Tristan Bernard

NICOLAS BERGÈRE

1911

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Table des matières

 

L’ARRIVÉE. 4

BOURRACHE. 9

LE CHAPEAU.. 16

L’APPRENTISSAGE. 23

VERS L’INCONNU.. 30

LA VIE SOMPTUEUSE. 36

LES JEUX DE LA FORTUNE. 41

LA POISSE. 47

EN QUÊTE. 52

MYSTÈRE. 58

UNE NOUVELLE CONNAISSANCE. 63

INTERVENTION.. 68

ENCORE UNE NOUVELLE CONNAISSANCE. 73

UNE DÉMARCHE. 78

L’ADJUDANT. 83

L’AUTRE NICOLAS. 88

ON S’EXPLIQUE. 93

DÉPART POUR LA GLOIRE ?. 98

COMING MAN.. 103

GLOIRE ENCORE ANONYME. 109

AUTRES EXERCICES. 114

UNE CONVERSATION.. 119

LES VŒUX TROP COMBLÉS. 125

CHEVALIER SERVANT. 130

POUR L’AMOUR D’UNE BELLE. 136

PÉRILS NOUVEAUX.. 141

UN ALLIÉ. 146

LE GUET-APENS. 151

VERS L’AMOUR.. 159

GANTS DE QUATRE ONCES. 163

SUR LE RING.. 170

AU PORT. 175

Ce livre numérique. 181

 

L’ARRIVÉE

Nicolas Bergère descendit d’un compartiment de troisième classe et prit congé d’un ecclésiastique chenu avec qui il avait voyagé depuis Saint-Brieuc. Ce prêtre donna à Nicolas l’adresse d’une pension de famille, facile à trouver dans la rue de Sèvres. Nicolas Bergère n’était jamais venu à Paris. Mais la rue de Sèvres est tout près de la gare Montparnasse, et les gardiens de la paix sont là pour un coup.

Nicolas venait de tirer ses deux ans à Laval, et la dernière année comme planton du colonel.

Il avait été un planton modèle. Mais, et c’est là l’inconvénient des spécialisations, il avait un peu négligé tout ce qui n’avait pas un lien direct avec ses fonctions de planton. Il se trouvait donc, à sa rentrée dans la vie civile, un peu démuni contre les difficultés de la vie. Il n’y avait plus de place libre chez le fermier qui l’avait employé avant son départ au service. Il ne pouvait rester à la charge de sa sœur, qui avait pris chez elle leur vieille mère. Le mieux était d’aller chercher fortune à Paris, où il trouverait peut-être un emploi de planton civil. Il avait trois cents francs d’économies, un vélo d’une bonne marque. Il débarqua donc, ce matin d’octobre, à la gare Montparnasse, très incertain de son sort, mais assez confiant, et surtout heureux de connaître Paris.

 

*

*     *

 

Bien qu’il eût été à l’origine un simple valet de ferme, il ne manquait pas d’une certaine instruction. Étant petit, il avait appris très vite à lire. Depuis son enfance, il avait lu énormément, mais les choses les plus différentes, des livres dépareillés qu’il avait trouvés à la ferme et chez l’intendant du château. Il avait lu des traités d’astronomie, des manuels de culture, des voyages d’exploration dans l’Amérique du Sud. Comme il ne s’ouvrait à personne de ses préoccupations littéraires, le hasard le plus capricieux avait présidé à son éducation. Il avait lu tout Marmontel, et c’est à peine s’il connaissait Victor Hugo de nom… Il n’avait dévoilé à qui que ce fût le secret de son passe-temps le plus cher. Et jamais le colonel, en regardant ce gros garçon blond et endormi, ne s’était douté que cette caboche épaisse pût contenir des trésors de science confuse, et fût emplie, comme un grenier, d’un véritable débarras de connaissances utiles et inutiles.

Au régiment, Bergère n’avait pas d’amis, ou plutôt il en avait un, un de ses pays, qu’il détestait du plus profond de son âme. Mais, comme c’était son pays, il sortait avec lui le dimanche et passait de longs après-midi à ne rien lui dire. Dans les deux derniers mois de son service, il apprit qu’il y avait à Laval une bibliothèque ouverte le dimanche. Il lâcha alors son ami, sous mille prétextes gênés, entra, plein de honte, dans la bibliothèque, comme dans une maison mal famée. Il se trouva dans une salle trop imposante et fut sur le point de s’enfuir. Puis il fit un mouvement pour aller prendre un livre au hasard sur un des rayons ; mais le bibliothécaire vint lui dire assez rudement qu’il ne fallait pas se servir soi-même et l’invita à désigner l’ouvrage qu’il désirait. Il ne connaissait malheureusement aucun titre d’ouvrage en dehors de ceux des livres qu’il avait lus. Alors il demanda un volume de Marmontel, et se mit à le relire avec une docilité effrayée, comme si toutes les autorités de la bibliothèque avaient été suspendues au-dessus de sa tête, pour l’empêcher de passer un mot…

 

*

*     *

 

En descendant à la gare Montparnasse, il s’en était allé, la valise d’une main, son vélo de l’autre, jusqu’à la rue de Sèvres. Il était vêtu d’un complet-redingote en drap un peu jaune, et portait sur la tête un petit chapeau de paille noir pas très stable… Il arriva rue de Sèvres devant la pension de famille annoncée, qui s’intitulait : « Pension Saint-André. » Chemin faisant, il n’avait vu que des passants, des voitures bruyantes, des maisons moins hautes qu’il n’aurait cru, mais il n’avait rien osé regarder. Il avait le temps en somme ; il était à Paris pour le restant de sa vie.

La pension Saint-André était installée dans une petite construction à deux étages. Un couloir conduisait jusqu’au bureau, qui se trouvait sur le derrière de la maison et donnait sur un petit jardin. Nicolas Bergère fut introduit dans le salon par un pâle jeune valet à la bouche ouverte. La patronne allait venir. Nicolas se risqua à regarder dans le jardin, dont les dimensions n’avaient pas de quoi l’effaroucher. On voyait au milieu de ce jardin un rond de pelouse, destiné en principe à se couvrir d’herbe, mais qui ne se différenciait du sol des allées que par une couleur un peu plus brune. Les deux arbres avaient renoncé depuis nombre d’années à toute vaine parure, pour servir de poteau d’attache à une dizaine de fils de fer qui formaient la seule végétation un peu vivace de ce jardin, unissant ces deux arbres entre eux, et chacun d’eux à divers points des murs.

Quand Nicolas Bergère se retourna, il aperçut, installée à son bureau, une dame qu’il n’avait pas vue entrer. C’était une grande personne maigre, vêtue de noir, et qui n’arrêtait pas de remuer sa bouche fermée pour faire exécuter toutes sortes de déplacements et d’exercices à ses dents de devant.

— Vous désirez une chambre ? dit la dame. Est-ce pour quelque temps ?

Et comme Nicolas attendait, pour renvoyer la réponse, d’avoir emmagasiné complètement la question…

— Est-ce pour un mois ou pour une semaine ? demanda la dame.

Nicolas fit un grand effort, et le geste d’avaler… Puis il réussit à dire :

— Pour un mois.

— Ah ! dit la dame. Nous allons vous montrer une chambre au deuxième. C’est la seule qui nous reste. Prendrez-vous les deux repas dans la maison ?

Nicolas inclina la tête.

— Le prix, dit la dame, est de cent cinquante francs…

Nicolas, derechef, acquiesça en silence. Il ne savait pas, avant d’entrer là, si on lui demanderait trente francs ou six cents francs. Il pensa qu’il n’aurait pas de soucis pendant un mois au moins. Il décida qu’il paierait le mois d’avance, et qu’il porterait le reste de son argent à la Caisse d’épargne, en gardant sur lui trois ou quatre francs. Car la grande ville est pleine de filous dangereux.

Comme son vélo était propre et qu’il n’y avait pas de remise, il le monta dans sa chambre avec précaution. Cette chambre était très petite, et donnait sur le jardin de fils de fer, mais, par-dessus le mur, on apercevait un autre jardin un peu plus grand et dont la végétation était plus riche, car les fils de fer de ses trois arbres supportaient des draps de lit, des serviettes de table et de toilette, des chemises d’hommes, de femmes et d’enfants.

En se retournant vers l’intérieur de sa nouvelle habitation, Nicolas aperçut un petit meuble plein de vieux papiers, dossiers de factures et d’actes notariés. Mais, sur le rayon du bas, se trouvaient six volumes d’Eugène Sue : Mathilde. Nicolas, plein d’ivresse, ouvrit de suite le tome I.

Il mit à lire Mathilde huit jours, pendant lesquels il ne sortit pas de son hôtel et ne quitta sa petite chambre que pour descendre prendre ses repas.

BOURRACHE

Pour un lecteur consciencieux, qui tient à savourer un roman ligne par ligne, qui ne parcourt pas les descriptions de paysage à l’allure de trois cents pages à l’heure, l’absorption complète de six in-douze en texte serré nécessite une bonne semaine. Et Nicolas, en descendant à la petite table d’hôte, était si plein de sa lecture qu’il regardait à peine les quelques personnes tranquilles qui lui tenaient compagnie.

Il y avait là deux jeunes filles maigres et myopes, qui mangeaient de la pointe du bec, comme deux oiseaux délicats. Mais c’étaient deux oiseaux insatiables, qui se laissaient servir d’énormes portions, et qui en venaient toujours à bout en y mettant le temps.

Elles avaient un émule de valeur dans la personne d’un vieillard dénudé, privé de cheveux, de barbe, de sourcils et de dents, un mangeur tout aussi long que ces demoiselles et aussi considérable. Un employé de ministère, à la barbe en pointe, chétif d’allure, mais important de binocle, expédiait son repas en douze minutes, puis rentrait précipitamment dans son journal jusqu’à ce que l’heure inexorable l’obligeât à aller continuer sa lecture au bureau.

Une vieille dame en deuil, au visage de beurre, complétait, avec Nicolas, le champ des convives.

Nicolas Bergère voyait venir avec une certaine fièvre la fin de Mathilde. La dernière page terminée, il sortirait de la pension Saint-André et s’élancerait dans Paris… Il n’y connaissait personne. Mais, le matin même du jour où il devait sortir, il reçut une lettre de sa famille qui lui donnait l’adresse d’un monsieur de Paris, cousin d’une personne de là-bas. C’était un monsieur Valentin Obréand, qui tenait un bureau d’affaires… La première impression de Nicolas fut une impression d’ennui. Il lui semblait qu’il n’était plus aussi libre dans Paris, maintenant qu’il allait y connaître quelqu’un. Ce quelqu’un, despotique, lui indiquerait des démarches à faire, des curiosités à visiter. Avant la lettre de sa famille, Nicolas se sentait dépaysé, perdu, mais libre. La tutelle de M. Obréand l’inquiétait un peu.

 

*

*     *

 

M. Obréand habitait dans le bas de la rue Lafayette, non loin de l’Opéra. Il fallut interroger la directrice de la pension, qui fut elle-même obligée de consulter le garçon, car elle ne connaissait qu’imparfaitement la rive droite. Le garçon conduisit Nicolas Bergère à un coin de rue, où l’autobus s’arrêtait ; puis il le quitta, le véhicule n’étant pas en vue. Il lui avait conseillé de rester sur la plate-forme afin de voir Paris. Mais Nicolas profita de ce que son guide était parti pour prendre place à l’intérieur, d’où il regarda Paris par les bouts de vitre que les voyageurs d’en face ne masquaient pas de leurs torses et de leurs chapeaux.

Il avait sur lui les cent cinquante francs qui lui restaient, son premier mois d’hôtel une fois payé. Il n’avait encore pu porter cet argent à la Caisse d’épargne. Pendant toute la durée du trajet, il ne cessa de tenir sa main sur son portefeuille, sans même examiner la tête de ses voisins, qui pouvaient cependant, après tout, n’être pas des pickpockets.

Suivant la recommandation du garçon d’hôtel, il avait demandé au conducteur de l’avertir quand il serait dans le bas de la rue Lafayette. Il descendit à un carrefour très animé, finit par découvrir l’écriteau de la rue, et remonta jusqu’au numéro indiqué.

On lui avait dit : « Quand tu seras à Paris, ce que tu regarderas ! ce que tu ouvriras les yeux ! » Mais il ne regardait rien. Il se disait toujours : J’ai le temps. Et il lui semblait qu’il ne fallait pas gâcher le spectacle qui s’offrait à lui en le regardant à tort et à travers et au hasard.

 

*

*     *

 

Il arriva à onze heures du matin à la porte de M. Obréand. C’était au cinquième, sur la cour. M. Obréand lui ouvrit lui-même, vêtu simplement d’un pantalon et d’un veston, la poitrine velue et frisée, la moustache en désordre, cependant que de toute sa personne s’exhalait une forte odeur de café.

M. Obréand portait dans les trente-cinq ans. Il était resté plusieurs années au régiment et avait gardé cette inimitable nonchalance de certains sous-officiers comptables. D’ailleurs, c’était un bon garçon, et Nicolas Bergère vit tout de suite qu’il n’avait aucun despotisme à redouter de sa part, car ses exigences se bornèrent à conseiller au jeune homme d’acheter un chapeau haut de forme : un petit canotier de paille noire ne va décidément pas, surtout au début de l’hiver, avec une redingote jaunâtre un peu longue… Il ne fut question d’aucun monument à visiter. Tout de suite, l’emploi de la journée fut décidé. On déjeunerait dans un petit restaurant où M. Obréand prenait habituellement ses repas. Puis, on irait aux courses d’Auteuil. Précisément, le cabinet d’affaires chômait un peu ce jour-là.

— Vous pourriez aller acheter un chapeau pendant que je m’habille, dit M. Obréand, qui était resté avec Nicolas dans le petit vestibule encombré de dossiers poudreux. Puis vous viendrez me reprendre et nous irons ensemble au restaurant. Vous trouverez de bons chapeliers sur le boulevard. Ne regardez pas au prix. À Paris, il faut avoir des chapeaux de bonne qualité : on a vite fait de s’y retrouver.

Nicolas ne regarda pas au prix et revint, une demi-heure après, avec un chapeau de trente francs, admirable d’éclat et d’élégance, et qui était de plusieurs classes sociales au-dessus de la redingote. Mais M. Obréand n’en fit pas tout haut la réflexion.

Au restaurant, ils trouvèrent un ami de courses de M. Obréand, qui déjeuna avec eux. C’était un homme déjà mûr, tout rasé, au visage rond et énergique ; il portait un petit col droit très bas, une mince cravate de satin noir. Il parlait courses, avec une autorité sans réplique.

Pendant le déjeuner, il fut question de l’avenir de Nicolas, qui cherchait une place à Paris. M. Obréand dit qu’il chercherait de son côté, mais l’homme rasé déclara qu’il avait quelque chose en vue, et pas quelque chose de modeste. Dès l’instant qu’on débutait, il fallait débuter fort, prendre un bon départ…

 

*

*     *

 

Un fiacre les déposa à la porte d’Auteuil. Ils gagnèrent ensemble la pelouse. La première épreuve, le prix à réclamer, s’affichait… M. Obréand donna rendez-vous à Nicolas près du tableau d’affichage, pendant que lui-même allait retrouver auprès du buffet un garçon du Hamam, qui avait massé des jockeys le matin.

L’homme rasé, qui s’était éloigné un instant, rejoignit Nicolas. Il lui confia ce qu’on venait de lui révéler : Bourrache était sûre dans la première. Or, Bourrache était à très grosse cote, au moins trente contre un.

Nicolas était beaucoup plus craintif que méfiant. Il pensait que Paris était plein de forbans terribles. Mais toute personne qui lui parlait sur un ton aimable lui inspirait une confiance illimitée. Il garda quarante francs sur les cent vingt francs qui lui restaient et remit le reste à cet homme rasé, qui irait jouer le cheval lui-même…

Trente contre un, c’est trente fois la mise, son compagnon lui avait expliqué cela : trente fois quatre-vingts francs font deux mille quatre cents francs. Pourquoi, puisque c’était sûr, n’avait-il parié davantage ? Il fit un mouvement pour courir après l’homme rasé, qui avait disparu dans la foule. Alors il s’élança comme un fou à un bureau du mutuel, demanda à jouer trente francs sur Bourrache. L’employé, complaisant, consulta le programme.

— Six du quatorze, cria-t-il.

Et il remit à Nicolas six tickets à cinq francs…

M. Obréand était revenu au tableau d’affichage. Il avait un bon tuyau pour la troisième…

— Moi j’ai parié sur Bourrache, dit Nicolas.

— Quelle idée ! s’écria M. Obréand. Ça n’a aucune chance.

— C’est votre ami qui me l’a conseillé… Il est allé le jouer pour moi…

— Tiens ! dit M. Obréand… Je l’ai vu qui pariait à un bureau à un louis. Et il ne m’a pas semblé qu’il demandait le numéro de Bourrache… Je vous en prie, ne faites rien sans me consulter.

— Est-ce que ce n’est pas un monsieur honnête, que votre ami ?

— Mon ami ! Mon ami !… Je vais aux courses avec lui… J’ai bien peur que vos quatre-vingts francs boivent la goutte.

Nicolas préféra ne penser à rien. Il n’osa pas parler des trente francs qu’il avait joués de son côté.

 

*

*     *

 

La course, cependant, se courait, mais Nicolas ne regardait rien. Et M. Obréand paraissait, lui aussi, préoccupé… Pourtant, au moment décisif, il suivit le mouvement des gens qui se portaient vers l’arrivée…

De l’endroit où ils étaient, on ne voyait ni les chevaux, ni même la piste. On était noyé dans une foule agitée. Nicolas, qui avait suivi M. Obréand, le vit se retourner tout à coup.

— Hé bien ? dit M. Obréand stupéfait, vous savez qui a gagné ?

Nicolas ne savait pas que la course était finie.

— C’est votre Bourrache ! lui cria dans la figure M. Obréand.

Ils attendirent l’homme rasé auprès du tableau d’affichage. Le visage de M. Obréand se rembrunissait…

— Oui, oui… Bourrache a gagné, mais votre homme ne revient pas… A-t-il joué le cheval ? Ne l’a-t-il pas joué ? En tout cas, je ne pense pas que nous ayons grand’chance de le revoir.

C’est à ce moment que Nicolas osa montrer les trente francs de tickets que lui-même avait pris.

— Bravo ! s’écria M. Obréand. C’est toujours ça.

Je te crois ! Bourrache rapportait près de deux cents francs pour cent sous, Nicolas toucha douze cents francs.

On ne revit jamais l’homme rasé. Nicolas, cependant, ne lui en voulait pas. En somme, ce louche individu lui avait indiqué Bourrache et avait dû perdre bêtement, sur un autre cheval, les quatre-vingts francs qu’on lui avait confiés.

LE CHAPEAU

Quand il eut touché aux caisses du mutuel la somme de onze cent quatre-vingt-sept francs, Nicolas Bergère se sentit pris d’une sollicitude affolée pour cet argent que lui apportait le hasard. Et quand M. Obréand lui conseilla de mettre la forte somme sur Herbier II, le tuyau du garçon de bain, il lui résista avec un entêtement rural, dont il ne se serait pas cru capable une heure auparavant. Mais, désormais, à la tête d’un petit magot, il était armé d’une méfiance héréditaire qui ne s’était pas révélée en lui tant qu’il ne s’était pas senti capitaliste.

— Vous avez tort, dit M. Obréand. Quand on a de la veine, il faut taper.

Mais Nicolas répondait doucement : « Non, non… » sans arriver à formuler cette idée, qu’ayant bénéficié d’un coup de chance extraordinaire, il valait mieux en rester là et ne pas abuser indiscrètement des faveurs du destin.

— Vous avez d’autant plus tort, insista M. Obréand, que les renseignements de ce garçon de bain sont d’ordinaire excellents. Il masse un jockey, qui est l’ami intime de Parfrement et de Carter… Ainsi moi, je vais mettre sur Herbier tout ce que j’ai sur moi. Malheureusement, je n’ai apporté qu’une soixantaine de francs, je ne comptais pas avoir un bon tuyau aujourd’hui…

C’était une invite à l’adresse de Nicolas. Mais celui-ci ne répondit pas, se retirant en tout hâte à l’abri de son écorce campagnarde, que n’érafle point le frôlement léger des allusions.

Il se borna à répondre que cela valait mieux ainsi et que M. Obréand se féliciterait peut-être de n’avoir pas eu sur lui une somme plus forte.

Il lui conseilla de ne risquer que quarante francs. Car il préférait, à part lui, que son compagnon gardât un peu d’argent pour le retour.

— Enfin, dit M. Obréand, je suis rudement content que vous ayez fait ce petit sac. Il faut que nous fêtions cela ce soir par un dîner fin…

Il n’y avait pas moyen de parer cette attaque directe… M. Obréand avait senti qu’avec Nicolas, il fallait y aller franchement et faire quelques pas au-devant des invitations, qui n’avaient décidément pas l’air de venir toutes seules.

— En cas que nous nous perdions, dit-il à Nicolas, rendez-vous, tout de suite après la dernière, auprès du tableau d’affichage.

Nicolas Bergère, hostile, le regarda s’éloigner. Puis il s’en alla lui-même à l’écart et s’assit sur un coin de la pelouse. Il désirait être seul, et surtout ne pas s’approcher du pari-mutuel.

… Somme toute, il valait mieux faire la part du feu, sacrifier quatre-vingt-sept francs aux goûts orgiaques de M. Obréand. Resteraient onze billets que l’on placerait à la Caisse d’épargne.

Chose curieuse : Nicolas Bergère, qui voyait l’avenir avec insouciance quand il n’avait que cent vingt francs devant lui, était pris maintenant d’une grande inquiétude… Non qu’il craignit, comme le savetier de la fable, qu’on lui « chauffât » ses écus. Mais, si économe qu’il se proposât d’être, il ne pouvait s’empêcher de voir le bout de ses onze cents francs. Le Hasard les lui avait donnés. Le Hasard serait-il encore là quand cette réserve serait épuisée ?

— Je travaillerai, pensa Nicolas Bergère…

Sa première idée avait été de se claquemurer dans sa chambre avec des livres qu’il achèterait… Mais cet homme d’argent néophyte devint subitement si sévère, si cruel pour lui-même, qu’il alla jusqu’à s’interdire les joies de la lecture.

Il s’était assis sur l’herbe. Il avait posé, sur son programme étalé à terre, son magnifique chapeau haut de forme de trente francs. Il reluisait tellement que Nicolas, d’un geste instinctif, regarda le ciel avec appréhension. Il se promit bien, une fois qu’il serait rentré, de mettre le chapeau dans un carton. Ce serait le chapeau en titre, qui resterait dans le tabernacle pendant qu’un galurin à bon marché, indifférent aux intempéries, ferait l’office de couvre-chef sur le crâne blond de Nicolas.

Cependant l’après-midi se tira peu à peu. Nicolas ne trouvait pas le temps trop long. Il suivait vaguement des yeux les mouvements de la foule que produisaient, sur le champ de courses, les différentes phases de cette journée de sport, les tas noirs qui se formaient au départ, sur un coin de la piste et qui se désagrégeaient aussitôt le départ donné, le remous vers le poteau d’arrivée à l’instant décisif… De temps en temps, une petite bande multicolore de cinq à six jockeys abordait une haie, que Nicolas voyait tout près de lui. C’était un saut facile, qui n’était jamais suivi d’accident et ne suscitait aucune clameur.

Nicolas savait qu’il y avait six courses. Il vit à un moment que ce devait être la dernière. Alors il s’achemina sans enthousiasme vers le tableau d’affichage.

M. Obréand s’y trouvait déjà. Il avait chaud. Il tenait son chapeau à la main. Il était très animé et très décoiffé par l’émotion du jeu. Volubile, il fit à Nicolas le récit de ses aventures. Herbier n’avait pas couru ! C’était à n’y rien comprendre… Ce garçon de bain, qui massait un ami de Carter et de Parfrement, aurait dû savoir tout au moins que le cheval ne courait pas !… Alors M. Obréand avait joué son idée. Et, après des hauts, des bas, et un petit haut final, il se trouvait avec un bénéfice d’une dizaine de louis. Mais il était plus navré que s’il avait perdu dix mille francs, affirma-t-il. Car il avait raté quelque chose d’énorme dans la quatrième…

— Si vous voulez, dit-il à Nicolas, on ira chercher pour dîner une personne que je connais. C’est une très gentille femme, qui a chanté à la Scala. Elle a une amie que je vous présenterai…

Mais Nicolas, effrayé, déclara, d’un ton plaintif, qu’il préférait ne pas dîner avec des dames. Le matin même, il aurait suivi aveuglément le programme tracé par M. Obréand. Maintenant, sa petite fortune lui donnait une certaine indépendance. Il discutait, il refusait.

— Une autre fois, tant que vous voudrez. Aujourd’hui, allons dîner seuls : je vous dirai que j’ai mal à la tête et que je ne voudrais pas me coucher tard…

Ils prirent le train pour rentrer. Puis, de la gare Saint-Lazare, après s’être assis un instant pour l’apéritif, devant un café, ils remontèrent jusqu’à un restaurant de Montmartre.

La conversation entre M. Obréand et Nicolas n’était pas animée. Quand M. Obréand eut terminé le commentaire des courses de la journée, il ne trouva plus rien à dire à Nicolas. Alors il se mit à siffloter pour ne pas avoir l’air de s’ennuyer. Nicolas chantonnait légèrement. Il aurait pu parler de sa dernière lecture, Mathilde. Mais il n’osa pas. Somme toute, il s’ennuyait autant avec M. Obréand qu’avec son « pays » du régiment, qui l’avait accompagné, par tant de silencieux après-midi du dimanche, dans les rues de Laval.

— Il faudra vous commander un autre costume, dit enfin M. Obréand. Celui-ci, je puis vous le dire, ne va pas avec votre beau chapeau.

— Oui, oui, dit Nicolas.

Son parti était pris ; il était bien décidé à acheter un chapeau d’une élégance médiocre, qui ne jurerait pas avec ses habits.

Le restaurant où ils dînèrent était assez élégant, mais pas trop cher, et Nicolas, en regardant distraitement la carte, vit rapidement qu’il resterait très en deçà de ses quatre-vingt-sept francs. Vers la fin du repas, ils avaient bu à eux deux une bouteille de vin et ils se firent des politesses pour le petit fond qui restait. Nicolas, généreusement, et malgré les protestations de M. Obréand, commanda une deuxième bouteille. Une fois qu’elle fût là, il fut navré à l’idée qu’ils allaient en laisser beaucoup. Alors il se força à boire et M. Obréand se décida à l’imiter…

C’est à ce moment que se produisit brusquement l’incident qui devait modifier la vie de Nicolas. Personne ne l’attendait, cet incident. Mais le Destin est ainsi : il vous oublie pendant des années, puis, tout à coup, l’idée lui prend de ne s’occuper que de vous. Il avait déjà fait gagner une bonne somme à Nicolas. Ce n’était pas tout ce qui lui arriverait ce jour-là.

À la table voisine de la leur, se trouvaient deux jeunes gens en habits et une étincelante femme blonde, en robe rose pailletée. M. Obréand, le cigare aux lèvres, et qui possédait les bonnes traditions de galanterie, regarda cette personne avec des yeux fondants… Un des jeunes gens fixa rudement M. Obréand, avec des yeux hostiles. Puis il dévisagea Nicolas, sourit d’une façon un peu méprisante et se mit à parler à mi-voix à ses compagnons.

Les convives des deux tables se levèrent en même temps. Nicolas, qui avait remis sur sa tête son superbe chapeau, heurta, sans le vouloir, en faisant un pas en arrière, un des deux jeunes messieurs. Celui-ci se retourna brusquement et, d’un revers de la main, envoya à terre le pompeux haut-de-forme.

Bien qu’il se le fût annexé depuis quelques heures à peine, ce chapeau mirifique était déjà pour Nicolas un symbole d’ancestral honneur. Ce garçon paisible se sentit soudain une âme de paladin. Il se précipita dans la direction du jeune homme et lui envoya au hasard, sur le nez et sur la bouche, le premier coup de poing qu’il eût donné de sa vie.

En une seconde, le jeune homme était étendu à terre à quelques pas du chapeau vengé. Un sursaut de curiosité et d’émoi avait mis debout tous les dîneurs…

Le second jeune homme s’approcha de Nicolas. Celui-ci fit mine de reprendre le combat. Mais l’autre l’arrêta d’un geste.

— Depuis combien de temps en faites-vous ?

Nicolas le regardait, interloqué.

— Avez-vous déjà combattu ? Où avez-vous fait de la boxe ?

Nicolas finit par balbutier qu’il n’en avait jamais fait.

— Venez me voir demain, au Fighting Club… Voici l’adresse… Vous avez un punch admirable. Sec… Décisif…

Puis il alla tout de même aider les garçons qui relevaient délicatement son camarade.

L’APPRENTISSAGE

Quand, après le knock-out de son adversaire, Nicolas Bergère, en compagnie de M. Obréand, quitta le restaurant, théâtre de ses exploits, il se sentit tout enivré de gloire.

Bien qu’il fût, à la vérité, de carrure moyenne, il lui sembla que ses épaules tenaient un espace énorme, à tel point qu’il marchait légèrement en biais, par une condescendance de bon colosse, pour ne pas gêner M. Obréand.

Il n’avait pas de notions athlétiques assez développées pour faire une différence entre les diverses catégories d’hommes faits, pour distinguer ceux qui frappent de ceux qui luttent, et ceux qui luttent de ceux qui soulèvent des poids. Il ne se rendait pas bien compte qu’il y a des spécialités et en était resté à l’idée simple de l’homme fort, telle qu’elle existe dans la foule, pour qui Samson est un athlète à tout faire. Après son exploit du restaurant, il eût été très étonné d’être tombé par un lutteur, ou de ne pouvoir porter à bras tendu un poids, dont un autre être humain eût ainsi disposé.

— Vous allez rentrer vous coucher ? demanda M. Obréand.

— … Pas tout de suite, dit Nicolas.

Il voulait encore, ce soir-là, coudoyer des gens, s’asseoir dans des cafés, et regarder ses voisins, sans insolence, mais avec une fermeté tranquille.

Ils s’attablèrent dans un café de la rue Royale, parmi une affluence de consommateurs, tous veules décidément, et dépourvus de combativité.

M. Obréand passait, lui aussi, une soirée orgueilleuse, à être le compagnon de cet homme fort. Mais il n’était pas assez expansif, au gré de Nicolas. Il était trop sobre de commentaires sur l’événement récent. Quelques phrases eussent été de mise, comme : « Il n’a pas demandé son reste », ou « Vous l’avez salement mouché ».

