Tristan Bernard

LE TAXI FANTÔME

1919

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Table des matières

 

LE TAXI FANTÔME. 4

I 4

II 16

III 19

IV. 23

V. 27

VI 41

VII 47

VIII 50

IX.. 53

X.. 62

XI 66

XII 70

XIII 73

LE GUÉRISSEUR.. 76

LA FAIM.. 88

LES TROIS PETITS BLEUS. 95

FIRMIN, GRIS-GRIS, ACHILLE….. 108

SUR LA FALAISE. 118

LE COMPAGNON DE VOYAGE. 125

ÎLE MAURICE, TWO PENCE BLEU 1847. 134

LE COUP DE CYRANO.. 145

Ce livre numérique. 153

 

LE TAXI FANTÔME

I

La guerre et quatre ans avaient fait de ce jeune lycéen un lieutenant d’artillerie aux larges épaules, et transformé en une grande demoiselle blonde une petite fille de mil neuf cent quatorze, Marie-Louise Dacquin, la fille du banquier. L’artilleur, c’était Jacques Arnaud Lambelle, le fils de l’historien.

Ils se rencontraient, ce soir-là, chez Mme Alban, dans une célèbre salle à manger littéraire où l’on invitait des académiciens souriants et féroces, pour les mettre en présence des candidats à l’Académie, qui arrivaient la gorge découverte, tels, jadis, les clients du Minotaure.

La période électorale s’était ouverte par la disparition du philosophe Claudis, passé d’une immortalité provisoire à un trépas bien révolu. Pierre Lambelle, l’historien, et Pachol, l’ancien ministre, avaient posé chacun une main d’emprise sur le fauteuil de Claudis, où s’étaient assis pesamment, au cours de trois siècles, quelques écrivains célèbres et une douzaine de graves personnages oubliés.

La maîtresse de la maison détestait Pachol depuis qu’un jour il avait laissé sans réponse une demande de cartes pour la Chambre. Aussi favorisait-elle la candidature de Lambelle, et l’avait-elle invité ce soir-là, en même temps que deux académiciens influents.

Le fils Lambelle, à table, s’était trouvé placé à gauche de Mlle Dacquin, dont il s’occupa bientôt exclusivement, car son autre voisine était une vieille fille vorace qui ne cessait de mâcher de la nourriture, en remuant de fond en comble son visage bistre sous les deux moustaches de ses sourcils.

Marie-Louise, à un moment, tourna légèrement la tête et il sembla à Jacques que la ligne de son cou était d’une grâce sans égale. Il décida – un bon vin de Bourgogne aidant – qu’il aimerait pour la vie cette personne. En conséquence de quoi, à part celui-là, il lui dit tous les secrets de son cœur.

La guerre ne l’avait mûri qu’en partie : il y avait pris de l’énergie, de la force de décision en face du danger brutal. Aussi ne se sentait-il que plus ingénu dès qu’il parlait à une femme, car il avait conservé son âme de dix-sept ans. Il ne manquait pas, bien entendu, de théories sentimentales très savantes, et ne se faisait pas faute de préparer, dans son esprit, des conquêtes méthodiques. Il était admirable dans le jeu de salle, mais, une fois sur le terrain, c’était autre chose… Il oubliait toutes ses théories, toutes ses préparations, toutes ses méthodes. Par paresse, tout de même un peu par amour de la franchise, il ne savait que vider en désordre tout le contenu de sa pensée. Son charme opérerait seul, et vaincrait s’il en avait la force. Il n’était plus question de le surveiller ni de le régler.

Marie-Louise Dacquin avait vu, naturellement, sur la poitrine de son voisin les deux palmes de la Croix de guerre.

— Seriez-vous un héros ?

— Je n’en sais rien.

— Comment ? vous n’en savez rien ?

— C’est vrai. Par moments, je me dis que c’est possible, et, d’autres fois, je pense : « Après tout, ai-je été vraiment brave ? »

— Et ces deux citations ?

— À mon avis, je ne les ai pas méritées… Il y en a d’autres que j’ai méritées et que je n’ai pas eues… Tout ça, ça se compense… À moins que ce soient mes chefs qui aient bien jugé et que ce soit moi qui me trompe. C’est possible. Après tout, ça m’est arrivé de me tromper, et sérieusement : j’ai eu peur à des moments où il n’y avait pas de danger ; et, à d’autres heures, où pourtant c’était grave, je passais à travers sans m’en apercevoir.

— Vous étiez dans l’artillerie ?

— Dans l’artillerie de tranchée.

— Vous avez été quelquefois très malheureux, j’en suis sûre ?

— Des fois… Puis, d’autres fois, pas… Maintenant, je ne sais plus…

Marie-Louise, l’écoutant, ne se disait pas : « Comme c’est juste ! » Elle ne se demandait pas si elle approuvait ou non ses paroles : elle approuvait son abandon. Elle en était charmée et s’abandonnait, en retour, comme on laisse une main heureuse dans une main loyalement tendue.

— Ce monsieur, là-bas, c’est votre père ? demanda-t-elle.

— La barbe grise courte ? Oui, c’est papa.

— Il a écrit de beaux livres, dit Marie-Louise.

— Vous les avez lus ?

— Quelques-uns…

— Vous n’en avez lu aucun. C’est vrai pourtant qu’il a écrit de beaux livres : Pierre le Cruel, Henri III, Mazarin… Il faudra tout de même que vous lisiez ça. Ça n’est pas embêtant.

— Et il se présente à l’Académie ?

— Oui, mademoiselle. Et je trouve que ça ne lui ressemble pas.

— Pourquoi ?

— Parce que papa est vraiment un esprit libre… Non pas qu’il se promène dans les rues en criant : « Vive la liberté ! » Non ! papa est libre, sans affiche, sans placard, tout simplement parce que, dans son travail, il ne pense qu’à une chose : à être clairvoyant. Il ne laisse diriger sa pensée ni par ses amis ni par ses ennemis. Mais, pourquoi, lui, cet individuel, se présente-t-il à l’Académie ? à l’Académie où l’on ne fait guère que du travail d’équipe et qui, depuis 1914, s’est réquisitionnée pour la Défense nationale, pour fabriquer des idées de guerre en quantités mêmes supérieures à celles qui lui étaient demandées ? Qu’est-ce qu’il va faire là-dedans ?… Je ne dis rien. Ce n’est pas à moi à lui présenter des observations ; il fait ce qui lui plaît… Et puis je pense aussi qu’il a une tête solide : l’Académie ne l’abîmera pas. D’ailleurs, ce qui abîme surtout, ce n’est pas tant d’être académicien que d’être candidat. Papa ne sera candidat qu’une fois. S’il prend la bûche, il laissera ça tranquille. Mais ce qui m’étonne, c’est qu’il y tienne.

— Moi, je comprends qu’on y tienne.

— Parce que vous êtes comme lui : vous voyez l’Académie dans un nuage doré, comme un paradis. C’est vague, c’est haut, c’est brillant. Mais il ne faut pas oublier que l’Académie se compose d’académiciens… Je me rappelle certaines salles de restaurants où l’on soupait. C’était étincelant, à condition de ne pas regarder les soupeurs un par un.

— M. Lambelle sera élu, vous n’en doutez pas ?

— Hé ! hé ! c’est qu’il a un terrible adversaire, un homme politique, un ancien ministre, M. Pachol lui-même… Vous avez entendu parler de lui ?

— Oh ! souvent !

— Il a eu de grands succès politiques, mais cela ne lui suffit pas ; il veut être un homme de lettres. Comme homme politique, je ne sais pas au juste quelle est sa valeur, mais serait-il un homme d’État épatant, ça n’a rien à voir avec la littérature. Pourquoi chacun ne reste-t-il pas chez lui ? Les politiciens ne se confondent pas plus avec les écrivains qu’un fondeur de bronze avec un sculpteur. Un homme politique n’est jamais qu’un penseur industriel, et un écrivain, s’il fait de la politique, n’est, la plupart du temps, qu’un homme d’État de laboratoire… Ah ! ce Pachol ! j’ai l’air de le dédaigner, hein ? Eh bien, ce n’est pas vrai…

— Vous ne le dédaignez pas ?

— Non, mais je le déteste. Mes sentiments pour lui ressemblent beaucoup plus à la haine qu’au mépris. Je n’aime pas cet homme qui a passé toute sa vie à des guerres sourdes. Il a sa solde des gaillards sans moralité, comme ce docteur Nervat, que je connais…

— Oh ! comme vous avez l’air dur en prononçant son nom !

— J’ai mes raisons. C’est un gaillard que je retrouverai, une espèce de Sarrasin terrible, sans aucun scrupule. Je connais un peu cet individu, parce qu’il se trouve que mon téléphoniste de là-bas était précisément jadis son secrétaire ; alors il m’a raconté sur lui des choses extraordinaires, presque incroyables. Enfin, celui-là, c’est une espèce de bravo, et il n’est pas tout le temps, comme Pachol, à afficher de grands sentiments. Quand je pense que ce Pachol, cet orateur édifiant, a passé sa vie à combattre ses adversaires avec toutes les armes défendues par la Conférence de la Haye, au risque d’empoisonner son propre jugement par des retours de gaz ! Il prétend, par principe, que son adversaire est de mauvaise foi ; à force de le prétendre, il finit vraiment par le croire. Supposer son adversaire de mauvaise foi, ce n’est pas le moyen d’arriver à la clairvoyance ! Il est vrai que la clairvoyance, ce n’est pas l’idéal des politiciens. Ils font un travail exactement contraire à celui des gens de lettres. Les vrais écrivains sont passionnés pour leurs idées, mais c’est une fois qu’ils les ont comprises, adoptées, confrontées avec les idées adverses. Les politiciens ne comparent pas les idées, ils les opposent… Mais je vous raconte des tas d’histoires qui vous rasent ?

— Non, non, dit Marie-Louise, enchantée qu’on lui parlât si longtemps, et pour elle toute seule…

Cependant, on se levait de table. C’est, bien souvent, le signal du divorce entre le voisin et la voisine que le caprice impérieux de la maîtresse de maison a enchaînés pour une heure et demie. Mais Marie-Louise Dacquin et Jacques Lambelle ne se séparèrent point. Même, une bonne mise en pratique du système D leur fit découvrir un petit coin de salon où deux fauteuils avaient été placés tout près l’un de l’autre, par l’intervention évidente du destin.

— M. Pachol est plus jeune que M. Lambelle ? demandait Marie-Louise.

— Sensiblement. Il a à peine soixante ans. Mais, à l’Académie, ce n’est pas comme au métro. On ne cède pas sa place aux messieurs plus âgés… Et puis M. Pachol ne cède sa place à personne. Il n’a pas le temps d’attendre : sa médiocrité peut être révélée d’un instant à l’autre. Il tient compte également des fluctuations de la politique. L’eau est bonne aujourd’hui. Mais qui sait si dans six mois ?…

— C’est en somme un monsieur qui veut bien ce qu’il veut…

— Ce Pachol, continua Jacques, appartient à la génération qui naquit autour de 1860. En 1880 et les années qui suivirent, se proposèrent à l’admiration publique bien des jeunes hommes desséchés, des snobs de la méthode scientifique, qu’eux-mêmes, d’ailleurs, comprenaient mal. C’est l’époque où l’on parlait de l’organisation savante de l’existence et de la lutte pour la vie. Ils parlaient de ça comme des savants parvenus qui ne cultivent que le petit bout de jardin de devant leur maison, ce bout de jardin que tout le monde voit de la rue, (seulement, sur l’autre face qu’on ne voit pas, quel vaste terrain en friche !)…

… Ils avaient toujours à leur disposition, comme fournisseurs intellectuels, de jeunes savants hâtifs, pressés de breveter des idées. Oh ! les jeunes docteurs trop pressés ! Un vrai savant hasarde une hypothèse sur les farineux ou les pâtes alimentaires : un jeune docteur se précipite sur cette hypothèse prudente et en fait une loi absolue à laquelle, naturellement, il attache son nom. Ces as politiques ou autres de la classe 80 et des classes voisines n’agissaient qu’en vertu de prétendues lois scientifiques. La loi à la mode, c’était celle de la lutte pour la vie, le struggle for life, comme ils aimaient à dire. Les écrivains de valeur n’hésitaient pas à organiser leur publicité comme des marchands de chocolat. Ils affichaient leurs ambitions avec un cynisme doctoral. Ils montaient devant les foules au mât de cocagne de la gloire ; seulement, comme ils le sentaient glissant, ils s’arrangeaient pour ficher de place en place de petits crans d’arrêt, des grades de la Légion d’honneur, des titres de l’Institut. Ils se disaient ainsi : « Si je dégringole de là-haut, je ne descendrai pas plus bas ; ce sera toujours ça d’acquis. » Voyez-vous, ces gens-là ont toujours vécu avec une peur affreuse d’être des ratés. Plusieurs d’entre eux sont morts dans des honneurs magnifiques. Hélas ! hélas ! Ça ne les empêchera pas d’être des ratés de la postérité ! Il ne faut pas trop toucher d’avances sur sa gloire ; il vaut mieux avoir un compte en retard. Papa, vous le voyez, a près de soixante-dix ans et, jusqu’à l’âge de soixante ans, c’était un raté… Oui, on peut bien le dire, maintenant qu’il est célèbre. Mais, que voulez-vous ? Il risquait le tout pour le tout, lui. Il risquait carrément d’être un raté pour obtenir un jour la grande gloire. Seulement, maintenant, il vieillit ; il se lasse ; sa confiance tombe un peu… Alors il se présente à l’Académie. Ce sera pour lui un petit refuge à mi-côte… C’est ainsi que j’explique sa détermination, que je ne discute pas. Il désire être de l’Académie ? Je souhaite donc ardemment qu’il y entre.

— Vous l’aimez bien, votre papa ?

— Oui, je tiens à ce qu’il soit content. Mais ne me croyez pas meilleur que je suis. Ce n’est pas seulement le succès de papa que je souhaite, c’est l’échec de Pachol. Ce Pachol, c’est un gaillard encore très vert et très remuant. Il appartient à la génération, dont je parlais tout à l’heure, de ces gens secs par principe, qui ont vu, en avançant en âge, que la sécheresse « ne rendait pas » et qui se sont mis à l’ingénuité, à la spontanéité, à l’enthousiasme. Trop tard, messieurs ! un peu trop tard… Vous les avez vus pendant la guerre, pendant les premiers mois, au moment de la grande passion ? Leur voix ne détonait pas dans le concert ; puis une fois que le ton des soldats a changé, le leur est resté le même, parce que c’était un ton de consigne. Alors, on a remarqué que leur passion, un peu essoufflée, criait faux. Un mauvais chanteur, un chanteur sans âme est bien capable d’abîmer un bel air de musique. Ils ont failli nous dégoûter des plus nobles sentiments, rien qu’à la façon dont ils les traduisaient… Vous avez déjà visité des forceries ?

— … Où l’on fait pousser des fleurs et des fruits extraordinaires ?

— Les plantes de forcerie, ce n’est pas le produit de la terre et du soleil, c’est l’œuvre artificielle d’un pépiniériste rhumatisant. Moi, je n’aime pas les forceries, ni de fruits ni de sentiments… Tenez, à force d’aimer mon prochain comme moi-même, je finissais par me détester… Voilà où m’amenaient ces vieux boute-en-train. En faisaient-ils des déclarations et des protestations ! « Ah ! si je n’étais pas si âgé ! Si j’étais mieux portant ! Comme je serais parti… là-bas, avec vous ! »

— Oui, j’ai un oncle qui disait toujours cela à mon frère.

— Mais pourquoi n’est-il pas parti là-bas une bonne fois, si ça lui faisait tant plaisir ? On aurait eu égard à son âge… Écoutez, s’il y a une autre guerre, ce qu’à Dieu ne plaise ! il faudra être agréable à ces pauvres quinquagénaires et sexagénaires. Il faudra former pour eux des corps spéciaux où ils seront entourés de petits soins ; ils auront à leur usage un personnel sanitaire de choix. On les logera, ces volontaires vénérables, dans des cantonnements de premier ordre, parfaitement aménagés contre les courants d’air, absolument préservés de l’humidité. Et même il sera bon de leur épargner de longs séjours dans les tranchées : on ne les emploiera que comme troupes de choc…

— Vous êtes méchant…

« — Mais non, puisque c’est pour leur être agréable ! Et puis, quels magnifiques soldats nous aurons en eux ! La force morale, – l’ont-ils assez répété ? – est un grand facteur de la victoire. Or, à en juger par ce qu’était leur force morale au coin du feu, quel développement prodigieux va-t-elle prendre dès qu’ils seront face à face avec un ennemi détesté…

— Mais c’est que vous êtes très méchant !

— Oui, je suis devenu un peu méchant. C’est-à-dire que j’ai perdu cette condescendance du fils de famille, du bon fils de famille satisfait que j’étais avant la guerre… Je ne marche plus dans cet échange perpétuel de rhubarbe et de séné qui se pratique entre les braves classes dirigeantes. Et puis, j’ai rencontré des gens de toutes sortes ; j’ai vu que le monde était un peu plus large que je le croyais ; que la politesse, la bonne éducation, la sociabilité, ça pouvait se pratiquer dans un enclos beaucoup plus vaste, et que la fraternité n’est pas un sentiment si vulgaire et si vide de sens que le croient certains écrivains, qui tiennent, sur le retour de leur âge, à paraître bien élevés. Moi, voyez-vous, il ne faut pas que je vienne trop souvent dans le monde, parce que cela me donne des idées de rébellion. J’ai envie de bousculer des tas de petits pots de fleurs… Si jamais on vous apprend que j’ai commis un crime, il ne faudra pas vous en étonner.

— Vous plaisantez ?

— Mettons un acte d’indépendance un peu violent… N’en soyez pas surprise, je vous en prie.

— Si, j’en serais surprise… ! Et même très… mécontente.

— Promettez-moi, en tout cas, de m’entendre avant de me juger ?

