Jean-Richard Bloch

LA NUIT KURDE

1925

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Table des matières

 

PRÉLUDE. 4

1. 4

2. 5

3. 7

4. 9

5. 11

LIVRE TERRESTRE. 14

I. 14

II. 24

III. 32

IV.. 41

V.. 51

VI. 60

VII. 73

VIII. 83

IX.. 100

X.. 110

XI. 120

XII. 130

MARCHE MILITAIRE. 138

LIVRE SPIRITUEL. 145

I. 145

II. 153

III. 163

IV.. 169

V.. 178

VI. 185

VII. 210

VIII. 229

IX.. 237

X.. 243

XI. 250

XII. 260

XIII. 271

XIV.. 278

XV.. 288

XVI. 293

ADIEU À L’ASIE. 299

Ce livre numérique. 302

 

PRÉLUDE

1

Quelle forte émotion m’a accueilli ce matin dans l’enclos ? Toutes les senteurs de l’été m’y attendaient. Juillet est un maître architecte ; il sait disposer les parfums en grands édifices, comparables à ces charpentes de fêtes publiques qu’il faut replier sitôt montées.

Aujourd’hui la cathédrale des odeurs a comme pavé la terre mouillée qui sent le pain. Il pleut depuis deux jours. Le calcaire se fendillait déjà sous le soleil. La pluie est enfin venue ; et la terre s’est gorgée d’eau, rendant une odeur à la fois de four chaud et d’aisselle heureuse.

Je suis sorti, je l’ai sentie molle sous mon poids. Une brise semeuse de pollens caresse son épiderme. C’est à cette hauteur que l’herbe se dresse ; elle enfonce ses baïonnettes dans l’air bas et tiède ; chacune d’elles porte à sa pointe une goutte d’eau, goutte de sang ; par chacune de ces petites blessures la matinée humide laisse couler un peu de sa vie et de son arôme.

Puis vient l’encens du temple : l’œillet à mi-hauteur étend son nuage de vanille flottante. Un degré au-dessus se développe le chèvrefeuille ; il a mission de jeter dans cette atmosphère la couleur et l’éclat du vitrail. Et maintenant, Sibylles qui vous tordez dans les pénombres de la voûte et des coupoles, c’est pour le fard de vos quarante ans et pour la vapeur de vos trépieds que mes dernières roses exhalent leur magnificence monstrueuse. Elles soutiennent de leur incantation l’éther magique que vous faites régner dans les hautes parties de ma cathédrale.

Mais il manque son couronnement à l’édifice. La longue allée de tilleuls blancs est en fleurs. Elle m’appelle. Voici la nef, voici le faîte, voici les tours et les flèches. Je reconnais à présent ce qui m’a fait sortir de la maison ; c’est l’harmonie du tilleul jetée sur le jardin comme un dôme. J’obéis à cet ordre, je m’avance, je ne m’étonne pas de sentir l’air qui entre en vibration au ronflement du grand orgue ; je lève les yeux ; mais en ai-je besoin ? Est-ce que je ne sais pas que toutes les abeilles de la ruche tourbillonnent autour de ma tête ? Chaque corolle d’argent contient à la fois l’épice suprême du désir et ce désir en personne, petite vie brune et bourdonnante dont l’ivresse comblée ne dépasse pas la mienne.

À ce moment, j’ai tourné le regard vers l’horizon, là où la grande épaule du plateau arrête la vue. Une nuée semble naître de la terre elle-même ; elle s’élève verticalement et envahit le ciel ; sa couleur est ce bleu noir où s’amassent les violets déchirants de la foudre. Le vent d’Ouest, le vent qui vient de l’Océan, la pousse sur nous. Je prévois l’ondée fouettante que réclame encore le guéret. Mon esprit, brusquement délivré de ses liens, m’entraîne vers d’autres pays et d’autres climats, là où trempent les origines de ma race, où mon cœur réside en secret, où m’appelle ma nostalgie.

2

Ah ! France que j’aime tant, Français au milieu desquels j’ai si volontiers, si ardemment vécu et combattu, je voudrais me dire né de vous et semblable à vous. Mais le langage des affinités parle plus haut que mon penchant.

Regardez-moi pourtant. Je suis un homme de chez vous. J’ai été élevé dans la familiarité de votre honneur et dans l’amour de vos défauts. Mon père, qu’on prend pour un vieil officier, et que les gendarmes saluent sur les routes, mon père s’est enfui de la maison paternelle pour devenir le petit moblot de l’Yonne. Ses premières leçons nous ont été données devant la maison des Jar-dies, où il nous racontait la légende de Gambetta avec sa bonne foi d’honnête homme. Ma mémoire ne les sépare pas de ces matinées de mai, où il nous menait voir les beaux cuirassiers manœuvrer sur le champ d’entraînement de Bagatelle, comme de ces matinées de septembre non plus, où nous arpentions à ses côtés la glaise de la Brie afin de ressusciter, lieue par lieue, les heures sanglantes de Champigny.

France, j’ai aspiré avec passion la discipline que vous inculquez à vos fils dans vos lycées. J’ai été formé par les écrivains que vos maîtres offraient alors à la vénération de mes camarades. Daudet, ce Murillo de votre littérature, a bercé mes quinze ans de ses sentimentalités ; Anatole France m’a secrètement initié à l’ironie de l’intelligence qui juge ; Maupassant m’a été donné pour le modèle de la parole nette et juste.

Vous m’avez assigné, comme à tous vos autres enfants, le but moral qui est celui de vos honnêtes gens ; vous m’avez proposé la vertu de Sénèque tempérée par la douceur que Renan attribue au Galiléen. Vous avez eu soin de placer dans mon esprit Pascal auprès de Voltaire et Calvin à côté de Rabelais. J’ai su de vous qu’il faut mourir pour la liberté, sans jamais oublier que la tolérance est la première des qualités, l’élégance la première des vertus.

Et quand arrivaient les beaux jours, tout votre territoire s’étendait comme une confirmation vivante de cette loi. Des falaises bretonnes jusqu’aux lacs noirs des Vosges, depuis les alignements mélancoliques des Landes jusqu’aux vigueurs du Dauphiné, j’ai entendu la voix de votre unité.

J’ai écouté vos paysans, causé avec vos ouvriers, ri avec vos commis-voyageurs. Les vieux murs de vos parcs d’Île-de-France, les horizons mouillés de Chantilly, les plateaux tristes de Palaiseau, les meulières ardentes de Triel sont inextricablement mêlés à tous mes souvenirs.

D’où vient donc qu’à mon insu mes premières préférences m’aient entraîné loin de vous ?

Les premiers hôtes spontanés de mon cœur ont été le petit roi de Galice et Lorenzaccio. À son tour Fabrice del Dongo y a pénétré. Et quand sir Kenneth, le chevalier du Léopard Couchant, s’entretenait avec l’émir Kurde, mon assentiment n’allait pas au baron chrétien.

Mais le jour où j’ai trouvé sur les quais et acheté pour quelques sous le Livre de la Jungle, ma destinée m’a été révélée. Il manquait à mon toit un signe qui marquât où soufflait le vent. J’ai reconnu ça jour-là que le vent ne cessait de me désigner l’Orient.

3

Ne croyez pas que je n’aie lutté. Je ne me suis pas borné à me nourrir de vos classiques, avec enthousiasme et gravité. Je me suis plié à tous vos caprices. Quand la fantaisie vous en est venue, j’ai, moi aussi, cru vivre avec Raskolnikoff et me prendre de passion pour le prince André. Mes premiers voyages hors de votre sol ont été conformes aux leçons que vous donniez à vos jeunes gens d’alors ; ils ont été pour Van Eyck et pour Rembrandt, pour les musées de Berlin, les orchestres de Munich, les docks de Hambourg, et je suis allé à Copenhague admirer une capitale où Rodin était déjà tenu pour un maître.

Mais, un jour, celle qui me connaissait mieux que je ne me connais m’a dit en souriant : Quand songerez-vous à l’Italie ? Pourquoi aurais-je eu cette idée ? La Lumière ne nous venait-elle pas du Nord, de compagnie avec la Bonté ?

Pourtant mon seul mérite est peut-être de ne pas me défier de ceux qui m’aiment. Qu’ajouterai-je de plus ? Qu’un soir de la fin de l’été, le dôme de Milan m’est apparu à l’horizon comme un voilier transparent au-dessus d’une mer de maïs ? Qu’une autre fois la pleine lumière du printemps toscan m’a assailli au débouché de ce tunnel qui perce la crête des Apennins ? Il suffit de quelques détails heureux pour convertir des inclinations en actes.

Ces gestes ou ces passions, vous les discerniez, mon cher Sardou, quand, remontant à notre cantonnement des Berici, après quelque conférence au service cartographique de Vicence, vous me disiez, sur ce ton d’humour charmant qui peut être le vôtre : Vraiment, cher ami, vous exagérez ; vous êtes plus Italien qu’eux.

Le jour où j’ai connu l’Italie, a commencé ma grande infidélité française. Car ce jour-là j’ai appris qu’il existait un pays où les villes, la rue, la foule, l’expression des visages, le sourire des femmes, l’air du temps et la couleur des choses étaient conformes à mon vœu. C’est ainsi que j’ai découvert trop tard le pays où mes quinze ans auraient eu la liberté de se consumer de passion sans être en même temps consumés par la honte. J’ai découvert que mon bonheur commençait où commence le soleil, et que ma destinée ne pouvait être qu’une destinée méditerranéenne.

Mais l’Italie elle-même n’est pour moi qu’un seuil. Sans l’avoir franchi, je sais sur quoi il ouvre. Il donne sur les seules parties du monde où je cesserais de me sentir un étranger. L’Italie est le parvis du continent de la passion.

4

Affirmation peu scientifique. Les esprits scrupuleux auront le droit de réclamer les preuves de ma conviction.

Je leur avouerai sans pudeur qu’elles sont parfaitement imaginaires. D’excellents artistes y ont avant tout contribué, de Stendhal à Kipling, en passant par Delacroix, Gobineau et Loti. Je concéderai même un fort avantage à ces esprits scrupuleux en leur racontant ce qui m’est advenu avec un de ces écrivains-là.

Il n’y a pas tant d’années de cela, je ne connaissais Gobineau que de nom.

Un ami m’avait prêté les Nouvelles Asiatiques dans la journée. À trois heures du matin j’achevais la lecture de lIllustre Magicien. Il viendra un temps où nulle personne lettrée n’ignorera plus que ce conte exalte un des instincts les plus profonds de l’humanité, encore qu’un des plus étrangers à l’occident chrétien. C’est l’instinct de départ que je veux dire.

La grandeur de l’Orient vient de ce qu’il ose conseiller au croyant, une fois au moins dans sa vie, le dépouillement absolu. Pas de musulman dévot qui ne sache que sa foi lui commandera un jour de trancher avec ses aises et de quitter ses biens. Il sait qu’il devra, ce jour-là, plonger à son tour dans les bas-fonds de la société ; il deviendra l’égal du dernier mendiant ; il abandonnera son pays natal, les gens qui l’ont vu riche et heureux ; il prendra la route, il « marchera la route », uniquement tendu vers le but d’un pèlerinage que les conditions de la vie mettaient souvent à des années de distance. S’il meurt en chemin, il sera enterré où il se sera couché ; un tertre anonyme abritera ses restes. Mais il sait aussi que, toute misérable qu’elle apparaisse, cette agonie lui ouvrira le paradis avec plus de certitude que s’il achevait ses jours dans sa maison, entouré du parfum des plus éclatantes charités.

L’Occident n’a jamais demandé à ses fidèles de courages aussi terribles ni aussi efficaces. L’Occident se contente des libéralités prudentes. Il ne touche ni au rang social ni au bien-être du foyer. Il ne force jamais l’homme à revêtir physiquement sa propre nudité. Il ne le pousse jamais sur la route. Il n’ose en faire ni un vagabond ni un hors la loi. Il ne l’expose qu’avec modération aux hasards de la bienveillance d’autrui. Il ne le dépouille jamais, si ce n’est en esprit, des attributs de sa fausse grandeur. Du moins il fait de cet arrachement le privilège de quelques moines. L’Occident n’enseigne pas que tout être humain est digne de ce sacrifice, qu’il y est même obligé. Il ignore que le moindre laïc peut devenir à ce prix un saint homme, lui aussi.

Un occidental aura donc quelque peine à comprendre l’espèce de délire qui m’a saisi au récit de Gobineau. À quoi a-t-il tenu que je ne me lève de mon lit et ne quitte furtivement le logis confortable où je menais, à l’abri des neiges de mars, mon existence de bourgeois français ?

Les Italiens, peuple au quart africain et au quart asiatique, sont les seuls occidentaux au milieu desquels il serait loisible de mener la vie errante. Leur ardeur, leur désintéressement et leur simplicité les préservent de la méfiance. Quel accueil la grand’route de chez nous réserverait-elle à un vagabond d’idéal, sans papiers, sans argent, sans but positivement avouable ? Quel écho un nomade éveillerait-il dans la conscience d’un maire ou d’un gendarme français si, répondant à leur interrogatoire, il leur déclarait qu’il accomplit un vœu de sagesse et d’humilité, qu’il ne désire d’autre bonheur que de se perdre dans l’immense anonymat tendre de l’humanité ?

Quand un homme a été à plusieurs reprises ébranlé par des secousses de ce genre, alors il se prend à examiner les liens qui l’unissent à la civilisation environnante. Dès ce moment il est voué au départ éternel.

J’imagine qu’avec tout leur talent ou leur génie Rimbaud, Gauguin ou Stevenson ont été, à leur façon, des Wanderer mordus par le même besoin. J’imagine aussi, sans preuve certaine, qu’il faut chercher dans cet instinct la raison qui pousse les explorateurs des régions polaires à s’enfouir sauvagement, durant des années, hors des atteintes de l’homme, des mœurs et de la société. Les Franklin, les James Ross, les Shackleton, les Nansen et les Nordenskjold recrutent sans doute leurs équipages parmi les nomades et les saints hommes de cette espèce secrète.

Partir, s’enfouir ; – la route et le cloître ; – le pèlerinage à la Mecque ou l’hivernage dans la banquise, – termes extrêmes d’une aspiration identique, qui est à la base de la purification.

5

Les esprits superficiels ne trouveront peut-être qu’un rapport froid et allégorique entre les éléments qui composent ces pages. D’autres, plus subtils, auront saisi leur unité.

La nouvelle de Gobineau n’a si violemment agi sur ma nature que parce qu’elle éveillait précisément des résonances anciennes. Que je ne doive mon penchant pour l’Orient qu’à des œuvres d’imagination, je n’en ai cure. Elles ne pouvaient me communiquer un entraînement qui n’existât pas en moi. Si, à de certaines lectures, mon esprit chasse sur ses ancres comme fait, sous un coup de typhon, un navire ancré en rade, c’est que, par cette déchirure de la nuée, je reconnais au loin les falaises de ma terre natale, – le continent de la passion.

… Pendant que j’écrivais ces lignes, le matin est devenu le soir ; la brise semeuse de pollens, qui caressait tout à l’heure la terre moite, est devenue tempête de suroît ; le rocher sur lequel ma petite maison s’accroche s’est enveloppé à plusieurs reprises du sanglot des rafales ; les abeilles ont depuis longtemps regagné la ruche, et les senteurs, dont la symphonie savante m’avait appelé dehors, se sont, depuis longtemps aussi, fondues en une seule articulation, l’odeur mâle du vent de mer.

Mais l’ébranlement de mon réveil n’a pas pris fin. La tempête a continué en force le travail que l’édifice minutieux du matin avait si bien préparé. J’ai perdu pied sous le vent qui me pousse. J’ai passé une journée de plus infidèle à ma France, dans le pays fabuleux de mes origines. J’ai vécu toutes ces heures-ci dans un autre monde que le vôtre, hors de vos coutumes, loin de votre douceur, dans un univers qui ne connaît ni le scepticisme ni l’ironie, et accepte de mourir pour sa liberté, dès lors que c’est la liberté de sa passion. Et telle a été l’intensité de ce rêve qu’il restera maître de moi aussi longtemps que je ne m’en serai pas délivré par le moyen dont la femme s’affranchit de l’enfant qu’elle porte.

Qu’on sache bien tout d’abord qu’il ne doit être question, dans le récit qui va venir, d’exactitude, de couleur locale ni de mœurs fidèlement observées. Simple équipée d’une âme séparée de ses attaches, qui a jailli hors du temps et de l’espace à la rencontre de ses semblables.

Juillet 1920.

LIVRE TERRESTRE

I

Ce qui se présente en premier lieu, c’est un groupe d’hommes armés de la lance et de l’arc. Ils sont quinze, rassemblés sur le bord d’une falaise couleur de terre cuite.

À leurs pieds, une série d’abrupts, gradins de quelque immense escalier ruiné. Mille coudées plus bas, la vertigineuse descente se perd dans un marécage de brume violette, où s’épaississent, – contours tremblants, caresses grasses, – les exhalaisons de la plus riche plaine du monde. Un soleil d’été calcine ce grand morceau de terre. Avant même de se protéger le front contre cette flamme sèche qui dévore le ciel, l’homme songe à garder ses yeux de la réverbération. Les blocs de grès écroulés, la terre rouge qui les cimente, jusqu’à la falaise d’ocre qui cuit debout, tout vibre et se fend sous le choc de la chaleur. Un miroir d’acier réverbère la fournaise. La brume d’en bas mousse entre le pied du plateau et le mur noir de l’horizon. Et le cri incorporé des grillons s’étend là-dessus comme le sifflement même de la nature surchauffée.

Quinze guerriers sont rassemblés sur la lèvre de la montagne. Ils ont la tête prise dans le monumental turban de leur nation, – deux châles croisés sur une sorte de panière en forme de ruche. Une coiffe la surmonte, ornée d’une queue de cheval qui ondule et brille. Une ceinture d’étoffe serre à la taille la robe légère et la courte veste brodée. Les culottes bouffantes vont se perdre dans les demi-bottes, retroussées vers la pointe. Derrière les talons hauts, flambent deux apostrophes d’argent. Les cavaliers portent l’arc, la lance, le cimeterre, le poignard et un petit bouclier rond, très convexe, en lames de cuir, muni en son milieu d’un téton de métal poli et d’un panache en crins de jument.

Ils ne se cachent pas. Ils savent que l’excès de lumière les enveloppe aussi parfaitement que ferait la nuit. Leur groupe étincelant est dissous par le soleil. Ils parlent peu, regardent avec intensité, et se désignent par instants l’objet de leur attention par un mouvement du menton, qui est une allusion plutôt qu’un geste.

Il n’est pas difficile de deviner ce qui les retient. Vers le pied de la montagne, quelques buttes dominent les éboulis. Des spires grises les enlacent de la base au sommet ; ce sont des murs de pierre sèche ; ils soutiennent les terrasses dont, à la fin de chaque hiver, des processions de hottes vont ramasser la terre au fond des ravins.

Un amas de cubes grêlés couronne chacune de ces hauteurs. Une dernière torsion plus marquée de la spirale trace le mur d’enceinte. Au point culminant, une tour carrée, que rehaussent trois pinceaux noirs. Moitié campanile, moitié beffroi, elle porte une cloche qui sonne indifféremment l’alarme ou la prière, la fête d’un saint ou l’approche d’une horde. Qu’elle vienne à bruire, et l’on verra des espèces de fourmis se détacher des espaliers, se hâter sur les pentes du cône et disparaître derrière le mur.

Les trois pinceaux noirs sont les trois cyprès du cimetière.

Pour le spectateur désintéressé, chacun des villages, vu d’en haut, ressemble aux autres. Il n’en est pas ainsi pour les quinze guerriers. L’éminence qui les préoccupe n’est pas la plus rapprochée, mais la plus considérable. La preuve en est dans son double campanile, dont l’un, haut et maigre, doit être le sacré, l’autre, trapu, le laïc. Au vide fauve qu’elle laisse, on distingue une agora de belle étendue devant l’église. Une route émerge du brouillard moite de la plaine. Force lacets, force entailles dans les murs et les champs, l’amènent jusqu’à une porte crénelée, dont les merlons fendus s’évasent à la vénitienne, comme une bordure de pétales rouges.

De tous ces détails, les cavaliers semblent négliger le plus grand nombre. Ils ne s’attachent visiblement qu’au mur d’enceinte, à certains pêchers qui poussent leurs branches jusqu’à toucher la brique et à certaines particularités des terrasses.

Quand ils ont bien tout regardé, ils se retirent. Il serait plus juste de dire qu’ils se résorbent. Bien clairvoyant, l’œil d’en bas qui aurait distingué, dans le jour éblouissant, le chemin pris par ces quinze fantômes de lumière.

Aussi éprouvent-ils un sentiment de sécurité parfaite quand ils ont retrouvé leurs chevaux entravés au fond d’une caverne et qu’ils se sont assis en cercle pour discuter de la chose.

La chose, – quelle qu’elle soit, – est de conséquence. Cela se lit à l’application qui bride leurs figures. Ces figures n’ont d’ailleurs rien de repoussant. Elles offrent même de beaux plans droits, sans rien de commun avec les pommettes mongoles, et une carnation mate et hâlée, sans rien de commun avec le jaune terne des Turcomans. Les sourcils lancent des voûtes pures, le front luit, le velours noir de la barbe cerne étroitement la lèvre. Rien ne manquerait à la noblesse de l’ensemble, s’il n’y manquait l’essentiel. Un étranger, introduit à l’improviste au milieu du cercle, croirait difficilement qu’il s’y traite d’aucun sujet propre à exalter cette noblesse.

Il est hors de doute que l’embuscade, l’assaut, l’incendie, le massacre, le pillage, le rapt et le viol sont des actions agréables au Prophète quand des infidèles en font les frais. Il n’en est pas moins vrai que ces perspectives allument dans les yeux des éclairs inquiétants.

Le village nestorien sera attaqué cette nuit. Il y a déjà longtemps que la tribu a quitté un vilayet lointain où elle avait excité contre elle un peu trop d’animosité. Réfugiée dans le grand désert de grès, elle a d’abord laissé au bruit de ses exploits le temps de se dissiper. Mais les brebis ne restent pas grasses à se nourrir de broussailles dont les chèvres se contentent mal. Les chevaux sont affamés d’herbages verts, les vaches sont mortes, les femmes querellent, les hommes s’ennuient.

Alors, par étapes prudentes, la tribu s’est rapprochée des lieux habités. Leur dernier zôma, leur dernier campement est une cuvette du plateau. Un filet d’eau tiède y suinte sur des plaques de sel. Et voilà quinze jours que, chaque matin, un groupe de cavaliers part à la découverte et se poste sur les rebords de l’escarpement.

Leur choix a erré longtemps à la surface de ce tapis de richesses. De proche en proche, il est venu se fixer sur le village aux deux campaniles. Des observateurs ont été envoyés. Ont rôdé par les chemins, ont pénétré dans la place un jour de marché, se sont assis sur l’agora, et, graves, immobiles, ont disposé devant eux un déballage d’objets razziés un peu partout dans le Nord. Ont constaté que les murs sont escarpés, les habitants nombreux, les hommes bien armés. Mais le bourg est opulent, et des yeux d’honnêtes marchands musulmans, modestement baissés, sont néanmoins à même de remarquer que les femmes rayas sont belles.

Aussi y a-t-il eu de la fièvre, le soir, dans l’atmosphère âcre des tentes en peau de mouton. Les hommes ont parlé vite et bas. Plus d’un cœur féminin a battu de convoitise, de jalousie et de férocité. Les plus jeunes d’entre les jeunes épouses n’ont eu garde de perdre une si belle occasion d’acquérir de l’expérience ; car ayant ensuite abordé chacun de ces trois chapitres avec leur seigneur, dans le privé, elles ont vu répondre à leur férocité par des sourires, à leur convoitise par des promesses, à leur jalousie par quelques volées de bois de lance.

Cependant on a raison de dire que si les brebis d’un troupeau se ressemblent entre elles, le berger du troupeau ne laisse pas de les connaître une par une et telles qu’elles sont. Il en va de même des hommes dans leurs tribus. Entre tous les cavaliers de même race, de même costume et de même extérieur, accroupis en cercle dans l’ombre fraîche de la caverne, l’œil du Grand Berger doit noter des différences et les inscrire à leur compte.

Il doit remarquer, entre autres choses, que chacun des quinze cavaliers a sa façon à soi d’accueillir l’espérance ou de manifester la crainte. Et son regard ne peut manquer de tomber sur le jeune Saad, fils d’Ahmed, dont la pâleur n’a pas échappé non plus à l’œil critique de ses compagnons.

Le jeune Saad a dix-sept ans, mais dix-sept ans d’Asie.

Les sociétés militaires comptent avec l’homme dès le moment où il sait tenir une lance. Dans les pays du soleil s’ajoute l’obligation de faire place à l’adolescent du jour où il attire le regard des femmes. De sorte que la double puissance de donner la mort et de donner la vie règlent seules l’heure de l’émancipation.

Toutefois la maturité des sentiments ne suit pas toujours la majorité du guerrier. Saad a beau être marié depuis deux ans et chevaucher depuis quelques mois avec les cavaliers du clan, son émotion trahit une audace novice. Il est admis pour la première fois aux grandes courses nocturnes. Il serait d’ailleurs en peine de démêler si c’est l’impatience ou un autre sentiment qui lui fait bourdonner les oreilles et battre le cœur.

« Saad, sais-tu que ta femme Amine s’est vantée à mon Adilè de quelque chose pour ce soir ?

— Oui, Saad, qu’est-ce qu’il y a de plus beau que l’intérieur d’une tente et les bras d’une femme ?

— … À l’heure où la tribu charge.

— Saad, qu’est-ce que dit le poète ? « Le courage a deux figures et nul ne peut en parler d’expérience, qui n’a encore aperçu que son visage de jour. »

— Saad, as-tu remarqué comme ton cheval ressemble à ces chevaux qui sont à la veille de boiter ? »

Saad, la tête entre les mains, riposte d’une voix sourde :

« Guerriers, quand les bras de ma femme ont-ils prévalu sur l’ordre de l’aga ? Quels jours de chevauchée mon cheval s’est-il mis à boiter ? Quand ai-je détourné les yeux de la face du courage ? Quand vous ai-je donné le droit de m’insulter ? »

Un vieillard lève la main :

« Saad, fils d’Ahmed Beg, réponds à toutes ces faces cuites par le soleil qu’elles ne jacasseraient pas de la sorte si l’incarnat de leurs seize ans ornait encore leurs joues. Mais l’envie seule ne les inspire pas. Personne ne doute de ton courage si ce n’est toi. Laisse-les faire et ne le trouve pas mauvais. Les jeunes gens ont besoin des cymbales de la raillerie pour s’étourdir sur eux-mêmes. »

Ses yeux parcourent le cercle et chacun baisse le nez. Puis, sur un ton imperceptiblement changé :

« Fils d’Ahmed, tu vas endosser le déguisement de nos émissaires, tu vas descendre en plaine, tu vas t’introduire dans le bourg de ces chiens et tu feras ton possible pour y demeurer, passé le couvre-feu. Tu sais par où nous devons attaquer, et l’heure. Je ne te dis rien de plus. Trouve-toi là où ta présence peut nous servir. Fais tout ce qu’on doit attendre de toi. Prends une arme sous ta robe. Si tu ne vois pas le moyen de te maintenir à l’intérieur des murs, dissimule-toi aux abords, observe toutes choses, rallie-nous quand nous approcherons. Tel est l’ordre. »

Saad regarde le chef dans les yeux :

« On me refuse l’honneur de charger avec mes frères ? »

Une flamme s’allume et s’éteint entre les paupières sanguinolentes du vieux :

« J’ai parlé.

— La méfiance qu’on me montre va-t-elle jusqu’à ne pas me laisser le temps de prendre congé de ma femme ?

— Fils d’Ahmed, je t’ai offert un moyen de retrouver l’assurance qui te manque. Prends garde aux suppositions qui pourraient nous venir maintenant ! »

Le vieillard dresse sa taille de chat sauvage, une nappe de couleur brique envahit sa petite figure que tous les soleils de l’Anatolie ont ravagée. Mais, de son côté, Saad s’est levé. Il arrache sa ceinture et sa robe, il jette ses armes et croise les bras :

« Mes frères ont déchiré ma confiance et ma réputation comme, moi, ma robe et ma ceinture. Je me glorifiais de l’estime de mes frères. Ils me font comprendre qu’il faut verser chaque jour le prix d’une faveur aussi considérable. La leçon ne sera pas perdue. Saad va payer une fois de plus. Mais, cette fois, le souvenir ne s’en éteindra plus. Si Allah me protège, nous recauserons demain de l’affront qui m’est fait aujourd’hui. »

Saad a proféré ces quelques phrases sur le ton de voix étranglé, vibrant, qui est commun, dans tous les pays, aux très jeunes gens surpris par l’indignation. L’indignation est un spasme de la virginité intellectuelle, la forme adolescente du désespoir. Elle étreint Saad jusqu’aux larmes.

Avec un grand froissement de soie et d’osier, un turban rebondit à son tour aux pieds des guerriers muets, et Saad, à demi engagé dans le fond de la caverne, ajoute :

« Saad fils d’Ahmed Beg n’oublie pas qu’il est né d’une esclave arrachée aux siens par force. Il n’oublie pas non plus que cette esclave a été convertie à notre sainte foi par la puissance de la douceur, à son seigneur Ahmed par la puissance de l’amour, et qu’elle a illustré nos tentes par les seules vertus de ses grâces et de sa piété. Lorsque Saad n’était encore qu’un enfant, ses camarades de jeu essayaient déjà de déchirer son honneur de petit garçon en l’appelant le fils de la chienne. Il y a ici plusieurs de ces camarades-là. Ont-ils oublié comment Saad leur faisait passer le goût de cette plaisanterie ?

— Fils d’Ahmed, assez. Nous nous sommes suffisamment occupés de toi et de tes affaires. Maintenant, obéis. »

Le vieillard ne dit pas ces mots avec toute la colère qu’on pouvait supposer. Saad se perd dans les ombres, le chef se rassoit et les quatorze figures s’immobilisent dans un silence plein de pensées.

Bientôt des pas se font entendre. À la place du jeune cavalier paraît un marchand syrien sans nulle ressemblance avec un guerrier. Petit turban plat et rond, cafetan d’étoffe brune, babouches pacifiques. Mais la pourpre n’a pas quitté le visage. Jamais colporteur n’a traîné un sac d’un air plus superbe.

Son humiliation est portée au comble quand, sous le cercle des yeux qui suivent ses gestes, il lui faut rechercher son poignard parmi les armes qu’il a étourdiment jetées tout à l’heure. Il le trouve, le ramasse, en essaye sur ses doigts la pointe et le fil, le rengaine, le glisse sous son cafetan. La lenteur avec laquelle il accomplit ces gestes n’arrive pas à les colorer de tout le dédain qu’il souhaite. Il soulève néanmoins le ballot de pacotille avec une certaine désinvolture et en charge son épaule. Il peut alors prononcer d’une voix ferme la formule d’adieu, à laquelle ses quatorze compagnons répondent sur un timbre grave et cérémonieux, puis il sort rapidement de la caverne.

« L’enfant est courageux », finit par dire un des hommes, « nous l’avons blessé par des propos inconsidérés.

— L’enfant est courageux », répond un autre, « mais le sang de ses veines n’est pas le pur sang de notre peuple. Un vrai fils des tentes ne se montre ni aussi rouge devant la moquerie ni aussi pâle devant le danger.

— Chien métis est toujours hargneux.

— Paix, là ! » dit l’aga. » L’enfant a la peau très blanche et le sang très rouge. Il ne lui en revient ni éloge ni blâme. Des cavaliers n’ont-ils rien de mieux à faire qu’à potiner comme des vieilles femmes derrière le dos d’un enfant ? »

Cette admonestation rappelle chacun à l’ordre. Les petits chevaux poilus sont sellés et conduits dehors. Deux cavaliers demeurent en sentinelles sur le bord de l’escarpement, le reste retourne au camp pour y attendre la nuit. Et Amine, épouse de quinze ans, vraie femme selon le cœur des tentes, apprend sans émotion que Saad, son mari, est descendu en plaine et ne remontera pas avant la fin de l’affaire, – in cha Allah !

II

Saad en a pour trois longues heures de chemin, autant dire trois heures de méditation. Il emploie la première à cuver son chagrin, la seconde à s’émerveiller de la vie bienheureuse qui chante autour de lui la gloire d’Allah, la troisième à rêver à son entreprise et aux moyens d’y réussir.

Départager des sentiments violents et contradictoires est une œuvre que personne ne trouve légère, à plus forte raison un jeune cavalier plein de fougue et d’honneur.

Il se répète bien que son père a été un cheik de grande piété. Si, à soixante ans, Ahmed Beg avait conduit dans sa tente une petite chrétienne de seize, enlevée dans l’est, près d’Erivan, c’est qu’Allah n’avait pas encore béni sa couche. Mais la jeune fille n’avait pas été appelée à partager son lit avant d’avoir reçu l’enseignement du mollah. Elle avait bientôt renié du cœur et des lèvres les superstitions de son enfance. La beauté de l’esclave explique ce qu’un tel empire sur soi-même avait dû coûter au cavalier. Le fruit de tant de charmes, de vertus et de continence ne s’était pas fait attendre longtemps. Le fils souhaité était venu, la concubine avait pris le pas sur les épouses.

Ce qui devait également se produire s’était produit.

Dieu avait aussitôt rappelé à lui le cheik chargé d’ans. Explique qui pourra comment la jeune femme n’avait plus fait, dès lors, que végéter et dépérir, pour s’éteindre moins d’une année après son seigneur.

L’enfant était resté seul, dernier témoignage des forces d’un vieil homme, prémices de l’amour d’une vierge. Élevé par les quatre veuves, Saad, fils d’Ahmed et d’une esclave, se sentait, à dix-sept ans, animé d’une rancune fanatique contre les chrétiens et d’une honte pleine d’orgueil à l’endroit de sa naissance.

Mais soins ni sortilèges ne l’avaient délivré des stigmates originels. Le sang trop clair d’un vieillard, mélangé au sang trop lourd d’une jeune fille, lui avait fait une humeur instable et des désirs opposés.

S’engager dans une entreprise avec enthousiasme et s’en dégoûter tout d’un coup ; sentir alors une chape de glace s’abattre sur ses épaules, éprouver des nausées pour le moindre geste, jeter autour de soi un regard étranger, plein d’étonnement et d’amertume ; bref, pousser le désir et l’attente jusqu’à ce point extrême où le sentiment verse dans le sentiment contraire, et ne laisse en nous que cendre et froideur ; – tel était Saad.

Être empêché par sa fierté de s’en expliquer à cœur ouvert, mais appréhender en même temps chez autrui la secrète divination de la jalousie ; grossir à l’excès l’effet de ces singularités, les supposer évidentes et publiques ; égaré par cette opinion, ne plus entendre les paroles qui lui étaient adressées, mais celles qu’il s’apprêtait à entendre ; – tel était Saad.

Prendre feu pour un mot dit en passant, une plaisanterie mal comprise ; nourrir cet outrage à longueur de nuit ; se tracer, avec la dernière précision, le détail d’une vengeance atroce ; se lever, le lendemain, brûlé par la haine ; rencontrer son offenseur imaginaire ; en recevoir à l’improviste un regard cordial, une parole courtoise ; voir basculer tout d’un coup la charge qu’il avait amassée sur ce fantôme ; défaillir de confusion devant la grandeur d’âme de son ennemi présumé ; lui prodiguer des marques excessives de repentir et de dévouement ; – tel était Saad.

Au demeurant, un bon compagnon, aux yeux vifs, guerrier courageux, fidèle, serviable, même gai dans ses bons jours ; – tel était Saad.

Par malchance, les cavaliers ne se trouvaient pas tous en humeur de mettre ces écarts sur le compte de la jeunesse. Malheureusement aussi, on n’a jamais vu, nulle part, que les bons jours payent pour les autres. La tribu faisait une balance obscure mais exacte de l’ensemble, et le jeune Saad s’affligeait avec naïveté de ne point participer à la confiance sans limites qui entourait, dès son premier pas, tel lourdaud de son âge. Il se rencontrait toujours une entreprise de garçons dont il n’était pas, des recettes qu’on oubliait de lui enseigner, des mots de passe dont il était le dernier à pénétrer le sens.

Qu’on ne voie pas là-dedans l’effet d’un complot. Saad n’était, après tout, qu’un jeune homme ombrageux. Ses singularités ne dépassaient pas un niveau assez ordinaire. La suspicion où la tribu le tenait n’était pas préméditée. Elle se bornait à l’exclure d’une certaine communauté d’habitudes, – ostracisme suffisant pour faire souffrir, insuffisant pour faire mourir.

Deux épisodes de la dernière scène dressaient leur grimace devant l’esprit de Saad. Il se revoyait jetant par terre ses armes et ses effets. Il se revoyait encore, à demi détourné vers le fond de la grotte, lançant de ses lèvres juvéniles un défi collectif aux guerriers de la tribu. Et il se répétait, tout haut :

« Comme un enfant ! Comme un enfant ! Est-il possible de se donner plus ridiculement en spectacle ? Insinuations, malveillances, tout est justifié, maintenant. Le fils de la chienne ? Ah ! Cela va sans dire. Comme ils m’ont bafoué ! Le vieux Selim Beg lui-même, est-ce qu’il ne m’a pas fait l’affront de sa pitié ? Je n’ai répondu que par des rodomontades. Ho, Saad, Saad, comment reparaître jamais devant leurs yeux ? Mourir cette nuit… Alors ils se tairont peut-être et mon nom restera intact. Qu’est-ce que Nouroulla aurait fait à ma place ? Comment mon père se conduisait-il à mon âge ? Impossible de ne pas mourir cette nuit. Oui. Disparaître. Et… Oh ! Comme un enfant ! »

Un fer rougi tourne et retourne au-dessous des côtes du garçon, à ce niveau du corps où se pressent sans défense les organes délicats de la vie et de l’honneur. Et la honte lui jette autour du cou son collier d’orties.

Mais Saad n’est pas sans avoir retenu quelque chose des leçons du mollah. Il se rappelle que le Malin revêt deux aspects selon les cas. Le plus subtil des deux n’est pas celui qu’on pense. Les esprits tant soit peu déliés sont sujets à être leurrés plus aisément par le dégoût d’eux-mêmes que par le contentement d’eux-mêmes.

« Je suis bon de me figurer qu’ils se soucient encore de moi. Voilà mon orgueil. Mon maître me le répétait assez. Est-ce que je ne sais pas bien ce que cachent ces grands airs méditatifs ? Pour la moitié, des cervelles de poulets. Le vieux Selim Beg lui-même m’a parlé plus doucement que je ne m’y attendais. Il n’est pas difficile de deviner qu’il ne me donnait pas tort au fond de lui. Que je n’eusse pas répondu à leurs insultes, c’est pour le coup que j’aurais pu mourir de honte. S’en seraient-ils mieux tirés que moi, les uns et les autres ? Voilà évidemment une aventure qui n’aurait garde d’arriver à des brutes comme ce Behraw, ce Soumo. Qui va s’inquiéter de la mine qu’ils font ? Le vieux Selim m’a bien compris, et il n’est pas le seul qui se soit souvenu de sa jeunesse. »

Il y a certainement dans la joie un principe léger, sans quoi le même Saad qui descendait si pesamment la pente, il n’y a qu’un instant, ne rebondirait pas, à présent, de roche en roche, malgré le sac qui lui bat les reins et la chaleur de four à pain qui monte du sol. Un souvenir éclaire sa figure au passage :

« Quels yeux Nidham me jetait ! Celui-là me hait. »

La clarté devient feu, et feu de plus en plus sombre :

« Qu’est-ce que je lui ai fait ? Pourquoi me regardait-il avec ces yeux-là ? Nouroulla me le répète toujours : Méfie-toi de Nidham. C’est un homme qui porte le meurtre sur sa figure. Saad déshonoré, quel régal ! Oui, mais l’honneur de Saad n’est pas de la viande pour tes sales dents. Et quant aux os de Saad, ha ! Nidham, je ne te croyais pas si fou ! »

La course lui renouvelle le sang, le sang l’inonde de force et de souplesse. Toutefois, le Malin n’a pas pour habitude de renoncer si vite. Saad s’en voit administrer la preuve sans retard.

Ne vous est-il jamais arrivé d’avoir tout à coup l’impression que quelque chose d’immatériel vient de fouetter la route sous vos pieds ? Ce n’a été qu’un éclair. Mais, à fermer les yeux et à remonter patiemment cette ombre de sensation, vous réussissez à lui rendre sa forme, vous rebroussez chemin, vous vous penchez, et la poussière vous livre en effet la trace du petit serpent que vous avez épargné et qui vous a épargné.

Un mot sillonne à l’improviste la conscience de Saad. Ce mot, sitôt perdu que perçu, doit être de grandes conséquences, puisque, pour le retrouver, le jeune homme immobilise d’un coup les pensées qui mènent vacarme au seuil de son esprit. Il descend, il fouille, il s’évertue, il dresse enfin devant lui un nom bien connu.

 

… Amine.

 

… S’il était vrai que la vie conjugale fût capable d’entraîner dans son cours les floraisons morbides de l’adolescence, Saad (ce vieux mari de deux années) aurait eu le temps de devenir le plus paisible des hommes. Mais pour être à même d’exercer cette influence, il faut que la femme soit triple en une. Épouse, sœur et maîtresse, – l’une étanchant la volupté, l’autre accueillant la tendresse, la troisième berçant la douleur de l’homme éternellement amant, frère et enfant.

Amine a quinze ans. Elle n’est qu’une épouse-fillette et un animal-femme. Elle ne connaît encore la volupté que sous la forme d’une fantaisie cruelle où le caprice de l’homme saccage sans motif un corps qui ne l’appelle pas. Sa tendresse se satisfait à cajoler et à parer d’autres poupées de son âge. Et pour la douleur, qu’est-ce qu’en peuvent soupçonner une petite fille et ses chagrins ?

Quelle idée se fait-elle d’un mari ? Un grand garçon gauche, exigeant, étourdi, facile à berner, toujours un peu ridicule. Un guerrier lunatique qui, dans ses bons jours, rit, joue et partage les confitures de sa petite épouse ; dans ses mauvaises heures, fronce le sourcil, enfle la voix et se paye d’un semblant d’épouvante autour de lui. Un cavalier gros mangeur et gros dormeur, toujours sujet à se montrer brutal dans le lit, pour devenir, l’instant après (et sans plus de bon sens), une chose aussi balbutiante et désarmée qu’un bébé malade.

« Je leur ai dit », gronde Saad, « je leur ai déclaré, en propres termes : laissez-moi prendre congé de ma femme. Ah ! Voilà qui s’appelle parler en guerrier. Au moment où l’aga me confie cette mission, je ne trouve rien de mieux que de pleurnicher pour qu’on me laisse embrasser ma femme. On doit s’amuser sous les tentes, à l’heure qu’il est, s’offrir un beau régal d’infamie, sous les tentes. Quand Adilè aura composé une chanson sur l’histoire de Saad, fils d’Ahmed, l’Homme qui demandait à aller embrasser sa femme à l’heure du combat, alors tu pourras être assuré de la célébrité de ton nom. Il circulera de campement en campement, les caravanes le promèneront à travers l’Asie, et les vieilles femmes s’en serviront, autour des feux, pour faire rire les petits enfants. On passe à la postérité comme on peut, n’est-ce pas, Saad, guerrier valeureux ? Toi, tu vas y passer comme le modèle des bons époux, l’Homme qui demandait à aller embrasser sa femme, sa femme Amine, Amine ? »

Le voilà qui se met à répéter ces deux syllabes jusqu’à ce qu’elles se désarticulent, perdent couleur, signification et deviennent aussi étrangères à son oreille que l’est en réalité, à son cœur, la petite créature sauvage qu’elles désignent.

« Amine ? Amine ? J’entends d’ici l’éclat de rire pointu qu’elle pousse pendant qu’Adilè lui conte à l’oreille mon beau fait d’armes. Je vois d’ici le regard qu’elle m’aurait jeté, si j’étais retourné. Amine, Amine, Amine, Amine se soucie bien de mon adieu. Amine, Amine, se soucie bien de moi. Amine, A-mine… Vraiment, quel rapport y a-t-il entre Saad et A-mine ? »

Il est probable que cette question surprend l’esprit de Saad sur le bord même de la plus profonde citerne intérieure, car son beau monologue s’interrompt en ce point. Succède un silence, durant lequel sa pensée opère sa retraite, au hasard des ténèbres et de leurs embûches. Mais elle semble s’éloigner à regret de la margelle où affleurent les eaux bitumineuses, moirées de signes. Qui sait quand la destinée lui procurera une seconde occasion de se pencher sur les figures qu’y tracent les exhalaisons du monde secret, et dont la vue vient de le remplir d’un tel étonnement, d’un trouble si grand ?

III

Cependant la machine physique de Saad, marchand syrien, a descendu les pentes de la montagne. Elle a cessé de bondir de roche en roche. La poussière que ses babouches font maintenant jaillir a pris la couleur de ses réflexions. Il a laissé derrière lui la terre rouge indomptée des plateaux. Ici rien n’est plus que cendre. Il sort des pistes innombrables de la montagne. Des chemins pleins d’ombre s’emparent de sa liberté et entravent ses pas.

Toutefois, il n’est pas venu en plaine depuis l’arrivée de la tribu dans ces régions. La force de la nouveauté, sur un esprit vif et neuf, est un élément auquel on ne saurait accorder trop de place.

Aussi n’est-il pas surprenant qu’il franchisse, sans presque s’en apercevoir, les sept quarts d’heure de marche qui le séparent du village aux deux campaniles. Il donne respectueusement le salut aux passants de plus en plus nombreux. La prudence ne quitte jamais le pur guerrier. Elle le sauve des distractions qui pourraient lui être fatales, comme de ne pas songer à déguiser le rauque accent de sa nation. Il imite à merveille le chuintement obséquieux des trafiquants de la côte. Les chrétiens qu’il rencontre ne s’étonnant pas de voir circuler un de ces honnêtes colporteurs syriens qui fréquentent leurs marchés. Tout au plus, selon le sexe et l’humeur, adressent-ils un regard d’admiration ou d’envie à un jeune négociant d’un teint si franc, d’une taille si élancée, d’une démarche si fière.

Saad ne s’aperçoit pas de l’impression qu’il produit, n’a pas un coup d’œil pour toutes ces infidèles dont les sourires se font messagers de sentiments peu fardés. Les remarquerait-il, les impudiques ne lui inspireraient que dégoût.

Pourtant Saad n’est plus un enfant. Il n’ignore ni ne feint d’ignorer quelles sont les circonstances habituelles de ces attaques nocturnes. Le mélange de jubilation équivoque et de jalousie que les femmes des tentes font éclater, depuis que l’expédition est résolue, aurait suffi à le renseigner, si la tradition de la tribu ne se montrait par ailleurs suffisamment explicite sur le détail de semblables événements.

Mais il y a temps pour tout. Saad est dans un état du corps et de l’esprit que vous, jeunes occidentaux, aurez du mal à comprendre. Mari obéi, maître absolu sous sa tente, il n’est pas sujet à être jeté en des transports déraisonnables par la seule odor di femina. En revanche, une vie conjugale telle que la sienne ne saurait contenter les aspirations d’un garçon tel que lui. Il a les sens en paix ; nous n’en saurions dire autant de l’esprit. L’imagination de Saad repose en porte à faux. Lancée dans l’abstrait, elle y est maintenue par l’artifice d’une existence à la fois vide et comblée. Le tour de ses préoccupations est beaucoup moins physique que métaphysique. Saad recherche beaucoup plus vivement l’assentiment des hommes que l’admiration des femmes. Il est en souci de sa gloire plus que de sa beauté.

Que vienne la nuit attendue, Saad fera ce que décideront les hasards. Pour le moment, il dédaigne d’y attacher sa pensée. Au reste, n’est-il pas sérieusement question qu’on se fasse tuer pendant l’affaire ?

Cependant l’approche du bourg excite sa vigilance.

Il est en train de gravir la route en lacets qui entaille espaliers et terrasses. Les oliviers de coteau ont succédé aux mûriers de la plaine. Les talus de pierre sèche emmagasinent des variétés raffinées de touffeurs. On peut avouer, sans crainte de nuire à la réputation de Saad, que sa sèche endurance de montagnard mollit dans cette atmosphère d’étuve. L’attention qu’il porte aux moindres accidents du terrain n’est pas seule cause qu’il ralentit le pas.

« Dure montée, n’est-ce pas, seigneur marchand ? » Un gros homme est assis au pied d’un olivier. Le premier mouvement de Saad est de répondre aux invites du raya par une malédiction. Il se contente de presser la marche en grommelant d’un air peu gracieux. Mais il songe à sa mission. Et puis il a chaud. Aussi s’arrête-t-il quelques pas plus loin. Il fait glisser le sac sous lequel se gaufre la laine du cafetan et il se retourne. L’autre a dirigé vers lui sa figure de gros vigneron moustachu et attend le résultat de son amabilité.

« En effet, il a plu à Dieu que cette montée fût bien dure, seigneur. »

Les deux hommes s’examinent. Les yeux sombres de Saad, peu exercés au rôle qu’on leur fait jouer aujourd’hui, essayent de dérober leur flamme et leur inquiétude à l’attention du Nestorien. Mais il se met en peine inutilement. Le pays est calme, les hommes faits sont obligés d’évoquer les souvenirs de leur petite enfance pour retrouver une époque où l’on parlât de pillage et de meurtre. La sévérité opportune du pacha Mohammed Ibn-Mouça-Ibn-Hazin a purgé le sandjak des bandes qui le désolaient. La terreur posthume de son nom étend encore sa protection sur les récoltes, assure l’aisance du négoce et entretient l’affabilité des mœurs. Aussi le chrétien qui est là peut-il se livrer en toute sérénité aux combinaisons qu’il roule si manifestement dans sa tête bouclée. Il est occupé du sac plus que du porteur. Et c’est en guignant le ballot d’un air malin qu’il reprend la parole :

« Mauvaise heure, mauvais jour pour la vente, seigneur marchand. Laissez-moi vous dire qu’il faut être jeune et novice comme vous paraissez l’être pour espérer faire quelque affaire hors des heures ouvrables. »

À force d’entendre conter des incidents de ce genre, la mémoire de Saad s’est garnie de quelques formules passe-partout :

« Seigneur chrétien, le proverbe dit : l’honnête marchand trouve toujours le chemin des yeux, et les yeux sont à mi-chemin de la bourse.

— Vous aimez à rire, jeune homme », répond le Nestorien en hochant la tête d’un air mécontent. « Mais vous prenez notre petite ville pour un méchant village sans règlements ni police, comme Pagan, Orthuz et Khorab, des hameaux où le premier vagabond venu, – je ne dis pas cela pour vous – peut entrer et faire ses affaires à l’heure qui lui plaît. »

Saad, toujours fort de la sagesse d’autrui, réplique sur un ton qui conviendrait mieux à un émir qu’à un marchand forain :

« Partout où j’ai passé, j’ai entendu proclamer la courtoisie et l’hospitalité de ceux de Kasir. C’est pourquoi j’ai résolu de me détourner de ma route afin de leur proposer les produits de mon activité. En dépit de votre honorée parole, seigneur paysan, je doute encore qu’on me refuse l’entrée de votre cité. »

Le Nestorien s’agite brusquement :

« Ne m’appelez pas paysan ! Je vous défends de me donner ce nom ! Mais comment pourrait-il deviner à qui il s’adresse ? Mon jeune ami, l’homme simple que vous avez devant vous, assis sous un des oliviers de ses champs, est un des magistrats municipaux de Kasir, et non des moindres, j’ose le dire.

— Je suis l’esclave de Votre Honneur et je lui baise les pieds. Mais les chefs d’une cité ont-ils chez vous le pouvoir de décider leurs concitoyens à renier les traditions auxquelles ils doivent leur renommée ? »

Si l’infidèle n’était pas chargé d’une pacotille aussi volumineuse, il est visible, à l’indignation du Nestorien, que celui-ci aurait déjà rompu ce colloque impertinent. Afin de poursuivre l’entretien sans rien abdiquer de la différence des rangs, le magistrat prend subitement un ton de voix (indulgence et bonhomie) qui porte sa dignité hors des atteintes d’en bas :

« Je conçois votre déception. Et comment comprendriez-vous quelque chose, vous autres, à la police et au bon ordre d’une cité chrétienne ? À Kasir, le marché ne s’ouvre qu’au carillon de la cloche municipale. Belle lurette que le son du bronze en a marqué la clôture. Demain, fête chômée. En conséquence, mon jeune ami, nos lois prudentes ne vous laisseront pas faire acte de commerce dans nos murs, avant le second jour à dater de celui-ci. »

Voilà Saad déconcerté. Son mutisme donne liberté au Nestorien de reprendre tout son volume.

« Je me targue d’être un de ceux qui ont fait promulguer un édit si utile et en font le plus énergiquement poursuivre l’application. Et comme vous n’ignorez pas que nul n’a le droit de demeurer dans nos murs, passé le couvre-feu, s’il n’est citoyen de Kasir ou à ce autorisé par l’Assemblée des Anciens, c’est pourquoi, jeune homme, j’ai cru bien faire de vous éviter le reste de cette dure montée que vous eussiez gravi pour rien.

— Eh bien, seigneur chrétien, je vous en dois donc mes remerciements. Mais s’il en est comme vous dites, j’étendrai mon tapis devant la porte de votre ville. Et là, parmi les entrants et les sortants, je serais bien surpris si je ne trouvais pas l’écoulement honorable des marchandises que j’offre. »

Le Nestorien se voit rendu au cœur même de la question :

« Et, sans indiscrétion, seigneur marchand, quelles marchandises nous offrez-vous là ?

— Une, entre autres, seigneur chrétien, qui est un vieux recueil de préceptes, fort estimé chez nous que vous appelez infidèles. On y lit par exemple qu’il n’est pas courtois d’arrêter un voyageur sur la pente d’une route ensoleillée, si ce n’est pour l’inviter à partager l’ombre d’un arbre et l’eau d’une outre. »

Et Saad se dispose à recharger son fardeau sur son épaule. Mais le Nestorien éclate de rire, tousse, glousse, agite la main d’une manière joviale :

« Aha ! Aha ! Ma foi, bien répondu ! Ha ! Hi ! La leçon était méritée. Le difficile était de lui donner une forme heureuse. Héhé ! Venez vous asseoir près de moi. Je tâcherai de réparer mes torts en vous enseignant un moyen d’entrer dans Kasir et d’y écouler vos marchandises sans tomber sous le coup de nos justes lois. »

Il ne faut rien moins que cette promesse pour décider Saad à suspendre son départ. Mais il ne s’est jamais trouvé dans le cas de s’asseoir aux côtés d’un chrétien. Il ignore comment il surmontera les sentiments que ce contact lui inspire d’avance. D’autre part, si cet astucieux magistrat lui a dit la vérité, comment Selim Beg ne l’a-t-il pas prévenu ? Ce silence… ? Simple mépris de cavalier pour les usages des villes ? Piège tendu au jeune garçon ? Saad se demande tout à coup si, à force d’humeur accommodante, il n’est pas en train d’outrepasser les coutumes et ses instructions. Nul rôle plus difficile à soutenir que celui de l’humilité. À chacun de ses gestes, le manche de son poignard se rappelle à lui, dessous son cafetan.

Par chance, le Nestorien, toujours riant et agitant sa main, se décide à se pousser un peu sur le côté. Cet effort, arraché à sa corpulence, invite Saad à venir partager l’ombre finement grêlée de soleil que dispense l’olivier. L’instant après, accroupi sur les talons, le corps contracté, le menton mauvais et l’œil dur, le garçon occupe la place qu’on lui a laissée. Le ballot repose entre deux, à la manière d’un bat-flanc. Mais le vigneron en usant aussitôt comme d’un accoudoir et promenant sur ses creux et ses bosses des doigts trop curieux, Saad fait brusquement passer le sac de l’autre côté.

Le peu que son investigation a révélé au magistrat de Kasir augmente sa prévenance. Il tend, d’un air aimable, une gourde d’eau fraîche au jeune homme. Celui-ci la reçoit avec un remerciement bref, en essuie à la dérobée le goulot de corne, prononce l’oraison. Puis il rejette la tête en arrière, – mouvement qui découvre un cou brun, rond, lisse, nerveux, – élève lentement dans ses deux mains la peau de chèvre, gonflée comme un pis, et en fait jaillir une courbe d’argent, dont l’arc brise au passage un rayon de soleil, s’y charge d’un trésor d’irisations et vient retomber dans la corolle entr’ouverte des lèvres.

Si enfoncé qu’il soit dans ses calculs, le Nestorien ne peut se défendre d’une certaine admiration pour tant de grâce forte et naïve. Elle lui arrache une parole spontanée où l’escompte du gain à venir n’entre plus qu’à la façon dont la rumeur de la mer entre dans tous les bruits de la nature :

« Ma foi, seigneur négociant, que l’amitié soit entre vous et moi. Ne me tenez plus rigueur de mon étourderie. L’intention était bonne, et, par Dieu, vous me plaisez. »

Saad lui restitue la gourde avec une inclination cérémonieuse qui n’en dit pas plus qu’il ne désire. Il aimait mieux le gros homme protecteur qu’affectueux.

« Voyez-vous, seigneur marchand, j’ai quelque expérience des choses du négoce et des habitudes de ma petite cité. Kasir est une bonne place de commerce. Tous ceux qui y montent en repartent légers de marchandises et lourds d’argent. Nous gagnons bien notre vie à cultiver nos petits raisins. Nos vins doux et sucrés sont appréciés jusque dans les sérails d’Alep, de Damas et de Mossoul. Enfin l’huile de nos oliviers est en haute faveur dans tout le vilayet. Vous voyez que nous pouvons être bons acheteurs, bons payeurs, et nous le sommes. Mais chaque pays de Dieu a ses manies. Notre singularité à nous est une répugnance invincible, justifiée par de cuisantes écoles à l’égard de tout ce qui ne porte pas la marque d’un commerce loyal et ouvert. Dans ce nombre rentrent les marchandises offertes sur des éventaires de fortune par des marchands de rencontre. Nous sommes ainsi faits que vous pouvez essayer de nous allécher par les occasions les plus tentantes du monde, les bijoux, les tapis les plus agréables aux prix les plus bas ; dès lors que vous n’en faites pas la déclaration et l’annonce publiques, aux heures prescrites, sur notre agora municipale, nous nous détournons et vous perdez votre peine. Mais si vous consentez à m’accompagner dans nos murs, moyennant certaines précautions que je vous indiquerai, vous pourrez peut-être trouver, aujourd’hui même, avant la tombée de la nuit, l’écoulement rapide et avantageux de toutes les marchandises qui chargeaient si cruellement votre épaule tout à l’heure. »

Il dit. Une pareille proposition est trop conforme aux désirs du cavalier pour qu’il n’écoute pas avec attention, les discours du verbeux magistrat. La méfiance dont il est bardé rend son immobilité plus roide s’il se peut, et plus stricts les plans de sa figure maigre. Mais il ne découvre sans doute rien de suspect dans les prévenances du vigneron, puisque deux heures plus tard, Saad, fils d’Ahmed, l’enfant des tentes, se trouve assis dans l’ombre d’une maison chrétienne, sournoise et fraîche comme une trappe.

