La plus grande des deux dit au valet :

— Prévenez monsieur de notre départ, et dites-lui que je le prie de se hâter de nous rejoindre, car nous sommes en retard.

Puis, s’adressant au postillon, elle cria :

— Vambera, enlève tes chevaux, et vite ! vite !

Puis elle s’étendit nonchalamment sur les coussins.

Entraînée par le galop rapide de ses chevaux de race, la voiture suivit la longue et large avenue qui mène au bois de la Cambre.

Sur les deux côtés de la chaussée, un monde bruyant se pressait. Si le centre de la ville était triste et désert, toute l’activité était revenue aux environs du bois dans lequel avaient lieu les grandes courses.

L’équipage courant en un nuage de poussière, au bruit des grelots, des claquements de fouet, attirait les regards des passants. C’étaient des chuchotements, des rires, des cris d’admiration ; on s’avançait plus près de la chaussée, pour voir la jolie mondaine dont tout Bruxelles s’occupait. On la désignait en disant :

— C’est Lolotte, c’est Lolotte, la Grande Iza !

La belle créature voyait le mouvement de curiosité qu’elle excitait sur son passage ; elle semblait s’y plaire, étendue souriante, le regard vague, s’abandonnant au mouvement de la voiture.

À mesure qu’elle avançait, la foule se pressait plus curieuse, plus indiscrète, et quand la voiture, engagée dans les grandes allées du bois, dut marcher au pas, Iza put voir les gens se bousculant, s’approchant jusqu’auprès d’elle pour la mieux regarder. Des femmes, effrontément, la fixaient quelques secondes, et elle entendait toujours :

— C’est Iza, Iza Lolotte, la Grande Iza, la Lolotte !

Alors, elle penchait un peu la tête, souriant à l’amie qui l’accompagnait, semblant se plaire à cette singulière ovation faite de curiosité, d’envie et de mépris.

En arrivant au champ de course, ce fut pis. La voiture reprit son allure rapide, fouets des postillons claquant, grelots sonnant ; la Grande Iza apparut, sachant bien que tous les regards, toutes les lorgnettes se tournaient sur elle. En traversant la foule, elle eut vraiment une ovation sympathique. Des cavaliers vinrent galoper autour de sa voiture, disant « Bonjour ! » d’un geste familier.

Ils semblaient désirer qu’on remarquât qu’ils étaient amis de la femme à la mode.

Des bouquetières portaient, avec des cartes de visite épinglées au papier, des bouquets préparés pour elle.

On attendait Iza, assurément, et, lorsque sa calèche s’arrêta pour prendre place dans l’enceinte réservée, tout aussitôt sportsmen et gommeux vinrent l’entourer. Un valet de pied, ayant ouvert le coffre de la voiture, en tira un panier de champagne ; les verres s’emplirent.

— Et le comte ? Il ne vient pas ? demanda un des familiers.

— Il est derrière moi, répondit Iza ; il vient à cheval.

La cloche sonnait ; un mouvement se produisit dans la foule, les chevaux se plaçaient, et, pour quelques minutes, chacun s’occupa de la course. C’est pendant cette accalmie qu’un homme, celui que nous avons vu arriver rue de la Loi portant une lourde valise, vint s’accoler à la voiture. Iza se pencha en le voyant.

Répondant à son regard interrogateur, il dit à voix basse :

— C’est fait.

Puis il alla se perdre dans la foule.

Iza, impatiente, tournait sa lorgnette vers le côté par lequel elle était venue, fouillant partout. Elle eut un mouvement fébrile et, se penchant sur son amie, elle lui dit :

— Que fait donc Oscar ? il ne vient pas.

— Laisse donc, il va venir. Pourquoi te tourmenter comme cela ? Tu m’assurais que, maintenant, tu étais tranquille.

— Je le serais s’il était là.

— Les voilà ! les voilà ! cria la foule, se bousculant pour voir passer les chevaux.

— Oh ! s’écria la compagne d’Iza, la prenant par le bras pour l’obliger à regarder, vois donc, c’est le cheval de Van Ber-Costeinn qui prend la tête !

— Tiens, oui, fit Iza oubliant tout pour ne plus s’occuper que du résultat de la course. Oh ! mais il va gagner facilement.

— Va-t-il faire une vie, si son cheval arrive !

— Ah ! s’il gagne, tu peux te préparer, ce soir. Ce sera fête à la Tour.

Et toutes deux, debout sur la voiture, se tenant aux amis hissés sur les roues, anxieuses, elles suivaient la course.

Cela dura quelques minutes, au bout desquelles de grands cris et un mouvement annoncèrent l’arrivée des chevaux qui passaient le dernier tournant de la piste.

— C’est lui ! cria Iza, c’est lui ! Bravo ! bravo ! Nichette.

— Bravo ! Nichette, répétèrent tous ceux qui l’entouraient en agitant leurs mouchoirs.

— À boire ! à boire ! commanda Iza.

Les coupes s’emplirent.

— À Van Ber-Costeinn ! cria-t-elle en élevant son verre.

Tout le groupe répéta le toast.

La Grande Iza s’apprêtait à boire, lorsque, tout à coup, elle tressaillit, se pencha, l’œil fixe, regardant dans la foule.

— Eh bien ! qu’as-tu ? Qu’est-ce qui te prend ? lui dit son amie, étonnée.

Tout autour d’elle, les gens, stupéfaits, la regardaient.

Elle le vit, et aussitôt se remettant, se secouant, elle répéta :

— À Van Ber-Costeinn !

Et elle but et vida sa coupe d’un trait.

Puis, se laissant retomber sur les coussins de la voiture, elle dit bas, d’une voix sourde :

— Lui ! lui ici ! Que vient-il faire ?

Iza venait de reconnaître dans la foule l’agent Huret, et sa vue, qui l’avait surprise d’abord, la rendait pensive. Son amie lui dit alors :

— Tiens, voilà Verchemont.

— Toujours le même : il arrive quand tout est fini.

II

SUITE DU PRÉCÉDENT

Pour justifier le sourire contraint, le front soucieux du cavalier qui venait d’arriver, nous devons en aller chercher les motifs à l’hôtel de la rue de la Loi et faire assister le lecteur à la scène qui s’y est passée depuis le départ de la belle courtisane.

Quelques minutes avant que la Grande Iza descendît de chez elle, un homme, petit, basané, ayant l’aspect d’un Méridional, s’était présenté à l’hôtel, demandant M. Oscar de Verchemont.

Le domestique l’avait accueilli en l’interrogeant :

— N’êtes-vous pas M. Cadenac ?

— Si, justement.

— Monsieur vous attend ; je vais le prévenir de votre arrivée.

Le domestique était entré quelques secondes dans le cabinet de son maître et en était ressorti disant :

— Monsieur Cadenac, veuillez entrer.

Il fut introduit dans un bureau luxueux ; M. Oscar de Verchemont vint au-devant de lui et lui demanda vivement :

— Bonjour, Eusèbe. Eh bien ! m’apportez-vous ce que je vous ai demandé ?

— Oui, monsieur le comte, oui.

Et comme, en répondant, il le regardait fixement, l’air étonné, M. de Verchemont lui dit :

— Qu’as-tu à me regarder ainsi ? Qu’ai-je donc de singulier ?

— Oh ! il y a bien longtemps que je n’ai vu monsieur le comte.

— Suis-je donc bien changé ?

Eusèbe ne répondit que par un mouvement de tête.

— Ah ! mon pauvre Eusèbe, tu sais bien des choses. Tu comprends une partie de ma douleur ; mais nous n’avons pas le temps de parler longtemps aujourd’hui. Je suis attendu. Renseigne-moi sur les choses les plus importantes que je te demandais, car, ce soir, je dois terminer l’affaire qui me rendra le calme.

— Oh ! pauvre monsieur Oscar, fit tout bas le petit bonhomme, regardant en dessous, mais affectueusement, son maître.

— Ainsi, tu as les fonds ?

— J’ai les chèques et la plus grande partie des hypothèques, pour lesquels il faut votre signature, mais qu’on pourra toucher ici en quelques jours.

— Très bien. Ainsi le domaine de Lordenac, les prés, les bois, les moulins tout enfin, tu as réussi au prix que je t’avais indiqué ?

— J’ai dû faire encore une concession.

— Mais il est vendu ?

— Oui, monsieur le comte.

— Tous les biens de ma mère !

— C’est signé d’hier, dit lugubrement Eusèbe.

— Vendus !

— Oui, monsieur le comte.

— Tu me parlais d’hypothèques ?

— Je n’ai pas voulu… – se reprenant vivement – je n’ai pas osé traiter pour le château de M. le duc.

— Et pourquoi ?

— Monsieur, j’ai vendu tous les biens, toutes vos propriétés de Touraine et d’Anjou, puis celles de Lordenac ; j’ai cru devoir réserver le domaine de votre famille. C’est là que vous êtes né, monsieur Oscar, c’est là qu’était née Mme la comtesse votre mère, c’est là qu’était né votre aïeul, M. le duc, c’est là qu’il vivait ; c’est là, dans la grande salle, que sont tous les portraits de la famille, les portraits de mes vieux maîtres, depuis monseigneur le Balafré jusqu’à vous, monsieur le comte.

Il pleurait en parlant, le vieil Eusèbe, et Oscar de Verchemont faisait de pénibles efforts pour cacher son émotion.

— J’ai cru, monsieur le comte, que vous auriez trop de chagrin si vous perdiez ce vieux château.

— Enfin ! enfin ! Pour avoir la somme, qu’as-tu fait ? Car tu as la somme entière ?

— Oui, monsieur le comte, oui, grâce à Dieu ; avec la vente des deux derniers biens qui nous restaient, j’ai fait la plus forte somme ; puis j’ai trouvé, pour avoir le reste, un prêt sur hypothèque.

— Sur le vieux château ?

— Oui, monsieur le comte.

— Et de combien donc ?

— Seize cent mille francs.

— Qu’est-ce que tu me dis là ? Le château du duc ne vaut pas cela.

— J’ai trouvé.

— Et les fonds ? on les aura ? c’est sérieux ?

— Oui, monsieur le comte, il ne faut pour cela que votre signature.

— Mais c’est, de mes biens, celui que j’estime le plus, mais qui vaut le moins.

— Il fallait ce chiffre pour compléter la somme, et je l’ai trouvé, monsieur le comte, fit Eusèbe embarrassé.

— Enfin c’est fait, fit Verchemont, pressé ; je puis donner ma promesse et m’engager. Tu as les trois millions ?

— Je les ai, fit Eusèbe avec un soupir.

— Merci, mon vieil Eusèbe, merci ! Ma journée est absolument prise. Ce soir, nous avons du monde, et nous ne pourrons causer sérieusement. Demain nous reparlerons de tout cela. Ce soir, je peux donner ma parole ? Du moment où je peux agir, c’est pour moi le point capital. Depuis deux jours, je ne vis pas ; ton télégramme m’avait rempli d’inquiétude.

— Monsieur le comte, je n’avais qu’une promesse et ne pouvais rien dire.

— Tu as sagement agi. Tu dois être épuisé ; va prendre un peu de repos et fais-toi servir ce que tu voudras ; ta chambre est préparée depuis deux jours.

— Oh ! monsieur, excusez-moi ; mais j’ai eu vingt-quatre heures de chemin de fer.

— Allons ! au revoir, Eusèbe, à demain ; repose-toi ; nous causerons.

M. de Verchemont sonna ; un domestique vint, et, sur son ordre, il emmena Eusèbe dans la chambre qui lui avait été réservée.

Seul, de Verchemont se laissa tomber sur un fauteuil et fondit en larmes, balbutiant entre ses sanglots :

— Oh ! ma jeunesse ! Oh ! mes souvenirs ! Oh ! ma pauvre mère ! pardon ! pardon ! je suis si malheureux ! je l’aime !…

Il resta ainsi, longtemps, la tête cachée dans ses mains, s’enfonça dans les plus sombres pensées ; il ne s’éveilla qu’en entendant frapper à la porte. Alors, se redressant, se secouant et exhalant la conclusion des idées qui tourmentaient son cerveau :

— Ah ! baste ! La mort finit tout ; ce n’est qu’une seconde d’énergie.

Il cria :

— Entrez !

Son valet de chambre parut et lui dit :

— Madame fait prévenir monsieur qu’elle part et elle prie monsieur de la rejoindre immédiatement.

— Eh bien ! venez vite, Justin, habillez-moi.

Quelques minutes après, le comte Oscar de Verchemont montait à cheval, se rendant au bois de la Cambre, où nous l’avons vu arriver le front tout soucieux de ce qu’il venait d’apprendre.

Lorsqu’il s’approcha de la belle Iza Lolotte, on s’écarta pour qu’il pût lui tendre la main. La voyant encore sous l’impression qu’elle avait ressentie en voyant Huret dans la foule, il lui demanda :

— Mais, qu’avez-vous, Iza ? vous semblez souffrante. Que vous est-il arrivé ?

— Mais rien, monsieur, fit-elle se dressant ; j’étais impatientée de vous voir arriver si tard. Vous venez quand la course est terminée.

— Ne m’en voulez pas, ma chère belle ; je viens seulement d’avoir la réponse pour l’affaire dont je vous ai parlé.

— Ah ! fit-elle vivement, est-ce terminé ?

— Oui, ce soir je signerai avec la personne que vous savez.

— Descendez de cheval et montez près de nous.

— Non ; permettez-moi d’aller jusqu’au pesage, puis nous retournerons à Bruxelles.

— Vous savez que ce soir nous dînons chez Van Ber-Costeinn ?

Un des jeunes gens dit alors :

— Verchemont, vous allez boire avec nous à Van Ber-Costeinn ; c’est son cheval Nichette qui a gagné.

On lui tendit une coupe, et le toast recommença.

Le comte Oscar de Verchemont semblait embarrassé, gêné, au milieu de ce monde. Il paraissait contraint dans ce milieu. C’est à peine s’il mouilla ses lèvres dans la coupe qu’on lui tendait, et qu’il rendit aussitôt au valet de pied.

Il se tourna vers Iza, lui disant :

— À tout à l’heure.

Et, lançant son cheval au galop, il tourna la piste, se dirigeant vers l’enceinte du pesage.

Depuis quelques mois seulement, le comte Oscar avait quitté la France, pour aller retrouver celle qu’il adorait, et, depuis ce jour, sa vie était bien changée.

Celle qu’il avait connue autrefois si réservée, si mystérieuse, s’était tout à fait transformée. Était-ce pour oublier les tourments qu’elle avait endurés ? Était-ce pour ne pas penser à la honte qu’elle avait subie en se voyant expulser de France ? Était-ce parce qu’un secret était dans sa vie et qu’elle n’y voulait pas penser ?

La Grande Iza menait à Bruxelles une vie tapageuse, scandaleuse, brillante et bruyante, ayant hôtel, chevaux, équipages, allant grand train, gâchant l’argent. Tout Bruxelles parlait des fêtes qu’elle donnait la nuit dans son hôtel de la rue de la Loi ; elle vivait rieuse, gaie, à côté du jeune gentilhomme toujours plus sombre, souffrant de tout cet éclat et ne pouvant y résister.

Elle était fidèle à son amant, et, à cause de cela, certains disaient qu’ils s’étaient mariés secrètement. Vivant, sinon honnêtement, fidèlement, elle avait les apparences de la vie la plus dépravée, toujours entourée des femmes les plus connues par les viveurs, obligeant Verchemont à se faire l’ami des gommeux de haute volée de Bruxelles. On racontait d’elle des folies, des extravagances, des fêtes singulières où les femmes avaient des costumes d’une simplicité toute primitive ; vivant au milieu de toutes ces femmes faciles, elle seule restait imprenable, disant bien haut qu’elle n’aimait et n’aimerait qu’un seul homme, le comte Oscar de Verchemont.

Le malheureux avait mangé d’abord les rentes, puis il avait vendu les prés, les fermes, les bois, les terres. Tout cet argent s’engloutissait à mesure, sans rien laisser dans les mains où il passait.

C’est alors que, tout autour d’Iza, on la désignait sous le nom de Iza la Ruine.

C’est le nom que lui donnaient les bourgeois ; car, dans son entourage, on l’appelait la Lolotte.

Le comte était visiblement changé ; son front plissé, ses yeux éteints, ses lèvres sèches attestaient qu’il était surmené par cette vie sans repos. L’éternel besoin d’argent venait le tourmenter sans cesse ; puis peut-être aussi était-il anéanti par les violences amoureuses de celle qu’il aimait, il avait vieilli de vingt ans en moins d’une année, le comte Oscar de Verchemont.

Au contraire, la Grande Iza, la belle Lolotte, était dans tout l’éclat de sa beauté. Elle paraissait toujours de vingt à vingt-cinq ans. Ses grands yeux avaient la douceur du velours ; leurs grands cils mettaient, par leur ombre, une langueur dans le regard plein de voluptueuses promesses, augmentant le brun des pupilles en rendant plus net le blanc de l’orbe ; le nez malin, charmant, était fin, franc de lignes ; ses narines, roses, presque diaphanes, se dilataient selon l’impression ressentie ; les lèvres, d’un rouge ardent, étaient toujours fraîches, humides, formant par le rire un splendide écrin pour les dents d’une blancheur de nacre ; les oreilles, toutes petites, étaient d’une transparence rose ; le front était resté pur, superbe, dans l’encadrement de magnifiques cheveux, si noirs qu’ils avaient les reflets bleus des ailes du corbeau.

Oh ! c’était bien la même toujours ; tracas, tourments, folies, amour, fatigues, rien ne l’avait changée. Elle avait toujours ce charme, cette grâce sauvage, cette allure étrange et distinguée qui la faisaient remarquer entre toutes ; ce corps superbe dans sa douce langueur, ce corsage robuste et plein de grâce, ces formes fermes et élégantes à la fois rappelaient et les sculptures grecques et les admirables femmes de la Renaissance. Elle eût pu servir de modèle à Praxitèle comme à Jean Goujon.

Sur son visage, l’esprit flottait ; l’œil, la bouche étaient provocants, et l’éclair de son regard révélait une ardeur que chacun aurait voulu juger.

Nous l’avons dit, elle se flattait bien haut de n’avoir qu’un amour, de Verchemont, et, quand on lui parlait de la santé chancelante de l’ancien magistrat, elle avait un sourire qui semblait dire :

— C’est mon œuvre.

Comme les goules, ses baisers étaient mortels, et elle en était fière.

Pour elle, Verchemont avait tout sacrifié, perdant à Paris sa situation et sa considération, à Bruxelles sa dignité et sa fortune. Il était entraîné, il le sentait et ne pouvait résister ; au bout du chemin, c’était l’abîme ; il fermait les yeux pour ne pas le voir, et il marchait. C’était la décadence du gentilhomme.

Il était convaincu de l’amour exclusif de sa Lolotte, et assurément il aurait ri et ne se serait pas fâché si on lui avait dit que, certaines nuits, Lolotte, dans un costume étrange et couverte d’un grand manteau, s’en allait courir dans un coin de Saint-Josse-ten-Noode, pour ne rentrer chez elle qu’aux premières lueurs du matin. Oui, il aurait bien ri, car cela n’était pas possible à croire.

La dernière course s’achevait au milieu de l’indifférence générale, la plus importante étant finie. La foule commençait son mouvement de retraite, se dirigeant vers les avenues, afin de voir le défilé du retour ; les voitures préparaient leur départ, les domestiques rentraient hâtivement dans les caissons les paniers de champagne ; chacun se replaçait ; les jeunes gens remontaient dans leurs phaétons, les femmes s’étendaient sur les coussins de leurs équipages.

Oscar de Verchemont apparut à cheval ; il fit signe aux postillons, et la grande calèche à la Daumont dans laquelle était mollement assise la Grande Iza partit en produisant, dans sa marche lente, le même sentiment de curiosité exprimé par ce chuchotement :

— C’est elle, Iza Lolotte, la Grande Iza, celle de la banque Flamande.

Sur un signe de la jolie femme, Oscar arrêta son cheval, remit les guides aux mains d’un valet de pied et vint s’asseoir dans la grande calèche, qui se mêla alors à l’immense défilé des voitures retournant à Bruxelles.

— Eh bien ! nous avons terminé ? demanda aussitôt Iza à Verchemont.

— Oui, c’est fini ; cette fois encore la banque sera sauvée.

— Il fallait donc beaucoup ?

— Plus de deux millions.

— Ah ! et vous les avez ?

— Je les recevrai demain matin.

— Croyez-vous qu’il n’est pas bien imprudent de remettre encore cette somme à la banque ?

— J’ai promis.

— Encore pourriez-vous en distraire une partie pour payer les fournisseurs !

— Ma chère enfant, ne vous occupez pas de cela, cela regarde mon homme d’affaires.

— Mais vous n’allez pas, au moins, laisser tout en l’état dans l’administration de la banque et n’y pas faire les changements que vous avez arrêtés ?

— J’agirai selon les avis que vous m’avez donnés ; je me suis entendu avec le conseil représentant les actionnaires ; tous les employés de la caisse sont changés ; le caissier général sera remplacé par la personne que vous m’avez recommandée ; dès son arrivée, elle entrera en fonction. Ainsi, nous serons sûrs d’elle, et cela évitera la dernière catastrophe qui pourrait arriver.

— Vous avez reçu, sur elle, les renseignements que je vous avais fait demander ?

— Oui, ils sont excellents ; c’est un homme rompu aux affaires, d’une parfaite honorabilité, ayant tenu un emploi de ce genre dans une banque qui n’a pas réussi, la banque Franco-Hongroise, et dont la famille habite là-bas. Ce qui m’a fait ne pas hésiter, c’est que cette personne, étant étrangère, n’ayant aucune connaissance ici, sera à l’abri des entraînements qui, à mesure que j’y entre, m’effrayent davantage chaque jour.

— Et pourquoi cet effroi, mon cher ami ? N’êtes-vous pas le maître absolu de votre situation ? Vous êtes sans famille.

— Oh ! si, fit-il en lui prenant affectueusement une main entre les siennes ; j’ai foi en toi, dont l’avenir m’inquiète. Si un malheur m’arrivait !

— Si un malheur vous arrivait, Oscar, je voudrais le partager avec vous, comme vous avez partagé mes peines.

— Merci, fit-il.

Et, comme elle se penchait un peu sur lui, il la pressa, tressaillant à la tiédeur de sa joue.

— Ainsi, lorsqu’il arrivera, vous l’installerez immédiatement dans sa place ?

— J’ai fait ainsi que vous m’avez dit, ma chère Iza. Je sais qu’il est un peu de votre famille. M. Carle Zintsky a dans l’administration même – le conseil de surveillance l’a voulu ainsi – son appartement ; il est préparé. Fort probablement vous serez avertie la première de son arrivée ; faites-moi prévenir, et j’aviserai.

— Merci ; vous êtes toujours bon pour moi et les miens.

— Vous avez fait le bonheur de ma vie. Dieu veuille qu’en entrant dans l’administration il y apporte aussi le bonheur et la chance.

— C’est un intelligent, sachez-le, et, avant peu, il vous dira la cause du mal.

— Mais ne parlons plus d’affaires… Que faisons-nous ce soir ? Ne m’avez-vous pas dit que nous allions chez Van Ber-Costeinn ?

— Oui, mais vous devez vous trouver avec ces messieurs au cercle. Vous aurez la bonté de me descendre à l’hôtel en vous y faisant conduire. Vous dînez sans nous, entre hommes, je crois ; vous avez des paris à régler, à causer de la course, je ne sais.

— Que ferez-vous, alors ?

— Je dîne à la maison avec deux amies qui doivent venir. Puis ce soir nous irons ensemble à la Monnaie.

— J’irai vous prendre alors à la fin du spectacle pour vous mener chez Van Ber-Costeinn.

— Si vous voulez. Nous pouvons nous retrouver chez Van Ber-Costeinn, puisque vous restez avec ces messieurs, si vous jouez. Faites comme il vous plaira, ne vous gênez pas ; si vous n’êtes pas à la sortie du théâtre, j’irai seule.

— Oh ! j’y serai.

La Grande Iza ne put réprimer un mouvement d’ennui à cette réponse. Oscar ne le vit point.

Les voitures étaient si nombreuses qu’on devait marcher au pas ; mais on arrivait près du parc, et, moins foulés, les postillons reprirent une plus vive allure.

Quelques minutes après, l’équipage s’arrêtait rue de la Loi, et un valet de pied ouvrit la portière.

Oscar descendit, présenta sa main aux deux dames, et, offrant son bras à la Grande Iza, il la conduisit jusqu’au perron, où il lui dit :

— À ce soir, au revoir.

Et, remontant en voiture, il se fit conduire au cercle.

Iza exécuta ponctuellement ce qu’elle avait dit. Le soir, elle se trouvait dans une loge à la Monnaie ; mais, un peu avant la fin de la représentation, prétextant qu’elle avait oublié quelque bibelot à l’hôtel, elle quitta le théâtre, prit une voiture sur la place et se fit conduire à Saint-Josse-ten-Noode.

La vigilante s’arrêta devant un petit hôtel garni ; Iza y entra. Au bruit de la voiture, un homme était accouru, qui vint lui prendre la main et la fit monter au premier étage, où elle entra dans une chambre de modeste apparence.

— Enfin, te voilà ! lui dit-il, assieds-toi ; je sais que tu as du nouveau ; j’ai vu Norock.

— Ah ! tu l’as vu ? Tu sais alors qu’il a rapporté les papiers de Léa et, Dieu merci ! le coffre.

— Je le sais. Oh ! j’avais confiance en lui, il est très adroit. Maintenant, autre chose ; mets-toi à ton aise, retire ton manteau.

— Non, non. Je n’ai pas le temps.

Et, entrouvrant son manteau :

— Tu vois, je suis en toilette de soirée. J’ai quitté le théâtre plus tôt pour qu’il ne vînt pas me rejoindre. Il faut que je parte aussitôt ; nous passons la nuit chez Van Ber-Costeinn, à côté du jardin Botanique. Écoute-moi.

— Qu’y a-t-il ?

Elle lui prit les mains, l’attira vers elle, l’embrassa chaudement sur les lèvres et dit :

— Aujourd’hui, à compter de demain, nous allons commencer. Fais bien attention ; combine bien, agis avec calme, je suis prête à tout. Il faut qu’avant trois mois nous en ayons fini.

— Ah ! c’est fait ?

— Oui, je vais lui dire qu’un télégramme m’annonce ton arrivée. Tu es en route depuis deux jours ; tu seras à Bruxelles demain dans la journée. Pars ce soir pour le Luxembourg ; là-bas, tu revêtiras ton costume, et demain tu reviendras, afin d’arriver dans la journée à l’hôtel. Là, je te présenterai ; tu resteras au siège même de la banque ; tu as un appartement, mais j’en ai les clefs. Tu seras immédiatement installé. Les fonds que l’on reçoit demain, et avec lesquels vont être payés les coupons, suivant la combinaison que tu m’as censé envoyée de là-bas, et qui t’a placé en si haute estime auprès de ces messieurs, vont relever la banque. La publicité va être vivement poussée, l’argent étant en caisse. L’émission va être lancée, les versements se feront, et, avant deux mois, l’affaire sera faite. Alors, mon Carle, alors, nous partirons tous les deux ; nous serons vraiment, toi, le prince, et moi la princesse de Zintsky.

— Mais lui ?

— Il sera mort !

— Oh ! non, point d’assassinat, point de crime ! évitons cela.

— Grand niais, va ! Il sera mort, et c’est lui qui se tuera. Allons, je m’en vais bien vite. Adieu ! adieu !

Elle l’embrassa sur les lèvres ; puis, dégrafant son manteau, se cambrant en arrière pour découvrir sa gorge décolletée par sa robe de soirée, le regard brûlant, elle s’abandonna toute frissonnante en lui disant :

— Embrasse-moi le cœur.

Le grand et brun garçon appliqua sur son sein sa lèvre rouge, la tenant dans ses bras, appuyant son visage sur sa gorge.

À chaque caresse des lèvres, la Grande Iza tressaillait, vibrant comme sous un choc électrique. Puis, jetant des notes de son rire clair, elle se dégagea vivement de l’étreinte, se secouant en disant :

— Laisse-moi, laisse-moi, tu me rendrais folle. Adieu, Carle, à demain !

Alors, s’enveloppant dans son manteau, cachant son visage, avant que l’homme eut eu le temps de prendre la bougie pour l’éclairer, elle descendit rapidement l’étage, monta en voiture et dit au cocher :

— Au jardin Botanique !

Moins d’un quart d’heure après, la vigilante s’arrêtait sur l’allée, devant le jardin Botanique. Iza paya le cocher et remonta vers la demeure de Van Ber-Costeinn.

C’était un charmant petit hôtel, d’apparence assez simple, à l’extérieur discret, bien clos par ses persiennes, bien voilé par les stores et les doubles rideaux.

À cette heure, n’était la porte grande ouverte, jetant au dehors un flot de lumière, deux ou trois domestiques attendant les invités à l’entrée, le vestibule splendidement éclairé jusqu’au bas du grand escalier, la maison semblait endormie extérieurement.

Iza était connue des gens, car, aussitôt qu’elle se présenta, les valets se précipitèrent ; la double porte vitrée s’ouvrit.

À son arrivée au pied de l’escalier, un valet prit son manteau. Tout en arrangeant sa coiffure du bout de ses doigts, tapotant sur sa robe pour bouffer les plis de la jupe, elle demanda du ton familier d’une habituée de la maison :

— M. de Verchemont est-il arrivé ?

Le valet s’inclina en répondant :

— Oui, madame, il monte à l’instant.

Elle gravit aussitôt les marches. Arrivée au premier, les portes s’ouvrirent devant elle.

On entendait des bruits de voix, des rires.

III

LES CAPRICES D’IZA

Quand elle parut à l’entrée du salon, éclatante, dans sa grande toilette, inondée de lumière, un long hourra l’accueillit. On se bouscula. Les femmes accoururent, se plaçant comme une haie sur son passage ; les hommes se réunirent comme pour former un groupe au milieu duquel se trouvait Verchemont, à côté du baron Van Ber-Costeinn.

Tous étaient riants, bruyants, et ils entonnèrent un chœur, dont le bruit étourdissant fit arrêter Iza sur le seuil. Les hommes imitaient la trompette, le tambour, les cymbales, et les femmes chantaient en chœur :

 

C’est la grande Iza

Nom de d’là !

Sonnez, clarinettes et clairons : c’est Lolotte,

C’est la grande Iza

Nom de d’là !

Femmes, remuez votre cotte ;

Sonnez, clarinettes et clairons : c’est Lolotte,

C’est Iza, la voilà,

Nom de d’là !

Tra la la la, d’zim, boum, boum !

Tra la la la la, la v’là !

 

La cacophonie la plus épouvantable retentit. Oscar de Verchemont souriait, un peu gêné.

Le baron Van Ber-Costeinn riait aux éclats. Iza, au contraire, le sourire hautain sur les lèvres, le regard superbe, s’était redressée, marchant droite, majestueuse, saluant du geste, d’un petit air protecteur.

Le baron Van Ber-Costeinn prit la main de la grande courtisane, la tenant du bout des doigts, et la conduisit cérémonieusement vers la grande salle à manger, au milieu de laquelle un couvert somptueux était dressé.

Lorsque le chœur s’était arrêté, un homme avait crié :

— Et maintenant, à table !

Alors les invités opérèrent un mouvement d’une précision calculée, se plaçant gravement en une file, deux par deux, chaque femme la main dans celle d’un cavalier ; puis tous suivirent la Grande Iza, en reprenant plus fort, en chœur :

 

C’est Iza, la voilà,

Dzim, dzim, boum, boum, tra la la la la !

 

Iza était satisfaite de la réception ; non qu’elle prît au sérieux la plaisanterie, mais parce qu’elle lui évitait de causer avec Verchemont, qui n’aurait pas manqué de lui demander l’explication de son arrivée tardive. Ce fut l’éternel souper des gens sans appétit, voulant finir une journée gaiement, et qui, n’ayant pas l’esprit nécessaire pour le faire, cherchent la joie dans le bruit, souper dont la peinture banale ne nous tente pas.

Iza était placée à côté de Van Ber-Costeinn ; celui-ci, se penchant sur elle, lui dit tout bas :

— Maintenant, ma chère Iza, vous allez rouler sur les millions ; demain, toute l’Europe parlera de la banque Flamande ; Verchemont va gagner tant d’argent qu’il sera forcé de vous obliger à le dépenser, ne sachant où le mettre.

— Mais j’en suis convaincue, dit Iza en riant.

Toujours sur le ton plaisant, Van Ber-Costeinn reprit :

— Vous êtes bien sûre, n’est-ce pas, du caissier que vous recommandez ?

— Il pourra, quand vous le voudrez, être un des plus forts actionnaires de la banque Flamande.

— Ah bah !

— Ne vous ai-je pas dit qu’il était l’unique héritier d’une des plus riches familles de mon pays ? Pour cette raison, je l’ai recommandé à Verchemont, afin que la caisse fût tenue par un homme ne pouvant éprouver ni le besoin ni la tentation de l’ouvrir pour-lui-même.

— C’est sagement raisonné.

— Et sachez que, s’il consent à tenir cet emploi, c’est bien plus pour juger de visu ce qu’est la banque, avant de s’engager plus profondément dans ses intérêts.

— Il est donc déjà de l’affaire ?

Iza ne répondait pas, grignotant dans son assiette. Van Ber-Costeinn insista, se penchant plus près d’elle :

— Est-il pour une partie dans les fonds apportés par Verchemont ?

