Matteo Maria Boiardo

ROLAND AMOUREUX
(tome 1)

traduction - adaptation :
Alain-René Lesage

1717 (1483)

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Table des matières

 

PRÉFACE DU TRADUCTEUR. 5

LIVRE PREMIER. 8

CHAPITRE PREMIER. 8

CHAPITRE II. 15

CHAPITRE III. 21

CHAPITRE IV. 24

CHAPITRE V. 29

CHAPITRE VI. 36

CHAPITRE VII 39

CHAPITRE VIII. 45

CHAPITRE IX. 54

CHAPITRE X. 61

CHAPITRE XI. 65

CHAPITRE XII. 69

CHAPITRE XIII. 73

CHAPITRE XIV. 77

CHAPITRE XV. 82

CHAPITRE XVI. 86

CHAPITRE XVII. 90

CHAPITRE XVIII. 96

CHAPITRE XIX. 104

CHAPITRE XX. 109

CHAPITRE XXI. 114

LIVRE II. 124

CHAPITRE PREMIER. 124

CHAPITRE II 130

CHAPITRE III. 142

CHAPITRE IV. 150

CHAPITRE V. 158

CHAPITRE VI. 164

CHAPITRE VII 170

CHAPITRE VIII. 176

CHAPITRE IX. 192

LIVRE III. 214

CHAPITRE PREMIER. 214

CHAPITRE II. 222

CHAPITRE III. 228

CHAPITRE IV. 236

CHAPITRE V. 241

CHAPITRE VI. 248

CHAPITRE VII. 252

CHAPITRE VIII. 257

CHAPITRE IX. 263

CHAPITRE X. 268

CHAPITRE XI. 272

CHAPITRE XII. 278

CHAPITRE XIII. 284

CHAPITRE XIV. 288

CHAPITRE XV. 294

CHAPITRE XVI. 300

CHAPITRE XVII. 304

CHAPITRE XVIII. 308

CHAPITRE XIX. 315

Ce livre numérique. 320

 

PRÉFACE DU TRADUCTEUR.

Le Boyard et l’Arioste, fameux poètes italiens, ont fait dans leur temps trop de bruit par leurs ouvrages, pour n’être pas connus de tous les gens de lettres. Ils ont écrit tous deux en vers l’histoire fabuleuse de Roland : le premier l’a commencée sous le titre de Roland l’Amoureux, et le dernier l’a continuée sous celui de Roland le Furieux.

Ces auteurs ont donné carrière à leur imagination. Ils l’avaient également noble et vive ; mais si l’un a le mérite de l’invention, l’autre en récompense l’emporte pour le style, et la copie sans doute a beaucoup d’avantage sur l’original. En effet, l’Arioste a plus de politesse. Sa diction est pure et châtiée. Il possède toutes les grâces de sa langue. Ses vers ont du son et de l’énergie. Ses descriptions sont admirables et souvent pompeuses. Le Boyard, au contraire, est toujours bas, rude et languissant. L’Arioste, soit qu’il garde son sérieux, soit qu’il plaisante, n’a ni longueur ni bassesse. Il divertit partout, et conserve de la majesté jusque dans son badinage. C’est le seul auteur qui a su marier le sérieux avec le comique, et l’héroïque avec le galant et le naïf. Par-là, il est original lui-même, mais on peut dire que c’est un original que personne jusqu’ici n’a pu imiter heureusement. Il n’y a point de lecteur, pour peu qu’il ait le goût délicat, qui ne sente dans la lecture de Roland le Furieux, ce que je viens de remarquer.

Il y a longtemps que j’ai dessein de traduire ce poème admirable, quelque difficile qu’il me paraisse d’en conserver dans une traduction en prose toutes les grâces et la force ; mais, comme ce serait commencer par la fin, et qu’il est absolument nécessaire de savoir l’histoire de Roland pour bien entendre les aventures qui sont dans l’Arioste, j’ai cru devoir débuter par l’ouvrage du Boyard avant que d’entreprendre l’autre, qui n’en est que la continuation. D’ailleurs, il m’a semblé qu’en cela je ferais d’autant plus de plaisir au public, que Roland l’Amoureux n’est presque connu que des gens de lettres. Nous en avons pourtant une traduction par le sieur de Rosset. Elle ne vaut pas celle qu’il a faite de Roland le Furieux. Aussi a-t-on négligé de la réimprimer, et les exemplaires en sont devenus si rares, qu’on les vend fort cher ; encore n’en voit-on pas un qui ne soit défectueux.

Ces raisons m’ont déterminé à traduire le Boyard, mais j’avouerai que je ne l’ai pas toujours suivi. Comme ce n’est pas un auteur grec, je ne crois pas qu’on me chicane là-dessus. Je n’ai pu souffrir, par exemple, qu’il confondît des pays véritables et connus, tels que la Norvège, la Suède, la Russie et l’Arménie, avec d’autres pays qui ne furent jamais comme la Mongalie, la Normane et la Roaze. Il ne se contente pas même de cette confusion : sans avoir égard à la carte, il place les pays réels à la boule-vue. Il rapproche les états les plus éloignés. Il rend les rois de Danemark, de Suède et de Norvège, vassaux de la Tartarie orientale ; et, pour obéir à l’empereur Agrican, il les fait aller tous trois par terre avec de nombreuses armées pour l’aider à faire le siège du château d’Albraque, situé au milieu de la Chine. Je voudrais qu’il n’eût choisi que des royaumes fabuleux pour être en droit de les placer à sa fantaisie ; car il y a dans ce mélange du vrai et du faux, et dans ce renversement du globe de la terre quelque chose d’extravagant et de monstrueux. J’ai substitué à ces pays imaginaires des royaumes marqués sur la carte, et les rois qui se trouvent devant Albraque n’y sont point en dépit du bon sens ni de la géographie.

Je me suis encore quelquefois écarté de mon original, pour lier les aventures l’une à l’autre, et ôter la contrariété qu’il a y souvent entre elles. Pour les hauts faits d’armes et les enchantements qui ne se peuvent changer sans défigurer mon auteur, je les ai conservés religieusement, de même que les caractères. Ainsi l’on reconnaîtra le Boyard dans mon ouvrage qui aura par ce moyen tout le mérite d’une traduction littérale.

LIVRE PREMIER.

CHAPITRE PREMIER.

De l’entreprise du roi Gradasse, du tournoi de l’empereur Charles, et de l’aventure surprenante qui arriva dans sa cour.

LE roi Gradasse était le plus vaillant prince de son siècle. Il est dit de lui dans l’histoire qu’il portait un cœur de dragon dans un corps de géant ; il était maître de la grande Serique, qui contenait toute la Chine et les royaumes voisins, et il voyait sous sa puissance la meilleure partie de l’Asie. Cependant ce roi, trop avide de gloire, n’était pas content d’avoir acquis par sa valeur des armes enchantées qu’aucun acier ne pouvait briser ; son ambition n’était pas satisfaite : il voulait avoir la fameuse épée du comte Roland, et l’admirable coursier du paladin Renaud de Montauban.

Durandal et Bayard occupaient tous ses désirs ; mais il n’était pas aisé de faire de telles conquêtes. Il fallait pour cela vaincre deux paladins qui avaient vaincu mille guerriers de la plus haute réputation. Ce héros n’ignorait pas qu’il ne pouvait entreprendre rien de plus difficile. Il forma toutefois cette pénible entreprise ; et, pour en commencer l’exécution, il fit faire des levées dans toute retendue de ses états.

Ce roi trop ambitieux forma le dessein de composer une armée qui fût capable de conquérir la France et tout l’empire romain. On y apporta tant de diligence, qu’en peu de temps elle se trouva prête à partir. Elle était de cent cinquante mille combattants. Armée d’autant plus formidable, qu’elle était commandée par un grand nombre de princes et de géants dont la valeur avait déjà fait du bruit dans l’univers.

Il ne fallait pas moins qu’une puissance si redoutable pour causer quelques alarmes aux chrétiens. La fleur de tous les guerriers du monde était ordinairement à la cour de l’empereur Charles le Grand qui, dans les deux cousins Roland et Renaud, avait un boulevard capable de résister à tous les efforts du paganisme.

Cependant le courageux Gradasse comptait moins sur sa nombreuse armée que sur la force de son bras. Il aurait lui seul affronté toutes les forces de l’empereur et les paladins de sa cour ensemble. Il fit monter ses troupes sur une flotte composée d’un nombre infini de vaisseaux plats et d’autres bâtiments convenables et, après une fort longue navigation entremêlée d’orages et de calmes, ils arrivèrent enfin sur les côtes d’Espagne.

Comme ils n’y étaient pas attendus, ils jetèrent la consternation dans toutes les provinces. Ils y firent des ravages effroyables. Ils prirent plusieurs villes, dont ils brûlèrent celles qu’ils ne voulaient pas garder. Tous les rois espagnols se liguèrent contre cette formidable puissance ; mais leur ligue fut inutile. Ils n’eurent pas le temps d’opposer une digue à la rapidité du torrent qui inondait leurs états. Le dessein du roi de Sericane, en s’emparant de ces royaumes, était de se jeter sur celui de l’empereur. La France était puissante et, pour la réduire, il lui fallait un nombre de villes où il pût établir des magasins pour la subsistance de son armée.

Pendant que ce prince prenait des mesures pour assurer son entreprise, Charles le Grand, fort éloigné de penser à l’orage qui se formait contre lui, vivait tranquille dans sa cour. Tout Paris retentissait du son des trompettes ; mais la guerre avait peu de part à ce bruit éclatant. Le dessein de perfectionner la chevalerie en était l’unique motif. L’empereur tenait cour plénière avec ses barons à l’occasion de certaines joutes qu’il avait assignées aux fêtes de la Pentecôte, temps ordinairement destiné aux réjouissances publiques ; les princes, les grands seigneurs, les simples chevaliers étrangers ou naturels, tout le monde était fort bien reçu de ce bon prince, pourvu qu’on ne fût ni traître ni renégat.

À mesure que le temps des joutes approchait, on voyait augmenter la magnificence dans la ville de Paris. Riches caparaçons, superbes livrées, devises galantes, tout y était spectacle. Un grand nombre de princes et de seigneurs sarrasins, les rois Balugant et Grandonio, l’orgueilleux et indomptable Ferragus, Isolier, Serpentin et plusieurs autres y étaient accourus d’Espagne avant l’invasion du roi Gradasse.

La surveille du jour des joutes, l’empereur donna un festin magnifique à toute sa chevalerie. Les rois y occupaient la place la plus honorable ; ensuite les barons et les chevaliers y tinrent le rang que chacun méritait par son courage ou par sa qualité : Othon d’Angleterre, Didier le Lombard et Salomon de Bretagne se placèrent parmi les rois, bien qu’ils tinssent leurs états en fief de l’empereur. Le comte Ganes de Poitier y brillait avec tous ceux de sa maison, et parce que le paladin Renaud, qu’ils regardaient comme leur ennemi, était assez simplement vêtu, la médiocrité de ses biens ne lui permettant pas de paraître avec autant de magnificence qu’eux, ils affectaient de le railler sur la simplicité de son équipage. Jaloux de la gloire qu’il s’était acquise par ses hauts faits, ils soulageaient, par leurs railleries, l’envie secrète qui dévorait leurs cœurs. Le généreux fils d’Aimon, peu patient de son naturel, ne pouvait entendre leurs discours sans être enflammé de colère. Il eut besoin de tout le respect qu’il avait pour son roi, et d’un reste de raison pour ne pas troubler, par une querelle, la solennité de cette fête ; mais s’il eut assez de pouvoir sur lui pour retenir son ressentiment, il ne laissa pas de faire connaître, par un silence où tous les mouvements de son âme étaient peints, qu’il n’oublierait pas l’insulte qu’on lui faisait.

Sur la fin du repas, qui fut digne du grand empereur qui le donnait, les yeux furent agréablement frappés d’un spectacle qui attira l’attention de toute l’assemblée. Au son de plusieurs instruments dont la figure et l’harmonie étaient inconnues aux Français et aux Espagnols, mais qui charmèrent les oreilles par leur douceur, on vit entrer dans la salle quatre géants d’une mine fière et d’une stature prodigieuse. Ils s’ouvrirent pour laisser voir au milieu d’eux une dame et un chevalier tous deux parfaits dans leur sexe. La dame surtout était au-dessus de tout ce que l’imagination la plus vive peut se représenter de plus beau. Ses yeux brillaient plus que l’étoile du matin, et ses joues avaient tout le coloris du lis et de la rose. Alde, Arméline et Clarice, les plus fameuses beautés de l’empire, virent obscurcir tout leur éclat à l’apparition de cette étrangère. Un murmure général se fit entendre dans la salle. Chacun, frappé d’étonnement et d’admiration, n’avait des yeux que pour cette merveilleuse dame. On en fut encore plus charmé lorsque, s’approchant de l’empereur, elle ouvrit ses lèvres de corail. Il en sortit une voix argentine accompagnée d’un doux sourire capable de donner l’âme aux choses les plus insensibles.

Magnanime empereur, lui dit-elle, le bruit de vos vertus et du courage de vos paladins est venu jusqu’à nous. Il nous attire ici des extrémités de la terre. Daignez recevoir nos hommages ; mais comme nous ne pouvons être satisfaits, mon frère et moi, de la gloire stérile de vous admirer, permettez-lui de faire voir qu’il n’est pas indigne de l’honneur de paraître devant Vous. Consentez qu’il appelle à la joute les chevaliers de votre cour, à condition que ceux qui seront abattus à la lance ne pourront demander le combat de l’épée, et demeureront nos prisonniers ; que si, au contraire, mon frère succombe sous l’effort de quelque guerrier plus heureux ou plus puissant que lui, sa personne et la mienne seront le prix du vainqueur.

Pendant que l’étrangère tenait ce discours, un profond silence régnait dans l’assemblée et, sitôt qu’elle eut achevé de parler, les applaudissements, les témoignages d’admiration se renouvelèrent avec plus de vivacité. L’espérance que chacun concevait de remporter le prix charmant qu’on proposait à sa valeur, les anima tous des désirs les plus ardents. L’empereur lui-même fut ému de tant d’attraits ; il fit à la dame un gracieux accueil et, en lui accordant le sauf-conduit qu’elle demandait, il lui en demanda un pour son cœur contre les insultes de ses charmes. Il cherchait à faire durer l’entretien, pour prolonger le plaisir qu’il prenait à la regarder, et il ne la vit qu’avec peine s’éloigner de lui. Le sage duc Naime de Bavière, quoique chargé d’années, ne la put voir impunément. Il ne lui servit de rien de s’être garanti jusque-là des faiblesses de l’amour : la beauté, les grâces de cette redoutable étrangère confondirent sa sagesse, et embrasèrent tous les cœurs.

Roland même, qui jusqu’à ce fatal moment n’avait soupiré que pour la gloire, se troubla. Un regard, un souris enchanteur triomphe de sa fermeté. Quel trouble m’agite, dit-il en lui-même ? dans quel désordre nouveau se trouvent mes sens ? quelle est donc cette puissance qui m’entraîne ? Moi, qui n’aurais pas craint des armées conjurées contre mes jours, je me laisse vaincre sans résistance par une simple fille qui n’a d’autres armes que ses yeux ! Roland se reprochait ses sentiments. La honte qu’il avait de sa faiblesse lui faisait baisser les yeux ; mais l’amour l’obligeait quelquefois à les lever. Il ne pouvait se défendre de regarder l’inconnue, et il se sentait dévoré de mille feux.

Pour Renaud et le hardi Ferragus, qui n’étaient naturellement que trop sensibles à la beauté des dames, à peine pouvaient-ils contenir l’ardeur qui les transportait. Le dernier surtout n’était qu’une flamme. Il pensa plus d’une fois, dans l’impétuosité de ses désirs, arracher cette nouvelle Hélène à son frère, en dépit des quatre géants et de tous ceux qui voudraient s’y opposer. Il se contraignit toutefois pour ne pas blesser la majesté de l’empereur, et violer les droits de l’hospitalité. Cependant la dame et son frère prirent congé de Charles, marquèrent aux chevaliers de sa cour qu’on les attendrait pour combattre à la fontaine du perron de Merlin, et ils sortirent de la salle de la même manière qu’ils y étaient entrés.

CHAPITRE II.

Qui était cette dangereuse beauté qui produisait des effets si surprenants. Du projet que forma Maugis d’Aigremont, et quel en fut le succès.

APRÈS leur départ, tous les guerriers de l’assemblée témoignèrent à l’envi qu’ils brûlaient d’impatience de combattre pour un si beau prix. L’amoureux Roland surtout aspirait au premier combat, et souffrait avec peine que quelqu’un osât entrer en concurrence avec lui. Il craignait que le défenseur de cette beauté ne fût vaincu par le premier assaillant. Il veut voler à la fontaine du perron de Merlin, mais aucun de ses rivaux ne lui cède cet avantage. Ils prétendent tous l’obtenir ; ce qui fit naître un différend qui aurait rempli de sang et de carnage cette cour, si l’empereur pour en prévenir les funestes suites, n’eût fait assembler son conseil. L’avis des plus sages fut que le sort en déciderait. Aussitôt les noms des concurrents chrétiens et sarrasins furent écrits sur des billets, et ces billets jetés dans une urne d’or. Un jeune enfant les tira au hasard l’un après l’autre.

Le premier de ces noms qui s’offrit aux yeux, fut celui d’Astolphe, prince d’Angleterre. Ferragus vint le second, Renaud le troisième, Dudon le suivit. Puis le roi Grandonio, ce fort géant sarrasin. Othon et Bérenger sortirent ensuite de l’urne, et l’empereur lui-même ; car ce monarque, par un motif de gloire ou d’amour, avait voulu se mettre aussi sur les rangs ; mais ce qui fait bien voir la bizarrerie du sort, c’est que le nom du fameux Roland ne fut tiré que le dernier. Quelle épreuve pour sa patience !

Tandis que ces choses se passaient dans la salle du festin[1], Maugis en sortit, et se retira chez lui pour s’éclaircir de ce qu’il voulait savoir. Il avait été frappé comme les autres de la beauté de l’inconnue ; mais au lieu de s’en laisser charmer, il en conçut un présage funeste. Cette étrangère, dit-il, m’est suspecte. Son voyage renferme sans doute quelque mystère important. Il faut que je sache ce qui l’amène, et quelle est sa véritable condition. Pour s’en instruire, il eut recours au Grimoire ; c’était le livre dont il se servait pour conjurer les esprits infernaux. Il ne l’eut pas ouvert et proféré quelques paroles, que quatre démons accoururent à sa voix. Astaroth, dit-il à un d’entre eux, je soupçonne la belle inconnue qui vient de se présenter devant l’empereur, de n’avoir pas de trop bonnes intentions pour les chrétiens. Apprenez-moi si je me trompe.

Vous ne vous trompez point, répondit le démon. La sœur et le frère ne respirent que la destruction de l’empire romain. Ils sont enfants de Galafron, roi du Cathay. Ce prince hait mortellement tous les chrétiens, et c’est un ennemi d’autant plus dangereux, qu’il a emprunté le secours de l’art magique, qui lui a fourni des moyens infaillibles de leur nuire. Comme l’éloignement de son royaume, situé sur les confins de la Tartarie orientale, ne lui permettait pas de faire passer une armée jusque dans les états de Charles, et que d’ailleurs il n’était pas assez puissant pour assembler une armée capable de vous accabler, il a eu recours à la voie des charmes. Il a fait faire par un magicien de ses amis des armes enchantées pour son fils, qui se nomme Argail, et particulièrement une lance d’or, qui a la vertu d’abattre les plus fermes chevaliers. Dès qu’ils en sont touchés, ils perdent les arçons, et tombent à terre comme s’ils étaient frappés de la foudre.

Ce n’est pas tout, sage Maugis, poursuivit Astaroth : Argail, outre cette merveilleuse lance, a reçu de son père un cheval infatigable, et dont la vitesse surpasse celle des vents les plus impétueux. Cet admirable coursier s’appelle Rabican. Il semble que ses yeux soient deux charbons allumés, et son poil a toute la noirceur du jais le plus éclatant. Galafron, ne doutant point que son fils, qui avait déjà la réputation d’être le plus redoutable guerrier de l’Orient, ne fût invincible avec de pareilles armes, lui dit un jour : Argail, il faut servir tes dieux et perdre celui des chrétiens. Cette gloire t’est réservée ; pars pour la France. Ta sœur Angélique t’y accompagnera. Sa beauté sera funeste aux paladins de l’empereur Charles. L’espérance d’en faire la conquête ne manquera pas de les attirer au combat. Tu les vaincras tous, et me les amèneras prisonniers. Ainsi la religion chrétienne, privée de ses plus vaillants défenseurs, verra bientôt ses autels renversés et détruits par nos païens. Le roi du Cathay, ajouta le démon, après avoir tenu ce discours, instruisit Argail et Angélique de la manière dont ils devaient se conduire, ensuite il les fit partir.

D’abord que Maugis sut le motif du voyage de l’étrangère, il en frémit : Ô perfide princesse ! s’écria-t-il, n’as-tu reçu du ciel tant d’attraits que pour en faire un si mauvais usage ? tu médites la ruine du plus bel empire du monde ? C’est donc là ce qui t’amène à la cour de Charles ? Ah ! cruelle, n’espère pas que je t’en laisse saper les fondements. Je ne souffrirai point que ton frère triomphe par supercherie du courage de nos chevaliers. Le salut de mon pays, l’intérêt de nos saints autels, tout m’ordonne de prévenir ta pernicieuse entreprise. Je veux te la rendre fatale à toi-même. Cette nuit je t’ôterai la vie. Ta beauté ne causera point les malheurs qu’en attend le barbare Galafron, et ma main d’un seul coup va remettre la tranquillité dans les cœurs.

Le fils du duc d’Aigremont ayant formé ce grand projet, brûlait d’impatience de l’exécuter. Dès que la nuit fut venue, il se fit transporter par ses démons auprès de la fontaine du perron de Merlin. Il aperçut deux pavillons tendus dans la prairie. L’un était celui d’Argail, et l’autre celui d’Angélique. Déjà le fils de Galafron, fatigué de l’agitation du jour, goûtait les douceurs du repos ; et sa sœur, à son exemple, dormait sous la garde de quatre géants qui veillaient à sa sûreté. Maugis ne vit pas plus tôt ces colosses qui lui fermaient l’entrée du pavillon de la princesse, qu’il fit des conjurations pour les endormir. Le charme opère. Les géants tombent dans l’assoupissement le plus profond. Alors il entre sous la tente. Il tire son épée et s’avance vers Angélique pour lui couper la tête. Ô ciel ! permettrez-vous que votre plus parfait ouvrage soit détruit. Arrête, Maugis, que vas-tu faire ? toute la nature frémit de ton dessein. L’enchanteur, entraîné par son zèle pour la patrie, s’approche de la princesse. Le sommeil qui fermait ses beaux yeux ne lui faisait rien perdre de ses grâces. On l’eût prise pour une de ces substances parfaites dont elle portait le nom. Il prend d’une main ses blonds cheveux, et de l’autre il allait lui porter le coup mortel ; mais il la trouva si belle en ce moment, à la clarté d’une lampe de cristal qui lui laissait voir son visage, qu’il ne put se résoudre à priver le monde d’une si charmante créature. Non, dit-il en lui-même, je ne puis être assez barbare pour ôter le jour à une si aimable princesse. Je saurai bien m’assurer d’elle et de son frère. Mon art m’en fournira des moyens plus doux. Ne vaut-il pas mieux que je profite d’une si belle occasion ?

Les moments étaient chers, ses désirs ardents ; il rouvrit son livre, et fit de nouvelles conjurations pour augmenter l’assoupissement d’Angélique. Quand il crut n’y avoir rien oublié, et qu’il pouvait s’abandonner à ses transports, il saisit la princesse, et se mit à la presser entre ses bras : mais quel fut leur étonnement mutuel, lorsque la fille de Galafron, se réveillant en sursaut à des caresses si vives, se vit à la merci d’un inconnu. Elle remplit l’air de cris en appelant son frère à son secours ; et cependant elle repoussait de toute sa force le téméraire dont l’emportement lui faisait tout craindre.

Aux cris d’Angélique, Argail fut aussitôt sur pieds ; il court, il vole auprès d’elle sans armes et encore endormi. Le ressentiment qu’il a du péril où il la trouve, achève de dissiper son sommeil. Il entre en fureur, il se jette sur Maugis et, le liant de ses bras nerveux : Traître, lui crie-t-il, ne crois pas que ton insolence demeure impunie. Ne le laissez point échapper, mon frère, disait la princesse de son côté, c’est un magicien ; sans la vertu de ma bague, je serais devenue la proie de cet audacieux. Le prince, à ces paroles, terrassa le fils du duc d’Aigremont pour s’en rendre maître plus aisément, et pendant qu’il le tenait sous lui, Angélique se mit à le fouiller : elle lui trouva le Grimoire, elle s’en saisit brusquement. Cette princesse avait quelques teintures des sciences magiques, et n’ignorait pas l’usage qu’on pouvait faire de ces sortes de livres. Elle l’ouvrit. Il était rempli de caractères bizarrement tracés, de cercles, de figures, et de mots barbares. À peine en eut-elle prononcé quelques-uns, qu’elle se vit entourée d’un grand nombre d’esprits et de voix qui lui crièrent tous ensemble : Que voulez-vous nous commander ? Je vous ordonne, leur dit-elle, d’aller porter ce prisonnier dans la ville du Cathay. Présentez le de ma part au sage Galafron, mon père ; vous lui direz que je lui envoie le seul homme de la cour de l’empereur Charles qui pouvait mettre obstacle à notre entreprise.

Cet ordre n’eut pas sitôt été donné, que Maugis se sentit emporter en l’air ; et, malgré la distance excessive des lieux, qui semblait devoir rendre le voyage des plus longs, les esprits transportèrent au Cathay dans un moment ce malheureux paladin, qui, pour prix de son emportement, fut aussitôt confiné sur la pointe d’un écueil situé entre les mers de la Chine et du Japon. Il eut là tout le temps de se plaindre de son malheur, ou plutôt de maudire ses démons de ne l’avoir pas averti que le roi du Cathay eût fait don à sa fille d’une bague qui avait la vertu de rompre les plus forts enchantements, lorsqu’on la portait au doigt, et de rendre invisibles les personnes qui la mettaient dans leur bouche. Galafron était persuadé que la princesse pourrait avec cette bague éviter tous les périls que sa beauté lui susciterait dans le cours d’un aussi long voyage.

Angélique, s’étant ainsi débarrassée de ce dangereux magicien, alla retirer ses géants de la profonde léthargie où les retenait la force du charme. Elle ne fit que les toucher de sa bague, ils reprirent l’usage de leurs sens, et furent effrayés du péril qu’ils avaient couru.

CHAPITRE III.

Du combat d’Astolphe et d’Argail.

LE lendemain le prince Astolphe, fier de la préférence que le sort lui avait donnée sur ses concurrents, partit dès la pointe du jour, et prit le chemin de la fontaine du perron de Merlin. La bonne opinion qu’il avait de lui-même le remplissait de confiance, et lui persuadait qu’il mettrait glorieusement à fin l’aventure. Il était un de ceux qui ne se méprisent point ; et l’on peut juger par le portrait que nous en fait l’archevêque Turpin, si son amour-propre était mal fondé.

Astolphe, dit ce prélat, le plus grand chroniqueur de son temps, était parfaitement beau, magnifique, courtois et galant. Les dames aimaient sa compagnie, parce qu’il avait des saillies vives et plaisantes qui le rendaient très agréable dans la conversation. Il s’entendait bien à railler. Il ne manquait pas de courage et, s’il paraissait vain dans ses discours, il savait du moins les soutenir par ses actions. Il était prompt à s’offrir au péril, et c’était dommage que sa force ne répondît pas à l’estime qu’il en faisait. S’il lui arrivait de tomber de cheval, ce n’était jamais sa faute ; il s’en prenait à son coursier ; il s’en faisait donner un autre sur lequel il se remettait volontiers, au hasard d’être renversé de nouveau.

Tel qu’on vient de le représenter, le gentil Astolphe, revêtu de riches armes, et plein des plus belles espérances, s’avançait vers la fontaine. Il montait un vigoureux coursier, dont le harnois parsemé de léopards en broderie d’or assortissait merveilleusement la magnificence de ses armes[2]. La confiance et la joie étincelaient dans ses yeux et, comme il avait la meilleure intention du monde, il se peignait déjà le défenseur de la belle inconnue, abattu à ses pieds par l’effort de sa lance. Dès qu’il aperçut les tentes, il sonna de son cor, et fit retentir tout le vallon. Le vaillant frère d’Angélique était alors couché sur le bord de la fontaine. Il se releva, voyant que c’était un chevalier qui le défiait au combat ; il se revêtit aussitôt de ses armes, sauta légèrement sur Rabican, et alla au-devant du prince d’Angleterre, le bras muni d’un luisant bouclier. Il portait en main cette lance d’or qui devait être si funeste à tant de guerriers. Ils se saluèrent fort civilement et, après être convenus des conditions du combat arrêtées devant l’empereur en présence d’Angélique, ils prirent tous deux du champ et, la lance en arrêt poussant leurs chevaux l’un contre l’autre, bien couverts de leurs écus, ils se rencontrèrent furieusement au milieu de la carrière. À peine le prince anglais fut-il touché de la lance enchantée, qu’il sentit évanouir sa force et sa confiance. Dans quelle surprise se trouva-t-il, lorsqu’après une chute assez désagréable, il se vit à terre étendu tout de son long dans la prairie. Ô fortune ennemie ! s’écria-t-il, tu n’as pas voulu que je demeurasse ferme dans les arçons pour me faire perdre cette incomparable beauté que tu gardes sans doute pour quelque chevalier païen à mon préjudice ! Pourquoi m’as-tu fait cette injure ? Ai-je moins de valeur qu’un autre ? Il allait continuer ses plaintes, quand les géants d’Argail vinrent impoliment le faire souvenir que, suivant les conventions, il était prisonnier de leur maître, et eux par conséquent chargés de sa garde. Votre maître, leur dit-il, entend trop bien les intérêts de sa gloire, pour vouloir profiter du malheur de son ennemi. Si je suis tombé de cheval, c’est que les sangles de ma selle étaient trop lâches ; sans cela je n’aurais point été abattu. C’est pourquoi j’espère qu’on ne me fera pas l’injustice de me refuser un second combat.

On le lui refusa pourtant, quoique son ennemi pût impunément le lui accorder. Ainsi les géants, par ordre d’Argail, menèrent Astolphe sous un des pavillons, où ils eurent soin de le désarmer. La princesse ne put le voir sans être touchée de son sort. Elle eut pitié de sa jeunesse et de sa beauté et, jugeant à son air qu’il ne pouvait être que d’une naissance illustre, elle ordonna, vers la fin de la journée, aux géants de le conduire sur le bord de la fontaine, afin qu’il y pût prendre le frais, leur défendant, sous de rigoureuses peines, de lui faire la moindre violence. Le prince anglais, occupé de sa disgrâce, passa la nuit dans cet endroit.

CHAPITRE IV.

De ce qui se passa entre Argail et l’orgueilleux Ferragus, second assaillant.

COMME on ne vit point revenir Astolphe à la cour, on jugea bien qu’il avait été vaincu. Ferragus en triomphe et se flatte que la dame ne saurait lui échapper. Il avait tant d’impatience de combattre, qu’il n’attendit pas le jour pour sortir de la ville. Armé de toutes pièces, monté sur un des meilleurs chevaux que les prairies de Cordoue aient jamais nourris de leurs herbages, il prend la route de la fontaine. Il y arrive au lever de l’aurore. Tous les lieux d’alentour retentissent d’abord du bruit de son arrivée. Il sonna de son cor si horriblement, que toute la nature en trembla. Les animaux qui étaient déjà sortis de leurs tanières, y rentrèrent avec précipitation, et les oiseaux, qui commençaient à célébrer par les chants l’approche du soleil, se laissèrent tomber à terre, saisis d’effroi.

Angélique même en fut épouvantée : la vertu de la lance put à peine la rassurer. Le seul Argail, inaccessible à la peur, se lève à ce bruit terrible. Il écarte de ses yeux le sommeil, qui les tenait encore fermés. Il s’arme à la hâte pour défendre sa charmante sœur contre un ennemi qu’il juge plus redoutable que le premier. L’impatience et l’orgueil de l’Espagnol ne leur permirent pas de tenir de longs discours. Ils poussèrent leurs chevaux l’un contre l’autre ; si celui de Ferragus était tel que Bayard seul pouvait avoir la préférence sur lui, Rabican courait avec tant de vitesse et de légèreté, que l’œil du lynx n’aurait pu démêler sur la terre la trace de ses pas. La lance du Sarrasin, quoique des plus grosses et faite d’un dur frêne, se rompit sur le bouclier d’Argail. Ce prince ne fut que médiocrement ébranlé d’un choc si furieux, et sa lance d’or produisit son effet. De quelque force que fût doué Ferragus, il se sentit enlever des arçons, comme un enfant qui n’eût pu faire la moindre résistance.

L’étonnement et le dépit qu’eut le fier Espagnol de se voir renversé par un seul chevalier, ce qui ne lui était jamais encore arrivé, lui causèrent moins de confusion que de fureur. Bien loin d’en perdre le courage, il en devint plus redoutable pour son ennemi. Il était naturellement si violent, qu’il y avait du péril à l’oser même fréquenter. Ce nouvel Antée n’eut pas sitôt touché la terre, qu’il reprit ses forces étonnantes, que le charme de la lance lui avait ôtées. La honte, la bouillante ardeur de la jeunesse, et l’amour, augmentant alors sa violence naturelle, le transportèrent de telle sorte, que, grinçant les dents de colère, et serrant en main son épée, il s’avança sur Argail, qui lui dit : Que veux-tu faire ? n’es-tu pas mon prisonnier ? C’est sans raison que tu t’apprêtes à me combattre, après avoir été abattu à la lance. Ferragus, qui n’avait point d’oreilles pour ce qu’il ne voulait pas entendre, continuait toujours son action menaçante.

Les géants, jugeant par son obstination et par la fureur qui le dominait que ce n’était pas un homme aussi docile que le gentil Astolphe, se mirent de la partie, et se préparèrent à l’attaquer. Celui qui se présenta le premier, et qu’on appelait Urgan le Dardeur, lui lança son dard d’une telle roideur, que le chevalier en aurait perdu la vie, s’il n’eût pas été féé. Le dard perça la visière de son casque ; mais il se brisa contre son œil, qui se trouva plus dur que le diamant. L’indomptable Ferragus ne tarda guère à se venger ; il se lança sur le géant avec autant d’avidité qu’un vautour sur sa proie, et lui coupa d’un horrible fendant le bras qui avait jeté le dard, comme il aurait coupé la branche d’un jeune arbrisseau. Ce ne fut pas tout : son épée rencontrant au retour l’autre bras du géant qui venait de suppléer au défaut de celui qui ne pouvait plus agir, il le coupa d’un revers avec la même facilité.

Argeste le Démesuré s’avança pour tirer vengeance de la mort de son compagnon ; mais le prince sarrasin, plus léger qu’un oiseau, le prévint, et lui déchargea un si grand coup sur le côté, que, malgré les plaques d’acier qui le couvraient, il lui coupa la rate par le milieu avec une partie du foie. Ce corps monstrueux fit en tombant plus de bruit qu’un gros chêne qui cède à la violence des vents. Peu s’en fallut même que Ferragus n’en fût écrasé.

Le farouche Turlon, le plus fort des quatre géants, fondit aussitôt sur l’Espagnol. Il le joignit, et le frappa d’un si furieux coup sur son casque, qu’il lui en fendit tout un côté, bien qu’il fût de la plus fine trempe de Tolède. La tête du fils de Marsille en fut désarmée, et le cimeterre du géant l’aurait fendue, si elle n’eût pas été à l’épreuve de l’acier ; mais si la force du charme préserva de ce danger le prince espagnol, il ne laissa pas d’être étourdi de la pesanteur du coup. Il chancela plus d’une fois ; et peut-être serait-il tombé, s’il ne se fût pas appuyé contre un pin qui par bonheur se trouva près de lui. Il se remit bientôt de son désordre, et le vendit bien cher à Turlon ; car il revint sur lui, et d’un seul coup lui trancha les deux jambes. Cependant ces trois prodiges de valeur ne le tiraient pas entièrement du péril.

Lampourde le Velu restait encore, et avait déjà levé une pesante massue garnie de pointes de fer, capable d’écraser un rocher. Tout ce que put faire le Sarrasin fut de se couvrir de son bouclier et de son épée, qui rompirent en quelque sorte la force du coup, mais qui en furent brisés l’un et l’autre en mille pièces.

Le généreux frère d’Angélique avait jusque-là regardé ce combat sans vouloir y prendre part. Il admirait le courage et la vigueur du chevalier, qui se défendait seul contre quatre géants des plus terribles ; mais, le voyant sans défense, il craignit pour sa vie ; et il s’approchait de Lampourde dans l’intention de faire cesser le combat, lorsqu’il s’aperçut avec surprise que Ferragus, au lieu de fuir l’approche du géant, se lança sur lui avec impétuosité, et lui donna dans le bas-ventre, au défaut de ses armes, un si furieux coup de pied, qu’il lui creva les entrailles, et le jeta roide mort sur ses compagnons ; ensuite le prince sarrasin ramassa le cimeterre d’un des géants et, s’adressant à Argail, il lui dit : Brave chevalier, c’est à présent que nous pouvons continuer notre combat.

Le prince du Cathay ne put s’empêcher de sourire à ces paroles. Vous me parlez de combattre, lui répondit-il ; comme si le combat n’était pas déjà fini entre nous. Si vous le croyez fini, reprit Ferragus, je vous avertis que vous vous trompez. Pour avoir été battu à la lance, je n’en suis pas moins en état de vous résister, et j’espère vous faire bientôt la loi au lieu de la recevoir de vous. Ne demeurez-vous pas d’accord, répliqua Argail, que j’ai la parole de l’empereur que tous les chevaliers de sa cour qui seront vaincus à la lance, ne pourront demander le combat de l’épée ? Je conviens de cela, repartit l’Espagnol ; mais que m’importe que l’empereur s’y soit engagé par serment ? Je ne dépends pas de lui ; je ne suis ni de ses sujets, ni de sa cour. Je viens vous combattre pour conquérir votre sœur ; je veux la posséder ou mourir. Vous oubliez, dit le prince oriental, que votre tête est désarmée ; sans casque et sans écu, pourrez-vous longtemps vous défendre de mes coups ? Une raison si frivole, répondit Ferragus, ne me fera pas changer de résolution. La beauté de votre sœur m’enflamme ; je ne respire que sa possession. Pour l’obtenir, je vous combattrais même sans cuirasse et sans épée.

À ce discours plein d’audace, Argail ne put garder sa modération : Chevalier, lui dit-il avec aigreur, vous cherchez votre perte ; je vais vous traiter comme vous le méritez. Vous avez, je l’avoue, beaucoup de valeur ; mais, puisque vous faites paraître si peu d’estime pour moi, n’espérez pas que j’épargne votre tête nue. Songez à vous défendre. Voyons si vous soutiendrez avec succès par vos actions l’orgueil que vous faites voir dans vos discours. Le superbe Espagnol méprisa ces menaces. Argail en fut plus irrité. Ils sont tous deux animés d’un ardent courroux. L’un tire son épée, l’autre lève son cimeterre. Nous verrons dans le chapitre suivant le succès de leur combat.

CHAPITRE V.

Combat de Ferragus et d’Argail.

 

CES deux princes, qui ne le cédaient en force et en valeur, ni au seigneur de Montauban, ni au comte d’Angers même, se joignirent à pied comme ils étaient. La fureur éclatait dans leurs mouvements. Jamais deux fiers lions dans les forêts d’Hircanie ne fondirent l’un sur l’autre avec plus d’impétuosité. Ils se frappent sans mesure et sans relâche. L’air autour d’eux paraît tout en feu par les étincelles que leurs coups pesants et redoublés excitent et font sortir de leurs armes. Les échos des environs en résonnent. On entendait le même bruit que font deux nuées grosses de foudres et de tempêtes en se choquant avec fracas.

Le prince du Cathay, qui voit encore sur pied son orgueilleux ennemi qui le brave, en frémit de courroux. Il décharge de toute sa force un coup d’épée sur sa tête nue, et croit avoir terminé sa querelle ; mais il fut bien surpris de s’apercevoir que son épée, au lieu d’être teinte du sang dont il se sentait si altéré, était encore claire et luisante, et qu’elle trouvait même une résistance qui la faisait bondir en l’air. De son côté, Ferragus s’était abandonné sur Argail et, ne doutant pas qu’il n’allât le fendre en deux : Chevalier, lui dit-il, je te recommande à notre saint prophète devant qui je vais t’envoyer. En parlant de cette sorte, il le frappa si rudement sur la crête de son casque, qu’il l’aurait brisé comme du verre s’il n’eût pas été enchanté ; mais les armes du fils de Galafron avaient la vertu d’émousser le fil du plus tranchant acier.

Si Argail avait été mécontent du peu d’effet de ses coups sur un ennemi presque désarmé, l’audacieux fils de Marsille ne fut pas plus satisfait de la faiblesse de son bras. La surprise où ils étaient l’un et l’autre de n’avoir encore aucun avantage après de si grands efforts, suspendit leurs coups. Ils demeurèrent quelque temps à se regarder sans parler, et à se parcourir des yeux du haut jusqu’en bas ; enfin Argail rompit le silence en ces termes :

Cessez, brave chevalier, cessez de vous étonner de ce que vous venez d’éprouver. Je veux bien vous apprendre que toutes mes armes sont enchantées : ainsi vous finirez, si vous m’en voulez croire, un combat qui ne peut tourner qu’à votre désavantage. C’est plutôt vous, interrompit le Sarrasin, qui n’en pouvez recueillir que de la confusion : car, afin que ma franchise égale la vôtre, je vous dirai que je ne porte une cuirasse et des armes que pour l’ornement, puisque j’ai obtenu dès ma naissance le don d’être invulnérable dans toutes les parties de mon corps, à la réserve d’une seule, où je porte pour plastron sept plaques du plus dur acier. Suivez donc vous-même le conseil que vous me donnez. Laissez-moi la libre possession de votre sœur. C’est l’unique moyen qui vous reste d’échapper de mes mains. Le parti que je vous propose, ajouta-t-il, ne vous fait point de déshonneur. Je ne vous demande cette beauté que pour lui offrir une couronne qui me doit appartenir après la mort du roi Marsille, mon père. Ainsi, je vous conseille de me l’accorder de bonne grâce.

Prince, lui dit le fils de Galafron, puisque vous n’êtes pas chrétien, ni des amis de l’empereur Charles, j’accepte le parti que vous m’offrez, à condition que ma sœur y souscrira. Je le souhaite ; j’en aurai de la joie, parce que j’estime votre valeur ; mais je vous déclare que, si elle me fait voir quelque répugnance pour votre personne, il n’en faudra plus parler. L’amitié me lie encore plus que le sang à ma sœur ; je ne veux pas contraindre ses inclinations. Hé bien, dit l’Espagnol, parlez-lui donc tout à l’heure, je suis trop impatient pour demeurer longtemps dans l’incertitude. Le prince oriental, pour le servir avec toute la diligence qu’il désirait, le proposa sur-le-champ à la princesse.

Quoique le Sarrasin fût jeune, il n’en était pas plus aimable. Son visage rouge et basané ressemblait à celui d’un cyclope. Toujours dans les combats, couvert de sang et de poussière, il était peu soigneux de se laver. Ses cheveux courts, et plus noirs que l’encre, paraissaient grésillés comme ceux des nègres ; des yeux étincelants lui roulaient dans la tête, et semblaient vouloir sortir de leur place naturelle, pour aller percer le cœur de ceux qui le regardaient. Il avait la parole rude et brusque, la voix élevée, l’esprit impérieux. Tel qu’on vient de le peindre, il n’était guère propre à faire une tendre impression sur Angélique. Aussi dit-elle à Argail avec douleur : Ah ! mon frère, quel parti me proposez-vous ? Voyez, de grâce, à quel mortel vous voulez me sacrifier. Je ne me serais donc conservée jusqu’à ce jour que pour être la proie d’un furieux. Jetez, précipitez moi plutôt dans cette fontaine ; j’aime mieux y perdre la vie que d’approuver une union si cruelle pour moi. Argail reprit la parole, et se mit à vanter sur nouveaux frais le mérite du prince sarrasin. Il s’étendit particulièrement sur sa naissance, et ne manqua pas de faire briller aux yeux d’Angélique la couronne qu’il devait un jour posséder ; mais elle l’interrompit : Non, mon frère, lui dit-elle, vous perdez le temps à me vouloir persuader. Toutes les couronnes du monde ne sauraient à ce prix me tenter. Faisons mieux, poursuivit-elle ; quittons ce séjour, qui ne peut nous être que funeste, malgré toute la prudence du roi notre père. Il semble que le ciel veille sur les chrétiens, et qu’il les ait pris sous sa protection. Jugez-en par le péril que m’a fait courir l’enchanteur français. Quoique j’en sois heureusement sortie, je n’en puis tirer un bon augure. Encore une fois, mon frère, éloignons-nous d’ici promptement. Ah ! ma sœur, s’écria le prince, mon courage peut-il consentir à ce que vous me proposez ? Puis-je quitter avec honneur un combat commencé, et me pardonnerait-on d’avoir cédé à un seul ennemi ? Demeurez donc, dit Angélique, mais dispensez-moi de vous tenir compagnie. La présence de ce chevalier me fait frémir ; et, pour m’épargner l’horreur de le voir, souffrez que je vous laisse. Je vais aux Ardennes. Je vous attendrai cinq jours dans cette forêt. Si vous ne pouvez-vous y rendre dans ce temps-là, je me servirai du livre de ce magicien qui me voulait outrager. Je me ferai porter par ses démons auprès du roi, mon père. Adieu, je ne veux pas être la victime d’un combat où la douleur de vous voir vaincu ne ferait peut-être pas ma plus grande peine. En achevant ces mots, elle courut se jeter sur son cheval ; et, le poussant à toute bride, elle s’éloigna bientôt des combattants.

Ferragus, qui la vit partir, comprit, par cette fuite si précipitée, la réponse qu’Argail avait à lui rapporter. Une nouvelle fureur trouble ses sens. Il se prépare à recommencer le combat et, de peur que son ennemi ne lui échappe pour courir après sa sœur, il va détacher Rabican qu’il voyait attaché à l’un des pavillons. Il le chasse dans la prairie. Ce bon cheval, se sentant libre, part aussitôt comme un trait ; il disparaît dans le moment, et délivre le Sarrasin de sa crainte. Quand Argail, qui revenait d’un air triste annoncer à ce prince les refus d’Angélique, se vit ainsi démonté, il fut piqué de cette action. Chevalier, lui dit-il, quel procédé est le vôtre ? Lorsque je m’emploie pour vous avec ardeur, et que je viens vous éclaircir… Oh ! je vous tiens quitte de cet éclaircissement, interrompit l’Espagnol. Je n’en ai que trop vu, et je ne songe qu’à me venger. Si j’ai détaché votre cheval, je ne veux ni ne dois vous en faire des excuses : comme il faut qu’un de nous deux laisse ici sa vie, un seul cheval nous suffit.

Avec un homme aussi extraordinaire que toi, reprit fièrement le frère d’Angélique, la raison et l’honnêteté sont inutiles et, puisque tu sais mieux combattre que parler, il est juste de t’employer à ce qui te convient davantage. Alors ils commencèrent à se charger plus furieusement qu’auparavant.

Après qu’ils se furent longtemps tâtés avec autant d’adresse que de force, et qu’ils eurent mis en usage tout ce que leur expérience leur avait enseigné, le prince du Cathay leva son épée pour en frapper sur la tête de son ennemi, pour l’étourdir du moins s’il ne pouvait le blesser ; et il s’y prit d’une telle vigueur, qu’il en serait venu à bout, si l’adroit Sarrasin ne se fût glissé sous le coup pour le rendre inutile. Argail ne réussit donc pas dans son dessein : au contraire, il donna moyen à l’Espagnol de le joindre, et ils commencèrent à combattre corps à corps.

Dans ce combat périlleux, ils firent cent efforts pour se terrasser : ils y réussirent enfin ; mais il eût été difficile de décider qui des deux tomba dessous ; car, pendant quelque temps, ils ne firent que rouler l’un sur l’autre. Si Ferragus eut le dessus, Argail, doué d’une vigueur extrême, l’eut à son tour. Il sut même le conserver et, se servant de son avantage, il ne laissait pas, quoique son ennemi fût invulnérable, de lui meurtrir la tête et le visage avec son gantelet de fer. Cependant l’Espagnol, désespérant de revenir dessus ; ne songea plus qu’à profiter de sa désagréable situation. D’un bras qu’il avait libre, il tira son poignard et, cherchant de la pointe les endroits par où il pourrait percer son homme, il le lui plongea dans le côté, sous les armes, jusqu’à la garde.

Argail se sentant mortellement blessé, attacha ses regards mourants sur le Sarrasin, et lui dit d’une voix faible : Brave chevalier, puisque tu me donnes la mort, je te conjure, par ce que tu dois à l’ordre de chevalerie, que tu professes avec tant de courage, de jeter dans cette fontaine mon corps tout armé, aussitôt que j’aurai rendu le dernier soupir. Le soin de mon honneur m’engage à te faire cette prière. Je crains qu’après ma mort on ne m’accuse d’avoir eu peu de valeur, puisque je me suis laissé vaincre avec de si fortes armes. Je voudrais sauver ma mémoire de ce honteux reproche.

À ces paroles touchantes du frère d’Angélique, Ferragus, quoiqu’il fût le moins compatissant de tous les hommes, perdit son ressentiment. Vaillant chevalier, lui répondit-il tout attendri, je suis touché de votre infortune. La crainte que vous faites paraître ne peut partir que d’un grand cœur : vous avez tort toutefois de l’écouter ; votre mémoire est en sûreté. Hé ! que peut vous reprocher l’envie ? Ne méritez-vous pas plutôt une gloire immortelle pour avoir mis mes jours en péril ? Mais puisque vous exigez de moi que je vous satisfasse, je promets d’accomplir ce que vous demandez, à la réserve d’une chose. Comme je suis dans un pays de chrétiens, où j’ai quelque intérêt de n’être pas connu, vous me permettrez de garder votre casque jusqu’à ce que j’en aie un autre. Argail ne put répliquer : déjà les pâles ombres de la mort l’avaient environné. Il parut seulement approuver, par un signe de tête, ce qu’on proposait, et il expira dans le moment.

Telle fut la fin du vaillant Argail, l’un des meilleurs chevaliers de son temps. Il avait une valeur extrême, des sentiments nobles et généreux ; il ne lui manquait que de faire profession du christianisme pour être un prince, accompli.

Lorsque Ferragus fut assuré que l’infortuné fils de Galafron n’avait plus de part à la vie, il lui délaça son casque pour s’en couvrir : ensuite il prit son corps, suivant sa promesse, et l’alla jeter, avec le reste de ses armes, dans l’endroit de la fontaine qu’il jugea le plus profond, dans une espèce de gouffre qui n’était que trop capable de le contenir, et d’ôter la connaissance de son sort à ceux qui voudraient s’en éclaircir.

CHAPITRE VI.

Des différents partis que prirent Astolphe et Ferragus après la mort d’Argail, Renaud et Roland quittent la cour.

LE Sarrasin, après avoir rendu au prince de Cathay un si triste devoir, se mit à rêver au bord de la fontaine. Il fit quelques réflexions tristes sur l’instabilité des choses de la vie ; mais il s’ennuya bientôt de déplorer la condition des humains. Sa passion pour Angélique se réveilla ; il commence à se reprocher comme un crime le séjour inutile qu’il fait dans ce lieu. Il se lève, va se jeter brusquement en selle ; et, embrasé de la plus vive ardeur, il court à bride abattue sur le chemin qu’il a vu prendre à la fière beauté qui le fuit.

Le prince Astolphe seul avait vu ce qui s’était passé entre les deux guerriers. L’intérêt que leur valeur lui faisait prendre à leur sort le retenait encore dans cet endroit ; il avait négligé jusqu’alors le soin de sa liberté, qu’il ne tenait qu’à lui de se procurer depuis la mort des quatre géants. Quand il vit Argail mort, et Ferragus sur les traces de la princesse, il pensa qu’il n’avait point d’autre parti à prendre que de s’en retourner à la cour. Il reprit ses armes et, ayant aperçu de loin son cheval qui paissait tranquillement sur une petite hauteur qui s’élevait dans le vallon, il se hâta de le joindre. L’animal, soit qu’il reconnût son maître, soit que la faim l’arrêtât, se laissa docilement approcher.

Il ne manquait plus au prince anglais qu’une lance, la sienne s’étant rompue contre Argail. Pendant qu’il cherchait de l’œil, dans la campagne, quelque arbre dont il pût s’en fabriquer une, il vit briller aux rayons du soleil, contre le pin de la fontaine, la lance d’or devenue vacante par la mort du frère d’Angélique ; bien qu’il n’en connût pas tout le prix, ce surcroît de bonheur le satisfit extrêmement. Il s’appropria cette précieuse lance ; et, le cœur détaché de l’étrangère, par le peu d’espérance qu’il avait de la posséder, il retourna vers Paris plus tranquille qu’il n’en était sorti.

Il n’avait pas encore fait beaucoup de chemin, qu’il rencontra le paladin Renaud qui venait au perron pour succéder à Ferragus. Comme Astolphe était parent et ami du fils d’Aymon, et que d’ailleurs il disait volontiers ce qu’il savait, il ne cacha aucune circonstance du dernier combat, ni du tragique événement dont il avait été témoin. Le sire de Montauban, qui n’était pas un des moins épris de la beauté d’Angélique, ne sut pas plus tôt la mort d’Argail et la fuite de la princesse, qu’il cessa d’écouter l’Anglais, qui n’était pas encore à la fin de son récit. Il craignait qu’un plus long retardement ne le mît hors d’état de pouvoir joindre la dame ; il poussa son cheval du côté qu’Astolphe lui dit qu’elle fuyait. Bayard prend sa course, l’œil ne le peut suivre. Une flèche décochée avec violence n’aurait pu l’atteindre, et toutefois Renaud l’accusait encore de lenteur.

Tandis que ce paladin s’abandonnait tout entier aux mouvements impétueux de sa passion, le comte d’Angers n’était pas moins agité. Il apprit d’Astolphe l’aventure du perron de Merlin, et avec quelle vivacité le seigneur de Montauban marchait sur les pas de la belle étrangère. Ô malheureux Roland ! s’écria-t-il, quels maux égalent les tiens ? Je connais Renaud, il est aimable, amoureux, pressant, hardi. S’il rencontre l’inconnue… Ah ! je n’y puis penser sans mourir ! Hélas, peut-être est-il près de la joindre, pendant que je me laisse ici déchirer par des soupçons jaloux ? Pourquoi faut-il que je languisse dans les larmes, sans faire un pas pour découvrir aussi ma passion à l’objet que j’aime ? Attendrai-je que l’amour vienne combler mes désirs ? Songe, Roland, songe à te satisfaire comme tes rivaux, et quand ce ne serait que pour leur arracher la proie qu’ils poursuivent, sors d’une honteuse léthargie, et vole après cette aimable étrangère : ton repos, ta vie, ta gloire même y est intéressée.

Après avoir fait ces réflexions, il se revêtit d’armes simples pour n’être pas connu ; on lui amena son cheval Bridedor, sur lequel il monta plein de trouble et d’agitation. Il sortit de Paris le jour même des joutes, et il marcha sur les pas de Renaud.

CHAPITRE VII.

Commencement des joutes.

 

PENDANT que les trois plus grands guerriers de la terre s’empressaient de suivre la princesse du Cathay, les chevaliers du tournoi se préparaient à commencer les joutes. L’empereur en avait réglé les conditions ; il avait été décidé que celui qui se présenterait le premier sur les rangs serait regardé comme le tenant ; que le chevalier qui l’abattrait le deviendrait à son tour, jusqu’à ce qu’un autre lui fît aussi perdre les arçons, et qu’enfin le tenant, qui demeurerait le dernier, remporterait le prix et la gloire du tournoi.

Le courageux Serpentin, fils du roi Balugant, parut le premier sur la lice. Il s’y présenta de la meilleure grâce du monde. Son air était noble et fier, et ses armes si riches, qu’elles attirèrent les regards de tout le peuple. Il portait au milieu de son écu une étoile d’or en champ d’azur. Il montait le plus beau cheval que l’on pût voir. C’était un andalou bai-brun à crins noirs, qui montrait tant d’ardeur et d’action dans ses allures, qu’on eût dit que toute la carrière n’était que pour lui. Ses yeux paraissaient tout de feu, et ses naseaux, grands et ouverts, jetaient une épaisse fumée. Il frappait la terre d’un pied superbe, et son mors était tout blanc d’écume.

Un chevalier de la cour assez fameux, Angelin de Bordeaux, qui portait pour devise une lune en champ de gueules, fut le premier assaillant. Serpentin et lui fondirent l’un sur l’autre avec beaucoup de vigueur. Le Français brisa sa lance contre le Sarrasin, sans l’ébranler ; mais Serpentin lui donna un si rude coup, qu’il lui fit perdre les étriers. Richard, duc de Normandie, se mit aussitôt sur les rangs pour venger Angelin : ce qui ne lui réussit pas. Le fils du roi Balugant l’envoya tenir compagnie au Bordelais. Salomon, roi de Bretagne, un des principaux pairs du royaume, entra ensuite dans la carrière, et augmenta le nombre des malheureux.

Le jeune Serpentin s’acquit de la gloire par ces exploits. Les Sarrasins, qui se trouvaient alors en grand nombre à la cour de Charles, en firent trophée. Balugant surtout ne pouvait contenir la joie qu’il en ressentait. Le prince Astolphe, piqué de l’ostentation avec laquelle ces ennemis du nom chrétien faisaient éclater leur avantage, ne put souffrir plus longtemps leur fierté. Il se hâta d’entrer dans la lice. Il tenait en arrêt la riche lance d’Argail, et il se promettait bien de rétablir l’honneur, de l’empire. Il allait en effet moissonner tous les lauriers du brave Serpentin, si la fortune, qui se joue de nos projets, n’eût déconcerté le sien par un accident auquel il ne se serait jamais attendu. Son cheval avait déjà fourni la moitié de sa carrière avec beaucoup de vitesse, lorsque le mauvais destin de son maître lui fit rencontrer un tronçon de lance qui roula sous son pied. L’animal bronche, tombe, et entraîne dans sa chute le prince anglais, qui s’évanouit de la force du coup. Il ne reprit l’usage de ses sens que chez lui, où on fut obligé de le porter. Certes ! ses bonnes intentions méritaient une autre récompense. Aussi fut-il plaint de tout le monde. Serpentin même se montra sensible à son malheur, quoiqu’il eût très grand sujet de s’en réjouir. Il comptait d’ajouter cette palme à celles qu’il avait déjà cueillies.

Ce vaillant prince, après qu’on eut emporté Astolphe, mit encore par terre cinq ou six chevaliers chrétiens. On commençait à croire qu’il remporterait l’honneur de la fête, lorsqu’on vit paraître Ogier le Danois. À la vue de ce nouveau paladin, le peuple de Paris sentit ranimer son espérance. Les deux chevaliers poussèrent leurs chevaux avec furie. Ogier fut ébranlé. Il chancela dans les arçons, et peu s’en fallut qu’il ne tombât ; mais le tenant ne put soutenir la violence du coup qui lui fut porté ; il alla trouver ceux qu’il venait de renverser. À cet heureux changement, les chrétiens poussèrent des cris de joie, et les Sarrasins en marquèrent du dépit sur leurs visages.

Le brave Danois, demeuré vainqueur, devint à son tour le tenant, et fit espérer à toute la cour qu’il ne cesserait pas sitôt de l’être. Le roi Balugant, transporté de colère, se présenta pour venger l’affront de son fils ; mais Ogier l’abattit lui-même, et après lui les courageux Isolier et Mataliste, jeunes frères de Ferragus. Gaultier de Montléon leur succéda, et ne fut pas plus heureux. Comme il était chrétien, le tenant parut touché de son malheur, et dit à ceux de sa religion : Seigneurs chevaliers, ne nous empressons point de nous combattre les uns les autres. Laissez le champ libre aux Sarrasins. Quand nous les aurons tous vaincus, nous nous disputerons bien alors le prix du tournoi.

Spinelle d’Altamon, Sarrasin, ayant entendu le discours du Danois, crut qu’il y allait de sa gloire d’en tirer raison ; néanmoins il n’eut que l’honneur d’en avoir formé le projet. Ogier lui porta un si furieux coup de lance, qu’il l’étendit tout de son long sur la poussière. Tel fut jusque-là le succès des joutes. Ô ciel ! n’abandonnez point le bon Danois : il a plus que jamais besoin de votre secours, un géant terrible va l’assaillir.

Le roi Grandonio, irrité de voir les Sarrasins si maltraités, ne put demeurer plus longtemps dans l’inaction. Il s’était proposé, je ne sais pourquoi, de ne combattre que des derniers ; mais un mouvement de fureur, dont il ne fut pas maître, l’entraîna dans la carrière : c’était le plus fort des Sarrasins, après Ferragus. Il avait une stature gigantesque, avec un air à inspirer de l’effroi. Il montait un cheval d’une grandeur démesurée, et portait pour devise un Mahomet d’or sur un champ noir. Tous les chrétiens, en le voyant s’apprêter au combat, furent saisis de crainte. Ganes de Poitiers, autrement le comte Ganelon, en eut entre autres tant de peur, qu’il abandonna furtivement le camp, pour n’avoir pas à soutenir le choc d’un si rude champion et, un moment après lui Macaire de Lozane, son neveu, Anselme de Hautefeuille, Pinabel, et tous les autres Mayençais, excepté Hugues de Melun, se retirèrent secrètement, comme si la lâcheté eût été héréditaire dans cette perfide maison.

Le roi Sarrasin avait une lance aussi grosse qu’une antenne ; son cheval ne causait pas moins de frayeur que lui. L’épouvantable animal faisait d’horribles hennissements en courant dans la carrière. Il brisait les cailloux qui se trouvaient sous ses pieds, et la terre en tremblait. Le Danois, malgré les lauriers qui ombrageaient son front victorieux, ne put s’empêcher de frémir en considérant l’énorme grandeur de son ennemi. Il rappela toutefois son courage ; et, le mesurant au péril qui le menaçait, il fondit comme un lion sur Grandonio, qu’il ébranla si bien de son coup, qu’on vit le corps de ce géant pencher presque jusqu’à l’étrier. On crut que la lice allait retentir du bruit de sa chute ; cependant il ne tomba point ; et le vaillant Ogier eut beau se couvrir tout entier de son écu, il ne put tenir contre l’énorme lance de son ennemi, qui le renversa sous son cheval.

Alors un cri de joie s’éleva parmi les Sarrasins, qui ne doutèrent plus que le prix des joutes ne fût pour eux. Ils commencèrent même à insulter les chrétiens, dont la contenance changée rendait témoignage des peines du cœur. Le duc Naime de Bavière et le fameux Turpin de Reims, choqués de l’insolence des Espagnols, voulurent abattre leur orgueil. Ils se présentèrent l’un après l’autre contre le tenant, qui par malheur leur fit vider les arçons. Le Bavarois fut dangereusement blessé au côté, et le bon archevêque eut le bras gauche démis de sa chute. Guy de Bourgogne, qui portait pour devise un lion noir en champ d’or, eut aussi la même destinée : ce qui donna tant de fierté au vainqueur, qui de son naturel n’était déjà que trop insolent, qu’il outragea tous les chevaliers de la cour en les apostrophant sans ménager les termes.

Yvon Angelier, Avaric et Berenger ne purent souffrir ses bravades et son orgueil. Ils se mirent sur les rangs. Mais, hélas ! leurs forces ne répondirent pas à leur bonne volonté : le géant les abattit, et après eux Hugues de Melun, dont la chute fut le moindre des honneur que reçut ce jour-là sa maison. Il en coûta la vie au malheureux Ugolin de Marseille, qui, sans considérer sa faiblesse, osa tenter ensuite la fortune des armes. Le terrible Grandonio le perça d’outre en outre de sa cruelle lance. Le fort Alard et le jeune Richardet, dignes frères du seigneur de Montauban, donnèrent plus d’occupation au Sarrasin. Il les terrassa toutefois l’un et l’autre, et leur défaite acheva de refroidir la valeur des chevaliers de la cour.

Il ne paraissait plus d’assaillants sur la lice, et l’orgueilleux Espagnol recommençait à insulter les chrétiens avec mépris, lorsqu’on vit ouvrir les barrières du camp à l’arrivée du célèbre Olivier de Bourgogne. Il revenait de s’acquitter d’une commission importante dont l’empereur l’avait chargé, et il avait cru ne pouvoir mieux signaler son retour qu’en paraissant au tournoi.

Quand les Français aperçurent ce généreux paladin, ils poussèrent à leur tour des cris de joie. La confiance se rétablit dans leurs cœurs. Après Roland et Renaud ; dont il était parent, il passait pour le plus fort guerrier de tout l’empire. Il savait si bien manier un cheval, et il avait l’air si noble, qu’il effaçait tous les chevaliers qui s’étaient mis jusqu’alors sur les rangs : il montait un vigoureux coursier, dont la fierté répondait à la sienne. Dès qu’il parut prêt à partir, les peuples s’écrièrent : Vive le bon marquis de Vienne, l’honneur du nom français ! À ce cri, il se sent encore plus animé à soutenir l’attente qu’on a de lui ; mais le superbe roi sarrasin en riait d’un ris moqueur, et se promettait bien de faire aussitôt évanouir ces flatteuses espérances.

CHAPITRE VIII.

Continuation des joutes, et de quelle manière elles finirent.

LES deux guerriers, après avoir fait la demi-volte, partirent tout d’un temps. La terre tremble sous les pieds de leurs chevaux ; tout le monde attentif au choc terrible de ces combattants, garde un profond silence. Le marquis de Vienne adresse sa lance au milieu du bouclier de son ennemi, et perce l’écu de part en part, malgré trois fortes plaques d’acier qui le couvraient : le fer de la lance passa même à la cuirasse, la traversa, et blessa le géant au côté ; mais le marquis, par malheur, fut atteint si rudement de son antenne, que les sangles de son cheval venant à crever de la force du coup, on vit l’infortuné paladin voler à terre avec la selle entre les jambes. Ce malheureux événement acheva d’écarter de la lice tous les assaillants chrétiens. La honte et la consternation étaient peintes sur leurs visages, tandis que les Sarrasins triomphaient et poussaient au ciel mille cris de joie.

