Joë Bousquet

LA CONNAISSANCE DU SOIR

1945

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Table des matières

 

L’ÉPI DE LAVANDE. 6

AUMÔNE DU NOIR.. 7

L’UNE.. 8

L’AUTRE.. 9

L’UNE OU L’AUTRE.. 11

SUITE.. 13

SUITE ET FIN.. 15

L’AVEUGLE DE L’AUBE.. 17

DUO.. 19

LA NUIT MÛRIT.. 20

CLAIRIÈRE.. 21

LA PUPILLE.. 22

PENSEFABLES & DANSEMUSES. 24

LE GALANT DE NEIGE.. 25

OUVERTURE.. 25

SONGE.. 25

CHANSON DE ROUTE.. 26

DANSEMUSE.. 27

PETIT-JOUR.. 29

PENSEFABLE.. 30

REFLET.. 31

PENSEFABLE.. 31

VIEILLE FILLE.. 32

LA CONNAISSANCE DU SOIR.. 33

MON FRÈRE L’OMBRE.. 33

PASSER.. 35

LE DÉSHÉRITÉ.. 36

PASSANTE.. 37

LE LARGE.. 38

LENDEMAIN.. 39

MADRIGAL.. 40

CLOCHES. 41

CHILD-WIFE.. 43

QUAND L’ÂME EUT FROID.. 45

POÈME DU SOIR.. 47

ILS ÉTAIENT TROIS. 48

L’OMBRE SŒUR.. 49

JE N’AI QU’ELLE.. 50

L’INSTITUTRICE EST NOIRE.. 51

L’AUBAINE DES JOURS. 52

LES DEUX FOSSOYEURS. 53

JOUR ET NUIT.. 55

VIEILLE HISTOIRE.. 56

NOUS PASSERONS L’ESPERANCE. 58

SAINT-SILENCE.. 58

ALTERA EGO.. 59

LE PAYS CLOS. 60

EUCHERIA.. 61

FRILEUSES. 65

LE PAPILLON GELÉ.. 65

CHANTELAINE.. 68

BLANCHEVOLE.. 70

ENVOI. 72

Ce livre numérique. 73

 

 

« Dans la mesure où il s’accepte, l’homme s’enfonce dans la profondeur de sa nature qui est négation. Ainsi, ne sois pas toi si tu ne veux être perdu.

« Tu sais que ce n’est pas la recherche du bonheur qui est le grand mobile des actions des hommes, mais le souhait inhérent à chacun de tes actes « Ne pas être celui que je suis. »

(BASILE SUREAU.)

 

à Madame Georges ROUMENS.

L’ÉPI DE LAVANDE

Il n’a ni droite ni gauche un squelette en quête de ses os

si seulement il pouvait dire je pleure et que ce ne soit pas une façon de parler

On dirait que son corps est fait avec les larmes des autres

Il est la déchéance de ce qu’il aime son cœur rien que de battre le blesse

Mais il existe une femme si belle que son malheur ne le suit pas jusqu’à sa porte c’est elle qui l’endort c’est elle qui l’éveille

Après quelques coups de tonnerre il a plu Il pleuvait Des clartés enjambaient les arbres tiraient à travers l’orage des filets pleins d’oiseaux-lyres

Il n’a pas reconnu le pain qu’il mangeait il n’a pas reconnu le bruit d’une porte battant dans le noir

J’ai su que la joie passait tous feux éteints je le lui ai dit

Mais il dormait le souffle égal alors j’ai détourné les yeux J’étais ici

Ne me demande pas de vous parler de moi

AUMÔNE DU NOIR

Un homme est mort et ce n’était pas toi fuis la pensée qu’on t’a conçu la bête noire de tes pensées Où tu seras debout l’espace ne sera plus

À voix d’enfant au bord de tous les chemins tu te diras que tu marchais et la chanson viendra d’un autre son sourire fera sa lumière avec ce qui mourrait de revoir le jour

La fin du jour et le miroir que dans la douve elle a jeté et cette eau morte amie du vent comme une nuit qui porte des fers et cette morte et cette faux dans toute l’ombre où tout le noir va s’élever d’une lueur

Tout ce qui pleure avec le noir d’un fou qui pleure sur ses jours

Il a tout ce qu’il voit quand il ferme les yeux

Où qu’on le laisse si c’est pour toujours il a son cœur partout conserve à l’invisible un monde inapparent

Donne-nous le bonheur donne-nous ce qui fait mépriser le bonheur et ce que tu n’as pas donne-le nous et même le bonheur toi le seul que la mort surprenne en train de naître

L’UNE

Longtemps on l’aura prise pour une autre

Celle dont la parole sera pure invention étant la vie même

Elle entrera par son corps dans la douceur de contenir l’univers entier et sans que le temps s’éveille sans que l’espace frémisse

Une femme la folle de sa voix qui sera la lampe de tous les ruisseaux

Depuis longtemps ils auraient dû annoncer sa venue mais leur parole n’avait fait le tour que de leur voix de leurs yeux et la terre évoluait dans l’espace enveloppée d’un vent auquel le langage des hommes n’était pas intérieur

Je la regarde avec toute ma chair à chaque instant

Mes regards la chassaient de mon amour mes yeux de sel l’avaient ôtée de devant moi

Ombrine la reine et l’ennemie de la musique

Une belle en velours dont mes soupirs me séparent

Et la sœur de la mort qui me viendra de moi

L’AUTRE

Pur profil qui t’es glissé dans ce monde entre deux sourires toi le nom de ma douceur de ma violence

Dans ton regard le visage qui est le secret de ton visage

Quand je t’attends depuis toujours mon bel enfant aux yeux de femme

Qu’en toi j’espère avec tes mots et que toutes les paroles du monde sont contre nous

… Et d’autres lèvres comme une image du silence sous ces lèvres que tu as de la même chair que mon cœur de la même couleur que ce qu’on ne peut voir

Si je pouvais te faire mienne à force de te trouver belle et me livrer en toi à l’homme que je suis

Et me blesser en te frappant abolir quelque chose de moi que je ne peux tuer que dans l’enfant que j’aime