Sans regarder son interlocuteur, Iza, jouant avec sa fourchette, dit :

— Je ne peux répondre à ce que vous me demandez là.

— Oh ! fit le baron avec un clignement d’yeux.

Alors Iza se tourna vers lui, parlant vivement, comme pour éviter toute nouvelle question :

— Vous savez tout ce que vous devez connaître ; c’est lui qui nous a envoyé le mémoire relatif au rétablissement de la banque, à ce qu’elle peut faire, à ses moyens d’action, ce qui devait précéder l’émission. Enfin, vous n’ignorez rien de tout cela, c’est, je crois, suffisant pour vous donner toute confiance en lui.

Le baron Van Ber-Costeinn eut un petit air entendu, en disant :

— Bon, bon, j’ai compris.

Elle vit ce que cela voulait dire. Le baron était convaincu que l’homme amené dans la banque Flamande par la Grande Iza avait fourni la plus grande partie des fonds versés par Oscar de Verchemont, et la courtisane ne fit rien pour l’en dissuader.

Interpellés par l’un et par l’autre, ils durent clore l’entretien et se mêler aux quolibets qu’échangeaient les invités.

Ce fut un bruyant souper, où on mangea bien, buvant plus, à la fin duquel on chanta des chansons épouvantables qui faisaient éclater de rire Iza et plisser le front de Verchemont. Puis deux convives, d’abord, quittèrent la table pour aller jouer dans un salon ; les femmes, qu’on lutinait, se levèrent, se faisant poursuivre. Insensiblement, tout le monde abandonna la table, et l’un des hommes, qu’on appelait l’artiste, se mit au piano, accompagnant une petite soubrette des Galeries-Saint-Hubert qui chantait une polissonnerie. Ce fut la dernière chanson.

Van Ber-Costeinn avait pris le bras de Verchemont et l’entraînait dans un coin du salon, causant avec lui des changements à opérer le lendemain dans l’administration de la banque Flamande, dont le baron était le président du conseil de surveillance et Oscar administrateur.

Les femmes ayant prié le musicien assis devant le piano de jouer une gaudriole, une petite sauterie s’organisa. On dansait. Le baron et Verchemont causaient ; et c’est dans ce milieu, entourés de danseurs et de danseuses, qu’ils accomplirent la rénovation de la banque Flamande.

IV

DES NOUVELLES DE PARIS

Dans une chambre, au rez-de-chaussée de l’hôtel du Vieux-Monarque, l’agent Huret, assis devant une table, écrivait. Chaque fois qu’il avait terminé un paragraphe de sa longue lettre, ses yeux se tournaient vers la pendule, et, après un mouvement d’impatience, il se remettait à écrire.

Minuit venait de sonner ; furieux, après avoir écrit la suscription sur l’enveloppe, il se leva en maugréant :

— Allons, je n’aurai rien ce soir ; je vais fermer ma lettre sans savoir que dire. Que peut-il faire à cette heure ? On ne se perd pas dans Bruxelles ! Il ne viendra pas.

Et il se promenait de long en large dans sa chambre.

C’était l’heure où presque tous les voyageurs rentrent du club ou du théâtre. La sonnette tintait souvent, la porte cochère s’ouvrait et se refermait. L’agent Huret penchait la tête, écoutait une minute ; puis, n’entendant pas dans la cour le bruit des pas se diriger vers sa chambre, il avait un mouvement et recommençait sa marche impatiente, grommelant :

— Il faut que je ferme la lettre, le courrier part le matin, à neuf heures ; il faut absolument qu’elle soit mise ce soir. Il n’y a rien, il ne viendra pas. Ah bah ! tant pis.

La demie de minuit sonnant, il alla vers sa table et écrivit :

 

« Je n’ai pas de nouveaux renseignements ce soir ; à demain, par le prochain courrier. »

 

Et de mauvaise humeur, il pliait la lettre, la plaçait dans l’enveloppe, quand la sonnette retentit de nouveau.

Il entendit la porte s’ouvrir, se refermer, et sa figure redevint souriante quand son oreille perçut un bruit de pas se dirigeant de son côté ; il n’attendit pas, prit la bougie et alla ouvrir, au moment où on allait frapper, à celui que nous avons vu partir avec lui.

— Eh bien ? fit-il vivement.

Chadi entra, ferma la porte.

— Écoutez, monsieur Huret, je suis éreinté, et j’ai pas grand’chose ; je suis à ses trousses depuis tantôt.

— As-tu du nouveau ?

— Eh ! non, c’est ça qui m’embête ; j’ai pas pu avoir de renseignements, il était trop tard.

— Enfin, parle. Tu vois, ma lettre est prête, j’ai écrit ; j’attendais pour la fermer… Il faut qu’elle parte demain à neuf heures ; c’est l’heure de l’express ; les lettres sont distribuées à Paris à quatre heures. Je ne puis manquer ce courrier, il faut la fermer ce soir.

— Si on ne part que demain matin à neuf heures, soyez tranquille, nous aurons du nouveau ; je me lèverai de bonne heure pour savoir ma petite affaire, je vous le dis, et je porte la lettre au chemin de fer avant huit heures. Vous voyez que vous pouvez être tranquille.

— Oui, ainsi c’est possible. Alors, tu as du nouveau ?

— J’en ai et je n’en ai pas ; qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ? Je suis sur une piste, nous verrons ce que ça donnera.

— Voyons, mets-toi là.

— Oh ! ne vous inquiétez pas, je parle aussi bien debout qu’assis.

— Eh bien, qu’as-tu vu ?

— Voilà. J’ai pas quitté l’équipage, vous pensez bien, jusqu’à la rue de la Loi. Quand j’ai vu qu’elle descendait, elle, et que la voiture repartait avec lui, je me suis demandé ce que je devais faire. Je me promenais donc là, devant ce grand jardin, je ne sais pas comment vous l’appelez, pour voir si elle ressortait. Bien m’en a pris. Après, j’ai vu revenir la voiture avec deux postillons, un groom, tout le tralala, enfin. Il n’y en a qu’un qui est descendu, il a fait rentrer les chevaux et la voiture dans la maison, puis l’autre s’en est allé à pied, tout tranquillement. Je me suis dit : je vais suivre celui-là. Il remonta sur l’espèce de boulevard ; il avait l’air un peu éméché ; vous savez qu’ils en boivent, ici, aux courses, du champagne, ces gars-là ! Je l’aborde et lui dis, en clignant de l’œil, que je l’avais remarqué, qu’il avait rudement de la chance, qu’il conduisait une bien jolie femme. Il s’arrêta, me regarda avec un rire drôle, et il me dit :

— T’es-t-un Fransquillon, toi, sais-tu ?

— Plus que toi, que je lui dis. C’est comme ça que nous faisons connaissance ! Il paraît qu’il y a longtemps que nous nous connaissons, puisque tu me tuteyes ?

— Elle est de ton pays, celle-là, sais-tu ?

— Oh ! pas tant que tu crois, ma vieille ; je n’en suis pas fier, moi.

Et puis, il cligna de l’œil ; ça lui fit faire une grimace, oh ! mais une grimace, que j’avais envie de lui rire au nez ; puis il continua :

— C’est une fille de plaisir, ça,… qu’on connaît là-bas, hein ?...

Enfin, je lui offre quelque chose, nous allons dans une brasserie. Ah ! ils en ont une bière, ici, je ne vous la recommande pas ; elle ne coûte pas cher, mais elle vaut encore moins que le prix qu’on la vend. Je sais que, pour ma part, je n’y ai pas touché. Ah ! lui, tout le temps il avait le nez dedans, il prenait ça comme avec une pelle.

— Enfin, que t’a-t-il dit ? fit Huret impatienté.

— Lui, mais rien. C’est justement ce que je vous raconte. Aussitôt qu’il eut bu deux ou trois chopes de cette bière-là, cela lui changea son langage, je ne pus plus comprendre ce qu’il me dit. Dans cette brasserie-là, ils parlaient tous ce patois-là. Je suis bien sûr qu’il n’y en avait pas un qui comprenait ; ils faisaient cela pour me faire poser. Ce que j’ai pu apprendre de lui, c’est qu’il avait eu vingt francs pour sa journée ; que l’autre était de la maison et que lui était un postillon extra. En voilà un drôle de métier !

— Après ? Ce n’est pas tout ce que tu as à me dire ? dit Huret désappointé.

— Non, attendez donc. La nuit était venue ; alors je suis retourné au petit hôtel de la rue de la Loi, me disant : je vais tâcher d’en trouver un autre qui me donnera des renseignements. J’arrive juste au moment où une voiture sortait au pas, et, heureusement, à la clarté des lanternes, je reconnais l’Iza qui était dedans. J’arrivais juste. Je suis la voiture ; oh ! un chemin pas fatigant, nous n’avons fait que descendre, comme si on venait de Montmartre, et nous sommes arrivés sur la grande place, là, à côté. On appelle ça la Monnaie ; comprenez-y quelque chose, c’est un théâtre. Je la vois entrer ; je me dis : Tiens ! et moi aussi, ma petite, je vais y aller. Je me suis collé mes cinq actes de musique ; ah ! je vous jure que vous pouvez me savoir gré de cela. Je la vois dans une loge, en grand tralala ; j’étais en haut, moi, vous savez ; je plongeais, et je vous garantis qu’on en voyait ; elle ne doit pas user beaucoup d’étoffe pour faire son corsage. C’était amusant à voir, je ne l’ai pas quittée des yeux. Elle a été gentille, elle est partie avant la fin. Je décampe, je la vois monter en fiacre, je m’accroche derrière, et allez-y ! plus d’une demi-heure de marche dans un quartier insensé. Avec ça qu’il était trop tard pour venir prendre des renseignements ; mais j’ai bien regardé mon chemin et je m’y reconnaîtrai. Arrivé dans les petites rues, j’ai fait des croix sur chaque coin où l’on tournait. Quand la voiture s’arrêta, je me cachai dans un coin de porte, et je la vis descendre.

Ça m’a l’air d’un petit hôtel garni. Avant qu’elle eût frappé, la porte fut ouverte par un grand et beau gars qui tenait une bougie à la main. Ah ! je l’ai vu en plein ; il avait l’air de s’éclairer lui-même, et je le reconnaîtrais bien : brun de peau, de grands yeux noirs immenses, de longs cheveux blonds qui retombaient bouclés sur ses épaules. Ils ont échangé quelques mots dans une langue encore plus ridicule que l’autre, puis elle est montée avec lui, et j’ai vu la lumière au premier. Elle est restée là à peu près une petite demi-heure, elle est redescendue et montée en voiture. Vous comprenez qu’à cette heure-là je ne pouvais rien aller demander, ni aux voisins, ni dans la maison ; alors je me suis raccroché à la voiture, qui m’a ramené encore sur une espèce de grand boulevard qui se trouve juste au bout, tout au bout de la rue dans laquelle est notre hôtel. Elle est descendue devant un jardin qui a une grande serre vitrée ; ça ressemble à un jardin des plantes. Elle a payé le cocher, puis, remontant le boulevard pendant environ cinq minutes, est entrée dans un petit hôtel où l’on faisait un bacchanal d’enfer. J’ai demandé à un des cochers, devant la porte ; il m’a dit que c’était la demeure d’un financier qui faisait courir, et dont le cheval avait gagné le grand prix aujourd’hui, le propriétaire de Nichette ;… c’est… ah ! le baron Van Ber-Costeinn. Comme il m’a dit que c’était une fête, qu’on soupait, qu’on passerait la nuit, alors je suis revenu et demain matin j’irai là-bas, enfin dans le quartier, et je vous garantis que je saurai quel est le bonhomme chez qui elle est allée ce soir et ce qu’elle allait y faire.

— C’est très bien, Chadi, très bien, mon ami, fit Huret en lui prenant la main ; nous devons être sur la voie. Nous allons nous coucher bien vite, et demain matin nous irons ensemble.

— Ah bien ! j’aime mieux cela.

Huret se préparait à se déshabiller, car ils avaient une grande chambre à deux lits, lorsque Chadi lui demanda :

— À Bruxelles, dans les hôtels, est-ce que c’est indiscret de demander, la nuit, quelque chose à manger, un brin de n’importe quoi, sur le pouce, une parcelle de gigot sur un petit bout de pain ? Oh ! que j’ai faim ! C’est ça qui creuse de courir !

— Eh ! ma foi, tu as une bonne idée, fit Huret, nous n’avons pas besoin de réveiller le garçon de l’hôtel pour nous servir. À Bruxelles, on mange et on boit toute la nuit. Nous allons sortir et aller à la taverne de Londres. C’est là que les étrangers vont le plus souvent lorsqu’ils arrivent, et peut-être verrons-nous ce type, portant une valise, que je t’ai signalé au chemin de fer.

— Oh ! que nous le voyions ou que nous ne le voyions pas, tout ce que je demande, c’est qu’on mange. Et puis, c’est pas ça, monsieur Huret, vous m’avez promis de me faire connaître Bruxelles, il faut commencer.

Dix minutes après, ils étaient attablés à la taverne anglaise, et Huret commandait à souper.

Chadi ne se sentait pas de joie de cette vie de noctambule. Il regardait curieusement autour de lui ce monde bruyant, ces femmes en toilettes tapageuses ; jamais il n’aurait cru qu’à pareille heure, dans les maisons qui semblaient endormies, on vivait si gaiement.

C’est un des côtés les plus agréables de Bruxelles, que cette vie non interrompue par la nuit ; bien au contraire, il semble qu’à la sortie des théâtres une vie nouvelle recommence. Alors, les tavernes s’emplissent. Toutes les filles que l’inconduite a chassées de Paris, toutes celles que la liberté absolue des mœurs laisse promener à toute heure dans les rues de la vieille ville flamande se retrouvent là, cherchant un compagnon, pour la nuit, dans une des tavernes.

Chadi était mis en gaieté par ce spectacle tout nouveau pour lui ; aussi le simple souper qu’ils firent compta-t-il comme un des heureux moments de son existence.

Lorsque Huret proposa de se reposer, Chadi proposa d’attendre, en buvant, le lever du jour ; mais Huret n’agréa pas sa proposition ; ils rentrèrent vers trois heures du matin, se jetèrent chacun sur son lit et dormirent, ayant convenu de prendre deux heures de sommeil.

À cinq heures et demie ils étaient debout.

Huret dit à Chadi :

— Vas-tu pouvoir retrouver ton chemin ?

— Oh ! ça, j’en réponds ; autant que je l’ai pu, j’ai gravé dans ma mémoire les noms des rues par lesquelles nous sommes passés.

— Nous allons suivre le même chemin. Ainsi, tu es parti du théâtre ?

— Oui.

— Allons-y.

Arrivés sur la place de la Monnaie, Chadi s’orienta en disant :

— Voilà ! nous avons pris la voiture ici, puis elle a tourné à gauche.

— Bien.

Puis ils marchèrent.

— Maintenant, par ici.

— Ah ! nous sommes rue Fossés-aux-Loups.

— J’ai pas encore remarqué ça. Je ne sais pas le nom ; ah ! nous avons encore tourné ici.

— Est-ce la rue du Marais !

— Oui, nous avons été jusqu’au bout, et ça donne sur le boulevard du jardin Botanique.

— C’est ça, justement.

Ils marchèrent encore vingt minutes pour arriver en haut du boulevard.

Chadi reprit :

— Nous y voici.

Ils firent encore une trentaine de pas.

Chadi s’arrêta :

— Ah ! voilà, je ne sais pas laquelle ça est, si c’est la première ou la seconde rue que nous avons prise à droite. Attendez, elle s’appelle la rue…, la rue… de la Traverse, je crois.

— Ah ! rue Traversière.

— Oui, ça doit être ça, je n’ai pas bien vu.

— C’est la deuxième alors, avançons.

— Oh ! là, nous avons été loin, c’est tout en haut, tout en haut.

Ils marchèrent ; au bout d’un certain temps, Huret lui demanda :

— Eh bien, t’y reconnais-tu ?

— Ma foi, pas très bien. C’était une rue là, à gauche, ça ne doit pas être loin d’ici.

— Nous ne l’avons pas passée ?

— Oh ! non.

— Comment n’as-tu pas mieux remarqué que cela ?

— Vous êtes encore bon ! vous ; je me tenais après le fiacre, en courant derrière.

— Te souviens-tu du nom de la rue ?

— Oui, attendez, c’est un sacré nom, pas un nom français. Attendez, rue…, rue…

— Ce n’est pas cette rue-là ?

— Qu’est-ce que c’est que ça ?

— Rue du Mérinos.

— Non. Montons.

— Rue Verbockoven ?

— C’est ça. Ah ! nous y sommes maintenant. Là, dans le milieu ; c’est dans le milieu de la rue ; c’est ça, là.

Ils s’avancèrent. Huret dit :

— Il n’est pas nécessaire que nous nous montrions tous les deux.

— C’est là. Voyez-vous une croix à la craie ?

— Oui.

— Mais c’est un cabaret, cela.

— Peut-être bien.

Il lut au-dessus de la porte :


À LA VUE DE LA FONTAINE.

Chadi se tourna de tous les côtés pour voir s’il y avait une fontaine dans la rue ; il n’y en avait pas trace. Il ignorait, le pauvre garçon, que c’était là une des enseignes familières du quartier. Il ignorait que, lorsque l’on établit un chantier pour la construction d’une gare, d’un monument ou pour l’érection d’une statue, on ouvre en face un cabaret pour donner à manger et à boire aux ouvriers. Souvent, les travaux ne s’achèvent pas ou se transforment.

Où devait être une place passe une rue, ou la gare se trouve reportée plus loin ; mais l’enseigne reste toujours.

En Belgique, sur cent enseignes, on en peut bien compter dix « À la vue de quelque chose » et, sur ces dix, il y en a au moins cinq qui ne sont pas plus justifiées que celle du petit cabaret de la rue du Cadran.

Au-dessous de l’enseigne, on lisait :

 

VEUVE VAN BŒM

DONNE À BOIRE ET À MANGER

Et au-dessous encore :

 

Quartier garni.

 

— Au fait, dit Chadi regardant l’heure à sa montre, vous savez qu’il est l’heure de déjeuner, monsieur Huret.

— Comment, déjà ? tu as mangé cette nuit, tu as donc toujours faim ?

— Vous ne pouvez pas vous figurer comme l’air de ce pays me donne de l’appétit. Si nous entrions « À la Vue de la Fontaine », nous pourrions y déjeuner, et vous seriez à l’aise pour prendre vos renseignements.

— Tu as absolument raison. Ainsi, il demeure là, au premier ?

— Oui.

— Et elle est entrée par la boutique, hier ?

— Non, par la porte, là, au coin.

— Ah ! la porte de l’allée. Bien, entrons.

Ils entrèrent, se firent servir à déjeuner, et Huret, s’adressant à la grosse Flamande qui les servait, lui demanda :

— Vous louez des chambres, madame ?

Et dans un jargon épouvantable, qui effraya Chadi, mais compris parfaitement par Huret, elle répondit :

— Oui, nous avons des quartiers garnis.

— Je cherche un ami qui demeure dans cette rue ; il m’avait conseillé de louer une chambre à côté de lui ; c’est peut-être chez vous ? Je ne sais pas le numéro.

— Ça se pourrait ; j’en ai deux, de chambres garnies : une qui est louée à Mme Obaneck, épouse divorcée de Van Tarreck, et l’autre habitée par M. Eugène Pesth, qui ne l’habite plus à cause qu’il est parti ce matin. Si c’est celle-là que vous voulez ?

Chadi éclata de rire.

— Ah ! il est parti, exclama Huret. C’était celui-là, Eugène Pesth, comme vous dites ; un brun, n’est-ce pas ? Brun de cheveux, de peau, des moustaches ?

— Oui, c’est ça : brun, oh ! un beau brun, de belles moustaches et toute sa barbe avec.

Du regard, Huret interrogea Chadi sur ce détail.

Celui-ci fit oui de la tête.

— Ainsi, il est parti ?

— Oui, monsieur, ce matin, à quatre heures.

— Voyez-vous, si vous m’aviez écouté, fit Chadi, nous aurions attendu le jour.

— Il n’est plus temps de penser à cela ; il est parti. Savez-vous où il est allé ?

— Il a fait porter sa malle au chemin de fer du Luxembourg. Bien sûr qu’il devait retourner dans son pays. Il est Autrichien, Hongrois.

— Ah ! c’est cela, comme elle, murmura Huret.

Et l’agent alors, regardant la femme, n’ayant plus de réserve, en raison du départ de l’individu, lui dit nettement :

— Voulez-vous me donner des renseignements ?

— Sur lui, votre ami ?

— Oui.

— Oh ! comme vous le voudrez.

— Qu’est-ce qu’il faisait chez vous ?

— Rien.

— Sortait-il souvent ?

— Jamais, le jour du moins ; il sortait la nuit.

— Ah ! il sortait la nuit. Il ne recevait personne ?

— Une seule, et c’est assurément pour la voir, pendant quelques jours, qu’il était venu à Bruxelles.

— Une femme ? De vingt à vingt-cinq ans, brune, très belle ?

— Oh ! oui, monsieur, c’est bien ça, une femme belle, belle.

— Excessivement bien vêtue ?

— Des fois.

— Comment des fois !

— Oui. Il y avait des soirs où elle venait habillée comme une bohémienne. Alors ils partaient tous les deux et s’en allaient se promener, jamais dans Bruxelles, prenant le chemin de fer, remontant jusqu’au haut de la rue du Moulin.

— Il y avait longtemps qu’il était arrivé ?

— Quinze jours environ.

— Et cette femme venait le voir souvent ?

— Tous les soirs.

— Restait-elle longtemps avec lui ?

— Cela dépendait ; des fois, elle restait quatre heures ; d’autres fois, une heure.

— Cette femme… avait des relations avec lui ?

— Pardi, fit la grave Flamande en éclatant de rire, c’était sa bonne amie. Ils s’enfermaient là-haut.

— Reconnaîtriez-vous la femme ?

— Ça, non, monsieur ; les gens qui viennent chez nous, quand ils sont partis, je ne les connais plus.

— Bien, fit Huret voyant qu’il n’y avait là qu’une question d’argent et que, s’il en avait besoin, la femme dirait ce qu’il voudrait.

Ils finirent leur repas ; puis, ayant soldé, ils partirent. Chadi voulait mener Huret devant la maison où avait eu lieu la soirée ; mais l’agent lui dit aussitôt :

— Non, je sais où demeure Van Ber-Costeinn ; je connais son hôtel, rue Galilée ; c’est inutile. Nous allons aller à la gare du Luxembourg.

Une demi-heure après, ils arrivaient à la gare.

Là Chadi, sur l’ordre d’Huret, s’informait de l’heure probable à laquelle Eugène Pesth avait dû partir. Par ce train matinal, quatre voyageurs seulement avaient fait enregistrer des bagages ; en payant l’employé qui avait porté les malles, il apprit que l’homme dont il donna le signalement avait pris son billet pour Cologne. N’ayant plus rien à apprendre, il redescendit, avec Chadi, vers le centre de Bruxelles, et ils rentrèrent à l’hôtel.

Huret se creusait le cerveau. Quel était cet homme, qui était l’amant d’Iza ? Puisque, depuis quinze jours, il était à Bruxelles, il ne pouvait pas être l’auteur de l’effraction commise à Paris l’avant-veille.

En passant devant le perron de l’hôtel, on lui remit une lettre. Il déchira l’enveloppe et lut ces quelques lignes :

 

« Nous avons, ainsi que vous l’aviez recommandé, assemblé les morceaux de terre sèche qui se trouvaient dans la jardinière. Le moulage qui en a été fait nous a donné le corps d’un enfant qui paraît avoir été enseveli avec des bandelettes.

» À cette lettre sont jointes deux photographies. »

 

— Tiens, tiens, fit Huret ; mais cela se corse. Vol avec effraction, et maintenant infanticide ! Allons ; la chose devient intéressante.

— Vous avez du nouveau ? demanda Chadi en voyant le sourire de l’agent.

— Je te dirai ça plus tard, Chadi. Viens avec moi.

Et il l’entraîna du côté de la rue de la Loi.

V

LE NOUVEAU

CAISSIER DE LA BANQUE FLAMANDE

Huret et Chadi s’étaient postés chacun d’un côté du petit hôtel de la rue de la Loi, à une centaine de pas de la porte cochère, observant et notant tous ceux qui entraient ou sortaient.

Après cinq heures de cette faction, qui n’avait donné aucun résultat, Huret rejoignit Chadi et lui dit qu’il fallait, à tout prix, pénétrer dans la maison, pour savoir si l’on attendait ou si l’on avait reçu des nouvelles de Paris. Tous deux en cherchaient des moyens, lorsqu’ils virent un petit garçon, employé du télégraphe, entrer dans l’hôtel.

Huret dit aussitôt à Chadi :

— À tout prix, il faut que nous sachions ce que contient cette dépêche.

Le nez en l’air, la bouche ouverte, Chadi le regardait avec ahurissement, se demandant s’il savait ce qu’il disait.

— Oui, il le faut, affirma de nouveau l’agent Huret.

— Comment faire ?

— D’abord, dit Huret, il ne faut pas rester plus longtemps devant cette maison ; nous pouvons être remarqués, cela serait nuisible.

Ils remontèrent un peu.

Chadi exclama tout à coup :

— Ah ! mais, j’ai une idée, moi.

— Voyons !

— Le postillon avec qui j’ai causé hier peut avoir oublié son fouet ; je rentre, je demande le cocher, je lui dis que je suis envoyé par son ami de la veille, pour savoir s’il n’a pas trouvé un fouet. Il me dit oui ou non, – je suis sûr qu’il me dit non, – et, l’ayant dérangé, je lui propose de boire un coup, et, s’il y a moyen, je le fais causer.

— C’est ça, fit l’agent. Moi je ne quitte pas mon poste et reste toujours en observation.

Chadi n’était pas de Paris pour rien ; il avait toutes les audaces. Il était surtout plein de confiance en lui-même, pas timide et nullement embarrassé. Bien reçu ou fichu à la porte, cela ne le préoccupait d’aucune sorte.

Il entra dans l’hôtel. Moins d’un quart d’heure après, il en sortait... En passant devant Huret, il lui dit :

— Je vais l’attendre dans un cabaret et le faire causer. À tout à l’heure.

Et il fila son chemin, prenant la rue du Commerce, pour arriver jusqu’au coin de la rue Marie-Thérèse.

Là se trouvait un petit cabaret, tenant le milieu entre la taverne et la gargote, espèce de petit marchand de bière. Quelques artisans et des domestiques y venaient prendre leur pension. Une boutique discrète, derrière les vitres de laquelle s’étalaient des biftecks, des côtelettes, des rognons crus, des salades ; le rouge de la viande et le vert des salades tranchaient sur le petit rideau blanc qui masquait la boutique.

C’est dans ce cabaret, où sans doute il avait l’habitude d’aller, que le cocher avait donné rendez-vous à Chadi, en lui disant :

— Va toujours m’attendre un peu, sais-tu, au coin de la rue Marie-Thérèse. Tu feras servir, pour une fois ; je vais revoir encore à l’écurie, si je retrouve ce fouet. Et, sais-tu, je viens tout de suite avec.

Il y avait dans le fond, comme isolée des autres, une petite table ronde.

Lorsque Chadi, en entrant, dit qu’il attendait le cocher d’Iza Lolotte, en commandant une bouteille de vieux bordeaux, c’est sur cette table qu’on le servit.

À cette heure, celle du dîner sans doute, ce n’étaient que cris, éclats de voix, coups de poing sur les tables, faisant sauter les assiettes. Le cabaret était envahi.

Toutes les tables, excepté celle sur laquelle on l’avait servi, étaient occupées.

Au milieu de ce brouhaha, une servante lourde passait, froide, accorte, ne paraissant pas sentir les caresses grossières de quelques convives qui la tapaient au passage. Au fond se trouvait la cuisine ; on y voyait le maître de la maison, les bras troussés jusqu’au coude, secouant, remuant ses casseroles, au milieu de la vapeur chaude des fourneaux. Chaque fois que la servante commandait un plat, sans qu’il parût s’en occuper, il répondait d’un ton monotone :

— Entendu.

Dans un petit comptoir, semblant en déborder, était une grosse femme épaisse, jeune encore, qui ne bougeait guère plus qu’un automate et semblait mécaniquement compter, recevoir et rendre la monnaie.

Un peu ahuri par le bruit, Chadi s’était mis à table et attendait.

Au bout de quelques minutes, celui qui lui avait donné rendez-vous parut.

Il vint s’asseoir, et, familier comme les gens de maison, il semblait que déjà ils fussent vieux amis.

Chadi, après avoir reçu la réponse négative au sujet du fouet qu’on n’avait pas retrouvé, après avoir trinqué, entama l’interrogatoire qu’il voulait, en disant :

— Sais-tu que ça a l’air d’une bonne maison, où tu es là ?

— Oui, c’est toujours des bonnes maisons, ces filles qu’on sert ; on fait ce qu’on veut. C’est moi qui fais les achats pour mes chevaux, et j’ai encore de petits bénéfices.

— Ces gens-là, ça ne doit pas compter, dit Chadi.

— Il y a des fois, ça leur pousse comme une maladie. Mais je suis prévenu, et on peut toujours arranger les comptes. Car j’ai ma femme qui est employée auprès de madame, elle aide la femme de chambre. Alors elle sait tout, voit et entend tout.

— Ah ! c’est moi qui voudrais bien me placer comme ça, fit Chadi. On ne cherche pas quelqu’un, chez vous ?

— Pour maintenant, non, mais cela pourrait se trouver. Seulement, je ne sais pas si on voudrait des Parisiens ; je crois que madame ne les aime pas beaucoup.

— Tiens, je croyais qu’elle était de Paris et qu’elle était toujours en correspondance avec là-bas.

— Elle, Parisienne ! Est-ce qu’on sait seulement le pays duquel elle est ? On dit que c’est une Bohémienne ; on dit que c’est une Hongroise, ajouta le cocher en éclatant de rire. Elle est de tous les pays ; elle est bien partout pour manger les hommes.

— C’est curieux, répondit Chadi ; je croyais qu’elle aimait Paris, qu’elle mangeait toujours des choses de là-bas et qu’elle s’y faisait habiller.

— Non pas toujours, des fois.

— Dame, on m’a dit que tous ses chapeaux, toutes ses toilettes venaient de Paris.

— Dis une fois comment qu’ils savent ça, ceux-là.

— C’est peut-être des caisses, des ballots qu’ils ont vus arriver du chemin de fer.

— Jamais, pour une fois que j’en ai vu entrer un seul. Ah ! si, hier, quelque colifichet qu’elle aura fait venir.

— Ah ! hier ?

— Oui, au moment de la course ; elle attendait pour partir ; je ne sais ce que c’est. Un individu lui a apporté une valise. C’est ma femme qui me l’a raconté, je ne faisais pas attention ; seulement, elle l’a entendu qui disait avoir pris le train du matin à Paris.

— C’est ça ; c’est ses robes qu’elle fait venir de par là.

— Oh ! non, pas les robes. Je la mène deux fois par semaine chez sa couturière. Du reste, c’était une toute petite valise, trop petite pour une robe. Enfin, il y a des gens qui feraient mieux de s’occuper de leurs affaires. Je te dis : elle a horreur des Parisiens, puisque ma femme m’a dit qu’on l’avait chassée de là.

— Ah ! ça se pourrait, à cause de ça.

— Enfin, si ça se trouve, je te le dirai ; si, comme on dit, on augmente les voitures, j’aurai peut-être besoin d’un homme avec moi.

— Ah ! c’est ça qui m’irait !

— Eh bien ! sais-tu, t’as l’air bon enfant ; reviens dans deux ou trois jours, c’est d’ici là que ça se décide. Moi je te quitte, car c’est l’heure où madame me fait appeler si elle veut sortir.

— Eh bien ! dit Chadi, veux-tu que je revienne demain ?

— Oui, c’est ça, demain. Ma femme m’a dit que tout allait changer dans la maison, aujourd’hui ou demain ; on attend la réponse.

— Tiens, c’est peut-être ce que j’ai vu apporter quand je suis venu à l’hôtel ; on venait du télégraphe.

— Ça se pourrait bien ; ma femme va me le dire.

— Eh bien, si tu veux, je viendrai demain ; mais où te verrai-je ?

— Ici.

— À pareille heure ?

— Oui.

— Bien ; si tu veux, j’offre à déjeuner.

— T’es un bon bougre, toi ; je veux bien.

— Alors viens plus tôt.

— Eh ! prends-moi à l’hôtel ; nous viendrons ensemble.

— C’est entendu, à demain.

— Entendu.

Ils se serrèrent la main.

Le cocher parti, Chadi paya au comptoir et se hâta d’aller rejoindre Huret.

Il allait s’arrêter pour lui parler et lui raconter ce qui s’était passé au cabaret. L’agent, d’un coup d’œil, lui fit signe de continuer son chemin sans paraître le voir. Quand Chadi eut fait vingt pas, Huret marcha derrière lui.

Arrivé à l’extrémité du parc, le jeune ouvrier regarda s’il était suivi ; là encore, l’agent, d’un signe d’yeux, lui commanda de marcher toujours, indiquant le chemin.

Ce manège se renouvela plusieurs fois. L’agent, pendant le trajet, avait regardé souvent derrière lui pour voir s’il n’était pas suivi.

Ils arrivèrent ainsi sur la place de l’Hôtel-de-Ville, Huret avait rejoint le jeune homme ; en passant près de lui, il lui dit :

— Va à l’hôtel.