Ils étaient bien installés dans ce café et ne s’ennuyaient pas plus qu’ailleurs. Mais ils ne se connaissaient pas assez pour garder le silence ensemble aussi longtemps.

M. Obréand finit par se lever, et fit semblant d’être obligé de rentrer… Il conseilla à Nicolas Bergère de prendre une voiture ; le chemin n’était pas difficile à trouver pour gagner la rue de Sèvres, mais c’était en somme le premier jour de sortie de Nicolas dans Paris.

 

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Quand Nicolas, une fois arrivé à la pension Saint-André, se déshabilla, il se sentit dans la tête un tel tumulte de pensées, qu’il était préférable de les fuir toutes, quitte à en retrouver d’autres dans le sommeil, plus confuses et plus incohérentes encore. Mais, là, c’est une incohérence et une confusion dont nous ne sommes plus le chef d’orchestre responsable.

En se déshabillant, Nicolas Bergère se demandait s’il allait fermer sa porte. Il n’était pas question de se protéger lui-même ; c’était simplement pour les onze billets de cent francs que renfermait son portefeuille… Peut-être quelque malfaiteur sournois pouvait s’introduire dans la chambre, en profitant du sommeil de Samson… Samson donna un tour de clef.

Le lendemain, Nicolas s’éveilla, satisfait comme un homme qui a deux ou trois choses précises à faire dans la journée. Il fallait mettre son argent à la Caisse d’épargne, après avoir prélevé de quoi s’acheter des vêtements. La cuisinière de l’hôtel lui indiqua un grand magasin de confections, où il se procura un « complet veston » assez confortable et un chapeau melon qui n’était pas tout à fait hors de prix. Le haut-de-forme, qui n’avait pas été trop éprouvé dans la lutte de la veille, fut complètement remis à neuf par un coup de fer, et installé dans l’armoire avec tout le respect dont on entoure une coupe-challenge.

Nicolas avait décidé de se rendre à deux heures de l’après-midi au Fighting Club. C’était dans une grande avenue du quartier de l’Étoile. Il entra dans une maison de belle apparence, et aperçut dans la cour une plaque de marbre : Fighting Club. La personne qui vint lui ouvrir était un petit homme râblé, entre deux âges, orné d’une barbiche militaire d’un modèle un peu ancien. C’était, comme il l’apprit à Nicolas dès la première minute de leur entretien, un maître de boxe française, que le malheur des temps et la faveur de la boxe anglaise avaient forcé d’accepter une place d’employé avec le titre de professeur. M. Chamisset fit à Nicolas les honneurs de l’établissement. Celui-ci hésitait à lui faire perdre son temps, mais il s’aperçut, au bout d’un instant, que M. Chamisset n’avait pas d’occupation plus agréable, et qu’il aurait été volontiers chercher des visiteurs dans la rue pour leur montrer l’installation de l’hydrothérapie et du vestiaire.

— J’étais venu, dit Nicolas, pour voir un monsieur que j’ai rencontré hier soir, et qui m’a donné l’adresse de votre société.

— Ces messieurs ne sont guère ici que sur le coup de cinq heures, dit M. Chamisset. Comment s’appelle la personne en question ?

— Je ne sais pas, dit Nicolas. C’est un jeune homme mince, grand, sans moustache…

— Ça doit être monsieur Turinois… Un blond ?

— Non… plutôt brun…

— Enfin, un châtain…

Nicolas hésita à répondre : oui. Il était difficile de faire rentrer les deux signalements l’un dans l’autre. Dans ces cas-là, quand on est obligé de « forcer », c’est que ça ne va pas. Le mieux est d’y renoncer.

— Ça ne doit pas être monsieur Turinois, dit sagement M. Chamisset… Alors, je ne vois pas trop qui.

Nicolas dit qu’il reviendrait à cinq heures et prit congé. Mais sur le pas de la porte, M. Chamisset lui raconta une partie de sa vie, et ils découvrirent qu’ils avaient fait leur temps dans le même régiment, le professeur plus de quinze ans avant. Nicolas révéla qu’il avait été planton du colonel. M. Chamisset demanda après quelques sous-officiers, mais tous étaient partis, et ils commençaient à désespérer d’avoir un souvenir commun, d’autant plus que le quartier avait été reconstruit, quand M. Chamisset apprit enfin qu’un sergent de son époque était maintenant adjudant-vaguemestre.

À cinq heures, les locaux du club étaient plus animés. Nicolas se trouva en présence du jeune homme de la veille, qu’il ne reconnut pas, parce qu’il le voyait tout à coup en chandail et en culotte de boxe. Le jeune homme avait déjà parlé avec enthousiasme du fameux coup de poing, et Nicolas fut entouré avec curiosité par trois ou quatre athlètes amateurs.

Sid Kennedy devait venir ce jour-là à la salle, et l’on décida qu’on lui montrerait Nicolas… Justement, le timbre de la porte retentit… C’était Sid Kennedy lui-même, un petit Anglais tout mince et tout blond.

Nicolas dut retirer sa veste et son gilet. On lui mit aux mains des gants de boxe, et on l’amena devant Sid Kennedy, qui était déjà sur le ring en tenue de boxeur.

Sid Kennedy n’était pas tout à fait l’homme rêvé pour essayer un novice. Il était très ardent, et ne savait pas se retenir de taper. Nicolas, ému, se dépêcha de donner un coup de poing dans la direction de son adversaire. Mais celui-ci sembla disparaître, s’évanouir. Puis il fut brusquement tout près de Nicolas, qui vit des gants de boxe voltiger autour de sa tête, et se trouva brusquement sur le sol, un peu étourdi, sachant à peine s’il avait été frappé, et se demandant lui-même s’il avait fait exprès ou non d’aller à terre, s’il était tombé par affolement ou à la suite d’un coup de poing. On l’emporta hors du ring, sur une chaise. Il avait un peu mal à la mâchoire. Mais il ne semblait pas qu’il eût jamais perdu connaissance. En tout cas, il était maintenant bien éveillé et regardait autour de lui, avec, il est vrai, beaucoup d’ahurissement.

— C’est un sale truc, leur boxe anglaise, lui dit M. Chamisset à demi-voix en l’aidant à se rhabiller.

Dans la pièce à côté, les gens avaient l’air de ricaner… Nicolas entendit ces mots qu’il retint, dont il ne comprit le sens que par la suite :

— Il est un peu moche, ton outsider.

M. Chamisset apprit à Nicolas que le jeune homme dont ils avaient cherché le nom s’appelait Henry de Costérand, qu’il était vicomte et riche à millions.

— Ce qu’il en a dit sur vous tout à l’heure, en arrivant ! Il prétendait que vous cogniez aussi fort que Sam Mac Vea… Mais le petit Kennedy est un vilain monsieur. Voyant que vous étiez encore apprenti, il n’aurait pas dû taper… Peut-être bien maintenant qu’il s’est dit : Si ce garçon tape si dur et que je le ménage, il peut m’arriver un mauvais coup. Alors il s’est dépêché de vous descendre… C’est égal, monsieur de Costérand n’est pas content.

Nicolas n’était pas content non plus. Il n’y comprenait rien. Il lui semblait que la Fortune ne pouvait pas le lâcher ainsi, elle qui l’avait si bien accompagné et favorisé pendant ces deux jours.

Comme il levait les yeux, après avoir passé son pantalon, il aperçut devant lui le jeune vicomte.

— Ils sont idiots, lui dit celui-ci. Ils sont tous à me charrier et à prétendre que je me suis trompé sur votre compte. Sid Kennedy s’est conduit comme une brute. Il a fait le malin… Au fait, il avait peut-être peur de vous… Mais je n’en aurai pas le démenti. Je veux que vous appreniez la boxe, et que vous les ayez tous, l’un après l’autre… Je vais m’occuper de vous. D’abord, vous allez venir dîner ce soir à la maison.

» … Et vous savez, ajouta-t-il, mon ami Robert d’Archaing, que vous avez descendu hier soir, a encore mal à la tête aujourd’hui et la figure rudement abîmée ! Ils disent que c’est un coup de chance. Mais je suis sûr que vous le recommencerez quand vous voudrez…

Ils étaient arrivés jusqu’à la somptueuse limousine du vicomte.

— Allez, montez ! dit celui-ci. Je vous prends à ma charge, et je vous mettrai dans les mains d’un professeur extraordinaire… Vous ferez une carrière magnifique… Vous vous couvrirez de gloire… En attendant, allons dîner. Mais ne dites pas devant ma mère que vous êtes boxeur.

VERS L’INCONNU

La limousine s’en allait rondement sur le sol difficile, pavé, coupé de rails, de l’avenue Victor-Hugo. Nicolas ne se sentait pas très tranquille. Il n’était, pour ainsi dire, jamais monté en auto. Car les voitures publiques, les autobus ne donnent pas cette impression d’indépendance et d’incertitude. Dans les autobus, on voit mal le mécanicien. La voiture semble dirigée par une volonté supérieure et sûre… Mais Nicolas, du fond de la limousine, apercevait sur le siège l’être humain et fragile en somme, de qui dépendait le sort de l’équipage. Aussi ne s’abandonnait-il pas sur les coussins confortables. Son derrière ne s’étalait point, ne profitait pas franchement de la place spacieuse qui lui était dévolue, et restait aminci et contracté.

Le vicomte de Costérand continuait à parler de boxe, mais Nicolas l’écoutait à peine.

— Qu’est-ce que nous dirons à maman ? dit tout à coup le jeune homme, puisqu’elle ne doit pas savoir que vous êtes un boxeur. Le meilleur sera peut-être de lui raconter que j’ai fait votre connaissance au quartier… Je prépare ma licence de lettres. Je vous aurai rencontré à un cours…

… Nicolas était hésitant.

— Oui, mais qu’est-ce qui arrivera, une idée que madame votre maman se mette en tête de me poser des questions ?

— Il n’y a aucun danger. Ma mère est une femme très intelligente et très fine. Mais elle ne sait rien de ce qui s’apprend dans les classes ou dans les cours. J’ai une petite sœur de quinze ans qui est très instruite. Elle, je l’empêcherai de vous poser des questions… Il y a bien encore l’institutrice. Celle-là, au besoin, je lui dirai qui vous êtes, pour qu’elle vous fiche un peu la paix.

La voiture était arrivée dans l’avenue Henri-Martin. Elle entra sous un porche imposant, traversa une cour et s’arrêta devant un perron.

— Le bâtiment de devant, dit Jacques en descendant, est occupé par mon grand-père, un vieillard de quatre-vingt-sept ans, qui a vieilli terriblement ces derniers temps. L’année dernière, c’était merveilleux ce qu’il était encore là… Tenez, ne prenez pas le grand escalier. Nous allons monter jusque dans ma chambre… Maintenant, grand-père, sauf le respect que je lui dois, il est légèrement groggy, mais il a tout de même une certaine tenue. Et il aurait encore beaucoup d’allure, s’il bavait moins.

 

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*     *

 

Ils étaient arrivés dans une chambre assez vaste, dont les tentures étaient beige clair, le tapis de feutre gris, le lit de cuivre et les meubles anglais d’acajou. Ce genre d’élégance, bien que très répandu, était une nouveauté pour Nicolas. Il restait plus étonné qu’émerveillé, car il s’attendait à plus de dorures.

Le vicomte emmena Julien dans son cabinet de toilette et lui montra toute une collection de gants de boxe, qui avaient servi à Corbett, à Fitzsimmons, à Jeffries.

— Maman ne sait pas que j’ai tout ça. Ça lui serait désagréable. Alors je n’en parle pas. Papa, lui, ne comprendrait pas non plus.

… « Papa ». Il parlait de son père maintenant ? Nicolas avait cru d’abord que le jeune homme n’avait plus que sa mère. Il n’osa pas demander d’explications. Mais le vicomte lui en fournit de lui-même quand une occasion se présenta dans la conversation.

— Mon père ne vient presque jamais à Paris. Il passe presque tout l’hiver à la chasse avec de vieux amis. C’est un vrai sportsman, bien qu’il ne dise jamais qu’il est un homme de sports, et ne se doute même pas qu’il en est un. D’ailleurs il détesterait la boxe, le cyclisme, les courses de chevaux. C’est un spécialiste de la chasse. Il est enfermé là-dedans. J’ai essayé de l’en faire sortir un peu. Mais vous savez, il est encore plus facile d’amener à un sport un profane qu’un spécialiste d’un autre sport. Et puis, papa vit, là-bas, en blouse, avec ses gardes et ses fermiers. Pour le mariage de ma sœur aînée, il est venu deux jours. Et, le soir du mariage, après le dîner, il s’est défilé tout de suite, pour ne pas rater son train. C’est un numéro.

 

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Cependant, la toilette du vicomte était terminée. Il demanda à Nicolas s’il voulait se laver les mains. Mais Nicolas refusa, par timidité, et, tout de suite, après avoir refusé, s’en repentit, car ses ongles n’étaient pas irréprochables… Un jour, au régiment, tout à fait par hasard, il avait pensé, pour la première fois, à s’occuper de ses ongles, en voyant un jeune caporal de Paris nettoyer minutieusement les siens. Comme Nicolas était, de nature, délicat et un peu maniaque, il avait pris désormais cette habitude ; même il rougissait en pensant aux vingt années de sa vie où il avait exposé aux regards de ses semblables des ongles en mauvais état. Tout en se rendant dans le salon en compagnie du vicomte, il procédait, à la dérobée, à un nettoyage de fortune, en se servant pour chaque main des ongles de l’autre main. Mais, vraiment, c’est là un système médiocre, qui ne donne jamais de bien bons résultats.

La comtesse de Costérand était une personne extrêmement distinguée, au visage jeune encore, aux cheveux grisonnants. En la voyant, on se disait : « Voilà une grande dame ! » et, sans songer à un jeu de mots, on subissait, pour énoncer ce jugement, l’influence de sa taille élevée.

La comtesse, quand on arrivait dans le salon, était toujours en train de lire. Seulement, à la dixième visite, on aurait pu s’apercevoir que c’était le même livre et que le petit coupe-papier qui marquait les pages n’avait pas dépassé le tiers du parcours.

Elle sourit aimablement au visiteur, en écoutant la petite histoire mensongère que racontait son fils à propos de Nicolas… Celui-ci, invité à s’asseoir, regarda bien soigneusement la hauteur du siège, de façon à ce que son arrière-train y arrivât tout doucement, comme un train contre un butoir. Mais, à peine assis, et comme il venait de trouver une place convenable pour ses mains, qu’il avait posées, les phalanges repliées, sur ses genoux, il fallut se relever pour aller regarder des tapisseries, dont le vicomte lui détaillait les beautés. Nicolas admirait, un peu à court de souffle… La porte s’ouvrit, et une petite fille de quinze ans, un peu boulotte, fit son apparition.

— Ma sœur !

Les épreuves de Nicolas n’étaient pas terminées. Pourquoi tout le monde n’entrait-il pas en même temps ? La venue de la petite boulotte l’avait oppressé et il s’en remettait à peine que l’entrée de l’institutrice lui arrivait brusquement comme un doublé à l’estomac…

La vie sentimentale de Nicolas Bergère était facile à conter. De dix-sept ans et demi à dix-neuf ans, il avait cru aimer une jeune fille de son pays à qui il n’avait jamais fait l’aveu de sa flamme. La jeune fille s’était mariée et cet événement avait produit chez Nicolas une impression qui n’était vraiment classable ni dans la joie ni dans la douleur. C’était quelque chose comme un chagrin satisfaisant… Puis il avait connu deux ou trois personnes à Laval. Les faveurs qu’elles lui avaient accordées n’avaient jamais eu un caractère assez exclusif pour qu’il leur vouât en retour son âme et sa vie.

Mais Nicolas, qui avait beaucoup lu, attendait constamment l’aventure. Chaque fois qu’une personne du sexe, pas trop vilaine d’aspect, paraissait devant lui, il se sentait envahi d’effroi et d’espérance, et il lui semblait que cette venue féerique allait modifier sa destinée.

LA VIE SOMPTUEUSE

Nicolas Bergère, une fois assis dans la salle à manger, fut surtout impressionné par les dimensions de cette pièce… La largeur en était encore supportable, mais il n’osait regarder à droite et à gauche pour se rendre compte de la longueur, ni lever les yeux assez haut pour atteindre le plafond… La table, carrée, était si vaste que les cinq convives étaient à de grandes distances les uns des autres… On ne pouvait donc pas, quand sa voisine vous adressait la parole, s’en tirer en murmurant de vagues politesses. Il fallait élever la voix pour se faire entendre, ou ne rien dire du tout. Nicolas s’en tint à ce dernier parti. Et quand la comtesse de Costérand lui parlait, il manifestait son attention par des inclinaisons de tête répétées et excessives, ayant toujours peur de n’en pas envoyer assez.

Il était placé à côté de la comtesse. À sa droite, mais loin de lui, et passé le tournant de la table, le jeune vicomte se trouvait seul sur un des côtés. En face de la comtesse était assise sa fille, et en face de Nicolas, l’institutrice, sur qui il n’osait faire passer que des regards rapides, comme les feux tournants d’un phare.

Nicolas ne s’était pas assis franchement au milieu de sa chaise et n’avait pas osé modifier sa position, de sorte qu’il n’utilisa pas plus le confortable de ce siège qu’il n’avait profité des coussins de l’automobile. Mais il faisait tous ses efforts pour être sensible aux avantages honorifiques de ce repas dans le grand monde.

À défaut des usages, il possédait une grande prudence, et ne hasardait aucun geste qui ne fût l’imitation d’un geste d’autrui. Le seul moment délicat fut celui où, ayant mis sur son assiette un morceau de bécasse en salmis, il s’aperçut que ce morceau était, à la vérité, un des plus difficiles du plat et que pour en venir à bout en se servant simplement du couteau et de la fourchette, il eût fallu ne pas être un novice et avoir autant d’habitude des repas élégants que Joe Kennedy, le boxeur, avait de pratique du ring. Comme il se figurait qu’il serait impoli en laissant trop de viande après les os, il mangea le plus lentement possible, en guettant le moment où les autres convives auraient fini, pour poser à son tour son couteau et sa fourchette sur son assiette. Il eut enfin la satisfaction de voir un domestique le débarrasser promptement du tout.

On lui versa très souvent à boire. Il considérait comme un devoir de faire honneur aux crus de ses amphitryons. Aussi le repas finit-il pour lui dans une sorte de rêve, où tous les événements du jour et de la veille prenaient merveilleusement leur place. Il était arrivé à Paris depuis quarante-huit heures et déjà il était reçu dans une noble et riche maison, où il était presque traité comme un familier. Il se sentait puissant. Sa poitrine remplissait bien son gilet.

Il ne se hasarda pas cependant à parler. Mais il prit victorieusement son parti de n’avoir rien à dire. Il écoutait les gens en osant les regarder, les paupières un peu baissées pour avoir l’air fin. D’ailleurs il n’entendait presque rien de ce qu’on disait. Il suivait les conversations de loin, en en retenant légèrement le fil.

 

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*     *

 

L’institutrice, qu’on appelait mademoiselle Henriette, était une jeune fille d’un blond chaud, aux sourcils bien fournis, et qui, sans doute à cause de ses yeux légèrement enfoncés sous leurs orbites, donnait l’impression d’une personne réfléchie et passablement énergique. Si peu en état qu’il fût ce soir-là de se rendre compte de ce qui se passait autour de lui, Nicolas remarqua que mademoiselle Henriette parlait à la comtesse avec un ton légèrement méprisant. Elle en imposait aussi au vicomte. Seule, la jeune fille, dont elle était la gouvernante, semblait s’être évadée de sa tutelle.

L’attention de Nicolas fut également attirée par un vieux domestique affligé d’un tic. La première fois que Nicolas vit sa face se contracter en une horrible grimace, il se demanda si ce vénérable serviteur était fou. Mais comme la grimace se renouvela plusieurs fois, dans les deux premières minutes, à l’adresse de tous les convives, Nicolas se sentit rassuré.

« C’est égal, pensa-t-il, faut-il que ce soit un bon serviteur pour qu’on le tolère avec une telle infirmité ! »

Il apprit d’ailleurs par la suite que le vieux domestique était d’un caractère difficile, qu’il ne faisait presque rien et qu’il était ivre deux jours sur trois, mais on n’osait le renvoyer à cause de son tic, qui l’eût empêché de trouver une place. On avait essayé de lui donner une sinécure, un vague emploi de concierge, mais il s’était révolté. Il tenait à être chargé d’un travail effectif afin de pouvoir le négliger. On ne se refait pas : il avait une âme de tireur au flanc. Du moment qu’il n’avait plus l’occasion de tirer au flanc, il devenait sombre et semblait menacer, non pas certes de dépérir, mais de traîner pendant de longues années une vieillesse toujours plus maussade et plus aigrie.

Après le repas, on passa dans une petite pièce, encore inédite pour Nicolas, un fumoir orné de gravures anglaises. Toute la famille s’y rendit. La comtesse n’était pas gênée que l’on fumât devant elle, et Nicolas dut allumer un cigare bien encombrant pour un homme qui a déjà la charge d’une tasse de café, légère en vérité, mais fragile, et compliquée encore d’une soucoupe et de la plus capricieuse des petites cuillers.

L’institutrice fumait une cigarette d’un air de défi. Le jeune vicomte marchait à grands pas à travers la pièce, comme pour arriver plus vite au bout des quelques minutes qu’il devait consacrer à sa mère. Enfin, il s’approcha d’elle, et lui demanda la permission de se retirer. Nicolas s’inclina, ne sachant s’il devait donner la main. La comtesse lui tendit la sienne. Mais il s’en aperçut trop tard, et quand il avança la main, celle de madame de Costérand était déjà repartie. Alors, il se mit à tousser, peut-être pour apitoyer les gens. Il salua l’institutrice, la jeune fille, puis un meuble. Enfin il s’en alla en toute hâte derrière le vicomte, qui lui montrait le chemin.

Ils s’arrêtèrent un instant sous le porche d’entrée. Le jeune homme sonnait à la porte de son grand-père, qui habitait le bâtiment de devant. Il fit signe à Nicolas de le suivre… Un très haut vieillard se promenait à pas lents dans une grande chambre froide.

Une lumière triste tombait d’un lustre. Le jeune homme se dépêcha de prendre les devants et de donner à son aïeul un baiser filial, pour s’épargner un baiser ancestral un peu humide.

— Un ami, dit-il, en tendant vaguement la main du côté de Nicolas.

Le grand-père accorda à Nicolas un petit hochement de tête.

Une fois dehors :

— Je suis absolument obligé, dit le vicomte, d’aller passer la soirée chez un ami qui organise une petite partie de baccara. Venez avec moi. Vous nous regarderez. Ça vous amusera. Vous n’aurez pas besoin de jouer… Je pense que vous ne jouez pas au baccara ?

— Oh ! non ! dit Nicolas.

Il se rappela qu’il avait sur lui les onze billets de cent francs qu’il s’était proposé de porter à la Caisse d’épargne. Il était entré dans plusieurs bureaux de poste ; il avait trouvé les guichets trop encombrés…

Mais il n’eut aucune crainte pour cet argent, qui se trouvait admirablement en sûreté dans son portefeuille.

LES JEUX DE LA FORTUNE

Nicolas, en sortant de l’hôtel de Costérand en compagnie du jeune vicomte, vit avec satisfaction, que l’automobile n’était pas devant la porte… Ils allaient tout près de là, à pied… Le soir était doux, le pavé bien sec… Nicolas pensait, avec exaltation, à tous les événements qui, depuis deux jours, avaient si rapidement fait avancer sa vie. Il avait à sa disposition une petite somme modeste, onze cents francs… Évidemment, ce n’était pas considérable. Mais ainsi, il pouvait attendre, sans trop se presser, les faveurs de la fortune, qui vraiment, lui souriait avec insistance.

Comme la vie était facile ! Nicolas, après toutes les aubaines de ces deux jours, n’était pas seulement content… il était fier ! Il lui semblait qu’il commandait aux événements…

— Quand vous reverrez ma mère, dit le vicomte, ne lui parlez pas de mon ami Berseur chez qui je vous conduis. Je ne dis pas que je joue au baccara. Depuis deux ou trois mois, c’est une rage… Et c’est d’autant plus curieux que nous étions deux ou trois amis qui n’avions jamais touché une carte. Un soir, nous avons fait un petit bac, par désœuvrement. Il y en a eu un ou deux de très touchés, à qui il a fallu donner une revanche. Ils se sont rattrapés, mais aux dépens d’un autre qui a demandé à continuer un autre soir. Maintenant, tout le monde y a pris goût et nous nous réunissons à peu près tous les jours. D’abord, on se mettait en habit et on rentrait à cinq heures du matin. Alors, nous nous sommes dit : on va commencer de meilleure heure ; on viendra tout bonnement en veston, après dîner, et l’on s’y mettra tout de suite pour s’en aller plus tôt…

» … Le résultat, c’est qu’on joue une heure ou deux de plus au début, et qu’on joue aussi tard à la fin…

» … Ce qu’il y a de terrible, ajouta le jeune homme comme ils s’arrêtaient devant une maison de la rue de la Pompe, ce qu’il y a d’effrayant, c’est de se sentir pris, conquis, bouclé, sans résistance possible. Ce n’est pas seulement la question d’argent. Moi, je n’ai pas fortement écopé. Je m’en tire à bon compte. D’ailleurs, on joue entre amis et il n’y a pas de cagnotte. Bien entendu, tout le monde perd cependant… Et vous allez le comprendre. Quand on gagne, on dépense facilement son argent, et même aussi quand on perd… De sorte que l’argent du jeu roule constamment en dehors de la partie…

» … Mais ce n’est pas ça qui est le plus terrible : c’est que, maintenant, à part la boxe qui m’intéresse un peu, je ne prends plus de plaisir qu’à la table de jeu. Quand je ne suis pas à la partie, je ne vis plus… La vie ordinaire ne nous fournit pas une suite d’émotions aussi rapides, des alternatives aussi continuelles d’espoir, de regret, d’heureuse veine, de revers… J’ai l’impression, quand je quitte le jeu, de reculer péniblement dans un tacot, après être descendu d’une voiture de course…

» … Nous montons lentement ces quatre étages, dit encore le vicomte, parce qu’il n’est pas tard et que j’ai peur de les trouver encore à dîner… Il faudra attendre là-haut qu’on ait enlevé le couvert et préparé la table de jeu… Car mon ami Berseur vit assez à l’étroit et nous jouons dans sa salle à manger… Si vous étiez joueur, vous connaîtriez cette impatience presque pénible des minutes qui précèdent la partie. Mais, quand on s’installe, quand on donne le premier coup, quelle satisfaction de penser aux belles heures que l’on a devant soi pour recevoir les faveurs de la veine, ou lutter contre la déveine et en triompher par son endurance !

— On a fini de dîner, Louis ? demanda anxieusement le vicomte au garçon qui leur prenait leurs chapeaux.

— Oui, monsieur. Ces messieurs sont en train de préparer la table.

Le jeune homme entraîna Nicolas dans la salle à manger où se trouvaient déjà une dizaine de personnes. Bergère, présenté à ces messieurs et dames, fut accueilli par des sourires aimables et hâtifs.

 

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*     *

 

On prenait la banque chacun à son tour, sans enchères, au prix uniforme de cinquante louis… C’était Charles Berseur qui « taillait ». Nicolas se tenait debout derrière le vicomte. Par quelques renseignements rapides que lui jetait celui-ci, il apprit à connaître le jeu. Le vicomte gagna deux ou trois coups, ce qui fit plaisir à Nicolas. Il perdit ensuite son gain, puis quelques billets de banque, ce qui fit encore plaisir à Nicolas.

Il se sentait très supérieur à tous ces gens. On croyait peut-être qu’il manquait d’argent pour jouer. Mais il sentait ses billets de banque dans sa poche et jouissait égoïstement de sa tranquillité. C’était donc cela, ce fameux jeu de baccara, qui attirait tant de gens dans la vie et dans les romans ? Nicolas n’arrivait pas à s’expliquer cette fascination.

— Vous ne jouez pas, monsieur ?

La personne qui parlait à Nicolas était une jeune femme brune, toute pailletée de jais. Elle circulait autour de la table en questionnant, de temps en temps, un monsieur installé au jeu ; ce monsieur la renvoyait d’un hargneux coup de tête. Comme elle avait besoin de parler et de questionner, elle s’était adressée à Nicolas.

— Non, madame, je ne joue jamais.

Non, il ne jouerait jamais et il était bien calme, bien sûr de lui. Les histoires de joueurs pris dans des engrenages, ce n’était que des histoires…

… Puis il se demanda si tous ces gens n’allaient pas se tromper sur son compte et croire qu’il s’abstenait de jouer parce qu’il n’avait pas d’argent.

Il sortit flegmatiquement son portefeuille, en tira un billet de cent francs… Même s’il perdait ce billet, il lui en resterait dix autres.

D’ailleurs, il ne risquerait ce billet qu’en deux fois. Il regarda autour de lui pour demander de la monnaie, mais il n’osa pas… Et puis, son geste serait plus sensationnel s’il mettait ce billet tout entier sur le tapis. Il l’y déposa en rougissant de toute sa face. Puis il attendit. Il n’attendit pas longtemps.

Il n’y avait pas de croupier ni de palette. Le banquier se servait lui-même avec un râteau. Un joli râteau d’ébène enleva le billet de Nicolas.

Nicolas, devant le coup du sort, resta d’une fermeté de bronze. Personne d’ailleurs ne songea à admirer son flegme. Il était troublé à l’idée que le vicomte pouvait avoir remarqué sa mésaventure, mais le vicomte était trop occupé de ses propres affaires.

Nicolas trouvait cela stupide. Il lui restait mille francs. Mais, maintenant, mille francs lui semblaient considérablement inférieurs à onze cents. Il fallait rattraper ces cent francs. Un seul coup de cartes, et ça y était. Il détacha de la liasse de dix un autre billet qu’il se dépêcha de poser sur le tapis. Car il avait peur que le coup partît sans lui et d’avoir manqué de cinq secondes une occasion de gagner… Le petit râteau diligent enleva rapidement le billet, qui alla rejoindre l’autre.

 

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Quand Nicolas eut perdu six cents francs, il se décida à faire de la monnaie ; hasarda un louis, qu’il gagna, puis laissa les deux louis qui se trouvèrent doublés. La veine était revenue. Il mit sur le tapis tout ce qui lui restait et qui disparut rapidement, enlevé par le petit râteau vorace.