Un autre temps commencerait dans ces mots trop clairs pour être compris

Va demeure l’horreur du sommeil dans le songe cette peur de mes yeux de se fermer sur moi

J’apprends à te parler de tout ce qui me brise à te détruire au nom de tout ce qui me lie

L’UNE OU L’AUTRE

La lampe de la chambre à travers les vitres de la porte avait regardé tout le soir la triste lampe de tous les vents

Une voix voulait atteindre on ne sait quoi en elle-même et soudain hors de toutes paroles

Domine son amour comme s’il n’y avait autour d’elle qu’un ciel vivant où le moindre geste tirerait des larmes de tout

Mais où donc est l’espace qui lirait l’exil dans les larmes

Une eau chuchote La dernière parole raisonnable est pour dire qu’on a fait mourir la raison

S’ouvrant à travers toi un regard pénètre tes yeux déshabille ta chair de celui que tu es

Ta bouche dans la nuit blanche d’un sourire ta face tous les gages de ta pensée

Visage descellé aux mains de tes secrets pluie d’argent où boire au silence

Un frère pâle à travers le bonheur regardait tristement la route du bonheur Ton cœur a pris toute sa peine ses yeux prendront toute sa vie

Qu’auras-tu fait toi qui voulus à ton innocence d’avant les jours ouvrir avec tes mains toute l’étendue du désir

SUITE

Vois la brûlure que fait en ce monde l’instant d’avant les choses tu es la pensée de cet instant et sa chair hélas

Il n’y aura plus jamais de place pour toi entre la folie de l’oubli et la folie de toutes les flammes

Courage va Tu as planté la hache les heures sont tes prisonnières Déjà quand c’est le soir et que l’air change de couleur tu regardes en te penchant à droite à gauche comme un piéton à travers les arbres d’un pays inconnu tu fais tourner les yeux avec les derniers feux du jour tu marches tantôt doucement tantôt vite comme si tu suivais quelqu’un

À force de trouver partout la tristesse tu n’auras plus qu’elle à quitter quand le moment sera venu Une chanson est dans le jour tu ne sais plus si c’est le vent ou bien la peur du vent d’ici tu ne sais plus quand elle t’éveille si ce cœur c’est ta vie ou bien si c’est ta peine

Tu as deviné dans tous les cœurs un peu de la tristesse que personne ne connaît comme toi Et c’est toute ta force en ce monde d’avoir les mains fermées sur ce qui nous ferait peut-être mourir

SUITE ET FIN

Sous les oliviers mille roses bleues dansant sur du soleil une image de l’eau dans une image du vent

La joie vient la joie s’en va sans parler d’elle une pensée de tous les jours m’apprend qu’elle était là

Beau soir d’automne La transparence et la fraîcheur sont les aveugles d’une mer claire

Qui se dirige avec les mains

Le silence comme la pureté d’un monde où il n’y aurait de vie que pour aimer la mienne

La forme qui s’impose à ce que j’écris afin que ma douleur n’y reconnaisse plus ses voies

Où ai-je pris ce qui m’attache Que je le rende plutôt briser ce qui fut mien que d’en laisser le poids dans un cœur qui cesse de battre Me voici mais comme une pure volonté de ne pas souiller le silence Ma place est dans le noir où je dois arriver sans fardeau sans chagrin J’aurai tout dit Et personne dans ce coin pour distinguer mes mains de mon visage

Tout est si clair dans la chute du ciel que le tic-tac du temps n’y fait qu’un avec la vie

L’eau tendre et l’air couleur d’eau dans le froid tout proche mais qui n’est encore que l’odeur de marbre de l’hiver

Voyez comme il fait noir tout d’un coup

Il faut que la nuit soit venue quand nos regards étaient ailleurs Mais un peu de jour s’efface au bout de chaque branche

La nuit attend toujours la nuit tenez vos yeux ouverts on y voit assez bien quand un homme peut dire il fait nuit

Nous n’en étions qu’au prélude d’un chant trop triste pour être entendu Une femme avait dit c’est la saison des roses blanches

Une voix répondait la lune fait un chemin dans la mer qui retourne au silence

Une chauve-souris une étoile filante une main qui tremblait

L’AVEUGLE DE L’AUBE

Beau monde où la lumière est la parabole du don de chair Pensée du monde où je passe enveloppé de ce qui pense Tout s’oublie le réel est ce qu’on ne peut oublier

Il ne voulait qu’éveiller tout entre ses bras grandir dans ce qui le liait à son vœu Les images ont fait la lumière plus seule et le vent et les jours

Je ne suis presque rien je suis ce qui me perd

Tombe pour devenir la main qui te retient l’homme naît de rêver qu’il ne se connaît pas Une femme est passée elle devient son rêve

Rend à l’homme une chair en se prenant pour lui

La nuit a froid Il est le jour d’avant ses yeux où son regard fut son asile l’amour de son amour durera sans le voir

Sous tant de chants la même étreinte avec l’oubli la même absence Il est ce qui la voit comme un espoir dont ce qu’il vit serait l’épreuve

Ton être a choisi ton malheur pour demeurer en toi

L’amour s’unit à ton amour t’écrase avec ce que tu es s’emplit d’un espoir d’outre-tombe

Qui t’enterre en se déterrant

Le son des cloches et l’aurore et l’oiseau du froid dans ton souffle entre les ailes de ton souffle et qu’il soit plus près de toi que ton cœur

Ce que l’aurore a traversé entre les feuilles et les eaux tous les fantômes des caresses quand mon regard devient la chair de ce qu’il aime et que rien ne lui ment

Mon cœur est enterré dans ce qui les éloigne comme il a sa prison dans ce qui lie mes jours Femme je crie vers toi à travers ce qui passe pour que mon corps soit mon secret comme le tien

DUO

Au fond de mes yeux mon visage

comme le pain de ce qu’il aime

un diamant dans la lumière

où sa profondeur l’a plongé

 

Amour partagé le silence

où mon regard trop grand pour moi

attend que mon corps se balance

dans les mains libres de mon cœur

LA NUIT MÛRIT

à Jean Paulhan.

