Paul Boiteau

AVENTURES DU
BARON DE TRENCK

d’après ses mémoires

1853

bibliothèque numérique romande

ebooks-bnr.com

 

 


Table des matières

 

AVANT-PROPOS. 4

I.  Le cabinet de Frédéric II. 7

II.  Quelques pages d’un dossier. 16

III.  L’école de la cour et de la ville. 26

IV.  Madame de Quedlimbourg. 32

V.  Coup de vent sur la girouette. 39

VI.  La prison de Glatz. 51

VII :  Tentatives d’évasion. 56

VIII.  Voyage d’aventurier. 65

IX.  En Autriche. 80

X.  En Moscovie. 85

XI.  Les procès. 94

XII.  Magdebourg. 101

XIII.  Lutte héroïque. 108

XIV.  Premier chapitre de l’Exode. 129

XV.  Luttes nouvelles. 135

XVI.  Où le héros fait du commerce. 139

XVII.  Où l’on retrouve un ami. 146

XVIII.  La réhabilitation. 156

XIX.  Les dernières années. 164

XX.  Conclusion. 175

Ce livre numérique. 177

 

AVANT-PROPOS.

Le baron de Trenck est le Latude de l’Allemagne.

Nos grand’mères ont pleuré plus d’une fois en lisant le récit de ses aventures ; et nous-mêmes, tout jeunes, n’avons-nous pas eu le frisson, le soir, quand le Magasin des Familles nous racontait quelque chose de ce qu’il a souffert dans sa prison ? Les histoires lamentables ont le privilège de se faire lire à tous les âges, quel qu’en soit le style ou la composition. En vertu de ce privilège, et bien qu’on l’ait racontée avant nous, ce que, du reste, nous ne savons que par ouï-dire, nous racontons ici celle de Trenck.

La lecture de ses Mémoires est pénible à cause de ses digressions soi-disant philosophiques et des incroyables morceaux d’éloquence que sa vanité excessive et son vieil âge, l’âge un peu radoteur, lui font écrire à tout bout de champ. Ces Mémoires sont d’ailleurs incomplets ; ils ne disent pas toute la vérité et ils s’arrêtent, naturellement, avant la mort de leur auteur.

Nous n’avons pas la prétention de savoir mieux que lui ce qui lui est arrivé ; mais, ayant fait partie du public, nous savons peut-être mieux ce qui intéresse les gens dans le récit de ses infortunes. D’ailleurs nous avons pu soulever le voile que Trenck a jeté à dessein sur certaines parties de son histoire, et faire ainsi grâce aux lecteurs de toutes les circonlocutions et de tous les ambages employés par notre héros lorsqu’il s’est mis à raconter ses aventures. Rien n’est plus impatientant que les obscurités qui restent dans l’esprit après la lecture de son réquisitoire. Nous espérons qu’on en rencontrera moins dans ce livre.

Un illustre écrivain, George Sand, a eu l’occasion d’amener Trenck sur la scène dans deux de ses beaux ouvrages, Consuelo et la Comtesse de Rudolstadt ; il en a peint la physionomie avec un coloris qui nous manque et une liberté qu’il ne nous est pas loisible de prendre. Ce sont là des romans, et nous ne sortons pas de l’histoire.

Si nous ajoutons quelque chose aux Mémoires de Trenck, ce n’est que pour les compléter sans en détruire l’ordonnance et sans altérer la vérité. Nous avons consulté pour cela quelques-uns des écrivains qui se sont occupés de la Prusse, au siècle dernier[1] ; et, parmi eux, celui qui nous a été le plus utile, est Thiébault, qui a fait un ouvrage intéressant, et même agréable, sous ce titre laconique : Mes souvenirs de vingt ans de séjour à Berlin, ou Frédéric le Grand, sa famille, sa cour, son gouvernement, son académie et ses amis littérateurs et philosophes.

Un mot maintenant, et ce sera le dernier, sur la forme qu’on a donnée à ce récit des infortunes du baron de Trenck. On a cru que les lecteurs pouvaient très bien réfléchir eux-mêmes et s’apitoyer sur le sort de ce malheureux. Par conséquent, on n’a pas assombri à plaisir une histoire qui est suffisamment triste ; et, faisant un livre sur les Mémoires de la victime, on l’a fait tout à la fois le plus vrai et le moins larmoyant qu’on a pu.

PAUL BOITEAU.

I.

Le cabinet de Frédéric II.

Au mois d’août de l’année 1743, le roi de Prusse, Frédéric II, était venu à Berlin. Entrons au palais pour y faire connaissance avec Sa Majesté, le conquérant de la Silésie et le futur vainqueur de Rosbach.

Il fait beau soleil et il est dix heures. Le roi est levé depuis quatre heures du matin, c’est-à-dire qu’il a travaillé déjà six heures avec ses secrétaires et son premier aide de camp.

« Mon enfant, dit-il, en regardant sa montre, à l’un de ses valets, faites entrer M. de Trenck. « Et, en attendant celui qu’il avait appelé, Frédéric se mit à jouer avec ses levrettes, les poursuivant sur ses vieux fauteuils recouverts de toiles roses, et se mettant fort en colère si l’une d’elles faisait mine de toucher aux papiers dont presque tous les meubles étaient chargés, autour de sa table à écrire. « Laissez cela, vilaine ; c’est de la prose de M. de Voltaire. Eh, morbleu ! tu ne te gênes pas, Rosine ! Sais-tu ce que tu vas gâcher là ? l’état de mon escadron des gardes. Détalez, mademoiselle, ou je vous fouette sans pitié. »

Pendant ce temps-là un valet de pied descendait dans la cour du château et invitait à le suivre chez le roi l’un des gardes du corps de Sa Majesté, beau et grand jeune homme de dix-huit ans, qui s’était assis au soleil sur un banc, et lisait Horace. Le valet et le jeune homme prirent l’escalier qui conduisait à la salle des tapisseries des Gobelins, entrèrent à gauche dans la salle de la table ronde, ensuite dans la salle d’audience, et, traversant vers une de ses extrémités la bibliothèque du roi, pénétrèrent dans la rotonde qui servait de cabinet à Frédéric.

« Ah, vous voilà, monsieur ! dit le roi ; vous ne vous pressez guère.

— Sire, j’attendais vos ordres.

— Où cela, monsieur ?

— Dans la cour, sur ce banc qui est au soleil, à côté de ces deux ormes. » Et, disant cela, Trenck écartait les rideaux verts de l’une des fenêtres, et montrait au roi un grand banc de pierre sur lequel étaient alors assis deux cuisiniers du château.

« Là où Noël et Joyard, mes excellents amis, devisent à leur aise, sur la façon dont on doit assaisonner le potage aux salsifis que j’ai commandé hier pour mon dîner d’aujourd’hui ? C’est donc vous, monsieur, que j’y voyais tout à l’heure lisant un petit livre rouge. Quel était ce livre ? un petit roman de France, je présume ; quelque conte bleu fait pour les chambrières ?

— Sire, c’était Horace.

— Ah bah ! monsieur le garde du corps, vous lisez Horace ! Mais j’en suis ravi, je vous assure. Horace ! un ami que je voudrais avoir et avec qui je jaserais volontiers quand ma besogne est finie. Vous savez donc bien le latin, monsieur le baron de Trenck, et ce ne sont pas des contes que l’on m’a faits quand on m’a parlé de vos brillantes études à l’Université, où vous avez eu, je crois, un duel à quatorze ans, et chez ce bon Christiani, du collège des Boursiers de Grabenschen, qui vous a instruit comme Pic de La Mirandole ? Vous voyez, monsieur, et Frédéric souriait, marchait à grands pas et s’arrêtait en frappant sa botte avec une badine, que je sais très bien ce qui vous concerne.

— Votre Majesté, répondit Trenck, est trop bonne assurément.

— Quoi ! des fadeurs ? vous aussi ! Je ne suis pas trop bon, monsieur ; mais j’aime à connaître à fond ceux dont je me dois servir.

— Votre Majesté ne m’empêchera pas de la remercier pour m’avoir pris à son service.

— Vous me remercierez tout à l’heure. Vous avez eu encore un duel l’année dernière, n’est-ce pas ? Et, trois jours après avoir soutenu vos thèses dans la grande salle de l’Université, vous avez mis cinq pouces de fer dans la hanche d’un inconnu ? Quinze jours plus tard, vous avez envoyé encore à l’hôpital, avec deux blessures, un lieutenant de service. Si j’avais su cela plus tôt, monsieur, vous ne seriez pas dans mes gardes. Je n’aime pas les tapageurs.

— Sire, je n’ai jamais provoqué personne.

— Je le sais ; je le savais. Quel âge avez-vous ?

— Je suis né le 16 février 1726.

— Ce qui vous fait aujourd’hui ? Allons, vite, calculez ; répondez. »

Le jeune homme répondit : « Dix-sept ans et demi.

— Moins deux jours ; soyez donc exact dans vos calculs. Vous avez une sœur et deux frères ?

— Oui, sire. Notre père nous a tous élevés avec les plus grands soins, dans l’espérance de nous voir servir comme il faut Votre Majesté.

— Je sais aussi cela. Un digne homme que votre père ! c’était le meilleur général-major de la cavalerie prussienne. Tâchez de lui ressembler, monsieur. Et, si vous le voulez, cela vous sera facile : je vous y aiderai. Répondez-moi d’abord : comment trouvez-vous le service ?

— Un peu fatigant, sire ; nous n’avons pas en huit jours huit heures de repos.

— Et moi, je n’ai pas une heure en un mois.

— Sire, je ne me plains pas. Tout au contraire, je m’estime aussi heureux que possible d’appartenir à ce corps de cavaliers d’élite qui, chaque jour, en pleine paix, courent tous les dangers de la guerre, et qui, sous les yeux et par les soins de Votre Majesté, sont devenus les premiers cavaliers du monde.

— À merveille ; ne me flattez jamais que de cette façon, si vous voulez rester mon ami. Tenez, prenez ce livre sur ce fauteuil. » Frédéric désignait à Trenck un volume fatigué par de nombreuses lectures et rempli de petits papiers de couleurs différentes, qui semblaient servir de signets.

« C’est un Racine ; connaissez-vous Racine ? »

Et, sans laisser de temps pour la réponse, Frédéric ajouta :

« Faites-vous des vers ?

— J’en ai fait quelquefois.

— Vous m’en montrerez. J’aime cela, moi aussi, et j’en fais le plus possible ; faire des vers est mon plus grand plaisir ; c’est une vraie jouissance ; je suis bien aise que vous la connaissiez. Eh bien, jeune homme, pendant que je vais relire un griffonnage, apprenez-moi les chœurs du premier acte d’Esther ; je vous les ferai réciter. »

Trenck prit le livre et se mit à lire ce que le roi lui indiquait ; il n’eut que le temps de faire une seconde lecture. Au bout de quelques minutes, Frédéric, qui s’était approché d’une fenêtre et, toujours debout, avait donné quelques coups de crayon sur cinq ou six feuilles de grand papier couvertes déjà de ratures, se dirigea vers Trenck, et lui prenant le livre des mains : « Récitez, lui dit-il, et faites ce que vous pourrez pour ne pas oublier un vers. » Trenck n’oublia pas une syllabe.

Il était jeune, sûr de sa mémoire, joyeux d’être distingué par son roi, et ambitieux de le satisfaire ; il récita les vers du poète français avec une expression qui plut à Frédéric.

« C’est bien, lui dit celui-ci quand il arriva au dernier vers ; prenez maintenant cette feuille de papier ; elle contient les noms de cinquante soldats : dans cinq minutes, soyez prêt à me les nommer tous. »

Et Frédéric reprit ses feuilles de papier pour les couvrir de nouveaux signes hiéroglyphiques. Puis, sa besogne terminée, il les jeta dans un grand carton et recommença son métier de maître d’étude. Il fut une seconde fois satisfait.

« On m’avait parlé de votre mémoire ; je viens de l’essayer. De mieux en mieux, mon ami. Voici deux petites phrases, ajouta-t-il, en montrant du doigt à Trenck deux lignes qu’il venait d’écrire lui-même au crayon ; faites-moi deux lettres là-dessus, l’une en français, l’autre en latin : ou mieux écrivez vous-même la lettre latine, pendant que vous me dicterez la lettre française. Vous avez le roi de Prusse pour secrétaire. »

Il ne fallait jamais hésiter avec Frédéric II ; Trenck fit ce que le roi désirait, et, quand les deux lettres furent finies, il fallut voir le prince placer les deux mains sur les épaules du jeune homme, qui le dominait de toute la tête, le regarder fixement, et enfin s’écrier, en lui fouettant les bottes de sa badine : « Petit Jules César ! Monsieur tranche du Jules César. C’est bien, très bien, mon enfant ; je suis content de vous. Mais, voyons : pourriez-vous me tracer de mémoire le plan de la Silésie ou celui de la Bohême, à votre choix ?

— Sire, je les tracerai tous les deux ; » et sur-le-champ Trenck saisit un crayon et jeta sur le papier une esquisse très ferme des principales lignes géographiques de ces deux pays.

Frédéric le suivait des yeux avec attention ; au dernier coup de crayon, il l’attira vers lui et l’embrassa.

« Trenck, lui dit-il, je te fais cornette des gardes du corps. Sois toujours le même. La nature t’a doué d’une vive et forte intelligence, d’une admirable mémoire ; tu es laborieux, instruit, actif, intrépide. J’ai besoin de lieutenants tels que toi pour faire la grande guerre en Europe. À tous leurs petits généraux de cour, formés sous les cotillons des favorites, je veux opposer de vrais capitaines, élevés dans l’étude des lettres et des sciences, amis de leur souverain plutôt que ses sujets.

« Sais-tu pourquoi je vous donne quatorze jours d’arrêts quand, huit minutes après le coup de clairon qui sonne le réveil, vous n’êtes pas à cheval, à votre rang, armés de pied en cap ? C’est pour faire de vous, mes enfants, les plus agiles soldats du monde, comme vous êtes déjà les plus intrépides.

« Tu as perdu trois chevaux, coup sur coup, dans les manœuvres. Eh bien ! cela t’aura appris à en perdre d’autres sur le champ de bataille, et à prendre à l’ennemi ce qui te manquera. J’ai vu avec joie que, parmi tes compagnons, tu es le meilleur cavalier ; je t’ai fait cornette, ce n’est pas assez : à partir de la semaine prochaine, tu formeras notre cavalerie silésienne aux nouvelles manœuvres ; et, ma foi, si tu n’es pas content de moi, je ne sais plus comment récompenser ceux qui me paraissent bons soldats.

« Tu es un beau garçon ; tu dois avoir de petites histoires secrètes. »

Et Frédéric regardait Trenck qui rougissait.

« Sire, je jure à Votre Majesté que je n’ai de ma vie songé à plaire qu’à mon roi.

— Eh bien, monsieur, si ce n’est aujourd’hui, ce sera demain que vous serez distingué par les belles. Prenez garde à Capoue, prenez-y garde. Toutefois, il faut bien que l’ami de Frédéric II prenne sa part aux fêtes de la cour et soit des réunions intimes. Désormais, monsieur le cornette, vous viendrez souvent ici. Voltaire, Jordan, La Mettrie sont de bons diables ; ils auront l’esprit de voir que je vous aime, et ils vous aimeront. »

À ces mots, Frédéric II tendit la main vers Trenck, qui la saisit et la pressa sur ses lèvres.

« Retournez chez vous, monsieur le cornette, ajouta-t-il ; votre nomination vous y suivra. Il est onze heures moins un quart ; j’ai le temps de tailler de la besogne à bien des gens. Adieu. » Trenck salua et sortit pour courir vers ses amis, auxquels il annonça la bonne nouvelle. Ce jour-là justement il avait trois ou quatre heures de repos ; il en profita pour monter à cheval et galoper seul dans la campagne, par un chaud soleil d’août, parlant au moindre buisson de son bonheur présent et de sa gloire future.

Pendant ce temps, Frédéric II s’était assis sur son fauteuil et transcrivait une épître à Voltaire. Ces soins poétiques ne devaient lui prendre que dix minutes ; il avait réservé trente-cinq minutes à l’inspection des comptes de son trésor privé, de sa chatouille, comme on disait, et une demi-heure à l’étude de quelques difficultés de flûte. À midi le dîner l’attendait.

Lui-même, selon son habitude, en avait, la veille, composé la carte en français. Voici comment ce prince extraordinaire écrivait notre langue :

« I. Soupe aux salssifie ;

« II. Ailles de perdros glacées aux cardons

en petit poix ;

« III. Petit pâtés à la romaine ;

« IV. Des alloëtes ;

« V. Des clops de vau à l’angloise[2]. »

Et ainsi, attendant ses ailes de perdreaux glacées aux cardons et ses petits pâtés à la romaine, Frédéric II faisait lui-même les additions et les soustractions destinées à régler ses comptes de finances. De temps en temps il se levait pour donner un peu de jour, en écartant les rideaux, à son cabinet, qui était sombre ; ou bien encore il retirait de ses poches une dizaine de tabatières remplies de tabac d’Espagne, qu’il rangeait en bataille sur son bureau.

Et ainsi, l’heure du dîner venant à midi, toute la correspondance de l’État était faite, toutes les affaires courantes expédiées, le service militaire réglé dans tous ses détails, les comptes de finances mis à jour, une difficulté de flûte étudiée et vaincue, et une épître à Voltaire scandée aussi exactement que possible.

II.

Quelques pages d’un dossier.

Si, malheureusement, ce n’était pas une loi de l’art qu’il ne faut multiplier les préfaces dans un livre, quelque piètre et menu qu’il soit, je me hasarderais bien à en placer une petite ici et à expliquer théoriquement l’existence de ce second chapitre.

Malheureusement encore, il n’est permis de parler familièrement à ses lecteurs, en dehors de son sujet, que sous la condition d’être infiniment spirituel.

Ce qui fait que l’auteur doit continuer son chemin sans mot dire, bien qu’il eût volontiers fait part à son monde de diverses réflexions, présumées par lui fort intéressantes.

On se bornera à remarquer que s’il est plus vif de lancer tout de suite le public dans un dialogue qui montre que les affaires du héros sont déjà dans un état très florissant, il aurait pu déplaire à quelques-uns de ne pas en savoir plus long sur les premières années de ce héros.

Pour les satisfaire on aurait voulu découvrir des documents authentiques sur la figure qu’il faisait en mangeant sa bouillie, etc. ; n’en ayant trouvé mie, on a tout bonnement glissé ici, en forme de chapitre second, quelques fragments assez longs d’un rapport fait sur le jeune Trenck, à la demande de Frédéric II.

Il n’y avait pas bien longtemps que Trenck était cadet aux gardes, lorsque le roi fit attention à lui au beau milieu d’une manœuvre : le cheval du jeune garde s’était abattu en sautant un fossé sous les yeux de Sa Majesté.

Trenck avait si vivement relevé sa monture et s’était si joliment remis en selle et en ligne, que le roi ne put s’empêcher d’en marquer son contentement à ceux qui l’entouraient.

« C’est un beau gaillard, disait-il.

— Votre Majesté le connaît, ajouta l’un des aides de camp qui entouraient Frédéric ; c’est le fils du général Trenck.

— Certainement, je le connais. Il n’y a pas si longtemps que son parent, Willich de Lottum, me l’a présenté. Et je l’avais déjà vu en 1740. À propos, Smith (et le roi se rapprochait de son aide de camp), faites-moi faire un petit rapport spécial sur lui. Qu’on y dise ce qu’on sait de ce qu’il a fait avant d’entrer dans mes gardes, et que cela me soit donné le plus tôt possible. »

Deux jours plus tard le rapport était livré, et c’est après l’avoir lu que Frédéric II avait mandé Trenck dans son cabinet.

Nous allons faire comme Frédéric, et, avant d’aller plus loin, parcourir un peu ce rapport.

« Né le 16 février 1726, à Kœnigsberg ; fils de Guillaume-Henri de Trenck, général-major de la cavalerie prussienne, chevalier de l’ordre militaire, mort, en 1740, gouverneur de province et seigneur héréditaire de Gross-Scharlack, Schatulack, Meicken et autres lieux. »

Premier article satisfaisant, d’autant plus qu’il y était fait une analyse détaillée des dix-huit blessures que le général avait reçues au service, et qu’il est toujours bon, quand on a pour métier le métier des armes, d’être le fils d’un homme qui a été général et qui a reçu dix-huit blessures.

Second article :

« À pour mère une demoiselle de la maison Derschau, fille d’un président du conseil supérieur de Kœnigsberg. »

Autre avantage, vu qu’un Derschau avait été ministre d’État et maître général des postes à Berlin, et que deux autres Derschau étaient généraux d’infanterie.

Les aïeux de Trenck étaient donc de bonne roche. S’il ne pouvait songer à se targuer d’être descendant des croisés, il pouvait du moins citer parmi ses pères quelques-uns des chevaliers allemands qui avaient fait, aux temps héroïques de la Prusse, la conquête du littoral de la Baltique et en avaient haché le sol à leur profit en margraviats, comtés ou baronnies teutoniques.

La tige des Trenck avait pris racine et fleuri d’abord en Franconie.

« Tempérament sanguin-bilieux, » disait le rapport.

Plus tard, nous verrons quelquefois le bilieux dominer, et cela ne nous étonnera pas.

Frédéric II apprenait ensuite que le jeune Trenck, né avec une noble passion pour l’étude et un esprit d’émulation très marqué, avait été confié, depuis l’âge de six ans jusqu’à sa treizième année, aux soins d’un habile gouverneur, qui sut tirer parti des qualités et même des défauts que l’on pouvait remarquer en lui.

Les études les plus fortes avaient nourri cette jeune nature si active, si avide. Les historiens et les philosophes latins étaient devenus ses livres favoris. Il avait aussi étudié l’Écriture sainte ; mais, de ce côté, les hommes de foi auraient eu peut-être à chercher querelle à son précepteur, qui ne profita pas de cet enseignement pour en faire un chrétien précoce.

Frédéric II jugeait cela indifférent.

De cinq heures du matin à six heures ou sept heures du soir, le jeune élève travaillait presque sans relâche, et son esprit, sa mémoire surtout, se développait rapidement au milieu de ces travaux substantiels.

On avait moins songé à le mettre un peu à l’école de la nature, c’est-à-dire qu’on ne songeait pas du tout à faire de lui un poète ; et lui-même, bien qu’il eût de bonne heure la manie de versifier, ne s’était jamais senti attiré vers ces folles et longues promenades que les enfants dans le sein desquels s’allumera le feu sacré préfèrent toujours aux heures de l’étude austère.

Aussi ses vers seront-ils des pièces sèches et simplement sentencieuses ; ce ne seront pas des poésies.

Frédéric II aimait encore cela.

Il n’eût admiré que médiocrement un jeune homme qui eût aimé à quitter ses livres pour aller le long des bois respirer les fortes odeurs du pré que le soleil couchant éclaire obliquement de ses derniers rayons violets.

Trenck avait aimé la campagne parce qu’il y a de l’espace, du champ pour les courses à cheval, des haies à franchir, des rivières à traverser en nageant ; il ne l’avait pas aimée parce qu’il y a des blés, du soleil et de l’ombre, parce qu’il y a de l’eau qui dort et de l’eau qui passe. Les buissons reverdis ne lui parlaient pas le langage secret du printemps ; s’il montait à cheval, c’était pour triompher de la distance, ce n’était pas pour savourer les paresseuses délices d’un voyage qui ne coûte aucune fatigue, en s’enfonçant lentement sous une allée obscure et fraîche, perdue au milieu de la forêt.

Et tant mieux : car le poète a besoin d’une vie douce et longtemps sereine, il a besoin de liberté pour ses fantaisies ; et Trenck voulait être soldat, officier, général.

La géographie et le dessin étaient de ses études celles qu’il préférait. L’escrime, la danse, l’équitation, tous les exercices du corps venaient s’y joindre.

Un petit paragraphe du dossier racontait quelques-uns des traits du jeune savant. On y voyait se manifester une vive disposition pour tous les tours où il s’agissait de se moquer des gens, soit en les effrayant, soit en leur dérobant des friandises : il se déguisait en fantôme pour troubler les nuits des servantes ; il se creusait la tête pour faire disparaître un joli panier de fruits, mentait à ravir pour détourner les soupçons, et pratiquait enfin avec la meilleure grâce et la plus belle facilité du monde toutes les supercheries que les Spartiates recommandaient à leurs enfants comme un excellent apprentissage pour une vie menacée et belliqueuse, et que nous autres nous aimons un peu moins à leur voir ainsi chérir. Comme le Laconien de l’histoire, s’il eût volé un renard, il se serait laissé déchirer la poitrine sans mot dire pour cacher son larcin.

Ce qui me conduit à penser que les phrénologues lui auraient trouvé la bosse dont les gens batailleurs, rudes athlètes de la carrière humaine, doivent avoir la tête embellie.

Guerroyer, c’est lutter, ruser, souffrir, oser. Trenck était né pour accomplir tout le détail des actions que supposent ces infinitifs, et Frédéric II en était ravi.

Il apprenait que, dans le sein de la famille du général-major, les plus petites querelles enfantines, entre Trenck et ses frères, se vidaient au moyen de sabres de bois.

Si le père disait : « Tu vois ce jeune homme ; il est bien instruit, il sait ceci, cela, » Trenck avait une grande envie de sauter sur le jeune homme et de le provoquer ou à croiser le fleuret ou à jouter publiquement sur le terrain universitaire et classique. Nul ne devait le surpasser ; il avait la conscience de ce qu’il valait et s’imaginait déjà être un grand homme.

Bref, il était furieusement présomptueux.

Tout le ferment des vertus romaines dont il avait appris à révérer la majesté s’agitait dans sa jeune tête et y faisait parfois un trouble fâcheux ; mais, pour le peindre tel qu’il était, il faut dire qu’il avait l’orgueil personnel, et, fier de lui-même, ne tirait aucune vanité de l’ancienneté ou de la richesse de sa maison.

Toujours l’orgueil antique. Et, à ce propos, on doit reconnaître l’influence du précepteur sur l’élève. Le maître semble avoir aimé beaucoup Brutus, Cincinnatus, Cornélie, mère des Gracques, et Caton d’Utique. Il en résultait que le jeune Trenck, élevé à cette âpre école de la liberté romaine, nourri du lait robuste de la philosophie des stoïciens et passablement disposé par lui-même à en suivre les préceptes pour arriver à la gloire, levait la tête haut et s’avançait vers les années à venir avec une singulière résolution.

« Très bien, disait le roi de Prusse en lisant les lignes du dossier de Trenck où les preuves de cette précoce énergie étaient recueillies, très bien ! Cela perdra de sa fougue et deviendra de la valeur, de l’ambition, de la gloire. »

À la fin de sa treizième année, Trenck quitta le logis paternel ; il était instruit autant qu’il pouvait l’être à cet âge et, malgré son extrême jeunesse, il était en état d’aborder les hautes études, les sciences, la vraie histoire, la politique, le droit.

Le rapport disait donc :

« Immatriculé en 1739 sur les registres de l’Université ; confié alors aux soins du professeur Kowalewsty, qui a formé plusieurs citoyens utiles à l’État. »

À treize ans, Trenck se trouvait sur les mêmes bancs que les jeunes gens de vingt ans passés qui forment le public ordinaire des académies allemande[3]. On devine facilement qu’il sentit toute l’originalité que cela devait lui donner, et accepta joyeusement son rôle d’enfant phénomène.

Enfant, il ne le paraissait pas trop, étant d’une constitution toute particulière, qui lui permit d’être grand et fort de bonne heure sans que sa santé ou son intelligence en souffrît jamais. Et de plus il était beau.

« A perdu son père en 1740, continuait à dire l’exact et judicieux rapport fourni par l’aide de camp ; sa mère s’est remariée au comte de Lostange, lieutenant-colonel du régiment des cuirassiers de Kiow, et est allée s’établir à Breslau avec son mari[4].

« Sa sœur s’est mariée au fils unique du général de cavalerie de Waldow, qui a quitté le service et vit dans ses terres, à Hammer, dans le Brandebourg.

« De ses deux frères, le puîné passa alors en qualité d’enseigne dans le régiment de Kiow ; le plus jeune rejoignit sa mère en Silésie.

« A pour tuteur, comme ses frères, le président de Derschau, son grand-père. »

Etc., etc.

Mais peu nous importe le reste. Nous connaissons les duels que Trenck avait eus à l’Université, et nous pouvons deviner que si, dans la maison paternelle, éloigné de toutes les luttes qui entretiennent l’émulation, il avait si avidement mordu au fruit amer de la science, ce fut bien autre chose là où il y avait des rivaux à éclipser, des couronnes à obtenir, des applaudissements à mériter.

Un de ses parents l’avait présenté au roi à la suite de son dernier triomphe, et il était devenu cadet dans l’escadron des gardes, où l’éclat de ses connaissances lui avait rapidement conquis le respect involontaire de ses camarades.

Frédéric II lui ouvrait la grande voie de la fortune. Aussi, comme il galopait à travers champs, à travers bois, dans la folle promenade qu’il était en train de faire pour obéir à cette ardeur, à ce violent besoin de mouvement qui nous saisit au moment où la joie nous arrive à pleins flots, comme un canal dont on ouvre les écluses !

Des feux de Bengale flamboyaient autour de lui. Il rêvait batailles, victoires, apothéose.

Lassé, il s’arrêta, attacha son cheval à un arbre et s’endormit sur l’herbe. Un rêve le prit et l’emporta dans les sombres régions d’une douleur mystérieuse : il renversait une femme en galopant sur la route. La femme blessée et furieuse, Mob, une vieille sorcière des légendes allemandes, le prenait par la main et l’entraînait dans un bouge écarté. Là, elle évoquait les puissances secrètes de l’enfer et prédisait au jeune cornette une sinistre destinée.

Au réveil, Trenck eut de la peine à se débarrasser d’une vague tristesse ; mais le soleil était toujours si beau, les champs si verts ! Le soir allait bientôt venir ; il reprit la route de Berlin lentement, presque pas à pas.

III.

L’école de la cour et de la ville.

En rentrant au quartier, Trenck trouva ses amis réunis pour fêter sa bonne fortune ; ils s’apprêtaient à mettre le feu à un superbe punch et chantaient gaillardement des couplets où les mots de gloire, de victoire, de lauriers et de guerriers revenaient plus souvent qu’à leur tour.

La soirée fut aussi gaie que possible, et, au moment où on allait se séparer, arriva une estafette qui remit à Trenck le brevet de sa nomination, avec l’ordre de se rendre chez le roi tous les jours, à l’heure des réceptions intimes.

Et dès le lendemain commença la vie nouvelle. Le jeune officier caracolait fièrement sous son étendard ; il était choyé des officiers supérieurs de la garde, et, quand venait le soir, il s’acheminait, avec une joie qui ne se démentait pas, vers la salle à manger du roi, qui l’avait admis à ses petits soupers.

Là on causait victoires, philosophie et littérature. De temps en temps Frédéric le prenait à part et lui faisait mille questions pour mettre encore à l’épreuve son esprit et sa mémoire. Il est inutile de dire que le brillant cornette l’enchantait de plus en plus.

Voilà donc Trenck, à dix-huit ans, échappé la veille des bancs de l’Université, officier dans la première garde du royaume et favori du grand Frédéric.

Le roi lui fit présent de deux de ses chevaux et de mille écus pour lui former un brillant équipage, et tout le monde s’étonna d’une pareille libéralité venant d’un maître qui n’avait pas l’habitude de récompenser de cette façon les plus grands services de ses officiers. L’attention de la cour se porta vite, par conséquent, sur celui que le roi honorait d’une aussi vive amitié ; on racontait chaque jour quelque anecdote sur le favori ; on vantait ses talents, son activité, sa belle prestance, sa figure, et sans doute on le jalousait un peu, mais tout bas.

L’hiver étant venu, la garnison des gardes du corps fut fixée à Berlin, comme de coutume ; non pas que Frédéric eût l’intention de les faire reposer pendant les mois de gelée et de neige, mais parce que, se faisant bourgeois de Berlin jusqu’aux premiers jours de printemps, il voulait avoir ses troupes d’élite sous la main. En été, c’était à Potsdam, au mois de mai à Charlottenbourg que l’on résidait ; mais à Charlottenbourg, à Potsdam ou à Berlin, qu’il plût ou fît soleil, qu’il y eût deux pieds de glace sur la rivière ou que les cailloux fussent à sec au milieu du lit, le boute-selle n’entonnait pas moins sa chanson aiguë dès quatre heures du matin. Seulement, à Berlin les postes étaient un peu moins sauvages ; on ne montait la garde qu’au château ou à l’Opéra. Et puis il y avait cet avantage, que les officiers jouissaient de la table de la cour et prenaient tous les soirs l’air du beau monde.

Trenck était tout disposé à se jeter avec ivresse au milieu de cette vie bruyante que le soir ramenait ; mais Frédéric, l’aimant en vérité, craignait pour lui les plaisirs mondains, et, au lieu de lui laisser faire ses prouesses de chevalier parmi les belles dames de la cour, il l’introduisit dans sa société choisie de philosophes, et voulut qu’il y jouât son rôle.