Nicolas Bergère resta encore debout sans rien dire. Il ne savait pas si c’était vraiment arrivé, si ce n’était pas pour rire, et si on n’allait pas lui rendre son argent. Personne ne s’occupait de lui. À un moment donné, le vicomte se leva, mit dans sa poche une liasse de billets qu’il avait devant lui et se tourna vers Nicolas, avec les yeux égarés, gonflés, de quelqu’un qui s’éveille.

— Je vais prendre la banque, dit-il à Nicolas… Mais vous avez joué ? Et il me semble que vous avez perdu ? Combien avez-vous perdu ?

— Onze cents, dit Nicolas avec un visage romain.

— Ah ! diable ! dit le vicomte. C’est à moi, c’est à moi ! s’écria-t-il en se dirigeant vers le milieu de la table.

Il ne songeait pas à s’apitoyer davantage sur les malheurs de Nicolas. Celui-ci se sentit tout à fait perdu. Il n’avait pas la force de s’en aller… Mais il éprouva tout à coup tant de haine pour cette maison, qu’il osa sortir de cette pièce et demander son pardessus. Il s’en alla, à pas rapides, jusqu’à la rue de Sèvres, dans sa petite chambre où il aurait pu passer deux cents journées, sans souci aucun, à lire de ces livres si bon marché qu’il avait vus en quantité, l’après-midi, aux étalages des librairies.

LA POISSE

Nicolas Bergère, qui s’endormait d’ordinaire aussitôt sa bougie soufflée, resta cette nuit-là deux ou trois heures à chercher le sommeil. Il était malheureux comme un grand capitaine après une défaite. Quatre ou cinq fois il arriva à se consoler et à prendre son parti. Mais son chagrin n’était jamais complètement vaincu, et se relevait sournoisement la minute d’après. Nicolas avait beau se dire : « Au moins je n’ai plus rien, et je ne jouerai plus… je suis arrivé d’un seul coup au bas de la pente… », il ne puisait dans ces réflexions qu’un réconfort passager…

Par moments aussi, il pensait qu’il allait travailler courageusement… Mais à quoi ?… Où trouverait-il du travail ? Il lui semblait maintenant qu’il avait lassé la fortune par sa brutale indiscrétion et que, désormais, elle le laisserait livré à ses chétives ressources.

Il finit par s’endormir. Ce fut pour recommencer en songe une partie de baccara saugrenue où il avait constamment en main des jeux admirables, mais avec un nombre de cartes excessif. Les coups de cartes ne se terminaient pas. Nicolas était isolé auprès d’un petit guéridon doré, d’où les cartes glissaient, et des invasions de personnages encombrants séparaient les joueurs et rendaient la partie étrangement confuse.

Il s’était à peine échappé de cette pagaille, et suivait depuis quelques instants, dans la campagne déserte, le cours d’un paisible ruisseau, quand il entendit de sourdes détonations… Il ouvrit les yeux et se retrouva dans une chambre qu’il eut peine à reconnaître. Il fallut remettre à leur place le lit, la commode, la petite table, et faire sortir de sa gorge un « Entrez » enroué, pour arrêter les détonations qui retentissaient à la porte… Le jeune homme à la bouche ouverte, qui faisait le service des chambres, entra silencieusement et déposa une lettre sur la table de nuit. Nicolas resta quelques secondes enfoui dans ses couvertures pour opérer un petit travail de raccordement entre le jour nouveau et le jour disparu. Il vit, avec tristesse, qu’hier, en s’en allant, avait passé la consigne à aujourd’hui et que rien ainsi n’était aboli des ennuis de la veille.

Il n’avait pas à sa disposition la philosophie de certain joueur endurci qui, à la suite d’une forte perte, se consola avec le raisonnement suivant :

De quatre hypothèses l’une :

Ou je ne jouerai plus. Alors, vraiment, ce n’est pas payer trop cher ma guérison ;

Ou je jouerai encore et je gagnerai. Alors je n’ai pas besoin de m’affliger, puisque je dois rattraper tout ou partie de ma perte ;

Ou je jouerai encore et je ne ferai aucune différence. Alors j’aurai la satisfaction de m’amuser au jeu sans que ma situation empire ;

Ou je jouerai encore et je perdrai. Alors ma situation actuelle est encore moins triste que ma situation future. J’ai donc le temps de me faire de la bile plus tard…

Le malheureux Nicolas, lui, n’avait en tête qu’un grand effroi… L’argent qu’il avait perdu, c’était presque entièrement de l’argent de jeu, et sa situation, somme toute, n’était guère plus mauvaise qu’à son arrivée à Paris… Mais il n’avait plus sa confiance ou son insouciance du premier jour. Il avait reçu une beigne du Destin. Et il revenait tout démoralisé dans son coin.

Il se décida à lire la lettre que le petit jeune homme avait apportée. C’était une lettre de sa sœur, une lettre insignifiante, qui lui donnait quelques sèches nouvelles du pays, et ne changea pas le cours de ses idées…

Et voici qu’en se retournant dans son lit, il aperçut tout à coup, à côté de l’armoire, son vélo, un vélo presque neuf, à roue libre, à changement de vitesse. La selle s’ornait d’une belle sacoche de cuir jaune… Brusquement l’idée de le vendre se fit jour dans l’esprit de Nicolas… Il se croyait dénué de ressources. Mais il n’était pas encore à bout… Il pensait bien tirer de cette bicyclette, cent cinquante ou deux cents francs. Grâce à cet argent, il pourrait retourner au baccara, et, calmé, assagi par les revers, se mesurer, armé de plus de sang-froid, avec la fortune capricieuse.

Son désespoir avait subitement fait place à une sorte de folie froide. Il s’imaginait, maintenant, que la veille au soir, il avait perdu son argent par sa faute. À un moment, en sentant la veine revenir, il avait voulu se rattraper trop vite et avait jeté tout son reste sur le tapis… Il était persuadé qu’avec de la patience et de la présence d’esprit, il referait, au moins en partie, sa perte.

Il s’habilla au plus vite, afin d’avoir le plus de temps devant lui, pour vendre son vélo dans les meilleures conditions possibles. Il savait qu’il y avait beaucoup de marchands du côté de la Porte-Maillot. Il y arriva après trois quarts d’heures, en se dirigeant dans sa marche au moyen de rails de tramways, avec des consultations de sergents de ville aux bifurcations.

Les premières démarches eurent un résultat lamentable. On lui offrit quarante francs, puis cinquante, puis soixante. Il était désespéré, si bien qu’ayant considérablement baissé ses prétentions, il considéra comme une bonne fortune une offre de quatre-vingts francs.

Quatre-vingts francs, ce n’était pas beaucoup pour refaire son pécule. Mais le fol espoir qui dirigeait depuis le matin la conduite de Nicolas ne s’arrêtait pas à une différence de quelques louis. Nicolas empocha ses quatre pièces d’or, retourna à sa pension où son repas était payé. Il s’en allait à travers les avenues sans contempler les beautés de la grande ville. Il était trop occupé par sa lutte avec le sort.

Cependant, depuis qu’il avait un peu d’argent sur lui, ses dispositions avaient changé. En somme, sa pension était payée pour près d’un mois encore. Et, même s’il perdait ses dernières ressources, il avait plus de trois semaines pour se retourner. Mais il ne perdrait pas… Il s’agissait, maintenant, de retourner au Fighting Club et de retrouver le vicomte de Costérand, afin de savoir où l’on jouerait le soir…

Le professeur de boxe française était en train de nettoyer avec amour une paire de souliers blancs en peau. Il fit à Nicolas un petit cours sur le nettoyage de souliers et sur le plus ou moins de « susceptibilité » des peaux différentes… Ce jour-là, la salle de boxe était très calme. L’ardeur combative des membres du club semblait un peu tombée. Il ne vint personne jusqu’à six heures et demie. Et, si fertile que soit le parallèle classique entre la boxe anglaise et la boxe française, il suffit mal à alimenter une conversation de trois heures, surtout quand un des interlocuteurs n’apporte, comme tribut personnel à ce sujet d’entretien, que des gestes d’acquiescement distraits et lassés…

Nicolas, en attendant le vicomte qui tardait à venir, assista à un assaut de boxe française paisible entre un gros vieillard et un petit jeune homme transparent, qui soulevaient péniblement leurs bottines… Il s’intéressait, faute de mieux, à ce spectacle, quand le vicomte lui frappa sur l’épaule… Le jeune homme paraissait très fatigué…

— Nous avons joué jusqu’à neuf heures du matin… j’ai perdu, j’ai gagné, j’ai fini par être à jeu. Je suis rentré furieux. Je trouvais ça stupide.

Nicolas n’osait pas demander où l’on rejouerait le soir… Il était gêné, parce que le vicomte lui parla plus froidement que la veille. L’emmènerait-il encore dîner chez lui ? C’était peu probable…

Ils sortirent de la salle. Le vicomte, au moment de monter en auto, tendit la main à Nicolas. Celui-ci se risqua à dire :

— Et ce soir, probablement, nouvelle partie ?…

— Oh ! non. C’est fini pour quelque temps… On ne joue plus… Au revoir, mon vieux.

Et il laissa Nicolas, sous une petite pluie méchante, tout seul, et plus ruiné que la veille…

EN QUÊTE

Les journées qui suivirent furent longues et monotones… Nicolas ne voulait pas retourner chez le vicomte, ni même le rencontrer à la salle de boxe. Il avait acheté deux ou trois livres à vingt sous. Mais le tourbillon d’émotions, d’espoir et de désespoir divers, qui l’avait emporté pendant quarante-huit heures le laissait encore tout palpitant et incapable de s’abandonner aux joies calmes de la lecture.

Il avait d’abord formé le projet de rester à ne rien faire pendant quinze jours, puisque sa pension était payée pour trois semaines encore. La dernière semaine, il serait encore temps de se remuer un peu. Mais il fut dégoûté de la grasse matinée, après une seule expérience. Il décida que, le lendemain, il se lèverait de bonne heure et commencerait à battre le pavé de Paris, afin de se chercher une position, sans attendre le moment où il serait complètement aux abois.

Il sortit donc un matin, vers neuf heures, et s’en alla à pied sur la rive droite. Il traversa la place du Carrousel, prit l’avenue de l’Opéra, et se trouva sur le boulevard, au milieu d’une animation décourageante. Il était croisé et dépassé par une quantité de gens qui, semblait-il, avaient tous des positions… Le nombre des autos et des voitures de maître était stupéfiant, en dépit de l’heure matinale… Il n’y avait aucune chance pour que ce monsieur décoré, qui passait dans sa limousine, fît signe à son chauffeur d’arrêter, descendît majestueusement de sa voiture et vînt offrir une partie de sa fortune à Nicolas. Dire qu’il avait dîné, trois jours auparavant, chez les Costérand, et qu’il n’y avait eu aucune suite à cette miraculeuse entrée dans le grand monde !… Non, on ne gagne pas deux fois le gros lot, et sa vie entière se passerait désormais à attendre un nouveau sourire de la Chance…

Il fut presque soulagé à cette idée qu’il avait raté sa vie, et que, faute d’avoir profité d’un miracle, il ne bougerait plus jamais d’une tranquille ornière.

 

*

*     *

 

Il eut un moment l’idée d’aller voir M. Obréand… Mais il aurait fallu lui raconter comment il avait perdu bêtement ses onze cents francs. Et Nicolas Bergère était ainsi fait qu’il ne tenait pas à voir ses amis quand il n’avait rien de très glorieux à leur apprendre sur son compte.

Il ne pensait plus à jouer au baccara. Une seule journée avait fait tomber en lui cette espèce de confiance dangereuse qui suit d’ordinaire, par réaction, les grands désastres du jeu…

Il avait sur lui quatre-vingts et quelques francs. Les quelques louis provenaient de la vente de son vélo, qu’il avait peut-être cédé à un prix trop bas…

— Si j’essayais de le racheter…

Une fois remis en possession de sa bicyclette, il trouverait peut-être une place de chasseur dans un restaurant… Il connaîtrait assez vite les rues de Paris. Les autos l’effrayaient un peu ; mais il était très bon cycliste.

Et puis, essayer de racheter son vélo, c’était un projet… Et, pour le moment, il lui fallait un projet, quel qu’il fût… Il put enfin presser le pas, et marcher à l’allure de ces passants qui, presque tous, semblaient avoir un but précis.

Il se disait que le marchand n’accepterait peut-être pas de lui rendre sa bicyclette sans bénéfice, et simplement contre la remise des quatre-vingts francs… Alors que faire ? Si le marchand allait lui demander dix ou quinze francs de plus ! Et il les demanderait certainement… Et si la bicyclette était déjà vendue ?…

 

*

*     *

 

Il arriva devant le petit magasin. Il vit quelques vélos d’occasion, rangés bien sagement sur le trottoir… Son vélo y était-il ?… Non, il n’y était pas… Et tout à coup il le reconnut. On avait enlevé la sacoche et l’émail était un peu terni par la poussière…

Le patron en culotte de cycliste, se trouvait dans son petit magasin, en train de chercher un outil dans une boîte. Déjà, l’avant-veille, au moment de la première visite de Nicolas, il se livrait à cette occupation… Était-ce toujours le même outil qu’il cherchait depuis quarante-huit heures, avec l’éternelle obstination d’un gnome, marqué par le Destin ? C’était un petit noiraud, à la barbe inégale, beaucoup plus touffue d’un côté ; il n’était pas précisément bossu, mais très accidenté.

— C’est moi, lui dit Nicolas, qui vous ai vendu une bicyclette avant-hier…

— C’est possible, dit le gnome.

— … C’est ce vélo, là, le deuxième de la rangée…

Le patron ne sortit pas de son magasin, pour se rendre compte… comme l’y invitait le geste de Nicolas. Mais tout à coup il reconnut le jeune homme.

— Ah ! oui, dit-il, je vous remets.

— … Peut-être, dit Nicolas, vous rachèterai-je cette bicyclette…

— À votre disposition, dit ce gnome accommodant.

— Qu’est-ce que vous me demanderiez pour ça ? dit Nicolas plein de crainte…

— Vous n’aurez qu’à me rendre ce que je vous ai donné. Pour deux jours, je ne veux rien gagner sur vous.

C’était inespéré. Mais, à partir de cet instant, tout désir de racheter son vélo fut aboli chez Nicolas. Et il trouvait un avantage remarquable à la bonne et solide possession de quatre louis d’or.

— … Eh bien, dit-il, je repasserai tout à l’heure, cet après-midi.

— Comme vous voudrez, dit le marchand.

— Mais si vous trouvez un amateur, je ne veux pas vous empêcher…

— Je ne manquerai pas la vente, bien entendu. Mais je ne trouverai pas d’amateur, soyez tranquille.

Nicolas était parfaitement tranquille. Il ne s’agissait plus qu’à prendre congé du marchand, et à éviter de passer désormais devant sa boutique.

Pourtant, au moment de s’en aller, une autre idée lui vint…

— … J’ai un de mes amis qui cherche une place dans les cycles ou dans les autos, dit-il au gnome, qui, reployé dans la boîte à outils, s’était remis à la poursuite de l’Outil introuvable.

Il semblait n’avoir pas entendu et Nicolas allait se retirer, quand le gnome lui dit, au milieu d’un fracas de clefs anglaises et d’écrous remués :

— J’aurais peut-être votre affaire…

Nicolas fut décontenancé… Les choses, encore une fois, allaient trop vite. Il n’était jamais assez préparé à ces brusques faveurs du Destin.

— C’est chez un cousin à moi, dit le gnome, qui tient un petit commerce de métaux, près de la place de la Nation. Mais peut-être bien que ça ne plaira pas à votre ami ?

— Mon ami, c’est moi, dit Nicolas en rougissant. Et quand on veut gagner sa vie… Pour le travail, je suis très courageux…

— Oh ! dit le patron, ce n’est pas que le travail soye dur. Ce n’est pas non plus qu’il soye mal payé…

— Alors ? dit Nicolas…

— Alors vous verrez vous-même, dit ce gnome mystérieux. Je m’en vais toujours vous donner la carte.

… Pourquoi donc ça ne me plairait-il pas ? se demandait Nicolas.

… Il ne devait comprendre que plus tard ce que le gnome avait voulu dire, et vers quelle aventure le Destin capricieux venait de le diriger…

MYSTÈRE

À l’endroit indiqué par le vendeur de bicyclettes, Nicolas Bergère sortit des entrailles du métro et se trouva sur une vaste avenue. Il s’orienta selon les données précises qui lui avaient été fournies, gagna une rue latérale, puis une autre rue assez étroite et barrée par des grilles à ses extrémités… Là, il examina, pour plus de sûreté, la carte remise par le gnome et où celui-ci avait imprimé, sous forme de sceau, la noire empreinte de son pouce.

La boutique de M. Van Stoole était au milieu du passage. Elle était assez vaste et très en désordre. On y voyait des amas d’outils, des morceaux de fonte, des mouvements de pendules, des balanciers de pendules et même des pendules entières, qui, debout ou couchées, ou la tête en bas, continuaient leur obligeant petit métier de pendules ; mais l’heure qu’elles étaient en mesure d’indiquer ne pouvait avoir avec l’heure officielle que le plus fortuit des rapports.

M. Van Stoole lui-même sortit d’un petit bureau vitré et apparut à Nicolas. Bien qu’il eût un nom étranger, il présentait toutes les apparences d’un vieux Parisien de Charonne, tout à fait chez lui et à la hauteur, qui n’essaie pas d’en imposer au monde, mais à qui on ne la fait pas. C’était un petit homme aux cheveux gris ras, à la moustache rare, aux yeux blagueurs. Il était vêtu en patron : sa jaquette était très fatiguée, mais c’était une jaquette. Son linge était sale, mais il en montrait.

Il regarda Nicolas, et parut assez satisfait de sa tenue. Il l’engagea séance tenante en lui expliquant ce qu’il aurait à faire. Ce n’était pas compliqué : M. Van Stoole restait chargé des achats et des ventes, et Nicolas surveillerait simplement la livraison des marchandises aux acheteurs. Cette livraison s’effectuait au moyen d’une voiture à bras, mue par la force humaine d’un grand éphèbe, blond et borgne, qui rêvait autant avec son œil unique que bien d’autres personnes avec deux.

Nicolas, pour débuter, gagnerait trente francs par semaine. Il songea qu’il faudrait changer de pension à la fin de son mois. À la rigueur, des combinaisons du métro l’amèneraient assez rapidement à la rue de Sèvres. Mais, somme toute, il valait mieux se loger plus près, pour n’avoir pas à compter avec le métro. En tout cas, il ne pouvait pas rentrer déjeuner chez lui et, s’il restait à sa pension, il faudrait débattre avec la patronne des conditions nouvelles. Or, c’était une personne avec qui Nicolas n’aimait pas discuter.

Ses aptitudes à défendre ses intérêts variaient, en effet, selon la figure de l’adversaire. Il y avait des gens à qui il eût préféré tout céder d’avance et d’autres avec qui il se montrait d’une infatigable âpreté. C’était pour ces raisons qu’il était très imprudent de porter sur le caractère de Nicolas un jugement définitif.

 

*

*     *

 

M. Van Stoole lui avait dit : « Revenez après votre déjeuner, vers deux heures. » Nicolas prit donc son service à deux heures. Au bout de quelques instants, il eut cette impression que personne ne viendrait jamais dans cette boutique très sombre, qui semblait abandonnée de Dieu et des chalands. M. Van Stoole s’occupait à des travaux très futiles en apparence ; il prenait sur un tas en désordre un quelconque morceau de ferraille qu’il allait porter sur un autre tas. Et l’on ne savait pas pourquoi cet objet était plus à sa place sur ce tas plutôt que sur l’autre.

Quand M. Van Stoole jugea qu’il faisait nuit aussi au-dehors, il tourna un bouton électrique, et une petite lampe usée s’alluma au bout d’un fil, contre le mur. Ce fut vers ce moment qu’une personne pénétra dans le magasin. C’était un vieillard sans joie, vêtu d’un pardessus marron. M. Van Stoole continua à trier de vieux outils. Au bout d’un instant, il s’approcha du vieillard. Tous deux échangèrent d’un air las quelques faibles paroles, que Nicolas n’entendit point. M. Van Stoole retourna à sa ferraille et le vieillard disparut de la boutique comme un fantôme qui s’évanouit. Ce ne fut qu’en passant, un quart d’heure plus tard, aux environs de l’oisif Nicolas, que M. Van Stoole lui transmit la commande…

« Ce travail ne vous plaira peut-être pas », avait dit le marchand de vélos. Avait-il fait allusion à la monotonie de la vie d’employé que Nicolas mènerait dans cette boutique ? C’était peu probable. Il devait y avoir autre chose. Ce fut l’attente de cette autre chose qui soutint Nicolas…

La journée du lendemain fut aussi terne. Le matin, un octogénaire en petite veste de lustrine avait tendu à M. Van Stoole un petit papier crasseux et l’on avait chargé, sur une petite voiture à bras, un certain nombre de vieilles pendules. Puis, après cet événement, l’épais nuage de tristesse s’était reformé dans la boutique.

Enfin, vers trois heures, se produisit le premier fait de toute une série qui devait être, pour Nicolas Bergère, un sujet de questions intimes et d’inquiètes suppositions.

Un jeune homme assez bien vêtu, coiffé d’un chapeau melon, et qui portait au bas de son pantalon des pinces de bicyclette, entra délicatement dans la boutique, toussa deux ou trois fois pour attirer l’attention de M. Van Stoole, puis sortit assez précipitamment, pour rentrer, l’instant d’après, avec un vélo…

M. Van Stoole examina la bicyclette, puis prononça quelques paroles brèves que Nicolas n’entendit pas. Le jeune homme fit mine de reprendre la bécane… M. Van Stoole mit deux doigts, d’abord dans son gousset, puis dans la main du jeune homme. Cette main repoussa d’abord les deux doigts de M. Van Stoole, puis finit par céder. Le jeune homme haussa les épaules, puis sortit en grondant.

— Le garçon de peine n’est pas là ? demanda M. Van Stoole.

— Il est parti, dit Nicolas, pour livrer des saumons de cuivre rouge…

— Alors, dit M. Van Stoole, vous allez conduire ce vélo à l’endroit que je vais vous dire… Vous demanderez le patron et vous lui direz simplement qu’il repeigne le cadre en blanc, après avoir enlevé le carter et le frein…

Nicolas s’en alla docilement. C’était à quelques minutes de là… Suivant à la lettre les indications fournies par M. Van Stoole, il pénétra dans une cour, alla tout au fond, vit un atelier annoncé et aperçut dans cet atelier un certain nombre de vélos fraîchement peints.

Il ne songea pas tout de suite à la femme de Barbe-Bleue ouvrant la chambre fatale… Ce ne fut que plus tard que ce rapprochement se présenta à son esprit.

UNE NOUVELLE CONNAISSANCE

Des individus mystérieux qui amènent des vélos… Ces vélos que l’on repeint et que l’on prive arbitrairement d’un frein et d’un carter…

— Ce métier ne vous plaira peut-être pas, avait dit le marchand qui lui avait donné l’adresse de cette boutique.

Mais, paresseusement, il s’abstenait d’approfondir ces paroles. Il attendait que les événements voulussent bien leur donner un sens plus précis.

Vers quels chemins s’orientait sa vie ? Il ne cherchait plus à le deviner. Depuis quelque temps, le Destin avait pris plaisir à l’engager sur de fausses pistes. Il avait gagné de l’argent aux courses… Il avait espéré ensuite devenir un athlète glorieux… puis le parasite d’une famille riche… puis un joueur de baccara triomphant…

Son ambition, attisée par ses lectures, ne l’eût pas laissé aussi paisible, dans cette petite place à trente francs par semaine, si cette existence morne n’avait été pimentée d’un peu de mystère et d’inquiétude…

Il n’était encore sûr de rien… Ce qui le troublait, c’est que, pendant quelques jours, M. Van Stoole ne se livrait qu’à des transactions parfaitement normales. Il emmena deux ou trois fois Nicolas dans des ventes aux enchères, où il se rendait acquéreur de différents objets que l’on ramenait ensuite à la boutique.

— Alors, quoi ? pensait Nicolas… C’est un marchand comme un autre ?

Les livres lui avaient montré des recéleurs qui se consacraient exclusivement à l’achat d’objets volés. Ce vieux blagueur de M. Van Stoole était plutôt bon enfant et n’avait certainement rien de sinistre. Pourquoi n’était-il pas hargneux et soupçonneux, et ne repoussait-il pas de son magasin toute marchandise de provenance honnête ? Nicolas lui en voulait presque de dérouter ainsi les classificateurs. Puis il finit par le regarder comme un personnage très fort et très compliqué, alors que M. Van Stoole était peut-être un homme assez simple, qui n’avait pas de scrupules, mais ne faisait pas profession de n’en pas avoir.

 

*

*     *

 

Un matin, M. Van Stoole dit à Nicolas :

— Il y aura une vente rue Amelot, chez un quincaillier qui n’a pas fait ses affaires. Je vais faire un tour par là. Il y a cinq ou six articles qui m’ont donné dans l’œil. Je ne sais pas à quelle heure c’est qu’on les vendra et la vente sera longue. Ces sacrés commissaires-priseurs, au lieu de vendre les articles par série, ils panachent, ils sautent d’un genre à un autre. Sans ça, celui qui est pour les tenailles ou les marteaux, il n’aurait plus qu’à se barrer, aussitôt vendus les marteaux et les tenailles. Avec leur système, personne ne s’en va ; forcé de rester jusqu’à la fin, on s’entasse, on s’étouffe, on n’est plus de sang-froid… Et ils nous arrangent. Je ne parle pas pour moi. Le jour où c’est qu’ils voudront m’arranger, faudra plutôt qu’ils se lèvent de bonne heure.

M. Van Stoole partit donc pour la vente, vêtu d’un pardessus gris, très passé, coiffé d’un chapeau Cronstadt, quelque chose comme un quart de tube en feutre mat. Il portait, en outre, un parapluie qui ne le quittait jamais, même par le beau temps, mais qu’il ouvrait bien rarement, même sous la grande pluie.

 

*

*     *

 

Nicolas, roi de ce petit domaine, s’installa sur le seuil de la boutique. Il souhaitait la venue d’un acheteur, à qui il vendrait fort cher un très grand nombre d’objets dépréciés, afin de bien épater M. Van Stoole. Mais on avait l’impression d’être dans une île du Pacifique, à cinq milles marins de toute terre vraiment habitée. Quelques indigènes en casquette de cycliste, en petit veston de lustrine, passaient de temps en temps sur le trottoir parce qu’il faut tout de même qu’il y ait des passants… Soudain, une petite voiture à bras, que Nicolas n’avait pas vue venir, s’arrêta devant le magasin, et un jeune homme un peu pâlot sortit d’entre les brancards.

— Peut-on voir le patron ? demanda-t-il à Nicolas.

— Il est à une vente.

Après s’être soulagé par une brève interjection de mécontentement et avoir demandé, d’un ton rogue, ce que le patron f… aisait à cette vente au lieu d’attendre dans son magasin les bonnes occasions qu’on lui apportait, le jeune homme, enfin, se calma et pria Nicolas de lui donner un coup de main, pour rentrer la voiture à bras dans la boutique.

— Je viendrai le voir quand il sera de retour…

Il souleva un morceau de bâche qui couvrait ses marchandises.

— Il y a là du fil de cuivre rouge première, et encore du tube et des lames de nickel tout ce qu’il y a de beau. Y a eu du « pet » pour se procurer ça. Je t’assure que ce n’était pas commode. Ma chemise en est encore trempée… Dis donc, le commis, tu t’en vas déjeuner ?

— Oui, dit Nicolas, voilà justement le garçon qui revient.

— Dis-y qu’i fasse attention à ma petite carriole. Ça serait pas à faire qu’on me chauffe ma marchandise, moi qu’a eu tant de mal à la chauffer.

Nicolas fit des recommandations au garçon de peine et suivit le petit jeune homme, qui voulait absolument lui offrir l’apéro.

Ils s’amenèrent devant un zinc, au coin de la rue, chez un beau marchand de vin tout neuf. Nicolas demanda un vermout gommé. Mais le petit jeune homme avait mangé un morceau sur le coup de dix heures et demie. Pour lui, il n’était pas question d’apéritif.

— Mets-moi plutôt un café, dit-il au garçon.

» … Quel fourbi ! dit-il entre ses dents à Nicolas… La cour du marchand de métaux est fermée par une clôture en planches… Ça touche un jardinet, ou, si tu veux, un terrain vide. J’étais là à poireauter depuis sept heures du matin, étendu de mon long, le nez par terre, au milieu des touffes d’herbe. Heureusement que j’avais apporté un pain de deux sous et un bout de gruyère, et j’ai pu me caler un peu sur le coup de dix heures et demie. Un appelé Émile, qui devait me passer les objets par un trou de la clôture, m’a cogné contre la planche. C’était pas sa faute s’il était en retard. Y avait du « pet ». Il n’avait pas pu venir avant. Enfin, quand il est venu, j’étais bon, ça s’est fait en douceur. J’avais ma voiture à bras dans un coin du terrain. J’ai pu charger et m’en aller sans qu’on me dérange…

— C’est drôle ! pensait Nicolas, je suis là à l’écouter tranquillement…

Au régiment, un soir, un homme lui avait fait confidence d’une histoire de porte-monnaie chipé dans la ville. Nicolas s’était mis dans une colère terrible et avait failli abîmer son camarade… Mais, devant ce petit jeune homme, il lui semblait que ce n’était pas à lui à faire de la morale, que ça ne le regardait pas, et qu’il n’avait d’ailleurs pas le droit, simple employé qu’il était, de se mêler des affaires de son patron…

… Seulement, il préféra payer les consommations.

INTERVENTION

Plusieurs jours monotones suivirent la rencontre de Nicolas Bergère et du jeune voleur de métaux. Nicolas pensa plusieurs fois, distraitement, à ce petit malfaiteur, qui se donnait tant de mal dans sa coupable, et en somme, peu lucrative industrie.

Nicolas avait quitté sa pension de famille de la rue de Sèvres. Il était venu s’installer dans un hôtel du faubourg Saint-Antoine. C’était dans une petite maison étroite, coincée entre deux autres maisons à peine plus larges. D’ailleurs toutes les maisons de ce coin du faubourg ressemblaient à une rangée de vieillards titubants et qui se soutiennent l’un l’autre. Les murs zigzaguaient. Le plancher des chambres s’accidentait de côtes, de ravines et de tertres de bois vermoulu. Les portes étaient trop courtes du bas. Pour arriver à fermer les fenêtres, il fallait les surprendre, se précipiter sur elles au moment où elles ne se doutaient de rien.

