Alexis Bouvier

LA FEMME DU MORT
(tome 2)

1879

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Table des matières

 

TROISIÈME PARTIE. 3

I  LA VEUVE D’UN VIVANT.. 3

II  À L’ŒUVRE, SIMON ! 19

III  CE QU’ÉTAIT DEVENUE Mme DAVENNE. 22

IV  LE RENDEZ-VOUS. 31

V  LES AHURISSEMENTS DE SIMON. 43

VI  COMMENT RIG ÉCRIVAIT L’HISTOIRE. 57

VII  LES RÊVES DORÉS DE LA BELLE IZA. 63

VIII  LA PETITE JEANNE. 75

IX  LE CALVAIRE D’UNE FEMME. 87

X  LE DOUTE. 100

XI  DEUX PROMENADES EN VOITURE. 107

XII  UNE RÉVÉLATION. 113

XIII  DÉSESPOIR. 129

XIV  LE QUART D’HEURE DE RABELAIS. 142

XV  LA MÉDECINE SECRÈTE DU VIEUX RIG. 162

XVI  LE PLAN DE GENEVIÈVE. 167

XVII  OÙ LE VIEUX RIG FAIT UN COURS PRATIQUE DE CHIRURGIE. 178

XVIII  UNE MÈRE. 183

Ce livre numérique. 206

 

TROISIÈME PARTIE

I

LA VEUVE D’UN VIVANT

Un soir, las, épuisé d’une longue trotte, Simon, faisant la moue, maussade, les yeux gonflés d’avoir pleuré, était assis devant la haute cheminée de campagne qui se trouvait dans la grande salle du rez-de-chaussée de la petite maison de Charonne. Le balancier de l’horloge battait son tic tac mélancolique, le chien maugréait en se roussissant les poils près du foyer, le chat ronronnait endormi sur une chaise, la lampe fumeuse s’était éteinte, et la grande salle n’était éclairée que par la flamme du foyer.

Simon mâchait sa praline en grognant ; le nègre avait voulu parler, disant :

— Simon est triste ce soir.

Et le matelot avait grogné :

— C’est à cause que t’es foncé que tu vois tout en noir.

Et tout était redevenu silencieux.

Pierre rentrait du jardin. En voyant à la lueur du foyer deux grosses larmes qui coulaient sur les joues de son fidèle serviteur, il s’avança vers lui et dit affectueusement :

— Qu’as-tu, mon vieux fidèle ?

Cette fois, le matelot ne put se contenir ; il fit la plus laide grimace et se mit à pleurer comme un enfant.

— Qu’as-tu, donc ? demanda encore Pierre inquiet.

— J’ai… j’ai… j’ai… je ne voudrais pas vous dire ça ! mais je ne peux plus y tenir !

Il y eut quelques minutes de silence pendant lesquelles Simon essuyait de sa manche ses gros yeux, cherchant à dominer son émotion.

— V’là l’histoire, mon lieutenant : c’est la fête à Charonne. Ce matin, je m’avais mis l’uniforme, tout le grand tralala, toutes voiles dehors ; je m’avais rasé. Je m’étais dit : Espère, espère ! je vais aller à la foire, je vais acheter la fête à mademoiselle. Je me sors en disant : Simon, faut être sobre… J’étais gai, quoi ! À la porte, je rencontre Mlle Jeanne, elle me fait son petit rire et le nez en l’air, se cramponne et elle me dit : « Je veux que tu m’emmènes. » Mon lieutenant, je ne sais rien refuser à ma petite maîtresse.

— Commandez ! que j’y dis.

— Où que tu vas ? qu’elle me dit.

— À la fête, que je dis, et elle boudait, et je dis : Espère !… espère !… je vais l’emmener cette enfant-là. Je la mène devant les baraques, devant les boutiques, et elle me tire, elle me tire, j’y montre ci… j’y montre ça… Elle ne veut rien et elle me tire. Je me dis : Non, elle n’est pas gourmande, je vais la mener aux saltimbanques ; je la mène devant le paillasse ; il faisait des grimaces… ; il disait des bêtises… Tout un chacun riait, et riait, et moi j’y allais ; je regarde mademoiselle… elle pleure… et elle me tire, et elle me tire, c’était trop bête. Je me dis : Mais quoi qu’elle veut donc, cette petite-là ? C’était trop bête !

J’y dis : Mais, qu’est-ce que vous avez donc, mademoiselle ? Je vous montre des joujoux, t’en veux pas… des sucres de couleurs, t’en veux pas, des comédies… t’en veux pas. Qu’est-ce que tu veux, mademoiselle ?… V’là qu’elle se met à pleurer, à pleurer. Qu’est-ce que vous vouliez que je fasse, moi ? Je pleure, que j’en ai manqué de m’étouffer ; je pleure, elle pleure et elle me tire… Mais où donc qu’elle veut aller ? que je me dis.

— Viens donc, qu’elle me dit.

— Mais où ? que je dis.

— Viens où vont les petites filles de l’école… Tu sais bien, les petites en noir, qui vont par la petite porte, derrière chez nous.

— Comment que je fais, au cimetière ?…

— Oui ! qu’elle me dit…

Et puis elle me dit toute suppliante :

— Simon, je t’en prie, mène-moi où est endormie maman.

— Ah ! vous pensez si je me suis mis à pleurer, mon lieutenant ; qu’est-ce que vous vouliez que je réponde à cette enfant ? et elle se fâchait, et elle m’a dit que j’étais sans cœur, et elle est remontée près de Mme Madeleine ; elle ne voulait plus me parler. Je ne pouvais rien lui dire, à cette petite ; ça fait que je pleurais.

Et, en disant ces mots, le matelot fondait en larmes.

Pierre, ému, regardait son dévoué serviteur, dissimulant l’impression douloureuse qu’il avait ressentie ; puis il exclama tout à coup :

— La situation n’est pas tenable, il faut en finir.

Et Simon, hochant la tête, dit :

— Oui, au fait, mon lieutenant, vous ne vous êtes occupé que des méchants, c’est bien le temps maintenant de s’occuper des bons.

Pierre releva lentement la tête ; son regard sévère imposa silence à Simon qui, étant bouleversé par le changement de physionomie que sa phrase avait amené, faillit en avaler « sa praline. » Pierre, sombre, ne dit pas un mot et remonta chez lui, laissant Simon tout honteux, essuyant son visage encore mouillé, croyant peut-être qu’il enlevait en même temps le mal qu’il venait de faire.

Puis, colère, rageant, furieux après lui-même, cherchant un motif pour passer la rage passagère qui le secouait, il se tourna vers le nègre, et, le voyant près de la cheminée, il exclama :

— Qu’est-ce que tu fais là, toi, barbouillé ? Tu n’es donc pas encore assez roussi, que tu colles ton museau auprès du feu ? Espère ! espère ! Je te vas secouer si tu ne décales pas. Le nègre, qui connaissait les procédés expéditifs de Simon quand il était en colère, n’avait pas attendu la fin de la phrase pour décamper.

Le matelot maussade sortit à son tour.

— C’est-il du bon sens de se fâcher de ça ! Est-ce que c’est ma faute, à moi, si la petite pense à la mère ? Espère ! espère ! faudra bien en finir… Au fait ! est-ce que j’ai pas le droit de voir ça, moi ? C’est moi qui l’ai élevée, la moutarde… Et peut-être bien qu’on pourrait…, si on savait ous’qu’est sa mère, se promener de ce côté-là et lui dire :

— Tiens…, ma bellotte…, regarde un peu voir, là-bas, celle qui passe… Eh bien, envoie-lui un baiser…

Il n’y a pas de bon sens aussi,… puisque le coquin est puni. D’abord, il n’y a que lui que je haïssais… et si l’autre est restée une honnête femme… Espère ! espère ! elle a fini son temps…

Et le matelot se promenait sous les arbres, sans voir son lieutenant, accoudé sur l’appui de la fenêtre ouverte, au premier étage, triste et pleurant silencieux, au souvenir de ce que lui avait raconté son matelot.

C’est que Pierre avait un caractère absolu : il avait condamné, et sa condamnation ne permettait pas le pardon… On avait été sans pitié, il serait sans pitié… Est-ce à dire que Davenne n’avait pas de cœur ? Non !… peut-être, comme à cette heure, des larmes auraient pu modifier sa volonté ; mais Pierre vivait au milieu de gens auxquels il était défendu de parler d’Elle.

Il vivait avec sa haine… Et lorsque, comme ce jour, les dimanches il ouvrait sa fenêtre, en voyant le soir passer dans les blés verts les amoureux pendus aux bras l’un de l’autre, le regard noyé dans le regard, la main dans la main, les lèvres presque sur les lèvres, il pensait, lui, que cette joie de l’amour partagé lui serait désormais défendue… Il était veuf, et il était mort ! Alors, sa haine s’augmentait : il regrettait à l’heure du crime de n’avoir pas tué et la femme et l’amant. La loi, devant son honnêteté trompée, aurait brisé son glaive ; il serait sorti du tribunal acquitté, honoré, et il aurait vécu, se consacrant à son enfant. Il aurait pu trouver une compagne dévouée, et il aurait recommencé sa vie.

À cette heure, quand Pierre, épouvanté, se demandait le but de la vie qu’il s’était faite, le rouge couvrait son front ; car il était bon et honnête, et sa vie entière était vouée au mal !… à la vengeance ! la jouissance de l’égoïsme lâche ! La douleur devant lui, la souffrance, le repentir, les larmes auraient assurément changé sa conduite. Après avoir entendu la plainte naïve de son matelot ému, il avait été embrasser sa fille et il avait vu que la petite Jeanne, elle aussi, avait les yeux rouges… Ennuyé, il s’était retiré, et Madeleine de Soizé, en le reconduisant, lui avait dit tout bas :

— Je suis encore tout émue… Jeanne qui vient de me demander… où est enterrée sa mère !

Nerveux, mordant ses lèvres, se contraignant, Pierre s’était aussitôt réfugié chez lui ; puis, pour chasser ce souvenir persistant, ce rappel de sa veuve, après s’être fiévreusement promené dans sa chambre, il prit un livre dans sa bibliothèque et se laissa tomber dans un fauteuil. Le livre avait pour titre : Les Pauvres ; il l’ouvrit au hasard, lisant d’abord sans comprendre, sans pouvoir, à mesure qu’il assemblait les mots, saisir le sens des phrases ; tout à coup, il se dressa, une page l’avait intéressé, il lut : Les petits enfants.

Voici l’histoire :

« Toutes les commères étaient sur leurs portes et la regardaient avec mépris ; les enfants avançaient vers elle leur petit museau sale ; les chiens allaient flairer ses jupes et revenaient en grognant ; les hommes indifférents disaient :

— Tiens ! c’est la Jeanne !

Le soleil couchant empourprait le ciel, et la brise, qui avait effeuillé les lilas et les pommiers en fleur, passait tiède et parfumée.

Elle, – la Jeanne, comme ils disaient, – elle avait bien vingt ans ; elle était pâle ; ses cheveux mal peignés tombaient en mèches lourdes sur ses épaules ; la misère avait creusé ses joues, et la honte, ce jour-là, courbait sa tête.

Un petit chérubin, yeux brillants, joues roses et cheveux ébouriffés, se pendait à sa jupe et marchait en regardant derrière lui ; il souriait aux morveux qui lui faisaient la grimace.

Ils étaient tristes à voir tous les deux, seuls au milieu de ce village vivant et de cette nature gaie…

Elle traversa le pays et s’arrêta devant la dernière maison du village… L’enfant, la voyant heurter la porte, alla au-devant des bambins qui les avaient suivis ; les autres reculèrent d’abord, mais comme il avançait toujours en souriant, ils s’apprivoisèrent, les petits terreux, et l’on joua ensemble.

La Jeanne avait heurté la porte… Un vieillard était venu et, reculant devant elle, il avait dit :

— Qu’est-ce que tu veux ici ?

Jeanne s’était appuyée au chambranle de la porte pour ne pas tomber…

— Allons ! allons ! va-t’en, avait continué l’homme ; sors d’ici, mendiante, salis pas ma maison !

— Père ! avait supplié Jeanne.

— Va-t’en !… va-t’en…

Mais la pauvre femme s’était avancée jusqu’à la table et le corps courbé, la tête basse, d’une main elle cachait ses yeux inondés de larmes, décidée à se faire chasser plutôt qu’à reculer.

— Père ? moi ?… Est-ce qu’une mendiante comme toi est ma fille ?… Ma fille !… J’ai eu un enfant que ma pauvre défunte adorait… C’était une bonne et belle fille pour laquelle nous voulions donner notre vie… Avant le jour, vent, pluie ou neige, nous allions forcer la terre à nous donner de quoi en faire une dame… Sitôt qu’en nous privant nous avons pu la retirer de l’école pour la mettre en pension, nous l’avons fait. Nous la voulions belle, et, pour qu’elle le fût, rien ne nous a coûté, ni force ni santé…

Quand nous l’avons eu élevée, honnête comme son père, pure comme sa mère, nous avons continué à nous sevrer, nous qui avions besoin de tout, pour lui gagner une dot qui lui donnât l’homme que nous voulions. Nous touchions le but… et quand, avec la vieille, nous rentrions, le soir, souper, nous nous consolions en regardant l’enfant belle et digne de nous. Et, la… la gueuse…, un jour elle est partie avec un vaurien… Elle a fait rire tout le pays des gens qui s’étaient tués pour elle !…

Il y eut un silence, troublé seulement par les sanglots de la Jeanne et par les cris joyeux des enfants qui jouaient au dehors.

À force de pleurer et de passer, par tous les temps, des heures sur la route pour voir si sa fille revenait, la vieille… a toussé, puis elle s’est couchée… et nous l’avons conduite au cimetière… et elle a voulu qu’on lui mît dans la main le petit bonnet brodé qu’elle avait fait pour la première communion de sa fille…

— Père…, père…, grâce !

— Pendant ce temps-là… elle, la honte ! quelle vie !… Les Parisiens qui venaient chez nous me disaient : « J’ai vu votre fille au Bois hier… »

— J’ai pas de fille !

— Mais si, père Coutaud…, votre petite Jeanne !… On la nomme Jeanne la Limande.

— Le premier qui me parle de cette fille, j’y ouvre le crâne avec ma bêche… Alors, j’ai plus osé sortir d’ici… Il me semble qu’on rit quand je passe… J’ai plus osé aller à Paris de peur que la fille qui m’accrocherait au coin d’une rue ne soit la mienne… Ma fille ! allons donc, est-ce que j’ai une fille, moi ?… Hors d’ici, mendiante ; oh !… et plus vite ça…

— Père, grâce ! grâce !

— Veux-tu t’en aller ?…

Et l’homme prit la Jeanne par le bras pour la jeter à la porte ; mais la fille se cramponna aux meubles…

— Pitié !… père !… pitié !

— Veux-tu t’en aller !…

Et la lutte continuait.

Tout rouge, moite de sueur, les cheveux sur les yeux, le petit entra dans la chambre aux cris de sa mère… De ses petites mains il écarta sa chevelure blonde et dit crânement au vieillard :

— Pourquoi que tu fais pleurer maman, puisqu’on dit que c’est toi mon grand-père ?

Le père Coutaud lâcha Jeanne, et, les yeux écarquillés, il regarda l’enfant, muet, immobile, ne se rendant pas compte des sentiments nouveaux qui l’envahissaient ; puis il voulut parler, mais il balbutia ; des larmes emplirent ses yeux, et, pour les cacher, il embrassa et l’enfant et la mère ! »

Le livre lui tomba des mains ; c’est alors qu’il se mit à la fenêtre, voulant réagir contre ce cri de pardon qui revenait sans cesse battre son oreille ; mais le tableau de son enfant pleurant se présentait à ses yeux, son imagination se frappait.

La petite Jeanne était maladive. Est-ce qu’un jour ce n’était pas elle qui souffrirait de la vengeance sans pitié qu’il poursuivait ?… Le coupable, l’ami traître était puni, atrocement puni. La femme avait déjà depuis longtemps expié par la honte, par le désespoir et par la misère, sa faute… C’est maintenant sur sa fille qu’allait retomber le châtiment de la mère coupable.

S’il se décidait aujourd’hui à atténuer le mal, que pouvait-il faire ? Il n’était plus rien en ce monde ; sa femme le croyait mort, et, pour la société, pour l’état civil, il était mort. Sa femme était veuve, veuve d’un vivant. Elle l’avait oublié, assurément, et elle ne devait avoir qu’une pensée : sa Jeanne. Là, peut-être, était l’atténuation.

S’il consentait à se séparer de son enfant, à la placer dans un pensionnat, il ferait, par une lettre et par l’entremise de son matelot, prévenir Geneviève que, sous la condition de laisser l’enfant dans la maison où elle était placée, on lui dirait où était Jeanne, et elle serait autorisée à l’aller voir. Mais rien ne pouvait empêcher la mère de réclamer son enfant, et si, malgré ses promesses, Geneviève ramenait sa fille chez elle, il lui devenait impossible de la reprendre, surtout légalement, et que deviendrait-il sans l’être adoré pour lequel il vivait ?

Ne valait-il pas mieux conduire l’enfant devant le caveau de famille, et continuer le lugubre mensonge ? Mais aujourd’hui Jeanne savait lire… et le nom de son père sur les dalles rendait cette supercherie impossible…

— Au reste, pensa-t-il tout à coup, qu’est-elle devenue ? Est-elle vivante seulement ?… S’est-elle arrêtée dans la voie honteuse où elle s’engageait… Est-elle digne encore de l’intérêt qu’ils semblent maintenant lui porter ?… Qu’est-elle devenue enfin ?

Et, quoi qu’il fît pour chasser cette pensée, elle revenait sans cesse… Aussi ennuyé, nerveux, il dit :

— Il faut que je sache ce qu’elle est devenue.

Il fit appeler Simon. On lui dit que le matelot venait de sortir.

— Bah ! demain, je ne penserai plus à tout cela…

Et il se retira dans sa chambre, cherchant toujours à éloigner cette agaçante idée… Il eut beau faire, rien ne put la chasser de son cerveau. Il voulut voir Jeanne : l’enfant dormait ; il monta dans sa chambre et redevint plus gai en voyant le charmant baby endormi, calme, dans le flot de ses cheveux blonds, qui formaient comme une auréole autour de son visage rose. Il se pencha pour l’embrasser doucement, afin de ne pas l’éveiller. Jeanne souriait, et ses lèvres rouges remuaient, elle rêvait. Il écouta et il l’entendit dire :

— Petite mère aimée…

Pierre se releva aussitôt ; il sortit de la chambre, agité, fiévreux ; il alla se jeter sur son lit, croyant avoir le sommeil et l’oubli ; mais ce fut en vain.

Le jour le retrouva, pleurant et gémissant.

— Mais que vais-je faire alors,… malheureux que je suis ?

Lorsqu’il fut levé, il fit appeler son matelot. Simon, lui répondit-on, était parti au petit jour. Pierre fut ennuyé, mais non étonné. Simon, depuis qu’on était à Charonne, était considéré comme un compagnon : c’était le confident de son lieutenant ; il vivait libre, et il en prenait à son aise. Lorsque la maison était triste, il disait :

— Espère ! espère !… je vas me mener à l’air…

Et il passait sa journée dehors ; aussi était-on habitué dans la maison à ces absences.

Davenne remonta chez lui en donnant l’ordre qu’au retour de Simon on le lui envoyât immédiatement…

Mais Simon n’était pas près de rentrer ; il avait pris des munitions de bouche, avait garni sa bourse et était parti en disant :

— Je vas faire un coup de ma tête… Ça ne peut nuire à personne ! Espère ! espère !

Et le chapeau vissé sur l’arrière de la tête, fredonnant une chanson de bord, faisant la chaloupe en marchant, il descendit l’avenue de Charonne, la rue, et se dirigea vers la rue Payenne.

Et vingt minutes après il entrait chez le marchand de vin du coin de la rue, une vieille connaissance à lui.

C’était là que le matin, lorsque Pierre Davenne habitait le petit pavillon, il venait pour tuer le ver. Il se fit servir une bouteille de vin blanc, invita le marchand de vin à en prendre sa part, et l’interrogea sur le quartier. Simon savait mentir, nous l’avons vu, et quand son ancien fournisseur lui demanda ce qu’il avait fait depuis la mort de son maître, il répondit sans sourciller :

— Moi, je me suis rembarqué, et j’ai fait le tour du monde !…

Et il donna les plus scrupuleux détails sur ce qu’il avait vu ; jamais, assurément, le digne commerçant n’avait supposé qu’il existait dans la création des choses aussi surprenantes. Quand il eut fini son histoire et qu’on lui demanda :

— Et maintenant, est-ce que vous avez quitté le service tout à fait ?

— Peut-être bien que oui… peut-être bien que non. Ça va dépendre, je me suis amené dans le quartier parce que je voudrais retrouver mon ancienne maîtresse…

— Ah ! oui, la veuve !

— Sait-on ce qu’elle est devenue ?

— Ma foi, non ! Vous avez su qu’on l’a ramassée quasiment morte devant sa porte, le soir de l’enterrement…

— Ah !

— Oui, et on l’a relevée, rentrée chez elle. Mais, le lendemain, on l’a transportée dans une maison de santé… Elle était tout à fait malade. Dans le quartier, on croit qu’elle est morte, ou qu’elle est folle…, car jamais on ne l’a revue.

Il passa un frisson dans le corps du matelot… Morte ou folle ! il n’avait pas pensé à cela. Morte seule ! sans savoir ce qu’était devenue son enfant… ou folle : cherchant toujours sa Jeanne !!!… Décidément, son lieutenant lui semblait bien cruel.

Après avoir longuement interrogé pour ne rien savoir, sinon que le pavillon avait été loué à un sculpteur qu’on ne voyait presque jamais, qui ne sortait que le soir, Simon dit au revoir à son ami, vida son verre, passa sa manche sur sa bouche et sortit en se disant :

— Comment que je pourrais bien avoir de ses nouvelles ?… savoir si elle est encore de ce monde ? Et il gratta son crâne de ses ongles durs, tâchant de faire jaillir une idée de son cerveau. Il marchait, grognant, jurant et ne trouvait rien.

Pour éclaircir ses idées, il renouvela sa « praline » et se mit à marcher avec rage… Il était remonté vers les boulevards, avait pris la rue du Chemin-Vert, et s’engageait dans la rue de la Roquette ; un convoi passait qui l’obligea à s’arrêter ; il regarda machinalement autour de lui pour voir où il était. En face de lui se trouvait la boutique d’un marbrier-jardinier, spécialiste de monuments funéraires… Une ancre servait d’enseigne ; il lut ce qu’il y avait au-dessous, et remarqua cette phrase : Entretien de tombes à l’année.

— Espère ! espère ! exclama-t-il alors ; j’ai mon idée…

Et content de lui, il se dirigea vers le cimetière du Père-Lachaise.

L’idée de Simon était la plus simple du monde : il allait dans le cimetière ; assurément le caveau de la famille Davenne devait être confié aux soins d’un des marbriers spéciaux ; il allait donc s’adresser au conservateur du Père-Lachaise où on lui donnerait les renseignements qu’il désirait, ou bien où on lui indiquerait le moyen de les avoir.

Dès qu’il fut entré, il se dirigea vers le monument. Simon était un croyant ; il savait pertinemment que son lieutenant n’était pas enterré là, mais cela n’y fit rien : il ôta respectueusement son petit chapeau, expectora, se mit à genoux et fit avec conviction une courte prière pour le repos de l’âme de son maître. Simon était pour la forme. Ayant fait sa prière, il regarda à travers la grille de la porte, dans l’intérieur du monument… Les couronnes étaient neuves, des vases étaient pleins de fleurs naturelles, toutes fraîches…

— Ah ! mais ! fit Simon, c’est bien entretenu, çà !…

Et, apercevant un gardien qui s’était arrêté et semblait le surveiller, étonné sans doute de la curiosité irrespectueuse du matelot, il alla vers lui :

— Dites donc, monsieur, est-ce que vous ne pourriez pas me dire le nom et me donner l’adresse de celui qui est chargé d’entretenir ce caveau ?

Le gardien le regarda, trouvant singulière la question, singulière la curiosité et singulier le personnage.

— Pourquoi me demandez-vous ça ?

Simon vit tout de suite qu’on le prenait pour un autre, c’est-à-dire pour un de ces gredins sacrilèges qui rôdent dans les cimetières et volent dans les monuments funèbres les flambeaux des chapelles… Il s’empressa de répondre :

— Dites donc, eh ! camarade, il ne faut pas se tromper… C’est Simon Rivet qui vous parle, le matelot de… celui qui est là… du lieutenant Pierre Davenne… Je reviens de faire le tour du monde (il y tenait), et ma première pensée au retour a été pour mon pauvre maître.

Le gardien changea aussitôt de ton et il dit :

— Il est confié aux soins d’une femme qui probablement connaissait la famille ; elle vient tous les deux ou trois jours, elle est toujours en deuil.

— Une femme ! De quel âge ?

— Environ vingt-cinq ans.

— Merci bien, je tâcherai de la voir ici.

Et le gardien s’étant éloigné, Simon s’écria :

— Espère ! espère ! je m’amarre ici… et quand je devrais y venir tous les jours… faudra bien que je la voie… Vingt-cinq ans… c’est elle ! Elle vient tous les deux ou trois jours. Pauvre chère femme !… Ah ! c’est bien, ça !… c’est bien !

Et il essuyait brutalement une larme qui coulait sur sa joue.

— Je me vas embosser là, à l’ombre !… – Et il se plaçait derrière le monument, de façon à ne pas être vu, – et j’espère… Ainsi, cette pauvre malheureuse se désole pendant que l’autre est vivant !… Et elle vient là comme une sainte… Elle vient s’abîmer à force de pleurer… Crédié ! elle n’est pas la seule qui ait fait ce qu’elle a fait… Ça me fait quelque chose d’être ici.

Simon était là depuis deux grandes heures ; il s’était à son tour raconté, pour se distraire, son voyage autour du monde…, lorsqu’il vit descendre par la grande avenue une femme vêtue de deuil ; il se cacha aussitôt. Malgré son long voile de veuve, il la reconnut, c’était elle ! Geneviève Davenne…, la veuve du vivant. Elle avança lentement, recueillie ; elle portait un bouquet de fleurs nouvelles ; elle passa sans le voir près du matelot ; étant entrée dans le monument et en ayant fermé la porte, elle s’agenouilla et se mit à prier. Simon se glissa sans bruit près de la grille ; ne pouvant voir sans risquer d’être vu, il appliqua sa large oreille sur la serrure de la porte.

Après une longue prière, il entendit la voix suppliante de la jeune femme qui disait :

— Pierre…, mon Pierre…, je suis bien punie maintenant. Pierre, grâce !… grâce ! Fais-moi retrouver mon enfant !

L’émotion secouait le matelot ; il eut un mouvement si brusque pour se reculer qu’il en avala sa praline. C’était trop ! Il avait deux grosses larmes sur ses joues tannées.

— Espère ! espère ! grogna-t-il, je ne te quitte plus…

Et il se blottit dans un coin, attendant patiemment le départ de celle qu’on appelait la veuve. Simon voulait la suivre et savoir ainsi sa demeure.

II

À L’ŒUVRE, SIMON !

Lorsque la veuve de Pierre Davenne, après avoir remplacé par des fleurs nouvelles les fleurs fanées dans les vases qui ornaient le petit autel du monument consacré à son époux, sortit calme et recueillie, Simon, pour n’être pas vu et reconnu dans l’allée directe du cimetière, se dirigea à travers les tombes. Il était furieux contre lui, le matelot ; il s’était vêtu le matin du costume dont il était si fier, et il comprenait à cette heure combien il était absolument gênant pour n’être pas remarqué dans la mission qu’il s’était imposée.

Lorsque Geneviève eut passé la porte du cimetière, le matelot la suivit en longeant les murs, et il était le plus malheureux du monde, car son désir de n’être pas vu l’obligeait à se dissimuler à chaque minute dans les portes, en même temps que son costume singulier attirait l’attention. Mais Geneviève ne voyait pas autour d’elle ; tout entière à sa pensée, elle marchait droite et calme dans ses habits de deuil, sous son voile de veuve, indifférente et inconsciente de ce qui l’entourait.

— Bon Dieu de sang ! s’écriait Simon, c’est la coquetterie qui me perdra ! Est-ce que j’avais besoin de me gréer comme ça ?… Il ne me manque qu’un pavillon… À mon âge !… Vieux serin, va, tu ne peux donc pas te déguiser comme tout le monde… ; – car c’était le fond de la pensée de Simon, il était habillé, et, autour de lui, le monde était déguisé. – Faut que tu aies toujours l’air distingué : tu ne pouvais pas pour une fois retirer tes bijoux… Ous qu’elle est ? bon Dieu ! exclamait-il.

Geneviève, qui avait suivi la rue de la Roquette, puis le boulevard Voltaire, tournait sur la place du Château-d’Eau.

C’était jour de marché aux fleurs et elle s’était perdue. Simon s’élança aussitôt, il aperçut sa silhouette qui tournait au coin de la rue du Temple ; bousculant tout, il courut, et il la vit entrer dans une maison d’assez pauvre apparence, presque en face du Temple ; le Temple, ce marché qui fut autorisé pour y faire le commerce des vieilleries, et qui, maintenant, n’a plus guère que des boutiques qui peuvent rivaliser avec toutes celles où s’étalent les nouveautés et les dernières modes sur nos boulevards.

Presque vis-à-vis du nouveau marché, disons-nous, se trouvait la maison dans laquelle entra Geneviève, une haute bâtisse portant presque sous chacune de ses fenêtres l’enseigne d’une industrie différente. C’était comme la fabrique de tous les produits dissemblables qui se vendaient dans le marché qui était en face. Sur la façade jaunie de la vieille maison, on lisait le travail qu’elle recélait ; la plupart des fenêtres étaient sans rideaux, ce qui indiquait les ateliers avides de jour.

Sur l’appui des autres séchait le linge ou s’aérait la literie ; en se levant, on s’était mis à l’établi, jetant les draps, les oreillers près de la fenêtre en disant :

— Il ne faut pas perdre de temps : on fera la chambre ce soir à la brune, le lit prendra l’air…

Dans la cour on était moins réservé ; le linge séchait aux fenêtres, – et il y en avait presque cent, qui donnaient sur la cour avec cinq escaliers. – Aux étages plus haut, les coudières étant trop étroites pour porter toute la lessive, de longues perches sortaient des croisées toutes chargées de loques multicolores… ; si bien que lorsque Simon se glissa sous le porche, qu’il entra dans la cour et qu’il leva les yeux en l’air, il exclama…

— C’est une fête… ; ils ont hissé les pavillons !…

Il resta assis sur la borne, regardant la vieille maison… De tout le rez-de-chaussée s’exhalaient des odeurs qui le bouleversaient. C’était un vernisseur sur métaux qui passait le cuivre à l’eau-forte et il toussait à en perdre la respiration ; puis c’était l’odeur, presque le parfum des pièces vernies qui, sur le feu, à la porte, prenaient des tons d’or, qui lui montait au cerveau…, et ses oreilles se secouaient sous le vacarme, et les ferblantiers, et les ciseleurs, et l’estampeur…, et les cris et les chants… Il restait abruti.

Et pensant que celle qu’il avait suivie et qui demeurait là avait été autrefois si choyée dans le calme petit pavillon de la rue Payenne, qu’elle n’ouvrait ses fenêtres que pour respirer l’odeur des fleurs, qu’elle n’ouvrait les yeux que pour voir le sourire de son enfant et l’amour de son mari, il dit malgré lui :

— Ah ! bon Dieu de Dieu ! la pauvre femme !

Et comme à ce moment le vernisseur jetait dans le ruisseau l’eau qui lui avait servi à dérocher, l’eau dans laquelle il avait lavé ses pièces de cuivre en les sortant de l’acide, il n’avait pas vu Simon accoté sous le porche, les pieds dans le ruisseau… ; l’eau jetée à la volée lui arriva jusqu’au genou. En se sentant mouillé, en voyant qui l’inondait, le matelot sursauta, et prêt à s’élancer sur l’ouvrier, qui tenait déjà un second seau, il exclama :

— Ah ! çà, tu veux donc me neyer, eh ! marsouin ? Espère ! espère ! Et il retroussait ses manches.

L’ouvrier éclata de rire, et, menaçant de son autre seau, il s’écria :

— T’as donc peur de l’eau ?... Pourquoi que tu te déguises en marin alors ?

III

CE QU’ÉTAIT DEVENUE Mme DAVENNE.

C’était bien la femme de son lieutenant, Geneviève Davenne, que le matelot avait vue dans le pieux pèlerinage qu’elle faisait tous les deux jours à la tombe de son mari… C’était bien la femme coupable et repentie, la mère désespérée, la veuve immolée que Simon avait suivie, la reconnaissant au milieu de tous à ses longs vêtements de deuil jusqu’à la grande et vieille maison de la rue du Temple, où elle résidait depuis presque une année.

Nous devons retourner en arrière pour expliquer la situation de la jeune veuve.

On s’en souvient, le prologue de ce récit se terminait au moment où Geneviève, éperdue, désespérée, ayant vainement cherché son enfant, sa Jeanne, dans le petit pavillon de la rue Payenne, épouvantée par le vide, par la pensée de la mort, s’était sauvée affolée en criant qu’on lui rendît sa fille, et, succombant sous l’émotion et sous la douleur, tombait inanimée au milieu de la rue.

Relevée par des voisins et portée chez elle, on lui prodigua tous les soins qu’exigeait son état, sans lui faire recouvrer connaissance ; au matin seulement elle revint à elle, ou plutôt la vie revint en elle, mais la raison était envolée… Le délire lui faisait crier des phrases sans suite dans lesquelles revenaient sans cesse les noms de son enfant et de son mari.

Il était impossible de la laisser là ; on ne lui connaissait ni parents ni amis ; les domestiques, semblant chassés par la mort, n’étaient point revenus ; on résolut de la porter dans une maison de santé.

Elle eut une longue et douloureuse maladie ; en revenant à elle, sa première pensée fut pour son enfant… On juge de son désespoir, lorsqu’elle apprit qu’on n’en avait jamais eu de nouvelles… Elle pleura longuement, et reprit courage en se donnant pour mission, dès qu’elle serait debout, de se mettre immédiatement à la recherche de sa petite Jeanne…

Le père aimait trop son enfant pour qu’elle s’alarmât sur son sort… Elle savait que c’était elle qui était châtiée et non l’enfant, et elle pensa que Pierre avait placé sa fille en chargeant Simon de veiller sur elle.

En approfondissant ce qui était arrivé, elle se persuada que le châtiment était temporaire.

Pierre adorait sa Jeanne, et il savait que l’enfant a besoin de sa mère… Un jour ou l’autre elle s’attendait à voir paraître Simon, et c’est ce jour qu’elle voulait devancer en le recherchant.

Les premières recherches furent vaines en même temps que se présentait la première et la plus grave des difficultés… Geneviève n’avait pas d’argent. À aucun prix elle n’eût voulu remettre les pieds dans le petit pavillon de la rue Payenne. Elle alla chez leur notaire, et le pria de faire et l’inventaire et la vente du mobilier.

Le notaire lui dit que tout cela avait été fait à la requête du propriétaire et de quelques créanciers, pendant sa maladie ; comme ils n’avaient comme créanciers que les fournisseurs journaliers, elle espérait que la vente avait donné un chiffre respectable, sur lequel elle devait, les créanciers payés, avoir une somme assez ronde à toucher.

Le notaire lui dit alors que l’héritier de Pierre Davenne était sa fille ; qu’elle ne représentait même pas à cette heure la tutrice naturelle, puisque l’enfant était disparue… et que le séquestre intervenu sauvegardait ses droits.

C’était la misère ! la misère absolue… sans gîte, presque sans vêtements, sans rien… et ne sachant que faire…

La perte de son enfant, la mort de son mari avaient désespéré Geneviève… L’épouvantable avenir qui se montrait devant elle : la misère, sans soutien, sans conseil et sans métier, ne lui fit rien… Elle se rappela les dernières lignes de la lettre de son époux outragé…, et elle baissa la tête… C’était le châtiment.

Cependant il y a toujours une part pour la veuve ; cette part, sauf un millier de francs, – lui fut remise… C’était toujours l’abri et la vie jusqu’au jour du travail… ou de la mort ; car Geneviève, à cette heure, pensa à mourir… Mais la pensée de Jeanne lui donna du courage… Elle voulait vivre pour retrouver son enfant… Et pas une minute elle ne maudit celui qui l’avait, en mourant, aussi cruellement frappée. Pleine de regrets, de remords, elle acceptait le châtiment et s’armait de courage pour le subir.

Quoique guérie, elle demeurait toujours dans la maison de santé où elle avait été soignée. Le lendemain de sa visite chez le notaire, ayant passé la nuit entière à chercher comment elle pourrait gagner sa vie, elle s’était résolue à redevenir ce qu’elle était lorsque son mari l’avait connue. « Geneviève était orpheline d’un officier qui avait été l’ami de Pierre Davenne ; c’était une petite ouvrière bien modeste, bien sage… »

Geneviève se rendit au Temple ; elle voulait acheter ses vêtements de deuil, et c’est en parlant avec la femme qui lui vendait sa coiffure, qu’elle eut l’idée de lui demander si elle ne connaissait pas une place dans le deuil.

La femme lui demanda si elle savait le métier, Geneviève lui répondit, – c’était la vérité, – qu’au Havre où elle habitait avec son père, elle était employée dans un magasin, où elle faisait plus spécialement les deuils, la marchande lui dit alors :

— Mon enfant, si vous avez du goût, si vous savez, si vous voulez faire l’article bon marché…, n’allez donc chez personne ; achetez un peu de marchandise, mettez-vous à travailler chez vous, apportez-moi votre ouvrage, et si vous êtes une travailleuse ; si, faisant tout de vos mains, vous pouvez me donner meilleur marché que d’autres…, ne fût-ce que d’un sou par coiffure…, vous m’en vendrez tant que vous voudrez… Et, ajouta-t-elle, le deuil c’est bon, voyez-vous… ; pas de morte-saison… Ça va toujours…

Geneviève soupira sans se plaindre de la cruauté commerciale de la remarque, et elle sortit. Elle avait trouvé. Le lendemain elle se mit à l’œuvre, et, huit jours après, elle louait en face du Temple un petit logement de trois pièces, sa chambre, son atelier, une salle à manger et une cuisine… Le métier dans le noir seyait à l’état de son âme.

Six mois après, elle occupait des ouvrières et avait placé aux côtés de la grande porte de la rue du Temple des écussons que Simon n’avait pas remarqués, sur lesquels on lisait : Au troisième, Modes et coiffures pour deuil. C’était l’enseigne de la petite maison de la veuve Davenne.

Geneviève, en peu de temps, s’était fait une maison qui lui permettait de vivre bien indépendante. Chacun s’étonnait autour d’elle de sa vie absolument retirée ; mais on l’attribuait à la perte récente d’un époux adoré, et, dans ses façons, dans ses manières, dans son langage, on devinait que la jeune femme était, à cause de ce malheur, tombée dans la situation difficile qui l’obligeait à un travail journalier. Geneviève, plus tranquille sur son existence, consacrait tous les jours quelques heures à la recherche de son enfant.