On sait que ce roi s’était fait une compagnie de littérateurs, comme il se faisait des compagnies de grenadiers et de gardes du corps, recrutant partout où bon lui semblait, et principalement en France. Voltaire, arrivé récemment à Berlin, Maupertuis (le docteur Akakia), Jordan, La Mettrie et le baron de Pœlnitz, formaient une petite académie privée, au milieu de laquelle le roi introduisit son ami Trenck.

Ce fut à cette école que Trenck se forma pendant tout un hiver ; il y apprit facilement, et pour la simple peine d’écouter des conversations charmantes, ce que la politique, la philosophie, les sciences et la poésie ont de plus curieux. À dix-huit ans, Trenck avait déjà fait des vers ; le roi s’en était montré ravi : il l’encourageait, il le pressait, et plus d’une fois les soirées du cercle intime commencèrent par la lecture d’une pièce de vers, prussiens ou français, composée par le cornette des gardes entre deux coups de clairon.

Voltaire, qui s’était fait volontiers critique et ratureur des poésies royales de son hôte, ne refusait pas de sabrer malignement celles du jeune cavalier. La Mettrie lui expliquait les parties obscures de sa métaphysique matérialiste ; il lui lisait l’Homme-Plante et l’enrôlait, bon gré, mal gré, dans son parti, abusant un peu de la tolérance de Frédéric et du jeune âge du néophyte.

Ayant toujours aimé les mathématiques et s’y étant même appliqué avec succès sur les bancs de l’école, Trenck se plaisait fort avec Maupertuis. Il se plaisait moins avec Jordan, dont le caractère sévère et l’esprit chagrin n’étaient point faits pour séduire un jeune homme, et qui aimait beaucoup mieux réfléchir dans un coin que de prendre part aux boutades de la conversation générale.

Comme Frédéric venait fort souvent présider cette petite compagnie, dont les séances avaient fréquemment la salle à manger du roi pour théâtre, il pouvait voir de quelle façon son favori savait jouer son rôle au milieu de ces hommes distingués. Plus d’une fois il le vit se lancer avantageusement au milieu des discussions les plus sévères et faire jaillir, au milieu des ténèbres amenées peu à peu par la dialectique, quelque vive fusée d’épigramme ou quelque brillante lumière de franchise.

« Vous irez loin, lui dit un jour Voltaire ; vous irez loin, mon ami, si vous n’oubliez pas tout à fait à la guerre qu’il y a dans l’homme une moitié de lui-même qui ne doit jamais s’enivrer de poudre. »

Frédéric ne se repentait pas de son choix. Loin de là ; et, dans son extrême ferveur d’amitié, il allait quelquefois jusqu’à donner raison au plus jeune des convives sur les plus spirituels ou sur les plus savants.

L’un d’eux, le baron de Pœlnitz, directeur des plaisirs du roi, c’est-à-dire de sa maison, de sa musique, de ses théâtres, et généralement de toutes les choses qui lui faisaient passer le temps sans fatigue, était celui de tous qui témoignait le plus d’affection pour le nouveau venu. Très désireux de ne rien négliger pour que Frédéric fût enchanté de lui, il faisait tout simplement sa cour au jeune homme que son maître aimait si bien.

Trenck, le voyant aimable, empressé et très en mesure de lui apprendre une foule de choses agréables, lui rendit bientôt tendresse pour tendresse. Il en résulta qu’assez souvent les séances de l’académie du palais furent ouvertes et levées sans que le baron de Pœlnitz et son ami y eussent paru : pendant ce temps-là ils visitaient les concerts, les théâtres, et Trenck était charmé de promener son bel uniforme dans les coulisses.

Peut-être bien que les dames du lieu l’auraient vu avec plaisir un peu plus complimenteur ; mais Trenck, tout en aimant beaucoup à s’apercevoir qu’on l’examinait, n’avait qu’à un faible degré le maintien prétentieux et les manières brutalement élégantes d’un hussard ; il était si jeune ! et depuis si peu de temps il avait quitté l’enclos sévère des collèges ou des casernes ! Ce qu’il cherchait, c’était le mouvement, le bruit ; il voulait s’instruire de tous les mystères de la vie du grand monde, mais il ne les supposait pas aussi nombreux et aussi variés qu’ils le sont en vérité.

Cela faisait que vivant au théâtre, dans la salle et derrière la scène, il ne contait fleurette à personne et s’amusait bien plus à étudier le jeu des acteurs que leur figure ou le mécanisme des décors d’opéra que le brouhaha des beaux fils qui papillonnent dans ces bocages de toiles peintes.

Ce n’était peut-être pas là le caractère que le baron de Pœlnitz eût aimé à lui voir ; mais il était ainsi fait, et rien d’ailleurs ne semble plus naturel.

Au surplus, sa vie était douce et de plus en plus animée par les songes de l’espérance.

Un jour Voltaire le prit à part et lui tint ce petit discours : « Mon ami, vous me paraissez d’une bonne étoffe, et je veux vous donner un conseil. Il est évident que le roi s’intéresse à vous. Malheureusement les rois sont des hommes aussi bêtes que les autres ; ils se font un jour des favoris, et le lendemain s’en dégoûtent. Votre tour de disgrâce pourrait venir. Précautionnez-vous contre cette possibilité, qui est une probabilité des plus probables. En d’autres termes, mettez du foin dans vos bottes, comme dit le peuple, et n’en rougissez pas. La pire chose ici-bas, c’est de paraître un imbécile, une dupe : or, un jeune favori qui reste là le bec ouvert et ne joue pas des pieds et des mains pour creuser la mine pendant qu’il le peut, est une dupe de sa jeunesse et un imbécile abêti par la paresseuse espérance. Faites votre métier de favori, qui est un métier comme un autre : taillez, rognez, pillez tant qu’on vous le permettra. Plus tard, vous rirez de tout ce qui pourra vous arriver, et vous reconnaîtrez que je vous ai donné un bon conseil. »

IV.

Madame de Quedlimbourg.

Mais Trenck n’était pas Voltaire, et il était jeune. Voici comment il joua son rôle de favori.

On célébrait les fêtes du mariage de la seconde sœur de Frédéric avec le roi de Suède, et, en sa qualité d’officier des gardes, Trenck faisait le service d’honneur auprès de la nouvelle reine. Un soir qu’il y avait grand bal au château et que la foule se pressait de toutes parts, Trenck s’aperçut tout à coup qu’un voleur lui avait pris sa montre et avait enlevé un morceau du velours rouge de sa soubreveste avec une frange d’or. Il eut l’esprit de rire le premier de cette mésaventure ; il la raconta tout haut et souvent, sans en être confus, et bientôt on ne s’occupait plus dans toute l’assemblée que du vol singulier dont il venait d’être la victime. Trenck était connu de tous : on savait que ce jeune officier de belle mine était aimé du roi, qu’il l’avait séduit par les rares qualités de son esprit aussi bien que par ses talents militaires, et qu’il devait être bientôt l’un des premiers officiers de l’armée prussienne. Les femmes surtout avaient remarqué sa beauté virile, qui était relevée par la richesse de son costume, et plus d’une désirait dans son cœur que ce hardi cornette voulût bien soupirer pour elle. Trenck n’avait pas encore songé qu’il allait avoir dix-neuf ans, et qu’un officier de dix-neuf ans est censé devoir faire partout des conquêtes, en temps de paix comme en temps de guerre.

Une femme passa près de lui quelques instants après le vol et lui glissa un billet dans la main. En même temps elle lui disait tout haut : « Trenck, je saurai vous consoler de votre perte. »

Trenck était stupéfait ; il avait reconnu la sœur du roi, Amélie de Prusse, abbesse de Quedlimbourg, c’est-à-dire la plus jolie et la plus spirituelle de toutes les femmes de Berlin. Il rougit, ne répondit rien et alla lire son billet dans une galerie déserte ; il n’y vit que ces mots : « Soyez mon chevalier servant et venez prendre mes ordres demain matin. »

Le lendemain soir, il devait partir pour accompagner à Stettin la reine de Suède. La nuit, qui déjà était avancée, fut bien longue à son gré ; il n’osait reparaître dans les salles où la cour se réjouissait, et, seul, se promenant à grands pas, il écoutait avec une joie mêlée de crainte et d’étonnement les échos du bal qui arrivaient jusqu’à lui. Enfin le jour se leva, un pâle et triste jour de janvier ; mais toutes les voluptés du printemps s’étaient déjà glissées dans son cœur : il ne s’étonnait plus, il ne craignait plus ; il attendait, il espérait : l’amour entrait tout d’un coup dans son âme.

La princesse Amélie le reçut vers dix heures. Il resta une heure avec elle, et cette heure suffit : ils s’étaient juré une foi inviolable, ils s’aimaient et devaient s’aimer toujours. Que ceux qui ont lu l’histoire du Petit Jehan de Saintré se rappellent les premières heures du roman dont la dame des Belles Cousines était l’héroïne aimable ; ils comprendront ce qui dut se passer dans ce premier entretien. Trenck était beau, jeune, ardent, déjà célèbre ; la princesse Amélie l’aimait depuis quatre mois et le lui disait ; elle voulait qu’il l’aimât aussi. Comment repousser une aussi délicieuse prière ? Trenck s’agenouilla devant la sœur du roi et sortit aussi grand qu’un héros des temps antiques, ne rêvant plus qu’amour et que gloire.

Il partit le soir pour tenir sa place dans le cortège de la reine ; mais avec quelles nouvelles pensées il envisageait désormais son avenir ! Comme il dédaignait ceux qu’il avait crus jusque-là ses égaux ! Comme il se sentait plus digne de vivre, et comme il voulait vivre digne de celle dont il était aimé !

Au retour, les rendez-vous secrets commencèrent : on s’aima mystérieusement, on se réjouit d’avoir à braver quelques périls et à déjouer bien des calculs pour se revoir souvent, et souvent cueillir les fleurs du bel amour. Une seule personne, l’amie de la princesse, Mme de Kleist, était dans la confidence. Aucun homme ne sut rien de ce voluptueux échange de billets, de mots charmants et de baisers.

La princesse Amélie avait quelques années de plus que son ami ; mais elle était si enjouée, si douce, si bien aimante, que toute différence d’âge disparaissait et que Trenck oubliait même, en l’aimant à son tour de toutes ses forces, qu’il aimait la sœur du plus sévère et du plus soupçonneux des rois.

Que de fois les deux amants regrettèrent d’avoir été créés ce qu’ils étaient ! Comme il arrive toujours dans l’épanouissement du premier amour, les rêves pastoraux étaient ceux qui leur plaisaient le plus ; ils ne demandaient que le silence et l’ombre des bois pour y cacher leur bonheur ; ils avaient le culte des feuilles nouvelles, ils saluaient le soleil d’avril comme la douce image du Dieu de ceux qui aiment, et, quand Mme de Kleist avait écarté tous les obstacles, avec quelle douce ivresse ils allaient au fond des parcs pompeux chercher quelque gazon solitaire où fleurissaient les pâquerettes et sur lequel se balançaient les rameaux arrondis du frêne ! Le péril même était une source de plaisirs amers : on tremblait au moindre vent ; on se cachait avec effroi dès que sur la lisière de quelque taillis apparaissait une ombre ; et puis, le danger disparu, on courait follement dans les grands herbages, chantant des bergeries et se tenant la main.

Amélie aimait avec passion à interroger les astres ou les cartes sur les choses inconnues qui sommeillent dans les voiles du temps ; elle tirait les sorts ; elle consultait le destin sur l’avenir de son ami ; absent ou présent, elle ne vivait que pour lui et qu’avec lui. Trenck souriait de ces préoccupations constantes et cherchait à rassurer son amie toutes les fois que les prédictions se faisaient sinistres. « Qu’importe, disait-il, le fol arrangement de ces étoiles ou l’absurde langage de ces cartes ? Avaient-elles prédit que j’aimerais mon Amélie ? Que peuvent-elles pour m’effrayer ? Et, si elles disent la vérité, si ma vie doit bientôt perdre ses joies, n’aurai-je pas joui du moins de ce qu’elle avait de plus doux à m’offrir ? N’aurai-je pas aimé avec tendresse la plus belle, la meilleure et la plus aimante des femmes ? Ce souvenir de ces premières heures de ma véritable existence ne peut-il donc suffire pour en charmer les dernières ? Non, je ne t’oublierai plus, mon amie ; heureux ou malheureux, Trenck en fait le serment à genoux devant toi : je t’aime et je t’aimerai jusqu’à la mort. Que me fait le reste ici-bas ? N’avons-nous pas aussi la vie à venir, l’amour immortel ? »

Et Amélie se rassurait : ils causaient alors en toute sécurité des événements de la veille et de la prochaine rencontre. Riche et puissante, l’amie aidait son ami à faire figure au milieu de tous les officiers et de tous les grands seigneurs ; sa joie était de le voir sur son cheval fringant et sous son fier costume ; elle écoutait avec ivresse les éloges qu’on en faisait : c’était son œuvre à elle que tout le monde admirait, et ce Trenck, dont les femmes faisaient tout haut l’éloge, elle seule lui avait fait dire : Je t’aime.

Neuf mois se passèrent ainsi. Le roi ne voyait dans son favori que le plus bel officier et le plus vaillant de son armée ; il applaudissait, lui aussi, à ses succès ; il lui témoignait souvent son affection et lui promettait qu’à la prochaine guerre il saurait bien le mettre en état de couvrir son nom de gloire. Trenck recevait les éloges et les promesses avec un plaisir étrange et qui n’était pas sans un mélange d’inquiétude ; mais la première heure qu’il passait à Berlin, auprès de son amie, faisait s’évanouir toutes les ombres incertaines, et il ne trouvait plus sous ses regards que le soleil resplendissant, la lumière et les songes de l’amour. Quelques-uns de ses amis se demandaient bien pourquoi il ne restait plus avec eux, comme par le passé, et s’échappait si souvent des garnisons de Potsdam ou de Charlottenbourg pour prendre au galop la route de Berlin ; ils se disaient aussi qu’il devait avoir quelque chose de secret dans sa vie et que peut-être il allait jouer à la ville et qu’il y jouait avec bonheur, puisque ses équipages, les plus beaux de toute l’armée, étaient au-dessus de la richesse que son patrimoine lui permettait ; mais on avait peur de lui, et, d’ailleurs, on l’aimait.

Il ne cessait pas d’être poli et complaisant pour tous ; au contraire, il y avait dans ses actions quelque chose de joyeux qui désarmait toute colère et plaisait à chacun. Trenck voyait du reste que l’on s’étonnait quelquefois de ses promenades ; il n’en fit plus le jour : ce fut le soir, en cachette, qu’il sellait son cheval et partait. Le matin, il était de retour avant le boute-selle et paradait comme les autres, sans nulle fatigue : l’amour fortifie le corps et le cœur. Deux fois cependant il ne put arriver à temps : comme Roméo, il attendait le chant de l’alouette pour dire adieu à celle qu’il aimait, et deux fois le chant de l’alouette l’avait trompé. Le roi, qui n’aimait pas les inexactitudes dans le service, s’approcha de lui avec un front sévère ; Trenck s’excusa en disant qu’il s’était attardé à la chasse. Le roi sourit et passa.

Le roi savait-il déjà quelque chose ? Lui seul pouvait surprendre les heureux amants au milieu de la retraite prudente qu’ils s’étaient créée ; lui seul le pouvait : l’avait-il fait ? Et souriait-il, en songeant que ce hardi chasseur avait passé la nuit près de la plus aimable de ses sœurs, et qu’en bonne conscience il avait raison de ne pas le dire à son roi ?

Mais la guerre, l’horrible guerre, détestée des mères et des amantes, de toutes celles qui aiment, allait reprendre son cours. Voltaire était venu à Berlin, peut-être un peu pour parler au roi de certains projets éclos à Versailles, dans le cabinet du marquis d’Argenson ; et Marie-Thérèse allait avoir à lutter à la fois contre la France et contre la Prusse. Frédéric n’avait pas été long à reprendre ses armes qu’il tenait prêtes. Glorieux de jouer le rôle de défenseur de l’empire, de protecteur des princes allemands contre la maison d’Autriche, il se comparait à Gustave-Adolphe et se voyait avec plaisir, disait-il, appelé par la France à prendre la place de la Suède.

Et en effet, le 17 septembre 1744, il allait entrer à Prague avec quatre-vingt mille hommes : les armées autrichiennes, qui étaient sur le Rhin, reculèrent épouvantées, et Vienne fortifia ses remparts.

Mais qu’importait la pragmatique sanction à l’abbesse de Quedlimbourg ? Était-il temps déjà que Renaud sortît du jardin d’Armide ?

Il le fallut cependant : le cornette des gardes du corps devait planter à Prague l’étendard de son maître. Mais, avant le départ, quels longs adieux furent échangés dans le palais de la princesse ! Quand devait-on se revoir ? à quand les plus prochaines promenades sous les ombrages du parc ? Au lieu des douces conversations, le bruit des fusillades et du canon dans la Bohême. Ah ! qu’au moins il fut prudent ! qu’il n’achetât pas trop cher cette gloire dont il était fier de couvrir son nom pour la rendre fière elle-même : elle ne voulait pas d’un laurier teint du sang de son ami.

Et Trenck partit, par une nuit déjà froide, au commencement du mois de septembre, pour aller chasser les troupes de Marie-Thérèse de la Bohème et marcher sur Vienne. Amélie resta seule, pleurant avec Mme de Kleist, et passant ses journées à consulter de nouveau, à consulter toujours les interprètes de la destinée inconnue. Son clavecin, qu’elle aimait tant et que Trenck aimait aussi, ne sentit plus ses doigts légers glisser sur les touches d’ivoire ; elle avait appris des cartes qu’un malheur les menaçait tous deux.

V.

Coup de vent sur la girouette.

Ce ne fut pas du moins sur le champ de bataille que Trenck vit la fortune s’éloigner de lui. Il entra dans Prague en vainqueur avec toute l’armée prussienne et, plus tard, quand la France, abandonnant la partie, laissa Charles de Lorraine revenir du Rhin sur la Bohême et qu’il fallut rétrograder, moitié par dépit, moitié par force, il eut encore la chance de se distinguer dans la retraite et de tirer profit de ses mésaventures elles-mêmes.

Les mauvais temps et la rigueur du mois de novembre faisaient tomber comme des mouches les soldats de Frédéric ; une immense cavalerie barbare, les pandoures autrichiens, harcelait ses divisions affaiblies, brûlait ses magasins, fermait la retraite, empêchait de fourrager. Trenck était partout, multipliant ses prouesses et narguant les désastres de chaque journée. C’était un de ses cousins germains, François Freyherr de Trenck, qui commandait les pandoures et faisait le plus de mal aux Prussiens.

Un jour notre Trenck était allé au fourrage avec une cinquantaine de cavaliers ; son petit escadron, ayant envahi une ferme, s’était dispersé pour faire la chasse des bottes de foin ; tout à coup une bande de cavaliers autrichiens, qui était en embuscade, enveloppe la ferme et fait prisonniers les chasseurs de Trenck. C’était de la faute du chef qui avait manqué de vigilance. Heureusement, une partie de ses soldats s’étaient déjà jetés dans un monastère ; ils accourent.

Trenck reprend courage, fond avec eux sur les Autrichiens, délivre ses soldats captifs et enveloppe à son tour ceux qui avaient cru se saisir de lui. On revint au camp avec la joie du triomphe, et, comme en revenant on avait échappé aux embûches de huit cents pandoures, l’heureuse issue de l’affaire fut partout célébrée comme l’effet d’une héroïque valeur.

Le roi était à table lorsque Trenck arriva. « Vous êtes seul ? dit le roi. — Non, sire, je ramène vingt-cinq chariots chargés et vingt-deux prisonniers avec leurs chevaux. » Aussitôt Frédéric le fit asseoir à ses côtés, et le montrant à l’ambassadeur d’Angleterre, qui prenait sa part du dîner royal, il dit en lui frappant sur l’épaule : « C’est un des matadors de ma jeunesse. » L’écho de ces louanges devait réjouir à Berlin la pauvre abbesse désolée.

Trenck était loué ainsi et fait chevalier de l’ordre du mérite pour une action qui n’était au fond qu’une heureuse imprudence. Son noble cœur souffrait de cela ; il ne put supporter d’être traité en héros quand il méritait d’être puni, et il raconta tout à Frédéric. Le roi, qui l’aimait comme un père, ne fit que le louer plus encore et se mit à lui parler avec la plus grande bienveillance. « Sois toujours le même, lui dit-il ; suis mes avis, mon enfant, et fie-toi à ton général. »

Bientôt la campagne fut finie et l’on rentra en Prusse. Dans l’une des dernières marches, il arriva que le roi, s’étant trouvé presque seul avec un faible corps, faillit être pris par Trenck le pandoure, qu’une grave blessure empêcha seule d’enlever du même coup le camp, les soldats et la personne de Frédéric.

Le roi disait le lendemain matin à son jeune aide de camp : « Votre beau cousin nous aurait pu porter cette nuit un terrible coup. » Dans le milieu de décembre, on était à Berlin. L’amie joyeuse ne se lassa point d’embrasser et de fêter son jeune héros, que trois mois de campagne avaient couvert de gloire : pendant longtemps ils vécurent au milieu de toutes les joies délicieuses de l’amour heureux. Les rêves d’avenir recommençaient leur train capricieux : il fallait que bientôt Trenck fût un grand général. Son amie le voulait, maintenant qu’elle le savait heureux à la guerre et qu’elle était sûre d’obtenir pour lui, par ses prières, la protection du Dieu des armées.

Mais que les jours heureux sont des jours rapides ! S’il n’en restait le souvenir pour enchanter encore et consoler le reste de la vie, serait-ce une juste compensation donnée par le ciel pour tant de chagrins et de misères ?

Ils étaient ivres de leur insouciante félicité ; ils s’aimaient sans crainte et croyaient devoir s’aimer ainsi pendant de bien longues années. Hélas ! les cartes d’Amélie ne l’avaient pas trompée, et, bien qu’elle se plût enfin à les croire menteuses, elles avaient eu raison de prédire l’infortune.

Ce fut l’envie qui fit le mal.

Trenck avait dix-neuf ans et jouissait auprès du roi de toute la faveur qu’aurait pu désirer le plus illustre savant, le plus fidèle ministre ou le plus grand général de la Prusse ; on ne parlait que de lui à la cour ; toutes les femmes se donnaient du mouvement pour attirer son attention ; tous les hommes avaient deviné que ce jeune homme, dont les équipages étaient si opulents, devait être aimé d’une haute dame, bien riche et bien puissante, et quelques-uns peut-être avaient déjà été plus loin.

Sans doute on aurait été moins jaloux de sa fortune en amour, si elle n’eût été jointe à tant d’autres succès ; mais, se disait-on, ne devait-il pas bientôt passer sur le corps de tout le monde ? On eut peur pour soi, et ceux qui se trouvaient de plus près ses supérieurs, furent justement ceux qui s’effrayèrent.

Le commandant de l’escadron des gardes, Jaschinsky, un mauvais homme, jura d’arrêter ce jeune vainqueur dans sa carrière, et mit tout en œuvre pour saper sourdement les fondements de sa fortune. Il y eut une ligue formée : on s’associa pour dénoncer au roi le jeune aide de camp qui osait aimer la sœur de son maître, et aussi pour l’accuser d’intelligence avec son cousin, qui venait de si bien servir Marie-Thérèse.

Seulement il fallait du temps pour mener à bien cette œuvre perfide ; on sut le prendre.

Un lieutenant ouvrit la tranchée en hasardant quelques sarcasmes sur les amours secrètes de Trenck. Trenck le mena dans un fourré et lui coupa la figure. Le roi sut l’affaire, et déjà inquiété par ce que lui-même avait pu remarquer du manège mystérieux des deux amants, il montra un visage sévère à son jeune ami.

Quelques jours après, pour un léger retard, il l’envoyait aux arrêts, et comme Trenck, étonné, ne faisait pas de soumissions, il l’y laissait jusqu’au moment où la campagne d’été devait s’ouvrir.

Trenck n’eut que trois jours pour faire ses adieux à son amie et lui raconter ses premiers malheurs. Dieu sait ce que ces tendres cœurs eurent de soupirs à échanger et peut-être de larmes : il est si vrai qu’on a le pressentiment des choses sinistres, et qu’arrivé à ce qu’on croit les limites du bonheur, on voit de plus près quelle étroite barrière sépare l’extrême félicité de l’extrême infortune ! Et puis, quelque chose disait sans doute à ces pauvres amants que le mystère de leur vie n’était plus enveloppé des mêmes voiles. L’œil de Frédéric, l’œil d’un roi que la philosophie n’empêchait pas d’être orgueilleux, allait sc fixer sur le nid qu’ils avaient fait à leur amour.

Les ennemis de Trenck avaient avancé déjà la mine dont ils menaçaient son opulente prospérité. Un jour, à Berlin, et toujours pendant le repos qui avait suivi la première campagne, Jaschinsky lui avait conseillé, en causant avec une feinte négligence, d’écrire à son cousin d’Autriche pour lui demander deux chevaux hongrois. « S’il vous les envoie, disait-il, vous m’en donnerez un ; et ne craignez rien pour votre lettre. Nous ne sommes pas en campagne ; on ne peut rien vous dire pour avoir écrit à votre cousin germain ; c’est une correspondance de famille. D’ailleurs, je me charge de la faire passer en Autriche par le conseiller de légation de Saxe, dont je suis l’ami. »

Jaschinsky savait mentir : c’était de la femme du conseiller qu’il était l’ami ; et il en profitait pour ourdir la trame fatale. Trenck ne s’était défié de rien, et, quoiqu’il n’aimât guère celui qui le conseillait alors, il écrivit cependant la lettre.

Au mois de mai, la campagne était rouverte, il ne s’en souvenait plus.

Le chef des pandoures guerroyait encore dans l’armée autrichienne. Il arriva qu’une fois deux chevaux de notre Trenck furent enlevés avec leur palefrenier par un corps volant des pandoures ; le roi de Prusse, qui n’en était encore qu’aux soupçons d’amour, et qui aimait toujours son aide de camp, lui donna aussitôt l’un des chevaux de son écurie. Mais voilà que, le lendemain, arrive un trompette ennemi, ramenant le palefrenier et les chevaux avec ce billet :

« Trenck l’Autrichien ne fait point la guerre à Trenck le Prussien, son cousin. C’est pour lui un plaisir d’avoir retiré des mains de ses hussards les deux chevaux qui lui avaient été enlevés et qu’il lui renvoie. »

En apprenant l’histoire du trompette et du billet, Frédéric devient sombre : « Puisque votre cousin, dit-il à Trenck, vous a renvoyé vos chevaux, vous n’avez plus besoin du mien. »

Les manœuvres de l’envie commençaient à réussir. On osa même plaisanter assez haut sur la mésaventure arrivée au favori, et cela valut encore une balafre à un lieutenant.

La bataille de Strigau, livrée en juin, offrit à Trenck une occasion de faire taire tous les murmures et d’effrayer même ses ennemis : il fit trois charges qui lui valurent une gloire nouvelle, et lorsqu’il reparut, guéri d’une blessure reçue en combattant, le roi sentit se ranimer dans son cœur toute l’affection qu’il avait eue pour lui. Il voulut même fermer les yeux sur les infractions à la discipline, que l’amour de la chasse lui faisait souvent commettre.

Pendant ce temps la guerre continuait.

Amélie, aux aguets, épiait les courriers, et, sous le prétexte de l’intérêt qu’elle portait à son frère et aux soldats de la Prusse, lisait avidement les moindres bulletins qui arrivaient de la Bohême. Cette fois, Charles de Lorraine n’était plus en veine de triomphes ; il reculait à son tour ; mais ce n’était pas sa retraite que l’amante inquiète étudiait : elle voulait voir comment se conduisait son Trenck, ce que son Trenck faisait pour épargner ses jours, et elle avait la douleur de voir que Trenck se jetait toujours à corps perdu dans le plus fort de la mêlée.

À la bataille de Sorau, il était l’un de ceux qui avaient le plus vaillamment aidé Frédéric à battre une armée dont les forces étaient trois fois plus nombreuses que les siennes. Et Amélie, en apprenant cette glorieuse victoire qui semblait rendre la paix prochaine, ne pouvait s’empêcher de témoigner une joie si grande qu’on la croyait folle. Mme de Kleist savait seule que l’amour fraternel et l’amour de la patrie n’avaient pas exclusivement le privilège d’exciter ces transports.

Quelle joie, en effet, lorsqu’on a redouté de grands malheurs, de voir le temps s’écouler sans que les pressentiments soient justifiés ! Quelle joie pour une amante restée aussi loin des champs de bataille, d’entendre dire que la paix, qu’une paix glorieuse va ramener bientôt l’ami qui pendant de si longs jours pouvait mourir loin d’elle !

Aussi, comme la pauvre Amélie attendait impatiemment les événements, comme elle comptait les heures !

Eh bien, oui, la paix allait venir, et, glorieusement conquise, elle devait permettre à plus d’un vaillant chevaucheur de ramener son cheval aux pâturages de la Sprée.

Mais Trenck n’était pas l’un de ceux qui devaient se réjouir au sein d’un repos légitime : l’orage, longtemps amassé sur sa tête, menaçait d’éclater, et il éclata.

Quelquefois, dans les chaudes journées d’août, vous avez vu le ciel s’assombrir ; tous les souffles de l’air sont comme assoupis ; un grand silence se fait sous les bois, et je ne sais quelle vague tristesse enveloppe tout à coup l’âme et l’afflige. Puis un vent rude et froid se lève ; la poussière vole dans les sentiers ; tous les feuillages murmurent, et de larges gouttes de pluie tombent lourdement dans l’herbe : c’est la tempête qui vient.

Ce froid qui présage l’ouragan, cette tristesse invincible qui prépare l’homme au péril, Trenck sentait cela depuis quelque temps, et il n’osait se laisser abattre par de vagues pressentiments.

Deux jours après la bataille de Sorau, il s’était couché avec une fièvre qui l’accablait ; il resta une partie de la nuit sans dormir, avec ce malaise insupportable qu’un chagrin dont la cause est inconnue répand dans tous nos membres.

Enfin il s’endormit, mais le sommeil ne devait pas réparer le mal. Il rêva qu’il était sur le champ de bataille, et qu’après avoir chargé l’ennemi, il s’asseyait, épuisé de fatigue, derrière un caisson d’artillerie. Le combat continuait, mais il changeait de théâtre, et peu à peu la plaine où Trenck se reposait devenait déserte et silencieuse. La vieille Mob se glissa près de lui, hideuse comme il l’avait vue d’abord, et avec ce méchant sourire qui avait attristé son premier rêve.

Elle lui mit la main sur les yeux et l’endormit. Puis, d’une main rapide, elle glissait dans son sein une lettre écrite avec du sang sur un papier noir, et se retirait en silence.

Des hussards autrichiens accouraient alors et faisaient Trenck prisonnier.

Ce triste rêve eut pour effet de rendre la fièvre du malade plus ardente et plus amère. Il ne voulut plus dormir, s’habilla, et prit l’air aux pâles lueurs d’un matin d’automne.

Dans la journée, au moment où il se rendait auprès du roi, il lui arriva une lettre qu’il décacheta sur-le-champ, et qui disait ceci :

« Par votre lettre en date du 12 février, j’ai vu que vous désireriez que je vous procurasse des chevaux hongrois pour les dresser et les exercer contre mes hussards et contre mes pandoures. J’ai déjà appris, dans la campagne précédente, et je l’ai appris avec le plus grand plaisir, que le Trenck de Prusse est un bon soldat. Pour vous prouver mon affection et mon estime, je vous ai renvoyé vos chevaux pris par mes gens ; mais, si vous voulez monter des chevaux hongrois, venez, dans la campagne prochaine, m’enlever le mien en rase plaine ; ou bien venez trouver votre cousin, qui vous recevra à bras ouverts, vous regardant comme son fils et son ami. »

Petite lettre, mais venimeuse, et voici comme :

Jamais le Trenck d’Autriche (il l’a dit lui-même) n’avait reçu la lettre que Jaschinsky avait fait écrire au nôtre ; jamais il ne lui renvoya de réponse. C’était un coup monté par des traîtres habiles que Jaschinsky dirigeait. Lui-même était alors l’espion de Frédéric dans l’armée : il avait depuis longtemps une crainte excessive de la faveur dans laquelle s’était maintenu le jeune Trenck, et, comme il lui devait une forte somme d’argent, tous les motifs se réunissaient pour déterminer cet odieux soldat à mener bon train ses calomnies.

Ajoutons qu’une année après il était convaincu d’autres crimes et chassé de l’armée.

Frédéric avait les yeux ouverts sur Trenck : l’aventure des chevaux rendus avait commencé à éveiller ses soupçons ; depuis cette époque, il avait sans cesse été circonvenu par les ennemis du malheureux jeune homme ; il le pouvait croire coupable ; et, d’ailleurs, il savait peut-être enfin quelle était la dame mystérieuse pour laquelle Trenck feignait si souvent d’aller à la chasse, et qui lui fournissait les moyens de tenir une sorte de maison militaire aussi luxueuse que celle d’un général enrichi.