— Non, je ne vous entendrai pas si vous faites quelque chose de mal. Je ne veux pas que vous fassiez quelque chose de mal…

— Mais si ce n’est pas quelque chose de mal ? dit Jacques. Si c’est simplement quelque action que l’on jugera défavorablement – mais à tort…

— Cela non plus, je ne veux pas… Vous allez me promettre…

La conversation continua dans de gracieuses futilités. La grande route, où ils s’étaient avancés tous les deux, n’était qu’en voie de construction. Pour le moment, elle s’égarait encore dans des champs, d’ailleurs fleuris. Il en eut d’abord de l’ennui, car c’était un jeune homme impatient et qui voulait entraîner tout de suite dans le monde de ses idées cette aimable personne qu’il venait d’élire. Puis elle fut si gentille qu’il en oublia ses regrets.

Quand Marie-Louise prit congé de lui, après l’avoir invité à un thé prochain, il resta tout songeur et tout heureux. On n’avait jamais vu un jeune homme aigri avec des yeux si clairs et un sourire aussi fredonnant. Il répondit un peu étourdiment à diverses personnes, serra mollement la main d’une vieille cousine qui l’adorait, en eut une vague conscience, et, pour se rattraper, donna un bonsoir plein d’effusion à un vieillard antipathique…

— Tu connais bien Jacques Lambelle ?

Marie-Louise ne put s’empêcher, dès que leur auto eut démarré, de poser cette question à son frère.

— Oui, oui, dit ce jeune dragon, officier de complément, qui revenait de Salonique, et qui s’apprêtait à rentrer tout botté au Conseil d’État. Il ajouta :

— Ne te monte pas la tête sur ce Jacques Lambelle.

— Pourquoi ça ?

— Je connais des gens qui, sans me donner des détails bien précis sur son compte, semblaient avoir de lui une mauvaise opinion…

— L’ont-ils bien compris ?

— C’est possible qu’ils ne l’aient pas compris. Mais enfin, vois-tu, j’aime autant que tu ne te montes pas la tête sur son compte…

— Que tu es bête ! Est-ce que j’ai l’air de me monter la tête ?…

Elle préféra ne pas continuer la conversation avec une personne qui ne parlait pas de ce jeune homme d’une façon plus aimable.

II

Thomas Trimeau était démobilisé depuis deux jours. Il n’avait pas été fâché, après quatre ans d’absence, de retrouver son taxi.

À la mobilisation, il était chauffeur depuis déjà trois ans, après avoir mené un fiacre à cheval pendant une bonne douzaine d’années. Durant toute la campagne, il avait servi au T. P. (Transport du Personnel), et mangé des milliers de kilomètres en trimballant des poilus dans son camion sur les routes de Woëvre, de Champagne et d’Artois. Ils étaient trois dans le groupe, qui soupiraient après leur bonne vie de taxi ; d’autant que, par des camarades, on entendait dire qu’à Paris on faisait des journées fabuleuses, malgré le prix du « coco », très rare encore, mais dont on trouvait toujours un bidon par-ci par-là, dès l’instant qu’on savait un peu se dégrouiller.

— Seulement, avait dit un poteau, c’est dur, tu sais, de se remettre au travail de Paris ! Ça vous énerve, ça fatigue plus qu’avant.

Il ne pouvait le croire : c’était bon pour des bleus ! Lui, était un vieux ; il avait le métier dans les bras…

Dès les premières heures, il fut bien forcé de s’avouer qu’on ne lui avait pas menti. Le boulot était trop précipité ; de neuf heures du matin à huit heures du soir, on n’arrêtait pas. Et puis, des raisons à n’en plus finir avec les clients, qui ne comprenaient pas le travail et croyaient toujours qu’on y mettait de la mauvaise volonté… Si on ne rouspétait pas, si on était complaisant, le voyageur abusait, vous gardait des deux heures pour une pièce de douze francs. Il ne se figurait pas qu’on en perdait presque autant, à manquer sept ou huit petites courses qu’on aurait pu faire pendant tout ce temps-là.

Trimeau était célibataire. Une petite bonne femme qu’il avait vue quelquefois avant la guerre avait pris, de loin, à ses yeux, pour les besoins du sentiment, la figure idéalisée d’une maîtresse attitrée. Déjà, à la dernière perme, il l’avait trouvée un peu changée de manières. Au retour définitif, il avait appris qu’elle n’était plus dans sa blanchisserie. Partie sans laisser d’adresse !

Tout cela lui produisait un cafard plus noir que celui de là-bas, parce qu’il n’y avait plus maintenant l’espoir du retour. D’autant que la veille au soir toute source de joie avait été tarie dans son âme par une autre déception : une soirée passée avec une petite bonne sans conversation aucune.

Thomas Trimeau se trouvait dans la disposition qu’il fallait pour accepter ce qu’on venait de lui proposer : à la station, un officier inconnu lui demandait de sortir de Paris pour un long voyage.

Thomas, à l’énoncé de cette proposition, restait immobile, songeur, les paupières baissées. L’officier interrogateur dut avoir l’impression que l’affaire n’était pas impossible.

Thomas appartenait à une toute petite compagnie qui ne sortait que cinq voitures, d’anciennes bagnoles bourgeoises un peu usagées, mais à quatre cylindres et capables de faire, sur une bonne route, du cinquante à l’heure en palier. L’affaire finit par se conclure à trente sous du kilomètre, l’essence payée par le client, un minimum de cent cinquante francs par jour et, encore en plus, deux cents francs de pourboire pour le voyage, qui ne durerait pas une semaine. Il suffisait d’obtenir l’acquiescement du patron ou plutôt de sa veuve, un vieux tas énorme et immobile de soixante-dix ans, avec qui il y avait toujours moyen de s’entendre « dès l’instant qu’on y fournissait du blé ».

Rendez-vous fut pris pour le lendemain, à huit heures du matin, au métro de l’Étoile. Trimeau arriva cinq minutes environ avant l’heure fixée. L’officier, qu’il ne reconnut pas d’abord parce qu’il était en civil, se trouvait là avec un autre individu, un homme rasé, sans âge, plutôt dans les cinquante ans. Les deux voyageurs n’étaient pas trop mystérieux d’allures. Trimeau avait plus de bon sens que d’imagination. Il ne savait pas où l’on allait, mais il ne lui semblait pas que lui, personnellement, pouvait courir quelque risque. Sa voiture était capable d’un service honorable : elle ne constituait pas un enjeu suffisant pour un mauvais coup. À moins que, désirant se procurer, pour une expédition louche, une voiture sans chauffeur, ces hommes, une fois sur une route déserte…

Bah ! on verrait bien !… Il se dit qu’ils n’avaient pas vilaine figure, assez désireux d’ailleurs de se rassurer lui-même.

— Nous allons à Versailles d’abord, dit le jeune officier. Vous prendrez la route de Chartres ; après, on vous dira…

III

La ville du Mans, ce matin-là, était en émoi. Les passants n’y circulaient plus comme de rares algues emportées au courant paresseux d’une vie monotone. L’émotion commune avait ramassé ces tiges éparses devant les étalages et les portes cochères, en petits tas agités…

Des visiteurs mystérieux, la nuit précédente, avaient dévalisé le domicile particulier du receveur, M. Dutilleul. Il habitait en dehors de la ville, dans une belle propriété, sur la route du Mans à Angers. Sa femme et ses deux enfants se trouvaient depuis quelques jours en Bretagne et ce détail n’était pas ignoré des voleurs. La veille de leur expédition, ils avaient éloigné M. Dutilleul par un télégramme, qui le priait de venir tout de suite à Guingamp retrouver sa famille.

La cuisinière et le valet de chambre logeaient dans les communs, à cent pas du corps de logis principal ; seule une petite bonne gardait la maison. On l’avait retrouvée, le matin, un peu abrutie par le chloroforme, mais pas trop endommagée.

Entre deux nausées, elle raconta que des individus, la figure voilée d’un foulard noir, étaient entrés brusquement dans sa chambre… peut-être à onze heures du soir, peut-être un peu plus tard… elle ne savait pas au juste. Elle n’avait pas eu le temps de pousser un cri ; on lui avait recouvert la tête d’une sorte de capuchon et, tout de suite, elle s’était sentie engourdie.

Dans le cabinet de M. Dutilleul, la table, la bibliothèque avaient été fracturées. On retrouva sur le tapis des livres en désordre. Les voleurs avaient cherché des papiers dans les tiroirs du meuble. Pour savoir au juste ce qui avait été enlevé, on attendait M. Dutilleul, à qui on avait envoyé une dépêche, celle-là véridique. D’après ce que disaient les domestiques, il devait manquer beaucoup de papiers dans les tiroirs, toujours très pleins d’ordinaire, car M. Dutilleul, ils l’avaient remarqué bien souvent, avait de la peine à les fermer. Dans la bibliothèque qui auparavant était toujours pleine aussi, il manquait visiblement la valeur d’un rayon, peut-être une cinquantaine de volumes.

Le magistrat qui faisait l’enquête était un petit homme rond, grisonnant, qui n’avait d’énergie que dans sa rude moustache. Au cours de l’inspection d’une affaire précédente, on lui avait reproché sa mollesse ; aussi, cette fois, se montra-t-il expéditif et rigoureux. Presque sans examen, il fit arrêter les domestiques.

Quelques heures après cette triple arrestation, un témoignage, qu’un autre confirma peu après, sembla établir d’une façon sérieuse que les auteurs du vol étaient des gens étrangers au pays. Alors le magistrat, pour ne pas paraître hésiter dans ses décisions, mit tout de suite en liberté les trois domestiques. Il lui sembla qu’il acquérait, dans l’opinion publique, la réputation d’un homme indépendant, d’une loyauté absolue et qui n’hésitait pas à reconnaître tout de suite ses erreurs. En réalité, l’opinion publique pensait autrement et, en dépit de ses actes d’autorité, continuait à n’avoir de lui qu’une estime médiocre. L’opinion publique n’a pas toujours de nous l’opinion que nous avons nous-mêmes.

Voici ce qu’avait révélé à l’instruction un petit garçon laitier qui, vers trois heures du matin, était passé sur la grand’route : à l’entrée du petit chemin ombragé qui conduisait à la maison de M. Dutilleul, une auto, à cette heure de nuit, stationnait. Par curiosité, et aussi parce qu’il avait besoin de compléter à la fontaine un litre de lait dont il avait bu quelques gorgées, le jeune garçon s’était arrêté à cent mètres de là. Peu après, il avait vu deux hommes sortir du petit chemin, monter dans la voiture. Le mécanicien, qui dormait sur le siège, s’était réveillé et avait mis l’auto en marche. La voiture s’était éloignée dans la direction de Tours.

À quelques kilomètres de la maison du crime, sur la route du Mans à Tours, exactement à la borne 10, et peu après trois heures du matin, un motocycliste d’un certain âge, un placier en montres, qu’une panne avait arrêté sur le bas-côté, avait vu passer une auto à bonne allure. Ce voyageur était un Parisien qui savait ce que c’était que des taxis. La voiture qui passait n’avait pas de compteur apparent, mais, à la gauche du siège, à la hauteur des épaules du mécanicien, se trouvait une sorte de boîte entourée de chiffons, sans doute un taximètre dissimulé.

— Les lanternes, demanda le magistrat, étaient-elles éteintes ?

— Oui. La nuit était claire. D’ailleurs, monsieur le juge, sur la route, on circulerait mal avec une lanterne, qui donnerait un faux jour.

— Je sais, je sais dit le magistrat, qui peut-être ne savait pas.

— En tout cas, il n’y avait pas de phares allumés, dit le motocycliste.

Ce point une fois fixé, le magistrat continua son enquête de la façon la plus minutieuse et la plus inutile. Il fit photographier tout le sol du petit chemin, le gravier du jardin, afin d’examiner au microscope des traces complètement invisibles. La terre, la nuit du vol, n’était ni humide ni poussiéreuse. Elle ne mettait donc aucune bonne volonté à fournir des indices. La grand’route, interrogée de la même façon, ne fut pas plus complaisante, jusqu’au moment où un gendarme, inspiré d’ailleurs secrètement par un vieux rentier du pays, eut l’idée de s’en aller à trois kilomètres de là, à un passage où la chaussée, couverte par le feuillage d’un double monôme d’arbres, conservait plus longtemps l’eau des pluies.

Alors on remarqua qu’une des empreintes de pneus accusait la présence d’un antidérapant à la roue droite arrière : précieuse indication, pourvu, toutefois, qu’après crevaison, les voleurs voulussent bien ne pas remplacer ce pneu significatif par une enveloppe ordinaire.

IV

Depuis cette soirée passée avec Jacques-Arnaud Lambelle dans le salon électoral académique de Mme Alban, Marie-Louise était transformée, un peu à la façon d’un collégien qui vient d’être bachelier, ou d’un homme d’âge à qui on a donné la Légion d’honneur : elle était promue au rang de femme aimée. La rampe de sa vie flambait, brillante de bonheur et de lumière, et la séparait de l’ombre obscure et triste où végétait tout le reste de l’humanité.

Elle se regardait souvent dans la glace et se trouvait impeccablement jolie. L’amour avait balayé tous ses doutes. Elle s’avançait sur un pavois triomphant de confiance en elle-même. Il lui semblait qu’il n’y avait au monde qu’un seul être qui fût son égal…

Elle s’était promis d’abord de ne dire son unique secret à âme qui vive, mais il débordait. Elle accepta chez des cousins, tout près de Chinon, une invitation qu’elle avait déclinée à plusieurs reprises. Mais désormais elle avait une raison pour aller voir des gens : elle n’arrivait plus chez eux le cœur vide ; en même temps que des bonbons et des fleurs, elle leur apportait un grand secret à dévoiler. Évidemment, elle ne le dirait pas à tout le monde, mais à une cousine de son âge qui, jusqu’à ce moment, avait été pour elle une petite compagne comme les autres. Aussitôt qu’elle lui eut révélé la grande nouvelle, sa cousine Irma fut consacrée sa meilleure amie.

Marie-Louise, dans son entourage, avait la réputation d’une jeune fille accomplie. Son père disait d’elle avec autorité : « Elle est foncièrement bonne. » — « Et puis, elle est si fine ! » ajoutait la tante intelligente de la famille.

Marie-Louise avait fait son devoir d’infirmière, soigné scrupuleusement les blessés, jusqu’au moment où, sur le conseil du médecin, elle avait dû interrompre son service d’hôpital pour se reposer. Alors elle avait pris des filleuls qu’elle avait fidèlement promenés dans les théâtres et dans les cinémas. Chez elle, c’est elle qui s’occupait de conduire la maison, de surveiller l’éducation de sa jeune sœur, car Mme Dacquin, leur mère, bien qu’elle ne souffrît d’aucune maladie précise, était une personne d’une fragilité sans pareille, une maman de porcelaine fine, qui vivait sous un globe de verre.

À partir du jour où Jacques-Arnaud s’était épris d’elle, la situation de Marie-Louise vis-à-vis de la famille changea tout à fait, comme celle d’un employé devenu patron. Certes, elle continua à s’occuper de la maison, de sa petite sœur, de ses filleuls, puisque le pli était pris, mais c’était désormais avec une bonne grâce machinale et d’ailleurs, de ce fait, plus ponctuelle qu’auparavant. Son entourage remarqua simplement en elle un certain enjouement que l’on attribua à la pureté de son cœur.

— Vois-tu, disait-elle à sa cousine, en se promenant avec elle sur la terrasse qui dominait la vallée, vois-tu l’avantage de ces quelques jours de vacances qui me séparent de mes parents ? Je ne voulais rien leur dire et à la longue, ils se seraient aperçus de quelque chose…

— Quand verras-tu ce jeune homme ? demanda Irma.

— Encore un grand secret, dit Marie-Louise. Peut-être demain, peut-être ce soir. Je sais qu’il viendra me voir ici, mais il faudra avoir l’air d’en être surpris, car il sera venu par hasard et en passant… Figure-toi que, deux jours après la fameuse soirée, il est venu prendre le thé chez moi. Il devait revenir deux jours après, mais, le lendemain matin, il m’a téléphoné qu’il partait en voyage : une mission en auto, je crois. Il m’a dit, d’ailleurs, qu’il me mettrait au courant. Oh ! je suis tranquille, il me dira tout.

— Alors tu es très heureuse ?

— Très heureuse ! Et avec une tranquillité qui m’étonne, mais qui ne m’effraie pas. Quand il m’est arrivé dans la vie de me sentir contente, – oh ! pour des raisons bien moins importantes ! – j’ai toujours eu peur que ce soit une fausse joie. Maintenant, j’ai pleine confiance dans mon bonheur. Il ne me semble pas qu’il puisse jamais cesser.

— Alors, tu penses qu’il viendra bientôt ?… Dis donc, Marie-Louise, je vois pourquoi tu ne veux te promener que sur cette terrasse ?

— C’est possible. Je ne sais pas. En tout cas, je ne me l’étais pas dit.

Les deux jeunes filles, au bout de la terrasse, virent arriver M. Le Vincier, le père d’Irma, accompagné d’un invité qu’on appelait le sous-préfet, parce qu’il avait été jadis dans l’administration, et qu’il avait ses grandes entrées à la sous-préfecture.

— Voici M. Grondet qui va nous raconter des histoires effrayantes, dit M. Le Vincier.

— Qu’est-ce que c’est ? dit Irma. Dites-nous ça bien vite !

— Non, non, il ne vous révélera rien encore. Il faudrait après cela, recommencer le récit devant maman. Mais préparez-vous à entendre pendant le déjeuner un récit un peu fantastique.

— Fantastique, en effet, dit M. Grondet : l’histoire du taxi fantôme…

V

M. Grondet, poète aux cheveux courts, appartenait depuis trente ans à une école néo-symboliste. Ses vers avaient toujours été d’une lecture un peu difficile pour le commun des mortels. Ils paraissaient brumeux ou incohérents, ce qui ne l’avait pas empêché d’être, au cours de sa carrière administrative, le fonctionnaire le plus ordonné et le plus méthodique.