Ses seules sorties en dehors de son travail étaient consacrées à ce but et à sa visite au cimetière. Absolument douce, résignée, bonne avec celles qu’elle occupait, elle était toujours réservée ; jamais un mot n’était sorti de sa bouche sur le passé ; jamais elle n’avait parlé de son enfant perdu, et si ce n’est le grand portrait en pied de Pierre qu’elle avait fait racheter après la vente, pour le placer en face de son lit, et les longs habits de deuil qu’elle portait, elle n’aurait jamais parlé de son mari…

En somme, comme une femme courageuse qu’elle était, Mme Davenne ne s’était pas laissé abattre par le triple malheur qui l’avait punie : la perte de sa fille, la mort de son mari et la misère. Toute sa vigueur, toute sa force, toute sa volonté étaient revenues avec le châtiment ; elle avait fauté, elle acceptait le châtiment ; elle le subissait et voulait, par sa conduite, racheter le passé. Toute son honnêteté native revivait enfin ! Avant l’aube elle était levée et travaillait sans arrêter une minute, ne parlant jamais, vivant tout entière dans ses pensées, dans l’espoir de retrouver son enfant…

Les premières démarches qu’elle avait faites avaient été au ministère de la marine, car elle était convaincue que sa fille avait été recommandée à Simon Rivet, ce qui la rassurait ; elle savait quelle adoration le matelot avait pour celle qu’il appelait « sa petite lieutenante. » Au ministère, on lui avait répondu que le marin Simon Rivet, libéré depuis longtemps du service, ne s’était pas rengagé. Et cela lui fit penser que Simon habitait le pays où sa fille était placée.

Elle avait alors été elle-même au pays natal de Simon.

Là, on lui apprit que, depuis la mort de la mère Rivet, jamais le matelot n’avait remis les pieds au pays… et toujours elle espérait qu’un hasard heureux la mettrait en présence du matelot… Le hasard avait été cruel : une fois il l’avait placée en face de Fernand ; il était en voiture découverte, ayant Iza à ses côtés.

Alors, en le voyant, elle avait senti en elle une haine qui lui était inconnue ; elle s’était surprise à désirer pour cet homme les plus grands supplices ; il lui avait semblé qu’il était son mauvais génie et que la mort de Fernand la délivrerait de ses angoisses… Elle ne pouvait comprendre le sentiment indigne qui l’avait avilie jusqu’à lui… ; non seulement elle avait du remords…, elle avait honte… et elle avait de la haine. Ses baisers l’avaient souillée, et sa mort seule en atténuerait la flétrissure.

Et ce jour elle était rentrée chez elle, sombre, désespérée ; elle avait pleuré, gémi ; elle avait prié…, elle s’était traînée à genoux devant le portrait de son mari en lui demandant pardon, grâce !

Le jour où Simon avait vu Geneviève au cimetière et l’avait suivie, celle-ci, en rentrant chez elle, s’occupa aussitôt des petites commandes survenues en son absence ; elle s’apprêtait pour descendre au Temple, faire la petite tournée qu’elle faisait chaque jour chez ses clientes, prenant les commissions pour le lendemain… On frappa à la porte. Une ouvrière alla ouvrir. Un commissionnaire entra, tenant une lettre à la main.

— Mme veuve Davenne ?

— C’est ici, dit l’ouvrière, voulant lui prendre la lettre.

Mais le commissionnaire recula aussitôt sa main en disant :

— Je dois la remettre à Mme Davenne en personne.

Geneviève était dans sa chambre, se coiffant ; on alla lui répéter ce que le Savoyard avait dit ; elle vint aussitôt et, gênée de la curiosité maligne qu’attachaient les ouvrières à la lettre recommandée, elle dit haut :

— C’est moi qui suis Mme veuve Davenne… Que voulez-vous ?

— Madame, c’est une lettre.

— Je ne connais personne, en dehors de mes clients, qui puisse m’adresser des lettres.

Les ouvrières paraissaient travailler avec ardeur, la tête baissée ; elles échangeaient des regards en souriant.

Geneviève l’avait vu ; elle reprit calme :

— Qui vous envoie ?…

— Madame, je ne connais pas la personne ; mais je ne puis vous la remettre qu’après vous avoir fait une question.

— Une question ? fit Geneviève étonnée.

— Je dois vous demander si vous êtes bien madame Davenne, Geneviève, veuve du lieutenant Pierre Davenne ?

Cette fois Geneviève ne s’occupa plus de ses ouvrières ; tout à fait intriguée et espérant toujours un renseignement sur ce qu’elle cherchait, elle dit :

— Oui, monsieur, oui ! c’est moi !

— Je dois vous demander, madame…, avant de vous remettre la lettre, où vous demeuriez avec votre mari.

— Rue Payenne !…

— C’est cela, madame ! Alors voici la lettre ; il y a une réponse, et il présenta la lettre ; il lui en resta encore une autre dans la main. Geneviève le remarqua, – le commissionnaire dit :

— Madame, il y a une réponse.

Geneviève ouvrit la lettre ; elle tenait à ce que ses ouvrières en vissent autant qu’elle, ne voulant pas prêter à la médisance… À peine eut-elle jeté les yeux sur les quelques lignes qu’elle contenait qu’elle devint d’une pâleur livide. Toutes les ouvrières la regardaient ; mais, en voyant le changement de son visage, elles ne riaient plus : elles se regardaient avec inquiétude.

Et Geneviève se soutenait à l’établi, tant ce qu’elle avait lu l’avait frappée… La lettre disait :

 

« Si vous êtes la veuve de Pierre Davenne, un ami vous demande de fixer un jour et une heure pour vous voir…, où vous voudrez… Il vous dira où est votre enfant… Il veut vous voir seule.

Donnez une réponse écrite au porteur, qui devra devant vous la mettre sous enveloppe.

» UN AMI. »

 

Haletante, suffoquée par l’émotion, Geneviève ne trouvait pas un mot à dire… À un moment, ses yeux se fermèrent et elle devint si pâle, si pâle, que les ouvrières, émues à leur tour, se levèrent pour la soutenir. Il était temps !… ils la firent asseoir sur une chaise et l’entourèrent. Le commissionnaire, étourdi, regardait la scène, étonné d’avoir apporté une nouvelle capable de faire un tel bouleversement. Les ouvrières, secourant leur patronne, disaient :

— Madame, qu’avez-vous ?… C’est un malheur ?

— C’est donc bien terrible… Madame, du courage !…

— Quel malheur vous arrive encore, pauvre madame ! Du courage.

Et Geneviève, revenant bien vite à elle, eut un sourire pâle en leur disant :

— Non, non ! c’est du bonheur, au contraire, et je n’y suis plus habituée.

Et toutes la regardaient étonnées…

— Merci, mesdemoiselles… Laissez-moi… Ce n’est rien…, vous voyez…

Et en disant ces mots elle se levait… Chacune des demoiselles retourna à l’établi, et Geneviève, remise de son émotion, domptant sa faiblesse, interrogea le commissionnaire pour savoir qui lui avait remis la lettre ; mais celui-ci ne savait absolument rien. Un monsieur était venu à sa place, lui avait expliqué la commission qu’il devait faire, dit ce qu’il devait dire, l’avait payé en prenant son numéro pour être sûr qu’il ferait ce qui était convenu.

— Et cette autre lettre ? demanda Geneviève en montrant celle qui lui restait dans la main.

— Ce n’est pas une lettre, madame, c’est une enveloppe préparée, dans laquelle je dois mettre votre réponse, ou que je dois jeter à la poste telle qu’elle est, si on s’est trompé ou si vous refusez d’écrire.

— Vous a-t-on recommandé de ne pas me laisser lire l’adresse écrite dessus ?

— Non, madame, fit le commissionnaire en la tendant.

Geneviève la prit et lut désappointée :

C. L., poste restante.

132.             Paris.

— Y a-t-il une réponse ? demanda le commissionnaire, gêné, honnête et pur Savoyard, que le regard effronté de ces demoiselles embarrassait et faisait rougir.

— Oui, attendez ! fit fébrilement Geneviève, et elle courut dans sa chambre et écrivit :

 

« Mme veuve Davenne attendra chez elle demain à neuf heures du soir l’ami qui doit lui donner des nouvelles de son enfant… Dieu le bénira pour le bien qu’il va faire.

» VEUVE DAVENNE. »

IV

LE RENDEZ-VOUS.

Elle plia le papier, le remit au commissionnaire qui, devant elle, le glissa dans l’enveloppe, passa sa langue comme s’il voulait la lécher et la ferma. Lorsqu’il fut parti, pendant que les ouvrières riaient, Geneviève s’enfermait dans sa chambre et, tombant à genoux devant le portrait de Pierre, les larmes aux yeux, le visage rayonnant d’espoir, elle s’écriait :

— Pierre ! Pierre ! tu m’as entendue ! tu pardonnes enfin !

On juge facilement de l’anxiété dans laquelle se trouvait Geneviève : ce rêve de ses jours et de ses nuits allait être exaucé ; elle n’osait y croire. Elle s’enfermait dans sa chambre, et relisait les trois lignes de la lettre anonyme ; elle cherchait à reconnaître l’écriture, mais vainement… Qui pouvait s’intéresser à elle ? Personne.

Il n’y avait au monde que l’enfant elle-même qui pouvait chaque jour demander sa mère ; alors peut-être les gens auxquels elle avait été confiée avaient-ils fait des démarches et venaient-ils d’eux-mêmes amener l’enfant… La lettre était précise : on offrait sans condition ; il n’y avait donc pas là d’affaire de spéculation ; on demandait une chose qui paraissait toute naturelle à Geneviève, qu’elle fût seule ; on ne voulait pas se compromettre, vis-à-vis des gens qui avaient confié la petite Jeanne et qui payaient pour elle ; on voulait simplement satisfaire l’enfant.

Et Geneviève le comprenait bien, elle en était bien certaine : chaque jour son enfant devait la demander, car elle aimait sa fille ; mais sa Jeanne le lui rendait. Revoir Jeanne… la retrouver ! Oh ! quelle singulière sensation elle éprouvait à cette seule idée. D’abord, cette lettre lui assurait une chose, qui souvent avait tourmenté ses nuits : c’est que sa fille vivait !…

Puis la pauvre veuve se demandait si elle n’était pas victime d’une mystification. Mais qui la connaissait ? Qui savait qu’elle était mère ? Qui avait intérêt à la faire souffrir encore ?… Un seul homme au monde, et c’était son regret, son remords, avait à se plaindre d’elle, et elle avait à se reprocher sa mort… C’était pour sa conscience un assez lourd fardeau. Des autres, elle avait été la dupe et la victime… Elle n’avait donc pas de mystification à redouter.

Si c’était Simon ?… Mais Simon était le chien fidèle de son mari, le protecteur de l’enfant, et, s’il voulait la ramener à sa mère, il n’avait pas besoin de demander autre chose que celle-ci : Mme Davenne était-elle bien la veuve de Pierre Davenne ? et il serait venu aussitôt… Ce n’était point cela…

Toute la journée, Geneviève fut si fiévreuse, si agitée, qu’elle parut à peine dans l’atelier : elle aurait voulu avancer l’aiguille de la pendule ; à des moments, inconsciente, elle voulait se rendre dans l’atelier pour renvoyer ses ouvrières, croyant ainsi avancer l’heure… Elle pleurait, puis riait. Sa fille, sa Jeanne, elle allait savoir où elle était… et elle essuyait ses larmes ; puis, voilant ses yeux de ses mains, elle s’abandonnait à son imagination :

Elle entendait sonner neuf heures… On frappait à la porte, elle courait ouvrir et, au lieu de trouver un homme venant lui donner des nouvelles de son enfant, c’était sa Jeanne seule, qu’on avait montée jusqu’à sa porte et qui entrait chez elle, qu’elle prenait dans ses bras, qu’elle dévorait de baisers. Qu’elle était belle ! et, voulant échapper à cette pensée qui l’affolait, Geneviève se leva ; ses doigts fébriles s’agitaient, elle riait et elle avait des larmes aux yeux ; elle regardait l’heure, et l’aiguille semblait immobile…

Et lorsqu’elle était dévorée de fièvre, comptant les minutes, les secondes, elle entendait à côté d’elle, dans la pièce qui servait d’atelier, le chant banal des ouvrières, le refrain des rues psalmodié sans cesse ; elles étaient calmes et elle bouillait, et cela l’agaçait, l’énervait, et, cependant elle ne voulait rien laisser voir.

Oh ! la longue, l’interminable journée ! Enfin, huit heures sonnèrent, et les ouvrières partirent. Alors, seule, Geneviève se hâta de tout ranger ; cependant elle ne pouvait recevoir dans son atelier.

Ce jour, la malheureuse rougissait de son honnête misère : elle disposa sa chambre, fermant avec soin les rideaux de son lit pour le cacher et faire, autant que cela lui était possible, ressembler la pièce à un salon… Ce qui lui semblait le plus pénible ce jour-là, c’était d’avoir un logement dont les fenêtres donnaient sur la cour… Ah ! si elle avait pu voir dans la rue, elle serait restée à sa fenêtre pour voir de plus loin celui qui, comme la colombe de l’arche, apportait la branche d’olivier, annonçant que tout allait redevenir calme… Mais non seulement elle ne pouvait voir dans la rue du Temple, mais encore l’escalier qui conduisait à son logement se trouvait près de la loge du concierge, sous le porche. Cette circonstance avait été cause que le matelot ne l’avait pas vue se diriger dans la maison, et, en regardant dans la cour, elle ne pouvait même pas voir les gens qui venaient chez elle.

Enfin neuf heures sonnèrent… Au dernier coup, elle fut presque obligée de dominer son émotion, disant :

— C’est ridicule… On frapperait, je n’aurais pas la force d’ouvrir.

Elle se remit vite, et, s’imposant le calme, en raison de la gravité du rendez-vous, elle attendit… Neuf heures un quart ! personne ! Avec la même intensité qu’était venue la joie, vint le désespoir… C’était une mystification… On s’était joué d’elle, des indignes avaient ri avec ce sentiment sacré, cette affection sainte : l’amour maternel !

À neuf heures et demie on frappa… Elle fut presque une minute à dominer son émotion… Elle se leva et alla ouvrir…

Un homme se présenta et demanda, d’une voix contrefaite assurément, tant elle ressemblait à une voix de femme :

— Madame veuve Davenne ?

— C’est moi, monsieur.

— Je suis la personne qui vous ai adressé un mot hier, et à laquelle vous avez fait l’honneur de répondre en l’assurant qu’elle vous trouverait seule…

— Bien, monsieur, veuillez entrer.

Et Geneviève, en regardant celui qui lui parlait, ne pouvait distinguer son visage : elle vit qu’il était jeune, à sa mise qu’il paraissait être un artiste, et son étonnement s’en augmenta ; la nuit était presque venue, elle pria l’inconnu d’entrer et le guida vers sa chambre.

Lorsqu’il fut entré elle avança des sièges, elle en offrit un à l’étranger, la lumière de la lampe frappait en plein sur son visage, elle le regarda et elle se recula vivement en jetant un cri d’effroi…

— Vous, vous ici !…

— Eh ! oui ! moi… Je ne suis pas un oublieux…

— Sortez !… Sortez !…

Et, superbe de crânerie, de volonté, le bras étendu, montrant la porte, elle répétait :

— Sortez…

Mais l’homme, – nos lecteurs ont deviné Fernand, – dit tranquillement et prêt à obéir.

— Ne crie pas… Je sortirai si tu l’exiges, mais je viens te dire : Veux-tu savoir où est Jeanne ?…

Geneviève se tut aussitôt et ses bras retombèrent le long de son corps.

Geneviève était atterrée ; Fernand chez elle ! Elle ne pouvait le chasser, il venait lui dire ce qu’était devenue sa fille… Jamais elle n’avait pensé qu’elle pourrait être dans une aussi cruelle situation… Devoir quelque chose à cet homme ! c’était le comble de ses peines !

— Je ne croyais pas, dit Fernand, que ma vue t’aurait fait une si désagréable impression…

L’acharnement qu’il mettait à la tutoyer gênait Geneviève.

— Monsieur, avec mon mari j’ai enterré le passé… Et malgré le désir ardent que j’ai de retrouver mon enfant, si j’avais su que vous étiez l’auteur de la lettre, peut-être… aurais-je refusé ce rendez-vous.

— Mon Dieu, ma chère Geneviève, voilà bien des façons… Il vaudrait mieux arriver tout de suite à la raison pour laquelle je suis venu, sans s’arrêter à des enfantillages… Tu veux retrouver ton enfant, je sais où il est…

— C’est tout ce que je désire savoir…

— Si je comprends bien… tu veux dire : Hâte-toi de me dire où il est… et va-t’en…

Geneviève ne répondit pas… Fernand avait fort clairement exprimé sa pensée.

— Ainsi, je t’inspire aujourd’hui une telle répulsion… Ainsi de l’amour d’autrefois il ne reste rien !

— Il me reste le remords et la honte…

— Cela pouvait être du vivant de ton mari ; aujourd’hui, tu es veuve…, tu es libre… Il n’y a donc plus ni remords ni honte à avoir.

La jeune femme était gênée, la présence de Fernand lui faisait peur, elle était oppressée, il lui semblait que le malheur planait autour de cet homme…

— Je vous en prie, fit-elle, je vous en prie, monsieur Séglin, veuillez ne vous souvenir que d’une chose : vous étiez l’ami de mon mari… qui vous a obligé tant qu’il l’a pu faire…

Fernand eut un méchant rire en répondant :

— Je le reconnais ; il me portait un intérêt qui n’a jamais diminué.

Geneviève, ne comprenant pas, continua :

— Aujourd’hui, j’ai juré sur ses cendres, que je rachèterais par une vie de sacrifice le passé qui l’a tué… Aujourd’hui, je n’ai qu’un but : retrouver mon enfant, et travailler pour l’élever comme elle devait l’être…

Fernand s’était assis, et, accoudé sur la table, il regardait Geneviève ; il dit d’un ton calme :

— Ainsi le passé est oublié… Tu acceptes la condamnation, et, au lieu de maudire celui qui t’a jetée dans la misère où tu es plongée,… tu vénères sa mémoire…

— Je subis le châtiment mérité et cherche, par ma vie nouvelle, à me rendre digne du pardon.

— Du pardon de qui…

— De tous… de lui ?

— Ah ! tu crois à une autre vie… Tu espères le pardon… Et que te fera son pardon ?…

— Je retrouverai mon enfant…, puisque vous savez où il est…

Il y eut un silence… pendant lequel le regard de Fernand ne quittait pas Geneviève : il semblait se plaire à la contempler… Et, disons-le, la jeune femme était restée l’adorable créature que nous avons vue au commencement de notre récit.

La vie calme qui avait suivi la maladie de Mme Davenne avait augmenté peut-être un peu le côté charnel ; elle avait acquis du charme en perdant peut-être un peu de finesse, d’élégance ; la peau était devenue plus blanche, cette blancheur mate des oisifs, mais cela seyait à ses cheveux blonds, à la profondeur de son regard bleu, à l’air doux, résigné, de son visage… Ses longs vêtements de deuil la rendaient intéressante.

Geneviève était très belle, et, en la regardant, la nature du libertin renaissait tellement dans Fernand que Geneviève, gênée par ce regard effrontément persistant, cherchait à y échapper.

— Tu retrouveras ton enfant !… Oui, je te mènerai vers elle, Geneviève ; mais, pour que j’y consente, il faut encore que tu veuilles être avec moi ce que tu dois être…

— Je ne vous comprends pas.

— C’est simple cependant… Lorsque nous nous sommes quittés…, j’ai peut-être été vif, je le reconnais ; mais, aujourd’hui, reconnaissant mes torts, je viens vers toi… J’y reviens plein d’affection, d’intérêt… Je reviens en t’apportant l’objet de tes rêves… ton enfant… Et tu me reçois bien, bien mal… Dans cette situation, tu me permettras de faire des conditions…

— Des conditions ! fit Geneviève inquiète.

— Évidemment… Enfin, jugeons par toi ; aurais-tu jamais pensé à m’être agréable ?… Non ! n’est-ce pas ? Si l’occasion, s’était présentée, tu l’aurais repoussée… Ne nie pas, c’est la vérité. Si tu ne l’avais repoussée…, tu me l’aurais vendue.

— Oh !…

— Je n’ai pas à choisir mes expressions.

— Enfin… vous venez me vendre… ce que vous savez sur mon enfant…

— Fernand éclata de rire et dit :

— Oui… Mais pas absolument dans le sens que signifie le mot vendre.

— Je ne comprends pas…

— Tu n’as pas peur de moi, n’est-ce pas ? fit Fernand gaiement, quitte tes airs mélodramatiques. Assieds-toi là devant moi et causons. Ton enfant est vivant, il se porte bien, je sais où il est, je te le rends demain si tu veux. Mais tout dépend de toi, il faut que cette restitution me serve. Tu vas me répéter ce que tu disais. Tu ne comprends pas. Tu me comprendras, si tu veux m’écouter avec calme. Assieds-toi là, en face de moi.

Calme, étonnée, muette, Geneviève obéit. Dominant la répulsion que lui inspirait le misérable, elle s’assit en face de lui. Celui-ci dit alors :

— Écoute-moi, Geneviève, et ne m’interromps pas… Ton mari, dis-tu, m’a fait du bien de son vivant. Oui… Il a appris…

Geneviève cacha sa figure dans ses mains.

— Il a appris nos relations, et aussitôt il m’a rendu au centuple en mal le bien qu’il m’avait fait… Je suis quitte envers lui… Au contraire, il me redoit et j’espère que…

Voyant Geneviève le regarder, il se reprit vivement.

— Il me redevait plutôt… et j’estime ne pas être tenu à avoir pour sa mémoire la vénération que tu as…

— Ne blasphémez pas… Respectez les morts…

— Je ne blasphème pas… Si je suis misérable, malheureux aujourd’hui, c’est lui qui en est la cause… Au delà de sa mort, il m’a poursuivi de sa vengeance, et je n’ai pour lui que de la haine…

— Taisez-vous… taisez-vous !... Dieu pardonne aux morts…

— Il a l’éternité pour les punir…, fit Fernand en parodiant une phrase célèbre… Moi, je n’ai aucune raison de respecter sa mémoire… Écoute, Geneviève !… Tu es veuve, libre ; veux-tu renouer le passé ?

— Que me dites-vous là ? exclama Geneviève, en se dressant devant Fernand. Mais celui-ci répondit calme et indifférent.

— Je te propose, ma chère, la chose la plus heureuse pour toi… Je suis seul, libre, tu es seule, libre… Veux-tu ressouder la chaîne brisée de nos amours ?

— Mais vous ne sentez donc pas que c’est indigne ce que vous me dites là ?

— Je sais, ma chère Geneviève, que tu peux du même coup retrouver toute ta famille : un mari, moi… et ta fille que je te ramène aussitôt… ; que tu peux en même temps retrouver une situation plus heureuse, car, malgré les précautions de Pierre, je suis riche, ma chère Geneviève.

— Vous me faites honte !

— Tu refuses ?

— Non, c’est impossible, Fernand…, c’est impossible : vous ne pouvez être devenu à ce point indigne que vous offririez ce marché à une mère, d’être une malhonnête femme si elle veut retrouver son enfant !

— Ah çà, que me chantes-tu là ? Il y a deux ans qu’il fallait penser à cela ; il y a deux ans, tu pouvais être une malhonnête femme ; mais aujourd’hui qui trompes-tu ? Tu es libre, tu es veuve… et je te retrouve ainsi que je te rêvais, indépendante, plus belle et rendue raisonnable par le malheur… À cette heure, c’est moi qui suis heureux ; c’est moi qui viens t’apporter le bonheur.

La malheureuse était absolument écrasée par le cynisme méprisant du misérable. Et cependant elle voulait retrouver son enfant.

— Aujourd’hui, Fernand, vous êtes riche, dites-vous ; vous trouverez autour de vous les femmes que vous voudrez… En grâce, au nom du malheureux dont nous avons causé la mort, ne me parlez jamais de ce passé dont j’ai honte… Oubliez-le… et… dites-moi où je pourrais revoir Jeanne.

— Geneviève, je suis venu ici ayant arrêté ma conduite… Tu dois te souvenir que rien ne peut modifier ma volonté… Je t’aimais, et tu sais que pour t’avoir je n’ai reculé devant rien… Aujourd’hui, ce feu que je croyais éteint et qui dormait sous la cendre reprend avec plus de vigueur… Je t’aime… et il me semble trouver encore dans ton deuil un charme nouveau… Je veux que tu redeviennes celle que tu étais autrefois. Je veux… que nous nous aimions…

Geneviève, effrayée du ton et de la chaleur avec laquelle Fernand parlait, se reculait jusque sous le portrait de son mari… Fernand se levait et voulait lui prendre la main ; elle le repoussa.

— Laissez-moi…, laissez-moi… Vous me faites horreur… et honte…

— Écoute, Geneviève, je viens ici sur un plan arrêté, voulu ; il n’y a nulle puissance humaine qui puisse changer ma volonté… Je veux, entends-tu, que le passé revive… Je veux être ici chez moi… et j’y ramènerai ton enfant… qui sera notre enfant !

— Oh ! taisez-vous…, exclama Geneviève, montrant le grand portrait de Pierre ; au nom de votre victime…, taisez-vous…

Fernand releva la tête ; il regarda le portrait et, les dents serrées, la haine dans le regard, il dit :

— C’est pour lui que je veux ça… Oui, je veux qu’il me voie à sa place, entends-tu, Geneviève ? À sa place, entre sa femme et son enfant.

— Malheureux ! taisez-vous…

Fernand prit brutalement la main de Geneviève et, l’attirant vers lui, la prenant dans ses bras, regarda le portrait et dit :

— Tu vois…, ta femme, c’est la mienne !

Geneviève, épouvantée, se débattait, disant : Il est fou ! Fernand la tenait dans ses bras et l’embrassant, il disait :

— Ne sois donc pas sotte, Geneviève… Aimons-nous…, c’est une douce façon de nous venger de celui qui nous a frappés…

— Laissez-moi, laissez-moi, exclamait Geneviève, s’arrachant de ses bras, essuyant de ses mains la place où ses lèvres s’étaient posées, et courant à la fenêtre qu’elle ouvrit en disant :

— Sortez ! sortez ! ou j’appelle au secours !

Fernand s’arrêta aussitôt, le front plissé, le regard haineux… ; il se disposa à sortir en disant :

— Ah ! Geneviève, tu me chasses ! Prends garde ! Je pars. Réfléchis, tu sais où m’écrire, réfléchis. Tu sais à quel prix tu retrouveras ton enfant.

Et Fernand, qui redoutait surtout un esclandre, sortit.

Lorsque la porte fut fermée, Geneviève, à bout de forces, courut pousser le verrou de sa porte. Puis, s’abandonnant alors, elle se jeta sur son lit et fondit en sanglots, gémissant :

— Seigneur, ne me pardonnerez-vous donc jamais ?

V

LES AHURISSEMENTS DE SIMON.

Simon, en sortant de la rue du Temple, était retourné à Charonne. À peine avait-il mis le pied dans la maison qu’on le faisait demander au nom de son maître. Il apprenait que, depuis la veille au soir, Pierre l’avait fait appeler plusieurs fois… Aussi, c’est en s’apprêtant à être grondé qu’il se dirigea vers l’appartement de son lieutenant.

Le matelot creusait son cerveau pour trouver un mensonge… Il n’était pas embarrassé pour mentir ; mais Pierre Davenne le connaissait mieux que ceux qu’il choisissait ordinairement pour auditeurs, et il courait fort le risque de n’être pas cru…, et Simon n’aimait pas ça… Avec son maître cependant il était obligé de le subir. Il s’avançait la tête basse, le regard en dessous, tendant le dos, prêt à recevoir sa semonce. Mais, au lieu de trouver, ainsi qu’il s’y attendait, son lieutenant de mauvaise humeur, il le vit venir au-devant de lui, en disant :

— Enfin, te voilà donc, mon vieux Simon ?

— Mon lieutenant, reprit vite le matelot qui avait trouvé son histoire… je me suis abordé ce matin avec un terreux. Espère ! espère ! que je dis, et je me…

— Je ne te demande pas ce que tu as fait…

Ceci plut à Simon… Pierre lui fit signe de s’avancer, et lorsque le matelot, la tête penchée sur l’épaule, le regard dans celui de son maître, le chapeau à la main, fut près de lui, il lui dit :

— Mon vieux fidèle, je vais te confier une mission difficile.

— On est prêt, mon lieutenant…

— Il faut obtenir un résultat…

— Ce sera fait, mon lieutenant… Espère ! espère ! On est à l’ordre… Parlez.

— Simon…, il faut retrouver Mme Davenne !

Le matelot resta tout coi… Il regardait son maître, la bouche si grande ouverte qu’il faillit laisser tomber sa praline !… Il le regardait, il ne pouvait en croire ses oreilles et il demanda :

— Retrouver madame…

— Oui, il le faut…

— C’est bien, ce que vous dites, mon lieutenant ?

— Oui, voici ce que je demande… Tu vas te mettre en route demain… Tu iras chez le notaire qui pourra te donner des renseignements utiles… Mais il faut parler, agir avec la plus grande circonspection… Il faut qu’elle ignore les recherches dont elle va être l’objet.

Le matelot eut un gros rire en disant :

— Espère ! espère !… On la retrouvera sans qu’elle en sache un mot…

— Il faut t’informer de ce qu’elle est devenue…, te renseigner sur sa vie…, sur… sa conduite…

Le matelot se grattait le front, n’osant répondre… Pierre, qui l’observait, lui demanda la cause de ce changement de physionomie. Alors, comme honteux, Simon dit.

— Mon lieutenant…, je vas vous dire… Cette petite qui parle toujours de sa mère, ça me remuait ça… si bien que…

— Si bien que ? demanda Pierre en voyant le matelot embarrassé, les yeux à terre et roulant son petit chapeau dans ses doigts en balbutiant.

— Si bien que… que je me disais : Espère, espère !… il faudra voir, quoi ! on peut avoir du malheur sans chavirer, alors…

— Alors quoi ? demanda sévèrement Davenne, intrigué et inquiet.

— Alors… Faut pas m’en vouloir, mon lieutenant… Je suis sorti ce matin, c’était pour ça.

— Pour retrouver Mme Davenne ?

— Oui, mon lieutenant…

— Eh bien ? demanda Pierre.

Le matelot, tout tremblant, dit, en tendant le dos, comme s’il s’exposait à une réprimande :

— Je l’ai vue…

— Tu as vu Geneviève ! exclama Pierre, qui devint pâle.

— Oui, mon lieutenant… ; mais elle ne m’a pas vu, elle…

— Tu ne lui as pas parlé ?

— Non, mon lieutenant ! répondit le matelot rassuré par la façon dont était reçue sa confidence, et Pierre, ému, fiévreux, s’assit, se dompta pour être calme et demanda :

— Où l’as-tu vue, Simon ?

Simon eut des larmes dans la voix en répondant :

— Mon lieutenant, ça va me faire encore gros au cœur… J’étais allé faire une prière pour vous sur votre tombe…

Et Simon avait de vraies larmes sur les joues en disant cela…

— Je priais…, je pleurais…, et je vois tout à coup une belle jeune femme… belle, belle, bien plus belle maintenant qu’elle n’était, madame, fit-il en clignant de l’œil, et regardant en dessous l’effet que produiraient ses paroles sur son lieutenant. Celui-ci, assis dans son fauteuil, tenant les deux appuis de ses mains crispées, le regard fixé sur le parquet, écoutait sans répondre. Simon continua :

— Elle était toute vêtue de noir… Comme Notre-Dame-des-Tempêtes… avec ça que le soleil qui frappait sur ses cheveux blonds… ça lui faisait l’auréole… Vous savez comme elle a de beaux cheveux blonds, madame, dit encore le matelot en recommençant sa grimace. Pierre ne bronchait pas ! Il reprit :

— Elle s’avançait, lentement, marchant comme les saintes doivent marcher dans le paradis !… Espère ! espère ! que je me dis. Elle va me trouver là !… et je me glisse derrière le caveau où vous êtes… où vous étiez, quoi ! Je la vois qui s’avance, avec un beau bouquet… Le gardien m’a dit qu’elle venait en mettre un tous les deux jours… un neuf… des fois deux et trois ! Elle n’y regarde pas !… quoi !…

Si on avait dit à Simon qu’il mentait, il aurait cassé la tête à celui-là… Il continua :

— Alors…, aussi vrai que nous sommes là tous les deux, mon lieutenant… ça a été une scène de la désolation de la désolation ; elle s’était enfermée dans cette tombe… brou ! ça m’en fait froid… et elle gémissait, elle se tordait, elle pleurait, elle priait, elle disait tout le temps votre nom… et celui de la petite lieutenante… Ça aurait fait pleurer un requin… J’en ai mouillé ma manche à tordre à force de m’éponger les yeux… Voyez-vous, mon lieutenant, fit Simon, ne retenant plus ses larmes… eh bien, ça me déchirait le cœur, moi, de l’entendre, cette malheureuse… quand elle disait : « Pierre ! mon Pierre ! je suis bien punie maintenant… Pierre, grâce ! grâce ! fais-moi retrouver mon enfant ! » ça me fait du mal rien que d’y penser…

Et il y eut un silence pendant lequel Simon, pour essuyer ses larmes, passait sa manche sur ses yeux avec une vigueur telle qu’on eût pu croire qu’il avait besoin d’une friction.

Pierre n’avait pas parlé, il releva la tête… et dit à Simon…

— Peux-tu maintenant savoir où elle demeure ?…

— Mon lieutenant…, c’est fait…

— Comment, c’est fait ?

— Dame ! Vous concevez que lorsque j’ai vu une femme dans cet état-là, je me suis dit : il ne faut pas la laisser comme ça !

— Tu lui as parlé ? demanda vivement Pierre inquiet.

— Espère ! espère ! pas du tout. J’ai attendu, je me suis mis à son allure et je l’ai suivie…

— Tu sais où elle demeure ?…

— Rue du Temple, mon lieutenant… une maison en face du Temple… une succursale de l’enfer, bien sûr… On ne s’entend pas respirer… On a du bruit plein la tête, du vitriol plein les pieds !… C’est l’enfer !

— Et que fait-elle ?… Comment vit-elle ?…

— Ça, mon lieutenant…, je ne le sais pas…

— Il faut le savoir…

— Quand vous le voudrez.

— Ce soir.

— J’y retourne, mon lieutenant.

— Bon ! si l’on te voit deux fois dans le quartier avec ton costume on te remarquera… !

— Mon costume !… Ah ! oui… parce que c’est un vilain quartier, et quand ils voient un homme bien habillé, ils le remarquent. Je vas me déguiser…

— Ce soir tu y retourneras… ; tu ne craindras pas d’être remarqué et tu pourras agir. Il faut savoir ce qu’elle est devenue depuis le jour où elle est restée seule rue Payenne.

— Je sais déjà quelque chose…

— Tu sais ? demanda Pierre.

— Oui, mon lieutenant… Vous concevez bien qu’on ne vit pas dans un parage sans avoir des camarades… Pour lors, les camarades que j’avais laissés, je me suis mené les voir par-ci par-là…

— Enfin, malgré moi, contre moi, au risque du plus désagréable résultat, n’obéissant pas à ma défense, tu as été dans le quartier ?

— Oh ! mais non, mon lieutenant…, fit le matelot tout rouge de l’accusation portée contre lui… C’est seulement de ce matin que je suis allé là… La petite lieutenante pleurait… Moi, ça m’avait tout secoué. Alors je m’étais dit : Je vas savoir ce qu’elle est devenue, sa mère… et alors…

— Et enfin qu’as-tu appris ?

Le matelot raconta ce qu’il avait appris le matin même ; que Mme Davenne, ramassée mourante dans la rue par ses voisins le soir de l’inhumation de son mari, avait été portée le lendemain dans une maison de santé où elle était restée assez longtemps à moitié folle… C’était tout ce qu’il savait. Mais ce récit fit une vive impression sur Pierre… Il avait hâte d’être seul, il dit à son matelot :

— Simon, tu iras demain, cela est plus raisonnable.

— Mon lieutenant… pourvu que je vous donne les renseignements que vous demandez, vous me laissez libre de me diriger ?

— Absolument… Pourquoi me demandes-tu cela ?

— Parce que… Espère !… espère !… j’ai mon idée. Quand on veut prendre du pesson (jamais Simon n’aurait dit poisson), il faut aller la veille au soir amorcer, faire sa place, et le lendemain on n’a plus qu’à se baisser pour en prendre… Eh bien, c’est ce que je veux faire, je vais aller me conduire dans le quartier, je vas me régaler dans les cafés autour de la maison, et je saurai ce qu’est le concierge ; ça fait que demain au matin, à l’heure où il nettoie le bord, je vais lui offrir une consolation et je lui fais dire tout ce que je veux…

— Tu n’es pas fatigué de ta journée ?…

— Fatigué !… On est solide, mon lieutenant…

— Fais ce que tu voudras…

— Espère ! espère ! Demain à votre réveil je suis au rapport…

Pierre congédia Simon, et celui-ci, content de lui, heureux de voir la tournure que prenaient les choses, de voir son maître s’occuper enfin de Geneviève, descendit joyeux ; il rencontra le nègre dans l’escalier et lui dit en lui tendant sa petite boîte :

— Dis donc, Rissolé, veux-tu une pastille ?

Et, emplissant sa large bouche, il éclata de rire, pendant que le nègre se sauvait effrayé poursuivi par Simon qui le rejoignit dans la cuisine, et le matelot, haussant les épaules, lui dit :

— Tu es comme les singes, toi, tu aimes les sucreries… Si tu crois que c’est avec ça que tu t’éclairciras le teint !… Allons, vilain, mets-toi en face de moi. Catherine, servez-nous le dîner !…

Et il obligea le nègre à s’asseoir, pendant que la servante servait le dîner… Le nègre allait porter une bouchée à sa bouche… ; le matelot lui arrêta la main et lui dit :

— Toi, dans ton pays, on ne mange pas de ça… J’ai été dans ton pays, as-tu seulement mangé de la chair humaine ?… Je vais te conter une histoire…

Le malheureux avait commencé par rire, montrant ses larges dents blanches… Mais Simon commença l’épouvantable récit d’un repas cannibale imaginaire… Le nègre n’osait plus manger… et Simon racontait, racontait.

— Tu fais semblant de ne pas comprendre, continua Simon, t’as toujours l’air de ceux que je voyais là-bas qui descendaient des branches… et qui étaient toujours prêts à y remonter… Je te dis que c’était très bon…, et il y a un camarade de la Souveraine qui est mort de l’indigestion qu’il s’en est donnée. C’était à la suite d’une bataille… On n’avait plus que les orties pour se faire de la salade… Nous avons mangé nos prisonniers… ; nous n’en avons rien dit…, pour éviter les punitions… Tu ne vas pas ébruiter l’affaire… Je te raconte ça à toi, parce que tu me fais l’effet d’un singe et que c’est muet. Tu comprends, nous avions remporté une vraie victoire, dans une île sauvage ; nous étions loin du mouillage, au moins à quatre jours… Il fallait manger… Nous ramenions cinq prisonniers gras, tendres comme des chapons… Ça a été des festins à n’en plus finir… En y pensant, l’eau m’en vient à la bouche !…

Aux grimaces du nègre, il était bien évident qu’il se passait en lui une chose étrange, et qu’il n’était pas assuré de sa digestion… Le dîner finissait qu’il avait depuis longtemps quitté la table et que Simon continuait son histoire à la vieille Catherine, en lui assurant qu’il y avait aussi des femmes qui adoraient cette nourriture, qu’on les nommait des gunophages, ce à quoi la vieille servante répondait en faisant des signes de croix…

Vers neuf heures, Simon, tout guilleret, arrivait rue du Temple ; il se disposait à entrer dans un petit café voisin de la maison…, lorsqu’il vit sortir de la grande porte cochère un homme qu’il crut reconnaître ; il se cacha, et regarda bien !… Il ne se trompait pas, et cependant il ne pouvait en croire ses yeux… L’homme qui sortait de la maison dans laquelle habitait Geneviève, c’était Fernand.