Une fois la lettre reçue, tout marcha vite. Jaschinsky avait eu soin d’être là lorsqu’elle parvint à Trenck ; il sourit et se retira.

Le lendemain matin, cinquante hussards arrêtaient Trenck et le conduisaient dans la forteresse de Glatz. On lui enlevait du même coup ses équipages, son grade et sa liberté.

Le même jour, Amélie s’était levée avec un malaise qui lui parut singulier ; elle avait rêvé toute la nuit des choses sinistres. Lorsqu’elle fut habillée, elle voulut descendre au jardin et, pour reprendre du cœur, visiter les allées le long desquelles son ami lui avait dit souvent des mots si doux ; une pluie subite la chassa. Elle revint triste, et, tombant dans les bras de Mme de Kleist, fondit en larmes sans pouvoir se maîtriser : « Ma chère amie, lui disait-elle, il me semble que le ciel est de plomb, et qu’on ne respire plus sur la terre. Ah ! malheureuse que je suis, ils se sont battus là-bas, et Trenck est blessé. »

VI.

La prison de Glatz.

Glatz est la clef de la Silésie ; c’est une ville forte dominant la vallée de la Neiss, qui sort des monts Sudètes, entre la Bohème et la Moravie, et va se jeter dans l’Oder. Tout le pays est triste et sauvage. C’est dans la citadelle de la ville que Trenck était enfermé.

Quelle profonde douleur que celle de la captivité, quand on a vingt ans, qu’on avait rêvé la gloire et qu’on vivait déjà d’amour ! Les souvenirs, si doux lorsque la vie a suivi son cours naturel, ne sont plus alors que d’âpres aiguillons qui déchirent le cœur. Trenck sentit cet horrible supplice : il tombait tout à coup, et sans savoir pour quelle faute, de la vie la plus éclatante à la plus incompréhensible et à la plus amère obscurité. Son orgueil d’innocent le soutint, mais l’exalta ; au lieu d’être humblement triste, il fut superbe ; et, pendant qu’une de ses lettres, confiée à des mains sûres, allait rassurer sur sa vertu l’amie qui n’en voulait pas douter, une autre lettre, altière et indignée, demandait justice au roi et nulle grâce. Amélie retrouva tout son courage, lorsque le danger qu’elle avait pressenti lui fut enfin connu ; elle envoya de l’argent et des promesses ; elle pria Dieu avec ferveur. Le roi, que les envieux environnaient et trompaient, ne vit dans l’orgueil de son favori qu’une rodomontade qui ne prouvait nullement l’innocence ; et, au lieu de le faire juger ou de l’élargir après l’avoir puni, il le laissa captif dans la citadelle isolée.

Cependant aucun ordre n’avait été donné pour que cette captivité du jeune officier fût un châtiment cruel : Trenck était prisonnier, mais il n’était pas traité comme un criminel dont les crimes sont avérés. L’argent qu’il avait reçu d’Amélie lui permettait de tenir table ouverte ; et comme on n’a guère, en prison, d’autre plaisir que celui de dîner en paix et à son heure, Trenck se plaisait à se faire confectionner, moyennant le prix qu’on en voulait, d’excellents petits festins, auxquels il invitait les officiers de la garnison.

Ces messieurs étaient ravis d’avoir un hôte aussi opulent, et fêtaient sans aucun scrupule les vins choisis qui arrosaient le gibier rôti à point. On causait et on se faisait des moitiés de confidences. Naturellement, Trenck ne s’avouait pas coupable ; mais il donnait très clairement à entendre que son intention était d’attendre qu’on lui fît justice, et nullement de s’humilier pour obtenir sa grâce. Vu la qualité des vins et du gibier dont il était question tout à l’heure, les officiers se plaisaient à lui voir ces idées, et l’imitaient à n’en pas démordre.

Ils se faisaient bien, à part soi et chacun avec soi-même, ce petit raisonnement :

Il est coupable, puisqu’il ne tient pas à demander sa grâce et qu’il a tant d’argent. Profitons-en de toute manière. Ou bien il séjournera ici, et alors nous ne dépérirons pas en buvant son vin et en mangeant ses filets de chevreuil ; ou bien il voudra s’en aller, lorsqu’il sera las de la caserne. Ce cas échéant, il ne voudra devoir sa liberté qu’à lui-même, et pour cause. Il lui faudra un complice. Ce complice, ce sera moi, s’il a l’esprit de me choisir. Rien n’est plus facile que de nous sauver d’ici, si nous nous trouvons quatre ou cinq bons diables dans le complot. Le seigneur est riche ; il payera bien. Nous irons n’importe où jouir d’une aisance pacifique ; et cela vaudra bien les Invalides de Berlin, malgré la devise du fronton : Læso, sed invicto militi.

La conclusion de ces raisonnements était que chacun conseillait à Trenck d’attendre patiemment le moment où son procès serait jugé.

Et Trenck suivait facilement ces conseils, ignorant alors que demander humblement au roi de juger son ancien ami c’était être sûr d’obtenir sa grâce et de rentrer dans toute sa faveur. Certainement Frédéric était trompé ; il croyait Trenck traître. Trenck devait se disculper. Quant au crime d’amour, la sœur préférée du roi n’en aurait-elle pas bientôt fait absoudre celui qu’elle aimait ? Si ce n’était pour lui, pour elle au moins Trenck devait chercher à laver son nom par tout moyen et à confondre ses ennemis. La réhabilitation, c’était la rentrée en grâce, la conquête nouvelle de la gloire ; c’était surtout le bonheur tranquille de l’amour ; c’étaient les longues entrevues pendant la paix, les doux baisers, les touchants adieux avant la guerre et, au retour, la joyeuse reconnaissance, les serrements de main, les entretiens rassurés et sans fin.

La jeunesse fougueuse montait comme un vin amer à la tête du prisonnier ; il ne voulut voir que l’outrage et ne consentit pas à demander un pardon dont il n’avait nul besoin devant sa conscience. Au lieu donc de venir à résipiscence, Trenck s’enfonçait chaque jour davantage en ses projets d’héroïque indépendance. Voyant les officiers qui le gardaient d’une si belle humeur, et jugeant avec assez de raison que des complices devaient être faciles à trouver dans une garnison de soldats disgraciés, c’est-à-dire mécontents, il ne craignit pas, au bout de quelque temps, de s’ouvrir à ceux qui lui semblaient être les meilleurs de tous. Dès le premier jour des confidences, il s’aperçut que ces conjectures étaient fort raisonnables, et que l’argent n’était pas seulement le nerf de la guerre, comme disent les politiques. Un capitaine promit sa coopération active et indiqua les officiers à embaucher ; ceux-ci régalèrent quelques soldats au nom du prisonnier et tout alla pour le mieux. Trenck avait déjà fait cinq mois de prison.

Mais le capitaine qui devait fuir avec lui le trahit quelques jours avant le terme fixé pour la fuite, et trouva sans doute plus de profit dans une opération stratégique, vulgairement appelée changement de front ; Trenck le punit trois ans plus tard en lui cassant la tête d’un coup de pistolet ; mais ce nouveau traître avait compromis les officiers que le captif avait gagnés, et l’avait lui-même rendu coupable d’une faute réelle qui pouvait paraître et qui parut au roi la preuve de ses fautes supposées.

Dès ce jour commençait véritablement la série de ses longues infortunes. La calomnie les avait fait naître ; l’imprudence de Trenck, son aveuglement et la fatalité devaient faire le reste : triste et mémorable exemple de ce que peut devenir sans le mériter un homme né pour la vie la plus heureuse, et devant qui le vent de la jeunesse avait enflé déjà les larges voiles de l’espérance.

Adieu les banquets clandestins, les rasades joyeuses et les refrains chantés à la ronde dans la chambre du prisonnier. On avait poussé l’indulgence jusqu’à lui permettre de sortir de Glatz, sur sa parole, et d’aller chasser sous un déguisement, pour se donner un peu d’exercice. Toutes les grâces furent supprimées.

Aussi les réflexions amères vinrent vite assiéger le captif. Découragé par la trahison, il sentait qu’il lui fallait cependant s’exposer encore à être trahi, s’il voulait devenir libre. Et il le voulait énergiquement, depuis qu’on l’avait renfermé dans une chambre étroite et que, pour toute récréation, il avait la permission de faire trente pas de suite dans une cour sans ombrage. Trenck ne songeait plus qu’à mourir ou à s’échapper. Les pensées de mort s’envolent vite quand on n’a que vingt et un ans et quand bouillonne dans les veines un sang vif qui promet une vie longue. Les chances de fuite étaient grandes encore, puisque dans une garnison d’officiers mécontents Trenck avait su se gagner des amis ou des complices.

VII :

Tentatives d’évasion.

Une première fois il put scier les barreaux de sa fenêtre et se procurer un gîte dans la ville ; mais il eut le malheur de tomber, en s’échappant, dans la boue épaisse du fossé de la citadelle. Force lui fut d’appeler à son aide et de se trahir lui-même : le général, commandant de la place, était un de ses ennemis ; il l’y laissa une partie de la journée, et ne le fit ramener à sa prison que pour la transformer en cachot.

Mais ce que ne put faire le général, ce fut d’empêcher Amélie de gagner à prix d’argent quelques-uns des employés de la prison. Les ducats de son amie arrivaient toujours jusqu’à Trenck ; c’était une source inépuisable de consolation et d’espérance qui venait le trouver dans sa prison et lui défendait de se laisser abattre.

S’il a de l’or, un prisonnier peut regarder les murailles de son cachot avec mépris ; il est sûr, un jour ou l’autre, de les voir s’ouvrir devant lui. Trenck sentait sa force, et, pour se récréer, il passait volontiers des heures entières à compter ses écus, éprouvant le plaisir qu’un général ressent lorsqu’il passe en revue, la veille d’une bataille, une armée valeureuse et aguerrie.

Les soldats de Trenck étaient des pièces d’or, et il devait trouver l’occasion de s’en servir avec succès. Toute autre idée que celle de la fuite et de la vengeance était sortie de son esprit : il se sentait pris de rage en se voyant traité en criminel d’État, lui qu’aucun crime n’avait fait coupable, et que d’indignes ennemis avaient arraché par trahison à une existence si douce et si belle.

Le major de la place étant venu le visiter pour l’amener à des idées plus sages : « À combien d’années de prison suis-je condamné ? lui dit Trenck. — Un traître à son pays, répondit le major, qui a entretenu une correspondance avec l’ennemi, n’a de terme à sa punition que la grâce du roi. » À ces mots, Trenck se sent tout à coup saisi de l’héroïque frénésie qui centuple les forces d’un homme ; il s’élance sur le major, lui saisit son épée, renverse la sentinelle, descend au corps de garde où les soldats ont pris les armes, frappe d’estoc et de taille, blesse quatre hommes, saute par-dessus le parapet dans un fossé de huit mètres de hauteur, franchit une seconde muraille et n’a plus qu’un ouvrage à escalader pour être libre : les deux dernières sentinelles qui puissent l’arrêter sont devant lui ; il renverse la première et s’élance sur la palissade. Son pied s’y engage et il reste pris entre les piquets. On accourt ; il se défend encore, fait des victimes et ne tombe qu’étourdi par un coup de crosse de fusil.

Toute espérance était détruite ; un caporal et deux hommes durent le surveiller désormais dans sa chambre.

On était alors à la fin d’août 1746. Le roi n’avait voulu infliger qu’une année de prison, comme il le dit lui-même à sa mère lorsqu’elle lui demanda grâce pour son fils. Ainsi la captivité de Trenck devait cesser trois semaines après le jour où un mouvement subit lui fit tenter cette action désespérée ; mais il ignorait la décision du roi, et savait qu’à Glatz on le disait condamné pour la vie. La haine vigilante de ses ennemis avait tout fait pour que le désespoir s’emparât de lui et le conseillât seul. Ils durent se féliciter du succès de leurs manœuvres ; Trenck n’était plus pour le roi qu’un criminel qui voulait échapper à un châtiment légitime.

En vain l’aurait-on prié dès lors de faire faire le procès régulier de Trenck ; il aurait répondu que Trenck s’était lui-même convaincu, et que son crime devenait plus grave et ne méritait nulle pitié, puisqu’il avait eu l’honneur d’être le favori de son roi.

La tremblante Amélie était tout entière à l’une des plus vives douleurs que le cœur d’une femme puisse ressentir. Elle sentait que seule au monde elle pouvait sauver un condamné, en demandant sa grâce au roi son frère, et Trenck était le seul pour lequel elle ne pût intercéder sans avouer un amour que le roi peut-être eût pardonné moins encore que la trahison. Tout ce qu’elle pouvait faire était d’implorer Dieu, en le prenant à témoin de sa douleur et de l’innocence de son ami. Qu’il fût libre : c’était assez ; qu’il fût libre, l’avenir était encore à eux.

Trenck ne perdit pas courage, en dépit des heures de tristesse qui venaient quelquefois l’assaillir. Son argent et ses discours gagnèrent trente-deux soldats, un à un, et trois des officiers de l’intérieur sur quatre. Cette fois, ce n’était pas une escalade isolée qu’il voulait faire : la révolte de trente-deux soldats déterminés devait mettre toute la garnison en émoi ; on délivrait tous les prisonniers, et l’on fuyait ensemble en Bohême, sur le sol autrichien.

Puisque nul pardon ne venait, il fallait tout attendre de soi.

Le complot allait réussir ; mais, à la dernière heure, un des complices le trahit. Le commandant fit mettre sous les armes les soldats fidèles. Il se trouva pourtant un soldat déterminé qui, de deux périls, choisissant le plus glorieux et le plus utile, souleva ses camarades et tenta de tout réparer. Le temps manqua pour briser les portes de la prison de Trenck, et ce fut au milieu des plus grands dangers que les intrépides conjurés purent se faire jour au travers de la garnison et gagner la Bohème.

Cette fois, Trenck allait être accusé d’embauchage criminel. Plus d’argent ; plus d’espoir : car toutes les précautions étaient prises pour une garde plus sévère, et la succession de ces échecs devait dégoûter tout le monde de prendre parti pour un aussi malheureux homme.

Amélie était au désespoir. Le roi était sur la trace de la liaison qui existait entre elle et Trenck ; la moindre imprudence devenait une folie. Elle fit parvenir à son ami cette dernière lettre, écrite en français :

« Je pleure avec vous : votre mal est sans remède. Voici ma dernière ; je n’ose plus risquer. Sauvez-vous, si vous pouvez ; je serai pour vous la même en tout événement, lorsqu’il est possible de vous être utile. Adieu, malheureux ami, vous méritez un autre sort[5]. »

Ce fut pour Trenck le coup le plus mortel. Désormais nulle consolation ne lui pouvait plus venir : son indomptable courage se roidit alors, et il jura de reconquérir sa liberté, à quelque prix que ce pût être.

Une aventure singulière hâta le jour de sa délivrance.

Il y avait dans la garnison de Glatz un lieutenant danois, nommé Bach, que son indiscipline et ses habitudes de spadassin tapageur avaient fait exiler là. Un soir qu’il surveillait Trenck et lui racontait ses prouesses : « Si j’étais en liberté, lui dit Trenck, vous trouveriez votre maître. »

 

Voilà Bach furieux qui brise une table vermoulue, et se fabrique un fleuret de bois ; Trenck l’imite ; ils croisent ces épées d’un nouveau genre, et Bach est touché. Il sort brusquement et revient avec deux sabres : « À présent, s’écrie-t-il, montre ce que tu sais faire, fanfaron. »

Trenck lui montra qu’il était la première lame de la Prusse. Aussitôt le blessé jette son sabre et embrasse son vainqueur. « Tu es mon maître, lui dit-il ; je te délivrerai, foi de Bach. » Et il se retira pour se faire panser.

Revenu en toute hâte, il déclara à Trenck qu’une seule voie était ouverte pour la fuite, et qu’il fallait absolument que l’officier de garde voulût partir avec le prisonnier ; que, pour lui, il ne prendrait pas sur lui de déserter, n’en ayant nul désir et nul besoin, mais qu’il trouverait l’homme nécessaire. C’était un lieutenant, nommé Schœll, très instruit, et que de nombreuses injustices avaient amené au désir de la vengeance. Deux autres lieutenants, Schrœder et Lunitz, aventuriers disgraciés et chargés de dettes, promettaient de s’échapper trois jours après.

Vers le temps où tout devait être exécuté, un autre officier de la garnison, qui en était l’espion secret, conçut des soupçons sur Schœll et obtint l’ordre de le faire arrêter tout à coup.

Schœll sortait de chez Trenck, où il avait combiné les dernières mesures pour une occasion prochaine ; Schrœder accourt et l’instruit du danger où il était, en lui offrant des chevaux préparés. Schœll retourne chez Trenck : « Nous sommes trahis, lui dit-il ; suis-moi. » Trenck se vêtit et le suivit. Schœll dit à la sentinelle : « Je conduis le prisonnier par ordre au poêle[6] des officiers. »

Il fallait une résolution et un sang-froid extrêmes pour agir comme il était nécessaire en un pareil moment.

Schœll conduisit ainsi son prisonnier jusqu’au dernier parapet. Au moment où il ne restait plus qu’une porte à franchir, les deux amis rencontrèrent le major de la place, qui, interdit, ne trouve pas une parole. Schœll monte sur le parapet et saute ; il se démet le pied et crie à Trenck, qui l’a suivi, de lui arracher la vie.

Trenck ne répond rien, mais le charge sur ses épaules et marche en avant. Le soleil venait de se coucher ; il faisait une nuit brusque, une nuit de décembre, et le givre tombait en abondance. À peine Trenck avait-il fait cent pas que le canon de la citadelle annonça à la ville et à la campagne l’évasion du prisonnier. Que faire ? Il aurait fallu deux heures d’avance pour traverser Glatz avec bonheur ; et déjà tout s’agitait derrière les fugitifs. L’obscurité, le courage et la sagesse de Trenck les sauvèrent. Le renom terrible qu’il avait acquis intimida les uns, et les autres ne le virent point cheminer sous son noble fardeau. La garnison était sortie. Deux officiers atteignirent Trenck : « Frère, lui crièrent-ils, marche à gauche : c’est là qu’est la frontière ; les hussards sont à droite. »

Un peu plus loin la fatigue fut la plus forte. Les deux amis s’arrêtèrent, décidés à la mort si l’ennemi paraissait. Enfin, ils reprirent haleine, et Trenck marcha vers la rivière. Déjà l’on voyait dans les champs les torches des paysans qui accouraient. La Neiss était froide, et des glaçons flottaient sur l’eau : Trenck n’hésita pas, et, moitié à pied, moitié à la nage, il traversa la rivière, portant son ami sur ses épaules. C’était le 24 décembre, au bas des montagnes neigeuses. En traversant la Neiss, les fugitifs s’éloignaient de la frontière et prenaient la route de la Silésie prussienne, ce qui déroutait les recherches. À une demi-lieue de là ils trouvèrent un bateau de pêcheur qu’ils détachèrent et sur lequel ils revinrent à la rive qu’ils avaient quittée.

Un moment de repos leur rendit le courage et les forces. Schœll marcha comme il put, s’appuyant sur un bâton coupé dans un taillis ; et toute la nuit ils s’égarèrent dans la neige, ne connaissant pas les chemins.

Ils allaient au hasard ; mais le hasard les servit mal : ils ne firent que tourner autour d’un même point et s’épuisèrent dans ces marches inutiles. Aussi quel fut leur effroi, lorsqu’au point du jour ils entendirent l’horloge de Glatz qui sonnait sept heures ! Ce bruit terrible les découragea, et ils hésitèrent un instant. L’amour de la liberté ranima leur cœur. Ils arrivèrent à un petit village, au bas de la montagne. Schœll avait lié les mains de Trenck et paraissait le conduire, ayant son hausse-col ; il avisa des paysans : « Vite un chariot, cria-t-il, que je conduise en prison ce bandit qui a voulu me détrousser et qui m’a blessé. » Les paysans connaissaient Schœll ; ils lui dirent qu’il ne les pourrait tromper et que leur aventure était connue, mais qu’ils ne les trahiraient pas. Aussitôt, sautant sur deux chevaux pour lesquels les paysans demandaient grâce, Schœll et Trenck partirent au galop, traversèrent le village et tombèrent dans une petite ville où il y avait garnison. Ils en sortirent sans avoir attiré l’attention, malgré la singularité de leur accoutrement qui ne les trahissait que trop.

À onze heures du matin ils étaient à Braunau[7], en Bohème, libres et si joyeux, que leur ivresse ne peut se peindre.

VIII.

Voyage d’aventurier.

Certes, la liberté reconquise est le premier des biens ; mais elle ne fait pas tout le bonheur ; et, après les premiers transports de joie, viennent bien vite les inquiétudes et tout le tracas qu’un avenir incertain fait naître dans l’esprit. Trenck était libre ; mais sa fortune était brisée, et il se trouvait sur le sol étranger, presque sans espérance et tout à fait sans ressources.

Son dépit contre la Prusse n’allait pas encore jusqu’à le décider à se jeter dans les bras de l’Autriche et à se rendre, en effet, auprès de ce François Trenck le pandoure, qu’on avait supposé si méchamment son allié secret. Il prit la résolution d’aller vers le nord, où sa sœur et sa mère le verraient peut-être, et d’où il essayerait de conjurer l’orage.

Sa première démarche fut de renvoyer son sabre de caporal au commandant de Glatz, qui l’avait torturé à plaisir et précipité malgré lui dans sa résolution extrême ; une lettre ironique et mordante accompagnait l’envoi : ce fut une raison de plus, pour ce général, de charger son prisonnier dans les rapports qu’il dut faire au roi.

Trenck écrivit aussi à Frédéric et s’efforça de raconter clairement tous les événements dont il venait d’être la victime. Frédéric ne pouvait plus croire à cette innocence singulièrement démentie par les apparences, et il ne répondit pas. La mère de Trenck ne lui envoya aucun secours ; elle aussi croyait son fils coupable et le trouvait assez heureux puisqu’il avait reconquis sa liberté. Un ami qu’il avait ne se trouva pas chez lui, lorsque Trenck lui écrivit pour lui demander assistance ; enfin l’aimable Amélie, qui, jusque-là, s’était montrée si inquiète et si dévouée, ne sachant sans doute comment lui répondre sans péril, garda aussi le silence.

L’infortuné Trenck se trouvait ainsi dénué d’argent dans une petite ville de Bohème, avec un camarade blessé dont la guérison achevait d’épuiser leur bourse. Il était déclaré traître à sa patrie, et tous ses biens étaient confisqués ; enfin il apprenait que son cousin Trenck succombait, lui aussi, grâce aux manœuvres de l’envie, et se débattait en vain contre les embarras d’un grand procès criminel.

Cependant, dès que Schœll put marcher, il résolut de faire route avec lui en se confiant à la Providence et d’aller, par la Pologne, trouver sa mère au nord de la Prusse pour lui demander secours. Ils iraient ensuite chercher du service en Russie.

Renversant leurs noms et s’appelant pour le voyage Lœsch et Knert, ils obtinrent des passeports en qualité de soldats prussiens déserteurs, et se mirent en route avec ce qu’ils purent réunir d’armes et d’argent, – presque rien.

Trenck a inséré dans ses mémoires l’histoire détaillée de ce voyage misérable, sous le titre : Journal de mon voyage à pied de Braunau, en Bohême, par Bilitz, en Pologne, à Mérénitz ; et, de là, par Thorn à Elbing, comprenant cent soixante-neuf milles (340 lieues), sans mendier ni voler.

Ils avaient à peine quatre florins au jour du départ, et ce jour était le 18 janvier 1747, en plein hiver, au travers d’un pays de montagnes.

La moindre dépense les devait ruiner ; la moindre fatigue accablait Schœll ; mais Trenck ne s’abattait pas, et ils marchaient tout le jour, ne s’arrêtant que pour prendre le repos nécessaire et la plus grossière nourriture dans de misérables villages.

Cet homme qui cheminait lentement sur la neige des routes dans un costume de vagabond, c’était ce brillant officier des gardes qui, en campagne, servait d’aide de camp au conquérant de la Silésie, et qui, en temps de paix, passait de la chambre de Voltaire dans le petit salon d’Amélie de Prusse. Il était toujours jeune, toujours beau, et plus vaillant que jamais. Mais en vain : l’étoile de sa fortune avait disparu du ciel.

Au bout de dix jours les deux amis avaient fait, avec beaucoup de détours, environ cinquante lieues de chemin direct, et ils étaient arrivés à Bilitz, sur la frontière commune de la Pologne et de l’Autriche, à une quinzaine de lieues de Cracovie.

Toutes ces petites villes échelonnées en avant-garde sur les frontières étaient pourvues d’une garnison commandée d’ordinaire par quelque vieil officier qui trouvait dans l’isolement un prétexte pour croire à son importance.

Trenck et Schœll vont trouver le commandant de Bilitz et lui montrent leurs passe-ports. Le commandant n’avait rien à dire ; il devait les laisser continuer leur route ; mais voilà qu’un tambour accourut et vint lui annoncer que ces deux voyageurs étaient des gens bons à pendre. « J’ai reconnu le plus jeune : c’est le fameux Trenck, lui dit-il ; et j’en suis parfaitement sûr, ayant servi dans la campagne de Bohême où j’ai eu l’occasion de le voir manier l’épée. Son compagnon est sans doute quelque officier de la ville où il était en captivité.

— Diable ! se mit à murmurer le commandant lorsque le tambour fut sorti ; il me semble qu’il y a là quelque chose à faire. Ils sont en règle, soit ; mais peut-être leurs passe-ports sont-ils faux, et alors nous verrons. »

Aussitôt dit, aussitôt fait. Une escouade est commandée pour courir après nos malheureux qui ne se doutaient de rien et déjeunaient frugalement le long d’un petit ruisseau. On les arrête, et on les amène devant le commandant. Celui-ci s’abandonne à son éloquence et leur annonce en termes pompeux qu’il a cru devoir les retenir jusqu’à nouvel ordre. Cependant il se ravise, voyant bien qu’il ne saurait que faire de ses prisonniers, et les fait tout simplement conduire à Teschen, où un officier supérieur, plus intelligent que l’autre, eut pitié d’eux et les remit en liberté, après avoir conseillé à Trenck de se rendre à Vienne et de s’y engager dans l’armée de Marie-Thérèse.

Toujours emporté et batailleur, Trenck provoque en duel l’officier qui l’a fait arrêter ; mais celui-ci ne répondant pas, il reprend sa route, avec quelque argent emprunté au commandant de Teschen. Son but était de gagner d’abord Méséritz, place frontière, entre la Pologne et le Brandebourg, près de laquelle vivait sa sœur dans une des terres de son mari.

Au bout de quelques jours ils n’avaient plus d’argent ; un hôtelier qui avait servi les accueillit avec compassion et les fit manger à sa table. Pendant qu’ils soupaient tous, plusieurs personnes qui avaient l’air de marchands étaient entrées dans l’auberge et s’y installaient. Vers le milieu de la nuit, l’aubergiste vient réveiller Trenck et lui apprend que ces messieurs sont des Prussiens déguisés qui le poursuivent ; on lui a offert jusqu’à cent ducats s’il veut livrer Trenck et Schœll. Le brave homme avait refusé ; il conjurait Trenck de rester chez lui, en sûreté, jusqu’à ce qu’il eût reçu des secours de ses parents ou de ses amis ; mais Trenck ne voulut pas retarder son voyage et ne se résigna qu’avec peine à ne pas entrer sur-le-champ, l’épée à la main, dans la chambre des agents secrets qui venaient, contre tout droit, le poursuivre en pays étranger.

Le lendemain matin il partit, déterminé à les recevoir rudement s’ils se hasardaient à lui barrer la route : Lazare (c’était le nom du brave aubergiste) avait donné à Trenck et à Schœll six ducats que les Prussiens lui avaient glissés dans la main pour acheter son silence.

Les deux amis possédaient alors un fusil, un sabre et deux paires de pistolets. Les agents du général qui commandait à Glatz, obligés de cacher leur dessein, n’avaient qu’un fusil dans leur voiture.

Le surlendemain Trenck et Schœll les rencontrent, qui feignent d’être embourbés et les prient de venir à leur aide, pour les mieux saisir. Trenck répond nettement qu’ils ne s’arrêtent pas pour si peu ; aussitôt les traîtres se jettent sur des pistolets et les attaquent. Trenck et Schœll fuient par feinte, se retournent et font feu ; Schœll est blessé au cou, mais Trenck a déjà renversé l’un de ses ennemis ; il en poursuit un autre, il le renverse encore et revient à temps pour délivrer Schœll, qu’on traînait vers la voiture. Les deux derniers soldats prussiens se sauvent alors et leur postillon part au galop. Un autre chariot venait par derrière ; rester là, c’était s’exposer à un nouveau combat : Trenck saisit un fusil, prend la montre d’un des morts et gagne une forêt voisine, entraînant avec lui le pauvre Schœll, que trois blessures ont affaibli.

C’était toujours sur lui que tombaient les coups les plus rudes ; il ne perdait cependant pas courage ; mais son corps meurtri nuisait beaucoup à la bravoure de ses résolutions. Il marchait avec des douleurs cuisantes, et Trenck souffrait aussi en le voyant souffrir.

La pluie tombait ; les chemins boueux ne se laissaient vaincre qu’après des efforts inouïs, et déjà la nuit venait. Qu’allait-il arriver, si les villages se refusaient obstinément à paraître à leurs yeux sur l’un ou l’autre côté de la route ? Ils avaient froid et faim.

Trenck monta sur un arbre et finit par apercevoir de la fumée derrière une éminence. Il courut de ce côté ; un hameau s’y tenait caché, et, par un grand bonheur, un chirurgien y demeurait. Dans des moments pareils on s’inquiète assez peu du génie de ceux qu’on rencontre ; Trenck alla le trouver, lui donna ce qu’il avait et le conduisit vers Schœll, qui s’était étendu en plein chemin et attendait. Schœll pansé, on revint au village.

Une auberge en décorait l’entrée, misérable et sans enseigne, mais offrant au moins du pain, de la bière et de la paille. On entre avec une joie inexprimable ; un tableau très gai s’offre alors aux voyageurs : trois recruteurs saxons faisaient bombance dans un coin de l’auberge, et arrosaient d’un vin assez odorant un jambon fort épicé. Trenck et Schœll commençaient à donner de grands coups de dents sur un pain de seigle, lorsque le plus haut gradé des trois Saxons s’avança vers Trenck et lui demanda d’un ton amical s’il avait été soldat.

« Certainement, je l’ai été.

— Cela se voit, vertubleu ! vous avez une belle prestance et devez faire un bon effet en serre-file. Sauriez-vous faire allonger le pas à des recrues ?

— Peut-être, répondit en riant l’ancien instructeur de la cavalerie silésienne.

— Et reprendriez-vous bien du service, vous et votre ami ? »

Schœll écoutait avec indifférence et ne soufflait mot ; Trenck répondit :

« Nous n’avons pas d’autre désir que de rentrer en ligne, n’importe sous quel drapeau.

— Eh bien, touchez là, camarades, et venez manger un morceau avec nous. »

Comment refuser une invitation aussi directe ? Trenck et Schœll s’attablèrent, burent et mangèrent avec toute la vaillance possible, et se conduisirent pendant tout le souper comme d’excellents compagnons qui avaient faim et ne boudaient pas devant le feu.

Sur le soir, en fumant sa pipe, le sergent saxon sortit de son sac une écritoire, une plume et un papier.

« Qu’est-ce que c’est que ce grimoire ? s’écria Trenck en lui tirant des mains la feuille à moitié remplie.

— Eh ! mais, c’est un engagement qu’il s’agit de signer tous deux. Vous serez soldats saxons. C’est une chance, cela ! quatre florins de paye par mois, les galons de caporal, et un uniforme neuf, avec deux paires de souliers. Justement les vôtres ne sont pas splendides. Allons, les amis, un trait de plume, et que Mars compte deux serviteurs de plus.

— Comment, dit Trenck, vous nous voulez faire caporaux comme cela, sans délai ?

— Eh ! oui : avec vous nous ne marchandons pas.

— Mais je n’ose accepter, ajouta Trenck qui mourait d’une envie de rire. Et vous, Schœll, qu’en dites-vous ? »

Schœll fumait paisiblement et ne quitta sa pipe que pour dire en souriant : « Ma foi ! je ne sais pas trop. »

Les Saxons prirent le sourire de Schœll et l’hésitation jouée de Trenck pour les marques d’un incomparable étonnement, et crurent le moment venu de frapper un grand coup. Le sergent reprit la parole :

« Foi de troupier, dit-il ; nous ne vous trompons pas ; et pour commencer voici vingt florins : vous mettrez la main dessus dès que vous aurez signé la pancarte.

Trenck prit la plume, signa, écrivit quelques mots sous sa signature et but un verre de vin.

Le sergent prit la feuille, lut ce que Trenck avait écrit, et le relut avec une attention singulière. Il avait l’air vivement surpris.

