Henri de la Blanchère

LE CLUB DES TOQUÉS

Aventures sous-marines, sublunaires et autres

1878

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Table des matières

 

CHAPITRE PREMIER  LE RÈGLEMENT. 4

CHAPITRE II  HISTOIRE DE MME POPOTTE. 13

CHAPITRE III  LES PLANTES QUI MARCHENT. 21

CHAPITRE IV  UNE CAUSERIE AVEC VÉNUS. 44

CHAPITRE V  LE TESTAMENT DE FARAGUS. 60

I. – Peines perdues. 61

II. – L’Autre. 72

III. – Au Désert. 82

IV. – Biographie. 94

V. – Le testament de Faragus. 107

CHAPITRE VI  LE GRAND TROU.. 119

CHAPITRE VII  RED-LION-COURT. 128

(suite) VI. – L’Agence des Isthmes et Détroits. 128

VII. – L’or natif. 139

VIII. – Tarde venientibus ossa. 155

IX. – Red-Lion-court. 165

X. – L’atelier. 173

CHAPITRE VIII  LA FIN DU MONDE. 181

CHAPITRE IX  (SUITE.)  CATASTROPHE. 198

XI. – Les Idées d’un Américain. 198

XII. – Comment on bat monnaie. 212

XIII. – Les malheurs vont en troupe. 222

XIV. – Le traître. 232

XV. – Les victimes. 240

XVI. – À Bientôt !….. 244

CHAPITRE X  FERMONS LA PORTE. 246

Ce livre numérique. 247

 

CHAPITRE PREMIER

LE RÈGLEMENT

Ce soir-là, il faisait un temps à ne pas chasser un chien dans la rue de Seine. Une pluie froide et serrée, une sorte de grésil à demi fondu poussé par une jolie brise du Nord, fouettait le visage des passants, qui, en s’enfonçant dans leur paletot, cherchaient à garantir leur nez et leurs oreilles.

Arrivés en face d’une allée étroite et noire, quelques jeunes gens s’engouffraient dans ce passage avec un empressement des plus réjouissants. Ma foi ! nous les suivions, Stradivarius, Mme Popotte et moi, et nous fîmes comme eux. Une fois dans l’allée, nous nous guidions sur la lueur indécise et tremblante d’un quinquet que la mère Grimblot, notre honorable concierge, attachait vers le fond dans les grandes occasions.

— Il y a donc séance, ce soir ? dit Stradivarius en grelottant.

— Mon pauvre virtuose, tu vis décidément dans les arts.

— Et dans les airs, risqua Mme Popotte, de sa voix douce.

— Vas-tu te taire, fis-je, on ne commet pas de semblables choses dans une rue où peut passer un commissaire.

— Bah ! je suis presque chez nous.

Et Mme Popotte, enjambant quatre à quatre les marches de notre escalier, arriva bon premier au haut, et ouvrit notre porte. Celle-ci laissa non seulement parvenir à nos yeux un peu de clarté, mais à notre nez une forte odeur de tabac en fumée, en même temps que cette singulière senteur de chimie qu’exhale toujours un cabinet d’expériences un peu hanté.

Nous entrions dans une chambre d’étudiant qui était la nôtre, à Stradivarius, à Mme Popotte et à moi. C’était une grande pièce dont la chance, l’exactitude de notre loyer payé rubis sur l’ongle avant tout, et la faveur de Grimblot nous rendaient propriétaires. Au fond, une grande alcôve où trois patientes couchettes étalaient leur maigre confort. Au-dessus, une planche où se devinaient dans l’ombre sept ou huit chapeaux, peut-être neuf, propriétés de Mme Popotte, qui avait la manie de conserver indéfiniment les couvre-chefs dont elle usait et abusait à son gré. Entre les chapeaux, une boîte à violon soigneusement entretenue ; pendants au mur, à la tête d’un des lits, deux violons, marque du lit de Stradivarius.

Près de l’alcôve, une grande armoire en bois blanc s’élevant vers le plafond, placée entre les deux fenêtres qui donnaient sur la rue de Seine. C’était bien commode, mais, à nous trois, nos effets ne l’ont jamais remplie. Au milieu de la chambre, deux tables carrées, mises côte à côte, sur l’une desquelles s’élevait une lampe allumée. Çà et là une demi-douzaine de chaises de paille, succursales des lits de l’alcôve, où se trouvaient assis, à cheval, chacun à sa guise, une dizaine de gais compagnons.

— Vive Dieu ! s’écria une voix profonde, nous craignions presque que vous ne vinssiez pas !

— Brave Quibus ! va. Depuis quand, par un temps pareil ne rentre-t-on pas dans son logis ? Il faut avoir vos mœurs dissolues pour trouver des gîtes à chaque coin de la grande ville.

Ce qui aurait frappé, à leur entrée dans notre logement, des visiteurs non initiés, c’est qu’au beau milieu de la glace, – car il y avait une glace, glace oubliée là des temps meilleurs, où notre chambre faisait partie d’un vieil hôtel seigneurial, – on lisait ces mots, peints à la gouache, d’une couleur flamboyante :

 

FOOLS’S CLUB

 

Et au-dessous, pendait une pancarte laissant voir le mot suivant :

 

Règlement

 

Mais, avant d’aller plus loin dans cette véridique histoire, il est absolument indispensable que nous présentions aux lecteurs quelques-uns de nos amis :

Stradivarius est un élève du Conservatoire, piochant beaucoup, et le meilleur écouteur qui soit au monde ; malheureusement, on n’est jamais sûr qu’il soit avec vous attentif à ce que vous dites, il ne fait pas de bruit, c’est l’essentiel.

Mme Popotte est chimiste de son état, c’est la méticulosité, le rangement, l’adresse réunis dans un seul homme. C’est à lui qu’appartiennent tous les objets singuliers et sans nom, qu’il pend partout aux murs de notre chambre. Il est propriétaire indéniable de toutes les fioles plus ou moins empestantes dont il encombre les planches qu’il a à sa disposition. Nul ne fait comme lui une opération culinaire ; et quand il s’agit d’un punch, d’un grog ou d’un mazagran, chacun baisse pavillon devant lui.

Quibus est encore un chimiste ; mais, de plus, un physicien des plus huppés : c’est déjà presque un homme arrivé ; il est préparateur du fameux X*** qui a démontré l’identité de l’atome et représenté les molécules chimiques par des figures géométriques. Quibus est un grand, beau garçon, brun, qui se croit un Adonis et ne désire jamais que du quibus dans ses poches… d’où son nom.

Pistil, en français Adrien Sagro, est un botaniste un peu grincheux qui, je crois, fait partie de l’école de pharmacie.

Max Ervieu est élève astronome ; quand il n’a pas l’œil dans une grande lunette, il a la tête plongée dans des calculs et des logarithmes qui n’en finissent plus. Au demeurant grave, méditatif, et savourant un nombre de pipes incommensurable.

Dans le fond de l’alcôve, à côté de Quibus, commodément couché sur le dos, les jambes en l’air, grouille quelque chose qui, en se déployant, doit représenter un étudiant en médecine qui répond au nom harmonieux de Jean Jabin, un travailleur doublé d’un garçon d’esprit. De première force sur l’accordéon et la terreur de Stradivarius.

Voici l’homme grave de la société, la forte tête de l’endroit. Cette tête appartient à un très bon élève de l’École centrale, René Borda, dit Reine en bordée par euphémisme et atténuation. C’est un brave compagnon à l’esprit un peu excentrique, un peu paradoxal et chercheur de nouveau, n’en fut-il plus au monde…

Ajoutons à ces princes de la chambrée, trois ou quatre carabins, un clerc de notaire et deux futurs magistrats.

— Messieurs, dis-je en entrant, un peu de silence, s’il vous plaît !

— Pourquoi faire ? glapit Jean Jabin.

— Pour parler…

— Écoutez ! gniouf... gniouf, écoutez !…

— Mes chers amis, nous voici réunis, c’est déjà quelque chose, mais il faudrait que vous voulussiez bien m’octroyer un peu de silence et que vous écoutassiez…

— Oh !… tassiez !… Qu’il parle bien !

— Silence, laissez parler…

— … Que vous écoutassiez ce que j’ai ébauché dans le silence de mon cabinet…

— … De son bock !

— … Afin que les lois puissent être discutées, et la prospérité du club assurée à tout jamais.

— Bravo ! Bravo !… écoutez !…

— Messieurs, toute association d’hommes est tenue d’adopter un certain nombre de règles qui maintiennent les membres dans des rapports voulus les uns vis-à-vis des autres…

— Jour de Dieu, il est aussi ennuyeux que s’il professait !…

— … Messieurs, en politique cela s’appelle des lois, en pratique de club cela devient un règlement.

On prétend qu’il faut se mettre à beaucoup pour faire des lois ; moi, je crois qu’il faut se mettre à un qui s’en occupe sérieusement pour élaborer un règlement, quitte à le présenter à l’assemblée, où chaque membre fait des observations, s’il en a à faire… On les discute séance tenante, et c’est fini.

— Oui !… Oui !… Oui !… Allez-y !…

— Voici donc mon travail, sans plus long préambule. Il est d’ailleurs pendu devant vos yeux et remplace notre pendule absente pour plusieurs excellentes raisons.

Art. 1er. Attendu que nous ne sommes pas des idiots, des crétins, ni des imbéciles, nous tous ici réunis, et qui avons remarqué que nous ne rencontrions que cela dans les cafés du quartier, décidons ne plus aller dans ces bouges et nous réunir sans cérémonie, avec ou sans pipes.

2°. Attendu que les femmes sont encore bien plus bêtes que les hommes sur la montagne de Sapience, nous jurons de n’en point introduire dans notre cénacle.

— Ah bien ! qu’est-ce qu’on y fera ?…

— Oui, qu’est-ce qu’on y fera ? Écoutez… écoutez…

— 3°. Attendu que la première qualité des anciens grecs était de savoir parler en public, que tous nous sentons le besoin d’acquérir la dite qualité, chacun des membres parlera à son tour, et traitera, ex abrupto, ou sur mémoire écrit, un sujet à son choix de omni re scibili et inscibili… pendant une soirée.

— Pas trop mal trouvé ! Écoutez !… Écoutez !…

— 4°. Attendu que les études de chacun de nous sont absolument différentes de celles de son voisin, nous devons chacun, en traitant un sujet qui nous est familier, arriver à être plus intéressant pour tous que la confection d’un bac, d’un reps ou d’un chemin de fer.

— Moi, j’aime mieux un chemin de fer, s’écrie Mme Popotte qui est joueur comme les cartes.

— À la porte, Mme Popotte ! gronde le superbe Quibus.

— Et puis, dit Pistil, ce sera bien plus économique.

— Chut !… écoutez… attendons la fin…

— 5°. Attendu que tout citoyen raisonnable conserve toujours le droit d’émettre sa pensée, et que ce droit imprescriptible doit être respecté, chaque auditeur pourra interrompre une fois par soirée…

6°. Toute interruption extra-réglementaire donnera lieu à une amende de 1 franc pour la cagnotte, laquelle sera vidée au moins une fois l’an et transformée en un festin transcendant et abracadabrant.

— Gniouf,… gniouf ! c’est trop cher ?…

— Sachez vous taire, et vous deviendrez riche…

— Oui, oui ! allez !…

— 7°. La mère Grimblot, étant passée à l’état d’Hébé, la consommation de la bière pourra être perpétrée par chacun de nous, mais sans compte, et au comptant expressément. Quand on n’a plus le sou, on ne doit plus avoir soif !

— Ouf ! ah ! mais non, au contraire !… Un compte par mois !…

— Vous le voulez, vous vous endetterez, malheureux !

— Non, non !… gniouf !… gniouf !!... hue !…

— En présence de ces manifestations commerciales, le compte par mois est toléré.

— Non !… non, non !… Admis !

— Admis !… grands Dieux !… où allez-vous ? Mais, auparavant, malheureux amis, il faut savoir si l’honorable madame Grimblot admet une semblable clause.

— La mère Grimblot ! Apportez la mère Grimblot !

Au bout d’un instant, un immense bonnet blanc apparut à la porte vitrée qui donnait sur l’escalier.

— Madame Grimblot, le moment est solennel. Admettez-vous tous ces chenapans, hommes d’avenir, et bons jeunes gens, au demeurant, à régler compte de leurs choppes au moins une fois par mois avec vous ?…

— Mais oui, mes enfants, tout de même !… Mais vous n’aurez pas plus de deux choppes par soir : c’est assez.

— Bravo !… Allez jusqu’à trois, et n’en parlons plus !

— Ça y est, mes enfants, à condition que vous serez sages !… dit la bonne femme en disparaissant.

— Vive madame Grimblot !… madame Grimblot for ever !!

— 8°. Chaque soir on se réunira au club, mais il n’y aura soirée parlante qu’une fois par semaine.

9°. Tout jeu est interdit, à peine d’exclusion.

10°. En réunion, nous formons le club des Toqués, que nous baptisons The fools’s club, pour la plus grande commodité des voisins, et qui terminera toujours ses séances à minuit : il faut pouvoir travailler le lendemain.

— Adopté !… adopté !…

Et voilà comment, vingt ans avant Londres, Paris possédait dans son sein un Fools’s Club !…

CHAPITRE II

HISTOIRE DE MME POPOTTE

À quoi bon raconter par le menu les péripéties qui survinrent ? Le club fut fondé, dix amis environ se joignirent à nous. C’était beaucoup, c’eût été trop même pour notre chambre, si l’on n’avait constaté qu’il y aurait toujours des manquants, et l’on eut raison.

Enfin, comme nous n’avions qu’une dame dans l’assemblée, on lui fit les honneurs, et le premier samedi vous auriez pu nous voir tous réunis autour de madame Popotte.

— Messieurs et amis, une histoire de chasse est toujours bien venue, je crois, elle fait palpiter le cœur du chasseur et nous le sommes tous peu ou prou ; mais une histoire de pêche, c’est bien autre chose, ça rappelle au pêcheur tous les bonheurs passés. Comme je suis bon prince, et que je ne veux pas faire de jaloux, quand je le peux, je vais vous conter tout à la fois une histoire de chasse et une histoire de pêche, véritable hymne de reconnaissance en l’honneur de Saint-Hubert et de Saint-Pierre.

— Hum ! gronda Quibus, peu chasseur… Des bêtes sauvages du bon Dieu.

— Honorables Fools, mes frères, j’aurai l’honneur de vous rappeler, avant de commencer, que vous êtes libres de m’interrompre une fois gratis, ensuite tant que vous le voudrez en payant l’amende. Il faut engraisser nos épinards ! Ceci dit, en avant mon histoire !…

Mais pendant le préambule de madame Popotte, nos amis s’étaient consultés du regard, et au moment où elle allait commencer, un chœur formidable éclata, accompagné du choc de tous les objets chocables.

 

— Cric ! crac ! et sabot !

Cuiller à pot !

Si la brise

Frise

L’eau,

Cric ! Crac ! et sabot !

Cuiller à pot ! !

 

— Vrai !… vous avez tort, messieurs, vous avez tort de me chanter ce refrain que mon ami La Landelle met dans la bouche des matelots du Gaillard d’avant, quand le loustic leur conte les aventures abracadabrantes du Brig-Black ! Oui, en vérité, vous avez tort ; j’avais entendu tout à l’heure notre vieux Lauxter me crier de son coin : Conte un conte !… Foin de ça !… La vérité, rien que la vérité : donc, je dois vous conter une histoire, avec toutes ses péripéties et son dénouement ; mais, ce qui est bien plus fort, une histoire vraie.

 

— As-tu du tabac ?

Crac !

Allume ta pipe.

Il faut chauffer le four

Pour

Conter ton histoire,

Va !

L’on t’écoutera

Tant que l’on pourra !

 

— Encore ? Oyez donc !

Il y avait une fois une rivière et un barrage. La rivière est en Bretagne, le barrage est sur la rivière.

Au bord de la rivière, il y avait, en ce temps-là, de grandes et grasses prairies, et sur ces prairies, des bécassines.

Dans la rivière, il y avait des truites, de belles et bonnes truites, aux écailles brunies comme l’acier et constellées de jolies étoiles sanglantes. Souvent même, y remontaient de la mer des truites saumonées, à la robe plus sombre et non brodée d’étoiles, mais pointillée de ces taches noires qui vous promettent, pour le soir, un régal de chair rouge, grasse et succulente.

Ah ! les belles truites, la belle rivière, le beau barrage !…

 

— Si la brise.

Frise

L’eau…

 

— Taisez-vous donc ! Il est temps que je vous parle des bécassines qui picoraient les achées parmi les mouilles de la prairie. C’étaient de ces bonnes bêtes de bécassines appelées doubles, parce qu’elles sont deux fois plus grosses que les simples. Mais c’étaient de bonnes bêtes qui étaient bien malignes !… Vrai ! bien malignes et inconstantes !... autant qu’une jolie femme !…

 

— Cric ! crac ! et sabot !

Cuiller à pot !…

 

— Cette fois, je me tais !… et vous ne saurez jamais la suite de mon histoire, et vous en serez marris jusqu’à la fin de vos jours ! On ne tire pas tous les jours une truite avec du plomb à bécassines !

 

Crac !...

 

— Ô nature incorrigible ! Eh bien, chorus !... et puisque vous ne voulez pas vous taire, je continuerai quand même, … Non seulement pour vous braver, mais encore pour vous convaincre que craquer n’est pas absolument plus nécessaire aux enfants de Saint-Hubert qu’aux disciples du grand Saint-Pierre.

N’oubliez pas que, ce jour-là, j’officiai simultanément dans les deux églises, puisque j’étais parti à pied dans la prairie et que je… ; mais, motus !

Un de mes amis – il y en a encore quelques-uns sur cette bonne et naïve terre armoricaine, – rien des huîtres du même nom !…

Un de mes amis remontait sur son bateau le courant de la rivière, et, muni d’un énorme trublot, avançait sans bruit, piano, piano… Le soleil allait se coucher ; la soirée chaude et calme annonçait une belle nuit. Nous marchions de conserve, lui sur l’eau, moi sur la prairie. Le père Lenoc ramait en silence.

Tout à coup…

 

Cric !...

 

— Mais certes !

 

Crac !...

 

— À propos ! vous ne savez pas pourquoi mon ami remontait la rivière, armé de sa grande truble ronde ?

— Non !…

— Eh bien, c’était pour prendre des truites !… Vous vous en doutiez !… Vous aviez bien raison.

En ce pays de cocagne, les poissons ne sont pas malins, – excepté les bécassines ! – Vous poussez avec votre truble dans les crônes, sous les rives, et, ma foi ! vous cueillez de belles truites qui se laissent prendre comme si elles attendaient que vous vinssiez les chercher.

Je vous avoue, entre nous, qu’il y a un certain coup de main à apprendre. Oui ! Il y a une ficelle…

Or, c’est comme pour la bécassine. Les premières, on les manque ; les dernières,… souvent aussi !

Mais cela ne compte pas dans le plaisir de la chasse ; si l’on ne manquait pas, on s’ennuierait bientôt. J’en sais quelque chose, moi qui vous parle,… et bien d’autres !

Donc, nous remontions tout doucement, lorsque tout à coup…

 

Cric ! Crac ! et sabot !

Cuiller à pot !

 

— Chut ! mon ami arrive à un crône superbe ; la cascade était tout proche. Une formidable secousse fait trembler son bras, un choc dans l’eau fait jaillir celle-ci, et une truite,… mais une maîtresse truite celle-là,… heurtant le bâton qui traverse la truble, file, comme un éclair d’argent, à côté de la barque…

Lenoc saisi, la poursuit des yeux, appuyé sur les avirons :

— Oh ! monsieur, fait-il d’un ton de reproche, en serrant les dents pour assurer sa chique ; oh ! monsieur, pour être une maîtresse truite, c’est une maîtresse truite !…

— Nous la retrouverons au barrage, hein ?…

— Si le bon Dieu le veut !

— J’avais tout vu,… le cœur me battait comme à un novice qui entend partir son premier perdreau.

Ô la belle rivière !… Voici la cascade écumante ; voici les gros bouillons d’eau qui battent sur la pierre et rejaillissent en grondant. Ô la belle cascade !

Mais tout à coup…

 

— Cric !...

 

— … Un objet brillant et long bondit en l’air, culbute et retombe…

— La truite ! monsieur, dit Lenoc ! Ah ! la gredine, elle veut sauter le barrage…

— Pas possible !…

— Pardonnez, monsieur, vous l’avez dérangée dans sa sieste, elle veut aller plus loin.

— Malédiction !

— Mais j’étais là !

 

— Crac !...

 

— … Un genou en terre, malgré l’humidité du sol qui distillait de l’eau jusque dans mes bottes, où elle entrait… par le haut pour être plus tôt rendue !… Mais pense-t-on à quelque chose dans ces moments-là ? Non, les rhumatismes et les souvenirs ne sont pour le chasseur qu’alors qu’il est revenu au coin du feu,… en temps prohibé par la loi ou par l’âge.

J’étais là et j’attendais…

Tout à coup,… un éclair brillant s’élève, un coup de fusil retentit,… et la truite, frappée à la tête, retombe au bas de la cascade, la tête fracassée !

 

— Cric ! Crac ! et sabot !

Cuiller à pot !

 

— Nous la mangeâmes le soir, Messieurs ! Je vous le dis en toute sincérité, jamais ambroisie des dieux ne fut comparable à cette noble bête, que l’on avait pêchée sur le dos s’en allant à la dérive…

— Et les bécassines ?… Je n’en ai pas vu la queue d’une. Quand je vous disais que c’étaient des bêtes malignes… et inconstantes ! Le vent avait tourné, voilà tout !

Et maintenant, en avant la musique :

 

Si la brise

Frise

L’eau,

Cric ! Crac ! et sabot !

Cuiller à pot !

 

CHAPITRE III

LES PLANTES QUI MARCHENT

— Pistil « Schéhérazade, ma sœur, si vous ne dormez pas, en attendant le jour qui paraîtra bientôt, racontez-moi donc une de ces histoires que vous contez si bien. »

— Si vous le voulez ; mais je crains de vous influencer soporifiquement, car les Plantes qui marchent ne sont intéressantes qu’à condition qu’on fasse comme elles et qu’on ne dorme pas à leurs côtés. Vous sentez vous de force ?...

— Oui, oui !…

 

L’on t’écoutera

Tant qu’on le pourra !

 

— Go ahead !

Ce serait ne pas savoir voir que ne pas reconnaître que la plante, de même que l’animal, et, – au sommet de la pyramide des êtres vivants, – de même que l’homme, a sa physionomie propre et une certaine individualité bien caractérisée. Nous ne nions pas que l’immobilité originelle, souvent plus apparente que réelle, de la plante dans le sol, ne voile un grand nombre de ces individualités. Elles n’en sont que plus intéressantes pour celui qui sait les découvrir ! Il y a loin de là, évidemment, à se figurer que chaque plante qui végète autour de nous est un type hors ligne, fécond en curiosités, eu surprises, en découvertes. Non ! les types hors ligne sont rares, dans le règne végétal tout comme dans le règne animal. Cependant il faut prendre garde de se laisser séduire par les apparences, et telle plante que nous n’avons pas assez observée, et que nous taxerions volontiers d’insignifiante, nous offrirait, mieux étudiée, des particularités intéressantes qui nous ont échappé. Nous allons en rencontrer plusieurs dans ce cas, sous le rapport de la spécialité dont nous voulons parler ici. Par contre, il existe d’autres types, en nombre assez considérable, dont les caractères nettement tranchés sont si frappants, que la personnalité de la plante, du genre ou de la famille qui les présente, s’affirme immédiatement.

— Eh bien ! C’est convenu, dit Jean Jobin, les plantes sont immobiles ; elles vivent seulement, elles ne sentent pas ; elles ne se déplacent pas…

— Mais c’est là une erreur manifeste, et nous allons voir tout à l’heure que les rapprochements sont beaucoup plus nombreux entre le règne végétal et le règne animal qu’on ne le supposait autrefois. Les plantes ont, tout comme l’animal, des fantaisies des répulsions, des affinités, des passions dissimulées, des obstinations tenaces, qu’elles satisferont au prix des plus pénibles efforts. Vous voulez les en détourner, elles rient de vos précautions, et, avec leur sournoise patience, elles arrivent souvent au but qu’elles ambitionnent par une voie détournée, mais elles y arrivent !...

Il ne faut pas être grand botaniste pour remarquer que la dissémination des plantes à la surface de la terre n’est point toujours affaire de hasard, mais se montre, la plupart du temps, préméditée : tantôt, c’est une amitié innée qui les rapproche les unes des autres ; tantôt, c’est la gourmandise… Elles aiment toutes un sol donné, une nourriture spéciale ; bien mieux, elles ont à satisfaire quelquefois leurs instincts carnassiers, et recherchent les endroits où la proie est abondante et facile…

Il ne faut pas se figurer, malgré ce que nous venons de dire, que nous autres hommes savons tout ce qui se rapporte à ces curieuses questions. Hélas ! nous savons encore bien peu de choses !… Pourquoi certaines plantes sont-elles sociables, pourquoi d’autres sont-elles sauvages ? Qui fait que certaines d’entre elles aiment l’homme et le suivent partout ? Qui fait que d’autres le fuient, et que sa présence les tue infailliblement ? Parmi les sauvages, nous connaissons l’ellébore fétide, l’amie sinistre des solitudes, des décombres, où elle vit en compagnie des reptiles immondes et des petits quadrupèdes voleurs !… Mais nous ne savons aucunement qui la pousse vers ces lieux, et dans quel but elle les recherche… Pourquoi y élabore-t-elle ses venins, ses poisons, mieux qu’ailleurs ?… Les plaines fertiles ne lui fourniraient-elles donc pas un suc plus abondant et plus riche ?

Et, à côté de celle-là et de plusieurs autres, généralement homicides, nous trouvons certains joyeux types sociaux, les marguerites, les coquelicots, qui se réunissent si allègrement pour danser leur sarabande dans les blés !... Nous connaissons des plantes que nous appelons volontiers timides parce qu’elles se cachent au fond des bois et des allées : nous en connaissons qui meurent là, cachées, sans s’être jamais révélées à la lumière, sans avoir souri à l’homme ou aux animaux, défendues par les autres plantes armées, au milieu desquelles elles ont su se cacher. À côté de ces violettes qui n’ont pour se révéler que leur parfum, nous trouvons des organismes vagabonds, des plantes folles, vraies cosmopolites, qui habitent le monde, s’aventurent partout, entrent partout comme chez elles, s’accrochant aux vieux murs, aux vieux arbres, sortant de la fente des rochers et du pignon du vieux château, et livrant leurs aigrettes légères au souffle du vent capricieux qui les pousse partout !…

Qui oserait donc soutenir que les plantes sont immobiles quand on voit certaines d’entre elles, qui paraissent cependant privées de moyens pour cela, suivre l’homme dans toutes ses pérégrinations ? Et cependant, cherchez leurs graines, vous ne les trouverez ni munies de griffes, ni de crochets pour se laisser emporter, ni enduites de glu pour se coller aux choses mouvantes !... Non, elles sont comme toutes les graines de plantes immobiles,… et cependant elles marchent !… Comment font-elles ?… Mystère !!! Comment se fait-il, entre autres, que le plantain suive toujours les charrois de l’homme, qu’il pousse toujours et surtout le long des ornières ?… Entrons dans un champ : cherchons les plus beaux pieds de plantain, nous les trouverons au bord de l’ornière qu’a laissée la roue du char qui emporta la récolte de l’an dernier, ou de celui qui, cet hiver, est venu chercher la dépouille des haies voisines.

Pourquoi, partout où l’homme porte-t-il ses pénates, dans le désert du far west américain, au bord des solitudes africaines, au fond des steppes asiatiques, voit-il apparaître deux plantes : l’ortie et l’ansérine (chenopodium) qu’il a apportées avec lui ?… Elles ne croissaient pas dans le pays ; l’homme s’y établit, elles se mettent à ses côtés, cherchent les coins de ses constructions pour s’abriter, s’étendent au pied de ses murs et de ses haies, persistant longtemps dans ces lieux après que l’homme qui les a apportées a disparu… C’est à ce caractère que l’on retrouve encore çà et là, dans le désert, les endroits où des colons ont posé leurs pénates, alors que déjà, depuis de longues années, leurs os blanchissent au soleil, dispersés par les agressions sauvages des hommes ou des grands animaux. Le feu même a passé souvent sur ces demeures temporaires, les constructions de bois ont disparu, ne laissant qu’une poignée de cendre que le vent a dispersée au loin,… l’ortie est restée vivace et piquante,… le botaniste reconnaît à ce vestige que des frères ont vécu là !…

C’est encore ainsi, par l’homme peut-être, que le mouron des oiseaux, l’herbe à Robert, la grande ciguë, la vipérine commune, le marrube commun, pullulent aujourd’hui aux environs de certaines grandes villes du Brésil…

Les animaux présentent d’autres moyens de transport : ainsi les oiseaux, dans leurs migrations, emportent au loin des graines qu’ils ont avalées, et qui sont assez dures pour ne pas se dénaturer dans leur estomac, telles que celles du gui. D’autres graines s’accrochent aux poils des quadrupèdes, aux vêtements des hommes, aux marchandises, etc.

L’homme surtout, par son activité et son industrie, contribue à la diffusion des espèces. Sans parler des plantes cultivées qu’il cherche à naturaliser partout où il forme un nouvel établissement, combien de graines qui se trouvent mélangées par hasard avec celles qu’il fait pousser pour ses récoltes… C’est par cette voie que les mauvaises herbes de nos champs sont transportées dans toutes nos colonies…

Ce ne sont pas seulement le vent et les hommes (qui charrient les plantes et leur donnent la mobilité qui leur manque naturellement, ce sont aussi les eaux. Certaines s’abandonnent au courant des rivières et descendent ainsi ; d’autres se lancent même sur les mers perfides, elles les traversent à la nage, passant ainsi d’un hémisphère dans l’autre. Certaines s’attachent aux ballots du commerce, et, s’aidant des steamers, viennent clandestinement débarquer dans des pays nouveaux, où elles prennent quelquefois un droit de cité inquiétant.

Nous ne pouvons pas passer sous silence l’une de ces plantes qui est en train de conquérir l’Angleterre : on l’appelle là-bas l’herbe américaine. C’est aux environs d’Ensham, sur la Tamise, que l’on s’aperçut des dangers qu’offrait la croissance incroyable de cette herbe fluviatile, dont le nom scientifique est l’anacharsis alsinastrum. On ne la connaissait pas en Angleterre avant 1847 ; mais, durant la courte période qui s’étend jusqu’à aujourd’hui, elle s’est répandue si prodigieusement et si universellement, à travers tous les cantons des îles anglaises, que, maintenant, elle intercepte très souvent le passage dans les rivières et les canaux ; bien mieux, elle arrête le courant des faibles cours d’eau et remplit tout à fait les courants isolés ! C’est au point qu’elle rendra bientôt le passage impossible dans beaucoup d’endroits de la Tamise, et qu’on ne franchira plus le fleuve sans une extrême difficulté…

M. W. Marshall, d’Ely, s’est occupé de l’histoire de cette plante. L’intruse est si différente de toutes les autres plantes aquatiques, indigènes, que l’on peut la reconnaître du premier coup d’œil ; ses feuilles poussent par trois autour d’une tige mince et filamenteuse. La couleur de la plante est d’un vert foncé ; les feuilles ont à peu près un centimètre de long, un centimètre de large ; de forme ovale, ovée à la pointe et couvertes de toutes petites dents qui font qu’elles peuvent s’accrocher. Les tiges sont très fragiles ; tellement que, dès que la plante est dérangée de place, des fragments en sont détachés. Quoique, jusqu’à présent, elle ne puisse se propager d’elle-même par semence, toutes les fleurs étant mâles, sa puissance de végétation est si prodigieuse, que chaque fragment reforme une plante complète, produisant racines et tiges, s’étendant indéfiniment dans toutes les directions.

La plupart des plantes aquatiques ont besoin pour pousser d’être plantées, soit dans le fond, soit sur les bords de la rivière ou du ruisseau dans lequel elles doivent croître ; celle-ci n’a aucunement besoin de ces précautions, et pousse tout de même après être coupée, alors qu’elle traverse la rivière emportée par le courant !

On n’a plus aucun doute que cette plante soit étrangère, car on a trouvé dans les rivières américaines une herbe semblable, sinon identique avec elle. M. Marshal la croit donc une importation de l’Amérique du Nord ; il estime que sa première visite nous est arrivée dans un paquet de bois de charpente américain ; il considère toute tentative pour l’extirper comme inutile, car elle ne pourra jamais être déracinée, et tout ce que l’on devra faire sera de la garder. Cette rapidité de croissance est une des merveilles de la nature, mais commence à devenir un danger sérieux ; aussi les employés à la navigation de la Tamise sont-ils déjà aux prises pour combattre ce redoutable ennemi ! Leurs efforts sont vains.

Goeppert raconte qu’une ville de Silésie devint la proie d’une véritable calamité occasionnée par la multiplication de la leptomite laineuse, petite plante aquatique qui obstrua le canal d’un moulin, ferma tous les conduits hydrauliques, corrompit l’eau et s’étendît sur une surface énorme, avec une fougue que l’hiver lui-même ne parvint pas à suspendre.

N’allons pas bien loin, puisque nous sommes au bord de la rivière, sans faire connaissance avec un végétal qui sait se planter lui-même. C’est une des plantes les plus communes de nos régions aquatiques, une de celles qui rentrent dans la catégorie des inconnues, des indifférentes, dont nous parlions plus haut, la sagittaire (sagittaria sagittifolia). Elle n’est cependant pas sans valeur, soit à cause de ses feuilles élégantes, en forme de lance, d’un vert très luisant ; soit à cause de ses fleurs en épis s’élevant en forme de pyramides, sur une tige cannelée qui sort de l’eau, et présente quelquefois une ressemblance frappante avec la pointe richement décorée d’une tourelle gothique. Tout le monde a vu ses fleurs à trois pétales blancs, avec une teinte d’un frais violet, au centre duquel s’élève une saillie verte granulée qui ajoute beaucoup à la beauté de la fleur.

Cette plante, chez nous, n’est d’aucune utilité ; les Chinois la cultivent en grand, non pour sa beauté, mais à cause de ses bulbes qui s’enfoncent d’elles-mêmes au-dessous de la vase et constituent une variété d’aliments. Ses racines atteignent, à ce qu’il paraît, une grosseur plus considérable en Chine que chez nous ; mais cela suffit pour nous faire penser que, même dans nos pays, leur culture pourrait être essayée avec succès dans les endroits marécageux, où l’on ne peut faire pousser d’autres plantes nutritives : il est probable que quelques soins donnés à cette culture suffiraient pour obtenir de la taille et de la qualité des racines la même amélioration qui distingue nos légumes potagers.

Tout à côté de la sagittaire, dans les tranquilles réduits de la rivière, nous trouverons la reine des nymphes de l’eau, le lis blanc aquatique (nymphæa alba), dans toute sa splendeur luxuriante : tout à la fois remarquable par le nombre et la grandeur de ses fleurs et de ses feuilles.

C’est certainement, de notre flore aquatique, la seule plante que nous puissions opposer à la richesse des régions tropicales, et c’est un des cas où nous devons souhaiter de voir nos eaux plus souvent embellies par ces plantes si ornementales ; malheureusement ces belles fleurs n’y sont pas partout très communes. Quelle plus jolie décoration peut recevoir une pièce d’eau qu’un groupe de nénuphars, avec sa couronne de fleurs blanches et purpurines, alors surtout que ce bouquet est joint à d’autres plantes croissant à côté et découpant la rive de leur vert feuillage.

Si nous nous y arrêtons un instant, c’est que le nymphæa est précisément une plante qui marche ! Chaque année, sa grosse racine rampante dans la vase s’allonge en avant et se détruit en arrière ; chaque année, sa tige florale et feuillée pousse en avant, de sorte que, chaque année, la place des tiges change les unes par rapport aux autres, et que, dans la rivière, c’est un chassé-croisé perpétuel d’individualités de nymphæas, qui cependant, ne change rien au tapis général qu’elles forment.

Nous disions plus haut quelques mots des mystérieuses amitiés qui lient certaines plantes aux autres.

Saura-t-on jamais pourquoi la salicaire ne pousse qu’au pied du saule, auquel elle emprunte même son nom ?…

Parmi les richesses florales de la rive, voyez-vous d’ici cette gerbe de pourpre brillante qui frappe nos yeux de loin ?… C’est là que règne en souveraine la salicaire purpurine (lythrum salicaria). Le gigantesque épi de ses fleurs élégantes est si remarquable, qu’il est toujours choisi comme un trait proéminent que l’artiste introduit au premier plan de ses scènes aquatiques ; d’autant plus que sa chaude couleur la rend particulièrement utile pour cet objet. Les herbes des champs, des chemins et des berges sont certes fertiles en motifs artistiques ; mais elles sont depuis longtemps bien plus connues que celles qui ornent les bords de l’eau, que l’on peut véritablement appeler les fleurs extraordinaires, non seulement par leurs formes, mais par leurs couleurs, et dans lesquelles on peut se servir avec avantage, non seulement des boutons, des fleurs, mais surtout des feuilles. Bien plus, comme la plupart d’entre elles sont rampantes ou grimpantes, elles peuvent être appliquées à cent motifs, que l’ornemaniste y trouve à chaque instant :

 

Not a leaf, a flower, contains a folio volume ;

We may read, and read, and still find something new,

Something to please, and something to instruct…

 

Nous soupçonnons la lysimaque d’avoir une certaine amitié pour la salicaire, ou peut-être une passion cachée et malheureuse pour le même arbre qui abrite les deux… Le sujet est délicat ; il n’est pas encore bien élucidé ! En attendant, cette plante, que nous rencontrons à chaque pas sur la berge des rivières, est intéressante par la beauté de ses fleurs jaunes, qui doublent encore d’effet quand elles se rencontrent mélangées aux thyrses rouges de sa voisine. La lysimaque est singulière par la vertu que lui attribuèrent les anciens d’apprivoiser les animaux féroces et de faire cesser les querelles, d’où lui est venu son nom.

Parkins, le vieux botaniste, dit, en décrivant cette plante, qu’il est possible qu’elle apaise les querelles de ceux qui sont attachés au même joug, tout en étant encore sauvages, puisqu’elle rend ces individus apprivoisés et tranquilles ; ce qu’on obtenait, comme chacun sait, en la leur mettant sous le nez, et ce que je laisse essayer à tous ceux qui auront envie d’en faire usage ! Combien il serait souvent désirable que cette plante merveilleuse pût être appliquée aux différents humains !

Il est temps de fuir les bords des eaux, où nous nous attardons ; cependant, au milieu des hautes touffes fleuries, nous appelle encore la grande consoude (symphytum officinale), qui aime aussi les endroits frais et qui s’élève hardiment quand elle est en fleurs au-dessus des herbages plus humbles qui l’entourent. Alors que chaque branche est décorée des grappes de ses fleurs pendantes en forme de cloches, variant de teintes depuis le blanc pur jusqu’au pourpre foncé, la grande consoude est une des plus ornementales parmi les nombreuses et belles plantes des bords de l’eau. Elle dut tenir, en outre, une place distinguée dans l’herbier de nos aïeux, à cause de ses vertus fortement médicinales. Hélas ! la réputation de ces qualités, – qu’on les ait calomniées ou non, – a passé en même temps que celle de la plupart de nos herbes indigènes, pour faire place aux drogues des pays lointains, qui ne sont pas plus efficaces, mais ont l’avantage d’être nouvelles et de coûter beaucoup plus cher…

Parmi les organismes végétaux remarquables, nous avons quelques mots à dire ici de ceux qui savent modifier leur feuillage pour résister au courant, ou lui obéir, selon les cas. N’est-ce pas un spectacle curieux que celui d’une plante qui marche ou qui s’arrête, qui flotte ou qui stagne, selon les circonstances ?… Parmi les végétaux que l’on rencontre le plus souvent auprès des sources, il faut compter le pied-de-coq ou renoncule aquatique (ranunculus aquatilis), dont les larges fleurs blanches s’élèvent comme une profusion d’étincelles au-dessus de la surface. Chez cette curieuse plante existe une telle différence de formes entre les feuilles flottantes et les feuilles submergées, – les premières étant largement lobées, tandis que les secondes sont découpées en menues divisions ressemblant à des lanières, et offrant quelque ressemblance avec les feuilles du fenouil, – que l’on a peine à croire qu’elles appartiennent à la même tige. Plus loin du rivage, dans les profondeurs de la rivière, là où le courant a davantage de force et de rapidité, la plante revêt encore un caractère différent : ses feuilles plates disparaissent entièrement ; tiges et feuilles, entraînées par l’eau, se changent en nombreux écheveaux de corde, souvent d’une grande longueur ; dans ce cas, les fleurs, n’apparaissent plus qu’à de rares intervalles.

Il n’est certainement pas facile d’expliquer les voyages de certaines plantes, se formant, en quelque sorte, une seconde patrie, dans des endroits où l’on ne sait à quoi attribuer leur prédilection. Cependant les exemples abondent de districts séparés par de grandes distances, – par exemple en Europe et en Amérique, – où le sol et le climat, – c’est ainsi que nous l’expliquons ! – sont si semblables, que les espèces de l’un d’eux, transportées dans l’autre, s’y multiplient souvent sans culture et deviennent sauvages.

Ainsi nulle part les plantes d’Europe ne se sont multipliées avec autant d’abondance que dans les campagnes qui s’étendent entre Sainte-Thérèse et Montevideo, et de cette ville jusqu’au Rio-Negro.

Déjà, la violette, la bourrache, plusieurs géraniums, l’anethum fœniculum se sont naturalisés autour de Sainte-Thérèse. Notre avoine cultivée est aussi commune dans quelques pâturages que si on l’y avait semée : on retrouve partout nos mauves, nos anthémis, un de nos erysimum, etc., un de nos myagrum, dont le premier pied parut, il y a dix ans, sur les murs de Montevideo, et qui couvre aujourd’hui tout l’espace compris entre cette ville et son faubourg. Le Chardon-Marie, et surtout notre cardon, introduits dans les plaines de la Plata et de l’Uruguay, emplissent aujourd’hui des terrains immenses et les rendent inutiles comme pâturage.

De même, certaines plantes d’Amérique, introduites en Europe, s’y sont extrêmement multipliées. Nous pouvons citer comme exemple, l’érigéron du Canada, qui est devenu une de nos mauvaises herbes les plus communes : l’agave ou aloës, et la raquette, qui couvrent l’Algérie, la Sicile, et une partie de l’Espagne, de l’Italie et de la Grèce, au point que les voyageurs, frappés de l’aspect tout particulier que la présence de ces plantes imprime au paysage, les regardent comme les types d’une végétation africaine… Cependant tous viennent de l’Amérique, et n’avaient jamais, avant sa découverte, paru sur notre continent !

Que faut-il donc admettre ? Que la distribution antérieure, primitive des végétaux, influe encore sur leur distribution géographique, dont elle est même la cause prédominante ?... que les modifications locales de sol et de climat, ainsi que les transports des graines, n’ont changé que partiellement cette première distribution ?

