Tristan Bernard

MATHILDE
ET SES MITAINES

Roman

1912

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Table des matières

 

PRÉFACE. 3

CHAPITRE PREMIER.. 6

CHAPITRE II 32

CHAPITRE IlI 73

CHAPITRE IV.. 107

CHAPITRE V.. 132

CHAPITRE VI 150

CHAPITRE VII 165

CHAPITRE VIII 192

CHAPITRE IX.. 218

CHAPITRE X.. 238

CHAPITRE XI 246

Ce livre numérique. 256

 

PRÉFACE

Mon cher Tristan Bernard,

Il faut tout de même que j’explique à vos lecteurs pourquoi vous avez eu l’idée inattendue de me choisir comme préfacier.

Un livre de vous a-t-il besoin d’être présenté au public ? Et, si cette formalité est nécessaire, ai-je, pour l’accomplir, qualité et autorité ?

Que vont-ils penser, vos lecteurs, en voyant arriver ce couple paradoxal d’un filleul considérable comme vous, escorté, patronné, protégé par un parrain légèrement plus fluet ?

Cet été, pendant que Mathilde et ses mitaines paraissait dans Le Journal, je me trouvais dans un cercle d’amis de lettres, et votre œuvre était l’objet de discussions passionnées.

Certains de ces confrères, qui sont des esprits d’habitude, et qui, une fois leur choix établi, tiennent à estimer, à admirer un écrivain pour des raisons immuables, vous reprochaient vivement d’avoir « changé de genre ».

« Comment ? Voilà qu’il « fait » maintenant du roman judiciaire !

« Voilà qu’il nous raconte des histoires de cadavres enterrés, d’épaules marquées au poignard, de passages souterrains, de déguisements... Mais est-ce que c’est la vie ? »

Je pris alors, cher Tristan Bernard, votre défense, et je leur répondis avec mon énergie ordinaire : « Mais oui, mes bons amis ! c’est la vie !... Ce n’est plus la vie plate, banale, la vie en palier ! C’est la vie accidentée ! Il n’y a rien dans les plus romanesques inventions des feuilletonnistes, que la vie n’ait réalisé à un moment donné, soit avant, soit après, soit qu’elle inspire les littérateurs, soit qu’elle les imite !

« L’auteur ne nous raconte pas toute l’existence d’un homme, puisque son roman se passe exactement en cinq jours. Mais il a choisi, comme c’était son droit, une semaine exceptionnelle… Et il s’est appliqué à raconter l’extraordinaire de la vie avec la même sincérité paisible qu’il avait mise, en d’autres occasions, à en représenter l’ordinaire, avec le même souci de vérité… »

Puis, cher Tristan, après vous avoir défendu, enhardi par l’orgueil d’avoir à plaider pour un client de votre valeur, votre avocat improvisé a pris l’offensive, a poussé contre vos détracteurs une vigoureuse attaque reconventionnelle.

Je leur reprochai de ne voir dans une œuvre que les poutres de la charpente et de ne pas considérer le prix des matériaux de construction.

Comment n’avaient-ils donc pas senti que votre ouvrage avait les mêmes qualités que vos livres précédents, une vérité d’évocation peu commune, une aptitude exceptionnelle à placer les personnages dans un décor vivant, de sorte que tous leurs gestes, même les plus anormaux, se justifient.

J’ai dit qu’il fallait vous savoir gré d’avoir montré des policiers plausibles, des détectives qui sont des êtres humains, capables à la fois d’ingéniosité, de décision d’héroïsme, et de maladresse, d’hésitation, de timidité. Et les exploits de ces détectives vrais sont d’autant plus surprenants qu’ils restent vraisemblables…

Vous avez appris, mon cher ami, on vous a rapporté avec quelle ardeur j’avais pris votre défense, et vous m’avez fait l’honneur de désirer que mon plaidoyer parût en tête de ce volume. Mais je ne suis pas dupe de vos raisons : ce que vous vouliez, c’était surtout me faire plaisir… Vous y avez réussi : vous m’avez fait plaisir et, je dois le dire, un peu peur…

Bien affectueusement,

RENÉ BLUM.

CHAPITRE PREMIER

Il était un peu plus de minuit quand Firmin Remongel descendit du Métro à la station de « Couronnes, » et prit la rue mal éclairée qui le menait à son domicile.

Pourquoi était-il venu habiter à Belleville, lui qui faisait son droit de l’autre côté des ponts ?

C’est que Belleville n’était pas loin du faubourg du Temple. Or, c’était dans ce faubourg que le père de Firmin, fabricant de chapeaux de paille à Vesoul, avait l’habitude de descendre, depuis vingt-cinq ans, chaque fois qu’il venait à Paris. De sorte que, pour toute la famille Remongel, le faubourg du Temple était devenu une espèce de centre exploré, et à peu près sûr au milieu de ce vaste Paris mal connu et suspect. Il n’était pas prudent du tout de s’aventurer dans les autres quartiers.

Cette conception un peu spéciale de la géographie parisienne avait trompé le jeune Firmin. Il avait cru innocemment qu’en traversant le boulevard extérieur, pour aller louer à quelques centaines de mètres, il ne s’égarait pas trop loin de la zone tutélaire.

Décidé par la modicité du prix, bien qu’il ne fût pas avare, il avait loué une petite chambre très confortable dans une maison meublée, d’ailleurs fort convenablement habitée, mais qu’on ne pouvait atteindre qu’après avoir traversé deux ou trois rues inquiétantes, où l’on voyait se glisser, passé onze heures du soir, trop d’ombres précautionneuses. Une fois la maison choisie, et son adresse envoyée à sa famille, il n’osa donner congé, car il eût fallu s’avouer à lui-même qu’il n’était pas rassuré, et son courage traditionnel s’y refusait.

Il se fit la promesse tacite de ne pas rentrer trop tard le soir.

— Il vaut mieux, se dit-il avec sagesse, que je travaille à la maison plutôt que d’aller perdre mon temps dans les cafés.

Il devint donc, par peur de rentrer tard, l’étudiant austère et laborieux qui refuse systématiquement toutes les invitations.

Mais ce soir-là il n’avait pu couper à un dîner trimestriel d’une société d’étudiants francs-comtois.

Après le dîner, qui fut suivi d’un concert d’amateurs, les étudiants de Franche-Comté se dispersèrent. Un certain nombre d’entre eux cependant restèrent agglomérés et se dirigèrent vers des lieux de plaisir.

Firmin, exceptionnellement, eût accepté de les accompagner, quitte à ne rentrer chez lui qu’au petit jour…

Mais ses camarades jugèrent qu’ils avaient déjà trop détourné de son travail ce vertueux garçon. Firmin s’en alla seul et prit le Métro qui l’amenait à dix minutes de chez lui.

Pendant son trajet dans le Métro, il s’efforça de songer à son actuel sujet d’études. C’était les testaments… Alors il pensa à un autre chapitre du Code.

Malgré lui, il revenait toujours à un souvenir impressionnant de la nuit précédente.

Dans son premier sommeil il avait été réveillé par un cri qui venait de la rue.

C’était un cri assez effrayant, un de ces cris « vrais », qui ne ressemblent pas du tout à ceux qu’on entend au théâtre, ni à des cris d’enfant qui pleure. Ce n’était pas non plus le cri d’un malade qui veut se faire plaindre et que sa plainte même soulage. C’était certainement un cri arraché à la douleur, un cri d’être humain en détresse et qui n’a pas de recours.

Firmin s’était réveillé et avait couru à sa fenêtre, qui donnait sur un petit carrefour. Il avait vu fuir deux ombres qui lui semblèrent être deux hommes et qui disparurent tout de suite au tournant de la rue. Et cette fuite était aussi effrayante que le bruit entendu. Elle avait, comme lui, quelque chose d’éperdu et de soudain.

Était-ce une attaque nocturne ? Était-ce une bataille d’apaches ?

C’est souvent entre eux que les apaches ont des comptes à régler, et ils n’en veulent pas spécialement, c’est entendu, au passant attardé qui rentre à son domicile. Mais peut-être vaut-il mieux pour ce passant paisible ne pas traverser la place où ils ont décidé de trancher leurs différends. Ces jouteurs brutaux ne font pas de façons pour débarrasser la lice des gêneurs qui l’encombrent.

Firmin pensait vaguement à toutes ces choses, quand arriva bien rapidement la station de « Couronnes », où il devait descendre.

L’étudiant, d’un air dégagé, sans trop presser le pas, s’engagea dans son chemin.

Il était descendu, en même temps que lui, une dizaine de personnes… Peut-être un certain nombre d’entre elles auraient-elles le bon esprit de venir sur sa route. Il ralentit le pas et vit deux hommes, d’allure très comme il faut et, ma foi, de carrure assez respectable, prendre la rue où il allait entrer.

Mais sa satisfaction fut de courte durée, car presque tout de suite ces deux hommes s’arrêtèrent devant une porte, qui avait bien des chances d’être la leur…

L’étudiant continua seul son chemin. Après une centaine de pas, il devait tourner à droite, puis suivre une autre petite rue pendant une bonne centaine de pas. Ensuite il prendrait une rue montante et plus longue, la rue Pelpeau, qui l’amenait jusqu’au croisement où se trouvait sa maison meublée.

Il s’était déjà engagé dans la seconde rue sans rencontrer personne. Les petites boutiques fermées avaient l’aspect le plus honnête et le plus tranquille du monde. Mais elles étaient bien closes, bien aveugles et bien sourdes…

Toutes les fenêtres étaient obscures, à l’exception, cependant, d’une seule, là-bas, au quatrième étage…

Appelé par un cri d’alarme, cet inconnu qui veillait là-haut aurait-il le temps de descendre dans la rue, à supposer qu’il en eût le courage ?

... Firmin tourna dans la rue Pelpeau, celle qui montait jusqu’à son domicile. Elle était complètement déserte, et, somme toute, il n’en fut pas fâché. Car elle était assez mal éclairée, et toute ombre aperçue eût été en principe plus inquiétante que rassurante.

Allons ! la fâcheuse aventure ne serait peut-être pas pour ce soir-là ! Cependant il ne fallait pas le dire trop vite. Ce passage latéral, là-bas, qui sait s’il ne recélait pas de gens cachés ?

Firmin, qui avait traversé la rue, préféra passer de l’autre côté pour ne pas frôler de trop près le coin de ce passage.

Or, comme, de l’autre trottoir, il jetait un rapide coup d’œil dans ledit passage, il vit à une vingtaine de pas de lui un groupe en marche d’ombres silencieuses, dix à douze personnes, quinze peut-être, qui s’avançaient à pas rapides dans la direction de la rue Pelpeau.

À ce moment, Firmin avait encore à parcourir cent ou cent cinquante pas pour arriver jusqu’à sa porte… Il se dit que le concierge n’ouvrait pas tout de suite… Ce petit retard serait-il compensé par l’avance de vingt pas qu’il avait sur la petite troupe ? Il pressa l’allure. Puis il se mit carrément à courir, dès qu’au bout d’un instant, le groupe avant tourné la rue, il entendit à n’en pas douter que l’on courait derrière lui.

Il lui sembla, d’après le bruit, que deux ou peut-être trois hommes s’étaient détachés pour lui donner la chasse… Il perçut ensuite, proféré par une voix sourde et menaçante, comme un appel ou un ordre de s’arrêter…

À ce moment, quelques mètres à peine le séparaient de sa porte. Il s’y jeta d’un bond, écrasa trois doigts sur le bouton électrique pour ne pas risquer de presser à côté…

La porte ne s’ouvrait pas. Firmin se retourna, y appuya son dos de toutes ses forces… Il vit arriver à une trentaine de pas de lui trois hommes qui couraient…

« Bien ! se dit-il, la porte ne s’ouvrira pas… En quatre secondes, ils seront sur moi… » Il donnait des coups de pieds furieux dans le bois… Ce sera cette brute de concierge qui sera cause de ma mort… »

La porte, ce jour-là, ne s’ouvrit pas plus vite qu’à l’ordinaire. Mais, ce qui sauva Firmin, c’est que les poursuivants s’imaginèrent qu’elle allait s’ouvrir. Malgré eux, ils ralentirent donc leur course, et ne reprirent leur allure qu’à dix pas, au moment précis où la porte cédait enfin, si inopinément pour Firmin que, le dos appuyé contre elle, il faillit tomber en arrière. Mais l’instinct de la conservation lui fit retrouver son équilibre. Il disparut dans le couloir obscur et repoussa de toutes ses forces cette porte protectrice, qui se referma avec un bon bruit de tonnerre.

Firmin, dans son escalier sombre, qu’une veilleuse peuplait d’ombres gigantesques, montait les marches avec une lenteur heureuse. Puis, tout à coup, il lui vint cette idée folle : les apaches allaient sonner à leur tour, et cet imbécile de concierge, dans l’inconscience du sommeil, était capable de leur ouvrir… Firmin fut repris d’une nouvelle panique, vraiment cette fois moins justifiée. Il monta ses deux étages à perdre haleine… Sa clef affolée fouillait nerveusement les environs de la serrure… Enfin, elle rencontra le trou et entra dedans. Mais Firmin ne pouvait ouvrir, tant il poussait, et, quand il fut chez lui, il s’écorcha les doigts à retirer sa clef… Puis, la porte une fois refermée, ce furent des nouveaux tâtonnements de la clef maladroite pour donner dans la serrure le double tour protecteur.

Quel délice de se retrouver dans cette forteresse !

Firmin se félicita d’avoir loué au second étage. Au premier, il n’eût pas été tout à fait tranquille.

Maintenant, il s’agissait de regarder ce qui se passait dans la rue, mais, bien entendu, avec certaines précautions.

Firmin s’approcha doucement de la fenêtre, dont les volets étaient fermés. Il ouvrit la croisée le plus silencieusement possible, et regarda à travers les fentes des volets.

D’abord, il eut une déception ; il n’y avait personne dans le petit carrefour.

Maintenant qu’il était séparé du danger par deux étages et deux portes solides, il ne lui eût pas été désagréable de contempler ses poursuivants réduits à l’impuissance, comme on se repaît de la vue des bêtes fauves enfermées derrière de solides barreaux.

Décidément l’aventure était incomplète… Il allait se retirer, légèrement dépité, quand il entendit un bruit de voix étouffées… Puis soudain un cri, un cri déchirant comme celui de la veille… La voix qui criait était peut-être cette fois moins forte, moins intense, mais il y retrouvait cet accent de vraie douleur qui, la nuit précédente, l’avait si profondément remué.

Des ombres, un paquet d’ombres traversa la place. Il n’y avait, dans ce petit carrefour, qu’un pauvre bec de gaz, dont la lanterne, sans doute, avait une de ses vitres brisée, car le papillon de flamme se tordait, secoué par le vent, et ne fournissait aux alentours qu’une bien pauvre lueur.

Les ombres en fuite avaient tout à fait disparu et Firmin avait bien l’impression qu’il ne restait plus personne sur la place, quand il lui sembla percevoir dans la rue comme une espèce de murmure… Ce ne fut qu’au bout d’un instant que ce murmure se précisa et qu’on y reconnut comme une plainte, un gémissement faible.

Le vent se calmait peu à peu, et, avec lui, l’agitation de la petite flamme de gaz. Firmin crut voir sur le trottoir une tache d’ombre épaisse qui bougeait un peu. Il lui sembla bien que le gémissement venait de là.

Il y avait là quelqu’un, un être en détresse, Firmin en fut certain… Un besoin impérieux de venir en aide à cette victime s’empara soudain de ce poltron.

Il y avait sûrement un danger sérieux à descendre dans la rue, d’autant qu’en fouillant l’obscurité de ses yeux avides, Firmin crut apercevoir au coin d’une des rues une ombre qui guettait…

Et puis il fallait redescendre, redemander le cordon au concierge, qui n’y comprendrait rien : plus que le danger probable, la peur de réveiller son concierge arrêta d’abord Firmin… Puis il se dit que son devoir ne lui permettait pas de s’arrêter à cet empêchement futile. Il était fou de songer au sommeil de son concierge quand la vie d’un être humain était en jeu… Au dehors, le gémissement persistait. Firmin mit dans sa poche un poignard ancien qui lui servait de coupe-papier et ouvrit sans hésiter cette précieuse porte de sa chambre, que cinq minutes auparavant il avait été si heureux de refermer.

Il descendit l’escalier mécaniquement, sans penser à ce qu’il allait trouver en bas.

« Cordon ! Cordon ! Cordon !… » Il fallut tambouriner à la vitre de la loge. Firmin se demandait quelle dispute homérique il allait être obligé de soutenir contre son concierge… quand, très simplement, la porte s’ouvrit… Ce pauvre concierge était trop endormi pour être capable de la moindre colère.

Cette fois Firmin se garda bien de refermer la porte derrière lui : il valait mieux ne plus dépendre de cet obstiné dormeur.

Il traversa la rue et alla droit au trottoir où il avait aperçu l’ombre gémissante, tout en donnant un furtif coup d’œil au coin de rue où il avait cru voir en observation une autre ombre, plus valide ; mais il se rendit compte que c’était l’ombre inoffensive du réverbère. Il n’en eut pas trop de désappointement. Cette erreur ne diminuait pas la valeur de son acte courageux, puisque la menace de cette ombre, encore indécise, ne l’avait pas arrêté.

Cependant le petit tas sombre et gémissant n’était pas, lui, une illusion. Firmin mit un genou en terre, et distingua un petit corps de femme qui ne remua pas à son approche. Il en montait toujours un petit gémissement machinal, régulier comme la plainte d’un être qui souffre en dormant.

La plainte s’accrut à peine quand Firmin, avec précaution, déplaça le petit corps mystérieux… Puis l’étudiant resta perplexe. Évidemment il n’y en avait pas lourd à porter. Mais il savait qu’il n’est pas très aisé de transporter un être humain qui n’y met pas de complaisance. Il valait mieux essayer de l’éveiller… Firmin lui toucha doucement le bras, ce qui n’eut d’autre effet que d’accroître un peu ce ronron gémissant qui persistait toujours…

Avait-elle vraiment quelque blessure ? C’était bien elle sans doute dont il avait entendu le cri de douleur… Firmin se dit : « Essayons toujours de la porter dans ma chambre ». Certainement ce charitable projet n’était suivi d’aucune arrière-pensée. Mais Firmin eût-il songé à hospitaliser chez lui une victime masculine ?

Il passa donc très doucement un de ses bras sous les épaules, l’autre sous les jambes repliées de l’inconnue…

À ce moment elle joignit les bras autour du cou du jeune homme, comme un petit enfant que l’on emporte pendant son sommeil. Et, comme un enfant aussi qui veut se faire plaindre et câliner, elle se mit à gémir tendrement…

Elle n’était pas lourde, et Firmin eut tôt fait de regagner la porte, qu’il referma d’un coup de pied vigoureux… Puis il s’engagea dans son escalier.

Cette histoire lui plaisait confusément. Il ne savait pas où tout cela le conduirait. Mais il avait entre les bras un petit être souple, qu’il espérait joli et gracieux. Que cette petite femme fût ainsi qu’il la souhaitait, on s’arrangerait toujours.

Il n’avait eu qu’à pousser la porte de sa chambre qu’il avait laissée entr’ouverte. Il rejoignit son lit dans l’obscurité, y déposa son fardeau. Puis avec émotion, il se mit en devoir d’allumer sa lampe ; qu’allait-elle lui révéler ?

Il allait de temps en temps aux courses. Il lui était arrivé de toucher un gagnant et d’apprécier le charme palpitant de ce moment d’anxiété douce, où, devant le tableau d’affichage, on attend le résultat de la répartition du mutuel et le chiffre exact de ce que l’on a gagné… D’avoir remonté chez lui cette jeune femme, c’était déjà une aubaine dont il allait maintenant mesurer l’importance.

La lampe allumée, le résultat ne fut pas connu tout de suite : la petite femme roulée en boule, la tête dans les épaules, avait le nez enfoui dans l’oreiller. Il fallut dérouler ce petit corps en escargot, puis relever de noirs cheveux qui cachaient le visage. Firmin procédait hâtivement à cette investigation sans s’arrêter à ce qu’elle pouvait avoir d’indiscret.

Il aperçut une très gentille figure au front bas, aux sourcils têtus. La jeune femme ouvrit des yeux tout noirs et regarda Firmin. Elle l’eût indéfiniment regardé ainsi, s’il ne se fût décidé à l’interroger.

— Est-ce qu’on vous a frappée ? lui demanda-t-il.

La petite femme continua à le regarder sans rien dire. Il est probable qu’elle n’entendit pas la question immédiatement ou que le sens des paroles prononcées ne lui parvint pas tout de suite… Sans doute le mot : frappée, enfin enregistré, provoqua-t-il chez elle un souvenir pénible, car elle se reprit à gémir, sans autre explication.

— Où ça vous fait-il mal ? continua le patient Firmin.

Cette seconde question n’eut pour résultat que de provoquer un gémissement plus immédiat… Puis la jolie figure se contracta, comme un beau ciel d’été gâté par un soudain orage. Et ce fut une suite ininterrompue de sanglots, une petite débâcle de larmes, la désolation de la désolation.

Firmin regardait couler, avec un certain soulagement, ces pleurs plus enfantins, plus humains, moins mystérieux ; il n’y avait qu’à prendre un peu de patience : l’inconnue n’allait pas tarder à s’expliquer.

Cependant, comme ce déluge de larmes ne cessait pas, Firmin, en un geste qui ne laissait pas de lui être agréable à lui-même, caressa doucement la petite tête brune : ce qui eut pour effet d’augmenter encore la désolation de la malheureuse. Mon Dieu ! comme elle se jugeait à plaindre, et comme on avait raison de la consoler ! Firmin le comprit bien, et, tout en insistant encore sur ses tendres caresses, il approcha du visage de la jeune femme un visage compatissant. Il semblait né pour cette pieuse tâche : il était le frère de charité des jolies femmes en détresse.

Ses bons offices l’avaient déjà tant rapproché de cette malheureuse inconnue qu’il se crut autorisé à compléter sa tâche de consolateur en déposant un baiser chaste, un baiser de grand-père, sur cet aimable front têtu.

Mais cette marque d’affection provoqua chez la jeune femme un tel redoublement de pleurs que Firmin se releva un peu interdit.

N’avait-il pas été un peu indiscret dans son œuvre de consolation ?

L’inconnue le rassura bien vite. Pour la première fois elle bougea toute seule, avança une main, prit le jeune homme par le bras, l’attira tout près d’elle, et se mit à pleurer tout contre lui.

Et c’était très bien ainsi. Ils ne se disaient rien d’explicite. Il s’était établi entre eux une sorte d’affection simple, naturelle, primitive. Elle semblait soulagée comme un être humain qui trouve une consolation chez un autre être humain. Plus tard on se dirait peut-être des paroles qui préciseraient les événements et la situation. Pour le moment, ce n’était pas nécessaire.

La petite femme se calmait visiblement et ne poussait plus que de petits sanglots de même grosseur, par habitude, semblait-il.

Ils seraient restés longtemps ainsi, elle pelotonnée sur le lit, lui à moitié étendu auprès d’elle… Mais la position de Firmin n’était pas absolument confortable. À un moment donné, il se redressa, et justifia ce mouvement par une inquiète sollicitude :

— Où avez-vous été blessé ?

D’un geste de tâte, l’inconnue lui désigna son épaule, qui providentiellement n’était pas celle que Firmin avait appuyée sur le lit en y déposant son fardeau.

Le jeune homme se mit en devoir de lui écarter son corsage pour examiner la blessure.

Mais l’opération n’alla pas sans difficulté.

La petite femme ne cessait de pousser de petits cris, parce qu’elle souffrait et aussi parce qu’elle avait peur d’avoir mal, comme on crie chez le dentiste pour l’avertir qu’il travaille dans une région sensible, et de peur qu’il n’oublie d’opérer avec précaution.

Puis comme le timide Firmin, impressionné, n’osait plus toucher au corsage, elle se mit elle-même sur son séant et écarta l’étoffe. Elle avait sur l’épaule une estafilade qui saignait. Cette longue écorchure était coupée par une autre griffe plus courte et moins profonde : on avait voulu la marquer d’une espèce de croix.

— Ils n’avaient pas l’intention de vous tuer, dit Firmin.

L’inconnue repartit dans une nouvelle crise de larmes.

— C’est bon ! se hâta de dire Firmin, vous me raconterez tout cela.

Pour l’instant, il était tout à la satisfaction qu’elle fût ainsi revenue à elle et de l’avoir ainsi dans sa chambre.

— Et vous savez, lui dit-il, ils ne viendront pas vous chercher ici. Vous êtes chez moi, vous n’avez rien à craindre de personne.

Ayant prononcé ces nobles paroles, il s’arrêta un peu embarrassé.

La suite ?… Quelle serait la suite ?

Il se souvint très à propos qu’il avait quelque chose à faire, soigner la légère blessure pour l’empêcher de s’envenimer.

— Je vais faire bouillir de l’eau pour vous laver un peu votre épaule. J’ai par là des cristaux d’acide borique. Comme ça on sera sûr qu’il ne viendra pas de mal.

Il préparait une lampe à esprit-de-vin. Comme il se retournait de son côté, il vit qu’elle le regardait avec de gentils yeux…

Elle n’avait encore prononcé aucune parole… Il ne connaissait pas le son de sa voix. Très doucement, elle lui dit :

— Je m’appelle Rose.

Il fut ému, sans savoir pourquoi. Elle s’appelait Rose… Il inclina la tête, comme pour dire qu’il n’y voyait pas d’inconvénient.

Tout en préparant la lampe et en cherchant son acide borique, il essayait de tirer cette histoire au clair par le seul secours de son imagination.

Les explications qu’il trouvait s’enchaînaient assez bien.

Rose appartenait à une bande d’apaches. Il entrevoyait une dispute entre deux femmes ; l’amant de l’autre femme s’était vengé sur Rose… Pourquoi exactement ? On saurait cela plus tard.

Cependant, certains détails ne cadraient pas avec cette explication.

Il ne lui semblait pas que Rose eût le costume et les manières d’une maîtresse d’apache.

À vrai dire, Firmin ne savait pas si les maîtresses d’apaches avaient un uniforme de rigueur, et il eût été très embarrassé de dire en quoi consistait ce costume hypothétique. Il examina à la dérobée la robe d’étoffe foncée que portait Rose. Il lui sembla que cette robe était bien coupée et que les petites bottines de la jeune femme étaient assez élégantes.

Mais pourquoi une maîtresse d’apache ne serait-elle pas bien habillée, et même bien chaussée ? Encore que, et Firmin en avait fait l’observation, les chaussures bien faites se rencontrassent moins souvent que les toilettes passables chez les jeunes femmes des classes non dirigeantes.

Elle était en cheveux. Évidemment, elle était en cheveux. C’est ainsi que la légende nous représentait la fameuse Casque d’Or. Pourtant, il ne s’agissait là que d’un détail. Et d’ailleurs, plus encore que son costume, l’air de la petite femme dérangeait les premières suppositions de Firmin.

Quel âge pouvait-elle bien avoir ? Peut-être pas vingt ans, dix-huit ans à peine. La façon très tranquille dont elle était installée là, dans la chambre de ce garçon qu’elle ne connaissait pas, dénotait aussi bien des mœurs faciles que la plus audacieuse des ingénuités…

Firmin n’osait lui poser des questions. Il s’occupait avec diligence de sa lampe à alcool. Quand son eau fut bouillie, il prit la petite casserole et la mit à rafraîchir dans une cuvette d’eau froide. Puis il alla chercher dans un tiroir de l’ouate hydrophile qu’il avait toujours en réserve.

Rose, en vérité, était bien tombée avec ce garçon de précaution.

Ces préparatifs terminés, il dit timidement :

— Il faudra peut-être retirer votre corsage.

Rose se laissa dévêtir, sans que son aisance naturelle et paisible dénotât quoi que ce fût de trop facile ou de trop pudique. Sa façon d’être n’apprit donc rien encore au toujours perplexe Firmin…

Elle portait par-dessus son corset un petit cache-corset très blanc, orné de minces rubans de satin bleu.

Firmin n’était pas un novice, mais il ne possédait pas sur les dessous de la toilette des dames des notions bien précises. Il lui sembla pourtant que ce cache-corset assez simple, ces petits rubans bleus, ressemblaient plutôt à la tenue soignée d’une femme d’un certain monde qu’au luxe à la manque qu’eût arboré une demoiselle de Belleville de mœurs reprochables.

Rose, toujours sur le lit, s’était mise sur son séant. Elle étendit son mince bras au-dessus de la cuvette. Elle regardait maintenant Firmin avec un sourire où il lui sembla discerner quelque chose de provocant. Il en conçut un peu d’ennui. Il lui semblait que cet air audacieux redonnait un peu de force à sa première hypothèse à laquelle il avait été heureux de renoncer dans son besoin de romanesque.

Et voilà que Rose lui dit tout à coup :

— Vous auriez dû mettre votre acide borique dans l’eau chaude, car je crois qu’« il » fond plus difficilement dans l’eau froide.

Elle disait « il fond » et non « elle fond ». Elle savait que le mot « acide » était du masculin. Elle remontait du coup un grand nombre de degrés dans l’échelle sociale !

Il pensa qu’il valait mieux ne plus faire de suppositions. Elles étaient constamment contradictoires et le fatiguaient. Le mieux était d’attendre patiemment les révélations de Rose.

Il se mit à panser avec douceur la plaie légère ; bientôt elle ne saigna plus.

— Demain matin, dit-il, il faudra aller chez le pharmacien et lui demander quelque chose pour mettre là-dessus, un taffetas quelconque. C’est à peu près sec, mais il ne faut pas que ça touche l’étoffe du corsage.

— Oui ; mais en attendant demain matin, comme je n’ai pas de taffetas, il faut me prêter un mouchoir pour mettre sous mon corsage…

— Comment, pour remettre votre corsage ?

Il avait cru qu’elle resterait chez lui. Voilà qu’elle manifestait l’intention de se rhabiller et de s’en aller sans doute.

Cependant il osa dire :

— Il vaut mieux ne pas remettre votre corsage maintenant ; vous allez vous reposer sur mon lit.

Il lui sembla convenable d’ajouter :

— Moi j’ai un bon fauteuil pour dormir dans le cabinet à côté…

— Mais quelle heure est-il donc ? demanda Rose.

Firmin alla ouvrir une armoire. C’est là qu’il enfermait son réveille-matin pour se débarrasser de son tic-tac obsédant.

— Il est un peu plus de deux heures et demie.

— Deux heures et demie ! s’écria la petite femme en sautant à bas du lit. Deux heures et demie ! répéta-t-elle, effarée. Mon Dieu ! mon Dieu ! Et moi qui croyais qu’il n’était pas minuit ! Il faut que je m’en aille tout de suite, vous entendez ? tout de suite.

— Vous n’allez pas partir seule, dit absolument Firmin.

La petite femme le regarda de ses yeux où l’on ne voyait que du noir. Firmin y reconnut une sorte de gravité.

— Vous descendrez avec moi, dit-elle, et vous me conduirez à une voiture.

Sans façon, elle lui prit le bras. Elle était surtout mince, et, une fois debout, paraissait moins menue.

Dans l’escalier, il eut toutes les peines du monde à l’empêcher de descendre trop vite. Depuis qu’il lui avait dit l’heure, elle ne tenait plus en place.

Une fois dans la rue, bras dessus, bras dessous, ils s’engagèrent dans la rue Pelpeau, la rue montante qui, cette fois, descendait, puisqu’on la prenait dans la direction du boulevard.

Bientôt ils ne furent plus qu’à quelques pas du passage Lunoyer. C’était là que, deux heures auparavant, Firmin avait vu sortir cette petite troupe de dix à douze personnes, dont Rose faisait évidemment partie.

Comme ils arrivaient au coin de ce passage, au lieu de continuer à suivre la rue Pelpeau, Rose, à la grande surprise de son compagnon, s’engagea dans le passage.

Il ne put s’empêcher de marquer un instant d’arrêt.

— Où allons-nous ? demanda-t-il, en maîtrisant un léger tressaillement.

— J’ai quelque chose à prendre par là, dit-elle du ton le plus naturel.

Firmin la suivit, en s’efforçant de ne pas retenir son pas, car il ne voulait pas qu’elle remarquât chez lui la moindre hésitation à l’accompagner.

Mais il était assez troublé et craignait fort qu’elle ne sentit le tremblement de son bras, qu’agitait une légère fièvre.

Tout à coup, elle s’arrêta devant une maison basse et frappa à la porte d’une boutique d’apparence assez malpropre. Firmin lut sur l’enseigne : « Fontes, Métaux ».

Un instant assez long se passa, puis on ouvrit la porte. Firmin aperçut un vieil homme de peine à moustache grise.

— Mon chapeau tout de suite ! dit Rose, d’un ton impératif qui surprit le jeune étudiant. Sans doute il n’était pas surprenant de voir quelqu’un parler ainsi à ce vieux subalterne, mais Firmin fut frappé de l’empressement servile, presque peureux, très respectueux en tout cas, avec lequel le vieillard exécuta l’ordre de la jeune femme.

Bientôt il rapporta une espèce de tricorne dans lequel était fichée une grande épingle qui retenait une voilette. Rose se coiffa d’un geste aisé et rapide qui, remarqua Firmin, n’avait rien de vulgaire. Puis elle entoura son visage de la voilette épaisse.

Et ce fut soudain une personne si différente que Firmin n’osa plus lui offrir son bras. Ce fut elle qui s’en empara d’un de ces gestes naturels dont elle ne s’était jamais départie et qui, cependant, avaient désormais une autre allure depuis que cette jeune inconnue était devenue une dame, en se coiffant de ce petit chapeau.

Ils reprirent tous deux la rue qui descendait au boulevard extérieur.

Firmin ne disait rien à la jeune femme, mais il était suffisamment occupé de ce qu’il se disait à lui-même.

Comme elle marchait en toute tranquillité dans ces rues sinistres où si peu de temps auparavant elle avait été victime d’un attentat ! Elle était si tranquille que Firmin en oubliait lui-même d’avoir peur.

D’ailleurs, vers trois heures du matin, ces parages étaient moins dangereux qu’autour de minuit.

De temps en temps, on croisait un cocher qui, le fouet à la main, la démarche lourde, rentrait se coucher. Le silence de la nuit s’égayait de menus bruits déjà matinaux. Il faisait noir, et on sentait, à une fraîcheur spéciale, que le jour allait renaître.

Ils arrivèrent au boulevard extérieur. Aucun véhicule, pas même une voiture de laitier, ne se décelait à l’horizon.

— Comment vais-je faire pour rentrer ? dit Rose. C’est que je ne suis pas chez moi.

Firmin allait renouveler sa proposition vaguement tendancieuse de l’installer chez lui, quand le plus lamentable des fiacres de gare déboucha d’une rue latérale. Le doyen des cochers menait avec des rênes bien lâches le doyen des chevaux. Rose fit un geste et héla le vieil homme à pèlerine. Mais il paraissait aveugle et sourd… Il y avait tout de même un petit espoir, car il venait de leur côté. Quand il fut à proximité :

— Dix francs pour aller à l’Étoile ! lui cria Rose.

Un grognement sortit de la vieille face touffue :

— Cheval boiteux… Dix francs, que vous dites ?… Montez tout de même.

Mais, une fois installée dans la voiture :

— Ce qui n’est pas mal, dit Rose à Firmin, c’est que je lui ai promis dix francs et que je n’ai pas un sou sur moi.

Il lui tendit quelques pièces dans sa main ouverte.

— Donnez-moi votre adresse, que je vous renvoie ces dix francs…

— Ce n’est pas la peine, dit-il en rougissant.

Elle détacha de son corsage une petite épingle d’or.

— Ce n’est pas pour les dix francs, dit-elle en souriant… C’est un souvenir… Dites au cocher qu’il me conduise à l’Arc de Triomphe… Le reste est un peu compliqué. Je le lui indiquerai là-bas…

Firmin transmit l’ordre au cocher… La voiture s’ébranla… Le jeune homme resta sur le trottoir, en carafe… Mais, au bout de quelques mètres, l’attelage s’arrêtait à nouveau. Rose, en un geste d’appel, agitait la main… Il courut à la portière.

— Moi, qui oubliais de vous dire merci…

Elle lui tendit la main, qu’il serra de toutes ses forces, sans avoir la présence d’esprit de la porter à ses lèvres.

Son impression d’être abandonné fut plus vive après ce remerciement. Il lui semblait qu’elle avait mis un point final à leur aventure. Pourquoi n’avait-il pas osé lui demander de la revoir ? Cette timidité était absurde. Peut-être eût-elle très bien accepté de lui donner un rendez-vous « en tout bien tout honneur ».

Il resta, il ne sut pendant combien de temps, sur le trottoir. Quand il se décida à reprendre le chemin de sa maison, il se sentit dans les jambes une intolérable fatigue, à tel point qu’il eût pris une voiture s’il s’en fût trouvé encore une dans ces parages. Mais, au bout de quelques pas, il oublia sa fatigue, pour repasser tous les événements de cette étrange nuit…

Quels étaient tous ces gens qu’il avait vus sortir du passage, et dont quelques-uns lui avaient donné la chasse ? La nuit et son émotion l’avaient empêché de distinguer exactement leur costume…

Rose n’était certainement pas ce qu’il avait cru d’abord… Une femme du monde, sans doute, ou peut-être une grue très chic… Non, ce n’était pas une grue… Il n’en avait pas l’impression… et surtout il ne le souhaitait pas.

Il arrivait au coin de ce fameux passage… et il pensa à cette boutique de métaux, où il s’était arrêté avec Rose. Elle avait parlé à cet homme de peine avec un air si impérieux… Il y a dans ce quartier des usines qui appartiennent à de riches industriels. Ils habitent dans les quartiers chic, du côté du Bois de Boulogne ou de l’Étoile. Très souvent, Firmin voyait dans son quartier leurs autos somptueuses… Mais la petite boutique : Fontes, Métaux n’avait pas l’air de quelque chose d’important. C’était plutôt un de ces petits magasins de ferraille comme il y en a pas mal dans le dix-neuvième et le vingtième, du côté de Belleville ou de Charonne… Ils sont à de braves gens modestes, qui n’ont aucun rapport ni avec les apaches, ni avec les personnes de la haute.

Et cette blessure en croix, c’était bien là un exploit d’apache, romanesque et un peu enfantin. Firmin se trouvait en présence d’un problème d’autant plus difficile à résoudre que les données en étaient contradictoires… D’une part, ce quartier d’apaches et cette rixe presque classique... D’autre part, les manières et l’élégance naturelle de Rose… Et cette petite boutique de fer et de métaux venait encore compliquer les choses…

Mais de nouveaux éléments allaient être apportés à l’enquête : en arrivant sur la petite place où se trouvait sa maison meublée, Firmin vit au pied du bec de gaz, tout près de l’endroit où il avait ramassé le corps de Rose, Firmin vit deux hommes penchés vers le sol et qui paraissaient chercher quelque chose. Il ne crut pas prudent de s’arrêter, et il se dirigeait vers sa porte quand un des hommes l’appela… d’un ton assez poli d’ailleurs :

— S’il vous plaît ?

Firmin s’approcha, d’un air qu’il s’efforçait de faire paraître nonchalant et sans défiance.

— N’auriez-vous pas vu, tout à l’heure ?… Mais il me semble que vous ne faites que rentrer…

En effet, il n’était pas vraisemblable que Firmin fût sorti au milieu de la nuit pour rentrer chez lui vers quatre heures du matin. Mais il désirait tellement être interrogé par ces deux hommes qu’il s’avisa d’un mensonge assez ingénieux :

— Je suis allé chez le pharmacien pour lui demander un remède contre le mal de dents.

— Ah ! ça fait très mal, dit un des deux hommes, évidemment désireux d’entamer la conversation en mettant Firmin en confiance par cette phrase compatissante.

— Oui, ça fait mal, dit Firmin, qui avait précisément la même idée, et qui était tout disposé à causer avec ces inconnus.

C’était aussi pour lui l’occasion de les examiner. Celui qui lui adressait la parole avait l’aspect d’un monsieur très bien. Son pardessus gris, ouvert, laissait apercevoir un veston bien coupé. Il portait un chapeau mou, fendu, qui parut assez élégant à Firmin.

C’était un homme de grande taille. Ses cheveux et sa moustache devaient être grisonnants ; mais le petit jour, encore obscur, ne permettait pas une observation bien exacte. Par contre, l’autre individu, mieux éclairé par le bec de gaz, se définissait plus précisément. Il correspondait bien, lui, au signalement d’une petite gouape, par sa figure pâle plutôt que par son costume, dont on analysait mal la coupe ou l’état de fraîcheur.

— Vers quelle heure environ êtes-vous sorti ? demanda le plus grand des deux hommes.

— Il pouvait être vers les deux heures, dit Firmin. J’ai sonné à la porte de deux pharmaciens. Ce n’est qu’au troisième, dans la rue là-bas, que j’ai pu me faire ouvrir.

— Un peu avant une heure, vous n’avez pas entendu du bruit dans la rue ?

— Oh ! vous savez, dit innocemment Firmin, ça arrive assez souvent, qu’on entende du bruit. On y fait plus ou moins attention.

— Et, en sortant, il n’y avait personne sur cette petite place ? Vous n’avez rien remarqué d’anormal ?

— Pas de femme étendue ? demanda l’autre compagnon.

— Il n’est pas question de ça, interrompit le plus grand qui, évidemment, ne voulait pas que l’on posât des questions aussi explicites. Je demande simplement à ce garçon, si, en sortant, il n’a vu personne dans la rue, ici devant ?

— Je n’ai vu personne, répondit bien gentiment Firmin.

— Eh bien, je vous remercie, dit le plus grand des deux hommes.

Firmin toucha poliment son chapeau et gagna sa porte. Ce bref entretien, au cours duquel il ne s’était pas compromis, lui avait du moins appris que ces deux hommes faisaient partie de la petite bande mystérieuse ; ils paraissaient bien au courant de ce qui s’était passé entre minuit et une heure sur la petite place.

Il était remonté dans sa chambre et avait repris son poste d’observation derrière ses volets. C’est de cet observatoire, décidément privilégié, qu’il assista à cette autre petite scène passablement intrigante.

Il vit le plus petit des deux hommes – l’apache – remettre à l’homme du monde un paquet, une sorte de grosse enveloppe, qui devait renfermer des billets de banque ou des papiers très précieux, car le plus grand des deux hommes la serra précieusement dans une poche intérieure, en reboutonnant par-dessus son gilet et son veston.

Quand les deux hommes se furent éloignés, Firmin resta longtemps à la fenêtre, comme si d’autres renseignements allaient encore surgir sur la place vide, pour l’aider à approfondir toute cette mystérieuse histoire.

CHAPITRE II

Il s’était dit en se couchant : « Jamais je n’arriverai à dormir ; j’ai trop de choses qui vont me trotter par la tête. »

Au bout d’une minute à peine, il sombrait dans un sommeil profond. Il n’eut pas le moindre rêve. Le réveille-matin, enfermé dans l’armoire, fit entendre en vain sa sonnerie qui perçait le bois mais qui n’entama pas le bon sommeil de Firmin.

Il n’était pas loin de midi quand il se réveilla. Son cours de droit administratif était manqué. Jusqu’à présent, il avait été très assidu à l’École de droit, par peur de la famille. Mais les événements de la nuit précédente semblaient l’avoir émancipé. Un mystère et une dame, également attirants, étaient entrés dans sa vie.

Pourquoi, la veille, n’avait-il pas demandé tout simplement à la dame l’explication du mystère ?

Firmin était-il un jeune homme timide ?

Non. Firmin n’était pas ce que l’on aurait appelé un timide avec la manie que nous avons de classifier les gens.

Il n’avait que la timidité d’un jeune homme intelligent, qui prévoit les objections qu’on peut lui faire, et qui n’a pas encore d’expérience de la vie pour savoir quelles sont celles de ces objections que l’on ne songera pas à lui opposer. On a pu voir par ce qui précède que Firmin était capable de beaucoup de hardiesse, dès qu’une curiosité ou un devoir impérieux le rendaient prêt d’avance à combattre toutes les objections possibles.

S’il n’avait pas osé demander d’explications à Rose, c’est qu’il avait envisagé tout de suite l’hypothèse d’un refus. Il avait senti par avance la gêne, la confusion qu’il en eût éprouvées.

Seulement, il ne pouvait tolérer que les choses en restassent là.

À trois heures de l’après-midi, d’ailleurs, après mille réflexions, il s’était arrêté du moins à un point acquis : c’est qu’il aimait Rose.

La grâce de la jeune femme, l’occasion manquée, le souvenir de ce joli visage qui pleurait si près de lui, tout cela était bien suffisant pour lui donner une fièvre d’impatience, d’agacement et de joie.

Certainement, un médecin, en présence de tous ces symptômes, n’aurait pas hésité à lui dire : « Mon petit ami, vous en êtes en train de faire une passion. »

Dans ses moments de pessimisme, il se disait : « Je suis sûr de l’aimer, mais évidemment, en admettant que je la retrouve, elle ne me paiera pas de retour. Elle a été très gentille pour moi ; ce n’était que de la reconnaissance, pas autre chose. La façon même dont elle s’abandonnait à sa reconnaissance prouve qu’il ne s’y mêlait aucun sentiment plus tendre. Elle ne m’eût jamais regardé aussi aimablement, aussi franchement, de ses beaux yeux noirs, s’il y avait eu en elle autre chose que de la gratitude et de l’affection. »

Il se disait à d’autres moments : « Elle ne m’aimait pas d’amour, la nuit dernière. Mais qui sait ? Ça viendra peut-être un jour. »

C’est à ce moment qu’il était pris d’une impatience presque douloureuse, et qu’il se disait : « Il faut la retrouver sans retard. »

Les éléments d’enquête ne lui manquaient certes pas.

Il pouvait aller donner un coup d’œil à cette petite boutique de fontes et métaux qu’il n’avait vue que pendant la nuit. Comment n’avait-il pas pensé à regarder le numéro du fiacre vénérable qui avait emmené Rose dans le quartier de l’Étoile ? Mais à ce moment il était trop préoccupé par le départ de la jeune femme… En tout cas il ne risquait rien de se rendre jusqu’au passage… Cependant il craignait d’y rencontrer Rose : c’était peu vraisemblable ; mais c’était possible ; et vis-à-vis d’elle, il se fût senti tout à fait gêné d’avoir l’air de chercher à savoir quelque chose. Il lui semblait que sa belle action de chevalier servant eût été gâtée aux yeux de la jeune femme par une indiscrète curiosité. Il est vrai qu’il pouvait toujours s’en excuser en disant qu’il l’aimait. Et les femmes, Firmin le savait déjà, excusent bien des démarches indiscrètes quand on leur donne cette belle raison.

Il s’était dit la veille, en se couchant :

« J’éclaircirai ce mystère. »

Et, le moment venu d’agir, il se sentait sans audace. Poser des questions aux gens, ce n’était pas son affaire : sa discrétion naturelle le gênait plus que sa timidité.

C’est alors qu’il résolut de se faire aider dans son enquête par un de ses compatriotes, un inspecteur de la Sûreté, ancien sous-officier, que le père de Firmin avait jadis recommandé à un député de ses amis pour lui faire obtenir une place. Charles Gourgeot était même venu voir un jour Firmin à son hôtel et l’avait invité à déjeuner un dimanche. Mais Firmin ne s’était pas encore rendu à son invitation, soit que le loisir ou le désir lui en eussent manqué. Il retrouva l’adresse de Gourgeot qui n’habitait pas trop loin, dans l’avenue de Vincennes. Firmin s’y rendrait le soir même.

Quand il eut pris cette décision, il se sentit très soulagé.

— Je vais toujours aller, se dit-il, faire un tour dans le passage, ne fût-ce que pour rapporter à Gourgeot, ce soir, ce que j’y aurai vu.

Il prit une canne pour se donner l’air d’un promeneur innocent, et descendit allègrement. Il était environ quatre heures et demie. C’était un bel après-midi de printemps, un peu chaud. À ce moment, le quartier était paisible et presque désert. Il ne s’animait que vers midi, à l’heure du déjeuner des ouvriers, ou le soir vers sept heures, à la sortie des ateliers.