IV

Dire que le cavalier a passé le seuil sans une contraction de la gorge serait faux. D’autant plus, qu’à peine entré il a entendu rouler et tonner la porte derrière ses épaules ; des serrures ont grincé ; les valets de fer massif dont on étayait les vantaux se sont abattus, et la chaîne a fait, en se déroulant, son bruit de cascade et de soie.

Un corridor anguleux n’a rien dissimulé des épaisseurs de bâtiments que le jeune garçon mettait entre lui et sa liberté. Chacune des portes cloutées qu’il frôle du coude recèle des mystères équivoques. Chacun des coins qu’il va tourner s’annonce à lui comme un soupçon. La pierre des murs n’est pas inerte et froide ; elle est infidèle. Il la hait, il suffoque sous la haine qui émane d’elle. Le temps l’a rendue complice de ceux qui l’ont cimentée. L’imprégnation est achevée. Trop de couches d’air chrétien se sont accumulées entre ces parois. La gorge de Saad se défend contre le poison ; l’étouffement l’oblige seul à en admettre un filet entre ses dents. Ce mince courant l’envahit, il en suit avec horreur la descente à l’intérieur de lui. Est-il brûlant, est-il glacé ? Saad ne saurait le dire. C’est un serpent qui s’insinue en lui, secrète son venin, va souiller sa plus intime substance. Et quelles odeurs par là prennent possession de lui ! Quelles allusions à des mœurs fades et répugnantes !

Il est temps que le supplice prenne fin. Un reflet liquide de topaze et de malachite lui promet de loin une demi-délivrance. On l’introduit dans une sorte de patio, entièrement plafonné d’une treille où pendent d’énormes raisins muscats. Filtré par ce dais de feuillage, le soleil frappe ensuite les quatre murs de la courette, puis, réverbéré par le lait de chaux qui les enduit, baigne l’intérieur de la maison d’une lueur verte, d’essence marine ou glacière, extra-terrestre.

C’est là que Saad peut enfin s’abreuver d’un air moins méphitique. C’est là aussi qu’il trouve une table où répandre le contenu de son sac, des amateurs sérieux pour l’apprécier.

Ils sont trois, que le magistrat de Kasir a fait secrètement prévenir, trois négociants pleins de ruses. Leurs doigts palpent, soupèsent, évaluent, parlant un langage qui évite à la bouche de se compromettre.

Les voisins ne sont pas venus seuls. Selon l’usage des chrétiens, des femmes les accompagnent. Saad se trouve pris ainsi dans un cercle de gens dont la simple approche soulève des frissons en lui. Il tient ses yeux baissés, à demi clos. Les coudes de son cafetan brun sont étroitement collés à son corps, ses mains sont jointes. Il paraît absent de la scène dont il est le héros. Et, à voix basse, il récite avec ferveur quelques versets du Coran.

Pourtant, entre ses paupières ombragées de longs cils, il ne peut s’empêcher de surveiller par moments le jeu muet qui se joue devant lui. Les esclaves qui vivent dans les sous-sols apprennent à connaître l’humanité par les pieds. Saad ne distingue ses clients qu’à leurs mains. Il y en a de larges, de sèches, de croches et de ridées. Elles sont huit, portant chacune son âge et son caractère. Le tremblement de l’une en est encore à exprimer la surprise qu’ils ont tous ressentie devant le déballage qui a roulé hors du sac, sur la grande table de pierre. La cupidité de l’autre se marque à la hâte qui lui fait quitter une pièce d’orfèvrerie pour une soie brochée, et tout aussitôt l’étoffe pour une arme rare, promenant de désir en désir le cliquetant squelette de ses doigts de cadavre. La méfiance se lit au toucher gras et minutieux d’une troisième, dont les ongles s’ourlent d’un boudin de chair rose. Voici deux mains de vieille femme, prudentes et soupçonneuses. Elles apparaissent dans le champ de la vue, s’allongent vers un bijou, promènent leurs plis sur ses contours, le soulèvent un instant, puis le reposent, hésitent, semblent se consulter, et se retirent avec le cauteleux silence d’une hyène insatisfaite. Des chuchotements s’élèvent, une toux s’échappe d’une gorge flétrie. Des mains déjà vues se montrent à nouveau puis s’éclipsent. Petit à petit, le désordre du premier moment s’apaise. Chacune se crée son domaine et s’isole dans ses préférences. Parfois il naît une contestation entre deux mains. Alors les chuchotements deviennent plus forts. Une troisième survient, main de femme le plus souvent, qui palpe, flaire et, sur un geste à peine perceptible, départage les concurrents.

Les sourates redoublent de vélocité entre les lèvres muettes de Saad. Ce tableau de la convoitise mercantile inonde son âme de mépris. Tel est bien le chrétien qu’il a entendu décrire si souvent. Il a raison de ne pas lever les yeux, le jeune cavalier au cou brun et au regard sombre, car il y aurait fort à parier que la haine s’y lirait assez éclatante pour arracher à leurs calculs les Nestoriens les plus absorbés.

C’est alors qu’un élément inattendu fait son entrée. L’esprit de Saad est monté à ce niveau de l’angoisse où seule une catastrophe paraît capable de purifier le monde. Il n’a pas vécu assez pour avoir remarqué que les pires amas de complications sont à la merci d’une faible poussée. La fin d’une tempête est annoncée d’ordinaire par le chant d’un tout petit oiseau.

Le chant de l’oiseau entre deux rafales, le rayon de soleil entre deux nuées, – images auxquelles l’œil mi-clos de Saad trouve, ce jour-là, leur correspondance terrestre. Car voici qu’entre toutes ces peaux cuites et fripées se glisse la blancheur la plus merveilleuse qu’on puisse concevoir. Cette blancheur est une main, mais elle est aussi, cela va sans dire, un chant et un rayon. Les doigts déliés, la paume pleine et diaphane entraînent à leur suite un poignet de nacre, où court le ruisseau noir d’une veine. Le poignet n’est lui-même qu’une introduction ; un bracelet d’or ouvré arrive à son tour, afin d’expliquer à tous la perfection du modelé qui va venir. Et ce qui vient, c’est la naissance du grand fuseau féminin, l’origine des tiédeurs humaines, le premier anneau de ce collier que l’homme aspire inlassablement à refermer autour de sa solitude.

Ô Saad, il est beau d’avoir travaillé jadis avec acharnement à devenir l’élève le plus zélé du mollah ; il est beau d’avoir répudié le souvenir de sa mère chrétienne au point d’avoir mérité les surnoms moqueurs de mufti et de taleb. Mais un bras de femme n’est chrétien ni musulman. S’il est tel que ton désir le parcourait, tel que tes lèvres par avance le modelaient, alors, Saad, il importe peu que ce soit le bras d’une raya. Au delà de la retombée légère du tissu, s’ouvre le temple des ombres blanches, auxquelles tu es soumis. De proche en proche, ton regard incorporel gagne le haut platane humain, tronc flexible et pâle, dont ce bras qu’on te montre n’est qu’un rameau. Et ton regard corporel suit ton regard incorporel. Si bien qu’au bout d’un instant, ô cavalier aux sourates, tu te retrouves les yeux levés vers un visage inconnu ; ta bouche ouverte laisse échapper le verset pieux qu’elle était en train de former. Les Nestoriens peuvent scruter ton expression ; il leur faudrait une rare perspicacité pour découvrir, parmi les sentiments qui s’y peignent, les dernières ondes fuyantes de la grande haine que tu leur vouais, il n’y a qu’un moment.

Par contre, deux yeux, d’une couleur que Saad ne songe pas à définir, ont croisé les siens. Il faut admettre que ces yeux-là ne s’étaient jamais figuré l’apparence que peut revêtir un marchand forain, parce qu’ils semblent éprouver quelque désarroi.

« Qu’est-ce que vous me voulez ? » répondent-ils aux yeux de Saad. « Qu’est-ce que c’est que cette mauvaise plaisanterie-là ? M’a-t-on appelée, moi, la fille de la maison, suis-je descendue pour donner mon opinion sur des étoffes et des bijoux, ou bien pour m’occuper du marchand ? Depuis quand un colporteur syrien, un musulman, un chien d’infidèle se mêle-t-il de porter un autre visage que de chien, de musulman et de colporteur ? Vous n’avez pas le droit, seigneur marchand, d’avoir les yeux et les traits faits comme les vôtres. Manquement aux bienséances, apprenez-le de moi. Je vais vous en témoigner sans retard une irritation et un dédain illimités. »

Ce n’est pas notre faute si nous ne sommes jamais les maîtres de l’expression que nous voulons donner à notre figure, et si, par exemple, désirant offrir l’image de la fierté outragée, nous offrons celle de la confusion et de l’inquiétude. Ne voyons là qu’un des mille et un pièges de la nature.

Les yeux de Saad battent rapidement, un soupir gonfle sa gorge et, tandis que ses lèvres reprennent le déroulement machinal des versets sacrés, il rapproche ses grands cils pour mieux observer l’adversaire.

Il n’a pas le regard prolixe. Son éloquence tiendrait en quelques exclamations contradictoires. La surprise, l’admiration, la crainte s’y superposeraient, non sans candeur. Mais la femme n’est pas insensible à ce genre de discours. Les yeux de la jeune fille reviennent vers lui :

« Ce n’est pas au moins pour vous excuser que je consens à vous accorder un second et dernier regard. Je veux m’assurer de l’effet que ma colère a produit sur vous. Je me flatte qu’elle vous aura servi de leçon. Voilà qui est bien. Dès lors que vous le prenez avec modestie et bon sens, il n’est peut-être pas impossible que j’arrive à vous oublier, – seule forme de pardon à laquelle vous puissiez prétendre. »

La modestie avec laquelle ils reçoivent ce pardon, les yeux de Saad sont justement en train de l’exprimer :

« Ne tremble pas, jeune fille, ne rougis pas, ne détourne pas les yeux. Pouvais-je prévoir une grâce, une perfection pareilles ? Ne me garde pas rigueur de la surprise du premier moment. Force altière du jeune peuplier, voix de la brise dans les herbes printanières… T’emporter sous ma tente… Te faire partager l’ardeur dont tu m’embrases… »

Les yeux de la jeune fille :

« Puisque vous voilà redevenu humble et bien sage, monsieur le marchand syrien, je vais saisir le premier prétexte venu pour récompenser votre discrétion en vous adressant quelques paroles indifférentes. »

Alors, entre les coquilles des joues, la bouche s’entr’ouvre, grasse et voluptueuse. Et tandis que les sourcils s’élèvent à travers le front, témoignage de l’étourderie toute naïve qui va dicter sa question, la jeune fille s’empare d’une écharpe brodée de paillettes d’argent, tourne la tête vers le marchand, et laisse tomber, en langue arabe difficilement prononcée, les paroles que voici :

« Dis-moi, le colporteur, combien de piastres, cette futilité ? »

Un éclair zèbre la nuit qui dort dans les yeux du garçon. Ces yeux décochent sa réponse avant qu’il ait eu le temps de mouvoir sa langue :

« J’oubliais le déguisement sous lequel je t’apparais. Tu es bien imprudente de me rappeler ma honte. Mais tu me rappelles en même temps qui tu es. Toute splendide, suave que tu te montres, ton aspect n’est, lui non plus, qu’un déguisement. J’allais oublier que tu es de la race qui nous hait, avec laquelle il n’est trêve ni réconciliation. Tremble, chrétienne. Ta parole a porté l’injure jusqu’au fond de mon honneur. Crime double, d’être infidèle et d’être si belle. Vienne vite cette nuit que j’attends ! Tu connaîtras le marchand que tu viens d’offenser, Saad, fils d’Ahmed Beg, des Hekiari ! »

Les yeux de la jeune fille :

« Oh, jeune marchand, ma voix te produit-elle un effet si délicieux ? En vérité, j’avais dit ces quelques mots pour ton salaire. Prends garde. Si tu t’avisais de m’adresser de nouveau un regard aussi humble, aussi implorant que celui qui vient de luire entre tes longs cils, je me verrais contrainte d’armer le mien de toute sa sévérité. »

J’ignore si les dialogues muets qu’échangent les amants, lors de leurs premières rencontres, et qui les ravissent si étrangement, se fondent sur un chassé-croisé de propos plus cohérents. L’expérience que les deux intéressés acquièrent ensuite l’un de l’autre, les silences que la passion justifie, et les charitables mensonges de la parole finissent par étendre un voile sur cette détestable nudité d’âmes. Pour le reste (s’il y a un reste) il demeure le profit du Malin.

« Trois piastres et demi, ô beauté incomparable, au plus juste prix », répond cependant la bouche du colporteur dans le jargon le plus chuintant qu’il puisse trouver. Mais la courbe de ses lèvres, que les femmes de la tribu comparent au dessin de l’arc, se plie mal à cet exercice de bassesse. Un accent d’amertume en afflige les angles.

La voix du magistrat municipal interrompt d’ailleurs ces gentillesses. Une discussion serrée s’engage entre ces hommes dont l’un se soucie de vendre comme d’une datte, dont les autres n’ont aucun besoin d’acheter, mais qui sacrifient à la loi de l’Orient laquelle est de marchander jusqu’à perte de souffle.

Alors Saad sent quelque chose qui va se passer. En lui ou hors de lui, il ne le sait pas d’abord. Il tient la tête baissée, son chapelet brun entre ses doigts bruns. Aux phrases criardes qui l’assaillent et qu’il est loin de comprendre toutes, il est en train de répondre à mi-voix par refus hautains, sentences brèves, déclinatoires dédaigneux.

La chose lui est annoncée, comme d’habitude, par un picotement au niveau de la nuque et des lombes.

« Oh ? Oh ? Que va-t-il arriver ? »

Il n’a garde de lever les yeux. Il n’ignore pas que la vue ne peut rien lui révéler de ce que ses nerfs lui annoncent. C’est par d’autres sens, plus secrets, qu’il communique avec le bizarre univers au sein duquel il flotte. Il abaisse les précieuses courtines bistrées dont la nature l’a muni et se met à l’affût dans la pénombre. Il n’attend pas longtemps :

« Ahé ? La fille ? Que veut-elle ? Comment ne sait-elle pas qu’elle va… vouloir ? »

La fille chrétienne s’amuse cependant à faire couler un collier de grains d’or entre ses doigts. Ses sourcils voûtés font seuls pressentir l’approche de l’impulsion. Tout à coup elle redresse la tête, laisse retomber le bijou sur la table où il rend un bruit de petite averse tout de suite interrompue ; elle promène ses yeux, comme cherchant quelque chose ; son regard achève en se posant sur le colporteur. Celui-ci n’est, en face d’elle, qu’un visage en fuite, abrité sous le bouclier du front. Au même instant, elle pense pour la première fois :

« Qu’ai-je à faire ici plus longtemps ? »

L’intention se forme en elle comme un soupir. C’est à peine si Saad entend les chocs légers de sa démarche sur les dalles. Comme un soupir également, l’atmosphère du patio expire une présence. Le cavalier relève alors la tête : un brouillard d’étoffes est en train de se dissoudre dans l’ombre verte et liquide de la porte. Toutefois un mouvement délicat fait onduler ce frisselis de matière déjà rendue à l’impalpable. Saad voit naître et disparaître une surface pâle où l’ombre des orbites imprime un sillon pailleté de feux.

Ce seul geste suffit également à la jeune fille pour emporter avec elle l’image d’un garçon assis sur un tapis, le visage couleur de bronze rouge et les prunelles filtrant sous les paupières, comme deux gouttes de vif-argent dans un pli de velours noir.

Quant à nous, parvenus à ce point de notre récit, une fois et plusieurs fois prions Dieu que sa miséricorde soit sur nos pères et nos mères qui nous écoutent. Car la récompense d’un excellent conteur lui vient de l’ordre qui règne dans son récit. Et comment maintenir l’ordre dans une aventure qui se dédouble vivement et bifurque ? Comment va-t-il subsister, si Saad d’une part, la jeune Nestorienne de l’autre deviennent eux-mêmes incertitude et confusion ?

V

« Évanthia ! Évanthia ! »

Un beau contralto roule, monte et s’apaise.

« Évanthia ! »

Cliquetis de médailles, de colliers, de bijoux, d’amulettes.

« Évanthia ! »

La voix chaude se répercute sous la voûte des corridors. Un écho bruissant la prolonge et grossit. On y reconnaîtrait assez vite plusieurs étages de sons : un souffle court, un pas pesant, et ce murmure soyeux que produit le refoulement de l’air sur le passage d’une personne active et corpulente.

« Évanthia ! »

Une porte gronde, un rideau se soulève, Hélènè Katsantanès pénètre dans la chambre où elle et sa fille se tiennent à l’ordinaire. L’animation rend plus grands, sombres, humides, ses yeux que les poètes chantaient, il y a vingt ans. Le corsage noble se soulève. La dame rejette un peu la tête en arrière pour retrouver sa respiration. Les sourcils, contractés par l’effort, donnent au visage un air de hauteur presque impériale.

Évanthia, debout près de la petite fenêtre, et immobile, écoutait approcher sa mère depuis un moment. La troupe des bruits familiers qui précédaient l’exubérante personne, en hérauts fastueux et sonores, lui inspiraient de la lassitude et un peu d’agacement. L’agacement redouble quand elle la voit apparaître, mais redouble surtout de ne pouvoir se défendre contre une secrète et hostile admiration.

« Évanthia, ma perle, ma joie, je te cherchais. Pourquoi t’es-tu retirée, ma colombe ? »

Les expressions de tendresse coulent des lèvres comme tombent d’une bourse des pièces de monnaie usées. Elles ont eu cours autrefois pour la valeur même qu’elles indiquent. Elles ont été émises d’aloi, dans la première effusion du bonheur et de l’orgueil. Mais dix-huit années ont passé. Les bégayements suaves du bébé sont devenus une parole ferme, quelquefois trop ferme. Les premiers pas, si attendrissants hors des bras maternels, sont devenus une démarche libre, quelquefois trop libre. Bonheur de Mes Yeux, Perle, Joie est aujourd’hui une grande, somptueuse personne, et la célèbre Hélènè, à qui sa maternité avait si longtemps laissé les séductions de la jeunesse, est lentement devenue la Belle Madame Katsantanès.

« Ô ma joie, d’où nous arrive-t-il, ce garçon ? Par Saint Georges, c’est un émir. Et ses mains ? As-tu jamais vu un colporteur manier de la marchandise avec de pareilles mains ? Quel air ! Quel mine ! Un prince ! Ha ! Le monde est mal fait. Les femmes infidèles ne sont que des vaches. Cela s’achète, cela se parque, cela reçoit qui les prend, et c’est pour un bétail de ce genre que Dieu va pétrir des Apollons ! Houph ! S’il m’avait été donné d’élever un fils… Nos gros pappas sont de complexion bien épaisse. Pourquoi tout cela ? Haï ! Tu ne dis rien ? Étais-tu là quand il a ouvert son sac ? Mais aussi, où vont-ils chercher ces merveilles ? Ha ! Ha ! Ce ne sont pas nos gros pappas qui seraient si alertes. Des trésors ! Ô ma perle, as-tu vu ces voiles ? Hi ! Hi ! De ta soie brochée d’argent, surbrochée d’or, et légère ! Une toile d’araignée ! Et ce collier de grains de corail passés dans un fil d’or si fin, si fin ? Houph ! Ils sont tous en bas à marchander, faire les dédaigneux. Eux ? Cela leur va. Des pourceaux ! Hasch ! Viens ! Lui assiste à tout cela comme un vizir rendant la justice. Son tapis ? Un trône. Ils t’ont contrariée, ma prunelle ? Je l’ai bien remarqué. Tu désirais quelque objet ? Viens, j’en dirai un mot au pappa, il se laissera décider. As-tu senti ces onguents ? Hi ! Hi ! Des vraies pâtes de beauté ! »

Madame Katsantanès parle comme le nouveau-né crie, pour déplier ses poumons. Elle est tombée sur un escabeau près de la porte. La main droite posée sur le cœur, elle regarde sa fille à la dérobée. Elle n’y surprend plus rien qui l’émeuve. Aussi bien ses yeux continuent machinalement à lui fournir la même nourriture qu’autrefois. Mais comme aucun appétit, aucune sollicitude, aucune activité ne réclament plus ces aliments, tous ces trésors vont se perdre dans la cuve de l’oubli.

C’est ainsi qu’elle examine avec froideur des images autrement précieuses que la bimbeloterie du marchand syrien, tels une attache d’épaule, le jaillissement du cou, la nuque d’ambre incurvée, les successions infinies de volumes, de courbes, de surfaces, de cavités, d’aboutissements, ces ombres et ces éclairages que le contre-jour caresse avec tant de dilection. Miracle plus grand encore, une torsade de cheveux déborde comme une conque le voile de tête. Or madame Katsantanès n’en reçoit qu’une impression assez fugace. Pourtant il lui a fallu des années pour se rassasier de l’émerveillement où ces cheveux l’ont jetée. Évanthia est blonde. Événement si rare qu’on le cite au loin. Les commères ont retrouvé, dans les cendres de leur mémoire, la grand’tante du siècle précédent qui avait, elle aussi, offert à l’admiration du monde cette tendre anomalie. Évanthia est blonde comme peut l’être une fille d’Asie ; son teint est celui de la vieille pierre incrustée de soleil, son œil une turquoise dont l’eau presque noire se pique d’étincelles. Mais elle a en partage les privilèges exquis de la carnation, cette confidence du corps par son enveloppe, cet aveu impudique, sur quoi la pudeur jette un nuage.

Pour le moment, Évanthia est debout contre la petite fenêtre. Elle a lentement détourné la tête et regarde dehors avec mélancolie. En réalité, elle ne regarde pas. Elle n’est pas mélancolique. Elle ne pense à rien. Elle est. Jugera-t-on cet état insuffisant pour occuper toutes les forces d’une jeune fille ? Il faut comprendre que le sang coule à bouillons dans les vaisseaux de son corps. Le torrent de la sève animale la parcourt et l’ébranle des pieds à la tête ; il presse sur toute son étendue, dans toute sa profondeur. Cette force de pression, douce, irrésistible, produit une chanson intérieure, qui tinte au fond des oreilles et va, sous l’épiderme bombé qui est à l’extrémité des doigts, actionner de fines mèches vibrantes, à peine supportables. Les organes fonctionnent avec ivresse, les uns projetant, les autres aspirant la substance rouge, grasse et chaude qui les irrigue.

Anéantie par l’excès de cette vitalité, Évanthia est lentement soustraite au sentiment de l’heure et du lieu. Elle se tient debout. Ses yeux errent d’en haut sur le plafond de la treille. Ils traversent la vitre aux teintes plombées. Elle a pris si fréquemment cette attitude passive ; si souvent elle a contemplé la chaux verte et rose du mur d’en face, jusqu’à en avoir les prunelles couvertes de taches colorées ; si souvent elle a entendu, au fond de la pièce, le souffle progressivement calmé de madame Hélènè, et senti courir entre ses épaules le regard désœuvré qui l’examine sans la voir ; si souvent elle s’est trouvée à cet endroit, à la fois fière et sans force, vigoureuse et désarmée, souple et gauche, riche de jeunesse cambrée, pauvre de richesse sans emploi, qu’elle ne sait plus quel moment de son existence elle vit. Ils se ressemblent entre eux au point de se fondre en une stridulation continue, en une seule heure indéfiniment étirée, qui unit en soi hier, aujourd’hui et demain. La notion de son être s’abolit peu à peu et emporte avec soi la conscience de sa réalité corporelle. Petite fille, elle contemplait déjà, par cette fenêtre, ces mêmes images flottantes, avec la même détresse et la même langueur. Ses regards passaient alors par la vitre la plus basse. Et de se le rappeler seulement suffit pour qu’elle s’imagine rapetisser, mais rapetisser à l’intérieur de sa stature présente. Le parquet dallé monte vers elle d’un seul mouvement. Il s’enfuit l’instant d’après, ce sont les yeux, le crâne qui s’échappent vers le plafond. Le corps d’Évanthia devient une fronde. Il s’allonge, s’accourcit. Cette oscillation se répète trois ou quatre fois avec violence, sans que rien trouble le silence (angoisse ? ou indifférence ?) qui tient le monde attentif autour de ce prodige. Un vide écœurant gagne les membres l’un après l’autre, les jambes perdent forme et consistance, s’évanouissent dans une sorte d’émulsion grésillante, et…

« Ho ! Évanthia ! »

Madame Hélènè s’est élancée. Mademoiselle Katsantanès vient de se trouver mal le plus tranquillement du monde et de choir tout de son long sur le carreau. Il faut rendre cette justice à madame Katsantanès qu’elle ne pousse pas de cris, elle n’ameute pas les serviteurs. Elle s’assure d’abord que la tête n’a pas porté trop rudement et que la belle figure est intacte. Puis elle prodigue les soins voulus avec une dextérité de matrone. En fait de vapeurs, on ne lui en remontre pas ; on n’a pas été impunément, tant de lustres, la belle madame Hélènè.

« Ma joie, ma beauté, ma houri, mon archange ! »

Les petits mots câlins sont empruntés à différentes mythologies, mais c’est grande innocence d’âme. Leur litanie n’accompagne pas seulement les gestes des mains pour en feutrer la précision. Madame Katsantanès sait d’expérience que les absents rentrent en communication avec les vivants par l’oreille. Ils sont si loin ! Où sont-ils ? Elle est d’humeur généralement positive ; mais certaines choses ne laissent pas de l’impressionner : le sommeil, les rêves, la folie, l’évanouissement, toutes ces évasions de l’esprit vers les espaces où rôdent les puissances qu’on n’ose nommer. Aussi multiplie-t-elle les signes propitiatoires autour du front, du cœur et du ventre de sa fille. À mesure que les secondes s’écoulent, sa placidité commence à céder. Elle voit le nez qui se pince, le trait des dents entre les lèvres bleues.

« Mon or, ma soie, ma clarté, mon soleil ! Ô Christ ! Christ ! Elle est morte !

— Qui ça ? » répond Évanthia d’une voix naturelle. Comme il arrive souvent, les derniers mots prononcés viennent d’être cueillis par sa conscience au moment où celle-ci se dégageait de ses liens.

« Qui ça ? » demande-t-elle en se dressant un peu. Alors seulement elle se voit, se sent et remarque la figure anxieuse penchée sur elle. Elle s’effraye un peu et se recouche en murmurant :

« Ah ! Ah ! Qui donc est mort ?

— Non, non, ne t’en va pas une seconde fois, personne n’est mort… »

Mais le sang s’est repris à circuler, faisant son œuvre impétueuse. La jeune fille pousse un gros soupir, se lève, promène les yeux autour d’elle avec un mélange de gaîté et d’ennui, et répète machinalement :

« Qui donc est mort ? Ah ! Que c’est sot ! Ma mère, je vous demande pardon. »

Elle fixe madame Hélènè avec une humilité assez altière. Voyant la dame se relever un peu lourdement, elle vient à son aide. Pendant le court moment où elle la tient à bras le corps et l’attire à soi, elle sent vivre et brûler à travers l’étoffe le fruit de la gorge maternelle. Son œil ne peut non plus s’empêcher de descendre dans les replis des blancheurs, sur la nuque laiteuse, déjà renflée, les joues qui mollissent, les paupières fatiguées. Cependant madame Hélènè s’étant remise sur ses pieds, qu’elle a petits et musclés, jette sur Évanthia un regard étrange et bref, regard non de mère à fille, mais de femme à femme, à la fois ordre, prière et interrogation, où il entre autant de défi que d’inquiétude. D’ailleurs son instinct la sert à souhait ; l’éclair lancé est une flamme d’un si beau noir, il y a tant de vie et d’expression dans cet œil, qu’Évanthia reste une fois de plus confondue. Une jeunesse si persistante ! Mieux que de la jeunesse. L’effort, que madame Katsantanès vient de faire, poudre ses joues d’une transparence immatérielle. Une roseur d’enfant éclaire par l’intérieur ce tissu encore tout fragile. Alors Évanthia ne laisse pas à sa mère le temps de prononcer une parole. Elle conserve, imprimée dans la paume de ses mains, le globe de cette poitrine, sur ses bras la chaleur de ce torse. Ces contacts adressent à sa mémoire un appel si net, réveillent des bonheurs si fraîchement assoupis, que la jeune fille se jette dans les bras qui s’offrent, y enfouit sa tête et tout d’un coup éclate en sanglots.

À défaut d’une extrême finesse, madame Katsantanès n’est pas dépourvue de pénétration féminine, – clairvoyance d’ordre technique, étroitement contenue dans le champ de quelques sentiments propres à son sexe. C’en est assez pour qu’elle se garde de toute question. Elle se borne à serrer Évanthia contre elle avec un emportement où les habitudes maternelles corrigent la froideur de la réflexion.

Au reste, la dame est à ce point surprise par cet accès de sensibilité, que le Malin, perpétuellement aux aguets, en profite pour lui jouer un tour. Madame Hélènè se voit, une seconde, tenant dans ses bras, au lieu de sa fille, un personnage en turban rond, doué de mains fines et d’un œil ensorceleur. Si peu que dure cette méchante plaisanterie, l’émoi est grand, la dame devient pâle. Évanthia sent redoubler les battements du cœur généreux sur lequel presse son visage.

« Ha ! Christ ! Christ ! » s’exclame enfin madame Kat-santanès, conjurant tumultueusement les prestiges du Maudit et parvenant à reprendre ses esprits.

« Mamma ! Mamma ! Je voudrais être morte ! » gémit sa fille.

« Tt tt tt tt », défend la mère. Tandis qu’elle tapote distraitement, du plat de la main, le voile de tête gonflé par la merveilleuse chevelure, ses yeux se fixent sur un coin de la chambre et s’occupent, sous les sourcils froncés, à y pourchasser une vision fascinante, peut-être à la ressusciter.

« Mamma, pourquoi es-tu venue ? Pourquoi m’as-tu reparlé de ce marchand ? Pourquoi ai-je dû quitter la cour ?

— Tu as quitter la cour, ma colombe ?

— Ai-je dit cela ? Je me suis retirée, voilà ce que je sais. Mais pourquoi ces paroles et toutes ces tristesses ?

— Tu t’es trouvée faible. C’est la chaleur, et ce garçon, ce garçon qui… Tous ces objets sur la table. Oui, nos pappas ne comprennent rien à rien. »

L’image se reforme devant elle du patio, où tant de trésors deviennent, en ce moment même, la proie des Khelpo, des Zomaia, des Markos, chiens et gens de rien, durant qu’elle-même perd ce temps à consoler une sotte. Et cette image centrale se nimbe aussitôt de plusieurs autres, dont l’effet est que les lèvres et les yeux de madame Katsantanès augmentent d’éclat :

« Viens à présent, toi ! »

Le ton s’est refait passablement sec. Elle écarte Évanthia d’un seul effort de ses bras dodus.

« Allons, Évanthia ! »

L’évanouissement, les larmes sont loin. Elle se dirige vers la porte d’un pas ferme, un pas de capitaine de milice.

VI

« Oï, oï, maman », fait M. Katsantanès avec rondeur, en voyant sa femme rentrer dans la courette, « voici un garçon musulman qui serait le plus joli fils du monde s’il ne se montrait plus juif qu’un cochon d’arménien.

— Vraiment ? » murmure madame Hélènè. Et elle glisse vers la statue de bronze fauve un de ces regards de coin qui ont fait naguère tant d’heureux et de désespérés. En vain. Le mécréant est coulé d’un bronze insensible. Il a levé les yeux vers la nouvelle venue, mais ne trouvant pas sans doute ce qu’il espérait, il les a reportés sur son chapelet. Il a mis dans ce mouvement un mépris d’autant plus injurieux, qu’un concert de plaintes retentit sous le plafond de verdure. Les Khelpo, les Zomaia, les Markos sont travaillés par la convoitise. Tant de merveilles vont-elles leur échapper ?

« Quel prix fait-il donc ? » demande madame Hélènè avec douceur. Un gros pappa coléreux, du clan des Khelpo, souffle :

« Demandez-lui où il a l’esprit, madame Hélènè. Un vagabond que votre mari a la bonté d’accueillir hors temps ! Croyez-vous qu’il lui en montre un peu de reconnaissance ?

— C’est vrai ! Allons, maman, tu ne devais pas t’en aller. Une femme… Tu réussiras mieux que moi. Fais comprendre à ce drôle… »

Madame Hélènè s’est assise sur une dalle de pierre.

Elle se tourne vers Saad avec une lente majesté, une majesté-prélude, qui impose le silence. Les Nestoriens se penchent vers la table magique.

« Ils se plaignent de tes exigences, hum… jeune homme. Réponds-moi : qu’y a-t-il de vrai dans leurs plaintes ? »

La voix de madame Katsantanès a, dans le grave, des modulations qui impressionnent. La bienveillance du ton aurait pourtant de quoi surprendre. Mais les bons Nestoriens n’y voient qu’une habileté du plus haut goût. Avec ses airs royaux, madame Hélènè est une diplomate rusée. Monsieur son mari tourne la tête vers ses compères et leur adresse des clins d’œil très fins.

Quant à Saad, un souci l’obsède : « Faire son possible pour s’y maintenir, passé le couvre-feu. » C’est l’ordre. Comment s’en acquitter ? Soutenir ce marchandage, lutter d’indignité avec ces chiens ? Il sent vaguement que tout, là-dedans, est affaire de rites. Il ne lui échappe pas qu’une cérémonie, universellement respectée, veut qu’il cède une fois. Mais qui l’avertira que le moment en est venu ? À reconnaître trop tard cette frontière délicate, il risque de rompre le palabre, à la franchir trop tôt, de l’écourter.

Il redresse la tête si vivement qu’on croit entendre crier les vertèbres de son cou ; mais ses yeux restent baissés. Sans regarder encore celle qui lui parle, il répond, d’une voix sourde, sifflante, oppressée :

« Ils paieraient ces objets le triple, sur un marché public, et ne se croiraient pas lésés.

— Tu ne veux pas dire qu’ils… veulent te voler ?

— Le gros homme m’a-t-il amené ici comme marchand ou comme prisonnier ? »

Ses yeux se relèvent à leur tour et inondent madame Katsantanès du flot de leur indignation. Elle reçoit le choc et se trouble. Le garçon insiste :

« Et ceci ? Marchandise ou butin ? Demande-leur ! »

Ciel ! Quelle noblesse ! Quelle hauteur ! La dame en a le souffle coupé.

« Mais, écoute, mon enf… hum ! enfin… jeune musulman… Si tes prix les effraient ? »

Il la tient sous son regard. En réalité, il ne la voit pas, il suit ses pensées sur le visage qu’il a devant lui comme sur un mur. Hélènè est loin de supposer pareille chose ; sa gorge se noue. Le garçon poursuit :

« Je ne demande rien au delà de ce que valent les objets. Ce collier d’argent niellé, est-ce trop le payer que… ? Et cette agrafe d’émail, et cette ceinture de cuir travaillé, cette poignée de dague incrustée de nacre, et ce collier de perles de musc, et ce sachet de douze grains d’ambre vrai, et cette boucle de corail ?… »

Les mains vont et viennent avec jeunesse et vigueur sur la table de pierre, ramassent à poignées armes, étoffes, bijoux, et Saad ne se rend pas compte qu’étant assis plus bas que madame Katsantanès, il les lui dépose sur les genoux exactement comme s’il lui en faisait hommage. Elle, au contraire, se représente fort bien la scène.

« Bèh ? Bèh ? Qu’est-ce qu’il dit ? » interroge le Khelpo.

« Il parle, il parle ! » gronde Sapo Zomaia.

« Pour des paroles, cette engeance n’en est pas chiche. »

— As-tu compris quelque chose à tous ces discours, toi ?

— Baff ! Collier, corail, ceci, cela, et que nous sommes ceci et cela, des voleurs, des chiens, quoi ?

— Ici, vous vous trompez, Sapo », interrompt Hélènè. « Et voulez-vous dire que je l’aurais toléré ?

— Eh bien ! Qu’est-ce qu’il prétend alors ?

— Des choses raisonnables, à ce que j’ai cru saisir.

— Ho ! Hélènè ! »

L’assistance laisse éclater un reproche qui ondule et se prolonge.

« Un bonheur, qu’il nous comprenne mal !

— Qui sait ?

— Oui ! Se méfier de ces maudits.

— Dites-lui donc, Hélènè…

— S’il trouve un avocat en vous !… ».

M. Katsantanès s’irrite un peu :

« Allons, maman, finissons cette affaire. Son dernier mot ? »

Saad a de nouveau baissé les yeux, avec le pli de la patience modelé sur sa lèvre dédaigneuse. La femme du magistrat l’interpelle :

« Écoute ! »

Et pour mieux qu’il écoute, elle se penche et lui pose la main sur l’épaule. À vrai dire, elle n’éprouve d’abord qu’une impression assez rude ; le cafetan est de laine rêche. Pourtant elle sent courir bientôt dans l’étoffe une chaleur qui n’a rien d’inanimé. Le cavalier est impressionné, lui aussi, par ce toucher, mais d’une façon différente. Il rougit et refuse le côté. Madame Hélènè, qui portait en avant le poids du corps, perd l’équilibre, et se rattrape de la main à une épaule singulièrement musculeuse. Saad, outragé, relève la tête, et aperçoit au même instant quelque chose qui fige son expression. Si prompt est le changement, qu’Hélènè tourne la tête. Évanthia se tient derrière elle, debout, pâle, les yeux attachés sur la main qui relie sa mère au colporteur. Madame Katsantanès ramène son regard vers le musulman ; ce qu’elle lit sur cette figure appelle sur la sienne un sourire amer, elle rétablit par degrés l’aplomb de son corps de façon à ne plus toucher l’étoffe que de son index, dont elle se met à lui donner des petits coups fort secs :

« Hé bien ? Répondras-tu ? »

Et, entre ses dents : « Heïla, bon, bon ! Plus de charmes dans l’agnelle que dans la brebis ! »

Il va sans dire que cet épisode a duré le temps d’un cri. L’assistance n’en a pas eu soupçon. L’assistance est occupée des suites pratiques de l’entretien. On ne peut servir deux autels à la fois. Elle accueille la fille de la maison comme un renfort utile :

« Hulla ! Évanthia, rayon de miel vivant, fais entendre raison à ta mère…

— Soupèse-moi ce voile, tresse d’or vivant… »

M. Katsantanès ajoute à ce concert le poids de son avis, ainsi formulé :

« Voyons si la jeune aura plus de pouvoir que la vieille. »

Il dit, mais n’en pense pas un mot. Il croit devoir ce sacrifice à son amour-propre vexé.

« Cela se nomme cracher dans son écuelle, Michaël », répond sa femme en se retournant à demi. « Si vous vous montriez moins avides… » Elle continue, en changeant d’idiome : « Hé, toi, colporteur, cesse de nous fatiguer. Ton prix pour tout ce que je tiens là ? »

Mais Évanthia fait un pas en avant, cueille le plus beau collier parmi les joyaux amoncelés sur la robe de sa mère, et, avec la même moue dédaigneuse que Saad :

« Oh, toi, combien cette bagatelle ? »

Saad ne l’a pas quittée du regard. Il oublie le ton qui convient à son rôle et lance un chiffre au hasard. L’accent rauque des montagnes, qu’il n’a pas su retenir, ferait sursauter les Nestoriens, si le chiffre n’avait des vertus beaucoup plus puissantes ; ce chiffre est si manifestement absurde qu’il soulève dans la cour un cri de réprobation. Brikha Khelpo frappe ses deux mains l’une contre l’autre au-dessus de sa tête et hurle :

« C’est une provocation, Michaël ! »

Évanthia tire alors de son corsage une petite bourse en brocart rouge brodé d’argent et la jette sur les genoux du colporteur.

« Tiens, l’homme, compte bien et ajoute un objet quelconque pour parfaire la somme. »

Puis, détournée à demi vers le groupe de ses concitoyens :

« Cet argent est le mien, je suppose ?

— Tss, tss, tss ! » siffle l’assistance avec agitation. Bon sang ne ment pas ; si madame Hélènè a le port et le geste d’une sultane, que dire de sa fille ? M. Katsantanès fait aller ses gros yeux de l’une à l’autre avec une forte d’animosité respectueuse. Au fond, le sentiment qu’il éprouve n’est pas très différent du sentiment de Saad. Celui-ci oublie de mieux en mieux sa consigne. D’un mouvement des genoux, il tend comme un ressort l’étoffe de son cafetan et rejette, sans y toucher, la bourse à terre ; elle s’y aplatit avec un bruit de sonnailles mat et court. Ensuite, râflant avec son avant-bras tout ce qu’il reste d’objets sur la table, il les envoie rouler aux pieds d’Évanthia, et la défie du regard :

« Ceci parfait la somme. Compte toi-même… maîtresse ! »

Mais il ne s’arrache ce dernier mot que par un ressouvenir tardif de sa condition. Évanthia n’a pas un tressaillement. Elle accable le jeune homme du regard immobile de ses larges prunelles turquoise où – seul indice de sa colère – s’allument et s’éteignent des paillettes d’or.

Pour Hélènè, il est à présumer qu’elle n’a pas perdu un détail de la comédie qui vient de se jouer, depuis les curieux changements d’accent du colporteur jusqu’aux curieuses variations d’humeur de sa fille. Mais ce n’est pas un des moindres bénéfices des aptitudes majestueuses que de draper tous les sentiments dans une noblesse impénétrable. Tout au plus, au moment où le trésor est venu couler en cascade aux pieds d’Évanthia, a-t-elle eu un second sourire furtif, qui ne manque pas d’ironie, de pitié non plus.

« Tss, tss, tss ! » siffle l’assistance de plus belle. « Mais, Michaël, vas-tu tolérer… toi… toi ?… »

Ces appels à son envergure officielle réveillent M. Kat-santanès de sa stupeur. Nécessité de faire quelque chose, quelque chose d’immédiat, qui dépasse en imprévu et en magnificence les deux gestes dont ils viennent d’être les témoins. Or, il est né homme public. Agir n’est une difficulté pour lui que dans la solitude, et penser que lorsqu’il n’agit pas. Il n’a d’initiatives que celles qui lui sont inspirées, mais il les a sensationnelles. À passer par lui, les vœux de la foule perdent ce qu’ils ont de médiocre et de confus ; ils réapparaissent à l’état de gloire, transmués en symboles frappants. Ainsi l’herbe des prairies, à traverser la vache, se change en lait, une substance inutile devient le plus doux des aliments. Le magistrat se lève :

« Tt, tt, tt ! Amis, voisins, compères ! Vous jugerez comme moi qu’il convient de mettre fin à une scène qui menace de tourner au scandale. Hélènè, dites à ce marchand musulman que je lui achète toute sa pacotille, je dis toute, pour la somme ronde de trois cents piastres. Et nous, mes amis, mes voisins, réunissons-nous ici demain pour la répartir au gré de nos préférences. Hélènè, si ce jeune homme s’y refuse, il est libre, je l’ai introduit ici, il nous paiera une légère redevance, je le ferai conduire en sûreté à la porte de la ville. S’il accepte, qu’il couche sous mon toit et s’en aille demain en vantant la justice et la générosité des habitants de Kasir. »

M. Katsantanès, qui est de souche grecque, a lancé cette proclamation dans sa langue natale, de façon à ne se faire entendre que de ses associés, qui la parlent tous plus ou moins. Hélènè rend ce message à Saad. Mot pour mot, je n’en jurerais pas, du moins dans son esprit. Lui écoute avec soin, la tête basse, en épluchant son chapelet. La matrone ayant achevé, il incline gravement les épaules en signe d’acquiescement. Puis il ramasse la bourse d’Évanthia, fait le simulacre rapide de la baiser au passage, et, sans lever les yeux, la lui présente dans le creux de ses mains.

Ce qui se produit alors échappe à la curiosité des amis, compères, voisins et voisines ; ceux-ci forment maintenant autour du magistrat un groupe agité. Évanthia et sa mère ont en même temps deviné l’intention du colporteur. L’une et l’autre en même temps avancent la main. Apercevant le mouvement l’une de l’autre, elles suspendent en même temps leur geste et demeurent le bras demi-tendu, en s’observant. Hélènè adresse à sa fille un sourire un peu onctueux et retire sa main.

Voyant cela, Évanthia retire la sienne à son tour, d’un air hautain.

« Ma fille, qu’attends-tu pour débarrasser ce jeune homme de ce qu’il te rend ?

— On n’a pas à me rendre ce que j’ai donné », répond Évanthia, et elle ne comprend pas pourquoi, tandis qu’elle parle, un flot de chagrin monte en elle. « C’est ma part, ma part à moi dans l’achat de mon père. Vous le savez bien. » Elle se retourne vers le soi-disant Syrien et répète péniblement, en arabe : « Garde. Je ne me dédis pas. Cela te revient. Garde. Je ne me dédis pas. »

Ni dans son passé, ni dans son expérience, Saad n’a trouvé de quoi l’avoir préparé à cette conclusion. Il n’y trouve rien non plus qui la lui explique. Les caprices féminins lui sont connus ; il admettrait l’insolence, la cruauté, la moquerie ; aucune basse coquetterie ne le surprendrait chez ces femmes dévergondées. Mais cette amertume continue ? Il y a chez celle-là plus que de la fierté, une sorte de tristesse indifférente et, à la fois, de résignation sans espoir. On souffre, mais on ne prend, pour s’en cacher devant lui, pas plus de peine qu’on ne ferait devant une mule ou un petit chien. On ne saurait mieux lui faire entendre qu’il n’y est pour rien, que de pareils sentiments se développent dans une sphère où l’on n’imagine même pas qu’il ait accès, et pour des causes qui lui sont de toute évidence étrangères. Du moins interprète-t-il ainsi ce qu’il voit et ce qu’il entend. Il se moque bien de ces rayas ; mais qu’elles affectent de faire si peu cas de sa présence, de sa personne ? Son être viril en ressent l’injure. Les voilà donc sous leur aspect véritable, ces femmes infidèles, qu’il méprisait avant de les avoir approchées. Qu’il avait raison de les détester ! Quelle pitié mérite un peuple qui rampe sous de telles créatures et divinise leur arrogance ?

Pour la seconde fois, une bouffée de haine, un besoin de détruire se forment en lui. Il y consent, il les appelle, se tasse pour leur faire place. Vienne vite l’accès de fureur sacrée qui balayera enfin les derniers vestiges de ce monde injurieux !

Et voici qu’au même moment il lui arrive un accident bien étrange. Le semblable ne vous est-il jamais advenu ?

Reportez-vous à votre enfance. Ne vous êtes-vous jamais trouvé dans l’attente d’une fête à laquelle vous aviez obtenu de participer le soir, une de ces réjouissances exceptionnelles, ardemment souhaitées, dont la seule idée vous inondait à l’improviste d’une langueur exquise ? Cependant vous accomplissiez dans leur ordre vos tâches du jour. Le char des heures suivait sa route sans égard pour votre impatience. Or, il n’y a de route sans cahots, si plane soit-elle. Souvenez-vous ! Par exemple, le maître vous surprenait en faute et dissipait votre songe d’or par une de ces punitions qui font cabrer les jeunes amours-propres. Votre premier mouvement était de désespoir et de fureur. Tout d’un coup vous vous rappeliez ! Cette longue journée n’était que d’attente ; la réalité n’était pas ce décor passager, sans profondeur, elle était en vous ; le mirage n’était pas la fête prévue, mais au contraire les vexations qui vous en séparaient. Alors le chagrin cédait à une marée de joie silencieuse et provocante ; une nappe de chaleur naissait à votre ceinture, inondait votre poitrine, forçait le défilé du gosier, gagnait votre front, faisant bruire les oreilles au passage et contraignant vos paupières à se fermer sur deux larmes acides. Le monde des hommes pouvait armer sa rage contre vous, vous lui aviez échappé.

Une fois et plusieurs fois encore prions Allah que sa miséricorde soit sur nos pères et sur nos mères qui nous écoutent, car ici je vous dis que pareille chose est le lot du fidèle qui se réfugie en Dieu. Pour lui le mirage n’est point la vie éternelle, mais les périssables instants du voyage terrestre. Le réconfort qui le soutient est l’interminable fête que réserve au croyant le soir de sa vie.

Saad, fils d’Ahmed Beg, des Hekiari, étant assis parmi les infidèles, et sur le point de céder à la colère, se souvient tout à coup du motif qui l’a conduit en ces lieux.

Il l’avait oublié, étant jeune encore et se donnant tout entier à ses actes. Il se rappelle qu’il n’est là que pour y jouer un rôle, comme il plaît à Dieu d’abandonner ses élus parmi les hommes pour les éprouver par le moyen d’une existence abjecte. Vanité, les paroles, vanité, les gestes dont il doit s’acquitter pour atteindre à la bienheureuse promesse ! Il se représente avec une netteté brillante la réalité qui va succéder à cette fiction et ruiner sans remède cette apparence. Il respire fortement en retroussant les ailes de son nez, relève les cils, examine, comme s’il ne les avait jamais vus, les murs blanchis du patio, la treille, les portes, les tables, le pavé scrupuleux, toutes ces choses condamnées dont il a pensé être la dupe. Son regard n’épargne ni le carré des toitures que frangent les cheminées enrobées de chaux, ni un rameau issu d’un arbre voisin qui vient griffer l’incorruptible émail du ciel. Une projection puissante de son esprit ressuscite devant lui sa véritable condition, telle qu’il se prépare à la retrouver. Une jubilation ineffable lui distend les côtes. Il ramène sur les femmes ses prunelles que le dédain colore d’un éclat engageant, s’incline sur la bourse qu’on lui laisse, l’effleure d’un second baiser plus hypocrite que le premier, et la coule avec soin dans un pli de son cafetan.

Qu’importe le présent ? Dans peu d’heures, rien de tout cela ne sera plus. Renversé, cet amoncellement d’impuretés ! Ces cœurs faux auront cessé de battre, ces lèvres avides se disjoindront pour jamais, et ces yeux…

Ha ! Pour ces yeux…

La jeune fille n’a pas encore eu le temps de les détourner, que Saad relève les siens.

« Ô jeune marchand, tu soupires ? Pourquoi vers le ciel ce regard reconnaissant ? Mon geste ne méritait pas une gratitude si véhémente. N’avais-tu pas deviné mon amitié ? Tu la dois à ta modestie et à tes bonnes façons. »

Le regard du colporteur :

« Tu peux essayer sur moi les effets de ta sombre hostilité, elle ne saurait accroître la mienne. Oui, oui, vienne vite cette nuit prochaine… »

Évanthia soupire à son tour. Elle doit se faire violence pour se dégager de cet œil tendre. Elle tourne la tête avec douceur, et le muscle du cou soulève légèrement la soie de sa peau.

Cependant, le marché conclu a ramené l’intérêt de madame Katsantanès vers la pacotille qui charge ses genoux. Les commères se sont approchées, les bras s’enfoncent dans le fabuleux trésor, et, si les langues marchent, les imaginations galopent. Chacune et chacun jette mentalement son dévolu sur l’objet de son choix, soupçonne le voisin de le convoiter. Mais les sourires n’en fleurissent pas moins d’abondance sur les lèvres.

Le magistrat fait apporter des rafraîchissements. Le vin doux circule dans le cruchon de terre rouge. Des poteries chargées de gâteaux, de figues et de grappes muscatées égayent la vue. Seul un observateur soigneux remarquerait que Saad s’abstient de manger. Il reçoit l’amphore d’eau pure et fait mine d’en humecter ses lèvres.

Ainsi les derniers moments de cette belle journée s’achèvent dans la cordialité, la franchise et la confiance, comme il est d’usage.

Pour le reste, Dieu le sait mieux, sans doute.

VII

Un duvet de gaze fine ambre la transparence du jour. Les éclats que le soleil accrochait aux arêtes des bâtiments se sont détachés un à un, comme des colombes. Les quatre murs aveugles de la petite cour semblent disposés là de toute éternité pour recueillir le silence glissant du ciel. Le couvercle de feuillage ferme la vasque où le soir coule et se rassemble. Les parois de chaux ont perdu leurs reflets de rose et de malachite ; elles pressent entre elles l’heure lentement épaissie et en expriment une phosphorescence musicale, – parfum d’eucalyptus, couleur d’héliotrope.

Les voisins sont rentrés chez eux après force jovialités. La vigne et l’olivier font des pays de belle humeur. Le magistrat a reconduit ses hôtes ; sa voix, qui avait sombré dans l’épaisseur des bâtiments, reparaît sur le haut des murs aussitôt qu’il a débouché dans la rue ; partie par les couloirs, elle revient par les airs. Les dames Katsantanès ont disparu du côté des appartements intérieurs.

Saad demeure seul. Il choisit le coin le plus sombre de la courette, se fait un tapis de son sac vide et s’assied dans une immobilité minérale.

Minérale, elle l’est non seulement d’aspect, mais encore de substance, comme eût dit le grand Gazali (que Dieu le sauve et l’exalte). Le mur, auquel s’adosse le garçon, demain peut-être sera fumée, tandis que lui… Sa vie forme en lui un bloc massif et brûlant. Sans qu’il y pense ni s’y arrête, ce poids et cette densité se tournent en une certitude, cette certitude en un chant. Qui prêterait l’oreille serait étonné d’entendre bientôt une sorte de bourdonnement envahir le coin de la courette où se tient cette statue. C’est la litanie de la force de Saad, de la chaleur de Saad, de la réalité de Saad, de l’existence de Saad. Elle se propage comme le ronronnement d’un grand félin en chasse. Elle n’est pas compliquée : deux syllabes indéfiniment répétées, avec une puissance de conviction qui croît et s’exalte : « je suis je suis je suis… »

Et peu à peu, selon l’usage dont s’honorent les cavaliers pieux et lettrés de sa nation, du chant naissent quelques-uns de ces petits poèmes que le mollah l’habituait à composer, délicats et brefs comme un coup de pinceau sur un parchemin. Se reprenant et y revenant, Saad se murmure des quatrains nés d’un mouvement irrésistible :

 

Du musicien assis dans l’ombre, tu entends

Les sons qu’il tire de son luth. Dis-moi, lequel

Crois-tu le vrai vivant ? La note qui t’émeut ?

L’instrument qui l’exhale ? Ou leur invisible animateur ?

 

Le luth qui m’émeut a la peau douce et tiède,

Le son qui me transperce est un œil vert et bleu,

Le lieu d’ombre où il naît, un ruisseau de soleil.

Si tout cela n’est rien, à quoi ressemble alors Ce qui Est ?

 

Si tout cela n’est rien, celui-là pourtant vit

Qui sait que ce n’est rien. Gloire à Celui

Qui m’ayant reçu parmi les siens m’a murmuré :

« Regarde bien, cadavre, et vois le néant de ton néant ! »

 

Si tout cela n’est rien, gloire à Qui me l’apprit.

Le potier peut songer, près du feu de son four.

Ainsi placé près du cœur des choses, je suis,

Immobile témoin, plus vivant que la flamme qui danse.

 

Si tout cela n’est rien, gloire à Qui m’a créé

Plus dur que leur mortier, plus réel que leur terre !

Ma feinte est vérité mieux que leur vérité…

 

On le voit, Saad est encore à l’âge où nous guettent les petits démons de la logique et de la métaphysique. Ces quatrains qu’il compose dans le plus vif enthousiasme prouvent en faveur de sa foi plus que de son génie.

Mais comme il en est là, il se rappelle soudain qu’un jeune cavalier tenait naguère un tout autre langage. Le ronronnement de chasseur joyeux s’arrête avec le cours des rimes enflammées. Qu’est-ce que disait ce jeune cavalier ? « Mourir cette nuit… Il est impossible de ne pas disparaître cette nuit… »

Voire ! Ma foi, ce garçon-ci est loin de songer encore à pareille chose. « Plus dure que le mortier, plus réelle que la terre » ; ce n’est pas nous qui définissons ainsi le sentiment qu’il prend de son existence.

Le cavalier de midi avait ajouté, si vous vous en souvenez : « Amine ? Vraiment quel rapport entre Saad et Amine ? » Si le lien qui unissait l’Illusion-Amine à l’Illusion-Saad lui apparaissait un peu lâche, ce tantôt, que dira-t-il à présent ?

Toutefois n’oubliez pas à quel point Saad vient de se montrer dialecticien. Son sang est grec pour moitié. L’éducation du mollah a fait le reste. La théologie est un art admirable pour établir le miracle sur des syllogismes, fonder l’incroyable sur des raisonnements et prouver ce qui jamais n’eut de preuve. Aussi Saad ne se trouve-t-il pas entièrement désarmé devant le danger auquel ce souvenir expose sa personne de ce soir.

« Je voulais mourir ce midi, et l’image d’Amine n’était pas capable de me rattacher à la vie. Quoi donc a eu cette vertu de renouer le lien qui se dénouait ? Qu’est-ce qui est survenu ? »

Au vrai, tandis qu’il se pose cette question captieuse, Saad sait fort bien que, dans le même temps, quelque chose y donne réponse, à l’intérieur de lui. Bien mieux : la réponse attendait, là au fond, tout chaude et formée. Que signifie alors cette question ? Hypocrisie ? Peut-être. Mais pas plus qu’il ne s’en trouve en chacun de nous, et je dis les plus francs. Prenons garde que la vie de l’esprit est, de toutes, la plus encombrée de cérémonies. Les rites de la religion, la mécanique des convenances sociales ne sont que des jeux auprès de la diplomatie glacée dont usent, entre elles, les hiérarchies de la conscience.

La réponse à la question de Saad gisait là au fond, chaude et préformée. Mais elle n’était pas traduite dans le style usuel des protocoles. Elle menait une vie élémentaire, comme notre cœur bat ou notre estomac digère. Il n’en fallait pas plus pour que l’esprit d’en haut, le superbe esprit raisonnant et articulant, feignît de l’ignorer. « Nous ne parlons pas la même langue, vous et moi. »

Pourtant la bonne chance de Saad veillait. Et voici comment elle se manifesta. Les tentures du crépuscule s’étaient déroulées sur la courette ; tout bruit du dehors avait cessé ; le bourdonnement qu’il émettait lui-même avait repris et entourait sa méditation d’un cercle magique. Lui, se balançait lentement de droite à gauche ; les mains posées à plat sur les cuisses, il dirigeait vers un angle de la maçonnerie ses yeux qui n’ouvraient plus que sur l’invisible.