Non ; il y a autre chose : il existe des plantes voyageuses. On connaît environ trois cents espèces qui se trouvent dans des pays très éloignés les uns des autres. Parmi elles, cent sept espèces sont communes à l’Asie et à l’Amérique équatoriale ; quatre-vingt-six à l’Afrique et à l’Amérique équatoriales. Or on sait que, sous l’équateur, l’Asie, l’Afrique et l’Amérique sont séparées par d’immenses étendues de mer, et que des espèces de régions aussi chaudes n’ont pas pu prendre le chemin du nord et passer d’un continent à l’autre par l’endroit où ils sont assez rapprochés.

R. Brown a constaté l’existence de cinquante-deux espèces phanérogames, croissant, à la fois, au Congo et dans les parties équatoriales de l’Amérique et de l’Asie. On connaît des pays plus éloignés encore ! En voici deux qui sont situés presque aux antipodes, séparés par une immense étendue de mer, et par des terres dont la température élevée exclut nécessairement la plupart des plantes des pays froids ; ce sont : les îles Malouines, à l’extrémité australe de l’Amérique, et le nord de l’Europe. Aucun oiseau n’étend ses migrations en deçà et au-delà de l’équateur ; les courants et les ouragans ne vont pas d’un bout à l’autre de cette distance. MM d’Urville et Gaudichaud, à qui nous devons les flores très bien faites de l’Archipel des Malouines, Forster avant eux, M. A. Brongniard, qui a revu avec soin une partie de leurs herbiers, affirment l’identité spécifique de plusieurs plantes de ces îles avec celles d’Europe. Sans parler des cryptogames, dont les espèces croissent dans le monde entier, ils citent principalement des graminées et des cypéracées de nos Alpes ou de la région arctique de l’Europe, et même quelques dicotylédonées, comme la primula farinosa ou oreille-d’ours de nos hautes Alpes, qui sont dans ce cas. On ne peut admettre qu’elles aient été transportées par les navigateurs, car elles sont rares en Europe, difficiles à cultiver, et tout à fait inutiles…

Ont-elles donc été créées simultanément là ? comment y sont-elles venues ? Questions bien difficiles à résoudre, si jamais elles peuvent l’être par nous !

— Eh bien ! après ? s’écrie un jeune clerc de notaire égaré parmi les auditeurs. En quoi cela nous touche-t-il ? je ne comprends pas, en vérité, quelle manie vous avez de chercher des questions oiseuses, pour prendre plaisir à conclure que vous ne savez rien…

— Gustave ! mon bon, tais-toi, en ta qualité d’homme utilitaire tu vas nous prouver que cette école moderne de philosophes ne raisonne pas toujours droit !

— Cela m’est bien égal ! je rage quand j’entends des rêveurs, comme l’ami Pistil, chercher comment et pourquoi ont bien pu se trouver de ces plantes ici et là. Vive Dieu ! mes enfants, en quoi cela embarrasse-t-il la marche de l’humanité ?

— Chut !… écoutez !… Bravo ! Pistil, continue.

Notre pauvre Pistil aurait bien voulu répliquer, mais en présence de l’intérêt qu’on lui témoignait, il poursuivit :

— On dirait que tous les modes de progression dont nous venons de donner le détail ne sont pas encore suffisants : il reste aux végétaux la dissémination des graines à distance, non seulement au moyen des ailes, aigrettes et autres appendices qui, soutenant les graines très longtemps en l’air, donnent aux vents le temps de les transporter au loin, mais la dissémination par leurs forces propres. Qui ne connaît, dans nos jardins, la force de projection avec laquelle la balsamine, entre autres, lance ses graines au loin ?

Un bon nombre d’autres, parmi les fleurs des tropiques, agissent de même, mais avec beaucoup plus de force. Nous ne citerons qu’un exemple des contrées tempérées, c’est le gilia setosissima de l’Utah méridional. Chez cette espèce, les capsules restent closes jusqu’à ce que la plante soit sèche, alors, si l’on veut les cueillir, elles se fendent en trois, et la force avec laquelle leurs valves se racornissent est telle que les graines sont lancées à plus de deux mètres de distance. Un fait analogue se présente mais avec moins d’intensité, pour les capsules des phlox gazonnants.

Les mouvements de germination de certaines plantes ne sont pas moins curieux. Ainsi l’orobanche parasite privée de feuilles, mais dont les fleurs, couleur feuille morte, sont si extraordinaires, a des tiges qui savent aller chercher la radicelle qui leur convient. Les orobanches, que ce soit la plumosa sur le chanvre, ou la racemosa sur les fèves, etc., produisent une graine extrêmement petite, qui ne se développe que sur de très jeunes racines. Il faut donc que ces graines aillent les chercher. L’embryon s’allonge, guidé par un sens mystérieux, qui semble une véritable intelligence, jusqu’à ce qu’il rencontre la racine très jeune qui lui est utile. Il s’y attache en perçant son parenchyme, et dès lors l’évolution change de face. L’extrémité de la jeune plante qui correspond à la tige, s’épaissit et se remplit de matière nutritive : il se forme, en cet endroit, comme une souche, d’où naîtront plus tard les fleurs de l’orobanche sur leurs tiges.

Ainsi, voilà une plante qui sait comment il faut chercher, choisir, transformer les seules racines qui lui conviennent !

— Bah ! s’écria tout à coup notre jeune clerc de notaire, m’est avis plus que jamais que c’est notre ami Pistil qui, décidément, prête aux plantes ses conceptions ingénieuses et qui les décrit comme il les croit, comme il les aime et non comme il les voit ! La belle chose que l’imagination.

— Ainsi vous croyez que les plantes manquent d’une intelligence spéciale ? Vous allez voir, par quelques exemples que je vais prendre au hasard, qu’elles-mêmes sont autre chose que des appendices inertes couvrant le sol et les objets terrestres.

— Écoutons-donc !…

Chez les orchidées, surtout chez les espèces épiphytes, si belles et si nombreuses des pays tropicaux, les racines se développent de la façon la plus anormale et la plus variée. Flottantes à l’air libre, dit M. E. Grimard, elles se nourrissent des vapeurs d’eau et des gaz qu’elles pompent dans l’atmosphère. Il leur suffit, à ces aériennes créatures, d’être balancées par la brise, et c’est un spectacle admirable de voir, du haut des branches noires et moussues, descendre de longues guirlandes chargées des fleurs, les plus merveilleusement belles qu’il soit possible d’imaginer. Dans les serres, un morceau de vieux bois garni de son écorce suffit au développement de ces sortes de prisonnières ; il en est même auxquelles ce morceau de bois devient superflu, et qui, accrochées à n’importe quoi, laissent pendre leur racines flottantes…

Quand aux orchidées terrestres, nombreuses dans nos pays, leurs mouvements ne sont pas moins curieux. La graine tombe à la surface du sol ; comment fera-t-elle pour s’enterrer elle-même, afin que ses tubercules, qui doivent être souterrains, arrivent à une station convenable ?… C’est simple comme tout ce qui est grand ! La tige produit à sa base des bourgeons, munis eux-mêmes de tubercules à leur extrémité inférieure. La racine qui en sort est douée de la faculté particulière de se plisser en se rétractant et de tirer ainsi en bas le jeune tubercule ainsi que la partie inférieure de la plante,… et ce mouvement est tellement puissant que, dans nos bois, tous les orchis sont plantés jusqu’à trente et quarante centimètres de profondeur ! Anomalies remarquables ! presque toujours les tubercules restent à la surface du sol, chez les orchidées de serres, venant des contrées tropicales !

Tout n’est pas dit, il s’en faut, à propos des orchidées. Nous les voyons bien marcher verticalement, s’enfoncer à la profondeur voulue : nous allons les voir maintenant se promener, et cela, par un tout aussi curieux mécanisme. En effet, chaque orchis est nourri par un tubercule souterrain qui donne naissance à un autre tubercule chargé de faire vivre à son tour la plante de l’année qui va suivre. Or, ce tubercule nouveau laisse toujours en arrière celui dont le rôle est accompli, de telle sorte qu’en ajoutant tous les espaces parcourus pendant une vingtaine d’années, l’orchis observé se trouverait à une distance de trente centimètres environ de l’endroit où se trouvait un de ses ancêtres… d’où, par induction, l’on peut conclure que ces plantes nomades pourraient, après un long espace de temps, avoir suivi un chemin relativement considérable. Toutefois, si cette théorie n’est peut-être qu’une hypothèse, et, s’il faut en croire des observations plus modernes, les tubercules tendraient plutôt à faire accomplir à l’orchis une marche circulaire ; de telle sorte, qu’au bout d’un nombre d’années déterminées, la plante se retrouverait sur le lieu même qu’aurait occupé déjà une de ses devancières. Ces dernières observations, du reste, fussent-elles vérifiées, ne diminuent en rien la curieuse faculté de locomotion de l’orchis, puisqu’il décrirait ainsi une éternelle circonférence.

Qui ne connaît, dans nos bois, le sceau de Salomon, avec sa grappe penchée de petites fleurs blanches et vertes, rappelant un peu le muguet pour les observateurs superficiels, mais n’avant pas sa suave odeur ?… Cette polygonée est une intrépide promeneuse. Elle ne s’arrête jamais ; cheminant sans cesse, parce que sa tige est un rhizome.

— Oh ! oh !… Arrêtons un peu… Qu’est-ce que c’est qu’un rhizome, pour les ignorants ?…

— C’est une tige souterraine horizontale qui, un certain temps après la germination, a cessé de s’allonger pour se couvrir, sur toute sa longueur et surtout en dessous, de petites racines adventices qui fourniront à sa nourriture. Mais cette tige pousse une ou plusieurs branches qui sortiront de terre et rempliront les fonctions que la tige remplit plus ordinairement, c’est-à-dire qu’elles porteront les fleurs et les fruits. Or, il arrive que les rhizomes poussant seulement un bourgeon à l’extrémité, chaque année, ce bourgeon va en avant, poursuivant ainsi sa marche souterraine, et portant ainsi plus en avant la tige aérienne, feuilles et fleurs, qui manifeste la plante à nos yeux.

Ce qui arrive pour le sceau de Salomon dans les bois arrive, au bord des eaux et dans nos jardins, pour les iris. Ces plantes sont tellement vagabondes, qu’elles traversent les allées, et au bout de quelques années, si l’on n’y prend garde, vont se promener dans d’autres carrés que ceux qu’on leur destinait.

Les myrtilles (vaccinium) ne font pas autrement dans nos forêts ; ils ont aussi une sorte de tige souterraine au moyen de laquelle ils se promènent. Ce charmant petit arbrisseau, que tout le monde devrait connaître, est une des ressources spontanées de nos forêts. Dans notre belle France on le néglige trop ; mais dans d’autres pays, en Russie notamment, on lui rend toute justice.

Avons-nous le droit de considérer les lianes comme des plantes qui marchent ?… Nous le pensons. Elles gardent leur pied à sa place ; mais, ne font-elles pas marcher leur tête, c’est-à-dire leurs fleurs, la partie vraiment intelligente de leur individu, ces lianes vagabondes qui escaladent, en s’allongeant de centaines de mètres, les végétaux les plus élevés ?

On ne fait généralement aucune différence entre les végétaux sarmenteux et les végétaux grimpants ; cependant ces deux expressions doivent être distinguées dans le langage botanique. Une plante grimpante exécute, dans son ascension, un double mouvement spiral, sur elle-même et sur le tronc qu’elle embrasse. Ce dernier mouvement se produit tantôt à droite, tantôt à gauche. Il n’en est pas de même des végétaux sarmenteux, qui s’accrochent un peu au hasard et se couchent d’une façon quelconque sur la plante qui leur sert d’appui. Il est enfin une troisième classe de végétaux grimpants, qui ne s’enroulent pas en spirale, mais qui s’élèvent, suivant une direction indéterminée, en s’aidant de crampons ou de racines accrochantes, tels que le lierre par exemple.

À ces trois catégories appartiennent tous les végétaux rangés sous la dénomination très générale de lianes.

Toutes ces belles lianes, d’ailleurs, sont de redoutables voisines : quelques-unes même sont des meurtrières émérites : au milieu de leurs superbes guirlandes, presque toujours quelque malheureux arbre, écrasé ou étouffé par leurs mortels embrassements, semble tendre les bras et crier au secours !…

Les lianes serrent avec une telle puissance le tronc des arbres envahis, qu’elles finissent par pénétrer dans l’intérieur même du bois, malgré les plus dures écorces. Sous ces effroyables étreintes, on comprend que la sève s’engorge rapidement : de part et d’autre de la tige parasite se forment des bourrelets qui grossissent, débordent, la recouvrent parfois et amalgament ainsi des tissus différents qui finissent par se souder de la plus étrange façon. Il est des figuiers grimpants, et des rotangs surtout, d’une longueur démesurée, qui, semblables à d’horribles serpents, s’aplatissent sur leurs victimes et les enlacent de tant de replis, qu’une asphyxie lente, mais progressive, en est l’inévitable résultat.

Au nombre des lianes les plus redoutables se place la cipo-matador, dont les botanistes voyageurs nous racontent les innombrables méfaits. Cette meurtrière – c’est le sens du mot espagnol – a, en effet, des embrassements mortels. Elle ne semble d’abord demander qu’un soutien ; mais, en s’appuyant, elle étrangle ; et il vient un jour, après de longues années d’amitié apparente, où toute sève s’engorge et s’arrête dans la tige du malheureux protecteur. Il meurt alors, se dessèche, puis tombe, et dans sa chute entraîne son assassin, qui dans la boue noire de la forêt, expie ses perfidies sous le cadavre de sa victime !

Après avoir emprunté quelques exemples aux végétaux des terres tropicales surtout, plus puissants dans leurs promenades aériennes que ceux de nos contrées moyennes et calmes, nous voulons retourner un instant au monde des eaux pour voir encore de nouvelles plantes qui marchent. Nous avons, dans nos plus faibles ruisselets, la lentille d’eau qui naît dans l’étang, qui demeure à la surface, laissant pendre ses racines qui n’atteignent jamais le sol ; la lentille d’eau descendra tout doucement de l’étang dans le ruisseau qui en sort, puis dans la rivière, puis dans le fleuve, et gagnera ainsi, en temps d’inondation, la moindre mare où elle demeurera, pullulant et gardant au besoin, pendant l’absence de l’eau, sa faculté germinatrice.

Mais c’est la mer et ses grandes algues errantes, mobiles, voyageuses, que nous voulons étudier pour finir. Écoutons ce qu’en dit M. Poussielgue, dans son Voyage en Floride :

« Dans la soirée, nous étions à trente milles au large, et nous jetions l’ancre dans un espace découvert de la mer des Sargasses par un fond de quarante brasses. Cette fameuse mer d’herbes, qui couvre une partie de l’Océan, entre l’ancien et le nouveau continent, a reçu à juste titre le nom de l’algue (sargasse), qui en forme la plus grande masse. En certains endroits, les frondes de cette algue sont si nombreuses, qu’elles peuvent arrêter un bâtiment sous voiles. Cependant, comme je pus le constater, il n’y a pas que des sargasses. Je profitai de ce qu’il restait encore quelques heures de jour pour faire mettre un canot à la mer et visiter ces prairies océaniques. La sargasse (fucus natans, Linné) vit à la surface de la mer comme certaines mousses sur les marais d’eau douce. Elle porte de longues tiges, des feuilles, des fruits, mais pas la moindre racine ; c’est à tort qu’on a cru que ces plantes provenaient des bas-fonds, d’où elles auraient été arrachées, et qu’elles étaient charriées par les flots à la surface ; ce qui prouve le contraire, c’est que sur les mêmes tiges on voit des feuilles noircies, presque mortes, à côté de feuilles, de branches, de graines nouvelles qui poussent et se développent. La sargasse est une immense végétation flottante ! La prairie océanique est, dans certains endroits, d’un beau vert, dans d’autres d’un jaune rouillé, des feuilles, des frondes, des fruits, qui émergent au-dessus des eaux, lui donnent un aspect inextricable.

« D’autres algues arrachées du fond de l’abime et charriées par le gulf stream, flottent parmi la sargasse ; il y en a de toutes formes et de toutes couleurs, de rouges, de roses, de jaune d’or, de nacrées (iridoea), mais le vert olive domine…

J’ai recueilli une fronde de laminariée qui avait trente mètres de long et ressemblait, à s’y méprendre, à une immense lanière de cuir verni ! À côté de cette phycée gigantesque, l’eau était couverte d’une algue microscopique nuancée d’écarlate (protococcus atlanticus), dont il faut une centaine au moins pour couvrir un centimètre carré, il y en avait tant que sur des espaces considérables la mer paraissait d’un rouge sang. Ces plantes marines portent des fleurs et des fruits, et nourrissent des animaux. Les fruits, ce sont des grappes de petites graines rondes connues sous le nom de raisin de tropiques, ou bien des sacs et des gibernes, formes affectées par les graines des grandes phycées. Les fleurs, ce sont les cavalines et les éolides, fleurs animées, mollusques bizarres, allongés, revêtus des nuances les plus éclatantes, qui s’attachent aux feuilles sur lesquelles elles rampent et dont elles se nourrissent ; des crevettes, de petits crabes, des palémons, des coquilles, des balanes, vivent parmi les sargasses. La présence de ces petits animaux y attire les poissons qui s’en nourrissent ; les poissons attirent l’homme. »

N’est-ce pas ainsi, mes amis, que s’établit la grande chaîne qui contient la vie universelle ?

— À quoi ça sert ? cria notre clerc de notaire.

— Quand ce ne servirait qu’à fournir aux hommes de salutaires réflexions sur la vie de leur monde, ce serait déjà un grand but atteint, celui de leur ouvrir l’esprit et de leur agrandir les idées !...

Le tabellion se tut…

CHAPITRE IV

UNE CAUSERIE AVEC VÉNUS

— Monsieur l’élève astronome Max Ervieu, nous serions très heureux que vous voulussiez bien nous dire quelques mots sur ce qui se passe au-dessus de nos têtes. Cela varierait nos études, notre ami Adrien de Sagro nous ayant voituré de-ci de-là sur tout notre globe.

— D’autant plus volontiers, Messieurs et amis, que j’ai pensé à vous et jeté sur le papier le projet très réalisable, croyez-moi, d’établir une conversation sérieuse avec un des astres voisins de notre ciel : avec Vénus par exemple…

 

Si la brise

Frise

L’eau…

 

— Non… Non ! C’est mathématiquement faisable ; que voulez vous de plus ?… Ce sera fait, le jour où nous le voudrons !…

— Allons, risquons nous !…

 

Cric ! Crac !

 

— Vous allez bien voir, mes enfants, il ne faut jamais dire : Fontaine je ne boirai point de ton eau. Le sage ne s’immobilise jamais ; le flot de l’actualité le pousse et le porte… où naît le nouveau.

— Bravo Max, un peu long…

— Sentencieux…

— Eh ! Eh !…

— Aussi, comme je prévoyais votre tollé, je me suis donné la peine de prendre quelques notes sous la dictée d’un ami, à vous et à moi, qui m’est venu voir ces jours-ci.

— Ah bah ! qui donc ?…

— Cela ne fait rien à l’affaire, si ce qu’il a dit est bon.

— Au fait ? Écoutez !…

— Donc, un de ces soirs derniers, j’avais bourré mon poêle jusqu’au bord, ma lampe était bien allumée, la pluie faisait rage au dehors, et comme j’ai l’honneur de loger sous les tuiles, on entendait un bruit monotone à endormir un écureuil… Je réfléchissais à la solution d’un problème, qui depuis longtemps me trottait par la tête : comment apprendra-t-on tout ce qu’on doit savoir des planètes, nos sœurs dans l’espace ?…

— Bon ! répondait Calino, en le leur demandant…

— Sans doute, mais comment le leur demander ?… Et je ne trouvais rien, mais rien du tout.

Le diable m’emporte si je m’y casse la tête…

Une petite voix flûtée sort du pied de ma table :

— Voilà, voilà !

Je me baisse et je vois maître Asmodée qui, riant de son rire sarcastique, me présente un grand mannequin qu’il a apporté sous son bras.

— Qu’est-ce que tu fais là ? toi !

— Dame ! vous m’appelez en ami !... je viens en voisin,… voici la voiture !

— Vade rétro, Satanas !

— Allons ! vous êtes décidément un ennuyeux compagnon…

— Mon cher, c’est que désormais je n’ai plus besoin de toi.

— Voire ! Et comment vous passeriez-vous de moi ? Impossible, mon cher, impossible ! Et pour te le prouver, à toi et aux autres, je vais encore aujourd’hui t’apprendre du nouveau !… Tu en cherches…

— Ah bah ! Comment le savez-vous ?

— Est-ce que je ne sais pas tout ce que tu penses…

— Bah !…

— Sans doute, la plus grande partie en est soufflée par moi…

— Oh ! oh !

— C’est comme cela… Ce que tu cherches est à l’ordre du jour général, mais tu ne peux pas savoir cela.

— Tu ne te doutes pas que toutes les planètes vont bientôt causer ensemble, et que l’humanité va faire un progrès immense ? Il ne s’agit pas ici de voyages fantastiques comme celui du Cyrano de Bergerac de ta jeunesse, et de toutes autres fictions semblables : il est question de relations véritables, sérieuses, permanentes, à établir entre les êtres qui certainement peuplent ces terres, et vous qui peuplez à peu près la vôtre.

— Tu plaisantes ?

— Je parle vrai.

— Ta ! ta ! ta ! tu te fies à notre crédulité, maître plaisant !

— Point. Il n’y a pas encore très longtemps, un pareil projet eût été traité d’utopie, de folie, et déclaré parfaitement irréalisable ; mais, tandis que vous flânez à droite et à gauche, la science marche, et comme avec les moyens dont elle dispose aujourd’hui le problème est devenu possible, combien d’autres rêveries qui, aujourd’hui rêveries, seront de même réalités demain !

— Tiens ! tu m’intéresses, raconte-moi cela !...

— Le désir de communiquer avec les êtres qui peuplent les terres semblables à la nôtre, terres qui gravitent également autour de la petite étoile de troisième grandeur qui vous éclaire, – a germé dans le cerveau de l’homme dès le jour où celui-ci a eu connaissance des planètes. Or, ce fait remonte à la plus haute antiquité. On peut donc dire que, par le fait même de la tournure de son esprit qui aspire toujours au nouveau, l’homme, depuis qu’il se connaît, a cherché à rendre possible la réalisation du projet dont nous parlons et auquel tu penses.

— Au fait, au fait !

— Il s’agît donc d’entrer en communication avec les planètes. Suis-moi bien ! parmi elles, nous choisirons évidemment une des plus voisines de la terre, Mars ou Vénus. Mais il est tout aussi évident que le langage employé entre deux astres doit être tout spécial, et télégraphique. Il ne faut penser qu’à l’échange d’un phénomène apparent répété suivant une certaine loi mathématique, c’est-à-dire naturelle et élémentaire, existant par elle-même et indépendante de toute espèce de civilisation !

— Soit !...

— Or, dans l’état actuel de nos connaissances, la lumière seule est l’agent dont nous pouvons disposer à travers les espaces ; parmi toutes les lumières que nous sommes en puissance de produire, la lumière électrique est celle dont le pouvoir éclairant est le plus considérable et par conséquent celle dont on devra se servir.

— Pas trop bête !

— Malheureusement l’électricité que nous savons produire est encore en bien petite quantité, comparativement à ce que nous saurons en condenser un jour.

— Qu’en sais-tu ?

— Rien, à vrai dire, mais j’affirme hardiment cette vérité et cette production, parce qu’elle est nécessaire à la marche de l’humanité. Il nous faudra chercher ailleurs que dans de coûteuses combinaisons chimiques, ailleurs que dans des frottements ruineux et de peu de durée, ailleurs que dans tous ces moyens lilliputiens, le moyen d’avoir partout, en tous lieux, toujours, la quantité énorme d’électricité que la civilisation exigera bientôt.

— Çà, c’est bien aisé à dire, Asmodée !

— Et à faire, mon pauvre ami ! car, pour cela, on possède une source de dimensions convenables, on a à sa disposition : la terre !

— Oui, mais comment s’en servir ?

— On l’apprendra !

— Va-t’en voir s’ils viennent !…

— Dès le jour, vous dis-je, où l’on saura employer le magnétisme terrestre à son gré, le problème dont nous parlons sera facilement résolu ; d’ici là, on peut, il est vrai, tenter sa réalisation, mais la dépense sera plus considérable, voilà tout !…

La relation physique existant entre la quantité de lumière et l’éloignement de la source est bien connue : si une bougie éclaire à une distance de un mètre une feuille de papier, à deux mètres de distance il faudra quatre bougies pour produire le même éclairage, à cent mètres dix mille, etc. ; en un mot, toujours un nombre proportionnel au carré de la distance. Or, ce n’est plus par mètres qu’il faut compter quand il s’agit de l’éloignement des planètes, ce n’est même plus par kilomètres ou par milliers de kilomètres, c’est par millions de kilomètres ! Cette considération démontre déjà que si l’on n’avait pas le moyen de concentrer ces rayons lumineux et de les diriger à son gré, l’on n’aurait pas lieu d’espérer que l’homme pût produire et entretenir un foyer lumineux libre assez intense pour être vu de ces mondes lointains.

— Hé bien, mon bonhomme, va te coucher, et laisse-moi dormir tranquille !

— Non pas, non pas ; je suis mon idée. Nous arrivons à un tout autre résultat, si nous recueillons tous ces rayons perdus concentriquement à la source de lumière, et si, plaçant celle-ci au foyer d’un miroir parabolique, nous groupons nos rayons en faisceau que nous envoyons à travers l’espace, sans autre affaiblissement que celui causé par l’opacité des milieux. Malheureusement un parallélisme rigoureux entre les rayons réfléchis est impossible à obtenir, et nos rayons formeront toujours un faisceau – très peu divergent, il est vrai, – mais qui, arrivé au niveau de l’astre, l’enveloppera entièrement et même le débordera de beaucoup. Tout cela aux dépens, bien entendu, de l’intensité effective de la lumière vue de là-bas !…

Essayons donc quelques chiffres pour voir si l’impossibilité apparaît. Coupons notre faisceau perpendiculairement à l’axe par une surface blanche, point où le faisceau a un mètre de diamètre : nous pouvons donner assez d’intensité à notre lumière électrique pour que cette petite surface soit aussi éclairée, dans ces conditions, que par le soleil. Or, notre faisceau, ainsi intercepté pour un moment, marche toujours en se dilatant et, arrivé aussi à l’astre, il a vingt millions de mètres de diamètre, c’est-à-dire que son intensité, ainsi que nous l’avons vu tout à l’heure en parlant de bougies, devient quatre cent trillions de fois plus faible que celle de notre petite surface blanche.

— Dis-moi, cette lueur est-elle quelque chose dans le rayonnement de l’espace ? sera-t-elle appréciable ?

— Je le crois. Cherchons des termes de comparaison dans le monde sidéral lui-même.

Neptune est trente fois plus éloigné du soleil que nous, cependant cette planète est facilement visible avec une lunette de moyenne puissance. Supposons qu’elle reflète seulement le cinquième de la lumière qu’elle reçoit du soleil, elle ne nous renvoie plus qu’une lueur plus de deux cents millions de fois plus faible que le rayon de soleil qu’elle reçoit. Ces chiffres sont énormes, mais il est indispensable de se familiariser avec eux. L’intensité éclairante de Neptune est donc représentée vis-à-vis de nous par 200,000,000,000,000.

— Et notre signal ?

— Son intensité serait 400,000,000,000,000, c’est-à-dire juste deux fois plus faible que celle de Neptune vu de la terre. Or, non seulement Neptune lui-même, mais encore son satellite se voit de notre globe, donc notre signal blanc pourrait aussi être vu. Mais, s’il est trop faible, rien n’est plus simple que d’augmenter son intensité en doublant, décuplant, centuplant s’il le faut, nos sources lumineuses rapprochées les unes des autres. En effet, si on peut en créer une, on peut en créer cent !

— C’est charmant ! Cela va tout seul.

— En théorie, oui ; en pratique, peut-être pas : il faut toujours craindre, en matière aussi neuve, l’imprévu et l’inconnu…

Mais, sans aller si loin, on calcule qu’au moyen de deux centres électriques lumineux seulement, on figurera sur telle partie obscure qu’on voudra du disque de la terre et une étoile artificielle, un point brillant qui, vu de Vénus ou de Mars, aura l’intensité d’une étoile de troisième grandeur.

— Bravo !

— De ce côté on peut marcher aussi loin que l’on veut.

— Cette fois-ci vous avez raison, maître railleur !

— Oui, mais je ne veux pas vous cacher que d’autres obstacles se présenteront, et il est possible qu’une base conique de vingt mètres de diamètre seulement exige, dans les instruments à employer, une précision à laquelle il nous soit impossible d’atteindre. Cela est probable, mais on en sera quitte pour agir sur un diamètre plus grand en augmentant le nombre de centres, c’est-à-dire l’intensité de la lumière proportionnellement au carré de notre diamètre désormais choisi. Si deux centres suffisent pour vingt millions, ce sont huit centres pour quarante millions, cinquante pour cent millions, etc.

— Comme vous y allez !…

— C’est comme cela qu’il faut faire. Tout est ici affaire de calcul lors de la réalisation ; chaque miroir parabolique, en outre, devra être monté sur un rouage parallactique où soient compensés les effets de la relation terrestre et ceux des révolutions sidérales des deux planètes visante et visée.

— Admettons, voilà l’appareil émettant construit ; et puis où mettez-vous les lampes électriques ou centres lumineux ?

— Il est presque certain que les longues nuits des pôles indiquent, dès à présent, les endroits les plus favorables. Là, la transmission pourrait durer des mois entiers sans interruption, même avec les deux planètes inférieures dont nous parlons.

— Oh ! oh ! vous oubliez de me dire comment y arriver à ce pôle ? La route est-elle donc si aisée ? Est-elle si bien frayée qu’on puisse aller s’établir là-bas ?

— Hélas ! de ce côté encore les difficultés ne manqueront pas, quoique, au fond, aucune soit insoluble : l’homme pourra ce qu’il voudra du jour où il s’associera à son semblable mieux qu’il ne le fait aujourd’hui, puisque, à dater de ce moment, il devient l’humanité, c’est-à-dire une puissance à laquelle le monde a été livré. Les expéditions allemandes, françaises, anglaises, américaines, suédoises, qui sont parvenues, dans ces années dernières, à explorer les environs des pôles, et bientôt le pôle lui-même, ne sont peut-être que les éclaireurs inconscients de notre grand problème. Ainsi marchent des avant-coureurs à travers les temps, préparant et découvrant les matériaux pour l’ouvrage des siècles futurs !

D’un autre côté, et comme la réalisation de notre projet n’est pas encore prête, peut-être à cette époque sera résolu l’autre grand problème de la direction dans les airs, – non au moyen des ballons, ce jouet d’enfants, que nous nous étonnons toujours de voir essayer par des hommes raisonnables, – mais au moyen d’appareils rationnels prenant leur point d’appui là où il doit être pris, sur la résistance du milieu. Malheureusement encore, toutes les connaissances humaines se tiennent dans une chaîne admirable mais ruineuse. Qu’aujourd’hui l’on découvre un agent chimique, – et cela est prochain, – l’hydrogène trouvé hier ou tout autre, qui permette une production de force sous un moindre poids de l’appareil que les grossières machines à vapeur ou autres que nous connaissons seulement en ce moment, et demain le problème de l’aviation est résolu !

 

As-tu du tabac ?…

Crac,

Allume ta pipe.

Il faut chauffer le four

Pour

Faire passer ta blague

Va !

L’on t’écoutera

Tant qu’on le pourra.

 

Ce fut un ouragan, une bourrasque furieuse où s’entendait le soprano glapissant de Mme Popotte qui avait de la rancune à propos de son histoire de chasse, et la basse profonde de Quibus.

— On ne dit pas des choses comme cela !

— Admettons…

— Mais je n’admets pas !

— Laissez parler… Écoutez.

— Admettons un moment que l’aviation ne change par la forme du monde et les relations entre les hommes, après demain, le pôle pourra être atteint aussi facilement que tout autre point de notre planète, les appareils peuvent être installés, la télégraphie planétaire commencée, et l’un des plus magnifiques désirs de l’humanité satisfait.

— Mon petit, disait Asmodée dans le pied de ma table, tu vas à pas de géant ! mais il passera encore beaucoup d’eau sous le pont avant cela !

— Bah ! est-ce donc toi qui oserais prédire où s’arrêtera le développement de l’homme ? Le jour où communiquant sans relâche avec les autres mondes répandus dans l’espace, il pourra en recevoir les connaissances spéciales que chaque peuple a pu découvrir et s’approprier, il donnera un pour recevoir dix, cent ou mille… Et l’appoint qu’il enverra là-bas, sera, – consolons-nous par cette espérance ! – plus que rien pour ses frères des autres mondes du système solaire, devenu la patrie commune dans l’immensité !

— Bah ! ça n’est pas si enviable que cela !

— Ah ! vraiment !…

— Peuh !… Dans quelle langue se feront ces solennelles conférences ?

— Dans une langue que toute créature pensante peut comprendre, celle de la numération. Faisons naître une loi mathématique par occultation et éclats successifs et nous sommes compris.

— Pas mal !

— Des relations sont commencées, le fil est attaché que rien ne pourra rompre désormais.

— C’est vrai !

— Les premiers signaux à faire doivent avoir un caractère vivant, bien différent du caractère astronomique dont les phénomènes sont pour la plupart intermittents et régulièrement rythmés. Il faut se servir d’un très petit nombre de signes élémentaires et en utiliser tous les arrangements possibles dans l’ordre de génération de ces arrangements. Prenons trois signes. L’éclair simple, l’éclair redoublé, et l’éclair triple : on peut les combiner en les produisant deux à deux, de manière à révéler une loi. Certainement il sera utile d’étudier si une numération plus simple encore, celle à deux signes, ne serait pas plus courte à faire comprendre ou plus économique, mais le problème est réalisable et mérite d’être étudié dès à présent. Tels seront les premiers signaux à envoyer, signaux qu’il faudra répéter constamment, dans un ordre adopté d’avance, et exécuter soigneusement, mais en variant les exemples de représentation numérique.

Peut-être attendra-t-on longtemps la réponse ?…

— Bah ! je t’aiderai !

— Convenu, mais en attendant si tu es occupé à autre chose ? peut-être se lassera-t-on d’attendre la réponse, car si pareil appel était fait à la terre…

— Et qui dit qu’il n’est pas en train, si l’on s’en rapporte à certains signaux déjà vus ?

— Il faudrait qu’il fût souvent répété pour être saisi, car nos savants ne se relaient pas sans interruption pour observer les planètes, nos sœurs de l’espace. Si aujourd’hui, mon pauvre Asmodée, l’appel bien constaté était adressé à la terre, ne faudrait-il pas beaucoup de temps pour vaincre, avant de répondre, l’ignorance, le scepticisme, le mauvais vouloir de bien des hommes, puis beaucoup de temps encore pour procéder à la construction délicate, couteuse, difficile des appareils nécessaires pour répondre ?

— Et pendant tout ce temps perdu, on désespérerait de nous là-bas ?…

— C’est possible !

Faites donc d’abord luire sur votre monde la petite lumière qui suffirait à transporter d’ici là-bas et de là-bas ici des merveilles aussi nouvelles pour eux que pour nous. Voyez-vous, d’ici, la réponse arrivant de l’astre interrogé ? Ce point lumineux apparaissant sous le disque obscur de la planète, calquant ses intermittences sur celles des signaux terrestres, et disant : – Nous avons vu ! nous sommes-là ! nous attendons !…

— Ce sera véritablement un moment de joie et d’orgueil pour les hommes ; l’éternel isolement des sphères sera vaincu ! Mais dans l’enivrement de pareils rêves, devançant dès aujourd’hui le temps où l’on saura, surgit une réflexion. Sans aucun doute cette lumière répond, elle nous dit qu’il y a quelqu’un, mais rien de plus ! Rassurons-nous. Dans le rythme de ces éclairs peuvent s’incarner toutes les réponses perceptibles et concevables, et c’est ici que les mathématiques vont venir en aide.

— Oh ! oh !

— Oui, bravo ! dit, en se levant, Reine-en-Bordée… Très bien trouvé !… Silence donc !

 

Si la brise.

Frise

L’Eau…

 

— La paix ! crient les sages, la paix !

— J’ai fini, répond Max, encore deux lignes… de patience et vous pourrez gémir sur ma sottise, soit, ma sottise m’est chère ! Car c’est avec des nombres qu’on va s’entendre en traduisant, par un procédé géométrique simple, les figures planes convenablement choisies en séries numériques dont transmet successivement chacun des termes. On connaît même plusieurs procédés graphiques au moyen desquels une figure plane, ou solide, est fragmentairement représentée par une série de nombres et réciproquement, on sait traduire une série de nombres en une figure construite par points. Cela suffit. D’ailleurs la coloration des rayons, la possibilité de polariser la lumière suivant tous les angles du cadran, cesse de leur faire traverser des vapeurs dont l’analyse spectrale retrouverait la nature au lieu d’arrivée ; d’autres phénomènes encore permettront de donner à ce langage toute la rapidité nécessaire. D’ailleurs les siècles sont là !!

— Décidément, mon pauvre ami, tu dois être un peu fou, mais tu n’es pas le seul qui, dans la foule des mondes voisins, ait conçu semblable projet ! Il est probable que non. Il y a eu peut-être, il y a sans doute encore des signaux transmis que votre ignorance vous empêche de comprendre et auxquels votre impuissance vous condamne encore à ne pas répondre.

— Le hasard nous a mis sous les yeux quelques faits étranges, je voudrais les voir rassemblés, je voudrais qu’on recherchât s’ils ne se reproduisent pas, et que l’on comparât ; l’astronomie physique est encore à faire.

— Tu te trompes, mon bon ; divers observateurs, Schroeter, Harding, Messier et d’autres ont vu des points brillants sur les disques de Mercure, de Mars, et même, autant qu’il m’en souvient, sur celui de Vénus…

Les explications qui supposent des volcans, des phénomènes mal définis de réflexion solaire, sont peu satisfaisantes… Ne serait-il pas temps d’y regarder à deux fois ?…

— Oui ! certes.

— Hé bien !…

— Bonsoir !…

— Dors en attendant, tu as le temps de faire un fameux somme !… et vous, Messieurs, qui m’avez écouté, qu’il me soit permis de vous en souhaiter autant.

— Bravo !… où sont les bocks ?

Et chacun se sépara bientôt.

CHAPITRE V

LE TESTAMENT DE FARAGUS

— À qui le tour, messieurs ?

— À moi, si vous le voulez, fis-je au commencement de la séance suivante, et puisse mon récit ne pas vous sembler trop long, car il l’est un peu plus que celui de l’ami Ervieu.

— Coupe-le en tranches…

— Ça va ! Première tranche !

— Écoutez.

— Messieurs, souvenez-vous que tout, dans l’histoire que vous allez entendre, est vrai, sauf les noms : il fallait bien les voiler pour sauvegarder des intérêts qui sont, encore aujourd’hui, en jeu et paraîtront peut-être demain au grand jour…

— Comment cela s’appelle-t-il ?

— Messieurs, la première tranche se nomme :

LE TESTAMENT DE FARAGUS

I. – Peines perdues.

Des milliers de fleurs sous-marines

Entr’ouvrent leurs calices bleus

Entre les crêtes purpurines

Des coraux aux dards anguleux ;

Et, sans être jamais baignées

Par l’eau bienfaisante des airs,

Des herbes de sel imprégnées

Croissent dans les jardins des mers.

(Le Robinson américain)

La mer s’étend au loin, à peine agitée d’une brise imperceptible ; elle semble couverte d’étincelles que le soleil torride fait jaillir de la cime des flots. La température est lourde, uniforme, brûlante, dans ces parages dénudés de l’Afrique australe. Entre deux promontoires, une petite baie ; la côte s’élève graduellement à cent ou cent vingt mètres au-dessus de la mer et forme un plateau d’une immense étendue. Comme un chemin conduisant à la mer, une interminable vallée, semblable au lit d’un grand fleuve desséché, se détache des montagnes indistinctes qu’on aperçoit à l’horizon. Ces rivages désolés du plateau que parcourent les Namaquas sont ainsi, d’espace en espace, échancrés par de semblables vallées. Dans l’une d’elles, située à quelques lieues au sud, se trouve l’embouchure du Gariep, le fleuve Orange ; et dans une autre, au nord, bien loin, la rivière de Santa-Cruz. Entre les deux, pas un cours d’eau, pas un arbre, pas un bouquet d’ombre, pas une feuille qui tressaille et montre un peu de vie dans ce torride paysage !

Cependant, sur les parties opposées au soleil, une sorte de verdure semble couvrir la terre, verdure profonde et brillante comme de longs rubans de satin entrelacés. C’est le toumbô. Ces rubans ont des feuilles ! Ce sont les feuilles d’un arbre merveilleux : arbre sans tige, arbre qui, selon les espèces, ne porte que deux ou quatre feuilles, mais les conserve toute la vie !

Comme les géants des contes de fées, qui foulent aux pieds les forêts centenaires et déracinaient un chêne pour s’en faire une badine, on pourrait marcher sur des cimes vieilles d’un siècle ; mais, hélas ! il serait impossible d’y cueillir la moindre baguette. La nature n’a pas grandi l’homme, elle a rapetissé la forêt ! Les arbres séculaires qui s’étendent sous nos pas ont à peine deux décimètres de hauteur !

Il est vrai qu’ils compensent ce peu d’élévation par une grosseur étrange : semblables à d’énormes galettes brunes étalées au ras du sol, ces troncs ont souvent un et deux mètres de diamètre !

— Où as-tu rêvé cela ?

— C’est le diamètre de cette curiosité végétale qui vous étonne ?

— Sans doute, on n’a pas d’idée d’arbres semblables.

— C’est cependant la vérité, dit Pistil de son air convaincu.

— Allons, mes amis, ne vous récriez pas encore, vous en verrez bien d’autre…

— Écoutez !

— Oui, écoutez. Vous savez bien que la plupart des plantes que nous cueillons dans nos pays sortent de terre avec deux feuilles séminales, épaisses, non découpées, véritables magasins de substance plastique préparée à l’avance dans la graine pour les besoins du jeune végétal. Une fois absorbée par la plante, cette substance propre est remplacée dans l’alimentation par celle que le végétal tire directement du sol et de l’atmosphère ; les feuilles qui la contenaient, – et qu’on appelle cotylédons, – se flétrissent, le feuillage proprement dit pousse, et la plante grandit.

Le toumbô (welwitschia mirabilis. Bain) garde lui, ses deux feuilles séminales, et n’en prend jamais d’autres. Elles grandissent lentement, mais sans relâche. Elles ont un demi-mètre de large ; et leur substance lisse, ligneuse, coriace, leur permet de s’étendre sur le sol, s’usant néanmoins à mesure que le vent les frotte contre le sable, et se divisant peu à peu en lames échevelées de deux mètres de longueur !

Près des bancs de rochers qui rayent la surface des sables, le toumbô a une végétation magnifique, parce que, à l’abri des pierres, il peut solidement fixer l’énorme pivot qui forme sa racine et qui souvent a un ou deux mètres d’étendue. Pour un arbre sans tige, celui-ci est fortement assis ! C’est en cet endroit qu’il fleurit, portant auprès de l’insertion de ses grandes feuilles un bouquet de cônes d’un rouge vif, qui rappelle nos pommes de pin.

Huit hommes, débouchant du chemin creux, ont fait leur apparition sur le rivage.