 

En cherchant mon cœur dans le noir

mes yeux cristal de ce que j’aime

s’entourent de moi sans me voir

 

Mais leur ténèbre est l’amour même

où toute onde épousant sa nuit

dans mes jours se forge un sourire

 

Afin qu’aux traits où je le suis

Sa transparence ait pour empire

Mon corps en soi-même introduit

CLAIRIÈRE

Il bouge un miroir où s’ouvrent des paupières

c’est l’absence sur l’eau de ton visage

la ballade de son sourire où l’aube t’envoie

née du tremblement d’une étoile qui mourut de

revoir le jour

 

Ton corps se voit dans le noir

moins d’ombre est dans la nuit

que dans mes yeux où tu te lèves

 

toi de mon nom où tu te caches

toi de ta voix tout ce qu’on a su de ton cœur

et plus vivante pour le soleil que pour les jours

 

Éclair où se poursuit la ronde du matin

c’est l’hirondelle elle est blanche

Noir passant qu’en sais-tu

Si son ombre l’attache à la rose des neiges

Où jamais le jour ne se pose

depuis qu’il a vu naître et en mourir l’amour

LA PUPILLE

Transparente un regard l’efface une larme la retient Elle se montre le soir l’embrasse sans la voir il a le poids de ses paupières

Dans une chambre Louis XVI que la pupille a tricotée blanche et plus haute que le naufrage les mers affleurent la coupure des miroirs un voilier les confond dans le jour qui l’efface

Le bois des panneaux frise et fleurit s’ovalise la reflète sans toucher le bord des jardins qu’elle éclôt

Si petite et tirant le fil d’un panier à ouvrage plus grand que la maison

C’est ta pupille La chair d’avant le sang s’est fermée hors du soir Le beau temps tremble sur elle où ton regard répand qu’il ne fait noir qu’en tes eaux closes De la pluie aux moissons tout ce qui la respire illimité ta peur de la nuit que tu es

Dans les ténèbres issues du temps cours jusqu’à l’effleurer sur l’herbe folle de la nuit incomparable Franchis l’ombre qui est ton ombre Où la pupille rit c’est le printemps Elle s’incline et tu es le nid d’une hirondelle qui l’entr’ouvre

Un soc s’est aiguisé à la lumière que tu sèmes et il te viole avec tes yeux

Amande glacée d’une enfance où la nuit détale comme un chat noir

Offrant ta chair en partage à ta pâleur que l’ombre coupe

Elle goûte son nom sur un gâteau de roi où dure elle est entrée avec les dimensions d’une fève

Aile du noir pupille de la nuit vorace la Blanche par Amour comme l’herbe au vent et la nuit fleurie est la seule semaille qui ne noircisse pas au soleil

PENSEFABLES
&
DANSEMUSES

À cette ronde d’enfants

Que tant de peine a suivie

Vous n’étiez vous qu’en passant

Chansons qui fûtes ma vie

 

Vous dont je fus la clarté

Beaux jours courbés sous leur ombre

J’ai vécu de vous compter

Je mourrai de votre nombre

 

Possédant ce que je suis

Je saurai sur toutes choses

Que la chambre où je grandis

Dans mon cœur était enclose

LE GALANT DE NEIGE

Même un désir menteur de son deuil se chagrine

L’instant qui n’a pu naître est pleuré dans tes jours

– Ou ta chair trompait-elle un tourment d’orpheline

Au néant maternel d’un amour sans amour

OUVERTURE

Je vous aimais avec mes yeux

Mon amour en aimait une autre

Que me reste-t-il de vous deux

SONGE

La fougère attriste un baiser

Qui perd sur elle un nom de fleur

Dans la péniche est son cercueil

Lent sur l’eau meuble qui transporte

Beaucoup de vivants pour un mort

CHANSON DE ROUTE

Il fait beau sur les chemins

Et les filles ont des ailes

Pour sauver jusqu’à demain

Ce qu’on ose attendre d’elles

 

Prenant lundi pour mardi

Comme un oiseau les éveille

La plus gentille s’est dit

Qu’il lui tardait d’être vieille

 

Nul amour n’aura chanté

Sans mourir de son murmure

Qu’on n’est plus d’avoir été

Le frisson de ce qui dure

 

Tout ce qu’on laisse en chemin

Se souvient avec ses ailes

Qu’à l’amour sans lendemain

Le cours de l’onde est fidèle

DANSEMUSE

Il s’en faut d’une parole

Qu’elle ait l’âme comme avant

Elle court où les jours volent

Elle est née avec le vent

 

Ses lèvres chantent pour elle

Tous les oiseaux du couchant

Brûlent ensemble leurs ailes

À ce qui luit dans ses chants

 

Les heures suivent son ombre

Elle les voit dans les fleurs

Ne devinant qu’à leur nombre

Qu’elle était tout dans leur cœur

 

Elle est grise et se dit folle

Et danse à fermer les yeux

Un cœur bat dans ses paroles

Nul ne sait où sont ses cieux

 

Comme un astre dans ses branches

Sa candeur étreint les soirs

Dont elle est la rose blanche

Il faut l’aimer pour la voir

 

Une larme la ramène

À la lumière des jours

Où l’homme instruit de ses peines

L’enfant qu’elle est pour toujours

 

Et dans le vent qui chemine

C’est la nuit blanche des pleurs

Dont la lumière orpheline

A vu le jour dans le cœur

PETIT-JOUR

Pour fermer les yeux du rêve en allé

Dont elle est la sœur aux paupières closes

Une rose est née au nid d’une rose

Il n’est plus de nuit pour l’ombre qu’elle est

 

Une voix se brise et chantant quand même

Tant qu’elle a des pleurs pour toucher le jour

Apprend aux mortels que le temps est court

Pour suffire au vœu d’aimer ce qu’on aime

 

Quand il a quitté le bord des miroirs

Pour donner les fleurs aux mains qui les cueillent

L’arc-en-ciel saisit dans la nuit des feuilles

le chanteur tombé d’un vol d’oiseaux noirs

PENSEFABLE

Survis au jour il est une heure

Où la lampe est pleine de fleurs

 