Ils prirent chacun un chemin différent pour se rendre au Grand-Monarque.

Lorsqu’ils furent seuls dans leur chambre, Chadi demanda :

— Qu’est-ce qu’il y avait donc, que vous m’avez défendu de vous parler ?

— J’avais été vu. Déjà hier, elle m’avait reconnu. Je ne voulais pas qu’on nous vît ensemble, afin que tu puisses me servir ; et nous pouvions être suivis. Maintenant, nous sommes seuls, nous allons causer. En attendant, là-bas, j’ai arrêté tout un plan nouveau. Il faut agir promptement ; demain, on saurait que nous sommes ici ensemble, et ce que je veux faire risquerait de ne pas réussir.

— Je vous écoute, et je suis tout bouleversé ; vous avez un air singulier ; qu’est-ce que nous allons donc faire ?

— De grandes choses, pour lesquelles il me faut ton dévouement absolu.

— Oh ! ça, vous savez bien que vous pouvez y compter ; commandez, je suis prêt. Seulement, ajouta Chadi, si ça n’est pas indiscret, je vous ferai observer que nous sommes sortis de très bonne heure ce matin ; nous avons cassé une croûte, c’est vrai ; mais nous avons passé cinq heures devant la grande porte, au bout desquelles j’ai pris avec mon homme un verre de vin qui m’a creusé. Nous ferons tout ce que vous voudrez, mais après déjeuner.

Huret sourit en disant :

— Tu as donc toujours faim !

Chadi parut étourdi de l’observation et répondit vite :

— Toujours faim ! mais comptez donc : voilà plus de sept heures que nous n’avons mangé.

— Rassure-toi, nous sommes rentrés ici pour ça ; nous allons manger dans notre chambre. Nous pourrions être vus dans un établissement public ; c’est ce que je veux éviter, et c’est en déjeunant que tu me raconteras ce que tu as appris.

— Ça me va, ça ; d’autant plus que ce que j’ai à vous dire ne m’empêchera pas de manger ; je n’ai pas appris grand’chose.

— Nous verrons ça.

Quelques minutes après, ils étaient attablés et, en déjeunant, Chadi racontait son entretien avec le cocher.

Quand il eut terminé, Huret résuma en disant :

— Ainsi, on n’en sait pas plus sur elle ici qu’à Paris. Pour savoir, il faudrait être dans la maison. Crois-tu véritablement que tu y entreras ?

— Ça, j’en suis certain. Comment, pourquoi faire, je ne puis pas le dire, mais je vous garantis que j’y entrerai.

— Ceci est déjà beaucoup.

— Alors vous êtes content de moi ?

— Oui.

Et, pour prouver sans doute sa satisfaction, Huret sonna le garçon et lui commanda d’apporter deux bouteilles de vin fin.

À l’étonnement de Chadi, il répondit en riant :

— Que veux-tu faire ? il faut tuer le temps. Nous avons assez travaillé aujourd’hui ; nous allons rester ici, pour arrêter définitivement ce que je vais faire.

— Oh ! fit Chadi, quelques verres de bon vin, ça ne m’effraye pas ; mais j’étais venu avec vous pour visiter Bruxelles, et, si nous avons du temps, nous pourrions en profiter.

— N’achève pas. Je t’ai dit qu’il ne fallait plus qu’on nous voie ensemble. Il faut qu’on ne nous voie ni l’un ni l’autre, aujourd’hui surtout. Tu partiras d’ici pour t’en aller de ton côté et moi du mien dès ce soir.

— Moi, ici, tout seul ! Et qu’est-ce que vous voulez que je fasse ? Si vous n’avez plus besoin de moi, je reprends le train.

Hochant la tête et souriant, Huret répondit :

— Tu partiras avec moi, tu verras Bruxelles plus tard. Ce qu’il faut que tu fasses, je vais te le dire.

— Mais, du train où ça va, vous me garderez toute la vie.

— C’est possible, fit gaiement Huret mirant le vin dans son verre avant de le boire.

Et Chadi de répondre, ahuri :

— Vous plaisantez ! Et le patron ?… Ah ! et puis, c’est Denise qui en ferait une vie !…

— À ton patron, tu vas écrire. Ou, plutôt, je lui écrirai, moi. Eh ! mon Dieu, Mlle Denise, si tu dois rester trop longtemps, eh bien, tu la feras venir.

Chadi but son verre d’un coup et exclama :

— Oh ! bien, comme ça, ça me va alors.

Tout en buvant, ils arrêtèrent ce qu’on allait faire pour que le jeune ouvrier pût rester quelque temps à Bruxelles.

Huret écrivit à son patron, et Chadi à sa maîtresse.

Quand ils eurent fini, Chadi, las d’être en place, se remuant sur son siège, dit :

— Mais ce n’est pas tout ça ! nous avons bien bu, bien déjeuné, nous n’allons pas rester ici à rien faire ; ça n’est pas gai, une chambre d’hôtel.

— Nous allons boire.

— Tiens, tiens, vous aimez donc ça, vous ?

— Une fois par hasard, quand je me trouve, comme aujourd’hui, obligé de prendre une grande résolution.

— Vous m’effrayez avec ce mot-là. Voilà déjà deux ou trois fois que vous le dites. Mais qu’est-ce que vous allez donc faire ?

— Il faut que tu le saches pour agir, et je vais te le dire. Sonne le garçon, qu’il nous serve ; nous causerons après.

Chadi obéit. Quand le garçon vint et qu’il eut placé les bouteilles et les verres sur la table, un jeu de cartes demandé par Chadi, Huret lui dit :

— Vous ferez préparer notre note, nous partons ce soir.

Le garçon sortit ; le jeune homme regardait étonné, disant :

— Comment ! nous partons ce soir ? mais où allons-nous ?… Voyons, je viens d’écrire à Denise…

— Tu vas savoir tout cela ; maintenant que nous sommes seuls, nous allons causer.

Chadi avait beaucoup marché le matin, il était altéré ; il versait souvent. Huret se plaisait à boire, il avait l’œil luisant, la lèvre épaisse.

Il n’était déjà plus le même ; l’homme sombre que nous avons vu devenait gai, expansif ; s’étendant sur sa chaise, il raconta le plan qu’il avait arrêté. Il était simple, au reste.

Chadi devait entrer à tout prix, sans souci de l’emploi, dans la maison de M. de Verchemont ; là, il devait épier et l’homme et la femme, car l’agent ne croyait pas qu’Iza seule était coupable. Il se persuadait que Verchemont, Oscar de Verchemont, était son complice dans cette mystérieuse affaire.

Iza n’avait été écartée de l’accusation que par les agissements de l’ancien magistrat ; ce magistrat l’aimait, et il avait scandaleusement sacrifié sa situation à Paris, pour la suivre lorsqu’elle avait été expulsée de France ; là, il vivait avec elle, supportant tout. Il ne voulait le croire ni sot, ni aveugle, il le voyait complice ; et il avait besoin de savoir si les relations extérieures n’étaient pas une comédie.

C’est Chadi qui devait juger de cela. Lui, Huret, devait faire croire que sa démission, donnée au cours de l’instruction de l’affaire de la rue Lacuée, était véritable, qu’il n’appartenait plus en rien au cabinet de la sûreté. Il voulait faire croire qu’un héritage avait changé sa situation, que, riche et libre, il ne venait à Bruxelles que sacrifiant à un caprice.

La grande charmeuse Iza l’avait ensorcelé, et, lorsqu’il l’avait poursuivie autrefois, c’était par dépit. Il n’était là que parce qu’il ne pouvait plus se passer de la voir.

C’était une comédie difficile ; mais Huret se sentait de force à la jouer. Les renseignements qu’il avait pu obtenir dès son arrivée devaient être sinon faux, au moins exagérés ; cependant il y croyait. De Verchemont, selon ses renseignements, était absolument ruiné, n’obtenant de l’argent que par des expédients peu délicats.

Iza était criblée de dettes. Tout ce luxe bruyant devait s’écrouler d’un seul coup ; cette catastrophe était imminente ; c’est là qu’il les attendait, et c’est à cause de cela qu’il espérait être écouté par Iza.

Il avait vu l’impression qu’il avait produite sur elle au bois de la Cambre ; assurément, cette femme avait peur ; si elle avait peur, elle était coupable, et il ne se trompait pas. L’effraction, le vol commis à Paris devaient être dirigés par elle ; il pensait même par eux.

Chadi fut un peu étourdi de toutes ces déductions faites à la diable, sans suite, et il se déclara prêt à agir. Alors, ils arrêtèrent les questions de détails, et, le soir même, Chadi allait s’installer au petit cabaret dans lequel nous l’avons vu le matin et y prenait la chambre vacante.

Huret louait, rue de la Loi, presque en face du petit hôtel occupé par de Verchemont, un appartement somptueusement meublé.

Quand Chadi se rendit le lendemain au rendez-vous qu’il avait donné au cocher, il trouva Huret accoudé sur sa petite fenêtre, fumant un cigare ; il eut de la peine à réprimer un mouvement de surprise : l’agent Huret était méconnaissable.

De son côté, Chadi avait réussi dans ce qui lui était commandé. De sa fenêtre, Huret l’avait vu plusieurs fois allant et venant, bien plus transformé qu’il ne l’était lui-même, mais paraissant tout à fait à l’aise dans son costumé de palefrenier de bonne maison, en culotte chamois, les mollets guêtrés, gilet à bandes grises et noires et coiffé de la petite calotte écossaise.

Deux jours après, l’agent recevait une lettre ainsi conçue :

 

« Envoyez-moi un mot poste restante, qui me fixe un rendez-vous le soir ; j’ai du nouveau. Le télégramme annonçait l’arrivée d’un parent d’I…, venu de son pays pour remplir ici l’emploi de caissier de la banque Flamande. De V… a trouvé des millions ; je vous expliquerai tout ça. Je suis tout bouleversé de ce que je vois et entends. Je passerai à la poste demain. Répondez Aristide Leblanc. »

 

À cette lettre, l’agent répondit aussitôt, fixant un rendez-vous pour le lendemain soir.

Accoudé sur sa table, il pensait :

— Qu’est-ce que ce parent d’Iza ? Cette banque Flamande et ce nouveau caissier ?… Allons, allons, l’affaire commence.

Il reprit la lettre et lut en bas, sous la signature :

 

« On vous a remarqué. »

 

— Ah ! ah ! fit-il, ceci est plus important encore, et c’est pour cela qu’il faut aviser au plus tôt.

VI

COMMENT LA GRANDE IZA S’OCCUPAIT DE FINANCE

Depuis quelques jours, dans le Brabant, dans les Flandres, dans les pays wallons, les murs étaient couverts d’affiches annonçant l’extension de la banque Flamande.

Les actions de la banque Flamande étaient tombées si bas, si bas, qu’on ne les cotait guère qu’au poids du papier. Étrange banque Flamande ! Elle avait été créée par de si singuliers financiers, et sur des propriétés d’une valeur plus que problématique. Ses administrateurs et créateurs n’étaient venus la fonder en Belgique que parce qu’il était trop dangereux pour eux de rester en France.

Pour trouver leurs noms, c’était dans la Gazette des tribunaux qu’il fallait chercher.

La banque s’écroulait, lorsqu’un jour une femme s’était présentée, avait demandé à parler au directeur.

Immédiatement reçue, elle n’était restée que quelques minutes seulement. Le lendemain, le conseil d’administration – on nommait ainsi le groupe des fondateurs de la banque – avait été réuni.

La femme avait été reçue dans le conseil, et MM. les administrateurs fondateurs étaient sortis de la réunion tout rayonnants.

Ceux qui quelquefois, prétextant qu’ils avaient oublié leur porte-monnaie et n’avant pas de quoi payer leur voiture, empruntaient un louis aux employés étaient passés fièrement devant eux sans rien demander.

Le lendemain, le caissier, qui ne venait à son bureau que quelques minutes après la fermeture de la caisse, « un caissier toujours indisposé », était à son poste à l’heure.

Il ne payait pas les coupons, mais il payait les appointements, ce qui parut aux employés de la maison bien plus étonnant encore ; quelques-uns même jetaient leurs pièces d’or sur les dalles, pour s’assurer au son qu’elles n’étaient pas fausses.

Dans le quartier, ce fut un bouleversement. À la bourse, on refusa de croire à la nouvelle qui se répandait, que le lendemain les coupons arriérés seraient payés intégralement.

Mais le crédit de la banque était tombé si bas, que les actions ne reprirent pas leur cours régulier. On doutait.

Des articles parus dans les journaux financiers annonçaient la reconstitution de la banque.

Des capitalistes étrangers apportaient leur concours à l’affaire ; les propriétés, discréditées jusqu’alors, reprenaient leur valeur. Les Mines savoyardes, à la tête desquelles était le grand financier Martin de Chêne, produisaient enfin ; le cuivre abondait, et les travaux abandonnés avaient été repris ; les mines fonctionnaient et promettaient des bénéfices immenses.

La Société fusionnait avec celle des mines de l’Arly, dont la réputation n’était pas à faire.

Ces articles avaient fait bon effet. Mais ce qui, du jour au lendemain, avait fait monter les actions, – une hausse folle, – c’est que le bruit courait à la bourse que le baron Van Ber-Costeinn et le comte Oscar de Verchemont étaient à la tête du comité de surveillance.

De grandes affiches, annonçant une nouvelle émission, portaient les noms du nouveau comité de surveillance et du nouveau conseil d’administration.

Les noms du baron et du comte étaient en tête. À Paris, on aurait souri en lisant les noms du conseil d’administration.

Les voici :

JULES DE SAINT-MARDS, ancien consul,  †

VICOMTE D’ÉRAGNY, directeur et fondateur de la Caisse des petites aumônes.

CAPITAINE MANFREDI, O 

MARTIN DE CHÊNE, directeur des Houblonnières du Midi et des Mines savoyardes.

Pour un Parisien, ces noms auraient bien plutôt évoqué l’idée d’une bande et non d’une banque.

Du reste, on aurait pu retrouver dans la Gazette des Tribunaux le réquisitoire de l’avocat général, dans le jugement d’une société occulte, dans laquelle figuraient tous les jolis messieurs du conseil d’administration ; s’adressant à chacun d’eux, il leur avait dit :

 

« Vous, Jules de Saint-Mards, de votre vrai nom Jules Marsin, après avoir ruiné une vieille coquette, la Florentin, pour soutenir le train que vous meniez, vous vous êtes fait chasser, pour vol, de quatre cercles dont vous faisiez partie. Cela est peu ; vous avez trente mille francs de faux en circulation ; la première traite, échéant dans huit jours, est au dossier.

» Vous, vicomte d’Éragny, laissez vos grands airs dans les sacristies ; jusqu’à ce jour, vous n’avez pas été bien scrupuleux sur le choix de vos moyens d’existence. Sous votre véritable nom, Lecomte, vous fûtes chassé du séminaire, puis, quelques années plus tard, condamné à six années de réclusion pour vol et abus de confiance. Alors, vous fondez la caisse des Petites-Aumônes, comité central de charité ; les petites aumônes ne sortirent jamais de vos poches ; on s’en aperçut, et vous mîtes cela sur le dos d’un petit employé, qu’on ne revit jamais. Alors vous commencez la publication de la Bibliothèque morale et religieuse pour la jeunesse. Ayant obtenu, par la protection de certaine vieille noble dame, aussi vicieuse que dévote, l’approbation des membres influents du clergé, vous courûtes les sacristies et les salons cléricaux des petites villes, recueillant des souscriptions pour votre publication, qui n’a jamais paru.

» Vous, capitaine, vous commencez, en Afrique, où vous étiez sergent, par tirer un coup de fusil sur votre capitaine. Vous fûtes condamné à mort ; la peine fut commuée en cinq ans de fers. Puis, vous vous fîtes zouave pontifical. Banni du corps, vous partez pour Siam, d’où vous revenez capitaine…, ce qui est modeste de votre part… Vous auriez tout aussi bien pu revenir général… portant à la boutonnière les ordres du Nicham, du Medjidié et de Saint-Grégoire. Toujours modeste, vous ne les avez pas même fait inscrire à la chancellerie ; puis vous êtes chassé d’un cercle parce qu’un soir il tomba de votre pardessus trois jeux de cartes qu’on reconnut préparés… Vous avez souffleté le monsieur ; vous vous êtes battu et vous l’avez blessé ; … mais il n’en resta pas moins établi que vous voliez au jeu…

» J’arrive à vous, monsieur Martin de Chêne, né au Chêne-Populeux, dans les Ardennes. Vous étiez caissier à Sedan à vingt-quatre ans ; à vingt-cinq ans, vous enleviez votre caisse et l’on vous arrêtait un matin dans le plus bel hôtel de Londres, endormi dans les bras de la grande Virginie d’Ilelle, ce qui la lança. Vous aviez encore cent seize mille francs sur cinq cent mille. Sorti de prison, vous deveniez le financier Martin de Chêne, fondateur des Houblonnières du Midi, société des bières françaises, en concurrence avec les bières d’Allemagne. Vous passiez la main à un autre administrateur, juste quatre semaines avant la descente de police. Depuis, vous avez été exécuté aux bourses de Lyon, de Marseille et de Rouen, et on trouvera peut-être le 5 des papiers qui ont une singulière signature… »

 

Quels honnêtes gens à la tête d’une administration !

Et pourtant, nous devons le déclarer, les guichets de la banque Flamande étaient absolument envahis ; on faisait queue depuis la veille pour souscrire.

Cela tenait du prodige ; et qui avait mené tout cela ? c’était celle qu’on appelait familièrement Lolotte, la Grande Iza.

Chassée de France, le produit de l’hôtel vendu avait été à peine suffisant pour payer ses dettes. Ce luxe dévorant s’était encore augmenté à Bruxelles ; par son faste, elle voulait effacer le passé. Elle éblouissait pour qu’on ne vît pas derrière elle ; aussi la fortune du malheureux jeune homme auquel elle s’était accrochée s’engloutit-elle rapidement.

Faible, sans résistance près d’Iza, Oscar de Verchemont avait fait les plus grandes folies. Il s’était noyé dans cette vie nouvelle, oubliant tout, perdant jusqu’au sens moral, ne cherchant plus à réagir, parce que le scandale de sa démission l’embarrassait.

Il vivait sombre, taciturne, dévoré par cette passion, que la grande coquette tourmentait sans cesse.

Il aurait voulu Iza à lui seul, dans un coin ignoré, abandonnant sa vie ancienne.

Iza avait tout promis en quittant Paris ; elle avait dit qu’elle voulait vivre avec lui, bien éclatante, bien en vue, ne voulant pas justifier l’accusation qui avait pesé sur elle ; elle ne voulait pas se cacher, enfin. Elle lui demandait de vivre encore une année ainsi, luxueusement, brillamment ; puis, après, ils transformeraient leur existence.

À cette heure, le malheureux était trop épris d’elle, trop fou, pour lui rien refuser. C’est lui qui, au contraire, alla au-devant de ses désirs.

Peu à peu, ce fut la ruine. C’est alors qu’il commença, ayant épuisé ses ressources, à vendre ses biens. Toute sa fortune avait glissé dans les mains d’Iza ; rien n’était resté, que des dettes.

La grande courtisane ne voulait pas vivre avec un homme ruiné ; c’est alors qu’elle avait cherché le moyen de prendre à son amant tout ce qu’elle pouvait, pour aller vivre avec celui qu’elle aimait.

C’était une grosse affaire qu’elle tentait ; il n’y avait guère que la bande de coquins auxquels elle s’adressait qui pût l’accepter.

Ce qui était prodigieux pour la réussite, c’était d’avoir entraîné dans l’affaire non Oscar de Verchemont, – il faisait tout ce qu’elle lui commandait, – mais le baron Van Ber-Costeinn, un viveur qui s’occupait d’affaires comme on s’occupe de sport, pour s’amuser.

En somme, la banque Flamande existait ; les valeurs qui avaient été promises par Oscar de Verchemont, et que lui apportait son vieil intendant, n’étaient qu’en papier. C’est la garantie de Van Ber-Costeinn qui en avait fait des espèces.

Assurément, toutes les machinations d’hypothèques, d’emprunts sur les terres de Verchemont étaient l’œuvre d’Iza. Tout cela n’avait d’autre but que de ramener la confiance et le crédit à la maison de banque.

Cela avait réussi.

Le nouveau caissier, recommandé par Iza, était entré en fonction. Les bureaux de la banque avaient été restaurés, luxueusement décorés ; c’était, depuis le jour de l’émission, un tintement d’or continuel.

Ces résultats merveilleux emplissaient de joie ceux qui en étaient cause, et chaque soir c’était fête à l’hôtel de la rue de la Loi, ou au petit hôtel de la rue de Galilée.

Quand la souscription fut close, le comité de surveillance et le conseil d’administration se réunirent.

Les comptes généraux, présentés par le nouveau caissier, lui valurent des compliments.

La réunion fut suivie d’un dîner au café Riche.

Le caissier s’excusa de ne pouvoir accepter l’invitation de ces messieurs. Il remonta chez lui, car il demeurait dans les appartements occupés par la banque, et y trouva Iza qui l’attendait.

— Eh bien ? lui demanda-t-elle.

— Tout est approuvé. Maintenant que vas-tu faire ?

— Ce que je t’ai dit.

— Quand ?

— Oh ! dans quelques jours seulement ; il faut que la catastrophe soit complète. Il faut être riche sans avoir rien à redouter, et pour cela il faut que je dispose tout. Toi ici, ta mission est d’éviter ou d’ajourner toute sortie de fonds. Dans quelques jours, je te dirai ce qu’il faudra faire.

Maintenant ne parlons plus affaires ; on en parle assez chez nous. Je suis venue, pendant qu’ils sont ensemble, pour passer la soirée avec toi. J’ai besoin de t’aimer. J’ai besoin de parler la langue de mon pays… Oh ! que je suis lasse de tous ces gens ! Si tu savais combien j’ai souffert de la réserve que j’ai gardée tous ces jours, évitant de te parler, n’osant venir ! C’était trop !…

— Pourquoi ne venais-tu pas ?

— J’avais peur…

— Peur !… De qui donc ?

Et, en disant ces mots, Carl avait un regard sauvage.

— D’un homme que je croyais venu ici pour me poursuivre encore. Mais, maintenant, je suis plus tranquille ; je sais que je n’ai rien à redouter, au contraire. Celui que je prenais pour un ennemi pourra peut-être me servir.

— De qui parles-tu là ?

— Je te raconterai cela une autre fois. Causons de nous, là,… bien près l’un de l’autre.

La Grande Iza passait ses mains dans les cheveux et sur le visage du beau garçon ; on eût dit qu’elle caressait un fauve. Elle reprit :

— C’est comme cela que je t’aime, avec ton regard farouche, tes mouvements d’audace. Quand je me plains, je te vois prêt à me défendre. Tu m’aimes bien, mon Carl ?

— Oh ! oui,… oui…

Ils s’embrassèrent longuement.

C’était juste l’heure où Oscar de Verchemont, debout devant la table, au café Riche, levait son verre et répondait à la santé qui venait de lui être portée, en disant :

« Messieurs, je vous remercie de vos compliments trop élogieux. Le plan nouveau que nous avons conçu, pour la réorganisation de la banque Flamande, n’est pas seulement de moi, il est aussi de mon ami Van Ber-Costeinn. C’est par ses précieux conseils et sous sa haute direction que la maison que nous reconstituons pourra retrouver sa prospérité.

» Je vous propose donc, messieurs, de boire à la santé de Van Ber-Costeinn et au succès de la banque Flamande. »

C’était aussi à la prospérité de la banque Flamande que Carl, le caissier, et la Grande Iza buvaient, dans le même verre, dans l’appartement situé au-dessus des caisses pleines de la banque.

VII

LES BEAUX JOURS DE LA BANQUE FLAMANDE

Les actions et les obligations de la banque Flamande faisaient prime sur tous les marchés ; c’était, en bourse, valeur de premier ordre ; cela dura quelques semaines, au bout desquelles une baisse sensible se produisit. De mauvais propos, des calomnies peut-être, avaient été répandus sur le fameux comité d’administration, composé des honnêtes gens que nous avons esquissés.

Verchemont, très inquiet, en parla le soir même à son conseil suprême, c’est-à-dire à sa Lolotte. C’est que, désormais, la vie possible était là ; c’était dans la banque Flamande qu’était toute la fortune de Verchemont, et, si cette affaire périclitait, il était ruiné.

De ce conseil, qui se tenait le plus souvent la nuit dans la chambre d’Iza, il résulta qu’on devait se débarrasser au plus tôt de ceux qui pourraient discréditer la banque.

Iza redevenait alors la veuve Séglin, la veuve du grand financier parisien ; elle discutait comme si elle n’avait vécu que dans ce monde ; elle se plaçait en rouée sachant les affaires ; elle décida qu’il ne fallait pas compromettre une affaire brillante par de la sentimentalité, et elle dit :

— Les affaires sont les affaires ; ces gens sont venus nous offrir la gestion de la banque, nous l’avons acceptée, nous l’avons prise, nous l’avons relevée ; le crédit, c’est à toi et à Van Ber-Costeinn qu’on le doit… Il n’y a pas à hésiter, il faut se débarrasser de ces gens. Au reste, l’affaire est fructueuse, tu n’as aucune inquiétude sur elle ; c’est notre vie, notre fortune ; en l’ayant personnellement, tu rattraperas très rapidement les sacrifices que nous serons obligés de faire. Il faut que ces gens disparaissent au plus tôt. Toi et le baron, c’est la confiance immédiatement rétablie. Tu vois chaque jour les états que t’apporte Zintsky ; tu es certain que l’affaire, pleine de promesses aujourd’hui, va donner bientôt d’immenses résultats. Les anciens actionnaires n’ont repris confiance que sur vos deux noms ; les nouveaux souscripteurs ne sont venus que par vous. Une assemblée acceptera par acclamation tout ce que vous proposerez et même applaudira à tout ce que vous aurez fait. N’es-tu pas complètement persuadé de ce que je dis là ?

— J’en suis convaincu, répondit de Verchemont.

Puis, avec gêne, il ajouta :

— Mais comment obtenir la retraite de ces messieurs ?

— Ce sont des hommes d’argent : en payant, ils feront ce qu’on voudra.

— Encore faudrait-il justifier notre décision par un fait, et nous ne pouvons, dans une assemblée, révéler les motifs qui nous font agir.

— Nous avons un fait : le rachat des mines de l’Arly et l’exploitation des Mines savoyardes ont produit des résultats désastreux.

— Mais, c’est vrai cela, dit naïvement Verchemont.

— Je le sais bien.

— Cela est suffisant.

— Tu dis au conseil que la réussite de la banque Flamande est une question d’honneur pour toi ; tu la prends sous ta responsabilité absolue, et tu es certain que le départ de ces messieurs, te laissant libre d’agir, te permettra de donner à l’affaire une importance nouvelle.

— Voudront-ils partir ainsi ? demanda Verchemont en hochant la tête.

— C’est moi qui ai commencé l’affaire ; si tu veux me donner la commission de traiter avec eux, je me charge d’obtenir leur démission. Je les connais tous ; ils étaient souvent en relation avec M. Séglin. Cela coûtera cher.

De Verchemont interrompit :

— Oh ! coûte que coûte, il faut nous défaire de ces gens. Ils ne sont pas calomniés, ils sont découverts.

La Grande Iza eut un singulier air pour dire :

— Les financiers de cet ordre ne sont jamais scrupuleux ; c’est presque toujours dans les annales judiciaires qu’on cherche leur biographie.

Le mot fit faire la grimace au comte Oscar de Verchemont ; il fut suivi d’un silence de quelques minutes, au bout duquel Iza, debout devant sa glace, rattachant ses cheveux, mais véritablement regardant son amant, cherchant à deviner ce qu’il pensait, dit d’un air indifférent :

— Que décides-tu ? Tout cela m’ennuie bien ; mais je ferai tout ce que tu voudras. Ces gens me gênent ; ils sont familiers, mal élevés, et on est obligé de les voir sans cesse, de les recevoir ; j’aimerais que tu t’en débarrassasses…

Oh ! que ces derniers mots étaient bien la pensée de Verchemont ! Ces gens étaient trop peu respectueux ; quand ils venaient chez lui, ils étaient bien camarades avec Iza ; ils la traitaient bien légèrement, ils avaient avec elle des familiarités qui le blessaient.

Il avait hâte de se débarrasser d’eux, de ne plus être obligé de recevoir ces gens, qu’il aurait fait jeter à la porte depuis longtemps s’il n’avait eu des intérêts communs et surtout si lui s’était trouvé vis-à-vis d’Iza dans une situation plus normale.

— Je te donne carte blanche ; fais ce qui est possible, mais débarrasse-m’en ; tant pis si cela coûte cher, et, si l’on accepte ce que j’aurai fait, je payerai personnellement. J’ai toujours eu pour ces gens une aversion profonde ; mes pressentiments ne me trompent pas : ils méritent encore moins que le mépris que j’avais pour eux ; puis je n’ai pas à hésiter, c’est une question d’avenir pour nous.

— Je le devinais, fit Iza effrontément, et c’est pour cela que je te conseille d’agir.

— Une chose m’embarrasse, c’est Van Ber-Costeinn, qui, engagé avec moi, pourra trouver singulier que j’agisse ainsi sans le consulter.

— Van Ber-Costeinn n’ignore pas ce qui se passe ; il m’en parlait encore hier, il était même désespéré ; il paraissait regretter d’avoir mis son nom dans cette affaire. Tu diras à Zintsky d’apporter ses livres, tu lui feras expliquer l’affaire ; le baron, en voyant les résultats, sera émerveillé. Vous êtes assez riches tous les deux pour n’avoir besoin de personne autour de vous.

Au mot « riches », de Verchemont soupira, et Iza ajouta d’un ton dégagé :

— Et puis, ne te tourmente pas de ça, je me charge de Van Ber-Costeinn, je réponds de lui. Agis. Quand nous aurons les signatures, que ces gens seront désintéressés, je donnerai une soirée chez moi, je raconterai au baron ce que nous avons l’intention de faire ; je suis convaincue qu’il dira : « Faites vite ! » et je lui dirai : « C’est fait. » Alors tu verras sa joie.

— Eh bien, fit Verchemont en la prenant dans ses bras, agis… Oh ! ma chère âme, que d’ennuis, que de tourments je te donne ! C’est toi, c’est toi qui toujours me protèges ; tu es comme mon ange gardien… Va, mon Iza.

— Demain, je réunis ici ces messieurs, je ferai appeler Zintsky, qui leur montrera la situation, et je traiterai.

— C’est entendu.

Il était tard. Verchemont était heureux ; il allait être débarrassé de gens qui lui étaient antipathiques ; il n’était pas obligé de traiter avec eux lui-même ; il voyait l’avenir brillant, sa fortune se rétablissant dans un milieu plus propre. Il tenait dans ses bras Iza qui lui souriait ; de ses mains il dégrafait et faisait tomber le peignoir qui la couvrait. La grande courtisane tendait ses lèvres ; il approcha les siennes en disant :

— Oh ! mon âme !… que je t’aime !…

C’est Iza qui, quelques années avant, avait été la cause de la révocation déguisée, adoucie du jeune magistrat ; c’est Iza qui l’avait arraché de son monde ; c’est à cause d’elle que toutes les affections, toutes les amitiés qui environnaient le comte de Verchemont s’étaient éteintes ; elle l’avait entraîné dans le monde singulier où elle vivait.

Ç’avait été pour lui un bouleversement total ; vivant au milieu de ces gens, il voyait tout le monde et ne connaissait personne ; sa nature honnête, austère, timide, le faisait considérer comme un loup dans le cercle intime d’Iza ; on le désignait sous l’appellation boulevardière de « l’empêcheur de danser en rond ».

En se jetant dans les bras d’Iza, le comte de Verchemont avait agi comme un homme qui se suicide.

Il avait fermé les yeux pour ne pas voir, il s’était bouché les oreilles pour ne pas entendre, il avait placé ses mains sur son cœur et s’était précipité pour se noyer dans son amour.

Ah ! le pauvre gentilhomme, qu’il eût mieux valu que la mort fût là pour le prendre ! C’est elle qui l’avait sauvé, c’est elle qui l’avait recueilli, c’est elle qui le faisait agir, qui le faisait souffrir.

Il n’y avait en ce monde qu’Iza ; son haleine était l’air qu’il respirait ; il vivait d’elle, par elle et pour elle. Il était dans ses mains comme un grand enfant dont elle était la tutrice. Elle lui avait déjà tout pris : la raison, la dignité, la fortune ; il était ruiné, il l’ignorait. La goule avait tout aspiré ; la pieuvre l’étranglait de ses tentacules ; il avait déjà perdu le sens moral, il ne voyait plus droit. Il allait succomber à la dernière lutte ; la Grande Iza allait lui prendre l’honneur.

C’est elle qui, dans des conditions que nous saurons plus tard, avait traité, en son nom, avec le groupe des financiers parisiens, de la rénovation de la banque Flamande.

Nous savons ce qu’étaient ces étranges financiers. C’est elle qui traita de leur départ, et cela devait être facile, facile à ce point qu’on eût pu croire que cela avait été une des conditions du premier traité.

Aussi, lorsque de Verchemont, tout pâle, les yeux cernés, le visage fatigué par l’inquiétude et l’insomnie, se promenant anxieux dans son petit salon, la vit entrer, les yeux brillants, les joues rouges, l’air gai, la vit s’asseoir sur le canapé, s’étendant comme lasse, en disant :

— Eh bien, c’est fini ; mais ce n’est pas sans peine… Je suis brisée… Que de discussions,… que d’affaires !…

Aussitôt, gai, le comte s’élança vers elle en demandant :

— C’est fait ? Ils consentent, ils partent tous ?