Firmin, en bon badaud, pas pressé, arriva jusqu’au coin du passage. Puis il s’engagea paisiblement dans l’étroite artère.

Il y avait un petit charbonnier, qui vendait des fagots, une épicerie minuscule, où nul chaland n’avait jamais dû entrer. Les autres maisons n’avaient pas de boutiques.

— C’est curieux, pensa Firmin. J’ai bien fait une soixantaine de pas et je n’ai pas encore retrouvé ma petite boutique de fontes et métaux. Il me semble bien qu’elle n’était pas si loin.

Il revint sur ses pas et aperçut un magasin fermé. L’enseigne était recouverte d’une bande de calicot, où se lisaient ces mots en fortes lettres : BOUTIQUE À LOUER.

La bande était loin d’être propre. Mais ce pouvait être une vieille bande qui avait déjà servi à une autre vacance, et qu’on avait dû poser à nouveau le matin.

À droite de la boutique se trouvait une petite allée. Firmin s’y engagea et arriva dans une cour assez vaste. Un petit bâtiment sur la droite portait cet écriteau : « Concierge ». Devant la porte, une grosse femme blonde, assez avenante, lavait du linge dans un baquet. Elle était entourée de sept ou huit enfants en bas âge et semblait en avoir encore une sérieuse réserve dans son large ventre bien gonflé.

— La boutique à louer ? demanda Firmin.

— Pour tout de suite, dit la mère diligente. Le locataire, ils s’en sont allés de ce matin. Ils avaient trois mois à courir. Mais cette personne elle a dit comme ça : Je m’en vais ; si vous voulez, vous pouvez mettre l’écriteau. J’y ai même dit à ce monsieur : Si je loue tout de suite, le terme de loyer vous revient, puisque c’est vous qui l’a payé. — Ça va bien, qu’il a fait, l’argent, vous le mettrez de côté. Un jour que je passerai, je vous le demanderai en passant… Quand est-ce qu’il va passer maintenant ? Il est plutôt parti loin. Il a emporté au moins sept ou huit malles sur un camion.

— Et les marchandises, le fer et les métaux ?

— Oh ! il n’a jamais eu de marchandises, et encore moins de fers et de métal. L’enseigne que vous avez vue, c’était du locataire d’avant. C’est-il que vous seriez désireux de ce local ?

— Oui, dit Firmin. Ce n’est pas pour moi précisément. C’est pour un ami qui cherche un magasin.

— Ici ce n’est pas très passager, dit la concierge, assez inapte à faire l’article.

— Je reviendrai visiter avec mon ami, dit Firmin. Je m’arrangerai pour revenir demain.

Il préférait naturellement faire cette visite en compagnie de Gourgeot, avec qui l’examen serait plus fructueux.

— Comme vous voudrez, dit la concierge. Il y a un petit logement attenant à la boutique, et surtout une grande belle cave.

Elle ajouta ces mots qui ne furent pas perdus pour Firmin :

— C’est surtout à la cave qu’il bricolait, ce monsieur le locataire qu’est parti de ce matin.

Firmin s’en allait, quand il se ravisa…

— Comme je voudrais que mon ami puisse visiter ce local, qui fera probablement son affaire, tâchez donc de ne rien conclure avant demain, si des fois il se présentait quelqu’un d’autre pour louer.

Et il tendit à la concierge une pièce de quarante sous que cette personne chargée de famille ne fit aucune difficulté pour accepter. Elle ajouta, de plus en plus communicative :

— Ces personnes qui sont parties ne venaient pas bien souvent. Il y avait dans la journée un vieux grognard qui ne disait jamais rien…

— Elles venaient le soir ? demanda Firmin.

La concierge le regarda avec étonnement.

— Non, non. Le vieux, sitôt qu’il était sept heures, bouclait la devanture, et il allait se coucher dans le logement… Quant au patron, quand il venait, c’était au matin, sur les huit neuf heures…

— Ce n’était pas un grand monsieur un peu grisonnant, avec une moustache ? demanda Firmin, qui décrivait ainsi le plus grand des deux individus aperçus la nuit précédente.

— C’est bien ça, dit la concierge. Vous le connaissiez ?

— Je l’ai rencontré une ou deux fois dans le quartier…

— Hé bien ! monsieur, c’est entendu. Vous reviendrez visiter demain. Je vous attendrai pour louer. Je n’y aurai pas grand’peine, car il ne viendra personne ni aujourd’hui ni demain. C’est si peu passant par ici ! On a beau mettre une grande bande de calicot pour que ça soye vu depuis la rue, il faut que l’on connaisse l’endroit pour penser à venir louer. … Mords pas ta sœur, mignon, dit-elle à un des enfants qui grouillaient et piaillaient autour d’elle… À l’honneur de vous revoir, monsieur, dit-elle ensuite à Firmin qui s’en allait en touchant son chapeau, autant par politesse diplomatique que par un respect inconscient pour cette procréatrice émérite.

Il avait décidé de dîner de bonne heure dans son petit restaurant habituel, afin de pouvoir être avant huit heures à l’avenue de Vincennes : c’était selon lui le moment le plus favorable pour rencontrer l’inspecteur Gourgeot.

Le restaurant où Firmin prenait ses repas se trouvait à un coin de rue, à deux cents pas de son hôtel. Dans la première salle, où était le zinc, venaient boire des cochers. L’autre salle était le restaurant proprement dit, fréquenté aussi par des cochers, des chauffeurs de taxis, et, à l’heure du déjeuner, par des employés de la poste et des garçons coiffeurs.

Firmin n’y avait fait aucune connaissance, en dehors du garçon qui le servait, un grand brun, rêveur, à la moustache fine, chez qui le besoin de causer n’était vraiment pas secondé par une invention de sujets bien divers ; c’est ainsi que tout un trimestre fut occupé par des variations assez faibles sur le bruit des autobus.

Le patron était un ancien domestique de bonne maison qui s’était mis à son compte pour laisser pousser sa barbe trop dure et trop noire, et qu’il se trouvait obligé auparavant, expliquait-il avec complaisance, de raser trois fois par jour. Très autoritaire avec les clients, il les tutoyait pour la plupart. Firmin était le seul qui échappât à sa familiarité et à sa domination. Aussi leurs conversations restaient-elles assez sommaires.

En voyant entrer le jeune homme, le patron ne put s’empêcher de regarder l’horloge…

— Vous êtes en avance, monsieur, ce soir ?

— Oui, fit Firmin. C’est que j’ai une course à faire, tout de suite après le dîner.

— C’est ça ! Je me disais : l’horloge n’est pourtant pas arrêtée… Oui, il pouvait être deux heures du matin, cette nuit, poursuivit-il, continuant, avec un cocher appuyé sur le zinc, un entretien commencé.

… Vers les deux heures du matin… ? Firmin prêta l’oreille, et pour ne pas s’éloigner, fit mine de choisir minutieusement dans la boîte à cigares un cigare qui fût assez blond… ou assez foncé.

— Deux heures ? dit le cocher. Oh ! il ne devait pas être si tard que ça ! Moi je suis rentré sur le coup d’une heure et demie ; tout était calme dans la rue et je n’ai rien entendu de chez moi.

— Au fait, dit le patron, c’est encore possible : hier soir, nous avons fermé à bonne heure. J’étais à peine au lit, voilà ma femme qui me crie :

— Julien ! qu’elle me fait, on se bat dans la rue.

— Laisse-les se battre, que je lui dis… Tout de même, on aime à se rendre compte : je profite que je n’étais pas encore endormi, on n’est pas à deux minutes près de sommeil, je m’en vais jusqu’à la fenêtre, et je vois des hommes qui se pochaient. Ma femme, qui a l’oreille fine, me dit : « Ça a commencé par un cri de femme un peu avant. » Moi j’ai simplement vu deux hommes qui étaient pour se battre, puis ça m’a paru tourner en eau de boudin, soit qu’on les a séparés, soit qu’ils sont allés un peu plus loin.

— C’est égal ! Qu’est-ce que fait la police ?

— Oui, dis-moi un peu qu’est-ce qu’elle fait ? On a beau penser : c’est des apaches, ils s’abîment entre eux et ça n’offre pas d’inconvénients, n’empêche que toi, dans ton métier, qui rentres tard, tu vas tomber dans une dispute d’un de ces voyous, tu ne t’occuperas pas de prendre parti pour l’un ni comme pour l’autre, mais il suffit que tu soyes là pour que ces petits propre à rien, dont il y en a beaucoup qui n’ont pas même seize ans, ils vont s’amuser, toi qui ne leur dis rien, à te faire ton affaire. Et une fois qu’ils te l’auront fait, que ce soye pour rire ou pour de bon, t’auras ton compte. C’est pour ça que je dis, moi, que l’on n’est pas protégé. C’est pas pour mon saint que je prêche ; ils pourraient bien s’amener à sept ou huit, je ne les crains pas, ajouta-t-il, affaiblissant un peu par cette déclaration sa profession de bravoure. Et puis, je ne sors jamais le soir.

— Si ça ne vous fait rien, dit Firmin, je ne mangerai pas dans l’autre salle. J’attends, sans l’attendre, un ami qui peut venir me rejoindre et j’aurais peur, si je ne le guettais pas, qu’il se trompe d’établissement…

— À votre aise, dit le patron. Mets un couvert pour monsieur, par ici, cria-t-il au garçon rêveur.

L’ennui de dîner dans cette salle encombrée, parmi les cochers qui le dérangeaient pour allumer leur pipe à l’allumoir, ce manque de confortable ne fut pas compensé pour Firmin par l’avantage d’entendre de nouveaux détails.

Car, à partir de ce moment, la conversation s’égara dans des généralités qui n’avaient même pas de rapport rigoureux avec le sujet initial de l’entretien, puisqu’à propos des bagarres de la nuit le patron en vint à parler des caisses d’épargne postales et des conseils de prud’hommes. En fin de compte, il paya un verre supplémentaire au cocher, qui l’avait écouté bien docilement.

La nuit tombait à peine, quand Firmin arriva dans une haute maison neuve de l’avenue de Vincennes, où habitait l’inspecteur Gourgeot. On montait au sixième étage du bâtiment E, d’où l’on avait vue sur le sixième étage du bâtiment F.

Firmin dut s’interposer pour que Gourgeot, qui était en train de dîner, restât en bras de chemise. On fit les présentations : Mme Gourgeot était aussi noiraude et mince que son mari était blond et gros. Gourgeot disait volontiers : « Elle ne prendra rien de ma graisse, moi qui pourrais tant lui en céder. » Cette formule lui semblait définitive, et il s’abstenait soigneusement de la modifier, même si l’auditeur l’avait entendue un certain nombre de fois.

Avec la permission de Firmin, il continua à manger de minces asperges en les trempant dans une sauce au vinaigre ; il voulait absolument que cette manière de manger les asperges, à la vérité si répandue, fût une coutume franc-comtoise.

Firmin dut accepter de force une tasse de café, pour prouver à Mme Gourgeot, qui était Nivernaise, que seuls les habitants de la Haute-Saône sont de vrais amateurs de café.

— J’avais un service à vous demander, dit le jeune homme, qui avait hâte d’en venir au but de sa visite.

— À votre disposition, dit l’inspecteur. Donne le kirsch, Mathilde. Tu vas voir quelqu’un qui s’y connaît en liqueurs. Monsieur Remongel, est-ce que cette affaire concerne mon métier ? Parce que, dans ce cas-là, je vous demanderai la permission que Mathilde reste avec nous. Je vous dirai que c’est la seule femme de la terre qui ne soit pas bavarde, et que je ne connais personne, parmi tous mes collègues de la Sûreté, qui ait ses dispositions pour le métier.

Firmin regarda Mathilde, et fut un peu surpris. C’était une espèce de paysanne du Morvan, au teint basané, aux durs yeux noirs, pas très fins au premier abord. Sans mot dire, elle alla chercher dans un buffet fermé à clef un de ces cahiers d’écolier à deux sous, dont la couverture représente un grand fait historique, ou la capture d’un ours grizzli dans les montagnes Rocheuses. Elle s’arma d’un crayon de bois blanc, qu’elle mouilla. Puis, elle attendit les paroles de Firmin.

Celui-ci raconta tous les événements de la nuit précédente, sans rien omettre, mais sans insister sur les sentiments qui l’attiraient vers Rose. Il rapporta également son entretien avec la bonne femme du passage, et ce qu’il avait entendu dire au restaurant.

— Qu’en penses-tu, Mathilde ? demanda Gourgeot quand le récit fut fini.

Mathilde ne s’était pas servie de son crayon, qu’elle n’avait sans doute pris qu’en cas de besoin, et au cas où les détails fournis par Firmin auraient risqué de trop surcharger sa mémoire. Elle ne répondit pas directement à son mari ; mais elle s’adressa à Firmin d’une voix campagnarde un peu sentencieuse. Firmin avait déjà entendu une voix analogue, un jour que, dans une foire des environs de Vesoul, il était allé, pour s’amuser, consulter une tireuse de cartes.

— Quand vous êtes allé avec cette dame devant le petit magasin, et qu’elle a demandé son chapeau, vous n’avez pas remarqué s’il y avait quelque chose dans la boutique, ou si elle était vide ?

— Je n’ai pas pu voir, dit Firmin. Il faisait sombre, et je ne me suis pas approché assez près de l’entrée.

— Avez-vous remarqué si l’homme de peine a mis longtemps pour rapporter le chapeau ?...

— Il n’a pas mis longtemps, dit Firmin ; mais il ne l’a pas rapporté tout de suite, tout de suite…

— Pensez-vous qu’il aurait eu le temps de descendre à la cave ?

— C’est bien possible, dit Firmin, mais, tout de même, il a fallu qu’il se presse un peu.

— C’était un homme âgé ?

— Dans les soixante à soixante-cinq ans.

— Il paraissait très empressé, m’avez-vous dit ? Oui, vous me l’avez dit... Vous avez bien fait de retenir le logement. Il faudra tâcher de le louer pour un mois. D’habitude, ils louent ça au trimestre… mais vous m’avez dit que ce trimestre-là était déjà payé par le locataire. On pourra s’arranger avec la concierge. Un petit local comme cela, dans ce passage qui n’est pas fréquenté, ça doit se louer dans les quatre cents francs. Avec un louis de vingt francs que la concierge gardera pour elle, – le locataire ne viendra sûrement pas le rechercher, – avec vingt francs, disons-nous, vous aurez le local pendant une bonne quinzaine, et ça sera bien suffisant…

Mme Gourgeot s’exprimait dans un français correct. Firmin pensa qu’elle avait dû recevoir une assez forte instruction primaire. Elle eut l’occasion de dire quelques instants plus tard qu’elle était la fille d’un garde-barrière du P.-L.-M., et qu’elle avait été à l’école jusqu’à plus de treize ans.

— Demain matin j’irai vous voir sur le coup de huit heures. Ce n’est pas trop tôt ? C’est moi qui vais m’occuper de cela, parce que M. Gourgeot a pour le moment un petit travail qui lui prend toute la journée.

— Oui, dit Gourgeot. J’accompagne un monsieur du monde politique qui a reçu des lettres de menaces et qui a demandé du monde pour le protéger.

— Hé, mais, dit Firmin, c’est assez dangereux ?

— Oh ! non, dit Mathilde. Les gens qui menacent ne font rien. Les attentats, ça vient surtout quand on n’en a pas parlé… Demain donc, nous irons à bonne heure retenir ce local. Et puis on s’occupera de retrouver le cocher qui a conduit cette dame.

— Je n’ai pas le numéro, dit Firmin.

— On le retrouvera tout de même, dit Mathilde. Vous savez l’endroit où vous l’avez rencontré. Il vous a dit que son cheval était boiteux. Par conséquent il rentrait au dépôt. On sait comment était sa voiture et on connaît les loueurs qui sont dans le quartier : ça ne peut pas aller plus loin que la barrière, et nous voilà déjà au boulevard extérieur. En admettant que ce soit hors barrière, ce n’est pas sorcier de trouver les loueurs hors barrière qui sont dans cette direction. Il n’y en a pas trente-six mille.

Gourgeot écoutait sa femme avec une satisfaction visible.

— Elle vous en bouche un coin, dit-il à Firmin.

— Taisez-vous donc, Monsieur Gourgeot, dit Mathilde.

Elle l’appelait toujours Monsieur Gourgeot et ne le tutoyait pas. Firmin crut d’abord qu’elle parlait ainsi pour plaisanter. Mais il finit par s’apercevoir que Mathilde avait un grand respect pour son mari. Elle ne considérait pas que son habileté personnelle de policière lui créât une certaine indépendance vis-à-vis de lui, qui restait toujours le maître par sa forte carrure, et toute une domination secrète qui se devinait dans les mystères de l’alcôve.

— Madame vous rend bien des services, dit Firmin.

— Cela se comprend, dit Mathilde. Il y a quantité de démarches qu’une femme fait beaucoup plus facilement qu’un homme. Cela tient surtout à ce qu’une femme, pour aller ainsi à droite et à gauche, se fera moins remarquer. Si vous voyez un homme « trôler » dans l’après-midi, votre premier mouvement sera de vous demander pourquoi il n’est pas à son bureau. Et puis, quand une femme n’est pas très jolie, on fait moins attention à sa tête qu’à celle d’un homme. C’est important, monsieur, vous savez. On dit que, dans le temps, les gens de police se camouflaient, se déguisaient si vous voulez, mettaient de fausses barbes… C’est bien dangereux, et bien difficile, de mettre une fausse barbe qui, en plein jour, ressemble à une vraie.

« Non, monsieur, le vrai truc du policier, ce n’est pas toutes ces comédies. Il faut se donner du mal pour avoir le plus de renseignements possible et surtout n’avoir pas peur de poser des questions aux personnes. Évidemment, il faut savoir dire un petit mensonge de temps en temps et au besoin se faire passer pour ce qu’on n’est pas. Mais cela, n’est-ce pas ? c’est à la portée de toute personne qui n’est pas empruntée. Ce qui fait que, dans certains cas, je travaillerai mieux que mon mari, c’est que lui ne sait pas très bien mentir. Il vous lâchera bien une bonne blague. Mais il faut que ça soit en rigolant. Autrement vous voyez son nez qui se plisse, qui se plisse, et il a toutes les peines à ne pas éclater. Je vois bien quand il veut m’en conter à moi. Je le perce à jour. C’est ce qui fait qu’il m’en fait voir peut-être moins qu’il n’a envie, parce qu’il sait trop bien qu’il a trop de difficultés pour me le cacher.

Firmin regardait en souriant Mme Gourgeot, si bavarde, presque débordante dans la conversation ordinaire, et si réservée, si incapable de lâcher une parole de trop, dès qu’elle était dans l’exercice de ses fonctions.

Cependant, il était l’heure de prendre congé des Gourgeot, Mme Gourgeot répéta qu’elle viendrait chercher Firmin le lendemain à huit heures, et le jeune homme reprit le chemin de sa maison. En arrivant sur la petite place, il regarda soigneusement de tous côtés, comme si la providence allait encore lui envoyer un nouvel indice. Mais il ne vit rien d’anormal et il rentra se coucher.

À huit heures du matin, Mathilde Gourgeot, coiffée d’un chapeau à brides, vêtue d’une pèlerine de soie noire un peu surannée, gantée de mitaines, et tenant à la main un en-tout-cas marron, Mathilde, qui avait évidemment fait des frais de toilette, fit son apparition à la porte de la chambre. Elle savait déjà que le cocher avait son dépôt rue des Pyrénées, qu’il était rentré, ayant fait la nuit, à cinq heures du matin, et qu’il reviendrait chercher sa voiture après déjeuner.

— Nous avons donc toute la matinée pour nous occuper du local… Mais, je vous demande pardon… vous allez avoir des frais. Il ne faudrait peut-être pas que ça vous entraîne trop loin…

— Ça va bien, dit Firmin. J’ai de l’argent de côté. Indépendamment de ce que m’envoie mon père, j’ai à moi un certain nombre de titres qui me viennent de mon grand-père maternel. Il m’avait fait un petit legs particulier.

— Je vous demande pardon, dit Mathilde. Je sais que vous avez de quoi et que ce n’est pas ce qui vous manque… mais vous n’êtes peut-être pas disposé à vous lancer dans des dépenses, simplement pour tirer au clair cette petite histoire-là.

— Si, si ! dit vivement Firmin, en rougissant un peu… Je tiens à faire tous les frais qu’il faudra.

— C’est bien, c’est bien, dit Mathilde, qui ne parut pas remarquer l’animation du jeune homme et garda pour elle le fruit de ses réflexions. Si vous voulez bien, nous ne perdrons pas de temps pour aller jusqu’au passage. À fureter dans les coins, une fois dans la boutique, je pense que nous en aurons jusqu’à midi. À ce moment, je vous demanderai de m’inviter à déjeuner. Nous n’irons pas dans votre restaurant habituel, mais dans une petite gargote que j’ai dénichée ce matin. Je ne sais pas si l’on y mange de la fine cuisine. Je sais seulement qu’elle est en face de l’écurie où notre cocher viendra chercher sa voiture. Il ne se doute pas qu’il va tout de suite faire un client, en sortant de son dépôt.

Ils descendirent ensemble sur la petite place. Mathilde avait bien l’air d’une petite bourgeoise de province endimanchée. Elle n’avait eu recours pour cela à aucun artifice.

— C’est au pied de ce bec de gaz qu’elle était étendue, dit-elle, dans ses dents, et sans regarder du côté du réverbère.

— Pas tout à fait au pied, dit Firmin, un peu sur la droite, à deux ou trois mètres.

— Quand vous vous êtes mis à la fenêtre, vous avez vu passer des ombres. Vous m’avez dit que vous les avez vues fuir. De quel côté sont-elles parties ?

— Par la rue en face.

— Celle qui conduit au passage ?

— Précisément.

— Tout ce que je vous demande là, je ne sais pas si ça aura de l’importance. On ne peut pas savoir encore. On le saura sans doute par la suite. Seulement, n’est-ce pas ? il vaut mieux poser toutes les questions et n’en négliger aucune… Ils venaient donc du passage quand vous les avez aperçus tous pour la première fois. Quand vous êtes entré dans votre hôtel, ils ont continué en suivant cette rue qui monte. Puis ils sont revenus, ils ont repassé très peu de temps après, quand vous avez entendu ce cri. Et eux tous, ou une partie d’entre eux, sont retournés dans la direction du passage, sans que nous puissions affirmer s’ils sont allés ou non dans la petite boutique… Et, dites-moi donc, vous m’aviez bien dit que, la veille, vous aviez aussi entendu crier, et que vous aviez vu deux ombres ?

— Oui, oui, la veille, j’avais aussi entendu un grand cri dans la nuit. Mais je ne sais pas dans quel sens ce soir-là ont passé les ombres. Je crois bien que c’était encore en allant dans la direction du passage.

— Vous avez vu passer deux ombres. Mais vous ne savez pas si auparavant il en a passé d’autres.

— Oui, oui, je vois ce que vous voulez dire. Je ne sais pas si c’étaient là deux ombres isolées ou si elles formaient l’arrière-garde d’un groupe dont le gros avait déjà passé…

Tout en parlant, ils étaient arrivés dans le passage. Ils s’y engagèrent et arrivèrent bientôt devant le petit magasin. Justement la concierge prolifique était en train de vider un baquet d’eau grasse dans le ruisseau qui coulait au milieu de cette rue étroite. Elle reconnut tout de suite en Firmin le monsieur qui lui avait donné quarante sous. Elle avait, dans certaines circonstances, la mémoire des physionomies. Elle fit au jeune homme un aimable sourire.

— Madame est sans doute la personne qui doit venir pour le magasin ?

— Oui, madame, dit Mathilde. Est-ce que nous pourrions visiter ?

— Je vais vous remettre les clefs. Moi, j’ai mon travail à faire. Vous m’excuserez bien de ne pas vous accompagner.

Si on l’excusait !

Elle entra dans l’allée, pendant que Mathilde examinait la façade du magasin, un petit magasin de trois mètres de large à peine. Les volets qui fermaient la devanture étaient en bois très usé.

— Elle vous a dit que les locataires ne venaient jamais la nuit. Ils n’avaient qu’à entrer par la boutique, puisque sa loge est au fond de l’allée. Maintenant il est probable qu’ils ne venaient pas souvent. La rue n’est pas passante, je veux bien. C’est des ateliers où il ne couche probablement personne. Mais c’est égal, à entrer par la devanture, surtout à douze ou à quinze, on risquait d’attirer l’attention. Il y a un marchand de charbon par là-bas et une petite épicerie. Il faudra voir un peu ces gens-là. On s’en occupera tout à l’heure. J’irai acheter quelques cotrets au marchand de charbon, et du sucre candi à l’épicerie.

Cependant, la concierge revenait, augmentée de quelques enfants pris au hasard dans la nichée et qui, au passage, s’étaient accrochés aux jupons maternels. Elle tendit à Mathilde toutes les clefs de la boutique.

— Alors, c’est entendu. Ces messieurs dames vont visiter sans moi. Si des fois, quand vous sortirez, je n’étais pas dans ma loge, il n’y aurait qu’à aller à la grange du fond. C’est là que je fais ma grande lessive. Avec ces enfants, il y a quelque chose à laver.

Elle n’avait pas le temps d’accompagner ces messieurs et dames dans leur visite, mais elle serait restée une bonne heure sur le pas de la porte à parler de sa famille.

— Excusez-nous, dit Firmin.

Mais déjà Mathilde, femme du peuple, qui n’avait pas l’habitude de mettre des gants pour parler à une autre femme du peuple, déjà Mathilde ouvrait la porte du magasin. Elle fit signe à Firmin de l’accompagner… Il faisait très noir dans la boutique. Firmin tira de sa poche une boîte d’allumettes.

— Si j’allais demander un rat-de-cave à la concierge ?

— J’ai ce qu’il faut, dit la prévoyante Mathilde, qui sortit une petite lampe électrique.

— Voilà qui peut nous éclairer pendant un bon quart d’heure. Si nous sommes forcés de rester plus longtemps, on ira chercher de la bougie.

Le petit phare de la lampe, promené autour d’eux, ne leur révélait que le vide du magasin. Le sol était couvert d’un vieux plancher à moitié pourri. Un escalier descendait dans la cave. Mathilde, la lampe à la main, s’y engagea la première. Ils descendirent une quinzaine de marches. La cave, comme le magasin, était vide. Dans un coin de ce sous-sol, un autre escalier, de pierre, celui-là, conduisait à une cave inférieure. Mathilde et le jeune étudiant descendirent dans cette cave vide comme les autres pièces.

— Il n’y a plus que le logement à visiter, dit Firmin. Il est probable qu’il est vide comme le reste… Évidemment, ajouta-t-il un peu dépité, ils ont déménagé tout ce qui pouvait être compromettant. Ils ont tout enlevé…

C’est lui qui à ce moment tenait la lampe. En portant sur Mathilde le rayon de lumière, il vit sa compagne se livrer à un manège un peu bizarre. Elle s’était approchée d’un coin de la cave et flairait le mur avec insistance. Puis elle mit carrément son nez contre le sol et recommença à flairer de plus belle.

— Ils n’ont peut-être pas tout enlevé, dit-elle à demi-voix.

Elle appela Firmin auprès d’elle.

— Vous ne sentez rien ?

Il huma l’air autour de lui.

— Si, dit-il. Il me semble que ça sent le phénol.

— Mettez-vous à genoux, comme moi.

Il s’agenouilla auprès d’elle et sentit alors une odeur de phénol absolument indéniable.

— Il est possible, dit Mathilde, qu’ils n’aient pas tout enlevé.

— Avez-vous, ajouta-t-elle, un couteau ou simplement un canif ? Ce sera un peu long, mais nous n’avons pas le choix…

Firmin avait un canif assez fort de lame. Elle le lui prit des mains, après avoir retiré rapidement ses mitaines, s’accroupit sur le sol et, avec une ardeur têtue, se mit à fouiller la terre.

— Je vais vous aider, dit Firmin…

Mais elle secoua la tête. Elle valait mieux que lui pour cette besogne. Il s’était agenouillé à côté d’elle, le pouce nerveusement appuyé sur le ressort de la petite lampe électrique. Au fur et à mesure que Mathilde creusait, l’odeur de phénol devenait de plus en plus forte. On avait dû en vider, là dedans, un seau entier.

Cependant, Mathilde fouillait toujours la terre. Elle avait déjà fait un trou d’une quinzaine de centimètres de profondeur et d’un diamètre un peu plus fort. De temps en temps, elle prenait une poignée de terre grise et la mettait de côté. Elle en avait déjà retiré un petit monticule. Cette terre n’était d’ailleurs pas très tassée et le travail de forage était assez facile… Soudain Mathilde lâcha son couteau. Elle retirait maintenant la terre avec ses doigts… Elle prit la main de Firmin et lui fit tâter, au fond du trou, un peu d’étoffe…

— Il y a bien dix minutes que la lampe éclaire, dit-elle. Il faut peut-être la ménager. Vous avez sur vous des allumettes-bougies ?

Firmin inclina la tête et sans mot dire, sortit sa boîte. Une allumette crépita.

— C’est ça, dit Madame Gourgeot très calme. Gardons la lampe pour tout à l’heure. Nous en aurons besoin.

Puis elle continua sa besogne acharnée. Elle trouvait que le couteau n’enlevait pas assez de terre à la fois. Elle fouillait maintenant le sol de ses doigts. À la lueur des allumettes, on voyait au fond du trou le bout d’étoffe s’agrandir. C’était une étoffe de soie bleue. Comme il y avait de la place, Mathilde saisit encore une fois la main de Firmin. L’étoffe s’arrondissait sur un corps résistant. Mathilde promena sur cette étoffe une main plus experte.

— C’est le gras du bras, dit-elle.

Elle eut un moment d’arrêt et comme une hésitation pour s’orienter…

— Par là, dit-elle, le bras va en s’amincissant… C’est donc de l’autre côté qu’il faut chercher la tête…

L’odeur de phénol était maintenant suffocante… Mathilde poursuivait sa besogne. De temps en temps, elle avait comme une espèce de crampe aux mains… De petits cailloux pointus, mêlés à la terre, lui entraient sous les ongles…

— Ça me cuit au bout des doigts, disait-elle.

— Voulez-vous que je vous aide ? balbutia Firmin.

Elle secoua la tête. Elle savait bien que lui ne pourrait pas. Soudain, elle-même eut un geste de dégoût…

— Beuh, fit-elle… Ce n’est pas agréable de toucher ça.

Firmin approcha l’allumette et faillit se trouver mal…

— « Ça », qu’il n’était pas agréable de toucher, c’était de la chair livide… De la peau blanche, souillée de terre, se voyait au fond du trou…

Mathilde, ardente à la besogne, dégagea le visage de la morte. C’était un visage de jeune femme, semblait-il. Elle avait les yeux fermés, les traits étaient calmes, sauf une petite crispation au coin de la bouche. Sur le front, on voyait une touffe de cheveux, d’un blond pâle et artificiel.

Mathilde s’énervait, parce que chaque allumette ne brûlait pas assez longtemps… Elle prit la lampe à terre, fit jaillir un petit rond de lumière. Puis, de l’autre main, écartant avec une certaine hâte le corsage de la morte, elle mit à nu une épaule…

— Regardez, dit-elle. J’en avais le pressentiment.

Et elle lui montra que, comme Rose, la victime avait sur l’épaule la cicatrice d’une blessure en croix…

— Ils les marquent d’abord comme ça, et puis ils leur font leur affaire après… Enfin, ce n’est qu’une supposition… C’est curieux, ajouta-t-elle, ces chichis-là, ces blessures en croix, c’est plutôt des histoires de gosses. C’est des manières d’apaches de seize ans… Et cependant je ne crois pas que ce coup-là soit un coup d’apaches…

Elle avait éteint la lampe, pour la ménager, et, sans s’émouvoir, faisait ses réflexions à mi-voix dans l’obscurité…

— Ce n’est pas tout ça, dit-elle encore… Il va falloir se trotter au commissariat pour faire la déclaration…

— Oh ! vous croyez ? dit Firmin…

— Vous ne voulez pas le dire au commissariat ?

— Si… évidemment, dit Firmin… Mais ce qui me gêne…

— Allez donc ! C’est de compromettre la petite femme que vous avez recueillie chez vous ?

— Oui, dit Firmin, enhardi par l’obscurité pour lâcher cet aveu.

— C’est bien difficile de ne rien dire, maintenant qu’on a découvert le corps…

— Ça pourrait attirer des ennuis à votre mari.

— C’est pas ça, dit Mathilde. Mon mari et moi, ça fait deux. Moi, je ne suis pas employée à la Sûreté… Mais ce qui me paraît difficile, en supposant même que je rebouche ce trou, ce qui me paraît difficile, c’est de nous en aller, en puant le phénol à plein nez… Quand nous allons rendre les clefs à la concierge… Non, ça n’est pas possible ! Il faut faire la déclaration. Mais ne vous tourmentez pas pour la petite femme. On n’en parlera pas, voilà tout. Nous serons venus louer ce local pour n’importe quoi… tenez, pour faire de la photographie ! On sera descendu à la cave ; on aura senti le phénol ; on aura creusé, et puis voilà. Ne vous embarrassez pas ; je saurai leur dire ça. Et puis, je sais à qui j’ai affaire… La seule chose qui m’embête, c’est que le commissariat va envoyer une note aux journaux… Une histoire de cadavre dans une cave, à Belleville… Une femme élégante avec ça !… Ça va être un potin de tous les diables. Les journalistes vont s’en occuper… ils vont faire des enquêtes eux-mêmes… Il y a trente-six mille personnes qui écrivent à la préfecture pour donner leur avis. Tout le monde veut se mettre à faire de la police. Et nous, nous ne pourrons plus travailler aussi tranquilles… Heureusement que nous avons des petits détails que nous gardons pour nous tout seuls, et qui ont de l’importance… Allumons la lampe. Nous en avons juste assez pour remonter…

Elle fit passer Firmin devant elle et prit la lampe. Il avait la tête un peu vacillante…

— Tout de même, dit Mathilde, la grosse mère, là-haut, elle va en faire une pomme, quand on lui dira ce qu’on a trouvé !

Firmin remarquait chez Mathilde une grande allégresse, comme chez un commerçant dont les affaires marchent bien. Quoique troublé encore, il se laissait gagner à cette bonne humeur, et commençait à sentir le plaisir particulier de s’en aller dans du mystère, qui s’éclairait peu à peu.

Il y avait bien, au fond de son plaisir, une légère inquiétude… Que résulterait-il pour Rose de toute cette sombre et intéressante histoire ? Mais, à la vérité, son amour pour la jeune femme était encore de trop fraîche date pour s’accompagner d’affection ou de sollicitude.

Ils étaient arrivés dans la petite boutique, que la porte entre-bâillée éclairait suffisamment ; on put éteindre la lampe.

— Tout de même, dit Mathilde, il ne faut pas annoncer la chose trop brutalement à la bonne femme. Elle a le ventre rond. Ce n’est pas une position à supporter les émotions… Attendez un peu.

Ils pénétrèrent dans l’allée. La concierge leur avait dit qu’elle allait faire sa lessive. Mais on ne savait quelle occupation vague ou quels bavardages l’avaient détournée de ce travail absolument urgent. Au milieu de la cour, légèrement accroupie, elle était en train, faute d’autres interlocuteurs, de faire la conversation avec un chat…

— Ici, le minet… Viens ici… Où c’est que tu as été te fourrer ? T’as serché des souris dans le petit coin ? Tu n’en as pas trouvé, petit coquin ? Et voilà que tu t’as encore sali… Mais tu te nettoieras tout seul, tu sais, tout seul, tout seul, tout seul…

Le chat qui, somme toute, ne lui avait rien demandé, s’éloignait, assez indifférent.

— Venez un peu par ici, dit Mathilde. Et, quand la concierge fut tout près…

— Vous ne savez pas ce qu’on a bricolé dans votre cave ?

— Dans ma cave ?

— Oui ; ça sent le phénol… Il faut prévenir le commissaire…

— Le commissaire ?…

— Ne vous tourmentez pas. Nous allons y aller… Voilà les clefs de la boutique, ou plutôt non, nous les gardons. Nous reviendrons avec le commissaire.

La concierge, ahurie, les considérait en soufflant avec force.

— Nous revenons, dit Mathilde.

— Encore heureux, dit-elle, une fois dans l’allée, d’avoir eu affaire à une gourde pareille. Une autre aurait demandé des explications. Elle aurait crié. Elle aurait ameuté le quartier… Il n’y a qu’à descendre la rue. Le commissaire est tout près du boulevard... Ça me dégoûte un peu d’aller apporter cette belle affaire-là à ce commissaire de quartier. Il va se donner des gants et se faire une réclame ! Et si nous n’étions pas venus là ce matin, cette dame refroidie aurait pourri tranquillement dans cette cave, sans que personne l’ait jamais su… Enfin, il vaut mieux se mettre en règle… On ne sait pas dans quelles histoires on irait se fourrer, si on se mettait à dissimuler une chose pareille.

Mathilde se tut. Firmin lui jeta, tout en marchant, un regard. Il s’étonnait de la trouver si différente de ce qu’il l’avait vue la veille au soir quand elle lui avait parlé d’un ton autoritaire, avec l’air sentencieux et borné d’une rebouteuse campagnarde. Maintenant, elle lui semblait moins particulière, et aussi moins limitée. Il n’y avait plus rien d’étrange dans son cas à mesure qu’elle se révélait plus intelligente. C’était désormais pour lui une bonne chercheuse de vérité, qui n’avait pas à sa disposition des moyens d’investigation bizarres ou merveilleux, mais qui se servait admirablement de ses ressources humaines. Ce n’était pas un être à part : elle était, par son sang-froid et sa lucidité, très au-dessus de la moyenne des hommes… Et ce qui chez elle plaisait à Firmin, c’était son absence de cabotinage. Elle ne bluffait point ; elle ne posait pas à l’agent infaillible et n’avait pas peur de montrer ses hésitations et ses doutes. L’essentiel était d’arriver à la vérité : il y avait en elle quelque chose de l’âme d’un savant de laboratoire.

— Le commissaire ? dit-elle avec autorité, en entrant dans le bureau.

L’homme à qui elle s’adressait était un employé de commissariat à la chevelure et à la barbe frisées : il ressemblait à un jeune berger d’Arcadie. Mais s’il avait la voix assez amène, on ne remarquait dans ses manières aucune douceur hellénique.

— Qu’est-ce que vous lui voulez, au commissaire ?

— Je veux le voir, dit Mathilde, d’un ton rude où se décelait toute sa haine pour les employés subalternes.

— Attendez. On verra s’il peut vous recevoir.

— Voulez-vous le faire prévenir tout de suite qu’on a à lui parler, pour une affaire grave et pressée ?

Le jeune pâtre se leva lentement et alla jusqu’à la porte ouverte d’une chambre attenante. C’était là que se tenait le secrétaire…

— Il y a quelqu’un qui veut parler au commissaire.

— Faites entrer ici.

— S’il croit, celui-là aussi, que je veux lui dire quelque chose à lui, ronchonna Mathilde entre ses dents.

— De quoi s’agit-il ? demanda le secrétaire, un beau jeune homme blond, bien vêtu, dont le binocle devait être sans doute remplacé par un monocle en dehors des heures de bureau.

— Je voudrais voir le commissaire, dit Mathilde, avec une obstination têtue de femme du peuple.

— Le commissaire est occupé. Qu’est-ce que vous lui voulez ?

— J’attendrai qu’il soit libre, dit paisiblement Mathilde. C’est une affaire très grave et très pressante. Mais moi, je ne suis pas pressée. Seulement, quand il saura de quoi il s’agit, le commissaire ne sera peut-être pas content qu’on ne l’ait pas prévenu tout de suite.

Une affaire très grave… La curiosité du secrétaire triompha de sa mauvaise volonté. Il pensa sans doute qu’en prévenant tout de suite son patron il serait lui-même plus vite au courant.

Le commissaire était seul dans son cabinet. C’était un quinquagénaire barbu et de forte carrure. Il parcourait distraitement des paperasses, tout en lissant avec application de son pouce et de son index l’arête de son nez aquilin.

— Il y a des personnes, Monsieur le commissaire, qui ont à vous parler pour une affaire grave. C’est pourquoi je me permets de vous déranger.

Le commissaire fit un tout petit geste de tête qui voulait dire : faites entrer. Sa maturité le rendait moins impatient et moins enclin aux curiosités d’un âge plus tendre.

Une fois dans le cabinet du commissaire, quand elle se fut assise, ainsi que Firmin, en face du bureau, la taquine Mathilde ne desserra pas les dents, avant que le commissaire eût fait signe au secrétaire de se retirer.

— Monsieur le commissaire, tout à l’heure, en visitant un local passage Lunoyer, nous avons découvert un cadavre, le cadavre d’une femme fraîchement tuée et qu’on avait enterrée dans une cave.

— Ah ! ah ! dit le commissaire d’un air intéressé tout de même… Ah ! ah ! Hé bien, nous allons nous y rendre. Vous reviendrez après signer la déclaration. Vous me donnerez des détails en route… Qui est-ce qui vient avec moi ? dit-il en allant jusqu’au bureau du secrétaire.

Celui-ci, en voyant que le commissaire se dérangeait tout de suite, se levait d’instinct, flairant l’affaire intéressante.

— Non, pas vous, Rapillard. J’aime mieux que vous restiez au bureau. Ni vous non plus, dit-il à l’Arcadien, qui accourait avidement. Donnez-moi seulement un agent… Il marchera à vingt pas de nous pour ne pas ameuter les badauds.

Chemin faisant, Mathilde dit incidemment au commissaire qu’elle était la femme d’un inspecteur de la Sûreté. Puis elle raconta la fable qu’elle avait imaginée pour ne pas compromettre dans son récit la mystérieuse Rose… ce local qu’elle voulait louer pour des expériences de photographie… cette odeur de phénol qu’elle avait sentie tout à coup, et qui leur avait donné l’idée de faire un trou dans la terre.

Quand ils arrivèrent dans le passage Lunoyer, ils virent devant la boutique la concierge et un petit jeune homme de vingt-cinq ans à peine. Ils apprirent que c’était le mari.

— J’avais tellement peur, dit-elle, que j’ai couru le chercher.

Il travaillait à côté dans une usine d’électricité. Firmin regarda avec curiosité ce petit jeune homme, dont l’ardeur conjugale inconsidérée remplissait d’enfants en bas-âge une loge manifestement trop étroite…

Mathilde avait gardé les clefs. Elle ouvrit elle-même la porte du magasin.

— Vous n’avez pas besoin de descendre, dit-elle à la concierge. Dans votre état ce n’est vraiment pas la peine. Restez seulement à la porte, et faites bien attention qu’on ne nous dérange pas.

L’électricien tenait à la main un rat-de-cave. Le gardien de la paix en avait dans sa poche un autre morceau qu’il alluma. Mathilde le lui prit des mains et descendit la première pour servir d’éclaireur à la petite troupe.

Ils traversèrent la première cave pour aller à l’escalier de pierre.

— Attendez, dit l’électricien. Les dernières marches ne sont pas solides… J’y suis descendu hier soir et j’ai failli m’y casser le cou.

Mathilde s’arrêta un instant.

— Vous y êtes descendu hier soir ? Et vous n’avez pas senti l’odeur de phénol ?

— Je n’ai pas remarqué, je vous dirai. Je suis resté très peu de temps, parce que j’avais une chandelle qui éclairait mal. J’ai simplement jeté un coup d’œil pour voir si on n’avait rien laissé.

— Descendons avec précaution, dit le commissaire.

Mathilde reprit la tête de la troupe.

— Je me rappelle, en effet, dit-elle, que tout à l’heure les dernières marches vacillaient un peu. Il y en a douze en tout. Nous voilà à la sixième… sept… huit…

— Faites attention, dit le commissaire…

— N’ayez pas peur… Neuf… Halte !

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— Les trois dernières marches n’y sont plus…

En effet, Mathilde n’avait devant elle que le vide.

Elle se baissa, mit son lumignon le plus bas possible, et aperçut le sol de la cave à environ soixante centimètres. Sans s’émouvoir, elle sauta à terre. Puis elle éclaira le commissaire pour qu’il en fit autant. Quand il eut touché le sol solide, elle ne s’inquiéta pas des autres et, son rat-de-cave à la main, courut dans le fond de la cave, où elle avait creusé le trou.

— Ah ! pristi de pristi ! s’écria-t-elle. C’est bien ce que je craignais !

— Qu’y a-t-il ? dit le commissaire.

— Il y a qu’ils l’ont déménagée !

La terre avait été remuée, bouleversée hâtivement sur une longueur de deux mètres, et sur une largeur moindre de la moitié.

— Les bougres ! dit Mathilde, voilà ce qu’ils nous ont laissé !

Elle ramassa un bout de soie bleue, tout humide.

— Ça vaut peut-être mieux que rien, dit-elle en le tendant au commissaire.

Puis elle courut jusqu’à l’escalier, en bousculant Firmin et le concierge qui se trouvaient sur son passage.

— Enfin, ce qu’il y a de bon, c’est qu’ils n’ont pas eu le temps de refermer leur porte…

Elle montra au commissaire, accouru auprès d’elle une espèce de petit couloir creusé dans la terre. À son orifice, il n’avait qu’un demi-mètre de haut, mais il s’évasait en entonnoir et s’élevait à près d’un mètre cinquante du sol.

— Ah ! j’ai bien choisi mon jour pour mettre ma robe du dimanche ! dit Mathilde en s’engageant résolument dans ce petit tunnel, tout suintant d’humidité.

— Je vais passer le premier ! dit courageusement le commissaire.

— Laissez donc, dit Mathilde. Quelque chose me dit qu’il n’y a de danger pour personne.

Le commissaire suivait Mme Gourgeot. Firmin suivait le commissaire.

Le gardien de la paix, porteur du second fanal, marchait courbé derrière Firmin.

Et l’électricien fermait la marche, ne cessant de répéter : « Mon Dieu, Seigneur ! qui se serait douté de ça ! Une maison si tranquille ! Et un monsieur qui paraissait si bien ! »

Mathilde, cependant, trouvait le couloir un peu long, et Firmin pensait que, malgré son importance numérique, la petite troupe était bien mal engagée dans cet étroit boyau.

Enfin la voix féminine de l’avant-garde cria : « Du jour ! » Firmin, au bout de quelques pas, aperçut à son tour une clarté pâle.

Avec la lumière, l’allure prudente de la bande s’accrut dans de notables proportions. Mathilde, le commissaire, puis Firmin, puis les autres débouchèrent dans une espèce de chantier, qui, par comparaison, leur sembla un endroit somptueux.

Ils se trouvaient entre les murs de fondation d’une construction abandonnée. Le commissaire cherchait à s’orienter.

— Voyons… Nous avons par là le passage Lunoyer… derrière nous la rue Pelpeau qui descend au commissariat. Je connais ce chantier. C’est, je crois bien, dans la rue Dunand.

— Oui, dit l’électricien. La rue Dunand, c’est bien notre pâté de maisons. Par le fait, la rue Dunand n’est qu’à une soixantaine de mètres du passage. Il me semblait qu’on avait marché plus longtemps que ça.

— On trouve le temps long sous terre, dit sentencieusement le gardien de la paix.

Cependant, Mathilde explorait tous les coins du chantier. Des caves de la construction abandonnée, on montait par une pente assez rude jusqu’au sol du rez-de-chaussée, qui se trouvait de plain-pied avec la rue Dunand. Mathilde courut à une barrière en planches.

— Elle vaut dix inspecteurs à elle toute seule, cette petite femme-là, dit le commissaire.

— Elle est étonnante, approuva Firmin, flatté dans son amitié.

Le brave commissaire ne songeait pas un instant à brider l’initiative de Mathilde. Il la laissait agir paternellement, sauf à se voir attribuer paisiblement à lui-même tout le mérite d’une enquête si bien menée.

Cependant Mathilde ne revenait pas.

— Qu’est-ce qu’elle a encore été faire ? disait le commissaire.