Si le roi Grandonio avait auparavant tenu des discours pleins d’insolence, ce fut bien autre chose après la chute du brave Olivier. C’est peu de dire qu’il continua d’accabler de paroles outrageuses les paladins ; il en dit à l’empereur même, et il perdit toute retenue.

Ô chrétiens, s’écria-t-il, êtes-vous donc si lâches, qu’il n’y ait plus personne parmi vous qui ose se présenter devant moi ! Fuyez, fuyez, poltrons, retirez-vous dans les ruelles, vous n’êtes propres qu’à divertir les femmes : quittez vos armes, vous ne méritez pas d’en être revêtus : contentez-vous de vous signaler dans les bals et dans les festins.

L’empereur, sensible autant qu’il le devait être à de pareils discours, les écoutait impatiemment. Où est Roland ? disait-il, qu’est devenu Renaud ? ne devrais-je pas être déjà vengé ? Il demanda aussi le comte Ganelon et, comme on ne lui pouvait apprendre des nouvelles certaines de ces guerriers : Quoi donc, s’écria-t-il d’un ton mêlé de colère et de douleur, tout m’abandonne ? Ceux qui devraient être le soutien de l’empire le trahissent, et me laissent couvert de honte.

Le gentil Astolphe ne put entendre ainsi parler son roi, sans entrer dans ses peines. Après avoir fait panser ses meurtrissures, il était venu en habit de courtisan se placer parmi les dames qui voyaient les joutes avec l’empereur. Il se retira secrètement de l’assemblée et, quoique encore tout froissé de sa chute, il se fit revêtir de ses armes. Il fut bientôt en état d’entrer dans la carrière ; mais il se rendit auparavant au bas de l’échafaud de l’empereur. Il leva la visière de son casque, et dit de fort bonne grâce : Puissant prince, permettez-moi d’aller confondre l’orgueil de cet insolent qui manque de respect pour vous.

Charles soupira de se voir réduit à se servir d’un tel défenseur. Occupé d’une pensée si mortifiante, il accorda au prince anglais la permission qu’il demandait ; il loua ses bonnes intentions, il l’exhorta même à s’y porter vaillamment ; et cependant il priait le ciel dans le fond de son âme de lui envoyer quelque secours plus salutaire.

Astolphe, après avoir quitté l’empereur, allait se poster au bout de la lice pour se préparer au combat, lorsqu’il rencontra sur son passage le géant, qui continuait ses bravades en se promenant le long du camp. Ce Sarrasin entreprit de railler l’Anglais. Gentil Astolphe, lui dit-il, je vous conseille d’éviter mon antenne. Vous trouverez mieux votre compte avec des dames délicates qu’avec des ennemis de ma taille. Croyez-moi, consacrez-vous tout entier au service du beau sexe ; c’est le seul emploi qui vous convienne. Je vous en destine un autre, répondit le prince d’Angleterre, pour lequel vous paraissez fait exprès. Notre empereur a besoin d’hommes nerveux pour l’armement de ses galères de Marseille ; je me fais fort d’obtenir de lui pour vous l’honneur d’être le premier officier de sa capitane. La grande opinion que j’ai de vous me fait présumer que vous ferez tout l’ornement d’une chiourme.

Grandonio, plus accoutumé à prononcer des paroles piquantes qu’à s’en entendre dire, ne repartit au paladin que par un regard furieux qu’il lui lança en le quittant brusquement. Son cœur devint plus agité que la mer, lorsqu’elle épouvante les matelots. Il écume de rage, grince les dents, et il sort de sa bouche et de ses narines une épaisse fumée avec un sifflement semblable à celui que fait un serpent qui veut s’élancer sur un voyageur.

Tel et plus terrible encore, le géant sarrasin courut prendre du champ pour fondre sur l’officieux Anglais, qui lui destinait des emplois si honorables. Il pousse son énorme cheval contre lui, et se promet non seulement de l’étendre mort sur la poussière, mais même de le porter par tout le camp au bout de sa lance. Enfin la fureur qui le transportait était telle, que tous les chrétiens en frémirent pour Astolphe ; et particulièrement ceux qui connaissaient ce paladin. Ah ! prince téméraire, disaient-ils, quel mauvais génie te pousse à mesurer tes forces avec celles de ce furieux ? tu vas nous faire recevoir un nouvel affront ; c’est tout ce que nous attendons de ton audace et de ta témérité. Cependant le prince anglais ne perdit point courage ; le cas qu’il faisait de sa valeur lui cachait la moitié du péril. Il s’apprête avec autant de confiance que d’ardeur à fondre sur son redoutable ennemi : veuille le ciel préserver ce paladin, ou pour mieux dire son cheval, d’un accident pareil au premier !

Les deux champions partirent, et se rencontrèrent au milieu de la carrière. Le prince d’Angleterre n’eut pas si tôt touché de sa lance d’or le fort Grandonio, que le géant se vit à terre sans savoir pourquoi, ni comment. On peut juger du bruit que fit ce colosse en tombant. La ruine d’une tour fait moins de fracas. Il tomba même si lourdement, que la plaie qu’Olivier de Bourgogne lui avait faite au côté s’irrita ; il en sortit tant de sang, qu’il lui prit une faiblesse ; ses amis accoururent à son secours, et n’eurent pas peu de peine à l’emporter pour lui faire reprendre ses esprits.

À la chute de ce monstre, les spectateurs chrétiens remplirent l’air de cris de joie, et les Sarrasins parurent consternés à leur tour. Tous ceux qui étaient assis sur les échafauds se levèrent sur leurs pieds pour mieux voir un événement si peu attendu. L’empereur, quoiqu’il en fût témoin, se défiait du rapport de ses yeux. Est-il bien possible, s’écriait-il, qu’Astolphe ait fait un si beau coup de lance ? Chacun émerveillé de cette aventure en faisait honneur au héros. Tout le monde élevait jusqu’aux nues ses forces et sa valeur. Personne n’était au fait. Le vainqueur même, au milieu des transports que lui causait sa victoire, pouvait à peine la croire véritable, malgré toute la bonne opinion qu’il avait de lui-même.

Le triomphe de ce prince ouvrit un nouveau champ aux assaillants. Les Sarrasins qui n’avaient pas combattu se crurent obligés de venger leur nation ; et les chrétiens que la crainte avait écartés du camp à la vue de Grandonio, y revinrent d’un air empressé, comme si quelque affaire importante les eût retenus jusque alors. Pisias le Blond, et Giafard le Brun, tous deux Sarrasins et chevaliers de haut renom, se présentèrent les premiers. Quoique celui-ci fût fils d’un guerrier qui s’était rendu maître de toute l’Arabie, et que le père de l’autre eût conquis toute la Russie blanche, depuis l’embouchure du Borysthène jusqu’à celle du Tanaïs, Giafar et Pisias le Brun et le Blond cédèrent au charme de la lance d’or.

Le comte Ganelon, à qui l’on avait fait un rapport fidèle de tout ce qui s’était passé au camp, depuis qu’il l’avait si lâchement quitté, ne pouvait revenir de sa surprise. Connaissant les forces d’Astolphe pour les avoir souvent éprouvées, il jugea en homme d’esprit qu’elles n’avaient pu suffire à terrasser le puissant Grandonio, que sa peur, qui durait encore, lui peignait plus fort que Samson. Il imputa donc ce merveilleux événement à quelque autre cause qu’il ne pouvait imaginer, et il se flatta qu’en renversant lui-même le vainqueur du géant, il remporterait l’honneur des joutes.

Cette douce espérance le ramena au tournoi. Pour y paraître avec plus grande pompe, il se fit accompagner par onze comtes, la fleur et l’élite des Mayençais. L’on n’a pu savoir de quelles raisons il se servit pour s’excuser auprès de l’empereur de ce qu’il n’avait pas plus tôt paru sur les rangs. Tout ce que le bon chroniqueur Turpin rapporte, c’est que Ganes envoya proposer par un héraut, au prince anglais, de finir entre eux les joutes, puisqu’aucun Sarrasin ne se présentait plus pour combattre. Astolphe répondit au héraut : Mon ami, retourne vers Ganelon, dis-lui que je l’estime encore moins qu’un Sarrasin ; qu’il vienne seulement, je le traiterai comme un hérétique, comme un traître, comme un lâche qu’il est.

Le comte Ganes fut piqué de cette réponse incivile ; il poussa son cheval avec furie contre l’Anglais, en disant entre ses dents : Mauvais bouffon, je vais te faire rentrer dans le corps les paroles qui te sont échappées à mon déshonneur. Effectivement il espérait abattre Astolphe, qu’il avait plus d’une fois vaincu à la joute ; mais la lance d’Argail l’enleva des arçons, et après lui son neveu Macaire de Lozane, Pinabel, second fils du comte d’Hautefeuille, Radulphe et Griffin : les autres Mayençais qui avaient paru si empressés à retourner au camp se surent alors fort mauvais gré d’y être revenus. Comme ils n’avaient pas plus de force que ceux qu’ils venaient de voir abattre, ils ne se sentaient pas puissamment excités à mériter le prix du tournoi. Tandis qu’ils paraissaient comme incertains s’ils entreraient dans la carrière, ou s’ils prendraient la fuite une seconde fois, le tenant, plein de joie de rabaisser si bien l’orgueil de ces cœurs envieux, les défiait au combat. Venez, race maudite, leur disait-il, venez, je vous étendrai tous à la file sur la poussière, qui est votre lieu naturel.

Le comte Émeri, choqué de ces paroles superbes et outrageuses, se fit donner une forte lance, ensuite il fondit sur Astolphe ; mais il n’eut pas meilleure destinée que les autres. Ô fortune cruelle ! s’écria le perfide Faucon de Hauterive, en le voyant étendu sur la lice, favoriserez-vous toujours l’ennemi qui nous brave ? faut-il que ce charlatan déshonore ainsi la noble maison de Mayence ? Je veux réparer notre honneur.

En achevant ces mots, il part ; il va secrètement se faire lier à sa selle avec de fortes courroies, et revient bientôt garrotté, attaquer le prince d’Angleterre. La précaution était d’un homme d’esprit ; néanmoins elle ne servit de rien ; car, par malheur, ayant été atteint à la visière de son armet par la lance enchantée, ce nouveau restaurateur de la gloire des Mayençais en perdit le sentiment. Sa tête, malgré les courroies, alla frapper la croupe de son cheval, puis glissa sur les flancs jusqu’à l’étrier, où elle demeura suspendue, au grand étonnement des spectateurs, qui ne pouvaient comprendre ce qui empêchait le chevalier malencontreux de tomber par terre ; mais ils en furent bientôt éclaircis. Un de ceux qui l’allèrent secourir, s’étant aperçu de l’artifice, ne crut pas devoir s’en taire. Ainsi la chose se répandit dans un moment, et toute la place retentit de huées aux dépens de Faucon, que ses parents, consternés de cette découverte, tirèrent au plus tôt de la lice, pendant qu’Astolphe criait en les insultant : Qu’ils viennent, qu’ils viennent, on en châtie mieux les fous quand ils sont liés.

Le mauvais succès du stratagème de Hauterive irrita l’ardeur que les Mayençais avaient de se venger. Le comte Anselme, le plus traître de tous, dit à Rainier, son frère : Je sais un moyen sûr de renverser ce fanfaron. Entrons tous deux ensemble dans la carrière, et présente-toi devant lui. Pendant que tu l’attendras de droit fil, je le prendrai en flanc, et le renverserai avant qu’il puisse se mettre en défense. Rainier fit donc face au prince Astolphe, qui l’envoya mesurer la terre tout de son long ; et, dans le même instant, le perfide Anselme exécuta son dessein. Il fondit sur l’Anglais, qui ne prenait pas garde à sa trahison ; et, l’attaquant de côté dans le temps qu’il n’était pas encore bien raffermi du coup qu’il avait donné, il le jeta sans peine hors des arçons. Ce lâche projet s’exécuta si finement, que les spectateurs ne purent juger si c’était perfidie de la part d’Anselme, ou négligence du côté d’Astolphe ; mais ce prince, qui savait mieux que personne ce qu’il en fallait penser, ne put retenir son ressentiment. À peine fut-il à terre, qu’indigné de la supercherie qu’on lui avait faite, il se releva plein de fureur, tira son épée et se jeta sur les Mayençais. Le premier qu’il frappa fut Griffin qui, sans la bonté de son casque, en aurait perdu la vie. Heureusement le coup, trouvant de la résistance, glissa sur l’épaule, et ne lui fit qu’une légère blessure. On vit alors entre eux un grand combat. Tous les parents du blessé commencèrent à charger l’Anglais, au secours duquel accoururent aussitôt les ducs de Bavière et de Normandie, l’archevêque Turpin malgré son bras démis, et les frères de Renaud.

On s’attendait à un horrible carnage, et des flots de sang allaient en effet inonder la lice, si l’empereur, offensé de voir troubler la fête au mépris de son autorité, ne se fût levé de son siège, pour aller séparer les combattants. Est-ce ainsi, leur dit-il avec colère, que vous me gardez le respect qui m’est dû ? À la voix du monarque, ils s’arrêtèrent tous et, Griffin, se jetant à ses pieds, lui dit : Seigneur, j’implore votre justice Astolphe m’a blessé par surprise. À ces mots le prince anglais, sans avoir égard à la présence de l’empereur, regarda Griffin d’un air furieux, et lui dit avec emportement : Tu fais bien voir, traître, que tu es Mayençais ; tu ne démens pas ton indigne race.

Sur ces entrefaites l’artificieux Anselme se présenta devant Charles pour soutenir son parent, et donner de belles couleurs à sa propre trahison. À cette odieuse vue le prince anglais, qui ne retenait déjà qu’avec peine les transports qui l’agitaient, n’en fut plus le maître ; il se précipita sur le comte, l’épée haute, et le frappa. L’empereur, irrité d’une action si violente, fit arrêter sur-le-champ l’Anglais. Il jura même qu’il l’aurait fait mourir pour lui avoir manqué de respect, sans le service qu’il venait de lui rendre en abaissant l’orgueil de Grandonio.

CHAPITRE IX.

De la rencontre qu’Angélique fait de Renaud dans la forêt des Ardennes, et de ce qui en arriva.

DES trois guerriers qui couraient après Angélique, le fils d’Aymon arriva le premier aux Ardennes. Le chemin qu’il suivait le conduisit à un endroit de la forêt, que l’épais feuillage de plusieurs gros chênes rendait très frais et très sombre. Un ruisseau d’une eau plus froide que la glace lavait en serpentant le pied de ces arbres. Il sortait d’une fontaine qu’on voyait à quelques pas de là, et dont rien n’égalait la magnificence ; aussi n’était-elle point un ouvrage de la nature ni de l’industrie des hommes.

Le fameux Merlin, ce prophète anglais, avait employé tout son art magique à construire ce superbe édifice pour guérir le célèbre Tristan de Léonais, son ami, de l’amour qui fut cause de sa perte. Si ce malheureux chevalier eût bu seulement une goutte d’eau de cette fontaine, il aurait cessé d’aimer la belle reine qu’il adorait ; mais son étoile ne l’amena jamais à cette source si salutaire, quoiqu’il eût parcouru plus d’une fois la forêt des Ardennes. Enfin l’eau était telle, que les amants qui venaient s’y désaltérer sentaient aussitôt changer en haine l’ardeur qui les enflammait pour leurs maîtresses.

La chaleur du jour était à son plus haut degré, lorsque Renaud découvrit cette fontaine. Échauffé d’une course aussi rapide que longue, et pressé d’une ardente soif, il descendit de cheval ; il approcha de la source et, à peine eut-il bu quelques gouttes de cette froide liqueur, qu’il se sentit tout changé. Il commence à se repentir d’être sorti de Paris. Il se représente le tort qu’il a fait à sa gloire en courant après l’inconnue, qui ne lui paraît plus mériter son attachement. Que viens-tu faire ici, Renaud, s’écria-t-il ? te sied-il d’être le jouet de l’amour ? n’as-tu pas honte d’en avoir été l’esclave ? Ah ! je rougis de ma faiblesse, et ma vertu va reprendre sur moi tout son pouvoir. Que dis-je, va reprendre ? c’en est fait, l’étrangère ne règne plus dans mon cœur. Je sens même naître pour elle des sentiments de haine. Oui, malgré tous ses charmes, je ne me rappelle son image qu’avec horreur. Que j’étais insensé, ajouta-t-il, de préférer la vaine satisfaction de suivre une femme au solide honneur que je pouvais acquérir dans les joutes ? Ô ciel ! si les Sarrasins en ont remporté le prix, quels reproches l’empereur et l’empire ne sont-ils pas en droit de me faire.

Plein de ces réflexions, il remonta sur Bayard, et reprit le chemin de Paris. Il avait un air fier et dédaigneux, qui marquait assez qu’il n’était plus dans les fers de la princesse du Cathay. Il ne songeait qu’à s’en retourner à la cour, lorsque arrivant à un endroit où plusieurs routes formaient une espèce d’étoile, il ne put démêler le chemin qu’il devait prendre. Il en suivit un qui l’engagea plus avant dans la forêt. Insensiblement il se trouva sur les bords d’un ruisseau, qui roulait en replis tortueux son onde pure et transparente, le long d’un gazon émaillé des plus belles fleurs du printemps. Il ne put voir un lieu si délicieux sans avoir envie de s’y reposer. Il s’assit au pied d’un orme, après qu’il eut ôté la bride de son cheval, pour le laisser paître sur cette herbe fleurie. Le chevalier se sentit bientôt assoupir. Sa lassitude y contribua peut-être moins que la propriété du lieu.

Pendant qu’il goûtait la douceur du sommeil, la fortune, par un de ses caprices ordinaires, conduisit à cet endroit la fille du roi Galafron. Une pressante soif obligea cette princesse à descendre de son palefroi. Elle but de l’eau qui coulait le long du gazon ; puis apercevant au pied de l’orme le paladin qui dormait au frais, elle conçut pour lui, dans le moment, le plus violent amour qu’un cœur puisse ressentir. Ô changement merveilleux ! ô prodige étonnant ! cette orgueilleuse beauté, qui jusque-là n’avait payé que de mépris les hommages des plus grands princes, se rend sans résistance à la vue d’un chevalier qu’elle ne connaît point. Dans un instant l’amour l’embrasa de tous ses feux, comme si ce dieu puissant eût voulu donner un exemple aux mortels qui prétendent se soustraire à ses lois. Pour réduire la rebelle Angélique, il l’attira sans doute sur les bords dangereux de cette source, appelée, par ceux qui la connaissaient, la fontaine de l’amour.

Elle n’était point enchantée comme celle de Merlin. Son onde avait naturellement la vertu d’inspirer de la tendresse aux personnes qui en buvaient, ou plutôt d’allumer dans leurs âmes une amoureuse fureur que l’eau de l’autre fontaine pouvait seule éteindre. Plusieurs chevaliers en burent sans en connaître la propriété, et conservèrent toute leur vie une passion qui fit tout leur bonheur ou toute leur infortune.

La princesse du Cathay, dans le trouble qui agite ses esprits, s’approche du fils d’Aymon pour le considérer à son aise, et plus elle le regarde, plus elle enfonce dans son cœur le trait qui la blesse. Cette tendre amante ne sait à quoi se résoudre ; elle rougit, elle pâlit ; tout marque le désordre de ses sens ; elle craint de le perdre, si elle le réveille, et toutefois elle voudrait trouver dans ses regards le même plaisir qu’elle prend à le voir. Dans cette confusion de sentiments, elle cueillit de sa main délicate les plus belles fleurs de la prairie, et les jetant l’une après l’autre sur le visage de Renaud : Dors, dit-elle, dors, charmant chevalier, goûte le repos que tu me ravis pour jamais.

Le paladin, à l’attouchement des fleurs, se réveilla ; il jeta les yeux sur la princesse, qui le salua d’un air à lui faire assez connaître ce qu’elle sentait pour lui ; mais le cruel fils d’Aymon ne l’envisagea qu’avec peine ; il sentit même pour elle, dès qu’il la reconnut, autant d’aversion qu’il s’était senti d’amour en la voyant pour la première fois. Elle lui tient en vain des discours capables d’attendrir les cœurs les plus barbares ; il porte la cruauté jusqu’à la quitter brusquement sans daigner lui répondre une seule parole. Pour s’éloigner même au plus tôt d’un endroit que sa vue lui rend odieux, il va reprendre Bayard, qui s’était un peu écarté. Angélique le suit : Arrête, lui dit-elle, trop aimable chevalier, pourquoi me suis-tu ? Hélas ! je t’aime plus que moi-même et, pour prix de tant d’amour, faut-il que tu me fasses mourir ? Regarde-moi, mon visage doit-il te faire horreur ? Combien de fois ai-je vu les plus grands princes de la terre s’efforcer vainement par leurs soins de s’attirer un des regards que je prodigue pour toi ? Ils gémissaient, ils se désespéraient de voir mes yeux armés de rigueur, et tu ne peux les souffrir quand ils te sont favorables. Ingrat ! ne sont-ils plus les mêmes ? En changeant de climat ont-ils perdu le privilège qu’ils avaient de tout charmer ? ne peuvent-ils inspirer ici que du mépris ? ou la passion que tu y remarques pour toi en aurait-elle détruit tout le charme ?

Tandis que l’amoureuse fille de Galafron prononçait ces paroles de la manière du monde la plus propre à toucher le paladin, il se pressait de brider son cheval pour s’en aller, et ne point entendre des plaintes qui le fatiguaient. La princesse, qui connut son intention, en fut pénétrée de douleur, et, réduite à prier un homme qu’elle aurait vu avec indifférence à ses pieds un moment auparavant, elle n’épargna rien pour le retenir. Ce n’est pas qu’au milieu de ces mouvements impétueux qui remportaient au-delà des bornes de la bienséance et de la raison, elle ne sentît gémir sa fierté naturelle ; mais il ne lui était pas possible de résister à la force du charme qui l’entraînait.

Cependant Renaud se jette légèrement en selle, et fuit la charmante Angélique, qui, courant après lui de toute la force de son palefroi, lui criait autant que sa voix pouvait s’étendre : Ah ! beau chevalier, cesse de t’éloigner de moi ; modère du moins la rapidité de ta course ; j’aurai le plaisir de te voir un peu plus longtemps. J’aime mieux te suivre plus lentement, si ma poursuite te fait tant de peine. Hélas ! si par malheur il arrivait que ton coursier fît un faux pas, si tu tombais, si tu te blessais, sois assuré que ma mort suivrait de près ce triste accident. Tels étaient les discours de cette amante trop passionnée ; mais bientôt le seigneur de Montauban fut en état de ne plus les entendre. Bayard, aussi cruel que son maître, partit comme un éclair. La fille de Galafron les perdit tous deux de vue dans un moment.

Qui pourrait peindre la vive douleur que ressentit cette princesse, lorsqu’elle ne vit plus son insensible chevalier ? Elle arracha ses beaux cheveux, meurtrit de ses propres mains son sein d’albâtre, rabaissa ses attraits en leur reprochant de n’avoir pu réduire sous sa puissance le seul cœur qu’elle voulait captiver. Ensuite elle s’en prit au ciel, à la fortune, et enfin au paladin qui avait si mal répondu à ses bontés. Ô dieux ! s’écria-t-elle, qui pourrait croire qu’un si beau chevalier eût une âme ingrate et inhumaine ? de quel sang est donc formé ce barbare, et chez quels peuples sauvages a-t-il reçu le jour ? C’est ce que je veux savoir, et je puis en ce moment satisfaire ma curiosité.

En achevant ces mots, elle eut recours au livre de Maugis ; d’abord qu’elle apprit des démons que le chevalier dont elle se plaignait se nommait Renaud de Montauban : Ah ! malheureuse, dit-elle avec autant de douleur que de surprise, quel nom vient de frapper ton oreille : il redouble ma confusion. J’ai mille fois entendu parler de ce paladin à la cour de mon père. Charmée du récit de ses faits immortels, n’ai-je pas souvent envié à la France un si fameux guerrier, et souhaité qu’il fût païen ? Meurs, Angélique, meurs de dépit et de honte d’avoir vainement essayé sur lui tes regards et même tes bontés. Bien loin de se montrer sensible à toute l’ardeur que je lui témoignais, paraissait-il seulement en avoir quelque pitié ? On dit pourtant, et c’est pour achever de me désespérer, on dit que ce héros n’a pas dédaigné de soupirer pour des beautés assez communes. Quoi ! tout susceptible de tendresse, tout volage qu’il est, je n’ai pu faire que d’inutiles efforts pour m’attirer son attention. Ah ! quel affront ! quelle ignominie ! ô mon père ! que je remplis mal votre attente ! ne comptez plus sur le pouvoir de mes yeux. Si vous voulez vaincre les paladins, il vous faut de plus fortes armes… Mais cessons de déplorer la faiblesse de mes traits ; c’est accorder un nouveau triomphe à la fierté de Renaud : rendons-lui plutôt mépris pour mépris : la raison et l’honneur de mon sexe me l’ordonnent… Vaine résolution ! ajouta-t-elle en pleurant, que me sert-il de trouver ce paladin digne de ma haine ! je sens que je ne puis le haïr.

Ainsi la fille du roi Galafron, cédant malgré elle à son amour, s’approcha de l’endroit où elle avait vu le fils d’Aymon endormi : elle tient longtemps ses regards attachés sur les fleurs qu’il a foulées. Belles fleurs, dit-elle, qui avez eu assez de charmes pour arrêter ici le barbare qui me fuit, que votre sort est heureux ! À ces mots, elle descend de cheval, se couche sur ces mêmes fleurs, et les baise mille fois en les arrosant de ses larmes ; elle espérait par-là pouvoir soulager ses peines, mais elle ne fit que les irriter. Un mélange d’amour, de douleur et de plaisir la jeta dans un accablement qui fut peu à peu suivi d’un profond sommeil.

CHAPITRE X.

De l’arrivée de Roland aux Ardennes, et de la joie qu’il eut de trouver Angélique endormie.

D’UN autre côté, le comte d’Angers avait si bien pressé les flancs du vigoureux Bridedor, qu’il arriva dans ce temps-là aux Ardennes. Impatient de rencontrer Angélique, il commence à parcourir cette forêt si fertile en aventures, et son destin le mène à l’endroit où le sommeil, par ses douces vapeurs, suspendait les ennuis de la princesse. Ciel ! quelle fut la joie de ce paladin, lorsqu’il aperçut l’objet qui régnait si souverainement dans son cœur ! Quand il aurait bu toutes les eaux de la fontaine de l’Amour, il n’aurait pas pris plus de plaisir à regarder la fille de Galafron. Il semblait n’avoir l’usage de ses sens que pour l’admirer.

Il est vrai qu’on ne pouvait la considérer tranquillement. On ne voyait sur son visage aucune impression des cruelles peines de son cœur. Son teint conservait toute sa vivacité, et paraissait même en recevoir une nouvelle de l’assoupissement de ses sens. On eût dit qu’il naissait des fleurs autour d’elle, et le ruisseau qui coulait dans la prairie semblait dire par son murmure qu’il reposait sur ses bords une beauté encore plus redoutable que son eau.

L’amoureux paladin, dans l’excès de son ravissement, n’osait en croire ses yeux : il appréhendait que ce ne fût une illusion ; il ne savait quel parti prendre. Que ferai-je, dit-il en lui-même ? Si je réveille ma belle inconnue, je vais l’effrayer. Un trouble mortel va saisir ses timides esprits, ou bien je verrai ses yeux pleins de colère me lancer des regards que je crains plus que la foudre. Mais, poursuivit-il, dois-je négliger une occasion si favorable ? Pourquoi perdre des moments si chers à me consulter mal à propos ? Il faut que je déclare mon amour. Si l’étrangère est irritée de ma hardiesse, je l’apaiserai par des paroles pleines de soumission et de respect. J’espère même que, touchée de la tendresse et de la vivacité de mes sentiments, elle me permettra de la conduire, et de lui consacrer mes services. Que rien ne m’arrête donc plus ; je ne puis trop tôt dissiper un sommeil qui retarde peut-être mon bonheur.

Il allait effectivement réveiller Angélique pour l’entretenir de sa passion, lorsqu’un nouvel obstacle vint s’opposer à son dessein. Ferragus arriva ; il ne reconnut point Roland ; mais il ne put méconnaître la dame. S’il eut de la joie de la revoir, il ne vit pas sans fureur auprès d’elle le paladin, dont il jugea que les intentions n’étaient pas différentes des siennes. Chevalier, lui dit-il d’un air impérieux, choisis tout à l’heure de me céder la conduite de cette beauté, ou de combattre pour l’avoir. Quoique le comte d’Angers fût déjà fort mécontent de la fâcheuse arrivée du Sarrasin, il ne laissa pas de répondre avec beaucoup de modération. Passez, chevalier, lui dit-il, continuez votre chemin, ne cherchez point votre malheur ; éloignez-vous, de grâce : votre présence m’est ici très nuisible. Et la tienne m’est insupportable, répliqua l’Espagnol avec un extrême emportement. Crois-moi, malheureux, n’éprouve point mes coups ; fuis plutôt, et tu éviteras le plus grand péril où tu te sois jamais trouvé. Le paladin perdit alors patience. Téméraire, lui dit-il, sais-tu bien que tu parles à Roland ? Tout Roland que tu es, repartit le Sarrasin, il faudra que tu m’abandonnes cette dame ; Ferragus saura t’y contraindre. En achevant ces paroles, il descendit de cheval, et ces deux guerriers commencèrent un des plus horribles combats qu’on vit jamais : leurs épées tranchantes faisaient voler autour d’eux les mailles et les plastrons d’acier.

Pendant qu’ils faisaient des efforts plus qu’humains pour se vaincre et s’abattre l’un l’autre, Angélique se réveilla ; elle crut entendre le tonnerre : le bruit épouvantable des coups que ces deux fiers rivaux se portaient la remplit de frayeur, et elle vit avec étonnement autour d’eux la terre toute couverte des pièces de leurs armes ; elle cherche des yeux son palefroi, court le joindre, monte dessus à la hâte, et s’enfonce dans le plus épais de la forêt. Elle était si troublée qu’elle ne songea ni à sa bague, ni au livre de Maugis, qui auraient pu lui épargner tant de peine et d’agitation, si elle se fût avisée de s’en servir.

Le comte s’aperçut le premier de la fuite de cette princesse ; il cessa de frapper sur le Sarrasin. Remettons notre combat, lui dit-il ; c’est une folie de combattre sans fruit : nous terminerons une autre fois notre querelle. La dame qui en fait le juste sujet vient de prendre la fuite ; souffrez que je la suive, je vous en aurai une éternelle obligation. Non, non, répondit l’Espagnol en branlant la tête, c’est à toi de m’en céder la poursuite, autrement tu n’échapperas jamais de mes mains. Un de nous deux doit faire la conquête de cette dame ; je la poursuivrai jusqu’au bout de la terre habitable, si je te tue ; ou bien tu tâcheras de la rejoindre, si tu m’ôtes la vie.

Cette réponse irrita Roland. Comme il ne faut pas, dit-il au Sarrasin, attendre un procédé généreux d’un homme aussi grossier que toi, je ne dois plus perdre de temps à te demander ce qu’un autre chevalier m’accorderait sans peine ; ainsi donc n’espère point que je te cède ni cette dame, ni la victoire ; songe à te défendre, et sois assuré que le succès de ce combat sera moins avantageux que tu ne penses pour ta gloire et pour ton amour ; alors le paladin et Ferragus, tous deux animés d’une égale fureur, continuèrent le combat. Nous allons voir quel en fut l’événement.

CHAPITRE XI.

Combat de Ferragus et de Roland ; et pourquoi ils furent obligés de suspendre leurs coups.

ILS recommencèrent à se frapper d’une manière à causer de l’épouvante à ceux qui en auraient été témoins. Le comte d’Angers ne croyait pas qu’il y eût au monde un chevalier capable de lui résister, et le fils de Marsille se regardait comme le premier de tous les guerriers de la terre ; mais quand ils se furent éprouvés quelque temps, ils reconnurent bien que l’un n’avait guère d’avantage sur l’autre.

Ils ne se contentèrent pas de se porter les plus horribles coups ; ils se lançaient des regards épouvantables, comme pour s’ôter l’un à l’autre toute assurance ; néanmoins, voyant qu’ils étaient encore sur pied, malgré tout ce qu’ils avaient déjà fait pour s’abattre et s’arracher la vie, chacun s’étonne de la valeur de son ennemi : leurs écus, leurs cuirasses et leurs épaulières sont en pièces et, si leurs bras nus ne pouvaient être coupés, parce que les chevaliers étaient fées, ils paraissaient du moins meurtris et plus noirs que du charbon.

Dans le temps qu’ils employaient tous leurs efforts à se détruire, il arriva dans la prairie une dame montée sur une blanche haquenée, et suivie d’un vieil écuyer. Infortunée que je suis ! disait-elle à haute voix, ne pourrais-je trouver ce que je cherche depuis si longtemps ? ne rencontrerai-je personne qui puisse m’apprendre des nouvelles de Ferragus ? En disant ces paroles, elle jeta les yeux sur les combattants, et reconnut le Sarrasin. La surprise et la joie qu’elle eut de le voir, firent que, sans faire attention au péril où elle allait se mettre, elle poussa sa haquenée au milieu des deux guerriers. Quelque acharnés qu’ils fussent l’un contre l’autre ils s’arrêtèrent dans le moment, de peur de blesser la dame. Elle les salua, puis s’adressant à Roland, elle lui tint ce discours : Noble chevalier, je vous conjure, par la dame que vous aimez, de m’accorder un don ; c’est de cesser votre combat avec Ferragus. Notre famille, que le malheur poursuit, a besoin de votre secours ; si la fortune nous regarde jamais d’un œil plus riant, je vous assure que je reconnaîtrai par d’éclatants services cette insigne faveur.

Belle dame, répondit le généreux comte d’Angers, je ne puis vous refuser ce que vous me demandez, quelque sujet que j’aie de me plaindre de Ferragus, et malgré l’envie que j’ai de me venger du tort qu’il m’a fait ; je veux bien même vous offrir mon bras pour vous tirer de la peine où vous êtes, quoique celui de ce chevalier suffise pour remplir pleinement votre attente.

La dame remercia le paladin et, se tournant vers le prince espagnol : Fils de Marsille et de Lanfuse, lui dit-elle, reconnais Fleur-d’Épine, ta sœur. Que fais-tu dans cette forêt ? tu t’arrêtes à de vains combats, tandis que ta patrie est en proie aux fureurs d’une armée que l’Océan a vomie pour notre perte. Déjà Valence est en cendre ; Saragosse a été saccagée, et Barcelone, assiégée, se trouve en ce moment réduite à la dernière extrémité. Un puissant roi nommé Gradasse, qui conduit sous ses drapeaux cent peuples divers, ravage nos campagnes, enlève nos moissons, et brûle nos villes. Il a pris terre avec ses troupes entre Cadix et le détroit. Après avoir forcé les hauts remparts de Séville et de Cordoue, il s’est étendu dans toutes les provinces de l’Espagne pour les désoler. On dit qu’il a dessein de faire la guerre à l’empereur Charles, et de soumettre à son empire tous les princes de l’Europe. Il en veut également aux Chrétiens et aux Sarrasins. Il semble qu’il ait juré à ses dieux d’en éteindre la race. Ô mon frère ! poursuivit-elle, si les choses que je viens de vous représenter ne sont pas capables de vous attendrir ; s’il faut vous faire un rapport encore plus touchant, apprenez que Marsille et Falciron sont prisonniers.

Oui, votre père et votre oncle gémissent dans les fers de Gradasse. J’ai vu le malheureux Marsille, dans sa douleur, se déchirer le visage, et arracher de ses propres mains ses cheveux blancs. Il prononce sans cesse votre nom en déplorant ses peines et son infortune. Viens, Ferragus, s’écrie-t-il les yeux baignés de larmes, viens tirer ton père de prison, et dompter le superbe ennemi qui le tient en sa puissance. Tu ne remporteras jamais de victoire qui te fasse plus d’honneur. Viens donc, mon fils, mon cher fils, accours, vole ; mes chaînes ne te doivent pas moins peser qu’à moi-même.

Fleur-d’Épine cessa de parler en cet endroit : un torrent de pleurs qu’elle ne put retenir l’empêcha d’en dire davantage, ce qui ne produisit pas un mauvais effet. Ferragus, malgré sa férocité naturelle, écouta fort attentivement sa sœur, et ne vit pas avec tranquillité l’affliction dont elle parut saisie ; il fut un peu étourdi des nouvelles qu’on lui annonçait. Il rêva quelques moments ; puis s’adressant au comte d’Angers : Roland, lui dit-il, le rapport que ma sœur vient de me faire excite dans mon cœur, comme tu peux penser, un vif ressentiment contre le roi Gradasse. Il faut que j’aille en Espagne, où m’appelle la voix de mon père et les cris de ses malheureux sujets. L’impatience que j’ai de délivrer ma patrie des maux qui la pressent, suspend les mouvements de mon amour. Je te cède la poursuite de la dame pour qui nous combattons, à condition que nous recommencerons notre combat lorsque nous en retrouverons l’occasion : donne-m’en ta parole, et je publierai partout ta valeur et ta courtoisie. Roland, le modèle, des chevaliers généreux, promit d’autant plus volontiers ce qu’on lui demandait, qu’il se voyait par là en liberté de suivre Angélique. Ces deux princes se séparèrent. Le fils de Marsille prit le chemin des Pyrénées avec sa sœur, et le comte d’Angers se mit sur les traces de la princesse du Cathay ; mais le paladin a beau tourner ses pas vers l’Orient, et courir de toute la vitesse de Bridedor, il a bien des traverses à essuyer avant qu’il puisse joindre la fille de Galafron. C’est ce que nous verrons dans la suite. Nous avons d’autres choses à raconter auparavant.

CHAPITRE XII.

De ce que fit l’empereur Charles, lorsqu’il apprit le dessein du roi Gradasse, et de l’état où l’Espagne se trouvait alors.

L’EMPEREUR Charles apprit bientôt ce qui se passait en Espagne, et l’importance de la conjoncture l’obligea d’assembler son conseil. Renaud de Montauban, qui venait d’arriver, y assista comme les autres paladins. Mes amis, leur dit l’empereur, j’ai toujours ouï dire qu’on doit craindre pour sa maison, quand on voit en feu celle de son voisin. Quoique le roi Marsille soit Sarrasin, ses états confinent aux miens. Je veux donc le secourir contre le roi Gradasse, qui menace, dit-on, la France de la même invasion. Comme j’ai souvent éprouvé le courage et la fidélité du comte Renaud, j’ai résolu de lui confier la conduite de l’armée que j’ai dessein d’envoyer en Espagne.

Le choix de l’empereur fut généralement applaudi de tout le conseil et, à la réserve du comte Ganelon, qui n’osa même rien témoigner des sentiments d’envie qui l’animaient contre l’illustre maison de Clermont, tous ces princes dirent à l’empereur qu’il ne pouvait confier son armée à un guerrier plus capable de lui en répondre.

Charles, satisfait de leur témoignage, fit approcher Renaud et, après lui avoir fait prêter serment dans la forme ordinaire : Mon fils, lui dit-il en l’embrassant, je remets entre tes mains l’intérêt de mes peuples. J’ignore où peut être le comte d’Angers, mon neveu. C’est à toi de remplir sa place. Songe que l’empire et la religion sont dans un extrême péril. Le roi de Séricane ravage l’Espagne avec un monde d’infidèles ; va contre eux ; purge l’Europe de ces barbares, et leur fais connaître que les chevaliers savent confondre l’orgueil et l’injustice. Renaud fléchit le genou devant l’empereur pour le remercier, et lui dit qu’il s’efforcerait de se rendre digne de l’honneur qu’on lui faisait. C’est tout ce qu’il put répondre, car les larmes qu’il répandait de joie l’empêchaient de s’exprimer avec sa liberté ordinaire.

L’armée qu’on destinait à cette expédition fut bientôt assemblée. Elle était de quarante mille hommes, et les plus vaillants chevaliers de la cour voulurent en augmenter le nombre, aussitôt qu’ils surent que le seigneur de Montauban en avait la conduite ; le géant Grandonio, qui était alors guéri de sa blessure, partit aussi avec le roi Balugant et tous les autres Sarrasins pour retourner en Espagne.

Les troupes firent tant de diligence, qu’elles eurent en peu de temps gagné les monts Pyrénées, d’où elles commencèrent à s’apercevoir de la désolation qui régnait en Aragon et dans la Catalogne : elles passèrent le col de Pertuis avec assez de peine, et arrivèrent enfin à Gironne, où elles trouvèrent le roi Marsille. Ce prince venait de s’y rendre ; il avait eu l’adresse de se sauver de Cordoue, où les Séricans le tenaient prisonnier. Outre la joie qu’il avait de se voir libre, et d’avoir avec lui le roi Morgant, l’argalife et l’amiral d’Espagne, il goûtait celle d’être avec son cher fils Ferragus, que Fleur-d’Épine lui avait ramené. Il paraissait déjà consolé de son malheur, et le secours de France acheva de le rassurer.

Le roi Gradasse cependant faisait le siège de Barcelone, et cette grande ville, réduite à l’extrémité, était sur le point de se rendre, lorsqu’un exploit vigoureux en retarda la réduction. Quelque resserrée que fût la place, Grandonio trouva, le moyen de s’y jeter une nuit en forçant un quartier des Séricans. Gradasse n’en était donc point encore maître, quand le bon roi Marsille, fortifié du secours des Français, et ayant rassemblé tout ce qui lui restait de troupes, tint un conseil de guerre. Il y fut résolu qu’on marcherait vers Barcelone, enseignes déployées, pour en faire lever le siège.

Aussitôt qu’on eut pris cette résolution, l’armée se mit en marche ; elle était partagée en trois corps. Renaud et ses frères conduisaient le premier. Ferragus, accompagné d’Isolier, de Mataliste et de Serpentin, commandait le second ; et le roi Marsille était à la tête du troisième, avec les deux rois Balugant et Morgant, Spinelle, l’argalife et l’amiral. Ces corps marchaient un peu séparés et en bonne contenance : on voyait les enseignes briller aux rayons du soleil, et flotter dans les airs au gré des vents.

Lorsque cette armée fut arrivée dans la plaine, ceux des ennemis qui étaient dans les postes les plus avancés l’aperçurent, vinrent la reconnaître, et allèrent faire leur rapport à Gradasse, qui fit appeler quatre des principaux chefs, Cardon, Francard, Urnasse et Stracciabère ; ils étaient rois tous quatre, et n’avaient pas moins d’expérience que de valeur. Il leur commanda de demeurer au siège avec un certain nombre de troupes, et de disposer toutes choses pour donner ce jour-là un assaut général. Faites en sorte, ajouta-t-il, que cette ville tombe sous ma puissance sans retardement. Que de tous ceux qui voudront vous résister, aucun n’échappe au tranchant du cimeterre, excepté cet audacieux Grandonio, qui a eu l’insolence de m’envoyer dire qu’il prétendait lui seul défendre la place contre toute mon armée. Gardez-vous bien de lui ôter la vie ; qu’on se saisisse du téméraire, qu’on le charge de fers ; pour le punir, je veux le faire combattre contre mes dogues, après que j’aurai mis en déroute les troupes chrétiennes et sarrasines qui viennent à nous.

CHAPITRE XIII.

Bataille entre les rois Gradasse et Marsille.

LE superbe monarque de Séricane, après avoir donné ses ordres, renvoya ses quatre rois, et partagea son armée en autant de corps différents que ses ennemis en avaient ; mais avant que de marcher contre Marsille, il fit venir l’Alfrete et Orion, les deux plus forts et plus hauts géants qu’il eût amenés de ses états. L’Alfrete portait pour arme offensive une longue barre de fer d’un demi-pied d’épaisseur ; et Orion, dont la peau était plus dure que la pierre, se servait d’un gros arbre qu’il avait déraciné, avec lequel il assommait les hommes qu’il frappait.

Ces deux monstres se chargèrent avec plaisir d’une commission que Gradasse leur donna, quoiqu’elle fût plus aisée à donner qu’à exécuter. Il leur commanda de lui amener Ferragus et Renaud, et surtout de ne point laisser échapper le bon cheval Bayard, qu’il voulait mettre dans ses écuries avec l’Alfane, sa forte jument ; ne doutant point que de ces excellents animaux il ne sortît des coursiers aussi vigoureux que ceux d’Achille.

Lorsque les deux armées se choquèrent, on eût dit que le monde allait s’abîmer. La bataille fut des plus sanglantes ; il se fit de part et d’autre des exploits incroyables ; Gradasse, Renaud et Ferragus se firent particulièrement remarquer. Ce dernier fondait sur les Orientaux, tel qu’un loup affamé qui se lance sur un timide troupeau sans craindre le pasteur ni son chien. Les casques et les têtes tombaient devant lui sur le sable ; il tua quatorze rois ou géants, vassaux du roi de Séricane, sans compter l’épouvantable Alfrete, qu’il coupa par le milieu, lui et sa barre de fer. Néanmoins ce généreux Sarrasin, malgré tout son courage, fut pris par quatre géants des plus membrus, qui, l’ayant vu mettre en fuite lui seul un assez gros corps de leur armée, se jetèrent tous ensemble sur lui. Ces colosses l’accablèrent de leur poids, le renversèrent, et, après l’avoir fortement lié, le conduisirent à leur camp.

Le vaillant Renaud fit aussi ce jour-là des actions dignes d’une éternelle mémoire. Il faisait un grand carnage des Séricans. Ils fuyaient en vain devant lui. Bayard les atteignit bientôt, et Flamberge les fendait cruellement : on ne voyait autour de ce paladin que des têtes et des bras voler en l’air. Gradasse et lui se joignirent plus d’une fois dans la mêlée ; mais, comme ces deux guerriers étaient égaux en force et en Courage, et que cette égalité faisait durer le combat, ils furent toujours séparés. S’étant toutefois rejoints de nouveau, ils se chargèrent l’un l’autre avec plus de fureur qu’auparavant. Si le roi de Séricane était plus avantageusement armé, Renaud, en récompense, avait plus de légèreté ; il rendait trois coups pour un qu’il recevait ; et il est à croire qu’il eût remporté l’honneur du combat, si toutes les armes de son ennemi n’eussent pas été enchantées, au lieu qu’il n’avait que son casque qui le fût.

Après s’être longtemps battu sans avantage, enfin le fils d’Aymon prit Flamberge à deux mains, et en déchargea un coup avec tant de force sur le casque de Gradasse, qu’il étourdit ce vaillant roi, qui, pour ne pas tomber, fut obligé d’embrasser le cou de son Alfange. Le paladin allait redoubler, et peut-être achever de le renverser, si dans ce moment il n’eût pas vu passer auprès de lui le puissant Orion, qui emportait sous son bras, comme un enfant, le jeune Richardet. À ce spectacle, malgré l’avantage qu’il avait sur Gradasse, il quitta ce roi pour voler au secours de son frère ; il se jette sur le géant, et lui coupe une cuisse d’un fendant terrible. Le monstre tombe, et sa douleur le contraignant d’abandonner sa proie, Richardet se sauve de ses mains, en bénissant le ciel d’avoir envoyé Renaud à son secours.

Le roi de Séricane avait remarqué cette action ; charmé de la valeur du paladin, il lui fit signe qu’il voulait lui parler. Le seigneur de Montauban s’approcha, et Gradasse lui tint ce discours : Brave chevalier, ce serait dommage que toute la valeur et la force que tu viens de faire paraître à ma vue fût accablée par le nombre. Tu vois bien que mes soldats t’enveloppent de toutes parts, et qu’il faut te résoudre à te rendre ou à mourir. Je ne permettrai pas toutefois que tu périsses, et je ne prétends point abuser de ta mauvaise fortune. Je ne veux devoir qu’à moi seul l’honneur de te vaincre. Je vais faire retirer mon année, quoique la vôtre soit prête à me céder le champ de bataille ; et demain nous nous rejoindrons tous deux dans un endroit où nous pourrons achever notre combat sans obstacle et sans témoin. Nous verrons qui de nous deux sera le plus digne de la gloire que nous recherchons dans le métier des armes. Je ne suis point altéré de ton sang, et je n’en veux pas à ta liberté ; si je suis assez vaillant pour te surmonter, je ne demande, pour prix de ma victoire, que ton fameux coursier ; et si, au contraire, j’ai le malheur d’être vaincu, je promets de rendre tous les prisonniers que j’ai faits. Je jure même qu’en ta considération, quel que soit l’événement de notre combat, je m’en retournerai en Orient, et cesserai de troubler le repos des chrétiens et des Sarrasins.

Roi magnanime, répondit le seigneur de Montauban, je suis touché de l’estime que vous me témoignez. Le combat que vous me proposez ne peut que me faire honneur : vous avez tant de courage et de force, que, pour peu qu’on vous résiste, il est glorieux même de succomber sous vos coups. Mais je dois vous dire, grand prince, que je ne puis vous remercier du dessein que vous avez de faire retirer votre armée pour me dégager des combattants qui m’environnent. Ma gloire ne saurait consentir que je reçoive de pareilles grâces : quand toutes vos troupes seraient unies pour m’accabler, je n’ai pas encore perdu l’espérance, ou du moins la volonté de me faire un passage avec mon épée, et de regagner notre camp.

Courageux fils d’Aymon, repartit Gradasse en souriant, j’estime les nobles mouvements que vous faites éclater ; mais réservez-les pour le combat que nous devons avoir demain ensemble ; vous en aurez peut-être besoin. Après avoir ainsi parlé, ils convinrent du lieu où ils se battraient. C’était sur le rivage de la mer, à deux lieues des armées. Ils se séparèrent ensuite, l’un pour aller donner le signal de la retraite, comme il l’avait promis, et l’autre pour faire rentrer les chrétiens dans leur camp.

CHAPITRE XIV.

De ce que fit Angélique après s’être éloignée de Roland et de Ferragus.

LA fille du roi Galaffron était déjà loin des deux guerriers qui combattaient pour elle, quand tout à coup elle se ressouvint de la vertu de sa bague. Aussitôt elle se rassure, s’arrête, et commence à rêver au parti qu’elle doit prendre. Elle perd l’espérance de toucher Renaud, et forme enfin la généreuse résolution de l’oublier, et de retourner au Cathay. Comme elle avait promis à Argail de l’attendre cinq jours dans la forêt, elle voulut lui tenir parole ; mais, ne le voyant pas paraître après ce temps-là, elle en conçut un mauvais présage. Ah ! mon frère, s’écria-t-elle, malgré tes armes enchantées, ton ennemi t’a sans doute vaincu ; il t’a même peut-être ôté la vie : il faut que je m’éclaircisse de ton sort. En achevant ces paroles, elle ouvrit le Grimoire, et découvrit quel avait été le succès du combat d’Argail contre Ferragus.

Elle eut une extrême douleur d’un si triste événement ; elle déplora la funeste destinée de son frère. Ses beaux yeux, qui n’avaient déjà que trop répandu de larmes, en versèrent de nouvelles, et la forêt retentit de ses regrets : Ô Argail ! disait cette princesse, infortuné Argail ! est-ce là cet honneur que vous deviez acquérir dans ces terres étrangères ? Au lieu d’une gloire immortelle que vous y êtes venu chercher, vous n’y avez trouvé que la mort. Hélas ! le roi notre père ne vous verra point arriver dans sa cour, suivi d’une foule de chevaliers vaincus ; il se repentira plutôt d’avoir eu trop de confiance en nous.

Angélique, après avoir pleuré la perte de son frère, ordonna aux démons de la porter au Cathay, dans le palais du roi son père. Galafron fut fort étonné de la revoir seule. Où est Argail ? lui dit-il. Qu’est devenu votre frère ? Pourquoi revenez-vous sans lui ?… Mais, ajouta-t-il, en s’apercevant que la princesse avait les yeux baignés de larmes, vous pleurez. Ah ! mon fils n’est plus ; je lis sa mort dans vos regards. Il est vrai, seigneur, dit Angélique, en s’abandonnant au transport qui la pressait, mon frère a perdu le jour. À cette nouvelle, Galafron se couvrit le visage de sa robe, et demeura plongé dans un mortel accablement. Puis, confondant ses soupirs avec les pleurs de sa fille, ils continuèrent tous deux à s’affliger sans modération. Cependant la violence de leur douleur diminua peu à peu ; et, faisant réflexion qu’on ne pouvait rappeler Argail à la vie, ils ne songèrent plus qu’à rendre à la mémoire de ce jeune prince les honneurs funèbres qu’ils lui devaient.

La princesse du Cathay fut pendant quelque temps si occupée de la mort de son frère, qu’elle semblait avoir perdu le souvenir du seigneur de Montauban. Mais si le sang força l’amour à lui céder, l’amour s’en dédommagea bientôt avec usure. Angélique redevient la proie du feu qui la dévore ; elle n’est pas plus tranquille au Cathay que dans les Ardennes. Comme une biche qui porte dans le flanc le trait qui l’a blessée, ne fait qu’augmenter son mal en redoublant la vitesse de sa course, de même la fille de Galafron ne peut s’affranchir de son amoureuse peine : l’image du paladin cruel et méprisant la suit partout, et la tourmente sans relâche.

Elle avait sans cesse le visage tourné vers l’occident ; elle n’en pouvait détourner ses regards ni sa pensée. Quelquefois elle prenait plaisir à se représenter Renaud qui recevait avec dédain, à la cour de Charles, les avances des plus belles dames : elle trouvait dans cette idée de quoi se consoler. Si mes yeux, disait-elle, n’ont pu faire une si précieuse conquête, du moins je n’ai pas la honte d’avoir une rivale heureuse. Le cœur que je n’ai pu toucher est insensible. Mais bientôt elle sentait succéder à cette pensée de jaloux mouvements. Ah ! malheureuse, s’écriait-elle, cesse de te flatter : une autre que toi a su plaire au fils d’Aimon ; il soupire pour quelque beauté dont je n’égale pas les charmes. Hélas ! tandis que je languis, que je me consume en plaintes vaines, peut-être qu’en ce moment l’orgueilleuse le voit à ses pieds, enflammé pour elle de toute l’ardeur que j’ai pour lui. Juste ciel ! m’avez-vous condamnée à aimer malgré moi un ingrat qui me méprise ? Ne puis-je vaincre ma cruelle passion ? Si, pour me délivrer de sa tyrannie, ma gloire et ma raison ne me prêtent qu’un faible secours, la nature a des secrets qui pourront agir sur moi plus puissamment. Employons jusqu’aux enchantements… Où mon esprit va-t-il s’égarer ? Quelle erreur de prétendre éteindre ma flamme ? Quand j’irais cueillir des herbes puissantes au premier rayon d’une nouvelle lune, quand j’arracherais les plus fortes racines pendant les plus obscures nuits de la canicule, le suc des plantes, la vertu des pierres constellées, tout le pouvoir de la magie ne saurait ôter Renaud de mon cœur.

En déplorant ainsi son infortune, cette princesse se souvint de l’enchanteur français ; elle pensa qu’il pouvait lui être utile et, dans cette pensée, elle consulta le Grimoire pour savoir qui il était. Les démons lui apprirent qu’il s’appelait Maugis ; qu’il était fils du duc d’Aigremont, et parent fort proche du seigneur de Montauban. Cette découverte lui donna quelque espérance : elle se flatta que, par l’entremise de son prisonnier, elle pourrait inspirer à Renaud des sentiments plus favorables. Prévenue d’une si agréable opinion, elle se fit à l’heure même transporter sur le rocher où Maugis était retenu.

Ce malheureux enchanteur, occupé de son mauvais sort, et enchaîné sur la pointe d’un écueil, regardait alors la mer en rêvant. Dès qu’il aperçut Angélique dans les airs, et qu’il en put distinguer les traits, il la reconnut : il eut quelque joie de son arrivée, bien qu’il n’eût pas lieu d’en concevoir un heureux présage. Elle ne le laissa pas longtemps dans l’incertitude : Fils d’Aigremont, lui dit-elle, console-toi, je viens finir tes peines. En même temps elle fit des conjurations, et les fers de Maugis tombèrent.

Aussitôt qu’il se vit libre, il voulut se jeter aux pieds de la princesse pour la remercier ; mais elle l’en empêcha, et lui dit : Je te donne la vie et la liberté, à condition que tu me rendras un service d’où dépend mon repos. Je vais te découvrir mes plus secrets sentiments ; j’aime ton cousin Renaud. Puisque j’ose te faire cet aveu, juge de l’excès de mon amour ; il faut que tu t’engages par serment à me servir auprès de ce paladin, à l’aller trouver, et à l’amener au Cathay. Outre que je t’en aurai une éternelle obligation, je promets de te rendre ton livre, dont tu dois avoir senti vivement la perte.

Le fils du duc d’Aigremont, touché des bontés d’Angélique, lui répondit : N’exigez-vous que cela de ma reconnaissance ? Ah ! belle princesse, commandez-moi quelque chose de plus difficile. Quand l’heureux fils d’Aymon apprendra que vous avez du penchant pour lui, quand je lui ferai connaître tout son bonheur, quels transports ne fera-t-il point éclater ? Avec quel empressement… Allez, Maugis, interrompit-elle en poussant un profond soupir, allez trouver Renaud : peut-être ne vous paraîtra-t-il pas si sensible à ce bonheur que vous vous l’imaginez. L’enchanteur, trop persuadé du contraire, jura qu’il amènerait au Cathay le seigneur de Montauban, et qu’il servirait la princesse avec autant de zèle que de fidélité. Sur la foi de ce serment, elle lui rendit le Grimoire. Le premier usage qu’il en fit, fut d’appeler ses démons : il ordonna aux uns de le porter où était Renaud et aux autres de remmener Angélique à la cour du roi son père.

CHAPITRE XV.

De la négociation de Maugis, et quel en fut le succès.

MAUGIS, plein de zèle pour sa libératrice, volait vers l’Espagne pour aller exécuter sa promesse. Il était bien éloigné de penser que son cousin, qu’il connaissait très sensible à la beauté des dames, dût faire le cruel envers une princesse tout adorable. Ses démons l’instruisirent en chemin de l’entreprise du roi Gradasse et des principales particularités de cette guerre. Ils arrivèrent auprès de Barcelone au lever de l’aurore ; ils passèrent par-dessus le champ où la bataille sanglante avait été livrée la veille entre les Séricans et les Sarrasins. Les flots de sang qui coulaient encore le long des sillons et le nombre effroyable de morts dont la terre était jonchée, faisaient un spectacle dont Maugis frémit, et qui ne pouvait en effet être agréable qu’à ses démons, qui témoignèrent assez par leur joie qu’ils faisaient leurs délices de ces objets horribles.

D’abord que le fils du duc d’Aigremont fut dans le camp des Français, il se fit enseigner le pavillon de Renaud. Il entra, et réveilla ce chevalier, qui dormait encore. Quelle fut la surprise du fils d’Aymon, lorsqu’il aperçut son cousin ! Il sentit la joie la plus vive ; il se lève avec empressement, se jette à son cou, l’embrasse mille fois et lui dit : Qui t’amène ici, cher ami ? Ton intérêt, lui répondit Maugis : je viens t’annoncer la nouvelle du monde la plus agréable ; prépare ton cœur à tout ce que la possession d’un bien inespéré et plein de charmes peut avoir de plus doux. Il ne faudra pas même pour l’acquérir que tu t’exposes au moindre péril ; il ne t’en coûtera que la volonté d’en jouir ; c’est tout ce qu’on exige de toi.

Pendant que Maugis parlait ainsi, le paladin Renaud l’écoutait avec une extrême attention. L’on voyait peints sur son visage tous les mouvements que l’espérance d’un bonheur prochain peut exciter dans un cœur naturellement sensible ; mais l’impatience de savoir de quelle espèce était ce bonheur qu’on lui promettait, l’obligea d’interrompre son cousin. Mon cher Maugis, lui dit-il, ne me fais pas languir plus longtemps, apprends-moi quelle est cette félicité que tu me vantes et que ton amitié semble partager. Hé bien, reprit le fils du duc d’Aigremont, connaissez donc tout le prix de la fortune qui vous attend. Sachez qu’une princesse charmante, la première beauté de l’univers, en un mot l’incomparable Angélique brûle d’amour pour vous. Et qui est cette Angélique, répliqua Renaud ? dans quels pays a-t-elle pris naissance ? est-elle païenne ou Sarrasine ? Elle est fille de Galafron, roi du Cathay, dit Maugis ; c’est cette belle étrangère qui deux jours devant les joutes parut à la cour de l’empereur Charles. Vous savez quels applaudissements reçut sa beauté, ou plutôt quel trouble elle excita dans tous les cœurs. C’est cette princesse qui vous aime, et qui, méprisant pour vous les plus grands princes du monde, borne ses charmes à vous plaire.

Si les premières paroles de Maugis avaient répandu la joie sur le visage de Renaud, les dernières la firent disparaître, et plongèrent tout à coup ce chevalier dans une profonde tristesse ; on eût dit qu’on lui apprenait une nouvelle fort affligeante ; il soupira, leva les yeux au ciel, puis les tournant languissamment vers le fils d’Aigremont : Est-ce là, lui dit-il, cette félicité dont vous m’avez fait concevoir l’espérance : Ah ! Maugis, cessez de me parler de cette princesse ; je suis peu disposé à profiter de ses bontés.

Quoi donc ! s’écria l’enchanteur fort surpris, Angélique, l’objet de l’admiration des hommes, le plus parfait ouvrage de la nature, n’a rien qui puisse vous tenter ! À peine ajouté-je foi à ce que j’entends : est-ce Renaud qui me parle ? Ce même Renaud que j’ai vu épris de cent beautés communes, paraît mépriser la plus aimable personne du monde. Cependant, ajouta-t-il, quelques sentiments que vous ayez pour Angélique, apprenez que je suis son prisonnier, et que si vous ne répondez à la passion trop aveugle qu’elle a pour vous il faudra que je retourne dans une prison affreuse, d’où je ne suis sorti que sur ma parole. Mon cher Maugis, répliqua le seigneur de Montauban, il n’y a rien que je ne fisse pour toi. Faut-il, pour te délivrer, renverser des empires, combattre mille monstres, et passer au travers des flammes ; tu n’as qu’à me dire les périls que je dois braver ; j’affronterai pour toi sans pâlir la mort la plus terrible ; mais, de grâce, ne me parle point d’Angélique : je conviens qu’elle est charmante aux yeux des autres hommes ; mais, soit entêtement, soit caprice, je sens quelque chose en mon cœur qui me révolte contre elle, et qui me la fait haïr, sans que je puisse m’en défendre. D’ailleurs, poursuivit-il, il ne m’est pas permis de disposer de moi avant le combat dont je suis convenu avec le roi Gradasse ; mon honneur et ma parole m’y engagent.

Le paladin cessa de parler. Maugis employa prières caresses, raisons pour persuader Renaud ; mais, voyant qu’il n’y pouvait réussir, la patience lui échappa : Fils d’Aymon, lui dit-il en colère, puisque de tous les services que je t’ai rendus, je ne tire point d’autre fruit que celui de te voir insensible à ma disgrâce ; puisque, malgré le sang qui nous lie, et l’amitié qui m’a jusqu’ici attaché à toi, tu consens de me laisser mourir dans une affreuse prison, peut-être même dans les supplices, je me déclare ton ennemi. Crains mon ressentiment, crains que je ne nuise à tes desseins plus que tu ne penses. Alors il disparut à ses yeux, et se fit porter sous des arbres, où il pouvait faire ses conjurations sans témoins.

Aussitôt Draguinasse et Falsette, esprits dont il se servait ordinairement, accoururent à sa voix. Falsette se revêtit par son ordre de la figure et de l’habit d’un héros du roi Marsille ; il se rendit à la tente du roi de Séricane, et le pria de la part de Renaud de se trouver vers le milieu du jour au lieu marqué pour le combat. Gradasse eut tant de joie de ce message, qu’il donna sur-le-champ à Falsette une riche coupe d’or admirablement travaillée ; présent dont le démon ne fit pas grand cas, mais qu’il accepta pourtant avec de grands remercîments, pour mieux s’acquitter de sa commission.

CHAPITRE XVI.

Quelle fut la suite du déguisement de Falsette.

À peine le démon fut éloigné de Gradasse, qu’il prit la forme d’un affidé de ce roi, ayant toujours la cotte d’armes et le bâton. Une longue robe à la perisienne bordée de franges d’or aux extrémités couvrait son corps ; un turban à cent plis enveloppait sa tête, et l’on voyait des anneaux brillants à ses oreilles. Il se présenta dans cet état devant le fils d’Aymon, et lui dit que le roi de Séricane, suivant leur convention, l’attendait alors sur le bord de la mer. Renaud, fâché d’apprendre que son ennemi l’avait prévenu, se fit armer sur-le-champ et, prenant en particulier le jeune Richardet : Mon frère, lui dit-il, je te confie le soin de l’armée, puisque nos autres frères sont dans les prisons de Gradasse ; je vais combattre ce roi sur le rivage de la mer, où il m’a donné rendez-vous : comme j’ignore quelle sera ma destinée, s’il arrive que je périsse, remmène les troupes à l’empereur, à qui je te recommande d’être toujours fidèle ; obéis à ses ordres aveuglément. Quelquefois la colère et de mauvais conseils m’ont fait manquer à ce que je lui devais ; mais je m’en suis repenti, et tu ne dois pas suivre mon exemple. Le généreux fils d’Aymon, après avoir fait cette courte exhortation à son jeune frère, et reçu son serment au nom de l’empereur, l’embrassa tendrement, et prit le chemin de la mer, tout ému des pleurs que Richardet laissait couler dans leurs adieux. Il arriva bientôt sur le rivage, où ne voyant qu’une petite barque arrêtée, et où il n’y avait personne, il crut que son ennemi, lassé et piqué de l’avoir attendu vainement, s’en était retourné dans son camp. Comme il s’abandonnait à cette pensée, qui l’affligeait d’autant plus, qu’il s’imaginait que son honneur y était intéressé, il vit venir à lui Draguinasse sous la figure du roi de Séricane. Les armes de ce monarque sont riches et luisantes ; il porte un large cimeterre à son côté, et son casque, sur lequel flotte au gré du vent un grand nombre de plumes blanches, est entouré d’une couronne d’or.