Rien au monde ne peut exprimer l’ahurissement du matelot ; il s’était jeté dans l’encoignure d’une porte pour ne pas être vu, et il restait là, les yeux écarquillés, la bouche démesurément ouverte, se refusant à croire ce qu’il voyait.

Fernand libre, cela le surpassait, et il était absolument convaincu qu’à cette heure il devait être enfermé, attendant son jugement… Libre, mais son maître, qui savait tout, ne savait pas cela !…

Ceci, c’était sa surprise. Mais ce qui l’épouvantait, ce qui le bouleversait, c’était de voir le misérable sortir de la maison où résidait la femme de son lieutenant. C’est pour la retrouver qu’il s’était sauvé ; son mariage avait été une comédie pour s’enrichir et, en dehors de la belle Iza, il avait continué avec Mme Davenne les relations qui avaient amené la terrible scène de l’inhumation… Ainsi la femme de son lieutenant, à laquelle il s’intéressait, était toujours l’indigne créature que Pierre avait jugée et qui ne méritait ni pitié ni pardon !… Simon se prenait la tête en se demandant s’il n’allait pas devenir fou… ; car cette rencontre, qui révélait tant de choses, le bouleversait.

Et cependant il avait encore dans l’oreille l’accent déchirant avec lequel la malheureuse femme demandait grâce… Ah ! mais non ! le matelot ne voulait plus faire connaître la petite Jeanne à sa mère ! Ah ! mais non ! le matelot ne voulait plus que son lieutenant fît grâce !

Simon, qui n’avait aimé qu’une fois dans sa vie, lorsqu’il avait vingt ans, une grosse fille de son pays qui s’appelait Pulchérie…, Simon disait qu’il connaissait l’amour ; il avait juré à Pulchérie qu’il n’aimerait qu’elle : il s’était embarqué après avoir échangé ce serment-là devant Notre-Dame-de-Bon-Secours. Il disait même qu’il avait acheté un cierge de douze livres, – il mentait de onze livres et demie, – et l’avait fait brûler devant Notre-Dame au moment où il jurait… À son retour, Pulchérie était morte, la première année de son mariage avec un ami de Simon : elle était morte en couche… Dès ce jour-là, le matelot avait jugé les femmes ! Ça avait éteint l’amour à venir ! Aussi, voyant Fernand descendre vivement la rue du Temple, il se lança à sa piste. Pour ne pas s’ennuyer, il se disait :

— Les voilà, les voilà, les femmes ; on s’apitoie sur elles, on croit que ça souffre, et pas du tout… Espère ! espère !… Comment toi, vieux singe, qui as souffert des femmes… ? Vois-tu où tu conduisais ton lieutenant ?… Tu t’arrangeais à rendre ce pauvre petit ange… la petite lieutenante… à elle et à son coquin… Oh ! oh !… Espère !… on te file, mon petit… T’as pas la permission pour sortir de la maison ousque tu devrais être…

Et comme Simon était furieux de ce qu’il avait vu… ou plutôt désespéré ; mais comme sa colère ou son désespoir se manifestait par la rage, il suivait de loin Fernand n’ayant d’yeux que pour lui, et bousculant les gens qui se trouvaient sur son passage ; il est vrai que, pour s’excuser des heurts, il jurait et sacrait comme un damné, quand il n’injuriait pas.

— Qu’est-ce qu’il a celui-là, qu’il m’aborde en plein… ? Potence à l’ail… Ah ! marsouin, tu peux pas appuyer à bâbord !… Eh ! bon sens ! file donc… tu peux donc pas virer !…

Et il suivait à cinquante pas Fernand. Il le vit prendre la rue des Gravilliers, la rue des Archives, puis la rue des Blancs-Manteaux…

Sans rien dire, mais en le voyant s’engager dans la rue, il exclama !

— Et par tous les saints…, il va à la petite maison !

Lorsqu’il vit Fernand s’engager dans la rue Payenne, il resta atterré…

— Ah ! s’écria-t-il, monsieur Monseigneur Jésus, bon Dieu bon, vous permettez ça… Mais ce gueux-là, il vit dans les habits de mon maître !!!

Simon n’en put dire davantage, il s’engagea dans la rue, Fernand venait de rentrer, la porte était fermée… Il cracha dessus, et les poings fermés, il dit :

— Gibier d’enfer ! va !… Puis en s’en allant : Espère ! espère… tu veux de l’ombre, tu en auras demain.

Et Simon était furieux après lui-même : lui qui connaissait les femmes, ainsi qu’il l’affirmait, il s’était laissé prendre aux airs sainte nitouche de la veuve. Ah ! c’était trop fort ! et il sacrait, et il jurait, et il blasphémait…

— Potence à l’ail ! on devrait mettre toutes les femmes dans un mortier… et faire une pommade avec ça. Ah ! sacredié, non, je ne vas pas dire ça au lieutenant ; eh bien, il serait dans une joie… Il voyait clair !… Faut-il que tu sois bête, Simon…, vieux marsouin !… à ton âge !…

Et comme le matelot, à force de jurer, de sacrer, s’était, dans son monologue, desséché la gorge, il pensa à son ami le marchand de vin, chez lequel il était venu le matin ; il revenait sur ses pas lorsqu’il vit la porte du pavillon s’ouvrir ; il se hâta de se cacher pour n’être pas vu, car il avait conservé son costume, et se jeta dans l’ombre d’une porte. Il vit alors sortir un homme dont la démarche lui fit exclamer :

— Mais c’est pas Fernand, ça… Et je connais cette démarche-là !… Espère ! espère !… je vas te filer, toi…

Et comme celui qui était sorti remontait la rue, se dirigeant du côté du boulevard, Simon le suivit, prenant toutes les précautions pour n’être pas vu. Mais c’était peine inutile, car celui qu’il suivait semblait profondément réfléchir ; il ne s’occupait pas de ce qui se passait autour de lui.

Arrivé à la hauteur de la rue de Turenne, l’homme passa devant une boutique dont la devanture était brillamment éclairée : la lumière l’inonda, et Simon qui le reconnut eut un soubresaut et s’arrêta net, en exclamant :

— Gueux de diable !… C’est-il Dieu possible… lui ! lui ! Mais c’est devenu une caverne, cette maison… Ah ! le vieux marsouin… la vieille carcasse… avec Fernand… C’est lui qui nous trompait, il faisait le jeu de l’autre… Ah ! vieux roué !…

Puis comme l’homme, qui n’était autre que Rig, s’enfonçait dans la rue Saint-Gilles, le matelot, qui était resté comme atterré en le reconnaissant, s’élança à ses trousses en grognant :

— Espère ! espère ! je ne te quitte plus… Il faut que je sache où est ta niche… Ah ! le vieux coquin ! mais ils sont une bande. Elle, Fernand et Rig !… Il n’y a pas à dire, Simon… tout le monde sur le pont, maintenant, et l’œil au grain… Pour que ces canailles-là se réunissent, il faut qu’ils aient un but… Et tous ces brigands-là n’ont qu’un ennemi, qu’un homme qu’ils puissent craindre… : mon lieutenant.

— Espère ! espère !… Simon est là, vieux requin… Et puis comme il a vu qu’il ne fallait jamais se laisser prendre à son cœur…, tu peux être sûr de ton affaire…

Et Simon suivait toujours le vieux Rig… Celui-ci semblait se parler seul ; il était furieux, ses poings avaient des gestes saccadés…

— Il est dans un accès, se dit Simon… Il pense à de vilaines choses… Il se sera vu dans une glace ou il regarde dans sa conscience… C’est comme s’il regardait dans du cirage… Ah ! le vieux coquin…, il est bien avec cette autre canaille… Mais bon sang !… il aura tout conté à Fernand, qui a tout dit à madame… Ah ! mais ça devient dangereux pour le lieutenant… Il n’y a pas à reculer, il faut aller de l’avant…

Puis, mordant sa praline avec rage et clignant de l’œil, il dit :

— Si je me donnais une petite fête… en lui souhaitant le bonsoir avec ça… et Simon, retroussant sa manche, montrait son poing, un poing gros comme une mailloche. Simon avait les mains si larges qu’il ne mettait jamais que son pouce dans ses poches et il étendait les doigts en dehors. Si on lui demandait pourquoi, il disait avec le plus grand sérieux du monde :

— C’est pour aller plus vite… Voyez les peissons, ils ont des nageoires comme ça…

Et il faisait jouer les articulations de son bras, pour s’assurer que le coup serait bon…, lorsqu’il s’aborda avec un passant ; la minute qu’il employa à dire des sottises à celui qui s’excusait d’avoir été bousculé le rendit plus calme, et, baissant sa manche, il dit :

— Non, il faut faire de la belle ouvrage ! Espère ! espère ! De la prudence, car aussitôt qu’ils apprendraient que nous les guettons, nous serions joués.

VI

COMMENT RIG ÉCRIVAIT L’HISTOIRE.

Il suivit ainsi Rig jusqu’à la rue Saint-Maur… Quand il l’eut vu entrer dans le terrain clos, puis disparaître dans l’entre-sort, il se dit satisfait :

— Vieux sauvage… dors bien, car c’est une des dernières nuits que tu passes là ! Je vais me fraîchir la bouche !

Et il fouilla dans sa boîte « à pralines. »

Le vieux Rig, en sortant de chez Fernand, était positivement dans un de ces accès de rage qui le rendaient souvent dangereux. Mais revenons un peu sur nos pas.

Lorsque la paix s’était faite entre l’oncle et le neveu, il en était résulté les confidences utiles, puis un petit complot, dans lequel on se vengerait de Pierre… Se venger de Pierre, cela était simple comme tout. Rig avait dit :

— Il n’a plus d’état civil, il est en dehors de la société ; il faut, par sa femme et par son enfant, l’obliger à rendre ce qu’il a à vous ; vous avez la femme, c’est par elle que vous deviendrez le possesseur de cette fortune sur laquelle il me sera attribué la somme qu’il m’a prise…

— Mais comment réussir ? avait dit Fernand.

— Il faut devenir l’amant de Geneviève… Il faut lui rendre son enfant… Ceci fait, c’est-à-dire l’enfant enlevée et rendue à sa mère…, c’est à vous qu’elle confie l’enfant pour le mettre à l’abri de toutes recherches… Alors, elle attaque son mari… ; c’est la première fois que semblable procès se présentera. La femme réclame l’héritage de son mari, au nom de son enfant, dont elle est la tutrice naturelle… Elle est veuve… d’un vivant. Le mari s’est frauduleusement fait passer pour mort, afin de s’approprier la fortune commune… C’est le point de droit sur lequel le tribunal a à se prononcer… Maintenant nous n’attendons pas le résultat du jugement dont les rappels seraient interminables. Nous attendons seulement une procédure suffisante qui ait établi que Pierre Davenne est bien vivant, que sa fille est absolument légitime…, et c’est fait…

— Comment, c’est fait ? demanda Fernand.

Le vieux sauvage s’avança près de lui…, et d’une voix plus basse :

— Je vous ai tout conté… On est venu me trouver ; je suis un saltimbanque, je ne m’en cache pas, je fais de la médecine secrète… On m’a payé pour l’opération… Je vous ai tout avoué ; j’avais avec moi une jeune fille sage, je vous l’ai affirmé ; je vous ai dit qu’elle avait été volée à des parents riches, dans un château au bas des Balkans… Cette jeune fille, il l’a payée ; il m’a payé également pour jouer le rôle que vous savez ; il nous avait indiqué notre rôle. Vous la croyiez riche, elle était pauvre. Elle vous aimait… et vous l’aimiez.

— Oui, je l’aimais… Elle était pauvre, qu’importe ! C’était une honnête créature, et aujourd’hui mon amour est égal.

— Il le savait alors ; il a fait jouer cette comédie. Je vous l’ai affirmé, je vous l’affirme encore, ce n’était qu’une comédie… Iza est toujours l’honnête enfant que vous avez connue. Le matin de ce jour, elle voulait retourner près de vous ; il l’en a empêchée… Où la garde-t-il ? Je l’ignore.

— Nous nous occuperons bientôt d’elle, la pauvre enfant… Mais où voulez-vous en venir ?…

— Je vous rappelle tout cela pour vous demander si votre désir de vengeance sera satisfait lorsqu’il aura donné à sa femme la part qui lui revient…

Fernand leva les yeux ; son regard sombre interrogea le sauvage.

— Quelle vengeance m’offrez-vous donc ?

— Je vous ai dit, fit sournoisement le vieux sauvage, que je faisais de la médecine secrète…

— Eh bien !…

— Eh bien… si la procédure ayant établi les droits de Mme Davenne, son mari venait à mourir, c’est elle qui hérite de lui, comme usufruitière de son enfant mineure… Et alors nous sommes complètement vengés… Il vous voulait pauvre, il vous fait riche ; il vous voulait condamné, perdu, et il meurt…

C’est à la suite de cette double causerie que la visite à Geneviève avait été décidée. Rig avait trouvé son adresse en deux jours ; il avait été chez le commissaire-priseur qui avait fait la vente. Le soir, il avait les renseignements nécessaires… et Fernand envoyait porter la lettre que nous connaissons…

On a vu que le vieux Rig avait un peu modifié son rôle dans son récit.

Le vieux sauvage n’avait pas dit toute la vérité à Fernand, parce qu’il avait vu que l’amour que celui-ci ressentait pour Iza était véritable et profond. Dans son récit, il n’avait retiré du rôle qu’il avait joué que l’immense fortune qu’il avait déclarée lors du contrat, et encore disait-il qu’il ne s’était décidé à jouer ce personnage que sur l’affirmation que Pierre, s’il ne donnait pas une somme aussi extravagante, donnerait au moins une fortune à sa petite protégée.

Il affirmait encore qu’Iza était presque sa fille, qu’il l’avait élevée, après l’avoir arrachée des mains des musulmans qui l’avaient volée… Or, dans l’idée de Fernand, ces deux malheureux étaient les dupes de Pierre… De là vient la facilité avec laquelle ils s’étaient liés…, poursuivant tous les deux le même but, la vengeance… et la recherche d’Iza… C’est par Mme Davenne qu’ils devaient obtenir ce résultat… Ceci avait été le point de départ du projet infâme que nous avons vu si tranquillement dérouler plus haut par celui que Fernand appelait toujours Danielo.

Tout avait été expliqué ; la vie pure d’Iza, dirigée par le vieux Danielo, malgré sa situation pauvre ; car il disait, le vieux Rig, qu’il n’avait reculé devant aucun sacrifice pour sa fille adoptive… Il l’aimait tant ! En disant cela, le vieux crocodile avait des larmes dans les yeux, de vraies larmes ! C’est l’affection qu’il avait pour elle qui l’avait amené à commettre la tromperie sur sa fortune, tromperie dont Fernand avait été dupe.

De tout cela, une seule chose intéressait Fernand : c’est que la belle Iza était une belle et pure fiancée, et que Mme Séglin était toujours une honnête femme.

Puis, se croyant l’un et l’autre meilleurs qu’ils n’étaient,… Rig croyant Fernand la victime de Pierre Davenne, et Séglin croyant Danielo, le vieux Rig, un vieil avare dont Pierre avait exploité la passion…, ils s’entendaient parce qu’ils se mentaient tous les deux.

C’était ce soir-là que l’on avait commencé l’exécution du plan arrêté, et Fernand, en revenant, avait tout raconté à Rig ; celui-ci avait dû se réserver devant Fernand, ne pouvant sortir du rôle qu’il jouait… Mais, lorsqu’il l’avait quitté, lorsqu’il s’était trouvé seul dans la rue, nous l’avons vu s’abandonner à sa mauvaise humeur.

Le vieux Rig, en frappant le vide de son poing robuste, disait :

— Je suis un niais, un sot… C’est seul que je devais faire l’affaire… Est-ce que j’avais besoin de cet imbécile, qui au premier mot compromet tout…

Après avoir réfléchi quelques minutes, il avait continué…

— Qu’est-ce que je fais chez lui ?… À quoi m’est-il bon ?… D’un instant à l’autre il peut être pris : on le cherche… Moi, je suis l’inconnu… Je puis parfaitement lui dire que je renonce à cela…, que je veux retourner au pays, et en deux jours j’en finis… Il me croit loin et cherche un nouveau moyen… ou, ainsi qu’il semble y croire ce soir, il attend que la femme, placée entre le désir de revoir son enfant… et ce qu’il veut d’elle, cède enfin à sa demande : il attend donc confiant.

Moi, pendant ce temps, la voie est libre, je vais chez elle, je lui dis : La possession de votre enfant et la mort de votre mari vous font heureuse et riche, quel prix me donnez-vous pour cela ?… C’est de l’argent que veut Rig…, rien que de l’argent, et la possibilité d’aller vivre loin d’ici ; un engagement seulement me suffit… En deux jours, j’ai enlevé l’enfant et je la lui amène ; le surlendemain, elle fait sa déposition chez un magistrat… ; elle déclare que son mari n’est point dans le caveau, qu’elle réclame une exhumation. On voit la comédie : je lui donne l’adresse de Pierre Davenne ; on arrête celui-ci. Alors je trouve, lorsqu’il le faut, le moyen de la rendre véritablement veuve et riche…, et tout cela sans ce grand dadais qui veut mêler l’amour aux affaires… Comment, toi, Rig… toi, tu as été accepter un semblable complice ?… Il est vrai qu’il n’est pas embarrassant ; s’il me gêne, une lettre au procureur impérial, et il est arrêté le lendemain…

C’est sur cette bonne pensée que Rig rentra dans sa tanière.

VII

LES RÊVES DORÉS DE LA BELLE IZA.

Le matelot, bouleversé par ce qu’il avait découvert, se hâta de regagner la maison de Charonne. Il était tard, tout dormait, et il résolut d’attendre au lendemain pour raconter ce qu’il avait vu à son maître. Ce fut une longue nuit pour Simon, le sommeil était rebelle ; le matin seulement il put fermer l’œil. Aussi s’éveilla-t-il furieux après lui-même de se lever si tard. Il se rendit près de Pierre et lui raconta rapidement ce qu’il avait fait.

Pierre fut atterré ; mais, se remettant aussitôt, il dit :

— Je l’avais toujours bien jugée… et, tu le vois, vos larmes allaient me faire commettre une sottise…

— J’en suis honteux, mon lieutenant…

— Mais ce qu’il y a de plus clair dans tout cela, c’est que nous n’avons pas une minute à perdre pour nous mettre à l’abri du complot qui se trame contre moi.

— Je le pensais, mon lieutenant…

— Fernand et elle n’ont qu’un but, retrouver Jeanne, et par elle être mis en possession de ce qui doit lui revenir… Le vieux bandit de Rig a été leur vendre à la fois le secret qui me débarrassait d’eux et le lieu de ma retraite… Il n’a pas perdu de temps !… Dans deux ou trois jours, ils feront agir la police…

— Ce n’est pas Rig… ni l’autre qui iront chez ces gens… Ils craindraient d’être invités à y rester trop longtemps…

— Eux n’ont rien à voir en tout cela. C’est elle, mère et tutrice de l’enfant, c’est elle que j’ai trompée par une action que la justice ne manquera pas d’apprécier sévèrement… C’est elle qui aura raison devant la loi.

— Diable ! fit le matelot en se grattant le crâne… Il y a un moyen d’aller au-devant de tout ça…

— Lequel ?…

— Je vais chez le commissaire de police et je lui donne l’adresse de Fernand ; puis j’ajoute qu’il y a un grand garçon à Montrouge dans le dos duquel le vieux Rigobert a oublié son couteau ; s’il voulait le lui rendre, le vieux sauvage reste rue Saint-Maur.

Pierre réfléchissait ; d’un signe de tête il indiqua à son matelot qu’il refusait ce moyen rapide… Au bout de quelques minutes, il dit :

— Depuis longtemps déjà, croyant tout fini, j’étais décidé à quitter cette maison…

— Mais l’autre n’est pas prête…

— Nous ne pouvons plus attendre… Il faut au plus tôt s’y installer… et tu vas immédiatement préparer tout pour notre départ… Il ne faut pas dire un mot de tout ceci à Mme Madeleine…, qui serait très effrayée si elle apprenait que Fernand est libre et sait que je suis vivant et que je demeure ici… Tu entends, pas un mot…

— Espère ! espère !… Muet comme un peisson !

Pendant que le matelot obéissant appelait le nègre et se faisait aider dans les préparatifs du départ, Pierre se hâta de s’habiller. Il partit aussitôt. À la première place de voitures, il sauta dans un fiacre et se fit conduire rue Navarin. Au milieu de la rue, il entra dans une maison devant la porte de laquelle étaient accrochés plusieurs écriteaux de location, sur papier jaune, ce qui indique les locations d’appartements meublés. Il monta au second étage, et sonna. Une jeune bonne vint lui ouvrir.

— Madame est-elle là ? demanda-t-il.

La soubrette l’ayant prié de dire son nom, il lui remit une carte… Elle était à peine disparue que la porte s’ouvrit presque aussitôt et qu’Iza, à demi vêtue, couverte seulement d’une longue robe de chambre rouge, les cheveux retombant libres, frisés, ébouriffés, sur les épaules, admirablement belle dans ce négligé, apparut et, souriante, dit :

— Entrez…, entrez, maître…

La soubrette, étonnée, regardait celui qu’on appelait ainsi. Iza, comme si elle eût commandé toute sa vie, lui fit signe de se retirer.

Ayant fait entrer Pierre dans un petit salon-boudoir, elle lui dit :

— J’attendais, maître !…

— Iza…, viens ici, assieds-toi en face de moi… et écoute-moi bien !…

La jeune femme fixa sur lui son regard de velours, cherchant à lire sur son visage ce qu’il allait lui demander. Pierre lui désignant un siège, elle alla prendre un petit coussin, le plaça devant lui et s’accroupit à ses pieds.

— J’écoute, maître…

— Iza, tu es libre, tu veux être riche, tu veux avoir la vie que tu as connue à Auteuil ?

Lentement, Iza fit de la tête un signe de dénégation… Pierre, étonné, demanda :

— Ne m’as-tu pas dit, lorsque tu as quitté Georgeo : « Je ne pensais plus qu’à la belle chambre où mes pieds nus étaient si blancs sur le velours noir, où ça sentait si bon, où je dormais si bien… Je pensais au beau linge fin parfumé que je mettais chaque jour… Alors je me fis honte, je me trouvais moins belle, et, au dîner du soir, je ne voulais pas manger, en voyant le pain dur, le gros vin rouge et la viande noire… Il me sembla que je n’avais jamais vécu ainsi… J’avais le dégoût aux lèvres… Maître, je ne peux plus être pauvre ! » N’est-ce pas là ce que tu m’as dit ?

— Oui, maître !…

— Eh bien !… pourquoi, lorsque je te demande si tu veux reprendre cette existence que tu regrettais, me réponds-tu : Non ?

Iza se tut… Pierre la regarda, elle baissa les yeux… Elle était embarrassée pour parler… Davenne lui dit :

— Refuses-tu de me répondre ?

— Non, maître !… Je n’étais pas heureuse à Auteuil… J’étais riche, belle, mais je m’ennuyais… J’étais triste… Ce n’est pas cette vie-là que je voudrais retrouver…

Pierre la regarda surpris :

— Parle ! dis-moi ce que tu voudrais.

Iza releva la tête ; son œil eut un éclair ; un sourire d’espoir s’étendit sur ses lèvres, et elle dit lentement :

— Je voudrais me retrouver, comme il y a un mois, dans un petit hôtel beau, avec les belles tentures, les meubles pleins d’or…, les grands tapis…, les jardins pleins de grandes fleurs rares…, avec des coins de bois pleins d’ombre… Mais je ne voudrais pas y vivre triste, dans la chambre, seule, en attendant le seigneur… Je veux être libre, moi… Je veux n’aimer personne que moi !… Je veux conduire dans une grande calèche, aller au bois, et que les cavaliers m’admirent, et je veux pouvoir rire avec les cavaliers lorsqu’ils se pencheront vers moi pour me parler… Je veux être plus belle, plus brillante… que les belles que j’ai vues et dont ils parlent tous… Voilà la vie que j’ai rêvée, maître…

Pierre Davenne était un peu étourdi… Il se remit et dit :

— Iza…, aimais-tu Fernand ?

À ce nom, la jeune fille releva la tête et son regard se fixa étonné sur celui de Pierre ; elle se demandait si celui-ci ne se moquait pas d’elle pour répondre à son rêve… Pierre comprit et reprit :

— Réponds-moi absolument franchement ; de tes réponses dépend ton avenir.

La belle Iza eut comme un tressaillement à ce dernier mot. Elle dit :

— Non, maître, je n’aimais pas Fernand.

— Tu ne l’as jamais aimé ?

— Jamais ! et j’ai béni le Seigneur qui l’avait repris !

— Iza, Fernand est vivant !… dit Pierre, en observant la jeune femme.

Iza se leva aussitôt et, croyant que c’était pour retourner près de lui que Pierre venait lui parler, que c’était à ce prix qu’elle obtiendrait la réalisation de son rêve, s’écria :

— Jamais…, jamais je ne le reverrai…

— Mais que t’a-t-il fait ?

— Rien, et je le hais !… Il m’aime, et je le hais… Il m’adore, et je sens près de lui une répulsion que je ne peux vaincre… Il est beau ! et je le trouve hideux… Il porte malheur à ceux qui l’approchent. C’est un Sterk… Il est un des fils du démon ; pour être heureux, lorsqu’on le voit, il faut lui vouloir du mal… Il faut lutter toujours contre lui, pour éloigner le malheur qu’il vous jette… Jamais, jamais je ne le reverrai… J’aime mieux mes loques, mon pain dur, ma misère.

Sur le visage impassible de Pierre un sourire glissa :

— Rassieds-toi, Iza… C’est le bonheur que je t’apporte…, et écoute bien.

Iza, étonnée, reprit sa place aux pieds de Pierre, en disant, calme :

— Je vous écoute, maître… ; mais j’ai eu peur !…

— Iza…, Fernand vit : c’est ton mari… Il peut tout contre toi…, et c’est pour en finir avec lui, pour t’en débarrasser à jamais et te donner ce que tu rêves que je viens te voir…

Iza ouvrait ses grands yeux et son regard semblait demander une explication immédiate… Pierre comprit, car il lui dit :

— Réponds-moi franchement, Iza, te sens-tu le courage d’agir !

La jeune fille répondit avec embarras :

— Maître, je me sens tous les courages pour arriver au but que je désire ;… mais je ne comprends pas.

— Tu es la femme légitime de Fernand Séglin ?…

— Oui, maître.

— Il te doit aide et protection… Il te doit surtout l’argent que tu lui apportais dans ton contrat.

— Mais, fit naïvement la Moldave, il n’a jamais touché cet argent-là !

— Qu’en sais-tu ?… fit aussitôt Pierre.

Iza fronça le sourcil. Comment ? on avait payé sa dot !…

Pierre continua :

— Dans ton contrat, tu lui apportais une somme qu’il a jetée dans les affaires ; mais cette somme est à toi. Si les affaires qu’il a entreprises ne réussissent pas, s’il est déclaré en faillite, sur les fonds en caisse d’abord, la part que tu as apportée te revient.

— Mais s’il ne l’a pas reçue…

— Je te répète encore que ton contrat dit que la signature donne quittance, le contrat est signé… Tu apportais un million… Sa signature atteste qu’il a reçu la somme.

Iza commençait à comprendre… Elle écoutait silencieuse, ne quittant pas Pierre du regard ; celui-ci continua :

— Tu es riche, tu as apporté ta fortune, tu as apporté des espèces… Si ton mari est en banqueroute, l’argent qu’on trouverait chez lui… ou sur lui, te revient jusqu’à concurrence de la somme…, surtout si tu établis que tu n’as pas été sa complice, mais sa dupe…

Les yeux d’Iza avaient des éclairs…, et, la tête penchée, elle écoutait, le sourire aux lèvres, comme on écoute une chanson aimée… Pierre acheva :

— Or, les affaires sont régulièrement faites. S’il n’a pas touché exactement la somme du contrat, il en a touché la plus grande partie par un autre moyen… C’est toujours moi qui l’ai donnée… Me comprends-tu ?

— Non, fit Iza franchement, en interrogeant Pierre de son regard clair fixé sur lui.

— Aujourd’hui, par ton contrat, tu es riche… Pour être u riche et libre…, libre, entends-tu bien…, ton rêve…, il faut que tu reprennes à ton mari la somme qu’il a et qui t’appartient de droit, et il faut que ton mari disparaisse.

— Oui, affirma Iza : c’est cela surtout qu’il faut.

— Voici sa situation : il a fait des faux… Il est en faillite… Cette faillite va se transformer, dès l’examen des livres, en banqueroute frauduleuse… Maintenant il a engagé tes bijoux…

— Il me les a volés…, exclama Iza.

— Oui, c’est cela, et c’est avec cet accent qu’il faut le dire au commissaire.

— Au commissaire ?

— Oui, écoute et souviens-toi ; car il ne faut pas que tu dises un jour une phrase différente de celle que tu auras dite la veille, lorsque tu auras commencé…

Iza, attentive, le regardait. Toute sa volonté était passée dans ce qu’ordonnerait Pierre.

— Tu étais riche, bien élevée. Tu te nommais Iza de Zintsky ; tu as apporté à ton époux une fortune en numéraire, qu’il a mise dans ses affaires ; tu as apporté des bijoux d’une valeur énorme.

— On m’a dit qu’ils étaient faux…

— Je te les rendrai, en vrai…, fit Pierre… Mais voici une facture de Bodmann, marchand de diamants à Vienne… où ils ont été achetés…

Iza lut et vit l’addition dont le chiffre était de deux cent vingt-cinq mille francs… Elle dit aussitôt :

— C’est le prix ?

— C’est le prix pour le juge ; les vraies pierres, tu les auras. Mais tu présenteras cette facture, et si les bijoux étaient faux lorsqu’il les a vendus, c’est qu’il avait déjà retiré les brillants pour les remplacer par du strass, et ainsi il volait celui qui lui prêtait de confiance. Peux-tu affirmer ce que je te dis devant le magistrat qui t’interrogera ?

— Oui, fit Iza avec un singulier sourire ; car, je le comprends…, il est pris et je suis libre.

— Il faut aussi justifier ce qui s’est passé à Auteuil… Tu affirmeras qu’au milieu de la nuit, ton mari, un joueur qui t’avait déjà volé tes bijoux, quittant du cercle où il avait perdu, a exigé ta signature… Tu as refusé… ; il t’a menacée… tu as résisté… et alors est arrivée une scène à la suite de laquelle tu t’es sauvée… vêtue de ta robe de chambre… échappant à sa violence… Tu avais déjà essuyé deux coups de feu.

— Mais, fit Iza qui semblait étourdie…, je n’ai pas été blessée.

— Les deux balles sont dans les matelas… Tu t’es sauvée en criant au secours ! Et entendant du bruit – ses gens qui descendaient, peut-être ! – craignant d’être pris pour un assassin, perdant la tête, il a retourné son arme sur lui…

— Je devrai raconter tout cela ?

— Oui ! Et il continua : Tu as longtemps hésité… Tu t’étais cachée dans ce petit appartement, redoutant les poursuites de ton mari…, ton mari, qui a dissipé ta dot, vendu tes bijoux et qui exigeait plus encore… Tu t’es aperçue depuis quelques jours que des gens observent ta demeure ; tu crois même, un soir, avoir vu ton mari devant ta maison… Redoutant une catastrophe, tu viens tout dire, tu demandes protection…

— Et après, maître !

— Après, je fais savoir à Fernand que tu demeures ici…

Iza devint blême.

— Mais des agents sont postés de chaque côté de la rue… Il s’y rend, et est arrêté. Alors, c’est là où il te faut la force, la volonté… Il faut que tu t’observes ; ne te démens pas ; surtout que ton visage ne trahisse pas tes pensées.

— Pourquoi ?

— Parce que, ton mari retombé entre les mains de la justice…, il faut que tu viennes l’accuser.

— Je suis prête, fit Iza avec un méchant sourire.

— Il faut que tu viennes demander ce qui t’est dû…, c’est-à-dire le million de ta dot et la valeur de tes bijoux… Il n’a rien… Il a sa maison, il a une fortune sur lui, et, créancière privilégiée, tu dois d’abord rentrer dans l’argent qui t’a été dérobé… Alors, Iza, tu seras riche.

Iza avait bien attentivement écouté les dernières paroles de Pierre, et c’est seulement à ce moment que, ayant bien compris ce qu’il lui demandait, elle n’hésita plus et dit aussitôt :

— Maître, je suis prête à obéir… Commandez…

— Tu ne diras pas un mot de plus que ce que je te chargerai de dire.

— Bien.

— Tu seras réservée, toujours, ne répondant que ce que je t’aurai dit.

— Oui, maître !

— Tu affecteras de te mal exprimer et de mal comprendre notre langue ; tu échapperas ainsi aux questions embarrassantes.

Iza regarda Pierre et lui dit en souriant :

— Maître…, croyez en moi !… Dites-moi ce que je dois dire… Mais, pour les tromper, reposez-vous sur moi…, pour ne dire que ce que vous voudrez qui soit dit… N’ayez nulle crainte, maître… Iza ne parle que lorsqu’elle veut parler !… Et, en vous obéissant, je deviens libre et riche ?

— Libre, riche, demain, et tes rêves deviennent des réalités.

— Et je suis à jamais débarrassée de cet homme ?

— À jamais…

— Maître, commandez-moi : je suis prête !

Alors Pierre expliqua longuement à Iza ce qu’elle devait faire ; celle-ci, attentive, suivait sa parole dans ses yeux…

Une heure après il sortait avec elle. Pierre retournait chez lui. La Moldave allait chez le commissaire de police.

Le soir même, les agents étaient postés au coin de la rue de Navarin. Un individu se promenait plus spécialement devant la maison, sous les fenêtres : celui-là se trouvait à la disposition d’Iza. C’est sur sa demande qu’il avait été placé ; d’un signe, elle devait lui indiquer la personne suspecte qu’il devait filer.

Le soir même, la soubrette descendait en toute hâte et désignait à l’agent un individu habillé en matelot, l’agent le suivit :

L’homme n’était autre que le matelot Simon.

VIII

LA PETITE JEANNE.

Pierre, en partant de la petite maison de Charonne, avait recommandé à Simon de s’occuper des préparatifs de départ ; on savait où il demeurait, et il voulait changer au plus vite de demeure. Il n’y avait guère dans la maison que du linge ; car, on s’en souvient, Pierre l’avait louée meublée. Aussi Simon, aidé par le nègre, eut-il vivement terminé.

Pierre avait acheté, près d’Asnières, un petit chalet enfoui dans un jardin ombreux : il le faisait réparer et devait en prendre incessamment possession. Simon, libre, aida le nègre à porter les malles de grosses lingeries sur une voiture qu’il lui avait envoyé chercher, et, le faisant monter avec lui, il lui dit :

— Nous allons aller porter ça… et nous préparons tout là-bas pour pouvoir nous y installer demain…, comme on pourra. Nous nous arrangerons pour être revenus à l’heure de la soupe.

Ils partirent. Madeleine était restée seule avec la petite Jeanne ; le temps était beau et la jeune femme et l’enfant descendirent dans le jardin.

La vieille cuisinière vint les trouver sur la pelouse et demanda à celle qu’on appelait Mme Madeleine ce qu’elle désirait pour le repas… On laissa à la petite Jeanne le soin de faire le menu du jour, et la cuisinière partit à son tour, se dirigeant vers le marché.

Madeleine était assise sur l’herbe et lisait ; la petite Jeanne était tout occupée à jouer avec sa poupée…

L’enfant s’arrêta tout à coup ; il lui sembla qu’elle avait entendu son nom… Elle tourna la tête et ne vit rien… elle se remit à jouer… elle s’entendit encore appeler une fois, elle regarda Madeleine, celle-ci lisait… Elle allait l’interpeller lorsque, tournant la tête, elle eut une exclamation de joie :

— Oh ! Fernand !

Et elle courut heureuse vers Fernand Séglin, qui sortait d’un des massifs du jardin.

— C’est toi, Fernand, oh ! comme petit père va être content de te voir…

Et l’enfant s’abandonnait. Fernand l’avait prise dans ses bras, et lui rendait les baisers qu’elle lui donnait…

Madeleine, croyant que l’exclamation de la petite saluait le retour de la vieille cuisinière, ne s’en était pas occupée ; mais, en entendant le nom de Fernand, elle avait relevé la tête, et, le voyant devant elle, elle était restée atterrée…, le livre était tombé de ses mains, un tremblement convulsif secouait ses membres ; elle voulait agir et ne pouvait bouger, elle voulait crier et aucun son ne sortait de sa gorge…

En la reconnaissant, Séglin s’était écrié :

— Madeleine ! ici !… Ah ! cela est fort, et il était resté une seconde stupéfait, pendant que l’enfant disait :

— Tu connais donc petite mère Madeleine ?

Cette minute avait suffi à la jeune femme pour réagir ; elle se précipita vers Fernand et voulut lui prendre l’enfant.

— Misérable ! sortez !… Ne touchez pas à cette enfant… Sortez !…

Celui-ci se contenta de rire ; son cynique sang-froid était revenu ; il se plaça devant l’enfant en haussant les épaules, et dit :

— Je viens ici au nom de Mme Davenne chercher sa fille…, qu’elle ne veut pas voir plus longtemps élevée par la maîtresse de son père !…

Madeleine se transforma à ce mot ; ce ne fut plus la superbe jeune fille, calme, sévère, parlant sobrement. Ses traits se contractèrent, son regard eut des lueurs étranges, ses mains s’étendirent crispées comme des griffes ; elle bondit plutôt qu’elle n’alla sur Fernand, et, d’une voix brève, sèche, pressée, elle dit :

— Sortez d’ici, bandit ! sortez, misérable… Sortez, voleur, faussaire, sortez ! Ne portez pas votre main sur cette enfant ou je crie… ou j’appelle… et je vous fais rendre à la prison, d’où vous vous êtes évadé…

Fernand se contenta de hausser les épaules…

— Tu peux crier… il n’y a dans la maison que toi et moi… Je guette depuis ce matin, et si, à cette heure, il y entrait quelqu’un…, sache bien, Madeleine…

Et, en disant ces mots, il lui prit le bras malgré sa résistance, et, le serrant à le briser, il ajouta :

— Je ne serai plus seulement un faussaire et un voleur…, je deviendrai un assassin… Si tu cries, entends-tu… ? je te tue…

Et d’un mouvement brusque, il la repoussa. Madeleine faillit tomber : elle se retint à un banc. La petite Jeanne, en voyant le singulier accueil fait à son ami, s’était mise à pleurer, et n’ayant, pauvre petite, que le souvenir de l’affection passée, elle en voulait à Madeleine qui chassait le vieil ami de la maison… Elle se serra près de lui en gémissant :

— Je ne veux pas que Fernand s’en aille… Je veux qu’il reste…

Et Fernand dit à l’enfant :

— Jeanne, je viens te chercher pour te conduire vers ta petite mère Geneviève…

— Elle est morte…, fit l’enfant en pleurant.

— Ce n’est pas vrai… Jeanne… C’est cette femme qui t’a volée à ta mère…

— Je veux voir petite mère… Je veux voir maman Geneviève…, sanglotait l’enfant.

Fernand allait la prendre dans ses bras : il disait, menaçant :

— Ah ! nous nous reverrons, Madeleine… Je comprends tout maintenant… Sot que j’étais… Viens, Jeanne…

Madeleine était épouvantée. Meurtrie par la brutalité du misérable, elle était retombée sur le banc sans force, effrayée de son audace, et bien convaincue qu’il n’hésiterait pas à exécuter sa menace, que si elle appelait, si on venait, il la tuerait, elle… et l’enfant peut-être avec elle… En le voyant prendre la petite Jeanne, elle assembla toute son énergie et, se précipitant en cherchant à lui arracher l’enfant, elle cria.