Les commodes et les armoires appuyaient toutes au moins un pied sur une petite pile de cales. On n’avait pas cette ressource avec les meubles mobiles ; aussi chaque chaise gardait une patte en l’air. On en faisait de petits rockings, à course très limitée, où l’on se balançait en diagonale.

La patronne de l’hôtel était une personne d’une cinquantaine d’années, la figure ronde et rouge, le ventre bien gonflé. Elle demanda à Nicolas s’il n’était pas Lorrain, car elle était de la Lorraine et son hôtel était le rendez-vous des gens de là-bas. Nicolas répondit qu’il était Breton, mais n’en était plus très sûr et s’imagina bientôt qu’il était Lorrain, tant il se sentait à son aise avec cette accueillante patronne.

On prenait le repas dans une petite salle du rez-de-chaussée, qui donnait sur une cour étroite, ou descendait tout de même un gentil et clair petit jour. La table comprenait sept à huit personnes, dont le mari de la patronne, un vieux paysan de Paris, qui ne sortait jamais et conservait dans sa mansarde une rusticité irréductible. Il avait appris à écrire à l’âge de cinquante ans et faisait les écritures de la maison, à sa façon, avec des bouts de mots inintelligibles où il se retrouvait toujours.

La patronne ne mangeait jamais à table, ni ailleurs. Elle était trop occupée à faire le service. On se demandait comment elle pouvait rester si grasse et si forte, elle qui ne prenait jamais aucun repas. On ne comptait pas les morceaux qu’elle prélevait continuellement sur les plats en servant ou en desservant.

Émilie, dite Émélie, était l’unique enfant du couple. Elle ressemblait assez à sa compatriote Jeanne d’Arc. Mais c’était une Jeanne d’Arc très maussade, qui ne songeait nullement à pourchasser les Anglais, qui passait son temps au bureau de poste où elle était employée, et pour qui le client, acheteur de timbres et de cartes-lettres, constituait le seul ennemi héréditaire.

 

*

*     *

 

Par un phénomène explicable, Nicolas, au milieu de ces braves gens, ressaisit son sens moral. Il fut un peu gêné d’être le commis d’un recéleur… Il se répéta qu’il n’était qu’un employé et n’avait aucune responsabilité morale dans les affaires louches de la maison.

D’ailleurs, pendant une quinzaine, le caractère des opérations de M. Van Stoole reprit une apparence honorable. Peut-être, avec les froids qui venaient, le nombre des cyclistes diminuait-il dans les rues, et par conséquent, le nombre des bicyclettes laissées au bord du trottoir. Peut-être aussi les fournisseurs les plus diligents de M. Van Stoole avaient-ils éprouvé quelque accident et leur activité se trouvait-elle entravée pour six mois, un an ou cinq ans ?

Les heures étaient longues dans la boutique. M. Van Stoole continuait à se répandre dans les ventes aux enchères. Nicolas, assis sur un escabeau, lisait à la lueur de la lampe électrique usée qui pendait le long du mur. Mais il était mal installé et lisait sans plaisir.

Il supportait beaucoup plus difficilement l’ennui que la mauvaise fortune. Très optimiste, il se croyait toujours en bons termes avec la Providence. Chaque épreuve qu’elle lui enverrait présageait une large compensation. Il supportait donc sa malveillance, mais pas son indifférence. Il était, en somme, moins malheureux quand il lui arrivait quelque malheur que lorsqu’il ne lui arrivait rien. Mais le Destin n’aime pas qu’on réclame. Nicolas se plaignait d’être oublié… Il avait tort.

 

*

*     *

 

Un jour, vers midi et demi, il était en train de déjeuner à son hôtel lorrain, en compagnie du patron, de Jeanne d’Arc et de trois pensionnaires. Le patron, selon son habitude, ne disait rien, tout occupé à un travail de mastication, qu’exécutaient avec peine deux mâchoires laborieuses, mal assemblées à cause des dents qui manquaient. La jeune employée des postes restait revêche, même en dehors des heures de bureau. Un conducteur de travaux, sa casquette sur la tête, un gros calepin à côté de son assiette, mangeait en toute hâte, non pas qu’il fût décidé à reprendre tout de suite son service, mais afin de pouvoir flemmer plus longtemps en dégustant son café. Un homme, au torse long, au visage glabre et très triste, était arrivé de la Haute-Marne pour vendre des couteaux. L’autre pensionnaire était un comptable à barbe blanche, qui ressemblait à un grand poète à cause de sa tête inclinée d’un côté. Il mangeait, les yeux fermés et le front plein de méditation…

— Monsieur Nicolas Bergère, c’est-il ici ?

… On avait ouvert la porte vitrée. Un homme en bourgeois, à forte moustache, attendait, l’air jovial…

— Pourrais-je vous dire un petit mot ? dit-il à Nicolas, quand celui-ci se fut levé…

Ils allèrent tous les deux dans l’allée.

— Il faudrait venir avec moi jusqu’au bureau du commissaire.

— Tout de suite ?

— Oui, parce que le commissaire est là. Et il vaut mieux ne pas le faire attendre…

ENCORE UNE NOUVELLE CONNAISSANCE

En accompagnant, jusqu’au bureau du commissaire, l’homme jovial à forte moustache, qui était venu le chercher à l’hôtel, Nicolas Bergère était certes ennuyé… Mais il l’était surtout par tradition ; il est entendu qu’il est ennuyeux d’être mêlé à une affaire de recel… Au fond de lui-même une curiosité ardente l’égayait…

Mais combien d’hommes, dès qu’ils reçoivent un coup du sort, gardent l’indépendance d’esprit nécessaire pour établir une balance, et pour oser se déclarer à eux-mêmes que tel événement, réputé triste, les réjouit en fin de compte ; que telle catastrophe, classée déplorable, anime leur vie d’une variété en somme heureuse ? Nicolas Bergère se persuada docilement qu’il était regrettable d’être appelé chez le commissaire de police, et cette constatation routinière l’empêcha de s’intéresser, autant qu’il aurait pu, à une pareille aventure.

Quatre ou cinq personnes, modestement vêtues, attendaient sur des bancs de bois. Mais l’affaire qui « amenait » Nicolas était plus importante. Aussi un passe-droit le fit-il pénétrer, avant son tour, dans le cabinet du commissaire.

Un gros homme rasé écrivait, assis devant un vaste bureau. Nicolas, impressionné, ne se dit point que cette grosse tête grisonnante était une tête humaine comme les autres : il se trouvait devant un être mythologique, plein d’inconnu, de mystère, de toute-puissance… Ce demi-dieu allait l’écraser, au nom de la morale séculaire.

Le demi-dieu, penché sur son papier, releva, l’instant d’après, un visage blagueur et débonnaire, et posa quelques questions à Nicolas, certes avec pas mal de mépris. Mais la distance entre eux était simplement celle qui sépare un fonctionnaire important d’un jeune commis qui n’est rien du tout. Si le commissaire représentait la morale, il n’en défendait pas, à tout bout de champ, les principes. Nicolas s’attendait à trouver chez ce fonctionnaire une sorte de dégoût sévère pour les histoires de recel. Il ne se disait pas que, dans un commissariat, l’injure, l’attentat aux mœurs, le vol, le recel, c’est simplement le train-train ordinaire des affaires de la maison et que, vraiment, tous les employés de l’action publique, chargés de poursuivre les délinquants, ne peuvent plus s’indigner et se révolter, à chaque nouveau méfait des mauvais sujets de leurs quartiers.

Le commissaire demanda à Nicolas depuis combien de temps il était au service de Van Stoole, quelles étaient les personnes qui apportaient des marchandises au magasin, et s’il avait connaissance d’un atelier spécial où l’on repeignait des bicyclettes… Nicolas répondit évasivement, pour ne pas compromettre son patron. Mais le commissaire lui fit entendre que c’était peine inutile et qu’on était au courant de tout. Puis on fit entrer Van Stoole, qui se trouvait dans une pièce à côté. Et Nicolas vit un pauvre Van Stoole tout changé. Il se rendit compte qu’il n’avait jamais vu les traits véritables de son patron. Maintenant que cette vieille figure ne riait plus, elle lui paraissait beaucoup plus décharnée. On distinguait un front saillant et des orbites très creusées. Et Nicolas eut une grande pitié pour ce M. Van Stoole qui, à soixante ans passés, se trouvait arrêté et déshonoré pour des opérations illicites qu’il avait pratiquées impunément, et quasi innocemment, pendant toute sa longue carrière.

Le marchand de ferraille s’avança, très agité, du côté de Nicolas, et lui dit d’une voix suppliante : « Il faudrait prévenir ma fille… »

— Oui, oui, dit avec élan Nicolas…

Le gros commissaire de police n’y mit pas d’opposition. Et Nicolas se rendit au domicile particulier de M. Van Stoole. Il n’y était allé qu’une fois, mais il n’y avait vu personne de la famille de M. Van Stoole. Il avait appris un jour, au cours d’une conversation entendue au magasin, que le patron était veuf et qu’il avait une fille très belle… Aussi, en se rendant chez M. Van Stoole, était-il partagé par des sentiments bien différents, le douloureux embarras d’avoir à annoncer une aussi fâcheuse nouvelle et l’espoir romanesque de tout ce qui pourrait arriver…

 

*

*     *

 

En entrant dans le petit appartement de M. Van Stoole, à un quatrième étage du boulevard Voltaire, Nicolas eut le soulagement de voir la belle jeune fille déjà en larmes. Il apprit par la suite que M. Van Stoole, aussitôt arrêté, avait griffonné un mot qu’il avait fait porter par son homme de peine. Il resta donc, sans mot dire, pendant quelques instants, debout dans une petite salle à manger sombre. Clara Van Stoole était assise près de la fenêtre et pleurait silencieusement. La sœur de M. Van Stoole pleurait dans la cuisine…

… Il se décida à s’approcher de la jeune fille et lui dit à demi-voix :

— J’ai vu votre papa…

Elle le regarda… Il pensa : « C’est vrai qu’elle ne me connaît pas… »

— Je suis le commis… J’ai vu votre papa là-bas…

Puis, il ne sut que dire. Il regarda mademoiselle Van Stoole… Était-elle belle vraiment ? Il fallait attendre, pour se prononcer, que son visage, gonflé de larmes et rougi par endroits, eût repris ses traits et son teint habituels. C’était une grande fille mince et brune. Nicolas pensa qu’aussitôt qu’elle serait un peu rassérénée, il n’aurait aucune peine à tomber amoureux d’elle…

… Que pouvait-il faire maintenant pour la secourir, se rendre nécessaire, devenir son chevalier servant ?

— Je vous en prie, dit-il, ne vous alarmez pas. On fera des démarches. S’il y a une plainte contre M. Van Stoole, c’est peut-être pour une somme pas très importante. On obtiendra peut-être de faire retirer la plainte… on fera ce qu’il faudra…

Il pensa que le jeune vicomte de Costérand devait avoir de belles relations. Il irait le voir tout de suite… Il fit part de ce projet à mademoiselle Van Stoole :

— J’ai un ami qui connaît des gens très haut placés. J’irai le voir ce soir même. Et il s’occupera du patron…

— Oh ! je vous remercie ! dit la jeune fille.

Elle lui prit la main et la lui serra fortement. Le cœur de Nicholas battit… il était tout à fait amoureux.

— Puisque vous êtes si bon, ajouta-t-elle, je vous demanderai encore un service…

— Tout ce que vous voudrez, dit Nicolas transporté.

— Voulez-vous passer à la caserne du Château-d’Eau et prévenir l’adjudant Rastin…

« … C’est mon fiancé », ajouta-t-elle, avec un peu de confusion…

UNE DÉMARCHE

Nicolas avait été pris d’un beau zèle pour faire remettre en liberté son patron dès qu’il avait cru le cœur de mademoiselle Van Stoole complètement libre, et que l’amour de la jeune fille récompenserait le libérateur. Mais quand il sut que cette demoiselle était fiancée à l’adjudant Rastin, de la caserne du Château-d’Eau, son noble élan fut-il ralenti par cette révélation ? Ce serait mal connaître le jeune Bergère. Il n’hésita point à poursuivre sa tâche, par un dévouement désintéressé et d’autant plus chevaleresque.

Peut-être gardait-il, au fond de lui-même, un petit espoir tenace, l’idée de supplanter son rival tout doucement, sans en avoir l’air, en exhibant simplement son âme plus haute et plus exceptionnelle.

Il n’était pas loin de quatre heures. Le vicomte de Costérand n’était sans doute plus chez lui. Mais Nicolas le trouverait au Fighting Club. Pendant les semaines qui venaient de s’écouler, Nicolas, une ou deux fois, avait pensé à rendre visite au vicomte… Il avait eu peur d’être indiscret. Maintenant qu’il s’agissait de sauver son prochain, on pouvait passer sur ces petits scrupules mondains.

Au Fighting Club, le professeur de boxe française avait disparu. Mais, au bout de quelques instants, on s’imaginait l’avoir retrouvé dans la personne d’un autre professeur de boxe française, un peu plus grand, un peu plus mince, qui nettoyait les bottines blanches avec la même application et tirait la même vanité de l’installation hydrothérapique. La salle était toujours aussi froide et aussi humide, en dépit de la présence d’un poêle chauffé à blanc qui se contentait d’exhaler, dans un rayon de cinquante centimètres, une chaleur insoutenable.

Nicolas Bergère attendit deux longues heures ; mais cette attente faisait partie de la liste des épreuves qu’il devait subir en l’honneur de mademoiselle Van Stoole. Il était seul avec le professeur. L’ardeur combative des membres du Fighting Club semblait, décidément, bien calme. N’est-ce pas déjà beaucoup, pour les instincts belliqueux d’un homme civilisé, que de payer une cotisation de cent vingt francs et d’avoir en permanence, dans une petite case, des gants de boxe, des bottines spéciales et une culotte noire ?

La chance favorisait la famille Van Stoole. Le jeune vicomte de Costérand, qui n’était pas venu à la salle depuis une quinzaine, y passa précisément ce jour-là. Il se mit en tenue de boxe et s’assit près du poêle, où Nicolas lui raconta les malheurs de M. Van Stoole.

— Ça tombe bien, dit-il à Nicolas. J’ai justement un oncle qui est conseiller à la Cour. Nous allons le voir de ce pas… Le temps de me rhabiller… Tant pis ! Je ne travaillerai pas aujourd’hui…

 

*

*     *

 

L’auto les amena, un quart d’heure après, devant une très belle maison de la rue de l’Université. C’était là qu’habitait, au premier étage, M. Galsuin de Froismesnil. Mais ce magistrat n’était pas encore rentré… Nicolas fut introduit dans un très grand salon tout orné de portraits, qu’éclairaient sévèrement deux globes de lampes au gaz. Le vicomte l’avait abandonné lâchement, après avoir écrit un petit mot à l’adresse de son oncle ; pour compenser sa désertion, il recommandait Nicolas en termes très chaleureux.

Nicolas Bergère attendit encore un bon moment. Mais il n’était pas pressé de comparaître devant M. Galsuin de Froismesnil. Il se sentait intimidé par plusieurs siècles de noblesse de robe. Il n’était plus, maintenant, le défenseur d’un malheureux, mais le louche affilié d’une bande de malfaiteurs… Il pensa qu’il n’était pas loin de sept heures et demie et que le magistrat, pressé d’aller dîner, expédierait rapidement l’audience.

Après quelques instants, d’une durée inappréciable, comme son esprit détendu l’avait laissé s’échapper dans un songe d’avenir, où un adjudant, à moustache noire, le visage digne et attristé, se retirait à reculons de la salle à manger de mademoiselle Van Stoole…, une porte s’ouvrit brusquement et un grand monsieur maigre fit silencieusement signe à Nicolas de venir dans la chambre à côté.

La chambre à côté, c’était le cabinet de M. Galsuin de Froismesnil, et le grand monsieur maigre, c’était le conseiller à la Cour lui-même. Son aspect ne répondait pas à l’idée, d’ailleurs vague, que s’en faisait d’avance Nicolas Bergère. Avec sa moustache grise et ses yeux un peu rêveurs, il avait moins l’air d’un magistrat que d’un colonel triste. Il s’assit derrière son bureau, fit asseoir, d’un geste, le jeune homme et, d’un autre geste las, l’invita à parler. Puis il s’accouda à son bureau, son front dans sa longue main fine.

Nicolas se lança dans un récit aussi encombré que le magasin de ferrailles de M. Van Stoole. Il dit peut-être tout ce qu’il fallait dire, mais au mépris de tout ordre chronologique, sans s’occuper de mettre en valeur les points importants… Puis, quand il pensa avoir tout jeté à terre, il s’arrêta… M. Galsuin de Froismesnil gardait le silence… Il n’était donc pas pressé d’aller dîner ?…

Dès que le magistrat prit la parole, Nicolas s’aperçut qu’habitué à trier les détails intéressants dans les récits les plus confus, il avait très bien saisi l’affaire. M. Galsuin de Froismesnil s’était assis très en arrière sur un fauteuil et regardait Nicolas sans sévérité.

— Je ne crois pas, dit-il avec une belle voix assez profonde, qu’il soit possible d’arrêter les choses à l’heure qu’il est. Même si la plainte est retirée, il faut que l’action publique suive son cours…

Nicolas, à ces mots, ressentit une espèce de soulagement paresseux : il n’y avait rien à faire… Mais il fut navré ensuite à l’idée de rapporter cette réponse à mademoiselle Van Stoole. Peut-être avait-il eu tort de mêler à cette affaire un magistrat inflexible. Celui-ci se refuserait à intervenir du moment qu’il s’agissait d’entraver l’action publique, dont il était, lui-même, un des plus austères représentants.

— Écoutez, ajouta-t-il inopinément, avec une grosse voix très douce, je vais essayer… de m’en occuper… Ce Van Stoole est un vieux bonhomme ?

— Oui, dit Nicolas, il a plus de soixante ans.

— Oui…, dit M. Galsuin de Froismesnil…, oui,…

» … En principe, ajouta-t-il en se levant, il nous est assez difficile d’intervenir auprès des magistrats du Parquet… Mais il se trouve que je connais quelqu’un… avec qui j’ai des relations de famille… Je vais voir, mon ami, je vais voir… Ne donnez pas trop d’espoir à la famille de ce Van Stoole. Ne les désespérez pas non plus…

Nicolas Bergère aurait voulu embrasser M. Galsuin de Froismesnil et devenir, séance tenante, son fils adoptif. Il se contenta de le remercier une quinzaine de fois sur tout le parcours du bureau à la porte d’entrée et encore par l’entre-bâillement de cette porte qui, poussée par M. Galsuin de Froismesnil, se refermait doucement…

L’ADJUDANT

Trois jours après sa visite au conseiller, Nicolas Bergère dînait chez M. Van Stoole, enfin rendu à la liberté. Il y avait là un vieil aide-pharmacien, ami de la maison, l’adjudant Rastin, et la sœur et la fille du martyr.

Le dîner était assez grave. On était encore sous l’impression de cette grande iniquité : la Justice avait poursuivi un vieillard pour un acte sans doute contraire aux lois, mais qu’il accomplissait paisiblement depuis trente-cinq ans.

Ce qui étonnait tout de même Nicolas, c’est que M. Van Stoole ne semblait pas regarder sa mise en liberté comme une faveur, mais comme une réparation. Les commissaires, les magistrats formaient une bande sinistre, liguée contre le magasin de ferrailles pour on ne savait quelles obscures raisons. Mais dorénavant, M. Van Stoole n’aurait plus affaire à eux… Toutes les marchandises qui ne seraient pas d’une provenance absolument régulière, il les repousserait impitoyablement. Il semblait considérer que c’était un bon tour à jouer au parquet, qui en serait très vexé.

Le vieil aide en pharmacie ne disait rien, et mangeait. Il avait une barbe de Socrate, et son front dénudé et bossué paraissait bourré de connaissances qui n’en sortaient jamais, mais restaient là en cas de besoin, comme un trésor de guerre.

Nicolas Bergère avait examiné l’adjudant Rastin avec la sympathie qu’il accordait toujours de prime abord à ses rivaux. Il n’était pas ébloui par l’uniforme. Car il ne faut pas oublier que, trois mois auparavant, il était encore planton d’un colonel.

Mais, au bout d’un instant, il sentit que l’adjudant Rastin et lui ne fraterniseraient jamais. L’adjudant était un petit homme rougeaud et trapu, trop serré dans son faux-col, et qui paraissait avoir une affection spéciale pour la locution : « sûr et certain ». Nicolas fut choqué à l’idée que ce Rastin pourrait devenir l’époux de cette délicate Clara Van Stoole, qui était évidemment d’une autre race.

M. Van Stoole révéla des talents que Nicolas ne lui supposait pas, quand il s’agit de découper le poulet et de préparer la salade. Le poulet était très dur à mâcher, et saignait un peu, ce qui est moins bien porté chez les poulets que chez les rosbifs. Mais tous les convives le trouvèrent si excellent que Nicolas joignit ses louanges aux leurs. Le service était très retardé par les lenteurs de l’aide-pharmacien, qui mit certainement vingt minutes à venir à bout d’une tranche moyenne de pâté veau et jambon.

 

*

*     *

 

On alla prendre le café dans un salon orné de quantité de photographies. Nicolas était très content de changer de place. Le repas lui avait paru interminable. La conversation avait été difficile, M. Van Stoole, le seul personnage un peu loquace de l’assistance, étant un peu aplati par son martyre récent.

Mademoiselle Van Stoole se mit au piano, et chanta. Avait-elle une belle voix et du talent, ou bien chantait-elle très mal ? C’était une question que s’était posée Nicolas, chaque fois qu’il s’était trouvé en présence d’une chanteuse… Au bout d’un instant, il fut très exalté par la musique et se disposa à aimer éperdument mademoiselle Van Stoole.

Mais ce n’était pas à lui à contrarier les projets de cette jeune fille. Du moment qu’elle était fiancée à l’adjudant Rastin, Nicolas n’avait plus qu’à s’effacer et à rester un amoureux transi et paisible.

La musique opérait des effets divers sur les autres convives. Le vieil aide-pharmacien, les paupières rabattues sur ses pensées mystérieuses, semblait avoir rompu toute attache avec le monde extérieur. Le martyr avait pris dans une petite armoire du salon, toute dorée, un livre de comptes et s’absorbait dans une vérification d’écritures. Quant à l’adjudant, de plus en plus serré dans son faux-col, et les yeux grands ouverts, il n’arrêtait pas d’étouffer des bouffées de bâillements qui montaient à ses lèvres.

Quand mademoiselle Van Stoole eut fini de chanter, Nicolas s’approcha d’elle et murmura des mots indistincts, qui disaient tout de même quelque chose de flatteur. L’adjudant Rastin s’inclina et sourit en silence. L’aide-pharmacien entr’ouvrit faiblement les yeux, avec un air de tristesse ineffable.

Quand on prit congé, l’adjudant s’approcha de Clara, et lui posa un baiser sur chaque joue. Nicolas vit donc qu’il était agréé officiellement. Il n’en eut, pour l’instant, aucun déplaisir précis. C’était comme ça, c’était comme ça.

On quitta sur le trottoir l’aide-pharmacien qui salua de la tête, et s’éloigna, plus lourd de méditations que jamais. L’adjudant et Nicolas descendirent ensemble jusqu’à la caserne du Château-d’Eau. Dans le bas du boulevard Voltaire, l’adjudant proposa à Nicolas d’aller boire un verre au café.

Ils entrèrent donc dans un café où Rastin paraissait être très connu.

— Irma n’est pas là ? demanda-t-il à un garçon.

— Dans la salle au fond, monsieur Rastin.

Une grande femme blonde et osseuse était seule à une table. L’adjudant s’assit à côté d’elle, et lui passa le bras derrière la taille.

Nicolas ne savait que penser… Était-ce une tenue, était-ce une conduite convenable pour un fiancé ?

— Pas besoin de vous recommander de ne rien dire là-bas, dit Rastin à Nicolas.

— Sois tranquille, dit la grande femme osseuse. Monsieur n’aura pas besoin de rien dire. C’est moi qui vais un peu leur écrire un de ces jours.

… Voyons, voyons, pensait Nicolas, examinons les choses…

Il détestait ce Rastin. Tous deux étaient des gens du peuple, mais Nicolas se sentait, lui rustaud, une nature plus fine… Comme chevalier de mademoiselle Van Stoole, il fut blessé de la voir ainsi trahie, et peiné d’avance de la peine qu’elle en pourrait avoir. Mais que devenaient ses chances à lui dans tout cela ?

L’AUTRE NICOLAS

Nicolas se trouvait lancé dans une petite aventure sentimentale. Mais il ne suivait le mouvement qu’avec beaucoup de timidité. Il était indigné de voir que l’adjudant Rastin se conduisait aussi mal… Mais que faire ? Il ne pouvait révéler à mademoiselle Van Stoole les frasques de son fiancé et lui dire quel choix indigne d’elle elle avait fait, en promettant son cœur et sa main à ce peu scrupuleux militaire. Le sensible Nicolas s’effrayait en pensant au déchirement qu’une telle révélation ne pouvait manquer de produire dans l’âme de cette jeune fille…

Et puis, quelle qualité avait-il pour parler à mademoiselle Van Stoole ? En remplacement du cœur volage de l’adjudant Rastin, était-il prêt à offrir, séance tenante, un autre cœur en échange ? Elle était la fille d’un petit commerçant qui représentait tout de même quelque chose. Et qu’était-il, lui, le pauvre Nicolas ? Un employé à 130 francs par mois, à qui on devait même une demi-semaine.

Une complication nouvelle s’ajoutait, en effet, aux autres. Il n’avait littéralement plus un sou. L’incarcération de M. Van Stoole s’était produite le jour de la paie. Et le marchand de ferrailles avait été si bouleversé qu’il ne pensait plus à régler son commis…

Nicolas n’avait pas à payer, avant trois ou quatre jours, sa chambre et ses repas. Il se disait que, d’ici là, M. Van Stoole penserait peut-être à lui. Mais il n’irait demander quoi que ce fût à ce vieillard qu’il avait fait sortir de prison. Il lui semblait que la moindre requête, même pour de l’argent qu’on lui devait, diminuerait l’importance et la beauté du service rendu.

Retourner chez le vicomte de Costérand ?… Aller trouver M. Obréand, l’agent d’affaires, qu’il n’avait pas revu depuis son arrivée à Paris ? Nicolas eût préféré se résoudre à n’importe quelle extrémité… D’ailleurs il se disait qu’il n’était pas tout à fait acculé… Mais à peine se l’était-il dit qu’il tremblait en pensant à ce qui adviendrait quelques jours plus tard…

 

*

*     *

 

C’est sur ces entrefaites qu’il reçut une lettre de sa sœur restée en Bretagne. D’ordinaire, il n’attendait nulle surprise de ces longues et minces enveloppes grises, couvertes d’une grossière écriture, mais assez élégantes de forme. Elles provenaient d’un lot considérable de papier acheté, un jour de foire, à un colporteur insinuant…

La sœur de Nicolas donnait des nouvelles de la famille. La santé était bonne et l’on espérait que la présente le trouverait de même… Mais, ce jour-là, il y avait trois pages écrites au lieu de deux. On lui apprenait une petite nouvelle qui n’avait pas d’importance au premier abord, et qui signifiait tout de même quelque chose pour Nicolas, isolé dans la grande ville comme dans une île déserte.

Son cousin germain, Nicolas Bergère, professeur titulaire de cinquième au lycée d’Amiens, venait d’être nommé comme suppléant au lycée Louis-le-Grand. Le cousin était installé à Paris depuis une huitaine de jours et attendait la visite de Nicolas.

Les deux Nicolas Bergère ne s’étaient pas revus depuis près de dix ans. Le professeur était plus âgé. Il devait avoir dépassé la trentaine. La dernière fois qu’il était venu au pays, Nicolas, alors âgé de treize ou quatorze ans, avait subi le prestige de ce jeune étudiant taciturne, au visage encombré de barbe maigre. Et c’est le désir de l’imiter, de se rapprocher de lui, qui lui avait donné le goût de la lecture.

À huit heures du soir, aussitôt sa journée finie et son dîner pris en toute hâte, Nicolas se rendit à pied jusqu’à la rue des Écoles, où habitait le professeur.

Maintenant, il connaissait très bien les rues de Paris. Il s’y était mis assez vite. Il avait beaucoup de mémoire et un sens de l’orientation assez développé. Un jour, à l’hôtel, dans une joute courtoise avec un placier en graisses d’automobile, qui prétendait connaître admirablement le métro, Nicolas avait cité, dans un ordre parfait, toutes les stations de toutes les lignes. Il avait fait cela simplement, sans se douter qu’il y eût quelque mérite. Mais, devant l’étonnement qu’il avait suscité, il avait senti croître en lui un légitime orgueil.

 

*

*     *

 

La maison de la rue des Écoles, où habitait l’autre Nicolas Bergère, était une de ces grandes bâtisses qui se distinguent par une vieillesse précoce. Elle était bâtie depuis quinze ans à peine. Mais le bois de l’escalier avait joué. La rampe était soulevée par endroits. Les portes, à chaque étage, laissaient passer sous elles des quantités de petits courants d’air.

Le professeur habitait au sixième. Nicolas se trouva en présence de quatre ou cinq portes qui pouvaient être toutes, avec la même plausibilité, la porte de son cousin. Il y avait bien des cartes de visite indicatrices, mais le palier était mal éclairé par le bec de gaz de l’étage au-dessous. Enfin, d’après la dimension relative du nom et du prénom, Nicolas choisit résolument une des cartes, il frappa à la porte où cette carte était clouée.

L’autre Nicolas allait-il le reconnaître après dix ans de séparation ? Nicolas, qui avait marché très vite pour venir jusqu’à la rue des Écoles, était maintenant gêné à l’idée de revoir son cousin.

La porte s’ouvrit enfin. Nicolas vit devant lui un monsieur très barbu qu’il ne reconnut pas. Il s’était donc trompé de porte ?…

— Entre donc.

Il le précéda dans un petit couloir encombré de volumes. Et Nicolas sentit instantanément se réveiller en lui son goût de la lecture. Il était maintenant dans une petite chambre remplie tout entière par un lit et une table de travail, que recouvrait un magnifique et plantureux désordre de brochures et de papiers amoncelés.