Le seigneur de Montauban, séduit par le prestige, s’avance vers le faux Gradasse, et lui adresse ces paroles : Grand prince, je viens dégager ma promesse : voici Bayard que j’amène pour être le prix du vainqueur : je ne veux point avoir l’avantage de m’en servir contre vous avant que le sort des armes ait décidé de sa possession ; et nous allons voir en combattant à pied qui de nous deux, est le plus digne de le monter. Alors le paladin descendit de cheval. Le démon ne répondit rien, et paraissant seulement descendre aussi d’Alfane, comme s’il eût approuvé ce que disait Renaud, il alla l’épée haute au-devant de lui. Ils se joignent l’un et l’autre, et commencent le combat. Draguinasse porte le premier coup, qui ne fit pas grand effet, parce que le fils d’Aymon y opposa son bouclier, et pour riposte frappa son ennemi sur l’épaule. Enfin ils redoublent leurs coups, et chacun paraît fort animé. L’impatient Renaud, irrité d’une résistance qui lui semble trop longue, jette son écu à terre, prend Flamberge à deux mains, et la décharge avec fureur sur la crête du casque du démon. La bonne épée fend en deux les plumes flottantes, la couronne et l’armet ; et descend sur le bouclier, dont elle coupe une partie. L’esprit, feignant d’être troublé d’un si furieux coup, prend son temps, tourne les épaules, et s’enfuit vers la mer. Le paladin, plein de joie, le suit : Attendez-moi, lui cria-t-il, un guerrier qui fuit ne saurait posséder Bayard. Ces paroles n’arrêtèrent point Draguinasse, qui gagna promptement la barque qu’on voyait au rivage. Renaud, qui le poursuit toujours, se jette avec lui dedans. Le rusé démon pour l’amuser, court de la poupe à la proue, puis repasse de la proue à la poupe, et se laisse enfin joindre ; mais lorsque le seigneur de Montauban, après avoir ramassé toutes ses forces, croit par un dernier coup aller fendre son ennemi jusqu’à la ceinture, il voit ce feint ennemi disparaître à ses yeux. Surpris de ce prodige, il regarda par toute la barque pour découvrir ce qui l’avait pu causer ; mais au lieu de s’en éclaircir, il s’aperçut avec un nouvel étonnement que le petit vaisseau était déjà en pleine mer.

Quand le chevalier se vit éloigné de la terre, et sans espérance de pouvoir la regagner, il leva les yeux vers le ciel, et se plaignit ainsi de son mauvais sort : Seigneur, quel crime ai-je commis pour éprouver un châtiment si rigoureux ? Hélas ! je me vois perdu d’honneur, sans que je puisse rien comprendre à mon infortune. Après ce qui vient de m’arriver, je ne saurais croire que ce soit le roi Gradasse contre qui j’ai combattu. C’est sans doute un fantôme qui a pris la figure de ce prince pour me tromper. Que pensera de moi ce vaillant roi, qui m’attend peut-être à l’heure qu’il est dans quelque autre endroit de la plage ? Je vais devenir la fable de tout le camp des païens. Quel compte rendrai-je à l’empereur de l’armée qu’il m’a confiée ? Que lui dirai-je pour ma justification ? Quand je lui raconterai mon aventure, voudra-t-il me croire ? Ah ! que n’ai-je perdu la vie dans la bataille ! du moins j’aurais conservé ma gloire, que le comte Ganelon et tous mes autres ennemis ne manqueront pas d’attaquer.

C’est dans des termes si touchants que ce fidèle paladin se plaignait de son aventure. Le désespoir de passer dans l’esprit de Gradasse pour un homme sans parole l’agitait de telle sorte, qu’il fut plus d’une fois prêt à se jeter tout armé dans la mer. Si la crainte de perdre son âme en se donnant lui-même la mort ne l’en eût détourné, il aurait cédé à sa funeste envie ; cependant le vent qui enflait la voile augmentait à chaque instant, et poussait la barque de manière, qu’elle fut bientôt à plus de trois cents milles des côtes de l’Espagne, tirant vers l’orient.

Quoiqu’il n’y eût personne dans le bâtiment, il ne laissait pas d’être pourvu de vivres ; ce qui ne fut pas inutile au chevalier, quand il vit qu’il était dans la nécessité de prendre patience. Au bout de quinze jours, il vit paraître un grand jardin que la mer entourait presque de tous côtés, et un palais d’une structure magnifique qui s’élevait au-dessus.

CHAPITRE XVII.

Aventure merveilleuse du comte d’Angers.

LE comte d’Angers, pressé de son amoureuse inquiétude, continuait toujours de marcher vers l’orient. Il ne se reposait ni le jour ni la nuit dans la recherche qu’il avait entrepris de faire de sa belle Angélique et, s’il se relâchait quelquefois de l’ardeur de sa course, c’était seulement pour soulager son fidèle Bridedor, qui, sans cette indulgence, n’aurait pu soutenir la fatigue d’un si long voyage. Il ne rencontrait personne dans son chemin qu’il ne questionnât sur sa princesse ; mais il n’en put apprendre aucune nouvelle.

Il était déjà parvenu jusqu’aux rives du Tanaïs, lorsqu’il aperçut un vieillard chargé d’années, mais encore plus accablé d’affliction. Il poussait des plaintes d’une manière fort touchante. Roland en fut attendri, et lui en demanda le sujet. Le bon homme lui dit : Puisque mon malheur vous touche assez pour vous faire souhaiter que je vous en instruise, sachez, généreux chevalier, qu’à deux lieues d’ici est un rocher fort élevé que vous pouvez découvrir aisément de cette côte. Du haut de cette roche une voix épouvantable se fait entendre ; mais l’éloignement ne permet pas d’ouïr distinctement ce qu’elle dit. Ce rocher est de la couleur des flammes ; une eau rapide le ceint en forme de couronne, et elle a sur son courant un pont de marbre noir dont l’entrée est fermée par une porte aussi claire et transparente que le diamant. Comme je passais avec mon fils près de ce lieu, un géant d’une hauteur excessive, qui garde ce pont, s’est jeté sur nous, et m’a ravi ce jeune garçon, que j’aime tendrement pour ses bonnes qualités. Le monstre en ce moment le dévore. Voilà, seigneur chevalier, le sujet de ma douleur et, si vous voulez suivre mon conseil, vous retournerez sur vos pas, de peur d’éprouver la même destinée que mon fils.

Roland, après avoir fait ses réflexions sur ce qu’il venait d’entendre, dit au vieillard qu’il allait tenter cette aventure. Je vous recommande donc à Dieu, répondit le bon homme. Je vois bien que vous êtes las de vivre. Croyez-moi, malgré tout votre courage, vous n’aurez pas plus tôt vu ce monstre géant, que la frayeur saisira vos esprits. Le guerrier sourit de cet avertissement, et répliqua : Mon père, je vous rends grâces de la bonne intention que vous me marquez ; mais ce que je dois à ma profession ne me permet pas d’être si susceptible de crainte, et m’engage à soulager les malheureux. Je vous rendrai votre fils, si je puis. Je ne vous presse pas de m’accompagner ; attendez-moi seulement ici quelque temps et, si je ne suis pas de retour dans une heure, vous pourrez continuer votre chemin. Le vieillard le remercia de sa générosité ; mais, quelque bonne opinion qu’il eût de sa valeur, il était aisé de juger qu’il n’espérait pas de revoir le jeune homme qu’il avait perdu.

Cependant le paladin marche vers le rocher qui semblait jeter des flammes par l’éclat éblouissant qu’il répandait aux environs. Lorsqu’il fut arrivé auprès du pont, il vit venir devant lui le géant, qui lui dit : Chevalier, ne cherche point ta perte ; le roi de Circassie m’a commis la garde de ce pont pour en défendre le passage à tous ceux que le sort conduit-en ce lieu. Un monstre dangereux, qui rassemble en un même corps plusieurs natures différentes, fait sa demeure sur cette roche ; il satisfait tous les passants sur les demandes qu’on lui fait, mais il leur propose ensuite des énigmes, et il précipite du haut du roc en bas ceux qui ne savent pas lui en donner l’explication. Roland, ayant entendu ce discours, s’informa de ce qu’était devenu le fils du vieillard. Le géant lui apprit qu’il l’avait en son pouvoir, mais qu’il ne le rendrait pas. Il n’en fallait pas davantage pour engager le chevalier à combattre. Le géant succomba bientôt sous l’effort de sa valeur, tomba chargé de coups et de blessures, et fut obligé de rendre le jeune homme qu’il avait enlevé.

Quand le bon vieillard vit revenir son fils avec le paladin, il parut touché de la grandeur de ce service et, tirant de son sein un petit livre assez proprement relié, il le présenta au comte. Vaillant chevalier, lui dit-il, à qui je serai redevable toute ma vie, daignez recevoir ce petit livre pour marque de ma reconnaissance : vous y trouverez l’explication de tout ce qu’on pourrait vous demander de difficile à deviner ; peut-être ne vous sera-t-il pas inutile, et vous pourrez vous en servir dans l’occasion.

Le chevalier remercia le bon homme, et prit le chemin du rocher pour aller voir ce monstre, qui savait rendre raison de tout ce qu’on lui demandait. Il brulait du désir d’apprendre de lui dans quel lieu il trouverait sa belle inconnue. Il passe le pont ; le géant qui en avait la garde ne pouvait plus s’y opposer. Il arrive au pied du rocher, qu’il regarde avec attention. Il remarque qu’il est comme double, que les deux parties en sont également escarpées, que les deux bases se joignent par le pied, et que les deux pointes s’écartent vers la cime. De quelque hauteur qu’elles lui parussent, il entreprit de monter jusqu’au lieu où le monstre rendait ses oracles. Comme il cherchait de l’œil l’endroit qui pouvait plus aisément l’y conduire, il aperçut assez près de lui une voûte obscure et profonde qui était taillée dans le roc en forme de vis. Il s’y engagea, ne doutant point qu’elle ne le conduisît où il voulait aller. En effet, après avoir tourné longtemps dans l’obscurité avec beaucoup de peine et de lassitude, il parvint au lieu où les deux pointes du double mont commençaient à se séparer ; et c’était dans cet entre-deux que le monstre faisait son séjour.

Ce prodige de la nature avait une tête de femme ; les traits n’en étaient pas difformes, mais elle passait en grosseur celle du plus énorme géant ; ses cheveux étaient dorés ; sa bouche, extraordinairement fendue, cachait des dents semblables à celles d’un tigre. Ce sphinx avait le poitrail d’un lion, les bras d’un ours, les pattes d’un griffon, et tout le reste du corps avec sa queue et ses ailes, dont il ne cessait point de battre le roc, était celui d’un dragon furieux. Le monstre, tel que je viens de le représenter, remplissait tout l’entredeux du rocher. Aussitôt qu’il aperçut le chevalier, il étendit ses ailes pour cacher son corps et sa queue ; il ne montrait que son visage, qu’il affectait d’avoir doux et riant. Dis-moi, lui dit le comte, dans quel endroit du monde je trouverai l’adorable beauté qui m’embrase de son amour, et comme elle se nomme ? Le sphinx lui répondit : Elle est au royaume du Cathay, dans la forte ville d’Albraque, et s’appelle la princesse Angélique ; mais puisque j’ai satisfait à ta question, il faut que tu répondes à la mienne. Dis-moi donc quel est l’animal qui marche a quatre pieds le matin, avec deux sur le milieu du jour, et à trois vers le soir. Roland chercha quelque temps dans son esprit le sens de cette énigme, mais, ne le pouvant trouver, il tira Durandal, et s’avança sur le monstre, qui, s’élevant en l’air, prit son vol au-dessus de sa tête. Le chevalier se tient sur ses gardes, et prend si bien son temps, lorsque le sphinx vient fondre sur lui, qu’il lui coupe d’un fendant une de ses ailes. Ce monstre tomba sur le paladin, pensa l’écraser du poids énorme de son corps, et, tout blessé qu’il était, il l’enlaça si fortement de sa queue et de ses pattes, qu’il lui ôtait presque la respiration. Le guerrier, dans cet extrême péril, fit un effort pour dégager Durandal ; et, y ayant enfin réussi, il la plongea jusqu’à la garde dans le poitrail du sphinx. La cruelle bête perdit toute sa force de ce coup, ses membres énormes demeurèrent sans mouvement, et bientôt elle fut sans vie.

Ce combat fini, le comte jeta le monstre du roc en bas, et descendit par le même chemin qu’il était monté ; il rejoint Bridedor, saute légèrement en selle, et reprend sa première route, fort content de savoir précisément où était Angélique, bien qu’elle fût fort éloignée de lui. En marchant, il se ressouvint du livre du vieillard ; il l’ouvrit par curiosité, il y trouva cent choses rares et instructives, et entre autres l’explication de l’énigme du sphinx, il y vit comme l’homme se traîne à quatre pieds dans sa première enfance, comme il se soutient sur deux dans l’âge viril ; et comme enfin dans sa vieillesse il a besoin d’un bâton qui lui sert de troisième pied. J’aurais bien fait, dit-il alors, de consulter ce livre avant que de monter sur le rocher ; mais puisque le ciel en a disposé autrement, il n’y faut plus penser.

Après quelques jours de marche, il arriva au bord d’une rivière, dont l’eau noire, rapide et profonde inspirait par son affreux bouillonnement une secrète horreur. On ne la pouvait passer à gué ; la rive était escarpée des deux côtés, et nul bateau n’y paraissait. Roland marcha le long de ses bords, et découvrit enfin un pont qui la traversait ; mais un horrible géant en défendait le passage. Cela ne l’empêcha point de s’en approcher. Chevalier, lui dit le monstre d’une voix rauque, c’est ta malheureuse destinée qui t’a conduit ici ; tu vois le Pont de la Mort. De tous ceux qui viennent dans ce lieu, nul ne s’en retourne, ni ne peut s’en retourner, puisque les chemins des environs sont des labyrinthes qui ramènent toujours à ce fleuve : Si les astres ennemis, répondit le guerrier, me font éprouver des traverses, ce n’est point dans cette occasion. Il m’importe peu que tous les chemins ramènent à cette rivière ; je la veux passer, et il me suffit pour cela qu’elle ait un pont. Toutes les menaces que tu me fais de la part du destin et de la tienne, tous les obstacles du monde s’opposeraient inutilement à mon passage. C’est ce que nous allons voir, lui dit avec fureur l’effroyable géant. Alors ils se joignirent, et commencèrent le combat qu’on va décrire dans le chapitre suivant.

CHAPITRE XVIII.

Combat de Roland contre le géant du Pont de la Mort, et du grand péril où ce chevalier se trouva.

LE géant qui gardait le pont se nommait Zambard le Fort. Il était si grand, que le comte d’Angers à peine arrivait à sa ceinture. Ses armes étaient composées d’écailles de serpent ; un large cimeterre pendait à son côté, et il tenait en sa main une pesante massue, au bout de laquelle il y avait cinq grosses boules d’acier du poids de vingt livres chacune. Malgré tout cela, Roland marche à lui, Durandal à la main. Ils combattirent quelque temps sans avantage. Le géant déchargea plusieurs fois sa lourde massue : il croyait écraser son ennemi ; mais le paladin évitait ses coups, soit par sa légèreté, soit en y opposant sa bonne épée, qui les rendait inutiles. Pour son bouclier, il avait été brisé dès les premiers coups ; ce que le géant n’avait pu faire de Durandal, qui était d’une trempe plus forte.

Le courageux guerrier de son côté frappait avec plus de fruit et plus fréquemment, et quoique les écailles de serpent dont Zambard était couvert, fussent plus dures que le plus dur acier, le bras qui conduisait Durandal était si vigoureux, que la lame tranchait et brisait ces écailles, comme si elles eussent été des armes ordinaires. Quoique la partie supérieure du géant fût à couvert des coups du chevalier, ce monstre ne s’en trouvait guère mieux ; ses flancs étaient tailladés de telle sorte, qu’il en sortait beaucoup de sang.

Le défenseur du pont, plein de rage de se voir ainsi malmené, ramassa toutes ses forces, et leva sa massue, dans l’espérance qu’il allait se venger d’un seul coup ; mais le comte frappa lui-même de son épée la massue qui descendait sur lui, et la coupa par le milieu. Zambard, se voyant ainsi désarmé, lança avec fureur contre Roland, le morceau qui lui restait dans la main ; et l’atteignit à la poitrine d’une telle force qu’il lui fit presque perdre la respiration ; ce qui donna le temps au géant de tirer son cimeterre, et de le décharger sur le comte, qui chancela plus d’une fois, et fut prêt à tomber ; mais cet indomptable guerrier, reprenant une nouvelle vigueur, le frappa sur le bras d’un si furieux coup de Durandal, qu’il le lui coupa, malgré les écailles dont il était armé. Alors le monstre, qui n’était plus en état de se défendre, chercha son salut dans la fuite. Roland le suivit pour l’achever ; mais quel fut l’étonnement de ce chevalier, lorsqu’il, sentit tout à coup la terre fondre sous ses pas ; il tomba, et dans le moment il se vit envelopper de toutes parts de chaînes de fer qui sortirent de dessous le sable, et le lièrent très étroitement. Ô ciel ! s’écria-t-il, ne me laissez point sans secours.

Ces paroles furent suivies de toutes les réflexions que le triste état où il était lui pouvait inspirer. Effectivement il ne s’était jamais trouvé dans un si grand péril : il se voyait sans espérance d’être secouru dans un lieu si solitaire ; il n’avait pas lieu d’attendre que quelqu’un passerait. D’ailleurs il était à croire que le géant, ou quelque autre de son parti, viendrait dans peu le livrer à la mort, puisqu’il ne pouvait douter qu’un piège si dangereux ne fût l’ouvrage d’un ennemi qui voulait le perdre. Ah ! perfide, disait le comte en se plaignant du géant, que tu avoirs bien raison dénommer ce funeste passage le Pont de la Mort. Eh ! qui pourrait se garder de semblables artifices ! que me servent contre eux toutes mes forces, et le don que j’ai reçu du ciel, s’il faut nécessairement que je périsse ici de faim, ou de désespoir d’y être retenu !

C’est de cette manière que ce fameux guerrier déplorait son infortune ; il passa trois jours et trois nuits sans manger ni dormir et, pendant tout ce temps-là, personne ne parut pour le délivrer ou pour hâter sa mort. À l’égard du géant, il n’était plus à craindre, puisqu’il venait de mourir de ses blessures.

Le chevalier n’attendait plus de secours, et il avait déjà tourné toutes ses pensées vers le ciel, lorsqu’un ermite à barbe blanche passa fortuitement par cet endroit. Le paladin l’aperçut, l’appela d’une voix faible, et lui dit : Ô mon père ! vous qui par votre sainte profession vous consacrez aux actions charitables, de grâce, accourez à mon aide, autrement je touche au dernier moment de ma vie. L’ermite s’approcha, et ne fut pas peu surpris de voir un guerrier de haute apparence chargé de fers dans cette solitude ; il regardait et maniait ces chaînes, mais il ne savait comment les défaire. Roland lui disait : prenez mon épée, et coupez-les. À Dieu ne plaise ? répondait le vieillard, je pourrais en les coupant vous donner la mort, et je serais irrégulier. Le comte avait beau lui représenter qu’il n’y avait rien à craindre, ni pour l’un ni pour l’autre, le bon père eut bien de la peine à se résoudre à ce qu’on exigeait de lui : il s’y détermina pourtant. Il prit Durandal, qu’il put à peine lever de terre, il la leva autant qu’il lui fut possible, et la laissa tomber sur la chaîne, mais si faiblement, que bien loin de la couper, il ne la marqua pas seulement. Quand il s’aperçut qu’il s’y employait vainement, il jeta l’épée, et dit au chevalier : Mon fils, je vois bien que je ne puis te délivrer ; il faut te résoudre à mourir comme un bon chrétien, et tu ne dois point pour cela te désespérer : nous ne sommes en ce monde que pour souffrir. Mets ta confiance dans le seigneur ; si tu meurs courageusement, il te fera chevalier de sa cour.

À ce discours, que le paladin n’écouta qu’impatiemment, l’ermite en ajouta d’autres encore ; mais le comte l’interrompit. Je voudrais, lui dit-il, quelqu’un qui me secourût, et qui ne me prêchât point : je reconnais à ces paroles les suggestions du démon, répliqua le bon père ; ne vous révoltez point ainsi, mon enfant, contre la parole de Dieu. Roland perdit alors patience : maudit soit le moine ! s’écria-t-il ; je n’en ai jamais vu un plus ignorant. Hélas, noble chevalier, reprit le vieillard, vous me faites compassion : je m’aperçois que vous êtes désespéré ; au lieu d’abandonner le soin de votre âme, recommandez-vous plutôt au ciel, dont le pouvoir n’a point de bornes. Pour vous prouver cette vérité, je vais vous conter l’aventure qui m’est arrivée depuis quelques jours.

Nous étions, continua-t-il, quatre religieux ; nous venions de l’Arménie, sous l’avis qu’on nous avait donné que le roi d’Astracan songeait à se faire instruire de la religion chrétienne. Nous nous égarâmes en chemin. Un de nous, qui se piquait de savoir mieux le pays que les autres, s’avança pour le reconnaître ; mais peu de temps après, nous le vîmes revenir vers nous avec précipitation ; il était pâle comme un homme saisi de frayeur, et il nous appelait à son secours : nous avions beau jeter les yeux de tous côtés, nous ne voyions encore rien ; mais nous aperçûmes bientôt un géant d’une grandeur démesurée, qui descendait de la montagne, et courait après le frère. La frayeur de notre compagnon passa jusqu’à nous. Nous voulûmes fuir ; mais nos jambes se roidirent, et se refusèrent à notre dessein : de sorte qu’en un instant le monstre nous joignit, et nous lia de ses bras nerveux. Il n’avait qu’un œil au milieu du front ; il portait dans ses mains trois dards avec un grand bâton ferré : il n’avait ni armes ni habits ; son corps était nu et tout couvert d’un poil fauve comme celui d’un ours. Il nous attacha tous quatre à son bâton, qu’il mit ensuite sur son épaule, et nous porta ainsi accolés ensemble jusqu’au lieu qu’il avait choisi pour son affreuse habitation. C’était sur le sommet d’un roc escarpé. Il nous fit entrer dans une obscure caverne où y il avait déjà d’autres prisonniers. Il ne nous y eut pas laissés quelque temps, qu’il revint nous donner un spectacle bien cruel et bien sanglant ; il dévora celui de nos religieux qui avait le plus d’embonpoint. Après l’avoir mangé, il me prit, et me retournant de tous côtés : Il faudrait, dit-il, avoir grand faim pour s’accommoder de ce fantôme qui n’a que la peau et les os. En achevant ces paroles, il me précipita d’un coup de pied du haut en bas du rocher. Cette roche avait pour le moins trois cents toises de hauteur. Le ciel me secourut en cette extrémité. Un assez grand nombre de pruniers sauvages sortaient des veines de terre qui se trouvaient dans le roc ; ces arbres étaient situés de distance en distance jusqu’en bas. Les premiers que je rencontrai en tombant rompirent le coup. L’un me rejeta sur l’autre. Enfin, je m’y attachai des pieds et des mains, et je fis si bien, que je me glissai heureusement jusqu’au bas du roc.

Le bon ermite allait achever son récit, quand il vit venir du côté qu’il était tourné, le monstrueux cyclope dont il parlait. À cette vue, saisi d’effroi, il dit au comte : Adieu, chevalier, je vois paraître le monstre ; le ciel veuille vous secourir. En disant ces paroles, il courut gagner un petit bois qui n’était pas éloigné, tandis que le géant, la barbe et les mâchoires sanglantes, s’approchait en regardant de tous côtés avec son grand œil. Lorsqu’il eut découvert le guerrier, il s’avança pour le considérer de plus près. Il se mit à le tâter, et il fourrait ses doigts sous ses armes pour mieux juger du nouveau mets que le hasard lui présentait. Il le prit ensuite par le cou, et le secoua de toute sa force pour le dégager de ses chaînes. Il lui faisait craquer les os d’une étrange manière ; quelques efforts pourtant qu’il employât, jamais il ne put détacher le paladin des liens de fer qui le retenaient. Il allait l’en tirer par morceaux, et le déchirer avec ses dents et ses ongles crochus, s’il n’eût pas aperçu Durandal à terre. Il ramassa cette épée, et en déchargea un si furieux coup sur le dos de Roland, qu’il coupa les chaînes en deux ou trois endroits.

Quoique le comte d’Angers ne pût être blessé, il ne laissa pas de ressentir une extrême douleur de la pesanteur du coup ; mais la joie de se voir délivré l’en consola. Il se releva légèrement, acheva de se dégager de ses chaînes, et se saisit du grand bâton ferré que le sauvage avait appuyé contre un cyprès pour prendre Durandal. Le géant fut assez surpris quand il vit que le chevalier s’avançait sur lui pour le combattre ; il avait compté qu’il se laisserait emporter et manger aussi docilement que les ermites. Les voilà donc aux mains, chacun ayant les armes de son ennemi ; le paladin se pressa de porter le premier coup ; mais le cyclope, qui avait le même dessein, rencontra le grand bâton ferré du tranchant de Durandal, et le coupa par le milieu. La bonne épée ne s’arrêta pas là ; elle descendit à plomb sur le casque de son maître, et en rompit la visière et les courroies. Le casque n’ayant plus de soutien, tomba ; le comte, qui voyait sa tête et son bras désarmés, s’élança sur le géant, le joignit et, s’attachant à son bras, s’efforça de lui arracher Durandal. L’anthropophage, au lieu de se refuser aux approches du comte, s’y prêta ; il jeta même loin de lui l’épée, pour mieux satisfaire sa faim dévorante, et porta avec avidité ses dents et ses ongles sur la tête nue de Roland. Toutes les parties du visage de cet invincible guerrier en furent meurtries ; mais ces dents et ces griffes, qui auraient écrasé la hure d’un sanglier, ne purent entrer dans une tête féée.

Quelque surpris que fût le cyclope de trouver tant de résistance dans une chair qu’il avait jugée plus délicate, il ne perdait cependant pas l’espérance de pouvoir enfin l’entamer par la force et par le tranchant de ses dents. Le chevalier, qui souffrait beaucoup de se voir ainsi mordre le nez, les joues et les oreilles par un monstre dont l’haleine l’infectait, mettait tout en usage pour se délivrer d’un pareil supplice. Enfin, son bonheur voulut qu’il se débarrassât des griffes qui le pressaient et, rencontrant sous son pied un des dards du géant, il le ramassa pour s’en servir contre lui. Il s’en servit en effet utilement : car, avant que le cyclope pût le rejoindre, il le lui lança dans son grand œil avec tant de force et de justesse, qu’il lui perça le cerveau de part en part, et le renversa mort sur le sable.

Mais cette victoire ne le tirait pas entièrement de péril. La faim allait lui ôter bientôt les forces qui lui restaient, et que son courage seul avait soutenues jusque-là. Il lui fallait un prompt secours, et ce lieu était si désert, qu’il ne pouvait espérer d’y rencontrer de longtemps une habitation. Dans ce besoin pressant, il se ressouvint de l’ermite, et d’une espèce de bissac qu’il lui avait vu porter sur son épaule. La difficulté était de joindre le bon père, qui, très soigneux de sa peau, quoique fort décharnée, s’était enfui dans le bois. Le comte alla donc reprendre Bridedor, qui paissait assez près de là, et le poussa vers le bois. Comme ce bois n’est pas d’une grande étendue ni fort épais, il l’eut en peu de temps parcouru ; mais, bien qu’il passât et repassât aux mêmes endroits en appelant l’ermite à haute voix, jamais le vieillard, soit par malice, soit par frayeur, ne voulut lui répondre. Roland commençait à se rebuter d’une infructueuse recherche, lorsqu’il vit remuer à quelques pas de lui un monceau de branches fraîchement rompues, que le dessein plus que le hasard semblait avoir ramassées en cet endroit. Il s’en approcha, et, faisant passer Bridedor par-dessus ces branches, il entendit partir des cris perçants. Il descendit pour s’éclaircir de ce que ce pouvait être, et il trouva que c’était l’ermite qui se cachait dans une espèce de trou dont il s’était fait un asile dans la peur qui l’agitait encore. Ce pauvre vieillard avait l’esprit si troublé, qu’il ne voulait pas sortir de là, quoiqu’il fût découvert et, quand son libérateur lui présenta la main pour se relever, peu s’en fallut que le moine ne le prît pour le cyclope.

Ce bon père se rassura pourtant ; et il ne connut pas si tôt le besoin que le chevalier avait de manger, qu’il lui offrit de bonne grâce la moitié de ce qu’il avait dans son bissac, c’est-à-dire un morceau de pain et quelques noix. Ce frugal repas, dont il fut rendu grâce au religieux, joint à quelques pommes sauvages que le comte trouva dans le bois, lui suffit pour sortir de cet affreux désert, et le mit en état de gagner un autre pays plus habité.

CHAPITRE XIX.

Roland apprend des nouvelles d’Angélique, et perd la mémoire.

LE comte d’Angers, ayant atteint des routes fréquentées, fit tant de diligence, qu’en sept ou huit jours de marche, il traversa toute la Circassie. Il n’avait point encore trouvé d’aventure qui mérite d’être racontée, lorsqu’il arriva dans un endroit où le chemin se partageait en trois autres. Comme il délibérait en lui-même sur celui qu’il prendrait, il aperçut un courrier qui passait. Il l’arrêta pour lui demander lequel de ces chemins conduisait au Cathay. Le courrier le lui montra, et lui dit : Je viens de ce royaume ; je vais exécuter les ordres de la charmante princesse qui ne s’y fait que trop admirer. Apprenez-moi, reprit le chevalier tout ému, quel est le nom de cette princesse ? C’est Angélique qu’on l’appelle, repartit le courrier. Il n’y a point d’étoile au firmament qui brille d’un éclat si vif ; il n’est rien dans toute la nature qu’on puisse mettre en comparaison avec elle. Hé ! peut-on savoir, répliqua Roland, ce qu’elle vous a ordonné ? Seigneur, répondit le courrier, elle m’envoie au roi Gradasse, pour implorer son secours à l’occasion d’une guerre injuste qu’on lui fait. Vous saurez, noble chevalier, continua-t-il, que le grand empereur de Tartarie, Agrican, est devenu passionnément amoureux de ma maîtresse, qui a pour lui une aversion mortelle, et qui s’est réfugiée dans Albraque, ville forte et bien munie, où elle croit être plus en sûreté que dans la grande ville du Cathay. L’empereur en est transporté de courroux ; il a juré sur ses dieux qu’il rasera la ville jusqu’aux fondements, et forcera la princesse à se livrer à ses désirs ; et, pour exécuter cette menace, il rassemble la plus formidable armée qui ait jamais paru dans l’Orient. Le roi Galafron, père d’Angélique, bien qu’alarmé de tous ces apprêts terribles, ne peut se résoudre à contraindre sa fille, qui m’envoie dans toutes les cours voisines engager les princes à la tirer d’oppression. J’en ai déjà vu quelques-uns des plus puissants qui m’ont promis un prompt secours. Vous me permettrez, seigneur chevalier, d’aller achever ma commission.

Le courrier, après avoir ainsi parlé, poursuivit sa route, et laissa le paladin dans une grande agitation. Ce que cet amoureux guerrier venait d’apprendre le mettait en fureur contre Agrican. La jalousie lui représentait, avec toutes ses horreurs, la puissance de cet empereur, et il craignait de ne pouvoir arriver assez à temps pour mettre un frein aux désirs impétueux d’un si dangereux rival. D’un autre côté, il ne pouvait comprendre comment Angélique avait pu être si tôt de retour au Cathay. Une si prodigieuse diligence lui paraissait impossible, et lui donnait lieu de penser que peut-être l’Angélique dont le courrier venait de lui parler était une autre que celle qui régnait, si souverainement dans son âme. Mais faisant réflexion à la guerre qui s’allumait dans l’Orient, et à la réponse du sphinx, il ne pouvait douter que ce ne fût son inconnue.

Agité de toutes ces pensées, il ne donnait aucun relâche à Bridedor. Un jour que le soleil était encore au plus haut point de sa carrière, il se trouva dans un chemin creux, situé entre deux montagnes, et ce chemin aboutissait à une rivière, au-delà de laquelle on voyait un château magnifique. On y arrivait par un grand pont qui traversait la rivière et, à l’entrée du pont, était une dame qui tenait en sa main une coupe de cristal. Lorsque Roland se présenta pour passer, la dame lui dit d’un air gracieux : Chevalier, vous me paraissez trop galant pour refuser de vous soumettre à la coutume qui s’observe dans ce lieu. Tous les chevaliers qui passent ce pont boivent dans cette coupe de l’eau de cette rivière. J’espère que vous voudrez bien la recevoir de ma main.

Le paladin, qui estimait trop le beau sexe pour croire une belle dame capable de tromperie, prit la coupe civilement, et la vida tout entière ; mais à peine la liqueur qu’elle contenait fut entrée dans son sein, qu’il se sentit tout changé. Il ne se souvient plus comment et pourquoi il est venu dans cet endroit ; il ignore même s’il est Roland ; la passion violente qu’il ressentait pour Angélique fuit de sa pensée. Il oublie jusqu’à l’empereur Charles, et jusqu’à sa patrie. Il n’a l’esprit rempli que de cette dame qui lui a fait boire de l’eau dans la coupe de cristal ; et il est tellement soumis à ses volontés, qu’il ne peut en avoir d’autres que les siennes. Enfin, privé de jugement par la force du charme, il marcha vers le château.

Quand il fut arrivé à la grande porte, il en admira la structure ; il entra dans la cour : elle était vaste, et bornée des quatre côtés par une allée des plus beaux arbres ; et dans le milieu il y avait une grande place vide d’une figure ovale, d’où l’on pouvait voir toute l’étendue du bâtiment. Cet édifice ravissait la vue par sa magnificence et par la beauté de son architecture ; l’on y entrait par un riche portique, soutenu de quatre colonnes d’ambre, dont les bases étaient d’or massif. Il conduisait dans un superbe salon qui perçoit à l’opposite sur un jardin délicieux, où régnait un éternel printemps, et dont le seul zéphire était le jardinier.

Le comte, charmé d’un si beau lieu, voulut le voir plus en détail. Il descendit de son cheval, qu’il attacha à un des arbres de la cour, et par douze degrés d’un marbre blanc et vert, il monta dans le salon, qui était enrichi des plus belles et des plus doctes peintures que la savante Grèce ait jamais employées dans ses ouvrages les plus fameux. Mais celle qui attacha le plus ses regards, fut l’histoire d’une jeune nymphe d’une beauté touchante. Elle était peinte au bord de la mer : elle invitait, d’un air gracieux, tous ceux qui arrivaient sur cette plage à descendre dans son île ; ils se laissaient séduire à ses charmes et, lorsqu’ils étaient descendus à terre, elle leur présentait un breuvage dont ils avaient à peine bu, qu’en les frappant d’une baguette, elle les transformait en diverses sortes d’animaux. On y voyait des loups, des sangliers, des cerfs, des lions et des oiseaux. Dans un autre endroit du tableau, un navire abordait en ce lieu, et il en sortait un chevalier qui, par sa bonne mine et par la force de son éloquence, enflammait le cœur de la nymphe : elle paraissait de telle sorte aveuglée de son amour, qu’elle rendait ce chevalier maître de tout ce qui était en sa disposition. Son entêtement allait jusqu’à lui mettre entre les mains la liqueur funeste qui faisait tant de métamorphoses. Ici l’on remarquait à table le chevalier et la dame, et devant eux tous les mets d’un splendide festin. La joie éclatait dans leurs yeux, et l’amour y brillait encore mieux que le vin. Là, ces deux amants, assis à l’ombre des alisiers, soupiraient les peines et les plaisirs de leurs cœurs. Le tout y était si vivement représenté, qu’on pouvait assurer que l’art passait en quelque sorte la nature, par la force des expressions et par la vivacité du pinceau.

Quoique cette histoire dût assez faire voir au paladin le danger qu’il courait dans ce château, le breuvage qu’il avait eu le malheur de prendre ne lui permettait pas de faire des réflexions salutaires. Tandis qu’il était fort attentif à ces peintures, il entendit un grand bruit qui venait du côté du jardin. Mais mon sujet m’appelle ailleurs, et l’ordre que je me suis proposé de garder veut que je parle du vaillant roi de Séricane.

CHAPITRE XX.

De l’accord des rois Gradasse et Marsille.

LE roi Gradasse, armé de toutes pièces, se rendit au lieu que le feint héraut lui avait marqué ; il y attendit Renaud tout le reste de la journée ; ensuite il reprit le chemin de son camp, persuadé que le paladin s’était joué de lui.

Cependant Richardet, qui ne vit point revenir son frère, crut fermement qu’il était mort ou prisonnier. Rien n’est égal à la douleur qu’il en ressentit ; mais ce qui le confirma plus que tout le reste dans la pensée que Renaud avait perdu la vie, fut le retour de Bayard : ce fidèle animal, qui, par un privilège particulier, était doué d’entendement humain, ne voyant pas revenir son maître, jugea bien qu’il l’attendrait inutilement dans ce lieu : il rompit sa bride pour se détacher de l’arbre auquel il était attaché, et reprit le chemin du camp des Français. Un parti de Séricans, qui battaient l’estrade, le rencontra, et voulut l’arrêter ; mais Bayard, chagrin de la perte de son maître, n’agréa pas leur dessein ; il heurta si rudement de son poitrail le premier qui osa mettre la main sur lui, qu’il renversa homme et cheval. Ensuite, se jetant impétueusement au milieu des autres, il en massacra la plus grande partie à coups de pied. Ceux qui restaient voulurent venger leurs camarades, et tuer Bayard ; mais ils eurent la confusion de voir que leurs lances et leurs épées ne pouvaient le percer, parce qu’il était fée. Le noble animal s’en émeut d’un nouveau courroux : son ardeur et sa force en redoublèrent, et il s’acharna sur eux avec tant de furie, qu’en peu de moments une prompte fuite fut leur seul recours.

Le généreux coursier arriva donc au camp, tout couvert de sang du carnage qu’il avait fait : comme il était connu de toute l’armée, la nouvelle de son retour y fut aussitôt répandue ; mais la consternation fut générale quand on sut qu’il était revenu seul. Richardet, le voyant tout ensanglanté, ne douta point de la mort de Renaud, et Bayard contribua même à lui faire concevoir cette pensée, par l’air triste avec lequel il se présenta devant lui. Le tendre Richardet en répandit un torrent de larmes ; et, dans son affliction, il interrogeait l’animal sur ce qui était arrivé. Bayard, pour le lui faire comprendre, secouait la tête, dressait les oreilles, battait du pied la terre, y traçait des figures ; mais tout cela inutilement, puisque la nature lui avait refusé l’usage de la parole.

Richardet, désespérant de revoir son frère, songea aux ordres importants dont il l’avait chargé. Il rassembla tous les chrétiens qui étaient restés de la bataille, et leur déclara les intentions de Renaud. Ils décampèrent dès la nuit même, ce qu’ils purent faire facilement sans que les Séricans ni même les Sarrasins s’en aperçussent, puisque le camp des Français était éloigné d’une lieue du camp de ces derniers. Les troupes de France firent tant de diligence les jours suivants, qu’elles furent bientôt sur leurs frontières.

Le roi Marsille était de son côté dans une étrange consternation ; il voyait Ferragus et Serpentin prisonniers, et Grandonio enfermé dans Barcelone. Il ne restait plus dans son armée aucun guerrier de considération qui osât faire tête aux Séricans. Pour comble de malheur, il apprit que les chrétiens avaient pris la fuite avec leur chef ; ce qui le mettait absolument hors d’état de tenter de nouveau le sort d’une bataille. Il résolut d’aller trouver Gradasse, et il exécuta sa résolution. Le monarque sérican s’occupait à ranger ses troupes, dans le dessein de poursuivre ses avantages, et de se venger du paladin qui ne s’était pas trouvé au rendez-vous. L’Espagnol se jette à ses genoux, lui raconte l’affront que les chrétiens lui ont fait, et promet de lui faire hommage de son royaume, s’il veut cesser d’être son ennemi. Le magnanime roi de Séricane, qui de toutes ses conquêtes ne voulait que la gloire de les avoir faites, accepta son offre. Marsille fit serment entre ses mains avec toutes les formalités requises, se reconnut son vassal, et promit, en cette qualité, de tenir son royaume de lui en tout fief et tout hommage, même de le suivre avec son armée, et de se joindre à lui contre Charlemagne.

Cet accord conclu, les Séricans et les Sarrasins se réunirent, le siège de Barcelone fut levé, Grandonio sortit de cette ville, Ferragus et Serpentin furent relâchés avec les autres prisonniers. Le redoutable Gradasse jure hautement que si l’on ne lui remet entre les mains Bayard et Durandal, aussi bien que le paladin Renaud, il rasera Paris jusqu’aux fondements, et brûlera toutes les villes de France.

Tous les préparatifs étant faits pour le départ, les deux armées se mirent en marche. Pendant qu’elles passaient les monts, Richardet arriva à la cour de Charles, et rendit compte des troupes à l’empereur. L’absence de Renaud y devient l’entretien des courtisans ; on en parle diversement. Les Mayençais ne font pas difficulté de publier que c’est un traître ; mais ses amis les démentent, et de là naissent mille dissensions parmi les grands. Il y avait à Paris une espèce de guerre civile, quand le bruit y vint que les rois Gradasse et Marsille marchaient avec toutes leurs forces vers cette ville, comme un torrent auquel il était impossible de résister. L’empereur, à cette nouvelle, dépêche des courriers, fait assembler des troupes, munit sa capitale et ses forteresses de tout ce qui est nécessaire pour soutenir un long siège ; il fait toute la diligence possible pour se mettre en état de recevoir les ennemis puissants qui viennent l’attaquer ; et, malgré tous ses soins, il craint d’en être surpris et accablé.

En effet, ce nombre innombrable d’infidèles parut bientôt dans les campagnes voisines de Paris. Ils remplissaient une prodigieuse étendue de pays. Charlemagne, qui avait intérêt de ne pas les y laisser longtemps, alla courageusement leur présenter la bataille à la tête de ses paladins et de ses troupes. La victoire fut bien disputée de part et d’autre ; mais enfin quelle que fût la valeur des chrétiens, quelques actions d’éclat que purent faire les pairs du royaume, il leur fallut céder au grand nombre des Séricans. L’armée de l’empereur fut mise en déroute, et l’on fit prisonniers ses principaux chefs. Le marquis Olivier fut abattu de la propre main de Gradasse, et les vaillants Dudon, Salomon de Bretagne et Richard de Normandie furent pris par Ferragus.

Le roi de Séricane venait de livrer à ses gens le malheureux Olivier, lorsqu’il rencontra l’empereur Charles, qui montait ce jour-là le cheval de Renaud. Il reconnut aussitôt ce bon coursier, et il se promit de ne pas laisser échapper cette fois-là l’occasion de l’avoir ; il mit en arrêt sa forte lance, et piqua l’Alfane contre Charlemagne, qui de son côté ne refusa pas le choc ; mais le bon empereur n’avait pas des forces suffisantes pour soutenir une si puissante atteinte ; aussi fut-il abattu assez rudement : il se vit dans le moment environné d’ennemis qui s’assurèrent de sa personne ; mais, comme si Bayard eût entrepris de le venger, il heurta de son poitrail l’Alfane avec tant d’impétuosité, qu’il la culbuta, elle et son maître, l’un sur l’autre. Gradasse eut assez de peine à se tirer de dessous sa jument et, si tôt qu’il fut sur pied, il s’avança vers Bayard pour le prendre par la bride ; mais le hardi coursier lui fit lâcher prise d’un coup de tête ; et, lui tournant la croupe, lui lança au milieu de sa cuirasse une ruade qui le jeta sur un monceau de morts, dans un état peu différent d’eux ; après quoi, traversant les deux armées, il reprit le chemin de Paris, où il rentra sans qu’aucun des païens ni des chrétiens osât mettre obstacle à son passage.

Cependant l’armée française, poussée par tant de chefs et de peuples, sujets de Gradasse, se mit à fuir à vau-de-route. Guy de Bourgogne, le duc Naimes, l’archevêque Turpin et Ganelon arrêtèrent pour quelque temps leur fuite ; mais ils furent entraînés eux-mêmes par le grand nombre de ceux qui fuyaient, et eurent le malheur d’être pris dans leur retraite par les Séricans. Ces infidèles poursuivirent si vivement leur victoire jusqu’aux portes de Paris, qu’il en entra plusieurs dans la ville avec les chrétiens. Il n’y avait alors aucun chevalier de marque parmi les Français qui n’eût été fait prisonnier. Le seul Ogier le Danois, qui se trouva par hasard à la porte où les vainqueurs, confondus avec les vaincus, entraient pêle-mêle, soutint l’effort des païens avec une hache d’armes qu’il tenait en sa main ; il écarta les plus empressés, pendant qu’il faisait couper le pont par derrière lui, et il arrêta lui seul toute l’armée païenne jusqu’à l’arrivée de Gradasse, auquel il fut obligé de céder. Ce monarque s’était fait remettre sur son Alfane, fort chagrin d’avoir manqué Bayard. Le paladin ne fit pas difficulté de se rendre à lui, parce que la porte de la ville était fermée, et le pont coupé quand ce roi arriva.

CHAPITRE XXI.

Comment Charlemagne et ses paladins furent délivrés.

COMME il n’y avait plus dans la ville aucune personne de distinction qui pût en prendre le gouvernement, tous les habitants y étaient dans la consternation ; ils ouvrirent les églises, firent des processions, et chacun demandait au ciel son assistance. Tout le monde y attendait le jour suivant avec frayeur, ne doutant pas qu’ils ne fussent à la veille de voir leur entière destruction.

Pendant qu’ils délibéraient sur le parti qu’ils prendraient, quelqu’un d’entre eux alla se souvenir de l’injuste prison où le prince Astolphe était retenu depuis si longtemps, et dans laquelle tous les Français semblaient l’avoir oublié ; il proposa aux autres de l’en tirer, et de se mettre sous sa conduite. L’avis fut approuvé de tous les habitants : il leur revint alors en mémoire de quelle façon il avait confondu l’orgueil de Grandonio, et rétabli par sa valeur l’honneur de la cour de France. Ils se persuadèrent que ce prince seul pouvait, en l’absence de Roland et de Renaud, détourner l’orage qui allait fondre sur eux. Dans cette confiance, qui leur parut un mouvement inspiré du ciel, ils allèrent le délivrer ; ils le supplièrent de vouloir bien se charger de les conduire, et ils commencèrent à lui rendre les mêmes honneurs qu’ils auraient rendus à l’empereur lui-même.

Le courtois Astolphe les reçut de la manière du monde la plus affable ; comme il était plein de zèle pour le bien de la religion et de l’empire, et pénétré des devoirs de la chevalerie errante, dont le principal soin est de protéger les malheureux, il leur promit d’embrasser leur défense ; il leur parla même de telle sorte, qu’il les confirma merveilleusement par ses discours dans l’espérance qu’ils avaient conçue de lui. Oh ! que le roi Gradasse, leur disait-il, a été heureux de ce que je n’ai pu le combattre ! Si j’eusse été libre, jamais Charlemagne n’aurait été pris ; mais j’y mettrai bon ordre. Le jour ne sera pas si tôt venu demain, que j’irai enlever le roi de Séricane lui-même à la tête de son armée. Vous en aurez le plaisir des créneaux, et malheur à tous les païens qui seront assez hardis pour m’attendre.

Pendant ce temps-là les Séricans célébraient leur victoire dans leur camp par des feux et des réjouissances publiques. Leur grand monarque, ne s’imaginant pas alors avoir à redouter aucun événement sinistre de la part des chrétiens, que la crainte de ses armes tenait renfermés dans Paris, était assis sur un trône magnifique ; il avait autour de lui les princes ses vassaux et ses autres principaux chefs ; il s’entretenait avec eux des expédients les plus prompts pour réduire cette capitale de l’empire chrétien, et le résultat de la délibération fut qu’il se fit amener Charlemagne et ses paladins. Sage empereur, dit-il à ce prince, le désir d’acquérir de la gloire enflamme les cœurs généreux ; pour être digne de commander aux autres, il faut avoir fait éclater sa valeur par de grands exploits. Je pouvais passer ma vie en Orient dans les délices ; mais j’ai préféré au repos l’honneur d’étendre ma renommée. Je ne suis point venu dans ces climats pour conquérir ni la France, ni l’Espagne, ni aucun autre royaume de votre Europe. Je suis content des vastes états que je possède dans l’Asie ; je veux seulement faire voir à toute la terre qu’il n’est point de monarque au monde que je ne puisse soumettre à ma puissance, quand j’en aurai la volonté. Ton exemple le prouve assez, puisque, malgré ta sage conduite, malgré l’étendue de ton empire, malgré le courage de tes paladins, tu n’as pu résister à mes armes. Écoute donc ce que j’ordonne de ton sort : Je te rends ton empire, et t’accorde mon amitié, mais à certaines conditions : tu ne demeureras dans mon camp que le reste du jour, si tu me livres Bayard, et si tu promets de m’envoyer en Séricane la fameuse épée du comte Roland, lorsqu’il sera de retour. Je veux encore que tu me mettes entre les mains le paladin Renaud, qui m’a si lâchement manqué de parole, malgré toute l’estime que j’avais pour lui : voilà tout ce que j’exige de toi.

Charlemagne remercia Gradasse de sa générosité. Il lui promit d’exécuter de point en point ce qu’il lui prescrivait ; et, pour commencer, il chargea le comte Anselme d’Hautefeuille d’aller à Paris chercher Bayard, et de le lui amener. Le Mayençais partit ; dès qu’il fut arrivé aux portes de la ville, on le conduisit devant Astolphe. Ces paladins qui avaient tant de sujet de se haïr l’un l’autre, ne se virent qu’en fronçant le sourcil. Anselme exposa son ordre avec les conditions de l’accord de Gradasse et de l’empereur, et demanda en conséquence qu’on lui remît entre les mains Bayard pour le conduire au camp des Séricans.

Le prince anglais n’était déjà que trop aigri contre Charlemagne, de l’injustice de sa prison, et de la protection que ce monarque avait accordée à la maison de Mayence, en autorisant une perfidie aussi avérée que la leur. Cela joint à l’injure qu’il lui paraissait que ce nouvel ordre faisait aux paladins Roland et Renaud, ses amis, le transporta de colère. Il qualifia de traître le comte d’Hautefeuille ; et, sans avoir égard à tout ce qu’il alléguait, ni même à l’ordre par écrit de l’empereur, qu’il montrait à tous ceux qui étaient présents, il le fit arrêter et mettre en prison comme porteur d’un ordre supposé. Astolphe n’en demeura pas là. Dans les mouvements furieux qui l’agitaient, il envoya défier par un héraut le roi de Séricane, comme un imposteur qui se vantait faussement d’avoir fait fuir Renaud, lui déclarant qu’il l’en ferait dédire publiquement ; qu’au reste, Charlemagne n’avait point droit de disposer de Bayard ni de Durandal ; et que si Gradasse voulait avoir ce cheval en sa possession, il fallait qu’il se préparât à le gagner par la voie des armes ; que lui, Astolphe d’Angleterre, le lui mènerait le lendemain matin dans son camp pour cet effet.

Lorsque le héraut, conduit devant le roi des Séricans, lui eut exposé le sujet de sa mission, ce monarque demanda à l’empereur ce que c’était que cet Astolphe qui lui parlait si fièrement. Charlemagne, choqué de l’audace de son paladin, lui en fit le portrait en deux mots ; à quoi le comte Ganelon ajouta : Sire, c’est un fanfaron qui réjouit quelquefois par ses saillies l’empereur et toute sa cour. Mais ne vous arrêtez pas à ses paroles ; on tiendra la promesse qui vous a été faite. Le généreux Serpentin, qui se trouva présent à ce discours, ne put, quoique Sarrasin, souffrir l’injure que faisait au paladin français son propre compatriote, et dit au roi de Séricane : Seigneur, le témoignage que je dois à la vérité m’oblige de vous avertir que le prince Astolphe est fils du roi d’Angleterre, qu’il n’est point tel qu’on vous le représente ; il est courageux, et je lui ai vu faire des actions dignes d’une immortelle gloire. C’est lui qui aux dernières joutes de Paris abattit le fort Grandonio, et lui ravit l’honneur que ce roi sarrasin était prêt de remporter. Isolier et Mataliste dirent la même chose au monarque indien ; de sorte que Ganelon se vit obligé de répondre aux discours de Serpentin, pour éviter le reproche d’imposteur : Il est vrai, Seigneur, dit-il à Gradasse, que cet Astolphe s’est maintenu heureusement dans les dernières joutes de Paris ; mais je l’ai vaincu moi-même en d’autres occasions.

Après que Ganelon eut ainsi parlé, le judicieux roi de Séricane, qui avait fort bien démêlé que ce Mayençais était naturellement envieux, qu’il n’avait en vue que sa liberté, lui répliqua dans ses termes : Je veux croire ce que vous avancez ; mais enfin ce prince, que vous me dépeignez comme un homme vain, paraît avoir du courage. J’accepte le défi qu’il me fait, à condition qu’il m’amènera Bayard, mais s’il y satisfait, et que je vienne à le vaincre, ne pensez pas, votre maître et vous, que je sois tenu de vous remettre en liberté, puisque je ne devrai qu’à ma valeur le fameux coursier que je veux avoir. En achevant ces paroles, il fit remmener l’empereur et ses paladins sous les tentes destinées pour les prisonniers de considération.

Oh ! que le bon Charlemagne était irrité contre Astolphe, de ce qu’il lui faisait perdre, par une bravoure mal entendue, l’occasion de recouvrer son empire et sa liberté ! Mais l’Anglais, qui n’était pas moins en colère contre lui que contre le Mayençais, ne s’inquiétait guère du chagrin qu’il en pouvait avoir.

D’abord que le jour parut, Astolphe, revêtu de ses armes magnifiques, et monté sur Bayard, sortit de la ville de Paris ; il portait sur sa cuisse la merveilleuse lance d’Argail. Le soleil montrait ses premiers rayons, lorsqu’il arriva aux barrières du camp des infidèles ; au bruit de son cor, que le paladin fit retentir à son arrivée, on en porta la nouvelle au roi de Séricane, qui se pressa de se faire armer. Ce monarque, impatient de combattre, s’était rendu au lieu où son ennemi l’attendait, vit avec joie qu’il était monté sur Bayard ; il le salua fort civilement, et lui dit d’un air riant : Brave chevalier, quelque estime que la franchise de ton procédé me donne pour toi, je ne puis m’empêcher de te dire, que tu es plus homme de parole que celui dont tu soutiens si hautement les intérêts. Roi magnanime, lui répondit du même ton le prince anglais, quelque déférence que je veuille avoir pour vous, je ne puis convenir que le noble fils d’Aymon soit homme à manquer de parole. Il m’avait pourtant défié, reprit Gradasse, et promis de se trouver au bord de la mer, où nous devions combattre pour Bayard ; je l’y attendis inutilement tout un jour. S’il ne s’y trouva pas, repartit Astolphe, il eut sans doute de fortes raisons qui l’empêchèrent de s’y rendre ; mais enfin, Seigneur, puisque vous ne deviez tous deux combattre que pour Bayard, je vous amène ce bon coursier, que je suis prêt à défendre contre vous. Le comte Ganelon, lui dit le roi, t’a voulu faire passer dans mon esprit pour un bouffon ; mais le courage que tu me fais remarquer dans tes discours, m’oblige à mieux penser de toi. J’accepte ton défi : si le sort et ma valeur me donnent la victoire sur toi, je n’en veux point d’autre prix que Bayard ; fais de ton côté tes conditions, et je jurerai de les observer.

Si j’ai l’honneur de vous vaincre, Seigneur, répondit le prince d’Angleterre, j’exige premièrement que vous reconnaîtrez Renaud de Montauban pour un chevalier sans peur et sans reproche ; que vous mettrez en liberté l’empereur et ses paladins, et que vous retournerez aussitôt dans vos états. J’accepte ces conditions, répliqua le roi, et je jure par mes dieux que je m’y soumettrai, si tu es mon vainqueur.

Alors ces deux princes s’éloignèrent pour prendre du champ. Gradasse empoigne sa forte lancé, et se sent capable de renverser une tour. Le paladin de son côté s’affermit sur ses étriers et, s’il n’a pas tant de force que son ennemi, il en a du moins tout le courage ; l’un monté sur Alfane, et l’autre sur Bayard, ils viennent à se rencontrer furieusement ; mais à peine la lance d’or a-t-elle touché Gradasse, qu’il se sent enlever hors des arçons, et si malheureusement pour lui, qu’il se démit le bras en tombant.

Le monarque indien, quand il se vit à terre, fut plus surpris qu’il ne l’avait été de sa vie. La honte de se voir hors de combat d’un seul coup de lance, et de perdre ses prétentions sur Bayard, l’afflige plus que la douleur qu’il ressent de son bras ; il se leva, et marchant vers Astolphe, qui venait à lui : Brave chevalier, lui dit-il, tu m’as vaincu. Viens donc, je vais te rendre les prisonniers, et j’observerai très exactement les autres conditions de notre accord. Ces deux guerriers prirent ensuite le chemin du camp ; ils marchent à côté l’un de l’autre, et le roi rend au prince anglais tout l’honneur que méritait le grand exploit qu’il venait de faire. Astolphe le pria de ne pas apprendre d’abord à Charlemagne quel avait été l’événement du combat, parce qu’il voulait se venger par quelque innocente raillerie du mauvais traitement qu’il en avait reçu, et le roi le lui promit.

Gradasse étant de retour dans son camp se fit remettre le bras par le plus expert de ses chirurgiens ; après quoi, sur les instances du prince d’Angleterre, il donna ordre qu’on lui amenât l’empereur et ses paladins. Quand ils furent arrivés, Astolphe regarda Charlemagne d’un air mécontent, et lui dit : Vois, prince injuste, où ton orgueil et ton imprudence t’ont conduit. Qu’est devenu ce puissant empire qui te faisait tant craindre et respecter ? Tes peuples sont opprimés, ta religion n’a plus de défenseurs, tu es toi-même dans les fers avec tous les paladins. Hé ! quel autre sort pouvais-tu attendre de ta mauvaise conduite, puisque tu éloignes de toi tous ceux qui pourraient être l’appui de tes états ? Cent fois je t’ai vu outrager les invincibles Renaud et Roland ; et tu veux encore aujourd’hui disposer, sans leur aveu, de ce qu’ils ont de plus cher ? Que ne m’as-tu point fait à moi-même, qui, malgré le peu d’estime que tu as pour moi, t’aurais épargné, par mon courage, la douleur de te voir dans l’indigne état où tu te trouves réduit ? Si, pour complaire à la perfide maison de Mayence, tu ne m’avais tenu si longtemps dans une dure prison, tu ne serais pas la proie du chagrin qui te dévore en ce moment. Que ton comte Ganelon te procure, s’il le peut, la liberté ; qu’il te conserve ton royaume de France : pour moi, j’ai pris mon parti, je renonce à ton service, puisqu’on n’en doit attendre que de l’ingratitude et de l’injustice : j’ai fait présent de Bayard au grand roi de Séricane, et me suis donné à lui à titre de bouffon : car ton favori Ganelon m’a voulu faire passer dans l’esprit de ce prince pour un homme fort propre à remplir cet emploi. Comme nous serons au même maître, je vous promets à tous mes bons offices auprès de lui.

Astolphe ne riait nullement en leur tenant ce discours : il paraissait vouloir insulter à leur douleur ; et l’on eût cru qu’il était très irrité contre l’empereur même : ce qui mettait le comble à leur affliction. Quoi ! méchant, dit alors le bon archevêque de Reims au prince anglais, tu as donc quitté la vraie foi ? Oui, messire Turpin, répondit Astolphe ; comme je ne vous ai plus eu pour m’y maintenir, je me suis fait idolâtre pour plaire à mon nouveau maître ; et, en cela, je me crois encore moins mauvais que vos Mayençais, qui sont pires que des hérétiques.

Tous ces illustres prisonniers étaient étrangement mortifiés de se voir, à ce qu’il leur semblait, tomber dans le malheur d’une longue captivité. L’un se plaignait, l’autre soupirait et, quand le prince d’Angleterre se fut donné quelque temps le plaisir de jouir de leur peine, il alla se jeter aux genoux de Charlemagne : Seigneur, lui dit-il, je vous prie d’oublier les chagrins que j’ai pu vous causer. Vous êtes mon empereur, et je suis toujours à vous : quelque sujet que j’aie de me plaindre du traitement que vous m’avez fait, mon cœur ne peut tenir contre vous ; apprenez que vous êtes libre, et que vous tenez de moi vos états et votre liberté ; mais sachez aussi que je ne veux plus demeurer dans votre cour, tant que vous serez obsédé de lâches flatteurs. Vous avez auprès de vous Ganes de Poitiers et toute sa race ; vous leur accordez l’honneur de votre confiance ; je vous les laisse tous pour ce qu’ils valent ; je vous abandonne même tout ce que je possède, et demain, sous votre bon plaisir, je partirai d’ici. Je ne m’arrêterai dans aucun lieu du monde, que je n’aie trouvé le comte d’Angers et le seigneur de Montauban, en qui seuls je vois toute fleur de chevalerie et de probité.

Le généreux Anglais finit ainsi son discours. Tous les paladins qui l’avaient écouté fort attentivement ne savaient encore ce qu’ils en devaient penser ; ils se regardaient les uns les autres, comme pour demander si Astolphe continuait de les insulter, ou s’ils pouvaient se flatter qu’il leur eût dit vrai. Mais le roi Gradasse les tira d’incertitude, en les assurant qu’ils n’étaient plus prisonniers.

Sur cette assurance, Ganelon fut le premier qui voulut sortir, pour profiter de la liberté qu’on lui accordait ; mais Astolphe le retenant : Tout beau, sire chevalier, lui dit-il, les autres sont libres, vous seul ne l’êtes pas, vous demeurez prisonnier. De qui, s’écria le Mayençais ? D’Astolphe, repartit l’Anglois. Ganes ne savait que répliquer, et le roi de Séricane augmenta sa confusion par le récit fidèle qu’il fit de son combat avec le prince d’Angleterre. Lorsque Gradasse eut cessé de parler, Astolphe prit Ganelon par la main ; puis, fléchissant le genou devant Charlemagne, il adressa ces paroles à cet empereur :

Seigneur, je veux bien, pour l’amour de vous, accorder au comte sa liberté, à condition qu’il jurera tout à l’heure entre vos mains qu’il sera désormais fidèle et loyal ; et, comme il ne lui est pas nouveau de se parjurer, ordonnez que s’il lui arrive de commettre quelque nouvelle perfidie, il me sera permis de le faire lier et enfermer dans tel lieu que je voudrai choisir. L’empereur lui accorda sa demande, et obligea Ganes de faire le serment requis.

Les prisonniers reprirent le chemin de Paris, où l’on ne sut pas plutôt ce qui s’était passé, que toute la ville retentit du nom d’Astolphe. Dès qu’on le vit paraître, tout le peuple courut après lui ; les dames le caressent, les grands l’embrassent, chacun publie ses louanges, et l’empereur, pour l’obliger à demeurer dans sa cour, lui offrit toute l’Irlande ; mais le prince d’Angleterre ne se laissa point fléchir ; il persista toujours dans la résolution d’aller chercher son cousin Renaud et le comte d’Angers. Pour Gradasse, il partit dès la nuit même avec les Sarrasins ; il repassa par l’Espagne où il avait laissé ses vaisseaux, et où Marsille avec ses Espagnols s’arrêta. Mais laissons l’un remonter sur sa grande flotte pour reprendre la route de ses royaumes, et l’autre rétablir ses états des ravages affreux que l’invasion des Orientaux y avaient causés. Retournons au seigneur de Montauban.

 

FIN DU LIVRE PREMIER.

LIVRE II.

CHAPITRE PREMIER.

Des agitations de Renaud et du grand péril qu’il courut.

ON a dit de quelle manière le fils d’Aymon vint surgir avec sa barque aux bords d’une île délicieuse ; cette île n’était qu’un grand jardin qui avait cinq ou six lieues de tour ; on le nommait Plaisance : aucuns murs ne le fermaient ; les seuls bords de la mer en faisaient la clôture. Du côté que le paladin y était arrivé, on voyait s’élever au-dessus des arbres un palais superbe, et composé d’un marbre si poli, que tous les objets du jardin se peignaient dedans.

Renaud eut bientôt mis pied à terre. À peine avait-il fait vingt pas, qu’une dame sortit d’entre les arbres, et vint à lui. Noble chevalier, lui dit-elle d’un air gracieux, ne pensez pas que vous ayez été conduit sur ces bords sans mystère. Vous aurez trouvé l’aventure un peu triste et fâcheuse au commencement ; mais la fin n’aura pour vous que des charmes, à moins que votre cœur ne soit plus insensible que celui des tigres et des lions. En achevant ces mots elle le prit par la main, et le conduisit au palais. La magnificence du dedans répondait à celle du dehors ; ce n’était que riches ameublements, peintures exquises, statues excellentes, vases de cristal, d’or et d’agate, où les perles et les diamants étaient à profusion. Tous les appartements par où la dame faisait passer Renaud retentissaient de sons harmonieux. Des troupes de chanteuses et de joueuses d’instruments, toutes belles par excellence, et revêtues d’habits galants, chantaient les louanges de l’amour, et formaient ensemble des concerts qui charmaient le cœur et les oreilles.

D’autres filles, qui ne cédaient en rien à celles dont on vient de parler, dansaient en rond au son des instruments ; elles avaient mis le guerrier au milieu d’elles ; et ces charmantes personnes l’enchaînaient en dansant avec des guirlandes de fleurs, comme pour lui faire comprendre par leurs mouvements et par leurs gestes qu’il devait s’estimer heureux de se voir l’esclave de l’amour. Elles dansaient encore, lorsqu’une autre dame vint avertir le chevalier qu’il était temps de prendre quelque nourriture, et elle le pria de vouloir l’accompagner jusqu’au lieu préparé pour le repas.

Le paladin, qui ne connaissait point encore le but d’une si galante réception, ne refusa pas la partie. Il donna la main à la dame, et se laissa conduire sous des cabinets de verdure entremêlés de roses et de chèvrefeuilles, où, sur des tables placées autour d’une claire fontaine, il trouva tous les mets d’un festin splendide. Quatre des plus belles dames s’assirent à une table, de manière qu’elles mirent entre elles le paladin, dont la chaise était tout en broderie de perles et de diamants. De jeunes garçons, vêtus comme on peint les Amours, les Jeux et les Ris, servaient dans des plats d’or tout ce qui pouvait contenter le goût le plus raffiné dans la bonne chère ; et trois demoiselles, représentant les Grâces, versaient des vins délicieux dans des coupes d’un prix inestimable.