On la vit réapparaître à la barrière. Elle était essoufflée et s’essuyait le front. Derrière elle un grand gardien de la paix suivait avec peine.

— Monsieur le commissaire, voilà un agent qui se trouvait là-bas au coin de la rue. M. le commissaire va vous interroger.

Et comme le commissaire cherchait la question à poser :

— M. le commissaire voudrait vous demander, dit Mathilde, si vous n’avez pas vu tout à l’heure des gens sortir de ce chantier.

— Tout à l’heure, dit l’agent, tout à l’heure…

— Oui, dit Mathilde, il y a un quart d’heure ou vingt minutes ?

— Je crois bien qu’il est sorti une voiture à bras, dit l’agent. Oui, une voiture à bras que traînaient deux hommes…

— Une voiture à bras que traînaient deux hommes, dit Mathilde en regardant le commissaire. Et ces jours-ci, vous avez fait votre tournée dans ces rues-ci ? Est-ce qu’on travaillait dans le chantier ?

— Eh bien, c’est-à-dire… ce n’est pas précisément un chantier en activité, mais quelquefois, par-ci, par-là, il y entrait du monde.

— Depuis combien de temps n’y travaille-t-on plus d’une façon régulière ? Vous ne voyez pas à peu près ?

— Je ne vois pas… Je crois bien que c’est comme une usine qu’on a dû commencer à construire. Et puis ils ont interrompu. C’est qu’ils auraient été mis en faillite ? Enfin je pense qu’à la mairie ils sauront bien vous donner le renseignement.

— Depuis quelle époque le locataire était-il chez vous ? demanda Mathilde à l’électricien.

— Hé bien ! voyons… ils ont payé trois termes… Ils payaient d’avance. Ça fait, par le fait, six mois qu’ils sont restés, puisqu’ils ont payé ces jours-ci et que c’est hier matin qu’ils ont mis la clef sous la porte.

— Ce tunnel n’a pas été percé depuis longtemps, dit le commissaire, qui voulait tout de même de temps en temps apporter à cette enquête une contribution effectivement personnelle.

— Monsieur le commissaire, dit à demi-voix Mathilde en s’approchant, nous allons rentrer avec vous au commissariat, pour signer nos déclarations. Je pense bien qu’on ne va pas faire tout de suite du bruit autour de cette affaire-là. Vous avez sans doute l’intention d’aller voir M. le chef de la Sûreté pour le mettre au courant ?

— Je verrai, je verrai, dit le commissaire avec supériorité.

— C’est que, dit Mathilde, si vous le voyez, – je vous demande pardon d’être indiscrète, – si vous vouliez bien lui glisser un mot pour M. Gourgeot, mon mari…

Gourgeot n’avait besoin pour l’instant d’aucune recommandation. Mais Mathilde jugeait adroit de se placer sous la protection du commissaire. Il « rendit » d’ailleurs admirablement, et très satisfait, répondit : « C’est entendu », avec un grand air de bienveillance.

— Nous reviendrons dans ce chantier, dit à demi-voix Mathilde, en s’approchant de Firmin. Pour le moment, j’aime autant qu’ils s’en aillent. Nos petites remarques, nous pourrons les faire tout seuls.

Ils partirent tous par la rue Dunand. Il n’était pas nécessaire de s’appuyer à nouveau la traversée du tunnel. Mathilde se promettait d’ailleurs d’y revenir au besoin.

Le commissaire marchait devant, sans communiquer à personne les réflexions qui étaient censées remplir sa belle tête grise. Derrière lui, l’électricien, très agité, parlait intarissablement à l’agent impassible. L’autre agent, le grand, était allé jusqu’à son poste de police, pour se faire remplacer pendant qu’il se rendrait au commissariat.

À vingt pas, Mathilde et Firmin fermaient la marche.

— Pendant qu’ils vont faire leur enquête, – ils n’iront pas vite, je suis tranquille, – nous, nous procéderons tout doucettement à la nôtre.

— … Nous allons sans doute retrouver cette jeune femme ? dit Firmin, avec un peu de gêne que Mathilde ne sembla pas remarquer.

— Certainement, dit-elle, j’ai idée que cette piste nous donnera des renseignements plus intéressants…

Puis, après un silence :

— Ils savent évidemment qu’ils sont découverts : puisqu’ils ont déménagé le cadavre, ils ont pu s’apercevoir qu’il était à moitié déterré.

— Ils n’ont pas été longs en besogne, dit Firmin.

— Oui, ils ont filé au plus vite ; ils n’ont pas même pris le temps de refermer leur passage en poussant les marches d’escalier contre le trou du mur… D’ailleurs, de l’intérieur du tunnel, ce n’était pas une manœuvre très facile à exécuter.

— C’est tout de même un hasard bien malencontreux, dit Firmin, qu’ils soient venus opérer leur déménagement exactement pendant les vingt ou vingt-cinq minutes où nous sommes partis pour aller voir le commissaire.

— Il y avait peut-être, dit Mathilde, quelqu’un dans le tunnel pendant que nous étions dans la cave. Oui, il est possible qu’il y ait eu quelqu’un en observation et que ce quelqu’un ait entendu remuer dans la cave et qu’il soit allé tout de suite prévenir les autres. Ils sont arrivés par le chantier, ils ont filé dare-dare dans le tunnel, ils ont chargé le corps dans la voiture à bras et sont partis… Où sont-ils partis ? voilà la question… Je n’ai pas l’intention de chercher à les pister. Si, comme je l’espère, je les trouve, ce sera par un autre chemin.

— N’y aurait-il pas moyen, risqua le jeune homme, de suivre sur le sol la trace des roues de la voiture à bras ?

Mathilde haussa les épaules :

— Ce n’est pas mon genre. Et je vous dirai que je ne crois pas beaucoup à ces choses-là. Les traces de voiture, les traces de pas, il faut avoir bien de la veine pour que ça se retrouve, ou encore que les criminels aient la complaisance de passer dans la neige on le sable mouillé. Qu’on perde son temps à rechercher ces indices-là, quand on n’a rien d’autre à sa disposition, je veux bien, moi. Je vous dirai que je n’en aurais pas la patience : c’est du travail à l’aiguille, de l’ouvrage de demoiselle. C’est entendu : si un des assassins a bien voulu appuyer son pouce sanglant sur un verre à boire, on s’empressera de porter ce verre à M. Bertillon.

Cependant, ils étaient arrivés au commissariat. L’électricien les avait quittés, chemin faisant, pour aller rassurer sa femme, et peut-être lui porter quelques caresses encore.

Le commissaire pénétra dans son cabinet, accompagné de Firmin et de Mathilde. M. Rapillard, le secrétaire, et le berger d’Arcadie s’étaient glissés à leur suite…

Mais ce n’était pas encore tout de suite qu’ils allaient apprendre quelque chose, car, au lieu de dicter sa déclaration, Mathilde proposa de l’écrire elle-même.

Elle la fit signer par Firmin et la fourra presque dans la poche du commissaire en lui disant :

— Je pense, monsieur le commissaire, que vous allez vous rendre chez le chef de la Sûreté.

Elle ajouta à mi-voix :

— Je crois que, si vous pouviez demander mon mari pour l’enquête, vous n’auriez pas à vous en repentir. C’est un garçon très sérieux, et qui, dirigé par vous, vous fera de l’excellent travail. Vous verrez que vous en serez content.

Elle ne quitta le commissaire que lorsqu’il fut installé dans un fiacre, qu’un agent était allé chercher. Puis elle rentra dans le bureau pour prendre Firmin et son ombrelle.

— Eh bien, c’est intéressant, ce que vous avez vu ce matin ? demanda d’un ton dégagé M. Rapillard.

Mathilde eut le plus aimable des sourires.

— Je ne peux rien dire. Il faudra demander à M. le commissaire.

— Ils finiront tout de même par savoir quelque chose, dit-elle à Firmin, en s’en allant. Mais il ne faut pas qu’ils comptent sur moi pour rien leur apprendre, et, en tout cas, je les aurai bien fait languir.

CHAPITRE IlI

Le petit restaurant, où Mme Gourgeot et Firmin s’étaient installés, se trouvait à un coin de la rue des Pyrénées, en face d’un loueur de voitures ; c’était chez ce loueur que remisait le vieux cocher, qui avait conduit Rose à son domicile mystérieux.

— Il fait beau temps, nous allons déjeuner dehors. Comme ça, quand il rentrera prendre sa voiture, le bonhomme ne nous échappera pas.

La terrasse du petit restaurant se composait simplement d’une partie du trottoir. Elle était occupée par trois petites tables serrées tout près contre la devanture.

À une de ces tables mangeait lentement un jeune employé dont l’aspect tragique étonnait tout d’abord. Mais on se rendait compte que cet air sombre était de naissance et n’était imputable ni à des circonstances extérieures ni à des douleurs secrètes. Il faisait craquer entre ses dents de petits radis roses qui firent envie à Mme Gourgeot.

— Et j’ai tort d’en prendre, dit-elle, parce que je les supporte très mal.

— L’estomac ne va pas ? demanda Firmin.

— C’est mon point faible, dit Mme Gourgeot. J’ai demandé des remèdes à droite et à gauche. Depuis quelque temps je bois le matin une infusion qu’une de mes voisines m’a indiquée. Mais je recommence ces temps-ci à souffrir de mes brûlures.

Firmin s’étonnait que cette femme, douée d’un tel esprit méthodique, ne s’en servit pas une minute pour le soin assez grave de sa propre santé. Mais, comme il n’arrivait pas à formuler nettement cette remarque, il préféra, par paresse, la garder pour lui.

Le jeune homme à l’aspect tragique était peut-être tout simplement un mauvais génie, que le sort avait amené là pour inspirer à Mme Gourgeot des tentations dangereuses, car elle mangea successivement, à son imitation, de la salade de concombres, du veau aux cornichons et un fromage inconnu qui empestait à dix mètres à la ronde.

— Pristi de pristi, que ça me fait mal ! dit-elle en se tapant sur le creux de l’estomac. Si vous avez fini, allons-nous-en, car je mangerais encore de toutes sortes de choses pour me faire passer mon mal, et plus j’en prendrais, plus ça me brûlerait là… Et puis, je ne serais pas fâchée d’aller faire un tour chez ce loueur, pour être bien sûre que cet imbécile de cocher n’est pas parti. Il avait bien dit qu’il prendrait sa voiture seulement après déjeuner. Mais, avec ces vieux abrutis-là, on n’est jamais sûr qu’ils ne vont pas changer d’avis.

… Allons ! ce n’est pas cher, dit-elle en jetant un coup d’œil sur l’addition que Firmin venait de régler. C’est au moins une maison où l’on s’abîme l’estomac à peu de frais.

Ils traversèrent la rue et entrèrent sous la porte cochère du loueur. Ils se trouvèrent dans une petite cour champêtre occupée par deux poules et un très vieux chien qui étalait près d’un tas de fumier son corps jaune, difforme, au pelage dégarni. En tournant un pan de mur, on trouvait trois voitures, placées sous un appentis. L’un de ces fiacres servait de débarras. On comprenait par là qu’il devait être désaffecté ; mais on se demandait pourquoi les deux autres voitures, tout aussi délabrées, n’avaient pas aussi été admises à la retraite. Firmin désigna un coupé moisi.

— Voilà qui ressemble bien à la voiture de l’autre soir. Autant qu’il m’en souvient, elle n’avait pas de taxi. Ce fiacre-là n’en a pas non plus.

— Oui, dit Mathilde, c’est une de ces voitures sans compteur et sans pneus qui font le service des gares.

Cependant le silence agreste de cette cour n’était troublé par aucun bruit de la grande ville, qui paraissait être à cent lieues de là.

— Il n’y a donc pas de bureau ? demanda Firmin…

— Je ne crois pas, dit Mathilde. Ce matin, quand je suis passée ici pour demander des renseignements, j’ai trouvé par hasard dans la cour une bonne femme, qui paraissait appartenir à la maison.

— Voilà une porte qui doit donner dans l’écurie, dit Firmin.

Cette porte s’ouvrait sur un réduit obscur qui sentait le vieux harnais, le crottin conservé et, par moments, une odeur de poisson, aussi inattendue que suffocante. L’œil peu à peu s’habituait à la pénombre et distinguait deux vieux chevaux blanchâtres, véritablement accablés.

— On trouve difficilement à qui parler, allait dire Firmin, quand il vit sortir d’une espèce de boîte le seul humain de cette île déserte et probablement aussi le seul gorille. C’était un individu très vieux, quoique tout noir de cheveux, et dont les yeux se cachaient sous deux grottes que protégeaient de barbares sourcils enchevêtrés. Il avait de grosses jambes courtes en cerceau et un torse important, recouvert d’un tricot marron. Il portait une chemise jaunâtre, qui ne se montrait pas aux endroits ordinaires, tels que le col et les manches, mais de préférence dans l’ouverture antérieure du pantalon et dans un large espace, tout autour de la ceinture, que n’atteignait pas la culotte et que ne recouvrait pas le tricot.

Cet individu ne parut pas comprendre les questions que lui posa Mathilde. Puis il fit tout à coup de surprenants progrès dans la langue française et répondit qu’aucun des deux cochers de la maison n’était encore venu chercher sa voiture.

Il ne restait plus qu’à attendre l’arrivée du cocher. Mathilde et Firmin, assis sur un banc primitif, se reposaient, avec ce spectacle rustique, des fatigues de la matinée. Ils étaient tout aux joies de la campagne et ne remarquèrent pas un paysan très usé qui, chaussé de lourds sabots, vêtu d’une grande blouse, se tenait au milieu de la cour… quand ils eurent l’aimable surprise de voir ce paysan retirer sa blouse, prendre dans une des voitures un paletot miteux orné d’un faible nombre de boutons de métal, et remplacer une espèce de toque en fausse loutre pelée par un chapeau de cuir bouilli.

— Ce changement de tenue fit faire à Firmin un rapprochement brusque. Il trouva soudain un air de connaissance à ce vieux visage touffu.

— C’est bien lui, dit-il à Mathilde.

Cependant le gorille poussait hors de l’écurie un des deux vieillards chevalins que Firmin avait aperçus dans l’ombre. Un quart de siècle de résignation prenait place entre les brancards.

Mathilde s’était approchée du cocher. Elle avait pensé qu’avec lui il ne fallait pas finasser. C’était déjà assez difficile de lui faire comprendre les choses en lui parlant un langage clair.

— C’est bien vous, lui dit-elle, qui, avant-hier soir, avez chargé un client, une jeune dame, sur le coup de trois heures du matin, au coin du boulevard extérieur et de la rue Oberkampf ?

— Oui, dit Firmin, une dame qui vous a demandé de la conduire dans le quartier de l’Étoile et qui vous a donné dix francs… J’étais avec elle, si vous voulez vous rappeler…

Le vieux cocher restait immobile, sans mot dire. Comprenait-il ? Ne comprenait-il pas ? Manquait-il d’une raison convaincante pour se départir de son silence ? Ce fut l’avis de Mathilde. Elle lui dit carrément :

— Monsieur, qui est là, tient énormément à retrouver la petite femme que vous avez conduite. Il y a une pièce de vingt francs à gagner pour vous.

En même temps Firmin sortit de sa poche un louis, qui se trouvait être un vrai louis, étant par hasard à l’effigie de S.M. Louis XVIII. Le vieux cocher resta quelques instants sur la réserve, mais il ne détachait pas les yeux de la pièce de vingt francs.

— C’est pas des affaires qui me plaisent, dit-il. N’y a-t-il rien d’autre là-dessous qu’une histoire de poule ?

Ce fut Mathilde qui se chargea de mentir :

— Puisqu’on vous affirme que c’est simplement pour retrouver la petite femme.

En réalité, jamais le vieux cocher n’avait eu l’intention de renoncer à ce louis d’or. C’était au-dessus de ses forces. Et, s’il faisait ainsi des manières, c’est qu’il savait bien qu’on finirait par lui donner la pièce.

Il sortit de sa poche une grosse montre d’argent qui ressemblait à une petite bassinoire, pendant que Firmin lui glissait le louis dans la main.

— C’est qu’il est tantôt une heure, et il y a un train à deux heures à la gare d’Austerlitz. Le temps d’y aller, de pas se trouver en trop mauvaise place pour l’arrivée du train…

— On vous donne quarante sons de plus, dit Firmin. C’est ce que vous gagnerez à aller à la gare.

— Oh ! il s’entend à traire la vache, ce vieux-là ! dit Mathilde indignée.

Le vieux fit l’homme vexé…

— Reprenez votre pièce, dit-il à Firmin, en lui tendant le louis, qu’il tenait entre deux doigts de sa main velue.

— Mais non, mais non, dit Firmin.

Il ne comprenait pas comment Mathilde ménageait aussi peu ce précieux témoin.

Peut-être Madame Gourgeot avait-elle des idées d’économie ou de justice qui primaient l’intérêt bien entendu de ses recherches. Ou bien pensait-elle, à bon titre d’ailleurs, que le vieux ne rendrait jamais sérieusement la pièce de vingt francs.

— Allons ! allons ! dit Firmin, c’est pour rire ce que dit madame. Asseyons-nous sur ce banc et dites-nous un peu où vous avez conduit cette jeune femme.

Le vieux s’assit à côté de Firmin. L’étudiant se trouvait au milieu du banc, ayant de l’autre côté Mathilde, qui prenait son air le plus indifférent, tandis que le vieux cocher affectait de ne s’adresser qu’à Firmin.

— On est donc allé du côté de l’Arc, puisque cette personne avait dit de l’emmener là. On a pris la rue Louis-Blanc, puis repris, comme de juste, les boulevards, au boulevard de la Chapelle… Puis on a continué la ligne des boulevards. On n’allait pas vite rapport à la boiterie de ma bête.

« En arrivant au boulevard des Batignolles, j’entends cette petite dame qui se penche à la portière : « Cocher ! qu’elle me dit, vous n’irez pas jusqu’à l’Étoile. Vous m’arrêterez boulevard de Courcelles, au… je ne me rappelle plus du numéro, mais je retrouverai bien la maison. Je la retrouverai d’autant mieux que cinquante pas avant d’y être, la cliente, sans se pencher à la portière, se met à m’appeler de l’intérieur de la voiture, en ouvrant la vitre qui se trouve derrière mon siège, enfin une des vitres, que je dis, puisqu’il y en a deux… « Cocher, qu’elle fait donc, ne m’arrêtez pas où je vous ai dit ! Allez plus loin ! Suivez le boulevard ! Mais tournez dans la première rue que vous rencontrerez… »

Je ne sais pas si c’est une idée, mais elle parlait en soufflant, comme une personne qui a peur. Je ne dis rien, mais, en passant devant le numéro qu’elle avait dit d’abord, je vois trois personnes qui étaient devant la porte, deux messieurs assez grands, et une dame qui paraissait encore plus grande que les messieurs. Il m’a semblé aussi que ces personnes, ils ont regardé du côté de la voiture. Seulement quand ils ont vu que je n’arrêtais pas là, ils n’ont plus regardé du tout… J’ai donc continué jusqu’à une rue passé le Parc Monceau, la rue Alfred-de-Vigny qu’elle s’appelle… « Allez toujours, qu’elle me dit encore… » Tout au commencement de l’avenue Hoche, elle me tape aux carreaux. Puis elle est descendue et m’a remis les dix francs qui étaient convenus. Sur le trottoir elle avait l’air toute perdue. Il faisait à peine jour. Je m’ai dit un moment : « La voilà qui n’ose pas rentrer chez elle à cause peut-être des personnes qui sont devant la maison ». Un moment, l’idée m’a pris de lui dire : « Remontez dans ma voiture, je vous ramène au boulevard de Courcelles, et que l’on vous dise un mot, je serai là… » Mais je me suis dit ensuite que, tout ça, ça ne me regardait pas.

Le récit du vieux cocher paraissait très véridique, à part, sans doute, ses velléités de défendre Rose, qu’il avait dû retrouver après coup, par un besoin sénile de bravoure.

— On va prendre votre voiture, dit Mathilde… Soyez tranquille, on la prendra au tarif, et vous nous conduirez jusqu’au boulevard de Courcelles pour nous faire voir cette maison, puisque vous n’avez pas retenu le numéro.

Le fiacre était attelé. Firmin, dans un désir de gagner les sympathies de tout le monde, donna un franc au palefrenier gorille, qui fut tellement ébloui par cette pièce d’argent qu’il oublia de dire merci. Il fit avancer le cheval au moyen de multiples cris amicaux. Cette bête avait tous les points de la bouche et des flancs insensibles, et le palefrenier n’obtenait quelque chose d’elle qu’en faisant appel à une vieille camaraderie.

— Nous en avons bien pour trois quarts d’heure à aller jusqu’au Parc Monceau avec cette guimbarde, dit Mathilde. Et ce qu’on va être secoué là-dedans ! Enfin, on ne peut pas la charger dans le Métro !

— Où a-t-elle pu aller ? dit Firmin, une fois installés dans la voiture. Où a-t-elle pu aller quand le cocher l’a descendue avenue Hoche ? Dans un hôtel ? Elle n’avait pas un sou sur elle. C’est moi qui lui ai prêté dix francs pour payer sa voiture… Elle m’a remis cette petite épingle d’or. Peut-être ça pourra-t-il vous servir dans votre enquête…

— C’est possible, mais je ne vois pas encore comment, dit Mathilde. Ces petits objets-là, c’est comme les traces de souliers dans la poussière. Il faut que le policier ait rudement de la veine pour que ça serve à quelque chose. Quand un assassin laisse sur le lieu du crime un bouton de culotte avec l’adresse de son tailleur, il est vraiment bien obligeant pour ces messieurs de la police.

Puis Mathilde se tut. Firmin préféra la laisser à ses réflexions. D’ailleurs, il était bien possible qu’elle ne pensât à rien. Comme elle le dit plus tard à Firmin : « Je ne me force pas à réfléchir, à ruminer, à me dire : C’est peut-être ci et peut-être ça… D’ailleurs, je ne cherche jamais à deviner. On se fait des idées fausses, et on a beaucoup de peine à s’en débarrasser… Non, je me procure le plus que je peux de matériaux, et, une fois que c’est emmagasiné, ça se construit tout seul. »

Firmin, en dehors des faits qui les préoccupaient l’un et l’autre, ne trouvait pas facilement des sujets de conversation, quand il était avec Mathilde. Il est vrai qu’il la connaissait depuis bien peu de temps.

Ce fut elle qui rompit le silence la première.

— Vous vous demandiez tout à l’heure ce qu’elle a pu faire avenue Hoche, quand la voiture l’a quittée. Il est probable qu’elle est venue tout doucement à un coin de rue, pour guetter le départ des personnes qui se trouvaient devant sa maison… Puis, quand ces personnes sont parties, elle a dû rentrer chez elle. « Deux messieurs d’assez bonne taille, a dit le cocher, et une dame plus grande que les deux messieurs… »

Cependant le cheval vénérable était tout de même arrivé sur le boulevard des Batignolles, on ne savait par quel prodige, probablement parce que la terre tournait sous ses pas. On était en vue du boulevard de Courcelles et Firmin commençait à se sentir très ému. Il allait apercevoir la maison de la mystérieuse dame de ses pensées.

Le fiacre dépassa la rue du Rocher, qui heureusement se laissait dépasser sans résistance… Toujours suivant le boulevard de Courcelles, il atteignit le boulevard Malesherbes, qu’il dépassa aussi. On avait dit au cocher : « Vous irez jusqu’à ce qu’on vous arrête. En passant devant la maison, vous la montrerez, sans trop avoir l’air, du bout de votre fouet ». Ce ne pouvait être que sur la droite, l’autre côté du boulevard étant bordé par le Parc Monceau.

Il désigna enfin de son fouet une maison de belle apparence…

— Ah ! Ah ! c’est une maison de rapport, dit Mathilde, ce n’est pas un hôtel. Il va falloir choisir entre un certain nombre de locataires. C’est peut-être moins commode, d’un sens. Mais, d’un autre côté, j’aime mieux avoir affaire à un concierge d’un immeuble de rapport qu’à celui d’un hôtel particulier. Celui-là parlera moins facilement parce que l’habitant est son patron, tandis qu’un concierge ordinaire n’est pas gêné de causer sur ses locataires… Mais maintenant, dites donc, on peut lâcher ce cocher…

— Vous ne me gardez pas ? dit ce vieillard ingénu, qui s’illusionnait peut-être légèrement sur les charmes de son équipage… Vous auriez pu me garder la demi-journée. On aurait été faire un tour au bois de Boulogne. Il y a du beau monde autour du lac en cette saison-ci.

— Merci, dit Mathilde, nous avons à faire.

— Ce sera comme vous voulez, fit le cocher, avec l’air de dire : « Vous ne savez pas ce que vous refusez ».

Il tourna bride laborieusement, non sans avoir dans sa barbe injurié un taxi-auto qui passait trop près de lui, et qui fila tout droit, dédaigneux de sa diatribe. Puis Mathilde et Firmin virent leur compagnon d’une heure s’éloigner du côté de la rue de Prony. Il s’arrêta à la station, où il offrit au public son fiacre moisi, en concurrence avec des autos et des victorias de la Compagnie, qui du coup paraissaient d’une rare élégance.

Mathilde avisa un petit café assez convenable, au coin d’une rue avoisinante.

— Entrons là, dit-elle. Il y a le téléphone.

— Vous voulez téléphoner ? demanda Firmin.

— Non ! non ! Ce n’est pas à leur appareil que j’en veux. C’est à leur annuaire. Dans cette belle maison que l’on vient de nous montrer, presque tous les locataires doivent avoir le téléphone…

— Garçon, une petite menthe, une autre consommation pour monsieur, et l’annuaire des téléphones.

— Vous prenez de la menthe ? demanda Firmin. C’est sans doute que votre déjeuner ne passe pas ?

— C’est en prévision que j’aille mal, dit Mathilde, car il a l’air de parfaitement passer. C’est drôle, je remarque que quand mon esprit trotte, c’est comme si je prenais de l’exercice : ça m’empêche de sentir mon estomac.

Cependant, le garçon avait apporté l’annuaire.

— Cherchez donc, aux rues, le boulevard de Courcelles, dit Mathilde à Firmin. Moi, je ne sais pas chercher vite dans les dictionnaires. J’ai pourtant bien l’ordre de l’alphabet dans la tête, mais, au moment où je cherche, je ne retrouve plus mes lettres.

— Voyons, combien d’abonnés à ce numéro-là ? dit-elle, quand Firmin eut trouvé la page… Trois, quatre, six, sept, et le téléphone est dans l’immeuble… Nous disons donc six locataires qui ont le téléphone. En admettant qu’il n’y ait pas de corps de bâtiment sur la cour, ça nous donne bien six locataires. Il n’y a pas de sixième, les étages sont hauts, mais il y a un bourgeois au rez-de-chaussée.

« D’autre part, la maison n’est pas très large ; il n’y a qu’un appartement par étage ; ça nous fait bien notre compte de six locataires. Voyons les noms. On va les inscrire sur un bout de papier. Inscrivez également leurs numéros de téléphone, on pourra s’en servir. Bosch, B-o-s-c-h (Émile). Dulourieu… entre parenthèses Mme… Dulourieu en un seul mot, Comte de Féliciat. Baron de Meuran. Fessier, conseiller d’État (mazette !) et Ruhrig (Otto)… Un Allemand au moins, celui-là. En somme, là-dedans, c’est presque tout du monde chic. On s’en doutait, dans une belle maison comme ça. Eh bien ! Monsieur Remongel, je vais vous dire une bonne chose, c’est que ça ne va pas être commode… Oh ! je sais bien que si on était inspecteur de police, on irait interroger le concierge, on lui poserait militairement cinq ou six questions. Il répondrait ce qu’il voudrait, on écrirait un rapport et ça ferait le compte : on aurait gagné ses appointements et personne n’aurait rien à dire. Mais nous, c’est une autre paire de manches, il faut que nous trouvions la vérité. Il ne s’agit pas que le monde nous réponde n’importe quoi, ce qu’il veut. Il faut qu’on nous dise ce qui est. Il ne faut donc pas que l’on se méfie de nous. Nous ne savons pas qui est ce concierge ou cette concierge. Ce n’est pas comme avec ce vieux fourneau de canaille de cocher, à qui il suffisait de refiler un louis pour qu’il lâche son paquet. Lui, ne risquait rien à bavarder. Tandis que les concierges ne sont pas toujours disposés à en sortir sur le compte de leurs locataires. Il y en a bien qui préféreront ne pas prendre l’argent qu’on leur offre, de crainte de s’attirer plus que ça ne vaut de désagréments… Voyons, c’est bête de ne pas trouver tout de suite un plan… Les moyens de se présenter ne manquent pas, comprenez-vous, mais je voudrais quelque chose de sûr. Il ne s’agit pas de risquer de se faire couper l’entrée de la maison. On serait bien monté après !… Attendez… attendez… Oh ! mais ces bougres ont eu une riche idée de se faire installer le téléphone dans l’immeuble ! On va pouvoir parler au concierge par téléphone… Et, comme ça, si on ne réussit pas, comme il n’aura pas vu notre tête, on ne sera pas brûlé dans la maison, et on pourra essayer quelque chose d’autre.

… Allons, tout de même, on va se servir de leur appareil, à ces bonnes gens du café ! Venez donc avec moi, monsieur Remongel. Le téléphone, madame, s’il vous plaît ?

— Au premier, dit la dame du comptoir.

— Bon, dit Mathilde à demi-voix, tout en montant l’escalier. J’avais peur qu’il soit dans la cuisine ou près du comptoir. Au premier, on a des chances de ne pas être entendus.

Ils entrèrent tous les deux dans la petite cabine. Mathilde donna un des récepteurs à Firmin et demanda le numéro de l’immeuble.

— Attention ! dit-elle à Firmin.

— Allô ? dit une voix dans l’appareil.

— Allô ! dit Mathilde, madame la concierge ?

— C’est bien moi, dit la voix.

— On vous parle des magasins du Printemps : c’est une personne du bureau des objets perdus, qui est à l’appareil. On a perdu un petit sac en or, qui doit appartenir à une de vos locataires. Vous m’entendez bien ?

— Très bien, dit avec empressement la concierge. Comment s’appelle cette dame ?

— C’est précisément ce que nous voulons savoir. Un de nos inspecteurs a vu tomber le petit sac des mains d’une dame. Il s’est précipité à la suite de cette personne. Mais il a été séparé d’elle par la foule. Devant la porte, le chasseur à qui il a donné le signalement de cette dame, lui a dit quelle était montée dans un taxi-auto, en donnant l’adresse de chez vous. Une autre dame, qui était avec elle, lui a dit : « Tu rentres déjà, Rose ? » C’est comme ça que nous avons su qu’elle s’appelait Rose et qu’elle habitait dans votre maison… Alors nous voudrions savoir son nom pour lui envoyer son sac.

— C’est que, dit la concierge, je ne vois pas qui s’appelle Rose dans la maison… Je ne connais pas les noms de toutes les dames… Mais, si vous voulez, je vais m’informer et je vous donnerai un coup de téléphone.

— Non, dit Mathilde, parce que notre bureau va fermer. Mais on passera chez vous tout à l’heure et vous pourrez dire le nom à la personne qui viendra…

— Attendez… Ce n’est peut-être pas la peine de vous déranger. Voilà une femme de chambre de la maison qui passe. Nous allons sans doute tomber justement que ce soit pour ses maîtres… Voulez-vous attendre à l’appareil ?

— J’attends, dit Mathilde. Pourvu qu’on ne coupe pas, dit-elle à Firmin… Ils n’auraient qu’à demander le Printemps, dit-elle en se détournant pour ne pas parler sur la plaque.

— On reparle, souffla précipitamment Firmin.

— Allô ! allô ! Vous êtes toujours là, mademoiselle du Printemps ? C’est la concierge.

— Bon ! bon ! Parlez !

— Hé bien, la demoiselle qui se trouve là n’est pas la personne que vous cherchez. Mais elle sait qu’il y a une personne qui s’appelle Rose, au premier étage. C’est la belle-sœur de M. le comte de Féliciat. C’est une dame veuve, la sœur de Mme la comtesse. Elle s’appelle Mme Hasquien… Comment ce que vous écrivez le nom, mademoiselle Mélanie ? Au fait, j’ai une lettre là pour elle… Voyons H. C’est une h qui commence, H-a-s-q-u-i-e-n… Attendez… Qu’est-ce que vous dites, mademoiselle Mélanie ? Mademoiselle du Printemps, d’après ce que me dit cette demoiselle qui me cause, ça ne peut pas être cette dame qui a perdu son sac, car elle n’est pas sortie de la journée d’hier. Il paraît qu’elle est malade et qu’il est même venu des médecins ce matin pour une consultation, ce qui s’appelle.

— Allons, bon, c’est que c’est une autre dame… Attendez, madame la concierge, c’est moi qui vous prie d’attendre un peu…

Mathilde s’arrêta quelques instants. Firmin lui fit un signe interrogatif. Mais, d’un geste de la main, elle l’invita à prendre patience.

— Madame la concierge, c’est moi, du Printemps. Vous êtes encore là ? On m’avertit à l’instant que le sac vient d’être réclamé. C’était une autre dame. Le chasseur avait mal compris le signalement donné par l’inspecteur. Au revoir, madame ! Et toutes mes excuses pour vous avoir dérangée…

— Oh ! de rien, madame. Il n’y a aucun dérangement.

— J’aimais mieux, dit Mathilde, après avoir raccroché les récepteurs, j’aimais mieux liquider cette histoire de sac perdu. Autrement cette brave concierge se serait crue obligée de faire une enquête dans la maison. Comme ça, elle en parlera peut-être moins… Il est préférable aussi qu’elle ait pu me donner le renseignement séance tenante. Autrement j’aurais été obligée d’y aller et de me présenter comme une employée du Printemps. Maintenant, elle continue à ne pas me connaître, et je pourrai y retourner, si besoin est, sous une autre qualité… En somme, ça ne s’arrange pas trop mal. Nous tenons le nom de la dame. Nous savons qu’elle est souffrante, ce qui est bien compréhensible après ce qui lui est arrivé. Je ne suis pas fâchée non plus de m’être rendu compte par le téléphone de ce qu’était la concierge. C’est une brave femme qui ne boude pas à la conversation et qui me paraît toujours prête à vous en dire plus qu’on n’en demande, si on sait un peu la mettre en confiance. Je ne sais plus qui a dit ça, une parole que m’a rapportée mon mari : sans les bavards, et surtout sans les bavardes, qu’est-ce que deviendrait la police ? Maintenant il ne s’agit plus que de trouver un plan pour compléter nos renseignements. Peut-être que ça va nous venir en nous promenant. Nous allons faire un tour sur le boulevard de Courcelles et passer devant la maison. Vaut mieux ne pas y passer trop souvent et trop nous faire voir, surtout vous qui êtes connu de quelqu’un. Mais une toute petite fois… Ce serait vraiment de la malechance s’il nous en arrivait de l’ennui…

Mathilde se leva pour sortir, mais se rassit tout à coup.

— Aïe, aïe, aïe ! c’est bien ce que je craignais. C’est mon sacré estomac. Tout de même, tout à l’heure, j’ai parlé trop tôt. Moi qui pensais passer au travers.

— Qu’est-ce que vous faites quand ça vous prend ? demanda Firmin, avec une sollicitude légèrement embarrassée.

— Oh ! il n’y a rien à faire… Mon mari me fait boire du kirsch. J’en prends pour qu’il me laisse la paix. Mais ça ne me réussit pas.

— Voulez-vous venir avec moi chez le pharmacien ? Il y en a justement un à l’encoignure, en face.

— Qu’est-ce que vous voulez qu’il me fasse ? Allons-y quand même pour faire sa connaissance. C’est peut-être lui qui fournit les médicaments à la personne en question.

Tout en admirant à part lui le sens pratique de sa compagne, Firmin, la prenant par un bras assez gauchement, la conduisit jusqu’à la pharmacie, où un jeune homme blond, barbu, frisé et aromatique fit prendre à Mathilde quelques gouttes d’un calmant sur un morceau de sucre. Comme il y avait deux ou trois personnes dans la boutique, Mathilde ne jugea pas le moment favorable pour poser des questions, mais elle feignit d’être très soulagée, pour avoir une occasion de revenir et de redemander un peu de ce remède qui avait si bien réussi.

— Tout de même, dit-elle, quand ils quittèrent la pharmacie, il vaut mieux que nous ne marchions pas l’un à côté de l’autre, au moins pour passer devant la maison.

— Alors, dit Firmin, je vais prendre du côté du parc Monceau.

— Non, dit Mathilde. C’est moi qui prendrai de ce côté-là. La jeune personne est malade, mais elle est peut-être allongée auprès d’une fenêtre. Dans ce cas, elle verra plus facilement de l’autre côté du boulevard sur l’autre trottoir, d’autant plus que, je vous connais, vous ne pourrez pas vous empêcher, en passant, de regarder les fenêtres… Non, non, prenez donc par ce côté !

Firmin ne put se retenir de sourire. Un détail l’avait particulièrement frappé dans les paroles du concierge. Rose était veuve, par conséquent libre. Une énorme baie s’était ouverte, sur un horizon confus, mais éclatant. C’était comme un chaos de lumière et de bonheur. Il s’en alla d’un pas léger. Il était convenu qu’ils devaient se rejoindre au coin de la rue de Prony, là même où ils avaient vu le cocher s’arrêter pour se mettre en station.

Ils se rejoignirent à l’endroit indiqué sans que ni l’un ni l’autre eût rien remarqué d’anormal. Mais ils virent sortir du débit de vins, qui se trouve auprès de la station, leur ami le vieux cocher. Il n’avait évidemment pas trouvé de client. Il s’en était consolé en buvant, ayant d’ailleurs fait largement sa journée avec les vingt francs de Firmin. Dès qu’il vit ses deux voyageurs, il s’approcha d’eux, avec force démonstrations.

— Eh bien, dites donc, je l’ai vue, la petite dame ?

— La petite dame ?

— Oui, elle est pas bien portante, la pauvre, fit-il, avec un apitoiement légèrement affecté.

— Comment le savez-vous ? dit Mathilde.

— Pas malin, dit le vieux. Voilà à peine cinq minutes qu’on est venu la chercher dans une belle automobile d’ambulance… Je l’ai bien reconnue…

— C’est vraiment pas de veine, dit Mathilde. C’est la faute à ce mal d’estomac. Il nous a fait perdre un quart d’heure. C’est sûrement pendant ce temps-là que l’ambulance est venue la chercher… Vous n’avez pas pu savoir où se trouvait cette maison de santé où l’on a probablement conduit cette dame ?

— J’ai le nom de la rue et j’ai le numéro… C’est à Neuilly, 211, boulevard du Château. Montez dans ma voiture. Je vous y mène en cinq minutes. Ça vaut bien un bon pourboire. J’ai fait parler le chauffeur de l’auto, et c’est lui qui m’a donné l’adresse.

— Comment était la jeune dame ? interrogea Firmin. Est-ce qu’elle vous a paru très malade ?

— Très malade n’est pas le mot. Elle marchait bien toute seule. C’est à peine si une autre dame qu’est montée avec elle la tenait par le bras. Mais quant à dire qu’elle était pâlotte, elle l’était. C’est une personne qui souffre des nerfs. Je le sais parce que le chauffeur de l’ambulance m’a dit que la maison où c’est qu’on la menait, c’était pour les maladies des nerfs… Eh bien, est-ce qu’on embarque pour Neuilly ? Votre équipage vous attend…

— Non ! non ! nous ne pouvons pas y aller maintenant.

— Où faut-il vous conduire alors ?

— Nous restons dans le quartier, dit Mathilde.

— Voilà encore cent sous, dit Firmin qui ne put supporter la figure déçue du vieux cocher.

— Nous irons tout à l’heure à Neuilly avec une voiture plus rapide, dit Mathilde en s’éloignant. Nous avons tiré de ce cocher tout ce que nous pouvions. Et puis il finissait par y mettre un peu trop de zèle. Il faisait des enquêtes… C’est très bien pour ce qu’il nous a dit. Mais il aurait fini sûrement par des bêtises… Il est maintenant un peu plus de trois heures et demie. Avant d’aller à la maison de santé, je voudrais bien rendre une visite à cette brave concierge… Mais pour ça j’ai mon plan… Nous allons descendre jusqu’au boulevard Haussmann, et nous achèterons dans un magasin de nouveautés un morceau de tapis. C’est pour la concierge… Prenons un taxi-auto. Je vous fais bien des frais. Je sais bien que ça vous est égal. Tout de même ça m’ennuie de vous faire autant de frais…

— Laissez donc, dit Firmin.

Vingt-cinq minutes après, le taxi-auto déposait devant la maison du boulevard de Courcelles Firmin et Mathilde. Mathilde tenait à la main un petit tapis roulé. Elle avait jeté par la portière le papier où se lisait imprimé le nom du grand magasin.

— Vous pouvez descendre et venir avec moi, dit-elle à Firmin. Il n’y avait que la jeune dame à vous connaître dans la maison. Maintenant qu’elle est partie, c’est franc.

Firmin régla le taxi, et la suivit chez la concierge… Cette brave femme était sur le pas de sa porte.

— Tiens ! dit Mathilde, elle est grande et mince, et d’après sa voix, je m’étais figuré qu’elle était boulotte. Pourtant, si j’étais un détective comme on dit qu’il y en a, je l’aurais vue dans le téléphone comme elle est, avec son âge exact et la couleur de ses cheveux.

— Madame, dit Mathilde en s’approchant de la loge, je suis chargée par ma maison, qui s’occupe de tapis d’Orient, devons offrir, à titre gracieux, cette petite carpette qui nous vient du Turkestan.

Elle déroula la carpette devant la concierge un peu abasourdie.

— Il faut vous dire que nous nous sommes procuré les adresses d’un certain nombre de maisons, et que nous avons mis de côté un lot de nos plus jolies carpettes que nous offrons à mesdames les concierges… qui veulent bien nous dire en échange quels sont ceux de leurs locataires qui sont susceptibles de s’intéresser à nos articles d’Orient.

Elle entra dans la loge, et posa carrément la carpette par terre.

— Vous voyez, ajouta-t-elle, ça fait très bien dans votre loge ; c’est entièrement gratuit et ça ne vous engage absolument à rien.

— Mais qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ? fit la concierge, un peu embarrassée.

— Dites-nous si nous avons des chances de placer de nos articles dans votre maison. On nous a d’ailleurs indiqué le nom d’une personne… Est-ce que ce n’est pas ici qu’habite le comte de Féliciat ?

— C’est ici même, au premier.

— Hé bien, nous allons y monter…

— C’est que vous ne trouverez aucun des maîtres en ce moment. M. le comte est en voyage depuis quinze jours. Tant qu’à Madame, elle est allée dans une maison de santé pour conduire sa sœur.

— Je sais cela, dit avec aplomb Mathilde, mais la personne qui nous a envoyés chez Mme la comtesse nous a dit que madame rentrerait le plus tôt possible, aussitôt que sa sœur serait installée là-bas.

— Ah bien alors ! vous n’avez qu’à monter au deuxième, premier au-dessus de l’entresol. Vous trouverez les domestiques, en attendant les maîtres.

— Vous voyez, dit Mathilde à Firmin en montant l’escalier. Il n’y a que les marchands d’articles d’Orient qui pénètrent comme ça à toute heure dans les maisons, et que l’on fait entrer dans les appartements, et même dans les salons… Je sais cela parce que mon mari s’est occupé d’une affaire de vol, où précisément quelqu’un s’est introduit dans un appartement en proposant des machins du Japon. C’est bien le moins que les trucs des escrocs servent de temps en temps à la police… Vous me direz que j’aurais pu me présenter tout de go dans la maison, sans passer par la concierge. Mais comme ça j’ai lié connaissance avec cette brave femme. Et puis j’aurais risqué de n’être pas reçue. Tandis que, de cette façon, je suis mieux renseignée : je sais que le monsieur n’y est pas (elle a dit qu’il était en voyage depuis quinze jours). Je pourrai, en attendant la maîtresse de la maison, faire connaissance avec l’appartement.

Ils n’avaient pas pris l’ascenseur. La concierge, en raison sans doute de l’amabilité de Mathilde et de la bonne mine de Firmin, ne les avait pas invités à monter par l’escalier de service.

Ils sonnèrent à une grande porte qui donnait sur un large palier.

Firmin n’était pas encore fait à ce métier d’intrus, et malgré l’entregent de Mathilde il craignait les rebuffades possibles des domestiques. Un petit valet de chambre vint leur ouvrir.

Firmin eut alors l’impression furtive d’avoir vu cette figure-là quelque part…

Cependant Mathilde avait pris la parole et répétait ce qu’elle avait dit au concierge : Madame de Perrecieux (nom pris au hasard) les recommandait à la comtesse de Féliciat… On savait que la comtesse était sortie, mais on savait aussi qu’elle devait rentrer de bonne heure.

— Ce n’est pas ce qu’a dit madame, fit le domestique.

— Mais c’est ce qu’elle a téléphoné devant nous à Mme de Perrecieux. Elle a dit que nous l’attendions un peu.

— C’est bien, dit le domestique…

Il ouvrit la porte d’un salon où il les fit entrer, puis il se retira. Il paraissait assez pressé.

Firmin, un peu troublé, avait à peine regardé l’antichambre qui, vaguement, lui avait paru luxueuse. Il se trouvait maintenant dans un salon qu’il détailla avec plus de sang-froid. Il n’avait pas une compétence spéciale dans les questions d’ameublement. Il lui sembla qu’il y avait là de beaux meubles, mais il n’aurait su leur attribuer une époque. Deux portraits à l’huile, sur les murs, attirèrent son attention. L’un représentait une femme brune assez forte, qui lui parut avoir une ressemblance de famille avec Rose. C’était sûrement le portrait de la comtesse. Il s’approchait de l’autre portrait qui faisait pendant, en se disant à part lui : « Voyons maintenant la figure du comte », quand il tressaillit… Cet individu grisonnant et qui paraissait d’une haute taille, c’était un des deux hommes qui l’avaient questionné l’avant-dernière nuit, en face de sa maison, au pied du réverbère, et dont le signalement correspondait à celui du mystérieux locataire du passage Lunoyer.

Il alla à la fenêtre chercher Mathilde, qui n’avait accordé au salon qu’une attention très rapide, et qui préférait regarder au dehors, pour se distraire, simplement.

— Venez, souffla-t-il, très ému, venez.

Il l’amena devant le tableau et lui fit part de sa curieuse découverte.

— L’homme qui est soi-disant en voyage, le comte, c’est l’individu de l’autre soir, que j’ai rencontré devant ma porte…

Et il ajouta, tout à coup, frappé d’une lumière subite :

— Et l’autre individu, qui avait une petite figure pâle, l’homme que j’avais pris pour un apache, c’est le domestique qui nous a ouvert, tout à l’heure… Je ne pense pas que lui m’ait reconnu, parce qu’il ne m’a pas regardé… C’était surtout vous qu’il regardait parce que c’était vous qui lui parliez…

Mathilde restait sans mot dire, un peu déroutée par cette abondance de découvertes… Elle était venue chercher quelques renseignements dans cette maison, et le destin lui en envoyait un monceau. On eût dit un joueur qui ramasse des cartes magnifiques, et que la richesse de son jeu déconcerte un peu.

— Qu’est-ce que nous allons faire ? demanda Firmin.

— Eh bien, il faut nous en aller avec notre récolte… Ce serait bien tentant de rester ici ; mais il ne faut pas être trop gourmand. Et puis, si nous restions ici, ça ne serait que pour nous renseigner, et interroger les domestiques. Or, le valet de chambre ne doit pas être disposé à nous répondre… Non, le mieux est de s’en aller…

Elle se dirigea, suivie de Firmin, jusqu’à la porte de l’antichambre et l’entr’ouvrit en répétant :

— On s’en va…

Mais, tout de suite, elle ajouta entre ses dents :

— On n’est peut-être pas encore parti…

Puis elle fit un pas en arrière, et rentra dans le salon, en refermant doucement la porte…

— Il vaut mieux rester dans cette pièce, et même, à tout événement, nous rapprocher un peu de ces fenêtres, qui donnent sur le boulevard.