— Oui, c’est fait, fit Iza parlant vivement. Ils vont écrire une lettre collective ; en raison des bruits indignes répandus sur eux à la bourse, ils donnent leur démission, sans scandale, se déclarant satisfaits de ce qu’ils ont gagné à la banque, affirmant son état de prospérité. Maintenant, Oscar – et elle se releva pour le prendre dans ses bras – la banque est à toi ; maintenant, tu es tranquille… Nous sommes riches !…

— Oh ! merci, fit Verchemont ; de quels tourments tu me délivres !

Alors Iza, l’entraînant sur le canapé, le fit asseoir près d’elle, lui racontant le menu détail de sa conversation, de ses discussions pour arriver au but ; bavardant, bavardant toujours, terminant d’un ton léger par cette phrase, le post-scriptum d’une lettre :

— Maintenant, tu es tranquille, tu vas pouvoir reprendre ta vie d’autrefois. Tu n’as plus à t’occuper de l’affaire, Zintsky se charge de tout. Tu n’auras plus qu’à toucher les bénéfices, sans avoir les tourments de la direction. Oh ! mon cher Oscar, si tu savais comme je suis heureuse de cela, ce que je souffrais de te voir, toi, riche, obligé à cause de moi de t’occuper de ces tripotages de banque… Enfin, c’est fini, nous sommes riches !

Et elle l’embrassa longuement.

VIII

AH ! C’ÉTAIENT DE BIEN GRANDES DAMES, MONSEIGNEUR

Dès le lendemain, Oscar de Verchemont prenait possession de la banque ; il y établissait son bureau personnel, à côté de celui de la caisse centrale.

C’était par ce bureau qu’il fallait passer pour se rendre dans ce qu’on appelait la Tour, à cause des armoires de fer arrondies qui, placées dans les angles, rendaient la pièce circulaire.

La Tour était éclairée par une seule fenêtre ; le directeur et le caissier en avaient seuls les clefs ; avec eux, seulement, les administrateurs y entraient.

C’est dans ce lieu, qui avait longtemps servi aux exercices des araignées, que se trouvaient les titres confiés à la banque, les souches de ses titres, à elle, et le numéraire faible encore, car le versement de la dernière émission ne devait s’effectuer que deux mois plus tard.

En s’installant définitivement à la tête de la banque, Verchemont était certain de la réussite.

D’une nouvelle entrevue avec son intendant, il était ressorti clairement pour lui qu’il était ruiné. Ce n’était que par le travail qu’il pouvait se relever, et il y était décidé.

Tout le premier jour de la prise de possession, il le passa avec le caissier, Carl Zintsky, voulant avoir un aperçu rapide de la situation : elle était superbe ! Et véritablement, les gens qui avaient consenti si facilement à se retirer d’une affaire semblable étaient bien compromis par les accusations répandues sur eux, ou étaient d’immenses imbéciles.

C’est à la première supposition qu’Oscar de Verchemont s’arrêta, et il en exhala un grand soupir de satisfaction.

Le bruit du changement avait amené une hausse sur les actions ; tout était pour le mieux.

Il ne restait qu’un point sombre : déjà deux fois, le baron avait envoyé chez M. de Verchemont absent, faisant demander ce que signifiaient ces bruits.

Oscar voulait consulter Iza avant de répondre ; le valet de chambre de Verchemont, sur l’ordre de son maître, dit que monsieur était absent pour la journée.

En sortant de la banque, le jeune homme se fit conduire rapidement rue de la Loi.

C’était là qu’était son conseil, celle qu’il appelait son « ange gardien ».

Il lui donna les renseignements qu’il avait contrôlés, et elle répondit :

— Mais je savais tout cela ! Crois-tu donc que, si j’avais eu le moindre doute, j’aurais fait ce que j’ai fait ? Je sais que c’est ta fortune. Et c’est là ma joie. Si, pour moi, tu as perdu la situation, si tu t’es ruiné, ce sera grâce à moi que tu pourras reprendre ton rang dans un monde nouveau et retrouver la richesse.

— Mais combien a coûté le départ de ces hommes ?

— Presque rien. Lorsque j’ai conçu de te mettre tout à fait à la tête de cette affaire, – car ma pensée est toujours sur toi, – je me demandais si les histoires répandues sur ces gens n’étaient pas vraies. Je fis prendre des renseignements à Paris. Ce qu’on disait d’eux est au-dessous de la vérité. Alors je n’hésitai pas, je les menaçai de faire paraître dans un journal d’ici les pièces qu’on m’avait envoyées ; la menace fit son effet. Reconnus, découverts, ils ne demandaient qu’à se sauver, et c’est pour quelques dizaines de mille francs qu’ils acceptèrent.

La Grande Iza ne disait pas que les états de la banque, consultés par de Verchemont, étaient l’œuvre toute fantaisiste de ces messieurs ; qu’elle les avait menacés de les faire arrêter sous l’inculpation de faux en écritures, et qu’aussitôt le conseil d’administration de la banque n’avait demandé que le temps de se sauver, chacun emportant sa petite caisse.

Les gens disparus laissaient à ceux auxquels ils avaient cédé les états créés par eux. Les nouveaux prenants exciperaient de leur bonne foi.

C’était tout le plan de la Grande Iza, auquel avait aidé dans la nuit même, par quelques zéros adroitement placés, le beau caissier Carl Zintsky.

— En voyant les livres, je suis certain que le baron nous approuvera, mais cela me gêne de le lui dire.

— Ceci ne doit pas te préoccuper, dit Iza, je le ferai. Il a confiance en moi ; qu’il soit gai, qu’il s’amuse, qu’on le surprenne, il acceptera tout.

— Deux fois, il a envoyé me demander, et tout à l’heure, dans un mot qu’il a laissé, il me priait de l’éclairer sur la valeur des bruits qui couraient en bourse sur la banque.

— Ne t’occupe pas de cela. Ce soir, je donne un petit souper après le théâtre…

— Encore ? fit de Verchemont maussade.

— C’est à cause de cela, Oscar. Tu le connais bien. Si l’on veut lui raconter tout cela, il sera méfiant, mais, en le surprenant, en lui jetant à la tête, comme une surprise qu’on lui ménageait, la nouvelle situation qu’il a, il sera un peu étourdi… Mais, ajouta la Grande Iza, je ferai ça gaiement… C’est par les femmes qu’il faut le prendre et il ne résistera pas… et nous rirons.

Oscar de Verchemont avait rougi en disant :

— Encore de ces folies immondes…

— Mais il le faut,… mon ami... Il n’y a que ce moyen… Enfin, laisse-moi agir… Je ne suis pas avec elles,… et puis, Oscar, c’est la fin.

Et elle l’embrassa… Le malheureux pensait :

— Où suis-je tombé !… Il faut ne plus voir et ne plus entendre.

Iza était pendue à son col, et il lui dit :

— Allons, fais ce que tu voudras…

— Où vas-tu ? demanda-t-elle, le voyant se disposer à partir.

— Je ne dînerai pas ce soir ; je vais au bureau, j’y passerai la soirée ; il faut que je termine cette vérification.

— Mais il faut que tu soupes avec nous !

— Oui, oui, je reviendrai pour souper.

— Et tu verras,… tu riras… Ne sois donc pas soucieux comme cela ; nous vivons pour rire et non pour pleurer… Tu as toujours l’air de sortir du séminaire… Parce qu’on rit d’une façon… un peu légère, c’est vrai, on ne fait pas mal.

— Tu as des notions de morale qui sont étourdissantes… Enfin, comme je l’ai dit, fais ce que tu voudras.

Et il se retira.

Lorsqu’il fut parti, après un haussement d’épaules Iza écrivit quatre lignes ; puis elle se hâta de mettre son manteau et son chapeau, pour aller préparer sa petite soirée.

En sortant, elle chargea Chadi, qui se trouvait sur son passage, de porter immédiatement sa lettre au baron Van Ber-Costeinn.

Iza allait inviter ses amies, et de chez chacune d’elles elle sortait en riant.

Lorsque sa voiture traversa le boulevard Louise, un cavalier qui revenait du bois la salua. Elle lui fit signe de s’approcher ; celui-ci rangea aussitôt son cheval près de la voiture, et Iza, se penchant, lui dit :

— Dites-donc, O’Joly, venez ce soir.

— Chez vous ?

— Oui ; nous donnons une fête au baron, qui devient directeur administrateur de la banque Flamande.

— On m’a dit cela, je n’osais y croire… Et à quelle heure ?

— Après minuit. Mais ne manquez pas, de une heure à deux ; c’est l’heure de la réception… Vous verrez le tableau.

Et elle éclata de rire en disant :

— Cora et toutes ces dames viennent.

— Oh ! j’y serai… Au revoir.

— À ce soir !

— C’est fête à la Tour, fit O’Joly…

Et ils rirent tous les deux.

L’équipage d’Iza se dirigeait vers le bois de la Cambre pendant que le cavalier revenait sur Bruxelles.

Le soir, ou plutôt la nuit, c’était fête à la Tour, ainsi qu’aurait dit Orsini, et de bien grandes et belles dames devaient se trouver toutes au petit hôtel de la rue de la Loi…

Chadi, employé de la maison, avait dit :

— On joue la Tour de Nesle, ici ; seulement, on jette les cadavres dans les lits où on les retrouve ressuscités le lendemain, c’est plus gai.

Il répondait au récit que lui faisait le cocher, et il ajouta :

— Tu peux compter, mon petit père, que je ne manque pas une scène de cette comédie-là, à cause des costumes.

Le cocher lui avait dit alors qu’il était plus que probable qu’il serait employé comme valet de pied ; la livrée avait été réduite et n’était pas encore rétablie, ce qui devait avoir lieu prochainement.

À quoi Chadi avait répondu :

— Tu sais, je demande à permuter, s’il y a une place dans l’hôtel ; j’aime mieux ça que dans l’écurie. J’en ai assez de regarder tes canassons de ce côté-là.

Le soir, le petit hôtel de la rue de la Loi était brillamment éclairé, au rez-de-chaussée, du moins ; car au premier étage les persiennes étaient fermées, et ce n’est que par les interstices des feuillets que l’on pouvait voir la lumière.

Dans le petit salon attenant au boudoir d’Iza, le couvert était dressé pour une douzaine de personnes.

Le service, contrairement à l’habitude de la maison, était fait par les deux femmes de chambre de la belle Lolotte.

Dans le salon qui donnait sur la galerie, quatre jeunes gens, parmi lesquels celui que nous avons vu sur la grande allée, causaient en fumant.

Iza, très négligemment vêtue d’un grand peignoir de foulard blanc et rose qui laissait deviner ses formes élégantes, allait et venait, riant, causant avec des airs mystérieux.

À chaque instant, l’un des hommes disait :

— Mais à quelle heure soupe-t-on ? Ces dames ne viennent donc pas ?

À quoi Iza répondait :

— Nous attendons le baron. Ces dames viendront toutes ensemble, et vous les verrez.

Et elle parlait en riant.

De Verchemont semblait ennuyé ; il était fatigué d’avoir passé toute la journée dans les bureaux de la banque. Est-ce de là que venait son ennui ? est-ce d’être obligé de veiller le soir avec les désœuvrés qui étaient dans le salon ?

Non… Ce qui le préoccupait, c’était la façon avec laquelle Van Ber-Costeinn accepterait la situation qu’on lui imposait. C’est que tout l’avenir de Verchemont était là, maintenant.

Il avait eu un long entretien avec le vieil Eusèbe sur les prêts hypothécaires et sur les ventes consenties ; une somme relativement illusoire avait été versée.

C’est Van Ber-Costeinn qui, confiant en de Verchemont, avait fait la plus grande partie des fonds.

En restant bien d’accord avec le baron, tout allait pour le mieux, car la caisse de la banque n’avait pas besoin de versements nouveaux. Au contraire, la rentrée des fonds de la dernière émission allait permettre à de Verchemont de prendre une partie de ces fonds pour s’acquitter envers Van Ber-Costeinn ; mais, pour tout cela, il fallait que le plan arrêté et exécuté fût accepté par le baron, et de Verchemont était très gêné pour donner des explications ; malgré les assurances d’Iza, il était inquiet.

— Dites donc, de Verchemont ; ah, çà, à quelle heure avez-vous donné rendez-vous au baron ? Moi, je crève de faim, et puis ça n’est pas gai, une société d’hommes.

— Il devrait être là.

— Mais où diable Iza a-t-elle caché ces dames ? Elles sont venues : j’ai aperçu la Grande Cora, au moment où j’arrivais.

— Est-ce que je sais ! dit Verchemont ; elles apprêtent encore une de leurs folies ; elles sont à bavarder dans le boudoir d’Iza ; je ne sais ce qu’elles complotent.

Un autre demanda :

— Alors c’est vrai, le coup de balai de l’administration de la banque ?

— Absolument, c’est à cette occasion que nous soupons.

— Eh bien, mon cher de Verchemont, je vous en fais tous mes compliments. On n’osait pas vous le dire, mais vous aviez là une jolie bande !

— Alors, fit le premier, la banque n’a plus maintenant que vous comme administrateur ?

— Moi et le baron.

— Oh ! pour Van Ber-Costeinn, si celui-là administre, ça ira bien ! c’est un financier qui n’a jamais pu aligner deux chiffres, il ne connaît guère que le côté des dépenses.

— Nous avons renouvelé tout le personnel.

Une voiture entrait dans l’hôtel.

— Ah ! fit l’un, si c’est lui, on va donc se mettre à table.

Il courut à la fenêtre pour voir dans la cour de l’hôtel, mais les volets étaient fermés.

Iza parut, disant :

— C’est lui, c’est lui ; venez, venez !

Et elle les entraîna dans le petit salon…

C’était une pièce somptueuse, toute tendue de soieries orientales, formant de petits dessins de palmes faites d’or et de couleurs criardes.

Des tentures de même étoffe masquaient les fenêtres. Malgré le petit lustre qui pendait au plafond, quatre candélabres à huit lumières étaient allumés sur la table.

Un magnifique couvert était dressé. Le service était en vermeil, admirablement ciselé. Les cristaux et les porcelaines montés étincelaient.

Les verres, groupés par six devant chaque couvert, étaient de mousseline, chiffrés et dorés aux initiales de la belle courtisane.

Des corbeilles pleines de fleurs, placées au milieu de la table, embaumaient le petit salon.

Et cela était merveilleux à voir sous l’éclat des lustres et des bougies.

— Oh ! mais c’est superbe, exclama le premier qui entra.

Iza, rieuse, dit vivement :

— Ce n’est rien, ce n’est que le décor. Préparez-vous, il faut faire une ovation au baron. Vous savez qu’il est nommé gouverneur de la banque ?

— Comment, gouverneur ?

— Mais oui, mais oui, fit Iza. C’est une place que nous créerons. Véritablement il en est le directeur, et Oscar son codirecteur ; mais, s’il n’a pas un titre, le baron ne sera pas content.

— Quel rôle avons-nous ? demanda l’un.

— Vous êtes la foule, et c’est vous qui l’acclamez.

— Très bien.

En voyant Iza aller, venir, se hâter, Verchemont souriant lui dit :

— Mon Dieu ! es-tu folle, es-tu enfant !

— Tu vas voir, fit-elle en riant. Venez tous ici.

Et elle les plaça devant les portières d’une petite galerie qui, du salon, allait à son boudoir.

— Attention ! le voici.

Elle sortit pour aller au-devant du baron qui montait.

Van Ber-Costeinn jouissait d’une immense fortune. Il menait la vie la plus extravagante du monde, toujours fourré dans les affaires un peu douteuses, mais où il pouvait tenir une place en vue ; il cherchait le bruit autour de lui. Il aimait voir son nom dans les propos de coulisses ; il faisait courir, s’attribuant les succès de son cheval.

Cerveau frivole, léger, il ne savait pas refuser à qui l’amusait.

Tout le monde était convaincu qu’il ne s’était mêlé aux affaires de la banque que pour vivre plus près de la Grande Iza, à laquelle il faisait une cour assidue.

Grand, marchant toujours droit, il avait l’aspect d’un Anglais ; il avait des favoris blonds, gris, des yeux au regard un peu éteint, toujours le monocle à l’œil. Le crâne était un peu dénudé ; il ramenait avec rage quelques rares cheveux frisés sur ses tempes.

À l’heure où Iza lui offrait la main, à l’entrée du petit salon, le baron était en toilette de soirée : habit noir, gilet à cœur, des diamants en boutons sur le plastron de la chemise ; des diamants aux boutonnières des manchettes, des diamants aux doigts, des diamants au col ; car, en guise de cravate, il portait la croix de commandeur d’un ordre étranger.

Il ne portait cette croix que la nuit, pour aller chez les femmes. C’était un ordre singulier. On lui était agréable en ne lui en demandant pas le nom.

C’est ainsi qu’il se présentait, tout scintillant à l’éclat des lumières.

Iza le dirigea quelques pas, lui disant :

— C’est charmant, mon cher baron, d’être venu ; nous vous attendions impatiemment. En deux mots, il faut que je réponde à votre demande : Oui, la banque est bouleversée ; il ne reste plus que deux maîtres. Vous…

— Comment ! comment ! c’est vrai ?

— La petite fête que nous donnons ce soir est à votre intention, pour fêter votre nomination,… car, sur la demande d’un grand nombre d’actionnaires, vous prenez le titre de gouverneur directeur de la banque ! Oh ! sans plus de tracas ni de tourments que vous n’en avez.

Il voulut parler, mais elle l’interrompit aussitôt :

— Vous n’avez rien à dire, c’est fait,… et elle cria haut :

— Que la fête commence !

Et aussitôt, comme dans une opérette, le chœur cria :

— Vive M. le gouverneur !

Puis, une main invisible souleva les deux portières du boudoir qui précédait le salon.

Et, dans un éclatement de lumières, se détachant sur les soieries qui servaient de tentures, le baron vit le plus merveilleux tableau, et il en resta ébloui, n’osant plus avancer, d’autant qu’un chœur assourdissant saluait son entrée, chœur instrumental et vocal.

Il y avait bien de quoi s’arrêter, au reste.

De chaque côté du petit boudoir, jusqu’à la porte qui ouvrait sur le salon où était dressé le couvert, quatre jeunes femmes étaient placées ; huit belles petites que tout Bruxelles galant connaissait.

La Grande Inès, Cora, Gabrielle de Souabe, Jenny, Martingale, Marie d’Ilelle, la Sillac et la Petite Cayenne.

Mais, dans quel costume, seigneur !… ni plus ni moins vêtues que les femmes qui précèdent le cortège de Charles-Quint rentrant à Anvers, dans le tableau du peintre Munkacsy.

Elles étaient peut-être un peu plus vêtues que la chaste Suzanne, car elles avaient des écharpes de gaze, mais si diaphanes ! des rubans, des fleurs ; mais les jupes étaient bien légères et les maillots bien indiscrets.

Toutes avaient tambour, tambourin, cymbales, tambour de basque. Les hommes, groupés derrière la porte du petit salon, en avaient également soulevé les portières et, riant, criaient toujours :

— Vive M. le gouverneur ! vive le baron !

Et les dames se livraient à une épouvantable musique.

Au milieu de ce bruit, Iza, calme, tenant du bout des doigts la main du baron, marchait majestueuse, lui faisant traverser le boudoir pour le conduire au salon.

Arrivé dans le salon, le baron se laissa tomber sur un siège, mettant la main sur ses yeux en disant :

— Oh ! mes enfants, celle-là est bonne. Oh ! j’en suis ébloui.

Le rideau était tombé, les portes se fermaient. Quand les rires cessèrent, un des jeunes gens dit :

— Ah ! à table, maintenant.

— Attendez quelques minutes, fit Iza ; elles vont venir.

Puis, en riant :

— Laissez-leur le temps de changer de costume.

— Non, non, en costume ! criait-il.

On entendit une porte se fermer plus violemment que les autres.

— Qu’est-ce que c’est que ça ? demanda Iza s’adressant à sa femme de chambre.

— C’est monsieur, qui est furieux, qui se retire.

— Est-il gentil ! fit Iza, haussant les épaules.

— Verchemont qui se fâche ? demanda le baron.

— Oh ! baste ! laissez-le ; vous savez bien qu’il ne s’amuse guère avec nous. Nous rirons plus à notre aise.

Les dames rentraient ; ce fut encore une scène de fou rire.

On se plaça à table, chacune selon son caprice, Iza seulement à côté du baron.

Et tout aussitôt, à brûle-pourpoint, elle lui dit :

— Vous ne m’avez pas encore complimentée.

— Sur votre réception ? Oh ! ma chère, j’en suis encore…

— Mais non, mais non, sur l’affaire, la banque…

— Ah ! la banque, oui… Dame ! je vous avoue que cela m’a plus surpris encore ; je ne m’y attendais guère.

— Vous ne nous approuvez pas ?

— Je ne dis pas ça, puisque c’est fait.

— C’est parce que vous ne savez rien. De Verchemont devait ce soir vous raconter tout ça ; je vais vous le dire, moi : voici l’état…

Et alors Iza lui raconta toute la nouvelle organisation, entassant chiffres sur chiffres, allant vite, avec une conviction, une clarté qui stupéfiait le baron et ne lui laissait jamais le temps de faire une observation.

La Grande Cora, déjà deux fois, avait rappelé Iza à ses invités ; elle dit encore :

— Vous n’avez pas bientôt fini ? Ce n’est ni le lieu ni le moment de parler affaires.

— Si, si, c’est fini ; nous sommes à vous.

— Ah ! oui, il est temps de rire un peu.

— Je demande qu’on recommence le concert en costume, dit l’un.

— Tout le monde de la fête ! dit un autre.

Iza se retira quelques minutes ; elle se rendit près de Verchemont. Elle croyait le trouver dans sa chambre, elle le trouva dans son bureau.

Elle fut toute surprise de le voir accoudé sur sa table et les yeux rouges. Il avait pleuré.

— Voyons, Oscar, devenez-vous fou ? Vous savez de quelle importance est le souper que je donne ce soir, et vous faites au baron la sottise de vous retirer juste au moment où il arrive !

— Iza, je ne veux pas paraître accepter et encourager de pareilles folies. Je comprends qu’on rie, mais il y a des limites à tout. Ce que vous avez fait est scandaleux. Je souffre de vous voir constamment dans cette société de filles.

— Mais, moi aussi, je souffre ; mais il le faut, malheureux, il le faut. Songez-y donc, ce n’est qu’ainsi que nous pouvons obtenir ce que nous voulons du baron.

— À ce prix, je n’accepte pas.

— Allons, ne pensez plus à tout cela ; c’est fait et cela ne se renouvellera plus. Tout est entendu, il accepte ; demain, vous l’éclairerez sur la situation nouvelle. Allons, pardonne-moi, fit-elle ; j’ai été folle, c’est vrai, mais je ne pensais pas à mal, je voulais rire.

Et elle l’embrassa sur les yeux, comme pour effacer ses larmes.

Dans le salon, le souper continuait, plus animé, plus joyeux ; quelques jeunes gens amis de la maison, revenant du cercle et voyant de la lumière, étaient venus se joindre aux soupeurs.

Quand Iza reparut, cela était très gai ; les vins généreux avaient fait leur effet. Les six verres placés devant chaque convive avaient tous servi.

Le petit de Verlière, placé près de Cora, était un des plus avancés. Étaient-ce les baisers de la grosse fille ? était-ce le bon vin ?… Nous ne saurions le distinguer ; mais nous devons constater qu’il était à peu près ivre mort.

En voulant se lever pour embrasser Inès, il trébucha, roula sur le tapis, où ces dames, en riant, l’étendirent, lui mettant sous la tête les coussins du canapé.

— Oh ! mon Dieu ! fit Iza, mais ce n’est pas ici qu’il s’est mis dans cet état !

— Il s’était commencé à la taverne avant de venir, répondit Van Borden, un grand blond, le fils d’un marchand de fer.

— Oh ! cela n’a rien d’étonnant, fit observer une des dames ; je ne l’ai jamais vu autrement ; d’un rien, il est gris.

— D’un coup de tablier de marchand de vin, fit un autre, il est soûl.

Les femmes se mirent à chanter des airs d’opérette, s’accompagnant sur les verres, ne s’arrêtant que pour lancer quelques plaisanteries de haut goût, et, dans ce milieu, femmes et hommes semblaient se connaître au même degré et au même titre.

Les femmes avaient avec chacun des hommes la même intimité. Une, assise sur les genoux de l’un, se trouvait, quelques minutes après, dans les bras de l’autre, redisant les mêmes mots, échangeant les mêmes baisers ; et tout cela semblait ordinaire, cette vie leur était habituelle.

Iza se trouvait au milieu de tout cela, sans paraître y prendre garde.

À mesure que les yeux s’animaient, les corsages se dégrafaient ; on étouffait dans le petit salon et tout le monde se mettait à son aise.

Iza, poursuivant toujours son but, s’était replacée près du baron, voulant causer avec lui de la grande affaire ; mais, à chaque minute, l’une des femmes se levait, venait taquiner Van Ber-Costeinn, le troublant sans cesse. Tant qu’ennuyée à la fin, Iza dit au baron :

— Laissons-les ; allons nous asseoir sur un canapé, que je vous parle à mon aise.

— En tête-à-tête, là-bas, fit le baron en lui prenant galamment la main et la caressant, voilà qui va être dangereux pour moi !

— Nous causerons affaires, fit Iza.

— Est-ce bien le lieu ? fit le baron.

— Voyons, soyez raisonnable et venez.

Elle se leva pour l’entraîner. Comme il lui prenait le bras, tous les convives reprirent, sur l’air d’Offenbach :

 

C’est le baron qui s’avance,

Ron qui s’avance,

Ron qui s’avance, ron,

C’est le baron.

 

Ils s’étaient assis dans un coin du salon, le baron tenant dans ses mains les mains d’Iza, regardant la grande fille avec un regard qu’il n’avait plus souvent. Celle-ci sentait bien le trouble qu’elle jetait dans le cerveau de celui qui l’écoutait. Aussi en abusait-elle en lui racontant et en le faisant consentir, approuver, toute la grande affaire.

Le tapage continuait.

De Rives avait beau crier, en frappant sur la table :

— Mesdames, de grâce ! de grâce ! chantez piano. Voyez ce que vous avez fait de de Verlière : ce sont vos chants qui l’ont mis dans cet état-là.

— Non, c’est Cora ; voilà ce que produisent ses baisers.

— Moi ! fit Cora, je ne le connaissais pas, ce petit ; on l’avait placé à côté de moi ; il m’a dit : Soyez mon Hébé !

— Tu as mal entendu ; il te disait : « Soif ! mon bébé, » et voilà ce que tu en as fait.

— Est-ce que je savais que ce petit ne pouvait pas boire ?

— Tu le connaissais bien.

— Moi ? pas du tout.

— Il fallait te le faire présenter, avant de lui verser. Lève-toi, je vais faire la présentation, moi, puisque tu désires le connaître.

— Oh ! je le connais assez maintenant, je le trouve gentil ; les gens chics qui sont gentils, je n’ai pas besoin de les connaître plus que ça.

Alors, de Rives, s’inclinant devant l’ivrogne, dit :

— Monsieur le comte, permettez-moi de vous présenter votre connaissance d’il y a deux heures, la charmante Cora,... l’amie intime, tout à fait intime de Gabrielle de Souabe. Mlle Cora est connue au club sous le nom de Belle-Éponge ; c’est une bonne fille au fond, pas intéressée ; elle aime l’argent, mais c’est pour lui-même.

Pendant que les uns riaient, que d’autres criaient, Cora s’était levée. S’avançant bien cérémonieusement et faisant une grande révérence, elle dit :

— Enchantée, cher comte… Ne vous levez donc pas pour moi ; laissez-moi vous présenter ma chère amie Gabrielle de Souabe, une vieille famille de Belleville-Seine.

— Oh ! ces Souabe, par les femmes ils descendent tous de là : Belleville et Ménilmontant.

Cora avait pris la grande fille brune qui s’appelait Gabrielle dans ses bras et l’avait embrassée sur les lèvres.

— Ma chère Cora, reprit de Rives, permettez-moi de vous présenter M. de Verlière, un garçon très distingué, très réputé pour son élégante tenue ; c’est un gentleman dans toute l’acception du mot, un peu fatigué aujourd’hui ; ne l’obligez pas à se lever. C’est un garçon très riche. Vous voyez qu’il a le cœur et la tête un peu faibles ; je vous en prie, n’en abusez pas. C’est l’unique descendant des ducs de Verlière-Chalus.

— Ah ! assez ! assez ! fit le chœur.

— Au reste, la présentation est faite.

— Oui ; à boire !

Les domestiques étaient partis sur l’ordre d’Iza. On dut faire servir de nouveau quelques bouteilles de champagne. Le domestique qui accompagnait celui qui servait, pour porter les bouteilles, avait un air tout effaré en entrant ; en voyant ces femmes décolletées si bas que c’est à peine si elles étaient habillées, en voyant ces hommes débraillés et tout cela fait avec un sans-gêne, un sans-façon, un air d’habitude qui mettaient dans tout ce bruit, cette luxure, cette débauche plus de cynisme que de gaieté, le pauvre diable était tout bouleversé. De sa vie, il n’avait vu semblable chose, et, en préparant les bouteilles, il grommelait tout bas :

— Quel drôle de monde ! Où va-t-elle chercher tous ces gens-là ! Ils en ont, des façons de s’amuser ! Voilà trois heures qu’ils sont à table ; ils boivent, ils mangent toujours.

De Rives, en se rasseyant, s’écria :

— Je ne tiens plus debout, mes enfants ; je demande la retraite.

Sa voisine, celle qu’on appelait la Petite Cayenne, exclama :

— Déjà ! Vous vous ennuyez donc bien, près de nous ?

À quoi de Rives répondit en souriant :

— Nous ennuyer ! non, certainement ; mais nous ne crevons pas de rire.

— Dites donc, mon petit, cria la Grande Inès, celle qu’on appelait l’Espagnole, quoiqu’elle fût d’Anvers, – un souvenir, probablement, de la conquête des Flandres, – dites donc, mon petit, vous n’êtes pas poli, vous ! Il y a des dames.

Et de Rives de répondre grossièrement, avec le rire hébété de l’ivrogne :

— Des dames ! où ça ?… Je n’en vois pas.

— Comme c’est fin, comme c’est spirituel ce que tu dis là !

— Avec ça que tu t’y connais, toi, en esprit ; tu sais reconnaître ça, toi.

— Tu as de l’esprit comme les gros vins : il porte à la tête.

— Allons, ne sois pas méchante, fit de Rives la prenant dans ses bras et l’embrassant.

Puis, se tournant vers le domestique :

— Baptiste, verse-nous ! Cora, à la bonne heure, tu trinques, toi, tu tiens bon…

— Oh ! j’ai soif. On étouffe ici, dit la grande fille.

Puis, se tournant vers le baron et Iza, qui causaient toujours dans un coin du salon, Van Ber-Costeinn ayant un bras passé autour de la taille d’Iza, elle cria :

— Dis donc, Lolotte, dis donc, les conversations particulières sont interdites.

— Nous revenons à vous,… tout à l’heure, répondit Iza, comme impatientée.

De Rives de s’écrier aussitôt :

— Elle a raison ; si vous êtes bêtes, taisez-vous ; si vous êtes spirituels, parlez haut. Vous n’êtes pas amusants en société.

— Nous avons nos jours, fit Iza en souriant.

— Ah ! il fallait le dire ; nous reviendrons.

Et, se tournant vers le malheureux de Verlière qui s’éveillait sur le tapis :

— Qu’est-ce que que tu veux, toi ?

— Oh ! que j’ai mal à la tête.

Cora haussait les épaules, tendait son verre en disant :

— Et ça, c’est un homme !

— Allons, ma fille, sois respectueuse ; il descend des anciens preux, des grands gentilshommes.

— Il en dégringole, tu veux dire.

— Veux-tu du thé ?

— Mais donne-moi donc à boire, disait Cora tendant son verre.

— Ma fille, conseilla de Rives, dans ton intérêt, tu devrais mettre de l’eau.

— Dis donc, la maîtresse de la maison, Lolotte, dis donc, c’est maigre maintenant ; qu’est-ce que nous allons faire ?

— Qu’est-ce que tu veux faire de plus que ce que tu fais là ? lui dit son voisin le grand blond, – tu bois, tu cries.

— Oh ! mais ça n’est pas gai. Avec ça que vous êtes d’un froid !

— Tu sais bien que je t’aime, fit aussitôt le jeune homme l’embrassant.

— Vraiment ! ça te prend comme ça, tout de suite ? Je ne m’en serais jamais doutée.

— Comment ! tu ne lisais pas ça dans mes yeux ?

— Oh ! moi, fit Cora en le regardant d’une façon singulière, moi, je ne vois pas ça… à l’œil…

Et elle éclata de rire.

— Oui, au fait ! exclama la Petite Cayenne, c’est triste comme tout ; on se croirait à une table d’hôte à quatorze sous ; on s’ennuie ici.

— Si tu crois que tu m’amuses, toi ! fit son voisin ; voilà dix fois que tu me dis que ton tapissier t’a fait saisir.

Cora, se tournant encore vers Iza, cria :

— Ah ! assez là-bas. Eh ! les bergers Florian, venez donc un peu à table.