— Non, non ! vous ne l’emmènerez pas… Au secours !… au secours !

L’enfant criait… Fernand la plaça sur le gazon, et, bondissant sur Madeleine, il la prit au col, éteignit ses cris dans sa gorge, puis, d’une main lui prenant le bras, l’autre appliquée sur sa bouche pour l’empêcher de crier, il la traîna jusqu’au massif, dans lequel il rentra avec elle… Là, elle jeta un cri, un seul : il avait enlevé la main de sur sa bouche, mais aussitôt le poing avait frappé la tête, et elle était tombée étourdie…

Le misérable avait alors couru vers l’enfant, qui, tout en larmes, n’avait rien vu et il lui dit :

— Madeleine ne voulait pas que tu revoies petite mère Geneviève… Ne pleure plus, Jeanne, ne pleure plus, petite mère nous attend… Viens la voir.

— Nous allons voir maman ?

— Oui !… fit-il, en prenant dans ses bras l’enfant qui, à la pensée de revoir sa mère, eut dans ses larmes un doux sourire.

La petite Jeanne s’était abandonnée, elle était heureuse d’entendre parler de sa mère. L’idée de la mort n’effrayait guère son jeune cerveau, car on avait toujours évité devant elle d’aborder ce sujet… La mort était l’absence. Fernand, en lui disant : Tu vas revoir ta mère, l’avait surprise et ravie. Cependant, en se voyant si brusquement enlevée, en se voyant en quelque sorte arrachée des bras de celle qu’elle appelait sa petite mère Madeleine, elle eut peur. Quand Fernand lui avait dit qu’elle allait retrouver sa mère, elle croyait que Madeleine, qui lui en parlait souvent, – depuis quelques semaines surtout – allait l’accompagner. – Mais Madeleine était partie, en jouant avec Fernand, c’est ce que l’enfant avait jugé, – et elle n’était pas revenue, – et Fernand l’emportait en disant :

— Tu es contente, Jeanne, tu vas revoir maman Gene…

La petite fille avait fixé sur lui ses grands yeux étonnés ; son sourire était mort sur ses lèvres, puis elle avait regardé autour d’elle, et elle avait demandé inquiète :

— Et mère Madeleine ?… mère Madeleine ?

— Si, ma Jeanne, elle vient, ne pleure pas… Elle est allée chercher un manteau pour bebelle, et elle vient nous rejoindre dans la voiture.

La voiture ! c’était le plaisir, aller en voiture ; on allait se promener alors, et la petite Jeanne se reprit à rire.

— Mère Madeleine vient avec nous ?… demanda-t-elle.

— Oui.

— Dans une voiture, promener ?

— Oui.

— Et petit père ?…

— Petit père nous attend…

— Oh ! il faut courir bien vite pour qu’il ne gronde pas…

— Oui… courons !…

Il portait l’enfant dans ses bras, il redoutait à chaque minute de voir apparaître ou Simon ou Pierre, et il courut rapidement… Il plaça l’enfant dans une voiture qui attendait à cent pas de là, et s’assit près d’elle en disant au cocher :

— Vite où je vous ai dit, par Bagnolet et Romainville. Et, s’adressant à la petite Jeanne, après l’avoir affectueusement embrassée… Nous allons vite retrouver petit père pour ne pas qu’il gronde et puis pour ne pas mécontenter maman Gene, qui attend sa Jeanne ; Madeleine viendra tout à l’heure avec l’autre voiture.

— Oui ! oui ! vite ! vite ! fit la petite Jeanne heureuse, regardant le misérable avec un sourire d’enfant heureux. Oui, je veux voir tout de suite petite maman Gene. Elle n’est plus morte ?

— Non, ma belle mignonne : elle t’attend… lui assura le misérable.

Et la voiture les entraîna, ainsi qu’il en avait donné l’ordre, vers Bagnolet, puis vers Romainville, pour rentrer dans Paris. Il voulait tromper ceux qui n’allaient pas manquer de se mettre à sa poursuite en semblant s’éloigner de Paris…

Moins d’une heure après, Pierre revenait à Charonne. Il rentrait chez lui, assez étonné de voir la porte de la grille ouverte ; et il était très sévère à ce sujet. La petite résidence de Charonne devait être maison close ; car il redoutait chaque jour une visite indiscrète. Maugréant contre ses gens, il suivit la longue avenue : il entra chez lui et, ne voyant personne, il descendit à la cuisine.

La vieille cuisinière venait de rentrer ; aux plaintes de Pierre, elle répondit qu’elle était sortie et rentrait par la petite porte de service, et n’était point coupable d’avoir laissé la grille ouverte ; que depuis qu’elle était revenue, c’est-à-dire dix minutes environ, elle n’avait vu ni entendu personne ; elle avait quitté Mme Madeleine et Mlle Jeanne sur la pelouse dans le jardin.

À son retour, passant par le jardin, elle avait vu la pelouse déserte… ; dans l’herbe, les jouets de Mlle Jeanne. Peut-être Mlle Jeanne avait-elle obligé Mme Madeleine à aller la promener. C’était une enfant gâtée, à laquelle on ne résistait guère… Tant qu’à M. Simon, il était parti avec Ali le nègre ; obéissant aux ordres de monsieur, ils étaient allés porter des malles dans la petite maison.

Tout cela était naturel ; la cuisinière préparait le déjeuner et, dans quelques minutes, assurément, tout le monde serait rentré pour le repas. Et cependant Pierre, le sourcil froncé, rentra chez lui, inquiet. Il entra dans l’appartement qu’occupaient Madeleine et la petite Jeanne. Tout était en ordre, les vêtements que l’enfant devait revêtir dans l’après-midi pour aller à la promenade étaient préparés sur le lit. Dans la chambre de Madeleine, son chapeau était, avec son manteau et ses gants, bien placé, pour être pris facilement à l’heure où elle devait sortir. En voyant ce calme, repoussant le pressentiment qui l’avait attristé, Pierre, haussant les épaules, dit :

— Je deviens fou, ma parole d’honneur, de m’inquiéter… Dans dix minutes, elles seront là.

Et, ayant revêtu un vêtement de jardin pour être à son aise, il alluma un cigare et descendit, en attendant l’heure du repas, se reposer sur la pelouse. Il vit les jouets abandonnés sur l’herbe par sa petite, ce qui l’assura que Madeleine et l’enfant ne devaient pas être bien loin.

Il se promenait en pensant à sa visite du matin. Il songeait qu’à cette heure la police devait être aux trousses de Fernand. Tout en se promenant, il revint vers la porte de la cuisine ; une grande et belle chienne épagneule, noire et blanche, vint vers lui ; il la caressa ; la bête, qui revenait de se promener avec la cuisinière, était heureuse de revoir son maître et bondissait joyeusement.

Pierre, pour éviter qu’elle ne sautât sur lui, lui dit :

— Viens, Liane !… Et il retourna vers la pelouse…

La chienne courait, sautait ; en arrivant sur la pelouse, elle piqua du nez, en sentant les jouets de sa petite maîtresse Jeanne ; Pierre la regardait en souriant :

— C’est Jeanne… Où est-elle, ma Liane, où est la petite maîtresse ?

La chienne cherchait toujours, comme si elle suivait une piste ; elle avançait toujours, et Pierre, étonné, la vit entrer dans le massif.

L’animal, bien dressé, ne quittait jamais les allées du jardin ; aussi Pierre vint-il en disant :

— Qu’est-ce qu’il y a, ma Liane ?

L’intelligente bête revenait en jappant plaintivement, semblant appeler… Pierre la suivit ; il entra dans le massif. Apercevant une femme étendue à terre et dont la chienne léchait le visage, il se baissa vivement pour lui porter secours. Il jeta un cri en reconnaissant Madeleine. Il la prit dans ses bras et la porta sur la pelouse ; puis, effrayé doublement de la pensée qui lui traversa le cerveau, il courut vers le massif en criant :

— Liane, Liane…, cherche Jeanne !…

La bête courut dans tous les sens, l’enfant n’y était pas. Pâle, tremblant, Pierre revint vers Madeleine ; il lui mit la tête sur ses genoux ; il vit aussitôt que la malheureuse femme avait seulement perdu connaissance… Il appela la cuisinière. La vieille accourut, effrayée. Quelques soins ranimèrent bientôt la jeune femme, et lorsque ses yeux s’ouvrirent, elle vit penché sur elle – le regard anxieux – Pierre qui lui demanda :

— Jeanne… ? où est Jeanne ?…

Madeleine ne pouvait répondre ; il dut attendre encore. Passant de l’eau sur le front de la jeune femme, fiévreux, tremblant, avide de sa réponse, il disait :

— Madeleine !… Madeleine !… m’entendez-vous ?… Jeanne ?… où est Jeanne ?… Vous ne m’entendez pas ? Jeanne, ma fille, mon enfant, où est-elle ?

L’œil hagard de Madeleine regardait autour d’elle, cherchant à se souvenir, à s’expliquer comment elle se trouvait là, et elle répondait, calme :

— Si, je vous entends… Pourquoi suis-je là ?…

— Je vous ai trouvée étendue dans le massif… et vous étiez seule avec Jeanne. Où est-elle ? où est-elle ?

— Jeanne…, répétait Madeleine, faisant des efforts de mémoire…

— Répondez-moi…, répondez-moi…, je vous en prie. Jeanne ?

Tout à coup la figure de la jeune femme changea ; son regard épouvanté se dirigea sur Pierre ; elle se releva, lui prit les mains et jeta un cri : elle se souvenait :

— Jeanne !… Vous ne l’avez pas vu ?… Il l’a emportée… Il me l’a arrachée…

— Jeanne enlevée !… exclama Pierre, enlevée ! Par qui ? Quand ? Répondez vite.

— Lui !… Mais vous le devinez bien… Vous le croyez en prison… Non, il est libre.

— Fernand ?

— Oui,… Fernand… Il est venu, il a appelé Jeanne, je me suis précipitée, alors il m’a saisie au cou… Je me suis sentie entraînée, j’étouffais… Je me suis crue perdue…

— Et c’est lui qui a enlevé Jeanne ?

— Oui… Il a dit à l’enfant qu’il venait la réclamer au nom de sa mère.

— Ah ! malheureux que je suis !… exclama Pierre qui fondit en larmes.

La vieille cuisinière avait aidé Madeleine à se relever ; en voyant son maître défaillant à son tour se laisser tomber sur le banc, elle courut vers lui et lui dit :

— Ne vous désolez pas, monsieur… Ils ne peuvent être loin ; je vais courir chez le commissaire… et on les aura bientôt retrouvés.

— Non ! non ! fit vivement Pierre ; le commissaire n’a rien à faire en ceci…

— Si M. Simon était là !…

— Courez vite me chercher une voiture, fit Pierre.

— Bien, monsieur, fit la vieille cuisinière, qui partit rapidement.

Et s’adressant à Madeleine :

— Madeleine, répondez-moi bien vite… Il a enlevé l’enfant ; croyez-vous que c’était véritablement pour la ramener à sa mère ?

— Je ne sais.

— Je vous demande si vous n’avez pas vu dans ses yeux ses desseins. Mais cet homme est capable de tout : il peut tuer mon enfant…

— Oh ! non !… Il m’aurait tuée, moi, mais non l’enfant…

— Quel peut être son dessein ?

— C’est d’être maître de vous… Il sait tout aujourd’hui… D’un mot vous pouvez le perdre. Votre enfant est un otage…

— Madeleine, racontez-moi comment cela s’est passé.

Dominant son émotion, la jeune femme lui raconta la terrible scène. Elle finissait lorsque Simon arriva ; celui-ci resta tout abasourdi lorsque, se disposant à aller à la cuisine pour déjeuner, il entendit son maître lui crier d’un ton qu’il connaissait bien et qui n’admettait pas de réplique :

— Vite, vite, Simon, tu viens avec moi…

— Présent, mon lieutenant.

— Simon, lui disait-il en l’entraînant vers la voiture…, il faut retrouver Jeanne…

— Mlle Jeanne ?

— Oui… Fernand m’a volé mon enfant… Le misérable !

— Potence à l’ail… Ce gueux-là !… Espère ! espère… Lieutenant, sur ma part de paradis, nous aurons la petite lieutenante ce soir… et lui, il a signé son congé en faisant ça… Je vais lui régler ses comptes…

Et Simon dit au cocher de les conduire rue du Temple.

IX

LE CALVAIRE D’UNE FEMME.

Depuis le jour où Geneviève avait appris que sa fille pouvait lui être rendue, elle s’était transformée. La scène qu’elle avait eue avec Fernand amenait un nuage sur son front chaque fois que la pensée lui en revenait ; mais, cependant, il fallait s’y résoudre, puisque c’était par lui seul qu’elle pourrait retrouver sa Jeanne. Certainement, le passé était à jamais fini… Libre, elle ne consentirait jamais à recommencer une vie dont le souvenir seulement lui faisait monter le rouge au visage ! Mais comment revoir son enfant ? Geneviève pensa à agir de ruse : peut-être par des promesses le rendrait-elle plus souple. Si, adroitement, elle pouvait savoir l’endroit où la petite Jeanne était cachée, alors elle n’hésiterait plus, elle chasserait l’odieux misérable et demanderait aide et protection à la police. À cette heure, la moindre démarche dans ce sens pouvait tout compromettre.

À chaque heure du jour, la pauvre femme était poursuivie par cette unique pensée. Superstitieuse, elle se rendait tous les jours au cimetière ; elle passait une heure dans le caveau, agenouillée, parlant bas, demandant grâce et jurant qu’elle resterait ce qu’elle devait être pour racheter sa faute : une honnête femme ! Puis elle revenait et elle croyait toujours que sa prière avait été entendue, et que, comme gage de pardon, elle retrouverait chez elle sa Jeanne…

Un jour, en rentrant, elle trouva une lettre chez elle, elle reconnut l’écriture. Elle l’ouvrit, tremblante ; la lettre disait :

 

« Geneviève,

« Si tu veux, maintenant que, libre, tu es à toi tout entière, si tu veux redevenir la femme adorée aux genoux de laquelle je restais autrefois, si tu veux renouer la chaîne du passé…, viens !… À ce prix seulement tu retrouveras ton enfant… que j’aime autant que toi et de laquelle je veux remplacer le père…

Si tu consens, ce soir à dix heures, trouve-toi place Royale. Un homme ira vers toi, te dira ton nom… ; tu n’auras qu’à le suivre !… sinon, dès demain je pars… et tu ne reverras jamais ta fille… Tourne le feuillet. »

Geneviève, frémissante de rage et de honte, tourna le feuillet, il en tomba une mèche de cheveux blonds et dorés… elle les saisit et les embrassa follement. Oh ! c’étaient bien les cheveux de sa Jeanne… Elle lut deux mots griffonnés par une main d’enfant :

« Viens, petite mère.

» JEANNE. »

 

Elle devint pâle, et, pour ne pas tomber, elle fut forcée de s’appuyer à un meuble. Cette infamie l’épouvantait : le misérable se servait de l’enfant pour perdre la mère… Cette petite tête d’ange, il la faisait servir au crime !… Et c’était vrai… il avait sa Jeanne ; c’était lui qui avait pris sa fille… le misérable ! la vie du père, l’honneur de la femme ! et aujourd’hui l’enfant… et tout cela, pour atteindre le même but : sa fortune, qu’il poursuivait encore à cette heure.

D’abord devant cette cynique infamie, Geneviève eut l’idée d’aller immédiatement prévenir la police avant de se rendre au rendez-vous. Mais elle pensa qu’elle devait être surveillée et que la moindre démarche le mettrait sur ses gardes, qu’alors elle ne retrouverait plus sa fille !… Aussi que faire ? Fallait-il donc souscrire à ces monstrueuses conditions ?… Oh non ! La mort plutôt que semblable honte… Mais Jeanne, qu’allait-elle devenir ?

Geneviève passa la plus effroyable journée… parfois, prête à mourir, puis décidée au sacrifice et à la mort ensuite après avoir tout dit chez le commissaire… Le soir seulement elle s’y résolut héroïquement. Elle écrivit une longue lettre dans laquelle elle racontait en détail tout ce qui se passait depuis quatre jours. Elle déclarait se rendre au rendez-vous donné, décidée à mourir, mais elle réclamait aide et protection pour son enfant : elle demandait qu’il fût arraché des mains du misérable… Sa lettre terminée, elle écrivit l’adresse du commissaire avec la recommandation de la porter aussitôt. Elle la plaça sur l’établi de ses ouvrières… et elle partit. Elle donna une clef à la concierge, disant que comme elle rentrerait tard et ne voulant pas être éveillée par l’arrivée des ouvrières, elle laissait cette clef avec laquelle elle pourrait rentrer dans l’atelier. Sur l’établi était l’indication de ce qu’elles avaient à faire…

Elle sortit et gagna les boulevards… Elle cherchait une boutique d’armurier encore ouverte. Elle en vit une, entra :

— Monsieur, je voudrais un revolver, tout petit… Et elle se hâta d’ajouter, voyant qu’on la regardait avec curiosité… C’est pour un tout jeune homme, et pour tirer dans un appartement.

— Le voulez-vous en ivoire ?

— Oh non ! une arme simple.

On lui fit voir plusieurs armes ; elle choisit la plus facile à cacher… Elle n’osait demander qu’on la lui chargeât… Mais le marchand lui offrit un paquet de cartouches, et elle le prit… Une fois dehors, elle entra sous une porte, s’accroupit et chargea son arme. Puis, ayant glissé le revolver dans sa poche, elle se dirigea vers la place Royale.

La place était déserte à cette heure. Naturellement les grilles étaient fermées et elle ne savait de quel côté elle devait attendre : elle se décida à en faire le tour… Elle revint à son point de départ et ne vit personne… Elle craignit cette fois d’avoir été victime d’une mystification.

Elle allait encore une fois faire le tour des grilles, lorsqu’un homme, passant près d’elle, dit :

— Geneviève Davenne ?

Elle s’arrêta aussitôt, et dit :

— C’est moi !

L’homme vint alors vers elle et lui demanda :

— Vous êtes madame veuve Davenne ?

— Oui, monsieur.

— Vous êtes décidée à ce qui vous est demandé ?

— Oui, monsieur.

— Avant, je dois vous demander, madame, si vous n’avez prévenu personne ?

— Pourquoi me dites-vous cela ?

— C’est que si nous étions suivis… ce qu’il me sera facile de voir, je ne vous guiderais pas vers la demeure où est votre enfant… Mais vous devriez à jamais renoncer à l’espoir de la retrouver.

— Monsieur, je suis venue seule.

— Je dois vous demander de me faire ce serment, sur la tête de votre enfant vivant…, sur votre mari mort…

— Je vous jure que je suis venue seule… Je vous jure qu’à cette heure je n’ai dit à personne la démarche que je fais.

— Alors, madame, veuillez me suivre.

L’homme marcha quelques pas en avant, il prit quelque distance, se retournant pour s’assurer qu’ils n’étaient pas filés. C’est seulement en arrivant rue Payenne que Geneviève jeta un cri en voyant celui qui la guidait se retourner…

— Mon Dieu ! dans cette rue !

— Madame, c’est dans votre ancienne demeure qu’on vous attend… Je dois me retirer et veiller pendant tout le temps que vous resterez, et si des personnages suspects paraissaient, je vous le répète encore, tout serait fini…

L’homme se releva. Geneviève crut un moment qu’elle ne pourrait aller plus loin. Ainsi, le misérable avait choisi, pour l’attendre, le lieu même où il avait été criminel ! Cependant elle ne pouvait rester ainsi, il fallait agir au plus tôt. Elle leva les yeux au ciel en embrassant la mèche de blonds cheveux qu’elle avait reçue le matin, et elle dit :

— Ayez pitié de moi, Seigneur ! et protégez-moi !

Et elle se dirigea vers le petit pavillon… La porte s’ouvrit aussitôt… ; elle entra et la porte se ferma sur elle… Un instant elle crut qu’elle allait tomber, elle ne pouvait faire un pas… elle sentit qu’on lui prenait la main et qu’en la soutenant, on la conduisait jusqu’au vestibule. Un frisson mortel courait dans son sang et dans ses moelles… Elle entra dans le pavillon, et, comme au retour du cimetière, elle tomba à genoux.

Le vestibule s’éclaira, et elle vit que c’était Fernand qui la dirigeait. Elle resta à ses genoux et lui dit suppliant :

— Rendez-moi mon enfant, rendez-moi mon enfant…

— Viens, fit celui-ci.

Geneviève crut qu’il cédait ; elle se redressa aussitôt et le suivit. Il la conduisit vers la chambre de son mari. À la porte elle eut peur et se recula ; mais, voyant la transformation de la chambre en atelier, elle exhala un soupir de soulagement. On se souvient que la chambre était devenue un atelier de sculpteur. Le regard de Geneviève chercha autour d’elle. Fernand le vit, car il lui dit :

— Geneviève, ne cherche pas Jeanne ; je t’ai dit les conditions que je mettais pour te la rendre…

— Mais vous savez bien que c’est impossible !… Mais cet amour me tuerait… Je ne suis plus une femme, je suis uniquement une mère, je veux mon enfant…

— Jeanne est en mon pouvoir…

— Où l’avez-vous placée ?… qu’est-elle devenue ?… parlez-moi d’elle… Écoutez, pour la revoir, si vous le voulez, fixez vous-même le prix que vous voudrez.

Fernand haussa les épaules…

— Ainsi, en venant ici, tu n’étais pas décidée à souscrire aux conditions imposées…

— Oh ! jamais, fit Geneviève en frissonnant.

Fernand lui tendit la main et lui dit d’une voix plus douce :

— Donne-moi tes mains…, Geneviève, et causons une seconde.

Ce changement subit étonna la jeune femme ; elle crut qu’il revenait à de meilleurs sentiments, elle domina sa répulsion et lui donna ses mains…

— Là ! fit-il.

Geneviève ne quittait pas son regard ; elle vit sa physionomie changer d’expression ; elle sentit ses mains écrasées comme dans un étau… Elle jeta un cri en se sentant prendre ; puis, violemment rejetée sur le divan, elle retomba muette, effrayée… et elle vit Fernand qui tenait dans ses mains le revolver qu’elle avait acheté…

— Ah ! tu ne venais pas avec de bien aimables intentions ; tu avais acheté cette arme et tu étais assez naïve pour croire que je ne le savais pas ; depuis deux jours je ne fais qu’observer tous tes mouvements…

— J’avais acheté cette arme parce que je suis résolue à mourir plutôt qu’à accepter vos indignes propositions.

— Il est trop tard, ma belle amie. Il ne fallait pas commettre l’imprudence de venir.

— Je ne veux pas vous croire aussi misérable !

— Tu dis des niaiseries… Je veux, entends-tu, pour un but que je poursuis, je veux que tu deviennes ce que tu étais autrefois… Ici, tout est fermé, la maison est gardée, tu es chez moi, et demain je veux que tu t’y éveilles chez toi…

Geneviève avait regardé autour d’elle, cherchant une issue, mais elle se vit enfermée. Elle eut peur, voyant sur une selle de sculpteur, parmi des ébauchoirs, un couteau, elle se précipita pour le prendre, mais Fernand la saisit dans ses bras et il l’embrassa.

— Tu es folle, répéta-t-il ; je te dis que tu es à moi…

— Lâche ! laissez-moi ! Et elle s’arracha de ses bras et courut vers la fenêtre ; elle la secouait pour l’ouvrir.

— Renonce encore à cela, le volet est fermé par une traverse en dehors.

Et il courut vers elle ; elle avait ouvert la fenêtre et avait frappé violemment le volet. Fernand la reprenait dans ses bras, lorsque soudain le volet s’ouvrit tout grand, et, à la lumière blanche de la lampe, elle vit paraître un homme. En le reconnaissant, elle jeta un cri terrible :

— Grâce, s’écriait-elle, folle, épouvantée, oubliant Fernand, reculant devant l’apparition… Elle ferma les yeux et tomba sans connaissance.

Fernand, au contraire, avait eu un cri de joie en reconnaissant Pierre Davenne…

— Enfin, cria-t-il, je n’ai jamais eu si belle occasion de la faire vraiment veuve.

Et il tira trois coups de revolver. Pierre était resté debout, il tira encore. Pierre était dans la chambre, à deux pas de lui et souriait. Fernand ne comprenait plus rien, il tira encore, et voyant Pierre, toujours impassible se diriger sur lui, il eut peur à son tour et il recula, laissant échapper l’arme de ses mains. C’était donc véritablement l’ombre vengeresse puisque les balles ne pouvaient l’atteindre. Pierre, droit devant lui l’écrasait de son regard… Il cacha son visage, ferma les yeux et il entendit :

— Lâche ! assassin, voleur… où est ma fille ?… Et cette fois il vit bien que ce n’était pas une ombre qu’il avait devant lui, car il sentit sur son front le froid de l’acier d’un canon de pistolet.

— Dans la chambre de sa mère…, dit-il vivement tremblant de lâcheté.

— Vois, Simon, dit Pierre au matelot qui entrait.

La porte venait de s’ouvrir, et, presque en même temps que Pierre entrait par la fenêtre, le matelot paraissait.

— Faites donc feu ; il faut en finir une bonne fois, disait-il. Mais, sur l’ordre de son lieutenant, il courut voir les chambres.

Il trouva la petite Jeanne endormie dans le lit qu’elle occupait autrefois. Il revint aussitôt dire à Pierre qu’il avait l’enfant.

— Vite alors, commanda le lieutenant, dont l’arme se baissa.

Fernand releva vivement la tête.

— Que voulez-vous maintenant ?… Allez-vous m’assassiner ?

Pierre haussa les épaules en disant :

— Je laisse au bourreau cette besogne.

Pendant ce temps, obéissant aux ordres de son maître, le matelot avait pris l’enfant sans l’éveiller, et l’avait descendue dans une voiture qui les attendait au coin de la rue Payenne. Il était remonté vivement et avait enlevé le corps inanimé de Geneviève, l’avait descendu ; puis, ayant hélé une voiture, il y plaçait la malheureuse toujours évanouie. Il avait dit au cocher dans la voiture duquel était Geneviève :

— Va où tu sais… Tu réveilleras le concierge, tu diras qu’elle s’est trouvée mal, qu’on la monte chez elle ; pour le reste, t’as pas un mot à répondre.

Le cocher partit aussitôt, et le matelot se hâta de retourner à la maison après avoir bien recommandé l’enfant.

— Faut qu’il se dépêche ou nous allons être pincés.

Il grimpa l’escalier, et il vit son maître, les bras croisés, l’arme toujours à la main, à deux pas devant Fernand ; celui-ci, froid, dédaigneux, semblait écouter sans comprendre.

— Si j’avais voulu ta vie, tu sais bien, misérable, qu’elle m’appartenait : tu sais bien qu’un combat entre nous deux, c’était ta mort certaine… J’ai voulu te punir par tes vices mêmes… Tu étais riche criminellement, je t’ai fait pauvre… Tu étais estimé, je t’ai fait mépriser… À force de t’obliger à défendre ta vie, je t’ai fait l’aimer assez pour que tu deviennes lâche… et aujourd’hui je te crache au visage.

— Je ne vous répondrai pas… Vous avez souffert.

— Que dis-tu ?… J’ai eu le courage d’arracher de mon cœur l’amour malsain qui le faisait vivre ; j’ai eu le courage de renoncer à vivre pour laisser à mon enfant l’honneur d’un nom respectable… Toi, bandit, toi, chien qui mords la main qui t’a nourri…, tu ne t’es attaqué qu’aux faibles, aux femmes et aux enfants… Ce matin, tu tentais d’assassiner une malheureuse que tu avais trompée…

— Votre maîtresse !

Pierre haussa les épaules et continua :

— Tout à l’heure, c’était encore à une femme que tu t’adressais ; tu n’es redevenu souple et lâche que devant un homme.

— Il vous sied de parler de lâcheté, vous avez une arme dans les mains et je suis désarmé.

— Tu deviens pâle, lorsque tu as une arme dans les mains, je l’ai vu tout à l’heure. Il n’y a qu’un être au monde que tu aies aimé et respecté, c’est Iza.

Fernand releva la tête et dit effrontément :

— Coupable envers vous, vous pouvez tout me dire… Mais, c’est là que votre droit s’arrête, et vous n’allez pas insulter ma femme…

— Je n’insulte pas les femmes, monsieur Séglin… Si vous voulez retrouver la vôtre, vous irez au bois, elle y va chaque jour… et comme Iza ne vous a jamais aimé…, s’il suffit pour vous détacher d’elle de savoir ce qu’elle est…, elle est prête à vous raconter la longue histoire de ses amours…

— Ah ! je ne permettrai pas…

Et il se dressait menaçant.

— Qu’est-ce à dire ?… fit Pierre en dirigeant sur lui le canon de son arme.

— Feu ! feu donc ! lieutenant, disait le matelot d’une voix sourde, car depuis qu’il était monté, il écoutait la scène, accoté au mur, les poings crispés, rageant de la générosité de son maître, maugréant…

— Il y a longtemps que ça serait fini… Ça se passe en conversation.

— Monsieur Séglin, je pourrais vous tuer ; mais je vous condamne à la vie que vous vous êtes faite… d’autres ont charge de me venger.

Puis, prêt à se retirer, il lui dit :

— Si tu veux devenir un des nombreux adorateurs de ta femme, ton Iza demeure rue de Navarin. Sois heureux !… et Pierre sortit laissant le misérable écrasé.

Le matelot rageait en le suivant ; avant de sortir, n’y pouvant plus tenir, il dit :

— Mon lieutenant…, si c’est parce que ce travail vous dégoûte, chargez-m’en, c’est plus prudent ; je remonte et en deux temps j’ai fini…

— Non ! hâtons-nous de retourner à Charonne.

— Mais, mon lieutenant, ce sera encore à recommencer demain…

— Non ! car je ferai venir Geneviève…

Et ils montèrent en voiture ; la petite Jeanne dormait toujours. Ils se firent conduire à Charonne. Depuis le matin, ils étaient sur pied et étaient las. En quittant Charonne, ils étaient venus rue Payenne ; la maison était vide. Le matelot Simon fut placé en observation pour voir si Fernand entrait ou sortait emmenant l’enfant ; il devait ne point le quitter ; pendant ce temps, Pierre se rendait rue du Temple ; il prenait des renseignements et restait également à observer si Geneviève sortait avec sa fille.

Le soir, il la vit sortir, elle était seule, il la suivit… Il fut fort étonné en la voyant acheter un revolver, plus étonné encore de voir qu’elle était suivie. Il observa celui qui la filait… et commença à être très inquiet en la voyant se diriger sur la place Royale, c’est-à-dire du côté de la rue Payenne… En voyant l’homme lui parler, puis Geneviève le suivre, Pierre eut l’idée de ce qui se passait. On vendait à Geneviève l’enfant enlevé le matin… ou c’était un guet-apens tendu à la jeune femme ; elle n’était donc pas complice… Il la vit entrer dans la maison… Décidément, elle allait voir l’enfant, la petite était là, et c’était Geneviève qui avait chargé Séglin de s’en emparer.

Pierre était aise de trouver ensemble les deux misérables et d’en finir… Il attendit que l’homme qui avait suivi Geneviève se fût retiré ; lorsqu’il l’eut vu tourner la rue, il chercha son matelot. Simon était absolument caché derrière des touries vides laissées devant la porte d’un magasin… Il vint sur son maître, et celui-ci lui dit alors ce qu’il devait faire.

Ils allaient par surprise entrer dans la maison… Pierre en avait encore les clefs. Le volet du premier, où l’on voyait de la lumière et où les deux misérables se trouvaient, était fermé en dehors ; à cause des vitraux, il l’avait fait faire ainsi. Avec l’échelle qu’on devait trouver dans le jardin, il montait au premier, pendant que Simon, pieds nus, entrait, par la porte et montait au premier ; il devait s’arranger de façon à se trouver ensemble. Au bruit des vitres brisées, Simon devait entrer.

On a vu comment Pierre était entré beaucoup plus vite… et de quelle façon il avait été reçu… D’abord, en entendant le premier coup de feu, il était devenu pâle, mais ne se sentant pas touché après deux coups tirés à bout portant, il avait résolument marché sur son adversaire. On a vu ce qui s’était passé.

Ce qui avait sauvé Pierre, c’est que l’armurier auquel Geneviève avait acheté le revolver, avait d’abord craint que cette femme ne l’achetât dans un mauvais dessein, et il allait demander des explications, lorsque celle-ci, allant au-devant, lui avait dit que c’était pour un enfant ; pour s’assurer qu’on ne le trompait pas, il avait offert des cartouches. C’étaient des cartouches pour jouer, sans balles. Geneviève n’y avait pas même fait attention. C’est grâce à cette circonstance que Pierre était encore vivant.

X

LE DOUTE.

Lorsque, le lendemain matin, Geneviève se trouva chez elle, dans sa chambre, entourée de ses ouvrières qui la soignaient, inquiètes, attendant anxieusement qu’elle reprît connaissance, la malheureuse leur demanda comment elle se trouvait en cet état, ce qui était arrivé ; elle ne se souvenait absolument de rien, et faisait de vains efforts pour se reporter à la soirée de la veille… On lui montra la lettre qu’elle avait laissée et qui n’avait pas été ouverte. Elle se souvint alors… Elle se rappela qu’elle avait été la veille au soir à ce rendez-vous… Elle se suivit pour ainsi dire pas à pas, afin de bien retrouver son retour chez elle.

Elle était arrivée à la place Royale, un homme l’avait guidée jusque dans l’ancienne demeure de son mari… Là, le misérable l’avait entraînée dans la chambre même de Pierre. Et odieux, cynique, il avait renouvelé ses ignobles propositions, il avait recommencé ses honteuses tentatives… Elle se voyait perdue, courant dans la chambre, cherchant du secours…, puis prête à devenir la victime du misérable…, lorsque soudain l’ombre de son mari était apparue…

À cette pensée, un frisson secoua son corps à ce point que les femmes qui la soignaient demandèrent :

— Qu’avez-vous, madame ? qu’avez-vous ?

— Rien !… répondit-elle.

Elle mit son front dans ses mains, et chercha ce qu’il était advenu… Elle avait été terrifiée… et ne se souvenait plus de rien… Elle était tombée sans connaissance aux pieds de Fernand. Elle se rappelait seulement cela…

— Et après ?

La vision qu’elle avait eue, et qui l’avait si vivement frappée, n’était assurément que le résultat de l’état de fièvre dans lequel elle se trouvait, et surtout joint à l’effroi qu’elle ressentait en se trouvant dans la chambre même où Pierre était mort. Cette effrayante vision, cette seconde d’hallucination, en lui faisant perdre connaissance, l’avait jetée aux pieds du misérable… Qu’était-il advenu ?

Elle avait été là sans force, inerte à ses pieds, et elle savait Fernand capable de toutes les lâchetés, de toutes les infamies. Elle pressait son front dans ses mains comme pour en faire jaillir la lumière, les doigts crispés étrillant ses cheveux, égratignant le crâne, l’œil hagard, le rouge au front, elle se demandait :

— Que s’est-il passé ?

On était inquiet autour de son lit, se demandant, ce qu’elle avait pour rester ainsi la tête dans ses mains, et l’une des ouvrières lui dit :

— Madame, est-ce que vous souffrez ?

— Non ! répondit-elle vivement, repoussant ses cheveux, secouant sa tête, comme pour se débarrasser de la hideuse pensée qui troublait son cerveau, comme pour chasser le doute qui faisait monter le rouge de la honte à son visage.

— Comment suis-je revenue ici, chez moi ? demanda-t-elle.

La concierge, qui la soignait depuis la veille au soir, s’avança et dit :

— Madame Davenne, on vous a ramenée, vers minuit, sans connaissance.

— Vers minuit… Qui m’a ramenée ?

Et son œil fiévreux, inquiet, observa la concierge.

— Personne, fit celle-ci.

— Comment ! personne ?…

— Vers minuit on sonne…, je tire le cordon et guette qui allait rentrer, lorsque l’on frappe au vasistas de la loge… Je demande ce qu’on veut et un cocher me répond : « Je vous ramène une de vos locataires, qui est très malade…, Mme veuve Davenne ; il faudrait l’aider à descendre… » Vous savez, madame Davenne, comme nous vous aimons. Ça nous a bouleversés… Je dis à Augustin de se lever, je me lève moi-même. Nous allons à la voiture…, nous vous voyons…, je jette un cri, je dis : elle est morte ! Le cocher dit : non !… Nous vous transportons tous les trois dans la loge. Heureusement, Augustin, qui était sorti pour chercher un médecin, rencontre le pharmacien à la porte, il le prie d’entrer. Il vient, vous regarde et dit que ce n’est rien, qu’il n’y a pas de danger…, que c’est une syncope, probablement arrivée à la suite d’une chute ou d’une peur…, qu’il fallait vous monter chez vous et que vous ne tarderiez pas à revenir… Pendant que le pharmacien et mon mari vous montaient, moi je dis : Je vais interroger le cocher et le payer. Je sors… Il était parti.

Geneviève avait écouté attentivement le récit de la concierge qui n’apportait aucun éclaircissement dans ses doutes ; mais, tout à fait revenue à elle, elle comprit que l’explication qu’elle n’avait pas, il fallait la donner à celles qui l’entouraient.

— C’est vrai, fit-elle, c’est à la suite d’une peur. Je venais de rendre une visite à d’anciens amis de mon mari. Toute la soirée nous avions parlé de lui, et, en revenant, je ne sais comment, je passais pour rentrer dans la rue que nous habitions lors de sa mort… En revoyant la maison, la fenêtre de la chambre mortuaire… j’eus une hallucination effroyable, il me sembla voir mon mari qui m’appelait.

À compter de cette minute je ne me souviens de rien, je jetai un cri et je tombai.

Toutes les petites ouvrières eurent des frissons ! L’une d’elles fit même le signe de la croix, et la concierge dit :

— Pauvre madame, ah ! je comprends maintenant pourquoi toute cette nuit vous répétiez sans cesse :

— Grâce !… Pierre !… Grâce !… Pitié… C’est le châtiment.

— J’ai dit cela, fit Geneviève rougissante ? Oui…, mon mari se nommait Pierre Davenne… Qu’ai-je dit encore ? demanda-t-elle inquiète.

— Oh ! rien que ces mots…, madame…

Geneviève eut un soupir de soulagement, et elle reprit :

— Mesdames, je vous remercie de vos bons soins…, je suis épuisée…, je vous prie de me laisser quelques heures, je vais me reposer…

— Mais n’avez-vous besoin de rien ?

— De rien, que du calme…

— Mesdemoiselles, retirez-vous, dit la concierge et ne faites pas de bruit… Madame Davenne, dormez, je reste là avec ces demoiselles, et ce que vous aurez besoin… demandez…

Elles sortirent ; et la malheureuse Geneviève resta une demi-heure assise sur son lit, la tête dans ses mains, en proie au doute terrible, se voyant inerte aux pieds de celui qui la poursuivait sans cesse, la catalepsie la livrant tout entière à ses criminelles amours… Elle entendait la dernière phrase comme un glas :

— Demain, je veux que tu t’éveilles chez toi, puis : Tu es folle ! je te dis que tu es à moi.

— Était-ce vrai ? Et cette pensée amena d’abondantes larmes aux yeux de Geneviève ; vaincue, elle se laissa retomber sur son lit, se tordant de douleur, et gémissant dans ses sanglots :

— Mon Dieu ! mais je suis donc maudite !… Tombée, je ne me relèverai donc jamais !

Elle resta de longues heures ainsi ; c’est la pensée seule de son enfant qu’il fallait sauver à tout prix qui lui rendit un peu de courage. Geneviève se leva et entra dans son atelier. En la voyant si pâle, les ouvrières lui dirent qu’elle avait tort de ne pas garder le lit dans la situation où elle se trouvait ; mais elle assura que tout était passé et qu’elle était redevenue forte.