Elle ajouta, continuant à parler à mi-voix :

— Un homme qui ressemble rudement au comte de Féliciat est dans l’antichambre… en train de causer avec le valet de chambre qui nous a ouvert tout à l’heure… La concierge croit le comte en voyage. Peut-être vient-il de revenir à l’instant même ? Peut-être est-il caché dans son appartement ? Mais alors, pour qui est-il absent ? Pour le concierge, mais pas pour ses gens, ni pour sa femme… En tous cas, notre visite doit lui être suspecte…

— Le valet de chambre m’a peut-être reconnu, dit Firmin.

— Je ne crois pas… Seulement, ces gens-là doivent être sur le qui-vive. Ils ne coupent pas, je le crains, dans notre histoire d’articles orientaux. Pour le moment, il s’agirait de se trotter… Ce ne sera peut-être pas commode… S’ils se méfient de nous, ils ne nous laisseront pas partir facilement…

— Surtout s’il me reconnaît, dit Firmin.

— En tout cas, dit Mathilde, s’il prétend vous reconnaître et vous avoir rencontré, niez carrément… et de l’air le plus innocent possible… Vous ne savez pas ce qu’il veut dire, et vous êtes arrivé de Marseille ce matin…

Cette petite conversation anxieuse se tenait à voix basse, près de la fenêtre, entre des gens qui semblaient regarder distraitement au dehors. Au moment où Mathilde allait proposer de s’en aller tranquillement, le comte entra…

— Vous attendez la comtesse ? dit-il, d’une belle voix bien aisée.

— Oui, monsieur, répondit Mathilde.

— On vous a dit qu’elle ne rentrerait peut-être pas ce soir… Et il paraît qu’elle aurait téléphoné à une de ses amies qu’elle pourrait vous recevoir ?

— Excusez-nous, monsieur le comte, dit Mathilde… Nous avons dit cela parce qu’il nous semblait que le valet de chambre ne voulait pas nous recevoir… Dans notre métier on n’est pas toujours bien reçu…

— Comment s’appelle la personne qui vous a envoyée ?

— Madame de Perrecieux, répondit Mathilde, avec un grand air d’ingénuité… C’est une personne de Marseille qui s’intéresse beaucoup à nous. Parmi les clients qu’elle nous a indiqués pour vendre nos articles, il y avait le nom de la comtesse de Féliciat. Nous avons supposé que ces dames se connaissaient. Peut-être Madame de Perrecieux n’avait le nom de Madame votre dame que par relations. Si c’est ainsi, nous nous excusons d’avoir dit que c’était une amie de Madame la comtesse. Mais vous savez, dans le commerce, on dit quelquefois des choses qui ne sont vraies qu’à peu près… Enfin, monsieur, si Madame votre dame n’est pas pour rentrer ce soir de bonne heure, nous reviendrons aussi bien demain, ou même après-demain…

— C’est inutile. Ma femme ne vous achètera rien.

— Nous avons pourtant de bien jolies occasions, dit Mathilde, jugeant que, pour la vraisemblance, il fallait insister encore un peu…

— Nous n’avons besoin de rien.

— Alors, nous allons nous retirer…

Et Mathilde se dirigea vers la porte, en tâchant de ne pas battre en retraite avec trop d’empressement.

Sans doute le comte n’avait pas reconnu Firmin, qui d’ailleurs ne fut pas assez maladroit pour avoir l’air de se cacher. Ils traversèrent l’antichambre, où se tenait le domestique. Celui-ci se dirigea vers la porte, qu’il ouvrit. Mathilde ne se fit pas prier pour sortir ; Firmin se préparait à partir derrière elle, quand le comte lui dit :

— Attendez donc…

Firmin ne s’arrêta pas tout de suite. Il eut le bon instinct de sortir complètement et de ne faire face au comte qu’une fois sur le palier.

— Est-ce que vous n’habitez pas du côté de Belleville, au coin de la rue Pelpeau ?

— Non, dit Firmin, avec un air d’étonnement très sincère…

Et il ajouta :

— Je suis arrivé ce matin de Marseille…

Il s’apprêtait à descendre l’escalier, quand le valet de chambre toucha le bras de son maître et fit un signe de tête énergique, comme pour dire : « Mais si, c’est lui »… Firmin ne sut jamais s’il avait vu ou deviné ce signe. Il salua de la tête et descendit très vivement l’escalier. Le valet de chambre, suivi du comte, descendit à toute vitesse derrière lui. Firmin rejoignit Mathilde, qui s’était pressée aussi, et qui ouvrait fort à propos la porte vitrée qui donnait sur l’allée d’entrée.

La concierge était sur la porte de sa loge, en train de causer avec un locataire ; ceci donna à réfléchir aux poursuivants, qui jugèrent préférable de rentrer dans la cage de l’escalier et de laisser Firmin et Mathilde aller en paix, du moment qu’ils ne pouvaient plus les avoir sans témoins à leur discrétion.

— … Vous n’attendez pas madame la comtesse ? leur dit la concierge, comme ils passaient en la saluant.

— Non, dit Mathilde, elle tarde trop…

Firmin remarqua que la voix de sa compagne était un rien troublée… Mais il n’en admira que davantage le sang-froid avec lequel elle demanda à la concierge, pour ne pas laisser perdre une occasion de s’instruire :

— Savez-vous si M. le comte doit rentrer bientôt ?

— Je n’ai aucune idée…

— Il n’est pas rentré cet après-midi ?

— Oh ! pour sûr que non ! Je l’aurais vu passer. Je n’ai pas bougé de ma loge.

— Merci, madame. Au revoir…

— Par conséquent, dit Mathilde, une fois dans la rue, le comte est encore absent, soi-disant. Je m’explique qu’il n’ait pas tenu, tout à l’heure, à se montrer à sa concierge, même à défaut d’autres raisons. Mais je crois qu’il faut nous offrir ce taxi-auto et nous défiler tout de suite, car quelqu’un pourrait bien descendre par l’escalier de service pour voir où nous allons.

Une fois le taxi en route :

— Je n’ai pas donné tout de suite la bonne adresse, à cause d’un petit voyou qui se trouvait là. Je n’avais pas sur lui de renseignements suffisants.

Pendant trois bonnes minutes, ni Mathilde ni Firmin ne prononcèrent une parole. Puis Mathilde rompit le silence, et dit d’une voix tout à fait calmée :

— Je viens d’avoir, dans ce dernier quart d’heure, la plus grande frousse de ma vie. Je dis un quart d’heure, mais ça m’a paru durer beaucoup plus que ça…

— Moi, je ne sais pas, dit Firmin… Évidemment, je n’étais pas tranquille. Mais tout ça a passé vite et je n’ai pas eu le temps d’avoir peur…

— Ce qui m’a impressionnée, dit Mathilde, ç’a été de voir le comte dans l’antichambre. Je me disais : « Si ces gens ont des raisons certaines de se méfier de nous, il est clair qu’ils ne peuvent pas nous laisser sortir après ce que nous avons appris chez eux… » Ce qui nous a sauvés, c’est qu’ils n’ont eu d’abord que de vagues soupçons… Ils n’ont pas osé, pour de simples soupçons, nous faire notre affaire. Ils n’ont eu de certitude qu’une fois que nous avons été dans l’escalier. À ce moment, évidemment, nous étions meilleurs. Dans l’escalier, ça ne pouvait plus se passer sans bruit, mais ils étaient bien capables, tout de même, de risquer le tout pour le tout. Surtout qu’il ne faut pas demander à ces gens-là, si forts qu’ils soient, d’avoir toujours leur sang-froid. Ils peuvent être imprudents comme vous et moi… je dirai même plus que vous et moi… Il ne faut pas oublier, en somme, que c’est nous qui leur donnons la chasse. La position du gibier est moins bonne que celle du chasseur. D’ailleurs, toutes les fois qu’il y a poursuite, celui qui court devant est moins à son aise que celui qui est derrière. Avec M. Gourgeot, on avait quelquefois des places pour le Vélodrome Municipal. Eh bien, dans les courses, l’homme qui était devant était toujours plus désavantagé que celui qui était derrière, qui le poursuivait, et qui réglait sa course sur lui. Ah ! tant que le policier ne sait rien, le criminel est plus fort que lui ! Mais, dès l’instant qu’on ne chasse plus à l’aveugle, on reprend, c’est le cas de le dire, du poil de la bête. J’ai idée que M. le comte de Féliciat doit avoir maintenant de la méfiance, et je ne serais pas étonnée que, ce soir, il soit absent pour tout de bon…

— Somme toute, dit Firmin après un moment de réflexion, vous faites celle qui a peur, mais vous êtes bigrement courageuse.

— Eh bien, dit Mathilde, je ne peux pas dire que je suis poltronne ou que je ne le suis pas : ça dépend absolument des jours, suivant que je suis plus on moins bien disposée, et aussi suivant la façon dont les choses arrivent. Quand je les vois venir d’un peu loin, j’ai le temps de me raisonner… et d’autre part j’ai le temps d’avoir peur. Quand elles arrivent subitement, si je suis nerveuse, ça me secoue ; si je suis bien disposée, ça ne me fait rien. Je vous le répète, je ne peux pas dire si je suis caponne ou non ; mais je crois qu’en fin de compte je suis plutôt courageuse, parce que je peux toujours, plus ou moins facilement, dominer ma peur… On va lâcher cette voiture-là et on en prendra une autre qui nous conduira au commissariat, car la petite graine de potence qui se trouvait là quand nous avons pris ce chauffeur, cette petite vermine que je ne connais pas, est encore bien capable d’avoir pris son numéro, et de le retrouver pour le faire causer un peu et lui demander où il nous a conduits. Quand on a du temps à soi, on ne risque rien d’être prudent...

Ils changèrent donc de taxi.

— Après avoir passé au commissariat, dit Mathilde, nous rentrerons chez moi. M. Gourgeot sera de retour et vous nous ferez l’amitié de dîner avec nous. Si ! Si ! Nous avons encore pas mal à causer. Il y a tout un bazar de renseignements que je rapporte dans mon tablier ; il faut s’occuper un peu de tout remettre en ordre…

La voiture les amena au commissariat. Ils revirent le jeune Arcadien dont le caractère depuis le matin semblait avoir changé du tout au tout. Il se leva avec hâte à leur approche et les précéda dans le bureau du secrétaire, en disant du ton le plus amène :

— Monsieur Rapillard, ce sont ces personnes de ce matin…

— Il faut prévenir M. le commissaire, dit le membre le plus souriant de la famille Rapillard.

M. le commissaire était en habit, étant ce soir-là de service dans un théâtre important.

— Eh bien ! dit-il d’une voix cordiale, l’affaire est confiée à votre mari. J’ai bien enlevé ça…

Mathilde le remercia avec toute l’effusion nécessaire. Puis elle demanda si on était allé à la mairie pour se procurer le renseignement relatif à la construction abandonnée.

— Ah oui ! au fait, dit le commissaire, est-on allé à la mairie ?

Il semblait bien que cette démarche, pourtant d’une certaine importance, se fût noyée dans les mille petits travaux du commissariat.

La question atteignit le secrétaire, qui la fit rebondir dans la direction de l’Arcadien.

— Vous êtes bien allé à la mairie, Misselet ?

Il s’appelait Misselet et non Anaximandre !

— Oui, oui, dit Misselet. J’y ai été cet après-midi.

— Allez en rendre compte à M. le commissaire.

L’employé apparut dans la porte qui prit aussitôt le charme d’un cadre Empire, rehaussant un tableau de Girodet-Trioson.

— J’ai été à la mairie, monsieur le commissaire. Le permis de construire a été donné il y a dix-huit mois pour la construction de la rue Dunand. C’était une usine de produits chimiques. On a fait l’enquête de commodo et incommodo.

— Et à quelle époque les travaux ont-ils cessé ? demanda Mathilde.

L’employé répondit, après une hésitation :

— On n’a pas su me dire…

— C’est vous, dit le commissaire, qui n’avez pas su demander. Est-ce que vous avez même demandé, seulement ? Allez ! C’est suffisant… Vous n’êtes bon à rien. On devrait tout faire par soi-même, dit-il à Mathilde.

« Il a l’air de découvrir ça, pensa-t-elle… On devrait tout faire par soi-même, ou donner des instructions bien nettes à ses employés. »

Elle préféra garder pour elle ses réflexions et dit simplement :

— Ne vous tourmentez pas, monsieur le commissaire, mon mari fera la course, demain à la première heure, exactement d’après vos instructions.

Suivie de Firmin, elle se retira, non sans avoir salué assez bas M. le commissaire, adressé un petit bonjour de la tête au secrétaire, et un sourire de condescendance au berger.

CHAPITRE IV

J’ai pensé à une chose, dit Mathilde à Firmin : c’est que non seulement vous allez dîner chez nous, mais encore que vous allez passer la nuit à la maison, dans une chambre que j’ai pour ma famille, ou pour celle de M. Gourgeot, quand ils viennent quelques jours à Paris.

— Mais non, voyons, dit Firmin, je ne veux pas vous embarrasser…

— Si je vous demande cela, répondit Mathilde, ce n’est pas pour vous faire une politesse. C’est que je ne suis pas tranquille sur votre compte. Vous comprendrez bien que ce cher M. de Féliciat sait à quoi s’en tenir sur votre véritable domicile. Or, ils sont peut-être toute une bande dans le quartier… Je vous dis que vous n’êtes pas en sûreté dans votre hôtel, et qu’il vaut mieux pour vous ne revenir par ici qu’en plein jour… Non, non, vous passerez la nuit chez nous. Mais vous allez me faire le plaisir d’aller dans votre meublé ; vous mettrez dans votre portefeuille votre chemise de nuit, votre peigne et votre brosse à dents, et des livres aussi, s’il vous en faut pour votre travail. Et vous direz tout bonnement à votre concierge que vous allez passer la nuit à la campagne, en admettant que vous teniez à le prévenir et à n’avoir pas l’air de découcher. Moi, pendant ce temps-là, j’irai faire un tour dans le passage. Je me souviens d’une chose, c’est que nous avons exploré la boutique et les deux caves, mais que nous n’avons pas jeté un coup d’œil sur le logement.

— Je ne sais si je dois vous laisser aller seule par là…

— Il n’y a aucun danger. Vous pensez bien que la bande, qui s’est aperçue ce matin de la découverte du corps, ne reviendra pas de sitôt dans la maison. Du reste, voyez, ajouta-t-elle, comme on arrivait à l’entrée du passage, le commissaire a mis là un gardien de la paix, comme on a bien soin d’en mettre dans tous les endroits où il n’y a aucune chance de pincer quelqu’un.

En effet, un agent désœuvré se promenait dans le passage.

— Allez à votre meublé, et le premier de nous deux qui aura fini ira au-devant de l’autre.

Firmin, en montant son escalier sombre, ne pouvait s’empêcher de ressentir une certaine appréhension nerveuse. Il n’était pas absolument sûr de ne pas trouver dans sa chambre quelque bandit en embuscade… Et, malgré lui, une fois entré, il tapa sur les rideaux, qui n’étaient d’ailleurs gonflés que de vide.

Il prépara son petit baluchon et descendit, assez pressé de rejoindre Mathilde, qui opérait, en somme, sur un point plus intéressant du territoire. Il descendit la rue Pelpeau jusqu’au passage, sans voir encore personne. Il prit le passage Lunoyer, arriva au magasin de fontes et métaux. Il était fermé.

Il entra alors dans l’allée pour parler à la concierge, qu’il trouva en train d’éplucher des pommes de terre, pendant que des enfants voltigeaient autour d’elle, comme des chérubins dans un tableau religieux.

La concierge, interrogée, déclara qu’elle n’avait vu personne de tout l’après-midi… « Où est donc passée Mathilde ? » se demandait Firmin, légèrement inquiet. Il revint dans le passage. Peut-être était-elle allée jusqu’à l’autre bout… Il allait partir dans cette nouvelle direction, quand il entendit qu’on l’appelait. C’était Mathilde qui sortait de la petite boutique d’épicerie.

— Aimez-vous le sucre candi ? lui cria-t-elle. Je viens de faire des achats. Et je rapporte pas mal de choses par-dessus le marché, ajouta-t-elle à mi-voix. Mais il se fait tard. Nous n’avons que le temps de rentrer dîner. Heureusement que j’ai fait préparer à manger par une femme de ménage… D’ailleurs, il vaut mieux que je ne m’occupe pas de cuisine quand j’ai une affaire en train. Je pense à mon enquête et je laisse brûler mon fricot.

Ils descendirent jusqu’au Métro, où ils furent obligés de remettre à un instant plus favorable le sujet d’entretien qui les intéressait le plus, car il y avait trop de monde à cette heure-là. Mathilde, par une de ces rages d’économie qui la prenaient parfois, s’était opposée à ce que Firmin leur payât des premières.

Elle gardait le silence ; peut-être tenait-elle à réfléchir toute seule, maintenant qu’elle avait des matériaux de réflexion. Elle pensait qu’il était parfois dangereux de communiquer ses impressions trop vite, avant qu’elles eussent bien pris corps : une désapprobation vous décourage, qui ne se serait pas produite si l’on avait présenté à son interlocuteur une idée mieux formée et plus forte. Ou bien une approbation complaisante vous attache trop étroitement à une hypothèse qu’on n’a plus ensuite l’énergie d’abandonner.

— Je suis bien contente, dit Mathilde, en quittant le Métro à la station de la Nation, je suis vraiment bien aise que M. Gourgeot soit chargé de cette affaire-là avec nous. Vous le verrez à l’œuvre. C’est un homme très judicieux. Le seul reproche qu’on pourrait lui faire, c’est de manquer d’activité. Mais encore ce serait injuste. Tout gros qu’il est, il sera, quand ce sera nécessaire, plus diligent qu’un petit sécot. Et puis il aime son métier. Ce n’est pas comme ce commissaire de tout à l’heure ! Encore un qui fait les choses pour dire qu’elles sont faites. Mais, nom d’un chien ! quand il a vu cette histoire de ce matin, ce cadavre qu’on déménageait à notre barbe (c’est-à-dire qu’il ne l’a pas vu, mais c’est tout comme), il me semble qu’à sa place j’aurais eu le feu au derrière jusqu’à ce que j’aie tiré cette affaire au clair… Malheureusement ce sont des gens à qui le travail de l’administration a donné l’habitude de ne pas précipiter le mouvement. Alors il a envoyé tout simplement un de ses employés à la mairie et il ne pensait même pas à lui demander s’il avait le renseignement. Et ce soir, il va passer sa soirée au théâtre. Peut-être va-t-il retrouver une poule… Je suis sûre que toute sa préoccupation cet après-midi c’était d’avoir sa soirée de libre. Non pas, je le dis, que l’affaire ne l’intéresse pas. Mais il a le temps. Dans l’administration, on a toujours le temps… Dans le cas particulier, je suis très contente d’avoir affaire à ces gens-là, qui nous laisseront travailler tranquillement.

— Vous ne me dites pas ce que vous a raconté l’épicière.

— Ah ! le gourmand ! Vous, au moins, vous n’êtes pas comme ces messieurs de l’administration. Vous voulez savoir, tandis qu’eux, ils ne veulent rien savoir. Hé bien ! cette épicière, qui était à moitié sourde et aux trois quarts aveugle, m’a donné tout de même des renseignements intéressants.

Elle a, avec elle, dans sa maison, une petite nièce, qui voit et qui entend pour deux personnes. Cette petite nièce n’était pas là, tout à l’heure, mais elle avait renseigné sa vieille tante. Et je connais maintenant la nature des objets, ou tout au moins d’une partie des objets que le locataire a déménagés dans les malles, le jour de son départ. Il y avait des presses à copier. Je répète ce que m’a dit l’épicière. Il paraît qu’un soir, vers minuit, en entendant du bruit dans le passage, la petite jeune fille a regardé à travers ses volets et qu’elle a vu – il faisait clair de lune – des gens qui déménageaient, ou plutôt qui emménageaient un certain nombre de presses. Je me dis que c’est peut-être aussi des presses à imprimer.

— Une imprimerie secrète, dit Firmin… Est-ce qu’il s’agirait d’une affaire politique, d’une conspiration ?…

— Voilà qui ne m’amuserait pas, dit Mathilde.

— Pourquoi cela ?

— Parce que c’est des histoires qui bien souvent tournent en eau de boudin. On se donne du coton pour éclaircir une affaire, on est près de mettre la main sur les coupables, et puis, tout à coup, il vous arrive un ordre de laisser ça tranquille… Tout ce qu’on a fait ne sert à rien, c’est pour rire, ça ne compte plus. Mais je n’ai pas l’impression que nous sommes en présence d’une affaire politique. Je ne saurais pas encore dire pourquoi. C’est une idée que j’ai comme ça. Évidemment on a tort de se faire des idées qui ne reposent sur rien…

— Autre chose, dit encore Mathilde, comme ils arrivaient devant sa maison… Qu’est-ce qu’est devenu notre petit projet d’aller trôler autour de la maison de santé ? Ça devient un peu difficile, parce que nous risquons d’y rencontrer le comte, et que nous sommes plutôt brûlés auprès de ce monsieur-là. Mais pour aller là-bas, j’ai un moyen en réserve… j’ai mon idée. Ça viendra à son heure.

M. Gourgeot était déjà rentré. Il était installé auprès de sa fenêtre, et, en bras de chemise, lisait son journal.

— Eh bien, s’écria-t-il, on ne songe plus à dîner ?

— M. Remongel dîne avec nous, dit Mathilde.

— Je le sais ; tu me l’avais dit ce matin. Et son couvert est mis. Mais tu le fais dîner à des heures impossibles. Tu ne sais donc pas ce que c’est qu’un appétit de Franc-Comtois ! On ne peut pas dire le contraire, n’est-ce pas ? monsieur Remongel. Il n’y a que de bonnes fourchettes dans la Haute-Saône et dans le Doubs… Allons, à table, et mangeons ! Et, quand nous aurons bien fini, quand il n’y aura plus de place pour une mie de pain, comme on dit chez nous, eh bien, vous me raconterez vos petites affaires. J’en sais déjà une partie. Le chef m’a fait venir à son bureau… On va donc travailler ensemble, Mathilde ? Oh ! mais ça ne va pas se passer à la douce avec moi ! Il va falloir trimer !

Ce flot de paroles joviales et inutiles ne tarit pas pendant le repas. Firmin, s’il s’en était tenu à ces manifestations bruyantes pour juger la valeur de l’inspecteur, n’aurait sans doute conçu de lui qu’une idée assez médiocre. Mais il se rappela fort à propos qu’il avait dû attendre de voir Mathilde à l’œuvre pour la juger selon ses mérites. Il devait s’apercevoir par la suite que Gourgeot, une fois sur une piste, devenait un tout autre compagnon. À certains moments, il semblait un homme taciturne.

— Il a l’air de méchante humeur, disait alors Mathilde. Mais c’est dans ces instants-là qu’il s’amuse le plus !

Elle disait aussi :

— Quand il parle à tort et à travers, c’est qu’il a comme un besoin d’activité et ça le soulage de raconter tout ce qui lui passe par la tête.

Après le dîner, on écarta les assiettes. M. Gourgeot alluma une pipe, avec la permission de Firmin, à qui il voulut à toute force en prêter une, en affirmant que les Comtois aimaient fumer. Firmin, qui faisait tout son possible pour faire honneur à sa bonne réputation de Comtois, dut pourtant avouer qu’il ne fumait point.

Mathilde commença son récit, et Firmin fut tout de suite frappé de l’ordre parfait dans lequel les événements de cette journée bien remplie défilèrent devant Gourgeot, comme un régiment d’élite devant un souverain. Les points capitaux étaient bien en évidence, de même que des chefs s’isolent et se détachent devant leurs soldats. Mathilde n’exagérait point leur mise en valeur, de même qu’elle n’omettait pas un détail, fût-il, en apparence, indifférent. Mais elle voulait laisser à Gourgeot la faculté de choisir. Elle rapporta, dans tous leurs détails, leurs deux visites à la cave, puis les révélations du cocher, puis les incidents émouvants de la visite chez le comte de Féliciat, puis les renseignements recueillis chez l’épicière.

Gourgeot l’écouta en silence.

— Somme toute, dit-il, quand elle eût terminé son rapport, voici la liste des personnages qui paraissent mêlés à cette affaire :

La personne recueillie par M. Remongel. Elle s’appelle Rose, veuve Hasquien, et est la belle-sœur du comte de Féliciat ;

Le comte de Féliciat lui-même ;

Le domestique du comte.

Les noms, ou plutôt les personnalités de ces trois personnages sont connues. En dehors de ça, nous avons un, deux, trois, quatre, cinq personnages dont l’identité est moins bien définie :

L’homme de peine qui a ouvert à Mme Hasquien la boutique de fontes et métaux et est allé lui chercher son voile et son chapeau ;

La femme morte, qui était enterrée dans la cave : une blonde, aux cheveux teints ;

Enfin, les trois personnes qui faisaient le guet, le soir de la rentrée de Rose, devant la maison du comte de Féliciat. C’étaient deux hommes, nous dit-on, et une femme de grande taille, de taille, semble-t-il, anormale.

Ces trois personnes ne doivent pas se confondre avec le comte et son domestique, que M. Remongel a rencontrés un bon quart d’heure après avoir mis Rose en voiture. Toutefois, n’oublions pas que Rose était partie dans un fiacre très lent, et qu’avec une bonne automobile le comte pouvait facilement la devancer de plus d’un quart d’heure sur un aussi long trajet que celui de Belleville au Parc Monceau.

En résumé, dans cette affaire-là, nous connaissons huit personnes. Nous savons que trois de ces personnes habitent boulevard de Courcelles, dans une maison que nous connaissons…

« Nous savons que la bande se réunissait dans le passage Lunoyer. Mais elle devait avoir dans le quartier un autre lieu de réunion, car ils ont passé et repassé très peu de temps après devant votre hôtel, monsieur Remongel. On va tâcher de trouver quel est cet endroit que nous ne connaissons pas encore. Demain matin, monsieur Remongel, j’irai vous prendre à votre hôtel.

— Non, dit Mathilde, il va passer la nuit ici…

— Mais non, mais non, dit Firmin. Je ne veux pas vous donner ce dérangement.

— Mais si, dit Gourgeot, ma femme a eu une excellente idée, comme ça lui arrive de temps en temps, tous les trente-six du mois. Demain donc, on va se mettre en campagne. Je suis sûr que Mathilde sait où elle doit aller…

— S’occuper de la maison de santé, dit Mathilde. Et savez-vous, monsieur Gourgeot, comment je m’y prendrai ?

— Tu iras voir à la première heure Madame Hottet… Une infirmière de nos amies, monsieur Remongel. Ce n’est pas ça, Mathilde, ton idée ?

— Mais si, que c’est ça !

— M. Remongel et moi, on ira travailler dans le quartier. Il y a de quoi s’occuper. Moi, j’irai à cette mairie où j’arriverai bien à leur faire desserrer les dents. Et pendant ce temps-là, M. Remongel fera son petit apprentissage de détective en allant causer du pays à quelques habitants de la rue Dunand qui habitent à côté du chantier. Ah ! ah ! monsieur Remongel ! on va voir si vous êtes à la hauteur ! Il va falloir un peu se montrer !

— Je ne suis pas rassuré du tout, dit Firmin…

— Allons donc ! vous allez vous en tirer, je vous dis, comme si vous n’aviez jamais fait que ça de votre vie… Mais on ne va pas se coucher tout de suite sur son dîner. Pendant que Mathilde s’occupe de préparer votre chambre, si on faisait une partie d’écarté ou de piquet ? Vous connaissez ces jeux-là comme votre poche. Un Franc-Comtois connaît tous les jeux de cartes…

— Il y a longtemps que je n’ai joué au piquet, dit Firmin qui n’y avait jamais joué de sa vie. Mais, si vous voulez, une partie d’écarté.

Cette partie d’écarté, jouée à un taux très minime, fut disputée de part et d’autre avec la plus grande distraction. Gourgeot s’y fût donné complètement. Mais Firmin, préoccupé de l’affaire en train, posait continuellement des questions qui n’avaient aucun rapport avec les demandes de cartes.

— Madame Gourgeot me disait qu’à son avis, en dépit de ce détail des presses à imprimer, il ne s’agissait pas d’une conspiration politique.

— Je ne le crois pas non plus, dit Gourgeot. Quelles raisons vous a données ma femme pour justifier son opinion ?

— Aucune. C’est simplement une idée qu’elle a…

— Eh bien, oui… Moi je crois que je vous ferais la même réponse… La suite peut nous donner tort. Mais ça m’étonnerait que ce soit une affaire politique.

— Je m’étais dit qu’il pouvait y avoir là-dessous une histoire de messe noire, de satanisme, de mystérieuses débauches…

— Oui, dit Gourgeot… Oui… Ces réunions d’hommes et de femmes qui appartiennent à des classes sociales différentes…

— Ces blessures en croix sur l’épaule de ces femmes…

— Oui, oui… Je ne sais pas encore pourquoi, mais ça ne me fait pas l’effet d’être quelque chose dans ce goût-là… Maintenant, il est possible que je ne croie pas cela parce que je ne le désire pas… Je n’aime pas avoir affaire ni à des conspirateurs ni à des individus anormaux… Ça n’est pas du vrai criminel, du criminel franc…

« Je compte bien que, dans l’histoire qui nous occupe, nous allons nous trouver en présence de vrais voleurs et de vrais assassins, qui volent et qui tuent pour de l’argent… Ils jouent le jeu, ceux-là, tandis que moi, en ce moment, vous voyez ce que c’est de jouer l’écarté à un sou : j’ai oublié de marquer le roi !

— Je vais me coucher, monsieur Gourgeot, dit Mathilde, qui venait de préparer la chambre de Firmin.

— Je vous demanderai la permission d’en faire autant, dit le jeune homme.

— Oh ! la ! la ! qui m’a fichu des couche-tôt pareils ?

— Dites donc, monsieur Gourgeot, fit remarquer Mathilde, on s’est plutôt occupé aujourd’hui.

— Hé bien ! qu’est-ce que vous voulez ? Moi je vais en faire autant, puisque tout le monde m’abandonne.

— Que prenez-vous demain matin, monsieur Remongel ?

— Oh ! rien, madame, rien !

— Bon, bon ! Il y aura une tasse de chocolat sur le fourneau de la cuisine. M. Gourgeot vous fera chauffer ça sur le gaz, parce que moi je serai déjà partie quand vous vous lèverez. Je ne veux pas rater mon infirmière.

Le lendemain matin, dans une sorte de demi-sommeil, Firmin entendit quelqu’un dans la pièce à côté, Mathilde sans doute. Il regarda sa montre : il n’était que cinq heures et demie. Il ferma les yeux et se réveilla à huit heures un quart. Honteux comme un enfant qui s’est mis en faute, il sauta à bas du lit, se débarbouilla et s’habilla à la hâte.

Il n’y avait personne dans la salle à manger. Il frappa à la porte de M. Gourgeot. On ne lui répondit pas.

Il pensa que M. Gourgeot était sorti et l’avait laissé dormir. Il entr’ouvrit la porte de la chambre qui était très obscure. Une forte masse blanche remua dans le lit. Un bon grognement se fit entendre.

— On se lève ! dit triomphalement M. Gourgeot.

Il fut d’ailleurs assez vite prêt. Mais il prit bien tranquillement son café au lait.

— Soyez tranquille, dit-il. Les employés de la mairie dorment encore.

Il portait un col rabattu fort propre et un complet jaquette beige très déformé, surtout au pantalon, à l’endroit des genoux. Une certaine coquetterie, plutôt imputable à Mathilde qui avait fait ces emplettes, se décelait dans la petite cravate verte et dans le ruban multicolore du chapeau canotier.

M. Gourgeot alla se présenter au commissaire qu’il avait déjà eu l’occasion de rencontrer. Le pâtre arcadien était absorbé dans des écritures et M. le secrétaire était en mission.

Quant au commissaire, il était depuis longtemps, selon une habitude rigoureuse, assis à son bureau, prêt à consacrer à l’administration, jusqu’à l’heure du déjeuner, plusieurs heures de somnolence.

M. Gourgeot lui parla avec une sorte d’autorité déférente et le mit très sommairement au courant de ce qu’il allait faire ; ce à quoi le commissaire répondit par force approbations de tête et bâillements heureusement combinés.

Puis M. Gourgeot et Firmin se rendirent dans la rue Dunand.

— Je vous retrouverai, dit M. Gourgeot, auprès de la barrière. Promenez-vous chez ces petits boutiquiers. Moi je vais de ce pas à la mairie.

— Avez-vous un peu réfléchi depuis hier ? ne put se retenir de demander Firmin, qui n’avait pas osé parler de l’affaire pendant le trajet en métro.

— Oh ! je n’y ai pas pensé tout le temps, dit Gourgeot… Je crois toujours que nous sommes en présence d’une bande de vrais malfaiteurs. Je pense que ce sont des gens du monde, accompagnés peut être d’un ou de deux serviteurs, comme le domestique du comte et comme l’homme de peine de la petite boutique. Il n’y a pas d’apaches là-dedans ; ces blessures en croix, c’est des histoires pour frapper l’imagination des femmes… Je veux dire des femmes qui font partie de la bande. Qu’est-ce que faisaient donc ces femmes parmi eux ? Il n’est pas absolument sûr qu’elles soient des complices.

— Je ne le crois pas, dit vivement Firmin.

— Je ne le crois pas non plus, dit M. Gourgeot en souriant, mais peut-être pas pour les mêmes raisons… Alors, vous allez commencer votre enquête, Monsieur Remongel ?

— Je ne me formaliserai pas, dit Firmin, si vous voulez bien me donner quelques conseils.

— Oh ! vous irez bien tout seul. Toutefois, en cas que vous n’y pensiez pas, vous pourriez peut-être, à ces braves gens que vous allez interroger, leur demander un petit renseignement de ma part. Voyons, c’est aujourd’hui vendredi. C’est avant-hier soir, mercredi, par conséquent, que vous êtes venu à la maison. C’était donc mardi, dans la nuit de mardi à mercredi, que vous avez fait la connaissance de Madame Hasquien. Et c’était dans la nuit précédente, dans la nuit du lundi au mardi, que vous avez entendu un grand cri au milieu de la nuit… Eh bien, ce que je voudrais que vous tâchiez de savoir, c’est si, dans la soirée de lundi et dans la soirée de mardi, et, bien entendu, dans chacune des nuits qui ont suivi ces soirées, on n’a pas entendu des bruits dans le chantier. Le mieux pour vous est d’aller vous installer à la terrasse de ce petit marchand de vins, en face le chantier. Je serais bien surpris si vous ne récoltiez pas là tout ce qu’il vous faut. S’ils ne vous disent rien, c’est entendu, allez autre part. Mais s’ils sont en humeur de parler, attendez-moi là tout bonnement. Quand je reviendrai de la mairie, ce sera le moment de l’apéritif. Nous prendrons un vermout-citron, comme deux bons enfants de Vesoul.

Firmin ne chercha pas à comprendre pourquoi le vermout-citron était encore un des nombreux apanages des enfants de Vesoul. Ayant pris congé de M. Gourgeot, il se dirigea vers le petit café.

Ce petit café-marchand de vins n’était pas exactement en face du chantier abandonné. Le vis-à-vis de ce chantier était occupé non par des maisons, mais par un grand mur, qui longeait des terrains dépendant d’une usine. À la nuit, l’endroit devait être bien désert.

Le débitant occupait le rez-de-chaussée d’une assez vieille petite maison à trois étages qui se louait en garni. Elle était habitée par un certain nombre d’ouvriers célibataires qui travaillaient dans les usines environnantes.

Firmin prit place à la terrasse, à côté d’une plante dite plante verte, et qui n’en menait pas large dans sa caisse, bien qu’elle reçût de temps en temps, en guise d’arrosage, le fond généreux d’un verre d’absinthe ou d’un amer-citron.

Un petit homme, aussi large que haut, vint passer un torchon diligent sur la table de tôle, en attendant que les désirs de Firmin voulussent bien se manifester… Il rentra dans son établissement, porteur d’un ordre de grenadine à l’eau de seltz, pendant que Firmin se demandait comment il allait entamer la conversation. En fin de compte, la formule : « Ça va, les affaires ? » lui parut une des moins compromettantes. Elle obtint d’ailleurs un succès presque inespéré.

— Si on ne tient pas à faire fortune ! répondit le petit homme carré. Comment voulez-vous que ça aille ? ajouta-t-il. Quand je m’ai installé là, voici bientôt deux ans, on ouvrait ce chantier en face. Les travaux ont commencé tout doucement, oh ! pas fort, pas fort ! On prenait patience. On se disait : « Ils ont une usine à construire. Il faudra bien qu’ils en viennent à bout ! » Il paraît que c’était une grosse, grosse affaire, des messieurs tout ce qu’il y a de calé, qui s’étaient mis ensemble pour l’exploitation d’un nouveau produit. On les voyait de temps en temps sur les lieux, avec un petit vieux qu’était, à ce qu’on disait, l’inventeur. Moi, c’était la seule chose qui me chiffonnait : un nouveau produit. Avec ce qu’on appelle le produit courant, vous avez moins de surprises d’un sens, mais vous avez aussi moins de déboires. Celui qui fabrique comme les autres, il risque moins de devenir myonnaire, mais aussi il risque moins la faillite. Et c’est arrivé comme je craignais. Du jour au lendemain, plus personne au chantier. Et comme de juste, la limonade s’en est ressentie. Si je n’avais pas eu quelques sous de côté, j’y allais aussi de ma petite banqueroute. Oh ! mais y a rien craindre de ça avec moi ! Je ne bâtis pas dans la lune et toutes fois que je signe un billet, vous pouvez jurer qu’il sera payé à l’échéance : l’argent est dans mon armoire.

Les affaires personnelles du débitant intéressaient peut-être moins spécialement Firmin.

— Depuis combien de temps les travaux ont-ils été interrompus ?

— Hé bien, voyons, c’était un petit bout de temps après la Fête nationale : ça fera bientôt près de onze mois. Moi, je patiente encore jusqu’au terme d’octobre, et, s’il n’y a rien de nouveau qui reprend, je retourne à Saint-Mandé. J’ai une petite affaire en vue par là. Ici, monsieur, c’est pas ce que vous pouvez appeler un quartier habitable. On ne voit personne pendant le jour, et, pour les clients qu’on peut ramasser le soir, je vous assure que vous faites mieux de fermer à dix heures. Après le dîner, il y a quelques locataires de la maison qui viennent prendre une fine ou un café. Mais, à dix heures, je boucle. J’aime autant ne pas travailler que de servir ceux qui peuvent se présenter à cette heure-là.

— Pourquoi ça ? dit Firmin, qui sentait venir des révélations intéressantes.

— Parce que, monsieur, c’est pas du monde tranquille. C’est des gens qu’il vaut mieux voir dehors que dedans, si vous voulez ma façon de penser. C’est assez de les entendre de notre lit, ma femme et moi, quand on est couché. Heureusement que la boutique a de bons volets. Ils peuvent taper dessus pour se faire ouvrir. Ils ne les démoliront pas.

Il sembla à Firmin que le moment était venu de provoquer des confidences plus précises.

— Il vient des gens, le soir, dans la rue ? Quelle sorte de gens, des apaches ?

— Tout ce qu’il y a de plus apaches. Je vous réponds qu’il n’y a qu’à se barricader. Ils profitent de ce qu’il n’y a même plus de gardien dans le chantier. Alors ils s’en viennent avec leurs petites piaules, et je ne sais pas quelles orgies il se passe là-dedans…

— Tiens ! tiens ! pensa Firmin, et M. Gourgeot qui ne croyait pas que c’étaient des apaches… Il me semble bien que, pour cette fois, il est en défaut.

Et il éprouva un certain plaisir à l’idée qu’il allait en boucher un coin à ce détective si expérimenté.

— Je suis sûr qu’il en est venu au commencement de la semaine, dit-il au débitant. Ainsi, mardi soir, je passais là-bas, au coin de la rue, et il m’a semblé entendre du potin.

— Mardi soir, que vous dites ? Oui, c’est bien mardi soir qu’ils sont venus dans le chantier. Et ils étaient venus aussi la veille. Je m’en rappelle, parce que les deux fois de suite ma femme a eu peur. On a beau être enfermés chez nous au premier, avec de vilains gars comme ça on n’est jamais très tranquille. Quel mauvais coup peuvent-ils faire ? Mettre le feu aux maisons…

Et Firmin laissa le débitant s’engager tout seul dans un grand développement sur l’insuffisance de la police, sur le développement de la criminalité, et ne distingua pas exactement par quelles transitions l’orateur en vint à parler des taxes d’octroi.

Sachant à peu près tout ce qu’il désirait savoir, il fit son possible pour laisser tomber la conversation. Mais, avec ce marchand de vins si souvent privé d’interlocuteurs, le freinage était beaucoup plus dur que la mise en marche. Toute sa vie de débitant de boissons y passa.

Firmin fut sauvé par l’arrivée de M. Gourgeot dont il aperçut la haute silhouette au tournant de la rue. L’inspecteur tenait son chapeau à la main et paraissait avoir chaud.

— Je n’ai pas perdu mon temps, dit-il en arrivant auprès de Firmin.

Il commanda hâtivement un vermout-citron, ce qui les priva de la société du prolixe bistro.

— M. de Féliciat, dit M. Gourgeot en scandant bien nettement ses paroles, était un des administrateurs de la société de produits chimiques actuellement en liquidation, dont l’usine devait s’élever là, en face. Je n’ai pas besoin de vous faire remarquer l’importance de ce renseignement. A-t-il découvert un passage secret entre la cave du passage Lunoyer et le chantier de la rue Dunand ? A-t-il fait établir lui-même ce passage ? C’est ce que l’enquête éclaircira. D’après ce que m’a dit Mathilde, le commissaire semblait croire que ce passage avait été établi depuis peu. Mathilde, je l’ai remarqué, a bien pris soin de me donner cette opinion comme celle du commissaire, et n’a pas dit ce qu’elle en pensait. Nous allons voir ça tout à l’heure. Moi j’ai idée que le passage existait, et que c’est précisément la découverte de ce petit chemin souterrain qui a donné au comte l’idée de louer la petite boutique de fontes et métaux… Ma visite à la mairie m’a encore appris ce détail intéressant : c’est que le comte, qui habite un appartement somptueux, n’est pas si bien dans ses affaires que les apparences pourraient le faire croire. Il ne serait pas impossible qu’il ait été touché fortement par la déconfiture de cette société où il avait mis probablement de gros capitaux… Enfin, nous allons descendre au chantier… Mais vous, de votre côté, est-ce que vous avez recueilli quelque chose d’intéressant ?

Entre temps, le marchand de vins était venu apporter le vermout-citron, mais s’était promptement retiré, soit par discrétion, soit parce que le fil de son discours avait été irrémédiablement coupé par l’arrivée de Gourgeot.

— Ce petit débitant m’a fourni des renseignements importants, dit Firmin lentement, pour produire à son tour son effet… Vous êtes toujours d’avis que la bande ne comptait pas d’apaches parmi elle ?

— De plus en plus, dit Gourgeot. C’est un coup de gens du monde, et ils n’ont pas mis dans la confidence des rôdeurs de barrière.

— Eh bien, le débitant m’a dit tout à l’heure que, dans la soirée de lundi et dans celle de mardi, une bande d’apaches a envahi le chantier. Ils ont poussé des cris et se sont livrés, dit le marchand de vins, à toutes sortes d’orgies…

— Dans la nuit de lundi à mardi et la nuit suivante ? demanda Gourgeot.

— Parfaitement ! répondit Firmin, avec l’autorité d’un vieux détective.

— C’est magnifique ! s’écria Gourgeot. La seule chose qui me chicanait, c’était ce point : pourquoi la bande du comte, ayant à sa disposition un passage souterrain, s’exposait-elle à sortir par la rue Pelpeau, où la présence de douze à quinze personnes pouvait être remarquée (elle a été, en fait, remarquée par vous). Pourquoi ont-ils commis cette inqualifiable imprudence ? Mais tout simplement parce que la route leur était barrée, parce que le passage souterrain leur était interdit par la présence d’une bande de rôdeurs dans le chantier… Allons ! allons ! tout s’arrange ! s’écria Gourgeot, en tapant ses grosses mains l’une contre l’autre. Nous allons rentrer chez nous déjeuner, et nous verrons les surprises que nous aura rapportées Mathilde.

Firmin paya les consommations et profita de ce que Gourgeot ne pensait plus au vermout-citron pour s’abstenir de cet apéritif soi-disant franc-comtois.

— À un de ces jours, dit-il au patron.

C’était une connaissance à cultiver, et dont on pouvait tirer un bon rendement de renseignements utiles, à condition de régler un peu son débit.

Ils avaient pénétré dans le chantier par une brèche de la barrière.

— Le tunnel est par là, n’est-ce pas ?

— Par ici, dit Firmin, en descendant cette pente.

— Oui, dit Gourgeot. C’est la pente que descendaient les tombereaux au moment où l’on faisait les sous-sols… Tenez, regardez là sur le côté, des épluchures de saucisson, des morceaux de journaux tout graisseux. C’est là que les rôdeurs sont venus faire la bombe… Voilà des petites choses que Mathilde aurait dû voir. Or, elle ne les a pas vues ; autrement, elle me les aurait signalées… Il y a comme ça, parfois, dit Gourgeot en hochant la tête, des petits détails qui lui échappent… C’est son seul défaut. Et cela vient sans doute de ce que c’est une « suiveuse » admirable : elle va de l’avant sur sa piste, et quelquefois elle ne regarde pas assez à côté… Descendons… Il faut dire à son excuse, poursuivit-il, que l’autre jour, dans ce chantier, il lui tombait devant le nez tellement d’éléments d’enquête à la fois qu’elle a pu en laisser passer quelques-uns. Ah ! ah ! voici un petit tournant, et par là, hé ! hé ! assez cachée, l’entrée du petit tunnel. Eh bien, mon cher monsieur, je ne me trompais pas, ce tunnel existe depuis longtemps. Seulement, il a été agrandi récemment. C’est ce qui fait que ce fourneau de commissaire, en voyant des parois fraîchement travaillées, a pu croire que tout le travail remontait à ces derniers mois… Comme ce passage n’a pas été fait précisément pour moi, je ne tiens pas à aller m’y balader pour le plaisir. On y retournera une autre fois. D’autant que l’heure du déjeuner approche.

Quand ils arrivèrent à l’avenue de Vincennes, ils trouvèrent Mathilde qui sortait de chez elle.

— Messieurs, dit-elle, je ne vous ai pas attendus pour déjeuner… Je regrette beaucoup, mais j’ai affaire à Neuilly, à la maison de santé. Si vous voulez des nouvelles, conduisez-moi jusqu’au métro. D’abord, que M. Gourgeot me mette au courant en deux mots de vos petites démarches, et je vous dirai ce que j’ai fait de mon côté.

Quand elle eut écouté avec satisfaction le récit rapide et suffisant que lui fit Gourgeot :

— Voici ma récolte, dit-elle. J’ai trouvé Madame Hottet l’infirmière, chez elle, non seulement encore couchée, mais pas encore réveillée. Ce qui s’excuse un peu, vu qu’il était six heures à peine et qu’elle est en congé pour le moment, n’ayant pas de garde à faire. Je lui parle de la maison de santé du boulevard du Château : ça se trouve bien, elle la connaît parfaitement, elle y a déjà fait des suppléances. Et justement, elle y a une amie qui s’y trouve en ce moment. Cette amie-là y est même à poste fixe, infirmière en titre…

Mme Hottet me dit : Si vous voulez venir avec moi ce matin dans la maison, c’est tout ce qu’il y a de plus simple. Je vais y aller soi-disant pour voir s’ils n’ont pas besoin de moi, et vous serez une amie qui m’accompagnerez. — Pas seulement une amie, que je dis, une collègue. Il faut leur dire qu’à l’occasion ils pourront m’employer. — Savez-vous soigner les malades ? que me dit Mme Hottet. — Parfaitement, que je réponds…

Je pense à part moi que, si je trouve un emploi, il sera toujours temps d’apprendre… Je m’abstiens de dire à Mme Hottet qu’à mon avis ce n’est pas sorcier, et que quelqu’un d’un peu dégourdi peut s’en tirer, en demandant habilement quelques conseils aux médecins et aux autres infirmiers…

« Nous arrivons donc ensemble à Neuilly. Je me disais : Si je rencontre le comte ou son domestique, on est bon ; mais qui ne risque rien n’a rien.