Le souper achevé, les concerts d’instruments recommencèrent, et pendant qu’ils semblaient disposer le cœur à l’amour par les chants les plus tendres et les plus touchants, une de ces dames s’approchant du chevalier, lui dit tout bas ces paroles : Cette île délicieuse, ces richesses, et tout ce que vous y voyez de rare est à vous ; c’est pour vous seul que notre reine a fait bâtir ce beau palais. Que vous devez vous estimer heureux d’être aimé d’une si grande princesse ! Elle est plus blanche que le lys, et plus vermeille que la rose. Cette jeune et merveilleuse beauté se nomme Angélique, et c’est une fille de roi.

Sitôt que le cruel fils d’Aymon entendit prononcer le nom de la personne qu’il haïssait plus que la mort, son visage changea de couleur. Tous ces plaisirs qu’on lui procurait lui devinrent odieux, et le séjour de cette île n’eut plus d’appas pour lui. La dame qui lui parlait ne s’aperçut que trop de l’aversion qu’il avait pour Angélique : Seigneur chevalier, lui dit-elle avec étonnement, est-il possible que vous receviez avec répugnance une nouvelle si agréable ? Fut-il jamais pour un mortel une plus haute fortune que celle qui vous est présentée ? Faites-y bien réflexion, et craignez de vous en repentir. Songez que vous êtes notre prisonnier. La mer environne ce jardin de tous côtés ; toute votre valeur, Flamberge, Bayard même, quand vous l’auriez, ne pourraient vous tirer d’ici. Faites donc de bonne grâce ce que l’on vous demande. Notre reine exige de vous seulement que vous la regardiez. Êtes-vous si farouche, que vous ne vouliez pas jeter la vue sur une princesse si charmante ?

La dame tint encore d’autres discours qui ne furent pas moins inutiles que ceux-là. Le chevalier quitta brusquement la compagnie, et prit le chemin de la mer. Toutes les belles choses qui se présentaient à sa vue en s’en retournant n’étaient plus agréables pour lui et quand il fut arrivé à l’endroit où il avait laissé sa barque, il entra dedans avec précipitation, de peur de voir paraître la princesse qu’il ne pouvait aimer.

Il aurait souhaité que le petit bâtiment eût promptement quitté les bords de l’île ; mais la barque demeura immobile, soit qu’aucun vent n’agitât alors la mer, soit par la force d’un enchantement. Le paladin ne pouvait s’éloigner de cet odieux rivage ; il en est au désespoir, et plutôt que d’y rester, il prend la funeste résolution de se précipiter dans les flots ; il allait exécuter ce dessein, quand la barque partit d’elle-même, et se mit à voguer avec plus de rapidité qu’elle n’avait jamais fait. Renaud en eut une joie inconcevable ; et, malgré le péril qu’il courait sur les eaux, il regarda comme un bien son éloignement d’un lieu où l’on ne parlait que d’Angélique.

Le jour suivant il découvrit une grande forêt, et ce fut de ce côté-là que le petit bâtiment prit sa route. À peine le guerrier eut-il pris terre, qu’un homme tout blanc de vieillesse se présenta devant lui, et les larmes aux yeux lui adressa ces paroles : Brave chevalier, ne me refusez pas votre secours. Un brigand vient de me ravir une fille belle et jeune que j’avais avec moi ; je ne crois pas qu’il soit encore à plus de deux cents pas d’ici.

Le fils d’Aymon fut touché de la douleur du vieillard, et se mit à suivre le voleur : mais le brigand ne l’eut pas sitôt découvert, que ne se jugeant pas capable de soutenir l’effort d’un chevalier de si haute apparence, il prit un cor qu’il portait, et en sonna de toute sa force pour se faire entendre d’un château qu’on voyait à cent pas de là sur une petite élévation qui s’avançait en forme de cap dans la mer. Au son de ce cor, il sortit du château un géant dont l’excessive hauteur et la démarche fière ne promettaient rien que de funeste. Il portait un dard à sa main droite, et dans l’autre une chaîne au bout de laquelle était un crampon de fer. Quand le géant fut près du chevalier, il lui lança son dard d’une grande roideur. Le coup perça l’écu et le haubert, mais le paladin n’en fut point blessé. Attends, dit-il au monstre, tu vas voir si mes armes valent les tiennes. En disant ces paroles, il leva sa redoutable Flamberge sur le géant qui tourna le dos et courut vers une rivière que traversait un pont de pierre. Il y avait à l’entrée de ce pont un gros anneau de fer, auquel le monstre en fuyant, accrocha le crampon de sa chaîne. Renaud cependant le poursuivait ; il était même déjà sur le pont, et bien proche de son ennemi, quand ce dernier tira sa chaîne : alors une grande pierre du pont, sur laquelle était le seigneur de Montauban, fondit sous les pieds du chevalier, qui, se sentant tomber dans la rivière, s’écria douloureusement : Ô ciel ! est-ce donc ainsi que je dois périr ?

Il avait véritablement sujet de faire cette exclamation, puisqu’il se trouva tout à coup enveloppé de filets de pêcheurs qui étaient attachés à une arche du pont ; il se serait indubitablement noyé, si le géant ne se fût hâté de l’aller retirer de l’eau. Ce colosse entra donc dans la rivière ; bien qu’elle fût très profonde, il n’en avait que jusqu’à la ceinture : il détacha les filets du pont, et les jeta sur son épaule avec Renaud, qui était renfermé dedans, sans pouvoir presque se remuer. Ô fortune cruelle ! disait l’infortuné paladin, ne seras-tu jamais lasse de me poursuivre ? Je ne suis pas sorti d’un malheur, que je tombe dans un plus grand, et je me vois sans espérance d’échapper des mains du monstre qui s’est rendu maître de moi par surprise.

Pendant qu’il formait ces tristes plaintes, le géant qui le portait arriva près d’un château dont les environs n’offraient aux yeux que de funestes marques de cruauté. On voyait couler le sang dès l’entrée. La cour était couverte de cadavres ; et, ce qu’il y avait de plus horrible à voir, c’était des corps démembrés, dont quelques-uns rendaient encore les derniers soupirs. Ce spectacle affreux n’était que trop propre à confirmer Renaud dans sa crainte.

Une vieille vêtue de noir, hideuse et décharnée, parut ; le géant jeta son fardeau à ses pieds ; ensuite la vieille appela plusieurs domestiques, qui tirèrent, à l’aide du géant, le guerrier des filets, après lui avoir lié les pieds et les mains très étroitement. Cela étant fait, la vieille dit au fils d’Aymon : Malheureux chevalier, la renommée t’aura sans doute appris la coutume qui se pratique en ce lieu ; mais, si tu l’ignores, je vais t’en instruire, afin que tu la saches du moins avant que de mourir : car il faudra demain que tu perdes la vie.

CHAPITRE II.

Histoire de Marquin.

APPRENDS donc, poursuivit la vieille, qu’un chevalier doué d’une valeur extrême fut autrefois seigneur de ce château, qui se nommait alors la Roche-Vermeille, et qui se nomme à présent la Roche-Cruelle, à cause des choses que je te vais raconter. Sa maison était toujours ouverte aux personnes de mérite, il traitait magnifiquement tous les chevaliers et les dames qui arrivaient dans ce lieu. Il était chéri et considéré de ses voisins, qui le comblaient chaque jour de louanges et de bénédictions. Ce généreux chevalier se nommait Lucidor ; il avait épousé une dame appelée Stelle, et à bon droit, puisque l’étoile du matin n’est pas si brillante qu’elle l’était. Lucidor allait souvent chasser à une forêt qu’on peut voir d’ici sur le rivage de la mer. Un jour il y rencontra un autre chevalier qui chassait comme lui. Après qu’ils eurent pris ensemble ce divertissement, Lucidor invita l’autre, nommé Marquin, seigneur d’Aronde, à venir souper à son château. Marquin, qui était mon fils, accepta l’offre. Il fut reçu à la Roche-Vermeille avec toute l’amitié et la considération possibles ; mais, pour son malheur, il fut trop charmé de Stelle, dont la beauté versa dans son cœur un poison qui en troubla la paix, et l’embrasa d’un amour violent. Une fièvre ardente s’empara de ses veines, et le réduisit en peu de jours à l’extrémité.

Lucidor, qui l’aimait tendrement, vint le visiter à notre château d’Aronde, et même il y amena sa charmante épouse ; mais cette fatale vue, bien loin de soulager le malade, ne fit qu’augmenter son agitation. J’étais inconsolable de voir en cet état un fils qui m’était si cher. Je ne le quittais point, et je lui donnais tous les secours que je jugeais lui être nécessaires. Cependant les remèdes que j’imaginais ne faisaient aucun effet, ce qui achevait de me désespérer. Marquin, touché de l’affliction qu’il remarquait en moi, me dit un jour d’une voix languissante : Ma chère mère ! cessez de vous tourmenter pour un malheureux qui n’a déjà plus de part à la vie. Hé ! pourquoi ? répondis-je en fondant en larmes. C’est, repartit-il, que je brûle d’un feu qui ne peut s’éteindre. Stelle cause dans mon cœur un embrasement qui me consume ; sa possession seule pourrait me soulager ; mais, comme l’espérance d’un si grand bien m’est interdite, je n’ai point d’autre parti à prendre que de me laisser mourir.

Ces paroles, quoiqu’elles me surprissent étrangement, me firent espérer qu’en flattant la passion de Marquin, je pourrais le rappeler à la vie. Quoi donc, mon fils, lui dis-je, vous-vous abandonnez au désespoir si facilement ? Vous que j’ai toujours connu pour un homme plus entreprenant qu’un autre, vous vous rendez à la première difficulté que vous envisagez dans une amoureuse poursuite ? Rappelez votre courage ; il est honteux à votre âge d’avoir une pareille défiance. Comment, ma mère, reprit Marquin d’un ton de voix plus ferme, je pourrais parvenir à satisfaire ma passion ? Pourquoi, lui dis-je, ne vous serait-il pas permis de vous en flatter ? Stelle n’est-elle pas femme ? En est-il qui ne soit capable de se rendre aux empressements d’un homme de mérite ? Les services, l’assiduité, la complaisance et la ruse, sont de bons moyens pour réduire une femme rebelle : et quand cela ne vous servirait de rien, je vous pardonnerais plutôt de recourir à la force pour vous contenter, que de vouloir périr ainsi lâchement, faute de résolution.

J’arrachai mon fils à la mort par de semblables discours ; l’espérance que je lui donnai de plaire à Stelle lui rendit ses forces, et diminua l’ardeur de sa fièvre. Il se porta mieux de jour en jour ; et, ce qui avança sa guérison, Lucidor et Stelle venaient le voir très souvent, et se réjouir avec lui de sa convalescence. Mon fils, étant enfin en état de sortir, ne se donna pas le temps d’essayer si, par les moyens que je lui avais enseignés, il pourrait rendre Stelle favorable à son amour ; son impatience le porta tout d’un coup aux plus violents. Il passa quelques jours à méditer son projet sans le communiquer à personne, pas même à moi, quoiqu’il eût lieu de penser, par tout ce que je lui avais dit, que je ne désapprouverais pas son dessein. Quand il eut résolu de l’exécuter, il prit les plus déterminés de ses domestiques, les fit armer à l’avantage, et sortit avec eux d’Aronde. Il les mena dans la forêt où Lucidor allait chasser ordinairement ; puis, les ayant postés dans l’endroit le plus couvert, il s’écarta d’eux, et se mit à sonner de son cor le plus hautement qu’il lui fut possible, pour attirer en cet endroit Lucidor, qu’il savait être ce jour-là dans le bois.

Effectivement le malheureux époux de Stelle vint à ce bruit éclatant. D’abord que Marquin l’aperçut : Cher ami, lui dit-il, j’ai perdu un chien que j’aime beaucoup. Je ne connais pas si bien que vous les avenues de ce bois ; aidez-moi, je vous conjure, à le chercher. Le seigneur de la Roche-Vermeille s’y offre de bonne grâce ; ils commencent ensemble la recherche du chien ; mais quand Marquin vit Lucidor dans le lieu où il le voulait, il le fit inhumainement massacrer par ses gens ; après quoi il se rendit avec eux à la Roche-Vermeille.

Comme on ne s’y défiait point d’eux, et qu’on les regardait comme des amis, ces assassins s’emparèrent aisément du château. Ils tuèrent toutes les personnes qu’ils y trouvèrent, à l’exception de Stelle, à qui la vie qu’on lui laissa devint plus odieuse que la mort, quand elle connut les intentions de Marquin. Il tâcha vainement de la fléchir par ses prières, elle ne le vit qu’avec horreur. Toutes les fois qu’il s’approcha d’elle pour lui peindre la violence de ses feux, elle le reçut avec fureur, l’accabla d’injures et de reproches ; elle n’épargna rien pour l’exciter à lui ôter la vie. Peu s’en fallut qu’elle ne réussît dans son dessein. Mon fils, outré des discours outrageants qu’elle lui tenait, fut plus d’une fois tenté de s’en défaire dans son désespoir. Cependant l’excès de sa passion triompha toujours de sa colère, et le rendit capable de penser que la grandeur de son crime ne justifiait que trop les reproches qu’elle lui faisait. L’envie qu’il avait d’adoucir son esprit et de la disposer à souffrir son amour, lui fit prendre la résolution d’attendre que sa douleur fût devenue moins vive. Il se flattait que le temps ferait son effet ordinaire, et que la dame, pour se procurer le repos et la liberté, se rendrait d’elle-même à ses soins. Au pis aller, il comptait qu’il serait toujours maître de recourir à la violence pour satisfaire ses désirs, si la douceur et la persévérance devenaient inutiles. Il se trompa toutefois dans sa conjecture : ses respects, ses soumissions ne furent pas mieux reçus que ses menaces et ses emportements, et l’affliction de Stelle semblait s’accroître de jour en jour.

Tandis que cela se passait à la Roche-Vermeille, la renommée ne manqua pas de publier dans les pays voisins le meurtre de Lucidor et la prison de Stelle. Tous leurs parents et leurs amis, qui les chérissaient l’un et l’autre pour leurs belles qualités, s’émurent à cette nouvelle. Ils se crurent obligés de les venger ; ils assemblèrent dans ce dessein la meilleure partie de leurs sujets et de leurs vassaux. Un grand nombre de seigneurs de ce royaume, qui ne connaissaient pas Lucidor, se joignirent à eux, les uns par estime pour sa mémoire, les autres par la seule horreur de l’action commise. Toutes ces troupes formaient un corps nombreux et plus que suffisant pour accabler Marquin. Arganthis, bon chevalier et oncle de Lucidor, se montrait, parmi les vengeurs, un des plus ardents ; et ce fut à lui que tous les autres, d’un commun accord, déférèrent le commandement.

Le bruit de leur marche se répandit jusqu’à moi, et m’alarma. J’allai trouver Marquin pour l’obliger à prendre un parti convenable à la situation où il se trouvait. Quoique je lui eusse fait concevoir l’espérance de plaire à Stelle, je n’avais pas approuvé les moyens cruels dont il s’était servi. Mon cœur même en avait frémi ; mais je n’avais pu prévenir une chose qui s’était faite à mon insu. Je me rendis donc dans ce château ; et, supprimant des reproches qui n’étaient plus de saison, je représentai à mon fils qu’il fallait au plus tôt qu’il se réfugiât chez le roi d’Altin, notre parent, et remît Stelle en liberté ; mais, quelque chose que je pusse lui dire sur ce dernier article, il déclara qu’il aimait mieux s’enterrer sous les ruines du château, que de perdre le fruit de son crime en relâchant Stelle sans avoir auparavant contenté sa passion.

Pendant que je combattais inutilement la résolution de mon fils, les amis de Lucidor pressaient leur marche pour hâter les moments de leur vengeance. Ils étaient déjà sur les terres de Marquin, qu’ils ravageaient ; et ils publiaient hautement partout qu’ils préparaient à la postérité un exemple mémorable dont le seul récit ferait frémir les traîtres. Tout ce que put faire Marquin, dans le peu de temps que ses ennemis lui laissèrent pour se reconnaître, fut de ramasser dans cette forteresse le plus de soldats et d’archers qu’il lui fut possible, et de la munir de vivres à proportion, se fiant du reste à sa situation avantageuse et à la hauteur de ses murs.

Arganthis étant arrivé avec sa petite armée, se saisit, en homme de guerre, des environs de la place, y disposa ses différents quartiers, et, pour resserrer davantage son ennemi, fit planter tout autour des palissades que devaient défendre de bons corps de garde établis de distance en distance. Marquin, pour les troubler dans leurs dispositions, fit tirer sur eux, des créneaux, une grande quantité de traits et de flèches qui en tuèrent quelques-uns à la vérité, mais qui ne firent plus d’effet dès que les assiégeants se furent mis à couvert sous des baraques qu’ils élevèrent en peu de temps.

Les jours suivants, Arganthis fit fabriquer dans la forêt prochaine un grand nombre d’échelles dont il se servit pour nous donner l’assaut. Heureusement la garnison fut bien sur ses gardes, et les murs du château sont si élevés, que les assiégeants, qui n’avaient d’ailleurs ni béliers, ni machines de guerre, ne purent jamais les escalader. Arganthis, qui en reconnut toute la difficulté, prit le parti de nous soumettre par famine. Pour cet effet il redoubla les gardes et les sentinelles avec exactitude, et donna de si bons ordres pour nous fermer tous les passages, que toutes les fois que mon fils entreprit de se les ouvrir par des sorties, il fut repoussé avec perte. Le sage Arganthis ne s’arrêta pas à cette seule précaution : comme il ignorait la quantité que nous avions de vivres, et qu’il pensait qu’elle pouvait être telle que nous ne serions pas si tôt affamés, il faisait, à tout hasard, creuser à la sape un conduit souterrain, qui devait aboutir dans la forteresse, pour s’en rendre maître par surprise ; et ce travail, qui avait été commencé la nuit, le plus près de la place qu’on l’avait pu, se faisait avec tant de circonspection et de secret, que nous n’en avions pu rien pénétrer.

Jusque-là Marquin avait moins songé à se défendre qu’à faire agréer sa passion à l’impitoyable Stelle ; mais, voyant que la dame ne le regardait que comme une furie attachée à ses pas, la rage s’empara de son âme. Il dit un jour à Stelle, avec emportement, qu’il était las d’attendre, et que, de force ou de gré, il prétendait se satisfaire. En même temps il se mit à la presser entre ses bras. L’infortunée veuve de Lucidor, épouvantée de la violence de mon fils et de sa résolution, se sert de ses pieds et de ses mains pour le repousser, en remplissant l’air de ses cris. Inutiles efforts ! ses forces s’épuisèrent, et le brutal Marquin venait d’assouvir son amoureuse fureur, lorsque j’arrivai dans le lieu où cette étrange scène se passait. J’eus beau lui représenter qu’il se perdait par cette indignité, il ne se possédait plus ; et sa rage n’en demeura point là : car, après avoir surmonté la résistance de Stelle, il lui plongea un poignard dans le sein, en lui disant : Beauté ingrate, du moins tu ne jouiras pas du plaisir de te voir vengée. À peine eut-il retiré le poignard du corps de la dame, qu’il s’en frappa lui-même avant que je pusse prévenir son action.

Que devins-je à ce funeste spectacle ? mes cris perçants se firent entendre dans tout le château, et attirèrent quelques domestiques avec qui je tâchai d’arrêter le sang de mon fils et de sauver Stelle ; mais nous nous aperçûmes que nos efforts étaient inutiles. Stelle avait déjà rendu les derniers soupirs et, Marquin, se refusant à nos soins, s’obstinait à vouloir mourir. Laissez, Madame, me dit-il, laissez périr un misérable, qui s’est condamné lui-même à perdre une vie qu’il a noircie de crimes. Le seul témoignage qui me reste à vous demander de l’affection aveugle que vous avez toujours eue pour moi, c’est que vous fassiez enfermer mon corps dans un même tombeau avec le corps de Stelle. Que mon ombre ait la satisfaction de l’empêcher de rejoindre son Lucidor, même dans les enfers. À ces mots, Marquin me fit jurer que je lui accorderais ce qu’il exigeait de moi. Ensuite il expira.

Je demeurai dans un état qui avait quelque chose d’affreux. Je blâmai ma fausse prudence, qui avait, pour ainsi dire, conduit mon fils dans le précipice en voulant le sauver ; mais enfin, comme mes plaintes et mes regrets ne pouvaient me le rendre, je renfermai ma douleur en moi-même, et m’attachai à remplir sa dernière volonté. Je fis creuser une fosse profonde sous une voûte qui était dans un lieu secret du château. J’y fis inhumer Marquin et Stelle ensemble, ainsi que je m’y étais engagée par serment. Puis j’ordonnai qu’on couvrît la fosse d’une grande table de marbre qui se trouva dans le château. C’est tout ce que je pouvais faire alors à cause du siège ; mais je me proposais de leur faire élever dans la suite un magnifique monument, si j’échappais des mains de nos ennemis.

Les assiégeants n’apprirent point la mort de mon fils, ni celle de la veuve de Lucidor. Comme nous ignorions qu’Arganthis faisait faire un conduit souterrain, et que ce travail se continuait avec beaucoup de diligence, il fut achevé peu de jours après la sépulture de mon fils ; il avait été poussé jusqu’à la grande cour du château. Ce fut par-là que nos ennemis se glissèrent à la file pendant une nuit fort obscure et, lorsqu’ils s’y virent en assez grand nombre pour nous faire la loi, ils remplirent d’épouvante tout le château par leurs cris, en passant au fil de l’épée tout ce qui s’offrit à leur ressentiment. Je me réveillai au bruit du carnage et des gémissements des mourants ; je me couvris à la hâte d’un des habits de Marquin, et me sauvai sous ce déguisement par une petite porte secrète du château qui ouvrait dans un endroit écarté du jardin. Par bonheur, les amis de Lucidor ne se virent pas si tôt maîtres de la forteresse, qu’ils négligèrent de faire garder leurs retranchements. Cela favorisa ma fuite. Je pris le chemin du royaume d’Altin, où j’arrivai heureusement après plusieurs jours de marche.

Le roi de ce pays me reçut en bon parent. Il plaignit le déplorable sort de Marquin, sur le récit que je lui en fis ; et, pour me donner le moyen de rentrer dans mes biens, dont les parents de Lucidor s’étaient emparés, il me donna un corps nombreux de ses meilleures troupes, commandé par trois géants. Je revins en ce pays-ci, où nos ennemis possédaient déjà non seulement la Roche-Vermeille, mais d’Aronde même, qu’ils avaient rasé jusqu’aux fondements. Arganthis n’était plus dans ce château-ci ; il s’était contenté d’en commettre la garde à des personnes qu’il y avait établies ; ainsi nous eûmes peu de peine à nous en rendre maîtres. Nous traitâmes les gens d’Arganthis comme il avait traité les nôtres ; pas un n’échappa de nos mains.

Quand je vis que personne dans la province ne nous résistait plus, je gardai seulement ce qu’il me fallait d’officiers et de soldats, avec deux géants, pour conserver ce château et mes autres biens d’Aronde, et je renvoyai au roi d’Altin le reste de ses troupes sous la conduite du troisième géant. Je repris après cela mon premier dessein : je voulus honorer d’un monument superbe la mémoire de mon cher Marquin.

L’on avait déjà commencé d’en jeter les premiers fondements, lorsque les ouvriers que j’y avais employés vinrent me rapporter qu’ils entendaient partir de dessous la tombe de mon fils des mugissements épouvantables qui les glaçaient d’effroi. Un des géants, plus hardi que les autres, voulut s’éclaircir de ce que ce pouvait être ; mais il n’eut pas plus tôt levé la tombe, qu’il en sortit un monstre effroyable qui se jeta sur lui, et le déchira. Tout ce qu’on put faire dans ce péril, fut de fermer et de barricader promptement la porte de la voûte, pendant qu’il dévorait le géant. Je ne me reposai pas sur ce retranchement ; je fis environner de hautes murailles la voûte où la tombe était renfermée ; et je ne me crus point en sûreté, que ces murs ne fussent à telle hauteur que le monstre ne pût les franchir. Alors, faisant réflexion sur la naissance de ce prodigieux animal, je jugeai que la fureur et l’emportement de Marquin et le désespoir de Stelle avaient donné lieu à la production de ce monstre, qui pouvait être appelé le fils de l’horreur et de l’effroi.

Cette réflexion m’inspira un dessein cruel, à la vérité, mais conforme à ma douleur : ne pouvant plus élever de tombeau à mon fils, je pris le parti d’apaiser du moins ses mânes errants par un sanglant sacrifice. Le monstre, comme fils de la divinité qu’on devait honorer dans ce lieu, devait en être le sacrificateur ; et les étrangers qu’un sort malheureux ferait aborder à la Roche-Vermeille en devaient être les victimes. Dès ce moment je fis ouvrir la porte de la voûte, afin que le monstre eût la liberté d’entrer dans l’enclos des murs que j’avais fait faire. Je songeai aussi à lui fournir des aliments, jusqu’à ce que nous eussions dans nos prisons assez d’étrangers pour lui servir de pâture. Je lui faisais jeter chaque jour par-dessus les murs un quartier de bœuf ou de cheval, qui était englouti dans le moment. Je fus bientôt exempte de ce soin : il arriva de tous côtés à ce château un si grand nombre de gens, que le monstre eut pour longtemps de la nourriture. Tous les étrangers qui passent par ici sont pris par nos soldats, et ceux qui veulent résister ont affaire à notre géant. Quand il survient quelque chevalier de renom que mes soldats ou mon géant même ne sauraient vaincre qu’avec beaucoup de peine et de péril, nous avons imaginé l’artifice du pont pour nous en rendre maîtres. Personne ne peut donc nous échapper, lâches ou courageux, faibles ou forts, tous les passants sont dévorés par le monstre, qui les traîne auparavant sur la tombe de mon fils, ainsi que je l’ai remarqué d’un endroit du château d’où l’on voit dans l’enclos des murs qui renferme la voûte. Ce qui me fait présumer que ces sacrifices sont agréables à l’ombre de Marquin.

Je ne te parlerai point, chevalier, de l’effroyable figure du monstre ; tu ne le verras que trop, puisque tu dois en être dévoré. Nous lui jetons tous les matins un prisonnier pour aliment ordinaire ; mais nous prenons tant d’étrangers, que nous sommes obligés d’en faire pendre ou écarteler, parce que nos prisons ne peuvent les contenir tous.

La barbare vieille acheva de parler en cet endroit. Le paladin ne pouvait assez s’étonner d’une coutume si cruelle. Cependant, à quelque extrémité qu’il se vît réduit, il ne perdit point courage : Madame, dit-il à la vieille, je ne me plains point de l’arrêt que vous avez prononcé contre moi ; j’ai seulement une grâce à vous demander : ordonnez qu’on me livre, armé comme je suis, au monstre. Comme je suis chevalier, il serait honteux pour moi de perdre la vie sans me défendre. Je le veux bien, répondit la vieille ; mais je t’avertis que tes armes ne te serviront de rien. Le monstre a la peau si dure, qu’on ne la peut entamer : ses dents brisent le fer, et tout cède à ses griffes. Tu ferais mieux de te résoudre à mourir que de songer à combattre.

Renaud ne répliqua point, et, content d’avoir obtenu ce qu’il demandait, il se laissa conduire au cachot où il devait passer la nuit. Aussitôt que le soleil naissant reparut le lendemain sur l’horizon, les satellites de la vieille vinrent prendre le chevalier pour le jeter au monstre. Le paladin n’avait point été dépouillé de ses armes le soir précédent ; on lui délia les mains, et son épée lui fut rendue. Quand il se vit en état de combattre, il en eut tant de joie, qu’il demanda lui-même qu’on le menât au monstre. On le fit monter par une échelle au haut des murs qui renfermaient cet animal, et par le moyen d’une corde, il se glissa au dedans de l’enclos.

CHAPITRE III.

Quelle fut la fin d’une aventure si périlleuse pour Renaud.

LE monstre ne tarda guère à venir chercher sa proie. Quelle figure effroyable ! Il surpassait un bœuf en grandeur ; sa tête ressemblait à celle d’un dragon, sa gueule, toujours sanglante, avait cinq pieds d’ouverture, et ses dents étaient comme celles du plus affreux crocodile que le Nil ait enfanté sur ses bords. Il avait tout le corps d’un centaure, mais ses bras étaient armés d’ongles crochus qui perçaient le plus dur acier ; et la peau du sanglier d’Erimante était moins dure que la sienne. Cependant le courageux guerrier s’approcha d’un pareil monstre, sans faire paraître la moindre crainte.

La cruelle bête fondit sur lui la gueule béante pour l’engloutir. Renaud évita son approche en sautant à quartier, et lui déchargea Flamberge sur le museau sans y faire qu’une très légère impression. Le monstre revint à la charge, et voulut le déchirer de ses ongles crochus ; mais le paladin lui allongea dans l’estomac une estocade, qui, bien qu’elle ne put entrer, obligea l’animal à reculer de quelques pas. Cette terrible bête revint à la vérité sur lui, arracha une partie de ses armes, puis se servit de ses ongles et de ses dents avec tant de furie, qu’en peu de moments le sang du chevalier coulait de tous les endroits de son corps.

Quoique le seigneur de Montauban se vît si cruellement traité, il ne perdait point courage. Il porta plusieurs coups d’estoc et de taille avec une grande vigueur, aucun toutefois ne put entamer la peau du monstre. Le combat durait déjà depuis longtemps, et Renaud commençait à perdre haleine ; il sentait affaiblir ses forces, et, pour surcroît de malheur, la bête se saisit de son épée, quelque effort qu’il pût faire pour la retenir.

Ô Ciel ! que pouvait faire alors le vaillant fils d’Aymon ? Il ne peut ni fuir ni se défendre. Dans cette extrémité, il voit le bout d’une poutre qui sortait du bâtiment sous lequel était la voûte, et s’avançait en saillie dans l’enclos. La poutre était élevée de terre de la hauteur de deux hommes : le guerrier, pourtant rappela tout ce qui lui restait de force et, par un saut prodigieux attrapa de la main cette poutre, s’y éleva, et s’élança légèrement sur le toit du petit bâtiment dont on vient de parler. Là, se voyant en sûreté contre tous les efforts du monstre, qui ne pouvait atteindre jusqu’à lui, il se mit à rêver profondément au parti qu’il devait prendre. Tandis qu’il était dans cette situation, il causait ailleurs beaucoup d’inquiétude.

L’amoureuse Angélique, après le départ de Maugis, attendait jour et nuit le retour de cet enchanteur avec toute l’impatience que l’amour peut inspirer. Cette princesse avait les yeux attachés sur la mer et, dans l’attente qui l’agitait, si elle découvrait quelque vaisseau, elle se flattait que c’était Maugis qui, pour dégager sa parole, lui amenait Renaud. Après avoir langui pendant quelques mois, et répandu bien des larmes, elle vit enfin arriver le fils du duc d’Aigremont. Il était pâle et défait, il avait les yeux rouges et la vue égarée. Ses cheveux mal peignés et ses habits déchirés ressemblaient à ceux d’un homme qui sort d’un sombre cachot. Outre qu’il revenait seul, il paraissait dans un état à faire concevoir un mauvais présage à la fille de Galafron : aussi fut-elle saisie d’effroi lorsqu’elle l’eut examiné de près. Que vois-je, s’écria-t-elle avec transport ? Ah ! sans doute mon cher Renaud a perdu la vie ! Non, Madame, répondit Maugis, mais il la perdra bientôt. Que maudit soit le jour où cette âme si rebelle à l’amour vint au monde ! l’insensibilité de ce barbare a étouffé toute la tendresse que j’avais pour lui. Que dis-je ! j’en suis si transporté de fureur, que je l’ai fait conduire à la Roche-Cruelle pour y être dévoré par le monstre qui ne se repaît que de sang humain. Alors Maugis fit un détail de tout ce qui s’était passé entre le fils d’Aymon et lui.

Qui pourrait décrire l’effet que son récit fit sur le cœur de la belle Angélique ! Elle demeura immobile, son teint perdit sa couleur, ses sens se glacèrent, et ses yeux mourants semblaient annoncer que son âme allait quitter un si beau corps ; mais quelques moments ensuite l’excès de sa douleur lui rendant ses forces : Cruel, dit-elle à Maugis, en lançant sur lui un regard furieux, tu as donc pu livrer ton cousin Renaud à une mort certaine ! Et tu as l’audace de te présenter devant moi après une action si noire ? Perfide, si tu ne lui portes un prompt secours, assure-toi que, malgré tes charmes et tes démons, je te ferai brûler tout vif, et jeter tes cendres au vent. Ne te pare point d’un faux zèle, et ne t’imagine pas que je puisse excuser ta barbarie. Il n’y a point à balancer ; si de Renaud ou de moi quelqu’un doit perdre la vie, c’est moi, qui ne suis qu’une méprisable fille, et non pas celui qui est le modèle de toute perfection, la fleur de tous les chevaliers du monde. Ah ! malheureux, continua-t-elle, peux-tu penser qu’il me soit possible de vivre un moment sans lui ? On peut encore le secourir, interrompit l’enchanteur ; mais, belle princesse, il faut que ce soit vous qui le tiriez d’un si grand péril. Malgré sa dureté, un si grand service l’obligera de se rendre à vos charmes. Mais le temps presse. En disant cela, Maugis lui donna une petite bouteille remplie d’une liqueur roussâtre, et lui apprit la manière de s’en servir. Après quoi il se fit porter avec Angélique par ses démons à la Roche-Cruelle.

Ils y arrivèrent dans le temps que le fils d’Aymon, se voyant hors d’état de résister au monstre, ne s’attendait plus qu’à périr. Maugis ne jugea pas à propos de paraître devant lui, voulant déférer à la princesse le mérite de l’avoir sauvé. Angélique se montra donc au seigneur de Montauban. La force du charme la tenait suspendue en l’air. Dès que le chevalier l’aperçut, il détourna la vue, comme s’il eût rencontré celle d’un basilic. Cette apparition, quelque surprenante qu’elle fût, lui causa moins de surprise que de peine. Il fut sur le point de se jeter à terre pour chercher auprès du monstre un asile contre cette beauté céleste, qui lui faisait tant d’horreur. La princesse lui adressa ces paroles avec plus de charmes que n’en eut jamais la reine d’Amathonte, lorsqu’elle sort d’entre les mains des Grâces pour aller retrouver son amant : Cher prince, de toutes les afflictions que j’ai senties, la plus sensible est de te voir dans l’état où tu es réduit. Je ne sais comment la douleur que j’en ai ne m’ôte point la vie en ce moment. Néanmoins une chose me console, charmant chevalier : je puis sauver tes jours de la mort qui les menace. N’appréhende point de te jeter entre mes bras ; j’ai le pouvoir de te porter dans les airs. Profite de cette occasion pour sortir de péril. Ne dédaigne point la compagnie et le secours d’Angélique, et songe que les plus grands rois de la terre accepteraient avec joie l’offre que je te fais.

Quelque obligeant que fût ce discours, le fils d’Aymon n’en fut point touché. À peine donna-t-il à la princesse le temps de l’achever. Madame, lui dit-il, cessez de poursuivre un cœur qui se refuse à vos attraits. Vous vous êtes trompée, si vous avez cru qu’en me donnant du secours, vous surmonteriez la répugnance que j’ai à vous aimer. La même destinée qui vous porte à me vouloir du bien me contraint à vous fuir. Hé ! que trouvez-vous en ma personne, interrompit Angélique, qui vous inspire tant d’aversion pour moi ? Vos yeux voient-ils autrement que ceux des autres hommes, qui jugent que je mérite qu’on m’élève des autels ? Mes yeux, reprit le chevalier, vous voient briller de tout l’éclat dont brillent vos charmes, j’en suis même ébloui ; cependant, par la bizarrerie d’un sort qui me paraît incompréhensible à moi-même, tout adorable que vous êtes, mes sens se révoltent contre tant d’appas ; vos empressements me gênent, et je ne puis vous cacher que je souffre impatiemment votre vue. Je ne sais que trop bien, répliqua la princesse, que vous me haïssez et, si je parais devant vous, ce n’est pas que j’espère vaincre votre haine par ma présence ; mais, malgré votre dureté, vous m’êtes encore trop cher, pour que je puisse sans frémir vous voir dans le péril où vous vous trouvez. Je viens vous offrir un secours dont vous avez besoin ; ne tardez pas à l’accepter, car le sang qui sort de vos plaies serait capable de vous ravir une vie que je m’efforce de conserver.

Comme je ne puis répondre à votre tendresse, repartit Renaud, je ne veux rien vous devoir, et je jure par le Dieu vivant, que j’aime mieux mourir que d’être délivré par votre secours. Je ne suis pas si attaché à la vie, que je veuille vous avoir cette obligation. Puisque ma vue vous est si odieuse, lui dit Angélique en fondant en larmes, il faut vous en épargner le supplice. Promettez-moi seulement, continua-t-elle, que vous recevrez d’une autre main ce que vous refusez de la mienne. Je vous promettrai tout, répondit le paladin, pourvu que je ne vous voie plus. Du moins, reprit la fille de Galafron, vous ne m’empêcherez pas de vous rendre un service. Alors, tirant de son sein la liqueur que Maugis lui avait donnée, elle en versa sur la tête du monstre quelques gouttes qui eurent la vertu de l’endormir dans le moment.

Aussitôt elle va trouver l’enchanteur français, et lui rend compte de la cruauté de Renaud. Maugis en fut si irrité, qu’il fit tous ses efforts pour persuader à la belle Angélique qu’il fallait laisser périr l’ingrat. La princesse ne put s’y résoudre ; elle obligea même le fils du duc d’Aigremont d’aller sur-le-champ secourir le paladin. Maugis se fit donc porter sur le toit, où son cousin, à force d’avoir perdu du sang, était près de tomber en faiblesse ; il visita ses plaies, qui se refermèrent d’abord qu’il eut répandu dessus quelques gouttes de la liqueur qu’Angélique avait versée sur la tête du monstre ; il lui fit ensuite avaler de cette eau, qui rétablit entièrement ses forces.

Le seigneur de Montauban voulut remercier son cousin du grand service qu’il venait d’en recevoir ; mais Maugis l’interrompit : Achevons, lui dit-il, de vous tirer d’ici, après cela nous nous expliquerons ensemble. Il faut auparavant, reprit le fils d’Aymon, que je fasse ce que l’honneur exige de moi. Je ne puis sortir de ce château sans avoir vaincu le monstre, et aboli la cruelle coutume qui s’y observe. Hé bien, repartit l’enchanteur, jetez-vous sur le monstre, et le tuez avant qu’il se réveille, car il n’est endormi que pour un temps. Son flanc gauche peut être percé, c’est le seul endroit de tout son corps qui ne soit pas impénétrable. Si vous voulez que je sorte avec gloire de ce combat, dit le paladin, retirez le monstre de son assoupissement, je ne puis l’attaquer sans cela. Oh ! vous êtes trop difficultueux, s’écria le magicien : je vais exécuter moi-même sans tant de façons ce que vous refusez de faire. En achevant ces paroles, il descendit à terre, ramassa Flamberge, que le monstre, en s’assoupissant, avait laissé tomber de ses griffes, et la plongea jusqu’à la garde dans le flanc gauche de l’animal. Le sang, qui sortait à gros bouillons de la plaie tarit bientôt les sources de la vie, et le monstre enfin ne reprit le sentiment par la fin du charme, que pour rendre le dernier soupir.

Si cette mort délivra Renaud d’un grand danger, elle ne le remettait pas en liberté. Il est vrai que, pour la lui procurer, Maugis le conduisit sous la voûte, après lui avoir rendu Flamberge ; et, lui ouvrant une épaisse porte de fer, qui donnait entrée dans le jardin, et qu’il fit tomber en proférant quelques mots bizarres : Passez par-là, lui dit-il, le chemin vous est libre à présent ; profitez des bontés qu’on a la faiblesse d’avoir encore pour vous, quelque peu digne que vous en soyez. Pour moi, je ne vous donnerai plus aucun secours, et je veux bien vous dire que si j’avais été cru, vous ne seriez pas échappé de ce dernier péril, où je vous avais moi-même jeté.

À ces mots le magicien quitta brusquement Renaud, sans vouloir entendre ce qu’il lui alléguait pour sa justification, et se fit enlever rapidement par ses démons. Le chevalier demeura fort mortifié de s’être attiré l’indignation de son cousin ; mais, comme il était entraîné par une puissance supérieure qui agissait en lui, il ne pouvait se repentir d’une chose dans laquelle il se croyait plus malheureux que coupable.

Il ne songea plus qu’à suivre son premier dessein, qui était d’abolir la cruelle coutume de ce château par la punition des personnes qui avaient établi ces sacrilèges honneurs consacrés à la mémoire de Marquin. Pour cet effet il entra dans le jardin, et de là dans la cour du château. Quand les gens de la vieille l’aperçurent, ils crièrent : Aux armes ! Ils se rassemblèrent en peu de moments, et fondirent sur lui tous ensemble. Quoiqu’ils fussent au nombre de trente ou quarante, le généreux fils d’Aymon les méprisa, et mit Flamberge si malheureusement en œuvre pour eux, qu’il en fit une étrange boucherie. On peut dire même que le combat aurait été aussitôt fini que commencé, si le géant ne se fût pas mis de la partie : néanmoins ce colosse ne fit que prolonger de quelques instants leur perte, et tomba lui-même noyé dans son sang, après une assez longue résistance.

La vieille mère de Marquin, qui du haut d’une tour, où elle s’était réfugiée, avait vu périr le géant dans le combat, et le reste de ses gens prendre la fuite, se précipita de rage des créneaux en bas ; elle s’écrasa la tête sur les pavés de la cour, et cette mégère, indigne d’avoir jamais vu le jour, termina ainsi elle-même une vie dont elle faisait son supplice depuis la mort de son cher Marquin. Ce fut le dernier acte du sacrifice sanglant dont elle avait voulu honorer sa mémoire. Le paladin regarda sa mort comme une juste punition du ciel ; et, voyant qu’il n’y avait plus rien à faire pour lui dans ce château, il en sortit pour prendre le chemin de la mer. Mais au lieu de rentrer dans sa barque, il marcha le long du rivage.

CHAPITRE IV.

De l’arrivée du prince Astolphe en Circassie, et de la rencontre qu’il y fit.

LE prince Astolphe d’Angleterre avait quitté la cour de France, comme on l’a dit, pour aller faire une exacte recherche des deux fameux cousins qui en étaient tout l’ornement ; il était revêtu de ses belles armes dorées : il portait la lance du frère d’Angélique, et montait le bon cheval Bayard.

Il avait déjà traversé tout seul l’Allemagne, la Hongrie et la Blanche-Russie, passé le grand fleuve du Tanaïs, et atteint la Circassie. Ce dernier royaume était alors tout en armes. Son roi, Sacripant, prince d’une expérience consommée dans la guerre, et d’une valeur extrême, y faisait de grandes levées de soldats, pour aller au secours d’Angélique, qu’Agrican, puissant empereur des Tartares, tenait assiégée dans sa forteresse d’Albraque. L’amour seul mettait les armes à la main à ces deux monarques.

L’armée de Circassie était prête à partir, lorsque le hardi Astolphe se présenta devant Sacripant, dont la coutume était de retenir à son service tous les chevaliers de mérite qui passaient par ses états, quand ils voulaient bien accepter les offres généreuses qu’il leur faisait. Le prince d’Angleterre par sa bonne mine prévint en sa faveur le roi de Circassie, qui lui dit : Vaillant chevalier, que veux-tu que je t’accorde pour avoir l’avantage de te posséder dans ma cour ? Je veux, répondit le paladin, que tu me fasses général de ton armée ; un homme qui a coutume de commander, et non d’obéir, ne saurait accepter un autre emploi. Souhaites-tu de savoir si je suis digne de cet honneur, tu n’as qu’à choisir dix des plus braves de ta cour pour combattre tous ensemble contre moi ; si je ne les mène à outrance, je consens que tu me tiennes pour un homme privé de jugement.

Sur ces paroles, Sacripant assembla ses principaux barons, et leur dit qu’il déplorait l’égarement de ce chevalier, et qu’il fallait essayer par des remèdes de le remettre en son bon sens. Mais les barons les plus sensés lui représentèrent qu’il ferait mieux de laisser aller un personnage de cette espèce, avec lequel il n’y avait rien à gagner. Le roi les crut, et congédia l’Anglais, qui poursuivit son chemin sans s’embarrasser du jugement qu’on ferait de lui dans cette cour.

Le prince Astolphe n’était pas encore fort éloigné de la cour de Circassie, lorsqu’il rencontra un des plus accomplis Sarrasins qui fût dans les climats orientaux. On le nommait Brandimart, comte de la Roche-Sauvage. Il avait fait éclater une valeur peu commune dans les guerres et dans les tournois où il s’était trouvé. Il ajoutait à ses autres grandes qualités une courtoisie qui lui attirait l’amitié de tout le monde ; il était alors accompagné d’une dame qu’il aimait aussi chèrement qu’elle était aimable. Quand Astolphe fut assez près d’eux pour les considérer, il défia Brandimart à la joute. Prends, lui dit-il, autant de champ que tu voudras, ou bien me laisse cette dame, et passe ton chemin. Par notre saint prophète, répondit le Sarrasin, je laisserais plutôt ici mille vies, si je les avais, que de te céder cette beauté. Mais puisque tu n’as point de dame avec toi, je t’avertis que je prendrai ton beau coursier, si je te porte par terre. J’y consens, reprit l’Anglais, voyons qui de nous deux enlèvera l’autre des arçons. Ils s’éloignèrent alors pour revenir l’un sur l’autre de toute la vitesse de leurs chevaux : ils se rencontrèrent furieusement au milieu de la carrière, et la lance d’or, produisant son effet ordinaire, renversa Brandimart rudement. Le cheval de ce malheureux chevalier eut un sort encore moins favorable que son maître ; car, bien qu’il fût des plus vigoureux, il eût la tête fracassée, et mourut sur-le-champ du terrible coup qu’il reçut de Bayard, qui ne fut seulement pas ébranlé de cette rencontre.

Rien n’est égal au déplaisir que ressentit le vaillant Brandimart de se voir ainsi démonté d’une seule atteinte. Ce n’est point son cheval qu’il regrette, c’est sa belle maîtresse, qu’il va perdre. Il entre dans un vif désespoir, et, ne se possédant plus, il tire son épée pour s’en percer le sein. Astolphe en eut pitié. Il se jeta sur lui assez à temps pour retenir son bras, et modéra sa douleur par ces paroles consolantes : Franc chevalier, lui dit-il, me crois-tu assez cruel pour vouloir t’enlever ce que tu aimes avec tant de passion ? Remets le calme dans ton âme ; si j’ai jouté contre toi, ce n’est que pour avoir l’honneur de te vaincre : je te laisse ta dame.

Le Sarrasin eut tant de joie, quand il entendit ces dernières paroles, qu’il ne put proférer un seul mot. Il ne fait qu’embrasser les genoux d’Astolphe, et lui baiser les mains. Ô Dieu ! s’écria-t-il, ma honte redouble, puisque je me vois encore vaincu en courtoisie ; mais je t’accorde cette double victoire pour te faire plus d’honneur ; tu me rends la vie en me rendant cette dame, et j’aurai une éternelle reconnaissance d’un si grand bienfait.

Sur ces entrefaites le roi de Circassie arriva dans cet endroit. Ce prince avait fort considéré la richesse des armes d’Astolphe et la beauté de Bayard ; il fut tenté de les avoir en sa possession ; et, pour satisfaire ce désir, il se résolut à courir tout seul après lui, ne doutant point qu’il ne lui enlevât par sa valeur ses armes et son coursier. Sacripant était en effet assez fort pour y réussir, sans l’obstacle que la lance d’or y pouvait apporter. Quand il eut atteint l’Anglais, et qu’il eut envisagé la maîtresse de Brandimart, il en fut charmé. L’heureuse aventure, s’écria-t-il tout transporté de joie ; j’avais fait dessein de gagner un cheval et des armes, et je vois que la fortune m’offre encore un plus riche butin. Chevaliers, poursuivit-il en élevant sa voix, que celui de vous deux à qui cette belle dame appartient m’en cède la conduite, ou qu’il éprouve tout à l’heure sa valeur contre la mienne.

Il te sied bien mal, lui répondit Brandimart, de défier un homme à pied, lorsque tu es si bien monté. C’est plutôt l’acte d’un brigand qui veut s’emparer du bien d’autrui, que le procédé d’un franc chevalier. Après avoir ainsi parlé, il conjura le paladin avec les plus fortes instances de vouloir lui prêter son cheval, pour être en état de répondre au défi qu’on venait de lui faire. Et vous ne pouvez, ajouta-t-il, justement me le refuser, puisque je ne vous le demande que pour défendre la noble dame que vous m’avez si généreusement rendue. Mon cher ami, lui dit Astolphe en riant, jamais je ne prêterai mon cheval tant que je serai en pouvoir de combattre ; mais compte que je vais te donner celui de ce chevalier : car je ne veux de toute sa dépouille, que la gloire de l’avoir mis à la raison. Alors il se tourna vers le roi de Circassie, et lui dit : Chevalier de ce pays, avant que d’être possesseur de cette dame, il faut que tu fasses avec moi une autre convention. Si je te fais vider les étriers, tu prendras la peine de t’en retourner à pied, parce que je veux avoir ton cheval pour remonter mon compagnon ; si tu me renverses, le bon cheval que tu vois entre mes jambes sera à toi. Ensuite piéton ou cavalier, tu pourras vider avec mon camarade la querelle de la dame.

Par Mahomet, lui repartit Sacripant, tu me parais bouffon ; j’accepte ce que tu me proposes, mais je t’avertis que je veux aussi avoir tes armes. Tu prendras ce que tu pourras, dit le paladin, et le Seigneur fera le reste. Cela dit, les voilà qui s’éloignent l’un de l’autre, et qui reviennent les lances baissées se rencontrer avec furie. Sacripant, fameux par mille exploits, comptait déjà sur la dépouille de ces deux chevaliers ; mais, contre son attente, il eut le sort de Brandimart. Quand Astolphe vit ce roi étendu par terre, il alla prendre son cheval par la bride, et, le présentant à son compagnon : Mon ami, lui dit-il, ne trouves-tu pas cette aventure plaisante ? Ce chevalier venait pour m’ôter mon cheval, et il faudra qu’il s’en retourne à pied. À ces mots, il s’adressa au Circassien, qui venait de se relever, et lui dit : Présomptueux chevalier, apprends de moi qu’il vaut mieux se contenter de son bien que d’envier celui d’autrui : retourne à ton roi, et lui demande une autre monture, puisque ta convoitise t’a fait perdre ton cheval. Dis-lui que c’est de la part du chevalier insensé, et que ce sont là les remèdes qu’il emploie pour recouvrer sa raison.

Le roi démonté était si étourdi et si confus de ce qui venait de lui arriver, qu’il s’en retourna docilement à pied, sans répondre et sans demander le combat à l’épée ; ce qu’il n’eût pas manqué de faire en toute autre occasion. Après son départ, la maîtresse de Brandimart avertit son amant qu’ils étaient près du fleuve de l’Oubli. Si nous n’y prenons garde, ajouta-t-elle, il est à craindre que nous ne nous perdions nous-mêmes, et la valeur est ici fort inutile. C’est pourquoi je suis d’avis que nous retournions sur nos pas. Belle dame, lui dit le prince d’Angleterre, apprenez-moi, de grâce, ce que c’est que le fleuve de l’Oubli ? C’est une rivière, répondit-elle, qui ôte la mémoire à ceux qui boivent de son eau. À l’entrée du pont qu’il faut passer, une belle dame présente une coupe de cristal aux chevaliers que leur malheur attire en cet endroit, et les fait boire dedans. À peine l’ont-ils portée à leurs lèvres, qu’ils oublient toutes choses ; ils ne se souviennent plus même de ce qu’ils sont. Si quelqu’un entreprend de passer le pont par force, cette dame appelle à son secours un grand nombre de chevaliers de la plus haute valeur, qu’elle a privés de sens, et qui s’opposent au passage du téméraire. La belle Fleur-de-Lys, c’était le nom de la dame qui faisait ce récit, tâchait de persuader au prince anglais, et surtout à Brandimart, de prendre un autre chemin ; mais elle ne put y réussir. Au contraire il leur prit à tous deux une si forte envie d’éprouver cette aventure, qu’ils se hâtèrent de gagner le fleuve.

La dame du pont alla au-devant d’eux, dès qu’elle les aperçut et, leur présentant la coupe, elle les invitait à boire d’un air plein de charmes. Non, perfide, lui dit le prince anglais, n’espère pas nous séduire comme tant d’autres chevaliers que tu as privés du jugement, et que tu retiens dans ton château ; ta trahison est découverte, et tu vas en recevoir le châtiment. Dragontine, ainsi se nommait la dame du pont, fut si effrayée de cette menace, que dans son trouble elle laissa tomber la coupe qu’elle tenait à la main ; cette coupe se cassa, et au même instant la liqueur qui se répandit sur le pont y alluma un si grand feu, que c’eût été une folie d’entreprendre d’y passer. La maîtresse de Brandimart, qui connaissait toutes les avenues du château, dit aux chevaliers de la suivre ; elle poussa sa haquenée par un sentier détourné vers un endroit du fleuve où était un petit pont connu de peu de personnes ; ce pont conduisait à une porte secrète du jardin ; ils passèrent le pont, et Brandimart ayant jeté la porte par terre, ils entrèrent dans le jardin.

Le paladin Roland y était enfermé avec les vaillants rois Balan et Adrian ; Clarion le fort Sarrasin, Hubert du Lion, Antifort de la Blanche-Russie, et les deux braves fils du marquis Olivier, Griffon le Blanc et Aquilant le Noir, y étaient aussi. L’enchantement empêchait tous ces chevaliers de se reconnaître. Aucun d’eux n’eût pu dire s’il était chrétien ou Sarrasin. La magicienne les tenait tous enchantés, de manière qu’ils étaient dévoués à toutes ses volontés.

Lorsque Astolphe et Brandimart entrèrent dans le jardin, le roi Balan et Clarion, qui étaient ce jour-là de garde, allèrent à leur rencontre, et les engagèrent à combattre contre eux. Adrian, Antifort et les autres chevaliers étaient assis sur le gazon, excepté le comte d’Angers, qui s’occupait à regarder la magnificence du bâtiment. Ce fameux guerrier, qui ne faisait que d’y arriver, était encore tout armé ; il avait cessé de regarder les peintures du salon pour aller admirer aussi les beautés du jardin. Pendant qu’il s’y disposait, la magicienne vint à lui toute troublée, et lui dit : Noble chevalier, j’ai besoin de votre valeur : on attaque mes chevaliers pour me causer du déplaisir ; n’irez-vous pas les défendre pour l’amour de moi ?

Roland n’eut pas entendu ces paroles de Dragontine, qu’il courut prendre son cheval, qu’il avait attaché, comme on l’a dit, à un des arbres de la cour ; il sauta légèrement en selle, et entra dans le jardin par un grande grille de fer qu’il vit ouverte au côté droit du bâtiment ; il poussa Bridedor vers le lieu où il aperçut les chevaliers qui combattaient, et ils les joignit bientôt. Déjà Brandimart avait abattu Clarion, et le fort roi Balan n’avait pu résister à l’atteinte de la lance d’or. Quand le prince anglais eut reconnu l’illustre comte d’Angers et la fameuse épée Durandal, il s’écria plein de joie : Ô Roland ! fleur de tous les paladins, ne me reconnais-tu pas ? je suis ton cher cousin Astolphe, qui te cherche partout. Le comte, pour toute réponse, leva sur lui son épée, et l’allait fendre en deux, si le bon Bayard, qui avait l’entendement humain, n’eût fait un saut prodigieux pour lui sauver la vie. Ce vigoureux animal franchit la muraille du jardin, quoiqu’elle fût haute de douze pieds et, Bridedor n’ayant pu faire la même chose, Roland fut obligé de chercher un détour ; il passa par la petite porte du pont, qui était à quelques pas de là, et courut ensuite à bride abattue après Astolphe, pour venger la magicienne de l’injure qu’il s’imaginait qu’elle avait reçue ; mais Bridedor, bien que doué d’une extrême légèreté, n’était pas comparable à Bayard.

CHAPITRE V.

Le prince Astolphe arrive au Cathay ; comment il s’introduisit dans le château d’Albraque, et de quelle manière il fut reçu par la belle Angélique.

LE fils d’Othon fut bientôt en état de ne plus craindre l’attaque de son redoutable cousin, qu’il appréhendait plus que la foudre : il était hardi avec tout autre, et son courage allait même jusqu’à la témérité ; mais il ne voulait point avoir affaire au comte, dont il connaissait toute la force. Il prit sa route vers l’orient, laissant à regret dans le péril son compagnon Brandimart. Pour Roland, dès qu’il s’aperçut que sa poursuite était vaine, il retourna au jardin de Dragontine, et y rentra par la même porte qu’il en était sorti.

On y combattait encore ; Clarion et Balan étaient tous deux aux prises avec Brandimart, et ne pouvaient rien gagner sur lui. La tendre Fleur-de-Lys souffrait de tous les coups qu’il recevait et, lorsque Roland, de qui la raison continuait d’être troublée, vint se joindre aux chevaliers de Dragontine, elle ne fut plus maîtresse de sa douleur ; elle cria à son amant de cesser de combattre, le menaçant de s’aller jeter sous le tranchant des épées et sous les pieds des chevaux, pour s’épargner, en mourant la première, le supplice de lui voir rendre les derniers soupirs ; elle lui dit qu’il valait mieux qu’il se soumît à la magicienne, et bût de la liqueur enchantée, puisqu’il ne pouvait sortir de ce lieu qu’à ce prix ; qu’au reste, elle l’assurait qu’il n’y demeurerait pas longtemps, et qu’elle reviendrait le délivrer au premier jour.

L’amoureux Brandimart, effrayé de la crainte et des menaces de son amante, se soumit à la coutume du lieu, et but de l’eau du fleuve de l’Oubli. Dès ce moment, il n’espère et ne craint plus rien ; il devient insensible à la honte comme à la gloire, et ses yeux méconnaissent même l’objet de son amour. Ô doux breuvage qui a la vertu de suspendre les peines des cœurs amoureux ! que la belle princesse du Cathay eût été heureuse de pouvoir emprunter ton secours !

Fleur-de-Lys voyant son amant hors de danger de perdre la vie, partit pour aller exécuter le dessein qu’elle méditait en sa faveur. D’un autre côté, Roland, uniquement occupé de Dragontine, s’excusait à ses genoux d’avoir laissé échapper le chevalier qu’il venait de poursuivre.

Cependant le prince Astolphe continuait son chemin ; il ralentit la course de Bayard, d’abord qu’il vit que le comte d’Angers ne le poursuivait plus ; et il se mit à rêver aux moyens de secourir ce paladin, dont l’état lui faisait pitié. Il ne voyait que le fils d’Aymon qui pût obliger Dragontine à le désenchanter. La difficulté était de savoir où il pourrait trouver Renaud. Il se ressouvint de l’avoir vu épris d’une forte passion pour Angélique, et il jugea que la violence de son amour pouvait l’avoir attiré au Cathay ; car il ignorait que l’eau de la fontaine de Merlin eût changé son cœur. Prévenu de cette opinion, il prit la route de ce royaume. Il était alors sur les frontières de celui d’Astracan ; il alla passer le fleuve du Volga dans la capitale de cet état, qui est située presqu’à son embouchure. De là il entra dans les terres des Kalmouques et des Nogais ; ensuite, laissant sur sa gauche le Capchac et le pays des anciens Gètes, il remonta le fleuve Jacartes, qu’il quitta pour entrer dans le Turquestan ; il le traversa, de même que la province des Merkites, et parvint enfin au royaume de Tangut, voisin du Cathay.

Quoique Bayard fût infatigable, le prince anglais avait une si vaste étendue d’états à passer, qu’il fut près de deux mois à ce voyage. Il lui arriva bien des aventures en chemin, dont on ne fera pas ici mention : on se contentera de dire que la lance d’or fut fatale à plus d’un chevalier. Astolphe ne se vit pas plutôt au Cathay, qu’il commença de s’informer exactement si l’on n’y avait point vu un chevalier tel qu’il peignait le seigneur de Montauban ; il n’en apprit aucunes nouvelles ; ce qui l’obligea de tourner ses pas vers la cour de Galafron, où il se flattait de le trouver, ou du moins d’en entendre parler. Mais, avant que d’y arriver, il fut informé d’une chose qui ne lui permit pas de continuer sa route. On lui dit qu’Agrican, empereur des Tartares, ardemment épris d’Angélique, l’avait fait demander en mariage à Galafron, qui, ne croyant pas devoir la refuser à un prince si puissant, la lui avait promise ; mais que la princesse, au lieu d’y consentir, s’était retirée dans la forte ville d’Albraque qu’elle avait remplie d’un grand nombre de chevaliers d’élite, qui s’y étaient jetés pour la défendre contre Agrican et contre tous ceux qui voudraient disposer de son cœur malgré elle.

Cette nouvelle détermina le prince d’Angleterre à prendre le chemin d’Albraque, où il ne douta point que, parmi tant de guerriers que les attraits d’Angélique y avaient attirés, il ne rencontrât celui qu’il cherchait. Lorsqu’il fut à une journée de cette ville, il découvrit, du haut d’une colline, un nombre presque infini de tentes et de gens de guerre campés dans un grand vallon, par où il fallait nécessairement qu’il passât. Il arrêta le premier homme qu’il trouva sur son chemin, et lui demanda ce que c’était que cette armée qu’il voyait. C’est, lui répondit cet homme, celle du redoutable empereur des Tartares, qui va, avec tous les rois qui lui sont tributaires, mettre le siège devant la ville d’Albraque. Le dessein de ce monarque est d’avoir en sa possession la belle Angélique, notre princesse, qui s’y est réfugiée pour ne le pas épouser. Vous pouvez découvrir d’ici la tente d’Agrican : c’est ce pavillon superbe où vous voyez voltiger cette bannière au gré du vent ; ensuite est la tente de Saritron, roi des Kéraïtes, qui est un des plus braves guerriers du monde. Celle qui la suit est au grand Rhadamante : ce géant a dix pieds de hauteur, et est seigneur d’une partie du Raracathay, situé aux contrées du septentrion. Auprès de son pavillon est celui du riche Poliferne, roi de Congoras. Plus bas campe le roi de Mugal, que l’on nomme Pandragon, et immédiatement après, Argante le Démesuré, roi de Niron-Cayat, qui surpasse en grandeur Rhadamante. On voit ensuite Lurcon et le fier Santarie, l’un souverain de Tendouc, et l’autre de Jageras. Cette tente verte est celle du roi de Courlas, qu’on nomme Brontin ; et Uldan, roi de Karacoron est campé à sa gauche ; ce dernier prince n’est pas un des moindres guerriers de cette nombreuse armée. Mais je n’aurais jamais fait, ajouta-t-il, si j’entreprenais de vous apprendre le nom de tous les autres : ce qui reste à vous dire, c’est de vous conseiller, si vous êtes étranger, de ne vous point approcher d’eux ; ils ne manqueraient pas de vous retenir.

Le prince anglais remercia cet homme obligeant et, ayant su de lui que, pour entrer dans Albraque, il fallait absolument traverser le camp des Tartares, il en prit le chemin, malgré l’avis qu’il venait de recevoir. Quand il fut à la première barrière du camp, on voulut l’arrêter, mais il la fit franchir à Bayard, en dépit des soldats qui la gardaient : puis, renversant de sa lance d’or et du poitrail de son coursier tout ce qui voulait s’opposer à son passage, il traversa tout le camp tartare. En vain un grand nombre de princes, avertis de ce désordre, montèrent promptement à cheval pour punir cet audacieux, qui semblait les braver tous : bien qu’ils fussent montés sur les plus vigoureux chevaux tartares, qui passent en vitesse ceux de toutes les autres nations, l’incomparable Bayard les laissa bien loin derrière lui, et porta impunément Astolphe jusqu’aux portes d’Albraque.

La princesse y venait d’arriver de la Roche-Cruelle, lorsqu’on vint lui dire qu’un chevalier de la cour de France était aux portes de la ville, et demandait à entrer. Angélique fut émue à cette nouvelle, et donna ordre qu’on reçût ce chevalier, dans l’espérance de pouvoir du moins s’entretenir avec lui du seigneur de Montauban. On fit monter Astolphe au château, qui était situé sur un roc escarpé qui en faisait la principale fortification. Sitôt que la princesse vit ce prince, elle le reconnut, et l’embrassa : Tu sois le bienvenu, noble chevalier, lui dit-elle. Puis, ayant fait sortir tout le monde pour n’avoir aucun témoin de leur conversation, elle lui parla de Renaud comme d’un homme dont elle aurait souhaité le secours.

Quoi ! Madame, lui dit l’Anglais, Renaud n’est pas auprès de vous ? Hélas ! non, répondit-elle en soupirant : le cruel me fuit tandis que je m’efforce d’acquérir sa tendresse. Vous me surprenez, reprit Astolphe. Je suis témoin qu’il paraissait un des plus ardents à combattre pour vous conquérir et, lorsqu’après la mort de votre généreux frère, je l’informais de la résolution que vous aviez prise de retourner au Cathay, je n’ai jamais vu d’amant témoigner tant de regret de perdre ce qu’il aime.

Angélique, tout assurée qu’elle était de son malheur, fut flattée de ces paroles, et donna occasion au paladin de les lui redire. Mais enfin, faisant réflexion à l’entretien qu’elle venait d’avoir à la Roche-Cruelle avec le fils d’Aymon, et se laissant emporter à son amour : Ô ciel ! dit-elle d’un ton languissant, Renaud a donc bien changé. En même temps elle lui conta tout ce qui s’était passé entre elle et ce chevalier, dans la forêt des Ardennes et au château de Marquin. Elle était trop remplie de sa douleur pour faire ce récit sans verser des torrents de larmes. Elle parut si touchée au prince anglais, qu’il fit tous ses efforts pour la consoler et, comme il ignorait l’obstacle qui s’opposait au bonheur de la princesse, il lui promit sans façon de rendre Renaud plus traitable. Ensuite, pour faire diversion à ses ennuis, il l’entretint d’Agrican ; il lui dit qu’il l’avait trouvé campé à une journée d’Albraque ; mais qu’elle ne craignît rien : qu’il saurait bien la défendre contre cet empereur et contre tous les princes qui composaient son armée ; que le passé devait lui répondre de l’avenir ; qu’il venait de traverser tout le camp tartare, malgré les efforts de tous les guerriers qui s’étaient opposés à son passage. Angélique, sur la foi de ses promesses, se sut bon gré d’avoir pour défenseur un si vaillant chevalier. Elle le régala magnifiquement, et le fit même coucher dans la forteresse, pour lui témoigner la confiance qu’elle avait en lui.

CHAPITRE VI.

Témérité d’Astolphe. Bataille des Tartares et des Circassiens.

