Tristan Bernard

UN MARI PACIFIQUE

1900

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Table des matières

 

I  EN RETARD.. 4

II  EN PARTIE FINE. 12

III  DU NOUVEAU.. 19

IV  CHEF DU CONTENTIEUX.. 27

V  PATERNITÉ. 34

VI  UN TIERS. 43

VII  CHAPITRE DEUX.. 50

VIII  PREMIÈRES ALARMES. 57

IX  INCIDENTS. 66

X  ALTERNATIVES. 76

XI  LA VÉRITÉ. 85

XII  RÉSOLUTIONS. 94

XIII  L’ENTREVUE. 99

XIV  RÉFLEXIONS. 108

XV  EN LIBERTÉ. 113

XVI  LE FOYER CONJUGAL. 125

XVII  UN PHILOSOPHE. 134

XVIII  DES NOUVELLES D’ÉRIC. 140

XIX  UNE DÉMARCHE. 148

XX.. 157

XXI 165

Ce livre numérique. 167

 

 

À Lucien GUITRY

Son ami,

T. B.

I

EN RETARD

Quand Daniel rentra du bureau, après avoir attendu assez longtemps chez le coiffeur, Berthe était déjà en toilette de soirée. Avec une irritation que ne calmait point la présence sur son menton d’un petit bouton rouge, la jeune femme affirma qu’il était près de huit heures. « Et la carte des Capitan, ajouta-t-elle, porte sept heures trois quarts exactement. » Daniel essaya de prétendre qu’il n’était que sept heures et demie et que, lorsqu’on dit sept heures trois quarts, c’est huit heures… Vraiment, ce n’était pas gai de se mettre en retard avec des gens qui vous invitent pour la première fois. M. Capitan, un ancien commis de magasin, avait dû sa fortune et son élévation à son air distingué, toujours trop distingué, semblait-il, pour les positions où il se trouvait ; quand il fut parvenu à la grande opulence, on commença à s’apercevoir qu’il ressemblait à un prestidigitateur hongrois. Tel qu’il était, il impressionnait beaucoup le jeune ménage. Berthe et Daniel avaient été surpris et charmés de cette invitation à dîner. Ils s’attendaient tout au plus à une carte pour le bal.

Daniel enleva précipitamment ses vêtements un peu crottés. La femme de chambre était sortie chercher des épingles neige pour le front de madame, et la cuisinière ne savait pas où était l’habit. Daniel se souvint tout à coup qu’il n’avait qu’un bouton de perle pour les deux boutonnières de son devant de chemise. L’autre bouton avait été perdu et Daniel portait pour toute sa vie le remords de n’avoir pas attaché toute la garniture avec un fil de soie ; ce qui est une précaution indispensable quand on porte des plastrons mous.

Il dut se contenter de deux boutons ordinaires retrouvés au fond d’un tiroir. Mieux valait être modeste et correct avec de la nacre que d’afficher un luxe de perles fines incomplet. Une autre déception, au moment d’enfiler ses chaussures, attendait le malheureux dîneur. La semelle de la bottine gauche était trouée. Il avait bien des bottines non vernies toutes neuves avec de triples semelles. Peut-on, avec l’habit, mettre des bottines non vernies ? Son ami Julius prétendait, mais était-ce bien sûr ? que c’était le chic américain.

Il se décida à consulter Berthe et parut dans l’embrasure du cabinet de toilette :

— Est-ce que tu crois qu’on peut se mettre en habit avec des bottines non vernies ?

Mais il n’obtint aucune réponse de cette femme irritée, et désireuse de sanctionner sa rancune par un mutisme d’une heure au moins. Il prit donc le parti de s’en tenir aux bottines vernies. Il aurait simplement la préoccupation, en croisant les jambes, de placer toujours la jambe droite en dessus, afin de maintenir le pied gauche et la semelle ulcérée en contact avec le tapis.

Son habit endossé, son faux-col serré un peu trop par une cravate élastique, sa barbe taillée de frais, et l’intérieur de ses oreilles semé de petits poils récemment coupés, il entra dans le cabinet de toilette de sa femme. Il avait un peu chaud de s’être habillé vite et ne laissait pas d’être inquiet, car sait-on jamais, au moment de partir pour une fête, si on est absolument en règle avec ses intestins ? Berthe semblait en être encore au même point : assise devant sa toilette, une longue épingle à chapeau au bout des doigts, elle en avait toujours à la même mèche, qu’elle arrondissait sur son front. Daniel sentit, avec un âcre plaisir, que c’était son tour à lui d’avoir un sujet d’irritation, mais il le mit sagement de côté pour plus tard, pour ne pas perdre encore un temps précieux. Quelle heure, d’ailleurs, était-il ? Les trois pendules de la maison, profitant de ce qu’elles étaient chez un jeune ménage, n’avaient jamais marché que quinze jours à peine, tout au début. Un grand discrédit pesait sur la montre de la cuisinière, qui, selon que le dîner était prêt ou non, avançait ou retardait d’une façon invraisemblable. La première indication sérieuse leur fut fournie, quand ils descendirent, par la pendule de la concierge : huit heures vingt-cinq ! Il faut dire qu’elle avançait de dix minutes… peut-être de vingt. Le trajet était long de la rue Caumartin au boulevard Pereire. Daniel aurait bien voulu choisir un bon cheval, mais Berthe n’était pas disposée à attendre dans le courant d’air de la porte. Il fallut se décider pour une voiture qui fermait mal. Un cocher informe et bastionné de cache-nez inutiles effleura de son fouet le doyen des chevaux arqués. On prétend que les chevaux arqués, qui paient peu de mine, sont meilleurs que les autres. Mais ce n’était pas sans doute à propos de celui-là que cet axiome avait pris naissance.

Comme Daniel, désireux de guetter les horloges à l’intérieur des boutiques, faisait mine de baisser la glace, la jeune femme eut une petite toux sèche et un regard résigné qui firent entrevoir au cruel mari tout le sombre cortège des bronchites capillaires et des pleurésies. Alors il essuya tant bien que mal la buée des vitres, juste pour apercevoir l’horloge du boucher, qui, au-dessus du petit kiosque où se trouvait la caissière, marquait huit heures vingt, froidement. Et tout de suite après, au fond d’un magasin de modes, une pendule d’aspect gothique, aux chiffres émaillés, n’allait-elle pas jusqu’à annoncer huit heures trente-cinq, avec ses aiguilles contournées ! Mais cela, c’était évidemment de la fantaisie diabolique.

Daniel ne fut pas rassuré par l’horloge d’un pharmacien, qui marquait sept heures trois quarts ; ce qui était d’un optimisme fou. Il eût désiré un mensonge plus plausible. Enfin le chiffre officiel de huit heures vingt-trois fut accusé par l’horloge du chemin de fer de l’Ouest qu’on apercevait depuis le pont de l’Europe. Daniel osait à peine se dire que c’était l’heure intérieure, et qu’il fallait encore ajouter cinq minutes.

S’il eût été seul il serait assurément retourné chez lui, laissant l’orage, qui s’amoncelait dans la salle à manger des Capitan, éclater un peu loin de sa tête. Mais ce n’était pas une chose à proposer à Berthe. Il se borna à dire, d’une voix faible :

— Huit heures et demie.

Elle répondit sèchement :

— C’est ta faute.

Il ne discuta pas. Plus impartial qu’elle, il reconnaissait que, d’une façon générale, il est difficile de démêler la responsabilité des époux dans un retard de ce genre, où chacun s’autorise, pour ne pas se presser, de la complicité forcée de l’autre.

Cependant le cocher emmitouflé mettait son cheval au pas dans des montées imperceptibles, où il se faisait dépasser par les piétons les plus languissants. Sur le plat, l’allure du pas était remplacée par une sorte de sautillement rétrograde. Daniel, s’il eût été seul, eût pris bravement un autre fiacre, après avoir réglé celui-là. Mais, avec Berthe, il ne fallait pas songer à des prodigalités pareilles.

Enfin l’on arriva au boulevard Pereire, et le cocher s’arrêta, en se trompant de deux numéros. Il n’y avait qu’à descendre là, et à faire vingt-cinq pas à pied. Mais Berthe s’y opposa ; ce qui donna lieu à une remise en train de tout l’appareil.

Dans la maison, une nouvelle perte de temps fut occasionnée par la recherche infructueuse de la corde verticale qui fait monter l’ascenseur. Daniel, sous le regard méprisant de Berthe, alla demander l’aide du concierge.

— Ah ! se dit Daniel, quand ils arrivèrent sur le palier des Capitan, pourvu qu’ils ne nous aient pas attendus et qu’ils se soient mis à table !

Il sonna. Un moment très long se passa avant qu’on donnât signe de vie. Il espéra un instant qu’ils s’étaient trompés de jour ; mais, quand un domestique leur ouvrit la porte, ils aperçurent dans l’antichambre un nombre imposant de chapeaux hauts de forme.

— On est à table ? demanda Daniel au garçon.

— Oui, monsieur, on est encore à table…

Il les introduit dans un grand salon vide, presque éteint, et dont il ranime la lumière.

Encore à table ?

Qu’est-ce que ça voulait dire ?

L’instant d’après, M. Capitan lui-même arrive au salon, après s’être arrêté sur le seuil de la porte pour avaler une bouchée : « Excusez-nous, dit-il, nous sommes encore en train de dîner. » On entend dans sa bouche le bruit sifflant de petits appels d’air, destinés à dégager ses dents. « Nous nous sommes mis à table un peu tard. Excusez-nous », répète-t-il.

Il les quitte, en leur indiquant d’un geste vague les vitrines d’objets d’art. Certainement, en se rasseyant à table, il s’étonnera tout haut que des gens, invités pour la soirée, soient arrivés de si bonne heure. Et les convives auront, grâce à Daniel, cette impression gênante qu’il y a une limite à leur plaisir gastronomique, qu’ils ne mangeront pas éternellement et ne digéreront pas en paix, et qu’on va tant soit peu brusquer le service, pour ne pas trop faire languir les réprouvés du salon.

— Il y a pourtant dîner et sept heures trois quarts sur la carte ? dit Daniel à Berthe.

Elle hausse les épaules.

— Tu le sais bien.

C’est vrai qu’il le sait bien.

— Ils se sont trompés. Elle est bonne ! ajouta-t-il avec un accent qu’il veut rendre joyeux.

Si elle pouvait rire de tout cela !

Elle ne rit pas. Elle se mord la lèvre. Elle pleurerait sans doute, sans le sentiment héroïque qu’il ne faut pas se rougir les yeux.

— Sais-tu ce que nous devrions faire ? dit Daniel. Allons dîner au restaurant.

— Je n’ai pas faim.

Elle ne fera jamais rien pour arranger les choses.

Chaque fois que le Hasard mauvais joue des tours à Daniel, elle se met du côté du Hasard.

D’ailleurs Daniel est content que sa proposition d’aller au restaurant ne soit pas acceptée… Il faudrait redemander son vestiaire. Et c’est bien compliqué.

Mais quelques minutes après, voici que Berthe a faim, et qu’elle le dit : « J’ai une faim terrible. » « Allons au restaurant ! » s’écrie Daniel, avec le plus d’entrain possible.

Il sort dans l’antichambre qui est vide… Il entrebâille doucement une porte qui donne peut-être sur l’office… Mais elle s’ouvre sur la salle à manger où le dîner bat son plein dans la lumière et les éclats de joie… Daniel referme la porte. Enfin un maître d’hôtel vient à passer. Daniel, pour ravoir son pardessus, lui raconte une histoire qui ne tient pas debout. (Il veut profiter, dit-il, de ce qu’il a un moment à lui pour aller voir avec sa femme des parents qu’ils ont dans le quartier.) Le domestique l’écoute d’un air pressé et incompétent.

Heureusement que Berthe se ravise. Elle a réfléchi qu’elle se décoifferait et se friperait ; elle préfère se passer de manger. Daniel rentre au salon et tous deux regardent tristement les tableaux et les bronzes.

Enfin on apporte des plateaux couverts de tasses, de petits verres et de flacons. M. Capitan, qui ne confie ce soin à personne, déploie sur la table des boîtes de cigares somptueux, qu’il semble sortir de ses manches. Le cortège échauffé des convives envahit lentement le salon. Les messieurs lâchent le bras de leurs voisines de table et s’inclinent avec un respect soulagé.

Mais M. Capitan, inquiet et embarrassé, s’est approché de Daniel.

— Il me vient à l’instant un soupçon, lui dit-il. Il y a déjà eu une erreur de commise, avec la distraction de mon secrétaire qui a envoyé les invitations. Ainsi mon beau-frère a reçu une invitation pour le bal. Il savait heureusement que c’était pour le dîner… Les cartes sont gravées, n’est-ce pas ?… et puis nous avons trois séries de dîners… On a confondu les séries… Bref… Est-ce que vous n’auriez pas reçu une invitation pour le dîner ?

— Non, non, répond Daniel, pour éviter des affaires.

Et il regrette aussitôt d’avoir dit : Non. Car il a faim.

— Vous m’enlevez un poids, dit M. Capitan, en lui tendant une boîte où Daniel, troublé, prend un cigare dont il ne saura que faire, puisqu’il ne fume pas.

M. Capitan continue sa ronde et présente à tout venant ses cigares, comme des occasions exceptionnelles dont il faut se hâter de profiter.

II

EN PARTIE FINE

Au souper des Capitan, Daniel et Berthe se trouvèrent à la table de la belle Mme Alfreda, et de M. Alfreda, le coulissier. Le père de M. Alfreda n’était pas d’ici. Mais lui est un pur Parisien. C’est un homme obèse, à la moustache et aux cheveux luisants, aux paupières un peu lourdes. Jadis, quand il passait l’été au Vésinet, Julius et Daniel se moquaient de lui, et l’appelaient le baron Bouffi. Mais ce sobriquet est oublié, maintenant que M. Alfreda s’occupe de Daniel, lui parle, et lui propose même des parties carrées.

— Nous avons, ma femme et moi, dit-il, des goûts un peu bohèmes.

Il expose ses goûts bohèmes : c’est de ne pas prendre ses places à l’avance au théâtre, d’y aller comme ça, tout à coup, quand on se sent bien disposé, et de ne pas savoir, en sortant de chez soi, dans quel restaurant de nuit on ira souper.

Voilà l’agrément des ménages sans enfants.

— Les enfants, c’est charmant, dit Mme Alfreda, mais c’est une sujétion.

— Nous avons quinze ans de ménage, et nous sommes encore de nouveaux mariés, dit M. Alfreda. Allons ! le jeune couple ! Quand faisons-nous la fête ensemble ?

Daniel est confus, confus d’orgueil et aussi de peur. Depuis l’âge où il a cessé de sortir avec ses parents, il a toujours été épouvanté par les parties de plaisir. Quand des amis, des camarades venaient le chercher le soir, il était inquiet, troublé. Il se demandait dans quel endroit joyeux on allait le conduire.

Et puis il n’avait jamais aimé s’engager dans des aventures, sans être exactement fixé sur les frais qu’elles comportent.

Daniel ne sait pas s’il est avare ou prodigue. Il croit bien ne pas être avare, parce qu’il sent bien qu’il ne peut pas se retenir de dépenser son argent. Mais il ne pense pas non plus être prodigue, car il le dépense à regret.

Ses parents lui ont affirmé bien des fois qu’il ne connaissait pas la valeur de l’argent. Il a, au fond, sur la valeur de l’argent, les idées des personnes avec qui il se trouve. Il est économe avec les gens modestes, somptueux avec les viveurs.

Malheureusement, il ignore encore le secret de paraître large à peu de frais. Dans les milieux où il est bien porté de dédaigner l’argent, il ne saura pas prouver son dédain par de simples paroles ; il lui faudra recourir à des exemples coûteux.

L’incertitude des restaurants de nuit l’effraie. C’est un engrenage terrible. On ne sait jamais jusqu’où vous entraînera l’élégance des gens que l’on traite, l’importance des maîtres d’hôtel, l’affabilité imprévue d’un gérant qu’on ne connaît pas.

Va-t-on dépenser vingt francs ou cent cinquante francs ? Et la présence de Berthe complique encore la situation. Si elle n’était pas là, Daniel se dirait : « Après nous le déluge ! » Mais elle est là, et surveille.

Ce jour-là, au moins, les Alfreda paieront le souper, puisqu’ils doivent dîner chez les Daniel Henry. Le jour de la revanche, quand on fera la partie de plaisir strictement inverse, Daniel n’aura qu’à copier le menu du souper précédent.

Pour le dîner chez eux, ils sont tranquilles ; Mme Voraud est là pour tout organiser. Elle a commandé l’aspic et la glace. Elle leur prêtera son domestique et deux petites salières en vermeil. Ils ont de l’argenterie toute neuve, des serviettes damassées qu’ils étrennent, et pas moins de quatre couverts à salade, des cadeaux de noce. Ils ne peuvent pas servir tous les quatre : mais Berthe en parlera.

Vers sept heures, Mme Voraud, qui doit se retirer discrètement avant l’arrivée des invités, appelle son gendre pour qu’il voie l’aspect de la table. Daniel, déjà en habit, est ému. C’est la première fois qu’il reçoit du monde chez lui. Et l’impression d’heureuse fierté qu’il espérait en avoir est abolie par la crainte des incidents imprévus. Sans parler des détails précis, qui l’obsèdent déjà. Il n’y a que deux sortes de liqueurs, pas de cherry-brandy. D’autre part, le poisson, qu’il a entrevu à la cuisine, n’a qu’un œil… Et c’est peut-être vilain.

Enfin, les invités arrivent et le dîner est mené assez rapidement. La conversation se soutient, grâce à deux catastrophes de chemins de fer, survenues pendant la semaine, et dont l’une s’est précisément produite sur une ligne où M. Alfreda aurait pu voyager. Daniel parle peu. Il écoute Berthe, qui se lance dans la conversation avec une hardiesse qui le fait trembler, sur des sujets où il la sait peu documentée. Elle s’en tire cependant à son avantage.

Le dessert, le café et les liqueurs passent sans encombre. Daniel, qui n’est pas fumeur, a acheté au bureau de tabac deux paquets de cigares, les plus chers qu’il a pu trouver, et les a mis dans une boîte de nickel. Mais M. Alfreda demande la permission de fumer un cigare très long, qu’il a dans sa poche.

— Si nous ne voulons pas, dit-il, arriver trop en retard, je crois qu’il serait temps de vous préparer, mesdames.

Daniel reste seul avec son invité. Il se repent d’avoir gaspillé, pendant le dîner, tous les sujets d’actualité.

Il pense déjà, depuis un instant, à rembourser le prix de la loge que M. Alfreda a louée, l’après-midi, aux Variétés. Comment va-t-il s’y prendre ? Il ne sait pas très bien rembourser.

— Nous reparlerons de cela, dit M. Alfreda.

Mais Daniel ne veut plus reparler de cela. L’important est de régler au plus vite la question de la loge, afin qu’il ne subsiste aucun doute, dans le compte des politesses, sur le paiement du souper.

— C’est une loge de cinquante francs, dit enfin M. Alfreda.

Daniel, qui a préparé dans les poches de son gilet toute espèce de monnaie d’or et d’argent, dépose sa quote-part sur la nappe, non loin de la main de M. Alfreda, qui pianote au bord. M. Alfreda ne semble pas voir ce numéraire. À un moment, pourtant, sa main cesse de pianoter, balaie doucement la nappe, et fait couler les vingt-cinq francs dans la poche du gilet.

Puis, cette main monte aux sourcils de M. Alfreda, qu’elle frotte avec véhémence, comme si ç’eût été là le geste essentiel, et comme si le reste eût été accompli chemin faisant, par simple distraction.

On arrive aux Variétés au milieu du premier acte. Daniel aime beaucoup le théâtre. Julius et lui, jadis, ne manquaient pas un vaudeville. Ils louaient des stalles d’orchestre et se trouvaient là dès le lever du rideau. Daniel savait une ou deux phrases qu’il disait, avec la voix de certains acteurs ; et c’était à s’y méprendre, les jours où il était bien disposé.

En compagnie des Alfreda, son plaisir est d’autre sorte. Il suit mal la pièce, préoccupé surtout d’écouter avec un air fin. Il est debout, derrière ces dames, à côté de M. Alfreda, qui reste assis, qui semble penser à autre chose, et qui rit tout de même quand on rit. Daniel rit aussi. Il se dit cependant qu’il serait bon d’offrir à Mme Alfreda une boîte de fruits glacés. Il a oublié d’en parler à Berthe. Il hésite pendant presque tout l’entr’acte. Quand il entend la sonnette, il sort précipitamment et rapporte une boîte qu’il pose, sans mot dire, sur les genoux de Mme Alfreda. Berthe, heureusement, approuve, car elle appuie cette offre d’un sourire qui n’a rien de forcé. Peut-être n’est-elle pas fâchée de manger aussi des fruits glacés.

Après le spectacle, les deux couples, dans des pelisses et des manteaux luxueux, descendent lentement l’escalier du théâtre. M. Alfreda n’a pas encore parlé du souper. Daniel a peur d’avoir mal interprété les intentions du coulissier. Est-ce que tous les frais de la première soirée seraient à sa charge, sauf à M. Alfreda à se rattraper à la prochaine sortie ? Enfin M. Alfreda donne une indication significative, en disant à un cocher l’adresse d’un restaurant de nuit.

Chacun, en entrant dans le restaurant, se vérifie dans les glaces d’un œil indifférent, comme s’il se connaissait à peine. Daniel se trouve bien petit et bien grêle à côté de M. Alfreda. Ces dames ont adopté un air froid de personnes habituées à la grande vie. On s’installe, et le coulissier prend la carte. D’abord, Daniel et Berthe refusent discrètement tous les plats. Il ne restera bientôt plus à offrir que du pain et du sel. Il n’est pourtant guère possible, sous ces clairs lambris et ces girandoles, de faire un repas de chemineaux.

Enfin, la tisane de champagne et la viande froide commandées malgré les résistances, la grande fête commence, dans le bercement de la musique. Quand les tziganes se taisent, M. Alfreda donne à la conversation un tour léger. Il refuse des pickles à Daniel avec un sourire entendu. Berthe est scandalisée et s’amuse beaucoup. M. Alfreda semble considérer le jeune ménage comme un couple de forcenés, avides de retrouver le lit. Daniel proteste faiblement. M. Alfreda raconte des histoires raides, que Daniel fait semblant d’entendre pour la première fois.

La musique reprend. Les convives ont l’impression d’une vie facile et supérieure. Une digestion un peu lourde ajoute encore à l’air d’autorité du coulissier. Il a posé sur le bord de la table sa main grasse et son cigare. Daniel se sent tout à coup pour ce monsieur et cette dame une vive tendresse, et se repent amèrement de s’être jadis moqué d’eux. Il ne les comprenait pas. Ce sont des gens très distingués et très bons. Sa grande ambition est d’étonner un jour M. Alfreda par de belles actions ou des coups de Bourse extraordinaires.

On apporte l’addition, que le coulissier a demandée sans qu’on s’en aperçoive, en élevant doucement son cigare. Daniel fait tous ses efforts pour ne pas regarder le total, vers lequel Berthe, ses longs cils baissés, glisse de biais un regard angélique. Cependant la personne du vestiaire rapporte les peaux de bêtes, où chacun rentre indolemment. « Mes compliments à tous les vôtres », dit M. Alfreda sur le trottoir. Daniel se trouve ainsi dépossédé du mot compliments, qu’il comptait employer, et forcé de recourir à celui d’amitiés, qui lui semble un peu familier. Le chasseur fait avancer une voiture de remise, que le jeune homme n’ose pas refuser. Il n’est d’ailleurs pas fâché, aux yeux de sa femme, de terminer cette soirée dans le faste.

— Tu aurais pu prendre un fiacre, dit-elle au bout de quelques instants.

Il se hasarde à lui demander si elle ne s’est pas trop ennuyée. Elle se contente d’une petite moue ambiguë. Tout va bien… Il ne sait pas que la soirée a été bonne pour elle. Mme Alfreda lui a fait des compliments de son chapeau, et un monsieur très chic, au restaurant, n’a cessé de la regarder ; ce qui lui a même valu, visiblement, une observation de la dame à qui il offrait à souper.

III

DU NOUVEAU

Daniel passait presque toutes ses soirées chez ses beaux-parents, qui habitaient à deux pas de chez lui. M. Voraud, qu’on soupçonnait d’avoir une petite amie, était la plupart du temps à son cercle. Mme Voraud, dans le fumoir, travaillait, ainsi que Berthe, à des ouvrages de dames. Quant à Daniel, il lisait le Magasin Pittoresque, qu’il avait trouvé dans une vieille armoire. Mais le plaisir de cette lecture, qui l’intéressait beaucoup, était complètement gâté par l’idée qu’il aurait pu s’amuser autrement, et que ce n’était pas la peine de s’être marié pour lire le Magasin Pittoresque.

Il lui était très difficile de passer une soirée tout seul avec Berthe, parce qu’il lui semblait qu’elle s’ennuyait avec lui. Pour la distraire, il eût peut-être fallu lui dire avec plus de persévérance des paroles tendres. Mais Daniel ne pouvait dire, en fait de tendresses, que des mots qui lui sortaient du cœur.

Il croyait toujours à l’éternité de ses impressions. Quand il aimait Berthe, il se figurait l’aimer pour la vie. Aussitôt qu’il sentait qu’il l’aimait moins, il s’imaginait que tout était fini, et qu’il ne l’aimerait plus jamais. Il n’avait pas encore eu dans sa vie assez de ces alternatives pour s’y habituer, pour faire crédit à son amour, et murmurer de confiance des paroles tendres dans les intervalles forcés de ses grands élans de passion.

Ces transports étaient d’ailleurs calmés trop vite par des satisfactions trop faciles et trop rapides. Berthe se laissait caresser avec une soumission indifférente. Elle poussait de petits cris quand, en l’embrassant, il lui tirait un peu les cheveux. Et quand il la quittait, après une de ces froides étreintes, il n’emportait aucune de ces images durables qui font vivre un amour par le souvenir. Il aurait pu en souffrir beaucoup ; mais il ne voulait pas souffrir. Alors il se réjouissait d’être débarrassé de sa passion, d’avoir reconquis son indépendance d’homme.

Vers minuit, ils rentraient tous deux, sans se parler. Ils ne se parlaient presque plus jamais, et ne s’en apercevaient d’ailleurs pas.

Du temps qu’il habitait chez ses parents, il procédait, tous les soirs, avant de se coucher, à une série de manies obligatoires : vérifications de robinets de gaz, de verrous, de recoins d’ombre, en tout une dizaine de formalités. En changeant de vie et d’appartement, il s’en était débarrassé tout d’abord. Mais il avait, peu à peu, reconstitué sa collection. Berthe était généralement endormie quand il venait se coucher à côté d’elle.

Un soir il entendit, dans son premier sommeil, une voix douloureuse, qu’il finit par reconnaître pour celle de sa femme. Elle se plaignait de suffocations, de mal de cœur. Elle vint, en gémissant, se blottir contre lui. Réveillé tout à fait, il se sentit de suite la compassion tendre qu’on peut éprouver dans la chaleur du lit, pour une femme aussi légèrement vêtue.

Mais Berthe continuait à se plaindre. Elle disait qu’elle allait mourir. Et Daniel répondait : « Non, non, ne dis pas ça », en pleurant presque. Il se désespérait, étant toujours obligé, pour conjurer le sort, de considérer la moindre indisposition comme le symptôme précurseur d’une maladie terrible. D’autre part, la nécessité d’agir l’affolait. Il fallait traverser deux chambres froides pour aller réveiller la bonne, qui couchait au bout de l’appartement. Il y courut les jambes nues, par besoin d’héroïsme, pour ne pas prendre trop soin de lui quand Berthe souffrait, et peut-être aussi parce qu’il ne trouvait pas son pantalon.

Il sonna en même temps au sixième, pour appeler l’autre bonne, et revint près de Berthe en disant :

— Je fais chercher ta mère.

Berthe répondait : « Non, non, » en poussant des cris douloureux. Elle voulait évidemment qu’on dérangeât sa mère, mais que Daniel en gardât toute la responsabilité.

Ce qui d’ailleurs excusait cette démarche, c’est que Mme Voraud affirmait constamment n’avoir pas fermé l’œil depuis dix ans, assertion que la complaisance indifférente des auditeurs avait fini par accréditer. Chaque fois qu’on entrait inopinément dans sa chambre, il semblait bien qu’on la réveillât ; mais ce qu’on prenait pour du sommeil n’était qu’une sorte d’assoupissement.

Daniel, avant son mariage, s’était bien promis d’être gentil et déférent pour sa belle-mère, afin de ne pas faire comme tout le monde. Mais vraiment elle l’avait trop déçu. De toutes les personnes de l’entourage de Berthe, c’était elle qui avait subi le plus fort déchet. Daniel s’était bientôt aperçu qu’elle n’avait aucune culture, en dépit de son face-à-main, et du livre entamé toujours en évidence dans sa corbeille à ouvrage.

M. Voraud n’était peut-être pas plus brillant, bien qu’il eût fréquenté des gens de lettres, sous l’Empire. Mais lui au moins ne se découvrait pas, et gardait d’autre part sa supériorité d’homme d’affaires.

Daniel s’était dit qu’il attendrait l’arrivée de Mme Voraud pour faire chercher le médecin. Mais comme Berthe continuait à se plaindre, il ne voulut pas avoir sur la conscience la responsabilité d’un retard. Et il y envoya la cuisinière.

Il ne fallait pas songer au médecin de la famille, le docteur Pollion-Gay, qui habitait de l’autre côté de l’eau, et était âgé de soixante-dix-neuf ans. D’ailleurs Daniel, qui avait pour ami un jeune interne en pharmacie, n’admettait pas les médecins de la vieille école.

Dans la rue même, à deux ou trois maisons, habitait un jeune médecin, qui était venu une fois, le mois précédent, pour une indigestion de la bonne. À peine la cuisinière était-elle partie, que Daniel fut sur le point de la rappeler ; certainement sa belle-mère lui reprocherait d’avoir fait chercher un docteur. Il lui suffisait d’avoir pris un parti pour en apercevoir immédiatement tous les désavantages.

Mme Voraud arriva bientôt à bonne allure, stimulée alternativement par deux aiguillons, l’angoisse de la maladie de Berthe, et la hâte de maudire son gendre au cas où il l’aurait dérangée inutilement. Elle n’hésita pas, elle, à défier l’Inconnu, en affirmant que Berthe n’avait pas grand-chose, et, avec un grand air de décision, ordonna de préparer des cataplasmes laudanisés. Mais Daniel, que sa supériorité agaçait, s’écria qu’il ne voulait rien faire avant l’arrivée du médecin.

— Alors pourquoi m’avez-vous envoyé chercher ? dit Mme Voraud avec irritation.

Cependant Berthe a cessé de se plaindre. Chut ! voici qu’elle dort paisiblement, la pauvre belle, avec un calme et un air de santé parfaits. Le ciel en soit loué !