« La maison de santé en question, c’est une villa pas énorme, mais très chic, entourée d’un jardin assez touffu. Le bureau est au rez-de-chaussée. Je vois tout de suite que Mme Hottet est bien connue dans la maison. Elle demande après son amie. On lui dit qu’on va aller la chercher… — Ne la dérangez pas, dit Mme Hottet. Dites-moi seulement à quel étage elle se trouve, je vais monter jusque-là avec cette dame, qui est mon amie. — Alors, nous dit-on, allez au premier…

« J’avais vu du dehors qu’il y avait simplement un premier et un second. Le second me paraissait mansardé. Il ne devait y avoir de malades qu’au rez-de-chaussée et au premier.

« Nous arrivons donc au premier et nous attendons l’amie de Mme Hottet dans une petite salle de garde, comme il y en a une à chaque étage. Elle était auprès d’un malade. Elle ne nous fait pas trop attendre. Mme Hottet me présente comme une de leurs collègues apprenties…

« Je dis très innocemment : — Vous avez ici une malade que je connais très indirectement, une dame Hasquien, qui est arrivée hier. — Je vois, dit l’infirmière, une jeune dame brune. C’est bien ça, que je réponds. Elle n’est pas dans votre service ?… — Ni dans le mien, ni dans celui de mes collègues Figurez-vous qu’elle a amené avec elle une garde particulière qui est arrivée ici presque tout de suite après son entrée. C’est une grande, une très grande femme… »

— Hé ! hé ! dit Gourgeot, interrompant malgré lui le récit de sa femme…

— Vous pensez alors à la déposition du cocher, dit Firmin, et aux personnes qui se trouvaient devant la maison ?…

— Naturellement, dit Mathilde. Ça me frappe tout de suite. Je me fais désigner la chambre de Mme Hasquien. C’était à ce même étage, tout au bout du couloir…

« Bon, bon, que je me dis, je ne sortirai pas d’ici avant d’avoir dévisagé cette garde-malade. Mais comment faire ?…

« Ce n’était pas commode de pénétrer dans une chambre de malade, surtout que d’après ce que disait l’infirmière cette grande diablesse de garde n’en sortait pour ainsi dire pas…

« Ma foi, tant pis ! Je dis à l’infirmière : — Rendez-moi donc le service d’entrer dans la chambre et de dire à cette garde que quelqu’un veut lui parler.

« L’infirmière n’était pas chaude, chaude, je le voyais bien, pour me rendre ce petit service ; mais tout de même, de crainte de me désobliger, elle y va…

« Je me disais, pendant ce temps-là : — Ma fille, qu’est-ce que tu vas lui raconter ? En admettant qu’elle consente à te voir…

« Quelques instants après, l’infirmière revient. Je la voyais d’ailleurs revenir du bout de la galerie, et je me disais : « Quelle réponse va-t-elle me rapporter ? »

« Elle me dit : — Si vous voulez voir cette dame qui est garde, il faut que vous veniez jusqu’au seuil de la chambre, car elle ne peut pas quitter sa malade pour venir jusqu’ici. »

« Allons-y ! Nous repartons donc toutes les deux dans la galerie. L’infirmière entre à nouveau dans la chambre. Et, quelques instants après, elle en ressort, et derrière elle je vois arriver une grande femme affairée qui me dit un peu brutalement : « Qu’est-ce que c’est ? »

« Moi, je la regarde, je la regarde bien, et je finis par balbutier : « Je vous demande pardon ; j’avais une amie qui était de garde avant-hier dans cette chambre-ci. Je pensais l’y trouver encore… Je vous demande pardon, je vous demande mille fois pardon de vous avoir dérangée… »

« — C’est bon, qu’elle me dit, ça ne fait rien.

« Je m’attendais à être un peu attrapée. Mais je me suis dit après que je lui avais fichu la frousse en la demandant, et qu’elle avait dû être plutôt contente de voir que c’était quelqu’un qui se trompait.

« Elle rentre donc dans la chambre. Moi j’étais contente d’en être quitte à si bon compte, d’autant que je l’avais bien regardée. Il ne faisait pas très clair dans cette galerie, mais enfin on y voyait tout de même. C’est une personne qui a la figure forte et longue, et qui est vraiment d’une taille extraordinaire… Seulement si vous l’examiniez de près, monsieur Remongel, vous vous étonneriez peut-être moins de la voir si grande…

— Pourquoi ça ? dit Firmin.

— Parce que vous vous diriez peut-être comme moi… que c’est certainement un homme…

CHAPITRE V

Firmin et Gourgeot, après avoir accompagné au Métro l’active Mathilde, qui retournait à Neuilly pour voir le directeur de la maison de santé, avec l’espoir de se faire engager comme suppléante, Firmin et Gourgeot – ce dernier l’appétit très ouvert – revinrent au logis de l’inspecteur.

Cette révélation qu’un homme soignait Mme Hasquien avait légèrement abasourdi Firmin.

Quel pouvait être cet homme ? Un amant… un amant, dont Mme Hasquien ne souhaitait pas toujours la présence, puisqu’elle n’avait pas voulu descendre devant sa maison quand elle l’y avait aperçu. Mais peut-être à ce moment, si elle voulait l’éviter, était-ce par crainte d’une explication à fournir sur sa rentrée tardive ?

L’homme-femme faisait-il on non partie de la bande du comte de Féliciat ?

Firmin, par une sorte de pudeur, évitait de poser tout haut ces questions, quoiqu’il eût vivement souhaité avoir sur ce sujet l’avis de M. Gourgeot.

Celui-ci, après avoir mangé de bon appétit, se plongea tout à coup dans une sorte de rêverie taciturne qui eût étonné Firmin, s’il n’avait été prévenu par Mathilde… « C’est dans ces moments-là que M. Gourgeot s’amuse le plus… »

M. Gourgeot avait pris devant lui un journal du matin qu’il ne lisait évidemment pas. Le journal était tourné du côté de la première page, plié en quatre, et, depuis un bon quart d’heure que le liseur l’avait devant lui, il ne l’avait pas bougé de place. Il était surprenant qu’il mît autant de temps pour lire une demi-colonne. Tout à coup, il déplia ce journal, l’ouvrit et regarda hâtivement les nouvelles de la dernière heure, qui se trouvaient à la troisième page…

— Monsieur Remongel, cria-t-il, nous partons pour Bruxelles à six heures quarante !… Nous passons à la Sûreté, je vois le chef. Nous allons à Neuilly pour prévenir Mathilde. Pour ne pas manquer le chef, partons tout de suite ! Je vous raconterai tout dans le taxi-auto… En attendant, regardez ce journal à la troisième page, dernière heure, aux nouvelles de Bruxelles.

Et Firmin lut ce qui suit :

« Bruxelles, minuit. – La police de Bruxelles recherche activement, sur la plainte de MM. de Bickaert et neveu, banquiers à Bruxelles, d’audacieux filous, qui, mercredi, c’est-à-dire hier…

— C’est-à-dire avant-hier, dit M. Gourgeot, interrompant Firmin, qui lisait à mi-voix…

« ont vendu, continua Firmin, à cette banque, une liasse de faux titres de la Golden Mount du Brésil. Ces titres représentaient une valeur de dix-huit cent mille francs.

« Les filous se sont présentés à la banque Bickaert accompagnés de personnes tout à fait honorables de Bruxelles et les titres avaient toutes les apparences de l’authenticité. Ce n’est que le lendemain qu’une confrontation de numéros tout à fait fortuite a prouvé que ces valeurs étaient fausses. Il y a très peu de titres de la Golden Mount sur le marché bruxellois et les filous, au courant de cette particularité, ne pouvaient vraiment pas penser qu’il se trouverait précisément chez un parent de MM. de Bickaert et neveu une liasse de ces valeurs dont quelques-unes portaient les mêmes numéros que les titres volés.

« La banque de Bickaert et neveu avait payé ces titres, achetés à des conditions assez avantageuses, de deux chèques, l’un de douze cent mille francs sur la Banque de Bruxelles, l’autre de six cent mille francs sur le Comptoir d’Escompte. Les deux chèques ont été touchés dans ces deux établissements dans la matinée du jeudi par des personnes dont la police cherche à établir le signalement. »

— Nous allons, dit Gourgeot, tâcher d’obtenir du chef qu’il m’envoie à Bruxelles. Je pense qu’il ne s’y refusera pas, même s’il y a quelqu’un d’autre de désigné ; ce qui est encore bien possible. Si l’on a découvert à Bruxelles que les personnes incriminées arrivaient de France, le parquet de Bruxelles a déjà dû correspondre avec celui de Paris. Ils sont beaucoup plus expéditifs dans leurs relations internationales que pour les affaires intérieures, parce que les polices tiennent à s’épater mutuellement.

Firmin attendit Gourgeot dans la voiture pendant que l’inspecteur s’entretenait avec le chef de la Sûreté. L’entrevue fut assez longue, soit que Gourgeot n’eût pas trouvé tout de suite son chef, soit qu’il eût eu quelque mal à le convertir à ses idées. Enfin, au bout d’une demi-heure, Gourgeot fit son apparition.

— C’est entendu, dit-il, on me paye mes frais de voyage ; mais vous, monsieur Remongel, si vous m’accompagnez, ça va peut-être vous coûter quelque chose, d’autant que pour vous il ne s’agit pas seulement des frais d’hôtel. Nous autres, au moins, on a son parcours gratuit.

— Ça n’a aucune importance, répondit Firmin ; je dépenserai ce qu’il faudra.

— Allons maintenant retrouver Mathilde. Peut-être va-t-on tomber sur le comte de Féliciat. Oh ! ma foi ! tant pis ! Il doit bien se douter maintenant que l’on est sur sa trace. Mais j’ai idée que ledit comte a dû, comme on dit, se barrer, depuis la visite que vous lui avez faite avec l’amie Mathilde. J’avais bien songé à passer chez la concierge pour demander de ses nouvelles, à ce brave homme, mais cette concierge ne m’aurait peut-être pas renseigné. Elle aurait continué à répondre que monsieur était en voyage, ce qui cette fois aurait été probablement vrai.

Cependant ils étaient arrivés à Neuilly, et la voiture s’arrêta bientôt devant la maison de santé.

— On garde encore le taxi, dit Gourgeot. C’est effrayant tout de même ce que je vous occasionne de frais. Mais peut-être en sortant d’ici fera-t-on une course pressée, et ce serait bête de perdre du temps à courir après une autre voiture…

— Est-ce que vous n’avez pas dans l’établissement une infirmière du nom de Mme Gourgeot ?

— Nous allons voir, dit le concierge. Ou plutôt voulez-vous vous adresser au bureau ? C’est au rez-de-chaussée, dans la maison.

Ils suivirent ce conseil et virent bientôt arriver Mathilde vêtue d’une longue blouse, trop longue pour elle. Elle les accueillit avec un sérieux qui n’avait d’égal que son envie de rire.

— Et pourtant, dit-elle, il n’y a pas de quoi s’amuser. Depuis ce matin j’assiste à des pansements. Je suis arrivée dans un moment de presse. Heureusement que c’est grâce à ça que j’ai pu me faire embaucher dans la maison…

— On vient te faire ses adieux, dit Gourgeot. On part ce soir à Bruxelles. Il y a eu de faux titres vendus là-bas…

— Ah ! bon ! dit-elle, bon ! Voilà qui me soulage d’un grand poids. Ce que ça me tracassait, cette histoire de presse à imprimer ! Je me disais toujours : « Si c’était tout de même une affaire politique, hein ! Ça serait vraiment embêtant d’être arrêté dans les recherches par ordre supérieur, juste au moment où ça devient le plus palpitant. »

— Mais, dit Firmin, êtes-vous absolument sûre que ces filous de Bruxelles soient vraiment les gens que nous cherchons ?

— Oh ! dit Mathilde, évidemment on n’est pas infaillible. Mais quand M. Gourgeot et moi nous tiquons bien ensemble, et chacun de notre côté, sur une piste, je puis dire une chose, c’est que ça serait bien étonnant que l’on se mette tous les deux le doigt dans l’œil. Alors, comme ça, vous allez vous en aller à Bruxelles pendant que moi, je vais m’appuyer le voyage du Havre ?

— Ah ! ah ! dit Gourgeot, tu t’en vas au Havre ?

— Il le faut bien, dit Mathilde.

— C’est donc que feu M. Hasquien habitait le Havre ?

— Vous l’avez dit, monsieur Gourgeot. Et voilà comment je l’ai appris. Vous pensez bien que je ne passais pas tout mon temps dans les chambres de malades. C’est très bien de soigner son prochain, mais je n’étais pas venue là pour ça. Donc, entre deux pansements, je me donnais de l’air dans les couloirs, si bien que j’ai fini par y faire une rencontre intéressante, oui, une femme de chambre de la comtesse de Féliciat, qui avait le nez de s’amener juste à ce moment-là pour apporter du linge à Mme Rose. Nous n’avons pas tardé à être très bonnes amies. On se promenait ensemble dans le jardin, et naturellement j’ai choisi les endroits les plus tranquilles et les plus touffus.

— Pendant ce temps-là on cherchait la nouvelle infirmière ?

— Heureusement que je ne suis attachée à aucune chambre et que je me trouve ici en extra ; sans ça, mon pauvre malade, il risquerait de ne pas être toujours bien soigné.

Donc, ma nouvelle amie, Clémentine qu’elle s’appelle, m’a raconté que Mme Hasquien était veuve depuis dix ou douze mois, qu’elle était toujours en grand deuil.

— Sauf quand elle passe ses soirées à Belleville…

— C’est ce que j’ai pensé. J’ai appris également qu’elle avait à peine vingt ans et qu’elle s’est mariée toute jeune à un garçon pas beaucoup plus âgé qu’elle, puisqu’il est mort à vingt-trois ans, il y a un an.

— En a-t-elle beaucoup de chagrin ?

— Je l’ai demandé et il paraît que devant le monde elle aurait une figure très triste. Mais, en petit comité, dit Clémentine, devant Monsieur et Madame, elle a bien l’air, à ce qu’il paraît, de se faire une raison.

— Tu n’as pas manqué de lui parler du comte et de la comtesse ?

— Vous concevez bien, et ça n’a pas trop mal rendu. Elle croit le comte en voyage, et, vous savez, elle m’a l’air d’être de bonne foi. À ce qu’elle dit, le comte est parti faire une fugue en disant à la comtesse qu’il s’en allait en voyage d’affaires. Mais tous les domestiques sont persuadés qu’il est en train de faire la bombe avec sa maîtresse.

— Et tu as pu savoir quelle était cette maîtresse ?

— C’est une dame de leur entourage, une dame Boscat, la femme d’un gros industriel.

— Et comment est-elle ? demanda M. Gourgeot avec un frémissement dans la voix.

— Une grande blonde qui se teint les cheveux…

— Qui se teignait, veux-tu dire ?

— Nous sommes d’accord.

Ils gardèrent tous deux le silence pendant quelques instants.

— J’ai demandé à Clémentine, reprit Mathilde, quelle était cette garde-malade mystérieuse. C’est une espèce de dame de compagnie qui est venue habiter chez le comte de Féliciat un mois environ après la mort de M. Hasquien. Mme Hasquien était installée chez sa sœur et son beau-frère depuis un ou deux jours… Cette dame de compagnie a sa chambre à côté de celle de Mme Hasquien. Elle ne vient pas y coucher régulièrement. Elle s’est absentée assez fréquemment, surtout ces temps derniers. J’ai su encore, toujours par Clémentine, que M. Hasquien, après avoir possédé une grosse fortune, est mort en laissant des dettes énormes. Sa femme a dû refuser sa succession. Il n’avait d’autre famille qu’un frère, d’un an plus jeune, bel homme comme lui, mais un peu pauvre d’esprit. Ce frère a été très affligé de la mort d’Hasquien. Il a ramassé le peu d’argent qui lui restait, et s’en est allé vivre en Angleterre.

— Alors, dit Gourgeot, tu as pris la résolution de te rendre au Havre pour tirer ça au clair :

— Oui, oui, dit Mathilde, mais on ne sera pas longtemps absent. On tient trop à garder cette bonne petite place d’infirmière. On n’en retrouverait pas une comme celle-là tous les jours.

— Tu prends un train vers six heures ?

— J’irai toujours à la gare Saint-Lazare à ces heures-là. J’avais emporté un petit baluchon pour venir ici. Il me servira pour aller au Havre. Vous partez à six heures aussi ?

— C’est que, dit Gourgeot, j’ai bien envie de modifier l’ordre et la marche du cortège. M. Remongel va t’accompagner au Havre et j’irai tout seul à Bruxelles.

— Je ne demande pas mieux que d’aller avec M. Remongel. Mais, dites-nous un peu, Monsieur Gourgeot, la véritable raison de la combinaison ? Il a peur qu’on me mange si je suis toute seule ! Oui ! M. Gourgeot, qui n’a peur de rien, a peur pour moi qui, pourtant n’ai peur de rien non plus. Mais M. Firmin aurait peut-être préféré aller à Bruxelles : c’est plus intéressant.

Firmin protesta.

— La vérité, dit Mathilde, c’est que ce sera peut-être plus intéressant au Havre. D’abord, on n’aura pas sur le dos, comme M. Gourgeot, les gens de la police belge qui voudront faire les malins.

— Tu sais où demeurait M. Hasquien, au Havre ?

— Oui, un peu en dehors de la ville, une espèce de villa très chic, à ce qu’il paraît. On trouvera bien dans les environs, sinon un hôtel, au moins une auberge quelconque pour s’y installer cette nuit et pour faire la conversation avec les gens du voisinage. Je vais prendre congé du patron. Je lui dirai que j’ai mal à la tête et que je reviendrai à mon service après-demain. Ça prendra ou ça ne prendra pas.

— Dépêche-toi. On t’attend devant la porte. Mais une convention pour que je n’oublie pas… On se télégraphie en cas de besoin à la poste restante. On s’arrangera pour y passer de deux heures en deux heures.

Il y avait un train pour le Havre à quatre heures vingt-cinq. Autant valait prendre celui-là, car il n’était pas mauvais d’arriver là-bas avant la pleine nuit. On prit congé de Gourgeot et on s’en alla. Firmin n’avait eu le temps d’emporter avec lui aucun bagage. Mais il comptait bien n’être absent que trente heures tout au plus.

L’indicateur, ce jour-là, n’avait pas été trop optimiste dans ses prévisions. Ils arrivèrent au Havre vers huit heures cinq, soit sept ou huit minutes à peine après l’heure annoncée. Un fiacre les conduisit dans la direction de Harfleur à l’adresse indiquée par la femme de chambre…

L’entrée de la propriété Hasquien se trouvait à un coin de route. Une large porte s’ouvrait dans un pan coupé. De chaque côté du pan coupé fuyait un large mur. Une grande allée mal entretenue conduisait de la porte à une grande maison dont la blancheur vague s’entrevoyait à deux cents pas. À gauche de l’entrée, un petit bâtiment de gardien semblait abandonné.

— C’est toujours à vendre ? demanda Mathilde au cocher.

— Toujours. C’est la propriété de M. Hasquien. Elle appartient aux créanciers de la succession. On l’a déjà fait passer en vente deux fois, mais elle a été rachetée par le syndicat des créanciers, parce qu’il ne s’est présenté aucun acquéreur sérieux. Ils cherchent maintenant à la faire prendre par la ville pour y établir un hospice.

— À qui peut-on s’adresser pour visiter ? demanda Mathilde.

— Eh bien, vous voyez, ils ont même supprimé le gardien. Mais, si vous voulez, je vais vous mener chez une paysanne par là. Elle était employée dans la maison, du vivant de monsieur. Et je crois bien que c’est elle qui doit avoir les clefs.

— Vous allez nous conduire chez elle. Mais, comme il est sans doute un peu tard pour visiter, vous pourriez nous mener aussi jusqu’à une auberge. Y a-t-il une auberge par ici ?

— Pour passer la nuit ?

— Si c’est possible.

— Il n’y a rien de bien fameux. Vous auriez peut-être meilleur temps de revenir en ville, et je vous conduirais ici demain matin à bonne heure.

— Menez-nous toujours chez cette paysanne dont vous parliez. Nous verrons après s’il y a moyen ou non de rentrer au Havre.

Le cocher quitta la grande route, et prit un peu sur la gauche un petit chemin, que bornait à droite un des murs de la propriété. La voiture allait lentement, car la côte était assez rude. Au bout de quelques minutes, qui semblèrent interminables à Firmin, on découvrit sur la gauche une très pauvre petite ferme, un peu à l’écart du chemin. On y accédait par une sorte de sentier herbu, pas très sûr pour la voiture. Mathilde et Firmin s’y engagèrent donc à pied. Une brèche ouverte dans une haie en mauvais état donnait accès dans la cour de la ferme.

Il semblait n’y avoir dans la maison misérable aucun être vivant. La nuit à ce moment n’était pas tout à fait noire, mais elle n’en était pas moins assez sinistre… Mathilde, moins impressionnable que Firmin et qui n’était pas là pour subir des impressions de paysage, Mathilde alla carrément à une porte d’entrée. Elle frappa…

Personne ne répondit. Elle était bien décidée à pousser la porte. Il lui parut plus convenable de faire une deuxième sommation. À ce moment, la porte s’ouvrit, tirée par une ficelle. Ils aperçurent vaguement, dans l’ombre assez profonde, une paysanne assise sur un fauteuil. De l’ombre sortit un faible appel qui ressemblait à une plainte.

— Sidonie !

Une voix jeune répondit de derrière la maison.

— Qu’est-ce qu’elle a fait, Sidonie ?

— Du monde, fit une nouvelle plainte.

— Du monde à cette heure-ci ?

— C’est pour un renseignement pour la propriété, dit d’une voix claire Mathilde.

Après un silence assez long, une femme en caraco blanc apparut à un des coins de la maison. Pour prévenir ses réclamations. Mathilde se hâta de dire qu’ils étaient arrivés par le train du soir et qu’ils ne désiraient voir la propriété que le lendemain à la première heure.

— Avez-vous l’autorisation du liquidateur ?

— Je l’aurai demain matin, dit Mathilde. C’est pour un acheteur, un monsieur de Paris qui s’installerait là et qui vous demanderait de bien vouloir servir de gardien, s’il fait l’affaire.

En dépit de ces alléchantes perspectives, il ne semblait pas à Firmin que Mathilde fit des progrès très rapides dans l’intimité de Sidonie.

— Il n’y aurait pas moyen de boire un verre de cidre et de manger un morceau de fromage ?

— Il est bien tard, dit la jeune paysanne.

Firmin, en présence de tant de mauvaise humeur, était tout disposé à tourner bride. Mais Mathilde y mettait plus de ténacité. Elle resta là, plantée sans rien dire, décidée à ne pas bouger et à garder le silence jusqu’à ce que la paysanne eût pris un parti. Cette tactique réussit.

Sidonie se résigna à dire : Je veux bien vous servir un peu de fromage et du cidre ; mais le cidre est bien léger, et le fromage n’est pas fameux. C’est bon pour des gens d’ici. À Rouen, où je me suis trouvée trois ans en service, on ne voudrait pas goûter de cela.

— Quand on a faim, dit Mathilde, on n’est pas difficile.

Sidonie entra dans la pièce sombre et alluma une petite lampe à essence.

— Ne vous bougez pas, la mère, dit-elle à la vieille femme.

Mais la mère tint à se lever de son siège, un fauteuil en velours bouton d’or, qui sans doute provenait de la villa.

— C’est votre mère qui était en service chez M. Hasquien ? demanda Mathilde.

— Vous connaissez la famille Hasquien ? questionna Sidonie.

— Nous avons des amis qui les connaissent très bien et qui nous ont même parlé de leur propriété.

— Ma mère a élevé les deux fils Hasquien, dit Sidonie, plus apprivoisée depuis que l’on avait parlé de cette famille.

— Elle les a nourris, n’est-ce pas ? demanda Mathilde.

— Oh ! que non ! Elle est bien trop vieille pour ça. Elle va sur quatre-vingt-six ans. Car je l’appelle ma mère ; mais elle est bien ma grand’mère par le fait, puisque mon père était son fils.

Firmin regardait la vieille femme et sa petite figure toute ridée, perdue dans un bonnet noir. Elle était petite, encore assez droite, et portait une robe trop courte, qui lui venait comme à une fillette à peine plus bas que le genou.

— Le temps d’allumer mon feu, dit Sidonie, et je vous fais une omelette au lard.

— Bon, dit Firmin. Il y a notre cocher qui nous attend. Je vais lui dire de tâcher de trouver à manger dans les environs.

— Laissez donc, dit Sidonie de plus en plus hospitalière, je mettrai trois œufs de plus. Il y a bien assez pour lui.

Dix minutes après, ils étaient attablés tous les trois, Mathilde, Firmin, et le cocher, dont les longues moustaches rousses étaient déjà toutes humides de cidre. Sidonie et sa mère avaient pris depuis cinq heures leur repas du soir.

La conversation s’engagea, et Mathilde put obtenir quelques détails sur la famille Hasquien. Robert Hasquien s’était marié à vingt ans avec une demoiselle de Paris. Il avait une vaste maison d’armateur au Havre, mais il jouait surtout à la Bourse. (Ce détail fut fourni par le cocher). Il était en assez mauvais termes avec son jeune frère. (Celui-là était un peu marteau, dit le cocher).

Quelques jours avant sa mort, Robert, l’aîné, avait fait venir Arthur chez lui pour se réconcilier. On les avait vus se promener sur la route. Et ils paraissaient très remis.

— C’est-à-dire, dit Sidonie, que M. Robert était plus aimable pour son frère, mais M. Arthur, comme à son habitude, se montrait renfrogné et triste.

— Moi, je ne les déconnaissais pas l’un de l’autre, dit le cocher.

— Ah ! dit Mathilde, ils se ressemblaient tant que ça ?

— On s’y trompait nous-mêmes, dit Sidonie. La seule chose qui les empêchait d’être pareils, c’est que, comme j’ai dit, M. Arthur, c’était le chevalier de la Triste-Figure. Je ne veux pas dire par là que M. Robert était ce qu’il y a de plus gai.

— Et M. Robert est mort subitement ? demanda Mathilde.

— Sans avoir jamais été malade. C’est une veine du cœur qui s’a rompue.

— Une anévrisse, dit le cocher.

— Vous disiez, dit Mathilde, qui paraissait tenir à cette idée, vous disiez qu’on les prenait l’un pour l’autre ?

— Je vas vous montrer leurs portraits, dit Sidonie. Ils ont été faits il y a trois ans, mais ils n’ont pas beaucoup changé, sauf que leurs barbes, l’année dernière, étaient un peu plus fournies. M. Arthur la portait plus carrée. C’est ce qui servait un peu à les reconnaître.

Elle alla chercher les photos, que Mathilde ne cessa d’examiner pendant tout le temps que dura sa visite. Elle se livrait à une étude assez bizarre, plaçant sa main en travers du carton comme pour isoler une partie de la figure.

— Et à l’enterrement de son frère, demanda-t-elle tout à coup, est-ce que M. Arthur sembla très affligé ?

— On ne le vit pas, madame, dit Sidonie. Il paraît qu’il eut tellement de douleur qu’il restait dans sa chambre et ne voulait voir personne. Quand le médecin des morts est venu constater le décès, on raconte que M. Arthur n’a cessé de pleurer comme un malheureux. Ce qui prouve que deux frères ont beau se détester pendant leur vie…

— Oui, dit le cocher, la mort sange les sentiments.

— Et tout de suite après l’enterrement, il n’a plus été question de M. Arthur. On lui a porté des pièces à signer. Et on l’a vu qui s’en allait tristement tout seul à la gare. Ces pièces, que je dis, qu’il avait à signer avant son départ, on est venu les apporter dans sa chambre. C’est sa belle-sœur qui les prenait et les rapportait signées. Il ne voulait voir personne qu’elle. On pensait qu’il allait rester avec elle. Mais ils ont dû se chipoter pour des affaires de succession, ça ou autre chose. Toujours qu’il est parti en Angleterre, que l’on a dit, et qu’on ne l’a jamais revu.

Firmin suivait, sans le comprendre, le petit travail de questions de Mathilde. Mais il s’étonna de ne pas l’entendre poser une série d’interrogations qu’il attendait. Comment se faisait-il qu’elle ne cherchât pas à avoir des renseignements précis sur l’endroit où avait dû se réfugier Arthur ? C’était là pourtant un témoin intéressant à interviewer, et Firmin entrevoyait déjà un petit voyage en Angleterre.

Cependant, Mathilde laissait tomber la conversation. Tout à coup, elle se leva ; elle dit qu’il était tard, et qu’il fallait rentrer au Havre, au grand désappointement de Sidonie, tout à fait habituée à ses hôtes, et surtout du cocher, qui eût volontiers passé encore une heure à bavarder (indépendamment de toute question de lucre et de tarif à l’heure des voitures prises hors barrière).

Le fiacre reprit, le long du mur, le petit chemin qui sembla ridiculement court à Firmin, maintenant qu’il le connaissait. On avait pris rendez-vous avec Sidonie pour le lendemain, huit heures.

— Ce sera une visite intéressante, dit Firmin.

— Heu, dit Mathilde, la visite vraiment intéressante, c’est celle que nous venons de faire. Demain, c’est surtout pour confirmer des idées que j’ai déjà… Nous en parlerons tout à l’heure, dit-elle en montrant le cocher… Je vais télégraphier à Bruxelles quelque chose… d’important. Le télégraphe est ouvert toute la nuit, ici comme à Bruxelles.

La voiture s’arrêtait devant un des bons hôtels du port. Firmin régla le cocher, qui fut satisfait, car il leur dit d’autorité :

— Je serai ici demain, à huit heures moins le quart.

Puis, les deux chambres retenues, Firmin et Mathilde se dirigèrent du côté de la poste.

Il n’osait la questionner. Ce fut elle qui rompit le silence.

— Ces portraits sont très curieux. En enlevant la barbe de l’un d’entre eux, c’est inouï comme cela ressemblerait à la garde ou plutôt au garde-malade de Mme Hasquien.

— Comment ? dit Firmin stupéfait. Le garde-malade, ce serait Arthur ?

— Mais non, dit Mathilde. Il n’est plus question d’Arthur… Arthur est loin. Ou plutôt il est tout près d’ici… si le cimetière du Havre est dans les environs…

— Mais alors… ? dit Firmin.

— Nous sommes à la poste, dit Mathilde. Vous allez pouvoir lire la dépêche que j’envoie à mon mari.

Et, sous les yeux de Firmin, elle rédigea le télégramme suivant : « Gourgeot, poste restante, Bruxelles. – Rose est soignée par son mari. »

CHAPITRE VI

— Comme ça, dit Rose, je ne compromets personne.

— Comment cette idée vous est-elle venue ? dit Firmin, encore tout abasourdi.

— En voyant les photographies. Quand on a bien regardé, comme moi, la tête de la garde-malade, assez attentivement pour s’apercevoir que c’est un homme, on a ses traits qui se trouvent gravés là. J’ai tout de suite été frappée de la ressemblance de cette garde, avec les deux photos. Évidemment elle ressemble plus à Robert, mais elle ressemble beaucoup aussi à l’autre. Et j’aurais pu hésiter si je n’avais pas eu plusieurs bonnes raisons de croire que la garde c’est décidément Robert. Quel motif aurait eu Arthur de s’habiller en femme ? Supposez maintenant que c’est Robert, et vous verrez comme tout s’arrange bien. Robert a fait de mauvaises affaires ; il est dans une situation dont il ne peut pas sortir ; c’est un scandale qui va éclater : s’il meurt, toutes les difficultés s’envolent. Mais il ne songe pas du tout à se suicider… Comment disparaître sans mourir ? C’est alors qu’il a l’idée de faire venir son frère chez lui. Il a fait à ce frère, qui lui ressemble tant, toutes sortes de protestations. Et, quelques jours après, l’un des deux frères meurt subitement. Cette mort subite est bien providentielle.

— Alors, vous croyez que cet homme a été capable ?…

— Vous oubliez que j’ai sur l’individu des références qui ne sont pas ordinaires. Nous avons tout de même exploré ensemble la cave du passage Lunoyer… Il ne doit pas être étranger à cette petite histoire-là…

— Alors, il aurait fait disparaître son frère à sa place ?

— Et le jour de la constatation du décès, il n’a cessé de pleurer et de se cacher le visage. Il ne s’est pas montré à l’enterrement. Il avait beau être sûr de la ressemblance, c’était tout de même un peu dangereux… Il est parti pour l’Angleterre tout de suite après… Et rappelez-vous aussi qu’il ne recevait personne dans sa chambre, personne que sa soi-disant belle-sœur, c’est-à-dire sa femme.

— Se peut-il qu’elle soit complice de cette chose abominable !

— Il est possible qu’elle ne soit pas complice. Mais malgré mon désir de vous être agréable, il m’est difficile d’affirmer quelque chose à ce sujet. Tout ce que je puis vous dire, c’est que sa complicité n’est pas nécessaire. Elle peut très bien, elle, avoir cru à la mort subite de son beau-frère. Elle n’a été complice que dans la substitution, ce qui est infiniment moins grave, d’autant que cette complicité a dû lui être imposée par son mari. Il a évidemment un certain empire sur elle. Ce n’est pas un homme à laisser sa femme livrée à elle-même. Voyez comme il agit en ce moment avec elle. Il est sa garde-malade. C’est ce que j’appellerai une femme bien surveillée.

— Je vous avoue que je suis très tourmentée à l’idée qu’elle est ainsi là-bas à sa discrétion…

— Calmez-vous. On s’occupera de ça demain.

— Pourvu que demain il ne soit pas trop tard. Et puis comment ferez-vous pour la soustraire à sa domination ?

— On trouvera bien quelque chose, que je vous dis ! Pour l’instant, allons nous coucher. Je ne serai pas fâchée de me reposer un peu. J’ai idée que je vais dormir comme un petit enfant.

Le lendemain matin, le cocher, fidèle à son poste, les attendait pour les conduire à la propriété Hasquien.

La villa n’avait plus à la clarté du matin cet air légèrement sinistre que lui donnait le crépuscule. C’était une grande propriété, avec de grandes pièces hautes et claires. Et on avait beau la meubler de toutes les visions que suscitaient les hypothèses tragiques de Mathilde, on n’arrivait à ressentir qu’une bien faible et bien complaisante impression de terreur.

Du reste, cette vision ne leur apprit rien de nouveau. Aucun document ne vint confirmer ni infirmer les suppositions de Mathilde.

Firmin, depuis la conversation de la veille, se sentait agité d’une très vive impatience. Il ne serait tranquille que lorsque Mathilde serait rentrée à Paris et aurait repris son poste à la maison de santé. Il lui semblait que là elle pourrait veiller sur Rose.

Après que Firmin eut remis à Sidonie une belle pièce de cent sous, ils se rendirent à la poste pour voir s’ils ne trouveraient pas un télégramme de M. Gourgeot. Il n’y avait rien ; ils reprirent le chemin de la gare.

— Il est probable, dit Mathilde, que les recherches de M. Gourgeot n’auront pas encore donné un résultat positif. S’il avait eu quelque chose, il aurait télégraphié, ne fût-ce que pour répondre à notre politesse d’hier… Maintenant, il faut dire qu’il n’est à Bruxelles que depuis hier au soir et qu’il n’a pas eu trop de la matinée pour faire son petit travail.

Ils arrivèrent à Paris sur le coup de quatre heures.

— Il n’est guère probable, dit Mathilde, que M. Gourgeot soit de retour avant ce soir. Moi, je vais me trotter immédiatement à la maison de santé. Je prends la Ceinture jusqu’à la Porte-Maillot. Et de là, je trouve un tramway qui me met à deux minutes du boulevard du Château.

Mais Firmin l’obligea à prendre une auto. Elle le pria alors de passer à l’avenue de Vincennes pour voir s’il n’y avait pas là un télégramme de M. Gourgeot.

Puis Firmin ferait un tour à son hôtel pour donner signe de vie à son logeur… Peut-être y trouverait-il une lettre de sa famille. Il n’entretenait avec ses parents qu’une correspondance très espacée. Il avait reçu des nouvelles il y avait très peu de temps. Mais il se figurait toujours, quand il s’absentait, que des lettres graves et de la dernière urgence allaient s’amonceler dans la loge du concierge.

Chez les Gourgeot, il trouva une dépêche de l’inspecteur, annonçant son retour le soir. Firmin se promit bien d’aller à la gare du Nord. Il s’énervait tout seul, se sentait inquiet et agité de vagues effrois.

Il arriva chez lui. Bien entendu, il n’était arrivé aucune lettre de sa famille. Mais le concierge lui apprit quelque chose d’intéressant.

— Il est venu deux personnes pour vous dans la journée d’hier.

— Deux personnes ?

— Oui, monsieur, un monsieur qui ne vous connaissait pas, ou plutôt qui a demandé après vous en disant qu’il ne savait pas votre nom, qu’il vous connaissait simplement du restaurant…

— Du restaurant là-bas, dans la rue ?

— Il n’a pas dit. Il m’a dit simplement qu’il vous avait conduit à la porte d’ici. C’est comme ça qu’il savait votre adresse. Alors il m’a demandé votre nom pour vous écrire une lettre, à ce qu’il a dit…

— Ah ! dit Firmin, il vous a demandé mon nom ?

Aucun habitué du restaurant ne l’avait jamais reconduit à sa porte. Il pensa que quelqu’un de la bande avait trouvé ce moyen pour savoir son nom. Il demanda comment était ce questionneur. Mais le concierge, observateur médiocre, ne lui offrit que des détails vagues et hésitants…

— Et puis alors, dans la même journée, à peu près deux heures après, il est venu l’autre monsieur... Mais celui-ci, vous êtes au courant, puisque vous lui aviez remis votre clef.

— Ah ? dit Firmin, qui n’avait remis sa clef à personne.

— Il m’a montré votre clef qu’il tenait à la main…

— Vous êtes sûr que c’était ma clef ?

— Je n’ai pas été regarder dans sa main. Mais pourquoi est-ce que vous me demandez ça ? Est-ce que ce monsieur ne venait pas de votre part ?

— Si, si… dit Firmin. Je voulais savoir simplement s’il ne s’était pas trompé de clef. Alors, il est monté dans ma chambre ?

— Oui, pour prendre votre linge, comme vous lui en aviez donné la commission. Il est resté une vingtaine de minutes, puis il est redescendu. Je l’ai chargé de bien des choses pour vous. Mais il n’avait pas trouvé ce qu’il fallait, « Il viendra faire ses commissions lui-même », qu’il m’a dit. Il a même ajouté : « Ce sacré Remongel ! »

— Ça va bien, pensa Firmin : le premier des deux hommes est venu chercher mon nom pour le second.

Il monta à sa chambre. La serrure avait été ouverte habilement, car elle ne présentait aucune trace de détérioration. Firmin inspecta ses deux armoires. On les avait ouvertes et on avait fait des explorations sous le linge, que l’on avait ensuite essayé de remettre en place. Mais il n’était certainement pas aussi soigneusement rangé qu’avant. Le lit également avait été soumis à un léger bouleversement, hâtivement réparé.

— Ils se sont donnés bien du mal pour ne rien dénicher, pensa Firmin. Mais ce qui lui donnait à réfléchir, c’est qu’il se trouvait dans Paris un homme capable d’ouvrir bien facilement la porte de cette chambre, fût-elle fermée à double tour. Et comme, la nuit, il était assez facile de tromper la surveillance du concierge, Firmin en conclut qu’il valait mieux continuer à coucher ailleurs.

En sortant de la maison, il n’était pas très tranquille. Il avait l’impression d’être épié. Il avait d’abord formé le projet de se rendre à son restaurant habituel pour y dîner, mais il ne tenait pas à se trouver encore dans ce quartier à la nuit tombante. Il se hâta de descendre jusqu’au boulevard extérieur. Là, il prit le premier taxi qu’il aperçut et se fit conduire à la gare du Nord, non sans s’être assuré que personne ne suivait cette auto rapide.

Le train de Bruxelles n’arrivait qu’à onze heures moins le quart. La soirée serait interminable.

Firmin aurait bien été jusqu’à Neuilly… Mais qu’y eût-il fait ?

Rôder dans la nuit autour de la villa ? À quoi bon ?

D’autre part, il valait mieux ne pas chercher à voir Mathilde, quand il n’y avait rien de grave à lui dire. Ces visites répétées pouvaient mécontenter l’administration ; il valait mieux les économiser. Firmin, après son dîner, quitta le restaurant, et fit un tour dans les rues avoisinantes.

Comme ces heures vides étaient longues après ces précédentes journées si bien remplies !

Il se dit : « Je vais prendre l’impériale d’un tramway et me laisser aller jusqu’au point terminus pour me faire ramener ici après. »

Il avait bien le temps. Il aurait ensuite, une fois de retour, près d’une heure à attendre. Mais il n’avait pas fait cinq cents mètres qu’il s’affola, craignait l’accident possible, des retards imprévus, et se hâta de revenir aux environs de la gare.

À nouveau, il échoua dans un café, lut tous les journaux illustrés, puis attaqua l’indicateur, et, par pur besoin de s’instruire, calcula les vitesses des trains sur les différents réseaux.

Quand il sortit du café, la pluie tombait. Il s’en affligea comme d’un malheur, et comme si cette légère averse eût gâté une soirée délicieuse. Mais c’était un bon prétexte pour aller se mettre à l’abri dans le hall de la gare.

Pendant une heure, il alla religieusement à l’arrivée de tous les trains.

— Le train de Bruxelles, c’est bien celui qui vient là ?

L’employé, interrogé, fit un signe de tête affirmatif. Le premier flot de voyageurs était très compact. Firmin le fouillait du regard. Ce flot s’éclaircissant, les recherches furent plus faciles, mais tout à fait infructueuses. Il aperçut, tout au bout, deux voyageurs d’une lenteur désespérante. Ces deux hommes n’avaient ni l’un ni l’autre la silhouette de Gourgeot et ne pouvaient s’identifier à lui que par un miracle.

— C’était bien le train de Bruxelles ? demanda-t-il à un autre employé.

— C’est le semi-direct de Tergnier.

— Ce n’est pas le rapide de Bruxelles ?

— Sur la voie quinze, à l’autre bout. Il doit arriver en ce moment. Il suivait l’autre tout près.

Firmin se précipita vers la voie quinze. Un nouveau flot de voyageurs… qu’il épuisa jusqu’à la lie. Mais il apprit incidemment que ce n’était qu’un train d’Arras.

Il valait mieux s’en remettre à la Providence et ne plus interroger les oracles de la gare. Quelqu’un tapa sur l’épaule de Firmin. C’était Gourgeot, arrivé subrepticement par la voie onze.

— Y a-t-il longtemps que vous êtes revenu du Havre ?

— Depuis quatre heures. Madame Gourgeot est à Neuilly.

— En voilà une qui devrait bien envoyer des télégrammes plus explicites. J’ai fini par comprendre, mais avec un petit effort. C’est très joli de se parler à demi-mot quand on est à côté l’un de l’autre et que l’on peut se demander au besoin des explications. Mais franchement elle aurait pu me donner plus de détails sans compromettre personne. Seulement, je vais vous dire : chez elle c’est une question d’économie. Le mot coûte deux sous et demi. Elle n’a pas voulu vous faire trop de dépenses. C’est un de ses petits défauts… Si vous voulez, avant de se raconter quoi que ce soit, on passera dans un restaurant acheter un peu de viande froide, que l’on emportera à la maison pour un peu se caler les joues. J’ai déjeuné à trois heures de l’après-midi et je n’avais pas faim pour dîner dans le wagon-restaurant. Nous prendrons ensuite un sapin. Dans la voiture vous me raconterez votre voyage et je vous raconterai le mien chez nous.

Une demi-heure après, Gourgeot, installé devant sa table, mangeait de bon appétit. Puis il fit à Firmin le récit suivant :

— J’ai été prendre votre télégramme en descendant de la gare. Et vous allez juger par ce qui va suivre de l’utilité qu’il y avait pour moi de posséder ce petit renseignement que m’a fait parvenir Mathilde.

« J’avais trouvé à la gare un employé de la Sûreté de Bruxelles, qui m’avait prévenu que son chef m’attendrait le lendemain à sept heures. Il tenait à me montrer qu’il se levait matin.

« Le lendemain, j’étais au rendez-vous, il me donnait les détails de l’affaire, je lui demandai alors de me faire conduire chez M. Baehren.

« M. Baehren est un financier de Bruxelles, d’une excellente réputation. C’est lui qui avait conduit chez MM. de Bickaert et neveu la ou les personnes qui venaient vendre des titres de la Golden Mount.

« Il paraît que ce n’était qu’une seule personne. Tout au moins MM. de Bickaert n’eurent affaire qu’à un seul individu.

« Je me rendis donc vers un inspecteur chez M. Baehren et je me trouvai en présence d’un homme désolé, d’une bonne foi qui me paraît évidente.

— « Comment pouvais-je, me, dit-il, avoir le moindre soupçon ? La personne qui me demandait de la conduire chez un banquier pour vendre des titres, je la connaissais depuis son enfance. C’était le fils d’un de mes vieux amis, d’origine ardennaise, et qui avait longtemps habité Bruxelles avant de s’établir en France…

« — Et comment, lui demandai-je, s’appelle ce jeune homme ?

« — Le jeune homme que j’ai conduit chez MM. de Bickaert ? Il s’appelle Arthur Hasquien…

« C’est le fils d’un armateur du Havre, mort il y a cinq ans. Le frère aîné de ce jeune homme est mort l’année dernière. Il avait fait de mauvaises affaires. Mais on disait que son jeune frère Arthur avait gardé sa fortune personnelle, très considérable, paraît-il… Il n’avait pas payé les dettes de son frère. Il y a des personnes qui pensent qu’il aurait dû le faire. Mais si ces dettes étaient très supérieures à sa fortune, il est un peu excusable de n’avoir pas voulu se mettre sur la paille pour une réparation qui eût été incomplète. D’ailleurs, ce que ce jeune homme vint me dire à moi était vraiment très beau : il tenait à se défaire de ses titres pour désintéresser des créanciers de son frère et pour empêcher un scandale, qui eût déshonoré le nom de Hasquien. Et vous entendez, monsieur, je suis persuadé qu’il était sincère. Il croyait les titres vrais, j’en mettrais la main au feu. Cet homme a été trompé. Il ne voulait pas vendre les titres à Paris pour faire l’affaire en plus grand secret. Il a dû partir en Angleterre avec l’argent. Et il n’est pas au courant de ce qui se passe ici…

« — Mais ce M. Arthur Hasquien n’a-t-il pas passé un moment pour être faible d’esprit ?

— Il a été souffrant étant jeune, mais maintenant c’est un jeune homme tout à fait intelligent et sérieux…

« — Pour se défaire de ses titres, il proposait de les céder dans de bonnes conditions ?

« — Oui, monsieur, et c’est pour cela que je l’ai conduit chez mes amis de Bickaert qui ont une encaisse considérable et qui pouvaient, mieux que personne, exécuter cette opération.

« — Pardon de cette question… Vous deviez toucher une commission dans l’affaire ?

« — Pourquoi m’en cacherais-je, messieurs ? C’était une affaire parfaitement honorable, et M. Hasquien fut le premier à me dire : « Achille – on s’appelait par ses petits noms – il faut que vous trouviez votre avantage dans l’affaire. J’y tiens. — C’est bon, lui ai-je dit. Ne me donne rien. Si MM. de Bickaert veulent me donner une épingle, je ne dirai pas non. » Vous voyez ce que l’affaire m’a rapporté : il ne m’a rien donné… Et je ne crois pas que MM. de Bickaert songent à m’envoyer quelque chose. Je vous dirai même que, si un arbitre l’exige, je supporterai une partie de leur perte. Mais ils savent que je ne suis responsable de rien.