— Voyons, Lolotte, viens donc. C’est triste quand tu n’es pas là.

— Oui, crièrent-ils tous. Lolotte ! Lolotte ! le baron ! Venez, venez !

Iza se leva impatientée, disant :

— Oh ! si vous saviez comme vous m’agacez !

De Rives se leva et vint faire la révérence devant elle en disant cérémonieusement :

— On n’est pas plus insolente… Cette chère Lolotte !

Le baron s’était levé ; il revenait a table.

— Voyons, mes enfants, dit-il, voulez-vous tailler un bac ?

— Ah ! oui, oui ; bravo ; baron !

 

C’est le baron qui nous revient ron

Qui nous revient ron

Qui nous revient ron

C’est le baron.

 

— Nous restons ici, fit Iza.

Et, commandant au valet de pied, elle dit :

— Allons, bien vite, Baptiste, faites-vous aider, desservez cela et jetez des tapis sur la table.

— À la bonne heure ! fit la Grande Cora, on va jouer, ce sera plus gai… Ah ! on étouffe, ici, on peut se mettre à son aise, n’est-ce pas ?

— Ah ! bien, fit de Rives, tu n’as plus guère qu’à retirer ta chemise pour cela.

— Ce n’est pas nous qui nous en plaindrions, fit le baron galamment.

— Voyez-vous cela ! Vous n’êtes pas dégoûté, vous, baron ; votre réception n’a pas suffi ?

— J’en suis encore ébloui...

— Allons, allons, au jeu !

Et tous se placèrent autour de la table.

— Qui prend la banque ?

— Le baron ! le baron ! crièrent toutes les femmes.

Le baron faisait la grimace ; il semblait peu flatté de l’acclamation. La porte s’ouvrit, et un domestique vint parler bas à Iza, qui lui dit à haute voix :

— Mais certainement. Qu’il monte, qu’il vienne !

Le valet de pied sortait pour obéir. Alors, se tournant vers ses convives, elle dit :

— Savez-vous qui nous avons oublié ?… Le capitaine !

— Ah ! c’est vrai. Mais tu l’avais invité ?

— Oui.

— Quel capitaine ? fit de Rives.

— Le capitaine Crochet, celui qui fait des livres, un exilé !

— Ah ! je sais, voilà une quinzaine de jours qu’on le voit fouiner partout ; il vient de publier une brochure sur la défense des frontières, et le livre a été interdit en France.

— C’est ça.

— Vous avez invité ce bonhomme-là ?

— Oui.

— Mais c’est Adonis et Mathusalem ; il est maquillé comme le duc de Brunswick.

— C’est celui-là ? firent les femmes… et il a autant de diamants ?

— Qu’est-ce que c’est que cet homme-là ? demanda le baron à Iza.

— C’est un homme très utile ; exilé, il a des relations avec les gens de la police en France ; c’est par lui que nous avons su ce que je vous ai dit sur les gens qui avaient l’affaire, et c’est pour cela que je l’avais convié ce soir. Vous ne le connaissez pas ?

— Je l’ai vu, on me l’a montré au cercle ; c’est un comique.

— Le voilà, fit Iza courant vers la porte.

Le domestique faisait entrer le capitaine Crochet. Iza le reçut en lui disant :

— Oh ! capitaine, pourquoi venir si tard ? Je vous avais prié de venir pour le souper. Nous n’avons pas cessé de parler de vous ; vous arrivez lorsque l’on allait tailler un bac.

— Excusez-moi, chère madame ; excusez-moi, messieurs, mesdames. Des nouvelles intéressantes de France auxquelles j’ai dû répondre m’ont obligé de manquer à votre aimable invitation… Je vous en supplie, ne vous dérangez pas pour moi ; on va jouer, je joue.

— Voulez-vous prendre la banque ? dit de Rives.

Le brave capitaine, tout occupé d’Iza, répondit :

— Je vous remercie bien, je ne prends jamais rien à cette heure-ci.

Ce fut, on le pense bien, un immense éclat de rire. Mais le capitaine Crochet était un bon enfant ; voyant les femmes rire, il rit avec tout le monde.

Il était typique, le bon capitaine.

D’assez grande taille, quoique obèse, il marchait allègrement, se tenant bien droit, le buste en arrière.

Sa face était un peu longue et couturée ; les cheveux gris et coupés en brosse formaient l’étoile sur le front ; ils étaient si épais qu’on eût pu croire que le capitaine portait une perruque. Au-dessus de ses yeux, les sourcils énormes étaient comme hérissés exprès.

L’œil avait une flamme qui semblait ne plus être d’ensemble avec le teint du visage ; le nez était lourd, un peu épaté, et le bout, rouge comme les joues, paraissait maquillé comme la moustache, qui tranchait d’un noir scandaleux sur le teint, démentant l’âge qu’annonçait la physionomie.

Le menton rond s’enfonçait dans trois plis de graisse sur lesquels descendait une barbiche, aussi audacieusement noire que les moustaches.

La figure s’encadrait de deux longues oreilles plates, au bout desquelles pendaient deux petits anneaux d’or.

Le capitaine Crochet ne remuait jamais la tête ; les observateurs disaient que c’était pour ne pas faire tomber les poudres qui couvraient son visage, car c’était vrai, ces couleurs criardes, blanches et rouges, étaient du maquillage. Le capitaine ne sortait jamais que le soir, à cause de cela, disait-on encore.

Peut-être sa tête ne bougeait-elle pas à cause du col de crin qui serrait le cou. Sous ses vêtements civils, il avait toujours l’allure militaire. Son gilet serrait son torse comme un corset ; il se boutonnait du col au ventre, par soixante petits boutons de métal. Sa redingote, trop étroite, boutonnée par-dessus, avait à la boutonnière une rosette grosse comme une bouffette de rideau. Il portait des pantalons trop longs et trop larges,… à la hussarde ; il se serait vêtu avec une seule jambe ; ses pantalons faisaient la vis en tombant sur des pieds trop petits.

Depuis quinze jours à peine, tout le monde à Bruxelles parlait du capitaine Crochet ; exilé de France, il avait été expulsé de Suisse et s’était réfugié à Bruxelles.

Lorsque le rire qu’il avait fait naître fut apaisé, le chœur reprit :

— Le baron, le baron !

— Messieurs, fit Van Ber-Costeinn, je ne prends la banque que si M. le capitaine ne la désire pas.

— Jamais, monsieur le baron, jamais ! Je regarde jouer, mais ne m’y mêle pas.

— Vous n’êtes pas joueur ?

— Je ne joue qu’aux échecs.

— C’est le jeu des forts.

— C’est le mien.

— Ah ! dites donc, capitaine, si vous ne jouez pas, n’en dégoûtez pas les autres.

— Mais, belle dame, au contraire, je jouerai avec vous, si vous voulez.

— Allons, au jeu ! cria la Petite Cayenne.

— Qu’est-ce qui prend la banque ? demanda de Rives.

Et le chœur de répondre sur l’air des lampions :

— Le baron ! le baron !

Naturellement, Van Ber-Costeinn s’inclina et prit place au milieu de la table, sur laquelle un tapis spécial venait d’être jeté.

Toutes les femmes se groupèrent autour du banquier, ou du moins presque toutes ; quelques-unes, comme Cora, comme Gabrielle de Souabe, comme la Petite Cayenne, s’étaient assises à côté de de Rives, de de Verlière et du grand blond ; assises est imaginé : elles étaient presque couchées sur eux.

Pendues à leur cou, elles répétaient toutes la même phrase :

— Je ne savais pas qu’on jouerait, mon chéri ; prête-moi une dizaine de louis.

Autour du baron, les femmes lui parlaient bas, chacune à son tour, lui demandant des conseils ou réclamant un fétiche ; car, chaque fois, le baron grimaçait un sourire, et, fouillant dans sa poche, il glissait dans une pression de main ce qui lui était demandé.

Iza était près du baron ; elle lui demanda s’il voulait tenir la banque avec elle.

Il accepta, disant avant de toucher aux cartes :

— Si quelqu’un veut la banque, je ne la prends pas d’autorité ; la banque est à cinq cents louis.

— C’est à vous, c’est à vous ! dirent-ils tous en se serrant autour de la table.

Aux cris, aux chants, au bruit succéda un silence profond, à peine troublé par le pas des domestiques, qui allaient et venaient autour deux, remettant tout en ordre, préparant des rafraîchissements, et par le tintement joyeux de l’or qui tombait en brillantes cascades sur le tapis vert.

En voyant devant chaque individu les tas de pièces d’or et les liasses de billets de banque, Chadi était tout bouleversé ; il était épouvanté surtout de la rapidité avec laquelle les liasses de billets et les masses d’or disparaissaient après ces mots :

— Faites vos jeux !

— À vos ordres.

— Une carte.

— Six.

— Sept.

Et le tintement de l’or, seulement, troublait le silence.

Puis la phrase monotone :

— Faites vos jeux !

Il n’avait pas bu, Chadi, et il dit à son collègue :

— Écoute, tu n’as plus besoin de moi ; laisse-moi partir… Je suis absolument gris, je ne tiens plus debout...

— Va te coucher, je ferai le service.

Chadi grimpa vivement à sa chambre pour retirer sa livrée, et, tout en s’habillant, il disait :

— Ça ne fait rien, si c’est ça qu’on appelle le grand monde, c’est un peu raide ; je n’en ai jamais tant vu. Dans la rue, ils font des manières, mais chez eux ils ne se gênent guère… Comme tout ça se déshabille vite !… Ah ! j’en suis bleu ; jamais on n’en voit autant dans une féerie… Bon Dieu de bon Dieu ! ça vous secoue le sang… Il faut être solide pour voir ça. Et ne pas être avec les invités !… Ah ! non, ce métier-là est raide… Et que d’or ! où l’ont-ils ? Ils jouent avec ça comme moi quand je joue au bouchon. C’est ça qu’ils appellent tailler un bac !… Je n’y ai pas compris un mot, mais c’est un jeu qui revient cher. Il disait « cinq cents louis » comme je dis « jouons-nous un litre ? »

Je crois que Huret se met dedans ; la vérité est que tous ces gens-là sont des gens très chics et « ce sont de bien grandes dames, monseigneur, » comme on dit dans la Tour de Nesle. Ça ne fait rien, je suis content de l’avoir vu ; je n’en pourrai pas dormir. J’ai cru un moment que j’allais me trouver mal.

Mais quel rôle joue dans tout cela le Verchemont ? on ne le voit pas. C’est à voir en tout cas, je n’ai pas envie de dormir, et M. Huret m’a dit : « Dès qu’il se passera quelque chose de singulier, viens vite, n’importe à quelle heure. » C’est la rue à traverser ; il fait petit jour, on ne me remarquera pas ; allons-y.

Chadi s’était habillé en bourgeois, il descendit sans bruit de sa chambre. La porte de l’hôtel était ouverte ; il sortit sans être vu, et, en traversant la rue, il redisait, contrefaisant la voix de Mélingue : « Ah ! c’étaient de bien grandes dames, monseigneur. »

Chadi fut fort décontenancé lorsque, ayant fait grand tapage à la porte de Huret, il fut obligé de redescendre sans avoir obtenu de réponse.

Le concierge lui remit une lettre ; il l’ouvrit et lut :

 

« Viens ce soir.

» HURET. »

 

On pense bien que Chadi ne manqua pas au rendez-vous ; mais il fut tout à fait bouleversé lorsque, voulant raconter la partie de jeu, Huret lui dit :

— Je sais tout cela ; que s’est-il passé avant ?

Chadi raconta alors la réception étonnante du baron : il avait tout vu, caché derrière une tapisserie,… et il conclut en disant :

— À côté de cela, les tableaux vivants sont des blagues. Jamais je n’avais vu ça !

IX

UNE CAISSE BIEN TENUE

Iza avait pleinement réussi ; le baron Van Ber-Costeinn avait accepté la sinécure de gouverneur directeur de la banque Flamande, et les actions avaient atteint aussitôt un chiffre inconnu jusqu’alors. Chez Iza, tout allait pour le mieux ; malgré les observations de de Verchemont, ce n’étaient qu’acquisitions constantes ; elle avait fait solder tous ses fournisseurs personnels, et cela montait à des centaines de mille francs. On ne s’étonnait pas de cela, car la banque était en pleine prospérité. Une assemblée d’actionnaires avait eu lieu, et on avait voté des remerciements aux deux directeurs, le baron et le comte de Verchemont.

Pendant les premières semaines, Oscar de Verchemont venait régulièrement à son bureau ; puis, lorsqu’il vit que tout marchait bien, que la grande machine était en mouvement, qu’il pouvait se reposer sur son caissier, il commença à ne venir que deux ou trois fois par semaine. Les emprunts qu’il avait faits sur ses propriétés n’avaient pas été versés ; il avait dû renvoyer son intendant Eusèbe au pays pour en finir. Les nouvelles qu’il en avait reçues étaient peu satisfaisantes : ceux qui avaient promis étaient insolvables ; la plupart des offres, surfaites, ne pouvaient être tenues ; les premières hypothèques empêchaient la réussite des prêts nouveaux. Heureusement, la banque fonctionnait, et, jusqu’à la première assemblée générale, de Verchemont n’avait pas besoin de verser les fonds ; il était par le fait créancier de la banque, et Carl Zintsky, le caissier, avait bourré de papiers un large dossier, sur lequel il avait écrit en belle ronde : « Apport de M. de Verchemont, » et ce gros dossier avait été mis dans une des armoires de la Tour, avec les titres confiés par les clients.

Lorsque de Verchemont avait appris que l’argent qu’on devait lui verser ne lui arriverait que difficilement, si encore il parvenait à le toucher, il en avait parlé à Iza. Mais celle-ci l’avait aussitôt tranquillisé, lui disant qu’il n’avait pas besoin de cet argent avant un an au moins ; en se modérant un peu dans leurs dépenses, le traitement attribué au directeur suffirait à leurs besoins. Oscar n’osait croire qu’elle agirait ainsi qu’elle le disait. Cependant de ce jour, sans qu’un changement dans leur existence fût appréciable, jamais Iza ne lui demandait d’argent, et de Verchemont, d’abord tremblant au début de l’affaire, commençait à être pleinement rassuré.

Le grand versement était arrivé ; les titres émis par la banque devaient être entièrement liquidés par les souscripteurs ; ce fut pendant trois jours un envahissement des guichets. Les caisses de la Tour regorgeaient de titres déposés ; on avait dû les transporter dans une autre pièce pour pouvoir placer le numéraire. Pendant les trois jours que dura le versement, Iza venait le soir à la banque ; elle montait chez Carl, et celui-ci lui disait :

— Tu vois, c’est prêt ; lorsque tu voudras nous pourrons agir.

Elle regardait le grand garçon, l’embrassait et lui disait :

— Viens à la Tour.

Il comprenait ce qu’elle voulait. Alors il prenait ses clefs et conduisait Iza ; là, il ouvrait les caisses, et Iza, les yeux ardents, brisait les rouleaux d’or, les entassait dans des sébiles et s’amusait à plonger dedans ses petites mains d’enfant ; il semblait qu’elle voulait pétrir l’or comme de l’argile ; le froid du métal lui donnait une douce sensation. Puis alors elle sortait de la Tour comme une femme un peu ivre. Le grand Carl la soutenait ; elle s’abandonnait, et ils restaient ensemble jusqu’à la moitié de la nuit.

Le lendemain du versement, lorsque Iza vint le soir, elle faillit rencontrer Oscar, qui sortait de la banque et venait de signer les états définitifs de l’encaissement. Carl lui raconta qu’ils avaient vérifié ensemble les comptes de la caisse même. Il avait parlé d’employer le numéraire, et l’on devait pour cela avoir une prochaine réunion.

— Alors, dit Iza, il faut en finir.

— J’attends tes ordres, si tu es prête.

— Moi ? depuis longtemps. Toutes les dettes qui sont personnelles sont payées. Je n’ai rien à redouter. Combien te faut-il de temps pour emporter cette somme ?

— Il faut deux jours ; mais il faudrait d’abord faire vendre les papiers. Cela est au moins une affaire de dix jours.

— As-tu l’homme pour cela ?

— Oui, à Paris, j’en ai deux ; il faut que cela se négocie à l’étranger.

— Fais-le.

— C’est en train déjà ; je n’ai qu’à envoyer les titres, et demain j’aurai un homme.

— As-tu fait préparer tout ?

— Oui ; viens demain soir, et tu verras tout en train.

Iza rentra chez elle toute soucieuse ; elle vit de la lumière chez Verchemont ; elle rentra dans son appartement, se hâta de se déshabiller, et, lorsqu’elle fut en peignoir, elle se rendit chez lui, par le petit salon où nous avons vu le souper.

Lorsqu’elle fut près de lui, elle lui demanda :

— Maintenant tu devrais être tranquille ?

— Mais oui. Pourquoi me demandes-tu cela ?

— C’est que, voyant de la lumière à cette heure dans ta chambre, j’ai eu peur ; je me suis vite levée, craignant que tu ne fusses malade ou que de nouveaux tracas ne furent venus.

— Mais non, ma belle aimée, au contraire. J’ai été à la banque aujourd’hui, et j’en suis sorti plein de quiétude ; l’avenir, ma mie, est gai désormais, et je t’en remercie, car c’est grâce à toi. Et ce qui m’a charmé en toi, c’est le sacrifice que tu as fait depuis deux mois de changer ta vie.

— Il le fallait… Tu le voulais.

— J’avais peur, mais c’est fini maintenant ; reprends ta vie joyeuse, non folle, mais gaie.

— Il faut que nous donnions une fête. Veux-tu ?

— Je ne puis rien te refuser après ce que tu as fait.

— Eh bien ! écoute-moi…

De Verchemont s’était assis ; il avait attiré Iza près de lui, et, lui souriant, il l’écoutait.

— Commande, j’obéirai !

— Nous allons donner une grande fête chez nous, sans invitation autre que des amis. Une fête de camarades.

— Tu vas encore vouloir faire tes extravagances de l’autre jour.

— Non, pas cela ; laisse-moi t’en faire la surprise. J’aurai besoin de meubles, de sièges ; tu me feras apporter tout cela.

— Fais-le commander à ton tapissier.

— Mais non, c’est inutile. Vous avez à la banque tous les fauteuils et toutes les chaises du cabinet de la direction et du salon du conseil ; je me ferai apporter ça par les garçons de bureau.

— Comme tu deviens économe !

— C’est pendant ces deux derniers mois que j’ai appris cela, fit-elle en riant.

— Que sera cette fête ?

— Tu verras.

— Encore puis-je savoir le jour ?

— Oh ! une fête très artistique. Nous aurons les dames du théâtre et nous danserons.

— Tu caches encore quelques folies.

— Laisse-moi faire. Ainsi tu m’autorises, n’est-ce pas, à aller choisir ce qu’il me faut à la banque et à le faire apporter ?

— Oui, c’est entendu. C’est inutile là-bas ; tout cela ne sert que les jours de réunion…

— Merci..

— Ne parlons plus de la fête, parlons de toi…

— Que veux-tu me dire ?

— Que je t’aime, mon Iza, ma Lolotte ; c’est à toi que je dois le calme, la quiétude que j’ai retrouvés. Embrasse-moi, ma belle aimée.

Iza était bien plus calme que lui, car elle avait obtenu ce qu’elle cherchait.

Le lendemain, à midi, Iza entrait dans le cabinet du caissier et lui disait :

— Tu peux commencer ce soir : prends une voiture, mets ce que tu voudras dedans ; on passera rue de la Loi et on déposera cela avec tous les fauteuils du salon.

— C’est convenu avec lui ?

— Oui.

— Mais quel prétexte as-tu pris pour ce déménagement ?

— Une grande fête que je donnerai ces jours-ci, – et j’ai besoin de sièges ; – ainsi, avec les meubles, tu peux, sans qu’on le remarque, emporter ce que tu voudras.

— Ce soir, nous commençons.

Et ayant feint, devant les employés, de désigner différents meubles dont elle aurait besoin, elle partit seule dans sa voiture. Son visage riant s’assombrit ; elle pensait au plan qu’elle exécutait, et il semblait qu’elle rencontrait un obstacle. Elle eut un mouvement comme pour se dégager, et elle dit :

— Lui, ce sera plus difficile ; mais j’y arriverai. Il faut que je sois seule, seule et riche, et à Paris !

Elle s’étendait nonchalamment dans la voiture ; la tête en arrière, les yeux clos, elle paraissait rêver. Par moments, ses lèvres remuaient comme si elle causait avec ses pensées. D’autres fois, elle avait des tressaillements semblables à des mouvements de peur. Une lutte se livrait en elle.

Elle parut prendre une résolution ; elle dit, même sans avoir conscience qu’elle parlait :

— Il faut en finir, mais il faut qu’il parte.

Elle se fit conduire à la poste, y prit une lettre poste restante, la lut et, un peu bouleversée, elle se fit conduire rue de l’Écuyer.

Elle ne voulait plus rentrer chez elle. Elle descendit de voiture en face des galeries Saint-Hubert, comme si elle allait faire quelques achats en ville.

Sa voiture retournant rue de la Loi, elle fit dire qu’elle ne rentrerait que tard ; on ne devait pas l’attendre pour dîner.

Elle traversa le grand passage, et, arrivée rue du Marché-aux-Herbes, elle arrêta un fiacre qui passait et se fit conduire à la gare du Nord.

Là, elle prit une place de coupé pour Anvers et, seule dans son compartiment, prit la lettre, la relut attentivement et répéta :

— Oui, il faut qu’il s’éloigne ; c’est à Paris seulement que je veux le voir.

En arrivant à Anvers, elle allait sortir de la gare lorsqu’elle vit se diriger vers elle, pour la saluer, le capitaine Crochet. Elle eut un mouvement nerveux, lui dit bonjour de la tête et se sauva en disant :

— Cet homme est ma bête noire.

Elle se hâta de sauter dans une voiture qui la conduisit à l’hôtel Saint-Antoine. Là, elle demanda si M. d’Ouville était encore à l’hôtel ; on lui répondit qu’il était dans son appartement, qu’il devait partir le soir même, et on lui demanda si elle était la personne qu’il attendait, Mme Séglin. Sur sa réponse affirmative, on alla prévenir M. d’Ouville, qui la reçut aussitôt, disant :

— Enfin, vous voilà, j’allais partir désespéré, croyant que vous ne vouliez plus me voir, croyant qu’à la demande que je vous adressais vous répondiez non.

— Je suis venue, mais ma présence n’a d’autre but qu’une visite. Vous devez partir ce soir, tant mieux ; vous vouliez me parler, me voici ; mais il faut que je sois partie d’ici avant deux heures.

— Ma chère amie, asseyez-vous d’abord, vous êtes tout essoufflée.

Elle s’assit et dit vivement :

— Pourquoi êtes-vous venu ?

— Je n’avais que quelques jours à moi et je voulais absolument vous voir avant de partir ; je reviendrai dans trois mois.

— C’est dans trois mois que nous devions nous voir. Avant, je vous ai dit que je voulais être libre. La preuve d’affection que vous pouvez me donner n’est pas dans vos recherches constantes, mais dans votre discrétion.

— Êtes-vous singulière !

— C’est peut-être là ce qui vous plaît le plus en moi.

— Oh ! non, c’est vous que j’aime, et si vous saviez de quelle passion je suis dévoré !… N’importe où je suis, je pense toujours à vous… Je ne vis que par l’assurance que vous m’avez donnée qu’un jour vous consentiriez à m’appartenir.

— Je ne suis pas une femme comme les autres. Je ne veux pas être l’objet d’un caprice passager ; vous m’avez connue étant Mme Séglin ; depuis, je ne vous ai pas caché, lorsque vous m’avez poursuivie, que ma vie ne m’appartenait pas. Le passé m’appartient seul, et vous avez consenti à me prendre comme je serais, sans regarder en arrière.

— Je vous ai dit oui. Je suis prêt à tout.

— Non. Pourquoi êtes-vous ici ? vos lettres seulement devaient venir à Anvers. Si vous êtes venu, vous, c’est pour savoir ce que je tiens à cacher. Je ne veux pas que vous regardiez dans ma vie. Il faudra me prendre telle que je serai ou alors m’oublier.

— Vous savez bien que cela est impossible. Je suis arrivé à Paris, il y a dix jours ; j’avais douze jours à moi, c’est après-demain soir que je dois me rembarquer pour trois mois ; je voulais vous voir, ne fût-ce qu’une heure. Je vous ai écrit trois lettres sans recevoir de réponse. Je vous écrivais à Anvers, ainsi qu’il était convenu. Alors je suis venu, vous sachant ici, espérant vous y rencontrer.

— Vous avez mal fait. Je ne reste pas à Anvers. On vient chercher les lettres que vous y adressez et on me les apporte où je réside. Où je suis, si vous veniez, vous risqueriez de me compromettre. Je vous l’ai dit, je ne serai libre que dans trois mois ; à votre retour, nous nous reverrons à Paris.

— Vous êtes toujours la même, aussi mystérieuse, aussi singulière.

— Il faut m’accepter ainsi ou renoncer.

— Que vous êtes étrange !

— Mais, mon ami, que voulez-vous ? Je suis franche. Nous sommes seulement des amis, nous nous connaissons à peine ; je veux en rester là jusqu’à l’époque que je vous ai fixée.

— Vous n’aimez personne ?

Elle se contenta de hausser les épaules.

— Vous n’aimerez personne ?

— Je n’ai pas dit cela.

— Savez-vous que cette résistance calme, froide augmente mes désirs ?

— Oh ! fit-elle, les désirs sont des caprices et je veux inspirer de l’amour.

 

— Et croyez-vous, fit M. d’Ouville, que ce n’est pas l’amour qui me fait subir toutes vos étrangetés ? L’amour me dévore, me ronge le cœur.

— Oh ! fit Iza en souriant, arrêtez-vous, pas de phrases creuses ; laissons cela à la comédie ; vous me connaissez à peine.

Comme il eut un geste de dénégation, elle reprit :

— Ne niez pas ; si vous me connaissiez, peut-être ne seriez-vous pas là.

— Mon Dieu, quelle bizarre créature vous êtes ! vous semblez prendre plaisir à vous rendre méchante.

— C’est vous qui vous faites de moi une tout autre idée que celle que vous devriez vous en faire.

— Mais non ; je vous ai vue plusieurs fois ; n’ai-je pas pu vous apprécier ?

— Oh ! ce n’est pas la même chose ; j’étais Mme Séglin, alors. Depuis, je suis bien changée. J’avais fait une folie en me mariant à cette époque ; car, moi, je suis une originale qui me crois les mêmes droits que l’homme. Celui qui m’aimerait croirait de son devoir de m’arrêter en route, ce que je ne veux pas.

— Je vous connais mieux que vous ne vous connaissez vous-même.

— À peine m’avez-vous vue à Bade, l’été dernier.

— Oui, où j’essayais vainement de vous parler.

— Comme maintenant, je ne le pouvais, je n’étais pas maîtresse de moi.

Mais l’année suivante, à Nice, je fus plus heureux.

— Comment ! plus heureux ? fit Iza en se retournant et en le regardant.

Le jeune homme reprit :

— Je valsais avec vous, je vous fis l’aveu que je vous fais aujourd’hui ; alors vous me répondîtes…

— Ce que je vous réponds encore : plus tard !

— Mais enfin, quelle cause mystérieuse vous rend si cruelle ?

— Mais vous êtes d’une prétention sans exemple ! Est-il besoin d’une cause, d’un mystère pour ne pas céder immédiatement à votre caprice ? Mon indifférence tient dans ce mot : je n’aime pas encore assez. Je suis une originalité, n’est-ce pas ? Je crois à l’amour, je suis fantasque, car l’amour que j’aurai naîtra d’une raison et non d’une banalité physique. L’admiration, l’estime précéderont l’amour.

— Ainsi je suis pour vous le premier venu ?

— Non ; la preuve, c’est que je suis là. Mais je suis fâchée contre vous parce que, malgré ma défense, vous êtes venu.

— Je voulais vous voir avant de partir ; je comptais emporter de vous un bon souvenir, et vous me laissez désespéré.

— Eh bien, écoutez, fit-elle, si vous tenez à moi, si vous voulez que votre rêve se réalise, il faut ne jamais recommencer ce que vous avez fait aujourd’hui.

— Que voulez-vous dire ?

— Il ne faut pas me chercher, il faut m’attendre ; je suis blessée parce que vous avez essayé de me surprendre, ce que je ne veux pas.

— Vous vous trompez ; je voulais uniquement vous voir, vous voir une heure, causer avec vous ; j’avoue que j’espérais une réception plus sympathique. Vous m’avez fait beaucoup de peine.

— Eh bien, fit-elle vivement lui prenant la main, n’y pensez plus. Vous allez partir ; au cours de votre voyage, écrivez-moi ; à votre retour, je vous reverrai à Paris ; alors, je pourrai vous parler sincèrement, je serai libre, et vous ferez ce que vous voudrez.

— M’aimerez vous ? fit-il prenant sa main dans les siennes et la caressant.

Elle sourit en répondant :

— Peut-être.

Et elle se leva disant :

— Ainsi, c’est entendu ; jamais plus vous ne chercherez à savoir où je suis, ce que je fais.

— Je vous le promets.

— De cela dépend l’avenir de nos relations. Je vais partir. Vous allez rester encore ici. Dès que vous serez à Paris, vous m’écrirez.

— Toujours à Anvers ?

— Oui. Au revoir ! au revoir !

Il lui tenait toujours la main, la regardant suppliant. Elle tendit son front ; il l’embrassa et elle partit. Elle remonta dans la voiture qui l’avait amenée et se fit conduire à la gare. Au moment où elle suivait le quai de départ pour monter dans son compartiment, elle tressaillit en reconnaissant Huret qui montait dans le même train.

Seule, dans la voiture, son front se plissa et elle dit :

— Mais pourquoi cet homme est-il toujours sur mes pas ? Je ne puis croire ce que l’on m’a dit. Pourtant, cette persistance à me suivre… Mais non, cela est de la folie. C’est toujours l’agent, ce n’est pas autre chose. Il faut que je voie Norock ; il faut qu’on s’occupe de cet homme ; assurément, il me surveille. Ah ! s’il se met en travers de moi, celui-là, tant pis, gare à lui ; ce n’est pas maintenant que je reculerais ou me laisserais prendre.

Elle resta quelques minutes la tête inclinée, le regard fixe ; puis elle dit :

— Ah ! si j’osais, voilà qui serait fort ! Une comédie que nous jouerions tous les deux, chacun tendant son piège ; nous verrions bien celui qui prendrait l’autre. La partie serait tentante, je l’essayerai peut-être.

En arrivant à Bruxelles, c’est Iza qui, à la descente du train, chercha à retrouver Huret.

Il n’était pas parmi les voyageurs.

X

UNE RENCONTRE

Quelques jours après, Iza se promenait en voiture au bois de la Cambre. C’était par un temps gris, menaçant ; aussi le bois était-il désert.

Au tournant d’un chemin, elle tressaillit en apercevant un cavalier qu’elle reconnut aussitôt pour Huret.

L’agent, nous l’avons dit, s’était tout à fait transformé ; ce n’était plus le même homme ; il avait sacrifié les petits favoris qu’il portait et avait gardé sa moustache brune. Ses cheveux avaient poussé sans qu’il les fît tomber sous la coupe militaire qu’il portait autrefois.

Il était très soigneusement coiffé, son œil brun n’avait plus sa dureté d’expression. Fort élégamment vêtu, enfin, il avait l’aspect d’un homme distingué, d’un ancien officier retraité dans le civil.

Huret était jeune encore ; il n’avait pas atteint la quarantaine, et, ainsi refait, soigné, c’était un fort beau garçon, un fort bel homme.

C’est ce changement qui frappa d’abord le regard d’Iza. Elle cherchait le moyen de parler à Huret, lorsqu’elle vit celui-ci la saluer.

Elle le regarda d’un air stupéfait et lui fit signe de s’approcher.

Le cavalier vint se ranger aussitôt à côté de la voiture ; il la salua de nouveau, et Iza lui demanda, avec un ton bien naturel :

— Excusez-moi, monsieur, je ne vous reconnais pas.

— Mon Dieu, madame, je vous ai connue dans de si cruelles circonstances, que je vous prie de ne pas m’obliger à les rappeler.

— Dites toujours, je vous en prie.

— Pas ainsi.

— Mais votre nom, au moins ?

— Huret.

— Ah !... je crois me souvenir. C’est vous qui me poursuiviez avec un si grand acharnement dans le procès que j’ai eu à Paris. C’est vous qui m’avez reconduite jusqu’à la frontière.

Huret baissait la tête comme tout honteux.

Iza ne le quittait pas des yeux, étonnée de lui voir ce regard doux. Jamais ils ne s’étaient trouvés si près l’un de l’autre, au grand jour, ayant la possibilité de se voir bien en face. Et l’idée qu’elle avait de celui qui la poursuivait se modifiait absolument : l’homme qu’elle se figurait terrible avait l’air bon, doux, câlin ; la grosse voix, le regard dur n’étaient qu’une chose de métier qu’il laissait en quittant le service.

Iza avait toutes les audaces quand son but était défini. Elle dit :

— Voulez-vous descendre quelques minutes et m’offrir votre bras ? nous allons parler un peu. Vous n’avez plus la même prévention qu’autrefois contre moi ?

— Oh ! madame, au contraire, vous me rendez bienheureux ; depuis longtemps, je cherchais à me justifier près de vous.