Quatre d’entre eux, vigoureux Namaquas, au corps informe mais robuste, à la grosse tête couverte de courtes mèches d’une laine frisée, au teint jaune fuligineux, portent sur leurs épaules une longue et légère embarcation que le plus ignorant des mousses n’hésiterait pas à déclarer fille d’Albion.

Deux des autres hommes qui viennent d’apparaître offrent avec les quatre porteurs du canot un contraste complet. Leur stature, un tiers plus grande que celle des Hottentots, leur peau plus brune et analogue au bronze florentin, leurs yeux perçants et en ouverts, les proportions des membres gracieuses et puissantes, une attitude pleine de noblesse et de fierté, tout fait voir en ceux-ci une race supérieure. Ce sont des Cafres, comme les hasards de la guerre ou la tyrannie de leurs rois en ont chassé un grand nombre sur la terre des Européens.

Ce sont des conducteurs de charriots. Leur costume, qui n’est pas sans grâce, conserve la tradition de la vie sauvage. Une courte jupe, serrée à la taille tombe à mi-cuisse ; elle semble formée de plis d’une singulière flexibilité, tandis qu’elle n’est en réalité qu’une frange épaisse de longs poils blancs flottant l’aventure. Sur les épaules, une espèce de palatin, du même genre étale ses mèches neigeuses. Le tout est simplement formé d’une quantité de peaux d’antilope gnous, espèce si nombreuse au désert. Ajoutez des bracelets de cuivre aux jambes et aux bras, un collier de verroteries au cou, deux plumes d’autruche fixées dans une chevelure à peine crépue, et vous aurez la silhouette des plus beaux indigènes africains.

Derrière les Cafres viennent deux blancs. À leur teint mat, aux pommettes saillantes et fleuries de leurs joues, à leurs larges dents débordant les lèvres, à leurs favoris roux et touffus, à leur tenue correcte : jaquette, pantalon, gilet pareils, un immense panama semblant la seule concession faite au désert africain, nous reconnaissons évidemment des enfants de la vieille Angleterre. Vigoureux gaillards du reste, au pas alerte, et portant chacun un paquet ficelé sous le bras.

À peine arrivés, les Namaquas, entrant dans l’eau, mettent à flot la chaloupe et l’attachent au rivage par un grappin fixé dans le sable.

Les Cafres déposent au bord un objet singulier qu’ils portent entre eux deux, suspendu à deux bâtons reposant sur leurs épaules. On dirait une pompe à incendie.

— Chaud ! Très chaud ! Sam, dit flegmatiquement un des Anglais.

— Oui, James !

— C’est bien ici le 27° 42’ 6” latitude sud ?

— C’est ici, frère. Voici les piquets plantés par moi il y a six mois, quand je vins seul, et qui marquent sur le sol la trace du parallèle calculé par notre grand-père.

— Bien !… Et la longitude ?

— Nous avancerons, dans la ligne des jalons, de deux cent quarante-sept mètres soixante-douze centimètres en mer, et nous serons alors à pic sur le point qui marque 32° 49’ 8” longitude est du méridien de l’île de Fer, où doit effleurer…

— Sam ! à quoi pensez-vous ? Qu’allez-vous dire ?

Samuel rougit et baissa la tête. James poursuivit :

— Faisons attention à nos paroles ! Quand on ne veut pas être deviné, il faut croire que les sables eux-mêmes ont des oreilles… D’ailleurs, je ne sais pourquoi je sens… je crois sentir dans l’air la trahison ! Voilà bien des nuits que je ne dors pas tranquille.

— Bah ! Que peut-on craindre ? Ici la nuit n’est-elle pas aussi déserte que le jour ? D’ailleurs nous avons des chiens…

— Justement. Les chiens ont été inquiets…

— Cela ne veut rien dire. Quelqu’un sait-il dans le pays ce que nous portons ? Quelqu’un peut-il le comprendre ? Un bushman voleur, qui rôderait la nuit autour de nos chariots n’en voudrait qu’à nos bœufs, à nos chevaux, que sais-je ?… Frère, ne doutons pas du succès, nous y touchons !

— Bien ! Dieu vous bénisse, Sam ! Vous êtes un brave garçon. Mais ne causons pas comme de vieilles femmes, et montons les appareils.

— Hurrah !

— Hurrah pour la vieille Angleterre !

Les deux frères, au moyen d’une équerre à lunette montée sur un petit pied portatif, tracèrent sur le sable avec des piquets qu’ils avaient apportés une ligne perpendiculaire à la direction des piquets de latitude ; puis, la prolongeant de cent mètres de chaque côté, ils plantèrent un fort pieu en fer à chaque extrémité et attachèrent à chacun une corde, exactement longue de deux cent soixante-sept mètres soixante-et-un centimètres.

Il résulta de cette disposition que, en réunissant les deux cordes d’égale longueur à l’arrière du canot, celui-ci pouvait s’éloigner de la côte juste de deux cent quarante-sept mètres soixante-onze centimètres nécessaires, en restant maintenu dans la ligne du parallèle 27° 42’ 6’’ latitude sud.

Une fois tout préparé, l’appareil qu’avaient apporté les Cafres, – cette sorte de pompe à incendie, – fut calé sur le rivage au bord de l’eau, soigneusement mis de niveau, et, sous les bras robustes des quatre Namaquas, commença à faire entendre des sifflements profonds.

— James, tout va bien !

— All right Sam ! Allons, attachons au réservoir notre tube conducteur ; nous en avons trois cents mètres ; soutenu par ses flotteurs, c’est plus qu’il ne faut !

Et le tube élastique déroula ses longs anneaux comme un serpent gris sur le sable.

— Embarque ! Et vous autres, du courage quand on vous fera signe !

Et le bateau, entraînant ses deux lignes d’amarre et le tube qui flottait sur l’eau, s’avança lentement. Bientôt il demeura stationnaire : il était à deux cent quarante-sept mètres du rivage.

— James, passez-moi l’habit, aidez-moi à le mettre, je vous prie.

— À moi le danger, mon frère !

— Non, James, vous êtes l’aîné. C’est à moi de tenter l’entreprise. Vous êtes plus fort que moi, et, si je succombe, vous, sans doute, vous la mènerez à bien.

— Écoute-moi : nous perdons notre temps. Si tu ne veux pas céder, que le sort décide.

— Tirons au sort, soit !

Une couronne sauta immédiatement en l’air.

— Pile ! dit le jeune homme.

— Face ! s’écria James.

La figure de la reine Victoria brillait au soleil sur le fond du bateau.

— Hurrah ! s’écria l’aîné des deux frères en frappant dans ses mains. Passez-moi le costume, et en avant !

Et, déposant sa coiffure, il se revêtit d’un habillement complet de caoutchouc dont les jambes étaient terminées par d’immenses bottes munies de semelles qui semblaient énormes et l’étaient en effet, puisque, une fois le brave James attaché à elles, il ne lui fut plus possible de lever ni un pied ni l’autre. Cloué à l’endroit du canot où une armature spéciale en renforçait la résistance, il demandait aide et assistance à son frère Samuel, qui veillait avec gravité à tous les détails de cet accoutrement bizarre.

— Attention aux armatures, frère ! Vous savez à quelles pressions vous allez vous trouver soumis ?

— C’est vrai, Sam. Dix mètres d’eau représentent le poids d’une atmosphère ; cent mètres, dix atmosphères ; nous avons ici, d’après le grand-père, environ un demi-kilomètre de fond… C’est quarante-deux atmosphères : mettons quarante-cinq pour les fractions. Bah ! nos pompes vont jusqu’à cinquante !

Pendant ce temps, Samuel, sérieux, s’assurait que le vêtement de caoutchouc que revêtait son frère était bien soutenu par une armature intérieure formée d’un lacis d’arcs métalliques, serrés, et d’une légèreté extraordinaire. On avait en effet employé, pour les faire, de l’aluminium doré, de façon que l’eau de mer n’eût aucune action sur lui. Tous ces arcs résistants avaient pour but de supporter l’énorme pression à laquelle le plongeur allait être soumis, de façon que ses mouvements fussent relativement libres au-dessous de cette carapace.

Sur le dos de l’habit de caoutchouc, une petite caisse métallique était fixée, de laquelle partait un tube aboutissant à une lampe particulière placée dans la main gauche, puis un second tube, court, entrant dans le casque d’aluminium doré et de cristal qui devait enfermer la tête, et un troisième tube, rattaché au tuyau flottant qui gagnait le rivage et aboutissait au réservoir où nous avons vu les pompes comprimer de l’air au commencement.

Une longue, longue corde, sorte de ligne, lovée à l’avant du canot, passait à pleins tours dans les anneaux de la ceinture qui entourait les reins du plongeur. Samuel la tenait déjà à la main.

Assis sur le bord du canot, qu’il fait pencher d’une manière effrayante, le brave James enferme sa tête dans le casque. Il lève les bras, il se renverse en arrière ; il tombe…

Samuel se détourne et fait signe aux Namaquas. Tout à coup il pense perdre l’équilibre, le canot penche horriblement et éprouve de fortes secousses.

Le plongeur s’est retenu, il se cramponne à l’embarcation et fait des signes désespérés.

Samuel se précipite vers son frère, le saisit à bras-le-corps, et, découvrant sa tête :

— Qu’y a-t-il, grand Dieu ?

— Il y a que j’étouffe ! Pas d’air !...

— Parlez, mon pauvre James.

— L’appareil ne fonctionne pas !...

— Que dites-vous ?

— L’air n’arrive pas…

En un clin d’œil le costume est retiré. Tuyaux, distributeur, intérieur, extérieur, les deux frères examinent tout avec une anxiété fébrile.

Samuel s’est emparé de la petite caisse assujettie sur le dos de la carapace : c’est le distributeur. Il l’ouvre, il pousse un cri.

— Le clapet est forcé ! L’air respiré et les gaz produits par la combustion de la lampe ne peuvent plus s’échapper au dehors ? votre lampe s’est éteinte, mon pauvre frère, et vous auriez fait comme elle.

Les deux hardis explorateurs se regardaient, pâles comme des cadavres.

— Enfin, s’écria Samuel, il nous reste le mien.

— Retirez-le du coffre, James.

En un tour de main, le seconde costume fut atteint.

— Méfiez-vous, mon cher Sam ! Examinez-le en détail.

Samuel saisit tout d’abord le distributeur et l’ouvrit.

Horreur ! il avait subi la même avarie…

C’était un accident irréparable au milieu du désert ; et, pour comble de malheur, il eut été impossible, même à Cape-Town, de refaire la pièce faussée. Il fallait, pour reconstruire cette importante partie, la même main, les mêmes ustensiles qui avaient construit tout l’ouvrage.

Assis en face l’un de l’autre, les deux jeunes gens, pâles, atterrés, n’osaient même pas lever les yeux l’un vers l’autre. Un monde de pensées tristes roulait dans leur cerveau.

— Sam, dit tout à coup l’aîné, ceci est le coup d’une main que je ne connais pas, mais que je devine.

— Vous savez qui ?…

— Anson !

— Anson ! lui ! il est trop loin…

— Ne le croyez pas, Sam. Quelque chose me dit qu’il n’est pas loin. C’est sur lui que tombera ma vengeance.

… Cependant les deux Anglais repliaient leurs appareils inutiles. Bientôt ils rejoignirent la petite caravane qui les attendait sur la plage, et qui, n’ayant rien compris à tout ce qui venait de se passer, ne se rendait pas bien compte de leur air abattu.

Tous reprirent tristement le chemin creux au milieu des sables.

… À ce moment une longue feuille de toumbô se souleva légèrement sur le promontoire au sud de la baie ; et l’on eût pu voir deux figures, l’une noire et l’autre blanche, rire silencieusement en voyant s’éloigner les deux frères. Puis la feuille retomba lourdement… Tout redevint désert et inanimé !

II. – L’Autre.

Déjà du tourbillon la spirale rapide

Enlace le plongeur de plis mystérieux,

Et comme en un linceul le cache à tous les yeux.

(Trad. de Schiller.)

Trois jours après la déconvenue des deux Anglais, pendant le crépuscule sombre qui, dans ces régions, précède le lever du soleil, deux formes humaines se glissaient avec précaution le long des dunes qui couvrent le promontoire méridional de la baie.

Un nègre marchait en tête, l’œil et l’oreille au guet. Un blanc suivait, prêt, au premier signal de son compagnon, à se cacher comme lui sous les larges feuilles du toumbô, quitte à y déranger quelques serpents au refuge.

Les premiers rayons du soleil frappèrent le sable au moment où nos voyageurs y posaient le pied. Une fois à découvert, les deux hommes se couchèrent à plat ventre pour offrir moins de prise aux regards indiscrets et attendirent assez longtemps, dans cette position, que le silence absolu leur affirmât qu’aucun ennemi n’était à craindre.

Alors seulement on eût pu voir que chacun de ces individus portait attaché sur ses épaules un objet lourd et assez volumineux.

Celui du noir était une sorte de cylindre en métal sombre ; celui du blanc, un paquet de vêtements. Tous deux avaient, en outre, un énorme rouleau de cordes et de tuyaux flexibles passé en sautoir sur la poitrine.

Laissant le noir auprès de son cylindre, auquel il avait vissé un mince tuyau lové sur le sable, le blanc se couvrit d’un large et bizarre vêtement de cuir, analogue à celui dont nous avons vu le jeune Anglais s’envelopper ; il chaussa des bottes non moins lourdement chargées que les siennes, et, avec l’aide du nègre attentif, se tint debout un instant sur l’extrême limite baignée par la vague mourante.

Marchant alors dans la direction bien exacte des jalons plantés par les premiers venus et qu’il avait pris soin de reconnaître encore, l’homme s’avança vers la mer lentement, péniblement, traînant une jambe après l’autre, employant toute sa force à soulever d’une quantité imperceptible chacune des énormes semelles de plomb qui marquaient leur sillon dans le sable. Il avait déjà un pied dans l’eau quand, saisissant une boussole suspendue à son cou, il vérifia une dernière fois l’angle que faisait l’aiguille avec la direction de la latitude, puis, levant les bras au ciel :

— All right ! Go ahead ! murmura-t-il.

Et il s’avança courageusement…

L’eau monta peu à peu à ses genoux, puis à sa ceinture... la lampe qu’il tenait à la main disparut sous la lame onduleuse ; il avançait toujours…

Bientôt son casque bizarre s’immergea, disparut, et, sur la plage, le nègre demeura seul, étendu près du mystérieux cylindre de bronze, tandis qu’à ses pieds se déroulaient les spirales d’un câble gris qui disparaissait sous l’eau. Immobile, le noir semblait taillé dans un bloc d’ébène. Et le câble se dévidait toujours…

Notre hardi pionnier marchait donc sans relâche.

De la main gauche il tenait sa lampe ; de la droite il avait tiré de sa ceinture un fort et long coutelas acéré, un bowie-knife en bronze d’aluminium, aussi tranchant que le meilleur acier de Sheffield. Il descendait d’un pas de plus en plus ferme, car l’eau lui rendait ses monstrueuses sandales de plus en plus légères, mais, à mesure aussi son corps, perdant de sa pesanteur, vacillait et semblait n’être attaché à la terre que comme un ballon prêt à s’envoler. L’œil fixé sur sa boussole, il contournait avec soin les rochers qui lui barraient le passage et reprenait sa voie, d’un regard jeté sur l’aiguille aimantée.

À mesure qu’il suivait la déclivité rapide du sol, la lumière du jour changeait de couleur. Par vingt brasses, les rayons de soleil parvenaient à lui sans paraître rien perdre de leur intensité ; mais, par cinquante, ils commencèrent à prendre une teinte rouge admirable ; tout, autour du hardi plongeur, semblait empreint de cette rutilante couleur. Sa lampe ne jetait devant lui que de pâles lueurs blafardes sous cette illumination féerique.

Jusque-là, la marche avait été facile. Au sable pur avait succédé comme une prairie de plantes naines au feuillage varié ; sous ses pas s’envolaient des nuées de petits poissons effarouchés, s’éparpillant dans tous les sens. Devant lui les anémones de mer se fermaient brusquement, semblables à des fleurs animées, et cachaient leurs corolles de couleur tendre sous leur manteau rugueux, sombre ou noirâtre.

Les crabes fuyaient gauchement et de côté, quelques-uns brandissant comme par menace leurs pinces impuissantes ; les mollusques rampaient lentement sur leur ventre, sans souci de l’animal inconnu qui foulait pour la première fois leur domaine.

Tout homme se fût arrêté pour admirer chacune des merveilles qui se pressaient autour de lui ; mais notre voyageur avait hâte : il marchait impassible, l’œil fixé au loin devant lui, comme vers l’inconnu ou l’avenir, et dédaignait de perdre un regard sur les splendeurs étalées sous ses pas.

À droite, à gauche, devant, partout, des arbustes au branchage singulier, anguleux, en massue pour ainsi dire, se pressaient, portant des fleurs vivantes et n’ayant pas de feuilles.

On eût dit les bosquets de nos bois, alors qu’au printemps les daphnés ouvrent leurs petites fleurs blanches sur les bras nus de leurs tiges ; des masses compactes de méandrines et d’astéries aux formes trapues et mamelonnées comme des mousses de pierres tapissaient le sol. Par places, des madrépores tortueux envahissaient à eux seuls de grandes plaines et, entrelaçant leurs grosses branches courtes et articulées, semblaient se diviser en doigts, non en rameaux et en brindilles.

Notre marcheur passait, broyant ces fantastiques êtres sous ses sandales avec un bruit de crépitement sec. Ce n’était autour de lui que couleurs aiguës, que contrastes inattendus : le vert le plus frais alternait avec le brun ou le jaune intense ; les nuances du pourpre se mélangeaient sans se confondre au rouge fuchsia, au brun pâle et au bleu d’outremer le plus foncé. Les millépores aux tons rouge léger, jaune-isabelle ou fleur de pêcher, se groupaient de mille manières, soit avec eux-mêmes, soit avec les objets qui les environnaient ; souvent des rétipores venaient les réunir et jeter sur eux les sculptures en perles de leur admirable guipure.

Il marche, descendant une pente qui rappelle celle des toits aigus de nos demeures. Tout à l’heure le sable pur du fond de la mer était couvert par des milliers d’oursins, d’étoiles, d’holothuries, d’annélides, monde grouillant, revêtu des couleurs les plus extraordinaires. C’est l’infini dans le bizarre et l’imprévu…

À mesure qu’il gagne des profondeurs plus grandes, cette population s’éclaircit : les espèces se montrent plus fortes et plus rares ; et bientôt le désert se fait à de grandes profondeurs.

En ce moment, un obstacle imprévu vint arrêter la marche de notre voyageur. À ses pieds s’ouvrait un gouffre dont sa lampe était incapable de sonder le fond. Un banc de roches verticales coupait le plateau incliné sur lequel il avait marché jusqu’alors.

Un instant découragé, il s’assit au fond de l’abîme… Mais bientôt il se releva, résolu : il faut passer, il passera !!!

Alors, accrochant sa lampe à un arrêt fixé au sommet de son casque, replaçant son bowie-knife à sa ceinture, il commence une pénible descente, suspendu aux aspérités de la pierre. Ce fut un terrible moment que celui où il se sentit entre les eaux, presque sans point d’appui : un frisson mortel courut dans la moelle de ses os, car il pensa qui faudrait remonter.

 Go ahead ! … murmura-t-il.

Et il continua sa périlleuse descente, traînant après lui le câble qui le suivait comme un serpent attaché à ses pas.

En quelques minutes il se trouva au fond d’une immense vallée, et devant lui le sol descendait rapidement.

Ce n’était plus la prairie, c’était la forêt, mais la forêt marine dans toute sa splendeur. La lueur que lui rendait tous les objets visibles était comme voilé de brumes, mais d’un rouge pourpré. Au loin, il voyait cette lueur diminuer et se fondre en un brun noirâtre ; devant lui s’étendrait bientôt la nuit…

Le couteau ouvert au poing, notre plongeur avançait rapidement. Sa marche était devenue plus facile. Il était par cent cinquante brasses de profondeur. Entre les hautes tiges des plantes gigantesques, des holocentres glissaient comme des flèches multicolores à la poursuite de légions de petits poissons dont ils engloutissaient sans cesse des myriades, les uns diaprés de rouge vif et de blanc, avec des raies longitudinales d’or sur chaque côté ; les autres aux écailles aussi transparentes que des miroirs avec des taches brunes diversement répandues sur un fond de feu : tous munis d’épines et de dents aiguës qui leur ont valu chez les Portugais le nom de soldado.

À côté d’eux nageaient d’un air stupide le pentacéras à la tête bossue et des cerniers d’une brasse de long, avec leur casque de pointes aiguës et menaçantes. Tous chassant, bondissant, se croisant autour des feuilles gigantesques des algues, les yeux fixes, ardents, la gueule grande ouverte…

Mais la forêt cesse, le sol change de nature. Notre voyageur s’arrête.

À ses pieds, le banc calcaire sur lequel il marche depuis si longtemps forme un brusque ressaut, dont il peut à peine atteindre le faîte avec sa main. Au-dessous, le cascalho commence, – l’oncle Faragus ne s’est point trompé, – affleurant le fond de la mer, et décrivant une bande sombre de cinq ou six mètres seulement de large. Partout des cailloux roulés de quartz sortant à demi d’une terre argileuse ; partout de petites masses arrondies de fer oligiste apparaissent noires sous le reflet de la lampe.

Mais çà et là, mis à nu, soit par le poids des eaux pressant l’argile, soit par l’érosion lente des grands courants de fond, des points translucides, semblables à du verre grossièrement usé, irréguliers, attirent les regards du plongeur. Il se baisse et fiévreusement, hâtivement, il ramasse avec un soin méticuleux ces étincelles ternies. Chacune d’elles, si petite qu’elle soit, est placée dans un sachet de peau suspendu à sa ceinture…

Le cœur lui bat, la sueur ruisselle de ses tempes…

— Hâtons-nous, hâtons-nous ! il faut revenir, l’air va manquer…

Encore un et celui-ci,… puis celui-là…

Il faut partir, hélas ! Brusquement il rétrograde, il se relève…

Mais une, puis deux, parmi ces imperceptibles pierres, le tentent…

Il se baisse encore, puis il fuit…

Il fuit aussi vite que ses jambes, alourdies par le plomb, peuvent le porter. La provision d’air tire à sa fin ; il le sent. Il sait en même temps que les difficultés du retour ne sont pas moindres que celles qu’il a déjà surmontées.

Il marche, et sur ses pas se replie le tube qui lui apporte la vie. En effet, pour permettre à ce tube de se développer, il est obligé de revenir exactement sur sa voie, afin que le tube ne contourne aucun obstacle et puisse se replier sur lui-même.

Le voici déjà au pied des rochers verticaux : il faut gravir hardiment, gravir au milieu d’une demi-obscurité que dissipe médiocrement sa lampe, de nouveau fixée au sommet de sa tête. Hélas ! combien de faux pas, combien de chutes même lui font perdre du temps ! il glisse, il retombe, mais il remonte toujours, profitant ici d’un éboulement, plus loin d’une crevasse…

L’escalade s’avance : semblable aux lézards collés à la muraille, notre grimpeur touche au sommet, il va poser sa main sur la crête extrême des roches ; encore un effort et il est sauvé, lorsqu’un effroyable animal lui barre le passage !

D’une fissure voisine un tentacule s’avance et vient, comme un serpent, s’enrouler autour du bras qui s’avance…

Plus prompt que la pensée, notre homme a dégagé, par une brusque secousse, son bras enroulé des anneaux visqueux qui l’étreignent et saisit l’arme qu’il porte à sa ceinture. Le voilà accroché dans les eaux par sa main gauche crispée sur la roche, les pieds arc-boutés sur d’étroites arêtes de pierre, disputant le passage à un monstre hideux !

Le bras rougeâtre, un instant libre, s’avance de nouveau, les suçoirs ouverts et frémissants. Cette fois il s’étend aussi loin que possible, il va s’enrouler au cou du voyageur, mais un rapide coup de bowie-knife sépare le membre en deux parties qui se tordent… Le poulpe, vaincu par la douleur, se traîne d’un bond à l’entrée de sa fissure sur les sept bras qui lui restent : furieux, blessé, sa peau blafarde ondule comme un ballon que l’on gonfle et change de couleur comme celle du caméléon : ses yeux immobiles, transversalement ouverts, semblent lancer des éclairs noirs : c’est un regard implacable de mort !…

Tous les suçoirs ouverts, les sept bras se dressent, s’étalent d’un mouvement lent, doux, sans secousse, d’un mouvement fascinateur et comme fatal, nécessaire… On sent que l’être hideux dont l’œil vous couve ne se presse pas, et cependant il va vite ; sûr de lui, confiant dans sa force incommensurable, jamais il n’a manqué sa proie…

Un frisson parcourt les veines du plongeur : il lui faut vaincre ou mourir…

Et de quelle épouvantable mort, au fond des abimes ! Il se souvient de ce que font les baigneurs de son pays, il sait par où prendre la bête. Fortement cramponné, suspendu à sa main gauche, il avance tout son corps à portée de son ennemi et, sans s’inquiéter des bras qui tombent sur lui et l’enserrent de toutes parts de leurs étreintes infernales, confiant d’ailleurs dans les armatures intérieures de son vêtement et dans la solidité de son casque, il plonge son arme au flanc du poulpe et fend d’un seul coup la poche qui forme l’enveloppe de ses organes. Un second coup achève l’œuvre, ouvre le siphon respiratoire…

Les bras se détendent un à un, le monstre est précipité au bas des rochers et notre intrépide plongeur, délivré, reprend sa course.

Hélas ! combien de minutes perdues en ce combat ! L’air va manquer ! L’air manque !…

Heureusement les semelles de plomb qui chargent les pieds du voyageur sont préparées de telle sorte qu’il suffit, avec un des pieds, de pousser un ressort sur l’autre pour qu’elles se détachent. En un clin d’œil les deux semelles restent sur le sol, et notre ami, s’enlevant du fond de la mer comme une hirondelle qui prend sa volée, vient émerger à la surface.

Il sort à cent cinquante mètres du bord.

Le nègre, attentif, plonge au même instant et, en quelques brasses, arrive auprès du voyageur, qu’il tremblait déjà de ne plus revoir. Le soutenant d’une main, de l’autre il dégrafe le casque léger qui emprisonnait sa tête… Quel ineffable bonheur de sentir l’air embaumé de la mer rafraîchir ses poumons !...

En quelques instants on fut au rivage.

Le voyageur était demeuré quarante-sept minutes sous l’eau !…

III. – Au Désert.

Trois mois avant les scènes auxquelles nous venons d’assister, vers le 19 septembre 1870, le paquebot d’Angleterre avait débarqué à Cap-Town deux jeunes gens alertes, dispos, bien couverts, offrant tout l’aspect de gentlemen chasseurs en train d’accomplir leur tour du monde.

Bientôt tous les garçons du meilleur hôtel de la ville furent en émoi : il s’agissait d’amener les volumineux colis sortis de la cale du steamer, et représentant les bagages des nouveaux débarqués. Il avait surtout un certain nombre de caisses, dont quelques-unes fort lourdes, au transport desquelles les deux frères veillaient avec la plus grande sollicitude.

À quelques questions sur leur contenu :

— Ce sont des provisions de chasse, répondirent-ils… Nous méditons une série de grandes courses dans l’intérieur.

— Alors il faudra des wagons à ces messieurs ?

— Certainement. Des charriots, des bœufs, de serviteurs… Mais nous nous occuperons de ces détails après avoir pris quelque repos…

Ce fut bientôt la grande nouvelle en ville : des Anglais partent pour chasser les éléphants dans l’intérieur !… Et la foule des loueurs de toute choses, des guides, afflua chez eux.

En attendant, les jeunes gentlemen parcouraient la ville avec ce flegme et cette persévérance qui distinguent partout les fils de la vieille Albion.

Non pas qu’ils perdissent de vue leur projet ; chaque course concourait autant que possible à un but utile, et peu à peu les provisions, les instruments, les munitions s’assemblaient. Ils avaient acheté deux excellents wagons de campagne susceptibles de porter chacun un couple de milliers de kilogrammes. À cet attirail vinrent se joindre peu à peu les jougs, les traits, les timons, etc.

Nos jeunes voyageurs avaient soigneusement pris leurs informations, et, suivant les habitudes de leur nation, ne faisaient rien à la légère. Ils savaient que, dans la campagne sud-africaine, des mois sont nécessaires pour parcourir quelques centaines de lieues, et qu’un voyage dans ces parages n’est pas toujours une partie de plaisir.

Quinze jours après, deux charriots neufs, parfaitement attelés et aménagés, quittaient Cap-Town, se dirigeant vers le nord. Nos deux gentlemen, vêtus du mole-skin[1] de rigueur, la carabine sur l’épaule, suivaient allègrement à pied, la tête couverte d’un large chapeau de paille, au milieu d’un groupe de serviteurs et de dryvers ou conducteurs, la plupart mulâtres hottentots…

……

Cinq jours plus tard, un vapeur américain, la Sophia, de Philadelphie, touchait à quai.

Un passager en descendait, un jeune homme à la physionomie froide, sérieuse, mais intelligente, aux allures décidées ; des groupes du quai se détacha un magnifique noir, à l’air éveillé, aux membre athlétiques.

Le voyageur remit au nègre le porte manteau minuscule et la couverture qu’il tenait à la main.

— Bonjour, maître, dit le noir, montrant ses larges dents d’ivoire.

— Bonjour, mon brave Noboka… Tout est prêt ?

— Tout est prêt.

— Et les autres ?

— Partis.

— Combien d’avance ?…

— Cinq jours.

— Nous les rattraperons, n’est-ce pas ?

— Oui, maître, avant un mois.

— All right !… Marchez devant, Noboka, s’il vous plaît.

— Oh ! maître, maison pas loin…

— Tant mieux ! j’ai les jambes engourdies par la mer.

Un quart d’heure après, les deux voyageurs frappaient à la porte d’une charmante maisonnette au faubourg de Fransche-theck.

La porte s’ouvrit, et une brave femme, propre comme une Hollandaise, parut sur le seuil.

— Hé ! bonjour Noboka, dit-elle.

— Maître à moi, madame Cloëts, fit le noir, en désignant à la vieille le jeune Américain qui suivait.

— Soyez le bienvenu, monsieur. Il y a plusieurs jours qu’on vous attendait…

— Je le sais, madame, mais le paquebot a du retard. Le temps a été terrible depuis une semaine.

— On le dit, monsieur. Grâce à Dieu, vous voilà sain et sauf.

La vieille femme s’effaça, les deux étrangers disparurent dans le corridor, et la porte au marteau doré se referma.

Quelques minutes après, le jeune Américain était à table devant un souper modeste, mais solide ; et Noboka, debout en face de lui, le regardait faire disparaître les morceaux avec cette ardeur souriante de la jeunesse et de la bonne santé.

— Tout est prêt, dites-vous ?

— Oui, maître. Le wagon est sous le hangar, arrimé, chargé.

— Tout y est, vous en êtes certain ?

— Certain, maître. J’ai tout préparé moi-même. Et Noboka se redressa fièrement.

— Les bœufs ?

— Dans le kraal.

— Combien ?

— Seize.

— Combien d’hommes ?

— Trois : un dryver, deux aides.

— Sûrs ?

— Sans doute.

— Où sont-ils ?

— Dans le kraal.

— Bien, Noboka ! Je suis content de vous, très content, en vérité ! Demain, au point du jour, en route !

— Nous partirons, maître.

Le lendemain, au lever du soleil, un charriot blanc sortait du faubourg et enfilait la route du nord, sans bruit, sans démonstrations d’aucune sorte. Notre jeune Américain était couché sur le cardell ; Noboka, assis à côté du dryver, maniait le grand fouet dont le manche a six mètres et la lanière neuf, en tout quinze, pour atteindre à peu près les bœufs de devant.

Quelques jours plus tard, on eut pu voir deux hommes se glisser dans la nuit. Silencieux comme des fantômes, ils avançaient au milieu des broussailles, sans faire le moindre bruit. Aux endroits où la forêt manquait, ils se courbaient assez pour demeurer invisibles parmi les arbrisseaux aux fleurs splendides de ces vallées privilégiées.

Pour qui connaît l’Afrique australe, les mystérieux voyageurs étaient certainement étrangers. Cette méthode de marche silencieuse est inconnue aux habitants de ces contrées ; non que les embuscades ne leur soient pas familières ; mais ils y arrivent par un long détour. S’ils savent se blottir invisibles pour installer un affût meurtrier, ils ignorent la marche muette.

Nos rôdeurs de nuit suivaient la file indienne, marchant l’un devant l’autre, les pas du second se posant en cadence et couvrant absolument les pas du premier. À chaque clairière où la lueur des étoiles, qui seule rendait la nuit un peu transparente, eut pu les trahir, le premier marcheur s’arrêtait, d’un coup d’œil perçant scrutait l’ombre devant eux, et ses narines ouvertes à la brise qui bruissait dans les feuilles et soulevait les longues chevelures parasites du stinck-out, il semblait positivement humer la piste possible d’un ennemi.

Où tendait cette marche cauteleuse ? Sa direction évidente était celle de la station des Anglais. Heureusement pour les voyageurs campés au milieu du bois, leurs feux étaient allumés, leurs serviteurs ne dormaient pas, et leurs chiens veillaient…

Cependant, en approchant du campement, les deux inconnus redoublèrent de précautions. Blottis au pied d’un énorme mimosa dont les racines foraient comme un bûcher sortant de terre, ils demeurèrent immobiles pendant un long temps. Quels étaient leurs desseins ? Certes ni l’un ni l’autre ne s’occupait des essaims d’insectes de tous genres qui passaient et bruissaient au-dessus de leur tête ; car, en ces climats splendides, le nuit n’interrompt aucun travail de la nature ; le peuplement seul des travailleurs change. Aux animaux diurnes succèdent des animaux nocturnes, du plus grand au plus petit voilà tout. Aux antilopes, aux buffles, aux zèbres, aux éléphants, aux rhinocéros, aux girafes, succèdent les lions, les panthères, les hyènes, les cynhyènes, les renards puants, les aarkwards ou cochon de terre (oryctéropodes), les protèles, et toute la séquelle des carnassiers.

Cependant la marche des Anglais les avait peu à peu rapprochés de la mer, et depuis que ces singuliers chasseurs, qui chassaient si peu, avaient passé le Gariep, leur route avait toujours obliqué vers la plage. Ils traversaient précisément l’admirable région des bruyères, cette plante qui a rendu le Cap si célèbre, et qui, dans son pays natal, passe pour avoir un luxe de végétation et une exubérance de formes à désespérer le jardinier le moins enthousiaste. Ce sont des arbres à la forme élancée, avec leurs tiges veloutées, leurs fleurs découpées, leurs nuances les plus suaves, du vert éclatant au lilas, au rose bordé de brun…

Nos rôdeurs de nuit attendaient toujours impassibles. Au loin, parmi les arbres, on devinait une lueur rougeâtre : c’était celle des grands feux que les voyageurs allument chaque nuit autour de leur camp pour éloigner les bêtes féroces. Ces lueurs teignaient de pourpre le dessous des feuilles tremblantes des mimosas, celui des larges appendices des figuiers, et frappaient de teintes jaunes les troncs immenses des geele-out ou bois jaunes, dépassant tous les autres arbres de leur tête arrondie. C’était un spectacle féerique de voir ces colonnes de quarante mètres de hauteur sans branches, montant dans les airs, comme si leur rôle était de soutenir le ciel bleu-noir qui semblait reposer sur leur tête.

Tout à coup l’un des deux hommes a disparu parmi les herbes ; il décrit un grand circuit de manière à prendre le vent et à arriver sur les charriots anglais avec la brise. C’est le seul moyen que les chiens aient connaissance de lui, et, avertis de l’approche de quelqu’un, s’élancent au devant de lui sans donner l’alarme par leurs aboiements.

C’est ce qui arrive. Les deux molosses rôdant autour des voitures s’arrêtent soudain, le nez au vent, humant la brise du bois, comme ils le faisaient souvent. Il faut qu’en ce moment elle leur offre des effluves rassurantes, car, au lieu de demeurer dans le cercle formé par le camp, ils sortent et courent joyeux dans une direction qu’ils choisissent.

Un instant après ils entouraient le noir, et l’on eût pu croire qu’ils étaient d’anciennes et bonnes connaissances, aux caresses qu’ils se distribuaient mutuellement. C’est que le nègre sortait des friandises irrésistibles du sac de toile qu’il portait en bandoulière…

Quelques minutes plus tard, son compagnon blanc quittait les racines du mimosa et arrivait au milieu des chiens, évidemment ses amis, car il en reçut également une part de caresses, qu’il reconnut de la même manière que son compagnon. Puis, tous les quatre, à bas bruit, revinrent vers le camp…

Les feux brûlaient, mais tout y reposait. Le silence était complet…

Au centre d’une grande clairière qui semblait une vaste prairie enclavée dans le milieu de la forêt, deux énormes chariots étaient arrêtés, séparés par une distance d’environ deux cents pas l’un de l’autre : entre eux, une tente de toile. À partir des charriots, une forte corde attachée aux roues et passée derrière quelques arbres isolés formait une grande enceinte dans laquelle une trentaine de bœufs et trois chevaux paissaient ou reposaient réunis.

Un wagon du Cap est une véritable maison roulante, une formidable construction en bois solidement ferrée, d’environ six mètres, – quelquefois huit, – de long, très grossière, mais en même temps très solide ; condition indispensable, quand on songe que ces machines roulantes passent partout, dans la campagne, si le chemin est trop mauvais,… et quel chemin ! dans le marais, au travers des gués remplis de rochers roulés : il faut monter et descendre la montagne sur les pierres et au bord des précipices ; en un mot, il faut accepter la terre telle qu’elle est sortie des mains de Dieu.

Le charriot du voyageur repose, lui aussi, sur quatre roues égales, solides, massives, et entre elles deux autres au moins de rechange sont accrochées. Au désert, il faut tout emporter entre les roues, un solide plancher repose sur les essieux en bois de fer ; les boers le nomment buick-planck, comme qui dirait plancher du ventre. L’essieu de derrière est fixe, mais celui de devant pivote sur une énorme cheville : les planches sont seulement attachées à ces essieux, afin que si le wagon verse, – ce qui n’arrive que trop souvent, – tout ne se brise pas ; les liens se rompent, les objets s’éparpillent, on en est quitte la plupart du temps pour de nouvelles harts ; la forêt en fournit abondamment.

Au-dessus des planches, règne une tente assez haute pour qu’un homme y circule à son aise ; elle est composée de nattes cafres recouvertes par une toile à voile ou une toile peinte, de façon que la pluie ne la traverse pas et que les branches glissent à peu près sans accident à sa surface.

Sur le devant du wagon, entre les roues, se dresse un grand coffre qui en occupe toute la longueur et compose le siège du cocher. Comme la voiture a un mère cinquante de large, deux serviteurs peuvent facilement prendre place à côté de lui, et se trouvent, quand la machine marche, à portée pour aider dans les mauvais pas.

Un coffre semblable au premier occupe l’arrière tout entier du charriot, et deux plus petits débordent les roues en dessous et servent, comme les autres, à serrer les munitions, les vêtements et toutes les choses délicates. Quant au centre de la voiture, il est rempli par les provisions empilées, – arrimées pour mieux dire, – avec tout le soin possible et arc-boutées de manière à ne pas se déranger dans les soubresauts terribles auxquels est exposé l’attelage.

Les voyageurs européens choisissent presque toujours un des wagons, – car il leur en faut un autre le plus souvent pour les bagages, – comme chambre à coucher. L’ameublement, d’ailleurs, n’a rien de compliqué. On y entasse toutes les marchandises et denrées utiles ; puis, par-dessus, on établit, dans la place qui reste, un cardell. C’est un cadre de bois, léger mais solide, qui occupe toute la largeur du wagon. Il est percé sur son pourtour de trous dans lesquels passent des courroies de cuir qui, en s’entrelaçant, forment une sorte de fond de hamac sur lequel on jette des peaux de mouton.

C’est simple et commode. Cependant nos Anglais ne goûtaient pas ce genre de coucher. Tous les soirs ils dressaient, au milieu du campement, une tente de toile et y dormaient sur de petits lits ployants en bambou.

En ce moment ils reposaient. Les cochers, les serviteurs, en tout une dizaine d’hommes, dormaient à poings fermés, étendus par terre autour de la tente ou à côté des énormes bûchers de branches, enveloppés dans leurs manteaux de peau de bœuf.

Le wagon duquel s’étaient approchés immédiatement nos deux rôdeurs de nuit n’était point celui des provisions. Si l’on y eût introduit une lumière, on eût vu au centre une lourde machine de fer, de fonte et de cuivre, rappelant une sorte de pompe à incendie munie de ses leviers. Nos indiscrets visiteurs jetèrent à peine un regard sur cet objet ; ils en voulaient au coffre de l’arrière.

Couché à terre, au milieu des herbes, sous le charriot qui le couvrait de son ombre épaisse, le blanc demeurait immobile. Le nègre s’était glissé comme un serpent sous la toile, puis tout sembla immobile et abandonné…

Les chiens, repus, erraient nonchalamment à travers le camp, ne s’occupant plus des faits et gestes de leurs amis de la nuit.

Avec l’adresse patiente d’un sauvage, le nègre avait ouvert le coffre. Ce fut alors, pour lui, une vraie difficulté de trouver, au milieu d’énormes paquets de cordages, de tubes roulés et d’objets divers, deux petites boîtes rondes en métal qu’il tendit l’une après l’autre à son complice, sans toutefois les pouvoir détacher des tuyaux auxquels elles adhéraient.

Alors l’homme dans l’herbe sortit un tournevis de sa poche, et, du bout des doigts, car la vue ne pouvait servir à rien, il dévissa le couvercle d’une boîte… Tout cela fut exécuté avec une sûreté de la main, une adresse diaboliques. Nul tintement, nul froissement ne troublèrent le silence bruissant de la nuit… Une fois la boîte ouverte, le mystérieux mécanicien saisit une forte tenaille passée dans sa ceinture, et,… un instant après, il refermait la boîte, replaçait les vis et la rendait à son compagnon.

La seconde boîte subit à son tour le même traitement… Le coffre se referma sans bruit, les hommes rampèrent hors du camp, puis disparurent sous bois.

IV. – Biographie.

M. Stephen-Melchior Faragus-Anson était un savant, non pas un de ces savants comme nous en connaissons trop – hélas ! – de ce côté-ci de l’Atlantique ; mais un de ces hommes à grandes idées et à esprit actif, comme les produit, quand elle s’en mêle, la terre fiévreuse de l’Amérique.

À soixante-dix ans, Stephen-Melchior Faragus était un grand bonhomme droit, d’une taille et d’une carrure colossales, mais tellement maigre et desséché, qu’il semblait réduit absolument à la charpente osseuse de son individu. Une figure aux traits vastes et accentués surmontait ce corps gigantesque, ornée de deux gros favoris tout blancs ; des yeux vifs sous d’épais sourcils, des cheveux toujours abandonnés aux quatre vents du ciel : tel était l’homme que l’on rencontrait dans les rues de Philadelphie, le chapeau à la main quelque temps qu’il fit, un long surtout gris sur le dos, et marchant à grands pas, sans regarder personne.

Stephen-Melchior Faragus avait eu une vie agitée, ou plutôt il avait agité son existence comme à plaisir.

Dire où il n’avait pas été, ce qu’il n’avait pas fait, ce qu’il n’avait pas vu, serait bien plus court et bien plus facile qu’énumérer seulement ses voyages et ses entreprises. Je crois que nul au monde n’en a jamais su le fin mot.