C’est ennuyeux tout de même d’avoir dérangé ce médecin pour rien. Évidemment, il vaut mieux qu’il en soit ainsi. Mais Daniel, sans bien s’en rendre compte, attend encore un petit cri, une minime crispation, pour ne pas avoir l’air trop bête quand le docteur arrivera.

Le voici déjà. On entend un pas pressé dans l’antichambre. Il croit peut-être que c’est un cas urgent, très grave.

La porte s’ouvre : le voici. C’est un grand jeune homme qui porte une fine barbe en pointe, et un grand front certainement rempli de savoir. « La malade dort, dit Daniel. Elle va un peu mieux. Mais elle a bien souffert. » Et il se lance dans des explications très longues, dont le médecin, son grand front en avant, attend patiemment la fin. Daniel semble croire qu’avec les méthodes rigoureuses de la médecine moderne, l’omission du moindre détail peut fausser un diagnostic et mettre le malade en danger de mort. Il désire aussi montrer au médecin, par un certain raffinement de langage, par l’emploi de termes scientifiques, qu’il s’était destiné, lui aussi, à une carrière libérale. Il dit en passant qu’on ne boit chez lui que de l’eau bouillie, fouettée pour la rendre digestive, et, pour un tel souci de l’hygiène, attend les félicitations du docteur.

Mais celui-ci attend patiemment que Daniel ait fini de parler, pour poser deux ou trois questions précises, en s’adressant à Mme Voraud.

« Elle a dîné à sept heures et demie », répond Mme Voraud. – « À huit heures moins dix, rectifie Daniel. Vers onze heures précises, sa mère… madame… lui a fait prendre du biscuit glacé dans une tasse de chocolat. » Il espère que le médecin va désapprouver Mme Voraud.

— Ce n’est pas ça qui a pu lui faire du mal, dit le docteur… Est-ce qu’il y aurait du nouveau ?

— Ah ! voilà ! dit Mme Voraud. Il y a des indices. Mais nous n’y faisions pas attention. Il y a deux mois déjà, nous avions cru… Avec elle, ces choses-là peuvent ne rien signifier du tout… Ça pouvait être ça, comme ça pouvait ne pas être ça.

— Il est probable que cette fois c’est ça, dit le docteur. Elle a eu des nausées ?

— Oui, docteur, dit Daniel avec empressement, des nausées très violentes.

— Elle en aura encore, puisque c’est son premier enfant, dit le docteur. Les phénomènes de cet ordre sont beaucoup plus caractérisés chez une primipare.

— Une enfant si jeune ! dit Mme Voraud. Comme si on ne pouvait pas la laisser tranquille encore un an ou deux !

Au fond elle est contente. Et puis c’est quelque chose à annoncer à M. Voraud.

— Si elle souffre, ajoute le docteur, vous lui mettrez un cataplasme avec du laudanum.

— C’est ce que j’avais déjà demandé, dit Mme Voraud, mais il paraît que je ne sais pas soigner les malades.

— Je vais vous faire une ordonnance pour le laudanum, dit le docteur, à moins que vous n’en ayez dans la maison.

— Nous en avons, dit Daniel troublé. C’est-à-dire… je crois que c’est de la teinture d’iode.

Le docteur, son ordonnance écrite, va partir. Mais il faut profiter de ce qu’ils l’ont sous la main. Daniel, qui avait l’intention de prendre une purge, lui demande conseil. Il se plaint aussi de ce que le poisson de mer lui donne des boutons… Mme Voraud parle de ses vertiges. Et la cuisinière est prête à enlever son corsage pour montrer un clou qu’elle a sur le bras.

Le docteur parvient à gagner la porte. Daniel, un bougeoir à la main, descend un étage avec lui ; peut-être a-t-on à lui faire une recommandation spéciale. En remontant, il craint d’avoir pris froid dans l’escalier. Le ciel est bien capable de lui envoyer une bronchite ; s’il allait laisser une jeune veuve et un petit orphelin ! Il prend en toute hâte une cuillerée de sirop diacode, qu’il regrette d’avoir avalée, car il n’y a pas longtemps qu’il a mangé, et il lui semble sentir son chocolat sur l’estomac.

Dans la chambre de Berthe, il trouve Mme Voraud en train de compter des mois sur ses doigts.

— Ce sera pour janvier… En plein hiver, dit-elle en hochant la tête.

Décidément elle est très contente au fond. Daniel se sent attendri. Il lui semble qu’il y a un lien entre Mme Voraud et lui. Il pense qu’il faut peut-être dire quelque chose de gentil. Mais ça lui est bien désagréable. C’est alors qu’une sorte de démon intérieur le force à embrasser Mme Voraud, comme une mortification que le destin lui impose, dans l’intérêt de Berthe et de l’enfant futur. Il se penche dans l’obscurité. Il n’embrasse que des cheveux, et Mme Voraud ne s’en aperçoit pas. Mais le baiser doit compter tout de même.

IV

CHEF DU CONTENTIEUX

Daniel était très fier à l’idée qu’il allait avoir un enfant. Il avait craint, un moment, de ne jamais être père, sans raison sérieuse, il est vrai. Mais il lui suffisait d’imaginer une éventualité ennuyeuse pour la craindre de toutes ses forces.

D’autre part, il était content de n’avoir plus, momentanément, à s’occuper de Berthe, ou plutôt de ne plus souffrir, pendant un temps, du remords de ne pas s’occuper d’elle. La jeune femme était gravement absorbée par le souci de sa maternité future. Elle restait pendant des minutes entières à fixer un point invisible. Puis elle disait tout à coup : « Je crois que je ferais mieux d’installer la nourrice dans le cabinet à robes. »

Elle était plus jolie que jamais. Son teint était frais et reposé. Elle était délivrée, pour l’instant, de cette maladie incurable qui la poussait à chercher sur son front ou sur son menton un petit bouton imperceptible et à le presser entre les ongles de ses pouces jusqu’à ce qu’il prît un aspect affreux.

En somme, le seul ennui actuel de Daniel – car il lui en fallait toujours un –, était de ne pas se sentir dans la vie une situation indépendante. Il « travaillait » maintenant dans les bureaux de son beau-père. Et le seul résultat appréciable de son mariage semblait être que son farniente de jadis, dans le sombre petit réduit qu’il occupait à la maison Henry, se trouvait désormais changé en une oisiveté plus honorifique et mieux éclairée, en un cabinet de la banque Voraud, dont la haute fenêtre donnait sur le boulevard Haussmann.

Comme il avait fait son droit, M. Voraud l’avait chargé du contentieux. Non, bien entendu, des affaires ordinaires, poursuites contre les clients insolvables, qui faisaient partie du « courant », et dont s’occupait un vieil employé de la maison. Daniel, lui, était plus spécialement chargé du contentieux extraordinaire.

M. Voraud n’ayant jamais de procès extraordinaire, ses fonctions de chef du contentieux laissent à Daniel un certain loisir. Aussi lui a-t-on confié la surveillance d’une maison de rapport à M. Voraud, sise rue de Provence, et qui se trouve louée à bail à de très anciens locataires. La surveillance de Daniel consiste à passer tous les jours chez le concierge pour lui demander ce qu’il y a de nouveau, avec la certitude humiliante qu’il n’y aura rien de nouveau.

Daniel a décidé de mener de front ses occupations d’homme d’affaires et ses études de doctorat, encouragé par M. Voraud, qui prétend que le titre de docteur est toujours un beau fleuron pour un jeune homme. Il y a donc sur la table du petit cabinet des livres de droit, qui servent à donner une contenance à l’occupant. Trois ou quatre fois par jour, M. Voraud, dont le bureau est à côté, ouvre la porte de communication et amène un client qu’il importe d’isoler. Il dit alors : « Daniel, excusez-moi si je vous envahis. » Ce sont les seules paroles qu’il lui adresse, et Daniel en est chaque fois touché.

Cependant, quand on demande à M. Henry, le père de Daniel, des nouvelles de son fils, il ne manque pas de dire : « Il travaille avec son beau-père, qui le forme. » Et l’interlocuteur de répondre : « Alors, je suis tranquille. Il est à bonne école. »

Quelquefois M. Voraud appelle Daniel dans son bureau et le présente à un client avec qui il est en conférence : « Mon gendre. »

Le gendre s’assied droit sur un fauteuil et, les sourcils froncés, semble suivre avec une attention scrupuleuse la conversation, dont il ne parvient pas, dans son trouble, à écouter une parole.

M. Voraud répète parfois à Daniel les paroles du client, et Daniel hoche trop fréquemment la tête pour dire : « J’entends. J’entends bien. »

Il ne savait pas au juste pourquoi M. Voraud l’appelait ainsi. Il en concevait, au hasard, une certaine fierté. Il ne s’était jamais dit que si le banquier le faisait venir auprès de lui, c’était pour qu’une tierce personne quelconque assistât à l’entretien et qu’ainsi le client n’osât plus rétracter les paroles qu’il avait pu prononcer.

M. Voraud négligeait de fournir à Daniel des explications de ce genre. Peut-être manquait-il à ce brillant homme d’affaires des aptitudes d’éducateur, et peut-être, tout en se sachant très habile, n’analysait-il pas exactement ses habiletés.

Aussi Daniel continue-t-il à se demander ce qu’il fallait faire pour devenir un bon négociant. Son oncle Émile a la réputation d’un « roublard ». Mais son oncle Émile n’est qu’un petit commerçant. M. Voraud semble être un « homme d’affaires » d’une plus large envergure. C’est sans doute une autre école. On ne trompe plus les gens ; on leur en impose. Mais comment leur en imposer ? Daniel manque d’autorité. Dès qu’il s’agit de discuter, il se sent battu d’avance. Il aime mieux, avec un air digne, donner gagné à son adversaire. Dans les affaires et dans sa vie privée, pour traiter avec les clients et pour diriger son ménage, il voudrait avoir des principes, afin de leur obéir aveuglément, paresseusement. Il voudrait s’épargner le choix des partis, qui est une lutte avec soi-même, aussi excédante qu’une lutte avec autrui.

Ces réflexions, que la solitude du bureau lui inspire, ne sont guère encourageantes. Aussi déteste-t-il le bureau. Il s’en évade chaque après-midi vers trois heures pour passer chez le concierge de la maison de rapport et faire soi-disant quelques courses chez des libraires, pour ses études de droit.

En réalité, il va à ses occupations clandestines.

Il se rend avec de grandes précautions au lieu de ses occupations secrètes, et prépare des prétextes tout faits pour le cas où il serait rencontré. Chaque soir, en rentrant chez lui, il tremble à l’idée que quelqu’un pourrait dire, à table : « On vous a vu là, cet après-midi. »

Ces plaisirs mystérieux consistent à suivre à l’hôtel Drouot les ventes de tableaux et d’objets d’art, et de toute marchandise ayant assez de valeur pour que l’on dresse un catalogue de la vente, sur les marges duquel on ait la joie de pouvoir écrire les prix d’adjudication.

Daniel a deux raisons pour être honteux de cette distraction. Elle lui semble n’avoir aucun caractère utilitaire. Excusable peut-être au temps de son célibat, elle ne l’est plus, pense-t-il, maintenant qu’il est chargé de famille.

Mais ce qui le détermine surtout à s’en cacher, c’est que personne chez lui ne comprendrait le plaisir qu’il trouve à cette occupation.

Comment, en effet, leur expliquerait-il l’attrait spécial que présente pour lui une vente d’objets d’art et de tableaux, puisqu’il n’achète jamais rien, ne désire rien acheter, et qu’il n’aime d’ailleurs ni les tableaux ni les objets d’art ?

Il ne s’intéresse qu’aux tableaux phénomènes, qui ont atteint un prix inusité. De même l’annonce d’une catastrophe n’obtient de lui une marque d’horreur ou de compassion que si le chiffre des victimes est un chiffre-record. Et il éprouve une déception, sa consternation est gâtée, si le chiffre officiel descend au-dessous de ses prévisions.

Un de ses rêves favoris est d’imaginer une vente où un tableau d’un peintre (dont le nom lui importe peu) atteint un chiffre de quinze millions, par des enchères successives, dont il suit avec tant d’ivresse la gradation, qu’il la répète à voix presque haute sur le trottoir.

Arrivé à l’hôtel Drouot, il s’installe, quand il le peut, sur une des meilleures chaises. Il sort de sa poche son catalogue qu’il est allé chercher la veille chez le commissaire-priseur. Il tâche de lier conversation avec le plus communicatif de ses voisins, et lui demande quel objet à son avis atteindra le plus haut chiffre. Si ce voisin est d’aventure un enchérisseur, Daniel ressent une satisfaction et un orgueil très certains quand un numéro lui est adjugé. Il ne manque pas en tout cas de lui dire : « Je crois que vous avez fait une bonne affaire. »

Il a hâte qu’un article soit adjugé, dès que les enchères traînent un peu et qu’il semble bien qu’elles n’atteindront plus un chiffre imposant. La vente terminée, il se sent très triste, sans but dans la vie. Et il ne lui reste plus que le remords d’avoir pris un plaisir coupable, d’avoir gaspillé le temps précieux qu’il doit employer à assurer l’avenir de sa femme et de son futur enfant.

Puis il va voir ses parents, avant de rentrer chez lui.

Mme Henry parlait peu de Berthe. Elle s’exprimait, sur le compte de Mme Voraud, avec une certaine aigreur. Mais elle trouvait M. Voraud très aimable et très bien élevé.

— Tiens ! M. Voraud a vu papa aujourd’hui, dit-elle un jour à Daniel. Il lui a parlé de toi.

— Bon, pensa Daniel. Qu’est-ce qu’il a pu raconter ?

— Oh ! dit Mme Henry, tu ne peux t’imaginer tout le bien qu’il a dit sur ton compte. Il te trouve très intelligent et très instruit. Il a dit à papa que tu te mettais très bien au courant des affaires.

Daniel vacilla d’émotion. Il ne songea pas un instant à discuter cette bonne opinion de M. Voraud, et à lui trouver des explications plausibles : soit que le banquier se fût exprimé ainsi pour faire plaisir à M. Henry, soit qu’il voulût avoir l’air de s’être occupé de Daniel, et que ses conseils eussent porté leurs fruits. Le jeune homme préféra en concevoir tout bonnement un grand orgueil, et s’imaginer que M. Voraud, avec son flair d’homme exceptionnel, avait découvert les qualités qu’il avait en lui, dont il doutait quelquefois lui-même, dont il ne pouvait plus douter maintenant.

Jamais ce jugement de M. Voraud ne s’effaça de sa mémoire : il en garda longtemps une certaine suffisance.

V

PATERNITÉ

D’après les calculs, on attendait l’enfant du 15 au 20 janvier. Daniel voyait venir cette période avec une appréhension très grande. Il n’oubliait pas que sa femme était une primipare, et que les primipares souffrent généralement davantage. L’idée d’un malheur possible l’affolait.

Sans avoir connu dans sa vie de deuil grave, il s’en était donné un grand nombre de fois les angoisses préventives, et s’était ainsi procuré plus de tortures morales que si le destin l’eût frappé de mille maux.

Comme on arrivait au 15, il ne put supporter l’idée qu’on entrait dans l’époque fatale, et, pour se donner du répit, il essaya de se convaincre qu’il ne fallait rien attendre avant le 25.

Le 16 au soir, chez Mme Voraud, où elle avait dîné, Berthe poussa un cri, et sa mère dit : « C’est ça. » On se hâta de la rentrer chez elle, de l’asseoir dans un fauteuil et de faire préparer le lit. Vers onze heures, elle eut encore un autre cri, mais il semblait que ce fût par complaisance, pour ne pas se démentir.

Il est vrai que beaucoup d’indispositions commencent ainsi, sans qu’on y croie. Le patient lui-même s’imagine qu’il plaisante. Et, peu à peu, ça devient sérieux.

Enfin, elle pousse un cri un peu plus prolongé, qui permet de prendre des décisions. L’importance de Mme Voraud grandit du coup. Sa réputation est faite, d’ailleurs, chez toutes ses amies qui ont eu des couches. Mais aura-t-elle autant d’énergie pour soigner son enfant ?

On envoie la femme de chambre chercher le médecin-accoucheur. Daniel, lui, est chargé de ramener Mme Léonard, la vieille garde-malade. C’est Mme Henry, la mère de Daniel, qui l’a fait retenir. Elle a soigné ses nièces. Elle est vieille, mais elle a de l’expérience, et ses prix sont connus.

« Aura-t-elle, se dit Daniel, un souci moderne de l’hygiène ? » Elle habite, dans le quartier du Temple, une de ces rues dont on n’a jamais entendu parler, et que le Destin invente de toutes pièces, dans les cas graves, pour compliquer la difficulté. La voiture s’arrête devant le 17, qu’on a du mérite à découvrir, car ces maisons étroites mettent leur numéro où elles peuvent. Daniel tire de toutes ses forces sur un bouton qui n’a pas l’air de sonner. Que va-t-il faire si la vieille porte ne s’ouvre pas ? Au bout d’un instant, elle veut bien indiquer, par un bruit léger, qu’elle est ouverte ; mais on ne s’en aperçoit vraiment qu’en la poussant.

La loge du concierge, éclairée par une veilleuse, était à l’entresol. Daniel demanda Mme Léonard. C’était au cinquième, la porte en face. À pas prudents, en s’éclairant avec des relais d’allumettes, il gravit des étages capricieux, qui étaient tour à tour petits ou très grands. Les recoins sombres abritaient des assassins. Évidemment dans ces logements misérables se passaient les faits-divers les plus terrifiants… C’était sans doute derrière cette petite porte que le sieur C…, ferblantier, habitait avec sa mère. D’un caractère irascible, il ne se passait pas de jour que les voisins n’entendissent les scènes les plus violentes… Était-ce cette nuit-là que le sieur C… avait choisie pour tuer sa mère, et quand il apparaîtrait, un couteau à la main, Daniel pourrait-il se garer à temps ?

Il arriva au cinquième et ne trouva qu’un mur à la place de la « porte en face » annoncée. Mais il vit que, sur la gauche, le palier se continuait par un corridor, ouvrant sur un large choix de portes inconnues. Un pressentiment, qui ne se trompe point, le poussa à frapper à la deuxième de ces portes. Mais le pressentiment s’était trompé cette fois-là, et une petite voix fraîche, tout éveillée, lui dit que Mme Léonard habitait à côté.

La garde avait le sommeil dur. Elle apparut enfin, sous un bonnet serré, et sembla d’autant plus âgée qu’elle avait retiré ses dents et que sa bouche était rentrée pour la nuit.

— C’est pour Mme Daniel Henry, qui est dans les douleurs, dit précipitamment Daniel.

Tout le trajet en voiture avait été employé à préparer cette modeste phrase. Il la dit tellement vite, pour s’en débarrasser, qu’elle ne l’entendit pas et qu’il oublia le texte primitif. Il répéta :

— Ma jeune femme… Je suis M. Daniel Henry… rue Caumartin.

— Ah ! c’est pour la rue Caumartin, dit la vieille femme. Je quitte justement de ce matin la dame du boulevard Raspail. Mais est-ce que vous attendiez pour si tôt ? Je croyais que c’était pour la fin janvier ?

— Nous nous trompons peut-être, dit Daniel. Il est possible que ça ne soit pas encore ça.

— Elle a eu plusieurs douleurs ? dit la vieille femme.

— Trois, dit Daniel.

— C’est donc que nous y sommes. J’en suis bien aise. Je vais, de cette affaire-là, pouvoir accepter une garde à Neuilly, que je n’avais pas pu rendre réponse. Ils me demandaient pour les premiers de février.

Elle avait ouvert une valise, qu’elle remplissait de divers objets et d’un peignoir en toile. Daniel, très content de l’avoir trouvée chez elle, avait un moment de détente. La vieille femme traînait un peu à s’habiller. Mais c’était un retard dont il n’était pas responsable.

Quand elle eut donné au concierge l’adresse de Daniel, pour qu’on sût où la retrouver, ils s’installèrent dans la voiture. Il lui demanda sur les accouchements un grand nombre de détails techniques. Il constata ainsi qu’elle savait beaucoup de termes scientifiques, et il en fut très satisfait. Il cherchait à lui faire dire que leur accoucheur, le docteur Falix, était un praticien hors ligne. Elle le pensait peut-être, mais elle ne le disait pas. Il se décida à poser la question directement :

— Mais enfin, avec le docteur Falix, il n’y a rien à craindre ? C’est un grand docteur ?

— Il connaît son affaire, dit la sage-femme. On ne peut pas dire le contraire.

Il aurait voulu plus d’enthousiasme et ne fut satisfait que lorsqu’elle ajouta :

— Sûr et certain que madame votre dame ne sera pas en mauvaises mains.

Quand ils arrivèrent rue Caumartin, le docteur n’était pas encore là. Cette idiote de bonne ne l’avait pas trouvé chez lui. Elle n’avait pas demandé dans quelle maison il était. Elle s’était bornée à dire qu’on l’envoie dès qu’il rentrerait.

— J’aurais dû y aller moi-même, dit Daniel.

— Mais une supposition qu’il ne viendrait pas, dit la garde, croyez-vous qu’on ne pourrait pas faire sans lui ?

Berthe avait de petites douleurs, qui revenaient tous les quarts d’heure.

La garde pensait que ça pouvait encore aller deux jours, comme ça pouvait être fini pour le matin.

— C’est une primipare, dit Daniel.

Et il ajouta avec condescendance, craignant que le mot ne fût trop moderne pour la garde : « C’est son premier enfant. »

Enfin on entendit un coup de sonnette, et le docteur Falix apparut. Avec sa tête énergique d’officier général précoce, il semblait le grand capitaine attendu pour l’attaque… Il examina rapidement les préparatifs, les serviettes, l’iodoforme, l’ouate hydrophile. Il interrogea la garde et Mme Voraud. Daniel, relégué à l’écart, ne semblait pas compter parmi les combattants. Il faisait partie de ces parasites qui suivent les armées en marche.

C’était lui pourtant qui avait ramené la sage-femme.

Le docteur était allé examiner la malade. Elle eut en ce moment une petite douleur. Le docteur regarda Mme Voraud : « Nous avons du temps devant nous. Je reviendrai demain matin. » Mais, comme il s’en allait, elle poussa un cri déchirant. Le tacticien s’arrêta sur le pas de la porte, et dit froidement : « Ceci est plus sérieux. » Il ôta son pardessus et s’adressa enfin à Daniel, à qui il demanda de quoi se laver les mains.

Daniel se promenait à travers l’appartement, torturé par cette idée qu’il n’était pas assez inquiet et malheureux, et qu’il faut aimer puissamment les êtres chers, quand ils sont en danger, sous peine de les voir enlever par le Destin. Mais quand il entendit crier Berthe, il se mit à souffrir pour tout de bon. Et c’était d’autant plus intolérable que ce moment douloureux se prolongeait et qu’il se voyait obligé de promettre aux pauvres des sommes de plus en plus fortes.

Vers deux heures, M. Voraud arriva, en tenue de soirée. Il avait appris la nouvelle en rentrant d’un dîner d’actionnaires. L’ascenseur ne marchait pas. M. Voraud avait monté à pied les quatre étages, et se servait de son essoufflement pour accuser une certaine émotion. Daniel et lui, sans mot dire, s’installèrent dans le salon, de chaque côté de la cheminée. M. Voraud semblait dormir. Mais il n’en était rien, car chaque fois qu’il entendait un cri, il esquissait une grimace et faisait d’un air vexé : « Ah ! là là là là ! »

Daniel se levait de temps en temps pour aller jusqu’au seuil de la chambre à coucher. Il ne manquait pas de se trouver sur le passage de quelqu’un ou de mettre le pied dans une cuvette. Il avait un air tristement inutile au milieu de ce monde affairé. Les mœurs des abeilles lui revinrent en mémoire et il se rappela la honteuse oisiveté des mâles.

Un moment, comme les cris avaient cessé, il vint jusqu’à la porte. Le docteur avait donné du chloroforme, et Daniel entendit une espèce de râle, qui l’impressionna beaucoup. Il revint au salon, d’où le râle ne s’entendait pas. M. Voraud en profita pour s’endormir tout à fait. Daniel, lui, ne voulait pas dormir pendant que sa femme souffrait. Mais, comme la lumière de la lampe lui faisait mal, il se dit qu’après tout il avait bien le droit de fermer simplement les yeux, du moment qu’il restait éveillé derrière ses paupières. Il se vit au milieu d’un grand parc anglais, à la recherche de la garde, dans une voiture qui n’avançait pas. Il sonna désespérément à la porte d’une grille. L’heure du train approchait et il ne pouvait jamais faire en quelques minutes le trajet de Paris à Dijon, où Berthe (à moins que ce fût Mme Voraud ?) était en train d’accoucher.

Soudain, il entendit du bruit dans l’appartement et, ouvrant les yeux, aperçut aux persiennes les raies d’un jour d’hiver mal débarbouillé. Il ne reconnaissait plus sa chambre. Mme Voraud ouvrit une porte et dit : « C’est un garçon magnifique. »

Daniel ne ressentit d’abord aucun plaisir à cette nouvelle, car il craignait surtout qu’on ne remarquât qu’il avait dormi. M. Voraud, qui, pendant la nuit, avait gagné le canapé, s’était relevé brusquement et, assis au milieu, sa belle barbe grise de travers, regardait autour de lui d’un air de défi.

« Vous pouvez venir tout doucement », dit Mme Voraud.

Daniel, en entrant dans la chambre, entendit le cri perçant d’une petite voix nouvelle. Sur les genoux de la sage-femme, le petit garçon remuait ses bras, et Daniel regarda curieusement ses mains toutes neuves, pas encore dépliées. Ses yeux étaient fermés ; le nez, important, tombait sur la bouche et la tête pointue était recouverte d’un obscur duvet, que Mme Voraud avait déjà annoncé comme des cheveux d’un noir admirable.

L’enfant était à peine au monde que la sage-femme lui recommandait déjà d’être sage, de se laisser baigner gentiment et de ne pas faire de bruit, parce que sa maman était fatiguée. Afin de le familiariser avec la langue française, un peu nouvelle pour lui, elle supprimait de ces discours toutes les gutturales et les lettres un peu rudes.

Puis elle prit les deux petits pieds entre trois doigts et lui sucra de poudre d’amidon son petit derrière rouge. Elle l’avait retourné sur le ventre. De ce côté-là, il donnait une grande impression de vigueur. Il avait l’air d’un petit athlète très râblé, avec son torse serré dans des bandes et ses petites cuisses larges.

Cependant, Daniel s’était approché de Berthe et l’avait embrassée sur le front. Elle eut un sourire lassé et son gentil regard des moments de douleur, et dit à Daniel, qui en fut tout remué :

— Ta femme a beaucoup souffert.

Elle tenait, d’ailleurs, chaque fois qu’elle était malade, à ce qu’il fût constaté qu’elle avait beaucoup souffert. C’était un point sur lequel elle ne transigeait pas, et l’on s’attirait un mauvais parti si l’on prétendait jamais avoir souffert autant qu’elle. Dans les circonstances présentes, elle eut, à l’appui de ses affirmations, le témoignage de Mme Voraud qui en profita pour jeter un lustre nouveau sur son héroïsme de garde-malade. Bientôt l’histoire des premières couches de Berthe, qui prit rang parmi les épopées familières de la maison, s’enrichit de traditions successives. On se mit d’accord pour raconter qu’elle avait souffert quarante-huit heures ; car on se souvint d’une petite colique, éprouvée l’avant-veille, et qui fut classée d’office dans les « petites douleurs ». Puis divers instruments de chirurgie, tels que le forceps, communément appelé les fers, que le docteur avait apportés dans sa trousse à tout événement, et laissés sur la cheminée, se glissèrent peu à peu dans les récits et prirent une part de plus en plus active à l’opération.

VI

UN TIERS

Le docteur avait dit à Mme Voraud : « Pendant la fièvre de lait, le moins de visites possible. » Et Mme Voraud avait été très contente de cette défense, car elle aimait le caporalisme, faire respecter une interdiction sévère, pour donner ensuite d’autorité des passe-droits, et dire à l’oreille de ses amies : « Il faut que ce soit vous. Entrez une minute seulement, et ne la faites pas causer. »

L’accord s’était fait entre elle et Mme Henry, la mère de Daniel, et il n’avait pas été nécessaire de partager l’enfant en deux. Mme Henry avait consenti à ce que le petit Gérard ne portât pas de bonnet ; mais on lui avait donné satisfaction sur le chapitre de la nourrice, en choisissant une femme mariée. Car la nourrice de Daniel ne s’était pas doutée, en laissant un soir son nourrisson pour aller voir le feu d’artifice, qu’elle avait inscrit ce trait fâcheux de frivolité à l’actif de toutes les filles mères.

Daniel, pendant que sa femme recevait tant de visites, n’osait pas rester chez lui, où il avait l’air d’un homme désœuvré. D’autre part, M. Voraud, qui avait besoin de son petit bureau, lui avait dit avec bienveillance : « Vous pouvez rester auprès de votre femme. » Il avait donc pris le parti d’aller suivre réellement des cours, à l’École de Droit et à l’École des Sciences politiques.

Ce n’était pas, bien entendu, pour devenir simplement docteur qu’il se donnait cette peine. Ce titre, si méritoire qu’il fût, n’avait pas pour lui un lustre assez rare. Il comptait devenir une des lumières de la science du droit, et c’est à cela qu’il pensait, au lieu de suivre le cours. Avec tout le mépris de sa supériorité future, il regardait, sans l’entendre, un monsieur barbu, qui exposait d’une voix martelée des principes de droit international, et qui parfois, au moment où son débit semblait se ralentir, tournait et retournait rapidement son petit doigt dans son oreille, comme pour remonter une mécanique intérieure.

Auprès de ses relations de famille, des Alfreda, des Capitan, Daniel parlait bien de ses études de droit, mais il ne se vantait pas de suivre les cours. C’était une occupation un peu jeune, un travail d’étudiant. Par contre, à l’École, il aimait assez à faire savoir indirectement, dans la conversation, qu’il était marié. Il disait : « Ma femme et moi, nous sortons très peu le soir. » – « Comment ? votre femme ? Vous êtes marié ? » – « Oui, répondait-il froidement, je suis marié. » Et il ajoutait en souriant : « Et même père de famille. »

Quand il eut fini de donner ces renseignements aux quelques étudiants dont le visage intelligent ou la mise élégante l’avaient attiré, il ne trouva plus aucun intérêt à suivre les cours et se persuada facilement que d’autres études que celle du droit sollicitaient son attention. Pour lui, un milieu n’avait plus d’attrait dès qu’il y avait produit tous ses effets.