« Quoi donc a eu cette vertu de renouer le lien qui se dénouait ? Le luth qui m’émeut a la peau douce et tiède. Oui, vienne vite la nuit prochaine… Mais, Saad, est-ce vraiment pour détruire que tu l’attends ?… »

À ce moment, la tache du mur sur quoi il a les yeux fixés prend forme en silence. Réponse légère, elle se détache de la réponse immobile, s’avance vers la table et la caresse d’un linge humide qui laisse bronzée la dalle calcaire. Puis elle se redresse et se tourne un peu. Un regard humain, beaucoup mieux qu’humain, croise celui du musulman ; un soupir semble voleter à travers l’atmosphère attentive. L’apparition hésite, s’attarde, s’éloigne.

Elle revient bientôt. Elle apporte quelque vaisselle en poterie vernissée, un pichet, des gobelets, des couverts de métal. Elle les dispose sur la table sans un heurt, sans un choc. Comme elle va pour se retirer une seconde fois, un brin de chèvrefeuille fleuri tombe sur les genoux du garçon. La chute d’un poids de cent livres ne lui donnerait pas une commotion plus violente. Avant qu’une torsade de cheveux blonds et des épaules harmonieusement drapées aient eu le temps de s’évanouir dans l’embrasure d’une porte, cette commotion se propage, éclate en un tapage qui soulève le monde. Il faut un instant au cavalier pour comprendre ce qui se produit et dominer son effroi ; il n’avait jamais entendu le bronze chrétien ; la cloche du campanile s’est mise en branle presque au-dessus de sa tête et vomit l’angelus du soir. Selon que sa gueule tend ses lèvres vers l’autre horizon ou ramène leur baiser sur lui, le mugissement terrible l’enveloppe ou le frappe. Trois chauves-souris apeurées se cognent au plafond de feuillage et tracent des angles de mauvais augure.

Au reste cette explosion réveille de tous côtés une vie qui s’éteignait. M. Michaël rentre à son tour, entouré de la détonation des portes qu’il referme derrière lui. Il exhibe un sac, fait signe au Syrien d’approcher, lui cligne de l’œil et répand les piastres sur la table.

Le cavalier suit l’addition avec effort ; les leçons du mollah sont loin, ce diable de chrétien va vite. Et quels gestes d’escamoteur ! Et cette cloche qui n’arrête pas de leur rompre les oreilles ! On dirait d’un maléfice contre toute bonne foi. Le colporteur se voit obligé de reprendre le compte à loisir. Il procède par petits tas d’égale hauteur. Son trouble est grand de ne plus trouver alors que deux cent quatre-vingt-sept pièces. Le Nestorien parle fort, le faux Syrien s’inquiète (il n’est pas très sûr de son calcul) et en même temps s’irrite. Avisant par chance une piastre d’un éclat un peu terne, il la porte à ses dents et la rejette sur la table, pliée en deux. Le Nestorien s’égosille. La main de Saad rencontre à nouveau son propre cafetan, à l’endroit où le manche du khandjar fait une bosse, et le jeune homme regarde son interlocuteur. Ce regard a la vertu d’arrêter net les vociférations du magistrat, qui jette un coup d’œil peureux autour de lui, ramasse le tout dans le creux de sa veste et disparaît en grommelant.

Quelques instants plus tard, la somme gît là, complète, en honnête monnaie. Le garçon la serre et se réinstalle sur sa natte. Le chrétien l’a laissé seul une fois de plus, après avoir promené à travers la cour une mine des plus satisfaites.

L’hôte procède alors à ses ablutions et à ses prières sans que nul œil profane ne le trouble. Ensuite la famille se trouve groupée autour de la table. Le murmure du Benedicite incline le turban rond. Le Nestorien vient prier poliment le colporteur de partager leur repas ; poliment Saad refuse ; il s’est nourri de quelques figues de provision. Alors le Nestorien l’invite à prendre possession d’une chambre qui lui a été réservée ; poliment, mais avec une certaine précipitation, Saad décline l’offre ; il préfère la cour, le grand air, son lit de toile. On le laisse là, et le souper s’achève ainsi qu’il a commencé, dans le silence. Point de servante visible. Michaël seul assis, Évanthia allant et venant à pas de velours, madame Katsantanès debout aux côtés du maître. Menu frugal : laitage, galettes salées, quelques oignons crus, un fromage frais de chèvre, dont la senteur crible celle des aulx ; pour finir, un dé de café qui excite légèrement l’appétit du cavalier et s’unit aux volutes aériennes du tabac.

Il est probable que la nuit sert cependant de véhicule à diverses curiosités. Quand Saad soulève les paupières, il aperçoit d’abord la face de madame Katsantanès, comme suspendue, blanche, large, fixe, trouée par les fosses des yeux. On jurerait que ces cavernes braquent leur ouverture sur le musulman. Par bonheur, les pas de la fille dissipent ce nouveau maléfice à mesure qu’il se reforme, et ajoutent à l’air qu’on respire des messages subtils, – arôme de chèvrefeuille marié à la générosité d’un corps sain. Il serait aventureux d’affirmer que l’appétit du cavalier ne s’en trouve pas éveillé une fois de plus. La nuit n’est-elle pas venue, ô Saad, la nuit que tu invoquais ?

… Plus de cloche. Plus personne. Les Nestoriens ont disparu. Saad se rappelle avoir gravement répondu à leur salut. Pour mieux assujettir le silence, des portes ont de nouveau tonné avant de se taire pour de bon. Les chauves-souris ont dû trouver une issue, elles ne sont plus là. La treille découpe en arabesques le bleu lavande du ciel. Des étoiles vont, les unes après les autres, se faire éclipser par les feuilles au repos, pour ressurgir sur l’autre bord, frottées de frais.

Louange à Allah ! En voici deux, dix, cent. Elles grossissent et illuminent la tente. Soir de fête. On prend le sorbet. Les flûtes miaulent. Les compagnons de l’époux tourbillonnent sur la peau des tambourins. Leurs manteaux s’arrondissent en corbeilles de drap rouge, les talons arrachent aux éperons un cliquetis de gourmettes. Selim Beg danse comme un perdu, sa frimousse de chat furieux grimace de contentement. Nidham se passe la langue sur les lèvres perlées de sueur. Voici Nouroulla avec son grain de beauté près de l’œil. Voici la fiancée qui s’avance. Plus que jamais louange à Dieu ! N’est-ce pas la vieille femme raya avec son sourire onctueux ? La ravissante plaisanterie ! Heï ! Heï ! Galope, galoperas-tu, jument ? Saad a sauté en croupe de la vieille femme raya. Heï ! Heï ! Lui a jeté un mors entre les dents. Sont partis par la plaine (une curieuse plaine, qui se bombe sous eux. Les plis de terre frappés par les quatre sabots – racapata ! – font un bruit d’étoffe tendue). Et Amine qui rit, en compagnie d’Adilè ! Quel rire ! – Elle en renverse la tête. Heï ! Heï ! La vieille femme-jument renverse aussi la tête en riant, mais c’est pour mordre son cavalier au bouton du sein droit. Racapata. Alors, d’un simple mouvement du khandjar, de gauche à droite (il n’y a de pesée à exercer que pour l’entame ; le cuir humain résiste d’abord un peu ; une fois dedans, cela va tout seul), Saad détache cette tête et la pose, grasse, sur la table de pierre de M. Michaël. Brikha Khelpo lui écarte les dents, promène un doigt connaisseur au fond de la bouche et en retire une piastre tordue. Amine (que vient-elle faire là, dans ce Nord lointain, sous la tente même qui était celle du vieil Ahmed, lors des cinq ans de Saad ?) Amine tend les deux mains en cornet. À peine a-t-elle reçu du Nestorien la pièce toute gluante, Saad lui crache à la figure.

La colère fait coup de bâton et dresse le jeune homme sur ses pieds. Ce mur de chocs et de sifflements ? Les battements de son cœur. Vingt cavaliers l’approcheraient sans qu’il les entende. Chaque pulsation de sang l’ébranle comme une navette de tisserand. La belle figure triste d’Évanthia profite du désarroi pour reculer et s’évanouir au moment même où il la voyait, à sa droite, qui allait froncer les sourcils. Il a donc eu la faiblesse de s’endormir ? La chose l’a pris en traître. Ces chocs, ces sifflements, sont-ce les bruits de son cœur, ou de la bataille ? Combien de temps a-t-il dormi ?

Mais Saad reconnaît une constellation entre deux rameaux de la treille. Elle était dans le même creux avant le rêve ; il n’a pas dormi un quart d’heure, peut-être pas une minute, juste le temps d’entrer en communication avec les anges et de recevoir d’eux le message dont Allah les a chargés pour son fidèle. Ah ! L’amitié silencieuse de là-haut ! Astres, signes, visions ! La vierge mémoire du jeune garçon se saisit d’eux tous ; il ne s’en dessaisira plus. Et comme s’il manquait une preuve de la sécurité qui règne au village des chrétiens, les anges de l’Islam provoquent alors le ululement d’une chouette lointaine. Ce bruit solitaire et faible achève de refermer autour du cavalier le globe du silence.

L’ouïe et le regard de l’esprit restent seuls à suivre, à travers tant d’immensité vide et bleue, le cheminement du clan qui s’est mis en route et se rapproche. Que ses frères arrivent ! Ils trouveront Saad à son poste, et nullement désireux de mourir. Il le sait maintenant, – et pourquoi, – et ce qui est survenu, – et qui a eu cette vertu de renouer le lien qui se dénouait. Aussi, avant toute chose, il se prosterne et achève l’acte de grâce par une phrase qu’il ajoute, pour confirmer à son créateur la complicité créée entre eux par le songe : « j’ai entendu et je m’y soumets. »

VIII

Mais il faut sortir de cette cour aveugle. Elle ressemble vraiment trop à une trappe. D’un bond léger, Saad s’agrippe au tuteur de la treille et de là saute sur le faîte du mur. Il en dégringole tout aussi vite ; un maudit chien a éclaté en aboiements dans la cour voisine. Il s’écoule un grand quart d’heure avant que les matins les plus éloignés se soient calmés, sans omettre ces retours, ces reprises et ces paroxysmes à jeter un saint en frénésie. Des voix d’hommes et de femmes s’y ajoutent, appelant et interrogeant longuement avant de se taire, à la façon de tous ces idiots des villes et des villages.

L’escalade interdite, la situation se complique. Reste le quatrième côté de la cour. Saad y fait précisément face. C’est la maison. Il étouffe encore au souvenir de tant de coudes et de détours. Mais l’hésitation n’est plus possible. Si les chemins de l’air sont fermés, il faut bien s’enfoncer dans le plein. Comme le garçon recherche, pour prendre congé d’elle, la bienveillante figure d’astres qui lui faisait signe, tout à l’heure, dans un golfe de la treille, il ne l’y trouve plus. Le temps passe, le temps va bientôt presser. Il suspend ses babouches autour de son cou et commence à se déplier, membre après membre. Il touche à la porte d’ombre ; elle est ouverte, il s’y insinue, il y disparaît, voici Saad englouti dans le terrier.

Alors commence une exploration où l’œil du souvenir devient le seul guide. Comme l’oiseau migrateur, il a emmagasiné une suite d’angles et entreprend de la dévider à rebours. D’abord une dizaine de pas, au bout desquels il doit tourner à gauche, ayant, en entrant, marqué son esprit d’une coche inverse. La facilité du jeu l’amuse ; il se met à filer bon train ; la plante nue et dure de son pied crisse sur les dalles comme une feuille morte. Il reconnaît de l’épaule une ou deux saillies remarquées à l’arrivée et contient de sa main les ébats dangereux de ses babouches.

Mais passés deux coins, une surprise : le corridor s’élargit pour former une sorte d’antichambre intérieure où débouchent trois couloirs, en comptant celui d’où il sort. Une lucarne ouverte à grande hauteur dans le plafond laisse couler assez de clarté pour rendre impénétrable la nuit du dedans. Ce tantôt, il suivait carrément son guide, la bifurcation lui avait échappé. Le voilà parti à tâtonner ; s’il hésite, il est perdu. Il reconnaît un des corridors, puis l’autre, oublie d’où il vient et découvre le troisième. La baie du toit est sournoisement ronde ; si deux étoiles y brillaient, elles fourniraient un alignement ; pas trace d’étoile. L’amitié de là-haut s’est fatiguée.

Saad tend l’oreille. Un peu partout, dans l’ombre, il s’imagine entendre des respirations de dormeurs. Elles l’enferment dans un globe, non plus de paix, mais de menace. Le signe du monde a changé de sens, d’un coup et tout entier. Découvert, non seulement le jeune homme est privé du moyen de remplir sa mission, mais, quelque prétexte qu’il invente, on ne laissera pas errer un musulman, de nuit, par les rues, et, à la première rumeur d’attaque, il peut tenir pour certain d’être égorgé, dans ce trou, comme un porc.

Il enfile alors un couloir au jugé, longe une porte, deux portes, donne contre un banc qu’il n’a pas vu et qui grince, en reculant, mais lui heurte au préalable l’os de la jambe.

Alerte ! Une créature humaine bouge, se lève, marche, approche. Si doucement qu’elle fasse, Saad n’en perd rien. Un filet jaune dessine sur trois côtés le cadre de la plus proche des deux portes, dont le verrou commence à se mouvoir dans le cœur même de l’étranger. Toutefois le fer doit être bien huilé parce qu’il arrive au bout de sa course sans un gémissement. De telles précautions étonnent le cavalier maraudeur, étant au moins égales aux siennes. Il n’en tire pas moins son poignard et se tient prêt à tuer.

Ils sont là, maintenant, deux inconnus, séparés par l’épaisseur d’un panneau de bois. Ils ne savent ni l’un ni l’autre si le sang qu’ils entendent battre est le leur. Chacun des deux pèse l’existence et l’affût de l’autre, et leur trouve un poids monstrueux. Lequel fera le premier geste ?

Ils se le demandent à eux-mêmes et l’un à l’autre. Un dialogue muet s’établit entre eux : « Ouvre ! Ouvre ! » conjure le musulman. Égaré dans ces ombres, il éprouve le désir enfantin de sortir de difficulté par un éclat, d’obliger le péril à prendre forme. Et pourtant, dans le même moment, il s’ingénie à confondre son immobilité avec celle de la nuit même. La nuit fluide et ductile s’est alourdie de sa présence ; la matière éparse dans le mol univers a pris corps en lui ; et, lui, fait un effort désespéré pour remonter ce courant, brouiller ses propres contours, n’être plus qu’air, moment et saison.

Aussi, à sa première adjuration s’en mêle une autre, non moins ardente et sincère : « Ne t’élargis pas, ô filet de lumière ! Ne t’entre-bâille pas, ô mâchoire de lumière ! Ne te mets pas à tourner sur toi-même, battant de la porte, demeure tendu entre cette lumière et moi ! »

Songe-t-il encore qu’il était question de mourir cette nuit ? La nuit est là. La mort aussi. Il ne les reconnaît pas. Elles ne se présentent pas sous l’aspect engageant qu’il avait imaginé. En face d’elles ne subsiste plus rien que lui, un garçon isolé, très jeune, Saad, menacé dans sa vie, saisi à la gorge par l’horreur de disparaître.

Alors, comment soupçonnerait-il l’interrogation qui, de la chambre, vient vers lui ? « Est-ce toi ? Est-ce bien toi ? » Il lui faudrait, pour la deviner, du sang-froid et de la fatuité. Il n’a que du courage et de l’orgueil. Aussi, quand arrive ce qu’il redoutait, quand le filet de lumière commence à s’élargir, la mâchoire de lumière à s’entre-bâiller, le panneau d’ombre à se retirer, de part et d’autre il n’y a plus deux inconnus, il y a deux demi-vivants qui ont déjà pris, l’un de l’autre, une connaissance terrible, il y a deux demi-morts qui accomplissent en désespérés les gestes qui doivent les perdre.

Une fois et plusieurs fois prions Dieu que sa miséricorde soit sur nos pères et sur nos mères qui nous écoutent. Vous me demanderez pourquoi ils ont accompli ces gestes. Le conteur aussi se l’est demandé. Qu’est-ce qui empêchait la créature de la chambre de feindre la sécurité, tousser un peu, traîner les pieds et retourner s’affaler sur son lit en geignant d’une façon ostensible ? Qui empêchait Saad de rebrousser chemin furtivement dans les corridors qu’il venait d’explorer, et de regagner sa natte en attendant que l’alerte fût passée ? Quelqu’un a-t-il pesé sur la main qui tenait le verrou et l’a-t-il contrainte à amener la porte à soi ? Quelqu’un a-t-il cloué sur les dalles les pieds légers du cavalier jusqu’à ce que le rayon de la lampe dût heurter son front baissé, ses yeux sauvages et, entre ses lèvres, ses dents aiguës ?

Il faut nous résoudre à l’admettre. Nous avons invoqué Dieu. Est-ce lui qui a garni de contradictions la poitrine des hommes et logé des courages de lions dans des cœurs de lièvres ? Croyons plutôt que, sans qu’ils en eussent soupçon, le vieil instinct les avait instruits en secret. Il les conduisait à leur sort par-dessus leur propre volonté.

« Est-ce toi ? Est-ce bien toi ? » répétait machinalement la créature de la chambre en grelottant de peur et en attirant la lourde porte bien huilée. L’ouverture est suffisante maintenant ; elle voit briller quelque chose ; la lumière de sa petite lampe éclaire une figure ligneuse ; sa main gauche abandonne le verrou, fait écran devant ses yeux, elle distingue Saad. Celui-ci garde une fixité de nocturne ébloui. Les plis de son cafetan se tiennent droits comme par l’effet de leur propre raideur. En même temps, le cavalier voit une main petite, légèrement fripée, puis un bras nu et gras. Il a su dès lors à qui il avait à faire. Pourquoi n’a-t-il pas bondi ? Il est assuré de sa détente. Où a-t-il puisé la certitude qu’il n’a pas à redouter un cri de la vieille femme ?

L’ombre rose de la main ne parvient pas à échauffer l’effroyable pâleur qui est derrière, où se creusent ces deux cavernes que Saad connaît déjà. Le bas du visage déborde la protection de l’écran. Le menton rejoint le cou par un arc de chair très blanche, qui ondule. La robe de laine se ferme en pointe sur la gorge, et la poitrine en soulève les plis. Eux aussi, à partir de là, tombent droit jusqu’aux dalles, comme une gaine. Mante contre cafetan, pierre contre bois, image contre image, l’homme et la femme s’affrontent, égaux bien qu’il y en ait déjà un de vaincu, ennemis bien qu’ayant fait trêve, défiants bien que, depuis le premier instant, complices.

La main de cire rose tombe alors. Lui retirant l’ombre, elle dénude Hélènè, ses paupières lourdes, ses yeux dilatés, son front que la coiffure de nuit fait semblable à un os courbe.

L’étranger a beau se tenir sur ses gardes, il ne prévoyait pas la prestesse de chatte avec laquelle madame Kalsantanès glisse vers lui et lui pose cette main, cette griffe sur le bras. Apercevant le khandjar, elle a un faible sourire. Ce premier éclair d’existence sur ce visage exsangue a quelque chose de tellement inattendu, de si déconcertant, que Saad se sent gauche et ridicule. Il rentre son arme au fourreau comme un objet volé, et suit.

On l’entraîne dans la chambre. À peine y ont-ils pénétré tous deux, que la dame écarte de sa figure l’éclat gênant de la lampe, scrute l’ombre, puis se retourne vers le colporteur, lui adresse un léger hochement de tête, pose un doigt sur ses lèvres, lui désigne, comme pour qu’il s’y promène, les espaces indéfinis de la nuit, et fait mine de refermer la porte.

La méfiance du cavalier se réveille, il se jette sur le bras qui poussait le battant. Hélènè n’insiste pas, sourit de nouveau avec la même résignation, approche la petite lampe, sa main va chercher les doigts du cavalier et leur fait parcourir le verrou sans secret, les ferrures naïves, obstacles dérisoires.

Mais ce geste simple ne s’accomplit pas sans que la main féminine ni la main masculine ne tremblent l’une dans l’autre. De beaux yeux fatigués lèvent vers ceux du garçon une expression de mélancolie si compatissante et à la fois si désabusée, qu’elle semble contenir tout ce qu’il y a jamais eu, par le monde, d’irréparable, de fugitif et de vain.

Le musulman cède une fois encore. Il ne se rend pas compte de ce qui l’y détermine. Il ne devrait avoir d’autre souci que de gagner les murs de la ville. En fait, il se laisse mener dans cette chambre, il en voit tranquillement fermer la porte sur lui. Sait-il lui-même de quels prétextes il se leurre ? Il ne perd néanmoins aucun geste de la femme, et elle ne fait rien pour éluder cette surveillance. Saad en profite pour remarquer que le métal a bien été graissé de frais ; on n’a pris le soin ni le temps de gratter la rouille qui l’engravait ; l’odeur de l’huile flotte encore.

Explique qui pourra que cet indice, fait pour légitimer tous les soupçons, les endorme, et grise même le jeune garçon d’une satisfaction assez vertigineuse. Ses yeux rencontrent l’avant-bras nu, blanc, ferme, qui est en train de pousser le verrou. Son regard remonte à la naissance du cou ; ce que cette vue met en lui l’amène à diriger son attention sur le fond de la pièce, là où pourrait naître une menace contre ce qui se prépare.

Mouvement qui le livre. Aveu muet du pacte.

Il marche vers une tenture qui dissimule on ne sait quoi. Sur le point d’y porter la main, il se retourne vers la femme. Déjà il a besoin de son assentiment. Elle se tient immobile, adossée à la porte close. La lampe qu’elle élève pour le guider éclaire son buste, noie le reste de son corps dans une ombre où les plis de la robe s’amplifient, tournent à l’animalité confuse.

Où Saad a-t-il rencontré ces formes ambiguës, cette tête puissante, ce teint plombé ? Subitement il reconnaît la victime promise par le rêve de tout à l’heure, la croupe qu’il chevauchait, le cou qu’il a tranché, ces yeux qui, morts, conservaient la fixité soumise, égarée qu’il leur voit. La pointe du destin appuie sur lui. Louange à Allah ! Ses cils maintiennent un moment le portrait de la femme entre eux avec la férocité qu’y pourraient mettre des mandibules. Une onde de cruauté sensuelle, de gratitude moqueuse plisse ses lèvres. Et c’est à madame Hélènè de se trouver décontenancée.

Elle était poussée par cette folie lucide, ce désespoir froid qui saisissent les femmes encore belles qui ne sont plus aimées. Elle avait vu s’éveiller, le jour même, chez sa fille, un trouble qui lui était trop bien connu. Elle avait admiré dès l’abord tout ce qu’il y avait de rare, savoureux et dominateur dans la beauté du jeune infidèle. Plus exactement elle l’avait, en matrone, évalué. Les sentiments d’Évanthia l’irritaient. Elle méprisait l’indistinction d’un désir encore pétri de chimères. Elle n’en avait pas moins été mordue par cette jalousie que la jeunesse, toute ignorante et maladroite qu’elle soit, inspire aux voluptueux.

Son instinct l’avertissait que, dans un duel prolongé, cette ignorance et cette maladresse l’emporteraient. Une envie terrible lui était venue de saisir une occasion au vol, de mettre à l’épreuve, une fois au moins avant qu’il fût trop tard, la science dont elle avait inutilement fait trésor.

Elle ne méjugeait pas non plus l’ensemble de ressouvenirs vagues, d’espérances inavouées qui promet l’adolescent à la femme mûre. Épouse honnête, elle n’avait jamais trompé M. Katsantanès qu’en image. Elle n’avait humé d’ivresses interdites que celles de la louange et des concupiscences secrètes. Elle voyait vieillir ses traits, ses formes, son mari. À l’intérieur de son corps, épaissi, mais toujours magnifique, la passion exaspérée par la déchéance imminente brûlait, intacte et inapaisée, comme un miracle de survivance virginale.

À quoi s’était-elle résolue ? Elle aurait été en peine de le dire. Le bruit léger fait par le cavalier dans les corridors l’avait trouvée derrière sa porte, une lampe dans sa main. Où allait-elle ? Elle ne se le rappelait déjà plus. Elle ne vivait que d’instant en instant. Elle n’était spectatrice que de ses propres actes et de son propre délire. Elle ne s’était pas étonnée de voir le garçon la suivre aussi facilement ; elle ne lui attribuait pas d’autre réalité qu’à une conséquence de ses gestes à elle, l’ombre mobile de ses égarements. Elle ne s’attendait à rien, elle n’espérait rien de lui. Elle ne lui demandait que d’être objet, de se laisser doucement manier. Elle payait chacun de ses acquiescements d’une humble gratitude.

Mais quand, sur cette figure qu’elle contemplait presque abstraitement, elle surprit le passage de cette onde dont nous avons parlé, la somnambule se réveilla tout à coup et pensa mourir de bonheur. Elle sortait du cauchemar. Elle dut étouffer une sorte de rugissement qui prit la forme d’un râle subtil, la douceur longue d’un roucoulement. Il vivait ! Il était sensible ! Il faisait mieux encore : il venait de lui adresser, à elle – à elle la vieille Hélènè, – un signe manifeste de joie et d’amitié !

L’idée même qu’elle pût se tromper ne l’effleura pas. Elle ne poursuivait qu’une sorte de revanche mélancolique sur la destinée. Tout jusque-là, dans cette scène, était resté une affaire entre elle et elle. Du moment où elle crut deviner, en face d’elle, mieux que de la docilité, son pouvoir s’épanouit d’un coup. Tous ses autres mouvements confluèrent en une vague de tendresse, vague de délices pures, qui déferla en elle et submergea le lit des bas appétits.

À dater de cet instant, elle appartenait à ce garçon pour le restant de sa vie. Un avenir d’enchantements s’ouvrit devant elle. Une convulsion de volupté l’arracha à elle-même. Elle se dévoua à lui avec cette fougue, cette passion démente, cette générosité sans limite qui composent l’amour des femmes déclinantes.

Elle répondit au signe qu’elle avait cru surprendre par un sourire extatique, se lança vers le Syrien, l’étreignit dans son bras gauche, souleva sa petite lampe et lui éclaira la face. Puis, d’une main elle lui caressa prestement les sourcils, les tempes, les joues, la naissance des lèvres. Elle prenait possession de ces lignes exquises qu’elle s’épuisait depuis des heures à suivre en imagination.

Lui la sentait pressée contre lui, grande, chaude, lourde, mouvante. Il ne pouvait pas détacher son regard de la colonne pâle du cou, vigoureuse comme un torse, flexible comme un poignet. Une respiration l’enveloppait, une odeur de musc se mélangeait à de la nudité, des aromates à de la femme.

Il eut un second sourire, moins instable. La férocité s’y estompait. Hélènè n’avait d’attention qu’à la pulpe des lèvres et au lac des yeux. Elle avait approché son visage si près, qu’elle ne remarqua rien de plus que le frémissement qui agita les unes, le nuage qui ombra les autres, donnant cette expression trouble, concentrée, un peu hagarde, à quoi la femme ne se trompe pas.

Mais Saad se dégagea avec violence. Des grognements s’élevaient de l’autre côté de la tapisserie, une voix de fausset bredouillait des paroles inarticulées. Le timbre devint criard, prétendit exprimer la prière, la menace, la terreur, et tout sombra enfin dans un hoquet qui n’avait plus rien d’humain.

Madame Katsantanès jeta un regard d’intelligence sur Saad et lui pressa doucement l’épaule de la main. Quand tout fut retombé dans le silence, après quelques soupirs et le bruit d’un corps pesant qui se retourne, elle souleva la tenture avec son coude, avança la lampe et, remontant sa main derrière la nuque du garçon, le contraignit à se pencher en avant.

Au fond de la pièce voisine, M. Katsantanès dormait, vautré dans ses couvertures. Autant que l’on pouvait distinguer, la chambre était petite et nue. Près du lit, un coffre de bois ; sur les murs blanchis, quelques crochets de bronze rustiquement travaillés, auxquels pendaient des armes, des clés, des vêtements et des corbeilles.

La femme donna à l’étranger le temps d’examiner toutes ces choses, puis elle libéra la draperie, contempla Saad avec une expression de triomphe et de joie puérile, et souffla la petite flamme huileuse qui avait éclairé jusqu’à présent leur duel et leur victoire.

L’obscurité submergea Saad à l’improviste. À l’improviste aussi, un corps se noua au sien, une bouche s’écrasa sur ses dents. On l’attirait. Il suivit, pensa trébucher dans une étoffe, donna du genou dans un coffre, referma ses bras sur une créature dévêtue et roula dans un abîme.

Des lèvres sèches et comme tuméfiées le parcouraient à la hâte. Des doigts fiévreux détachaient la fibule de son cafetan et cherchaient sa poitrine. Lui, perdait la tête. Les émanations de ce grand corps l’aspiraient. Elle gisait sous lui comme un lit inépuisable. Deux seins tièdes, gonflés, rigides, se tendirent vers lui ; habitué à la gorge d’Amine, une gorge d’enfant, il défaillit presque en les rencontrant.

Ses mains se firent soyeuses et altérées ; elles glissèrent sur des régions merveilleuses, des étendues nouvelles et encore nouvelles. Il éprouvait une lassitude qu’il ne connaissait pas, une fatigue plus ancienne que lui, qui venait peser sur lui et qui exigeait le repos à tout prix. La nuit abolissait les contours des choses et des sensations. Il ne serra plus une femme contre lui. Il touchait enfin au but d’un voyage interminable, poursuivi depuis les origines du monde. Il s’anéantit peu à peu dans une immensité qui se berçait autour de lui sans fin ni figure. Toutes les femmes se confondirent en un pays géant, replié sur lui, suave comme le désir, brûlant comme l’été.

Il ne percevait même pas les caresses qu’elle prodiguait. Elle l’avait atteint et allumait sa fureur sur ce corps nerveux. Elle appuyait ses paumes de part et d’autre de lui comme pour prendre empreinte des flancs, des reins. Le souvenir des épaisseurs vulgaires de son mari la traversait en rafales. Elle passait alors ses cris en baisers.

Lui, cependant, reconnaissait avec une admiration craintive la puissance enclose dans la femme, les longues cuisses tendues de satin, les genoux comme deux collines d’ivoire. Quand il remontait l’arc poli du dos, des reins jusqu’aux épaules, il lui semblait parcourir la voûte même qui soutient le monde. Mais le ventre le rappelait sans cesse, océan élastique et tendre, où toute vie naît et retourne, asile entre les asiles, avec ses marées, ses bornons, ses surfaces illimitées.

Alors une rage le saisit de percer cette enveloppe délicieuse et de rejoindre enfin la source même de ces beautés. Une commotion simultanée les enroula l’un à l’autre. La femme n’exista plus que pour se fendre sous le soc, lui ouvrir ses viscères, se gorger des humeurs de l’aimé. Leur ravissement se fit meurtre. Ils s’unirent comme on se poignarde.

Il ne baigna pas plus tôt dans l’intérieur du mystère qu’il crut avoir fait ruisseler le sang. Ce fut le sien qui ruissela. Un croc l’alla puiser au fond de sa moelle, le fit cheminer à travers toutes les couches de sa substance. Et durant ce trajet, ce caillot de sang devenait étranger, dur, importun, un corps dans son corps, se débattait, suppliait qu’on le libérât.

Ce fut aussi le moment de son plus grand espoir. Car il crut avoir trouvé le mot de l’énigme. La solution qu’il cherchait depuis qu’il était sur la terre, que tous ses ancêtres avaient cherchée, il la découvrait à présent, sous les espèces de cet élément douloureux, en lui comme une blessure, et que ses forces se bandaient pour expulser hors de lui. Et il ne douta plus qu’à l’instant suprême où elles y parviendraient, il lui serait donné de réaliser, lui, Saad, le vœu insensé de tous les mâles qui avaient vécu avant lui. Lui, l’homme, l’unique, l’isolé, le divisé, le séparé, le retranché, allait jaillir de sa substance à la faveur de cette projection vivante, se libérer, le premier, de la prison charnelle et rouler enfin, matière et âme, dans la matrice universelle. À lui était réservé le bonheur inouï d’outrepasser les bornes de la créature, de fondre dans la même exaltation le sujet et l’objet, la question et la réponse, d’annexer à l’être tout ce qui n’est pas l’être, et d’embrasser, dans un amour inextinguible, l’empire de l’inatteignable.

Il oubliait sa compagne. Il n’était plus qu’un élément dans sa course. Un effort désespéré l’ouvrit à son tour, comme la femme s’était ouverte, et, par cette plaie béante, ses sucs les plus rares se précipitèrent tumultueusement au dehors. La femme en fut touchée aussitôt, et rendit le gémissement d’un violon. À grands coups de son coutre, l’homme, pris de frénésie, achevait de se libérer comme on bâcle la fin d’un travail. Mais chaque va-et-vient de l’archet éveillait au contraire, dans l’instrument précieux qu’il tenait à sa merci, des vibrations de plus en plus aiguës. Soudain, sur un dernier spasme, il lui sembla qu’il se dénouait du zénith, s’abîmait vers la terre et la fange.

La chute se termina dans un coin désert, où sifflait un froid neigeux. Une fois de plus l’entreprise avait échoué au moment où elle allait réussir. Quel infiniment petit détail avait manqué ? L’homme gisait, vaincu foudroyé, haletant, mesquin. Des images défilaient devant ses yeux. Il se remémora en un instant mille choses oiseuses et lointaines. Et tout à coup pensa à la tribu.

La femme eut-elle l’intuition du choc qui allait lui arracher sa joie et son amant ? Avant qu’il eût seulement tressailli, elle repliait ses jambes autour de lui et l’enfermait dans sa membrure.

L’enivrement de l’homme s’était évaporé. Toute cette chair lui devint odieuse. Il se représenta la nuit sur la campagne, la marche alerte de ses frères dans l’ombre lustrale. Il désira passionnément être transporté loin de là.

Si clos sont les êtres les uns pour les autres, que pas un instant elle ne soupçonna ce qui se passait dans cet enfant toujours mélangé à elle. Elle n’existait plus qu’en un point de son organisme. La fleur du plaisir achevait de s’épanouir en elle, et elle suspendait la respiration dans l’attente d’un retour de la foudre.

Lui, sentit la femme qui le supportait mûrir sous sa couvée. Une barque n’est pas plus légèrement soulevée par une vague. Il étouffait. Sa main ne parvint pas à remuer cette grande cuisse qui l’écrasait. L’obscurité prêtait aux choses des proportions informes ; l’étreinte n’était plus d’une femme, mais d’une bête. Il prit peur. Au même moment son rêve lui revint. Sa peur s’en alla, il sourit et sut ce qui lui restait à faire.

Il embarrassa d’abord sa main dans les plis de son cafetan sans trouver son khandjar. Il fallait agir ; le songe ordonnait ; au surplus, un râle bruyant naissait ; il essaya de l’arrêter avec son autre main, mais il ne put atteindre la bouche que la révulsion du corps rejetait en arrière.

Il prit peur pour la seconde fois. La créature ambiguë l’attirait contre elle de toutes ses forces ; il retomba allongé sur l’arc de cette nudité moite. Ses lèvres se trouvèrent au niveau du cou. Ce cou bourdonnait comme la cage d’un insecte ; là naissait le murmure dangereux qui ne cessait de croître. Le garçon revit la colonne pâle et musclée, puissante comme un torse, flexible comme un poignet, les anneaux de chair molle et forte qu’il avait déjà tranchés, qu’il devait trancher une fois encore.

Mais sa jeunesse suivait sa course de son côté. Saad s’aperçut avec horreur que son désir se ranimait et allait se rendre maître de lui. Alors haine et douleur l’emportèrent. Toute arme lui faisait défaut. Il ne subsista plus en lui qu’une bête sauvage, livrée à l’instinct. Tandis que sa partie virile, échappant aux ordres de sa volonté, reprenait aveuglément sa besogne, il mordit.

Le col fortement tendu n’offrait qu’une courbe lisse, sans prise. Il mordit le plus loin qu’il put ; ses dents de jeune loup se plantèrent au jugé. L’étau répondait à l’étau. Ses mâchoires se refermèrent. La voûte féminine eut un soubresaut formidable qui faillit le désarçonner. Mais il crochait à sa proie. Le râle expira. Il n’y eut plus, des deux parts, que des convulsions de mort et de volupté. Tandis que l’impassible nature les unissait enfin, l’agonie commençait son œuvre à l’autre bout.

La peau avait éclaté comme un fruit trop mûr ; l’enveloppe mystique était de nouveau percée ; pour la seconde fois, le garçon atteignait le tiède secret de l’existence. Ce goût, cet arôme, cette fadeur, achevèrent de l’affoler. Il cessa de mordre et se mit à mâcher.

… Quand ce fut fait, il put relever la tête et reprendre son souffle. La voûte, sous lui, s’était abaissée. Elle s’étalait maintenant, large et plate comme une draperie. Il se délivra des deux longues jambes, qui retombèrent sur le bois du coffre en produisant un bruit mou. Il n’aurait pas cru que des jambes fussent des choses si lourdes.

Alors seulement il se dégagea de la femme et se mit debout. Rien ne bougeait. Seul un bouillonnement léger attira son attention. Il fit quelques pas, rencontra sous son pied la mante dont madame Katsantanès s’était débarrassée en gagnant le lit où elle avait résolu de moissonner le bouquet suprême de ses délices. Il ramassa le vêtement. La fontaine qui s’égouttait le guida par son murmure. Quand il eut aveuglé la plaie béante, il resta de l’étoffe en suffisance pour couvrir la face.

Il se la figurait telle qu’il l’avait vue pour la dernière fois, avec l’expression d’ivresse et de joie puérile qu’elle avait eue au moment de souffler la flamme huileuse de sa lampe. Il se l’imaginait aussi, telle que dans son rêve, renversée pendant le galop, riant d’un rire de triomphe et cherchant à lui mordre le bouton du sein droit.

Il plissa les lèvres dans l’ombre, et se retraçant en esprit tout ce qui venait de se passer, il pensa, si clairement qu’il n’eût pas été étonné qu’un étranger eût prononcé pour lui ces paroles à voix haute :

« La vieille raya ! Elle n’aurait jamais espéré tant de bonheur à la fois. »

Reconnaissons à ce jeune homme une clairvoyance effrayante. Il ne se trompait pas.

IX

Séparées de Saad par une simple tapisserie pendent les clés de la maison. Il les a vues. Au-dessous des clés, leur propriétaire couché.

Détestable tactique, de laisser un ennemi dans la place quand on s’en éloigne. Le garçon possède une mémoire très sûre des lieux. Il se réajuste, retrouve son bon khandjar, se glisse sous la portière, va droit au lit de M. Katsantanès et lui coupe proprement le cou sans que l’autre ait cessé de dormir. (Nul besoin de peser pour l’entame ; une résistance insignifiante ; autre point sur lequel le rêve était en défaut.)

Tranquille de ce côté, Saad bat le briquet, allume une lampe, se lave le visage et les mains dans l’eau d’une cruche, fait main basse sur les clés et rentre dans la pièce voisine. Ici nous sommes contraints d’avouer qu’ayant aperçu le grand corps impudique et pâle qui gît sur le coffre, il détourne la tête. Il prononce même une conjuration contre le mauvais sort, les efrits et les apparitions. Puis remet ses babouches sur l’épaule, gagne le corridor et, par là, facilement, la porte d’entrée.

Fuite sans incident. Si pourtant le garçon qui file sur ses pieds nus avait eu la curiosité de tourner la tête, il se serait avisé de deux choses : la première, qu’on dort mal, cette nuit-là, dans cette maison ; en second lieu, que l’huile peut servir par une coïncidence curieuse, à graisser, le même soir, plus d’un loquet et plus d’un gond.

Une autre porte s’ouvre sur ses pas, une autre lampe fait sa tache jaune, une autre femme, hâtivement vêtue, se montre un instant par l’entre-bâillement. Elle reconnaît le dos qui s’enfonce dans l’obscurité, se rejette en arrière et repousse son verrou.

Nous ne conservons aucun doute sur ce qu’elle a fait aussitôt après. Elle n’en a jamais soufflé mot, mais elle y a pensé tant de fois par la suite, qu’il n’est pas croyable que son secret n’ait pas fini par s’imprimer sur tout ce qui l’entourait. Elle est demeurée longtemps l’oreille collée contre cette boiserie, tremblant et baissant la tête. Sa chevelure gonflait, comme celle de sa mère, un foulard aux couleurs brillantes. Ses yeux bleus contemplaient le carreau ; leur expression, d’habitude grave et un peu endormie, avait pris une intensité extraordinaire ; deux larmes achevaient de les élargir. Son bras pesait sur le loquet comme si elle avait eu à craindre que quelqu’un, quelque chose (du dehors ? du dedans ? qui sait ?) essayât, tout d’un coup, de forcer cette barrière.

Le soupçon ne lui vient pas que le Syrien puisse sortir d’un entretien non pacifique avec son père. L’objet de cette conversation, toutes ces affaires, lui sont indifférentes. Elle se borne à songer que le jeune homme va sans doute partir, et cela suffit pour l’attrister.

Elle l’a entendu passer, en sens contraire, un peu auparavant. Comme elle ne pouvait dormir, elle s’est levée, et sans savoir pourquoi, elle s’est tenue, pendant ces longues minutes, debout, derrière sa porte, la lampe à la main. Sans non plus savoir pourquoi, elle a huilé son loquet et guetté le retour du colporteur, le cœur battant à rompre. Que désire-t-elle ? Hélas ! Nous voilà réduits à répéter des mots que nous avons employés tout à l’heure. Elle serait beaucoup plus en peine de le dire que madame Katsantanès, car ses désirs sont encore vagues, ils flottent au niveau de la poitrine et du cerveau.

Mais pas plus que sa maman, elle ne s’attend à quelque chose, elle n’espère quelque chose, elle n’est résolue à quelque chose. Elle ne vit que l’instant. Tout se borne à souhaiter revoir une fois encore le garçon musulman. Son seul avantage sur sa maman, c’est qu’elle souhaite le revoir et non pas être vue de lui. Ceci constitue le système difficile du désintéressement. Qu’importe si, dans le cas présent, la seule innocence l’inspire ? Il n’en est pas moins le seul invincible, quelque tardive qu’apparaisse son infaillible victoire.

Évanthia n’en cherche pas si long. Elle regrette simplement d’avoir ouvert la porte un peu tard et manqué la belle figure. Il lui reste, pour tout butin, le spectacle d’une démarche élégante qui s’éloigne rapidement. Et comme – étant fille sage dans un pays pauvre en distractions – elle est réduite à faire folie avec sa sagesse, elle se contente de cette aubaine.

Saad, pendant ce temps, fait délicatement jouer serrures, chaînes et verrous. Une plainte des gonds et le voilà dehors. Jamais chat sauvage n’a bondi plus lestement d’un piège.

Rien non plus ne devait jamais égaler la première bolée d’air qu’il aspire. Mieux que tout raisonnement, elle lui fait mesurer l’immensité du péril auquel il échappe. Cette fraîcheur profonde prélevée sur des étendues d’arbres, d’eaux, de moissons, de montagnes, cette luminosité sombre dont elle est chargée, et qui comporte une part d’étoiles, une part de ciel nocturne, une part de bleu lunaire, toute cette liberté, cette aisance qui sont en elle, rendent par contraste plus méphitique l’air stagnant de la maison chrétienne.

Bondir est bien, réfléchir pas moins. Il s’assure que la rue est silencieuse, domine sa répugnance et retourne à cette porte pour la fermer. Puis il se dissout dans l’ombre. Tout en marchant, il lève le nez vers ses amies de là-haut ; il est stupéfait du peu de chemin parcouru par les constellations depuis la courette. Deux quarts d’heure, trois au plus ; et, là-dedans, cette masse d’événements, de destinée ! Il salue une fois de plus la bonté des choses.

Sur ces entrefaites, un tournant lui offre sa complicité ; Saad abandonne, avec une espèce de hâte, la rue sur laquelle ouvre la maison maudite.

Les ruelles de Kasir sont étroites et tortueuses, mais ont pour plafond le beau firmament d’Allah, cristal bienveillant aux justes. Elles sont pavées de petits cailloux pointus, hostiles au pied, mais ces pierres racontent encore les hauts lieux qui les ont livrées, le torrent affranchi qui les a roulées. Gloire à Dieu ! Le jeune guerrier se meut librement au sein de la ville chrétienne emprisonnée dans le sommeil.

À son estime, cette venelle l’écarte de l’agora et le ramène vers l’enceinte, au levant de la porte principale. Il trébuche dans des amas d’immondices ; des chiens maigres s’en échappent, répandent des aboiements. Saad touche le manche de son poignard et rit tout bas. Il se sent merveilleusement allègre. Ces deux cadavres d’infidèles pèsent peu sur sa conscience. La façon dont il s’est tiré de ce pas difficile l’emplit de satisfaction. Le beau récit, sous les tentes ! Et quel murmure admiratif à l’intéressant dénouement de ses relations avec la femme raya !

Dompter la force par la force, la ruse par la ruse, tout cela est honorable. Mais triompher de la femme par l’amour même est la marque d’une habileté consommée. (Cette femme-là était d’ailleurs beaucoup moins vieille qu’il ne croyait, hier. Souvenir précis d’un contact, d’une découverte. Saad avale sa salive, et celle-ci conserve une fadeur épaisse et entêtante. Un jour, on lui fit boire du sang de jument… La femme raya sera une beauté dans son plein midi. Ainsi en décide l’enfant. Sa virilité comblée lui offre en pâture la vie, la nuit, l’action et le péril.)

Enfin voici le mur d’enceinte, et, à son pied, le chemin de ronde (chemin ou sentine ?) que Saad s’attendait bien à trouver. Puis, sans autre rencontre fâcheuse que des couples de chats livrés à leurs tourments et des museaux furieux reniflant aux seuils des jardins, voici la tour qui domine la grande porte – écran prodigieusement haut et dense, murant la nuit sans lune. Les merlons des créneaux s’évasent comme des pétales ; dans la fente de l’un d’eux, une étoile, goutte de rosée.

L’après-midi, quand M. Katsantanès – que le Saint Hyzyr écarte de nous l’effroi – l’a introduit sous la voûte du pont-levis, le garçon a remarqué, en contre-bas, dans le fossé, une poterne desservie par une passerelle légère. Cette passerelle n’est point munie de chaînes de relèvement ; elle se tire à l’intérieur de la voûte sur quelque chemin de galets, ou encore bascule par l’effet d’un simple contrepoids. Du côté extérieur, elle aboutit à un sentier en pente raide entaillé dans le glacis du terre-plein. De l’herbe recouvre la jointure de la passerelle et du sentier, signe que l’appareil n’est guère souvent manœuvré. Saad a judicieusement supposé qu’il sert de passage la nuit. Un projet s’est alors présenté à son esprit. Les risques en sont tels qu’aucun homme de bon sens ne s’y arrêterait. Pourtant Saad y revient. Il lui paraît que des circonstances nouvelles se sont produites, de nature à modifier la situation à son avantage.

Ne cherchez pas ces circonstances hors de Saad lui-même. Si des événements ont eu lieu, soyez certains qu’ils n’influent sur le nombre ni sur la vigilance des hommes de garde. Que savons-nous des choses ? Leurs vertus sont en nous, et nullement en elles. C’est notre désir qui crée les attraits d’une femme, notre décision qui rend possible une action folle et téméraire. Sa prouesse de tout à l’heure assure à Saad une manière de gloire. Gloire toute intérieure encore, et privée. Mais quel triomphateur a jamais douté de son invulnérabilité ? Et quel triomphe peut se préférer à celui que Saad ressent encore dans chacune de ses artères ?

Madame Katsantanès n’est pas morte en vain. Chose singulière, dans ce moment où il s’apprête à combattre ses compatriotes, le jeune homme invoque plus ou moins clairement son assistance. Pour un peu il souhaiterait qu’elle préside à l’action qui se prépare. La force qui déborde en lui a sa principale source dans le beau corps dont il a bu la vie en même temps qu’il y projetait la sienne. Son audace est une suite de cette double volupté. Hélènè elle-même, si, par impossible, elle avait survécu à l’apogée de son destin, repousserait avec indignation l’idée qu’elle a été la victime pitoyable d’une trahison. Elle réalise en ce moment son vœu suprême, elle est incorporée à l’amant comme jamais femme ne l’a été, elle ajoute au courage de l’homme cette intrépidité proprement féminine, qui méconnaît les obstacles et vainc par l’absurde.

Il ne faut rien moins qu’une telle conjugaison d’enthousiasmes. Derrière Saad l’alarme peut être donnée à tout moment ; que quelqu’un pénètre dans la chambre des époux Katsantanès, qu’un peu de sang paraisse… D’un autre côté, admettant qu’il se rende maître du poste de la tour, il suffit que ses frères tardent, qu’une relève survienne…

Mais à quel autre plan se résoudre ? Un rai de lumière annonce une porte ouverte au pied de la tour. Saad risque un œil : une lampe rend l’âme en charbonnant une voûte en coupole, blanchie à la chaux. Un gros milicien barbu, désanglé, dort sur un banc, entre sa pique et sa cervelière ; il ronfle de tout son pouvoir, qui paraît grand, la tête appuyée sur le mur, la glotte saillante dans les poils, la bouche ouverte, les narines au plafond. Une seconde hallebarde, posée contre une table, à côté d’un équipement en désordre, indique qu’un camarade de faction s’est éloigné. Tout respire l’aimable sécurité d’une longue paix.

Saad ne peut croire à tant de bonheur. Il observe un moment, traverse, d’un bond, le faible ruisseau de lumière, et se jette dans cette nouvelle trappe. Sur le côté de la pièce, une seconde porte, béante elle aussi, donne sous la voûte du pont-levis. Au fond, un escalier en colimaçon se perd dans l’épaisseur de la muraille, conduisant probablement à la poterne en bas, aux chambres de guet, là-haut.

Voilà le cavalier parti à se couler et à fureter. Sous la voûte, personne. À l’étage, une grande salle vide, sèche, sonore, où l’on bute sur des hérissements de métal. Il redescend, tourne longuement dans cette âme de pierre et de terre, jusqu’à ce qu’il se heurte à un panneau de bois. Ses mains distinguent une porte, dans cette porte une énorme serrure, et dans cette serrure – bénédiction ! – une énorme clé.

Il tente de la faire jouer. Autant vaudrait se pendre à toutes les cloches du campanile. Vingt clameurs menacent de s’échapper à la fois du mécanisme. Saad hume l’air salpêtré du caveau et réfléchit. Égorger le gros père, là-haut, ne servirait qu’à tout compromettre, au cas où il viendrait fantaisie au propriétaire de la seconde pique de rejoindre son poste. Étourdir le bonhomme, le bâillonner, le ficeler, le rouler en bas de l’escalier et s’asseoir dessus jusqu’au moment de l’assaut, voilà au contraire un programme alléchant, du double point de vue de la prudence et de l’agrément.

Saad est remonté. Accroupi dans un coin mal éclairé, il examine son futur compagnon d’attente avec soin et sympathie. À tout hasard, il s’est assuré des deux piques et de l’honnête petite calotte d’acier que le bon Nestorien a quittée pour dormir plus à l’aise. Il cherche à la fois une masse pour cogner et le point du crâne chauve où il cognera.

Une grosse pierre, à demi descellée de la maçonnerie, paraît mise là dans ce but. Il se glisse au préalable jusqu’au seuil, s’assure de la parfaite complicité du silence environnant, revient à son moellon, l’extrait de son alvéole, l’assujettit dans ses mains et monte debout sur le banc où l’innocent dort. Il voudrait atteindre l’arrière du crâne, là où le coup assomme sans écraser. Le dormeur a, malheureusement pour lui, la tête placée de façon à offrir la zone la plus fragile de sa coquille d’os.

Comme Saad reste là planté, à tergiverser, voici que le milicien, dérangé par quelque vision, peut-être par le voisinage de cet esprit qui travaille à sa perte, s’éveille paisiblement. Un réveil d’enfant, avec un sourire béat sur cette trogne de vigneron. Il ouvre ses gros yeux timides, que sa posture dirige vers la voûte, et aperçoit ensemble cette figure étirée en hauteur qui penche sur lui, ces deux mains levées, ce pavé suspendu. Un réflexe le jette en avant. Saad, voyant le péril, précipite la masse sur l’éclair de cette nuque. La nuque rend un beuglement. Le trajet, commencé par un vivant, est achevé par un corps inerte qui arrive pelotonné par terre et y reste.

Saad, pour sa part, demeure un instant à contempler ce qu’il vient de faire. Un rictus retrousse ses lèvres et trahit les résistances innées que l’éducation a mal surmontées : un peu de goût, un peu de dégoût, de l’horreur, de l’attirance, et, au total, méconnu de lui-même, beaucoup d’ennui.

Les sangles des équipements, un pan de robe, servent à faire du bourgeois assommé un ballot présentable. Les circonstances s’obstinent à favoriser l’audacieux. Ô la chaude, la généreuse influence qui continue à s’exercer !

Saad prend le temps de brouiller sans remède la serrure de la porte d’entrée, verrouille par contre avec soin celle qui donne sous la voûte et d’où pourrait déboucher une attaque de flanc. Puis décroche la lampe, descend le bonhomme au sous-sol, trempe la clé dans l’huile, ouvre, et reçoit au visage la première bouffée d’air frais qui pénètre dans la cave. Ses pronostics ne l’avaient pas trompé : la passerelle de la poterne allonge devant lui son dos mince et plat.

Dix enjambées, et Saad foulera le sol libre. Il résiste à l’envie enfantine qu’il en a, et avance d’abord le museau. La lecture des astres est une science réservée aux hommes énergiques. Quelle gratitude n’a-t-il pas au mollah qui lui en a inculqué les rudiments à coups de canne sur la tête ! Allah est le plus savant, mais Saad n’en sait pas moins retrouver le Gâh, distinguer le Cercueil, les Deux Veaux, mesurer leur hauteur avec ses doigts et, suivant la saison, déchiffrer les écritures du ciel.

Or la réponse qu’elles lui font est celle-ci : « Prépare-toi. Tes frères ne sont plus loin. Le terme est échu. Tu t’es montré digne de leur confiance et de leur admiration. »

Il semble au garçon qu’il est séparé de sa tribu depuis sept ans. Parlent-ils toujours la même langue ? Comme Nidham et les autres vont le trouver changé ! Nidham surtout ; il pourra ribouler ses yeux, qui s’en inquiétera ?

Le prisonnier est toujours sage, les voies libres ; alors Saad gagne le glacis et file vers le point de ralliement.

C’est, à deux cents pas environ des remparts, un gros pêcher visible de très loin. Le cœur lui bat tandis qu’il y court, à l’idée d’y trouver ses frères déjà rassemblés. À peine y est-il arrivé, son cœur bat de ne pas les voir déjà venir. Adorable impatience de la jeunesse !

X

Quand les événements ont pris un tour bourgeois, il est rare qu’ils se démentent trop vite. On croirait le destin soucieux de rester fidèle au ton qui lui a servi pour préluder, et sensible à une sorte de grossière harmonie. Allah daigne quelquefois se montrer un dieu musicien.

C’est peut-être la raison pourquoi la prise de Kasir devait laisser à la tribu le souvenir d’une expédition de tout repos. L’élément comique ne manqua même pas. Telle la mine de ce milicien, surpris en petite veste au moment où il arrivait au corps de garde pour y reprendre sa faction désertée deux heures auparavant. Il avait les yeux lourds de sommeil, ou d’autre chose, quand il se rencontra nez à nez avec les assaillants. Il ouvrit une bouche si large qu’on n’eut que la peine d’y engager un épieu pour enlever au bonhomme toute velléité de chanter mal à propos.

Quant à l’autre gros père, on le trouva réveillé, en train d’étouffer sous le bâillon. Chacun se donna la distraction d’essayer sur lui au passage les traits d’une humeur plaisante. Si vous admettez que les frères de Saad possédaient en ce genre une imagination très riche, nourrie par une tradition inépuisable, vous vous expliquerez les éclats de rire dont s’accompagnait, plus tard, le récit de si honorables amusements.

La plupart des Kasiriens s’éveillèrent tout juste pour apercevoir de grands coquins qui se penchaient sur eux.

Beaucoup eurent le chagrin de passer de vie à trépas sans avoir contenté la prodigieuse curiosité que les événements publics leur inspiraient d’habitude.

On n’en saurait dire autant des dames de Kasir ; leur curiosité se fût satisfaite de démonstrations moins précises et moins réitérées. Nombre d’entre elles laissèrent la vie dans les excès du plus agréable supplice, ce qui est sans doute le comble de la cruauté.

Une foule de jeunes gens partagea leur sort, au milieu des manifestations d’une ironie féroce. Leurs bourreaux prirent soin qu’il en survécût le plus possible. Quelques-uns de ces pauvres diables, poussant à l’extrême les intentions de leurs ennemis, devaient plus tard avouer leur honte en s’achevant de leurs propres mains. De sorte qu’il n’y eut bientôt plus un rescapé qui ne se vît accusé dans la région – la vigne fait des populations facétieuses – d’avoir acheté son salut au prix de certains préjugés.

L’incendie est la fleur rouge des assauts. Il égaye l’attaquant, répand la terreur à peu de frais, dispense utilement l’ombre et la lumière, fond les murs les plus massifs, et sa douce chaleur récompense, au petit jour, les héros transis. Le butin qu’il détruit reste au-dessous de ce que la troupe devra gâter faute de pouvoir l’emporter. Il laisse enfin des traces agréables à Dieu, et un avertissement salutaire aux populations d’alentour.

Il est certain que les efrits accoudés aux balcons du ciel furent régalés, cette nuit-là, d’un spectacle de choix. La fleur s’épanouit subitement en différents points de la bourgade. Une brise assez molle la promena de quartier en quartier, étendant sur la colline un dais vacillant, percé de crevasses, hérissé de languettes. Et aux éclairs de ce gracieux embrasement, les génies suivaient les démarches de petites ombres, qui étaient les guerriers croyants. Ils les voyaient courir çà et là, s’amasser au pied d’une maison, peser sur une ouverture, s’y engouffrer, et un nouveau buisson ne tardait pas à fleurir en cet endroit.