« Qu’as-tu donc, Martin ? lui dit un des Saxons.

— J’ai que voici ce qui est écrit là, en forme de signature :

 

FRÉDÉRICK, baron de Trenck,

ex-cornette dans les gardes du corps du roi de Prusse et ancien aide de camp de Sa Majesté, chevalier de l’ordre du Mérite, prisonnier d’État délivré par son ami le capitaine Schœll ici présent.

 

Et tous se levèrent. Ils connaissaient Trenck comme un des plus brillants officiers de Frédéric II ; ils le saluèrent, firent leurs excuses et proposèrent d’achever la soirée gaiement, ce qui fut accepté.

Le lendemain on se dit adieu, et le voyage recommença.

Cinq jours après l’argent avait disparu ; Trenck vendit son habit à un juif qui l’accoutra d’un sarreau grossier et lui donna quatre florins de retour. Sans argent, pas de pain le plus souvent dans ces pays sauvages et misérables ; les blessures de Schœll, qui guérissaient mal, exigeaient aussi l’achat de remèdes, et il arriva plus d’une fois que nos voyageurs durent se coucher sans avoir pris de nourriture. Leur extérieur effrayait les gens ; tout au plus leur offrait-on de la paille pour passer la nuit : et quel lit qu’un tas de paille gâtée, au mois de février, quand tous les chemins sont couverts de neige, ou qu’après une longue pluie, dont n’abrite nul feuillage, le voyageur épuisé et mal nourri cherche le repos pour réparer ses forces ! De temps en temps un heureux coup de fusil procurait une pièce au repas du soir ; mais ces bonnes fortunes étaient rares, et c’était un jour de fête lorsque quelque bon vivant offrait un verre d’hydromel ou de bière. Un jour ils mangèrent crues une gélinotte et une corneille ; un autre jour ils vendirent leurs chemises pour avoir un morceau de gros pain noir.

Le 27 février seulement, à neuf heures du soir, ils atteignirent le village de Hammer, dans le duché de Brandebourg ; c’est là que demeurait la sœur de Trenck : ils marchaient depuis plus de cinq semaines. C’était l’oasis du désert, le bel abri plein d’ombre et de fraîcheur après la marche laborieuse sous le chaud soleil et sous les vents ardents. L’espérance d’un bon gîte, d’une bonne table et d’un bon lit souriait dans leurs yeux ; ils allaient se reposer là, et, dans la sécurité d’une retraite inconnue, réfléchir à l’aise sur ce que pouvait leur réserver l’avenir.

Trenck frappe à la porte du château ; une servante vient ouvrir ; c’est Marie, qui l’a vu enfant, et qui ne le reconnaît pas : « Tu ne me reconnais pas ? lui dit-il. — Non, monsieur. — Je suis Frédéric, le frère de ta maîtresse. Où est-elle ? Et son mari ? »

Marie témoigne son étonnement et répond que la sœur de Trenck est là et que son mari, malade, est couché.

« Préviens ma sœur en secret. »

La sœur de Trenck ignorait son évasion ; elle accourt, embrasse son frère et part pour aller avertir son mari. C’était un homme prudent ; c’était un lâche qui eut peur et ne voulut pas donner asile à un proscrit dont il avait épousé la sœur : « Reste ici près de moi, dit-il à sa femme ; je te défends de le revoir ; qu’il sorte sur-le-champ ou je le fais arrêter. »

La servante vint, les yeux en larmes, annoncer à Trenck la volonté du maître, et les deux malheureux durent quitter sur-le-champ cette maison dans laquelle ils avaient espéré trouver l’hospitalité empressée de la famille.

Affamés, fatigués, ils revinrent sur leurs pas, au travers des ténèbres, par une pluie glaciale mêlée de neige. Arrivés dans une bourgade, sur le sol polonais, ils fondirent en larmes ; tout leur courage se brisait devant cette inflexibilité du sort.

La nuit se passa bien triste et sans sommeil, au matin il fallut repartir : une mère, sans doute, serait plus libre qu’une sœur dont le mari était lâche. Et Trenck, consolé par le brave Schœll, que rien n’étonnait et qui traversait la vie résolument, comme une épreuve dont la mort est la récompense, oublia qu’il n’était plus qu’un traître banni de son pays, pour lutter de nouveau contre les infortunes du voyage.

À huit jours de là ils entraient dans une bourgade, sans argent, épuisés de fatigue. Un juif, les voyant gueux, les chassa de sa maison, et ils allèrent passer la nuit dans les champs.

Trois années auparavant, quelles fêtes brillantes ! Les bals de la cour, les revues militaires, les spectacles, et surtout les douces journées remplies par l’amour, triomphaient du temps et faisaient passer joyeusement la vive jeunesse de notre héros ; et maintenant il se traînait à grand’peine sur la lisière des bois dépouillés, chassé comme un chien et réduit à ronger des racines.

Ce jour-là même, voyant boulanger du pain frais, Trenck se sentit tenter ; le sang lui montait à la tête ; il aurait donné un coup d’épée pour un morceau de pain ; il eut peur de lui-même et pressa le pas.

La vente du fusil qu’ils avaient gardé leur permit de satisfaire la faim qu’ils éprouvaient depuis quarante heures ; ils marchèrent encore. Une bande de Bohémiens les enveloppa ; le chef eut pitié d’eux et leur donna des provisions avec un peu d’argent.

Le superbe Trenck était assisté par un chef de bandits mendiants !

Le 10 mars ils arrivèrent à Thorn, un jour de foire, avec un costume composé de guenilles qui les faisait prendre partout pour des voleurs en quête d’aventures. Trenck se décida à frapper à la porte du couvent des jésuites, dont le recteur le reçut, dit-il, comme l’empereur du Mogol reçoit ses esclaves. Il lui raconta leur histoire et le pria de garder Schœll, pendant qu’il irait lui-même trouver sa mère, offrant de payer toute la dépense au retour. Le recteur avait à savourer un excellent petit déjeuner cuit à point : « Tais-toi, lui dit-il ; j’ai des affaires plus importantes. »

Trenck sortit et se rendit avec Schœll dans un cabaret, où un recruteur prussien voulut encore l’enrôler, et, n’y réussissant pas, l’accusa d’être un voleur. Trenck le soufflette ; mais il réfléchit que la ville, alliée à la Prusse, livre les déserteurs, et veut fuir avant une plus grande échauffourée. L’officier prussien revenait avec des acolytes : Trenck et Schœll les reçoivent le sabre au poing et se font jour au travers de la cohue. On les poursuit ; Schœll est pris au moment où Trenck regagne le couvent des jésuites. Le recteur avait réfléchi ; le bon air de Trenck l’ayant charmé, il l’accueille, et tous les Pères, pour imiter leur chef, l’entourent de prévenances. Trenck passe la nuit au couvent, bourré de confitures ; et le lendemain un des religieux, s’étant mêlé d’éclaircir l’affaire, alla voir les magistrats de la ville : Trenck et Schœll, déclarés innocents, s’embrassèrent avec une joie d’autant plus grande qu’ils avaient cru pendant quelque temps que leur voyage se terminerait à Berlin. Ils aimaient mieux souffrir encore de la faim et du froid le long des tristes routes.

Et, en effet, ils se décidèrent à partir sur-le-champ pour Elbing ; seulement, en suivant le chemin le plus connu, on courait risque de rencontrer des villages prussiens. Trenck chercha une carte, sous prétexte d’étudier la route de Russie ; un marchand l’adressa à une vieille femme qui lui ouvrit un atlas. Pendant qu’il était penché dessus, la bonne femme reconnut qu’il n’était pas un voyageur ordinaire, et soudain, prise d’un accès de sensibilité, elle lui parla en pleurant de son fils, qui courait le monde quelque part, ou servait depuis huit ans dans la cavalerie autrichienne.

Trenck n’eut pas de peine à se faire convaincre par la vieille femme elle-même qu’il connaissait ce fils chéri ; et, profitant de la circonstance, il résolut de se rendre la mère favorable en la rassurant sur le sort de son enfant : il y parvint facilement.

L’hôtesse si bien disposée écoute avec émotion le roman que Trenck lui débite sur ses propres malheurs ; elle consent à garder Schœll pour un mois, remet une chemise à chacun de ses hôtes et donne à Trenck des provisions et six florins.

Trenck embrasse Schœll et part. Les premières heures lui parurent bien cruelles : il était presque rassuré sur l’issue de son voyage ; mais il lui manquait l’ami avec lequel il souffrait depuis quatre mois.

Volé dans un village, il allait à Mariembourg tomber entre les mains des Prussiens s’il ne pouvait auparavant traverser la Vistule ; n’ayant pas à lui la petite monnaie que coûtait le passage en bateau, il avisa deux pêcheurs et les força, l’épée à la main, de le conduire sur l’autre rive.

Au sortir de Mariembourg, Trenck se rendit sans peine à Elbing, où le repos, un repos passager, l’attendait enfin.

Tout d’abord il rencontra son ancien instituteur, devenu capitaine et auditeur de l’armée. Logé, nourri, reconstruit pièce à pièce, il vit comme un rayon de sa vie passée lui sourire encore : la femme du capitaine le voulut absolument pour son ami de cœur, et Trenck eut bien de la peine à ne pas oublier la reconnaissance qu’il devait à son vieux maître auprès d’une femme qui le trouvait beau, hardi et malheureux comme Achille.

Le vieux capitaine et auditeur avait tout de suite écrit à la mère de Trenck ; elle accourut et consola son fils. Par ses soins, la correspondance avec Amélie devint sûre ; et la bonne Amélie, heureuse enfin et plus tranquille, envoya sur-le-champ quatre cents ducats[8]. La mère de Trenck remplit aussi ses poches d’or et lui donna encore une croix de diamants qui devait servir, suivant l’expression si chère à la sagesse des nations, de poire pour la soif.

Après quinze jours d’entretien, elle le força à partir pour Vienne au lieu d’aller en Russie, et ne lui promit ses secours qu’à la condition qu’il obéirait. Trenck obéit, malgré de tristes pressentiments, et se mit en route pour Thorn.

Il avait embrassé sa mère, il savait qu’Amélie l’aimait toujours et ne l’abandonnait pas ; il était riche encore, il était toujours jeune, il était presque joyeux. Vive Dieu ! puissions-nous faire tous nos voyages d’un pied aussi léger que le sien, lorsqu’il reprit la route de Thorn et revit les lieux témoins de sa misère !

IX.

En Autriche.

Certains vers d’un couplet d’opéra, que le titre de ce nouveau chapitre peut rappeler, expriment une vérité incontestable, c’est qu’il ne faut jamais aller à Vienne lorsqu’on désire se lier d’amitié avec la fortune. Plusieurs se sont repentis d’avoir dirigé leurs pas de ce côté : je pourrais invoquer l’histoire ici ; mais le récit des aventures de Trenck suffit pour le moment.

Un matin que Schœll s’ennuyait considérablement et fumait sa pipe à côté d’un bois de sapins qui se trouve aux environs de Thorn, il vit venir à lui un bel officier, richement vêtu d’un habit galonné sur toutes les coutures, que deux domestiques en livrée suivaient à une distance respectueuse. L’officier était encore assez loin. « Que me veut, dit Schœll, cette moitié de général avec son costume resplendissant ? Est-ce encore quelque mauvaise affaire qui m’arrive ? Encore si ce diable de Trenck était là, nous saurions nous en tirer avec honneur ; mais M. le baron de Trenck ronfle probablement chez Mme sa mère et ne se lèvera que pour prendre son petit chocolat bien chaud. Allons, voyons ; nous allons nous mettre sur le qui-vive. ».

Il n’en était besoin : l’officier à panaches était Trenck lui-même, qui ramena Schœll à Thorn, chez la vieille bonne femme, s’excusa de l’avoir trompée, lui paya l’argent dépensé pour Schœll, équipa cet incomparable ami, et, promettant à la vieille de lui envoyer des nouvelles de son fils, partit sans tarder pour Varsovie, Cracovie et Vienne.

À Vienne, Schœll le quitta pour aller prendre du service en Italie, et il devint en effet lieutenant-colonel du régiment de Pallavicini. Du reste, nous le reverrons.

Frédéric de Trenck alla voir aussitôt son fameux cousin, qui était prisonnier à l’arsenal de Vienne, et impliqué dans un procès terrible. On l’accusait d’avoir trahi l’Autriche en se laissant séduire par Frédéric le Grand, ce qui était à peu près aussi juste que l’accusation portée contre Trenck le Prussien.

Bien reçu à la cour, celui-ci prit en mains la défense du pandoure, et en peu de temps prouva clair comme le jour que des envieux avaient tout envenimé. Malheureusement les coupables étaient de si grands personnages, que la victime ne pouvait plus être réhabilitée sans que la politique d’État en souffrît : on voulut bien cependant faire une transaction qui couvrait tous les personnages compromis : la grâce de l’accusé lui fut offerte, mais on voulut qu’il la demandât. Le pandoure se mêla d’avoir de la fierté et déclara qu’un innocent n’avait pas à demander de grâce. C’était agir exactement de la même façon, c’est-à-dire avec la même maladresse que notre héros[9].

Il devait donc être sacrifié, ses ennemis ayant déjà mangé quatre-vingt mille florins de son patrimoine et usant du reste à leur guise, sous le couvert du séquestre.

Trenck l’Autrichien faisait comme le Trenck de Prusse ; il jetait feu et flamme sous prétexte qu’il était innocent. Beau prétexte en vérité !

Ce terrible Trenck n’était du reste pas un saint : brutal, vindicatif, méchant même, il ne se souciait guère que de plaies et de bosses, ce qui ne le rendait aimable que sur le champ de bataille.

Une preuve, la voici :

Trenck le Prussien se donnait toujours tout le mal possible pour tirer au clair le procès engagé ; il avait pour cela maille à partir avec plus d’un : par exemple, un soir, deux officiers qui se savaient de fines lames l’insultèrent, puis l’assaillirent. Trenck, blessé, se défendit ; mais, comme il était étranger, on l’arrêta et le mit aux arrêts.

Les arrêts levés, il fallut qu’un duel suivît. Trenck le Prussien alla voir son cousin qui se moqua durement de lui, lui refusa toute assistance, sourit en songeant à qui il allait avoir affaire, et lui promit de le faire enterrer à ses frais.

Heureusement qu’il n’eut pas besoin de cette touchante marque d’amitié, et que de six officiers venus là pour lui tenir tête, trois s’en allèrent saignants chez eux.

L’un d’eux, se voyant mourir, appela Trenck, s’excusa et lui dit de se défier de son cousin. Plus tard Trenck apprit que le pauvre diable avait eu promesse d’une compagnie et de mille ducats, s’il en pouvait finir avec lui. Et tout cela de la part du pandoure.

Comme on le voit, le caractère de l’homme était assez singulier et ses affaires n’en devenaient certainement pas plus claires.

Ce que Trenck, notre Trenck à nous, avait de mieux à faire, il le fit, en abandonnant son cousin avare et ingrat. Le prince Charles et l’empereur lui-même paraissaient l’aimer ; ils le voulaient attacher au service de l’Autriche ; mais Trenck en avait vu assez, et d’ailleurs ses goûts ne le portaient pas de ce côté. Quoi que sa mère eût ordonné, il résolut de partir pour les Indes et d’y faire fortune, ce qui lui fit prendre le chemin de la Hollande.

Nul espoir ne lui restait de rentrer en Prusse ; il ne songeait même pas à implorer la justice de son ancien maître : car il arrive un moment où l’accusé, que ses ennemis ont enveloppé dans les réseaux de leurs hypocrites accusations, s’il ne se persuade lui-même de son prétendu crime, en redoute les conséquences réelles aussi bien que s’il était coupable, et s’accoutume à la réputation qu’on lui a faite.

Amélie seule eût pu lui ordonner de s’humilier ; mais, plus que personne, Amélie savait qu’il fallait encore laisser passer du temps pour étouffer tous les bruits, et gardait elle-même le silence.

À Nuremberg, Trenck rencontra le général russe de Liewen, qui était parent de sa mère : cédant à ses instances, il se décida à revenir à ses premières idées, accepta le grade de capitaine de dragons et se tourna vers la Russie. En Moravie, on le chargea de conduire un convoi de malades à Dantzick.

Sur la route se trouvait encore Elbing ; Trenck y pria ses parents de le venir voir au passage ; sa mère accourut encore ; mais en route elle se cassa le bras et dut retourner chez elle avec la sœur de Trenck. Son frère seul, qui avait grandi, vint le trouver pour quelques heures.

Ce fut là que Trenck comprit que sa bonne fortune s’était envolée sans retour : les consolations elles-mêmes de la famille lui manquaient. Il n’était donc plus qu’un de ces aventuriers vulgaires qui n’ont ni foyer domestique, ni patrie, et qui courent le monde sans rien aimer jusqu’au jour où quelque balle leur cassera la tête.

X.

En Moscovie.

Arrivé à Dantzick, Trenck était capitaine de dragons russes en partance pour Riga.

S’il en eut douté, il aurait eu dans cette ville une preuve certaine que Sa Majesté le roi Frédéric, ou du moins les âmes charitables qui l’entouraient, n’avait nullement perdu Trenck des yeux, et qu’il espérait bien un jour mettre la main sur lui.

Trenck avait fait la connaissance d’un officier prussien, qu’il trouvait jovial, et avec lequel il s’était presque lié d’amitié. Quelle fut sa surprise lorsque son domestique, à lui, lui apprit que cet officier lui préparait un fort vilain tour, sur les instigations d’un certain Reimer, résident de Prusse dans la ville. Il devait entraîner Trenck dans la campagne jusqu’à un cabaret placé sous la juridiction de la Prusse : huit caporaux devaient faire le reste.

Trenck, averti, n’avait qu’à refuser la promenade qui, en effet, fut proposée ; mais il accepta pour se venger, et posta six de ses soldats dans des blés voisins du cabaret. La promenade eut lieu, il faisait beau, et l’officier ne pouvait se lasser de parler de l’éclat du soleil et du bel effet que faisait la rosée dans les herbes. Trenck trouvait tout charmant et n’avait aucun déplaisir : son domestique, bien armé, le suivait ainsi que le domestique de l’officier qui avait tout découvert.

Les quatre cavaliers (sur lesquels trois marchaient d’accord) descendirent devant le cabaret. L’excellent M. Reimer était à la fenêtre du premier, qui les invitait à manger une matelote.

Trenck répondit qu’il adorait la matelote, mais qu’il n’aimait pas autant le voisinage de M. Reimer, et, comme l’officier impatient le poussait un peu vers la porte, il le souffleta et se remit en selle. Les Prussiens, effrayés du contre-temps, s’élancent avant le signal ; un coup de pistolet cassa la mâchoire de l’un d’eux. Les Russes paraissent alors en corps de bataille et la victoire leur reste.

Renner s’enfuit ; l’officier et quatre hommes sont pris. Trenck bâtonna rudement ce galant homme, qui trouvait si poétique la rosée perlant dans les prés. L’aventure étant connue à Dantzick, Trenck y passa pendant trois jours pour un héros, et, le quatrième jour, se mit en mer.

Qui est-ce qui blâmera Trenck ? Assurément, ce n’est pas moi. Eh bien, en se vengeant d’une aussi belle manière, au vu et au su de tout le monde, il devait enflammer de colère Frédéric, son ancien maître. C’est depuis ce jour que nul pardon ne fut plus possible ; qu’Amélie, désespérée, s’enfonça dans la solitude de sa douleur, et que le roi regarda Trenck comme son ennemi personnel.

À peine en mer, la tempête obligée paraît. L’équipage, surpris par le vent et par la nuit, lutte comme il peut ; au point du jour, le patron annonce à Trenck qu’on va entrer dans le port de Pillau pour attendre la fin du gros temps. Réveillé par l’agréable nouvelle qu’il va entrer dans un port prussien où il n’est que trop connu, Trenck ordonne au pilote de faire reprendre la haute mer. Il refuse ; Trenck recourt à son procédé ordinaire, le pistolet armé, ordonne à chacun la manœuvre. Le lendemain on était à Riga.

Le général Liewen, qui s’y trouvait, accueillit Trenck à merveille, et le dirigea sur Moscou en le munissant du viatique nécessaire pour qu’il pût faire son chemin le mieux possible.

À Moscou, Trenck, dont le nom était célèbre, se vit choyé par plusieurs personnes amies du merveilleux ou de la vertu ; et il y rencontra bientôt quelques-uns des hommes distingués que la diplomatie fait promener de capitales en capitales, et qu’il avait vus à la cour de Berlin, au temps de sa faveur.

L’ambassadeur anglais, à qui Frédéric le Grand l’avait présenté comme un des matadors de sa jeunesse prussienne, lui témoigna toute l’amitié possible. « Vous n’êtes plus riche, lui dit-il ; alors, suivez mon conseil : vous avez toutes les qualités nécessaires pour faire une brillante fortune en Russie ; mais on y méprise la pauvreté. Il faut donc paraître riche : je vous présenterai, ainsi que l’ambassadeur d’Autriche, qui vous connaît aussi, dans les grandes sociétés de la ville, et vous avancerai tout ce qui vous sera nécessaire. Il faut avoir une riche livrée, des chevaux de main, des diamants aux doigts, jouer gros jeu, être hardi avec les femmes et ne jamais oublier de vous faire valoir. »

Trenck ne fut plus l’aventurier voyageant en Pologne avec Schœll ; il ne fut pas même le capitaine de dragons, mais l’héritier de la fortune de tous les Trenck, l’ancien et malheureux favori du roi de Prusse, et de plus un savant de première classe.

Nous savons que c’était aussi un joli garçon de la même classe. L’impératrice Élisabeth lui sut bon gré d’avoir composé un poème, qui n’était pas admirable cependant, pour l’anniversaire du jour où elle avait été couronnée, et lui fit un présent superbe. Trenck commençait à merveille la reconstruction de sa fortune.

La maison du chancelier de Belozoff était celle où il était le mieux reçu ; on l’admettait à toutes les fêtes, et il en devint bientôt le plus bel ornement.

Lord Hindfort, qui avait un esprit très éclairé, continuait à lui donner des conseils et à l’instruire de toute manière ; il essayait même de corriger son caractère ; surtout il lui déclarait, connaissant bien Frédéric, que ce prince ne reviendrait jamais de son erreur et qu’il le poursuivrait avec une colère implacable, en quelque lieu qu’il put être. Cette vie menacée et chancelante que le destin lui avait faite, Trenck devait l’accepter sans crainte et sans regret.

N’était-ce pas une vie glorieuse encore qu’une vie sans cesse menacée et sans cesse défendue ?

Le comte Bernes, envoyé de l’empereur d’Autriche, avait aussi de douces paroles et de salutaires avertissements pour ce jeune homme de vingt-cinq ans, qu’une destinée extraordinaire avait saisi si jeune et entraînait.

Si c’est un crime (et je le crois) de n’être pas fidèle en amour, Trenck a mérité un châtiment. L’image d’Amélie, qu’il respectait toujours, s’effaçait un peu de son souvenir ; il ne l’aimait plus comme la plus dévouée et la plus aimable des amantes, il l’aimait comme la meilleure des bienfaitrices. Pour trancher le mot, il ne l’aimait plus.

À preuve qu’une fois chez lord Hindfort il se risqua très bien à plaindre sa voisine, une bien jolie personne, qui allait être la femme d’un ministre d’État âgé de soixante ans et du poids de cent cinquante kilogrammes. La jeune Moscovite, touchée de cette pitié, demande alors : « Mais que faire ? » Et ses yeux disent qu’elle est prête à écouter les conseils de Trenck.

C’était une princesse de la plus grande beauté. Rendez-vous promis, rendez-vous donné, la nuit, dans un jardin, et cela durant trois heures. Le lendemain de même, et ainsi les jours suivants. Trenck oubliait visiblement son Amélie.

Comme les fiançailles étaient faites et que le mariage approchait, on conspira pour fuir ensemble « vers ce coin ignoré de la terre » où tous les amants rêveurs, tant ceux que nous coudoyons dans la rue que ceux de tous les opéras du monde, veulent aller « cacher leur bonheur. »

Mais Trenck n’avait probablement qu’un enthousiasme médiocre pour ce projet élégiaque, et le mariage se fit. Trenck assure qu’il ne s’en plaignit pas ; mais la jeune femme tenait à son roman de fuite et elle accablait Trenck d’argent, de bijoux, et de tout ce qui devait les aider à gagner le plus vite possible, soit vers le pôle, soit vers l’équateur, un asile inconnu. La petite vérole l’emporta tout à coup. Aimable et douce jeune femme, si Amélie t’avait pu connaître, elle aurait peut-être été heureuse en voyant que son ami était heureux avec toi.

Trenck resta plongé quelque temps dans un morne désespoir, et se crut de nouveau exilé dans un désert. Lord Hindfort et le comte Bernes ne purent le consoler : il n’oublia pas son amie, et dans les mémoires qu’il écrivait près de quarante ans plus tard, il trouvait encore de douces paroles pour elle, et, pour ainsi dire, laissait tomber des larmes de sa plume, au souvenir de la jeune fille de Russie.

Elle lui laissait entre les mains sept cent mille ducats : une fortune due encore à l’amour, la plus douce des fortunes.

La femme du chancelier Belozoff avait deviné l’amour éclos dans le cœur des deux amants ; elle essaya de le faire entendre à Trenck, qui ne voulut jamais en profaner le mystère. Cette discrétion lui plut, et, elle aussi, elle se mit à l’aimer.

C’était la plus influente des femmes de la cour ; quoiqu’elle eût déjà trente-huit ans, elle n’était pas sans beauté, et son esprit vif et piquant la rendait charmante, toutes les fois qu’elle avait le désir de l’être. Elle éprouva ce désir devant Trenck et finit par en faire son chevalier, sans que cela parût trop, vu qu’elle était impérieuse, prude et sévère en toute chose.

C’est peut-être la femme qui l’aima le plus.

Il n’était plus question de rejoindre un régiment. Trenck se destinait fièrement aux affaires d’État ; et il était en passe d’y réussir, ayant le chancelier, et surtout sa femme, au nombre de ses plus chauds amis. Le legs de l’infortunée jeune femme qu’il avait vue mourir avait rendu son opulence considérable ; la chancelière l’aidait encore à l’augmenter, et en peu de temps s’engloutirent ainsi dans le pays proverbial de la dépense effrénée des sommes que Trenck ne comptait jamais, mais qui valaient bien l’héritage du féroce pandoure et tous les biens confisqués par Frédéric II ; d’autant plus que lord Hindfort ne voulut jamais être payé de ses avances généreuses.

On ne voit pas trop ce que Trenck aurait perdu à être exilé, si cette vie avait duré ; mais la constante haine des envieux travailla à y mettre ordre, et Frédéric II, très inquiet du crédit d’un sujet rebelle dans une des premières cours étrangères, engagea ses agents à faire de leur mieux pour le compromettre.

Par suite d’une combinaison de l’ambassadeur de Prusse, Trenck se vit tout à coup accusé d’avoir trahi le chancelier de Russie et la Russie elle-même en livrant à l’ambassadeur anglais la copie d’un plan de forteresse qui se vendait partout en public. Ce même ministre prussien eut même la charité d’avertir M. de Belozoff de l’amitié que sa femme avait pour le traître.

Le chancelier, furieux de cette découverte, parla de fouet et de bastonnade, puis se détermina pour un enlèvement secret et l’envoi aux mines de Sibérie.

Tout ce bruit arriva jusqu’à la chancelière, qui avertit Trenck de se tenir en sûreté chez lord Hindfort, et cela jusqu’à nouvel ordre.

Lord Hindfort vit qu’il fallait démasquer l’imposture et convainquit facilement le chancelier de l’innocence de Trenck, qui, lui-même, était venu se mettre à sa discrétion. M. de Goltz, voyant ses combinaisons découvertes, n’eut que cette réponse à donner : « J’ai ordre de mon souverain d’empêcher que Trenck ne fasse fortune en Russie, et j’ai voulu faire mon devoir de ministre. »

Il fallut contenir l’indignation de lord Hindfort et la colère de Trenck ; le chancelier lui-même s’en chargea. L’impératrice, ayant tout appris, envoya une grosse somme d’argent à celui qui était sorti vainqueur de ces viles embûches. Goltz, mal vu dès lors et souvent humilié, prit un chagrin qui devait à la longue l’emporter dans l’autre monde.

Trenck eut un moment de fureur contre le souverain de la Prusse ; mais jamais la haine pour son roi ne put s’enraciner dans son cœur, et il devait souffrir par ses ordres sans l’accuser jamais d’autre chose que d’un fatal aveuglement.

La chancelière, plus que toute autre personne, lui fit oublier cette nouvelle méchanceté de la fortune.

Initié à la plupart des secrets de l’État, Trenck, qui veillait tard et se levait tôt, faisait de fortes études dans toutes les parties de la science politique, et trouvait encore le temps de donner au plaisir et aux fêtes un aussi grand nombre d’heures que les plus futiles damoiseaux. Cela lui faisait deux réputations, l’une et l’autre légitimes, deux cordes à son arc. On le voyait le matin causer physique avec Boerhaave et le soir danser dans les salons de la cour avec quelque ingénue, ravie d’avoir pour cavalier le héros de tant d’aventures.

Le chancelier, tout en voyant bien que Goltz avait accusé faussement son ami de trahison, ne pouvait oublier qu’il l’avait accusé aussi d’être l’amant de sa femme. Tôt ou tard, il fallait s’en débarrasser pour l’envoyer à un poste définitif. La chancelière et Trenck réfléchissaient ensemble là-dessus, quand la nouvelle arriva de Vienne que Trenck le pandoure était mort, nommant son cousin héritier de sa fortune, à condition qu’il ne servirait que l’Autriche.

Le comte de Bernes décida Trenck à accepter cet héritage, et lord Hindfort fut du même avis. La chancelière n’avait pas prévu cette façon d’échapper aux soupçons de son mari, et elle voulut retenir Trenck, qui dut s’arracher de ses bras.

Il quittait la Russie à regret ; son mauvais génie, qui l’avait toujours écarté de l’Autriche, l’y ramenait cette fois. Trenck partit par le nord, voulant visiter du pays avant de revenir à Vienne. Il passa à Saint-Pétersbourg, à Stockholm, à Copenhague, et arriva dans le port d’Amsterdam, non sans avoir essuyé deux tempêtes qui eurent l’esprit d’ajouter de nouvelles couleurs au tableau de ses infortunes.

XI.

Les procès.

« Allez, la cour vous donne à chacun une écaille. »

(La Fontaine. – Le Juge et les Plaideurs.)

La première chose qui arrive à Trenck, lorsqu’il est à Amsterdam, c’est une occasion de bataille. Insulté par un harponneur du port, qui le défia, il lui coupa la main en présence de la foule. Loin de lui en vouloir pour avoir blessé un homme du peuple, cette foule applaudit, comme elle fait toujours, dans son adoration pour la force.

L’amant de l’élégante chancelière de Russie venait de débuter en Hollande par se commettre avec un fier-à-bras de bas étage, le sire Herman Rogaar, grand buveur de genièvre. Aucune gloire ne lui manquait.

De la Haye Trenck courut à Vienne, où les lettres du comte de Bernes le pressaient d’arriver, l’assurant que le paradis l’y attendait.

Sur la route, à Hanau, un certain de Schenck lui vola, d’une manière très aimable, sa montre garnie de diamants, une bague valant quelque chose comme deux mille roubles, le portrait de sa première amie de Moscou et environ quatre-vingts ducats que contenait sa bourse.

Il est singulier que cet homme terrible, qui se débarrassait si hardiment de ceux qui le gênaient, ait inspiré une aussi grande et aussi fréquente confiance aux voleurs de toutes les classes.

C’est ainsi que Trenck arriva enfin à Vienne, pour s’y mettre en possession du splendide héritage de son cousin.

Non seulement il n’en devait pas toucher un sou, mais soixante mille florins de son argent devaient s’engloutir dans les frais de toute espèce qu’il allait avoir à faire.

Héritier ab intestat, Trenck s’aperçut d’abord de la malice brutale de son cousin, qui, ne pouvant le déshériter sans faire violence à la dernière volonté de son père, eut soin de charger sa succession d’une foule de legs particuliers et de fondations pieuses. Le bandit sanguinaire avait voulu mourir en apparence comme un petit saint confit de douces et suaves vertus. Il exigeait de plus que son héritier se fît catholique, ne servît que la monarchie autrichienne, et faisait de tous ses biens un fidéicommis. Mais passons sur ces détails.

L’impératrice accueillit Trenck à merveille et lui affirma que son plus grand désir était de le voir s’établir à sa cour et prendre du service dans ses armées, aussitôt que les affaires de la succession seraient terminées. Au sortir de l’audience impériale, Trenck apprit que le président et les conseillers commis à la liquidation de la succession ouverte étaient tout simplement les ennemis jurés de sa famille, et que soixante-trois procès pendants, ni plus ni moins, devaient retarder un peu l’épanouissement serein de ce bonheur, dont le comte de Bernes lui avait fait de si vives peintures.