Nicolas regardait son cousin. Le professeur était vêtu d’une robe de chambre marron. Il était voûté et paraissait beaucoup plus vieux que son âge. Mais il parlait avec une voix jeune, pleine d’allégresse. Il n’y avait pas de feu dans la cheminée. Cependant Nicolas eut l’impression d’avoir été recueilli dans un logis très chaud après avoir erré longtemps, sur la grande route, comme un pauvre jouet de la bise et des hasards.

ON S’EXPLIQUE

Une heure plus tard, Nicolas était attablé avec son cousin dans un café de la rue des Écoles. Ils avaient commandé chacun un café noir et Nicolas l’employé racontait sa vie à Nicolas le professeur.

Celui-ci avait des yeux amusés et amicaux qui provoquaient et entretenaient le débit des confidences. Et l’on ne pouvait s’empêcher d’être sincère avec lui. De sorte qu’en racontant les divers événements qui avaient accidenté sa vie, depuis son arrivée à Paris, Nicolas les revivait l’un après l’autre, plus complètement, plus profondément qu’à l’heure où ils étaient survenus.

C’est ainsi qu’il raconta son entrée et son séjour éphémère dans le grand monde, son bonheur au jeu et ses déboires, jusqu’à son séjour dans la boutique de M. Van Stoole. Mais il ne parla que sommairement de mademoiselle Van Stoole. Il était un peu gêné d’exprimer tout haut les sentiments encore imprécis qu’il avait pour cette demoiselle et qu’il n’avait pas osé s’avouer à lui-même… Il allait donc passer sous silence l’histoire de l’adjudant Rastin, quand il lui sembla que c’était pour lui une nécessité, impérieuse comme un devoir, de tout dire, de ne rien cacher à son nouveau tuteur moral.

Un homme du monde, à qui Nicolas eût demandé conseil en pareille circonstance, lui aurait sans doute conseillé de rester tranquille et de ne pas se mêler des affaires sentimentales de mademoiselle Van Stoole et de l’adjudant Rastin. Mais le professeur était une espèce de sauvage, qui vivait dans sa petite chambre et dans sa classe, avec de courts passages au café, où il allait simplement le temps de boire son café. Il vit qu’il s’agissait d’une malheureuse jeune fille, qui allait se marier imprudemment à un militaire un peu léger… Peut-être, après tout, ces frasques de l’adjudant n’avaient-elles pas l’importance que le sensible Nicolas leur avait attribuées… D’autre part, Rastin avait demandé le secret au jeune homme, ce qui mettait celui-ci dans une situation un peu gênante et accentuait le vilain côté de la délation qu’un rapport à mademoiselle Van Stoole pouvait présenter. En fin de compte, le professeur conseilla à Nicolas d’aller interroger d’abord l’adjudant…

… Nicolas, à ce moment, se repentit peut-être d’avoir parlé de cette affaire. S’intéresserait-il tant qu’il l’avait cru à mademoiselle Van Stoole ? Il finissait par en douter… Il aurait aussi bien pu quitter sa place, oublier à jamais la famille Van Stoole et venir habiter auprès de son cousin. Mais maintenant il était trop tard pour reculer. Il lui sembla que le professeur ne lui pardonnerait pas de faillir ainsi à la tâche morale qu’il avait assumée.

Heureux les apôtres convaincus ! C’est ce que disait Nicolas le lendemain matin, vers midi, en demandant l’adjudant Rastin à la caserne du Château-d’Eau. Il serait certainement mal reçu en faisant cette démarche pénible dont mademoiselle Van Stoole ne lui aurait aucun gré…

— L’adjudant Rastin, vous ne l’avez pas vu sortir ?

— Non, sergent, dit le caporal de garde.

— Hé bien, faites conduire ce civil jusqu’à sa chambre. Tiens, Mordet, toi qu’es occupé à rien faire…

Le silencieux Mordet se leva et se mit en marche, sans même s’assurer que le civil était dans son sillage.

L’adjudant, dans la tenue paisible du militaire qui digère, était étendu sur son lit. Il avait retiré ses bottines et ouvert largement sa tunique.

Il accueillit Nicolas d’une façon joviale et cordiale qui gêna un peu le visiteur. Puis il alla prendre dans une armoire une bouteille et deux verres… Par quelle transition Nicolas arriverait-il à remplir la mission de haute morale qu’il s’était proposée ? Il crut bon de ne pas accepter de boire avec l’adjudant Rastin…

— Voilà ce qui m’amène, dit-il dignement. Je suis, comme vous savez… un ami de la famille Van Stoole, bien que je ne les connaisse pas depuis longtemps… Je sais que vous êtes fiancé à mademoiselle Van Stoole. Or…, l’autre soir, il s’est passé un fait… Vous m’avez présenté à une dame de vos connaissances… Et puis vous m’avez dit de n’en rien dire à la famille Van Stoole… Alors je me suis demandé… si vous aviez bien réfléchi… avant de vous engager à cette jeune fille…

Rastin, très étonné, regardait Nicolas sans prononcer une parole. Nicolas, de son côté, ne savait plus que dire. Il chercha une phrase de sortie…

— Voilà… J’ai voulu simplement vous avertir…

Et il se dirigea vers la porte.

— Attendez, dit Rastin.

Nicolas s’arrêta.

— Je ne comprends pas, dit l’adjudant. De quoi venez-vous m’avertir ? Vous allez faire un rapport à la famille Van Stoole ?

Nicolas n’y avait pas songé. Mais, devant le ton menaçant de l’adjudant, il crut bon de répondre :

— Je ferai ce que je jugerai bon.

— Ce que je jugerai bon ! dit Rastin en l’imitant. Et moi, je jugerai bon de vous tirer les oreilles.

— Il faut être deux pour ça, dit Nicolas en frémissant.

L’adjudant se mettait en colère, voilà qui simplifiait l’aventure.

— D’abord, dit l’adjudant, vous allez me faire plaisir de vous barrer, et plus vite que ça !

Mais Nicolas ne bougeait pas.

— Faut-il, dit Rastin, que je vous flanque dehors ?

— Touchez-moi seulement, dit Nicolas.

L’adjudant le poussa de la main. Nicolas riposta par une autre poussée. L’adjudant s’apprêta à boxer. Nicolas, avec une précision parfaite, lui envoya son poing sur la mâchoire.

Il fut aussi heureux que le jour de ses débuts, dans le restaurant de Montmartre, où il avait mis à terre un jeune clubman impoli. L’adjudant s’écroula du premier coup…

Nicolas n’avait, en somme, qu’à le laisser reprendre connaissance tout seul et à s’en aller. Il s’en alla et traversa la cour, sans trop de précipitation, mais sans ralentir cependant le pas. Il ne pensait plus à mademoiselle Van Stoole… Il avait donné un beau coup de poing… Et ce n’était pas le hasard, puisque c’était son deuxième punch victorieux. Décidément, il était né boxeur. Pourquoi s’était-il découragé et pourquoi s’était-il détourné, pendant quelques semaines perdues, de sa véritable vocation ?

DÉPART POUR LA GLOIRE ?

Par un phénomène assez étrange, Nicolas Bergère, qui considérait comme un devoir impérieux d’éclairer la religion de mademoiselle Van Stoole au sujet de Rastin, l’oublieux Nicolas se sentit dégagé de toute obligation morale de ce genre, aussitôt qu’il eut endormi, d’un coup de poing à la mâchoire, le peu scrupuleux adjudant.

Ce geste brutal, dont l’effet avait été si admirable, avait transformé momentanément le délicat Bergère en un garçon tout d’une pièce, qui faisait place nette autour de lui en distribuant des coups de poing énergiques, et ne s’inquiétait plus des conséquences.

L’adjudant Rastin, une fois réveillé, brossé et lavé, se rendrait-il chez mademoiselle Van Stoole ? Éviterait-il pendant quelque temps le marchand de ferraille et sa famille, crainte d’être accueilli par les reproches que pourraient entraîner les révélations possibles de Nicolas ?

Pour le moment, Nicolas Bergère n’avait qu’une idée : se consacrer à la boxe, envoyer de toute sa force son point droit ou son poing gauche, sur des mâchoires qui en valaient la peine, et goûter le plus possible cette sensation délicieuse de voir son prochain s’écrouler sur le sol, quitte à le relever et à le soigner ensuite, comme une mère soigne son unique enfant.

Nicolas le professeur, très simplement et sans qu’on lui eût rien demandé, avait pris quelques louis dans un tiroir où il mettait ses économies, et les avait remis à son cousin en lui disant :

— Déménage. Si tu dois quelque chose à ton logeur, paie-le et loue-toi une chambre dans le quartier.

Il n’y avait plus de chambre disponible dans la maison où demeurait le professeur, mais on en trouva une dans la maison tout à côté, au même étage. Les deux cousins habitaient donc à deux ou trois mètres de distance. Il leur suffisait, pour venir se voir, de descendre six étages et d’en remonter six autres.

 

*

*     *

 

Il ne restait plus à Nicolas qu’à se perfectionner dans le « noble art ». Mais à l’aide de quels conseils ? Il n’avait plus beaucoup d’illusions sur le Fighting Club. Il n’y apprendrait qu’à nettoyer au blanc d’Espagne les bottines de boxe, et, s’il y rencontrait le petit Anglais qui l’avait descendu une fois sans explication, il pensait bien que ce même petit Anglais le descendrait encore une seconde fois sans qu’il en tirât le moindre profit.

Il n’osa pas tout de suite parler de ses projets à son cousin Nicolas, car il lui semblait que le professeur ne les écouterait pas d’une oreille favorable… Heureusement, il eut à faire à un homme sans parti pris, qui ne l’encouragea pas avec enthousiasme, mais qui ne le découragea pas non plus, et lui donna même un « tuyau » utile.

— Je te ferai faire connaissance, à un petit restaurant où je vais quelquefois, d’un garçon qui pourra peut-être te rendre service. C’est le président d’un cercle d’étudiants qui s’occupe, je crois, de boxe.

M. Delmontèze, le monsieur en question, était un principal clerc d’avoué, un petit homme chétif et voûté, passionné de sport. Il avait rêvé maintes fois d’être un champion du monde, en cyclisme, en course à pied, en lutte et en boxe. Mais comme il s’était rendu compte qu’il n’avait aucune chance de remporter des succès personnels, il s’était épris de la gloire de certains athlètes magnifiques, qu’il suivait aussi ardemment dans leur carrière que si leurs victoires eussent été les siennes. Il se fit raconter par Nicolas Bergère ses deux performances du restaurant et de la caserne du Château-d’Eau, et tressaillit à l’idée que peut-être il avait devant lui un futur champion.

 

*

*     *

 

Sans retard, il fallait s’occuper de Bergère. Pour cela, il importait de le présenter au plus tôt à un monsieur de Versailles, qui avait l’air d’un Anglais, mais n’était pas Anglais du tout et s’appelait M. Baudrelin. Ce monsieur de Versailles était lié avec d’autres messieurs de Paris et de Maisons-Laffitte. À sept ou huit, ils avaient fondé une petite société tout à fait à la hauteur comme ressources pécuniaires. Ils cherchaient continuellement des champions. Ils étaient venus en demander partout, dans les clubs d’amateurs, et notamment, dans le cercle d’étudiants que présidait M. Delmontèze.

— Ils vous feront faire des matches avec de bons professionnels américains. Vous vous battrez devant une douzaine de spectateurs, pas plus, et personne n’en saura rien, car les gens qui sont là auront juré de se taire. Vous toucherez une bonne somme si vous gagnez et une gentille indemnité si vous prenez la pipe. Quand les membres du club sauront à peu près ce que vous valez, ils vous matcheront en public contre quelqu’un de moins fort mais de plus connu que vous ; alors ils parieront sec sur votre chance et à une cote avantageuse…

— Ah bon ! dit Nicolas. J’étais un peu étonné de les voir faire cela pour l’amour de l’art… »

— Et ce qu’il y a de plus drôle, acheva M. Delmontèze, c’est qu’ils le font vraiment par l’amour de l’art… Mais ils ne veulent pas se l’avouer… Les gens sont comme ça, voyez-vous, ils ne voudraient pas avoir l’air de dépenser une dizaine de mille francs pour une chose qui les amuse. Il faut qu’ils se persuadent à eux-mêmes qu’ils ont un moyen de retrouver largement leur argent. Les petites histoires de ce genre font croire le monde beaucoup plus intéressé qu’il ne l’est vraiment…

Nicolas prit jour avec ce philosophe pour aller voir le monsieur de Versailles. Il était transporté d’aise. Il aurait une profession agréable et lucrative…

C’est à ce moment que des remords le saisirent d’avoir négligé la famille Van Stoole. Il ne s’agissait là que d’un devoir de politesse et Nicolas ne demandait qu’à dénouer aimablement ses relations avec ces personnes. Plus d’aventures sentimentales, puisqu’il se lançait, corps et âme, dans le sport !

Mais la boutique était fermée… Nicolas, après avoir tourné dans le passage, se décida à se rendre au domicile particulier de son ancien patron. On lui apprit que le père, la fille et la tante étaient partis la veille au soir en Hollande. On ne savait quand ils rentreraient.

Et Nicolas, qui avait presque renoncé à mademoiselle Van Stoole, fut tout affolé à l’idée qu’elle lui échappait pour jamais. Non, cent fois non ! Il fallait se dépêcher de se munir de gloire et de la chercher à travers le monde, pour lui offrir une fortune et un cœur.

COMING MAN

Nicolas Bergère fut installé, par les soins et aux frais de M. Baudrelin, le sportsman de Versailles, dans un hôtel de la rue Saint-Ferdinand, à deux pas de la porte Maillot.

M. Baudrelin était un garçon de trente-cinq ans, d’une belle taille, à la moustache soigneusement rasée, et qui cherchait toutes les occasions de parler du boxeur Peter Brown, afin de montrer, sans en avoir l’air, la façon dont il prononçait Pîte Brhaounn.

Au sujet de la situation de fortune de M. Baudrelin, Nicolas recueillit peu à peu les renseignements les plus divers. On lui avait d’abord dit qu’il était riche à millions. Plus tard un petit sportsman à binocle, de dix-sept ans, impitoyablement renseigné, lui affirma que M. Baudrelin n’avait à lui que sa propriété de Versailles qui valait six cent mille francs, et était hypothéquée pour la moitié de cette somme. Plus tard encore, il entendit raconter que M. Baudrelin n’avait absolument rien, même pas sa maison de Versailles, et qu’il recevait une pension d’un vieillard lointain et mystérieux, probablement son grand-père naturel… Nicolas Bergère n’était pas encore habitué à tous ces estimateurs officieux de la fortune d’autrui. Il les écoutait avec une grande complaisance, en essayant de concilier des détails bien contradictoires.

Quoi qu’il en fût, millionnaire ou sans fortune, M. Baudrelin subvenait largement à l’existence de Nicolas, depuis que le jeune homme, amené dans une remise de Neuilly, avait été essayé par un boxeur américain, Kid Arthur, une célébrité de Boston, qui avait gardé de sa première jeunesse cette gracieuse appellation de Kid, bien qu’elle s’accordât mal avec sa haute taille et ses cheveux grisonnants.

Kid Arthur eut tout de suite une excellente opinion de Nicolas. Il l’avait pesé soigneusement. Nicolas pesait soixante-quinze kilos, mais ce n’était pas son vrai poids. Il pouvait descendre d’une dizaine de livres, et se maintenir aisément dans la catégorie des poids moyens.

 

*

*     *

 

Présenté aux sept autres sportsmen affiliés secrètement au club anonyme de M. Baudrelin, Nicolas fit une bonne impression. Ces messieurs avaient tous une grande hâte de le voir combattre. Mais Kid Arthur ne voulut pas qu’il montât sur le ring avant plusieurs semaines. Il prit une chambre à l’hôtel de la rue Saint-Ferdinand, et réveilla son poulain chaque matin à six heures, pour marcher à bonne allure dans le bois de Boulogne, en faisant, par intervalles, de petits temps de course, avec des poussées d’emballage de cinquante ou soixante mètres.

Puis ils rentraient tous deux à la remise de Neuilly, où ils trouvaient une installation assez complète, punching-ball et tub compris. Nicolas apprit à travailler au ballon, à sauter à la corde, à combattre son ombre, à boxer des sacs de sable, sans oublier les mouvements d’assouplissement sur le sol, et les exercices respiratoires debout ou couché… Il se laissait diriger avec délices, et goûtait un grand repos à ce travail excessif, où sa volonté, soutenue par une volonté plus forte, ne se fatiguait point. Mais ce qui lui plaisait le plus, c’étaient les assauts avec Kid Arthur… Les premiers jours, il combattit sans ardeur, découragé par la science de son adversaire, et ne tirant aucune vanité des coups qu’il parvenait à lui placer, persuadé que le maître se laissait faire… Puis, au bout d’une semaine, il s’aperçut à un certain essoufflement de Kid Arthur, à certaines rages de l’ancien champion, qu’il ne se laissait plus faire aussi complaisamment qu’au début… Cependant, Nicolas était un garçon défiant. La petite tournée qu’il avait reçue jadis au Fighting Club, le jour où il avait été opposé à ce petit boxeur anglais, cette rapide leçon de modestie avait laissé en lui une trace ineffaçable. Quand il vit que Kid Arthur « prenait » et qu’il se rendit compte que lui-même supportait très bien les coups de Kid Arthur, il se dit que le champion était loin de son ancienne forme, et que n’importe qui aurait pu disposer de cette « gloire » déchue… Aussi ne fut-il pas rassuré du tout quand M. Baudrelin, un matin, après avoir assisté à leur travail de la remise, annonça qu’il avait reçu une lettre de Londres, et qu’on lui annonçait l’envoi prochain d’un poids moyen de l’armée anglaise qui devait venir se mesurer en champ clos avec Nicolas…

 

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*     *

 

Le lendemain, à quatre heures, Kid Arthur et Nicolas attendaient sur le quai de la gare Saint-Lazare, l’express de Dieppe, qui devait amener Corporal Duncan.

On ne leur avait donné aucun signalement précis du voyageur, mais ils le reconnurent tout de suite à son air étonnamment dépaysé. Certes, il arrivait par ce train de Dieppe d’autres Anglais pour qui la capitale française était une grande inconnue. Mais aucun ne paraissait aussi égaré que ce Corporal Duncan, aux yeux craintifs, à la tête divagante, à la bouche largement ouverte, et qui ressemblait à un poisson pressé de s’accrocher au premier appât venu. Il était coiffé d’une casquette, vêtu d’un grand paletot vert, et portait une espèce de sac de voyage poilu, de forme inexplicable.

Corporal Duncan fut emmené tout de suite à l’hôtel. Il demanda un ginger ale, car il faisait partie d’une société de tempérance. Kid Arthur lui adressait de temps en temps la parole. Puis, avec le peu de mots français qu’il possédait, il déclarait à Nicolas que la conversation du Corporal n’offrait qu’un intérêt limité.

Le lendemain, à dix heures, ils partirent tous pour Versailles, où était installé le ring d’essai, dans la cour de l’entraîneur Mat Baldwin, qui faisait partie de la petite société secrète.

Vers trois heures de l’après-midi, Nicolas Bergère et Corporal Duncan firent leur entrée sur le ring. Il n’y avait dans l’assistance que les huit membres de la société, et une quinzaine de lads de Baldwin. Ce n’étaient pas des gens bavards, et d’ailleurs le nom de Nicolas Bergère ne leur avait pas été révélé.

Kid Arthur et un lad soignaient Nicolas. Deux autres lads servaient de seconds au Corporal. M. Baudrelin tenait le chronomètre.

On avait décidé que les reprises, au nombre de six, seraient de deux minutes. C’étaient déjà des conditions assez sévères pour un novice.

Corporel Duncan n’avait pas un jeu très varié. Il se tenait assez loin de son adversaire, puis rentrait brusquement en frappant du gauche et du droit un peu au hasard. Une fois en corps à corps, il attendait patiemment que l’arbitre Baldwin, assis en dehors du ring, prononçât le commandement de « break ».

Nicolas, au cours de cette reprise, reçut trois ou quatre coups qui ne lui firent pas de mal. À la seconde reprise, il plaça un beau direct du gauche, qui fit chanceler Corporal Duncan. Il se sentit en grande confiance, car son droit était beaucoup plus fort que son gauche. Mais Kid Arthur lui avait recommandé de ne pas se servir de son droit. Les reprises suivantes furent assez monotones : des charges de Duncan, deux ou trois arrêts de Bergère. On arriva à la fin du combat sans incident grave. Nicolas était déçu. Kid Arthur se déclarait enchanté. Les assistants finirent par être de l’avis de Kid Arthur, et par concevoir une assez haute opinion de Nicolas, qui ne savait pas du tout ce qu’il fallait penser, et n’osait demander : « Est-ce que je suis vainqueur ? »

 

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*     *

 

Petty Officer Bradbury, qui vint la semaine suivante, était un petit homme noir, à l’air futé et dangereux. Nicolas l’envoya à terre dès le premier round. Puis ils firent à peu près jeu égal jusqu’à la fin.

Private Davidson, à la deuxième reprise, resta plus de dix secondes à terre. Nicolas en conçut un grand orgueil et fut étonné de ne pas voir sa joie partagée par Kid Arthur. Il n’apprit que plus tard que le simple soldat Davidson, dénué d’ambition, avait été soupçonné de s’être « couché ».

Après l’armée de terre, ce fut la marine anglaise qui envoya ses forces se heurter au frémissant Nicolas. Seaman Lewis, dès la première reprise, envoya le Frenchman sur le sol, où Nicolas resta étourdi, jusqu’au moment où il entendit le nombre : cinq. Il attendit deux ou trois secondes et se releva à temps. Il se disait cependant : Je vais y retourner… Mais il reçut un second coup de poing qui ne lui fit aucun dommage. Il aperçut devant lui Seaman Lewis en expectative… Il vit que le visage du marin, bien découvert, s’offrait comme une proie large et tentante. C’est à ce moment que Nicolas retrouva ce beau direct du droit qu’il avait perdu depuis plusieurs semaines, et qui avait envoyé « au pays des rêves » l’adjudant Rastin. Il en fit hommage à Seaman Lewis qui tomba tout d’une masse sur le sol, et que l’on dut ramasser comme à la pelle pour le porter dans un coin.

C’est à partir de ce jour-là que M. Baudrelin et ses associés eurent l’impression que Nicolas serait bien « un monsieur » et qu’il pouvait déjà sortir sans sa bonne…

GLOIRE ENCORE ANONYME

Le soir du jour où il avait descendu Seaman Lewis, Nicolas Bergère eut toutes les peines du monde à s’endormir. Vraiment, quand le marin s’était écroulé à ses pieds, il avait ressenti une émotion délicieuse. Il aurait voulu recommencer le lendemain, se mesurer à des gens beaucoup plus forts, au champion poids moyens d’Angleterre et même au champion du monde. Il lui semblait qu’il avait dans son poing droit une force exceptionnelle, unique…

Puis il se fatigua de rêver ainsi tout éveillé à des matches de boxe. Son impatience de combattre l’énervait. Il se mit à penser avec application à d’autres choses, à tout ce qui lui était arrivé depuis qu’il était à Paris. Il pouvait le dire, maintenant que sa vie s’orientait d’une façon assez précise : jusqu’à ce moment, il avait un peu ressemblé à un tramway qui ne retrouve pas ses rails.

D’abord, il était parti avec beaucoup d’espoir. Puis, toutes ces déconvenues l’avaient rendu plus défiant… Mais aujourd’hui, le double rail continuait et se prolongeait au loin, très au loin.

Kid Arthur devait le quitter le lendemain pour deux ou trois jours. Il s’en allait dans le Pays de Galles, où se trouvaient pour le moment deux célèbres boxeurs américains. Il faudrait tâcher d’en ramener un pour lui faire faire la connaissance de Nicolas.

On s’était aperçu que Nicolas était un garçon sérieux et qu’on pouvait le laisser quelques jours sans surveillance. Il n’en profiterait pas pour faire la fête…

Nicolas, cependant, avait médité une escapade. C’était de se rendre au Fighting Club et de tâcher d’y rencontrer Kennedy, le petit boxeur anglais avec qui il s’était trouvé en présence quelques mois auparavant… Il se disait bien que, ce faisant, il trahissait un peu la petite société de sportsmen qui s’occupait de lui secrètement et veillait à sa subsistance. Mais, somme toute, la chose ne serait pas ébruitée…

 

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*     *

 

Le Fighting Club était désert, comme à son ordinaire. Le professeur de boxe française ne nettoyait même plus de chaussures. Il était occupé à refaire le tableau des membres du cercle. Il s’était procuré un beau carton vert sur lequel il fixait, au moyen de punaises de cuivre, des petits cartons blancs effilés à chaque bout. Il écrivait sur chacun de ces cartons le nom d’un de ces messieurs… Mais il prenait mal ses mesures, commençait le nom avec une écriture trop grosse et le terminait par des petites lettres serrées, à peine distinctes. Aussi son visage reflétait-il toute la détresse d’un artiste vainement épris de perfection.

Le professeur connaissait à peine Kennedy et ne sut dire s’il venait encore à la salle. Nicolas allait s’installer, quand il vit arriver un petit garçon de huit ans, passionné de boxe, parfaitement renseigné, et qui lui indiqua l’Académie Bouzol, où Kennedy s’entraînait pour un match, qu’il devait soutenir prochainement contre un autre champion de poids léger.

L’Académie Bouzol était installée dans un ancien garage de l’avenue des Ternes. Nicolas, en ouvrant la porte, eut la joie d’apercevoir un beau ring, où deux nègres se livraient à un assaut bizarre avec des sautillements et des gestes de mains implorantes : on eût dit une sorte de pantomime sacrée.

— Qu’y a-t-il pour votre service ? interrogea un petit homme rond, tout fraîchement privé de sa moustache, et qui n’était autre que M. Bouzol lui-même.

— Je voudrais faire un peu de boxe avec quelques-uns de ces messieurs…

— Est-ce que vous connaissez la boxe ?

— Un peu, dit Nicolas…

Et il demanda :

— N’avez-vous pas ici un boxeur anglais du nom de Kennedy ?

— Il est en train de se mettre en tenue, dit M. Bouzol.

— J’ai déjà boxé avec lui une fois, dit Nicolas…

À ce moment, il aperçut Kennedy en jersey marron. Et le cœur lui battit d’une façon étrange… Il aurait voulu tout de suite, sans changer de costume, monter sur le ring avec ce Kennedy.

— Est-ce que vous savez l’anglais ? demanda M. Bouzol… parce que, moi, pour causer les langues étrangères, je ne suis pas très à la hauteur.

— J’en sais quelques mots, dit Nicolas.

Heureusement, un des nègres parlait un peu le français. Il entendit très bien ce que lui disait en français M. Bouzol. Mais de quel anglais bizarre se servait-il ensuite avec tant de volubilité ? Kennedy semblait perdu en l’écoutant.

La chose finit tout de même par s’arranger, au moyen de gestes expressifs. On conduisit Nicolas au vestiaire. Il n’eut qu’à retirer ses vêtements. Il avait mis en dessous sa petite culotte noire et il était venu avec des souliers sans talons.

On lui mit aux mains des gants de six ou huit onces. On leur fit place sur le ring, et une petite bataille commença, sous les yeux intéressés des deux nègres et le regard un peu narquois de M. Bouzol.

On s’aperçut très vite que le nouveau venu savait y faire. Kennedy était rentré assez rapidement et Nicolas fut touché plusieurs fois au visage. Mais il commençait à savoir ce que c’était que des coups de poing, et des gants de boxe, arrivant à toute volée à sa rencontre, ne lui faisaient plus peur… Un bon coup du gauche à l’estomac envoya dinguer Kennedy à l’autre coin du ring. Kennedy, projeté dans les cordes, se releva un peu essoufflé… Mais il ne revenait plus du côté de Nicolas. Il semblait réfléchir…

— Kennedy est un peu léger pour vous, déclara M. Bouzol. Il faudrait vous mettre en présence de Joe King… Il va venir ici tout à l’heure.

… Joe King ?… Nicolas avait entendu parler de ce poids moyen anglais, qui venait de gagner deux matches sensationnels, au Wonderland d’abord, puis à la salle Wagram.

Joe King n’était pas « haut de corsage », comme le poète Malherbe disait d’Achille aux pieds légers. Mais il avait un coffre extraordinaire, une mâchoire très résistante, et un « droit » effrayant. Quand il le vit en face de lui sur le ring, Nicolas se souvint à propos des leçons de Kid Arthur. Il laissa « son droit » à lui à la maison, et n’employa que son gauche, avec lequel il martela consciencieusement le visage de M. King. Au bout de deux minutes de cet exercice, il n’avait pas renversé son adversaire, mais il l’avait écœuré considérablement, si bien que Joe King, qui n’aimait pas se faire abîmer la figure à titre gracieux, déclara que sa main, un peu cassée, le faisait souffrir.

C’était tout de même une victoire morale pour Nicolas. Il regarda la galerie, qui s’était fortement augmentée. Mais son plaisir fut un peu gâté quand il aperçut son patron, M. Baudrelin. Il alla carrément à lui et il eut la bonne inspiration de lui dire à mi-voix qu’il n’avait révélé à personne son nom de Nicolas Bergère.

— Ça va bien, ça va bien, dit M. Baudrelin, très content du succès de son poulain. Mais ne restez pas ici. Et venez dîner avec moi.

Nicolas se rhabilla et, sous les yeux respectueux des gens de la salle, s’en alla dans une auréole.

AUTRES EXERCICES

Kid Arthur était revenu du Pays de Galles. Il y avait rencontré les deux poids moyens américains qui faisaient une tournée en Europe, Dave Morris et Sailor Jones. Mais Dave Morris avait un match en perspective à Mountain Ash, et le marin Jones demandait une somme énorme pour mettre les gants de quatre onces, même devant une assistance restreinte et pour un match quasi secret.

D’ailleurs Kid Arthur ne tenait pas à amener de tels hommes en présence de son poulain. Il pensait que Nicolas n’avait pas encore acquis la vitesse nécessaire, et qu’il n’encaissait pas encore assez bien. Certes, il était assez là pour recevoir, sans danger, un beau coup à la mâchoire. Mais Jones ou Morris étaient capables de lui en envoyer une telle provision, que, dans le lot, il s’en trouverait certainement d’un peu trop durs. Et le poulain n’aurait certes pas le loisir de placer son « droit » magistral… Il était certainement beaucoup plus fort que Jones et que Morris, cela Kid Arthur l’affirmait catégoriquement. Ce qu’il faudrait, un peu plus tard, ce serait de faire venir un de ces hommes, non pour un combat, mais pour de nombreuses séances d’entraînement, afin d’habituer Nicolas à se mettre au train de ces cyclones d’outre-Océan.