Il avait retrouvé à l’École, ou dans les environs de la Sorbonne, un certain nombre de camarades de lycée : Mantana, dont le regard moqueur n’avait pas changé et dont le visage était plus astucieux encore et plus coupant, avec ses favoris plats. C’était aussi Gavriel, un grand jeune homme languissant, qui avait toujours eu sous le menton une sorte d’édredon blond. Baucard, avec qui il se souvenait d’avoir joué très jeune, à dix ans, n’avait plus rien de sa vivacité et de son enjouement puérils, et, après avoir été un enfant de taille moyenne, était devenu un tout petit homme.

Un seul de tous ceux-là l’étonna. C’était Éric Esmant. Ils avaient passé une année ensemble dans la même division de quatrième, sans, d’ailleurs, s’être adressé une seule fois la parole. Mais Daniel, dès qu’il le vit, reconnut tout de suite ses grands yeux noirs, à fleur de tête. Éric Esmant, avec un chapeau mou, ses cheveux un peu longs, sa barbe légère et bouclée, son mac-farlane bien coupé, dont il relevait le collet, offrait l’aspect d’un bohème-dandy, d’un artiste de luxe. Il habitait dans sa famille, auprès du Trocadéro.

La première fois qu’ils se retrouvèrent, ils revinrent ensemble du cours. Ils parlèrent de leurs livres de prédilection. Ils avaient les mêmes goûts. Mais Daniel n’avait pas lu Adolphe, ni Dominique. Il les acheta sans retard, et n’eut aucune peine à les admirer.

Un juge impartial eût estimé qu’Éric Esmant était un garçon assez cultivé, assez fin, et d’une intelligence peut-être remarquable. Cette estimation n’était pas suffisante pour Daniel. Son nouvel ami lui semblait un jeune homme hors de pair, vraiment unique, qui avait raison en tout.

La vie de Daniel était, en effet, partagée entre des aspirations de grandeur et un besoin de paresse. Il lui fallait des amis admirables, pour la gloire de sa vie, et pour se fier paresseusement à eux. Il eût été trop fatigant pour lui de les juger ou de soupçonner leur caractère. Il ne connaissait que la confiance illimitée ou la défiance absolue. Il s’abandonnait ou s’enfuyait, mais n’osait jamais regarder les gens dans les yeux, et se défendre.

Dès qu’il eut rencontré Éric, le paresseux Daniel accepta donc avec délices la consigne de l’admirer. Il admira ses théories philosophiques, ses appréciations littéraires, sa façon de dire les vers, son mépris des femmes, son costume. Ainsi ses cravates noires, au large nœud tombant, lui parurent très longtemps d’une étoffe introuvable, et il fut un peu déçu quand il apprit qu’Éric les achetait au Louvre.

Il passa bientôt tous ses après-midi avec son ami, et souffrait de ne pas le voir le soir. Berthe et lui, en ce moment, ne sortaient presque pas, de peur qu’en leur absence la nourrice ne couchât l’enfant avec elle, et ne l’écrasât.

Daniel résolut d’inviter son ami à venir passer une soirée à la maison. Il fut entendu qu’on n’en parlerait pas à Mme Henry ni à Mme Voraud, car toutes deux avaient conseillé à Daniel de ne pas recevoir de jeunes gens chez lui.

Daniel ne répondait rien à de tels avis ; mais, en lui-même, il ne les admettait pas. Il ne lui suffisait pas de n’être pas trompé par sa femme. Il voulait avoir toute la gloire de ne pas l’être, et courir tous les risques. Il fallait que sa femme eût l’entier mérite d’une fidélité difficile.

La qualité de beau joueur est une de celles que le prochain loue en nous le plus volontiers. Daniel, en amour comme en affaires, aimait les tâches périlleuses, qui augmentent, comme à Fontenoy, la gloire du triomphe, et préparent une excuse à la défaite.

Il avait aussi cette idée que le pire danger avec les femmes est de paraître jaloux, et d’augmenter ainsi l’attrait du fruit défendu.

Enfin, quand il n’avait plus rien à dire sur Berthe, il ajoutait : « C’est une enfant. »

Cependant Daniel s’effrayait beaucoup à la perspective de cette soirée. Comment Éric allait-il trouver son intérieur, et quelle impression aurait-il de Berthe ?

Elle mit, ce soir-là, un peignoir bleu pâle, que Daniel n’osa pas trouver bien. Il n’osa pas non plus en conseiller un autre. Il recommanda à la jeune femme de ne pas parler de son enfant, crainte d’ennuyer leur invité. Il s’était procuré une boîte de cigarettes égyptiennes. Il en avait retiré deux ou trois, pour qu’elle parût entamée, et l’avait posée négligemment sur un coin de la table. Jamais Éric ne trouverait le thé convenable. Il prenait chez lui du thé spécial, un mélange. Et puis, est-ce que la bonne allait encore servir, comme toujours, avec son air méprisant ?

Éric fut en retard d’un quart d’heure, et Daniel eut l’impression affreuse, et peut-être le soulagement, qu’il n’allait pas venir. Vers neuf heures et demie, on entendit sonner. Daniel, qui était déjà au salon depuis un instant, avec Berthe, se leva nerveusement. Cette imbécile de bonne n’ouvrait pas.

Enfin, sans trop de heurt, Éric fut installé dans le salon. Il avait sa cravate noire tombante, une jaquette bien ajustée. Daniel prit note de la nuance claire de ses gants.

— Mon mari ne fait que parler de vous, monsieur. Il vous porte dans son cœur. Vous êtes un dieu pour lui.

Cette phrase choqua Daniel. Éric la trouverait sûrement de mauvais goût. On s’imagine toujours qu’un ami considérable est au-dessus des louanges.

Éric, cependant, s’était incliné sans répondre. Mais, évidemment, ce n’était pas parce qu’il ne trouvait rien à dire.

La conversation ne s’engageait que par escarmouches. Daniel en souffrait. Aussi fut-il très heureux quand, malgré ses recommandations, Berthe se mit à parler du petit enfant, qui était enrhumé ; ce qui était bien ennuyeux, car il n’y avait pas moyen de sortir pour aller chez le photographe :

— J’ai l’intention, dit Berthe, de lui faire faire sa photographie tous les trois mois. C’est charmant, plus tard, de retrouver cela.

Oh ! que Daniel trouvait ces idées communes, sans intérêt ! Tout ce qu’elle disait là devait sembler bien ridicule à Éric.

Était-ce bien différent cependant de ce qu’elle lui avait dit à lui-même, dix-huit mois auparavant, et qui l’avait tant charmé ?

Quand on servit le thé, Daniel s’excusa. La cuisinière le faisait n’importe comment. Il devait être exécrable. Éric sut au moins, grâce à tous ces détails, qu’il ne fallait pas le trouver excellent. Il répondit :

— Mais non, mais non. Il n’est pas si mauvais que cela, je vous assure.

Enfin, vers onze heures, il se leva, emportant, sans nul doute, une impression déplorable. Ni Daniel ni Berthe n’osèrent le retenir.

— Maintenant que vous savez le chemin… lui dit Berthe.

— Eh bien ? demanda avidement Daniel, quand la porte se fut refermée.

— Il est bien, dit Berthe d’un ton indulgent. Mais, franchement, je ne vois pas ce qu’il a d’extraordinaire !

« Elle ne voit pas », pensa Daniel. « Comment pourrait-elle voir ? »

— Il m’a amusée, ajouta Berthe, parce qu’il paraissait gêné, et parce qu’il me regardait tout le temps à la dérobée.

Lui gêné ! se dit Daniel avec un sourire de pitié. Elle s’imaginait qu’elle l’avait gêné !

VII

CHAPITRE DEUX

Daniel s’était dit quelquefois qu’il serait trompé par sa femme, que c’était un événement fatal, auquel il n’échapperait pas.

D’autres fois, il se disait que c’était impossible, qu’une sorte de divinité tutélaire l’en préserverait, et que ces choses-là n’arrivent point.

C’est ainsi qu’il prévoyait l’avenir, non en calculant raisonnablement des probabilités, mais au moyen de pressentiments, souvent contradictoires, et qui lui apparaissaient chaque fois comme l’évidence même.

En somme, cette idée de malheurs conjugaux futurs ne l’occupait que rarement. Il lui aurait fallu penser davantage à sa femme, et il ne pensait plus à elle, depuis qu’elle habitait avec lui. Il n’espérait plus rien d’elle. Il avait produit en elle une impression certainement défavorable, et qu’il ne modifierait plus. Il était jadis parti à la conquête de Berthe comme à la recherche d’un pays inconnu, où la nature réalisera à plaisir nos souhaits les plus vagues ou les plus chimériques. Arrivé là, il faut coloniser, se donner de la peine pour des cultures dont le résultat n’est pas certain. Daniel, conquistador enthousiaste, et colon fainéant, se désintéressait de sa conquête. En entrant dans sa vie, sa femme était sortie de ses rêves.

Jadis, quand il songeait à la gloire (artistique, politique ou militaire), c’était toujours l’amour d’une femme qui récompensait ses œuvres de génie ou ses actes de bravoure. Désormais, ou provisoirement, avec le charme de sa femme s’était fané le charme de toutes les femmes. La gloire lui apparut comme un mât de cocagne, orné à son sommet d’une timbale, semblable à celle qu’il avait déjà chez lui. Il cessa d’être ambitieux, et engraissa.

Il n’était pas jaloux de Berthe, parce qu’il ne sentait plus sa séduction. Impuissant à la retrouver pour lui-même, il était incapable d’imaginer qu’elle pût exister pour d’autres.

Il éprouvait cependant l’impression de tenir fortement à elle, les jours où elle était en retard pour dîner. Il avait toujours peur de ne pas la voir rentrer et d’être obligé de courir dans les commissariats, peut-être à la Morgue. Alors l’idée qu’elle pouvait être absente de sa vie donnait à nouveau à la jeune femme le charme des êtres qu’on regrette. Et il éprouvait le tressaillement des jours anciens, quand il entendait sa clef tourner dans la serrure, quand elle entrait, quand il jetait un baiser rapide sur la joue qu’elle lui tendait, toute fraîche de l’air du dehors. Elle souriait. Mais qu’il s’effaçait vite de son visage, ce sourire instinctif d’entrée en scène, sourire de coquetterie plus que de bon accueil !

Daniel, inconsciemment, se sentait déçu, de ce que la joie de la revoir se prolongeât aussi peu. Et il était triste, sans savoir pourquoi, en la suivant dans la chambre de la nourrice, une chambre étroite, remplie par un lit, un berceau, une armoire ouverte en désordre, des petites cuvettes, des éponges, le tout exhalant une tiède odeur animale. Gérard était assis tout au fond d’un fauteuil. Il passait pour aimer son papa, qui en était fier. Il agitait, en le voyant, ses petits bras tout d’une pièce, et sa bouche de prélat débordait tranquillement d’un inoffensif petit vomissement de lait. La nourrice le présentait à Daniel, qui n’osait pas le refuser, et l’embrassait timidement sur son petit crâne, doux comme une grosse pomme de terre chaude.

D’autres fois, c’était Berthe qui le prenait dans ses bras, et Daniel qui faisait : « Atzoum ! Atzoum ! » pour l’amuser. Gérard riait alors de toutes ses gencives, en silence, sérieusement, sans rire des yeux… Et, tout à coup, voilà que ça se gâtait et qu’il ouvrait une bouche énorme, d’où ne sortait qu’au bout d’un instant un cri mince et prolongé.

Du moment qu’il cessait d’être plaisant, on l’abandonnait avec empressement à la nourrice, une sorte de petit soldat effaré habillé en femme, qui semblait n’avoir pas de cheveux sous son bonnet. Elle ne disait rien à personne, elle n’avait pas l’air d’entendre les ordres qu’on lui donnait et les compliments qu’on lui prodiguait pour la rendre aimable. Mais elle écrivait, comme une Sévigné, des lettres à n’en plus finir, sur du papier quadrillé qu’elle rapportait, dans des pochettes, à chacune de ses sorties.

Cependant, l’enfant profitait. Il augmentait de trois cents grammes par semaine, et le graphique de son poids, inscrit sur une pancarte, était d’un tracé très satisfaisant.

Ces prescriptions bien modernes ont, entre autres avantages, celui d’augmenter, si possible, la vigilance des jeunes mères, en donnant à l’élevage des enfants tout l’attrait d’un jeu, et d’un sujet de conversation fertile. C’est ainsi que l’amour maternel, indépendamment de la puissance que lui donne l’instinct naturel, acquiert en plus, dans les classes aisées, la vitalité d’une vertu à la mode.

Quand on avait obtenu de Gérard le geste vague de bras qui, d’après de récentes conventions, signifiait : Bonsoir ! on allait se mettre à table. Il y avait à ces repas le même nombre de plats que dans les autres maisons. La viande était de bonne qualité. La cuisinière savait son affaire. Et, pourtant, l’ensemble n’avait pas l’air sérieux. Ce n’était pas un repas. Les chaises étaient dures. La grande table carrée, avec deux couverts, offrait l’aspect d’un désert. Le service de faïence semblait avoir été prêté. Quant au buffet tout neuf, de noyer sculpté, il était là comme chez le tapissier ; il faisait un stage ; s’il recélait derrière ses battants divers ustensiles de ménage, c’était évidemment à titre provisoire.

En somme, aucun des objets mobiliers de l’appartement n’avait encore effectué sa soumission à un propriétaire aussi jeune.

Après le dîner, Daniel se rendait dans le cabinet de toilette, et s’étendait sur un divan en compagnie d’un livre de droit, sans lequel il n’eût point osé dormir. Berthe prenait un pliant ou une chaise basse, et sortait autour d’elle de grands tiroirs pleins de vieux rubans. Puis elle se livrait à des occupations de rangement, d’assemblage, de faufilage, qu’il fallait renoncer à comprendre.

Un soir, en rentrant, Daniel annonça qu’Éric Esmant viendrait après le dîner. Il avait dû tellement s’ennuyer lors de sa première visite que Daniel n’osait plus l’inviter une seconde fois. Ils avaient continué à revenir ensemble de l’École de droit. Éric l’accompagnait jusqu’à sa porte. Ce jour-là, ils avaient fait les cent pas devant la maison, sans se résoudre à se séparer. À la fin, Éric avait dit : « Il faut rentrer. C’est ennuyeux de se quitter. » Daniel lui avait alors proposé de revenir le soir, et le jeune homme avait accepté avec empressement.

Ils continuèrent, le soir, la conversation commencée, et Berthe y prit part avec un intérêt qui surprit agréablement Daniel. Elle parlait à Esmant sur un ton particulier, un peu soumis, intimidé, comme un joueur novice qui ne lâche que le plus tard possible le pion qu’il avance sur l’échiquier, prêt à recommencer et à dire : « Je me suis trompé », si l’on juge le coup maladroit. Elle écoutait parler Éric sans le quitter du regard, en l’approuvant de hochements de tête à peine perceptibles. Et elle écoutait aussi son mari avec une attention inaccoutumée, comme si elle honorait en lui l’ami d’Éric Esmant.

Comme Éric s’en allait, il vint à Berthe une excellente idée : on pourrait le faire inviter au bal des Alfreda. Ce fut entendu, malgré la résistance de Daniel qui craignait que son ami ne se plût pas dans ce monde-là.

Depuis son mariage, les bals où Daniel avait assisté l’avaient toujours ennuyé ; car il avait constaté que son nouvel état d’homme marié n’augmentait pas son prestige. Il semblait encore être plus dédaigné qu’auparavant, soit dans les salles de bal, où les jeunes filles le traitaient comme une quantité négligeable, soit autour des tables de poker, où les joueurs précis, audacieux, qui battaient et donnaient les cartes avec des gestes sûrs, le prenaient quelquefois à témoin pour un coup contesté, mais le lâchaient tout de suite, ne reconnaissant pas pour un des leurs ce jeune homme hésitant et d’une incompétence visible. Il avait encore la ressource, comme au temps de son célibat, de poser des questions paternelles au petit garçon de douze ans, orné d’une cravate bleu clair, qui veille jusqu’à minuit par faveur spéciale, et qui se tient dans l’embrasure d’une porte en écartant ses doigts gantés. Mais il ne pouvait s’éterniser en sa compagnie.

Il fallait aussi surveiller Berthe, l’empêcher de boire froid après une valse, ne pas s’approcher d’elle si elle s’amusait, ne pas la délaisser si elle ne s’amusait pas. Et, à la sortie, elle n’était pas commode, quand le vestiaire ne se retrouvait pas tout de suite.

Le bal des Alfreda, grâce à la présence d’Éric, fut très agréable pour Daniel.

D’abord Éric et Berthe causèrent ensemble toute la soirée.

Daniel était très content d’avoir amené dans ce monde d’affaires un ami d’élite. Il lui semblait que son ami et lui, et même sa femme, puisqu’Esmant l’adoptait, formaient parmi tous ces gens un groupe très distingué, à part.

Il préférait qu’Esmant causât avec Berthe qu’avec lui. Il n’était disposé à jouir de son ami, ce soir-là, qu’à titre honorifique. Car la conversation avec Éric était toujours un peu fatigante. Il fallait s’observer, ne pas lâcher tout à coup une de ces bêtises inattendues qui brusquement ruinent un homme dans l’esprit de son interlocuteur.

Il les laissa souper ensemble à une table éloignée de la sienne. Lui alla s’asseoir bien tranquillement entre deux vieilles dames, qu’il connaissait un peu, qui n’attendaient de lui aucun effort de conversation brillante, et à qui il se contenta de verser gracieusement à boire, chaque fois qu’il avait soif. En grand appétit, il mangea beaucoup. Des tziganes jouaient. Il se sentait heureux. Un convive en quittant sa place ouvrit une brèche par laquelle il aperçut, à l’autre bout du salon, Éric et sa femme, qui causaient d’une façon animée… C’était peut-être dangereux. Mais la valse des violons faisait tourner dans l’air et dans les lumières une ronde de fées joyeuses qui piétinaient les soucis d’avenir. Si vraiment c’était dangereux, on verrait plus tard. – Il serait toujours temps…

Le petit ennui d’intervenir, si Daniel y eût même songé, avait le grave inconvénient d’être actuel. Mieux valait courir l’aléa d’un gros péril à lointaine échéance.

— Eh bien ! demanda-t-il à Berthe dans la voiture, comment le trouves-tu ?

Elle répondit :

— Très gentil… C’est vraiment un garçon d’une intelligence supérieure.

Elle ajouta, ce qui amusa Daniel :

— Tu sais ? Je crois qu’il est amoureux de moi !

À cette heure-là, on pouvait l’embrasser sans craindre de la décoiffer.

— Je veux, dit-il avec fougue, t’embrasser toute la nuit.

Le fait est qu’une fois rentré il fut très tendre, pendant quelques minutes.

VIII

PREMIÈRES ALARMES

Daniel devait sortir, ce dimanche-là, avec sa femme et le petit Gérard. Il avait reçu le matin un pardessus neuf de chez le tailleur de M. Voraud. Il avait espéré que ce tailleur le transformerait magiquement en un homme élégant. Or, l’étoffe gris-beige, qui, sur le petit morceau d’échantillon, semblait d’un ton original, un peu trop hardi peut-être, lui parut, quand il la vit sur toute la largeur du pardessus, banale et triste. Sa foi, cependant, ne l’abandonna pas encore, et il se dit que le vêtement, endossé, aurait un aspect tout autre.

Il ne s’occupait pas beaucoup de sa toilette, depuis qu’il n’avait plus de cour à faire ; mais, dès qu’il se mettait à y penser, il était d’un méticuleux sans égal. Pour que le tout fût à l’avenant, il alla s’acheter le matin un chapeau neuf, chez le chapelier de M. Voraud. Il s’efforçait, ce faisant, de ne pas songer à toutes ses déceptions anciennes, à tous ces haut-de-forme de son passé qui, pendant l’instant furtif de l’essayage, avaient l’air de chapeaux de clubman, et qui, dès qu’il arrivait chez lui, ou qu’il se voyait inopinément, sans chercher une pose, dans la glace d’une boutique, lui donnaient l’aspect d’un médecin de petite ville, qui fait des visites à bas prix.

En dépit de ces précédents détestables, il espéra encore un miracle, et se dépêcha d’aller s’habiller, le déjeuner fini, pour voir l’effet de l’ensemble. Il lui sembla que son pardessus allait bien, par-devant. Il vint le soumettre à l’œil clairvoyant de Berthe : « Tourne-toi. » Elle dit, après un instant qui sembla long : « Il ne va pas par-derrière. » Puis elle ajouta cette phrase, qui affecta Daniel plus que tout le reste, parce qu’elle lui faisait prévoir des discussions et des luttes : « Tu ne peux pas l’accepter. »

« Je vais toujours le mettre cet après-midi, dit-il, puisque je n’en ai pas d’autre. »

Elle remarqua que son chapeau était beaucoup plus luisant qu’à l’ordinaire : « Ah ! tu as aussi un chapeau neuf ? dit-elle… Pourquoi des bords si larges ? »

Comme elle ne paraissait pas bien sûre de son opinion, il riposta avec autorité : « C’est comme ça qu’on les porte. »

Il attendit qu’elle fût prête, en faisant les cent pas dans la salle à manger. La nourrice l’y rejoignit bientôt. Coiffée d’un ruban énorme, elle portait dans ses bras un Gérard somptueux, mystérieux, presque indistinct, orné d’un chapeau blanc à plumes, et qui dissimulait sous un voile les traits de son visage, bien peu caractéristiques cependant.

« Nounou ! cria Berthe. Descendez avec le petit et promenez-le en face, au soleil. Il a trop chaud ici, sous sa pelisse ! » Elle put ainsi elle-même s’attarder à sa toilette, sans qu’un remords de sollicitude maternelle vînt la gêner et la presser.

Quand elle fut habillée, elle appela Daniel sous un prétexte quelconque, à seule fin, sans doute, de recueillir sur sa robe neuve une impression qu’elle ne voulait pas lui demander directement. Mais il ne pensa pas à lui en parler.

Daniel voulait bien dire des choses aimables à sa femme. Mais il ne voulait pas les chercher. Il ne consentait à les proférer que si elles jaillissaient de lui, sous le choc d’un enthousiasme impérieux.

Ce n’était pas que la joie d’autrui ne fût agréable à Daniel. Mais il la cultivait mal, en n’écoutant que ses propres caprices. Pendant des jours il laissait se sécher cette plante précieuse, quitte à l’arroser outre mesure, à la noyer de louanges, aussitôt que ça lui disait.

En descendant, Daniel dit à Berthe :

— Nous allons chez maman.

Il ajouta timidement :

— Je lui ai promis hier que nous lui amènerions le petit.

— Eh bien, je te réponds, dit Berthe avec véhémence, que ce petit ira prendre l’air aux Champs-Élysées. Je n’ai pas envie qu’il attrape froid en sortant !

Daniel suffoqua d’indignation. Rien ne l’exaspérait comme ce manque de complaisance de Berthe, quand il s’agissait de faire plaisir à sa mère. Il dit brusquement : « Au revoir. Tu peux t’en aller te promener toute seule avec le petit. Moi, je vais de mon côté. »

Il continua cependant à marcher à côté d’elle. Elle se décida heureusement à dire :

« Je veux bien aller chez ta mère, si nous n’y restons qu’un instant. »

Ravi, étonné qu’elle eût cédé et même un peu confus, il n’osa pas marquer trop d’empressement, et appeler tout de suite une voiture. Quand on est parti pour une bouderie sérieuse, il est difficile de s’arrêter court. Une Urbaine vide suivait lentement le trottoir, en quête d’un client, et il suffit, heureusement, d’un tout petit geste pour la retenir. Berthe s’installa au fond avec la nounou, et le chef de famille s’assit sur le strapontin, assez peu confortablement, car il avait ses jambes près de la nourrice, et évitait comme le feu de lui toucher les genoux. Il avait au moins cette consolation de froisser irrémédiablement le pardessus neuf, qu’il ne pourrait plus rendre au tailleur.

C’était un peu ennuyeux que Berthe eût cédé, car Daniel avait ainsi à son compte la responsabilité du chaud et froid que ne manquerait pas d’attraper Gérard. Aussi, en arrivant chez sa mère, s’écria-t-il assez brusquement qu’ils ne faisaient qu’entrer et sortir, et s’impatienta parce que Mme Henry s’obstinait à offrir de la bière à la nourrice, tandis que M. Henry obtenait un grand succès auprès de Gérard, qui nageait vers lui, à bras éperdus, et accrochait ses petits doigts à sa barbe frisée. On allait partir, quand Mme Henry chercha dans ses tiroirs une montre en argent, qu’elle donna à la nourrice. Nounou lui dit : « Merci, madame », sans plaisir, comme à son ordinaire. Ni Mme Voraud, avec une chaîne d’or, ni la tante Amélie, avec une bourse à mailles d’argent, ni l’arrière-grand-mère, avec des épingles à boules pour le bonnet, n’avaient réussi à égayer ce visage ahuri, qui ne savait pas sourire.

On reprit la voiture jusqu’à la place de la Concorde. Berthe n’osait encore conduire Gérard dans l’avenue du Bois, où l’air était un peu vif. On lui fit faire, aller et retour, le trajet de la Concorde au Rond-Point. Des messieurs, aussi propres que possible, étaient venus là pour montrer, sous la soie des dimanches, la personne qui partageait leur couche, et, dans de petites voitures, ou sur des bras mercenaires, ou dans des uniformes de pensions, tous les enfants qui en avaient résulté. On ramena ensuite la nourrice jusqu’à la Madeleine, où se trouvait une traversée dangereuse. Puis on la quitta, sur l’autre trottoir, avec force recommandations.

Les deux époux, très allégés, reprirent le chemin des Champs-Élysées. Berthe, qui ne voulait pas donner le bras à Daniel, marchait très vite. Et il avait toutes les peines du monde à se maintenir à sa hauteur, à cause de l’encombrement. Il craignait toujours qu’on ne la crût seule et qu’on ne lui dît des insolences, qu’il serait forcé de relever.

Un peu essoufflé, il proposa de s’arrêter au Rond-Point, pour goûter. Mais Berthe répondit vivement qu’elle voulait aller jusqu’à l’Arc de Triomphe.

Il fallut aborder, à la même allure rapide, la montée assez longue qui termine les Champs-Élysées. Jadis, quand Daniel se promenait le dimanche avec un ami, son plaisir était gâté par l’idée qu’il existait au monde une joie supérieure. Et il s’était vu, alors, montant l’élégante avenue, en compagnie de sa bien-aimée.

Et voici qu’il enviait maintenant deux jeunes gens de vingt ans qui passaient, deux amis, libres, animés, dont les visages heureux riaient, à l’unisson, de la même plaisanterie.

Même un monsieur seul, assez âgé, qui marchait à pas lents, les mains dans les poches de son pardessus, lui parut jouir d’une tranquillité admirable.

Daniel n’avait pourtant, à ce moment-là, pour être mécontent de son sort, aucune raison précise. Aussi la Providence, qui n’aime pas que nous nous plaignions de tristesses vagues, s’empressa-t-elle de lui envoyer un sujet d’ennui bien déterminé.

Dans la pâtisserie à la mode, très encombrée de dames qui goûtaient, il aperçut, assis à une table, son ami Éric Esmant.

Voilà donc pourquoi Berthe n’avait pas voulu goûter au Rond-Point. Voilà pourquoi sans doute elle craignait tant de s’attarder en conduisant le petit chez Mme Henry : il y avait un rendez-vous arrangé entre elle et Éric Esmant.

Les maladroits ! Pourquoi avaient-ils fait cela ?

Éric même avait rougi. Berthe s’était écriée : « Tiens ! » Elle avait feint la surprise. Mais elle n’avait pas dit : « Quelle rencontre ! » ou : « Quel heureux hasard ! » Elle n’avait pas osé aller jusqu’aux paroles mensongères.

Daniel toucha faiblement la main que lui tendait son ami. Tous trois s’assirent, après avoir choisi des gâteaux. Éric fit apporter des verres de malaga. Daniel ne prononçait pas une parole. Les deux autres échangeaient à peine quelques mots, qui ne se répondaient pas très bien. Quand Éric voulut payer, Daniel s’écria : « C’est à moi ! » avec une autorité si brutale que l’autre le laissa faire.

Éric, quand on se leva, proposa, d’un air embarrassé, de marcher quelques pas dans l’avenue du Bois.

Daniel répondit : « Nous avons une visite à faire avant de rentrer. »

« Il n’est que cinq heures, dit Berthe. Et ma tante, chez qui nous allons, ne sera pas encore chez elle. »

Elle prit le bras de Daniel, ce qui ne lui arrivait jamais, et s’écria, avec un entrain forcé : « Marchons ! Profitons du beau temps. Ça me fera du bien. »

Dans l’avenue du Bois, ils se tenaient encore par le bras, mollement, sans oser se lâcher. Enfin, Berthe eut l’idée de se moucher, et de quitter le bras de Daniel.

Un groupement nouveau s’organisa, plus en harmonie avec les tendances actuelles des individus. Berthe et Éric marchèrent à côté l’un de l’autre. Daniel était sur la même ligne, mais à l’écart, comme éliminé.

Il paraissait plongé dans des méditations, très élevées sans doute. Il avait l’air d’être très loin. Parfois même il fredonnait entre ses dents.

Il se disait : « Il est venu la voir vendredi à son jour. Et ils ont arrangé un rendez-vous à mon insu… À mon insu ! »

On se cachait de lui maintenant, comme jadis, quand il venait voir Berthe, il se cachait de Mme Voraud. On le trompait.

Mais il n’avait pas la force de supporter longtemps un ennui. Il cherchait bien vite le moyen de prendre son parti des événements. Après tout, ce rendez-vous dans cette pâtisserie n’était pas très grave. Malheureusement, Éric eut le tort de dire : « J’ai eu une bonne idée de venir goûter là. J’avais comme le pressentiment que je vous y rencontrerais. » Pourquoi ce luxe d’explications mensongères ?

Il se trouva qu’un ami d’Éric les croisa, avec qui le jeune homme resta à causer quelques instants. Daniel et Berthe continuèrent leur route. Au bout de vingt pas, Berthe s’arrêta.

— Attendons ton ami, dit-elle.

— Mais non, dit Daniel. Il nous rattrapera bien.

Berthe ne bougea pas. Et il dut attendre aussi.

Enfin, quand Éric les eut rejoints, et, qu’étant revenus tous trois sur leurs pas, ils arrivèrent à l’Étoile, ils s’arrêtèrent. Éric leur tendit la main. Il rentrait chez lui, au Trocadéro.

— M. Esmant devrait venir dîner avec nous, dit Berthe.

Daniel, sans rien dire, fit de la tête un geste faible, qui pouvait être d’approbation.

— Je suis venu deux fois, la semaine dernière, dit Éric. Je crains d’abuser…

— Vous êtes fou, dit Berthe. Abuser !

— Et puis, ce soir, dit Éric, après avoir attendu un instant une protestation de Daniel, je me souviens que je ne suis pas libre et que nous avons du monde à la maison… Mais j’ai le temps de faire quelques pas. Je vais vous accompagner jusqu’au faubourg Saint-Honoré.