Ce que voyant, il voulut renoncer bel et bien à l’héritage de son généreux cousin, c’est-à-dire échapper au payement de ses legs, fondations pieuses, etc., et aux embarras des soixante-trois procès, ne se réservant que de réclamer la succession de son oncle, établie très clairement en sa faveur, en vertu d’un acte authentique dont il prit copie. Rien n’était plus juste.

L’impératrice, cédant aux instigations du conseil de succession, ne voulut point entendre raison là-dessus, et déclara qu’il fallait hériter de François Freyherr Trenck, pandoure, stupide, ivrogne et pieux personnage, ou ne pas hériter du tout.

Trenck commença par se convertir, ce qui ne lui coûtait guère, vu qu’il tenait très peu à confesser les erreurs de Luther.

Le comte de Bernes était de passage à Vienne ; il encouragea Trenck à faire ce qui plaisait à l’impératrice et promit son concours. Il promit plus : n’ayant pas d’héritier, il laissa entrevoir qu’aimant son jeune ami comme un fils, il le traiterait bien dans son testament.

Six semaines après, il mourait empoisonné à Turin, sans avoir écrit une seule ligne devant notaire. Trenck n’était pas né pour les héritages.

Nonobstant, il s’était mis bravement à l’œuvre, et, en sa qualité de personnage longtemps malheureux, il ne se préoccupait guère de quelques embarras de plus. Ses procès se jugeaient. Peut-être allait-il enfin, et pour toujours, triompher de la male chance.

Le ministre de Prusse le fit appeler sur les entrefaites. Il l’invita à revenir en Prusse, l’assurant que Frédéric avait tout oublié. Trenck répondit qu’il était tard et qu’il ne se fiait plus aux promesses de ceux qui l’avaient fait souffrir sans qu’il fût coupable. Il était pourtant vrai que Frédéric avait alors un retour de bienveillance pour son ancien ami, et qu’il l’aurait bien accueilli à Berlin. Amélie reprenait courage ; elle espérait. Trenck refusa, et par là rendit Frédéric implacable.

Les ministres de Prusse reçurent l’ordre de rendre sa fortune impossible à Vienne.

« Par la suite, dit Trenck, je me suis mille fois repenti de n’être pas retourné à Berlin ; j’aurais évité l’emprisonnement de dix ans à Magdebourg ; je n’aurais pas perdu la succession de Trenck ; je n’aurais pas passé ma jeunesse en procès, et je serais sûrement parvenu au rang des grands hommes de ma patrie. »

De cela, qui peut être sûr ? Il faut tant de chance pour devenir un grand homme ! Trenck avait du moins l’orgueil, qui sert beaucoup quand on est ambitieux.

Les procès allant leur train, Trenck mangea son argent, celui de sa famille de Prusse et celui de la chancelière de Moscou. Il lui fallut même emprunter et se faire écorcher par les juifs. Les avocats, les conseillers, la cour et les voleurs obséquieux mordaient en plein gâteau. Ce qui le mettait le plus en colère, c’était l’insolence des gens qu’il fallait aborder, déranger, supplier, et qui, tout en se faisant payer cher, ne donnaient pas leur temps avec grâce. Trenck souffrait qu’on le volât ; il ne pouvait souffrir qu’on ne l’admirât pas, se croyant, en sa qualité d’innocent surchargé d’aventures, un des plus grands héros qu’eût produits l’humanité.

Enfin, cela le consolait.

Aidé cependant, et profitant même de certaines influences dont le secret n’est pas connu, mais que ce diable de dieu des amours pouvait lui avoir procurées, il termina tous ses procès en trois ans. – Vingt et un par an, une misère !

Par le secours d’un valet dont il payait les services, Trenck put assister quelquefois aux séances du conseil de succession. Assister n’est pas le mot propre ; il était caché, et voyait tout de sa cachette. Le plus souvent les affaires allaient de cette façon : on s’assemblait à neuf heures, et rarement on siégeait avant onze. Le président récitait son chapelet à voix basse. L’un des conseillers parlait et proposait ; les autres causaient deux à deux ; on racontait les nouvelles de l’État ou de la cour, et le conseil était fini. L’assemblée s’ajournait à trois semaines, et rien ne se décidait. On appelait cela : le jugement pour le procès de Trenck. C’était bien de la bonté.

Pour passer le temps, le malheureux héritier voyageait en Italie, et songeait beaucoup plus à se ronger les poings qu’à admirer les chefs-d’œuvre de l’art à Venise, à Florence ou à Rome.

En roule, il eut la surprise de se voir arrêter comme faux monnayeur. Il y eut beaucoup de gens pour croire qu’il joignait ses qualités à tous les vices dont les légendes de ses ennemis le disaient pourvu, et d’abord tous ceux qui avaient intérêt à lui voir perdre ses procès. Cependant, comme il cria très haut, pour lui fermer la bouche on le nomma capitaine de cuirassiers. Ce n’était pas le premier poste de l’État, et Trenck n’était pas très flatté d’être à peu près traité sur le même pied qu’un millier d’aventuriers sans aveu ; mais il avait une si forte envie de quitter Vienne, qu’il alla se faire instructeur de cavalerie au camp de Pesth.

Sa mère mourait pendant ce temps-là ; elle ne vit pas de quelle façon devaient se terminer les singuliers procès.

Trenck demanda et obtint alors la permission de se rendre à Dantzick pour y voir son frère et sa sœur. Une âme charitable écrivit en Prusse que Trenck allait là pour quelque mauvais coup, ayant appris que Frédéric II serait bientôt dans les provinces de son royaume qui étaient le plus voisines de Dantzick.

Frédéric, averti, crut que Trenck en voulait à sa vie, et donna ordre de le surveiller pour prévenir à temps l’exécution de ses desseins.

Arrivé à Dantzick, Trenck vit les siens, et pardonna facilement à sa sœur qui se justifia, et qui lui avait donné dans les derniers temps plus d’une marque de l’affection la plus dévouée.

Le résident d’Autriche accueillait Trenck avec empressement. Il faut que son nom figure ici, pour qu’on sache comment s’appelait cet homme indigne. M. Abramson, c’était lui, était tout uniment l’ami et le complice du Reimer qui aimait si bien la matelote, comme on a pu déjà s’en apercevoir. Il eut l’habileté de retenir Trenck huit jours de plus à Dantzick : si le coup projeté n’avait pas été fait plus tôt, c’est que les magistrats de la ville avaient refusé de laisser saisir un officier pourvu d’une commission impériale, et que l’ordre de passer outre n’était pas encore arrivé de Berlin.

Il arriva, et le jour même où Trenck devait s’embarquer pour Riga, afin de passer quelque temps en Russie, il fut arrêté avant l’heure de son lever. Le pillage de ses meubles commença ; on lui enleva son argent, ses bijoux, ses plus doux souvenirs, et une chaise de poste l’emmena en Prusse au galop.

Il eût pu s’échapper sur la route, il n’y songea pas, et ceux qui, séduits par quelque puissance secrète[10], ou touchés de ses infortunes, se prêtaient à son évasion, s’étonnèrent en voyant celui qui avait tout fait pour s’échapper de Glatz se laisser mener si obstinément à Magdebourg[11].

XII.

Magdebourg.

À Magdebourg, la scène change, et nous ne voyageons plus.

Sans explication aucune, on logea Trenck dans un cachot dont les murs avaient sept pieds d’épaisseur et que trois portes fermaient : une petite fenêtre donnait de la lumière, et voilà tout. Cette lumière filtrait à grand’peine au travers d’un grillage à mailles serrées, qui empêchait de rien distinguer. Une palissade, placée à six pieds en avant, empêchait les sentinelles de se laisser corrompre. Quant à l’ameublement, il consistait en un matelas fixé sur un lit enchaîné au sol, en un petit poêle et un fauteuil enchaînés aussi. Une livre et demie de pain de munition et une cruche d’eau formaient la nourriture de chaque jour.

Une livre et demie de pain ne pouvait suffire à Trenck, qui avait toujours été grand mangeur et qui aurait dévoré quatre ou cinq portions pareilles. Le premier de ses supplices fut d’endurer une faim de onze mois, une faim criante et douloureuse. Il aurait donné mille ducats pour obtenir un jour un repas suffisant. Ses rêves l’entraînaient toujours vers les peintures somptueuses d’un festin ; il en sortait plus affamé.

S’il réclamait, on ne se faisait faute de l’insulter. Deux mois se passèrent ainsi dans l’apathie du désespoir ; mais tout à coup se réveilla dans ses veines la sève ardente de la jeunesse ; et aussitôt commencèrent ses travaux d’Hercule.

On ne venait lui apporter sa nourriture qu’à midi, par un guichet, sans ouvrir la porte. Tous les mercredis seulement on nettoyait sa chambre et on en faisait la visite. Il se mit à espérer.

Une sentinelle compatissante lui apprit qu’une casemate vide était à côté de la sienne, et que de là on pouvait s’échapper. Son plan fut fait sans retard.

Il détacha les fers qui attachaient sa garde-robe au plancher, en ayant soin de n’en rien laisser voir. Armé dès lors de leviers robustes, il déchaussa et enleva les briques du plancher, rencontra la terre et se mit aussitôt à creuser dessous le mur, après avoir numéroté les briques pour les pouvoir replacer.

Au jour de la première visite, il avait déjà creusé un passage d’un pied. Pendant qu’il travaillait, il cachait les décombres sous son lit ; vers le mercredi, il les broyait en poudre fine et les étendait sur le devant de sa fenêtre avec un pinceau formé de ses cheveux. Le vent emportait ces couches légères. Il lui fallait du temps pour faire disparaître ainsi les matériaux broyés. Il s’avisa aussi de pétrir la terre en boudins qu’il faisait sécher et jetait dans sa garde-robe. Ayant élargi l’une des mailles de son treillis de fer, il s’en servait aussi pour souffler au loin de petites boules de terre. Que de fatigues pour arriver à creuser quelques lignes de son passage !

Une sentinelle lui passa un jour une vieille baguette de fer et un couteau à manche de bois ; ce furent là pour lui des outils précieux. Au bout de six mois il avait, grain par grain, atome par atome, enlevé les pierres et la chaux pétrifiée qui le gênaient, et il touchait aux murs de la casemate voisine.

En même temps il menait à bien ses affaires du dehors : deux grenadiers et une jeune fille étaient gagnés ; il avait reçu du papier, une lime et un second couteau.

Il écrivit à sa sœur, la priant de lui envoyer de l’argent par la jeune fille ; il écrivit aussi à l’ambassadeur d’Autriche, le priant de donner mille florins de sa part à cette jeune fille, en récompense de son zèle. Le secrétaire de l’ambassade, ayant tout appris, s’avisa de faire tourner les choses autrement.

La jeune fille alla trouver la sœur de Trenck, qui fit ce que demandait son frère. Le secrétaire, pour tout savoir, avait feint de l’encourager ; il apprit d’elle de quoi il s’agissait dans le fond, et, pour accaparer les mille florins dont Trenck avait donné la lettre de change au nom de la jeune fille, il dénonça tout.

Quand la jeune fille, joyeuse et tranquille, revint à Magdebourg, elle apprit que les deux grenadiers étaient dans les fers. Elle comprit tout et sc cacha ; son père mourut sous le bâton, et un des grenadiers fut mis à la potence.

Le secrétaire d’ambassade s’appelait Weingarten.

Trenck attendait toujours la bonne nouvelle ; Gerhardt, une des sentinelles qui avaient pitié de lui, l’avertit de ce qui s’était passé.

Frédéric II se trouvait alors à Magdebourg ; furieux de voir que Trenck ne désespérait jamais de son salut, il donna ordre qu’une prison spéciale fût construite pour lui, et sans retard, dans le fort de l’Étoile, et fit dessiner le plan des chaînes dont il devait être chargé. La sœur de Trenck, accusée d’avoir voulu aider son frère, dut payer les frais de sa prison nouvelle et de ses fers. Il y avait des moments où Frédéric II savait être à la fois bien avare et bien cruel.

Instruit de tout et sachant qu’il fallait au moins un mois pour bâtir le cachot, Trenck avait fait du crin de son lit une corde qui, attachée à un canon des remparts, lui eut permis de se glisser jusqu’à l’Elbe.

Un retard d’un jour, que sa fatigue avait rendu nécessaire, le perdit. Sa prison avait été bâtie aussi activement que possible, et le soir même qui précédait la nuit où il devait fuir, une voiture le vint chercher. Dieu seul sait quelle profonde douleur dut tout bouleverser alors dans sa tête et dans son cœur : on lui mit des fers aux mains, on lui banda les yeux, et on le conduisit ainsi, au travers de la ville, dans la prison du fort de l’Étoile.

Le peuple disait qu’il allait y être décapité.

Une fois dans la prison, on lui ôta son bandeau, et ses yeux se rouvrirent pour voir deux forgerons, avec leurs réchauds et leurs marteaux, qui lui soudèrent des fers aux pieds, attachés par une chaîne de trois pieds à un anneau scellé dans le mur ; autour du corps, une ceinture de fer servait à retenir ses deux mains, que des chaînes rattachées à la ceinture empêchaient d’agir. Plus tard, le malheureux se vit mettre de plus un collier et des bracelets de fer. Le tout pesait soixante-huit livres.

Toute la nuit Trenck sentit son cœur rongé par le désir de la mort ; il avait dérobé son couteau aux yeux vigilants de ses bourreaux, et il pouvait d’un coup en finir avec cette vie de misères. Il n’osa pas déraciner toute espérance de ce cœur affligé, et il attendit. Le jour lui montra ce qu’était sa prison nouvelle : un cachot de huit pieds sur dix, avec une garde-robe et un siège de briques. Les murs avaient six pieds d’épaisseur, comme il le voyait aux côtés de sa petite fenêtre cintrée.

Cette prison était construite dans un fossé, en avant d’un rempart, et si près d’un autre rempart extérieur, que la lumière n’y venait guère. Dans l’hiver il n’y fit jamais jour.

Trenck n’avait pas encore aperçu qu’on lui avait ménagé une surprise. Son nom était écrit sur le mur en briques rouges, et se retrouvait avec une tête de mort sur la pierre d’une tombe placée à ses pieds. Un pareil spectacle était fait pour inspirer de bien tristes idées et des réflexions bien amèrement philosophiques.

Trenck se roidit contre ces images ; son âme intrépide ne voulut pas s’humilier devant la peur.

On avait cru qu’il ne supporterait pas quinze jours l’humidité d’un cachot neuf ; et en effet, pendant six mois, il eut les pieds dans l’eau, et vit tous ses vêtements mouillés ; mais sa santé n’en souffrit pas. Il avait froid : le seul moyen qu’il put trouver pour se soustraire à ce lent supplice du froid qui tombe sur le captif immobile, ce fut de sauter sur la place même où il était attaché et de s’agiter frénétiquement dans ses fers, bien qu’ils lui fissent plus d’une cruelle blessure.

Au bout de quelques jours, toute ombre de désespoir avait disparu ; son idée fixe était qu’il était né pour lutter corps à corps avec l’infortune, et qu’il ne devait pas craindre la lutte. Ces accès d’héroïsme le soutenaient.

Il eut une joie vive au milieu de ses souffrances, quand il vit qu’on lui donnait six livres de pain au lieu d’une livre et demie, et lorsqu’on lui dit qu’il en aurait toujours autant qu’il en demanderait. Non pas qu’on voulut par là le mieux traiter ; mais parce que, voyant la victime obstinée à vivre, on voulait lui faire de la vie un supplice plus affreux que la mort. Depuis onze mois, c’était le premier jour où il lui fût donné de se rassasier ; ce fut un jour de fête dont le souvenir lui resta. Mais la nuit vint, qui amena les tortures d’une indigestion terrible : il lui fallut les endurer dans l’ombre humide de ce cachot, à côté de sa tombe et sur un lit qui ne lui servait pas, à cause de l’inflexibilité de ses fers. De cette nuit aussi lui est resté le souvenir. Cette fois la douleur physique l’anéantit : il rêva le suicide comme il avait rêvé la lutte avec l’infortune, et fixa d’avance le jour de sa mort, si auparavant il ne trouvait aucun remède à ses maux[12].

XIII.

Lutte héroïque.

Un homme de cœur luttant contre l’adversité, voilà, dit la maxime païenne, le plus beau spectacle qui puisse réjouir l’œil des dieux. Cette maxime est belle aussi, belle comme le spectacle dont elle parle. Trenck est cette maxime faite homme.

Il s’aperçut, quand on ouvrit les quatre portes de sa prison, que c’étaient des portes de bois, et qu’avec son couteau il en pourrait déchausser les ferrures ; il essaya de sortir de ses fers, et, faisant effort, rompant les anneaux, forçant les chaînes, limant le fer avec des fragments de briques, il s’en délivra. L’espérance rentra dans son cœur plus vive que jamais.

Mais qui peut décrire assez bien les détails de cette lutte héroïque ? Les paroles languissent devant de pareils efforts ; il faut laisser Trenck lui-même raconter cette journée :

« Je m’étais aperçu, dit-il, que mes portes n’étaient que de bois ; aussitôt il me vint l’idée de détacher les ferrures, en coupant le bois tout à l’entour avec un couteau que j’avais heureusement apporté de la citadelle. Si ce projet ne réussissait pas et qu’il ne me restât pas d’autres ressources, il était toujours temps de me décider à mourir.

« J’essayai de me délivrer de mes fers. Je sortis heureusement la main droite de la menotte, quoique le sang se coagulât sous les ongles ; mais je ne pus délivrer ma main gauche. Je cassai alors quelques morceaux de la brique de mon siège, et je limai si bien le clou de la seconde menotte que je parvins à le faire sortir et à délivrer aussi ma main gauche.

« Quant au cercle que j’avais autour du corps, il n’était attaché à la chaîne que par un simple crochet, que je forçai en appuyant les pieds contre le mur. Il me restait encore la chaîne principale, qui était aux pieds. Comme j’étais fort et robuste, je vins à bout de la tordre, et, à force de tirer, j’en cassai deux anneaux.

« Délivré de mes fers, je sentis renaître l’espérance ; je courus à la porte, je cherchai dans l’obscurité les pointes des clous qui attachaient la serrure en dehors, et je trouvai que je n’avais pas beaucoup de bois à couper. Je pris aussitôt mon couteau, et je fis un petit trou au bas de la porte ; je vis qu’elle n’avait qu’un pouce d’épaisseur, et qu’en conséquence il me serait possible d’ouvrir les quatre portes dans un jour.

« Plein d’espérance, je courus à mes chaînes pour les reprendre ; mais ce ne fut pas un médiocre embarras.

« Après avoir tâtonné longtemps, je retrouvai l’anneau de la chaîne qui s’était cassé et je le jetai dans ma garde-robe. Mon bonheur voulut qu’on n’eût pas encore visité mes fers jusqu’à ce jour, et qu’on ne les visitât même pas jusqu’au jour de l’entreprise, parce qu’on ne présumait pas que je pusse jamais les rompre. Je rattachai donc la chaîne avec une corde faite de mes cheveux.

« Mais lorsque je voulus repasser la main droite dans la menotte, elle se trouva enflée par l’effort que j’avais été obligé de faire pour l’en tirer, et je ne pus y réussir. Toute la nuit je limai le clou ; mais il était si bien rivé que je perdis toutes mes peines.

« Midi approchait ; c’était l’heure de la visite : le danger devenait pressant. Je renouvelai mes tentatives, et après avoir souffert des douleurs inouïes, je parvins enfin à faire rentrer ma main dans la menotte ; on retrouva tout en bon état.

« J’attendis jusqu’au 4 juillet.

« Ce jour-là, les portes furent à peine fermées, que ma main était déjà retirée de l’anneau et toutes mes chaînes mises bas. Aussitôt je pris mon couteau, et commençai à travailler sur les portes.

« La première s’ouvrait en dedans, et la traverse avec la serrure restait en dehors. Elle fut forcée en moins d’une heure ; mais la seconde me donna des peines incroyables. J’eus bientôt coupé le bois autour de la serrure ; mais, comme la traverse y était attachée et qu’il fallait ouvrir la porte en dehors, il ne me resta d’autre ressource que de couper au-dessus de la traverse.

« J’en vins à bout, après un travail très long et d’autant plus pénible que j’étais obligé de tout faire dans l’obscurité et à tâtons. J’avais tous les doigts écorchés, et la sueur de mon corps dégouttait à terre.

« Dès qu’elle fut ouverte, j’aperçus le jour par la fenêtre du vestibule ; j’y grimpai et je vis que ma prison était bâtie sur le fossé principal du premier rempart. Je vis devant moi le chemin par lequel on y montait, la sentinelle à environ cinquante pas en avant, et les hautes palissades que j’avais encore à escalader avant de pouvoir sortir de ma prison et de parvenir au rempart.

« Cependant mon espoir s’accrut, et je redoublai de travail pour attaquer la troisième porte, qui, comme la première, s’ouvrait en dedans, et pour laquelle il suffisait par conséquent de couper le bois autour de la serrure. J’eus fini au soleil couchant. Il fallait couper la quatrième porte comme la seconde ; mais j’étais extrêmement affaibli, et mes mains étaient si malades que je n’avais presque plus d’espoir.

« Je l’attaquai enfin, après m’être un peu reposé. J’en avais déjà coupé à peu près la longueur d’un pied, lorsque la lame de mon couteau se cassa et tomba en dehors.

« Grand Dieu ! que devins-je dans ce cruel moment ! S’est-il jamais trouvé une de tes créatures dans une position aussi lamentable ? Il faisait clair de lune ; je regardai le ciel par la fenêtre d’un œil fixe et stupide, je tombai à genoux, je cherchai du courage et de la consolation dans la religion, dans la philosophie, et je n’en trouvai point.

« Sans me sentir effrayé par l’idée de ma destruction, ni par celle d’un autre monde, sans blasphémer contre la Providence qui ne m’avait donné que des forces humaines pour soutenir des tourments plus qu’humains, je me recommandai à l’arbitre suprême de la mort. Puis, saisissant le fragment de lame qui me restait, je m’ouvris les veines au bras et au pied gauches ; et, m’asseyant tranquillement dans un coin de ma prison, je laissai couler mon sang.

« Bientôt je tombai en défaillance, et je ne sais combien de temps j’ai sommeillé dans cet état doux et paisible.

« Tout à coup je m’entendis appeler par mon nom ; je m’éveillai ; on m’appelait encore une fois du dehors : Baron de Trenck ! disait la voix, baron de Trenck ! »

Cette voix, c’est la voix connue, la voix aimée du grenadier Gerhard, qui est de garde dans le fossé, et qui s’est glissé jusqu’à la fenêtre du couloir obscur.

Il lui dit que la fuite est encore possible. Trenck répond qu’il a voulu fuir, que les portes sont ouvertes, sauf la dernière, que son couteau s’est brisé, et qu’il va mourir. Gerhard lui rend tout son courage et lui promet de l’aider.

Trenck se relève, bande ses plaies et réfléchit. Le jour est revenu ; que va-t-il arriver lorsqu’on va voir trois des portes ouvertes ? Une idée se présente à lui : il brise les briques de son siège, rouvre ses blessures, laisse couler son sang et attend l’heure. Elle arrive : on s’étonne, on entre. Il se lève furieux et jure que, décidé à mourir, il cassera la tête au premier qui s’approchera de lui. La garde accourt, puis les officiers et le commandant. Le spectacle de cet homme qui joue la fureur les effraye et l’aumônier arrive pour essayer l’effet de son éloquence. Trenck n’écoute rien. La charge est commandée contre lui ; il renverse un grenadier.

Le commandant a peur, il supplie son prisonnier de se calmer ; il lui parle d’espérance, il lui promet de le mieux traiter. Trenck l’attendait là.

La capitulation conclue, un chirurgien visite ses blessures et les panse ; on lui donne de nouveaux vêtements, des aliments, du vin, et on le laisse sans fers pendant quatre jours avec deux sentinelles.

Le cinquième jour, de nouvelles portes sont dressées : celle qui clôt la chambre de Trenck est de fer.

Et le cachot se referme.

La santé était revenue avec le traitement plus doux des derniers jours. L’esprit de Trenck fut aussi guéri de tout ce qui l’avait perverti et désespéré jusque-là ; il réfléchit en philosophe : ce qu’il avait lu et retenu de bon lui revint en mémoire ; il accepta le sort qui lui était fait et se promit, en attendant les jours meilleurs, de jouir en sage de sa solitude. La méditation et la rêverie sont les anges gardiens des prisonniers ; dès qu’il leur permit d’approcher, elles accoururent et le consolèrent.

Il fit des vers, non qu’il eût la verve des poètes ; mais il croyait l’avoir, et, du moins, ce qu’il avait déjà souffert ou appris lui était une muse robuste et sauvage qui savait l’inspirer.

Sa mémoire s’exerça ; il composa, il retint des fables, des satires, des poèmes qu’il publia plus tard[13].

Au bout de trois semaines, le bon Gerhard était revenu à son poste ; il décrivit à Trenck le local de sa prison, et leur premier projet fut de chercher une issue par-dessous les fondations, qui ne devaient avoir que deux pieds de profondeur. Avant tout il fallait de l’argent.

Pourvu par Gerhard de papier, de plumes, de bougie, de soufre et d’amadou, Trenck écrivit avec son sang à un de ses amis de Vienne, le priant de venir lui-même apporter à Gerhard la somme nécessaire.

L’affaire réussit : pour faire passer l’argent à Trenck, Gerhard se fit charger du rôle de pourvoyeur, et lui apporta deux mille florins au fond de sa cruche d’eau. Lui-même ne voulut pas de récompense. Il croyait Trenck innocent, il l’avait vu souffrir, il voulait le sauver.

Deux limes accompagnaient les florins. Trenck lima ses fers en dedans et put s’en délivrer de nouveau, sans que rien y parût aux heures de la visite. Il descella le grillage de sa fenêtre et avec du fil de fer neuf en construisit un autre, presque pareil au premier, et qu’il enlevait à volonté. Dès lors il pouvait communiquer avec les sentinelles, et se faire donner par Gerhard tout ce dont il avait besoin. Il eut ainsi de la lumière et du papier pour charmer ses nuits, et, pour cacher ce bonheur, il n’avait qu’à suspendre sa couverture devant la fenêtre.

Bien du temps se passa avant qu’il pût arriver à conquérir une à une toutes ces jouissances ; mais qu’importe le temps, lorsqu’on a de si longues heures à dépenser et qu’une idée ardente a saisi le cerveau ? Dès qu’il se vit armé de toutes pièces, il se mit à l’œuvre pour chercher l’issue souterraine. Le plancher était formé de trois lits de parquet superposés sur une hauteur de neuf pouces et reliés par des broches de fer. Avec un morceau de fer détaché de l’une de ses menottes et aiguisé sur la pierre de sa tombe, Trenck se fit un ciseau et tailla dans le bois. Les trois lits de parquet une fois percés, il vit un sable fin, le sable sur lequel était construit le fort. Heureux de sentir le sol, il se releva plus fort, comme Antée ; il ne doutait plus du succès de son entreprise, et le travail ne lui coûtait plus pour avancer ses découvertes et pour les cacher.

Gerhard lui fit passer de longs boudins de toile dans lesquels il devait placer le sable extrait pour que le grenadier les vidât : il eut aussi tous les instruments nécessaires, des couteaux, une baïonnette, et jusqu’à du plomb, de la poudre et des pistolets. Cet arsenal se cachait sous le plancher. Sûr de mourir quand il voudrait et de se venger même avant de mourir, Trenck sentit ses forces doubler et creusa sous les fondations, qui avaient quatre pieds de hauteur. L’été et l’automne se passèrent vite ; l’hiver vint, froid, plus froid que d’ordinaire ; mais la gaieté du prisonnier ne s’altérait pas, et chacun s’en étonnait. Gerhard seul savait comment il occupait ses journées et ses nuits.

Des vivres du dehors passèrent par le chemin qu’avaient suivi déjà tant d’autres provisions ; et, véritablement, Trenck ne s’ennuyait plus. Cela n’est-il pas un beau spectacle pour les hommes ? Ils apprennent là ce que peut le courage quand il ne veut pas s’abattre, et combien l’union de deux hommes est puissante, quelle que soit la force brutale des obstacles qui les arrêtent.

Une fois, après que Gerhard et lui eurent travaillé à vider les boudins pleins de sable, Trenck, en replaçant son grillage, cassa trois carreaux ; c’était la veille de la visite. Il resta une heure étourdi ; puis, saisi d’une confiance soudaine, appela le grenadier qui avait remplacé Gerhard. Cet homme stupéfait n’osait remuer : trente pistoles le firent parler. Il s’échappa, et, avant la fin de sa faction, Trenck avait remplacé ses carreaux. C’était jouer de bonheur, l’argent aidant.

Gerard était désolé ; il se rassura en apercevant le lendemain les carreaux remis : ce qui l’étonna le plus, c’est que celui qui l’avait remplacé passait pour le plus incorruptible soldat de la garnison.

Le travail souterrain avançait ; Trenck voulait s’échapper seul. Gerhard, rendu timide, soutint qu’il lui fallait un secours extérieur, et alors Trenck écrivit une nouvelle lettre à son ami de Vienne, le priant d’arriver avec des chevaux et de l’attendre six jours dans les environs. La femme de Gerhard, paysanne stupide, voulut faire la fine, et, mettant la lettre à la poste, eut l’idée ingénieuse de donner de l’argent au directeur pour que la lettre arrivât plus vite. Cette niaiserie perdit Trenck.

La lettre fut portée non à Vienne, mais dans le cabinet de Ferdinand de Brunswick, neveu de Frédéric II, gouverneur de Magdebourg, et l’homme qui devait faire le fanfaron en Champagne, à la fin de 1792, et finalement se taire à Auerstadt, le jour de la bataille d’Iéna.

Le duc accourt à la prison avec sa suite, et ordonne à Trenck de nommer celui qui a porté la lettre au dehors ; Trenck refuse. On visite la prison ; mais il avait caché tout si habilement qu’on ne vit ni la cassure des fers, ni la coupure du plancher, mais seulement le faux grillage. La fenêtre fut masquée par des planches et on n’y laissa qu’un étroit soupirail.

On sut bientôt ce que Trenck avait fait ; mais en même temps les soldats apprenaient qu’il n’avait pas voulu trahir son complice, et il excita dès lors la pitié de tous. Il avait cinq cents florins, de la chandelle, des instruments, et sa mine n’était pas éventée : il pouvait avoir bon espoir. Seulement les conversations avec Gerhard devenaient bien difficiles et bien périlleuses.

C’était le moment où la guerre de Sept ans commençait ; la garnison de Magdebourg entra en campagne, et un nouveau commandant, brutal et grossier, fut nommé au fort de l’Étoile.

Les soldats et officiers laissés en garnison quand la guerre est ouverte sont en général de mauvais soldats, plus faciles à corrompre que les autres. Trenck allait avoir affaire avec des gens de la seconde levée, moins exacts observateurs de la discipline, ce qui lui faisait prendre le temps en patience.

Et, en effet, sur les quatre lieutenants chargés de la garde du fort, trois furent d’intelligence avec lui dès la première année. Mais le major de la place, persuadé que Trenck était le plus coupable et le plus dangereux des traîtres, n’oubliait rien pour lui rendre la vie dure. Un carcan avait été ajouté par ses ordres aux chaînes du malheureux ; son lit lui avait été enlevé, et il était obligé de dormir assis contre le mur humide, tenant ses chaînes dans ses mains, pour n’en être pas blessé. Les maux de tête les plus douloureux étaient la conséquence de cette position ; enfin la fièvre vint, et cependant le tyran de la citadelle resta inflexible.

La maladie dura deux mois ; nulle consolation, nul remède n’allégea les maux du malade. Il guérit seul.

Tant de misères lui gagnaient de plus en plus tous les cœurs ; on parlait de lui dans la ville, on le plaignait, et les dames surtout s’intéressaient à lui, comme à un héros. Le premier des officiers qui s’apitoya jusqu’à offrir ses services avait, dans le nombre de ses dettes, un motif suffisant pour se mettre à la solde du prisonnier. Trenck lui donna de l’argent, à lui et à d’autres, et peu à peu il se forma un véritable état-major au sein de la garnison. La chancelière de Russie, toujours fidèle aux intérêts de son ami malheureux, lui envoya deux mille roubles, qui remontèrent sa caisse mise à sec par les nécessités du recrutement de ses alliés.

Les soldats eux-mêmes buvaient à la santé de Trenck, en dépit du major et à son insu ; les officiers venaient chez lui, causaient, mangeaient même, et lui faisaient passer bougies, livres et journaux, autant qu’il en voulait. Trenck en était venu à se croire à peu près dans un cabinet d’étude bien clos et bien éloigné du bruit désagréable de la rue ; il lisait, il écrivait ; il s’abandonnait à sa passion malheureuse pour les vers. Cela alla si loin que l’un des lieutenants lui fit changer ses menottes en d’autres menottes plus larges, qu’il enlevait comme des mitaines. Le carcan lui-même fut rendu parfaitement inutile.