La hauteur où se tenaient les immortels ne les empêchait pas de distinguer, mêlés à des exclamations joyeuses, des cris, des plaintes, des râles propres à chatouiller des cœurs dévots. Et leur attention bienveillante s’attachait particulièrement aux gestes d’un cavalier dont chacun paraissait réclamer les avis et les ordres.

Des fourmis s’approchaient continuellement de lui pour s’en retourner aussitôt.

Alors un des divins spectateurs déplia ses grandes ailes et se laissa tomber auprès du groupe que formaient ces gens. Selim Beg était précisément en train d’essuyer du doigt la lame de son cimeterre, mousseuse de quelque chose, et il ronronnait presque en disant :

« Oh ! oh ! oh ! Pris part à quantité d’attaques. Gloire à Dieu, honneur à toi ! Ceci passe tout ce qu’on a vu. »

Un guerrier sort de l’ombre :

« Saad, ô Saad ! Leur chienne de mosquée, elle doit être pleine de trésors. Ils ont barricadé la porte. Ce ne sont pas nos ongles qui l’ouvriront. Tu connais bien un détour pour y entrer ? »

Saad a demeuré quelques heures dans le bourg. Ils s’adressent tous à lui comme s’il y avait vécu un mois. Mais l’eau va à la rivière, la chance à la chance, le succès porte en soi l’audace qui soulève, la divination qui prolonge. Où est le jeune homme que l’on connaissait, modeste par force, timide et tourmenté ? Selim Beg a beau être empli d’une satisfaction extrême, il ne peut s’empêcher de froncer les sourcils en voyant Saad faire face à tous, trancher, conseiller, diriger. Et le divin spectateur, sensible comme une amoureuse, frissonne douloureusement lorsqu’il entend Saad, l’étourdi Saad, s’écrier :

« Fais le tour, double mulet ! Dans l’encoignure de derrière, trois marches à descendre, c’est là. »

Il n’y est jamais allé. Qu’importe ? Au moment même où il parle, les objets se peignent dans son imagination. Il ne lui vient pas à l’idée qu’elle puisse le tromper. Et il a raison. L’erreur n’est un crime que dans la défaite.

Cette nuit le flot de sa fortune emportera tout. Il a les yeux brillants, le feu aux pommettes. Sa voix claire tremble un peu, mais c’est excès de vitalité. Et son poignard, glissé sous la manche de son cafetan, lui pique délicieusement la peau douce de l’avant-bras.

Un groupe de cavaliers s’avance en courant. Au milieu des poings et des armes, un misérable se débat :

« Pitié ! Pitié ! Mioké ! Mioké ! Aha ! Et mes petits enfants ! »

On le jette sur ses deux genoux devant Selim et Saad, et ce n’est pas à Selim que les bourreaux s’adressent :

« Ô Saad, ce chien-ci est quelque chose dans la ville et dans la mosquée… Il parle notre langue… On nous l’a dit, une vieille raya… Il ne veut pas répondre… Les maisons des riches… La maison du plus riche… Il ne veut rien dire… Force-le, toi… Qu’il indique ! »

Un poignet fait claquer un de ces terribles fouets d’Anatolie que les loups craignent plus que le sabre. L’homme plie les épaules. Saad lui touche le menton avec la pointe de sa babouche :

« Ah ! Chien ! Parle donc ! »

Les sanglots se changent en un cri : un des cavaliers vient d’arracher au prisonnier la moitié de sa barbe et la lui enfonce dans la bouche :

« Mâche ton foin, âne, mâche ! »

Le pauvre diable gargouille et pousse des piaulements écourtés qui soulèvent des éclats de rire. Le fils d’Ahmed, devenu très pâle, contemple cette figure où la mort est en lutte. Il avait oublié l’horreur ; elle réapparaît, plus forte que le jeu, la joie et le triomphe.

« Lâchez, brutes, j’ordonne ! »

La voix est si impérative que tout le monde recule et qu’il s’établit une sorte de silence. Selim Beg rougit un peu, baisse la tête et observe Saad par-dessous son front bombé, son front de chat. Un tressaillement agite l’aile turquoise de l’efrit, et Saad éprouve aussitôt un subtil embarras. Le supplicié n’est plus qu’un des masques de la douleur. Le sang perle aux mille racines de la mutilation et forme une nappe qui gagne le cou maigre. Saad lui pose un doigt sur l’épaule :

« Tu as entendu la question. Réponds ! »

— Oh ! Ohoho ! Mioké ! Mes petits, petits enfants ! »

Avec une patience blanche, Saad :

« Réponds à la question. Il ne te sera fait aucun mal. »

Un signe d’attention crispe la face martyrisée :

« Aucun mal ? À Mioké non plus ? Ni aux petits, petits ?…

— Ni à l’une ni aux autres, si tu parles. »

Le misérable ouvre les yeux, essaye d’apercevoir ce chef à travers ses larmes. Puis, tout d’un coup, tendant la main vers sa gauche :

« Là-bas… troisième rue… la maison à porte rouge… la seule… Katsantanès… le plus riche… le plus riche… le magistrat… allez… et vie sauve à mes petits, petits… »

Ce mot est le dernier que doivent prononcer sur terre les lèvres livides du sacristain. Au même moment, un coup de hache lui ouvre le crâne, il tombe la face en avant. Un cavalier, éclatant de rire, s’écrie :

« La vieille chouette et ses mignons… heï ! »

Saad arrache à quelqu’un le fouet dont celui-ci était armé, et la mèche ne manque que d’un pouce la figure du porteur de hache. Encore est-ce la faute d’un tout jeune cavalier, qui a vu le geste et s’est pendu à la manche du cafetan brun. Le génie l’a vu, lui aussi, et s’est couvert les yeux d’une de ses ailes. Et Selim également l’a vu, mais n’a fait que ricaner. La provocation avortant, il se décide à intervenir et arrête le conflit.

L’immortel reprend son vol silencieux et va se poser sur une vaste demeure à porche rouge. Menant mené, guide entraîné par la bande qu’il dirige ; Saad s’enfonce dans les rues qui vont où on l’attend.

Ce quartier forme encore un cube d’ombre. Toutefois le tocsin a donné l’éveil. Les cris éloignés, les grandes lueurs qui débordent des toitures et font danser le ciel ont laissé croire à un incendie. Un demi-siècle de paix a retiré aux Kasiriens le sens des catastrophes. Ils ne savent plus comprendre les signes, s’appellent, s’interrogent. Il faut qu’un fuyard, en passant, prononce les mots.

Les cavaliers n’ont qu’à paraître et à frapper. Ils ne prendront même pas cette peine. Des hommes et des femmes accourent, un râle au fond de la gorge, et, déchirant leur robe devant leur poitrine, se jettent sur les lances. D’autres, les bras en croix, la face levée, s’échappent au hasard, jusqu’à ce qu’ils tombent, morts ou vifs, ils n’en savent rien.

« La porte rouge ! La porte rouge ! »

L’arrêt brusque de la colonne apprend à Saad qu’il est arrivé. Le nom de Katsantanès, estropié par le vieux en langue kourmandji, ne lui a rien rappelé. Les circonstances, l’heure transforment si bien les lieux qu’il ne les a pas encore reconnus. Cette porte-là surgit alors devant lui comme un vieux souvenir. Combien y a-t-il de jours qu’il se trouvait déjà au pied de ce haut appareil ?

Quelques-uns de ses compagnons traînent une poutre qui fera bélier. Un grognement vorace monte de la troupe :

« La maison du plus riche… du plus riche… »

Saad se réveille. Les autres sont à bûcher comme des sourds. Personne, depuis une heure, – chrétien ni musulman, fugitif ni assaillant – n’a eu l’idée très simple de s’assurer si la porte était barrée. Cette falaise de bois et de fer en impose. Le garçon écarte ses frères, s’approche, pèse sur le loquet, rit et ouvre tranquillement.

Stupeur ! Quand bien même la divinité aux ailes bleues ne se pencherait pas en réalité à la terrasse de la maison Katsantanès, la horde ne l’en verrait pas moins. Un cavalier jure déjà qu’un doigt invisible l’a repoussé pour réserver le seuil à Saad, et chacun de confesser à grands cris le miracle de la lance qu’ils ont vu descendre du ciel et fendre la serrure sous leurs yeux.

Saad a pris une torche de la main de quelqu’un, s’enfonce dans le dédale des corridors. Il se retrouve et s’oriente. Sa démarche et sa figure expriment la même assurance joyeuse. Il est frais, dispos, léger. Derrière lui, la cohue.

Ils passent devant des portes intérieures. Comme lui ne s’arrête pas, eux non plus ne s’arrêtent pas. Ils le suivent superstitieusement. La lueur de la torche heurte la trace d’un fin ruisseau, à peine tari, dont les écailles brunes viennent briller sous leurs pieds. La troupe les remarque, les flaire et gronde. Lui remonte le courant comme, sous terre, un mineur sa galerie. Il n’a pas l’air de se rappeler où cela doit le mener. Tels sont l’excitation du jeu, l’enthousiasme de l’âge, la paix du corps, que ses pas ne ressuscitent qu’une à une des images si récentes.

Une porte, encore. Cette fois, Saad fait halte et la colonne bute sur lui. Ici, le ruisseau a coulé fleuve. Un silence terrible, un silence de souterrain occupe la maison. Saad le sait, le loquet de cette porte-ci est huilé de frais. Il ne pourrait dire d’où il tient cette certitude. Elle est en lui comme de naissance. Aussi pousse-t-il le fer avec un de ses doigts, et il entre le premier. Un souffle noir se jette sur la torche, dont la flamme chavire. Il la ranime d’un geste et puis recule. Un grand corps, impudique et vert, gît sur un coffre.

« Ya Rabbi, au nom de Dieu clément miséricordieux ! »

Les lèvres du garçon prononcent l’exorcisme tandis que les battements de son cœur s’emportent.

Les cavaliers se sont glissés autour de lui. Ils aperçoivent la chose en même temps que leur guide. Ils font, eux aussi, d’abord un pas en arrière. Un sifflement s’échappe de toutes les lèvres, devient un orage qui enfle et déferle. Cette mort qui les a précédés là ? Ce meurtre d’avant le meurtre ? Ils comprennent à présent :

« Ya Saad, ya fils d’Ahmed… vvaleureux… mmalin… le plus fort de tous… comme il nous a menés… la piste fraîche… il ne nous avait pas attendus… et voyez son travail ! »

D’autres torches se sont rallumées à celle qui tremble dans la main de Saad. Elles passent derrière une tapisserie dont la trame et la chaîne s’éclairent tout à coup par transparence. Un nouveau tumulte éclate :

« Ya… ya… ici aussi… ya Saad… le mmalin… le vvaleureux… nous avait précédés… heï ! le plus rusé de tous… Gloire à Allah ! Regardez celui-ci… c’est le vieux Kat… le vieux riche… le vieux Ksat… Ô Saad ! »

Saad demeure cloué devant le tableau qui l’a accueilli. Une volupté froide s’insinue en lui. Mais comme un de ses frères s’approche du cadavre d’Hélèné avec une curiosité obscène, il lance sa torche contre la tenture en poussant un cri. Pas assez tôt, toutefois, pour arrêter la clameur de surprise et de jubilation du cavalier :

« Oho ! Comme un loup… ya Saad… gloire à toi… voyez tous… la raya… mordue à mort… saignée ! »

Ils accourent de partout ; ils se bousculent pour voir : « Ya Saad… un loup… un loup… un loup ! »

L’étoffe s’est enflammée : une flamme spirituelle et brillante. Les deux chambres en sont tout égayées. La clarté gagne les recoins et surprend des pillards en train de fureter et de forcer.

Il est vidé, le silence redoutable de la maison. Des cris éclatent au fond des tunnels. Des torches passent en courant. Les domestiques que l’épouvante tenait renfermés ont été surpris dans leurs réduits. Et c’est alors que, de porte en porte, les assaillants arrivent à celle d’Évanthia.

XI

Après le départ de Saad, elle avait hésité à aller trouver sa mère et à bercer sa mélancolie dans ses bras. Les prétextes ne lui auraient pas manqué. D’ailleurs, entre femmes… Elle avait redouté la mauvaise humeur de son père. M. Katsantanès n’aimait pas à être réveillé. Elle s’était alors recouchée, sûre de ne pas retrouver le sommeil et pénétrée d’une désolation muette. À peine étendue, elle s’était endormie.

Le tapage, l’assaut, rien ne l’avait tirée de son anéantissement. Elle rêvait. Elle se trouvait debout dans un chemin de terre, aux côtés de madame Hélènè. L’inondation les avait arrêtées. Comme elle se retournait pour regarder la maison, l’eau était venue mouiller ses talons. Ce n’était pas un torrent, mais une nappe tranquille, sans profondeur, qui gagnait lentement. Alors elle avait vu monter du fond de l’eau un énorme poisson brillant, une sorte d’esturgeon, revêtu d’une carapace brunâtre, couleur de sang séché, toute hérissée de piquants. La vitesse de sa nage lui appliquait sur le corps deux longues antennes cornées. Il sortait des herbes du fond. La rivière était creuse et limpide. Un pullulement de petits poissons transparents, pas plus gros que des bulles d’air, l’escortaient en le regardant ; ils avaient tous la tête dirigée vers lui.

Pour sortir de l’eau, le grand poisson s’était tourné sur le dos, et son ventre était apparu, tout foncé, grumeleux, traversé par une croix de sable. Alors, il était devenu le colporteur syrien et s’était mis à marcher.

Mais c’était un Syrien de stature élevée, peu ressemblant. Il avait le visage fait comme un petit triangle blanc, le front large et bas, les cheveux drus. Il portait un fez. Sa longue robe blanche ouvrait sur une veste de drap noir. Il n’était ni beau ni laid, donnait avant tout une impression d’obstination, d’indifférence, de sécheresse et d’autorité. Il parlait d’une voix brève et ses regards passaient par-dessus les têtes.

Évanthia avait fait un effort surhumain pour attirer son attention, obliger cette petite figure froide à se pencher vers elle. Comme il demeurait inabordable, elle s’était emportée et l’avait frappé. Son poing n’avait rencontré qu’un pli mou de la robe. Mais le dépit et la honte lui avaient arraché un cri. Au même moment, un coup avait ébranlé sa porte. Le verrou avait sauté et une troupe frénétique avait roulé dans sa chambre en hurlant et en riant.

Elle ne s’était jamais rappelé avoir ouvert les yeux ni même s’être réveillée. Le choc l’avait atteinte en pleine fantasmagorie, les images nouvelles s’étaient cousues aux précédentes. Le cri où s’exhalait sa peine n’avait eu qu’à se prolonger pour servir à l’épouvante. Il traversa la maison comme une aiguille d’acier.

Saad le reconnut à une couleur qui était dans son timbre. Une couleur bleue. Il avait oublié la jeune fille aussi complètement que le reste des choses advenues pendant le cours de cette soirée. Il sut, à l’instant, qu’Évanthia était ce qui manquait à sa vie. Il jeta un regard rapide sur le cadavre de madame Hélènè que tout le monde délaissait à présent, qui avait achevé son rôle. Des flammes le léchaient déjà, il allait se consumer, disparaître pour toujours. C’était tant mieux. Il n’en serait plus question. Cette vieille femme ! Tandis que cet appel de jeune fille, là-bas, désespéré, plein de sève, d’avenir, dans quelles cavités il avait retenti !

Le rêveur bondit vers le couloir. Guidé par le tumulte, il trouva la chambre et pénétra dans la masse comme un coin. Il répondait au cri par un cri, sans même entendre les mots qu’il répétait à perdre haleine :

« Me voici, me voici… »

Il était temps. Les doigts la tenaient déjà et avaient marqué. La chemise déchirée, les cheveux dénués, un sein dardant, griffé, un genou brillant hors d’un accroc de l’étoffe, les deux bras comme écartelés par ces brutes, elle se trouvait pressée dans un angle de la pièce et lisait son supplice sur leurs faces convulsées. Un peu de toison roussâtre frisait aux aisselles et la dénudait plus que tout ce qu’on pouvait apercevoir de son corps. Au moment où le garçon apparaissait, un second hurlement s’échappait de sa gorge. L’âme annonçait l’agonie, la bête hurlait à la mort. Saad avait entendu le pareil un soir qu’un poulain au piquet avait été assailli par une panthère.

« Me voici, me voici… »

Ses poings le jetèrent entre la proie et la meute. Et à une coudée de sa figure, la figure de Nidham se mit à danser et à ricaner. Saad reçut un coup violent dans le creux de l’estomac. La douleur le plia en deux, une voix mugit à son oreille :

« Aha ! L’homme au fouet ! Fils de chienne, va-t-en ! Tu n’as pas eu assez de la mère ? Il te faut la fille ? »

À cela il comprit que les serviteurs avaient essayé de détourner sur leur jeune maîtresse le danger qui les menaçait et désigné la chambre où elle couchait. Il le comprit avec une seconde partie, restée lucide et froide, de son esprit.

« Pour sauver leur vie, naturellement. Et ils n’ont rien sauvé du tout. »

Il revit le vieux sacristain qui gisait sur les dalles de la petite place. Il revit bien d’autres choses. Un coup plus brutal lui fendit la joue gauche, au-dessous de la pommette et lui laissa la tête bruissante comme un nid de guêpes.

Ce qu’alors il pensa ne peut se traduire que par des mots, – matériel pesant, aligné dans un ordre logique. Ils occupent un certain espace, ils prennent du temps à écrire et à réciter. La pensée est instantanée, elle n’occupe ni surface ni durée, elle est tout entière superposition et simultanéité. Autant nous lui cherchons d’étages, autant nous lui en trouvons, chacun en pleine activité, indifférent à ce qui se passe plus haut ou plus bas. Cependant elle demeure, à tous ces niveaux, parfaitement claire et distincte. Plus est vive l’affaire où nous sommes engagés, plus notre méditation revendique son indépendance absolue, son détachement. Et c’est là, sans que nous nous en doutions, le vrai miracle constant qui est en nous.

Dans le moment même où Saad entendait la phrase de Nidham, où il était frappé, où il se faisait les réflexions que nous avons dites, et se représentait les scènes qui en découlaient, il embrassait un édifice de réflexions qui, mises bout à bout, s’exprimeraient ainsi :

« Ils vont me tuer. Le règlement de comptes. Longtemps que nous l’attendions. Moi. Eux. Depuis ma naissance. Depuis avant ma naissance. Voici l’instant. Mourir cette nuit. On prévoit toujours tout. Mais on ne démêle pas ce qu’on avait réellement prévu. Mourir cette nuit, je savais. Pas que ce serait de leurs mains. Attention ! »

Ceci et le reste, dans le temps qu’il faut à un homme jeune pour se mettre en garde. Un troisième choc l’atteignit à la hanche, mais dévié, peu efficace. Et, à son tour, il entra en action.

La figure de Nidham dansait toujours à quelques pouces de la sienne, et se passait la langue sur ses lèvres perlées de sueur.

« Comme il me hait ! »

La face disparut. À l’endroit où elle se trouvait, Saad ne vit plus que la détente de son propre bras, une perspective interminable d’étoffe, modelée par la présence intérieure du membre. Derrière le garçon, le hurlement de la fille nestorienne achevait de s’interrompre.

Le poing annonça par une brûlure qu’il avait porté. Saad profita du répit pour regarder à sa droite et à sa gauche. Les cavaliers n’avaient pas encore lâché prise. Mais l’étonnement les arrêtait. L’un d’eux avait ouvert la bouche, un autre baissait la tête obliquement, son regard luisait par-dessous le fourré des sourcils. Saad fit un mouvement. Le second des deux recula. L’autre ne put se résoudre à se priver de cette chair blanche qui tiédissait le fond calleux de sa main.

« Lâche-la ! »

Ce fut Évanthia qui se dégagea. Elle ramena violemment contre elle ses bras et les lambeaux de sa chemise. Les frisons roux s’évanouirent et machinalement elle recommença son cri.

« Tais-toi ! »

Elle s’interrompit net. Dans ses yeux reparut une lueur de compréhension et d’humanité. Elle reconnut le colporteur. Ils se reconnurent. Ce fut un scintillement, un jet d’âme. Mais déjà le faux Syrien se retournait. Il recula seulement un peu. Son dos vint s’appuyer sur une poitrine, en reçut la forme, se moula sur elle, l’épousa. Pour la seconde fois de la nuit, une vie se transfusait en lui et ajoutait ses forces aux siennes. Il éclata d’un rire brutal et agaçant.

La période confuse de la scène prenait fin. En hommes qu’ils étaient, les cavaliers étaient irrités par le désordre, leur raison tâchait de clarifier cette bagarre. C’est pourquoi ils se mirent tous à crier et à gesticuler. La figure de Nidham reparut, un œil tuméfié. Il glapissait, la colère faisait chevroter sa voix.

« Comme celle d’une vieille femme », se dit Saad. Il reçut encore un coup ; un guerrier, lancé par un remous, vint trébucher contre lui ; mais chacun s’efforçait de respecter cet espace de deux pas que le garçon s’était conquis. La tête lui sonnait, sa douleur au côté rendait sa respiration difficile, il tournait rapidement les yeux autour de lui et répétait :

« Vous, chiens, me voici, lâchez-la ! »

Ils avaient réagi à son attaque par spontanéité, avant d’avoir su à qui ils avaient affaire. Maintenant son jeune prestige les intimidait. Mais ils retrouvaient dans ses actes les inconséquences auxquelles il les avait habitués :

« C’est Saad ! Qu’est-ce qu’il veut ? Qu’est-ce que tu veux, Saad ? Il y en a d’autres ! Tu as déjà eu ta part, la vieille… »

Nidham avança un pied :

« Fils de chienne tu étais, fils de chienne tu restes. Sur la place tu as frappé tes frères du fouet, du poing ici. Va-t’en ! »

Les cavaliers furent gênés par ce ton, que les services récents de Saad rendaient intolérable. Mais, dans le fond de leur cœur, ils donnaient raison à Nidham. Dans le fond de leur cœur, ils donnaient toujours tort au fils d’Ahmed.

« N’avance pas, Nidham ! Écoutez-moi, tous : cette jeune fille, personne ne l’aura. Voilà. Je le défends. Moi non plus. Le sang qui me coule de la joue en fait serment. Prenez le reste. Tout le reste. Il n’y a pas de pourquoi. »

Oui ? Pourquoi ? Saad aurait été en peine de le dire. Le cri poussé par cette enfant avait résonné dans ses entrailles. Il s’était aperçu que rien d’autre au monde ne comptait pour lui. Alors, il sentit deux mains qui se posaient doucement sur ses épaules.

Évanthia ne comprenait pas tout ce que disaient ces gens-là. Elle connaissait quelques langues infidèles ; encore devait-on parler lentement. Mais le jeune garçon dressait la muraille de son existence entre elle et le martyre. Elle prenait appui sur la muraille.

Elle avait en outre quelque chose à lui communiquer : quand elle s’était vue attaquée, et qu’elle avait appelé, elle s’était imaginé, naïvement, avant toute réflexion, que sa mère allait accourir. Voici qu’au lieu de madame Hélènè, l’hôte de la soirée s’était trouvé là, le jeune musulman aux paupières noires. Cette apparition lui avait semblé tout à fait normale, normal aussi qu’il fonçât et bataillât pour la défendre. Aucun soupçon. Cette nature qui se croyait indolente, qui n’était qu’accablée sous un excès de puissances secrètes, s’était déployée toute à sa vue. Une révolution s’était faite en elle. Elle ne l’avait pas accueilli comme un défenseur, mais comme son époux. Elle avait jailli au-devant de lui.

Et lui, devinant, à cette imposition de mains inattendue, qu’elle lui remettait sa destinée, reçut ce dépôt avec une sorte de silence et de majesté intérieure. Il fit le vide en lui pour elle et devant elle, il se creusa en une manière de temple vivant, de mosquée charnelle, et sourit.

Mais le sang est vif aux pays d’Islam. Ce sourire ne pouvait rien pour diminuer l’effet des paroles, passablement arrogantes, que le garçon venait de prononcer. Au contraire. Il n’exprimait ni l’humilité ni la conciliation. Saad sentit un peu tard qu’il était allé trop loin. Nidham en profitait déjà sans ménagement :

« Ho ! Heï ! Oho ! Avez-vous entendu, ô cavaliers ? Ce blanc-bec ! Et de quel droit ? Il va bientôt nous donner ses ordres ! Oho, ceci ira loin. Mais en attendant, en attendant… »

Saad recevait son souffle au visage. On ne saurait exprimer à quel point il en était incommodé. Il avait encore au complet tous ses dégoûts d’enfant.

Une nouvelle bousculade fit osciller la foule. Nidham fut tiré sur le côté. Tête baissée, les épaules remontées jusqu’au turban, quelque chose sépara les deux hommes. On ne vit que des gestes, des armes, des étoffes en mouvement. Quand une figure se dégagea de ce tourbillon, il y eut de la surprise pour Évanthia : la figure s’arrêta moins haut qu’elle ne s’y attendait.

« Un enfant ! Un enfant laid ! »

L’un et l’autre. Petit, jaune, encore imberbe, le gnome se redressait en haletant. Ses yeux luisaient avec peine entre ses paupières bridées, longues, dénuées de cils.

« Mirzo ! Ô Mirzo ! Quoi ? »

Nidham rattrapait son équilibre une fois de plus. Il souleva avec les doigts sa paupière meurtrie et considéra l’objet. De l’étonnement feint lui servit à masquer son étonnement vrai :

« Oh ! Petit Mirzo, ta nourrice t’a laissé échapper ? Qu’est-ce que va dire le mollah ? Bouh ! »

Les yeux de petit Mirzo couraient de Saad à Évanthia, d’Évanthia à Saad, puis se rejetaient sur la jeune fille avec une curiosité corrosive. Il répondit sans se tourner :

« Laisse, Nidham. Toi aussi tu as quitté ta nourrice et le mollah, un jour.

— Qu’est-ce qu’il veut ? Quelle est ton intention, Mirzo ? »

Le petit grogna, en relevant sa joue de côté, sur une canine. Toutefois, au lieu de répondre, il eut vers Saad une expression suppliante :

« Saad, pardonne, mais, oh ! tu étais seul, et… »

À l’âge de Saad on n’a encore de regard que pour ses aînés. On se représente leurs files serrées en avant de soi. Non sans complaisance, on songe à sa propre situation, au dernier rang, – celui qui donne tous les droits et ouvre un champ illimité. Tout est devant. Rien n’a glissé derrière. On est le créancier naturel et incontesté de la vie. Le jeune garçon n’imaginait pas que cette place – la plus humble, la plus glorieuse – lui fût déjà disputée. Il ne lui était jamais venu à l’esprit qu’il fût déjà l’aîné de quelqu’un, et observé par derrière. Quoi ? À peine a-t-on émergé, qu’un autre émerge à son tour, vous suit, vous surveille, vous pousse ? Quand donc viendra notre temps, si, avant que nous ayons commencé de vivre, nous voyons ronger derrière nous ce que nous venons de gagner sur nos prédécesseurs ?

Saad jouissait précisément ce soir de ses privilèges d’adolescence avec une fougue effrayante. Moins que jamais il se souciait d’un partage. Sa surprise fut plus vraie que celle de Nidham. (Il ne savait d’ailleurs pas que la tribu dût emmener un de ses cadets en expédition). Mirzo surgissait non du passé mais de l’avenir.

D’ailleurs, ce Mirzo, sa tente n’était pas des mieux avec celle d’Ahmed ; les deux familles se jalousaient depuis des générations. Le garçon connaissait bien cette vilaine face écarquillée. Il la fuyait d’instinct, n’avait jamais rien eu de commun avec l’enfant revêche qui, le mois dernier, s’exerçait encore au lancer de l’épieu et jouait avec ses contemporains à « faire le mollah » en nasillant les sourates apprises depuis peu. De quoi ce Mirzo venait-il se mêler ?

Il ignorait, cet enfant, qu’il n’existe pas de confrérie plus secrète mais plus active que celle qui solidarise les hommes contre leurs successeurs et leurs remplaçants. Mirzo eût calculé sa diversion qu’il n’eût pas mieux réussi. Nidham et Saad se haïssaient, mais leur haine n’excluait pas une certaine clairvoyance. Ils rencontraient l’un chez l’autre une matière un peu coriace. Ils sentirent cette chair fraîche, cette tendresse à fleur de peau, cet honneur facile à blesser. Lâches et cruels comme ils sont tous, ils rompirent le combat et se jetèrent ensemble sur l’imprudent.

XII

Nidham retrouva toute sa verve :

« Compliments, Saad ! Bel allié ! Le poussin à la rescousse du poulain. Heï, heïa, oho ! Fier attelage ! Et nous, frères ? Regardez ! Que peut-on contre cela ? Filer, la queue basse ! Bouh ! »

Entre ses dents serrées, Saad apostrophait Mirzo :

« D’où sors-tu ? Qui t’appelle ? Déjà, sur la place, tout à l’heure… Et quoi ? Qu’est-ce que tu prétends ? »

Il répétait la phrase qu’on lui avait adressée, il n’y avait qu’un moment. Le même tic souleva la lèvre supérieure de l’enfant comme un rideau et fit apparaître la canine droite :

« Tu étais seul, Saad, et, oh ! pardonne, j’avais pensé… »

Nidham poursuivait :

« Alors, frères, on s’en va ? Rien à faire ! Demi tour, et en douce, des fois que le poussin se fâcherait ! »

Une main s’abattit sur l’épaule de Mirzo. (Si lourde qu’elle voulût être, elle n’en fut pas moins reçue comme une caresse et une bénédiction. Depuis combien de temps l’épaule attendait-elle ?) La voix de Saad devenait rageuse :

« Tu vas me faire le plaisir de… Va-t-en, Mirzo. Tu vois ? »

Les sarcasmes de Nidham produisaient leur effet. Les cavaliers s’impatientaient, rétrécissaient leur cercle :

« Voilà où la tribu en est tombée… Les derniers venus nous feront la barbe… Tolérerons-nous ?… Tolérerons-nous ?… »

La convoitise excitée par cette belle fille, et un moment dissipée par l’intervention de Saad, se réveillait, furieuse :

« Il faut en finir, c’en est assez… Mirzo… Saad… Prenez garde ! »

Une seconde patte saisit l’enfant de l’autre côté, le fit pivoter, et Mirzo se trouva la figure collée contre la vaste poitrine de Nidham :

« Le poussin prétend sans doute à la fille aussi ? Nous savons maintenant pour qui nous nous battons. »

La courte taille de l’enfant disparut sous une montagne avançante de bras et de corps. Des mains atteignirent de nouveau la jeune chrétienne, sournoises, griffues. La voix de Saad essayait de dominer les clameurs, et deux personnes continuaient à la distinguer entre toutes : Évanthia et Mirzo. Cette voix suffisait à entretenir en eux une raison d’espérer, le courage d’être.

À ce moment :

« Place ! Place ! »

Une petite figure, hérissée de sourcils et de moustaches, arrivait en bousculant tout sur son passage. Une boule lancée par la main de la colère. Comme lancées en même temps, des syllabes écorchées rebondissaient à une hauteur suraiguë.

Il y eut un remous en sens contraire. La pesée du cafetan brun sur la poitrine d’Évanthia se relâcha. Un soupir, la chambre fut vide. Il n’y resta que le colporteur, l’ennemi du colporteur, l’enfant laid et le chat rouge. À part soi, la fille désignait ainsi le nouveau venu, Selim. Ce chat rouge était là comme une justice tombée du ciel, montée de l’enfer. Inutile de tenter rien. Elle marquait la dernière heure de son ami et la sienne.

À sa profonde surprise, après avoir bien glapi, craché, miaulé, les quatre s’en allèrent ensemble, emportant les dernières torches.

Elle crut à un guet-apens pour le colporteur, fut sur le point de le rappeler. Quel cri, une fois de plus, elle aurait poussé ! Elle l’imagina, perçant ce décor, mettant le cauchemar en fuite et toute chose à sa place. Elle ne croyait à aucune de ces horreurs. Elle s’attendait toujours à se réveiller dans son lit. (Elle croyait aussi que les choses ont une place et ne s’en écartent un instant que pour y revenir au plus vite.)

Mais elle n’en eut pas le temps ; l’enfant laid rentra seul. Évanthia n’avait pas encore fait un mouvement. Il referma la porte derrière lui avec précaution, s’appuya contre la boiserie, abaissa un peu le menton et resta immobile à examiner la jeune fille.

Évanthia ne ressentit d’abord aucune crainte. Rien, dans ces petits yeux jaunes, fixes, durs, brillants, ne rappelait les lueurs bestiales dont elle venait d’être assiégée. Elle ne pouvait non plus douter qu’il ne fût très jeune, mais elle ne donnait pas d’âge à cette apparition. L’enfance y luttait contre une fanure précoce.

Toutefois, cette attention glacée devint rapidement insupportable à Évanthia. Au lieu d’accroître l’impression de fugacité que lui laissaient tous ces événements, ce masque inquiétant détermina en elle le travail qui allait confirmer l’absurde, donner corps à l’irréel. Pour la première fois, elle prêta l’oreille aux bruits de la maison. Elle discerna cette rumeur énorme, répandue sur toute chose. Jusqu’alors elle n’avait eu de pensée, de force que pour sa conservation personnelle. Tout cela d’ailleurs avait duré quelques minutes à peine. L’idée qu’un danger semblable menaçait partout n’avait pas eu le temps de lui venir.

Elle fit un mouvement brusque. Ce geste déplaça les hardes qu’elle tenait serrées autour d’elle :

« Mamma ! Mamma ! Mamma ? »

On eut dit qu’elle craignait d’ébranler une construction instable. Elle prononça ces trois mots d’une voix presque basse, qui devenait interrogative sur la fin.

Dans le geste qui dévoilait Évanthia, l’enfant laid sembla découvrir quelque chose d’accablant pour lui, mais aussitôt recula d’un pas, se ramassa sur lui-même et tira son khandjar à demi hors du fourreau.

Ce fut Saad qui entra. Mirzo poussa un soupir pareil à un sifflement, eut un sourire pareil à une grimace, et la lame du poignard disparut dans le fourreau avec le bruit d’une gorgée de liquide. Il murmurait :

« Un autre ne serait pas entré. Je veillais. Je te la gardais. Adieu, frère. »

Excuse ou bravade ? Cela demeura incertain. Quant à la Nestorienne, il se libéra d’elle par un regard de défi et se glissa dehors.

Le sentiment de sa nudité revint à la jeune fille avec la présence de Saad. Elle recula, en répétant, avec une confiance absolue dans le jeune homme :

« Mamma ? »

Saad leva ses grands yeux sur elle et parut frappé. La lueur de la petite lampe d’argile, distribuée sur quelques dômes de soie vivante, faisait confidence des plus tendres intimités de ce corps féminin. Il sourit en se frottant le nez. Son expression épouvanta Évanthia. Elle n’y retrouva plus l’époux, le sauveur, l’ami. Leurs regards se croisèrent sans se joindre. L’échange avait cessé. Et pendant qu’elle se disait machinalement, presque à haute voix : « Quelle chance qu’il soit musulman, ils l’auraient tué ! Le pauvre enfant ! », elle fut envahie par un retour de désespoir :

« Mamma ! »

Il cessa de sourire, marcha vers elle, lui effleura l’avant-bras et lui dit, dans un grec maladroit :

« Suivez-moi. Pas de crainte ! »

Elle s’attendait à bien des choses, mais pas à cet écho de sa langue natale. Le Syrien n’avait pas témoigné une fois, depuis son entrée dans la maison, la veille, qu’il la parlât ou la comprît. Ce nouveau mystère achevait d’embrumer la figure du singulier garçon. C’était plus qu’elle ne pouvait en supporter.

« Oh ! Vous parliez le grec, vous ? Je ne le savais pas », bégaya-t-elle en arabe. Il répondit :

« Moi non plus », et elle ne mit pas en doute qu’il ne dît la vérité. Elle murmura, comme une supplication à cette bonne foi qui était son dernier recours :

« Ils ne vous ont pas tué… »

De nouveau il sourit, et son doigt frotta son nez, lui restituant un air d’indécision satanique.

« Non. Pas encore. Attendez, attendez… »

Il continuait à parler grec, elle l’arabe. La peine visible à laquelle cet effort les obligeait répondait si bien à l’embarras de leurs esprits, qu’ils ne faisaient rien pour s’en affranchir.

« Ils vous cherchent ? Non ?

— Pas encore.

— Le chat rouge ? Et cet ennemi que vous avez ?… »

À ce moment une phrase qui se débattait dans les obscurités de la mémoire d’Évanthia sortit de ses voiles. Vous vous rappelez qu’elle n’avait pas saisi toutes les paroles des hommes. À présent des syllabes, des inflexions de voix s’éclairaient les unes les autres, au hasard. Ce travail s’accomplissait au fond d’elle-même, tandis qu’elle échangeait avec le Syrien les propos craintifs que vous venez d’entendre. Et ce travail avait pour centre, pour objet, le tourment qui l’occupait toute.

La phrase qui se dégagea était celle-ci : « Tu as déjà eu la vieille… » C’était cela. Ainsi le Syrien et les brigands se connaissaient ? Alors pourquoi se battaient-ils ? Et cette vieille ? Évanthia grelottait. Elle se redressa, repoussa le garçon avec le plat de la main et demanda vivement :

« Vous dites : je ne savais pas. Pourquoi ?

— Ah ? Quoi ?

— Parler grec, vous !

— Ah ! Jeune fille, ma mère… Ne suis-je pas le fils de la chienne ? Alors quand j’étais petit, j’ai entendu, peut-être ? La chanson sera restée inscrite dans l’écorce, peut-être ? L’arbre aura poussé avec la chanson, peut-être ? Je ne le savais pas, non. Ma mère a été comme toi.

— Comme moi ? Quoi ?

— Ce que tu es.

— Que dis-tu ?

— Hérétique, chrétienne ! »

Il avait abandonné en cours de route ce grec trop fuyant. Il se retrouvait devant elle vif, prompt à la colère. Ses yeux s’étaient purgés de l’élément trouble qui décourageait la jeune fille. Ils redevenaient des yeux d’égal, avec qui l’on accepte de se mesurer sans risquer l’embûche ni la honte. Elle eut un cri de fureur et de désolation :

« Tu les connaissais donc ?

— Je t’ai sauvée.

— Tu les connaissais donc ?

— Qui ne se connaît, ici-bas ? »

Il eût mieux fait de dire oui, tout simplement. Il ne se doutait pas du crédit que sa sincérité eût encore trouvé. Mais il ne cherchait plus la jeune fille là où elle continuait à l’attendre. Elle restait prête à l’accueillir dans le réduit le plus secret de sa confiance, il ne la poursuivait plus maintenant que dans les plis de son corps.

Le tapage qui grossissait dans toutes les parties de la maison agissait sur lui et jetait Évanthia dans une véritable panique. Elle échappait à son ascendant. Il s’en irrita d’autant plus qu’il devait cet échec à sa maladresse. Mais en même temps, sa nature répondait aux appels involontaires de cette féminité qui ondulait devant lui, sans protection. Il regardait croître sa brutalité intérieure avec soulagement. Elle allait lui donner l’audace dont, un instant, il avait craint de manquer.

« Tu as déjà eu la vieille ? Quelle vieille ? Ah ! Mamma ! »

Il lui appuya la main sur la bouche. Elle la mordit :

« Mamma ! »

Et elle le frappa du poing, comme dans son rêve. Mais à la différence du rêve, le poing ne se perdit pas dans un pli mou de la tunique, il resta subitement enfermé dans une main, immense, irrésistible. Alors elle s’écria :

« Mamma ! Ô chien que tu es ! Tu prendras peut-être ce que tu veux, mais moi, moi, non ! »

D’un geste félin, extrêmement rapide, qui rappela à Saad la prestesse de madame Katsantanès, peu d’heures auparavant, son autre main attrapa le manche du khandjar, et, sans perdre le temps de remonter jusqu’à la gorge, elle s’en donna un grand coup dans le ventre.

MARCHE MILITAIRE

La tribu est heureuse, la tribu chante en marchant. Elle est grasse des dépouilles de Kasir. On a payé au pacha ce qu’il est convenable de payer pour fermer des yeux de pacha. Puis on s’est enfoncé dans les défilés des montagnes. On ne se cache pas. On s’en va, nonchalamment, en causant et en riant, par les étroites vallées où murmurent des eaux fraîches.

Roses d’Anatolie, roses du début de ma vie, vous souvenez-vous de moi ? Âge bienheureux ! J’ai chevauché, moi aussi, avec la tribu. Je me suis penché de ma selle pour cueillir une branche de laurier pourpre. La houssine dont j’excitais mon cheval portait une fleur à sa pointe.

Alors, chacun de mes pas créait le monde devant moi. Tous mes amis vivaient encore. Du fond de moi-même ne montaient que des messages de gloire, des promesses de durée. Mon être n’était qu’un pacte avec l’éternité.

Je vous atteste, mes compagnons, nous ne nous séparions guère. Où êtes-vous aujourd’hui ? Se pourrait-il que vous ne m’ayez pas retenu quand je vous ai quittés pour d’autres aventures ? Je vous cherche, je vous appelle, vous ne répondez pas.

Une fois et plusieurs fois, prions Dieu que sa miséricorde soit sur nos pères et sur nos mères qui nous écoutent, je ne peux croire que vous ne soyez plus. Pourquoi vous, et pas moi ? Que vous a-t-il manqué pour vous survivre ? Auriez-vous été trop attachés à un destin unique ?

Ô roses d’Anatolie, quand je chevauchais si joyeusement entre vos buissons, mes désirs déjà s’éloignaient de vous. Je regardais mes amis, ils répondaient à l’élan qui me portait vers eux, mais une ombre se glissait entre nous, que nous ne parvenions pas à écarter. Mes heures les plus insoucieuses en étaient secrètement empoisonnées. Ils ne m’aimaient pas moins, mais ils avaient discerné avant moi mon infidélité future.

Des années se sont écoulées. Combien d’années ? Compterai-je par dizaines, ou autrement ? Ma jeunesse a disparu sous leurs alluvions. Spectacles, expériences, recommencements infinis. Voici que je me retourne vers mon point de départ. À l’endroit où je vous avais laissés tous, Saad, Mirzo, Amine, et toi, Nidham, toi, Selim, mes compagnons indispensables, ô ma patrie de printemps, je ne vois plus qu’un désert. Je vais çà et là, en quête et en peine de vous. Ma seule voix me répond, je ne vous retrouve plus qu’en moi.

Eh bien ! soit. Je vous ai dû la vie. À mon tour de vous la rendre. Ressuscitez sous cette forme nouvelle, vous qui existez plus que moi, qui êtes ma raison d’être, ma plus sûre vérité. Penchons-nous les uns sur les autres. Et puisque vous êtes devenus les hôtes muets de mon esprit, laissez-moi vous rappeler ce que vous avez été et ce que vous avez fait.

La tribu remonte vers le Nord. Elle s’allonge aux sinuosités d’une gorge. Des cavaliers en avant-garde se silhouettent par moments sur le rebord des pentes. Un groupe de guerriers précède la colonne. Ils mènent leurs chevaux par la bride. Leurs selles disparaissent sous des montagnes d’objets. Aux vivres, aux instruments de pansage, à l’outre en peau de chèvre, s’ajoutent des sacs difformes, gonflés de ténébreux, d’étincelants souvenirs.

Puis vient le troupeau, brebis, poulains, bêtes à cornes, petits ânes à clochettes, lourdement chargés. Les vieilles en guenilles le poussent à coups de triques, aidées par les enfants qui sèment des cris pointus sous les pieds des bêtes. Les jeunes mères trônent plus haut dans le rude balancement des palanquins ; on aperçoit les bébés sous les peaux noires qu’on tient ouvertes à cause de la chaleur.

Enfin, quand tout a fini de s’écouler depuis longtemps, un nouveau concert se rapproche, sabots, rires, chants, armes et instruments. C’est le peloton d’arrière-garde. À son tour, il passe, et il laisse derrière lui ces relents de bouc, de cheval, de cuir et de lait aigre qui est l’odeur même de la tribu.

Nous marchions côte à côte dans le groupe de tête. Nous chantions. Je portais les cymbales. C’était moi qui marquais la cadence en frappant l’un contre l’autre les disques de bois. Ils rendaient ce claquement faible et mat qui résonne à une lieue par temps sec.

Je voudrais avoir connu le premier homme qui a chanté une chanson. Avoir été cet homme-là ! Il me semble que de ce jour seulement date le règne humain. Se servir de ses doigts est utile. Mais faire obéir au dieu intérieur le cri informe de la bête, cela c’est la chose divine. Et pour peu que ce chant ait la vertu d’éveiller en tous ceux qui l’entendent le dieu qui dort, alors l’œuvre vaut la peine qu’on lui donne sa vie.

Nous chantions la ballade du gué de Dagh Ardi, celle qui commence par :

 

L’eau noire du gué montait jusqu’à nos barbes

Et nous l’avons traversée deux cents,

 

et qui se poursuit ainsi :

 

Nous avions arraché nos tentes

Pour les jeter sur nos tuniques,

Frotté nos figures de charbon,

Tué nos chevaux blancs, dans la montagne,

Nos chevaux blancs jusqu’au dernier.

 

Et quand nous avons passé le gué,

Les bras dressés sur la tête,

Silencieusement, deux cents guerriers,

Tu aurais dit, dans le gué,

Tu aurais dit la nuit en marche

Pour surprendre le camp de la nuit.

 

Je m’enivrais du bruit de mes cymbales, du tumulte de la tribu, de la bonté de la saison. Par moments, un des cavaliers d’avant-garde, après nous avoir attendus de loin, perché sur une hauteur, poussait un grand cri, agitait gaiement sa lance et piquait des deux. Ce cri, jeté en l’air, nous revenait mêlé aux piaulements des milans qui planaient bien au-dessus de la vue. Qu’un agneau, un objet mal équilibré, simplement un os vînt à choir, instantanément un point se formait dans l’émeraude du ciel. Et le dernier sabot du dernier cheval n’avait pas dépassé l’objet, qu’un grand oiseau s’abattait, tombé de dix mille pieds, comme une pierre.

Ô roses d’Anatolie, qu’il était donc exquis de vivre, en ce matin de toutes choses ! Mes amis n’étaient pas loin. Mes ennemis non plus. Je cheminais entre Saad et Nouroulla, l’un à ma gauche, l’autre à ma droite. Je voyais le dos de Behraw, la voix aigre de Soumo s’élançait hors du chœur, chaque fois que la mélodie recoupait une de ses notes favorites, et Selim chevauchait, maigre et droit, en avant de notre troupe. Chacun de nous avait, dans le convoi, sa tente qui le suivait. Une surtout m’était chère…

Quand la ballade fut à son terme :

« Tu ne chantes pas, Saad ? »

Il ne répondit rien et baissa la tête. Nouroulla, par dessus l’encolure de mon cheval, chatouilla de sa houssine l’oreille du cheval de Saad :

« Ô Loup, les chiens t’auraient-ils fait boire un philtre ? »

Saad tourna la figure et regarda fixement Nouroulla :

« Je le crois, Nouroulla. »

Nouroulla était robuste, le bonheur habitait sa poitrine. Il s’étira, fit craquer ses bras musculeux :

« En ce cas, Loup, leur philtre n’a pas agi assez vite pour eux, car il paraît que… »

Il émit un long sifflement, claqua la croupe de ma monture du plat de sa main, ce qui me fit faire un bond de trente pieds en longueur, de trois coudées en hauteur, – puis ajouta, me parlant :

« Dommage, grand dommage que nous n’ayons pas été de la fête, frère, toi ni moi, parce qu’il paraît que… » et il éclata de rire. Je me retournai, cherchant du regard quelqu’un qui pût ajouter un détail à tous ceux que nous nous faisions répéter inlassablement, depuis cette nuit de gloire :

« Oui, au diable les femmes, les tentes, les bêtes, le camp, les consignes, tout ce qui nous a retenus, nous deux, comme vaches prêtes à vêler. Heï, Behraw, approche, frère, approche, vaillant, et raconte-nous donc encore… »

Behraw et plusieurs autres se pressaient déjà contre nous, botte à botte. Le lait bouillant ne déborde pas mieux que le besoin de revivre de belles heures. Une fois de plus, les épisodes défilèrent : l’approche, comment Saad se trouvait au rendez-vous avec ses babouches et son petit turban, les deux gros miliciens désarmés de la poterne, l’irruption silencieuse au cœur de la place.

« Ô frères, le plus beau a été quand…

— Non ! non ! » interrompait un autre, « il faut que vous sachiez, frères, où ces maudits cachaient leur trésor…

— Il y avait deux vieilles, dans la maison où nous sommes entrés d’abord…

— Une tige de fer chauffée à blanc, tu ne trouveras rien de mieux pour faire bavarder un raya. Plus moyen de l’arrêter…

— Et le Loup ? » dit soudain Nouroulla. Sa grande voix dominait le tumulte. « Le Loup, frères, on nous a bien raconté ce qu’il faisait avant votre arrivée, mais après, après votre entrée dans cette ville de chiens, et le halala, nous ne savons plus rien de lui, tout d’un coup. S’est-il évanoui de fatigue ? De peur ? Dites, frères, un petit mignon tel que lui… Qui l’eût cru, heï ? »

On connaissait son amitié pour le fils d’Ahmed. Elle pouvait taquiner, jamais la griffe ne laissait de marque.

Roses d’Anatolie, ô matin du monde !

LIVRE SPIRITUEL

I

La lune, surprise au moment où elle répandait sur la pente de la vallée une jarre de son lait, s’est immobilisée. Le lait s’épanche, un fleuve crémeux et vert ruisselle doucement sur la prairie. Il se divise sur des récifs noirs. Chevaux au piquet. Les ombres des chevaux font des flaques, celles des piquets des barres. Les bêtes à cornes, les genoux ramenés sous elles, ruminent en dressant vers le ciel des lyres aiguës. Les agneaux dorment dans les mamelles des brebis, les poulains mêlent les tiges cassantes de leurs pattes aux cuisses des pouliches. Entrelacement presque végétal.

Un peu plus haut, trois rangs de cônes jaillis de l’herbe rase forment un premier barrage. Volcans miniatures, d’une densité de basalte. Mais qu’une brise vienne à se jouer, les flancs des petits cônes palpiteront, trahissant une matière tendre.

Soudain, une ombre se détache de l’un d’eux, sautille sur des cordes invisibles et s’engloutit dans un autre. Voisin en visite ?

Puis un rire fuse, monte, s’éteint. Plaisir de femme ?

Puis, à une extrémité du barrage, un grognement s’élève, s’abaisse, reprend, roule, éclate et renaît. Ronfleur ?

Puis, sur le front de bandière, un reflet de lune aiguise la pointe d’une arme, tandis qu’un sifflement doux et long éveille sur le mont un écho très doux et très long. Rappel d’oiseau ? Appel de veilleur ?

Il fait si chaud que les lourdes portières en peaux de chèvre noire sont toutes relevées. Le fleuve laiteux étend ses bras jusqu’au fond des tentes et y forme des petites mares de clarté morte. Des corps allongés baignent dans la lueur lunaire.

Côte à côte, Saad et Amine flottent sur un de ces étangs. Deux cadavres échoués. Le sommeil a saisi Amine dans une posture qui simule le désespoir, un bras dressé au-dessus de la chevelure, l’autre repoussé loin d’elle ; la tête est rejetée en arrière, disjoignant légèrement les deux lèvres, étirant la moire du cou.

Amine dort. Saad fait celui qui dort. Mensonge. Mais envers qui ?

Les éclaireurs ont signalé un bon pâturage à une journée de marche. Demain, la tribu aura mis assez d’étapes, de gorges et d’escarpements entre elle et Kasir pour décourager les poursuivants, s’il s’en trouve. Elle a eu soin d’embrouiller patiemment sa piste. Elle pourra donner du repos aux bêtes fatiguées. La vie d’été commencera, une vie très innocente, en vérité, devant la face d’Allah et des pachas. Les bergers emmèneront les troupeaux. Chaque jour, chaque nuit, les guerriers désignés fourniront à tour de rôle l’escorte des bêtes et de leurs gardiens. Comme Saad aime cette vie-là !

L’esprit vague dans une aisance divine. Les heures s’entraînent les unes les autres dans leur chute. Les guerriers libres passent leurs journées dans le zôma, à boire, manger, dormir, tirer de l’arc, essayer des armes et des chevaux, réciter les Prémices du Printemps et autres poésies amoureuses, surtout caqueter avec les femmes. Comme Saad aimait cette vie-là !

Et comme il sait bien qu’il ne l’aimera plus !

C’est une des nombreuses choses qu’il sait cette nuit, et qui le tiennent éveillé, aux côtés d’Amine endormie. Mais l’existence d’été, au pâturage, ne lui est pas seule devenue indifférente. Rien n’a plus de saveur ni de couleur. Rien n’est plus qu’ennui. Saad n’aime plus sa vie. Depuis combien de temps ?

Le temps… L’étrange invention. Est-ce une baguette écorcée qui se pose sur un gril de fer rougi et se zèbre de marques noires, – le jour, la nuit, le jour, la nuit ? Si la baguette est assez longue, elle peut faire une semaine, une lune. Si elle était assez longue, elle pourrait faire un an, une vie. Plus longue encore, elle ramènerait à l’Hégire. Mais si longs qu’on les fasse, le gril et la baguette, celle-ci ne présente que des signes. La vie et les jours n’ont rien de commun avec ce jeu-là. Il y a des nuits courtes, il y en a de longues, de longues… La baguette ne mentionne jamais cela. Il y a les semaines qui passent comme l’éclair, et celles qui se traînent comme un veau malade à la queue du troupeau.

Un veau malade se hisse sur un bât, tout en haut d’une charge. Pourquoi les semaines malades ne peuvent-elles pas s’abandonner aux mains qui les ramasseraient, les sangleraient, pourquoi ne peuvent-elles pas se faire porter, elles aussi ? Saad accepterait quelques rudesses et le pas sec de la jument trop chargée, il fermerait volontiers les yeux pour ne les rouvrir que plus tard, beaucoup plus tard.

Quand ? Voilà où la chose se complique. Combien de temps cela demanderait-il ? Combien de raies sur la baguette ? – Non. Cela non plus n’est pas une affaire de raies. Alors revenir en arrière : à quel moment aimait-il encore sa vie ?

Saad est malheureux. Il a beau remonter le cours de sa vie, il a toujours été malheureux.

Donc la question n’est pas là. On peut être malheureux et aimer sa vie, puisque Saad l’aimait. C’est qu’il est survenu quelque chose. Mais quoi ? Et quand ? Ah ! Quelle fatigue ! Quel ennui !

Les choses ne se trouvent pas en se cherchant. Les raisons ne sont pas rangées les unes à côté des autres. On ne va pas de l’une à l’autre. Elles sont toutes en nous à la fois et se débattent dans notre confusion. C’est là qu’est la véritable fatigue !

Le temps non plus n’est pas, comme dit la baguette, une suite de marques soigneusement juxtaposées. Cela n’est pas vrai. Les jours, les nuits, les semaines, les lunes et les années sont toutes en nous à la fois, gros nœud de vipères. Les heures lointaines frôlent celles d’hier, celles de demain sont mélangées au reste. Comment les distinguer, reconnaître ce qui a été de ce qui n’est pas encore ? Voilà la véritable fatigue, le poids, la nausée !

Pensons à autre chose. Mais penser n’est pas non plus une opération qu’on puisse vouloir et cesser de vouloir. Penser ne se commande pas. Je pense tout le temps. Moins je veux, plus je pense. Plus je m’efforce, moins je peux. Voilà la véritable fatigue !

Il y a, devant la tente, un arbre qui bouge au vent. C’est un buis. Toutes ses petites feuilles font autant de pastilles d’ombre qui se superposent, se disjoignent, se retrouvent. Je regarde l’arbre, les feuilles sont distinctes. Je regarde l’ombre, elles forment un amas, un nœud, elles sont toutes ensemble confondues.

Alors il faut regarder l’arbre et cesser de regarder l’ombre. Ses branches font des raies : une, deux, trois, quatre… il y en a trop. Quel est ce bruit ? Bah ! Pehloul qui rêve. Sa tente est la quatrième à droite. Si je me retourne, elle est à gauche. Pourtant elle n’a pas changé de place. Alors, que s’est-il passé ? J’aimais ma vie et je ne l’aime plus. Me serais-je retourné ? Depuis quand ? Depuis quand ? Ce qui était à droite peut-il passer à gauche, rester le même et n’être plus semblable ?

… Saad a bougé. Son épaule a heurté le corps qui gît contre lui. La lune est claire et transparente. Il se soulève sur un coude et contemple Amine endormie. Il s’assied, saisit la tête entre sa main droite et sa main gauche. Elle tient tout entière entre ces deux mains. Qu’elle est petite ! Qu’elle est étroite ! La faible calebasse !

Aminé, tout endormie qu’elle soit, ressent la prise de ces paumes. Leur effluve descend en elle. C’est une cascade lente et prolongée. De palier en palier, elle rebondit silencieusement pour gagner ces caves où, accroupie, la conscience déchiffre, à la lueur du feu des sibylles, les dessins que forment les eaux lourdes, grasses, bitumineuses des plus profondes citernes.

La prisonnière avait longtemps guetté. Elle n’attendait plus rien. À peine ce message l’a-t-il touchée, la voici debout. Elle quitte tout, songe, veille, divination. Elle se baigne dans ce flot qui s’épanche sur elle. Elle le remonte avec l’ardeur d’une truite en eau de montagne. Cette nappe d’amitié lui vient de l’homme qui est son mari. Elle voudrait crier déjà de surprise et de joie. Comment le ferait-elle, puisqu’elle n’est pas encore éveillée ? Il y a si longtemps qu’à son côté Saad est un corps sans âme, un compagnon sans bonheur ! Depuis quand ? Depuis quand ? Elle le sait bien. Elle ne peut pas le dire, parce qu’elle dort. Naguère il n’était pas encore le Loup. Puis il est parti avec les guerriers, pour cette attaque. Quel philtre lui ont-ils fait boire ? Tout cela est oublié puisque enfin l’appel a retenti, du haut en bas, et qu’elle est en train d’y répondre, de bas en haut !

Cet immense effort, cette résurrection d’Amine n’affleurent encore son visage qu’en ondes mystérieuses et lentes. C’est d’abord un sourire infiniment juvénile. Les lèvres se disjoignent davantage, un soupir fait naître la poitrine. Pour tant d’efforts, il faut au corps plus de sang, au sang plus d’air. Un bras tressaille. C’est celui qui pendait repoussé loin du corps, démasquant l’aisselle. Ce bras se replie sur l’homme avec le mouvement sec d’une branche qui casse au coude, mais casserait vers le haut. La main vient se poser à plat sur les côtes de Saad, encore inconsciente, parcourue de frissons qui sont d’une nageoire, d’une aile ou d’une feuille.