Ils descendirent l’avenue Friedland. Daniel se disait qu’ils allaient rentrer tout seuls, que la soirée serait lourde et douloureuse d’ennui, que Berthe ferait la tête.

Éric, qui avait promis de les quitter au faubourg Saint-Honoré, ne les quitta pas encore et continua avec eux le long du boulevard Haussmann. À Saint-Augustin, il s’arrêta décidément.

Mais Daniel avait pris une résolution.

— Allons ! dit-il d’un air magnanime, venez dîner avec nous !

— Venez ! dit Berthe. Vous allez rentrer tous les deux à la maison, pendant que je vais prendre une voiture, et expédier ma visite à ma tante.

Éric prit le bras de Daniel. Il lui parla avec animation de quelques sujets attrayants. Il était vraiment très séduisant quand il s’y mettait. Et Daniel, regrettant déjà sa froideur de tout à l’heure, se demandait par quelle amabilité il pourrait l’effacer.

IX

INCIDENTS

— Il y a au moins trois jours que nous n’avons vu le bel Éric ? dit un soir Daniel, étendu sur le canapé du cabinet de toilette, tandis que sa femme, assise sur une petite chaise basse, ajustait des rubans sur une forme de chapeau.

Berthe, qui n’avait rien dit depuis le dîner, répondit d’un air indifférent, après avoir paru réfléchir un instant, les yeux au plafond :

— En effet. Trois jours… Depuis lundi.

— Hé ! hé ! Il te lâche, dit Daniel.

— On dirait.

— Est-ce qu’il serait moins amoureux de toi ?

— Qui sait ?

Daniel se leva, et brusquement, comme pour la surprendre, mais toujours en souriant :

— Et toi ? Est-ce que tu es amoureuse de lui ?

— Tu es bête, dit Berthe, en continuant son travail.

— Tu peux bien me l’avouer, dit Daniel. On n’est pas maître de ses sentiments. Je ne t’en voudrai pas… Je suis sûr que tu es amoureuse de lui ?

— Je le trouve très gentil, dit Berthe. J’aime bien causer avec lui.

— Avec ça que tu n’es pas contente quand il vient ?

— Si. Je suis contente, dit Berthe. C’est un ami charmant.

Daniel se promettait de parler le moins possible d’Éric. Il s’était fait ce raisonnement ingénu qu’il ne fallait pas lui donner d’importance. Mais il revenait toujours à ce sujet de conversation, parce que c’était un sujet de conversation, parce qu’il était sûr d’intéresser Berthe en lui parlant d’Éric, parce qu’on résiste difficilement au plaisir d’intéresser les gens, quelque danger qui puisse en résulter.

— Oui, reprit-il, c’est vraiment un garçon bien gentil, et d’une intelligence tout à fait remarquable… Par exemple, en fait de femmes, ajouta-t-il, il a une de ces naïvetés ! Il a rencontré dans sa vie une petite grue par-ci par-là. Au point de vue femmes, c’est un gosse.

— Il m’a raconté, dit Berthe, qu’il avait eu une maîtresse pendant deux ans, une actrice.

— Une petite grue, dit Daniel… Je la connais. Il y a plusieurs élèves de l’École qui sont allés avec elle.

Un soir qu’Éric Esmant devait dîner chez eux, Daniel rentra un peu plus tôt que de coutume, vers sept heures un quart, en revenant de chez sa mère, qu’il était allé voir comme tous les jours. Il eut l’idée de regarder, de la rue, si son ami était arrivé : mais les fenêtres du salon, au quatrième, étaient sombres. Il monta chez lui, ouvrit la porte, et la referma fortement. Puis, en regardant machinalement à terre, il aperçut une raie de lumière au bas de la porte du salon. Il entra, et vit sa femme et Éric, assis trop loin l’un de l’autre. Berthe s’écria : Bonjour ! un peu haut. Éric lui tendit la main, en le regardant trop en face, avec des yeux qui ne voulaient pas avoir l’air de fuir.

— On dit qu’il y a… une trentaine de morts, et autant de blessés, dit Éric à Berthe.

— C’est effrayant, dit Berthe.

Comme c’était visible qu’ils disaient des choses quelconques, pour ne pas paraître interrompre une conversation commencée ! Daniel fut blessé de ces subterfuges.

Il s’assit en silence, comme un invité, sans retirer son pardessus.

— Est-ce qu’on dîne bientôt ? demanda-t-il au bout d’un instant.

— Je crois qu’il n’est pas encore l’heure. Mais je vais voir, ajouta-t-elle avec une complaisance inaccoutumée. Tu as faim ?

— Assez, dit Daniel.

Il n’avait d’ailleurs pas faim.

Il resta seul avec Éric qui se promenait, les mains derrière son dos, en sifflant entre ses dents, extraordinairement à son aise.

Daniel se décida à demander :

— Y a-t-il longtemps que vous êtes arrivé ?

— Un quart d’heure à peine, dit Éric.

Même s’il ne mentait pas, calculait Daniel, ils étaient restés dans l’obscurité plus de dix minutes.

— Excusez-moi, dit-il au bout d’un instant. Je vais retirer mon pardessus.

Il alla machinalement voir le petit, qui n’avait jamais été d’aussi bonne humeur et prodiguait ses sourires silencieux.

Daniel le prit dans ses bras, lui fit : Atzoum ! Atzoum ! C’était devenu un rite. Mais il faisait cela sans y penser. Puis, tout à coup, il eut pour l’enfant un élan de tendresse, et le promena, en lui appuyant la joue contre la sienne. Gérard, étonné, ne cria pas.

Berthe arriva dans la chambre.

— Est-il gentil ? dit-elle. Il n’a pas poussé un cri depuis ce matin.

— Embrasse-le, dit brusquement Daniel, pour voir si elle avait la conscience tranquille.

Elle l’embrassa très gentiment et très franchement.

— Elle ne l’embrasserait pas ainsi, pensa-t-il rasséréné. Pourquoi se forgeait-il des idées ? La lumière du salon n’était allumée que depuis peu. Mais ils étaient peut-être auparavant sur la cour, dans la chambre du petit.

La semaine suivante, comme ils attendaient encore une fois Éric à dîner, il se promit de rentrer de bonne heure. C’est à ces moments-là qu’il souffrait de sa jalousie, quand elle le poussait à contrarier des rendez-vous, quand une voix despotique lui disait arbitrairement, pour l’effrayer, qu’un événement irréparable se passerait, s’il n’était là pour l’empêcher. Ce dont il souffrait le plus, c’était toujours de la nécessité d’agir.

Pourtant, ce jour-là, il dut s’attarder chez sa mère, où l’oncle Émile et la tante Amélie, retour de Nice, venaient d’arriver pour dîner. La tante Amélie était restée très longtemps dans le Midi ; ce qui, chez les Henry, passait pour une assez rare élégance. Ce voyage de luxe avait rapporté à l’oncle Émile quelques billets de mille francs. Il avait installé sa femme à Nice, dans un hôtel, pas un hôtel d’Anglais, un hôtel de voyageurs de commerce, où l’on mangeait « je ne te dis que ça ». Et lui, pour se promener, avait rayonné dans tout le Var et les Alpes-Maritimes, en plaçant aux bijoutiers des petits diamants et des bracelets d’or.

Il n’était pas loin de huit heures quand Daniel rentra chez lui. Les fenêtres du salon n’étaient pas éclairées. Berthe accourut, au bruit de la porte.

— Tu es seul ? dit-elle.

— Mais, oui… je suis en retard. Éric est là ?

— Non, dit-elle d’une voix altérée… Je croyais, ajouta-t-elle, que tu l’avais rencontré et que vous reveniez ensemble. Je ne sais ce que ça veut dire.

Il alla dans le cabinet de toilette, se déchausser. Elle l’y suivit. Il remarqua qu’elle prêtait l’oreille aux bruits des voitures. Elle ouvrit un tiroir, chercha des rubans d’une main nerveuse, les remit à leur place, et referma violemment le tiroir. Elle poussa un cri, et porta un doigt à ses dents.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— Je me suis pincée. Ce n’est rien, dit-elle.

— Mets vite ton doigt dans l’eau chaude, dit Daniel… ou dans l’eau froide.

Elle trempa son doigt dans l’eau. Il s’assit, prit un journal et feignit de lire.

— C’est tout de même curieux qu’il n’ait pas prévenu, dit-il au bout d’un instant.

La bonne ouvrit la porte.

— Madame, est-ce qu’on peut servir ?

— Attendez, dit Daniel.

Berthe s’assit sur un fauteuil, en face de lui, le visage étrangement indifférent et sérieux.

Il lui raconta, pour dire quelque chose, qu’il venait de chez Mme Henry, et qu’il avait vu son oncle et sa tante. Elle lui répondait, sans l’écouter, avec de petits hochements de tête complaisants.

— Je crois que l’ascenseur vient de s’arrêter à la porte, dit-il.

Il sortit jusque dans l’antichambre ; puis il revint en disant :

— Ce n’est pas ici.

Berthe se leva et alla contre la vitre, où elle appuya son front. Au bout d’un instant, il s’approcha d’elle, et vit qu’elle pleurait. Il fut si ému lui-même que les larmes lui vinrent aux yeux.

— Qu’est-ce que tu as ? lui dit-il. Qu’est-ce que tu as ?

Elle prit un air suppliant.

— Rien, dit-elle. Je suis énervée… J’ai été comme ça toute la journée… Je suis agacée. Ce n’est rien.

La bonne apparut à la porte.

— Madame, il est la demie. Et nounou n’a pas mangé.

— Va à table, je t’en prie, dit Berthe à Daniel. Moi je vais me coucher. Je n’ai pas faim.

— Viens manger quelque chose.

— Non, non. Ne me force pas. Je n’ai pas faim.

Il alla s’asseoir tout seul à table. Quelque chose de grave, qu’il ne distinguait pas bien, avait tout renversé dans sa vie. Il mangea son potage, et s’en alla voir si elle était couchée. Il la trouva pleurant dans son lit.

Il se pencha et lui dit à voix basse :

— Tu l’aimes ?

— Mais non, dit-elle en sanglotant nerveusement. Mais non… Laisse-moi. Sois bien gentil. Laisse-moi.

Il rentra dans la salle à manger, où la femme de chambre lui dit : « J’ai mis une aile de poulet de côté pour madame. »

Il mangea quelques bouchées et repoussa son assiette.

Qu’était-il arrivé ? Pourquoi Esmant n’était-il pas venu ? Fallait-il souhaiter qu’il revînt ?

Berthe, dans son lit, s’était retournée du côté du mur, et il voyait son dos et ses cheveux. L’avait-elle trompé, trompé tout à fait ? Il n’y croyait pas. Elle était là, près de lui, toujours la même, toute pareille. Il s’en alla en fermant la porte, pour le cas où elle dormirait.

Comme il traversait l’antichambre, il entendit un coup de sonnette. Il ouvrit la porte à Éric Esmant.

— Je vous fais toutes mes excuses, dit le jeune homme, très essoufflé. J’ai été pris de l’autre côté de l’eau, chez ma sœur, qui était malade. Pas de téléphone pour vous prévenir. Un petit bleu serait arrivé après moi.

Il le fit entrer dans le salon. Berthe n’avait pas dû entendre la sonnette. Elle était là-bas, inquiète encore…

Il alla dans sa chambre, fit mine d’être venu chercher quelque chose sur la cheminée, et dit négligemment :

— Éric est là.

Il ne regarda pas Berthe, pour ne pas voir de la joie dans ses yeux.

— Tu lui diras, dit-elle, que je suis couchée. Et que je regrette de ne pas le voir, dit-elle encore d’un air pincé. Il n’avait qu’à venir plut tôt.

Il revint près d’Éric.

— Ma femme vous prie de l’excuser. Elle est couchée. Ce n’est pas grave, s’empressa-t-il d’ajouter.

Ils causèrent de choses et d’autres. Au bout d’un instant, Berthe, dans un joli peignoir bleu pâle, apparut à la porte du salon.

— Bonjour, monsieur, dit-elle à Éric, d’un air poli et indifférent, comme à une personne à qui on ne fait pas l’honneur d’une rancune.

— J’ai toutes mes excuses à vous faire, madame, reprit Éric. Ma sœur était souffrante. J’ai dû attendre chez elle l’arrivée du médecin… Ils n’ont pas le téléphone.

— Vous êtes tout excusé, dit sèchement Berthe.

Pour lui non plus, elle n’était pas toujours commode.

— Mon petit Daniel, dit-elle à son mari avec une grande gentillesse, veux-tu sonner pour qu’on m’apporte mon châle de laine ?

On finit cependant par causer gaiement de toutes sortes de choses.

Puis Berthe dit tout à coup :

— J’ai faim.

— Je t’ai gardé du poulet, dit Daniel.

On fit apporter ce qui restait du poulet.

Elle mangea de bon appétit. Et comme Éric la regardait manger, on devina qu’il n’avait pas dîné, on le lui fit avouer et on le força à prendre un morceau de poulet. On apporta du fromage, et, dans des boîtes de fer-blanc, des réserves de petits gâteaux. Daniel, qui n’avait dîné qu’à moitié, se sentit, lui aussi, en appétit, et prit part à ce festin.

Éric s’en alla à onze heures et promit de revenir le lendemain.

Daniel resta dans le salon à lire. Il aimait mieux ne pas se trouver tout de suite avec Berthe.

Quand elle fut couchée, il se déshabilla rapidement et vint se coucher auprès d’elle.

— Tu ne m’as pas trompé ? dit-il.

Il n’était pas, à ce moment-là, comme à d’autres moments, tourmenté par le besoin de savoir. Il avait l’âme un peu lasse. Il ne croyait pas qu’elle l’eût trompé. Il avait surtout peur d’y croire. Il posait la question doucement, pour qu’elle eût été posée, et pour obtenir une réponse satisfaisante.

— Tu es fou ? dit-elle.

Il la prit dans ses bras et l’embrassa tendrement sur le front.

C’eût été bien, si ça s’était arrêté là. Par malheur, ça se gâta. Il la tint trop longtemps dans ses bras, et voulut l’embrasser autrement.

Quand ces idées-là lui venaient, il était toujours trop tard pour leur résister.

— Je t’en prie, lui dit-elle. Laisse-moi. Je suis fatiguée.

Il la laissa, non sans un geste de mauvaise humeur. Et, lui tournant le dos, il vint s’allonger sur le bord du lit. Il y avait une veilleuse sur la cheminée. Berthe n’aimait pas dormir dans l’obscurité.

Les yeux grands ouverts, Daniel regardait la triste petite lumière. Il ne lui restait même plus la consolation d’avoir eu une belle attitude. Pourquoi cette tentative honteuse, intempestive, qui avait tout gâté ?

Quelle autre attitude de perversité cynique allait-il être obligé de prendre, à ses propres yeux, pour ne pas se donner tort ?

X

ALTERNATIVES

Berthe l’avait-elle trompé ? Il semblait à Daniel tout à fait déraisonnable d’en douter. C’était l’évidence même. Pourquoi croyait-il stupidement à sa bonne étoile, qui l’aurait préservé de cela ?

Et, d’autres fois, il se disait que c’était un cauchemar, un fantôme absurde. Il regardait Berthe aller et venir dans l’appartement, s’occuper du petit Gérard avec sollicitude, parler paisiblement à la nourrice. Était-ce là le maintien d’une femme adultère ?

Daniel, qui savait cependant combien un remords est désagréable, et se justifiait toujours, n’importe comment, de ce qu’il pouvait avoir à se reprocher, n’admettait pas que son prochain pût se juger avec la même indulgence. Il s’imaginait qu’une femme adultère, dès qu’elle a commis sa faute, se met d’elle-même, dans son propre esprit, au ban des honnêtes gens, et qu’elle passe son temps à en souffrir sans relâche.

Il avait pensé quelquefois à demander des explications à Éric. Mais il avait écarté cette idée. Il n’aimait pas les explications, car il trouvait toujours par avance l’argument qu’on lui opposerait, et cet argument était sans réplique. Il lui suffisait de penser à en parler à Éric, pour que son ami ne lui parût plus coupable. Et il craignait alors de risquer une fausse démarche, de se montrer ridiculement jaloux, de se départir de cette attitude d’esprit très élevée que les deux amis avaient adoptée dans la vie.

Cette belle confiance, cependant, ne laissait pas d’être parfois troublée par le besoin pervers de savoir.

— On vous verra demain à l’École ? dit un soir Éric.

— Non, demain je resterai à la banque. Je fais, en ce moment, un travail pour M. Voraud.

Et il résolut d’aller tout de même au cours de droit, pour voir si Éric y serait.

Le lendemain, Berthe sortit vers deux heures. Daniel lui recommanda de ne pas se mettre en retard. Ils avaient, ce soir-là, à dîner les parents de Daniel, et l’oncle Émile et la tante Amélie, dont on continuait à fêter le retour.

Daniel, dans la rue Auber, prit l’omnibus de la place Saint-Michel. C’était par une légère après-midi de mai. La rue était claire et propre. Les chevaux trottaient fortement sur le sol, avec bonne humeur. On eût dit qu’ils s’amusaient à trotter en mesure. Daniel, arrivé à la place Saint-Michel, monta doucement le boulevard. Il oubliait peu à peu pourquoi il était venu. Il arriva à l’École, et gagna la petite salle froide où se faisait le cours. Il jeta un regard rapide sur les élèves. Éric n’était pas là.

D’abord, Daniel n’attacha aucun sens à cette constatation. Il vit le grand Gavriel, courbé, et qui prenait des notes. La parole du professeur s’épandait dans l’air, se condensait à l’oreille de Gavriel, passait rapidement dans son cerveau, et venait sortir au bout du bras, de la longue main osseuse et du bec de la plume, en une petite écriture méthodique et sans fin.

Daniel s’assit à une table. Il écouta pendant quelques instants la voix du maître, qui traitait avec une pitié victorieuse un économiste, absent, d’ailleurs, et mort depuis cent ans.

Au bout d’un instant, Daniel s’éveilla d’un rêve et se dit qu’Éric n’était pas là. Lui, qui donnait si rapidement de la vie aux hypothèses, avait de la peine à s’habituer à la réalité des faits. Quand il eut bien saisi celui-là, il en imagina tout de suite les conséquences les plus graves. Il se dit que puisqu’Éric ne se trouvait pas là, c’est qu’il était avec Berthe.

Il se leva brusquement, prit sa serviette, et quitta la salle de cours. Il descendit la rue Soufflot, sans savoir où il allait. Et, tout d’un coup, il se vit dans la glace d’une devanture, tout jeune, avec sa serviette sous le bras.

Il n’avait que vingt-trois ans et il était déjà un mari trompé ! Il lui semblait que ce n’était pas de jeu. Un mari trompé, selon les chansons et la comédie, était un homme d’un certain âge. À vingt-trois ans, c’était une injure gratuite de la destinée.

Il arriva aux quais en suivant la rue Bonaparte. Des crieurs annonçaient les journaux du soir. Daniel souhaita qu’une grande catastrophe fût arrivée chez lui, quelque ruine générale, où s’annihilerait son deuil particulier.

Puis il songea à se plonger dans la débauche, et à tromper sa femme avec n’importe qui. Cette idée lui sourit. Mais où aller ? Il regarda un magasin de modes, caché par des rideaux. Était-ce ou n’était-ce pas un magasin équivoque ? Puis il se souvint que, dans un passage où il allait chercher de vieux livres, des femmes oisives se promenaient vers la fin de l’après-midi. Il s’y rendit en pressant le pas. Le passage, comme toujours, semblait inhabité. Les magasins, dont les vitrines étaient garnies d’objets poudreux, semblaient avoir été désertés même par les marchands. Dans une galerie latérale, il aperçut une toute petite femme en chapeau marron. Elle venait de son côté. Il s’arrêta à une devanture de paniers d’osier, à l’espoir qu’elle s’y arrêterait aussi et lui dirait quelque chose. Mais elle passa sans rien dire auprès de lui et ne stationna que vingt ou trente pas plus loin, devant un magasin de coquillages.

Daniel se dit alors avec dépit qu’elle était stupide de faire ainsi des manières. Elle n’avait qu’un mot à dire pour qu’il la suivît. Mais non, comme il avait l’air de courir après, elle se gardait de faire des avances.

Enfin, comme il s’était arrêté une autre fois, devant de tristes vases de grès, il sentit qu’elle revenait sur ses pas, et qu’elle s’arrêtait à ses côtés. Le cœur de Daniel battait. Il avait maintenant une grande tentation de la suivre. Mais pourquoi ne parlait-elle pas ?

Elle parla enfin ; elle murmura des mots indistincts. Il lui sembla qu’elle disait : « Viens-tu ? » Alors, il n’eut plus aucun désir de la suivre. Il l’aurait cependant accompagnée, par faiblesse, quand il s’aperçut qu’il était sept heures moins cinq et qu’il n’avait plus que le temps de rentrer chez lui pour dîner. Il s’en alla d’un pas rapide, sans se retourner.

En arrivant chez lui, il trouva toute sa famille installée dans le petit salon. Il ne vit pas Berthe, et n’osa pas demander si elle était rentrée. Il fit, sans avoir l’air, le tour de l’appartement, puis revint s’asseoir au salon, où l’oncle Émile célébrait encore l’excellence de ses combinaisons pour leur installation dans le Midi.

— Nous étions servis à une petite table à part, à côté de la table d’hôte. C’était gai comme à la grande table et l’on avait l’avantage d’avoir des petits plats à soi. Et je te garantis que, tous les matins, le chef ne manquait pas de venir me demander qu’est-ce que monsieur désirait pour son déjeuner. Dis un peu, Amélie, la chambre que tu avais ? Pas du flafla et des tentures. Une chambre à deux fenêtres, la plus belle de l’hôtel. Et nous étions à dix minutes de la mer.

— Le seul ennui, dit Amélie, c’est que la rue était un peu étroite.

— C’était une rue, dit l’oncle Émile.

— Et le jeu, tu n’en parles pas ? dit M. Henry.

— J’y ai été une fois, dit Émile. J’ai été leur porter ma pièce de cent sous. Mais je te garantis qu’ils ne m’ont plus revu.

— Allons ! allons ! dit M. Henry. Tu leur as bien laissé plus de cent sous ?

— Tu l’écoutes ? dit Amélie. Il ne va pas se vanter de ce qu’il a perdu.

L’heure s’avançait. Daniel quitta le salon et vint dans l’antichambre ouvrir tout doucement la porte d’entrée. Au bout d’un instant, il entendit la porte d’en bas s’ébrouer d’une façon retentissante. Mais la porte vitrée de l’escalier ne s’ouvrit pas. C’était, sans doute, une personne pour l’escalier du fond.

N’y tenant plus, il prit son chapeau et descendit les quatre étages. Il allait faire un tour de cinq minutes dans le quartier ; il y avait des chances pour qu’elle fût revenue au bout de ce temps-là. Il contourna un ou deux îlots de maison, s’arrêtant un instant devant des boutiques, pour allonger le temps et augmenter, ses chances. Il rentra enfin rue Caumartin et demanda négligemment au concierge :

— Savez-vous si ma femme est rentrée ?

— C’est que j’arrive, dit le concierge. Augustine ! cria-t-il à sa femme, qui était dans sa petite cuisine, as-tu vu rentrer la jeune Mme Henry ?

— Je ne l’ai pas vue monter, dit la concierge au bout d’un instant.

Elle apparut à la porte de la cuisine en essuyant ses mains à son tablier bleu. Et Daniel se figura qu’elle le regardait méchamment.

Il regagna la rue. Il était huit heures moins dix. Jamais elle ne restait si tard. « C’est fini, se disait-il. Allons ! elle est partie ! Ils sont partis ensemble ! Est-ce qu’il allait falloir les rechercher, leur courir après ? Et comment raconter cela à ses parents, qui attendaient là-haut ? »

Il s’était posté au coin de la rue Auber, pour voir arriver les voitures. Le soir était doux. Il y avait très peu de monde dans la rue. Les gens étaient dans les maisons, où ils dînaient paisiblement. Daniel voyait arriver de face les fiacres découverts. Une plume blanche, derrière un cocher, lui donna un frisson. Berthe avait un chapeau blanc, mais l’avait-elle mis ce jour-là pour sortir ? La voiture se rapprocha, et il aperçut une dame inconnue, au visage froid.

Comme il revenait chez lui, machinalement, il vit, arrêtée devant sa maison, une voiture, venue d’il ne savait où, et qu’il n’avait pas vue passer. Le cocher comptait sa monnaie.

Il arriva jusqu’à la loge, et demanda si ce n’était pas sa femme qui venait de rentrer.

— Madame monte à l’instant, dit la concierge.

Il se sentit défaillir de joie. Il arriva dans l’escalier.

L’ascenseur, qui portait Berthe, s’élevait bienheureusement vers le ciel.

Daniel monta lentement l’escalier.

Berthe était au salon, en train d’embrasser tout le monde, et de s’excuser.

— Daniel était inquiet, dit Mme Henry en touchant les cheveux mouillés de son fils. Il s’est mis dans un bel état.

— Je me dépêche de faire servir, dit Berthe, qui alla ôter son chapeau.

Daniel marchait de long en large, à grands pas, très soulagé.

— Je suis sûre que tu la croyais déjà perdue, ta petite femme ? dit la tante Amélie.

— Il n’aime pas qu’on se fasse attendre, dit Mme Henry. C’est tout à fait le caractère de son père.

Un peu agacé, il alla voir si Berthe revenait. Et, comme elle quittait sa chambre, son chapeau enlevé, il eut l’idée de regarder la bourse de la jeune femme, qu’elle avait laissée sur la cheminée. Il se souvint qu’en sortant elle lui avait montré ce billet, en disant qu’elle n’avait pas d’autre monnaie pour prendre une voiture. Mais il n’avait pas de monnaie lui-même, et n’avait pu lui en donner. Qui donc lui avait prêté de l’argent pour payer son fiacre ?

Voilà qu’au milieu de sa joie son esprit inquisiteur découvrait ce nouveau sujet d’ennui, et l’obligeait à en avoir le cœur net. Il revint dans le salon, s’approcha de Berthe, qui rangeait des fleurs dans un vase, et lui dit à demi-voix, et en riant, pour ne pas soulever de discussion devant la famille :

— Hé ! hé ! la petite femme ! Qui est-ce qui lui a payé sa voiture ?

— Qu’est-ce que tu chantes ? dit Berthe.

— Tu n’avais pas de monnaie en sortant, dit rapidement Daniel, et tu as toujours ton billet de cinquante francs.

Elle rangea des fleurs, sans répondre tout de suite, d’un air très calme.

Enfin, elle le regarda en face, et lui dit :

— C’est la modiste qui m’a prêté de la monnaie.

Puis elle ajouta :

— C’est bientôt fini, ces enquêtes ?

On passa à table. L’oncle Émile racontait l’histoire d’un tableau qu’il avait acheté cent cinquante francs, et qu’un monsieur, un professeur d’anglais qu’il connaissait du café, un garçon qui avait visité tous les musées, avait estimé hors de prix.

— Qu’est-ce que ça représente ? dit M. Henry.

— Le sujet n’a pas d’importance pour la valeur, dit l’oncle Émile. C’est des choses insignifiantes. Des petits bœufs, une petite ferme, avec une montagne derrière. Mais c’est fait !

— Et c’est signé ?

— Si c’est signé ! dit Émile. En toutes lettres. Van… Van quelque chose… Un nom hollandais.

Daniel, ayant fini son potage, regarda Berthe qui mangeait sans rien dire. Il se répéta : « Elle me trompe ! Elle me trompe ! » Mais il s’étonnait de ne pas être malheureux. Il faisait bon dans cette salle à manger. Il avait grand appétit. Son oncle était gai et sympathique. Et, en somme, Berthe était là.

XI

LA VÉRITÉ

Daniel et Berthe restèrent à Paris assez tard dans l’été. On irait à la mer, au mois d’août. M. Voraud avait réussi à vendre sa propriété de Bernainvilliers, et cette transaction avait été pour Daniel une occasion nouvelle d’admirer la force et le sang-froid de son beau-père. Depuis qu’on avait construit un hôpital à côté du jardin, Bernainvilliers semblait invendable. Et quand ce monsieur et cette dame belges, à qui on avait proposé la villa, vinrent trouver M. Voraud à la banque, Daniel ne comprit pas comment son beau-père ne leur signalait pas tout de suite, lui-même, la présence de l’hôpital, puisqu’ils l’apprendraient tôt ou tard, et qu’il valait mieux, sans doute, prévenir les objections. Quand M. Voraud, sans rien leur dire, les laissa aller à Bernainvilliers, Daniel jugea la partie perdue. Tout le monde, là-bas, leur parlerait de l’hôpital, et ils se dégoûteraient fatalement de l’acquisition. Et, de fait, quand ils revinrent au bureau, ils semblaient accomplir cette démarche plutôt par acquit de conscience, parce qu’il était poli de rendre une réponse. Mais, au fond, M. Voraud ne le jugea pas ainsi. Il sentit, sans doute, que toutes les histoires qu’on leur avait racontées là-bas n’avaient fait qu’augmenter leurs regrets de ne pouvoir acquérir une villa si plaisante. Il ne leur parla toujours pas de l’hôpital et, quand ils y vinrent, timidement, il haussa doucement les épaules et souffla entre ses lèvres un petit souffle léger qui, à leur grand soulagement, renversa cette objection formidable. Il se garda bien de diminuer un centime sur ses premières conditions, ne retint pas ces gens, parut pressé de vaquer à d’autres occupations, tout en laissant échapper des allusions distraites et indifférentes à des offres qu’il avait reçues pour la propriété, et leur donna l’impression inquiétante d’un grand brasseur d’affaires, que cette petite opération n’intéressait point, et qui était parfaitement capable, pendant qu’ils perdaient leur temps à se tâter, de vendre sa propriété entre deux portes, dans un de ces nombreux et importants cabinets de la banque Voraud. Il les reconduisait, comme par hasard, parce que c’était son chemin pour aller ailleurs, quand ils se hâtèrent de revenir à la table-bureau pour donner leur signature.

La famille d’Éric Esmant était déjà partie à la campagne, dans le Nord, depuis le commencement de juin. Éric devait l’accompagner, mais il s’attardait à Paris d’une façon un peu irritante, et s’y trouvait encore dans les premiers jours de juillet. Il avait toujours à proposer, le dimanche, des parties de campagne. Il avait été pris pour la nature d’un goût subit, immédiatement partagé par Berthe. Daniel ne trouvait pas chaque fois de bonnes raisons pour refuser. Et c’est ainsi qu’il se laissa emmener paresseusement à Chevreuse, à Fontainebleau, aux étangs de Commettes. Éric ne manquait pas de venir déjeuner chez eux. Ils prenaient le train de bonne heure, et Daniel était d’autant plus maussade qu’il n’aimait pas se remuer après manger. Il boudait généralement à l’aller, en chemin de fer. Pendant une bonne partie de la promenade à pied dans la campagne, il laissait Éric et Berthe causer ensemble, à vingt pas devant lui. Quand on faisait halte pour goûter, content d’être assis et las un peu d’être de mauvaise humeur, il trouvait des raisons magnanimes pour se rapprocher d’Éric, qui n’était peut-être pas fâché, lui non plus, de trouver un nouvel interlocuteur.