– Si mes peines sont ce qui pleure

Amour c’est de moi que je meurs

 

Les beaux jours sont morts sous le nombre

Des baisers tombés de tes mains

 

– La vie a vécu l’homme est l’ombre

De celui qu’il sera demain

 

Les chants dont la fin s’est perdue

Parlant entre eux du vent qui dort

Dans l’âme où la nuit est venue

Ont porté le temps comme un mort

 

Mais le cœur où la nuit s’éveille

Voit survivre aux jours un ciel noir

Dont ta peine est la sœur vermeille

Et l’oubli de toi le miroir

REFLET

Une mer bouge autour du monde

L’arbre et son ombre en sont venus

Ravir à des doigts inconnus

La faux qui luit dans l’eau profonde

PENSEFABLE

Le ciel est un songe innocent

Qui meurt des clartés qu’il s’ajoute

Quand le soleil jaunit la route

Dont il est le dernier passant

 

À force de rire avec elle

L’espoir nous a pris la raison

Dans la nuit qui sort des maisons

Nos étoiles battent des ailes

 

La terre s’ouvre et sent le pain

Quand la mort des feuilles l’embaume

Le vent ne sait où vont les hommes

Et conte aux ailes de moulins

 

Que sous des iris d’azur sombre

La mort a caché les yeux noirs

Où chaque larme est le miroir

D’un monde trop lourd pour des ombres

VIEILLE FILLE

Il était une vieille fille

Qui sur sa robe de papier

Transportait des oiseaux des îles

Et des archipels par milliers

 

Les flots agitant leurs mirages

D’un cœur qui pleure à se briser

Défont des roses d’un autre âge

Sur son sein criblé de baisers

LA CONNAISSANCE
DU SOIR

MON FRÈRE L’OMBRE

Avec ses souliers de pierre

Qu’il tenait à chaque main

Le portier du cimetière

A fait danser le chemin

 

Avec ses sabots de cendre

Sur les lèvres d’un amant

Le sonneur est venu prendre

Ce qu’il disait en dormant

 

L’absence aux souliers de feuilles

Donne son cœur pour toujours

Au seul galant qui la veuille

Le vent qui change les jours

 

La vieille aux souliers de paille

Hisse un fagot sur ses reins

Et dans une ombre à sa taille

Porte la lune à la main

 

La nuit tous les pas se mêlent

Ce qui nous mène est perdu

L’air est bleu de tourterelles

Le ciel le vent se sont tus

 

Et pareil à la colombe

Qui meurt sans toucher le sol

Entre l’absence et la tombe

L’oubli referme son vol

 

Mais il survit du murmure

Où tout se berce en mourant

L’amour des choses qui dure

Au cœur d’un mort qui m’attend

PASSER

Enfance qui fus dans l’espace

Un vol poursuivi jusqu’au soir

J’appelle ton ombre à voix basse

Avec la peur de te revoir

 

Sœur en deuil de tes robes claires

Ta fuite est l’oiseau bleu des jours

Que de son chant fait la lumière

Des gestes rêvés par l’amour

 

C’est par ton charme qu’une fille

D’un corps ébauché dans les cieux

A formé la larme des villes

Qui s’illuminent dans ses yeux

 

Et ce fut ton âme de rendre

Mon doute plus que moi vivant

Passerose aux ailes de cendre

Qui m’ouvrais ton cœur dans le vent

LE DÉSHÉRITÉ

On voit à peine son visage

Les malheureux n’ont l’air de rien

Son père dit qu’il n’a plus d’âge

Sa mère dit je l’aimais bien

 

Des jours brisés qu’il se rappelle

Il n’est pas sûr qu’il ait souffert

Tant sa douleur est naturelle

Son sourire est mort l’autre hiver

 

Il pleut des jours le jour en pleure

L’avril périt de ses parfums

Et comme lui les regrets meurent

Sait-on d’un mort s’il fut quelqu’un

 

Ils iront le voir à l’asile

Il a des frères il a des sœurs

Jouer aux sous dans sa sébile

Nul ne peut rien à son malheur

 

S’il a vécu comme personne

Souvenez-vous par charité

Qu’un monstre attend qu’on lui pardonne

L’affreux bonheur d’avoir été

PASSANTE

Elle a promené dans les villes

Le pas qui tremblait sur les eaux

Une chanson la déshabille

Son silence est né d’un oiseau

 

Elle illumine la lumière

Comme l’étoile du matin

Quand tout le ciel est sa paupière

Embellit le jour qui l’éteint

 

Mais l’astre d’où le ciel s’envole

Sait-il où nos vœux sont allés

Quand mon cœur bercé de paroles

Se meurt de la chanson qu’il est

 

Quel mal trouvait-elle à me plaire

Qu’un aveu me l’ôte si tôt

Mouillant ses regards de sorcière

Des pleurs qu’il a pris au ruisseau

 

Hélas ne pleurez point madame

Si j’ai mes jolis soins perdu

Près d’un enfant aux yeux de femme

Qui joue à l’amant qui n’est plus

LE LARGE

Ce n’est pas son nom qui le grise

Mais qu’il soit murmuré tout bas

Le secret d’un cœur qui se brise

Dans des voix qu’il ne connaît pas

 

Quand toute plainte lui révèle

De quoi sa peine avait pleuré

L’homme entend son cœur qui l’appelle

Dans les voix qui l’ont ignoré

 

Ainsi chaque étoile voit-elle

La nuit des sommets s’accomplir

En formant dans la nuit des ailes

Le bruit que quelqu’un va venir

 

Lui son mal est la pitié même

Ce qu’il est s’efface à son tour

Et pour lui rendre ce qu’il aime

Retourne à la pitié du jour

LENDEMAIN

Le lendemain de l’amour

Bonheurs formés de paroles

Ne croyez pas qu’il fait jour

Parce qu’une ombre vous frôle

 

C’est l’amour sans lendemain

Versant le ciel sous ses ailes

Dans un baiser de ses mains

Qu’une chanson vous rappelle

 

L’amour poursuit sa clarté

Sur le pré noir des eaux pures

Où son regard s’est prêté

Aux trahisons du murmure

 