Un second soupir. On n’eût jamais cru que ce faible bombement de la couverture fût un corps, qu’il y eût place là pour une vie, pour une femme. Comme un fruit qui se gorgerait de tout un printemps en quelques secondes, ce corps s’emplit de ses organes, reprend ses volumes, et, consentant à l’anéantissement, chavire doucement vers la volupté pressentie.

« Ah, je le savais bien ! Méchant, méchant, pourquoi cette attente, cette froideur ? Pourquoi ce jeu cruel ? »

Lui continue à embrasser les joues de la femme entre ses paumes. Le gras de ses mains, vers le poignet, prend appui sur la mâchoire ronde, dont il sent le muscle rouler, les dents qui grincent les unes contre les autres :

« Une vraie tête de chatte ! »

Ses doigts pendant ce temps cheminent, surmontent les pommettes, franchissent la cavité des tempes, écartent la jungle élastique, énervante des cheveux, atteignent le roc bien caché, en explorent la courbe.

Cette caresse si peu caressante éveille enfin la songeuse, mais celle-ci refoule son appréhension :

« Ah, l’ami retrouvé, revenu ! Serre, presse, appuie, tu es bon, tu m’aimais ! »

Saad découvre enfin ce qu’il s’acharnait à déceler. Quelle curiosité amère l’a poussé à tenir ce crâne entre ses dernières phalanges, celles qui ne trompent pas ? Cette animalité qu’il dénude, ces formes si menues et en même temps si matérielles lui font oublier la jolie carnation, le dessin délicat du visage, les traits enfantins. Il ramène à lui ses deux mains, soupire et s’étend sur le dos.

Non, non, il n’aime pas cette femme. Il ne l’a jamais aimée. Ses yeux se ferment languissamment. Le désir s’insinue en lui d’une vraie tête humaine, large, volumineuse, qui serait à son côté force toute-puissante, source généreuse, compréhension, silence, accueil, sanglot, anéantissement…

Lui aussi !

Amine s’est redressée sur son coude, son petit coude pointu. Elle ne comprend pas. Elle est trop inquiète pour se sentir blessée. L’irritation viendra plus tard ; la jeune femme se contente de la deviner au fond de soi, en réserve. Elle se penche sur la figure de son mari. La lune pose sur eux sa clarté indifférente, qui suffit au sentiment mais se refuse à la connaissance. Amine cherche à scruter l’expression de cet homme. Elle ne discerne qu’un ovale livide, barré de deux rigoles d’ombre qui gardent leur secret :

« Saad ?… ô Saad ? »

Elle avance ses doigts, effleure un sourcil, une paupière, une oreille. Dieu, que cette reconnaissance est timide ! Et pourtant cet attouchement si léger produit un résultat foudroyant : d’un bond l’homme s’est mis sur ses pieds. Un instant il hésite, puis il s’incline. Ses dents crissent à leur tour, les unes contre les autres. Son index dur, sans amitié, vient appuyer sur un flanc grêle de petite fille. Il connaît cette petite fille si intimement, dans ses formes et sa texture, que ce point de contact unique recompose le corps entier de sa femme, sa femme enfant, sa femme poupée, sa femme jouet. Le flanc est creux, dominé par une hanche maigre et saillante. Quelques lignes plus haut, dans sa cage élégante, – et rien qu’élégante, – le cœur bat, si proche, que le doigt de Saad en est secoué. Mais Saad ne se laisse pas émouvoir par le battement précipité de ce pauvre cœur, ce cœur de belette, de chatte, de petit animal terrifié. Non, non, il n’a jamais aimé cette femme !

Et quand, s’étant sauvé de la tente, il se retrouve baigné par l’air frais d’une heure du matin, il emplit sa poitrine de nuit, et fait jouer, une à une, les jointures de ses épaules.

II

« Heï ! »

Le couvert des arbres se charge d’une masse beaucoup moins humaine qu’eux et qui est pourtant un homme. Masse hésitante, appel circonspect.

« Heï, Loup !…

— C’est toi, Mirzo ? » répond calmement Saad. Un instant après l’enfant est là, noircissant la clairière de sa silhouette basse, – cuisses courtes, épaules larges.

« Il faisait si chaud sous la tente. Je passais, et justement tu sors de la tienne… »

Comme Saad ne paraît ni s’étonner ni réclamer d’explications, Mirzo se tait et marche aux côtés du jeune homme. La nuit est plus en exigences qu’en apaisements. Les bandes de lumière forment autant de courants silencieux qui pèsent d’un seul côté et cherchent à entraîner. Dans le ciel, aucune alliance. Les astres se suffisent à eux-mêmes. Deux planètes en feu font deux plaques, l’une fauve, l’autre bleue, démesurées, inaccessibles.

« Tu as eu tort de siffler », finit par murmurer Saad à mi-voix.

— « Je n’ai pas sifflé !

— Si je m’y suis trompé, alors ils ont pu s’y tromper aussi. Il n’y en a déjà que trop à rôder autour de nous, cette nuit. »

Mirzo, pour toute réponse, pousse un gros soupir et les deux garçons pressent le pas, en regardant autour d’eux avec crainte. Enfin, Mirzo :

« J’avais pourtant mis du pain sous l’oreiller.

— Tu l’attendais ?

Je savais qu’il viendrait.

— Est-ce qu’il vient… souvent ?

— Je n’avais pas quitté mes vêtements, et quand je l’ai senti approcher, j’ai bien dit mylkha, mylkha.

— Non. Rien n’y fait. Rechi Chewi est maître, ces nuits-ci. Regarde l’étoile. On n’en a jamais vu de si rouge. Comment lutterions-nous ? »

Puis, avec une certaine violence :

« Que veux-tu y faire ? Tu quittes tes vêtements, il les prend, il s’en va danser avec, et alors, le matin, ils te brûlent le corps. Tu as soin d’y piquer une aiguille, alors il les laisse, mais c’est toi qu’il tourmente. Tu dis mylkha, alors il s’éloigne, mais il t’envoie le cauchemar avant que tu aies eu le temps de prononcer Au nom de Dieu. Quand tu as évité Rechi Chewi, alors c’est Decha Bakhtati qui se jette sur toi et tu es pris de l’angoisse. Et si tu arrives tout de même à t’en préserver, alors c’est ta femme qu’ils attaquent. Rechi Chewi joue avec nous comme le chat avec la souris. »

Une étoile se détache et s’abîme à travers le ciel, fendant la nuit de haut en bas.

« Quelqu’un de mort », murmure Mirzo qui retient ses pas. Saad :

« Dis-moi, est-ce que toutes les nuits, pour toi,… c’est de même ? »

Un silence. Il continue.

« Depuis… quand ?

— Et pour toi, Loup, depuis quand ? »

Saad est surpris du ton acerbe. Il poursuit néanmoins le cours de ses réflexions sans acrimonie, avec une anxiété lasse. Mirzo :

« Amine ?… Tu dis alors que, Decha Bakhtati, Amine l’a vue ? »

Saad ne répond pas. Quelque chose se déchire dans la gorge de l’enfant, qui pose sa main sur le bras de son aîné :

« Saad, oh ! Qui suis-je pour te questionner comme je fais ? Je veux dire… je ne suis que le dernier venu de la tribu, le plus inexpérimenté, une figure de chouette…

— La hulotte ? » interrompt Saad en souriant. « C’est la forme revêtue par le roi Salomon après sa mort, tu sais ? Parle, nouveau Salomon !

— Oui, j’ai un air fait pour qu’on se moque. Personne ne s’y était frotté, jusqu’ici, personne, Loup. Toi seul. Tu le savais bien. Tu savais que tu avais le droit de te permettre cela et… tout ! »

La main tremble sur le bras qu’elle agrippe. Saad écoute distraitement. « Le droit ? Pourquoi dit-il cela ? Quel droit ? » Il ne s’y attarde pas. N’est-il pas le Loup, le héros de Kasir ? Le jour est loin où quinze cavaliers rassemblés dans une caverne pouvaient s’amuser à lui faire affront. C’est à lui maintenant de s’asseoir parmi les anciens et d’examiner d’un air critique les poses, la morgue, les airs avantageux des jeunes coqs. Après tout, cet apprenti a raison. Ce droit, parbleu ! Saad l’a conquis. Et ce Mirzo est un brave petit. Curieux que Saad n’ait pas fait attention plus tôt à cet enfant rechigné.

En marchant, ils sont sortis du campement, ont laissé les taillis derrière eux, se trouvent à mi-hauteur de la montagne, sur une pente qui sent le romarin. D’en bas, mêlée à la lueur bleu mort de la vallée, monte la rumeur acide du troupeau.

Saad s’assied, Mirzo l’imite. L’enfant a le coude posé non loin du genou gauche du jeune homme. Il achève un long discours :

« … Alors, Loup, ceux qui t’admirent et voient en toi le futur chef de la tribu souffrent dans leur cœur.

— Qu’est-ce qu’il chante là ? » songe Saad. « Il a toujours eu la réputation de ululer au hasard. Va-t-il maintenant me suivre partout ? » Et il s’aperçoit qu’il n’écoute plus, depuis longtemps, ce que l’autre lui raconte.

Il est juste de dire que celui-ci ne s’explique pas très clairement.

« Ah ? Mais, dis-moi, frère, qu’est-ce donc qui les fait souffrir ? »

Mirzo lève sa tête trop grosse vers Saad. Il ne distingue pas, dans l’ombre où ils sont, les traits de son compagnon. La lumière inonde au contraire les siens. Elle accuse le front en bosses, les pommettes inégales, le nez épaté, la mâchoire agressive, la lippe biaise. Des rides obliques sillonnent les joues, entravent la bouche aux deux coins, et lient aux narines le menton qui fuit. L’œil a, sous sa broussaille, une fixité pénible ; une divergence légère donne au regard quelque chose de bigle, à peine corrigé par l’éclat désespéré de l’expression. On ne sait s’il faut attribuer à la seule jeunesse la pureté fanatique, la spiritualité qui refont un accord avec tous ces disparates.

En ce moment, et pour la première fois, Saad le voit tel qu’il est. Une irritation lui vient de ce mâle si dissemblable, dont émane néanmoins il ne sait quel sentiment trouble qui confine au respect.

« Tu parlais d’Amine à ce que j’ai cru comprendre ? Heï, toi, frère, explique-toi !

— Je ne parlais pas de ta femme, Loup. Qui l’oserait ? Tu es le maître sous ta tente. Tout ce que tu y fais est sacré pour nous. Cependant, comprends-moi, frère : tu es peut-être notre chef futur. Nous te voyons grand, nous te voulons très grand, tout doit être à ta mesure autour de toi. Tu es le fils d’Ahmed Beg…

— Et de la chienne aussi, n’oublie pas !

— Laisse, frère, laisse. Tu as lavé toutes ces insultes dans le sang. Qui osera désormais élever la voix devant toi ?

— En es-tu bien sûr ? Je veux dire : sûr que j’aie lavé tout mon sang dans tout leur sang ? Il en a été versé, là-bas, un fleuve peut-être. Mais si peut-être il en coulait, dans les artères de mon corps, tellement, tellement, que le fleuve de là-bas ne soit plus qu’un ruisseau en comparaison, crois-tu que ce ruisseau aurait suffi à laver mon fleuve à moi ?

— Je le crois, Loup.

— Alors, dis-moi pourquoi je suis ainsi poursuivi de jour et de nuit.

— Loup, est-ce depuis la nuit de l’attaque, depuis cette nuit-là seulement que cette… image vient t’éveiller ? Ou bien, si, plus tôt, déjà… ?

— Hé oui ! Que veux-tu dire ? Depuis la nuit de l’attaque, seulement. N’avais-tu pas compris ?

— Ô Loup, Allah soit loué ! »

Saad s’étonne extrêmement :

« Je pense, frère, que tu es un peu fou.

— Qu’importe, Loup, du moment que tu es bien celui que je… nous croyions.

— Rechi Chewi est malin, voilà qui est bien certain.

— À coup sûr ! Il n’irait pas se tromper et emprunter une forme indigne de t’émouvoir.

— Pour cela non, il ne s’y trompe pas », murmure Saad. Mirzo devrait s’en tenir là. Il s’en est fait dire assez pour satisfaire sa curiosité, ou, si l’on préfère, rassurer son étrange sollicitude. Mais il est jeune, il est maladroit, il a souffert, il ne se résout pas à abandonner le sujet qui lui tient à cœur :

« Rechi Chewi est malin. Dis, Saad, quelle forme revêt-il quand il veut ainsi te troubler ? »

Saad réfléchit. Il s’arrête d’abord à certaine petite créature à tête de chatte. Rien d’intéressant là-dedans. Passons. Il évoque une seconde vision. Quel nom mettre sur elle ? Quels contours lui assigner ? Celle-là est la vraie figure qui le tourmente. Elle s’approche, il tend les bras, il croit la saisir, mais elle l’élude et s’estompe. De nouveau, il soupire :

« Je ne sais pas, Mirzo. Le Noir de la Nuit me persécute sous une forme qui me fait du mal et que je ne reconnais jamais. »

Cette fois, le soulagement de l’enfant est tel qu’il ne peut se tenir de le proclamer à tous les échos intérieurs. (Il oublie que rien ne s’entend mieux du dehors.) Non, le Noir de la Nuit ne perdrait pas son temps à revêtir des apparences sans pouvoir sur des héros, comme par exemple de telle petite couleuvre de tente…

Si distrait que soit Saad, ces derniers mots se fraient un chemin jusqu’à son attention, il sursaute :

« Qu’est-ce à dire ? Je me doutais bien que tu parlais d’Amine. Achève ! De quoi te mêles-tu ? Cela me déplaît, entends-tu ? Vous autres, jeunes, jeunes… Houm ! Que viens-tu rôder autour de moi ? Qui t’a permis ?… Bête malfaisante, tais-toi ! »

D’un geste de la jambe, il dérobe son genou à la main suppliante que Mirzo vient d’y poser, se lève et redescend la pente à grands pas. L’enfant le suit. Tout à coup Saad se retourne, le saisit près du cou et le secouant avec fureur :

« Tu l’as dit toi-même, la chouette, avec grande sagesse, une sagesse au-dessus de ton âge : ce que je fais près de mon feu est bien fait, qui j’ai installé dans ma tente est sacré pour tout le monde, qui l’outrage en parole ou en pensée est mon ennemi. Retiens cela dans ta grosse tête, une fois et plusieurs fois. Sans quoi, gare à toi ! »

Détournant la bouche, il crache par-dessus son épaule. Mirzo se dégage avec roideur et disparaît, englouti par les buis qu’ils venaient d’atteindre. Saad grommelle, reprend sa marche et pénètre en ouragan sous sa tente.

La touffeur où il plonge l’arrête. Des murailles n’isoleraient pas plus puissamment ce petit espace prélevé sur la prairie, sur la montagne et sur la nuit. La lune, en tournant, a retiré son ruisseau laiteux. Il règne, sous les peaux, un silence aussi noir qu’elles sont elles-mêmes. Une odeur chaude, familière, enveloppe Saad. Elle soulève en lui une nuée de sentiments. S’il prenait le temps, s’il avait le pouvoir de les examiner, il y distinguerait, juxtaposés, des éléments bien contradictoires, – répulsion, tendresse, pitié, mépris, – à quoi il faudrait ajouter un curieux alliage tout nouvellement formé : rancune et remords.

Au surplus, Amine s’est rendormie, comme une enfant. Adresse exquise ! Il n’aurait pas été désagréable à Saad de la trouver en larmes, et d’y répondre par de nouvelles rudesses (feintes et voulues, cette fois.) Le sommeil donne à sa femme l’ascendant qui lui manque souvent. En dormant, elle acquiert de la sérénité. C’est l’époux qui fait maintenant figure d’intrus et de quémandeur.

La juste opinion qu’il a de sa dignité veut donc qu’il s’introduise brutalement sous les couvertures. Si la femme se réveille, l’insomnie au moins sera partagée. Est-il juste qu’elle repose paisiblement tandis qu’à cause d’elle il vient d’errer par la nuit, comme un chien maigre ?

… À cause d’elle ? Est-ce bien à cause d’elle ? Déjà Mirzo en doutait…

Bast !

Saad fait comme il a décidé. Il se débarrasse de ses vêtements au hasard, et Amine est réveillée par un grand corps qui la heurte et s’installe, en grondant et en jurant.

Autre surprise : elle s’éveille sans plainte. Il semble vraiment qu’il ne se soit rien passé de désagréable entre eux cette nuit. Vraiment. Elle est encore gisante sur le côté droit, le côté où Saad l’avait laissée. Elle n’a qu’à rouvrir les yeux, à dérouler un peu ses bras tièdes, et voici Saad réenlacé dans les rubans de chair d’où il s’était évadé.

Mais l’homme de deux heures n’est plus celui d’une heure. Il revient, purifié par l’air froid, mal content de lui, et se trouve accueilli par une femme amoureuse à laquelle il a fait tort.

(Comment ai-je toléré ? Bien mieux que toléré : encouragé, aidé l’injure à naître, l’injure que j’ai finalement acceptée, avec une si mince protestation ? Voici la maîtresse de mon foyer, l’honneur de ma tente, la gardienne de mon nom, livrée à la critique, au mépris de ce gamin, et par lui, peut-être, de la tribu, à tout le moins des autres drôles de son espèce. – Non ! Il a de l’honneur, il se taira. – Il se taira ? Une si bonne occasion de dauber sur le fils de la chienne ! D’ailleurs que faisait-il à rôder autour de ma tente ? C’est un fait. Quand je suis sorti, il était là. Il m’appelle Loup, ô Loup ! Mais sans cesse il tourne autour de moi avec sa face de triste augure. Face de chouette. Il l’avoue lui-même. Que vienne bientôt le jour, et je lui ferai connaître, moi, Saad, à cet instigateur de mauvaises pensées,… je lui ferai connaître… – Mais Rechi Chewi, le Noir de la Nuit, peut revêtir bien des formes. Qui sait, tout à l’heure, tandis que je croyais parler à ce Mirzo, qui, au juste, s’était glissé, me dupait ?… – Il faut en avoir le cœur net : demain j’aborde le cadet, le regarde droit dans les yeux et, par une parole directe, sans ambages, m’assure qui fut cette nuit auprès de moi, Mirzo ou… un autre, pour m’animer contre cette petite fille, mon trésor fidèle, l’enfant gaie, confiante, si peu rancuneuse, que je tiens là, chair à chair, dont les jambes pressent les miennes, dont les lèvres cherchent mon cou, trouvent mon cou, prennent mon cou, dont j’écrase le corps doux, tendre, soumis contre ma poitrine, mes os, mes muscles, dont…)

Ha !

III

Il est beaucoup plus simple d’entrer dans les bras d’une femme que d’en sortir. Au moment où les ombres tracées par le pinceau de la lune atteignent cet étirement extrême après lequel il ne leur reste plus qu’à expirer, le courant de clarté silencieuse, qui ne s’épanche que dans un sens, est troublé par une lueur cendreuse, suintant de partout, qui l’envahit par degrés et l’a bientôt souillé.

En même temps, ce que les pensées nocturnes ont de pressant, d’intolérable, à force de pureté sans mélange, se trouve contaminé par les pensées diurnes, qui sont indifférentes, circulaires, formées d’un brassage de toutes choses sans choix ni préférence, et naissent d’un perpétuel compromis pour un perpétuel équilibre.

Saad, debout dans le petit jour qui salit les ombres de sa tente, jette un regard d’assassin sur la silhouette confuse qu’il détache de lui, déjà rendormie, comme inanimée.

Le potier qui vient d’achever un pot se recule pour considérer son travail. À la façon de tous les hommes jeunes et ardents, Saad puise dans l’amour une ivresse de créateur. Il n’est pas loin d’imaginer que son acte façonne celle qui en est l’objet. Si nous traduisions par des mots la pensée de Saad, tandis que, nouveau potier, il contemple le vase qu’il a cru modeler, nous ne trouverions pas d’autres termes que ceux-ci : « Seigneur, ce n’était donc que cela ! »

La lueur de l’aube, rapetissant toute chose, lui restitue peu à peu sa femme telle qu’elle est et non telle que son rêve la concevait. Elle ne garde plus rien de la créature surhumaine qui l’a tenu dans ses bras et dont les formes offraient tout à l’heure à son tourment un paradis de magnificence et d’oubli.

En outre, elle a parlé. (Qu’Allah nous accorde le silence pendant l’amour !) Elle a dit des choses naïves et terribles. Comme elle serrait contre soi son jeune bonheur reconquis, elle a eu son petit rire :

« Aha ! Il y en a qui font les savantes, les entendues !

— Que veux-tu dire ?

— Cette Adilè… Ne prétendait-elle pas, cette huppe stupide, que je ne te reverrais plus maintenant tel que tu étais auparavant ?

— Qu’est-ce qu’elle entendait par maintenant ?

— Est-ce que je sais ? Jacassage de tentes. N’y fais pas attention.

— Mais ce maintenant ?

— Laisse, trésor. Elle voulait dire : depuis l’expédition de l’autre nuit. Pourquoi ne serais-tu plus le même ? La belle affaire ! Bien de quoi changer un homme ! Non, non, perle vous m’avez quitté, perle vous m’êtes revenu. Si vous avez dormi ces deux longues, longues dernières semaines, peut-être était-ce ma faute, étais-je moins jolie, un peu fatiguée par la route, énervée. Il n’y faut plus penser. Mon seigneur m’a été rendu tel que toutes me le jalousent. Si seulement celle-là pouvait nous voir, et en crever de dépit !

— Adilè ? »

avait demandé Saad après un silence.

À présent, chacun de ces mots fait flèche et trouve son cœur. Il se penche sur son œuvre, seul à seul, comme Caïn. Être le maître sous ma tente et m’y sentir triste jusqu’à la mort ! Où est-elle la créature qui ferait de moi un esclave heureux ?

« … Heï, Loup !

— Encore cet appel ? Toujours cette figure néfaste ? »

Le garçon passe vivement le seuil. Le camp est en plein éveil, le soleil va se lever, l’air fraîchit, les tentes s’abattent. Saad cherche du regard. Pas de Mirzo. Tout à coup celui-ci débouche, assez loin de là, derrière un groupe d’hommes. Il est hors d’haleine, comme quelqu’un qui vient de gravir une pente. Saad lui fait signe. L’autre n’a pas un mouvement d’hésitation, il accourt. Quand il est là, Saad :

« Tu m’as appelé ?

— Moi, frère ?

— Tu viens bien de crier : heï, Loup ?

— Allah me confonde si… J’étais en bas, auprès des brebis de mon père.

— Qui donc alors a crié ?

— Sais-je ? Quel cri ?

— Ton cri même de cette nuit, ton sifflement.

— Je n’ai ni crié ni sifflé.

— Cette nuit non plus ? »

La voix de Saad est brève, mais sans colère. Quant à Mirzo, inutile de le demander. Il est celui que l’injustice ne rebute pas, que l’injure ne détourne pas, que l’infidélité ne décourage pas, celui qu’Allah ne place jamais qu’une fois sur notre route. À la dernière question de Saad, il s’abstient seulement de répondre et soutient le regard de son ami.

« Cette nuit non plus ? » répète Saad songeusement. Il pose sur l’enfant un regard désolé : « Dis-moi, Mirzo, cette nuit, qui était là, cette nuit ? Toi ? Ou bien ?… Toi ? »

L’esprit de Mirzo se recroqueville dans l’attente du mal qui va lui être fait. Il regarde le jeune homme dans les yeux :

« Pourquoi cette question ? Ne te rappelles-tu pas ?

— Réponds ! L’appel de cette nuit, était-ce toi ? Sinon, qui ? »

Le ton de Saad s’est fait clair et pressant.

— « Et qui d’autre veux-tu, Loup ?

— Où sommes-nous allés ensemble ?

— Quelle question ! »

murmure l’enfant en haussant les épaules avec chagrin.

— « Ah ! Pas de feinte ! »

Alors Mirzo baisse la voix, se rapproche du jeune garçon, et, la lèvre supérieure découvrant ses dents pointues, très blanches, il gronde :

« Qui donc t’a accompagné, cette nuit, si ce n’est quelqu’un d’assez bête pour t’avoir blessé, fâché, ramené là d’où tu t’éloignais ? »

Ils se tiennent l’un devant l’autre, presque haletants, animés d’une haine tendre. Saad finit par murmurer :

« Alors, dis-moi, frère, où t’en es-tu allé, après que je t’avais blessé, à mon tour, moi, par des paroles empoisonnées ? Où ? »

Mirzo se tait. Saad reprend :

« Pas loin d’ici, je présume ? »

Mirzo approuve de la tête. La vie et la pulsation du camp autour d’eux favorisent l’écoulement d’un long silence. Saad fait effort sur lui-même :

« C’est bien, tu étais là, tu as entendu… tout… tout ce qui s’est passé sous ma tente. Écoute : tu en sais plus long qu’il n’appartient à ton âge, et, sur moi, plus que tu ne devais en apprendre, à moins de devenir mon frère ou mon ennemi. Lequel des deux, Mirzo ? Frère ? Ou ennemi ? Lequel des deux ? Réponds. »

Les larmes sont indignes d’un cavalier. L’enfant le sait. Mais il a toujours été si peu choyé qu’il n’en a guère versé que de rage et d’humiliation, depuis qu’il est au monde. Il considère un instant le garçon qui se tient devant lui. Si élancé, beau, fier, est-il possible de n’être pas heureux ?

Il est exact que, cette nuit, après avoir quitté Saad, Mirzo était allé s’asseoir à quelque distance. Mais des peaux de chèvre forment une cloison indiscrète, l’air de la montagne est extraordinairement sonore. L’enfant avait été mêlé, malgré lui, à des secrets qu’il aurait donné beaucoup pour ignorer toujours.

C’est plus qu’il ne peut en supporter. Le regard de velours pèse sur lui et fait trembler ses mollets. Un sanglot l’étouffe. D’une grimace héroïque, il tente de le refouler. En vain. Une larme force le passage, brûle la paupière, tombe sur le bout du nez et y demeure suspendue. Alors, d’une voix aigre et croassante :

« Oh, frère, Saad, frère ! Comment peux-tu en douter ? Frère jusqu’au sang !… Mais pas maintenant, pas maintenant, je ne pourrais pas ! »

Il s’enfuit. Saad, étonné par l’expression qui a bouleversé tout à coup la figure de l’enfant et interrompu sa réponse, se retourne, éclate de rire : gracieuse et paisible, Amine vient d’apparaître sur le seuil de la tente.

IV

Le zôma a tenu ses promesses. Le pâturage est fin, vert, odorant. Il s’étend à perte de vue sur des pentes exposées au nord. Des ambassades pacifiques mais sérieuses se sont présentées dans les villages les plus proches. Elles ont négocié avec les anciens du pays les limites des pâtures, fixé les points, les heures d’abreuvement, prévenant les contestations, répandant partout la crainte. Il s’agit d’assurer à la tribu les mois de sécurité dont elle a besoin.

Alors a commencé la vie des hauts plateaux, où le nomade se fait oublier non seulement des hommes, mais, semble-t-il, même de Dieu, où il oublie non seulement les jours qui s’écoulent, mais, dirait-on, sa propre existence. Vie de monotonie, de régularité, de dissolution. Les soufis n’ont pas imaginé de rites plus efficaces pour déraciner l’âme et l’attirer dans une contemplation ineffable. L’horaire minutieux du troupeau s’égrène comme un chapelet. Nulle autre horloge, nul signe, dans le ciel ni sur la terre, ne partagent le temps.

Au moment où le soleil disparaît a lieu la traite des femelles. Le Manger du Soir la suit. Il dure ce qu’il faut au Diamant du Ciel pour gagner l’horizon à son tour. Puis vient le repos des bêtes dans le parc.

Minuit.

Quelque chose, – une aile, – passe à effleurer le zénith, celle de l’Aigle. Les bergers dorment contre les ventres gonflés. L’immense rumination du troupeau imite un grondement de cascade, et peuple la contrée d’un mirage d’eaux courantes. Ce bruit, bas et continu, glisse dans le silence, s’incorpore à la montagne. Par instants, un piaulement bref. Une petite bête de la terre s’est fait surprendre et pousse sa dernière plainte. Rien de moins triste. Rien, dans cet adieu musical, ne suggère l’idée de la mort. L’air devient court et froid. Les cimes s’élèvent lentement, comme pour gagner leur altitude d’éternité. Le ciel, lavé des dernières traînées du crépuscule, revêt ses couleurs d’infini, velours bleu sombre. Les guerriers, en sentinelles sur les hauteurs qui couronnent le camp, sentent le sommeil les approcher et chantent.

Une heure.

Poursuivant son vol, l’Aigle a baissé de deux doigts vers le couchant. Le plus vieux pâtre s’est éveillé. En même temps que lui, les bêtes qui servent de guides, les chefs de bandes, se sont levées et appellent, chacune en sa langue. Les sentinelles s’égaillent vers des postes plus éloignés. Le Manger de Nuit commence. Il se prolonge jusqu’à la pointe de l’aube. Alors, pour éviter les sorts funestes que jette la rosée, les troupeaux sont une fois de plus poussés vers l’enclos, une fois de plus le cordon des patrouilles se resserre.

Le jour venu, les portes du parc sont rouvertes, le Manger du Matin ne cessera qu’à la première atteinte de la chaleur. Sur quoi chaque bande se rend à son abreuvoir. C’est le moment de la grande animation quotidienne. Les guerriers sont relevés de faction, femmes et enfants viennent reconnaître leurs bêtes et jacasser autour des bergers. Les ménagères remportent vers les tentes les jarres de lait à forte odeur, le troupeau gagne le parc de jour – quelque ravin abrité. – Puis tout retombe au non-être.

Les nouveaux guetteurs ont cherché des roches qui les préservent du soleil tout en maintenant sous leur surveillance la tribu et sa fortune. La désagrégation de l’âme n’est plus lentement favorisée par le silence et la nuit, elle est exaltée par le bouillonnement de midi.

La vie est un holocauste perpétuel. Il y a celui du jour et celui de l’obscurité. L’un et l’autre adressent à la parcelle de souffle qui se débat en nous une exhortation subtile : « évade-toi, livre-toi aux effluves délicieux qui circulent sans arrêt de la terre au ciel, retourne te fondre dans la Respiration Créatrice. » Qui a compris la parole des mollahs sait que l’immensité glaciale des nuits est parcourue de messages. À nous de les entendre. De même l’échauffement du milieu du jour a pour cause les mortifications des ascètes. Les mouvements de leurs lèvres ébranlent les mondes, leurs soupirs nous arrachent à la terre. Ne voit-on pas, sous le soleil, une haleine trembler au-dessus des dalles de pierre ? Qu’on abandonne des plumes à leur poids, elles s’élèvent rapidement, comme s’il existait dans l’atmosphère des cheminées invisibles offertes à l’ascension des âmes.

Tout, pour chacun de nous, est appel et conseil. Quel trésor chétif nous apparaît notre vie sitôt que nous l’avons transportée sur ces montagnes qui existaient avant le Prophète, existeront encore passé le Jour du Jugement ! Les Hauts Lieux sont hantés par les Immortels. Rien n’est imprégné de divin plus que ces grandes aires vides. À force d’y aller respirer, les cavaliers sentent des transmutations s’opérer en eux. Les parties grossières de l’être se purifient, les parties lourdes s’allègent. Des syllabes s’entendent, distinctement prononcées. Qu’on s’avise de les répéter un certain nombre de fois, elles changent de substance, pénètrent l’âme entière et la grisent d’une ivresse mélancolique.

Une fois et plusieurs fois prions Dieu que sa miséricorde soit sur nos pères et nos mères qui nous écoutent. L’histoire qui commence ici est à peine croyable, elle excitera vos gémissements et votre pitié.

Saad, fils d’Ahmed Beg, se trouvait de faction, un après-midi, sur un des sommets environnants. Il avait fiché sa lance, la pointe debout, et se tenait couché à plat ventre sur le sol chaud. On ne sentait pas de vent autour de soi, mais des présences surhumaines animaient ces espaces nus. Par moments le pelage des herbes pliait sous la caresse d’une main d’air, et la montagne y répondait par un faible ronronnement de plaisir.

Auprès de Saad, Soumo, accroupi sur les talons, réparait le cuir de son bouclier. Il chantonnait à mi-voix. Saad, le menton dans les touffes, suivait à la fois les vagues de la chanson et celles des herbes. La chanson était dessus, les herbes dessous. Par instants, elles se rapprochaient, le serraient entre elles, puis s’écartaient et le privaient de soutien. Mais la vague du dessous était la plus forte. Nain roulé dans le creux d’une géante, il s’abandonnait à la poitrine qui le soulevait. Et il s’émerveillait d’observer de si près le grain de sa chair. À distance, la peau d’un grand pâturage de montagne est une soie. Saad avait le visage enfoui dans le duvet de la terre et en détaillait les accidents nombreux, la population active, la vie inlassable.

Tout d’un coup, sans redresser la figure, il murmura : « Quelqu’un ! »

Soumo ne suspendit aucun de ses gestes, ne fit pas mine d’avoir entendu, mais sa voix baissa imperceptiblement. Saad communiquait avec le monde par toute l’étendue de son corps. Au bout d’un moment, il ajouta, toujours sur le même ton :

« Un homme. Un seul. Jeune. Il monte. »

Ayant dit, il se désintéressa de l’aventure, ferma les yeux et enfonça la tête dans le pelage odorant qui se referma sur sa chevelure.

Qu’il est difficile de se servir d’un instrument dont on n’a pas l’habitude ! Cette fille chrétienne avait certainement tué des poulets et des lapins, dans sa vie. Néanmoins, quel geste maladroit elle a fait quand, sans prendre le temps de remonter jusqu’à la gorge, elle a voulu se donner ce coup dans son ventre. Ah ! Et de si bonne volonté ! Le moyen de n’en être pas remué quand on le revoit ! Le moyen de ne pas le revoir ! Surtout quand on se tient roulé, comme un petit enfant, dans le pli d’un autre grand corps, pas moins brûlant, ni généreux, ni maternel, ni éperdu. Elle m’a refusé ? Repoussé ? Que lui demandais-je après tout ? Rien de plus que je ne fais en ce moment.

Mais comment s’en serait-elle douté ? Et puis, difficile à réaliser ! Je me vois, Saad, installé contre cette belle fille comme je suis ici, dans le tohu-bohu du pillage, pendant que mes frères entrent et sortent, saccagent tout, mettent le feu à la maison, et qu’à dix pas de là le corps de la mère…

Tout le mal vient de là. Pourquoi cela n’a-t-il pas été sa porte à elle qui s’est ouverte, une heure plus tôt, au lieu de la porte de la madame ? Et quelle fringale m’a prise devant celle-là ? Elle n’était plus bien fraîche, la femme de ce vieux. À peine si je l’avais regardée, dans la journée. Elle m’a donné du plaisir. Impossible de le nier. Même un plaisir qui… Il me ronge, il ne me quitte plus. L’autre nuit, quand Amine m’a attiré dans ses petites lanières moites, flexueuses…

Elle est jolie, cependant, Amine. Tout le monde l’admire, l’aime, dans la tribu. Ceux qui ne l’aiment pas l’admirent. Ceux qui l’admirent m’envient. La parure d’une tente. Saad a le droit d’être fier de sa femme. Ma femme est belle.

Belle ? Non. Gracieuse. Une enfant. Une chatte. L’autre soir, qu’est-ce que je tenais dans mes bras ? Petit, petit objet ! C’est fin, c’est doux, c’est bougeant. Mais, quand tu as fini, tu te sens le même, tu es resté libre, tu n’as donné qu’un tout petit peu de ta force. Qu’est-ce qu’on t’a pris ? Qu’est-ce qu’on t’a demandé ? Ah ! Pas tout !

Une fois, j’ai donné tout. Une fois. Presque tout. À cette fille raya.

Non ! À sa mère ! Comment est-ce que je m’y trompe ? Alors, que lui voulais-je encore, à la fille, pendant qu’à dix pas de là, sa mère… Et de ma main, encore !

Ma main ? Pas tout à fait. Ouam ! Pas la main : la gueule. Jusqu’au menton. Ouam ! Le Loup. Je suis le Loup. Qu’est-ce donc qui m’a pris ? Elle voulait crier. Crier ? C’est-à-dire roucouler. Elle se pâmait. Moi aussi. Dangereux ! Avec ce vieux impur qui ronflait à côté. Alors, ouam ! Le Loup !

J’aurais tout de même pu m’expliquer avec la fille, lui faire comprendre qu’elle n’avait rien à craindre de moi. D’ailleurs Mirzo montait la garde, devant la porte.

Bizarre, ce petit. Qu’est-ce qu’il cherchait, lui ? Et, heï ! depuis ce jour-là, il ne me quitte plus. Il était avec la fille chrétienne.

Vança ? Vançaï ? Comment donc son père, le gros coquin, l’appelait-il ? Je n’arrive pas à retrouver ce nom. Dommage. Vançaï. Je crois que c’est cela.

Qu’est-ce qu’il faisait avec Vançaï, Mirzo, quand je suis rentré dans la chambre après m’être délivré de Nidham et des autres ? Il m’a dit alors : Je te la gardais, je veillais sur elle. Dans un assaut ! Comme c’est croyable ! Il est un peu fou, je pense. Pourtant il s’en est allé tout de suite et je ne me suis plus occupé de lui. J’avais autre chose en tête. Heï ! Plus tard, quand elle a rouvert la porte et qu’elle m’a échappé, il était là, en sentinelle, tout debout, laid, petit, flamboyant, un guépard, avec ces lueurs du fond du couloir qui l’éclairaient, jaune et rouge, et faisaient briller ses yeux. La dernière fois encore dans le zôma, la nuit, il était contre ma tente, il épiait, il a entendu. Il n’avait rien à faire là. Et précédemment sur la place, quand je voulais châtier cette brute avec le fouet. Il est toujours là. Heï ! Cela me déplaît. Il est un peu fou, mais, mais…

Parce qu’elle m’a échappé, la fille infidèle, la fille Vançaï ! Il n’y a pas de quoi s’en vanter. Elle est robuste. Et ce fameux coup de khandjar… Oui, oui, difficile à manier, un outil de ce genre, quand on ne s’y connaît pas. On veut se tuer. Pfft ! Une égratignure. C’est que, si prompte qu’on soit, il y a là un cavalier qui ne perd pas un de vos gestes, et, houm ! referme sa main à temps sur votre poignet.

Pas un petit poignet de poupée. Un bois de lance, plein, ferme, et mince, rond, fort. Un bois de lance. J’ai eu du mal à la tenir, à lui arracher le khandjar. Elle a failli me trancher les doigts en se débattant. J’ai tout de même fini par le lui reprendre.

Elle est presque aussi grande que moi. Son épaule (je la voyais bien, son épaule, par Allah, oui) vient à hauteur du gros muscle de mon bras. C’est le cou qui est long. Elle regagne par là. Le cou des femmes est long. Pourtant, celui d’Amine tient entre deux doigts. Il est frêle, avec ses petites cordes bleues, et il n’est pas long du tout. Si elle était plus grasse… Elle sera grasse, un jour. Sa mère l’était. Elle ne sera plus aussi jolie. On devrait toujours regarder la mère avant de regarder la fille.

Houm ! J’ai regardé la mère de l’autre fille, là-bas, Vançaï. Regardé ? Je crois bien que ce n’est pas la vieille que je voyais quand nous avons culbuté sur le coffre. Non.

Et l’autre nuit, avec Amine, – tout pareil. La fille Vançaï encore une fois. Si Amine s’en doutait ! Cette fille raya m’a jeté un sort, certainement.

Vançaï, Vançaï, oui, c’est bien là son nom.

Mais, comme elle criait quand je luttais pour lui retirer le poignard ! Ô chien, chien ! et d’autres choses que je ne saisis pas.

Cela n’est pas le pire. Le pire vient plus tard. Oh ! Comme elle m’a haï quand elle nous a échappé et qu’elle a trouvé le corps de sa mère et qu’elle a tout compris ! Comme elle doit me haïr encore, cette fille raya, là-bas, dans son village brûlé, cette fille Vançaï ! Chien, chien ! qu’elle m’appelait ; et porc, et traître, et menteur, et…

Oho ! Tout ! Oho ! Tout cela ! Oho !

Voici que les herbes s’agitent autour d’une chevelure qui se roule de droite et de gauche, tandis que des hurlements montent de terre, et qu’à l’autre bout du long corps les deux fléaux de ses pieds se lèvent, s’abattent et frappent le sol. Une main se pose tendrement sur l’épaule de l’agité et le calme soudain. N’était le souffle qui gonfle et dégonfle son dos, on le croirait foudroyé par le doux attouchement.

Il reste un long temps ainsi. Puis, d’une voix d’enfant orgueilleux qui ne veut pas s’avouer malade :

« Mirzo, redis-moi ce qu’elle criait, quand elle a retrouvé le corps de sa mère, que moi, le Loup, j’avais égorgé avec mes dents ! »

V

« Ô Amine, Amine ! » pense d’abord l’enfant Mirzo. Un soupir de triomphe élargit ses côtes jusqu’à les rompre. Il revoit la figure désolée de l’enfant Amine, depuis vingt jours que Saad est monté prendre sa faction sur les Hauts Lieux et refuse de descendre, renvoyant sans explication ceux qui viennent le relever, écoutant sans y répondre les épîtres de sa femme, baisant le manteau de ceux qui lui apportent les ordres de l’aga, et s’obstinant à n’en faire qu’à sa tête.

La sagesse des tribus veut que, lors de l’installation d’un zôma, la première garde soit prise par les plus anciens et les plus jeunes guerriers, conjuguant deux par deux sagesse et vivacité, prudence et vigueur. C’est ainsi que, dès le premier soir, Mirzo s’en était allé de son côté avec Ibrahim, et Saad avec Kerhi.

Mais, au matin suivant, après que les remplaçants furent venus les relever, Kerhi était réapparu, l’air tout bête, ses yeux bleus plus clignotants que jamais sous son front en visière, traînant à sa suite Abdur Rezak non moins penaud. Saad ne voulait pas revenir. Saad se trouvait bien sur la montagne. Saad se plaisait à goûter le bon air. Saad envoyait ses respects à l’aga, ses révérences à sa femme, ses compliments à tous, et demandait qu’on le laissât paisiblement faire son salut en adorant la face d’Allah.

Pensez quel caquet autour des tentes ! On nommait bien tels cavaliers d’humeur farouche qui ne pouvaient se faire à la vie du zôma et profitaient de leurs loisirs pour battre la contrée, seuls ou en petites bandes, cherchant les aventures et gagnant de mauvais coups. Mais qu’un jeune guerrier, fils d’un beg jadis fameux, époux d’une femme faite comme Amine, illustré par un exploit récent, promis, si peu qu’il s’en donnât la peine, à une destinée enviable, préférât à ces réalités une faction sans charmes, sans gloire, sans risques, sans profit…

Si encore Saad avait manifesté précédemment quelque inclination vers la vie dévote, on eût pu incriminer le zèle du mollah qui l’avait instruit. Mais celui-là était mort depuis longtemps, et le brave homme n’avait été, en son vivant, qu’un niou-mollah, comme la tribu le disait de lui avec une condescendance affectueuse, un demi-mollah. Saad, bien certainement, n’avait jamais été initié, ne pratiquait pas le zikr, on ne lui avait jamais vu faire les signes des affiliés à la Chaîne d’Or, il ne connaissait que de nom le bienheureux Abd-El-Kader-Guilani et sa redoutable séquelle.

Si Saad témoignait d’un engouement soudain pour la solitude, il n’en fallait pas douter, il avait été frappé d’un sortilège. Amine tordit ses bras et fit retentir le camp de ses cris ; il y en eut pour les convenances, il y en eut pour le dépit, il y en eut même pour un chagrin assez réel.

Au bout de huit jours, Selim Beg enfourcha son petit étalon hargneux et tapeur, aussi rouge que son cavalier. La veste écarlate, soutachée d’or et de vert, s’éloigna sur les pentes, au galop du poney méchant, disparaissant derrière une roche, reparaissant au delà d’un bois, petite flamme dansante, chargée de colère et de sommations. Sournois, Nidham suivait à une longueur de bête et se passait la langue sur les lèvres.

Quelques heures plus tard, la tribu voyait poindre, toujours bondissante, l’éclaboussure de feu. Les regards les plus acérés cherchaient à nommer la silhouette terne qui l’accompagnait. Nidham portait une veste brune, Saad une veste bleue.

« Brune ! » criait un parti. « Bleue ! » glapissait l’autre. Et Amine, passant de la colère à l’espoir, de la rancune au découragement, criait brune et bleue tour à tour avec les uns et les autres. Quand il devint certain que le compagnon de l’aga rapportait sur ses épaules le rani-berghuz marron de Nidham lui-même, ce fut une explosion de stupeur, de courroux et d’admiration. Il avait résisté à Selim Beg lui-même. Il était demeuré. Il avait tenu ferme. Quoiqu’il eût dans l’esprit, Saad montrait incontestablement du caractère, et le caractère est la seule chose qui en impose aux hommes, en Anatolie.

Les cris d’Amine se firent plus perçants, mais on y prêta moins d’attention. Seulement, quand les deux cavaliers pénétrèrent dans le camp, il ne se trouvait plus personne sur leur passage pour affronter les moustaches exaspérées de l’aga, ou la tête en boule de Nidham.

La semaine qui suivit fut celle de la grande popularité de Saad au sein des Hekiari. Quelques vocations religieuses se firent jour çà et là. On se rappelait la piété d’Ahmed Beg, l’ardeur de la petite esclave chrétienne à embrasser la vraie foi, leur mort édifiante. Personne ne douta plus que Saad ne fût en train de retrouver le chemin droit. En redescendant de ce nouveau Sinaï, peut-être déciderait-il de fonder une confrérie, ouvrirait-il une maison de prières, deviendrait-il un cheik révéré ?

On interrogeait, chaque midi, le compagnon qui avait été faire sentinelle aux côtés du farouche. Les détails qu’on en tirait excitaient la curiosité sans la satisfaire. Saad était enjoué, Saad était pensif, Saad était causant, Saad était silencieux, Saad était ceci, Saad était cela. Il devint bientôt évident que chacun colorait Saad à son idée et rapportait de l’obstiné l’image qu’il s’en était faite à l’avance.

Alors on hissa le mollah sur un cheval et on l’envoya.

Son témoignage fut un désastre pour la gloire naissante de l’ascète. Les arguments théologiques du garçon ne tenaient pas debout. Lui-même affichait une indifférence scandaleuse pour les admirables controverses que soulèvent la purification, le perfectionnement, le salut et la sainteté. Pire : il ne cachait pas l’ennui où ces problèmes le plongeaient. Bref, à la place du saint annoncé, on ne trouvait qu’un bizarre, impossible à ranger dans aucune catégorie.

L’hypothèse de l’ensorcellement reprit du poids. Amine bénéficia d’un retour de faveur. On cessa de la féliciter de sa chance. C’est à ce moment que Mirzo, bien qu’il appartînt aux jeunes de la tribu, comme Saad, demanda la faveur d’aller partager sa faction. On lui en donna sans peine l’autorisation. Saad devait commencer à connaître le secteur…

L’enfant avait passé, durant ces vingt jours, par une suite de dispositions singulièrement épuisantes. En gravissant les herbages qui le rapprochaient de Saad et du mot de l’énigme, il résumait la situation :

« Quel imbécile on peut faire ! L’avoir cru fou de son Amine ! Depuis la nuit de Kasir jusqu’à celle… celle de Rechi Chewi, je sais maintenant qu’il a vécu près d’elle comme un frère aux côtés de sa sœur. Elle l’a, houm ! repris une fois, oui, la femme vipérine, une seule fois, et encore, j’en suis certain à présent, par ma seule faute. Depuis cette nuit-là (la nuit de Rechi Chewi, de moi et d’elle), qu’est-ce qu’il fait là-haut, seul, mon frère Saad, le fier, le gracieux, le noble, le hautain, le dédaigneux, le tendre, l’inaccessible ?

« Ha, Saad, frère de mon âme, n’ayez plus honte !

« Qu’est-ce que vous faites, depuis cette nuit de honte et de chute ? Vous vous punissez, vous vous mortifiez, vous nous détestez, vous, elle, moi. Comme vous devez m’en vouloir ! Comment allez-vous m’accueillir, moi, la brute, vous, l’incorrompu ?

« Non, non, Amine, vous ne pesez d’aucun poids devant mon frère Saad. Mon frère Saad ne vous aperçoit même pas. Qu’êtes-vous pour paraître devant le beau, le victorieux, le pur, l’élancé, le roi Saad ? Il me méprise ? Il me déteste ? Bien ! Il peut me mépriser davantage, me piétiner, il le fera pour ma joie. Vous, Amine, il ne vous foulerait même pas aux pieds. Même pas du mépris pour vous. Pour vous, rien !

« Amine, aha ! »

La force d’un sentiment exalté doit être bien grande, puisque les contorsions que Mirzo inflige à sa face ne la rendent pas hideuse. Ceux qui l’observeraient, pendant qu’il monte seul les pentes de la montagne et qu’il retourne ces pensées dans sa tête, seraient même frappés de l’espèce de ravissement qui transfigure ses traits comme s’il allait s’offrir au martyre.

Pourtant une question se pose à lui avec insistance :

« Comment va-t-il me recevoir ? »

Il passe en revue toutes sortes d’hypothèses. Qui attribuerait tant d’imagination à cet enfant morose ? Aucun des tableaux qui s’offrent à lui ne le décourage. Il n’a ni hésitation, ni regret. Au contraire. On dirait que les pires pronostics sont les plus invitants. L’étrange garçon !

Bien plus étrange encore que vous ne croyez. Pour s’assurer d’un fait qui paraît avoir un prix inestimable à ses yeux et nourrit tout son courage, – je veux dire la froideur témoignée par Saad à sa jeune femme pendant tout le temps qui a séparé la nuit de Kasir de la nuit de Rechi Chewi, – l’enfant Mirzo a déployé une diplomatie qui confondrait les plus habiles. Il s’est fait, pendant ces vingt derniers jours, l’assidu de la tente désertée. Qui prendrait ombrage de ce chat-huant ? Il s’est patiemment mélangé à l’insupportable société des consolatrices, pleureuses, péroreuses, donneuses d’avis et femmes d’expérience. Il en a tiré grand profit pour le gouvernement futur de son ménage. À coup sûr, il a fini par apprendre ce qu’il tenait à apprendre, puisqu’un jour il est sorti de la tente, droit comme un piquet, et n’y est plus revenu. À partir de ce jour-là, on l’a vu se promener à l’écart, les yeux à terre, se parlant à lui-même et se frottant le plat des mains sur les manches.

« À son tour, celui-là, d’être enchanté », a-t-on dit. En effet, il s’offrait bientôt à aller rejoindre Saad et à ne redescendre de son poste qu’il ne le ramenât.

« Comment va-t-il me recevoir ? »

Le plus curieux, c’était que l’indifférence de Saad pour Amine une fois constatée, il semblait à Mirzo avoir tout expliqué. La fourmi qui trouve sa piste barrée par un filet d’eau ne se préoccupe de rien autre que de découvrir un gué. Elle ne se soucie de la nature de l’obstacle ni de son origine. L’instinct de Mirzo était satisfait à aussi bon compte. Il ne se doutait pas qu’il n’avait fait que déplacer la question. Il n’en eût pas été de même si l’enfant avait su clairement où il allait, ce qu’il désirait. Il allait à Saad comme le papillon à la flamme. Il ne lui demandait qu’une chose : être ébloui, happé, consumé.

« Comment va-t-il me recevoir ? »

Vous vous rappelez que Saad ne le reçut pas. Soumo n’avait manifesté aucune surprise d’un si jeune remplaçant. Fort peu obligé à Saad des heures de pénitence que celui-ci lui avait fait passer, il avait honoré l’enfant d’un salut protecteur, tourné le dos à son malgracieux compagnon et s’en était allé sans mot dire.

Mirzo ne se demande pas comment Saad, qui ne l’a pas vu venir et n’a pas entendu le son de sa voix, a connu sa présence. Il estime naturel que l’ami communique avec l’ami par des liens mystérieux. D’ailleurs l’influence magique des Hauts Lieux opère sur lui. Quand, pour début, la voix venue de terre lui a adressé l’objurgation : « Ô toi, redis-moi ce qu’elle criait, quand elle a trouvé le corps de sa mère, que moi, le Loup, j’avais égorgé de mes dents », Mirzo ne s’étonne pas.

S’il s’étonne de quelque chose, ce serait de n’avoir pas deviné plus tôt l’objet des pensées de son frère. Un instant lui suffit pour comprendre, accompagner, précéder. Un bond le transporte dans la région que l’esprit de Saad habite depuis vingt jours. Voltige transcendante. Pour en être capable, il ne faut pas moins qu’un cavalier vigoureux – ou une femme aimante.

VI

Vous vous rappelez aussi que Mirzo avait eu le temps de murmurer : « Ô Amine ! Amine ! »

Cet adieu délectable à une ennemie qu’il cessait de craindre avait clos un chapitre de sa vie. La phrase de Saad ouvrait le suivant et y installait une héroïne nouvelle.

« Hé, frère, que veux-tu qu’elle ait crié, la chienne enragée ? Une bête qui hurle devant le cadavre de ses petits. Et ô chien, ô porc, ô menteur, tout le reste.

— Voilà ! Voilà ! Heï ! Heï ! Oho ! C’est la chose même ! » glapit la voix qui parle en terre, et la chevelure s’agite de plus belle au fond des herbes. Encore que préparé à tout, Mirzo demeure interdit. Le son même de cette voix, rapide, nasale, qu’il connaît bien, lui parvient fêlé. Elle reprend avec volubilité :

« Et toi, chat-huant de malheur, tu ne pouvais pas, tu ne pouvais pas… hasch ?

— Et quoi donc, frère ? Ne l’as-tu pas laissé sortir librement ? »

La face surgit de la brousse menue qui l’ensevelissait, Saad saute sur ses pieds et regarde son compagnon avec fureur et joie. Enfin, il n’a plus auprès de lui un de ces imbéciles qui jamais ne savent rien, ne sont mêlés à rien. Habile ou balourd, néfaste ou serviable, il n’importe, l’enfant est de ceux qui perçoivent les choses et y prennent part.

« Librement ? Ha ! Apparition de mauvais augure ! Elle m’a échappé, la fille grecque, voilà. Et toi, tu l’as méchamment laissé passer, gagner le couloir, l’autre chambre, le corps de la vieille femme, tout le reste. Échappée au piège, la louve mordue, voilà. Et maintenant tu viens dire : librement ? Houm !

— Je gardais la porte pendant que tu étais dans la chambre avec la fille. Pouvais-je faire plus ? Frère, réponds : pouvais-je faire plus ?

— L’autre nuit aussi, tu gardais ma tente, peut-être ? On te trouve toujours partout. T’ai-je appelé ici ? Pourquoi es-tu monté ? Pour me tourmenter, m’observer ? Ah, certes, tu me hais, tu viens jouir de mon malheur. Voilà.

— Tu es malheureux, frère ? »

C’est la seule chose que Mirzo retienne de cette belle invective. Son cri brise net l’éloquence menteuse dont Saad s’étourdit. Celui-ci arrache sa lance de terre, s’assied, et couche l’arme comme un lévrier, en travers de ses cuisses. Puis d’une voix changée, sourde, avec un regard de côté :

« Malheureux ? Tu le sais, puisque tu es là. »

Parole ambiguë, comme le coup d’œil. Ils demeurent alors un temps assis côte à côte sans parler, ces deux hommes jeunes, déjà chargés de douleur. Quand Saad rompra le silence, leurs pensées auront fait un grand chemin et laissé derrière elles deux traces difficiles à effacer.

Pour figurer cet entretien, rappelez-vous ce qui se passe en vous, tandis que vous écoutez un concert. Tout d’abord votre attention va aux paroles, à leur signification, et à la voix du chanteur. Vous en suivez attentivement les nuances, vous vous plaisez à apprécier le talent de l’homme bien doué. Cependant votre oreille distrait une partie de ses forces en faveur de la flûte, dont la mélodie soutient le chant, et en occupe les silences. Vous êtes à même, sitôt que vous le désirez, d’exprimer votre opinion sur l’habileté de l’exécutant, la qualité de son instrument. Le tambourin, lui, gronde sans discontinuer au creux de votre estomac. Il ne cesse de vous assaillir par son rythme terrible, il vous enlève petit à petit votre calme et fait passer en vous son délire terrien.

Dans le même temps, votre esprit ne reste pas inactif ; sur les thèmes que lui offrent la poésie et la musique, il dessine de rapides images, des constructions brillantes ou mélancoliques, dont la succession vous tient sous le charme. Il n’est pas rare aussi que votre intelligence se conserve un domaine libre, où elle continue à méditer paisiblement sur les problèmes qui l’occupaient tout à l’heure, achève un calcul d’intérêt, dispute avec un interlocuteur absent.

Plus bas, enfin, si bas que vous ne vous en apercevez que par éclairs, se poursuit ce long rêve continu qui est proprement la vie. C’est lui qui affleure pendant le sommeil et forme les songes. Son cours s’enfonce dès le réveil sous la voûte de claire pensée que votre conscience jette sur lui. Mais il ne cesse pas d’être là, d’agir sur vous à tout moment, sans que vous vous en doutiez, sans que vous puissiez rien sur lui. Qu’une fente s’ouvre dans la mince couverture sous laquelle il bouillonne, aussitôt une bouffée de rêve monte vers votre esprit et l’enveloppe à l’improviste. De là ces réminiscences inattendues, ces impulsions, ces changements d’humeur et d’idées qui vous déconcertent.

Toutes ces choses sont en vous et se meuvent à la fois. Chacune a sa marche et sa couleur. Elles paraissent avancer de front et se contrarient à tout moment. La multitude de leurs directions, leur indépendance ordinaire, leurs convergences accidentelles font l’homme et ses bizarreries. Édifice de ténèbres, son fronton seul émerge et reçoit quelques touches de lumière. Tout le reste compose un dédale de canaux souterrains qui se chevauchent, se recoupent, et sur lesquels la fière raison règne autant que le calife de Bagdad sur les bêtes du fond de la mer.