Mais, pour en arriver là, on peut difficilement se faire une idée de tout ce qu’il avait fallu de patience dans la douleur, d’invincible espérance, d’adresse, de ménagements et de bonheur ; ma foi, oui, de bonheur, quoique ce mot fasse un singulier effet au milieu de cette histoire mélodramatique.

Tout cela pourtant n’était pas la liberté, et aucun des officiers ne voulait prendre le rôle que Schœll avait rempli à Glatz. Restait à Trenck le système souterrain ; mais la disposition nouvelle des sentinelles empêchait l’ancien plan de réussir. On lui en donna un autre, qui consistait dans l’ouverture d’un couloir souterrain débouchant à une quarantaine de pieds de là, dans un endroit du fossé qui rendait l’évasion presque certaine. Et, sans hésiter, voilà Trenck qui se remet à l’œuvre. En six mois, il creusa presque tout le boyau ; seulement il vit croître les difficultés avec la longueur du boyau lui-même : l’extraction et la dispersion du sable fin et blanc lui coûtèrent des peines infinies, et il calculait lui-même que, chaque jour, une fois arrivé à la longueur de vingt pieds, il lui fallait faire de quinze cents à deux mille toises en rampant sur le ventre. C’était une fatigue excessive : aussi ne pouvait-il guère travailler qu’un jour sur quatre. Il travaillait nu, pour ne pas mouiller et salir sa chemise dans le sable humide ; et dans l’étroit boyau qu’il creusait, il n’avait que tout juste assez d’air pour respirer, et ne pouvait même pas porter la main à sa tête. En se représentant toutes les difficultés qu’il avait à vaincre, on frémit malgré soi et on sent son propre cœur défaillir.

Comme il ne quittait pas son carcan, il se heurtait quelquefois contre les parois du canal : une sentinelle entendit le tintement du fer et appela un officier ; ils entendirent le travail souterrain. Aussitôt visite solennelle ordonnée par le commandant ; mais les visiteurs étaient amis, et tout fut déclaré bien en ordre, à telle enseigne que le commandant bouscula la sentinelle et l’accusa de prendre des taupes pour les prisonniers.

Il n’y avait guère plus à creuser que trois pieds, et Trenck était libre ; mais il était écrit que jamais il ne saurait choisir son temps. Il pouvait en une nuit s’échapper ; mais il ne voulut devenir libre que lorsque le commandant, qu’il détestait, serait en fonctions ; il était alors malade. Ce retard le perdit encore. Le commandant rétabli, Trenck se mit à l’ouvrage pour en finir ; malheureusement la même sentinelle était là, qui, piquée de ce qu’on ne l’avait pas voulu croire, épiait le moindre bruit. Ce soldat fâcheux entendit très suffisamment la manœuvre de Trenck, et il fit venir le major lui-même. À ce moment, Trenck arrivait à l’extrémité de sa tranchée couverte, et déjà il s’ouvrait un jour : tout à coup il voit de la lumière, il entend du bruit. Saisi d’épouvante et de regret, il rampe avec peine au travers du sable amoncelé dans le canal, rentre dans sa prison, cache, comme il peut, ses pistolets, son argent, ses instruments, son papier et sa bougie, et remet ses menottes.

Le commandant avait l’intelligence bornée ; il ne découvrit que ce qu’il était impossible de ne pas voir. Le sang-froid et les réponses hardies de Trenck l’intimidaient ; il se hâta de disparaître, après avoir donné les ordres nécessaires pour que tout fût réparé et les fers rendus plus lourds. Comme on ne voyait pas les instruments qui avaient pu servir à Trenck, on essaya de les découvrir ; mais on ne les trouva pas, et on s’étonnait. Trenck sourit et leur dit qu’ils pourraient chercher longtemps, que c’était le diable qui l’aidait et lui fournissait tout. Les officiers sortirent (c’étaient des gens du parti contraire à Trenck) ; il les rappela pour leur donner une lime ; il les rappela encore pour leur livrer dix louis et un couteau. Et toujours il souriait d’un air satanique.

Il n’en fallait pas plus pour ébranler l’esprit des faibles. Trenck passa publiquement pour un sorcier, et dans la ville il y eut plus de la moitié des gens pour le croire fort bien dans les papiers du diable. Un bourgeois donna cinquante écus pour avoir le plaisir de l’apercevoir ; et Trenck, averti, joua devant lui la comédie du sabbat. L’officier qui avait introduit le bon bourgeois de Magdebourg fut mis aux arrêts ; mais Trenck n’en resta pas moins le héros favori du peuple.

Une seconde maladie, qui survint peu après, l’abattit pour six mois. Il ne se releva que plus fier et répondit avec la plus noble énergie à un de ses anciens camarades des gardes du corps, alors général, qui venait inspecter la prison. Ces réponses blessèrent si vivement la vanité de ce général que, ne sachant plus comment sévir contre ce squelette décharné qui s’obstinait à vivre et à railler ses bourreaux, il ordonna de l’empêcher de dormir et de le faire éveiller tous les quarts d’heure par les sentinelles.

Cela dura quatre ans ; mais, ce qu’on ne croirait guère, Trenck s’y habitua.

Le commandant du fort, étant tombé dangereusement malade, devint à peu près fou et fut remplacé par un homme moins cruel. En même temps la cour vint à Magdebourg, pendant que Frédéric bataillait en Allemagne. Amélie était là, près de son ancien ami ; elle le plaignait tout haut, et, n’osant davantage, disait que tout espoir de le voir libre n’était pas perdu. Ce mot répété adoucit soudainement les lâches qui croyaient faire du zèle en faisant de la cruauté : il fallait ménager celui qui pouvait redevenir libre un jour.

De lui-même, le nouveau commandant fit ouvrir les portes du cachot de Trenck, et, tout en le surveillant de près, lui donna ainsi de l’air et du jour. Dès lors il pouvait s’occuper, voyant clair.

L’idée lui vint de graver des dessins avec la pointe d’un clou sur l’étain de ses gobelets ; son premier essai, sans être d’une délicatesse exquise, était cependant remarquable ; le gouverneur le vit, le montra, et il fut convenu que Trenck aurait à sa disposition tous les gobelets d’étain du monde. Bientôt ce fut à qui aurait un de ces gobelets précieux ; Trenck était ravi d’avoir trouvé ce passe-temps ; il perfectionnait ses ciselures, qui avaient acquis de la grâce et pouvaient à la rigueur passer pour une œuvre d’art aussi bien que pour une œuvre de patience. Peu à peu la mode s’en mêla ; les gobelets se vendirent au dehors, et plus tard Trenck eut la satisfaction de les voir figurer comme des pièces curieuses dans les cabinets des principaux amateurs de l’Europe.

L’un d’eux parvint à Vienne et tomba sous les yeux de Marie-Thérèse : l’histoire de la vigne de Naboth et d’Achab y était représentée avec une inscription en vers ; elle fut touchée de cet emblème du malheur d’un homme aussi remarquable, et donna des ordres pour qu’on s’occupât activement de sa délivrance. Jusqu’alors nulle démarche n’avait été faite ; les ennemis de Trenck avaient tant d’intérêt à l’empêcher de revenir à Vienne, où ils se gobergeaient avec les revenus de sa famille !

Les devises que Trenck gravait sur ses gobelets étaient pour lui des moyens de correspondre avec le public, et on ne sait pas comment expliquer la facilité avec laquelle ces devises coururent partout, tandis qu’il était défendu, sous peine de la vie, de donner au prisonnier de l’encre, du papier et des plumes. Jusqu’alors il n’avait guère été connu que des grands ; le peuple se mit, lui aussi, à raconter son histoire, et, partant, à l’enjoliver. Il courut des légendes sur son compte.

Le temps marchait toujours, et vite, pendant que Trenck s’occupait de ses gobelets, comme un aveugle se délasse en faisant des chaussons de lisière. La guerre marchait aussi. À une certaine époque l’ennemi s’approcha de Magdebourg jusqu’à la distance de six lieues, et, comme il n’y avait que mille cinq cents hommes de garnison dans la ville, Trenck se crut sauvé. L’armée s’éloigna.

Un autre malheur, bien grand et bien regrettable, fondit sur Trenck à la même époque : il apprit que son amie de Russie avait été convaincue d’intrigues secrètes avec la Prusse, et qu’elle et son mari avaient été conduits en Sibérie.

Cette nouvelle lui fit oublier ses gobelets ; il résolut de frapper un grand coup, que voici :

Magdebourg n’avait plus que neuf cents hommes de garnison, tous mécontents ; au fort de l’Étoile, Trenck était à peu près sûr d’entraîner son monde ; il y avait, de plus, sept mille prisonniers croates dans la ville. Tout cela combiné devint un plan de révolte ouverte. Trenck, du fond de son cachot, s’occupa de trouver des fusils, de disposer des embuscades, de rallier des conjurés, d’organiser l’insurrection. Magdebourg, le magasin de l’année, le trésor du roi, l’arsenal, tout tombait au pouvoir de Trenck, qui savourait sa vengeance.

Il était convaincu du succès, et si convaincu, qu’il écrivit à Vienne aux curateurs de ses biens pour qu’on lui envoyât l’argent nécessaire. Les curateurs aimaient mieux garder une caisse pleine qu’une caisse vide ; ils éconduisirent l’envoyé secret de Trenck, et firent remettre ses lettres à qui de droit. Un beau matin, le gouverneur de Magdebourg entre donc chez son prisonnier, et celui-ci se trouve très étonné en apprenant qu’il est trahi à Vienne encore plus qu’ailleurs. Il eut assez de présence d’esprit pour nier tout ; de sorte qu’on ne sut jamais le mot de l’énigme. D’ailleurs l’entreprise désespérée de Trenck pouvait à bon droit passer pour une pure folie. Qu’il songeât à s’échapper, rien de plus naturel ; mais qu’il voulut encore enlever Magdebourg à la Prusse et lutter contre Frédéric en égal, c’était ce qu’on ne voulut croire qu’à moitié, en voyant Trenck accablé sous le poids de ses fers, maigri, décharné, et d’ailleurs si scrupuleusement occupé à dessiner des histoires touchantes sur ses illustres gobelets.

D’ailleurs le commandant de Magdebourg était alors le vieux landgrave de Hesse, un excellent homme, qui avait pris Trenck en affection et gémissait le premier de tous ses malheurs.

Cependant, par prudence, et après avoir dressé procès-verbal pour la forme, on changea les officiers devenus suspects. Cela ne servit pas à grand’chose, et Trenck, toujours pourvu d’argent, n’eut pas de peine à recommencer ses opérations de recrutement. Le landgrave s’intéressait de plus en plus au sort de son prisonnier ; le voyant malade, il lui envoya son médecin et des mets de sa table, fit défendre de le réveiller comme cela était usité et lui fit ôter son carcan.

Frédéric II apprit ces ménagements, et, toujours de plus en plus irrité contre Trenck, lava la tête au landgrave de Hesse.

XIV.

Premier chapitre de l’Exode.

Il faut heureusement beaucoup moins de temps pour lire le récit des infortunes d’un prisonnier qu’il ne lui en a fallu pour les supporter, et, quoi qu’en puissent dire les femmes sensibles, il faut aussi bien moins de courage.

Voilà presque neuf ans que Trenck se démène dans son cachot, donnant du fil à retordre à ses geôliers, démolissant une foule de cloisons et construisant une autre foule de machinations chimériques. Son âme de feu, coulée dans un corps de fer, avait lutté jusqu’au bout.

L’heure de la délivrance arriva enfin.

Deux influences se réunirent pour hâter ce moment si longtemps attendu : celle de l’Autriche, au dehors, et celle d’Amélie, au dedans. Comme on ne fait pas de roman dans ces pages, et qu’on y raconte la simple vérité, on ne dira pas qu’Amélie était depuis vingt ans dévorée du même feu d’amour : non, son cœur de jeune femme s’était attiédi ; mais une vive compassion n’avait cessé d’y régner, et elle souffrait toujours en voyant que son malheureux ami était descendu aussi profondément dans l’abîme de l’infortune. Elle pleurait encore en secret et faisait des vœux pour lui : c’était elle qui avait le plus contribué à faire du prisonnier souffrant l’objet des récits lamentables, et qui lui avait créé cette popularité de l’infortune, contre laquelle échoue tôt ou tard l’austérité des lois ou l’injustice des bourreaux.

C’est elle qui avait fait le landgrave de Hesse si facile et si généreux ; c’est elle qui va travailler le plus activement à faire accueillir la demande de l’Autriche, aussitôt que la paix aura été conclue.

Trenck ne se plaignait plus ; il y avait en lui quelque chose de vague qui lui disait qu’il allait bientôt redevenir libre. Pour ne pas se gâter la main, il se désennuyait en creusant un autre canal secret, et il imaginait même un assez bon tour pour en faire exporter les terres déblayées par les soins de l’administration. Il creusa deux trous, cacha le bon, fit découvrir l’autre, et, bien que la terre à enlever fût cinq ou six fois plus considérable qu’elle n’aurait dû l’être, on ne vit dans son action qu’une folie nouvelle, celle d’avoir voulu se creuser un chemin qui n’aboutissait à rien. Trenck se laissa juger fou, d’autant plus qu’on ne l’en traitait pas plus mal.

Le landgrave redoubla de bonté pour lui et lui parla en père ; Trenck, reconnaissant, se jeta à ses genoux, et lui jura qu’il ne ferait aucune tentative tant qu’il gouvernerait Magdebourg. Et dès lors il eut à sa discrétion, et officiellement, papiers, crayons, livres et journaux. En lisant ces derniers, il voyait que la paix ne pouvait tarder.

La paix, c’était sans doute la liberté pour lui : il le croyait fermement, si bien qu’il se sentait déjà libre par une anticipation bien naturelle, et que son bonheur futur le consolait de son malheur présent. Tout son temps s’écoulait sans trop de peine ; il composait sans cesse, et ne quittait ses gobelets ciselés que pour écrire, en vers ou en prose, à l’adresse de ses contemporains et de la postérité. Neuf volumes, dont chaque ligne était tracée avec son sang, devaient attester l’activité de son esprit durant ces derniers jours d’esclavage.

Le landgrave étant mort, Trenck revint à son trou : c’était à ses yeux une garantie aussi bonne au moins que toute l’activité de la diplomatie autrichienne. Il y travailla rudement et vivement, prit toutes ses mesures de nouveau et plus sûrement que jamais, et se vit à peu près maître de cette liberté. Pendant qu’il achevait de creuser son trou, il lui arriva une nuit de trouver tout à coup le canal bouché par une pierre qui s’était détachée de la voûte.

« Jamais, dit-il, je ne passai des moments plus terribles. » Une soif dévorante l’avait pris ; il avait voulu remuer la pierre ; mais à quoi bon ? Il ne pouvait la pousser jusqu’à son plancher. Il était privé d’air ; il étouffait, la bouche collée sur le sable. Cela dura huit heures. Sortant tout à coup de sa torpeur, il déblaya un passage nouveau à côté de la pierre, et avec des peines que nul ne peut raconter, échappa à l’horrible mort. Mais enfin tout était prêt. Une inexplicable fanfaronnade perdit tout.

Il attendit le jour de la visite d’un des officiers qui ne l’aimait pas. Dès qu’il fut entré : « Monsieur le major, lui dit-il, je sais que le nouveau gouverneur de cette ville, le généreux duc de Brunswick, (la paix était faite et le duc revenu à son ancien poste), est pour le moment à Magdebourg ; faites-moi le plaisir d’aller le trouver de ma part et de lui dire que je le prie de vouloir bien visiter mon cachot et de faire doubler le nombre de mes sentinelles, ensuite de me prescrire l’heure et le jour où il voudra que je me fasse voir sur le glacis de Klotersberg. Si je viens à bout d’effectuer ce que je promets, j’espère qu’il voudra bien m’accorder sa protection et instruire le roi de ma bonne foi pour qu’il me rende justice. »

Le major sortit, et revenant, feignit d’avoir l’ordre du duc de tout promettre ou, du moins, de se faire expliquer par Trenck comme il s’y pouvait prendre, tout cela sous la condition exigée par lui.

Et Trenck aussitôt de jeter ses fers à ses pieds, d’ouvrir son trou, de livrer ses armes, ses instruments, et deux clefs qui devaient ouvrir les portes des galeries souterraines.

Il leur proposa aussi de descendre dans la galerie de trente-sept pieds de long qu’il avait creusée ; enfin il leur déclara qu’il avait des chevaux prêts sur le glacis de Klotersberg.

La surprise des officiers se devine ; celle de Trenck ne fut pas moindre lorsqu’il apprit qu’il s’était livré sans profit, et que le major avait tout appris au duc, comme s’il avait lui-même fait la découverte. Son cachot fut de nouveau réparé, et cette fois on n’y employa que la pierre. La fuite devenait impossible autrement que par la complicité d’un officier, et il arriva justement que celui dont Trenck allait peut-être faire un second Schœll fut changé de régiment.

La mélancolie le reprit ; il voyait s’effacer une à une les rêveries charmantes ; il se sentait de nouveau captif, enchaîné, cloué dans son étroite boîte de pierre, d’où nul effort venu de lui ne le pouvait, faire sortir, et il pleurait ou exhalait sa douleur en stances lugubres.

La liberté arriva d’elle-même, lorsqu’il n’y pensait plus.

Depuis que la paix était faite, un nouvel ambassadeur autrichien était venu en Prusse, et avait reçu de l’empereur l’ordre de s’occuper sérieusement de Trenck. D’un autre côté, les curateurs de ses biens et ses ennemis de Vienne faisaient tout leur possible pour empêcher l’ambassadeur de rien faire ; et il ne demandait pas mieux.

Mais Trenck s’était mêlé tout de suite de ses propres affaires en apprenant le nom de ce ministre nouveau ; et du fond de son cachot, dont il n’avait pas encore livré les secrets, il lui écrivit en lui offrant de l’or. L’ambassadeur était un de ces hommes qui en ont toujours besoin ; il accepta dix mille florins en lettres de change, et, avec ce bénéfice, se montra tout disposé à exécuter les ordres de sa cour.

Frédéric II avait maintes fois juré qu’il ne lâcherait pas Trenck, et l’Autriche n’était pas faite pour lui faire changer de résolution ; mais Amélie et la reine, séduite par elle, l’obsédèrent si bien, le bruit public et les murmures même se firent si clairement entendre à son oreille, qu’il se laissa fléchir et signa sous condition l’ordre d’élargissement.

Le 24 décembre 1763 cet ordre fut exécuté. « Le roi nous autorise à vous ôter vos fers, lui dit, en entrant dans son cachot, le commandant de la citadelle. Ce n’est pas la seule bonne nouvelle que je vous apporte ; vous aurez aussi une chambre plus agréable. »

Trenck devina. « Sûrement, s’écria-t-il, vous me cachez le plus beau. J’ai ma liberté, n’est-ce pas ? Ne craignez rien : la douleur n’a pu me vaincre, la joie ne me tuera pas. — En effet, vous êtes libre. »

Et aussitôt on s’embrasse ; les fers sont ôtés, mesure est prise d’un uniforme neuf, et, dans une chambre d’officier, Trenck s’engagea à ne jamais chercher à se venger de personne, à ne pas franchir les frontières de la Saxe ou de la Prusse, à ne faire aucune relation de ses aventures et à ne servir aucun maître.

Un festin joyeux suivit l’heure joyeuse. Trenck se rassasia d’air pur et de liberté.

Dès le lendemain soir il dut partir pour Prague, sous l’escorte d’un officier supérieur. Il fit ses adieux à tout le monde, donna à chacun de généreuses marques de bon souvenir, et traversa au galop la ville où il avait si longtemps souffert : neuf ans et cinq mois ! Avec les dix-sept mois de la prison de Glatz, cela faisait onze ans de forte jeunesse étouffés dans l’ombre des cachots ; onze ans de tortures, onze ans que nulle faveur au monde ne pouvait lui rendre, et qui étaient perdus sans retour.

Il n’avait pas encore quarante ans, et devait vivre jusqu’en 1794.

XV.

Luttes nouvelles.

À Prague, Trenck se croyait débarrassé pour toujours du joug de l’infortune ; il se trompait : un ordre arriva de Vienne qui enjoignait au gouverneur de le diriger sur cette ville en qualité de prisonnier, sans épée et sous escorte. Ses ennemis, le sentant libre, avaient peur de lui et prenaient leurs mesures.

Tous ces voyages lui coûtèrent des sommes considérables : il lui fallait défrayer tout le monde. À Vienne, il fit six semaines de prison, sur l’ordre des deux conseillers auliques qui avaient été les administrateurs de sa fortune pendant sa longue captivité. Son indignation s’exhalait en paroles amères. Était-il donc dans sa destinée de vivre ainsi dans les fers, selon le bon plaisir de tous ceux qui lui voulaient du mal ? Il ignorait encore que ces messieurs avaient joué des pieds et des mains pour le faire enfermer à Gratz jusqu’à la fin de ses jours, afin d’échapper à la reddition de leurs comptes. Pour y parvenir, ils avaient persuadé à l’impératrice que ce pauvre Trenck (ils le plaignaient !) avait perdu la raison à Magdebourg, et ils en donnaient pour preuve l’extrême rapidité avec laquelle il avait dépensé dix mille florins à Prague.

Or, il en avait eu assez tout juste pour satisfaire l’appétit de ceux qui réclamaient de lui le prix de leurs services.

On ajoutait que, sujet à des accès de fureur, il pourrait bien se livrer à des violences sur ceux qu’il croirait, à tort ou à raison, l’avoir desservi jadis ; et on concluait à la prison douce, mais perpétuelle. L’impératrice crut tout dans le premier moment : on lui tenait un langage si raisonnable en apparence, et il y avait, en effet, tant de motifs pour penser que neuf ans d’une épouvantable détention avaient dû déranger la tête du malheureux capitaine ! Mais un homme de bien, qui savait la vérité, osa la faire connaître, et eut occasion de la dire à l’empereur François lui-même, qui était aussi un honnête homme. L’empereur appela Trenck, qui lui parla pendant deux heures. L’empereur, touché de tant de misères supportées si vaillamment, laissa couler des larmes qui durent être bien douces pour celui qui les avait arrachées des yeux d’un souverain. François l’embrassa, lui promit son appui et bonne justice ; malheureusement il devait bientôt mourir.

L’impératrice était du parti des curateurs, sans trop savoir pourquoi ; mais elle en était. Lorsqu’elle vit que Trenck était libre et qu’il avait l’empereur pour ami, elle l’appela à son tour : « Je sais tout, lui dit-elle ; on vous a joué de la façon la plus inhumaine ; mais vous entrez dans une nouvelle vie. Oubliez le passé ; pardonnez à vos ennemis et ne demandez pas de comptes à vos administrateurs : vous vous feriez de nouveaux ennemis. Vous m’entendez ; croyez-moi, oubliez tout, vous n’y perdrez rien. »

Trenck ne pouvait résister ; il déclara le lendemain qu’il reconnaissait pour bon et valable le testament de son cousin, qu’il renonçait à ses terres d’Esclavonie, qu’il donnait quittance à ses administrateurs et quitterait Vienne sur-le-champ. C’est-à-dire qu’il était ruiné légalement. Pour fiche de consolation on lui donnait une patente de major rédigée en style pompeux ; c’était une dérision que de le payer de tous ses déboires d’une façon si mesquine, lorsqu’on le savait capable de grandes choses et digne de grands honneurs.

Relégué avant quarante ans parmi les invalides, et jaloux à son tour de tous ceux dont il voyait la fortune grandir, Trenck allait vivre plus malheureux peut-être, au milieu de cette liberté méprisée et inutile, qu’il ne l’avait été dans les fers, où du moins sa vanité n’était qu’exaltée par la rigueur de ses peines.

Il espérait qu’un dédommagement pécuniaire le pourrait consoler, et, par suite, le mettre en mesure de tenter quelque grande entreprise ; mais la reine ne lui avait dit qu’une vaine parole en lui disant qu’il ne perdrait rien : il perdit tout sans compensation. Ses curateurs, ne l’ayant pu faire enfermer, voulurent au moins, par la misère, le réduire à l’impuissance. Ils avaient mangé, durant sa captivité, maisons, terres et revenus ; donnant à leurs amis part du gâteau, et ne se refusant rien, quoiqu’ils fussent grassement payés déjà pour les soins paternels qu’ils étaient censés donner aux biens du captif.

Le mince traitement qu’il recevait de la cour était toute la fortune de Trenck ; il n’en pouvait plus attendre d’autre : l’avenir lui était fermé. Certes, pour peu qu’on ait du sang chaud dans les veines, on comprendra qu’un arrêt qui semblait condamner d’avance toute sa vie à l’obscurité devait faire sur Trenck l’effet d’une insulte. Il se sentait devenir vraiment fou quand il s’enfonçait trop longtemps dans ces idées. Un coup d’air frais et matinal chassa un jour tout ce tumulte du cerveau : l’alouette chantait dans les prés ; le soleil était doux ; il sentit que la vie paisible a aussi du charme, et il résolut de gagner un coin de terre isolé, l’angulus terrarum d’Horace.

Il partit sans trop savoir où il irait. D’abord, ce fut pour passer trois mois aux bains d’Aix-la-Chapelle. L’impératrice le rappela pour lui proposer une affaire qui devait, disait-elle, lui prouver tout l’attachement qu’elle avait pour lui, et terminer tout d’un coup les aventures de sa vie. Elle lui proposait une femme qui avait cinquante mille florins de rente ; il faut dire qu’elle avait aussi soixante-trois ans d’âge et qu’elle possédait, par-dessus le péché de vieillesse, le double péché de bigoterie et d’avarice. Trenck refusa, et l’impératrice le quitta courroucée.

Trenck avait en vue une autre femme qui n’était pas riche, mais qu’une douce raison, que la grâce, que la beauté et les talents faisaient divine à ses yeux ; il retourna à Aix-la-Chapelle et l’épousa ; c’était la fille d’un ancien bourgmestre. Ils devaient avoir onze enfants, comme dans un conte de fée.

XVI.

Où le héros fait du commerce.

Trenck, ayant déjà visité tant de pays, secoué tant de fois à des foyers divers la poussière de ses pieds, commencé et vu s’écrouler sous lui tant de fortunes, Trenck se fit littérateur, pour faire une fin, comme on dit. Et notez bien qu’enivré de la fumée superbe qu’on appelle la gloire, il se croyait toujours, étant un des plus malheureux, l’un des plus grands hommes du monde : de là le chemin ne lui fut pas très pénible pour qu’il arrivât à se croire l’un des premiers littérateurs. Il en devint si persuadé qu’il l’a écrit dans plusieurs de ses livres, qui sont ennuyeux, mais nombreux, et jusque dans ses mémoires, gonflés à l’excès des éloges qu’il croyait bon d’adresser de temps en temps à sa personne.

Dès qu’il fut père, il baptisa son enfant sous le nom de Joseph : c’était le nom du fils de l’impératrice Marie-Thérèse et celui du fils de Jacob, vendu par ses frères.

Joseph II, averti sans façon par Trenck qu’il était le parrain de son premier-né, profita de l’occasion pour féliciter le père qui, depuis un an, publiait à force ses fables et ses satires politiques.

Comme une foule de gens considérables va et vient sans cesse aux bains d’Allemagne, Trenck, qui était loin d’être honteux ou timide, fut bientôt connu de tout le monde : il en profita pour entreprendre un commerce de vins de Hongrie qu’il expédiait en France, en Angleterre, en Hollande, et pour l’expédition desquels il eut occasion de faire de fréquents voyages. Le héros de Glatz et de Magdebourg ne mettait-il pas un peu l’éteignoir sur le flambeau de sa gloire en s’établissant marchand de vins ?

Il n’y a pas de sot métier, presque tout le monde le dit, et une vingtaine de personnes le pensent. Sans doute ; seulement, si la raison nous fait dire ou penser cela, le romanesque réclame, j’entends le romanesque convenu qui ferait volontiers de Trenck un bandit calabrais, se promenant, à une heure indue sur les grandes routes, et se reposant le jour ou buvant sous un figuier, au milieu d’un paysage à ciel cru, quelques rasades de moscatelle, mais qui n’aime pas à le placer tout bonnement dans un cabinet de marchand, orné de petites fenêtres à rideaux verts, de cartons verts, d’un fauteuil de maroquin vert, additionnant, soustrayant, multipliant, divisant avec des bouts de manche de percaline verte, ou bien à le voir descendre dans une cave où il clarifie ses vins blancs avec de la colle de poisson.

C’est la faute du romanesque convenu.

N’est-ce pas, en effet, une preuve de bon courage que Trenck a donnée en se décidant à vivre en bourgeois après avoir vécu en aventurier ? C’est, de plus, une preuve de sagesse.

Quoi qu’il lui en coûtât pour dire adieu aux rêves longtemps caressés, et qu’il n’abdiquât point l’orgueil de son héroïque infortune, il sentit que la vie laborieuse, commune, obscure, pourrait cicatriser à la longue les plaies amères de son cœur, et il y descendit résolument. Cette vie-là n’est d’ailleurs pas si commune, et peu de commerçants font du commerce dans de pareilles conditions.

Il a une maison, une famille, un bureau, des magasins ; en même temps il se fait un cabinet d’études, il écrit, il imprime. De la main qui signait le matin des factures de vin de Bordeaux, il corrige le soir les épreuves d’un pamphlet. Durant le jour il voit ses pratiques, des commis voyageurs ; il fait affaire avec eux : à d’autres heures, il se promène avec quelqu’un des étrangers célèbres qui sont venus aux bains pour y refaire leur santé, ou leur courage, ou leur fortune. Alors il n’est plus M. Trenck, commerçant achalandé, il est Frédéric de Trenck, l’ancien ami et l’ennemi présent de Frédéric II. Il cause politique avec l’un, philosophie, littérature avec l’autre ; il s’instruit, il instruit le monde, et il joue avec joie son rôle de victime célèbre.

On vient le visiter, et il croit qu’on l’admire.

D’autres fois, il reste chez lui où il a une femme aimable, aimante, dévouée, et des enfants qui grandissent. Sous le chèvrefeuille du jardin, les heures s’envolent paresseuses vers la chute du jour. Il est assis sur un banc modeste, entouré des êtres qu’il aime et qui l’aiment ; il écoute monter dans l’air les vagues murmures de la soirée, il oublie le passé tumultueux, il est tout au bonheur tranquille de la vie nouvelle.

Et alors, s’il a du temps pour réfléchir, quelles sources de pensées s’ouvrent dans son âme ! Comme il peut s’élever haut par-dessus les réflexions de la foule moutonnière ! Comme il peut voir les choses d’ici-bas, comme il peut en sourire tristement !

Un regard de sa femme le consolera vite, si la tristesse lui revient ainsi.

Ainsi vivait Trenck à Aix-la-Chapelle.

Ses procès ne s’arrêtaient pas pour cela à Vienne ; et plus d’un avide personnage, voyant la docilité à laquelle avait été réduit l’infortuné propriétaire des biens du pandoure, revenait à la charge, et, de droit ou de non-droit, prétendait avoir quelque chose à réclamer, quelque chose à prendre. Trenck n’ayant rien, devait payer tout de même, c’est-à-dire devenir l’obligé de ces gens-là. Toute sa vieillesse fut troublée par ces inimaginables escroqueries que se permettaient des gens revêtus d’un caractère respectable. Le sang de Trenck s’échauffait, s’enflammait ; mais à quoi bon ?

Du moins Trenck eut la joie de se voir bientôt devenu plus populaire parmi les menues gens d’Aix-la-Chapelle et de la campagne, qu’il ne l’avait jamais été à Glatz ou à Magdebourg. Le récit de ses aventures avait défrayé plus d’un conte épouvantable qui faisait dresser les cheveux des bons paysans dans leurs veillées d’hiver ; et lui-même, toutes les fois qu’il le pouvait, s’appliquait à justifier par les apparences la réputation qui lui était faite. Jouant de bonheur et d’adresse, il réussit à plusieurs reprises, terrifia la plupart de ces hommes simples, et passa bien et dûment pour un des meilleurs amis du diable.

Occasion donnée à tout le clergé des environs de tonner contre lui : aucun moine n’y manqua ; le mot d’ordre était donné à Vienne, et n’ayant jamais eu pour lui les prêtres, dont il disait beaucoup de mal, Trenck s’aperçut qu’il avait eu tort de les traiter avec trop de mépris.

Les ouvrages de Trenck se ressentaient tous de la haine qu’il avait pour les courtisans et pour le clergé. Un peu plus tard il rédigeait une gazette intitulée l’Ami des hommes, dans laquelle il ne se privait pas de leur chercher querelle. Ce fut bientôt la guerre ouverte : les jésuites prêchèrent, ameutèrent la foule, et osèrent menacer un citoyen de prendre sa maison d’assaut. Trenck parut à son balcon environné de serviteurs fidèles et de quatre-vingt-quatre fusils chargés. Cet appareil prévalut. On se retira ; mais les ennemis secrets ne firent pas la paix pour cela, et Trenck raconte, abusé sans doute par l’envie de se croire en péril, qu’au lieu d’avoir sa maison menacée d’un assaut public, il entendit quelquefois, dans la campagne, une balle isolée siffler à son oreille. Décidément la vie lui était vendue cher, et jusqu’au bout. Quelquefois cela devint plus grave : par exemple, on l’attaquait en rase plaine, avec des forces tout à fait supérieures, ou bien on essayait de décider ses domestiques à lui saler son pot-au-feu d’un certain sel.