Les pleurs lui parlent plus bas

D’un mal que la vie endure

En s’enfermant dans les pas

Dont elle était l’aventure

 

Dans la voix à qui les pleurs

Font porter le poids de l’âme

Une ombre écarte des fleurs

Et lit le nom d’une femme

 

Et sur ses lèvres de sœur

Le chant s’éloigne et fiance

Ce qui s’est tu dans le cœur

A ses moissons de silences

MADRIGAL

Du temps qu’on l’aimait lasse d’elle-même

Elle avait juré d’être cet amour

Elle en fut le charme et lui le poème

La terre est légère aux serments d’un jour

 

Le vent pleurait les oiseaux de passage

Berçant les mers sur ses ailes de sel

Je prends l’étoile avec un beau nuage

Quand la page blanche a bu tout le ciel

 

Dans l’air qui fleurit de l’entendre rire

Marche un vieux cheval couleur de chemin

Connais à son pas la mort qui m’inspire

Et qui vient sans moi demander sa main

CLOCHES

J’ai quitté mon nid de pierres

Sur un bel oiseau d’airain

Vos douleurs me sont légères

Je suis la mort des marins

 

J’apprends la tendresse aux hommes

Que j’étreins sans les briser

Je suis l’amour d’un fantôme

Qui se souvient d’un baiser

 

L’hiver conduit mon cortège

Et pour singer ses façons

J’ai mis ma robe de neige

Je suis la mort des chansons

 

Les cœurs d’amants pour nous suivre

Ôtant leurs manteaux de rois

Prennent des robes de givre

Les morts habitent le froid

 

Dans un haut grenier de pierres

Où la lune nous attend

Au galant que je préfère

Je souris avec les dents

 

Les baisers que je lui donne

Sont muets comme les lys

Dont la pâleur l’emprisonne

Au fond des jours abolis

 

Cloches d’or cloches de terre

Sonnez en vain dans le sang

J’ai des ciseaux de lumière

Je suis l’oubli des absents

 

J’ai semé sur votre face

Les iris couleur de temps

Qu’avec mes ciseaux de glace

Mes mains coupent dans le vent

 

La fleur sans ombre des larmes

A fait s’ouvrir dans les cieux

Au jour qui jette ses armes

Un ciel plus froid que vos yeux

 

Ainsi j’efface une voile

Et rends au vent sa pâleur

Qui pleure avec les étoiles

Dont elle effeuille le cœur

CHILD-WIFE

Aux yeux de faïence

Des jolis joujoux

Naît l’amour d’enfance

Qui finit sans nous

 

Dans les yeux de brume

Des fantômes noirs

Tout ce que nous fûmes

Est mort sans nous voir

 

Mais l’azur qui sombre

Sous le poids d’un lys

Abandonne aux ombres

D’effacer l’oubli

 

Et ses pleurs fiancent

Le ciel qu’il n’est plus

Aux yeux en enfance

Des jours jamais vus

 

Que ma peine est lente

À suivre sans moi

Les joujoux qui chantent

Mon cœur d’autrefois

 

L’heure de rosée

Qui fut tout l’amour

De leur voix brisée

Dans mes chants d’un jour

 

Quand les froids emmènent

Les enfants qu’ils sont

Ils ont de la peine

À porter leurs noms

 

Si lourds de leur âme

Qu’elle accroît des cieux

Le flot noir qui rame

Au cœur de leurs yeux

 

Quand les jours se lassent

Des joujoux salis

Leurs yeux noirs s’effacent

Sous des yeux d’oubli

 

Dans un vol d’abeille

Sous les ors muets

Des maisons qui veillent

S’en vont les jouets

 

Sous nos pleurs d’un heure

Payer d’un gros sou

Les enfants qui meurent

De nos chants de fous

QUAND L’ÂME EUT FROID

Mon cœur ouvert de toutes parts

Et l’effroi du jour que je pleure

D’un mal sans fin mourant trop tard

Je ne fus rien que par hasard

Priez qu’on m’enterre sur l’heure

 

On reverra dans le brouillard

Avec ses maux et ses années

Le roi qu’il fut dans la fumée

D’un feu qui n’était nulle part

Sa mère avait des yeux d’eau vive

Il reviendra dans le brouillard

Le cœur ouvert par trois poignards

Vidé par les lunes oisives

 

Mais les ans passent sans nous voir

L’aube naît d’une ombre où l’on pleure

De quoi voulez-vous que l’on meure

La nuit ne sait pas qu’il fait noir

Tout est passé pour nous revoir

Nos pas reviennent nous attendre

On rouvre la classe du soir

Où l’on attend le roi des cendres

 

J’ai cru le voir dans un miroir

Qui m’est resté de mon enfance

Un chant de source était devant

Qui m’a bercé jusqu’au silence

Et je le suis jusqu’à l’absence

Mon corps s’ouvrant à tous les vents

A bu le froid dans l’eau d’argent

D’un cœur noir qu’il est las d’entendre

 

Tout est trop beau pour être vu

Un amour plus grand que l’espace

Ferme les yeux qui ne voient plus

Et l’ombre que sa forme efface

Mendiant son pas mendiant sa place

Au jour mort d’un rêve pareil

Dira des ombres qui la suivent

Ma vie avait des yeux d’eau vive

Passé prête-moi ton sommeil

POÈME DU SOIR

Sur une couche pâmée

L’éclair qu’efface un instant

Met sa robe de fumée

Pour suivre au large le vent

 

Sur des terres sans mémoire

Chaque pied a son soulier

L’aile est blanche l’aile est noire

Le jour n’est lui qu’à moitié

 

Sur un manège de cendres

Où l’homme n’est que ses pas

Le cœur a battu pour surprendre

Ce qu’un regard ne voit pas

 

C’est l’espoir qu’un monde à naître

De notre ombre ait fait le noir

Et nous riant aux fenêtres

N’ait que nos yeux pour se voir

 

Sous des quatrains qu’elle inspire

Aux jours qui doutent de toi

La vie a ses dents pour sourire

De ce qui fut une fois

ILS ÉTAIENT TROIS

Le bossu qui s’étiole

Entre les couples du bal

Se dira fils de la folle

Qui s’est tuée à cheval

 