Lors donc que vous voyez Saad et Mirzo en présence, comme ils sont en ce moment, tous deux occupés d’un sujet qui intéresse la moelle même de leur vie, disant une chose des lèvres, en pensant une autre avec l’esprit, en rêvant une troisième sans le savoir, comment le conteur arrivera-t-il au bout de son fait s’il n’abandonne, pour un instant, l’ordre habituel du récit et ne recourt aux artifices dont usent les musiciens ?

Ceux-ci disposent leurs signes de telle manière qu’un homme exercé les embrasse d’un seul coup d’œil. Ainsi le conteur va-t-il oser faire, en vous priant de favoriser son entreprise.

Paroles de Saad

Que

 

 

Pensées de Saad

Il est là, une bête à la curée, venu pour se rassasier de mon malheur. Ce n’est pas vrai il

 

 

Rêve de Saad

Pourquoi avez-vous les yeux bleus ? On dit que les yeux bleus chez une femme sont signe de faiblesse…

 

 

Paroles de Mirzo

 

 

 

Pensées de Mirzo

Comme il a maigri ! Il ne mange pas assez. Ses yeux sont tout creusés. À force de vivre sur la

 

 

Rêve de Mirzo

Quand parviendrons-nous en haut ? Cette montagne n’a pas de fin. Elle monte ainsi pendant trois

 

 

 

Paroles de S.

disent-ils en bas ?

 

 

Pensées de S.

m’aime. Je ne sais pas pourquoi. Je lui fais confidence de toutes mes pensées. Il a l’air de me

 

 

Rêve de S.

Vous n’êtes pas faible. Voulez-vous monter à cheval avec moi ? Oui, une jument. Vous aimez

 

 

Paroles de M.

Ne t’en soucie pas, ils ne peuvent pas comprendre.

 

 

Pensées de M.

montagne… L’endroit est trop désert. Personne pour le défendre. Pirehoulk fourmille par ici. Je

 

 

Rêve de M.

vies d’homme. Accroche-toi ferme à mon manteau, frère, tiens-moi. Comme deux insectes sur une

 

 

 

Paroles de S.

Et toi, tu comprends ?

 

 

Pensées de S.

comprendre. Je lui parle même de la fille Vançaï. Pourquoi me rappelle-t-il qu’il gardait la porte pendant

 

 

Rêve de S.

à galoper. Galopons. Heï, heï, racapata ! Et voici votre mère. Pourquoi tourne-t-elle la tête pour me

 

 

Paroles de M.

Non.

A-t-il besoin de comprendre, celui qui vient tenir

 

 

Pensées de M.

suis sûr que, toute la nuit, ils viennent jouer et danser sur sa poitrine. Je demanderai au mollah

 

 

Rêve de M.

tige toute velue et gluante. Psss ! Elle est immense. Nous n’arriverons jamais à la fleur du sommet.

 

 

 

Paroles de S.

Si le solitaire se plaît dans sa solitude ?

 

 

Pensées de S.

que j’étais avec elle dans la chambre ? Il a crié cela drôlement. Il ne dit rien comme personne. Il

 

 

Rêve de S.

mordre le nez ? Votre père dort, il dort la gorge ouverte. Il faudra faire un peu de bruit,

 

 

Paroles de M.

compagnie au solitaire ? Je m’éloignerai quand tu

 

 

Pensées de M.

qu’il monte l’exorciser. Je le lui ferai demander, puisque je ne redescendrai qu’avec Saad. Je veillerai la nuit.

 

 

Rêve de M.

Oh ! tu es fatigué ! Asseyons-nous. Vois où je pose ma tête. J’y suis bien. Tu es bon. Il n’y a

 

 

 

Paroles de S.

Tu es un homme de la tribu. La tribu

 

 

Pensées de S.

était devant la porte et faisait sentinelle. Qu’elle était belle, cette fille, éclairée par

 

 

Rêve de S.

sans quoi on entendra le sang. Il en coule un vrai fleuve. Pourvu qu’il ne noie pas mes frères !

 

 

Paroles de M.

le désireras.

 

 

Pensées de M.

J’écarterai Pirehoulk. Je sais réciter koul ouhia, faire le ghier, un peu. Si

 

 

Rêve de M.

pas de femme plus douce ni plus belle, de cavalier plus hardi ni plus hautain. Il est

 

 

 

Paroles de S.

ne peut rien pour moi. Même pas Amine. Ni toi. Ni toi surtout.

 

 

Pensées de S.

cette petite lampe qui lui faisait des taches de lumière sur sa peau luisante ! Elle était en sueur d’avoir

 

 

Rêve de S.

Naturellement ils sont là. Naturellement. Vous ne le saviez pas ? Ils sont arrivés en bateau sur

 

 

Paroles de M.

Non. Je le sais.

 

 

Pensées de M.

Amine aimait Saad… Je crois qu’elle l’aime. À sa façon. Il ne peut tenir que très peu d’amour

 

 

Rêve de M.

agréable d’être un insecte. Regarde toutes les petites mains que j’ai… Tu t’en moques. Tu te pro-

 

 

 

Paroles de S.

 

 

Pensées de S.

tant lutté, eu peur. Je porte encore l’odeur de sa sueur dans mes narines. Cela n’était pas mauvais.

 

 

Rêve de S.

le sang. Ils rament avec des sabots de jument. Regardez l’âne debout sur l’avant, un âne entier. Il est en

 

 

Paroles de M.

Le poète l’a dit :

l’amitié qui n’est pas payée de retour est

 

 

Pensées de M.

en elle. C’est une petite, petite créature ? Le poète l’a dit : l’amour qui n’est pas payé de retour est

 

 

Rêve de M.

mènes fièrement dans ton beau pestèk rouge. Pourquoi Leïli n’est-elle pas avec toi ? Vous êtes mariés.

 

 

 

Paroles de S.

Le poète l’a dit : l’amitié d’un

 

 

Pensées de S.

avait de la sueur sur ses joues, sur ses bras, sous ses bras. Comme une jument qui vient de galoper.

 

 

Rêve de S.

érection. Non, non, n’y touchez pas ! Cela vous salirait. Venez avec moi. Vous voyez, je

 

 

Paroles de M.

une flèche sans force qui retombe aux pieds de l’archer.

 

 

Pensées de M.

une flèche sans force qui retombe aux pieds de l’archer. La pensée de Saad n’est pas occupée d’Amine.

 

 

Rêve de M.

pourtant ! Elle me regarde en riant. Je suis laid, mais je t’aime mieux qu’elle ne t’aime.

 

 

 

Paroles de S.

homme malchanceux est un présent du diable. J’ai résolu d’épargner ce présent,

 

 

Pensées de S.

La jument ? C’était sa mère. Ce rêve que j’ai fait, comme il s’est réalisé ! Tous

 

 

Rêve de S.

vole très facilement, sans toucher terre. Faites-le. Pourquoi Amine dit-elle que non ?

 

 

Paroles de M.

 

 

 

Pensées de M.

Allah en soit loué ! Saad a l’âme d’un chef. Quelle fière mine, assis comme

 

 

Rêve de M.

Prends-garde à cette femme, Saad ! Ô Saad, à toutes les femmes ! Je n’aime pas les

 

 

 

Paroles de S.

ce malheur à ceux qui m’approchent.

 

 

Pensées de S.

les rêves se réalisent. Ils nous viennent d’Allah. Ses ordres. Je n’ai fait qu’obéir. Heï, heï, ra-

 

 

Rêve de S.

Elle dit toujours non. Prenez-la par ses cheveux. Oh ! Ils se sont détachés ! Elle n’a, sur

 

 

Paroles de M.

Le poète l’a dit encore :

Ô vent qui pousses le vaisseau du

 

 

Pensées de M.

il est en ce moment, avec sa moue dédaigneuse, ses yeux de ténèbres, rayés d’étincelles. Dou-

 

 

Rêve de M.

femmes. Je les admire, je les envie, mais elles me font horreur. Leur âme n’est pas bonne.

 

 

 

Paroles de S.

Et tu t’es levé ? Merveilleux nautonnier !

 

 

Pensées de S.

capata ! Je l’ai cavalée, la rosse, jusqu’au sang ! Ouam ! Le Loup croche au poitrail, à même la

 

 

Rêve de S.

la tête, que des tresses de chanvre. Vous avez une belle natte, épaisse comme une jambe. Met-

 

 

Paroles de M.

monde, lève-toi !

Raille, frère, outrage-moi. Si

 

 

Pensées de M.

ceur, force… Ainsi sont les héros. Leur vue nous emplit d’exaltation. Oui, je veillerai sur

 

 

Rêve de M.

Leïli est belle, mais elle a un groin de truie. Ouvrons-la, tu verras bien. Attache-la

 

 

 

Paroles de S.

Il y a pourtant une chose où tu peux me servir.

 

 

Pensées de S.

jugulaire. Sa mère… La même sueur toutes les deux. L’odeur douce-amère. Pourquoi m’a-t-elle

 

 

Rêve de S.

tez-la le long de ma jambe. Appuyez-vous sur votre natte. Elle va vous aider à voler. Comme

 

 

Paroles de M.

j’en souffre, tu n’auras même pas l’ennui de t’en apercevoir.

 

 

Pensées de M.

ton sommeil, j’écarterai Pirehoulk, tu n’auras même pas l’ennui de t’en apercevoir. Servia-

 

 

Rêve de M.

d’abord à ce piquet par les deux poignets. Un nœud bien solide. Et puis je la fends du

 

 

 

Paroles de S.

Les cheveux de cette fille ? Te rappelles-tu leur couleur ? Celle de ses yeux est devant !

 

 

Pensées de S.

fait entrer dans sa chambre ? Et le vieux qui ronflait auprès ! Peut-être elle vou-

 

 

Rêve de S.

c’est facile ! Nous voltigeons tous les deux. Nous sommes seuls au monde à le pouvoir

 

 

Paroles de M.

 

 

 

Pensées de M.

ble et soumis comme une femme. Mais nul besoin de m’en savoir gré. Car tu ne me verras

 

 

Rêve de M.

haut en bas. Regarde : l’intérieur n’est-il pas celui d’une truie ? Les mêmes organes,

 

 

 

Paroles de S.

mes yeux. Et cette natte… si grosse. Mais je ne parviens pas à revoir la teinte de ses deux

 

 

Pensées de S.

lait me faire tuer après avoir tiré de moi son plaisir ? Je n’aime pas me rappeler

 

 

Rêve de S.

faire. Regardez la barque, tout en bas, minuscule, et l’âne. Votre mère essaye de faire rentrer

 

 

Paroles de M.

 

 

 

Pensées de M.

jamais que hautain, distrait, comme un vrai cavalier ! Beau djinn sombre, tu me supporteras,

 

 

Rêve de M.

à la même place. Et cette couleur ! Blancs, avec un sang jaune. Ah ! Pssch ! Dois-je

 

 

 

Paroles de S.

yeux. Ils ne ressemblaient à rien autre au monde,

 

 

Pensées de S.

cette chose-là. J’y pense tout le temps. Le scorpion est en moi. Il me ronge.

 

 

Rêve de S.

le membre de l’âne dans la barque. Elle n’y parviendra pas. Qu’est-ce qu’il faut

 

 

Paroles de M.

 

 

 

Pensées de M.

alors, – peut-être ? (comme il dit). Tu ne supportes pas grand monde. Les femmes par-

 

 

Rêve de M.

tout de même lécher mon khandjar ? Je n’en ai pas le courage. Et pourtant, si ce

 

 

 

Paroles de S.

 

 

Pensées de S.

Le plaisir que je goûte avec Amine est de l’eau fade, le souvenir de cette autre femme

 

 

Rêve de S.

écouter ? Cette musique ? Comme elle est belle ! C’est Mirzo qui siffle. Il siffle

 

 

Paroles de M.

Les cheveux de la vieille femme traînaient dénoués dans son sang, ils étaient gris…

 

 

Pensées de M.

lent de toi, tu ne leur fais pas volontiers l’aumône d’un de tes pétales de velours.

 

 

Rêve de M.

sang jaune m’attrapait ? Lèche-le, toi ! Bonne précaution ! Si tu l’avais prise plus tôt, tu

 

 

 

Paroles de S.

Qui te parle de ceux-là, imbécile ? Que viens-tu me rappeler cette affreuse jument ?

 

 

Pensées de S.

est vif. Du bon lait aigre. Le plaisir que m’a donné cette autre femme était bon. D’où ? cela

 

 

Rêve de S.

bien. Vous l’entendrez, la nuit, autour des tentes. Il siffle tout le temps. Asseyez-vous. Oh ! Les

 

 

Paroles de M.

 

 

 

Pensées de M.

Comme l’homme est changeant ! Je l’ai pourtant vu tout autre, un jour… une nuit où il s’est

 

 

Rêve de M.

aurais vécu en paix… Pauvre, pauvre Saad, que je te vois malheureux ! Aha ! Voici Leïli qui sort

 

 

 

Paroles de S.

 

 

Pensées de S.

provient-il ? Auprès de cette vieille jument, Amine est un poulain bondissant. Une brise de printemps

 

 

Rêve de S.

voici tous qui accourent ! Oui, mes frères ! Que veulent-ils Ils me traitent de chien ? Mensonge ! Je

 

 

Paroles de M.

 

 

 

Pensées de M.

montré pour la première fois tel que je le devinais, tel qu’il est. Quel renard chargé de fureur il

 

 

Rêve de M.

en courant. Nous ne l’avions donc pas liée ? Je ne pouvais pas l’empêcher, frère, je te le jure ! Pourquoi

 

 

 

Paroles de S.

 

 

Pensées de S.

auprès d’un vent d’été. Mais ce vent brûle tout. Il me brûle. Brûle ma vie. Est plus

 

 

Rêve de S.

suis le Loup, le Loup, le Loup. La Chienne, c’est elle. Attention à vous, Vancaï ! Enfermez-vous dans

 

 

Paroles de M.

Je ne me rappelle pas

 

 

Pensées de M.

m’a jeté, quand il m’a trouvé seul avec cette fille raya. Cette fille aux yeux bleus. Il

 

 

Rêve de M.

rit-elle ? Elle court dans le couloir, vers le feu, son groin tourné vers nous, et elle rit

 

 

 

Paroles de S.

Ha ! Inutile ! Incapable ! Rien ne

 

 

Pensées de S.

fort que ce qui est. Comme un rêve dans le présent. On croit vivre, on rêve tout éveillé. Si

 

 

Rêve de S.

la tente avec Amine. Enfermez-vous bien. Ils veulent entrer, ils vous prendront, ils vous ferons

 

 

Paroles de M.

la couleur des yeux de cette fille-là. Je ne les ai pas regardés.

 

 

Pensées de M.

craignait que… Que craignait-il ? Qui sait ? Et moi, que faisais-je là ? Quelle folie m’avait

 

 

Rêve de M.

tout le temps. Ne la suis pas, Saad, au nom du Ciel, je m’accroche à toi. Ah, frère, tu vois bien

 

 

 

Paroles de S.

m’étonne de toi. Ta présence me brûle. Toi aussi, tu me nommes le fils de la Chienne,

 

 

Pensées de S.

ce rêve était aussi un ordre d’Allah ? Un premier m’a forcé à tuer la femme, et voici

 

 

Rêve de S.

cuire ! Ah ! Voici Nidham ! Comme il me hait ! Comme il est vigoureux ! Sauve-toi,

 

 

Paroles de M.

 

 

 

Pensées de M.

pris ! Je la lui gardais. J’aurais mieux fait de la lui tuer. Elle a presque ricané en me

 

 

Rêve de M.

qu’elle t’entraîne dans le feu ! C’est une péri ! Si tu l’écoutes, tu es perdu ! Reste

 

 

 

Paroles de S.

n’est-ce pas ? Toi et ton grand ami Nidham. Houm !

 

 

Pensées de S.

que la femme vit encore et vit en moi. Quelle est la signification de cela ? Ordonne-

 

 

Rêve de S.

Saad ! Je me prends le pied dans les cordes, je tombe ! Oh ! Ce

 

 

Paroles de M.

 

 

 

Pensées de M.

dévisageant. Oui, je suis laid, mais il y a plus de dévouement en moi qu’en n’importe quelle

 

 

Rêve de M.

ici, frère ! Reste avec moi. S’il faut que quelqu’un y aille j’irai. Oui, Leïli, me

 

 

 

Paroles de S.

Veux-tu voir la

 

 

Pensées de S.

t-il que je tue Amine ? Le vrai Loup, c’est le souvenir. Croche au poitrail. Mon poitrail. Ouam, lui aussi. La

 

 

Rêve de S.

coup ! Il me frappe ! Je saigne ! Mon sang coule. Il est vert. Du sang de

 

 

Paroles de M.

Nidham n’est pas mon ami. Tes ennemis sont mes ennemis.

 

 

Pensées de M.

femme au monde, surtout dans cette fille incroyante à l’œil bleu provocant. Elles sont belles,

 

 

Rêve de M.

voici ! C’est moi ! Vous n’avez plus votre hure ? Comme vous ressemblez à cette fille raya, là-bas !

 

 

 

Paroles de S.

couleur de mon sang ? As-tu jamais vu du vrai sang rouge, de musulman, du sang de

 

 

Pensées de S.

jugulaire. Jusqu’au sang. Mon sang. Le sang de la Chienne. J’en ai tellement avalé,

 

 

Rêve de S.

chienne crevée. Il pue. Je pincerai l’artère et mon sang te pissera au visage,

 

 

Paroles de M.

 

 

 

Pensées de M.

les femmes. Elles me font horreur. C’est leur âme qui est basse. Celle-là, quel visage

 

 

Rêve de M.

Houm ! Oui, c’est bien là le corps de votre mère. Qu’importe ? Elle est bien

 

 

 

Paroles de S.

Loup ?… Regarde, alors !

 

 

Pensées de S.

en l’égorgeant, qu’il est entré en moi, s’est ajouté à mon sang. J’avais cru me laver au sang

 

 

Rêve de S.

te brûlera, défigurera. Je suis le Loup. Nidham passe derrière la tente ! Ha ! Ha… Vancaï

 

 

Paroles de M.

Assez, frère, tu deviens fou, rentre ton khandjar. C’est Alki qui t’inspire. Au nom du vrai

 

 

Pensées de M.

méchant ! Comme elle occupe son esprit ! Si elle le voyait en ce moment, ah ! elle l’ai-

 

 

Rêve de M.

morte. Vous dansez ? Elle danse en pleurant. Elle danse en pleurant. Elle est belle, mais

 

 

 

Paroles de S.

Tu penses que, parce que j’ai mordu la femme à la jugulaire, son sang est entré dans le

 

 

Pensées de S.

de ces chiens. Rien du tout ! C’est le leur qui coule maintenant dans mes artères. Nidham et les

 

 

Rêve de S.

attention à toi ! Il découpe la peau de la tente avec son khandjar. Protège ton ventre ! Et tous les

 

 

Paroles de M.

Dieu, frère, reviens à toi !

 

 

Pensées de M.

merait. Elle étancherait certainement cette coupure avec ses lèvres. Il ne pense qu’à elle.

 

 

Rêve de M.

elle a une âme de truie. Je le sais puisque nous l’avons ouverte. Ha ! Elle me soufflette ! Malheur à

 

 

 

Paroles de S.

mien ? Tu mens, tu mens ! Je ne sais pas pourquoi je ne te frapperais pas au visage.

 

 

Pensées de S.

autres avaient raison. Ils ne me reconnaissaient pas de leur race. « Le fils de la Chienne »

 

 

Rêve de S.

autres qui arrivent ! Ils vont me tuer. Je ne suis pas un Loup. Vous voyez bien que je suis un

 

 

Paroles de M.

Tu le

 

 

Pensées de M.

Il ne nous voit plus. Il n’est plus avec nous. Il est resté là-bas-Ces rayas connaissent des

 

 

Rêve de M.

elle ! Je ne lécherai pas mon khandjar ce coup-ci. Qu’importe que votre sang me poursuive.

 

 

 

Paroles de S.

 

 

Pensées de S.

Élevé avec les Loups, a voulu faire le Loup, pour montrer comme il était bon Loup à

 

 

Rêve de S.

âne, regardez mes griffes. Ha ! Amine l’a tuée, Amine a tué la fille Vançaï ! Au

 

 

Paroles de M.

peux. Mais tu sais aussi que tu le peux. Où sera le courage, Loup ?

 

 

Pensées de M.

sortilèges, des enchantements. Nos mollahs n’y peuvent rien. Leur Dieu n’entend pas notre

 

 

Rêve de M.

 – Saad ? – Vous pouvez le chercher, l’appeler. Il est loin. Saad est mon frère, je l’ai sauvé.

 

 

 

Paroles de S.

Ha ! Ha ! Ha ! Mirzo, tu vois bien que je ne suis qu’un chien !

 

 

Pensées de S.

voulu tuer en Loup, et tout le monde a pu voir qu’il était un chien. La sueur de chiennes

 

 

Rêve de S.

secours ! Elle boit son sang à même la gorge. J’étouffe. Allah ! Allah !… – Allah se moque

 

 

Paroles de M.

Frère, frère, sois

 

 

Pensées de M.

langue. Mais je sais un moyen… peut-être. Un vrai, un sûr moyen de dénouer l’enchantement.

 

 

Rêve de M.

Mais voici pour vous ! Et voici ! Han ! Plus de Leïli. Le groin se referme. Une fois et plu-

 

 

 

Paroles de S.

Non,

 

 

Pensées de S.

le retient. Le sang des chiennes. La nature des chiennes. Voilà. Pourtant comme elle est

 

 

Rêve de S.

de toi, tu es un chien. Comme il fait bon, ici ! « Dure montée, Seigneur Marchand. Reposez-vous

 

 

Paroles de M.

calme ! Mirzo est ton frère, t’aime. Que peut-il faire pour te délivrer de tes tourments ?

 

 

Pensées de M.

Dix seaux de sang raya pour chaque goutte de sang de Saad. J’irai, je frapperai la fille

 

 

Rêve de M.

sieurs fois. Ah, Saad, vous pouvez venir, la fille qui vous faisait du mal est morte. Vous

 

 

 

Paroles de S.

non, qu’il me laisse. Mon tourment est d’être ici. Qu’il aurait été doux de mourir-là bas !

 

 

Pensées de S.

plus vraiment louve que la femme étroite qui est dans ma tente, la fille Vancaï ! Ha ! Ha !

 

 

Rêve de S.

sous cet olivier. Voulez-vous boire ? J’ai une gourde pleine de sang d’âne, et du

 

 

Paroles de M.

 

 

 

Pensées de M.

L’enchantement cessera. Haï ! Haï ! Qui en profitera ? Je ne reviendrai pas de cette expédi-

 

 

Rêve de M.

faites signe que vous ne voulez pas ? Que la terre est femme, cette année ? Qu’elle appelait du

 

 

 

Paroles de S.

J’y serais resté ! J’y dormirais ! Ses pieds fouleraient la terre qui me couvrirait. Le poète l’a

 

 

Pensées de S.

Ha ! C’est Amine la vraie bête rampante. Je n’aime pas sa sueur, son sang, sa nature,

 

 

Rêve de S.

meilleur. Mais d’abord il faut que ces sales bêtes cessent d’aboyer, sans quoi vous ne pourriez

 

 

Paroles de M.

 

 

 

Pensées de M.

tion. Saad désensorcelé retournera à Amine. Faut-il travailler pour elle ? Aller frapper la

 

 

Rêve de M.

sang d’homme, pas du sang de femme ? C’est bien, mon chéri. Ne craignez rien. Vous ne pourrez

 

 

 

Paroles de S.

dit : « Quand tu passeras, relève ta robe, je suis devenu terre, tu pourrais tremper ton vêtement dans

 

 

Pensées de S.

fleur pâle. Non, non, je ne l’aime pas. J’ai pitié d’elle. Je n’ai pas pitié de l’autre fille ! Ses yeux

 

 

Rêve de S.

plus sortir de cette cour. » Et il faut que je sorte de cette cour. Pourquoi me tenez-vous ?

 

 

Paroles de M.

 

 

 

Pensées de M.

lointaine, qu’il ne reverra plus, qu’il oubliera, un jour, et au profit de qui ? De la femme qui m’est odieuse !

 

 

Rêve de M.

pas mourir ! Je vous aime si fort que Decha Bahhtati ne vous prendra pas pour un homme. Jamais un

 

 

 

Paroles de S.

le sang que tu as fait jaillir de mon cœur. » Ah ! Plût à Dieu ! Plût à Dieu !

 

 

Pensées de S.

bleus ont fait baiser les miens. Pourquoi est-ce ainsi ? Parce que je suis de sa race ? Et si c’était le

 

 

Rêve de S.

Vous savez bien que je ne suis pas d’ici, je suis un espion, laissez-moi m’en aller, il faut que je rejoigne

 

 

Paroles de M.

Frère, frère, sois calme. Dors. Je veillerai sur toi.

 

 

Pensées de M.

Mais les sorts de la chrétienne sont trop puissants. Écoute-le ! Écoute-le ! Ils ne le lâcheront plus. Si je ne

 

 

Rêve de M.

homme n’a été si fort aimé. Mais qu’au moins je meure de votre main. Voici mon flanc. Voici mon

 

 

 

Paroles de S.

Laisse-moi, Mirzo, tu ne peux plus rien pour moi. Ta tribu a cessé d’ê-

 

 

Pensées de S.

contraire ? Ha ! Ha ! Ha ! Allah ait pitié de moi ! Je suis hors de mon sang, je suis hors de mon

 

 

Rêve de S.

les miens. Seul ? Oui. Ils m’ont envoyé seul en avant parce qu’ils ne m’aiment pas. Je cherche quelqu’un

 

 

Paroles de M.

Ni Alki, ni Pirehoulk ne t’importuneront plus. Je ne te quitte plus.

 

 

Pensées de M.

les tranche, il est perdu. S’il faut que quelqu’un y aille, j’irai. Et s’il faut du sang d’homme, plutôt

 

 

Rêve de M.

khandjar. Frappez ! Aha ! Appuyez fort, appuyez davantage ! Ô Saad, enfoncez le poignard jus-

 

 

 

Paroles de S.

tre la mienne. Je suis bien le Fils de la Chrétienne. Mirzo, Mirzo, tout est fini !

 

 

Pensées de S.

clan, je suis seul, je suis malheureux, personne ne m’aime, je veux revoir cette fille !

 

 

Rêve de S.

qui m’aime. J’ai sommeil. Si je pouvais dormir, ici, près de cette fille, je deviendrais si tranquille et bon !

 

 

Paroles de M.

 

 

 

Pensées de M.

le mien que le sien. Ô Saad, frère, un regard sur votre ami ! Mon poignard brûle et gonfle en son fourreau !

 

 

Rêve de M.

qu’à la garde. Et maintenant, lèche-le, mon chéri, lèche-le bien, c’est mon sang qui est dessus !

 

 

VII

Nous vivons en un temps où les fils enseignent les pères et leur apprennent à parler. Telle est la vitesse du siècle qui nous emporte, que chaque jour voit changer la face de la terre, que les vieux ne retrouvent plus aujourd’hui les chemins qu’ils suivaient hier, que les jeunes inventent une machine, tous les quarts d’heure, un mot pour la désigner, une toilette pour s’en approcher, un désir pour l’utiliser, une fierté pour s’en excuser. Lorsqu’ils se retournent vers leurs parents, ils s’écrient : « Quels sont ces vieux au foyer accroupis ? Seraient-ce vraiment ceux-là qui nous auraient engendrés ? »

Alors vous pouvez voir ces bons vieux se lever de leurs foyers, épousseter la cendre de leur derrière, palper ces beaux atours et s’en affubler, trotter vers ces mécaniques et s’y installer, s’enquérir du jargon à la mode et s’appliquer à le reproduire, avec la juste, l’élégante intonation, à quoi l’on reconnaît ceux qui se sont rendues familières les merveilles d’un univers inlassablement restauré.

Bénis les temps où les peuples se sont mis en marche et les empires ébranlés, où les mots d’ordre ne valent que pour six mois, où les idées s’essuient comme la vaisselle après dîner, où les voitures vont à la ferraille sitôt qu’il y manque un boulon, où les hommes et les femmes demeurent, au contraire, à jamais adolescents et court drapés.

Sans doute ces bouleversements ont changé bien des choses dans la ruche. Ainsi nous avions cru jusqu’à ce jour que le plus salutaire usage de la maturité était la conquête d’une certaine paix de l’esprit, d’un certain détachement des apparences, d’une certaine bienveillance offerte aux agitations de la jeunesse. Nous avions pensé que, dans l’évanouissement de toutes choses, il convenait à la vieillesse d’apparaître comme un havre, l’image vivante du lien des générations entre elles.

Allah en a décidé autrement. Il sait mieux que nous si cela nous convient.

Donc bénies les époques où le monde bouge. Mais quel repos pour la tête celles où il ne bouge pas ! Saad n’avait à penser qu’à lui et pas au monde. Il en était de même de Mirzo et de tous les autres. Ils ne se souciaient que d’être des jeunes gens. Les vieillards assumaient de leur côté les charges de la vieillesse. Chacun tenait son rôle, jouissait de ses privilèges. L’enfant n’avait à rougir que de ses propres écarts ; il n’y ajoutait pas l’ennui de servir d’initiateur à des freluquets de soixante ans. Et il s’abandonnait à ses penchants d’une façon d’autant plus charmante et libre, qu’il voyait derrière lui ses anciens maintenir, contre lui-même, les règles de l’expérience humaine – cette conquête fragile.

Aussi, en ces périodes fabuleuses dont je vous parle, l’arrivée d’un vieillard était saluée avec plaisir. Les contes que les jeunes hommes en espéraient n’étaient pas d’avance surannés, ni frappés de ridicule.

Autour du feu de Saad et de Mirzo, un soufi se chauffait depuis trois jours. Il avait surgi de la montagne, un matin de brouillard. Pour un peu les deux cavaliers l’auraient cru né du brouillard de leurs propres pensées. Il s’était d’abord assis sans prononcer un mot, avec un soupir de satisfaction, avait tendu vers la flamme ses mains racornies par la fraîcheur de la nuit, avait ensuite jeté les yeux autour de lui, considéré chacune de ces deux figures avec attention, puis éclaté de rire. Il était fou. Il était sage. Allah lui avait retiré la vue des choses proches. Sa folie était fantasque, sa sagesse intermittente. Par moments, son esprit se dérobait à ce monde. Quand il y revenait, il rapportait un butin prodigieux d’images et d’avertissements. Il avait déjà révélé maintes choses aux deux enfants. Divertis de leur obsession par sa compagnie, ceux-ci le soignaient avec zèle. Il ne leur en témoignait aucune gratitude et les rudoyait assez vivement.

« Qui croyez-vous être ? D’où croyez-vous être venus ? Quoi ? Loups ? Chiens ? Lions, peut-être ? Aha ? Lions ? Les imbéciles !

— Que veux-tu dire, père ?

— Non, non, il n’y a plus de lions. Presque plus. Tous mâtinés. Chiens, chiens galeux, voilà ce que vous êtes, comme tous. Les malheureux ! Moi seul, peut-être ? Et encore ? Deux gouttes de lion dans un fleuve… de quoi ? De loup, au mieux. »

Les enfants l’écoutaient avec une curiosité patiente. Le troisième soir, comme son esprit paraissait moins absent que de coutume, Saad, lui ayant apporté sa nourriture, s’accroupit à ses pieds et lui dit, d’une voix un peu chantante, en évitant de le regarder :

« Loups ? Chiens ? Lions ? Et quoi encore ? »

Le soufi ne montra ni surprise, ni colère.

« Que veux-tu qu’il y ait d’autre ? Tu sais bien que cela serait impossible. »

Palpitations du chasseur à l’affût. Comme le chasseur, Saad évita de faire craquer la moindre brindille. Il murmura sur le même ton chantonnant :

« Qui sait ? Une fois seulement ?… »

Il ignorait de quoi il s’agissait. Le derviche retournait constamment à ces propos de loups et de chiens, et semblait y attacher une importance extrême. Mirzo se tenait derrière Saad, dans l’ombre, écoutant de toutes ses forces.

« Ni une fois, ni cent fois. Comment cela se pourrait-il ? Puisqu’il n’y a que cela. Tu ne te rappelles donc pas ? Ô grelot, noix creuse… »

Saad eut peur qu’il ne s’égarât. Un ton plus bas encore, il reprit :

« Loups ? Chiens ? Cerfs ? Moutons ?…

— Non, non, non, enfants ! IL n’y a eu que les trois espèces majeures. Ainsi l’a ordonné Allah. »

Le feu brillait clair. Les yeux clairs et brillants du soufi s’attachaient au brasier que Mirzo nourrissait sournoisement de petit bois très sec, celui dont l’âme purifiée brûle tout entière et qui fait une flamme où il n’y a que de la flamme. Bientôt le vieillard sourit. Quand il souriait, deux fossettes se creusaient dans ses joues de feuille morte.

« Vous ne vous rappelez donc rien, enfants ? Comme la mémoire est devenue courte, aujourd’hui.

— Nous nous rappelons, père. Mais il faut nous dire la chose une fois de plus pour que nous la transmettions à…

— Bou-houhoubou ! Alors, écoutez.

— Nous écoutons. »

Et sur Mirzo qui avait tressailli, Saad lança un regard étincelant.

« Vous répéterez avec moi, enfants, n’est-ce pas ? Sans quoi ma tête s’engage dans toutes sortes de traverses, et je ne lie plus les cordelettes entre elles.

— Nous répéterons, nous lierons, père.

— Une est la vérité, mais interminable la pente qui y mène. Chacun gravit de la montée ce qu’il peut, puis reste perché sur son degré. Nous seuls, les soufis, nous parvenons au sommet. Nous n’y restons pas. Rester, aucun homme ne le doit. Nous y demeurons le temps d’un éclair. L’un, plus, l’autre, un peu moins. Alors il nous faut redescendre. Nous vous rencontrons tous, chacun à votre tour, plantés sur vos étages, et nous vous révélons ce qu’il est en vous de recevoir. La plupart ne veulent pas, ne peuvent pas, ne croient pas. J’en ai vu…

— Père ! » supplia une voix très basse. Mirzo jeta une nouvelle brassée de fagots dans le feu. Une lueur impérieuse en jaillit. Les yeux du vieux derviche revinrent s’y fixer, et il eut de nouveau son sourire à fossettes, son sourire de petit enfant innocent et rusé.

« Oui. Oui. Où en étais-je ?

— Une est la vérité, chacun en a sa part, la tienne les contient toutes.

— Toutes ! »

s’écria subitement le fou. Il jeta la tête en arrière, et, les prunelles toujours captivées par la flamme dansante, il continua sur un ton où le mépris, l’orgueil, la force roulaient à grand fracas :

« On ne vous ment pas quand on vous raconte qu’Allah a créé l’homme. Mais on ne vous dit pas tout. Pauvres petits ! Vous seriez écrasés par la vérité. Allah a créé l’homme, mais il n’a pas créé cet homme que vous voyez, bas, faux, lâche, misérable… Cet homme-là, c’est l’homme qui l’a fait lui-même…

— C’est l’homme qui l’a fait lui-même. Et ensuite, père ?

— Il n’y a pas d’ensuite. Il y a un d’abord.

— Nous savons… D’abord, il y a eu… il y a eu…

— Laissez-moi me rappeler. Moi seul j’y étais. Voici. Nous habitions les hautes cavernes, au sommet des montagnes. Nous étions les plus proches de Dieu. Nous avions une crinière sur nos épaules, les dents carrées, les ongles terribles, le front et le menton droits, nous parlions peu et nous regardions en face. Chacun vivait seul, avec sa femme semblable à lui et ses enfants. Nous sortions de nos cavernes pour chasser, et alors nous avertissions la plaine et la montagne par un grand cri. À ce signal, nos frères, qui vivaient clairsemés, par couples, dans les hautes cavernes, savaient que nous étions en chasse et ils évitaient de croiser leurs pistes avec les nôtres, sinon pour veiller sur nos abris. D’ailleurs il s’en faisait rarement besoin, parce que nos femmes étaient presqu’aussi fortes et beaucoup plus redoutables que nous.

« Les seuls ennemis que nous aurions pu craindre étaient les lions. Il y avait un pacte entre leur peuple et le nôtre. Comme nous, ils vivaient isolés, ils rugissaient pour avertir, ils fréquentaient les Hauts Lieux. Mais ils ne connaissaient ni l’usage du feu ni le culte d’Allah.

« Nous aimions l’espace, nous rendions honneur à Dieu, nous entretenions des foyers. Comme les lions, nous dédaignions les haches et les traits parce que tout pliait sous notre attaque. Nous ne tuions que pour notre nourriture. Le reste du temps, nous nous promenions à grands pas sur les plateaux en devisant avec nous-mêmes. Nous tracions aussi des lignes sur des dalles plates, avec de la cendre broyée dans la graisse d’élan, pour enseigner à nos petits le gibier qu’il était permis de chasser et celui dont notre peuple devait se détourner. »

À cet endroit, Saad ne put se tenir de relever la tête. Le vieillard se taisait et fixait la flamme en souriant, de son air futile et paisible :

« Quels étaient les… gibiers dont vous deviez vous détourner ? »

Le soufi ne disant mot, il lui posa (ce fut son tour) la main sur le genou :

« Père, quels étaient ces animaux défendus ? »

Le derviche sursauta.

« Pourquoi me demandes-tu cela ? »

Pour toute réponse, Saad respira profondément. Le soufi reprit conscience des gens et des lieux. Il soupira, lui aussi, regarda autour de lui et :

« Tous ceux qui étaient beaux. Beaux, libres, gracieux. C’était notre autre différence avec les lions, les vrais lions. Eux chassaient indifféremment toute créature, pour la faim. Nous préférions regarder les poulains cavalcader dans leurs pâturages. Ils reniflaient terriblement vers nous, puis nous tournaient le dos et prenaient le galop en ruant et en envoyant leur queue et leurs sabots vers le ciel, comme des jeunes fous qu’ils étaient. Puis ils finissaient par nous suivre et nous aimer. Nous avions beaucoup d’amis inutiles qui entouraient nos abris, parce que nous étions sages, forts et modérés.

— Aviez-vous également des… des petites bêtes à tête de chatte ?

— Pourquoi demander cela encore ? Toutes les bêtes venaient et repartaient librement, couchaient devant le feu et miaulaient ou meuglaient, piaffaient, coquetaient, que sais-je ? Quand elles devenaient importunes, l’enfant criait : « Allez ! Pssouh ! » et il les chassait d’un grand geste de son petit bras. Alors elles s’éloignaient un peu, mais on voyait bien qu’elles riaient. Beaucoup de bêtes riaient dans ces temps-là.

— Quand le rire a-t-il cessé ?

— Je vais le dire. Je le sais. Le Savoir ! Tout réside en cela. Qui le détient est maître du monde. Moi… Oui, moi… L’ascension… Touché le sommet ! Je possède seul la vérité dans le monde aujourd’hui. Le Savoir ! Volontairement je vous le transmets à cause des trois jours que j’ai passés près de votre feu, à m’assurer que vous étiez simples et sots, tous les deux.

— Père, c’est du rire que tu parlais, du rire des bêtes.

— Cela même. Un jour, ma femme…

— Tu avais une femme, toi, un soufi ?

— Pourquoi n’aurais-je pas eu de femme ? À ce moment-là, tout le monde baignait dans la sainteté. Le Savoir était sur nous. Nous étions tous des soufis. Il n’y avait pas de pollution dans nos mariages, parce que, parce que… »

Il se tut. Saad souffla :

« Pourquoi ?

— Parce qu’elles étaient fortes et loyales, mais pas très belles, tu comprends ? Des Mères, le giron même de la Nature, dans son évidence, sans apprêt. Et pas très gaies, bien que très courageuses. Alors, un jour, la femme m’appelle : « Toi, écoute donc. » La caverne était en haut de la montagne. La pente formait un à pic de quatre mille pieds jusqu’à un petit torrent froid et vert comme un serpent, qui se tordait au fond de la gorge. Ce jour-là, on n’apercevait pas le torrent. Trois brouillards au moins nous en séparaient. Nous, nous vivions dans le plein soleil des Hauts Lieux. Je sors de la caverne et je vois les poulains amis qui avaient le poil rêche et la crinière hérissée. Ils reniflaient le vent, battaient le roc du pied et sanglotaient comme des petits chevreuils. Tout d’un coup ils s’emballent et disparaissent. Et les autres amis s’en étaient allés presque tous, sauf ceux qui avaient compris le feu et s’étaient réfugiés près de lui.

— Les chiens ? » demanda Mirzo. Il n’eût jamais soupçonné que cette question pût provoquer un pareil accès de rage.

« Quels chiens ? » hurla le derviche en frappant du talon les braises du bûcher. « Quels chiens ? Qui te parle de cela ? T’ai-je cité les chiens, toi, bête stupide, sueur de crapaud ? Veux-tu que je te frotte le nez dans la cendre, ô le sot des sots ! Qui t’a permis ? Qui… ? Houm ! Non, pas de chiens. Il n’y avait pas encore de chiens. Ne peux-tu écouter ? Tu en es sans doute, toi-même, du pissat de chienne, et tu es pressé, pressé de les voir arriver ? Houm ! »

Une fois de plus la main légère de Saad fit son office sur le genou tremblant du vieux conteur. Il se calma petit à petit, grondant, crachant et jetant des regards de côté et d’autre. Quand il eut repris haleine, les yeux des deux enfants l’adjurèrent et il se remit tout à coup à sourire :

« Naturellement. Tu ne pouvais pas deviner. Le Savoir ! Le Savoir ! Aha ! Trois brouillards nous séparaient du fond de la gorge, mais ils ne nous empêchaient pas de discerner un bruit autre que celui du vent. Le petit torrent, lui, était trop bas. On ne l’entendait pas. Alors, coup sur coup, il y eut plusieurs rugissements de lions. « Frère chasse », dit la femme. Mais au ton de sa voix, on devinait bien qu’elle ne croyait pas ce qu’elle disait. En effet, c’était un cri de peur plutôt que de chasse. Lion chassé, cela ne s’était jamais vu. Ni Lion effrayé. Si ce n’est par le buffle ou l’éléphant, et ce bruit-là n’était de l’un ni de l’autre. D’ailleurs, ils ne montaient pas jusqu’à nos montagnes. Je dis à ma femme : « Je vais voir. » Je traverse un brouillard. Plus de soleil. Ma force et ma confiance diminuent. Le Froid ! Je traverse un second brouillard et je commence à entendre le torrent qui, vu de près, était un énorme torrent, plein de clameurs et de soupirs. Mais toujours l’autre bruit, comme un grand piétinement mêlé de grognements. Je traverse le troisième brouillard, j’entre dans la pluie, et alors je vois.

— Alors, tu vois, père ? Et que vois-tu ?

— Eux. »

Le soufi se tourna vers Mirzo amicalement :

« Approche, petit. C’était bien des hommes, sur leurs deux jambes, avec une tête dressée au bout de leur cou, des mains pour tenir, des yeux qui regardaient, – qui essayaient de regarder à la façon des nôtres. Des hommes, mais pas identiques à nous, comprends-tu ? Le poil raide et court, pas de crinière du tout, les épaules fuyantes, la poitrine aiguë, les hanches basses et lisses, les jambes torses et un mufle qui bavait un peu en découvrant les crocs. Et surtout, surtout, (écoute bien cela, petit), ils étaient ce que nous n’avions jamais été, nous : ils étaient une horde, tous ensemble pêle-mêle, jappant, se coudoyant, se bousculant, comme tu verrais une lande de fougères que le vent courbe toutes en même temps d’avant en arrière. Ils étaient ruisselants de pluie et souillés de boue. La terre foulée par eux était redevenue de la fange. Ils étaient en train de dévorer un lion mort. Beaucoup d’entre eux gisaient morts eux-mêmes, ouverts, écrasés par le lion avant qu’il ne succombât. J’ai vu que c’était des hommes parce qu’ils partageaient leur proie avec leurs mains et que plusieurs d’entre eux allaient d’un de leurs cadavres à l’autre, les tirant vers le même endroit, les alignant dans le même sens et leur posant des petits cailloux bleus sur le front. Cela c’est l’homme. Il se reconnaît à ses morts et à son manger.

« Quand ils m’ont aperçu, ils se sont arrêtés de bouger tous, et nous nous sommes examinés, eux et moi. Je sentais bien qu’ils étaient mes pareils, mais j’éprouvais une grande crainte et une grande nausée. À la fin, l’un d’eux a poussé un ricanement et a jappé un peu vers moi. Alors j’ai reconnu l’homme une fois de plus, parce qu’il parlait en appuyant sa langue sur ses dents. Mais je ne le comprenais pas. Il a voulu s’approcher. Cela m’a déplu. Quand il a été tout près de moi, j’ai allongé le bras et le petit homme n’a plus été qu’une chose qui se roulait par terre en geignant.

« Je croyais qu’ils allaient se jeter sur moi et je me sentais perdu à cause de cette pluie, de ce froid, de cet écœurement, et aussi parce qu’ils formaient une horde innombrable. Mais ils se sont accroupis dans la boue, et ont commencé de grandes supplications, avec des révérences et des baisers de la main vers moi, qui me faisaient venir aux yeux des larmes de honte. Je leur ai crié : « Je suis l’homme, le Lion est mon frère ! » Et je montrais le corps du lion. Ils ont écouté mes paroles avec beaucoup d’attention et un air intelligent. Un d’eux a répété : « Ze souis l’houme », avec un accent si drôle que je n’ai pu m’empêcher de rire. Alors ils se sont mis tous à rire avec exagération, même le blessé à mes pieds, qui en a profité pour détaler vers ses compagnons. Ils ont repris mes premiers mots plus fort : « Ze souis l’houme, ze souis l’houme ! » Puis un vieux à poil blanc s’est levé, s’est frappé la poitrine à toute force et s’est mis à imiter le loup, ou le chien. Vous auriez dû les voir crier, trépigner, agiter la tête de haut en bas, et aboyer à qui mieux mieux. J’ai deviné ce qu’ils voulaient dire. Saisis-tu, à ton tour, toi, le sot des sots ? Je venais de rencontrer une autre variété d’hommes.

« Ils se montraient ma peau blanche et sans poil, ma stature, ma crinière, mes muscles, mes jambes longues, ma bouche ronde. Mais la pluie coulait sur leur fourrure, et me glaçait, moi, jusqu’aux os. Ils m’invitaient par gestes à m’approcher, ils ouvraient leurs rangs. C’est alors que… »

Le soufi aspira une bouffée d’air, se leva et se mit à tourner autour du feu, clopinant, dansant, ricanant, la face toujours dirigée vers la flamme. Ensuite il poussa un cri, fourragea dans sa barbe avec des glapissements et des lamentations :

« Honte sur moi et sur tous les autres ! Pourquoi sont-ils venus ? Avoir vécu baignés dans la vérité de l’esprit, la paix du cœur, le calme des sens, et, tout à coup, cette… cette infamie, cette… cette chute ! Allah ! Allah ! »

Il s’arrachait les cheveux, se labourait les joues. Les jeunes gens l’entourèrent, l’apaisèrent, le rassirent, il se laissa une fois de plus consoler par eux comme un petit enfant.

« Père, père ! Dis-nous ! La Vérité ! Le Savoir ! Que t’ont-ils fait ? Tu es un grand saint. Tu n’as pu déchoir.

— Si, si, mes mignons, mes chéris, n’en croyez rien, j’ai déchu du haut de ma splendeur. Plus de liberté. Finie, la solitude. Mais il faut comprendre beaucoup pour beaucoup pardonner. Allah m’a compris, puisqu’il m’a permis de regravir, un à un, tous les échelons de la sagesse. Quelle épreuve, quelle amertume, quelle pénitence ! Haï ! Haï ! Elles étaient belles, enfants, et si fines, si rampantes, insinuantes ! Quand ils m’avaient fait signe, puis ouvert leurs rangs, je n’avais encore vu que les mâles, qui me dégoûtaient, des brutes horribles. Pouvais-je m’y attendre ? Elles étaient plusieurs, pelotonnées les unes contre les autres, près du cadavre de Lion. J’avais interrompu leur repas. Elles avaient peur un peu. Par-dessus tout, de la curiosité. Elles me regardaient de loin et clignaient des yeux, comme cela. Ce velours humide et caressant ! Je n’avais rien vu de pareil. Nos femmes avaient les yeux gris, fermes et fiers. Alors cette langueur, tout d’un coup, cette promesse, ce frôlement ! On ne remarquait pas tout de suite qu’elles avaient un mufle, comme les mâles, un front plat, du poil. Le leur formait un petit duvet ras, fin, si soyeux, tout miroitant. Et puis elles étaient minces et souples, avec des seins menus très rapprochés, des épaules fuyantes et surtout de longs cheveux, un second corps en cheveux, plus charnel que l’autre, tout noir, un ruisseau d’huile. Et il s’y ouvrait des trouées délicates, pleines de séductions. Nos femmes étaient blondes, nues et hautes. Que demandez-vous de plus, mes chéris ? Haï ! Haï ! Allah ! Allah ! Je ne me suis pas avancé, mais j’ai fait le signe de paix, oui, devant le cadavre encore chaud de mon frère Lion, et ils l’ont compris tout de suite. Le reste est venu de là.

— Dis le reste, père, dis le reste.

— Ils se sont établis sur nos pentes, en contre-bas de nous, si bien que, certains jours, leur odeur montait jusqu’à nos narines. Mais elle ne nous dégoûtait plus autant, plus autant. Je veux dire, nous, les hommes, parce que nos femmes n’ont jamais pu s’y faire, ni les tolérer, ni se laisser approcher par eux. Et les hommes-chiens, les femmes-chiens, haïssaient nos femmes dans la mesure où ils les craignaient.

« Tous mes frères, tous les hommes grands et nus, solitaires, ont conclu, un à un, le pacte avec le peuple adorateur.

« Maintenant, quand nous partions en chasse, ils se levaient des fourrés et des roches, tout autour de nous, et nous accompagnaient, zélés, fidèles, pleins d’humilité, d’admiration, de jalousie. Ils guettaient nos sourires ; s’il nous échappait un mouvement de satisfaction, ils entonnaient une sorte de chant de joie qui était un bourdonnement immonde, et ils venaient toucher nos talons avec le bout de leurs doigts trop courts et froids.

« Mais souvent nous les entendions chasser pour leur compte. Leurs hurlements parcouraient alors le fond de la gorge à une vitesse d’avalanche. Ils apportaient une dextérité infernale à emmancher des petites pierres pointues. Ils étaient d’ailleurs merveilleusement inventifs et d’une activité incessante. Rien ne leur résistait. Ces jours-là nous faisions bien de nous tenir nous-mêmes à l’écart. Ils devenaient frénétiques. Ils ne reconnaissaient plus personne. Ils se déchiraient entre eux.

« Ils n’avaient de pacte avec aucun animal. Ils ne respectaient que nous. La beauté ni l’élégance ne trouvaient grâce devant eux. Leur instinct les poussait à la dévastation. Ils chassaient indifféremment nos amis et nos ennemis, les plus sérieux comme les plus folâtres, le taureau ou le cheval, les redoutables ou les inoffensifs, le lynx, le castor. Les abords de nos cavernes ont perdu leurs hôtes. Le vide s’est fait sur la montagne. Nous n’avons conservé qu’un petit nombre de nos compagnons, ceux-là seulement que nous avons réussi à lier ou à enfermer. Le reste a péri sous les coups de la horde. C’est alors que les survivants ont pris cet air que vous connaissez, et le rire a disparu.

« Celui des petits hommes résonnait à sa place. On les entendait aboyer du matin au soir. Leurs cris, leurs disputes, leurs palabres, leurs raccommodements avaient transformé nos belles vallées solitaires en lieux de tumulte.

« Il n’y avait plus d’espérance de nous débarrasser d’eux. Ils se multipliaient avec une rapidité bien déconcertante pour des hommes comme nous, qui n’élevions guère plus de deux ou trois enfants dans toute notre vie. De nouvelles hordes venaient continuellement s’établir dans les basses grottes. C’était chaque fois un prétexte à batailles, jusqu’au moment où, d’en haut, nous faisions retentir notre voix.

« Il y en avait qui tiraient sur le chien, d’autres plutôt sur le loup. Les premiers étaient plus rampants, plus humides, les autres plus fourbes, hargneux, brutes. Mais ce qui vous étonnera, c’est que, pas une fois, les uns ni les autres n’aient essayé de nous détruire. Ils l’auraient pu sans peine. Mais ils semblaient avoir besoin de s’attacher à des êtres majestueux et autoritaires. Ils croyaient peut-être confusément que, privés de notre présence, de l’ordre que nous faisions régner vaille que vaille, ils se seraient anéantis eux-mêmes jusqu’au dernier dans leurs crises de démence. Je suppose qu’ils avaient de vieilles traditions là-dessus. Si, parfois, un clan loup regimbait et montrait les dents, les clans chiens leur sautaient dessus et tout rentrait dans la servitude.

« Ils admiraient, ils imitaient nos moindres gestes. Nos enfants, ils cherchaient à les attirer dans leurs tanières pour observer leurs façons. Quelle colère alors chez nos femmes ! Comme elles nous envoyaient vite reprendre nos lionceaux volés. Comme elles les serraient farouchement contre elles en nous regardant avec reproche.

« Oui, oui, mes chéris, elles étaient en droit de nous faire des reproches. Parce que nous fréquentions ces tanières malodorantes plus volontiers que nous ne l’aurions dû. Si nous avions su ! Si nous avions deviné ce que cachait cette obséquiosité des petits êtres. Ils paraissaient si contents quand nous trouvions une de leurs femmes à notre goût et que nous nous asseyions à leurs feux pour la regarder. Bientôt, nous ne nous sommes plus bornés à les regarder. Haï ! Haï ! Et plus que jamais cette basse complicité, cette domesticité ! Comme ils étaient fiers ! Bientôt il a traîné sur la fange de leurs abris des enfants qui avaient le corps à moitié nu, la taille plus élevée, des commencements de cheveux rouges sur les épaules, mais toujours ce besoin de vivre en tas, et ces yeux fendus, caressants, veloutés…

« Nous ne nous sommes pas arrêtés en si beau chemin. Nous perdions le sentiment de la suprématie. Nous ne pouvions plus mépriser personne. Nous descendions la pente de la bestialité. Quand les femmes-chiennes nous fatiguaient par leur fadeur, cette complaisance toujours prête, nous filions vers le clan loup.

« C’est une grande volupté d’être reçu par contrainte et de surprendre des regards haineux derrière soi. C’est un grand repos, pour un homme fier, de briser une volonté méchante. Leurs femmes n’étaient pas moins subtiles que celles du clan chien, mais plus perverses, plus dangereuses, mouvantes à souhait. Ah ! il y a eu là de quoi satisfaire aux caprices les plus blasés ! « Un jour, ma femme, ma vraie femme d’en haut, ne s’est pas levée comme d’habitude. Je me suis penché vers elle, mais elle m’a repoussé doucement de la main et a détourné la tête : « Femme, qu’as-tu ? – Je suis malade, Lion. Bien malade. » Je suis sorti, le cœur en peine, pour chercher des herbes et de la viande fraîche. Ma détresse était visible sur moi. Quand je suis rentré, la caverne était pleine de femmes-chiennes qui s’affairaient doucement. J’ai reconnu là beaucoup de celles à qui j’avais donné le droit de me regarder sans respect. Une de celles-là est venue au-devant de moi. Elle a mis un doigt sur sa bouche : « Silence. Si tu savais comme elle repose bien ! »

« Le lendemain, les femmes-louves étaient là.

« Ni les unes ni les autres ne sont plus reparties. » (Le soufi s’était relevé et parlait fortement en regardant le feu qui achevait de se consumer dans le jour naissant). « Ainsi s’est formé le peuple dont vous êtes, où il est vain de chercher une loi commune, un principe unique. Chacun fait sa loi et arrange son devoir à sa fantaisie. Il y a des hommes-loups et des femmes-louves. Il y a des hommes-chiens et des femmes-chiennes. Il y a des métis des uns et des autres. Il reste même quelques hommes-lions et quelques femmes-lionnes. Tout cela ensemble mêlé, confondu, moulu sous la même meule. Malheureuse race des enfants d’Adam ! Et vous, triples sots, pauvres imbéciles, vous m’avez écouté jusqu’au bout en écarquillant les yeux ? »

Il vociférait et agitait sa longue barbe. Mais Saad, égaré, le retint par un pan de sa robe et lui posa derechef sa question de la nuit :

« Les petites… les petites femmes à tête de chatte, tu ne nous as pas dit d’où elles viennent !

— Laisse-moi ! » cria le fou, et il dégagea sa robe par un grand coup dans l’étoffe. « Un jour, les hommes-loups se sont fatigués de voir leurs plus belles filles nous rejoindre une à une. Ils nous ont parlé d’un autre peuple, très loin, les hommes-chats. Alors nous nous sommes ébranlés, tous, masses profondes, hommes-lions en tête. Quelle guerre ! Elle a duré des années. Il en est mort, des nôtres, par milliers. À la fin nous les avons exterminés tous, jusqu’au dernier. Mais c’était un mensonge. Ils n’avaient jamais été des hommes. Ils étaient d’une autre espèce que les hommes. C’étaient des animaux. Une espèce très belle, une espèce terrible d’animaux. Quelques femelles survivaient. Nous les avons ramenées. Nous nous les sommes partagées. Elles se sont familiarisées. Il s’en trouve encore çà et là. Elles sont devenues assez pareilles à des créatures humaines. Ahaha ! Des imbéciles les prennent pour des femmes, des vraies femmes. Ils les épousent. Tant pis pour qui s’y trompe. Aha !

— Pourquoi, père, pourquoi ?

— Rencontres-en une seulement, et tu verras. C’est tout mon vœu. Vous ne méritez mieux ni l’un ni l’autre. Je crache sur vos têtes de lézards et je m’en vais. Lâchez-moi ! Arrière ! »

Il fit un moulinet avec son bâton et disparut dans la brume du matin.

VIII

Mirzo voulait courir après le vieillard. L’autre le retint. L’enfant demeura frappé de l’air triomphant qu’avait son compagnon. Il ne lui avait pas vu cette expression depuis… Depuis quand ? Depuis Kasir, la nuit qui lui avait révélé à la fois et changé son ami.

« Laisse ! » lui cria Saad. Il était debout dans la brise de l’aube, superbe comme un jeune efrit. « Laisse-le aller. Qu’est-ce que tu veux qu’il nous apprenne encore ? Peut-être même il n’existe plus. Il avait sa mission. Il s’en va. Signe que les choses devaient être ainsi et qu’il était l’envoyé d’Allah. »

Il se prosterna impétueusement, jeta en avant les mains jointes, heurta le rocher du front à plusieurs reprises, adora Dieu, le soleil levant, la nature et sa jeunesse. La joie l’inondait, glacée comme l’éveil du jour, glacée comme une source de montagne. Il se gorgeait du sentiment de sa vie. Le passé venait de se refermer avec un bruit de mâchoire. Saad n’était plus qu’une ardeur projetée vers l’avenir.