Il était né le 12 décembre 1799, comme il aimait à le redire, le jour de la mort du général Washington. Son père, un vieux corsaire de la guerre de l’indépendance, avait fait le commerce depuis la paix de 1783. Mais, comme on ne peut pas admettre que tout le monde réussisse, même en Amérique, il s’était déjà ruiné quatre ou cinq fois, et, devenu veuf, il menait une vie assez misérable à la Nouvelle-Orléans, lorsque les Etats-Unis se mirent en guerre avec l’Angleterre en 1812.

Le père Faragus prit le commandement d’une corvette et se signala de nouveau parmi la foule des corsaires qui tinrent en échec la colossale marine de John Bull ; tant et si bien que, en 1815, le général Packenham attaqua la Nouvelle-Orléans et ne put triompher de la courageuse résistance de Jackson. C’est sous ce rude soldat que M. Stephen-Melchior Faragus-Anson fit ses premières armes. À seize ans à peine, il était déjà haut et dur comme un chêne, et il fut un des plus beaux artilleurs volontaires que l’on vit aux batteries du fort. Quant au père Faragus, par un malheureux accident, sa corvette sauta au milieu de la flotte anglaise ; et l’on n’en entendit plus parler !

Stephen-Melchior n’eut pas l’embarras de recueillir la succession de son père. Celui-ci, comme nous l’avons vu, avait eu la précaution de se ruiner avant la guerre ; mais aussi il avait eu celle de léguer à son fils une paire de bons bras, une forte tête, et un cœur où le désespoir ne devait jamais pénétrer.

Le jeune homme n’hésita pas. Il n’avait plus que faire en ville. Il partit avec d’autres pionniers pour les forêts de l’intérieur, – où s’élèvent aujourd’hui des villes, – et y vécut quelques années, bûcheron, comme Abraham Lincoln. C’est là qu’il apprit à lire avec un brave ministre qui lui avait trouvé de l’intelligence.

Or, du jour où il sut lire, Stephen-Melchior n’eut plus qu’une pensée : apprendre. Les forêts ne possédaient déjà plus de secrets pour lui, et il avait assez lu dans le grand livre de la nature pour désirer connaître un peu ce qu’il y a dans ceux des hommes.

Il laissa là sa hache et partit de son pied léger, gagnant comme il pouvait son pain, traversant villages et solitudes, et se dirigeant vers l’est. Puis il parcourut toutes les villes de la côte, vivant du travail de ses bras, apprenant un peu ici et un peu là, avant qu’il se trouva, un beau jour de l’année 1821, chef d’une usine de Philadelphie et époux d’une femme riche, qui n’était autre que la fille du propriétaire de l’établissement. Deux filles vinrent bientôt combler le bonheur conquis au prix de tant de traverses vaillamment supportées pendant dix ans.

Une fois à l’abri de la gêne, Stephen-Melchior Faragus se mit à l’étude avec ardeur. C’était merveille de voir un homme de trente ans se faire une éducation aussi vaste, aussi profonde, aussi variée.

Il travaillait avec rage, avec fureur, avec fièvre. D’aucuns disent que ses capacités administratives n’étaient pas tout à fait au niveau de son instruction scientifique ; mais personne ne s’en apercevait. Le vieux beau-père vivait encore, les affaires prospéraient, et Stephen-Melchior Faragus-Anson pu croire qu’il les menait lui-même parfaitement.

Il venait de marier ses filles, l’une à un avocat du pays, M. Horatio Moore, et l’autre à un jeune négociant anglais nommé Murphy qui l’avait emmenée à Londres, quand tout à coup le beau-père mourut puis Mme Faragus ; puis les affaires déclinèrent rapidement… et un beau matin Stephen-Melchior Faragus-Anson s’aperçut qu’il n’avait plus rien. Son usine même ne lui appartenait plus, et tout le matériel servit à éteindre les créances.

Un autre aurait désespéré et se serait cru tomber dans les plus profondes infortunes. Melchior Faragus pensa seulement qu’il était redevenu ce qu’il avait été, et qu’il redeviendrait ce qu’il venait d’être quand la fortune le voudrait bien. Il ne lui vint même pas à la pensée de s’adresser à ses deux gendres. Au contraire, il se crut plus libre pour accomplir un grand dessein qui, dès longtemps, lui tenait au cœur.

Quand il avait su lire, il aurait voulu tout savoir, quand il connut son pays pour l’avoir parcouru pauvre et à pied, il voulut connaître le monde entier. Il avait espéré faire ce voyage tranquillement, richement peut-être ; maintenant qu’il n’avait plus rien, il ne s’effrayait pas de reprendre le bâton, de faire son grand voyage à pied. Il voulait savoir voir. Approchant de la quarantaine, il se sentait dans la force de son âge, et ne redoutait pas les fatigues qu’il avait surmontées dans sa jeunesse.

On était en 1838 ; Wilkes préparait son expédition qui devait le placer, avec Dumont d’Urville, au premier rang des explorateurs du grand continent antarctique. Melchior Faragus, grâce à son père, était quelque peu matelot ; c’était d’ailleurs un solide compagnon, un savant, un homme d’expérience. Il fut admis sans peine dans l’expédition ; et c’est ainsi qu’il quitta l’Amérique, comptant bien n’y rentrer qu’après avoir vu le monde.

Il le vit en effet. Pendant six ans, il courut,… on n’a jamais trop su par où ni comment. C’est l’époque mystérieuse de sa vie ; et elle le restera toujours, à moins que le digne homme n’ait laissé ses mémoires, ce qui paraît problématique…

Cependant, un jour... qu’on ne l’attendait guère, il débarqua chez sa fille à Liverpool et ne parût nullement étonné de la trouver entourée d’une nichée d’enfants dont le premier apprit bientôt à l’appeler son grand-père. Trois mois après, il était auprès de M. Moore et d’un petit-fils qu’elle lui avait donné.

On s’aperçut alors qu’il savait plusieurs langues, à peu près toutes celles de l’Europe, et quelques autres encore. Ses idées s’étaient étendues, et il semblait avoir besoin de se recueillir ; il n’en était pas près cependant.

Les Etats-Unis, en effet, étaient en grand émoi en cette année 1845. Il ne s’agissait de rien moins que de la guerre contre le Mexique, et déjà le général Scott était prêt à entrer en campagne.

Stephen-Melchior Faragus-Anson n’aimait pas la guerre. Il la détestait à la fois comme yankee et comme savant. Mais il voulait voir le pays, étudier la nature, les gens ; d’ailleurs il n’avait rien à faire, pas d’enfants à soigner, puisqu’ils avaient déjà leurs familles ; pas d’affaires à gérer, puisque, grâce au ciel, il ne lui restait rien de sa fortune. Il partit.

Moitié soldat, moitié savant, suivant l’armée, fusil sur l’épaule, la boîte à herboriser au dos et marteau de géologue à la main, M. Faragus fit toute la campagne ; et s’il échangea quelques coups de feu avec les guérillas mexicaines, il ne cessa néanmoins pas un instant d’observer, d’étudier, d’apprendre.

Chacun sait que cette guerre de trois ans amena la prise de Mexico, l’occupation d’une grande partie du pays et l’annexion, à la grande confédération, de tous les immenses pays situés au nord du Rio-Gil et du Rio-Grande-del-Norte. Parmi ces nouveaux États se trouvait la Californie, et, dans l’année 1848, un bruit courut le monde que l’on y avait trouvé de l’or. Il ne faut donc pas nous étonner de rencontrer Stephen-Melchior Faragus en quête d’une des plus étourdissantes nouveautés du siècle.

L’amour du gain n’entrait pour rien dans ce nouveau voyage qu’avait entrepris l’étrange homme car il cessa bientôt de travailler après avoir acquis une assez modeste somme ; modique aisance, on peut le dire, auprès des fortunes qui s’édifièrent là-bas en quelques jours ! Cependant il resta là deux années tout entières, roulant sans doute quelque grand projet dans sa tête, car il passa ce temps à examiner à fond la valeur du pays, où se portaient alors tant d’émigrants avides et enthousiastes.

Quel pouvait donc être ce projet ?

En 1850, M. Stephen-Melchior Faragus-Anson quitta la Californie. En 1860, époque à laquelle nous le retrouvons menant à Philadelphie l’existence que nous avons décrite tout d’abord, il avait coulé sous lui, non sans gloire, quatre compagnies importantes. Décidément ses facultés administratives n’étaient pas à la hauteur de ses connaissances scientifiques.

C’est alors qu’eut lieu l’événement capital de son existence ; il avait soixante-et-un ans.

Quel fut cet événement ? La suite nous l’apprendra peut-être. Toujours est-il qu’il quitta M. Moore, chez qui il s’était retiré après ses malheurs industriels ; et, réunissant ses modiques ressources, il loua une petite maison à l’extrémité de la ville.

Dès ce moment, sa vie fut un problème pour tous ceux qui, dans la cité affairée, eurent assez de temps à perdre pour s’occuper de lui. Au point du jour, le vieux Faragus sortait et faisait nu-tête le tour de la ville, à grands pas, l’air préoccupé. Il rentrait et ne sortait plus que pour aller prendre ses repas. Seulement on remarquait qu’il se tenait toujours dans la grande pièce qui, située sur la façade de la petite maison, lui servait de cabinet, de bibliothèque, de laboratoire. Mais, le soir venu, on était sûr de voir toujours de la lumière aux vitres dépolies d’un appentis qu’il avait fait construire ; et, bien avant dans la nuit, on entendait du bruit dans le réduit mystérieux, dont la grande cheminée fumait presque sans cesse.

D’ailleurs nul n’entrait jamais chez le vieillard, personne ne frappait à sa porte, si ce n’était de temps à autre quelque employé, quelque ouvrier d’un certain métallurgiste de la ville, avec qui M. Faragus semblait s’être lié depuis peu. Mais jamais l’homme ainsi envoyé ne franchissait le seuil de la porte ; il arrivait portant sur son épaule ou trainant sur une petite voiture un paquet fort lourd et le déposait, sous les yeux du maître du logis à l’entrée même de la maison. Ces paquets, au reste, ne semblaient pas contenir des choses très mystérieuses, car ceux qui avaient pu y jeter un furtif coup d’œil n’y avaient vu que des masses de métal tantôt brutes, tantôt d’une forme rudimentaire, sans caractère qui pût faire deviner quelle devait être leur destination.

Il était évident cependant que M. Stephen-Melchior Faragus-Anson préparait et combinait quelque chose…

Son existence s’écoulait ainsi, affairée, sans un moment perdu pour ce travail dont tout le monde ignorait la nature.

Les événements extérieurs ne l’occupaient plus : la grande guerre de la sécession, plus grave, plus terrible que toutes celles qu’il avait vues, vint troubler et épouvanter toute l’Amérique : elle ne le dérangea pas une seconde de son travail persévérant. À peine le quittait-il de temps à autre pour un voyage de quelques mois ou de quelques semaines, dont personne ne connaissait le but, mais qu’il accomplissait, contre sa coutume, avec un attirail de volumineux bagages, où, tout naturellement, aucun ne pouvait jeter un regard indiscret. Les années passaient sur la tête blanchie du vieux yankee : il ne paraissait pas s’en apercevoir et redoublait d’ardeur à mesure qu’il semblait plus près du repos éternel.

Tout changeait pourtant autour de lui.

Son gendre l’Anglais était mort, laissant à ses cinq fils une fortune très considérable ; tous d’ailleurs étaient dans la force de la jeunesse, et l’aîné, le docteur Edward Murphy, était déjà un homme de trente ans, d’une grande instruction, et surtout d’une grande habileté en affaires.

Tout au contraire, l’autre gendre de Melchior Faragus, M. Horatio Moore, était ce que l’on peut appeler une véritable rareté en Amérique. Bien qu’avocat, il était honnête homme et il l’était demeuré toute sa vie. Aussi était-il resté pauvre. Du moins il avait donné à son fils toute l’instructif qu’il pouvait recevoir.

Sous l’œil de son grand-père qui s’occupait de lui dans l’intervalle de ses grands travaux, le jeune Abraham Anson-Moore était devenu de bonne heure un ingénieur de premier ordre. C’était un garçon froid, taciturne et sérieux ; sa figure avait une expression concentrée qui lui donnait à la fois un singulier cachet d’énergie et de dissimulation, de calme extérieur et de travail latent. On sentait qu’il devait être égoïste, mais qu’il était à coup sûr intelligent, tenace et hardi.

Depuis que le grand-père s’était retiré de la vie commune, Abraham était le seul qui pénétrât dans son réduit. Encore même, à supposer qu’il cherchât à en découvrir le mystère, est-il juste d’avouer qu’au bout de près de dix ans il n’était pas plus avancé que le premier jour.

Or, il arriva – c’était le 13 décembre 1869, – que le jeune homme qui, la veille encore, avait été voir son grand-père, vint frapper à sa porte et ne reçut pas de réponse. Il sonne, il appelle : rien !… frappe aux fenêtres, au laboratoire, à l’atelier, rien !

Il court chez lui, inquiet, ramène sa famille, un serrurier : on ouvre la porte, on entre. On cherche par toute la maison : le vieux Faragus semblait avoir disparu.

Enfin, Abraham arrive à l’entrée de ce mystérieux atelier où personne n’avait jamais mis le pied que son grand-père, il hésite : une sorte de vénération l’arrête sur le seuil. Entrera-t-il ? que va-t-il voir ? Il frappe un coup timide, faible. Rien ne répond.

Anxieux, il frappe plus fort, puis plus fort : toujours même silence. Il n’y tient plus, il ouvre la porte et se précipite… mais il pousse un cri et s’arrête...

L’atelier du père Faragus était une pièce de moyenne grandeur, presque encombrée d’établis, de fourneaux, d’alambics, d’instruments de toute espèce, et qui eût rappelé à s’y méprendre quelque refuge d’alchimiste du moyen âge, si les instruments de mécanique les plus perfectionnés n’étaient venus révéler le dix-neuvième siècle. Au fond se trouvait une petite forge, et une foule d’appareils divers, mélangés sur des rayons, cachaient la nudité des murs. Au reste, de nombreuses machines d’une forme surprenante, des ustensiles dont aucun savant n’eût pu définir la destination se voyaient çà et là, épars dans cette salle, qui semblait renfermer presque autant de problèmes que d’objets.

Mais ce n’était pas cet assemblage bizarre qui arrachait au jeune Anson-Moore l’exclamation d’effroi qui avait attiré toute la famille.

Devant une petite table, chargée de divers objets, M. Stephen – Melchior Faragus était assis dans un grand fauteuil, un rocking-chair, où il aimait se balancer tandis qu’il lisait un livre de science. Sa tête était renversée par-dessus le dos du fauteuil, sa face toute pâle, les cheveux éparpillés ; un bras pendait vers la terre ; l’autre main, crispée sur la table, entre deux flacons brisés et une balance renversée, tenait un fil qui se trouva aboutir à une pile électrique posée sur un rayon attaché au mur.

Le vieillard était mort !

Comment ?... Le désordre des objets posés sur sa table semblait indiquer un accident survenu dans une manipulation dangereuse. Cependant le calme de son attitude paraissait indiquer qu’il n’avait pas souffert, et qu’il s’était simplement renversé en arrière en rendant le dernier soupir. Avait-il donc succombé à une décharge électrique épouvantable ? Comment n’en voyait-on aucun indice ?…

Telles étaient les pensées qui s’agitaient dans la tête d’Abraham Anson-Moore. Le digne garçon aimait son grand-père ; mais son naturel sec et froid avait bientôt pris le dessus, et, puisqu’après tout le bonhomme était mort, le jeune ingénieur trouva peut-être assez inutile des lamentations qui ne le rendraient pas la vie.

Du reste, il n’était pas d’un esprit à s’oublier lui-même pour qui ou quoi que ce fût ; et, dans cette maison toute pleine des cris et du désespoir de sa mère, il se mit à fureter en chaque coin.

Tout ce qu’il voyait dans l’atelier excita d’abord beaucoup sa surprise. Il n’y comprenait rien ; et nous ne nous égarerons pas avec lui dans ce dédale où sa science et sa perspicacité étaient à tout moment confondues.

Mais tout en faisant sa tournée, il remarqua dans le mur une porte basse assez peu visible, et qui avait d’abord échappé à ses yeux. Tourner le bouton, ouvrir, fut l’affaire d’un instant ; et l’étonnement le fit rester sur place.

Dans ce réduit étroit était une sorte de scaphandre en cuir de phoque ou de marsouin, surmonté d’un casque rond en métal brillant comme de l’or, et dont la partie antérieure, construite en cristal, faisait jaillir mille reflets dans l’ombre. À côté, une sorte de chariot à roulettes très petites, sur lequel étaient rangés de gros cylindres ; auprès, une pompe particulière ; puis divers appareils plus petits ; puis des câbles lovés ; puis des tuyaux de caoutchouc : enfin tout un attirail d’une forme parfaitement nouvelle, mais que l’ingénieur reconnut au premier coup d’œil comme destiné à un plongeur. Au-dessus, sur une petite plaque de cuivre, se lisaient ces mots élégamment gravés, comme par un amateur complaisant : The Faragus Diver.

Ce que nous traduirons en français par le plongeur Faragus.

Le jeune homme ne se livra pas à un long examen de cette merveille. Une intuition secrète lui fit-elle pressentir quelque chose ? Il réfléchit un instant, puis referma la porte, et se mit à chercher avec soin dans l’atelier, ouvrant les tiroirs des tables et soulevant les amas de papiers. Quelques minutes après, il revint devant cette petite porte, tenant dans une main un pot à colle et dans l’autre un rouleau qui n’était autre qu’un reste de la tenture de l’appartement. En un clin d’œil, le bouton de la porte tomba sous un coup de marteau, et celle-ci, y compris les jointures et les vides du haut et du bas, fut couverte de papier brun à fleurs noires, qui tapissait le reste de l’atelier.

M. Abraham Anson-Moore avait-il son idée, ou soupçonnait-il quelque chose !...

Pendant cette scène rapide et significative, le corps du vieux Faragus était étendu sur son lit où on l’avait transporté. Un médecin et un officier de police étaient venus constater le décès et visiter la personne du pauvre savant ; Abraham se trouvait maintenant avec eux, la figure légèrement agitée, soit de chagrin, soit des sentiments étranges qu’avait dû faire naître en son âme l’action tant soit peu louche qu’il venait de commettre…

Quelle ne fut pas son émotion quand l’officier de police qui examinait le portefeuille du mort en tira une lettre, la remit à son père, en lui disant :

— Lisez tout haut, s’il vous plaît ; ceci est pour vous tous.

M. Moore, d’une voix entrecoupée, lut en sanglotant ce qui suit :

 

Philadelphie, le 12 décembre 1863.

« Mon bon Horatio,

« Je suis né le jour où est mort le général Washington, le 12 décembre 1799 ; j’ai aujourd’hui soixante-dix ans. Grâce au ciel, je suis encore solide ; ma santé est bonne et je travaille. Mais nul n’est maître du destin ; et, sans avoir atteint un âge qui doive me montrer la mort déjà à ma porte, je suis du moins assez vieux pour ne pas compter indéfiniment sur le lendemain. J’écris donc ces quelques lignes, que je veux porter toujours avec moi, afin que, s’il m’arrivait malheur, vous puissiez trouver sur moi-même l’expression de mes dernières volontés.

« Au cas où la mort viendrait me prendre sans que j’eusse le temps de faire d’autres dispositions, voici ce que je désire de vous.

« Vous ferez immédiatement mettre les scellés sur mes papiers de toute espèce et sur la porte de mon atelier. Je désire qu’ils ne soient levés qu’à l’arrivée de mes petits-fils Murphy, que vous ferez venir sur-le-champ d’Angleterre.

« Devant eux et devant Abraham, il sera fait lecture de mon testament et des pièces qui l’accompagnent. Vous trouverez tout cela chez Harrison Hawlworth, mon conveyancier, que vous connaissez bien.

« Je prie le ciel que ces précautions soient inutiles et qu’il ne me retire pas brusquement d’au milieu de vous. Mais, si ce vœu ne s’accomplissait pas, du moins je vous donne ici mon dernier adieu, et je prie Dieu qu’il vous ait sous sa garde, vous, mes chères filles et leurs enfants.

« Votre père,

« STEPHEN-MELCHIOR FARAGUS-ANSON. »

V. – Le testament de Faragus.

… L’heure est bonne :

La science, aujourd’hui, n’a plus rien qui l’étonne ;

Elle a le feu, les vents et les flots pour sujets !

Vte de BORNIER.

… Le docteur Edward Murphy se leva, prit la liasse énorme que lui tendait le conveyancier, la délia, et ouvrit le cahier qui se présenta le premier. L’enveloppe portait ces mots :

« Ceci est mon testament, S. M. Faragus A. – 1er décembre 1868. »

Le docteur lut ce qui suit, au milieu de l’attention religieuse de toute la famille :

« Je lègue le peu que je possède à mon petit-fils, Abraham Anson-Moore, parce qu’il est pauvre ; mais je vous laisse à tous, à tous ensemble, quelque chose de plus beau qu’un peu d’or ou un peu de terre, une conquête qui vous permettra de changer la face du monde, et de devenir plus grands qu’aucun homme ne le sera jamais.

« Go ahead ! En avant ! Telle doit être la devise de la science. Tel est, le but que j’ai poursuivi.

« Après trente ans employés à connaître le monde et à conquérir cette science qui le transformera, j’ai consacré ma vieillesse à l’accomplissement d’une idée utile. J’ai mûri cette idée dans la retraite ; à vous de l’exécuter au grand jour ! Écoutez :

« L’homme possède-t-il vraiment la terre ?

« Il n’en occupe que la cinquième partie, morcelée, assiégée de toutes parts par les eaux, et échancrée profondément par elles.

« La mer et la terre s’entrelacent de telle sorte que, là où l’une est un chemin, l’autre devient un obstacle. Un isthme qui sépare deux mers arrête et gêne le commerce ; un détroit entre deux continents est une entrave tout aussi grande.

« L’homme ne sera véritablement maître de sa planète, que quand il aura brisé ces entraves que la nature oppose à l’échange universel des richesses et des idées, que quand il pourra tracer et suivre sur le globe toutes les routes nécessaires à la satisfaction économique et rapide de tous ses besoins.

« Il a déjà compris cet avenir, et les efforts qu’il tente sur certains points de la terre montrent qu’il commence à l’entrevoir. Je vivrai peut-être assez pour voir la mer Rouge et la Méditerranée se joindre à travers le désert. Mais qu’est cela, mes enfants, auprès de ce qu’il faudrait faire ?

« Au lieu d’un mince travail d’ingénieurs sur un isthme ou sur un détroit, il faut qu’une vaste entreprise embrasse le monde, et, ouvrant de toutes parts en lui des routes nouvelles, fasse disparaître de sa surface ces éternelles entraves qui parquent les nations et les empêchent de s’élancer l’une vers l’autre : les Isthmes et les Détroits.

« Je crois – et je ne puis me tromper – que tel est le plus grand ouvrage qu’il soit donné aux hommes d’accomplir, l’œuvre la plus grandiose qu’ils puissent exécuter ! C’est là ce que j’ai rêvé : c’est là ce que vous ferez !…

« Ne vous embarrassez tout d’abord ni des moyens, ni des détails de l’exécution ; j’y ai pourvu. Ce qu’il faut avant tout, c’est que je vous fasse comprendre le plan d’ensemble de cette œuvre gigantesque.

Jetez un regard sur l’Europe, puis faites, par pensée, disparaître le Pas-de-Calais, Gibraltar et le Bosphore. Voyez-vous l’Angleterre et la France, et par la France toute l’Europe, s’unissant, en dépit des flots, dans un même essor commercial, industriel, civilisateur ! Voyez-vous la civilisation de l’Europe débordant sur l’Afrique et sur l’Asie, venant secouer, par-dessus la mer, la torpeur des enfants de Mahomet !

« Poursuivons ! L’isthme de Suez percé tout à l’heure, et les vieilles colonnes d’Hercule que nous franchirons d’un seul pas, ouvrent l’Afrique, et la livrent au torrent de la civilisation.

« Voyez maintenant l’antique Asie ! Par la mer Rouge, ouverte à ses deux extrémités, par le Bosphore, qui cesse d’être une limite, les nations de l’Europe viennent y puiser la richesse, et y porter la vie et le mouvement. Puis de là, à travers le grand chemin de l’océan Pacifique, elles viennent trouver notre Amérique, transformée, elle aussi, de fond en comble.

« Quelle que soit la rapidité des chemins de fer, un vaste continent reste un obstacle au commerce, tout comme une vaste mer. Le prix élevé des transports au moyen des voies ferrées leur fait préférer les rivières, toutes les fois que les matières transmises et les besoins de la consommation s’accommodent de ces voyages lents, mais économiques. Le manque de communication entre les bassins des grands fleuves est donc un obstacle considérable aux échanges et à la civilisation.

« Dès lors, quand des rivières de bassins différents coulent à peu de distance l’une de l’autre, la portion de terre qui les sépare doit être considérée comme un véritable isthme. Comme telle, je lui déclare la guerre ! Elle sera coupée ! Les nations européennes l’ont compris… Voyez le canal Ludwig, qui fait communiquer le Rhin et le Danube ; voyez le merveilleux système des canaux de la France… Chez nous aussi, deux canaux magnifiques joignent le lac Érié au Mississipi et à l’Atlantique…

« Est-ce donc là, mes enfants, tout ce qui peut être, tout ce qui doit être, tout ce qui sera ?

« Non.

« On achève en ce moment la grande voie ferrée qui joindra l’Atlantique au Pacifique, New-York à San-Francisco ; mais je vois manquer à l’expansion humaine la route par eau qui joindra aussi l’Atlantique et le Pacifique à travers notre territoire !

« Un isthme l’empêche de s’ouvrir : les Montagnes-Rocheuses.

« Sans doute les Montagnes-Rocheuses sont un obstacle terrible ; mais il peut être dompté : il le sera ! Le point abordable est le col qui s’ouvre à pied du pic de Montana, sur les confins des deux districts de Montana et d’Idaho. Le passage se trouve encore à une hauteur effrayante pour qui songerait, avec les moyens ordinaires, à y établir un canal, cherchez cependant parmi mes papiers : le carton n° 38 vous donnera les plans, devis, descriptions et instructions nécessaires, pour faire arriver les canaux comme il vous plaira, soit en coupant le col, soit en passant dessous : les circonstances guideront votre choix.

« L’exécution de ce projet changera la face de la Confédération, et y fera naître une vie nouvelle.

Comme chemins de rivières les Etats-Unis sont le pays le plus favorisé du monde. Le Mississipi et les grands affluents mettent en communication les deux tiers de son territoire. Les deux canaux actuellement existants relient à ce bassin central le versant de l’Atlantique. Il ne reste plus qu’à lui rattacher celui du Pacifique pour compléter le merveilleux réseau dont la nature a doté notre territoire.

« Descendons vers le Sud.

« Voilà cet isthme de Panama, qui semble, par ses marais, ses montagnes, ses forêts tourbeuses, désespérer les efforts de l’humanité. Où voulez-vous qu’il cède, enfants ? Adoptez-vous le projet du canal de Darien. Préférez-vous le canal projeté dans l’isthme lui-même ? Aimez-vous mieux, au contraire, le passage par le Nicaragua, ou mieux voulez-vous créer vous-même un nouveau projet, et exécuter votre ouvrage sur quelque point plus favorable ? Libre à vous ! Fiez-vous à moi : rien ne vous arrêtera ; l’isthme sera vaincu, et les deux Océans se joindront entre les deux Amériques.

« Venons à l’Amérique du Sud.

« N’est-elle pas sillonnée de fleuves immenses, magnifiques routes qu’il n’y aura pas à entretenir ? Pour en compléter l’ensemble, nous n’avons qu’à imiter la nature. Elle-même, par le bras commun du Cassiquiari, a fait communiquer l’Orénoque au Rio-Negro, et, par lui, à l’Amazone. Là, chez nous, ne semble-t-elle pas inviter l’homme à faire communiquer tous les bassins du continent au bassin principal ? Ici, le Mississipi ; là-bas, l’Amazone.

« Si vous examinez attentivement la carte de l’Amérique du Sud, mes enfants, vous n’y verrez qu’isthmes à percer ! À travers les vastes plaines couvertes des forêts vierges coulent d’innombrables fleuves dont les sources ne sont séparées que par de minces chaînes de montagnes : isthmes ! isthmes encore !!...

« Remontez par la pensée le Rio-de-la-Plata entre Montevideo et Buenos-Ayres, puis le Paraná depuis Zárate, Paraná, Santa-Fé, jusqu’à Corrientes, puis le Paraguay à partir de cette ville, en passant devant Asuncion, Villa-Real Tovego : vous sortirez à quelques lieues au-dessus de ce bourg des contrées relativement peuplées de la Confédération argentine et de la République du Paraguay, pour entrer dans les forêts humides et solitaires des provinces brésiliennes du Paraná et du Matto-Grosso.

« Poursuivez cependant en remontant toujours le cours immense du Rio-Paraguay ; dépassez les forts Borbon et Miranda, puis les chétifs établissements d’Albuquerque et de Menela ; après une course de six cents lieues depuis la mer, en pleine forêt vierge, au milieu du pays des Bororos, vous trouvez le confluent d’une rivière, le rio Sipoïnba, qui vient se jeter dans le Paraguay. À l’ouest de cette rivière, s’élève une petite chaîne de montagnes : un isthme !…

« Vingt-cinq lieues à peine séparent le Rio-Sipoïnba du Rio Itenes ou Guaypré, qui passe à Villa-Bella, la capitale de Matto-Grosso, et qui est un affluent du Rio-Madeira. Celui-ci, l’un des plus grands fleuves du monde, vient, après six cents lieues de parcours, tomber dans l’Amazone près de Villa-Nova de Rainha, à deux cents lieues au-dessus de Para. Qu’un canal de vingt-cinq lieues soit ouvert entre le Rio-Itenes et le Rio-Sipoïnba, et les deux énormes bassins du Rio-de-la-Plata et de l’Amazone sont unis au milieu même du grand continent sud-américain !

« Plus tard, pour compléter l’œuvre, il faudra sans doute relier également à l’Amazone le bassin du San-Francisco : les points de rapprochement abondent, ce sera un isthme à choisir. Sans doute aussi faudra-t-il relier l’Amazone à l’Océan Pacifique. Je sais bien que les Andes, au premier coup d’œil, paraissent infranchissables ; mais peut-être n’est-il pas impossible d’en venir à bout, soit directement, soit en élevant l’eau sur leurs terrasses successives. Voyez mon Mémoire, n° 41.

Je ne vous parle pas, mes enfants, des lignes ferrées qui, plus tard, doivent traverser ces forêts inconnues, et qui supposent des ponts sur ces cours d’eau géants, où l’idée même d’en établir semble actuellement peut-être insensée. J’ai voulu seulement vous montrer comment l’idée grandiose que je vous lègue embrasse le monde et comment son exécution doit en renouveler la face… Elle se résume en ceci :

« Que tout détroit soit en même temps un isthme, que tout isthme soit coupé d’un détroit.

« Telle est l’IDÉE !…

« Vous venez d’en suivre le plan général. Écoutez maintenant comment elle doit être exécutée !…

« Un simple coup d’œil jeté sur le contenu de mes cartons, nos 4 à 30, fera connaître le nombre de milliards que nécessite mon œuvre ; c’est plus qu’il n’est donné à la plus riche nation d’en réunir.

« Cependant, l’énormité de la somme, qui atteindra près de cent milliards, doit vous faire réfléchir et vous convaincre qu’en vous donnant le moyen de conquérir ces richesses, je vous impose, par le fait même, l’obligation de les employer à l’entreprise qui fera du nom de Faragus l’Américain celui de l’un des bienfaiteurs de l’humanité !

Que ferait, en effet, celui qui, possesseur d’une si énorme quantité du numéraire ou de matières précieuses, la jetterait sur le champ de la circulation ? À coup sûr il provoquerait dans le monde entier une révolution économique dont les conséquences échappent à toute prévision ; et presque aussi certainement, en devenant un fléau pour ses semblables, il détruirait – l’insensé ! – sa propre fortune par une dépréciation subite et universelle de cet or sur lequel elle serait fondée.

« Des travaux, au contraire, une fois effectués, représentent une valeur stable, constante et permanente. Le possesseur des trésors immenses dont je vais vous parler devra donc, de toute nécessité, les employer à ces grandes entreprises, qui, ne les faisant entrer que peu à peu dans la circulation, ne troubleront nullement le monde, mais le rendront tout entier tributaire des possesseurs de ces travaux.

« Telle est la position que je vous lègue, petits-fils de Faragus !

« Votre devoir, maintenant, est tout tracé.

« Étudiez les cahiers ci-joints, j’y ai consigné les devis et plans détaillés d’un certain nombre de ces grands travaux que vous devrez exécuter ; j’y joint des instructions générales pour chacun des autres.

« Ponts ou canaux, détroits ou isthmes, tous grâce aux moyens que j’ai découverts, n’offriront dans l’exécution d’autres difficultés que les sommes immenses qu’ils coûteront. À ceci j’ai pourvu.

« La mer nous fournira de quoi la dompter elle-même.

« La mer renferme des richesses qui vous appartiennent sans conteste, puisque les hommes ne savent ou ne peuvent les exploiter. Je ne vous parle point ici des trésors qu’ils ont eux-mêmes laissé tomber dans ses profondeurs.

« Qu’est-ce que cinq cents millions que vous iriez pêcher dans la rade de Vigo auprès de ce qu’il vous faut ? Qu’il y ait deux milliards de tonnes d’argent et d’or monnayés au fond de la mer, qu’est-ce que cela nous fait ? Ce n’est point à nous d’aller courir après ces épaves et glaner à grand’peine, çà et là, des ressources si incertaines !… Non, vous avez mieux faire. La nature va vous fournir d’inépuisable richesses ; vous n’aurez qu’à choisir !

« Les mines que l’on exploite sur la terre n’y sont pas exclusivement renfermées. L’abaissement subi qui forme les rivages des mers, coupe les terrains, en met à nu les couches diverses, et des filons inexplorés viennent affleurer au fond des eaux. C’est cela qui vous appartient !…

« Au lieu d’extraire péniblement un minerai d’où on ne fait sortir l’or que par un immense travail, vous trouverez le métal à l’état natif, en filons saillants aux parois des roches désagrégées et lavées par les flots de la mer dans les affleurements sous-marins des mines de la Californie et de l’Australie.

« Le diamant ! vous le ramasserez à votre aise sur les affleurements sous-marins des gisements de l’Afrique australe.

« Je ne parle ni du corail ni des perles ; ces dernières surtout demandent trop de temps et de soin. Les diamants et l’or : telles sont vos grandes ressources. Je laisse, dans les fascicules 40 à 50 de mes papiers, les indications exactes de certains affleurements que j’ai pu déterminer moi-même.

« Les diamants de l’Afrique australe, par exemple, fleurent très exactement par 27° 49’ 6” latitude sud et 32° 49’ 8” longitude est du méridien de l’Île-de-Fer.

« Les gisements sous-marins des côtes californiennes sont également indiqués avec prévision dans mes papiers.

« Allez donc de l’avant, mes enfants, go ahead ! Vous avez devant vous des ressources inépuisables. Il ne s’agit que de vous en rendre maîtres ; mon œuvre, sans cela, eût été incomplète. Je vous en ai préparé le moyen.

« Le problème à résoudre était celui-ci : trouver un appareil qui, sans gêner en rien les mouvements du travailleur, lui permette de descendre au fond de la mer et d’y demeurer à n’importe quelle profondeur pendant un temps quelconque. Ce problème, je l’ai résolu. « Prenez parmi mes papiers le carton qui porte le numéro 51 ; il contient la description complète et détaillée de l’appareil, les moyens de l’exécuter et les instructions nécessaires. Le Faragus-Diver n’est ni un scaphandre tel que ceux déjà faits, ni une cloche à plongeur, ni rien qui ait été inventé jusqu’ici quoi qu’il réunisse les avantages de toutes les découvertes modernes, qu’il les complète.

« J’espère d’ailleurs, mes chers enfants, avoir encore assez de vie pour réaliser ici-bas, non plus des formes imparfaites comme mes premiers essais, mais le type et le modèle complet du Faragus-Diver. Dès demain je me mets à l’œuvre, consacrant à cette réalisation tout ce qui me restera d’existence, vous laissant le soin de réaliser après moi l’idée de Faragus. Le travail convient encore aux vieillards, mais les longs desseins ne sont plus de leur âge !

« Courage, enfants ! c’est mon dernier conseil. Dieu vous bénisse ! c’est mon dernier souhait.

« Fait à Philadelphie, le 1er décembre 1868, dans la soixante-neuvième année de mon âge, et confié aux bons soins de M. Tobias Hawlworth, conveyancier en cette ville, pour être, après mon décès, remis à mes petits-fils Edward, James, Samuel, Athelstan, Richard Murphy et Abraham Anson-Moore.

« Leur grand-père,

« STEPHEN-MELCHIOR FARAGUS-ANSON. »

 

*    *    *

 

La lecture de cet étonnant document fut suivie d’un profond silence.

Les frères Murphy se regardaient, incertains entre l’enthousiasme, l’étonnement, l’admiration et le doute.

Leur cousin Abraham, au contraire, n’avait laissé paraître sur son froid visage aucune émotion d’aucune sorte. Dès le commencement de la lecture, il avait tiré un crayon de sa poche et s’était mis à prendre des notes sur un cahier ouvert devant lui. Quand tout fut fini, il se leva ; et, rompant le premier le silence :

— « Cousin Edward, dit-il, voilà vraiment de superbes choses. Vous avez à courir la plus belle chance qui se soit jamais offerte à un homme. Quant à moi, je vous l’abandonne… Tous mes vœux vous suivront dans une aussi grande entreprise, mais je ne suis pas si ambitieux ; le peu de bien que me lègue mon grand-père me suffiras sans doute comme il lui a suffi… Me permettrez-vous cependant de jeter un coup d’œil… peut-être… sur ces papiers, que je vous cède de grand cœur ?...

……

……

« En vérité, pour un ingénieur, c’est curieux, très curieux…

« Adieu, mes chers cousins. Bonne chance ! »

……

Puis, toujours avec la même expression calme et froide, il prit son chapeau, les salua et sortit.

(À suivre)

CHAPITRE VI

LE GRAND TROU

Quibus est debout sur mon lit au milieu de l’alcôve ; il prétend qu’il ne peut me parler que quand il est plus haut que son auditoire. De plus, il a pris soin d’enlever l’abat-jour et de hausser la mèche de la lampe, afin, dit-il, d’y voir clair pour parler. Cette disposition est attaquée avec une vigueur extrême par ceux qui aiment à siroter la bière de la mère Grimblot dans un demi-jour discret prêtant aux mystères d’une veille intermittente. Enfin les murmures s’avisent : les grincheux se cachent au second plan derrière les autres, les pipes fument, le vent siffle au dehors, et madame Popotte profite de ce moment solennel pour fourrer une bûche dans le poêle.

— Est-ce que ce n’est pas Quibus qui cause ce soir ?

— Lui-même, Messieurs, si vous le voulez bien. Exorde par insinuation ! Messieurs, permettez-moi de réclamer toute votre amicale indulgence pour les idées un peu subversives que je vais émettre devant vous. Ce n’est qu’en tâtant le nouveau, qu’on arrive à s’en rendre maître… Et qu’il livre ses secrets…

— Allez-y donc vite ! Voyons…

— J’y viens.

— Comment cela s’appelle-t-il bien ?

— Le Grand Trou.

— Oh ! Oh !

— Messieurs, du jour où des expériences directes ont permis de constater que la température s’accroissait régulièrement d’un degré par trente mètres de profondeur, à mesure que l’on s’enfonçait dans l’intérieur de la terre, on a dû chercher la cause de ce phénomène. L’idée la plus simple et la plus naturelle était que la température augmentait parce que plus on s’enfonçait, plus on s’approchait d’un feu central. Cette hypothèse semblait se confirmer par l’existence des volcans et la science crut avoir la presque certitude que le noyau central de notre globe était une masse de matière en ignition, maintenue à une effroyable température, puisqu’un calcul bien simple montre que le fer doit entrer en fusion à 40 kilomètres de nos pieds, en ligne droite, si la loi de température croissante est vraie.

— Cette loi est-elle exacte ?

— C’est là justement ce qu’il est jusqu’à présent impossible de dire, car les profondeurs sur lesquelles elle a été vérifiée, sont si minimes – quoique ce soient les plus grandes auxquelles ait encore pu éteindre l’homme, – que l’on n’est pas certain que le chiffre de 1 degré par 30 mètres soit absolument exact.

— Ne faudra il-il pas, en outre, tenir compte et grand compte des variations possibles et probables de conductibilité des roches souterraines et autres matières interposées ?

— Quoi qu’il en soit, vous tous comme moi, depuis notre enfance, nous avions foi dans le volcan dormant sous nos pieds. Cette idée d’avoir froid sur un réchaud semblable nous donnait du cœur au ventre… Patatras !… voilà encore une croyance démolie !…

Un démolisseur est venu depuis une vingtaine d’années qui sape de son mieux la consolante croyance du noyau incandescent. M. Hopkein, – cela ne pouvait venir que d’un Anglais, ce peuple est sans pitié !… – M. Hopkein donc, passe ses loisirs à nous démontrer, par une suite de mémoires, que la croûte terrestre – ce petit morceau de carton qui nous empêche de nous rôtir les talons – est beaucoup plus épaisse que ne veulent l’admettre la plupart des géologues !

— Franchement, je n’y vois pas d’inconvénients !!

— Un peu plus, un peu moins, ce n’est pas moi qui contredirai ces aimables démolisseurs des croyances de ma jeunesse. Ce bon M. Hopkein prétend que si nous avions le noyau liquide aussi développé que les ignorants de mon âge le prétendent, la terre ne tournerait pas sur son axe comme elle y tourne ; il prétend aussi que l’aplatissement de notre terre aux pôles, l’attraction du soleil et puis celle de la lune aidant, tout cela nous perturberait à un tel point que nous irions tout de travers.

Vous, comme moi, aimez mieux en avoir peur que d’y aller voir ! C’est pour cela que je vous ferai grâce d’une foule d’épures qui, sous des noms sauvages, hérissent ces mémoires peu destinés à la vulgarisation d’une science aussi élevée. Bref ! car je veux conclure avec M. Hopkein, il ne peut pas faire moins que de nous demander, au lieu de nos anciens 40 kilomètres, au moins le quart ou le cinquième du rayon de la terre !

— C’est rude, savez-vous ?…

— Accorder comme cela à un savant, qui nous demande, sans crier gare, le quart ou le cinquième d’un rayon terrestre… cela demande réflexion et on a bien le droit d’y regarder à deux fois !

Le rayon de la terre ?… Mais, dans mon temps, on nous assurait, que en nombre rond, cela pouvait bien avoir 1500 lieues. Et le tiers de 1500 lieues, c’est 500 lieues… Peste !!! mon brave homme, vous croyez que le premier venu, là, entre la poire et le fromage, va vous concéder comme cela de son propre mouvement, 500 lieues de bon terrain, en droite ligne, toujours en descendant… vers le centre de la terre ?… Allons donc !