— Le colonel Chardier, dit-il, quand on se fut installé à table, est un habitant de Chinon. C’est un ancien officier d’artillerie qui a repris du service à la guerre. Il a encore pour le moment une fonction aux armées, à la direction des étapes, où il rend de très grands services. Aussi le garde-t-on encore là-bas, bien qu’il ait tout près de soixante ans. En son absence, il a laissé sa maison sous la garde d’un vieux jardinier, – qui vient de passer une bien mauvaise nuit. En effet, on l’a retrouvé ce matin bâillonné, ligoté, chloroformé, dans la chambre du rez-de-chaussée où il couchait. Il avait fait usage d’un pistolet vénérable qui ne quittait pas son chevet. Il n’a tiré qu’une balle, que l’on a trouvée dans le mur et qui n’était pas arrivée à destination : elle n’a pas effleuré les deux individus encapuchonnés de noir qui avaient fait, sur le coup de minuit et demi, intrusion dans sa chambre.

— Et, demanda Mme Le Vincier, ce vieux gardien est un homme sûr ?

— Absolument. Notez que c’est le premier soupçon qui vient à l’esprit… je ne dis pas cela pour diminuer la valeur d’ingéniosité de votre hypothèse. D’ailleurs, on sait que le vol a été commis par des gens qui ne sont pas du pays… et c’est là qu’apparaît le taxi-fantôme.

« Écoutez ce qui s’est passé ce matin, à cinq heures. Une fille du pays, en place à Paris avant la guerre, était, depuis 1914, revenue chez ses parents, des fermiers qui habitent à une demi-heure du faubourg Saint-Victor. Elle est employée dans un magasin de Chinon et va y prendre son service à six heures. La ferme se trouve en plein champ et communique avec la grand’route par un petit sentier herbu. Cette fille donc, qui rentre tous les soirs à la ferme, en part le matin de bonne heure pour se rendre à la ville. Or, ce matin, en longeant le sentier, elle a vu derrière un petit boqueteau, plutôt dégarni en cette saison, une auto arrêtée sans conducteur. Elle s’est approchée : les stores de l’auto étaient baissés. Elle est montée sur le marchepied et a regardé dans un interstice. Il lui a semblé que des gens dormaient dans la voiture. Une de ces personnes a remué… La jeune fille a pris peur et s’est sauvée. Mais elle avait eu le temps de regarder l’automobile. Il lui a semblé que c’était un taxi-auto et que le compteur était entouré d’une enveloppe d’étoffe noire.

— Mais, dites donc… fit remarquer Mme Le Vincier… j’ai entendu parler, il n’y a pas longtemps, de ce taxi-auto ?

— Nous en avons tous entendu parler, dit M. Le Vincier.

— Hier soir, à dîner, dit Irma, M. le curé, qui reçoit le Journal de la Sarthe, nous a lu le récit d’un vol mystérieux qui s’était commis au Mans.

— Alors, puisque vous êtes au courant de l’affaire du Mans, dit le sous-préfet, vous avez déjà entendu parler du compteur de taxi dissimulé, empaqueté dans des étoffes ?

— Et d’un pneu antidérapant à la roue droite arrière ? dit M. Le Vincier.

— Nous savions tout cela chez nous, dit le sous-préfet, bien qu’il n’y ait guère de communication d’un département à un autre et que, très souvent, quand un événement survient à vingt ou vingt-cinq lieues de notre ville, la nouvelle passe par Paris avant de nous arriver. Mais il se trouve que quelques personnes avaient reçu des journaux du Mans ; alors tout le monde était au courant, ici, de la particularité du compteur et de celle du pneu… La voiture qui a stationné, cette nuit, dans le champ a dû en repartir une heure ou deux heures après le passage de la petite bonne. Les gens qui ont passé par là un peu plus tard ont suivi les traces sur la route. Elles s’éloignaient dans la direction de Châtellerault et l’on a remarqué le dessin spécial qu’avaient laissé sur le sol les têtes de clous du pneu antidérapant.

— Mais si les voleurs crèvent leur pneu et qu’ils le remplacent par une enveloppe lisse ?

— Évidemment, dit M. Grondet, cela peut arriver. En attendant, cet indice subsiste.

— Et ils ont pris beaucoup de choses chez le colonel Chardier ? demanda Irma.

— Eh bien, ainsi que ça s’était passé au Mans, on a trouvé des tiroirs en désordre, des serrures de meubles fracturées, la bibliothèque ouverte, des livres épars sur le plancher. Nous avons donc téléphoné au Mans où M. Dutilleul, le volé de là-bas, est arrivé ce matin, revenant de Bretagne.

— Oui, dit Mme Le Vincier, je me souviens que les voleurs lui avaient fait envoyer un faux télégramme pour l’éloigner de sa maison.

— Le juge d’ici est venu téléphoner à la sous-préfecture, et j’ai pu avoir au bout du fil M. Dutilleul lui-même. Ce qu’il y a d’assez curieux, c’est qu’il connaît très bien le colonel Chardier. Ils étaient camarades au Quartier-Latin, il y a une quarantaine d’années. M. Dutilleul faisait son droit ; le colonel préparait Polytechnique.

— Et M. Dutilleul a été fortement rançonné ? demanda Irma.

— Comme au colonel, on lui a volé des titres et des livres. Ni l’un ni l’autre ne possédaient de livres de grands prix. M. Dutilleul a constaté la disparition de quelques titres, qui n’étaient pas d’une valeur considérable. On attend à Chinon l’arrivée du colonel, que l’on a prévenu par télégramme…

On commenta pendant tout le déjeuner cette mystérieuse aventure. Marie-Louise finit par écouter distraitement la conversation et par se retirer dans le petit ermitage de sa pensée solitaire. Les quatre autres convives, cependant, hasardaient des hypothèses ; c’était entre eux un petit tournoi de sagacité.

Comme on en était au café, un voisin de campagne, commandé de bridge par téléphone, vint faire le quatrième, avec le couple Le Vincier et M. Grondet. Les deux demoiselles en profitèrent pour aller se promener dans le jardin.

Comme elles descendaient le perron, le cœur de Marie-Louise battit violemment : Jacques-Arnaud Lambelle paraissait au bout de l’allée.

Le jeune homme était en costume de chauffeur.

Il expliqua qu’il avait déjeuné dans les environs avec son compagnon de voyage, qu’ils avaient mangé des conserves et acheté du vin à l’auberge. Comme il était très pressé et ne pouvait rester que très peu de temps au château, il n’avait pas voulu bousculer son camarade en train de déjeuner et avait pris le parti de venir seul.

Les jeunes filles le firent entrer dans le salon et on le présenta aux joueurs, qui n’accordèrent à la visite de cet instrus qu’une attention distraite. Toute la renommée de son père, l’historien Lambelle, était battue en brèche par l’importance dominante d’un sans-atout contré. Mme Le Vincier jouait le mort. M. Le Vincier, partenaire de sa femme, suivait son jeu avec inquiétude. Il n’éleva aucune protestation quand sa fille déclara :

— Nous vous laissons. Nous allons faire voir la propriété à M. Lambelle.

Irma avait été représentée à Jacques sous ce titre : « Mon amie la plus chère, pour qui je n’ai pas de secrets. » Elle montra que, digne du rôle de confidente, elle connaissait les devoirs de sa fonction, car elle feignit d’avoir des ordres à donner aux domestiques, à qui, d’ordinaire, elle ne commandait jamais rien.

Marie-Louise et Jacques restèrent seuls, marchèrent l’un à côté de l’autre, et ne trouvèrent rien à se dire pendant cinq longues minutes.

Puis il sortit quelques mots oppressés : il était content de la voir… le temps lui avait paru long… Ces paroles n’avaient rien d’éloquent ; elles exprimaient néanmoins beaucoup de choses.

Enfin il lui dit que son seul désir était de passer avec elle toute sa vie. Il lui demanda si elle y consentirait. Elle ne répondit pas… Ce n’était ni oui ni non, mais ça n’avait sûrement pas l’air d’être non.

— Je n’ai vu vos parents que d’une façon bien rapide. À mon retour à Paris, je pourrai peut-être leur faire une visite plus longue.

— Oui, répondit Marie-Louise.

Ils n’avaient rien dit de précis, mais ils étaient d’accord.

Ils sentirent tous deux que c’en était assez pour ce jour-là et qu’ils n’avaient plus la force de continuer à parler de ce sujet si grave pour lui, pour elle, pour les deux. Il valait mieux s’échapper ensemble dans une conversation moins essentielle.

Elle lui demanda depuis quand il avait quitté Paris, s’il n’y avait rien de nouveau, ce que devenait l’élection de son père.

— Je n’ai aucune nouvelle. Je pense que papa va avoir terminé ses visites académiques. Le lendemain du jour où je vous ai vue, les journaux annonçaient que l’élection était pour dix jours après… Il est vrai que j’ai eu plutôt à travailler.

Sur une question d’elle, il raconta qu’il faisait un voyage d’affaires… Il lui en dirait plus tard le détail.

— Je vous le dirais bien tout de suite, si vous le désiriez, mais c’est un secret qui ne m’appartient pas…

Avec une gentille confiance, elle le dispensa de parler.

— J’ai demandé, ajouta-t-il, une assez longue permission... Je n’avais pas pris mes vingt jours ; j’avais deux jours pour ma citation, mais je désire que mes affaires se terminent vite pour pouvoir finir ma permission pas trop loin de vous…

— Et vous êtes content de vos affaires ?

— Pas trop. Ça n’a pas encore réussi comme j’aurais voulu… Ce qui m’ennuie surtout, c’est que ça dure plus longtemps que je ne pensais… Aussi, je veux poursuivre rapidement la chose pour en avoir plus vite fini… Je vais vous quitter tout de suite, afin de pouvoir revenir plus tôt… Voilà mon auto qui m’attend là-bas, au coin de la route…

En apercevant l’auto, elle pensa, par une association d’idées, à l’aventure qui avait tant occupé les gens du château. Elle n’avait pas encore songé à lui en parler. Ses yeux s’égayaient à l’idée d’amuser Jacques avec une histoire intéressante.

Par où allait-elle commencer ?

On s’approchait de l’auto… C’est à ce moment qu’elle remarqua, à côté du siège, une boîte entourée d’étoffe sombre, à la place même où sont les compteurs dans les taxis…

Elle continua à marcher à côté de Jacques, du même pas, sans mot dire… Elle ne se sentait plus marcher. Il lui semblait qu’elle allait mourir, et qu’elle aurait voulu mourir tout de suite.

Jacques lui présentait son compagnon. Elle entendit sans l’entendre un nom… Tout cela se passait loin d’elle. Il lui dit encore des choses qu’elle ne perçut que plus tard, par souvenir… Il lui disait qu’il allait revenir dans deux ou trois jours, s’il le pouvait.

Le chauffeur avait mis le moteur en marche. Jacques souleva, pour la porter à ses lèvres, la main toute froide et comme inerte de Marie-Louise. Il monta en auto. Pendant que la voiture s’éloignait, il se penchait à la portière. La jeune fille était immobile sur le bord de la route, le visage inexpressif. Elle ne semblait rien voir, mais ses yeux, malgré elle, avaient regardé sur une roue d’arrière une bande de toile caoutchoutée où s’incrustaient des rangées de têtes de clous. La voiture était déjà loin. Elle roulait maintenant sur un chemin d’herbe où la trace ne se voyait plus. Jusqu’à cette partie herbue, et sans savoir au juste ce qu’elle faisait, Marie-Louise suivit l’empreinte de la roue, en écrasant de ses semelles étroites les marques de ces clous…

Marie-Louise n’osait plus rentrer au château. Elle s’était assise sur un talus et restait là, sans savoir à quoi elle pensait, jusqu’au moment où le froid la fit frissonner. Elle se leva, reprit la direction du château et vit arriver au devant d’elle Irma, qui la cherchait. Alors elle fit un grand effort. Elle comprit qu’il ne fallait rien dire, même à sa confidente attitrée, car ce nouveau secret n’était plus à elle. Ce secret, c’était le salut de quelqu’un, et personne d’autre qu’elle n’était assez sûr pour le garder…

Elle répondit aux questions d’Irma avec un rire forcé...

— Oui…, oui… nous nous sommes parlé… Mais je te raconterai ça plus au long… Je suis encore très émue… agitée. Je voudrais bien ne pas revoir tes parents ce soir… Tu diras, veux-tu ? que j’ai la migraine, un peu de fièvre, que je suis montée me coucher…

Irma, très discrète pour une confidente, maîtrisa son impatience d’être mise « à la page » et se retint d’interroger son amie. Elle aida Marie-Louise à se coucher et la laissa toute seule. Marie-Louise, toute à ses pensées, fermait les yeux et faisait semblant de dormir, chaque fois que la petite cousine venait voir à pas légers si elle n’avait besoin de rien.

… Non, Jacques n’était pas un malfaiteur vulgaire, un homme qui volait pour voler… Que lui avait-il dit l’autre soir ? Elle tirait de ses souvenirs les paroles de révolté, d’anarchiste que le jeune homme avait prononcées…

Les réticences de son frère, quand elle l’avait interrogé, se présentaient impérieusement à sa mémoire. On avait dit du mal de Jacques, c’était certain. Et si c’était vrai, ce qu’on disait ? Si ce garçon, perdu de dettes, s’excusait avec des théories ?… Dans la pauvre tête de Marie-Louise, c’était un continuel et toujours renaissant débat. Un moment, la voix qui excusait Jacques semblait triompher sans conteste. Marie-Louise avait un instant d’apaisement, puis, sournoisement et brusquement, le doute rentrait en elle et recommençait à la torturer. Elle faisait et refaisait l’enquête, plaidait pour le jeune homme, discutait l’interprétation des témoignages.

Le vol de Chinon avait été commis dans la nuit, mais l’auto mystérieuse qu’avait rencontrée la fille des fermiers avait été vue loin de l’endroit où s’était commis le vol… Puis elle se souvenait tout à coup de ce qui s’était passé au Mans. Cette fois, c’était tout près du théâtre du crime, à l’endroit même où le sentier, se détachant de la route, conduisait à la maison de M. Dutilleul, qu’on avait vu l’auto stationner. Et, bien plus, les voyageurs étaient sortis de ce sentier pour monter dans la voiture… Encore un débat douloureux, oppressant, auquel Marie-Louise préférait renoncer. Jacques avait pris part à cette expédition de malfaiteurs, il n’y avait pas à le nier. Il n’était pas possible d’innocenter le jeune homme… Mais il était tout de même permis de supposer qu’il existait des raisons inconnues qui pouvaient l’absoudre.

L’angoisse la tint éveillée jusqu’au petit jour. À ce moment, elle s’endormit, s’égara dans des songes qui n’avaient plus aucun rapport avec ses préoccupations : des bals sur une pelouse, des fêtes heureuses sur de belles terrasses inconnues et fleuries… Mais son réveil dans la vie hostile n’en fut que plus douloureux.

— Tu vas mieux ? demanda la tendre Irma, qui, derrière la porte, attendait le réveil de son amie :

— Un peu… J’ai dormi…

— Est-ce que tu déjeuneras à table ? Tu devrais faire un petit effort.

— Je tâcherai, dit Marie-Louise.

— Sais-tu qui vient aujourd’hui ? dit Irma. Le colonel Chardier, chez qui le vol d’hier a été commis…

— Je ne descendrai pas ! dit Marie-Louise avec un effroi qu’elle ne put maîtriser…

Mais elle s’aperçut de son imprudence et forgea des raisons : « Je ne serais pas à la conversation et je paraîtrais troublée, singulière… »

— Comme tu voudras, dit Irma, regardant au dehors, par la fenêtre…

Marie-Louise fermait les yeux, de crainte qu’on y pût lire quelque chose… Et puis, elle se dit qu’il fallait aller déjeuner avec ces gens, qu’il fallait faire un effort… C’était peut-être de la curiosité… C’était surtout le besoin de ne pas laisser échapper un indice favorable, une révélation, qui pouvait être pour Jacques une chance de salut. Elle ne savait qui…

Le colonel Chardier était un petit officier myope qui, jusqu’à l’âge de cinquante ans avait paru très jeune ; mais dans la dernière dizaine d’années, sa peau avait vieilli considérablement autour de ses moustaches noires inusables. Il était colonel de réserve. Il avait quitté l’armée d’assez bonne heure pour entrer dans une usine de fabrication mécanique. On le disait très fort ; cependant rien de sa science ne se manifestait au dehors. Elle était toute en lui, comme dans une armoire fermée.

Il raconta qu’on lui avait pris quelques papiers insignifiants et dépareillé des ouvrages techniques dont on avait ramassé des tomes au hasard. Somme toute, les malfaiteurs avaient fait maigre besogne… Marie-Louise ne put s’empêcher de se rappeler les paroles de Jacques, qui lui avait dit avoir mal réussi dans son expédition…

— Il paraît que ça sentait le chloroforme chez vous, colonel ? dit Mme Le Vincier.

— Oui, ce matin, ça s’était un peu dissipé. Mais chez Dutilleul, on a remarqué aussi, au moment des constatations, une légère odeur de pomme reinette…

— Est-ce que, d’ordinaire, l’odeur du chloroforme persiste ainsi ? demanda Mme Le Vincier.

— Ce n’était peut-être pas exactement du chloroforme, dit le colonel, mais un anesthésiant de même famille.

— Enfin, les malfaiteurs étaient au courant de vos faits et gestes, dit Irma. Ils savaient que vous ne deviez pas revenir ces jours-ci ?

— C’est comme pour Dutilleul, dit le colonel. Ils étaient évidemment renseignés sur sa vie. Ils lui ont fait parvenir un faux télégramme…

— Il n’y a pas à dire, dit M. Le Vincier, ils procèdent méthodiquement…

— Oui, dit le colonel, ils savent bien ce qu’ils font.