LE soleil naissant commençait à peine à dorer le sommet des montagnes, que l’alarme se répandit, par toute la ville d’Albraque. Chacun courut aux armes, et ceux qui commandaient songèrent à garnir les postes les plus importants. On avertit la princesse que l’armée d’Agrican paraissait dans la campagne. À cette nouvelle, Angélique monte au créneaux, et voit en effet arriver de toutes parts des troupes ennemies. Elle s’aperçoit même déjà que les Tartares disposent leurs quartiers autour de la ville. Aussitôt elle donna ses ordres, fit faire le dénombrement de sa garnison, et trouva qu’elle montait à dix mille hommes de service, la plupart chevaliers : puis elle pria le prince d’Angleterre d’en prendre la conduite.

Astolphe y consentit agréablement : Charmante princesse, dit-il à la fille de Galafron, vous ne vous repentirez pas de vous en être reposée sur moi. Je vais montrer à vos ennemis un échantillon de ce que je sais faire. En achevant ces paroles, il alla se faire armer, monta sur Bayard, et se fit ouvrir les portes de la ville. Ce prince, naturellement courageux, avait pris tant de confiance en lui depuis qu’il se servait si utilement de la lance d’Argail, qu’il eût affronté tous les périls ensemble, pourvu qu’il n’eût point eu Roland à combattre.

D’abord qu’il fut à portée de se faire entendre, il les défia tous au combat. Il n’est aucun prince parmi eux qu’il n’apostrophe, et qu’il n’insulte. Il appelle Brontin poltron, Argante brutal, Santarie bélître ; il traite d’écervelé l’empereur Agrican lui-même ; Pandragon est un gueux, Poliferne un faquin, Lurcon un animal. Tous ces princes, choqués de ces invectives, s’avancèrent pleins de ressentiment contre l’ennemi qui les insultait. Ils s’en promettaient une prompte vengeance. Tout le camp était en rumeur. Dix rois, suivis de leurs bannières, marchaient à la tête ; mais quand ils virent qu’aucune troupe de chevaliers n’accompagnait celui qui les bravait tous, ils eurent honte de s’être mis en mouvement pour un seul homme. Le vaillant Saritron se présenta pour venger sa nation ; mais, quoique ce roi des Keraïtes passât pour le meilleur jouteur de l’Orient, la lance fatale lui fit mesurer la terre. Le monstrueux Argante, monté sur la plus énorme jument qu’eussent produit les montagnes de Niron-Cayat, où il régnait, s’avança aussitôt. Quoiqu’il eût cinq pieds de largeur entre les épaules, il alla tenir compagnie au roi keraïte, faisant en tombant le même bruit que ferait une roche dont on aurait sapé le fondement. Le fort Uldan, roi de karacoron, eut le même sort. Ce prélude étonna si fort les autres rois, qu’ils se mirent à crier sur le paladin, et quatre d’entre eux partirent tous ensemble pour l’aller accabler. Néanmoins, à l’aide de Bayard, il résista à leur rencontre, et renversa le roi Mugal, qu’il avait en tête : mais Brontin, qui venait après les autres, l’ayant pris au dépourvu, l’abattit lui-même.

Le géant Rhadamante arriva comme Astolphe venait de se relever, en déclamant contre le roi de Courlas, qui ne lui avait pas laissé le temps de s’affermir contre son atteinte : Rhadamante se jeta sur le paladin, le prit entre ses bras nerveux, le mit en travers sur le cou de son cheval, et l’emporta sous sa tente comme un enfant. L’empereur Agrican, étant survenu en cet endroit, aperçut le cheval Bayard, dont personne ne s’était encore saisi. Il fut charmé de sa beauté, et descendit du sien pour le monter ; ce bon coursier était devenu plus docile, depuis qu’il avait perdu son premier maître ; il se laissa prendre sans résistance, et le fier Tartare se crut invincible quand il eut éprouvé ses allures.

La témérité du prince Astolphe fut donc très malheureuse. Aucun chevalier du parti d’Angélique n’eut l’assurance de sortir d’Albraque, pour aller venger le paladin. Les assiégés se contentèrent de faire une garde soigneuse, et de ne rien oublier de tout ce qui pouvait contribuer à la défense de la ville. Comme ils regardaient des créneaux, ils virent arriver une nombreuse armée du côté qu’était campée celle des Tartares. Ces nouvelles troupes commencèrent à s’étendre sur une ligne, et firent connaître par leurs mouvements qu’elles avaient dessein d’attaquer le camp tartare. Effectivement, c’était l’armée du roi de Circassie ; et ce monarque venait avec sept rois, ses voisins, au secours d’Angélique. Le premier, nommé Varan, roi des Nogais, avait vingt mille hommes sous ses ordres, tous bien armés, et pour la plupart grands maîtres à tirer de l’arc. Le second, appelé Brunalde, était roi des Comans, et commandait à vingt-cinq mille hommes. Ungian, prince des Kalmouques, le suivait avec trente-cinq mille soldats. Deux grands guerriers venaient après, l’un était Soudan de Carisme, de la religion musulmane : il amenait quarante mille de ses sujets ; l’autre, seigneur de tout le Corassan, conduisait dix-huit mille combattants bien aguerris. Le premier se nommait Torinde, et le dernier Savaroh. Ces deux rois étaient suivis de Bordaque, roi de Cojende, et de Toncare, qui marchait à la tête de quinze mille hommes presque tous archers. Trufaldin, qui régnait dans le Zagatbay, prince très riche et très puissant, mais perfide et artificieux, venait après Bordaque avec quarante-huit mille soldats bien armés. Le généreux Sacripant marchait le dernier, et conduisait trente-deux mille Circassiens. Quoique les rois de Carisme et du Zagathay fussent plus puissants que lui par le nombre de leurs peuples et de leurs villes, ils ne laissaient pas de le regarder comme le chef de cette formidable armée.

Lorsque tous ces rois furent rangés en ordre de bataille, Sacripant leur fit une courte exhortation : il leur représenta en peu de mots la justice de leurs armes, qui intéressait le ciel à leur être favorable, et l’injustice d’Agrican, qui abusait de sa puissance pour contraindre un cœur qui se refusait à sa poursuite. Comme il n’y avait presque pas un de ces rois qui ne fût amoureux de la princesse du Cathay, le discours de Sacripant irrita la haine qu’ils avaient déjà pour l’empereur tartare.

D’un autre côté, Agrican, averti de la marche et du dessein de ces princes, ne jugea point à propos de les attendre dans son camp ; il marcha au-devant d’eux, et leur présenta un front de bataille égal au leur. Jamais on n’a vu deux armées plus puissantes en venir aux mains. Elles étaient à peu près égales en nombre comme en valeur.

Le premier qui commença l’attaque fut le brave Ungian avec ses Kalmouques ; il avait en tête le roi de Mugal, et il était soutenu par Savaron, Bordaque et Brunalde. Les rois de Tandouc, de Jageras et de Karacoron soutenaient Pendragon. Qui pourrait peindre l’horreur de cette sanglante journée ? Les Circassiens eurent d’abord l’avantage : ils enfoncèrent les Tartares en plus d’un endroit. Le roi Sacripant, secondé de Torinde et d’Ungian, faisait des exploits si merveilleux, que les géants Argante et Rhadamante ne pouvaient résister à leurs efforts. Le terrible Agrican, qui venait de renverser Brunalde et Varan, et de faire prisonnier le roi des Comans, passa par hasard en cet endroit ; et, voyant ses gens si maltraités, il se mit en une telle fureur qu’il en écumait de rage. Il poussa Bayard la lance en arrêt contre le roi de Circassie, qui, de son côté, fondit sur lui comme une tempête. Ces deux vaillants guerriers, de quelque force qu’ils s’atteignissent, ne purent s’ébranler l’un l’autre, et leurs lances, quoique des plus grosses, volèrent en éclats. Des premiers coups qu’ils se donnèrent, leurs écus furent mis en pièces. Ils en jetèrent les restes à terre, et commencèrent à combattre en désespérés, tels que dans un pré deux taureaux se disputent une génisse, et se heurtent de leurs cornes impétueusement. Leurs armes, brisées en plusieurs endroits, ne sont déjà d’aucune défense ; le sang coule de toutes les parties de leur corps ; et cependant le combat dure toujours ; mais le Circassien est le plus blessé, ses forces commencent à trahir son courage ; il allait succomber, quand, par hasard, jetant les yeux du côté d’Albraque, il aperçut Angélique qui les regardait des créneaux. La vue de la princesse lui donne une nouvelle vigueur : Ô ciel, dit-il en lui-même, fais que la belle Angélique voie avec plaisir ce qu’un excès d’amour m’oblige d’entreprendre pour elle ! Si ce bonheur m’arrive, je consens de mourir à ses yeux.

Agité de cet amoureux transport, il frappe à tort et à travers, sans se soucier de ses blessures et, à chaque fois qu’il lève le bras pour frapper, il invoque le nom de sa princesse. Il se ménageait si peu, et il fit des efforts si prodigieux, qu’il mit plus d’une fois en danger la vie de son rival ; mais le sang qu’il perdait le laissait insensiblement sans force, et il allait accorder la victoire à son ennemi, si Torinde, son ami, suivi de ses Carismiens, ne fût arrivé à son secours. Torinde, effrayé de l’état où il le voyait, se jeta brusquement avec quelques-uns de ses sujets entre les deux combattants, et les obligea de se séparer. Le roi de Carisme fit conduire Sacripant dans la ville, et entreprit de le venger.

CHAPITRE VII.

Suite de la bataille. Courage de Sacripant.

AGRICAN, plein de ressentiment de ce qu’on lui enlevait des mains une victoire assurée, se jette sur Torinde, le renverse, et fait un cruel carnage des Carismiens. Brunalde vient les soutenir avec ceux d’Astracan ; il est pris par les Tartares, après avoir été porté par terre tout étourdi d’un coup pesant que leur empereur lui avait déchargé sur la tête. Les Circassiens, n’étant plus animés par la présence de leur roi, ne purent soutenir l’effort de leurs ennemis. D’ailleurs, les deux géants tartares, avec les braves Saritron et Santarie, secondant merveilleusement leur empereur, exterminaient tout ce que son ardeur à poursuivre les défenseurs d’Angélique en laissait derrière lui. Agrican poussa jusqu’à Trufaldin, qui commandait ce jour-là le corps de réserve des princes alliés. Ce lâche et perfide roi, ne se sentant pas assez de courage pour faire tête à un si puissant guerrier, ne songea qu’à se tirer du péril. Agrican, lui dit-il, tu n’acquerras pas grand honneur, si tu m’abats, toi qui es monté sur le meilleur cheval du monde. Je n’ai qu’un méchant roussin accablé de fatigue ; mais renonce à cet avantage ; descends, je te défie à pied. L’empereur, qui ne voulait devoir sa gloire qu’à sa valeur, donna dans le piège. Il mit pied à terre, et laissa Bayard en garde à un de ses chevaliers. Trufaldin prit ce temps pour tourner bride, et, piquant des éperons son cheval, s’enfonça parmi les siens avant que le monarque tartare pût être remonté.

Cette action, plus digne de mépris que de colère, fit rire Agrican, qui, se rejetant légèrement en selle, chercha des ennemis plus redoutables ; mais il n’en trouvait plus qui osassent lui résister : tout fuit et cherche les bois. Ungian, Torinde et Savaron en rallient vainement quelques-uns. Eux-mêmes, après avoir fait des actions de valeur, sont obligés de fuir comme les autres vers Albraque. La furie des Tartares en redouble : ils poursuivent les fuyards avec ardeur, et font passer sous le tranchant de l’acier tous ceux qu’ils peuvent joindre. On ne saurait dire combien il en tomba sous leurs coups ; il tombe moins d’épis de bled sous la faucille des moissonneurs.

Pour surcroît de malheur, les Circassiens, étant parvenus en fuyant aux portes de la ville qu’ils regardaient comme leur refuge, les trouvèrent fermées et le pont levé. Ils se jettent en confusion dans les fossés, aimant encore mieux courir risque de se noyer, que d’être massacrés par leurs ennemis. La fille de Galafron, qui les voit ainsi périr misérablement, en a pitié. Elle fait ouvrir la porte et abaisser le pont, à quelque danger que sa compassion l’expose. Les fuyards veulent profiter de sa bonté ; ils se présentent en foule pour entrer, et, se nuisant les uns aux autres par leur empressement, ils mettent obstacle eux-mêmes à leur salut. Plusieurs sont étouffés dans la presse, les autres tombent sous le fer des vainqueurs, qui les talonnent de si près que quelques Tartares entrent dans la ville pêle-mêle avec eux. Agrican fut de ce nombre. Son amour lui donnait des ailes, et Bayard, favorable à son dessein, semblait seconder par sa légèreté l’impatience que cet empereur avait de conquérir Angélique.

Cette princesse observait du haut du château tout ce qui se passait et, comme ce château, situé sur le roc, était dans le cœur de la ville, rien de remarquable ne pouvait échapper à ses regards. Elle s’aperçut bientôt qu’elle avait eu tort de faire ouvrir la porte ; et elle ordonna promptement qu’on la fermât pour empêcher qu’un plus grand nombre d’ennemis n’entrât dans la ville. Cet ordre ayant été exécuté, l’empereur Agrican se trouva enfermé dans Albraque avec trois cents chevaliers seulement. Un autre que lui aurait été effrayé du péril ; mais ce monarque intrépide n’en fut que plus fier. Cependant les chevaliers d’Angélique et les Circassiens qui s’étaient introduits dans la ville, le voyant, pour ainsi dire, à leur merci, s’assemblèrent pour l’assaillir tous à la fois. Ils avaient à leur tête les rois Varan et Bordaque. Ce dernier, qui était de race de géant, se fiant un peu trop à ses forces, et méprisant le petit nombre de Tartares qui accompagnaient Agrican, lui adressa ces paroles insolentes : Orgueilleux empereur, tu vas perdre la vie ; ta valeur te devient inutile, et ton vigoureux coursier ne peut te sauver de nos mains. Laisse-là ces bravades, lui répondit le Tartare d’un air dédaigneux, et voyons ce que tu sais faire.

L’impétueux Bordaque, plein de fureur, s’avança sur lui, et, grinçant les dents pour faire plus d’effort, lui déchargea sur le casque son épée à deux mains. L’indomptable Agrican n’en fut point ébranlé. C’est mal tenir ta promesse, dit-il à Bordaque, tu vas voir si je sais mieux frapper que toi. En achevant ces mots, il lui porta sur la tête un si furieux coup, qu’il fendit jusqu’à la ceinture ce malheureux roi de Toncat.

Tous ceux du parti d’Angélique qui furent témoins de cette action, prirent la fuite : le seul Varan, que son caractère de roi engageait à montrer plus de courage, entreprit de venger son compagnon ; mais l’empereur tartare poussa Bayard si vivement sur ce roi des Togais, qu’il culbuta homme et cheval, puis il chassa devant lui, comme des moutons, tous les chevaliers de la ville. Il les épouvantait tous de son seul regard. Les braves Ungian et Savaron, qui survinrent sur ces entrefaites, arrêtèrent, les plus effrayés et, leur représentant la honte qu’il y avait de fuir ainsi devant un homme seul, il les ramenèrent au combat. Un grand nombre d’autres du parti des Circassiens se joignit à eux ; de sorte que l’empereur Agrican, qui venait de les mettre en fuite, les vit revenir en foule sur lui ; mais quoiqu’il fût environné d’un monde d’ennemis, il n’en était pas plus épouvanté ; au contraire il en devint plus redoutable. Il se jeta sur les plus ardents à l’assaillir, et en fit un horrible carnage. L’espérance de se faire jour, par sa valeur, jusqu’à la princesse, lui faisait exécuter des choses étonnantes. De son côté, Bayard, comme s’il fût entré dans tous ses mouvements, écartait ses ennemis, ou les renversait de ses pieds, et faisait encore plus craindre son approche que le guerrier même qui le montait. Enfin l’un et l’autre font perdre la vie à tant de monde, que chacun recule, et n’ose plus s’exposer à un péril certain. Partout où ils passent, on n’entend que des cris et des hurlements.

Ces cris frappèrent les oreilles de Sacripant. Il était sur un lit où l’on venait de panser ses blessures ; il en demanda le sujet. Un de ses écuyers lui dit en tremblant que l’empereur des Tartares était dans Albraque, et faisait une cruelle boucherie des Circassiens. À cette nouvelle, Sacripant se lève, et, se faisant armer en diligence, malgré tout ce qu’on lui peut dire pour l’en empêcher, il court rétablir l’assurance dans tous les cœurs de son parti. Ah ! lâches, leur cria-t-il, gens sans honneur, vous fuyez ! Hé ! pensez-vous éviter le fer des Tartares, lorsque vous en êtes environnés ? Ils seront les premiers à vous punir de votre lâcheté. S’il faut que vous mouriez, mourez les armes à la main comme votre roi : je viens vous en donner l’exemple.

Ces paroles furent proférées d’un ton qui arrêta tous ceux qui fuyaient. Le roi de Circassie passait pour un si grand guerrier, que tous les défenseurs d’Angélique reprirent courage. Les rois Torinde et Savaron s’apprêtent à le seconder, et les Circassiens se rangent autour de lui. Le monarque tartare voit renaître mille ennemis, et toutefois tant d’épées levées sur lui ne sont pas capables de l’épouvanter ; il fond comme un tonnerre sur ceux qui l’attendent ; il frappe à tort et à travers, renverse hommes et chevaux, et Bayard foule aux pieds tout ce qui se trouve à son passage. Tel qu’on a vu quelquefois un lion furieux qui, pressé des chasseurs et des huées qu’on fait après lui, sort d’une forêt ; il en sort terrible, il a honte de témoigner de la crainte ; à chaque pas qu’il fait, à chaque cri qu’il entend, il tourne son orgueilleuse tête, se bat les flancs de sa queue, s’arrête, et rugit d’une manière qui cause de l’épouvante à ceux même qui le poursuivent : tel on voit dans Albraque le terrible Agrican. Il est contraint de reculer et, néanmoins, en se retirant, il fait paraître son grand courage. La multitude qui l’attaque est innombrable. À chaque instant il voit paraître de nouveaux ennemis ; les flèches et les javelots volent sur lui de toutes parts ; on lui jette du haut des maisons de grosses pierres pour l’accabler ; les plus hardis l’assaillent de front, d’autres le pressent par les côtés, d’autres enfin par derrière ; mais l’infatigable Sacripant lui fait plus de peine que tout le reste.

Ce roi, tout affaibli qu’il était du sang qu’il avait perdu, malgré ses blessures, harcelait, à la tête de ses Circassiens, l’empereur, et l’occupait lui seul tout entier, pendant que Torinde et Savaron achevaient de mettre en pièces les Tartares qui étaient entrés dans la ville avec leur maître. Ces choses se passaient dans Albraque ; et l’intrépide Agrican ne pouvait attendre qu’un succès malheureux du grand péril où sa bouillante ardeur l’avait engagé, lorsqu’on entendit du côté des portes de la ville un bruit effroyable. Mais le tissu de mon histoire veut que je suspende ici le récit de ce combat, pour parler des aventures du seigneur de Montauban.

CHAPITRE VIII.

Rencontre de Renaud. Histoire de Prasilde et d’Irolde.

LE fils d’Aymon, comme on l’a dit ci-devant, au sortir de la Roche-Cruelle, marchait le long du rivage de la mer. Il rencontra bientôt une dame qui pleurait amèrement, et appelait la mort à son secours. Il la pria civilement de lui apprendre le sujet d’une si vive douleur. Hélas ! seigneur chevalier, lui répondit elle, plût au ciel que je n’eusse jamais vu le jour, puisque j’ai perdu tout ce qui pouvait me le faire chérir ! Je cours de contrée en contrée pour chercher ce que selon toutes les apparences, je ne trouverai jamais ; car où puis-je rencontrer un guerrier qui ose en combattre neuf autres, dont un seul suffit pour achever les plus hautes entreprises ? Belle dame, reprit le paladin en souriant, je ne me crois pas capable de surmonter neuf chevaliers, je ne me promettrais pas seulement d’en vaincre deux ; néanmoins la compassion que j’ai de vos peines me fera entreprendre ce combat. Si je ne puis suffire à ce haut fait d’armes, du moins en aurai-je formé le dessein.

Noble chevalier, dit la dame affligée, le ciel veuille récompenser votre générosité ; mais je n’ose me flatter que vous sortiez heureusement d’une si grande entreprise. Le comte, Roland, ce paladin si fameux, est un des neuf guerriers dont je vous parle ; et les autres sont si renommés par leurs exploits, que je désespère de vous en voir vainqueur.

Aussitôt que Renaud eut entendu prononcer le nom de son cousin, il demeura tout surpris. Il pria cette dame, qui était la belle Fleur-de-Lys, de ne pas différer à lui en apprendre des nouvelles. Alors cette tendre amante de Brandimart lui conta l’aventure du fleuve de l’Oubli. Le fils d’Aymon, connaissant par ce récit tout le besoin que le comte avait de secours, pressa la dame de le conduire au château de Dragontine. Fleur-de-Lys en faisait quelque difficulté sur le peu d’apparence qu’il y avait qu’il pût mettre à fin cette aventure ; mais il lui en fit des instances si vives, que, le voyant d’ailleurs bien armé, et d’une figure à faire concevoir de lui la plus haute opinion, elle se résolut à le satisfaire.

Comme le paladin était à pied, elle lui offrit son cheval et, après bien des compliments de part et d’autre, ils convinrent qu’ils monteraient tous deux dessus. Le chevalier prit donc la dame en croupe, et se mit en chemin avec elle. Fleur-de-Lys, qui connaissait les hommes, n’était pas sans crainte : elle appréhendait que le seigneur de Montauban ne conçût des désirs préjudiciables à son honneur, et ne voulût profiter de l’occasion qu’il avait de les lui découvrir ; cependant, voyant qu’un temps considérable s’était déjà passé sans que le chevalier lui eût tenu aucun propos qui confirmât sa crainte, elle se rassura. De peur toutefois que la solitude et les ombrages épais d’une vaste forêt qu’ils avaient à traverser, n’excitassent en lui de mauvais mouvements, elle crut devoir occuper son esprit : Vaillant chevalier, lui dit-elle, nous entrons maintenant dans une forêt d’une grande étendue ; mais, pour vous désennuyer, je vais vous faire un récit que vous trouverez peut-être agréable, et qui sera du moins un tableau de la plus parfaite amitié. C’est une aventure tout nouvellement arrivée, et qui fait l’entretien de toute la grande ville de Balc. La belle Fleur-de-Lys s’arrêta en cet endroit de son discours ; et, comme le fils d’Aymon lui témoigna qu’elle lui ferait plaisir, elle continua de parler de cette sorte :

 

Histoire de Prasilde et d’Irolde.

Un chevalier de Balc, nommé Irolde, aimait avec ardeur la belle Thisbine, dame d’un mérite singulier. Elle répondait à sa tendresse avec toute la sensibilité qu’il pouvait souhaiter. La préférence qu’elle lui donnait sur tous ses rivaux, qui étaient en grand nombre, était si visible, qu’ils en mouraient tous de jalousie ! Quelques-uns d’entre eux employèrent l’adresse, l’artifice et les faux rapports pour les brouiller, mais ils avaient l’un et l’autre un si bon esprit, que jamais leur bonne intelligence ne put être troublée. Ils démêlaient toujours le piège qui leur était tendu. D’autres cherchèrent à se défaire d’Irolde par les voies de l’honneur ; et ceux-là ne furent pas plus heureux. Irolde répondit en homme de cœur à tous leurs défis, et en sortit toujours avec avantage, comme bon chevalier qu’il était. Les plus lâches, n’osant l’attaquer à force ouverte, eurent recours aux moyens les plus noirs : l’empoisonnement et l’assassinat n’y furent point oubliés ; mais la prudence du chevalier, et les sages conseils de Thisbine, déconcertèrent toutes leurs mesures.

Enfin ces deux amants, charmés l’un de l’autre, ne tardèrent pas à se lier ensemble des nœuds de l’hyménée. La fête fut publique dans toute la ville ; leurs familles étaient illustres, leurs personnes aimées de tout le monde ; chacun prenait part à leur bonheur. La possession, contre l’ordinaire, ne ralentit point leurs feux ; jamais Marc-Antoine n’aima tant sa Cléopâtre, et la reine Panthée ne chérit tant son cher Abradate. Ils se trouvaient aimables comme auparavant.

La charmante Thisbine, accompagnée de plusieurs dames de ses amies, prenait un jour le frais dans un jardin de la ville. Un des plus parfaits chevaliers de Balc, nomme Prasilde, y arriva. Il revenait d’un grand voyage qu’il avait entrepris, tant pour chercher les aventures que pour se perfectionner, et l’on peut dire qu’il faisait alors le principal ornement de la ville. Ce galant chevalier se mêla parmi les dames avec quelques-uns de ses amis, et en fut agréablement reçu.

Entre plusieurs petits jeux innocents qu’on proposa pour se divertir, on s’arrêta à celui-ci. Une dame de la compagnie avait la tête sur les genoux de Thisbine, et tenait une de ses mains ouverte sur son dos. On frappait sur cette main, et il fallait que la dame devinât qui l’avait frappée. Prasilde ayant frappé à son tour, la dame le nomma, et il fut obligé, par la loi du jeu, de prendre sa place. Ce chevalier posa donc sa tête sur les genoux de Thisbine et, dans le moment, il sentit naître dans son cœur un ardent amour. Ce feu qui l’embrase lui plaît de telle sorte que, pour conserver sa place, il cherche à ne point deviner ceux qui le frappent. Enfin le jeu finit ; mais la flamme qui s’était allumée dans le sein de Prasilde ne s’éteignit point. Elle continua de l’agiter le reste du jour ; et la nuit elle s’accrut dans le silence et dans l’obscurité. Au lieu de s’assoupir, ce nouvel amant devient la proie de mille pensées diverses qui l’inquiètent ; et le jour naissant vient frapper ses yeux, que le sommeil n’a pu fermer. Il se leva plein d’agitation et, les jours suivants, il ne fut pas plus tranquille. Quelque occupation qu’il se donne, il ne peut trouver aucun repos. Tantôt il cherche la solitude pour y rêver en liberté, tantôt il fréquente les compagnies, dans l’espérance d’y rencontrer l’objet dont l’image trop chérie remplit seule son esprit. Ses désirs étaient trop vifs pour ne pas songer à les satisfaire ; et, pour y parvenir, il résolut de les faire connaître à la personne qui les lui avaient inspirés. Il n’osa faire lui-même sa déclaration : il savait bien que Thisbine tenait encore plus à son cher Irolde par les liens du cœur que par ceux de l’hymen ; mais une dame de ses amies s’offrit à le servir auprès de sa maîtresse, avec qui elle était fort unie. Cette officieuse personne s’employa pour lui avec toute l’adresse possible : elle parla plus d’une fois en sa faveur et, quoiqu’on lui répondît d’une manière à lui faire perdre toute espérance de réussir dans sa négociation, elle ne se rebutait point.

Ô ma chère amie ! dit-elle un jour à l’aimable Thisbine, pourquoi renonces-tu aux charmants plaisirs dont ta beauté peut te faire jouir ? Regarde le beau Prasilde. C’est le plus accompli des humains ; il t’aime plus que sa propre vie. Faut-il que tes rigueurs le réduisent au tombeau, et fassent perdre à l’univers son plus bel ornement ? Jouis de ta jeunesse, insensée Thisbine ; cette agréable saison se doit toute employer en délices, puisque la beauté passe comme la rose en peu de jours. Tu ne seras pas toujours suivie des ris et des jeux ; peut-être même rechercheras-tu vainement un jour ce bien que tu refuses. Profite de mon expérience. Qui te retient ? Ah ! certes, si c’est la foi jurée à ton Irolde, quelle simplicité ! Est-il juste que ce qui peut faire la félicité des plus braves chevaliers de la terre soit le partage d’un seul ?

La charmante épouse d’Irolde, aussi offensée que surprise de l’insolence de ce discours, n’en put souffrir la continuation. Elle en marqua son ressentiment dans des termes fort vifs, et rompit sur-le-champ avec cette fausse amie, qui lui donnait de si pernicieux conseils. Prasilde fut inconsolable du mauvais succès de son amoureuse entreprise. Il ne lui restait plus aucune espérance. Il avait remarqué lui-même que Thisbine le fuyait, et c’était un faible soulagement pour lui de savoir qu’elle n’ignorait pas son amour. Il reconnut qu’il s’était trop livré à ses désirs, et il fit tous ses efforts pour les chasser de son cœur ; mais il n’était plus temps : il avait laissé prendre trop d’empire à la passion violente qui les avait fait naître.

Dès ce moment, il abhorre tous les plaisirs, il ne quitte point la solitude. Un jour qu’il exhalait en liberté l’ardeur de ses soupirs dans un bois qui est hors des portes de Balc, il fut tiré de sa rêverie par les cris perçants d’une femme qui semblait demander du secours. Le sentiment qu’on a de ses propres malheurs, inspire de la compassion pour ceux d’autrui. Prasilde, qui d’ailleurs était généreux, se pressa d’aller où la voix l’appelait. Imaginez-vous quel fut son étonnement, quand il vit que c’était Thisbine elle-même : elle avait les cheveux épars, et faisait éclater dans ses yeux et dans la pâleur de son visage toutes les marques du plus vif désespoir.

Elle courut au chevalier aussitôt qu’elle l’aperçut : Ah ! généreux Prasilde, lui dit-elle, si vous m’aimez encore, voici une occasion de me le témoigner. Mon cher Irolde est sur le point de perdre la vie, si vous ne le secourez : six assassins viennent de le surprendre dans un endroit de ce bois ; ils sont aux mains ; courez, de grâce, le défendre. Madame, dit Prasilde, vous allez voir si vos volontés me sont sacrées ; conduisez-moi au lieu du combat. La dame se hâta de l’y mener. Ils y trouvèrent Irolde qui se défendait encore avec beaucoup de courage ; mais il était si blessé, qu’il aurait bientôt succombé sous l’effort de ses assassins. Prasilde ne balança point à secourir celui dont il avait sujet de souhaiter la perte ; et, quoiqu’il n’eût point d’autres armes que son épée, il fondit sur ces scélérats avec tant de vigueur, qu’en un moment il fit mordre la poussière à deux des plus empressés. Irolde, tout affaibli qu’il était de ses blessures, en tua un de sa main. Le reste épouvanté chercha son salut dans la fuite.

Après ce combat, le premier soin de Thisbine fut de visiter les plaies de son mari, qui par bonheur ne paraissaient pas dangereuses ; ensuite elle et Prasilde trouvèrent moyen d’arrêter son sang avec des linges. Si cette dame fut sensible au service rendu par ce chevalier, Irolde n’en parut pas moins touché. Il avait déjà pour Prasilde une estime infinie ; et ce qu’il venait de lui voir faire acheva de le lui rendre cher à l’égal de lui-même. Il le remercia dans les termes les plus vifs que sa reconnaissance lui put inspirer et il lui demanda son amitié. Prasilde la lui accorda d’autant plus volontiers, qu’il espéra que cette liaison pourrait lui donner moyen d’adoucir en sa faveur la cruelle Thisbine, ou du moins la disposer à souffrir ses soins sans colère.

Ils s’en retournèrent tous trois ensemble à Balc et, chemin faisant, Irolde apprit à son libérateur la cause du péril qu’il venait de courir : il lui dit qu’en revenant avec son épouse d’un château qu’ils avaient à une demi-journée de la ville, six scélérats apostés sans doute par ses anciens rivaux, l’avaient surpris et attaqué dans ce bois. Cette aventure, dont il faisait le récit, ne fut pas sitôt sue dans la ville, que tout le monde, qui aimait ces époux, s’intéressa pour eux ; et les rivaux d’Irolde, qui avaient suscité des assassins pour lui ôter la vie, furent obligés de prendre la fuite pour éviter le châtiment qu’ils n’auraient pas manqué de recevoir.

Depuis ce jour si heureux pour Prasilde, ses affaires prirent une face plus riante : il sentit soulager ses peines. Thisbine changea de manières avec lui ; et, quoiqu’elle n’eût aucune envie de trahir son devoir, elle se crut obligée de ménager un homme qui, contre ses propres intérêts, lui avait conservé son époux. Pour Irolde, il s’attacha si fortement à Prasilde, qu’il ne pouvait plus vivre sans lui. Les belles qualités de ce chevalier avaient fait tant d’impression sur son cœur, et la reconnaissance mettait tant de vivacité dans ses mouvements, que Thisbine à peine lui était plus chère que Prasilde. Il proposa même à cet ami de venir demeurer chez lui, dans la vue d’être encore plus unis ; et, quelque chose que pût faire sa prudente épouse pour le détourner de sa résolution, elle fut obligée de se soumettre à ses volontés.

Prasilde fut très sensible au changement de sa fortune amoureuse. Le bon accueil que lui faisait Thisbine, et la facilité qu’il avait de la voir, enchantèrent ses maux pendant un temps assez considérable : mais quand il reconnut que dans les airs de douceur et de distinction qu’elle avait pour lui, il n’entrait que de la reconnaissance, il jugea que ces apparences flatteuses sur lesquelles il avait fait revivre son espoir n’étaient dans le fond que des maux déguisés. En effet, la fidèle Thisbine, pour lui ôter toute espérance, ne lui cachait rien de toute la tendresse qu’elle avait pour Irolde. Ce triste éclaircissement jeta Prasilde dans une situation plus déplorable que celle où les rigueurs de Thisbine l’avaient réduit auparavant.

Le voilà donc retombé dans ses premières langueurs. Irolde, étonné de ce changement, lui en demanda plus d’une fois la cause ; et, voyant qu’il s’obstinait à la lui cacher, il en était inconsolable : un jour enfin, Prasilde prit le chemin du bois dont on vient de parler, sans vouloir souffrir qu’aucun de ses gens l’accompagnât. Irolde, qui en fut averti, marcha sur ses pas avec Thisbine, qui, ne prévoyant pas ce qui en devait arriver, s’y était laissée conduire, par complaisance pour son époux. Leur dessein était d’empêcher Prasilde de s’abandonner à sa douleur ; ils espéraient le trouver sans peine dans ce bois, qui n’avait pas une grande étendue : cependant ils le cherchèrent longtemps en vain ; et, fatigués d’une recherche inutile, ils se disposaient à s’en retourner à Balc, lorsqu’une voix plaintive frappa leurs oreilles ; elle partait d’un endroit du bois qui paraissait le plus touffu. Thisbine en frémit ; elle appréhenda que ce ne fût Prasilde, et qu’il ne fît connaître par ses plaintes à son mari le sujet de ses déplaisirs. Dans cette crainte, elle voulut représenter à Irolde qu’il ne devait point s’approcher du lieu d’où sortaient ces tristes accents ; que ce pouvait être une personne qui se plaignait, et qui serait fâchée peut-être que des étrangers l’entendissent ; mais elle ne put persuader son époux, qui s’avança pour s’éclaircir de ce que c’était. Thisbine le suivit toute tremblante et, quand ils furent tous deux près de l’endroit d’où les plaintes étaient parties, ils se cachèrent derrière un buisson, et de là, sans être vus, ils ouïrent ces paroles, et reconnurent que celui qui les prononçait était le malheureux chevalier qu’ils cherchaient :

Arbres solitaires, qui seuls êtes témoins de l’excès de mes souffrances, si l’adorable, mais trop cruelle Thisbine, vient embellir de sa présence vos ombrages, ne lui révélez point les amoureux transports que je fais éclater devant vous, puisqu’elle a cent fois forcé ma bouche au silence, et qu’elle me contraint même d’étouffer mes soupirs ; mais, pourquoi m’obstiner plus longtemps à conserver une vie qui lui est odieuse ? En achevant ces mots, il tira son épée, et continuant de s’adresser aux arbres : Muets confidents de mes langueurs, s’écria-t-il, recevez mes derniers adieux.

Il allait effectivement se percer le sein, si le généreux Irolde, aussi touché que surpris de ce qu’il venait d’entendre, n’eût fait alors un grand cri, de la frayeur qu’il eut que son ami ne se tuât. Prasilde, frappé de cette voix perçante, suspendit son action pour découvrir d’où elle partait : il tourne la tête ; il voit Irolde et son épouse qui se pressent de le joindre pour prévenir le coup dont il se veut frapper. Quels furent alors les mouvements de ces trois personnes ? La confusion que Prasilde remarqua sur le visage des deux époux augmenta la sienne, et ne lui permit pas de douter qu’ils n’eussent entendu tout ce qu’il venait de dire. Irolde, d’un autre côté, cherchait des termes propres à pouvoir diminuer l’embarras de son ami ; et Thisbine, incertaine de ce que son mari pensait de cette aventure, était dans un trouble inconcevable. Ils gardèrent tous trois, pendant quelque temps, un morne silence qui exprimait plus de choses qu’ils n’en voulaient dire. Enfin, Irolde regardant Prasilde d’un air attendri, sans être mêlé de colère : Quoi donc, cher ami, lui dit-il, je vous trouve la main armée contre vous-même ! qu’est devenu ce grand courage que vous avez fait éclater dans les plus affreux périls ? Ah ! rétablissez la raison dans votre âme, et chassez cette mélancolie qui ne vous serait pas moins funeste que ce fer dont vous imploriez le secours. J’ai lieu de m’étonner moi-même, répondit Prasilde languissamment, de la surprise que vous me marquez. Puisque vous savez mon secret, Irolde, devez-vous être étonné que j’emploie à terminer mes peines le seul moyen qui m’en peut affranchir promptement. Les attraits de Thisbine ont allumé dans mon sein mille flammes dévorantes. Ne m’en faites point de reproches ; cet amour est né avant notre amitié. D’ailleurs, les efforts que j’ai faits pour combattre ma passion, quoique vains, doivent me justifier auprès de vous, et plus encore que tous mes efforts, la résolution que vous m’avez empêché d’exécuter : ne me pressez donc plus de ménager des jours qui me sont un supplice. Vivez dans les plaisirs, trop heureux époux d’une beauté si touchante, et laissez mourir un malheureux dont le sort ne peut changer.

Si quelqu’un de nous deux doit perdre la vie, dit Irolde, c’est moi plutôt qu’un chevalier si parfait, et je ne ferai en cela que vous sacrifier des jours que vous m’avez conservés. Vous ne mourrez ni l’un ni l’autre, interrompit Thisbine ; Irolde vivra pour le bonheur de son épouse, et le généreux Prasilde aura sans doute assez de raison pour ne pas troubler ce bonheur par son désespoir.

Les deux époux eurent assez de peine à rétablir le calme dans l’âme de Prasilde ; et ce ne fut qu’après un assez long entretien qu’ils obtinrent de lui qu’il n’attenterait pas sur ses jours. Thisbine, pour mieux l’engager à tenir sa promesse, lui fit depuis ce jour-là un accueil si favorable, que ses ennuis en furent soulagés. Il pouvait en toute liberté l’entretenir de sa passion ; elle y répondait même quelquefois d’une manière à lui persuader qu’elle la voyait avec plaisir.

Comme un amant se flatte toujours, il prit cette complaisance de Thisbine pour un tendre retour de sa part. Tout rempli de cette pensée, il devint plus empressé que jamais : il fit parler ses soupirs, ses langueurs ; enfin il obsédait la dame, qui, fatiguée des empressements d’un amant si opiniâtre, qu’elle n’osait rebuter de peur de déplaire à son mari, n’était pas peu embarrassée à s’en défendre. Elle fut plus d’une fois sur le point de découvrir son embarras à Irolde, et de le conjurer de la délivrer des persécutions qu’elle ne souffrait qu’à regret ; mais, quand elle ouvrait la bouche pour s’en plaindre ; son époux, qui ne voyait que trop où elle en voulait venir, interrompait son discours, et l’entretenait d’autre chose. La dame, à la fin, perdit patience ; et, pour se procurer du repos, prit sa résolution. Elle parla, un jour à Prasilde dans ces termes :

Tu m’aimes, chevalier ; avec ardeur, et j’ai toujours été cruelle à tes vœux. J’ai cru qu’une femme aussi attachée que je le suis à mon époux ne pouvait être sensible aux soins d’un amant ; mais je sens que mon cœur, d’accord avec tes désirs, veut se rendre à ta constance ; cependant je cherche une autre excuse que ton opiniâtreté pour justifie ma faiblesse ; il faut que tu me rendes un service important, pour achever de surmonter les scrupules que ma délicatesse pourrait opposer à ton bonheur. Écoute ce que j’exige de toi.

J’ai appris de quelques voyageurs que dans une contrée d’Afrique voisine du mont Atlas, est une grande forêt, au milieu de laquelle on voit un jardin entouré de hautes et fortes murailles. Ce jardin, qui se nomme encore le jardin des Hespérides, parce qu’il fut autrefois cultivé, dit-on, par les filles d’Hesper, est fameux dans le pays par les merveilles qu’on en publie ; il renferme, entre autres richesses, l’arbre du Trésor, dont les rameaux sont d’or, et qui porte pour fruit des pommes d’émeraudes. Le rapport qu’on m’en a fait m’a donné un si violent désir d’en avoir une branche en ma possession, que cette envie trouble mon repos. S’il était permis à une femme d’errer comme une vagabonde, j’irais moi-même, malgré l’éloignement des lieux, tâcher de satisfaire mon entêtement. Je sais bien que la chose est d’une très difficile exécution, et t’engagera dans de grands périls ; mais les grands cœurs comme le tien ne se rebutent pas par les obstacles, et rien n’est impossible à l’amour : ce n’est que par un pareil service que tu peux gagner Thisbine. Si la conquête de mon cœur t’est précieuse, ne me donne pas la confusion d’avoir fait inutilement auprès de toi une démarche qui coûte toujours beaucoup à une personne de mon caractère. Tu pourras juger par la grandeur de l’entreprise de la reconnaissance que j’en aurai.

Pendant que la femme d’Irolde tenait ce discours, Prasilde l’écoutait avec une avide attention. Toutes les facultés de son âme semblaient en être occupées. L’étonnement, la défiance, l’irrésolution, la joie, la douleur, la crainte et l’espérance l’agitaient tour à tour. D’un côté la démarche que Thisbine faisait en lui demandant une grâce de cette nature, lui donnait de la joie ; il était charmé qu’elle daignât mettre son amour à une forte épreuve et, ce qui augmentait le prix d’une faveur si singulière, c’était la récompense qu’elle lui promettait s’il parvenait à la satisfaire. D’un autre côté il connaissait la vertu de la dame et la tendresse qu’elle avait pour son époux ; cette connaissance lui rendait la proposition suspecte ; il craignait qu’importunée de ses instances et de ses plaintes, elle ne cherchât à se défaire de lui. Dans cette juste crainte, voici ce qu’il lui répondit :

Adorable Thisbine, ni les difficultés, ni les périls ne m’empêcheront point de vous obéir. Je vous aime avec une ardeur qui me fera tenter jusqu’à l’impossible pour contenter vos moindres désirs ; mais je connais votre attachement pour votre heureux époux et, je vous l’avouerai, cela me fait douter de la sincérité de vos promesses. Le peu de fruit que j’ai recueilli de mes soins me donne lieu de penser que pour vous délivrer de mes importunités, vous pouvez avoir concerté avec Irolde cet artifice ; pardonnez-moi ce mot, Madame : un amant qui déplaît doit se défier de tout. Si vous voulez que j’entreprenne le voyage que vous me proposez, il faut qu’Irolde, qui dispose de vos affections plus que vous-même, m’assure de l’effet de vos promesses, si je suis assez heureux pour vous apporter le rameau que vous souhaitez. Sur cette assurance, il n’est point de danger que je craigne ; mais, sans cela, Madame, vous me permettrez de vous dire que je ne puis me résoudre à m’éloigner de vous.

Thisbine, qui ne s’était point attendue à une pareille réponse, en frémit ; elle représenta au chevalier qu’il demandait une chose qui ne se proposait point à un mari, et que c’était mal reconnaître la faveur qu’elle lui faisait, que d’exiger d’elle cette démarche. Prasilde lui laissa dire tout ce qu’elle voulut ; mais il n’en démordit point, tant il était persuadé que la dame n’avait pour but que son éloignement.

L’épouse d’Irolde le voyant intraitable sur cet article, prit le parti de recourir effectivement à son époux. Avant que de lui faire une proposition nouvelle, et dont elle jugea bien qu’il serait étonné, elle lui parla des persécutions qu’elle essuyait tous les jours ; elle lui dit que sa patience était à bout ; que Prasilde, en un mot, troublait la tranquillité de sa vie, et qu’il fallait absolument se servir du moyen qu’elle avait imaginé pour l’éloigner. Irolde pâlit à ce discours ; il ne pouvait consentir qu’on le privât de son ami. L’absence, lui dit Thisbine, est la seule chose qui puisse bannir du cœur de Prasilde cette fureur amoureuse qui fait son malheur et le mien. Madame, interrompit son époux avec chagrin, ce moyen ne produit pas toujours son effet. Je connais Prasilde : ce n’est point un amant ordinaire ; l’absence ne changera pas son âme, et vos charmes ne sauraient s’effacer d’un cœur qui en a reçu une fois l’impression. Ce chevalier reviendra plus amoureux que jamais, et son éloignement n’aura servi qu’à me livrer au chagrin de ne point voir un ami sans lequel je ne puis vivre.

L’absence guérira Prasilde, reprit Thisbine, et vous en serez persuadé lorsque, vous saurez ce que je me suis proposé. Alors elle lui raconta ce qu’elle avait exigé de ce chevalier ; ensuite elle ajouta : Ce n’est plus un dragon qui garde, comme au temps des Hespérides, l’arbre merveilleux dont je viens de vous parler ; c’est une dame d’une beauté si ravissante, que tous les chevaliers se rendent à ses premiers regards. Dès que Prasilde verra cette incomparable dame, il est à croire que son cœur recevra l’impression d’un nouvel amour, qui lui fera oublier mes faibles charmes. Je n’ignore pas que son absence rendra les moments qu’elle doit durer sensibles à votre amitié ; mais, mon cher Irolde, si cet ami vous est cher, faites-vous la violence de consentir à le perdre pour quelque temps, en faveur de sa guérison, qui devient certaine par le moyen que je vous ai dit, et qui importe à notre commun repos. Irolde se rendit enfin, et sa charmante épouse avait lieu d’être contente de ce qu’elle venait d’obtenir. Cependant cela ne suffisait pas ; il fallait lui dire aussi ce que Prasilde avait exigé d’elle ; cela paraissait embarrassant. Elle le fit toutefois le plus délicatement qu’il lui fut possible et, comme elle s’aperçut, à l’émotion qu’il laissa voir sur son visage, qu’il trouvait la condition un peu dure pour un époux amoureux de sa femme, Thisbine lui dit : Il est nouveau sans doute qu’un mari accepte une semblable condition ; mais songez, mon cher Irolde, qu’au fond votre consentement ne vous engage à rien ; car sitôt que la dame du jardin aura porté sur lui ses regards redoutables, il n’aura plus d’envie de me faire tenir ma promesse. Mais, Madame, répliqua l’époux, si ce que l’on rapporte du jardin et de la dame fatale est fabuleux ? Cela ne se peut pas, interrompit Thisbine, puisque tous les voyageurs sont d’accord là-dessus. Mais si la chose n’est pas véritable, ni vous ni moi nous ne hasardons rien ; ainsi, dans l’un et l’autre cas, que risquez-vous en accordant à votre ami la satisfaction qu’il demande ? Il partira content, et cessera de s’imaginer que je ne cherche qu’à me défaire de lui.

Pour abréger ma narration, noble chevalier, poursuivit la maîtresse de Brandimart, Irolde fit tout ce que Thisbine souhaitait ; et Prasilde, perdant toute la défiance qui pouvait lui rester qu’on n’agît pas avec lui de bonne foi, sortit de Balc fort satisfait d’avoir obtenu un si doux consentement. Ce n’est pas qu’il ne fût sensible au chagrin de quitter sa dame ; mais le prix charmant qu’elle attachait au service qu’on attendait de lui, animait son courage de telle sorte qu’il aurait, comme Alcide, entrepris de pénétrer jusqu’aux enfers.

CHAPITRE IX.

Quelle aventure obligea la belle Fleur-de-Lys d’interrompre son récit. Continuation de l’histoire de Prasilde et d’Irolde.

LA maîtresse de Brandimart était en cet endroit de l’histoire de Prasilde et d’Irolde, que le seigneur de Montauban écoutait avec une extrême attention, lorsqu’il passa près d’eux un chevalier bien monté ; ils le saluèrent fort civilement ; mais il ne leur rendit point le salut, et se contenta de regarder la dame en passant. Il revint pourtant sur ses pas un moment après ; et, s’adressant au paladin : Chevalier, lui dit-il fièrement, je viens de me faire un reproche : j’ai passé auprès de vous sans vous défier à la joute. Les gens de notre profession ne doivent perdre aucune occasion de signaler leur valeur : ainsi vous trouverez bon que je vous provoque au combat.

Brave chevalier, répondit d’un air modeste le fils d’Aymon, vous voyez l’état où je me trouve : le cheval que je monte est à cette dame et, comme je ne puis disposer d’un bien qui lui appartient, je vous prie de vouloir m’exempter de l’honneur de jouter contre vous. Il y a un moyen de nous accorder, reprit le chevalier inconnu : puisque ce cheval n’est point à vous, prenez la peine d’en descendre ; vous pourrez aller à pied, et moi je me chargerai de la conduite de cette dame, qui probablement sera mieux entre mes mains que dans les vôtres. Si cette noble dame agrée cette disposition, repartit froidement Renaud, je ne suis point en droit de m’y opposer ; mais si elle me permet de l’accompagner, je tâcherai de me conserver cet avantage.

Quoique ce dialogue ne donnât pas une opinion fort avantageuse à la belle Fleur-de-Lys de la vaillance de son conducteur, l’aversion naturelle qu’on a pour les orgueilleux lui inspira du dégoût pour cet inconnu, qui voulait disposer d’elle sans consulter ses sentiments : Seigneur chevalier, lui dit-elle, comme je me suis mise moi-même sous la conduite du guerrier qui m’accompagne, et que je n’ai pas lieu de me plaindre de lui, vous ne trouverez pas mauvais, s’il vous plaît, que je persiste dans ma première intention. Puisque vous ne connaissez pas votre avantage, répondit brusquement le chevalier païen, il faut vous le procurer malgré vous, et en cela vous avez des grâces infinies à me rendre. Pour vous, chevalier, ajouta-t-il en regardant le paladin d’un air plein de mépris, vous n’êtes plus ici de saison : descendez de cheval, et continuez votre chemin tout seul. Faites de bonne grâce ce que je vous dis, si vous ne voulez que je vous y oblige par force. À ces paroles, Renaud ne put garder sa modération naturelle. Le feu lui monta au visage : Ô vous, dit-il d’un ton ferme au superbe inconnu, vous qui prétendez me faire la loi, et qui poussez l’insolence jusqu’à vouloir disposer de cette illustre dame sans son aveu, songez à subir vous-même le sort dont vous me menacez. Je vous déclare que je vous contraindrai d’aller à pied, et que j’aurai votre cheval : préparez-vous à le défendre, si vous pouvez. Après avoir parlé de cette sorte, il pria Fleur-de-Lys de souffrir qu’il la mît à terre pour quelques moments. Elle y consentit. Il descendit donc de cheval, prit la dame entre ses bras, et la posa doucement sur l’herbe. Ensuite il remonta, et piqua contre son ennemi ; mais le voyant venir sur lui comme un foudre, et jugeant que le cheval de Fleur-de-Lys fournirait mal sa carrière, il se roidit sur les étriers pour mieux soutenir le choc de son adversaire, qui rompit sa lance sur son écu sans l’ébranler. Alors, jetant la sienne à terre, il prit de son bras droit, à faux de corps, l’orgueilleux chevalier, l’enleva des arçons, et le jeta à dix pas de là très rudement.

La maîtresse de Brandimart, étonnée d’une force si prodigieuse, en tira le meilleur augure du monde pour la délivrance de son amant ; mais, en l’admirant, elle ne put s’empêcher de rire de voir l’audace du chevalier païen si pleinement confondue. Le fils d’Aymon remit la dame sur son cheval, et monta sur celui de l’inconnu, qu’ils laissèrent sur la poussière blasphémer contre ses dieux, et déplorer sa mauvaise fortune.

Ils se remirent tous deux en chemin. Comme Renaud s’était intéressé à l’histoire de Prasilde et d’Irolde, il pria sa belle conductrice d’en continuer le récit ; ce qu’elle fit gracieusement dans ces termes :

 

Continuation et fin de l’histoire de Prasilde et d’Irolde.

IL est à croire, seigneur chevalier, que le beau Prasilde eut plus d’une aventure pendant un voyage aussi long que celui qu’il avait entrepris ; mais voici seulement ce qui est venu à ma connaissance.

Après avoir traversé le vaste empire de la Perse, sans vouloir s’arrêter à la fameuse ville d’Ispahan, où était alors la cour, il arriva dans les états du roi de Moussoul. Un jour qu’il marchait dans une campagne d’une vaste étendue, et remplie des plus beaux arbres que l’on pût voir, il aperçut à quelque distance du grand chemin un château magnifique, bâti de belles pierres vertes et blanches, aussi polies que le marbre, et situé sur une petite éminence qui régnait dans la plaine.

Charmé de la structure de ce superbe édifice, il s’en approcha pour l’admirer de plus près. Il vit au pied de la colline un grand rond d’une eau si claire qu’on y voyait nager les poissons. Ce rond d’eau était revêtu tout autour des mêmes pierres que le bâtiment, et entouré des plus beaux arbres du monde ; une partie des branches de ces arbres couvraient les bords du rond d’eau, et formaient le plus délicieux ombrage. Le chevalier descendit pour laisser reposer son cheval fatigué d’une longue traite et de la chaleur du jour ; pour mieux goûter la fraîcheur d’un si beau lieu, il ôta son casque, essuya la sueur qui lui couvrait le front, se lava le visage et les mains, et rafraîchit d’une eau si pure ses poumons altérés ; il s’assit ensuite au pied d’un de ces arbres, pour se reposer lui-même ; et, attachant ses regards sur l’eau du rond, il se mit à rêver profondément : il se représenta l’état de ses affaires, la longueur de l’absence à laquelle il se voyait condamné, l’incertitude de pouvoir rapporter le rameau dont dépendait le succès de son amour. Tout cela, joint à ce que son imagination, prompte à seconder les mouvements de sa jalousie, lui peignait, c’est-à-dire, les plaisirs que goûtait Irolde entre les bras de Thisbine, lui serra le cœur, de manière qu’il demeura sans sentiment au pied de l’arbre.

Tandis qu’il était dans cette situation, quatre jeunes demoiselles, vêtues d’habits galants, sortirent du château, et tournèrent leurs pas vers le rond d’eau, dans le dessein d’y prendre le frais. Dès qu’elles aperçurent Prasilde étendu sur le gazon comme un homme mort, elles frémirent et, dans ce premier mouvement d’effroi, elles furent sur le point de s’en retourner au château : mais un moment après, faisant réflexion qu’elles étaient quatre, et que l’état où elles voyaient cet infortuné voyageur ne leur donnait pas lieu de craindre quelque chose de sa part, elles demeurèrent. Elles s’approchèrent même du chevalier, et lui trouvant les yeux baignés de larmes, avec un souffle de respiration, elles connurent qu’il n’était qu’évanoui. Il avait l’air si noble et si engageant, même dans sa faiblesse, qu’il était difficile de ne se pas intéresser pour lui.

La principale de ces dames, qui était d’une beauté charmante, prit de l’amitié pour lui et, touchée de compassion de voir un si beau chevalier en péril, faute de secours, s’empressa de lui faire reprendre l’usage de ses sens. Pour s’y employer plus efficacement, elles le portèrent toutes quatre au château, où il fut désarmé et couché dans un lit aussi commode que magnifique. À force de l’agiter et de lui faire prendre des liqueurs confortatives, elles lui rendirent le sentiment.

Lorsqu’il ouvrit les yeux, il ne fut pas peu surpris de se trouver dans un lieu si superbe en riches ameublements, et environné de belles dames qui s’empressaient à le servir. Il rappelait en vain dans sa mémoire ce qui pouvait avoir donné lieu à cette aventure ; mais les dames dissipèrent son embarras, en lui apprenant dans quel état elles l’avaient rencontré sur les bords du rond d’eau. Il remercia ces belles personnes dans des termes convenables à leur mérite et à l’importance du service ; et il le fit avec tant de grâce et de politesse, que la dame du château en sentit redoubler pour lui son estime et son affection. Comme elle s’aperçut qu’il ne lui restait plus rien de sa faiblesse passée, elle lui laissa le temps de s’habiller, et lui envoya des officiers pour lui rendre ce service.

Il s’informa d’eux qui était cette charmante dame qui s’intéressait à son sort avec tant de générosité. On lui dit qu’elle se nommait la princesse Dorzéïde, fille unique du roi de Moussoul ; qu’après la mort de son père, arrivée depuis peu de temps, elle s’était retirée dans ce château, pendant la saison brûlante, tandis que les grands du royaume délibéraient ensemble sur le choix de son époux. Ce rapport étonna le chevalier, qui craignit que, dans l’ignorance où il avait été de la qualité de la princesse, il n’eût manqué à quelqu’un des égards qui lui étaient dus. Aussitôt qu’il fut en état de paraître devant elle, il alla lui en faire des excuses, auxquelles Dorzéïde répondit fort obligeamment. La conversation qu’ils eurent ensuite fut très spirituelle de part et d’autre. Plus la princesse découvrait d’agréments dans cet étranger, plus elle s’enflammait pour lui ; et le feu dont elle brûlait secrètement étincelait dans ses yeux. Il n’en était pas de même du chevalier : toujours occupé de sa Thisbine, il ne songeait qu’à s’acquitter de sa commission. Il voulut bientôt prendre congé de la princesse, sous prétexte que la discrétion l’obligeait à ne point abuser de ses bontés. Quand Dorzéïde l’entendit parler de son départ, elle perdit toute retenue : elle pâlit, elle soupira, et employa les paroles les plus engageantes, pour l’obliger à faire un plus long séjour dans son château : elle répandit même des larmes, et lui offrit jusqu’à sa couronne. Prasilde avait le visage couvert de confusion de se voir requis d’amour par une belle princesse qu’il ne pouvait aimer ; il lui devait au moins des égards ; mais la femme d’Irolde le rendait insensible à toute autre beauté.

S’il eût eu ses armes, il serait sorti du château sur-le-champ. Aussi les demanda-t-il, et cette demande acheva de désespérer son illustre hôtesse. Elle avait un dépit mortel de ne pouvoir lui ôter l’impatience qu’il marquait de la quitter. Enfin, craignant de le perdre, elle résolut de s’assurer de sa personne. Elle le fit conduire par quelques-uns de ses chevaliers dans une chambre bien grillée, où cette amante éperdue ne manqua pas d’aller faire un dernier effort pour attendrir l’ingrat. Ne pouvant le fléchir, elle le fit charger de chaînes et traiter très rigoureusement. Elle le tint quelque temps dans cette captivité, se flattant que l’envie qu’il aurait d’en sortir, le rendrait plus traitable. Cette violence toutefois ne servit qu’à l’aigrir.

Pendant que toutes ces choses se passaient, il arriva dans le château un jeune chevalier français, fort aimable. Il était en quête, disait-on, du fameux Renaud de Montauban, son frère, qu’une étrange aventure avait éloigné de la cour de l’empereur Charles.

Lorsque le fils d’Aymon entendit parler de ce chevalier français, il ne douta pas que ce ne fût le jeune Richardet. Son souvenir l’attendrit, et redoubla son attention ; mais, ne voulant pas se découvrir à Fleur-de-Lys, il cacha son émotion, et laissa cette dame continuer ainsi son récit.

Ce jeune guerrier français avait l’air si noble, que Dorzéïde crut devoir le traiter avec distinction : elle lui fit un accueil obligeant, et les belles qualités du chevalier lui donnèrent une attention plus particulière pour lui. Comme il n’avait point alors d’attachement de cœur, la vue de la princesse lui causa de l’émotion ; il ne tarda pas à le lui faire connaître, et cette connaissance ne déplut point à la dame. Le chevalier s’en aperçut, et, profitant de cette découverte, il sut exprimer ses feux en termes galants et passionnés. Sa belle hôtesse feignit de prendre tous ses discours pour des flatteries ordinaires aux Français, et lui dit en souriant : Galant chevalier, je pourrais me laisser surprendre à vos galanteries, si je n’avais dans ce château de quoi m’en défendre : je vais, ajouta-t-elle, m’expliquer clairement. Alors elle lui conta de quelle manière elle avait conçu de la tendresse pour son prisonnier, et le mépris injurieux qu’il avait fait de sa couronne et de sa main.

Ah ! Madame, interrompit le chevalier français, ce que vous me dites n’est pas croyable ! Est-il quelque mortel qui puisse être insensible à la possession de tant de charmes ? Il ne tiendra qu’à vous, reprit Dorzéïde, d’en être convaincu par vous-même. Il accepta la proposition, et la princesse le mena dans la chambre du prisonnier.

Les deux chevaliers ne se virent pas si tôt, qu’ils s’admirèrent, et conçurent l’un pour l’autre une secrète inclination. La princesse, ne voulant pas être présente à leur entretien, ni s’exposer à la honte de rendre le Français témoin du dépit qu’elle aurait d’entendre les choses vives que son prisonnier pourrait lui dire, les laissa seuls. Le chevalier chrétien ne manqua pas de témoigner au Persan qu’il était surpris du refus qu’il avait fait de la main d’une si charmante princesse. Prasilde lui découvrit le fond de son cœur : il lui dit qu’il connaissait tout le mérite de Dorzéïde, mais qu’il était épris d’une dame de Balc, pour laquelle il avait entrepris d’aller au fond de l’Afrique, faire la conquête d’un rameau de l’arbre du trésor ; qu’il ressentait une vive affliction de se voir arrêté en chemin par l’injustice de la princesse de Moussoul ; qu’il le priait ardemment de lui procurer la liberté, et que s’il la lui faisait obtenir, il lui devrait son repos et son bonheur.

Quand le chevalier français n’aurait pas été aussi touché qu’il l’était de la douleur de Prasilde, le seul intérêt de son amour naissant l’aurait assez disposé à ne rien épargner pour éloigner du château un rival si redoutable. Il lui promit de ne rien négliger pour rompre ses fers, et il y alla travailler sur-le-champ. Il représenta vivement à Dorzéïde que son prisonnier avait le cœur prévenu ; que bien loin de se plaindre de lui, elle devait estimer sa fidélité ; et qu’enfin elle faisait injure à ses charmes de courir après un cœur qui se refusait à elle.

Le jeune frère de Renaud n’eut pas de peine à persuader une dame qu’il commençait à détacher de Prasilde ; et, comme il la pressait de relâcher son prisonnier, elle lui sut bon gré de l’empressement qu’il marquait à se délivrer d’un rival si dangereux. Pour reconnaître ce témoignage d’amour, elle ne voulut pas différer d’un moment le sacrifice qu’il demandait. Allez, chevalier, dit-elle au Français, allez vous-même le tirer de prison, et lui apprendre que c’est à vous qu’il doit sa liberté. Le chevalier chrétien courut à l’heure même faire sortir le Persan de la chambre où il était retenu. Prasilde remercia son libérateur dans les termes les plus vifs, et ils se jurèrent tous deux une éternelle amitié.

Prasilde, quand on lui eut rendu ses armes et son cheval, sortit du château, et prit le chemin du Diarbech, qu’il traversa tout entier pour entrer dans la Syrie : il fit tant de diligence, qu’en peu de temps il se rendit à Damas ; il s’y embarqua sur un vaisseau frété pour Tunis, où il arriva très heureusement après quelques jours de navigation ; il tourna de là ses pas vers l’empire de Maroc, au fond duquel il avait ouï dire qu’était le jardin des Hespérides.

Un jour qu’il côtoyait une belle prairie pour arriver à un château qui se faisait voir de loin, il rencontra un vieillard qui lui fit connaître, par les larmes qu’il versait en abondance, qu’il ressentait une vive douleur. Le chevalier lui demanda ce qui la causait. Hélas ! Seigneur, lui répondit le bon homme, tout ce pays a bien sujet d’être dans l’affliction : nous allons perdre notre seigneur, que nous aimons chèrement, et de qui nos familles reçoivent mille biens tous les jours. Un géant, affreux et cruel, qui s’est établi par violence dans le pays depuis quelques années, est devenu amoureux de la fille de notre bon seigneur, et l’a demandée en mariage. Le père s’en est excusé sur ce qu’il l’a promise à un chevalier de ses voisins, qui la recherche depuis longtemps. Le géant, irrité de ce refus, a juré qu’il ravirait malgré lui l’honneur de sa fille, et qu’il l’immolerait lui-même avec toute sa race à sa fureur. Effectivement il l’a rencontré aujourd’hui à deux pas d’ici ; il s’est saisi de lui, après avoir massacré ses gens ; il lui a lié les mains derrière le dos et, dans cet état, il l’a conduit à la porte du château, pour le faire périr aux yeux de sa fille.

Prasilde demanda quel chemin ils avaient pris et, ayant su que c’était celui du château qu’il voyait, il piqua de ce côté-là, résolu de secourir ce père infortuné, s’il en était encore temps. À mesure qu’il approchait du château, il apercevait du monde à la porte, et entendait un bruit confus de voix ; lorsqu’il en fut plus près, ses yeux furent frappés d’un spectacle, dont la cruauté eût attiré l’indignation des cœurs les plus durs ; il vit l’orgueilleux géant, qui, d’un air furieux, menaçait un vénérable vieillard qu’il avait fait attacher sur un bûcher, de le livrer à la rigueur des flammes s’il ne lui remettait sa fille entre les mains. Plusieurs satellites, armés de brigandines et de capelines de fer, se tenaient prêts à mettre le feu au bûcher au premier ordre de leur détestable maître. Le généreux vieillard, au lieu d’être effrayé de ces funestes apprêts, faisait éclater sa fermeté par les instantes prières qu’il adressait à sa fille. Il la conjurait de le laisser plutôt périr que de s’abandonner aux désirs du géant pour lui sauver la vie. Cette dame, qui paraissait aux créneaux du château, épouvantée du péril que courait son père, appelait le ciel et la terre à son secours, et poussait des cris qui faisaient juger de l’excès de son désespoir.