En attendant, Kid Arthur soumettait son élève à un entraînement spécial… Il le faisait taper à poings nus sur de lourds sacs de sable suspendus au plafond. C’était pour lui faire un peu les mains. Si par hasard Nicolas avait une affaire en dehors du ring (ce que les Anglais appellent un « cas de rue »), il fallait qu’il pût s’en tirer à son honneur, sans être arrêté par un de ces stupides accidents de main cassée ou de poignet foulé qui arrivent parfois à des boxeurs trop habitués aux gants de boxe.

 

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Kid Arthur était un homme plein d’expérience. Il avait, dans son temps, suivi un entraînement très méticuleux, et savait qu’il faut éviter, comme le péril le plus funeste, les excès de boisson. Il avait victorieusement résisté, pendant toutes ses années de gloire, aux tentations du whisky. Il lui en était resté une soif intense et inapaisable. Il ne pouvait donc s’empêcher d’aller au bar, où il emmenait parfois son poulain. Mais Nicolas ne consommait point. Il restait docilement assis à une des tables, tandis que Kid Arthur, juché sur une des grandes chaises du bar, un chalumeau entre les lèvres, semblait pomper avec patience, par ce petit canal de paille, tout le liquide de l’établissement.

Nicolas, qui parfois avait soif, ne pouvait espérer un certain relâchement dans la surveillance qu’exerçait sur lui le toujours vigilant Kid Arthur. Plus l’Américain était « mûr », plus il était sévère pour son malheureux élève.

À vrai dire, Kid Arthur sentait confusément qu’il avait tort de conduire Nicolas à la taverne, même en l’empêchant de boire. Car il était inutile de lui donner soif… Aussi l’entraîneur éprouva-t-il le besoin de justifier ces séances de bar. Il décida qu’il était bon de distraire son poulain par un petit divertissement paisible, après les exercices violents de la matinée. Il lui trouva donc trois partenaires pour le bridge.

Nicolas s’initia au bridge sous la direction d’un pharmacien, d’un inspecteur d’assurances et d’un jeune Américain, employé dans une maison de cravates. Le pharmacien et l’assureur fréquentaient ce bar par anglomanie. Ils disaient à l’occasion « Very well ! » ou « That’s all right ! », mais ils se distinguaient l’un et l’autre par une inaptitude admirable à parler anglais.

 

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L’assureur se présentait sous les espèces d’un quinquagénaire très frais. Son teint rosé décelait une bonne humeur naturelle et peut-être un léger diabète inoffensif. Il portait toujours un faux-col très blanc et une jolie fleur à la boutonnière. Les cheveux grisonnants, qui venaient bouffer en un toupet léger sur le haut de son front, arrivaient, en réalité, d’assez loin, du derrière de la tête sans doute, ou de bas côtés généreux.

Le pharmacien se distinguait par une figure satanique, des sourcils relevés vers les tempes, des joues creuses, une barbe touffue à certains endroits et dévastée à d’autres. Sa tête était entourée d’une brume de cheveux roux. Quand son partenaire faisait une faute, oubliait une indication, jouait cœur, par exemple, au lieu du trèfle désiré, le démoniaque pharmacien, renversé sur sa chaise, semblait déchiré par tous les tourments de l’enfer.

Nicolas, trouva dans le bridge un soulagement à l’impatience continuelle dont il était agité, depuis qu’il s’était promis aux combats du ring. Il était joueur. Il éprouvait régulièrement une petite émotion chaque fois qu’il recevait les treize cartes mystérieuses que lui envoyaient le donneur et le Destin. Ce n’était pas le brusque assommoir d’un coup de baccara. Une fois les cartes rangées, l’habileté du joueur intervenait. Il s’agissait de tirer d’un bon jeu le meilleur parti, ou de se défendre héroïquement, d’éviter le désastre complet avec un jeu lamentable. Et à prendre conscience des progrès du joueur, la vanité de Nicolas se satisfaisait, un peu inquiète cependant de ne pas recevoir des approbations plus constantes de ces deux juges redoutables, le pharmacien et l’assureur.

 

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Vers le mois d’avril, Kid Arthur dut se séparer de son poulain pendant quelque temps : un petit séjour de santé et de repos dans une maison de Neuilly. Il s’y rendait tous les cinq ou six mois, pour y subir un traitement d’hydrothérapie et de privation de whisky.

Nicolas Bergère quitta le quartier de la Grande-Armée et revint habiter près de son cousin. Il recevait de M. Baudrelin, le sportsman de Versailles, une mensualité assez large. Il avait été décidé que, jusqu’au retour de Kid Arthur, Nicolas ne subirait qu’un entraînement léger, pour reprendre au mois de mai une préparation sérieuse. Car on avait des projets de match sensationnel pour la veille du Grand Prix.

Il faisait donc tous les matins une promenade de deux heures, un peu de gymnastique suédoise et de punching ball, pour se maintenir en condition ; une partie de l’après-midi était consacrée à de bonnes séances de bridge avec des messieurs du quartier, professeurs à Louis-le-Grand et à Saint-Louis. Nicolas devait ses nouvelles connaissances à son cousin… Il oubliait, dans ce milieu nouveau, qu’il était un boxeur en disponibilité. Un jour, une circonstance imprévue le lui rappela…

UNE CONVERSATION

Nicolas Bergère ne s’occupait pas de politique. Aussi fut-il étonné de voir le professeur tout remué à l’approche de la période électorale. Avant les six années d’Amiens qui avaient précédé sa nomination à Paris, le cousin avait passé quelques mois dans un lycée d’une autre ville du Nord. Cette ville était déchirée en deux par deux partis politiques qui ne différaient d’opinion que par une légère nuance, mais qui n’en étaient que plus acharnés l’un contre l’autre, comme deux voisins que sépare un mur trop mince.

Le professeur, bien qu’il fût resté très peu de temps dans la ville, s’était intéressé à ces discussions et envoyait encore, sous un pseudonyme, des articles plutôt violents à un des deux journaux locaux. Le candidat du parti adverse était particulièrement visé. On savait dans la ville que le pseudonyme en question cachait le nom du professeur. Une bande de trois ou quatre jeunes gens prit donc le train pour Paris, afin d’aller trouver l’auteur de l’article et de « lui causer du pays ». Ces jeunes gens appartenaient à un cercle athlétique de la ville. L’un d’eux, champion de boxe de la région, avait été désigné comme porte-parole.

Or, la Providence, qui veillait décidément sur Nicolas, voulut que ces jeunes gens se trompassent de numéro, et, au lieu de s’adresser au 56, demandèrent à la concierge du 58 si M. Nicolas Bergère était chez lui. La concierge répondit que M. Bergère venait de sortir, et qu’on le trouverait très probablement à son café habituel, où il était en train de faire sa partie.

Les trois partenaires de Nicolas, à supposer qu’ils se fussent un jour occupés de politique, en étaient bien loin maintenant. Ils trouvaient, dans les courts engagements du bridge, de quoi satisfaire leurs instincts de combativité. Et ce jeu même, où l’on devient, la belle ou les deux manches finies, l’allié, l’associé de celui que l’on a combattu, donne à ceux qui le pratiquent l’excellente habitude de briser leurs rancunes. Notre adversaire de maintenant n’est-il pas notre partenaire de la partie prochaine ? Et le partenaire, que nous maudissons à cause des fautes dont nous subissons le préjudice, ne sera-t-il pas béni par nous, tout à l’heure, dès qu’il commettra ces mêmes fautes dans le camp d’autrui ?

 

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Les quatre joueurs de bridge que le monde, dédaigné par eux, environnait d’hostilité, continuaient donc leurs glorieux exercices et ne remarquèrent pas l’entrée dans le café de quelques inconnus qui s’adressaient à la caisse et demandaient qu’on voulût bien leur indiquer M. Nicolas Bergère.

Quelle que fût la hâte de ces jeunes gens à s’acquitter de la mission qui leur avait été confiée, ils attendirent néanmoins que le coup de cartes fût terminé… Le porte-parole s’approcha alors de Nicolas.

— Vous êtes bien monsieur Nicolas Bergère ? demanda-t-il.

Nicolas, un peu ahuri d’être dérangé, le regarda sans mot dire. Les autres joueurs avaient des visages irrités, comme si un hérétique était entré dans un sanctuaire au moment où les prêtres célébraient un office secret.

— Êtes-vous, oui ou non monsieur Nicolas Bergère ? répéta l’hérétique en élevant la voix.

— Oui, dit enfin Nicolas. Qu’est-ce que vous me voulez ?

— Nous voudrions vous dire deux mots.

Alors on interrompt la partie ? Les joueurs de bridge en étaient suffoqués ! Heureusement, il y avait là de la galerie, un amateur qui suivait le jeu, que l’on avait en horreur, mais à qui l’on fut très content d’avoir recours pour tenir les cartes de Nicolas.

— N’y a-t-il pas une salle où l’on soit plus tranquille ? demanda le porte-parole.

— Ici, à côté, dit Nicolas. C’est la salle des joueurs de dominos. Ils ne viennent ici que sur le coup de cinq heures.

Très intrigué, il précéda ces messieurs dans une salle où il n’y avait qu’un homme à longue barbe grise, joueur de dominos veuf de partenaires et qui s’amusait à construire, avec des dominos, de petits monuments de l’époque mégalithique, où les matériaux étaient simplement posés les uns sur les autres, sans être joints par le moindre ciment.

Nicolas Bergère regarda les inconnus. Le porte-parole était un jeune homme blond, de belle taille, carré d’épaule, très sec d’allure.

— Vous êtes bien l’auteur de cet article ? dit ce jeune homme, en tirant un journal de sa poche.

Nicolas le regarda, un peu effaré.

— Je n’écris pas dans les journaux, balbutia-t-il.

— C’est bien cela… Quand il s’agit d’injurier les gens, vous êtes là. Et quand il s’agit de prendre la responsabilité de ces articles, il n’y a plus personne…

… C’est à ce moment que Nicolas s’aperçut de la méprise. Il se rappela tout à coup que son cousin lui avait dit incidemment qu’il envoyait des articles à des journaux…

Une joie sans mélange l’envahit. Mais il ne répondit pas, se demandant quel parti il allait tirer de la situation.

Son hésitation encouragea un petit noiraud, qui se tenait derrière le porte-parole et qui prononça cette phrase blessante :

— Du moment qu’il s’agit de se faire casser la figure, on se débine…

— Je vous demande pardon, dit Nicolas… Je ne savais pas ce que vous me vouliez. Mais puisqu’il s’agit de se faire casser la figure, je n’hésite pas à vous déclarer que je suis l’auteur de l’article…

Puis regardant les quatre jeunes gens :

— Auquel de ces messieurs aurai-je affaire en premier ?

— À moi, dit le porte-parole, un peu étonné, mais qui, très confiant en lui-même et en ses succès régionaux, croyait à une espèce de bluff chez Nicolas.

— On est bien ici, dit Bergère. Mais il vaut mieux retirer nos paletots et nos gilets… Et je vous demanderai aussi la permission d’enlever mes manchettes, car on peut se faire mal avec les boutons…

La porte de communication entre les deux salles était fermée, et l’on était, en effet, bien tranquille. Seul, le joueur de dominos pouvait être gênant. Mais, craignait-il, en s’interposant et en appelant, de se mettre mal avec les combattants, ou bien aimait-il assister à des combats ? Il eut, en tout cas, le bon esprit de ne pas bouger.

 

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Cependant, le porte-parole avait retiré sa jaquette et son gilet. Il fut évidemment impressionné par la garde de Nicolas. Puis, il prit son parti, et rentra… Nicolas se contenta d’esquiver. Il repoussa doucement son adversaire, comme dans un combat régulier. L’autre rentra encore… avec moins de conviction… Nicolas bloqua le coup… Puis sur une troisième rentrée, craignant d’être interrompu par l’entrée d’un garçon, il plaça au porte-parole un tout petit crochet du gauche. Il le soutint avec sollicitude dans ses bras pour l’empêcher d’aller à terre et le porta avec beaucoup de délicatesse sur une des banquettes.

Bien entendu, il s’abstint de dire : « À qui le tour ? » ou « Le premier de ces messieurs ? » Il montra à ces jeunes gens les divers moyens de faire revenir un combattant endormi. Puis, quand le porte-parole eut rouvert faiblement les yeux Nicolas s’excusa et alla reprendre sa partie où il fut accueilli par son partenaire avec soulagement et aussi avec mauvaise humeur, car le bridgeur de fortune que l’on avait pris pour le remplacer, et qui ne se privait pas de discuter les coups quand il était simplement « galerie », s’était révélé une mazette pitoyable, aussitôt qu’il avait eu des cartes en main.

LES VŒUX TROP COMBLÉS

C’était par ces fins jours d’avril, que Nicolas pensait à mademoiselle Van Stoole. La reverrait-il jamais ? Mais il était plutôt dans son caractère de s’élever vers l’espoir que de sombrer dans le désespoir. Sans être bien sûr qu’il la reverrait, il imaginait des bonheurs futurs, il rêvait tout éveillé… Un soir, en revenant chez lui, il trouverait mademoiselle Van Stoole qui serait venue lui demander asile… Le père Van Stoole aurait été de nouveau arrêté… (Peu importait… on n’insistait pas sur ce détail). Toujours était-il que mademoiselle Van Stoole, sans ressources, venait se placer sous la protection de Nicolas. Il l’installait dans sa propre chambre, et couchait sur un petit lit de fer, dans le cabinet à côté… Puis, un jour, tout ému, il lui demandait d’être sa femme. Il posait un baiser timide sur le front de la jeune fille : il voyait la place, tout près de la tempe, un peu sur ce beau sourcil noir assez fourni.

Une fois mariés, quelle fête ! Ils prendraient un tout petit appartement ensoleillé, du côté de Neuilly. Ils ne se quitteraient jamais… C’est elle qui, le matin, lui compterait ses mouvements de gymnastique suédoise ; c’est elle qui tiendrait la montre, pendant les quinze minutes de punching bail, ou les dix minutes de saut à la corde. Il lui apprendrait à monter à vélo, afin qu’elle pût l’entraîner dans le Bois. Il la voyait pédalant doucement, harmonieusement, pendant que lui courait, à bonne allure, à côté de la bicyclette.

Une heure de bridge, après le déjeuner, avec un ou deux partenaires bien choisis. Puis l’après-midi, on irait se promener tous les deux, n’importe où, sur l’impériale des tramways.

Pour les jours de pluie (car il fallait tout de même prévoir un ou deux jours de pluie, afin de donner au rêve quelque vraisemblance), pour les jours de pluie, Nicolas Bergère se souvenait, l’ayant lue dans un journal de sport, de la recommandation de l’ancien champion de vélo Duncan au coureur cycliste Edwards : « Quand il pleut, vous vous ennuyez ? Vous ne pouvez plus vous entraîner ? Allez donc au musée du Louvre : il y a de magnifiques salles pour marcher… »

Puis Nicolas, après de grands triomphes sur le ring, abandonnait la boxe, n’ayant plus personne à battre, trouvait une place importante dans une maison d’automobiles ou d’aéroplanes, vendait des monoplans et des biplans à la douzaine, à des Américains… Son bonheur était de voir de la joie dans les yeux de sa femme…

Le père Van Stoole ? Retiré de prison, envoyé en Hollande, dans un heureux jardinet plein de tulipes…

 

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*     *

 

Un après-midi qu’il se rendait tranquillement au café pour faire sa partie, il trouva un de ses partenaires habituels qui lisait un journal en attendant les autres bridgeurs. C’était un journal de sport. Nicolas avait fait autour de lui quelques petits prosélytes, platoniques d’ailleurs.

— Connaissez-vous ce nouveau boxeur dont il est question aujourd’hui ? demanda-t-il à Bergère. Je vois ici qu’il lance un défi à tous les boxeurs de France et aux combattants anglais résidant à Paris…

Nicolas se sentit frémir… Un nouveau boxeur… Un inconnu…

Il prit, en tremblant légèrement, le journal que lui tendait son ami ; à la rubrique : Boxe, il aperçut tout de suite les quelques lignes d’une lettre imprimée en plus petits caractères. Il vit, avec étonnement, que cette lettre était signée Baudrelin…

« Monsieur le rédacteur, écrivait ce sportsman de Versailles, le fighter anglais Stanley Harrisson a lancé, il y a un mois, un défi à tous les boxeurs de France. Ce défi n’a pas été relevé. Je porte également un défi à ces mêmes boxeurs, et je défie également Stanley Harrisson, en dix, quinze ou vingt-cinq rounds, et pour n’importe quel enjeu. Je parle au nom d’un coming-man français, presque un novice. Il pèse soixante-dix kilos et combat sous le nom de Battling Nicolas. Pour montrer que ce défi est sérieux, je dépose cinq mille francs au bureau du journal. Cet argent est à la disposition des tenants de Stanley Harrisson. Il trouvera facilement des parieurs pour appuyer sa chance contre un novice… »

— Battling Nicolas, c’est moi, dit Bergère…

Et il répétait, un peu troublé :

— Battling Nicolas, c’est moi…

Mais les deux autres partenaires de bridge arrivaient, et il fallut changer de conversation, ou plutôt supprimer toute espèce de propos n’ayant pas trait à ce noble jeu, vainqueur en l’occurrence du « noble art ».

Nicolas, pour la première fois depuis longtemps, fut très « ailleurs » pendant la partie. Il fut copieusement injurié par les autres joueurs… Mais il n’opposait aux insulteurs qu’une sorte de dédain distrait et paisible, qui n’arrêtait pas le flot de leurs invectives… Enfin la partie prit fin… On fit en toute hâte les comptes. Nicolas avait tout gagné : Quand la Fortune capricieuse favorise un joueur, elle lui sourit en dépit de toutes ses maladresses. Elle l’a, comme on dit, à la bonne.

 

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Nicolas trouva chez lui un mot de Kid Arthur, qui était passé là une heure avant… Son entraîneur l’attendait à dîner le soir même.

Dès lors commença pour Nicolas la période émouvante de la préparation à un grand combat. Le défi avait été relevé le jour suivant par Harrisson. Les organisateurs de combats de boxe avaient offert une bourse importante. Tous les jours, des articles paraissaient dans la presse spéciale sur le fameux Battling Nicolas. À vrai dire, on ne pouvait croire qu’il fût un véritable champion. On ne soupçonnait pas la bonne foi de M. Baudrelin, mais on le considéra comme un emballé…

Nicolas, depuis une semaine, était très heureux. Il n’était troublé que par son impatience… Le jour du combat n’arriverait pas. Puis il se rendait compte qu’il n’était pas « fin prêt », qu’il avait un peu engraissé pendant l’absence de Kid Arthur, et qu’il n’aurait pas trop de ces vingt ou vingt-cinq jours pour se mettre en parfaite condition.

Un jour de très beau temps, comme il rentrait à son hôtel pour dîner, encore enivré par le printemps et par sa gloire naissante, le garçon lui remit une lettre. Il ne connaissait pas l’écriture de l’adresse.

Mademoiselle Van Stoole lui disait que son père était mort, qu’elle avait des ennuis assez graves. Elle demandait à Nicolas de venir la voir à Rouen, où elle était installée avec sa tante…

Voilà. C’était ce que Nicolas avait longtemps souhaité, rêvé, sans oser y croire. La Providence le comblait. Elle avait contenté d’abord ses beaux songes de gloire. Elle s’occupait maintenant de ses espoirs d’amour. Mais tout à la fois, vraiment ! Il n’osait cependant se plaindre… Car c’était un garçon poli, même avec le Destin.

CHEVALIER SERVANT

— Je partirai pour Rouen demain après-midi, se dit Nicolas, quand il eut reçu la lettre de mademoiselle Van Stoole.

À vrai dire, la chose n’irait pas sans difficultés. Comment s’échapper des mains de Kid Arthur, l’entraîneur dévoué et despotique ? Que dirait le vieux boxeur s’il apprenait l’équipée de son poulain ? Un fighter à l’entraînement n’est plus un homme libre… Et il doit compte à ses tenants de toutes ses allées et venues. Sans doute, ce voyage à Rouen était bien innocent et n’avait rien d’une fugue. Mais il entamait le principe grave, essentiel, de l’autorité absolue de Kid Arthur… Allons ! Tant pis ! l’Américain dirait ce qu’il voudrait. Y avait-il, d’ailleurs, la moindre chance d’être découvert ?

Voici comment il fallait procéder :

Ordinairement, le travail important de « Battling Nicolas » se faisait l’après-midi. Toutefois, un jour sur trois, son manager lui accordait un après-midi de repos. Repos assez bien gagné, on pouvait le dire. En effet, ces jours-là, la matinée avait été extrêmement chargée.

Battling Nicolas fit donc mine de rentrer à son hôtel, pendant que Kid Arthur, utilisant de précieux loisirs, se rendait à son bar habituel. À une heure environ, Nicolas prit le train à la gare Saint-Lazare. Rouen fut atteint sans incident après deux heures de route. Bergère, pour la dixième fois, vérifia sur la lettre de mademoiselle Van Stoole, le nom et le numéro de la rue… Et le cœur battant, il se rendit à l’adresse indiquée.

Est-il une émotion plus insupportable et plus délicieuse ? Sans doute, c’était absurde. Tout dans la lettre de mademoiselle Van Stoole indiquait sa confiance en Nicolas, et rien ne permettait de croire qu’elle eût pour lui un autre sentiment… Mais Nicolas ouvrait largement son espoir à toutes les hypothèses… Ah ! comme les rêves du ring étaient loin à ce moment !

Jusqu’à la veille, son ambition de devenir le champion des poids moyens lui semblait toute-puissante et exclusive. Et rien ne devait le détourner du but glorieux qu’il s’était assigné. Seulement, mademoiselle Van Stoole n’était pas là tout près, comme maintenant. Une tentation n’agit sur nous que si elle est très proche. Et c’est de là que venaient à Nicolas ses belles résolutions de sagesse. Son austérité gardait sa force de résistance quand elle restait très loin des occasions de faillir.

 

*

*     *

 

Se dirigeant, avec force renseignements, dans les rues de Rouen, Nicolas s’avançait peu à peu vers le but de son voyage, et peut-être de sa vie. En prenant son billet à la gare Saint-Lazare, il avait accompli une formalité assez grave…

— Mademoiselle Van Stoole, s’il vous plaît ?

— Au deuxième étage.

Il avait fallu s’adresser, en l’absence d’un concierge visible, à un herboriste, qui ressemblait certainement moins à un commerçant qu’à un collectionneur, tant il semblait impossible qu’un chaland quelconque pût jamais avoir l’idée d’entrer dans sa petite boutique. Saluant le vieillard obligeant, Nicolas s’élança corps et âme dans le plus obscur des corridors.

Tout gémissait dans cet escalier vénérable, les marches et la rampe. On recevait, de temps en temps, une petite aumône de lumière pâle. Un bec de gaz était encore éteint. Si on l’allumait à cinq ou six heures du soir, c’était très arbitrairement, car il ne faisait pas plus sombre au crépuscule officiel qu’à tout autre moment.

Le choix toujours embarrassant de deux portes, aussi plausibles l’une que l’autre, arrêta Nicolas quelques instants sur le palier du deuxième et dernier étage. Est-ce à droite ou à gauche ? S’il se trompe, il ne se trompera qu’une fois…

Comme cela, c’est gagné… On a, en effet, ouvert la porte et Nicolas a reconnu la tante de mademoiselle Van Stoole.

Ni le Prince Charmant en entrant dans le Palais du Sommeil, ni aucun des chevaliers libérateurs, en franchissant la septième ou la quatorzième porte d’airain, qui les séparait de la chère captive, n’éprouvèrent jamais une plus intense émotion. Négligeant, oubliant de dire bonjour à cette dame, Nicolas se dirigea vers une chambre claire, où il avait aperçu un profil qu’il connaissait bien.

Assise à sa fenêtre, le front penché sur son ouvrage, dans une attitude classique et charmante, mademoiselle Van Stoole attendait évidemment Nicolas… Il restait debout sans mot dire, sur le seuil de la chambre, aussi « gourde » que jadis lorsqu’il était planton et qu’il venait chercher les ordres du colonel. Sans remarquer son trouble, mademoiselle Van Stoole se leva, et lui tendit la main… Son visage était décidément celui de la personne aimée… Et Nicolas le trouva d’une beauté incomparable.

Un petit instant de mutisme, absolument nécessaire, précéda leur entretien… Rarement, d’ailleurs, Nicolas avait senti sa tête aussi vide de pensée. Son cœur battait comme une horloge dans une chambre silencieuse…

— Pourquoi vous ai-je dérangé ? dit mademoiselle Van Stoole à une question qu’il ne posait point… Reconnaissez que je ne suis guère gênée avec vous…

Évidemment ces paroles n’avaient rien d’extraordinaire, mais Nicolas les trouvait les plus fines et les plus délicates du monde.

Frisant sa moustache légère, qu’il n’avait pas encore rasée pour un prochain combat, il regardait devant lui sans rien voir. Et il ne s’aperçut qu’au bout d’un instant que ce geste de friser sa moustache était ridicule. Ridicule aussi, cette façon de rester planté là tout droit, alors que rien ne l’obligeait à garder la position militaire… En somme de quoi avait-il peur ? Ni les manières, ni la gentille façon de parler de mademoiselle Van Stoole n’avaient de quoi intimider personne. Tout de même ce n’était pas la peine d’avoir étendu sur le sol un certain nombre de ses semblables, y compris l’adjudant Rastin, pour trembler ainsi devant un autre être humain, si féminin fût-il.

La jeune fille, très gentiment, lui racontait son histoire.

Après la libération de M. Van Stoole, le caractère du brave recéleur s’était assombri, soit qu’il eût à se plaindre de la brutalité de l’ordre social, soit qu’une espèce de doute se fût éveillée en lui, sur la moralité spéciale qui avait régi sa vie. Miné par des préoccupations inhabituelles, il vit sa santé s’altérer rapidement… Il emmena sa sœur et sa fille loin de Paris. En Hollande, il ne retrouva aucun attrait à son pays natal, car il l’avait quitté bien jeune, et il n’était que peu sensible au charme des paysages.

— Nous sommes restés là-bas un mois. Nous n’étions pas heureuses… Enfin nous sommes revenus à Paris… Papa n’était toujours pas bien. Le repos ne lui réussissait pas. Un jour, il s’est couché… Son cousin qui est pharmacien, à Grenelle, est venu le voir... Alors on lui a donné des médicaments. Se sentant très souffrant un matin, il m’a fait venir, et m’a remis la clef d’un coffre-fort qu’il avait dans une maison de banque… Ses petites économies là dedans : Y pensait-il assez à ma dot !… 40 000 francs environ, qu’il avait mis de côté !… Rastin, l’adjudant, j’oubliais de vous le dire, ne nous avait plus donné de ses nouvelles. Il est probable qu’on a dû le détourner de m’épouser… En somme, ça m’a fait un peu de peine, qu’il nous quitte comme cela… Nous avions toujours été très gentils pour lui… Nous étions un peu compromis, je le sais bien, par ces ennuis de papa… Enfin, il aurait bien pu ne pas nous quitter de cette façon-là, sans rien dire, et nous écrire au moins une lettre d’explications.

À ce moment, Nicolas songea à éclairer mademoiselle Van Stoole… La véritable raison de « l’abstention » de l’adjudant, il la connaissait… Et si la jeune fille s’imaginait…

Une retenue très sage l’empêcha de parler. Rien ne pressait, en somme…

— Gardez-moi maintenant le secret sur ce que je vais vous raconter, continua mademoiselle Van Stoole…

Recommandation bien inutile avec le discret Nicolas. Évidemment, il ne trahirait jamais les confidences de cette jeune personne promue désormais, et pour l’éternité, au grade de dame de ses pensées.

— En venant nous installer ici, après la mort de mon père, nous pensions être à peu près tranquilles… Tout est allé d’abord paisiblement. Pendant quelque temps nous n’avons pas eu d’ennui. Les jours n’étaient pas gais, évidemment… Un papa comme le mien, si gentil pour moi, et que je n’avais jamais quitté… Seulement, de n’avoir pas de soucis matériels, c’est déjà quelque chose… Notre chagrin commençait à nous faire moins souffrir, on peut bien dire cela…

Or, voilà qu’il y a deux jours nous avons reçu une lettre de réclamations épouvantables… Bien qu’il ne m’ait jamais tenue au courant de ses affaires, je savais que papa, pour les besoins de son commerce, était en relations avec des gens pas très convenables… L’un d’entre eux prétend maintenant qu’il n’a pas été payé de marchandises qu’il avait apportées chez nous… Et il nous écrit ce mot-ci, qui nous fait trembler depuis deux jours.

POUR L’AMOUR D’UNE BELLE

Nicolas examinait la lettre que lui avait tendue mademoiselle Van Stoole : c’étaient quatre pages écrites sur une double feuille quadrillée. Une plume maladroite avait triomphé de la rugosité du papier et, après certaines hésitations visibles à la fin des mots et à l’approche des lettres doubles, semblait, vers le milieu de la page deux, avoir pris le parti de ne pas s’attarder aux complications orthographiques. L’important était d’arriver au but, d’exprimer sa pensée, fût-ce en sacrifiant des t ou des l phonétiquement inutiles, ou le vain ornement de quelques s finals.

Un sieur Albert Caperlon avait, paraît-il, livré jadis au père Van Stoole du tube de cuivre rouge en grande quantité. Pendant plusieurs mois, chaque semaine, une bonne charge de cette marchandise arrivait sur un camion à la boutique de M. Van Stoole. Ce n’était pas de ces choses que l’on peut emporter sous sa veste, en sifflant l’air de la Petite Bretonne. Ça ne se déménage facilement qu’à la condition de trouver à droite à gauche de certaines complaisances, qu’il faut bien entendu rémunérer.

M. Albert Caperlon prétendait n’avoir pas été payé. Les clients à qui M. Van Stoole avait refilé ce cuivre rouge n’étaient pas des crédits numéro un. M. Van Stoole n’avait accepté le marché qu’à la condition de ne pas payer comptant, mais au fur et à mesure que l’argent rentrerait. M. Caperlon avait consenti à ne recevoir que des acomptes, Or, il prétendait aujourd’hui qu’il lui revenait une somme énorme ; vingt-deux mille francs… Mademoiselle Van Stoole, bien qu’elle ne fût pas au courant des affaires de son père, se rappelait cependant une parole du marchand de ferraille, qu’il avait prononcée un soir de l’année précédente : « J’ai un fameux souci en moins. Je viens de régler définitivement Caperlon. »

Ce qui compliquait les choses, c’est que l’on ne trouvait pas de reçus. La plupart du temps, on n’en signait pas dans la maison Van Stoole. Étant donné la nature spéciale des transactions qui s’y traitaient, on n’envisageait guère la possibilité de produire jamais en justice de pareilles pièces comptables.