« Somme toute, je savais le plus intéressant. Je suis venu rendre compte de ma visite au chef de la Sûreté de Bruxelles. Je ne lui ai rien dit de ce que l’enquête de Mathilde avait pu m’apprendre… Je réserve ça pour mon chef de Paris. Je réserve à ma maison le plaisir d’empoigner le voleur de Bruxelles et de le livrer bien gentiment demain ou après-demain à la police belge en leur disant : « Messieurs, voilà comme on travaille chez nous… »

« Le reste de ma journée a été employé à des interrogatoires des employés de la banque de Belgique et du Comptoir d’Escompte.

« Le signalement qu’ils nous ont donné correspondait bien à celui d’Arthur Hasquien.

« Une fois seul dans le train et débarrassé de l’aide de ces braves collègues belges, qu’est-ce que j’ai fait, monsieur Firmin ? J’ai fait mon petit inventaire. Et voici où cela m’a conduit.

« Si j’ai bien compris le sens du télégramme de notre amie Mathilde, Robert Hasquien ne serait pas mort. Mais tout de même, il y a un an de ça, dans la bonne ville du Havre, il est fichtre bien mort un M. Hasquien. Ce défunt-là, c’est Arthur Hasquien. C’est bien ça, n’est-ce pas, monsieur Firmin ?

— Oui, dit Firmin. Et Madame Gourgeot va plus avant dans ses hypothèses. Elle est persuadée que l’aîné des frères, Robert Hasquien…

— S’est chargé de la disparition de son cadet. Et pourquoi donc pas, s’il vous plaît ? Voyez-vous, je crois que j’ai fait une petite erreur dans cette affaire-là. J’étais bien sûr que le chef de la bande, c’était notre comte de Féliciat. Hé bien, maintenant, j’en suis à me demander si le grand organisateur de toute l’affaire ce n’était pas Robert Hasquien. Parce que, il n’y a pas à dire, ce monsieur-là c’est quelqu’un d’attaque… Cette façon de se mettre en femme… ce qu’il a fait au Havre… et surtout son dernier coup de Bruxelles, de reprendre la peau de son frère pour aller estamper les gens, ce n’est pas du travail de sous-ordre, ce n’est pas non plus une chose qu’il a faite sur indications ou sur instructions… Un coup pareil, il n’y a que celui qui l’a conçu qui puisse l’exécuter…

— Mais comment cette idée des titres a-t-elle pu lui venir ?

— Parce que très probablement Arthur Hasquien possédait des titres de la Golden Mount. Robert Hasquien était détenteur de la fortune de son frère, consistant en titres de cette compagnie. Il est bien possible que, ces titres, il ait dû les bazarder à un moment donné pour subvenir à ses besoins d’affaires. Et ce doit être pour éviter les réclamations de son frangin Arthur qu’il a dû le faire disparaître.

— Madame Gourgeot pense que, s’il a tué son frère, c’était parce qu’il avait besoin de passer pour mort et pour changer, pour ainsi dire, de personnalité avec sa victime.

— Mathilde, quand elle a fait cette supposition, ne connaissait pas dans ses détails l’affaire de Bruxelles. N’empêche que nos deux interprétations peuvent être justes l’une et l’autre. En supprimant son frère Arthur, Robert a fait coup double, voilà tout : il s’est débarrassé d’un créancier gênant et, en prenant la personnalité du mort, il a enlevé à ses propres créanciers un débiteur qui aurait été embarrassé de payer ses dettes. Maintenant, comment l’idée lui est venue de fabriquer de faux titres ? Il devait avoir conservé quelques titres de la Golden Mount, qui lui ont servi de modèle.

— Vous êtes un peu étonnant, dit Firmin. Mais ce qui m’a stupéfié le plus, c’est quand vous avez eu hier l’idée brusque, en lisant votre journal, qu’il y avait quelque chose d’intéressant à la page de la dernière heure. Ça, c’est un peu du génie.

— Non, non, dit Gourgeot en riant franchement, ce n’est pas du génie. J’avais vu par hasard à la première page : « Vol de faux titres à Bruxelles », puis trois lignes et enfin : « voir la suite en Dernière Heure ». Dites-vous bien que ce qu’il y a de moins admirable chez les détectives, c’est ce qu’ils font d’inexplicable. Ça s’explique généralement par un petit machin aussi bête que ça.

… Pour l’instant, dit Gourgeot, savez-vous ce que nous allons faire ? Nous allons nous coucher. La journée de demain sera passablement chargée et il est plus d’une heure un quart.

— Je vais encore coucher chez vous ce soir, dit Firmin. Demain, je me mettrai en quête d’un hôtel.

— Vous resterez ici jusqu’à nouvel ordre, dit Gourgeot. Il vaut mieux se séparer le moins possible, pour éviter les pertes de temps… Allons ! pas d’observations, monsieur Remongel, et dépêchons-nous de nous coucher !

Ce disant il alluma une bougie qu’il présenta à Firmin. Ils se serraient la main en se disant bonsoir quand ils entendirent ouvrir la porte d’entrée. Firmin ne put s’empêcher de tressaillir.

CHAPITRE VII

Quand elle était arrivée, l’après-midi, à la maison de santé, Mathilde s’était rendue immédiatement en bureau du docteur.

En partant, elle avait annoncé son retour pour le surlendemain seulement, mais elle pensa que, dans cette maison en plein coup de feu, on ne lui en voudrait pas d’être revenue un jour plus tôt.

En effet, on trouva tout de suite à l’employer, et ce fut, à sa grande satisfaction, dans une chambre du premier étage, pas très loin du fond du couloir où la grande et mystérieuse garde-malade soignait et gardait jalousement Madame Hasquien.

Mathilde avait son plan, qui était d’enlever Rose. Mais ce n’était pas très commode à exécuter.

Elle s’acquitta donc rapidement de tous les soins que l’on réclamait d’elle dans la chambre qu’on lui avait désignée. Un chirurgien éminent avait procédé à un pansement délicat, pour lequel il avait eu besoin de l’infirmière en titre et de l’auxiliaire Mathilde. Cette dernière, ayant rempli ses fonctions à la satisfaction de tout le monde, s’empressa d’aller faire un tour dans le jardin afin de voir, à tout événement, s’il n’existait pas d’autre issue que la porte principale.

Mais toute la propriété était entourée d’un mur imposant qu’il était impossible de franchir, et que ne trouait aucune poterne.

Mathilde songeait donc au moyen de s’en aller, le moment venu, par la grande porte, quand elle avisa une remise d’automobiles où un chauffeur était en train de nettoyer une voiture qui appartenait à la maison de santé et servait au transport des malades.

Mathilde s’approcha négligemment, toute prête à engager la conversation avec le chauffeur. Mais elle eut affaire à un quinquagénaire taciturne de qui elle obtint à peine quelques monosyllabes.

Tout de même, elle eut le loisir d’examiner le fond de la remise et d’observer qu’une porte à coulisse permettait de faire sortir directement l’auto dans la rue, sans avoir à passer par le jardin.

Tout en feignant de s’intéresser vivement au travail du chauffeur, elle remarqua que la porte à coulisse se fermait au moyen d’un cadenas. À cet effet, la porte en question portait, fiché dans son bois, un crochet de fer formant anneau, qui s’unissait au moyen du cadenas, à un autre crochet planté dans le mur. Le cadenas qui devait joindre ces deux anneaux n’était pas encore fermé ; il pendait pour le moment à un des anneaux.

Mathilde remarqua que le cadenas était muni de sa clef. Le chauffeur devait être depuis assez peu de temps de retour d’un voyage en ville et il avait rentré son auto par la porte à coulisse, sans doute avait-il reconduit un malade à son domicile, ou bien était-il allé faire une course avec sa voiture pour le service de la maison ? Quand il amenait des malades, il passait toujours par la grande porte.

Continuant ses observations, Mathilde remarqua qu’il n’y avait pas de logement de chauffeur au-dessus de la remise. Ce mécano devait coucher en ville ou dans les combles de la maison. Il lui parut être un homme méticuleux qui sûrement, avant d’aller se coucher, fermait soigneusement ses portes. Quand viendrait l’heure, il ne s’en irait certainement pas sans refermer le cadenas de la porte à coulisse et sans donner un tour de clef à la porte qui fermait la remise du côté du jardin.

Mais la fureteuse Mathilde aperçut un clou fixé dans un arbre tout proche, et ce clou lui parut destiné à recevoir la lourde clef de la porte. On saurait donc où la trouver.

Cependant, une fois la porte de la remise ouverte, comment ouvrir le cadenas de la porte à coulisse qui dormait sur la rue ? Il fallait, de toute nécessité, se procurer une petite lime. C’était bien compliqué, mais il n’y avait pas à choisir, car plus Mathilde y réfléchissait, plus il lui semblait périlleux de s’en aller par la porte principale. Cela ne cadrait pas, comme on le verra plus loin, avec son plan, et d’autre part, cette porte principale était gardée par un concierge qui n’avait pas de cordon. Sa consigne était de se lever et d’ouvrir la porte lui-même.

Il s’agissait donc de trouver une lime pour venir à bout du cadenas ? Il fallait s’en occuper sans retard, car il était six heures et demie et les boutiques de Neuilly devaient fermer à sept heures.

Mathilde, en passant chez le concierge, laissa sa blouse d’infirmière. Elle demanda, par la même occasion, l’adresse d’un quincaillier. Il y en avait un à trois minutes de là, dans une grande rue commerçante, qui coupait le boulevard du Château.

Tout en marchant, Mathilde se disait qu’elle faisait peut-être là une course inutile. Ce mécano taciturne, après avoir fermé le cadenas, pouvait très bien y laisser la clef puisque, somme toute, il n’avait à protéger son automobile que contre les gens du dehors ; ceux-ci ne pouvaient ouvrir la porte à coulisse du moment que le cadenas était fermé : peu importait, pour cela, que la clef fût laissée ou non sur le cadenas.

Mais, au fond, il pouvait très bien ne pas faire ce raisonnement et emporter tout de même la petite clef. Il valait mieux ne pas courir cette chance et il était sage de se procurer une lime à tout événement.

Si Firmin eût assisté à l’élaboration de ce plan de campagne, il n’eût pas manqué de s’étonner que Mathilde se préoccupât ainsi des moyens de faire fuir Rose avant de s’assurer de la personne même de la jeune femme. Mais il était probable que l’avisée Madame Gourgeot avait déjà combiné toute la première partie de son programme.

Elle trouva, à l’endroit indiqué, une boutique de quincaillier assez bien fournie, où sans doute de nombreux chauffeurs des environs devaient venir s’approvisionner. Or, voilà qu’en choisissant une lime, elle aperçut des cadenas qui lui parurent tout à fait semblables à celui qui fermait la remise. Elle en acheta un avec deux clefs.

Elle revint ensuite à la maison de santé, reprit sa blouse chez le concierge et se dirigea vers la remise où le mécanicien était toujours en train de travailler. Mathilde avait espéré qu’il laisserait la place vide un instant ; mais, comme il n’en bougeait pas, il fallait faire sa connaissance.

— Toujours au travail ?

— Tout le monde ne peut pas se reposer, répondit rudement le chauffeur.

Si peu aimable que fût cette réponse, il avait néanmoins engagé le fer, Mathilde ne manqua pas d’en profiter.

— Si c’est pour moi que vous dites ça, fit-elle, je trime depuis ce matin auprès de mes malades. C’est le docteur lui-même qui m’a trouvé mauvaise mine et qui m’a envoyée prendre l’air dans le jardin.

Elle jugea que le commencement de cette conversation créait entre eux assez d’intimité pour qu’elle pût se permettre de pénétrer dans la remise.

— C’est bien suspendu, ces voitures-là, dit-elle. Elle tenait à ne pas laisser tomber la conversation. Le chauffeur ne répondit rien, mais il ne laissa échapper du moins aucun signe d’impatience. Et c’était, en somme, tout ce qu’on pouvait demander à ce peu affable compagnon.

Mathilde remarqua avec satisfaction que, pour procéder à des réparations mystérieuses, il se glissait sous la voiture. Elle en profita pour s’en aller, en bon badaud, vers le fond de la remise.

Le cœur battant un peu, aussitôt qu’elle pensa n’être plus vue du mécano, elle remplaça le cadenas ouvert, pendu à l’un des crochets, par le cadenas tout pareil qu’elle avait acheté…

Si, avant de se retirer, le mécano fermait ce cadenas et en prenait la petite clef dans sa poche, l’astucieuse Mathilde n’aurait plus ensuite qu’à l’ouvrir avec sa double clef… C’était infiniment plus simple et plus expéditif que d’employer la lime.

La substitution opérée, Mathilde sortit tout doucement de la remise et reprit dans le jardin son innocente promenade qu’il n’était d’ailleurs pas dans ses idées de prolonger.

Les malades prenaient leurs repas entre six et sept heures dans leurs chambres, et les infirmières dînaient un peu plus tard dans les salles de garde.

Pendant le dîner, Mathilde posa à ses collègues de fortune quelques petites questions qui n’avaient rien d’oiseux.

Elle apprit que la garde particulière de Rose Hasquien continuait à veiller jalousement sur sa malade, et que personne n’était admis à pénétrer dans la chambre.

Au moment des repas, on déposait à la porte de la chambre, sur une petite table, les deux repas : celui de la garde et celui de la malade. On frappait doucement à la porte ; la garde venait prendre la petite table et l’emportait dans la chambre.

La malade était une nerveuse très gravement atteinte, à qui les médecins avaient recommandé la claustration la plus absolue.

— Alors, dit Mathilde, en dehors de cette garde, personne n’est entré dans la chambre ?

— Le jour, dit une infirmière, où la malade est arrivée, une dame, sa sœur, je crois, est restée un instant auprès d’elle. Hier au soir, il est venu un monsieur, probablement un de ses parents. Il est entré, et la garde est sortie quelques instants après. Elle paraissait très pressée. Elle est allée faire une course au dehors ; elle n’est pas restée bien longtemps. Pendant le peu de temps qu’elle est restée absente, le monsieur est resté dans la chambre avec la malade. Sans doute que c’est une personne qu’ils ne veulent pas laisser livrée à elle-même et qu’ils tiennent à surveiller tout en la séparant du monde et en l’enfermant.

À neuf heures, selon la règle de la maison, l’électricité était éteinte dans les chambres.

Celles des infirmières qui passaient la nuit sur des fauteuils ou des chaises-longues auprès des lits des malades avaient déjà organisé leur installation.

Les autres se retiraient dans des dortoirs spéciaux… En principe, on leur défendait, par crainte d’incendie, d’allumer des bougies. Mais Mathilde savait bien qu’en vertu d’une tolérance l’heure de l’extinction des feux était prolongée pour les infirmières jusqu’à dix heures et demie.

Par exemple, à partir de cette heure-là, la consigne était très rigoureuse. Mathilde n’ignorait donc pas qu’en attendant onze heures, elle serait sûre de trouver une parfaite tranquillité dans la maison.

Elle était seule dans un petit dortoir de trois lits. Ses collègues passaient la nuit à côté de leurs malades.

Elle attendit paisiblement onze heures, en lisant, jusqu’à dix heures et demie au moins, un vieux roman tout déchiré qu’elle avait déniché dans un coin de la salle de garde. La dernière demi-heure dans l’obscurité fut la plus longue ; elle finit cependant par passer comme les autres... À onze heures, Mathilde s’engagea dans le couloir qu’une veilleuse éclairait. Puis, étouffant ses pas, elle gagna la porte du fond.

Elle frappa doucement.

Elle attendit un moment et frappa une seconde fois.

Peut-être Robert Hasquien dormait-il… Quand Mathilde entendit enfin un peu de bruit, il se passa encore un temps assez long avant que l’on ouvrît la porte.

Quittait-il, pour la nuit, ses vêtements de femme ? C’était peu probable et c’eût été bien imprudent, étant données les alertes possibles. Mais sans doute, au moment d’un éveil subit, avait-il besoin de remettre en ordre son accoutrement.

La porte s’entre-bâilla et Mathilde aperçut une longue figure inquiète.

— Qu’est-ce que c’est ? dit Hasquien.

— C’est une commission très pressante pour vous, madame, dit Mathilde. Voilà, continua-t-elle, aidée par son émotion à contrefaire la voix d’une personne essoufflée. Je viens de rentrer à la maison et, au moment où je sonnais, je me suis trouvée accostée par un monsieur qui m’a remis vingt francs et qui m’a chargée de vous prévenir, madame, pour que vous veniez le retrouver tout de suite, pendant dix minutes. C’est de la part de M. le comte de Féliciat…

La garde-malade parut en proie à une grande perplexité.

— Il attend dans la première rue à gauche, qu’il a dit, à cent pas en sortant de la maison.

Robert Hasquien semblait de plus en plus agité. Il rentra dans la chambre, probablement pour voir si la malade dormait. Puis il revint au bout d’un instant et dit à Mathilde :

— Je ne serai pas longtemps. Restez à la porte de la chambre. Si par hasard vous entendiez remuer, entrez dans la chambre et empêchez la malade de se lever. Elle est très gravement malade. Je ne devrais pas la quitter une minute : je vous la confie…

À peine Robert Hasquien avait-il disparu au bout du couloir que Mathilde ouvrait la porte. À la lueur de la veilleuse qui tremblait sur la cheminée, l’infirmière de rencontre s’approchait du lit. Une petite femme brune se dressa toute effrayée.

— Il n’y a pas de temps à perdre, dit Mathilde. Levez-vous vite et venez avec moi… Je suis une amie… Je viens de la part du jeune homme qui vous a recueillie l’autre soir…

Ce disant, elle l’aidait à se lever, et jetant les yeux sur les meubles, elle avisa une sorte de grand manteau de voyage, qu’elle mit sur les épaules de Rose…

— Des bottines maintenant…

— Je ne sais pas où sont mes bas, disait Rose.

— Mettez vos bottines sans vos bas.

Rose enfilait une bottine et l’ôtait, s’étant trompée. Cependant, Mathilde suivait par la pensée Robert Hasquien. Il devait sortir en ce moment de la maison… Il irait très vite au coin de la prochaine rue... Il ne verrait personne et ne tarderait pas à soupçonner une trahison… Peut-être aurait-on pu l’envoyer plus loin, mais c’eût été dangereux pour la vraisemblance…

Rose avait fini par se chausser tant bien que mal. Les deux femmes sortirent hâtivement, Mathilde prenant soin de refermer la porte. Elles s’engagèrent dans cet interminable couloir. Arrivées au bout, comme elles descendaient l’escalier, elles entendirent du bruit et s’arrêtèrent, figées de peur.

Ce bruit se précisa… C’était le docteur, directeur de la maison de santé, qui rentrait dans son appartement particulier… Il n’en finissait pas d’ouvrir sa porte… Et Robert Hasquien pouvait venir et les trouver dans l’escalier. Mathilde pensa à remonter pour se cacher n’importe où au second étage.

Enfin, le directeur rentra chez lui…

Mais il fallait attendre tout de même un instant qu’il ne fût pas trop près de sa porte quand on passerait devant… Elles descendirent avec encore plus de précautions… Cependant, il fallait se presser, tout en faisant bien attention.

Il y avait pour sortir du bâtiment une double porte vitrée, et le bruit de la serrure paraissait effroyable…

Une fois dans le jardin, pour gagner la remise, on s’écartait enfin de la route que suivrait à son retour Robert Hasquien. Mais on passait devant la fenêtre ouverte du directeur. Mathilde poussa doucement Rose vers le gazon, plus discret que le gravier des allées.

La clef de la remise était bien attachée au clou de l’arbre. Quel bruit d’enfer cette lourde clef revêche fit dans la serrure pourtant assez bien huilée !

Une fois entrée avec Rose dans la remise, Mathilde referma la porte en dedans. En cas d’alerte, elles étaient maintenant dans ce réduit remise comme dans une forteresse. Mais tout de même il valait mieux en sortir.

Mathilde avait sur elle sa fidèle petite lampe électrique. Elle éclaira le cadenas et vit que le chauffeur y avait laissé la clef. Il n’avait guère lieu de craindre, en effet, que les attaques venues du dehors. La double clef de Mathilde fut donc inutile ; elle s’était donné pour changer le cadenas une peine superflue, qu’elle ne regretta pas, cependant. Le hasard, en effet, aurait très bien pu ne pas la favoriser. Elle s’arrangeait toujours pour se passer de lui, sans mépriser le secours qu’il voulait bien lui fournir.

Cependant, le cadenas détaché, Mathilde poussait doucement la porte à coulisse ; ses muscles de campagnarde ne lui furent pas inutiles, elle n’écarta d’abord cette porte que juste ce qu’il fallait pour passer la tête ; mais elle ne fut pas longue à la refermer : à trente pas de là, à la lueur d’un bec de gaz, elle avait aperçu une grande silhouette de femme qu’elle connaissait bien.

Robert Hasquien revenait le long du trottoir et n’allait pas tarder à passer devant la remise.

Cette vision n’effraya Mathilde que pendant une seconde. Elle pensa tout de suite qu’Hasquien, n’ayant pas trouvé le comte à l’endroit indiqué, faisait le tour du pâté de maisons. Elle prêta l’oreille pour l’entendre au moment où il passerait devant la remise. Mais l’épaisse porte ne laissait filtrer aucun bruit.

Au jugé, quand elle pensa qu’il avait tourné l’autre coin de rue, elle écarta à nouveau la porte, sortit, et fit sortir Rose. Puis elle l’entraîna rapidement, le plus loin possible de cet endroit dangereux.

Elles marchèrent droit devant elles pendant quelques minutes. Mathilde n’était pas très rassurée, mais elle ne s’effrayait pas outre mesure : en somme, il faudrait à Robert le temps de rentrer dans la maison, de s’apercevoir de la disparition de Rose, puis de ressortir. Elles avaient sur lui une certaine avance, et il ne pouvait pas à lui tout seul les poursuivre dans toutes les directions.

Elles avaient bien plusieurs chances pour qu’il ne s’engageât pas sur la bonne route. Dans ces conditions, il ne s’agissait pas de se dire : il me poursuivra plutôt dans cette direction, on n’en savait rien. Il valait mieux ne pas faire de subtils zigzags, et couvrir le plus de chemin que l’on pourrait en ligne droite, afin de profiter le plus possible de sa chance.

Elles aperçurent enfin les lumières d’une automobile. Ce n’était pas un taxi, mais son chauffeur paraissait animé des intentions les plus hospitalières. Mathilde n’hésita pas à lui offrir cinq francs pour les conduire au cours de Vincennes. Il demanda dix francs. Ils transigèrent pour sept. Elles se hâtèrent de monter dans la voiture.

Rose et Mathilde, pendant cette fuite, ne s’étaient pas adressé la parole. Elles avaient fui comme un gibier pourchassé qu’un instinct de conservation occupe et mène exclusivement. Mais, à peine dans la voiture, cette pauvre petite bonne femme de Rose tourna quasiment de l’œil.

Mathilde Gourgeot n’avait sur elle ni sels ni vinaigre. C’était une femme assez dure et qui n’avait pas pour les évanouissements des jolies filles la tendre sollicitude d’un soigneur masculin. Mais elle savait que cette défaillance de Rose avait de sérieuses excuses.

L’auto continuait à rouler vers la barrière. On trouverait sans doute, passé la porte, un restaurant ouvert, où l’on pourrait se procurer du vinaigre, du cognac, de l’eau glacée. En attendant, il n’y avait qu’à établir un courant d’air dans la voiture…

Rose cependant n’avait pas perdu connaissance. Elle était seulement d’une extrême faiblesse… Mathilde vit que ses lèvres remuaient…

— J’ai mal… disait-elle… Pas mangé… pas mangé trois jours.

— Bon ! bon ! pensa Mathilde. C’est probablement qu’elle se méfiait de la nourriture…

On s’arrêta à la barrière, à la Porte-Maillot. Puis Mathilde avisa un restaurant ouvert sur la droite dans l’avenue de la Grande-Armée. Le chauffeur alla chercher un bol de bouillon qui fut bien accueilli par Rose. Elle ne dédaigna pas non plus un petit pain qu’elle mangea avec une vive satisfaction, pendant que la voiture reprenait sa marche.

Mathilde la regardait, avec l’affection d’une garde dévouée, mais aussi avec la tendresse avare d’un détective qui tient à sa disposition un témoin précieux, qu’il s’agit de ménager pour en tirer les meilleurs renseignements possibles.

Répondrait-elle à toutes les questions ? L’interrogatoire avec elle devrait être prudent.

Il s’agissait de bien savoir d’avance ce qu’on voulait lui demander pour ne pas l’alarmer et la mettre trop sur ses gardes, au cas où elle ne voudrait pas trop parler sur le compte de Robert Hasquien.

Elle n’était encore qu’à mi-route, que Mathilde savait déjà quelques détails importants.

Elle n’avait pas voulu brusquer son témoin, mais, d’autre part, elle ne tenait pas à lui laisser la nuit pour réfléchir.

Un détective qui veut savoir la vérité est, par profession, un homme indiscret, et ne se fait aucun scrupule d’utiliser l’émotion des gens pour tirer d’eux des révélations intéressantes. Penchée habilement sur Rose dans une posture affectueuse, elle la confessait doucement, tendrement, comme pour la soulager… Et les questions étaient très complètes, très explicites pour que la patiente n’eût faire que des réponses brèves… mais suffisantes…

— Pauvre femme ! vous aviez peur de lui… Oui, je sais qui il est… Je vous dirai comment je l’ai su. Ne vous occupez pas de cela pour le moment. L’important, c’est que vous soyez en sûreté… Il ne vous atteindra plus, soyez tranquille…

Rose écoutait tout cela dans une sorte de rêve. Elle s’étonnait à peine que cette femme qu’elle ne connaissait pas sût autant de choses sur sa vie. Mathilde s’en rendait bien compte. Aussi en profitait-elle pour obtenir le plus possible de paroles ou d’acquiescements irrévocables.

— Il voulait vous empoisonner… comme il a fait avec l’autre…

Rose cette fois ouvrit de grands yeux si angoissés que Mathilde se demanda si elle n’avait pas été trop loin… Aussi continua-t-elle d’une voix très douce, où elle mit le plus qu’elle put d’affection et de protection :

— Je sais tout cela. Mais je sais que vous ne saviez rien d’abord de la façon dont est mort votre beau-frère, et que vous ne l’avez appris que plus tard.

Mathilde, à ce moment, en disait plus qu’elle n’en savait.

Elle disait ses suppositions avec autant d’autorité que si elles eussent été des certitudes. Elle sentait bien que c’était l’instant de risquer un peu…

Elle eut la satisfaction de voir qu’elle était tombée juste : Rose fondit en larmes, et sa confession coula tout à coup, comme une source enfin libérée. C’étaient des flots de paroles, qui s’arrêtaient parfois et que Mathilde savait faire repartir avec un mot habile.

... Rose avait bien su que son mari n’était pas mort. Il l’avait mise au courant de ses projets de substitution… Il était bien forcé. Il ne pouvait faire cela sans la mettre dans la confidence…

… Mais elle n’avait rien su, oh ! rien su, de la façon dont Arthur était mort. Elle avait cru que c’était une mort accidentelle. Les gens du Havre avaient appris qu’un des frères Hasquien avait succombé à la rupture d’un anévrisme. Seulement, eux croyaient que c’était Robert. Elle savait, elle, que c’était Arthur.

… Ce n’était que tout récemment qu’elle avait appris, ou plutôt soupçonné la vérité… au cours d’une dispute entre Robert et le comte de Féliciat.

Le comte avait reproché quelque chose à Robert… Il ne s’était pas trop expliqué…

Tout de suite Rose avait eu une idée… une idée si horrible qu’elle l’avait repoussée…

Mais quand Robert Hasquien s’était installé à son chevet, et qu’il l’avait séparée du reste du monde, elle avait eu, la première fois qu’il lui avait présenté sa nourriture, elle avait eu l’impression, l’intuition certaine qu’il allait l’empoisonner… Un souvenir du Havre lui était revenu à l’esprit.

— Un jour, pendant que son frère était chez nous, il a insisté pour que j’aille dîner seule chez des amis du Havre, lui qui m’accompagnait toujours. Il s’était mis à table tout seul avec son frère. En m’en allant, j’étais passée pour leur dire au revoir, dans la salle à manger… Ils mangeaient des œufs brouillés… J’avais faim… Je ne savais pas à quelle heure on mangerait dans la maison où j’allais. Avec une des cuillers qui étaient sur la table, je prends dans le plat une cuillerée d’œufs brouillés... À ce moment, il fait comme un bond, saisit la cuiller. Et puis, il se calme avec effort… et me dit : « Tu es stupide. Tu vas te gâter ton dîner ! »

… Alors, ces jours-ci, à la maison de santé, j’ai pensé à cela… Et je n’ai rien voulu manger… Mais c’était très difficile, parce qu’il voulait me forcer… Et moi j’avais peur qu’il voie mes soupçons… Car j’étais à sa discrétion, et il n’aurait eu aucun ménagement. Tout de même, de temps en temps je prenais un peu de pain ; mais je ne voulais pas prendre de soupe ni de liquide…

Un jour, ce matin, je crois, comme il voulait me forcer à avaler de la soupe, je l’ai recrachée comme si j’avais on haut-le-cœur… Alors il n’a pas insisté.

Mais ce soir je n’en pouvais plus. Et je crois que si j’étais restée jusqu’à demain matin, j’aurais mangé tout de même, tellement je tombais de faim.

Cependant l’auto qui avait pris le boulevard Haussmann et les grands boulevards, avait dépassé la place de la République et s’engageait sur le boulevard Voltaire. Mathilde aurait bien voulu savoir si Rose était au courant du crime du passage Lunoyer. Elle trouva la transition pour y venir.

— Et vous n’avez plus mal à votre épaule ?

— Non, ce n’était rien, et j’ai été tellement remuée ces temps-ci, que je n’y ai plus pensé.

— Est-ce que vous savez qui vous a marquée ainsi ? demanda Mathilde d’un ton d’une personne qui sait peut-être à quoi s’en tenir sur ce point. C’était une excellente attitude qu’elle avait adoptée pour ne pas paraître indiscrète. Elle feignait de savoir ce qu’elle demandait.

— Celui qui m’a marquée, c’est Arto.

— Ah oui ! dit d’un air entendu Mathilde, qui, cependant, ne connaissait pas ce nom.

— Arto est une espèce de mulâtre qui n’écoute que le comte de Féliciat. Il est probable qu’il m’a marquée à l’épaule pour venger le comte, parce que Robert avait marqué deux jours avant la maîtresse du comte.

— Oui ! oui, dit Mathilde, Madame Boscat… Et elle revit en pensée le visage blême de la femme enterrée. Et vous ne savez pas, dit-elle d’un air très innocent, où se trouve en ce moment Madame Boscat ?…

— Je ne sais pas, dit Rose, mais elle est marquée, c’est-à-dire que si quelqu’un de la bande est pris, comme l’indiscrétion ne peut venir que d’une des femmes, tous les autres en liberté peuvent se venger sur elle ou sur moi. Vous savez, c’étaient des choses qu’ils faisaient pour nous impressionner. Mais je ne sais pas s’ils auraient exécuté leurs menaces…

— Pourquoi, pensait à ce moment Mathilde, ont-ils tué Mme Boscat ?

Mais elle se garda de poser la question à Rose, qui, certes, n’était pas au courant de ce meurtre. Elle préféra continuer pour l’instant son enquête dans une autre direction.

— Vous étiez bien pressée de rentrer l’autre soir, on plutôt l’autre nuit, quand vous vous êtes fait reconduire par ce cocher ?

— C’était à cause de ma sœur, dit Rose, ma pauvre sœur qui ne sait rien de tout cela. Elle sait seulement que mon mari n’est pas mort… Ah ! si elle savait le reste !…

Et Rose se mit à pleurer.

— Voyez-vous, dit-elle, moi je suivais Robert, mon mari, parce que je fais ce qu’il veut. Mais je ne me rendais pas compte de ce que je faisais… Il me disait que nous allions refaire notre fortune, qu’il fallait se défendre dans la vie et que nous ne faisions tort qu’à des actionnaires de mines qui étaient tous millionnaires. Ils étaient presque tous ses ennemis, ajoutait-il, et avaient fait ce qu’ils avaient pu pour le ruiner.

— Bon, pensa Mathilde. À autre chose, maintenant… Pourquoi donc, l’autre nuit, quand vous alliez rentrer chez vous, avez-vous eu peur en voyant des personnes qui se trouvaient devant votre maison, et avez-vous dit au cocher de continuer sa route et de ne pas vous arrêter là ?

— Comment, dit Rose, vous savez aussi cela ?

— Votre mari, toujours habillé en femme, était avec ces personnes. Ce n’était pas lui pourtant qui vous faisait peur à ce moment-là ?

— C’est qu’il y avait là Arto, qui m’avait marquée. Il s’était même battu avec mon mari à cause de cela. Cet Arto est une espèce de sauvage. Rien ne l’arrête. Il aurait recommencé à se battre devant la maison. Rien n’aurait pu l’en empêcher. Et peut-être ma sœur aurait-elle entendu du bruit. Alors, j’ai eu peur de ça et je ne suis pas rentrée avant le grand jour, et seulement quand j’ai vu qu’ils avaient tous quitté le devant de la maison. J’étais décidée à raconter à ma sœur, si elle était levée, n’importe quelle histoire d’accident d’automobile. Heureusement, elle n’était pas levée, et j’ai pu rentrer dans ma chambre sans être vue de personne. Pensez donc ! Si ma sœur s’était aperçue de quelque chose !

Quelle était cette sœur que l’on ménageait tant dans cette famille de criminels ? Mathilde allait poser quelques questions insidieuses, quand l’auto s’arrêta devant sa maison…

Quelle que fût la confiance de Gourgeot et de Firmin dans l’habileté de Mathilde, ils ne laissèrent pas d’être un peu étonnés quand ils la virent entrer avec Rose. Mais tout l’étonnement de Firmin fit bientôt place à un autre sentiment de timidité et d’émotion que causait en lui la présence de la jeune femme. Il ne pensait pas à s’approcher d’elle pour lui parler. Ce fut elle qui, sans le moindre embarras, et de l’air le plus naturel du monde, lui tendit franchement la main.

Avant de les mettre au courant de tout ce qui venait de se passer, Mathilde s’occupa longuement du logement de Madame Hasquien. Il fallait lui céder la chambre de Firmin. Sans tarder, Mathilde alla préparer le lit. Il fut entendu que Firmin irait chercher un gîte dans un hôtel du quartier. Rose avait peut-être encore faim. Mais on jugea que le consommé qu’elle avait pris avait été suffisant pour réparer ses forces et qu’il valait mieux attendre au lendemain matin pour lui offrir un repas substantiel. Mathilde alla donc l’installer dans la chambre, puis elle revint auprès des deux hommes, à qui elle fit un récit rapide et pourtant complet des événements de la soirée. Gourgeot dut à son tour lui faire une relation détaillée de son voyage à Bruxelles.

Le moment venu de se retirer, Firmin déclara qu’il préférait dormir tout simplement sur un fauteuil de la salle à manger.

Il laisserait la porte de la chambre de Rose entrouverte et veillerait ainsi sur le sommeil de la jeune femme.

Le couple Gourgeot comprit qu’il tenait à sa proposition et se retira dans sa chambre.

Firmin, quand il fut seul, se dit qu’il veillerait mieux sur le sommeil de Rose s’il était dans la chambre même où elle reposait. Il entra donc doucement dans cette chambre… Rose dormait. Mathilde lui avait prêté une de ses chemises de nuit, une austère chemise de nuit de paysanne… La précautionneuse Madame Gourgeot avait mis une veilleuse sur la table de nuit. Rose, la figure éclairée, dormait sans bouger. Pourtant Firmin remarqua qu’elle avait l’air de froncer le sourcil comme si quelque inquiétude eût troublé son sommeil. Il porta auprès du lit un très lourd fauteuil vénérable. Il y prit place et contempla la dormeuse, dont le sommeil semblait plus paisible maintenant.

À mesure qu’elle se prolongeait, cette contemplation devenait plus fervente. Ce fut bientôt une adoration muette et si vive que si Rose se fût réveillée à ce moment, des paroles d’amour se fussent exhalées naturellement des lèvres extasiées de Firmin. Mais Rose ne s’éveilla pas. Et Firmin, fatigué par son émotion même, se laissa aller au fond du fauteuil pour adorer plus commodément.

Puis il ferma les yeux pour y emprisonner la chère vision de la dormeuse. Il se trouva bientôt dans un paysage vague et changeant où des trains de Bruxelles arrivaient sur les quais du Havre. Il vit des wagons sur des vaisseaux, et des tramways sur des pelouses. Puis ce fut un interminable cours à l’École de droit… Le professeur parlait extrêmement vite et Firmin ne pouvait arriver à noter son cours sur un morceau de papier infime… Quand le jeune homme ouvrit les yeux, il vit Rose qui le regardait en souriant…

Personne au monde ne fut aussi ennuyé que lui ni aussi honteux. Il se leva d’un bond, avec un air sérieux et effaré qui mit en joie la jeune femme. Puis il comprit brusquement qu’il fallait rire aussi. Il se mit donc à rire avec la grande bouche la plus niaise que l’on pût imaginer. Il valait mieux encore reprendre son sérieux. Il toussa avec énergie et se rassit sur le fauteuil, son regard vague attendant les événements.

— Vous avez bien dormi ? dit Rose.

— Quelques minutes à peine, dit Firmin.

— Vous croyez ? dit Rose. Quand je me suis réveillée, vous dormiez. Et je me suis réveillée il y a bien une heure… Je ne voulais pas vous réveiller, vous dormiez si bien. Et pourtant, j’avais des choses à vous demander. Ces gens chez qui nous sommes ce n’est pas des gens de la police ?

— … Si, dit Firmin, après une légère hésitation.

Rose se dressa brusquement sur son séant…

— Ils sont de la police ! Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! Et moi qui lui ai dit des tas de choses ! Mais c’est un guet-apens ! Vous m’avez attiré dans un guet-apens ! C’est infâme ce que vous avez fait là !

Firmin effaré, ne trouvait pas ses mots pour la calmer…

— Je vais m’en aller ! dit-elle. Vous ne m’empêcherez pas de m’en aller, n’est-ce pas ?

— Écoutez, dit Firmin, je vous en prie… On vous a sauvée… Vous voyez qu’on ne vous veut pas de mal…

— Mais je ne veux pas qu’on arrête mon mari, ni mon beau-frère… Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! qu’est-ce que j’ai fait là ! Mon mari et mon beau-frère, que j’ai trahis !

— Je vous en prie, dit Firmin. C’est moi qui ai fait des recherches… pour vous retrouver… la police m’a aidé. Mais je ne travaillais pas pour la police… Je parlerai à mes amis. Je leur dirai de ne pas livrer votre mari.

Rose fondait en larmes. Et Firmin lui prodiguait l’assurance que Robert Hasquien ne serait pas livré. Elle finit par entendre ce qu’il disait et se calma un peu.

— Vous me promettez, dit-elle, qu’on ne le livrera pas ? Ce serait tellement mal ; ça me ferait tellement de peine…

— Mais non ! disait Firmin. On ne le livrera pas.

Et, tout en faisant cette promesse à Rose, il se demandait : « Comment vais-je obtenir de Gourgeot qu’il ne le livre pas ? Gourgeot est un fonctionnaire de devoir. De plus, il a entre les mains un criminel dont la capture fera honneur à la police française, en rivalité avec la police belge… Gourgeot évidemment ne lâchera pas sa proie.

Cependant, il répétait d’une voix douce :

— On ne le livrera pas…

Dans son désir de la calmer, il s’était approché d’elle, et lui avait pris la main… Elle s’était recouchée, apaisée et de nouveau souriante. Elle avait des émotions très vives, mais peu durables… Elle lui dit gentiment :

— J’ai assez dormi ; vous aussi. Prenez une chaise et venez près de moi que nous causions. Je vous ai dit des choses pas gentilles. Mais il faut m’excuser. Je suis si nerveuse. Et puis voilà trois jours effroyables que je passe. Et ce soir, cette fuite… Cette personne vous a raconté ?

— Oui, dit Firmin. Elle m’a tout dit.

— C’est une femme étonnante, dit Rose. Elle m’emmenait comme une petite fille. Avec elle, je n’avais pas peur. Comment est-ce que vous la connaissez ?

— Son mari est de mon pays, dit Firmin. Je me suis adressé à eux pour vous retrouver… parce que… parce qu’il me semblait que vous couriez des dangers…

— Vous étiez inquiet à cause de moi ? demanda Rose.

— Oui, dit Firmin.

Il cessa de lui tenir la main pour que son aveu fût plus chaste.

— Je vous aime tant ! dit-il.

Elle eut un petit sourire étonné très gentil.

— C’est vrai, dit-elle. Mais pourquoi ?

— Pourquoi ? Est-ce qu’on sait pourquoi ? dit-il très enhardi. Parce que je vous ai rencontrée l’autre soir. C’était si providentiel ! Quand je vous ai emportée chez moi, j’ai cru que c’était un cadeau du Ciel, et que je ne vous quitterais jamais… Je ne comprenais pas pourquoi vous vous en alliez. Et puis quand je vous ai quittée, et que vous êtes montée dans cette voiture, et surtout quand vous m’avez remercié comme si on ne devait plus se revoir, il m’a semblé que j’étais tout seul au monde. Et puis je me suis dit que ce n’était pas possible, qu’on se reverrait, que ça ne pouvait être autrement. Je vous disais tout à l’heure que j’étais inquiet… Non, ce n’était pas ça… Au contraire, il me semblait que vous ne risquiez rien, qu’il ne pouvait rien vous arriver sans que nous nous soyons revus. Car il était nécessaire que l’on se revoie, du moment qu’on s’était rencontré comme ça…

Elle le contemplait maintenant sans sourire, mais avec un air très doux cependant. Lui ne savait pas de quel air la regarder. Alors il prit le parti de baisser la tête.

— Vous êtes employé ? demanda-t-elle après un silence.

— Je suis étudiant.

Elle fit simplement : Ah ! Et son visage devint plus sérieux… Que voulait dire ce « ah » ? Et pourquoi était-elle plus grave ? S’était-elle dit que l’aventure prenait un autre aspect, et sans doute un autre avenir ? que ce futur avocat, ou futur médecin, n’était plus d’un monde trop différent du sien ?

Toujours fut-il qu’à partir de ce moment elle s’abandonna moins. Elle reprit cependant la conversation et posa à Firmin diverses questions sur ses études, sur son pays, sur sa famille. Mais c’était moins pour se renseigner que pour l’empêcher de garder le silence, pour qu’il n’eût pas la tête baissée, pour bien voir son visage et ses yeux. Ce n’était pas ce qu’il répondait, mais son regard et sa façon de parler qui lui donnaient les vrais renseignements utiles. Elle avait pour ses petites enquêtes personnelles des procédés instinctifs et inconscients qui valaient bien à certains égards ceux de Mathilde Gourgeot.

Lui, aurait bien voulu l’interroger aussi. Il avait pas mal de choses à lui demander. Pourquoi tenait-elle tant à ce Robert Hasquien ? À ce bandit qui l’avait séquestrée et torturée ? Elle semblait le craindre, mais elle ne le désavouait pas.

— Vous l’aimez bien, votre mari… ne put-il s’empêcher de dire.

— Mon mari ?

Elle eut un moment d’hésitation. Fallait-il répondre par une parole indifférente, ou bien dire tout ce qu’elle pensait à ce jeune homme, qui lui paraissait un brave garçon et qui l’interrogeait si simplement ?

Au fond, elle ne demandait pas mieux que de se confesser.

— Je ne l’aime pas, dit-elle au bout d’un instant. Je ne l’ai jamais aimé. Nous étions l’un et l’autre de riche famille. Nous étions jeunes l’un et l’autre. Nous avons fait un mariage de raison qui avait tout l’air d’un mariage d’amour. Nous n’aurions pas demandé mieux que de nous aimer, nous étions pleins de bonne volonté, mais nous n’avons pas réussi à être amoureux l’un de l’autre. Il est vrai que nous n’avons pas fait grand effort pour cela.

… Je ne peux pas dire que je le déteste, et c’est ce qu’il y a de plus étonnant. Je sais qu’il a fait des choses abominables, et je ne sais même pas tout ce qu’il a pu faire… C’est un monstre, c’est évidemment un monstre… mais je n’en ai pas l’impression. Avec moi il n’a jamais été méchant. Et je vais vous dire une chose qui va vous sembler énorme : c’est un monstre, mais ce n’est pas un mauvais garçon. Comprenez-moi… C’est un homme sans aucune espèce de scrupules. Le mal pour lui n’existe pas. Et puis il aime agir ; il a le goût des choses extraordinaires. Il aimait se faire passer pour mort, prendre des habits de femme, fabriquer de faux titres. Mon beau-frère, le comte de Féliciat, n’est pas un scélérat comme lui, mais je vous assure qu’il est plus méprisable. Il a des remords, tandis que Robert ne sait pas ce que c’est : il ne se demande jamais s’il a tort ou raison. Non, je ne le déteste pas. Je suis aussi incapable de l’aimer que de le haïr ; mais je sens que j’ai de l’attachement pour lui, peut-être parce que j’ai l’impression que moi seule le connais tel qu’il est, et que je lui dois, à cause de cela, une espèce de protection. Et puis, quoi qu’il ait fait, c’est mon mari ; nous avons mené une vie commune. Je suis peut-être forcée de le fuir, mais c’est pénible pour moi de l’abandonner.

— Comment, se disait Firmin, obtiendrai-je de Gourgeot qu’il ne le livre pas à la police ?

— C’est curieux, continuait Rose, c’est curieux qu’il ait sur moi tant d’influence, lui que je n’aimais pas… Mais c’était une affaire d’habitude. Je faisais toujours ce qu’il me disait…

Elle se mit à réfléchir. Mais elle était un peu trop fatiguée pour avoir la force de songer beaucoup. Ses yeux se fermèrent peu à peu. Au bout d’un instant, Firmin vit qu’elle s’était endormie.

Elle était charmante de paix et d’abandon. Ah ! si Firmin avait osé la prendre doucement dans ses bras !

Au fait, puisqu’il avait fait son aveu… Mais c’était trop tôt encore…

CHAPITRE VIII

On remua dans la chambre à côté. Firmin regarda alors la fenêtre et vit que le jour attendait derrière les rideaux. Pourquoi cette nuit n’avait-elle pas duré plus longtemps ? Il fallait maintenant retrouver Gourgeot et Mathilde, et soutenir avec eux, à propos de Robert Hasquien, une exténuante discussion. Rien d’aussi pénible que d’entrer en lutte avec des gens qui ne vous ont jamais contrecarré. Mais il avait promis à Rose.

Un somptueux petit déjeuner était préparé dans la salle à manger. Mathilde avait sorti du linge fin. Gourgeot et elle étaient déjà sur leur trente-et-un. Gourgeot avait un complet gris tout neuf, et Mathilde portait un ruban mauve dans les cheveux.

Firmin fut touché de ces préparatifs. Mais, chez Mathilde, la maîtresse de maison était bien vite reléguée au second plan par la femme de police. Elle se hâta de demander à Firmin :

— Que vous a-t-elle dit ?

— Différentes choses. D’abord, elle a eu une espèce de crise. Elle m’a demandé si vous apparteniez à la Sûreté.

— Et qu’avez-vous répondu ?

— J’ai été bien forcé de lui dire oui...

— Oui, dit Mathilde. Évidemment si on n’avait pas été forcé de le lui dire, ça aurait peut-être été préférable.

— Mais du moment qu’elle me le demandait…

— C’est pour cela, ne put s’empêcher de dire Mathilde, que je vous avais demandé d’aller couchera l’hôtel… Enfin !… Et c’est tout ce qu’elle a dit ? Elle a eu une crise ?

— Oui. Elle m’a supplié de vous demander… elle a eu peur que vous livriez son mari à la justice…

— Hé bien, dame ! dit Gourgeot. Que voulez-vous que nous fassions de lui ? Vous pensez bien que nous sommes là pour ça !