— Mais n’êtes-vous pas étonnés qu’ils volent et ne tuent pas ? dit Irma, faisant enfin une remarque qu’attendait Marie-Louise.

— C’est-à-dire, dit M. Le Vincier, que ce sont des voleurs raisonnables. Ils ne tiennent pas à faire de dépenses inutiles. S’ils sont pincés, car il faut bien tout prévoir, il est clair qu’un assassinat grossirait beaucoup l’addition.

— Avez-vous remarqué, dit Mme Le Vincier, que, jusqu’à présent, ils n’ont volé que chez des gens d’un certain âge ?

— Oui, dit M. Le Vincier. Et vous pouvez ajouter : chez des gens d’un âge bien déterminé... Ce n’est pas rassurant pour moi… car Dutilleul, le colonel et moi, nous sommes à peu près de la même promotion…

— Ne nous effrayez pas, cher ami, dit Mme Le Vincier. Ce n’est pas comme certaines grippes qui ne s’en prennent qu’à des personnes d’un âge donné.

— Et puis, cette règle de soixante ans n’est pas absolue, dit le colonel. Vous savez qu’ils ont opéré cette nuit à Poitiers…

Marie Louise ne sut jamais comment elle eût la force d’écouter sans défaillir… Le colonel continuait :

— Cette fois, ce n’était pas chez un sexagénaire, mais chez un jeune homme, un jeune professeur, et ça s’est passé en pleine ville. Ils se sont encore, paraît-il, servi du chloroforme…

« Et l’auto ? pensait Marie-Louise. A-t-on vu l’auto ? » Personne ne se décidait à en parler. Mme Le Vincier posa enfin la question :

— A-t-on vu aussi cette fois le fameux taxi fantôme ?

— On ne m’en a pas parlé, dit le colonel. Il est vrai que je n’ai pas encore eu tous les détails. Ce matin, après le premier coup de téléphone à la sous-préfecture, on a dû recevoir d’autres précisions. M. Grondet les apportera, puisqu’il doit venir après déjeuner.

— Et il ne sera pas long, dit Mme Le Vincier. Il sait qu’il y a un bridge qui l’attend…

En effet, à peine deux minutes après, M. Grondet s’annonçait au son de trompe de sa petite voiture.

« Que va-t-il dire ? » pensait Marie-Louise, malade d’impatience…

— Venez vite, dit Mme Le Vincier, quand il fut arrivé au perron. Nous avons fini de déjeuner ; le bridge est imminent ; mais ou ne tirera pas les places avant que vous nous ayez raconté tout ce qui s’est passé à Poitiers.

— Oh ! je n’ai plus grand’chose à vous dire, dit le sous-préfet. Le colonel doit vous avoir renseignés.

— Il ne savait pas tout encore, dit M. Le Vincier… Ainsi, il ne nous a pas parlé du taxi fantôme.

— Eh bien, on l’a vu, dit le sous-préfet, mais ce n’était pas à Poitiers. Il est possible que, depuis tout à l’heure, d’autres témoignages aient révélé son passage dans la ville. Tout ce qu’on savait, c’est qu’hier soir, à la tombée de la nuit, près de l’auberge du Content, qui se trouve à quelques lieues de Poitiers, on a vu l’auto arrêtée par une panne, peut-être légère. C’est le Docteur Jauzon qui les a croisés. Il revenait du Midi avec son auto. Il s’est arrêté et leur a demandé s’ils n’avaient besoin de rien. C’est à ce moment qu’il a remarqué la boîte du compteur, enveloppé d’étoffe noire. Seulement, il n’y a pas fait grande attention sur le moment, car il avait plus ou moins lu les journaux et n’était pas au courant des deux vols. Aussi cette particularité ne l’a-t-elle frappé qu’après coup.

— Et la victime ? demanda Irma. Le jeune professeur de Poitiers est-il revenu à lui ?

— Oui. Il était un peu asphyxié ; il est en train de se remettre. Ç’aurait été une perte, vous savez. On dit que c’est un sujet tout à fait exceptionnel. D’ailleurs, il écrit dans les revues, et vous le connaissez sans doute de nom : Godefroi Gasquelle.

— Gasquelle ? dit le colonel. Vous avez dit Gasquelle ?

— Je pensais bien que vous le connaissiez…

— Ce n’est pas lui que je connais, mais quelqu’un de sa famille, son père… Oh ! comme c’est curieux ! C’est même un peu étrange… Ce père Gasquelle, qui est mort il y a deux ans, était, comme Dutilleul, un de mes camarades du Quartier…

VI

Marie-Louise essayait de concentrer son attention, comme ces détectives dont elle avait lu l’histoire et qui s’isolent, se séparent du monde extérieur en jouant du violon. Mais elle n’apportait pas à ces recherches mentales un détachement aussi scientifique : elle était trop intéressée dans la question. Ce qu’elle prenait pour le mouvement de sa réflexion, c’était le balancement continuel entre l’extrême inquiétude et une frêle espérance. Peut-être l’aventure n’était-elle pas aussi grave qu’elle l’avait supposé ? Mais ce petit espoir, elle n’osait l’accueillir ; elle le repoussait même, de crainte de se porter malheur.

Elle dut rentrer à Paris le lendemain, sur une dépêche de son père : sa mère se sentait très malade. Comme, cinq ou six fois par mois, Mme Dacquin avait l’impression qu’elle vivait sa dernière demi-heure, on était un peu blasé sur ces alertes, auxquelles on obéissait tout de même, par discipline familiale.

La cousine Irma reçut force instructions pour le cas où Jacques-Arnaud passerait de nouveau au château. On lui dirait que Marie-Louise avait été rappelée d’urgence à Paris.

Marie-Louise trouva sa mère encore vivante, toujours de la même vie chancelante, il est vrai, mais on commençait à se faire à cette fragilité. Aussi, le lendemain de son arrivée, la jeune fille n’hésita-t-elle pas à accepter une invitation à dîner de Mme Alban, l’agente électorale académique, chez qui elle avait rencontré Jacques-Arnaud.

Il y avait parmi les convives un académicien partisan de Lambelle, et, comme c’était un auteur dramatique, on avait invité un directeur de théâtre très en vue, qui n’avait pas encore joué de ses pièces et qui ne pouvait manquer de lui être reconnaissant pour avoir été prié, grâce à lui, à ce dîner mondain… Si le directeur, comme il était probable, acceptait la pièce, le zèle du partisan de Lambelle ne pouvait, de ce fait, qu’être accru. Mme Alban connaissait son métier de grand électeur.

Il y avait là aussi un poète, Renaud de Palamel, le meilleur informateur académique, un garçon de vingt-sept ans, qui se préparait à l’Académie depuis son plus jeune âge, afin d’y arriver vers la trentaine et d’égaler tous les records de précocité.

Renaud de Palamel lisait soigneusement tout ce qu’écrivaient les quarante, même les très vieux et les très malades, car on ne peut se fier à rien : il y a des vies qui s’éternisent et des égrotants, condamnés par des médecins, qui bénéficient de sursis illimités. Aussitôt qu’un académicien était élu, Palamel absorbait immédiatement tous ses ouvrages. Cette préparation studieuse avait considérablement élargi le champ de sa culture. Doué d’une mémoire exceptionnelle, il saurait, quand ce serait son tour de visiter officiellement ces messieurs, parler à chacun d’eux de son œuvre ; ce qui était le meilleur moyen de faire prendre en considération son œuvre à lui : un roman et deux volumes de vers, livres sages, corrects, agités de temps en temps de petites audaces, hou ! hou ! pour égayer les vieillards en leur faisant un petit peu peur.

— J’ai fait le compte pour la prochaine élection. Vous savez que je ne me suis jamais trompé sur le chiffre des voix.

— C’est vrai, dit Mme Alban. Il est étonnant d’exactitude dans ses prévisions.

— Nous aurons vingt-trois votants. Pour le moment, les deux candidats sont à égalité : onze chacun et un douteux. Mais le douteux est presque acquis à Pachol : c’est le marquis de Gravelot. Il fait pour le moment de petites manières, à cause des opinions avancées que Pachol professa dans sa jeunesse. Seulement, c’étaient des folies du premier âge, de l’âge où un futur homme politique jette sa gourme et sa générosité… Ce qui sauve Pachol, c’est qu’en ces temps lointains il n’écrivait pas. Aucun journal n’imprimait ses harangues. Alors, comme il n’en reste plus de traces, Gravelot votera certainement pour lui, ce qui lui fera douze voix contre onze.

— Champagne vote pour Lambelle, bien entendu ? demanda Mme Alban.

— C’est ce qui vous trompe, madame. Non, notre grand écrivain vote pour Pachol.

— Oh ! je ne veux pas vous croire…

— Champagne admire naturellement Lambelle et lui a promis formellement sa voix pour l’élection d’après.

— Lambelle ne se représentera pas s’il est battu…

— Battu d’une voix, madame, ce sera tellement honorable !

— Je suis sûre, dit Mme Alban, que Lambelle ne se représentera plus.

— Enfin, tout ce que je puis vous dire, c’est que Champagne vote certainement pour Pachol. Ils se connaissent depuis très longtemps et Champagne n’a aucune estime pour son candidat. Mais Pachol s’est imposé comme client. Il s’est mis à sa disposition chaque fois qu’il était ministre… Ah ! Pachol prépare les choses de loin ; Champagne ne peut plus faire autrement que de lui donner sa voix…

… Et puis, ajouta Palamel, ce qui avantage Pachol, c’est d’avoir Luc Cairol comme grand électeur. Cairol, vous le savez, est cet ancien écrivain libéral qui a dû obliquer sérieusement à droite pour arriver à l’Académie. Maintenant, il pourrait redevenir républicain ; mais il est trop intelligent, il s’en apercevrait. Les palinodies aller et retour ne sont pas commodes à exécuter pour des gens si sagaces. Et puis, il s’est mis à jouer au bridge dans un cercle réactionnaire. Le moyen, quand on rejoint trois amis tous les jours, à cinq heures, d’écrire des articles dont ils pourraient ne pas vous faire l’éloge ! Toute l’opinion publique, pour lui, est autour d’une petite table carrée.

— Et Firmin Laudol ?

— Laudol, naturellement, est aussi pour Pachol, comme tous les auteurs légers devenus des pécheresses repenties. Ce Laudol, quel talent ! Je ne me suis pas lassé de lire le conte qu’il n’a cessé de récrire pendant toute la guerre : un vieux marquis, à la mobilisation, s’est retiré en Bretagne avec sa femme, qui ne lui adresse plus la parole depuis vingt ans, à cause de toutes les frasques qu’il a faites à Paris. Ils apprennent tout à coup que leur fils a été blessé aux Éparges. Ils tombent dans les bras l’un de l’autre… Le vieux marquis jure de venger son enfant… Il va chercher dans l’armoire son dolman bleu passé de capitaine de houzards et, peu de temps après, on le retrouve commissaire de gare dans une ville du Midi. C’est là qu’il accomplit son serment et venge bientôt son fils, en faisant dérailler, d’ailleurs sans le faire exprès, un train de prisonniers allemands…

— Je ne comprends pas, dit quelqu’un, qu’avec ses opinions actuelles Pachol n’ait pas son élection plus assurée.

— C’est que, tout de même, dit Palamel, sa vie de politicien les effraie un peu. Il a eu autour de lui un certain nombre de gens redoutables, très compromettants, de vigoureux séides, qui étaient chargés de le seconder à la manière forte pendant qu’il travaillait, lui, à la manière douce. Pachol se rend bien compte que ce sont des moyens un peu rudes aux yeux de l’Académie. Aussi a-t-il éloigné de lui celui qu’on appelle le docteur Nervat, un ancien étudiant en médecine, un gars terrible, qui venait tous les matins aux ordres, dans le petit hôtel de l’avenue du Bois… On paraît l’avoir envoyé en vacances jusqu’après l’élection.

La conversation continua sur ce thème pendant quelque temps. Puis la maîtresse de maison, l’aiguillant sur une autre voie, fit raconter des histoires au directeur de théâtre, pour qu’il eût son succès personnel et gardât de la soirée un souvenir ému. Quand elle le sentit à bout de souffle, elle lui donna du repos et mit ses invités en récréation.

La conversation paraissait dispersée, mais il se trouva qu’elle était toute sur le même sujet, qui passionnait Paris cette semaine-là. On parlait du taxi fantôme et tous ces petits braseros d’animation qui s’étaient formés autour de la table se réunirent de nouveau en un foyer unique, ce qui fournit un titre de gloire à un invité, jeune homme peu en vue, qui avait des chances d’être influent, mais beaucoup plus tard, et qu’on s’était annexé, en attendant, comme on achète à bas prix un bibelot d’avenir.

Ce fut sa voisine de table qui prit d’abord la parole à sa place :

— Vous savez ce que dit monsieur… (elle essayait, d’un coup d’œil furtif, de lire son nom sur la carte placée devant lui, mais cette carte était mal tournée et elle ne put la lire à l’envers)… Monsieur… dit-elle, annonce que le taxi fantôme est arrêté…

VII

… Le taxi fantôme arrêté !

Le jeune homme fut immédiatement au centre de l’attention générale.

— Oui, dit-il, j’ai vu tout à l’heure le chef de la Sûreté…

— Et vous ne nous avez pas dit ça tout de suite !

L’impression fut si vive que personne ne remarqua la pâleur de certaine jeune fille blonde et n’entendit son souffle oppressé.

La maîtresse de maison se fit heureusement l’interprète de l’impatience publique et de celle, particulière, de Marie-Louise Dacquin :

— Mais parlez donc ! dit-elle. Qui sont ces chauffeurs fantômes ?

Le jeune homme parla. C’était un garçon habile, qui savait ménager ses effets. Il fallait qu’il fût bien maître de lui pour avoir compris qu’il valait mieux ne pas lâcher la nouvelle dès le début du repas, et qu’il importait d’expédier auparavant les affaires courantes.

— On les a arrêtés, dit-il, mais on ne sait pas encore qui c’est…

— Par exemple ! dirent trois ou quatre voix.

— Cela s’est passé ce matin, à Cahors…

— À Cahors ! dit le directeur, qui, en sa qualité d’organisateur de tournées théâtrales se trouvait connaître vaguement la géographie de la France. Ils allaient bien du nord au sud : le Mans, Chinon, Poitiers, Cahors…

— Et combien étaient-ils ? demanda Mme Alban.

— Trois : deux voyageurs et un chauffeur. Les deux voyageurs, deux messieurs bien élevés d’apparence ; l’un d’eux paraît avoir une cinquantaine d’années, l’autre a vingt-cinq ans à peine…

— On ne sait pas leurs noms ? demanda quelqu’un.

— Ils ont opposé à toutes les questions un mutisme absolu… Et ils n’avaient aucun papier d’identité. Je parle des voyageurs, car le chauffeur, lui, n’a fait aucune difficulté pour révéler son nom et son adresse. Mais il affirme ignorer le nom de ses compagnons. Il a dit seulement que le plus jeune était un officier. Il l’a vu en uniforme quand il est venu discuter les conditions du voyage…

… Le visage de Marie-Louise, tendu vers le narrateur, se trouvait être moins ému que celui des autres convives. Car elle seule avait des raisons pour cacher son anxiété…

— Ce mécano, continua le jeune informateur, avoue qu’il a conduit ses clients au Mans, à Chinon, à Poitiers, c’est-à-dire dans les trois villes où des attentats ont été commis.

— C’est capital, dit Mme Alban, speaker en titre de l’assemblée.

— Il prétend être resté sur son siège et n’être jamais entré dans les maisons où ses compagnons accomplissaient leur mystérieuse besogne, ajouta le narrateur en proférant avec satisfaction ces phrases de faits divers… Ses dépositions, par exemple, ne concordent pas toujours avec celles des victimes, en ce qui concerne les heures où les voyageurs sont entrés dans les maisons.

— Ce sont des détails, dit un convive.

— Mais oui, ce sont des détails, dit un autre…

… Tous, sauf Marie-Louise, éprouvaient cet agacement bien légitime des enquêteurs en train d’établir une construction harmonieuse et qui voient apporter des matériaux qu’ils n’ont pas commandés et qui s’ajustent mal avec les autres pièces de l’édifice.

On était resté à table bien après les fruits. Les domestiques, tout entiers à ce récit passionnant, oubliaient qu’ils n’avaient pas encore dîné et ne donnaient, loin de là, aucun signe d’impatience. Bien au contraire, ils parurent déçus quand la maîtresse de maison se leva de table pour diriger vers le pâturage au café et liqueurs le troupeau de ses invités.

VIII

Au salon, on entoura de plus belle l’homme de l’heure, le jeune informateur, dont on avait fini par savoir le nom. Jérôme Petitet, mobilisé, faisait la liaison entre deux administrations qui n’avaient absolument aucune relation entre elles, ce qui lui laissait des loisirs et lui permettait de se répandre en amateur dans un certain nombre d’autres administrations plus intéressantes. On décida à l’unanimité qu’il devait retourner sans retard à la Sûreté, puisqu’il y avait ses entrées, tâcher de voir le chef ou un employé important et obtenir à tout prix des renseignements complémentaires. Il partit entouré de mille recommandations, suivi jusqu’à la porte par tout le monde, et semant autour de lui de petits gestes condescendants pour exprimer qu’on pouvait compter sur lui. Il témoignait d’une parfaite aisance et supportait sans le moindre vertige la subite élévation de son importance sociale.

— Vous savez, dit le directeur de théâtre, que cette histoire du taxi a fait une sensation considérable dans les provinces intéressées, et même dans celles que les voleurs n’avaient pas encore visitées. Je sais cela par des artistes qui sont revenus ce matin de tournée. Vous n’avez pas idée du soulagement que vont éprouver tous ces gens du Centre et de l’Ouest, en apprenant la fin des exploits de ce taxi. Ces pauvres diables, maintenant, dormiront tranquilles. Ils n’auront plus l’idée que, tout à coup, peuvent apparaître à leur chevet des fantômes, encapuchonnés de noir, et tout imbibés de chloroforme.