Il sauta vivement de cheval et donna la main à Iza, qui descendit de voiture ; le valet de pied prit la bride du cheval. Huret n’osant offrir son bras, c’est Iza qui le lui prit, et ils marchèrent dans l’allée qui longeait le chemin.

— Monsieur, fit alors Iza malicieusement, je ne me rappelais pas qui vous étiez. Depuis plusieurs mois déjà je vous vois sans cesse près de moi, m’embarrassant de vos regards. Je me demandais quel pouvait en être le motif ; aujourd’hui, sachant qui vous êtes, je me demande si vous êtes chargé de continuer le service que vous faisiez à Paris.

— Excusez-moi et pardonnez-moi, madame ; si j’occupais encore la situation que j’avais autrefois, je n’aurais pas osé vous parler jamais. À la suite de cette malheureuse affaire, si maladroitement conduite par moi, j’ai dû donner ma démission. Une succession, sur laquelle je ne comptais plus, me permet de vivre à ma guise. J’ai une fortune qui me met à même de faire à peu près ce que je veux et de satisfaire à tous mes désirs. Depuis que je suis heureux, madame, j’ai été constamment poursuivi par le souvenir du mal que j’aurais pu vous faire. Cette accusation que je portais contre vous était épouvantable. Depuis cette époque, je n’ai pas cessé de chercher l’occasion d’être seul avec vous et d’avoir l’entretien que nous avons aujourd’hui.

— C’est pour cela que vous me poursuiviez sans cesse alors ?

— Oui, madame.

— Pourquoi ne vous présentiez-vous pas chez moi ?

Il ne répondait pas et semblait ennuyé de la question.

Elle reprit avec calme :

— Mon Dieu, vous me connaissez assez pour savoir ce qu’est ma vie, pour savoir que ma maison est facile d’accès.

— Justement, madame, vous vivez dans un milieu qui m’effraye. Puis, la vérité, c’est que chez vous je crains de trouver quelqu’un que je ne puis voir sans souffrir.

— De qui voulez-vous parler ?

— De M. de Verchemont.

— Mais enfin, qu’espérez-vous ?

Il se tourna vers elle ; leurs regards se croisèrent, et il dit, comme intimidé :

— Rien, madame ; je suis un fou. Je voulais vous voir, vous parler, pour me faire pardonner le mal que je vous ai fait. C’est ce pardon que je réclame de vous.

— Oh ! mon Dieu, monsieur, depuis longtemps j’ai oublié cela ; vous croyiez faire votre devoir, je n’ai pas à vous en vouloir de cela ; je me suis trop souvent trompée dans ma vie pour ne pas excuser les autres.

À son tour, elle le regarda, et ils firent quelques pas silencieusement. Puis, changeant tout à coup d’allure, comme si le ton et les façons qu’ils avaient depuis quelques minutes la fatiguaient, elle le regarda encore, riant un peu. Huret eut un tressaillement et rougit. Elle lui dit :

— Eh bien, monsieur Huret, cela m’amuse infiniment ; il ne faut pas vous gêner de me regarder, cela me plaît. Ce qui me charme surtout aujourd’hui, c’est de m’appuyer sur le bras qui devait m’arrêter autrefois, c’est d’avoir adouci cette grosse voix menaçante, c’est de vous avoir rendu amoureux enfin, car vous m’aimez, n’est-ce pas ?

Huret, un peu décontenancé d’abord, se remit aussitôt et dit avec chaleur :

— Oui, madame, oui, c’est la vérité ; oui,… je vous aime ; … oui, depuis la nuit que je passai près de vous dans le compartiment du wagon vous conduisant à la frontière, l’œil constamment fixé sur vous, sans que vous vous en doutassiez. Je vous admirais, je vous trouvais belle ; j’enviais le sort de ceux auxquels vous permettez de vous aimer, et je maudissais l’odieux métier que je faisais près de vous. Si vous saviez combien de fois je fus tenté, cette nuit-là, de me jeter à vos genoux !

— Pour me demander le prix de ma liberté ? fit-elle en riant.

— C’est de ce jour, madame, que votre image n’a jamais quitté mon cerveau. J’étais brûlé de fièvre à votre souvenir ; je n’avais qu’à fermer les yeux pour vous revoir dans votre grande chambre d’Auteuil, lorsque j’entrai, forçant la porte, et vous trouvai presque nue.

— Oh ! mais vous avez bonne mémoire, fit gaiement Iza.

— Lorsque la fortune m’arriva si inopinément, dans les premiers moments où l’on cherche à satisfaire les désirs inassouvis jusque-là, je n’eus qu’une idée, vous revoir. Si vous saviez alors le fol espoir qu’il y eut en moi ! J’étais riche, je pouvais prétendre à tout. Je pensais qu’à la suite de ce procès vous étiez partie de France ruinée, seule, et je me dis : j’irai la trouver, je me ferai pardonner, et je lui rendrai, moi, la situation que j’avais aidé à briser. J’arrivai ici ; je vous vis plus éclatante que jamais, menant une vie plus brillante qu’à Paris et vivant avec le magistrat qui, plus intelligent que moi, avait bien vu, lui, que vous n’étiez pas coupable, celui qui vous avait sauvée, enfin. J’en fus désespéré, madame, et c’est depuis ce temps que je vis autour de vous. Depuis quelques mois seulement, vous m’avez remarqué ; mais depuis longtemps je souffre dans l’ombre.

Iza souriait en dessous ; elle s’appuyait un peu plus lourdement sur son bras.

Elle leva la tête et le regarda longtemps ; puis elle dit :

— C’est vrai, ce que vous me dites là ? Vous m’aimez ?

— Oh ! follement !

— Si vous reconnaissez que je n’étais pas la misérable que vous croyiez…

— Oh ! ne rappelez plus cela, je vous en supplie.

— Vous savez toujours exactement qui je suis ?

— Je sais que vous êtes la femme la plus belle et la plus adorée du monde.

— Vous savez la vie que je mène ? Or, en venant ainsi vous jeter à moi, vous vous croyez donc bien riche ?

— Je vous aime, madame !

— Je dépense énormément d’argent.

— Je vous aime !

— Oh ! fit Iza en le regardant encore. Revenons vers la voiture, fit-elle.

Ils marchèrent plus vivement. Iza reprit :

— C’est curieux, les singuliers changements qui se font dans la vie. J’en suis encore étourdie. Vous, mon accusateur d’autrefois ; vous, mon plus redoutable ennemi, aujourd’hui amoureux !

— Parce que vous êtes une charmeuse.

— Que cela est drôle !

Ils arrivaient à la voiture.

— Vous reverrai-je madame ? me permettez-vous d’espérer ?

— Au revoir ! fit-elle en lui serrant la main comme ayant hâte de clore l’entretien.

Elle monta en voiture et partit, pendant qu’Huret remontait à cheval et reprenait tout pensif le chemin de Bruxelles.

Iza, étendue sur les coussins de sa voiture, l’œil demi-clos, un méchant sourire aux lèvres, pensait : « Monsieur l’agent, vous êtes encore moins fort qu’autrefois ; c’est une petite comédie que vous jouez mal. C’est vous qui revenez sur moi ; tant pis ! vous m’attaquez, je me défendrai ; ce qui commence en comédie pourra pour vous finir en drame… Il est bien, mais ce regard,… ce regard est singulier ; jamais je ne l’avais si bien observé qu’aujourd’hui… Je connais quelqu’un autour de moi qui a ces yeux-là. Enfin, je le tiens ainsi. Je suis plus à même de le veiller. Des deux, c’est à celui qui arrivera le premier. » Puis, frissonnant tout à coup, elle dit : « Oh ! si cet homme me reprenait encore, si je l’entendais m’écraser de mépris comme il le fit là-bas, dans la chambre d’Auteuil ! Ah ! monsieur l’agent, je n’oublierai jamais cela ; c’est vous qui venez au-devant du châtiment que je vous réservais plus tard ! »

Iza se fit conduire à la banque Flamande. Sous le prétexte de monter parler à M. de Verchemont qu’elle savait bien n’être pas là, elle entra dans le bureau de Carl, le caissier.

— M. de Verchemont n’est pas là ? demanda-t-elle.

Carl vint aussitôt à elle. Il y avait plusieurs personnes dans le bureau, et il dit obséquieusement :

— Non, madame, je ne crois pas que M. le comte viendra aujourd’hui.

— Dites-moi, monsieur Zintsky, il faut que je vous parle ; vous aurez la bonté de le redire à M. de Verchemont.

Carl s’avança ; elle lui dit tout bas :

— Fais venir Norock immédiatement ; il faut que je le voie d’ici deux jours, j’ai besoin de lui ; c’est grave !

— Bien ; dès ce soir, je le ferai prévenir.

Et Iza dit tout haut :

— Ne manquez pas de lui dire, n’est-ce pas ? que, s’il venait avant, de rentrer à l’hôtel.

Et elle se retira.

De son côté, l’agent Huret, en rentrant à Bruxelles, se disait : « Ah ! vous croyez vous moquer de moi ! mais que vos dispositions amicales soient feintes ou réelles, je suis au point où je voulais : je suis près de vous et ma présence ne vous gêne plus ; je veux voir. Dans quelques jours, je saurai ce que je veux savoir. Nous reviendrons à Paris ensemble, la belle, et la main sur l’épaule.

XI

UNE CATASTROPHE

On se souvient que le comte de Verchemont avait envoyé son intendant Eusèbe au pays pour terminer les affaires de prêts hypothécaires et de vente, sur lesquels il n’avait jusqu’alors touché que des sommes minimes.

De Verchemont reçut de ce côté les plus déplorables nouvelles ; l’intendant avait agi trop légèrement ; pressé par son maître pour avoir de l’argent, il avait négligé de prendre sur ceux avec lesquels il traitait les renseignements nécessaires ; les gens étaient insolvables ; les biens se trouvaient par cela tout à fait compromis, et, au lieu de toucher l’argent qu’il désirait, il fallait faire des dépenses nouvelles si l’on ne voulait risquer de compromettre les titres de propriété.

De Verchemont fut ennuyé de ces nouvelles ; heureusement, les affaires de la banque marchaient bien ; il put donc faire face au plus pressé.

Cela ne fut qu’un nuage ; de ce jour à l’assemblée nouvelle, il aurait le temps de liquider cette affaire. En tout autre moment, il l’aurait fait immédiatement ; mais on approchait de l’époque où la banque avait à payer ses dividendes.

Iza ne s’occupait plus que de sa fête.

Trois ou quatre fois, des objets, sortis des bureaux, avaient été transportés chez elle. Ces jours-là, presque aussitôt après que les meubles étaient montés, elle partait pour ne revenir qu’une heure après.

La soirée eut lieu ; la fête fut magnifique. Tout Bruxelles en parla. Ce n’était plus la fête folle à laquelle on était habitué chez la belle Lolotte ; c’était une soirée de haut goût, avec représentation, concert et bal.

Et la plupart des actionnaires de la banque y assistaient.

La vie de Verchemont et d’Iza reprenait avec un lustre nouveau. Le crédit, la confiance étaient revenus.

Quinze jours environ après la grande fête, la veille du jour de payement des dividendes, on vint prévenir de Verchemont que le caissier Carl Zintsky, qui restait à la banque même, n’avait pas paru la veille ; on ne l’avait pas encore vu aujourd’hui même.

On avait vainement frappé à sa porte, et sa présence était absolument nécessaire pour préparer les payements du lendemain.

De Verchemont ne fut ni surpris ni étonné ; Carl Zintsky avait déclaré deux jours avant qu’il partait pour Paris, afin de négocier plusieurs affaires pour la banque. Il aurait dû revenir la veille. Cela n’était qu’un retard, il reviendrait sans doute par un train du soir. En tout cas, il allait lui-même se rendre à la banque ; il avait les doubles clefs des coffres et pourrait toujours aider à la préparation du travail du lendemain.

Il se rendit aussitôt à la banque ; il traversa, pour entrer à son bureau, le bureau de Carl Zintsky. Tout était en place, rien d’anormal. Les employés vinrent lui apporter le travail. Comme il fallait préparer les fonds, il se rendit à la caisse. L’argent était dans plusieurs coffres ; lorsqu’il les eut ouverts, il fit un soubresaut et devint pâle.

Il se refusait à croire ce qu’il voyait.

Les caisses étaient vides !

Il allait et venait d’une caisse à l’autre, cherchant, fouillant partout et ne trouvant rien. Carl Zintsky avait tout enlevé.

Qu’allait-il faire ? Il n’osait crier.

Il ne voulait effrayer personne ; il rentra dans son bureau et tomba avec accablement dans son fauteuil.

Volé ! il était volé par cet homme, en lequel il avait toute confiance, un parent d’Iza !

Cependant, il fallait agir. Des employés venaient lui demander du travail ; il balbutiait, ne trouvant pas de réponse, et il disait :

— Attendez, tantôt… M. Carl va revenir.

On remarquait son air singulier, et déjà dans les bureaux de la banque on chuchotait tout bas.

Il sortit, sauta en voiture et se fit conduire au bureau de la police.

Quand il eut fait sa déclaration, demandant qu’au plus vite on se mit à la recherche du coupable, il crut voir que les magistrats auxquels il s’adressait échangeaient entre eux un singulier coup d’œil.

Il tressaillit lorsqu’on lui dit :

— Monsieur, on va s’occuper immédiatement de cette affaire. Vous allez rester à la banque ? Si l’on avait besoin de vous, pour des renseignements, c’est là qu’on vous trouverait ?

— Non, monsieur, je retourne chez moi. Je ne puis rester à la banque dans l’état de fièvre où je suis. On peut me voir rue de la Loi.

— Ce n’est pas chez vous ! C’est chez la femme avec laquelle vous vivez.

Verchemont fut embarrassé et devint tout rouge. Il était étonné de l’air et du ton avec lequel on lui parlait. Là encore, il avait hâte de partir ; il balbutia :

— Oui,… oui, monsieur, chez Mme de Zintsky.

— Bien, monsieur ; veuillez y rester et vous tenir à notre disposition au cas où on aurait besoin de vous voir.

Il fallait bien comprendre, alors ; ce qu’on pensait de lui était trop visible.

Il sortit étourdi, hébété ; c’est lui qu’on semblait croire le complice du caissier !

Quand il arriva rue de la Loi, c’est à peine s’il put monter.

Tout le long de la route, il avait cherché ce qu’il devait faire ; il n’avait rien trouvé.

Il était ruiné, il ne pouvait faire face au premier payement avec son argent personnel. Aller s’adresser à Van Ber-Costeinn, jamais il n’oserait, car c’était lui, de Verchemont, qui était la cause de cette catastrophe ; c’était lui qui avait entraîné le baron dans cette affaire, lui qui avait choisi le caissier. C’était bien évident ; tout le monde l’accuserait, tout était contre lui.

Qu’allait-il faire ? Il l’avait bien vu par les juges auxquels il s’était adressé, les soupçons planaient sur lui.

La vie extravagante qu’il menait avec Iza, celle que l’on appelait Lolotte, aiderait à l’accuser ; car, quoique personnellement ruiné depuis plus d’une année, il avait toujours vécu du train d’un millionnaire.

Quand il arriva chez lui, la sueur lui mouillait le front, la fièvre le faisait trembler. Il monta chez Iza ; elle allait le conseiller, le soutenir.

Iza était absente.

Il resta dans sa chambre, assis dans un fauteuil, accablé, cherchant vainement à assembler deux idées, bien écrasé sous la responsabilité qu’il avait dans l’affaire, en arrivant insensiblement à bien voir que c’était lui seul que l’on accuserait.

Jamais on ne croirait à sa faiblesse, à sa duperie. On ne voudrait croire qu’à sa complicité.

Pourquoi avait-il été choisir un étranger, un ami, un parent de sa maîtresse, pour la placer à la tête d’une affaire de cette importance, si ce n’était pour être à même d’agir comme il le voudrait, de pouvoir détourner les sommes qui lui étaient confiées ?

Deux heures après seulement, Iza revint.

Lorsque sa femme de chambre lui dit que M. de Verchemont, qui semblait indisposé, qui avait un air singulier, l’attendait dans sa chambre, elle eut un mouvement d’inquiétude affectueuse et se hâta de se rendre près de lui.

— Eh bien ! qu’y a-t-il ? Qu’est-ce que tu as ? tu es souffrant ? fit-elle vivement.

Il pleura comme un enfant, se leva pour tomber dans les bras d’Iza en disant :

— Je suis perdu, je suis déshonoré !

— Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! qu’y a-t-il ?

Alors pleurant, sanglotant, il raconta l’épouvantable catastrophe.

Ah ! ce fut un déchirant tableau que celui de la douleur d’Iza. Ah ! comme elle pleurait, comme elle s’apitoyait, la pauvre femme ! Elle aussi était écrasée par la catastrophe, et, lamentable, elle disait, joignant son sort au sien :

— Oh ! oui, cette fois, nous sommes perdus. Nous ne nous relèverons pas de ça.

Puis, reprenant courage, elle reprenait :

— Mais enfin, as-tu été à la police ? En donnant des ordres partout, peut-être pourra-t-on le retrouver et recouvrer la plus grande partie des valeurs ! Il ne faut pas rester là, inerte ; il faut agir, il faut parer au coup.

— J’ai fait tout cela. Et il m’a semblé, quand je réclamais le concours de la police pour m’aider, que c’est moi que l’on soupçonnait.

— Mais c’est odieux, cela !

— Que veux-tu ! dit-il avec accablement ; cela est naturel. La vie folle que nous avons menée ne pouvait guère nous attirer la considération.

— Oh ! mon Dieu, c’est vrai ; c’est moi qui suis cause de cela, c’est moi qui suis ton mauvais génie, c’est moi qui t’ai poussé dans cette affaire, c’est moi qui t’ai amené le misérable, c’est moi qui t’ai déshonoré !

Et elle fondait en larmes, elle se tordait de douleur, elle était lamentable à voir. Et le malheureux s’assit près d’elle sur le canapé, la prit dans ses bras, l’embrassa en pleurant, essayant, lui le désespéré, de la consoler.

— Mais tu n’es pas la cause de cela, mon enfant ! Que veux-tu ! nous sommes maudits ; je subis le châtiment de ma mauvaise conduite.

— C’est moi,… moi qui suis cause de tout, gémissait Iza.

On entendit du bruit dans la cour. Il se redressa aussitôt et, livide, les lèvres tremblantes, il courut à la fenêtre en disant :

— Oh ! mon Dieu ! est-ce qu’on vient m’arrêter ?

Iza se leva et s’élança vers lui, le prit dans ses bras comme pour le protéger, s’écriant :

— Ah ! non,… non… on ne t’arrêtera pas...

Tout tremblant, il soulevait le rideau pour regarder dans la cour de l’hôtel.

C’était le baron qui descendait précipitamment de voiture. Il s’écria :

— Van Ber-Costeinn ! Oh ! mon Dieu ! il sait déjà. Je ne veux pas le voir. Iza, qu’est-ce que cet homme va me dire ?

— Ne crains rien, répondit Iza.

Elle sortit aussitôt et dit à sa femme de chambre :

— Vite, faites répondre au baron que M. de Verchemont est à la banque, qu’il ne doit pas rentrer avant ce soir ; dites que je suis rentrée tout à l’heure, mais repartie aussitôt. Allez vite, vite !

Iza rentra dans la chambre. Elle trouva de Verchemont retombé dans le fauteuil, hochant la tête et répétant :

— Mon Dieu ! mon Dieu ! que vais-je faire ?

C’était un effondrement moral, un écroulement ; l’avenir, si péniblement reconstruit, était en ruine ; il n’en restait rien ; c’était le vide et l’orage au-dessus.

Iza, en rentrant, s’assit près de lui, cherchant à le consoler, lui disant que tout n’était pas perdu, qu’il avait un jour devant lui, que pendant ces heures on pourrait faire beaucoup. Mais lui semblait ne plus entendre ; il restait froid à ses caresses, il avait des airs d’idiot ; et à tous ses encouragements, à ses consolations, il répondait :

— Perdu !… perdu !… C’est fini !

Iza le traitait comme un enfant, lui racontant des choses folles, lui donnant des espérances sans raison ; il ne comprenait pas, semblait ne pas entendre ; chaque fois qu’on entendait du bruit dans l’hôtel, il tressaillait, il avait peur ; et toute la journée ce fut une procession continuelle de gens venant pour avoir des nouvelles sur la banque.

Le bruit de la catastrophe était répandu déjà en ville.

Iza, qui l’avait quitté un moment pour donner quelques ordres, revint près de lui avec le journal du soir ; il se jeta dessus : il lut un article épouvantable par ses sous-entendus, dans lequel il était personnellement visé. Ce fut le dernier coup ; il jeta le journal, et, sanglotant, il dit :

— Oh ! malheureux, malheureux que je suis !

Iza voulut encore le consoler, lui disant qu’il fallait faire face au danger. Il n’était pas criminel, lui ; il n’était pas responsable du misérable qui les avait trompés. Il fallait bien le prouver à tout le monde.

Il ne répondit pas ; il restait toujours comme accroupi dans le fauteuil, semblant ne plus entendre.

Iza lui dit alors :

— Il ne faut pas s’abattre comme ça. Sois un homme. Nous avons jusqu’à demain, je vais essayer de parer au mal.

Il releva la tête et la regarda sans dire un mot ; ce qu’elle disait lui semblait extravagant.

Iza, le caressant, l’embrassant comme un enfant, continuait :

— Ne te désole pas, tout n’est pas perdu ; je vais faire le possible, je vais voir le baron ; il ne faut pas qu’on se doute au dehors de ce qui se passe ici. Tu as été à la police faire ta déclaration, te plaindre d’un employé infidèle, tu le fais rechercher, tout cela est normal ; tu n’as pas dit pour cela que la banque était compromise, on ne sait pas l’importance du mal ; nous avons jusqu’à demain. Écoute, Oscar, ne te tourmente pas ainsi, ne te désespère pas ; ce qu’il faut d’abord faire, c’est inspirer la confiance, c’est détruire, au moins pour aujourd’hui, l’effet des bruits qui sont répandus ; il faut que nous ne paraissions pas être touchés par ce qui arrive.

De Verchemont la regardait, cherchant à la comprendre ; elle continua :

— C’est l’heure de la promenade, je vais aller au bois comme tous les jours, affectant d’être riante, d’être gaie. Je pousserai chez le baron, je m’entendrai avec lui ; ne te désole pas, espère encore. Mon pauvre cher ami, je te le répète, nous avons jusqu’à demain. Je vais donner des ordres en bas pour que l’on dise à tous ceux qui viendront que tu as été surpris par l’infidélité de ton employé, mais que la banque ne court aucun danger, que tu feras face à tout.

— Mais cela est impossible ! gémit Verchemont.

— Laisse-moi dire, laisse-moi faire ; nous avons jusqu’à demain. Tu vas être raisonnable, n’est-ce pas ? Tu ne vas plus te désoler, pleurer. Tu vas attendre.

Essuyant ses yeux, il balbutia :

— Oui,… oui...

Et, ne trouvant pas un mot à dire de plus, il la prit dans ses bras et l’embrassa, pour la remercier de l’affection qu’elle lui montrait.

— Essuie tes yeux, sois raisonnable, que nos gens ne te voient pas en cet état.

Il obéit docilement, comme un enfant : il se redressa, essuya son visage, essaya de sourire.

Iza avait sonné, sa femme de chambre parut ; elle demanda :

— Est-ce qu’on a attelé ?

— La voiture attend madame.

— Bien, fit-elle, je descends.

La femme de chambre sortie, elle prit fougueusement Verchemont dans ses bras, l’embrassa passionnément en disant :

— Courage !… courage !… Va, tout n’est pas perdu, nous avons jusqu’à demain.

Le malheureux la regarda ; elle souriait, et il reprit confiance.

La Grande Iza, la belle Lolotte descendit, monta en voiture et se fit conduire au bois de la Cambre.

XII

LE DOSSIER

À la même heure où le sous-caissier de la banque Flamande faisait prévenir le comte de Verchemont de l’absence du caissier, Huret, seul chez lui, dépouillait sa correspondance.

La lecture d’une des lettres qu’il avait reçues le fit bondir ; il la froissa et exclama :

— C’est toujours la même chose ; ils sont dans leurs bureaux, collés dans leur fauteuil, les pieds sous la table, et ils se figurent qu’en deux ou trois mois on peut éclaircir une semblable affaire… Je ne suis pas suspect, cependant, moi. Ce n’est pas à mes plaisirs que je dépense l’argent que je demande ; que veut dire tout cela ? Sur quoi s’appuient mes persistances dans ces recherches ? Au bureau, des pièces manquent au dossier, et il faut que je les éclaire. Oh ! mon Dieu, ce sera simple ; si je crois que cette femme est la cause de tout, si je crois que c’est elle, sinon la seule, la véritable coupable dans l’affaire de la rue Lacuée, ce n’est pas pour leur instruction à eux, ce n’est pas pour leur enquête ; c’est parce que j’ai vu, et surtout parce que je sais ce dont elle est capable. Ils le veulent ; je vais leur rappeler ce que j’ai observé, moi, d’abord sur l’affaire ancienne, et, dans quelques jours, je leur dirai ce que j’ai vu ici... Au fait, puisque cette pièce manque au dossier, je puis la rétablir. Je vais la leur remettre sous les yeux, cela les fera patienter.

L’agent fouilla dans sa valise et en tira un petit carnet qu’il plaça sur sa table ; il se disposa à écrire. Consultant d’abord les notes qu’il avait dans son carnet, il écrivit :

 

« Monsieur, vous me demandez sur quel fait j’agis, le dossier vous manquant.

» Voici, autant que ma mémoire peut me servir, les circonstances dans lesquelles je fus mêlé pour la dernière fois à cette mystérieuse affaire. – Le sieur Houdard, amené par les agents, avait été conduit dans la salle à manger, voisine de la chambre où l’on trouva le corps de Léa Médan étendu sur le tapis.

» Des magistrats étaient dans cette chambre ; on avait amené la fille Iza, mais celle-ci attendait dans le petit salon du rez-de-chaussée.

» Lorsque j’entrai, Houdard était sombre, anxieux ; on eût dit qu’il avait peur près de cette chambre close.

» À ma vue, il fit un mouvement si brusque et se leva si vivement, que les deux agents le prirent immédiatement au collet pour réprimer ce qu’ils croyaient être une tentative de fuite.

» Le procureur impérial m’ayant fait ordonner d’introduire l’inculpé, j’ouvris la porte, observant avec soin si une émotion ou un tressaillement trahirait ce qui devait se passer en lui.

» Il resta calme.

» Le juge d’instruction lui demanda alors de raconter dans quelles circonstances la fille Léa avait été empoisonnée, circonstances qu’il devait connaître, puisque lui seul était entré dans la maison et y était resté dans la nuit du 20 juin.

» Il répondit qu’effectivement il avait passé cette nuit avec Léa, mais,… mais que pourtant, vers trois heures du matin, pour une cause qu’il avait déjà expliquée, – son mariage qui devait avoir lieu le lendemain, la nécessité de ne pas faire savoir qu’il avait découché la veille de l’accomplir, – il était parti ; qu’il avait laissé Léa gaie et rieuse, qu’il était prêt à jurer de nouveau qu’il n’était pas coupable de ce dont on l’accusait.

» Après un moment de silence, le juge d’instruction, ayant consulté le procureur, prévint Houdard qu’il allait être confronté avec une personne à laquelle il avait lui-même avoué le crime qu’il avait commis.

» Alors il tressaillit, regardant d’un air effaré, semblant se demander de quelle personne on voulait lui parler et ce que cela pouvait signifier ; il dit aussitôt que, si une personne osait dire qu’il avait avoué pareille chose, non seulement il était prêt à la voir, mais il le demandait même.

» En ce moment, il me parut sincère, et cela m’affermit dans ma conviction qu’Iza ne devait pas être pour rien dans le crime de cet homme, et que l’histoire qu’elle avait racontée était une fable faite par elle pour rejeter sur lui toute la responsabilité du crime commis.

» Le procureur impérial pria son greffier de descendre chercher Iza, et celui-ci l’introduisit quelques minutes après.

» Houdard, la voyant paraître, crut qu’elle était arrêtée, et il ne put cacher sa stupéfaction.

» Le juge lui ayant demandé s’il la reconnaissait, il eut l’air embarrassé, mais il acquiesça d’un signe de tête.

» J’observais alors Iza : elle était froide, calme ; cependant un tressaillement la secouait. Elle se plaça de façon à ne pas regarder le lit, près duquel j’étais placé et qui était resté dans l’état où nous l’avions trouvé le lendemain du crime.

» Lorsque Houdard apprit qu’Iza l’accusait, la colère et la rage qui s’emparèrent de lui me prouvèrent encore la complicité de cette fille.

» — C’est toi qui dis cela ! s’écriait-il.

» — Oui, répondit-elle. J’ai dit que les papiers, les bijoux que l’on a trouvés chez moi y avaient été laissés par toi le jour où je t’avais chassé en apprenant, par le récit que tu m’en faisais toi-même, que tout cela provenait de Léa, que tu avais empoisonnée avec du champagne, l’ayant grisée d’abord. J’ai dit que tu n’étais parti que sur la menace que je t’avais faite de te dénoncer.

» Houdard semblait outré ; il regardait Iza bien en face ; mais celle-ci supportant son regard sans faiblir, l’œil d’André s’éclaira d’une flamme farouche ; il respira fortement en serrant les poings.

» Je craignais un coup de tête et je l’observais, m’avançant un peu de son côté.

» Il n’en fut rien ; seulement il s’écria avec volubilité que c’était lui qui avait tué Léa Médan, mais avec l’aide d’Iza. Le champagne qui lui avait servi à le faire lui avait été préparé par elle, et, s’adressant à Iza, il lui dit que, voulant le perdre, elle se perdrait avec lui.

» Il avouait enfin avoir commis le crime ; mais n’y avait-il rien de vrai dans l’accusation qu’il portait contre Iza ?

» Cependant les magistrats n’en crurent pas un mot, et tous haussèrent les épaules, prenant acte de son aveu seulement.

» Ce que voyant, Houdard perdit la tête et devint si visiblement furieux, que je crus devoir faire signe aux agents qui m’accompagnaient de s’approcher pour m’aider à m’emparer de lui.

» Alors il se passa une chose étrange : entre Iza et lui s’établit une discussion vive, folle, dans laquelle il lui répétait toutes leurs conversations, et d’où il ressortait clairement que, si Iza ne l’avait pas aidé à empoisonner Léa, elle l’avait tout au moins poussé à lui prendre, par quelque moyen que ce fût, certains papiers qui se trouvaient chez elle et lui avait promis de l’argent.

» Chose étrange, aucun des magistrats présents ne releva cette espèce d’aveu de complicité.

» À la fin, Houdard, furieux, s’élança sur Iza ; mais j’étais prêt, et je le retins. C’est alors que le misérable brisa le meuble où il trouva le flacon qui lui servit à s’empoisonner.

» Cet homme, assurément, était coupable ; mais il était le complice et la dupe d’Iza, c’est ma conviction. Il était l’instrument, c’est elle qui fut tout.

» C’est sur ces souvenirs que j’agis ici, et, dans les recherches que j’ai faites, tout a fortifié ma conviction première, c’est-à-dire que l’auteur du crime de la rue Lacuée est bien la fille Iza. Sa vie, que j’observe, n’est bruyante qu’à la surface et ne doit avoir pour but que de cacher une ténébreuse action.

» Je suis à la piste d’une affaire mystérieuse qui doit se rattacher à ce qui s’est passé à Paris. J’ai déjà l’assurance que l’effraction qui a motivé mon départ est son œuvre.

» Le jour même de mon arrivée à Bruxelles, ainsi que je vous l’ai dit dans ma dernière lettre, un homme venu de Paris lui a apporté une petite malle ; c’est cet homme que je recherche vainement.

» Je vous prie, monsieur, de me permettre de continuer mes recherches, et je vous assure de nouveau que je ne tarderai pas à vous donner des renseignements précis.

» Les gens qu’elle voit secrètement sont des étrangers dont les allures singulières ne m’inspirent aucune confiance...

» Elle vit ici avec l’homme que vous savez et mène une vie opulente que rien ne justifie. Vous savez que cet homme est absolument ruiné ; la source de cette opulence ne peut être que dans l’escroquerie. C’est un point encore sur lequel je m’attache, monsieur ; ne me découragez pas, je suis sûr de mon succès, j’en fais une question d’honneur pour moi.

» Veuillez faire joindre mes notes au dossier, qui sera ainsi rétabli avant peu ; j’en suis convaincu, nous en aurons besoin. Il est fort important que les héritiers de Léa Médan ne donnent pas suite momentanément à leur projet d’enquête. Il faut que la fille Iza soit bien assurée qu’on n’a pas poursuivi l’affaire et que la famille Médan a été désintéressée. Ma force ne peut être que dans sa quiétude. J’ai eu avec elle un entretien ; c’est le commencement d’un moyen nouveau ; dans quelques jours, je vous en parlerai plus longuement lorsque j’aurai obtenu quelque résultat. Les renseignements que vous m’avez envoyés sur les gens que je vous avais désignés m’ont été très utiles.

» Enfin, le crime de la rue Lacuée n’est pas une action isolée ; c’est une partie d’une machination ténébreuse, exécutée par une bande qu’Iza dirige, et, malgré vos doutes, je crois de plus en plus que de V… est de la bande. Je l’observe et remarque qu’il n’est plus le même homme, il semble poursuivi par le remords ; autant la fille Iza est gaie, autant il est sombre ; elle recherche le bruit, le scandale, et il en souffre.