En semaine, Éric venait de temps en temps dîner le soir. Quand il venait trop souvent, Daniel s’en agaçait, et ne se gênait pas pour montrer son agacement, abusant impunément du droit d’être impoli avec l’ami de sa femme. D’autre part, quand il restait quelque temps sans venir, Daniel s’en alarmait. S’il ne venait pas, c’était donc qu’ils se voyaient ailleurs.

Éric arrivait parfois à l’improviste. Il disait : « Je viens vous surprendre ! » Son parti pris d’enjouement ne se déconcertait pas de l’accueil plutôt froid du maître de la maison. Et, ces jours-là, il apportait un gâteau qui n’apaisait pas Daniel. Celui-ci regardait cette pâtisserie d’un œil hostile. Et quand on la servait au dessert, s’il n’osait pas en refuser, il en mangeait sans plaisir.

C’étaient ces attentions d’Éric qui avivaient la jalousie de Daniel. En temps ordinaire, elle ne le quittait pas ; mais elle le laissait tranquille. Des soupçons apprivoisés dormaient en lui tout le long du jour. Il était temps qu’un fauve nouveau, plus sauvage, vînt réveiller la ménagerie.

Un midi de juillet, comme à son ordinaire, Daniel s’était mis à table avant Berthe, qui ne sortait pas de son cabinet de toilette. Il lui avait dit, à différentes reprises, à travers la porte : « Tu sais que c’est servi. » Elle répondait : « Je viens. » Puis, elle avait fini par dire : « Commence toujours. » Daniel, après avoir mangé sa part d’omelette, était ennuyé de voir la part de Berthe refroidir sur le plat. En attendant la suite du repas, il se bourrait l’estomac avec tout le pain. Berthe avait fini par arriver, en maintenant d’une main ses cheveux, et de l’autre, un peignoir de molleton mal fermé. Daniel avait fait des observations. Mais, de très bonne humeur, elle s’était assise, avait boutonné sa robe de chambre, enfoncé un large peigne dans ses cheveux. Puis elle avait déclaré, avec une mine de dégoût, qu’elle n’avait pas faim.

Le déjeuner manquait toujours de cordialité. Depuis l’arrivée de la nourrice, les plats de viande étaient moins petits ; mais, soit défaut de persévérance ou d’autorité, le jeune ménage n’avait pu obtenir de la cuisinière qu’elle voulût chauffer les assiettes. Elle les chauffait cependant parfois, par lubie, sans prévenir personne, de sorte qu’on s’y brûlait fortement les doigts.

Berthe mangeait peu ou beaucoup, sans faire attention. Comme elle n’aimait pas le fromage, elle laissait Daniel se fâcher tout seul, les fois où la cuisinière avait oublié d’en acheter. Et elle se contentait de dire : « Quand il y en a, tu n’en prends pas. » Daniel frappait la table de son poing et s’écriait qu’il devait toujours y avoir du fromage.

Elle n’était gourmande que de fruits. Elle profitait de l’inattention de Daniel pour manger des quantités de cerises. Et quand elle avait fini, elle lui montrait tous ses noyaux, pour qu’il se mît en colère et lui criât : « Tant pis pour toi ! Si tu es malade, tu te soigneras toute seule. » Puis, elle jetait sa serviette sur la table, et disait : « Allons voir le petit. »

Ils arrivaient auprès du petit et ils le regardaient dormir dans son berceau, malgré cette croyance de la famille Henry qu’il ne faut pas regarder un enfant qui dort. À force de le regarder, ils le réveillaient. Gérard soulevait ses petits bras raides et les promenait sur son visage ; puis, il ouvrait les yeux en souriant. Car il se réveillait toujours avec un sourire ; sa réputation était déjà faite sur ce point dans la famille.

Comme la nourrice n’en finissait pas de manger, Berthe s’amusait à lever elle-même le petit et commençait à le laver. Ce qui exaspérait Nounou, dont le mutisme habituel augmentait encore de dureté.

Ce jour-là, Berthe dit à Daniel, quand le petit se fut réveillé : « Sonne Nounou. Voilà près de trois quarts d’heure qu’elle est à table. » Quand Nounou arriva, elle lui demanda, se repentant un peu de l’avoir dérangée : « Vous avez fini, Nounou ? » Nounou répondit : « Je n’aurais pas fini que ce serait la même chose, puisque madame a besoin de moi. » Tout de même, le contact des autres domestiques l’avait enhardie, et il lui arrivait de parler quelquefois, pour dire une insolence.

Berthe, moins irritable qu’à son ordinaire, haussa les épaules, sans être vue de la nourrice, et murmura à Daniel : « Crois-tu ? » Puis elle dit doucement : « Il faut que vous sortiez de bonne heure. Il ne fait pas trop chaud. Vous irez jusqu’aux Champs-Élysées. » Daniel demanda : « Tu ne sors pas avec le petit ? » Elle répondit : « Non, je sors seule. » Et elle s’en alla dans sa chambre.

Préoccupé, il la suivit : « Où vas-tu ? » demanda-t-il d’un ton dégagé.

Elle répondit : « Ça te regarde ? Il faut, maintenant, que je te rende compte de tous les pas que je fais ? »

Il ne se fâcha pas, comme il eût fait d’ordinaire. Le besoin de savoir lui donnait de la patience.

— Tu peux bien, dit-il, répondre à ma question. C’est une question naturelle. Je te demande où tu vas.

— Je vais chez Mme Dumorel, rendre une visite de condoléances, puisque nous n’avons été ni l’un ni l’autre à l’enterrement.

Il s’en alla dans l’antichambre, fit quelques pas en rêvant, puis il revint, et dit, d’un ton qu’il trouvait aisé :

— J’ai bien envie d’aller avec toi chez Mme Dumorel, puisque je n’ai pas été à l’enterrement.

Il n’avait aucune intention d’y aller. Il disait cela pour tâter le terrain. Mais elle se fâcha.

— De quoi ça aura-t-il l’air ? Toi qui ne fais jamais de visites !

— C’est mon affaire, dit-il. J’y vais avec toi.

— Je te préviens que je serai prête dans un instant, et que je n’ai pas le temps de t’attendre.

Elle pensait bien que, selon son habitude, il traînerait longtemps à s’habiller. Mais il s’habilla rapidement, frémissant à l’idée qu’elle serait prête avant lui, et arriva au bout de cinq minutes dans le cabinet de toilette, avec sa redingote neuve et son chapeau haut de forme. Il vit qu’elle n’avait pas mis son corsage et qu’il avait encore du temps de reste pour chercher, dans un tiroir en désordre, deux gants qui ne fussent pas de la même main.

Quand elle fut prête, elle sortit, et il sortit derrière elle. Dans la rue, il appela un fiacre.

— Ce n’est pas pour moi, dit-elle, que tu appelles une voiture ? Il fait beau temps. Je vais à pied.

Il dut faire signe au cocher de s’en aller. Le cocher tourna bride, après l’avoir regardé avec mépris.

Elle marchait d’un pas pressé, sans s’occuper de lui. Il la regardait à la dérobée, et il lui sembla qu’elle fronçait un peu les sourcils, comme pour se retenir de pleurer.

Elle dit tout à coup :

— Je suis fatiguée. Prenons une voiture.

Il pensa : « Elle est pressée et craint de s’attarder. »

Il appela une Victoria, et y monta avec elle. Dans la voiture, il l’examina encore. Elle regardait devant elle, fixement. Il lui sembla qu’elle souffrait beaucoup. Et il eut d’autant plus pitié d’elle qu’il était lui-même malheureux.

Il aurait bien voulu la laisser aller tranquillement où elle voudrait. Mais il avait besoin de savoir. Et puis il se disait : « C’est peut-être la première fois qu’elle va le retrouver. Et il faut que j’empêche cela. »

On leur fit une réception très aimable chez les Dumorel et on parut tenir un grand compte à Daniel de cet acte de civilité. Ils s’assirent quelques instants. Le père Dumorel était enterré depuis cinq ou six jours. Aussi admettait-on déjà tous les sujets de conversation : théâtre, concerts et projets de villégiature, pourvu qu’ils fussent évoqués d’un ton mélancolique. Et même on riait un peu parfois, quand l’occasion s’en trouvait, d’un rire languissant.

Berthe se leva et prit congé. Ni elle ni Daniel n’avaient eu besoin de parler. Comme il s’apprêtait à remonter dans leur voiture, Berthe dit à Daniel :

— Tu as l’intention de m’accompagner ? Je m’en vais à pied jusqu’au Louvre.

Il répondit :

— Je n’ai rien à faire. Je vais avec toi.

— Alors, je rentre, dit-elle en montant en voiture. Il donna d’une voix faible leur adresse au cocher. Puis il s’assit à côté d’elle. Il ne pensait même pas à retirer ses gants comme il faisait toujours après une visite. Il avait hâte d’être chez lui pour savoir ce qui se dirait et ce qui se passerait. Il allait y avoir du nouveau. Le cocher, ralentissant aux carrefours, poussant sa bête quand il y avait un peu de champ, les emmenait le long des rues, comme n’importe quels clients. Et arrivé rue Caumartin, il semblait hésiter et chercher le numéro de cette maison si importante, et que Daniel connaissait si bien.

Berthe, pendant que Daniel réglait la voiture, entra dans la maison, et évita de prendre l’ascenseur. Elle ne voulait pas attendre Daniel. D’autre part, elle ne pouvait pas non plus faire monter l’ascenseur sans l’attendre. Il ne fallait rien faire, dans un moment aussi grave, qui pût ressembler à une espièglerie.

Elle arriva dans sa chambre, ôta son chapeau, et s’étendit sur sa chaise longue. Daniel alla voir le petit, et demanda distraitement à la nourrice : « Vous êtes rentrée, Nounou ? » Puis il revint auprès de Berthe et s’assit à côté d’elle.

— Écoute, dit-il, en lui prenant la main.

Elle eut comme une crise de pleurs.

— Je te déteste, dit-elle. Je te déteste !

Elle pleurait. Elle lui semblait sans force, à sa merci. Elle ne pourrait rien lui cacher. Il eut peur d’en profiter, de savoir quelque chose. Mais il parla tout de même.

— Tu es sa maîtresse ? demanda-t-il.

Elle ne répondit rien, et pleura de plus belle.

C’était un aveu. Mais il avait déjà été si près de la vérité, qui lui avait toujours échappé, qu’il lui fallait désormais un aveu formel que rien ne pourrait plus rétracter.

— Écoute. Dis-moi que tu es sa maîtresse. Je t’en prie. Que je sache… Fais oui avec ta tête. Es-tu sa maîtresse ?

Elle répondit faiblement : « Oui. »

Daniel répéta : « Oui ? oui ? » Puis il se mit à pleurer en la regardant. Et, comme elle le regardait et pleurait aussi, il pensa que, cette fois, c’était pour lui qu’elle pleurait. Il lui sembla qu’elle était désormais plus séparée de lui, mais qu’elle lui était moins étrangère. Il poussa des sanglots plus forts et plus enfantins. C’est de cette façon-là qu’ils se parlaient, et qu’ils se disaient grossièrement, avec des sanglots, de bonnes choses douloureuses.

XII

RÉSOLUTIONS

Quand il eut bien pleuré auprès de sa femme, et qu’il sentit un peu de fatigue d’être à genoux, Daniel se leva et marcha de long en large, lentement. Il s’aperçut la glace. Dès qu’il se voyait dans une glace, il était perdu. Ses bons sentiments faisaient place à de belles attitudes.

Il avait les paupières rougies, et, dans ses yeux noirs, une tristesse assez profonde. Ces yeux, en s’examinant dans la glace, changèrent leur reflet d’yeux tristes en un reflet d’yeux curieux, et Daniel, pour leur rendre leur expression première, dut y ramener un peu de tristesse artificielle. Il reprit sa marche à travers la Chambre, à grands pas, les mains engagées dans ses bretelles. Il lui suffisait de marcher ainsi pendant un moment pour se sentir animé d’une mâle énergie, qui n’attendait qu’une décision quelconque pour l’exécuter.

Depuis que son infortune conjugale était bien étalée, sa vanité n’en sentait plus la blessure. Il ne lui semblait pas qu’il fût un mari trompé comme les autres ; les circonstances étaient spéciales. Jadis, quand il était au lycée, ses mauvaises places n’avaient pas, comme celles des autres élèves, un caractère infamant. Elles pouvaient être fréquentes, elles étaient toujours exceptionnelles.

Daniel se consolait de ses ennuis, parce qu’ils lui paraissaient d’une espèce rare, presque unique, jusqu’au jour où il s’en consolait d’une autre façon, en s’apercevant qu’ils étaient très répandus.

Il craignait fortement de voir diminuer son prestige, mais il ne s’avouait jamais qu’il était diminué, une fois le fait accompli. C’était une constatation trop pénible.

En somme, deux personnes seulement, sa femme et son ami, étaient au courant de son aventure.

Il verrait Éric. Ils auraient ensemble une explication, qu’il attendait désormais sans aucune gêne, et même avec une certaine impatience. Éric n’était pas un homme violent. Et, d’ailleurs, si une solution violente devait intervenir, l’initiative n’en serait permise qu’au mari. Or, Daniel était également très rassuré sur la douceur de ses propres sentiments. Il n’était pas un barbare, un homme des cavernes. Il appartenait à une époque et à un pays civilisés, où tous les différends peuvent se traiter à l’amiable.

C’était une satisfaction de penser que, dans cette entrevue, il présiderait, en quelque sorte, ce serait à lui de diriger la conversation, puisqu’il avait affaire à un interlocuteur dont le tort était manifeste. L’occasion semblait belle pour faire preuve d’indépendance d’esprit et de magnanimité.

Mais quelle solution pourrait-il, non pas imposer, mais proposer ? Il était facile de prier Éric de ne plus revenir à la maison. Mais Berthe l’aimait. Et qu’adviendrait-il de cette mesure de rigueur ? Il regarda sa femme. Elle était toujours étendue sur sa chaise longue, la tête sur son bras replié. Tout à l’heure, pour pleurer plus à l’aise, elle avait retiré son chapeau, ouvert son corsage et son corset. Elle avait les yeux à demi clos, et comme une raie de nacre sous la paupière. C’est ainsi qu’elle dormait d’habitude. Daniel la regarda. Parfois, elle ouvrait les yeux tout grands, et les fixait droit devant elle, sans voir Daniel, aussi loin de lui que si elle eût dormi. Il vit ses sourcils un peu froncés et se dit que rien ne changerait, ne détournerait, ne briserait les idées de cette petite tête.

Il pensa qu’il pourrait divorcer et laisser Berthe épouser Éric. Cette solution pacifique lui plut ; il feignit de la croire réalisable. Mais il prévoyait toutes les difficultés, l’opposition des parents d’Éric. Et que diraient ses parents à lui ? Et tout cela n’était rien encore. Il pensait qu’Éric n’aimait pas Berthe.

Cette idée lui était très douloureuse. Il détestait que Berthe eût de la peine. Il n’avait aucun plaisir à être vengé de son dédain. En amour on n’aime à être vengé que par soi-même.

Il s’approcha de Berthe, s’assit sur le bord de la chaise longue :

— Écoute-moi, dit-il d’un ton décidé. Il faut que tu l’épouses.

Elle l’écoutait complaisamment, sans joie. Elle non plus n’avait pas l’air d’y croire.

— Voyons… Crois-tu qu’il t’aime assez pour t’épouser ?

— S’il m’aime ! dit-elle en levant les yeux au ciel, comme si c’eût été un blasphème d’en douter.

Cette confiance fit mal à Daniel. Plus il y pensait, plus il croyait Éric incapable d’un amour sincère.

— Je vais lui écrire, dit-il. Je lui donnerai un rendez-vous pour ce soir.

Il écrivit ce petit bleu : « Trouvez-vous ce soir, au Grand-Café, à neuf heures. J’ai quelque chose d’urgent à vous dire. » Sur le point de signer, il pensa qu’il ne pouvait mettre ni : cordialement, ni : amitiés, et qu’Éric serait troublé par l’absence de cette formule. C’était bien son droit de lui faire passer un mauvais moment. Mais il n’avait aucun plaisir à tourmenter les gens, tant l’inquiétude lui était insupportable. Au-dessus de son nom, il griffonna quelques traits indécis, qui n’engageaient à rien, et qui pouvaient vouloir dire : à vous.

Il revint auprès de Berthe, et tous deux parlèrent du divorce prochain. Berthe pensait, elle aussi, que les parents d’Éric feraient des difficultés.

— Et ce qui ne sera pas commode, dit Daniel, c’est de l’annoncer chez moi.

Il déclara, non sans émotion, qu’il lui laisserait le petit.

— Je viendrai vous voir quand vous serez mariés, dit-il encore.

— Quand est-ce que tu en parleras chez toi ?

— D’ici quelques jours, dit Daniel.

— Je ne suis pas non plus très pressée, dit Berthe, d’annoncer ça à mes parents.

— Il sera temps la semaine prochaine.

— Si ça pouvait s’arranger ! dit Berthe avec un soupir. Ce serait vraiment bien.

— Ça s’arrangera, dit Daniel. Sois tranquille.

Il y avait bien longtemps qu’ils n’avaient causé aussi gentiment. On sonna. Ils prêtèrent l’oreille.

— C’est maman, dit Berthe au bout d’un instant. Quelle scie !

XIII

L’ENTREVUE

Quand Mme Voraud entra dans la chambre, elle vit que Berthe avait les yeux rouges. Elle eut un regard sévère pour Daniel, qui se sentit le cœur gros de cette injustice.

Elle leur annonça qu’elle dînerait avec eux, M. Voraud dînant aux Champs-Élysées, pour une affaire industrielle, avec des Anglais.

C’était à neuf heures que Daniel devait rencontrer Éric au Grand-Café. Il était six heures à peine. Comment occuper le temps jusqu’au dîner ? Il était fatigué, se sentait mal aux jambes. Il chercha un coin pour dormir. La fenêtre du salon était ouverte. Le temps s’était gâté. Il avait plu. La fraîcheur des averses d’été entrait par la croisée. Daniel regarda un instant au-dehors. Le ciel était tout noir d’autres pluies imminentes. Dans la rue, des fiacres désœuvrés, la capote luisante d’eau, s’en allaient à un petit trot mou sur le sol clapotant. Daniel ferma la fenêtre ; il chercha un meuble pour s’y étendre. Le canapé, couvert d’une housse, était occupé par des paquets de rideaux. Des fauteuils anglais tendaient sans cordialité leurs bras maigres. Daniel retrouva enfin, derrière le piano, une vieille chaise d’étoffe, lourde et basse, qu’on avait mise là pour remplir un coin. Il s’y installa et se laissa noyer par le sommeil, doucement.

Quand il se réveilla, avec la honte d’un homme dans la force de l’âge qui s’est endormi pendant le jour, les événements nouveaux se présentèrent à sa mémoire. Il les accueillit en bâillant. Puis il se demanda tout à coup si Berthe, par besoin de parler, n’aurait pas tout dit déjà à sa mère. Il se rendit, un peu gêné, dans la chambre.

— Crois-tu, disait Berthe à Mme Voraud. Elle a le toupet de me compter quinze pièces de soutache pour ma robe tailleur ! Comment ça peut-il être possible ?

— Tu sais que ça en prend beaucoup. Tu as déjà cinq raies dans le bas de ta jupe, qui ne manque pas d’ampleur.

— Je veux bien, dit Berthe. Mais quinze pièces !

— Je t’avais prévenue, dit Mme Voraud. Tu t’es émerveillée quand elle t’a dit son prix de façon. Il était à prévoir qu’elle se rattraperait sur les fournitures. Combien est-ce qu’elle te compte la pièce ?

— Cinq cinquante.

— Ça n’est pas donné, dit Mme Voraud. De la soutache comme ça, on en a facilement pour quatre francs dans les grands magasins.

— Oui, dit Berthe, mais il faut courir. Et quand on a trouvé quelque chose qui vous plaît, ça ne va pas avec la robe. C’est quelquefois toute une histoire pour réassortir.

— Pour ce que tu as à faire ! dit Mme Voraud. Si tu gagnes une cinquantaine de francs sur les fournitures, ça vaut aussi la peine de se donner un peu de mal… Allons ! Je vais voir le petit avant qu’on se mette à table… Tu sais qu’il n’est pas loin de huit heures !

— Il faut se dépêcher, dit Daniel. J’ai un rendez-vous à neuf heures.

Mme Voraud était sortie de la chambre. « Hé bien ! dit Daniel à Berthe, en souriant, elle en est à cent mille lieues. Ça ne sera pas commode de la mettre au courant. »

Berthe fit une moue qui voulait dire quelque chose comme : « Fichtre non ! » Elle regarda Daniel en souriant aussi. Il y avait un secret entre eux, qui les rapprochait.

À table, Mme Voraud parla de la villégiature prochaine. Il était question de Dieppe, et d’un joli chalet qu’on leur avait signalé sur la route de Pourville. Daniel pensait à ces projets, que le divorce allait bouleverser.

— Il faudra, dit Mme Voraud, que ton mari vienne de temps en temps passer quelques jours à la banque, afin que papa puisse venir un peu là-bas profiter de la mer. En tout cas, le dimanche, ils viendront tous les deux… Vous ferez bien, Daniel, de prévenir vos parents, s’ils sont dans l’idée d’y aller aussi, avec votre oncle et votre tante. La saison est déjà très avancée pour louer.

— Je les préviendrai, dit Daniel, après un coup d’œil à Berthe.

Il faudrait leur parler, auparavant, d’une chose plus grave.

Comme il se levait pour partir, Mme Voraud le retint. Elle avait apporté un gâteau viennois, dont il dut prendre un large morceau. Jamais elle ne s’était montrée si aimable, et jamais on n’avait si bien dîné.

Comme il commençait à faire nuit, on alluma. Tout de même, il allait être obligé de porter le trouble dans cette vie de famille, qui ne lui avait jamais semblé si paisible et si gaie.

Il prit congé de Mme Voraud. Berthe le conduisit dans l’antichambre.

— Qu’est-ce que tu vas lui dire ? demanda-t-elle curieusement.

— Je ne sais pas… Nous causerons.

Au moment de quitter sa femme, il ne l’embrassa pas comme les soirs passés, il lui donna une poignée de main de grand ami, une poignée de main haute et solennelle, comme s’en donnent les petits garçons et les petites filles, dans les squares.

Ces graves événements de leur vie devenaient un peu puérils. Ils avaient dépensé en une fois leur disponible d’émotion. Il fallait reconstituer une provision nouvelle. Cependant, en approchant du Grand-Café, où peut-être Éric se trouvait déjà, Daniel se sentit de nouveau un peu secoué. Il traversa la salle d’entrée et gagna la galerie du fond, où ils s’étaient souvent déjà donné rendez-vous. Il n’y avait là que des joueurs de billard et des consommateurs isolés, de vieux messieurs, des officiers en retraite moustachus et pleins d’autorité, devant leur docile petit verre.

Il était neuf heures cinq. Éric ne tarderait pas. Que faudrait-il lui dire ?

C’était comme lorsque M. Voraud le chargeait d’une démarche d’affaires. Il n’avait jamais une énergie d’esprit suffisante pour préparer ce qu’il allait dire. D’ailleurs, il ne disait jamais bien les phrases préparées. Il préférait se fier à l’inspiration du moment. Il valait mieux, cette fois encore, s’en remettre au hasard loyal qui ferait parler son cœur. Pourtant, il essaya de penser à ce qu’il dirait. Mais, au bout d’un instant, son attention se déroba et s’esquiva jusqu’à un objet où elle s’attacherait sans contrainte. Il regarda des gens jouer au billard. Un des joueurs, un grand jeune homme blond, frisé comme Antinoüs, tentait les coups les plus aventureux, des « rétros » pleins d’audace ; à chaque coup manqué, et il les manquait tous, il faisait un geste de dépit, comme s’il eût été victime d’une fatalité extraordinaire. Son adversaire, un vieillard osseux, à la barbe grise mal fournie, n’en finissait pas de viser minutieusement et d’ajuster son coup ; puis, la bille mise en mouvement, il la suivait des yeux, avec une grimace douloureuse, jusqu’au moment où le coup était manqué ; alors, il se résignait soudain. Comme Daniel les regardait, il dut passer à leurs yeux pour un fin connaisseur. Car c’était de son côté que le jeune homme frisé jetait un coup d’œil, pour le prendre à témoin de sa malchance.

Daniel vit qu’il était neuf heures vingt et pensa de nouveau à Éric. Pourquoi n’arrivait-il pas ? Peut-être n’était-il pas rentré chez lui. Du moment que l’entrevue était décidée, Daniel eût été navré d’un ajournement.

— Je l’attendrai, pensa-t-il, jusqu’à neuf heures trente-cinq.

Il avait tout son temps à lui. Mais c’était un peu humiliant, dans sa position, d’attendre si longtemps.

Cependant le jeune homme frisé, ayant placé sa queue de billard verticalement au-dessus, essayait, à la terreur générale, un ambitieux « massé ». Le massé ne réussit pas, mais le tapis ne fut pas crevé. La galerie en fut quitte pour la peur, ou pour une fausse joie. Daniel se mit à imaginer des coups de billard. Il pensait que, s’il travaillait ce jeu, il pourrait y devenir très fort et étonner les gens dans les villes d’eaux, en leur proposant des parties d’un air timide, et en les battant ensuite à plate couture.

L’arrivée d’Éric interrompit ces rêves de gloire. Il l’aperçut inopinément dans la salle d’entrée, regardant à droite et à gauche. Enfin, leurs yeux se rencontrèrent, et Éric se dirigea vers lui. Il souriait d’un sourire un peu artificiel. Daniel, très ému tout à coup, lui fit voir un visage plus sérieux. Éric cessa de sourire.

Il tendit la main à Daniel, qui y posa une main insensible.

— Excusez-moi, dit-il. Il était neuf heures passées quand j’ai reçu votre télégramme.

— Je l’avais pourtant fait mettre à six heures, dit Daniel d’un ton quelconque.

— Eh bien, mon cher, je l’ai reçu à neuf. Vous m’avouerez que c’est scandaleux, ajouta-t-il avec une animation forcée. Ça devrait mettre tout au plus une heure et demie. L’autre jour, reprit-il en s’asseyant à côté de Daniel, ils m’ont déjà fait ce coup-là, avec une dépêche qui m’est parvenue trois heures en retard… Un café, dit-il au garçon qui s’approchait.

Daniel suivait sans rien dire les billes du billard. Ils gardèrent le silence. La pensée de Daniel s’échappait encore, se sauvait n’importe où, dans la campagne. Il eut une vision de prés, de ruisseau tranquille, de danses champêtres. Mais il fallait revenir au Grand-Café, à cette table, et parler. On ne pouvait pas s’éterniser ainsi.

Il passa la main sur son front et, d’une voix légèrement altérée :

— Vous ne vous doutez pas de la raison qui m’a fait vous écrire ?

Éric fit un geste évasif.

— J’ai eu avec ma femme, dit Daniel, une conversation… grave… Elle m’a avoué des choses… Tout. Elle m’a tout dit…

Éric garda le silence. Daniel avait craint un instant qu’il ne crût à un piège, au procédé légendaire du mari qui plaide le faux pour apprendre le vrai. Mais l’autre avait bien senti qu’il disait vrai. Il ne répondit rien, et cessa d’élargir, avec une petite cuiller, une petite mare de café qui tachait la table.

— Voilà, dit Daniel. Alors je vous ai écrit de venir ici pour savoir ce que vous comptez faire.

— C’est à vous qu’il faut demander cela, dit Éric en relevant la tête.

Cela fut dit d’un ton froid qui blessa Daniel. Il était arrivé là sans haine, au bord du pardon. Pourquoi méconnaître ainsi ses bonnes pensées ? Il se sentit pour la première fois gonflé d’une rancune, d’un sentiment hardi, et prêt à répondre une parole dure. Mais il ne trouva rien de précis à dire immédiatement et sa rancune eut le temps de passer. Il lui resta la satisfaction de se sentir supérieur à Éric, qui ne l’avait pas compris.

Éric cependant avait réfléchi de son côté. Car c’est lui qui reprit le premier, sur un ton froid encore, mais légèrement adouci :

— C’est à vous de décider. Je n’ai rien à dire.

— Si vous aimez… Berthe, dit Daniel, il faut que vous l’épousiez. Si vous ne l’aimez pas, c’est autre chose. Je ne veux pas que, sous un prétexte de réparation, nous adoptions… une résolution… dont le résultat soit de la rendre malheureuse. (Ici sa voix trembla ; il s’attendrissait sur sa propre bonté.) L’aimez-vous assez pour l’épouser ? demanda-t-il.

Éric, après un moment de silence, répondit : « Oui », les yeux grands ouverts, comme pour faire voir à Daniel qu’il n’y cachait aucun mensonge.

Daniel ne le crut pas cependant. Il était persuadé que s’il parlait ainsi, c’était qu’il fallait excuser sa trahison par un amour véritable. Même si Éric avait pu protester de son amour, Daniel ne l’aurait pas cru. Les protestations d’amour n’avaient pour lui aucun sens.

Sa première expérience d’amoureux avait été manquée. Maintenant qu’il n’aimait plus, il s’en consolait en en tirant de l’orgueil et en considérant l’amour comme une duperie. Il lui était insupportable que d’autres pussent éprouver ce sentiment, du moment qu’il ne l’éprouvait plus lui-même.

Pour qu’Éric et Berthe, jusqu’au moment du divorce, ne fussent pas tentés de se rencontrer ailleurs que chez lui, il avait pensé qu’il valait mieux autoriser son ami à revenir de temps en temps à la maison comme par le passé. Mais il ne pouvait lui dire cela tout de suite. Il lui en parlerait le lendemain, à un rendez-vous qu’ils fixèrent. Pour le moment, il avait hâte de parler d’autre chose, de n’importe quoi. Sans s’en rendre compte, il était heureux de ne pas être fâché avec Éric. Ce n’était plus un ennemi, comme au temps des soupçons.

Il était embarrassant cependant de reprendre une conversation quelconque. Enfin un nouveau venu à l’air exotique, les fit rire tous les deux, d’un rire qu’ils exagérèrent. Puis ils échangèrent d’une voix un peu agitée quelques réflexions. La conversation s’affermit enfin, chacun d’eux écoutant les paroles de l’autre avec beaucoup de complaisance et d’attention.