Marie-Louise s’était mise à l’écart sur un fauteuil. Heureusement, personne ne faisait attention à elle. Elle était, d’ailleurs, moins émue, maintenant. Jacques était arrêté, l’affaire allait s’éclaircir. Et puis, une espèce de sollicitude peureuse et comme maternelle s’apaisait en elle à l’idée que le jeune homme ne courait plus les aventures.

Qu’allait-il se passer ? Pourrait-il continuer à cacher son nom ?

Quand ce nom serait découvert, quel scandale atteindrait la famille Lambelle !

Les chances, déjà problématiques, de Pierre Lambelle à l’Académie allaient être tout à fait ruinées… Cette élection avait une grande importance pour Marie-Louise, car elle n’était pas sûre que son père consentirait à son mariage avec Jacques Lambelle… Si Pierre Lambelle avait été élu à l’Académie, toutes les résistances de sa famille auraient disparu.

Hélas ! le fils de l’historien Pierre Lambelle serait désormais un homme compromis dans une affaire abominable… C’en serait fait du consentement de M. Dacquin ! Mais Marie-Louise acceptait cette éventualité, résolue déjà à braver toutes les volontés de sa famille, et, même, si Jacques était condamné par l’opinion publique, à lui apporter sa main et son cœur.

Elle se disait qu’il fallait le rejoindre, mais, pratiquement, ce n’était pas encore possible. Puisqu’il voulait rester inconnu, elle ne pouvait aller le voir sans le trahir.

Très fatiguée par toutes ces émotions, elle éprouvait une sorte de soulagement, à l’idée qu’il n’y avait pour le moment rien à faire…

On n’attendait pas encore le retour de Jérôme. Déconcertant toutes les prévisions, il entra brusquement au milieu de la compagnie.

— En voilà bien d’une autre ! s’écria-t-il avec satisfaction.

Le cercle s’était formé autour de lui.

— Les voleurs fantômes se sont sauvés ? demanda Mme Le Vincier.

— Non, non ; ils sont sous bonne garde, mais savez-vous, ce que, de Montpellier, on vient de téléphoner à la Sûreté ? Vous vous rappelez que c’est ce matin, à Cahors, que s’est opérée l’arrestation du taxi fantôme ? Eh bien, ce soir, un peu avant neuf heures, c’est-à-dire il y a environ deux heures, rue de la République, à Montpellier, des gens se sont introduits dans le bureau d’un M. Bargence, un banquier, qui travaillait à sa table. Ils lui ont tamponné le visage avec un mouchoir chloroformé et lui ont fracturé ses tiroirs, ainsi que ses armoires à livres, procédant exactement comme les voleurs du Mans, de Chinon et de Poitiers…

IX

Le taxi fantôme était arrêté, et les attentats se poursuivaient de plus belle !

Les assistants reprenaient leurs sens et ne savaient encore de quelle façon commenter cette nouvelle stupéfiante.

Marie-Louise, comme malgré elle, prit la parole :

— Que va-t-on faire des gens arrêtés à Cahors ?

Cette question surprit tout le monde. Personne d’autre qu’elle n’aurait pu songer à la poser. Mais pas un des assistants ne pouvait soupçonner la raison de cette demande intempestive.

— Ce qu’on va en faire, mademoiselle ? dit Jérôme. Vous ne pensez pas, sans doute, qu’on va les remettre en liberté ?

— Voyons ! dit la maîtresse de maison… D’ailleurs il y a toujours de terribles charges contre les gens du taxi. Sans parler des endroits où ils sont passés, que penser de ces individus qui n’ont sur eux aucun papier d’identité et qui se refusent à dire leurs noms ?

— C’est égal ! dit le directeur, les pauvres populations de province qui se réjouissaient ! Leur cauchemar leur semblait terminé et voilà qu’il recommence ! J’avais une tournée à faire partir là-bas ; je crois que je vais attendre un peu, car le théâtre ne sera pas fameux tant que durera cette sombre histoire.

Marie-Louise passa une nuit et une journée agitées. À plusieurs reprises, elle eut encore l’idée d’une folle équipée : prendre le train, partir toute seule pour Cahors... Elle agirait avec prudence. Elle ne courrait pas le risque de révéler, par une démarche indiscrète, la personnalité du jeune homme…

Elle ne se contentait pas de dire comme les autres : « La bande comprend beaucoup d’affiliés et les gens du taxi fantôme n’en forment qu’une partie. » Sans se donner des raisons bien définies, elle était sûre, désormais, que Jacques n’était pas coupable et les présomptions, même les plus fortes, n’existaient pas à ses yeux. Il n’avait pas voulu donner son nom, mais qu’est-ce que cela prouvait ?

Elle ne doutait absolument pas de l’innocence de Jacques. Ce n’était plus, comme la veille encore, un espoir inquiet et vacillant, mais une confiance imperturbable.

Cependant, il ne fallait pas se le dissimuler, en attendant que l’innocence du jeune homme pût être démontrée, la révélation de son nom causerait un tel scandale que l’élection de Pierre Lambelle serait bien compromise. On avait cette chance encore que cette élection était toute proche. On était au mardi qui précédait le jeudi où l’académie ferait son choix. Deux jours seulement à attendre… D’ici là, le nom de Jacques Lambelle ne serait pas encore livré à la publicité… Mais quelle serait cette élection ! Les « tuyaux » du jeune Palamel n’étaient pas rassurants…

Douze voix pour Pachol, onze pour Lambelle, avait dit le petit poète. Le suffrage de Champagne eût changé le résultat. Ce Champagne, ce grand écrivain si exquis, pour qui les Lambelle avaient une espèce de culte, était-ce donc lui qui allait faire pencher la balance du mauvais côté ?

« Si j’allais le voir ? » pensait-elle. Elle avait rencontré Champagne dans le monde, à diverses reprises. Une fois même, il lui avait parlé. Elle voyait sa tête grise inclinée, son regard fin, son sourire. Il lui avait fait, en accompagnant sa phrase d’un geste de main harmonieux, un compliment mythologique, qu’elle avait essayé de retenir, et répété ensuite à quelques amis cultivés, moins par orgueil, sans doute, que pour arriver peu à peu à en saisir toute la beauté.

« Si j’allais lui parler ? » se dit-elle encore. Une voix de devoir s’élevait en elle de plus en plus haute et impérative. Jacques était emprisonné : il ne pouvait s’occuper de l’élection de son père. C’était à Marie-Louise, dans toute la mesure de ses faibles moyens, à le remplacer.

Elle irait voir Champagne le jour même…

Elle trouva le grand écrivain dans son pied-à-terre de Paris, en train d’examiner un dessin de Prudhon qu’on venait de lui apporter et dont il détailla les beautés à quelques jeunes gens et plus spécialement à la nouvelle venue Marie-Louise. La jeune fille, les yeux ardents, la bouche entrouverte, avait un tel désir de le comprendre qu’elle n’arrivait pas à l’écouter.

Il la fit venir un peu à l’écart, près de la fenêtre. Elle expliqua la raison de sa visite, si troublée qu’elle n’entendait pas non plus ses propres paroles.

Elle raconta qu’elle voulait épouser Jacques Lambelle, qu’elle ne pourrait être sa femme que si Pierre Lambelle était élu à l’Académie. Il lui sembla qu’elle n’avait pas dit le quart de ce qu’il fallait, qu’elle avait sauté des mots et des explications indispensables.

Il lui répondit très doucement qu’il avait promis sa voix à Pachol et qu’il ne pouvait faire autrement que de tenir sa promesse. Elle l’approuva à l’excès, s’excusa beaucoup trop de sa visite, avec l’impression qu’elle ne s’excusait pas encore assez, puis inventa un rendez-vous invraisemblable pour s’en aller au plus vite loin de ce personnage surhumain.

Elle se trouva dans la rue, complètement désœuvrée, furieuse contre elle-même d’avoir si vite donné raison au maître et desservi si maladroitement la cause qu’elle venait plaider.

Son auto l’attendait. Elle y monta, en oubliant de donner une adresse au chauffeur. Celui-ci avait mis le moteur en marche. Au bout d’un certain temps, cette promenade sur place lui sembla anormale et il demanda à mademoiselle où il fallait la conduire.

— Où faut-il me conduire ?…

Elle se souvint qu’il y avait un thé chez Mme Alban. On y donnerait les dernières nouvelles de l’Académie.

Chez Mme Alban, elle retrouva le jeune poète Palamel qui confirmait ses renseignements précédents. La situation n’était pas changée. Les onze voix de Lambelle tenaient ferme, mais les douze voix de Pachol formaient un groupe « ineffritable », surtout depuis que le marquis de Gravelot s’était rallié franchement à la candidature de l’ancien radical adouci.

— Il y aura cependant, dit Palamel, deux tours de scrutin, à cause des autres candidats à qui certains académiciens sont obligés de donner quelques voix de politesse. Le poète François Costo aura deux voix et le bibliothécaire Adalbert de Gondry, qui a travaillé à quelques ouvrages de ces messieurs de l’Académie, recevra aussi deux ou trois suffrages de gratitude.

Marie-Louise s’apprêtait à rentrer chez elle, quand Mme Alban l’avertit qu’on la demandait au téléphone.

La jeune fille eut tout de suite l’impression que c’était pour quelque chose d’important, par un de ces pressentiments dont on dit qu’ils ne trompent jamais, et qui, en réalité, tombent quelquefois juste.

Elle s’approcha avec émotion de l’appareil.

— C’est mademoiselle ?

— Oui, Hermance, c’est moi…

— Il y a là un soldat qui voudrait parler à mademoiselle.

— C’est un de mes filleuls ?

— Non, mademoiselle, c’est un soldat qui n’est jamais venu. Il veut dire à mademoiselle quelque chose de très urgent.

— Bien, bien, Hermance… Dites-lui que j’arrive tout de suite…

Le soldat qui attendait Marie-Louise n’avait certainement dû être désigné comme tel qu’à cause de son uniforme, car il n’avait rien d’autre de militaire. C’était un petit noiraud maigrichon, de trente-cinq à quarante ans, pourvu d’une belle chevelure bouclée, qu’il avait réussi à sauver, pendant la longue campagne, des ciseaux les plus dévastateurs.

— Mademoiselle, dit-il, je suis sûr que vous vous intéressez particulièrement à l’histoire du taxi fantôme…

— Mais, monsieur, comment savez-vous ?

— Comment je sais que vous vous y intéressez ? Je vous le dirai tout à l’heure. Pour le moment, je viens vous apporter quelques renseignements d’une certaine importance, et, quand j’aurai fini de parler, la vérité ne sera pas loin.

Marie-Louise regardait le soldat avec une certaine stupéfaction. Il parlait très vite, et par moments s’arrêtait, comme essoufflé, fermant les yeux pour mettre un peu d’ordre dans ses idées et modérer son désir impatient de tout dire à la fois.

— Vous avez lu les journaux, mademoiselle… Vous les avez lus attentivement. Comme tout le monde, vous avez constaté que… à première vue…, des charges accablantes pèsent sur les voyageurs du taxi fantôme. On vole au Mans, on vole à Chinon, on vole à Poitiers. Partout, le taxi fantôme est signalé, soit dans ces villes mêmes, soit dans les environs… Mais n’êtes-vous pas frappée de ceci, que ce taxi fantôme, que l’on voit partout, on le voit beaucoup ?… On le voit en pleine route… Comment se fait-il qu’il se cache si peu ?

— En effet, dit Marie-Louise, j’ai remarqué cela…

— Vous l’avez remarqué, vous, mademoiselle, parce que vous ne teniez pas absolument à considérer ces gens comme des coupables. Mais les autres personnes, et notamment les magistrats instructeurs, n’ont pas voulu prêter attention à cela…

— Ah ! c’est vrai, dit Marie-Louise, qui sentait naître en elle une grande sympathie pour cet ardent inconnu, dont la sincérité était vraiment éclatante.

— Donc, continua-t-il, en s’efforçant au calme et à la froideur méthodique, nous notons cette première remarque : le taxi fantôme ne se cache pas, et se montre à qui veut constater sa présence. Notez maintenant ceci : au Mans, la petite bonne de M. Dutilleul affirme que le vol a été commis avant minuit. Or, c’est à trois heures du matin que le jeune garçon laitier voit les passagers du taxi monter dans leur auto. Ils seraient donc restés trois heures dans la maison de M. Dutilleul ! Ce n’est pas très vraisemblable. Le bureau a été pillé par des gens hâtifs, pas du tout désireux de s’éterniser dans cet endroit…

— Alors, demanda Marie-Louise, anxieuse, qu’est-ce que vous supposez ?

— Je crée un instant cette hypothèse : les individus que l’on a vus sortir à trois heures ne sont pas les mêmes que ceux qui sont entrés à onze heures et demie…

— … Mais ce n’est qu’une supposition, objecta Marie-Louise, non pas, certes, par besoin de contredire son interlocuteur, mais par crainte plutôt de le voir aller trop vite aux hypothèses favorables.

— Attendez un peu… Vous avez été frappée, n’est-ce pas ? de cet autre détail, qui a son importance… Le vol se commet partout de la même façon : on fracture des bureaux et des bibliothèques. On semble chercher des objets qui doivent se trouver parmi des papiers ou parmi des livres ? Autre remarque essentielle à noter : les personnes, chez qui les vols ont été commis…

— Sont toutes du même âge, dit Marie-Louise. À l’exception de M. Godefroi Gasquelle, le jeune professeur de Poitiers.

— Oui, mais celui-là est le fils d’un M. César Gasquelle, qui était l’ancien camarade de ce brave M. Dutilleul, du colonel Chardier, et j’ajouterai de M. Bargence, le banquier de Montpellier. Ce dernier détail m’est révélé par le Journal de la Sarthe. M. Dutilleul, en apprenant que M. Bargence avait été volé comme lui, s’est écrié : « Je le connais ! Je ne l’ai pas vu depuis près de quarante ans. Mais, au Quartier, nous avons fait nos études ensemble ! » Ainsi, M. Dutilleul, M. Chardier, M. Gasquelle le père et M. Bargence faisaient partie jadis d’un groupe d’amis du même âge. Ils avaient d’autres camarades encore et, parmi eux, j’en jurerais, un personnage de notre connaissance.

— … De notre connaissance ?

— M. Pachol, par exemple…

— M. Pachol !

— Oui, mademoiselle. Mais j’ai encore pas mal de choses à vous dire et vous m’obligeriez beaucoup en me faisant donner à boire, car mon gosier, je ne vous le cache pas, commence à se faire un peu râpeux…

Marie-Louise, toute tremblante d’émotion, alla chercher elle-même dans l’office une bouteille de porto et un verre. Le soldat orateur avala une rasade, non sans une vive satisfaction, qui lui venait à la fois de sa soif étanchée et de l’effet produit par son récit.

— Supposez maintenant, continua-t-il, que M. Pachol, qui tient à être élu à l’Académie, ait voulu faire disparaître un document compromettant… que possédaient sur lui un certain nombre de ses camarades d’études. Il y en avait sans doute quelques-uns, de ces camarades, à qui il pouvait le demander gentiment. Il y en avait d’autres qu’il avait perdus de vue, ou qui étaient fâchés avec lui, qui pouvaient ne pas consentir à lui rendre l’objet en question, ou à qui il était gênant même de demander cette restitution. Supposez que M. Pachol ait lancé une expédition pour rentrer en possession de ses documents. Supposez maintenant que le lieutenant Lambelle, ayant eu vent de ces projets, se soit lancé dans son taxi fantôme sur la trace des gens de M. Pachol, mais qu’il soit arrivé en retard partout où ils avaient passé…

— Mais, dit Marie-Louise, vous êtes un homme extraordinaire !

— Non, mademoiselle. Il n’y a pas d’hommes extraordinaires. Si j’ai si bien deviné tout cela, c’est que je le savais parfaitement. Vous avez devant vous Galbin, Robert, téléphoniste du lieutenant Lambelle, et ancien secrétaire du docteur Nervat…

X

Robert Galbin se présentait en faisant le salut militaire. Pour arroser la présentation, il se versa un autre verre de porto.

— En 1881, mademoiselle, a été imprimée une brochure de format in-12 et qui portait sur sa couverture les mots suivants : Réflexions intimes à l’égard de quelques institutions, par A. Pachol, écrivain libre. Il y a, dans cette brochure de trente-deux pages, sans nom d’imprimeur, de quoi faire hurler les académiciens, vivants ou morts. On y dit de petites choses plutôt hardies sur le mariage… sur le capital… enfin sur ce qu’il y a de plus respectable dans la société… Ce petit ouvrage a été tiré dans son temps à une trentaine d’exemplaires. M. Pachol en a gardé à peu près la moitié. Il a distribué les autres à une quinzaine d’amis. Il a pu rentrer en possession de la plupart de ces brochures. Mais, pour les raisons que je vous disais tout à l’heure, il lui était difficile de les demander à certains de ses anciens camarades. Le docteur Nervat décida qu’il était plus expéditif de les leur reprendre.

» Vous ne connaissez pas le Dr Nervat ? Ah ! c’est un numéro !… Je ne sais pas s’il est docteur. Il a vaguement étudié la médecine. En tout cas, s’il a jamais souffert de cette petite maladie qu’on appelle des scrupules, il a été assez bon médecin pour s’en guérir tout à fait.

» M. Nervat a demandé à M. Pachol la liste des quatre amis chez qui il fallait opérer. Cette liste, vous la connaissez. Elle comprenait MM. Dutilleul, Chardier, Gasquelle fils et Bargence… Le docteur a dit simplement : « J’en fais mon affaire. » M. Pachol n’a pas demandé d’explications. Il n’en demande jamais dans ces cas-là, – quand les moyens à employer sont un peu rudes…

» … Maintenant, comment, au cours d’une perme de trois jours que je tirais à Paris, comment ai-je pu avoir connaissance de ces projets et recevoir en communication cette petite liste ? Il faut vous dire qu’il y a chez M. Nervat deux petites dactylos, l’une qui est en bons termes avec le docteur, l’autre, la plus jolie, à qui je ne suis pas antipathique. Ces deux petites demoiselles sont très liées… Alors, vous voyez l’itinéraire qu’a suivi, pour venir entre mes mains, la liste de M. Nervat.