Cousins issus de germaines

Le brasseur de cheveux blancs

Prendra pour mère Mitaine

Celle qui pleure en dormant

 

Pour en mourir le troisième

Se fera des yeux d’enfant

Et lui que personne n’aime

Nommera l’ombre maman

 

Mûrs tous les trois pour la guerre

Dans un bateau de sapin

Ils remontent la rivière

En se tenant par la main

 

Chantent les fous c’est ma fête

Tout est moins pâle sous l’eau

Sifflez les chiens alouettes

Nous sommes trois de nouveau

L’OMBRE SŒUR

Entre à la nuit sans rivages

Si tu n’es toi qu’en passant

L’oubli rendra ton visage

Au cœur d’où rien n’est absent

 

Ton silence né d’une ombre

Qui l’accroît de tout le ciel

Éclôt l’amour où tu sombres

Aux bras d’un double éternel

 

Et t’annulant sous ses voiles

Pris à la nuit d’une fleur

Donne des yeux à l’étoile

Dont ton fantôme est le cœur

JE N’AI QU’ELLE

Je n’ai pas su la reconnaître

Mais ses yeux ont lu dans ma main

Que mon malheur m’avait vu naître

Pour son amour qui fut le mien

 

Dans les peurs qui font peur aux rêves

Entrée avec moi sans me voir

De ses doigts où le jour se lève

Elle a mis le froid d’un miroir

 

Le nom qui lui fit un visage

En se découvrant dans ma voix

Inspire un air d’avant son âge

Aux chants qu’elle achève sans moi

 

Toujours la même et je n’ai qu’elle

Avec ses yeux couleur de temps

Qu’un monde à son ombre fidèle

Éclaire à ses flammes d’antan

 

Regards l’histoire d’une rose

Quand mêlés aux jours qu’ils ont vus

L’oubli veut qu’ensemble ils se posent

Au ciel où les cieux ne sont plus

L’INSTITUTRICE EST NOIRE

La voix qu’on n’entend plus meurt douze fois la même

C’est le nombre des fleurs qui s’ouvrent pour le jour

Il fera nuit sur la treizième

Qui monte en se cachant appeler son amour

 

Les heures ne sont qu’une au chant qui les écoute

On retourne vivant aux mots qu’elles ont tus

Nos jours approfondis des ombres qu’ils s’ajoutent

Ont fait l’aube où nos yeux ne nous connaissent plus

 

Ce qui te fuit te jette à ton propre sillage

Où tu dépasseras tes songes dans le noir

À ton regard fermé la nuit même est l’image

Où se défait ton cœur qui s’ouvrit pour savoir

L’AUBAINE DES JOURS

Je sais un rosier où s’ouvre une rose

Il n’est plus de nuit pour l’ombre qu’elle est

D’un parterre errant de lumières closes

Où vibrait l’essaim des jours écoulés

 

Nul feu dans le noir que le ciel ne l’ait

Avec mon amour mort à tant de choses

Contraint de filer aux vœux envolés

Le linceul d’un pleur où s’ouvre une rose

 

Aube d’une vie étrangère aux jours

L’oubli des hasards morts de notre amour

Éclôt dans la fleur les mains qui la serrent

 

Et cueillant sans moi la rose des nuits

Une sœur de cendre en quittant nos terres

Rend leur corps lunaire aux morts que je suis

LES DEUX FOSSOYEURS

Mon nom n’est pas sur ma porte

Mais chacun sait mon métier

Je prends du sable aux mers mortes

Et des clous à vos souliers

 

– Prête-moi tes gants de laine

Pour ferrer mon cheval noir

Je suis l’époux d’une reine

Qui m’a fait roi sans me voir

 

– Dans un chantier sous la terre

J’ai mes outils d’emballeur

Et vends à l’homme des pierres

Qu’il me paye avec des fleurs

 

– Dis-moi tes noms que je donne

La nuit aux ombres qu’ils sont

Et que Dieu leur taille un trône

Dans le poids de ta maison

 

– Mon parrain passait du sable

« Quel est-il » on l’appelait

Il ajustait ses semblables

À de grands trous qu’il taillait

 

Et les voyant dans leur cendre

Entrer sur les pas d’autrui

Il leur donnait à comprendre

Ce que je chante aujourd’hui

 

– J’écris mon nom sur ta bière

Où repose on ne sait qui

Un homme n’est que son frère

Puisque son frère c’est lui

JOUR ET NUIT

Aux membres d’un oiseau de bois

Cloués par leurs ailes immenses

Les jours à leurs nuits mis en croix

Accroissent d’un nom le silence

 

Et passant sur lui sans le voir

Font des yeux plus grands que la vie

À l’amant qui meurt de savoir

Comment on meurt d’être jolie

 

Les jours que défirent leurs fleurs

Pour joncher la chair sous leur nombre

Se sont joints au ciel dans le cœur

Où s’ouvrent les ailes de l’ombre

 

Quand se dénudant sous les eaux

Que sa transparence a voilées

Le matin qui naît les yeux clos

Pâlit d’une étoile envolée

 

La croix défermant l’horizon

Entend dans des voix qui s’appellent

Deux noms éclore une chanson

Où l’aube rit d’une hirondelle

VIEILLE HISTOIRE

Dis-moi ma commère

Qu’as-tu fait du drap

Qui couvrait la terre

Des champs que voilà

– Pendant la prière

Un rat l’a rongé

– Défends-toi la mère

D’un soupçon que j’ai

Après ta prière

Qu’as-tu fait du rat

– Le curé dira

Qu’à son nez compère

Le chat l’a croqué

– Mort au défroqué

Qui te fit sorcière

S’il ne rend le chat

– Quand tu n’es pas là

Tous les oiseaux chantent

Que le lait l’a bu

Monte que tu mentes

Le jour est venu

En habit de brume

Dire aux oiselets

Qu’a-t-on fait du lait

– Il est dans l’écume

De la mer qu’on voit

Tendre au jour qui chante

Son manteau de roi

Vente qui t’évente

Quand sur trois béliers

Hauts comme la nue

Vont trois cavaliers

Aux lances fourchues

Qui de noir armés

Par la route rose

Pleurent sur les choses

Qui les ont charmés

Depuis tant d’années

Qu’aux astres éteints

De leurs mains fanées

Sombrent les matins

Et le chant qui clame

À voix de malheur

Que le jour est femme

Et que l’homme en meurt

NOUS PASSERONS
L’ESPERANCE

SAINT-SILENCE

L’avenir qui tremblait d’avoir couru sur elle

n’ayant su m’exaucer sans renverser mes jours

j’écris sur le collier de notre chien fidèle

que chez nous le hasard est mort de mon amour

 