» Tel est l’état de choses, qui, je l’espère, vous fera modifier vos derniers ordres ; j’attends un mot de vous. Dans cet espoir, je suis, monsieur le juge d’instruction, votre très humble… »

 

Cette lettre, écrite à la diable, faite rapidement pour répondre à une mise en demeure d’en finir, fut immédiatement glissée sous enveloppe par Huret, qui n’avait pas à faire de style avec ses chefs.

Il la cacheta et se hâta de la porter à la poste.

Le courrier du lendemain lui apportait des ordres nouveaux, approuvant sa conduite, qui lui donnèrent toute liberté d’agir.

Quelques jours après, il était seul chez lui, au milieu de la journée, lorsque Chadi se présenta.

— Imprudent, fit-il en le voyant, que viens-tu faire à cette heure ?

Chadi avait le visage tout bouleversé.

— Oh ! monsieur Huret, c’était trop grave, j’ai tout risqué.

— Qu’est-ce qu’il y a ? demanda l’agent.

— Il paraît que le fameux caissier de la banque Flamande, le parent d’Iza, est en fuite, et la caisse est vidée !

— Que me dis-tu là ?

— Ce que je viens d’apprendre ; tout le monde est sens dessus dessous à l’hôtel ; Verchemont et Iza sont enfermés ensemble depuis deux heures. Elle a donné l’ordre de ne recevoir personne, et c’est une procession de gens qui viennent à toute minute pour avoir des renseignements.

— Le grand Carl est parti ! Ah ! très bien. Voilà l’affaire qui commence. Allons, vite, tu vas m’aider.

— À quoi ?

— Tu vas me servir de valet de chambre. Vite, vite, je n’ai pas une minute à perdre.

Et Huret fouillait ses tiroirs et sortait des vêtements. Puis il ouvrit une petite boîte, semblable à celle que les comédiens ont pour le maquillage, et il se plaça devant une glace, se peignant, se teignant, se poudrant.

Chadi le regardait étourdi.

— Qu’est-ce que vous faites là ? Vous vous déguisez ?

Quand Huret se retourna pour lui répondre, Chadi exclama :

— Le capitaine Crochet !…

— Oui, un des actionnaires de la banque. Tu ne m’avais pas reconnu, fit Huret gaiement. Allons, vite, habille-moi.

Et Chadi, tout bouleversé, l’aidait à mettre ses vêtements, disant :

— Ah ! vous me faites peur, vous vous transformez trop facilement. Le capitaine Crochet, ce vieux gâteux qui les faisait tant rire, c’était vous ?…

— Oui, c’est moi qui les faisais tant rire… et qui vais les faire pleurer.

En effet, le capitaine Crochet – alias Huret – était un des forts actionnaires de la banque Flamande. Lorsque les actions discréditées se vendaient un peu plus que le prix du papier, il en avait acheté ; et, quand la banque se reconstitua, les papiers reprirent leur valeur. C’est pour cela qu’il avait pu un jour s’intéresser assez à la banque pour venir dire à Iza, à titre confidentiel, ce qu’étaient les singuliers individus qui composaient le conseil d’administration.

Il n’avait trouvé que ce moyen pour se rendre chez elle, et c’est lui qui, sans le savoir, avait donné à Iza l’idée de la seconde manœuvre ; c’est-à-dire, après avoir relevé la banque, en chasser tout le monde pour la laisser à Verchemont seul.

C’est à cause de cela qu’il était invité aux fêtes d’Iza.

Sanglé, boutonné dans son costume, Huret dit à Chadi de rester chez lui, de l’attendre, car il ne savait pas ce qu’il allait faire si le bruit était vrai, et il se rendit à la banque. D’un coup d’œil, il vit qu’il se passait quelque chose d’anormal. Il fut immédiatement reçu par le sous-caissier, qui lui confirma purement et simplement ce qu’on disait. Mais il ajouta qu’un mot qu’il venait de recevoir de M. de Verchemont commandait de ne pas s’arrêter à la catastrophe. Le lendemain, la caisse payerait.

— Ah ! fit Huret tout à fait surpris.

Il sortit et se rendit rue Galilée. Assurément, c’était le baron qui allait faire face à tout. On lui dit à l’hôtel que le baron, dès qu’il avait appris la fuite du caissier de la banque, avait été deux fois rue de la Loi sans pouvoir rencontrer M. de Verchemont. Alors, ne voulant pas être ennuyé par les actionnaires, car, au fond, il n’était pas responsable, lui, il était parti pour sa campagne à Laeken.

— Tout cela prend une singulière tournure, grognait Huret.

Il retourna chez lui. En traversant le grand boulevard, il vit Iza souriante, étendue dans sa grande voiture, tournant la rue de la Loi et se faisant conduire au bois. Il la salua. Elle rendit au capitaine Crochet son salut, affectant d’être riante.

— Qu’est-ce que tout, cela veut dire ? Elle paraît aussi calme que si elle allait à un rendez-vous. Pas d’inquiétude… Les caisses sont vides,… et l’on paye demain ! Où auront-ils cet argent-là ?

Tout soucieux, Huret rentra chez lui en disant à Chadi :

— L’heure est venue ; nous serons bientôt à Paris. Tu ne retourneras pas aujourd’hui en face. Tu vas me servir.

— À vos ordres, Monsieur Huret.

L’agent écrivit rapidement quelques lignes.

— Porte ça vite au télégraphe. Et maintenant, je reprends mon rôle !

Et il se hâta de quitter le costume du capitaine Crochet.

Puis, après quelques minutes de réflexion, il dit :

— Essayons cela, nous verrons ce qu’elle répondra.

Et, prenant une feuille de papier :

 

« Madame, j’apprends le malheur qui frappe M. de V… Je vous ai dit que j’étais riche. Je me mets à votre disposition.

» HURET. »

 

Chadi emporta la lettre en retournant à son poste pour attendre Iza.

XIII

LES CONSEILS DE LOLOTTE

Lorsque Iza revint à l’hôtel, elle trouva Oscar de Verchemont dans l’état où elle l’avait laissé, abattu, écrasé, sans énergie, sans courage. C’est vainement que le malheureux se disait qu’il n’était qu’une victime ; il sentait que l’opinion publique l’accuserait. Ce n’était pas à sa maîtresse qu’il devait demander un homme de confiance. Puis, quand on se place à la tête d’une affaire semblable, on doit y porter plus d’attention ; son devoir de chaque jour devait être de surveiller le caissier.

Pour rien au monde, Verchemont n’eût consenti à sortir, à se faire voir ; il avait peur, il était toujours sous l’impression des regards des magistrats auxquels il avait été faire sa déclaration, regards qui traduisaient leur croyance en sa culpabilité.

En entrant dans la chambre où se trouvait le malheureux, la Grande Iza changea de physionomie.

Pendant sa promenade, elle était riante, elle affectait de paraître gaie, et elle était tout à coup devenue sombre, lugubre.

Oscar releva la tête en l’entendant entrer, et son regard sembla l’interroger. Alors elle répondit avec accablement :

— Que le monde est cruel ! On me regardait comme si j’étais coupable… J’ai entendu, sur ma route, des accusations… Oh ! les misérables.

— On t’a insultée ?

Elle ne répondit pas et parut essuyer une larme.

— Pauvre belle, c’est sur toi qu’il vont se venger !… Oh ! que je suis malheureux… Que faire ?

— Je ne sais, dit Iza. J’ai appris une chose épouvantable…

— Quoi ?

— Si la banque ne paye pas demain, nous serons arrêtés tous les deux.

— Arrêtés ! répéta Oscar en tressaillant… Et, cependant, je ne puis payer… Rien… Je n’ai plus rien,… ! je suis ruiné !…

— Écoute, Oscar, j’ai des bijoux : ils sont à toi ; je vais les vendre.

Il la prit dans ses bras et l’embrassa en disant :

— Que veux-tu que les trente ou quarante mille francs que nous en aurions fassent dans ce gouffre ? Nous vendrions tout, mobilier et bijoux, que nous n’arriverions pas à la vingtième partie de ce qu’il faut… Le baron seul pourrait…

— N’en parle pas ; il a été nous dénoncer ; il a dit qu’il croyait que tout cela avait été arrêté entre nous avec Carl.

— Il a dit cela ! Mais c’est un misérable, un infâme !

— Nous sommes perdus, Oscar ; demain nous serons en prison… Tu ne veux pas te résoudre à cela ?

Elle était singulière à voir et à entendre, la Grande Iza ; elle parlait avec une chaleur, un entraînement étonnants.

— Que faire ! répétait sans cesse de Verchemont avec accablement.

— Nous avons mes bijoux, quelques valeurs négociables ; avec cela, nous avons le temps de nous retrouver quelque chose… Abandonnez tout ; j’ai fait dire que les bruits qui couraient étaient vrais, mais que, malgré la catastrophe, M. de Verchemont payerait demain sur sa fortune personnelle.

— Mais, malheureuse enfant, je suis ruiné, absolument ruiné ! je n’ai plus que des dettes.

— Je le sais ; mais ayant dit cela, on nous laisse libres jusqu’à demain, et nous avons toute la soirée, toute la nuit ; pendant ce temps, nous pourrons fuir.

— Jamais ! fit de Verchemont vivement ; je paraîtrais être véritablement coupable et chercher à échapper au châtiment mérité… Non pas ; je puis tomber, être ruiné, mais il faut que l’on sache que je suis un honnête homme.

— Alors, c’est la prison demain !

Il y eut un silence.

— Lolotte, ma pauvre chère amie, c’est assez d’une victime. Tu n’as pas les mêmes raisons que moi de rester… Toi, tu vas fuir, tu vas emporter tout ce que tu pourras ; il faut que tu te sauves, car je ne sais ce qui pourrait t’advenir après…

— Après quoi ?

Il ne répondit pas. Elle le regarda et vit qu’il était plus sombre ; elle, au contraire, eut un éclair dans les yeux… Au bout d’un instant, elle dit :

— Non, je ne te quitterai pas. N’essaye pas de me cacher ce que tu penses ; je l’ai deviné.

Il baissa la tête. Elle reprit :

— Oscar, j’ai été heureuse avec toi ; j’ai partagé ta bonne fortune ; je ne t’abandonnerai pas dans l’adversité, dans le malheur… C’est moi qui suis la cause de ce qui arrive… Je sais qu’un homme portant ton nom ne peut accepter l’infamie d’une accusation. Tu veux y échapper en mourant ; je n’essayerai pas de te faire renoncer à ton projet… C’est la seule fin possible, la mort ; mais je veux mourir avec toi.

— Que me dis-tu là, pauvre belle ?

— Je te dis ce qui sera. Si tu veux risquer les assises, je serai près de toi ; si tu veux mourir, nous mourrons ensemble.

— Ah ! ma chère âme !

Et il la prit affectueusement dans ses bras, ému, bouleversé par son sacrifice et pleurant comme un enfant.

— N’est-ce pas, je t’ai deviné ?

— Eh bien ! oui, c’est vrai ; je suis décidé à me tuer, parce que la mort est la seule preuve que je puisse leur donner que je ne suis pas complice de cet homme… On ne vole pas pour se tuer ensuite… Et puis, c’est la fin d’une vie trop lourde ; dans une lettre, je dirai la vérité, je suis ruiné…

— Pour moi,… et je meurs avec toi !

— Non, non, tu es jeune, tu es belle, tu as l’avenir devant toi.

— Il n’y a pas d’avenir sans toi… Oh ! je suis une extravagante, une folle ; tu m’as crue légère, je veux te prouver que je n’étais qu’une femme heureuse, une femme qui aimait. Celui que j’aimais ne mourra pas sans moi…

— Si tu savais quel bien fait à mon cœur ce que tu me dis là !

— Oscar, mais tu ne souffres donc pas à l’idée qu’après toi je pourrais retrouver les caresses d’un autre ?

— Si ! répondit sourdement le malheureux !

Et cela était vrai ; il était décidé à mourir, et la mort lui semblait douce dans les bras de la Grande Iza.

Ils décidèrent de mourir, lui sombre, Iza presque gaie.

Il était assis sur un coin du canapé ; elle se plaça sur ses genoux, le regarda avec passion, essuya ses yeux encore mouillés ; puis, l’embrassant, elle dit tout bas à son oreille :

— Oscar, nous allons mourir ; une mort étrange ; une belle nuit... Nous nous tuerons dans ma chambre, et nos dernières heures seront des heures d’amour… J’ai toujours pensé que je me tuerais, et j’avais pour cela un poison singulier. Et elle ajouta plus bas : qui donne la mort dans un rêve.

— On ne souffre pas ? demanda-t-il.

— Non ! non ! on s’endort pour ne s’éveiller jamais.

— Et nous nous endormirons dans les bras l’un de l’autre ?

— Oui, mon Oscar, et ma dernière parole sera : « Je t’aime ! »

Et leurs lèvres se touchèrent. Le malheureux était tout secoué ; elle le sentait trembler dans ses bras, ses yeux luisaient, ses lèvres frémissaient, et il disait déjà :

— Je t’aime.

L’idée de la mort n’influait plus sur lui ; ses mains qui glissaient sur le buste d’Iza, étaient froides, et, en sentant la chaleur des chairs de la belle créature, il fut dévoré de désirs.

Iza, se dégageant, se releva vite en lui disant :

— Laisse-moi… Je vais donner des ordres pour qu’on nous laisse seuls... On va servir un souper que je vais spécialement commander… dans ma chambre, de laquelle nous ne sortirons plus. Écris ta lettre, débarrasse-toi de tout tracas pour ne penser qu’à aimer…

— Et à mourir… Je t’obéis…

Et, comme un enfant docile, il se rendit dans son bureau et écrivit une longue lettre, en expliquant bien nettement qu’il était la première victime de la catastrophe ; il se reconnaissait responsable et, ne pouvant payer, il préférait la mort à la honte des doutes qui planeraient sur lui en vivant.

Puis il demandait qu’on ne séparât pas son corps de celui de sa maîtresse. Il voulait qu’on les envoyât tous deux au vieux château de ses pères…

Des folies, où le sens moral était noyé ! Assurément, à ce moment, après les secousses de la journée, après les baisers d’Iza, le malheureux, que deux ans de passion de la courtisane avaient épuisé, n’avait plus la raison bien nette.

Il était tard. Iza avait accordé congé à la plupart de ses gens, leur donnant l’ordre de répondre aux questions qui leur seraient adressées que la banque Flamande payerait le lendemain, malgré la fuite du caissier.

À l’unique domestique qui restait à l’hôtel, elle recommanda qu’on ne les dérangeât pas ; M. de Verchemont, ayant à travailler, passerait une partie de la nuit, et c’est pour cela qu’elle avait fait monter un petit souper dans sa chambre.

Tout était silencieux dans l’hôtel lorsqu’elle vint retrouver de Verchemont.

Celui-ci avait terminé sa lettre et l’avait placée bien en vue sur son bureau ; il avait mis tous ses papiers en ordre et brûlé quelques lettres.

Iza, elle, se moquait probablement de ce qu’elle pourrait laisser derrière elle ; elle ne brûla ni une lettre ni un papier, et quand Verchemont lui demanda :

— Tu n’écris à personne ?

— Moi ? fit-elle ; mais je ne connais que toi dans ce monde. Je suis comme les oiseaux, je nais et je vis en chantant ; je marche devant moi, je meurs où je me trouve, et je ne laisse rien, ni en avant ni en arrière, pas même un souvenir.

— Comme tout est silencieux ce soir, ici !

— J’ai renvoyé tout le monde afin que nous soyons seuls et libres. Te souviens-tu de la première nuit que nous passâmes ensemble, lorsque tu m’amenas au petit hôtel d’Auteuil ?

— Oh ! oui, fit-il, souriant à ce souvenir.

— Eh bien ! je veux te recevoir de même dans ma chambre, la même que là-bas ; … l’orgie intime.

— La mort est une ivresse, ainsi.

— Éteins tout ici… et viens.

Et, pendant qu’il finissait de tout mettre en ordre, Iza se sauvait dans sa chambre pour l’attendre. Décidément la courtisane envisageait bien courageusement la mort.

Assurément, elle ne voyait dans la grave action qui allait s’accomplir que les apprêts dont elle l’entourait.

La chambre d’Iza, se trouvant au bout de l’hôtel, avait deux portes, l’une donnant sur un boudoir, l’autre sur un cabinet de toilette par lequel elle pouvait sortir en suivant un couloir de service.

Au moment où elle traversait le palier de l’escalier, elle entendit du bruit et demanda qui était là ; le domestique resté seul répondit que c’était une lettre qu’on avait apportée, mais qu’il n’osait la monter, madame ayant recommandé qu’on ne la dérangeât pas.

— Cette lettre est pour monsieur ?

— La lettre est pour madame.

— Donnez-la-moi.

Le domestique monta, lui remit la lettre, et, sur son ordre, il se retira. Elle courut dans sa chambre ; là elle lut ; c’était la lettre d’Huret.

— Qu’est-ce que ça veut dire ?

Et elle restait soucieuse.

Elle entendit des portes qui se fermaient ; c’était de Verchemont qui venait.

Elle se sauva dans son cabinet de toilette pour se débarrasser de son costume de ville et revenir vers lui dans sa splendeur d’astre de nuit.

Il attendait passivement dans la chambre, et ce sanctuaire était une curiosité dont les bonnes Flamandes, propres comme un sou neuf, parlaient souvent avec des yeux pleins de lueurs.

Iza Lolotte avait toujours le luxe d’elle-même ; sa chambre était une merveille d’audace ; il fallait la grâce, la beauté de la femme pour en faire accepter l’originalité.

Et la belle créature n’avait fait exécuter qu’une œuvre de goût. Elle avait compris que, comme dans les tableaux dont le fond doit servir à faire valoir le sujet, sa chambre devait servir à faire ressortir sa beauté.

Sa chambre était tendue de pou-de-soie noir, enveloppé dans ses angles de boudins de soie jaune or ; les rideaux, les tentures du lit étaient d’un gros velours de soie, noir toujours, bordé d’un liséré et d’une frange de soie jaune or.

Le meuble était d’ébène lisse, cirée et se composait d’une dormeuse, de quatre fauteuils, d’un guéridon et d’une petite armoire, lourde de forme et solide comme un coffre-fort.

La cheminée, de marbre noir, était haute et vaste ; en y jetant une brassée de sarments à l’heure du repos, on s’y chauffait tout entier. Entre les deux fenêtres, une glace immense partait de la cimaise, montait jusqu’au plafond, sans cadre, enveloppée par des rideaux de velours retenus par des embrasses.

La Grande Lolotte aimait ce grand miroir qui la reflétait, dorant son corps de lueurs d’incendie.

Le sol était couvert de longues peaux d’ours noir.

En face de la grande glace, le lit, capitonné de la même étoffe que les tentures, occupait un bon quart de la chambre ; lit aux proportions colossales, aussi large qu’il était long, qu’on n’atteignait, pour s’y étendre, qu’en gravissant deux marches. Ce lit n’avait ni draps ni couvre-pied ; il était recouvert de velours noir.

C’est là-dessus que, la cheminée embrasée, Iza se couchait et s’endormait ; une habitude de sauvage ; elle couchait entièrement nue, les cheveux épars, et elle dormait sans se couvrir, comme les fauves.

Il est absolument nécessaire, pour ceux qui ne connaissent pas notre héroïne, que nous refassions en quelques lignes sa biographie.

Voici ce que disait d’elle son premier maître, Rig le sauvage.

Le jour où un homme, ébloui par sa beauté, avait été la prendre pour la jeter dans la vie parisienne comme l’ange du mal, cet homme avait dit au saltimbanque :

— Pourquoi laisses-tu vivre dans ce métier horrible une enfant de cet âge ? Ne penses-tu pas qu’elle peut se perdre ?

Iza avait dix-sept à dix-huit ans alors. Le vieux Rig avait répondu :

— Maître, vous croyez donc que la vertu traîne dans le monde derrière nos baraques ?

— Ce visage câlin, ces yeux purs…

— Maître, quand je rencontrai Iza, c’était en allant de Widdin à Sulima ; je traversais un village que les Turcs venaient de piller. Iza, qui depuis huit jours accompagnait les chefs de ces jolis soldats, lasse des inégalités de traitement qu’on lui faisait subir, se souvint qu’elle était chrétienne et qu’elle commettait une faute en vivant avec des infidèles. Elle se sauva ; je la trouvai sur la route, presque morte de faim, craignant toujours de tomber aux mains de ceux qu’elle fuyait. Iza n’était pas née pour être vierge et martyre.

Ce début de sa vie, elle n’avait pu entièrement s’en dégager ; elle avait des fièvres de souvenir pendant lesquelles on la voyait se revêtir des vêtements sordides de la zingari.

Elle avait été mariée à un financier, Séglin, célèbre par sa scandaleuse banqueroute, et alors on la disait d’une grande famille, car le banquier Séglin croyait avoir épousé en elle la fille du comte de Zintsky. La superbe mondaine, la veuve de Séglin, avait gardé, dans la vie molle et douce des courtisanes, ses habitudes farouches ; il y avait des jours où les parfums qu’elle répandait sur son corps la brûlaient, des nuits où le linge qui touchait sa peau la dévorait ; l’envie lui prenait d’aller à la belle étoile toute une nuit, comme une chienne errante ; elle n’avait plus de la femme que les vices. Si celui qu’elle avait cru aimer dans sa vie, son pays, le grand Moldave Georgeo Golesko qui faisait des exercices de force dans les fêtes foraines, avait vécu, elle aurait été souvent lui demander le souvenir de ses nuits de route.

La belle grande table où elle mangeait dans la haute salle à manger, les jours où elle était seule, la rendait triste ; l’odeur des mets fins, des plats exquis, de la bonne cuisine, enfin, lui tournait le cœur.

La belle chambre où elle paraissait si blanche, où elle dormait si doucement, lui semblait lugubre ; elle étouffait dans son hôtel, elle avait besoin d’air, de poussière, de clair soleil ; elle avait des envies folles de manger en tenant son couteau d’une main et, de l’autre, un morceau de pain dur sur lequel son pouce retiendrait un bout de fromage puant. Elle avait la nostalgie de la boue ; ses poumons auraient mieux respiré dans l’air empesté de la baraque de Georgeo ou du vieux Rig. Il lui aurait plu de presser avec son doigt mignon une tranche de jambon sur son pain noir et de graisser ses belles lèvres rouges en mordant à même.

Elle étouffait, et elle ne se dégrafait pas ; elle arrachait sa robe pour rendre à sa poitrine ses contours robustes.

Sa vie, sa vie de bohème, de traînée, elle la revoyait en mettant sa main sur ses yeux.

Ces jours-là, elle remettait son vieux costume éraillé, rapide à mettre, fait d’un corsage au ton criard, bordé de galons fanés, jaunis, sur le velours déteint ; sur ses reins, une jupe composée de haillons aux couleurs extravagantes pendait ; ses pieds mignons et haut cambrés chaussaient de hideuses savates jaunes.

Elle s’accrochait au col et aux oreilles, elle glissait à ses doigts des bijoux bizarres, faux, mais brillants ; puis, l’œil plein de lueur, les paupières humides, les lèvres lippues, le cerveau brûlant d’appétit sauvage, elle courait la nuit dans une fête foraine, se mêlant à la foule, étonnant les gens par sa splendide beauté, son costume singulier, sa mise sordide, arrachant à tous des cris d’admiration, heureuse d’entendre glisser des propos auxquels elle répondait par des regards sales.

Bohémienne farouche, pleine d’appétit sensuel, elle devait exclusivement réserver ses faveurs à ceux de sa tribu…

Ainsi pensaient ceux qui la voyaient et qui n’expliquaient pas autrement tant de beauté dans tant de crasseuse misère.

Elle avait souvent de ces attaques, et cela finissait toujours par une aventure, où elle appartenait pour une nuit à celui qui souvent l’avait le plus insultée, mais un beau, un robuste, un fort ; c’était la bestialité de sa nature qui la dirigeait.

Des gens, à Bruxelles, avaient raconté qu’un jour de kermesse à Anvers on l’avait vue, déguisée en bohémienne, au bras d’un matelot grec, se promenant dans le Rideck.

Cela était si extravagant qu’on avait refusé d’y croire.

De ces excursions dans la boue, elle revenait lasse, épuisée, les nerfs fébrilement agités ; elle se faisait préparer dans son tob d’argent une eau tiède et parfumée.

Elle jetait les haillons empestés, et debout, nue, dans le bassin de métal, elle se faisait verser par ses femmes l’eau embaumée ; puis, le corps rafraîchi par ce bain oriental, elle courait à son grand lit et s’y étendait, se roulant, se tordant, cherchant les mollesses du velours en se souriant et s’admirant dans sa grande glace.

Il lui suffisait de quelques heures de sommeil pour avoir tout oublié.

Ce portrait, que nous avons déjà fait, devait être représenté au lecteur.

Iza, nous l’avons dit, était dans son cabinet de toilette.

Elle se hâtait de se dévêtir, entendant Verchemont qui entrait dans sa chambre.

Ainsi qu’elle avait coutume de faire pour être à l’aise chez elle, elle revêtait une longue robe attachée sur le devant par des rubans.

Elle retirait son peigne et formait avec ses cheveux deux lourdes masses qui, retombant sur ses épaules, encadraient admirablement son visage.

Elle avait, sur sa toilette, pris un flacon dans lequel elle mouilla son doigt, le passant aussitôt sur ses gencives et sur ses lèvres ; c’était un parfum subtil, qui donnait à ses baisers un charme de plus. Prête, « armée », pour dire le mot, elle ouvrit la porte de sa chambre et courut au-devant de Verchemont qui entrait ; elle l’embrassa, et il sembla au malheureux que ses lèvres se rafraîchissaient sur une fleur.

Au milieu de la chambre, presque au pied du lit, sur le guéridon, un couvert luxueux était dressé.

Le souper était servi ; des bouteilles de champagne décapuchonnées se frappaient dans un seau d’argent. Verchemont, tenant sa Lolotte dans ses bras, était souriant ; en terminant sa lettre, il en avait fini avec la vie, il venait calme et décidé pour mourir chez Iza.

Pendant qu’elle se tordait en minaudant sous ses caresses, il dit, montrant la table :

— C’est là que nous allons nous tuer ?

— Oui, et nous irons mourir là, répondit Iza souriant aussi en montrant le grand lit noir ; dans les bras l’un de l’autre, et notre dernier soupir sera un baiser.

— Il vaut mieux mourir ainsi que vivre.

— Viens à table ! dit-elle en l’entraînant.

Et, poussant un immense fauteuil, grand comme une causeuse, ils s’y placèrent tous les deux. Et, toujours du même ton gai, il voulait mourir ; et, brave, crâne, il se tuait superbement : sa mort, c’était sa justification, c’était la preuve que le caissier seul était un voleur ; qu’obligé à manquer à sa signature et se trouvant déshonoré, il se condamnait ; il avait été niais, et il se condamnait à mort.

Il demanda à Iza :

— Dans tout cela, où est la mort ?

Et il montrait la table.

— La mort, je vais l’apporter.

Elle se leva, courut à l’armoire solide, en tira une petite malle, l’ouvrit et y prit une petite fiole qu’elle apporta sur la table.

— Qu’est cela ?

— J’ai toujours eu idée que je me tuerais, et j’ai constamment gardé ce poison. C’est un vieux sauvage, Rig, qui me l’a apporté de ses voyages.

— Je n’avais jamais vu ce coffre ici.

— Je l’ai fait rapporter de Paris, il y a quelque temps déjà.

— Et que fais-tu avec cela ?

— Voici : le tiers de ce flacon dans une bouteille suffit ; je vais vider le flacon dans les trois bouteilles qui sont là, et dans une heure, nous serons fous,… fous d’amour ; puis nous nous endormirons dans l’éternité, et l’on nous retrouvera demain souriants, paraissant encore dormir, charmés par un rêve admirable.

De Verchemont était demeuré sombre.

Il se souvenait que la fille Médan, trouvée morte rue Lacuée, avait été empoisonnée d’une façon semblable.

Mais Iza, se penchant sur lui, l’embrassait, et ses baisers embaumés troublaient son cerveau.

Il lui dit :

— Commençons d’abord en buvant.

— Attends, fit Iza qui se pencha sur le seau à frapper placé à ses pieds, sous la table, et vida la fiole dans les bouteilles.

— C’est fait, dit-elle.

— Eh bien ! verse-nous.

Iza prit une bouteille et versa.

Ils prirent cérémonieusement leur verre, trinquèrent et burent d’un seul trait, puis ils se regardèrent.

De Verchemont semblait sensiblement ému ; Iza lui dit :

— Oscar, c’est fini ; maintenant, la mort n’est plus pour nous qu’une question de temps.

— Ce verre suffit ?

— Oui.

Il la prit dans ses bras, lui disant :

— Je t’aime.

— Hâtons-nous.

Ils soupèrent, Iza versant.

De Verchemont lui racontait qu’il valait mieux en finir ainsi ; ils n’avaient devant eux, même en prouvant son innocence dans le vol de la banque, que la misère et la déconsidération ; ainsi, ils finissaient heureux.

Il voulut demander pardon à Iza de l’avoir entraînée… Celle-ci l’arrêta en disant :

— Oscar, ne parlons plus de tout cela ; nous sommes seuls sur terre ; aimons-nous, aimons-nous vite.

Elle versait toujours ; il buvait, et elle lui dit en riant :

— Nous avons bu chacun une bouteille.

— Je le crois bien, la tête me tourne ; ce n’est pas la mort déjà ?

— Non, non, fit-elle.

Il se souleva en disant gaiement :

— Je brûle…

Et il la regarda avec des yeux luisants, les lèvres tremblantes.

— Couche-toi, lui dit Iza.

— Oui, répondit-il, le proverbe arabe… Je serai mieux couché qu’assis et mort…

— Tais-toi.

La Grande Lolotte, le prenant dans ses bras, lui mit la main sur la bouche.

— Tais-toi ; nous ne devons pas penser à cela, c’est en rêve qu’elle doit venir.

Verchemont fut vite étendu sur le lit, et, lorsqu’elle repoussait le guéridon, rangeait les bouteilles, elle en vida une dans un verre ; deux des bouteilles étaient vides.

Elle plaça celle qui restait pleine sur la table et porta le verre de champagne à Verchemont.

De Verchemont était habituellement sobre ; cette bouteille de champagne avait suffi pour le griser.

Les baisers d’Iza l’avaient achevé.

Déjà, il n’était plus de ce monde ; la banque Flamande était oubliée.

Il n’avait plus que les rêves fous qui tourmentaient ses nuits jadis, au séminaire, lorsqu’il s’endormait après une mauvaise lecture.

Ce n’était plus l’ex-magistrat, ni l’homme digne ; c’était un tout autre individu qui se tordait sur le lit, le visage animé par la concupiscence, balbutiant d’un air suppliant :

— Oh ! ma Lolotte, ma Lolotte, viens donc.

Et la grande fille venait, avec des tournures de corps, des mouvements de hanches, qu’accusait mieux sa grande chemise de soie ; elle lui apportait sa coupe en lui disant, avec des airs de bacchante :

— Bois,… bois,… et je viens !

Il but d’un trait, comme les grands buveurs de champagne, ceux, qui se croiraient déshonorés en portant deux fois la coupe aux lèvres et qui jettent dans leur gosier, comme dans un gouffre, le vin superbe.

Iza, bien vite, avait éteint les bougies. Comme Cléa arrachant sa tunique pour se jeter dans l’eau où Neptune l’appelait, la superbe créature se débarrassait de sa longue chemise de foulard et, nue, s’élançait d’un bond, comme un fauve, sur le grand lit de velours dont les lourds rideaux retombèrent aussitôt, étouffant sous leurs plis leur mortelle volupté.

Un rayon de lune, glissant à travers les rideaux mal fermés, éclairait en blanc les ors et les jaunes des garnitures des longues draperies et donnait au grand lit d’Iza l’aspect d’un catafalque.

Dans ce nid fait pour l’amour, la mort, la mort entrait !

C’est le râle qui devait être le finale de cette symphonie de baisers qu’on y chantait sans cesse.

Tout était silencieux dans l’hôtel ; dans ce quartier éloigné du centre bruyant de la ville, rien ne troublait le silence de la nuit.

Dans la grande chambre d’Iza, le silence était plus profond encore.

Tout à coup, les rideaux se soulevèrent, et Verchemont, tout vacillant, glissa sur le tapis ; il regardait autour de lui, cherchant à reconnaître le lieu où il était ; il passait la main sur son front, comme pour éclaircir ses pensées, et paraissait se demander s’il n’était pas encore sous le coup d’un cauchemar.

Il voulut marcher, il était comme ivre ; il éprouvait à la tête d’intolérables douleurs.

Il se dressa et à tâtons chercha un candélabre, alluma une bougie.

Lorsqu’il eut éclairé la chambre, voyant sur la table les restes du festin, il s’écria avec effroi :

— Mais c’est vrai !... c’est vrai !

Il se précipita vers le lit et jeta un cri.

Iza était étendu nue, souriant à ses rêves.

Il se pencha pour l’éveiller en l’appelant ; elle ne répondit pas, et les membres retombèrent inertes sous la secousse qu’il imprima au corps.

Alors il devint comme fou, criant :

— Morte !… morte !… Elle est morte et je vis !… mais c’est épouvantable !

Il prit le corps entre ses bras, caressant la tête, l’embrassant, pleurant et gémissant.