On lui dit alors que, pendant son repos, un individu singulier, vieux, petit, maigre, d’apparence assez sale, était venu pour la voir ; qu’on lui avait dit qu’elle était absente. Il avait refusé de faire connaître le but de sa visite, il avait dit seulement que c’était pour affaires de famille intéressant beaucoup Geneviève.

— Pourquoi ne m’avez-vous pas éveillée ?… fit Geneviève contrariée, en supposant que c’était de son enfant qu’on était venu lui parler.

— Mais cette homme a demandé les heures auxquelles on était certain de rencontrer madame, et il a dit qu’il viendrait ce soir, vers cinq heures…

— Bien ! fit Geneviève, satisfaite de voir que l’heure que l’inconnu avait choisie était avant le départ de ses ouvrières. Ainsi, lorsqu’il viendrait, elle ne serait pas seule, car de ce jour elle était résolue à se tenir absolument sur ses gardes…

Puis elle avait pris une décision suprême, elle voulait dans la journée même se rendre chez le commissaire de police et lui raconter ce qui s’était passé…, lui dire surtout qu’elle était convaincue que son enfant était entre les mains de cet homme et qu’elle suppliait qu’on prît toutes les précautions pour qu’il ne s’éloignât pour toujours.

Mais la visite qui lui était annoncée pour le soir modifia son plan ; ce pouvait être un envoyé de Fernand, qui venait lui dire une dernière fois s’il était décidé à lui rendre sa Jeanne. Elle se résigna à attendre encore.

La concierge, qui était descendue, remonta ; en voyant Geneviève debout, comme les ouvrières, elle se récria ; mais, sur l’assurance de la jeune femme qu’elle ne ressentait absolument rien de l’accident de la veille, elle se tut, et fit signe à Geneviève qu’elle voulait lui parler en dehors de ses ouvrières. Geneviève, étonnée, entra dans sa chambre, elle l’y suivit.

La concierge lui dit alors :

— Madame Davenne, je suis montée exprès pour vous dire une chose qui vous intéresse.

— Quoi donc ?

— Un homme est venu ce matin qui, pendant près de deux heures, nous a questionnés sur vous.

— Un homme qui vous a questionnés sur moi, fit Geneviève rougissante. Et attribuant encore cette visite à Fernand, elle se remit vite et demanda :

— Que vous a-t-on demandé ?

— Oh ! c’est bien singulier… Mais dame, comme vous êtes veuve, fit la concierge avec un malicieux sourire…, nous nous sommes bien doutés tout de suite de ce qu’il en était. On demandait des renseignements sur votre conduite, les gens que vous recevez…, comment vous vous conduisez. Nous avons bien vu qu’il s’agissait d’un mariage… Ah ! vous pouvez être tranquille, vous aviez été discrète, vous ne nous aviez pas prévenus que l’on viendrait peut-être…, ça ne fait rien, ils n’ont pas à se plaindre. Augustin a dit de vous tout ce qu’il en pensait et vous savez que c’est du bien… On doit y tenir beaucoup, car, à mesure que la personne entendait votre éloge, elle était contente comme tout.

Geneviève était stupéfaite… Quel intérêt Fernand avait-il à faire prendre sur elle des renseignements de ce genre ?…

— Quel genre d’individu était-ce ? demanda-t-elle.

— Ah ! un drôle de gaillard… un marin, qui ne parle pas comme tout le monde, qui est bien laid comme les sept péchés capitaux, et qui jure comme tous les diables… mais un bon vivant tout rond… Il a offert un verre à mon mari, et en quittant Augustin, il lui a dit :

— Espère ! espère ! le gabier, on se reverra !

XI

DEUX PROMENADES EN VOITURE.

Écrasé par l’insolent mépris de Pierre, plein de rage, après avoir entendu ce qu’était sa femme, Fernand était dans un état d’exaspération difficile à exprimer. Il s’en voulait d’avoir été lâche devant Davenne. Il ne pouvait s’expliquer la domination que cet homme avait sur lui ; c’est malgré lui qu’il avait toujours dit « vous » lorsque Pierre le tutoyait ; il était dompté. Son ancien ami était aujourd’hui son maître.

Et puis, il s’était passé une chose inexplicable et qui n’avait pas peu contribué à augmenter sur lui l’ascendant de Pierre. Lorsque ce dernier était apparu dans l’encadrement de la fenêtre, qu’il avait déchargé sur lui les six coups de son revolver, il était resté droit et menaçant ; les balles s’étaient aplaties sur lui ou l’avaient traversé sans laisser trace de leur passage…

À cette heure de nuit, dans la situation nerveuse où il se trouvait, il avait été secoué par cet étrange effet. Avait-il donc affaire véritablement à une ombre ? Une minute de calme, de raison, aurait tout détruit ; mais l’action se précipitait, et il était entraîné dans ses fantastiques apparences, ce qui avait contribué grandement à sa faiblesse.

Quand Pierre fut sorti, Fernand recouvra toute son énergie, éteinte une heure ; il retrouverait Pierre plus tard. Il fallait aviser au plus pressé, car cette fois il n’avait plus d’armes contre son ennemi ; d’un mot, celui-ci pouvait se débarrasser de lui. Il avait fait enlever sa femme, il allait donc la reprendre… Car celle-ci venait, par sa résistance, d’effacer peut-être la faute commise ; c’est grâce à lui et malgré lui cependant que ce rapprochement avait lieu. Il en était fou de rage et de haine.

Que pouvait-il faire maintenant contre Pierre ? Aller révéler qu’il s’était fait enterrer vivant pour garder seul la fortune qui revenait à sa femme… Mais puisqu’il se trouvait aujourd’hui avec cette femme, le délit n’existait plus… Et Fernand restait abruti par sa situation ; on savait où il demeurait ; on connaissait ses fautes, et d’un mot il pouvait être pris… Il fallait donc au plus tôt se mettre à l’abri… Il avait sa fortune en portefeuille, – l’argent repris au père Picard, le caissier. – Il le prit et le mit en poche.

Après avoir longuement réfléchi, il résolut d’attendre un moment propice pour s’occuper de Pierre et de Geneviève… Mordu au cœur par l’amour, il voulait retrouver Iza… Il souffrait de ce qui lui avait été dit, mais il se refusait d’y croire, et puis, allant plus loin, il se dit qu’il ne devait pas être jaloux du passé, qu’il aimait assez Iza pour oublier.

Il résolut d’aller vers elle, plein d’amour, d’oubli, de pardon… Il la déciderait à fuir avec lui à l’étranger ; il tenterait la fortune, il avait assez d’argent pour le faire… Il prendrait le nom de sa femme ; il s’entendrait avec le vieil intrigant de Danielo… et assurément la fortune et le bonheur étaient là.

Son plan arrêté, il se jeta sur le lit…, essayant de dormir. Mais le sommeil est rebelle aux consciences troublées. Il ne put s’endormir qu’au matin, de ce sommeil lourd qui fatigue au lieu de reposer.

En se réveillant, il eut peur… Il se dit que s’il avait été à la place de Pierre, le matin même il aurait envoyé la police chez son ennemi. Il eut un haussement d’épaules et un sourire de pitié. Ce fut son remerciement.

Il se hâta de se vêtir, non plus de son vêtement de velours…, mais de la plus élégante toilette… Il mit son portefeuille en poche et sortit. Une fois dehors, s’étant assuré qu’aucun agent n’était posté au coin de sa rue, et qu’il n’était pas filé, il gagna le boulevard, prit une voiture fermée et se fit conduire rue de Navarin.

S’il avait conservé quelques illusions sur ce que lui avait dit Davenne au sujet d’Iza, il fut aussitôt tenté d’y revenir en voyant devant la porte une calèche superbe, semblant attendre pour aller aux courses ; car c’était jour de courses à la Marche. La livrée du cocher et du valet de pied était toute neuve ; ils avaient de petits bouquets sur la poitrine qui n’indiquaient guère une grande distinction des maîtres, l’étoffe des coussins et des garnitures de la voiture révélait qu’elle était destinée à une femme, et non à une perle de noblesse.

Fernand, le cœur serré comme dans un étau, sauta prestement de voiture. Il demanda à la concierge Mme lza de Zintsky ; celle-ci lui indiqua l’étage. Il y grimpa ; il fut reçu par la même soubrette accorte que nous avons vue déjà si surprise en recevant Pierre quelques jours avant.

Elle lui demanda de vouloir bien donner sa carte, car madame terminait sa toilette, se disposant à aller aux courses. Fernand souffrait tous les supplices de l’enfer, en entrant dans l’appartement, les parfums pénétrants du boudoir lui étaient montés à la gorge ; il suffoquait et il ne savait plus quelle contenance il allait avoir devant sa femme.

Il répondit à la soubrette qu’il n’avait point de carte, qu’il priait Mme de Zintsky de le recevoir, pour une grave affaire qu’il ne pouvait dire qu’à elle.

La soubrette disparut avec un malicieux sourire, elle semblait interpréter d’une façon gaie la phrase « grave affaire qu’il ne pouvait dire qu’à elle. »

Fernand regardait autour de lui et semblait se dire :

— Ce n’est pas possible !…

La soubrette revint, ayant dit à madame que la personne qui la demandait était très comme il faut, et semblait être un de ces messieurs ; elle priait monsieur de l’attendre au salon.

Des oreilles aux cheveux le rouge couvrit le visage de Fernand ; la femme de chambre, en ouvrant le salon, semblait tendre la main ; il lui donna vingt francs. Le misérable n’avait plus de colère, il était abruti, tous ses rêves venaient d’être détruits. Il voulut réagir, et quand Iza parut, superbe dans une toilette tapageuse, il s’attendait à ce que la jeune femme honteuse et repentie allait tomber à ses pieds… et demander pardon… et ils auraient pleuré, et…

Elle parut, et, le reconnaissant, son visage riant se transforma aussitôt ; elle s’écria :

— Vous ici ! vous ici ! que venez-vous faire ?…

— C’est à moi que tu parles ainsi…

— Oui…, c’est à vous… Sortez… Sortez vite, si vous ne voulez pas que je vous fasse chasser…

Fernand eut une minute de stupéfaction, mais il se remit vite, son œil eut un éclair haineux, et il dit :

— Chasser ! moi ! Ah ! çà, madame Séglin, vous oubliez que partout où vous êtes, je suis chez moi. Nous allons partir d’ici ensemble ; je viens vous chercher pour vous faire payer la honteuse vie dans laquelle vous salissez mon nom.

Iza eut un grand éclat de rire ! Fernand, exaspéré, se précipita sur elle ; il allait la frapper. Elle se recula alors et lui jeta cette phrase :

— On ne me frappe que quand j’aime.

— Oh ! misérable femme ! dit Fernand, courant vers elle…

— Ne m’approchez pas, fit Iza se sauvant vers la fenêtre qu’elle ouvrit en faisant un signe.

— Tu veux appeler… Fais-le donc… ; nous verrons qui a le droit de se mettre entre moi et ma femme.

— C’est assez honteux pour moi ! exclama Iza. Vous devriez éviter de m’en faire souvenir.

Cette insulte blessa Fernand qui, se jetant sur la Moldave, la saisit, et d’un geste violent la jeta à terre.

Iza criait, il avait le bras levé et allait frapper, lorsque la porte s’ouvrit violemment et quatre agents se précipitèrent sur Séglin.

— C’est lui, dit Iza en le désignant.

Séglin, au comble de la rage, se défendait avec acharnement ; on fut obligé de l’attacher pour le descendre ; il criait :

— Arrêtez-la avec moi, au moins…

Iza, ne se voyant plus menacée, avait retrouvé tout son calme ; elle réparait devant la glace le désordre de sa toilette…

Les agents hissaient Fernand dans la voiture, pendant que la belle Iza s’installait dans sa calèche, et, tout en boutonnant ses gants, sans seulement détourner la tête pour voir le brouhaha produit par l’arrestation de son mari, elle dit au cocher :

— Bien vite, à la Marche… bien vite, nous sommes en retard.

Et, sur l’autre siège, l’agent disait au cocher :

— À la Préfecture, et dépêchons-nous, car la foule s’assemble.

Les deux voitures partirent.

Simon, caché au coin de la rue de Navarin, avait vu la scène, et, se préparant une « praline, » il disait philosophiquement :

— Ça y est ! ça prouve bien qu’il faut toujours des époux assortis.

XII

UNE RÉVÉLATION.

On juge facilement avec quelle impatience Geneviève attendait la visite qui lui avait été annoncée. De toutes les hypothèses qui se heurtaient dans son cerveau, celle à laquelle elle revenait le plus naturellement, c’était que Fernand lui faisait faire de nouvelles propositions.

Si Fernand l’avait fait reconduire chez elle cependant, il était bien singulier qu’il l’y revînt chercher, puisque la veille elle se trouvait, par suite de son évanouissement, tout à fait en son pouvoir. Était-ce donc qu’ayant été de nouveau sa victime, et effrayé en ne la voyant pas reprendre connaissance, craignant qu’elle ne succombât et d’avoir à subir une enquête sur sa mort, il avait évité tout cela en la faisant ramener chez elle ?… Cela était bien improbable ; mais celui qui était venu demander des renseignements, celui-là, elle l’avait bien reconnu, c’était Simon. Que voulait-il ? Il ne pouvait lui rendre Jeanne, puisqu’elle savait l’enfant au pouvoir de Fernand.

Simon était un brave et loyal garçon, qui adorait son maître, et peut-être venait-il vers elle pour le même motif. Chargé de veiller sur l’enfant, Fernand l’avait sans doute enlevée, et Simon était à sa recherche.

C’était la plus heureuse chose qui pouvait arriver. Simon serait un serviteur fidèle, un aide inappréciable dans les recherches, et un défenseur sérieux, si un nouveau guet-apens était tenté. Alors, elle se demandait si la visite annoncée ne se rapportait pas aux investigations du matelot…

Ne voulant rien dire de ses affaires particulières, toujours prudemment réservée avec les gens qui l’entouraient, Geneviève n’avait pas démenti, mais n’avait pas non plus affirmé ce que lui disait la concierge ; elle avait seulement exclamé en entendant le portrait qu’elle lui faisait de l’individu :

— C’est Simon.

Ce qui avait fait penser à la concierge qu’elle ne se trompait pas, et elle était redescendue en disant :

— Vous pouvez être tranquille, madame Davenne, on dira de vous tout le bien qu’on en pense, ce qui n’est pas peu dire.

À cinq heures juste, une ouvrière entra dans sa chambre où elle était assise près de la fenêtre et vint lui dire que le petit vieux venait d’arriver. Elle se leva aussitôt et le fit entrer, malgré la répugnance qu’il lui inspirait…

Elle lui demanda aussitôt :

— Vous êtes déjà venu tantôt… Qui vous envoie ?

— Personne ! moi !

— Que me voulez-vous ?

— Madame, je dois vous dire d’abord le métier que je fais ; je cherche constamment les secrets qui peuvent intéresser les familles ; je prends dessus tous les renseignements, j’y fais le jour enfin. Et quand je suis bien informé, je vends ce que je sais aux intéressés… selon la valeur de ce que je leur apprends.

Geneviève comprit aussitôt. C’est de son enfant qu’il allait être question, et elle se demanda encore si ce n’était pas Fernand qui, renonçant à ses indignes propositions, ne cherchait qu’à avoir de l’argent en lui rendant son enfant. C’est pleine de cette idée qu’elle dit :

— Et vous venez me proposer d’acheter un secret m’intéressant ?

— Oui, madame…

— Je suis pauvre, monsieur… le savez-vous ?

— Ce que je vous propose vous fera riche, et une reconnaissance payable à l’époque où vos affaires seront terminées me suffira.

— De quoi s’agit-il ?

— La première affaire est relative à votre enfant, la jeune Jeanne. Je sais où elle est.

— Vous l’avez vue ? demanda vivement Geneviève.

— Oui, madame.

— Oh ! monsieur, d’abord, je vous en prie, dites-moi comment elle est. Souffre-t-elle ? Est-elle belle ? A-t-on bien soin d’elle ? Répondez-moi, monsieur, répondez-moi.

— Elle est admirablement belle… Elle se porte excessivement bien ; elle est fort bien élevée… Elle vous aime ; car, quoiqu’on lui ait dit que vous étiez morte…, elle parle sans cesse de vous.

— Oh ! mon Dieu ! mon Dieu !

Et Geneviève, qui cherchait vainement à retenir ses larmes, s’abandonnait à son émotion…

— Ah ! vous venez de me rendre bien heureuse.

Le petit vieux semblait ravi de l’effet qu’il avait produit, et il ne doutait plus de la réussite de ce qu’il appelait une affaire. Au bout de quelques minutes, Geneviève dit :

— Vous savez, m’avez-vous dit, où est mon enfant ?

— Oui, madame.

— Mais me sera-t-il facile de la prendre…, de la voir au moins ?

— Personne, madame, ne peut s’y opposer.

— Si cependant ma tentative pour reprendre ma fille échouait, n’aurais-je pas à redouter que ce fût elle qui en fût la victime ?… Ne risquerais-je pas de la perdre tout à fait ?

— Non, madame. Ceux qui ont votre enfant l’aiment autant que vous l’aimez.

Geneviève eut un regard et un mouvement d’épaules qui démentaient absolument cela… Aimer son enfant comme elle l’aimait ! cela était impossible.

— Ainsi, en souscrivant aux conditions que vous me dicterez, vous vous engagez à me conduire où demeure mon enfant… et vous m’assurez que là je pourrai la voir…, la prendre ?

— Je m’y engage…

— Et que demandez-vous pour cela ?… Faites vite…

— Ce n’est pas tout, madame. J’ai à vous apprendre aussi un secret qui doit changer absolument votre existence et vous donner les moyens de payer la traite de vingt mille francs que je demande pour tout cela.

— Vingt mille francs… ; mais je n’aurai jamais cette somme.

— Alors, madame, vous ne payerez pas… Ma confiance vous donne la preuve de ce que je vous dis – ou ce que je vous vends vous fait riche et capable de payer, ou cela ne change rien… Et alors votre traite est un papier mort.

Expliquée de cette façon, l’offre de l’inconnu était facile à accepter ; sa confiance rassurait Geneviève, puisque la somme qu’il demandait ne pourrait lui être payée qu’en cas de réussite…

La jeune femme, très intriguée par les mystérieuses allures de l’individu, reprit :

— Et ce secret que vous connaissez peut avoir une influence immédiate sur ma vie et sur celle de mon enfant ?…

— Le retour de votre enfant y est attaché.

— Je ne comprends pas, fit Geneviève avec inquiétude.

— Pour retrouver votre enfant, pour la prendre, vous devez le connaître.

— Enfin parlez, monsieur.

Le petit vieux fit une laide grimace (il croyait sourire), et il dit :

— Je vous ai dit, madame, qu’en venant chez vous j’exerçais mon métier ; or, les affaires sont les affaires…

— Écrivez vos conditions, je signerai.

L’individu tira d’un portefeuille graisseux un papier timbré tout préparé… Elle le lut.

 

« Veuillez payer à mon ordre la somme de vingt mille francs au porteur…

» Paris, le… »

 

— Mais sur qui me faites-vous tirer cette traite ?

— Je vous le dirai lorsque vous aurez signé.

Geneviève regarda le singulier petit vieux, et comme, après tout, le papier n’avait de valeur qu’autant qu’elle aurait l’argent pour le payer, et que la personne sur laquelle la traite était tirée devait l’accepter pour en être responsable, elle se disposa à signer.

Le petit vieux avait tiré de sa poche une plume et de l’encre ; et de son doigt sale montrant l’endroit où elle devait signer, il dit :

— Là, écrivez la date ; puis signez au-dessous…

Geneviève allait signer ; il reprit :

— Pardon, ne mettez pas veuve, mettez femme Davenne

— Mais, monsieur…, je suis veuve, et à moins que vous ne me fassiez antidater le billet…

— Non, non, ne vous inquiétez pas… Cela n’a pas d’importance pour nous.

Geneviève réfléchit une minute… Quel pouvait être le motif qui faisait préférer à cet homme qu’elle signât ainsi… Elle pensa que c’était pour faciliter la négociation de la valeur… ; mais, ayant hâte d’en finir à n’importe quel prix, elle signa.

— Voici…, monsieur… J’attends, dit Geneviève en lui tendant le papier et se disposant à écouter.

Le petit vieux prit le billet, le regarda attentivement, le plia avec soin et le plaça dans son portefeuille… ; puis il dit :

— Madame, il faut maintenant que vous me juriez que, ni aujourd’hui ni demain, vous ne chercherez à avoir votre enfant, à vous rendre chez celui que je vais vous nommer, ou plutôt que, d’ici deux jours, vous ne révélerez pas comment vous avez appris ce que je vais vous dire…

— Mais, exclama Geneviève, d’ici là…, le misérable peut se débarrasser de mon enfant.

— Oh ! non, madame…, fit avec assurance le petit vieillard : de ce côté, vous n’avez rien à craindre ; son amour pour la petite Jeanne égale le vôtre…

— Fernand est capable de tout ! exclama immédiatement Geneviève…

— Fernand ! fit le petit vieux avec un méchant rire et en haussant les épaules…, il n’a pas votre enfant et depuis ce matin il est arrêté…

— Que me dites-vous là ?

Geneviève, nous devons l’avouer, éprouva un véritable soulagement en entendant la seconde partie de la phrase.

— Je vous demande de jurer, madame, reprit l’homme, et il ajouta : Sur la tête de votre enfant. Ceci fit pâlir Geneviève ; mais, se domptant, elle étendit le bras et dit solennellement :

— Je jure qu’avant trois jours je ne dirai à personne comment et par qui j’ai appris ce que vous allez m’apprendre ?

— Sur la tête de votre enfant, madame ; je sais que cela est sacré pour vous…

— Sur mon enfant, je le jure…

— Madame Davenne, je vais être bref.

Il regarda autour de lui pour voir si la porte qui communiquait avec l’atelier était bien fermée. Certain de n’être pas entendu, il dit gravement :

— Madame, votre enfant vit avec son père.

— Que me dites-vous là ? exclama Geneviève, dont le visage s’empourpra à l’idée de la honteuse mystification.

— Je dis, madame, que vous n’êtes pas veuve !

Geneviève se dressa, aussi étonnée qu’effrayée, craignant d’avoir affaire à un fou ; mais celui-ci continua :

— M. Pierre Davenne est vivant, bien vivant…

Un moment, la jeune femme considéra celui qui lui parlait, cherchant sur son visage les traces de la folie dont son langage donnait les preuves… Mais le petit vieux avait sa grimace souriante, et il parlait avec calme et d’un ton absolument affirmatif.

— Mon Dieu, monsieur, fit Geneviève, j’espère que vous n’êtes pas venu vous moquer de moi…, et surtout sur un aussi pénible sujet… Vous avez peut-être été trompé par une ressemblance… Connaissant peu M. Davenne, vous aurez cru à cette folie de résurrection… Hélas ! monsieur, mon mari est mort,… bien mort…

Geneviève pleurait en ajoutant :

— Je l’ai vu jusqu’au matin, et j’ai suivi jusqu’au cimetière sa dépouille mortelle…

Le petit vieux ne parut pas décontenancé. Il dit à la jeune femme de se rasseoir et l’invita à lui prêter la plus grande attention.

— Madame, je connaissais M. Davenne depuis quinze ans !… Ceci est pour répondre à votre première objection… Mais, je vais vous dire plus… : c’est moi qui ai tué M. Davenne, et c’est moi qui l’ai ressuscité…

Cette fois, Geneviève fit un soubresaut sur sa chaise et elle eut véritablement peur ; elle regarda la porte à son tour et ne se rassura guère qu’en entendant les ouvrières qui causaient entre elles.

Elle n’avait qu’à jeter un cri, et l’on viendrait… Elle ne voulut pas laisser voir ses appréhensions et feignit la plus grande attention…, absolument assurée cette fois qu’elle avait affaire à un fou. Aussi fut-elle assez stupéfaite quand le petit vieux lui dit :

— Je lis votre pensée, madame, vous croyez que je suis fou : vous regrettez de m’avoir si longtemps écouté. Je vais donc vous raconter ce qui s’est passé. Vous m’excuserez de parler franchement de votre situation alors… Il faut que vous me croyiez ; il faut donc que je vous dise tout, et le motif de la mort, et le but de la résurrection.

Cette fois, l’insistance calme de l’individu embarrassa Geneviève ; en entendant parler de sa situation d’alors, elle rougit, puis du motif de la mort, elle sentit un frisson courir dans son sang. L’individu s’assit et commença.

— M. Pierre Davenne me connaissait : lorsqu’il était aspirant à bord de la Souveraine, j’étais matelot… À cette époque, j’avais été pris par les sauvages, et j’avais appris chez eux la vertu de certaines plantes et de certains poisons, ceux dont ils se servent pour empoisonner leurs flèches. – Je raconte vite pour arriver au fait… À la suite d’accidents, je dus me sauver du bord ! Je ne vis plus M. Davenne. J’étais à Paris, où je fais de la médecine secrète. Je me nomme Rigobert, dit le Sauvage…

— C’est vous !… fit Geneviève, vraiment effrayée, mais attachée au récit parce qu’elle recommençait à espérer. C’est vrai, j’ai en effet entendu conter par mon mari d’étranges histoires sur vous.

Le vieux Rig eut un mauvais sourire ; mais il reprit :

— Un soir, votre mari vint me trouver… Je vous ai dit que je devais parler franchement. Votre mari avait appris que vous étiez la maîtresse de Fernand. Trouvant que la vengeance dans un duel était insuffisante ; qu’ensuite l’aveu de sa situation, c’était toujours le déshonneur dans le ridicule, votre mari, se souvenant d’une cure étrange faite par moi sur un condamné à mort, vint me trouver. Il avait un plan de vengeance effrayant.

Geneviève, en entendant évoquer la honte passée, s’était d’abord caché la tête dans les mains ; puis, en entrevoyant dans le récit du vieux Rig la possibilité de ce qu’il lui avait dit, elle le regarda et écouta attentive…, cette fois pleine d’espoir… et revoyant malgré elle la scène de la nuit où son mari était apparu si singulièrement ! C’était donc vrai… Il vivait ! Rien ne peut exprimer la sensation qu’elle ressentait à cette idée, tout en passant par les alternatives de terreur que lui donnait le récit effrayant du Sauvage.

Celui-ci continuait, se rappelant avec plaisir sa cure extraordinaire.

— Il me demanda si je pouvais lui donner les apparences de la mort de façon à tromper tout le monde, jusqu’à la tombe, enfin, et si je pouvais m’engager à lui rendre la vie… Je lui dis : Oui !

— Oh ! exclama Geneviève.

— Je me rendis le soir rue Payenne, et j’ai, madame, un système dans ma médecine à moi. Voyez-vous, tout est là : le cœur ! Le jour où ma vie sera assurée, je ferai sur ce sujet des études spéciales.

Geneviève regarda encore le vieux Rig ; il lui sembla de nouveau qu’elle avait affaire à un fou. Celui-ci le vit ; car, reprenant son récit, il continua :

— J’avais rendez-vous pour le soir même, Simon devait m’introduire dans la chambre de M. Davenne ; mais si vieux que je puisse paraître, j’ai une vigueur et une agilité que plus d’un jeune homme m’envierait. J’escaladai le mur et me trouvai à l’heure dite dans la maison… C’est avec le curare, madame, un poison dont on ne connaît guère les qualités en France…, que j’exécutai la chose convenue.

— C’est-à-dire, demanda Geneviève, que vous fîtes prendre du curare à mon mari : il s’endormit, et ce sommeil avait les apparences de la mort…

— Oui, madame, du curare… Tenez en voici…

Et le vieux Rig tira encore son portefeuille graisseux ; il fouilla dans les poches et en sortit un petit rouleau ; il le développa et montra un morceau ayant l’apparence de la réglisse noire… Il en coupa un bout.

— Tenez, dit-il en faisant sa grimace – non, en souriant – tenez, madame, vous voyez que c’est bien inoffensif.

Et le Sauvage avala le morceau de curare. Geneviève ne pouvait se défendre d’un certain mouvement répulsif en présence du petit vieux et de ses agissements ; celui-ci s’en aperçut, car il reprit :

— J’abrège, madame ; par un procédé à moi, qui m’est personnel, j’employai le curare ; dix minutes après vous rentriez… J’étais caché le long du lit… Vous vîtes votre mari et le crûtes mort…

— Mais c’est affreux, ce que vous me dites là.

— J’étais payé pour cela… Votre mari voulait disparaître de ce monde, pour se débarrasser de tous ceux qui l’entouraient. Il avait dans la journée réalisé sa fortune, loué une habitation. Il avait chargé Simon d’enlever sa fille…

— Oh ! mon Dieu ! mon Dieu !

— Simon devait m’aider… Je dois ajouter qu’il avait même augmenté sa mission… Il avait dans sa poche un revolver avec lequel, si je ne réussissais pas dans mon expérience, il devait me casser la tête.

En disant cela, Rig riait et haussait les épaules… Le rire de Rig était vilain à voir ainsi. Aussi Geneviève détourna-t-elle les yeux en disant :

— Enfin ?

— Enfin, à peine étiez-vous montée dans la voiture avec Fernand, en sortant du cimetière, que je retrouvais Simon et que nous attendions impatiemment – moi très inquiet, très inquiet ; je vous jure que sur dix cas semblables, il est bien rare qu’un réussisse. Avec des lanternes, nous nous introduisîmes dans le cimetière ; vous vous rappelez l’orage, qui nous servit en ce sens que la garde habituelle se trouvait un peu relâchée… Ayant ouvert le caveau, puis le cercueil, nous avons passé près de deux heures pour le faire revenir.

— Vous l’avez fait revenir ?… demandait Geneviève, refusant de croire ses oreilles, les traits bouleversés, l’œil hagard…, malgré elle, cherchant à se persuader que celui qui lui parlait était fou, et ne pouvant résister à son ton convaincu, à ses explications nettes, catégoriques.

— Oui, madame, et je l’ai pris dans mes bras, je l’ai porté dans la petite maison où il habite encore aujourd’hui. Dans le caveau, la vie était revenue ; mais il n’a recouvré véritablement sa connaissance que chez lui, et la première chose qu’il a demandée, ç’a été sa fille.

— Tout ce que vous me dites là, monsieur, est si étrange, si effrayant, si impossible, que je n’ose y croire.

— Mon Dieu, madame, ce que vous dites là prouve que vous ne payerez pas trop ce que je vous vends, puisque je vous assure encore que c’est vrai !

— Et où demeure mon… mari ? Geneviève eut un frisson en disant ce mot. Elle se hâta d’ajouter :

— Où est mon enfant ?

— À Charonne. Demandez la Maison du pendu… Ils l’ont louée et ne savent même pas que la maison est connue ainsi… C’est à cause de ce suicide qu’elle n’avait jamais été louée et qu’ils l’ont trouvée toute prête…

— Et mon, ma… ma fille est là ?

— Ils y sont tous les deux…

Le vieux Rig, voyant toujours le doute sur les traits de la jeune femme, lui dit :

— Madame, vous ne croiriez pas à mes serments, – et vous auriez raison, – mais, moi, j’ai confiance dans les vôtres ; vous m’avez juré que d’ici trois jours vous ne diriez pas comment vous avez appris ce que vous savez…

— Je le jure encore.

— Eh bien, madame Davenne, je m’offre de vous conduire… Je n’irai pas jusqu’au bout… ; c’est-à-dire qu’arrivée à l’avenue de Charonne, je vous désignerai la propriété, et vous dirai : C’est là…

— J’accepte, monsieur…

Le vieux Rig eut un sourire, le même, et il dit :

— Je descends avant vous, je prends une voiture et je vous attends en bas…

— Oui, monsieur…, c’est cela !

Rig salua et se retira rapidement. Il serait difficile de peindre l’état dans lequel se trouvait Geneviève… Elle n’osait croire à ce qui lui avait été raconté, tant cela était fantastique… Et elle avait peur, elle n’était plus elle… Elle se disait que la vérité, c’était cela…, c’est-à-dire l’impossible !

Lorsqu’elle traversa l’atelier pour descendre, les ouvrières se regardèrent entre elles et se dirent :

— Madame est folle !…

Si elle n’était pas folle, nous devons le dire, la malheureuse était bien près de le devenir.

Le vieux Rig descendait l’escalier : il s’arrêta à l’étage au-dessous, et s’approchant près de la fenêtre qui donnait sur la cour, nous l’avons dit, il fouilla dans ses poches, sortit de son portefeuille le billet que Geneviève lui avait signé et le regarda minutieusement. Puis, heureux de son examen, il le replaça soigneusement dans sa poche en disant :

— Maintenant, ça y est… Les affaires sont les affaires : un bon engagement écrit vaut mieux qu’une parole, et je suis bien certain que, rentrée dans la situation que je lui fais retrouver, elle m’aurait donné la somme convenue ; mais, avec ce papier, je n’ai pas besoin d’attendre… Demain je suis à Londres… avec une perte insignifiante, j’escompte la valeur, chez les Greffys… et je suis rentré dans l’argent qu’il m’a volé… Ah ! le vieux Rig sait se venger aussi, lui… Cela va en faire du bouleversement chez lui ! Idiot va ! qui se fait un ennemi du vieux Rig. Tu verras qu’il vaut mieux que ton imbécile de Simon !…

Et le Sauvage était content de lui ; il descendait joyeux, sa fortune était faite, car, marchant lentement, il comptait tout bas ce qu’il avait et il continuait :

— Ce soir, j’aurai tout vendu… C’est fait… À dix heures, je prends le train… J’arrive à Londres demain matin… Je m’installe comme docteur… Avant six mois, j’ai la clientèle des aînés de famille qui ont besoin d’un médecin intelligent pour soigner leur famille… Le Sauvage devient le docteur Danielo Zintsky… Ce nom-là m’a porté bonheur ; c’est du jour où je l’ai porté que commence ma fortune… Je vais vivre enfin…, respecté et obéi… Et le vieux Rig descendait toujours plus lentement se répétant :

— Respecté et obéi…

En arrivant dans la cour, il n’avait plus l’air humble qu’il avait en montant ; déjà, dans son cerveau, il se voyait à Londres, vivant luxueusement dans un splendide appartement ; il se voyait reprenant les allures de Danielo ; il se voyait superbe, respecté, et il répétait, comme un crève-de-faim qui voit la table mise :

— Enfin ! enfin !

En même temps qu’il sortait de la porte cochère, Simon sortait de la loge du portier et, le suivant sans être vu, se glissant presque derrière lui jusqu’à la rue, il se blottit dans l’ombre de la porte, en faisant un signe et un clignement d’yeux à des gens sans doute apostés de l’autre côté de la rue.

Rig, toujours gai, caressant, bâtissant dans son esprit son rêve, marchait sur le trottoir cherchant une voiture. Voyant un fiacre passer, il héla le cocher. Celui-ci vint se ranger devant la porte. Rig, montant dans sa voiture, lui dit :

— Reste là… Attends, une dame va venir. Lorsqu’elle sera montée, tu nous conduiras avenue de Charonne.

Et le Sauvage, calme, se jeta dans le fond de la voiture, s’étendant heureux sur les coussins, fermant les yeux pour mieux voir ce qu’il rêvait… Tout à coup, il ressentit une secousse, il ouvrit les yeux, croyant que c’était Mme Davenne qui montait. Mais il jeta un cri de rage,… et ce fut tout ce qu’il put faire.

Des deux côtés à la fois, par chaque portière, un agent était monté dans la voiture et s’était précipité sur lui ; on lui avait saisi les bras, et il était temps, car ses mains voulaient fouiller ses poches pour y prendre le couteau. On l’avait étroitement garrotté, le muselant presque pour éviter ses cris.

On avait baissé les stores, et vigoureusement tenu par les deux agents, bavant de rage, il avait entendu une voix qu’il connaissait dire au cocher :

— Toutes voiles dehors ! là !… Et à la Préfecture… Ho ! hisse là !

Et cela suivi d’un long éclat de rire… Puis :

— Au fait…, dis donc, tu as une place près de toi. Donne-la-moi : je veux être sûr qu’il est embarqué.

Et il avait senti, au mouvement de la voiture, que Simon montait sur le siège.

XIII

DÉSESPOIR.

Geneviève s’était rapidement vêtue, et malgré les protestations de ses ouvrières, qui l’assuraient qu’après la crise subie, qu’après la nuit qu’elle avait passée, il était imprudent, pour ne pas dire dangereux de sortir, Geneviève n’écoutait rien. Tout entière à l’espoir qui la remplissait de joie, elle se sentait forte ; avec l’assurance qu’elle allait retrouver son enfant…, qu’elle allait revoir celui qu’elle avait tant pleuré, elle avait retrouvé une vie nouvelle. Revoir son mari ! Était-ce possible !

Tout en elle tressaillait à cette pensée !… Oh ! elle sentait bien que par ses larmes, par ses supplications, elle vaincrait toutes les résistances… ; elle voulait racheter le passé par la plus obéissante servitude ; elle ne serait près de celui qu’elle avait trompé qu’abnégation et dévouement ; elle subirait tout, tout, pour vivre près de lui et de son enfant.

Mais s’il s’était fait un autre ménage ; si une autre femme était près de sa fille, et se faisait appeler sa mère ! À cette pensée, il lui sembla que son cœur cessait de battre.

Non, cela n’était pas possible !…

Il se pouvait que, ayant arraché de son cœur l’affection qu’il avait autrefois pour elle, un amour nouveau occupât son cœur… Cela la troublait, mais elle devait le supporter et elle le supporterait sans se plaindre ; c’est elle qui avait donné l’exemple… S’il le fallait, elle se contenterait d’être l’amie dévouée… ; elle chasserait ses pensées jalouses… Mais elle voulait être la mère, elle ne voulait pas qu’une autre portât ce titre près de son enfant ; elle voulait l’affection tout entière de sa Jeanne, l’enfant pour laquelle uniquement elle avait consenti à vivre.

Geneviève se hâtait de descendre l’escalier ; elle avait hâte de se retrouver avec Rig ; elle voulait lui demander si le père vivait seul avec son enfant. Lorsqu’elle arriva dans la rue, elle vit quelques groupes qui causaient devant la porte.

La concierge, en la voyant, s’exclama sur son imprudence ; elle voulut la faire entrer dans sa loge ; mais Geneviève refusa, disant qu’elle se portait admirablement bien… Elle priait la concierge de voir si la personne qui descendait de chez elle ne revenait pas avec une voiture. La concierge la regarda avec stupéfaction.

— Qu’est-ce que vous me demandez là ? Mais vous ne savez donc rien ?… Ce n’est donc pas à cause de ce qui vient d’arriver que vous êtes descendue ?

— Que vient-il d’arriver ? demanda la jeune femme inquiète.

— Mais le petit vilain qui descendait de chez vous vient d’être arrêté.

— Comment ? arrêté !

— Mais oui… et ils ont eu du mal, allez, à le maintenir dans la voiture. Nous nous demandions pourquoi, avec Augustin, et on croit que c’est un fou qui s’est échappé…

Geneviève fut forcée de s’appuyer à un meuble pour ne pas tomber… Un fou ! tout ce qu’elle avait écouté, tout ce bonheur sur lequel elle venait de bâtir l’avenir…, tout cela mensonge ! C’était un fou qui lui avait parlé… Ça avait été sa première pensée, et, après, elle l’avait repoussée, elle avait voulu croire… C’est si doux de croire ce qu’on désire.