» … Nous savions que le docteur avait à sa disposition une voiture très rapide pour faire le parcours Le Mans-Chinon-Poitiers, etc.

… Le lieutenant devait emprunter une bonne bagnole ; mais une panne malencontreuse l’en a privé au dernier moment, et il a dû s’adresser à un taxi. Or un taxi, même fantôme, ça peut difficilement gratter une six-cylindres de bonne marque. Le lieutenant, chaque fois, est arrivé trop tard à la soupe, comme un bon officier de carabiniers. Les trois premières plaquettes ont été soulevées sans douleur par Nervat et sa bande, ainsi, vous le pensez bien, que quelques choses inutiles, des livres, des papiers, car il s’agissait d’emporter pas mal de butin pour ne pas montrer exactement ce qu’on était venu chercher…

» … Le Docteur Nervat « camouflait » ainsi ses intentions. D’autre part, il ne montrait pas sa voiture à tous les passants. Les gens du taxi avaient la conscience plus pure. Alors ils se dissimulaient moins. Nervat, lui, arrêtait son auto la nuit dans la campagne, et c’est à pied qu’il se rendait avec son monde aux maisons qu’il voulait visiter. Il a donc pris trois brochures, plus celle de Montpellier que le lieutenant ne pouvait lui disputer, vu qu’à ce moment le taxi fantôme, remisé par les soins de la gendarmerie de Cahors, n’était plus dans la course.

» … Seulement, M. Pachol va peut-être avoir une surprise. Il n’a pas fait exactement le compte de ses brochures. J’ai une idée qu’il y a encore un exemplaire des Réflexions intimes, et j’ai un petit espoir mademoiselle, de vous l’apporter demain matin…

— Mais comment ferez-vous ? demanda Marie-Louise.

— J’ai le bon filon. On va me mettre en rapport avec un homme qui doit avoir certainement le petit livre en sa possession…

— Et une fois que vous l’aurez ?

— Je demanderai au lieutenant ce qu’il faut en faire.

— Mais vous n’aurez jamais le temps ! C’est aujourd’hui mardi. L’élection est pour après-demain. Comment pourrez-vous aller jusqu’à Cahors ?

— J’ai tout lieu de croire, dit Galbin, que le lieutenant sera transféré à Paris et qu’il y arrivera demain.

— Comment êtes-vous si bien au courant ? Vous n’avez pourtant pas pu communiquer avec M. Lambelle ?

— J’y suis arrivé tout de même, dit Galbin. On peut dire ce qu’on voudra de M. Lebureau mais la correspondance postale se fait admirablement entre l’intérieur des prisons et le dehors. J’ai pu apprendre que le lieutenant sera à Paris demain. Demain matin j’aurai la brochure, et je trouverai bien un moyen de communiquer avec lui pour savoir ce que je dois en faire.

XI

Robert Galbin n’avait pas « cherré » quand il avait prétendu avoir le filon pour découvrir la brochure. Une femme du monde, qui fréquentait un bar de la rue de la Gaîté, à Montparnasse, le mit en rapports avec un vieux poète amateur. Celui-ci connaissait intimement un bibliophile extraordinaire, un homme de quatre-vingt-onze ans. Ce vénérable collectionneur n’achetait pas de livres pour les vendre, mais peut-être consentirait-il à se dessaisir de la plaquette en question. Il habitait dans une petite maison de Vaugirard, un appartement immense, qui paraissait trois fois plus grand que la maison. Dans cet appartement, il y avait un tel entassement de livres et de brochures, que le malheureux Galbin en resta désespéré. Même si la plaquette y était, il serait impossible, dans ce fouillis, de la découvrir.

Le bibliophile répondit d’abord à Galbin qu’il n’avait absolument rien à lui donner. Puis quand Galbin dit qu’il venait de la part du poète, il alla chercher immédiatement la brochure, qui se trouvait au milieu d’une pile de livres. Il eût mis la main aussi facilement sur n’importe lequel de ses innombrables volumes.

Mais le plus fort n’était pas fait. Il fallait l’amener à céder la plaquette qui lui avait coûté jadis quarante centimes sur les quais. Galbin, d’échelon en échelon, dut monter jusqu’à 200 francs. Et il n’obtint l’objet convoité que parce que ce même jour le bibliophile avait découvert pour dix louis un ouvrage dont il avait un désir frénétique. Car les idées de cet étrange vieillard sur « la valeur de l’argent » étaient pour les profanes, fort déconcertantes. Il était parfaitement capable de renoncer, par avarice, à un volume de huit sous et de payer huit mille francs, et sans la moindre hésitation, le livre précieux dont il avait envie.

… — J’ai la brochure, dit le lendemain matin Galbin à Marie-Louise.

— Et vous allez prévenir M. Lambelle ?

— C’est déjà fait, dit le téléphoniste.

— Vous avez pu le voir ? dit Marie-Louise tout émue…

— Non, mais je suis entré en communication avec lui. Il est soi-disant, au secret… J’ai quelques relations… Ça m’a permis de lui faire savoir que j’avais la brochure…

— Et qu’est-ce qu’il nous dit d’en faire ?

— Tenez-vous bien, mademoiselle ! Vous allez entendre quelque chose de pas ordinaire. J’ai attendu trois heures que sa réponse me revienne… Et pourtant je n’étais pas loin de lui… Soixante pas tout au plus… C’est que, tout de même, les moyens de correspondance avec les détenus, si perfectionné que ce soit, ça ne va pas très vite… Mais je crois que la grande cause du retard, ça venait surtout de ses réflexions et de ses hésitations… Et finalement voici ce que j’ai reçu comme réponse… (tenez-vous bien, que je vous ai dit !) « Va montrer le papier à qui tu sais – c’est vous, mademoiselle – et après… après… tu le jetteras au feu ! »

— Au feu ?

— Comme je vous le dis… Il faut que je vous le montre, et que je le jette après, dans la cheminée que voilà… Quel phénomène tout de même que mon lieutenant ! Quand je lui appris que le docteur cherchait les brochures pour les détruire, y a pas, y a pas, il a fallu qu’il se lance à sa poursuite pour tâcher de le devancer… C’est une espèce d’instinct de chasseur… Bon ! il rate son affaire… Moi, je m’en occupe, j’ai la veine inespérée de trouver le papier en question… Et mon lieutenant ne veut pas s’en servir.

— Et il ne vous en a pas dit la raison ?

— Je suppose que ça ne lui plait pas…

— Oui… Il s’est dit sans doute que le fils de Pierre Lambelle manquerait d’élégance en faisant parvenir cette brochure aux électeurs de son père…

— Hé bien, il n’était pas forcé de faire ça directement…

— M. Galbin, je crois qu’il n’aime pas non plus les envois anonymes…

— En effet, mademoiselle, ça ne va pas avec son caractère. Il aime son père, mais il préfère le voir prendre la bûche que de gagner la course par un moyen pareil… Et il ne faut pas lui dire que c’est de bonne guerre. Il m’a souvent répété ceci, quand nous causions, là-bas, au front : je n’admets pas que ce soit les crapules qui, même s’il s’agit de lutter contre elles, me dictent leurs façons de combattre et leur loi.

— Mais, comment se justifiera-t-il vis-à-vis des juges ?

— Oh ! pour ça, il ne faut pas vous en faire ! Il n’a qu’à raconter à l’instruction, le moment venu, quel est le véritable coupable. Alors ça suffira pour qu’on laisse ça tranquille… Ce n’est pas le coup d’essai de M. Nervat, agissant pour son patron Pachol. Il en a fait quelques-uns, vous savez. S’il avait tiré toutes les années de grosse malle qu’il mérite, ça lui ferait plus que la perpétuité. Il n’y a pas d’exemple que la justice ait voulu mettre le nez dans leurs affaires. Mon lieutenant sera donc lâché quand il voudra et le docteur continuera à s’occuper de son client… Je sais bien que M. Pachol, une fois qu’il aura du cresson académique sur le revers de son sifflet, ne demandera pas mieux que de se séparer de M. Nervat. Mais ils sont attachés pour la vie, les deux frères… Ah ! à propos mademoiselle, est-ce qu’on a des nouvelles de l’élection ? C’est ce qui doit préoccuper M. Jacques…

— … Les nouvelles ne sont pas bonnes : onze voix, contre douze à Pachol !

— Oui, oui, onze, c’est moins que douze : voilà ce qui est embêtant… Dites donc, mademoiselle, le lieutenant ne veut pas que je me serve de la brochure… Mais moi, qui suis moins petite bouche, si je lui désobéissais et que je m’en serve tout de même ? N’est-ce pas ? ça se ferait en dehors de lui… Qu’est-ce que vous en pensez ?

— Il faut faire ce qu’a dit M. Lambelle, M. Lambelle n’est pas un Pachol.

— Et moi, je ne crois pas être un Nervat… Manque de culot, peut-être…

— Honnêteté, dit Marie-Louise…

— Honnêteté, dit Galbin avec énergie…

Et il jeta la brochure dans la cheminée…

XII

Le jeudi matin, Marie-Louise passa trois heures impossibles, de ces heures où les pendules semblent arrêtées. La grande aiguille est aussi « feignante » que la petite ! disait Galbin, qui était venu, dès neuf heures chez la jeune fille.

— Qu’est-ce que c’est que ce poilu ? avait demandé le fils Dacquin.

— Un nouveau filleul, dit Marie-Louise.

Marie-Louise évitait, d’ailleurs, de parler à son frère depuis quelques jours…

Après le déjeuner, elle se rendit chez Mme Alban, où un Immortel affidé téléphonerait des nouvelles. Palamel y viendrait certainement.

En arrivant chez Mme Alban, Marie-Louise trouva le comité électoral de Pierre Lambelle en pleine effervescence. De très jolies femmes déclaraient de bonne foi, mais avec une certaine faculté d’oubli, que c’était la plus grande émotion de leur vie. Marie-Louise ne disait rien, mais n’en pensait pas moins.

Il y avait là Jérôme Petitet, le jeune informateur, qui essayait de ramener la conversation sur le taxi fantôme, à qui il devait une importance éphémère. Mais on n’y pensait déjà plus. L’intérêt était ailleurs, d’autant qu’aucun des assistants, à l’exception de Mlle Dacquin, n’établissait de relations entre ce fait-divers et l’élection académique.

Le téléphone tout à coup retentit et on eut beau décrocher le récepteur, le carillon ne cessait pas. Mme Alban, affolée, secouait inutilement l’appareil. Un silence s’établit et une voix dit enfin :

— On vous parle de Maisons-Alfort…

— Bon ! dit Mme Alban, c’est pour me donner des nouvelles de mon chien, qui y est en traitement… Ah ! j’y pense bien, maintenant !

Parole qui semblait cornélienne, quand on connaissait son affection profonde pour ce skye-terrier de quatorze ans.

— C’était impossible, d’ailleurs, dit-elle, que ce fût déjà de là-bas. Ce n’est pas encore l’heure de l’élection. Il ne faut compter sur aucune nouvelle avant une bonne demi-heure…

Une demi-heure passa, puis une autre… Quelques siècles de soixante secondes s’écoulèrent, beaucoup plus vides, certes, d’événements que les siècles les plus insignifiants de l’ère chrétienne. Les sujets de conversation ne prenaient pas, ou s’éteignaient après une courte flamme…

Nouvelle sonnerie… Personne n’osait reprendre le récepteur…

Mme Alban se décida…

— Non ?… Non ?… Lambelle est élu ?

Et elle dit aux assistants, de la voix la plus calme du monde :

— Lambelle est élu…

— Le nombre de voix ? le nombre de voix ? vociféra l’assistance…

Dans son trouble, elle avait raccroché le récepteur…

— Ah ! c’est imbécile, dit-elle, j’ai raccroché le récepteur et je ne sais plus de quel numéro on me téléphonait…

Mais, au même instant, arrivait Palamel :

— Douze voix contre onze… Une voix s’est déplacée. On disait que c’était Gravelot…

… Une nouvelle sonnerie…

— Ah ! c’est vous ?… On nous avait coupés. (À l’assistance.) C’est notre ami de tout à l’heure.

… Silence. Mme Alban écoute…

— Oui, je sais, dit-elle. Douze voix. On nous dit que c’est Gravelot qui s’est détaché et qui a voté pour Lambelle… Non ? Ce n’est pas lui ?… Et on ne sait pas qui c’est ?… (À l’assistance.) Il dit qu’on ne sait pas qui c’est, mais que ce n’est sûrement pas Gravelot…

… Si c’était l’écrivain que je suis allée voir… pensait Marie-Louise, qui n’avait jamais eu l’occasion de se griser, mais qui s’imaginait connaître à ce moment la sensation d’une ébriété complète…

XIII

Galbin n’avait pas osé monter chez Mme Alban. Il avait accompagné Marie-Louise jusqu’à la porte et faisait les cent pas dans la rue. Plusieurs autos s’étaient arrêtées devant la maison, déposant des gens peut-être informés. Mais il n’avait osé interroger personne. Ce pantruchard, très dessalé, était parfois tout timide.

L’ingrate Marie-Louise, quand elle eut le résultat de l’élection, oublia de le prévenir. Mais les journaux du soir ne tardèrent pas à arriver.

À L’ACADÉMIE FRANÇAISE

Grosse émotion aujourd’hui, sous la coupole, et surtout aux alentours. On procédait à l’élection d’un académicien, en remplacement du regretté Claudis. Six candidats se trouvaient en présence, mais la lutte était étroitement circonscrite entre deux d’entre eux : M. Pierre Lambelle, l’historien bien connu, et M. Albert Pachol, qui, autant par son rôle d’homme d’État que par ses discours politiques, s’était acquis, lui aussi, des titres sérieux au choix de la docte Assemblée.

Sur les vingt-neuf académiciens officiellement reçus et qui ont le droit de vote, six immortels se trouvaient absents pour raison de santé. Le nombre des électeurs était donc de vingt-trois. Il fallait douze voix pour être élu. Le résultat définitif n’a été obtenu qu’au bout de deux tours de scrutin :

M. Pierre Lambelle est élu.

Suivaient une biographie de l’historien Lambelle et l’exposé de ses mérites littéraires, tous détails dont son admirateur et partisan Galbin se fichait immodérément.

Quelques jours après, Jacques et Marie-Louise allaient rendre visite au maître Champagne. Fiancés depuis la veille, ils étaient joyeux, exaltés, magnifiques, peu intéressants.

Jacques avait été mis en liberté très facilement, comme l’avait prévu Galbin. Un miracle s’était produit, dû, non pas à l’intervention divine, mais à la collaboration bien réglée de diverses complaisances humaines. Une bâche de silence avait couvert, une fois de plus, les actes ténébreux du dénommé Nervat. Somme toute, dans aucun des lieux du crime il n’y avait eu effusion du sang, et les déprédations n’avaient pas été considérables.

— Oui, dit Champagne, oui, c’est moi qui ai décidé de l’élection. Je pourrais vous dire que c’est à cause de la visite de cette petite, mais ce n’est pas tout à fait cela…

» … Pachol avait publié une brochure que j’avais vue autrefois. Je la lui ai demandée. Il ne se décidait pas à me l’envoyer. La veille de l’élection, j’ai reçu cette plaquette, sans couverture, par conséquent sans nom d’auteur… Oui, le nom de l’auteur n’était que sur la couverture et Pachol prétendait n’avoir pas d’autre exemplaire entre les mains. J’ai trouvé cela désobligeant. Outre que l’exemplaire n’était pas complet, je sentais qu’il y avait là un petit manque de confiance assez désagréable… On ne désirait laisser entre mes mains qu’une plaquette anonyme… Mais, qu’est-ce que vous voulez ? Les gens qui passent leur vie à être adroits sont forcément maladroits à de certains moments. Il n’y a que les jongleurs qui aient l’occasion de laisser tomber des boules…

» … J’ai lu la brochure, qui est d’ailleurs la seule chose à peu près propre qu’ait écrite Pachol… C’est-à-dire que, certainement, ce n’est pas lui qui l’a écrite… Il n’était capable que de la signer, et encore d’une façon toute passagère. Il a donc eu raison de la renier, mais je crois que j’ai eu raison, moi, de voter pour Lambelle…

» … Il y a, dans le Bélisaire, de Marmontel… »

Le maître, poursuivant ce propos, leur dit des choses vraiment admirables, qui, d’ailleurs, étant données la gratitude et la distraction extasiée de cet heureux auditoire, eussent été admirées, ce jour-là, en tout état de cause.

LE GUÉRISSEUR

— « J’instruis en ce moment une affaire assez curieuse » me dit après déjeuner le juge Quérillin, chez qui j’étais allé passer ces quelques jours de vacances.

Quérillin, qui était depuis plusieurs mois juge d’instruction à Saint-Albert, n’avait jamais demandé à quitter cette modeste sous-préfecture, où il s’était marié et où il menait une petite vie tranquille, sans ambition, car il s’était vite rendu compte, tout en évitant de communiquer cette constatation à qui que ce fût, que le véritable « esprit de finesse », dans la société moderne, ne peut pas être apprécié ni récompensé à sa valeur.

— « Tu te rappelles, continua-t-il, le village de Lornez, où nous sommes allés en excursion l’année dernière ? »

— « Je crois bien. Un village tout petit, tassé autour d’une église ».

— « Précisément, mais c’est une localité plus importante qu’elle n’en a l’air. La commune comprend encore trois ou quatre gros hameaux perdus dans les arbres ; le tout fait une population de sept à huit cents habitants, de quoi donner de l’occupation à un médecin. Il est venu à Lornez, justement, il y a deux ans, un jeune médecin de Paris. Je te parle de lui parce que nous aurons l’occasion de le voir cet après-midi…

« Dans l’affaire en question, c’est le principal témoin. »

Quérillin ayant dit ces mots se renversa sur sa chaise et parut oublier tout à fait le sujet de notre conversation.