Firmin trouvait dans la manière d’être de Gourgeot et de Mathilde une certaine résistance à laquelle il n’était pas habitué. Il en fut un peu enhardi, et n’hésita pas à sortir un argument auquel il avait songé.

— Somme toute, c’est moi qui suis venu vous demander d’éclaircir cette affaire. Si je n’en avais pas parlé, peut-être personne n’en aurait jamais rien su...

Mathilde allait répondre, sans doute avec une certaine ardeur. Gourgeot lui prit d’autorité la parole…

— C’est entendu, monsieur Remongel… Si vous n’aviez rien dit, les coupables auraient peut-être échappé toute leur vie à la justice… Mais que voulez-vous ? Maintenant j’ai été chargé officiellement par mes chefs de rechercher les criminels. Ces criminels, je les connais. Ce sont des gens abominables, et qui constituent un grave danger pour la société. Je manquerais à tous mes devoirs si je les laissais en liberté… Vous savez, monsieur Remongel, que je vous suis dévoué corps et âme. Mais vous pouvez aussi vous rendre compte que je ne peux pas vous accorder cela.

Évidemment, Firmin le comprenait bien. Mais que devenait la promesse qu’il avait faite à Rose ? Il quitta donc le ton de la discussion, et demanda avec une certaine humilité qu’on voulût bien lui venir en aide. Il avait pris vis-à-vis de Rose un engagement, imprudent sans doute, mais qu’il lui était pénible de ne pouvoir exécuter.

— C’est bon, dit Gourgeot. Chargez-moi simplement de parler à cette dame. Je lui expliquerai la situation.

— Elle dit que ce serait infâme de sa part de trahir les siens et de les livrer à la police…

— Est-ce que c’est elle qui les a livrés ?… D’ailleurs, nous ne les tenons pas. L’exploit accompli hier par notre amie Mathilde a été très habile. Mais, ainsi que je le lui expliquais ce matin, c’est une gaffe au point de vue policier. Nous tenions Robert Hasquien et nous pouvions le cueillir ce matin. Maintenant nous lui avons donné l’éveil… Où est-il ? C’est toute une poursuite à recommencer. Moi qui espérais l’amener aujourd’hui, dimanche, à mon chef… C’est une petite satisfaction qu’il faut remettre à plus tard, à je ne sais quand, maintenant… – Mathilde, va donc voir si cette dame est réveillée. Elle viendra prendre son petit déjeuner et l’on réglera cette affaire tout de suite. Car je vois que ce pauvre M. Remongel ne sera pas tranquille tant que ça ne sera pas arrangé.

Pendant que Mathilde allait chercher Rose…

— J’ai bien compris vos raisons, dit Firmin à Gourgeot… Mais les comprendra-t-elle aussi ? Votre devoir… les intérêts de la société… Elle est trop intéressée dans cette affaire pour se rendre à de pareils arguments. Ce qu’elle veut, c’est que son mari ne soit pas arrêté… Elle ne sortira pas de là…

— Je m’en doute, monsieur Remongel. Aussi m’y prendrai-je d’une autre façon. Avec les femmes, la vérité et la raison ne suffisent pas toujours. Il faut mentir un peu. Mais c’est pour un bon motif…

Firmin n’eut pas le loisir de discuter cette morale spéciale. À ce moment, il vit entrer Rose, très jolie, très reposée, et pleine d’une confiance qui le fit frémir.

Elle s’installa à table et mangea de bon appétit le chocolat qu’on lui avait préparé. Firmin, moins libre d’esprit, mangea distraitement, avec une faim machinale, et sans en recueillir une satisfaction aussi vive.

Quand elle eut terminé, elle se mit bien au fond de son fauteuil et regarda autour d’elle en souriant…

— Allons-y ! pensa Gourgeot, avec plus de résolution que d’enthousiasme…

— M. Remongel et moi, dit-il avec simplicité, nous avons parlé tout à l’heure au sujet de ce que vous lui avez demandé cette nuit… Nous vous comprenons et nous trouvons très naturel que vous vouliez sauver votre mari…

— Mais on ne le livre pas ! C’est entendu ! On me l’a promis ! Vous n’allez pas revenir là-dessus, dit-elle toute angoissée…

— M. Remongel vous a dit qu’il nous le demanderait… Malheureusement…

— Il n’y a pas de malheureusement ! dit la petite femme en se levant avec impétuosité. Est-ce que vous allez trahir votre parole ? dit-elle à Firmin.

— M. Remongel ne peut faire ce qu’il veut. L’affaire n’est plus entre nos mains. Les rapports sont depuis hier à la Sûreté. Ils savent que votre mari n’est pas mort. Ils savent qu’il est habillé en femme et que c’était lui qui vous gardait à la maison de santé…

Elle était retombée accablée sur le fauteuil et pleurait en se tordant les mains…

— Je comprends votre peine, poursuivit Gourgeot. Mais vous n’avez pas de remords à avoir. Toutes ces découvertes se sont faites en dehors de vous.

— Mais ce n’est pas à cela que je pense ! Je me dis qu’ils vont être pris. Je pense au scandale… Je pense aussi à ce qu’on lui fera… Oh ! c’est horrible, c’est horrible !

Firmin était ému de cette crise de douleur… mais il ne pouvait s’empêcher de penser que ça se passait assez bien. Et il commençait à connaître l’âme ardente et mobile de l’aimable Rose…

Le mensonge tranquille de Gourgeot l’avait évidemment un peu gêné. Voilà, pensait-il, ce qu’il y a d’un peu fâcheux dans le métier de policier et d’espion, qui peut être exercé par de braves gens et même par des êtres héroïques… Leur profession les contraint à se servir du mensonge, qui, quoi que l’on dise, reste toujours un assez vilain outil…

Gourgeot, cependant, avait arrêté un petit plan qui devait satisfaire tout le monde : Firmin s’en irait à la campagne avec Rose. Il y avait là un triple avantage, pour Firmin qui ne s’en plaindrait pas, pour Rose qui se reposerait et que le jeune homme se chargerait peut-être d’égayer, enfin pour le couple des détectives qui, débarrassé de cet inquiet jeune homme, travaillerait peut-être plus tranquillement.

Mathilde sans trop le laisser voir, n’était pas très contente.

Elle en voulait à Firmin d’avoir tari la source de renseignements que pouvait fournir Rose.

Le trajet du restaurant au cours de Vincennes, la veille au soir, ne lui avait pas permis d’apprendre tout ce qu’elle aurait voulu savoir, particulièrement en ce qui concernait la sœur de Rose, la comtesse de Féliciat, que la jeune femme tenait tant à ménager.

Il est vrai que de ce côté-là Mathilde conservait toujours un bon moyen de communication en la personne de la femme de chambre, cette Clémentine, avec qui elle avait eu un entretien assez profitable, à la maison de santé.

Le dimanche était un mauvais jour pour s’en aller à la campagne. Ou bien alors il fallait partir assez loin de Paris. C’est à ce parti que s’arrêta Firmin. Il connaissait, près de Tours, une petite auberge où il était déjà allé passer deux ou trois jours, cette même année, aux vacances de Pâques. Il résolut de s’en aller le jour même. Rose, très brisée par ses émotions, était toute disposée à se laisser guider.

Firmin ne demanda pas à Gourgeot et à Mathilde quels étaient leurs projets. Il semblait occupé de toute autre chose. La perspective d’un petit voyage et d’un séjour à la campagne, seul à seul avec Rose, suffisait largement à l’absorber.

Il se disait seulement qu’avant d’aller prendre le train à la gare d’Orléans, il fallait passer à son hôtel pour y chercher quelque bagage. Arriverait-il des lettres de sa famille, et où les ferait-il suivre, pour ne pas risquer de livrer sa trace aux gens qui auraient intérêt à le rechercher ? Il se proposait de demander conseil à Gourgeot sur ce point.

Ce dernier se préparait à sortir. En réalité, il allait porter à la Sûreté les renseignements qu’il y avait soi-disant envoyés la veille. Puis, il se mettrait à la recherche de la famille de Madame Boscat, la malheureuse femme enterrée dans la cave du passage Lunoyer, et dont le corps, après la découverte de Mathilde, avait été enlevé avec tant de hâte.

Quant à Mathilde, elle ne sortirait qu’après le retour de Firmin, quand celui-ci reviendrait avec sa malle pour emmener Rose à la gare.

Les deux hommes s’en allèrent donc chacun de leur côté. Firmin se promettait bien de rester absent le moins longtemps possible.

En arrivant sur la petite place où se trouvait son hôtel, il eut le désagrément de voir deux hommes en observation non loin de sa porte.

Il jugea préférable de faire monter son cocher avec lui, soi-disant pour l’aider à descendre sa malle.

Dans sa chambre, il ne vit rien de suspect.

Jamais préparatifs de voyage ne furent expédiés avec autant de rapidité. Il jetait dans sa malle, tant bien que mal, tout ce qui lui tombait sous la main.

Puis il descendit, avec l’aide du cocher, le colis, qu’ils chargèrent sur la voiture.

Dans la rue, il n’y avait plus qu’un homme en sentinelle. Mais, à trois ou quatre maisons plus haut, un taxi-auto était arrêté, en observation, semblait-il.

Au moment de donner au cocher l’adresse de l’avenue de Vincennes, Firmin se ravisa. L’auto allait probablement les suivre…

— Conduisez-moi, dit-il, au commissariat de police, au coin de la rue Pelpeau…

Il ne s’était pas trompé. L’auto, en effet, se mit bientôt en marche et descendit la rue Pelpeau, derrière le fiacre.

La tactique de Firmin eut un assez bon résultat. D’abord, le chauffeur de l’auto-taxi, fidèle aux ordres reçus, s’arrêta à trente pas derrière le fiacre. Mais probablement l’aspect du bureau officiel, avec son drapeau, impressionna fâcheusement les messieurs qui devaient se trouver dans la voiture, car bientôt le taxi continuait sa route et s’en allait vers une destination inconnue…

Seulement, quelques instants après, un visage curieux apparaissait à un coin de rue assez proche et constatait que la voiture de Firmin, chargée de sa malle, était toujours arrêtée devant le commissariat.

Évidemment, il y avait là quelqu’un qui tenait à ne pas perdre de vue cette voiture et cette malle.

Firmin, en arrivant au commissariat, constata que, ce dimanche, tout le bureau se trouvait placé sous la suzeraineté provisoire du pâtre d’Arcadie. Le commissaire était allé satisfaire dans la banlieue un rêve toujours inassouvi de poésie et de grande nature. Quant au secrétaire, son dimanche était consacré à une blonde amie, qui tenait un hôtel dans le quartier des Halles, et le recevait le dimanche, pendant l’absence hebdomadaire de son mari. Ainsi, le seul personnage vraiment bucolique du bureau était le seul, ce jour-là, à se trouver privé de verdure et d’amour.

Il n’avait pas poussé la mégalomanie jusqu’à s’installer dans le cabinet du commissaire. Mais le fauteuil de cuir du secrétaire lui avait semblé suffisant pour y bercer ses rêveries.

— Bonjour, monsieur, lui dit Firmin. Figurez-vous que je suis venu au commissariat parce que j’étais suivi par des gens qui faisaient le guet devant mon hôtel ?…

L’Arcadien considérait-il Firmin comme un monsieur à ménager, ou bien sa propre grandeur intérimaire de chef du commissariat le prédisposait-elle à l’aménité ? Toujours fut-il qu’il accueillit Firmin avec un visage très bienveillant, et voulut bien prendre un air très intéressé par son aventure.

— Voyons, voyons, fit-il… En ce moment, je n’ai que trois agents à ma disposition. Mais nous pourrions tout de même aller voir de quoi il retourne. Savez-vous combien ils sont dans le taxi-auto ? Si on leur intimait…

Il n’acheva pas sa phrase et prit un air absorbé. Il était clair qu’il avait voulu seulement placer et prononcer avec importance le mot : intimait, qui vous a tout de suite une certaine allure dans le langage d’un chef, si provisoire fût-il, de commissariat.

Firmin ne tenait pas à le voir accomplir une démarche inconsidérée. Il avait simplement voulu décourager ses suiveurs en faisant arrêter sa voiture devant le commissariat.

— Les arrêter ? continua le haut fonctionnaire… Je n’ai pas pour cela de pouvoirs réguliers…

— Il n’est pas question de ça, dit Firmin. Je vais voir seulement si leur auto est toujours dans la rue.

— Allons-y ! dit le jeune suppléant, d’un air énergique, comme si cette démarche eût présenté le plus grand danger.

Ils virent que le taxi-auto était parti. Et Firmin se demandait s’il n’allait pas continuer sa route, quand il eut la joyeuse surprise de voir une autre auto s’arrêter à la porte du bureau. Gourgeot lui-même en descendait.

— Comment se fait-il ? dit-il en apercevant Firmin.

— Et comment se fait-il ? demanda celui-ci.

Gourgeot venait de la Sûreté. Après une conférence avec son chef, il venait prendre rendez-vous avec le commissaire pour préparer toute une série de notes à la presse, que le commissariat devait envoyer lui-même aux journaux, et qui était destinée à favoriser le travail de la Sûreté.

— Je vois, dit Gourgeot, qu’en ce qui le concerne, M. le commissaire observe fidèlement les prescriptions du repos hebdomadaire.

— Si l’affaire est pressée, dit le personnage d’églogue, je sais où il est et je peux lui passer une dépêche…

— Non, les notes à la presse, si on les envoie, doivent partir demain au plus tôt. Mais je voulais surtout lui demander de ne pas en expédier jusqu’à nouvel avis, même s’il se produisait quelque nouvel incident relatif à cette affaire du passage Lunoyer. Vous êtes au courant ?

— Parfaitement, dit le pâtre, en s’avançant évidemment un peu…

Ce fut le tour de Firmin de raconter sa petite histoire.

— Quel dommage qu’ils soient partis ! dit Gourgeot… Mais ils ne sont peut-être pas loin. En tout cas nous allons prendre place dans votre voiture, en faisant des vœux pour qu’ils se lancent à nouveau sur vos traces… Ou plutôt non ! Nous allons organiser quelque chose de plus intéressant, ce que j’appellerai la double filature, ou la filature en file indienne… Vous allez me faire le plaisir de reprendre votre route. C’est un peu fâcheux que vous vous soyez arrêté devant le commissariat, parce que ça peut leur donner de la méfiance ; mais, si vous ne vous étiez pas arrêté ici, vous ne m’auriez pas rencontré. Alors, prenons les choses comme elles sont. Moi, je m’en vais filer avec mon taxi-auto jusqu’au cours de Vincennes… Je préviendrai la jeune dame. Elle descendra. Mathilde et moi, nous descendrons également, et nous nous placerons dans un petit endroit du voisinage pour guetter votre arrivée et celle des personnes curieuses qui vont vous suivre. Et nous, nous suivrons ces personnes-là. Vous remettrez à plus tard vos projets de voyage en Touraine, et vous irez tout simplement dans les environs de Paris. Vous n’avez à vous occuper de rien qu’à vous laisser suivre. Mathilde et moi, on se charge du reste.

Gourgeot, ceci dit, s’en alla gaiement dans son taxi-auto, non sans avoir adressé un amical signe de main à l’employé d’Arcadie. Quelques instants après, Firmin prit place dans sa voiture après avoir donné à son cocher l’adresse du cours de Vincennes.

Il se disait, chemin faisant, qu’il regrettait beaucoup la première combinaison, car il eût infiniment préféré s’en aller en Touraine avec Rose, en laissant Mathilde et son mari poursuivre tout seuls leur intéressante enquête. Et puis, un point le tracassait sur lequel il avait oublié de s’entendre avec Gourgeot : Rose serait-elle mise au courant ?

Si on la mettait au courant, elle ne serait évidemment pas très satisfaite de servir d’appât pour la capture de ceux qu’elle voulait précisément sauver. Si elle n’était pas au courant, quelle gêne pour Firmin de ne rien lui laisser voir de ses préoccupations, quand il penserait lui-même constamment aux gens qui leur donnaient la chasse !

Il commençait à être las de ces procédés de policier. Il n’avait pas, comme ses amis, le feu sacré, et la fameuse affaire du passage Lunoyer lui semblait terminée, élucidée ou classée, maintenant qu’il avait retrouvé Rose…

Cependant la voiture arrivait au cours de Vincennes. Rose était-elle déjà devant la porte ? Il se mit debout dans la voiture pour l’apercevoir plus tôt. Mais il n’y avait personne devant la maison. Il descendit de voiture, pénétra dans l’allée et vit venir à lui Gourgeot, qui paraissait très grave.

— Elles ne sont plus là, dit-il à voix basse, quand il fut auprès de Firmin.

— Comment se fait-il ?

— Je ne vois pas encore… Quand je suis arrivé là-haut, la porte était grande ouverte... Il n’y avait personne dans l’appartement… C’est à n’y rien comprendre… Il est inadmissible que Mathilde, si elle a été obligée de partir pour une raison ou pour une autre, soit partie sans fermer les portes… Comment admettre, d’autre part, qu’elle ne vous ait pas laissé un mot ou qu’elle ne m’ait pas écrit ?

— Avez-vous interrogé la concierge ?

— La concierge est sortie pendant une heure ce dimanche matin. Pendant cette heure, la loge a été gardée par une voisine. Cette voisine était encore là quand je suis rentré tout à l’heure. Elle affirme que personne n’est sorti de la maison… Je suis arrivé cinq minutes avant vous, mais j’ai eu le temps de me renseigner. Je me suis dit aussi que ma femme avait pu sortir pour aller chez une voisine. Nous ne connaissons qu’une personne à l’étage au-dessous : elle n’a pas vu Mathilde… Comment a-t-on pu savoir que Rose était ici ? Je me le demande, car vous pensez bien que j’avais prévu l’hypothèse d’un guet-apens. Hé bien ! les bandits ont peut-être interrogé des infirmières de la maison de santé et retrouvé ainsi l’adresse de ma femme : c’est la seule explication que j’ai trouvée… Comment ma femme a-t-elle pu être victime d’un coup de force ? L’appartement ne porte aucune trace de violence. Et vraiment Mathilde n’est pas une femme à se laisser emmener sans se mettre en travers. Heureusement que j’ai l’habitude de garder mon sang-froid dans n’importe quelle circonstance… Je vous affirme qu’autrement il y aurait de quoi me troubler un peu… La voisine qui remplaçait la concierge affirme qu’elle n’a pas quitté la loge… Maintenant elle l’a peut-être quittée, contrairement à sa consigne, et elle n’a aucune raison de s’en vanter… Voyons… qu’est-ce qui a pu se passer ?

Gourgeot était maintenant arrêté au milieu de la cour, bien posé sur ses larges jambes, dans une solide attitude pour la réflexion. Firmin n’osait lui parler… Il attendit que cette méditation eût pris fin. Elle se termina brusquement par un pas en avant, cependant que l’inspecteur levait sa canne en l’air…

— Je suis un imbécile, monsieur Remongel… Je me suis alarmé comme un gosse. Excusez-moi. Il s’agissait de Mathilde… Et dame ! vous comprenez… on est un peu attaché l’un à l’autre. Mais de là à supposer, comme je l’ai fait, que, depuis hier au soir, Hasquien et ses complices aient eu le temps de faire leur enquête, de savoir qui était Mathilde et de combiner leur plan d’attaque, ce n’est pas raisonnable… Non. Ce qui s’est passé est beaucoup plus simple… La petite dame a voulu se sauver, elle est partie, et Mathilde lui a couru après, sans avoir le temps de refermer la porte.

À ce moment, une femme déboucha de l’allée dans la cour, et s’approcha de M. Gourgeot. C’était la voisine qui avait remplacé la concierge pendant une heure, et qui ne s’était soi-disant pas éloignée de la loge. Cette femme qui venait d’acquérir de vagues notions sur la profession de M. Gourgeot, avait tout à coup été prise d’une peur enfantine à l’idée qu’elle avait menti à quelqu’un de la police. Elle venait dire la vérité en toute hâte : elle avait quitté la loge pendant trois minutes. Mais sa petite fille qui, le matin, jouait dans la cour avait vu sortir deux personnes.

— Ensemble ? demanda Gourgeot.

— La petite va vous répondre, monsieur, elle va vous répondre bien exactement… Blanchette, viens dire un peu à monsieur… où donc qu’elle est encore passée ?

Une petite fillette d’une huitaine d’années, aux cheveux blonds presque blancs, déboucha à son tour de l’allée en sautant éperdument en l’air comme une danseuse d’opéra.

La figure de ballet n’était pas terminée, car elle ne consentit à répondre à sa mère qu’après avoir tourné deux fois autour de Firmin…

— Blanchette, veux-tu répondre ? Oh ! pas moyen d’en faire façon ! Tu t’en rappelles bien d’avoir vu sortir les dames tout à l’heure ?

— Tout à l’heure ! dit Blanchette. Et elle se mit à chanter : tout à l’heure ! tout à l’heure !

— Oh ! la petite poison ! Tu vas voir ce que tu vas recevoir !

Blanchette ne parut pas impressionnée par cette menace. Mais ayant suffisamment dansé et chanté, elle se mit toute droite devant Gourgeot, joignit les talons, et attendit d’être interrogée, dans cette posture militaire.

— Oui, tout à l’heure, dit Gourgeot, tu as vu sortir deux dames. L’une d’elles était ma femme. Tu connais Madame Gourgeot ?

— Oui, monsieur, je connais bien Madame Gourgeot.

— C’est elle que tu as vu sortir ?

— Oui, monsieur, c’est bien elle, et pis une autre dame.

— Tu les as vues sortir toutes les deux ensemble ?…

— Non, Monsieur, elles n’étaient pas ensemble, Madame votre dame elle est sortie d’abord. Et puis l’autre dame, elle est sortie un peu après elle.

— Voyons, dit Gourgeot, tu ne te trompes pas ? Ce n’est pas ma femme qui est sortie d’abord, c’est l’autre dame…

— Non, monsieur, dit Blanchette d’une voix chantante et un peu vexée, ce n’est pas l’autre dame qui est sortie la première, c’est la vôtre ! Votre dame allait très vite… et l’autre dame allait très vite aussi. Mais votre dame est sortie la première !

— Tu es bien sûre de ce que tu dis là ?

— Fais attention de ne pas mentir ! dit la mère.

— Laissez-la, dit Gourgeot. Pourquoi voulez-vous qu’elle mente ? Elle a l’air bien sûre de son affaire. Si nous insistons, elle en sera peut-être moins sûre, et nous ne nous y retrouverons plus du tout. Je vous remercie, madame. Tiens, ma Blanchette, voilà deux sous pour t’acheter des sucres d’orge.

— Je m’achèterai des petites perles, dit Blanchette, pour faire un collier et des bagues.

— Comme tu voudras, dit Gourgeot, qui reprit au milieu de la cour son attitude méditative.

— Voilà qui démolit un peu vos suppositions, hasarda Firmin.

— Peut-être pas tant que vous croyez, dit Gourgeot.

— Peut-être, hasarda Firmin au bout d’un instant, peut-être Rose s’est-elle enfuie comme vous l’avez dit. Madame Gourgeot se sera précipitée sur ses traces. Rose se sera cachée dans un coin de l’escalier. Elle aura laissé passer et sortir votre femme. Puis elle sera descendue derrière elle ?

— Humph ! dit Gourgeot, ces trucs-là, ça ne prend pas avec Mathilde. Quand elle court après quelqu’un, ce n’est pas ça qui l’empêchera de regarder dans les recoins. Non, non, ça s’est passé autrement. Et maintenant, je suis sûr de mon affaire. Je connais bien Mathilde. Et ce n’est plus des suppositions. Je suis prêt à parier trois déjeuners ou trente verres de fine que voilà la vérité : Mathilde a bien vu que la petite femme voulait se donner de l’air. Elle s’est dit à part elle : « Va-t’en donc, ma chérie, puisque tu veux t’en aller. » Elle a fait semblant de descendre chez une voisine, en laissant la porte de chez nous ouverte. Puis elle est partie tout droit dans la rue, afin de guetter la sortie de la petite dame sous une porte cochère… Voyez-vous, Mathilde, elle n’a rien dit ce matin, mais ça l’embêtait de ne pas tirer de cette petite dame tout ce qu’il y avait à en tirer. Elle l’a donc laissée s’en aller pour pouvoir la pister. Ce n’est plus trois, c’est dix, c’est vingt déjeuners que je parie, monsieur Remongel ! Pas avec vous, bien sûr, car je ne veux pas vous les gagner.

À ce moment, un jeune homme pâle, chaussé de savates et ceint d’un tablier, déboucha de l’allée, et parut chercher autour de lui dans la cour.

— Vous demandez après M. Gourgeot ou après M. Remongel, dit l’inspecteur, en tendant la main vers le jeune homme pâle qui tenait une enveloppe entre ses doigts.

— En effet, dit le messager, c’est bien ces noms-là qu’il y a d’écrit là-dessus.

— Un mot de Mathilde, c’est bien ce que je pensais. Allons, monsieur Remongel, vous voyez que je me réveille et que je commence à être un peu moins bête que tout à l’heure. Ah ! quel malheur de n’avoir pas eu de client pour mon pari de vingt déjeuners ! C’était l’affaire sûre, ce pari-là… Dites donc, jeune homme, on vous a payé votre course ?

— C’est-à-dire que la dame m’a donné dix sous…

— Je reconnais bien la générosité de Mathilde. Tenez, en voilà dix autres. Écoutez, monsieur Firmin, ce que nous dit cette bonne Madame Gourgeot : « Je vous invite à déjeuner avec moi dans le restaurant-marchand de vins qui fait le coin de la rue Pelpeau et de la rue Cahuzel… »

— C’est à côté de chez moi, dit Firmin.

— Hé ! hé ! je m’en doute bien, dit Gourgeot, qui poursuivit sa lecture :

« … Il y a deux portes. Entrez par la rue Pelpeau et ne vous faites pas voir par la rue Cahuzel… Je pense rester là un bout de temps, mais, si vous ne me trouvez plus, c’est que j’aurai eu des raisons de m’en aller. À bientôt… » Et c’est tout. Jeune homme, vous êtes employé dans le débit de vins où se trouve cette dame qui vous a remis cette lettre ?

— Parfaitement, dit le jeune homme pâle.

— Eh bien, on va te ramener à ton établissement. Nous prendrons une auto, tu monteras à côté du chauffeur…

La malle de Firmin attendait toujours devant la porte, sur la voiture que le jeune homme avait prise le matin. Il fit remettre cette malle chez le concierge et paya le cocher. La dernière alerte leur avait fait oublier qu’ils pouvaient être suivis. Mais Gourgeot en regardant autour de lui, dans la rue, ne vit rien de suspect. Peut-être, pensa-t-il, les poursuivants avaient-ils abandonné la piste. L’arrêt de Firmin devant le commissariat leur avait sans doute inspiré quelque méfiance. En tout cas, il n’y avait pas dans les environs de taxi-auto en observation. En prenant un taxi, on sèmerait les poursuivants éventuels, et s’ils s’avisaient, eux aussi, de monter en auto, on s’en apercevrait bien.

Quand ils furent dans le taxi-auto et qu’ils se furent rendu compte, au bout d’un instant, qu’aucune voiture de ce genre n’était à leur poursuite, Gourgeot se frotta les mains.

— C’est fameux, dit-il à Firmin, c’est fameux que la petite femme soit revenue dans ce quartier-là, car je suppose bien que si Mathilde se trouve dans ces parages, c’est que Madame Hasquien, ne doit pas être loin.

… Or, je ne sais pas si je vous l’ai fait remarquer, monsieur Remongel, nous connaissions la maison du boulevard de Courcelles, nous connaissions celle du passage Lunoyer, avec sa sortie souterraine sur le chantier de la rue Dunand, mais il y avait un autre centre d’opérations des bandits qui, jusqu’à présent, nous avait échappé. Et nous savions seulement que c’était aussi dans votre quartier, puisque vous avez vu les lascars passer et repasser peu de temps après devant votre maison, la fameuse nuit où vous avez recueilli la petite dame… L’endroit que nous cherchions se trouve donc rue Cahuzel et c’est bien là qu’est Madame Hasquien, puisque c’est là que nous ne devons pas nous montrer. Je suis impatient de savoir ce que nous allons voir dans cette brave rue Cahuzel.

De l’avenue de Vincennes à Belleville, il n’y a pas loin en taxi-auto. Le chauffeur, à qui l’on avait donné des instructions précises, arriva bientôt, par la rue Pelpeau, devant le restaurant indiqué.

Ce petit restaurant se composait de deux salles. Dans l’une se trouvait le « zinc ». Une petite salle réservée était le refuge des déjeuneurs et des dîneurs.

Cette petite salle donnait sur la rue Cahuzel. Mathilde était à son poste, l’œil au guet derrière les rideaux…

— Vous avez cru que j’étais morte, monsieur Gourgeot ?

— Je n’étais pas trop rassuré sur ton compte…

— Oh ! c’est honteux…

Mais tout cela, c’était du passé. Gourgeot avait hâte, lui aussi, de s’approcher du rideau…

— Vous voyez, dit Mathilde, c’est la maison que vous apercevez sur la gauche, une espèce d’hôtel particulier à deux étages, une vieille maison comme on en trouve encore quelques-unes dans ce quartier, où il y a de tout, de vieux hôtels bourgeois, des masures, des maisons de rapport à sept étages, et de grands bâtiments d’usines…

— Elle est entrée là tout à l’heure, dit Gourgeot...

— Oui. Elle a sonné et elle a attendu assez longtemps. Je n’ai pas bien vu la personne qui lui a ouvert, parce que j’avais été obligée de me mettre tout à fait de côté pour qu’elle ne m’aperçoive pas. Ça n’était pas commode. Il m’a bien semblé que l’homme qui lui ouvrait était un vieil homme du peuple, à moustache grise, rappelant assez le signalement du gardien de la boutique de fontes et métaux, tel que vous nous l’avez décrit, monsieur Remongel. Vous vous rappelez le vieux gardien à qui la petite dame avait parlé avec autorité, vous aviez bien remarqué cela…

— Il est possible, dit Gourgeot, qu’elle ne sorte pas de là avant longtemps.

Il nous sera difficile de rester ici jusqu’à la fin des siècles.

— En tous cas, dit Mathilde, restez-y jusqu’à la fin du déjeuner.

Pendant le repas, elle raconta ce qui s’était passé. Restée seule avec Rose, elle avait vu la petite dame prendre un air taciturne.

— Toi, me suis-je dit, tu veux te donner de l’air…

— J’ai gagné mes vingt déjeuners, s’écria Gourgeot. Demande à M. Remongel si ce n’est pas ça que je lui avais raconté…

— Je pensais bien que vous devineriez. Aussi n’étais-je pas trop ennuyée de ne pas avoir pu vous laisser de petit mot…

— C’est bon. Une autre fois, si tu as le temps, écris toujours, car je ne suis pas toujours sûr de deviner, et j’aime autant n’avoir pas à me creuser l’esprit inutilement.

— La vérité, dit Firmin, c’est qu’il a été très inquiet pendant quelque temps, et qu’il aurait préféré avoir une petite lettre.

— C’est vrai qu’on a été inquiet, monsieur Gourgeot ?

— Tu as pu facilement la suivre sans être vue ? dit-il pour changer de conversation.

— Je me suis cachée comme j’ai pu ; mais elle n’a pas regardé souvent derrière elle. En arrivant à la place de la Nation, elle a pris un taxi, j’en ai pris un autre. Quand elle s’est arrêtée devant la maison, je me suis arrêtée aussi à cent pas. Quand elle a eu sonné à la maison, elle a demandé de l’argent pour payer sa voiture, car elle est revenue donner quelque chose au chauffeur.

— Ce qu’il y a d’embêtant, dit Gourgeot, c’est qu’elle nous connaît tous les trois, et que ce ne sera pas facile d’aller examiner la maison. Je ne serais pas étonné si elle regardait derrière les rideaux… Oh ! ma foi, tant pis ! si elle regarde elle nous verra. Nous n’allons pas nous priver de nous renseigner à cause de ça.

— Dites donc, fit remarquer Firmin, n’est-il pas possible qu’il y ait deux issues à cette maison ?

— Et que la petite dame se soit donné de l’air par l’autre côté. C’est encore dans l’ordre des choses possibles…

— Oui, dit Mathilde, ça se peut. En tout cas, je n’ai pas l’impression qu’elle croyait être suivie. Elle a bien regardé deux ou trois fois derrière elle pendant qu’elle était sur l’avenue de Vincennes, mais en arrivant à la station, elle ne regardait plus ; elle croyait déjà m’avoir dépistée… Il me semble à moi qu’elle doit être restée dans cette maison. Elle sait bien qu’au boulevard de Courcelles, nous la retrouverions. L’hôtel que vous voyez, ce doit être le dernier refuge de la bande. Pendant que je vous attendais, j’ai eu le temps de demander quelques renseignements au patron d’ici. L’hôtel est habité, paraît-il, par un monsieur un peu bronzé de peau…

— Oui, dit Gourgeot, Rose t’avait parlé d’un nommé Arto, un mulâtre.

— Celui qui l’a marquée à l’épaule l’autre soir.

— Si c’est bien ça, il faut avouer qu’elle a un certain courage de revenir dans cette maison.

— Pauvre femme ! ne put s’empêcher de murmurer Firmin.

— Oui, pauvre femme ! dit Gourgeot. Elle a tenu à rejoindre les gens de la bande pour les prévenir que nous sommes sur leurs traces. Elle va retomber dans les pattes de son mari, qui va lui demander compte de sa fuite d’hier soir.

— Oh bien ! dit Mathilde, elle pourra toujours raconter que c’est moi qui l’ai emmenée de force.

Mathilde semblait avoir moins de pitié que les deux hommes pour la jolie petite Rose ; Firmin le remarqua et lui en voulut un peu.

— Le patron t’a-t-il dit s’il y avait beaucoup de monde dans la maison ?

— Il n’en savait trop rien. C’est un vieux petit homme endormi, le patron, et peu bavard. Mais on saura cela par les fournisseurs de la maison. J’ai l’adresse de leur boulanger et de leur boucher.

— Ils sont fermés le dimanche.

— Pas toujours. Le boucher est ouvert pour le moment. On aperçoit sa boutique dans la rue, un peu plus loin que la maison en question.

— J’irai lui rendre une petite visite. Monsieur Remongel, je crois que maintenant il va falloir agir un peu brutalement et que les enquêtes, les allées et venues, le travail de demoiselle enfin, ça n’a plus de raison d’être. Voilà Mathilde qui fait la grimace. Tu n’aimes pas ça, petite sucrée ?

— Si vous me laissez venir avec vous, vous savez bien que je n’aurai peur de rien.

— Et moi, je n’ai peur que quand tu es avec moi… Enfin, on verra ça…

— Ne me dites pas qu’on verra ça. Dites-moi qu’on m’emmènera.

— Je me demande, dit Gourgeot tout songeur s’ils sont beaucoup dans cette maison. Ce qui m’a toujours étonné, c’est le nombre d’hommes que vous avez vus dans le passage Lunoyer, toujours ce fameux soir… Ils étaient une douzaine, m’avez-vous dit ?

— Ils n’étaient peut-être que dix. Le passage était mal éclairé…

— Nous connaissons le comte, Robert Hasquien, le domestique du comte, nous avons entendu parler du mulâtre Arto. Le vieux gardien, à ce moment, faisait peut-être partie de la bande. Ça ne fait jamais que cinq personnes, six avec Rose. Ils devaient bien avoir encore avec eux quelques ouvriers, ceux qui fabriquaient les faux titres. J’ai idée qu’il se trouvait encore dans la bande, comme personnage important, un graveur, celui qui avait la direction du travail matériel, car je ne suppose pas que le comte, ou Hasquien, aient été capables de cette délicate besogne… Ah ! cette vieille bâtisse, se dit avec impatience Gourgeot, qu’est-ce qu’il peut y avoir là-dedans ? Je crois qu’au fond il n’y a qu’un moyen de le savoir, c’est d’y entrer de force avec la police…

— Mais alors, dit Firmin, on arrêtera Madame Hasquien… Elle sera forcément impliquée dans les poursuites…

— Il y a des chances, dit Gourgeot. Aussi voudrais-je bien trouver un autre moyen. D’autant que, si nous faisons une entrée officielle chez ces braves gens, l’affaire nous échappe. Elle s’ébruite, et les personnages intéressants fichent le camp… Ça va bien, s’ils sont là. Mais s’ils ne sont pas là, et qu’on arrête les autres, les gros vont se barrer, ça ne fera pas un pli.

— Alors il faut entrer dans la maison pour se renseigner, dit Mathilde.

— Comment veux-tu ? Nous sommes brûlés tous les trois, puisque la petite femme est dans la place, et qu’elle nous connaît tous. Les conditions sont très mauvaises : c’est un hôtel particulier. S’il y avait plusieurs appartements, il y aurait encore moyen.

— Il y a bien les maisons voisines, dit Mathilde.

— Voyons les maisons voisines… dit Gourgeot en écartant légèrement le rideau.

— À droite, une maison de rapport pas très neuve, à quatre étages ; à gauche, un chantier de bois.

— Pas mauvais, cela, un chantier de bois… Veux-tu, Mathilde, t’occuper de la maison de rapport ? Il y a peut-être là un appartement à louer.

— J’ai peur que non. Je ne vois pas d’écriteau.

— On peut toujours faire la connaissance du concierge. Vas-y carrément. Moi je m’occupe du chantier de bois. Il y a bien quelque gardien dans ce chantier pour garder les bois et pour renseigner les gens curieux comme moi, qui aiment à s’instruire.

— Et moi, dit Firmin, qu’est-ce que je ferai pendant ce temps-là ?

— Vous resterez en observation dans cet établissement, et vous en serez quitte pour prendre de temps en temps une petite consommation, afin que le patron du café trouve votre société agréable.

Gourgeot et Mathilde traversèrent la rue, de façon à se trouver sur le trottoir où était l’hôtel. Gourgeot, qui devait passer devant l’hôtel, courait moins de chances d’être aperçu en passant au ras de la maison. Devant la maison, où s’arrêtait Mathilde, l’inspecteur serra la main de sa femme :

— On se retrouvera au petit restaurant. Pas de rendez-vous fixe. On ira chacun de son côté le plus loin qu’on pourra. Vas-y, Mathilde, mais fais attention à toi. Je n’ai pas de femme de rechange.

— Embrasse-moi, dit Mathilde, le tutoyant par exception.

Il l’embrassa. Puis ils se quittèrent, marchant d’un pas léger. Au fond, ils aimaient tous deux l’aventure.

CHAPITRE IX

Le matin, l’entretien de Gourgeot et du chef de la Sûreté n’avait pas été très long. L’inspecteur, en dix minutes, avait raconté toute l’affaire. Le patron appréciait Gourgeot à sa valeur. Il ne perdit pas son temps à lui faire des compliments et à lui déclarer qu’il était content de lui. Mais il avait une façon, à certains moments, de lui parler d’égal à égal, qui valait les meilleurs éloges.

Ils jugèrent ensemble qu’il ne fallait plus beaucoup tarder à arrêter les criminels. Tout de même, il n’y avait encore aucun péril à attendre un jour ou deux. En effet, Gourgeot pensait qu’une forte raison, qu’on ne pouvait encore définir, retenait à Paris Robert Hasquien ; autrement, comment admettre qu’il n’eût pas quitté Paris aussitôt qu’il était revenu de Bruxelles, ayant avec lui la somme considérable qu’avait produite la vente des faux titres ?

Voici ce qui fut convenu entre le chef de la Sûreté et l’inspecteur : on attendrait en tout cas au lendemain pour essayer d’arrêter Hasquien. Deux autres agents, avec qui Gourgeot aimait particulièrement travailler, étaient en mission en province, et ne seraient de retour que le lendemain lundi. Gourgeot occuperait de son mieux sa journée du dimanche, et retrouverait ses deux collègues le lendemain de bonne heure, dans le bureau du patron, où l’on prendrait les dernières mesures pour l’arrestation.

Cependant Gourgeot, après avoir passé d’un pas nonchalant devant la maison où s’était réfugiée Rose, arriva jusqu’à la porte du chantier de bois. Il n’avait rien pu voir dans l’hôtel, dont les fenêtres étaient garnies de rideaux, et dont le rez-de-chaussée était d’ailleurs surélevé.

La porte du chantier était entr’ouverte. Un vieillard à longs cheveux gris, qui ressemblait à un ancien modèle, était assis sur une chaise de paille, en train de fumer pour se distraire, une pipe sans tabac, la véritable fumée étant interdite dans ce chantier un peu trop combustible.

— Ça va, la santé ? dit Gourgeot, comme s’ils se connaissaient de longue date. Je vois qu’on se maintient un peu…

— Oh ! pas trop fort ! dit le gardien. Mais quoi ! du moment qu’on est toujours là…

— Allons, papa, je vois qu’il y a du bon et que tu es encore solide. Tu es employé dans ce chantier ?

— Il y a des chances, dit le vieux. C’est pas pour mon plaisir que je fume du crin de balai dans ma pipe. J’aimerais autant y mettre un sou de tabac.

— Si t’es employé ici, dit Gourgeot, tu vas peut-être pouvoir me renseigner. C’est-il vrai que le terrain est à vendre et que le patron du chantier veut déménager ?

— Il ne m’en a pas parlé, dit le vieux. Mais il est encore ben capable de le faire sans me demander mon avis.

— Il veut déménager, dit avec autorité Gourgeot. C’est encore assez profond, ce terrain-là. Ça ne dérangera pas si je donne un coup d’œil ?

— Oh ! du moment que vous ne fumez pas et que vous n’emportez pas de poutres dans vos poches, c’est pas moi qu’y verra de l’inconvénient.

— Est-ce que tu n’as pas posé chez les peintres ? dit Gourgeot.

— Rapport à mes tifs. Vous êtes pas le premier qui me demandez ça. Non, mon vieux, si je les laisse pousser, c’est que ma mômasse me trouve plus beau comme ça.

— Tu ne la bécotes pas souvent, ta mômasse ?

— Tout de même. Une fois tous les dix-huit ans.

— T’es pas marié ?

— Non, mon vieux. Vous voulez me proposer un parti ?

— J’y penserai. En attendant, voilà vingt sous. Trotte-toi en face, au débit. Tu rapporteras un litre et deux verres.

— Oh ! mais quoi ? On vous a dit que c’était ma fête ?

— Va toujours. Je t’attends à la porte. Je garde le bois.

Le vieux ne fut pas long. Quand ils eurent trinqué, Gourgeot, tout à fait de la maison, s’en alla paisiblement dans le chantier.

Pendant une douzaine de mètres, le mur de l’hôtel voisin s’élevait à la hauteur d’une maison de deux étages. Puis ce mur s’abaissait et Gourgeot pensa qu’à cet endroit il devait border le jardin de l’hôtel.

Il jugea qu’il n’avait pas plus de quatre à cinq mètres de haut, et vit avec satisfaction que les tas de bois du chantier le dominaient très largement et fourniraient ainsi un excellent observatoire.

Comme le vieux restait auprès de la porte d’entrée du chantier, il serait facile, sans être aperçu de lui, de monter sur un tas du fond.

Il ne restait plus qu’à trouver une échelle ; Gourgeot pensa qu’il n’en manquait pas. Et, en effet, il en vit trois, de différentes dimensions, couchées le long du mur…

— Hé ! hé ! se dit-il, en appuyant une de ces échelles contre un des tas de bois, j’ai mal choisi mon jour pour mettre mon complet neuf. Mathilde ne serait pas contente si elle me voyait.

Mathilde eût été encore moins contente si elle l’avait aperçu sur le sommet du tas de bois rampant sur le ventre pour ne pas risquer d’être aperçu du jardin à côté. Quand il fut arrivé près du bord, il jeta un coup d’œil d’ensemble sur le jardin. Il vit qu’il était délimité de l’autre côté par un grand mur blanc sans ouverture, probablement un des corps de bâtiment de la maison où Mathilde avait dirigé ses explorations.

— Tiens ! pensa Gourgeot, ma femme a moins de chance que moi. Il n’y a pas de jour qui donne sur l’hôtel, dans la maison où elle est entrée. Et à moins qu’elle trouve le moyen de monter sur le toit… Mais elle en est fichtre bien capable.

Le jardin de l’hôtel était assez ombragé, ce qui était sans doute agréable pour les locataires, mais plein d’inconvénients pour les personnes, qui, du haut des tas de bois, cherchaient à se rendre compte de ce qui se passait chez le voisin. Gourgeot se dit qu’il avait heureusement à sa disposition trois tas de bois limitrophes, c’est-à-dire trois observatoires d’où il pourrait explorer le jardin sous trois angles différents.

Pour le moment, il ne voyait personne, et les fenêtres intérieures de l’hôtel étaient aussi closes et aussi mystérieuses que celles du dehors. En regardant vers le fond, il vit qu’une légère fumée s’élevait au-dessus des arbres. Il fallut se transporter sur un autre tas de bois pour se fixer un peu les idées sur le compte de cette fumée.

Gourgeot, installé sur un autre tas, après une manœuvre assez compliquée, aperçut avec satisfaction dans le fond du jardin voisin un petit bâtiment, de construction, semblait-il, assez récente. Contre le mur de ce bâtiment, se trouvait un petit tas de charbon. Gourgeot vit sortir du petit bâtiment un vieil homme en tenue d’ouvrier, qui tenait une pelle à la main et qui vint prendre du charbon sur le tas…

— Qu’est-ce qu’ils sont en train de faire cuire là-dedans ? se dit Gourgeot.

Il renifla l’air…

— Tiens ! tiens ! dit-il, ça sent le mouton grillé…

À ce moment, un grand jeune homme, à la figure longue, apparut à la porte du petit bâtiment…

— Je n’ai jamais vu cette figure, pensa Gourgeot. Mais j’ai idée que je la connais tout de même… M. Hasquien s’occupe aussi de cuisine à ce que je vois. C’est drôle que tous les messieurs surveillent la cuisson du mouton, dans cette maison-là ?

… Il est probable, pensa-t-il, que la bonne femme de la cave que l’on avait déménagée si précipitamment par le tunnel, ne se trouvait plus en sûreté dans le débarras de ce petit hôtel, et que l’on a jugé bon de la faire disparaître complètement…

Le jeune homme à figure longue et le vieil ouvrier étaient rentrés dans le petit bâtiment. Au bout d’un instant, Gourgeot jugea qu’il fallait peut-être rendre visite au tas de bois du milieu. C’était le seul où il ne fût pas encore monté pour observer le jardin. Il redescendit donc par son échelle qu’il alla ensuite appliquer contre ledit tas du milieu. De là, il n’apercevait plus le petit bâtiment, mais il voyait distinctement un bout d’allée blanche entre le feuillage touffu de deux arbres. Il y resta en observation pendant quelques minutes, et se disposait à retrouver un autre point plus intéressant, quand il vit passer dans l’allée, se dirigeant vers le bâtiment et venant de l’hôtel, Madame Hasquien elle-même, toujours dans sa tenue de la veille, avec le manteau de voyage qu’elle avait mis avec précipitation sur ses épaules en quittant la maison de santé…

— Oh ! oh ! pensa Gourgeot, c’est le moment de se diriger sur le tas de bois du fond, pour voir ce qui va se passer autour du petit bâtiment.

Et, tout en redescendant assez précipitamment sur son échelle, il se disait : « Rose n’a pas changé de vêtements, c’est donc qu’elle n’a pas de vêtements de rechange dans cette maison-là. »

Il avait empoigné son échelle et s’apprêtait à la poser contre le tas de bois du fond, quand il entendit un grand cri de femme dans le jardin.

— Ah diable ! elle a été là-bas plus vite que moi. Elle aura surpris mes cuisiniers, et elle aura vu quelque chose de pas très appétissant.

Il lui fallut un certain temps pour arriver en haut de son tas de bois. Quand il put plonger les yeux dans le jardin, il vit que Robert et sa femme avaient dû regagner l’hôtel, car il n’y avait devant le petit bâtiment que le vieil homme, qui regardait dans la direction du bâtiment principal.