Rue où l’homme se perd d’entendre ce qu’il voit

quelqu’un avait frappé la mort m’ouvrant la porte

voulut qu’entre mes pas le vent cueilli pour toi

fît à mes vers ce don que nul écho n’emporte

d’un cœur qui se fermait pour écouter ta voix

ALTERA EGO

L’iris de ton regard descendu sur ta face

pour revenir à lui s’est parcouru sur toi

mais au cœur de tes yeux expirait son espace

dont l’astre le plus bas s’éclipsait dans ta voix

 

Le vent seul arbre à fleur de la nuit étendue

lourd du songe où tu vis ce qui fut une fois

aveugle en se berçant de t’avoir parcourue

l’arène où tu deviens l’ombre de ce qui voit

 

Enfant d’un mont d’azur qui rend ta fin visible

quand ton regard errant s’entoure au loin de toi

tes yeux frôlent les pics d’un astre inaccessible

dont une étoile-sœur s’envole entre tes doigts

 

Le regard suit un chant dont la voix désespère

et facile au couchant que sa grâce abolit

désarme sous les eaux le reflet solitaire

d’un jour qui lui prit l’ombre en penchant vers l’oubli

 

Le monde dort ce qui s’endort porte le monde

les passants ont chassé l’aveugle de la voix

tout ce qui fit la nuit est la fable de l’onde

et ce qu’on fut jamais pense dans ce qui voit

 

Regarde ton regard chaviré dans ta face

n’a pas trouvé tes yeux en se levant sur toi

mais un double vitrail clos sur un autre espace

dont un astre plus lent s’éteignait dans ta voix

LE PAYS CLOS

Ne maudis pas ces jours dont la rigueur t’assiste

ni le mal qui te broie aux redites d’un cœur

ils aimaient comme toi l’enfant qu’un frère triste

suivit d’un œil pesant tout le long du bonheur

 

Il craint l’aube son vol de chauves-souris blanches

la peur de naître dure et l’attend dans le noir

aucun vivant ne sait quels soins tendres se penchent

dans le songe sans yeux qui l’endort pour le voir

 

Tu soulevais le ciel sur l’espoir d’une voile

et plus léger qu’un saule à la nuit qu’il parcourt

charmais d’un seul regard les siècles d’une étoile

qui buvait dans tes yeux la naissance des jours

 

Tu vivras d’une fin venue avant son heure

et des jours abolis en rêvant de vous deux

qui sentent dans l’air rouge où les misères meurent

leurs pleurs se détacher d’un cœur fermé sur eux

EUCHERIA

I

Tous les ciels inconnus s’affrontent dans ta face

leur lumière abîmée entre tes yeux et toi

t’a donné ce regard clos sur un autre espace

dont un astre plus lent s’est éteint dans ta voix

 

Dans toute rose où l’aube ait pleuré l’étendue

élevant l’ombre où tu vois tout sauf ce qui voit

ta chair seul arbre à fleurs des bords qui t’ont perdue

cloue un frisson de lune à sa nuit mise en croix

 

Est-elle le regard de l’ombre sans visage

quand le noir fait sa ronde aux doutes de la nuit

n’aveuglant qu’en pensée à ses flots de passage

mon amour absorbé dans l’ombre qui te suit

II

Le jour que son odeur endort sous tes flancs roses

se cueillant dans tes yeux qui s’ouvrent sans te voir

de son rouet de soie enroule à ta nuit close

la terre où toute nuit n’est que l’œuvre d’un soir

III

Dans l’ombre est un passeur d’absences embaumées

il cueille entre tes doigts le jour qui fut tes yeux

et comme au creux d’un lis sa blancheur consumée

abîme au fil des soirs un ciel trop grand pour eux

 

Il fait noir quand l’oiseau dont tes yeux désespèrent

t’habillant de son vol où le ciel s’abolit

t’agite comme une eau que son cours désaltère

d’un nom qui peuple l’ombre en rêvant de l’oubli

 

Bien peu de lune a fait ce bouquet de paupières

et qui n’est cette cendre et ce monde effacé

quand ses poings de dormeur portent toute la terre

où l’amour ni la nuit n’ont jamais commencé

IV

Sombrée aux jours rompus d’une cloche sans âge

s’ouvrant dans chaque arbuste au fauve d’un parfum

la nuit qui rejoignit l’eau close des visages

est son ombre pour tous mais toute dans chacun

 

Une sœur te cherchant de ses mains sous la terre

se plaignit dans ton cœur plus léger que tes yeux

les mots qui t’effeuillaient ont ouvert ses paupières

sur la flore où l’exil n’a qu’un nom pour vous deux

V

Immobile une femme enferme une statue

Vivante elle est la tour de sa propre prison

son ombre ne voit qu’elle et les nuits l’ont perdue

en noyant dans ses yeux les songes qui les font

 

Si ce n’est pas l’effroi qui t’arrête aux vitrines

et te fait ce visage où ta pâleur te voit

c’est ta sœur souterraine incantant l’aubépine

des fronts que ce qui meurt modèle entre ses doigts

 

Tu vas seule où le noir cache un enfant qui pleure

et tremblant de choisir entre son ombre et lui

agrandiras son cœur d’un amour dont il meure

et le rende à tes bras sans le prendre à la nuit

 

De ses yeux il renaît grandit dans ce qu’il aime

son rêve accroît la nuit dont ton sang fait le tour

ou leurré de chagrins moins réels que lui-même

l’efface dans un monde éteint depuis toujours

 