— Iza… Lolotte,… m’entends-tu ?… Iza,… tu ne peux mourir sans moi !… Mais je veux mourir, moi…

Et le corps, retombant sur le lit, l’effraya par sa mollesse.

Il ne savait que faire ; courant dans la chambre, il lui semblait qu’il avait du plomb dans la tête, tant son cerveau paraissait lourd.

Il vivait, et elle était morte… Cela était atroce ; mais c’était effrayant, aussi, de penser à ce qu’on dirait de lui le lendemain.

Il fallait mourir. Et il cherchait vainement autour de lui pour trouver une arme.

Il vit la petite table où étaient les restes du souper ; des trois bouteilles, il en restait une tout entière ; il s’en saisit fébrilement.

Puis il vint se placer devant la table, et, comme un ivrogne, coup sur coup, il emplit sa coupe et la vida.

Lorsque la bouteille tomba des mains de Verchemont, elle était complètement vide ; quant à lui, il était ivre mort.

Il se leva, voulut marcher et vint tomber sur les marches. Là il éprouva d’épouvantables douleurs, car il se roulait, se tordant sur le tapis, mettant ses mains et sur sa poitrine et sur ses entrailles ; il râla plusieurs fois :

— Oh ! que je souffre !… que je souffre !…

Et sa face se crispait. Il ne voulait pas donner l’éveil, craignant de faire du bruit, car on serait venu à son secours, et il devait mourir, puisque Iza était morte !

Cette agonie dura une grande heure, au bout de laquelle il sentit un froid singulier se glisser dans ses veines ; il se laissa retomber en arrière et voulut prendre la main d’Iza qui pendait hors du lit, pour l’embrasser une dernière fois ; il ne le put, et retomba sur les marches du lit en disant :

— Mon Dieu, pardonnez-moi !

Ce fut tout.

Et le silence envahit de nouveau la chambre noire.

Il faisait encore nuit ; c’est à peine si le gris de l’aube parvenait à passer entre les rideaux de la chambre où les malheureux s’étaient suicidés ; tout dormait dans l’hôtel, lorsque le corps de la Grande Iza eut des tressaillements ; peu à peu la belle créature s’étendit sur le lit, la vie revenait lentement. Cela dura une vingtaine de minutes, au bout desquelles Iza parut s’éveiller ; se soutenant à peine, elle étendit le bras et prit, sur la table de nuit, un verre d’eau qu’elle avait préparé la veille. Elle le but d’un trait et sembla se trouver tout à fait remise.

Elle regarda autour d’elle ; voyant qu’elle était seule sur le lit, elle eut un mouvement de frayeur et de colère ; elle se leva aussitôt, inquiète, étonnée de voir de la lumière dans la chambre.

Alors seulement, lorsqu’elle allait poser ses pieds sur le tapis, elle aperçut le corps de Verchemont étendu sur les marches du lit.

Elle eut un soupir de soulagement et, se baissant aussitôt, elle lui mit la main sur le cœur…

Elle eut un de ces hochements de tête qui font frissonner les plus sceptiques. Cela disait :

— Allons, c’est bien fini. Il faut que je me hâte. On va s’éveiller dans l’hôtel.

Elle revêtit alors une longue robe de chambre et, pieds nus, après avoir fouillé dans son petit meuble pour y prendre une liasse de lettres, elle sortit de la chambre par le couloir qui menait à l’appartement de Verchemont, marchant avec précaution, évitant de faire le moindre bruit.

Elle entra dans son bureau et plaça les lettres dans le tiroir où Oscar mettait ordinairement sa correspondance.

Cela fait, elle rentra chez elle, laissant les portes de communication avec l’appartement de son amant toutes grandes ouvertes.

Elle mit un peu d’ordre dans sa chambre, préparant tout ainsi qu’elle voulait qu’on le trouvât, avec un soin minutieux. Elle revêtit hâtivement son costume de bohémienne et, toujours évitant le bruit, elle descendit par l’escalier dérobé qui communiquait avec son cabinet de toilette et sortit sans éveiller personne et sans être vue.

Une fois dehors, elle exclama :

— Enfin ! c’est fait !…

DEUXIÈME PARTIE

AMOURS DE DUCHESSE

 

I

LA DUCHESSE HÉLÈNE

Presque au milieu de la rue des Pyramides demeurait, depuis moins d’une année, une jeune femme que l’on connaissait sous le nom de la duchesse Hélène. Elle était veuve. Elle occupait un splendide appartement au premier étage ; la cuisine, l’office étaient à côté des remises au rez-de-chaussée.

On la disait immensément riche.

Il était environ onze heures du matin ; la duchesse sortait du bain et était aux mains de ses femmes, lorsqu’on lui apporta une dépêche.

Elle la lut. Sensiblement bouleversée par son contenu, elle exclama :

— Oh ! le malheureux ! cela devait arriver… Bien vite, Julia, qu’on aille chercher M. Denis.

Elle s’était hâtée d’achever sa toilette, pour recevoir la personne qu’elle avait fait demander.

M. Denis était l’intendant, l’homme de confiance de la duchesse ; il demeurait dans la maison et se présenta bientôt.

— Monsieur Denis, avez-vous revu M. de Cadenac ?

— Non, madame la duchesse ; j’ai suivi les ordres de madame, qui m’avait commandé de rompre l’affaire. Tout était prêt ; il ne manquait que les signatures ; je devais verser les fonds deux jours après.

— Et tout est encore dans l’état ?

— Oui, madame ; l’argent, ainsi que vous me l’aviez ordonné, avait été déposé à la banque de Belgique ; il suffisait d’adresser les chèques.

— Bien ; il faut que vous revoyiez M. Cadenac ; il faut que cette affaire soit terminée en deux heures, et il faut qu’il parte aussitôt porter les fonds à M. de Verchemont.

— Madame la duchesse se décide à faire cette malheureuse affaire ? Je n’ose répéter ce que je lui ai déjà fait observer, mais ce que nous prenons ne représente pas le tiers de la somme.

— Je sais tout cela, Denis… Vous avez tout acheté ?

— Je n’ai rien fait encore ; les actes sont prêts, mais ils ne sont pas signés, et nous pouvons nous dégager sans aucun préjudice.

— Mais-je ne vous demande pas cela, fit la jeune femme avec impatience ; au contraire, il faut vous hâter de terminer ; il faut que demain, au plus tard, les fonds soient à la disposition de M. de Verchemont.

— Que madame la duchesse me permette de lui faire observer que cela est presque impossible ; il faut que nous ayons la signature de M. de Verchemont.

— Je vous répète, monsieur Denis, que je ne tiens pas à ce que la vente soit faite régulièrement. Aujourd’hui, sur la signature de M. Cadenac seulement, il le faut, vous allez mettre à la disposition de M. de Verchemont la somme convenue.

— Mais c’est deux millions, madame la duchesse.

— En grâce, monsieur Denis, voulez-vous faire ce que je vous dis ? La somme versée, vous régulariserez cela.

L’intendant eut un gros soupir ; il souffrait visiblement d’être obligé d’obéir ; l’action de la duchesse Hélène lui semblait bien folle ; aussi, cherchant sans doute à gagner du temps, il reprit :

— Madame la duchesse, je ne sais si je trouverai M. Cadenac.

— Il faut le trouver. Il le faut, entendez-vous !

— Peut-être n’est-il plus à Paris.

— S’il est près de son maître, ce sera plus simple ; c’est vous qui irez le rejoindre.

— Mon Dieu, que madame la duchesse me semble se hâter en cette affaire ! Oubliez-vous, madame, les désespérants renseignements que j’ai ?

— Ah !... c’est assez, monsieur Denis. J’accepte vos conseils, mais je vous prie de tenir compte de mes volontés ; faites ce que je vous commande… Il faut que vous retrouviez M. Cadenac. S’il est retourné au pays, vous allez lui télégraphier qu’il vienne immédiatement, qu’on l’attend ici demain matin ; il le faut.

Le vieil homme d’affaires était tout déconfit ; il avait été touché par le ton avec lequel la duchesse lui avait parlé. C’est que M. Denis était non seulement le conseil, mais l’ami de la jeune veuve ; c’était un confident paternel ; aussi la duchesse Hélène, voyant le chagrin qu’elle avait causé à son vieil ami, reprit-elle avec douceur :

— Denis, vous savez bien le but qui me dirige, vous savez bien pourquoi je consentais à faire cette folie, ainsi que vous l’appelez justement ; ce prêt, auquel je consentais d’abord, j’ai refusé lorsque vous m’avez dit où irait cet argent. Mais aujourd’hui ce n’est plus la même chose, car ceux qui veillent là-bas m’ont télégraphié ce matin.

Le malheureux s’était imprudemment mis à la tête de la banque Flamande, contre l’avis de tous ceux qui le voient encore. Il lui fallait de l’argent à tout prix ; cet argent lui coûte cher aujourd’hui ; le caissier est parti, emportant les fonds ; c’est demain que la banque devait payer, et on le soupçonne d’être complice du caissier.

— Oh ! M. le comte de Verchemont.

— Ceci est une infamie, reprit la duchesse ; mais, en ce cas, il n’y a pas à s’occuper de ce qu’on dit, il faut parer au mal ; au plus tôt il faut trouver Cadenac, partir avec lui.

— Mais monsieur le comte me connaît, moi, et il se douterait que les gens que je suis censé représenter...

— Oui, c’est vrai, il faut voir Cadenac.

— Madame la duchesse, devant la gravité de cette affaire, je vous prie d’être assurée que je vais faire le possible.

— Ce n’est pas le possible ;… il faut que cela soit.

— Et cela sera, madame. Si Cadenac n’est pas à Paris, je lui télégraphie d’informer immédiatement son maître que les fonds sont à sa disposition ; si je le trouve encore ici, ce qui se peut, car je crois qu’il cherchait un prêteur nouveau, je lui donne aussitôt les titres et l’oblige à partir immédiatement.

— C’est cela ; je puis compter sur vous, Denis ?

— Madame la duchesse sait qu’elle peut avoir confiance en moi ; avant deux heures j’aurai vu Cadenac ou lui aurai télégraphié.

— Allez vite.

Le vieil intendant sortit, et la jeune femme pensive, hochant la tête, reprit :

— Le malheureux ! le malheureux ! Où va-t-il ?

M. Denis était de retour seulement à cinq heures ; il avait couru toute la journée après Eusèbe Cadenac ; il l’avait retrouvé sur les marches de la Bourse avec des gens singuliers ; le malheureux Eusèbe cherchait toujours à retrouver l’affaire manquée.

Lorsque l’homme de confiance de M. de Verchemont apprit que les fonds étaient à la disposition de son maître, il pensa de suite à lui télégraphier ; mais comme il était nécessaire pour la réussite de l’affaire, M. Denis le voulant ainsi, que tout fût terminé le lendemain, il se réserva d’aller lui-même faire cette agréable surprise à son maître.

M. Denis raconta donc à la jeune duchesse que tout était selon son gré.

Il avait été convenu avec Eusèbe Cadenac que, le soir même, il partait avec les titres pour Bruxelles ; dès son arrivée, le lendemain, M. de Verchemont serait mis en possession de la somme et pourrait faire face à la terrible échéance.

— Et cela est certain ? demanda la jeune femme.

— Madame la duchesse recevra demain matin un télégramme qui l’assurera de l’exécution de ses ordres.

— Et vous avez bien pris toutes les précautions nécessaires pour qu’il ne sût pas que cet argent venait de moi ?

— Oh ! madame, il se croit en relation avec la même sorte de gens avec laquelle il traite depuis qu’il est tombé si bas ; j’ai inventé que j’étais le représentant d’une bande d’individus cherchant à grouper des propriétés pour servir de garantie à une société en commandite ; ces gens sont coulants parce qu’ils veulent faire coter les propriétés qu’ils achètent au triple de leur valeur.

— Et il a accepté cela ?

— Non, non, madame, lui ne sait rien ; il avait dit à Eusèbe : « Vendez tout, à n’importe quelles conditions ; il me faut de l’argent à tout prix. »

— Le malheureux ! Mais vous avez bien tout acheté ? rien n’a été vendu à d’autres ?

— Rien, madame la duchesse ; nous avons tout, et, le jour où madame la duchesse voudra regarder mes livres, lorsqu’elle verra à quel prix, elle sera épouvantée. En dehors des sommes déjà versées, j’ai dû dépenser beaucoup d’argent pour liquider et faire lever les hypothèques, car tous les biens sont dégrevés ; mais à quel prix ! madame.

— Je ne veux pas le savoir ; qu’importe le prix si nous le sauvons.

Puis elle dit plus bas :

— Si je le sauve !

— Ce que j’ai eu le plus de peine à avoir, c’est le vieux château de M. le duc. Eusèbe ne voulait d’abord que le grever ; c’est sur ce point que vous m’avez dit d’agir plus largement.

— Oui, car c’est surtout ce bien qu’il faut conserver… Enfin, j’ai hâte de savoir ce qui se passera là-bas… Cette nouvelle leçon lui servira peut-être.

Le vieil intendant eut un mouvement qui exprimait que la chose lui paraissait bien improbable.

— J’ai hâte d’être à demain pour avoir des nouvelles.

Quand M. Denis fut sorti, la jeune veuve s’assit dans un fauteuil, près de la fenêtre ; toute songeuse, elle répétait :

— Quand il saura tout cela, que fera-t-il ?

La duchesse Hélène était fort belle. Les femmes belles n’ont que l’âge qu’elles paraissent avoir, et la jeune duchesse paraissait à peu près vingt-cinq ans.

Elle était élégamment grande, de tournure distinguée ; le buste, la taille étaient admirablement dessinés ; sa démarche était noble et sans hauteur ; la voix, douce et sympathique ; au repos, un air de nonchalance qui seyait à sa taille.

La physionomie, presque toujours souriante, atténuait l’air souverain de la démarche ; le charme qu’elle répandait attirait ; on devinait, à sa vue seule, qu’elle était bonne. Ses yeux aux regards profonds étaient si bleus, qu’ils paraissaient noirs, dans l’ombre de ses cils bruns ; les sourcils, un peu épais, mais soyeux et bien dessinés, étaient de la couleur des cheveux, d’un ton bien personnel, de la teinte luisante des châtaignes sortant de la cosse ; le nez, légèrement busqué, avait la finesse et le modelé qu’Allegrain donnait à ses bustes ; la bouche, toute petite, avait la fraîcheur d’une fleur et s’entr’ouvrait pour laisser voir des dents perleuses ; le teint était plein de jeunesse.

Les quelques hommes qui l’avaient rencontrée dans les rares soirées où elle daignait aller disaient qu’elle avait les plus belles épaules du monde, et cela se devinait à son cou adorable.

Elle était belle, très belle enfin ; mais, à cette heure, le sourire qui s’étendait sur ses lèvres était plein d’amertume, et son beau front neigeux était traversé d’un pli soucieux.

La duchesse avait aimé une fois dans sa vie ; cet amour lui avait été défendu.

Veuve et libre, lorsqu’elle avait retrouvé celui dont le souvenir était toujours resté dans son cœur, l’homme qu’elle aimait appartenait à une autre.

Il n’était pas marié, mais son union était bien plus solide ; il était pris de l’âme et du cœur.

La femme qui l’avait séduit en avait fait son esclave ; il lui appartenait à un point que, pour vivre dans son amour, il risquait de sacrifier son honneur.

Oscar de Verchemont était le cousin de la duchesse Hélène ; dès son âge le plus tendre, elle l’avait aimé ; amour de petite fille ; secret charmant qu’elle gardait, espérant qu’il le découvrirait.

Elle était devenue jeune fille, et il n’avait rien vu ; on l’avait demandée en mariage, et cela ne l’avait pas troublé.

Décidément, le petit comte, son cousin, ne l’aimerait jamais ; et elle avait dû épouser le duc de Sollanges, un ancien général, sans famille, un brave homme, de façons toutes paternelles, qu’elle n’eut pas le temps d’aimer, tant il se hâta de la rendre veuve.

Déjà très riche de sa fortune personnelle, elle hérita du duc son époux et devint une des grandes fortunes.

Libre, jolie, ayant une position indépendante, menant une vie exemplaire, elle ne faisait à Paris que de rares apparitions ; c’est à peine si, deux fois l’an, on l’avait vue dans les grandes réceptions du noble faubourg.

Lorsque, devenue veuve, elle était revenue à Paris, cherchant l’occasion de se rencontrer avec son cousin, il était trop tard.

Elle était partie dépitée, boudant le monde ; puis, toujours occupée de cet amant qui remplissait ses pensées, elle avait voulu se renseigner sur la vie de celui qui la dédaignait ; elle avait appris ce qu’en disait le monde.

Une étrangère de qualité, une Moldave, la comtesse de Zintsky, la veuve d’un banquier que des désastres financiers avaient conduit au suicide, très réputée pour sa beauté, pour sa singularité, restant honnête sous les dehors d’une courtisane, – reçue dans le monde mixte, dans le monde parisien, estimée à cause des grands tourments qu’elle avait endurés lors de la ruine de son mari, – avait séduit le comte de Verchemont.

Le jeune homme arrivait à peine à Paris ; substitut de province, dont la magistrature n’avait été jusqu’alors qu’une sinécure, il avait, par ses relations, été nommé juge d’instruction.

Déjà peu disposé à ce travail aride, le magistrat y perdit tout d’un coup âme et corps.

Après avoir été un triste substitut, il s’était immédiatement fait remarquer par sa complète insuffisance.

Oscar de Verchemont était né pour être inutile, pour vivre dans l’oisiveté, du patrimoine que sa famille glorieuse lui avait laissé.

C’est sa mère qui avait voulu qu’il fût magistrat, pour porter dignement le nom de ses pères, tous soldats ou magistrats.

La comtesse de Verchemont avait toute-puissance sur lui, et sa mort fut la perte du jeune homme, habitué à être dirigé. Élevé dans l’austérité de la vie de province, il devait fatalement être la victime de la première femme qu’il rencontrerait ; si le hasard avait mis sur sa route une honnête femme, il l’aurait suivie.

La duchesse Hélène était mariée alors ; la destinée le plaçant en face d’Iza, il était devenu la proie de cette fille.

Tout cela n’avait pas effrayé la jeune duchesse : mon Dieu, cette veuve n’était que sa maîtresse ; cet amour ne serait pas éternel ; mais on lui avait dit qu’il n’avait donné sa démission de magistrat que pour devancer sa révocation.

Il avait manqué à son devoir, dans l’exercice de ses fonctions, à cause de sa maîtresse, en lui obéissant, un innocent avait failli être condamné ; des papiers avaient été dérobés chez lui ; on accusait la femme, sans preuves, il est vrai, et on l’avait expulsée.

Lui restant à Paris, sa vie nouvelle pouvait racheter sa faute, la faiblesse d’une passion malheureuse ; mais point ! Le comte de Verchemont avait donné du poids aux soupçons en sacrifiant tout, à Paris, pour aller vivre avec cette femme tarée ; cette femme, dont la vie révélée avait fait connaître la nature éhontée.

Il menait à Bruxelles une vie scandaleuse avec elle ; ni prières ni conseils n’avaient pu l’en détourner.

Il était ruiné, on le savait, et sa vie était la même ; après le patrimoine compromis, il avait fait des dettes ; enfin il faisait des affaires, mais quelles affaires !

C’est alors que la jeune duchesse, dont l’amour augmentait de tout ce qui le contrariait, mais certaine de la noblesse, de l’honnêteté de celui qu’elle aimait, avait voulu savoir tout ; elle avait envoyé des gens à Bruxelles, qui s’étaient spécialement occupés du comte, et elle avait deviné la vérité.

Le malheureux était entre les mains d’une coquine qui le déshonorait ; elle l’avait rendu moralement sourd et aveugle ; il avait pour elle un amour qui tenait de la folie ; elle le menait, le dirigeait comme un enfant ; elle le perdait enfin, et le malheureux ne pourrait y croire que lorsqu’une catastrophe lui montrerait et la fausseté de l’amour de cette créature et son mobile honteux.

D’abord, par des hommes d’affaires, elle lui avait fait prêter de l’argent lorsqu’elle le savait aux expédients ; mais de Verchemont trouvant plus facilement ce qu’il cherchait, cela avait augmenté le gâchis de sa vie.

Il fallait le laisser se perdre, c’est ce qu’elle fit ; œuvre d’ange gardien : elle attendait pour le sauver.

Elle aurait pu chercher à le revoir, mais elle ne voulait le retrouver que lorsqu’il se serait débarrassé de celle qui le perdait, et puis, elle avait cette coquetterie, elle voulait qu’il devînt amoureux.

Si la femme qu’il aimait eût été tout autre, elle se serait plu à engager une lutte pour le lui enlever ; mais cette fille… pouah !…

Il fallait qu’il laissât cela dehors, lorsqu’il lèverait les yeux sur elle.

Il y avait, sous tout cela, une petite histoire d’enfant, une amourette de collégien et de pensionnaire, dont le souvenir était resté gravé dans le cœur de la jeune fille, mais qui n’avait pas duré dans le cerveau du jeune homme jusqu’au premier congé.

Elle avait été souvent émue, la belle duchesse, en lisant le sonnet d’Arvers :

 

Ma vie a son secret ; mon âme a son mystère…

 

La pensée de Verchemont ne la quittait pas, et le matin, en recevant la dépêche qui l’avait toute bouleversée, elle se dit qu’enfin l’heure attendue allait sonner.

On l’a vu, c’était par elle, et mystérieusement, que les derniers emprunts que Verchemont avait fait chercher sur ses biens, déjà couverts d’hypothèques, allaient être souscrits ; lorsqu’elle avait reçu trois des gens singuliers qui reconstituaient la banque, elle avait fait rompre l’affaire.

Elle voulait non pas relever le malheureux, mais l’empêcher de tomber ; elle voulait que la femme qui le ruinait ne le rendît pas indigne d’elle.

Vaguement, elle avait pressenti la catastrophe qui arrivait ; elle en avait été surprise, parce que cela sonnait plus tôt qu’elle ne l’avait pensé. Toute la journée, la jeune duchesse attendit des nouvelles de Bruxelles ; mais elle s’endormit sur l’assurance que lui donna M. Denis, que M. de Verchemont serait mis en possession de l’immense somme le lendemain avant huit heures.

Elle s’éveilla le lendemain plus tôt qu’à l’ordinaire ; lorsqu’elle sonna pour que sa femme de chambre vînt ouvrir les rideaux, celle-ci lui présenta une dépêche.

On ne voyait pas bien clair encore ; elle se leva vite et courut vers la fenêtre.

Elle lut

 

M. de Verchemont s’est tué cette nuit.

 

Elle jeta un cri et tomba raide inanimée sur le tapis.

II

DANS LE BROUILLARD

Verchemont était étendu sur le grand lit noir, souriant aux rêves heureux qui l’avaient envahi dans l’éternel sommeil.

Et la belle Lolotte, vêtue en bohémienne, courait dans Bruxelles, enveloppée dans ses haillons, frissonnante dans le brouillard ; un brouillard intense qui la ravissait en la glaçant, car il la dérobait aux regards.

Elle se retournait souvent pour voir si elle n’était pas suivie ; mais cela eût été fou : on n’y voyait pas à dix pas.

La bruine mouillait ses vêtements et fraîchissait sa peau brûlante de fièvre ; elle souffrait, ses entrailles brûlaient, son cerveau était lourd, mais elle vivait, elle avait réussi : son plan était exécuté.

Elle était riche, sans qu’on pût jamais la poursuivre, car les lettres qu’elle avait placées sur le bureau étaient des lettres de Carl, adressées à de Verchemont, dans lesquelles le caissier expliquait au comte que l’argent qu’il prenait chaque jour vidait les caisses et que la banque Flamande ne pourrait pas effectuer son payement.

C’était de Verchemont qui dévorait tout.

Oui, un homme avait dilapidé les sommes qui lui étaient confiées, avait compromis l’affaire qu’il dirigeait, et cet homme c’était de Verchemont.

Le mort seul était responsable.

Elle, la maîtresse du malheureux, on ne pouvait avoir recours sur elle ; on l’avait chassée la veille.

Tout cela était écrit, et le premier magistrat chargé de l’instruction de l’affaire trouvait les lettres qui l’attestaient.

Rien de plus naturel que la disparition de la malheureuse, puisque son amant était ruiné et la chassait.

Elle se sauvait pour ne pas subir les vexations des ennemis, qui ne manqueraient pas de se moquer de sa fin lugubre.

Iza était certaine qu’elle n’avait rien à redouter.

Elle avait fait porter l’argent en lieu sûr ; maintenant, il fallait se débarrasser de l’amant mystérieux, de celui qui se croyait aimé, du complice ; car Iza voulait être riche seule et elle voulait être libre.

Il ne restait devant elle que Carl et un ennemi, l’agent dans la lettre duquel elle avait flairé un piège.

Mais elle n’y voulait pas tomber, et ce qu’il fallait d’abord, c’était le départ immédiat de Carl.

Or, Carl était depuis la veille à Anvers, où son passage était retenu à bord d’un bateau.

Non plus le Carl que nous avons vu, mais un bohémien faisant partie d’une troupe qui avait donné des représentations à la kermesse d’Anvers.

La kermesse était terminée, les forains levaient leurs tentes, et le grand Carl était dans une de ces troupes.

C’est à Anvers que se rendait la Grande Iza.

Qui jamais aurait pu la reconnaître sous ce singulier costume et par ce brouillard !

Elle arriva à la gare et partit par le premier train.

Le brouillard était plus intense encore dans le voisinage de l’Escaut ; aussi, en arrivant, fallait-il qu’elle connût bien Anvers pour pouvoir se diriger.

Arrivée sur la grande place, où se tenait la kermesse, elle fut obligée de s’orienter, de chercher longtemps.

Un homme, qu’elle reconnut aussitôt, malgré son costume singulier, vêtements sordides de bohémien, vint à elle ; elle lui dit, dans un idiome bizarre :

— Depuis longtemps, je te cherche, et, par ce temps, tu aurais dû envoyer Norock à la gare.

— Je ne savais pas l’heure à laquelle tu viendrais.

— J’avais dit à Norock que vous vous disposiez à partir pour la première heure du jour.

— Nous sommes prêts, nous n’attendions que toi.

— Moi, je ne peux partir.

— Tu ne viens pas avec moi ? fit l’homme, – Carl le caissier, – en fronçant les sourcils ; tu ne viens pas ?

— Je ne peux partir avec vous ; nous sommes surveillés ; il faut être très prudents ; tu vas partir par le paquebot, aujourd’hui, et je partirai par le prochain.

— Si tu n’es pas avec moi, je ne serai pas tranquille, j’aurai peur pour toi. Mieux vaut partir à tout prix.

— C’est impossible, tu es signalé sur tous les points ; tu risques à chaque minute d’être pris ; il faut partir au plus vite. Moi, je ne cours ici aucun danger, et j’ai besoin de veiller.

— Mais… l’homme ?

— Il est mort ; il s’est tué après m’avoir obligée à quitter la maison hier au soir ; il est resté seul et s’est suicidé. J’ai fait tout ce que j’avais arrêté. Tes lettres sont dans son bureau. À cette heure, peut-être, la police est chez nous. Il faut partir sous ce costume, et, avec les animaux que conduit Norock, on n’ira jamais chercher le caissier de la banque Flamande. Vous pouvez partir tranquilles ; moi, je reste ; il faut que je voie, que je sache ce qui se passe. Je prendrai le premier paquebot.

Ils se dirigeaient vers le quai ; Carl était visiblement contrarié ; mais, se sachant recherché par la police et très inquiet, il avait hâte d’être embarqué.

Iza lui prit le bras et, babillante, lui dit :

— Toi en route, je suis heureuse, parce que je redoute toujours que tu ne sois pris ; alors tout serait perdu. Songe, mon Carl, c’est la prison pour toute la vie, sans nous revoir jamais.

Carl eut un frisson à cette pensée.

— Une fois loin, je vais te rejoindre, et nous allons ensemble chercher notre or où je l’ai envoyé ; puis nous retournerons au pays, et là, mon Carl, nous vivrons heureux comme des riches… Où est Norock ?

— Il nous attend sur le port.

Ils marchèrent bras dessus, bras dessous, dans le brouillard plus épais à mesure qu’ils s’avançaient vers l’Escaut, et à cette heure matinale les rues étaient désertes. Tout à coup, Iza s’appuya plus fortement sur le bras du jeune Bohémien et l’arrêta, puis prêta l’oreille. Carl étonné la regardait ; elle lui dit à voix basse :

— Nous sommes suivis ; marchons un peu.

Ils marchèrent encore. Iza, toujours la tête en arrière, écoutait.

Elle le fit encore arrêter pour écouter de nouveau. Cette fois, elle était convaincue qu’elle ne s’était pas trompée ; elle dit plus bas :

— Où est Norock ? est-ce encore loin ?

— Non, dans une rue qui donne sur le grand quai.

— Dans une maison, il t’attend ?

— Non, il m’attend dans la rue.

— Bien ; vite allons vers lui ; à cette heure, cela vaudra mieux.

— Qu’est-ce que tu as ? Qu’est-ce que tu crois ?

— Nous sommes suivis, ou plutôt je suis suivie assurément depuis Bruxelles ; il est venu dans le train avec moi.

— Qui ?

— L’agent, l’agent qui est toujours derrière nous. J’en suis certaine, c’est lui.

— Eh bien, si c’est lui, nous allons en finir ; l’heure est propice ; il y a longtemps que je te l’avais dit et que tu l’aurais dû faire…

— Tais-toi ; rejoignons vite Norock.

Le brouillard tombait un peu et devenait moins opaque. En ce moment, Iza put voir une forme humaine qui les suivait. Le doute n’était plus possible : lorsqu’ils s’arrêtaient, l’homme s’arrêtait.

Arrivés au bout de la rue du Fossé-de-Bourg, Carl s’arrêta et dit :

— Si c’est l’agent, son heure est venue.

Iza le regarda ; elle vit ses sourcils froncés, son regard farouche ; elle vit qu’il glissait la main dans sa poitrine, cherchant à sa ceinture l’arme terrible des gens de sa tribu.

Elle retira son bras de dessous le sien, pour le laisser libre de ses actions, et lui dit simplement :

— Que vas-tu faire ?

— Je vais le tuer.

Et cela était dit d’un ton qui ne laissait aucun doute sur ce qu’il exprimait.

— Norock est au coin, rejoins-le.

Iza se recula, et Carl marcha droit à l’homme qui était resté en observation à l’angle de la rue.

Voyant qu’on venait vers lui, il sembla ne pas trop s’en préoccuper.

Carl vint crânement se placer devant lui :

— Vous nous suivez depuis une demi-heure ; que nous voulez-vous ?

— Je veux t’arrêter, coquin !

— C’est imprudent, cela, fit Carl.

Huret, c’était lui, étendit le bras pour l’appuyer sur l’épaule de Carl ; en même temps, celui-ci tira de sa ceinture une lame aiguë, qu’il plongea tout entière dans la poitrine de l’agent, qui tomba sans pousser un cri.

Iza, l’œil ardent, avait vu la scène. Carl revint vers elle et lui dit :

— Maintenant, te voilà débarrassée.

— Vite,… pars,… pars ! répondit Iza.

Et elle l’entraîna vers le port ; la cloche du paquebot sonnait, et Norock les attendait près du plat-bord qui servait de passerelle.

Iza embrassa Carl en lui disant :

— Après-demain je pars, et je te retrouve où tu sais.

Il s’embarqua ; Iza resta jusqu’à l’heure du départ, puis elle retourna vers la rue Fossé-de-Bourg.

Le corps avait été enlevé et quelques curieux se montraient les taches de sang sur les pavés.

La jeune femme se rendit à la gare, y prit ses malles, et, s’étant fait conduire dans un hôtel, elle y passa toute la journée à dormir.

Le soir, tout à fait transformée, ayant revêtu un élégant costume de voyage, elle retournait à la gare et prenait le train de Paris en disant :

— Je suis libre !… Oh ! cet agent, c’est lui qui me faisait peur… Libre !…


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com

en septembre 2016.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’édition, aux corrections, aux conversions et à la publication de ce livre numérique : Sylvie, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Bouvier, Alexis. Iza Lolotte et compagnie, Paris, Jules Rouff, s.d. (1881). D’autres éditions peuvent avoir été consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page, tirée de Wikimédia, Carnaval sur les boulevards centraux, huile sur toile, a été peinte par Franz Gailliard en 1886 (Musée de la Ville de Bruxelles).

— Dispositions :

Ce livre numérique – basé sur un texte libre de droit – est à votre disposition. Vous pouvez l’utiliser librement, sans le modifier, mais vous ne pouvez en utiliser la partie d’édition spécifique (notes de la BNR, présentation éditeur, photos et maquettes, etc.) à des fins commerciales et professionnelles sans l’autorisation des Bourlapapey. Merci d’en indiquer la source en cas de reproduction. Tout lien vers notre site est bienvenu…

— Qualité :

Nous sommes des bénévoles, passionnés de littérature. Nous faisons de notre mieux mais cette édition peut toutefois être entachée d’erreurs et l’intégrité parfaite du texte par rapport à l’original n’est pas garantie. Nos moyens sont limités et votre aide nous est indispensable ! Aidez-nous à réaliser ces livres et à les faire connaître…

— Autres sites de livres numériques :

La bibliothèque numérique romande est partenaire d’autres groupes qui réalisent des livres numériques gratuits. Plusieurs sites partagent un catalogue commun qui répertorie un ensemble d’ebooks et en donne le lien d’accès. Vous pouvez consulter ce catalogue à l’adresse : www.noslivres.net.