Décidément les mouvements d’observation, avec cette combinaison d’échelle et de tas de bois, étaient bien lents quand il s’agissait de suivre une scène un peu rapide, car les personnes observées n’avaient pas toujours la complaisance de rester sur le même point.

Gourgeot se disait que, s’il était resté sur le tas de bois du milieu, il aurait vu passer sur le bout d’allée le mari et la femme, dont l’attitude respective devait être intéressante à regarder. Mais on ne peut pas tout prévoir. Il prit le parti de ne pas bouger pendant quelque temps.

Soudain il entendit dans l’air comme un sifflement léger, auquel il ne prêta d’abord aucune attention.

Ce bruit se répéta. Il semblait venir du ciel.

Gourgeot leva la tête et, de l’autre côté du jardin, à la crête du mur très élevé qu’il avait en face de lui, il aperçut le haut d’un visage, et des yeux qui le regardaient.

Hé ! hé ! c’était le visage de sa femme.

La mâtine, comme il le craignait, était bien montée sur le toit, puisque le grand mur nu n’offrait aucune ouverture, et qu’elle tenait à savoir ce qui se passait dans le jardin.

Gourgeot lui fit signe de venir le rejoindre. Lui-même descendit de son belvédère, afin d’aller la recevoir à l’entrée du chantier.

Il trouva le vieil homme aux longs cheveux toujours en train de fumer sa pipe vide, auprès d’un litre de vin considérablement diminué.

— Je vous en ai gardé un verre ! cria cet homme vénérable, en lui montrant encore un peu de vin au fond du litre.

Il ne s’étonna pas que la visite du chantier eût duré aussi longtemps. Gourgeot lui dit qu’il était monté sur les tas de bois pour se rendre compte des dispositions du terrain. Mais c’est vraiment du luxe que de donner des explications à ce vieux philosophe, indifférent aux vaines curiosités humaines.

— Ma femme va venir, dit Gourgeot, et nous visiterons tous les deux la propriété…

— Alors, le fond du litre sera pour elle ! s’écria l’hospitalier vieillard.

— Buvez-le toujours, dit Gourgeot, le marchand de vins n’est pas loin, et on trinquera encore tous les trois à la fin de la journée…

— Bon ! bon ! dit le gardien. Il trouvait parfaitement naturel que des gens qu’il ne connaissait pas vinssent ainsi passer plusieurs heures avec lui dans son chantier.

— Voici ma femme, papa, dit Gourgeot. Approche, Mathilde.

— Hé hé ! fit le vieillard, qui cligna de l’œil en regardant Gourgeot. On sentait bien qu’il était prêt depuis longtemps, quel que fût l’aspect de la dame, à faire ce signe éminemment flatteur.

— Ma femme et moi nous allons visiter le chantier. Je crois, dit Gourgeot à Mathilde, qu’il conviendrait tout à fait pour notre fabrique.

C’était vraiment par amour de l’art que Gourgeot prenait vis-à-vis de ce vieillard toutes ces précautions superflues.

Ils s’éloignèrent dans le fond du chantier. Le gardien attendit qu’ils fussent hors de vue pour boire à même le litre tout ce qui restait de vin. Puis il alla chercher un bâton dont il arma sa main droite, et revint s’asseoir sur sa chaise avec cet attribut d’autorité.

— Je vois que vous êtes bien ensemble, dit Mathilde à Gourgeot. La concierge de la maison là-bas avait l’air moins accommodant. J’étais décidée à être du même pays qu’elle, mais ça n’a pas été facile de trouver le pays d’où elle était. Heureusement que j’ai fini par apprendre qu’un locataire était sur le point de quitter la maison. Comme cette concierge était hydropique et un peu lourde à se déplacer, j’ai eu la veine qu’elle me confie les clefs du dernier étage, où se trouvaient le petit logement à visiter. Pendant que j’y étais, j’ai donné un petit coup d’œil sur le toit, et j’ai eu la chance de vous apercevoir. Ce n’était pas confortable, ce toit, et pour descendre au besoin dans le jardin, je crois que ça n’aurait pas été tout seul. Avec vos tas de bois, ça sera plus aisé. Mais quel dommage que vous ayez votre complet neuf ! Quel jour pour l’étrenner !

— Je l’avais parié, dit en riant Gourgeot. J’y ai pris soin, va !

Ils arrivèrent au tas de bois du fond, que Gourgeot estimait le plus intéressant. Il en fit les honneurs à Mathilde.

À ce moment, la cheminée du petit bâtiment continuait à envoyer des flocons de fumée d’une odeur caractéristique. Mathilde ne s’y trompa guère, et sans rien dire regarda Gourgeot. Puis tous deux demeurèrent en observation pendant assez longtemps, sans regarder rien d’intéressant. Mais, comme ils étaient deux, ils ne s’ennuyaient pas. Ils étaient allongés à côté l’un de l’autre sur le tas de bois. C’était une façon comme une autre de passer leur dimanche.

De temps en temps, le vieil ouvrier sortait du bâtiment avec sa pelle et venait chercher du charbon.

— Ils ne regardent pas au combustible, fit observer Gourgeot.

Enfin, très tard dans l’après-midi, le vieillard sortit du bâtiment et s’effaça sur le seuil pour laisser la place à son maître.

— Une connaissance à toi, dit Gourgeot à Mathilde en lui montrant le grand jeune homme mince.

Le vieil ouvrier tenait à la main une espèce de sac en toile. Il suivit son maître du côté de l’hôtel.

— Nous n’avons plus grand’chose à faire ici, dit Gourgeot à Mathilde. Si tu veux, on pourrait aller manger un morceau, et quand il fera un peu plus sombre, on reviendra par ici.

Il était convenu avec le chef de la Sûreté que l’on attendrait au lendemain. Un coup d’audace, ce soir-là, pouvait compromettre les choses, surtout si l’on n’était pas en nombre. Mais Mathilde et Gourgeot étaient si curieux de leur nature ! Comment résister à la tentation d’aller dans ce jardin mystérieux où il y avait tant de choses à découvrir ?

Ils donnèrent en passant une pièce au vieux gardien et lui annoncèrent qu’ils viendraient boire le pousse-café avec lui. Il fallait bien se ménager une rentrée dans le chantier.

— C’est toujours vous qui êtes de garde cette nuit ?

— Oui, dit le brave homme. Je suis de garde toutes les nuits. Le dimanche, il y a un gamin qui vient me remplacer jusqu’à midi pendant que je m’en vais dormir. Maintenant je suis de garde jusqu’à demain matin cinq heures, et même six, dit-il avec une véritable félicité.

— Le mieux, dit Gourgeot à Mathilde, est d’aller dîner au petit bistro à côté.

— Le mieux, fit-elle, est d’aller dîner chez nous. Comme ça tu mettras un petit gilet de laine pour la nuit, et puis tu changeras ton complet neuf par la même occasion.

Elle admettait que par amour du métier on risquât sa peau, mais non pas ses vêtements neufs.

— Passons toujours chez le bistro pour voir M. Remongel. Il se sera fait des cheveux en nous attendant.

Gourgeot, qui n’était pas cependant un homme hypocrite, parlait tout de même de Firmin en dehors de sa présence avec un peu plus de liberté et une nuance d’ironie.

Ils entrèrent chez le marchand de vins, mais Firmin n’y était pas.

— Ce monsieur avec qui nous avons déjeuné ?

— Ah ! il est parti, dit le garçon, il est parti il y a bien une heure de ça. Il a jeté une pièce sur la table et il n’a pas attendu sa monnaie.

— Bon ! bon ! dit Gourgeot. Je vous remercie.

Quand ils furent sortis du restaurant, l’inspecteur regarda sa femme.

— Oui, dit-elle, la petite dame est sortie pendant que nous étions sur le tas de bois.

— Est-elle sortie seule, ou avec quelqu’un ?

— En tout cas, elle n’est pas sortie avec Robert Hasquien, puisque nous l’avons encore vu là il y a un quart d’heure.

— Et c’est l’important. Pourvu qu’il ne nous échappe pas, celui-là ! Je commence à regretter d’avoir attendu si longtemps. J’ai beau me répéter qu’il doit avoir une raison pour ne pas quitter Paris... Je suis sûr qu’il en a une, et je ne peux découvrir laquelle.

Ils étaient arrivés par le Métro jusqu’à l’avenue de Vincennes.

— Peut-être allons-nous trouver à la maison le jeune Firmin, ou un mot de lui. Mais, c’est curieux, je n’en ai pas l’impression.

Ils ne se disaient même pas que Firmin en tenait pour Madame Hasquien. C’était une chose dont ils étaient trop persuadés tous les deux, et ils ne perdaient pas leur temps à faire de ces constatations évidentes. Ils mangèrent rapidement ce qu’ils trouvèrent chez eux dans leur garde-manger. Puis ils changèrent de vêtements.

Gourgeot vérifia leurs revolvers qu’ils avaient dans leurs poches depuis le matin.

Mathilde avait dans sa robe, sous sa jaquette, une petite poche spéciale.

Ils étaient assez sûrs de leur sang-froid pour être certains qu’ils ne se serviraient de leurs armes qu’en cas d’extrême besoin. Il était très rare, d’ailleurs, qu’ils sortissent armés. Mais ce jour-là, et sans même se consulter, ils avaient reconnu l’un et l’autre que c’était nécessaire. Comme le répéta encore Gourgeot, ce n’était plus du travail de demoiselle.

Ils étaient l’un et l’autre très adroits et s’étaient exercés au tir au revolver, autant pour perfectionner leur tir que pour se familiariser avec leurs armes, qu’ils avaient maintenant bien en main.

À huit heures, ils étaient de nouveau dans la rue Cahuzel et retrouvaient leur vieil ami du chantier.

Gourgeot avait emporté un petit carafon de cognac et quelques biscuits. Ils s’installèrent tous les trois dans une petite cahute. Le vieillard ingénu était enchanté de les voir et continuait à ne pas s’étonner qu’ils se fussent pris pour lui d’une si subite amitié.

— Vous allez vous coucher, papa ? dit Gourgeot. Et pendant ce temps ma femme et moi nous allons faire un tour dans le chantier.

— Hé ! hé ! répondit-il, de l’air entendu d’un homme qui comprend la vie.

— Quand on aura fait un petit tour dans le chantier, on sortira sans vous réveiller.

— C’est ça, prenez votre temps et amusez-vous durant que vous êtes jeunes. Hé ! hé ! ça vous passera avant que ça me revienne !…

La crête du mur, que Gourgeot et Mathilde avaient assez examinée l’après-midi, n’était même pas défendue par des tessons de bouteille. L’escalade était des plus simples. Il suffisait de prendre une des échelles du chantier, et, une fois arrivé au sommet du mur, de faire passer cette échelle de l’autre côté. Gourgeot, qui était un homme de précaution, résolut de placer deux échelles à deux points assez éloignés l’un de l’autre.

— Si l’un des hôtes de la maison aperçoit une des échelles et la retire, nous gardons cette chance qu’il n’ait pas aperçu l’autre.

En somme, et Gourgeot s’en rendait absolument compte, il faisait là une espèce de folie : pourquoi s’introduire dans cet hôtel, au lieu de guetter simplement à la porte ? Il n’y avait pas de double issue. Les bandits ne pouvaient s’en échapper, sans qu’on pût les suivre à la trace. Mais le sage Gourgeot cédait au vertige du danger, et aussi à l’attrait de l’occasion. Il y avait là un mur, des échelles : il était impossible de ne pas utiliser ces échelles et ce mur.

Ils n’échangèrent plus, au moment de se mettre en campagne, de serrement de mains ni de baiser solennel. Ils avaient déjà procédé l’après-midi à une petite cérémonie de ce genre, au moment où ils s’étaient séparés. Ça suffisait pour une fois. Ils étaient assez sobres de ce genre de manifestation.

Il y a des gens qui pour de telles expéditions préféreraient être seuls qu’à deux pour être plus libres de leurs mouvements.

Mais ce n’était pas le cas pour le couple Gourgeot. Ils semblaient ne former à eux deux qu’un seul être.

Gourgeot marchait en avant et Mathilde, tout près ou plus loin de lui selon les circonstances, le suivait à la même allure. Il savait qu’elle suivait ses mouvements. Il continuait sa route sans le moindre retard. Et vraiment chacun des deux se sentait plus tranquille, plus complet à n’être pas séparé de l’autre, chacun d’eux emportait tout son univers avec lui.

Ils étaient descendus dans le jardin silencieux. Le bas de l’échelle se posait sur le gravier d’une allée qui s’enfonçait sous des arbres. Gourgeot et Mathilde s’avancèrent avec précaution dans cette allée.

La nuit, par cette soirée de printemps presque d’été, était encore pâlie de jour. Au bout de l’allée, ils aperçurent la maison… Aucune lumière, aucun bruit.

— Est-ce qu’ils seraient partis ? dit Gourgeot à voix basse. Vraiment ça ne serait pas à faire. Ils seraient partis pendant notre dîner.

Une porte au rez-de-chaussée était ouverte à deux battants au haut de trois marches d’escalier. Gourgeot, suivi de Mathilde, entra sans hésiter. Il verrait bien ce qui arriverait.

La pièce où ils se trouvaient était faiblement éclairée par la vague clarté du dehors. Ils distinguèrent une table en désordre où Gourgeot compta quatre couverts.

— Quatre, pensa-t-il, c’est un peu beaucoup. Mais sont-ils encore là ?

Une brève réponse lui arriva tout à coup sous forme d’un bruit aigu qui semblait venir d’un étage inférieur, d’un sous-sol par conséquent, puisqu’il se trouvait au rez-de-chaussée.

C’était comme le sifflement d’un gond mal graissé.

— Allons, se dit Gourgeot, la maison n’est pas vide.

La salle où ils se trouvaient était assez vaste, éclairée par deux grandes fenêtres.

Au fond, en face de l’une des fenêtres, sur leur gauche, ils aperçurent une porte ouverte.

Comment résister à l’invitation d’une porte ouverte ? Cette porte donnait sur un palier. Un large escalier montait aux étages supérieurs. Un escalier plus étroit descendait au sous-sol.

Le choix ne comportait aucune hésitation, puisque le bruit était venu du bas. Sans se dire qu’il était un peu scabreux d’entrer dans cette espèce de bouteille, Gourgeot, suivi de Mathilde, descendit l’escalier.

— Nous sommes dans le bal, pensait-il, allons-y !

Ils étouffaient davantage le bruit de leurs pas depuis qu’ils avaient entendu remuer dans la maison… Arrivés vers le milieu de l’escalier ils aperçurent une lueur qui venait d’en bas, mais, comme ils n’entendaient aucun bruit, ils continuèrent à descendre.

Ils se trouvèrent dans une pièce vide, et très vaste, qu’éclairait une bougie fichée dans une bouteille… On avait posé la bouteille sur le sol, à deux pas d’un grand trou où descendait un escalier de pierre. Mathilde et Gourgeot gagnèrent cet escalier ; ils seraient descendus au centre de la terre.

L’escalier de pierre était coudé. Après sept ou huit marches en ligne droite il tournait brusquement autour d’une arête de maçonnerie.

Gourgeot descendit les sept à huit marches, mais il s’arrêta à l’endroit où l’escalier tournait. À cet endroit, il était en pleine obscurité. La lumière de la bougie n’arrivait pas jusque-là et une autre lumière, qui montait, ne parvenait pas non plus jusqu’à ce point.

En revanche, Gourgeot voyait parfaitement ce qui se passait dans la cave. Mathilde, qui ne donnait pas sa part aux chiens, s’était glissée entre son mari et le mur et regardait de tous ses yeux.

Il y avait là une sorte de laboratoire, des verres de chimiste de toutes formes, des cuvettes carrées en ébonite. Dans une de ces cuvettes, une plaque de cuivre baignait dans un liquide écumant.

Gourgeot pensa que c’était une plaque de graveur qu’un bain acide achevait de détruire. Il se dit que tout cela sentait le départ et qu’il avait bien fait de ne pas remettre au lendemain l’arrestation de Robert Hasquien.

D’ailleurs, il n’y avait plus dans la cave que Hasquien et le vieil ouvrier de l’après-midi, ce vieux grognard à moustache grise, qui ne faisait probablement qu’une seule et même personne avec le concierge de l’hôtel et le gardien du magasin de fontes et métaux du passage Lunoyer.

Hasquien avait un chapeau mou sur la tête et un vêtement gris. Il portait une sacoche en bandoulière.

— Il se donne de l’air, se dit Gourgeot. Il est probable qu’il n’a pas voulu s’en aller sans faire disparaître derrière lui toutes sortes de traces gênantes et particulièrement ce qu’il a fait cuire cet après-midi dans le petit bâtiment. Il a anéanti également quelques objets compromettants de son laboratoire. Quant à ses complices qui ont probablement dîné avec lui tout à l’heure, nous arrivons trop tard pour lier connaissance avec eux. Heureusement que le gros morceau nous reste.

Mais le gros morceau pouvait disparaître d’un moment à l’autre. Sur un signe à peine perceptible de Gourgeot, Mathilde remonta silencieusement l’escalier ; Gourgeot en faisait autant. Ils se retrouvèrent dans le sous-sol qu’éclairait toujours la bougie fichée dans la bouteille. Ce sous-sol était très vaste et ils se reculèrent un peu à l’écart dans un coin sombre. De là, ils surveillaient la sortie de la cave et Hasquien serait forcé de passer à quelques pas d’eux pour aller chercher l’escalier qui le remonterait au palier du rez-de-chaussée.

Gourgeot était décidé à brusquer les choses. Se contenter de suivre le bandit, c’était vraiment trop aléatoire. Il fallait s’assurer de lui tout de suite. Après on verrait.

On entendit remuer dans l’escalier de la cave. Puis une tête apparut au niveau du sol. C’était la tête d’Hasquien. Il continuait à monter l’escalier. On le vit bientôt se profiler de toute sa hauteur. Il fit quelques pas. Il était seul. Probablement le vieil homme était resté occupé à quelques rangements.

Quand Gourgeot vit Hasquien à quatre pas de lui, il se redressa. Hasquien le vit, et recula. L’inspecteur, les deux mains en avant, fonça sur son adversaire. Et tout de suite, Mathilde se dit que ça ne traînerait pas. Elle savait que son mari était d’une force énorme et qu’il écraserait le bandit avant que celui-ci eût le loisir de tirer une arme à feu ou un couteau.

Tout de suite Hasquien sembla ployer en arrière. Puis on entendit un cri de douleur…

Mathilde frémit à en mourir sur place, car ce cri venait de Gourgeot.

Quelque chose d’inexplicable s’était passé. Les deux hommes avaient roulé à terre, et déjà Hasquien s’était dégagé et courait à l’escalier… Mathilde s’approchait de Gourgeot, qui avait rugi d’une voix rauque :

— Je suis fait !

Mais dès qu’il vit Hasquien s’enfuir, il rugit de plus belle :

— Il se sauve ! Cours après ! Cours donc après, nom de Dieu ! Et tire dessus. Tire aux jambes, entends-tu ? Tire aux jambes !

Si bien que Mathilde, comme poussée par une force irrésistible, s’écarta de son homme blessé et courut à l’escalier sur les traces d’Hasquien. Il avait une dizaine de marches d’avance. Elle le vit traverser le palier, la salle à manger. Elle avait le revolver au poing. Mais elle ne voulait pas tirer avant d’avoir assez de lumière. Quand il approcha de l’embrasure de la porte, visant avec une certitude que rien ne pouvait faire dévier, elle lui envoya une balle dans le genou, et le coucha, hurlant et gémissant, sur le gravier du jardin.

Puis elle courut à une porte sur le palier, pénétra dans une chambre qui donnait sur la rue. Elle avait remis son revolver tout fumant dans sa poche. Elle alluma sa petite lampe électrique, dont elle promena le faisceau de lumière sur les fenêtres. Elle ouvrit les fenêtres et les volets. Deux hommes passaient, deux ouvriers, à qui elle donna ces ordres indiscutables :

— Toi, va me chercher des agents. Ramène ceux que tu pourras. Toi, viens avec moi par ici… Viens… il y a des blessés.

Un des hommes partit donc à la recherche d’un agent. L’autre, non moins docile, enjamba l’appui de la fenêtre, suivit Mathilde. Elle l’amena jusqu’auprès de Hasquien, qui râlait sur le gravier du jardin…

— Reste ici. Veille sur lui, qu’il ne bouge pas. Et ne t’approche pas trop près. Ah ! regarde, à son poignet, ce bracelet avec une lame de couteau ! C’est avec ça… Ah ! mon Gourgeot… Ne bouge pas…

Puis ayant fait son métier jusqu’au bout, elle redescendit au sous-sol, pour s’occuper de son homme.

CHAPITRE X

L’après-midi, vers quatre heures et demie, comme Firmin était toujours au petit restaurant, le nez derrière le rideau, et le regard étroitement fixé sur la façade du mystérieux hôtel, il vit d’abord sortir de cette maison un des hommes qui le matin même étaient en faction dans la rue Pelpeau, en face de la maison meublée où habitait d’une façon désormais si irrégulière le jeune étudiant…

Firmin regardait le jeune homme, proprement et modestement vêtu, qui s’éloignait assez vite de la maison énigmatique. Il n’eut pas la tentation de le suivre. Ce n’était qu’un gibier insignifiant. Et d’ailleurs, parmi tous les êtres que cachait derrière ses murs cet hôtel de la rue Cahuzel, il y en avait un qui l’intéressait sensiblement plus que les autres.

Au bout de quelques minutes, il vit revenir le jeune homme dans un fiacre ouvert. Ce fiacre s’arrêta devant l’hôtel. Firmin, plus anxieux, se leva pour mieux voir… Il attendit quelques minutes, puis la porte de l’hôtel s’ouvrit de nouveau, et Rose elle-même, suivie d’un autre jeune homme, monta dans la voiture. Firmin jeta hâtivement une pièce d’or sur la table et partit sans attendre sa monnaie.

Il lui avait semblé reconnaître, dans le jeune homme qui accompagnait Rose, le domestique du comte de Féliciat. La victoria descendait maintenant la rue Pelpeau, se dirigeant vers le boulevard extérieur. Firmin trottait derrière à bonne allure. Il se disait : « Au boulevard, je prendrai un sapin ou une auto, et la poursuite sera ainsi plus confortable. »

En arrivant au bas de la rue, comme le fiacre allait tourner le boulevard, après avoir ralenti un instant, Firmin arriva à sa hauteur, et ses yeux rencontrèrent les yeux de Rose. Il y lut clairement comme un éclair d’espoir et comme un appel. Or, il ne savait pas, avant d’avoir vu ce signe, si Rose voulait encore le fuir ou si elle avait besoin de son appui. Sans hésiter, il sauta dans la voiture, à la grande surprise du compagnon de la jeune femme.

— Vous allez descendre tout de suite, dit Firmin à ce garçon, et me laisser avec madame… Arrêtez, cocher… Vous entendez, dit-il au domestique, à moins que vous ne préfériez que j’appelle un agent…

Un gardien de la paix se promenait à vingt pas de là, auprès d’une station de voitures. Le petit domestique, qui était un garçon judicieux, vit qu’il n’avait qu’à écouter les conseils de Firmin. Il descendit et la voiture reprit sa route, Rose ayant à côté d’elle un autre chevalier servant, sans que le cocher placide se fût aperçu de la substitution.

Firmin et Rose étaient très troublés de ce qui venait de se passer, aussi émus que le petit jeune homme lui-même. Pendant quelques instants, la voiture roula sans qu’ils songeassent à s’adresser la parole. Le cocher continuait à suivre les boulevards extérieurs, et Firmin pensa qu’on avait dû lui donner l’adresse du comte de Féliciat, puisque c’était là que demeurait Rose. Mais sans doute le changement de compagnon devait-il entraîner un changement d’adresse.

Il valait mieux ne pas aller chez les Gourgeot. D’abord leur maison pouvait être épiée par quelqu’un de la bande. Et puis, Firmin se disait que Rose serait peut-être plus à son aise avec lui tout seul. Les gens de la Sûreté faisaient un peu peur à la jeune femme.

Il se fit donc conduire dans un grand hôtel sur les quais.

Arrivé là, il retint deux chambres contiguës… Avant de donner au cocher l’adresse de cet hôtel, il avait pris l’avis de Rose. Mais elle ne demandait qu’à se laisser conduire.

Il chargea un chasseur de l’hôtel d’aller chercher sa malle au cours de Vincennes. Il lui remit également un mot pour Gourgeot.

Il arriva que le chasseur se trompa d’adresse, erra tristement pendant une heure dans l’avenue de Saint-Mandé, de sorte que, lorsqu’il arriva à la maison des Gourgeot, le couple était déjà reparti depuis un bon moment.

Mais cette réponse, rapportée à Firmin un peu après huit heures, ne troubla pas beaucoup le jeune homme, tout à d’autres préoccupations.

Quand ils étaient entrés dans la chambre retenue pour Rose, la jeune femme se laissa tomber sur un canapé, et fut prise d’une crise de larmes. Firmin commençait à s’y habituer, car il l’avait déjà vue un certain nombre de fois dans ces états-là.

Mais l’occasion lui sembla bonne pour la prendre maternellement dans ses bras. Elle était toujours dans le costume sommaire de la veille au moment où elle avait quitté la maison de santé : un déshabillé de nuit sous un manteau de voyage… De sorte que le consolateur sentait très près de lui le corps souple de la pauvre consolée.

Vraiment, en se laissant ainsi consoler et aimer, la pauvre petite Madame Hasquien avait toutes les excuses.

Elle se trouvait tout à coup seule au monde. Sa sœur, elle l’avait appris ce jour-là, avait quitté Paris pour rejoindre le comte de Féliciat, qui voyageait à l’étranger.

Et l’après-midi, ainsi que Firmin l’apprit par des confidences entrecoupées, l’après-midi n’avait été pour elle qu’une suite de révélations abominables.

Elle avait surpris son mari en train de procéder à une besogne terrifiante… Et, sans oser prononcer les mots exacts, elle dit à Firmin ce que faisait Robert dans le four de briques du petit bâtiment.

Puis son effroi, la façon dont son mari l’avait ramenée brutalement dans l’hôtel… Là, une scène de reproches farouches… Arto, le mulâtre, s’était mis de la partie. Par haine de Robert, il avait appris à Rose que Madame Boscat, la maîtresse du comte, avait été aussi la maîtresse d’Hasquien, qui l’avait tuée soi-disant pour s’assurer de son silence, en réalité par jalousie. Et cette bête venimeuse d’Arto avait jeté encore une insinuation plus odieuse que toutes les autres. Il avait fait allusion à des relations secrètes entre Robert et la comtesse de Féliciat, la sœur de Rose !

Elle n’avait pas cru cela. Non ! Elle ne l’avait pas cru… Et cependant elle se rappelait des choses étranges, des absences suspectes de sa sœur et de Robert Hasquien. Si bien qu’elle avait été presque soulagée, quand elle avait appris que sa sœur avait quitté Paris, et que pendant quelque temps au moins elle ne la reverrait pas…

Ainsi tout lui manquait… Elle était seule, seule… Et un jeune homme, tout à coup, se trouvait devant elle, plein de tendresse et d’amour… En dépit des déceptions dont elle avait souffert, elle allait à lui, éperdument confiante… C’était son refuge unique…

Elle n’avait jamais été aimée. C’était une femme d’intelligence fine, mais d’une parfaite inexpérience sentimentale. Personne ne lui avait fait sérieusement la cour. Elle s’était mariée très jeune à un très jeune homme, et les gens croyaient que c’était un mariage d’amour. Alors, personne n’avait songé à troubler ce ménage trop récent encore. Ceux à qui elle aurait pu plaire attendaient…

Les circonstances étaient donc assez bonnes pour les tendres aspirations de Firmin. S’il se fût rendu compte de l’ingénuité véritable de la jeune femme, peut-être en eût-il été intimidé. Mais c’était un très jeune homme, lui aussi. Pour lui, cette vraie jeune fille était une jeune femme, avec qui il n’y avait pas trop d’inconvénient ni de profanation à brusquer les choses.

Tout en écoutant ses plaintes, il suivait son idée à lui, et se demandait : Serai-je audacieux ce soir ? N’est-ce pas diminuer la grandeur, la noblesse de mon attitude de protecteur et de sauveur, que de paraître exiger tout de suite une sorte de récompense, de salaire ?

D’autre part il pensait qu’il fallait une prise de possession pour s’assurer la conquête de cette femme aimable mais fugace, et qui lui avait échappé le matin même alors qu’elle avait écouté si gentiment sa déclaration de la nuit !

— Oui, il fallait qu’elle fût à lui. Ainsi elle lui resterait.

Il n’y avait pas que le raisonnement qui lui conseillait ce dernier parti. Ou plutôt il avait des tendances à trouver admirablement judicieuses toutes les raisons qui l’engageaient à hâter la conquête définitive de Rose… Elle continuait à se plaindre, à sangloter parfois, et c’était pour lui l’occasion d’appuyer sa joue contre la joue brûlante de la jeune femme.

Bientôt il s’enhardit jusqu’à effleurer de ses lèvres son front, puis ses tempes.

À chaque baiser, elle avait une crise de larmes et de soupirs, mais c’était plutôt de la nervosité que de la désapprobation.

Il approchait sans en avoir l’air sa joue tout près des lèvres de la jeune femme pour obtenir d’elle l’acquiescement plus formel d’un baiser. Mais elle ne semblait pas comprendre cette invite...

Bientôt il alla jusqu’à prolonger un baiser sur la tempe. Ce même baiser chemina sur les cheveux, derrière l’oreille et vint se poser avec ferveur sur le cou de Rose, qui se prit à tressaillir…

La grande préoccupation de Firmin était de donner à ses caresses un caractère plus tendre que passionné. Maintenant il avait une impatience fiévreuse d’arriver à des caresses plus intimes, mais il craignait de tout compromettre par une hâte maladroite. Il cherchait des transitions, peut-être des paroles…

Il finit par lui dire :

— Je suis à vous. Ma vie tout entière vous est consacrée. Je n’aime que vous au monde… Il faut que nous soyons l’un à l’autre.

Elle ne disait pas non. Mais prêtait-elle à ces paroles une attention suffisante, et n’allait-elle pas se révolter quand il ferait suivre les mots de gestes correspondants, mais tout de même plus expressifs ?

Il s’énervait de rester dans le doute et se résolut enfin à risquer le tout pour le tout. Il prit Rose dans ses bras et la porta sur le lit… Elle eut, à une tentative non équivoque, une crise de larmes plus véhémente que toutes les autres. Mais il comprit bien qu’il aurait eu tort de s’y arrêter, quand, enfin conquise, elle lui prit la tête dans ses bras et lui rendit passionnément ses baisers.

Cet événement important de la vie sentimentale de Firmin et de Rose s’était passé vers neuf heures du soir. Firmin n’avait prêté qu’une attention distraite à la réponse du chasseur qui, quelque temps auparavant, était venu lui rendre compte de sa mission au domicile des Gourgeot. Pour lui, toute cette tragique affaire était bien au second plan.

Vers neuf heures un quart, Firmin et Rose se souvinrent à peu près en même temps qu’ils n’avaient pas dîné. Firmin fit monter à dîner et ils s’attablèrent. Le visage de Rose gardait encore la trace de ses larmes, mais son regard était si clair et si heureux qu’il semblait que tout ce qu’elle avait vu et entendu l’après-midi ne fût même pas un rêve, car un rêve aussi affreux avait de quoi attrister une âme moins oublieuse. Elle avait une façon de chasser d’elle les malheurs de sa vie qui avait de quoi charmer et terrifier. Mais Firmin n’était charmé que du sourire et du regard délicieux qu’il avait devant lui. Ils parlaient constamment et ne parlaient de rien. Il s’enivrait à l’idée que ce charmant petit être allait dormir auprès de lui, dans ses bras. Le monde qui se limitait à eux lui semblait étroit et admirable.

Comme on avait transporté Gourgeot à l’hôpital, Mathilde ne rentra pas chez elle ce soir-là. Elle ne trouva donc pas le mot de Firmin et ne put lui apprendre les dramatiques événements de la soirée. De sorte que la nuit de Firmin fut préservée et resta magnifique, tandis que dans une salle d’hôpital, l’un, entouré de pansements, et l’autre, au chevet du lit, torturée d’une douleur plus grande, veillaient deux pauvres héros.

CHAPITRE XI

Ce fut tout à fait par hasard que le lendemain matin les regards de Firmin tombèrent sur un journal. Il aurait vécu toute cette journée et d’autres encore sans sortir de leur chambre (la chambre contiguë louée par Firmin étant bien délaissée). Mais le matin, en rattachant l’épaulette de sa chemise, qui s’était déchirée, Rose se rappela qu’elle n’avait pas de linge de rechange, ni même, en dehors de son manteau de voyage, le moindre vêtement. Mathilde lui avait prêté une paire de bas… Ils résolurent d’aller faire quelques emplettes, mais, pour sortir de l’hôtel, il fallait du moins des habits. Le mieux était de descendre au bureau et de demander à une des dames de l’administration de vouloir bien aller jusqu’à un grand magasin et de rapporter les objets indiqués sur une petite liste.

En attendant la dame de la caisse, qui n’était pas à son poste et qu’un chasseur était allé chercher, Firmin, par désœuvrement, jeta les yeux sur un journal.

Un drame à Belleville. – Sanglante bagarre dans un hôtel particulier. – Un inspecteur de police grièvement blessé. – Capture du principal criminel.

Le journal racontait que la veille au soir, vers dix heures, un coup de feu avait mis en émoi les paisibles habitants de la rue Cahuzel. Peu de temps après, la fenêtre d’un hôtel particulier s’était ouverte et une femme (affolée, ne manquait pas d’ajouter le reporter), une femme avait supplié les passants, d’aller chercher des agents…

Puis il était surtout question du zèle des employés du commissariat, du commissaire lui-même, éloigné un instant de son poste par un deuil de famille, et qui était arrivé précipitamment sur le lieu du drame…

L’inspecteur de police avait reçu un coup de poignard dans le ventre. Il avait été transporté à l’hôpital Tenon. Son état était grave. On craignait une péritonite.

Les criminels formaient une bande des plus dangereuses, activement recherchée par la police bruxelloise pour une affaire de faux titres dont le journal avait précédemment entretenu ses lecteurs.

« Le chef de cette bande est aux mains de la police. C’est lui qui a blessé l’inspecteur Gourgeot. Mais il a reçu lui-même une balle dans la jambe. Pendant qu’on allait chercher les agents, le criminel a essayé de mettre fin à ses jours en se déchirant le cou avec un poignard à lame courte qu’il avait fixé à son poignet… » Le reporter qui, cette fois, ne semblait pas exagérer, parlait ici d’« atroce courage ». Il ajoutait que le criminel, dont l’identité n’était pas encore établie, avait été transporté à l’Hôtel-Dieu et que son état paraissait encore plus grave que celui de l’inspecteur Gourgeot.

Firmin se dit qu’il allait se rendre sans retard à l’hôpital Tenon. Mais, auparavant, il fallait mettre Rose au courant de ce qui s’était passé.

Il savait combien son amie était impressionnable. Mais il savait aussi que ses plus violentes émotions n’étaient pas de longue durée. Quand Firmin lui montra le journal, elle fondit en larmes, et le jeune homme, tout en lui caressant les cheveux, attendit patiemment la fin de cette formalité nerveuse.

L’identité du criminel n’était pas établie, mais elle ne fit aucun doute pour Rose, d’autant qu’elle connaissait bien cette courte lame fixée à un bracelet qu’il portait toujours attaché à son poignet dans ses expéditions nocturnes.

Dans un élan de pitié pour cet homme abominable qui se mourait à l’Hôtel-Dieu, elle déclara qu’elle voulait aller à son chevet. Et Firmin avait beaucoup de peine à l’en empêcher, en lui disant que ce n’était pas à elle à révéler, par cette démarche, l’identité encore cachée de Robert Hasquien. Elle persistait dans sa résolution quand, en tournant la page du journal, il vit, en « Dernière Heure », que le misérable était mort pendant son transfert à l’hôpital.

Il lut également que les médecins ne pouvaient encore se prononcer sur le sort de l’inspecteur.

Firmin prit congé de Rose en lui promettant de ne pas rester absent trop longtemps et se rendit à l’hôpital Tenon.

Là, on lui donna des nouvelles de Gourgeot, dont l’état était stationnaire. On ne pouvait voir le malade, mais Firmin demanda qu’on fît passer sa carte à Madame Gourgeot.

Quelques minutes après, dans la salle d’attente où on l’avait prié de rester, il vit arriver Mathilde et fut effrayé, bien qu’il se fût préparé d’avance à la trouver très changée. Ce n’était pas que son visage eût subi trop d’altération… Mais il sembla à Firmin que c’était un autre être. Il n’avait devant lui qu’une paysanne maigre et effarée. Il semblait que toute son intelligence, si rare et si spéciale, l’eût désertée. Il ne restait plus de Mathilde que l’enveloppe de ce qu’elle avait été. Elle répétait : « C’est affreux… il va mourir ! Il va mourir ! »

Peu à peu, cependant, elle se ressaisit, put donner quelques détails à Firmin…

Le médecin avait dit : « Il y a cinquante chances sur cent de le sauver… » Une chance sur deux de mourir, répétait-elle avec effroi…

Le ministre de l’intérieur était venu le matin. Il avait félicité Gourgeot et lui avait annoncé une médaille…

La veille au soir, des gens, des journalistes, avaient voulu l’interroger. Mais elle n’avait répondu à personne. Elle voulait voir le chef de la Sûreté.

Le chef lui avait encore parlé le matin. Il lui avait dit que l’on ne savait pas encore si l’on ébruiterait l’affaire… Le frère du comte de Féliciat était député…

— C’est drôle, dit Mathilde à ce point de son récit. C’est drôle, dit-elle en souriant d’un air égaré, c’est drôle, nous qui savions tant de choses, nous n’avons pas su ce que tout le monde pouvait nous dire, que le comte avait un frère député… Enfin, toute cette comédie du Havre, ce mort qui n’est pas mort, il paraît qu’ils sont si effrayés du scandale que ça peut faire sortir qu’ils vont faire semblant d’ignorer que Robert était Robert et qu’ils vont maintenant le considérer comme Arthur… Monsieur Firmin, je vous dis ça, c’est des secrets de gouvernement que l’on m’a confiés à moi, pauvre femme… Il ne faut pas que ça sorte de nous… Maintenant, ils vont envoyer quelqu’un à la recherche de ce comte de Féliciat…

Firmin, qui entrevoyait pour Gourgeot une issue fatale, eut l’idée que l’on pourrait peut-être rattacher cette pauvre femme à la vie en l’intéressant à ce métier qu’elle avait tant aimé. Mais elle comprit bien vite sa pensée et le détrompa…

— On pourrait vous charger de retrouver le comte, avait-il dit à Mathilde.

— D’abord, je ne peux pas quitter mon malade… Si je le quitte, c’est qu’il m’aura quittée, monsieur Firmin… Alors, je ne tarderai pas à le rejoindre. Voyez-vous, ce métier ne m’intéressait que parce c’était le sien. Avant de le connaître, je n’avais pas pensé être de la police. Et puis, je ne vaux quelque chose que parce que je l’ai à côté de moi. Ne dites pas le contraire, je m’en rends compte mieux que vous. Si je vais de l’avant, si j’ai l’audace d’avoir des idées, c’est que je sens qu’il est là pour me corriger si je me trompe… Tout ce que je voyais ne m’intéressait que pour lui raconter… Au revoir, monsieur Firmin, je vais retourner près de lui. Il avait l’air de dormir. Quand il ferme les yeux, je me demande toujours s’il les rouvrira… Vous voyez comme rien ne m’intéresse plus. Ce n’est qu’en vous voyant vous en aller que je pense à vous demander ce qu’il y a de nouveau pour vous… Vous avez retrouvé la petite dame ?

— Oui, dit Firmin un peu gêné.

Mais Mathilde gardait, peut-être augmentée, sa lucidité admirable…

— Vous êtes heureux, monsieur Firmin. N’en ayez pas honte. Ce n’est pas votre bonheur qui m’a rien pris du mien. Je vous souhaite d’être heureux autant que je l’ai été, mais plus longtemps tout de même, plus longtemps.

Firmin s’en alla, la gorge serrée… Il sortit de l’hôpital, marcha droit devant lui, sans songer à rien, mais très triste. Mais quand il eut arrêté un fiacre, il lui donna l’adresse de son hôtel, pensa alors à Rose et retrouva le goût de son bonheur.

Le lendemain, à Tenon, les nouvelles étaient à peu près les mêmes. Firmin ne put voir Mathilde qui restait au chevet du malade. Le jour d’après, les médecins donnèrent un peu d’espoir. Enfin, Firmin vit le lendemain une Mathilde ressuscitée. On pouvait considérer Gourgeot comme sauvé. Sans doute, il resterait sur le flanc pendant des mois, peut-être des saisons, mais sa bonne constitution le tirerait d’affaire. La température se rapprochait de la normale, la péritonite prenait une meilleure tournure. Elle se définissait, n’était plus insidieuse. L’ennemi se dévoilait ; on savait ce qu’il fallait combattre ; on était sûr de la victoire.

Toutes ces phrases, que les médecins avaient dites à Mathilde, elle les répétait complaisamment à Firmin. Mais s’il avait voulu chercher la confirmation de ces paroles, il l’eût trouvée dans l’éclat des yeux de la pauvre femme et aussi dans la façon dont elle lui rapporta avec animation une conversation qu’elle avait eue, le matin même, avec le chef de la Sûreté.

La blessure de Gourgeot, la mort de Robert Hasquien, n’avaient pas été les seuls événements tragiques par lesquels se terminait cette effroyable aventure.

L’agent de la Sûreté que l’on avait envoyé sur les traces du comte de Féliciat était parti en Suisse, après avoir interrogé Clémentine, la femme de chambre de la comtesse, dont Gourgeot avait donné le nom au chef de la Sûreté, à la dernière conférence qu’il avait eue avec son patron, le matin du jour où il avait fait cette expédition de la rue Cahuzel.

Une fois en Suisse, l’agent avait été averti par les journaux du mystérieux suicide qui mettait en émoi un des hôtels de Lucerne. Le signalement des deux personnes mortes correspondait à celui du comte et de la comtesse de Féliciat. L’agent se transporta à Lucerne et reconnut l’exactitude des suppositions qui lui étaient venues immédiatement à l’esprit.

Mathilde avait redit ces choses à Firmin, il la mit au courant de ce qu’il savait, des imputations du mulâtre Arto au sujet de relations probables entre Robert et la comtesse de Féliciat.

Tout en répétant ce que lui avait dit Rose, il ne pouvait s’empêcher de rougir en pensant qu’il livrait ainsi les confidences de son amie. Mais ce jeune homme délicat se donna cependant l’absolution en se disant que la justice était en voie de classer l’affaire et que ce scandale supplémentaire qui atteignait la famille Hasquien ne serait connu, en fin de compte, que des magistrats et des gens de police. Tout de même il eut un petit remords d’avoir parlé…

Il se confirmait que l’affaire serait étouffée. À cet effet, un syndicat de financiers s’était réuni et avait pris des dispositions pour dédommager la maison de Bickaert, de Bruxelles, d’une forte partie de ce que lui coûtait l’achat des faux titres.

Quant au menu fretin de la bande, au concierge de la rue Cahuzel, au mulâtre Arto, on se convainquit facilement qu’ils étaient tous des créatures de Robert Hasquien ou du comte de Féliciat et qu’aucun d’eux n’avait de responsabilité réelle dans les tragiques événements auxquels ils avaient été mêlés. Ce n’étaient pas des criminels ; les renseignements recueillis sur eux n’avaient rien de défavorable. Le fait de les laisser en liberté n’entraînait aucun danger pour la sécurité publique. Le petit domestique du comte était dans le même cas.

Il restait encore un ou deux points qui piquaient la curiosité de Firmin. Il ne voulait pas en parler à Rose. Il préférait ne pas ramener l’attention de la jeune femme sur de terribles souvenirs. Il valait mieux interroger Gourgeot et Mathilde, au cours d’une des visites qu’il fit à l’hôpital.

— Nous savons maintenant à quelle occupation se livrait, à Belleville, la bande des fabricants de faux titres. Mais pourquoi Rose accompagnait-elle Hasquien dans ses expéditions nocturnes ?

— La raison probable, dit Gourgeot, est aisée à trouver. Robert s’était dit, sans doute, que le mieux était de mettre la jeune femme au courant de ses histoires. Il évitait ainsi les questions gênantes. D’autre part, quand il avait Rose à ses côtés, il était plus sûr de sa discrétion. Rappelez-vous avec quelle vigilance il s’était installé à son chevet à la maison de santé de Neuilly, peut-être pour l’empoisonner, peut-être tout simplement pour la surveiller. Il a assez de crimes certains à son actif, sans que nous le chargions encore de tous ceux dont nous ne sommes pas sûrs… Oui, il est infiniment probable que Robert emmenait Rose avec lui pour calmer sa curiosité, qui aurait pu être dangereuse. C’est pour la même raison sans doute que le comte emmenait Madame Boscat !…

— Madame Boscat ! murmura Firmin... Le meurtre de cette femme reste encore un peu mystérieux. C’est curieux, mon cher Gourgeot, que vous soyez arrivé à tout éclaircir, sans avoir besoin de faire une enquête de ce côté-là… Vous en aviez parlé, cependant ?

— C’est que plusieurs chemins mènent souvent à la vérité. Celui que nous avons pris nous y a conduits assez rapidement, et nous a dispensés d’utiliser les autres.

— Mais comment parviendra-t-on à classer l’affaire en ce qui concerne Madame Boscat ?

— On a mis ce crime-là à l’actif du faux Arthur Hasquien… J’ai eu, par mes collègues, des tuyaux sur M. Boscat. Je regrette bien de n’avoir pas fait sa connaissance, non pour les renseignements qu’il nous aurait procurés, mais pour l’agrément de contempler ce gâteux merveilleux, qui a, dans son garage trois autos, dans son écurie une douzaine de chevaux, et qui ne sort jamais qu’à pied pour aller chez un bistro de l’avenue des Ternes, où il assiste avec une curiosité fébrile à des poules au billard…

 

… Quand Gourgeot fut remis, il partit dans son pays avec Mathilde. Il est maintenant en congé d’un an, congé payé, bien entendu. On verra d’ici quelques mois s’il peut reprendre son métier, ou s’il doit être pourvu d’une sinécure à la campagne. C’est, somme toute, une de ces heureuses natures qui s’accommodent aussi bien du travail que de l’oisiveté.

Firmin a profité de ce que Robert Hasquien était mort légalement depuis plus d’un an pour épouser l’aimable Rose.

Le mariage eut lieu à Vesoul, chez les parents de Firmin. Rose se dépêcha de faire leur conquête afin de s’en aller au plus vite toute seule avec son mari. C’est un joli garçon, plein de sentiments excellents c’est une jeune femme pleine de bonne volonté et fort docile. Elle n’a pas essayé d’oublier les effroyables événements de sa vie, mais elle y a parfaitement réussi.

Le commissaire de la rue Pelpeau a reçu des félicitations et une promesse d’avancement. Le secrétaire a été nommé commissaire dans la banlieue : ce qui l’oblige à franchir tous les dimanches la zone militaire et la ligne des fortifications pour venir commettre à Paris le péché d’amour.

Quant au berger d’Arcadie, il ne fut pas compris dans le mouvement, et ne s’en affecta pas outre mesure. C’était peut-être parce qu’il n’avait que des ambitions énormes, qu’un prodige ou un coup d’État pouvaient seuls réaliser ! Que signifie, dès lors, pour de tels rêveurs, la montée d’un pauvre petit échelon ?

 

FIN


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en janvier 2018.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Isabelle, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Bernard, Tristan, Mathilde et ses mitaines, Paris, Ollendorf, 1912 (9ème édition). D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La maquette de première page, de Laura Barr-Wells, utilise la photo Svart torgvante på vänsterhand (mitaines), 02.02.2014, de Albin Olsson (Wikimédia, licence CC Attribution-Share Alike 3.0 Unported).

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