Nonobstant ces efforts, les écrits de Trenck se vendaient à merveille, et, dès la seconde année, son journal, l’Ami des hommes, lui valait quatre mille ducats de bénéfice. Les nouvelles qui s’y trouvaient venaient souvent de sources secrètes et intéressaient le public au plus haut point. Les articles de Trenck, déclamatoires et ronflants, mais très hardis, se lisaient aussi avec ardeur, et particulièrement chez les ennemis de ceux à qui il faisait rude guerre. L’impératrice, mécontente, défendit aux bureaux de poste l’expédition de la gazette, et Trenck la supprima. On s’inquiétait à Aix-la-Chapelle, ou du moins ceux qui se sentaient blessés s’inquiétaient en voyant dans leur ville un aussi intrépide diseur de vérités. Le clergé et les gens de la cour autrichienne aidant, on lui chercha noise et on le condamna. Les procès naissaient sous ses pas de tous côtés.

De 1774 à 1777, Trenck parcourut la France et l’Angleterre, où il fut accueilli avec intérêt. « Mes écrits, dit-il avec emphase, m’avaient donné tant de célébrité qu’à Londres et à Paris j’aurais pu me faire voir pour de l’argent. M. Franklin, le ministre de l’Amérique, devint mon ami intime ; lui et le comte de Saint-Germain, ministre de la guerre, me firent les propositions les plus avantageuses pour m’engager à partir pour l’Amérique. » Et à la même époque le landgrave de Hesse lui proposait un emploi considérable dans le corps de troupes allemandes qu’il envoyait contre les Américains. Trenck répondit aux premiers qu’il avait une femme et des enfants, et au second qu’il ne répandrait jamais son sang que pour la cause de la liberté.

Le temps était chargé déjà de l’électricité révolutionnaire ; en sa qualité de journaliste, d’esprit fort et de victime de l’injustice, Trenck était l’un de ceux qui prêchaient le plus haut la vie nouvelle du monde. Son Ami des hommes reparut avec un succès éclatant. En même temps son commerce de vin allait si bien qu’il avait déjà plus de quarante mille florins de bénéfice, et qu’il multipliait ses magasins dans les grandes villes de l’Europe. Mais une nouvelle mésaventure l’attendait : il s’empêtra si avant dans un procès à Londres, et eut le malheur de voir les apparences se tourner si fort contre lui, qu’il fut condamné encore, quoique innocent, et condamné à la restitution de sommes si considérables qu’il dut aussitôt vendre ses vins à perte pour s’acquitter. Ce fut sa liquidation. Il resta homme de lettres, ami des baigneurs d’Aix-la-Chapelle, et défenseur de tous les opprimés.

XVII.

Où l’on retrouve un ami.

Ceux qui aiment les exploits d’Achille seraient mécontents s’ils ne connaissaient pas jusqu’au bout l’histoire de Patrocle. En lisant les récits des conquêtes d’Alexandre, on se demande ce que devient Héphestion. Ne devons-nous pas demander aussi des nouvelles d’un homme qui a depuis longtemps disparu de cette histoire ?

Trenck y pensait bien ; il avait fait de nombreuses démarches pour apprendre en quels lieux vivait cet homme ; il l’avait protégé même, autant que lui Trenck pouvait protéger quelqu’un ; mais il ne l’avait pas revu.

Si le lecteur désire savoir de qui l’on veut parler il n’a qu’à lire ce chapitre, qui n’est pas du tout un hors-d’œuvre et qui lui parlera d’un personnage très intéressant.

Un beau matin, Trenck fut averti qu’un étranger le demandait. Comme on venait assez souvent le déranger sous prétexte de rendre visite à un homme que « ses talents et ses malheurs avaient rendu l’ami de tous les cœurs sensibles, » il hésitait à se déclarer présent dans son cabinet, lorsqu’il entendit une voix qu’il lui sembla avoir entendue déjà quelque part.

C’était la voix de son ami Schœll. Schœll criait tout haut qu’il voulait voir M. le major, et que le major serait enchanté de sa visite. Trenck descendit en toute hâte et tomba dans ses bras. « Ah ! mon brave camarade ! Ah ! mon bon Schœll !

— Doucement, cher ami, je ne m’appelle plus Schœll ; j’ai retourné mon nom, et me nomme Lesch pour toute ma vie.

— Schœll ou Lesch, sois le bienvenu ; on tuera aujourd’hui le veau gras. »

Et en effet la journée se passa toute en fêtes : l’amitié choyait l’amitié.

Dès le premier repas, il fallut faire un échange de récits : Trenck raconta ses aventures, et Schœll les siennes. Trenck lui avait dit : « Mon ami, je n’ai jamais bien connu le secret de ta vie ; raconte-moi aujourd’hui tout ce que tu peux dire à celui qui a souffert tant de choses avec toi et qui te dut un jour sa liberté. »

Et Schœll, sans se faire prier, fit ce récit :

« Je suis né dans le cercle de Souabe et descends de la maison de Lowenstein ; mais, mon père ayant été ruiné complètement, je dus me faire soldat dès ma jeunesse, et j’entrai au service de la Prusse dans le régiment de Wurtemberg.

« Tout allait à merveille, lorsque certaines fredaines me firent mettre à l’index de l’armée active et caserner dans une place. Tu sais, mon ami, ce que deviennent les officiers qu’on exile dans ces endroits-là : ils sont disgraciés ; le mécontentement les gagne ; on les maltraite ; ils se corrompent les uns les autres, et ne font qu’aller de mal en pis. C’est en 1744 que m’arriva mon affaire : dès ce moment, je fus perdu et cessai de prétendre au généralat dans les armées prussiennes.

« J’avais de l’esprit et j’en usai à Glatz pour me moquer du général, qui était stupide et méchant. Il s’en vengea en me persécutant, et ayant découvert que j’avais quelques créanciers, il les ameuta contre moi. C’est alors que je fis ta connaissance et confondis ma cause avec la tienne.

« Tu sais aussi bien que moi ce qui nous est arrivé après notre évasion jusqu’au jour où nous nous séparâmes.

« Nommé premier lieutenant dans le régiment de Pallavicini, grâce au mouvement que tu te donnas pour moi, je rejoignis mon corps et j’y vécus d’abord assez bien. Une intrigue amoureuse (et tu sais que j’en ai eu beaucoup) me porta le premier coup. Endetté à cause des dépenses folles que j’avais été amené à faire, j’eus la sottise et la faiblesse de toucher à la caisse de ma compagnie. Le jour arriva où il fallait que tout fût en règle ; je n’étais pas en mesure, et je désertai avec un fourrier pour aller chercher du service à Gênes.

« J’y fus en effet employé, mon cher ami, mais en qualité de simple caporal ; ce fut le juste châtiment de ma faute, et j’étais trop certain de mériter mon sort pour m’en plaindre. Tu me connais, tu sais que j’ai du courage et que les revers ne sauraient m’abattre ; j’acceptai donc la fortune comme elle vint, et fis mon métier de caporal. J’avais eu de l’avancement, quand je vis que l’avancement ne servait pas à grand’chose et que la ville de Gênes payait très mal ses officiers.

« Je dis adieu à la république et offris mes services au duc de Modène, qui me confia un fusil et la giberne du simple soldat. À chaque changement, je descendais d’un échelon. Seulement on s’apercevait bientôt que j’étais un vieux mangeur de cartouches et que je connaissais la manœuvre : aussi fus-je assez vite promu au grade d’officier.

« J’étais bien résolu à m’y tenir une bonne fois et à mettre de l’ordre dans mes affaires, lorsque le diable me prouva une fois de plus qu’il s’en mêlait suffisamment. Le duc avait demandé des instructeurs à l’impératrice, et celle-ci lui envoya des gens qui m’avaient connu dans le régiment de Pallavicini. Juge de la joie que j’éprouvai en apprenant la venue de ces chers camarades, qui allaient mettre la main sur un déserteur que le renversement des lettres de son nom ne suffisait pas à transfigurer.

« Je repris de la poudre d’escampette et endossai de nouveau l’habit modeste du simple soldat dans un régiment suisse au service du roi de Sardaigne. Là encore ma bonne mine et mon esprit naturel me firent bientôt remarquer, et j’eus l’honneur d’être nommé fourrier-secrétaire du régiment, poste que je dus à ma belle écriture et à l’étonnante facilité que mes supérieurs crurent découvrir en moi pour la rédaction des rapports de toute espèce sur les pains de munition, sur les bottes de foin et les maladies des hommes présents sous les armes. Nous étions dans une bonne garnison, à Turin ; je m’y fis professeur d’allemand, de dessin, de musique, et ayant pris durant mes aventures amoureuses l’habitude de broder comme les femmes, je gagnai aussi de l’argent avec mes broderies.

« De Turin je suis allé à Alexandrie, et c’est là qu’est venu me trouver le bruit que fait ton nom. Je suis aussi heureux que je puis l’être ; je gagne très bien ma vie ; j’ai dit adieu à toutes les chimères de l’ambition et ne demande plus qu’à mourir en paix.

« Ne me crois pas d’ailleurs trop délaissé et tout à fait invalide. Il y a encore en Italie, « sous ce doux ciel ausonien, » plus d’une femme à qui mes épîtres en vers semblent le nec plus ultra de la galanterie poétique.

« Peut-être suis-je un peu moins gai qu’autrefois, et en effet, là-bas, on se plaint quelquefois de ma mélancolie ; mais c’est que j’ai réfléchi sur l’existence humaine et que je ne la juge pas un tissu de jours filés d’or et de soie, comme en ont parlé tant de rêveurs. Cette disposition d’esprit ne m’empêche pas de sourire encore quelquefois, et, puisque tu as ici de bons vins, je ne demande pas mieux que d’en déboucher avec toi quelques bouteilles.

« Nous causerons de notre fameux voyage de Pologne, et, ma foi, puisque nous voilà vieux, ou à peu près, nous ferons de la vraie philosophie et pourrons parler de la vie avec autant de raison que les faiseurs de systèmes, qui passent du collège dans les académies. »

Le récit fait et refait, on but à la santé des personnes que l’on aimait, au souvenir des jours passés et à l’espérance de jours meilleurs. Quand on se coucha, Trenck avait fait promettre à Schœll qu’il séjournerait chez lui autant qu’il le pourrait sans s’y ennuyer.

Schœll resta quatre mois chez son ami, instruisant ses enfants, et plaisant à chacun par sa douceur. Au bout des quatre mois, Schœll écrivit à son ami qu’il avait envie d’aller à la recherche de ses parents qui devaient vivre encore, et qu’il ne voulait pas non plus lui être trop longtemps à charge ; il déposa cette lettre sur le bureau de Trenck et partit.

Quelques jours après, Trenck, étant allé à Francfort-sur-le-Main, l’y rencontra qui voyageait à pied. Il le força à accepter vingt louis et lui serra la main.

Voici la lettre qu’il recevait de lui deux ou trois semaines plus tard[14] :

 

« Mon ami,

« Vous me forçâtes d’accepter, à Francfort, vingt louis d’or qui appartenaient à vos enfants, et dont le sacrifice vous a probablement gêné. Mais puissiez-vous, homme vertueux, pour récompense de votre bienfait, participer à la sensibilité[15] et au plaisir que ces vingt louis ont excités dans la chaumière d’un pauvre paysan. Puissiez-vous aussi ressentir l’effet des bénédictions qu’un vieillard de quatre-vingt-deux ans, prêt à expirer de faim, avec sa femme et le reste de sa famille, vous a souhaitées les yeux élevés au ciel, lorsque son enfant Schœll, qu’il croyait perdu, est tout à coup entré dans sa cabane couverte de mousse, et leur a apporté à tous du secours et de la consolation.

« Mon très cher Trenck, si ma plume pouvait vous peindre cette scène comme je l’ai vue, vous ne la liriez pas sans attendrissement. Depuis vingt-quatre ans, mes parents n’avaient reçu aucunes nouvelles de moi ; ils me croyaient mort. Je savais qu’ils avaient été ruinés par un procès à la chambre impériale, et je ne voulais pas leur causer des inquiétudes en leur apprenant mes malheurs. Mon père m’avait banni de son cœur, après que j’eus si légèrement quitté le service de Prusse, et lorsqu’il apprit que mon nom avait été affiché à la potence de Glatz. Ma mère m’avait pleuré, et la triste position de ses autres enfants avait effacé de son souvenir celui qu’elle avait autrefois envisagé comme le soutien futur de sa vieillesse et de sa maison. J’ai trouvé ma sœur aînée paralytique depuis douze ans, et mourant de faim dans son lit ; la cadette a l’esprit égaré ; on est quelquefois obligé de l’attacher. Mon frère aîné, qui était parvenu jusqu’au grade de major au service de Prusse, fut cassé à cause de mon aventure de Glatz, et sert actuellement en Danemark, sous un autre nom, en qualité de caporal. Mon vieux et brave père, vêtu de lambeaux, était assis hydropique dans un fauteuil, et ma mère, âgée de soixante-dix ans, faisait l’office de servante, de garde-malade et de pourvoyeuse de toute la maison. Au moment où j’arrivai, il y avait déjà quelques jours qu’ils n’avaient tous que du pain sec pour toute nourriture, attendu que le mois tirait à sa fin. Vous saurez que le prince qui les a ruinés leur fait une pension de neuf florins par mois, pour laquelle ils sont tenus de le remercier avec respect et tremblement et de prier pour lui. Ils n’avaient point de bois ; ces bonnes vieilles gens étaient assis moitié nus, tous ensemble pour s’échauffer ; et à l’instant même où ils parlaient de leur fils perdu, et où ils s’exhortaient à souffrir avec patience, j’entrai dans la cabane, je me fis connaître, et je les secourus.

« Oh ! Dieu ! comment peindre ce moment ?… Frappé de leur profonde misère, je restai muet, et tout le monde resta muet. Aussitôt je jetai vos louis d’or sur la table… « Mon fils, dit ma mère, sont-ils à toi ? — Oui, ma mère, je les ai acquis honorablement, et je vous les apporte pour vous aider. » La surprise et la joie se peignirent sur tous les visages. Le vieillard était baigné de larmes paternelles, et la mère sanglotait pendue à mon cou. La paralytique demandait un bon dîner, et la folle faisait des sauts et des cabrioles sans savoir pourquoi.

« Lorsque nous fûmes tous revenus de notre étonnement, et que je leur eus conté ce qu’ils devaient savoir de mes aventures, on commença à préparer et à rôtir un morceau de viande. Nous nous mîmes à table, et j’eus le plaisir, mon très cher ami, de régaler, avec votre argent, mes parents languissants de besoin, sur le bord du tombeau, et de changer en sincères bénédictions la malédiction paternelle.

« C’est à vous seul que je suis redevable de ce jour, le plus brillant de ma vie ; car, sans votre argent, je ne serais pas retourné à la maison de mon père ; mais aussi, si je n’avais pas vu cette scène, je serais mort sans soucis et indifférent. J’ai maintenant une raison pour continuer de vivre. J’ai des parents à nourrir, ils ont besoin de moi. Je cours à Alexandrie ; j’ai occasion de leur gagner le nécessaire, et ce n’est que d’aujourd’hui que je commence à être content de la vie.

« Je ne vous marque point où j’ai trouvé cette famille infortunée. Vous pourriez me priver de la satisfaction de travailler pour elle ; je connais votre cœur bienfaisant ; et vous n’avez rien de superflu à donner : mais vous le saurez, et vous prendrez ma place, afin que je puisse mourir sans regret, quand je sentirai ma fin s’approcher, ou quand je ne serai plus capable de les sustenter. Je suis resté neuf jours à la maison ; trois louis d’or entiers ont été employés à nous réjouir : j’en laissai hier quinze sur la table, avec ma montre et une lettre, comme je fis à Aix-la-Chapelle en vous quittant. Ainsi je me suis épargné un adieu douloureux.

« Je marche donc à pied vers Alexandrie, et, sûrement, avec plus de courage qu’Alexandre, lorsqu’il marcha à la tête de son armée victorieuse vers Babylone. Jamais vingt louis d’or ne furent dépensés à des usages plus sacrés que ceux que vous me donnâtes à Francfort. Je n’ai plus désormais qu’un seul but, et Alexandrie et mes talents, je l’espère, me suffiront pour le remplir. Mes pauvres parents ont appris à se contenter de peu. Que l’argent est donc, ô mon ami, une chose précieuse !

« Portez-vous bien, mon cher Trenck. Si tôt ou tard vous retournez dans votre patrie, après votre long exil, je vous souhaite des richesses, pour pouvoir rendre vos parents heureux ; si vous pouvez faire du bien aux enfants de Waldow, rappelez-vous ce que je vous dis dans la forêt de Hammer, lorsque vous vouliez vous venger d’un beau-frère insensible, ou peut-être seulement timide. Que Dieu daigne vous accorder cette douce et religieuse satisfaction ! Je vois pour vous encore un avenir exempt de nuage, et j’honore votre âme bienfaisante. Ne m’oubliez pas. Je vous écrirai, si j’ai besoin de quelque chose. Vous, écrivez-moi seulement tous les ans, et m’apprenez la situation de vos affaires.

« Cette lettre partira d’Ulm, quoique je l’aie écrite en Suisse, et un ami la mettra là à la poste. Puisse votre vertu vous préserver de nouvelles adversités, et que Dieu ou les hommes vous récompensent ! Je vivrai et je mourrai

« Votre reconnaissant, et sûrement votre plus fidèle ami,

« ALEXANDRE DE SHŒLL,

« Secrétaire du régiment de Souter, au service du roi de Sardaigne, à Alexandrie. »

 

Le brave Schœll était un homme de cœur, entraîné au mal et perverti de bonne heure par les mauvaises connaissances ; mais son bon naturel avait pris le dessus, et de mauvais sujet, d’aventurier plus ou moins scrupuleux, il s’était fait philosophe et pratiquait les maximes d’une morale meilleure.

Deux années plus tard, se voyant malade et croyant avoir assez joui de la vie, il s’empoisonnait après avoir écrit à Trenck une dernière lettre, dans laquelle il lui faisait ses adieux et lui recommandait sa famille.

Cette dernière lettre était digne du testament d’Eudamidas.

XVIII.

La réhabilitation.

La guerre s’étant élevée en Allemagne, Trenck fut obligé de songer à rentrer en Autriche, et y voulut acheter un bien-fonds, dont l’acquisition fut encore pour lui la source des plus odieux démêlés. À Vienne, où il reparut, sa femme plut à l’impératrice, qui lui fit une pension ; Trenck lui-même parut un moment en faveur, et la souveraine lui fit entendre que sa fortune aurait été rapide et brillante s’il avait voulu consacrer le travail de sa plume à l’éloge ou à la défense de la religion.

Marie-Thérèse lui parlait donc avec douceur et se disposait à le mieux traiter ; déjà même elle lui avait accordé quelques dédommagements pour toutes ses pertes ; mais elle mourut. Trenck voyait pour la dixième fois disparaître tout à coup ceux dont l’appui allait le tirer de ses malheurs.

Il était chargé alors par Marie-Thérèse d’une traduction des œuvres spirituelles d’un certain abbé de Beaudrand ; et il assure que Marie-Thérèse, déclarant n’avoir jamais rien vu de si achevé, n’avait d’autre joie à son lit de mort que de se faire lire cet ouvrage. Nous prendrons ce que nous voudrons de cette assertion, comme aussi de celle où il raconte l’effet que produisirent et l’ode et l’oraison funèbre qu’il n’oublia pas de composer pour la circonstance.

Les réformes de Joseph II ne changèrent rien au sort de Trenck, qui résolut alors de se faire agriculteur.

Cette fois il prenait le parti que doivent prendre tous ceux dont la vie agitée a besoin d’une fin paisible. Le commerce, la littérature surtout, c’est encore la lutte.

Mais le travail des champs répare les forces du corps et console aussi le cœur blessé. Si le type du soldat laboureur a le privilège d’éveiller des idées fortement poétiques, comment ne pas céder au courant de ces idées en songeant au métier nouveau que notre héros choisissait ? La salubre odeur des campagnes allait répandre autour de sa vie toute une atmosphère de paix silencieuse et de méditations ; il allait revivre, renaître, pour ainsi dire, et, si l’âge était passé pour lui des grands travaux pénibles, lui devait-il donc coûter tant de fatigues le soin, glorieux aussi, de diriger l’exploitation d’une ferme ? Avec de l’intelligence et les connaissances scientifiques dont il était armé, il pouvait espérer le succès de ses entreprises, dirigées à la fois, et prudemment, dans le sentier de la vieille expérience des agriculteurs et dans le chemin nouveau que les savants leur indiquaient. Là encore l’attendaient des émotions puissantes : et, en effet, cultiver ce n’est pas seulement arracher des herbes nuisibles et en semer de bonnes, ce n’est pas seulement fumer, herser la terre, préparer, recueillir les récoltes et les mener au pressoir ou dans la grange ; c’est quelque chose de plus pour l’homme qui a médité sur les forces mystérieuses de la nature et sur les courants inconnus qui promènent la vie en ce monde. Aucune étude ne lui est plus chère ; aucun métier ne lui semble plus noble.

Le soldat qui se fait tuer pour défendre le morceau de soie qu’il appelle son étendard, meurt glorieusement après avoir détruit ; le laboureur mourra plus glorieusement après avoir créé.

Trenck était arrivé à l’âge où cette vérité pénètre dans la tête de l’homme et descend dans son cœur pour y faire régner la paix.

Créer, aider la nature à enfanter, c’est-à-dire être presque Dieu, n’y a-t-il pas là une source de joie constante et d’inépuisable espérance ?

Les métiers des villes organisent tout, ils ne produisent vraiment rien ; c’est l’agriculture qui enfante.

Trenck s’y jeta comme dans un port ; mais en six ans il essuya deux grandes grêles, une année de disette, sept inondations et une clavelée. Pour réparer ces désastres, il imagina de réunir tout ce qu’il put trouver de ses œuvres passées et présentes, et de compléter ce recueil par le récit de ses aventures. Il terminait le second volume de ce récit lorsque, le 22 août 1786, il apprit la mort de Frédéric II. Lui-même avait soixante ans passés[16].

Le nouveau roi, mieux éclairé, levait toutes les confiscations prononcées et lui envoyait un passeport. Trenck était exilé de sa patrie depuis quarante-deux années, lorsqu’il lui fut ainsi permis d’y rentrer.

Il allait partir quand une maladie dangereuse l’atteignit et sembla devoir lui enlever la vie. À peine revenu à la santé, il lui fallut entreprendre le voyage de la Hongrie ; il le fit et eut occasion de s’en réjouir, en voyant l’accueil qu’il recevait. Sa vanité était toute gonflée de joie ; il écrivait : « Le peuple m’accompagne partout avec un air d’amitié et une admiration qui n’est accordée qu’à ceux qu’on regarde comme les pères de la patrie. »

Trenck radotait un peu : je vous demande pourquoi il pouvait passer à Pesth pour un père de la patrie hongroise !

En Bohême, ce fut le même accueil, et Trenck se persuada qu’il faisait un voyage triomphal ; à Prague, il embrassa l’un de ses fils, alors lieutenant de carabiniers, et emmena deux autres de ses enfants qu’il destinait au service de la Prusse. À Dresde, un accident brisa sa voiture, blessa un de ses fils et retarda d’un mois son arrivée à Berlin. Sa joie fut extrême lorsqu’il mit enfin le pied dans cette capitale de la Prusse, où sa première jeunesse avait compté des jours si heureux ! Le ministre d’État, comte d’Hertzberg, l’accueillit dans sa maison ; et de toutes parts on accourut pour voir et féliciter ce vieillard célèbre, dont les ennemis étaient morts ou gémissaient à leur tour.

Le roi le reçut avec bonté, et, à son exemple, tous les princes de la famille royale s’empressèrent de le traiter avec honneur. Dans une audience particulière, Trenck eut l’occasion de voir que le successeur de Frédéric était un prince généreux, qui avait la conviction de son innocence et qui ne demandait pas mieux que de réparer, pour sa part, les injustices de son prédécesseur. Il nomma aussitôt l’un de ses fils officier de dragons, et Trenck eut la joie de voir que ses enfants seraient probablement plus heureux que leur père.

Des huit officiers qui servaient avec lui, en 1743, dans les gardes du corps, un seul n’existait plus. Jaschinsky vivait aussi, mais connu comme un perfide, méprisé et souffrant à Kœnigsberg. Ce fut un grand plaisir pour Trenck que de revoir ses anciens amis et de les revoir avec l’orgueil de l’innocent dont l’innocence est connue. Il apprit bientôt que Frédéric II avait fini par voir plus clair dans tous les détails obscurs qui avaient fatalement compliqué la chaîne de ses aventures, et que, s’il n’avait pas voulu revenir sur le passé, c’est que le mal n’était plus réparable et que les affaires en étaient venues à un point qui lui défendait de se dédire.

Trenck passa donc à Berlin des jours heureux. La nouvelle de son arrivée n’avait été indifférente pour personne, et le peuple lui témoignait de la sympathie. De tous les coins de l’Allemagne arrivaient des lettres confidentielles de correspondants inconnus qui lui ouvraient leur cœur. Il n’est pas un auteur de roman célèbre qui n’ait passé par là ; et quel auteur mérita jamais d’être ainsi poursuivi à plus juste titre que l’homme dont l’histoire romanesque était pourtant de la vraie histoire et qui n’avait eu besoin d’aucun artifice pour en rendre le récit plein de séductions naturelles ?

Mais de toutes les visites, de toutes les lettres qu’il reçut, aucune ne devait l’émouvoir aussi bien que l’entrevue qu’il eut la veille de son départ avec la sœur du roi défunt, cette abbesse de Quedlimbourg que nous avons vue jeune et jolie aux premières pages de ce livre, que nous avons trouvée toujours aimante, toujours dévouée, et qui, affligée, elle aussi, depuis des années bien longues et bien nombreuses, avait vu fondre sur elle le cortège de toutes les infirmités de la vieillesse, qu’une douleur violente lui avait faite prématurée.

Amélie était devenue presque aveugle : ce n’était plus la princesse enjouée des années de la jeunesse ; son esprit s’était aigri dans sa tristesse, et nul n’avait compris qu’un secret chagrin dévorait sa vie. Son premier amour avait été le seul amour qu’elle eût connu. Aucun homme ne put se vanter d’avoir essuyé ses larmes.

Lorsqu’elle revit enfin celui qu’elle avait aimé et qu’elle le vit vieux, lui aussi, infirme et père de onze enfants, ce ne furent pas des paroles tendres et gracieuses, comme autrefois, qui s’échappèrent de sa bouche ; ce furent des paroles amies et tristement résignées ; elle lui serra les mains, et ils restèrent quelque temps à se regarder en silence, jusqu’à ce que les pleurs coulassent et que l’étrange émotion d’un pareil moment les agitât.

Elle voulut que Trenck appelât aussitôt sa femme et ses filles à Berlin, promettant d’en prendre soin comme de ses filles et de sa sœur.

Enfin ils se quittèrent. « N’avez-vous besoin de rien pour votre voyage ? lui dit-elle. — Non, répondit Trenck ; mais je vous recommande mes enfants. » À ces mots ils se mirent encore à pleurer, et Amélie n’eut que la force de lui dire : « Ami, reviens bientôt ; j’aurai besoin de te revoir. »

L’émotion de cette heure avait brisé le cœur d’Amélie ; elle n’avait senti qu’une tristesse nouvelle en revoyant son ami ; la joie amère de leur entretien dessécha ce qui lui restait de force et de courage. Elle mourut cinq jours après.

Qui avait été le plus malheureux sur cette terre ? Trenck ou Amélie ? Toutes les femmes diront que ce fut la femme qui souffrit le plus ; et tous ceux qui ont aimé le croiront.

Encore une fois le bonheur s’échappait au moment où Trenck croyait enfin l’atteindre. Il prit son parti comme il put et se résigna à n’être, tant qu’il vivrait, que le jouet de la destinée. De Berlin il se rendit dans le nord de la Prusse, où il vit les débris de sa famille : c’étaient des neveux et des nièces qu’il ne connaissait pas. Il les embrassait tristement, comme un homme qui n’a plus rien à aimer vivement sur la terre et qui n’attend plus que l’heure de la quitter. Chemin faisant, il recevait toujours des lettres au sujet de son histoire qu’il avait publiée, et dont tous les témoins vivants encore attestaient la vérité ; mais, comme il n’avait nulle part marchandé avec les coupables et qu’il les avait partout nommés, les parents ou les amis se plaignaient. Trenck ne répondait qu’une seule chose : « Ai-je dit la vérité ? » Et l’on se taisait.

Trenck eut cependant une joie sur laquelle il ne comptait pas : il trouva un de ses frères vivant encore, et, pendant les six semaines qu’il passa chez lui, son cœur oublia bien des choses amères. Toute sa famille avait porté la peine de sa condamnation : sa sœur était morte persécutée, et Frédéric II n’avait jamais voulu donner d’avancement à ses frères, quelles que fussent leurs qualités et quelques brillants services qu’ils aient rendus.

Frédéric-Guillaume avait levé la confiscation ; mille embarras surgirent lorsqu’il fallut bénéficier de ce rescrit royal ; et un nouveau procès, difficile et compliqué, vint assaillir Trenck.

Son histoire écrite par lui-même ne va pas plus loin ; et sans doute que, si la Providence lui avait enfin donné le repos jusqu’à la mort, il aurait bien mérité quelques années paisibles. Trenck ne devait pas mourir ainsi.

XIX.

Les dernières années.

À la fin du troisième volume de ses Mémoires, Trenck ajoute une page après coup ; la voici :

 

« Lorsque ce livre a été achevé, j’ai encore pu placer un feuillet, pour annoncer publiquement que j’ai reçu, dans ma patrie, plus d’estime et d’honneurs que je n’avais osé l’espérer. Je retourne tranquille et satisfait en Autriche. Le bienfaisant monarque de Prusse m’a fait à la fois grâce et justice ; mon bien confisqué m’a été rendu, et même je puis compter sur le remboursement des revenus dont j’ai été privé pendant quarante ans.

« C’est tout ce que je désirais ; car des charges honorables, je ne peux en accepter ici. Personne ne pourra me reprocher d’avoir, sur mes vieux jours, cherché, en aucune manière, à préjudicier à l’État dans lequel j’ai vécu pendant trente-six ans, quoiqu’on m’y ait traité d’une manière honteuse et payé d’ingratitude ; je laisse en Prusse un gracieux souverain, qui me connaît, et mon cœur avec lui, et la meilleure réputation, et une justification non équivoque ; je suis convaincu que les Prussiens m’aiment et qu’ils seront les amis de mes enfants. Mes vœux et le but de mon voyage sont remplis ; je puis présentement jouir de mon honorable vieillesse, et attendre tranquillement la mort. »

Nul ne lui reprochera d’avoir écrit ces lignes, en 1787, à soixante et un ans. Et ce qui semble le plus probable à tout le monde, c’est que, s’il doit lui arriver quelque catastrophe imprévue, ce sera du moins dans les entrailles du vieux sol allemand que ses os reposeront, sur la rive droite du fleuve que Becker a chanté.

Eh bien, non.

Cinq ans se sont écoulés, et nous sommes à Paris.

La Révolution est mûre ; elle a renversé la vieille monarchie française pour en finir plus audacieusement avec la société féodale ; il ne s’agit plus de savoir si les Feuillants resteront dans le cabinet constitutionnel, ou si leurs adversaires du côté gauche y entreront en vainqueurs. La lutte n’est plus là : on marche aux frontières sous le drapeau tricolore, et on triomphe à Jemmapes, pendant qu’au sein de la Convention les Girondins, qui ont fait le 10 août, demandent raison à la Montagne pour avoir applaudi aux crimes de septembre. Dumouriez dans les camps, Vergniaud, Danton, Robespierre, Marat dans l’assemblée souveraine, voilà les nouveaux rois de la France, ceux qu’elle accepte aujourd’hui et qu’elle renversera demain.

Ceux qui ont peur ont déjà fui. Aux fumées violettes qui couronnent le cratère du Vésuve, les paysans napolitains devinent l’éruption furieuse ; aux sourdes rumeurs qui se levaient dans les villes et dans les campagnes, tous ceux qui n’avaient pas mis leur foi dans l’ouragan révolutionnaire devinaient une tempête épouvantable, et s’échappaient à la hâte devant les premiers souffles du vent qui devait briser tant d’espérances et renverser tant de fortunes.

Et en effet (pour continuer la métaphore), l’orage allait éclater, il éclatait.

Vers la fin de l’année 1792, au mois de décembre, par une pluie obstinée qui n’adoucissait en rien les rigueurs prématurées de l’hiver, un étranger descendait dans l’un des hôtels du centre de Paris et s’y établissait après avoir obéi aux nombreuses formalités que la police ombrageuse de l’époque avait multipliées pour le salut de l’État. C’était notre héros, le vieux Trenck, qui accourait prendre sa part des fatigues et des dangers que la cause de la liberté offrait à ses amis et à ses défenseurs.