« Tout devient clair. Le soufi m’était adressé. J’avais éprouvé trop de souffrances. Je n’avais rien de commun avec ces gens-là. Ils sont – quel mot employait-il ? – d’une variété, moi d’une autre. Comme tout devient clair ! »

Mirzo n’était pas moins agité. Sa figure de nocturne se tiraillait dans tous les sens. Saad avait avec lui ses familiarités exquises, que le petit n’aurait jamais espérées. Elles redoublaient sa gratitude envers le fou, sa conviction qu’il leur avait transmis la parole de vérité. Ainsi Saad l’empoignait par les épaules et lui riait de si près qu’il avait le visage attiédi par le souffle sain et odorant du garçon :

« Comprends-tu, à présent, vieille chouette ? Le saint homme explique tout, prédit tout, rend tout possible, inévitable. Pourquoi me sentais-je un étranger depuis ma naissance ? Finie, l’histoire de ma mère raya ! Finie l’histoire du fils de la chienne ! Fils de la chienne ? Remarques-tu comme ces pauvres diables avaient un sentiment fin du vrai ? Ils flairaient confusément qu’il y avait du chien et de la chienne dans l’histoire. Par Dieu ! Les fils de la chienne ? Rions, Mirzo ! C’est eux, eux, eux ! Et les chiennes ? Leurs putains de mères ! Ma mère, à moi… Comment le saint homme les décrivait-il ? Le front droit, le menton droit, fortes, loyales, avec des yeux fermes et fiers. Tu n’as pas connu ma mère. Moi non plus. Mais le mollah m’en parlait souvent. C’est ainsi que je la vois. Elle était ainsi. Il n’en faut plus douter. Pure femme-lionne. Et mon père, Ahmed-Beg, tout ce qu’on en dit ne prouve-t-il pas qu’il était, lui aussi, le descendant des solitaires qui ont détenu l’empire du monde, les premiers ? Comment veux-tu que les petites femmes de la tribu, les Amine de son temps, aient rassasié son cœur ? Elles n’ont jamais été fécondées par lui. Comme tout devient clair, Mirzo ! Il a attendu d’avoir rencontré, n’importe où, sa pareille, sa sœur de race. Celle-là ne l’a pas méconnu. Tu as bien entendu répéter comme elle l’a tout de suite avoué pour son maître, s’est prise d’amour pour lui, a renoncé aux siens, à sa foi, son peuple ? Elle non plus ne se sentait pas dans son clan, là-bas. Et moi, moi, ces deux sangs-là ont conflué pour me faire, me refaire. Regarde-moi, mon petit Mirzo ! Tu es mon frère, tu m’aimes. Est-ce que je n’ai pas en moi autre chose qu’eux tous ? Dis !

Mirzo ! Regarde-moi ! Est-ce que je n’ai pas un peu du lion en moi ? Oh, dis ! »

Il n’y avait pas besoin de le sommer ainsi pour que l’enfant affirmât, jusque devant le tombeau du Prophète, qu’il contemplait, à ce moment, la propre résurrection de l’aïeul idéal, – haut, blanc, rêveur et légèrement dédaigneux. S’il en éprouvait plus d’orgueil que de tristesse, plus de bonheur que de crainte, le conteur ne le sait pas et ne peut pas le dire.

Campé devant le petit, dans une posture de fierté naïve, Saad riait à pleine poitrine :

« Comme tout devient clair ! Le jour où nous devions atteindre le camp qu’ils occupent tout à l’heure, – le lendemain de la nuit où je t’ai trouvé, toi, dans les buis, t’en souviens-tu ? Écoute avec soin, je vais te dire ce qui est arrivé, ce jour-là. C’était à la halte de midi. On désanglait les chevaux, les femmes faisaient les feux. « Ô Saad, encore une outre d’eau… Saad, je n’ai plus de bois… Saad, le pilaf ! » Saad va, court, trotte, cherche, rapporte. Sans doute, je n’aurais pas dû. Mais j’étais de bonne humeur, Amine était gaie, et Adilè a de ces façons de vous défier en se moquant qui font rougir. Justement Adilè s’était mise avec Amine, ce matin-là, pour le feu et la nourriture. Nouroulla (tu sais pourtant si Nouroulla est un frère équitable), Nouroulla s’approche, se met à rire. « Pourquoi ris-tu, Nouroulla ? – Je ris de voir les guerriers souffler sur le feu des femmes. » Je renverse le pot où l’eau bouillait. Amine crie, Adilè crie plus fort. La colère m’avait pris. « Serai-je le maître sous ma tente ? » Nouroulla n’arrêtait pas de rire. « Pourquoi ris-tu encore, Nouroulla ? – Tu penses t’être rendu maître sous ta tente parce que tu as renversé le sawar ? – Oui, oui », se met à glapir Adilè, langue d’aspic, « quand il retournerait tous les jours son manger dans le feu, est-ce qu’il cesserait d’être un blanc-bec, un petit garçon à qui on permet depuis hier de trotter derrière les cavaliers, un poulet sans plume au menton, que la tribu habille en robe de Syrien et que sa femme envoie promener la nuit ou rappelle selon qu’il lui chante ? » Tu devines qu’elles avaient passé la route à bavarder. Amine lui avait tout raconté, à sa façon. « Cela même ! Cela même ! » approuvait Amine, autre enragée, en poussant des cris aigus. On s’attroupait. J’allais me donner en spectacle peut-être. Je me retourne, irrité, vers Nouroulla, et je lui dis : « Tu es cause de tout ceci, éloigne-toi, Nouroulla. » Alors, écoute bien ce qu’il me répond, Mirzo : « Prends patience. Tout cela n’est rien. Deviens un guerrier de poids, un homme écouté, elles n’oseront même plus élever la voix en ta présence. » Un guerrier de poids, Mirzo, voilà ce qu’il a dit. Un vrai guerrier !…

« Je te le demande, frère, quand tu m’as vu, à Kasir, au milieu des ruines fumantes de la ville que je vous avais ouverte par mon industrie et mon courage, étais-je un guerrier écouté ou encore une moitié de cavalier ? Que faudra-t-il faire pour qu’on m’accorde ce qu’on reconnaît tout naturellement à un Soumo, à un Behraw ? Au milieu de nos ennemis, je suis un homme qu’on estime, et, rentré dans la tribu, je… ?

« Il existe pourtant une femme (et il y en a eu au moins une autre encore, tu le sais) devant qui j’ai été comme la mort ou la vie, vainqueur impitoyable ou touché par la clémence. Alors, à cette femme-là, je laisse le souvenir d’une apparition semblable à l’éclair, tandis que, sous ma tente, je redeviens le petit chat qu’on prend pour amusette ?

« Dis, Mirzo, lequel est le vrai Saad ? Ah ! Ahahaha ! Frère, frère, il y a quelque chose de changé depuis la parole du saint homme. Est-ce en moi ? Hors de moi ? Qui le sait ? »

L’espèce d’enthousiasme que Mirzo éprouvait par contagion était tombé tout d’un coup. Il éprouvait un pincement du cœur, au sens physique de ce mot. L’image de la fille que Saad évoquait sous le nom de Vançaï, Mirzo sous le nom (purement imaginaire) de Leïli, – l’image d’Évanthia glissa entre ces deux esprits d’hommes et elle les disjoignit. Mais l’un s’en aperçut ; l’autre, touchant au point critique de sa vie, ne s’en apercevait pas.

Toute destinée a deux versants et n’a que ces deux-là. L’individu peut mettre soixante ans à gravir l’un et quelques semaines à descendre l’autre. Il peut atteindre au faîte en trois enjambées et passer le reste de ses jours à suivre lentement la pente qui le reconduit au néant. Saad devait rouler en bas aussi vite qu’il était monté.

Il faut veiller à ne pas se trouver auprès d’une personne au moment de ce passage. Cette rupture d’équilibre, ce déversement du sens de la vie ne vont pas sans un grand désordre. La plupart des gens ne prennent conscience d’eux-mêmes que dans cette minute-là. À l’instant où ils s’aperçoivent de ce qui se produit, ils s’épouvantent et s’accrochent à ce qui les entoure. C’est pourquoi il est habituel de voir les époux entraînés l’un par l’autre au mépris du destin qui était en chacun d’eux. Que les amis prennent garde à ce danger ! Le plus fort, le plus prompt emporte l’autre.

Mirzo n’était d’âge ni de force à résister à pareille épreuve. L’ombre de la fille nestorienne avait déjà circulé entre eux à diverses reprises. Cette fois, Saad devait la suivre.

L’heure de Saad avait sonné. Celle de Mirzo aurait pu attendre. Comme elle venait avant son temps, rien, dans cet enfant, n’était prêt à l’irréparable. Son existence ne faisait que de commencer. Il vit le précipice et se rejeta en arrière. Trop tard. Au pincement du cœur succéda la nausée froide de la chute dans le vide. L’air et le sol lui manquèrent.

À son tour, il allongea le bras vers cet homme qui était devenu tout pour lui. Il chercha en même temps à le retenir et à se retenir à lui. Il ne fit que lier plus étroitement leurs deux fortunes.

Comme nous vous l’avons dit, son exaltation était tombée. Celle de Saad semblait croître. Mirzo lança un appel vers lui, dernière tentative pour le rattacher à la tribu, au passé, à la vie :

« Saad, comment peux-tu dire une chose pareille ?

Vois comme ils t’ont fait honneur ! Ne t’appellent-ils pas le Loup, dis, mon frère Saad, dis, ô Loup ? »

Tout autre homme aurait été subjugué par l’imploration qui était dans cette voix et aurait cherché ce qui se cachait en elle. Mais Saad…

Si Saad fut frappé, ce fut d’une autre idée. Il s’arrêta court, regarda au travers de Mirzo comme d’une vitre, puis se mit à danser en pouffant de rire, et en se claquant les cuisses, le thorax et les joues avec le plat des mains.

« Aheï, Mirzo ! Brave Mirzo ! Merci, Mirzo ! Voici, voici. J’allais l’oublier ! Le saint homme l’avait prédit : les cordelettes se noueront ! Elles se nouent, elles se sont nouées ! Comprends-tu ? Il ne comprend pas ! Peut-on être assez simple pour articuler ce mot sans remarquer qu’il achève d’expliquer tout ? Oho ! Ne me regarde pas avec ces yeux ronds ! La chouette. La chouette. Aheï, Mirzo, debout ! »

Il bondissait autour de l’enfant. Celui-ci était partagé entre une tristesse proche des larmes et l’enchantement où le jetait à tout coup cette vitalité inépuisable. Ce qu’il y avait de masculin dans son caractère chérissait la grâce méprisante du jeune garçon, mais ce qu’il y avait de féminin allait à cette puissance et s’y abreuvait délicieusement.

« Bon ! Bon ! Quand m’ont-ils appelé chien ? Quand ils me repoussaient. Et quand loup ? Quand ils m’ont adopté, cru de leur espèce. Seulement ils se trompaient. Eh bien ! Reconnais-tu la divination du derviche ? Hou-heïhou ! Par ce mot, ces pauvres gens se proclament-ils assez clairement loups, enfants des hommes-loups des grottes d’en bas, frères ennemis des hommes-chiens des grottes d’en haut ? Ils ne sentaient pas en moi, l’odeur de leur clan. Non, bien sûr ! Mais pouvaient-ils se douter ? »

Il cessa brusquement de virevolter, devint grave, saisit Mirzo par les deux épaules, plongea (comme on dit) ses regards dans les siens, et ajouta, sur un ton changé :

« Frère, je sais maintenant qui je suis. Toi-même l’as déclaré. Songe à cette force qui m’a poussé vers les Hauts Lieux et m’y retient. L’espèce d’hommes dont je suis doit renaître. Pour cela il faut que le semblable aille vers le semblable. Comme mon père l’a fait, je dois retrouver ma sœur de race. Je sais où elle m’attend. Rien ne peut nous empêcher de nous rejoindre, ni sa tribu à elle, ni la mienne. Loups par ci, chiens par là, nous deux seuls, elle et moi. Haute, blonde, fière, un peu triste, et les yeux… comme elle les a. Elle m’a vu. Elle ne m’a pas oublié. Que notre sort s’accomplisse. »

Il réordonnait l’univers à son idée. Chacun y recevait une place, excepté Mirzo.

« Comprends-tu, petit ? »

Le petit ne comprenait que trop. Sa main tremblait, mais son cœur s’était remis à battre avec régularité. Il fit une grimace si laide que Saad ne put garder son sérieux. Pourtant Mirzo n’avait pas cherché à être drôle. Simplement ses traits se disposaient en vue de la seconde partie du voyage.

IX

Le destin a ses roueries, grosses ou minces selon l’occurrence. Il agit, ce jour-là, comme aurait fait un conteur sûr de son métier : il produisit Nidham au moment où on pensait le moins à lui.

Quand Mirzo avait obtenu de rejoindre Saad, la tribu avait d’abord guetté l’effet de cette mission. Les jours passant, elle avait fini par se désintéresser des deux sentinelles perdues. Personne ne s’était offert à renouveler la tentative. Amine, entourée du caquet des femmes et de l’apitoiement prolixe des vieillards, trouvait des consolations dans son rôle de veuve sans l’être. L’exceptionnel flatte les natures faibles. Les langues continuaient de battre, mais la tribu avait cessé de se rappeler aux exilés volontaires. Ceux-ci avaient accepté cet abandon comme un état confortable et naturel.

Seuls Nidham et quelques autres s’obstinaient à protester publiquement contre cette atteinte aux coutumes. Ils étaient surtout indignés de sentir les deux compères si paisibles. En effet, rien ne dénotait qu’il fût arrivé malheur aux jeunes cavaliers. On voyait par moments briller leurs lances ou leur feu sur la cime lointaine où ils étaient postés. Mirzo avait découvert, après Saad, qu’il pouvait se passer de la sollicitude humaine, et cela constitue l’injure la plus sanglante que l’homme puisse adresser à l’homme.

Un jour, Nidham avait jeté son arc sur son épaule, arraché sa lance de terre et dit à Selim Beg :

« Père, si tu y consens, j’y vais. »

… Le problème est de savoir si l’homme est bon ou méchant. D’autres préfèrent dire : juste ou injuste. D’autres pensent tenir la clé des caractères en employant les mots : heureux ou malheureux.

Allah n’avait pas créé Nidham méchant, il ne l’avait pas privé du sens de la justice, il ne l’avait même pas affligé d’un sort fâcheux. Il lui avait mis la tête dans les épaules, – une grosse tête dans de grosses épaules, – une cervelle lente dans cette tête, dans le corps un sang épais et vigoureux. Toutefois, en un coin, comme une lampe de sanctuaire, une lueur veillait, la seule de cet organisme subordonné à la matière. Ce point de feu n’était autre qu’une flammèche prélevée sur le grand bûcher qu’entretient le génie de l’espèce.

Entre toutes, une chose était intolérable à Nidham, c’était qu’un être se montrât différent de l’universalité des autres êtres. Appellerons-nous cela envie, rancune, jalousie ? N’employons pas de si grands mots. Tout se passe, à la surface de la terre, comme si l’homme poursuivait obstinément un but, qui est de fixer le type humain et de le défendre contre les variations qui le menacent. Observant à son usage les animaux domestiques et les plantes utiles, il a découvert, dès la plus haute antiquité, les règles essentielles de la génération. Une des premières idées qui se soit fait jour dans cette cervelle obtuse a été que l’hégémonie lui resterait assurée tant qu’il ne laisserait pas naître – ou renaître – de son sein un rameau plus vivace. Aussi, contre les anomalies qui surgissent çà et là du hasard des naissances, est-il armé d’un instinct dont l’acuité, l’infaillibilité sont de nature à provoquer notre admiration.

Nidham était né conforme à l’image héréditaire de l’homme. Sans qu’il en eût conscience, toutes ses forces tendaient à laisser le monde, après sa mort, tel qu’il l’avait trouvé lorsqu’il avait ouvert les yeux. Il éprouvait une hostilité spontanée pour les chemins nouveaux, les penseurs nouveaux, les figures nouvelles. Vivant en un siècle immobile, il aurait vécu sans trouble s’il n’avait rencontré des personnages du genre de Saad, dont la raison d’être est de trahir le statut régnant.

Nidham ne haïssait pas Saad en soi. Une sorte de consanguinité robuste le poussait vers tout ce qui est homme. Mais il décelait en Saad le principe sous lequel les hommes de son type, à lui, succombent, quand l’époque en est venue.

… Il avait cheminé seul un assez long temps. Selon l’humeur, cet exercice aigrit la bile ou rafraîchit. Mais on ne se sent pas impunément fort de la force universelle. Une telle richesse porte en soi une vertu apaisante. À mesure que les heures passaient et que les rodomontades de ses pareils cessaient d’agir sur lui, Nidham inclinait vers la bonhomie et la condescendance. Les injures échangées ? Les horions reçus ? Tout le monde était un peu fou, la nuit de Kasir. Rien n’échauffe le sang comme ces coups de main. Or, où qu’il retrouvât quelque chose qui pût s’appeler loi, coutume, tradition, Nidham se rassurait. Quant à ce Mirzo, il s’était laissé empaumer par l’autre. L’escapade ne méritait pas tout ce bruit.

Bref, quand il déboucha sur l’étroite plate-forme où les jeunes gens allumaient leur feu d’habitude, il était disposé à une indulgence paternelle et bourrue, – celle-là même que les individus comme Saad endurent le plus mal. Ajoutons qu’il ne tombait pas à propos. Le niveau où l’esprit de Saad était monté vous l’a fait prévoir.

Nidham n’eut même pas la responsabilité de l’offensive.

« Ha ! » s’écria Saad, sur un ton férocement agressif, sitôt passé le premier moment de surprise. « En voici un !

— Un quoi ? » demanda Nidham en se dandinant sur ses grosses cuisses d’un air avantageux. Alors il y eut du loup, du chien, du lion, tant qu’on en voulut, accompagné d’un débordement de sarcasmes et de provocations. Des semaines de solitude avaient donné aux griefs du garçon une force explosive. Nidham, surpris à son tour, n’entendant rien à ces propos – et pour cause – ne fut pas long à répondre sur le même air. Le dialogue sauta, en trois répliques, aux violences qu’on n’oublie pas. Entre hommes jeunes, armés, qui ne s’aiment pas, les attitudes suivent promptement les paroles.

Il est certain qu’en un endroit de leur altercation Nidham dut agiter sa lance d’un air peu amical. Mirzo n’avait pas pris part à la dispute. Il en suivait les péripéties avec une émotion qui l’écrasait peu à peu sur les jarrets, ces ressorts, et lui courbait l’échine comme le bois d’un arc. Sa raison blâmait Saad, son instinct même lui conseillait de prévenir tout geste définitif entre Saad et la tribu, c’est-à-dire Saad et lui. Mais son cœur battait pour Saad. Que faire à cela ?

Quand il vit Nidham menaçant, quand il lui vit entre les mains ce fer aigu qu’un dernier scrupule, un dernier hasard écartaient seuls d’une poitrine blanche aimée, ha ! qu’y pouvait la raison ? Qu’y put l’instinct ? Avant même que l’enfant y eût songé, les ressorts l’avaient projeté en avant, l’arc s’était débandé, Nidham se couchait sur le ventre en poussant un meuglement courroucé, plaintif et puéril.

« Qu’as-tu fait, Mirzo, qu’as-tu fait ? » bégaya Saad.

« Essayé ma force », répondit froidement l’enfant. « En outre, un vieux compte à régler, si tu t’en souviens, Saad. »

Il lécha son poignard gluant, jeta sur son ami un regard durable, singulier, où se mélangeaient l’animosité, l’adoration et cette connaissance absolue, glacée, divinatoire qu’on ne voit d’habitude qu’à certaines femmes âgées. Puis il fit demi-tour et s’en alla.

De trois guerriers partis sur la montagne, la tribu n’en vit revenir qu’un. Le premier mot de Saad, en pénétrant dans le zôma, fut :

« Mirzo est-il de retour ? »

Les cavaliers ne sont pas démonstratifs, ils réprimèrent leur étonnement, selon l’usage et la bienséance. Les youyous des femmes portèrent au contraire la nouvelle jusqu’à la tente d’Amine.

Non, Mirzo n’était pas de retour. Mais Saad avait-il rencontré Nidham ?

« Laissé de garde à ma place sur le Haut Lieu.

— Seul ?

— Peut-être Mirzo ira le rejoindre. »

Ces propos confirmèrent les cavaliers dans l’idée que l’esprit de Saad était dérangé. On ne l’avait pas revu depuis des lunes. On le regardait passer avec une sorte de respect. Si la raison l’avait quitté, d’autres dons sans doute la remplaçaient. La tribu était dans l’attente. Le mollah allait de l’un à l’autre, annonçant de prochaines manifestations de la grâce divine, des prophéties redoutables ou fructueuses.

Amine sortait de sa tente comme son époux y arrivait. Elle n’avait jamais été insensible à certain noble balancement de sa taille, au gracieux port de ses épaules. La vue soudaine de Saad la troubla.

Mais celui-ci eut une conduite bien différente de celle qu’on pouvait supposer. Il appuya sa lance contre les peaux et reprit la figure de sa femme entre ses deux mains, comme il avait fait la dernière nuit qu’il avait passée près d’elle. Elle sentit à nouveau le toucher inamical, fouilleur, osseux qui, à travers la jungle des cheveux poudrés de bleu, micacés de noir et d’or, dénudait la courbe du crâne.

Les youyous avaient expiré d’eux-mêmes. Les hommes commençaient à affluer. Tout ce monde se tenait interdit autour du couple étrangement embrassé. Amine eut honte et sentit l’offense. Les regards de Saad, des regards de fou, semblaient poursuivre, par delà sa réalité à elle, l’image que lui livrait son examen.

Comme elle se rejetait en arrière, il la retint un peu, le temps d’achever, puis raccourcit jusqu’à elle l’attention de ses beaux iris sombres. Elle y lut un soulagement féroce, mais presque reconnaissant.

« Le saint homme a dit vrai. Seul un imbécile pouvait s’y laisser prendre. »

Il lui rendit alors la liberté, considéra ses frères attroupés, eut à leur adresse un sourire également cordial et incompréhensible :

« Adieu, Loups ! »

Puis reprit sa lance et s’éloigna. C’est ainsi que Saad quitta la tribu des Hekiari.

X

Une maison effondrée livre en spectacle la pensée, l’épargne, les aises, les rêves accumulés par des générations. Aussi est-elle un objet d’horreur plus atroce qu’un cadavre. L’homme a pour fin de périr, le vif contient le mort. C’est au point que le mort semble quelque temps continuer le vif. Une maison a pour secrète destination de durer. Matérialisation touchante d’un souhait, elle figure l’effort de la race humaine pour se perpétuer. Une maison ruinée nie l’homme mieux qu’un homme tué.

Toutefois (telle est la contradiction de nos sentiments) il faut quelques semaines pour en construire une, un homme ne se recommence jamais. Celui qui, vaille que vaille, viendra prendre notre place, demande des années de soins et de peines.

À Kasir, le deuil avait erré d’abord des biens détruits aux êtres disparus, revenait des seconds aux premiers, hésitait entre ces deux sources d’affliction. La fleur de la population avait péri. Mais il restait assez d’hommes actifs, de femmes jeunes pour refaire un peuple. Ils commencèrent par rebâtir la ville. Quand les maisons nouvelles surgirent des vieilles fondations, la hantise des richesses saccagées s’affaiblit, l’absence des parents tués et des amitiés brisées se fit sentir plus cruellement.

Pour Évanthia, ces souvenirs s’aggravaient d’une de ces révulsions morales auxquelles il n’est presque pas croyable que l’intelligence puisse résister.

Le temps qu’elle avait mis à deviner le rôle du faux colporteur, les minutes perdues à se laisser rassurer par lui, après l’invasion de sa chambre, tandis qu’à trente pas de là…, tel était le canevas sur lequel sa fièvre brodait.

Si elle avait profité plus tôt de l’espèce de trêve que l’intervention du Syrien lui avait procurée, ne serait-elle pas arrivée à temps pour arrêter le sang, panser cette plaie, sauver la pauvre femme ? Chaque fois que la jeune fille se posait cette question, la figure énigmatique de l’enfant laid se formait et approchait d’elle à toute vitesse. Évanthia se répétait bien que si elle avait tenté d’échapper, le petit homme s’y serait opposé. Quel rôle jouait-il dans cette aventure infernale ? Elle ne parvenait pas à le comprendre. Elle conjurait l’apparition, la faisait quelquefois reculer ; la tête monstrueuse diminuait alors. (Le jour. Car, pendant les hallucinations nocturnes, elle persistait.) Mais Évanthia n’y gagnait pas grand’chose ; l’enfant laid ne cédait la place qu’à une autre énigme : ce Syrien…

« Quel charme celui-là portait-il donc sur lui qui m’a obligée à ne penser qu’à moi ? Et penser à moi, qu’était-ce, sinon une façon détournée de penser à lui ? Puisque…

« Mon Dieu ! Quand il est entré en criant : Me voici ! et les a forcés de me lâcher, comment se fait-il que ma première pensée n’ait pas été mamma, et de courir, courir, ah ! courir ? J’entendais bien pourtant le vacarme dans la maison, je me doutais qu’ils s’étaient répandus partout, que le danger était sur tous. Néanmoins je reste là, sans bouger, sans songer qu’à moi, – et qu’à lui dont la présence m’enveloppait, comme sa main a enveloppé la mienne, plus tard, au moment où j’ai voulu le frapper.

« Cette main ! Pfft ! J’ai beau cracher dessus, et cracher, et laver, et frotter, et, pfft ! pfft ! cracher, le souvenir, le contact, la brûlure de sa main ne s’ôtent pas de la mienne. C’est le début de mon châtiment pour n’avoir pas d’abord pensé à ma pauvre, aha ! aha ! pauvre mamma qui, pendant ce temps-là… Car, oui, déjà, l’acte abominable était accompli ! Et moi, sans me poser une question, sans savoir s’il n’était pas encore temps de la sauver, je demeurais immobile, stupide, derrière ce grand garçon, dans la honte de ma nudité, mais surtout le contentement (Mon Père ! Mon Dieu ! Je me confesse à vous !), dans le contentement de me sentir près de cet étranger qui, l’instant auparavant, avait tué, tué, tué la mamma…

« Et de quelle façon, tuée ! Si je ne l’avais pas deviné, aussitôt que j’ai pénétré dans la chambre, il n’aurait pas manqué de gens pour me le susurrer, depuis. Comment ai-je fait pour comprendre précisément la chose du premier coup, telle qu’elle s’était passée ? Car voici qu’en ce moment même où je pense à ces choses, les nomme, les devine toutes, je n’en reste pas moins au fond de mon cœur et de mon corps une pauvre fille ignorante et complètement innocente. Ah ! Aha ! Avoir mon âge, et me poser de telles questions !

« Mamma ! La pauvre, aha ! aha ! pauvre poitrine grasse et pâle qui retombait à droite et à gauche. Mon Dieu ! Que faire pour passer une journée délivrée du spectacle qui est au-dedans de moi, peint à l’intérieur de mes paupières ? Je ne fermerai plus jamais les yeux sans le ressusciter. Je voudrais tant ne plus revoir les pauvres cuisses béantes (quelles jambes longues et élégantes elle avait encore ! Quelle grande et belle femme !), le pied noirci par les cendres de la tenture (le rideau avait dû se décrocher en brûlant, il achevait de fumer par terre en un petit tas), et, plus haut, cette plaie confuse, d’où ne dégouttait plus qu’un peu de sang !

« Ainsi, voilà : ceci existait à dix pas de ma chambre, pendant que, moi, je ne songeais toujours qu’à me pelotonner sous la protection de ce garçon, je n’avais pas une pensée pour… eux, morts, pendant ce temps, aha ! aha ! privés de sacrements. Je fais dire messes sur messes. Je sauverai peut-être leur âme. Qui sauvera la mienne ? Le prêtre m’a absoute et m’absout, une fois, dix fois. Toujours j’y retourne. C’est ma brûlure, le commencement du grand feu.

« Car je dois faire ma confession entière. Quand les autres ont dit à ce Syrien : tu as eu la vieille déjà, ils ne parlaient pas de telle façon que je n’aie pas du tout compris la signification de ce qu’ils disaient. Je l’ai très bien comprise. Et, misérable éhontée que je suis, dès ce moment-là, si je vais au fond de moi-même, je ne peux pas nier que je n’aie deviné absolument, parfaitement, définitivement tout ce qu’ils entendaient par là. Mais (Ô Père miséricordieux, cela était si au fond ! Accorde ta pitié à tes créatures ! Tu les a faites tellement faibles, secours-les dans leur faiblesse !) au même moment, Satan malin effaçait en moi, une à une, les choses que je découvrais, comme on fait passer le souffle du balai au-dessus du joli sable de rivière répandu sur le pavé de la cour, quand on veut y effacer la marque laissée par la patte de la poule ou du chat. Pourtant Dieu est plus rusé que Satan : sous le sable remué, l’empreinte subsiste. Je l’ai retrouvée. J’ai retrouvé chacune des pensées qui m’étaient venues au moment où les autres lui criaient : tu as eu ta part avant nous ! (Ta part ! Mamma, voilà ce que tu étais pour ces bêtes sauvages. Toi une part, moi une autre.) Ces pensées, au fur et à mesure qu’elles se formaient, Satan soufflait, et moi je continuais à rester là inerte, anéantie, nue, heureuse, parce que le dos de ce garçon se pressait un peu contre moi !

« Je dois faire ma confession entière. Je la ferai. Dieu finira par savoir tout. C’est à toi, le Père, que je m’adresse. À Jésus-Christ, je n’ose. Il est trop pur. Il me pardonnerait, mais comment salir son oreille avec ces horribles secrets ? Toi tu sais de quelle boue tu nous as tirés. Écoute bien : j’étais beaucoup plus qu’heureuse, j’étais transportée. Jamais rien ne m’a donné d’extase comparable. Mon cœur battait, mes tempes pareillement, et mon âme (je dirai tout) laissait couler une douce, douce liqueur qui me faisait mourir de pâmoison. Voilà mon fumier. Sommes-nous donc faites d’une matière si basse que les joies les plus vives nous viennent des pensées les plus viles ?

« Ô mon Jésus, si tu m’as entendue, je m’en excuse. Ce que j’ai dit est la vérité. Et ce que je vais ajouter, c’est que si vous n’étendez pas sur moi votre main secourable, tous les deux, toi, le Père, et toi, le Fils, je ne suis pas certaine (je dirai tout) de ne pas retomber un jour dans la même souillure, parce que, parce que… Ha ! Ne me forcez pas à vous le dire !

« Ce n’est pas encore tout. Je croyais cette autre pensée-là bien enfouie. Faut-il qu’elle apparaisse à son tour ? Ô mon Dieu, ce qui va venir est le plus déshonnête de tout. Je tords mes bras, mords mes bras, les pince, griffe, m’inflige toutes sortes de souffrances pour me punir de ne pas pouvoir ne pas me poser cette question. (N’écoute plus, à nouveau, Christ !) Je ne peux pas m’empêcher de me demander si la pauvre mamma n’a pas eu une mort beaucoup moins affreuse que le pauvre pappa, lui, égorgé sur son lit, comme une bête, sans avoir même eu le temps d’articuler un mot de prière. Et si je me pose cette question, ce n’est pas parce que je suppose que la pauvre mamma a peut-être eu le temps de prononcer sa dernière prière, c’est parce que… parce que… Ha ! Ha ! Pitié ! »

Ces examens de conscience aboutissaient le plus souvent à des crises de nerfs épouvantables. Il fallait plusieurs personnes pour maintenir la malheureuse. Dans les commencements, les accès se produisaient plusieurs fois le jour, à tout le moins le soir, quand il lui fallait se résoudre à s’aller coucher. N’eût été le prêtre à qui elle se confessait, on l’aurait crue folle, comme l’étaient devenus plusieurs survivants. Puis les crises s’espacèrent. Dans les intervalles, elle témoignait d’une lucidité morne mais rassurante. Cette prostration se dissipa lentement à son tour. Évanthia dut pourvoir à la gestion de ses domaines. Presque toute sa parenté avait disparu. Elle en avait hérité et se trouvait contrainte d’administrer elle-même des biens devenus considérables.

Il fallut parer au plus pressé. Le hasard avait voulu que, des deux ou trois foyers d’incendie allumés chez le démarque, un seul eût pris, pour expirer lui-même devant un gros mur de refend. Une partie infime de la maison avait brûlé. Auprès de tant d’autre demeures consumées jusqu’au pied, M. Katsantanès, – si le pauvre bougre avait survécu, – aurait vanté sa chance. Évanthia était suffisamment sa fille pour retrouver en elle, au bout de quelque temps, les aptitudes pratiques qui avaient fait la fortune du madré vigneron.

Le pillage de Kasir avait d’ailleurs suscité la plus vive émotion bien au delà du sandjak, jusqu’aux lointaines Mossoul, Alep et Damas. La Sublime Porte était sortie pour quelques minutes de sa torpeur magnanime. Des ordres très sévères étaient arrivés de Constantinople, accompagnés de troupes aussi nombreuses que peu rassurantes. Il avait fallu loger et nourrir ces escogriffes, qui avaient battu la région jusqu’à ces confins où la volonté du sultan s’incline devant une flèche habilement lancée.

Bref, la sécurité aidant, dix mois après la catastrophe, Évanthia montrait, dans Kasir aux trois quarts restaurée, une mélancolique mais imposante silhouette de jeune patricienne diligemment affairée.

XI

C’est vers ce temps-là que l’enfant Mirzo parut en plaine.

Le coup de khandjar par quoi il avait mis fin aux gesticulations de Nidham avait irrité Saad. Ce geste lui paraissait ridiculement disproportionné à la querelle. Il n’y pouvait découvrir de motif. L’explication la plus naturelle ne lui venait pas à l’idée, d’abord parce que l’esprit humain se refuse spontanément à tout ce qui est simple et facile, ensuite parce que Saad était un homme passionné, et que les hommes passionnés sont prisonniers de leurs passions. Ils sortent lentement d’eux-mêmes. Par exemple il leur faut des expériences répétées pour mesurer l’attrait qui peut être en eux. L’excès de personnalité produit ici les mêmes effets qu’ailleurs le désintéressement.

Saad n’avait jamais soupçonné la grandeur, la nature de l’attachement que le petit lui avait voué. Alors que, dans ce meurtre, il croyait surprendre des intentions fourbes et compliquées, dans l’obstination que Mirzo avait toujours montrée à le joindre il ne voulait voir qu’une bizarrerie. Moins vaniteux qu’il ne pensait l’être, il attribuait à l’éclat de sa conduite dans Kasir ce qu’il devait à un empire beaucoup plus humain, beaucoup plus obscur, et (si l’on veut) plus flatteur.

Le physique ingrat et la taciturnité de Mirzo avaient valu à celui-ci un certain renom de profondeur. Au reste nous accordons volontiers à autrui une réflexion, un esprit de conduite qu’il n’a pas plus que nous. Personne ne se doutait (et Saad moins que personne) à quel point l’enfant manquait vraiment de volonté. Saad n’imaginait pas que Mirzo eût agi à la légère. Il lui prêta un système, et, le lui ayant prêté, entreprit de le découvrir. À peine y eut-il rêvé, les effets lui en parurent menaçants, il décida de tout mettre en œuvre pour les prévenir.

Il se crut confirmé dans ses belles déductions quand il apprit que l’assassin avait évité le zôma. En réalité ce détail ne prouvait rien. Mais les chimères se nourrissent d’obscurités ; Saad nourrissait sa chimère. À peine se fut-il à son tour éloigné des tentes, il s’aperçut qu’il n’avait pas idée de la direction suivie par le fugitif. Alors il laissa parler l’instinct, et prit la route du Sud, reprit le chemin de Kasir.

Il n’eut pas marché deux jours qu’il découvrit que Mirzo était devant lui. Ses inquiétudes augmentèrent. Il pressa le pas. Mais il avait beau doubler les étapes, l’autre gardait son avance.

Vint le moment où le plus téméraire des cavaliers ne pouvait continuer son voyage sans quelques précautions. On se rapprochait des sandjaks où la police de la Sublime Porte exerçait une surveillance d’autant plus redoutable qu’elle était sujette à plus de caprice.

Le garçon se souvint alors de certains propos échappés au Saint Homme. Quitte à perdre la trace de l’enfant, il obliqua vers la gauche, vers le levant, et se renfonça dans les montagnes.

Il y trouva un jour ce qu’il y cherchait, et même davantage. Car, atteignant enfin un couvent de l’ordre de la Chaîne d’Or, dont le fou les avait longuement entretenus comme d’un asile inviolable, il y apprit que Mirzo ne faisait que d’en sortir. L’enfant s’y était arrêté, le temps de confier au chef de la confrérie cette unique phrase : « faire savoir au beg des Hekiari que Saad, fils d’Ahmed Beg, est innocent du meurtre de Nidham, lequel a été tué, par traîtrise, et néanmoins dans une intention honorable, par le seul Mirzo Recho, fils de Khalil, et l’homme le plus infortuné du monde. Que le pardon et les prières l’accompagnent. »

S’informant de la route prise par l’enfant, Saad se vit confirmé dans ses vagues et superstitieuses terreurs. Mirzo, seul confident de Saad, se dirigeait manifestement vers le but où volait le cœur de son ami. Quelle pensée le ramenait à Kasir, lui aussi ? Il n’avait communiqué son secret à personne. Il laissait aux saints hommes l’impression d’un possédé, de l’espèce sombre et obstinée. Rechi Chewi le poursuivait, il fuyait devant le sang. Tout au plus il avait accepté une vieille robe bleue et l’avait impatiemment endossée par-dessus son costume de cavalier. À entendre les derviches, il courait à la mort, mais avec cette passion aveugle, tenace, qui permet le plus souvent de ne pas périr avant d’avoir atteint son objectif.

Si rongeantes que fussent les inquiétudes de Saad, le garçon n’avait pas les mêmes raisons que l’égaré d’abdiquer toute prudence. Il voulait vivre. Sa vie ne faisait même que de commencer. Il eût été fâché de la perdre en un si beau moment. Force lui fut donc d’abandonner la piste et d’user de patience.

Mirzo ne filait si bon train que parce qu’en effet une sorte de folie le menait. Au surplus il ne se croyait pas suivi, sans quoi il eût été rejoint – accident nerveux que les coureurs connaissent bien.

Il marchait dans un rêve. S’il retournait à Kasir, ce n’était pas qu’il pensât beaucoup à la jeune chrétienne. Son esprit était peu occupé d’Évanthia, tout le temps de Saad. Ce qu’il se proposait, en revenant vers le bourg nestorien, n’était que la conséquence logique d’un sentiment beaucoup plus vaste, et, pour ainsi dire, l’application fortuite d’une règle générale.

Le meurtre de Nidham mettait le meurtrier hors la loi de la tribu, c’est-à-dire de la société. Car en ces temps-là, autant qu’aux nôtres peut-être, l’homme ne pouvait vivre qu’en un groupe qui l’avouât et l’assurât de sa protection. Mirzo n’avait plus de peuple, plus de loi, plus de monde, hors Saad. D’autant plus le voulait-il pur et inentamé.

Il rêvait d’un Saad invincible, s’en faisait un émir enchanté dont tous les coups portent, sur qui tous les coups s’émoussent. Il lui permettait de plaire, aurait même éprouvé une gloire assez trouble et complaisante à le voir promener sa fascination de succès en succès. Il ne lui tolérait pas le moindre symptôme d’asservissement. Sois irrésistible, si tel est ton destin, je dois y consentir ; du moins reste supérieur à tes victoires, ne sois jamais dupe de ton jeu.

Évanthia menaçait l’intégrité du héros. Ce n’était pas que cette fêlure déplût entièrement à l’enfant ; elle humanisait son efrit. Cette faiblesse sentimentale émouvait dans ce cœur farouche des frissons de pitié qui n’étaient ni sans mépris ni sans volupté. Mais enfin, s’il pardonnait cette légère diminution à l’ami qui en était la victime, il ne la pardonnait pas à l’ennemie qui en était la cause.

Cela vous explique pourquoi Mirzo roulait vers la plaine à une vitesse que le meilleur cheval n’eût pas soutenue huit jours. Saad eut beau hâter les opérations mystérieuses qui s’accomplissaient dans le couvent de la montagne, il n’arriva pas à reprendre lui-même la route avant le soir où l’enfant voyait enfin les murailles de Kasir se créneler au loin sur l’étendard du crépuscule.

Quand le conteur dit que Saad passa la porte de la maison des derviches, il emploie un artifice répréhensible. Il vous met dans la confidence de son récit. En réalité, Saad ne repassa jamais cette porte. Le Saad qui y était entré a disparu pour longtemps de notre histoire comme de la surface de la terre, si agréable aux regards de Dieu. Dans la foule des derviches, des initiés, des vagabonds, des négociants qui, sans relâche, gagnent ce lieu d’asile et de prière, cette citadelle de repos et de sainteté, cet arsenal de secrets et de conseils, un vagabond de plus n’attire l’attention de personne. C’en fut un de cette espèce qui, moins d’une semaine après l’arrivée de Saad, quitta la forteresse monacale et prit, à son tour, la direction de la Basse Anatolie.

L’individu qui gagnait ainsi le pays des infidèles offrait, aux yeux d’Allah et des hommes, l’apparence d’un de ces maraîchers smyrniotes, inlassables créateurs de choux et de concombres, bêcheurs de guéret, planteurs de pêchers, greffeurs de cerisiers, vendangeurs de muscat. Au demeurant, beau garçon jardinier, dans la force de l’âge, offrant à l’embauche son furieux coup de pioche, sa sobriété, son endurance et sa chanson. Le peuple turc fait des ouvriers robustes, au cœur chaud.

Celui-là paraissait fort désireux de trouver de l’ouvrage. Il refusa pourtant des offres bien alléchantes et passa son chemin jusqu’à ce qu’il atteignît une certaine fracture naturelle en forme de terrasse, en haut de la dernière falaise des monts, non loin d’une dernière cuvette du plateau, où miroitaient des plaques de sel.

À ses pieds, un immense escalier ruiné, aux marches soutenues par des étages de collines. Mille coudées plus bas, la plaine la plus riche du monde, noyée sous un tapis de brume violette.

Vers le bas de la montagne, quelques buttes émergeaient du brouillard et des grands éboulis. Chacune de ces taupinières supportait une miniature de bourg fortifié. L’un d’eux…

Ce ne fut pas vers celui-ci que l’ouvrier turc se dirigea. Le lendemain, à l’aube, les cultivateurs chrétiens d’Orthuz aperçurent, non loin de la porte de leur village, un jeune Smyrniote d’aspect vigoureux. Il se tenait modestement assis auprès d’une vasque où il venait de faire ses ablutions. Un filet d’eau courante était élevé jusqu’à cette fontaine par une machine à godets et un système de vaisseaux souterrains, établis jadis par un proconsul de Rome. Le précieux liquide se distribuait ensuite sur les pentes et faisait la richesse des jardins.

Cela était cause que les propriétaires de ces terrains ne suffisaient pas au travail de leurs petits héritages. Le jeune homme se vit engagé sur l’heure.

Les premiers jours, il coucha dans une cabane de pierre sèche, édifiée dans l’enclos même de son maître. Mais comme celui-ci ne tarissait pas de louanges sur le domestique que son saint Patron lui avait procuré, sa femme voulut que le précieux Turc vînt aider, soir et matin, au gros œuvre du ménage. Voilà comment Saad se trouva introduit, pour la seconde fois, dans une trappe d’infidèles.

Il y demeura plusieurs semaines, serviable pour tous, vaillant et de belle humeur. Pourquoi tardait-il à gagner Kasir ? Il avait son plan. Transfuge du peuple loup, il devait, avant toute chose, s’initier aux lois du peuple chien. Alors seulement il pourrait approcher celle qui – non moins que lui (mais encore ignorante du Grand Secret) – s’y trouvait exilée.

Quand il pensait à Mirzo, son imaginative prenait le mors aux dents, il voulait tout laisser là, courir à Kasir. Mais un jeune sage l’a récemment écrit : « Qu’il faut que tu sois sûr de ta souffrance pour te persuader qu’il y a du mérite à souffrir moins ! » Et encore : « Quelle plus grande preuve d’amour donneras-tu à ton amour que de te contraindre à n’y plus penser ? »

Devinant Mirzo plus qu’il ne le connaissait, Saad se disait que si le malheur n’était pas consommé, il ne le serait plus. À brusquer la décision, il aventurait ses dernières espérances. Sa propre vie lui apparaissait à présent sous l’aspect d’un dépôt sacré. Sa mission était de le remettre en lieu sûr. Tant qu’il restait une chance que la fille Vançaï vécût, il restait à Saad une chance. Alors les destins s’accompliraient.

En attendant, il s’instruisait avec zèle des mœurs de la horde. Il y réussit assez pour donner bientôt dans la vue d’une petite servante chrétienne du voisinage. Il s’en réjouit comme de la marque des progrès qu’il faisait. Il lui parut, dans le même temps, que la femme de son maître ne le regardait pas d’un œil trop malveillant. Il fut au contraire fort effrayé de cette découverte. Il conservait une nervosité extrême à l’endroit des dames d’un certain âge.

La petite servante était timide et tendre. Une certaine nuit sans lune trouva Saad glissé sous la fenêtre d’une pauvre chambrette. Dans la chambrette, la servante dormait en rêvant du jardinier musulman. Celui-ci toqua doucement de l’ongle sur le verre. Les toquages de l’ongle finirent par réveiller la petite servante. Elle se dressa sur son grabat, le cœur battant. La nuit était noire comme le cul du diable. La fenêtre, qu’on la regardât de l’intérieur ou du dehors, creusait un rectangle de noirceur dans la noirceur plus tempérée des murs. De son lit, la petite servante ne distinguait rien. Les coups discrets reprirent. Le cœur lui battit plus fort. Saad vit se former dans le lac de la vitre un nuage blanchâtre. Il retoqua. Dans le cœur de la petite servante, la vie manqua s’arrêter. Elle devinait qui se tenait de l’autre côté du verre. La fenêtre s’entr’ouvrit alors en produisant une série de chocs et de grincements qui submergèrent le monde et que les deux jeunes gens entendirent seuls. La petite servante sentit aussitôt deux mains très brûlantes qui se refermaient sur le haut de ses bras et, de là, prenaient leur course – une course légère, enveloppante, infinie – le long des épaules, du cou, des joues, de la nuque.

« Ho ! Ho ! Est-ce vous, Seigneur Ali ? Allez-vous-en… Allez-vous-en… Ho ! »

En même temps, sans qu’elle le voulût, ni même le sût, ses doigts à elle s’étaient refermés sur les manches du joli garçon, s’y agrippaient et les attiraient.

« Ho ! Ho !… N’entrez pas… Je ne veux pas… Je vous le défends… Seigneur Ali… n’entrez pas… »

Ali sauta lestement l’appui-fenêtre et retomba sur le carreau nu où gisait une paillasse fort plate. Il ne fallut pas longtemps pour que la petite servante ne fût plus, sous les doigts savants du seigneur Ali, qu’une pauvre chose éperdue, balbutiante, qui le repoussait des genoux, l’attirait avec les poignets, lui barbouillait la figure de baisers maladroits, défendait avec égarement le dernier vestige de son enfance, appelait avec horreur le destin qui gonflait son jeune corps, et, sur tout cela, étouffait ses soupirs, refrénait ses soubresauts, dans la crainte de réveiller ses patrons qui dormaient dans la chambre au-dessus.

Lorsqu’enfin Ali-Saad eut à sa merci cette petite chrétienne, semblable à tant d’autres petites chrétiennes, – tellement de son peuple qu’on ne pouvait l’être plus, – qu’il la tint contre lui achevée, soumise, rompue, heureuse, sanglotante, à bout de forces et de scrupules, prête à l’abandon mourant de son être entier, néanmoins tendue vers lui comme l’équateur vers le soleil, alors il se releva, la posa doucement sur son grabat, sauta derechef par la fenêtre et s’en fut.

La preuve qu’il voulait faire était faite, la victoire remportée. Qui prend pouvoir sur les femmes d’un peuple, prend pouvoir sur ce peuple. Le garçon se trouva mûr pour se lancer à travers le monde raya. Comment expliquer que le souvenir de madame Katsantanès n’eût pas suffi à lui donner cette confiance ? C’est que, depuis lors, il avait fait peau neuve. Le passé se détruisait lentement en lui et ses fantômes se dissipaient un à un. L’être nouveau avait besoin de confirmations nouvelles.

Toutefois Saad était jeune et de complexion ardente. Il sortit des bras de cette petite fille dans un état que vous admettrez sans peine. Vous admirerez en même temps l’empire de notre héros sur lui-même. Ce n’était pas qu’il eût des scrupules excessifs, ni attachât à la continence une valeur telle que l’accomplissement ou le non-accomplissement de certain acte détruisît l’équilibre de sa vie morale. Non. Louange à Allah ! Saad était (sous ce rapport du moins) raisonnable et sain. Mais il lui disconvenait à présent de se commettre. Un épisode du récit du derviche l’emplissait de dégoût : « Bientôt, sur la fange de leurs abris, ont traîné des enfants au corps demi nu, à la taille plus élancée, doués de petites crinières, mais toujours munis de ces yeux humides, fendus, fourbes, implorants… » Il ne grouillait déjà que trop de sangs-mêlés, par le monde. Le garçon ne supportait pas l’idée de contribuer à ce pullulement. Il avait sa mission. Souvenez-vous que la vie qui habitait ses flancs et ses reins, cette vie exigeante et rebelle, n’était plus son bien. Il avait résolu de la transmettre intacte et entière. Une seule était digne de l’héberger, – son égale, sa sœur de race.

Il gagna la fontaine qui pleurait dans l’ombre indigo de la nuit sans lune, se dévêtit et se plongea dans l’eau glacée des Romains. Il y demeura jusqu’à ce que le froid eût éteint le feu qui l’incommodait.

Il se sécha, se rhabilla et eut toutes les peines du monde à regagner sa paillasse sans éveiller l’attention. Son maître était absent, en voyage pour une affaire. Il sembla au jeune garçon que quelqu’un rôdait par la maison ; il crut même ouïr une voix, un souffle, qui l’appelait par son nom (Ali !… Ali !…), et une main essaya de retenir son bras au passage.

Il savait ce que cela voulait dire. Le lendemain, comme son maître rentrait, il obtint son congé sous un prétexte et quitta le village.

La petite servante se nommait Nannikè.

XII

Loué soit Dieu à qui nous devons l’infinie diversité des créatures et le jeu sans cesse renouvelé de notre promenade parmi les hommes ! Vous êtes-vous déjà demandé ce qu’il resterait de nous si tout le monde se ressemblait ? Par bonheur chacun de nous demeure un mystère clos, un problème insoluble. Ainsi notre attention et notre curiosité reçoivent intarissablement la nourriture qui les tient en haleine. La mort n’est qu’épuisement de l’une, fatigue de l’autre. L’ennui et le dégoût sont ses véritables fourriers. Les natures passionnées ne sont pas les mieux armées contre elle, encloses qu’elles sont dans la gousse de leur passion et condamnées à se dessécher avec elle. Mais durant que la passion est dans sa fleur, quelle générosité, quel éclat, quelle grâce câline, quel élan vers le dehors, quel appel aux insectes butineurs !

Saad, ayant pris le chemin de Kasir, avançait sous son accoutrement de domestique avec la majesté dansante du roi David. Il marchait enfin à l’épanouissement de sa destinée. Quelle différence avec le jour où, travesti d’autre façon, il approchait en enfant perdu, vexé par ses frères et lourd de ses tergiversations ! La certitude avait pris la place de l’irrésolution. Il ne portait plus son déguisement en rongeant son frein. Il avait fait choix d’une condition plus basse encore que celle de porte-balle. Plus de khandjar sous le cafetan, plus de faux orgueil sous la fausse humilité. De frères, il n’en avait plus, il savait qu’il n’en aurait plus jamais. De clan, de privilèges, de loi, de protection non plus. Il avait plongé dans l’humain. Ayant abdiqué tout ce qui le distinguait, il avait ramené en lui-même sa raison d’être et tenait hors d’atteinte l’unique attribut de sa dignité.

Pourvu qu’Évanthia fût saine et sauve ! Mais la joie de vivre était si grande que Saad ne voulait pas en douter. Semblable à tous ceux qui n’ont d’autres dieux que leurs sentiments, il n’était superstitieux que de leurs oracles. Or, à toutes ses questions, ils répondaient par ces mots : « Vis, ô Saad, et vis encore. Ta force est dans ta force, ta confiance dans ta confiance. » Sentence sibylline, qui répliquait à l’interrogation par l’interrogation même et, ainsi, le satisfaisait.

Ne vous étonnez donc pas que le domestique Ali s’attire autant de coups d’œil que naguère un jeune négociant au port souverain. Ne vous émerveillez pas non plus que le jardinier Ali réponde à ces invites par des mines enjouées, bien différentes des regards ténébreux de l’autre.

Au reste, le maraîcher Ali n’en a plus pour longtemps. Bien avant que la butte de Kasir ait occupé, à l’horizon du Sud, la place que celle d’Orthuz quitte à l’horizon du Nord, lui-même se détourne des routes basses, des tunnels de mûriers qui vont entre deux parois de vignes en festons. Il se jette à travers champs, gagne la première côte des monts, y trouve un abri et disparaît.

Il y disparaît si bien que, le lendemain, à la surface de cette terre si agréable aux yeux d’Allah, il ne restait pas plus d’Ali qu’il n’y était resté de Saad précédemment. Les recettes des saints hommes étaient bonnes. Il y eut, sur les routes, ce jour-là, un Mohammed de plus, encore jeune mais parfaitement aveugle, qui tâtait son chemin du bout du bâton et s’en allait, les yeux vides, sa face obtuse tendue vers le ciel, à la mode de tous les pauvres aveugles du monde.

Il ne demandait pas l’aumône, mais il recevait celles que les âmes charitables voulaient bien déposer dans une petite sébile de bois qui pendait à un lacet sur sa poitrine. Et c’est en cet équipage que ce Mohammed se présenta, au commencement de la matinée, devant cette vieille porte de brique rouge, aux merlons évasés, flanquée de sa poterne basse, que l’autre Saad connaissait bien.

Et c’est de la sorte qu’il lui advint là quelque chose à quoi ce Mohammed ne s’attendait pas du tout. Car sa face levée se trouva d’elle-même dirigée vers un objet noirâtre, oblong, de la grosseur d’une pastèque, qui se tenait fiché au bout d’une pique, laquelle pique se tenait fichée sur un des merlons de la porte principale.

Les yeux de ce Mohammed n’étaient pas si vides, ni tellement épaisse la taie de ses prunelles, qu’il n’aperçût cet objet et n’en éprouvât une émotion singulière. Il réprima ce mouvement, peu convenable à un homme atteint de cécité. Tout en piétinant, ânonnant, heurtant les cailloux de son bâton, il dévorait l’objet du regard. La porte était haute, haut le mur par-dessus la porte, haut le merlon sur le mur, haute la pique sur le merlon. Mais quand il fut parvenu assez près pour qu’aucun doute ne pût subsister sur la nature de l’objet, la mâchoire de ce Mohammed lui descendit sur le cou. Cette pastèque était la tête de Mirzo, tournée au plus beau noir, – ébène ou ivoire brûlé. Tout de même que sur une face de Nubien, seuls les deux yeux et la dentition y luisaient et y posaient leurs taches. Le globe de l’un de ces yeux pendait exorbité. Les lèvres étaient béantes, et semblaient la proie d’un accès de fou rire. De son vivant, l’enfant Mirzo se tordait volontiers la bouche avec un air de mépris assez sardonique ; le mort reprenait cette grimace pour son compte, mais comme une caricature dont la tête eût bouffonné, sans pouvoir garder son sérieux, tant elle trouvait réussi le comique transcendant de cette imitation. Et la langue, à la fois noire et turgescente, pointait sur le côté, obscène comme un gros piment. Le fer de la lance, vernissé de sang, ressortait légèrement sous une des pommettes ; c’était lui qui, attirant une joue sur le côté, donnait à la figure son expression d’humour délicat.

La tête était complètement desséchée. Les mouches mêmes avaient cessé de bourdonner à l’entour. Seuls deux charognards se balançaient dans le ciel, au-dessus de l’objet, en émettant leurs piaulements de taupe ou de mulot.

La première pensée qui vint à Saad, en reconnaissant la tête de Mirzo, ne fut pas Mirzo, mais Vançaï. La seconde ne fut pas non plus Mirzo, mais lui-même, Saad. La troisième seulement fut Mirzo.

Mirzo s’était fait prendre. Savoir si ces chiens s’étaient emparés de lui avant que l’enfant eût exécuté ses projets. En second lieu se méfier de la vigilance que cet incident avait sans doute réveillée dans le bourg. Au diable, ce Mirzo ! Bien la peine de m’appeler son frère !

Mohammed s’engouffra sous la porte aussi vite que son rôle le lui permettait. Il se demandait combien de temps on le laisserait aller. Il put se convaincre que l’alarme suscitée par l’enfant s’était apaisée. Les semaines nécessaires pour naturaliser ce débris d’une façon aussi parfaite avaient passé sur le souvenir de l’événement. Mohammed se trouva cheminant dans la foule comme aurait pu le faire n’importe quel aveugle chrétien, bousculé par les uns, entouré de prévenances par les autres.

Inutile de vous dire s’il reconnaissait les lieux. Pourtant il ne les avait aperçus que de nuit, et en quelles circonstances ! Mais il n’y avait pas de pays au monde que son esprit eût plus continûment habité. Il rentrait dans sa patrie d’élection, celle qui contenait l’heure de sa vie précieuse entre toutes.