Mais au gré d’une eau vague où des larmes s’entêtent

chaque jour qu’il dévêt du baiser maternel

assemble sans le voir les roses de sa fête

sur les flots dont il n’est que le sable ou le sel

 

Il naquit aux beaux jours qui mourront de son ombre

ce n’est jamais le soir pour la sœur qui l’attend

elle est tout dans ses yeux où les mers mêmes sombrent

et ce qui fait la nuit s’éclaire en la suivant

VI

Un chant naît pour te voir d’une étoile expirée

il te vêt d’une vague où l’espace aveuglé

allumant sous les eaux sa torche à la marée

rouvre au spectre du noir des cryptes de reflets

 

L’enfance à ce qui pense avouant ses pensées

a fait avec la nuit le tour de la maison

quand le vent l’olivier changeant de mariée

dans le cristal le chant du coq a mis le plomb

 

L’aube apprend de l’amour son nom qui toujours tremble

et lui cachant sur quelles mers elle a dormi

monte aux yeux désolés qui la cherchent ensemble

éblouir leur exil aussi nu que l’oubli

VII

La chair close aux confins de planètes extrêmes

croisant dans les échos de ce qui parle en nous

est l’auberge d’un ciel qu’elle aveugle à lui-même

et trompe avec des pleurs qu’il recueille à genoux

 

Une sœur te cherchant de ses mains sous la terre

se meurt d’étreindre en toi ce qui divorce aux cieux

ta voix apprend le jour pour ouvrir ses paupières

sur des mers où l’oubli n’ait qu’un chant pour vous deux

FRILEUSES

LE PAPILLON GELÉ

La neige d’un autre âge

qui tombe sur mes pas

arrange un mariage

où le jour seul viendra

 

languir un jour encore

d’un mal qu’il ne sait pas

 

Ce qui nous mène ignore

qu’une fois en dix ans

l’absence est près d’éclore

le coquelicot blanc

 

où la voix croit se taire

tout le ciel se repent

 

qu’au jardin de ma mère

chaque étoile à son tour

ferme avec mes paupières

les yeux menteurs du jour

 

quand la cloche t’appelle

pour enterrer tes jours

 

Où les couleurs sont-elles

dès que la nuit y voit

Le rouge étend ses ailes

sur le blanc mort de froid

 

et nul ne dit le nombre

des hivers écoulés

 

Sur des lèvres où sombre

un papillon gelé

c’est entre une ombre et l’ombre

tout un âge en allé

 

Le jour qu’un pas efface

sous un ciel fait d’un nom

n’est plus l’homme qui passe

craint l’ombre et s’y confond

mais l’aube sans visage

que son regard sera

dans la blancheur des pages

où la neige est l’image

d’amours qu’on ne voit pas

 

Sois moins triste on t’écoute

plaider tes maux d’enfant

à l’absente qui doute

du coquelicot blanc

 

Ton nom ce n’est personne

mais son propre secret

tout le noir qui pardonne

les bois dans un bouquet

 

Cueille une fleur de glace

de loin le froid se voit

ce qui brille où tu passes

 

Si ce n’était pas toi

CHANTELAINE

I

Dansant sur l’herbe tendre

j’ai trouvé mon ami

menant son chien Lundi

qu’ailleurs il allait vendre

et reviendrait m’attendre

avant la fin des jours

j’ai pris ces chrysanthèmes

et je les couds moi-même

sur la robe qu’il aime

pour ressembler au jour

 

Va jour et jour font deux

souris au plus heureux

qui te fait si jolie

avant qu’il ne t’oublie

pour fleurir dans tes yeux

II

Pleurant à ma fenêtre

à l’aube d’un mardi

j’ai voulu pour mari

l’amour qui fut mon être

mais ne sais le connaître

avec mes yeux déserts

dans son char d’hirondelles

quand il cherche avec elles

le cœur le plus fidèle

pour y pleurer la mer

 

Jour et jour ont fait deux

mais tu vivras pour eux

ton ombre les marie

de peur qu’ils ne te fuient

en te volant les yeux

III

À la messe des cendres

où revient mon ami

j’ai porté mercredi

mon cœur pour le lui rendre

comme il n’a pu le prendre

l’ayant trouvé trop lourd

chez moi je le rapporte

entre des doigts de morte

et verse sur ma porte

son poids tremblant de jours

 

Va jour et jour font deux

souris au plus heureux

qui pleure aussi de naître

pour un bonheur si vieux

qu’il trembla d’apparaître

et meurt de ce qu’il veut

BLANCHEVOLE

Qu’un vol de chauves-souris

amasse aux mains de la morte

le muguet où noir fleurit

le vent qu’il fait sous ma porte

 

Si blanche d’effacer

les jours qui l’ont suivie

elle attend du passé

trois fleurs pour y bercer

ce qu’endormait la vie

 

Dans la nuit d’une voix

tout son amour l’appelle

et s’est brisé trois fois

sur une ombre plus belle

où ce qui vécut d’elle

en se taisant la voit

 

Est-ce un laurier-tourterelle

qu’on ait planté pour des rois

et qui fleuri sans leur plaire

rende sa flamme à la terre

où l’on l’embaume avec toi

 

Toute une nuit où te taire

les baisers les pariétaires

ne sont pas les fleurs d’ici

ferme tes yeux de souci

dans le bouquet de paupières

qu’achève aux mains de la terre

le vol des chauves-souris

 

Ne m’apprends rien du silence

que mon plus beau jour te doit

s’il a passé l’espérance

pour être seul avec toi

 

Qu’il fit froid ce mai dimanche

attelé d’un cheval noir

qui tirait le lit de planches

où tu tendais pour me voir

le bouquet de tes mains blanches

ENVOI

Puisse en l’attente qu’il endure

Mon cœur las de vivre à demi

Mourir d’entendre le murmure

Qui tient ce qu’il aime endormi

 


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

en novembre 2021.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Sylvie, Marie B., Isa, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Bousquet, Joë, La Connaissance du Soir, Paris, Gallimard (nrf), 1947. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, La nuit tombe sur le village, a été prise par Laura Barr-Wells.

— Dispositions :

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