Dès les premiers jours de la Révolution, Trenck avait senti dans son cœur naître le vague amour des jours nouveaux ; il avait de tout temps regretté pour les hommes l’époque des vertus républicaines des Fabius et des Caton ; les leçons de son enfance, les souvenirs de ses lectures, les souvenirs plus puissants encore, vivaces toujours, toujours saignants, de sa lutte et de ses douleurs, revenaient en foule agiter son âme. Il espérait, il avait la foi. Peut-être que le Dieu qui a fait les hommes allait écouter la prière d’une nation qui s’offrait en sacrifice, et que la vérité, la justice et l’amour allaient régner enfin sur la terre.

Durant les longues nuits sans sommeil de sa prison, que de fois n’avait-il pas jeté hardiment les yeux sur ce que les hommes appellent la morale, les lois, la politique ! Que de fois il avait, au nom de l’injustice dont il était victime, demandé vengeance ou réparation pour ceux qui, comme lui, n’avaient pas mérité de souffrir et qui avaient souffert ! Plus tard, libre et comme réhabilité, il était venu à Paris, il était venu à Londres ; il avait vu, en Angleterre, les successeurs de ceux qui avaient mis Guillaume d’Orange sur le trône sans déshériter la nation ; en France, il avait vu les débris de la phalange philosophique réunie alors au café Procope pour y fêter l’arrivée d’un sage et d’un homme libre, Franklin. Avec eux, il avait causé, réfléchi, anathématisé le monde ; avec eux, il avait prédit la prochaine aurore d’un jour resplendissant.

Il la salua, donc et l’aima de tout son cœur, cette révolution qui venait bouleverser, épouvanter, ensanglanter et régénérer le monde.

L’Autriche ne partageait pas cet amour.

Après Joseph II, Léopold était monté sur le trône, et, dès les premiers jours, s’était effrayé, avec quelque raison, des probabilités de l’avenir. Il écrivait, par exemple, en 1790 même, à son confrère en royauté, Frédéric-Guillaume II de Prusse :

« Déjà les révolutionnaires ne se contentent plus de leurs triomphes intérieurs : ils ont, au mépris des traités, dépouillé plusieurs princes de l’empire de leurs droits ; ils répandent leur système contagieux dans les provinces belgiques, et communiquent leurs idées aux têtes ardentes de la diète polonaise ; leurs clubs ont établi des correspondances avec les clubs anglais ; certains journaux d’Allemagne servent d’échos à leurs pamphlets ; enfin ils dévoilent complètement le désir et l’espérance de rendre leur révolution universelle. »

L’année suivante, après les affaires de Varennes, la correspondance des deux rois prenait un caractère bien autrement alarmé ; ils pleuraient dans le sein l’un de l’autre sur la misérable condition qu’à certaines époques les peuples rebelles font à leurs excellents princes, et se hâtaient de préparer l’invasion de 1792.

On se doute bien que Trenck n’était pas du dernier mieux avec la cour d’Autriche, s’il avait continué à se déclarer l’admirateur de ce peuple « léger, volage et ingrat, qui, pour satisfaire un caprice d’un moment, compromettait le repos de l’Europe. »

Les courtisans s’écriaient, en essuyant quelques larmes : « Triste exemple de ce que peut devenir une nation lorsqu’elle cesse de respecter les ministres de Dieu et préfère les erreurs d’une philosophie corruptrice aux fortifiantes épreuves de la religion ! » Quelle mine devaient-ils faire à Trenck, qui aimait les philosophes et n’aimait pas autant le clergé ?

Trenck comptait apparemment sur la prochaine conquête de tous les pays du monde par le génie invincible de la Révolution française ; car il se conduisait à Vienne, malgré la colère de l’empereur et les larmes des courtisans, avec toute l’impétuosité que les Girondins mettaient à Paris dans leurs livres, dans leurs discours et dans leurs actions.

Au mois de septembre 1791, il publiait à Bade un pamphlet violent contre toutes les espèces de gens qui avaient peur ou qui feignaient d’avoir peur de l’esprit nouveau. Le moment était mal choisi. Les cours d’Allemagne, et la cour d’Autriche plus que toutes les autres, se gendarmaient de leur mieux contre ceux des écrivains allemands qui n’avaient pas l’air de croire à la fin du monde et à l’Antéchrist. Il en résulta que le pauvre Trenck se vit enlever la pension de deux mille florins qu’il devait à Joseph II.

Il eut le tort de ne pas faire une grande attention à cette marque très certaine de sa disgrâce, et n’en continua pas moins à chanter des dithyrambes en faveur de ses amis d’outre-Rhin. Que lui importait une perte de deux mille florins par an, à lui qui avait déjà passé par tant d’épreuves ? Et d’ailleurs ne lui devait-il pas venir un jour ou l’autre un décret du roi de Prusse qui régulariserait définitivement sa rentrée en possession dans les propriétés des Trenck, seigneurs de Meicken, Gross-Scharlack, Schatulack et autres lieux ?

Il se trompait encore.

La Prusse avait bien d’autres chats à fouetter ; elle s’occupait à organiser la redoutable armée qui, sous la conduite de Ferdinand de Brunswick, le neveu et le lieutenant de Frédéric II, était chargée de mettre à la raison les « infâmes voltairiens » de Paris ; elle songeait donc assez peu à veiller au payement scrupuleux, exact de tout l’argent dont Trenck espérait redevenir propriétaire.

Et ainsi, au lieu de n’avoir plus que l’agréable souci de compter ses écus, Trenck se trouvait une fois de plus dépouillé de ses moyens d’existence. Ce qui plus triste fut pour lui, on le jeta en prison un jour que la police apprit certains discours qu’il avait tenus dans un lieu public.

En prison ! Trenck en prison ! Glatz et Magdebourg ne suffisaient pas.

Heureusement on eut honte de paraître renchérir sur le passé, et on l’élargit au bout de dix-sept jours, mais en lui glissant dans l’oreille une petite recommandation paternelle : « Il ne devait plus rester à Vienne, où il se montrait si hostile à toutes les saines idées du gouvernement, et ce qu’il avait de mieux à faire était de recommencer ses pérégrinations, » son voyage de Juif errant.

Toutefois, pour sauver les apparences et ne prendre pas des airs de tyrannie trop cruelle à son égard, on lui assura que sa femme pourrait résider à Vienne et se promener sur les gazons du Prater tant que bon lui semblerait. Et, comme son mari allait être séparé d’elle, on lui maintenait une petite pension pour l’aider à vivre.

Trenck ne fit ni une ni deux, embrassa sa femme et partit pour la France en novembre 1792.

Nul doute que là enfin il rencontrerait cette bonne fortune, ce repos glorieux dont ses vertus, son courage et ses souffrances l’avaient fait digne.

Pour le croire, il se fondait sur des raisons qui paraissent assez plausibles.

Lorsqu’il était venu à Paris, en 1774 et en 1778, il avait été traité par les coryphées du parti du progrès comme l’un des héros de l’humanité. On l’avait visité, on l’avait présenté dans les sociétés philosophiques.

Ses Mémoires ayant paru, deux traductions (celle de Bock, Metz, 1787, et celle de Le Tourneur, Paris 1788) en avaient été faites, et sur-le-champ tous les exemplaires en avaient été vendus.

Le fameux Curtius du Palais-Royal avait fait faire son portrait en cire et l’avait exposé en costume de prison, dans sa galerie d’hommes célèbres. Tout Paris était venu contempler les traits de l’héroïque victime, et diverses lithographies les avaient rendus populaires.

Conclusion à l’usage de Trenck : « Je serai accueilli à Paris comme un martyr de la liberté ; j’y serai fait représentant du peuple comme Thomas Payne, et j’y aurai plus de succès que mon compatriote Anacharsis Clootz, l’orateur de l’humanité. »

Tout cela paraissait d’autant plus probable qu’un des auteurs dramatiques de l’époque, Arnoult, avait taillé dans le récit de ses aventures le sujet d’un mélodrame en un acte, qui avait été représenté sur le théâtre d’Audinot.

La première surprise de Trenck, lorsqu’il fut arrivé à Paris, ce fut de voir qu’on avait à peu près oublié son nom, et que les hommes puissants qui l’avaient accueilli, fêté et prôné dans ses précédents voyages, avaient presque tous disparu de la scène politique. Il avait apporté peu d’argent, espérant les promptes faveurs de la fortune ; et bientôt il se trouva dans un état voisin de la misère.

Les rudes souverains du jour avaient tant d’affaires à régler, qu’ils ne firent nulle attention à l’homme qui venait d’être chassé d’Autriche pour avoir défendu la Révolution française.

Trenck dut donc, et assez tôt, se voir réduit aux dernières extrémités[17].

Une chose le consolait, c’est qu’il n’était pas le seul à lutter ainsi contre les difficultés de la vie. Il pouvait se dire qu’en ces temps sauvages de la lutte le bien-être n’existait pour personne, et que le devoir de chacun était de se sacrifier sans regret à l’exécution de l’œuvre commune, qui était la régénération du monde.

Mais que de déceptions l’attendaient ! Il était venu, croyant aveuglément aux paroles d’alliance ; il avait vu dans la ville de Paris un asile ouvert à toutes les victimes des tyrannies de la terre, et il s’aperçut que le péril avait remplacé la fraternité par la défiance. Il était né Allemand ; c’était assez pour que l’on vît en lui un sujet des princes allemands, envoyé peut-être par eux en France pour y observer les événements. Tant d’autres étaient déjà venus sous le masque de l’enthousiasme révolutionnaire, qui s’étaient trouvés tout simplement des espions gagés par les confédérés de Pilnitz !

Trenck avait une vertu fortement enracinée dans son cœur, la reconnaissance ; cette vertu le perdit.

Plein d’amour pour le roi de Prusse qui l’avait si bien reçu à Berlin, il ne pouvait croire que Frédéric-Guillaume agit de son plein gré en faisant la guerre à la France, et il répétait partout que ce prince était un ami de la Révolution. Ce qui paraissait singulier, depuis Valmy.

L’un des premiers pamphlets de Trenck avait été lancé pour défendre la monarchie prussienne contre les anciennes accusations de Mirabeau ; il paraphrasa de toute façon ce premier pamphlet ; il se fit ouvertement le défenseur de la politique de Berlin. Si bien que les gens chargés de veiller alors au salut public s’ennuyèrent d’entendre ses incroyables déclamations, et, sans respect pour les infortunes passées du malheureux Trenck, déclarèrent qu’il était un espion de la Prusse.

Cela veut dire qu’il ne jouit pas longtemps de sa liberté sur le sol libre de la France. Il fut jeté à Saint-Lazare.

Du 10 juin au 27 juillet 1794, on sait que le tribunal de Fouquier-Tinville condamna à mort quatorze cents personnes et en acquitta deux cent quatre-vingt-seize, sur le nombre de ceux que les prisons renfermaient. Ce boucher cruel qui avait voulu « démoraliser le supplice » s’applaudissait en voyant tomber les têtes « comme des ardoises. »

Trenck se trouvait prisonnier à Saint-Lazare au moment même où la loi du 22 prairial venait ainsi de condamner à mort, en admettant pour preuve suffisante du crime « toute espèce de document, soit matériel, soit moral, soit verbal, soit écrit, qui pût obtenir l’assentiment d’un esprit raisonnable, » quiconque avait trahi la république en cherchant à causer la disette, donnant retraite à des conspirateurs, corrompant des patriotes, abusant des principes de la Révolution par des applications perfides, inspirant le découragement, répandant de fausses nouvelles, égarant l’opinion, dépravant les mœurs, etc.

Trenck, qui avait dit que la Prusse n’était pas l’ennemie de la France, avait égaré l’opinion.

Son châtiment fut la mort.

Il monta sur l’échafaud le 7 thermidor an II, le même jour qu’André Chénier, Roucher, Malesherbes

Deux jours plus tard, la révolution du 9 thermidor renversait l’échafaud.

XX.

Conclusion.

Concluons. Trenck est l’un de ces hommes donnés en exemple aux autres hommes pour leur apprendre jusqu’à quel point ils peuvent être malheureux. Sa vie n’est qu’une longue et inexorable infortune. Il a souffert constamment, et constamment il s’est roidi contre la souffrance. Tant de courage, tant d’opiniâtreté contre les cruautés du sort, tant d’espérance opposée à tant de misère, tout cela nous apprend que l’âme humaine, dès qu’elle a conscience de sa force, résiste aux chocs les plus durs, les plus pressants, et qu’il y a en nous un fond d’énergie superbe qui, favorisé par les circonstances, fait les destinées héroïques, et, combattu par elles, les héroïques infortunes, glorieuses aussi et mémorables.

Un autre enseignement sort de ce récit.

Si Trenck a été assailli par de si nombreuses misères, s’il n’a jamais combattu que pour en triompher et non pour les éviter, est-ce qu’une fatalité aveugle l’opprimait ?

Il n’y a pas de fatalité aveugle.

Il a été malheureux parce qu’il n’a pas su être heureux. Que de fois s’est présentée à lui l’occasion de faire éclater son innocence ! Que de fois il ne s’en est pas aperçu ou l’a négligée. Tout cet enchaînement de malheurs a été la suite de ses imprudences et de ses erreurs.

Cela est dur à dire, en présence d’une vie aussi laborieusement consacrée à triompher des périls et des plus effroyables misères ; mais il faut cependant le reconnaître : si Trenck a vécu comme il a vécu, c’est qu’il lui manquait certaines qualités d’âme et d’esprit sans lesquelles toutes les autres ne sont que d’impuissantes vertus.

Vingt exemples pour un le prouvent dans son histoire. Quand on rencontre sur son chemin l’envie et la haine, il faut marcher droit à elles, les dénoncer et les écraser ; ce n’est pas assez que de s’en plaindre après qu’on en a souffert.

 

FIN


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

en juin 2018.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Isabelle, Françoise, Lise-Marie.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Boiteau, Paul, Aventures du Baron de Trenck d’après ses mémoires, Paris, Hachette, 1853. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La maquette de première page, de Laura Barr-Wells, utilise une gravure sur cuivre représentant Friedrich von Trenck sous les chaines, tirée de la page de titre de la première édition allemande de : Des Friedrich Freiherrn von der Trenck merkwürdige Lebensgeschichte, auteur de la gravure inconnu, 1787 (Wikimédia).

Les illustrations dans le texte :

Chapitre 5 : Trenck revient du front avec les têtes de quatre ennemis ce qui lui vaut d’être gracié de sa condamnation à mort précédente par le Feldmarshall Münnich, gravure (édition hollandaise des mémoires de Trenck, part. II I p. 144 n° X, – Catherine Curzon in madamegilflurt.com, 2014 – collection De Zilveren Eeuw).

Chapitre 5 : Visite de Trenck au roi Frédéric de Prusse, gravure (édition hollandaise des mémoires de Trenck, part. II p. 166 n° VII, – Catherine Curzon in madamegilflurt.com, 2014 – collection De Zilveren Eeuw).

Chapitre 6 : La forteresse de Glatz en 1700 sous Frédéric II, panneaux sur bois, auteur inconnu (zamkipolskie.com).

Chapitre 7 : Évasion du Baron de Trenck de la forteresse de Glatz, gravure, auteur inconnu, (édition anglaise : Thomas Holcroft, The Life of Baron Frederic Trenck, 1820).

Chapitre 12 : reprise de la gravure sur cuivre tirée de la page de titre de la première édition allemande de : Des Friedrich Freiherrn von der Trenck merkwürdige Lebensgeschichte, auteur de la gravure inconnu, 1787 (Wikimédia).

Chapitre 12 : La casemate-cachot du baron de Trenck au Fort Berg à Magdebourg, photographie, auteur inconnu, s.d. [antérieur à 1904] (Wikimédia – Sabine Ulrich, Magdeburger Kasernen, 2002, p. 52).

Chapitre 16 : Portrait du Baron Von Trenck, gravure, (Catherine Curzon in madamegilflurt.com, 2014 – collection De Zilveren Eeuw).

Chapitre 19 : Prison Saint-Lazare, carte postale, auteur inconnu, s.d. (criminocorpus.org, collection P. Zoummerhoff).

— Dispositions :

Ce livre numérique – basé sur un texte libre de droit – est à votre disposition. Vous pouvez l’utiliser librement, sans le modifier, mais vous ne pouvez en utiliser la partie d’édition spécifique (notes de la BNR, présentation éditeur, photos et maquettes, etc.) à des fins commerciales et professionnelles sans l’autorisation de la Bibliothèque numérique romande. Merci d’en indiquer la source en cas de reproduction. Tout lien vers notre site est bienvenu…

— Qualité :

Nous sommes des bénévoles, passionnés de littérature. Nous faisons de notre mieux mais cette édition peut toutefois être entachée d’erreurs et l’intégrité parfaite du texte par rapport à l’original n’est pas garantie. Nos moyens sont limités et votre aide nous est indispensable ! Aidez-nous à réaliser ces livres et à les faire connaître…

— Autres sites de livres numériques :

Plusieurs sites partagent un catalogue commun qui répertorie un ensemble d’ebooks et en donne le lien d’accès. Vous pouvez consulter ce catalogue à l’adresse : www.noslivres.net.



[1] Ceux qui désirent connaître les plus curieux peuvent lire : les Mémoires de Wilhelmine de Prusse ; l’ouvrage de Mirabeau sur la Monarchie prussienne sous Frédéric II ; la Vie de Frédéric II, par Laveaux ; les Mémoires du baron de Pœlnilz, et les gros volumes de Puffendorf.

[2] Ce petit chef-d’œuvre d’orthographe est parfaitement authentique. Voy. la préface de Thiébault.

[3] Ces académies ou universités correspondent à nos facultés. Trenck avait fait chez lui ce que nous appelons les classes ; il devenait étudiant. Il ne recevait plus de leçons ; il suivait des cours.

[4] Plus tard elle changea de résidence.

[5] Les âmes romanesques s’affligeront en lisant cette lettre, et elles auront tort. Sans doute il est admis dans la théorie de l’amour exalté que nul péril ne doit arrêter ceux qui aiment, et l’on reconnaît même en pratique que les femmes sont, bien plus que les hommes, entraînées par leur tempérament à ne consulter jamais la prudence dès qu’il s’agit de sauver leurs amis ou de les aider à se sauver eux-mêmes. Mais Amélie était-elle donc une femme à qui sa position rendît le dévouement possible ? On dira : Sœur du roi, elle devait tout avouer, se sacrifier, et peut-être elle eût réussi. Ceux qui connaissent le caractère de Frédéric répondront qu’elle avait déjà fait beaucoup, qu’une imprudence de plus n’était pas une marque nouvelle d’un amour trop évident et trop sincère, que c’était une faute qui pouvait devenir fatale pour madame de Quedlimbourg et pour son ami. Au surplus, qui sait jusqu’où étaient allées ses tentatives ?

On reverra plus tard la pauvre et charmante Amélie ; on la reverra vieillie et affligée de toutes sortes de maladies cruelles. Elle aura tant souffert, elle aura pleuré si longtemps ! Elle n’aura jamais cessé d’aimer, puisqu’elle n’aura pas changé d’amour.

C’est Trenck qui aimait le moins ; c’est lui le coupable. Amélie a pu vivre malheureuse, triste, isolée, elle qui avait été si jolie, si brillante, si spirituelle ! Elle est devenue presque méchante pour tout le monde ; on ne sut pas quelle blessure avait ulcéré son cœur ; mais la blessure dura autant que sa vie.

Et, la connaissant mieux, les âmes romanesques ne l’accuseront plus. Elles envieront peut-être sa douleur.

[6] On sait qu’en Allemagne on nomme poêle une chambre chauffée par un poêle, ou autrement. Le poêle des officiers était la salle où les officiers de garde causaient de la pluie et du beau temps, de l’admirable métier des armes, et, plus souvent encore, jouaient aux dés en buvant de la bière. Quiconque sait deux mots de philosophie classique connait le poêle où Descartes songea pour la première fois à son Discours de la Méthode.

[7] Il y a plusieurs Braunau. La ville de ce nom la plus célèbre est une autre ville de Braunau, qui est située sur l’Inn, dans la Basse-Bavière, sur la grande route de Munich à Vienne, et qui a joué un certain rôle dans les campagnes de Napoléon.

[8] Les âmes romanesques sont-elles rassurées ?

[9] Nous avons deux ou trois fois employé cette expression notre héros. On n’oublie pas, et on ne peut l’oublier à cette page, qu’il y a deux Trenck. Cette petite circonlocution nous a donc été quelquefois très utile, François Freyherr le pandoure n’étant pas du tout notre héros. Au surplus, qu’on lise à ce sujet ou qu’on se rappelle certain passage d’une lettre écrite par Henri Beyle à Balzac, à propos de la Chartreuse de Parme.

[10] La puissance d’Amélie, qui avait vu se former l’orage, qui l’avait vu éclater et qui, sans que cela pût paraître, tentait un dernier effort pour arracher son ami à la hideuse captivité qui l’attendait.

[11] Trenck était devenu fou. Son âme énergique fut domptée pour quelques heures par le poids du malheur qui venait de l’atteindre. On dit que les loups pris au piège deviennent lâches et honteux : Trenck se voyait tombé entre les mains de ses ennemis ; il fut saisi par le vertige.

[12] Lisez et méditez ce passage de ses Mémoires : « Je trouvais mille motifs pour me convaincre qu’il était temps de terminer mes souffrances, dès que mon existence me devenait insupportable.

« Je ne prétends pas ici décider des questions de théologie. Que celui qui me blâme se mette à ma place, s’il veut porter un jugement sûr. Dans la prospérité, je n’ai jamais craint la mort ; dans ma situation actuelle, elle devait me paraître un bien réel.

« Plein de ces idées, la patience ne me parut plus qu’une folie, et un plus long délai qu’une basse timidité. Cependant je ne voulus rien précipiter ; je voulus me consulter plus sérieusement, et peser de sang-froid toutes les raisons pour et contre. Je résolus donc d’attendre encore huit jours ; mais je fixai irrévocablement au 4 juillet le jour de ma mort.

« Ensuite j’examinai s’il n’y avait pas encore quelque moyen de me sauver, ou, du moins, de périr sous les coups de baïonnette de mes gardes. » – Moi, j’ai le frisson en songeant qu’un homme a eu ces pensées dans l’ombre froide d’un cachot.

[13] Il a émaillé le récit de ses aventures d’un choix d’extraits de ses œuvres. Nous imprimons ici l’un des passages de son livre* où il s’abandonne à cette déplorable facilité de citations précises, entremêlées de réflexions philosophiques, d’arguments ad homines et de lamentations. Cela le peindra tel que l’âge et l’infortune l’ont fait.

« Jeune homme, qui te crois sûr d’un bien-être constant, lis mon histoire attentivement, et apprends à en faire l’application quand peut-être je serai dans le tombeau ! qu’elle excite la sensibilité ; bénis ma cendre toutes les fois que tu trouveras l’occasion de puiser de bonnes leçons dans mes écrits.

« Pères, qui lisez ceci, dites à vos enfants qu’à la fleur de ma jeunesse je croyais bien loin de moi le sort cruel qui m’a frappé ; je fus vertueux, plein d’émulation, je reçus de bons principes, je travaillai avec une ardeur opiniâtre et tout le feu de la jeunesse, pour devenir plus sage et meilleur que les autres hommes. Jamais je n’ai commis de crime ; j’ai aimé mes semblables ; de ma vie je n’ai trompé ; je n’ai menti à personne, pas même à la fille tendre et crédule ; j’ai servi ma patrie ; et, quand j’en ai été éloigné, j’ai demeuré fidèle à tous les États où j’ai trouvé du pain ; je ne me suis enivré de ma vie ; jamais je ne fus ni joueur, ni coureur de nuit, ni fainéant ; cependant l’envie et le despotisme m’ont fait éprouver des tourments qui ne devraient être réservés qu’au crime et à la scélératesse.

« Ô mes frères ! fuyez les contrées où le législateur s’élève au-dessus des lois, et où la vérité et la vertu peuvent être punies comme des crimes ; et, si vous n’êtes pas libres de choisir à votre gré, cherchez au moins à vivre, dans ces pays, aussi inconnus qu’il vous sera possible. Ne courez ni après l’approbation, ni après les dignités, car on n’aura pas plutôt remarqué vos talents et votre mérite, que vous deviendrez infailliblement, comme moi, la victime de la calomnie et de la cupidité : on vous rendra suspects, jusqu’à ce qu’enfin l’autorité vous anéantisse. L’innocence la plus pure ne trouve point de défense contre les attaques des méchants qui ont le pouvoir de nuire, et qui ont surpris par bassesse la faveur du prince.

« Vieillards, ma tête est aussi couverte de cheveux blancs à l’instant où j’écris ceci : lisez-moi, mais sans mépriser le monde qui m’a traité avec tant d’ingratitude. J’ai trouvé encore des hommes vertueux qui m’ont secouru dans le malheur ; j’en ai trouvé beaucoup moins dans les lieux où je méritais une récompense ; je désire que mes écrits vous apprennent à penser noblement et à mourir tranquillement. Je paraîtrai d’un front calme devant le juge de mes persécuteurs. Regardez la mort comme le passage du mouvement au repos. Le monde a peu de charmes pour celui qui a appris à le connaître comme moi. Mais ne murmurez point contre la Providence : elle m’a mené au port par des tempêtes ; à la connaissance de moi-même par des afflictions ; enfin, elle a élevé mon âme par l’oppression, et lui a fait prendre un essor plus sublime. Celui-là seul peut s’avancer avec indifférence vers le néant, qui peut jeter un coup d’œil satisfait sur le cours de sa vie. Je n’ai point rampé dans la fange de ce monde ; mais je me suis élevé dans les régions brillantes de l’imagination. Un nuage impénétrable arrêta tout à coup mes regards audacieux. J’ai pénétré plus loin qu’il ne convenait, et maintenant une épaisse cataracte me tient dans l’obscurité. Je suis las de voir, je n’envie pas pour cela le sort de ceux qui sont nés aveugles on qui sont restés myopes volontairement. Combien de fois ne m’a-t-on pas demandé : Qu’as-tu vu ? et, quand je disais la vérité, les gens sans expérience me regardaient comme un imposteur, et ceux qui ne voulaient pas être vus me persécutaient comme un homme bizarre. Vieillards ! apprenez à vos petits-fils à suivre un juste milieu, et dites avec Gellert : « Fritz n’a besoin de rien, il se pousse dans le monde par sa bêtise. »

« Regardez nos opulents citoyens, regardez ces courtisans qui se sont élevés aux premières dignités de l’État, et examinez comment ils ont acquis leurs richesses et leur grandeur… Pour montrer à vos élèves le chemin qui conduit au vrai bonheur, il faut attendre que vous sachiez distinguer vous-mêmes ce chemin. Vous pourrez l’apprendre dans le cinquième volume de mes écrits, où je renvoie tous ceux qui veulent entendre ce que je dis ici.

« Héros ! lisez mon héros macédonien au sixième volume, et rougissez en voyant la vérité découverte. Monarques ! qui ne pouvez pas tout voir dans vos vastes États, et qui êtes obligés de voir quelquefois par les yeux des autres, songez que le plus éclairé des princes, le grand Frédéric, s’est porté, sur la foi des calomniateurs et sur de simples probabilités, à l’abus le plus cruel de son autorité. Il vaut mieux absoudre mille coupables que de condamner un seul innocent. C’est ainsi que pensait Titus, et il vaut mieux être Titus dans la vie, et même aux yeux de la postérité, que d’être un Alexandre souillé du sang de Clitus, et que de faire trembler toute l’Asie.

« Critiques allemands, exercez-vous maintenant sur cette histoire de ma vie. La vérité s’y présente de toutes parts, nue et sans ornements. Je n’ai jamais appris à dissimuler, et mille témoins encore vivants déposent encore en faveur de cette vérité.

« Mon emblème en prison et en liberté était un hibou au milieu de la nuit, tandis que les autres oiseaux dorment, avec cette inscription : « Hier il me semblait que j’étais né pour servir de risée à tous les oiseaux ; maintenant, que mes ennemis dorment, je vois quelle était ma folie. Homme ! telle est l’image de l’envie. Chaque chose ne dure qu’un temps. Apprends des hiboux persécutés à triompher par le mépris du désir de la vengeance. À la fin viendra la nuit qui fera taire tes calomniateurs ; et, dans les jours de la détresse, écoute le hibou qui te dira comment il rit des envieux. »

« Je veux encore ajouter ici un autre de mes emblèmes, parce qu’il revient parfaitement à mon sujet. « Le tigre ne déchire jamais aucun animal, s’il n’est poussé par la faim : les chiens seuls sont insatiables et mordent uniquement pour leur plaisir. Dans les pays qui gémissent sous le pouvoir arbitraire, les hommes s’entre-déchirent comme les chiens ; l’esclave qui sait ramper donne des lois, et le fidèle serviteur ne reçoit aucune récompense. Le cerf est chassé et réduit aux abois avec tous ceux qui osent parler en faveur de la liberté. L’âne seul est estimé et n’a rien à craindre des chiens. Celui qui sait tourmenter ses frères passe à la cour pour un grand homme. Malheur à celui qui se voit sous la dent des chiens de cette espèce, et qui ne veut point hurler avec eux ! »

« Puisque j’ai déjà interrompu le fil de ma narration par cette digression morale, je profiterai de l’occasion pour répéter les vers suivants, tirés du troisième volume de mes écrits. Ils feront connaître les motifs de consolation qui me soutenaient dans ma prison.

« Ici, dans mon lugubre cachot, la raison m’offre sa douce lumière, et mon courage est soutenu par le sentiment de mon innocence. Quand la calomnie se déchaîne contre moi, quand un penchant involontaire m’entraîne vers le monde, et que l’amour de la gloire m’inspire la mélancolie, mon cœur reste toujours intrépide ; et, puisqu’il ne me condamne pas, le temps sera mon juge. Le jugement du peuple ne me rend ni blanc ni noir. Malheur n’est pas crime, et ce n’est pas le châtiment, mais le forfait qui déshonore. Que les gens de bien prononcent sur ce que Trenck a mérité. La vertu la plus pure gémit souvent dans les fers, tandis que le vice heureux habite les palais. Celui qui s’élève dans sa prison à des idées grandes et sublimes, et qui sait rire dans le malheur, est dès lors un grand homme, quelque injustice qu’il ait essuyée. La vraie récompense du mérite n’émane pas du trône. »

« Je reprends le fil de ma narration. »

* Traduction de Le Tourneur.

[14] Cette lettre est authentique. On y remarquera que Schœll n’y tutoie pas son ami, comme dans le dialogue qui précède : il faut faire attention que les amis ne sont plus à côté l’un de l’autre et que la lettre de Schœll est très philosophique.

[15] De quelque qualité et de quelque nature que soit aujourd’hui le style d’un homme, personne n’écrirait plus de cette façon-là. Cette phrase est une garantie de l’authenticité de la lettre.

[16] Il ajouta plus tard un troisième volume de suppléments. Ces trois volumes sont ses Mémoires, qui aussitôt furent traduits en français et eurent le plus grand succès pendant toute une année. En tête du premier volume est une dédicace par laquelle le héros du livre en fait hommage à celui qui l’a persécuté si longtemps après l’avoir eu pour favori. Nulle injure, nul reproche. Trenck exprime assez mal ses nobles pensées, mais il les fait connaître à tous. Il n’en veut pas à son roi, que des envieux ont abusé et qui a cru voir en lui un dangereux ennemi. Il espère que, dans la vie à venir, il le rencontrera et redeviendra son ami. Cette mâle fierté tourne quelquefois, dans la dédicace, vers l’exagération et prend des airs un peu ridicules ; par exemple, lorsque Trenck parle de ses talents méconnus et de la part de gloire qu’il eût obtenue, lui aussi, en conduisant à la victoire les armées de Frédéric II ; mais le ton général de sa justification est plein d’une dignité vraie et légitime. « Je peux dans tous les temps, dit-il, me présenter le front calme devant le tribunal de Dieu, et lui dire : Seigneur, jugez-moi selon mes œuvres ; et quiconque ne me jugera pas d’après les bruits populaires, mais d’après ma conduite et mes actions, trouvera en moi l’homme d’honneur jusqu’à présent méconnu ou persécuté par les gens à courte vue, par les hommes pervertis, par les insectes de la cour et par de méchants prêtres. »

Et dans une préface qui suivait les pages de la dédicace, il écrivait ces lignes : « Je doute fort que Socrate, le sage du monde le plus célèbre, s’il eût passé par mes aventures de quarante ans, fût toujours resté Socrate. »

[17] On le voyait, mal vêtu, visiter ceux de la vieille admiration desquels il pouvait attendre quelques secours. En peu de temps ce ne fut plus guère qu’un mendiant sans ressources. Un de nos illustres contemporains, Béranger, m’a raconté que son père avait eu occasion de voir alors ce triste héros de tant d’aventures, et que la saleté de ses vêtements en avait fait dans le monde un objet de dégoût.