Il passa devant plusieurs emplacements de maisons qu’il se rappelait avoir vu brûler. La seule impression qu’il en reçut fut de réconfort et de familiarité. Presque toutes se dressaient éblouissantes de chaux neuve ou en voie d’achèvement. Beaucoup de gens, par les rues, portaient des costumes de deuil, blancs. Mais partout de l’affairement, et, sous le ciel magnanime de la contrée, un air d’opulence qui réjouissait. Les bourricots trottaient sous la trique, chargés de légumes, de sacs ou de caissettes de raisins secs. L’ânier trottait derrière la trique, le propriétaire des marchandises derrière l’ânier. Sur les dalles des rues étroites – ruisseaux d’ombre fraîche – les fruits des maraîchers s’amoncelaient, les marchands hélaient la pratique, les ménagères allaient d’éventaire en éventaire, suivies de négrillonnes ou d’esclaves eurasiennes ; les salades, les tomates, les pêches s’entassaient dans les couffins ou s’éloignaient en équilibre, balancées au rythme des couffes légères. Des vendeurs d’orviétan rappelaient aux carrefours, et les passants de s’attrouper, au grand désespoir des âniers, au grand dam de leurs propres pieds.

Mohammed parvint ainsi jusqu’à l’agora qui creusait une carrière de soleil fauve entre les deux beffrois. Des arcades en faisaient le tour, une colonne de poussière s’élevait en son milieu. À l’un des bouts, l’église ; à l’autre, le petit palais civique, noblement délabré. L’aveugle avait évité de prendre la rue de côté, qui l’eût fait passer devant la demeure de M. Katsantanès. Quelque chose d’autre que la simple prudence l’en avait dissuadé. Il allait, marmottant, le bâton en avant, l’autre main écarquillée, avec cet air humble et implacable des infirmes.

Les onguents des derviches lui permettaient de tenir les yeux ouverts en gardant les apparences de la cécité. C’étaient vraiment de bons onguents. Mais il n’est pas donné à tout le monde de jouer l’aveugle et d’en accepter toutes les conséquences. Vous qui m’écoutez, essayez d’en soutenir la gageure un jour entier. Sous leur taie, les regards de Saad restaient désespérément agiles et inquiets. Il apportait une attention épuisante à ne pas se trahir. Bien des fois il se contraignit à se jeter sur un obstacle, à trébucher dans un piège tendu par de malicieux enfants. Il dut souvent fermer tout de bon les yeux pour plier son esprit à ne recevoir que les seuls témoignages de son bâton et de son ouïe.

Il les tenait précisément ouverts lorsqu’il entendit près de lui une voix qui le fit défaillir sur ses jambes. Il ne put se dominer assez pour s’interdire de se retourner et il s’aperçut, avec consternation, qu’il venait de passer à plusieurs reprises auprès d’Évanthia sans la reconnaître.

Elle circulait sous les arcades, entourée de ses femmes, saluée de chacun, rendant à tous un salut à la fois gracieux et impérial, le visage muré sur ses véritables sentiments, allant d’un vendeur à l’autre, surveillant ceux qui écoulaient les produits de ses domaines, achetant elle-même par moments quelque bagatelle, regardant peu et voyant beaucoup, les yeux fiers mais baissés et meurtris, silencieuse, plus cambrée que haute, plus droite que grande, plus noble que fine, toutefois le col long, flexible et puissant, la chevelure couverte d’une coiffe blanche, les pieds chaussés de mules sans broderie, la robe blanche, unie, drapée comme une voile de navire par faible brise.

Deux fois il l’a croisée, à la coudoyer, il l’a dévisagée sans que rien l’avertisse que c’est elle. La chose est-elle possible ! Cet accident le remplit de chagrin. Il perd toute confiance dans la réalité de sa mission.

Ce n’est pas qu’elle ait changé. Il la retrouve à présent, trait pour trait, plus belle. Que reste-t-il alors de ses rêves, de lui ? S’il avait été plus habile, il se fût douté qu’il s’était condamné à cette mésaventure et se fût prémuni. On ne concentre pas toutes les forces de la pensée sur une image sans lui faire courir quelques risques. Ce qu’il poursuivait, en Évanthia, était-il bien sûr que ce fût toujours elle et non plus le secours que cette idée lui apportait ?

Mais quelque chose le tire de peine un peu. S’il a perdu à ce point l’esprit au seul bruit de sa voix, n’est-ce pas qu’il la connaît toujours ? La terre de l’été n’attendait pas plus avidement la première pluie. (Et pourtant, son émoi ne s’expliquerait-il pas aussi bien par le désordre où l’a jeté cette méprise et le danger mortel dont elle le menace ?)

Quoi qu’il en soit, cette défaillance bénie le rassure, le confirme, l’aide à surmonter son abattement. Il ne se dit pas que peut-être il aimera désormais Évanthia parce qu’il a décidé de l’aimer. Ses forces d’illusion sont encore assez fraîches pour qu’il soit ramené vers elle par un élan de nouveau irrésistible. Qu’importe au naufragé, perdu seul en mer, la nef qui le recueille ? Galère ou caravelle, ces quelques planches deviennent aussitôt son continent, sa vie, son tout. D’ailleurs il était préférable que Saad ne se dît aucune de ces choses-là. Si même le souvenir d’Évanthia avait subi dans sa mémoire un commencement de digestion spirituelle, le jeune homme ne continuait pas moins à se chercher à travers elle. Sans elle, il ne pouvait plus se trouver. C’était bien toujours elle qui était son objectif, par elle qu’il devait faire son salut.

Il a vécu à Orthuz assez longtemps pour avoir attrapé quelques mots de la langue de ces gens-là. Nulle crainte que la jeune fille reconnaisse le jargon chuintant si mal imité par lui… la dernière fois. Il peut s’approcher d’elle. Sa cécité lui inspire même une audace inouïe. Le voilà parti droit sur elle, tâtonnant doucement, mais de façon à ne pas la heurter du bâton, demandant son chemin d’une voix douce aux âmes miséricordieuses qui l’entourent.

« Maîtresse, prenez garde à cet aveugle qui vient sur vous !

— N’est-ce pas un chien d’infidèle ?

— Ha ! Non moins que l’autre étranger, le mois dernier…

— Non, non ! Ce n’est ni le même costume ni le même dialecte…

— Et celui-ci est un pauvre affligé…

— Si jeune ! Si jeune !

— N’importe, ils se valent tous. Souvenez-vous ! Oh, souvenez-vous ! »

Les femmes jacassent autour de la padrona silencieuse. Lorsque le musulman arrive à sa portée, elle se borne à étendre lentement le bras vers lui, avec le geste même de Déméter, tant pour l’avertir de sa présence que se garder de l’attouchement. Saad agit comme si un indice subtil lui faisait pressentir l’obstacle, il s’arrête à un demi-pouce de la main divine. Sur sa figure, d’où les recettes des saints hommes n’ont pu extirper toute jeunesse, toute grâce, mais où il sait répandre l’espèce d’extase stupide des aveugles, court un frisson. Il répète sa plainte chantante :

« Créature de Dieu, indiquez-moi mon chemin…

— De quel Dieu invoques-tu les créatures ? »

À la violence refoulée, au timbre profond, à la vibration de la voix, Saad reconnaît le son de l’âme qu’il cherchait. Son cœur s’emporte. Il rend grâces au Dieu qu’il partage secrètement avec l’Aimée.

« Le vôtre et le mien, ô padrona, s’il vous inspire de la pitié pour l’affligé.

— Le mien ne sera jamais celui des misérables qui ont apporté ici la mort et le déshonneur.

— Je ne sais ce que vous voulez dire, padrona… Mon Dieu est celui qui frappe les innocents pour la rédemption des coupables, et que les innocents remercient de les avoir choisis pour instruments de sa justice.

— Tu es un fameux théologien, à ce que je vois. Que demandes-tu ?

— Maîtresse ! Maîtresse ! Écartez-vous de ces mendiants infidèles ! Comment laisse-t-on cette vermine pénétrer dans la ville ? Cela ne se passait pas ainsi du temps où le pauvre seigneur Katsantanès était notre démarque, ha ! ha !

— Padrona, je ne vois pas vos traits, votre voix est jeune, vous me marquez de la commisération. Je ne demande qu’une chose, mais seule une oreille bienveillante peut l’entendre, un cœur généreux l’admettre.

— Maîtresse ! Maîtresse ! Ne laissez pas ces vagabonds vous approcher ! Celui-ci finira par vous insulter. Rappelez-vous celui de l’autre mois et ce colporteur aussi, ha ! ha ! ha ! à qui votre pauvre papa eut la faiblesse d’ouvrir sa maison, Dieu l’ait en sa miséricorde !

— Elle est donc bien rare, la chose que tu as dans l’esprit, qu’il faille tant de qualités pour lui faire accueil ? On dit que les aveugles ont les sens plus fins que les autres hommes. Tu dois apercevoir des vérités cachées à nos prêtres.

— Padrona, vous raillez, mais la moquerie sied à la jeunesse, les guirlandes à un joli cou. Je vous demande seulement mon chemin.

— Le chemin pour aller où, astucieux aveugle ? Puisqu’on t’a laissé entrer dans la ville, sans doute sais-tu maintenant ce que tu voulais apprendre et désires-tu en sortir ?

— Créature de Dieu, pourquoi désirerais-je sortir d’une ville dont la bonté des habitants ne m’a pas interdit la porte ? Mais un chemin pour le corps est-il tout ce que l’homme peut souhaiter en ce monde ?

— Ha ? Mon pauvre ami, tu aspires donc à quelque chose de plus qu’à un fenil pour y coucher, une écuelle pour y manger ? Quelles prétentions, chez un infidèle !

— Créature de Dieu, je cherche ce que chaque créature a le droit de chercher : un chemin pour son âme.

— Eh bien, crois-moi, celui où tes parents t’ont mis est le bon, puisqu’il te mène là où tous tes semblables se retrouveront pour l’éternité. »

Sur ces mots, elle s’éloigne, irritée. Il semble à Saad qu’il entend le bruissement même de cette colère, mêlé avec le vent que produit, sur les dalles, la grande robe de laine blanche. Ses femmes entourent la jeune patricienne d’un essaim de conseils et de bavardages.

XIII

Vous croirez peut-être que Mohammed-Saad reste déconfit ? Assurément ce dialogue lui a inspiré, à deux ou trois reprises, l’espérance de toucher Évanthia. Il s’aperçoit qu’il a été sa dupe et qu’elle sera difficile à fléchir. Mais l’essentiel est qu’elle vive et elle vit. Il souhaitait lui parler, il lui a parlé. N’a-t-il pas toute son existence devant lui pour réaliser ses projets ? Et quel est le jeune homme à qui son avenir ne donne pas le sentiment de l’infini ?

Non, Mohammed n’a plus rien du sombre Saad, de l’adolescent pressé, du cavalier ombrageux. Qui le retrouverait dans ce mendiant plein de bonne humeur et de philosophie ?

Il va s’accroupir, quelques pas plus loin, dans un angle des arcades. Là, tandis qu’il compte les monnaies qu’il a reçues et les fait tinter sur le pavé, sa songerie ramène devant lui les images dont le vieux derviche fou a peuplé son esprit. Il s’amuse à renouer les cordelettes. Il est devenu l’homme-lion, cela va sans dire :

« … Un jour, je revenais de la chasse, escorté de ma puante escorte. Autour de moi, petits hommes-loups, petits hommes-chiens se battaient tout en courant. Il me fallait sans cesse ramener la paix entre eux. Quand les cris n’y suffisaient pas, je me servais d’une lanière en cuir d’antilope, dont la morsure les faisait hurler. Alors je riais, et comme je me sentais humilié jusqu’au sang par la compagnie que ces esclaves m’imposaient, je riais de ma revanche. Mais, ce jour-là, je ne ris pas jusqu’au bout. Ma caverne était vide.

« D’habitude, ma femme m’attendait sous la roche ou dans ses environs.

« À cette époque, nous n’avions plus d’enfant avec nous. Ceux que nous avions élevés étaient partis au loin.

« J’appelai une fois et plusieurs fois, j’élevai la voix. Tout ce maudit monde de nains, tapi derrière les pierres d’où leurs yeux suivaient mes moindres gestes (jamais ils n’osaient m’accompagner jusqu’à mon aire), toutes ces créatures abominables reprirent mon appel. Je dus leur imposer silence.

« Lorsque je pus enfin prêter l’oreille, aucune réponse ne vint. Alors je ne sais quelle réminiscence vague, quelle vague appréhension me visitèrent. Je saisis mon épieu et descendis vivement la montagne. Je me dirigeai droit vers les grottes basses où se terraient nos alliés.

« Ma chasse ne dura pas longtemps. Fière, intacte, mélancolique, celle que je cherchais se trouvait au fond d’une de ces tanières. Comment s’y était-elle décidée, elle qui ne pouvait souffrir l’approche de cette race ? Ils avaient dû lui faire boire un philtre, car elle dirigea les yeux vers moi, comme je me baissais pour entrer et que je l’appelais, le cœur levé de honte et de dégoût, et elle ne me reconnut pas. Elle demeura tranquillement assise, tisonnant leur sale feu, écumant le pot de ces gens-là.

« Alors, ô mes enfants, moi, fils du Soleil, j’ai dû plier mon orgueil à partager le sort et la condition de ces misérables durant de longues semaines.

« C’était le but poursuivi par leurs magiciens. Ils n’avaient d’autre ambition dans le cœur que de se croire nos semblables et de nous amener à vivre en égaux avec eux. Ils ne nous ont pas maltraités. Loin de là. Ils faisaient pis que cela, ils se familiarisaient…

« À force de surveiller ma compagne et sa nourriture, j’ai eu le bonheur de voir se dissiper peu à peu les effets de l’enchantement. Je lui ai vu reprendre conscience d’elle, de moi, des lieux où elle croupissait, jusqu’au jour où tendant enfin les bras vers moi… »

Une tape sur l’épaule interrompt le songeur au plus bel endroit. Saad abandonne précipitamment sa peau et regagne celle de Mohammed, mais, en bon aveugle qui sait sa leçon, il a soin de demeurer en arrêt, la face basse, les oreilles tendues.

« C’est toi qui te permets d’apostropher nos jeunes patriciennes sur la place ?

— La charité, mon bon seigneur, Dieu vous la rendra.

— Laisse là ton Dieu. C’est toi qui nasilles des impertinences à l’adresse de nos jeunes filles et fais l’entendu en théologie ?

— Mon seigneur, je ne sais ce que vous voulez dire. Je me borne à demander mon chemin aux créatures de Dieu.

— C’est mon homme. Lève-toi et viens. »

En se tortillant un peu le visage, Saad est arrivé à distinguer la robe noire et crasseuse, la barbe, le bonnet d’un prêtre nestorien. Quelque déterminé qu’il soit à endurer tout, il doit réprimer un frisson de honte et de dégoût, – juste comme il avait été dit.

Derrière le prêtre, se tiennent d’autres personnages. Il en émane un petit concert de ricanements et une atmosphère haineuse qui glace le courage du jeune garçon. Celui-ci se lève néanmoins et se laisse emmener. Ils marchent quelque temps. Les chrétiens échangent à mi-voix des propos rapides qu’il ne comprend pas. Pour éviter toute distraction, il tient les yeux fermés ou bien fixés sur la nue. Il ne voit pas où on le conduit. Il est tiré de cet état voisin du somnambulisme par un arrêt devant une porte en plein cintre, fermée par de puissants vantaux de bois, peints en rouge. Il ne faut qu’une seconde au cavalier pour la reconnaître. Et quand elle se referme derrière ses épaules, en roulant et en tonnant, quand il entend grincer les loquets, s’abattre les valets de fer massif, se dérouler la chaîne avec son bruit de cascade et de soie, alors s’élève dans sa poitrine un rugissement de joie muette, mêlé à cette contraction de la gorge qui annonce les périls mortels.

Entre ses cils qu’il croise maintenant avec précaution, il aperçoit un groupe de robes féminines qui attend son arrivée. Au milieu d’elles, Évanthia. Le prêtre met un doigt sur ses lèvres. Soin superflu, sinon pour Saad. Les robes féminines s’ébranlent autour des robes ecclésiastiques, sans plus de bruit qu’un vol d’ombres. Il s’agit évidemment de savoir si, à un indice, si faible soit-il, l’étranger se trahira. Dix pupilles d’hommes, peut-être dix de femmes, sont fixées sur lui, celles d’Évanthia en sus. Il se trouve lardé par toutes ces fines aiguilles. Mais les yeux d’Évanthia, si durs et froncés qu’ils soient aujourd’hui, posent sur ces plaies une douceur de saphir. Saad se laisserait volontiers prendre et tuer sous ces yeux-là.

Donnera-t-il ce plaisir à tous ces chiens ? Et elle, la créature retenue à leur horrible foyer par l’enchantement, a-t-il le droit de l’abandonner ? La virilité qui comble si puissamment l’espace entre ses flancs et ses reins le lui défend à sa manière. Elle veut être transmise, et transmise à la seule digne. Alors il sera permis à Saad de souhaiter le sommeil interminable, sur l’océan élastique et tendre qu’il aura conquis.

Juste à ce moment le hasard, qui tous nous gouverne, faisait traverser à Saad et à ses guides le carrefour intérieur où débouche le couloir menant à la chambre de feu madame Hélènè. Un raccordement si exact du passé au présent s’opère dans l’esprit du garçon, une si brusque concordance des actes les plus opposés, une telle illumination de certains événements que, cette fois, il manque se dénoncer. Son bâton lui échappe, dans un mouvement nerveux. Le court désordre qui en résulte lui donne le temps de dissimuler. Il tremble, s’appuie, marmotte, remercie et peut enfin se remettre en marche.

Il avait complètement enfoui dans sa mémoire la dame et tout ce qui la concernait. La partie de la nuit qui appartient en propre à ce fantôme jaillit du passé, dans ses moindres détails. Il comprend tout, et pourquoi elle l’a attiré, et pourquoi il lui a cédé, et pourquoi elle en est morte, et pourquoi cela devait être. Mère d’Évanthia, elle était le chemin par où Évanthia était venue à la vie. Pourquoi s’étonner si, pour le conduire jusqu’à celle qu’il poursuit, une fatalité narquoise a fait parcourir le même chemin à Saad, et si la femme, qui a jadis conçu et porté l’être auquel il s’est destiné, a conçu, pour l’époux qui doit accomplir ce destin, l’élan même auquel sa fille est promise ?

Quant à nous, parvenus à ce point de notre récit, une fois et plusieurs fois prions Dieu que sa miséricorde soit sur nous qui parlons et sur vous qui nous prêtez votre attention. Ardue est la tâche d’un conteur qui désire éviter les ambiguïtés et les fausses interprétations.

Saad n’a pas l’esprit plus malade qu’aucun d’entre nous. Seulement il jouit d’une innocence et d’une simplicité que nous avons perdues. Il est voisin de la nature. Les allégories des saints hommes l’ont encore rapproché de la matrice originelle. S’il n’a pas nos scrupules, nos délicatesses, il n’a peut-être pas nos feintes, nos hypocrisies. Il ressent fortement et il pense droitement. Il revoit madame Hélènè à travers Évanthia. Les souvenirs puissants que la dame lui a laissés viennent nourrir et accroître la dévotion que sa fille lui inspire, aussi naïvement que ces deux êtres se sont nourris et accrus l’un de l’autre. Il ne s’explique peut-être pas des sentiments compliqués en termes aussi clairs, mais on le scandaliserait de ne pas prendre les raisons dont il se paye avec la même pureté qu’il fait lui-même.

Cependant le voici dans le patio, assis sur le banc, explorant de sa main la table de pierre où il a déballé sa marchandise. Il a déçu l’espoir de toutes ces robes. Il devine leur déception aux chuchotements qui l’entourent.

« Ainsi, tu es bien celui qui cherche le chemin de son âme ?

— Oui, seigneur, si tel est votre bon plaisir.

— Sais-tu à quoi tes paroles t’engagent ?

— Ayez la bonté de m’en informer.

— Sais-tu qu’elles t’obligent à renier les superstitions où tu as vécu jusqu’ici et à recevoir l’enseignement de la vraie foi ? »

Ils tendent le cou pour ne rien perdre de sa réponse. Si pareille proposition avait été faite à certain cavalier Hekiari, six mois plus tôt, ç’aurait été un beau tapage. Au lieu de cela, un sourire faible, à peine réticent, éclaire les traits de l’aveugle, le garçon ouvre les paumes de ses mains en signe de confiance, et les dix robes trahissent à la fois, par un frisselis, la surprise où les jettent les mots qu’il dit :

« Je cherche ma route dans les ténèbres de la matière et de l’âme. Si vous êtes une créature de Dieu, faites-moi toucher la vérité, je suis prêt.

— Vous vous étiez trompée, padrona ! » s’écrie une voix de femme.

« Ce n’est pas l’homme que nous craignions », ajoute une voix d’homme.

Une seconde voix virile, plus forte et autorisée, celle-là même qui a interpellé Mohammed sous les arcades, conclut :

« Ce n’en est pas moins une âme errante. Nous n’avons pas le droit de ne la point retenir au passage. »

XIV

C’est ainsi qu’introduit dans la maison d’Évanthia Katsantanès, Saad parvient à s’y maintenir. Le bruit se répand en ville qu’un infidèle est entré dans Kasir et réclame les lumières de la religion. Les visites se multiplient, chacun veut avoir vu l’oiseau rare. Quelle revanche pour une ville si éprouvée, particulièrement pour cette demeure maltraitée ! La main de Dieu se lit dans cette affaire. Nul doute que la jeune patricienne ne doive cette faveur insigne à ses vertus, son courage et ses infortunes.

Les prêtres sont les plus empressés. Le patio ne désemplit de leurs barbes ni de leurs éclats de voix. La catéchisation suit un cours rapide. Le renégat montre un zèle exemplaire. Aux attaques les plus acerbes contre les croyances qu’il a servies jusqu’alors, il oppose tout au plus quelques objections d’une fraîcheur séraphique.

Lequel d’entre vous qui m’écoutez reconnaît Saad et s’explique sa conduite ? Joue-t-il une comédie ? N’a-t-il d’autre but que de prolonger son séjour dans cette maison ? Serait-il véritablement touché de la grâce ?

Vous ne le croyez pas, et cela serait peu croyable. Mais considérez les effets qu’ont déjà produits dans cet esprit des visions comme celles du vieil insensé. Nous ne demandons jamais à notre intelligence que des arguments pour servir nos passions. Mille liens empêchaient Saad de se livrer au premier grand entraînement de sa vie. Cette histoire grossière était arrivée à point pour les trancher. Elle le tirait de pair, lui donnait le moyen de tirer de pair la femme qu’il croyait aimer, les arrachait l’un et l’autre aux mœurs, aux servitudes, aux prohibitions de deux croyances et de deux races inconciliables, les réunissait, cette femme et lui, tous deux, sur un plan inaccessible au reste de l’humanité. Et là, sous des vêtements symboliques et des images séduisantes, elle faisait régner la seule loi du bon plaisir et de la jeunesse. Qui eût résisté à pareille rencontre ? Il en est ainsi de nous tous, pour peu que le hasard nous offre une ouverture et que nous ayons l’âme assez chaude pour ne pas nous refuser.

Parvenu à des hauteurs si vertigineuses, quelles différences Saad pouvait-il encore faire entre les misérables habitudes des hommes ? Peuple-chien, peuple-loup, l’un valait l’autre. Tant qu’Évanthia restait prisonnière de l’un d’eux, il importait peu que le garçon troquât rites pour rites. L’épouse et l’époux s’affranchiraient plus tard en commun de ces enfantillages et gagneraient alors les Hauts Lieux où les attendait le couronnement de leur vie terrestre.

Tout le monde était dupe et s’émerveillait de bonne foi. Une seule personne résistait à la contagion, Évanthia.

Elle avait d’abord obtenu du Conseil de doubler la garde des portes. Les bourgeois-miliciens firent des battues en campagne, occasions d’inépuisable ébaudissement pour la marmaille. On convint d’un système de correspondance avec les bourgs les plus proches, par gonfanons le jour, lanternes la nuit. Ces braves vignerons retrouvaient d’instinct les usages de mer. Le souvenir cuisant de la catastrophe leur faisait éprouver, chaque fois que le soir tombait, l’isolement de leur petite barque sur l’océan nocturne. L’incident du catéchumène, surgi on ne savait d’où, avait ranimé l’alarme. Son installation dans la maison Katsantanès rappelait l’hospitalité si récente offerte par le crédule magistrat à un autre vagabond, un autre infidèle, dont le rôle, dans toute cette aventure, ne faisait plus de doute pour personne.

Aussi les uns blâmaient-ils mademoiselle Katsantanès de son imprudence, d’autres la taxaient d’insensibilité, certains admiraient son courage, certains, au contraire, éblouissaient les habitués de la Maison de Café par leurs brillantes déductions.

« Combinaison ! Combinaison ! Quelle subtilité manifeste la vertueuse demoiselle ! Prosélyte sincère ? Sa maison s’en trouve bénie. Espion déguisé ? Elle le tient, elle le démasque. L’habile, l’habile personne ! »

Évanthia n’avait pas seulement exigé du Conseil des Anciens toutes ces mesures de sécurité, elle avait fait venir un molosse d’une de ses fermes. Le chien et l’aveugle se faisaient vis-à-vis dans la courette. Le jour, le musulman restait libre de ses mouvements et la bête enchaînée. La nuit, le chien lâché tenait Saad étroitement resserré dans sa cahute. On changeait le molosse aussi fréquemment qu’il fallait pour empêcher le gardien de s’habituer au prisonnier, et on choisissait des bêtes d’humeur aussi féroce que possible. Grâce à Dieu, l’Empire turc ne manque pas de chiens hargneux.

Mais, pour mademoiselle Katsantanès, ces soins n’étaient qu’une concession à la prudence humaine. En fait, elle s’était donné pour tâche de tirer au clair la véritable personnalité du Mohammed. Il n’est pas exagéré de dire que le cavalier se trouvait pris, à l’intérieur de ces murs, comme une abeille dans une toile dont l’araignée eût attendu son heure, avec la patience de la femme et de l’araignée.

Son instinct persuadait Évanthia que l’aveugle n’était pas ce qu’il paraissait être. À tout moment, un geste, une inflexion de voix créaient une ombre de parenté, furtive, passagère, avec un personnage inoubliable.

Inoubliable pour deux raisons ! Car si mademoiselle Katsantanès eût entrepris de traverser l’Asie à pied afin de rattraper le bourreau de sa famille, Évanthia eût fait le même voyage. Vous m’entendez assez. Évanthia eût apporté à cette poursuite la même ténacité que mademoiselle Katsantanès. Seulement leurs raisons n’eussent pas été les mêmes. Et, encore une fois, ne faites pas dire au conteur plus qu’il ne veut en dire ; mademoiselle Katsantanès ne savait pas qu’Évanthia s’intéressât à l’odieux Syrien autant qu’elle, encore que pour des raisons différentes ; mais, sans le savoir, elle n’arrivait pas néanmoins à l’ignorer aussi complètement qu’elle l’eût souhaité. Retorses et déconcertantes sont les filles d’Adam. Il n’est même pas sûr que mademoiselle Katsantanès n’utilisât pas l’instinct d’Évanthia pour s’aider dans cette chasse à l’homme, quitte à traiter celui-ci avec une cruauté impitoyable, quand elle aurait mis la main dessus.

… Il y avait une fois un gendarme qui avait recueilli le chien d’un bandit fugitif, et s’étant fait, à force de soins et de patience, un guide et un ami de cet animal à demi sauvage (c’est le chien), il s’engagea enfin avec lui sur la piste du criminel. Je vous raconterai la suite une autre fois.

Il en résulte que la situation de Saad, dans la cour de la maison Katsantanès, était un peu plus compliquée que nous ne l’avons dit plus haut. Pour changer d’image et de bête, quitter les chiens et revenir aux épeires, sachez donc que le cavalier se trouvait là comme une abeille engluée que guetteraient non point une araignée, mais deux.

Admirez alors avec nous son égalité d’humeur, sa gaîté. D’ailleurs il ne se comportait pas ainsi pour jouer son personnage et détourner les soupçons. Il était véritablement heureux. L’impatience était sortie de lui. Il était là, il voyait Évanthia, et il la voyait à toute heure du jour. Cette vue suffisait à l’entretenir dans une félicité voisine de l’extase.

Que lui faisaient alors les discours des prêtres-chiens, les aboiements discordants de la horde ? Il gobait tout ce qu’on désirait qu’il gobât, nourritures matérielles, nourritures spirituelles, il subissait avec joie sa réclusion dans la cabane de bois qu’on avait construite pour lui, – moitié cellule de moine, moitié cachot de prisonnier.

Il ne se passait pas d’heure qu’Évanthia n’entrât dans la cour, sous un prétexte ou un autre. Elle ne visitait presque plus ses jardins. Elle se confinait dans sa maison, toute à l’œuvre de piété qu’elle poursuivait ouvertement, en réalité toute à ses machinations de justice.

Souvent elle circulait en feignant de ne pas songer à l’aveugle. Celui-ci égrenait dans son coin le chapelet qu’on lui avait remis et ânonnait les premières prières avec un zèle édifiant. Mais elle ne le perdait pas de l’œil. Il le savait. Elle essayait de le surprendre. Elle ne dormait plus. Quelquefois des scrupules la hantaient.

« Et s’il était le même, et qu’il revînt ici poussé par le remords, touché par la grâce ? Ces choses se sont vues. Que ferais-je ? À quel signe se reconnaît la sincérité ? Où mon devoir ? Qui me le montrerait ? Nos prêtres sont bêtes. Comment démêler la volonté de Dieu ?

« Vienne à se produire qu’il soit bien cet homme-là, que je le démasque, qu’il s’ensuive… ce qui s’ensuivrait alors, ne risquerais-je pas de contrecarrer la volonté manifeste de Dieu ?

« Il peut être devenu aveugle pour de bon. Un accident, que sais-je ? La punition céleste ? Si je m’en tiens à cet indice seul, ne risqué-je pas de passer à côté de la vérité ?

« Il peut être le colporteur et feindre la cécité par pénitence.

« Il peut être le colporteur, avoir perdu réellement la vue et en profiter pour tenter ici un nouveau coup.

« Pourtant nos hommes d’armes inondent le sandjak… tout est calme…, nos reconnaissances…, les soldats du sultan sur la montagne…, le pacha toujours par monts et par vaux…, la tribu pillarde dissipée dans les déserts du Nord, à des centaines de lieues d’ici… Que pourrait-il espérer ? Que viendrait-il chercher ? »

Quand elle en arrivait là de ses déductions et de ses tourments, le démon de l’insomnie faisait surgir au pied de son lit une figure menaçante, toujours la même, celle de ce brigand – presqu’un enfant – si étrangement costumé – une robe bleue sur ses armes – qui s’était fait prendre – comme un enfant – il y avait quelques semaines, non loin des murs, et qu’on avait supplicié, après l’avoir cuisiné au préalable, selon les meilleures méthodes du temps et du pays.

Il avait un peu parlé, dans les tortures. Ce qu’il avait dit était vague, mais n’en avait pas moins ému les magistrats au point qu’ils avaient fait prier la très honorable, excellente et illustre fille de monsieur et madame Katsantanès de bien vouloir se rendre au lieu où l’on appliquait la question au prisonnier. Elle n’avait eu aucune peine à reconnaître, dans l’objet plus qu’à demi effacé et rongé par les tortures, l’enfant laid de la fameuse nuit. L’enfant ne parlait que des langues peu usitées en plaine. Mademoiselle Katsantanès, si instruite qu’elle fût, ne jargonnait, en fait de dialectes barbares, qu’un peu de turc et d’arabe.

Mais l’enfant avait paru revenir à la vie en apercevant la jeune fille. On avait relâché ses appareils et appliqué quelques baumes sur ses plaies. Il avait alors parlé d’abondance, trahissant un besoin désespéré de se faire comprendre. Jointe à la curiosité, à la crainte et à l’intérêt, la commisération avait fini par donner un peu d’esprit aux juges.

On avait fini par deviner que la présence du cavalier ne semblait pas annoncer un retour des maraudeurs ; il était revenu seul et de son plein gré ; cette tentative avait un rapport direct soit avec mademoiselle Katsantanès personnellement, soit avec les événements qui s’étaient passés dans sa maison. On ne put toutefois tirer au clair s’il souhaitait mettre Évanthia (Leïli ! Leïli ! gémissait-il) en garde contre un nouveau danger, achever sur elle des desseins funestes, ou au contraire lui transmettre un avis.

Quand tout le monde se fut bien convaincu qu’on ne tirerait rien d’autre de ce rauque baragouin, on avait remercié mademoiselle Katsantanès et dépêché le moribond.

Mais Évanthia avait gardé pour elle diverses circonstances, dans sa déposition. Pourquoi ? Qui pourrait le dire ? Nommément les rapports très étroits qui semblaient unir l’enfant et le faux colporteur, et l’espèce de sujétion où le second semblait tenir le premier. Reparaissait-il en émissaire du Syrien ? En ce cas, son rôle était-il de parfaire l’œuvre de son maître, ou de la réparer ?

D’ailleurs, cette œuvre elle-même, qui aurait pu la définir ? Nul doute que le colporteur ne se fût introduit dans la place en espion, n’y eût introduit ses frères à leur tour, ne se fût rendu coupable d’atrocités personnelles, n’eût contribué au meurtre (pis que le meurtre) du démarque et de sa femme. En cet endroit commençaient les obscurités.

Sa conduite dans la chambre d’Évanthia, comment l’interpréter ?

Il avait défendu Évanthia, l’avait même sauvée, et au péril de sa vie. Dans quel but ?

Il l’avait empêchée de se tuer elle-même. Dans quelle intention ?

Pendant ses courtes absences, l’enfant n’avait pas bougé de la pièce, à la fois sentinelle et défenseur. Et lui non plus n’avait pas abusé de cette étrange situation. Dans quelle pensée ?

Il se contentait de la dévisager fixement, avec ses yeux ronds et glauques. Et lorsque le colporteur était rentré, seul, tout joyeux en apparence, l’enfant s’était éclipsé. Quel lien entre tous ces actes ?

Et comment le Syrien s’était-il alors conduit ? Si Évanthia n’oubliait pas certaines lueurs troubles qui avaient voilé ses yeux, elle n’oubliait pas non plus dans quelle tenue immodeste elle se montrait à lui. Et Dieu seul sait toutes les licences qu’avait vues, dans Kasir, cette nuit d’assaut et de pillage. Pourtant elle n’avait souffert aucune injure.

Et quand elle avait voulu s’échapper de cette chambre, il ne s’y était pas opposé.

Et quand elle s’était heurtée au mur de flammes, au cadavre de sa mère, à une nouvelle troupe de bandits furieux, ivres, prêts à tout, de nouveau le colporteur l’avait protégée, et l’enfant était apparu pour prêter main forte à l’étrange garçon.

Elle n’avait pas empêché qu’on exécutât l’enfant, parce que trop de sang criait vengeance et que, décemment, la fille de monsieur et de madame Katsantanès ne pouvait pas…

Mais lorsque le démon de l’insomnie entourait son lit de toutes ces figures grimaçantes ou lamentables, alors, ô Dieu juste, Père de Miséricorde, il ne restait plus qu’à renoncer à tout essai d’explication. Elle adorait la main qui frappe ou épargne pour des motifs échappant à la raison des hommes.

Ce Mohammed rencontré peu de semaines après ces derniers événements, et la façon naïve, effrontée, dont il l’avait abordée sous les arcades, avaient achevé de la jeter dans des incertitudes sans fin.

Alors elle se levait, priait, s’habillait et descendait dans la cour où, l’entendant venir, le molosse aboyait affreusement. Dans ces moments-là, elle maudissait ses propres soins qui l’empêchaient de surprendre le soi-disant aveugle et peut-être de percer le mystère. Mais, s’il ne dormait pas, elle le trouvait toujours dans sa logette, accroupi ou agenouillé, psalmodiant et souriant aux anges.

Une nuit, elle n’y tint plus. Ayant calmé le chien, elle alla s’asseoir près du néophyte, et lui posa doucement la main sur le bras. L’instinct est le même chez l’honnête femme et chez les autres. Elles savent pareillement quels gestes émeuvent quels hommes. Au fond, elle était terriblement sûre de soi.

Il tressaillit. De sa voix pure et grave, où il y avait de la sœur, de la mère, de la maîtresse, voix de sainte et de prostituée, elle lui demanda, de tout près, tout près :

« Mohammed, dis-le-moi, à présent : quel homme es-tu ? Qu’est-ce que tu es venu chercher dans Kasir ? »

Elle éprouvait cette horrible affection, lasse et pitoyable, du juge pour l’accusé auquel il essaye d’arracher l’aveu décisif. Il faillit répondre : « Vous », et il eût été perdu. Ils ne l’ignoraient l’un ni l’autre. Elle attendait ce mot avec une avidité qui laissait loin derrière elle tout ce qu’elle avait connu dans son existence. Il fut si décontenancé, que sa nature le sauva. Il baissa la tête et fondit en sanglots. Le ruisseau de ses larmes vint mouiller la main qui posait sur son avant-bras. Alors, ne sachant elle-même ce qu’elle faisait, plus convaincue que jamais qu’il était bien l’homme qu’elle soupçonnait, le meurtrier de son père, le… (quoi ?) de sa mère, elle baissa la tête à son tour et lui embrassa les cheveux.

Puis, soulagée d’un fardeau immense, elle put se relever, elle redressa dans la nuit son port de déesse et rentra dans sa chambre où elle pria longuement, apportant à sa prière une effusion plus suave que jamais.

Saad avait fini par reconstituer, de propos en propos, l’équipée du pauvre Mirzo dans ses détails essentiels. Il pensait souvent à l’enfant.

« Est-il venu pour me vendre ? La tuer ? L’un à défaut de l’autre ? Quoi ? Haine ? Amitié ? »

Jamais il ne s’était si bien aperçu comme il y a peu d’espace entre ces deux sentiments.

XV

Qui veut soutenir un rôle à la perfection doit éviter les trop grands états de sensibilité. La scène que nous venons de raconter n’avait pas été la seule de son espèce. Lentement, autour de l’abeille engluée, les deux araignées resserraient leurs approches. Tantôt l’une, tantôt l’autre venait éprouver de ses antennes la vigueur du malheureux. Lui, incapable de sortir des soies qui l’enveloppaient, ne perdait rien de leurs démarches. Selon les jours il nommait celle qui rôdait autour de lui, que ce fût Évanthia, que ce fût mademoiselle Katsantanès. Mais l’une et l’autre trouvaient grâce devant lui, amollissaient également son cœur, car l’une n’allait pas sans les traits de l’autre, l’autre sans les yeux de l’une, et l’une ni l’autre n’abdiquait jamais cet air de tendre royauté à quoi rien, en Saad, n’était fait pour résister.

Il n’était pas jusqu’aux litanies des prêtres qui ne finissent par agir. En d’autres temps, l’esprit robuste du garçon en eût fait bon marché. Il n’était que trop porté à donner maintenant un sens concret aux paroles mystiques des invocations. Ce langage amoureux, ces chuchotements, ces renoncements, ces élans où la chair se mélange à l’esprit, le divin à l’humain, trouvaient aisément le chemin de son âme.

Il ne croyait pas plus qu’auparavant aux superstitions des infidèles. Les langueurs métaphysiques des soufis n’auraient pas moins sûrement dissous sa fibre. Mais les soufis étaient loin, les prêtres nestoriens étaient là, et, sans relâche, du matin au soir, ils faisaient le siège de sa conscience.

Souvent la cour était pleine d’hommes et de femmes dont les murmures se mariaient aux oraisons des prêtres. Au premier rang de ces fidèles, debout ou prosternés, il pouvait apercevoir les yeux profonds d’Évanthia qui ne se levaient pas de dessus lui, qui dardaient sur lui, qui pénétraient jusqu’au cœur de lui, qui guettaient ses moindres tressaillements, – ils n’eussent plus été en état, ni elle ni lui, de dire dans quel but. Ils ne s’en souvenaient plus. Ils avaient, petit à petit, mais sûrement perdu leur point de départ. Ils n’étaient plus, l’un en face de l’autre, qu’un homme et une femme élémentaires, liés l’un à l’autre, entraînés l’un par l’autre, mutuellement, vers le même abîme.

« Qui es-tu ? » demandaient les yeux d’Évanthia.

« Que me veux-tu ? » répondait la cécité de Mohammed.

« Que me veux-tu ? » suppliait alors le regard d’Évanthia.

« Saurais-tu être toi ? » questionnait celui de Saad, avec une humilité qui eût mieux convenu à un pacha qu’à un mendiant.

Il y avait longtemps qu’Évanthia ne conservait plus aucun doute, au fond de soi. Par une compromission secrète, elle reculait toujours l’instant où elle serait obligée de s’en faire l’aveu, et où s’ensuivrait… ce qui ne pourrait plus manquer de s’ensuivre.

Quand ses regards à elle rencontraient ses prunelles à lui, opaques et tachées, il échappait au garçon un certain cillement à quoi il n’y avait guère à se tromper. Il y remédiait aussitôt en élevant les globes de ses yeux vers la nue avec un air redoublé d’extase et de niaiserie, tandis que ses mains égrenaient furieusement son rosaire et qu’il nasillait ses patenôtres de plus belle.

Une fin d’après-midi, les travaux des champs retenaient presque tous les habitants hors de la ville. Par exception, la cour était vide. Les prêtres eux-mêmes étaient dans leurs jardinets, occupés à leurs vendanges. Une trêve exquise, qui était celle de l’heure, de la saison, du silence, apitoyait l’air. Le molosse, couché sur le flanc, dormait. Saad était accroupi à la turque devant sa maisonnette. Seule Évanthia, assise sur le banc de pierre, les coudes sur la table, la figure dans les mains, était là et observait Mohammed.

Elle s’était glissée là sans bruit, il y avait de cela plusieurs quarts d’heure, et elle s’était immobilisée dans cette posture, sans presque une respiration, pierre elle-même. Le garçon avait perçu le frôlement de son arrivée, mais elle avait si bien minéralisé sa présence, l’avait si bien confondue avec celle de toutes les choses inanimées, si bien résorbée dans la vaste et paisible pulsation du monde, qu’il oubliait lentement qu’elle était là.

Son rôle exigeait qu’il ne tournât pas les yeux vers elle, qui ne bougeait pas plus qu’une morte. Pour tout dire, cette présence occulte, ces regards rivés sur lui, cette attention qui le buvait vivant, cette femme (son unique pensée) uniquement occupée de lui, tendue vers lui, penchée sur lui, bref ce jeu mortel, mais d’un raffinement si aigu que deux amants n’en ont jamais joué de plus voluptueux, toutes ces sensations le plongeaient peu à peu dans un engourdissement où il croyait enfin reconnaître le néant divin célébré par les derviches de son ancien peuple.

La courette l’entoure de son décor. Les temps se brouillent dans sa tête. De vieilles impressions (et combien fortes !) se mêlent à celles de ce soir-ci : ces murs blancs, – cette porte par où il est passé trois fois déjà, – cette table, soubassement de tant d’images, – ce pavé scrupuleux, – ce carré de tuiles blondes que frangent les cheminées enrobées de chaux, – ce rameau, issu d’un arbre voisin, qui vient griffer l’incorruptible émail du ciel, – ces abois de chiens lointains, – ce voile de gaze fine qui ombre la transparence du jour, – ces colombes de soleil qui se détachent des toitures une à une, – ces reflets liquides de topaze, filtrés par la treille d’où pendent d’énormes raisins muscats, – cette lueur fraîche et verte, surnaturelle et sous-marine, – ces harmonies de rose et de malachite, parfum d’eucalyptus, couleur d’héliotrope, – quel cœur d’homme jeune et amoureux résisterait à ces appels, à ces conseils, à cette dissolution ? La femme qu’il aime est là et n’est pas là. Dédoublement de la sensation, qui la porte au point extrême où un organisme peut la soutenir sans se briser.

À cet instant un vol de cigognes traversa le ciel et en arracha d’aigres copeaux. La face de Saad se leva. Celle d’Évanthia ne bougea point, mais son expression se creusa davantage. Rien d’étonnant à ce que ces cris eussent dirigé l’attention de l’aveugle. Le triangle mobile et irrégulier des oiseaux nomades parcourut l’espace visible à travers la treille. La figure de Saad fut entraînée par leur course.

Mais l’époque de leur migration n’était pas venue tout à fait. Ces bêtes ne faisaient encore que se rassembler. Trois d’entre elles se détachèrent de la troupe et rebroussèrent chemin à travers le plafond de la courette. Les appels de ces isolées étaient bien trop faibles pour lutter contre les croassements de leurs trente ou quarante compagnes.

Néanmoins Saad, ravi dans sa distraction, annihilé dans la bonté des choses, accompagnait du regard le mouvement rétrograde de ces trois oiseaux avec autant de précision et d’amitié que ses prunelles avaient d’abord suivi la fuite du vol entier.

Évanthia leva les yeux à son tour et vit ce qui ramenait vers ce mur du patio le visage de l’aveugle. Elle se dressa tout debout, courut vers lui, le saisit par les deux épaules, et, ne sachant elle-même si elle le secouait ou le battait, elle lui cria :

« Tu vois ? Tu vois donc, malheureux ? »

Alors il la regarda en face, avec une ardeur triste et prolongée, puis, sans presque mouvoir les lèvres :

« Oui, je vois », dit-il, « je te vois. Et comme tu es belle, ma bien-aimée ! »

Avant qu’elle pût prévenir son mouvement, il s’inclina et lui baisa le pied droit.

XVI

Le procès ne fut pas long. Effroi, colère, indignation se partageaient l’âme honnête des Kasiriens. Allaient-ils revenir les uns après les autres ? Deux, en deux mois !

On délégua au pacha pour l’informer. Rien ne troublait les gens davantage que cette obstination des bandits à rôder autour de la maison Katsantanès. Il ne venait pas à l’esprit de blâmer mademoiselle Katsantanès. Mademoiselle Katsantanès était au-dessus du soupçon. S’il en eût été besoin, sa conduite dans l’affaire de l’enfant supplicié, son courage et sa perspicacité dans ces nouvelles circonstances auraient plaidé pour elle.

Les prêtres étaient les plus acharnés. Ils avaient été joués. Quelques-uns, débonnaires, proposaient d’achever la catéchisation pour en avoir au moins l’honneur. Le plus grand nombre se félicitait qu’on eût arraché son masque au misérable avant le baptême. Scandale et impiété s’en trouvaient un peu diminués.

Masque était le terme juste. On avait vite fait de débarbouiller la figure du faux Mohammed. Les onguents des moines valaient ceux des derviches. Bien qu’on n’eût pas l’intention de faire traîner les choses en longueur, on avait eu le temps de faire venir du couvent le plus proche certaines fioles qui rendirent aux traits de Saad leur physionomie véritable et firent tomber la taie postiche de ses yeux. Pour le dire en passant, cette opération eut un résultat, qui fut de donner à Saad quelques voix timides dans le clan des femmes. Elle enragea les hommes d’autant.

Il croupissait dans une prison, et avait tout loisir de songer à la mine qu’il allait faire bientôt quand il noircirait au bout d’une pique, sur les créneaux de la porte de ville. Cette pensée ramenait son esprit vers Mirzo avec une sorte de tendresse.

« Petit frère, il était écrit que nous nous rejoindrions assidûment. Tu es venu me retrouver sur les Hauts Lieux, je viens te retrouver sur cette autre espèce de hauteur où l’on t’a fiché. »

Une seule chose lui déplaisait à imaginer, c’était que sa langue aussi pourrait pendre hors de sa bouche avec cette apparence obscène. Alors il résolut de se la couper avec les dents au cours des tortures et de l’avaler.

« Autre avantage, ils ne chercheront plus à me faire babiller. Peut-être la cérémonie en ira-t-elle un peu plus vite. »

Ces songeries ne l’empêchaient pas de se maintenir gai. Il chantait tout le jour. Il n’avait pas revu Évanthia. Mais il était certain d’obséder l’esprit de la jeune fille. La foule qui assiégeait du matin au soir la fenêtre de sa cellule lui prouvait qu’il faisait l’objet unique de toutes les conversations. On avait cessé de lui jeter des pierres, des crachats et des immondices. On venait contempler ce garçon hardi, gracieux, dont l’attitude était à la fois si digne et si peu arrogante.

Convoquée par le conseil à plusieurs reprises, Évanthia demanda pour seule récompense que le cavalier fût exécuté sans être soumis à la question. Elle eut grand peine à arracher cette concession aux prêtres, qui se montraient forcenés. On finit par s’incliner devant la sensibilité naturelle à son sexe. Mais les popes exigèrent une compensation. Ils décidèrent du supplice.

… On vint chercher Saad un matin. Il avait les chevilles entravées et les mains retenues derrière le dos par un bout de chaîne à puits. Il n’eut pas fait dix pas dehors qu’il sut à quoi s’en tenir.

On l’entraînait vers l’agora. Les gens s’écrasaient dans les rues pour le voir. À peine le cortège était-il passé, la foule emboîtait le pas. Une quintuple haie de têtes livides se penchait pour l’attendre, le grondement de tout un peuple s’ébranlait à sa suite.

À peine un cri, de ci de là. Encore était-il poussé par des contadins, venus pour l’occasion, ou quelques habitants des bourgs circonvoisins, informés par trompettes et ambassades. Ceux de Kasir restaient muets, presqu’aussi angoissés que les gens d’armes de l’escorte, beaucoup plus que le condamné.

Saad sut à quoi s’en tenir en remarquant qu’il n’y avait pas un gamin qui ne serrât une pierre dans chaque main, aussi lourde et grosse qu’ils pouvaient. Ils portaient des cailloux plein les plis de leurs robes et se baissaient pour ramasser tout ce que leurs yeux rencontraient. Il vit des enfants tout petits qui se montraient les uns aux autres, avec compétence, les silex pointus qu’ils avaient recueillis.

Le trajet de la prison à l’agora n’était pas long. Saad le trouva encore bien plus court. Il cherchait Évanthia des yeux et ne la voyait pas. Mourir ne lui coûtait pas (« Moins de temps qu’une rage de dents »). Mais mourir sans l’avoir revue lui était pénible.

Un rang de miliciens alignés le long d’une corde partageait la place en deux. D’une part, la foule, de l’autre le vide. Dans cet espace on introduisit le condamné. Le vide en parut plus vide, le prisonnier plus grand.

Un pieu était là, planté en terre profondément, très épais, très solide, très sérieux. On l’y attacha. Le peuple était maintenu tout d’un côté par la corde pour éviter aux gens de se blesser les uns les autres. À mesure que l’instant approchait, un murmure naissait. La bête commençait à sentir sa faim et à gronder. Beaucoup de gens aussi désiraient que cela fût fait et qu’on en fût soulagé.

Quand il se trouva lié, il y eut encore différentes cérémonies. Des vieux paysans, en simarres brochées d’or, vinrent épeler et déclamer devant lui un long grimoire. Puis les gardes se retirèrent. Un prêtre les avait accompagnés. Par dérision il éleva un grand et lourd crucifix de cuivre et d’émail vers les quatre points cardinaux, en prenant soin de tourner le dos au misérable. Puis il cracha par-dessus son épaule dans la direction du poteau. S’apercevant tout à coup qu’il restait le dernier, la peur le prit de s’attarder et de recevoir un mauvais coup par mégarde, il rejoignit les gens d’armes en retroussant sa robe pour trotter, comme une femme.

Cela fit rire plusieurs personnes et donna enfin à quelqu’un le triste courage qu’il fallait. D’où la première pierre vola, qui la lança, on ne le sut jamais. Elle manqua d’ailleurs son but. Mais c’est à ce moment enfin qu’il aperçut Évanthia.

Elle se tenait dans le groupe des magistrats, au premier rang d’eux, où l’appelaient sa parenté, sa richesse, ses malheurs et la part qu’elle avait prise à l’arrestation du nomade. C’est aussi à ce moment que celui-ci ressentit le premier choc, au front. Une autre pierre l’atteignit à la cuisse, faisant couler le sang.

Il regardait la jeune fille. Ses rêves les plus exaltés ne la lui avaient jamais montrée si belle ni d’une essence si profondément différente de tous les hommes, de toutes les femmes qui l’entouraient. Il la buvait des yeux, à son tour, comme elle faisait de lui, l’autre soir, dans le patio. Bien que le soleil le gênât, du côté où elle se tenait, il lui parut bien qu’elle aussi le contemplait d’une façon peu commune.

Il avait fini par apprendre son véritable nom. Vançaï n’était plus, non plus que Leïli, non plus que Mirzo, non plus que Mohammed ni Ali. Toutes ces apparences successives, menteuses et vaines, avaient fait leur temps, produit leurs résultats, et disparu tour à tour, comma allait le faire à présent l’apparence Saad, à peine plus réelle que les autres.

Alors, il s’exclama en langue grecque, fortement prononcée :

« Évanthia, ô unique, ô ma sœur de race, mourrons-nous donc ainsi, séparés, nous deux, les derniers de tous ? Ho ! »

Ce cri lui fut-il arraché par un coup plus violent, ou bien par un sentiment ? Saad avait été dévêtu pour que la trace et l’effet des pierres se remarquât bien. C’était suffisant pour donner à la populace la joie de déchirer une belle forme humaine.

Alors…

Que se passait-il, que s’était-il passé dans l’esprit d’Évanthia depuis tant d’heures ?

Au salut du cavalier, aux hurlements qui s’élevaient maintenant de la horde, s’ajouta un sanglot féminin qui perça tout ce vacarme. Avant qu’un seul de l’entourage eût pu faire un geste pour la retenir, elle s’élança dans l’espace mortel.

Tout en traversant cette plage de honte, de soleil, de nudité, de sifflements, elle détacha, elle déchira, elle rejeta sa longue robe de laine blanche, ses cheveux échappèrent à leurs peignes, et, tout d’un coup, à la place d’un seul corps, le peuple éperdu vit qu’il y en avait deux, comme deux flammes.

Une jeune fille d’une beauté antique tenait embrassé contre soi l’infidèle lacéré, encore superbe, l’enveloppait de ses bras, de ses hanches, de ses genoux, de sa chevelure, de sa communion.

Il y eut des clameurs, des tentatives. Mais le rite du meurtre était engagé. Nul effort n’y pouvait plus rien. Par milliers les pierres sifflaient, et ce n’était plus personne qui les lançait.

____________

 

La tête de Saad n’alla pas, au bout d’une pique, rejoindre celle de Mirzo sur les créneaux de la porte de ville. L’enfant devait terminer seul cette dernière étape.

On enterra le garçon et la fille l’un à côté de l’autre, sans honneur, sans déshonneur.

Ici finit le conte. Les gens d’Anatolie ont coutume de dire aux jeunes mariés : « Nous vous souhaitons de mourir aussi heureux que sont morts Évanthia et Saad. » Mieux que le conteur, Dieu sait ce qui en est.

ADIEU À L’ASIE

Et maintenant, Asie, nous devons nous quitter. Est-ce moi toi ? Toi nous ? On nous assure que tu es en train de devenir un continent raisonnable, organisé ; que ton long sommeil t’a rendu la jeunesse ; que tu t’ébranles pour une nouvelle destinée ; que la lumière aujourd’hui va venir de toi.

Si cela est, que cela soit, et pour le bien de tous.

Pardonne en ce cas l’image que j’ai donnée de toi dans cette fable, et qui n’est plus toi. Tu ne cesseras de sitôt d’être le panneau de tissu précieux où nous aimions à tracer nos rêves. Il faut une toile au peintre. Quand décidément nous saurons que tu ne la veux plus être, nous chercherons un autre paravent. (Mais comme elle s’étrécit la terre ! Qu’ils deviennent rares, les continents de soie !)

De moi-même, d’ailleurs, je m’éloigne de toi, je te dis adieu. J’ai assis Jean de Moravie sur son trône dérisoire, fait danser les dix Filles sur l’herbe de leur pré, ramené le cavalier kurde auprès de la jeune Nestorienne, entraîné les terriens sur les vagues. Il suffit. Je n’avais plus dessein de poursuivre. Le débris de moi-même que j’avais sauvé des aventures avait achevé cette première reconnaissance à travers les cantons de son esprit. Le chant de résurrection était chanté. Je n’avais plus dessein de poursuivre.

Partout l’homme souffre et s’inquiète. La vie qui l’assiège est sordide, boueuse, trempée de menaces. Ne nous leurrons pas de l’illusion qu’en le berçant de quelques contes bleus nous lui ferons encore oublier sa peine. Les forces déchaînées ne sont pas de celles qui patientent. Le promeneur distrait sera culbuté. Le poète ne console plus. La machine ne connaît pas la pitié.

Si même je ne m’étais pas résolu à cela, comment aurais-je pu fermer l’oreille à la voix courroucée, inapaisable, qui retentit au cœur de l’Europe ? « L’heure n’est plus aux jeux », gronde-t-elle. « Nouveaux Grecs de la Décadence, Romains du Bas Empire, Pharisiens du dernier Siège, Européens de la Grande Agonie, un monde périt et vous vous amusez. Laissez là ces rêves, ces mythes, ces contes, ces filles, ces chants, ces routes, ces images ! Évasion, lâcheté, subterfuge. Le Barbare éternel est revenu camper sous les murs de la cité de l’Esprit ! Au choix qu’ils font, se révèlent aujourd’hui les vrais vivants et les vrais morts. »

Voix offensante, comme toute parole de prophète. Mais injustice tonique et salutaire.

Donc, Asie, nous allons nous quitter. La guerre m’a frustré des plus belles journées de ma vie. Excusez-moi, mes amis, si avant de voir disparaître pour toujours un printemps dont je n’ai pas joui, je me suis attardé à en moissonner les dernières fleurs. Il y en avait plus que je ne pensais. La botte que j’en ai faite, je vous l’offre.

Et maintenant, je reprends le havresac un moment déposé. Paradis de mon esprit, fictions de la jeunesse, Asie, jeunesse, je vous dis adieu. J’abandonne les Hauts Lieux. Je redescends vers les rues creuses. Je retourne au fracas et à la misère de notre esclavage.

Mes amis, et toi, la voix courroucée, inapaisable, soyez satisfaits. Avez-vous entendu le conte qui précède et la rumeur qui s’en échappe ? Vous savez alors que les derniers enchantements qui me retenaient sont déliés. Me voici prêt à la tâche amère qui est la nôtre.

Notre jeunesse est morte. Reste celle du monde, qui ne fait que de commencer. C’est à elle que je porterai les gerbes vigoureuses et tristes de l’été. La nuit approche. Plaise à mon destin que, de la nuit aussi, j’apprenne à faire offrande.

Janvier 1925.


Ce livre numérique

a été édité par la

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en mars 2019.

 

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Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Maria-Laura, Anne C., Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Bloch, Jean-Richard, La Nuit kurde, Paris, Gallimard (NRF), 1925. D’autres éditions pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Superbe canyon dans l’Irak du Nord, a été prise par ACoE (US Army Corps of Engineers – USACE).

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