La concierge, la voyant chanceler, se hâta d’avancer une chaise en s’écriant :

— Je vous le disais bien que vous faisiez une imprudence en essayant de sortir… Vous êtes capable de tomber malade pour de bon…

Geneviève n’entendait rien ; elle prit sa tête dans ses mains, et, fondant en sanglots, elle gémit :

— Oh ! si je pouvais mourir !

— Eh bien ! en voilà des folies !… Voulez-vous ne pas dire ça. Avec ça que ça ne vient pas assez vite… En voilà des idées !… Mais qu’est-ce qu’il vous avait donc dit, ce petit vieux-là ?…

Comme Geneviève ne répondait pas, et que cependant l’épouse d’Augustin désirait savoir ce qu’il y avait sous tout cela, tout en préparant un cordial pour la jeune femme, elle continua :

— D’abord, figurez-vous, j’avais envie de vous prévenir de ce qui se passait ; mais nous étions occupés avec ce farceur dont je vous ai parlé qui est déjà venu et qui est habillé en marin.

Geneviève releva la tête.

— Il est revenu ?

— Mais oui ; il n’y a pas dix minutes, il était là, à la place où vous êtes. Tenez, voici encore son verre : il nous avait offert un petit verre, et Augustin adore le mêlé.

— Simon est revenu ! répétait Geneviève.

— Et il connaissait l’autre, parce qu’il est rentré juste au moment où le petit vieux montait chez vous ; il semblait tout le temps le guetter. Nous croyons que le petit vieux venait aussi pour le mariage…

— Est-ce qu’ils se sont parlé ?

— Mais non !… Vous ne savez rien, alors ? fit la concierge désappointée. Mais, heureuse d’avoir une histoire à raconter, elle reprit :

— Vous ne savez rien !… Je vais vous dire tout ça, alors…

Geneviève, attentive, écoutait… La présence de Simon dans l’affaire lui rendait un peu d’espoir.

— Donc, aussitôt le petit vieux entré dans la maison, il montait l’escalier, et n’était pas encore chez vous que nous voyons entrer le marin… Vous savez, il nous va, celui-là !… Augustin l’aime bien… il nous offre un verre ; comme je me dis ; c’est pour le mariage, il vient encore chercher quelques renseignements ; je fais signe de l’œil à Augustin. Alors il lui offre un siège, et nous causons. Il nous a d’abord raconté un voyage qu’il a fait dans un pays où les chevaux parlent comme vous et moi. Mais, tout en causant, il avait l’air de guetter tous les gens qui sortaient… Quand le petit vieux est descendu, il s’est levé vite. Augustin lui dit :

— Qu’est-ce qui vous prend ? où que vous allez ?…

— Espère ! espère, qu’il répond, nous nous reverrons ; et il a filé. Une fois dehors, il a fait un signe à des agents… et… quand je suis arrivée dans la rue, le vieux était en fiacre, avec trois agents… et le marin sur le siège à côté du cocher… Qu’est-ce que c’est que ces gens-là ?…

Geneviève était pensive… L’espoir revenait. Ce n’était pas pour rien que Simon avait aidé à l’arrestation de l’homme qui était venu la renseigner sur son enfant…

De tout ce qu’elle avait entendu, il ressortait une chose absolument claire, c’est qu’on venait de s’emparer de celui qui venait pour l’aider, et que Simon, probablement chargé in extremis de l’éducation de sa Jeanne, voyant que l’enfant allait lui être enlevée, avait fait aussitôt arrêter le vieux Rigobert. Geneviève n’était pas bien assurée que le vieillard jouissait de toutes ses facultés, mais il savait quelque chose. Peut-être était-il fou ! Et tout ce qu’il avait raconté sur la mort et la résurrection de Pierre en était la preuve ; mais il avait des éclairs de bon sens, et sachant qu’un de ses amis, Simon Rivet, cachait chez lui l’enfant de son lieutenant, il s’était donné pour mission de rendre l’enfant à sa mère. Avec cette ténacité des fous, il s’était insensiblement persuadé qu’il savait un secret utile à la femme de son ancien chef, et il ne rêvait plus que de se sauver de la maison de santé pour aller tout apprendre à la jeune femme : que son époux vivait et que son enfant la demandait.

Geneviève avait besoin de croire à cela, elle avait été si près de la réalisation de son rêve, qu’elle ne pouvait y renoncer. Et elle dit à la concierge :

— Oui, vous avez raison, ce doit être un fou qui s’est échappé de la maison…

— C’est ce que pense Augustin, ce que je pense, et ce que tout le monde dit… Mais que venait-il vous raconter ?

Ainsi mise en demeure de donner une raison, même mauvaise, Mme Davenne se trouva fort embarrassée ; mais il n’y avait pas à hésiter… Elle brocha sur la vérité.

— Mon Dieu, continua Mme Davenne, c’est un vieux matelot, ancien fidèle serviteur de mon mari.

— Ah !… c’est un matelot aussi ? Alors tout s’explique…

— Oui, celui dont vous me parlez, Simon, qui est venu chez vous, était avec lui à bord de la Souveraine.

— Mais que venait-il faire chez vous ?

— Mon Dieu, que voulez-vous que vienne faire un malheureux chez ses anciens maîtres ?

— Oui, oui, je comprends… Il venait demander de l’argent ?

— C’est cela.

— Les pauvres gens ; dame ! Vous savez, dans ces maisons-là on ne les traite pas absolument comme des princes. Je vois ce que c’est… L’autre, celui qui est si drôle, est un vieux camarade qui veille son ami, et c’est lui qui, sachant qu’il s’était sauvé, se sera dit : Il doit être allé chez la femme de notre ancien chef…

— Justement…

— C’est pour cela qu’il venait demander des renseignements en cherchant à voir tous ceux qui sortaient et qui rentraient.

— Je crois que vous êtes sur la voie…

— Tout s’explique…, et moi qui croyais…

Puis, voyant Geneviève impatientée, et se méprenant sur son allure, elle dit :

— Mais, vous n’allez pas encore vous faire du mal pour ça ?…

— Non, je suis très bien…, très calme…

— Vous concevez bien que vous avez assez de tracas… sans vous tourmenter pour les autres.

Geneviève s’était levée ; interrompant la concierge, elle lui dit :

— Est-ce que vous avez absolument besoin chez vous à cette heure ?

— Mais non, fit cette dernière interdite. Pourquoi me demandez-vous cela ?

— Faites-moi la grâce de m’accompagner.

— Où donc ? loin ?

— Oui, nous serons deux heures… Pendant que vous vous préparerez, votre mari ira chercher une voiture… Voulez-vous ?

— Mais je suis à vos ordres… Ce n’est pas dans l’état où vous êtes que je vous quitterais.

— Augustin, va chercher une voiture.

Et pendant que le mari obéissait, la concierge se préparait.

La brave femme regardait la veuve avec inquiétude. L’allure de Geneviève lui semblait étrange, et, rapprochant de cette constatation les événements survenus depuis la veille, sa curiosité s’éveilla et elle se promit d’arracher à la jeune femme au moins quelques mots qui pussent jeter un peu de lumière dans ces ténèbres.

Geneviève, l’œil fixe, attendait ; elle pensait, elle aussi, aux incidents survenus depuis la veille…

La lettre de Fernand, sa rencontre avec lui, la scène terrible qui l’avait suivie…, les émotions cruelles par lesquelles elle avait passé, en remettant le pied dans la maison mortuaire… Elle se souvenait avoir senti sur ses lèvres le souffle de Fernand, elle avait des frissons en se rappelant l’impression de ses mains sur ses épaules… ; puis, cette étrange apparition, que les divagations du fou lui avaient fait croire réelle.

Non, cela était impossible, matériellement. D’abord, un homme ne pouvait se présenter par une fenêtre après avoir brisé sans bruit un contrevent solide… Non, elle avait été victime d’une hallucination, suivie d’une prostration qui l’avait livrée au misérable, ou qui peut-être avait assez effrayé Fernand pour qu’il se débarrassât au plus tôt de son corps. Elle avait peur de sortir seule ; c’est pour cela qu’elle se faisait accompagner, parce qu’elle sentait qu’il se tramait quelque chose autour d’elle.

Elle voulait aller à Charonne, elle voulait se renseigner sur ce que celui qu’on déclarait un fou lui avait dit…, et, si cela était vrai, elle sentait bien qu’elle croirait absolument tout ce qu’il avait dit. Heureusement, avant de se décider à la conduire elle-même, le vieux Rig lui avait donné l’adresse avec un renseignement positif qui lui permettait de trouver facilement la demeure. L’endroit où résidait sa fille s’appelait : la Maison du pendu.

Augustin revint bientôt, la concierge était déjà prête ; Geneviève n’avait rien vu, rien entendu, absolument perdue dans ses pensées. La vieille femme, la désignant d’un regard à son mari, mit son doigt sur son front et, hochant la tête, sembla dire :

— Il y a quelque chose là… C’est détraqué… Puis elle s’approcha et passa la main sur l’épaule de Geneviève. Celle-ci sursauta et dit :

— Vous m’avez fait peur…

— Il ne faut pas vous tourmenter comme ça, madame Davenne, vous broyez du noir… Voyons, je suis prête et la voiture est là…

— Oui, c’est vrai, fit Geneviève… Partons.

— Serons-nous longtemps ?… parce qu’il faut qu’Augustin sache à quelle heure je serai de retour…

— Je ne puis vous le dire, madame Lucas… Je ne sais pas où nous allons…

— Hein ? fit la concierge avec stupéfaction… Elle échangea un regard de pitié avec son mari… Geneviève reprit :

— Je connais peu Paris, et je ne sais pas si ça est loin…

— Ah ! très bien, fallait dire ça. Et souriant, elle ajouta : Je croyais que vous ne saviez pas où nous allions.

Cette parole rappela à Geneviève qu’elle devait veiller sur elle ; elle comprit que ses allures, ses façons mystérieuses commençaient à la faire prendre pour une insensée, et, à cette heure, puisqu’elle était décidée à ne plus s’arrêter dans ses recherches, elle se promit de rassurer en route la mère Lucas en lui faisant un demi-aveu : elle reprit :

— Nous allons à Charonne, tout en haut.

— Oh ! je connais ça, Charonne, ça n’est pas loin ; nous en avons à peine pour trois quarts d’heure… N’est-ce pas que nous connaissons Charonne, Augustin ?…

— Oui ! oui ! on s’y est amusé, et nous sommes payés pour nous en souvenir.

— Cela me sera bien utile, car j’ai des renseignements très vagues sur la maison où je dois trouver ceux que je cherche… et vous me guiderez.

— Ça tombe bien. Figurez-vous que c’est à Charonne que nous avons fait notre noce, n’est-ce pas, Augustin, à l’Orme sans pareil ? On ne connaissait pas encore Robinson à ce moment-là, et l’Orme sans pareil existait déjà ; on pouvait tenir une douzaine : les mariés, les grands parents et les témoins. Oh ! oui, je le connais, Charonne !…

— Te souviens-tu, dit Augustin…, comme nous avons ri quand je suis tombé ? Tout le monde a cru que je m’étais tué. Quel saut ! Avons-nous ri ?…

— Oui. Eh bien, ça va me donner des émotions de revoir Charonne… Je vous montrerai l’orme. De quel côté allez-vous ?

— Je vous le répète, je ne sais pas…

— Vous ne connaissez pas le nom de la personne ?

— Non !… Mais on désigne la demeure sous le nom de : la Maison du pendu !

— Ah ! bon Dieu, en voilà des noms !… Enfin, une fois à Charonne, ça ne sera pas long à trouver, le pays n’est pas grand… Nous avons trois quarts d’heure, une demi-heure de recherches… mettons trois quarts d’heure aussi, ça fait une heure et demie… Restez-vous longtemps ?

— Non, pas aujourd’hui, dit vivement Geneviève.

— Alors, c’est une affaire de deux heures et demie, trois heures. Tu entends, Augustin ?… surveille le dîner.

Elles partirent ; la mère Lucas donna l’adresse au cocher, et elles arrivèrent bientôt aux premières maisons de Charonne.

En route, Geneviève avait dit à la concierge qu’elle avait besoin, pour de graves intérêts de famille, de retrouver une personne habitant le pays. La voiture s’arrêta et la mère Lucas descendit aussitôt pour prendre des renseignements ; ce ne fut pas long. Elle remonta dans la voiture et dit :

— Je sais où ça est ! C’est une maison qui appartient à la famille d’un individu qui s’y est pendu, elle était restée inhabitée longtemps ; on l’a louée il y a environ deux ans à peu près, on n’est pas bien certain. Pour être bien renseigné, il faut s’adresser à un nommé Savard, près de l’église.

— Allons-y, dit vivement Geneviève, qui reprit espoir en constatant qu’il existait une maison désignée sous le nom que lui avait donné le vieux Rig, et qui avait été louée juste à l’époque de la mort de son mari.

La voiture s’arrêta bientôt au bout du pays… C’est Geneviève qui descendit, priant la concierge de l’attendre, à son grand désappointement. Celui que nous avons vu dans les premiers chapitres de ce récit, et qui avait traité de la location avec Davenne, vint aussitôt au-devant d’elle et s’informa de ce qu’elle désirait.

— Monsieur, vous avez loué une maison qu’on connaît sous le nom de Maison du pendu ?

— Oui, madame.

— Je viens, monsieur, vous prier de me donner quelques renseignements sur les personnes auxquelles vous avez loué !

— Ah ! je comprends. Très bien, madame, asseyez-vous ; je suis absolument à votre disposition ; il est naturel que l’on s’éclaire. J’en ferais autant que vous.

Geneviève reprit :

— Votre locataire se nomme Simon Rivet.

Le père Savard la regarda, stupéfait.

— Pas du tout, madame, c’est le domestique…, le matelot, qui se nomme ainsi.

Alors la jeune femme fut prise d’un tremblement tel que Savard lui demanda :

— Mais qu’avez-vous donc ?

— Rien, rien, monsieur…, fit Geneviève en se domptant ; et elle interrogea d’une voix dont on ne saurait rendre l’expression :

— Le maître se nomme ?

— Jean Sévère !…

— Jean Sévère ! répéta la jeune femme.

— Ce n’est pas ce nom qu’il vous a donné… Il fait peut-être louer au nom de ce domestique ; tous ces gens-là étaient si mystérieux… qu’il se pourrait qu’il soit obligé de louer sous un autre nom.

— Quel homme est-ce ? demanda Geneviève.

— Dame ! c’est un beau garçon de trente à trente-cinq ans environ ; il a les yeux bleus, des cheveux blonds ; il est très pâle et toujours l’air sévère… Je ne l’ai jamais vu rire…

Geneviève, à mesure que l’homme parlait, devenait blême ; il lui semblait qu’elle allait défaillir… C’était vrai, son mari vivait…

Elle était veuve d’un vivant. Ne trouvant pas la force d’interroger, elle dit :

— Et ?…

— Et… voilà tout… Très comme il faut…, qui payait régulièrement… Des gens tranquilles ; jamais on ne voyait personne chez eux…

— Il était seul ?

— Dame, ça, je comprends, vous voulez me demander si la femme qui vit avec lui est sa femme ?

Cette fois, il fallut à la jeune femme une dépense énorme de volonté pour ne pas tomber ; elle n’eut pas la force de répondre, et il continua :

— Je ne sais pas si c’est sa femme, ou sa maîtresse, ou sa parente… Ce que je sais, c’est qu’ils se parlent comme des étrangers. J’ai cru d’abord que c’était elle qui s’occupait de l’enfant, Mlle Jeanne.

— Jeanne ! Jeanne ! fit Geneviève, s’enfonçant les ongles dans les chairs et se cramponnant d’une main au dossier de sa chaise pour ne pas défaillir.

— Seulement, c’est bien singulier, n’est-ce pas ? une belle jeune femme de vingt-quatre à vingt-cinq ans, belle, belle comme tout, vivant sous le même toit que l’autre, pendant deux ans, ne sortant jamais, c’est drôle… On croyait ici que cet homme avait eu cet enfant avec cette femme, et que, ne pouvant l’épouser, il vivait avec elle secrètement pour n’être pas ennuyé par la famille.

— Est-ce que Jeanne l’appelle sa mère ? demanda fébrilement Geneviève, devenue plus forte à cette seule pensée.

— Ça, on n’en sait encore rien ! Personne n’a mis le pied dans la maison pendant qu’ils l’ont habitée…

— Ils ne l’habitent donc plus ?

— Mais, non… Ah ! çà, voyons, je croyais que vous veniez prendre des informations parce que vous étiez la propriétaire de leur nouveau logement…

— Ils sont partis !… Où ?

— Ils n’ont pas dit où ils allaient.

— Et quand ?

— Hier matin… Les clefs m’ont été rendues à neuf heures du matin, et ils étaient partis de la veille au soir.

— Ah ! que je suis malheureuse ! exclama Geneviève qui, défaillante, s’accoudant sur la table, laissa tomber sa tête dans ses mains et fondit en larmes, pendant que Savard appelait à son secours la mère Lucas, restée dans la voiture.

XIV

LE QUART D’HEURE DE RABELAIS.

Le lendemain de ce jour, Fernand était conduit devant le magistrat chargé de l’interroger. À toutes les questions qui lui furent faites, il répondit qu’il avait été victime et dupe d’une aventurière. Il s’était marié pour étendre sa position : la dot promise couvrait bien au delà le déficit.

— Mais voici des faux ! Ces traites portent la signature Wilson.

— Ces traites ne devant pas retourner à la maison Wilson, elles étaient payables chez moi, et j’ai les fonds pour les solder dans le portefeuille qui a été saisi hier.

— Ces fonds proviennent d’un double vol.

— Je n’ai pas volé.

— Vous avez, quoique vous en disiez, touché la plus grande partie de la dot que vous apportait Mlle de Zintsky.

— Je n’ai rien touché, c’est faux ! protesta Fernand avec véhémence.

— Veuillez être calme et vous astreindre à répondre seulement à mes questions… Votre intérêt y est engagé… Croyez-moi !

— Monsieur le juge, je vous obéirai ; mais vous vous expliquerez facilement les emportements d’un homme qui a été perdu justement parce que cet argent n’a pas été versé et auquel on dit aujourd’hui qu’il l’a volé…

— Arrivons à un autre fait… Les faux sont de vous ?

— Oui, monsieur ; mais, je le répète, il n’y avait pas chez moi la pensée de voler ; ils ne pouvaient porter aucun préjudice à la maison Wilson : ils étaient payables chez moi, et j’étais en mesure, puisque la plus grande partie de la somme a été saisie sur moi…

— Ceci n’atténue en rien les faux dont vous êtes accusé…, et votre argument est anéanti par ceci : lorsque les faux ont été signés, votre mariage, qui devait vous donner l’argent nécessaire pour les retirer du commerce, n’était point encore consenti… Une rupture survenant quelques jours avant le mariage, et vous restiez insolvable.

— Mais, monsieur, je le répète, je n’ai pas touché un liard sur la dot…, et je réclame l’arrestation de ma femme, laquelle m’a volontairement poussé dans cette situation, pour, ayant un nom, être libre…

— Singulier désir ! Avoir le droit de porter un nom flétri par les tribunaux…

Fernand devint rouge et se mordit les lèvres… C’est que, là, il n’y avait pas d’emportement possible : il fallait tout subir, tout entendre.

— Revenons au fait… C’est vous qui avez contrefait la signature Wilson… Vous le reconnaissez ?

— Sous le bénéfice de ce que je viens de vous expliquer, monsieur, oui.

— Écrivez, dit le juge à son greffier… Et, au bout de quelques minutes, il s’adressa de nouveau à Fernand et lui dit :

— Pour vous faire de l’argent, vous avez emprunté une somme de trois cent quarante mille francs sur les bijoux de votre femme ; ces bijoux, vous les lui avez soustraits une nuit… Est-ce vrai ? Répondez !

— C’est vrai, monsieur ; mais je désire vous expliquer pourquoi : je devais, ainsi que je l’ai dit lors de mon premier interrogatoire, toucher à la fin du mois une somme considérable ; or, un télégramme et des lettres m’annoncèrent une remise de quelques jours pour l’arrivée de la somme, et je me décidai à engager les bijoux de ma femme, avec la certitude que je les dégagerais bientôt et qu’elle ne s’apercevrait de rien.

— C’est toujours votre système, qui consiste à affirmer que, contrairement à votre contrat qui porte : « Dont la signature du présent contrat est quittance. »

— C’était de confiance… ; mais je vous jure que je n’ai rien reçu.

— Puisque vous prétendez avoir reçu des lettres et des télégrammes de l’oncle Danielo de Zintsky, que sont devenus lettres et télégrammes ?

— On a dû les retrouver chez moi…

— Chez vous, on n’a rien trouvé que la preuve que vous ne vous souteniez que par des expédients. On n’a même pas trouvé un chiffre correspondant à l’encaissement des trois cent quarante mille francs que vous aviez empruntés sur les bijoux, soi-disant pour payer les traites.

— Monsieur, on doit trouver sur les livres une somme de trois cent mille francs.

— Oui, on trouve ce chiffre…

— Les quarante mille francs, je les reconnaissais à Samuel, pour l’intérêt et la commission.

— À qui feriez-vous croire semblable chose ?… Un homme comme vous…, plus qu’adroit en affaires, aurait accepté de donner quarante mille francs pour un prêt de cinq ou six jours ?

— Samuel est un usurier, tout le monde le sait…

— Aussi ceux qui ont affaire à lui savent bien qu’ils empruntent à fonds perdu. Je vais vous dire pourquoi vous avez consenti à signer cet énorme intérêt… C’est que vous n’aviez pas l’intention de reprendre les bijoux. Le vieux Samuel n’est pas un prêteur sur bijoux ; il s’y connaît peu… Il avait confiance en vous ; il savait que les bijoux avaient été admirés à la fête que vous aviez donnée… pour les montrer peut-être. Là, les femmes étaient éblouies, les connaisseurs prétendaient qu’ils valaient cinq cent mille francs, au bas taux… Et Samuel prêta de confiance. Mais qu’aviez-vous fait ? Vous aviez changé les pierres, les diamants étaient remplacés par du strass, et ce que vous vendiez trois cent mille francs n’en valait pas cinq mille… Voilà ce que vous avez fait…

— Moi, moi ! exclamait Fernand étourdi ; mais, monsieur, sur ce qu’il y a de plus sacré, de plus saint au monde, je vous jure que je n’ai pris ces bijoux que pour les porter chez Samuel… Si véritablement ils sont faux, c’est une preuve de plus du guet-apens dans lequel je suis tombé en me mariant.

— Vous entendez dire que votre femme avait de faux brillants ?

— Oui, monsieur.

— Non seulement la dot qu’elle apportait n’a pas été versée, mais les bijoux qui lui sont personnels étaient en strass ?

— Je ne les ai pas touchés. Dans le sac même où je les ai trouvés, je les ai portés chez Samuel.

— Tenez, Séglin, vous avez tort de ne pas parler franchement ; votre système est insoutenable. Avouez plutôt ce que vous avez fait des véritables diamants.

— Mais, maintenant je suis un voleur… alors… Monsieur, je vous jure que les bijoux ont été portés par moi à Samuel tels que je les ai trouvés… Et si l’indigne créature qui porte mon nom a osé soutenir le contraire, confrontez-la avec moi…

Le juge haussa les épaules et dit :

— Vos emportements sont une comédie qui ne me trompe pas… Tenez, voici la facture remise par votre femme, et apostillée au consulat… C’est une des premières maisons de Vienne, Bodmann ; les bijoux ont été vendus cinq cent vingt-cinq mille francs. Nierez-vous encore ?

— Oui ! oui, je nie… Je n’ai pas touché à un seul bijou… Je le jure.

— Nous comprenons votre système : vous ne voulez pas révéler à qui vous avez vendu les diamants.

À ces mots, Séglin entra dans une fureur telle, que le gendarme, sur un signe du juge, lui posa la main sur l’épaule. Il se contint aussitôt. Le juge instructeur reprit :

— Vos agissements sont absolument limpides pour nous… À la tête d’une maison qui ne se soutenait que par son crédit, vous pouviez vivre largement. Vos vices, votre passion pour le jeu, vous entraînaient à des dépenses exagérées… La commandite de votre maison était épuisée, vous n’aviez d’autres ressources que dans l’intrigue. Alors vous avez cherché à emprunter. Ne trouvant pas ce que vous vouliez, et étant obligé de soutenir le train que vous meniez pour ne pas vous discréditer, – au lieu de réduire vos dépenses et de chercher à combler par le travail les brèches faites à votre capital en demandant du temps à vos créanciers, – vous avez préféré avoir recours à des tentatives criminelles : vous avez fait des faux et falsifié les écritures.

— Monsieur le juge, je vous déclare que je ne vous répondrai plus : les accusations portées contre moi sont absurdes, et je ne veux plus me défendre.

Le juge, sans paraître avoir entendu Fernand, continua :

— C’était la faillite que vous vouliez éviter… et vous ne reculiez pas devant le crime. Alors… c’est la banqueroute qui se dressa devant vous… Il n’y avait plus d’issue… que les faux… Vous en fîtes pour plus de quatre cent mille francs… Nous les avons entre les mains ! Vous ne deviez plus exister commercialement que jusqu’au jour de l’échéance… De ce jour vous aviez bâti dans votre cerveau le plan criminel de votre fortune… Vous deviez tout réaliser et fuir… Une occasion se présenta d’augmenter votre avoir : un brillant mariage. Immédiatement vous faites tous les sacrifices pour le faire réussir, – de l’aveu de votre caissier. – Était-ce pour sauver votre maison ? Non !… La suite nous le prouve… Une dot princière vous est passée et elle disparaît. Vous ne payez les effets signés par vous que parce qu’ils vous donnent un jour de plus, le temps de vendre les bijoux et de mettre à l’abri les diamants que vous avez arrachés. Tout était préparé d’avance, nous le savons aujourd’hui… Vous faites la comédie d’un suicide, puis d’une tentative d’assassinat. Et la vérité est que, voulant vous débarrasser d’un témoin gênant, vous tentez d’assassiner la malheureuse que vous avez épousée pour la voler, et qui n’échappe qu’en se sauvant presque nue, vous laissant tout. Malheureusement, à cette heure, la police arrive, vous ne l’attendiez pas sitôt. Mais, aventurier habile, vous échappez. Votre signalement est donné partout ; aussi vous êtes trop adroit pour essayer de fuir. Vous vous établissez à Paris ; là, vous recevez des femmes la nuit…, vos complices, sans doute, qu’on n’a pu retrouver… Vous apprenez que votre femme, la pauvre et digne enfant qui vous a échappé, s’est réfugiée rue de Navarin… Vous y courez aussitôt ; car, vous le saviez, c’est votre accusatrice, celle devant laquelle vous ne pouvez plus rien soutenir… Qu’alliez-vous faire chez elle ?… Nous le savons, car les agents, en vous arrêtant rapidement, ont saisi sur vous un revolver chargé… Vous vouliez tuer le témoin devant lequel vous ne sauriez rien nier… Qu’avez-vous à dire maintenant ?

Fernand restait atterré, abruti. Tout ce qu’il venait d’entendre l’avait étourdi ; tous ces mensonges mêlés à la vérité prenaient un corps, et il se disait que tout cela se coordonnait si bien, qu’il était presque impossible de n’y pas croire. Ce n’était plus d’une banqueroute et de faux qu’il était accusé ; mais c’était de tous les crimes et délits punis par le Code…, depuis l’assassinat jusqu’au vol… Ce n’était plus d’une question de prison temporaire qu’il s’agissait, c’était de sa vie entière dans un bagne… Il ne trouvait pas un mot à répondre ; il n’avait plus la force de protester.

Le juge fut convaincu que l’ensemble de preuves écrasant l’accusé, celui-ci s’avouait vaincu, et il reprit plus doucement, en faisant signe à son greffier d’écrire :

— Séglin, vous vous reconnaissez l’auteur des fausses traites signées Wilson ?

Il fit un signe de tête, et le greffier écrivit. Le magistrat reprit :

— Vous n’aviez qu’un but : attirer à vous, par tous les moyens possibles, une somme considérable ; faire argent de tout ce qui était négociable, et fuir sous un autre nom à l’étranger, abandonnant en France votre femme, celle qui vous avait apporté la plus grosse part de l’argent que vous vouliez emporter.

Fernand haussa les épaules et ne répondit rien. Ne protestant pas, ceci fut considéré comme une acceptation, et le juge poursuivit :

— Dans toute cette affaire, à présent limpide, il n’y a qu’un point obscur. Séglin, dans votre intérêt, et pour ne pas attirer sur vous toute la sévérité de la justice, soyez sincère… Songez que la possibilité de restituer partie de la somme atténuera un peu les crimes dont vous êtes accusé… Que sont devenus les diamants, les bijoux de votre femme ?

— J’ai dit la vérité.

— Vous avez caché ces pierres qui, à elles seules, représentent une fortune… Vous espérez, votre peine subie, ou par une évasion heureuse, échappant au châtiment, aller un jour reprendre ce butin… Détrompez-vous… Votre refus de répondre, en appelant sur vous la sévérité du jury, vous fera appliquer une peine plus grave, en même temps qu’une surveillance de toute heure.

— J’ai dit la vérité ; je n’ai rien à répondre.

— Vous refusez absolument ?…

— Monsieur, je ne suis pas un voleur de profession… Je suis un malheureux qui, se débattant contre le sort, s’est servi d’armes indignes, voilà tout… Un ami m’avait commandité ; la maison ne faisait pas de brillantes affaires, et je cherchais, par un mariage riche, à la rétablir… Sur ces entrefaites, mon commanditaire mourut… C’était un ami ; je n’avais pris avec lui aucune précaution…, et sa mort livrait mon compte à un créancier terrible… Il pouvait exiger, il exigeait… C’était ma ruine ; ma maison n’avait plus que l’apparence… Pour faire un beau mariage, il fallait à tout prix cacher le gouffre… C’est à quoi je m’appliquai… par des moyens réprouvables, monsieur, je le sais !… Mais je n’avais pas fait le plan que vous venez de m’attribuer ; mon plan était de sauver ma maison à tout prix… À cette époque, c’est la faillite qui me menaçait, c’est contre elle que je luttais… J’étais en relations d’affaires avec la maison Wilson… ; les traites étaient payables en France, chez moi, et je les adressais aussitôt à la maison de Londres. Alors l’idée me vint de lancer dans le commerce les traites que vous avez saisies ; j’en fis pour trois cent mille francs. Lorsqu’elles arrivaient chez moi, je les soldais et les anéantissais, ne dirigeant sur Londres que celles acceptées par la maison. Je trouvais ainsi un crédit énorme… Mais la maison périclitait toujours.

— N’est-ce point plutôt la malheureuse passion que vous avez pour le jeu ?

— Oui, monsieur, c’est vrai, je suis joueur, et dans deux cercles j’ai perdu des sommes considérables… C’est la cause de ma perte.

— Ces sommes ont été évaluées à plus de quatre cent mille francs.

— C’est possible… Enfin, monsieur, en faisant ces… faux…, j’étais résolu à les solder ; c’était un crédit flottant que je m’étais établi… Quatre ou cinq jours avant les échéances, je faisais des traites pour une somme semblable et je payais les autres…

— Vous aviez là des frais considérables de commission pour des sommes aussi importantes.

— C’est vrai, monsieur. Alors, je reçus d’un de mes clients de Vienne une proposition de mariage : on me parlait de deux millions au moins ; le mariage se fit. Vous savez le chiffre de la dot. Pour la réalisation de ce mariage, je voulus donner à ma maison une apparence factice ; je pris le petit pavillon d’Auteuil… Je fis enfin des folies… et, pour les payer, je dus faire de nouvelles traites.

Mais, vous le remarquerez, monsieur, je ne compromettais personne ; j’étais certain, puisque j’allais toucher des millions, de pouvoir retirer les traites, de liquider le passé de ma maison et de la lancer à nouveau et très brillamment. Le mariage fut une duperie. Ces millions n’ont été que sur le papier ; les bijoux étaient faux, et ce sont ces derniers qui ont précipité la catastrophe. Mais, je vous le jure, monsieur, je n’ai jamais touché un liard sur la dot, et vous croyez que je voulais fuir avec une fortune ! Songez que, le jour de l’échéance, j’avais presque le double de la somme et que j’ai payé, que j’étais en mesure pour solder les traites, et que c’est à une maladresse de mon caissier que je dois que tout cela a été découvert. Les traites soldées à présentation, elles étaient détruites et c’en était fini.

— Mais les bijoux ?

— Les bijoux ! Je suis convaincu qu’une enquête approfondie vous prouvera que j’ai dit la vérité.

— Il y a un témoin qui serait bien utile pour cela, c’est ce caissier… Qu’est-il devenu ? Depuis cette époque il a disparu.

Fernand se garda bien de répondre. Et le magistrat :

— Un cocher que vous verrez l’a conduit avec vous au chemin de fer.

Fernand pâlit.

— Quel intérêt aurais-je eu au départ de mon caissier ? Et pourquoi, si je savais sa résidence, voulez-vous que je vous la cache ?

— Parce que nous supposons, et nous avons de graves raisons pour cela, que c’est lui qui est parti avec les vrais diamants arrachés aux bijoux.

— Oh ! exclama Fernand, perdant la tête, si c’est cela, je vais vous dire où il est.

Le juge eut un sourire. Séglin le vit et il comprit la sottise qu’il venait de faire ; mais il était trop tard. Le magistrat disait au greffier :

— Écrivez…

— Vous voyez bien que c’est par vos ordres que votre caissier est parti…

— Eh bien, oui. La catastrophe était arrivée, je venais d’échapper aux agents qui m’avaient arrêté ; je me promenais autour de chez moi, pour voir ce qui s’y passait… Alors j’étais décidé à échapper aux poursuites par la fuite ; mais j’étais presque sans argent. J’aperçus Picard, qui revenait de chez l’homme pour payer les traites. Je le hélai, sachant bien qu’il n’avait trouvé personne. Il était inutile de raconter mes affaires à ce brave homme. D’autre part, s’il rentrait chez moi, il pourrait donner des renseignements aux agents qui étaient à ma recherche. Je lui pris l’argent, lui disant que j’allais moi-même aller payer les traites… et je lui dis que je venais de recevoir un télégramme m’annonçant que l’on verserait les fonds que nous attendions à Turin… Je le conduisis moi-même au chemin de fer… Et depuis ce jour il est à Turin.

Le magistrat eut un sourire de doute, et il dit :

— Vous croyez parler à des naïfs. À qui ferez-vous croire à cette rencontre providentielle ? Vous êtes sans un liard, et justement vous rencontrez votre caissier à cinq heures du matin. Vous lui prenez tranquillement cent quarante-cinq mille francs, et, à cette heure, vous ne pensez pas à fuir : c’est lui que vous faites partir ! Vous aviez l’argent en poche, monsieur Séglin. Votre caissier, qui est votre complice, était parti la veille avec les diamants, et vous, vous rentriez chez vous pour prendre ce qui restait ; il était minuit. Votre femme voulut s’y opposer, et vous avez tenté de la tuer. Elle a pu se sauver, et alors vous avez été arrêté, blessé, il est vrai, mais par un ricochet ; la balle est revenue sur vous, car elle avait à peine entamé le front.

— Mais c’est un roman ! un roman, que vous me contez là ! exclama Fernand.

Le juge dit vivement :

— Nous allons voir, Séglin, si vous allez persister devant l’évidence.

Le magistrat sonna et donna des ordres tout bas ; un agent entra aussitôt, qui se plaça d’un côté de Fernand ; de l’autre côté était un gendarme. Ayant, d’un signe, recommandé à l’agent et au gendarme de veiller sur l’inculpé, le juge instructeur dit :

— Introduisez le témoin.

Fernand leva aussitôt la tête. Qui donc pouvait témoigner dans son affaire ? Et, au même moment, il sentit que d’un côté l’agent, de l’autre le gendarme, lui saisissaient les poignets. Il eut un tressaillement en voyant entrer Iza. Celle-ci, très élégamment vêtue, souriait au juge, et ne dirigea même pas ses regards sur lui.

— Tenez, madame, veuillez vous asseoir, fit le juge d’un ton aimable…

Iza s’assit, bien calme, bien tranquille, très soigneuse de sa pose, se mettant à son aise comme si elle était au théâtre. Le juge dit aussitôt :

— Madame, vous nous avez déclaré ignorer la position de votre mari ?

— Oui, monsieur… Quand je dus me marier…, celui qui passait pour mon oncle…

Séglin fronça les sourcils et le juge eut un petit mouvement de tête protecteur, en disant :

— Oui, oui, nous savons…

Iza continua :

— … Obligé, par les événements politiques de son pays, de ne plus s’occuper de moi, voulut que je fusse placée honorablement en France… Le prince de Zintsky est immensément riche ; il me dotait de deux millions. Sur la recommandation d’un grand banquier de Vienne, il convint de mon mariage ; je vins à Paris accompagnée par lui… La position me plut… M. Séglin se prétendait presque millionnaire ; il déclarait m’aimer… Moi, je ne ressentais pour lui ni amour ni répulsion… Il fallait en finir avec le prince, j’acceptai.

Tout cela était dit légèrement, d’un ton dégagé et comme la chose la plus simple du monde.

Séglin était livide.

— C’est dans ces conditions que je fus mariée, et ce n’est qu’il y a un mois, le jour de la catastrophe enfin, que je connus l’homme que j’avais pour époux…

— Qu’avez-vous à dire, Séglin ? demanda le juge.

Séglin baissa la tête et ne répondit pas…

— Continuez, madame… Votre dot fut-elle payée ?…

— Oh ! monsieur ! Avant de partir, le lendemain de mon mariage, le prince de Zintsky paya en billets de banque, dans le salon de la maison d’Auteuil, et il refusa le reçu que M. Séglin lui offrait, en disant que cela était inutile entre galants hommes.

Séglin avait relevé la tête ; son regard brillant ne quittait plus sa femme, et il dit vivement :

— C’est lui qui vous a conté cela…, le vieux Danielo, le vieux coquin…

Iza ne tourna même pas la tête ; son regard dédaigneux se promena une minute sur Fernand, l’écrasant de mépris… Le magistrat demanda :

— Est-ce le prince qui vous a raconté cette scène ?…

— Monsieur, dit Iza avec l’accent sincère de la vérité, j’étais là, j’assistais à la scène. J’ai vu…

— Oh ! exclama Fernand étourdi.

— Qu’avez-vous à répondre à cela ? demanda le juge, triomphant.

— Mais c’est faux ! monsieur, absolument faux… Ce prince est un vieux coquin que j’ai revu depuis, son complice… Mais, malheureuse, qui êtes-vous donc ?

Iza ne sourcillait pas… et le magistrat dit sévèrement :

— Séglin, contenez-vous…, si vous ne voulez que je vous fasse reconduire… Madame, vos bijoux, vous ne les avez jamais prêtés ?

— Jamais, monsieur ; je ne les ai mis qu’une fois, et monsieur me les a volés.

— Voulez-vous nous raconter comment vous avez été amenée à vous sauver de chez vous ?

— Mon mari, monsieur, était parti le soir, déclarant qu’il allait faire un voyage…, qu’il ne rentrerait que le lendemain…

— Quel but supposez-vous à ce voyage feint ?

— Oh ! monsieur, pas la jalousie… Je vous ai expliqué que mon mari n’avait pas de ces scrupules.

Fernand regarda le juge et sa femme, paraissant ne pas comprendre. Iza continua :

— Son but était que, tout le monde étant endormi à la maison, on ne le vît pas venir la nuit me dévaliser et me voler… J’avais encore de nombreux bijoux. Je le surpris les cherchant… Je me levai ; il me les demanda, je refusai… Une scène épouvantable eut lieu ; il me traita comme la dernière des femmes. Je lui répondis qu’en se mariant il savait ce qu’il faisait…, que je ne m’étais pas cachée… Alors il s’emporta, voulut m’étrangler. Je lui échappai et criai au secours, en me sauvant de la chambre dans le cabinet de toilette ; il prit un revolver et tira sur moi en brisant la glace… Puis, ne m’ayant pas touchée, il courut pour me saisir dans le boudoir… Je ne sais ce qui arriva : il tomba ; aussitôt je me précipitai dans ma chambre… Je pris la première robe venue, et presque nue, en pantoufles, je me sauvai… Voilà, monsieur !