Enfin, après m’être longtemps consulté – comme je suis bon prince, au demeurant, – j’allais y consentir, lorsque voilà un autre monsieur, un autre Anglais, un M. William Thomson, qui me lance un mémoire sur la rigidité de la terre. Horreur !!… celui-ci était bien pis que l’autre – tout empire dans ce monde ! – il n’admet pas que le noyau liquide incandescent de notre planète puisse être supérieur à un septième du noyau terrestre… Ô honte, ô abomination ! nous n’aurions qu’un pauvre petit noyau de 200 kilomètres de rayon ?… Ce n’est vraiment pas la peine, pour si peu, de croire à une chaufferette économique et perpétuelle.

Mais, voyez à quoi tient le bonheur ! Aujourd’hui la sérénité est rentrée dans mon cœur ! Car s’il y a des médecins tant pis, même pour notre pauvre planète qui n’en peut mais, il y a aussi les médecins tant mieux. Et mon médecin tant mieux s’est levé.

Ce médecin-là, c’est M. Delaunay, – un Français du moins, – un compatriote. Il a empoigné fortement MM. les Anglais, et de fluidité en viscosité, de rotation brusque en mouvement lent, d’expériences en conclusions, de ballons en particules, il leur a démontré, clair comme eau de roche, qu’ils n’y connaissaient rien, que leur théorie n’avait pas le sens commun et que le noyau central restait toujours un petit noyau respectable recouvert seulement de 40 kilomètres de cendre, pour ne pas nous brûler les orteils.

— Vive la science, qui me ramène mes croyances consolantes ! et vivent les savants qui maintiennent le bon droit solide et immuable !

— Après cela, il y aurait peut-être un moyen d’y aller voir et de mettre ces braves savants d’accord ; ce serait de percer le grand Trou, le fameux trou de M. Babinet.

— Ah ! oui… Écoutez !

— Voyons !

— On fonderait, comme le rêvait M. Babinet, la Société du Trou, dont chaque membre creuserait un degré…

— Je demande à faire le premier !

— Vous vous avancez beaucoup, madame Popotte !

— Croyez-vous ?

— … De l’escalier souterrain qui permettrai en descendant plus ou moins de kilomètres, d’aller se chauffer gratis au fameux noyau. À huit ou dix lieues d’ici, on irait faire fondre tous ses parents sous le prétexte fallacieux de leur guérir les engelures : mais on en reviendrait peut-être soi-même un peu rôti. À cela près, il faut bien risquer quelque chose !

— L’idée du Trou… mais c’est une idée ! Seulement ce ne sera pas trop, quand on la croira mûre et quand on voudra en essayer la réalisation, que toute l’humanité y travaille fortement et longtemps. Car enfin, nous sommes très grands, très habiles et très forts ! Nous perçons des isthmes de Suez, nous romprons bientôt celui de Panama, nous faisons un tas de belles choses, des chemins de fer, des canaux, et ceci, et cela… Mais ce sont des égratignures, pas plus !

— Quinze cents lieues de puits à creuser !

— Parlez-moi de cela !

— À la bonne heure, en voilà un tunnel…

— Des Alpes…

— Privilégié pour ne pas attraper des rhumes… de cerveau.

— Quinze cents lieues pour aller mettre le nez au centre de notre boule ronde !

— Et quand on sera là ?…

— Hé bien, on n’aura plus que quinze cents autres lieues à percer pour être passé de l’autre côté !

— Mais, en attendant l’ouverture des travaux, un obstacle me préoccupe. Où choisira-t-on l’emplacement de ce puits ?… Car enfin, l’emplacement n’est pas peu de chose. On peut se permettre de creuser un puits artésien de 5 à 600 mètres de profondeur, c’est-à-dire d’un demi-kilomètre, et encore, cette opération n’est pas toujours facile, coûte fort cher et demande beaucoup de temps, mais enfin, quinze cent lieues, cela fait, en gros, 6 mille kilomètres, c’est-à-dire douze mille puits de Grenelle, les uns au-dessus des autres !

— Douze mille ?

— Hélas ! Oui, à peu près…

— Décidément, il faudra recourir à un autre moyen et l’on devra laisser les puits artésiens de côté et employer une excavation ordinaire…

— C’est évident.

— Dans ce cas, les fouilles, – en admettant qu’on soit bien sage et qu’on ramasse parfaitement tous les petits cailloux, – ne peuvent pas emporter moins de trois ou quatre départements en surface.

— Mon cher Quibus, êtes-vous bien sûr de ce que vous dites ? C’est stupéfiant !

— Mes enfants, je suis fâché, bien fâché de vous agacer les nerfs ; mais j’ai calculé mon cône de façon qu’il puisse laisser passer seulement, au sommet, un homme, un seul… C’est-à-dire qu’il offre 60 centimètres de vide à un mètre du sommet. Cela lui donne 250 lieues de large à la surface de la terre.

— Mais cela emporte plus que la France !

— Je le sais bien. L’humanité entière se relayant pendant des siècles arriverait à peine à cette œuvre gigantesque, et cependant, on ne peut pas s’empêcher de se laisser prendre un instant au grandiose et à la simplicité de cette idée : le Grand Trou !

D’un autre côté, il est probable qu’au jour venu, alors que, ne faisant plus de guerres, les peuples civilisés auront quelques économies, une nation voudra essayer d’avoir le cœur net de ces grandes questions. À notre avis, la tâche sera beaucoup moins considérable que nous le craignons, parce qu’on arrivera assez vite à une profondeur à laquelle le problème se résoudra de lui-même. Je suis persuadé qu’à une quinzaine de kilomètres, on saura déjà beaucoup de choses aujourd’hui inconnues, mais qu’il sera difficile sinon impossible d’aller plus avant…

Et encore, pour en arriver là, il faudra dépenser beaucoup de temps, beaucoup d’argent et beaucoup de place !

— La conclusion ?

— Oui…

— Il faudrait augmenter le diamètre…

— Ah ! ah !… et combien en faudrait-il ?…

— Oui, nous sommes bons princes, nous vous en accorderons ce qui sera nécessaire… allez !

— Avec 900 à 1,000 mètres, on pourrait peut-être arriver…

— Mon bonhomme, l’ouverture d’un pareil puits avec 900 lieues de diamètre est une chose impossible !

— Ce ne serait cependant qu’un trou d’aiguille à travers la terre…

— Mais ce serait bien grand pour nous !…

— J’en conviens… Comment donc faire ?…

— Ah ! oui, comment donc faire ?…

— Eh bien, dit Reine-en-Bordée, on ne fera pas…

— Comment ?

— Mais oui, on ne fera pas ! Il y a tant de choses que l’homme ne pourra jamais faire… une de plus, ou une de moins…

— Attendez donc, soupira Mme Popotte, mes seigneurs, vous oubliez, ce me semble, qu’il faut se munir d’un terrain pour déposer les décombres sorties de terre…

— Oui, dit Borda, et qui ne seront pas minces.

— Hélas ! hélas ! soupira Quibus.

— Savez-vous, dis-je, la conclusion concluante à tirer de tout ceci ?

— Dis ; nous te le permettons.

— Merci.

— Et puis ?

— L’homme est bien petit ! !…

CHAPITRE VII

RED-LION-COURT

La semaine suivante, de bonne heure, tout le monde était à son poste, rue de Seine.

— La suite de Faragus, demandait-on.

— La seconde tranche

— Je le veux bien, mes chers amis, dis-je en cherchant mes notes, je ne sais pas me faire prier. Nous donnerons donc à notre seconde tranche le nom de Red-Lion-court, parce que c’est dans cet endroit que nous allons retrouver nos personnages.

(suite)
VI. – L’Agence des Isthmes et Détroits.

L’homme se fait servir par l’aveugle matière.

V. Hugo.

Telle était la formule qui se lisait sur une plaque de cuivre placée contre une petite porte, au troisième étage d’une vieille maison, noire et enfumée, branlante, formant le fond de Red-Lion-court, (cour du Lion rouge), à Londres.

Pour ceux qui ne connaissent pas le vieux quartier de la Cité, l’aspect d’une des nombreuses cours qui en découpent les profondeurs est une véritable curiosité inédite. Nous ne possédons plus rien à Paris qui puisse en donner une idée aujourd’hui.

Ces cours, sans autre issue qu’une porte sur la rue, servent d’accès aux maisons qui remplissent les très grands intervalles de terrains délimités par ces mêmes rues. Red-Lion-court est un type en ce genre.

Dès la porte, munie d’une grille en fer à un seul ballant ouvert, une odeur de rance, de moisi, de salé, vous saisit à la gorge. C’est que, dans ces cours, réduits particuliers, le nettoyage métropolitain n’a point à opérer son travail quotidien ; ici de même qu’on est chez soi, on nettoie chez soi… aussi, on ne nettoie guère ! Personne n’en a le temps.

Point de concierge. Liberté absolue d’entrer ou de sortir.

À droite, à gauche, des maisons qui se pressent noires et peu entretenues. En bas de chacune d’elles une porte ouverte, le battant collé au mur, ciment de poussière et de toiles d’araignées. Évidemment si quelqu’un essayait de lui faire opérer un mouvement sur ses gonds rouillés, il pousserait des gémissements d’effroi et de douleur. À quoi bon, d’ailleurs ? L’escalier n’est-il pas libre ? Il est ouvert à nous… Montons !

Marches en pierres raboteuses et boueuses, rampe et balustres en bois. Grand air partout ; les baies sont béantes, sans fermetures… On ne saurait trop aérer ces endroits-là !

Au rez-de-chaussée, dans l’escalier, deux portes massives, fermées et cadenassées, qui semblent l’entrée de deux caves profondes.

Au premier, deux portes épaisses, mais plus propres, portant chacune leur plaque de cuivre avec indications de noms, prénoms et qualités des négociants dont elles ferment le bureau.

Au second, deux portes en chêne, non moins épaisses, munies chacune de leur plaque de cuivre, portant, de même, d’autres noms, prénoms et qualités d’autres négociants dont elles ferment le bureau.

Au troisième, deux portes en chêne, également solides, et sur l’une desquelles brille la plaque de cuivre dont nous avons relaté plus haut l’inscription…

Au quatrième, au cinquième, et jusque sous les lits, à droite, à gauche, mêmes plaques, inscriptions semblables. Partout portes de prison, serrures normes et à secret.

Une fois les affaires terminées, les patrons ferment la porte, montent en chemin de fer et regagnent leur cottage situé aux environs de la ville ; les employés s’éparpillent, eux aussi, à droite et à gauche, et vont loger selon leurs moyens, un peu partout. Ce branle-bas a lieu chaque jour de quatre à cinq heures du soir ; le samedi, à deux heures, afin que chacun puisse préparer chez soi ce qui lui est nécessaire pour le dimanche, pendant lequel on ne fait rien, pas même son dîner !

Tournons le boulon de cuivre qui reluit au-dessous de la plaque. La porte s’ouvre et nous donne accès dans une antichambre fort convenable, garnit d’un tapis, ainsi que tout appartement respectable doit l’être, meublée d’un bureau et d’un employé qui, assis derrière, prend votre nom inscrit sur votre carte, et le porte sans rien dire au patron.

Il revient, nous indique une porte du geste… Entrons. C’est le cabinet des frères Murphy.

Tapis sur le sol, bureaux très simples en bois noir ; à droite, à gauche, casiers et bibliothèque n’offrant pas plus de luxe. Chaises et fauteuils antiques en cuir noir. Cheminée à foyer de cuivre brillant où flambe un feu ardent de houille. Rien sur la cheminée. La tablette en est si étroite, qu’à peine y pourrait-on poser une tabatière. L’heure est donc née par un cartel à six pans fixé au mur. Des cartes de tous les pays cachent ce qui reste de surface verticale.

Grillage en entrant, formant une sorte de tambour dans la chambre.

Nous franchissons la porte qui y est pratiquée, et, devant nous, le docteur Murphy (Edwards), directeur de la compagnie des Isthmes et Détroits, compulse attentivement une liasse de papiers posée sur son bureau, liasse marquée en gros chiffres : n° 42.

Tout autour de lui, d’autres fascicules semblables portent les numéros 40, 41, 43… jusqu’à 50.

Penchons-nous par-dessus son épaule, voici ce que nous lisons avec lui :

« … La mer doit fournir, et au-delà, les moyens indispensables pour la dompter, pour la civiliser, disons le mot !

Elle nous donnera le diamant, l’or, les perles, en quantités énormes, inconnues, parce que nous cueillerons ces matières précieuses là où le commun des hommes n’a pas su jusqu’aujourd’hui les aller chercher.

« Le diamant se trouve toujours au milieu de matières terreuses qui forment des couches plus ou moins puissantes. Que ce soit dans l’Inde, que ce soit au Brésil, que ce soit en Sibérie, la couche, appelée cascalho, est toujours la même.

« Les savants de cabinet ont prétendu que ces terrains étaient modernes, parce qu’ils étaient remplis de détritus de roches anciennes ; n’en croyez rien mes enfants, j’ai suivi ces amas prodigieux ; ils sont anciens, anciens comme les couches géodésiques auxquelles ils sont subordonnés, sur lesquelles ils reposent, et dont ils suivent les flexions et les inclinaisons…

« Vous n’irez donc chercher le diamant à aucune des mines ouvertes au milieu des continents, au Brésil, dans l’Inde, en Russie ; vous les ramasserez sur l’affleurement des couches de cascalho lavées depuis des siècles par les eaux de la mer. Au lieu de trouver ces pierres enveloppées de leur couche terreuse, vous les verrez apparaître à vos regards toutes lavées et dégagées de la gangue argileuse qui les enveloppa lors de leur formation mystérieuse.

« C’est là qu’il faut aller.

« J’ai découvert un gisement de cascalho dans l’Afrique australe. J’ai pu, au prix de bien des fatigues et des souffrances, défendant ma vie contre les bêtes féroces, mourant souvent de faim, suivre l’admirable formation géologique qui contenait une partie de notre fortune à venir. Déjà quelques diamants passables ont été trouvés près de la terre de Natal, vers le fleuve Orange. C’est un affleurement intérieur au continent, du grand cascalho africain.

« Vous, mes enfants, vous irez l’attaquer à son affleurement sous-marin dans l’Océan atlantique. Il sort par 27° 42’ 6’’ latitude sud, et 32° 49’ 8” de longitude est du méridien de l’Île-de-Fer, à 247m, 72 en mer, par une profondeur de 500 brasses au plus… »

Ces dernières lignes étaient, sur le manuscrit, entourées et signées au crayon bleu. Le docteur Edwards s’y arrêta longtemps, paraissant profondément réfléchir ; puis, poussant un profond soupir et levant les yeux au ciel :

— Dieu nous aide ! murmura-t-il, ils réussiront !… Ils doivent réussir !!…

Puis il reprit sa lecture :

« J’ai reconnu encore un autre gisement en Australie ; vous y recueillerez également des diamants ; mais n’y allez qu’en second lieu.

« Celui-ci est sur la côte de Victoria, par 169° 55’ longitude orientale de l’Île-de-Fer, et 36° 54’ latitude sud. Il forme une bande dont le gisement fut moins exactement relevé par moi faute d’instruments parfaits ; mais il ne s’éloigne pas à plus de 100 mètres de la côte, entre Barmouth-Creek et la baie de Twofold. »

— Nous irons là un peu plus tard, se dit le docteur ; nous avons du temps devant nous. James et Samuel vont nous rapporter de quoi marcher longtemps !

Puis il continua le manuscrit :

« Passons à l’or maintenant.

« Ce qui est vrai pour les terrains diamantifères est également vrai pour les roches quartzeuses primitives qui renferment l’or. Il s’y rencontre natif, en filons dont vous n’avez aucune idée ; les pépites les plus riches trouvées sur la terre, dans le lit des rivières et des ruisseaux, ne sont que les débris les plus faibles des masses que recèle le globe.

« J’ai habité longtemps la Californie, depuis 1847, où fut trouvée la première mine, pour apprendre où sourdaient dans le domaine aquatique ces bancs de quartzites aurifères. Je l’ai trouvé !

« Par 31° 45’ 2” de latitude nord, et 119° 15’ 17” de longitude ouest, méridien de l’Île-de-Fer, vous trouverez un mur de roche granitique contenant des filons de quartz. Ces veines immenses s’enfoncent dans la mer, elles recouvrent immédiatement le filon aurifère.

« Celui-ci, affleurant la surface, doit laisser saillir son précieux dépôt, celui-ci est trop peu dur pour que la mer ait pu l’entamer, tandis qu’elle a dû user la roche autour de lui. En explorant la surface, vous n’aurez qu’à prendre…

« Par cinquante brasses, plus au large, ouest, vous serez sur la couche même.

« Que Dieu vous inspire et vous guide vers le bien ! Étudiez encore les îles, plus au nord, de San-Miguel, Santa-Rosa, Santa-Cruz… »

— Athelstan et Richard y sont… Puissent-ils trouver, et nous revenir sains et saufs !… je tremble, pas de nouvelles !… Dieu nous aide ! Pauvres frères, que de dangers ! Et moi, tout seul…

« En 1851, on trouva l’or en Australie. J’y suis allé cinq ans après. Nous avons une mine semblable et en semblables rochers à exploiter à Victoria, au point marqué ici : 38°4’ latitude sud, 162°21’ longitude ouest de l’Île-de-Fer, par une profondeur de quarante-deux brasses au moins.

« N’y allez qu’en dernier lieu. Ce gisement est tellement riche, qu’il faut le garder comme une ressource extrême. Très probablement, en remontant à l’affleurement ouest de la même couche, vous trouverez le métal par cinq à six brasses, à l’état de sable aurifère qu’il faudra exploiter régulièrement. C’est une richesse immense, car la mer le lave depuis des temps infinis sur ces plages basses et nues. Ce point est par 34° 17’ latitude sud et 148° 26’ longitude ouest à Ferro. »

— Faragus ! vous m’éblouissez… Le vertige me prend quand je songe que nous avons là, dans nos mains, une telle montagne de richesses que les plus puissants rois de la terre ne vont pas à la cheville de petits marchands de la Cité !… Achevons !

« Après l’or, les perles.

« Ici vous agirez avec prudence.

« Vous devez surtout craindre de déprécier un objet dont la rareté fait tout le prix. Le diamant, même, commun comme le silex, pourrait encore servir à un grand nombre d’usages scientifiques et industriels. L’or sera toujours un métal utile. La perle, une fois commune, n’est bonne à rien : ce n’est qu’une parcelle de carbonate de chaux !…

« N’allez pas aux bancs de Koadatchy, dans le détroit de Manaar, au golfe du Bengale. Trop de monde pour opérer en paix, et d’ailleurs les cent quarante bancs sont épuisés. À moins que vous n’y pêchiez de juin à décembre… et encore, ce serait folie !

« Sur les côtes de Perse, vous avez à choisir : Karak, Buchaack, Keun, Palmeira, Neichme ; sur les côtes de l’Arabie, en face, vous avez : Ouarden, Bahreïn, Gildwin, Catifa. Si vous y trouvez trop d’yeux… n’oubliez pas que j’ai reconnu les bancs de perles jusqu’à Mascale. Voyez liasse 49, pour plus ample informé… Cherchez sur les lieux, et vous trouverez !

« Allez encore entre Acapulco et le golfe de Téhuantepec, en Amérique centrale. Essayez Cubagua, Margarita, Coche, Darien, Panama… En vérité, mes enfants, je vous le répète, soyez prudents, parce que vous n’avez qu’à vous baisser pour faire votre récolte. Les golfes de Panama et de Californie sont grands !…

« Comme appoint, vous avez le corail. C’est peu, mais c’est quelque chose… On le cueille en faisant route, au fond des eaux, pour autre chose. Rappelez-vous qu’il existe à Viaga, bien plus près de Gibraltar qu’on ne le suppose. Vous ne perdrez pas vos peines en étudiant les côtes d’Afrique... j’y ai plongé souvent.

« Mon écrin se vide, mes chers enfants, mais il se vide à votre profit, et ma tâche s’accomplit.

« Vous voici maintenant maîtres, quand vous le voudrez, de tout l’or monnayé que les naufrages ont enseveli au fond des eaux… Usez-en, mes enfants, il est votre légitime propriété, puisque vous seuls savez le rendre à la circulation, lui restituer sa valeur et que, sans vous, il ne vaut pas plus, où il est, qu’une poignée de sable.

« Autour de l’Angleterre, de la France, de l’Espagne, vous trouverez abondante récolte. Ces peuples ont semé la richesse en cherchant la mort les uns des autres.

« Que Dieu vous garde ! »

 

*    *    *

 

C’était donc un singulier bureau que celui de la compagnie des Isthmes et Détroits ! On en chuchotait tout bas dans les autres officines du premier, du deuxième et même du quatrième étage. Quoi ! Point de réclames, point de bruit, de tam-tam, de grosse caisse !...

Que signifiait ce titre :

 

ISTHMES ET DÉTROITS ?

 

On guetta.

Nul étranger ne venait au bureau… Seuls les cinq frères, unis, comme il convient aux fils de la même mère, froids, taciturnes, polis mais hautains, entraient à la porte du troisième…

Quelle singulière maison de commerce !

On circonvint alors le commis de l’antichambre. Ce furent des avances sans nombre qui lui furent prodiguées : – Master Cobden par-ci, master Cobden par-là ! Venez-vous au public-house ?… Allons ! un bock à la taverne !…

Le brave Cobden ne savait auquel entendre. Il acceptait… que pouvait-il faire autre chose ? Il buvait… on l’invitait pour cela ; mais, il ne parlait pas…

De dépit, on essaya de lui faire laisser sa raison au fond du pot à gin ; mais Cobden était un vieux quartier-maître. Il avait beaucoup vu de pays, beaucoup bu d’alcool de toute espèce dans les cinq parties du monde ; il parla moins encore !... mais ses adversaires roulaient sous la table…

De guerre lasse, de dépit, on l’évita… Le brave homme n’en parut pas plus fâché qu’il ne semblait content lorsqu’on lui prodiguait les politesses.

Puis, comme il arrive toujours, tout retomba dans le calme ; personne ne vint davantage heurter à la porte de chêne, et les voisins ne s’occupèrent plus de la singulière compagnie des Isthmes et Détroits…

VII. – L’or natif.

De tous les fils secrets qui font mouvoir la vie,

Ô toi, le plus subtil et le plus merveilleux !

Or ! principe de tout, larme au soleil ravie !

Seul dieu toujours vivant parmi tant de faux dieux !

Alfred de Musset.

Au moment même où James et Samuel Murphy débarquaient à Cape-Town, deux autres de leurs frères, Athelstan et Richard arrivaient à San-Francisco. Partis un peu plus tard, ils parvenaient à la même époque à leur destination, grâce à la rapidité actuelle des communications.

Nous avons vu James et Samuel louer à Cape-Town des serviteurs et des hommes sûrs avec la plus grande facilité ; mais les deux autres frères Murphy savaient bien que nulle commodité semblable ne leur serait offerte par la population californienne, composée de gens sans foi ni loi, rebut de toutes les nations.

Leur projet exigeait, pour réussir, un secret absolu, car l’exploitation qu’ils allaient entreprendre demandait beaucoup plus de temps et une installation beaucoup plus apparente.

C’est pourquoi Athelstan et Richard avaient amené avec eux trois hommes parfaitement dévoués, tous trois marins : un contre-maître et deux matelots. Parmi les bagages des voyageurs se trouvaient, en outre, des appareils spéciaux semblables à ceux de leurs frères : en y ajoutant des armes et des munitions en quantité suffisante, ils pouvaient à eux seuls, bien résolus, faire face à tout.

Dès les premiers jours de leur arrivée à San-Francisco, les petits-fils de Faragus se mirent en quête d’un schooner disponible. Il leur fallait un navire de faible tonnage : quarante à cinquante tonneaux, mais solide et susceptible de bien tenir la mer. Ils annoncèrent qu’ils voulaient se livrer à un commerce de cabotage sur les côtes de la Vieille-Californie. En attendant, leurs nombreux colis étaient entassés dans un magasin soigneusement fermé et où personne n’avait accès, pas même les trois marins venus d’Angleterre.

Bientôt un petit schooner à vapeur, le Marivoo, fut trouvé, toutes les caisses furent arrimées, des provisions entassées, des munitions réunies, des armes achetées ; non seulement quelques petits pierriers pour le Marivoo, mais pour chacun des cinq hommes, un arsenal très complet : carabine à portée de la main, toute chargée, au râtelier, dans le petit rouffle ; revolver et bowie-knife à la ceinture, sabre s’il en était besoin…

Tandis que Richard s’occupait d’installer dans le salon du rouffle les appareils spéciaux à leur entreprise, Athelstan faisait monter à l’avant une forge commode ; ce qui intrigua fortement les badauds qui, du quai, suivaient d’un œil inquisiteur tous ces préparatifs.

Un beau matin, au lever du soleil, la cheminée du Marivoo fuma, et quand les curieux arrivèrent nonchalamment pour voir la suite des opérations de la veille, ils trouvèrent la place vide : l’oiseau s’était envolé !…

Deux ou trois semaines plus tard, on aurait pu voir le Marivoo transformé d’une singulière manière.

Plus de mâts : le pont couvert d’une sorte de carapace de toile imperméable ; immobile au milieu des rochers, où le tenaient trois maîtresses ancres, volontiers on eût pris le bateau pour un énorme canard noir endormi la tête sous l’aile.

Cette position hardie a exigé un travail considérable, d’abord pour braver l’entrée et l’approche des récifs, puis pour aller au moyen de la baleinière, mouiller les ancres en des endroits convenables parmi les rochers du fond. Mais nous avons sous les yeux les dompteurs de la mer, et le Faragus-Diver a joué son tout-puissant rôle.

Devenu ponton, semblable à ceux sur lesquels on élève aujourd’hui des phares flottants, le petit Marivoo, bien choisi par les frères Murphy et solidement bâti, soutenait de rudes assauts lorsque les lames brisaient en fureur et le secouaient comme une coquille de noix. Mais les ancres étaient solides et en bonnes prises ; pour surcroît de précaution les chaînes étaient renforcées pour passer sur les rochers : des ressorts puissants les reliaient au navire et empêchaient tout coup brusque, et par suite, dangereux.

Par surcroît de précautions, la coque du Marivoo avait été recouverte d’une couverture de caoutchouc mêlé de gutta-percha de dix à vingt centimètres d’épaisseur : si le bateau touchait une roche, ainsi revêtu, le danger était presque anéanti par l’élasticité de cette substance s’interposant entre les deux surfaces résistantes. L’eau des lames passait sur une carapace imperméable, dont la forme était calculée pour un écoulement instantané, et le gracieux petit navire se redressait coquettement sous ces assauts pour lui sans danger.

Nos hardis anglais n’ont eu garde, comme nous le voyons, de manquer aux prescriptions du vieux Faragus.

Cependant leur foi a été soumise à une rude épreuve, lorsqu’ils se virent en présence d’un mur vertical de rochers noirs s’élevant à une cinquantaine de mètres au-dessus des flots. La mer battait contre cette surface ; calme en ce moment, elle se roulait en écumes blanches et perlées, et, pour être juste au point indiqué dans les notes du vieux savant, – 31° 45’ latitude nord ; 119° 15’ longitude occidental à F. carton n° 42 – le navire devait mouiller à vingt-cinq mètres des rochers !… C’était mouiller à vingt-cinq mètres de la mort !!!

Cependant, les deux capitaines avaient confiance… ils mouillèrent.

En quelques heures, les derniers préparatifs furent faits ; les pompes, les appareils prêts à fonctionner, et Richard, revêtu du Faragus-Diver disparut dans la mer…

Bientôt, sur le signal qu’il donna au moyen du cordage fixé à sa ceinture, on le vit revenir à la surface comme un liège qui remonte du fond poussé par la puissance de l’élan et la différence de densité de la masse avec celle du liquide qui l’entoure.

À peine à l’air, Richard jeta un coup d’œil significatif à son frère, et tous deux disparurent dans la cabine.

— Qu’y a-t-il, Dick ?

— Notre affaire est faite, mon bon Athelstan.

— Dieu soit loué ! frère. Tu dis ?…

— Que l’or abonde... mais que seul je ne puis l’exploiter. À première vue, j’ai compris mon impuissance. Nous avons à pic sous nos pieds, frère, une pépite que je n’ai pu remuer. Il nous faut au moins être deux…

— J’irai, frère…

— Non, mon ami. Tu sais que ta poitrine s’y refuse. Je ne veux pas désobéir au docteur Edwards qui, de Lion-court, nous suit ici des yeux de l’esprit… Non, frère, je ne veux pas que tes crachements de sang te reprennent…

— Bah ! mon Dick, il faut bien faire quelque chose pour la cause commune !

— Faire quelque chose !… Athelstan. Et qui donc a plus fait que toi, pauvre ami ? Qui donc a inventé ces appareils, qui sont là autour de nous et vont, dès demain, centupler nos forces et abréger notre travail.

— Mais comment faire ?…

— C’est bien simple. Je vais prendre Maxwel, le quartier-maître. C’est un homme dévoué. La confiance appelle la confiance. Nous descendrons ensemble… d’autant plus, mon cher enfant, que j’ai vu dans l’ombre passer des lueurs phosphorescentes qui ne me rassurent que jusqu’à un certain point…

— Ce seraient ?…

— Ce sont des habitants effrayés des profondeurs… et je crois que deux hommes ne sont pas de trop pour se porter secours, si je juge de la force de ces animaux par leur taille.

— Hélas ! pauvre cher Dick, si…

— Bah ! enfant. Du courage… s’il m’arrivait malheur, vous continuerez l’affaire sans moi, et de temps en temps, vous vous souviendrez que vous avez eu un frère qui vous fut dévoué à la vie, à la mort !…

— Ô Dick !…

Et les jeunes gens tombèrent dans les bras l’un de l’autre, avec une effusion touchante ; on sentait, par la spontanéité du mouvement qui les réunissait, la puissance de leur affection.

Dick s’échappa le premier aux étreintes d’Athelstan, le plus faible et le plus jeune des cinq frères, celui que les quatre autres appelaient leur enfant et le considéraient comme tel. D’une organisation faible et délicate, ressemblant à une jeune fille ; le moral seul, chez lui, semblait capable d’une décision virile, mais, par contraste, son esprit, doué d’une sensibilité exquise, se prêtait sans effort aux plus hautes conceptions des sciences.

Quelques heures plus tard, Maxwel faisait son premier plongeon. La main dans la main de Dick, il disparut avec lui, revêtu du Faragus-Diver, tandis que les pompes maniées par les deux marins fonctionnaient silencieusement sous l’œil attentif d’Athelstan.

— Cent six mètres, murmurait le jeune ingénieur. Quarante-deux secondes et demie, à six secondes par quinze mètres pour descendre ; c’est bien cela !… Il me faudra cinquante-six secondes et demie pour les remonter… C’est trop ! il faut que je trouve un moyen plus expéditif. Mais... au fait… Pourquoi ne laisseraient-ils pas au fond leurs sandales si lourdes ?… Elles ne s’envoleront pas !… J’y penserai… Ah ! oncle Faragus, vous vous êtes trompé de sondage : vous aurez porté sur une table de roc : vous nous donnez cinquante brasses d’eau !… cela ne fait que quatre-vingts mètres !… Voici le signal… hupp !

Au centre du navire, Athelstan avait fait installer une sorte de grue de son invention. Mue par la machine à vapeur du bateau, elle pouvait allonger son bras à vingt mètres, et elle portait une série de dévidoirs à engrenages différentiels calculés sur les vitesses que nécessitaient les divers filins à employer pour deux ou trois plongeurs.

En ce moment, Dick et Maxwel, se tenant par la main émergèrent, et mirent le pied sur une sorte d’escalier volant que la machine abattit devant eux.

Un instant après, assis sur l’une des marches, le casque à la main, les deux voyageurs respiraient à pleins poumons l’air frais et libre de la mer.

— Ô mon Dieu ! mon Dieu ! disait Maxwel, levant les yeux au ciel, je ne dormirai jamais plus !

— Si, mon bon Maxwel, si, vous dormirez… et de bon cœur, comme un homme qui a loyalement gagné sa fortune à venir : mais songez à ce que vous m’avez promis.

— Quelle affreuse chute ! Ah ! monsieur ! que cela paraît long quand on sent le vide sous soi… Il nous faut au moins dix minutes pour descendre n’est pas, monsieur Athelstan ?

— Dix minutes ! mon brave Maxwel. Vous n’y songez pas… un peu moins de trois quarts de minute…

— Ah ! que c’est long ! Et puis remonter ?… Il me semble que nous sommes emportés par des ailes, mais que nous n’arriverons jamais.

— Vous être revenus à la surface en moins d’une minute.

— Voyez-vous, monsieur, je ne suis pas une poule mouillée, mais se sentir ainsi dans le vide, emporté… Non, jamais je n’aurais cru voir passer autant de monde dans ma pensée. Je me suis cru perdu ! J’ai vu toute ma vie depuis mon enfance, mes parents… que sais-je ? Et puis, en frappant le fond, j’ai cru que tout mon corps se disloquait. Quelle chute !

— Ce n’est rien tout cela, mon brave compagnon, ce n’est rien. Nous redescendrons demain, et vous saurez mieux comment vous y prendre. Il faut employer les jambes ; faire, en un mot, comme si vous sautiez en hauteur. Vous avez été un peu surpris, malgré tout ce que je vous avais dit… je le comprends ; mais vous êtes un homme de courage, et, d’ailleurs, nous ne courons aucun danger.

— Oh ! monsieur Richard… Et les affreuses bêtes que nous avons vu passer à côté de nous ?…

— Demain, nous nous armerons. Il faut bien que nous puissions nous défendre si, par improbable elles nous attaquaient. Allons dormir !…

Ainsi se passa l’initiation du digne quartier-maître aux dangers du Faragus-Diver. Peu à peu il reprit ses esprits, et lorsque ses matelots se permirent de le questionner à son retour au poste, il sut leur faire une histoire plus ou moins plausible, mais qui eu pour effet de leur faire venir la chair de poule et de leur ôter toute envie de suivre là-bas leur patron.

Bientôt la nuit vint, splendide, lumineuse, étoilée, transparente comme sous ces latitudes : le Marivoo semblait endormi, se balançant doucement au gré de la boule. Les deux frères, assis à la porte de leur rouffle, combinaient leurs projets pour le lendemain.

— C’est à éblouir, ami, disait Richard, un rêve des Mille et une Nuits

— Tant mieux ! Combien de tonnes ?

— Combien de tonnes ?… Nous en aurons bientôt notre chargement et au-delà !…

— Ho ! le docteur sera content.

— As-tu installé le va-et-vient ?

— Il le sera demain à la première heure.

— Ce n’est point à la première heure qu’il doit être prêt, c’est tout de suite…

— Pourquoi cela ?

— Pourquoi ?… Mais ne peut-on nous surprendre, nous attaquer, nous voler !

— Calme-toi, Dick, la fièvre de l’or te monte à la tête. Calme-toi, je te prie. D’ailleurs, que veux-tu faire ?

— Travailler la nuit.

— La nuit ?…

— Oui, frère. Vive la nuit !!

— Mais d’où veux-tu qu’on nous voie ?

— Du haut de la côte. Un homme se glisse au bord, il passe sa tête à travers les herbes… il nous suit, il nous devine !… Comprends-tu maintenant le danger.

— Tu as peut-être raison, mais travailler la nuit... c’est par trop dangereux !…

— Point. N’avons-nous pas notre lampe ? En la fixant au casque, nous la munissons d’un réflecteur unique... elle nous éclairera merveilleusement. Nous n’avons qu’à ramasser d’ici longtemps. D’ailleurs, il le faut !!…

— Nous essayerons. Mais, mon bon Dick, il faut encore, demain, risquer le travail de jour.

— Pourquoi, frère ?

— N’y voyez-vous donc pas mieux ?

— Si. Lorsque le soleil brille ; alors, à cette profondeur, le jour paraît laiteux comme s’il passait au travers d’un fort brouillard ; mais si un nuage passe devant le soleil, tout retombe dans un sombre crépuscule ressemblant à la nuit[2].

— Hélas ! il faut encore, demain, profiter du jour pour explorer les environs ; pour reconnaître les endroits où vous pouvez travailler avec le plus de profit.

— Les endroits ? Mais l’or est partout ! Nous le voyons en filons saillants au milieu des algues, que ne peuvent mordre sur lui, et s’attachent plutôt à la pierre qui le renferme… nous le reconnaissons en bande brillante, en dentelle jaune contrastant avec la teinte noire de ce gazon bizarre. C’est féerique !

— Je te crois, Dick. Je voudrais bien le voir !

— Et, sur le sol, sous nos lourdes sandales, c’est l’or que nous foulons, débris des couches déjà usées par la mer depuis le commencement des siècles…

— Celui-là, vous pouvez le ramasser à la lampe mais celui des filons ?

— Nous le couperons au ciseau. L’or n’est pas dur quand il est pur comme celui-là ; c’est ce qui fait que, malléable, presque aussi tendre que le plomb, l’usure de la mer n’a pas d’action sur lui, il ne résiste pas. La roche dure résiste, aussi s’use-t-elle autour de lui. Lui, mou, ne s’use pas et devient saillant. Oh ! nous le couperons…

— Vous le couperez, Dick ; mais reposez-vous pour cette fois.

— Non ! Pas de trêve, pas de repos !… à l’œuvre ! et hurrah pour la vieille Angleterre ! Elle a vaincu la mer…

— À propos, qu’y a-t-il sur la face verticale du rocher ?

— De l’or, Athelstan, de l’or !… encore de l’or !…

— Vraiment !

— Oui, frère. Un énorme filon, oblique, tortueux, diapre la sombre surface ; mais, hélas ! nous ne l’aurons pas. Comment nous approcher de ce mur sur lequel la mer nous briserait !…

— Nous l’aurons, Dick, nous l’aurons ! J’y ai réfléchi ; nous approcherons ; j’ai tout prévu.

— Dieu te bénisse !

— Bonsoir.

Le lendemain, une sorte de panier de fer, de forme calculée pour offrir la moindre résistance possible à l’effort de l’eau, était installé sur la grue et montait ou descendait dans la mer avec une vitesse considérable, venant s’arrêter juste à une lissière installée à bord. Par ce moyen, l’or versé automatiquement gagnait directement la cale et les caisses qui devaient le renfermer.

Au point du jour, nos deux hardis explorateurs étaient au fond de la mer ; Maxwel, déjà plus aguerri, n’hésitait plus. Tous deux s’étaient munis de leurs bowie-knifes, tout ouverts, pendus à leur ceinture. À côté d’eux, une sorte de hallebarde formée d’un sabre de troupe française, emmanché au bout d’une hampe de fer, complétait leur armement. C’était une arme formidable entre des mains courageuses. À peine avaient-ils touché le fond de la mer que la banne y arrivait à son tour et que les deux travailleurs la remplissaient des pépites qui jonchaient le sol.

Maxwel, à cheval sur les roches, attaquait à grands coups de ciseau et de marteau les filons saillants d’or massif. Richard portait le produit à la banne. Celle-ci remonta bientôt, et son contenu, guidé par la glissoire, tomba dans les caisses de la cale. Puis le récipient redescendit et le va-et-vient continua sans relâche.

Les deux matelots pompaient aussi sans relâche à la pompe à air. Athelstan, immobile auprès d’eux, suivait des yeux le manomètre, dirigeait la manoeuvre avec une attention minutieuse. Le brave ingénieur savait qu’il tenait entre ses mains la vie de son frère bien-aimé et d’un serviteur dévoué.

Mais l’ardeur humaine a des bornes, vite atteintes au milieu d’un déploiement gigantesque de forces comme celui qu’exigeaient de semblables travaux. Il est temps de rentrer ; la banne arrive pleine encore… les plongeurs vont revenir à la surface…

Pourquoi ne les voit-on pas ?…

Les secondes s’écoulent… Voilà une minute passée !… Grand Dieu !… Qu’est-il arrivé ?…

Athelstan interroge la corde de sauvetage… Rien ! elle se tend et semble s’écarter du bord… Tout à coup une masse confuse, grouillante, bondit à la surface de la mer… Deux corps à demi évanouis surgissent, se tenant encore par la main…

Mais, autour d’eux, fuient dans toutes les directions d’énormes serpents noirs, brillants, au ventre argenté…

C’étaient des congres, qui, de leurs dents aiguës, avaient attaqué les plongeurs !…

Le premier moment de stupeur passé, Athelstan et les deux matelots s’élancent au secours des naufragés et les aident à monter les marches de l’escalier de retour…

Il était temps !

— Mon pauvre Dick, qu’est-il arrivé ?

— Embrasse-moi, cher frère ; j’ai cru un instant ne jamais te revoir !

— Ah ! monsieur Athelstan ! dit Maxwel d’une voix épuisée, quelles vilaines bêtes !… Sans nos cuirasses ! nous étions dévorés !… Brrr ! j’en ai encore froid dans le dos !… Maladroit que je suis !… Mais je les rejoindrai !…

— Qui ? qu’est-il arrivé ?

— Tout s’était bien passé ; la banne était remontée ; nous allions la suivre ; nous nous tenions par la main et nous nous baissions une dernière fois pour en abandonner nos sandales, quand, d’un rocher voisin qui surplombe en forme de caverne, une légion de monstres noirs s’élance sur nous…

Je vois encore la lueur de nos lampes se réfléchir dans leurs yeux glauques… Je vois les dents aiguës rangées dans leurs gueules béantes !…

Plus rapides que l’éclair ! ils s’abattent sur nous… Maxwel veut s’élancer sur le sabre à manche qui gît à ses pieds, mais déjà notre mouvement ascensionnel s’accentuait sous l’énorme poussée de dix atmosphères à laquelle nous étions soumis… Sa main n’effleure que le manche ; nous nous enlevons désarmés !…

Au même instant, cinq ou six de ces diables noirs saisissent chacun de nous dans leurs robustes mâchoires et se mettent à nous tirer violemment dans tous les sens... Notre remonte est enrayée ; nous roulons au milieu de l’eau en soubresauts effrayants… Heureusement nous ne nous sommes pas lâché la main... Qui sait, sans cela, ce que nous serions devenus sous les efforts terribles de ces serpents s’agitant, comme des fouets monstrueux, pour arracher des lambeaux de ce qu’ils croyaient être notre chair !

Machinalement, je saisis mon bowie-knife. Je pense que Maxwel en fit autant ; mais où frapper des ennemis insaisissables ?… Quelques-uns de mes coups et des siens ont porté sans doute ; je n’en ai pas conscience…

C’est ainsi que nous sommes remontés à la surface au milieu de nos ennemis grouillants ; mais nous étions étourdis, épuisés, incapables de nous conduire…

— Pauvre frère ! Que je voudrais t’épargner de semblables rencontres !… J’ai vu du sang… Tu les as touchés, ces affreux congres ; n’en doute pas !…

— Bah ! c’est affaire à nous de nous défendre et non à toi. Tout va bien, d’ailleurs, et cette alerte n’est rien. Nous sommes prévenus à présent, nous aviserons !…

— C’est à moi d’aviser. C’est à moi de veiller sur vous. Je n’y faillirai pas !…

— Rassure-toi, te dis-je, tout va bien !…

— Combien d’or ?

— Près d’une tonne.

— Bon ! sept cent cinquante mille livres sterling à nous !… Ah ! frère, si le temps ne nous contrarie pas, avant deux mois nous aurons fini de charger le Marivoo… quitte à revenir. Hélas ! père Faragus, que n’êtes-vous là ?… Vous verriez ce que vont devenir vos projets avec trente millions de livres[3] pour commencer !