C’était sa manie : il aimait intriguer ses amis et les laisser en plan au début d’une histoire, pour avoir ensuite le plaisir de sentir leur curiosité en éveil.

Moi qui le connaissais bien, je m’interdisais – par une autre perversité taquine – de lui poser alors la moindre question. Je voulais l’obliger à reprendre de lui-même l’histoire interrompue. C’est ce qu’il fit, de guerre lasse, au bout de quelques instants, du ton d’ailleurs le plus simple et le plus naturel. Et, de mon côté, je n’eus pas l’air de m’apercevoir de ma petite victoire.

Il y a souvent entre deux vieux amis de ces luttes puériles, sournoisement engagées, qu’ils auraient honte de s’avouer l’un à l’autre et même chacun d’eux à soi-même.

— « Il s’agit, dit Quérillin, d’une espèce de sorcier qui exerçait tranquillement la médecine à Lornez depuis plus de dix-huit mois et qui, ma foi, obtenait des résultats fort brillants. »

— « Sérieusement ? »

— « Sérieusement. Le médecin du pays était bien entendu son ennemi déclaré… Oui, ce jeune médecin que nous allons entendre cet après-midi…

« Il avait ses raisons pour ne pas porter le sorcier dans son cœur.

« En effet, plusieurs malades que l’homme diplômé avait déclaré incurables avaient été soignés avec le plus grand succès par le médecin à la manque. Aussi ce « guérisseur » avait-il pris à son concurrent toute la bonne clientèle et tirait de ces gens-là beaucoup plus d’argent que le médecin n’aurait jamais pu le faire, car, avec sa sorcellerie, il exerçait sur les bons malades une fascination plus grande.

« Mais c’est qu’il les guérissait, le mâtin… Il en a remis sur pied un certain nombre dont le médecin avait déclaré le cas désespéré. Il leur vendait très cher je ne sais quelle drogue dans des fioles.

… Ces remèdes mystérieux firent très bien leur effet jusqu’au jour malencontreux où il arriva deux accidents.

« Ces histoires-là arrivent aussi bien à des médecins plus autorisés, mais quand elles se produisent dans la clientèle de docteurs de contrebande, elles ont l’inconvénient d’attirer sur ces irréguliers l’attention de la Justice.

« La semaine dernière, dans la nuit de lundi à mardi, à quelques heures d’intervalle, la femme Collin, du débit de tabac, et la fille du charron Michel ont été prises de douleurs d’entrailles. Il a été prouvé qu’au cours de l’après-midi précédent, elles avaient été toutes les deux chez le sorcier, qui leur avait donné le même remède, ou, en tout cas, un remède de même couleur. Les témoins qui ont vu le flacon ont parlé d’un liquide d’un vert sombre, qui moussait un peu.

« Les deux malades ont été très gravement atteintes. On les a transportées à l’hôpital d’ici ; on les soigne, mais avec peu d’espoir.

« Bien entendu, avant qu’on ait commencé l’enquête, mon sorcier s’était donné de l’air et personne ne peut, ou ne veut dire où il s’est réfugié.

« Je t’ai mis sommairement au courant de l’affaire pour que tu puisses suivre mes interrogatoires. Il y a bien dans l’aventure des petits coins inexpliqués… J’ai quelques présomptions un peu bizarres, mais le moment n’est pas venu d’en parler. Il me faudra des indices supplémentaires. »

La voiture nous attendait à la porte pour nous conduire au village de Lornez.

Quérillin devait consacrer à l’enquête une partie de l’après-midi ; après, nous reviendrions à Saint-Albert, en faisant un crochet pour dîner à Blins-les-Eaux, petite station thermale des environs, qui avait été tout récemment créée.

Quérillin s’installa pour son enquête à la mairie de Lornez. C’est là qu’on avait convoqué les témoins.

… Le sieur Gourcier, épicier, quarante-sept ans, s’était fait soigner par le guérisseur. Auparavant, il avait été voir le médecin, qui l’avait jugé très fortement atteint…

— Quand j’ai été chez le docteur, je toussais depuis deux trois jours. Jamais j’avais été malade de ma vie. Le docteur ma fait déshabiller. Il m’a écouté respirer et puis m’a dit que j’avais la poitrine attaquée et qu’il faudrait aller dans le Midi. C’était bien de la dépense. Je me suis dit : avant de faire tous ces frais, essayons d’aller voir le sorcier. – Il a fait comme le docteur : il m’a écouté respirer. Seulement, il n’a pas été du même avis et il a affirmé que je n’avais pas besoin de m’en aller, et qu’il me guérirait sur place. Il m’a donné une petite potion, qui coûtait ma foi quinze francs le flacon, et, par grandes cuillerées, j’en ai bu trois autres par la suite. C’était cher si vous voulez, mais ça me revenait à bien meilleur compte que de laisser ma boutique, et d’aller me faire écorcher dans les hôtels. Eh bien, monsieur le juge, je vous déclare qu’au bout de huit jours j’ai été complètement guéri, et depuis je n’ai jamais plus toussé… Peut-être une fois ou deux… Vous pensez bien qu’une fois que je retoussais, j’allais retrouver mon sorcier. Il m’enlevait ça comme avec la main.

« Monsieur le juge, vous pouvez faire venir ici le charron, et puis aussi nos cousins Bidault Henri et Bidault Alphonse qui sont cultivateurs au hameau des Trois Sentiers. Ils répéteront ce que je vous dis. Ils sont allés voir le sorcier en premier, mais, chaque fois, il leur a dit : « Je ne veux pas vous soigner sans que vous ayez vu le docteur, parce que je veux que vous écoutiez bien ce qu’il vous va vous dire, afin que vous soyez à même de vous rendre compte de votre état. »

« Le docteur leur a dit qu’ils étaient très malades. C’était vraiment comme une épidémie qui avait touché le pays… Un pays pourtant bien sain jusqu’à ce moment-là !… Mais probable, comme on a coupé des forêts là-bas, sur Malignon, que ça a dû changer le climat. On dit aussi que ça venait d’un étang que le service des Eaux avait desséché pour le vider de ses poissons et que toutes les maladies étaient venues du fond de cet étang.

« Eh bien, cette épidémie, finalement, ça n’a rien été, car le rebouteux a guéri tout le monde ici. C’est entendu, il nous prenait cher, je veux bien, mais pourquoi ? C’est que ses drogues, qui agissaient si bien, coûtaient aussi très cher à fabriquer. Il y entrait de l’argent… des pièces de cent sous qu’il limait… Je l’ai pas vu les limer, mais on m’a raconté ça, et je ne suis pas éloigné de le croire. »

Bidault Henri et Bidault Alphonse, ainsi que le charron, ne firent que confirmer la déposition de Gourcier.

En somme, tous ces gens étaient consternés de la disparition du guérisseur.

On entendit la femme Vallat, que le médecin n’avait pu guérir d’une dysenterie et que le sorcier avait complètement rétablie en deux jours. Étienne Boullet, garçon de ferme au Vieux-Cantus, demanda comme tous les autres qu’on retrouvât au plus vite leur sorcier, qu’on le ramenât au pays et qu’on lui donnât l’absolution pour les deux accidents, qui auraient pu arriver à tout le monde.

Il affirmait avec une certaine raison que deux accidents, sur un tel nombre de malades, c’était une faible proportion, dont un médecin aurait pu s’enorgueillir.

Et puis, on ne savait pas, après tout, si les victimes avaient bien suivi l’ordonnance et si, en dehors des remèdes, elles n’avaient pas bu ou mangé quelque chose qui leur était défendu par leur état.

La receveuse des postes fit une déposition encore plus significative. C’était une jeune personne à lunettes, au visage en margarine, tout rond. Elle paraissait instruite et sensée.

Elle connaissait le guérisseur et ne l’avait jamais considéré comme un charlatan. D’ailleurs il ne prétendait pas guérir tous les malades : il en renvoyait quelques-uns à la ville en leur disant qu’il ne pouvait rien faire pour eux. Mais il était indéniable qu’il avait rendu la santé à une trentaine de personnes, que le médecin avait examinées et déclarées en très mauvais état. Il n’y avait pas à dire : les résultats thérapeutiques étaient là, indéniables, et des plus remarquables.

La dernière déposition fut celle du médecin.

Le docteur Bourcelon était un homme grand, obèse, au teint mat, au visage rasé. Il avait trente-deux ans, et en paraissait bien quarante.

Sa déposition ne réfuta pas celle des autres témoins...

« Certainement, il y avait du vrai… On ne pouvait nier que certains malades se fussent bien trouvés des soins du guérisseur. Sans doute, celui-ci agissait-il sur eux pas une sorte de suggestion hypnotique. »

Quérillin lui demanda pourquoi il n’avait pas signalé lui-même à la justice cet homme qui exerçait illégalement la médecine.

— « Cela m’était un peu difficile, répondit le docteur. Je ne faisais pas de brillantes affaires dans le pays, c’est entendu, mais j’y aurais ruiné tout à fait ma situation si j’avais dénoncé le guérisseur, puisque, somme toute, c’était mon concurrent… »

Les interrogatoires terminés, nous gagnâmes Blins-les-Eaux où nous devions dîner, et qui se trouvait à quelques kilomètres.

En dépit d’une bonne publicité, cette station thermale de fraîche date « se lançait » mal. On n’y avait amené comme étrangers que deux Anglais et une famille de Rouen. Le reste des baigneurs appartenait au département, la plupart attirés par la partie de baccara qui se faisait chaque soir au Casino.

Les constructions étaient neuves et tristes. On avait fabriqué hâtivement des coupe-papiers, des porte-plumes percés d’un petit trou, qui permettait de voir à grand peine une petite photo tout à fait inintéressante.

La dame de la source ne servait qu’une douzaine de verres par jour. Elle se réfugiait éperdument dans des travaux de broderie.

L’intention de Quérillin n’était pas, je m’en aperçus bientôt, de me faire admirer cette station médiocre. Il voulait surtout causer avec le docteur de l’établissement qui, sans doute, avait entendu parler du rebouteux.

Nous dinâmes donc avec cet autre médecin, qui ne nous révéla rien d’intéressant sur l’affaire de Lornez. Il ne connaissait de ce pays que le docteur Bourcelon, qui venait assez fréquemment au cercle et qui ne paraissait pas avoir été très heureux au baccara.

— « Ah ! dit simplement Quérillin.

— « Nous avons parlé, Bourcelon et moi, du guérisseur, continua le docteur. Je n’aurais pas été fâché de le voir, mais Bourcelon m’affirma, que cela n’avait rien de curieux, que c’était une simple affaire de suggestion, et que l’histoire ne valait pas le voyage : « Si vous y tenez, ajouta-t-il, je viendrai vous chercher un jour et je vous emmènerai déjeuner chez moi. » Mais il n’y a plus pensé probablement, car il ne m’en a plus reparlé.

« Je l’ai rencontré depuis, trois ou quatre fois dans la salle de jeu. »

Le docteur nous parla de Blins-les-Eaux, des projets de la Société, de certaines idées de publicité pour la saison suivante.

Quérillin semblait très éloigné de la conversation, bien qu’il y fît de temps en temps acte de présence par un hochement de tête répété.

Nous avions fini de dîner et nous nous préparions à faire un tour au Casino, quand un gamin arriva tout essoufflé… C’était un petit gars de Lornez envoyé par la receveuse des postes… Il venait annoncer à Quérillin une nouvelle sensationnelle. Le sorcier était retrouvé ! Les gens du pays, depuis sa disparition, avaient organisé de leur propre initiative des battues dans la forêt, avec beaucoup de zèle et de vigilance, non pas qu’ils tinssent à aider la Justice mais parce qu’ils désiraient vivement, pour leur usage personnel, retrouver leur guérisseur.

Quérillin courut jusqu’à l’hôtel, où le cocher était en train de dîner. Pour ne pas perdre de temps le magistrat mit lui-même le cheval entre les brancards.

Jamais je n’avais vu mon vieil ami aussi agité. L’affaire de Lornez le passionnait décidément et il ne voulait pas perdre une minute pour interroger le fameux sorcier.

Ce juge d’instruction méritait bien d’être appelé le « curieux ».

Pendant tout le trajet il ne m’adressa pas la parole et je me gardai de lui poser une question. Il avait ce jour-là cette figure que je connaissais bien et qui voulait dire « Guichet fermé. »

Quelques instants avant d’arriver au village, il dit au cocher : « Vous vous arrêterez devant la maison du docteur Bourcelon ».

Puis il me dit à moi : « Je passe chez lui, mais c’est par acquit de conscience. Je suis bien sûr de ne pas l’y trouver. »

La maison était fermée en effet. Nous sonnâmes trois fois, et, comme nous allions nous éloigner, une voisine sortit de la maison d’à côté et nous dit que le docteur était parti une demi-heure auparavant avec sa valise.

— « C’est bien ce que je pensais, » dit Quérillin.

À la mairie quelqu’un nous attendait pour nous conduire dans la forêt, à l’endroit où le sorcier avait été déniché.

Nous le trouvâmes dans une clairière, en train de manger avidement un morceau de lard que des villageois lui avaient apporté. Une trentaine de personnes faisaient cercle autour de lui. Le juge les pria de s’écarter. Elles obéirent, non sans quelques petits grondements hostiles, et Quérillin et moi nous nous trouvâmes enfin en présence du guérisseur, un quinquagénaire au visage flétri, à la barbe grise et sauvage.

Quérillin lui dit simplement ces mots, plutôt intéressants à entendre :

— « Votre complice le médecin est en fuite. Dites maintenant ce que vous savez. »

L’homme le regarda un instant en silence, puis, d’une voix lente et sourde, il nous raconta ce que, sans m’en faire part, Quérillin avait deviné depuis quelques heures.

Le guérisseur connaissait depuis longtemps le docteur Bourcelon. Il avait été au service de sa famille comme jardinier en Lorraine. Le docteur, à la mort de son père, avait mangé son héritage en deux ans. Il était venu s’installer à Lornez, où le soi-disant sorcier l’avait rejoint quelques jours après. Le docteur avait examiné quelques malades atteints de bronchite ordinaire, anodine. Il avait émis à leur propos un diagnostic très grave.

Ces malades, qui ne pouvaient manquer d’aller ensuite chez le sorcier, y étaient guéris facilement avec des remèdes et des potions que le docteur faisait tenir secrètement au guérisseur et qui n’étaient autres que le classique sirop diacode ou la traditionnelle potion à l’aconit, maquillés avec des matières colorantes inoffensives qui n’en atténuaient pas l’efficacité.

Tous, les malades sérieusement atteints et que le docteur ne pouvait guérir, le sorcier les envoyait à la ville, de sorte qu’il obtenait dans le village une magnifique proportion de guérisons.

La plupart des sommes encaissées étaient envoyées au médecin, qui, en vertu d’une justice immanente, allait les perdre au fur et à mesure au baccara de Blins-les-Eaux.

… On n’a jamais remis la main sur le docteur.

Le sorcier a été emprisonné et jugé. On l’a condamné à une peine légère, les juges ont très bien compris qu’il n’avait été dans cette affaire qu’un assez humble instrument.

Si ce brave guérisseur était venu se réinstaller dans le pays à sa sortie de prison, il aurait retrouvé sa clientèle, mais, comme le docteur n’était plus là pour le guider, il préféra s’abstenir, et renoncer au bel art médical.

M’empêche que les détails de l’affaire ont beau avoir été officiellement publiés, personne n’a voulu y croire, parmi cette brave population de Lornez, avide de merveilleux…

LA FAIM

— Je crois que je vous ai fait faire un bon dîner, nous dit notre amphitryon, notre aimable ami Letiennez, qui fêtait ce jour-là sa nomination de chef de bureau. Vous me paraissez avoir mangé à votre goût, si vous n’êtes pas de vils flatteurs, car vous m’avez fait des compliments à propos de chaque plat. En tout cas, vous avait été mieux nourris que nous le fûmes, ma femme et moi, le jour où nous passâmes la soirée chez le Père Rondin, le vieux chef de bureau aujourd’hui retraité, et dont j’occupe précisément la place.

Letiennez regarda sa femme, qui se mit à rire.

— Hé, hé ! tu ne riais pas tant ce soir-là ! À cette époque, continua-t-il en s’adressant à nous, je n’étais pas encore dans l’Administration. Georgette et moi, nous n’en menions pas très large ; nous avions vécu avec un peu d’insouciance pendant les premières années de notre mariage ; nous comptions sur l’héritage d’une de mes tantes ; il ne fut pas à beaucoup près aussi considérable que nous l’avions espéré… Il fallut se mettre à être sérieux.

« Un des bons amis de ma famille me donna une lettre de recommandation pour le dénommé Rondin. On préparait à cette époque l’exposition de 1900, et Rondin était chargé de recruter du personnel, celui des Ministères ne suffisant pas.

… Je m’y étais pris un peu tard : il ne restait plus qu’une place à donner. C’était un emploi dans un bureau de renseignements ; on demandait un garçon bien élevé et de bonne tenue. L’ami qui me recommandait fut assez bon pour assurer que je réalisais ces conditions. Il ne me restait qu’à obtenir l’agrément de Rondin.

« Il se trouvait malheureusement, mais j’ignorais ce détail, que l’on avait recommandé à Rondin un autre candidat. La personne qui l’avait appuyé n’était pas, comme mon ami à moi, un vieux camarade de Rondin. Aussi celui-ci tenait-il à l’obliger, tandis qu’avec mon ami il n’avait pas à se gêner… C’est la vie…

« J’allai voir Rondin à son Ministère. À ce moment il n’avait sans doute pas encore reçu la lettre qui lui recommandait mon concurrent, car il me reçut très aimablement, me parla de ma famille, me demanda si j’étais marié et m’invita avenir chez lui avec ma femme un soir de la semaine suivante ».