À ce spectacle si touchant, le magnanime Prasilde ne put retenir sa colère ; il s’avança vers le géant, et lui dit : Monstre, pétri d’injustice et de cruauté, cesse de vouloir attenter à la vie et à l’honneur d’un seigneur respectable. Viens recevoir le châtiment de tes crimes. Chétif ver de terre, répondit le géant plein de fureur, tu vas toi-même être écrasé sous mes coups. En achevant ces mots, il se hâta de monter à cheval, et baissa sa grosse lance contre le Persan, qui venait sur lui de toute la vitesse de son cheval. Le géant était si transporté de courroux, que, ne se possédant plus, il faillit d’atteinte ; mais Prasilde, qui avait conservé son jugement, l’atteignit de droit fil, et le renversa rudement sur la poussière. Pendant que, satisfait d’un si heureux commencement, il acheva de fournir sa carrière, le géant eut le temps de se relever ; il écumait de rage, et blasphémait contre ses dieux d’avoir souffert qu’un seul chevalier lui eût fait cet affront.

Son généreux ennemi, le voyant à pied, descendit pour ne le pas combattre avec avantage ; ils commencèrent un combat fort dangereux. Il causait de l’effroi à tous ceux qui le regardaient. Le géant était d’une force prodigieuse, mais la grosseur de ses membres ne lui permettait pas de se mouvoir aisément. Au lieu que Prasilde avait plus d’haleine et d’adresse. Il évitait par sa légèreté la plupart des coups que le géant lui déchargeait. Le combat avait déjà duré longtemps, et ils étaient blessés l’un et l’autre en plus d’un endroit, lorsqu’on s’aperçut que le géant, qui l’était plus grièvement, s’affaiblissait. Ses coups devenaient plus lents, et son bras mollissait, soit par lassitude, soit par le sang qu’il avait perdu. Le chevalier s’en aperçut et, renouvelant sa vigueur, il réduisit bientôt son ennemi à ne pouvoir se soutenir. Ce colosse tomba, et sa chute fut si lourde, que ses plaies s’ouvrirent encore davantage. Il en sortit tant de sang, qu’il s’évanouit de faiblesse.

Prasilde, dédaignant de l’achever en cet état, fit son premier soin d’aller détacher le vieillard. Ce bonhomme se jette à ses pieds, les baigne de larmes de joie, et le remercie moins de lui avoir conservé la vie, que d’avoir sauvé l’honneur de sa fille ; le chevalier le releva, et lui fit tout l’accueil que son courage et sa vertu méritaient. Sur ces entrefaites, la dame du château, voyant qu’elle n’avait plus rien à craindre du géant, fit abaisser le pont-levis, et sortit pour venir rendre grâces à son libérateur : elle se joignit à son père ; ils étaient tous deux si touchés de reconnaissance qu’ils ne savaient quel traitement lui faire. Le vieillard, jugeant qu’après un combat si long et si périlleux, le chevalier, dont on voyait d’ailleurs le sang couler, avait besoin de repos, le pressa d’entrer dans le château.

Prasilde y consentit, après s’être aperçu que les propres soldats du géant, qui le servaient moins de gré que de force, l’avaient eux-mêmes achevé.

On visita les plaies du chevalier, qui ne se trouvèrent pas dangereuses ; et le soin qu’on en prit le mit en peu de temps sur pied. Comme ses forces achevaient de se rétablir, il demanda un jour au seigneur du château le chemin le plus court pour arriver au jardin des Hespérides. Le vieillard parut surpris de la question, et dit au Persan : Brave chevalier, votre demande me donne lieu de penser que vous auriez le dessein de faire le voyage de ce jardin merveilleux et, si cela était, je plaindrais le sort que vous voulez vous attirer : ce jardin spacieux est entouré de fortes murailles ; on y entre par quatre portes d’airain qui sont ouvertes en tout temps ; tout le monde y peut entrer aisément ; le climat en est délicieux ; il y règne un éternel printemps ; les prés y sont toujours verts, les fleurs vives, et les arbres touffus : mais ce qu’il y a de plus admirable dans ce jardin, c’est l’arbre qu’on appelle l’arbre du trésor ; les rameaux en sont d’or, et portent pour fruit des pommes d’émeraudes. En quoi donc consiste le danger qu’on y court ? interrompit l’amant de Thisbine. En quoi ? repartit l’Africain ; je vais vous le dire. Une dame plus merveilleuse encore que l’arbre du trésor s’en est attribué la garde ; elle a établi sa demeure au pied de son tronc ; elle est d’une beauté si éclatante, et sa vue fait un effet si puissant sur les cœurs, que quiconque approche de cette nymphe, oublie sa vie passée, et n’a plus d’autre occupation que de contempler son beau visage. On n’a jamais su son véritable nom ; mais dans le pays on l’appelle communément Méduse, à cause des effets que sa vue dangereuse produit.

Ce que vous me racontez est surprenant, dit Prasilde ; et cet oubli de soi-même est-il l’effet de quelque charme ou de la beauté de la dame ? On ne saurait, répondit le vieillard, l’attribuer à une cause purement naturelle ; et c’est une fatale loi des destinées que vous ne pouvez changer. Après ce que vous venez de me dire, reprit le chevalier, je ne m’exposerais pas à ce danger, si je ne m’étais pas engagé à rapporter en Perse un rameau de cet arbre merveilleux. Vous savez que l’honneur d’un chevalier lui est plus cher que la vie. Quel parti prendre en cette extrémité ?

Le vieux Africain se mit à rêver ; et, sortant tout à coup de sa rêverie : Le ciel, s’écria-t-il, m’ouvre en ce moment une voie que je crois infaillible pour vous tirer heureusement de péril, et vous faire acquérir le rameau d’or ; il faut rejeter, sur la nymphe même, l’effet de sa fatale vue. Munissez-vous d’un miroir que vous ferez appliquer sur votre bouclier et, quand vous approcherez de l’arbre, vous vous couvrirez de ce miroir que vous opposerez aux regards de Méduse. Aussitôt qu’elle aura vu son beau visage, elle ne se souviendra plus de l’arbre du trésor, qu’elle quittera dès ce moment pour courir après cette image dont elle sera possédée. Cassez alors le miroir et, la nymphe ne se voyant plus, se cherchera dans le jardin inutilement, et vous donnera tout le temps d’achever votre entreprise. Mais prenez bien garde que vos yeux ne s’attachent sur Méduse, vous vous perdriez sans retour.

Lorsque le seigneur du château eut cessé de parler, l’amant de Thisbine, rempli de joie de l’expédient qu’il venait d’apprendre pour réussir dans son dessein, se jeta au cou du vieillard, l’appela cent fois son père, et lui dit qu’il payait avec usure le service qu’il avait reçu de lui.

Le chevalier persan, se sentant assez fort pour se remettre en chemin, fit appliquer un miroir sur son bouclier, et ne songea plus qu’à partir pour aller au jardin des Hespérides. Le vieillard lui en enseigna le chemin, et lui dit qu’il y arriverait au bout de cent journées ; mais il exigea lui qu’à son retour il repasserait par son château. Prasilde lui fit cette promesse, et partit enfin, au grand regret du père et de la fille, qui auraient bien voulu le retenir du moins jusqu’au retour de l’époux futur, qui depuis quelque temps était allé à Bizerte offrir ses services au puissant Agramant, roi de l’Afrique, dans la guerre qu’il projetait contre l’empereur Charles.

On ne saurait exprimer l’impatience qu’avait Prasilde de se voir en possession du rameau d’or. Il se privait des douceurs du sommeil pour faire plus de diligence. À peine accordait-il à son cheval quelques moments pour paître. Enfin il arrive à ce jardin si renommé par toute l’Afrique. Il tressaillit de joie d’abord qu’il aperçut une des portes d’airain et, sans s’arrêter à en considérer la beauté, il entra dans le jardin, qu’il trouva plus délicieux encore que le seigneur du château ne le lui avait dépeint. Il en admirait les arbres les fleurs et la verdure. Après avoir marché un jour entier le long d’une grande route, il découvrit de loin l’arbre merveilleux, dont le sommet se perdait dans les nues.

Cet arbre était entouré d’un nombre presque infini de personnes qui, à leur air et à leurs vêtements, paraissaient de nations différentes. Il y en avait de tout âge et de toute profession ; on y voyait jusqu’à des vieillards et jusqu’à des femmes, que la curiosité ou l’envie d’avoir des branches de cet arbre y avaient attirés. Ils s’occupaient tous à contempler le visage de Méduse. Prasilde eut assez de peine à percer toute cette foule. En approchant de l’arbre, il se couvrit soigneusement de son bouclier, qu’il opposa aux regards de la nymphe.

Dès qu’elle se vit dans le miroir, elle s’éloigna de l’arbre effectivement, et s’avança vers cette belle image qui l’avait charmée ; Prasilde alors cassa le miroir, et se mit à fuir. Quand Méduse ne se vit plus sur le bouclier, elle commença de courir comme une insensée dans le jardin, cherchant ce qu’elle ne pouvait plus trouver. Le chevalier, profitant de son éloignement, s’approcha de l’arbre, et de son épée coupa deux branches, l’une pour Thisbine, et l’autre pour en faire présent au sage vieillard, à qui il devait un succès si heureux. Il sortit ensuite promptement du jardin, et reprit la route du château. Il s’appelait alors le chevalier du miroir ; mais on ne l’appela plus dans la suite que le chevalier du rameau d’or.

Le seigneur du château et sa fille furent charmés de le revoir. Ils avaient, toujours été dans l’inquiétude pendant son absence et quand il leur présenta le rameau qu’il leur destinait, ils parurent beaucoup moins sensibles à la beauté d’un présent si rare qu’à la joie de pouvoir embrasser leur libérateur. L’amant de la dame du château était revenu depuis quelques jours de la cour de Bizerte. Il ne témoigna pas moins de reconnaissance qu’eux au Persan du grand service qu’il leur avait rendu. Le seigneur du château pria le chevalier du rameau d’or de vouloir honorer de sa présence le mariage de sa fille, qui fut fait avec toute la solennité et les réjouissances possibles. Après cela, Prasilde conjura le vieillard et les jeunes époux de lui permettre de satisfaire l’impatience qu’il avait de retourner à Balc. Ils n’osèrent s’opposer à son départ, quelque regret qu’ils en eussent, et ils le virent partir avec une douleur dont le chevalier fut pénétré.

Il regagna Tunis, il se rendit par mer à Damas ; mais, au lieu de prendre la route de Moussoul, il tourna du côté de Bagdad, où il s’arrêta peu. Ni les raretés de cette ville, ni les magnificences de la cour du calife, ne purent balancer l’impatience qu’il avait de revoir l’objet de tous ses désirs. Quelques chevaliers qu’il rencontra dans son chemin, charmés de la beauté du rameau qu’il portait, furent tentés de l’avoir ; mais leur envie ne fit que tourner à leur confusion. Le vaillant Prasilde le conserva jusqu’à Balc, où après tant de fatigues il arriva plein de joie et d’espérance. Il écrivit aussitôt à Thisbine une lettre fort touchante ; il lui mandait qu’il venait d’arriver avec le rameau qu’elle désirait, et qu’il brûlait d’impatience de le lui présenter ; qu’il ne voulait point paraître devant elle sans en avoir obtenu la permission ; mais qu’elle pouvait s’assurer que si elle refusait de faire son bonheur, il en mourrait de déplaisir.

L’épouse d’Irolde ne fut pas peu étonnée du retour d’un amant dont elle croyait être délivrée pour jamais. Hélas ! dit-elle en soupirant, quelle était mon erreur ? L’amour vient à bout de tout : Prasilde est revenu du jardin de Méduse ; mes faibles charmes ont défendu son cœur contre tout ce que l’on publie des attraits de cette fatale nymphe ; malheureux Irolde, dans quel embarras ma fausse prudence t’a jeté avec moi ! Ces réflexions lui en firent faire beaucoup d’autres et, pendant qu’elle était plongée dans une profonde rêverie, son époux arriva. Il s’aperçut de sa tristesse, il lui en demanda le sujet ; et Thisbine, n’ayant pas la force de le lui apprendre, lui tendit languissamment la lettre de Prasilde, en versant quelques larmes.

Lorsque Irolde eut lu le billet, il sentit quelque joie du retour de son ami ; mais la parole qu’il avait donnée de consentir à son bonheur fit succéder à sa joie des mouvements bien douloureux. Ces deux époux ne firent pendant quelque temps que soupirer ; ils se tenaient étroitement embrassés, sans pouvoir proférer une seule parole. Irolde pourtant fit un effort, et parla en ces termes :

Ma chère Thisbine, faisons-nous justice nous-mêmes, le ciel nous punit d’avoir voulu trahir un ami à qui nous devons tout ; mais c’est à moi seul d’expier ce crime. Vivez heureuse avec Prasilde ; il est juste qu’il soit récompensé de ses services et du péril où il s’est exposé pour vous mériter : il est plus digne que moi de vous posséder ; acquittez votre promesse, ajouta-t-il en frémissant, et me laissez mourir.

Le malheureux Irolde, plus amant qu’époux, acheva ces paroles en regardant avec des yeux tout couverts de larmes sa charmante épouse qu’il trouvait plus touchante que jamais. Thisbine parut peu satisfaite de ce discours. Injuste époux, lui dit-elle, crois-tu que je puisse vivre sans toi ? Ne te souvient-il plus des preuves que je t’ai données de mon affection ? Tu m’as dit cent fois que tu ne voudrais pas sans moi habiter les cieux, et tu penses à me laisser seule en ce monde, accablée d’ennuis. Non, Irolde : malgré l’injustice du sort qui nous veut désunir, nous ne serons point séparés ; je devrais mourir seule, puisque c’est moi qui t’ai fait donner cette funeste parole, qu’il faut tenir. Je ne te presse pourtant point de vivre ; je sais que la vie ne saurait t’être agréable, après avoir perdu ta Thisbine. Oui, dégageons notre commune promesse, puisque rien ne peut nous en dispenser ; et qu’ensuite une commune mort nous punisse de l’avoir indiscrètement donnée. Mourons, cher époux, et que le même tombeau renferme deux cœurs qui se sacrifient l’un à l’autre.

Après ces paroles touchantes, ces deux infortunés époux, s’étant ainsi disposés à la mort, demeurèrent longtemps embrassés ; ils ne pouvaient se séparer ; enfin ils se firent violence. Thisbine alla chez un médecin de sa connaissance, et obtint de lui une poudre empoisonnée qui devait faire son effet quatre ou cinq heures après l’avoir prise. Munie de ce breuvage, elle revint trouver son époux. Il détrempa cette poudre dans une liqueur, puis il en but la moitié avec une assurance merveilleuse ; ensuite il présenta la coupe à Thisbine d’une main tremblante, et d’un regard mal assuré, après quoi il détourna les yeux pour ne pas voir une action qui lui perçait le cœur : la dame prit la coupe, et but le reste du breuvage avec la même fermeté que son mari.

Cela étant fait, ils gardèrent quelque temps un morne silence, qui fut suivi d’un entretien fort touchant ; mais enfin il fallut finir. Thisbine, comme une victime que l’on traîne à l’autel, alla trouver Prasilde, après avoir promis à son cher Irolde de revenir au plus tôt pour lui accorder la consolation de mourir entre ses bras.

Le chevalier du rameau d’or fut transporté de joie quand il vit arriver sa chère Thisbine chez lui. Il parut confus et comblé de cette faveur. Comme il s’aperçut qu’elle avait le visage baigné de larmes, il crut que c’était un effet de sa pudeur naturelle qu’alarmait la démarche qu’elle faisait ; et, dans cette pensée, il s’efforça de la consoler par les paroles les plus flatteuses et les plus soumises. Elle le désabusa bientôt, en lui tenant ce discours : Hé bien, Prasilde, tu vois enfin cette fière beauté qui t’a coûté tant de soupirs et de soins, rendue à tes volontés : il ne tient qu’à toi de satisfaire tes amoureux désirs ; mais apprends qu’en perdant aujourd’hui l’honneur, je dois perdre aussi la vie. Ce n’est pas tout : Irolde va comme moi renoncer au jour ; ainsi la mort de ta maîtresse et celle de ton ami seront le fruit de ton bonheur.

Alors elle lui dit qu’elle et son époux avaient eu recours à un breuvage empoisonné, pour expier le coupable serment qu’ils avaient eu le malheur de faire. Aussitôt que Prasilde eut entendu ces paroles, il s’écria transporté de douleur : Ah ! Madame, qu’avez-vous fait ? En même temps il voulut appeler du monde, et s’empresser de secourir la dame ; mais elle l’en empêcha. Cessez, lui dit-elle, de vous opposer à une mort inévitable ; le poison que j’ai pris a déjà fait son effet ; il serait inutile d’avoir recours aux remèdes, à peine me reste-t-il quelques moments à vivre. À ce discours, l’amant sentit troubler ses esprits : il devint pâle, et se laissa tomber de faiblesse sur un siège qui se trouva derrière lui ; il jette sur l’épouse, d’Irolde des regards où son désespoir était peint, et lui dit d’une voix languissante : Je me croyais le plus heureux des hommes, et j’en suis le plus malheureux : cruelle ! ajouta-t-il en élevant la voix ; qui vous obligeait à recourir à cette extrémité ? Je vous parais donc bien peu généreux, injuste Thisbine, deviez-vous penser que je pusse établir mon bonheur sur des bontés désavouées par votre cœur ? Non, non, je suis trop délicat pour exiger de pareilles faveurs ; je vous aurais rendu votre parole si vous me l’eussiez demandée ; mais vous avez mieux aimé causer notre perte commune, que de devoir quelque chose à ma générosité : allez, Madame, allez rejoindre ce cher Irolde, qui seul a mérité vos affections ; je ne veux point acheter par votre mort la possession de vos charmes.

La dame fut touchée de ces paroles, et plus encore de l’excessive douleur à laquelle son amant s’abandonna ; elle le quitta tout attendrie, et rejoignit son Irolde, à qui elle eut à peine le temps d’apprendre la générosité de Prasilde : elle pâlit ; et, par un effet du breuvage, elle perdit le sentiment, et se laissa tomber entre les bras de son époux, qui, bien que préparé à ce coup terrible, ne le put supporter courageusement : Attends, chère ombre, s’écria-t-il, je vais te rejoindre : ne crois pas que je puisse te survivre. En prononçant ces mots, il embrasse Thisbine ; et, reprochant au poison qu’il a bu son peu de pouvoir sur lui, il attend de sa douleur qu’elle en avance l’effet. Ses vœux furent exaucés : un froid imprévu vint glacer ses sens, et il eut la triste satisfaction de tomber sur un lit de repos, avec son épouse chérie.

Tandis qu’ils étaient tous deux dans cet état, Prasilde, enfermé dans sa chambre, faisait les plaintes les plus touchantes ; il défiait la fortune de le rendre plus malheureux ; cependant les mouvements de désespoir qui l’agitaient se calmèrent bientôt : le médecin de qui Thisbine avait reçu la poudre arriva chez lui, et demanda à lui parler, pour prévenir, disait-il, de grands malheurs. Les domestiques l’introduisirent dans la chambre de leur maître, qui ne fut pas peu étonné quand le docteur lui dit : Seigneur Prasilde, Thisbine est venue me demander du poison ce matin ; comme je l’ai vue toute troublée, et que d’ailleurs je n’ignore pas votre attachement pour elle, j’ai cru devoir vous avertir de prendre garde à vous ; je l’ai trompée ; la poudre que je lui ai donnée n’est qu’une poudre somnifère qui assoupit les sens pour quelques heures.

Le chevalier du rameau d’or ne donna pas le temps au médecin d’en dire davantage. Mon cher ami, lui dit-il, vous me rendez la vie en m’apprenant cette nouvelle : suivez-moi, je vous en conjure. En disant cela, il mena le docteur chez Irolde, qu’ils trouvèrent couché auprès de sa femme, tous deux sans sentiment, et entourés de leurs domestiques qui fondaient en pleurs. Le médecin, sans perdre de temps, frotta d’essences les tempes, les narines et les lèvres des deux époux, et les tira de leur léthargie à force de remèdes.

Mais, noble chevalier, poursuivit Fleur-de-Lys, je ne songe pas que je vous fais un trop long récit. Pour le finir en deux mots, je vous dirai que Prasilde, après avoir fait secourir Irolde et Thisbine, leur rendit la parole qu’ils lui avaient donnée de consentir à son bonheur et promit de ne plus troubler leurs plaisirs par son importune ardeur ; mais, de peur de faire inutilement un effort si généreux, il s’éloigna de Thisbine et de Balc, et ne s’occupa plus qu’à continuer de travailler pour sa renommée par des exploits éclatants.

Fleur-de-Lys acheva en cet endroit l’histoire de Prasilde et d’Irolde et, voyant quelques fruits sauvages qui pendaient aux arbres, elle pria le paladin de s’arrêter pour en cueillir. Ils en mangèrent tous deux pour apaiser la faim qui commençait à les presser vivement. Pendant qu’ils faisaient ce repas frugal, la nuit les surprit ; ils résolurent de la passer dans ce lieu, qui leur parut agréable et commode pour cela ; ils laissèrent paître leurs chevaux près d’eux, et se couchèrent sur un gazon épais, à quelques pas l’un de l’autre ; un arbre touffu les couvrait, et les préservait de la fraîcheur du serein. Le sommeil ne tarda guère à s’emparer de leurs sens, que la fatigue du jour n’avait que trop disposés à en goûter la douceur.

 

FIN DU LIVRE SECOND.

LIVRE III.

CHAPITRE PREMIER.

Du bruit que Renaud et Fleur-de-Lys entendirent à leur réveil. Combat dangereux de ce paladin. Comment il perdit le cheval qu’il avait gagné, et de quelle façon il en regagna un meilleur. Histoire de Polinde et d’Albarose.

LE paladin Renaud dormait et laissait tranquillement dormir auprès de lui la charmante maîtresse de Brandimart, quoiqu’il fût naturellement d’une complexion amoureuse. C’était l’enchantement de la fontaine de Merlin qui le rendait si différent de lui-même. Cette eau fatale semblait lui avoir ôté sa sensibilité pour le beau sexe, comme pour Angélique. Il était donc enseveli dans un profond sommeil. La belle Fleur-de-Lys, dans son âme, ne lui en savait peut-être pas trop bon gré.

Déjà le jour renaissant commençait à rendre les objets visibles, et les petits oiseaux sur les arbres faisaient entendre leurs ramages, lorsque la dame se réveilla. Ses ennuis ne lui permettaient pas de goûter longtemps la douceur du repos. Elle aperçut le chevalier qui dormait encore. Comme il était jeune et beau, elle prenait plaisir à le considérer ; elle aurait pu se laisser enflammer pour lui, si elle n’eût pas eu le cœur prévenu. Le jour qui s’augmentait, venant à frapper les yeux du chevalier, le réveilla. Il eut quelque honte de voir Fleur-de-Lys sur pied la première ; il lui en fit des excuses, après quoi ils se remirent en chemin.

Ils n’eurent pas fait cent pas, qu’ils entendirent un assez grand bruit, et ce bruit augmentait à mesure qu’ils avançaient. Ils découvrirent bientôt d’où il provenait. Ils aperçurent dans un grand espace vide d’arbres et plein de roches, une caverne, à l’ouverture de laquelle on voyait de chaque côté un griffon enchaîné. Un démesuré géant, tout couvert d’acier, et d’un regard terrible, en défendait l’entrée. Il tenait en sa main une pesante massue, garnie de pointes de fer, avec quoi il combattait contre plusieurs chevaliers, dont il avait déjà tué la plus grande partie, il n’en restait plus que deux ; encore étaient-ils si blessés et si fatigués, qu’ils ne tardèrent pas à succomber sous ses coups. Le fils d’Aymon, en arrivant à cet endroit, les vit écraser. Il s’avança, Flamberge à la main, pour venger ces malheureux ; mais Fleur-de-Lys demeura derrière pour ne pas s’exposer à tomber au pouvoir du géant, en cas que le succès du combat ne fût pas heureux pour son conducteur.

Il faut savoir que ce géant redoutable gardait en ce lieu le bon cheval Rabican. Ce coursier avait été fait par enchantement ; il n’était entré dans sa composition aucune autre matière que de la flamme et du vent, et il ne se repaissait que d’air. Il avait pris naissance dans cette caverne, d’où il n’était sorti que par les charmes d’un magicien, qui l’en avait tiré pour en faire présent au roi Galafron ; et il y était revenu après la mort du généreux Argail.

Renaud s’avança donc à pied vers le géant, qu’il ne voulait pas combattre avec avantage, et dont il ne pouvait approcher à cause des roches qui l’environnaient. Ils s’attaquèrent tous deux presque en même temps ; leurs boucliers furent en pièces dès les premiers coups qu’ils se portèrent. Celui du géant fut coupé en plusieurs morceaux par Flamberge, et celui de Renaud brisé par la massue. Le chevalier reçut une blessure à l’épaule ; mais il atteignit son ennemi au côté, et lui fit une plaie profonde. Le géant s’en vengea en lui déchargeant sur la tête un coup si terrible, que si l’armet enchanté de Membrin ne la lui eût conservée, elle en aurait été écrasée : le paladin en fut tout étourdi ; il chancela plus d’une fois, et fit croire à Fleur-de-Lys qu’il allait tomber : néanmoins son grand courage le soutint, et il eut assez de promptitude et de légèreté pour prévenir un autre coup plus dangereux, que son ennemi lui donnait pour l’accabler dans son désordre. La tranchante Flamberge en rendit l’effet inutile en rencontrant la terrible massue qu’elle coupa par le milieu.

Le monstre, privé de son arme, voulut se jeter sur Renaud pour l’écraser du poids de son corps ; mais le chevalier, qui prévit son dessein, lui allongea une estocade avec tant de force, au défaut de la cuirasse, qu’il lui perça le ventre de part en part. Le géant sentit à ce coup mortel qu’il allait perdre la vie ; et, pour ne pas mourir sans vengeance, il se hâta de délier les deux griffons. Ces furieux animaux s’élevèrent en l’air, puis l’un des deux fondit sur le cheval du paladin, le saisit de ses griffes crochues, et l’emporta si haut qu’on le perdit de vue. L’autre en voulut faire autant du vaillant fils d’Aymon ; mais ce vigilant chevalier prit si bien son temps, qu’il coupa la patte de l’oiseau comme il descendait rapidement sur lui. Le griffon fit un effroyable cri, s’éloigna, et perdit, en s’élevant jusqu’aux nues, l’envie d’attaquer Renaud. Ce dernier, ne se voyant plus d’ennemis, car le géant n’était déjà plus, s’approcha de la caverne, fort chagrin d’avoir perdu le bon cheval qu’il avait gagné.

Cette caverne paraissait profonde, l’ouverture en était grande, et l’on voyait au-dessus ces mots écrits en gros caractères d’or sur une table de marbre noir : C’est ici qu’est gardé l’excellent Rabican, qui fut le cheval du prince Argail. Que personne n’espère le monter, s’il ne contraint, par sa valeur, le géant et les deux griffons qui défendent l’entrée de cette caverne, à lui en laisser la libre disposition. S’il ne faut rien davantage, dit en riant le paladin, j’ai des droits sur ce cheval. En achevant ces paroles, il entra dans la caverne, malgré la secrète horreur qu’elle inspirait.

Après avoir marché environ deux cents pas le long d’une voûte qui recevait du jour par des crevasses disposées de distance en distance dans le roc, il rencontra une riche porte de marbre bien travaillée, sur laquelle il y avait une lame de cuivre qui contenait cette inscription : Que celui qui aura été assez courageux pour entrer ici, s’attende d’y mourir d’une mort cruelle, s’il ne jure de venger la mienne. Pour prix de ce serment, s’il est assez généreux pour le faire, il gagnera l’admirable coursier Rabican, qui passe le vent à la course. Le paladin, sans balancer, jura de venger la mort de la personne dont il était parlé dans l’inscription, pourvu qu’elle eût été injustement procurée. Ensuite il entra par cette porte dans une grande salle voûtée, au milieu de laquelle il y avait un magnifique mausolée de marbre noir, posé sur quatre piédestaux d’airain. Sur ce monument était couchée une grande figure de marbre blanc, qui représentait une dame fort belle et, aux quatre coins, quatre autres figures de même matière désignaient les Vertus qui pleuraient. Une lampe de cristal pendait au plafond de la voûte, et remplissait tout ce lieu d’une lumière très vive. Après que le guerrier eut admiré la magnificence du tombeau, il aperçut au fond de la salle le beau cheval Rabican, lié d’une chaîne d’or à une colonne d’airain, et très richement enharnaché. Le feu sortait par ses yeux ; son action vive, son mors d’or, son poitrail tout blanc d’écume, et son pied qui frappait impatiemment la terre, marquaient assez qu’il était ennuyé d’une si longue oisiveté. Nul cheval n’était comparable à celui-là pour la légèreté. Bayard avait à la vérité plus de force que lui, mais il surpassait Bayard en vitesse.

Dès que Renaud approcha de ce coursier, la chaîne d’or tomba d’elle-même, et avec elle un petit manuscrit de vélin qui y était attaché. Le chevalier le ramassa, l’ouvrit, et remarqua qu’il contenait le récit de la mort tragique de la dame du mausolée. Voici dans quels termes cette histoire était écrite.

 

Histoire de Polinde et d’Albarose.

UN brave chevalier, nommé le comte Dorisel, avait son château et ses domaines dans un pays situé sur les confins du Zagathai. Ce château était le plus fort de l’univers. Bâti sur un roc escarpé qui avait environ trois milles de tour, son sommet s’élevait si haut, que les oiseaux seuls y pouvaient atteindre ; et c’est à cause de cela qu’il était appelé Montoiseau. Les hommes ne pouvaient y monter que par un sentier fort étroit que le ciseau avait taillé autour du roc, qui était entouré d’un fossé rempli d’eau, si profond et si large, qu’on ne le pouvait passer qu’en bateau.

L’envieux Trufaldin, roi du Zagathai, prince puissant, et le plus traître de tous les hommes, avait tenté plus d’une fois de s’emparer de cette forteresse, mais il n’y avait pu réussir. Outre que la forte situation du lieu la rendait inaccessible, on ne la pouvait prendre par famine, parce qu’au sommet du roc, par un privilège du ciel tout particulier, il y avait un vallon d’une assez grande étendue pour fournir autant de grains et de pâturages qu’il en fallait pour nourrir les hommes et les bestiaux de la garnison pendant toute l’année. Le prudent Dorisel faisait faire une garde exacte à son château, pour se garantir des surprises d’un voisin si dangereux.

Ce comte avait une sœur qu’on pouvait avec justice qualifier de dame parfaite : elle était pourvue de toutes les qualités de l’esprit et du corps qu’on peut souhaiter. Elle se nommait Albarose. Un chevalier de mérite, et d’une condition égale à la sienne, l’aimait et en était aimé. Ils n’avaient l’un et l’autre qu’une volonté. Le soleil, qui parcourt chaque jour le monde, ne vit jamais dans son cours deux amants plus accomplis. Le chevalier, qui s’appelait Polinde, attendait pour la demander au comte son frère qu’un grand nombre d’exploits glorieux l’eussent mis en état de la mériter. Pour y parvenir, il allait chercher les aventures et les occasions où il pouvait faire éclater sa valeur.

Un jour qu’il parut à la cour de Trufaldin, ce prince artificieux, qui n’ignorait pas son amour pour la sœur de Dorisel, le reçut avec de grandes démonstrations d’estime et d’amitié ; il l’honora jusqu’à le faire manger à sa table ; il lui parla d’Albarose avec éloge, et le loua beaucoup d’en faire la recherche. Pour lui témoigner plus d’affection, il alla jusqu’à lui faire don d’un château considérable qui n’était pas éloigné de Montoiseau.

Au sortir de la cour de Trufaldin, Polinde se rendit chez Dorisel pour porter l’hommage de ses dernières actions à la charmante Albarose, qu’il brûlait d’impatience de revoir après une longue absence. Le comte, par l’accueil obligeant qu’il lui fit, lui donna lieu de demander sa sœur en mariage. Dorisel agréa sa recherche et, comme s’il fût entré lui-même dans les désirs et les impatiences de ces deux amants, il se pressa de les unir. Cette union se fit dans Montoiseau avec les cérémonies ordinaires, et à la satisfaction générale des deux familles qui s’y trouvèrent assemblées. Les nouveaux mariés y demeurèrent quelques jours ; ensuite ils prirent congé du comte leur frère, et furent s’établir dans le château que Polinde tenait de la libéralité de Trufaldin, ou, pour mieux dire, de sa perfidie ; car à peine avaient-ils eu le temps d’en reconnaître les avenues, les détours et les diverses parties, que ce méchant prince s’y rendit à main armée, et s’introduisit dans l’intérieur du château par une voûte souterraine dont il avait seul connaissance. Ô fortune inconstante et cruelle ! que les plaisirs des mortels sont de peu de durée !

Le barbare roi du Zagathay se voyant maître des deux amants, les fit charger de fers ; il poussa la cruauté jusqu’à vouloir contraindre Albarose d’écrire au comte Dorisel pour l’attirer dans ce château sous quelque prétexte spécieux ; et, comme cette vertueuse dame lui témoignait avec fermeté qu’elle mourrait plutôt que de trahir son frère, il lui déclara qu’il se porterait aux dernières extrémités, si elle ne faisait ce qu’il exigeait d’elle ; mais ni ses prières ni ses menaces ne purent rien gagner sur Albarose. L’impitoyable tyran ne se posséda plus : dans sa fureur, il commanda à ses satellites de saisir l’infortuné Polinde, et il le fit inhumainement couper par morceaux aux yeux mêmes de son épouse, dont les plaintes et les cris ne servirent qu’à rendre cette exécution plus effroyable. Il ne borna point-là sa rage détestable : pour priver le chevalier des honneurs de la sépulture, il fit jeter aux chiens ses tronçons sanglants et, jugeant que ce spectacle horrible obligerait la dame à le satisfaire, il la menaça du même supplice, si elle tardait à écrire au comte. Mais il se trompa : la femme de Polinde, après avoir perdu ce qu’elle avait de plus cher, n’ayant plus rien à ménager, se jeta sur cet exécrable bourreau ; et, dans son désespoir, elle l’aurait déchiré de ses propres mains, si les gardes du tyran ne l’en eussent arrachée.

Le lâche Trufaldin, pour combler sa cruauté, et comme s’il eût eu à se reprocher de la traiter avec moins de rigueur que son mari, ordonna qu’on lui meurtrît le visage, et défigurât les traits, pour rendre affreux ce qui charmait auparavant les yeux ; puis, l’ayant laissée languir quelque temps dans ce triste état, il lui fit arracher les mamelles avec une barbarie sans exemple.

Tandis que le généreux fils d’Aymon lisait cette histoire, les larmes tombaient de ses yeux, et son cœur était touché d’une extrême compassion ; mais son visage était enflammé de courroux : il jura de nouveau la vengeance d’une action si noire ; après quoi il sortit de la caverne, monté sur Rabican, qui semblait s’animer d’une nouvelle vigueur en sentant sur lui ce fameux guerrier. Il alla rejoindre la maîtresse de Brandimart ; cette dame ne le regardait plus qu’avec admiration ; elle lui parla de l’exploit qu’il venait d’exécuter ; elle le fit rougir des louanges qu’elle lui donna. Ils continuèrent leur chemin et gagnèrent enfin une plaine ; mais le cheval de la dame se trouva si fatigué qu’ils furent obligés de s’arrêter pour le laisser reposer.

CHAPITRE II.

Enlèvement de la belle Fleur-de-Lys. Prise de la ville d’Albraque ; et comment Angélique en sortit pour aller chercher du secours.

ILS mirent donc tous deux pied à terre : la belle Fleur-de-Lys s’assit sous un chêne assez touffu, et le seigneur de Montauban s’étendit sur l’herbe à quelques pas d’elle. Pendant qu’ils s’entretenaient, un monstrueux centaure, qui passa près d’eux, saisit la dame avec tant de promptitude qu’à peine le chevalier put l’apercevoir, et l’emporta sur sa croupe le long de la plaine, en courant d’une vitesse pareille à la flèche qu’un fort archer a décochée.

Le paladin, aussi surpris qu’affligé de ce subit enlèvement, se lève avec précipitation, court à Rabican, qu’il avait attaché à l’arbre sous lequel il était assis, et saute en selle avec une légèreté surprenante. Avec quelle ardeur ne souhaita-t-il point alors son fidèle Bayard ! Car il ne connaissait point encore Rabican, et le centaure était déjà loin ; mais aussitôt que, lâchant la bride à son nouveau coursier, il le mit sur les traces du ravisseur, il sentit qu’il en avait mal jugé ; il fut même contraint de ralentir lui-même la rapidité de sa course, de peur qu’elle ne lui devînt fatale. Rabican lui faisait perdre la respiration, tant il allait vite, et il atteignit bientôt le centaure. Ce monstre, se voyant sur le bord d’un fleuve, et poursuivi si vivement, se jeta dans l’eau avec la dame effrayée, qui, par mille cris, implorait le secours de son défenseur. Renaud, sans hésiter, poussa son cheval dans le fleuve, et joignit le ravisseur au milieu. Le centaure ne s’attendait pas à une si ardente poursuite. Il abandonna la dame au courant de l’eau, pour être plus en état de se défendre ; et, se retournant vers le chevalier, il lui déchargea sur la tête un pesant coup de massue, qui l’étourdit : heureusement l’armet de Membrin garantit d’un plus grand péril le fils d’Aymon. Il se remit ; et, moins touché du coup qu’il venait de recevoir que de la perte de Fleur-de-Lys, il se précipita plein de fureur sur le centaure, et lui porta plusieurs coups de Flamberge. Véritablement le monstre n’avait le corps couvert que d’un poil sauvage ; sa peau néanmoins était plus dure que les plus fortes armes ; cela rendit le combat un peu plus long que le chevalier ne s’y était attendu : mais enfin il blessa le centaure, et le renversa dans le fleuve, où ce monstre expira, en mêlant son sang avec les eaux.

D’abord que ce guerrier se fut défait de son ennemi, il chercha des yeux la maîtresse de Brandimart ; et, ne l’apercevant point, il coupa une longue branche avec laquelle il se mit à sonder le fleuve, mais inutilement. Il en avait une douleur inconcevable, et se reprochait à lui-même la perte de cette dame. Après en avoir fait une exacte recherche, il demeura persuadé qu’elle avait péri dans ce fleuve ; il s’éloigna de ce lieu, et reprit son chemin du côté que Fleur-de-Lys le conduisait auparavant.

Retournons présentement à la ville d’Albraque, où nous avons laissé l’empereur Agrican enfermé. Il avait beau faire des prodiges de valeur, malgré sa force prodigieuse il ne pouvait se flatter d’échapper à ses ennemis. Cependant on entendit un grand bruit du côté des portes de la ville ; c’étaient les Tartares, qui, sachant que leur empereur était dans la place, avaient donné l’assaut, et s’en étaient rendus maîtres, d’autant plus facilement qu’ils en avaient trouvé les murailles sans défenseurs : tous ceux qui les gardaient les avaient abandonnées pour courir vers Agrican. Les Tartares pillaient, brûlaient, saccageaient ; ils passaient tout au fil de l’épée, sans distinction d’âge et de sexe : jamais on n’a vu une semblable désolation. Les vaillants rois Torinde et Sacripant furent obligés de se retirer au château, où le lâche Trufaldin avait pris soin de se réfugier de bonne heure avec une partie de ses troupes.

Cette forteresse était pourvue de vivres pour quelques mois, et l’on ne pouvait l’emporter d’assaut ; mais on pouvait la réduire par la faim ; ce qui obligea la belle Angélique de prendre le parti d’aller chercher du secours pour délivrer ses sujets et sa patrie de l’oppression des Tartares. Elle communiqua son dessein aux rois Sacripant, Torinde et Trufaldin, les conjurant de garder le château jusqu’à son retour, qui serait le plus prompt qu’il pourrait être. Chacun d’eux s’offrit à l’accompagner ; mais elle ne le voulut pas souffrir et, cette princesse s’étant fait amener son palefroi, elle monta dessus, partit le soir même au clair de la lune et, à l’aide de son anneau, traversa tout le camp ennemi sans être vue de personne.

Avant que le soleil se levât, Angélique était déjà éloignée d’Albraque de cinq lieues ; elle se retournait de temps en temps pour regarder cette ville chérie, et soupirait de regret de la laisser en proie à ses ennemis. Au bout de plusieurs jours, elle arriva au bord du fleuve où le centaure avait jeté la belle dame qu’il avait enlevée à Renaud ; elle y rencontra un vieillard qui cherchait ou faisait semblant de chercher des herbes dans la prairie, et qui se plaignait douloureusement. La princesse lui en demanda le sujet : Hélas ! charmante dame, répondit-il, en la regardant attentivement, je suis dans une affliction mortelle : mon fils unique est malade d’une fièvre ardente que tous les remèdes ne peuvent guérir ; j’ai vainement épuisé toute la connaissance que j’ai des simples, et je viens faire un dernier effort pour sa guérison.

Les dames du temps passé, et entre autres les héroïnes de la chevalerie, étaient savantes en médecine et en chirurgie, et c’étaient elles qui pansaient ordinairement les blessures des chevaliers, en reconnaissance des services qu’elles recevaient d’eux. La princesse du Cathay n’ignorait la vertu d’aucune plante dont on peut se servir pour guérir les maux ; et par charité elle offrit son secours au vieillard. Il accepta l’offre avec de grands remercîments, et la conduisit à son château, qui n’était pas éloigné de là.

Ce vieillard était un traître qui, par divers artifices, attirait chez lui toutes les dames qu’il rencontrait, et qu’il pouvait tromper ; c’était pour en faire un trafic : il les vendait au roi d’Altiri, qui les lui payait suivant leur beauté. Il en avait alors plus de vingt, au nombre desquelles était Fleur-de-Lys. Cette belle dame n’avait pas péri dans le fleuve ; elle savait nager parfaitement ; elle s’était abandonnée au courant qui l’avait emportée jusqu’au château du vieillard, où on la retenait. Quand la princesse du Cathay parut devant les dames qui y étaient renfermées, et qui s’entretenaient ensemble de leurs infortunes, elles l’environnèrent pour l’admirer, en déclamant contre la perfidie du vieillard, qui préparait un indigne sort à une personne si parfaite.

Elles se racontèrent l’une à l’autre de quels artifices ce traître s’était servi pour les surprendre ; et celle qui paraissait la plus inconsolable, c’était la maîtresse de Brandimart. La fille de Galafron, par une secrète sympathie qu’elle se sentit pour cette dame, s’intéressant plus à son sort qu’à celui des autres, s’informa des circonstances de son malheur ; à quoi Fleur-de-Lys satisfit, en lui apprenant la perte de son amant, et de quelle manière il était enchanté dans le château de Dragontine, avec la fleur de tous les guerriers du monde, le comte Roland et les autres chevaliers. Sur la fin de son récit, la porte du château vint à s’ouvrir ; c’était pour donner entrée aux gens de guerre du royaume d’Altin, qui venaient quérir les dames que le vieillard leur devait livrer.

Angélique prit ce temps pour sortir par la vertu de son anneau, qui la rendit invisible. Ce que Fleur-de-Lys venait de lui dire lui fit prendre le dessein d’aller délivrer les fameux guerriers que Dragontine tenait enchantés, les regardant comme un puissant secours. Dans cette résolution, elle marcha jour et nuit, et arriva enfin au fleuve de l’Oubli. Elle mit dans sa bouche sa bague enchantée, et entra dans le château sans être vue de la magicienne. Le comte d’Angers était ce jour-là de garde avec le vaillant Hubert du Lion ; le roi Adrian et Grifon le Blanc discouraient ensemble, dans le salon, sur les causes et les effets de l’amour ; Aquilant le Noir et Clarion chantaient une chanson, l’un faisait le dessus, l’autre la taille ; et Brandimart, qui arriva, se mit aussi du concert, en faisant la haute-contre ; mais le roi Balan s’entretenait de guerre et de combats avec Antifort de la Blanche-Russie.

La princesse reconnut Roland à cet air noble et grand qui le distinguait de tous les autres ; elle s’approcha de lui, et lui mit au doigt son anneau, pour dissiper son enchantement. Ce prince se reconnut aussitôt, et reconnut aussi la belle Angélique, qui le tenait dans un oubli de lui-même encore plus grand que celui dont il venait de sortir, et qu’aucune bague constellée ne pouvait détruire. Transporté d’amour et de joie, il se jette aux pieds de la souveraine de ses pensées pour lui témoigner toute sa passion. La dame, profitant de la conjoncture, lui apprit comment Dragontine l’avait privé de sa raison ; qu’elle venait la lui faire reprendre, et implorer son assistance contre l’empereur Agrican, qui ravageait ses états, et voulait la forcer de se donner à lui. Il n’en fallait pas davantage pour enflammer le courroux du comte d’Angers contre cet orgueilleux rival. Aussi assura-t-il la princesse qu’il la défendrait contre tous ceux qui voudraient la contraindre.

Après cette assurance, Angélique lui confia sa bague, et lui enseigna la manière dont il devait s’en servir pour désenchanter ses compagnons ; le paladin, étant au fait, prit au collet Hubert du Lion, et lui mit au doigt l’anneau ; il fit la même chose aux autres, en dépit de la magicienne, qui remplissait l’air de ses cris. À peine Brandimart, qui fut le dernier, eut-il repris le jugement, que tous les enchantements de Dragontine se dissipèrent ; le palais, le pont et le fleuve disparurent avec un grand bruit, le jardin s’anéantit, les chevaliers se trouvèrent dans une forêt, et virent leurs chevaux auprès d’eux. Ils sont surpris de ce prodige, et, dans leur étonnement, ils se regardent les uns les autres sans parler. Roland reconnut avec plaisir ses deux neveux ; on appelait le premier Grifon le Blanc, à cause qu’il était toujours couvert d’armes blanches, et son frère Aquilant le Noir, parce que les siennes étaient de couleur noire. Ces deux braves fils du marquis Olivier eurent une joie infinie de revoir leur oncle, qu’ils n’avaient pas vu depuis longtemps.

CHAPITRE III.

Retour d’Angélique à Albraque, et quel changement elle y trouva.

LA fille de Galafron, après avoir rendu un si grand service à ces princes, leur fit la même prière qu’elle avait faite à Roland. Elle les instruisit de tout ce qui se passait, et tous ces guerriers l’assurèrent que pour servir une si belle dame, et sous la conduite du fameux comte d’Angers, ils étaient capables de tout entreprendre.

Ils mirent tous en marche. La princesse les conduisait par le chemin le plus court ; ils arrivèrent enfin sur une petite montagne, d’où l’on découvrait la ville d’Albraque et la plaine des environs. Quand Angélique eut aperçu de dessus la hauteur tant de soldats et de tentes autour de cette ville, elle en fut effrayée, et désespéra de pouvoir introduire ses défenseurs dans le château. Elle leur avoua sa crainte ; mais ils la rassurèrent, et s’offrirent à l’y faire entrer elle-même de vive force ; elle n’y voulut pas consentir : elle leur dit que sa personne ne ferait que les embarrasser, qu’elle saurait bien toute seule s’introduire dans la forteresse ; qu’ils ne se missent point en peine d’elle : qu’ils tâchassent seulement de pénétrer jusqu’à la porte du château, et qu’elle aurait soin de la leur faire ouvrir. Tous ces guerriers ne pouvaient se résoudre à laisser la princesse seule ; mais elle leur témoigna si fortement qu’elle le souhaitait, qu’ils furent obligés de se conformer à ses volontés. Roland toutefois n’y voulut consentir qu’à condition, si elle avait le malheur de tomber entre les mains des Tartares, qu’elle le lui ferait savoir ; elle le lui promit et, de son côté, le paladin jura que si cela arrivait, il irait l’arracher de la tente même d’Agrican. Angélique quitta donc ses conducteurs, et, traversant le camp tartare sans être vue, elle se rendit en peu de temps au haut du rocher. Lorsqu’elle fut à la porte du château, elle se rendit visible. On courut avertir Trufaldin, qui vint recevoir lui-même la princesse ; ce lâche roi du Zagathay s’était rendu maître du château après le départ d’Angélique : il avait cru, par cette démarche, se mettre en état de faire sa condition meilleure avec Agrican, qu’il craignait ; il s’en était emparé sans peine parce que les rois Torinde et Sacripant étaient dangereusement blessés, et que ses sujets faisaient la plus grande partie de la garnison. Comme il savait que ces deux princes généreux n’approuveraient pas sa résolution, il les avait fait prendre dans leur lit et enfermer dans le fond d’une tour ; ensuite il avait envoyé un de ses affidés à l’empereur tartare pour lui proposer de lui livrer la forteresse avec les rois Torinde et Sacripant, s’il voulait lui accorder son amitié. Agrican avait frémi à cette proposition et, ayant su du messager que la princesse était sortie du château pour aller chercher du secours, il lui avait répondu avec colère : Quelle est donc l’audace de votre maître, d’oser disposer d’un bien dont on lui a confié la garde ? Ah ! ne plaise à mes dieux qu’il me soit reproché que je dois mes victoires à un traître ! dites à Trufaldin que sa perfidie me fait horreur, qu’il est indigne de porter le bandeau royal, et que, pour venger la gloire de tous les rois, qu’il fait rougir par cette trahison, je le ferai pendre aux créneaux du château avec tous ceux qui se trouveront complices de cet infâme complot. Le messager, effrayé de ces menaces, était revenu en tremblant apprendre à Trufaldin le mauvais succès de sa mission.

Toutes ces choses s’étaient passées dans la forteresse pendant l’absence d’Angélique, qui fut vivement touchée quand elle apprit l’indigne traitement qui avait été fait à Torinde et à Sacripant. Elle accabla Trufaldin de reproches ; mais, bien loin de relâcher ces deux illustres prisonniers, il dit insolemment à la princesse qu’elle serait trop heureuse s’il ne se portait pas aux mêmes extrémités à son égard.

Pendant ce temps-là, le comte d’Angers et ses compagnons se disposaient à livrer un terrible assaut aux Tartares. Roland et Brandimart se mirent à la tête de leur petite troupe ; les rois Balan et Adrian, Hubert du Lion et Clarion les suivaient, et les deux fils du marquis Olivier faisaient l’arrière-garde avec Antifort de la Blanche-Russie. Quoique leurs ennemis fussent infinis en nombre, le paladin Roland ne crut pas devoir les attaquer, sans les avoir défiés auparavant. Au son brillant de son cor, tout le camp tartare fut en rumeur, les plus intrépides chefs en frémirent.

Les neuf chevaliers forcèrent d’abord la barrière du camp ; ils passèrent sur le ventre de tous ceux qui en avaient la garde, et renversèrent de même ceux qui étaient postés pour les soutenir. Cinq ou six escadrons tartares se formèrent à la hâte pour courir sur ces assaillants, qui les mirent en désordre. Roland et Brandimart ne laissaient presque personne derrière eux qui fût en état de résister à leurs compagnons ; ils faisaient un étrange carnage ; des ruisseaux de sang coulaient sous leurs pas ; ils avaient déjà percé plus de la moitié du camp, et mis la confusion partout, lorsque les chefs vinrent au secours de leurs gens. Le démesuré Rhadamante s’élevait au-dessus des autres ; c’était lui qui avait emporté dans ses bras le prince Astolphe ; ce fort géant baissa sa lance contre le roi Balan, et le choqua si furieusement qu’il le jeta par terre. Le courageux Grifon qui suivait, arrêta Rhadamante ; il commencèrent un combat fort vif et fort dangereux, ce qui donna le temps au roi Balan de se relever. Il se porta fort vaillamment contre tous ceux qui l’entouraient pour le prendre ; mais il ne pouvait remonter à cheval, assailli comme il l’était de tous côtés. Le fier Santarie alla rencontrer de sa lance Antifort de la Blanche-Russie, mais il ne put l’ébranler. Le vaillant Brandimart, ayant devant les yeux les exploits étonnants du comte d’Angers, faisait, à son exemple, des choses merveilleuses. Ses armes étaient toutes rouges du sang des Tartares, et les coups d’épée qu’il déchargeait fendaient l’un jusqu’aux dents, et l’autre jusqu’à la ceinture. Le géant Argante poussa son grand cheval sur lui pour l’accabler ; mais Brandimart résista au choc, quelque impétueux qu’il fût, et fit courir autant de péril à l’orgueilleux Argante qu’il en courait lui-même. Les grands coups qu’ils se portaient ne se pouvaient égaler que par ceux que se donnaient, assez près d’eux, l’empereur Agrican et le comte d’Angers ; ces deux insignes guerriers s’étaient acharnés l’un sur l’autre. Le Tartare était monté sur Bayard, et couvrait sa superbe tête d’un armet enchanté, l’autre était fée par tout le corps ; leur combat inspirait de la frayeur à tous ceux qui le regardaient ; et l’on ne remarquait encore aucun avantage entre les deux combattants, lorsqu’une foule de Tartares, qui se renversèrent sur eux, les obligea de se séparer.

Les braves Aquilant, Hubert du Lion, Adrian, Antifort et Clarion signalaient aussi leur valeur d’une manière fatale aux assiégeants ; néanmoins, quelque carnage que les neuf guerriers fissent, des ennemis sans cesse renaissants s’offraient à leurs coups ; il semblait que l’enfer rendît à la terre les combattants dont le cruel acier tranchait les jours. Roland toutefois et ses compagnons s’ouvrirent un passage, et percèrent jusqu’à la ville ; ils en trouvèrent les portes ouvertes, parce que les Tartares en étaient les maîtres, et qu’ils ne croyaient pas avoir quelque chose à craindre, après avoir défait les Circassiens. Ces princes n’étaient plus que sept lorsqu’ils entrèrent dans Albraque ; ils avaient été obligés d’abandonner le roi Balan et Antifort, que les rois Saritron, Uldan, Poliferne et Santarie avaient entourés et abattus. Ils traversèrent donc la ville sans résistance, et parvinrent au pied du rocher, qu’ils montèrent avec assez de peine eu suivant un sentier qu’ils voyaient frayé dans le roc, et qui allait en tournant jusqu’aux portes du château ; ils descendirent de leurs chevaux, et le comte d’Angers appela la garde.

Trufaldin parut alors aux créneaux, et demanda au paladin ce qu’il voulait ; le comte répondit qu’il était des chevaliers d’Angélique, et qu’il le priait de recevoir l’ordre de cette princesse pour le faire entrer ; le roi du Zagathay répliqua brusquement que lui seul était maître dans le château, qu’Angélique n’y avait aucun pouvoir ; et que s’il ne se retirait, il allait le faire percer de mille flèches, lui et ses compagnons. Roland, étonné de cette réponse, en cherchait la cause en lui-même, lorsque la fille de Galafron parut à côté de Trufaldin. Dès qu’elle reconnut le comte, un mouvement de joie se fit remarquer sur son visage ; elle espéra que son arrivée procurerait la liberté aux rois Torinde et Sacripant. Dans cette pensée, elle s’abaissa jusqu’à supplier Trufaldin de faire ouvrir à ces braves chevaliers qui venaient à son secours ; mais ce lâche prince eut la cruauté de n’y point consentir. Le comte, de son côté, le priait instamment de se laisser fléchir aux prières de la princesse ; mais, quand il vit que cet homme se montrait impitoyable, la fureur le saisit ; il sortait des étincelles de feu par la visière de son casque.

Sur ces entrefaites, les chefs des ennemis qui suivaient les sept guerriers arrivèrent au pied du rocher. Agrican était à leur tête. Les rois Saritron, Rhadamante, Poliferne, Pandragon, Argante, Lurcon, Sentarie, Aldan et Brantin, sans parler de plusieurs généraux, montèrent au haut du rocher, pour y attaquer le comte et ses compagnons, malgré le grand nombre de traits que Trufaldin faisait pleuvoir des créneaux sur les uns et sur les autres, sans distinction d’amis ni d’ennemis. Aquilant et Grifon attaquèrent en même temps l’empereur tartare, qui, se trouvant sur le penchant du roc, pensa être renversé de deux pesants coups qu’ils lui déchargèrent. Il en demeura tout étourdi et, pendant qu’il était en désordre, les deux frères se préparaient à recommencer ; mais les géants Argante et Rhadamante les prévinrent en les chargeant eux-mêmes. Rhadamante s’attacha de nouveau à Grifon, qu’il reconnut à ses armes blanches, et Argante se jeta sur Aquilant le Noir. Lurcon, Santarie, Poliferne et les autres chefs de leur parti en vinrent en même temps aux mains avec Hubert du Lion, Clarion, Adrian et Brandimart.

Les défenseurs d’Angélique avaient pour eux l’avantage du lieu. Brandimart culbuta Pandragon et Poliferne du haut du rocher en bas ; mais rien n’était égal au comte d’Angers, dans la fureur où l’avaient mis l’insolence et l’injustice de Trufaldin ; les armes les plus fortes ne résistaient point à Durandal, maniée par un bras si terrible. Il fit voler la tête et le bras de Brontin d’un seul coup et, quoiqu’il n’atteignit Lurcon que du plat de son épée, parce qu’elle lui tourna dans la main, le casque de ce malheureux roi de Tendouc tomba à terre tout fracassé avec la moitié de sa tête. Santarie en frémit, tout brave qu’il était, et il servit aussi de victime à la colère du comte, qui le fendit jusqu’à la ceinture. Le paladin, retombant de là sur Rhadamante, qui traitait rudement Grifon, coupa ce géant par le milieu du corps.

Ce coup prodigieux, en délivrant le fils d’Olivier du péril où il était avec un si dangereux ennemi, pensa être funeste à son frère Aquilant. Comme ce dernier combattait alors fort près de là contre Argante le Démesuré, la partie supérieure du corps de Rhadamante, séparée de son tronc, lui tomba sur la tête, et pensa l’écraser de son poids. Argante s’apprêtait à profiter de son désordre ; il s’avançait déjà sur lui pour l’accabler, lorsque Roland, qui s’en aperçut, prévint son dessein, en poussant du pied ce géant avec tant de force, qu’il le jeta sur Agrican, qui combattait alors contre Brandimart. Argante, en tombant, renversa l’empereur et ils roulèrent tous deux jusqu’au pied du rocher.

Après cette expédition, les autres Tartares n’osèrent plus, continuer le combat. Roland, voyant qu’aucun d’entre eux ne se présentait plus, se tourna vers Trufaldin, qui l’avait toujours regardé des créneaux, et le menaça de la plus cruelle mort, s’il n’obéissait à la princesse. Traître, lui disait-il, si tu ne nous fais entrer tout à l’heure dans la forteresse, sois-sûr de t’en repentir : tu ne saurais m’échapper ; je veux moi seul mettre en pièces ce roc avec mon épée, foudroyer, renverser cette forteresse, et t’écraser sous ses ruines avec tous ceux qui sont complices de ta trahison. En prononçant ces paroles, il déchargeait de si effroyables coups de Durandal sur la porte du château, qu’il la fendait avec les gros clous et les lames de fer dont elle était couverte ; il brisait jusqu’à la pierre même du roc. Trufaldin, ne se croyant pas en sûreté contre un pareil ennemi, et s’imaginant déjà sentir écrouler les fondements de la forteresse, prit le parti d’apaiser la colère du comte. Brave chevalier, lui dit-il en tremblant, je vous prie d’écouter mes raisons : Si j’ai offensé Angélique, l’injustice de Torinde et de Sacripant en est la cause ; ils me querellèrent sans sujet ; je les fis arrêter ; cependant, quoiqu’ils aient tout le tort, ils ne me pardonneront jamais, si je les mets en liberté : je ne puis donc vous laisser entrer dans le château, si vous ne me jurez, vous et vos compagnons, par tout ce qu’il y a de plus sacré, que vous défendrez ma vie contre eux et contre tous ceux qui la voudront attaquer. Roland ne voulait point faire ce serment, qui lui paraissait autoriser l’injustice ; mais la princesse le conjura si fortement de tout promettre pour entrer, qu’il fit ce qu’elle souhaitait.

Les sept chevaliers ne furent pas si tôt entrés, que Torinde et Sacripant sortirent de prison ; ces deux princes avaient eu le temps de guérir de leurs blessures. Leur premier soin fut de rendre grâces à leurs libérateurs ; ensuite ils songèrent à tirer raison de l’injure que Trufaldin leur avait faite. Ils murmurèrent beaucoup, quand ils apprirent l’obstacle qui s’opposait à leur vengeance ; et le mécontentement qu’ils en marquèrent aurait eu peut-être de fâcheuses suites, si la fille de Galafron ne leur eût représenté que leur différent allait l’exposer à la merci des Tartares. Elle les pria de vouloir du moins en remettre la discussion à un temps plus convenable. L’amoureux Sacripant, qui n’osait déplaire à cette princesse, se conforma à sa volonté.

Il n’en fut pas de même de Torinde ; il ne pouvait consentir à l’impunité d’une action si noire. Il dit que le comte d’Angers et ses compagnons n’avaient pas dû faire un semblable serment, et qu’en tout cas l’on n’était que trop dispensé de garder sa parole aux traîtres qui ne se faisaient point eux-mêmes un scrupule d’enfreindre les lois divines et humaines. Il se plaignait aussi d’Angélique : il disait qu’il avait pris les armes en sa faveur, et qu’elle était pourtant assez injuste pour prendre le parti d’un perfide. Comme il vit que tous ces princes, bien que touchés de la force de son discours, persistaient pourtant à dérober à son ressentiment le roi du Zagathay, il sortit du château tout en colère, en menaçant Trufaldin, et jurant par ses dieux qu’il punirait ce lâche, malgré tous les chevaliers qui en prenaient la défense.

CHAPITRE IV.

Arrivée de Galafron au secours d’Albraque, et de la bataille qu’il livra à l’empereur Agrican.

LE soleil recommençait à répandre ses rayons sur la terre, lorsqu’on vit descendre du haut d’un coteau qui dominait la plaine d’Albraque, un grand nombre de gens de guerre ; à mesure qu’ils arrivaient dans la plaine, ils se rangeaient en ordre de bataille : on entendait déjà retentir les clairons et autres, instruments de guerre. À ce bruit éclatant, le fier empereur des Tartares s’anime d’une nouvelle ardeur ; il paraît encore irrité de l’affront qu’il a reçu la veille ; mais il espère enfin s’en venger sur un monde d’ennemis qu’il va sacrifier à son ressentiment. Il avait appris que le roi Galafron armait pour la défense de sa fille, et il ne doutait pas que ce ne fût l’armée du prince qu’il voyait paraître.

C’était effectivement le roi du Cathay, qui venait faire lever le siège avec une guerrière redoutable, dont l’éclatante renommée était répandue par tout l’Orient. Cette guerrière se nommait Marphise ; elle régnait sur la plus grande partie des provinces de la Perse, et n’était pas moins vaillante que belle. Sa force même était si prodigieuse, qu’il n’y avait point de guerriers dans toutes ces contrées à qui elle n’eût fait vider les arçons dès la première rencontre. Cette fière princesse, au lieu de vivre dans la mollesse, avait fait vœu de n’être jamais sans armes, de ne jamais les dépouiller qu’elle n’eût vaincu et pris en combat singulier les rois Agrican, Gradasse et Charlemagne avec tous ses paladins ; et ce n’était point par amitié pour Galafron ni pour Angélique qu’elle venait au secours d’Albraque ; l’unique motif de son voyage était le dessein de chercher l’empereur tartare, et de commencer par lui l’exécution de son vœu.

Cette nouvelle armée était divisée en trois corps ; le premier, composé d’Indiens, des peuples de Golconde, de Pégu et de Siam, avait pris les armes en faveur d’Angélique, et reconnaissait pour son commandant le géant Archilore le Noir ; Marphise, conduisait le second, et le roi du Cathay commandait le dernier. Chacun de ces trois corps était une puissante armée. Si le monarque tartare parut plus fier à l’approche de ces nouveaux ennemis, il n’en fut pas de même de ses soldats. Le souvenir du jour précédent, où neuf guerriers seulement avaient fait d’eux un si grand carnage, les tenait encore épouvantés. Ils craignaient de retomber dans le même péril et, dans cette crainte, plusieurs avaient recours à la fuite. Agrican, à peine remis de sa chute, donnait partout ses ordres pour les rassembler et, s’apercevant qu’ils ne prenaient les armes qu’à regret, le cruel immolait lui-même ceux qui faisaient paraître le plus de frayeur. Il était en effet nécessaire que les Tartares se tinssent sur leurs gardes, puisque l’armée de Galafron s’avançait vers eux avec ardeur.

Archilore le Noir marchait à la tête de l’avant-garde. Ce monstrueux géant, qui avait l’air d’un démon sorti des enfers, ne blasphémait pas moins contre le créateur de l’univers que contre Mahomet. Il portait pour toute arme un grand marteau, aussi pesant qu’une enclume, et il allait à pied, parce qu’il n’y avait point de cheval qui pût le porter. L’empereur tartare, pour épargner à ces nouveaux ennemis la moitié du chemin, sortit pour aller au-devant d’eux avec ses troupes. Les deux armées se joignent : le choc est terrible, et coûte la vie à un grand nombre d’hommes. Le carnage fut bien plus horrible, quand tous ces peuple furent mêlés ensemble. Le superbe Archilore se faisait remarquer au-dessus des autres, encore plus par ses coups que par sa taille excessive. Chaque fois qu’il frappait de son formidable marteau, il écrasait un Tartare. Uldan et Saritron, qui le voyaient jeter l’épouvante parmi les leurs, abaissèrent leurs lances contre lui pour réprimer sa fureur ; mais ils se nuisirent l’un à l’autre dans ce dessein : car si Uldan l’ébranla par l’impétuosité du choc, l’autre, qui venait du côté opposé, le raffermit dans la selle. Les deux rois passèrent outre, et s’enfoncèrent parmi les Indiens, dont ils ne firent pas une moindre destruction que le géant en faisait des Tartares.

De son côté, l’empereur Agrican s’était porté sur le corps d’armée que commandait Galafron ; il en avait enfoncé sans peine les premiers rangs ; et, ne trouvant aucun guerrier qui pût l’arrêter, il s’était fait jour jusqu’à ce roi, qu’il abattit lui-même assez rudement d’un coup de lance. Chacun fuyait devant le monarque tartare et se sauvait vers le corps des Indiens, qui, commandé par le noir Archilore, renversait celui des Tartares qui lui était opposé. Le fier Agrican en rougit de colère ; il perça jusqu’au géant, et fondit sur lui de toute la vitesse de Bayard, avec une lance qu’il avait prise des mains d’un de ses chevaliers. L’orgueilleux Indien l’attend de pied ferme ; il avait son écu au bras, et tenait son marteau tout sanglant et tout souillé des cervelles, qu’il avait écrasées ; néanmoins, quoique son bouclier eût un demi-pied d’épaisseur, la lance fut poussée avec tant de roideur, qu’elle le perça de part en part. Elle se brisa contre la cuirasse du géant, sans que le monstre en fût que médiocrement ébranlé. L’empereur retourne sur lui l’épée à la main, et commence à l’assaillir de tous côtés. Bayard, plus vite et plus léger qu’un oiseau, fait perdre à l’Indien presque tous ses coups, qui ne frappent que l’air. Le monstre, immobile comme une tour, se tient ferme sur ses deux pieds, malgré les coups pesants du Tartare ; et l’on ne voit agir que ses bras, qui lèvent sans cesse le funeste marteau. On l’aurait pris pour un cyclope des forges du dieu Vulcain. Les Indiens et les Tartares, suspendant toute action, regardent ce combat comme celui qui doit décider de leur sort. Enfin le furieux Archilore jeta par terre son large bouclier, qui ne pouvait plus lui servir tant il était fracassé ; et, prenant à deux mains son marteau, le déchargea de toute sa force sur le Tartare, qui en aurait perdu la vie, s’il en eût été frappé à plein ; mais Bayard détourna le péril, en sautant à quartier. La violence du coup, ne trouvant presque point de résistance, entraîna le géant jusqu’à terre, où le marteau entra fort avant. L’empereur, profitant de ce temps favorable, leva sur lui sa redoutable épée, et d’un seul coup lui coupa la tête avec ses deux mains, qui restèrent attachées au marteau.