 

*    *    *

 

Ce fut une rude campagne que celle des deux chercheurs d’or.

Vingt fois ils eurent à combattre les monstres de la mer ; tantôt ce furent des requins qui rôdaient aux environs de leur chantier et cherchaient à les saisir en passant comme une carpe hume une sauterelle. Mais les plongeurs étaient désormais aguerris à toutes ces alertes formidables. La lueur de leurs lanternes, attachées toujours au-devant de leurs casques, guidait leurs corps et aveuglait leurs adversaires. Quelques coups du terrible sabre à manche achevaient l’œuvre et faisaient d’horribles entailles dans le ventre des assaillants.

D’autres fois ce furent des légions de petits poissons voraces qui les harcelaient durant leurs travaux, ainsi que des moucherons importuns dans une forêt humide. Heureusement, les dents de ces ennemis n’avaient pas la puissance nécessaire pour percer l’enveloppe de caoutchouc qui protégeait nos hardis pionniers de la mer.

Ils furent assaillis aussi par des crabes monstrueux : mais les lourdes sandales de plomb et les maillets d’acier en eurent bientôt raison.

… Deux mois après, le Marivoo, gréé à nouveau, débarrassé de sa carapace, les machines démontées dans l’entrepont, sa cale chargée, reprenait la route de San Francisco, où il mouillait à quai sous les regards curieux des badauds de l’endroit.

Cinquante fortes caisses de chêne, garnies de solides traverses, et pesant leurs mille kilos, furent débarquées comme minerai de cuivre. Ces bonnes caisses, mises en magasin, furent expédiées cinq par cinq sur le Transcontinental.

Athelstan et ses deux matelots partirent avec le premier train, et arrivèrent à New-York avec leurs gages.

Dick et Maxwel vinrent avec le dernier convoi. Vingt-cinq jours plus tard, les deux frères et leur brave compagnon débarquaient à quai du Peninsular-Dock, à Londres, et le docteur Edward tombait en pleurant de joie dans leurs bras.

VIII. – Tarde venientibus ossa

Moi, dis-je, et c’est assez !

Corneille.

Toutes les caisses vinrent sans fracas s’amonceler dans une des caves de Red-Lion-court, louée à cet effet. Qu’eût-ce été si les gens de l’escalier de bois avaient pu soupçonner ce qui dormait si paisiblement au-dessous d’eux ! C’est pour le coup qu’ils eussent dit avec raison :

— La drôle d’agence que celle des Sounds and Isthmi !

Richard et Athelstan Murphy n’étaient pas encore rentrés en Angleterre que, sur les lieux même où nous les avons vu travailler près de la côte californienne, une barque, montée par deux hommes paraissait employée à une minutieuse exploration.

Celui qui tenait les rames était un nègre vigoureux, mais on voyait qu’il peinait à la besogne : la mer était un peu houleuse, et la barque sembla chargée d’un poids beaucoup trop lourd. Il fallait que ces deux hommes eussent besoin du secret pour n’avoir pas pris un aide dans un travail aussi pénible. Penché à l’avant, l’autre explorateur examinait minutieusement la paroi abrupte des rochers, obligé d’en maintenir la barque à une certaine distance car la mer venait s’y briser d’une manière assez effrayante. Il tenait à la main un carnet qu’il consultait de temps à autre et, sur ses genoux, était ouverte une carte. Il cherchait évidemment à reconnaître un point précis sur cette côte à pic.

— Stop ! s’écria-i-il tout à coup.

Le nègre cessa de faire avancer la barque, se contentant, au moyen de ses avirons, de la maintenir en place autant que possible, avec une habilité vraiment remarquable pour un homme que n’avait point l’air d’être matelot.

— 31° 45’ latitude nord ; 119° 15’ longitude occidentale. J’y suis donc, moi aussi !… Ils viendront mouiller sur le point précis, eux qui auront sans doute un navire. À moins qu’ils ne soient déjà venus !… Bah ! Pourquoi pas moi le premier ?…

Dans tous les cas, je n’approcherai jamais de cette muraille là avec mon méchant canot… Noboka ! Allons ! Préparons-nous vite. Je descends ici ; j’aurai bien du malheur si je ne puis pas faire deux cents mètres en ligne droite sur le fond, jusqu’à l’endroit voulu. D’ailleurs, il doit y avoir de l’or partout de la même manière.

Tout en parlant ainsi, le jeune homme se revêtit d’un habillement de cuir de phoque, analogue à ceux que nous avons vus aux frères Murphy.

Noboka déroulait un câble et le lui attachait à la ceinture, tandis que, lui, fixait à une boîte qu’il portait sur le dos l’extrémité d’un long tube flexible, dont l’autre bout s’emboîtait dans un cylindre couché au fond du bateau.

— Je vais voir, disait-il, tout en revêtant son costume. Une fois sûr de notre fait, Noboka, nous filons au plus vite, pour revenir avec tout ce qu’il faut ; et avant cinq jours nous serons au travail…

Du moins pourtant, ajouta-t-il comme se parlant à lui-même, à moins qu’ils n’aient passé là les premiers… Bah ! Est-ce possible ? Et puis, il n’y a pas moyen d’aller plus vite que je ne l’ai fait. C’est égal : cela changerait mes…

Il continua peut-être son monologue ; mais Noboka n’en entendit pas plus, si tant est qu’il eut écouté le reste. Car, tout en disant ces mots, son maître acheva de visser le casque qui recouvrait la tête.

Il se baissa ensuite, s’assura que la corde qui le retenait était solidement fixée sur son treuil à l’avant. Puis, il s’assit auprès. Noboka souleva une de ses jambes alourdies par d’énormes semelles de plomb ; la barque pencha horriblement ; puis, tout à coup, elle se releva d’un mouvement brusque ; le plongeur descendait comme une flèche dans les profondeurs de la mer.

L’endroit où il toucha présentait à ses yeux éblouis un magique spectacle.

C’était un fond de rocher, presque plat comme une table. À peine quelques gros blocs couverts de hautes algues rompaient-ils çà et là l’uniformité de la surface. Sur cette côte, point de rivage descendant en pente jusqu’au fond de la mer. Il sembla qu’une vaste plaine de roche eût été brisée en cet endroit, l’un des morceaux étant abaissé à cent mètres au-dessous de l’autre. C’est en effet ce qui dû se passer dans une convulsion géologique, c’est ce qui explique à la fois cette falaise de rochers verticaux et cette plaine au fond des eaux. Çà et là quelques crevasses, remplies de plantes, rompaient seules le niveau du sol, et un immense tapis de zoophytes, semblables à un court lichen, le recouvrait à perte de vue et lui donnait une teinte brune. Mais ce qui fit demeurer l’explorateur immobile de surprise, c’était une succession de bandes d’une autre couleur, s’étendant en long sur le flanc des roches comme le dos des sillons dans une plaine. Ces belles lignes jaunes étaient de l’or !

Bien que le jeune homme fût descendu au fond de la mer uniquement pour trouver le précieux métal, bien qu’il s’attendît à n’avoir qu’à se baisser pour le ramasser à pleines mains, il n’avait pu imaginer d’avance un coup d’œil semblable à celui-ci et il restait stupéfait, cloué à sa place !

Cependant c’était à n’en pas douter un homme de tête. Il ne se baissa même pas pour toucher les richesses incroyables qu’il avait à ses pieds ; et, se rappelant sans doute que le cylindre qui lui envoyait l’air n’en contenait qu’une quantité déterminée, il se remit à marcher, tenant d’une main la lampe qu’il avait portée sur son casque, et de l’autre un grand coutelas doré qu’il décrocha de sa ceinture.

Il avançait courbé, l’œil fixé sur sa boussole qu’il avait mise sous la lampe, en pleine lumière, regardant de temps à autre les filons infinis qu’il avait aux pieds, et les belles pépites lavées par les eaux, qui jonchaient son chemin comme des pierres.

Au bout de quelques minutes, il s’arrêta et s’agenouilla vivement, examinant quelque chose que sa lampe éclairait en plein.

C’étaient quatre semelles de plomb, exactement semblables à celles qu’il portait lui-même, et qu’on voyait éparpillées sur un espace de deux mètres.

C’étaient celles que Richard Murphy et Maxwel avaient détachées de leurs pieds, en remontant pour la dernière fois à la surface !

Le plongeur les regarda attentivement et, ayant soin de ne les pas déranger, se mis à examiner les alentours. À cet endroit, deux des filons se croisaient. On y voyait de profondes éraillures, la roche environnante était marquée de même, et la puissante végétation marine n’avait pas encore réparé entièrement et fait disparaître les traces du passage de l’homme. Cependant un coup d’œil suffit au voyageur pour voir que les Murphy n’avaient pas exploité les filons ainsi éraillés : toutes ces marques devaient avoir été faites par leurs passages répétés, et par les outils et machines dont ils pouvaient s’être servis. Une sorte de chemin frayé, reconnaissable aux mêmes indices, se dirigeait du côté de la falaise ; et il le suivit pendant une dizaine de pas. Mais alors il se trouva sur la place même du travail. À ses pieds, les filons profondément entaillés dans un rayon considérable, l’absence complète de toute pépite, attestaient suffisamment une cueillette attentive. Devant lui s’élevait la paroi verticale du rocher, zébrée de filons dans tous les sens. Mais ces traînées d’or pur et lavé depuis des siècles avaient été fouillées jusqu’à une grande profondeur. On voyait encore le long de la pierre la marque des ciseaux et des outils puissants qui avaient coupé le métal tendre, et changé les riches filons en de longues crevasses vidées.

En levant la tête, le jeune homme put se convaincre que le travail ne s’était pas arrêté à la partie inférieure du rocher. Jusqu’à une certaine hauteur, aussi loin qu’il pouvait l’apercevoir, tous les filons avaient été visités et exploités avec le plus grand soin… Il paraissait plongé dans la surprise la plus profonde !

Tout à coup il tourna le dos à la falaise et, sans s’arrêter même à regarder les masses de plomb, qui avaient frappé ses yeux au premier abord, il reprit le chemin où il avait touché le fond en arrivant.

En passant, il ramassa seulement une pépite de moyenne grandeur, qu’il emporta, sans doute comme un spécimen…

Puis il secoua fortement le mince câble qui le retenait, pour éveiller l’attention de son compagnon demeuré dans la barque, défit ses deux sandales à la fois et remonta comme un trait.

Lorsqu’il se déshabilla dans la barque, il ne dit rien au brave Noboka et s’assit silencieusement à sa place. L’autre, en nègre bien appris, ne lui adressa pas la parole et, sur un signe reprit ses avirons avec une nouvelle ardeur.

… Il n’a pas fallu à notre lecteur une perspicacité bien grande pour reconnaître ce jeune homme et savoir ce qu’il avait fait.

Abraham Anson-Moore, en entendant la lecture du testament de son grand-père, s’était félicité intérieurement de l’idée qu’il avait eue de murer dans son réduit le Faragus-Diver, encore inconnu au reste du monde. Et puis, l’audition de l’étrange document du testament lui avait fait naître dans la tête une idée hardie.

— Bah ! s’était-il dit, il faut profiter de la fortune pendant qu’on la tient ! Je n’ai pas besoin, après tout, de faire la fortune de ces cinq Anglais que mon grand-père a jugé à propos de m’adjoindre… Il est vrai qu’ils ont le testament, qu’ils en sont propriétaires comme moi !… Ma foi ! qu’ils fassent ce qu’ils voudront ! Mais, si j’arrive premier… bon premier !

Tout en faisant in petto ces réflexions plus américaines que charitables, Abraham écrivait, résumant dans ses points principaux la conception du père Faragus, notant rapidement les moyens indiqués et prenant enfin, du plan de son grand-père, une idée de plus en plus nette et précise.

Lorsque le docteur Edward Murphy en vint à la lecture du passage où Melchior Faragus exprimait son regret de n’avoir pu fabriquer encore un modèle du Faragus-Diver, et le désir de le faire avant sa mort, Abraham sentit un frisson de joie d’orgueil et de convoitise.

— Je les tiens ! pensa-t-il.

Et sa résolution fut prise aussitôt. C’est alors qu’il se leva et sortit en leur laissant l’adieu surprenant que nous avons vu.

Le jeune ingénieur avait son but.

Endormir la méfiance de ses cousins, afin qu’ils fissent avec calme et lenteur les préparatifs de leur entreprise ; profiter de l’heureux tour de main qui le rendait maître d’un appareil tout préparé ; les devancer enfin et leur couper l’herbe sous le pied ; tel était son dessein, et il le poursuivit avec ténacité et adresse !

Grâce à ses rassurantes paroles, il put fouiller à loisir dans les papiers qu’avait laissés le vieux savant. Il en usa d’ailleurs avec la plus grande réserve et parut un ingénieur curieux, non un concurrent avide.

Son projet d’ailleurs ne manquait pas de grandeur.

S’il pouvait les gagner de vitesse, il comptait faire seul le travail que le père Faragus avait voulu – sagement peut-être – partager entre ses six petits-fils. Aussi, tandis que les Murphy partaient pour l’Angleterre avec leurs plans, devis, etc., afin de monter leur agence, il se dépêcha vite de mettre ordre à ses propres affaires.

Mais cela dura plus qu’il n’avait cru.

Il lui fallut recueillir la modeste succession de son grand-père. Il dut en outre demeurer locataire de la petite maison et de l’atelier, afin de pouvoir extraire à son heure, de la cachette où il dormait toujours, l’exemplaire avant la lettre du merveilleux appareil.

Mais ce ne fut pas tout : les affaires réglées, il fallut qu’Abraham combinât soigneusement sa campagne. Sans doute les notes qu’il avait prises et les extraits qu’il avait faits dans les papiers du vieux savant lui fournissaient tout ce qu’il était essentiel de savoir. Mais il n’avait pas pu faire passer dans ses cahiers ou dans sa tête tout ce que renfermaient les liasses énormes que ses cousins avaient emportées avec eux. Il avait bien fallu cependant les leur abandonner, à peine d’exciter leurs soupçons. Abraham n’était pas trop sûr déjà d’avoir endormi toutes les défiances, et deux des Murphy lui donnaient des inquiétudes : James, gros rusé sous son air bon enfant, et Athelstan, le plus jeune, ingénieur, lui aussi, qui, à vingt ans, avait inventé sa première machine !

Enfin, coûte que coûte, il fallait marcher de l’avant ! Mais l’absence de ces documents força Abraham Anson-Moore à étudier lui-même une foule de questions accessoires ; et, malgré toute sa science et toute son ardeur, il perdit plus de temps qu’il ne l’avait pensé d’abord.

De leur côté les Murphy, sans avoir à son sujet des inquiétudes analogues, avaient cependant marché avec toute la rapidité possible. Quand on a pour soi le nombre, l’entente, l’activité, on va loin ; et si, par-dessus le marché, on y joint la fortune, on fait ce qu’on veut. Aussi furent-ils bientôt en mesure de commencer leurs opérations, pleins d’espoir et de confiance.

Quand James hasardait le nom d’Anson, Samuel disait : « Il est trop pauvre ! »

Et Athelstan lui-même, bien qu’il n’eût aucune confiance dans les intentions de son cousin d’Amérique, ne croyait pas que ses modiques ressources lui permissent jamais de monter tout seul une aussi gigantesque entreprise.

Ainsi les deux entreprises rivales se trouvèrent prêtes au même moment.

Abraham le sut ; mais du moins il se proposa de s’attacher aux pas des Anglais, de lutter sans relâche.

Il se trouvait placé vis-à-vis d’eux dans une telle situation que la lutte devenait une question de vitesse. C’était une entreprise assez hardie pour le jeune ingénieur que d’essayer de lutter ainsi contre des adversaires à qui leur nombre donnait sur lui l’avantage de l’ubiquité. Il le tenta pourtant, croyant bien qu’il pourrait les retarder assez pour prendre sur eux une grande avance. D’ailleurs, nous l’avons vu, il n’était pas de ceux que les préjugés de la morale rendent trop scrupuleux sur les moyens. Il voulait réussir et il réussit en partie.

Il suivit d’abord l’expédition de Samuel et de James au Cap de Bonne-Espérance, et quand il les eut réduits à avoir voyagé pour rien, il fit lui-même ce qu’ils comptaient faire et rapporta de sa cueillette de diamants un produit déjà magnifique. Mais il ne s’arrêta pas un instant. Les deux pauvres Anglais n’étaient pas encore rentrés à Cape-Town, qu’il en partait par le premier paquebot et filait avec Noboka sur l’Amérique. Traverser Philadelphie, y mettre les diamants en sûreté, au fond d’une cachette pratiquée dans l’ancien cabinet de Faragus, ce fut l’affaire d’une journée. Le lendemain matin le Transcontinental emportait Abraham, son nègre et ses colis, dans la direction de San-Francisco.

Ah ! s’il avait su que le train qu’il croisa sur la route ramenait Maxwel et Richard Murphy, avec les dernières caisses de leur cargaison !

Enfin, il en savait tout aussi long après son exploration au pied de la falaise californienne.

Malgré son activité et son peu de scrupules, il n’avait pu devancer partout ses cousins !

Et voilà pourquoi il était assis, soucieux dans sa barque, tandis que Noboka tenait les avirons et qu’ils revenaient lentement à leur point de départ.

IX. – Red-Lion-court.

Oui, c’est ainsi que d’immenses desseins, conçus par un puissant génie, pour la gloire de tout un peuple, s’évanouissent parce qu’un maladroit s’est accroché à un bout de corde !

Robert-Robert.

Cobden se promène de long en large dans l’antichambre que nous connaissons.

On le croirait volontiers en faction devant la porte du cabinet intérieur où l’on entend des voix parler de ce ton un peu traînant qu’on prend pour exposer une affaire ; puis, de temps en temps, d’autres voix qui répondent avec brusquerie, comme lorsque l’on approuve ou que l’on interrompt par une phrase d’opposition.

Ce sont, en vérité, de grandes questions qui s’agitent dans le cabinet si simple, si austère, des frères Murphy. Tous cinq délibèrent sur l’emploi si immédiat qu’ils vont faire de leurs millions et choisissent le point du globe où il leur sera le plus avantageux d’appliquer les théories du vieux Faragus.

Le docteur parle :

— Tandis, que sur les lieux désignés, vous alliez mes chers frères, accomplir les prodiges prédits par notre glorieux aïeul, une tâche me restait : celle d’étudier ce qui a été fait, mais surtout ce qu’il convient de faire.

« Les projets ne manquent pas, car si nous restons en Europe pour un moment, nous trouvons à chaque pas des projets parfaitement et mûrement étudiés ; et cela s’explique de soi-même. Les peuples cherchent, à proportion qu’ils sont plus civilisés, à briser d’autant plus vite et plus complètement autour d’eux les barrières dont l’aveugle nature les a entourés.

« Laissons, quant à présent, le British chanel qui baigne notre porte : il mérite une étude à part, et l’utilité est si manifeste de l’ouvrir à nos efforts, qu’en vous en parlant je n’aurais qu’à suivre les ingénieurs qui ont, de dix manières, franchi déjà le détroit.

« Voici les travaux européens déjà étudiés dont j’ai pu avoir connaisance[4] :

« Projet de tunnel Scandinave pour relier le Jutland, les îles danoises de Fionie et de Seeland à la Suède, par dessous les deux Belts et le Sund ;

« Projet de joindre, par le même moyen, la Sicile au territoire de Naples ;

« Projet de jonction de l’Adriatique à la mer d’Étrurie, par un canal à grande section. Ce projet date de 1866, et eut pour promoteur le roi actuel, alors prince Oscar ;

« Projet de tunnel à travers le détroit de Gibraltar ;

« S. E. Ahmet-Fethi pacha, beau-père du sultan Mahmoud, a fait étudier par un habile ingénieur deux voies souterraines, pour relier l’Europe à l’Asie-Mineure par dessous le Bosphore et les Dardanelles ;

« Une compagnie offrait de faire communiquer la Sardaigne et la Corse par-dessous le détroit de Bonifacio ;

« On a successivement étudié des passages sous le Maerdyk, au Pays-Bas ; sous la Mercey, entre Liverpool et Birkenhead, et sous les lits maritimes de la Neva, du Tage, de la Seine, de la Loire et du Rhône.

« Un jour, je l’espère, il nous sera donné – car, nous seuls au monde, mes frères, posséderons des ressources suffisantes – de réunir la Grande-Bretagne à l’Irlande. L’entreprise est possible. Elle a été étudiée, elle se réalisera. Nous passerons par dessous le canal Saint-Georges, entre l’île d’Anglesey et la pointe Kingstown, près de Dublin. De plus, deux autres chemins, moins directs, sont reconnus entre le nord de l’Ecosse et l’Irlande.

« À votre tour, frères, parlez ! »

James se leva. C’est toujours le solide et décidé garçon que nous avons vu prêt à plonger dans les eaux bleues de Natal.

— Frère, le bon sens nous indique que tous ces grands travaux ne peuvent être entrepris à la fois. Il faut donc les ranger dans un ordre quelconque. Celui que nous devons adopter me semble fourni par la plus grande utilité évidente et actuelle de chacun d’eux. Qu’en pensez-vous ?

— All right ! répondirent les auditeurs.

— En ce cas, essayons une classification.

« Sans aucun doute, l’idée de joindre ensemble l’Europe et l’Asie sourit à notre imagination enthousiaste ; malheureusement, les points que la nature nous offre sont situés chez un peuple tellement peu expansif, pardonnez-moi le mot, tellement sédentaire, tellement peu progressif que les bienfaits de l’entreprise demeureront à l’état latent pendant des siècles. Supposez un instant l’Angleterre à la place de la Turquie, et par ce tunnel, par ce pont, – car, je ne sais quel mode sera employé, – par ce robinet ouvert, quelle que soit sa façon d’être, l’Angleterre inonderait l’Asie !

« Aujourd’hui, les deux rives sont mortes, mortes ! Les populations qui les couvrent sont clairsemées, les ressources nulles, les besoins absents… La religion du fatalisme et de la destruction a touché tous pays et ils se sont desséchés comme sous le doigt de la mort !

« Naples et la Sicile sont à peu près dans le même état ; les causes sont différentes, mais le résultat est le même. L’entreprise ne payerait pas.

« Le détroit de Bonifacio, entre deux îles trop petites et trop peu habitées quoique d’une fertilité admirable, ne payerait pas non plus. Laissons-le provisoirement de côté. Je dis provisoirement car, dans l’avenir, nos voies de communication changeront tellement le cours des marchandises, des produits et des matières pour échanges, que tel tunnel, aujourd’hui certainement improductif, pourra devenir excellent quand telle communication sera établie.

« Dans cette dernière catégorie je range le tunnel Scandinave. Un jour viendra où il versera non-seulement sur l’Europe épuisée de bois les forêts merveilleuses des montagnes du Nord, mais où il laissera passer économiquement les masses énormes de poissons conservés que pêcheront les engins de l’avenir dans les fjords inépuisables de la côte ouest. Ce sera une grande artère, mais dont il faut préparer les voies d’écoulement secondaires.

« Laissons donc de côté les jonctions projetées entre les parties du Royaume-Uni ; elles viendront à leur heure ; celles-là sont écrites dans le livre de nos travaux. Voyons Gibraltar.

« Gibraltar, vous en conviendrez, mes frères, est absolument dans les conditions des Dardanelles et du Bosphore, s’il n’est dans une condition pire. Malgré toute la grandeur de l’idée de verser l’Europe sur l’Afrique, le Gibraltar-tunnel ne payerait pas ! non, il ne payerait pas !…

« Il semble qu’une fatalité s’attache aux peuples des limites naturelles du midi. Voyez l’Espagne, voyez la Turquie, voyez le Maroc, voyez l’Asie-Mineure !… Qu’est-ce que tout cela produit ?… Voyez Naples, voyez la Sicile, voyez la Corse et la Sardaigne !… Qu’est-ce que tout cela produit ?…

« Hors du Pas-de-Calais, rien à faire qui paye, en ce moment où je vous parle !… »

Et le jeune homme se rassit d’un air convaincu.

— C’est vrai, James a raison, dirent tous les frères.

— Non ! ce n’est pas vrai, reprit en se levant l’ingénieur de la famille, le savant Athelstan ; mais, je le répète, il y a deux choses à peser en semblables entreprises : non seulement ce qu’elles peuvent payer, mais avant tout ce qu’elles coûteront ! Vous oubliez cette dernière. Sans doute, ouvrir une digue entre deux réservoirs pleins de productions est une garantie de succès, mais ce travail peut être très difficile et très cher, tandis qu’une ouverture entre deux réservoirs moins riches peut quelquefois se faire à bon marché et rapporter beaucoup plus.

« Vous oubliez de tenir compte de la largeur et de la profondeur qui existent aux différents endroits dont vous nous avez parlé tout à l’heure. Cependant, c’est là un des côtés importants de la question, puisque c’est là ce qui limite les dépenses nécessaires. Par exemple, le détroit de Dover n’a pas soixante mètres de profondeur ; ce n’est rien dans ce sens, mais il a trente-six mille quatre cent mètres de large !… C’est bien quelque chose.

« Gibraltar, au contraire, qui peut être regardé comme l’exemple type de conditions contraires, a sept cent quarante mètres de profondeur… »

— C’est énorme, direz-vous ?

— Sans doute, mais il n’a pas la moitié de la largeur de l’autre, et, quoique respectable, la distance qui sépare les rives africaines et européennes ne dépasse pas douze kilomètres et demi…

— Et vous passeriez, Alhelstan ?

— Sans doute, je passerai ! mais pas en tunnel… Les rochers très escarpés qui descendent des montagnes voisines, le fond de roches qu’ont trouvé les sondeurs, tout indique qu’un tunnel, à cette profondeur et dans de semblables terrains, est impossible ; mais, ce qui est très exécutable, c’est un pont…

— Écoutez !… interrompit le docteur.

— Certainement, frères. Douze kilomètres, quatorze arches ! Nous savons faire aujourd’hui des arches solides en fonte d’acier d’un kilomètre d’ouverture. D’ailleurs, permettez-moi de vous le dire, frères, depuis longtemps j’étudie ce sujet et je puis vous affirmer que nous créerons un outillage spécial qui nous permettra, dans un avenir prochain, de créer des arches d’acier de quatre kilomètres…

— Aoh !

— Les calculs sont faits. C’est une question de résistance de matériaux, pas autre chose ! Nous pouvons…

— Hurrah ! pour Athelstan, hurrah !…

— Avec trois arches, je passe, et j’évite la grande profondeur du thalweg au milieu. D’autant plus que le reste du fond est au même niveau, à cinq cents mètres au-dessous de la surface jusqu’à deux kilomètres de la côte, de chaque côté où le fond se relève assez brusquement.

— Comment faire des piles semblables ?

— En pierre artificielle et en fonte, frère ; le plan en est fait, le cube calculé. Ce n’est pas si énorme que tu te le figures.

— Je comprends, maintenant, Athelstan, dit le docteur en se levant, que tu ne vois pas d’obstacles dans les travaux qui motivent aujourd’hui notre réunion. Tu passes, d’une enjambée, par-dessus les Dardanelles…

— Sans difficulté, entre Kiliv-Bagr et Soultanieh Kaleh-Si ou le vieux château d’Asie : je n’ai pas deux kilomètres, sur une minime profondeur de quatre-vingt mètres !… Pour comble de bonheur, c’est un fond de roches. Ce pont ne sera qu’un jeu d’enfant.

« Quant au Bosphore, c’est bien pis. Je ne compte pas plus de huit à neuf cents mètres entre Arnaou-Keni et Varri-Keni…

— C’est vrai, Athelstan. Car je connais une compagnie anglaise qui a offert de construire le pont, à deux travées, avec un tube de tôle, entres les deux châteaux de Roumili-Hissari, en Asie, pour la somme de cent millions.

— Je le crois sans peine ! le Bosphore n’a que soixante-dix mètres de profondeur.

— Et Messine ?…

— Un ruisseau ! Sur fond de rochers également, comme tous ces chéneaux, où le courant balaie sans relâche toutes les matières mobiles. À deux cent vingt-neuf mètres de profondeur, sur la faible largeur de trois kilomètres, nous passons sans pile, d’une rive à l’autre !...

X. – L’atelier.

Il faut oser en tout genre ; mais la difficulté, c’est d’oser avec sagesse.

Fontenelle.

Dès que fut prise la résolution importante pour laquelle nous avons vu les cinq vaillants frères réunis, ils s’occupèrent immédiatement de sa réalisation. Nous les retrouvons le lendemain, Athelstan en tête, dans leur atelier de fabrication, immense salle au rez-de-chaussée, dans Walpoole-Road, une rue voisine où l’on accédait par les derrières du passage, ce qui laissait les voisins de Red-Lion-court dans l’ignorance sur les liens qui pouvaient unir le grandiose atelier au modeste troisième étage.

Cet atelier est le domaine d’Athelstan.

Depuis son retour de Californie, les travaux y ont pris une activité fébrile ! ce ne sont que pièces de fer, d’acier, de fonte, de cuivre qui, arrivant des usines, des fabriques les plus renommées d’Angleterre, viennent là s’assembler comme si la main d’un génie leur avait imprimé leur forme bizarre. C’était tout simplement la main de la science qui leur assignait leur forme et leur place dans d’admirables combinaisons.

Laissons travailler en silence cette légion d’ouvriers anglais, graves, affairés, sérieux comme des diplomates, attentifs à leur besogne comme des hommes qui en comprennent l’importance, et dont les manières polies, mais dignes, contrastent si fortement avec le sans-gêne et la gaminerie de nos ouvriers français. Rien de plus frappant que cette différence. Nos ouvriers, à l’atelier, ont trop souvent l’air d’enfants qu’on retient de force à l’école : l’ouvrier anglais se montre un homme libre qui a consenti à se charger d’un travail sérieux et se doit à lui-même l’y appliquer tout ce qu’il a de valeur.

Nous retrouvons ici trois de nos connaissances :

Maxwel, le contre-maître, et ses deux matelots. Ils sont désormais occupés aux Faragus-Divers, dont ils connaissent l’utilité et le maniement. Une collection complète de ces excellents outils s’étend dans un magasin voisin, accrochés à la muraille, au-dessus des réservoirs portatifs qui les accompagnent.

Sans vouloir rentrer ici dans les détails techniques de ces ingénieux appareils inventés par le vieil Faragus, nous devons cependant expliquer au lecteur en quoi consiste la machine qui a permis à nos amis Dick et Athelstan de ramasser de l’or, et au serpent yankee de cueillir sa provision de diamants. Nous possédons, en France, des appareils analogues dus aux efforts de deux habiles ingénieurs[5] qui ont résolu très heureusement le problème de l’éclairage dans un lieu irrespirable, comme complément indispensable des appareils qui permettent à l’homme d’y pénétrer.

Ce qui manquait, avant le Faragus-Diver, c’était une provision d’air suffisante pour aller à grande distance. De deux choses l’une, où l’on chargeait le voyageur d’un réservoir d’air volumineux et peu résistant, auquel cas ce réservoir était très embarrassant et ne contenait de l’air que pour un temps très court, ou bien on le chargeait d’un récipient à parois très fortes pour résister à d’énormes pressions intérieures, et l’homme était écrasé sous le poids, tout en n’emportant de l’air que pour un temps très limité.

Cependant nous avons vu Abraham quitter, au moyen de son long tube, le voisinage du cylindre à air comprimé et, débarrassé de sa provision d’air, accomplir son merveilleux voyage au sein des ondes, laissant dans son bateau une sorte de source d’air atmosphérique lui fournissant d’elle-même de quoi respirer et de quoi s’éclairer.

Non seulement la distribution automatique de l’air emmagasiné était un trait de génie du vieux Faragus, mais encore la réalisation de la pompe qui servait à comprimer cet air était une admirable solution d’un problème jusqu’alors insoluble. La difficulté de comprimer l’air à une pression suffisamment élevée est, en effet, considérable. Quelque parfaite que soit une garniture de piston, il arrive toujours, lorsque l’air commence à être fortement comprimé, que ce dernier passe entre le piston et le corps de pompe. Il en résulte immédiatement une contre-pression qui détruit une partie de l’effort exercé sur le levier et empêche d’atteindre la pression considérable nécessaire.

Faragus imagina d’enfermer l’air entre deux couches d’eau qui rendaient impossible toute fuite.

Le piston devient vertical et immobile ; le corps de la pompe, au contraire, est mobile. De cette manière on vient couvrir d’eau le piston et la soupape du chapeau, de sorte qu’en un quart d’heure on peut, sans aucune difficulté, comprimer douze cents litres d’air à trente atmosphères.

Or, si l’on emporte avec soi un réservoir contenant seulement cinq litres d’air comprimé à vingt-cinq atmosphères, renfermés dans un volume de vingt litres, – celui d’une grosse cruche – on peut quitter assez longtemps l’air respirable. En effet, chaque cinq minutes seulement, la pression baisse d’un atmosphère ; ce récipient suffirait donc à un homme et à sa lampe pendant plus d’une demi-heure.

Avec un réservoir de quarante litres, celui que portait Noboka sur ses robustes épaules, nous avons vu Abraham demeurer quarante-sept minutes sous l’eau et revenir en toute hâte, dès que l’aiguille du manomètre portatif joint à sa lampe approchait d’une division qu’on trace d’avance par expérimentation.

Les quantités d’air consommées dans le même temps varient avec chaque personne et avec la dépense de forces physiques à laquelle elle se livre. Cependant on peut calculer qu’un homme de constitution ordinaire consommera entre douze et quinze litres d’air par minute. La lampe, de son côté, en usera environ deux litres pendant le même temps. C’est donc une large moyenne que porter vingt litres par minute, la consommation de l’appareil entier ; d’où on reconnaît que les réservoirs ordinaires fournissent de vingt-cinq à trente-cinq minutes de vie au plongeur. Au surplus, le plongeur s’aperçoit immédiatement que sa provision tint à sa fin ; sa respiration devenant d’abord gênée puis difficile, de très aisée et très libre qu’elle était auparavant. Cependant, avant qu’il ait, même en ce cas, entièrement épuisé sa provision d’air, il s’écoulerait assez de temps pour qu’il pût revenir à la surface.

Il lui suffit, pour cela, de quitter brusquement les lourdes semelles de plomb qui le retiennent au fond, équilibrant la légèreté de son corps que la pression de l’eau ferait remonter, comme elle chasse un liège que l’on a enfoncé de force au fond d’un récipient et qu’on lâche brusquement. La pression de l’eau le chasse en dehors d’elle, tant l’impulsion est intense ; l’homme lesté demeure au fond de la mer, mais seul, il remonterait avec une vitesse bien plus terrible encore parce que le poids de l’eau qui le pousse est bien plus considérable.

Cependant cette vitesse n’est pas excessive ; d’après les expériences de M. Thomé de Gamond, il faudrait près de cinq minutes pour remonter de trois cents mètres de profondeur, c’est-à-dire que, sans appareil, personne n’y parviendrait ; on serait noyé avant.

Ce n’est pas tout ; pour que nos organes puissent fonctionner à des profondeurs semblables, il faut se garantir, au moyen d’armatures rigides qui partent du corps et soutiennent une enveloppe protectrice. Faragus avait adopté, pour soutenir une enveloppe, une armature de métal très léger, mais très raide et, de plus, un tube de communication amenait, entre le corps et l’enveloppe, de l’air à une pression calculée pour contrebalancer, sinon tout, au moins une grande partie de celle de l’eau.

À la lampe du plongeur, lampe analogue à celle dont Davis a gratifié les mineurs de tous les pays, s’adaptait une boussole pour diriger la marche de l’explorateur. C’est une des raisons qui avait interdit à Faragus l’emploi du fer comme armatures et l’usage d’armes aciérées pour se défendre. Heureusement l’arsenal de la chimie lui avait fourni d’amples compensations, ainsi que nous l’avons vu quand l’intrépide Abraham a combattu le féroce animal qui lui barrait le passage.

Cette arme d’ailleurs, lorsqu’on n’explore pas une contrée inconnue et qu’on n’a pas impérieusement besoin de la boussole, peut être avantageusement remplacée pour les plongeurs par un levier – crowbar – lourde barre de fer aigu sur laquelle ils s’appuient comme sur une canne.

Il faut être aussi habile, aussi adroit, aussi persévérant qu’Abraham Anson-Moore, pour affronter sans soutien le fond de la mer. Non seulement les plages ne sont sous ses pieds qu’une surface à peu près solide, mais il se sent à chaque instant soulevé, ballotté, incliné, redressé par les masses d’eau qui roulent, et il lui faut une souplesse infinie, une présence d’esprit parfaite et une force très remarquable pour obéir ou résister presque inconsciemment, selon l’impulsion qui vient le frapper. Ces qualités, de même que celles d’un bon écuyer, ne peuvent s’acquérir que par une longue pratique, et le tenace Abraham avait dû, dès son entrée en possession du trésor de son grand-père, passer de longues heures à étudier son emploi au fond de la mer.

Au milieu de la clarté douteuse et livide qui entoure le plongeur aux grandes profondeurs, clarté qui rappelle assez bien les intenses brouillards de l’automne, il croit voir flotter çà et là des formes étranges et vivantes. Il lui faut les négliger puis concentrer son attention toute entière sur le sillon lumineux de sa lampe et le faire coïncider avec une direction déterminée d’avance sur le limbe de son aiguille aimantée, seul fil d’Ariane qu’il possède dans ces royaumes de la nuit et de l’inconnu !

Mais c’est assez nous appesantir sur les divers que nous avons vu si vaillamment mis en œuvre, avançons-nous vers ces énormes ponts de métal qui traversent l’immense salle d’un bout à l’autre.

On s’émerveille en voyant ces arches en tôle d’acier qui, d’un seul jet, reposent à quatre cents mètres sur leurs extrémités ; mais on frémit en pensant que ce ne sont là que des modèles en petit des constructions que les Murphy vont faire exécuter en les grandissant dix fois ! Et l’esprit reste confondu devant la hardiesse de la science qui ose rêver et réaliser des pièces métalliques de telles dimensions !

Athelstan ne se fait pas d’illusions. Il va falloir construire des fonderies et des forges spéciales pour produire des blocs comme ceux qu’il demande et dont de savants calculs lui ont démontré la nécessité ; mais rien ne l’étonne. Il a calculé la dimension des hauts-fourneaux, des fours qu’il lui faudra élever ; il a jeté son dévolu sur les plus riches mines de fer d’Europe, et si elles ne lui suffisent pas, un des cahiers de Faragus lui en indique sept ou huit encore inexploitées dans les autres parties du monde. On les exploitera, fussent-elles dans des contrées désertes, dût-on y transporter une ville toute entière de travailleurs ! Véritable Anglais, il marche devant lui, beau comme les illuminés des temps héroïques, négligeant ou bien ne regardant pas les obstacles obstruant leur chemin. Il a en main la baguette magique. L’or peut tout en notre temps !

Ajoutons que pour mouvoir de semblables masses il lui faut des engins dont on n’a pas d’idée, des grues dignes des géants. Il les a calculées, combinées ; elles sortiront les premières des usines à élever…

Autre nécessité qui s’impose.

Pour transporter ces monstrueux colis, il faut des navires expressément bâtis afin de ne pas rompre sous ces charges. Il les a calculés ; demain ils seront en chantier ! Bientôt, les blocs arrivant au lieu choisi, s’élèveront en piles énormes, se coucheront en tubes monstrueux dans lesquels locomotives, tenders, wagons rouleront comme des jouets d’enfants sans conséquence !

Ô la belle chose que la science ! Ô merveilles sans bornes de l’industrie ! Combien l’homme deviendra grand quand, après des siècles, il aura par l’une réalisé les conceptions de l’autre !

Honneur à nos arrière-petits enfants !

(À suivre).

CHAPITRE VIII

LA FIN DU MONDE

— Reine-en-bordée, à la rescousse !

Tout le monde était réuni dans la salle des séances et personne ne répondit.

— Ohé ! Borda, ohé !

Tous les yeux se tournèrent vers le jeune homme ainsi interpellé. Il était étendu sur un lit, regardant en l’air et ne prenant aucun souci du vacarme qui se faisait autour lui.

— Il dort !

— Il ne dort pas, il fait des vers.

— Ohé ! René Borda.

En ce moment, Madame Popotte bondit comme un chat qui veut surprendre une souris, et retomba sur le lit à côté du dormeur éveillé ; celui-ci, violemment secoué, tourna la tête et, semblant s’éveiller, parut ne pas comprendre pourquoi son camarade et ami était arrivé sur son lit comme un projectile.

— Quoi ? qu’y-a-t-il ?

— Bon, le voilà éveillé.

— C’est à votre tour de parler, levez-vous.

— Je ne m’y refuse point.

— Ah ! ah ! Écoutez, écoutez.

Le jeune ingénieur se mettant sur son séant, promena un regard un peu vague autour lui :

— Mes chers amis, je ne crains point de l’avouer, il m’est absolument impossible de savoir où commence et où finit le monde matériel. Comment se distingue-t-il d’un autre monde que peu de vous connaissent et qui porte le nom de fantastique ? J’ai le travers de passer de l’un à l’autre avec une facilité qui me surprend souvent moi-même, surtout qu’en j’entends affirmer par les esprits forts, que le domaine de l’intangible n’existe pas…

— Il est noblement toqué, soupire madame Popote.

— Pour un Fool, il est réussi, s’écrie Stradivarius.

— On parle d’hallucination : tout cela, ce sont des mots et rien de plus. La chose, la chose ! la connaissez-vous ?

— Ma foi, s’écrie Jean Jabin, c’est de la maladie, c’est du nervosisme, pas autre chose ?

— Bah ! murmure Borda, des mots ! toujours des mots !

— Allons donc, marche donc…

— Mais il est rendormi.

— Non ! Non ! je vais vous raconter une de mes dernières excursions dans l’infini.

Il y a quelques jours, je faisais comme nous tous dans nos demeures, je pestais, je maugréais contre la continuité du mauvais temps, qui, depuis un mois, ne nous avait pas laissé voir un instant la bienfaisante face du soleil. Il m’arriva même dix fois dans la soirée d’envoyer au diable tous les Fools qui s’amusaient de droite et de gauche, qui à danser, qui à faire de la musique, qui à causer, tandis que moi, je me cassais la tête à étudier et à résoudre d’ardus problèmes…

Or, la nuit, je ne dormais pas. Je ne sais comment cela se fit, mais, tout à coup apparut, assis au pied de mon lit, sur la travée de ce meuble, un petit homme de la plus singulière apparence que l’on pût voir. Son corps semblait éclairé au-dedans par une lumière rouge comme en produirait une lampe de ferme dans une lanterne en baudruche peinte. Et cependant, tout lumineux qu’il fût, il n’éclairait point autour de lui : ma chambre avait son aspect ordinaire…

Il faut avouer que je ne hais rien tant que l’obscurité absolue : il me semble, dans une chambre tout à fait noire que je suis enfermé dans un tombeau et que le poids des pierres qui le forment pèse sur mes épaules, étreint ma poitrine qui ne peut plus battre, et m’écrase. J’aime à voir gris, j’aime que, par ma fenêtre, entre cette singulière lueur de la nuit qui ne laisse aux objets qu’une teinte grise et qui fait, de toutes les couleurs du jour, un noir plus ou moins profond. Combien de fantastiques silhouettes les objets les plus usuels forment dans cet étrange milieu ! Comme il fait bon étudier ces aspects bizarres, la tête doucement appuyée sur son oreiller. Puis, le matin, quel bonheur quand ou perçoit les premières lueurs bleues du jour filtrant dans le gris où l’on est encore…

Je regardais mon visiteur avec curiosité et lui me regardait en souriant ? Je le considérais sans m’enquérir qui il était, il me semblait le connaître depuis très longtemps…

— Hé ! hé ! c’est moi, me dit-il, en répondant à ma pensée…

Je trouvai cela tout naturel.