Éric reconduisit Daniel à sa porte ; c’était son chemin. Ils marchèrent longtemps de long en large avant de se séparer, parce que Daniel ne savait pas s’il fallait se serrer la main. Ils se dirent enfin : « Au revoir », les bras ballants. C’était insoutenable ; Daniel avança un peu la main. Mais Éric ne vit pas ce geste et n’avança la main à son tour qu’au moment où Daniel rabaissait la sienne. Et quand la main de Daniel revint, il se trouva que celle d’Éric s’en allait. Daniel finit par laisser la sienne en suspens. La main d’Éric revint définitivement, et leurs doigts s’accrochèrent tant bien que mal.

XIV

RÉFLEXIONS

Berthe, en chemise de nuit et en peignoir, attendait dans son cabinet de toilette la rentrée de Daniel et le résultat de l’entrevue. Pour occuper le temps, elle avait pris le carnet de la cuisinière dont la vérification était toujours en retard de quelques semaines. Elle était en arrêt, quand Daniel arriva, devant un mot illisible, qui ressemblait au mot ficelle, mais qui signifiait certainement autre chose, car il y en avait pour deux francs quatre-vingts.

Daniel avait l’air satisfait et supérieur d’un homme informé. Pourtant il était un peu gêné de parler d’Éric sans que Berthe commençât. Il s’assit en face d’elle et la regarda en souriant. Il souriait beaucoup depuis quelque temps. Il lui plaisait de faire preuve d’une grande indépendance d’esprit et de s’occuper des amours de Berthe avec une sollicitude indulgente. Il cherchait toujours éperdument à éviter les situations inférieures, et tenait donc à ne pas paraître une victime. Il était comme ces petits enfants qui cessent de jouer à courir et qui préfèrent regarder la partie quand ils s’aperçoivent que les camarades courent plus vite qu’eux.

— Eh bien ? dit-elle enfin.

— Eh bien ! Je l’ai vu… Nous avons parlé.

— Il devait être ému ? demanda-t-elle.

— Très ému.

— … Tu lui as parlé du divorce ?

— Oui… C’est entendu en principe… Nous devons nous revoir demain.

— Est-ce qu’il a été content ?

Daniel hésita, puis finit par dire avec assurance : « Très content. » Puisque ça faisait plaisir à Berthe ! Le visage de la jeune femme s’éclaira. Elle dut penser sans doute que si Daniel avait ainsi hésité à dire : très content, c’était par dépit, pour ne pas lui faire trop plaisir.

— Nous nous reverrons demain, répéta-t-il. Nous arrêterons des résolutions.

Quelles seraient ces résolutions ? Il n’en savait rien encore. Mais il serait toujours temps d’y penser le lendemain. Il était d’ailleurs impatient de revoir Éric, mais pour lui parler de toutes sortes de choses, comme à un ami avec qui on n’est plus fâché. Ils pourraient causer avec plus d’abandon, maintenant que la gêne de la première rencontre était dissipée. Il était persuadé qu’Éric l’aimait beaucoup.

Il parlerait du divorce très discrètement. Il avait horreur de proposer aux gens des solutions qu’ils pourraient ne pas accepter de bon cœur. Mais il continuait aux yeux de Berthe à croire à la réalisation de ce projet. C’était nécessaire à son attitude. C’était la seule façon pour lui de ne pas paraître un mari complaisant.

Cependant Berthe s’était déshabillée. En chemise de nuit, ses pieds nus dans des mules, elle alla écouter à la porte de l’enfant s’il était réveillé. Puis elle revint dans le cabinet de toilette, et défit ses cheveux qu’elle mit en natte pour la nuit. Elle bâillait parfois, avec tranquillité. Cette façon de vaquer devant lui, comme si rien ne s’était passé, à ces soins de toilette, gênait un peu Daniel, qui affectait de ne plus l’embrasser que sur le front, presque cérémonieusement, et semblait la considérer désormais comme la femme d’un autre. Il pensa que, dès le lendemain, il faudrait trouver, pour faire lit à part, un prétexte qui ne semblât pas suspect aux domestiques ou à Mme Voraud.

Quand il vint se coucher, le plus loin d’elle possible, tout au bord du lit, elle dormait déjà. Lui, avait dormi avant le dîner, et n’avait pas sommeil. Il regarda la veilleuse sur la cheminée. C’était une veilleuse ordinaire, une petite flamme à la surface d’un bain d’huile. Tout près d’elle, elle éclairait un coin de la pendule et la photographie du grand-père Voraud ; mais lorsqu’elle crépitait, elle remuait à elle seule au plafond de vastes ombres. En dépit de la tristesse de cette lumière, Daniel ne voulait pas être malheureux.

Tout de même, si Berthe venait dans ses bras, si elle l’embrassait en pleurant, quelle minute de joie ! Mais c’était un rêve chimérique. Et qu’arriverait-il après ? Était-il plus qu’avant capable de l’aimer, de la distraire ?

Il commençait à se méfier des rêves d’avenir.

Il savait avec quelle facilité on prend des résolutions pour l’avenir, avec quel geste solennel on accepte des responsabilités. Il se souvenait qu’à l’âge de dix-sept ans, il avait dit gravement à un petit cousin de douze ans, qui venait de perdre son père : « Tu n’as plus de papa. C’est moi désormais qui serai le tien. » Puis, le petit cousin avait été mis en pension au lycée de Versailles ; Daniel était allé le voir un jeudi et n’y était plus retourné.

Il n’avait pas le cœur de consacrer sa vie à essayer de reprendre Berthe. C’était une tâche vaine. Il connaissait trop son regard indifférent, décourageant. Il ne lui voyait des yeux tendres que lorsqu’elle était malade.

Ainsi donc, si, par impossible, il la reprenait, il ne saurait pas la garder. Il fallait chercher, pour se consoler, un autre espoir.

Se venger d’elle ? Bien qu’elle lui eût fait du mal, bien qu’elle eût cherché, avant tout, à se distraire, avec une sorte d’oubli de lui qui ressemblait à de la cruauté, il ne lui en voulait pas. Il n’était pas capable de la haïr ; il n’avait aucun soulagement à souhaiter une vengeance.

Il ne lui restait qu’un seul moyen de rester dans une situation supérieure : il fallait être bon pour elle. Voilà quelle était la dernière ressource de sa vanité, et voilà ce qu’elle lui conseilla, d’accord avec sa bonté paresseuse.

Dans sa paresse, il avait, d’ailleurs, cette excuse qu’il ne put jamais prendre son parti de la douleur de Berthe, et que sa lâche tranquillité en était irrémédiablement troublée.

L’idée qu’elle était malheureuse, ou seulement inquiète, lui était intolérable. Il se disait parfois qu’il aurait dû être plus dur pour elle, pour son bien. Mais il ne pouvait pas. Dès qu’elle souffrait il ne voyait pas plus loin que le bout de sa souffrance. Il n’aurait jamais l’énergie de la prendre violemment aux épaules, pour la détourner d’une route dangereuse. Tout ce qu’il pourrait faire, c’était de l’y suivre, et d’écarter d’elle les ronces du chemin.

Il espérait bien qu’on ne le saurait jamais, et que des gens sévères ne lui reprocheraient pas de dépenser sa bonté au profit d’un petit être léger, dont la souffrance lui était odieuse et dont la joie lui était agréable, alors que la bonté, monnaie morale, doit servir, comme le bronze des médailles, à payer le mérite et la vertu. À quels gaspillages irions-nous si on laissait la bonté s’en aller toute seule, à sa guise, où ça lui fait plaisir ?

Pour l’instant, on ne saurait rien de cela, et Daniel s’arrangerait sournoisement pour que Berthe ne fût pas malheureuse. Le mariage avec Éric se ferait, ou ne se ferait pas. Daniel préférait qu’il ne se fît pas, et qu’aux yeux de ses parents, sa vie ne parût pas bouleversée.

Il garderait son malheur pour lui tout seul, et tâcherait de s’en accommoder.

XV

EN LIBERTÉ

On s’était décidé pour Saint-André-sur-Mer. Ce n’est pas une plage élégante, ni un petit trou. Il y a un casino, des petits chevaux, un cercle où la partie n’est pas très chère. C’était bien ce qu’il fallait à M. Voraud, qui s’y distrairait et n’y ferait pas de trop fortes différences. On ne change pas de toilette trois fois par jour à Saint-André. Mais c’est élégant tout de même, et bien fréquenté. D’ailleurs les Capitan y allaient, ainsi que les Alfreda. On s’y retrouverait tous ensemble.

Éric était parti pour Ostende, passer quelques semaines dans sa famille. Le jour où il était revenu chez Daniel, pour la première fois après les révélations, ils avaient passé la soirée tous les trois à causer bien naturellement de choses et d’autres. Éric appelait Berthe : Madame. Berthe l’appelait : Monsieur. Il semblait que rien ne se fût passé. Le plus changé des trois était Daniel, qui paraissait plus gai qu’avant, et moins gêné.

Berthe devait passer un mois à la mer. Il était difficile qu’Éric vînt à Saint-André. Ils se reverraient à Paris à leur retour. Daniel, qui aurait ainsi un mois de tranquillité, se disait que cette petite séparation était excellente pour éprouver les sentiments réciproques de sa femme et de son ami.

Daniel ne partirait pas tout de suite. Comme on emmenait les bonnes, il habiterait chez ses parents jusqu’au départ de ceux-ci pour Saint-André, où Berthe avait la mission de leur louer quelque chose.

Berthe, Mme Voraud, la nourrice et le petit Gérard furent embarqués à la gare Saint-Lazare, au train de midi cinquante. On aurait bien voulu que Gérard ne fît son somme que dans le train. Mais c’était un fait exprès. Il s’endormit paisiblement dans la voiture, sous la main protectrice que sa mère, pour le garantir du vent, étendait au-dessus de ses yeux. Sur le quai de la gare, les sifflets les plus assourdissants ne le troublèrent pas. Mais il se réveillerait certainement après la mise en marche, et il ferait la vie pendant tout le trajet.

Daniel se tira à son avantage de l’enregistrement des bagages. On s’était encore encombré d’un grand nombre de bagages à la main, un faisceau de parapluies, l’édredon du petit dans un sac de toile, une machine à coudre qui pesait son poids, et qu’on ne mettait pas au fourgon parce qu’elle était dite portative. Ils semblaient en détresse sur le quai, comme des émigrants. Gérard était monté avec la nourrice dans un compartiment quelconque, en attendant que Daniel eût trouvé M. Noirel, un des chefs de gare, pour lui demander un compartiment réservé, de la part de M. Voraud. Daniel souhaitait ardemment qu’il ne fût pas de service, quand un employé le lui montra. M. Noirel dit qu’il était désolé, mais que l’affluence du monde ne lui permettait pas… Et Daniel s’éloignait en remerciant, satisfait de cette réponse catégorique, quand le chef de gare eut la funeste idée de le rappeler, pour lui dire qu’il allait faire ajouter un wagon, et qu’il lui trouverait son affaire.

Il fallut, pour profiter de cette faveur, faire descendre Gérard et la nourrice du compartiment où ils se trouvaient, en compagnie d’une vieille dame peu gênante, qui souriait déjà à l’enfant endormi, et qu’on eut ainsi l’air de fuir, comme une personne malveillante ou nauséabonde. Pendant qu’on amenait un wagon d’une voie latérale, Daniel se disait que c’était à cause de lui que se faisait cette manœuvre, que le train aurait peut-être du retard, qu’un accident se produirait et qu’il en porterait toute sa vie le remords éternel.

Le wagon fut amené sur la voie et poussé contre les autres wagons avec la délicatesse maladroite de ces grosses machines, faites pour des besognes de force. On cria : Attention ! Des pères de famille oscillèrent sur des marchepieds… Un employé accrocha la pancarte : Réservé, et regarda Daniel en silence. Daniel finit par lui donner vingt sous, bien que la faveur eût été accordée par le chef de gare. Des coussins de drap gris montaient une chaleur étouffante et une odeur sèche, qui vous tournaient le cœur. La nourrice, avec l’imperturbable Gérard, s’installa dans un coin. Dans quelques heures, elle verrait la mer pour la première fois. On pensait qu’elle en avait de la joie, Mme Voraud s’était procuré un livre nouveau dont elle lirait trois pages. Berthe, par les soins de Daniel, était entourée de journaux comiques illustrés, qu’elle avait déjà parcourus avec dédain.

Cependant, avant l’heure de la séparation, il y avait encore sept minutes, qui semblèrent à Daniel interminables. Enfin le train se mit en marche. À peine eut-il disparu sous le pont de l’Europe que Daniel eut un sursaut : il avait oublié de regarder de l’autre côté du compartiment, si la portière était fermée au loquet. Cette pensée lui gâta la bonne impression de liberté qu’il avait en gagnant la sortie.

Il espérait fortement qu’il lui arriverait des histoires. Il avait toujours eu cette impression qu’en voyage ou en déplacement, on est entouré de bonnes fortunes, qui viennent vous trouver toutes seules, sans qu’on fasse le moindre effort pour les chercher. C’étaient des aventures miraculeuses et faciles, comme il lui en fallait. À seize ans, il ne s’était jamais couché sans espérer qu’une petite bonne brune allait venir d’elle-même dans sa chambre, et lui ferait goûter d’infinies délices. Plus tard, la petite bonne fut remplacée par la boulangère du coin, une dame forte, pleine d’autorité, avec des crans sur le front. Une tante par alliance, pâle et blonde, la relaya, et céda le tour elle-même à une maîtresse de piano assez âgée. À aucune de ces femmes, d’ailleurs, il ne fit jamais confidence de la place qu’elles occupaient dans ses rêves. Elles étaient cinq ou six qui avaient ainsi vécu dans le secret de son âme, et qui n’en avaient jamais rien su.

En traversant la salle des Pas-Perdus, il aperçut une jeune femme en noir qui se promenait autour des guichets de la ligne de Versailles. Des amis lui avaient dit bien des fois que des veuves viennent ainsi dans des endroits publics s’offrir à des consolateurs imprévus. Cette dame avait le visage dur. Ce n’était pas un type qui plaisait à Daniel. Mais c’était une veuve. Il fallait profiter de l’occasion. Il passa devant elle en la regardant fixement, quand un monsieur arriva du guichet avec des tickets dans la main, et tous deux s’éloignèrent.

« C’est très difficile de faire des femmes », se dit Daniel. Il décida d’en prendre une n’importe où. Il irait le soir au Jardin de Paris.

L’horloge de la gare ne marquait qu’une heure et quart. Le soir n’arriverait pas. Daniel était impatient d’être à huit heures, pour être rassuré par une dépêche sur le sort de Berthe, et pour pouvoir aller s’amuser tranquillement.

Il avait l’impression heureuse et désorientée d’un monsieur qui vient de payer son entrée au tourniquet, et qui arrive dans une vaste fête. Pour se distraire, il alla s’acheter un chapeau de paille tout blanc et une canne. Il s’était dispensé, sous un prétexte quelconque, de se rendre à la banque Voraud. Il se promena sur le boulevard, s’assit dans des cafés. Il n’avait pas de chez lui. Il était en voyage. Il lut tous les journaux illustrés, et feuilleta une collection de six mois du Charivari.

À l’heure du dîner, son allégresse subit une dépression, quand il se rendit chez ses parents. La maison de la rue La Fayette, qui n’était pas vieille et qui n’était plus neuve, l’attristait. La concierge, à l’entrée de la loge sombre, l’accueillit avec des compliments sans valeur ; il dut donner des nouvelles de sa femme et dire exactement l’âge de son petit garçon. L’escalier, où de petits morceaux de plâtre se détachaient des fausses boiseries, était déjà dans la nuit, bien qu’il fût encore grand jour au-dehors. Cette maison citadine n’accueillait pas l’été, et le renvoyait à la campagne. Enfin la bonne, qui vint ouvrir la porte, avait la figure entourée de mouchoirs, et sentait l’huile camphrée.

La salle à manger des Henry donnait sur des cours. On mangeait au jour finissant, la fenêtre ouverte. C’était un jour résigné, très suffisant pour des personnes âgées, mais qui ne satisfaisait pas l’âme impatiente de Daniel.

Il cherchait éperdument sa tranquillité, et lui sacrifiait tout ; mais il ne s’en contentait plus, dès qu’il l’avait reconquise. Il était sollicité alternativement par un besoin de sécurité et son désir timide d’aventures.

Assis à cette table, entre son père et sa mère, il se sentait de nouveau en dépendance. Il n’avait pas encore dit qu’il sortirait le soir. Ses parents ne comprendraient pas qu’il ne passât pas sa soirée avec eux, et qu’il eût besoin d’aller se promener, maintenant qu’il n’était plus garçon.

D’ailleurs, M. et Mme Henry ne comprenaient pas qu’on sortît le soir. Ils prenaient en pitié les gens qui s’amusaient, qui allaient au théâtre et au bal, et les considéraient comme de malheureux fous.

Daniel, au dessert, se hasarda à dire qu’il avait mal à la tête et qu’il irait faire un petit tour dans la soirée.

On ne fit aucune objection. Mais le silence qui l’entourait était certainement désapprobateur.

Pour se concilier à nouveau ses parents, il raconta des histoires du petit Gérard, et donna le spectacle d’un amour paternel attendrissant.

Puis il chercha un sujet qui pût intéresser son père. Il lui parla d’une affaire de chemins de fer dont s’occupait M. Voraud, en feignant de s’y intéresser lui-même énormément. M. Henry, qui fumait sa pipe, hochait de temps en temps la tête, sans avoir l’air d’écouter.

Que dire encore ? Qu’il avait payé l’après-midi vingt-sept francs d’excédent de bagages ? Mais il ne savait pas si c’était beaucoup. Et, si c’était beaucoup, il valait mieux ne pas le dire.

— C’est drôle, s’écria-t-il tout à coup, que nous n’ayons pas encore de dépêche.

— Ça n’a rien de curieux, dit M. Henry, autant pour rassurer Daniel que parce qu’il aimait beaucoup ces calculs. Ils sont arrivés à 6 h 40. Comptons 7 heures avec le retard. En admettant qu’elle ait mis la dépêche dès son arrivée, tu n’auras pas le télégramme avant neuf heures, si même tu l’as ce soir.

— Aura-t-elle même pensé tout de suite à télégraphier ? dit Mme Henry.

Vers neuf heures, Daniel s’énerva. Il alla dans le petit salon, sur le devant, pour écouter si l’on ne criait pas dans la rue un accident de chemin de fer.

On sonna. C’était la dépêche… Non, ce n’était que le courrier : une lettre de mariage et un prospectus de vignobles bordelais.

— C’est tout de même drôle qu’elle n’arrive pas, fit Daniel.

— Je te dis que tu n’auras rien avant demain, dit M. Henry.

Daniel commençait à l’admettre, quand la dépêche arriva sans bruit, apportée par la bonne camphrée.

Voyage excellent. – Berthe.

Berthe n’était pas expansive. Elle aurait pu mettre : Amitiés. D’autant plus qu’il n’y avait que neuf mots.

— Comment se fait-il, dit M. Henry, qu’on n’ait pas entendu sonner ?

— Je te garantis, dit Mme Henry, que la porte était ouverte, et qu’elles étaient encore occupées à causer, sur le palier de service, avec la bonne du dessus… Enfin, te voilà rassuré, dit-elle à Daniel.

Il avait déjà pris son chapeau pour aller au Jardin de Paris.

— Tu peux mettre ton pardessus, dit Mme Henry.

— On étouffe.

— Prends-le sur ton bras.

Comme il sortait de la maison, un gros omnibus ivre descendait la rue La Fayette. Daniel sauta sur la plateforme avec légèreté, et ce mouvement preste lui donna l’illusion d’être emporté vers de joyeuses aventures. La vaste voiture était vide. Le conducteur désœuvré, appuyé contre le montant de la porte, donnait des correspondances à mordre à son marqueur mécanique. Aux stations, les contrôleurs arrivaient et s’en allaient du même pas languissant.

Daniel descendit aux Champs-Élysées et s’approcha du Jardin de Paris avec hâte et non sans un peu d’effroi. Les filles gardaient pour lui un profond mystère. Il n’en avait pas connu beaucoup avant son mariage. Et il leur avait toujours parlé très peu, avec une certaine brutalité, pour ne pas leur montrer qu’il avait peur d’elles. Il les considérait comme des êtres d’une autre race.

Il entra au Jardin de Paris avec cet air de supériorité et ce calme parfait qui ne l’abandonnaient jamais dans les endroits où il ne se sentait pas à son aise. Il s’assit en face d’un terre-plein asphalté, où des célébrités depuis longtemps consacrées du quadrille, Grille d’Égout, Clair de Lune, dansaient un chahut impeccable. À une table voisine, deux Anglais parlaient à une jeune femme qui ne les comprenait pas ; aussi riaient-ils avec leur moustache épaisse, en donnant fortement de la voix. Un peu plus loin, Daniel aperçut une petite personne blonde-rousse, au nez pointu, au visage éveillé, qui le regardait avec insistance. Il fit semblant de ne pas la voir. Il aurait voulu, pour se changer de Berthe, une grande femme osseuse, et un peu maquillée. Mais cette petite femme le regardait obstinément.

Il détourna la tête. Au bout d’un instant, il devina qu’elle s’approchait de lui.

— Comment va M. Daniel Henry ?

— Vous ne me reconnaissez plus ? poursuivit-elle… Moi je vous connais bien, et je connais bien la famille Voraud, et les Loison, et les Bérard. Vous m’avez vue il y a trois ans au mariage de Lucie Bérard, où j’étais demoiselle d’honneur… Je suis Clémentine Blanchet…

Daniel se rappela alors une demoiselle Blanchet, qui avait mal tourné. À dix-huit ans, elle était partie de chez elle avec un homme marié qui, peu après, l’avait abandonnée pour revenir dans le droit chemin, auprès de sa femme et de ses deux beaux enfants.

— C’est un hasard que vous me rencontriez ici, dit-elle à Daniel. Je n’y viens jamais. Toutes ces grues me dégoûtent.

Alors quoi ? Quel métier faisait-elle ?

Elle continua :

— J’ai un ami qui habite Bordeaux, et qui vient ici tous les quinze jours. Cette semaine, je suis seule. Je vais un peu à droite et à gauche, pour me désennuyer. Mais Paris n’est pas gai en ce moment. Comment se fait-il que vous y soyez encore en cette saison ?

— Ma famille est à la mer, dit Daniel. J’ai mes affaires ici.

— C’est ça.

Était-ce une grue ? Était-ce une femme un peu libre, qui venait se promener au Jardin de Paris ? C’eût été assez extraordinaire. Mais Paris est si étrange ! Et Daniel craignait tellement de se tromper sur le compte des gens.

La conversation languissait. Elle lui parlait de leurs connaissances communes ; il lui répondait distraitement, occupé à se demander ce qu’elle pouvait être. Il n’était pas tranquille, tant qu’il n’avait pas rangé les gens dans une catégorie sociale bien déterminée.

— Je ne vais pas tarder à rentrer, dit-elle au bout d’un instant.

— Ah ! ah ! dit-il en affectant de rire, vous faites des infidélités à votre ami de Bordeaux.

— Oh ! non ! je rentre seule. Si vous ne me croyez pas, vous pouvez venir vous en assurer.

C’était une grue… Ou peut-être plaisantait-elle…

— Si je vous accompagne, vous ne serez plus seule, dit-il en riant le plus possible, pour le cas où cette parole serait une hardiesse.

— Ces hommes mariés ! dit Clémentine Blanchet.

Si vraiment ce n’était pas une grue, l’aventure était intéressante. Elle connaissait les Voraud, et les Voraud la connaissaient.

— Alors, je puis vous accompagner ? dit-il d’une voix émue.

Elle se leva. Ils gagnèrent l’avenue des Champs-Élysées, où ils prirent un fiacre. Dans la voiture, il crut bon de lui passer son bras derrière le dos, de l’attirer à lui, d’effleurer d’un baiser les petits cheveux secs qu’elle avait sur la tempe. Elle ne résistait pas assez. Pourquoi, tout à l’heure, lui avait-elle parlé avec les airs un peu dignes d’une jeune femme égarée au Jardin de Paris ? Avait-elle essayé de le tromper sur elle ? Alors pourquoi ne continuait-elle plus ? Si elle avait eu un plan, pourquoi ne le suivait-elle pas jusqu’au bout ? Il s’étonnait qu’on lui fît, à lui, de petits mensonges inutiles, alors qu’il en faisait aux autres constamment, sans nécessité aucune, par une sorte de honte de dire les choses exactes.

L’entresol meublé de la rue Pasquier, où elle habitait, semblait honnête et un peu triste, d’un luxe économique. Les murs étaient tendus d’une étoffe simple, pour qu’il y eût des tentures. Le lit à baldaquin, de quatrième classe, était recouvert d’un drap vert sombre uni, avec un galon doré.

Depuis qu’il était fixé sur ce qui allait se passer, Daniel ne pensait plus qu’à cela, et ne parlait plus. Ce n’était pas un très grand désir. C’était comme une hâte de finir un livre commencé.

Il avait une trop grande préoccupation de lui-même, et de se tenir supérieur aux événements, pour s’abandonner franchement, à corps perdu, aux joies de la terre. Il lui semblait établi que Clémentine Blanchet était une fille. Ce n’était pas une bonne fortune très magnifique. C’était un plaisir de seconde qualité à qui il ne fallait pas se donner tout entier.

Ils se déshabillaient lentement et sans rien dire, comme dans un établissement de douches. Pourtant, quand il la vit en chemise et en corset, il la trouva gentille. Il la prit dans ses bras, lui mit un baiser sur l’épaule et alla jusqu’à parler d’un projet champêtre pour la semaine suivante, une excursion dans la vallée de Chevreuse.

Un quart d’heure après, il ne pensait plus qu’à la quitter. Et l’idée de passer une journée avec elle, à la campagne, lui semblait odieuse.

Il n’était pas loin de minuit, et il ne voulait pas rentrer trop tard chez ses parents. Mais, avant de se lever, il se demanda ce qu’il pouvait offrir à Clémentine Blanchet. Fallait-il, parce qu’il la connaissait, lui donner plus ou lui donner moins ?

Elle le tira d’embarras.

— Est-ce que tu sais, lui demanda-t-elle, si une lettre chargée, partie de Bordeaux dans la soirée, arrive à Paris à la première levée ? On doit me présenter, demain matin, une facture de quarante-deux francs, et je ne sais pas si j’aurai reçu ce que mon ami doit m’envoyer.

Il se pencha sur le bord du lit, et attrapa un billet de cinquante francs dans la poche de son gilet.

— Tu es gentil, dit-elle.

Comme cette somme était supérieure à ses prévisions, Daniel décida de rester encore quelques instants.

XVI

LE FOYER CONJUGAL

Sa soirée au Jardin de Paris, sa rencontre avec Clémentine Blanchet avaient blasé Daniel sur les joies de la liberté. Il avait hâte d’arriver au samedi soir, afin de rejoindre sa femme à Saint-André.

Il ne cessait pas d’être troublé par le pressentiment de malheurs indistincts. Berthe tombait du haut d’une falaise. Le petit Gérard était pris d’une entérite. Des assassins normands entraient la nuit dans la villa. Ils égorgeaient la mère, l’enfant, et, par-dessus le marché, Mme Voraud. Ou bien c’étaient des incidents d’un autre genre. Éric arrivait en secret à Saint-André, pour enlever Berthe, au grand scandale de la plage. Quand Daniel n’avait pas naturellement de ces appréhensions, il s’efforçait de s’en donner. Car il vivait toujours dans cette idée qu’une trop grande quiétude est un défi au destin.

La matinée passait encore rapidement, grâce à la satisfaction d’amour-propre que Daniel escomptait chaque jour, à la pensée du déjeuner qu’il ferait dans un restaurant des Champs-Élysées, en compagnie de M. Voraud. Ils quittaient la banque tous les deux vers midi. M. Voraud portait un chapeau de paille qui n’était qu’à lui, un pantalon gris d’une étoffe spéciale et des guêtres blanches. Au restaurant, sa table était retenue dans un coin. Le maître d’hôtel lui disait : « Monsieur Voraud », et M. Voraud appelait le maître d’hôtel : « Maurice ». On lui apportait une bouteille de fine champagne avec un morceau de papier passé dans le goulot.

Daniel était le gendre de ce client d’importance. Et l’assistance, sans nul doute, l’en enviait. Mais Daniel savait ce que les gens ne savaient pas, et ce qui gâtait tout : il avait été trompé par Mlle Voraud. Il ne lui suffisait pas qu’on l’enviât. Il voulait mériter l’envie.

D’autre part, ce déjeuner manquait d’abandon. Daniel, placé en face de M. Voraud, ne savait où mettre ses yeux, que M. Voraud ne cherchait d’ailleurs pas. Parfois leurs yeux se croisaient malgré eux et s’en allaient vivement, comme après une mauvaise rencontre. Daniel était obligé de se tourner un peu de côté, de garer ses regards sur la droite de M. Voraud, et s’il les ramenait sur la table, c’était en rasant la nappe, pour venir examiner avec une attention scrupuleuse une étiquette d’eau minérale.

Après le repas, M. Voraud ne rentrait pas tout de suite à la banque. Il partait en voiture vers une destination mystérieuse. Daniel, avant de revenir au bureau, passait chez ses parents, pour voir si quelque télégramme terrible n’était pas arrivé de Saint-André.

Mais c’était surtout vers huit heures, à la tombée de la nuit, que les assassins, les cyclones et les épidémies de choléra faisaient rage dans ce paisible port de mer. Daniel, au bout de deux jours, n’y tint plus. Les lettres de Berthe ne le rassuraient pas. Il lui semblait voir entre les lignes de graves réticences. Pourquoi écrivait-on : « Le petit va bien », sans lui dire autre chose, sans lui rapporter aucun de ces traits de précocité intellectuelle dont Gérard était coutumier ? Le jeudi donc, il se hasarda à demander à M. Voraud s’il n’y avait aucun inconvénient pour la banque à ce qu’il avançât son départ d’un jour. « Partez, partez, dit généreusement M. Voraud. Et même, si vous voulez, partez dès ce soir avec votre oncle et votre tante, puisqu’ils vont pour louer quelque chose à Saint-André. »

Daniel se hâta d’envoyer une dépêche. Sur le conseil de sa mère, et bien qu’il n’eût pas faim, il se força à dîner chez lui à cinq heures et demie, afin d’éviter le wagon-restaurant. Il retrouva son oncle et sa tante à la gare. Si la traditionnelle chemise en satinette écrue, ornée de petits pois rouges, avait disparu du reste de la terre, elle se fût retrouvée sur le corps de l’oncle Émile, qui n’avait, bien entendu, pas laissé de côté la mince cordelière de soie, dont les glands retombaient avec grâce sur un gilet de molleton gris. Daniel vit d’abord son oncle avec plaisir. Il l’avait toujours beaucoup aimé, moins qu’il n’aimait son père, certes ; il serait contraire aux lois humaines d’aimer son oncle autant que son père. Mais il avait certainement pour lui plus d’affection effective. Il était aussi obligé à moins de respect. Ils avaient été très camarades. Son oncle était beaucoup sorti avec lui jadis. Il le conduisait à l’Eldorado, à la Scala, au Concert-Parisien. Il connaissait la vie. Il avait, depuis l’âge de quinze ans, le pouce culotté de tabac. Parfois, il poussait avec autorité un petit rugissement comme s’il allait cracher, mais il ne crachait pas.