— Eh bien, Séglin, qu’avez-vous à dire ?

Fernand était effrayant à voir ; ses yeux sortaient de leurs orbites, ses dents grinçaient, ses lèvres s’agitaient sans qu’il pût dire un mot. Les deux gardes avaient de la peine à le contenir… Tout à coup les plus affreuses injures sortirent de sa bouche.

— Misérable gueuse ! Indigne créature ! Tu mens ! monstre d’infamie. Vous ne m’empêcherez pas de l’étrangler.

Et il se débattait avec une telle furie que le juge, effrayé, dit vivement :

— Sortez, sortez, madame… Nous sommes suffisamment édifiés…

Iza couvrit son mari de son même regard dédaigneux, qui monta lentement des pieds aux cheveux, et après avoir souri au juge en lui disant :

— Il ne me fait pas peur… Il m’avait habituée à de semblables scènes…

Elle sortit. Un agent entrait pour prêter main-forte aux autres ; mais ce fut inutile. En même temps que sa femme se retirait, sa colère disparut pour faire place à une prostration complète ; on fut obligé d’avancer un siège pour qu’il ne tombât pas… Le voyant calme, le juge dit :

— Vous avez entendu, Séglin ; qu’avez-vous à dire ?

— Ah ! monsieur, fit Fernand d’une voix déchirante, c’est bien infâme, c’est bien indigne, ce qui vient de se passer là.

— Vous niez encore ?

— Mais, monsieur, je vous jure que tout cela est faux, absolument faux…

— Vous êtes déjà gravement compromis, et de votre aveu… Et quel intérêt, si ce n’est celui de la vérité, voulez-vous qui pousse une personne que son nom seul obligerait à vous défendre ?

— Monsieur, c’est ce que je me demande.

— Au reste, lorsqu’on fait un mariage comme le vôtre, sans amour, c’est l’argent à la main qu’on signe.

— Mais, monsieur, j’adorais…, j’adore ma femme… Mais il me semble que ce n’est pas elle que j’ai entendue. Ce n’est pas en si peu de temps qu’une jeune fille, devenue à peine femme, atteint à tant de perversité…

— Que me dites-vous ? Mme Séglin, en se mariant, était femme.

— Mais non, monsieur.

— Voyons, c’est elle qui l’a avoué… Vous l’épousiez sachant ses relations avec le prince de Zintsky…

— Oh ! exclama Fernand épouvanté et portant ses mains à son front… : la maîtresse du prince… Elle vous l’a dit…, et la dot… payait !… Oh ! mais c’est abominable ! mais c’est infâme !

L’accent de Fernand étonna le juge… Il fit signe aux agents de se retirer, et Fernand resta avec le gendarme pour gardien.

— Votre femme a été franche ; elle nous a dit ce qu’elle était, et les renseignements que nous avons fait prendre par le consul sont absolument exacts… Au reste, ils sont très… très pénibles.

— Mon Dieu, mon Dieu, que me dites-vous là ?…

— La vérité.

— Je vous jure que je l’ignore… Ce prince, je sais que c’est un escroc…

— Vous vous trompez, monsieur : le prince de Zintsky est un fort galant homme ; il est en ce moment en son pays, et c’est un des grands chefs du mouvement libéral.

— Monsieur, alors, je vous en supplie…, contez-moi cela… Je crois que je deviens fou : tout ce que je vois, tout ce que j’entends, me semble insensé…

Et Fernand porta la main à sa tête comme s’il voulait s’assurer que son cerveau n’éclatait pas.

— Monsieur, je n’ai aucun motif de vous cacher ces renseignements.

Les sourcils froncés, inquiet, redoutant d’apprendre plus qu’il n’avait vu, Fernand écouta, et le juge, après avoir consulté quelques papiers dans son dossier, lut :

— Assurément, cette fille est incapable de nouer semblable affaire : c’est une pauvresse qui n’avait jamais rien eu, une tsigane, suivant dans une troupe de bohémiens les corps irréguliers qui pillaient les villages lors du dernier soulèvement… Excessivement jolie, toujours très réservée, beaucoup plus belle que ses compagnes, elle vivait plutôt avec les chefs… Au moral, c’est la dernière des créatures. C’est dans cette boue, sur la route de Widdin, qu’elle fut un soir rencontrée, sauvée même par le prince de Zintsky… Le village avait été incendié, les habitants massacrés, les soldats ivres l’avaient battue et dépouillée : elle était presque nue et couverte de coups, elle pleurait… Le prince la prit et la recueillit… Elle était fort belle et elle devint sa maîtresse… Mais cette fille est atteinte de la nostalgie de la boue. À peine était-elle dans une situation possible, qu’elle noua des relations avec un bohémien du nom de Georges (Georgeo) Golesko, condamné pour vol et tentative d’assassinat ; elle se sauva avec lui… On suppose que le prince chercha encore à sauver cette fille, pour laquelle il avait une grande affection, et qu’il envoya en France une somme considérable destinée à être la dot de la malheureuse…

Rien au monde ne peut dépeindre l’expression du visage de Fernand.

— C’est d’Iza que vous parlez ?… demanda-t-il d’une voix étrange.

— Nos renseignements, à nous, Séglin, vont plus loin… Ceux qui vous ont offert le mariage vous ont raconté le passé de celle qu’on vous destinait. En faisant ce mariage, vous saviez qui elle était et quelle était la source de la somme considérable qu’on lui donnait en dot…

— C’est faux ! c’est faux ! râla Fernand.

— Vous le saviez, et votre femme l’a déclaré elle-même : elle a dit que les scènes violentes qui se passaient entre vous avaient souvent ce motif.

Fernand était effrayant à voir ; il voulait parler, protester, et ses lèvres remuaient. Aucune phrase ne sortait de sa bouche… Il balbutiait des mots sans suite…

— Une fille qui suivait les soldats… Le prince !… Je savais…

Le juge continua :

— Vous concevez facilement qu’une femme qui apporte deux millions à son mari, qu’elle croit riche, ne va pas entrer dans les combinaisons louches que vous aviez faites pour éviter la faillite. Cette femme, – c’est l’enquête faite à Auteuil qui nous l’assure, – était absolument convenable ; elle s’était fait une vie nouvelle, et la courtisane de grand chemin, inconnue à Paris, avait les allures, les façons et la réserve d’une grande dame. Tous vos domestiques s’accordent à dire que sa conduite était sans reproche et que la vôtre était toujours irrégulière… Cette femme, aujourd’hui, retombe, mais c’est à cause de vous ; elle s’était relevée, et vos criminelles machinations la rejettent dans sa vie ancienne… Vous êtes écrasé sous l’évidence des faits.

Fernand, effectivement, était comme anéanti ; son regard n’avait plus de flamme ; ses lèvres pendaient amollies, une sueur abondante coulait sur son front… Le juge, qui l’observait, reprit :

— Qu’avez-vous à dire ?

Séglin le regarda comme hébété ; il voulut parler, et ses lèvres remuèrent pour ne laisser échapper que des mots qu’il bégayait :

— Iza… Les bijoux… Les soldats…

Le greffier, le juge se levèrent et le regardèrent ; il remuait la tête en souriant et toujours en bégayant les mêmes mots…

— Mais il a une attaque de paralysie !… s’écria le juge… Vite, vite, faites appeler un médecin…

On juge du brouhaha que produisit l’accident. On allait, on venait, le gendarme regardait son prisonnier et ne pouvait s’expliquer ce changement subit ; le gâtisme, dans toute son effrayante hideur, s’étendait sur le visage du malheureux.

Au milieu du bruit, il restait indifférent ; sa tête se balançait d’un mouvement lent sur son cou, comme s’il eût cherché à frotter sa joue sur un objet invisible, et, balbutiant, bavant, il montrait sa langue…

Le docteur arriva, et, après quelques secondes d’examen, il commanda qu’on le menât immédiatement à l’infirmerie de la prison. À la question du magistrat instructeur, qui lui demandait les causes de cet étrange accident, il dit :

— Cela arrive assez souvent à des gens épuisés par une vie sans frein, lorsqu’ils sont frappés par une grande douleur.

— Et c’est grave ?

— Le moins qui puisse arriver, c’est la paralysie générale.

XV

LA MÉDECINE SECRÈTE DU VIEUX RIG.

— Oh ! exclamèrent tous ceux qui étaient dans le cabinet du juge.

Et pendant qu’on l’emmenait, Fernand, riant bêtement, bégayait :

— Zaza… Petite femme… Beaux soldats.

On avait, obéissant aux ordres du médecin, transporté Fernand à l’infirmerie de la prison ; son état s’était aggravé à ce point qu’il pouvait à peine parler, et qu’il ne pouvait plus remuer ; étendu sur son lit, il parut reprendre un peu de force. Le médecin qui vint le voir le soir constata avec étonnement que la paralysie s’était étendue sur les membres inférieurs, n’abandonnant ni la face ni la langue, mais n’attaquant pas le cerveau… Fernand vivait, pensait, comprenait, mais ne pouvait agir ; il entendait et ne pouvait pas répondre… et peu à peu la sensibilité s’éteignait… La vie semblait s’être concentrée dans son regard. Le docteur était étonné de cette attaque presque foudroyante, beaucoup plus fréquente chez les femmes que chez les hommes ; il se sentait impuissant.

La nuit même, on amenait dans le petit dortoir de l’infirmerie un autre prisonnier arrêté la veille ; il avait eu, au moment de son arrestation, une attaque de delirium tremens. C’est en luttant constamment avec lui dans la voiture qu’on était parvenu à l’amener meurtri, brisé, mais résistant toujours, au Dépôt… Mis au cachot avec une camisole de force, et dans l’impuissance d’agir, cet homme – un vieillard – était tombé vaincu, il n’avait plus bougé. Lorsqu’on était venu pour constater son état, le médecin avait ordonné de le détacher et de le conduire également à l’infirmerie jusqu’au jour où on pourrait le faire entrer dans une maison d’aliénés… Le malheureux était fou… ; mais à son délire terrible avait succédé l’état calme dans lequel il devait rester… : la folie douce du maniaque, n’ayant plus qu’une pensée, qu’une idée fixe… et la poursuivant toujours… À toutes les questions qui lui étaient posées, le petit vieillard répondait sans cesse :

— Le cœur…, tout est là, le cœur… On est mort, cherchez le cœur… et là vous replacez la vie… Des maladies, il n’y en a pas… Plus de médecine qui tue… Vite, vite, cherchez le cœur… et là, là, comme ça vous replacez la vie.

Et, en disant ces mots, le vieux fou, semblant presser délicatement du bout de ses doigts un instrument invisible, paraissait faire une opération ; il coupait, puis, de son autre main, il semblait écarter les chairs, puis les fibres, et il avançait la bouche, soufflait fortement son haleine, se recalait, semblait regarder attentivement son sujet, et s’écriait :

— Sauvé ! sauvé ! il vit. Tout est là, le cœur ! Rig, tu auras des millions ; c’est la vie éternelle, ça…

Et tout joyeux, le petit vieux se frottait les mains, et cela produisait le bruit de vieux parchemins qu’on froisse… Le pauvre diable, on le mena à l’infirmerie et on lui appliqua des compresses de glace sur le crâne… Il ne se plaignit pas… et la nuit venant, sur l’ordre du médecin, on lui donna un soporifique… Le lendemain, le petit vieillard ne bougeait pas de son lit ; il remuait constamment les lèvres, se parlant tout seul, à la visite du docteur, du moment de son entrée à sa sortie, il ne le quitta pas des yeux… Accoudé sur son oreiller, il le regardait aller, venir autour du lit, suivi par les internes et le garçon de salle qui portait la trousse d’instruments de chirurgie… Deux ou trois fois, son regard rencontra celui du docteur, et ce dernier, rassuré par son expression, dit à ses élèves :

— C’est l’âge, ce n’est pas la folie proprement dite : c’est le retour à l’enfance ; ainsi, il nous suit du regard… Notre visite l’amuse… Les instruments lui semblent des joujoux… Mon Dieu, à cet âge-là, il n’y a plus rien à attendre ; il faut s’occuper de le mettre au plus tôt soit à Charenton, soit à Sainte-Anne… Il est absolument inoffensif… Et de quoi est-il accusé, le malheureux ?…

— Oh ! d’un crime épouvantable, dit le gardien… Il a assassiné un de ses amis pour le voler…

— Oui, c’est à la suite de cet assassinat, constamment poursuivi par l’idée du crime, que l’attaque terrible qui l’a mis en cet état est survenue…

— C’est possible… Peut-être aussi faut-il faire la part de la misère.

— Il était malheureux ?

— C’est un vieux saltimbanque, faisant un vilain métier ; il se livrait à la médecine.

— Il aurait dû s’en servir pour soigner son mal, fit en riant le docteur.

— C’est justement ce qu’on ne lui reproche pas… Il employait ce qu’il savait, non pas à soulager ses semblables, mais à les délivrer des maux de ce monde en les privant de la vie.

— Ah ! c’est un empoisonneur ?…

— C’est tout ce qu’on voulait… Il y a vingt ans que la police le recherche.

— Eh bien, aujourd’hui qu’elle l’a trouvé, elle peut le rendre libre : il est maintenant absolument inoffensif ; c’est un enfant. Il faut au plus vite le faire transporter dans une maison spéciale…

Le vieux Rig n’avait rien entendu ; mais son regard ne quittait pas la grande trousse dans laquelle brillait l’acier soigneusement poli des instruments de chirurgie…

Lorsque le docteur arriva devant le lit de Fernand, il le regarda attentivement, et dit à voix basse à ceux qui l’entouraient :

— Le malheureux est absolument perdu, ce n’est plus une affaire de semaines ; c’est une affaire de jours : la paralysie s’étend, lente… Il est incapable d’agir, et cependant la sensibilité existe encore…

— Oh ! oui, docteur… Quand nous l’avons changé de linge ce matin…, le pauvre diable paraissait souffrir mille morts ; ses lèvres s’agitaient, son regard se tournait vers nous suppliant, et deux grosses larmes coulaient sur ses joues… ; mais il ne pouvait dire un mot ni faire un geste…

Le docteur quitta le lit en expliquant le cas à ses élèves, et en citant comme exemple des faits analogues qui se produisent fréquemment chez les femmes, à la suite d’une vie de fatigue.

La visite se continua, et, au moment où le docteur allait se retirer, le vieux Rig se penchait sur son lit pour voir celui qui le suivait et qui portait la grande trousse… Il souriait comme un enfant heureux de voir qu’on n’emportait pas les joujoux, et il le vit placer la trousse fermée dans une grande armoire, près du lit du gardien.

Lorsque le calme fut rétabli dans le dortoir, le vieux Rig se recoucha, et, toujours poursuivi par sa pensée, il répétait en s’assoupissant :

— Le cœur, c’est là où est la vie… On peut la rendre… ; mais il faut voir le cœur.

Et il s’endormit, rêvant de ce qui avait toujours occupé sa vie…, de médecine secrète.

XVI

LE PLAN DE GENEVIÈVE.

La mère Lucas avait ramené Geneviève chez elle tout à fait indisposée. La pauvre femme avait cruellement souffert en deux jours ; deux fois, elle avait cru retrouver son enfant, et deux fois cet espoir avait été déçu. Ramenée chez elle, la concierge l’avait couchée et avait immédiatement envoyé chercher le médecin. Les secousses terribles qui l’avaient frappée, la nuit précédente et le matin, lui avaient donné la fièvre, et la fièvre avait amené le délire.

C’est ce qui inquiétait tant la mère Lucas.

Assise au chevet de la malade, l’entendant divaguer, prononcer des noms qu’elle ne connaissait pas en criant : Grâce, au secours ! elle s’était empressée d’appeler le docteur. Elle était convaincue que la malheureuse jeune femme était perdue. Le docteur la rassura en lui déclarant qu’il n’y paraîtrait plus le lendemain ; il ordonna la potion habituelle pour calmer la fièvre, et se retira en annonçant qu’on n’aurait pas besoin de lui.

La mère Lucas était plus tranquille, mais aussi beaucoup plus intriguée : tout ce qui se passait depuis quelques jours, relativement à la veuve, était bien extraordinaire. D’abord, il était venu un fort beau garçon, ma foi ! pour la demander. Il était monté, et cela paraissait avoir déjà influé énormément sur l’esprit de la veuve ; puis était venu le petit vieux. Après son départ encore, il s’était produit un changement singulier chez Mme Davenne. Puis, la veille, dans la nuit, on avait ramené Geneviève presque mourante, sans qu’elle eût pu donner seulement un mot d’explication.

Enfin le petit vieux était revenu ; c’était un fou, on l’avait arrêté ; sans parler de ce singulier matelot, qui venait passer des heures dans sa loge et qui riait toujours. Tout cela était bien étrange… Et elle avait beau chercher, la mère Lucas, elle ne pouvait rien trouver pour lier ça ensemble. Mais, malgré sa discrétion, Geneviève lui plaisait, elle l’aimait, et, l’ayant ramenée malade de Charonne, elle ne voulut pas la quitter ; elle passa la nuit près d’elle.

Geneviève, en proie au délire une partie de la nuit, racontait des choses inouïes, et, en les entendant, plus d’une fois la mère Lucas fit le signe de la croix en disant :

— Elle est possédée du diable !

Elle avait entendu la malheureuse qui, semblant se débattre contre une affreuse vision, criait :

— Non… Laisse-moi ! Rends-la-moi… Non, nous n’irons pas dans ton tombeau… Rends-moi mon enfant. Non ! tu ne l’emporteras pas !… À moi ! il me prend mon enfant !… Il la met dans son cercueil ; aidez-moi donc… Vous voyez bien qu’ils veulent se faire enterrer vivants… Aidez-moi donc… Non ! non, ne fermez pas le cercueil… Ah ! le misérable ! c’est lui, c’est lui, qui le cloue dans la bière… Empêchez-le… Il me bat… Il va le tuer… pour enlever Jeanne… Fernand ! grâce ! grâce !… Laisse-la vivre, elle !… Prends-moi… ; mais laisse-la vivre… Laissez-moi, laissez-moi, misérable !… Pierre, pardon ! pardon ! grâce ! Emporte-moi dans la tombe… Emporte-moi ! Laisse Jeanne !

La mère Lucas était épouvantée ; elle allait, de temps à autre regarder par la fenêtre s’il y avait encore du monde éveillé dans la maison… La mère Lucas n’aimait pas qu’on parlât de mort pendant la nuit ; elle disait que ça attirait les revenants et elle avait envie d’appeler Augustin ; il aurait dormi dans un fauteuil… Il semblait à la mère Lucas que le ronflement d’Augustin chassait les revenants.

Après une nuit d’angoisses pendant laquelle la bonne femme ne put fermer un œil, le jour parut enfin ; au reste, depuis une grande heure déjà, Geneviève était plus calme ; elle dormait paisiblement. Lorsque la pauvre femme s’éveilla, elle regarda autour d’elle, fut étonnée de se trouver dans sa chambre ; elle demanda à Mme Lucas ce qui s’était passé. Celle-ci lui raconta longuement, augmentant les moindres détails. Ainsi, elle lui dit qu’en parlant avec le sieur Savard, à Charonne, elle était tombée évanouie sur le plancher… Tout le monde l’avait crue morte… On l’avait ramenée en toute hâte à Paris… Le médecin était venu trois fois, et il n’avait assuré pouvoir la sauver que le soir même.

Geneviève n’écoutait plus. Lasse, épuisée, elle était accoudée sur son lit, cherchant à se rappeler, ou plutôt se rappelant ce qui s’était passé la veille… Ainsi, c’était vrai, son mari vivait ; il vivait, Pierre. Sa fille vivait !… Et de grosses larmes coulèrent de ses yeux… Les deux êtres qui étaient sa vie, elle pouvait espérer les revoir… Maintenant qu’elle était certaine qu’ils existaient, elle était résolue à aller jusqu’au bout ; elle était belle, son mari l’aimait et c’était justement cet excès d’amour qui avait rendu le châtiment si cruel… Elle voulait obtenir son pardon… Elle voulait, non plus être la femme, c’était peut-être trop demander, puisqu’elle avait été indigne, mais elle voulait être la mère ; elle voulait revoir son enfant, racheter le passé par une vie toute de sacrifices. Mais pour cela il fallait savoir pour quel endroit ils étaient partis.

Assurément, c’est parce que son mari s’était vu découvert par Fernand et par Rigobert, qu’il avait si précipitamment quitté la maison de Charonne. Sur quel indice les retrouver maintenant ? Il fallait agir vite et agir seule. Elle y était résolue. Elle dit à la mère Lucas qu’elle se sentait très bien portante, et c’était vrai. Mais la vieille se refusait absolument à y croire. Alors, souriante, elle sauta en bas de son lit, et, se vêtant, elle dit à la mère Lucas, étourdie :

— Madame Lucas, voulez-vous me donner un médicament sauveur ?

— Oui, mon enfant… Lequel ?

— Faites-moi bien vite à déjeuner !

Cette fois, ce fut de la stupéfaction ; mais, obéissante, la vieille femme se dirigea vers la cuisine en disant :

— Quelle nature !… C’est fort comme Augustin !…

Geneviève chercha vainement à s’occuper de ses ouvrières ; sa pensée n’était pas là… Elle se demanda comment elle pourrait trouver la nouvelle demeure de Jean Sévère et ne trouva rien. La mère Lucas lui avait servi à déjeuner, et, constatant qu’elle n’avait pas mangé, elle lui dit :

— Voyez-vous, madame Davenne, vous voulez me tromper, ça ne va pas si bien que ça, vous devriez vous recoucher.

— Moi ? fit Geneviève, quittant la table. Savez-vous ce qui me ferait du bien, madame Lucas ? c’est d’aller faire un petit tour au grand air.

— Mais c’est de la folie !… Depuis trois jours, chaque fois que vous sortez on vous ramène mourante. Non, non ! vous ne ferez pas ça…

— Il le faut, cependant. Et elle achevait sa toilette, se disposant à sortir.

— Eh bien alors, vous m’emmènerez, je ne vous quitte pas.

— Non, madame Lucas, ne craignez rien. Aujourd’hui, je sors seule.

Cette fois, le ton de Geneviève ne permit plus à la vieille femme de répliquer : elle se jura bien de savoir ce que toutes ces affaires-là signifiaient.

Un coup de sifflet, connu dans la maison, retentit… et la vieille concierge dit aussitôt :

— Augustin qui m’appelle…

Une ouvrière remontait, elle ajouta :

— Oui, il est avec une espèce de marin, et ils se disposent à aller au café…

Geneviève devint toute rouge. La vieille concierge, contente de cet incident, s’écriait :

— Vous n’avez plus besoin de moi, madame Davenne, je descends… Vous n’avez qu’un signe à faire et je remonte… Et elle disait tout bas… Le marin ! Peut-être bien que je vais savoir quelque chose.

— Merci, madame Lucas…

Et la vieille femme partit, toute vive de la curiosité éveillée.

Geneviève, en une seconde, avait pris une décision. Elle jeta un châle sur ses épaules et descendit presque derrière la concierge ; elle guetta par la fenêtre de l’escalier. C’était bien Simon qui sortait avec Augustin ; la vieille femme entra dans sa loge et s’occupa de faire son ménage.

Geneviève descendit sans bruit, évitant d’être vue. Elle y réussit ; elle se dirigea vers le square, monta dans une voiture fermée qui fut se placer en face l’église Sainte-Élisabeth, où elle stationna. Au coin, chez le marchand de vin, Simon et Lucas trinquaient. Geneviève, derrière le store baissé de ce côté, guettait Simon.

À coup sûr le matelot s’informait de ce qui s’était passé depuis plusieurs jours. On devait savoir que Rigobert sortait de chez elle lorsqu’on l’avait arrêté, et Simon venait savoir ce qu’elle avait dit… Elle resta ainsi une grande heure, au bout de laquelle le matelot reconduisit Augustin chez lui, le chapeau posé sur la tête comme l’auréole d’or de nos saints d’église…, chaloupant en marchant, content de lui, chantant à mi-voix, en dodelinant de la tête pour marquer les mouvements.

 

Petit mousson, dans la rade de Brest,

Il me montrait la manœuvre et le rest !

Titi, titi, tilaïti. – Pare à virer,

Laisse, laisse arriver…

À l’avant la lame se brise.

C’est bon vent,

Gouverne au levant.

Au levant, Jeanne, ma promise,

Au levant, Jeanne nous attend.

 

Il partit. Il était heureux, le matelot, il le semblait du moins, et il semblait plus gras ; il avait surtout une joue énorme. Il avait doublé sa ration de pralines, parce qu’il en avait offert une à Augustin. Celui-ci ayant refusé, il l’avait consommée.

Geneviève avait dit au cocher de le suivre ; le cocher se mit au pas. Simon gagna les boulevards, les suivit jusqu’à la Madeleine, heurtant bien, ça et là, de ses robustes épaules quelques terreux. Arrivé là, il remonta la rue Tronchet, puis s’arrêta place du Havre, à la gare…

Geneviève était fort embarrassée… Elle descendit, s’empressa de solder son cocher, et, évitant d’être vue, elle s’élança sur les traces de Simon. Elle avait une crainte ; le matelot prenait le chemin de fer. Est-ce qu’il regagnait un port ? Est-ce qu’il se rendait loin de Paris ? Qu’allait-elle faire ? elle n’était pas préparée à un voyage et, d’un autre côté, cependant, elle ne voulait pas perdre la piste unique qui devait la mener au but.

Mais elle vit que le matelot ne se dirigeait pas vers les bureaux de la grande ligne, c’est-à-dire sur la rue d’Amsterdam ; elle se hâta de prendre un billet pour la première station, se réservant, s’il allait plus loin, de le suivre et de payer le surplus du trajet en descendant. Elle vit le matelot monter sur l’impériale ; elle prit place dans le wagon qui se trouvait au-dessous, ainsi elle ne pouvait manquer de le voir descendre… Ce qui ne fut pas long.

À la première station, à Asnières, Simon descendit… Lorsqu’elle le vit prêt à donner son billet, elle descendit à son tour et le suivit… Il se dirigeait du côté de Courbevoie… Là se présentait une difficulté. Si, dans les rues de Paris, encombrées de passants, il était possible de suivre Simon sans être remarquée, il n’en était pas de même dans la large rue déserte qui va du chemin de fer à Courbevoie ; à peine quatre ou cinq voyageurs avaient-ils suivi ce chemin… Geneviève s’enveloppa de son châle et se couvrit de son voile, et, laissant le matelot prendre une longue avance, elle le suivit, en évitant autant que possible d’être vue.

Ce n’était pas à Asnières, mais bien à Courbevoie, que se rendit Simon ; il gagna le bord de l’eau et entra dans une ravissante propriété, récemment construite dans une partie d’un grand parc morcelé, en face de l’île de la Grande-Jatte…

Enfin, Geneviève savait où restait Jeanne… Elle se mit à rôder autour de la maison…, et à un moment elle crut qu’elle allait défaillir ; elle avait entendu les cris de joie d’un enfant qui jouait… et elle avait reconnu la voix de sa Jeanne… Il lui fallut se dompter pour quelques minutes, afin de ne pas se précipiter vers la maison, sonner, et dès qu’on viendrait ouvrir, s’élancer dans le jardin, en criant : Jeanne ! Jeanne ! Et, lorsque l’enfant serait dans ses bras, se sauver avec elle.

Elle se dompta, avons-nous dit : ce n’est pas ainsi qu’elle voulait entrer dans la maison… Craignant à chaque instant d’être surprise et reconnue, elle s’éloigna un peu et se promena sur la berge ; elle espérait qu’à un moment peut-être on irait promener l’enfant. Elle attendait depuis longtemps déjà. Elle vit la grille s’ouvrir, c’était Simon : elle se sauva aussitôt, croyant qu’elle avait été reconnue.

Simon venait simplement puiser de l’eau avec ses arrosoirs pour arroser le jardin. Geneviève errait toujours, ne sachant quel parti prendre, se disant qu’elle devait s’éloigner pour revenir le lendemain ; puis, cette idée bien arrêtée, elle se dirigeait vers le chemin de fer, mais elle n’avait pas fait cent pas qu’elle revenait, attirée malgré elle vers cette maison… il lui était impossible de s’en éloigner ; elle craignait qu’on n’enlevât l’enfant dès qu’elle ne serait plus là… Maintenant qu’elle l’avait entendue, elle voulait la voir !…

La nuit commençait à tomber, il fallait prendre un parti cependant. Qu’allait-elle faire ? En brusquant la situation, ne risquait-elle pas de tout compromettre ? et ne valait-il pas mieux attendre jusqu’au lendemain ?… Elle avait déjà été si souvent près d’atteindre le but, et, par son imprudence, sa précipitation, elle n’avait pas réussi. N’était-il pas plus prudent de s’assurer le concours de quelqu’un qui l’aiderait et qui, au besoin, pourrait, si l’on devait aller devant l’autorité, attester ce qu’il avait vu ? Oui, c’était ce qu’elle devait faire.

Elle revint vers la maison s’y promener quelques minutes, dans l’espérance d’entendre cette voix aimée, ce chant adoré des mères : les cris de joie de l’enfant. Mais tout le monde était rentré dans la maison, le jardin était désert. Oh ! si elle avait été plus forte, elle aurait essayé d’escalader le mur, pour aller coller son visage aux vitres, qui jetaient la lumière sur la berge.

Le quai était désert, il faisait nuit. Le mur n’avait guère qu’un mètre et demi, et il était surmonté d’une grille. Elle se hissa dessus et, la tête entre les barreaux de fer, elle regarda… De quel enivrement elle fut remplie ! rien ne saurait l’exprimer : elle voyait sa fille !… Mon Dieu ! qu’elle était belle ! qu’elle lui parut grandie ; elle la voyait enfin ! Elle jouait avec lui sans doute, car elle ne pouvait voir le visage de l’homme. Mais elle éprouva une douleur aiguë… Elle venait de voir près de son enfant une femme jeune. Cette femme souriait, et l’enfant lui rendait ses sourires. Cette femme lui volait l’affection de sa Jeanne ; elle allait crier, appeler son enfant, au risque de ce qui en serait advenu, lorsque la jeune femme, en se baissant sur l’enfant, plaça son visage en pleine lumière. Alors Geneviève eut un tressaillement, et elle exclama :

— Elle !… elle !… elle aussi se venge !…

Et, atterrée, presque défaillante, ses mains lâchaient prise, elle allait tomber, lorsqu’elle se sentit prendre à bras-le-corps ; on la tira à terre, et, la saisissant au cou, on l’entraîna.

— Que faites-vous là ?… Vous ne direz pas que vous n’êtes pas prise au moment où vous escaladiez ?…

Geneviève était si stupéfaite qu’elle ne put répondre… Elle regarda d’un air hébété ceux qui la tenaient et l’entraînaient… C’étaient deux agents et un bourgeois qui leur disait :

— Je la guette depuis deux heures ; elle préparait son coup, et je suis sûr qu’elle n’est pas seule…

— Oh ! mon Dieu, protesta Geneviève, mais vous vous trompez ! Pour qui me prenez-vous ?

Le bourgeois rit en disant :

— Pour qui nous te prenons ? pour une voleuse… Tu fais partie de la bande des ripeurs.

— Vous vous trompez ! Laissez-moi, criait la malheureuse femme, refusant de marcher, je suis une honnête femme, laissez-moi… Je regardais… des gens que je connais…

— Elle les connaît ? Menons-la… Nous verrons bien…

À cette pensée qu’on pouvait la mener chez Pierre, dans le salon qu’elle venait de voir, entre deux agents, comme une voleuse… devant… Elle, sa rivale… devant sa fille, comme une voleuse. Oh ! elle sentit un frisson courir dans ses veines… et elle exclama aussitôt :

— Non ! non ! emmenez-moi…

— Marchez tranquillement…, si vous ne voulez pas être bousculée…

— Oui, monsieur… Mais je ne suis pas une voleuse…

— Nous causerons de ça tout à l’heure.

À ce moment, elle entendit la porte de la grille qui s’ouvrait ; on avait entendu du bruit, on venait ; elle tressaillit et dit aux agents étonnés, en les entraînant.

— Venez, venez vite !…

Et ils se dirigèrent vers la gendarmerie…

Un quart d’heure après, un gendarme sonnait à la porte de la petite maison. C’est Simon qui vint ouvrir.

— Est-ce vous qui vous nommez Simon Rivet ?

— Un peu, mon petit, fit le matelot étonné.

— Alors, veuillez être assez bon pour me suivre.

— On y va… Pas de bruit, gendarme. Qu’on n’entende rien dans la maison… Qu’est-ce que j’ai fait pour que tu m’arrêtes ?

— Je ne vous arrête pas, c’est une femme qui se réclame de vous.

— Une femme ! fit Simon stupéfait… Avant partout ! je vais dans vos eaux… Faut voir.

Et mordant sa praline, se grattant le nez pour savoir de quoi il pouvait bien être question, il suivit le gendarme… À mi-chemin, il exclama :

— Espère ! espère !… je sais… je parie que c’est la sauvage !

XVII

OÙ LE VIEUX RIG FAIT UN COURS PRATIQUE DE CHIRURGIE.

Quand le vieux Rig s’était endormi dans la chambre de l’infirmerie, le silence s’était étendu avec la nuit. On avait allumé l’unique lanterne qui se trouvait placée presque en face du lit de Fernand. Des autres lits, deux seulement étaient occupés. On n’entendait que le ronflement du gardien et la respiration haletante des malades.

Vers dix heures, le gardien fit sa tournée et un infirmier apporta les potions demandées.

Le gardien alla visiter chaque lit ; le vieux dormait en faisant une horrible grimace ; c’était son sourire. Il faisait la risette à son rêve, le vieux sauvage. Fernand ne dormait pas, mais immobile, cloué par la paralysie, raidi comme par la mort, son regard seul vivait, semblait vivre. Et, par instants, sa paupière qui se voilait montrait les secousses de crise et de douleur qu’il endurait, mais pas un membre ne bougeait.

— Autant mourir que d’être comme ça, pensa le gardien après avoir fait sa ronde.

Et, assuré que ses malades étaient tranquilles, que le service était fait, les ordonnances exécutées, il se coucha sur son lit, et tira les rideaux, afin de n’être pas gêné par la lumière pour s’endormir. Quelques minutes après, il ronflait et la salle de l’infirmerie rentra dans le silence… Vers minuit, le vieux Rig s’éveilla, il souriait toujours ; il s’assit sur son lit, et, parlant bas, s’adressant à un être seulement visible pour lui, il dit :

— Vois-tu, c’est simple, tu es mort depuis longtemps, le coup a traversé les poumons, le sang t’a étouffé, tu n’as pu dire un mot… et tu es resté là… Mais le cœur… le cœur est bon, et tant que le cœur ne sera pas touché, il y a toujours de la ressource. Veux-tu ?… Depuis trop longtemps tu es atteint pour que nous arrivions à te rendre, à travers les tissus, la respiration… Il faut rendre l’air à tes poumons sur le poumon même… Tu ne crois pas… C’est très facile… Tu vas voir… Viens… Tu ne m’en veux plus, Georgeo, n’est-ce pas ?… Viens, tu vas voir celui-là.

Et le vieux Rig se leva sans bruit. Dans la chemise de l’infirmerie, trop longue et trop large pour lui, c’était moins qu’un fantôme ; les coudes et les épaules avaient des angles aigus : c’était un squelette enveloppé de son linceul qui marchait sans bruit dans le dortoir, se faisant suivre par l’être invisible que le délire avait amené à son chevet, et lui parlant tout bas.

Le vieux Rig se dirigea vers l’armoire où il avait vu après la visite du docteur, le garçon de salle enfermer la grande trousse d’outils. Il prit la trousse, l’ouvrit, et de ses doigts longs et minces il choisit un scalpel, un bistouri et des ciseaux… Muni de ces outils, il se dirigea vers le lit de Fernand, il souleva les rideaux, et sans s’occuper du malheureux, semblant toujours s’adresser à quelqu’un qui se trouvait près de lui, il dit.

— Tu vois, il est mort, celui-là… Eh bien, regarde…

Il rejeta la couverture qui couvrait le paralytique, et de ses ciseaux coupa la chemise jusqu’au bas ; puis il posa le doigt sur le cœur, en disant.

— Tout est là !

Si Rig avait eu sa raison, s’il avait pu voir à travers son délire, il se serait reculé épouvanté devant le regard du malheureux ; les yeux sortaient presque de l’orbite, le regard était effrayant, et les cheveux se dressaient sur le crâne.

Dans l’infirmerie, on n’entendait que la respiration régulière et le ronflement sonore du gardien endormi.

Rig prit son scalpel et dit :

— Viens, penche-toi…

Il se pencha lui-même, et d’un coup il enfonça le scalpel et coupa la peau… Alors un râlement faible sortit de la bouche du malheureux… Il voulait crier, mais pas un son ne sortait… Alors de grosses larmes coulèrent sur ses joues… Le vieux Rig, calme, tranquille, continuait son travail en disant :

— Ouf ! là ! le derme, et jusqu’à la couche cellulaire sous-cutanée. Vois-tu… Le sang va nous gêner. Hop là !

Et d’un coup vigoureux le vieux Rig découvrit le cœur ; nous y sommes. – Il avait les mains pleines de sang, le vieux Rig, mais il ne le voyait pas, il fouillait toujours et il dirigeait le scalpel dans les chairs, dégageant des peaux, avec ses doigts de squelette, les muscles d’un rouge noir, et les petits faisceaux des nerfs brillants éclatant comme de la nacre, et sur lesquels le sang coulait sans pouvoir les tacher.

— Voilà ! voilà ! disait Rig, coupant toujours, et ayant tout à fait découvert le cœur, il dit, en montrant l’aorte descendante et les plus gros vaisseaux :

— C’est par là que nous allons rendre l’air de la vie ; et d’un coup de scalpel il trancha.

Aussitôt, il y eut un jaillissement de sang qui inonda la chambre.

On eût dit le jet d’une pompe ; cela dura trois ou quatre secondes, qui suffirent à couvrir de sang les murs et les rideaux.

Et Fernand se dressa à demi, les yeux menaçants, la bouche crispée. Dans un effort suprême il jeta un cri épouvantable que seul, probablement, le vieux Rig n’entendit pas, mais qui réveilla les malades et le gardien. Ce dernier sortit vivement la tête de sous ses rideaux ; en sentant la pluie chaude qui lui frappa le visage, il sortit de son lit. Voyant Rig debout, en chemise, inondé de sang, il courut, croyant que le vieux fou s’était blessé ; il lui arracha le scalpel des mains, et, le prenant dans ses bras, il le porta jusqu’à son lit. Le vieux Rig se laissa faire. Calme, il disait, croyant sans doute parler toujours à l’être invisible pour lequel il venait de faire l’horrible expérience :

— Oui, emporte-moi, je suis las… Ah ! ça a réussi ; maintenant il est sauvé : l’air, en entrant dans l’aorte, a donné de la vigueur au sang… Les internes banderont la plaie, le difficile est fait… Tu as vu, il était mort, il s’est levé… Il est sauvé, j’en réponds !

Le gardien, l’ayant couché, courut aussitôt chercher l’interne de service et la sœur ; quelques minutes après, ils arrivèrent. En entrant, ils furent effrayés de la quantité de sang projeté sur les murs, sur les rideaux, sur les meubles et sur le plafond.