Dès ce moment, les Indiens ne résistèrent plus. Ils se mirent à fuir à vau-de-route, pendant que les peuples du Cathay se préparaient à faire la même chose ; car Pandragon, Argante et Poliferne les poussaient, et poursuivaient vivement la victoire qu’Agrican leur avait facilitée.

La belle Angélique, qui du haut des murs du château remarqua le carnage qu’on faisait des sujets du roi son père, implora le secours de Roland. Généreux guerrier, lui dit-elle d’un air touchant, je vois les peuples du Cathay en désordre : souffrirez-vous qu’on les taille tous en pièces, et que la vie même de mon père soit en péril à mes yeux ? Le comte d’Angers rougit à ces paroles, qu’il prit pour un reproche ; et, dans la confusion qu’il en eut, il alla s’armer sans répondre à la princesse. Il rassembla ses compagnons, et sortit avec eux, après avoir laissé les deux frères pour la garde de la forteresse et d’Angélique : car il n’osait se fier au traître Trufaldin.

CHAPITRE V.

Arrivée de Renaud dans le royaume d’Altin, et de la rencontre qu’il y fit d’un chevalier affligé.

PENDANT ce temps-là, le seigneur de Montauban continuait son chemin du côté que Fleur-de-Lys lui avait enseigné. Après quelques jours de marche, il se trouva dans une prairie toute remplie de grands arbres chargés de fruits ; il y rencontra un chevalier couché le long d’un ruisseau, et entièrement livré à ses douloureuses pensées. Renaud descendit de cheval, s’approcha de lui, le salua civilement ; et, s’apercevant qu’il avait les yeux tout humides de pleurs, il lui demanda le sujet de sa douleur. Le son de sa voix retira l’inconnu de sa rêverie. Il envisagea le paladin, auquel il n’avait pas pris garde, lui rendit le salut et, après avoir quelque temps considéré sa bonne mine, il lui répondit dans ces termes : Noble chevalier, ma triste destinée m’a réduit à un tel excès d’affliction, que je me dispose à mourir. Je vous jure par le grand prophète que la mort ne me fait point de peine ; tout ce qui m’afflige, c’est la nécessité où je suis de voir traîner au supplice un des plus parfaits chevaliers de notre siècle, un chevalier que j’aime tendrement, et à qui je suis redevable de cette même vie que je vais perdre pour lui sans pouvoir le sauver.

L’inconnu se tut après avoir achevé ces paroles ; et Renaud, attendri de son discours, lui dit : Généreux chevalier, si le récit de tes malheurs ne redoublait point ta peine, je te prierais de me les apprendre. Peut-être peut-on les soulager. Hélas ! repartit l’inconnu, je ne l’espère point ; mais quand j’en devrais mourir de douleur, je vous donnerai cette satisfaction. Que dis-je ? il me serait plus doux de perdre ainsi la vie, que de voir le spectacle qui m’est préparé.

Vous saurez, poursuivit-il, que j’ai quitté une épouse charmante, que j’adore, et dont je suis aimé, pour aller chercher partout ce chevalier dont je viens de vous parler. Les plus cruels ennuis qui puissent presser le cœur d’un amant l’avaient éloigné de moi, et je craignais son désespoir, qui m’était connu ; je courais donc après lui pour tâcher de soulager ses maux ; et la fortune qui ne se lasse point de me persécuter m’a conduit dans ce triste pays d’Altin. Ce royaume est à présent gouverné par une femme, parce que le roi Marquinor, qui en est le souverain, est allé avec le roi du Cathay au secours d’Angélique, que l’empereur Agrican tient assiégée dans Albraque.

Cette femme, à qui Marquinor a confié l’administration de tout son état, est la plus méchante et la plus cruelle personne de son sexe. C’est une magicienne. Falerine, c’est son nom, fait un accueil favorable à tous les étrangers qui arrivent en Altin et, lorsque, séduits par ses manières-gracieuses, ils ne s’attendent à rien moins qu’à une perfidie de sa part, elle les fait inhumainement renfermer dans une obscure prison, pour servir de pâture à un horrible dragon qui garde l’entrée d’un jardin enchanté dont elle fait ses délices. On livre chaque jour à ce monstre, pour sa nourriture, un chevalier et une dame dont les noms sont écrits sur une liste à mesure qu’on les prend.

Je fus pris par trahison, comme les autres, et je restai quelques mois en prison avec une infinité de chevaliers et de dames qui y étaient. Pendant que je vivais ainsi dans les fers, sans espérance de pouvoir éviter le sort qui m’était destiné, notre geôlier vint secrètement me tirer de prison, en me disant : Sortez, vous êtes libre. Surpris de cet événement, j’en demandai la cause au geôlier qui me dit : Un chevalier vous a rendu ce bon office, c’est tout ce que je puis vous dire ; sauvez-vous, sans tarder, si vous voulez vous dérober à la mort. À ces mots il me quitta brusquement ; je sortis dans l’obscurité, et je me retirai dans un petit village voisin, en faisant beaucoup de réflexions sur cette aventure, sans pouvoir être au fait. Mais, hélas ! j’appris hier, par la voix publique, qu’on doit aujourd’hui conduire au dragon un chevalier nommé Prasilde : je n’ai pas eu de peine à juger après cela que ce parfait ami a voulu me sauver en se livrant lui-même pour moi ; mais j’ignore comment cet échange s’est pu faire. Concevez, noble chevalier, quelle doit être mon affliction. Quoi donc, je souffrirai que ce cher ami perde le jour pour moi ? Ah ! je ne puis soutenir cette pensée, et j’ai résolu de faire voir à Prasilde que je déteste une vie qu’il veut conserver aux dépens de la sienne. Bien que je n’espère pas pouvoir le secourir, je veux attaquer ceux qui le conduiront au supplice, en quelque nombre qu’ils soient, et je l’attends en ce lieu, par où il doit nécessairement passer.

Il versa un torrent de larmes après avoir dit ces paroles, et fit des plaintes si touchantes, que Renaud ne put s’empêcher de pleurer avec lui. Ce paladin jugea bien que c’était Irolde, et, s’intéressant pour lui, il se proposa d’affronter les plus grands dangers pour le tirer de peine. Généreux chevalier, lui dit-il, ne désespère point de la délivrance de ton ami ; quand ceux qui le mèneront au supplice seraient en plus grand nombre qu’ils ne seront, que pourront tous ces gens de néant contre deux hommes de cœur ? Hélas ! brave chevalier, lui répondit Irolde, le comte Roland ni son cousin Renaud ne sont point ici pour exécuter ce haut fait d’armes. Éloignez-vous plutôt. Je ne voudrais pas vous voir mettre, pour l’amour de moi, votre courage à une si rude épreuve. Je ne suis point Roland, répliqua le fils d’Aymon en souriant, et toutefois je veux tenter cette aventure en faveur de deux amis si parfaits.

Comme le seigneur de Montauban achevait de parler, il vit descendre du haut d’une petite éminence voisine, un assez grand nombre de gens armés. Il étaient plus de mille. On apercevait au milieu d’eux un chevalier et une dame liés comme des criminels qu’on mène au supplice. Le chevalier était monté sur son cheval et la dame sur sa haquenée. Un homme de fort mauvaise mine, roux, borgne, balafré, et plus gros qu’une tour, marchait à la tête de cette troupe. Il se nommait Rubicon. Renaud ne s’arrêta pas longtemps à les considérer ; dès qu’il connut ce que c’était, il sauta sur Rabican sans mettre le pied à l’étrier, et, tirant Flamberge, il fondit comme un foudre sur Rubicon, qu’il coupa en deux par le milieu du ventre ; il pénétra ensuite jusqu’aux victimes en faisant un horrible carnage de leurs conducteurs, quoiqu’il ne vît qu’à regret rougir ses armes d’un sang si vil. L’épouvante dispersa bientôt ces malheureux, et cette expédition fut si brusque, qu’Irolde n’eut presque plus rien à faire, lorsqu’il voulut se mettre de la partie.

Mais quel fut l’étonnement du fils d’Aymon, et quelle joie ne sentit pas ce généreux paladin, quand, après avoir, mis en fuite les soldats de Falerine, il reconnut que la dame qu’on voulait immoler avec Prasilde était la belle Fleur-de-Lys ! il désespérait de la revoir, et il ne pouvait comprendre par quel bonheur elle n’avait pas péri dans le fleuve !

Tandis qu’en la déliant il lui témoignait la satisfaction qu’il avait de l’avoir retrouvée, et qu’elle répondait à ses sentiments par des transports de joie qu’on ne peut exprimer, Irolde ôta les liens de Prasilde. Ces deux amis s’embrassèrent mille fois, et leurs yeux baignés de larmes faisaient connaître les mouvements dont leurs cœurs étaient agités. Ils marquèrent leur reconnaissance au prince de Montauban, qui les embrassa et les pria de le recevoir en tiers dans une si parfaite amitié.

Comme la nuit approchait, ils se mirent tous quatre en marche pour gagner la plus prochaine habitation. Chemin faisant, Prasilde leur apprit comment il avait procuré la liberté à son ami. Après avoir, dit-il, dispensé Thisbine et son époux de me tenir la promesse qu’ils m’avaient faite, je partis pour les Indes : ce n’est pas que j’espérasse qu’en m’éloignant de l’objet de mon amour, je pourrais l’oublier ; j’allais plutôt chercher dans les aventures la fin d’une vie qui m’était odieuse. Je parcourus pourtant la plus grande partie des Indes, sans trouver la mort, que je mendiais partout. Ma mauvaise étoile me fit toujours sortir heureusement des périls où je m’engageai. Je vins ensuite dans ce pays d’Altin, où j’appris avec étonnement la cruauté de Falerine, la construction de son jardin merveilleux, et la cruelle coutume qu’elle y avait établie. De bonnes gens m’avertirent de prendre garde qu’on ne me surprît, comme l’on avait fait un grand nombre d’étrangers de l’un et de l’autre sexes, qui avaient été livrés au dragon de la magicienne.

Au lieu de profiter de l’avis qu’on me donnait, je sentis naître en moi un désir curieux de savoir plus particulièrement tout ce qui regardait le jardin enchanté, ou, pour mieux dire, je formai le dessein de délivrer, s’il était possible, les dames et les chevaliers qui étaient dans les prisons de Falerine. Pour y parvenir, je pris un habit à la façon du pays ; et, sous cet habillement, n’étant pas reconnu pour étranger, je trouvai moyen de faire connaissance avec le geôlier des prisons de la magicienne. Il me dit qu’elle avait su produire par ses charmes, dans un lieu aride et désert, un jardin où brillaient mille beautés qui surpassaient l’effort de la nature ; qu’ayant appris par son art que ce jardin devait un jour être détruit par un chevalier chrétien de la cour de l’empereur Charles, appelé Roland, pour détourner ce malheur, elle avait fait transporter en ce lieu par ses démons le plus monstrueux dragon des déserts de Lybie, outre qu’elle avait formé par ses enchantements d’autres monstres encore plus redoutables, pour défendre les entrées de ce jardin. Ce n’est pas tout, ajouta le geôlier, elle fait emprisonner tous les étrangers, hommes et femmes, qui viennent dans ce royaume, et les fait servir de pâture au dragon qui garde la première entrée. Avant que de mener au supplice ces malheureux, on les oblige, de force ou de gré, à déclarer leur nom et leur patrie, s’ils ne l’ont fait dès qu’on les a pris. J’en fais une liste, que je garde, et que je porte tous les jours à la magicienne, pour voir si le comte Roland n’y est point.

Quand le geôlier m’eut instruit de toutes ces choses, continua Prasilde, il me montra la liste. Que devins-je lorsque je lus le nom d’Irolde ? Saisi de douleur et d’effroi, je conjurai le geôlier de remettre ce chevalier en liberté : il me représenta que le nombre de ces prisonniers était connu, et qu’il ne pouvait en sauver un sans s’exposer au plus cruel châtiment. J’eus beau lui faire de belles promesses, la crainte de ne pouvoir délivrer impunément mon ami l’empêcha de se rendre à mes instances. Tout ce que je pus obtenir de lui, fut qu’il relâcherait Irolde, si je lui fournissais un autre homme à sa place. Je résolus de me livrer moi-même. Le geôlier, surpris de ma résolution, voulut par pitié m’en détourner ; mais, me voyant obstiné à périr, il me fit entrer en prison pendant la nuit, et en fit sortir Irolde, qui ne me reconnut point dans l’obscurité. Voilà de quelle manière je délivrai mon ami, poursuivit Prasilde ; mais je suis en peine à mon tour de savoir par quelle aventure je le retrouve au pays d’Altin, lui que j’avais laissé en paix avec Thisbine, et que rien, ce me semble, n’obligeait à sortir de Balc.

Après votre départ, dit alors Irolde, je me représentai que vous alliez chercher la mort, et cette idée, dont mon esprit ne pouvait se détacher, me plongea dans une langueur que Thisbine en vain s’efforça de dissiper. Enfin le regret de ne vous plus voir troubla mon repos à tel point, que je pris la résolution de courir après vous, et de vous ramener à Balc. La difficulté était de faire agréer mon dessein à Thisbine. Effectivement elle le combattit par les plus fortes raisons, et elle ne cessa de s’opposer à mon départ, que lorsqu’elle vit bien que mon opiniâtreté là-dessus ne pouvait être vaincue. Je partis donc, et pris d’abord le chemin des Indes, où je savais que vous étiez allé ; je vous cherchai partout ce grand royaume, et, n’y apprenant point de vos nouvelles, je tournai mes pas vers ce pays d’Altin. J’y fus à peine arrivé, que j’entendis parler des prisons de Falerine. Je craignis alors, mon cher Prasilde, que vous n’eussiez eu le malheur de tomber dans les fers de la magicienne, et je résolus de ne rien épargner pour m’en éclaircir. Mais pendant que je songeais aux moyens d’en venir à bout, je fus arrêté par un grand nombre de gens de guerre qui se jetèrent tous ensemble sur moi, et me menèrent en prison.

Irolde cessa de parler en cet endroit, et le fils d’Aymon, charmé de l’amitié parfaite qui unissait ces deux chevaliers persans, se réjouit avec eux de l’heureux sort qui les rassemblait.

CHAPITRE VI.

Renaud et Fleur-de-Lys apprennent des nouvelles d’Albraque.

LES trois chevaliers et la dame arrivèrent à un petit village où on leur donna le couvert et à souper. Ils se tinrent sur leurs gardes toute la nuit, car ils avaient lieu d’appréhender que Falerine, sur la nouvelle qu’elle devait avoir eue du massacre de ses soldats, n’en fît chercher les auteurs. Cependant ils ne virent point paraître d’ennemis, et ils partirent à la pointe du jour. Le guerrier français demanda le chemin du jardin merveilleux, pour en aller détruire les enchantements ; mais Fleur-de-Lys le détourna de ce dessein, en lui représentant l’état où se trouvait le comte d’Angers, son cousin Renaud se laissa donc persuader.

Ils marchèrent plusieurs jours de suite, et arrivèrent enfin au lieu où devait être le fleuve de l’Oubli. La tendre amante de Brandimart ne témoigna pas peu de surprise de ne plus voir le fleuve, le château, le pont, ni le verger. Tandis qu’elle cherchait des yeux avec inquiétude ce qu’elle ne pouvait retrouver, il passa près d’eux un homme à cheval qui piquait à toute bride. Ils l’arrêtèrent et, comme il paraissait tout effrayé, ils lui demandèrent le sujet de sa peur. Au lieu de leur répondre, il ne faisait que regarder derrière lui, comme un homme qui craint d’être poursuivi. Le paladin voulut le rassurer, en lui disant qu’il ne paraissait personne, et qu’en tout cas il voyait trois chevaliers qui prendraient sa défense contre ceux qui voudraient lui nuire. Ces paroles ne dissipèrent qu’une partie de sa crainte. Seigneurs chevaliers, leur dit-il d’une voix tremblante, maudit soit l’amour du roi Agrican qui a déjà coûté la vie à tant de milliers d’hommes. J’étais du nombre des Tartares qui faisaient le siège d’Albraque. Il est arrivé au secours de cette forteresse neuf chevaliers qui ont fait un carnage épouvantable des assiégeants. Parmi ces braves chevaliers, il y en a un qui a des armes blanches, et un autre des armes noires ; mais j’ai principalement remarqué un guerrier de haute apparence qui a fait des prodiges de valeur et de force ; je lui ai vu couper d’un seul coup la tête et le bras de Brontin, fendre d’un autre coup le vaillant Santarie jusqu’à la ceinture, fracasser le casque et la cervelle au roi de Tendouc. Que vous dirai-je ? Cent mille de nos soldats ont pris la fuite à son seul aspect ; mais ce qui a causé l’épouvante que vous me voyez, c’est que j’ai vu ce chevalier, dans sa fureur, fendre en deux le monstrueux Rhadamante, et renverser du roc en bas, d’un coup de pied, notre empereur avec le géant Argante. Rien ne peut arrêter ce guerrier terrible. Il pénétrerait jusqu’aux enfers, s’il l’avait entrepris. Adieu, seigneurs chevaliers ; il me semble que je l’ai toujours aux épaules, et je ne me croirai point en sûreté que je ne sois dans Rochebrune, et que le pont n’en soit levé.

Ainsi parla le Tartare, qui, sans s’arrêter davantage, poussa son cheval vers l’asile où tendaient ses désirs, Renaud jugea bien que ce chevalier redoutable dont il venait d’entendre parler ne pouvait être que son cousin. Il ne douta pas non plus que les deux guerriers aux armes blanches et noires ne fussent les deux fils du marquis Olivier. Il se résolut à les aller joindre. Irolde et Prasilde ne voulurent point abandonner leur libérateur ; et Fleur-de-Lys l’accompagna volontiers, dans l’espérance de retrouver Brandimart.

Ils prirent donc la route des états de Galafron, où ils arrivèrent en peu de jours. Comme ils approchaient d’Albraque, ils rencontrèrent sur le bord d’un fleuve un chevalier armé de toutes pièces, dont les armes étaient magnifiques, et qui montait un puissant coursier qu’une demoiselle lui tenait par la bride. Lorsque Fleur-de-Lys l’eut considéré quelque temps, elle dit à sa compagnie : Si la devise ne me trompe point, je crois connaître la personne que vous prenez pour un chevalier. C’est l’orgueilleuse reine Marphise, la plus fière dame de toute la terre habitable. Je ne vous conseille pas de mesurer vos forces avec les siennes.

Le fils d’Aymon sourit à ces paroles. Noble dame, dit-il à Fleur-de-Lys, je ne doute point de l’extrême valeur, ni de la force de la reine Marphise ; la haute renommée de cette princesse a volé jusqu’en Occident ; mais l’honneur que j’ai de vous accompagner relève mon courage, et me donne même envie de m’éprouver contre cette incomparable guerrière. À ces mots, il s’avança vers Marphise, qui venait à lui dans le même dessein. Chevalier, lui dit-elle d’un ton altier, quand elle fut à portée de se faire entendre, n’espère pas continuer ton chemin, si tu n’en obtiens de moi la liberté. Grande reine, lui répondit Renaud d’un air respectueux, et en s’inclinant sur les arçons, c’est pour vous la demander que j’ose me présenter devant vous et, si vous daignez ajouter à cette faveur celle de m’honorer d’une de vos courses, j’aurai la gloire d’avoir augmenté le nombre de vos exploits.

La superbe Marphise parut étonnée de cette réponse, et regardant attentivement le chevalier : Tu es le premier mortel, lui dit-elle, qui m’ayant connue ait eu l’audace de me demander la joute. Je ne veux pas te refuser cette satisfaction. Nous allons voir si ta valeur répond à ta contenance guerrière. Le fils d’Aymon s’inclina pour la seconde fois et, voyant que la reine tournait bride pour prendre du champ, il en fit autant de son côté.

On s’étonnera peut-être que Marphise fût si tranquille dans le temps que deux grandes armées étaient aux mains ; mais j’ai déjà dit que cette guerrière ne s’intéressait nullement au sort de Galafron, et que si elle avait accompagné ce roi, ce n’était que pour joindre Agrican, et le combattre. En arrivant devant Albraque, elle avait fait séparer son armée de celle du Cathay, et dit à ses chefs : Ne quittez point votre camp sans des ordres précis de ma part : quand vous aurez appris la fuite des Indiens, et la prise ou la mort du foi Galafron, alors qu’on me vienne avertir, j’irai fondre sur Agrican et sur tous ses Tartares. Marphise, après cet ordre, s’était retirée sur le bord du fleuve où Renaud l’avait trouvée, et elle y attendait qu’on lui vînt apprendre la déroute du roi du Cathay.

CHAPITRE VII.

Suite de la bataille entre les rois Agrican et Galafron.

LA bataille sanglante qui se donnait entre les sujets d’Agrican et de Galafron avait attiré au secours de l’empereur tous les Tartares qui étaient dans Albraque ; ce qui avait facilité à Torinde l’exécution d’un dessein qu’il méditait. Il gagna sans peine la campagne, et joignit Agrican, qui, laissant à ses troupes le soin de poursuivre des ennemis qui commençaient à ne se plus défendre, avait levé la visière de son casque pour prendre le frais. Torinde l’aborda, et lui dit : Grand monarque, tu vois le roi de Garisme qui fut ton ennemi. J’ai pris les armes contre toi à la prière du roi de Circassie, mon ami. Mais l’ingrate Angélique protège un traître qui n’est recommandable que par la noirceur de ses crimes ; en un mot, le lâche Trufaldin, qui nous a offensés Sacripant et moi. Elle a l’injustice de nous priver du droit naturel qu’ont les guerriers de venger leur gloire par la voie des armes. Je viens t’offrir mon amitié, et lier mon ressentiment au tien.

Vaillant Torinde, lui répondit le Tartare en l’embrassant, je reçois avec joie pour ami un aussi grand prince que vous et, pourvu que vous n’aspiriez point à la possession de la princesse dont vous vous plaignez, il n’est rien sous ma puissance dont vous ne puissiez disposer comme de moi-même. Seigneur, répliqua le roi de Carisme, tout adorable qu’est Angélique, mes yeux ont vu ses charmes impunément, je vous en abandonne la poursuite. Vous n’aurez à disputer son cœur qu’au roi de Circassie. À l’égard de Sacripant, interrompit l’empereur, c’est un différent à régler entre lui et moi.

Après cette conversation, le monarque tartare mena le Carismien dans son camp, où il le fit reconnaître pour son ami ; on rendit les armes aux sujets du roi Torinde qui avaient été faits prisonniers, et qui étaient en grand nombre ; ce qui augmenta les forces des assiégeants.

Pendant que les Carismiens faisaient éclater dans ce camp la joie qu’ils avaient de revoir à leur tête leur généreux roi, les illustres défenseurs d’Angélique se disposaient à y porter un étrange désordre. Le comte d’Angers et Sacripant marchaient les premiers et Brandimart, Hubert du Lion, le roi Adrian et Clarion les suivaient. Ils allèrent d’abord où ils s’aperçurent que les sujets de Galafron étaient le plus en déroute. Ils chargèrent les Tartares qui les poursuivaient, et de leurs premiers coups ils ralentirent l’ardeur qui les animait. Brandimart et ses compagnons achevèrent de rétablir le combat, ou, pour mieux dire, de culbuter leurs ennemis.

Alors on vit les vainqueurs renversés à leur tour. Les rois Saritron, Poliferne, Uldan et Pandragon accoururent pour les soutenir ; mais tous leurs efforts ne furent pas d’un grand secours. Roland, de deux coups consécutifs, fendit Pandragon jusqu’à la ceinture, et renversa très rudement le brave Saritron, roi des Kéraïtes. Sacripant blessa Uldan, roi de Caracorom, à l’épaule ; et Brandimart coupa la tête au roi Poliferne. Ce début arrêta les peuples du Cathay qui fuyaient, et fit passer à leurs ennemis l’effroi qui glaçait leurs cœurs. Ce qui acheva de les rassurer fut la mort du monstrueux Argante.

Cet énorme géant avait rencontré Galafron dans la mêlée ; il avait saisi son cheval par la bride, et il l’emmenait prisonnier dans le camp tartare, lorsque le comte d’Angers reconnut le père d’Angélique à la couronne d’or qu’il portait sur son casque. Le paladin, à cette vue, s’enflamma de courroux. Il poussa Bridedor sur le géant, et lui coupa de son épée le bras, qui tenait la bride du cheval ; mais la terrible Durandal, ne trouvant pas assez de résistance à ce bras, abattit la tête du cheval de Galafron, et l’animal, tombant mort, renversa son maître. Roland redoubla, et d’un coup de pointe perça les entrailles d’Argante de part en part. Il alla relever ensuite le roi du Cathay, et le remonta sur un puissant coursier qu’il ôta sur-le-champ à un chevalier tartare, dont il fracassa la cervelle d’un coup de poing.

Seigneur, dit le paladin à Galafron, en lui présentant le cheval, recevez ce service d’un des plus zélés défenseurs d’Angélique. Fameux guerrier, répondit le roi, recevez vous-même nos actions de grâces pour vos hauts faits : si nous avions encore un chevalier comme vous, nous serions bientôt sans ennemis. Roland, après avoir répondu à ce discours par une profonde inclination de tête, laissa le roi du Cathay au milieu d’un assez grand nombre de ses sujets qui s’étaient rassemblés autour de lui après la mort d’Argante, et alla combattre ailleurs.

Dans ce même temps, le roi d’Altin, dont les troupes étaient incorporées dans l’armée des Indiens, ne voyant plus ces derniers poursuivis, les rassemblait pour aller rejoindre leurs alliés, dont les affaires venaient de changer de face. Les Tartares, déjà mis en désordre par Sacripant, Brandimart, et par les autres chevaliers d’Angélique, ne purent soutenir l’effort de ces nouveaux ennemis. Ils reculèrent, et commencèrent à gagner leur camp. Quelle fut la surprise de l’empereur quand il vit ce changement, et qu’il apprit ce qui le causait ? Impatient de joindre le comte, dont il brûlait de se venger, il rassembla au plus tôt tout ce qu’il put trouver de Tartares, et, suivi de Torinde avec ses Carismiens, il s’avança vers les défenseurs d’Albraque.

Les Indiens furent les premières victimes de sa fureur : Marquinor, roi d’Altin, avec cinq ou six de leurs chefs, en avaient pris la conduite après la mort du géant Archilore ; Àgrican fondit sur Marquinor, et lui fendit le casque et la tête, tandis que Torinde à ses côtés renversa deux chefs des Indiens l’un après l’autre. Une si brusque expédition jeta la terreur parmi les Indiens qui ne tardèrent pas à s’ébranler et, si les peuples du Cathay, conduits par les princes aventuriers, ne fussent venus à leur secours, ils auraient cherché leur salut dans la fuite ; mais Sacripant, Hubert du Lion, Brandimart, Adrian et Clarion, les rassurèrent par une vive irruption qu’ils firent sur les Tartares. Roland y arriva lui-même ; il venait de quitter Galafron. Alors le combat se renouvela avec plus d’ardeur. Comme il y eut plus de résistance, de part et d’autre, le carnage en fut plus grand. Brandimart attaqua Torinde, et l’empereur reconnaissant l’ennemi qu’il cherchait, moins à ses armes qu’à ses coups, se jette sur lui comme un lion pressé de la faim se jette sur sa proie. Il goûte par avance le plaisir de se venger ; mais il trouve un guerrier qui craint peu son ressentiment. Les coups retentissent sur l’airain. Les deux premiers guerriers du monde sont aux mains. Une égale fureur les anime et, pendant qu’ils s’acharnent l’un sur l’autre, le combat devient plus effroyable entre les deux armées. L’effroi, le bruit et la mort y règnent de tous côtés.

L’empereur, craignant qu’on ne le vînt de nouveau séparer de son ennemi, feignit d’appréhender les suites de son combat avec lui : il sortit de la mêlée, poussa Bayard vers la forêt qu’on découvrait au bout de la plaine, ne doutant point que par cet artifice il n’attirât sur ses pas le guerrier avec lequel il voulait en liberté continuer de combattre. En effet, le comte ne manqua pas de le suivre de toute la vitesse de Bridedor.

Après le départ d’Agrican, les Tartares ne soutinrent pas longtemps l’effort de leurs ennemis. Ne voyant plus leur empereur, en qui seul était leur confiance, ils prirent la fuite. Les chevaliers d’Angélique les poursuivirent jusqu’à leur camp, qui fut pillé. Le roi Balan, Antifort de la Blanche-Russie et le prince Astolphe furent délivrés, et, par un bonheur tout particulier pour cet Anglais, le ciel permit qu’il rencontrât un Tartare qui emportait ses belles armes et sa lance d’or. Astolphe le perça de son épée, reprit ses armes et sa lance et, dédaignant de poursuivre des gens qui fuyaient, il alla de nouveau offrir ses services à la princesse du Cathay.

CHAPITRE VIII.

Combat de Marphise et de Renaud, et comment il fut interrompu.

C’ÉTAIT alors que la reine Marphise et le seigneur de Montauban allaient éprouver leurs forces à la joute ; les armes de la guerrière étaient d’argent et, ce qui les rendait plus estimables, c’est qu’elles avaient été forgées par enchantement. Plusieurs rubis éclataient dessus ; son casque avait pour cimier un dragon d’or, qui semblait vomir de brûlantes flammes, figurées par des plumes de cette couleur qui flottaient au gré du vent. Son écharpe était d’une gaze d’argent parsemée de flammes, et bordée d’un fil d’or, tout autour. Son coursier, blanc à taches rouges, paraissait des plus vigoureux, et sa lance avait été faite d’un bois naturellement rouge, et aussi dur que le fer.

Le chevalier, comme je l’ai dit, et la guerrière s’étaient éloignés pour prendre du champ ; ils revinrent l’un sur l’autre avec impétuosité. Quelque forte que fût la lance de la reine, elle se rompit en éclats, sans que le noble paladin en fût ébranlé dans les arçons ; mais il haussa la sienne, comme s’il eut dû rougir de vaincre une femme, et acheva glorieusement sa carrière, laissant son orgueilleuse ennemie sans espérance de l’abattre. Quand elle vit sa lance rompue, et que le chevalier était encore en selle, on ne peut exprimer le dépit qu’elle en eut. Elle prit à partie ses dieux Tervagant et Mahomet, et les menaça de les priver de ses hommages ; mais ce qui lui fait le plus de peine, c’est que ce guerrier ait voulu l’épargner. Sa fierté s’indigne de ce ménagement, et lançant sur le paladin des regards pleins de honte et de rage, elle lui dit d’un ton altier : Quelle est donc ta pensée, audacieux inconnu ? Dédaignes-tu d’employer tes forces contre moi ? Ah ! sache qu’au lieu d’affecter à contretemps un vain respect indigne de mon courage, tu as besoin de toute ta valeur pour défendre ta vie et ta liberté.

Grande reine, lui répondit Renaud, vous pouvez m’ôter le jour, si vous le souhaitez : je suis trop glorieux d’être échappé à la première atteinte de votre lance, et je juge bien que je ne pourrais soutenir dans un plus long combat votre valeur, qui est égale à votre beauté. Dispensez-moi donc… À ce discours, interrompit Marphise tout émue, je reconnais que tu es de la cour de l’empereur Charlemagne ; mais il ne s’agit point ici de louanges ni de galanterie ; je prends ton langage flatteur pour une injure, et ne te regarde plus que comme mon plus grand ennemi. Ah ! Madame, répliqua Renaud, ce sentiment est injuste ; et, malgré votre courroux, que je n’ai point mérité, je ne puis me résoudre à répandre un si beau sang. Crois-tu donc, reprit-elle fièrement, que mon sang soit si facile à répandre ? Ta vie, que je vais sacrifier à ma vengeance, va te tirer de cette erreur. Alors, tirant son épée, elle l’assaillit si brusquement, qu’il vit bien qu’il fallait songer tout de bon à se défendre. Cependant, quelque danger qu’il y eût pour lui dans le parti qu’il prenait, il se résolut à ne point faire rougir Flamberge du sang d’une dame. Après avoir essuyé deux pesants coups qu’elle lui déchargea sur le casque de Membrin, dont la bonté lui sauva la vie, il la saisit au corps de ses bras nerveux, et s’efforça de la mettre hors d’état de lui nuire. La guerrière le saisit de même, se flattant qu’elle l’étoufferait par sa force extrême, ou que du moins elle l’enlèverait des arçons ; mais le paladin sut résister à ses efforts, et ils ne purent jamais s’abattre l’un l’autre ; enfin la reine, se lassant de l’opiniâtreté de son ennemi, quitta cette manière de combattre, et lui donna un si grand coup de poing de son gantelet de fer sur la joue, qu’il en fut tout étourdi ; le sang lui sortit en abondance par le nez et par la bouche. La douleur qu’il ressentit du coup l’obligea de lâcher prise. La princesse profitant de ce temps-là, piqua son cheval, s’éloigna, et revint d’une course rapide fondre sur Renaud, l’épée à la main, et fendit son bouclier, qu’il lui opposa. Le chevalier, à son tour, la frappa, mais seulement du plat de Flamberge, pour la mettre hors de combat sans la blesser. La pesanteur de son coup obligea la reine à plier la tête jusque sur l’arçon de la selle ; mais elle s’en vengea par un autre coup qui renversa Renaud sur la croupe de son cheval ; il ne pouvait que succomber, puisque les forces de Marphise égalaient les siennes, et qu’elle avait de plus sur lui l’avantage d’avoir des armes enchantées qu’aucun acier ne pouvait entamer.

Le paladin se remit, et le combat allait recommencer avec plus d’acharnement qu’auparavant, lorsque le roi Galafron, à la tête d’une partie de ses troupes, arriva dans ce lieu. Il poursuivait un reste de Tartares qui fuyaient de ce côté. Il s’arrêta pour considérer la reine et le guerrier qui étaient aux mains ; et, comme il reconnut le bon cheval Rabican, qu’il avait donné à son fils Argail, il fut ému de douleur et de colère en le voyant. Ô mon cher fils ! dit-il dans son transport, voici donc le traître qui a borné tes jours au milieu de leur course ; c’est lui sans doute, puisqu’il possède Rabican. À ces mots, il courut plein de fureur sur le paladin, et le frappa derrière d’un coup que son ressentiment rendit plus pesant que son âge ne semblait le permettre. Renaud en chancela sur la selle ; mais la fière Marphise, indignée qu’on osât attaquer un guerrier qui combattait contre elle, poussa son coursier sur le roi ; et, dédaignant d’employer contre lui le fer, elle lui déchargea un si furieux coup de poing sur son casque, qu’elle jeta ce vieux monarque tout étourdi aux pieds de son cheval.

Parmi ce grand nombre de peuples qui le suivaient, les uns accoururent pour le secourir, les autres s’empressèrent de le venger ; mais ces derniers se repentirent bientôt du soin dont ils s’étaient chargés. La terrible Marphise en fit une étrange boucherie ; et le carnage fut encore bien plus grand lorsque Renaud, Irolde et Prasilde se furent joints à la reine contre les sujets de Galafron.

Sur ces entrefaites, Brandimart, qui poursuivait aussi les Tartares, arriva dans cet endroit ; mais comme il s’approcha du fleuve pour y étancher une soif pressante qui le dévorait, il aperçut sur ses bords sa chère Fleur-de-Lys qui s’y était retirée avec les dames de Marphise, pour être à quelque distance de la mêlée. Il ne se souvient plus de rien ; tout autre soin cède à celui de courir à l’objet de son amour ; il descend de cheval, et va se jeter aux genoux de sa maîtresse, qui, partageant la joie dont il est animé, le relève, et l’embrasse très étroitement. Que n’ont point à se dire deux amants qui se revoient après une longue absence ? Pour s’entretenir sans crainte d’être interrompus, ils marchèrent tous deux vers un grand bois qui n’était pas loin de là.

Cependant les troupes du Cathay se rassemblèrent autour de leur roi, que l’on avait remonté, et ce vieux prince animait tous ses gens contre Renaud, qu’il croyait le meurtrier de son fils. Un monde d’ennemis fond sur le guerrier français et, comme les Indiens, à la tête desquels s’étaient mis les rois Adrian et Balan, Hubert du Lion, Clarion et Antifort, venaient encore au secours de Galafron, le paladin, Marphise, Irolde et Prasilde allaient être accablés, si l’armée persane ne fût arrivée fort à propos pour les défendre. Une des dames de la reine, dès le commencement du combat, avait couru lui porter l’ordre de marcher en diligence.

Les Persans firent d’abord une irruption si vive sur les troupes du Cathay, qu’ils les culbutèrent sur les Indiens, qui s’ébranlèrent malgré leurs commandants. Pour surcroît de malheur pour Galafron, les rois Torinde, Uldan et Saritron vinrent le charger avec le gros corps de Tartares et de Carismiens qu’ils avaient rassemblés après la défaite de l’armée d’Agrican. Quelque résistance que pussent faire Adrian, Balan et leurs compagnons, ils furent obligés de se réfugier dans Albraque, comme tous les autres de leur parti. Les Persans dédaignèrent de les poursuivre, et se rangèrent autour de leur reine, qui traita favorablement les rois Torinde, Uldan et Saritron ; Torinde surtout, dont elle estimait le courage. Elle lui demanda par quel bonheur elle avait acquis son amitié, et pourquoi il n’était plus dans les intérêts de Galafron et d’Angélique.

Là-dessus le roi de Carisme raconta tout ce qui s’était passé dans Albraque au sujet de Trufaldin. Hé quoi ! s’écria Marphise avec indignation, ce lâche roi du Zagathay voit encore le jour ? Ah ! généreux Torinde, je me charge de vous venger ! Grande reine, dit alors le seigneur de Montauban, ne vous abaissez point à faire rougir vos armes d’un sang si vil ; c’est à moi de poursuivre le châtiment de cet indigne monarque. Le paladin, pour augmenter l’horreur qu’on avait déjà de Trufaldin fit un rapport fidèle de tout ce qu’il avait vu dans la caverne de Rabicah, et tout le monde applaudit au serment qu’il avait fait de venger la mort tragique d’Albarose. La reine Marphise surtout fut si pénétrée du récit touchant que Renaud fit de cette histoire, qu’elle jura de ne point s’éloigner d’Albraque qu’elle ne vît le perfide Trufaldin puni. Cette princesse embrassa ensuite le fils d’Aymon, et lui demanda son amitié, en lui disant qu’elle n’avait point trouvé de chevalier plus digne de son estime.

CHAPITRE IX.

De quelle manière Fleur-de-Lys fut séparée de Brandimart. Combat d’Agrican et du comte d’Angers, et quel en fut l’événement.

BRANDIMART et son amante étant arrivés dans le bois, s’étaient assis sous un chêne touffu. Ils se racontaient leurs aventures depuis qu’ils avaient été séparés, et les peines cruelles que l’absence leur avait fait souffrir. Ils passèrent le reste du jour, et la plus grande partie même de la nuit, à s’entretenir. Ils ne s’abandonnèrent aux douceurs du sommeil que peu de temps avant que le jour commençât à paraître.

Pendant qu’ils dormaient, un ermite qui avait établi sa demeure assez près de ce lieu, sortit de sa cabane pour aller à la provision avec un âne qu’il chassait devant lui. Il aperçut ces deux amants ; et la beauté de la dame, qui n’était que trop capable d’animer un cœur consacré à la retraite et au silence, le frappa vivement. Loin de combattre ses désirs, il ne songea qu’à les satisfaire : il toucha la dame et le chevalier, au bras, d’une racine qui avait la propriété d’assoupir, pour quelques heures, d’un profond sommeil. L’anachorète musulman s’étant ainsi précautionné contre la résistance de la dame et contre le ressentiment du chevalier, prit Fleur-de-Lys entre ses bras, l’étendit sur son âne, et la lia fortement avec des courroies. Puis, tout rempli de joie, il retourna vers sa cabane, dans l’espérance de consommer sans danger son coupable dessein ; mais le ciel permit qu’il passât par là un lion affamé qui se jeta sur le scélérat avec furie ; et, pendant qu’il le dévorait, l’âne effrayé s’enfuit avec la belle charge qu’il portait.

Fleur-de-Lys, après que la racine eut fait son effet, se réveilla. Étonnée de se voir dans l’état où elle était, elle fit tous ses efforts pour se délier et, n’en pouvant venir à bout, elle se mit à remplir l’air de cris, en implorant le secours du ciel et de son cher Brandimart, dont elle ne pouvait comprendre comment elle avait été si désagréablement séparée. D’une autre part, son amant, trop éloigné d’elle pour l’entendre, se désespérait de ne la plus retrouver à son réveil. Il la cherchait aux environs et, craignant de s’éloigner d’elle en voulant s’en approcher, il ne savait quel parti prendre. Enfin ses oreilles furent frappées d’un bruit qui semblait venir vers lui. Il s’avance pour apprendre ce que c’est ; il arrive à un grand chemin qui traversait la forêt et voit une troupe de gens de guerre qui conduisaient des chameaux, sur l’un desquels était montée une dame tout éplorée.

Il était aisé de juger, à sa contenance et à ses gémissements qu’on l’emmenait malgré elle. Deux difformes géants marchaient à la queue de la troupe, pour la défendre si l’on l’attaquait, et un troisième géant, plus terrible que les autres, paraissait à la tête. Brandimart crut d’abord que c’était Fleur-de-Lys. Pour s’en éclaircir, il cherchait à s’en approcher ; mais, comme on ne le lui voulait pas permettre, il renversa trois ou quatre soldats qui s’opposaient à son passage. Les deux géants qui faisaient l’arrière-garde s’avancèrent sur lui : Chétive créature, lui dit l’un d’eux, rends-toi sans différer, ou tu es mort. Brandimart, au lieu de lui répondre, poussa son cheval sur lui avec tant d’impétuosité, qu’il le renversa sur la poussière. L’autre géant, pour venger son compagnon, et lui donner le temps de se relever, chargea le chevalier brusquement, et lui fendit son bouclier d’un pesant coup de cimeterre. Le guerrier en chancela ; mais il se remit promptement, et, le frappant à la cuisse, il y fit une profonde blessure, malgré les plaques d’acier qui la couvraient. Le premier géant, honteux de sa chute, s’étant relevé en fureur, frappa le chevalier de toute sa force ; mais l’épée glissa sur le casque, et alla couper le cou de son cheval. Heureusement Brandimart sauta légèrement à terre, de peur de se trouver engagé sous l’animal, qui tomba.

En cet endroit l’auteur les laisse continuer ce combat inégal, pour retourner au comte d’Angers et à l’empereur Agrican. Il dit que, lorsque ces deux guerriers furent entrés assez avant dans la forêt, le Tartare, qui allait devant, s’arrêta sur un beau gazon qu’arrosait une claire fontaine ; qu’il y descendit de cheval, et que le Français y arriva un moment après. Celui-ci, voyant son rival, assis sur le bord du ruisseau, lui dit : Puissant empereur, t’est-il glorieux de chercher ici le repos, tandis que tes peuples et ceux de Galafron sont aux mains pour l’amour de toi ? Vaillant chevalier, lui répondit Agrican, juge mieux de moi. Si j’ai feint de fuir, c’est pour continuer notre combat en liberté, ou pour acquérir ton amitié. Si tu te sens disposé à me donner la tienne, je te fais don du royaume de Rhadamanthe, que tu as privé de la vie par ta valeur ; mais si tu rejettes mes offres, je serai obligé, quoiqu’à regret, de te donner la mort, pour me venger de l’affront que tu me fis hier.

Grand monarque, répondit le fils de Milon, votre générosité m’a gagné le cœur. Cependant je ne puis accepter, vos offres, quoique j’en estime infiniment le prix. Je suis chrétien, et je ne puis engager à un autre prince l’obéissance que je dois à mon roi. Si vous êtes chrétien, interrompit le Tartare, vous êtes sans doute ce comte Roland dont on publie tant de merveilles. J’ai toujours souhaité d’éprouver mes forces contre les siennes ; mais ce que je vous ai vu faire me donne encore plus d’envie d’avoir votre amitié. Une chose, reprit le paladin, met un obstacle invincible à l’honneur que vous voulez me procurer. Je ne vous cacherai point que je suis Roland, et que je brûle pour Angélique… Ah ! si cela est, interrompit Agrican, nous ne pouvons être qu’ennemis.

En achevant ces paroles, il courut vers Bayard, en disant au comte, d’un visage enflammé de colère et de jalousie : Roland, prépare-toi à te défendre ; je te défie à un combat mortel. Le paladin, sans lui répondre, se mit en état de soutenir ses attaques, et n’ignorant pas qu’il avait affaire au plus redoutable ennemi qu’il eût encore combattu, il rassembla toutes ses forces pour les employer contre lui.

Je ne m’attacherai point à faire un détail de leur épouvantable combat. Il est hors de toute expression. Je dirai seulement que ces deux fiers rivaux, combattant pour l’amour et pour la gloire, firent tous les miracles de valeur qu’on pouvait attendre d’eux. Ils combattirent jusque bien avant dans la nuit ; mais enfin, les ténèbres s’augmentant jusqu’à ne pouvoir rien distinguer, les combattants furent obligés de se quitter pour se reprendre dès que le jour le leur permettrait.

Ils se couchèrent sur le gazon l’un auprès de l’autre, comme auraient fait deux intimes amis. Bientôt le sommeil s’empara de leurs membres fatigués ; mais s’ils n’avaient aucune défiance l’un de l’autre, leur jalousie ne leur permit pas d’attendre le retour de l’aurore pour se réveiller. Néanmoins, avant que de recommencer leur combat, l’empereur employa tout ce qu’il put imaginer de plus séduisant pour obliger son rival à lui céder la possession d’Angélique ; mais, comme il ne put y réussir, il eut honte d’avoir fait cette démarche. Pour s’en venger, il se jette plein de fureur sur Roland, qui le reçoit avec une animosité qui égalait la sienne. Ils combattirent une partie du jour. Cependant il fallait que le combat finît, et le succès n’en pouvait être avantageux au Tartare. Bien que son armet fût enchanté, et le reste de ses armes des plus forts, Durandal pouvait le blesser, au lieu que le fils de Milon était invulnérable. Le sang de l’empereur coulait sur ses armes toutes fracassées. Malgré tout son courage, il commença de s’affaiblir ; et, couvert de blessures, il tomba mort aux pieds de son généreux vainqueur, qui ne put s’empêcher de regretter un si grand homme, quelque gloire qu’il recueillît de sa défaite.

CHAPITRE X.

Roland rencontre Brandimart, et le tire de péril.

LE comte d’Angers, après s’être un peu reposé de la fatigue d’un si long et si pénible combat, jeta les yeux sur le cheval d’Agrican qui était attaché à un pin. Il le trouvait fort semblable à Bayard ; mais il ne pouvait s’imaginer que ce fût lui. Néanmoins, pour s’en éclaircir, il s’approcha de l’animal, et le flattant : Ô bon cheval ! lui dit-il, où est Renaud, ton cher maître, et par quelle aventure es-tu ici ? Bayard, qui reconnut le comte, se mit à hennir, et à lui faire des caresses ; de sorte que Roland ne put le méconnaître. Le chevalier monta dessus et, prenant Bridedor par la bride, il retourna vers Albraque.

Il n’eut pas fait deux cents pas, qu’il entendit un grand bruit d’armes assez près de lui. Il piqua vers l’endroit d’où ce bruit semblait partir, et il vit Brandimart qui se défendait vaillamment contre deux géants qui l’attaquaient. À ce spectacle, le paladin accourut plein de colère et, arrivant dans le temps qu’un de ces monstres levait le bras pour décharger un coup de cimeterre sur son ami, il le prévint. Durandal coupa ce même bras en l’air, et du même coup abattit la tête de l’autre géant ; ainsi le combat fut presque aussitôt fini que commencé.

Les deux amis s’embrassèrent. Après quoi Brandimart apprit à Roland qu’une troupe de gens de guerre emmenait Fleur-de-Lys par violence. Il n’en fallut pas davantage au guerrier français. Ils commencèrent tous deux à poursuivre les ravisseurs, et ils ne tardèrent pas à les joindre. Le géant qui était leur chef se nommait Marfuste. Celui-ci, comme on l’a déjà dit, surpassait de beaucoup les deux autres en force et en grandeur. Il avait continué son chemin sans s’arrêter un moment, quoiqu’il eût vu ses deux compagnons aux mains avec Brandimart. Il ne doutait pas qu’ils ne vinssent aisément à bout d’un seul chevalier. Il s’étonnait même de ne les point voir revenir encore, lorsqu’il vit arriver le comte d’Angers et son ami.

Roland défia Marfuste avant que de l’attaquer ; mais ce fier géant ne fit que rire de son défi. Chevalier, lui dit-il, quand Mahomet descendrait ici-bas pour te défendre, son secours ne te servirait de rien. Je veux t’écorcher tout vif de ma propre main, et te faire rôtir sur des charbons. En parlant de cette sorte, il leva une épouvantable massue pour la décharger sur lui ; mais le comte en évita l’atteinte en faisant sauter Bayard à quartier. La massue alla frapper un arbre, qu’elle abattit en entier. Roland, ayant connu par ce coup furieux la force du monstre, descendit de cheval, de peur qu’un autre coup semblable n’écrasât le noble coursier. Quand Marfuste vit le paladin à pied, il fit un éclat de rire, dont retentit tout le bois ; ensuite il lui dit d’un air insultant : Ah ! petit nain, te trouves-tu trop grand pour moi, ou veux-tu combattre contre mes jambes ? Prends garde que je ne te jette d’un coup de pied sur l’arbre le plus haut de la forêt. Roland, sans lui répondre un seul mot, se lança sur lui si promptement, que le géant ne put le frapper et, le saisissant par une de ses cuisses, il le souleva et le jeta par terre tout étendu. Puis, sans lui donner le temps de se relever ; il lui coupa les deux cuisses d’un seul coup de Durandal, en lui disant : Superbe monstre, ne tire plus vanité de ta taille gigantesque ; tu n’es pas à présent plus grand que ceux pour qui tu avais tant de mépris.

Pendant que le comte d’Angers traitait ainsi Marfuste, Brandimart donnait la chasse aux soldats qui gardaient la dame prisonnière ; mais quand il les eut dissipés, il demeura bien étonné de voir que ce n’était pas sa chère Fleur-de-Lys. Il en parut accablé de douleur et, levant ses yeux au ciel, il poussa ces tristes plaintes de la manière du monde la plus touchante : Ô dieux, qui m’avez sauvé de mille périls, que ne me laissiez-vous mourir ? Fortune, quel est ton caprice ? Tu m’as ravi de mon pays dès mon enfance, sans que je connusse le nom de mon père. Tu me fis vendre pour esclave au comte de la Roche-Sauvage, qui m’affranchit, et me laissa héritier de tous ses biens ; tu ne te contentas point de cette faveur, tu me rendis possesseur de la plus parfaite de toutes les dames ; mais, hélas ! cruelle, tu viens de me l’enlever, quand je ne puis plus vivre sans elle.

Roland fut touché de ces paroles : Mon cher ami, dit-il à Brandimart, donne quelque trêve à ta douleur. Ton mal n’est pas sans remède. Tu peux retrouver ta dame. Juges-en par mon exemple. N’ai-je pas rencontré la mienne, que je désespérais de revoir ? Puisque ta maîtresse est encore en ce pays, dois-tu lâchement perdre l’espérance de la rejoindre ? À ce reproche, Brandimart prit un peu de courage, et pria le comte de vouloir bien l’aider à faire la recherche de Fleur-de-Lys ; ce que son ami lui promit aussitôt qu’il aurait délivré sa princesse de tous les ennemis qui l’assiégeaient. Angélique n’a plus besoin de notre secours, lui dit Brandimart. L’armée tartare a été défaite, et l’on ne sait même ce qu’est devenu l’empereur Agrican. Si la fille de Galafron est libre, répondit Roland, je m’offre à chercher votre dame dès ce moment avec vous. Quel chemin prendrons-nous ? Voilà tout mon embarras, reprit Brandimart. Elle m’a été ravie dans cette forêt, tandis que nous dormions ; j’ignore de quel côté on l’a emmenée.

La dame qu’ils venaient de délivrer, les voyant incertains de la route qu’ils devaient prendre, leur dit : Hier, mes ravisseurs, en passant près d’un ermitage où demeure un vieux religieux qui a la réputation d’être un grand prophète, eurent la curiosité de lui demander ce qui devait leur arriver. Il leur apprit qu’un grand malheur les menaçait ; ils ne firent que rire de cette prédiction, qui vient pourtant de s’accomplir. Ainsi, seigneurs chevaliers, ajouta la dame, je vais vous conduire, si vous voulez, à cet ermitage ; l’ermite pourra vous tirer de l’embarras où vous êtes. Les deux guerriers y consentirent. Comme Brandimart avait perdu son cheval dans le combat, Roland le fit monter sur Bridedor avec leur belle conductrice, qui, chemin faisant, leur fit le récit de ses malheurs dans ces termes.

CHAPITRE XI.

Histoire de Léodile.

MON père est roi d’Éluth, pays des plus riches de l’Orient, et je m’appelle Léodile. Quelque beauté dont on me flattait m’attira l’attention de deux princes voisins du Cathay. Ils me recherchèrent. Le premier, nommé Zoroas le Vieux, passait dans le royaume pour un prodige de savoir et de prudence. De plus c’était le prince de l’Asie le plus riche en pierreries. L’autre amant, qu’on appelait Varamis le Beau, était jeune et parfaitement bien fait.

Mon cœur ne balança pas longtemps entre ces deux rivaux ; mais comme mon père avait une autorité absolue sur moi, et qu’il paraissait porté pour Zoroas, à cause de sa haute réputation de sagesse, je craignis qu’il ne se déclarât en sa faveur. Pour me rassurer contre cette crainte, je conjurai le roi, mon père, de ne m’accorder à aucun amant qu’il ne m’eût devancée à la course. Il me le promit ; et, sur la foi de sa promesse, je demeurai persuadée que personne au monde ne pourrait m’épouser contre ma volonté ; car je courais si légèrement, que j’ai plus d’une fois passé les biches et les daims. Voilà donc ce qui fut réglé.

Mes deux amants se préparèrent à courir contre moi : on marqua un jour pour la course et, quand il fut arrivé, Zoroas et Varamis parurent dans la lice. Le premier, monté sur une mule, portait une gibecière d’or à son côté ; et l’autre, sur un puissant coursier, couvert d’un riche caparaçon en broderie d’or, faisait éclater sa magnificence et sa belle disposition ; ils tirèrent au sort tous deux, et la fortune favorisa le vieillard. Je fis serment entre les mains des juges de la course que j’accepterais pour époux celui qui parviendrait au bout de la carrière avant moi.

Alors Zoroas et moi nous nous plaçâmes au bout de la lice. Tous les spectateurs ne pouvaient s’empêcher de rire de voir cet amant suranné entreprendre de me vaincre à la course ; effectivement, il semblait qu’il eût sur les épaules un poids de cent livres, tant il était appesanti de celui de son corps ; et il se faisait encore plus cassé qu’il n’était. Lui donc sur sa mule, et moi sur ma haquenée, nous nous disposâmes à courir. Dès que la trompette eut donné le signal, Zoroas partit seul. Pour me jouer du vieillard, je le laissai avancer quelques pas dans la carrière, ne doutant pas que je ne le devançasse bientôt. Il allait si lentement, que je ne me hâtais point de partir. Je partis pourtant à mon tour et, lorsque le rusé Zoroas s’aperçut que j’étais près de le joindre, il fit briller à mes yeux une pomme d’or qu’il avait tirée de sa gibecière, et la jeta au-devant de mes pas. La beauté de ce métal qui corrompt la plupart des hommes me charma. Je fus tentée de ramasser la pomme, quoiqu’elle eût roulé, et que je fusse obligée de retourner sur mes pas ; je cédai à ce désir. Ce retardement ne m’empêcha pas de rejoindre Zoroas, qui eut recours à une seconde pomme plus précieuse que l’autre. Une seule émeraude, dont les rayons du soleil augmentaient l’éclat, la composait. Je m’arrêtai encore pour la prendre et, ravie de l’avoir en ma possession, je me promis de ne me plus détourner de ma course, quoi qu’il pût arriver. Je ne veux pas, disais-je en moi-même, avoir un vieillard pour mari. Ce sera par le beau Varamis que je me laisserai vaincre.

Pendant que je raisonnais ainsi, le vieillard jeta une troisième pomme, dont il avait fait sa dernière ressource ; c’était le plus éclatant rubis que la nature eût jamais produit dans les entrailles de la terre. La plus parfaite escarboucle, le soleil même ne jette point une lumière si vive ; cette pomme me parut si merveilleuse, qu’elle me fit oublier ma première résolution ; je voulus posséder encore ce bijou ; mais, comme nous étions déjà fort avancés dans la carrière, l’artificieux Zoroas, qui s’était ménagé jusque-là, profitant de l’avance qu’il avait, employa toutes ses forces, et fit si bien que, malgré mes efforts, il arriva le premier aux tentes qui étaient le but de notre course.

À cet événement si peu attendu, tout le peuple s’écria : Oh ! le dangereux homme ! qu’il a de malice ! Chacun me plaignait, et aurait souhaité que j’eusse été le partage du beau Varamis. Pour moi, j’avais le désespoir peint dans les yeux : je gardai quelque temps le silence dans l’excès de la douleur qui m’accablait ; puis tout à coup, me révoltant contre mon infortune, et ne pouvant plus voir qu’avec horreur les pommes fatales qui en étaient la cause, je les jetai loin de moi avec emportement. Quoi donc, m’écriai-je dans ma fureur, je serai la proie d’un vieillard ? Non, non, Zoroas, tu ne seras point mon époux. L’artifice dont tu t’es servi pour me vaincre m’autorise à te manquer de foi. Reprends tes pommes que je déteste plus qu’elles ne m’ont charmée, et va séduire une autre que moi.

En disant ces paroles, je fondais en pleurs ; mais j’avais beau faire des imprécations contre ma destinée, je devais la remplir. Mon père, quoique touché de ma douleur et de la prière que je lui fis de ne point attacher mon sort à celui d’un homme que je ne pouvais aimer, me répondit que je ne devais imputer qu’à moi seule mon malheur ; qu’il s’était engagé par serment à me donner pour époux celui qui serait assez heureux pour me vaincre à la course et, qu’étant roi, il était obligé de tenir sa parole, aux dépens de son propre sang.

Je fus donc livrée au vieillard, malgré mes larmes et mes gémissements. Je ne parlerai point de la funeste cérémonie de notre mariage ; j’étais si éperdue, et la vue de Varamis, qui s’y trouva présent avec toutes les marques de la plus profonde affliction, me troubla de sorte, que je puis vous assurer que je ne vis rien que lui. Zoroas ne demeura pas longtemps à Éluth après notre mariage. J’avais marqué tant d’aversion pour lui, qu’il mourait d’envie d’être dans ses états pour m’y renfermer étroitement. Dès qu’il le put avec bienséance, il prit congé de mon père, qui ne me vit pas sans peine partir sous de si mauvais auspices.

Nous nous mîmes en chemin avec cinquante soldats des sujets de Zoroas. Comme les pays que nous avions à traverser pour arriver au royaume de Lassa, où régnait ce vieux prince, étaient tous des pays amis, il avait cru n’avoir pas besoin d’une garde plus nombreuse ; cependant nous rencontrâmes, dans une vallée entourée d’arbres, les trois géants que vous avez tués. Ils passaient par cette vallée avec la troupe de gens de guerre que vous avez vus, et ils allaient joindre l’armée d’Agrican devant Albraque. Le plus grand de ces géants s’approcha de moi pour me considérer, et me trouvant assez à son gré : Bon, dit-il, voici de quoi faire un présent à notre grand roi Rhadamanthe le jour de notre arrivée. Zoroas, choqué de ces paroles, et plus encore du dessein du géant, se mit entre lui et moi, et voulut représenter le droit qu’il avait qu’on ne disposât point de moi contre sa volonté ; mais le terrible monstre, qui n’avait égard à rien, se jeta plein de fureur sur le vieillard, d’un coup de poing lui écrasa la cervelle, et le renversa roide mort aux pieds de son cheval, en lui disant : Faible insecte, va porter dans les enfers la peine de ton insolence.

À ce spectacle effroyable, toute notre escorte épouvantée prit la fuite. Je voulus m’enfuir aussi ; mais Marfuste ne m’en laissa pas le temps. Il me saisit, et d’une main me porta sur le dos du plus haut de ses chameaux.

Voilà, seigneurs chevaliers, dit Léodile en achevant son discours, quelle a été ma triste aventure et, par ce récit, vous pouvez juger que si les plus grandes fortunes sont sujettes aux plus grands revers, en récompense une rigoureuse destinée peut aussi facilement changer. Cette réflexion était si juste, que dès le lendemain Brandimart ayant entendu une voix qui se plaignait, piqua pour s’éclaircir de ce que ce pouvait être, et trouva que c’était sa chère Fleur-de-Lys. Mais s’il eut une joie infime de la rencontrer, il ne la vit pas sans peine dans l’état où elle était. Il lui demanda, en la déliant, par quelle étrange aventure elle se trouvait dans cette situation. Elle lui répondit qu’elle ne pouvait lui donner d’éclaircissement là-dessus, puisqu’elle ignorait elle-même comment on lui avait pu faire cet indigne traitement sans qu’elle s’en fût aperçue.

Les deux dames et les deux chevaliers s’entretenaient encore de cette aventure, lorsqu’il virent passer auprès d’eux un cerf d’une beauté merveilleuse. Il était blanc et tout marqueté de taches incarnates. Son bois paraissait d’or massif, ainsi que la corne de ses pieds, et il portait au cou un cardan de même métal sur lequel étaient écrites quelques lettres qu’on ne pouvait bien distinguer que de près. Fleur-de-Lys, touchée de la beauté de cet animal, ne put s’empêcher de se récrier d’admiration ; ce qui obligea Brandimart de courir après le cerf dans le dessein de le prendre, et d’en faire présent à sa dame. Mais Bridedor ne courait pas assez légèrement pour l’atteindre ; Rabican même y aurait échoué, parce que le cerf merveilleux avait eu par féerie le don de ne pouvoir être atteint. Aussi Brandimart l’ayant bientôt perdu de vue, et craignant avec raison, s’il s’obstinait à le poursuivre, qu’il ne retrouvât plus sa maîtresse, prit le parti de la rejoindre, non sans quelque confusion de n’avoir pu réussir dans son entreprise. Mais la tendre Fleur-de-Lys, bien loin de se plaindre du peu de fruit de sa course, lui fit des reproches de s’être exposé à la perdre une seconde fois pour satisfaire au vain désir qu’elle se repentait de lui avoir témoigné.

CHAPITRE XII.

De l’aventure du cor enchanté, et des exploits inouïs du comte Roland.
 

LES deux chevaliers se disposaient à reprendre le chemin d’Albraque avec les dames, lorsqu’ils s’arrêtèrent pour regarder une demoiselle qui survint en ce lieu. Elle montait une haquenée blanche, tenait un livre à la main, et portait en écharpe le long de ses épaules un cor qui pendait à un riche tissu d’or. Ce cor était d’argent, rayé d’or et tout émaillé de diverses couleurs par les pierres précieuses dont il était couvert. La demoiselle était jeune et tout aimable. Elle s’adressa au comte d’Angers, et lui dit d’une voix douce et gracieuse : Chevalier, vous allez rencontrer en ce jour une des plus belles aventures du monde ; mais, pour la mettre à fin, il faut avoir le courage d’un guerrier aussi parfait que vous me paraissez l’être. Le livre que je tiens apprend comme on doit se conduire dans cette entreprise.

Charmante dame, répondit le paladin, vous n’avez qu’à m’instruire de ce qu’il faut faire. Il faut, répliqua la demoiselle, que vous sonniez d’abord de ce cor pour la commencer ; vous verrez alors des choses étonnantes. Chaque fois que vous le ferez retentir, vous aurez une aventure à éprouver ; et je dois vous avertir que, si vous en commencez une, il vous faudra poursuivre, du moins jusqu’à la troisième, à éprouver les autres ; autrement vous perdrez la liberté, et peut-être la vie. En voici la raison : ce cor est enchanté et, telle est sa vertu, que si quelqu’un est assez timide pour ne plus vouloir le mettre à sa bouche, après la première aventure, il sera transporté sur-le-champ, par la force du charme, à l’île du Lac. Je dois vous dire aussi que, si vous êtes assez heureux pour achever la seconde, vous n’aurez plus besoin d’épée ni d’armes. La troisième aventure ne vous offrira que du plaisir.

À ces mots, la demoiselle présenta le livre et le cor au paladin, qui les reçut avec courtoisie, résolu de tenter l’entreprise par le seul motif de la gloire qui y était attachée. Il emboucha le cor et, du premier son qu’il en tira, toute la forêt retentit aux environs. Les airs mugirent, le tonnerre gronda et, du choc des nues, il tomba une grosse roche qui écrasa plusieurs arbres de la forêt. Elle se fendit en tombant, et de son sein sortirent deux taureaux furieux dont les cornes et les pieds étaient d’airain.

Roland ouvrit alors le livre, et y trouva ces paroles : N’espère point, chevalier, que ton épée te serve contre ces animaux qu’aucun acier ne peut blesser : tu ne peux les dompter qu’en leur arrachant les cornes. Le comte ferma le livre, descendit de Bayard, qui lui était inutile dans ce combat. Il marche contre les taureaux qui viennent sur lui avec furie. Il oppose son bouclier au choc de l’un, et la pointe de Durandal à l’autre. Le bouclier en fut fracassé, et la lame de Durandal, malgré la bonté de sa trempe, pensa se rompre ; elle plia jusqu’à la garde. Toute la force du paladin ne l’empêcha pas d’être renversé lui-même. Un des taureaux lui passa sur le corps, et le foula de ses pieds d’airain. Le guerrier se releva et, les taureaux l’ayant renversé une seconde fois, s’acharnèrent sur lui, brisèrent ses armes de leurs pieds et de leurs cornes ; ils lui donnaient à peine le temps de respirer.