Très soigneux de sa personne, il se nettoyait les ongles en public plusieurs fois par jour, et mordillait constamment au bout de ses doigts les petites peaux qui s’en détachaient. Comme il était sujet aux névralgies, il avait dans l’oreille droite un peu d’ouate, de l’ouate rose quand il se faisait élégant.

Daniel, en allant chercher son billet, se demandait s’il fallait prendre des secondes ou des premières, et n’osait demander à l’oncle Émile dans quelle classe il voyageait. C’était probablement des secondes. Il pouvait toujours prendre un billet de première, mais si l’on voyageait décidément en seconde, comment empêcherait-il l’oncle Émile de voir son billet, quand on viendrait pour le contrôler ? Enfin la Providence lui fit apercevoir le bout d’un billet de première que l’oncle Émile avait passé dans le ruban de son chapeau.

C’était probablement la santé de la tante Amélie qui avait décidé l’oncle à voyager dans de meilleures conditions de confortable. Il n’avait pas l’air avare ; mais il l’était. C’était un de ces avares joyeux, qui ont constamment la main à la poche, et qui n’en sortent jamais rien. Il ne faisait aucune dépense inutile, et bien peu de dépenses lui paraissaient utiles. Quand il jouait aux cartes, les louis et les « pièces cent sous » lui sortaient facilement des mains. Il les échangeait contre des espérances d’argent. Mais dès qu’il s’agissait d’échanger de l’argent contre une denrée quelconque ou un plaisir, l’argent valait toujours mieux.

Daniel n’osa pas acheter des journaux illustrés, comme lorsqu’il voyageait seul. On retrouva la tante dans un compartiment. L’oncle l’y avait déjà installée. Si quelqu’un avait l’habitude des voyages, c’était bien lui, qui, à l’époque où il était dans les tissus, avait fait pendant trente ans tous les réseaux. Pour garnir le compartiment, il s’était empressé de poser des valises et d’étendre des pardessus sur toutes les banquettes. Non pas qu’il fût insociable ; au contraire il aimait beaucoup se lier et faire conversation avec les gens ; mais il est convenu qu’il est avantageux de voyager seul : c’est une de ces choses que l’on raconte et dont on tire, à l’arrivée, une certaine vanité.

Comme l’oncle s’était éloigné, une dame blonde, distinguée, demanda s’il ne restait pas de place. Et Daniel, qui n’osait pas l’empêcher de monter, enleva une valise pour lui laisser un coin, à l’autre bout de la banquette. L’oncle revint quelques minutes avant le départ du train, donna un grand coup de chapeau, et se mit à rouler une cigarette. Il demanda à la dame, avec une grande affectation de politesse, si la fumée ne l’incommodait pas. « Je préférerais que vous ne fumiez pas, dit-elle. Je suis souffrante. » L’oncle Émile ôta encore son chapeau et s’inclina… Au bout d’un instant, à la très vive gêne de Daniel, il se mit à hausser les épaules en regardant sa femme, et en désignant la dame blonde du coin de l’œil. « Tu n’es pas si malade que tu crois, ma pauvre Amélie, puisque, tu supportes la fumée. » Il dit encore : « Est-ce qu’on ne met plus de compartiments de dames seules dans les trains ? » Daniel éprouva une grande confusion quand il vit la dame blonde se lever, prendre son sac de voyage, et passer devant l’oncle Émile, en le regardant, simplement. Il en était tout gêné pour son oncle, mais il s’aperçut que celui-ci envisageait cet incident comme un incident glorieux.

Le train se mit en marche. La tante Amélie, le doigt appuyé sur sa tempe fragile, dormait peut-être ; mais elle n’en conviendrait jamais. L’oncle Émile, assis au bord de la banquette, les yeux sur le paysage fuyant, avait tiré son mouchoir et nettoyait avec activité le boîtier de sa montre. Daniel le regardait. Il lui semblait maintenant qu’il ne l’avait jamais connu. Quand il avait dîné chez ses parents, le jour du départ de Berthe, il avait vu sur le buffet de noyer, qu’on appelait depuis quinze ans le buffet neuf, des ornements et des têtes sculptées qu’il n’avait jamais remarqués auparavant. Il revenait au logis en enfant prodigue, et prenait conscience des êtres et des objets parmi lesquels il avait vécu jadis sans les connaître. Des détails le choquaient maintenant. Il était comme ces gens qui rentrent dans une tabagie après en être sortis quelques instants. Ceux qui y sont toujours restés n’en sentent pas l’odeur.

Ainsi donc le plaisir vite épuisé de la liberté et de la vie de garçon, l’impossibilité de reprendre dans sa famille natale l’existence machinale et satisfaite de jadis, tout contribuait à ramener Daniel à son nouveau foyer et à ses récentes habitudes.

Cependant le train, qui courait vers l’Ouest, fuyait avec des sifflets effrayés devant la nuit grandissante. On n’arriverait qu’à onze heures et demie au bord de la mer. Ce voyage ne finirait pas. Quel malheur Daniel allait-il trouver là-bas ? Il s’épuisait à les prévoir tous, pour les conjurer. Et il se hâtait de convenir qu’il y en avait encore d’imprévus, afin que le sort, par une gageure, ne s’amusât pas à lui envoyer un malheur qu’il n’avait pas deviné.

À Rouen, on aperçut des gens de connaissance. M. Alfreda descendait du wagon-restaurant, dans une bonne tenue de voyage, un grand ulster de mohair gris et un chapeau mou. M. Alfreda avait sa femme à Saint-André. Il passait pour avoir éprouvé, lui aussi, des aventures conjugales. Et Daniel commençait à admettre que son air tranquille et heureux n’était pas purement de commande. Vraiment M. Alfreda n’offrait pas l’aspect d’un homme dont l’existence était brisée. Tout de même, si on avait dit à Daniel trois années auparavant de quel bien-être il se contenterait à vingt-quatre ans ! Mais on a tellement besoin de n’être pas malheureux !

Le bonheur avarié qui lui suffisait maintenant, il tremblait encore de le voir compromis. Ses angoisses redoublaient, à mesure qu’approchait la fin du voyage. On était encore loin de la mer, mais quand on mettait la tête à la portière, on avait l’illusion d’être déjà rafraîchi par l’air salin. Le train grondait comme l’Océan, et l’on ne savait de quel côté de la voie s’étendait une immense nappe d’eau sombre.

Cependant, Saint-André approchait. Et il semblait, maintenant, que ça avait passé vite. Mais le dernier quart d’heure est toujours très long. On croit que c’est fini ; des bruits confus ou stridents annoncent l’approche d’une station. Ce n’est pas encore la dernière, le train passe sans s’arrêter à travers une gare frémissante. Cependant, l’oncle Émile enlevait sa casquette de voyage. La tante Amélie remettait dans ses bottines ses pieds sensibles, qu’elle appelait généralement ses pauvres pieds. La gare de Saint-André arriva enfin pour tout de bon. Daniel ne vit pas tout de suite Berthe, au milieu de tous les gens qui étaient sur le quai. Puis, il aperçut sa petite figure gentille. Elle avait l’air d’une gosse, avec sa veste courte et son béret. Des messieurs de tout âge, en casquettes de commodores, l’avaient accompagnée à la gare. C’étaient de nouvelles connaissances, des amis d’amis. On les présenta à Daniel, qu’ils saluèrent avec une grande amabilité.

L’oncle et la tante prirent l’omnibus de l’hôtel Majoré, où ils allaient coucher en attendant d’avoir une maison. La petite escorte suivit Daniel et sa femme jusqu’au coin du chemin où se trouvait, assez loin de là, passé le bec de gaz, la villa Clotilde. Un faux loup de mer, à l’accent alsacien, qui venait depuis vingt ans à Saint-André, expliqua complaisamment à Daniel que ce chemin s’appelait le chemin Dolable, du nom du propriétaire de ces terrains où l’on avait construit trente-cinq villas.

Quand ils furent seuls, Daniel prit le bras de Berthe. Elle marchait d’un pas léger.

— En somme, je m’amuse, dit-elle. Il y a des gens un peu rasoirs comme partout. Mais il y en a d’autres qui sont assez gentils. Le casino est petit. Mais la plage est vraiment très belle. Si je savais que les bains de mer ne me fassent pas de mal, je me commanderais un costume… Tu verras, il y a deux bandes qui se détestent. Moi, je ne fais pas attention à ça. Je suis plutôt de la bande Capitan, mais je danse parfaitement avec des jeunes gens de la bande Pastelin… Je suis bien contente que tu sois venu… J’espère que tu vas t’organiser pour ne plus retourner à Paris… Il y a des soirs où je ne peux pas aller au Casino, parce que maman n’est pas toujours disposée à sortir.

Daniel était content parce que, tout de même, elle avait l’air de tenir à lui. C’est déjà gentil d’avoir quelqu’un qui tient à vous, avec qui l’on est bien camarade. Mais il avait besoin d’imaginer un roman. Son arrière-pensée ne le laissait pas tranquille. Est-ce qu’elle allait l’aimer de nouveau ?

Elle dit encore :

— J’ai reçu des nouvelles de là-bas. Il s’ennuie.

Elle pensait toujours à Éric. Mais ça ne l’empêchait pas de s’amuser loin de lui. Daniel n’en était pas fâché.

On arriva devant la villa Clotilde. Il faisait sombre dans le jardin. Elle lui prit la main et le conduisit avec une grande supériorité. « Tu verras, demain matin, la vue qu’on a. » Ils allèrent dire bonsoir à Mme Voraud, qui n’était pas encore couchée. En toilette de nuit, elle était plus petite que dans le jour et semblait avoir moins de cheveux.

Il n’y avait qu’un seul lit pour Daniel et pour Berthe. Il aurait pu coucher dans le lit de M. Voraud. Mais le banquier allait arriver d’ici deux jours.

Ils se couchèrent. Il dit à Berthe, en souriant : « Bonsoir. » Elle lui donna un petit baiser dans les cheveux : « Je suis très fatiguée. » Daniel trouva toutes sortes de bonnes raisons pour ne pas s’en tenir là. Il la prit dans ses bras.

— Oh ! dit-elle, oh ! Tu es bien embêtant.

XVII

UN PHILOSOPHE

Aux bains de mer, la vie des ménages parisiens se rapproche de la vie primitive. On n’est plus séparé de ses amis. On vit sous leurs yeux. À se sentir ainsi surveillés, les maris prennent conscience de leur état de chef de famille. Ils se souviennent davantage qu’ils ont une femme, et s’aperçoivent mieux qu’ils ont des enfants.

Chaque matin, après le bain, les familles regagnent pour déjeuner le wigwam qu’elles ont loué pour la saison. Le mari et la femme marchent côte à côte. Les enfants s’attardent ou courent en avant, suivant qu’ils sont las d’avoir joué, ou que l’appétit les presse. Parfois le père porte avec lui un poisson, qu’il a acheté à quelque pêcheur, et qu’il semble avoir capturé lui-même, dans un filet aux mailles serrées, pour la nourriture des siens. Des familles font route commune jusqu’à un carrefour où l’on s’arrête un instant avant de se séparer. L’après-midi sera consacré à des jeux, et l’on organise des équipes de poker. On n’aura pas M. Alfreda qui est reparti pour Paris. Mais M. Dumorel doit être de retour, bien qu’on ne l’ait pas vu à la plage, le matin. Les exercices violents tentent plus spécialement la jeunesse. Pourtant, des messieurs grisonnants et périmés se font admettre à des tournois de tennis. Tandis que de tout jeunes hommes se glissent sournoisement dans des parties de bridge.

Daniel ne jouait pas au tennis parce qu’il était maladroit, et ne prenait pas part au poker, parce que cela l’ennuyait et qu’il n’avait pas assez d’argent disponible. Il était resté sous la dépendance de ses parents qui lui fournissaient des fonds, au fur et à mesure de ses besoins. Mais il n’osait jamais en demander assez. Les billets de banque qu’il avait parfois sur lui ne s’y trouvaient de passage que pour un laps de temps très court. Il était même rare qu’il eût des pièces d’or à demeure. Des petites dettes le tracassaient continuellement ; c’étaient, pour la plupart, des notes pour Berthe, dont il ne parlait pas chez lui, afin d’épargner à sa femme un reproche, même muet, de dissipation. C’est ainsi que, pendant de longs mois, une facture de chapeaux, de deux cent trente-cinq francs, l’avait obsédé comme un fantôme. Elle arriva un matin, apportée par une jeune ouvrière, courte et stupide, qui faisait les courses de la modiste, et qui prenait aux yeux de Daniel une importance menaçante. Il donnait à cette humble messagère de nombreuses explications, qu’elle écoutait avec de grands yeux, si indifférents qu’ils paraissaient insatiables. Puis, pendant plusieurs semaines, on n’entendait plus parler de cette facture. On pensait qu’elle ne reviendrait jamais, jusqu’au moment où l’on recevait une lettre de la modiste, conçue un peu sèchement. Daniel, irrité, se proposait d’aller chez ses parents dès le lendemain matin, et d’envoyer l’argent avec un mot méprisant. Le lendemain, son irritation était passée. Il hésitait à aller voir son père. Et, en relisant la lettre de la modiste, il finissait par la trouver très convenable.

Daniel n’arrivait pas à combler son éternel petit déficit. Il aurait volontiers emprunté de l’argent. Mais personne ne lui en prêtait. Il n’en demandait, d’ailleurs, à personne. Et l’air attristé qu’il prenait parfois devant les gens n’était sans doute pas assez expressif pour qu’on lui proposât de lui venir en aide.

À la mer, il était plus tranquille. Les dépenses du ménage incombaient à Mme Voraud, et Daniel ne s’en occupait plus. Quand il était question de louer des breaks à l’hôtel Majoré pour visiter de vieux monuments, son manque d’argent de poche lui inspirait une horreur affichée des excursions, et jusqu’à des théories dédaigneuses sur l’art gothique.

Il prit le parti d’exagérer sa sauvagerie, alla s’étendre en un coin désert de la plage, en compagnie d’un livre austère et honorifique. Pendant des heures, étendu à terre, il jetait des galets dans la mer. Son oisiveté était gâtée par l’obligation d’écrire une petite lettre quotidienne à ses parents, qui n’étaient pas encore venus s’installer à la mer. Il fallait aussi surveiller Berthe qui flirtait. Il pensait bien qu’il n’arriverait rien de grave, et qu’elle ne tromperait pas Éric. Mais il se disait d’autres fois que ce n’était pas sûr, et il ne se complaisait qu’un instant à l’idée qu’Éric serait trahi à son tour. Car c’était encore sur lui, Daniel, que retomberait le gros désagrément de l’aventure. Une autre histoire donnerait lieu à une explication nouvelle, avec quelqu’un de nouveau. Il valait mieux ne pas courir ce risque. Aussi Daniel se levait-il brusquement de ses galets et gagnait-il le Casino avec inquiétude.

Berthe, qu’il troublait dans un flirt, l’accueillait généralement sans bienveillance. Elle n’était pas gentille pour lui. Elle ne lui avait tenu aucun compte de sa magnanimité. Ils avaient, comme par le passé, des discussions fréquentes. Mais ils ne restaient jamais fâchés longtemps. Elle pensait trop peu à lui pour lui garder rancune.

En somme, en la reprenant, il n’avait repris d’elle que le peu qu’il avait déjà avant les événements. Cet acte essentiel de la vie était si insignifiant entre eux qu’ils n’avaient pensé ni l’un ni l’autre à en éprouver des scrupules. D’ailleurs, dans ces moments-là, il n’y avait pour Daniel aucun scrupule qui pût tenir. Non pas qu’il fût entraîné par un désir fougueux. C’était plutôt une sorte d’entêtement, une certaine vanité, qui l’empêchait de reculer. Il considérait une étreinte comme un bénéfice positif qu’on enregistre et qu’il importe de ne pas laisser perdre. Il fallait saisir l’occasion, sans se demander si l’heure et la circonstance étaient favorables, et sans prendre égard au plus ou moins de joie qu’on en pouvait avoir.

Sa petite exaltation calmée, il faisait l’homme fort. Il se figurait dominer sa femme en montrant un certain mépris du plaisir qu’elle lui avait donné. N’eût-il pas plutôt réussi à se l’attacher, si elle avait pu croire que ce plaisir était pour lui de beaucoup de prix, et qu’elle avait ainsi le pouvoir de le rendre heureux ?

Il pensait toujours que, pour reprendre Berthe, il fallait qu’elle eût de lui-même une impression de supériorité ; mais elle ne mettait aucune complaisance à accepter cette impression-là. On peut sans doute conquérir une femme en faisant le beau dédaigneux : toutefois ce genre de tactique est plus spécialement à la portée des inconnus, dont le prestige n’est pas encore usé.

D’ailleurs eût-il vraiment eu plus de chances de ramener à lui la jeune femme, s’il avait été assez patient, assez peu fier ou assez peu timide pour se montrer très aimant ? Pour ce moyen-là aussi, il était trop connu d’elle. Dans la pitié qui pousse une femme à écouter un amant suppliant, il entre beaucoup de la curiosité originelle. Elles veulent bien rendre heureux celui qui les implore, mais c’est surtout pour voir comment il sera heureux.

Daniel, par besoin de causer et d’être écouté, parlait assez souvent d’Éric avec Berthe. Quand il se trouvait là à l’arrivée du facteur, et qu’il arrivait une lettre, il la lui montait dans sa chambre avec un grand air de discrétion. Et parfois, quand il pleuvait, de crainte qu’elle ne s’enrhumât à porter ses lettres à la poste, il les y portait lui-même, pour ne pas les confier à une domestique.

Il arrangeait tout cela en se disant qu’il n’était pas le mari de Berthe, qu’elle n’était pas sa femme, que c’était une sorte de pensionnaire qu’il avait chez lui, sur laquelle il veillait avec sollicitude, qu’il nourrissait, et dont il abusait un peu, à l’occasion ; mais ça n’avait pas d’importance.

L’opinion du monde lui serait défavorable. Il s’en moquait. C’est-à-dire qu’à force de se répéter à lui-même qu’il s’en moquait, il était arrivé à s’en moquer vraiment. Et pourtant il avait tout fait pour la ménager.

Il avait bien pensé d’abord que son histoire ne serait connue de personne. Il ne croyait pas qu’Éric eût parlé ; son indiscrétion possible n’avait d’ailleurs pas de graves conséquences, car il ne vivait pas dans le même monde. Mais Berthe avait eu des conversations avec des amies. Elle ne craignait plus que son secret arrivât aux oreilles de son mari. Sa préoccupation de garder son bon renom était fortement combattue par le besoin d’exhiber à des compagnes une vie sentimentale active. Louise Loison, son amie, habitait maintenant Bruxelles avec sa famille. Quand elle vint voir Berthe au cours d’un voyage à Paris, il fallut bien lui dire tout. L’indiscrétion avec une amie aussi ancienne et aussi fidèle prenait l’apparence d’un devoir impérieux. Avec les amies nouvelles, c’était une expansion charmante, un désir loyal de ne rien dissimuler. On racontait plus ou moins de ses affaires intimes, suivant ce que l’autre apportait en échange. Mais Berthe n’était pas regardante. Et puis il faut une si longue contrainte pour garder un secret, et un si court moment d’oubli pour le laisser échapper. D’ailleurs, en confiant ce secret, on ne néglige pas de faire à l’amie de fortes recommandations, dont elle n’aura qu’à retenir le texte pour le répéter exactement à la personne à qui elle remettra à son tour ce précieux dépôt.

Voilà à quoi Daniel aurait pu penser, quand il allait s’étendre sur la plage et qu’il lançait des galets dans la mer. Heureusement pour lui, il n’y pensait pas. Il ne se disait pas qu’il ne reprendrait jamais sa femme. Il préférait en conserver l’espoir, sur la foi de quelques souvenirs de romans, où des femmes de bonne volonté reviennent à leurs maris, en leur découvrant une âme nouvelle. Dans ces imaginations il oubliait ce qu’il était, et ce qu’était Berthe. C’est ainsi que lorsqu’il se commandait une redingote ajustée, il se voyait semblable au monsieur élégant de la gravure de mode. L’air grave d’un mari dont on reconnaît les mérites lui siérait bien, et le repentir irait bien à sa femme.

Qu’est-ce qu’il adviendrait de l’aventure d’Éric et de Berthe ? Qu’est-ce que le monde finirait par en dire ? L’important toujours était de n’y pas songer. Quand une maison périclite, il n’est plus intéressant de faire l’inventaire.

Daniel était en somme un philosophe. C’est un nom que se donnent généralement dans le monde les gens qui évitent de penser.

XVIII

DES NOUVELLES D’ÉRIC

Depuis que son père et sa mère étaient venus s’installer à Saint-André, Daniel n’allait plus à Paris. C’étaient des frais ; et sa présence à la maison de banque n’était vraiment pas indispensable, puisque son beau-père y était tout le temps, et ne faisait que de rapides apparitions à la mer, du samedi au lundi.

Tous les samedis soir, c’était un pèlerinage général au train de minuit sept, pour aller chercher « ces messieurs ». Ceux qui prenaient déjà leurs vacances complètes et ceux qui étaient retirés des affaires se joignaient aux jeunes gens pour accompagner les dames, que l’on avait plaisantées avec esprit toute la journée sur l’arrivée de leurs maris, et les débauches conjugales que présageait ce retour. Les dames souriaient, elles ne laissaient pas voir que la plupart du temps il ne se passait rien ; ce dont on se doutait d’ailleurs. On n’ignorait pas que le ménage Capitan n’était uni qu’en apparence, et que Mme Capitan était la maîtresse d’Henri Mahouleux. Mais on plaisantait avec elle par convenance, comme si elle eût attendu avec une amoureuse impatience le retour de M. Capitan. Et elle souriait gentiment, en sachant bien qu’on la plaisantait ainsi par politesse.

Le mal que l’on disait du ménage Capitan et de bien d’autres, on le disait sans cruauté. On ne se réjouissait pas de leurs ennuis. Mais on tenait à les constater, afin de bien établir que l’existence des Capitan n’était pas si heureuse qu’on aurait pu le croire, et que leur luxe, les distractions qu’ils se payaient, étaient chèrement compensés par des déchirements intimes. On tenait surtout à se consoler de leur bonheur, à n’avoir pas à les envier. Seulement il fallait qu’ils prissent leur mésaventure au sérieux. Cela, on l’exigeait, non par férocité, mais parce qu’ils n’avaient pas le droit d’esquiver par insouciance les tristesses qui leur étaient destinées. La galerie veut que tous les coups portent, et que le touché dise : Touché. Moyennant quoi, on aura bon cœur, et on le plaindra. Car on ne demande pas mieux que d’avoir l’occasion de le plaindre.

Daniel, qui entendait les gens parler des Capitan, se rendait bien compte qu’il n’y avait simplement dans tous ces propos qu’une malveillance légère, distraite, et presque affectueuse. Et pourtant s’il avait su qu’une personne tînt sur lui des propos analogues, il l’eût considérée comme atteinte de méchanceté noire. Les choses que l’on dit de nous ont beaucoup plus de signification et d’importance pour nous que pour ceux qui les disent.

D’ailleurs, en dépit des indiscrétions de Berthe, leurs histoires n’étaient pas encore aussi répandues que celles des Capitan. Éric n’était pas connu parmi la société de Saint-André. On ne l’avait guère vu qu’une fois, au bal des Alfreda, au moment où il connaissait à peine Berthe. Quant aux petits flirts de la jeune femme à Saint-André, ils ne tiraient pas à conséquence.

Daniel pouvait se dire qu’après tout la vie était facile, et que l’on arrive très bien à déjouer le mauvais sort en y mettant du sien, avec de la souplesse et de la complaisance. Le mari, chef du ménage, n’a qu’à étouffer les affaires fâcheuses, au nom de la raison d’État.

Il est bien simple en somme de décider avec soi-même que les blessures d’amour-propre ne comptent pas. Elles ne font souffrir que si on le veut bien.

Pourtant la façon aisée dont tout s’arrangeait effrayait un peu Daniel. Il y avait dans cette commodité quelque chose de menaçant, un de ces pièges de tranquillité où le Destin nous attire, pour nous assener sur la tête un de ces coups subits qui le réjouissent tant.

Daniel n’avait jamais eu assez d’énergie pour s’occuper de Berthe avec prévoyance. Il craignait d’ailleurs trop l’avenir et ses incertitudes pour se permettre de prévoir. On ne pouvait compter que sur sa bonne volonté, quand viendrait un moment critique. Il était avec sa femme comme un médecin timide, qui ne peut pas voir souffrir son malade, qui n’a pas le courage de l’astreindre à un traitement rigoureux, et qui se borne à remédier aux accidents de la maladie à mesure qu’ils se produisent.

Tout irait bien sans doute tant que le sort de Berthe ne dépendrait que de Daniel, tant qu’il n’aurait qu’à lui pardonner, à ne pas la gêner. Le danger pour elle ne pouvait venir que du dehors. Mais quel danger ?

Daniel n’avait jamais été très rassuré sur la constance et la solidité des sentiments d’Éric. Il se disait seulement qu’Éric était un gentil garçon, et qu’il ne ferait pas souffrir Berthe. Une fois, cependant, il avait eu une alerte pénible à propos d’une lettre en retard. Berthe, à l’heure du courrier, avait paru déçue. Elle avait demandé avec un air d’indifférence qui ne trompait pas Daniel si l’on ne faisait pas d’autre distribution pour les lettres de l’étranger. Toute la journée elle avait paru préoccupée. Daniel ne supportait pas d’avoir auprès de lui quelqu’un d’inquiet. Et il avait senti ce jour-là contre Éric une véritable rancune. Puis la lettre était arrivée le lendemain, et l’on n’y avait plus pensé. C’était probablement la faute de la poste. Éric était maintenant à Spa, et, l’été, les services internationaux ont parfois du retard.

Un samedi que Berthe était partie en excursion avec toute une bande joyeuse, Daniel se trouvait par désœuvrement à l’arrivée du train de six heures. Il n’y avait personne à la gare, car il était rare qu’un de ces messieurs pût se rendre libre l’après-midi pour arriver si tôt. Ce jour-là pourtant le train amena M. Alfreda. Mme Alfreda n’était pas venue au-devant de lui. C’était l’heure de sa douche.

— Hé bien ! quelles nouvelles ? demanda M. Alfreda à Daniel. La plage est toujours à sa place ?

Il confia sa valise à l’omnibus de l’hôtel Majoré.

— Vous déposerez cela au chalet Mitonnet, dit-il au groom. J’ai ma valise, expliqua-t-il à Daniel, parce que j’ai fait cette semaine un petit voyage en Hollande.

M. Alfreda aimait assez donner à ses tournées d’affaires un cachet de tourisme artistique et de passe-temps mondain.

— En revenant, j’ai poussé jusqu’à Spa. La saison y est magnifique. Il y a un monde, un monde comme je n’en ai jamais vu. Tenez ! j’ai justement aperçu votre ami, comment donc s’appelle-t-il ? que vous m’avez amené cet hiver en soirée ?

Daniel fit semblant de chercher.

— Éric Esmant ? dit-il avec l’air de prononcer ce nom un peu au hasard.

— Comment dites-vous ?

— Éric Esmant.

— C’est cela… Il ne s’embête pas, votre ami. Il est à l’hôtel Royal avec une femme charmante…

Ils firent quelques pas en silence.

— Une jolie femme tout à fait, poursuivit M. Alfreda, et qui avait l’air très comme il faut. Ça m’intriguait. Je me suis informé auprès des garçons. Tout finit par se savoir. C’est une femme mariée qui, figurez-vous, est partie avec lui d’Ostende, laissant mari et enfants. C’est la femme d’un grand ingénieur du département du Nord. Une brune avec des sourcils noirs et des cheveux éclaircis. Distinguée. Et ce qu’elle a l’air d’aimer votre ami. D’ailleurs, pour faire ce qu’elle a fait…

Daniel regardait devant lui sans rien voir, en grand désarroi.

Il pensa que Berthe allait apprendre cela…

M. Alfreda ne manquerait pas de raconter cette histoire sur la plage, pour parler. Comment l’en empêcher ? Daniel ne trouvait pas. Et l’on approchait de la route où demeurait M. Alfreda. Celui-ci s’arrêta à un tournant et tendit la main au jeune homme.

— Je vous accompagne encore un bout de chemin, dit Daniel.

L’autre, touché de cette amabilité, se mit à lui demander gentiment des nouvelles de sa famille. Daniel répondit n’importe quoi. Il dit avec abattement que son petit garçon allait très bien. On arriva à la grille de la villa. M. Alfreda tendit encore une fois la main. Daniel se décida tout à coup.

— … Je savais, dit-il, ce que vous m’avez annoncé tout à l’heure… Oui, relativement à ce jeune homme que vous avez vu à Spa… C’est un secret très important de mon ami. Rendez-moi le service de n’en parler à personne. Ça se saura un jour où l’autre. Mais il y a un grand intérêt à ce que ça se sache le plus tard possible.

M. Alfreda ne s’étonna pas et ne chercha pas à comprendre. Il était content qu’on lui demandât une promesse un peu solennelle.

— Vous avez ma parole, dit-il dignement.

En le quittant, Daniel continua sa route au hasard, en pleine campagne. Il arrachait de petites branches aux arbustes qui bordaient le chemin. Il s’enfonça une épine dans le pouce, et se prit à pousser des gémissements nerveux, comme un enfant. Puis il semblait se calmer, et répétait tout haut : voilà ! voilà ! d’une voix froide et égarée. Qu’est-ce qu’il faut faire ? disait-il avec angoisse.

Il avait subitement un sursaut de désespoir en pensant que Berthe allait pleurer. Il la voyait pleurer à chaudes larmes, comme une petite fille, d’une douleur qu’il ne pourrait consoler. Elle ne supportait pas la douleur. Elle avait des cris affolants. Il ne pensait plus qu’il était le mari, et que c’était vraiment le comble du ridicule d’être ainsi malheureux parce que sa femme était quittée par son amant. Il voyait simplement qu’un être à qui il tenait allait souffrir, qu’une douleur encore invisible allait fondre sur Berthe, et qu’il ne pourrait rien empêcher.

S’il souffrait de ce que sa situation était inavouable, c’était qu’il se trouvait forcé de garder pour lui son angoisse et de porter à lui tout seul le poids de son chagrin. Personne n’était là pour le conseiller. Ah ! s’il avait eu un vrai ami près de lui, comme il lui aurait tout raconté ! Ça lui était bien égal à présent d’être cocu, et de le dire. Il s’agissait de bien autre chose.