— Mais il y a section complète de l’artère, dit aussitôt l’interne en courant vers le lit.

On découvrit le vieux Rig, et c’est avec stupéfaction qu’ils constatèrent qu’il n’avait rien… Le sauvage, absolument docile, se laissait tourner et retourner ; il continuait :

— Et tu l’as vu, pas de souffrance !… Sais-tu pourquoi ? C’est que, ce matin, je l’ai piqué avec mon aiguille trempée dans le curare. De là l’apparence de la mort… Puis, je fais l’opération et rends la vie… Georgeo…, tu diras au juge que l’argent que je t’ai pris est à moi ; Georgeo, tu diras que l’or d’Iza est à moi… et je te rends la vie… Veux-tu, Georgeo ?…

— Qu’est-ce que cela signifie ? disait l’interne après un long examen.

À ce moment, un grand silence régnait dans le dortoir ; les assistants, terrifiés, ne parlaient ni ne bougeaient, et ils entendirent d’abord le bruit de quelques gouttes tombant sur le parquet, puis le gloussement d’un filet d’eau… Ils se regardèrent, et le gardien, prenant la lampe, se dirigea vers le lit d’où semblait venir le bruit ; lorsqu’il eut levé sa lampe pour éclairer le lit de Fernand, il jeta un cri de terreur… Tous accoururent et jetèrent une exclamation d’épouvante.

Le corps, exsangue, blanc, livide, seulement taché de sang, était étendu sur le lit, raidi, la face convulsée, les yeux vitreux, presque sortis de l’orbite, les dents mordant les lèvres… Au côté gauche, une blessure énorme, grande ouverte, les peaux rattachées par des épingles, laissant voir le cœur encore fumant.

Ce fut un cri d’horreur ; on s’empressa autour du malheureux ; mais tout était inutile. Fernand Séglin était mort.

Son meurtrier inconscient ne lui survécut guère… Lorsque, le lendemain, on lui mit la camisole de force pour le transporter à Charenton, il eut un accès épouvantable.

Ce fut le commencement de la fin ; pris d’une rage folle, luttant sans cesse contre un ennemi invisible, on trouva un matin le vieux sauvage étendu sur son lit… On dénoua la camisole, le vieux misérable était mort. Il était passé dans l’éternité des victimes de ce qu’il appelait la médecine secrète.

XVIII

UNE MÈRE.

Simon, en marchant avec le gendarme, avait d’abord, pour se mettre bien avec lui, fouillé sa poche, tiré sa petite boîte à « pralines, » et, prenant la sienne, il lui avait dit :

— Peut-on vous offrir une friandise ?

Le gendarme, en voyant ce qu’on lui offrait, avait fait une telle grimace, que le matelot l’avait jugé du coup : un terreux ! Mais, comme il ne pouvait se dispenser de parler, il lui demanda :

— Qu’est-ce que c’est que la femme qui m’a fait demander ?

— C’est une particulière qui depuis tantôt rôdait autour de la maison… On l’a attrapée au moment où elle grimpait après la grille pour escalader…

— Pour escalader ?… Une femme ? Et elle grimpait ?

— Oui… On l’a arrêtée ; on a voulu la mener chez vous, elle a refusé… et enfin, lorsqu’on l’a questionnée, elle a dit qu’elle venait à cause de vous et qu’elle était là pour vous.

Le matelot Simon n’était pas ordinairement pâle ; il avait le visage fleuri, le nez ruisselant de carmin et les oreilles presque saignantes, et cependant il rougit, mais il rougit à en devenir presque noir. Il était bien aise que la nuit dissimulât son pudique embarras… C’est que Simon était pur… Simon se trouvait beau, il s’aimait ; mais il ne permettait à personne de l’aimer… Une femme qui rôdait le jour autour de la maison, qui cherchait à s’y introduire la nuit pour lui, Simon… Certainement, cela le flattait… Il avait souvent, dans ses récits de voyages, raconté que des princesses de toutes les couleurs s’étaient pendues à son cou. C’est qu’alors il racontait ses rêves, et il savait bien que cela n’existait pas. Mais cette fois, c’était vrai. Une femme l’aimait dans l’ombre ; il y avait autour de lui un œil ardent qui cherchait son regard, et il n’avait rien vu… C’est avec une certaine émotion dans la voix qu’il demanda au gendarme :

— Dis donc, est-ce qu’elle est jeune ?…

— Oui…, elle a de vingt-cinq à trente ans.

Simon fut obligé de mettre la main sur son cœur pour en comprimer les battements…

— A-t-elle l’air d’une personne riche ?… A-t-elle l’air d’une étrangère ?

Simon revenait tout de suite à ses rêves… Il pensait tout de suite aux contes qu’il se faisait à lui-même, une reine, une princesse d’une île merveilleuse, qui, risquant tout, bravant tous les dangers, traversait le monde pour venir lui demander sa main. Le gendarme était un homme positif, qui lisait les passeports et qui d’un coup d’œil voit tout ; il répondit :

— Elle a une robe de laine, un châle de dentelles, des boucles d’oreilles en or.

Des boucles d’oreilles en or ! Simon était radieux ; il attendait la fin de la phrase ; le gendarme se taisait. Il demanda timidement :

— Et dans le nez ?

Le gendarme s’arrêta et il fronça ses sourcils, gros comme des sangsues, sur ses yeux ronds, au regard doux… Il se fâchait ; il croyait que le matelot voulait se moquer de lui… et d’un ton rogue, il dit :

— Qu’est-ce que vous dites ?

Simon comprit. « Si c’est une princesse, pensa-t-il, pour ne pas être remarquée, elle s’est simplement vêtue et elle a retiré l’anneau de son nez. » Il demanda avec crainte :

— Gendarme, dis-moi, est-elle belle ?

Le gendarme eut un sourire et un clignement d’yeux qui montrait que la vue de celle qu’il appelait « la particulière » lui avait été agréable, et il dit simplement :

— Les yeux bleus, nez droit, bouche petite, menton rond, visage ovale, cheveux blonds, sourcils bruns, teint pâle. Signe particulier : néant.

Tout cela avait été dit d’une traite et presque sans respirer. Simon avait regardé le gendarme, et il restait la bouche ouverte… Il avait peu ou pas compris.

— Qu’est-ce que vous avez dit ?

— C’est le signalement…

— Ah ! bien…

Il y eut un silence de quelques minutes… On arriva à la caserne. Simon était très ému, et, se préparant à l’entrevue de celle qui l’aimait, il mouillait ses doigts de salive et lissait ses cheveux…

Les idées les plus folles passaient par le cerveau du matelot, et il voulait être beau, il voulait plaire ; il tirait sa vareuse, il appliquait bien son grand col, il passait sa manche sous son nez… et, enfin, il se proposait de frapper un grand coup sur l’esprit de la reine kanaque qui s’était dérangée de si loin pour le venir trouver ; car Simon était absolument convaincu que c’était une princesse des îles les plus extravagantes qui le faisait demander. La malheureuse avait été prise pour une drôlesse, à cause de son amour immodéré. D’abord, ce n’est pas une Française, une Européenne, qui monterait après des grilles pour l’idole de son cœur.

Il entra ; on le conduisit au poste, et Simon faisait la risette, pour recevoir d’une façon aimable celle qui le demandait, lorsque tout à coup une femme se plaça devant lui et dit :

— Simon, est-ce que je suis une voleuse ?

Le matelot fit un saut en arrière en exclamant :

— Madame !… Vous !… c’est vous qu’ils ont… prise…, arrêtée… Qui donc ?

Et le matelot, furieux, les sourcils froncés, jetait des regards de défiance autour de lui…

— C’est vous !… vous, madame !…

Puis changeant, passant tout à coup de la colère aux larmes, il se précipita aux genoux de la malheureuse Geneviève, en sanglotant et en disant :

— Vous, ma lieutenante… Vous allez revenir, n’est-ce pas ?… Vous allez venir l’embrasser, cette petite, elle a besoin de sa mère… Madame Geneviève…, venez, venez. Il faudra bien qu’on vous reçoive.

On juge de l’étonnement du chef de poste, du bourgeois qui avait guidé les gendarmes, et des deux agents qui avaient arrêté la pauvre femme comme une voleuse. Sans qu’il pensât seulement à donner des explications au chef de poste, le matelot entraînait Geneviève en lui disant :

— Venez…, venez, ma lieutenante.

Et, bouleversée par l’émotion de son ancien serviteur, émue par sa brutale affection, Geneviève le suivit, les larmes aux yeux. Tout le long du chemin, Simon bavardait sur Jeanne sans comprendre lui-même ce qu’il disait, tant il était ravi de ce qui arrivait.

Lorsqu’ils furent devant la maison, il dit :

— Nous y voilà, madame Geneviève… Vous allez la voir…

Geneviève s’appuyait sur le petit mur ; elle allait atteindre le but, et la force lui manquait.

— Maintenant, ma lieutenante, dit le matelot, gare dessous ! C’est ici qu’il faut du courage.

— J’en aurai, dit bravement Geneviève en se redressant.

Le matelot ouvrit la grille, et ils entrèrent.

Geneviève, en disant qu’elle aurait du courage, voulait se le persuader à elle-même ; mais elle était anéantie, écrasée. Tant qu’il n’avait été question que de lutter pour arriver à un résultat, elle avait été forte ; prévoyant ce qui arriverait, Geneviève se disait qu’elle avait le courage du courage qu’elle avait eu. Elle avait été au danger comme l’homme va au combat, décidée à tout… Et à cette heure, sur le terrain, les armes prêtes, elle avait peur !… Elle avait le désir de reculer… Ce qui la préoccupait le plus, c’était l’engagement de l’action… Ah ! si Jeanne avait été là ! Alors, elle l’aurait prise dans ses bras, et ferme, calme, elle aurait attendu qu’on vînt la lui arracher.

Elle suivit le matelot. Celui-ci montait le perron, ouvrait la porte du vestibule, la faisait entrer… C’était un sanglier que Simon ; il donnait de la tête… En avant ! disait-il, sans raisonner, sans mesurer ce qu’il faisait ; il marchait, voulant brutaliser tout, il fallait en finir… Et coûte que coûte. Simon sentait revivre en lui l’affection qu’il avait eue pour son ancienne maîtresse ; ému chaque jour par les questions de la petite Jeanne, parlant sans cesse de sa mère, – Simon voulait ce qu’il appelait l’abordage.

Il faisait tout à fait nuit, et tout dormait dans le pavillon, excepté Pierre, seul dans le salon ; étendu sur le canapé, il lisait… Et c’était par les interstices des contrevents qui fermaient les fenêtres du salon, que l’on voyait filtrer la lumière… Le matelot savait que son maître, chaque soir, avant de gagner sa chambre, restait une heure ou deux dans le salon, écrivant ou lisant… Jusqu’alors, il avait trouvé cela absolument ridicule, ne s’expliquant pas les raisons qui poussaient son lieutenant à perdre, dans un travail inutile, le temps qu’on pouvait donner au sommeil… Le sommeil ! pour Simon, c’était le rêve, c’est-à-dire la fortune, les honneurs…, un monde absolument bâti par son imagination, un monde qu’il gouvernait… Le sommeil ! fallait-il être fou pour lire quand on pouvait dormir !

Au contraire, à cette heure, il était heureux de ce qu’il appelait le vice du lieutenant.

Il dit à Geneviève :

— Restez là. Attendez… Pas de bruit… Je reviens… Restez là.

Et, prenant la main de Geneviève, il la dirigea dans l’ombre, la plaça devant la porte en répétant :

— Ne bougez pas. Restez là !

Et il partit. La pauvre femme tremblait ; oppressée, elle respirait avec peine, et se domptant, voulant être forte, elle se dressait ; elle fut obligée, cependant, de s’appuyer sur le mur pour ne pas tomber. L’incertitude, l’inconnu même, au-devant duquel elle allait, en était la plus grande cause. Était-ce son mari ? était-ce sa fille qu’elle allait voir devant elle lorsque cette porte s’ouvrirait, cette porte que la lumière encadrait d’un rayon ? Elle avait peur ; elle se sentait lâche ; elle redoutait ce qu’elle avait tant désiré. Et cependant, appuyée sur la porte pour se soutenir, elle tendait l’oreille et n’entendait rien, rien…

Les minutes étaient des siècles.

Simon avait tourné le pavillon, et, par l’office, il était entré dans la maison ; il était arrivé à l’autre porte du salon et avait frappé. À cette heure, tout le monde était ordinairement couché. Pierre, étendu sur le divan, lisait. Il se leva, étonné, et dit :

— Entrez !

En voyant son matelot, il fut plus impatienté qu’étonné. Il lui dit tranquillement :

— Que veux-tu à cette heure ?… Pourquoi n’es-tu pas couché ?

Le matelot s’avança tête nue, et, embarrassé, balbutiant, il répondit :

— Je voulais me dormir… ; mais ça ne s’est pas pu… Il y a des affaires… et il faut finir ça.

L’incohérence de ce langage fit lever la tête à Pierre, qui, regardant fixement son matelot, s’aperçut aussitôt du bouleversement de ses traits, de son allure singulière, de son embarras, et cependant de sa volonté d’agir, car, au premier mot d’impatience de son lieutenant, le matelot Simon s’éclipsait ordinairement.

Pierre, les sourcils froncés, le regard perçant, demanda au matelot :

— Qu’est-ce qu’il y a, Simon ?… Que veux-tu dire ?

— Je veux dire… je veux dire… Et puis ça m’ennuie, parce que vous allez dire non, et cependant il n’y a pas, là… tonnerre de Brest ! il faut en finir…

Pierre avait repoussé son livre, il regardait son matelot avec inquiétude, se demandant s’il n’était pas fou.

Simon, semblant faire un effort, prenant un brusque parti, s’écria :

— Il faut en finir, quoi ! Il y a quelqu’un qui vous demande, qui veut vous voir… Et il n’y a pas à dire non ! il faut…

L’allure, le langage du matelot déplaisaient à Pierre, il allait s’impatienter ; il demanda sévèrement :

— Qui me demande ?… Que signifie cette comédie ?

— Qui vous demande ?… la comédie ?… Tenez, voilà…, mon lieutenant, vous vous fâcherez, vous me chasserez… mais bon sens… de bon Dieu… cette enfant-là, elle me fait pleurer quand elle me demande sa mère, et il faut qu’on la lui rende.

Et, courant vivement, il traversa le salon, ouvrit la porte, puis, prenant Geneviève par la main, il la fit entrer, en disant :

— C’est ma lieutenante qui veut vous voir.

Pierre se recula étourdi en la reconnaissant. Geneviève tomba à genoux sur le seuil et dit, en tendant vers lui ses mains jointes :

— Grâce !… Grâce !…

Pierre s’était écrié avec stupéfaction :

— Geneviève !…

Et d’un geste prompt, montrant la porte à son matelot, il avait ajouté :

— Va-t’en vite, toi ; nous causerons demain.

Simon s’était envolé. Il avait presque sauté par-dessus une chaise, et, la porte étant fermée, seul dans le couloir, les larmes dans les yeux, il disait :

— Espère ! espère !… Il me fera ce qu’il voudra… Pas moins vrai qu’ils sont ensemble… et que je vais aller réveiller la petite Jeanne.

Pierre, les sourcils froncés, le ton rude, demanda :

— Que me voulez-vous, madame ?

— Pierre, Pierre…, en grâce, rends-moi mon enfant,…

Et elle tendait vers lui ses mains jointes, et sa voix était suppliante et son allure était humble. Pierre avait recouvré tout son calme ; il lui dit :

— Relevez-vous, madame, je n’ai pas de grâce à accorder… Pierre Davenne, l’homme auquel vous vous adressez, est mort… Vous êtes veuve !…

Geneviève le regardait, étonnée, cherchant à lire des impressions sur sa face ; mais le visage de Pierre était immobile ; son regard, un instant enflammé lorsqu’il l’avait vue, était comme éteint ; elle fut effrayée de ce calme, et dit timidement :

— Je suis prête à tout supporter, à tout entendre…, à tout subir… Le châtiment sera ce que tu voudras, point de pardon… Mais laisse-moi près de mon enfant…

— Madame, vous parlez d’un passé mort… Vous n’avez plus d’époux, vous n’avez plus d’enfant.

À ce mot Geneviève se releva… et audacieuse, crâne, elle s’écria :

— Je n’ai plus d’enfant !… plus d’enfant ! Je supplie, vous refusez !… J’exige alors… Je veux mon enfant… ; je suis ce que vous voudrez, la dernière des créatures, châtiez-moi, insultez-moi… Faites-moi passer devant un tribunal, jetez-moi la honte au visage, j’ai fauté, je dois subir la peine… Mais il n’est pas un tribunal qui vous autorisera à garder mon enfant… J’ai sur lui autant de droits que vous…

Pierre, en voyant Geneviève se relever et dicter sa volonté, la regarda, étonné, semblant, ne pouvoir en croire ses yeux et ses oreilles… Il avait beaucoup souffert, il savait être froid ; il répondit doucement :

— Je vous ai dit, madame, que vous êtes veuve… Celui que vous cherchez est mort. Pierre Davenne n’existe plus… et sa fille n’est plus en France…

— Ah ! je sais que Jeanne est ici… et je ne sortirai qu’avec elle.

Le front de Pierre se plissa… Il s’avança vers Geneviève, et lui dit :

— Vous sortirez d’ici seule, comme vous êtes entrée… Seule, entendez-vous, et vous oublierez où se trouve cette maison… Si vous voulez que pour un jour, pour une heure, celui que vous avez outragé, celui que vous avez désespéré revive… que votre volonté soit faite… Veuve, personne n’avait rien à vous dire : votre passé est inconnu, et, s’il reste en vous quelques sentiments honnêtes, vous pouvez vous relever par une vie nouvelle… Si, au contraire, vous voulez être encore la femme de Pierre Davenne…, vous n’êtes plus que la misérable, ingrate et infâme, la fille pauvre, prise par un honnête homme qui lui donnait sa fortune… et de plus son nom, – un nom honoré et respecté, – un honnête homme qui l’adorait, qui n’avait que les soins qu’elle lui donnait, qui avait quitté pour elle, la pauvre petite ouvrière, la carrière brillante des armes… Vous n’êtes plus que la femme coupable, à laquelle on avait donné le bonheur et qui a rendu la honte !… Madame Pierre Davenne, c’est la femme déshonorée, que son mari repousse ; c’est la mère indigne qui se salit, oubliant qu’au-dessous de la loi, la société, le monde injuste, fait supporter aux enfants la faute des mères… Vous voulez votre enfant, et pourquoi ? Femme coupable, le foyer vous est fermé, et vous voulez condamner votre enfant à la vie que vous devez subir !

Pierre s’était emporté, violent, cruel, il parlait vite, l’œil en flamme, les poings serrés. Geneviève, écrasée sous cette accusation, sous ce jugement, mais blessée, meurtrie par les outrages, ne voulait plus céder sur un point ; femme, elle supportait tout ; mère, elle exigeait, et elle était prête à se venger du mal que, dans son emportement, Pierre lui faisait subir. Pierre continua :

— Finissons-en, puisque vous avez besoin de faire connaître à tous ce que vous êtes ; appelez-moi donc devant un tribunal… et nous verrons si, lorsque je dirai ce que vous êtes…, des juges vous croiront digne encore d’élever notre enfant… Jeanne est élevée par moi… Vous ne la verrez jamais… Vous n’avez plus d’enfant… Jeanne est ma fille, ma fille à moi.

C’était trop pour Geneviève. Elle était trop abaissée et elle voulut se venger avec les armes dont son mari se servait contre elle. Elle se redressa, et, cynique, insolente, elle lui dit :

— Votre fille… à vous… Qu’en savez-vous ?…

Elle n’avait pas achevé que Pierre s’était précipité sur elle, la tenant par le cou, prêt à l’étrangler, exclamant :

— Misérable !

Effrayée, épouvantée, et comprenant seulement trop tard la portée du mensonge qu’elle venait de commettre, elle se laissa tomber aux pieds de son mari, ne cherchant pas à lutter, mais s’écriant aussitôt :

— Non ! non ! Pierre… non ! j’ai menti… je suis une misérable !

Et pantelante, s’offrant en sacrifice, appelant le châtiment, elle étendit les bras, offrant sa poitrine. Elle ajouta :

— Je l’ai mérité, tue-moi… ici… et c’est la dernière grâce que je te demande, que, morte, j’aie l’adieu de mon enfant… Frappe !

Le mouvement de colère qui avait entraîné Pierre s’éteignit aussitôt ; il était honteux de lui ; son bras s’était levé sur une femme. À cette pensée, le rouge brûlait son visage… Il venait de souffrir en une seconde plus qu’il n’avait souffert en toute sa vie… Jamais cette infernale pensée ne s’était présentée à son cerveau… Cette enfant, l’adoration de sa vie, sa Jeanne, l’enfant d’un autre… Oh ! c’était trop… trop !

Geneviève, sous les coups terribles qui lui avaient été portés, n’était parvenue à se monter que par des efforts incessants. – Depuis quatre ans, elle avait, par une vie de sainte, – non par la vie claustrale et la dévotion, mais par le travail, par l’utile, par le vrai, dans le bien enfin, elle avait essayé de racheter son passé…

Si elle avait été cacher ses douleurs dans un couvent, elle n’aurait pas eu la lutte constante à soutenir entre le bien et le mal… isolée, défendue… Elle était rentrée dans la vie, la vie du pauvre, qui se lève tôt et travaille jusqu’au soir pour avoir le pain du jour… Belle, elle était restée sourde à toutes les avances.

Pas un jour, pas une heure, elle ne s’était dit :

— Je suis libre !

Au contraire, sa devise nouvelle, depuis qu’elle avait eu la liberté de la veuve, avait été : le devoir.

Veuve ! Bah ! elle n’y avait jamais songé, elle pensait :

— Je suis mère !…

Puis elle souffrait de cette autre pensée :

— Je suis coupable !

Et elle revenait chaque jour, en larmes et à genoux, sur la tombe de l’époux demander pardon de sa faute !…

L’expiation avait été longue et pénible, et, à cette heure, elle espérait qu’on aurait tenu compte, non du sacrifice, mais de ce qu’elle appelait le devoir accompli. Au contraire, bien plus sévère qu’à l’heure de la faute, ce passé dont elle avait honte, cette boue de sa vie, on la lui jetait à la face ; sa vie honnête, sa vie nouvelle, ses luttes avec le misérable qui l’avait perdue, ces luttes dont elle était sortie aussi pure, on ne les comptait pas.

La pauvre femme ne savait pas que, du jour où Pierre avait joué la lugubre comédie de la mort, il avait eu la force de se considérer comme mort ; jamais il n’avait pensé à elle, jamais il ne s’était informé de sa vie ; les démarches du matelot lui étaient personnelles ; il ne l’avait écouté qu’une fois, le jour où il avait dit :

— Elle est honnête, elle vit de son travail…

Il avait répondu :

— Elle verra son enfant lorsque celle-ci sera assez grande pour la voir sans danger.

C’est que Pierre était un homme de fer, sévère pour lui, cruel pour les autres, et bien convaincu de la vérité des vers de Boileau :

 

L’honneur est comme une île escarpée et sans bords ;

On n’y peut plus rentrer dès qu’on en est dehors.

 

Sa femme avait manqué à l’honneur, sa femme était perdue… Homme, il était incapable de poursuivre une femme de sa vengeance. Non ! il l’avait abandonnée à sa boue ; il lui avait retiré « lui » ; il la condamnait à vivre avec son amant, et surtout à l’oubli. Mais il frappait sur l’homme. À l’une, le mépris dédaigneux dans l’oubli ; à l’autre, la haine, la haine implacable, mortelle.

Le frère, cet ami était venu chez lui, avait mordu la main tendue, déshonoré le foyer, il avait été indigne, traître, ingrat et lâche… Pas de pitié… Nature entière, Pierre, en sortant de la tombe, avait choisi le nom qui le peignait le plus justement : Jean Sévère. Et jusqu’au bout, sans faiblesse, sans pitié, il accomplissait la tâche qu’il s’était imposée : la vengeance !

Sa femme était morte pour lui…

Son ami, il mourrait… Et Pierre ne redoutait plus l’heure où il aurait à se placer devant lui, il l’attendait…

Geneviève, au contraire, croyait que son mari s’intéressait à sa vie, savait les cruautés de l’expiation, et c’est pour cela qu’un cri de haine, un mensonge, – un crime à cette heure, – était sorti de sa bouche.

En voyant ce que ce mot avait fait, Geneviève aurait donné sa vie pour ne pas l’avoir dit.

Après son accès de colère, accès qui n’avait pas duré plus que l’éclair, Pierre, écrasé, était retombé sur le canapé et, redevenu faible comme un enfant, prenant sa tête dans ses mains, il fondit en larmes. Et ses sanglots désespéraient la malheureuse femme. Se traînant à genoux jusqu’à ses pieds, elle s’écriait :

— J’ai menti… Je suis une indigne créature, punis-moi, châtie-moi… Oh ! si tu savais ce que j’ai souffert pour revoir ma Jeanne… Pierre, Pierre, oh ! je t’en supplie, ne pleure pas ainsi… Tu sais bien qu’elle est ta fille…

— Oh ! si vous saviez, malheureuse, le doute affreux que vous avez jeté en moi !… Si vous saviez de quelle infernale pensée ma vie va être assiégée !… L’unique être pour lequel je vis… Mais, malheureuse femme, vous ne pensez donc pas que cette enfant a besoin de moi pour vivre… Vous ne sentez donc pas qu’en m’arrachant l’affection sacrée dont mon cœur est plein, c’est un crime nouveau ajouté aux autres !

— Pardon, Pierre…, j’ai menti… Sur elle, sur ma Jeanne…, devant Dieu, je le jure…, j’ai menti ; tu me martyrisais, j’ai commis une infamie pour me venger… Grâce… encore une fois…

Il y eut une longue minute de silence pendant laquelle on n’entendait que les sanglots étouffés des deux malheureux. Pierre était bien forcé de se l’avouer, l’amour de jadis était mort véritablement. Sa femme était belle, sa femme était jeune, nous l’avons dit ; Pierre ignorait la vie exemplaire par laquelle Geneviève avait essayé de racheter le passé. Et cependant que lui demandait-elle ? Son enfant ! Elle ne pouvait avoir la pensée d’emmener Jeanne ; ce qu’elle désirait, ce qu’elle réclamait, c’était donc sa place au foyer, près de son enfant. Et cela semblait impossible à Pierre. Il fit un effort, essuya ses yeux et demanda :

— Enfin, que voulez-vous ?

Geneviève releva vers lui ses beaux yeux suppliants et dit :

— Je te demande, Pierre, de m’accueillir… Je suis maintenant habituée au travail…, tu me considéreras comme ta servante… ; mais tu me laisseras près de mon enfant, je subirai tout… Je la respecterai, Elle

— Que me dites-vous là, madame ?… Elle… Vous parlez de celle qui, regrettant le malheur survenu par elle à cause de vous, s’est sacrifiée pour élever votre enfant à l’heure où vous vous étiez rendue indigne de cette mission sainte… Sous ce toit, madame, ne vivent que d’honnêtes gens… Mlle Madeleine de Soizé est restée ce qu’elle était, la fiancée trompée… à cause de vous !

Geneviève était toujours à genoux ; humiliée, elle baissa la tête… Mais elle était satisfaite de la déclaration que son mari venait de faire… Madeleine n’avait été que la directrice de Jeanne…

Pierre continua :

— Aujourd’hui, si j’accordais ce que vous demandez, avez-vous pensé, madame, que ma fille me demanderait la raison qui me fait donner une si basse condition à sa mère ?… Avez-vous pensé qu’en vous revoyant elle me demandera la cause de ce long éloignement ?… Que devrai-je lui dire ?…

— Oh ! vous êtes sans pitié…

— Ne l’avez-vous pas été vous-même ?

— Ainsi, supplia Geneviève, vous refusez ? Eh bien, écoutez… Pierre, écoutez. Je travaille, je continuerai, je resterai loin de vous, ne vous tourmentant pas… ; mais laissez-moi seulement la voir, à des heures que vous fixerez ; vous me permettrez, cachée, de la regarder, de l’entendre… Voulez-vous ?

Et comme Pierre ne répondait pas…, elle s’accrocha à lui, suppliante.

— Pierre ! Pierre ! je t’en supplie, c’est épouvantable ce que je souffre. Pierre, c’est par quatre années de luttes, de misères, de larmes et de travail, c’est surtout par quatre années de remords et de repentir que j’ai cherché à mériter mon pardon. Ma vie, je l’avais dévouée à mon enfant. Je me croyais veuve, et ce veuvage, je l’avais juré éternel. Je voulais, par l’austérité de ma vie, racheter ce passé et me rendre digne du retour de mon enfant. Pierre ! seras-tu sans pitié ? Si tu ne veux me rendre mon enfant, tue-moi !…

On entendait du bruit dans le couloir… Pierre, qui avait écouté ces dernières phrases avec étonnement, dit avec vivacité :

— Relevez-vous ! relevez-vous ! On vient !

— Non ! dit-elle ! non ! Je suis coupable ; si tu refuses le pardon, châtie-moi devant tous… Chasse-moi… Ton outrage dernier me donnera le courage de mourir…

— Mais relève-toi ! exclama Pierre, la saisissant et la redressant… C’est Jeanne, je ne veux pas qu’elle te voie à mes genoux…

Mais Geneviève retomba sur ses genoux, elle était sans force ; à son tour, elle avait peur. Pierre avait dit que c’était Jeanne qui venait, et la mère se demandait si sa fille allait la reconnaître, et la malheureuse redoutait que son enfant, n’ayant entendu parler d’elle que comme d’une coupable, hésitât à venir vers elle… Geneviève restait à genoux pour tendre à son enfant ses mains jointes. Mais Pierre, en la voyant retomber à ses pieds, avait couru vers la porte dont déjà la serrure craquait ; il l’avait repoussée en disant brutalement :

— Je veux être seul… Qu’on me laisse…

La porte s’était fermée, et il avait poussé le verrou… Alors on entendit la voix argentine de l’enfant qui disait :

— Oh ! tu vois, Simon, tu fais gronder petit père !

Alors, comme dans une extase, Geneviève étendit les bras ; il semblait qu’elle voyait au travers de la porte. Charmée, ravie, souriant à sa vision, penchant la tête pour entendre encore ce chant aimé : la voix de son enfant.

Pierre, haletant, était revenu vers elle.

— Tais-toi ! tais-toi !… disait-il… Tu reverras ta fille.

Alors elle leva les yeux vers lui ; il lui sembla qu’il était transformé, il lui sembla que des larmes coulaient sur ses joues ; il répétait, suppliant :

— Tais-toi…, je t’en supplie, tais-toi.

Geneviève cependant ne disait, ou plutôt ne balbutiait que des mots sans suite :

— C’est elle, ma Jeanne !… mon ange ! Jeanne ! mon trésor !

Et Pierre dit :

— Geneviève…, il faut avoir de la raison… Il faut que l’ont dise à l’enfant pourquoi elle revoit sa mère… Geneviève… Dans l’idée qu’un jour peut-être, sur sa route, Jeanne pouvait te revoir, je lui ai dit que les morts revenaient quelquefois… ; car pour elle tu es morte… et, sur sa demande, un jour j’ai fait porter des couronnes sur ta tombe… À cette heure… la nuit… l’enfant à peine éveillée te prendrait peut-être pour une vision, pour un fantôme… Et qui sait si le bouleversement de la peur ne tuerait pas… notre enfant…

Geneviève s’était redressée alors, effrayée, tendant les mains comme les gens qui disent : Chut ! se soumettant ; lorsque Pierre, après avoir hésité, dit : « Notre enfant ! » elle eut un gros soupir de soulagement et se jetant dans ses bras…

— Oh ! merci ! merci…, s’écria-t-elle.

Pierre ne la repoussa pas. Elle vacillait, il la soutint, et comme les sanglots la faisaient haleter, il appuya sa tête sur son épaule, et plaça sa main caressante sur ses beaux cheveux blonds…

La vie humaine a son côté matériel, son côté positif, son côté charnel… et peut-être ce rapprochement des deux êtres fit-il plus que tout. En sentant battre sur son cœur le cœur de celle qu’il avait tant aimée, en sentant sous ses doigts cette chair de velours et ces cheveux de soie, en respirant le parfum de la femme autrefois adorée, en admirant enfin cette superbe créature qui était à lui, cette beauté complète, l’amour se réveilla. Il y eut un tressaillement dans son être, et Geneviève le ressentit.

En une minute, le tableau de la vie austère de la veuve passa devant les yeux de Pierre ; il comprit le courage dépensé par cette femme, jeune et belle, par cela même livrée à toutes les tentations, à cette femme jetée dans la vie misérable et abandonnée, libre, puisqu’elle était veuve… et qui avait eu le courage de remonter l’abîme dans lequel elle était tombée. Seule, sans appui, sans soutien, n’ayant qu’une pensée : bien faire, pour racheter sa faute… Habituée au luxe, elle avait vécu pauvre, sans se plaindre : châtiée par lui, elle n’avait gardé que l’adoration de sa mémoire… Il n’y avait eu en elle qu’un désir : racheter sa faute…

Il la pressait dans ses bras, et les battements de leur cœur se rencontraient. En sentant les tressaillements de son mari, Geneviève releva la tête en les attribuant, la pauvre femme, à la répulsion qu’elle inspirait, et son regard suppliant cherchait le regard de Pierre. Elle sentit une larme tiède tomber sur son front, elle exclama :

— Pierre ! Pierre ! ne pleure pas !

Pierre lui prit la tête et, la regardant bien en face, les yeux dans les yeux, il lui demanda :

— Que veux-tu, Geneviève ?

Elle répondit :

— Le pardon… le pardon…

Alors Pierre sourit, et comme il soutenait sa tête, il avança son visage ; leurs lèvres se rencontrèrent dans un long baiser… Geneviève eut comme un spasme, et, fermant les yeux, perdant connaissance, elle dit en défaillant dans les bras de Pierre :

— Je puis mourir maintenant… Dieu est bon !…

Mais le matelot avait sa tête à lui, et lorsqu’il s’était promis quelque chose, il fallait que ce quelque chose arrivât. Or, il voulait brusquer la situation, et carrément. Sans souci de ce que pourrait dire ou penser son maître, il avait été réveiller la petite Jeanne, en lui disant :

— Vite, mamzelle, sur le pont… Petite mère est revenue de son grand voyage, et elle nous attend en bas…

Et la ravissante enfant avait ri en lui répondant :

— Je ne le rêvais donc pas, Simon… ?

Simon, en entendant ça, resta bouche ouverte ; il faillit en perdre sa praline, et, ne trouvant rien à dire, il exclama :

— Espère ! espère !

Prenant l’enfant en toilette de nuit, c’est-à-dire presque nue, dans ses bras, il la descendit au salon. Nous avons vu ce qui s’était passé… Mais le matelot avait répliqué :

— Bon sens ! par mon saint patron, pour une fois que je mange la consigne, je la mangerai jusqu’au bout… Et il s’enfonça dans le couloir, pour regagner le vestibule, marchant sur la pointe du pied.

Arrivé devant la porte du salon, il posa l’enfant et lui dit :

— Mamzelle, courez voir maman !

Et brusquement, il ouvrit la porte. Oh ! alors, il baissa la tête, relevant les épaules, s’apprêtant à recevoir une bordée d’injures. Rien !

L’enfant, en reconnaissant sa mère, courut se jeter dans ses bras, et pendant deux grandes minutes ce ne fut qu’un bruit de baisers, de sanglots, qu’un balbutiement de mots, de tendresse, d’amour.

— Jeanne ! ma fille ! ma chérie, ma vie ! je meurs !…

Et Pierre, qui les tenait toutes deux embrassées, pleurait…

Le matelot cligna de l’œil en dessous, et, en voyant la scène de bonheur qu’il avait amenée, tout stupéfait, mais heureux, il s’avança, et, ne pouvant résister à ce qu’il éprouvait, il fit une épouvantable grimace ; de grosses larmes coulèrent sur ses joues, et il les tamponnait avec de grands coups de manche, des coups à s’écraser le nez… Enfin, succombant sous l’émotion, il tomba à genoux, et, joignant ses larges mains, il s’écria avec des sanglots :

— Ah ! monsieur notre Seigneur le bon Dieu, vous, mon saint patron… et vous, Notre-Dame de chez nous, ah ! bon Dieu de bon sang ! que vous êtes de bonnes gens !… Simon peut mourir… Il les a vus tous heureux…

Alors Pierre releva la tête et dit avec émotion en lui tendant les bras :

— Simon !… Simon !… Allons, viens, mon vieux fidèle…, viens prendre ta part du bonheur auquel tu as contribué. Et après celles de Pierre, les lèvres fraîches de Geneviève se placèrent sur la peau dure du vieux matelot. L’enfant disait :

— Oh ! petite mère, c’est gentil d’être revenue… pour longtemps, dis ?…

Les grands yeux humides de Geneviève regardèrent Pierre, et celui-ci répondit à l’enfant :

— Petite mère est revenue pour toujours.

____________

 

À cette heure, Madeleine de Soizé, qui s’était éveillée au bruit, avait entendu la scène ; triste, elle était remontée chez elle ; elle avait dit tout bas :

— Si cruel qu’il ait été, mon devoir est accompli.

Elle écrivit deux lignes qu’elle mit sous enveloppe à l’adresse de Pierre. Ces lignes étaient :

 

« Adieu, je serais de trop. Ma présence rappellerait sans cesse le passé, qui doit être oublié, et je souffrirais trop de voir une femme vous aimer. C’est au couvent que j’irai ensevelir l’amour que je vous ai caché. Pierre, adieu ! Je prierai pour votre bonheur à tous.

» MADELEINE DE SOIZÉ. »

 

Le lendemain, lorsqu’on s’éveilla dans le pavillon du bord de l’eau, Madeleine était partie… Pierre lut la lettre. Étonné, il hocha la tête et murmura :

— Noble créature !… Et le misérable ne l’avait pas devinée…

Il dit à sa femme et au matelot que, depuis longtemps, Madeleine avait dit que le jour où Geneviève reviendrait, elle partirait ; qu’elle avait hâte de vivre dans sa famille. L’animosité de Mme Davenne s’éteignit en apprenant que souvent Madeleine l’avait défendue et avait réclamé le pardon.

Pierre lut avec stupéfaction dans le journal l’épouvantable fin de Fernand et du vieux Rig… Et, vivement impressionné par l’horreur de cette mort, il bénit le sort qui empêchait ainsi un procès scandaleux, dans lequel la haine de Fernand n’aurait pas manqué de le mêler.

Ce que devint Iza, la belle Moldave, ce serait bien long à raconter… Toute la jeunesse élégante et extravagante l’a connue sous le nom d’Iza la Ruine ; elle a été rendue presque célèbre par un épouvantable procès. Un jour, peut-être, écrirons-nous cette autre histoire.

 

FIN


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

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en juin 2015.

 

— Élaboration :

Les membres de l’association qui ont participé à l’édition, aux corrections, aux conversions et à la publication de ce livre numérique sont : Maria, Laura, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Alexis Bouvier, La Femme du Mort, (édition illustrée de 41 gravures sur bois), Paris, Rouff, s.d. [1879]. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page est une gravure de titre de notre édition de référence, auteur anonyme.

— Dispositions :

Ce livre numérique – basé sur un texte libre de droit – est à votre disposition. Vous pouvez l’utiliser librement, sans le modifier, mais vous ne pouvez en utiliser la partie d’édition spécifique (notes de la BNR, présentation éditeur, photos et maquettes, etc.) à des fins commerciales et professionnelles sans l’autorisation des Bourlapapey. Merci d’en indiquer la source en cas de reproduction. Tout lien vers notre site est bienvenu…

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