Sa voix ressemblait-aux sons d’un harmonica joué dans la chambre voisine. C’était doux, argentin, timbré et voilé tout à la fois, mais cela ne m’étonnait pas…

— Pourquoi viens-tu me trouver ?

— Hé ! dam ! parce que tu m’as appelé au moins dix fois ce soir et que tu m’as souhaité pas mal de besogne. Alors je me suis permis de venir savoir ce que tu avais dans le ventre !

— N’y a-t-il pas de quoi enrager tout vif en présence d’un temps comme celui que nous subissons, pauvres humains que nous sommes !

« La pluie, en tombant, m’attriste : un ciel sombre et chargé de nuages me décourage : le vent réjouit les uns par ses sifflements ou ses murmures tandis qu’il énerve les autres par ses bruits indéterminés… Ah ! si nous avions de la neige ! au contraire, elle nous réjouit, par son aspect nouveau, par les plaisirs qu’elle promet… Et au printemps ? le ruisseau me charme par son murmure, par sa limpidité, par sa poésie…

— Ta ! ta ! ta ! pauvre toi !… Hélas ! que vous jugez mal, tous tant que vous êtes, les phénomènes au milieu desquels vous vivez ! Combien vous trompent vos sensations et votre imagination. Si vous saviez mieux !…

— Hé bien quoi ?…

— Ah ! pauvres bipèdes humains à cervelle étroite, ces phénomènes ne seraient plus de simples conditions atmosphériques ; ils prendraient, comme ils doivent le faire aux yeux d’un vrai savant, les proportions de pronostics certains de destruction de mort.

— Oh ! tu veux rire !…

— Oui, de mort !… Non seulement de mort, de destruction, d’anéantissement pour vous autres de la race humaine, mais pour la pauvre et chétive planète sur laquelle, petits, petits, vous vous agitez. Ô ignorance !…

— Mon bonhomme, tu peux me laisser dormir !

— Oui, oui, je sais. J’ai l’air, en vérité, de prêcher : frère, il faut mourir ! Il n’en est rien, je le jure, je ne suis que l’écho fidèle de la loi commune ! Des chiffres te le prouveront tout à l’heure…

— Des chiffres ? mon ami… je dors.

— Non, tu ne vas pas dormir, et tu m’écouteras…

— Grâce ! que t’ai-je donc fait, ô insupportable ami !

— Ce que tu as fait, tu m’as appelé… Tu subiras la peine que tu mérites. On ne dérange pas les gens ainsi, sans rime ni raison.

— Alors ! je me résigne et j’écoute…

— Et tu fais bien… Je vais t’apprendre ce que sont les phénomènes les plus usuels sur votre planète. La pluie, ô hommes, qui ne savez pas voir, la pluie c’est la goutte d’eau tombant sur la surface solide, entraînant avec elle, une parcelle de poussière qu’elle verse au ruisseau.

« Le vent, c’est l’air poussant devant lui, les feuilles mortes, les herbes sèches, et les jetant encore au ruisseau. Le vent, c’est l’air qui comble les ornières du sable ou de la terre desséchée qu’il emporte aux sillons, afin que ces ornières devenues rivelets, par la prochaine ondée, emportent aussi leur tribut du sol au ruisseau.

« La neige, c’est le dégel en perspective : c’est l’avalanche dans la montagne entraînant avec elle sur les pentes les rochers et les terres qu’elle ira poser au fond des vallées. Là, le torrent – une deuxième puissance du réseau ! – les emportera, les éparpillera à son tour.

— Ainsi, tout va au ruisseau ?

— Tiens, tiens ! tu m’écoutes et tu as bien raison !

« Le ruisseau conduit tout cela au fleuve… le fleuve à la mer !… sombre perspective ! Ainsi la terre, le monde habitable par l’homme s’épuise peu à peu sous l’effort des agents les plus vulgaires, les plus inoffensifs en apparence et s’en va se perdre dans le grand récipient commun, dans la mer !

— Mais… ici surgissent de sombres idées… Il me vient une curieuse pensée… dis donc… Et quand il n’y aura plus de terre ?

— Quand il n’y aura plus de terre ? c’est que l’empire de l’eau sera complet. L’homme aura disparu et avec lui toutes les créatures aériennes qui l’accompagnent sur ce monde ; ce sera l’origine d’une autre époque terrestre, c’est l’inconnu ?

— Ouf !…

— En somme, ce travail qui te semble gigantesque est peu de chose à faire ; l’eau, ne l’oublions pas, occupe déjà les deux tiers et plus de votre globe. Chaque jour elle gagne, chaque jour elle a gagné depuis que, votre époque existant, vous pouvez recueillir des données certaines et constater quelque chose. Du jour, ou probablement la terre fut émergée des eaux, l’action désagrégeante des agents atmosphériques a commencé et cette action se perpétue avec une puissance dont rien, au premier abord, ne peut faire soupçonner la terrible grandeur.

Cette doctrine qui, au moyen de l’uniformité des phénomènes, étudie les modifications probables de votre terre par celles certaines que vous avez sous les yeux, vous démontre que les grands changements survenus dans la croûte de la masse terrestre n’ont point été produits par des cataclysmes, par de grandes convulsions de la nature ainsi qu’on l’a cru longtemps, mais tout simplement par les agents qui vous entourent et que vous voyez journellement en action, tels que la pluie, la neige, le froid, la chaleur, ou leurs effets, les gels et les dégels, les agents chimiques dégagés, etc., etc. Elle nous enseigne que ce sont ces agents de diverses natures, si semblables en apparence, si faibles en eux-mêmes, mais dont les efforts sont incessamment répétés, qui découpent les montagnes, creusent les vallons, et finissent par abaisser le sol jusqu’au niveau de la mer.

Fort bien ! mais il faudra une série de siècles considérable pour accomplir cette œuvre de destruction !…

— Heu ! heu ! on peut l’évaluer, la supputer cependant… Et nous allons le faire… Nous pourrons calculer, tout à l’heure, combien de générations humaines le soleil verra encore se succéder sur la terre avant de n’éclairer plus qu’un globe d’eau, roulant sur lui-même au milieu des brouillards.

Une fois admise, – et comment faire autrement ?… – l’action dénudante et nivelante des agents atmosphériques, la première loi qu’il importe à l’homme de connaître, c’est évidemment la vitesse avec laquelle ce phénomène s’accomplit, car cette vitesse lui donnera le temps nécessaire au nivellement de ses montagnes les plus élevées. Or, un moyen simple et facile se présente à nous. Il suffit de déterminer la quantité de matières solides que les cours d’eau entrainent annuellement, charrient chaque jour et précipitent à la mer. Une fois que nous saurons cela, nous serons instruits de combien votre petite terre est appauvrie, puisque le ruisseau, la rivière et le fleuve n’ont pu prendre la terre que sur leurs bords ou dans les pays qu’ils ont traversés ?

Les crues sont de curieux phénomènes précipitant votre anéantissement. Si l’homme était sage, il les combattrait, il les préviendrait par tous les moyens possibles, non pas tant parce qu’elles lui dévastent quelques récoltes, mais, – horreur ! – parce qu’elles abrègent sa vie possible en charriant un gouffre toujours béant d’effroyables quantités de matière.

La matière ! mais c’est le radeau de l’humanité : sans elle vous sombrez ! La terre solide… mais c’est la durée de votre espèce ! ne l’oubliez jamais ! Chaque homme, s’il était intelligent, appliquerait toutes ses forces, tout son esprit à n’en laisser jamais descendre à la mer une seule parcelle.

Imprudents gaspillateurs que vous êtes : vous n’y pensez même pas. Après vous le déluge !… Il viendra, soyez-en sûrs ; il viendra ! Et alors il sera trop tard ! Les peuples d’alors défendront avec désespoir, avec rage, leurs dernières parcelles de terre contre l’envahissement croissant des eaux… Vain espoir ! La pluie... la pluie arrivera et tout sera balayé… hommes et choses de ce temps-là !

— Sans doute !… Mais sur quoi vous appuyez-vous ? Des faits, des faits ?…

— Prenez donc patience ! puisqu’il nous faut des faits, votre demande n’est que trop juste, nous allons en recueillir, afin de parvenir à évaluer votre commune vie probable. Voyons :

« La quantité de sédiments, terre et végétaux de toute espèce, charriée par le Mississipi, ce père des fleuves, et portée par lui dans le golfe du Mexique, a été exactement déterminée par MM. Humphrey et Abbott. Ils ont trouvé que ces dépôts forment environ un quinze-centième du poids de l’eau et un trois millième de son volume. Cette dernière mesure sera peut-être plus facile à comprendre en disant que trois milles tonnes d’eau qui coule entraînent environ un mètre cube de matière solide.

— Mais combien de tonnes d’eau contient le Mississipi ? Combien en roule-t-il dans une année ?

— On l’a calculé. L’homme peut beaucoup quand il veut. Cette quantité est d’environ sept cent milliards de mètres cubes !… Cela ne sonne pas beaucoup à l’oreille ; cela n’offre pas une image bien nette… c’est que vous, – tous tant que vous êtes, – vous n’avez pas une perception nette de la grandeur des nombres. Un milliard !… Mille millions ! c’est déjà immense. Mais… Revenons ! Ainsi, ce Mississipi emporte, en suspension, c’est-à-dire délayée dans ses eaux, 249 millions de mètres cubes de terre à la mer.

« Mais, outre cela, il faut tenir compte que le fleuve en pousse dans le golfe environ 28 millions en terre, détritus, plantes, etc. Ce qui, additionné au reste, représente un total de 320 à 40 millions de mètres cubes de matière solide emportée tous les ans dans le golfe du Mexique. »

— Fort bien ! mais d’où le fleuve tire-t-il cette énorme masse de matière solide ?

— D’où il la tire ?… Pauvres déshérités que vous êtes ! Il la reçoit du ruisseau et du torrent !

« Elle vient, non seulement du terrain qui constitue son bassin propre, c’est-à-dire l’étendue du sol dont il reçoit les eaux, mais de tous ceux amené par ses tributaires y compris les plus petits cours d’eau. Tout ces bassins principaux et secondaires ne représentent pas moins de cinq millions de kilomètres carrés. Eh bien ! ce sont ces cinq millions là qui ont perdu 400 millions de mètres cubes de matière !

Le résultat final c’est que la couche enlevée à la terre est, en réalité, de sept centièmes de millimètre.

— Ah ! ce n’est rien ! je me rassure…

— C’est insensible ! n’est-ce pas ?

— C’est une quantité que le microscope peut seul faire apercevoir ! Et encore ! Il faut un excellent instrument !… Ouf !… je rentre dans la possession de moi-même : peste ! tu m’avais presque effrayé ?…

— Patience, mon ami, patience !… ne te remets pas si vite !

Nous disions : sept centièmes de millimètre par an, c’est-à-dire un mètre en 14 ou 15 mille ans…

— Penh ! qu’est-ce que cela ? Un mètre ?… ces montagnes ?…

— Attends. D’ici l’on arrive, en tenant compte du poids spécifique des roches et de l’altitude moyenne des États-Unis, à cette conclusion que leur territoire sera réduit au niveau de la mer, par conséquent nivelé, inhabité et inhabitable, est quatre millions et demi d’années !

— À la bonne heure !

— Tu te réjouis ? ô insensé !! disons plutôt, ô ignorant… Mais ce bail me suffit… je t’assure…

— Ce bail ? Mais c’est un éclair dans la vie d’un monde ! c’est un moment, c’est une simple période comme cette terre que tu habites en a déjà traversé un grand nombre !

— Quarante-cinq mille siècles me suffisent !

— Malheureux !

— Ah ! ah ! malheureux ? pourquoi donc cela ! Es-tu bien sûr seulement de ce que tu avances ? hein ?…

— Il faut le croire : quoique cependant l’on ne s’accorde pas absolument sur la valeur des temps de disparition des continents ; les uns, plus tendres, se fondront les premiers, les autres, plus durs, résisteront plus longtemps par leur enveloppé de roches inébranlables, mais il faudra toujours arriver au grand tout. L’homme, chassé par l’eau, fuira devant elle, d’espace en espace, à mesure que le ferme et le solide manqueront sous ses pieds ! Jusqu’à ce que la race engloutie disparaisse et se transforme… C’est le secret de l’avenir !

Le Gange, par exemple, est beaucoup moins limpide que le Mississipi, la saleté de ses eaux est presque permanente. En d’autres termes, qu’est-ce que cela veut dire ? Sinon qu’il use plus vite la terre au milieu de laquelle il promène ses eaux sacrées ? sinon que le sol de l’Inde se délite, s’appauvrit, et meurt, suivant une loi beaucoup plus rapide que celui des États-Unis ?

À son embouchure, le fleuve indien représente à peu près 240 millions de mètres cubes, dont les sédiments forment environ un cinq-centième. Et cependant, la surface des bassins dont il recueille l’eau et que celle-ci dénude n’est que de 1,750 mille kilomètres carrés. Quelle usure effrayante ! Cela donne un mètre cube de hauteur de sol en sept mille ans.

Ainsi, dans l’Inde, la mer viendra tout réunir en deux fois moins de temps que dans l’Amérique du Nord. Pauvres Indiens ! Dans vingt à vingt-cinq mille siècles, ils ne seront plus. Ce qui est consolant, c’est que leurs conquérants auront eux aussi cessé d’exister !

— Et l’Europe ?… car, enfin…

— Je te comprends !

 

Guenille soit, ma guenille m’est chère.

 

On a mesuré jusqu’à présent les quantités de matières charriées par huit ou dix des fleuves de la vieille Europe. Il est honteux de le dire, mais la vérité doit enfin sortir au grand jour : ces évaluations sont, en général, très imparfaites, cependant je ne recommencerai pas les calculs, elles tendent à établir que cette partie du monde s’use dans la même proportion que les États-Unis !…

— C’est ravissant !

— Mais ce n’est pas tout !

— Grand Dieu !…

— Nous avons encore bien d’autres causes d’anéantissement à examiner. Tu oublies, mon pauvre ami, l’action spéciale de la mer sur les côtes, tu oublies…

— Certainement, mais…

— Je vois ton objection et j’y réponds :

Nous admettons que si les conditions actuelles atmosphériques doivent subsister indéfiniment, ce qui est probable ; – pourquoi changeraient-elles ?… – l’œuvre de dénudation, de désagrégation et de dénivellement, se continuant sans relâche, arrivera à ce but final que nous prévoyons et que nous calculons : immersion complète des terrains et leur dissémination dans le lit des mers.

— Soit. Mais quand tes terrains auront perdu toute leur terre, quand ils en seront réduits à leurs squelettes, à une chaîne de roches nues, quelle action pourront avoir les agents atmosphériques ?…

— Il faut dès à présent avouer que, réduits à cette simple charpente, vos continents déjà passablement découpés par la mer seraient singulièrement réduits. Mais, ne l’oublions pas, la désagrégation des roches les plus dures n’est qu’une affaire de temps : un peu plus tôt, un peu plus tard, elle semble inévitable !

— Sans doute ! Mais ces roches exposées au soleil, en plein air, depuis des millions d’années peut-être, nous n’en savons rien, conservent intactes des inscriptions que nos arrière-grands-pères y ont gravées, et…

— C’est vrai ! j’admets des millions d’années. Mais sait-on ce qu’elles seraient devenues si elles dataient de quelques millions de siècles ? Tout porte à croire que ces inscriptions que nous nous représentons comme si antiques, auraient eu le même sort que celles qui deviennent indéchiffrables sur nos monuments au bout de deux cents ans…

— Voyons, revenons un peu… Une partie des sédiments charriés par les fleuves se composent de matières argileuses qui s’agglomèrent à nouveau pour former un autre continent. Les deltas n’en sont-ils pas une preuve ?

— Pauvre humanité ! que seras-tu quand tu n’auras que les humides et malsains deltas de quelques grands fleuves pour l’abriter, deltas qui, eux aussi, se désagrégeront un jour ou l’autre !

Mais, ce n’est pas encore tout ! Par suite du ralentissement de la rotation de la terre produit par le frottement des marées, le niveau de la mer doit varier, tendant à s’abaisser à l’équateur pour s’élever vers les pôles. D’un autre côté, il ne faut pas oublier que vers l’équateur, les conditions atmosphériques sont plus clémentes que partout ailleurs, d’où moins de pluies, pas de neige, donc, l’abaissement du sol par dénudation s’effectuera certainement plus lentement que l’abaissement de la mer, par conséquent, ce sera là où demeurera le plus longtemps l’humanité, sur un bourrelet circulaire interrompu de terre habitable.

Si nous supposions à l’équateur les actions dénudantes aussi puissantes que dans le bassin du Gange que nous avons étudié plus haut, le sol perdrait en hauteur un kilomètre en sept ou huit millions d’années.

— Et la dénudation des continents par l’érosion de la mer ? tu l’oublies ?

— Eh ! eh ! il me semble, mon ami, que tu n’as plus guère envie de dormir comme au commencement de notre conversation. Au fait, je te l’avais bien dit ! Je te réponds : quelque importance que ces érosions puissent avoir en certaines localités plus exposées que d’autres, cette action est bien peu de chose si nous la comparons à celle des agents atmosphériques. Rien n’est plus aisé que de s’en rendre compte.

— Vraiment ?

— Mais oui ! Toutes les côtes maritimes de la terre, unies bout à bout, représentent, d’après M. K. Johnston, une longueur de près de deux millions de kilomètres. Ce n’est pas grand chose encore, mais patience ! Dans quelques millions d’années, elles se couperont en îles, les îles en îlots, jusqu’à ce que tout disparaisse…

En attendant, supposons aux côtes des continents une hauteur moyenne de 8 mètres un tiers – elle découle de calculs approximatifs – et supposons de plus, que la mer avance sur les continents de trente centimètres seulement par siècle ;… hé bien ! dans un siècle, toute la mer dévorera, de ce chef, 570 millions de mètres cubes de matière solide ! de notre meilleure matière solide, car une grande partie de ce tribut est payé en roches dures ; lesquelles vont se heurter pendant des milliards de marées, se polir, s’user et peu à peu disparaître ; d’abord cailloux roulés, puis sable qui s’en ira combler les grands abîmes.

— Mais c’est effrayant !…

— Maintenant, un autre élément de calcul nous manque. C’est la proportion de matière enlevée sur les continents. Or, la superficie totale de ceux-ci, – c’est-à-dire ce que la mer veut bien vous laisser, au temps où vous vivez – ne peut-être évaluée, même avec les îles comme appoint, qu’à 147 ou 148 millions de kilomètres carrés. Il est facile d’en conclure dès lors l’épaisseur de la couche enlevée répartie sur toute leur surface, et par suite, le nombre d’années nécessaires pour que l’enlèvement du sol soit égal à un mètre. Eh bien ! mon brave ami, je trouve, en faisant ce calcul de tête, que le pouvoir nivelant de la mer est plus de 170 fois plus faible que celui dû aux simples agents atmosphériques. Pour qu’il lui fût égal, il faudrait que la mer voulût bien, chaque année, manger plus de cinq mètres de terre…

— Cela ne s’est jamais vu !

— Je le crois bien et nous devons espérer que cela ne se verra jamais…

— Espérons !

— Mais, pour terminer les graves questions que je te révèle, – car tu es très ignorant des causes probables et certaines de destruction de ton pauvre petit monde, – il nous resterait à examiner un certain nombre d’objections…

— Surtout l’exhaussement des terres poussées par le foyer central incandescent que nous avons sous les pieds…

— Et dont l’existence n’est pas prouvée du tout…

— Oh ! oui ! les idées de Quibus… le grand trou qu’on ne peut pas faire !

— Et bien ! mais ç’est bon à étudier !

— Bah ! Quibus est un Toqué

— Et toi ?

— Oh ! oui, non seulement pour la forme…

— Enfin, développe tes objections, tu en trouveras bien d’autres.

— Sans doute ; mais j’aime mieux ne pas y regarder de trop près, j’ai envie de dormir…

— À la bonne heure ! mais en t’endormant médites nos chiffres, et prépare-toi à la fin de ton monde… dans 45 mille siècles… au moins !

— Merci ! j’y songerai !

— Adieu ! Bonne nuit !

CHAPITRE IX

(SUITE.)

CATASTROPHE

XI. – Les Idées d’un Américain.

L’ombre et l’abîme ont un mystère

Que nul mortel ne pénétra ;

C’est Dieu qui leur dit de se taire

Jusqu’au jour où tout parlera.

V. Hugo.

Revenons à la maison jadis louée à Faragus-Anson à l’extrémité de Philadelphie et maintenant habitée par Abraham, qui l’a achetée depuis la mort de son grand-père, sous prétexte de conserver pieusement les curiosités du mort respecté, mais, en réalité, – nous l’avons vu à l’œuvre ! – pour recueillir, dans le cabinet fermé, les secrets qu’il pensait y être cachés.

Assis dans le grand fauteuil de Faragus, le rocking-chair où le vieillard aimait à se balancer la mort l’avait surpris, Abraham tient une lettre à la main et la relit avec attention. Voici ce qu’elle contenait :

 

« Cayenne, 10 avril 1872.

« Cher monsieur et ami,

« Il est temps de vous parler des mines d’or. Il en a ici plus de vingt en exploitation, dans la Guyane française. Les coolies sont employés à ce travail. À chaque départ, le bâtiment chargé du service des postes emporte pour la France de soixante-dix à quatre-vingts kilogrammes d’or natif.

« Tout étranger qui viendra dans ce pays est sûr d’y trouver de l’emploi ; il n’aura qu’à payer au gouvernement français le prix d’une concession de terrain. Je suis surpris qu’aux États-Unis et en Angleterre vous n’ayez pas plus de détails sur cette affaire ; mais les Français sont comme cela ! Cependant, l’autre jour, une compagnie américaine a envoyé un navire avec des aventuriers et une machine ; mais un accident arrivé à la machine les a forcés de différer leur entreprise.

« La découverte de l’or arrête naturellement la culture et le commerce ; la fièvre de l’or est générale. Tous les colons qui possèdent quelque argent l’emploient à affermer des terrains et à creuser des claims pour chercher l’or.

« Faites, cher monsieur et ami, profiter, vous et les vôtres, de cette bonne nouvelle.

« FRANCK WOIDRIDGE. »

 

— Woidridge ! le frère du consul anglais à Cayenne ; c’est sérieux !… Malheureusement, on ne peut agir en liberté chez ces Français,… tout est administratif, vexatoire, interminable !… Au fait ! Je ne m’occupe plus d’or,… j’irai en chercher en Australie, puisque ces John Bull de malheur m’ont volé mon dépôt de Californie !… Oh ! je les hais ces pirates qui viennent dévaliser les Américains du fruit de leurs veilles !… Et puis... j’ai une idée ! j’irai plus vite qu’eux.

Et se tournant nonchalamment dans son rocking-chair, il frappa sur un timbre.

Noboka entr’ouvrit la porte.

— Capitaine Dixon est-il venu ?

— Non, maître.

— Avertissez dès qu’il sera là.

Le nègre disparut.

Abraham laissa tomber sa tête sur le dossier renversé du fauteuil, et se balançant lentement, les yeux perdus au plafond, plongé dans ses rêveries, il murmura tout bas :

— La question n’est pas là ! non, non !… Par où entamerai-je cette campagne admirable qui doit faire de moi le premier citoyen du monde, le bienfaiteur de l’humanité ?… Oh ! Peabody, vous êtes dépassé de cent coudées, mon ami !…

Puis, après un silence :

— Seul, on ne peut pas tout… L’unité n’est rien à notre époque,… mais il faut choisir,... choisir !… Ô grand-père, toi qui te connaissais si bien en hommes, viens à mon secours !…

Le marteau retentit violemment sur la porte de la petite maison.

— Dixon ! un homme d’action et de cœur... qui sait ? peut-être !…

Noboka avança la tête, entre-bâillant la porte du cabinet :

— Maître, capitaine Dixon.

— Fais entrer.

Master Dixon s’avança.

C’était un homme de forte corpulence, aux mains larges, à la charpente peu élégante. La tête, couverte d’une forêt de cheveux en désordre, paraissait énorme ; l’expression de son visage présageait une décision remarquable, frisant presque la sauvagerie. Deux yeux bleu-pâle brillaient au-dessus d’un nez en bec d’oiseau de proie qui semblait chercher quelque chose à déchirer.

Dixon n’avait pas été heureux dans sa carrière.

Que voulez-vous ? la chance ne favorise pas tout le monde ; sans cela, elle ne serait pas la chance.

Cependant le capitaine avait pris part à de terribles expéditions. L’une d’elles, entre autres, aurait dû le rendre célèbre. Bah ! ce fut son compagnon qui recueillit tout l’honneur de l’affaire ; lui, fut oublié, ouvrier non remarqué.

Il était compagnon du fameux capitaine Davidson dans l’attaque du Squib. Tous deux avaient pour aide le mécanicien du Richmond, qui, au surplus, ne fut ni nommé ni connu.

C’était le 9 avril 1864, le Minnesota, navire amiral fédéral, était mouillé à Hampton-Rhoads, devant New-Ports-News. Il s’agissait de le faire sauter au moyen d’une torpille nouvelle qu’on lui enfoncerait dans les flancs avec un espar de vingt pieds, auquel elle était attachée. Cette torpille consistait en une capacité de cuivre ayant la forme d’une bouteille remplie d’une poudre fulminante terrible et dont la capacité était traversée par cinq détonateurs. La lance placée à l’avant d’un canot à vapeur et portant la torpille se dirigeait comme on le voulait.

Le canot choisi fut le Squib, dont on garnit l’avant d’une sorte de caponnière blindée à l’abri du boulet ; on y plaça encore une sorte de pavois courbe, à bords échancrés, qui permettait de diriger sa marche tout en surveillant l’ennemi.

Dixon, Davidson et le mécanicien partirent, la lance en arrêt, et marchèrent sur l’Atalanta.

Malheureusement ce navire était trop près du rivage et environné d’embarcations : il fut impossible à aborder. Ils se rejetèrent alors sur son voisin le Roanoke ; mais celui-ci faisait son charbon et par conséquent était entouré de chalands.

En ce moment le Squib fut aperçu de Roanoke et hélé par l’équipage…

Davidson répondit qu’il venait du fort Monroe et qu’il était chargé de dépêches pour l’amiral. On lui indiqua vite où était ce navire. Malheureusement, si la lune brillait dans le ciel, de gros nuages noirs passaient à chaque instant devant elle, et le canot ne se dirigeait pas facilement au milieu de la flotte : aussi les hardis marins furent-ils plus d’une fois hélés des navires près desquels ils passaient.

Ils ne perdaient rien de leur assurance et Dixon répondait invariablement qu’ils apportaient des dépêches.

Cependant, plus ils approchaient du Minnesota, plus les appels se succédaient. Enfin on leur intima l’ordre de donner leurs dépêches au Tender, mouillé derrière le vaisseau amiral. Dixon, qui tenait la barre, comprit qu’il fallait jouer le tout pour le tout, et, lançant le canot, contourna le navire pour l’atteindre à tribord.

L’officier de quart, croyant à une fausse manœuvre, gourmanda la gaucherie de celui qui tenait la barre de l’embarcation ; Dixon poussait son aire… l’officier donna le signal d’alarme.

— Nous sommes le Squib, canot-torpille des confédérés ! hourra ! cria Davidson.

Et, au même moment, la lance atteignit le Minnesota à deux mètres sous l’eau, près de l’hélice.

La détonation fut terrible. L’arbre de l’hélice du navire fut enlevé hors du centre ; quatorze canons de la batterie furent démontés ; des matelots lancés hors de leurs hamacs ; les coulures des bordages tellement ouvertes que les pompes ordinaires furent impuissantes à étancher l’eau qui envahissait le navire. Cependant deux grandes pompes de secours furent immédiatement portées à bord, et le vaisseau amiral put entrer au bassin avant de couler bas.

Pendant ce temps, le Squib était en grand danger.

La secousse avait fait sortir de leurs paliers les tourillons de son unique cylindre, sa machine ne marchait plus, il ne pouvait fuir !… Des soldats, des matelots, revenus de leur stupeur à bord de l’amiral, faisaient un feu assez vif sur les hardis confédérés ; le canon se mêla bientôt à la partie.

Heureusement le Squib était trop près, les boulets passaient au-dessus de lui.

Dixon, conservant toute sa présence d’esprit, aidé par le mécanicien, remit les tourillons en place ; la machine reprit sa marche, et le canot put fuir dans l’obscurité, non sans recevoir une grêle de projectiles, dont aucun ne toucha, quoique les tireurs fussent guidés par le feu de sa cheminée.

Tel était l’homme que pensait s’attacher Abraham.

— Asseyez-vous, capitaine, fit-il au marin en lui montrant un rocking-chair en face de lui ; voici des cigares. Je désire vous parler.

— J’écoute, répondit placidement l’homme au bec d’aigle.

— Capitaine Dixon, vous n’avez pas eu de chance,… je le sais, dans la guerre,… hein ?…

— C’est vrai.

— Vous n’avez pas de fortune…

— C’est vrai.

— Voulez-vous devenir riche ?

— Oui. Que faut-il taire ?

— Rien que d’honnête, foi d’Abraham ! Commander un navire à moi ; suivre mes instructions, et garder sur tout ce que vous verrez un silence inviolable.

— Combien cela rapporte-t-il ?

— Cinquante mille dollars par an.

— Aoh ! j’accepte ; je serai muet comme un poisson !

— Bien. Je sais qu’on peut compter sur votre parole. Vous me la donnez ?

— Je vous la donne.

— Je l’accepte.

— Après ?…

— Prêtez-moi toute votre attention, je vous en prie.

— Le domaine de l’eau n’est pas accessible à l’homme sans le secours de la science, et, malheureusement pour l’homme, ce domaine est quatre ou cinq fois plus étendu que celui de la terre ferme, qui lui est ouvert naturellement. L’homme est donc condamné à ne tirer parti que d’une bien faible partie du monde dans lequel il est confiné. La mer lui échappe.

— C’est vrai.

— Eh bien, capitaine, je l’ai conquise !

— Aoh !…

— Être maître de la mer a été, depuis les époques les plus reculées, un des grands problèmes qui se soient toujours imposés à l’esprit de l’homme, et une des solutions qui ont préoccupé les philosophes et les amis de l’humanité.

— Oui, mais on n’y reste pas !

— Seules, quelques individualités ont paru douées, dans l’antiquité, de cette singulière faculté de demeurer sous l’eau, comme le plongeur célèbre Scyllis, dont parle Pausanias, et qui aurait parcouru quatre-vingts stades, c’est-à-dire un mille – un kilomètre et demi – sous l’eau, sans reparaître à la surface.

— J’ai lu que, plus près de nous, au dix-septième siècle, un Espagnol, don Francisco de la Vega, aurait passé de 1676 à 1729 au fond de la mer, vivant de poisson… Est-ce vrai ? Je l’ignore.

On pourrait, jusqu’à un certain point, se rendre compte du récit de Pausanias qui exige, au moins, douze minutes sous l’eau, et des faits de plongeurs qui, par un exercice prolongé, arrivaient à demeurer cinq, six minutes sous l’eau, par la constatation d’une anomalie physique dans la constitution du cœur, alors que ce viscère se rapprocherait de celui des fœtus et des amphibies. Mais quant à répéter l’histoire de l’Espagnol… capitaine, ne le faites pas ! Non plus que celle du P. Kircher, dont le fameux poisson pêcheur italien demeura cinq et six nuits sous l’eau… Comme vous le disiez avec raison, est-ce vrai ?…

— Chi lo sa ?

— La science seule pouvait donc livrer à l’homme l’empire de l’eau, puisque son organisation naturelle le lui refusait !

— La première idée qui s’offrit à l’esprit fut, tout simplement, d’envoyer au plongeur l’air qui lui manquait, dans l’élément liquide. Cette idée simple fut appliquée par l’antiquité, puisque dans ses Partibus animalium, Aristote, huit siècles avant notre ère, décrit très clairement un instrument qu’il compare à la trompe de l’éléphant, et dont certains plongeurs se servaient pour communiquer avec l’air, tandis qu’ils étaient sous l’eau…

— Ceci est simplement curieux, capitaine, aussi je ne fais que passer. Enjambons d’un seul coup seize siècles, si vous le voulez bien, et nous retrouverons l’idée primitive d’Aristote dans l’Arabe Bohadin qui rapporte qu’un plongeur s’aidait d’un soufflet de son invention, pour porter des lettres et de l’argent dans la ville de Ptolémaïs assiégée par les croisés.

Laissons encore s’écouler quatre siècles, et l’idée mère fait son chemin sans bruit, – c’est ce que je voulais vous faire voir, – car au septième siècle, on connaissait des machines à plonger. Nous les trouvons représentées dans les figures d’un Végèce, imprimé à Paris en 1595, et dont j’eus les copies. À partir de ce moment, les tâtonnements s’accentuent, les perfectionnements s’accusent.

À quoi bon vous citer des revers, capitaine, cela ne vous intéresserait pas !

Les plus grands bienfaiteurs de l’humanité seront toujours méconnus, et vous, Dixon, ne divulguerez jamais mon nom en cette affaire ; vous l’avez promis…

Alors, avec une lucidité parfaite, Abraham expliqua au capitaine le Faragus-Diver, le lui montra même, et lui en discuta le mécanisme. Ce fut une longue conversation, mais les deux associés étaient de force ; et si Abraham ne perdit pas un instant de vue ses hautes visées, Dixon ne quittait pas l’ingénieur du regard, et son intelligence ne fléchit pas un instant.

— Avant de continuer sous l’eau les opérations que j’ai conçues, ajouta le jeune ingénieur, je pense à doter l’humanité d’un bienfait qui laissera quelque relief à mon nom parmi la génération actuelle. Je pense à séparer les deux Amériques ! à doter notre commerce de la voie rapide qu’il cherche…

— Aoh ! Et les fonds ?

— Je les ai.

— Hurrah pour l’Amérique !

— Avez-vous vu le pays de l’isthme ?

— Dix fois.

— Que pensez-vous qu’il convienne de faire ?

— Aoh ! C’est votre affaire…

— Oui. Entre plusieurs projets, je demeure indécis… C’est pourquoi vous me ferez plaisir en me donnant votre avis.

— Soit. Vous savez aussi bien que moi que le Darien est, avec Panama, le point le plus étroit de l’isthme américain.

— C’est vrai. C’est le point qu’indiquait Humboldt à la fin de sa carrière : mais, là-dessus, le savant géologue ne jugeait que par ouï-dire. Des rivières basses, semées de touffes épaisses de palétuviers, des marécages innombrables, des fièvres pernicieuses ; puis, au milieu du parcours, un mur de roches très dures de porphyre volcanique… Ne sont-ce pas là des difficultés ?...

— Sans doute, mais n’oublions pas que le point culminant des Andes ne s’élève, en ces endroits, qu’à une centaine de mètres au-dessus du point le plus bas de l’isthme… C’est une facilité, cela.

— Et qui osera couper, sur une telle hauteur, la montagne ? Penseriez-vous, capitaine, traverser cette barrière en tunnel ?… C’est impraticable ! Quand on se figure la dimension que cet ouvrage devrait offrir pour que les trois-mâts y puissent librement circuler ! Cette étude de notre gouvernement, faite en 1868, présente le même inconvénient que cette faite antérieurement par le gouvernement français. Toujours en tunnel ! celui-ci devait être creusé plus au nord, et à proximité de Darien.

— C’est pourquoi les Anglais viennent, en 1869, tandis que j’étais là-bas, de faire étudier un autre point ; l’isthme de Nicaragua. Là, point de fièvres, point de marécages. Le passage s’ouvre à l’explorateur par une rivière navigable, le Río-San-Juan, qui conduit à un lac, navigable aussi, le Nicaragua. De là, on cherchera l’issue vers le Pacifique, soit directement, en traversant la chaîne littorale à l’un de ses cols, soit par le Río-Tipitapa qui fait communiquer le lac de Managua avec celui de Nicaragua.

— Je l’admets, capitaine, mais on aurait à franchir ensuite la chaîne littorale ; il faut toujours en arriver là. Ce sera deux cents kilomètres de parcours total ; c’est, il est vrai, trois fois la longueur du parcours par l’isthme de Darien, mais ici la nature a beaucoup fait, tandis que, là-bas, tout est à faire.

— C’est pourquoi j’ai suivi attentivement et étudié ce projet. Le Río-San-Juan est navigable sur tout son parcours pendant les hautes eaux ; par les basses eaux, il n’est entravé que par trois ou quatre rapides ; on fera aisément sauter, en ces endroits, les rochers qui barrent le cours du fleuve, et on approfondira partout son lit à huit mètres, cote nécessaire au passage des plus gros navires.

— Et la différence du niveau ? Vous ne la rachetez pas ?

— Erreur. La différence du niveau entre l’Atlantique et le lac de Nicaragua ne dépasse pas quarante mètres, et la distance horizontale ou longueur à parcourir étant de cent cinquante kilomètres, la pente moyenne sera d’environ un mètre par six kilomètres. C’est la pente moyenne des fleuves rapides que nous connaissons en Europe, le Rhône et le Rhin.

— J’admets, capitaine. Mais, où aboutissez-vous ?

— Sur le Pacifique, à San-Juan-del-Sur, et nous partirions de San-Juan-del-Norte sur l’Atlantique.

— De Greytown ?…

— Oui. Remarquez que le passage par le Nicaragua nous rapproche de tous les ports du Pacifique septentrional, de ceux de l’Amérique centrale ensuite ; enfin de ceux du Mexique, de la Californie, de l’Oregon, de la Colombie britannique, de l’Alaska. Ce canal raccourcit aussi les distances pour les îles Sandwich, le Japon, la Chine…

Halte ! Mais il vous éloigne des ports de l’Amérique du Sud sur le Pacifique, de ceux de la Nouvelle-Grenade, de l’Équateur, du Pérou, de la Bolivie, du Chili…

— Dam ! on ne peut pas tout avoir.

— Le projet me plaît néanmoins, capitaine. Il est réalisable.

— D’autant plus que je me fais fort d’obtenir pour la compagnie que vous allez fonder, du congrès de Nicaragua et de Costa-Rica, une concession exclusive du passage par le lac du Nicaragua.

— S’il en en est ainsi, marchons !

— Quand vous voudrez.

— Capitaine, occupez-vous sans bruit, si vous le pouvez, de préparer des adhésions et d’asseoir la compagnie. Que les concessions soient obtenues, signées et payées, s’il le faut… Voici un crédit sur la maison Lobster, Camp et C°. Faites étudier le tracé et les frais par des ingénieurs choisis.

— L’étude est faite. Le tracé seul est à déterminer.

— Cela coûtera ?…

— Deux cents millions de dollars.

— Go ahead !!!

— Cela suffit.

— Capitaine, nous partons fin du mois pour l’Europe. Vous nous accompagnerez pendant trois mois : qu’à votre retour tout soit prêt pour commencer notre grande œuvre…

— Et gloire à l’Amérique !

XII. – Comment on bat monnaie.

Quinze jours après, Abraham sortait sans affectation de sa petite maison et, descendant le faubourg, entrait dans l’une des grandes rues tirées au cordeau qui coupent la ville en tous sens. Au quatrième carrefour, un poney-chaise de la dernière élégance attendait immobile, attelé d’un magnifique poney.

Le jeune homme y monta simplement, comme quelqu’un qui entre chez soi, saisit les rênes, produisit un faible claquement de langue, et le léger véhicule vola le long des grands trottoirs vers les bords du Schuylkill. Le pur-sang courut ainsi deux milles, et s’arrêta devant un dock, où se balançait un charmant navire.

Abraham pensait à tout.

À peine de retour de sa magnifique expédition de Natal, il avait distrait quelques échantillons de sa cueillette, puis, passant en Hollande, – qu’est-ce que ce voyage pour un New-Américain ! – il avait noué des relations avec les marchands de diamants, les avait continuées à New-York, cachant soigneusement à Philadelphie la source de sa fortune, et vivant aussi retiré, aussi inconnu que devait l’être pour le public le petit-fils d’un vieux fou comme Faragus.

Mais bientôt dans les chantiers de la Delaware, à l’autre extrémité de la ville, un charmant clipper s’éleva suivant les règles du confort le plus complet. À sa tournure libre, à ses formes élancées, on sentait que la main d’un maître avait étudié cette coque. Des machines nouvelles, munies d’appareils surchauffeurs, devaient imprimer à sa marche une vitesse unique d’au moins dix-huit milles à l’heure, sous une pression de sept atmosphères de vapeur. Si l’on en croit les dires du constructeur, on pourrait, en cas de besoin, forcer à dix atmosphères et atteindre vingt milles à l’heure, par bon temps.

Abraham aussi se montrait très satisfait.

Dix matelots, choisis avec un soin scrupuleux, formaient l’équipage du navire, et attendaient, chacun installé dans un quartier différent, qu’on leur donnât l’ordre de se réunir pour monter à bord.

Pendant ce temps, au milieu de l’arrière du bateau, à la place du carré, un grand atelier s’étendait dans lequel plusieurs ouvriers mécaniciens travaillaient à des Faragus-Divers de forme portative perfectionnée. La force mécanique nécessaire était empruntée à la machine du navire et les pompes de compression étaient menées par elle de façon qu’en quelques minutes on pouvait charger à cinquante atmosphères les récipients que l’on faisait parvenir, par un va-et-vient, aux travailleurs dans les grands-fonds.

Tout avait été prévu par l’Américain ; il avait à faire une campagne de recherches, il lui fallait un point de repère solide, immobile, invariable, autour duquel il pût travailler et qui résistât aux plus forts coups de mer. C’est pour cela que son navire était muni d’appareils spéciaux. Ses ancres, d’une puissance énorme, étaient mues par la vapeur ; puis, au moyen d’un mécanisme spécial d’une extrême simplicité, d’une simple clavette enlevée, l’ancre, en deux morceaux, se détachait d’elle-même du fond et venait au navire, amenée par la machine sans la moindre difficulté.

Abraham visita tout avec un soin minutieux ; puis, se tournant vers l’ingénieur qui le suivait en répondant à toutes les objections qu’il lui faisait en connaisseur :

— Tout est prêt et arrimé !

— Oui.

— Combien de jours pour partir ?

— Deux. Quel nom mettre à l’arrière ?

— Faragus !

— Cela suffit. On l’y mettra.

— Après-demain ; vous toucherez ce chèque, 45, quatrième avenue, chez M. Lobster, Camp et Cie, banquiers, et vous donnerez quittance, s’il vous plaît.

— Bien. Vous n’avez plus d’ordres à me donner ?

— Non. Je suis content.

Et Abraham descendit à terre, reprit les rênes de son trotteur, puis, dix minutes après, il quittait sa voiture à la huitième avenue, jetait les rênes aux mains du groom et rentrait à pied dans la petite maison du faubourg.

Quelques heures plus tard, Noboka portait à la poste une quinzaine de lettres pour les différents quartiers de Philadelphie.