Brandimart, qui souffrait de le voir dans un si grand péril, voulut voler à son secours ; mais la demoiselle le retint, en lui disant qu’il jetterait son ami dans un péril encore, plus affreux, s’il allait le secourir ; qu’il le verrait disparaître à l’instant et, qu’en un mot, un seul chevalier devait mettre à fin cette aventure.

Tout brisé qu’était Roland, il ne perdit point courage. Il ramassa toutes ses forces ; il prit les deux taureaux chacun par un pied, les secoua de ses deux mains avec tant de vigueur, qu’il les renversa l’un sur l’autre. Il saisit ensuite les deux cornes de celui qui était dessus, et les tira d’une telle violence, qu’il les lui arracha ; puis, sans donner le temps à l’autre de se relever, il lui en fit autant. Aussitôt ces deux animaux perdirent toutes leurs forces, et s’enfuirent dans la forêt en mugissant. Quoique le paladin eût beaucoup souffert en ce genre extraordinaire de combat, il avait tant d’impatience de voir la fin de l’aventure, que, sans se reposer, il reprit le cor. Il n’en eut pas sitôt sonné, que la terre trembla sous leurs pas. Elle s’ouvrit et, parmi les feux que ce gouffre poussait abondamment, ils en virent sortir un dragon effroyable pour sa grosseur et pour sa figure. Il avait quatre pieds, tout couverts d’écailles vertes, dures, de même que le reste de son corps, et armés de fortes griffes. Le plus terrible griffon du mont Caucase n’en eut jamais de semblables. Il avait une corne au front, et la gueule plus fendue que celle d’un crocodile. Ses dents étaient longues et tranchantes, et sa langue avait trois pointes affilées comme des flèches. Ses ailes, pareilles à celles des chauve-souris, paraissaient être moins de plumes que de chair, et avaient dix toises d’étendue d’une extrémité à l’autre quand il les déployait. Elles semblaient ne lui avoir été données par la nature, que pour lui aider à traîner une queue d’une longueur prodigieuse, revêtue d’écailles comme tout le reste.

L’intrépide guerrier s’attacha peu à le considérer. Il se pressa d’ouvrir le livre, et il y lut ces paroles : Les écailles du dragon sont impénétrables : va chercher dans sa gueule, au mépris des flammes qu’il vomit, à tarir les sources de sa vie. Si tu le tues, coupe-lui la tête, et arrache ses dents, que tu sèmeras en terre : il naîtra soudain de cette semence des guerriers qui feront tous leurs efforts pour t’ôter la vie. Si tu as le bonheur de les vaincre, tu pourras te vanter d’être la fleur de tous les guerriers du monde. Cependant le dragon s’avançait vers le paladin. À l’approche de ce monstre, Fleur-de-Lys et Léodile effrayées voulurent s’enfuir ; mais la demoiselle qui avait connaissance de toutes ces choses les rassura, en les avertissant que tous ces monstres, et tout ce qu’elles verraient paraître, n’étaient à craindre que pour le chevalier qui les combattait.

Le comte opposa Durandal et son bouclier au dragon, qui venait fondre sur lui les ailes étendues. Le bouclier résista au choc de l’animal, qui le prit entre ses griffes, et le mit en pièces. Roland lui déchargea sur la tête deux ou trois coups d’épée, sans pouvoir entamer les écailles qui la couvraient. Le dragon le choquait impétueusement de sa corne, et lui dardait sa langue à trois pointes contre la peau, qu’il ne pouvait percer à la vérité, mais il la brûlait de ses feux. Roland en souffrait beaucoup. Les plumes qui ombrageaient son casque en furent consumées ; néanmoins, suivant l’avis du livre, comme il vit que le monstre s’avançait sur lui pour l’engloutir, il se hasarda de lui fourrer le bras et l’épée jusqu’à la garde dans sa gueule béante, au travers des flammes qui en sortaient ; ce qu’il fit avec tant de force et de bonheur, que Durandal, traversant le gosier du dragon, alla lui percer le cœur. Malheureusement son bras et sa main en furent tout brûlés ; et, ce qui affligeait davantage le comte, c’est qu’il ne se sentait plus en état de s’en servir : il fut même obligé de laisser tomber son épée, ne pouvant plus la tenir. Il en parut inconsolable ; mais la demoiselle, qui l’avait engagé dans cette entreprise, lui enseigna le moyen de se guérir sur-le-champ. Noble chevalier, lui dit-elle, lavez votre bras dans le sang du dragon. Roland la crut, et son bras devint aussi sain et aussi vigoureux qu’auparavant.

Ensuite il coupa la tête du monstre, il en arracha toutes les dents et, après avoir fait autant de trous dans la terre avec son épée, il les y sema. On vit dans le moment pousser cette semence. Il parut d’abord des plumes, puis des casques, des cuirasses, et enfin des corps tout armés d’un acier poli. Tout cela s’élevait à vue d’œil, et il se formait des guerriers d’une contenance fière et martiale. Il en parut un si grand nombre, qu’un autre que le comte en eût pâli d’effroi. Il y avait des gens de pied et de cheval et, parmi ces derniers, on remarquait des trompettes, des lances et des bannières. Lorsqu’ils furent tous rassemblés, la terre dont ils étaient sortis se referma. Les chevaliers se mirent à la tête ; et, la lance en arrêt, marchèrent contre le paladin, en criant d’une voix terrible : Guerre ! guerre !

Le vaillant fils de Milon ne perdit point de temps, sauta sur Bayard sans mettre le pied à l’étrier, et se mit en état de soutenir l’attaque que ces fiers enfants de la terre venaient lui livrer. Le voilà donc aux mains avec ces malheureux guerriers qui devaient mourir le jour même de leur naissance. Bayard les écrasait de ses pieds, et Durandal fendait boucliers, casques et cuirasses, comme les matières les plus fragiles. Enfin Roland mit à mort toute cette petite armée ; et, à mesure qu’ils tombaient sous ses coups, la terre, leur mère, s’ouvrait pour les recevoir dans ce même sein qui venait de les produire.

CHAPITRE XIII.

Suite de l’aventure du cor enchanté.

LE guerrier, ne se voyant plus d’ennemis, sonna du cor pour passer à la troisième aventure ; mais il ne s’offrit à sa vue qu’une levrette blanche qui, sortant d’entre les arbres de la forêt, vint se coucher à ses pieds. Quoi ! dit alors Roland avec dépit, c’est pour si peu de chose que j’ai souffert tant de peines et de fatigues ? est-ce là ce qui devait me faire tant de plaisir ? Oui, chevalier, lui dit la demoiselle, si vous voulez faire de cette levrette l’usage que je vous enseignerai, vous serez plus heureux qu’aucun monarque de la terre.

Assez près de ce royaume, continua-t-elle, il y a une île qu’on appelle l’île du Trésor. Une nymphe, nommée Morgane la fée, en est la souveraine. C’est elle qui distribue tout l’or qui se répand dans le monde, et qui le fait couler de son île par dessous terre dans les entrailles des montagnes, et le long de quelques fleuves. Cette fée n’est pas seulement la source de toutes les richesses, elle l’est aussi de toute beauté et est, elle-même, est la plus belle dame de toute la terre. Morgane possède un cerf qu’elle laisse aller par le monde, sans craindre de le perdre. Cet animal, qui s’appelle le cerf merveilleux, est le plus riche trésor qu’on puisse avoir en sa possession, puisqu’il change trois fois par jour de bois et de ramures, qui sont toutes de l’or le plus pur, et qui pèsent chacune plus de trois cents livres. Pour être maître de ce cerf, il faut avoir passé par les épreuves que vous venez d’achever. Ce cerf a le don de ne pouvoir être pris que par le moyen de la levrette que vous voyez. Elle le sait trouver partout où il se cache ; elle le fait partir, le suit en aboyant durant six jours sans relâche ; et le septième, elle le ramène sans force et sans haleine au même lieu d’où elle l’a fait partir, et alors on peut le prendre sans peine. Ainsi vous pouvez vous servir de cette levrette en sonnant trois fois du cor, et vous parviendrez à la possession du cerf merveilleux, qui vous donnera de quoi acquérir tous les honneurs et les états auxquels vous voudrez aspirer ; et vous saurez, noble guerrier, qu’avant vous aucun chevalier n’a sonné deux fois du cor enchanté. Plusieurs ont voulu éprouver l’aventure ; mais tous y ont perdu la vie, ou du moins la liberté.

Le généreux Roland, qui ne se souciait nullement de richesses, répondit à ce discours : Belle dame, je ne me repens point de m’être exposé au péril de la mort ; l’honneur d’un guerrier consiste à l’affronter dans l’exercice des armes ; mais, pour les richesses, je ne les estime pas assez pour les souhaiter. Elles ne valent ni la peine que l’on prend à les rechercher, ni les soins que leur conservation nous coûte. C’est pourquoi, gardez la levrette pour ceux qui les chérissent. Il ne sera pas dit que le neveu de Charles le Grand est devenu chasseur de cerf.

Seigneur chevalier, reprit la dame, j’ai oublié de vous avertir que la possession du cerf merveilleux vous donnera le droit de voir le beau visage de la fée, et, peut-être vous en ferez-vous aimer. À ces paroles, le comte sourit et, comme il ne pouvait rien admirer qu’Angélique : Je conviens, repartit-il, que le droit dont vous parlez a de quoi tenter un cœur sensible ; mais pour moi, qui porte les chaînes de la première beauté de l’univers, je ne puis aimer Morgane ; je rejetterais la tendresse de la mère même des Amours. En disant cela, le paladin salua civilement la demoiselle, et lui rendit le cor avec le livre.

Cette demoiselle fut bien mortifiée du mépris que Roland faisait de sa bonne fortune, parce qu’elle aimait un jeune chevalier que le désir d’acquérir de la gloire avait privé de la liberté. Morgane le retenait en son pouvoir avec d’autres guerriers qui avaient succombé dans l’aventure que le comte venait de mettre à fin. La belle, après l’infortune de son amant, avait été consulter une magicienne de ses parentes sur les moyens de le délivrer ; l’enchanteresse lui avait répondu qu’un seul chevalier dans le monde pouvait détruire l’enchantement de la fée, et elle lui avait donné le livre et le cor avec toutes les instructions nécessaires. La demoiselle cherchait ce chevalier que sa parente lui avait dépeint et, en voyant Roland, elle n’avait pas douté que ce ne fût lui.

Le refus que ce paladin faisait de poursuivre ses avantages et de garder la levrette accabla donc de douleur cette malheureuse amante, qui voulut engager Brandimart à finir ce que son compagnon avait si heureusement commencé ; mais Fleur-de-Lys, tout alarmée, pâlit à cette proposition ; elle déclara qu’elle n’y consentirait point, et qu’il ne fallait point à son amant d’autre trésor ni d’autre dame qu’elle. Après une déclaration si précise, Brandimart n’eut garde de sonner du cor ; et ce fut un bonheur pour lui : car dès le moment que le comte eut renoncé à la conquête du cerf merveilleux et de la fée, la levrette avait disparu ; et, avant que de la revoir, l’amant de Fleur-de-Lys aurait été obligé de combattre les deux taureaux et le dragon, que le son du cor n’eût pas manqué de reproduire.

La demoiselle, toute désolée, partit avec le livre et le cor, dans le dessein d’aller consulter sa parente sur ce qui venait d’arriver ; et les chevaliers se disposèrent à retourner avec les dames vers la ville d’Albraque. Brandimart, monté sur Bridedor, prit en croupe Fleur-de-Lys, et Roland se chargea de porter sur Bayard Léodile, qui n’avait point de cheval. Ils étaient déjà en marche, lorsqu’ils rencontrèrent un chevalier de bonne mine, couvert d’armes magnifiques. Le fils de Milon le salua fort civilement, et l’inconnu lui rendit le salut ; mais ce dernier n’eut pas sitôt jeté les yeux sur Léodile, qu’il s’enflamma de colère. Chevalier, dit-il d’une voix haute au guerrier français, la dame qui t’accompagne est la fille du roi Monodant, et la souveraine de mon cœur. Prépare-toi à me la céder ou à la défendre contre moi.

De quelque mérite éclatant que cette princesse soit pourvue, répondit le comte, je n’aspire point au bonheur de la posséder, et je vous la cède, si elle consent à se mettre sous votre conduite. C’est agir et parler en bon chevalier, reprit l’inconnu en souriant, et vous devez par votre prudence éviter bien des mauvaises aventures. Léodile, qui avait reconnu le beau Varamis dans la personne de ce jeune guerrier, l’empêcha de continuer sur ce ton, en lui apprenant qu’il parlait au premier chevalier du monde. En même temps elle lui conta ce qu’elle lui avait vu faire, et le remplit d’admiration par ce récit. Le beau Varamis, honteux d’avoir tenu un discours railleur au paladin, changea de style avec lui ; et ce dernier répondit à ses compliments d’une manière à le confirmer dans l’opinion que Léodile lui avait fait concevoir de son courage ; ils se séparèrent ensuite. La princesse d’Éluth consentit à suivre son amant, qui promit de la conduire chez le roi son père, et les deux autres guerriers continuèrent leur chemin avec Fleur-de-Lys.

CHAPITRE XIV.

La reine Marphise met le siège devant la ville d’Albraque, et Renaud défie Trifaldin sur la mort d’Albarose.

LE vieux Galafrori, les rois Adrian et Balan, Antifort et Hubert du Lion s’étaient réfugiés, avec le reste de leur armée, dans la ville d’Albraque ; ils y réparèrent le désordre que les Tartares avaient fait, et ils la remirent en état de défense.

Le roi du Cathay ne pouvait se consoler de ce qu’après avoir défait l’armée d’Agrican, il se voyait réduit à combattre contre ceux mêmes qu’il avait amenés pour lui servir d’appui ; mais ce qui faisait sa plus grande peine, c’était de n’avoir pu, à la tête d’une armée victorieuse des Tartares, se venger du meurtrier de son fils. Il consulta la princesse, sa fille sur les moyens de punir cet audacieux, qui venait jusque dans ses états insulter à sa douleur. Angélique lui dit qu’elle ne voyait aucune apparence que le meurtrier d’Argail fût au Cathay ; mais, comme Galafron soutenait qu’il n’en fallait pas douter, elle lui repartit que, pour en être mieux éclairci, il n’y avait qu’à s’en rapporter au prince Astolphe, qui savait fort bien ce qui en était. Le roi approuva l’avis. On parla au prince anglais, qui promit de leur dire son sentiment lorsqu’il verrait le guerrier dont il était question.

Pendant ce temps-là, Marphise et les princes de son parti songeaient à poursuivre le châtiment du perfide Trufaldin, et de tous ceux qui prendraient sa défense. Cette insigne guerrière fit marcher son armée vers Albraque, et donna ses ordres pour en commencer le siège.

Le lendemain, dès que le soleil parut, Renaud prit ses armes, s’approcha des murailles de la ville, monté sur Rabican. Il tenait en sa main son cor, qu’il fit retentir pour avertir ceux qui commandaient dans la place qu’il souhaitait de leur parler. Les premiers qui parurent sur la muraille, à ce bruit, firent venir le prince d’Angleterre, qui commandait le plus près de là. Le fils d’Aymon était alors si éloigné de penser à son cousin Astolphe, qu’il lui adressa ces paroles sans le reconnaître : Seigneur chevalier, la noble reine Marphise, les rois Torinde, Uldan, Saritron, et les autres princes alliés, envoient déclarer au roi Galafron et à la princesse sa fille, qu’ils les somment de leur livrer le perfide roi Trufaldin. Dites-leur que s’ils refusent de satisfaire à une si juste demande, nous protestons de ne point lever le siège que nous n’ayons détruit et rasé jusqu’aux fondements la ville et la forteresse.

Tandis que le fils d’Aymon parlait, le prince anglais, qui l’examinait attentivement, le reconnut, et se fit connaître aussi. Après qu’ils se furent témoigné de part et d’autre la joie qu’ils avoient de se revoir, Astolphe demanda au seigneur de Montauban s’il voulait entrer dans la place, afin qu’ils eussent le plaisir de s’embrasser et de se parler sans être entendus. Le prince d’Angleterre sortit aussitôt, et Renaud, après mille caresses mutuelles, lui demanda par quelle aventure il se trouvait si éloigné de la cour de France : à quoi l’autre répondit en peu de mots, en attendant un détail plus circonstancié. Le fils d’Aymon lui raconta, de son côté, tout ce qui lui était arrivé depuis leur séparation, et finit en lui disant qu’il venait pour garder son serment, et venger la mort d’Albarose.

Je suis fâché, lui dit alors Astolphe, que les principaux guerriers d’Angélique se soient engagés à défendre Trufaldin. Renaud demanda si le comte d’Angers était de ce nombre ? Oui, répondit le prince d’Angleterre ; mais il n’est point encore rentré dans la ville. On ne sait ce qu’il est devenu depuis la bataille qui s’est donnée contre les Tartares. Et vous, répliqua le fils d’Aymon, êtes-vous aussi de ceux qui ont entrepris la défense du roi du Zagathay ? Non, repartit Astolphe et, comme ceux qui ont juré de défendre ce monarque sont en grand nombre, je ne crois pas que la princesse au service de qui je me suis dévoué veuille exiger de moi que j’emploie mon épée pour cet indigne prince. Si cela était, je vous avoue que je ne le ferais qu’à regret.

Les deux paladins s’entretinrent encore quelque temps ; après quoi Renaud pressa son cousin d’aller demander à Galafron une réponse à sa déclaration. L’Anglais, qui voulait engager le fils d’Aymon à voir Angélique, lui proposa d’entrer dans la place, pour faire son défi lui-même ; mais Renaud, qui craignait autant la vue de cette princesse qu’elle souhaitait la sienne, ne put jamais s’y résoudre. Il répondit qu’il suffisait qu’il sût par sa bouche la réponse du roi du Cathay. Astolphe, voyant le seigneur de Montauban très ferme dans sa résolution, lui dit d’attendre, et le quitta pour aller trouver Galafron ; mais avant que de parler à ce monarque, il courut chercher Angélique. Elle fut agréablement surprise d’apprendre que son cher Renaud était si près d’elle et, se ressouvenant que Maugis lui avait promis, à la Roche-Cruelle, de lui envoyer au Cathay cet objet si chéri, elle fut sensible à ce service. Comme elle apprit du prince anglais que le fils d’Aymon était encore plus animé que le roi Torinde contre Trufaldin, et que c’était lui que son père avait pris pour le meurtrier d’Argail, elle jugea qu’il était de son intérêt de ne pas détromper Galafron. Si le roi, disait-elle, est désabusé, il perdra tout ressentiment contre Renaud et, pour se délivrer d’un siège qui ne se fait plus qu’au sujet de Trufaldin, il livrera ce traître à ses ennemis ; et le prince de Montauban, après avoir consommé sa vengeance, se hâtera de quitter ce pays, que ma présence lui rend odieux.

La princesse pria donc Astolphe de laisser Galafron dans son erreur. Le paladin le lui promit et, lorsqu’il rapporta au roi du Cathay la déclaration du seigneur de Montauban, il souffrit qu’Angélique ajoutât que le chevalier qui portait la parole, de la part de Marphise et de ses alliés, était, selon toutes les apparences, le vainqueur d’Argail. Elle irrita par ce moyen la haine que son père avait déjà pour Renaud. Ce vieux roi n’écouta que son ressentiment, et prit la résolution de ne point livrer Trufaldin. Il assembla ceux qui avaient juré de défendre ce monarque, et leur dit avec beaucoup de vivacité : Braves guerriers, sera-t-il dit que nous abandonnerons à la fureur de ses ennemis un roi qui le premier de tous a embrassé notre défense contre les Tartares ? Ah ! qu’il ne nous soit point reproché que la crainte d’un siège nous ait fait commettre une action si lâche ! Allons, courons plutôt attaquer ceux qui veulent nous forcer d’être des ingrats.

Il se tut à ces mots, pour entendre ce qu’ils lui répondraient ; et ils ne manquèrent pas de l’assurer tous qu’ils défendraient avec ardeur le roi Trufaldin, ainsi qu’ils l’avaient juré à la princesse. Ensuite Antifort et Hubert du Lion furent nommés pour aller porter cette réponse à celui qui l’attendait. Astolphe les y conduisit. Les deux chevaliers d’Angélique s’acquittèrent de leur commission d’une manière qui surprit le fils d’Aymon. Il ne pouvait comprendre comment des cœurs nobles se rendaient protecteurs du crime. Il leur demanda s’ils ignoraient les trahisons du prince dont ils se rendaient l’appui. Ils répondirent que non, mais qu’il leur suffisait qu’ils fussent engagés d’honneur à le défendre.

Quiconque, reprit Renaud, ne punit point un traître lorsqu’il le peut, est coupable lui-même de la trahison qu’il soutient ou qu’il tolère… C’est une question que nous laissons à décider aux docteurs, interrompit Hubert du Lion ; pour nous, nous ne savons décider que le fer à la main. Il faudra donc s’y résoudre, interrompit à son tour le seigneur de Montauban, un peu piqué de cette réponse, et nous ne serons peut-être pas moins propres que vous à cette sorte de décision. Je le veux croire, dit alors Antifort, mais vous y aurez vous-même plus d’affaire que vous ne pensez, puisque vous aurez cette question à discuter avec le comte d’Angers lui-même.

Il me sera sensible, je l’avoue, répliqua le fils d’Aymon, de voir la valeur de ce grand guerrier indignement occupée à la défense d’un perfide ; mais, quelque éclatante que soit cette valeur, elle ne m’empêchera pas d’entreprendre la punition d’un monstre qui n’est connu que par mille cruautés. Le ciel veut enfin qu’il périsse, et peut-être m’a-t-il choisi pour être le ministre de ses vengeances. Renaud acheva ces dernières paroles comme par un mouvement inspiré d’en haut, qui le fit paraître en ce moment quelque chose de plus qu’un homme.

Ces guerriers réglèrent ensuite les conditions du combat. Il fut décidé qu’il y aurait une trêve entre les deux partis, et que le lendemain, dès le lever de l’aurore, les défenseurs de Trufaldin amèneraient ce roi dans le camp de la reine persane, pour être le spectateur et le prix du combat. Après cette convention, Antifort et Hubert du Lion rentrèrent dans Albraque, et laissèrent ensemble les deux cousins. Alors Renaud dit au prince anglais : Voudrez-vous aussi me combattre pour le roi du Zagathay ? Non, répondit Astolphe en fiant et, si je me bats contre vous, ce sera pour un sujet bien différent. Le seigneur de Montauban lui demanda ce que c’était. C’est une confidence, repartit son cousin, que je n’ai pas le loisir de vous faire à présent ; mais je vous la ferai dans votre camp même, puisque la trêve peut me le permettre. Renaud voulut l’obliger à s’expliquer ; mais l’Anglais s’en défendit ; et, après l’avoir embrassé, le quitta pour aller rendre compte à la princesse de ce qui venait de se passer.

CHAPITRE XV.

Combat de Renaud contre les défenseurs de Trifaldin, et de quelle manière il fut interrompu.

À peine le jour suivant commençait à blanchir, que le son éclatant du clairon réveilla les guerriers d’Albraque, qui se disposèrent aussitôt à la défense de Trufaldin. Lorsqu’ils furent armés, ils voulurent le mener avec eux au lieu du combat ; mais ce lâche roi, plus accoutumé à sacrifier à ses cruautés des vies innocentes qu’à exposer la sienne, refusa d’y aller. Ses braves défenseurs lui représentèrent qu’ils s’y étaient engagés par serment, et qu’ils l’obligeraient d’y venir par force plutôt que de manquer de parole. La contestation devenant vive, Angélique et Galafron décidèrent que Trufaldin avait tort, et qu’il fallait bien qu’il fût présent à un combat qui ne se faisait que pour lui.

Les princes se saisirent donc de ce roi et, le mettant au milieu d’eux pour s’en assurer davantage, ils prirent avec lui le chemin du quartier de la reine persane. Galafron et la princesse sa fille voulurent les accompagner, l’un pour animer les guerriers d’Albraque contre le chevalier qu’il prenait pour le meurtrier de son fils, et l’autre pour jouir de la vue de ce même chevalier, qui était moins le vainqueur d’Argail que le sien.

Ils se firent escorter par mille chevaliers, pour soutenir la majesté de leur caractère. Marphise et tous les princes de son parti s’avancèrent avec un pareil nombre, sitôt qu’on les vint avertir que les guerriers d’Albraque approchaient. Quand ils furent à une distance qui leur permettait de se distinguer, le seigneur de Montauban, avec la permission de la reine, s’avança au petit pas vers le roi du Cathay, pour voir si l’on tenait ce qui avait été promis. Les deux fils du marquis Olivier furent détachés pour aller à sa rencontre, et ils avaient entre eux deux Trufaldin. En approchant de Renaud, Grifon, qui regardait fixement ce guerrier, dit à son frère Aquilant : Examine bien ce chevalier ; pour moi, plus je le considère, plus je crois voir en lui le noble fils d’Aymon. Il lui ressemble en effet parfaitement, répondit Aquilant le Noir et, s’il était monté sur Bayard, je ne douterais pas que ce ne fût lui. Nous en serons bientôt éclaircis, reprit Grifon. Un moment après ce discours, ces deux frères joignirent Renaud, et le reconnurent ; ils s’embrassèrent à plusieurs reprises, et se témoignèrent la joie qu’ils avaient de se revoir.

Comme ils étaient parents et amis, ils auraient fort souhaité de n’en pas venir aux mains ensemble ; mais des serments contraires, et qu’ils ne pouvaient violer, liaient les uns et les autres. Ils firent pourtant tous leurs efforts pour se persuader mutuellement de se désister de leur entreprise. Brave Renaud, disait Grifon, tu dois savoir que neuf fameux guerriers, dont mon frère, et moi sommes les plus faibles, ont juré qu’ils défendront le roi Trufaldin contre tous ses ennemis. De quelque valeur que le ciel t’ait doué, tu succomberas sous nos coups. C’est à regret, répondit le fils d’Aymon, que je me vois réduit à vous combattre ; mais rien ne m’en peut dispenser. Après cet entretien, ces guerriers se séparèrent.

Les deux frères allèrent dire à leurs compagnons que le chevalier qui les avait défiés était prêt à se battre. Là-dessus ils réglèrent entre eux leur rang ; car ils auraient eu honte d’attaquer ensemble un seul homme. Hubert du Lion fut le premier. Il avait une force extrême, et il était sans contredit un des meilleurs chevaliers de son temps. Les deux troupes ennemies s’étant avancées à cent pas l’une de l’autre pour voir le combat, le seigneur de Montauban et Hubert du Lion se détachèrent chacun de son côté et, mettant la lance en arrêt, ils coururent tous deux, et se rencontrèrent furieusement. Le guerrier d’Albraque eut du désavantage ; il fut étourdi du choc et considérablement ébranlé ; cependant il ne quitta pas les arçons. Pour Renaud, il passa plus ferme en selle qu’un écueil que battent inutilement les flots impétueux de la mer. Ils mettent l’épée à la main, et commencent à se porter des coups furieux. Ils tranchent en peu de temps écus, mailles et plastrons ; mais on s’aperçut bientôt que le fils d’Aymon surpassait de beaucoup son ennemi, tant en adresse qu’en force. Hubert du Lion fut blessé en tant d’endroits, qu’il se laissa tomber de faiblesse.

Le roi Adrian vole à son secours, et s’imagine qu’il va renverser Renaud du choc de sa lance ; mais il est renversé lui-même, son cheval n’ayant pu résister au choc de Rabican. Grifon prit sa place. Ce généreux chevalier ne voulut point se servir de sa lance, parce que Renaud n’en avait plus. On voyait aisément qu’il n’allait qu’à regret à ce combat. Il ménagea d’abord son ennemi, qui, piqué de le voir soutenir une si mauvaise cause, le mit en désordre par deux ou trois coups de Flamberge. Le fils d’Olivier sentit succéder en lui la colère aux mouvements de tendresse. Il employa toutes ses forces, non seulement à se défendre, mais même à mettre en péril la vie d’un si rude adversaire.

Leur combat fut dangereux, et dura longtemps sans avantage ; si le seigneur de Montauban faisait éclater plus de force et de légèreté, l’autre était mieux armé et, ne pouvant être blessé, il tirait souvent du sang de son ennemi ; néanmoins Renaud lui faisait perdre quelquefois le sentiment par la pesanteur de ses coups ; enfin Grifon, frappé de Flamberge, en fut tout étourdi, et son coursier, dont il avait laissé tomber la bride, l’emporta au travers des champs, tandis que, penché sans connaissance sur le cou de cet animal, le sang sortait à gros bouillons du nez et des oreilles de ce malheureux chevalier, dont l’épée, qu’une chaîne attachait à son bras, traînait à terre. Quoiqu’il fût dans ce triste état le fils d’Aymon ne laissa pas de le poursuivre pour achever sa victoire ; et Rabican l’aurait bientôt atteint, si le brave Aquilant, qui craignit pour son frère, ne se fût pressé de se mettre entre eux deux. Il se jeta comme un lion rugissant sur Renaud, et le fit chanceler dans la selle d’un terrible coup qu’il lui porta ; mais le seigneur de Montauban, serrant Flamberge en sa main, et grinçant les dents, s’abandonna sur lui, et le chargea de tant de coups redoublés, qu’il ne lui donnait pas le temps de se reconnaître. Clarion, voyant ainsi maltraiter son camarade, piqua contre son ennemi, et, l’atteignant de sa lance par derrière, il l’ébranla de telle sorte, qu’il pensa lui faire quitter les arçons.

Alors la courageuse Marphise, irritée de cette supercherie, partit comme un éclair. Elle poussa son cheval sur Clarion, qui revenait sur Renaud après avoir fourni sa carrière, et le frappa d’un si pesant coup d’épée, qu’elle le jeta tout étourdi sur la poussière ; puis remarquant que Grifon avait repris ses esprits, et se disposait à se venger, elle courut au-devant de lui pour l’en empêcher. Comme il était outré de rage, et que la reine surpassait en force tous les guerriers de son temps, ils commencèrent un combat à faire frémir tous ceux qui en furent témoins.

Pendant qu’ils étaient aux mains, le roi du Zagathay, alarmé de l’avantage que Marphise et Renaud semblaient avoir sur ses défenseurs, tremblait comme une feuille qu’agite le vent et, dans sa crainte, voulant se soustraire au péril qui le menaçait, tandis que tout le monde était attentif aux combats qui se livraient, il poussa son cheval vers Albraque ; il courut à toute bride se réfugier dans la forteresse, établissant toute sa sûreté dans le retour du comté d’Angers.

On ne s’aperçut pas d’abord de sa fuite, tant on était occupé de part et d’autre de ce qui se passait ; le premier qui prit garde que ce roi n’était plus où il devait être fut le prince Astolphe. Comme il ne voyait qu’à regret le combat de Renaud contre le fils du marquis de Vienne, il fut bien aise d’avoir un prétexte pour l’interrompre. Il s’approcha du fils d’Aymon. Courageux Renaud, lui dit-il, que vous sert de vous battre contre vos plus chers amis, si vous perdez le fruit de votre vengeance ? Le traître qui fait le sujet de votre différent vient de vous échapper, et sa fuite dans Albraque le met à couvert de votre ressentiment.

À ces paroles du prince anglais, Renaud et Aquilant s’arrêtèrent et, le premier, regardant l’autre d’un air fier, lui reprocha qu’on manquait à la convention. Le fils d’Olivier s’excusa sur ce que son frère et lui étant engagés au combat, ils n’avaient pu veiller sur Trufaldin, et que c’était la faute de leurs compagnons, s’il avait pris la fuite. Astolphe proposa une suspension d’armes jusqu’à ce qu’on eût ramené ce lâche roi et, dans la vue de servir Angélique auprès du seigneur de Montauban, il s’offrit à demeurer avec lui pour otage du retour de Trufaldin. Renaud y consentit avec joie, car il aimait son cousin pour sa gentillesse.

Voilà de quelle manière le combat de Renaud et d’Aquilant fut interrompu, mais on eut plus de peine à séparer Marphise et Grifon. Elle avait de l’avantage sur lui, et ne pouvait souffrir qu’on lui vînt enlever une victoire qui lui paraissait certaine. Elle cessa pourtant de combattre, sur l’assurance qu’on lui donna que les mêmes guerriers reviendraient le lendemain avec le roi du Zagathay. Après cela, Galafron et sa fille s’en retournèrent dans leur ville avec leurs chevaliers. Ils y firent porter Hubert du Lion, que ses blessures mettaient hors d’état de s’y transporter lui-même. Le vieux roi du Cathay était indigné de la lâcheté de Trufaldin, qui, bien qu’encore jeune, n’osait combattre, ni même soutenir la vue du péril où il jetait ses défenseurs. Il jura qu’il l’obligerait de revenir le lendemain, et qu’il le ferait garder à vue.

CHAPITRE XVI.

Retour de Roland à Albraque, et des mouvements qui l’agitèrent quand il apprit que Renaud était au Cathay.

AUSSITÔT que Galafron fut de retour à Albraque, il y vit arriver le comte d’Angers avec Brandimart et Fleur-de-Lys. À voir ce paladin, il ne paraissait pas que son absence eût laissé sa valeur oisive. Ses armes étaient toutes découpées, et sa cotte d’armes, son panache et le cimier de son casque brûlés ; il n’avait ni lance ni écu et, néanmoins, sa contenance était telle en cet équipage, qu’on jugeait aisément qu’il devait être la fleur de tous les guerriers de l’univers.

Le roi du Cathay, qui ne l’avait point vu depuis que ce chevalier l’avait tiré des mains d’Argante, fut transporté de joie de le revoir. Il ne craignit plus rien dès ce moment. Toutes les forces de Marphise et de ses alliés lui parurent impuissantes, tant qu’il aurait cet insigne guerrier pour défenseur. Et lorsqu’il apprit de Brandimart que le comte avait privé de la vie Agrican, sa confiance en augmenta encore. Trufaldin même, malgré sa timidité naturelle, se sentit tout rassuré quand il le vit de retour. Pour la princesse, elle en eut aussi beaucoup de joie ; mais comme le comte d’Angers avait fait serment de défendre le roi du Zagathay, elle appréhendait que ses forces incomparables ne devinssent funestes à Renaud. Dans cette appréhension, et pour détourner le péril qui menaçait une tête si chère, elle se proposa d’engager Roland à combattre contre la reine persane. Pour y réussir, elle tint ce discours à ce paladin : Fameux chevalier, dont la valeur a toujours été mon appui dans les infortunes qu’une beauté funeste m’a attirées, cesserez-vous de me défendre lorsque le sort me suscite une ennemie plus redoutable que tous les guerriers du monde. La terrible Marphise s’est unie contre nous avec Torinde ; elle a juré la mort de Trufaldin et ma propre perte. Vous pouvez seul me rassurer en allant la combattre, et c’est une chose que j’attends de l’affection que vous avez pour moi.

Ma princesse, répondit Roland, je vous ai consacré mes services ; pouvez-vous penser que je vous abandonne, quand vos états et vos jours sont en péril ? Ah ! je vous défendrai contre Marphise et contre l’univers entier. Je vous l’avouerai pourtant, j’ai quelque répugnance à tourner mes armes contre une personne de votre sexe. Ma gloire en gémit, mais vous m’êtes plus chère que ma gloire même. Il s’agit de votre sûreté, je n’écoute plus rien.

Angélique fut satisfaite de la réponse de Roland et, pour l’animer encore davantage, elle l’assura que ses yeux seraient témoins de tous les hauts faits d’armes qu’il ferait pour la défendre et pour l’acquérir. Quel effet ne produisit point une espérance si charmante sur le cœur de l’amoureux paladin ! Elle était capable de lui faire entreprendre la conquête de toute la terre. Après avoir quitté la belle Angélique, il rencontra ses deux neveux, qui lui apprirent que Renaud était devant Albraque. À cette nouvelle, le comte changea de couleur ; la jalousie s’empara de son âme : Eh ! que vient-il faire ici, dit-il aux fils d’Olivier ? Il paraît un des plus ardents à poursuivre la mort de Trufaldin, répondit Aquilant. C’est tout ce que nous en savons. Ah ! je ne sais que trop, moi, interrompit Roland d’un ton animé, quel motif l’attire au Cathay ; mais qu’il ne s’attende pas que je souffre tranquillement qu’il vienne traverser mon amour.

Le fils de Milon n’en dit pas davantage. Il quitta les deux frères et, comme il était déjà tard, il alla se renfermer dans sa chambre, où il se jeta sur son lit ; mais il ne put dormir de toute la nuit, tant il avait de peine à calmer ses transports jaloux. Il trouvait que le soleil tardait trop longtemps à ramener le jour, car il brûlait d’impatience de combattre contre Marphise, pour en venir ensuite aux mains avec un audacieux rival qu’il voulait obliger par la force des armes à renoncer à la conquête d’Angélique. Je ne puis douter, disait-il en lui-même, qu’il ne soit venu au Cathay, comme moi, pour chercher la fille de Galafron. Je me souviens qu’il était plus ardent qu’un autre à vouloir combattre pour sa possession contre le prince Argail. Aurait-il changé de sentiment ? Ah ! cela n’est pas possible ! Cependant, ajoutait-il en se reprenant, s’il aimait encore la princesse, serait-il dans le parti de Marphise, et poursuivrait-il avec tant d’animosité la mort de Trufaldin, que Galafron protège ? Roland, agité de ces divers mouvements, ne savait que penser de l’arrivée de Renaud ; et il se proposa de s’éclaircir le jour suivant d’une chose si importante pour son repos.

D’un autre côté, les paladins Astolphe et le fils d’Aymon étaient dans une occupation bien différente. Ils s’entretenaient ensemble d’Angélique. Le prince d’Angleterre, étonné de voir son cousin prévenu contre la plus fameuse beauté du monde, lui en demanda la raison. Je l’ignore moi-même, lui dit Renaud, et je n’en suis pas moins surpris que vous. Lorsque cette princesse parut à la cour de France, je fus ébloui comme les autres de l’éclat de ses charmes, et je brûlai d’un ardent désir de la posséder. Cependant, vous le dirai-je, dans le même temps que je vole après elle pour lui déclarer mon amour, je sens tout à coup s’éteindre en moi cette ardeur qui m’enflammait, et la plus vive aversion succéder à ma tendresse. Ce n’est pas tout ; Angélique m’a retiré d’un péril où j’aurais indubitablement perdu la vie sans son secours, et j’ai payé ce service de la plus grande ingratitude. Je vois toute mon injustice ; mais il n’est pas en mon pouvoir de changer les mouvements de mon cœur. Plaignez-moi donc, mon cher Astolphe, et ne me reprochez plus un crime involontaire. L’Anglais, désespérant de vaincre l’aversion que Renaud lui marquait pour Angélique, cessa de lui parler de cette princesse.

CHAPITRE XVII.

Second combat au sujet de Trufaldin.

LE jour suivant, dès que l’aurore parut, les guerriers d’Albraque sortirent de la forteresse. Le comte d’Angers marchait à leur tête entre les deux fils d’Olivier. Galafron et sa fille les suivaient avec la belle Fleur-de-Lys et Sacripant, pour être spectateurs du combat. Le vieux roi du Cathay eut soin de faire conduire Trufaldin. Sacripant, qui n’aimait pas ce traître, se chargea de veiller sur lui.

Sitôt que Marphise et les princes de son parti aperçurent les guerriers d’Angélique, ils allèrent au-devant d’eux ; mais ils s’arrêtèrent à moitié chemin pour les attendre. L’on avait fait de profonds fossés autour d’un grand champ qui devait être le lieu du combat : on ne se contenta pas de cette précaution ; on prit toutes les mesures nécessaires pour s’assurer de la personne de Trufaldin. Il fut arrêté qu’aucun chevalier ne prendrait la défense de ce roi, hors ceux qui avaient fait serment de le défendre. Après cela, l’on ne songea plus de part et d’autre qu’à combattre.

Le comte d’Angers, pour tenir parole à sa princesse, s’approcha de la reine persane ; il s’inclina profondément sur l’arçon de la selle, et lui dit avec respect : Grande reine, vous voyez devant vous le comte Roland. Je me suis dévoué au service de la princesse Angélique et, comme vous avez juré sa perte, aussi bien que celle du roi Trufaldin, que j’ai promis de défendre contre tous ses ennemis, je ne puis manquer d’attirer sur moi votre courroux. J’avoue à votre majesté que c’est avec une peine extrême que je me vois forcé de faire tomber mes coups sur une personne de votre sexe, et surtout sur une princesse dont j’admire avec tout l’univers le courage et les vertus ; mais l’honneur et mes serments m’en font une loi. D’ailleurs, si je puis échapper de vos vaillantes mains, cela sera plus glorieux pour moi que toutes les victoires que j’ai remportées dans le cours de mes aventures, et que la mort même d’Agrican.

À ces dernières paroles du paladin, il s’éleva un murmure confus parmi les Tartares et les Carismiens qui les entendirent. Les rois Torinde, Uldan et Saritron furent près d’éclater ; mais la présence de la reine les en empêcha, et ils attendaient avec impatience la réponse que cette princesse ferait à Roland. Voici ce qu’elle lui répondit : Fameux comte, le bruit de tes exploits glorieux m’avait remplie d’un désir violent de te voir, et plus encore de m’éprouver contre toi. Je loue le ciel de t’avoir rencontré ; mais en trouvant un guerrier digne de ma valeur, je vois à regret que ton courage se consacre indignement à la défense d’un traître et de la princesse qui le protège ; prépare-toi à te défendre toi-même, et prends garde à mes coups.

À ces mots, la guerrière prit sa lance, et s’éloigna pour revenir fondre sur le comte, qui, de son côté, fit la même chose. Leur choc fut terrible, les échos des environs en retentirent et, les fortes lances volant en éclats, comme si elles eussent touché deux tours, les combattants se tinrent fermes dans les arçons. On eût dit qu’ils n’avaient fait aucun effort. Ils revinrent l’un sur l’autre, et commencèrent à se porter les plus effroyables coups. Pendant qu’ils se battaient avec la dernière fureur, les guerriers des deux partis se lassant d’être oisifs et simples spectateurs d’une querelle qui les intéressait tous, s’avancèrent les uns sur les autres.

Le seigneur de Montauban courut contre Brandimart, qui se trouva le plus près de lui, et ces deux illustres chevaliers rompirent leurs lances jusqu’à leurs gantelets, sans s’ébranler l’un l’autre. Prasilde et Irolde s’attachèrent au roi Balan et à Clarion. Torinde combattit contre le roi Adrian ; et les deux fils d’Olivier eurent affaire aux rois Uldan et Saritron. Il n’y eut qu’Antifort de la Blanche-Russie qui, ne voyant personne qui lui fût opposé, demeura sans occupation. Il attendait que quelqu’un de ses compagnons eût besoin de secours, et il n’attendit pas longtemps. Prasilde pressait vivement le roi Balan, qui, perdant beaucoup de sang d’une blessure qu’il avait à l’épaule, ne se défendait plus que faiblement. Antifort alla prendre la place de ce dernier, qui courait un extrême péril, s’il n’eût été secouru.

D’une autre part, les rois Uldan et Saritron, quoique doués d’une grande force, ne pouvaient résister aux deux frères armés d’armes enchantées ; mais Torinde, qui venait de mettre hors de combat le roi Adrian, accourut à leur aide. Brandimart et Renaud, tous deux montés sur des chevaux admirables, et tous deux à peu près de même force, se maintenaient l’un contre l’autre avec un égal avantage. Il arriva néanmoins que Brandimart, frappé d’un coup de Flamberge, appliqué avec vigueur sur le haut du casque, plia tout étourdi sur l’arçon de sa selle. Bridedor, qui sentit en ce moment sa bride lâchée, l’emporta par la campagne en cet état. Il passa près de Roland qui l’aperçut, et qui, venant alors de mettre en désordre la reine Marphise par un coup pesant qu’il avait déchargé sur elle, se hâta de le secourir. Il poussa Bayard vers ce cher ami, et se présenta l’épée haute devant Renaud, qui le poursuivait. Le seigneur de Montauban, qui n’était déjà que trop piqué contre son cousin, de ce qu’il avait embrassé la défense de Trufaldin, ne refusa point le combat. Le comte et lui commencèrent à se frapper avec autant d’animosité que s’ils eussent été ennemis mortels.

Sur ces entrefaites, la reine persane reprit ses esprits : elle brûle de se venger et, ne retrouvant plus Roland, elle le cherche des yeux, le découvre, et court après lui de toute la vitesse de son coursier. Elle était près de le joindre, lorsque Griffon, qui venait de renverser le roi Uldan aux pieds de son cheval, se trouva devant elle, et l’attaqua. Cette furieuse princesse fut d’abord irritée de voir suspendre sa vengeance ; mais elle se sentit consolée de cet obstacle, quand elle reconnut, dans le téméraire qui l’osait arrêter, un des deux guerriers qui lui avaient causé tant de peine le jour précédent. Elle se jette avec furie sur lui ; et, dans l’extrême colère qui la possède, elle le frappe avec tant de force, qu’elle le renverse sans sentiment sur la croupe de son cheval.

Marphise, après avoir ainsi traité Grifon, demeura quelques moments incertaine si elle retournerait sur lui, ou si elle poursuivrait son premier dessein. Aquilant la tira de cette incertitude, en arrivant au secours de son frère. Il vint fondre sur la reine avec tant d’ardeur, qu’il l’étourdit d’un pesant coup qu’il lui déchargea sur l’armet ; ce qui donna le temps à Grifon de reprendre ses sens. La confusion qu’eut celui-ci du péril qu’il venait de courir renouvela sa fureur. Il se jette sur Marphise encore mal affermie du coup qu’elle avait reçu d’Aquilant. Les deux frères enferment entre eux la guerrière, qui, comme une lionne furieuse entre deux tigres, les occupait l’un et l’autre.

CHAPITRE XVIII.

Suite du combat précédent, et comment Renaud punit Trufaldin.

 

Si tous les combats particuliers dont on vient de parler méritaient l’attention des spectateurs, ce n’était rien en comparaison de celui des deux cousins. Le fils d’Aymon résistait avec une vigueur étonnante aux efforts de Roland ; et soit que, combattant pour une juste cause, il reçût du ciel de nouvelles forces, soit que, connaissant à quel ennemi il avait affaire, il ramassât, pour ainsi dire, tout son courage, il donnait beaucoup de peine au comte d’Angers. Quoique ce dernier ne pût être blessé, il n’avait pas encore sur l’autre le moindre avantage, lui qui en avait d’ordinaire sur tous les autres guerriers du monde.

Dans le temps qu’ils étaient acharnés l’un sur l’autre, il arriva que la reine persane, après avoir fait perdre le sentiment à Aquilant, poursuivait ce chevalier, que son cheval emportait dans la campagne. Cette guerrière passa près des deux paladins. Roland, qui vit le péril que courait son neveu, quitta Renaud pour aller charger la reine, et il recommença avec elle le combat qui avait été interrompu. Le seigneur de Montauban ne se vit pas plutôt libre, qu’il poussa son cheval vers l’endroit où il savait qu’était Trufaldin. Ce lâche monarque pâlit d’effroi à son approche et, ne pouvant échapper, il implora dans sa crainte l’assistance de ceux qui l’entouraient. Mais le roi de Circassie lui déclara que personne ne pouvait prendre sa défense, que ceux qui l’avaient embrassée par serment. Trufaldin donc réduit à se défendre lui-même, tira son épée d’une main tremblante, et parut vouloir faire tête au fils d’Aymon ; néanmoins, quand il l’eut vu de près, il ne put soutenir sa vue ; la frayeur le saisit, et ce lâche prince prit la fuite du côté du comte d’Angers, en criant à haute voix à ses défenseurs : Au secours ! au secours ! vaillants chevaliers, souvenez-vous de votre serment.

Renaud le poursuivait malgré ses cris, et il était près de le joindre lorsque les deux frères, volant au secours de Trufaldin, dont ils n’étaient pas éloignés, s’opposèrent aux desseins du seigneur de Montauban, qui força bientôt cet obstacle ; car il étourdit Grifon d’un coup de Flamberge, et heurtant Aquilant avec impétuosité du poitrail de Rabican, il culbuta homme et cheval. Il poussa ensuite vers Trufaldin, qu’il eut bientôt atteint. Il le prit par le bras, l’enleva de dessus son cheval comme un léger fardeau, et, le mettant en travers sur le cou de son coursier, il l’emporta à un bout du champ, où se trouva par hasard le cheval du roi Uldan, qui broutait les feuilles d’un buisson, après avoir perdu son maître, que Grifon avait renversé. Renaud s’approcha de cet animal, ôta sa bride et les courroies de sa selle, et en lia Trufaldin par les pieds à la queue de Rabican ; mais il le lia si fortement qu’il eût été difficile de l’en détacher. Après quoi, remontant sur Rabican, il se mit à courir par la campagne, traînant le traître les jambes en haut et la tête en bas, et criant à haute voix : Accourez, chevaliers d’Albraque ; accourez, le roi Trufaldin implore votre secours.

Brandimart quitta le combat où il était engagé contre Torinde, pour courir vers le malheureux roi du Zagathay ; mais, quoique Bridedor fût un des meilleurs chevaux du monde, il ne pouvait atteindre Rabican. Les fils d’Olivier, qui s’étaient remis de leur désordre, poursuivirent aussi Renaud fort inutilement. Le fils d’Aymon se jouait d’eux : tantôt il les laissait approcher et, lorsqu’ils se flattaient de le pouvoir rejoindre, ils se trouvaient plus éloignés de lui que jamais. Enfin il poussa son cheval vers le comte d’Angers, qui combattait contre Marphise ; il passa entre eux deux, en disant à Roland d’un air insultant : Comte, reçois de mes mains ce roi si respectable que tu t’es chargé de défendre, et que tu préfères à tes meilleurs amis ; ensuite il continua sa course jusqu’à ce que le misérable corps qu’il traînait fût entièrement démembré, et qu’il n’en restât plus aucune partie à la queue de Rabican.

Le fils de Milon devint furieux lorsqu’il s’aperçut de ce que Renaud venait d’exécuter ; et son cœur, peu accoutumé à dévorer des affronts, semblait, comme le mont Etna, exhaler des flammes. Il quitta la reine persane, poussa Bayard avec impétuosité contre son cousin, qui lui était alors aussi odieux qu’il lui avait autrefois été cher. Le seigneur de Montauban, satisfait d’avoir si glorieusement consommé sa vengeance, cessa de courir et, s’approchant au petit pas du comte, il voulut le dissuader de combattre : il lui représenta qu’il était désormais inutile de prendre le parti de Trufaldin, dont le ciel venait de disposer, et qu’il le suppliait de lui rendre son amitié, dont il ne s’était point rendu indigne. Roland était trop hors de lui-même pour goûter tout ce que son cousin lui dit de touchant sur ce sujet : il le défia sans lui répondre et se jeta sur lui avec la dernière fureur. Le fils d’Aymon, piqué de lui voir si peu de raison, se défendit avec autant de vigueur qu’il était attaqué.

La reine Marphise suivit Roland ; mais les deux frères, que la mort de Trufaldin dispensait de courir après Roland, arrêtèrent cette princesse, qui tourna contre eux ses armes redoutables. Ainsi, malgré le trépas du perfide qui aurait dû finir les différends, tous ces guerriers recommencèrent à combattre les uns contre les autres avec plus d’animosité que jamais. Les deux cousins surtout se frappaient d’une manière étonnante. Si le comte d’Angers avait plus de force, le seigneur de Montauban était plus léger et plus adroit ; la légèreté de Rabican semblait ajouter encore à celle de son maître. Enfin ces deux chevaliers se battaient depuis longtemps sans avantage, lorsque Renaud, d’un coup de Flamberge, fit plier la superbe tête de Roland. Ce dernier, pour s’en venger, déchargea sur le casque de Membrin un coup de Durandal si pesant, que le fils d’Aymon en perdit connaissance. Le comte allait redoubler, si Bayard, qui voulut sauver Renaud, n’eût reculé ; de sorte que Roland, voyant qu’il ne pouvait manier à sa volonté ce raisonnable animal, piqua vers Brandimart avec lequel il changea de cheval. Son cousin reprit ses esprits pendant ce temps-là, et revint sur lui en poussant Rabican avec tant d’impétuosité, qu’il pensa renverser Bridedor. Ces deux incomparables guerriers, animés d’une fureur nouvelle, en vinrent aux mains, et Durandal une seconde fois priva de sentiment Renaud, qui, penché sur le cou de son coursier, les bras pendants, et versant du sang par le nez et par la bouche, allait céder la victoire à son ennemi. La légèreté seule de Rabican, qu’il n’était pas aisé de joindre, et qui emportait le fils d’Aymon dans la campagne, sauva la vie à ce guerrier ; car le comte ne pouvait l’atteindre, quoiqu’il courût de toute la vitesse de son cheval pour achever sa vengeance. Comme ce dernier passa près d’Angélique, dont le cœur gémissait de voir le péril où se trouvait l’objet de son amour, cette princesse l’arrêta : Mon cher comte, lui dit-elle, suspendez, de grâce, les mouvements de votre colère ; vous devez même perdre tout ressentiment. La querelle est finie par la mort du lâche roi que vous défendiez. Le ciel, en punissant ce traître malgré tous vos efforts, fait voir que rien ne saurait échapper à sa justice. Je n’ai plus rien à craindre non plus de la reine Marphise, qui m’a fait assurer qu’elle n’était notre ennemie qu’à cause de Trufaldin. Vous êtes donc libre, et vous pouvez dès ce moment m’accorder une chose que j’ai à vous demander. Je viens d’apprendre qu’une princesse de mes amies est dans un péril très pressant. Sachez que tout intérêt cède dans mon cœur à celui de la sauver ; mais le moindre retardement lui peut être funeste ; et, si vous voulez la délivrer à ma considération, il n’y a pas de temps à perdre.

Grande princesse, lui répondit le paladin, vous n’ignorez pas quel est l’empire que vous avez sur moi. Daignez m’instruire de ce qu’il faut que je fasse. Vous saurez, reprit Angélique, qu’une des plus cruelles magiciennes du monde a produit, par son art, un jardin où brillent, dit-on, cent beautés différentes, qui surpassent l’effort de la nature. Un affreux dragon en garde la première porte, et Falerine, c’est le nom de la magicienne, nourrit ce monstre de sang humain. Cette barbare, qui est parente de Marquinor, et qui gouverne en son absence le royaume d’Altin, fait arrêter tous les chevaliers et les dames qui passent dans ses états, et les donne à dévorer au dragon. Une princesse de mon sang, et qui m’est aussi chère que moi-même, est tombée avec son amant entre les mains de cette enchanteresse, qui, dans ce moment peut-être, va les livrer au monstre. Il n’y a que vous seul, fameux guerrier, que je croie capable de délivrer tant d’infortunés qui doivent périr si cruellement.

Je suis prêt à partir, répliqua le comte d’Angers, pour aller accomplir l’ordre que vous me donnez mais, adorable princesse, continua-t-il en soupirant, je vous avoue que c’est un supplice bien rigoureux pour moi de laisser auprès de vous le seigneur de Montauban. Je sais qu’il est, comme moi, épris de vos charmes, et c’était autant pour punir cet audacieux rival que je le combattais, que pour la défense de Trufaldin.

Ces paroles firent soupirer Angélique elle-même ; diverses passions agitèrent son cœur en ce moment ; mais, comme il lui était d’une extrême importance de cacher ses mouvements, elle se contraignit le mieux qu’il lui fut possible, et fit cette réponse au guerrier : Que vous êtes dans une grande erreur ! Vous paraît-il, Roland, que Renaud fasse auprès de moi le personnage d’amant ? Ah ! vous auriez plus de raison, ajouta-t-elle, poussée d’un mouvement jaloux, de l’accuser d’aimer Marphise. S’il ne l’aimait pas, se serait-il joint à elle pour continuer le siège d’Albraque ? Comme Angélique achevait de parler, Astolphe s’approcha d’eux. Il ne doutait pas que la princesse, alarmée du péril de Renaud, n’eût dessein de rompre son combat avec Roland ; et son amitié pour le fils d’Aymon l’intéressait à souhaiter la même chose. Venez prince, lui dit la fille de Galafron, venez désabuser votre ami d’un soupçon qu’il a conçu. Il croit Renaud amoureux de moi. Généreux comte, dit alors le prince anglais, vous pouviez avoir cette pensée quand vous partîtes de la cour de France. J’ai vu le seigneur de Montauban charmé de l’adorable Angélique dans ce temps-là ; mais il m’a lui-même avoué qu’il n’a plus de tendres sentiments pour elle ; et tout ce qu’il a fait depuis qu’il est au Cathay vous le prouve mieux que tout ce que nous pourrions vous dire. Sur cette assurance, Madame, dit le comte en regardant la princesse, je rends à Renaud mon amitié. À ces mots, il lui fit une profonde révérence, piqua Bridedor vers le royaume d’Altin, et partit pour aller détruire le jardin de Falerine.

CHAPITRE XIX.

Fin du combat. Départ de Renaud.

ANGÉLIQUE rompit ainsi le combat des deux cousins : après quoi elle demeura fort embarrassée comment elle expliquerait à son père la démarche qu’elle venait de faire. Elle consulta là-dessus le prince anglais, qui lui conseilla de désabuser Galafron. Dans ce dessein, ils allèrent tous deux trouver ce roi, qui dit à sa fille d’un air chagrin : Que veut dire ceci, princesse : le comte d’Angers est sur le point de consommer ma vengeance, et vous l’en empêchez ? Seigneur, répondit Angélique, je viens d’épargner une injustice à votre majesté ; le guerrier que nous prenions pour le meurtrier de mon frère ne l’est pas. C’est un fait que nous venons d’éclaircir, le prince Astolphe et moi. Roland nous a tout à l’heure appris que le chevalier qui a tranché les jours d’Argail est le superbe Ferragus, fils du roi Marsille. Ainsi le guerrier contre qui le comte d’Angers combattait pour la défense de Trufaldin se nomme Renaud de Montauban. C’est son parent et son ami, et il n’a aucune part à la mort de votre infortuné fils. Hé ! d’où vient donc, répliqua le roi, d’où vient que Rabican est en son pouvoir ? Seigneur, repartit l’Anglais, Renaud m’a dit qu’il l’avait tiré de la caverne d’Albarose, où cet excellent coursier s’était retiré après la mort du prince Argail, et d’où un magicien l’avait fait sortir pour en faire présent à votre majesté. Lorsque j’ai été instruite de ces choses, reprit alors Angélique, j’ai cru devoir rompre le combat commencé, et rétablir l’amitié entre ces deux paladins. Par ce moyen, Seigneur, poursuivit-elle, vous n’aurez plus d’ennemis, et surtout si vous vous résolvez à faire une légère satisfaction à la reine Marphise. Je n’aurai pas de peine à m’y déterminer, interrompit le roi, à présent que je ne suis plus dans l’erreur.

Après ce discours, Galafron, accompagné d’Angélique et du prince Astolphe, alla trouver Marphise, qui combattait encore les deux frères. À l’approche du roi du Cathay, le combat fut suspendu. Grande reine, lui dit Galafron, ne soyez plus notre ennemie, et pardonnez à la douleur d’un père qui croit voir le meurtrier de son fils, l’action précipitée qui m’a attiré votre inimitié. À ces mots, la reine persane perdit toute sa colère. Elle était fière, mais généreuse. La soumission du vieux roi la toucha. Elle assura ce monarque de son amitié. Elle embrassa ensuite sa charmante fille, dont elle admira les attraits. Elle marqua aussi beaucoup d’estime pour les deux frères, et dit, à l’avantage de la France, qu’elle n’avait trouvé dans aucune nation autant de courage, de force et de véritable générosité que dans les chevaliers français.

Brandimart et Torinde qui avaient recommencé leur combat se séparèrent dès qu’ils virent que la reine persane parlait au roi Galafron et à sa fille avec toutes les marques d’une union parfaite. De sorte que de tous les guerriers qui combattaient auparavant avec fureur, il ne resta que Renaud de mécontent. Ce paladin venait de reprendre ses esprits et, ne voyant plus Roland : Qu’est devenu, disait-il, ce fier ennemi qui poursuivait ma mort avec tant d’ardeur ? Aurait-il négligé de m’ôter la vie, lorsqu’il m’a vu hors d’état de me défendre de ses coups ? Ah ! quelle honte pour moi ! Cette pensée l’affligeait à un tel point, que toute la gloire qu’il avait acquise, par le châtiment de Trufaldin, ne pouvait le consoler.

Le prince Astolphe qui s’aperçut qu’Angélique voyait avec inquiétude l’agitation de Renaud sur qui, malgré la présence de Marphise, elle avait toujours les yeux, courut le joindre. Fils d’Aymon, lui dit-il, que faites-vous ici ? et pouvez-vous encore conserver quelque ressentiment lorsque toutes choses commencent à devenir tranquilles dans le camp ? Ah ! mon cœur ne l’est pas, s’écria Renaud : de grâce, Astolphe, apprenez-moi où est le comte d’Angers ; c’est tout ce qui m’intéresse présentement. L’Anglais, qui ne pénétrait que trop son dessein, lui dit : Mon cher Renaud, calmez le trouble de vos sens ; la charmante Angélique, après avoir fait cesser votre combat avec Roland, vient d’éteindre aussi le ressentiment de la reine Marphise et des autres princes ligués contre le roi, son père. Ainsi le royaume du Cathay est délivré des fureurs de la guerre. Puisque vous vous êtes vengé de Trufaldin, vous n’avez plus d’ennemis à combattre. Quoi ! reprit le seigneur de Montauban, c’est Angélique qui a contraint Roland à me quitter ? Oui, repartit Astolphe, c’est elle-même, malgré les rigueurs dont vous l’accablez.

Ah ! que ne m’a-t-elle laissé mourir, interrompit Renaud ; la honte que je ressens de ce nouveau service m’est plus insupportable que la mort. C’est un supplice pour moi de lui tant devoir. Que vous êtes injuste ! lui dit le prince d’Angleterre. Donnez-moi, reprit brusquement le fils d’Aymon, donnez-moi tous les noms qu’il vous plaira ; mais ne combattez point des sentiments que je ne puis changer. Le seul plaisir que vous me pouvez faire, c’est de m’apprendre où je trouverai le comte.

L’Anglais ne voulut pas lui dire quel chemin Roland avait pris ; il lui dit seulement, pour se délivrer de ses instances, qu’il croyait que le comte avait dessein de retourner en France. À cette nouvelle, le seigneur de Montauban témoigna qu’il le voulait suivre. Attendez un moment, lui dit Astolphe, je partirai avec vous. Je vais prendre congé de Galafron et de la princesse à qui je dois cette déférence. Le fils d’Aymon, qui aimait beaucoup ce chevalier, lui promit de l’attendre. Le prince d’Angleterre retourna donc à Albraque, où le roi et sa fille avaient conduit la reine persane, pour lui rendre tous les honneurs qu’elle méritait. Il rendit compte à la belle Angélique de son entretien avec Renaud, et de la résolution où il était de retourner en France avec lui. La princesse lui dit qu’elle enviait son bonheur de pouvoir accompagner un chevalier si parfait, et qu’elle ferait tous ses efforts pour les suivre, si elle en trouvait une occasion dont elle pût profiter avec bienséance. Mais, Madame, lui dit l’Anglais surpris de son dessein, ne craignez-vous point les périls où votre beauté peut vous jeter dans le cours d’un si long voyage ? Elle répondit qu’elle avait un moyen sûr de les éviter, et elle ajouta qu’elle voulait encore rendre un service à Renaud avant qu’il partît ; c’était de lui faire recouvrer son bon cheval Bayard, qui était entre les mains de Brandimart. Je me charge de cette restitution, répliqua le prince Astolphe. En achevant ces mots, il alla chercher Brandimart, et lui tint ce discours : Généreux chevalier, le comte Roland vous a donné un cheval sur lequel j’ai de légitimes droits. C’est moi qui l’ai amené ici de France ; et vous devez vous ressouvenir que je le montais lorsque j’eus le bonheur de vous rencontrer en Circassie, et d’acquérir votre amitié. Si je pouvais disposer de ce bon coursier, je vous le céderais avec joie, et je croirais qu’il ne pourrait appartenir à un chevalier plus digne de le posséder ; mais j’en dois compte au paladin Renaud, qui est son véritable maître. J’espère que vous voudrez bien le lui restituer. Prince, répondit Brandimart, si vous me demandiez ma vie, je vous la donnerais avec plaisir. Après m’avoir rendu la belle Fleur-de-Lys, qui est tout ce que j’ai de plus cher au monde, puis-je vous refuser quelque chose ?

Alors, sans tarder davantage, Brandimart fit remettre Bayard au prince anglais, qui embrassa tendrement ce chevalier, et le pria d’accepter, en échange, un vigoureux coursier dont le roi Galafron lui avait fait présent. Le fils d’Othon, après avoir quitté l’amant de Fleur-de-Lys, alla dire adieu au roi du Cathay et à sa fille, qui l’embrassèrent avec affection, et lui marquèrent du regret de le voir partir ; ensuite il rejoignit Renaud, qui l’attendait.

Le seigneur de Montauban, quoiqu’il aimât fort Bayard, fut tenté de le refuser quand il apprit qu’il le tenait de la main d’Angélique, et le prince Astolphe n’eut pas peu de peine à le lui faire agréer. Comme ces deux paladins se disposaient à retourner en France, Irolde et Prasilde vinrent offrir leurs services à Renaud, et lui témoignèrent une extrême envie de l’accompagner. Il les reçut comme deux braves chevaliers dont il se faisait gloire d’avoir acquis l’amitié, et il consentit qu’ils partissent avec lui.

 

FIN DU LIVRE TROISIÈME.


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

en avril 2019.

 

– Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Jean-Louis B. (merci pour cette mise à disposition !), Isabelle, Françoise.

– Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Nouvelle traduction de Roland l’amoureux De Matteo Maria Boiardo Conte di Scandiano Deux volumes ornés de Figures Tome premier, À Paris, Chez Pierre Ribou, 1717. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page reprend un détail de Angélique rencontrant Medoro blessé huile sur toile, Giovanni Francesco Romanelli, 1646-48 (Ashmolean Museum Oxford).

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[1] Maugis était fils du duc d’Aigremont, et cousin de Renaud de Montauban. Il s’attachait aux sciences magiques.

[2] Les léopards sont les armes d’Angleterre.