En somme, les affaires se faisaient sur parole, entre gentilshommes. D’ailleurs, presque toujours, elles se réglaient au comptant.

 

*

*     *

 

Quelles considérations avaient poussé M. Caperlon à renoncer à sa gentilhommerie naturelle, c’est ce qu’on pouvait facilement imaginer : il s’était dit que le marchand de ferraille laissait une grosse fortune, que mademoiselle Van Stoole serait facile à intimider.

La lettre n’était pas violemment menaçante : elle était écrite en termes polis… On demandait un rendez-vous pour arranger les choses… On espérait que mademoiselle Van Stoole ne voudrait pas s’attirer d’ennuis… Mais ce texte anodin prenait un certain sens quand on connaissait M. Caperlon.

Mademoiselle Van Stoole l’avait aperçu, un jour qu’elle était venue chercher son père au magasin. M. Caperlon était un grand gaillard aux cheveux roux, au nez pointu et aux cils blancs. Il arrivait de Belgique. Trois années de sa vie, paraît-il, s’étaient écoulées dans un bâtiment fortement grillagé.

Maintenant, il habitait à Paris dans le faubourg du Temple. Il avait quelques employés bien choisis, qui travaillaient sous sa direction.

— Écoutez, dit mademoiselle Van Stoole… J’ai eu tellement peur que j’ai été sur le point de lui donner ce qu’il demandait, quitte à rester à peu près ruinée. Puis je me suis dit que ça ne serait peut-être pas fini, et que cet homme ne me laisserait peut-être pas tranquille… Alors c’est à ce moment que j’ai pensé à vous écrire… Vous avez été si bon pour papa.

Nicolas s’inclina. Pour le moment, il ne songeait qu’au plaisir d’être avec mademoiselle Van Stoole. Et en même temps, il se sentait si gêné en sa présence, qu’il cherchait le moyen de la quitter le plus vite possible. Il était comme un avare qui a peur de gâcher son bonheur, et qui veut se dépêcher de le mettre de côté, afin de garder la possibilité d’en mieux profiter plus tard.

— Je suis tout entier à votre disposition, dit-il… Mais je suis obligé de rentrer à Paris, et il faut que je songe à l’heure du train… D’ailleurs je veux m’occuper tout de suite de ce Caperlon. Car il doit attendre votre réponse, et il vaut mieux peut-être ne pas l’impatienter.

 

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On mit la main sur un petit horaire des trains, offert à sa clientèle, à titre d’hommage gracieux, par une grande épicerie locale. Et l’on s’aperçut que Nicolas n’avait plus qu’un quart d’heure pour regagner la gare.

Il s’excusa, ne pensa point à prendre un nouveau rendez-vous, et partit à une allure d’entraînement… En courant, il ne pensait à rien, qu’au plaisir de courir… Une fois installé dans le compartiment, il fit son petit inventaire… Il était plus amoureux que jamais. Il était certain à présent qu’il unirait sa vie à celle de mademoiselle Van Stoole. Et, de nouveau, il se vit trottant, au bois de Boulogne, à côté de la bicyclette sur laquelle pédalerait harmonieusement cette adorable personne.

Mais il fallait penser à rejoindre M. Caperlon…

Nicolas Bergère y pensait sans plaisir.

La pratique de la boxe avait développé en lui un courage spécial. Certes, si on l’avait mis en présence de M. Caperlon en caleçon de ring ou tout habillé, et qu’il se fût agi « de lui rentrer dans la pêche », ç’eût été une vraie joie. Car, plus Nicolas s’adonnait au noble sport, plus il avait de plaisir à donner des coups de poing, et même à en recevoir…

Mais par un phénomène curieux, bien qu’explicable, il se sentait moins intrépide devant le danger imprécis… Jadis il eût été plus insouciant. Il se souvenait d’avoir marché sur des routes, à la nuit noire, sans aucune angoisse… Maintenant qu’il avait au bout des bras deux poings exercés et solides, il ne pouvait se promener, à la nuit tombante, sans regarder fréquemment derrière lui. Il craignait tout ce qui n’était point l’attaque loyale du poing. Il avait peur du couteau, du revolver, et aussi des sales coups d’apache… Surtout, il avait peur de l’ombre, de tout ce qu’elle cache d’ennemis mystérieux, qui ne montrent point leurs intentions, et dont on ne voit pas les yeux, ni les feintes du gauche…

Son éducation athlétique ne lui apportait donc, dans sa tâche nouvelle de chevalier servant, aucun secours appréciable. Mais il éprouvait un réconfort intérieur à penser qu’il défendrait sa belle. Il comprit alors la vaillance des anciens chevaliers, et se dit que le souvenir d’une femme aimée est parfois d’une aide plus efficace que les conseils et les exhortations de l’entraîneur le plus expert.

PÉRILS NOUVEAUX

Nicolas Bergère n’avait pas trouvé M. Caperlon à son domicile. Et il n’en avait pas été fâché. Car une explication, entre quatre murs, dans un logis inconnu, n’avait rien de rassurant. Il fut donc assez soulagé quand une petite personne aux cheveux trop noirs et trop abondants, et vêtue d’un peignoir mauve, lui indiqua un café de la place de la République, où il avait des chances de rencontrer M. Caperlon.

Ce café était grand et somptueux. Des négociants du quartier et des voyageurs de commerce y jouaient l’apéritif à des jeux divers. Dans un coin, près de la devanture, entouré de journaux illustrés, M. Caperlon s’intéressait innocemment aux événements de la semaine. Nicolas, en l’apercevant, fut surtout intimidé… Un chevalier servant tuera des dragons ailés, ébranlera des portes de fer, mais sentira son cœur défaillir s’il s’agit d’entamer une conversation délicate avec un être comme vous et moi. Il est, en somme, plus gênant d’entrer brusquement dans la vie d’un monsieur que l’on ne connaît pas, que de s’introduire de vive force dans un endroit enchanté, fortifié, où il y a du péril sans doute, mais où il y a moins à se gêner, et où l’on peut cracher par terre.

— Monsieur Caperlon, s’il vous plaît ?

— C’est moi.

M. Caperlon regardait Nicolas, et lui montrait une figure blonde, qui pouvait être très bien une figure de canaille, du moment que l’on était prévenu contre ce monsieur. Mais, si l’on avait eu sur son compte des tuyaux plus favorables, rien n’eût empêché de lui trouver une certaine franchise dans le regard.

— Je viens, dit Nicolas, de la part de mademoiselle Van Stoole, à qui vous avez écrit ces jours-ci.

— Ah ! dit M. Caperlon, en balayant de deux revers de main tous les illustrés, comme s’il avait cessé brusquement de s’intéresser aux exploits d’aviateurs et aux décédés de la semaine.

— Mademoiselle Van Stoole, continua Nicolas, prétend que vous avez fait une erreur assez grave, et que les sommes que vous réclamez…

… Ici la voix de Nicolas s’affermit.

— … Vous ont déjà été payées… D’ailleurs, ajouta-t-il, sans laisser M. Caperlon formuler ses protestations, mademoiselle Van Stoole n’est pas en état de vous payer actuellement. Il ne lui reste que très peu de chose, juste de quoi vivre.

— D’abord je n’ai jamais été payé, dit M. Caperlon. Et ensuite il n’est pas vrai que mademoiselle Van Stoole n’ait pas de fortune. Je sais qu’elle a largement ce qu’il lui faut.

… M. Caperlon s’exprimait très correctement. Il avait un petit rien d’accent, et encore, pour s’en apercevoir, fallait-il bien savoir qu’il était né en Belgique.

Nicolas ne savait que dire. Il n’avait point de preuves pour étayer ses affirmations. Il n’avait qu’une conviction intime… Il ne pouvait que la formuler, en haussant le ton. Mais il pensa que cette déclaration énergique n’impressionnerait pas du tout M. Caperlon. Il préféra arrêter là l’entretien…

— Puisqu’il en est ainsi, dit-il, je n’ai qu’à me retirer.

— Une minute, dit M. Caperlon. Vous êtes, sans doute, un parent ou un ami de mademoiselle Van Stoole ? Pouvez-vous me laisser votre nom ?

— Mon nom n’a rien à voir à l’affaire…

— Bon. Je ne tiens pas à le savoir. Si vous retournez voir cette demoiselle, vous lui direz qu’elle ferait mieux de s’exécuter gentiment. Qu’elle verse ses vingt-deux mille francs, et on la laissera bien tranquille.

— Et autrement ? demanda Nicolas.

— Autrement ?… On fera ce qu’on jugera à propos…

Ceci fut dit avec un ton d’autorité, qui en imposa à Nicolas. Il avait trop peu d’expérience de la vie pour savoir que ces affirmations nettes, catégoriques, cachent souvent une grande incertitude sur la conduite à venir.

Il sortit dignement, gagna le boulevard Saint-Martin et s’en alla dans la direction de la Madeleine.

Il n’avait pas voulu se retourner. Aussi ne vit-il pas que M. Caperlon s’en allait derrière lui, prenait un fiacre, et donnait au cocher l’ordre de ne pas perdre contact avec l’omnibus où Nicolas venait de monter.

 

*

*     *

 

En retrouvant Kid Arthur au petit restaurant où ils prenaient leur repas du soir, Nicolas s’abstint de raconter son voyage à Rouen. Il laissa le vieil entraîneur lui exposer ses projets nouveaux : dès le lendemain on quitterait l’hôtel pour aller s’installer dans une villa de la côte du Pecq, qui appartenait à un des commanditaires de la « maison de coups de poing Battling Nicolas ». On serait mieux là pour faire un peu de marche et de course. On éviterait, bien entendu, la route de Paris trop poussiéreuse. Mais on trouverait ce qu’il faudrait dans la forêt de Saint-Germain. Deux autres boxeurs français s’installeraient également dans la villa pour servir d’entraîneurs à Nicolas. C’étaient le poids lourd Samuel et le poids extra-léger Tonnelet, deux fighters d’assez bonne classe, qui avaient, l’un et l’autre, trois ou quatre années de ring.

Kid Arthur organisa l’existence de la petite colonie. On marcherait dur toute la matinée… On déjeunerait fortement à onze heures du matin. On reprendrait le travail vers trois heures et demie, en faisant surtout de l’assaut. Car Nicolas s’était suffisamment exercé au ballon, et il lui fallait surtout, désormais, des adversaires humains.

À cinq heures, on serait libre ; suivant le temps, on se promènerait ou l’on jouerait à la manille.

La villa ne serait prête à les recevoir que le lendemain vers la fin de la journée. Nicolas écrivit une lettre à mademoiselle Van Stoole, où il lui rendit compte de sa visite à M. Caperlon, en exagérant sa propre confiance et en lui affirmant qu’elle n’avait à s’inquiéter de rien. Ainsi il se rassurait lui-même et se donnait un peu de répit pour agir.

Le lendemain donc, Nicolas et Kid Arthur arrivèrent à Saint-Germain vers cinq heures de l’après-midi. Ils descendirent par l’escalier jusqu’au milieu de la côte du Pecq, où se trouvait la villa. Le jardin était grand et assez couvert. La maison paraissait confortable. Pendant que Kid Arthur donnait des ordres pour le dîner, Nicolas sortit sur la route et descendit jusqu’à la Seine. En revenant à la villa, il aperçut deux individus qui se tenaient en observation de l’autre côté de la route. C’étaient deux jeunes gens de taille moyenne, vêtus d’habits assez convenables et coiffés de chapeaux melons… Nicolas feignit de ne pas les regarder ; il entra dans le jardin et, profitant du feuillage des arbres, revint examiner ces jeunes gens à travers la grille… Il les vit s’éloigner, et descendre dans la direction de la Seine… Alors il sortit de sa cachette et les suivit à distance. Au bas de la côte, les deux jeunes gens rejoignirent un autre individu coiffé d’une casquette et, tous trois, ayant traversé le pont, opérèrent une nouvelle jonction avec deux camarades qui les attendaient à la porte d’un débit de vin…

Nicolas pensa que tout ce monde avait été mobilisé en son honneur par M. Caperlon. Il se dit qu’il y allait peut-être avoir du sport…

UN ALLIÉ

Tout en revenant à la villa, Nicolas se demandait s’il allait avertir Kid Arthur du danger qui, en somme, les menaçait tous… Bien qu’il eût quelque gêne ou quelque paresse à raconter cette histoire, il crut de son devoir d’avertir le vieil entraîneur, qui pouvait innocemment aller se promener sur la route et tomber dans un guet-apens préparé par les séides de M. Caperlon. L’explication fut un peu longue, car Nicolas ne savait toujours pas l’anglais et Kid Arthur n’avait fait aucun progrès en français. Ils s’entendaient assez bien quand ils parlaient de boxe, grâce aux termes techniques que possédait Nicolas, grâce aussi à de petits gestes des poings ou d’épaules très suffisamment expressifs. Mais, pour toutes les autres matières que traite une encyclopédie, ils semblaient séparés par un fossé infranchissable.

Ils étaient allés dîner ensemble dans un petit restaurant de Saint-Germain. Nicolas raconta son histoire, qui dura une heure et demie. Parfois il s’arrêtait avec désespoir et considérait le visage de l’entraîneur, qui n’arrivait pas à comprendre un mot essentiel. Nicolas lui jetait en pâture tous les synonymes exacts ou approchants. Mais Kid Arthur restait hagard… Alors Nicolas regardait éperdument de tous côtés comme si le mot anglais nécessaire allait arriver d’un coin de la salle.

Enfin, après des prodiges de patience et d’ingéniosité, il put « établir » un récit complet qui ressemblait à cette petite automobile jadis exposée dans une vitrine, et qu’un vieux militaire avait construite avec des bouts de cercles de tonneaux, des cure-dents et du cuir de semelle… Kid Arthur avait fini par comprendre, car il paraissait très frappé. Comme Nicolas, et tous les hommes exercés dans le self défense, il était un peu dégoûté de tout ce qui n’était pas les armes naturelles de l’homme et professait une égale aversion pour le poignard coupant ou le perçant projectile. Le casse-tête contondant l’effrayait moins, car on pouvait l’éviter par une habile esquive, tout en envoyant chez l’assaillant un poing solide qui, pour n’être pas garni de métal, arrivait très bien à immobiliser pour un moment son destinataire.

 

*

*     *

 

Les deux « sparring partners », Samuel et Tonnelet, ne seraient là que le lendemain. Kid Arthur, qui n’était pas partisan des héroïsmes inutiles, jugea qu’il valait mieux ne pas coucher ce soir-là à la villa. Ils prirent donc le train de Paris, et se rendirent au bar ordinaire de Kid Arthur, où le vieil entraîneur comptait retrouver un ami américain de très bon secours, et qui les accompagnerait au besoin à Saint-Germain. C’est ce que Nicolas crut comprendre, mais il n’était pas encore sûr, en arrivant au bar, de l’interprétation qu’il avait donnée aux paroles tronquées, difficilement pénétrables de son compagnon… Quand il vit l’Américain en question, il pensa alors s’être trompé tout à fait, car rien dans l’aspect de ce personnage ne révélait l’intrépide chasseur d’hommes annoncé, semblait-il, par Kid Arthur.

Ambrose-Adolphus Thomas était tout petit et tout rond, très endormi. Il était très difficile de lui assigner un âge plausible entre trente et cinquante-cinq ans ; il tendit à Nicolas une petite main blanche et cette main très grasse, ainsi que toute la personne d’A.-A. Thomas, semblait complètement désossée, à l’instar de certains gibiers en pâtés.

Il réalisait ce prodige de savoir encore moins le français que Kid Arthur. Les paupières presque fermées, il écoutait le récit du vieil entraîneur, que Nicolas, sans comprendre et de pure confiance, approuvait de hochements de tête répétés. Quand Kid Arthur eut fini, A.-A. Thomas, s’adressant à Nicolas, se mit à lui parler anglais avec une volubilité extraordinaire. Kid Arthur l’avait pourtant prévenu que Nicolas ne comprenait pas. Mais A.-A. Thomas trouvait sans doute qu’il était plus poli de s’adresser au jeune Français, tout en pensant que ce serait Kid Arthur qui ferait son profit de tout ce qu’il disait là.

Ayant exposé rapidement ses idées, A.-A. Thomas sortit un revolver de sa poche, un revolver assez long. La crosse et le canon étaient d’une couleur brune uniforme. A.-A. Thomas montra complaisamment cette arme à Nicolas, et sembla en raconter l’histoire et les hauts faits. Puis il visa un écriteau de vin de Champagne, qui se trouvait sur un des murs. Après avoir levé un seul doigt de la main gauche pour indiquer qu’il en voulait à la première lettre, il envoya une balle dans le C de Champagne. La détonation n’avait pas été forte. Il n’y avait plus d’autres consommateurs à cette heure tardive. Le garçon regarda le patron du bar, qui haussa simplement les épaules. On était un peu fait, dans la maison, aux manières d’Ambrose-Adolphus.

A.-A. Thomas rentra son revolver dans sa poche. Puis il prit avec sa petite main molle le poignet droit de Nicolas et le lui serra d’une telle façon que le boxeur poussa un cri de douleur.

A.-A. Thomas souriait et prononçait un mot qui pouvait être : jiu-jitsu.

Cependant le garçon s’était approché et disait quelques mots en anglais malhabile. Puis il s’adressa à Nicolas et lui dit avec un accent étranger : « Il est tard, nous sommes obligés de fermer. » A.-A. Thomas pris dans la poche de son pantalon trois ou quatre billets de banque roulés en chiffon, et en tendit un au garçon. Quand on lui eut rendu sa monnaie, il la plaça méticuleusement dans une petite bourse compliquée qu’il avait dans une autre poche, sans que Nicolas arrivât à comprendre pourquoi l’or, l’argent et même le billon étaient soignés avec une sollicitude que l’on refusait aux bank-notes. Cependant il s’était levé et Nicolas remarqua qu’il était, une fois debout, d’assez bonne taille. Mais son tronc était court et ses jambes plutôt longues. A.-A. Thomas était un homme à surprises.

La rue était déserte. La chaussée était plate et macadamisée. A.-A. Thomas fit à Nicolas une proposition qu’il fut très long à comprendre. Il s’agissait de faire une course à pied de cent yards environ. Il n’y avait pas moyen de refuser. Kid Arthur s’était installé au départ, et ils prirent comme point d’arrivée un bec de gaz sur la droite. Nicolas était très vite, et il soutint pendant trente ou quarante mètres l’allure d’A.-A. Thomas, mais, au moment où il espérait gagner, il fut décollé irrésistiblement… C’était vraiment un démon que cet Ambrose-Adolphus.

Contrairement à ce qu’on pouvait croire au premier abord, ce personnage flegmatique et endormi n’était pas du tout dédaigneux de l’opinion de ses semblables et sa complaisance même à montrer ses aptitudes avait quelque chose d’assez flatteur pour ceux qu’il tenait à « épater »… Cependant, on était arrivé devant un assez humble petit hôtel. A.-A. Thomas était chez lui. Il prit congé de ses compagnons et leur donna rendez-vous pour le lendemain, à midi, à la gare Saint-Lazare. On déjeunerait ensemble et l’on partirait tous à Saint-Germain pour s’occuper un peu des « employés » de M. Caperlon.

LE GUET-APENS

Voici ce qui fut décidé entre Nicolas, Kid Arthur, Ambrose-Adolphe Thomas et un vieillard anonyme amené là pour servir d’interprète. Le conciliabule eut lieu dans un restaurant de la place du Havre, avant de prendre le train de Saint-Germain.

Nicolas ayant enfin raconté l’histoire complète des menées de M. Caperlon, A.-A. Thomas, qui tenait absolument à sa chasse à l’homme, décida qu’il fallait faire revenir de Rouen mademoiselle Van Stoole et sa tante. Qu’arriverait-il, en effet, si M. Caperlon envoyait ses séides à Rouen ? Non seulement, la sécurité des deux femmes serait menacée, mais A.-A. Thomas, Nicolas, Kid Arthur et les deux boxeurs, qui s’attendaient à être attaqués, seraient déçus dans leur espoir. Nicolas, à l’idée de se rapprocher de sa bien-aimée ; se sentit gonflé d’une joie qu’il dissimula tant qu’il put devant son sévère entraîneur. Il parla énergiquement de s’en aller le plus tôt possible à Rouen pour ramener ces dames. Mais A.-A. Thomas fit remarquer très justement que la présence de Nicolas auprès d’elles pouvait inspirer quelque retenue aux personnes que M. Caperlon avait sans doute envoyées à Rouen, afin d’épier les allées et venues de mademoiselle Van Stoole et de sa tante.

On pensa à envoyer à ces dames le vieil interprète porteur d’une lettre de Nicolas l’accréditant auprès de mademoiselle Van Stoole. Mais il n’y avait pas de combinaison de trains permettant d’aller là-bas, de se rendre au domicile de ces dames et de reprendre un autre train pour être de retour à Paris avant la nuit. Nicolas s’était plongé dans un indicateur et n’en sortait pas. Le vieil interprète prit à son tour la vaste brochure, mais en dépit de son expérience de la vie il s’avoua vaincu au bout de quelques instants. A.-A. Thomas, plus pratique, décida que l’on enverrait une dépêche très détaillée.

 

*

*     *

 

Ces dames arrivèrent un peu avant sept heures. Nicolas les attendait sur le quai. Elles étaient venues tout de suite, aussitôt la dépêche reçue… Avaient-elles été suivies ?… Elles n’avaient remarqué personne… Ce fut pour Nicolas une petite déception. Mais peut-être avaient-elles mal regardé autour d’elles…

Selon les dispositions établies, un taxi-auto conduisit ces dames à Saint-Germain. Elles étaient accompagnées de Nicolas. Et celui-ci, en arrivant auprès de la villa de la côte du Pecq, eut la satisfaction de voir en faction à cinquante pas de la grille, deux individus en qui il crut reconnaître les deux personnages suspects qu’il avait aperçus l’avant-veille.

Devant la grille, Nicolas prit ostensiblement congé de mademoiselle Van Stoole. Puis il reprit avec son taxi-auto la route de Paris.

L’auto traversa à nouveau le pont du Pecq et gagna le Vésinet. Mais Nicolas ne tarda pas à l’arrêter, régla le prix convenu et revint à pied, dans le jour finissant, jusqu’aux environs de la villa, qui possédait deux entrées, l’une, donnant sur un petit sentier. C’est par là, qu’avec d’infinies précautions s’étaient introduits, au cours de l’après-midi, Kid Arthur, A.-A. Thomas et les deux boxeurs Tonnelet et Samuel. Nicolas Bergère les retrouva tous dans la cave, cependant que, dans la salle à manger située à un rez-de-chaussée légèrement surélevé, mademoiselle Van Stoole et sa tante, les fenêtres ouvertes et toutes lumières allumées, prenaient leur repas du soir.

 

*

*     *

 

Un nouvel arrivant vint se joindre au groupe du sous-sol. C’était le vieil interprète qui, de son côté, n’avait pas perdu son temps. Il avait flâné tout l’après-midi dans le pays, avait suivi d’un air distrait les manœuvres de la bande Caperlon et apportait les « tuyaux » de la dernière heure. Deux hommes, devant la grille d’entrée, étaient toujours en expectative. Trois autres hommes étaient restés attablés tout l’après-midi dans un cabaret du Pecq, de l’autre côté du fleuve. Vers trois heures, un grand monsieur blond, dont le signalement correspondait à celui de M. Caperlon lui-même, était venu à ce cabaret, et avait donné des instructions.

On était en plein roman. Ambrose-Adolphe Thomas ne ressemblait plus au gros endormi de la veille. Les coudes sur la table (on avait descendu une table à la cave), il suivait avec passion, de ses petits yeux tout luisants, le récit du vieil interprète, que celui-ci avait dû faire deux fois, en français d’abord, puis en anglais.

Cependant on avait tiré d’une armoire des bouteilles de vin et des paniers de provisions, et les six hommes commencèrent à dîner dans l’obscurité.

À quelle heure se produirait le « coup de chien » ? probablement après minuit. Car, jusqu’à ce moment, la route présente encore une certaine animation. Les derniers trains des théâtres amènent du monde à Saint-Germain et au Pecq… Les bandits savaient cela et attendraient le moment où les chemins seraient complètement déserts… C’était une nuit blanche en perspective… Les nuits blanches ne sont pas indiquées dans le programme d’entraînement des boxeurs. Mais le vieux trappeur Kid Arthur avait tout oublié. L’imminent combat de Battling Nicolas était relégué au troisième plan de ses préoccupations. La vie offrait brusquement à ce vieux sportsman un divertissement plus passionnant.

Quand ils furent tous bien restaurés, Ambrose-Adolphus Thomas, chef naturel de la place, réunit tous ses hommes en cercle, et par l’intermédiaire du vieil interprète, les mit au courant de son plan de combat. D’abord il sortit d’une large valise tout un paquet de hardes qu’il s’était procurées dans l’après-midi… Ce n’étaient que des vêtements de femme du peuple, des jupes, des caracos, des fichus, des bonnets. Il s’habilla immédiatement pour donner l’exemple, et apparut comme une bonne vieille au visage rond. Puis ce fut le tour de Kid Arthur, de Nicolas, de Samuel, de Tonnelet, dont les faces rasées d’athlètes se prêtaient fort bien à ce genre de travestissement. Le vieil interprète, qui tenait, en dépit de son âge et de ses faibles moyens physiques, à jouer un rôle actif dans l’affaire, fut envoyé dans les combles et chargé de surveiller par une lucarne le derrière de la maison. A.-A. Thomas étant à peu près sûr que l’attaque ne viendrait pas de ce côté-là.

Quand ils furent tous habillés, on fit venir mademoiselle Van Stoole et sa tante. Elles se réjouirent bien franchement à la vue de cette bande de vieilles femmes, qui semblaient échappées d’un asile de vieillards, d’autant que la plupart pour dissimuler leur haute taille se courbaient, et ne marchaient que les jambes fléchies.

Puis, mademoiselle Van Stoole et sa tante montèrent dans leurs chambres et les vieilles femmes gagnèrent leurs postes.

A.-A. Thomas s’était installé dans la salle à manger. Il avait fait choix, pour y attirer les assaillants, d’une pièce assez spacieuse pour que l’on pût s’y remuer, et qui tout de même ne fût pas trop vaste, pour ne pas laisser à l’ennemi assez de champ de recul, au cas où il voudrait résister à l’attaque en jouant du revolver…

Nicolas et les autres se trouvaient dans les chambres avoisinantes, prêts à donner de leur personne à un signe convenu.

Nicolas était tout de même assez inquiet, non pour lui-même mais pour ses compagnons qu’il craignait de ne pas voir sortir tous indemnes d’une aussi aléatoire aventure… Il commença à souhaiter, aux environs de minuit et demi, que la bande Caperlon eût renoncé à ses projets. Puis, vers une heure, comme on n’avait rien entendu encore, il se dit avec dépit que rien n’arriverait, que tous leurs préparatifs seraient inutiles, et qu’il avait dérangé pour rien un homme aussi précieux et aussi friand d’aventures qu’Ambrose-Adolphus.

… Une heure et quart… Allons ! le coup ne se produirait pas ! Et Nicolas, si souvent gâté par le Destin, s’exaspérait déjà du peu de souplesse et de maniabilité des événements… quand il entendit un bruit léger sur le gravier du jardin…

Ambrose-Adolphus avait laissé une bougie allumée sur la table de la salle à manger : c’était le miroir aux alouettes. Comme il l’avait prévu, un des malandrins se glissa jusque-là, et, s’étant hissé jusqu’à la fenêtre, aperçut sur un matelas une pauvre vieille femme qui semblait goûter un repos bien gagné… Le bandit enjamba l’appui de la fenêtre. Puis il fît signe à quatre camarades qui prirent un à un le même chemin. Un de ces quatre hommes était M. Caperlon. Un sixième gentleman se trouvait à la porte de la grille, en train de faire le guet : ce poste de confiance, en l’occurrence, n’était pas le plus dangereux.

Quand les cinq hommes silencieux eurent tous enjambé la fenêtre, la pauvre vieille se réveilla en poussant un petit cri. C’était le premier avertissement pour les quatre boxeurs qui s’approchèrent tous des portes prêts à entrer dans la salle. Un des hommes de M. Caperlon s’approcha de la vieille femme pour la faire taire… Elle se jeta aux pieds de cet homme en lui criant trois mots français, soigneusement répétés avec l’interprète : « faites pas mal, faites pas mal ». Et, tout en le suppliant, la bonne vieille lui immobilisait les bras de ses petites mains molles et terribles. Puis elle poussa un autre petit cri. Quatre autres vieilles femmes ouvrirent des portes en s’écriant : « Ne nous faites pas mal ! » Ces pauvres femmes devaient être infirmes, car elles avaient la main droite entourée de bandes, excellente précaution pour ne pas se briser les os en adressant à qui de droit un coup de poing mal appliqué.

— Qu’est-ce que c’est ? s’écria, balbutia plutôt M. Caperlon. Une décisive réponse lui fut envoyée par la plus grosse des vieilles femmes, le poids lourd Samuel, boxeur pas très adroit, mais cogneur effrayant dès que son poing formidable trouvait facilement un endroit pour se loger. M. Caperlon s’effondra. Les trois autres apaches s’étaient instinctivement réunis en paquet. Nicolas, Kid Arthur et Tonnelet tapaient sur ce paquet comme sur un ballon de boxe. L’homme que A.-A. Thomas tenait dans ses mains implorantes était déjà étendu à terre et gémissait à fendre l’âme. Une prise très dure de jiu-jitsu l’avait mis en mauvais état.

Ce fut A.-A. Thomas qui se chargea de l’empaquetage. Il avait tiré de sa poche de petits lacets de cuir. Avec une prestesse remarquable, il avait lié son homme, à qui il ne cessait de répéter en anglais : « Ça ne sera rien. » Puis il ficela tous les autres messieurs, chacun à son tour.