Le surlendemain, à six heures du matin, le Faragus quittait le port, tout flambant neuf, descendait la Delaware et entrait fièrement à toute vapeur dans la baie, d’où il prenait bientôt possession de la mer. Abraham, sur la dunette, les regards perdus vers l’horizon, les narines frémissantes à la brise, semblait aspirer l’univers.

À qui lui eut demandé :

— Où allez-vous !

S’il eût été de bonne humeur, il eût répondu :

— Je vais à la Banque !…

 

*    *    *

 

Au nord du Portugal, sur la côte ouest de l’Espagne, au pied des montagnes de la Galice, s’ouvrent de larges et profondes découpures de la mer. L’entrée de ces baies est défendue par de nombreux ilots.

La plus septentrionale est celle où se jette l’Ulla, une charmante rivière à saumons et à truites, aux eaux limpides, au cours écumeux parmi les rochers. Plus au sud, est à la baie de Pontevedra, avec cette petite ville à son extrémité la plus profonde. Plus au sud encore, s’ouvre la célèbre baie de Vigo, théâtre de la terrible bataille navale du 22 octobre 1702.

Là, cent millions d’or et d’argent, monnayés ou en lingots, dorment depuis plus d’un siècle et demi.

Tout le monde sait que pendant la guerre de la succession d’Espagne les Anglais n’avaient pas de plus grand désir que d’en profiter pour anéantir la marine espagnole et venger sur elle la peur que lui avait fait autrefois la gigantesque Armada de Philippe II. Les Anglais songeaient même à s’établir sur les côtes de la Péninsule, dans quelque bon poste d’où ils pussent la tenir en bride et empêcher sa puissance maritime de renaître. C’est ainsi qu’en 1704 ils occupèrent Gibraltar.

Deux ans auparavant, de concert avec les Hollandais, ils avaient attaqué Cadix avec une flotte que commandaient le duc d’Ormond et l’amiral Rook et qui comprenait deux cents voiles, dont soixante vaisseaux portant douze mille hommes de troupes. On les avait repoussés.

Pendant ce temps, un grand secours arrivait à Philippe V : la flotte des Indes occidentales, c’est-à-dire des possessions espagnoles en Amérique, entrait dans les mers européennes chargée de trésors immenses, en lingots, en or ouvré et monnayé. Ce fut sur elle que se détourna la colère des alliés.

Les chargements venant d’Amérique ne devaient, suivant les règlements du commerce espagnols, être débarqués qu’à Cadix. Or la ville était encore bloquée par la flotte coalisée : il fallut fuir et se réfugier ailleurs : on remonta vers le nord.

Ce grand convoi espagnol était escorté par vingt-trois vaisseaux français. L’amiral de Château-Renaud, qui les commandait, voyant qu’on ne pouvait entrer dans Cadix, proposa aux Espagnols de les conduire dans quelque port français, où ils pourraient attendre en sûreté une occasion plus favorable. Mais ceux-ci voulurent à toute force rallier la côte de leur pays, et il se vit obligé d’entrer avec eux dans la rade de Vigo, qui n’était pas bloquée, mais aussi qui ne pouvait être défendue que par certains forts où il n’y avait pas de garnison.

Tandis que ces galions demeuraient ainsi dans la baie, les Anglais arrivèrent et s’emparèrent des forts qui la dominent. Le 22 octobre, ils ouvrirent contre la flotte française un feu épouvantable, tandis que leurs vaisseaux pénétraient dans la baie et engageaient le combat. Malgré l’infériorité incomparable de ses forces, malgré le tir terrible des forts, malgré l’embarras que lui causaient les lourds galions espagnols, Château-Renaud fit une résistance héroïque. Enfin, ne pouvant plus tenir, et ne voulant laisser à l’ennemi ni ses vaisseaux ni les trésors des Espagnols, il mit le feu à sa flotte, défonça les galions et en coula à fond le plus qu’il put.

Les Anglais et les Hollandais ne prirent que vingt bâtiments, mais ils firent encore un butin avoué de huit millions de piastres ! Quinze vaisseaux et douze galions furent brûlés et coulés, et avec eux une somme de plus de cinq cent millions !…

 

*    *    *

 

Par une belle matinée, les premiers rayons du soleil levant montrèrent aux habitants de Vigo un élégant navire mouillé au milieu de la baie, pavillon américain aux vingt-neuf étoiles battant à la corne d’artimon.

Partie pour le reconnaître, la douane revint annoncer navire de plaisance, patente de santé nette, papiers de bord parfaitement en règle…

Le Faragus, capitaine Dixon, mouille ses ancres, ploie ses manœuvres, éteint ses feux et, semblable au cygne qui s’endort la tête sous l’aile, paraît se préparer au sommeil. Les pécheurs qui passèrent auprès de ce navire immobile lui jetaient un regard de défiance comme à tout ce qui est nouveau et inconnu, puis, rassurés par la placidité de sa contenance, ils continuèrent leur route en chantant…

 

*    *    *

 

À la nuit, cependant, on eût pu entendre un certain bourdonnement à l’intérieur de la coque immobile : telle une ruche où les abeilles s’éveillent et se préparent à butiner au loin. De tremblantes lueurs filtraient au travers des écoutilles et couraient en filets d’or sur les cordages et le long des mâts.

Tout à coup un énorme bloc de plomb fond glisse lentement le long du bord : dès qu’il a touché le sol, le cordage qui l’a descendu et qui passe dans un anneau poli attaché au sommet du plomb, commence à marcher sur lui-même, embrayé qu’il est à bord sur un tambour que conduit la machine.

Une forme humaine s’affale sur la branche qui plonge et s’y fixe au moyen d’un cordage qu’elle tient à la main et qui fait un tour mort sur le câble.

En un clin d’œil cette forme atteint le fond de la mer ; elle se détache du va-et-vient qui passe dans le plomb de ligne, et démasquant une lanterne attachée à sa ceinture, elle commence une rapide exploration. Une, deux, cinq formes semblables descendirent. L’une après l’autre, toutes revêtues du même costume, dans lequel nous reconnaissons le Faragus-Diver, mais modifié, en ce sens que chacun des appareils renferme un récipient portatif attaché aux épaules, assez plat pour ne pas gêner les mouvements, assez grand pour contenir une quinzaine de litres. L’enveloppe, en tôle d’acier, est essayée à cinquante atmosphères, et son poids, en partie contrebalancé par celui de l’eau, est calculé pour ne pas entraver le travailleur.

Le fond s’étend net, pur, en nappe de sable uni, qui miroite sous les reflets des lampes. Ici, là, plus loin, des épaves noires se dressent, s’étendent : navires appuyés les uns contre les autres, brisés par le poids de leur chargement, effondrés sous le choc ou sous la poussée des gaz, qui ont tout brisé pour s’échapper sous l’énorme pression qu’ils subissaient ; mâts qui pendent tronqués avec quelques loques de chaînes devenues rigides par la rouille et les dépôts calcaires qui les ont encroûtées.

On dirait un champ de carnage cristallisé.

À portée des travailleurs, deux des galions ont été sabordés à coups de hache ; de leurs flancs entrouverts, des caisses, des barils sont amenés par les travailleurs, silencieux comme des ombres, actifs comme des démons. Les haches frappent encore, les douves volent en éclats, des cascades de piastres, des lingots d’or ruissellent sur le sable et viennent, apportés par les plongeurs, remplir des godets pliants qu’ils ont descendus vides avec eux et qu’ils attachent à la branche du câble qui remonte au navire.

En haut, c’est une vraie cascade d’or qui s’épand sur des coussins de coton, à mesure que, remontant et basculant, les godets viennent du fond de la mer.

En bas, activité fébrile ; des tonneaux à demi pourris sont roulés des cales désormais éventrées ; quelque chose de noir s’en échappe. Au premier moment, les ouvriers restent ébahis ; ils se sont trompés… et ils vont laisser là cette matière pour chercher autre chose.

Mais Abraham, car c’était lui, s’avance…

Il leur fait signe d’enlever. C’étaient des monnaies et des lingots d’argent ! Noircis par les sels de la mer, ils ont changé de couleur ; il faut l’œil du chimiste pour les reconnaître… Et l’on puise, et les lingots d’argent montent, montent, et vont se joindre au monceau d’or qui déjà git là-haut !…

Mais le temps passe comme l’éclair pour tous ces travailleurs de la nuit ! Il faut partir ; la provision d’air s’épuise : chacun, l’un après l’autre, s’attache au cordage ; chacun se laisse emporter avec une vitesse vertigineuse et revient au navire, rapide comme l’oiseau qui s’envole.

Puis les rares lambeaux de fumée qui sortaient par la cheminée – car on employait le pétrole comme combustible dans des foyers fumivores – s’effacent. On a pu croire d’ailleurs, de terre, que cette fumée provenait de la cuisine nécessaire pour le souper du bord…

Les lampes arrivent sourdes, les hommes disparaissent un à un par les écoutilles ouvertes, le bruit s’éteint, le silence le plus absolu s’étend sur la baie.

Seule, la mer clapote un peu contre le flanc du navire, les oiseaux de nuit houlent tristement dans les arbres, au loin sur la terre. C’est tout…

Les nuits suivantes furent employées de la même manière.

Les jours se passaient à remplir des caisses arrimées dans la cale : les hommes vivaient dans l’or, surs d’en avoir une part raisonnable, insoucieux du pourquoi et du comment on le ramassait là.

Ce travail dura quinze jours et quinze nuits.

Un beau matin, l’Américain avait disparu…

Lorsque la Société des galions de Vigo exploitera ce côté des sinistres épaves qu’elle prétend ramener au jour, elle trouvera sa besogne singulièrement allégée. Faragus-Diver a passé par là.

XIII. – Les malheurs vont en troupe.

Mais aquelo richesso ero trop cher croumpado ;

Sa mort sol l’abeni lanço un crun de malhur ;

Tout beugnet triste, triste...

J. Jasmin.

Le soleil brille, le ciel est bleu, la mer scintille et, s’ourlant de mousse, vient mourir sur les galets de la grève. Le Faragus, à toute vapeur, entre, alerte et joyeux dans le port de Marseille.

À peine le navire à sa place de quai, Abraham Anson Moore débarque et, suivi du capitaine Dixon, tous deux s’enfoncent dans les petites rues qui environnent le port. L’ingénieur marche d’assurance au milieu de ce dédale, se guidant sur un plan minuscule qu’il a tiré de son portefeuille et qu’il tient à la main. Bientôt il frappe à la porte de l’immense fabrique de machines de la Compagnie française, et quelques minutes après il était en présence d’un curieux engin.

C’était une répétition perfectionnée du Winam-Diver, bateau plongeur américain essayé sur la Tamise en 1864, et construit sur les plans du Plongeur, inventé en 1863 par le contre-amiral français Bourgeois. Mais combien de progrès réalisés depuis cette époque !

Que le lecteur se figure un énorme cigare en tôle d’acier de plus de vingt mètres de long, légèrement aplati sur le tiers de sa circonférence. L’arrière est armé d’une hélice et d’un gouvernail vertical ; deux plans inclinés attachés aux flancs, à son centre de flottaison, servent à le diriger en hauteur et en profondeur.

Tant qu’ils sont horizontaux et dans le plan médian du navire, celui-ci marche horizontalement ; mais, dès que les plans sont obliques, sous la pression de l’hélice, le bateau s’enfonce suivant une diagonale plus ou moins allongée. Ce sont de véritables nageoires, attachées à ses flancs, et se cachant au besoin dans des rainures spéciales, pour ne point nuire au glissement de l’eau sur la surface polie de la coque.

Une fois entré dans le navire, on remarque une coursive courant de l’avant à l’arrière et divisant le bateau en deux parties qui renferment : le premier, une machine à air comprimé, de quarante chevaux ; le second, de vastes réservoirs tubulaires dans lesquels de l’air comprimé à cinquante atmosphères est emmagasiné.

Immédiatement au-dessous de ces compartiments, on en a ménagé d’autres pour laisser entrer l’eau de mer qui sert de lest au bateau. En mettant ces tubes en communication avec ceux qui contiennent l’air comprimé, l’eau est chassée, le bateau reprend sa légèreté, et vient, comme un ballon, à la surface.

Au-dessous de l’extrême pointe d’avant, qui forme un terrible éperon d’acier, on a ménagé une cage de cristal épais de vingt centimètres, capable de résister aux pressions les plus énormes, et dans laquelle un courant électrique, alimenté par la machine elle-même, allume des charbons qui éclairent la marche du bateau comme un phare.

De place en place, sur les flancs de cette singulière machine, des plaques de cristal du même genre permettent de contempler le spectacle de la nature sous-marine.

Tel était l’engin que maître Abraham avait fait copier sur celui de l’amiral Bourgeois.

Tout était calculé pour que la mer n’eût aucune influence sur sa marche. Avec ses compartiments à eau vides, le plongeur est immergé, sauf le pont qui affleure l’eau. La lame passe par-dessus sa carapace et, au milieu de la mer la plus déchaînée, l’équipage se promène dans l’intérieur comme sur la terre ferme.

Abraham et Dixon examinèrent tout, depuis le premier boulon jusqu’au dernier, en connaisseurs.

Leur satisfaction fut complète.

— Mettez à l’eau cettenuit, et à minuit à la frégate ! dit Abraham en quittant le chef de l’usine : le Faragus est à quai à la Cale verte.

— C’est bien, répondît le constructeur, on y sera.

Effectivement, à minuit, un léger murmure de l’eau indiqua aux matelots de quart que quelque chose passait à côté du navire : c’était le Plongeur qui arrivait bord à bord.

Immédiatement, le Faragus, chauffant, sortit du port.

Personne ne se douta qu’il traînait à la remorque une machine inconnue.

C’était le bateau plongeur qui commençait sa campagne.

Quelques jours plus tard, le Faragus se balançait à l’ancre près d’une des trois Coniglieras, ces îles inhabitées et inconnues qui, dans la Méditerranée, font partie des Pityuses. Une petite baie, calme et riante, donnait abri à la belle frégate et à son singulier compagnon. C’était là, dans ces parages isolés, qu’Abraham voulait faire les essais de son plongeur, il avait fondé sur lui de si grandes espérances !…

Dès le lendemain, les pompes foulantes du Faragus avaient comprimé l’air dans les réservoirs tubulaires du bateau plongeur. Abraham, Dixon, six matelots et chauffeurs y descendaient, fermaient les écoutilles à vis ; puis, larguant l’amarre qui les attachaient au navire, disparurent sous les flots…

Où donc allait Abraham ?

Nul ne le savait que lui-même. Il suivait évidemment un plan mystérieux : il essayait ses forces, mais, dans quel but ?… Nous le verrons sans doute.

Piquant au sud avec une vitesse prodigieuse, car le Plongeur glissait dans les eaux comme un poisson, sans efforts, sans secousses ; les hardis marins marchèrent vers cette partie de la Méditerranée, voisine de leur station et féconde en sinistres maritimes ; sorte d’entonnoir entre la côte africaine et celle d’Europe, là où tant de navires ont fait naufrage depuis que l’homme est apparu sur les rivages de cette mer capricieuse et perfide.

Aussi, que d’épaves autour d’eux, quand ils furent arrivés par les grands fonds de deux à trois mille mètres ! C’était comme un immense ossuaire des débris de la terre : fragments de machines, de canons, de chaudières brisées, de cylindres tordus, bossués, aplatis, des ancres immobiles, des plaques de membrures dressées contre des treuils, enduites de rouille et de concrétions pierreuses. Au-dessus de ces débris gisants, des coques de navires, immenses choses sans forme et sans nom, se balançaient flottant entre deux eaux, semblables à des spectres errants !

Les gens du Faragus en voyaient qui avaient coulé à pic et qui glissaient auprès d’eux, la mâture droite, le gréement en désordre, pendant et roidi par des dépôts de toutes sortes !

Il y en avait qui flottaient la quille en l’air, arrêtés contre le fond par des tronçons de leur mâture ; ils ressemblaient à d’immenses champignons qui auraient poussé là sur leur pied grêle.... Triste, triste végétation sous laquelle des créatures humaines dormaient leur dernier sommeil !

D’autres, couchés sur le côté comme des malades qui râlent, ouvraient leurs flancs sinistres d’où sortait un monde d’objets divers,... écrin funeste, d’où des squelettes glissaient en masses compactes ! Ç’avait été quelque puissant navire de guerre sombrant plein de soldats ! Des armes, réduites à l’état d’ombres d’elles-mêmes, gisaient çà et là près des crânes encroûtés !

Plus loin, un immense steamer, brisé en deux en se posant sur une roche saillante, laissait pendre ses chaudières blanchies, dresser ses roues énormes veuves de palettes, et, couvert de coquilles, avait l’air de s’être couché dans un suaire…

Partout les anémones de la mer, attachées à chaque bride saillante, ouvraient leurs brillants pétales. Tristes fleurs mobiles de la mort !!…

Oh ! quel lamentable spectacle !

Qui racontera jamais les drames terrifiants de ces naufrages accumulés les uns sur les autres !

Que de navires partis qui ne sont jamais revenus ! Ils gisent là, dans le gigantesque ossuaire, et reposent, pour l’éternité, au fond de la mer.

Mais ce n’était point là ce que cherchait Abraham. À peine daigna-t-il jeter, à travers les vitres épaisses un coup d’œil sur toutes ces tombes non fermées ; son front était pensif, tandis que les matelots tressaillaient…

Capitaine Dixon veillait à la machine : tout marchait à souhait.

Les jours suivants, les expériences recommencèrent ; il s’agissait de dresser les hommes au difficile service de la manœuvre et de la machine. Il ne suffisait pas d’évoluer dans l’immensité des profondeurs, il fallait se diriger à coup sûr et passer entre les obstacles…

Abraham resta à bord du Faragus, Dixon partit.

La journée se passa ; le plongeur ne reparaissait pas ! La nuit vint, personne encore !

Une terrible anxiété se peignait sur le visage d’Abraham ; il arpentait le pont d’un pas fiévreux, tandis que, consternés, les six matelots restant n’osaient lui adresser la parole.

« Amis, dit-il tout à coup en se tournant vers ses compagnons, fasse Dieu qu’un malheur ne soit pas arrivé !… Mais, quoi qu’il en soit, nous ne pouvons abandonner nos camarades ! Partons à leur recherche !… Aux divers ! et suivez-moi… Que trois hommes restent à la machine… Coulez le plomb de sonde ! »

Cinq minutes après, le plomb était à fond. Trois hommes et Abraham descendaient munis de leurs réservoirs, de leurs lampes… Ils tournaient vers le midi, arpentant à grands pas le fond de la mer…

Horreur ! horreur !

Couché près du gros steamer, comme un jeune louveteau près de sa mère frappée de mort, le malheureux Plongeur-Winam gisait immobile, fermé ; car l’ouvrir, pour les hommes qu’il renfermait, c’était courir à la mort !

Terrifié, Abraham n’osait approcher de la triste épave.

Qui vit encore ? hélas ! là dedans…

Cependant, il s’avance et frappe sur la coque… aucun bruit ne répond…

Il se retourne, éperdu, vers ses compagnons…

Tous frappent de nouveau, écoutent… Rien !… tout est mort, tout est mort !…

Hélas ! vingt-quatre heures se sont écoulées… Qu’est-il arrivé avant et pendant la catastrophe ?… Mystère insondable.

Comment descendre au fond de la mer des instruments capables de mordre sur la tôle d’acier ?

Comment les faire mouvoir ? Par quel moyen ouvrir des écoutilles, sortes de trous d’hommes vissés en dedans ?…

Ils dorment là, les braves gens victimes de leur devoir…

 

*    *    *

 

Abraham et ses compagnons consternés remontèrent à bord du Faragus. Ils n’eurent pas beaucoup de peine à faire aux survivants un long récit du malheur qui frappait si inopinément la moitié de l’équipage. Pâle, consterné, le jeune Américain parut sur le pont ; mais, relevant la tête :

« Amis ! amis ! un terrible malheur vient de nous frapper. Je perds un ami précieux ; vous perdez des compagnons aguerris, des frères de péril. Tous, vous deviez faire fortune ensemble !… Hélas ! pauvres frères, adieu !… Pas de découragement, amis ! nous avons encore bien des choses à faire. Ne pleurons pas ceux qui meurent au champ d’honneur ! Go ahead ! c’est la devise de la jeune Amérique, nous n’y faillirons pas !… »

Revenu dans son cabinet, le pauvre Abraham laissa tomber sa tête dans ses deux mains :

« Échouer au port !… Que faire ?… Retourner en Amérique ? Y recommencer un bateau plongeur ?… Sans doute, il faut en commander un autre, et je le commanderai ce soir ; mais le temps !… le temps qui me poursuit et me dévore !… Le temps, cette seule chose que tout mon argent ne peut payer. Malédiction !… Et les autres qui vont arriver… car leur silence ne me dit rien qui vaille… ils se préparent à quelque grande œuvre, ils vont réussir !… Et moi ! moi… je viens misérablement échouer au port… Et penser que John Bull va triompher !… »

Après quelques instants de silence, il reprit, comme se parlant à lui même :

« Quelle plus splendide conception trouveront-ils pour étonner le monde ? Moi, je soudais l’Europe à l’Afrique !… Comment, depuis que l’homme est un peu civilisé, n’a-t-on pas déjà réalisé ce projet ? C’est ce que je ne puis comprendre. Le grenier des peuples anciens mis à la portée des peuples modernes affamés par leur entassement sur des espaces trop restreints où ils restent par habitude ! L’excès de ces populations, aujourd’hui misérables, devenant riches, renaissant jeunes en se répandant dans le désert libyen ! modifier la surface de ces territoires sans bornes, les ramenant à ce qu’ils furent autrefois, le pays le plus riche du monde.

« Malédiction !… Avec moi, l’Afrique devenait le Far-West de la vieille Europe !…

« Qu’est-ce qu’un pont entre l’Italie et la Sicile ? Une bagatelle.

« Dans un an, l’île tenait au continent ! Puis commençait la gigantesque digue qui joindra le cap Furina d’Europe au cap Bon d’Afrique, en suivant le chemin que la nature a tracé pour cela, et dont elle a fait, elle-même, les principaux frais… Quand on songe que, sur ce récif, sur cette barre de rochers qui coupait autrefois deux bassins, deux mers contiguës, il ne reste que dix-sept mètres d’eau, tandis que, de chaque côté, la sonde en accuse près de deux cents !… Évidemment les deux continents sont destinés à redevenir unis par droit de conquête de l’homme, et c’était moi, moi, Abraham Anson-Moore, Américain, qui réalisais cette merveille des temps modernes !…

« Je crois qu’une semblable barrière existe entre Gibraltar et Ceuta ; puis-je en tenter l’exploration, maintenant que le Winam-Diver est mort ?… Puis-je tenir mon navire dans un passage aussi fréquenté que la vingt-quatrième avenue, et mettre ainsi mes projets à la merci du premier venu ?… Non ! non ! il faut attendre…

« Attendre !… Et les autres ?

« Au contraire, il faut marcher, il faut aller de l’avant !… Go ahead !… Et malheur aux vaincus !…

« Mais, où ?… Mais comment ?… »

Notre ami demeura quelques minutes immobile ; puis, se levant, il compulsa certaines cartes, atteignit fiévreusement quelques volumes de sa bibliothèque ; puis, droit, au milieu de son cabinet, l’œil inspiré :

« J’ai trouvé !… j’ai trouvé !… Il me faut des petits fonds ; maintenant que je n’ai plus à ma disposition que le Faragus-Diver, je ne puis aborder en travailleur les profondeurs énormes de Gibraltar.

« Eh bien ! qui m’empêche d’attaquer le Pas de Calais ?

« Cette rivière sans eau a sept mètres ! Quelle niaiserie ! Que n’y ai-je songé plus tôt !…

« Ah ! messieurs mes cousins, vous ne vous attendez pas à voir l’Amérique vous couper ainsi l’herbe sous le pied, à votre porte ? Et moi, qui vous abandonnais, en quelque sorte intuitivement, cette création comme devant être déjà par vous entreprise ! Oh ! oh ! vous avez perdu du temps : je vous devancerai !…

« À nous deux maintenant. C’est Dieu qui l’a voulu !… Au plus habile, au plus adroit, au plus actif !… »

XIV. – Le traître.

Quelques semaines après, le Faragus entrait à toute vapeur dans le port de Calais.

Une fois à quai, il se fit petit, petit, simple, uni, se dissimula autant que possible, abdiquant sa mine aristocratique et conquérante, rentrant ses agrès, s’emmaillotant de tentes et d’abris. On eût dit la coque immobile d’un navire abandonné.

Les rares matelots qui le montaient ne se montraient presque point à terre, vivant entre eux à bord, et les quelques équipages immédiatement voisins s’émerveillaient de la tenue parfaite d’une consigne aussi sévère.

Le jour même de son arrivée, le capitaine, sir A.-A. Moore, montait en express pour Paris…

Un mois plus tard, tous les journaux contenaient la nouvelle que nous allons reproduire :

« On nous affirme qu’une société puissante, à la tête de laquelle se trouve un Américain immensément riche, sir A.-A. Moore, M. Dupuy de Lôme, l’illustre ingénieur transformateur de nos flottes et plusieurs amiraux et commodores, est en instance auprès du gouvernement français pour obtenir l’autorisation de fonder près de Calais, un port spécial, sorte de gare maritime, point de départ d’un service de bacs gigantesques emportant des trains entiers de chemin de fer.

« En attendant que l’art de l’ingénieur ait résolu le problème du passage direct dessus ou dessous le pas de Calais, le transport est, dans son état actuel, indigne des deux grandes nations commerciales qu’il réunit. Nos steamers ordinaires, pour marchandises ou voyageurs à capacité restreinte, à départs assujettis aux heures de marée, ne répondent plus aux besoins des peuples ; il faudrait d’énormes paquebots à capacité variable, permettant de faire un service indépendant des marées ; par conséquent des bateaux partant à heure fixe et aussi souvent qu’on le jugera utile.

« Malheureusement, de semblables navires sont d’un prix énorme, et le transport des marchandises, par les méthodes ordinaires, exige pour les transbordements et les débarquements au moins quatre heures par 130 tonnes. C’est dire que de semblables conditions sont inacceptables avec un service rapide et des départs fréquents ; c’est montrer en même temps que le fonctionnement des méthodes actuelles offre ce désavantage de ne pouvoir s’améliorer par l’augmentation de quantité dans les marchandises ; au contraire : D’où résulte ce fait anormal que, plus l’opération grandit, plus elle devient onéreuse.

« M. Dupuy de Lomé résout le problème en embarquant le train tout entier du chemin de fer en six minutes, voyageurs, marchandises, wagons, tout !

« Comme point d’attache, Douvres offre une rade profonde et bien abritée, où les travaux seront faciles. Calais, ou tel point voisin sur la côte de France, devra recevoir une gare maritime qu’il faut créer, pour parer à la faible profondeur de la mer et assurer le service à toute heure de marée.

« Ce sera un îlot situé à 1,500 mètres des jetées ; assez loin pour que les courants entretiennent une profondeur d’eau convenable entre lui et la terre ferme. Cet îlot sera formé de deux arcs de cercle accolés par leur corde commune, dont la longueur est de 900 mètres. Cette corde est dirigée de l’est à l’ouest, par conséquent presque parallèle au rivage ; l’ilot, semblable à un grand navire échoué et pointu des deux bouts, présente ses deux pointes au grand courant et les divise sans efforts ni réaction. Le côté du large sera en outre défendu par une jetée très solide en maçonnerie, et cette jetée servira tout à la fois à la défense du bassin et à la circulation des trains qui y arriveront par l’extrémité-est, sur le pont métallique.

« Du côté de la terre, une jetée moins forte protège contre le ressac le bassin intérieur. C’est dans cette seconde jetée et vers son extrémité-ouest que s’ouvre l’entrée, large de 80 mètres ; la surface intérieure du bassin est de 18 hectares, et sa profondeur de 5 mètres par les plus basses marées. Le train parcourt donc la jetée du large jusqu’à son extrémité-ouest ; puis s’aiguille sur une rampe intérieure de 9 millimètres de pente, aboutissant successivement à trois embarcadères situés à des hauteurs différentes correspondant aux diverses hauteurs de marées. C’est à ces embarcadères que les bacs viendront présenter leur arrière. Or, la hauteur de chacun de ces embarcadères est calculée de telle sorte que, pour la période de marées qu’il dessert, le pont du bac se présentera tantôt au-dessous, tantôt au niveau, tantôt au-dessus de la charnière du pont-levis qui joindra le bac à l’embarcadère. Or, ce pont-levis ayant 30 mètres de long, la pente de son tablier, dans un sens ou dans l’autre, ne sera jamais plus grande que 4 centimètres par mètre[6]. D’ailleurs la locomotive étant un poids inutile à transporter, elle ne quittera point le quai. Elle tirera ou poussera le train à embarquer par l’intermédiaire de quatre wagons vides ; formant entre le train et elle une sorte de chaîne entrecroisée de halage, maniable et d’un faible poids.

« Les bacs, à roues et à palettes articulées, mus par une machine de 800 chevaux nominaux, ont 135 mètres de long, 11 mèt. 20 cent. de largeur, et tireront 3 mèt. 60 cent. d’eau. Ils doivent réaliser, en calme, une vitesse de 18 milles nautiques, et faire la traversée en soixante-dix minutes par beau temps, une heure et demie dans les circonstances les plus défavorables. Une fois à l’embarcadère, une porte pratiquée à leur arrière s’ouvre, et ils reçoivent un train de dix-sept à vingt wagons, selon qu’il est composé de voitures à voyageurs ou de wagons de marchandises. Ce train, abrité dans le vaste entrepont et fixé instantanément aux rails, est entouré de salons, buffets, water-closets, etc., etc.

« On pourrait craindre que, par une mer souvent houleuse, un navire, chargé au-dessus de son plan de flottaison d’un poids aussi considérable, roulât d’une manière insupportable. Or, dans les navires cuirassés, mâtés et chargés d’une puissante artillerie, l’élévation du poids est bien autre chose, et l’on sait que les constructions de l’habile ingénieur, notamment les frégates cuirassées le Solférino et le Magenta, se sont montrées, au point de vue du roulis et du tangage, de parfaits navires de mer, etc., etc. »…

 

*    *    *

 

Ce fut un coup de foudre pour les Murphy, lorsque cette nouvelle parvint à la maison de Red-Lion-court. Les cinq frères étaient réunis.

— C’est Anson ! Je l’avais bien dit, s’écria James.

— En effet, frère, répondit le docteur Edward, tu ne t’étais pas trompé.

— Non ! je sentais instinctivement que ce traître tramait quelque chose…

— Maintenant, au moins, nous n’avons plus de doute, c’est la certitude… ! Il va nous devancer !… par cette idée de bacs à wagons il prend en quelque sorte possession de notre détroit. Le voilà sur notre lieu d’études préférées… Malédiction !…

— Bah ! que nous font les projets du traître s’écria Richard en se levant ; marchons notre chemin quand même : puisqu’il choisit le dessus, prenons le dessous ! À l’œuvre, frères ! Ne perdons pas un jour, pas une heure. Partons pour Douvres, et commençons nos investigations sur le fond même de la mer… C’est là, et là seulement que nous trouverons la solution définitive du problème.

— Partons, reprirent en chœur Alhelstan et Samuel ; malheur, malheur au Yankee, si nous le rencontrons !…

— Nous verrons plus tard, frères ! À cette heure, il faut payer de nos personnes ; êtes-vous décidés ?…

— Oui ! oui ! hourra ! vos divers perfectionnés sont prêts, en route, Frères ; nous arriverons encore à temps !…

Et passant à l’atelier de Walpole-Road, ils se munirent des objets nécessaires, puis le docteur les conduisit à London-bridge, leur serra la main, les yeux remplis de larmes, et quand le train s’ébranla :

— Bon espoir et courage ! leur dit-il.

Hélas ! il ne devait plus les revoir…

 

*    *    *

 

À peine arrivés à Douvres, les quatre jeunes gens se munirent d’un solide bateau de pêche, fin voilier comme la plupart de ces navires. Il s’agissait, en effet, de n’exciter en rien la curiosité dans le port ; or les entrées et les sorties d’un bateau pêcheur pareil à cent autres qui l’accompagnent ne peuvent éveiller l’attention. Nos amis avaient d’ailleurs emmené avec eux nos vieilles connaissances de Californie, Maxwel, le quartier-maître et ses deux matelots.

L’exploration commença.

Le premier soin des jeunes ingénieurs était de reconnaître les points vraiment accessibles du banc de roches signalé par l’ingénieur Thomé de Gamond ; aussi les recherches furent-elles conduites avec un soin méticuleux, une méthode mathématique.

Chaque jour partaient de Walpole-Road des réservoirs remplis et chargés au moyen des puissantes machines d’Athelstan ; chaque jour les vides retournaient chercher aux pompes leur précieuse provision.

La carte du chenal anglais marchait à souhait ; ses 15,425 mètres de largeur étaient bientôt relevés ; les habiles ingénieurs trouvaient chaque jour une plus grande certitude à la réussite de leur grandiose conception par suite de la solidité inébranlable des fonds. Ils approchaient du banc de Varne, cet îlot sous-marin qui leur offrirait un point de refuge et une station au milieu de leur travail…

 

*    *    *

 

Mais tandis que les démarches se poursuivaient à Paris pour l’obtention fort délicate du nouveau port à créer sur les côtes de France ; tandis que les commissions se succédaient, appelées à donner avis sur avis, le tout avec une sage lenteur, le capitaine du Faragus était revenu à Calais.

À partir de ce jour, le navire sembla rendu à une vie bien différente de celle qu’il avait menée pendant le mois précédent.

Chaque jour, le Faragus, mis sous vapeur avant le jour, sortait du port, gagnait la pleine mer, et ne rentrait que vers le soir. Ces allées et ces venues mystérieuses n’étaient pas sans faire causer les vieux matelots assis sur les bancs de la jetée ; mais personne ne s’inquiétait des histoires plus ou moins fantastiques qu’ils avaient imaginées.

Abraham menait deux projets de front.

Son activité ne pouvait se contenter des atermoiements que les procédés administratifs mettaient à la réalisation des bacs à wagons ; il n’avait point abandonné son projet de traverser le détroit d’une autre manière. Aussi chaque jour il descendait au fond de la mer, scrutant, sondant, étudiant avec un soin scrupuleux les détails du sol et s’émerveillant de le trouver à souhait, solide et imperméable par la nature même des bancs de roches qu’il rencontrait.

Déjà plus de 20 kilomètres du chenal français avaient été par lui visités dans toutes leurs parties ; il approchait du banc de Varne et se faisait fête de trouver le point d’attaque de sa gigantesque entreprise.

XV. – Les victimes.

Nul ne sait votre sort, pauvres têtes perdues !

Vous roulez à travers les sombres étendues,

Heurtant de vos fronts morts les écueils inconnus…

V. Hugo.

C’est au matin : le jour va poindre. Le temps est bas et sombre ; le ciel gris est traversé par de longues bandes blanches, sillons du vent dans la brume générale. Pas de nuages, rien qu’un lourd brouillard de pluie qui vient poussée par une forte brise fouettant la mer. Beau temps pour traîner le chalut !… aussi tous les bateaux de pêche sont-ils dehors.

Le chalut, c’est une immense poche de filet que les bateaux traînent au fond de la mer, et dans laquelle s’engouffre tout ce qui se trouve sur leur route. Or, il faut une grande force pour traîner cette sorte de gigantesque charrue ; c’est pourquoi, par la bonne brise qui souffle, tous les bateaux sont au large, tous les chaluts sont à fond…

Les voiles grises passent et repassent à l’horizon, rayant la brume, tendant à la brise leur surface bombée et pressant les lourdes vergues qui gémissent tristement. Par-dessus tous ces bruits, formant comme une basse continue, le bruissement de la mer, cette voix sublime de l’infini, qui rappelle si bien le murmure du vent dans les hautes forêts de la montagne.

Tous les bateaux de pêche obéissent au vent qui les pousse et leur permet de traîner leur lourde poche de filet garni de fer. Ils semblent marcher de conserve vers un but mystérieux et disparaissent les uns après les autres à l’horizon sous le voile de la pluie.

Seuls, deux navires n’obéissent pas au mouvement général. Mouillés chacun d’un côté du banc de Varne, à sec de voiles, ils se balancent au gré de la lame et semblent abandonnés sous le mauvais temps.

C’est qu’au fond de la mer les vagues ne se font pas sentir. Calmes sont les flots pour les patrons des navires ; car tous ont quitté leur bord et, munis d’appareils semblables, s’avancent sur le fond, s’appuyant à leurs lourds espars.

Du côté de l’Angleterre est venu lentement le sloop de pêche que nous connaissons : quatre hommes s’en sont affalés par une corde que maintenait une sonde puissante.

Du côté de la France, le Faragus est arrivé lestement, se balançant gracieux sous son panache de fumée noire. Un homme seul s’est laissé descendre à la mer au moyen du va-et-vient dont nous savons que le navire est muni.

Puis, par une fatalité inconcevable, les quatre hommes et le plongeur isolé ont marché les uns vers les autres…

Ce fut un moment solennel que celui où, dans la pénombre lointaine, Abraham vit se détacher quatre ombres revêtues du Faragus-Diver, qu’il reconnut au premier coup d’œil !…

À la vue du hardi pionnier venant à leur rencontre, les quatre Murphy s’arrêtèrent… Ni les uns ni l’autre n’avaient pris leurs lanternes ; à la profondeur de 7 mètres, la lueur du jour suffisait à leurs travaux.

Les quatre hommes, tendant le bras, se touchèrent les coudes, puis, se montrant le plongeur isolé, hâtèrent le pas à sa rencontre.

Abraham dégaina le long couteau de bronze qui pendait à sa ceinture et, s’affermissant sur ses lourdes sandales, attendit.

Ces quatre ombres noires, difformes, approchant d’un mouvement lent, comme automatique ; étendant déjà la main pour enserrer le plongeur isolé dans un cercle de fer, semblaient une image fantastique de la fatalité inexorable atteignant l’humanité !…

Au moment où ils touchèrent Abraham, celui-ci étendît la main : sa lame heurta le fer !…

Les bras levés s’abattirent sur lui… Il redoubla, cherchant une issue à son arme pour arriver à la chair,… mais le tissu inventé par son oncle résistait à tout !…

Il tomba sous l’étreinte des assaillants,… et ceux-ci se penchaient sur lui, le maintenant sous leurs efforts réunis, cherchant à rompre les attaches de son casque…

Mais à ce moment, une ombre passa sur la mer,… Le chalut arriva béant, rapide, inexorable, engouffrant les cinq hommes qui se déballaient dans sa lourde poche,… puis tout disparut, emporté d’une vitesse fantastique !…

 

*    *    *

 

Trois heures après, les matelots du France-Marie, bateau chalutier de Calais, balaient à bord leur chalut. Les câbles se tendaient, les poulies grinçaient joyeusement sous l’effort des pêcheurs… Bonne chance ! le filet est lourd, lourd à faire croire qu’il a rencontré un banc de soles ou de turbots !… Ah !… ah !… ah !… Les femmes seront contentes ! on boira un coup de schnick ce soir !…

Horreur !… cinq hommes bardés de métal gisent inanimés, moulus, aplatis sur le pont, roulant de la gueule béante du chalut mis à bord… Autour d’eux, les herbes, les éponges, les zoophytes, les pierres roulent aussi, parées de leur merveilleuse végétation sous-marine…

Et parmi ces détritus sans nom frétillent les poissons aux ventres blancs !…

Ce fut pour les pauvres gens une panique horrible. Mais ce fut, à leur retour à quai, une scène émouvante que ces cinq beaux jeunes gens morts, écrasés, côte à côte, couverts du même monceau de filet !…

Le lendemain, le Faragus avait disparu sans rentrer au port.

Nul ne le vit jamais !…

XVI. – À Bientôt !…

Telle est la nouvelle plaque qui brille sur la porte d’entrée des bureaux dans le vieil escalier que nous connaissons à la maison de Red-Lion-court.

Entrons !… Tout est sombre et triste. Plus de discussions animées dans le cabinet austère du docteur ! Plus rien, que l’ombre et le silence…

L’antichambre est toujours convenable, garnie de son tapis, ainsi que tout appartement respectable doit l’être, meublée de master Cobden, assis derrière son bureau, et tout prêt à porter à son patron la carte du visiteur… Mais tout cela est morne et triste !…

Pressons le bouton, entrons dans le cabinet.

Rien n’est changé. Les grandes cartes géographiques pendent aux murailles, mais les bibliothèques, les bureaux en bois noir semblent plus lugubres que jamais.

Au fond, la tête entre ses mains, un homme demeure immobile, les yeux fixés sur un journal étendu devant lui…

Mais il relève la tête,… c’est le docteur Edward ! c’est le dernier des Murphy ! Combien il est changé, pauvre homme ! il a vieilli de dix ans en quelques jours !

Cependant un feu sombre brille dans ses grands yeux bleu pâle. Le docteur, debout, le bras tendu vers une photographie représentant ses quatre frères, joyeux, pleins de vie, enlacés en un groupe, s’écrie :

« Tout n’est pas fini, amis ; à bientôt !…

 

*    *    *

 

Le même jour, le Times contenait l’entre-filet suivant :

« On annonce comme certain le commencement, à bref délai, d’un pont entre Dover et Calais. La compagnie est constituée, soutenue par des capitaux immenses ; nous ne verrons donc point les ridicules bacs à wagons, dont on a fait naguère tant de bruit. Le directeur de l’entreprise dont il s’agit, bien autrement importante et sérieuse que la compagnie française, est le docteur E. M***. Nous ne pouvons être plus explicite aujourd’hui ; mais, nous l’affirmons, l’Angleterre va réaliser une des plus prodigieuses conceptions du siècle ! »

CHAPITRE X

FERMONS LA PORTE

Ici finissent mes notes sur le Fools’s club.

Le Club a disparu.

Les Toqués sont restés.

Et depuis ces jeunes années envolées, la mort fauche sans relâche autour de nous. À mesure que l’un tombe, la petite phalange se serre bien encore la main, mais la place vide ne se remplit plus…

C’est que la jeunesse aussi s’est envolée.

Chacun, attaché à la glèbe de la vie, féconde de son côté, et, se croyant un fort, ne cherche plus à sentir le coude de son voisin de labeur.

Ainsi va le monde, et, pour copie conforme, le dernier des Toqués signe ici

H. B.

 


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

en septembre 2021.

 

– Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Maria Laura, Isa, Françoise.

– Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : H. de La Blanchère, Le Club des toqués, Paris, Maurice Dreyfous Éditeur (Bibliothèque d'aventures et voyages), 1878. D’autres éditions ont pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page provient de notre édition de référence.

– Dispositions :

Ce livre numérique – basé sur un texte libre de droit – est à votre disposition. Vous pouvez l’utiliser librement, sans le modifier, mais vous ne pouvez en utiliser la partie d’édition spécifique (notes de la BNR, présentation éditeur, photos et maquettes, etc.) à des fins commerciales et professionnelles sans l’autorisation de la Bibliothèque numérique romande. Merci d’en indiquer la source en cas de reproduction. Tout lien vers notre site est bienvenu…

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[1] Peau de taupe.

[2] Thomé de Gamond, Étude du Pas-de-Calais.

[3] Cent vingt millions de francs.

[4] Tomé de Gamond.

[5] MM. Deneyrouse frères, avec l’aérophore.

[6] En effet, chacun des embarcadères n’aurait à racheter que le tiers de la dénivellation maxima qui est de 7 met. 29 cent., soit donc 2 met. 43 cent.