Il ne songeait vraiment pas à se demander si l’amour de Berthe pour Éric était un amour profond, si sa douleur était respectable, si elle méritait ou ne méritait pas son malheur. Il savait qu’elle tenait à Éric, en enfant gâté. Et les parents d’un enfant gâté ne se demandent pas s’il a tort ou raison de souffrir. Ils ne jugent pas sa douleur. Ils savent simplement qu’elle leur fait mal à eux, qu’elle leur est insupportable.

La route tout à coup tournait dans un petit bois. Il entendit un bruit de voiture, et vit arriver des gens en promenade, un break, deux charrettes anglaises.

Berthe était dans une des charrettes avec le fils Pastelin. Tout le monde appela Daniel avec des cris de joie. Berthe agita au bout de son bras tendu une petite main joyeuse, avec un empressement inusité, et un peu de confusion parce que Daniel l’avait souvent priée de ne pas aller en voiture avec des jeunes gens. Mais comme il se moquait maintenant de cela ! Si seulement ça pouvait être sérieux avec le fils Pastelin !

Mais ça n’était pas sérieux. Elle ne pensait qu’à l’autre. Elle se laissait faire la cour par les jeunes gens de Saint-André, parce que ça l’amusait. Mais elle ne tenait vraiment qu’à Éric. Daniel regarda la voiture s’éloigner : il vit le chapeau canotier de Berthe, ses cheveux blonds relevés par-derrière, et sa petite veste beige.

XIX

UNE DÉMARCHE

Il fallait télégraphier à Éric le plut tôt possible, tout de suite, pour lui demander un rendez-vous, où il devrait s’expliquer. C’était maintenant que commençait la trahison véritable. Daniel ne lui en avait pas voulu de l’autre, puisqu’elle semblait s’excuser par de la passion.

Où rencontrer Éric ? À Spa ? Daniel irait à Spa. Mais peut-être n’y était-il déjà plus. Daniel se rendit à la poste et expédia cette dépêche : « Besoin vous parler toute urgence télégraphiez rendez-vous poste restante Saint-André. » Et quand un receveur grisonnant, élégant encore et bouclé, un mélomane, qui ne manquait pas, au Casino, une soirée d’opéra-comique, quand M. Buy lui-même eut transmis la dépêche, Daniel se sentit soulagé. Il avait fait tout ce qu’il y avait à faire pour le moment. Il ne pouvait avoir de réponse avant le lendemain. D’ici le lendemain, il serait libéré de toute préoccupation d’agir.

Il éprouvait ainsi, dans les grandes crises, des alternatives de bien-être, et de détresse irrémédiable. En arrivant à la maison, il lui semblait que tout allait s’arranger. Mais la gaieté où il vit Berthe ranima toute son angoisse. Elle était en train d’écrire. Elle écrivait sans doute à Éric et lui racontait sa journée et l’excursion qu’elle avait faite.

Le soir, on alla au Casino. M. et Mme Henry, l’oncle Émile et la tante Amélie étaient déjà assis sur la terrasse, où ils formaient, comme à l’ordinaire, un groupe hostile. Mme Voraud et Berthe, avant d’entrer dans la salle de spectacle, s’arrêtèrent pour leur dire bonjour en passant. Daniel, par piété filiale, s’asseyait quelques instants auprès d’eux. Ce soir-là, le souci qu’il avait le libérait de ces devoirs. Il embrassa sa mère, et s’en alla s’asseoir tout seul sur la plage, tandis que l’oncle et la tante, qui venaient tous les soirs au Casino pour profiter de leur abonnement, humaient tant qu’ils pouvaient l’air de la mer et ne pouvaient concevoir que les autres payassent un droit supplémentaire pour aller s’enfermer dans une salle de théâtre.

Cependant, grâce à la musique lointaine, au soir calme, et surtout au répit forcé qu’amène un souci lancinant, les choses s’arrangeaient encore dans l’esprit de Daniel. On avait exagéré l’aventure d’Éric, évidemment. C’était une histoire sans conséquence, puisqu’il continuait à écrire à Berthe, et que la jeune femme semblait heureuse de ses lettres.

On rentra vers minuit. M. Voraud arriverait par le train, mais ça n’était pas sûr. Il avait dit de ne pas aller le chercher. Dans la nuit, Daniel se réveilla. Il regarda Berthe à la lueur de la veilleuse. Elle dormait paisiblement. Daniel s’énervait d’être couché. Éric allait-il recevoir sa dépêche ? Y répondrait-il ?… Il se leva, alla jusqu’à la fenêtre, écarta légèrement un rideau pour voir si le jour allait se lever. Berthe s’assit sur son lit, en sursaut.

— Qu’est-ce que tu fais ? dit-elle.

— Rien… Je ne peux pas dormir.

— Idiot, qui me réveille.

Elle se recoucha, furieuse, en se tournant du côté du mur. Daniel eut le cœur gros, comme un enfant grondé injustement. Mais pouvait-il lui en vouloir ?

Il s’endormit à son tour et ne se réveilla qu’au jour. Il lui sembla que l’on remuait dans la maison. Il craignit un instant de s’être endormi trop longtemps et qu’il ne fût déjà très tard. Il alla à la cheminée. Le balancier, dans le socle de la pendule, ne bougeait pas. Un Socrate de cuivre était tristement appuyé sur le cadran, où se lisait une heure improbable. Daniel passa doucement dans le cabinet de toilette. Il se débarbouilla avec précaution, en évitant le mieux qu’il put les chocs du pot à eau et de la cuvette, qui, malignement, ne font jamais tant de bruit qu’à ces heures matinales, dans le silence de la maison.

Une fois lavé, Daniel descendit au rez-de-chaussée. Les bonnes sans doute étaient encore couchées. Il n’était peut-être que cinq heures. Mais il entendit la cuisinière, qui réveillait son fourneau paresseux.

Daniel, qui ne voyait pas encore bien clair dans les soucis de la journée, s’assit sur une chaise de la salle à manger, tout à la tristesse de s’être levé trop tôt. Il poussa un bâillement pénible, ouvrit la persienne de fer d’une porte, et sortit dans le jardin. Les arbres vibraient entre eux, d’un bruit agaçant. La fraîcheur du matin n’avait rien d’avenant ni d’agréable.

Il pensa à aller au télégraphe. Mais le bureau n’était pas ouvert. Le temps lui paraissait interminable. Pour s’occuper, il se mit à ouvrir toutes les persiennes, qu’il replia méthodiquement. Il y avait dans le salon une petite bibliothèque appartenant au propriétaire, et que personne ne regardait jamais. Il y prit un volume au hasard, les Fleurs animées de Grandville, et se hâta de le changer contre un des tomes de Mathilde, qu’il ouvrit au milieu.

Il entra en intrus dans les aventures de toutes sortes de gens qu’il ne connaissait pas, et s’y intéressa assez pour lire une dizaine de pages, au bout desquelles il pensa avoir lu très longtemps. Il ne voulait pas aller voir l’heure à la cuisine. La cuisinière lui dirait : Monsieur est matinal ! et il avait horreur de ces remarques prévues. Même, quand il l’entendit venir du côté du salon, il sortit de nouveau dans le jardin, pour la fuir.

À ce moment l’horloge de l’église sonna le quart. Elle savait probablement de quelle heure, mais elle ne le disait pas. C’était sans doute sept heures un quart. Il pouvait toujours aller voir à la poste, qui ouvrait à sept heures.

Dehors, sur la route, il n’y avait personne qu’un vieux paysan lent, qui semblait marcher depuis toujours. Une sonnette tintait le long d’une rue voisine, sonnette d’un laitier ou d’un marchand de journaux, un de ces appels des rues, que les intéressés seuls entendent.

Au bureau de poste, dont les volets n’étaient pas encore enlevés, les deux demoiselles et les deux facteurs étaient en train de trier le courrier. Daniel passa devant la porte, sans oser encore entrer. C’est gênant de venir demander une correspondance à la poste restante. On a l’air d’un homme vicieux, surtout quand on sait que vous êtes marié. Jadis, avant son mariage, il avait écrit à une petite ouvrière, qui devait lui répondre poste restante. Il avait demandé au guichet s’il n’y avait rien à certaines initiales. Il n’y avait rien. Et il lui en était resté une confusion inoubliable.

En admettant que sa dépêche à lui fût arrivée à Spa la veille au soir, il n’était pas sûr qu’elle eût rencontré Éric à l’hôtel. Et si même il y avait répondu le soir, elle ne serait peut-être transmise au bureau de Saint-André qu’assez avant dans la matinée. Il fallait qu’elle passât par Paris.

Il attendrait jusqu’à huit heures avant de rien demander. Il alla s’asseoir en face de la poste dans un petit café qu’un garçon était en train de balayer. Cela sentait le tabac de la veille. Il y avait sur le sol des bouts de cigarettes et de la sciure de bois. Des torchons traînaient. Des tables de marbre étaient retournées sur d’autres tables. Daniel avait demandé un café noir. Le patron, pour ne pas déranger l’ouvrage de son garçon, apporta lui-même un verre et, sur un plateau minuscule, trois morceaux de sucre dont l’un se trouvait ébréché. Ce qui manquait avait dû être détaché, la veille, par le pouce nerveux d’un consommateur, afin d’offrir un canard à quelque enfant sage ou de récompenser la gracieuse agilité d’un chien.

Cependant le patron avait déposé sur la table quelques journaux amusants, d’un geste un peu brutal et avec un air de penser à autre chose, qui diminuait le prix de cette attention. Mais Daniel avait pris l’indicateur et étudiait les correspondances de Spa. Il se noyait dans les complications des services internationaux, des heures qu’on lit de bas en haut, des annotations, des indications de rapides qui descendent des voyageurs sans en prendre, quand il s’aperçut qu’il était huit heures moins vingt et qu’il pouvait peut-être risquer une démarche à la poste.

Il eut beaucoup d’émotion, quand on lui remit entre les mains, sans être pliée, une dépêche, qui arrivait à l’instant : Serai à Paris demain quatre heures, me verrez toute la soirée hôtel Brown rue Vignon amitiés.

Éric ne se dérobait pas. C’était déjà cela. Il descendait à l’hôtel et non chez lui ; ce qui semblait un mauvais signe. Il était « avec quelqu’un ».

La dépêche était datée de la veille. Demain, c’était donc aujourd’hui. Il fallait partir à Paris par le train de midi.

Mais Daniel se dit tout à coup qu’il avait sur lui à peine quelques francs. Il souffrit très vivement de ce manque d’argent, qui grève si douloureusement tous nos ennuis.

Il ne pouvait en demander à ses parents. Ce serait des questions à n’en plus finir.

Il pensa à M. Voraud. Il ne lui avait jamais rien demandé. Mais il fallait surmonter ces répugnances. Il avait besoin d’au moins cinq louis. Pendant qu’il y était, il en demanderait dix pour ne pas être pris de court.

Il rentra à la maison très vite afin de ne pas réfléchir à ce qu’il allait faire. Il trouva M. Voraud en caleçon, dans son cabinet de toilette, sa belle tête grise tourmentée par l’amer rictus de l’homme qui se savonne la barbe. « J’aurais besoin d’aller à Paris aujourd’hui même, dit Daniel. Je dois voir un professeur qui me sera très utile pour mes examens, et qui s’en va ce soir pour longtemps… Je suis un peu à court… Des imprévus… Seriez-vous assez… Auriez-vous l’amabilité de me prêter deux cents francs ? » M. Voraud, sans rien dire, tendit sa main mouillée vers son veston, et indiqua le coin de son portefeuille, qui sortait de la poche intérieure. Daniel prit le portefeuille. « Attendez », dit le banquier en s’essuyant les doigts. Puis il prit lui-même entre quelques billets pliés deux billets qu’il tendit à Daniel. Daniel, troublé, dit : « Je vous remercie. » M. Voraud inclina la tête. Daniel se hâta de sortir.

L’argent arrivait toujours ainsi, dans les moments où l’on était trop ennuyé pour en jouir. Pourtant Daniel en éprouva quelque soulagement. Un autre souci immédiat lui restait. M. Voraud, qui n’était pas très occupé des faits et gestes de son gendre, n’avait manifesté aucun étonnement de le voir s’en aller tout à coup à Paris, un dimanche. Berthe non plus ne s’en inquiétait pas ; ce n’était pas dans son tempérament. Mais M. et Mme Henry n’allaient rien y comprendre. Tant pis ! En un jour comme celui-là, Daniel s’affranchissait de cette sollicitude indiscrète dont nos parents entravent notre liberté. Il s’arrangerait pour présenter ce voyage à Paris comme un caprice un peu frivole, dont sa mère s’irriterait un peu, sans doute ; mais mieux valait l’irriter que l’inquiéter.

Daniel espérait être seul dans ce train qui, ce dimanche d’août, revenait sur Paris. Mais il y a assez de monde au monde pour que plusieurs personnes aient le même jour une idée anormale. Daniel ne trouva pas de compartiment qui fût absolument vide. Il prit place en face d’un gros monsieur, asthmatique et décolleté, dont l’occupation dans la vie était de transpirer, de passer son mouchoir sur sa tête, autour de ses oreilles et de son large cou, de contempler son mouchoir avec tristesse, puis, après un bruit de soupir ou de catarrhe, de laisser peser sur le paysage un regard accablé.

Daniel, le train en marche, se repentit d’avoir quitté Berthe si vite, sans s’être mieux assuré qu’aucune indiscrétion ne se produirait en son absence. M. Alfreda, malgré sa promesse, pouvait en parler à Mme Alfreda, qui raconterait l’histoire sur la plage. Daniel était énervé comme dans une nuit d’insomnie où les dangers prennent un aspect si vilain et si imminent. Il était décidé à descendre à Rouen, à télégraphier à Éric qu’il ne viendrait à Paris que plus tard. Mais dès qu’il eut adopté cette résolution, il aperçut immédiatement les avantages de la résolution contraire. À Rouen, il se dit qu’Éric allait peut-être quitter Paris, et qu’il importait de ne pas différer l’explication. Il était le seul défenseur de sa femme. Il ne pouvait pas être partout à la fois. Il fallait aller au plus pressé et agir au plus tôt sur Éric.

Il avait du sommeil en retard. Il s’endormit après Rouen et ne se réveilla qu’au milieu des habitations de Bois-Colombes et d’Asnières, où les express courent docilement à travers des villas défraîchies, et les jardinets démodés et poussiéreux des pensionnats de demoiselles.

Daniel, mal réveillé, regarda d’un œil hagard la Seine immobile, puis les grands terrains de la Compagnie de l’Ouest, les interminables dépôts de machines qui semblent abandonnés, les files de wagons de luxe oubliés sur les voies, pendant que leur locomotive est partie n’importe où sans espoir de retour.

Dans le fiacre bien attelé qui, par son allure et le bruit vigoureux qu’il faisait sur le pavé, soutenait les fortes résolutions de Daniel, celui-ci se sentit, pour la première fois de sa vie, capable d’agir avec énergie. Il allait défendre Berthe. Cette impression d’avoir un but précis lui donnait une assurance inusitée.

Pour la première fois de sa vie, il se sentait la volonté formelle d’affronter un homme, de lui parler haut. Il lui dirait : « Vous m’avez pris ma femme, et je ne vous en ai pas voulu. Je vous ai pardonné parce que vous ne m’aviez pas fait de mal par méchanceté, mais par faiblesse. Et je vous ai pardonné aussi parce que j’ai toujours été sans force pour résister à ma femme, parce que je ne peux pas la voir inquiète et contrariée. Mais maintenant vous la quittez, vous la désespérez, vous lui faites du mal. Je ne dis pas cela pour vous défier. Je vous parle ainsi parce que telle est ma résolution. Et je ferai n’importe quoi pour défendre Berthe. Je vous tuerai s’il le faut. Et l’on pourra me faire ce qu’on voudra. Ça m’est égal maintenant. Je n’ai rien à perdre dans la vie. »

Cependant la voiture s’arrêtait devant l’hôtel Brown. Daniel demanda Éric Esmant. On était prévenu. On le conduisit au premier, dans un petit appartement. Une femme de chambre de l’hôtel le fit entrer dans un salon de cretonne claire.

Il n’y avait pour le moment dans ce salon qu’une jeune femme, en robe tailleur. Elle écrivait assise à un petit guéridon. Elle quitta sa chaise en silence, les yeux baissés, et gagna une porte. Sur le point de sortir, elle ne leva qu’un seul instant les paupières ; mais Daniel vit que dans son regard il y avait un peu de crainte.

Alors il se dit que tout n’irait pas si facilement qu’il avait pensé. Il ne s’agissait plus seulement de Berthe, et des résolutions à arrêter entre deux hommes, qui tous deux avaient de la raison et de la bonté. Il y avait cette femme, dont la vie se trouvait aussi en jeu maintenant. Et Daniel sentit fléchir son courage.

XX

Il lui était bien difficile de lutter contre des intérêts qu’il comprenait.

Certes, dans le cas présent, la douleur de sa femme lui était plus insupportable et plus odieuse que celle de cette inconnue. Il aurait probablement sacrifié, s’il avait pu, l’existence de cette femme au bonheur de Berthe. Mais si son dévouement pour sa femme était assez grand pour qu’il décidât en lui-même ce sacrifice, l’idée qu’il faudrait payer ainsi le succès de son entreprise diminuait son désir et sa volonté de réussir. Et, quand Éric parut, à la porte par où était sortie la jeune femme, Daniel n’avait plus rien sur les lèvres de ce qu’il voulait lui dire.

Éric lui tendit la main, Daniel y mit la sienne. Éric s’assit en face de lui, sur un petit canapé.

— Vous venez d’arriver ? demanda-t-il.

— Oui, dit Daniel, à six heures cinq.

— Je suis arrivé à trois heures quarante de Spa.

— Vous avez reçu ma dépêche hier de bonne heure ? demanda Daniel.

— Au moment où je faisais mes malles pour Paris.

— Et vous avez peut-être compris de quoi je voulais vous parler.

— J’ai vu que vous deviez être au courant, dit Éric, la gorge un peu serrée.

Il y eut un silence. Éric reprit sur un ton plus libre, avec plus d’abandon :

— Et je vous avoue que j’en ai eu un grand soulagement. Depuis trois semaines j’écrivais… chez vous… des lettres de dissimulation. Je ne pouvais me résoudre à envoyer la vérité, de loin, lâchement, sans savoir et sans voir le retentissement qu’elle aurait… Est-ce qu’on sait maintenant quelque chose ?

— Elle ne sait encore rien, dit Daniel.

Éric eut une crispation douloureuse.

— Et je ne sais pas ce qui arrivera, continua Daniel, quand elle apprendra… Elle en mourra, dit-il d’une voix sourde. Elle ne peut pas supporter de souffrir.

Éric poussa un soupir. Ses traits se contractèrent. Il était sincère évidemment. Mais sa douleur était-elle profonde ? Les hommes souffrent-ils bien fortement des douleurs dont ils sont la cause ?

Ils se turent un instant. Tous deux baissèrent la tête. Puis Daniel dit à Éric :

— Il faut que vous reveniez.

Il dit cela presque humblement, comme une prière. C’eût été plus digne à lui sans doute de parler sur un ton impérieux. Mais le ton impérieux est toujours un peu factice. Daniel ne prenait aucune attitude. Il ne voulait pas en imposer à Éric. À ce moment-là, il sentait que la seule dignité consistait à être purement sincère.

Éric n’avait pas répondu. Daniel répéta :

— Il faut que vous reveniez.

Éric haussa tristement les épaules, puis il dit avec accablement :

— Ce n’est pas possible. Comment voulez-vous ?

Et il montra du regard la chambre à côté, où était partie la jeune femme.

Ah ! c’était bien là ce que craignait Daniel ! C’était la difficulté insurmontable.

Il voulut cependant ne pas céder encore, essayer de lutter.

Il dit faiblement :

— Il ne fallait pas faire ce que vous avez fait. Vous n’étiez pas libre.

Éric hocha la tête.

— Je sais bien qu’il ne fallait pas… Mais, il y a six mois non plus, il ne fallait pas que je vous trahisse.

Il passa la main sur son front et dit en s’efforçant :

— Cette jeune femme est partie avec moi. Elle a laissé son mari et ses enfants. Je ne peux pas la quitter.

Il ne dit pas ce qui aurait été trop brutal à exprimer, et ce que Daniel entendait fort bien. Berthe, elle, était restée à son foyer. Daniel l’avait gardée. Sa situation dans le monde n’était pas détruite. Son sort était matériellement moins intéressant.

— Je sais bien qu’il ne fallait pas, dit encore Éric, d’une voix un peu lointaine et changée… Si vous saviez les hésitations que j’ai eues. D’ailleurs, jadis, quand il s’était agi de vous et de votre femme, j’en avais eu de plus fortes encore. Mais on finit par devenir insouciant et mauvais, sans s’en rendre compte. Il faut que je vous voie devant moi, malheureux, il faut que je pense à votre femme pour concevoir seulement maintenant de quels torts je me suis rendu coupable. Il y a six mois, quand je suis venu chez vous, et quand j’ai vu que je commençais à aimer votre femme, j’aurais dû m’en aller. Et je me suis dit que j’allais m’en aller. J’ai essayé de ne pas venir pendant quelques jours. Mais une méchante action, c’est de l’action. La vertu, c’est de l’inaction. Il faut une longue contrainte pour rester inactif. Et il suffit d’un mauvais moment pour agir. On est assiégé par la tentation, et l’on finit par céder… Alors, pour s’éviter des remords, on s’efforce d’oublier que l’on trahit quelqu’un. Et l’on oublie.

Daniel l’écoutait parler. Mais il ne pensait qu’à une chose, c’est qu’Éric sûrement ne reviendrait plus auprès de Berthe. Il eut ce moment d’âpre satisfaction que l’on éprouve quand on se heurte à une impossibilité bien constatée. Il lui sembla qu’il ne fallait plus rien demander, que cette attitude de supplication et d’humilité ne se justifiait plus du moment qu’elle ne pouvait plus être efficace. Il se leva, gagna la porte. Il ne voulait pas serrer la main d’Éric ; il ne voulait pas non plus adopter une attitude d’hostilité, qui n’aurait rien eu de sincère. Il lui dit : Adieu, presque à voix basse, sans le regarder, ouvrit la porte juste ce qu’il fallait pour passer, et sortit en la refermant derrière lui.

Il quitta l’hôtel très vite, gagna la rue Tronchet, où il s’assit sur un banc. Il y avait sur ce banc un vagabond tranquille, un homme qui portait un col très sale, sans bouton ni boutonnière, et que maintenait un plastron graisseux. Daniel pensa qu’il fallait retourner à Saint-André par l’express du soir. Il arriverait à minuit. Il parlerait à Berthe le lendemain matin. Il ne lui dirait rien le soir afin qu’elle eût encore une nuit tranquille. Mais quelle nuit passerait-il, lui ? Daniel regarda ce vagabond qui n’avait pas de quoi manger. Il voulut pouvoir l’envier tout à fait, et lui mit dans la main une pièce de cinq francs. Et pour ne pas voir la figure de cet homme et son étonnement, il s’en alla sans se retourner.

Comme il se dirigeait vers la gare, il pensa qu’il y aurait peut-être du monde à l’express, qu’il était presque l’heure, et qu’il ne trouverait de place que dans des compartiments encombrés. Il valait mieux prendre le train omnibus de neuf heures, où il serait seul en premières et qui le trimbalerait toute la nuit. Il n’arriverait à Saint-André qu’à cinq heures du matin. C’était comme une nuit de gagnée.

Il entra dans un restaurant et mangea n’importe quoi. D’ordinaire, il craignait de manger des choses indigestes. Mais ça lui était égal d’avoir mal à l’estomac. Pourtant, après dîner, il regretta d’avoir pris de la salade et bu une bouteille de vin blanc. C’était bête de se rendre malade, quand il avait besoin de toute sa vaillance.

Toujours l’idée qu’il faudrait parler à Berthe était présente à son esprit. Il songea à retourner près d’Éric, et à lui demander une lettre, qu’il remettrait simplement. Mais il se dit qu’il n’avait pas le droit de faire dire par un autre la mauvaise nouvelle. C’était à lui à la porter, avec tous ses soins. Le douloureux fardeau dont il était chargé, il ne faudrait pas s’en débarrasser trop vite, mais le déposer avec précaution.

À neuf heures, il prit son train. Comme il l’espérait, le wagon des premières était vide. C’était un wagon d’un modèle démodé ; il faisait l’effet, dans ce convoi de villageois, de la vieille berline du châtelain. Les vitres n’avaient pas été baissées depuis longtemps. La chaleur et la poussière étaient suffocantes. Daniel s’étendit sur des coussins qui sentaient la houille. Il n’avait même pas le répit d’une nuit confortable avant le sinistre lendemain.

Il dormit vaguement. Le train s’arrêtait continuellement dans des gares qu’il ne parvenait pas à quitter. Puis il s’endormit plus profondément. Et, quand il se réveilla, la nuit était finie. Demain était devenu aujourd’hui : ce jour cruel était là, éclatant de lumière.

Il descendit à Saint-André, traversa la gare déserte, dut subir dans l’omnibus le fracas des vitres, le gémissement des freins, les heurts de la lourde voiture. Arrivé chez lui, il ouvrit doucement la porte de la grille, en maintenant le fil de la sonnette pour l’empêcher de sonner. Il traversa le jardin sur l’herbe mouillée pour ne pas faire crier le gravier, retira ses souliers dans l’escalier, et vint se déshabiller en silence dans le cabinet de toilette. Mais il fut forcé de repousser doucement Berthe, qui s’était étendue en travers du lit. « Te voilà, fit-elle. Je voudrais bien savoir ce que tu as été faire à Paris ! » Puis elle tourna le dos, et reprit son sommeil. Sans fermer les yeux, couché sur le dos, en essayant au moins de délasser son corps, Daniel attendit les heures implacables. On remua dans la maison. Puis il entendit la voix du bébé qui criait. Il ne pensait presque jamais à son enfant. Il jouait avec lui quelquefois, s’alarmait quand il avait mal à la gorge. Mais aucun lien intime et vivace ne l’unissait à lui, comme à cette petite Berthe, qui dormait à ses côtés, et qui avait été pour lui la cause de tant de souffrances.

Il entendit sonner huit heures. À huit heures et demie, ponctuellement, la femme de chambre apporta le déjeuner de Berthe, son café au lait et un croissant. Quand elle eut mangé, elle dit encore à Daniel :

— Je voudrais bien savoir ce que tu as été faire à Paris ? Pourrais-tu me le dire ?

Il s’était donné jusqu’à midi pour parler. Mais l’occasion le poussa. Il dit :

— J’ai vu Éric.

Elle s’était recouchée, la tête sur l’oreiller. Il était couché sur le côté. Ils se faisaient face. Elle approcha son visage en ouvrant de grands yeux :

— Tu dis ?

— J’ai vu Éric. Il m’avait télégraphié qu’il était à Paris… Il voulait me parler.

Elle l’écoutait, les yeux très grands, sans mot dire.

— Oui, continua-t-il, il voulait me parler. Il n’est pas bien portant… sans rien de grave. Il a besoin de voyager, de s’isoler. Il va partir deux mois en Suisse. Il n’a pas voulu te l’écrire. Il ne voulait pas t’alarmer. Il craignait aussi que tu ne le dissuades de ce voyage, qui est absolument nécessaire.

Elle le regardait toujours, avec un visage de petite fille ; elle avait ses cheveux nattés pour la nuit. Elle lui dit d’une voix craintive :

— Qu’est-ce que ça veut dire ?

Elle avait maintenant des yeux suppliants, comme si on allait la battre. Daniel n’osa pas aller plus loin. Il répéta :

— Je t’ai dit ce qu’il m’a dit.

D’abord elle sembla le croire ; ce qui fit de la peine à Daniel. Et puis il aurait désiré d’autres questions, des questions inquiètes, pour n’avoir qu’à répondre, pour répondre : oui, et pour n’avoir pas à prononcer lui-même les mauvaises paroles.

— Comprends-tu cela ? dit-elle. Pourquoi ne m’a-t-il pas parlé de ses projets ? Ça me fait de la peine qu’il s’en aille. Mais si c’est pour sa santé, je n’aurais rien dit. Et je l’aurais vu au moins avant son départ… C’est étonnant. Mais est-ce qu’il n’y a pas autre chose ?

— Non, dit-il, en hésitant à dessein, afin de ne pas la rassurer, et de pouvoir reprendre la voie des révélations.

— Il y a autre chose ? demanda-t-elle faiblement.

Daniel ne répondit rien.

— Il aime une autre femme ? dit-elle.

— Oh ! reprit-elle, sans pleurer, d’une voix infiniment triste, il aime une autre femme !

Elle souffrit tant à cette minute, qu’elle ne songea même pas à demander qui c’était.

XXI

Ici se termine, non la vie, mais l’histoire de Daniel Henry et de Berthe Voraud.

La douleur de Berthe diminuera peu à peu, sans que la décroissance en soit hâtée par un de ces événements heureux ou tragiques que, faute de temps, les dramaturges font intervenir au dernier acte. Dans la pratique, la Vie, plus lente, se charge de « classer » les affaires de cœur. Tout s’arrange, le plus souvent, en ne s’arrangeant pas.

Le souvenir d’Éric Esmant s’effacera de l’âme de Berthe beaucoup plus vite que de celle de Daniel.

Berthe, en effet, conserve mal ses souvenirs, comme beaucoup de jeunes femmes, que la Destinée roublarde a privées de mémoire, afin d’être en état de les satisfaire plus facilement, et de leur servir à la place du nouveau dont elles sont assoiffées, d’anciennes impressions qu’elles ne reconnaissent pas.

Berthe, que Daniel traita d’infidèle et qui le fit tant souffrir, n’avait aucune cruauté : elle manquait simplement de mémoire et d’imagination. Son manque d’imagination lui permit de rendre un mari très malheureux sans s’en rendre compte. C’était un peu la faute de Daniel qui, dans ses alternatives de souffrance et de détachement, taisait sa souffrance par fierté, et proclamait bruyamment son détachement, par orgueil. Or Berthe, très occupée d’elle-même, ne pouvait voir que ce qu’on lui montrait.

Grâce à son manque de mémoire, elle eut vite fait d’oublier les émotions qui, dans leur jeune âge, les avaient attachés l’un à l’autre. Il lui était difficile de rester fidèle à des souvenirs qu’elle avait perdus. Elle ne pouvait être fidèle qu’au présent, qui seul marquait dans son âme. C’était une femme dont il eût fallu être constamment amoureux avec adresse et persévérance. Cette tâche ne laissait pas d’être un peu dure pour un jeune homme inhabile et paresseux.


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a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

en octobre 2018.

 

– Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Monique,  Françoise.

– Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Bernard, Tristan, Un Mari pacifique : roman, Paris, E. Fasquelle, 1913. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page, Marée basse à Villerville, huile sur toile, a été peinte par Félix Vallotton (Collection privée).

– Dispositions :

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