Le petit boxeur Tonnelet, qui avait de l’éloquence et qui, enfant de Belleville, parlait très bien la langue du pays, se chargea de faire à ces messieurs un petit discours. Il pensait qu’ils se rendaient compte du tort qu’ils avaient eu de vouloir s’en prendre à une jeune fille et de se mettre à six pour l’attaquer, dans un désir de lucre, et peut-être encore avec d’autres intentions aussi honteuses. Puis il leur déclara qu’on ne les livrerait pas à la police, et qu’on les déposerait ainsi liés sur le bord de la route, où ils feraient bien, pour essayer de se déficeler, de ne pas attendre le grand jour…

Le jeune homme, qui était de garde à la grille, vit, confusément, à la lueur d’un bec de gaz, une théorie de vieilles femmes énormes et vigoureuses, qui portaient des corps ficelés. Ce jeune guetteur n’y comprit pas grand-chose, mais il comprit au moins qu’il valait mieux se mettre à l’écart. Ce fut probablement lui qui dénoua obligeamment par la suite les liens de ses camarades, car on ne retrouva plus personne le lendemain matin.

VERS L’AMOUR

Thomas, Kid Arthur, Samuel et Tonnelet étaient allés prendre un repos bien gagné. Le vieil interprète, ancien employé d’imprimerie, ne pouvait plus dormir la nuit. Il proposa de faire le veilleur, en cas d’un retour offensif bien improbable de la bande Caperlon. Nicolas était allé rassurer ces dames qui ne s’étaient pas couchées. Lui-même, une fois dans sa chambre, ne s’endormit que très tard. Il se demandait si l’affaire allait en rester là et si M. Caperlon n’allait pas chercher à se venger…

Mais, au cours de son existence, M. Caperlon qui ne craignait pas d’entrer en lutte avec le Droit avait appris à respecter la Force. Le jour même, vers midi, on trouva une lettre adressée à mademoiselle Van Stoole. Le signataire ne faisait aucune allusion aux menus faits de la nuit précédente.

« Mademoiselle, écrivait M. Caperlon, dès l’instant que vous prétendez que vous ne me devez plus rien, je ne veux pas entrer dans des contestations et des discussions à n’en plus finir. Pourtant, il me semble que vous ne pouvez me refuser le règlement d’une facture de deux cent cinquante-six francs que je joins à la présente, vu qu’elle remonte à janvier dernier, et que vous pouvez vous convaincre que votre papa ne l’avait point payée. »

Le premier mouvement fut d’envoyer promener M. Caperlon. Comment ? Cet homme, après avoir eu l’aplomb de réclamer plus de vingt mille francs, renonçait humblement à ses prétentions et se contentait d’une modeste somme… Non, il n’aurait même pas cela… Mais mademoiselle Van Stoole déclara qu’elle lui ferait parvenir cet argent. Elle préférait en finir avec lui, et d’ailleurs, il semblait très probable que ces deux cent cinquante-six francs lui étaient dus.

— Seulement, demande-lui un reçu pour solde de tout compte, fit remarquer judicieusement la tante.

Ambrose-Adolphus Thomas, ce personnage surnaturel, repartit, ce même jour, vers Paris ou vers une forêt magique. Nicolas reprit son entraînement, et, accompagnés de mademoiselle Van Stoole qui conduisait un petit tonneau loué à Saint-Germain, les quatre hommes, vêtus de tricots au col montant, coiffés, de bonnets de laine, s’en allèrent sur un rang dans la forêt. Ils suivaient au petit trot la voiture, et, de temps en temps, piquaient un sprint de soixante mètres. Mademoiselle Van Stoole n’avait jamais conduit. Mais l’habile Kid Arthur l’avait dressée en cinq minutes, lui montrant une façon simple et pratique de tenir les guides.

L’après-midi, le travail au punching-ball l’intéressa beaucoup ; elle s’amusa quand Nicolas sauta à la corde, et fut ravie de le voir boxer contre le gros Samuel, tout étourdi de la danse.

Lorsque les quatre hommes, une fois douchés et bouchonnés, retrouvèrent ces dames au jardin où le thé était préparé, mademoiselle Van Stoole prit Nicolas à part et lui dit :

— Tout de même, je vais retourner à Rouen.

Il la regarda d’un air si décontenancé qu’elle se mit à rire.

À ce moment, il est probable qu’elle était bien décidée à rester à Saint-Germain. Mais, par taquinerie, elle répéta avec le plus grand sérieux :

— Il faut que je retourne à Rouen… C’est plus raisonnable… Maintenant que l’affaire est arrangée avec ce Caperlon, je n’ai plus peur… Et il vaut mieux que vous vous entraîniez tranquillement… On se reverra après le combat…

Nicolas était si timide avec mademoiselle Van Stoole qu’elle faillit être victime de ses propres taquineries. Car il n’osait discuter et il était difficile à la jeune fille de revenir sur ce qu’elle avait dit d’un ton si péremptoire.

Ils prirent place à table au milieu d’un silence funèbre. Heureusement, l’intervention de Kid Arthur arrangea les choses.

— À quelle heure y a-t-il des trains pour Rouen ? avait-elle encore demandé.

Kid Arthur regarda Nicolas et comprit tout.

— Vous devez rester ici, dit-il à mademoiselle Van Stoole. Vous partez, c’est mauvais pour loui. Mélancolie, mauvais pour entraînement.

Quand Kid Arthur parlait français, il ne pouvait guère chercher des nuances. Cette nécessité d’aller au plus pressé écourta toutes les circonlocutions où se fût attardée la délicatesse du timide Nicolas.

— Je vous en prie, dit-il à voix basse…

Elle eut une moue hésitante. Mais la cause était gagnée.

 

*

*     *

 

Le lendemain matin, les quatre hommes en tricot de laine suivaient de nouveau, dans les allées de la forêt, le petit cheval que mademoiselle Van Stoole conduisait, semblait-il, avec plus de brio.

Cependant, le jour du combat approchait. Stanley Harrisson s’entraînait à Chantilly, Battling Nicolas à Saint-Germain-en-Laye, et tous les jours, des articles circonstanciés relataient dans les journaux les phases, d’ailleurs en partie imaginées, de la préparation des deux boxeurs. On parlait aussi de l’agitation de la colonie anglaise, des sportsmen de Londres qui s’apprêtaient à passer le détroit, et l’on ne manquait pas d’ajouter que Stanley Harrisson était grand favori dans le clan des jockeys.

GANTS DE QUATRE ONCES

Plus que quatre jours… Il semblait à Nicolas que le soir du match n’arriverait jamais. Puis, tout à coup, le temps se mit à marcher… C’est vraiment un vieux préjugé de penser que les secondes sont toujours de durée égale. À certains moments, toutes les pendules de la terre vont plus vite ; mais comme à ce moment, la cadence du pouls s’accélère chez tous les hommes, personne ne s’aperçoit que le temps a augmenté son allure.

La journée grimpait vertigineusement du matin au soir. Puis elle retombait du soir au matin dans une chute obscure qui ne durait presque rien. Nicolas trouvait maintenant que ça allait un peu vite. Il restait tant qu’il pouvait les yeux ouverts, pour retarder la venue du sommeil et n’être pas tout de suite au matin…

Il était en condition vraiment parfaite. Sa préparation pour le match n’avait pas commencé trop tôt. Aussi n’était-il pas trop allégé, trop sec… Il travaillait encore la veille du combat. Le matin du grand jour, il fit un peu de gymnastique suédoise, une courte promenade à pied. Il prit un déjeuner confortable, dès onze heures du matin, de façon à pouvoir dîner un peu avant six heures. Puis il dormit une heure après son dîner, mais non pas étendu sur un lit : il était assis sur un fauteuil et un tabouret supportait ses jambes allongées, que le soigneux Kid Arthur avait entourées d’un manteau.

Kid Arthur prétendait qu’il ne fallait pas s’étendre après le repas, mais dormir assis, de façon à laisser à l’estomac une position normale et à n’avoir pas le sang à la tête. Il ne devait ces règles d’hygiène à aucun médecin ; c’étaient des idées, peut-être judicieuses, qu’il s’était forgées.

 

*

*     *

 

Vers huit heures, deux automobiles vinrent prendre à Saint-Germain, Battling Nicolas, qui fut installé au fond d’une voiture à côté de mademoiselle Van Stoole. Kid Arthur s’assit en face d’eux. Tonnelet, Samuel et la tante prirent place dans l’autre taxi. Les moteurs ronflèrent, et la caravane se mit en marche vers la gloire ou vers la honte…

Nicolas s’était effrayé par avance en pensant à ces moments suprêmes. Il se disait qu’il n’en supporterait pas l’énervement. Mais l’heure arrivée, il se sentait d’une insouciance extraordinaire. Se dirigeait-il vraiment vers un cirque, où il rencontrerait un boxeur redoutable, au milieu d’une foule d’inconnus plus effroyables encore ? Non, c’était simplement une petite balade en auto, par une nuit printanière.

Puis, soudain, une crainte l’assaillit : si un pneu crevait !… Il y avait bien l’autre auto ; mais ses pneus pouvaient éclater aussi… Il ne fut rassuré qu’en apercevant des rails de tramways… Cette petite peur subite était-elle le résultat d’un énervement inconscient ? Une fois calmée, elle laissa Nicolas légèrement fébrile. Il était un peu oppressé, il trouvait que le trajet n’en finissait pas. Et il s’efforçait de parler et de prendre un air dégagé, pour ne pas laisser deviner son agitation à Kid Arthur et à mademoiselle Van Stoole.

 

*

*     *

 

Cependant, l’auto longeait l’avenue de la Tour-Maubourg, parmi d’autres autos ardentes qui suivaient la même direction. Toutes se dirigeaient vers le cirque. Et ce fut pour Nicolas l’instant de la gêne la plus grande. Tous ces gens arrivaient là pour le voir. Il y avait déjà pas mal de voitures dans l’avenue de la Motte-Picquet.

— Que de monde ! que de monde ! disait mademoiselle Van Stoole amusée.

La voiture avait tourné dans la petite rue où se trouve l’entrée des artistes. L’artiste en vue sauta sur le trottoir, avec une affectation de souplesse et de légèreté. Puis, on gagna le bureau de l’administration. Un des organisateurs était là. On lui présenta mademoiselle Van Stoole.

— J’espère, dit-elle, que vous en avez du monde !

Il fit une moue.

— Nous saurons ça exactement tout à l’heure.

— Nous avons vu énormément de voitures.

— Parce que c’est l’heure d’ouverture des bureaux. Ça ne fait jamais que trois ou quatre personnes par auto. Et il en faut des personnes pour remplir le cirque !

» … Non, poursuivit-il, en regardant Bergère. Battling Nicolas n’est peut-être pas encore assez connu. On a fait tellement de battage pour de soi-disant révélations que le public n’y croit plus. Quand vous aurez vaincu Stanley Harrisson, vous ferez recette… Mais enfin aujourd’hui, ce sera tout de même très convenable.

On conduisit le comingman à sa loge. Un jeune homme blond, en habit, l’y attendait. C’était le vicomte de Costérand.

— Je ne savais pas que c’était vous Battling Nicolas. Je vous ai reconnu l’autre jour, quand on a publié votre photo. Vous pensez si on est venu ! Mes amis et moi, nous avons pris trois loges… Mais je vais vous laisser tranquille. On reviendra vous féliciter tout à l’heure… Si, si… J’en suis sûr ! Nous allons assister aux matches préliminaires… Vous n’avez peut-être pas encore vu le programme… Tenez, prenez le mien. Nous en avons d’autres…

Le « combat international » en vingt rounds était précédé de trois matches qui mettaient aux prises Gaillard et Relonger, Denis et de Ponthieu, Ricaux et Taffoureau.

Mademoiselle Van Stoole était installée avec la tante à des places de ring. Nicolas était content de rester un peu seul avec Kid Arthur… Maintenant le temps n’avançait plus. La montre d’argent, posée sur un coin du lavabo, avait ses aiguilles figées.

— Prenez garde, disait Kid Arthur. Primier round, il va commencer fort, fort. Vous attendre, attendre. Vous garder la figure et pas du tout user du droit…

Nicolas n’avait jamais vu Stanley Harrisson que sur des photos de journaux. Il connaissait le record de son adversaire. Stanley Harrisson avait passé un semestre en Amérique. Sur les cinq combats qu’il avait livrés contre des hommes de première classe, il avait enregistré une défaite, manifestement injuste aux yeux des Anglais de là-bas, deux matches soi-disant nuls où il avait eu l’avantage, et deux victoires aux points qui, sans doute, avaient été éclatantes, pour que l’arbitre eût bien voulu accorder un verdict favorable…

— L’entr’acte est commencé, dit une voix de l’autre côté de la porte.

Kid Arthur ouvrit. Tonnelet, des serviettes à la main, Samuel, porteur d’un seau et de différentes bouteilles, étaient là, tout prêts… Kid Arthur fit sauter la ficelle d’un paquet… C’était la surprise. Il avait apporté pour son poulain une magnifique robe de chambre à ramages.

 

*

*     *

 

Précédé du porteur du seau et du porteur des serviettes, suivi de Kid Arthur, qui lui avait mis une main sur l’épaule, Nicolas descendit l’escalier qui conduisait au cirque. Une haie de curieux se forma dans les couloirs pour les laisser passer… Et bientôt Nicolas se trouva à l’entrée du cirque éclatant de lumière… Un brouhaha salua sa venue. C’était un bruit confus, où il y avait à boire et à manger ; de bonnes gens tapaient des mains, les sceptiques avaient de gros ricanements, tout cela noyé dans le vaste soupir de soulagement de tous ceux qui n’avaient pas bougé pendant l’entr’acte et voyaient enfin le combat approcher.

Nicolas monta sur le ring par une petite échelle. Il avait projeté de sauter par-dessus la haute corde. Mais il craignit de rater son mouvement, et passa rapidement par-dessous.

Dans un coin du ring se tenait un autre homme en robe de chambre.

Nicolas l’examina. Stanley Harrisson, très brun, avait un visage obstiné de soldat romain. Trois hommes se tenaient autour de lui, que Nicolas sut plus tard être Herbert Synnot, Arthur Warner et George Moore. Arthur Warner, nonchalant et doux, vint vérifier les bandages des mains de Nicolas. Puis Kid Arthur alla chercher les gants au milieu du ring et les mit à son poulain.

Nicolas ne voyait plus le public. Il se trouvait sur le ring comme dans une chambre très éclairée, et séparée du monde. Un nègre frisé, Gunther, fut présenté par le speaker et défia, pour un soir prochain, le vainqueur du match. Nicolas, qui n’avait pas entendu le défi, fut étonné de voir Gunther venir lui serrer la main… Puis Kid Arthur l’amena au milieu du ring, où se trouvait déjà le sympathique Harrisson, à qui l’arbitre disait quelques mots en anglais. L’arbitre dit à Nicolas :

— C’est entendu, vous vous frappez dans le corps à corps jusqu’au commandement de break. Alors, vous vous remettez en garde…

Nicolas acquiesça, Stanley Harrisson fit un gentil signe de tête, et serra légèrement la main de Bergère. Puis, il retourna dans son coin. Nicolas pensait qu’il n’avait nulle envie de faire du mal à cet aimable Anglais. Le speaker criait :

— Les adversaires acceptent de se frapper dans les corps à corps jusqu’au commandement de break !

Nicolas, de retour dans son coin, se sentit mou et sans entrain. Comment aurait-il l’énergie de cogner ?

Il entendit alors distinctement un spectateur du premier rang :

— Ce garçon-là n’est pas mal taillé. Mais ça sera fini au bout d’un round. C’est vraiment malheureux d’organiser des combats pareils, et qu’il y ait encore des imbéciles qui coupent dedans…

Cette petite réflexion arrivait à point. Elle valait mieux, pour chauffer un peu Nicolas, que les meilleurs stimulants du monde…

Cependant, les soigneurs étaient sortis du ring, où il n’y avait plus que les deux combattants. Kid Arthur se trouvait maintenant de l’autre côté de la corde. Il avait passé ses mains sous les bras de Nicolas…

Le gong se fit entendre…

SUR LE RING

On avait dit à Stanley Harrisson que le débutant n’était pas une galette. Aussi, au début du premier round, resta-t-il dans une prudente expectative. Mais deux ou trois envois de son gauche étant arrivés à destination, il se rendit bien compte que la figure de Nicolas n’était pas hors de portée… Alors il attendit, pour faire durer son plaisir, et pour ne pas expédier trop rapidement son adversaire. Car on ne gagne rien à ridiculiser l’homme qu’on a devant soi. Il vaut mieux au contraire lui accorder de l’importance, afin de remporter sur lui une victoire plus significative. Harrisson agissait un peu comme un souleveur de poids qui, dans un music-hall, feint de ne pouvoir arracher une lourde barre, pour donner plus de prix à son exploit au moment où il jugera bon de le réussir.

Les deux ou trois coups du gauche du début n’étaient que des punchs d’essai qui ne pouvaient faire du mal à Nicolas. Vers la fin de la reprise, un coup plus sérieux lui arriva sur la mâchoire. Il avait fait une esquive instinctive, de sorte que le coup ne se logea pas à un endroit critique. Il eut tout de même la tête très secouée. Et quand le gong résonna, il fit une petite promenade hésitante sur le ring avant de retrouver son coin.

Il ne manquait pas précisément de souffle ; mais il était un peu oppressé par l’émotion. Sa bouche était très sèche, et il accueillit avec plaisir le morceau de citron qu’on lui fourra entre les lèvres. Il regardait devant lui, sans penser qu’il était dans un cirque rempli de monde. Dans cette foule qu’il ne voyait pas, le visage de M. Obréand se détacha et apparut comme dans un rêve. Et il pensa à son arrivée à Paris, et à la première vision de ce M. Obréand qui venait ouvrir la porte, le torse nu, en veston du matin et sentant le café noir.

Cette évocation dura le temps d’un songe. Tonnelet, le petit boxeur extra-léger, tout en épongeant le front de Nicolas, lui soufflait toute la tactique enseignée par Kid Arthur…

… Pendant ce premier round, le vieil Américain s’était bien rendu compte de la complète infériorité de son poulain. On s’était trop pressé. Stanley Harrisson était trop fort. Lui, Kid Arthur, l’avait bien dit à M. Baudrelin. (Le sportsman de Versailles, que Nicolas n’avait pas vu à son arrivée, était assis parmi les soigneurs.) Kid Arthur ne perdit pas son temps en vaines récriminations. On était dans un mauvais pas ; il fallait, pour en sortir, risquer toutes les chances.

— Voilà, dit précipitamment Tonnelet. Il faut pas que tu cherches à taper. Bloque les coups tant que tu peux. Protège ton menton et ton estomac. Il va se découvrir pour t’amener à attaquer… Alors, surtout, écoute bien ce que dit Kid : tape pas à fond. Il faut l’amener à encaisser tes coups. Et, quand tu le verras bien découvert, vas-y du gauche tant que t’auras de force en plein sur le menton…

 

*

*     *

 

— Les servants dehors ! cria-t-on, dix secondes avant la fin du repos.

On soulevait Nicolas par-dessous les bras. Il se trouva de nouveau au milieu du ring.

Il est bien rare qu’un plan de combat puisse être exécuté fidèlement sans être déjoué par le sort capricieux. Mais cette fois-ci, le Destin voulut bien rester neutre, et ne pas se mettre en travers de la tactique imaginée par l’ingénieux Kid Arthur, exécutée à la lettre par le docile Nicolas. La tête en avant, blotti derrière ses poings, il exaspéra Harrisson par sa résistance. L’Anglais se découvrit. Nicolas sortit de sa cachette, allongea prudemment un coup du gauche qui semblait envoyé à fond. Stanley le reçut en pleine figure et sourit. Nicolas recommença… Il ne se servait pas du droit pour ne pas trop se découvrir… Dans les derniers temps d’ailleurs il avait fortement travaillé son gauche, qui était maintenant aussi « effectif » que son droit. Un second punch du gauche, également chiqué, fit de nouveau sourire Harrisson. Rassuré, il offrait pour ainsi dire sa figure. Alors Nicolas, dans une détente terrible, lui envoya son poing sous le nez, en mettant dans ce coup de poing toute son âme, tout son espoir, tout son amour pour mademoiselle Van Stoole. Harrisson chancela terriblement et parut tourner de l’œil. Un hurlement prodigieux souleva le cirque tout entier… « Vas-y ! Vas-y ! tu l’as ! » Mais Nicolas, pour suivre, avait besoin de ramener à lui, en lui, tous les trésors d’énergie qu’il avait dépensés dans ce premier punch. Il laissa s’écouler trois secondes, qui ne suffirent pas heureusement à Harrisson pour reprendre son équilibre. Et, de nouveau, l’âme, la vie, l’amour de Nicolas, l’espoir de ses vieux jours, tout revint animer d’un pouvoir irrésistible le droit formidable du jeune Breton. Harrisson, frappé à la mâchoire, tomba comme un pan de mur… L’arbitre battait la mesure au-dessus de sa tête. Mais le corps de l’Anglais resta inerte pendant plus de dix secondes, et ses soigneurs, aidés par Nicolas, vinrent le ramasser… Kid Arthur s’était précipité sur le ring, avait embrassé son poulain. Il avait ensuite soulevé, en signe de victoire, le bras droit de Nicolas… Après un instant de stupeur, une énorme acclamation enveloppa le miraculeux Bergère.

Le record de Stanley Harrisson, publié par les annales américaines, porterait cette mention :

 

Juin 1910. — Battling Nicolas Kby France 2.

 

Ce qui voulait dire que Stanley Harrisson avait été mis knock-out par Nicolas en deux rounds, dans ce vague endroit qu’on appelle la France.

 

*

*     *

 

Le lendemain, M. Baudrelin reçut, chez lui, à Versailles, la visite de Nicolas.

Notre ami Bergère était venu en auto de Saint-Germain. Il était accompagné de mademoiselle Van Stoole, qui l’attendait dans la voiture…

M. Baudrelin, le soir du match, avait fait tenir à Nicolas une somme de douze mille cinq cents francs : c’était ce que devait toucher le vainqueur. M. Baudrelin garda à son compte les frais d’entraînement et la récompense allouée à Kid Arthur. On disait qu’il pouvait se permettre d’être très généreux, car il avait, paraît-il, réalisé un sac considérable. Il souriait quand on lui en parlait et répétait :

— Pas tant que vous croyez !

La vérité vraie est qu’il avait très peu trouvé de paris. Stanley Harrisson était sûr gagnant. Mais les gens à qui on en avait proposé se méfiaient et disaient :

— Pourquoi veut-il nous donner Harrisson ? Il doit y avoir quelque chiqué là-dessous…

Enfin, l’important pour ce sporstman riche et plein d’amour-propre était de laisser croire qu’il avait gagné beaucoup d’argent.

AU PORT

Nicolas était assis, dans le cabinet de M. Baudrelin, sur un petit coin de fauteuil, beaucoup plus mal à son aise que sur le petit tabouret de paille où il s’était reposé la veille, entre deux coups de gong.

M. Baudrelin, tout exalté de leur victoire, l’entretenait de projets d’avenir… Une série de combats en Angleterre, au National Sporting Club, puis une tournée en Amérique, à New York, à Philadelphie, à San Francisco… Nicolas acquiesçait poliment, et n’osait dire qu’il avait décidé de renoncer à la boxe…

Dans les trois heures d’insomnie qui avaient suivi son glorieux exploit de la veille, avec cette lucidité froide que la fièvre assure à certains esprits, il s’était aperçu très nettement qu’il était dégoûté de la gloire.

Il ne se disait pas que son triomphe avait quelque chose d’usurpé, et qu’il le devait moins à sa supériorité réelle qu’à une tactique habile de Kid Arthur. Si modeste que fût Nicolas, et si défiant de lui-même, il n’allait pas jusqu’à mettre en doute la régularité de sa victoire.

Au contraire, il se trouvait trop supérieur : il n’avait pas eu assez de mal à soulever, dans le vaste cirque, cette prodigieuse acclamation qui retentissait toujours à ses oreilles et qui l’effrayait encore. Ah ! ce bruit d’ovations, comme il l’aimait et comme il le détestait ! Il aurait voulu, tout de suite, le soir même, remporter une nouvelle victoire, pour recevoir à nouveau cet hommage frénétique… Et la crainte de ne plus le retrouver lui conseillait d’en rester là, de s’en aller en pleine gloire naissante, et d’emporter dans une retraite obscure le souvenir d’un triomphe bien intact. C’était ce même sentiment d’ordre, d’économie, qui lui avait fait mettre de côté ce magnifique chapeau haut de forme, qu’il avait acheté le lendemain même de son arrivée à Paris, qu’il n’avait jamais mis qu’une fois, mais qu’il emportait fidèlement dans ses pérégrinations, en l’installant à une place choisie dans toutes les armoires d’hôtel.

 

*

*     *

 

Cependant, M. Baudrelin, après avoir exposé ses projets, disait :

— J’attends demain la réponse du National Sporting Club. Ce serait pour tout de suite. Il faudrait vous en aller en Angleterre d’ici deux ou trois jours.

— C’est que… dit Nicolas.

— C’est que ?

— C’est que ces jours-ci, ça ne me sera guère possible…

— Oh ! il ne faut pas vous endormir… Je vous conseille au contraire de profiter de votre bonne forme actuelle. Ne la perdez pas. Autrement, ce serait tout un travail pour vous remettre en condition…

— Oui… oui… dit Nicolas.

Puis, excédé par ce petit jeu d’esquives et de retraites, il se décida tout à coup à « en mettre ». Le besoin de vaincre sa timidité le poussa à dire à M. Baudrelin, presque brutalement :

— Je crois que je vais renoncer à la boxe.

M. Baudrelin le regarda avec stupéfaction.

— Oui, dit Nicolas. Je vous remercie bien. Vous avez été bon pour moi. C’est grâce à vous que je suis devenu ce que je suis… et que j’ai gagné une somme… importante. Seulement, je vais vous dire, monsieur…

Il ne retrouvait plus le nom de son interlocuteur. « Monsieur » aurait suffi. Mais il fallait absolument retrouver ce nom. Nicolas y mettait une sorte de point d’honneur…

— Monsieur Baudrelin, dit-il enfin, je tiens à vous dire que j’ai des projets… oui… des projets de mariage… avec une demoiselle… une jeune fille très bien… et qui me plaît…

— Parfait ! dit M. Baudrelin. Alors, vous me lâchez ! Après tout ce que j’ai fait pour vous !

— Je suis prêt à vous rendre intégralement la somme que vous m’avez fait gagner.

Nicolas s’était levé ; il était tout rouge. Son regard vacillait…

Et comme M. Baudrelin, de la main, semblait repousser son offre…

— Je tiens à vous rendre cette somme, dit Nicolas.

 

*

*     *

 

M. Baudrelin, très mécontent, et gonflé sans doute d’irritation, avait pris une feuille de papier sur son bureau et, nerveusement, un grand crayon à la main, barrait ce papier de hachures.

Pendant un bon moment, Nicolas et lui gardèrent le silence. Nicolas se serait tu ainsi éternellement. Mais il pensa que mademoiselle Van Stoole l’attendait. Seulement il ne trouvait pas de mot de sortie.

Enfin, ce fut M. Baudrelin qui parla.

— Je ne veux pas vous empêcher de faire ce que bon vous semble. Vous êtes votre maître… Je trouve absurde de ne pas profiter de votre forme actuelle. Enfin, vous avez des idées de mariage en tête ! Et quand on a ces idées-là… Mariez-vous. Qu’est-ce que c’est que cette personne que vous comptez épouser ?

— Une orpheline, la fille d’un négociant qui est mort il n’y a pas longtemps…

M. Baudrelin recommença son petit travail de hachures au crayon. Mais la cadence était plus lente. La feuille étant presque couverte, il en prit une autre toute blanche, et se mit à tracer d’élégantes volutes et mille autres capricieux ornements.

— Qu’est-ce que vous penseriez d’une place d’intendant en Normandie, dans un domaine ? dit-il, sans lever les yeux de son papier.

Nicolas cherchait une formule de remerciement. Il ne trouvait rien, et se contenta de soupirer fortement, à plusieurs reprises.

M. Baudrelin était-il décidément l’homme généreux annoncé à l’extérieur ? Voulait-il garder Nicolas sous la main, pour l’avoir à sa portée, dès que le jeune homme changerait d’idée et serait repris par le noble désir d’envoyer des coups de poing à ses semblables ?

Il se leva, posa la main sur l’épaule de Bergère et lui dit, en le dirigeant vers la porte :

— Vous vous installerez à la campagne. Nous nous entendrons sur la question des appointements…

Nicolas était décidément incapable d’émettre la moindre phrase de gratitude. Ils descendirent ensemble l’escalier qui menait à l’antichambre. Puis, ils descendirent encore les marches du perron, et arrivèrent jusqu’à l’auto-taxi, où attendait mademoiselle Van Stoole. M. Baudrelin s’inclina.

— Présentez-moi donc à votre fiancée…

Nicolas, derechef, rougit jusqu’à en éclater. Jamais il n’avait adressé la moindre demande à mademoiselle Van Stoole. Et voilà que, brusquement, on l’appelait sa fiancée !

Il ne put que balbutier le nom de M. Baudrelin…

Le généreux sportsman dut certainement être étonné que son nom ne fût pas suivi de plus de commentaires, tels que « mon bienfaiteur… » ou « je vous dirai ce qu’il a fait pour moi ». Mais Nicolas, déjà assis dans l’auto mise en marche, ne pensait qu’à ne pas regarder mademoiselle Van Stoole. Il avait les deux mains sur ses genoux. Il était oppressé. Il avait la bouche sèche. Et personne n’était là pour lui donner un morceau de citron !…

Enfin, une main infiniment douce, gracieuse, absolutrice, vint se poser sur sa main. C’était la réponse de Clara Van Stoole.

 

*

*     *

 

Ce simple geste mettait fin aux angoisses de Nicolas Bergère. Il marquait en même temps le terme de sa vie d’aventures. Et c’était mieux ainsi, car s’il eut toujours assez de curiosité pour chercher les aventures, il manqua un peu d’audace pour les poursuivre. C’est ainsi que le récit des péripéties de sa vie est fait d’événements réussis ou ratés, suivant que la Providence restait neutre ou y mettait du sien. Car Nicolas, comme beaucoup d’autres hommes, n’arrivait à rien d’important, sans un petit coup de main du Destin.


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

en juin 2018.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Isabelle, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Bernard, Tristan, Nicolas Bergère, Un Mari pacifique, Paris, Union Générale d’Édition (10-18, fins de siècles), 1988. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Deux boxeurs s’affrontant sur le ring lors d’un combat présenté au Coliseum Skating Ring de Montréal, a été prise par Conrad Poirier le 18.02.1946 (Archives Nationales du Québec).

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