— « Mme Rondin et moi, me dit-il, nous sommes de vieilles gens et nous nous couchons de bonne heure. Ne venez donc pas plus tard que sept heures… sept heures et demie. »

« Sept heures… sept heures et demie, n’est-ce pas ? c’était évidemment une invitation à dîner. Ma femme et moi nous n’en doutâmes pas un instant. Nous ne savions pas que Rondin avait été fonctionnaire en province pendant de longues années et qu’il avait gardé à Paris les habitudes de sa petite ville. La vérité, l’horrible vérité, c’est qu’il dînait à six heures et demie… mais cela, nous ne l’apprîmes qu’un peu plus tard, et d’une façon tout incidente. Pour faire honneur au dîner de M. et Mme Rondin, ma pauvre femme s’était privée de goûter. Nous étions installés dans le salon depuis une bonne demi-heure et suivions tant bien que mal une conversation languissante avec ces deux vieillards, qui ne nous paraissaient avoir aucun appétit : nous ignorions, pauvres de nous, qu’ils sortaient de table !… Nous nous attendions d’un instant à l’autre à voir s’ouvrir la porte du salon pour annoncer le dîner. J’avais des visions de potage velouté, de truite rose, d’un large filet jardinière et de ces dindonneaux si plantureux que les morceaux de blanc sont aussi charnus que de belles tranches de veau.

« Le père Rondin me parlait des nouvelles du jour, de la dernière séance de la Chambre, d’un nouveau projet de loi.

« Je lui répondais absolument ce qu’il voulait au jugé du moins, car je n’entendais pas ses paroles. Ces dames, elles, parlaient, je crois, domestiques. De temps en temps je jetais un coup d’œil désespéré sur ma pauvre Georgette, toute pâle de faim.

« C’est à ce moment que Mme Rondin, dans la conversation, nous apprit qu’elle avait donné congé à sa cuisinière pour lui permettre d’aller à l’Ambigu…

« Nous ne comprîmes pas tout de suite ce que cela voulait dire… Peut-être avait-elle fait faire son dîner par une autre personne ?… C’était absolument invraisemblable, mais je préférais envisager les hypothèses les plus absurdes, plutôt que de me trouver nez à nez avec l’atroce vérité. La cruelle vieille dame ajouta l’instant d’après :

« — Elle ne se tenait pas d’impatience, cette Émilie ; elle nous a fait dîner en dix minutes. »

« Il me fut impossible de regarder Georgette, mais je devinais la détresse douloureuse qu’elle devait porter dans ses yeux. C’est à cette minute que Rondin se leva de son fauteuil et dit à ma malheureuse femme :

« — Je crois savoir, Madame, que vous avez une voix ravissante. Vous nous donnerez certainement le plaisir de l’entendre.

Georgette se défendit faiblement…

— « Je sais bien, dit Rondin, que beaucoup de cantatrices n’aiment pas chanter après dîner ; mais, si la voix est un peu moins belle, nous saurons faire la part des choses. Je suis d’ailleurs persuadé que ce sera très bien. »

« Nous passâmes, Georgette et moi, derrière le piano. Là, il nous fut possible de tenir un petit conciliabule.

— « J’ai envie de tout dire, me souffla Georgette désespérée, je n’en peux plus… »

« Je la conjurai de se taire. On ne savait comment un pareil aveu pouvait tourner. Nous ne pouvions risquer de désobliger ces deux vieillards, puisque nous attendions de Rondin cette nomination, qui avait pour notre vie une importance capitale.

— « Alors, dit Georgette, va me chercher quelque chose à manger, n’importe quoi… Dis que tu vas dans l’antichambre prendre un morceau de musique dans la poche de ton pardessus.

— Mais où veux-tu que j’aille chercher de quoi manger ?... Il n’y a pas de restaurant ouvert à cette heure dans ce quartier désert.

— Tâche de trouver la cuisine ; il n’y a personne, puisque la bonne est au théâtre. Rapporte-moi un bout de pain, un reste de viande… je mangerais du bois… Mais je ne peux plus attendre, dépêche-toi !… »

« Toutes ces répliques, vous pensez bien, furent plus sommaires. J’eus beaucoup de peine de me débarrasser de Mme Rondin qui voulait à toute force me suivre dans l’antichambre. Je la suppliai de ne pas bouger, de rester au coin de son feu : je trouverais bien le porte-manteau tout seul.

« Une fois dans l’antichambre, à la lueur d’un faible bec de gaz, j’ouvris une porte au hasard et j’aperçus une espèce de lingerie… Ce n’était pas la bonne route… Enfin un bon couloir me conduisit jusqu’à la cuisine… J’avais des allumettes sur moi, j’ouvris la porte du garde-manger et je n’y trouvais sur une assiette qu’un tas composite de vieux légumes écœurants et d’ailleurs intransportables. Il y avait encore une bouteille d’huile entamée et un morceau de pain si dur, que je pus m’en servir pour forcer la porte d’un placard. Mais, là non plus, je ne vis rien de comestible, et ne découvris qu’un balai mécanique, des chiffons de drap pour les meubles, une brique anglaise pour les couteaux et plusieurs boîtes vides, qui avaient contenu des sardines, des petits pois de conserve ou du tripoli.

« Évidemment la mère Rondin était une maîtresse de maison modèle qui ne laissait rien traîner…

« Je rapportai à la pauvre Georgette le morceau de pain, qui datait d’au moins une semaine : c’était surtout pour lui montrer que j’étais allé jusqu’à la cuisine, car elle semblait douter de mon courage.

« Je la retrouvai dans un état d’exaspération effroyable. Elle voulait à toute force faire un esclandre. Je la suppliai de se modérer encore, de songer à cette place qu’il fallait absolument obtenir…

(Nous parlions à voix basse en feignant de chercher des partitions dans le casier à musique.)

— « Mais l’auras-tu seulement cette place ? Ils ne t’en parlent même pas. Demande-leur au moins s’ils sont disposés à te la donner… »

… Le vieux chef de bureau et sa femme terminaient béatement et hideusement leur digestion. Ils avaient prié Georgette de chanter, mais ils n’étaient pas pressés de l’entendre ; s’ils l’avaient dirigée sur le piano, c’était sans doute pour se débarrasser de nous et s’épargner des efforts de conversation.

« Je m’approchai d’eux et, moins timide qu’à l’ordinaire, car la faim me donnait un peu de fièvre, je demandai au père Rondin si je pouvais compter sur la place en question.

« Il regarda sa femme et parut gêné…

— « Je regrette beaucoup… Évidemment vous avez toutes les qualités désirables pour ces fonctions… pour un bureau de renseignements. Vous êtes bien élevé, d’un caractère doux et patient… ce qui est excellent pour un employé qui doit se trouver en contact avec le public… Mais, malheureusement, la place est donnée depuis ce matin… »

« Je ne répondis rien, je me retournai du côté de Georgette. Elle s’était levée, les yeux flamboyants… Elle avait entendu ce qu’avait dit le vieux Rondin…

« Alors elle a commencé à te les agrafer, à te les traiter comme les derniers des derniers, comme le morceau de pain pourri que j’avais dégotté dans la cuisine. Elle était folle, absolument déchaînée. Les deux vieux s’étaient levés et tremblaient de tous leurs membres. Je ne sais pas du tout ce qu’elle a pu leur dire, je suis sûr, Georgette, que tu ne t’en souviens même plus toi-même. Elle a été jusqu’à leur reprocher de nous avoir fait mourir de faim. J’avais commencé par vouloir l’arrêter, mais, comme elle ne m’écoutait pas, je me suis mis de la partie et j’ai fait chorus avec elle.

« … Puis elle m’a entraîné, nous sommes sortis sans leur dire bonsoir, nous avons descendu l’escalier en trombe et nous nous sommes précipités dans une voiture. Il n’y avait pas de restaurant dans ce sale quartier, mais nous avons fini par trouver une brasserie et par nous appuyer tout son stock de viande froide… Ce que nous avons pu en cacher ce soir-là ! Le patron et les garçons faisaient cercle autour de nous pour nous regarder manger… Je crois même qu’il y avait de la foule arrêtée devant la brasserie !

« Et ce qu’il y a d’admirable, c’est que le père Rondin a été tellement impressionné par la dégelée que nous lui avons servie, qu’il m’a désigné pour cette place, soi-disant donnée le matin à un autre ! Il a eu certainement peur d’une vengeance de ma part ! et j’ai été nommé, grâce à mon accès de sauvagerie, à cet emploi délicat, qui exigeait des qualités exceptionnelles de patience et d’aménité… »

LES TROIS PETITS BLEUS

Résorcin, nous dit Saint-Eudes, était alors rédacteur d’un grand journal, où je jouais, moi, les utilités, rédigeant, suivant les besoins du service et avec une égale demi-compétence, les échos mondains, la chronique du turf, voire le « Bulletin des Halles et des Marchés ».

Un jour que je dépouillais les réponses du « Grand concours de pronostics pour le nombre de billets que délivrerait la Gare Saint-Lazare pendant les dix derniers jours de septembre », le garçon de bureau me pria de passer dans le bureau de Résorcin.

Mon patron était en train d’examiner curieusement une petite enveloppe qu’il avait trouvée dans le courrier.

— « Vois donc ça, Saint-Eudes, me dit-il, si c’est une blague ou non… Il est possible que ça soit sérieux… J’ai moi, je ne sais pourquoi, l’impression qu’il faut y attacher de l’importance… »

Je n’occupais dans la maison qu’une place très modeste, mais on me consultait volontiers pour les affaires graves… Peut-être parce que j’étais tout de même un vieux routier du journalisme, et aussi parce qu’on savait très bien que je ne bavardais pas et qu’on pouvait compter sur ma discrétion.

Je ne sais pas si on prenait mes avis en considération. Mais le patron aimait mieux me parler, plutôt que de se parler à lui tout seul : dire les choses tout haut, à quelqu’un, ça facilite mieux la réflexion que de penser tout bas.

Résorcin continua donc à examiner le papier gris de la lettre et de l’enveloppe.

Il semblait plutôt amusé que troublé par ce problème… C’était un bon journaliste ; les affaires graves l’intéressaient, mais ne l’émouvaient pas.

Il ne perdait jamais son sang-froid, n’ayant de véritable inimitié pour personne. Il ne s’irritait, ne s’indignait et n’était « douloureusement affecté » que dans ses articles. Aussi gardait-il dans ses irritations, ses indignations et ses douleurs, un ton plein de tact et de mesure, que les passionnés conservent difficilement.

« On m’offre un petit paquet qui, s’il est authentique, peut nous fournir un « papier » peu ordinaire : trois lettres de Gaétan, mon vieux, écrites de sa main, et qui révèlent sur son compte des choses énormes ».

Gaétan Leroy, que l’on appelait toujours par son petit nom, était à cette époque, comme il l’est d’ailleurs encore aujourd’hui, un gros député de la « lisière », entre la majorité et l’opposition, un de ces hommes qui, par leur situation et par leur poids, sont toujours à même de déplacer les plateaux.

Gaétan était certainement un des individus les plus influents à la Chambre, et des plus détestés.

Il n’avait pas de fortune personnelle, il dépensait beaucoup d’argent et on disait qu’il était souvent très gêné. Cependant, on n’avait jamais trouvé à dire sur son compte quelque chose de très grave.

À ce moment-là, nous faisions contre lui une campagne plutôt durement menée.

Ce paquet qu’on nous proposait – si vraiment la lettre ne mentait pas – avait pour nous une importance capitale.

— Et qui est-ce qui t’envoie ça ? demandai-je à Résorcin.

— Un anonyme… Il prétend avoir adressé un paquet à la poste restante, bureau 24, à des initiales qu’il indique. Il écrit que nous pouvons retirer ce paquet dès aujourd’hui, le garder pendant trois jours afin que nous ayons le temps de faire examiner les documents par des experts en écriture. Au bout de trois jours, si nous n’en voulons pas, nous le rendrons tout simplement ; si nous le gardons, nous verserons quatre-vingt mille francs.

— C’est de l’argent…

— Mon vieux, ce n’est rien du tout si le paquet est vraiment intéressant. Le « petit » donnera la galette à l’instant même, si vraiment il s’agit d’avoir Gaétan.

Celui que Résorcin appelait « le petit » était tout simplement le commanditaire de la maison, un ancien marchand de métaux, sanguin, trapu et haut comme une botte, avec la tête d’un bistro qu’on aurait tassé sous un marteau-pilon. Il avait déjà mis dans le journal quelque chose comme quinze cent mille francs.

— Le chiffre de la somme, continua Résorcin, semble bien indiquer que nous n’avons pas affaire à un fumiste. L’homme qui nous a écrit ça connaît bien Gaétan. Il est au courant aussi des ressources du « petit » et il se rend bien compte de l’intérêt que notre homme peut avoir à compromettre définitivement Gaétan. Il ne s’est pas trompé, l’anonyme ! C’est à nous qu’il s’est adressé et pas à une autre maison, et pourtant il y a bien une demi-douzaine de journaux qui font campagne contre Gaétan.

— Et si on gardait les documents, comment lui remettrait-on l’argent ?

— Ah ! il a tout prévu… Il paraît, d’après ce qu’il m’écrit, que sur la lettre jointe aux papiers qui se trouvent à la poste restante, il y a l’adresse de l’hôtel où il nous attend pour recevoir les fonds. Il est probable qu’il aura imaginé un système pour que nous lui versions la somme sans le voir. Il ajoute qu’au cas où nous ferions usage des documents, il ne faudrait pas les publier tout de suite, mais attendre au moins deux jours, afin qu’il puisse quitter Paris et se mettre à l’abri des représailles.

… Écoute, Saint-Eudes, plus j’en parle, plus j’ai l’impression que j’ai quelque chose de sérieux. En tous cas, nous ne risquons rien à aller chercher les lettres à la poste restante… Tu iras tout à l’heure. Qu’est-ce que tu veux ? le pis qui puisse nous arriver, c’est que le bon fumiste, si c’en est un, se paye ta tête d’un coin du bureau, pendant que tu demanderas la lettre au guichet. »

L’après-midi donc, j’allai au bureau 24, et je demandai au guichet de la poste restante s’il n’y avait pas de lettre aux initiales G. G. W.

Je vois toujours la petite enveloppe c’était l’avant-dernière d’un paquet assez volumineux, que l’employé avait pris dans la case réservée à la lettre « G ».

Je me disais déjà : « Allons bon… il n’y a rien. Résorcin m’a fait manquer mon bridge bien inutilement »… C’est à ce moment que l’employé me tendit cette petite enveloppe de rien du tout, qui valait peut-être quatre-vingt mille francs.

Je revins tout de suite au journal, où Résorcin attendait mon retour, avec la sage impatience d’un homme qui a beaucoup d’affaires et qui n’attend jamais rien avec fièvre, parce qu’il est constamment occupé. Il était dans son bureau en compagnie du « petit » qui paraissait très pressé, mais qui, lorsqu’il vit l’enveloppe, ne parla plus de s’en aller et qui, dès que Résorcin et lui eurent jeté un coup d’œil sur le contenu, renvoya deux rendez-vous urgents…

Trois minutes après, Résorcin et lui partaient en auto rue Saint-Antoine, où habitait M. Bouchin-Ramier, l’expert en écritures bien connu.

Si les trois lettres, ou plutôt les trois petits bleus qui se trouvaient dans l’enveloppe étaient bien de la main de Gaétan, l’affaire était formidable.

Ces trois pneumatiques avaient été expédiés l’un le matin du 7 juin, ainsi qu’en témoignait le timbre de la poste, et les deux autres le 8 juin.

Ils contenaient l’aveu accablant de prévarications absolument inexcusables.

Gaétan, en toute confiance, demandait une somme d’argent, puis répondait à d’autres propositions en maintenant ses exigences. Les télégrammes étaient adressés à un monsieur dans un hôtel. C’était évidemment un intermédiaire qui, sous un nom sans doute supposé, recevait d’urgentes dépêches de Gaétan.

Celui-ci avait été probablement pressé par la nécessité, si bien qu’il n’avait pas voulu perdre de temps et retarder par des précautions une démarche qui devait le tirer d’un gros ennui.

Quand Résorcin revint de chez le vieil expert, il était très content et il attendit pour me mettre au courant que le « petit » fut parti.

Résorcin, c’est entendu, était bon camarade, mais il avait tout de même quelque chose de pas très chic, c’est qu’il ne me traitait jamais, quand le commanditaire était là, avec la même importance… Une fois, deux fois, ça pouvait être de la distraction, mais quand ça se répète tout le temps…

Dès que nous fûmes seuls, il me raconta sa visite à Bouchin-Ramier. Il lui avait apporté, comme pièces de comparaison, des lettres qu’il avait reçues de Gaétan à différentes reprises.

Bouchin-Ramier, rien qu’en jetant les yeux sur les lettres et sur les télégrammes, s’était écrié qu’il n’y avait pas de doute possible et que, si habile qu’il fût, un faussaire n’eût jamais pu imiter à ce point l’écriture de Gaétan. Les télégrammes étaient écrits rapidement, presque fébrilement. Ce n’était pas seulement des particularités d’écriture qu’on eût dû imiter, c’eût été vraiment l’âme de Gaétan qu’il eût fallu emprunter, pour commettre un faux de cette perfection.

Le lendemain à midi, Bouchin-Ramier nous rapportait son rapport écrit, encore plus affirmatif que ses paroles de la veille. On parla de faire venir en consultation des collègues à lui. Il nous répondit qu’il était à notre disposition, qu’il en convoquerait deux si l’on voulait, mais que cette contre-expertise lui semblait tout à fait inutile et qu’il n’hésitait nullement à revendiquer pour lui seul l’entière responsabilité de ses conclusions.

Le « petit » était transporté. Il déclarait qu’il n’y avait plus qu’à marcher sans retard.

Je le vois encore, accablant le vieil expert de sa grosse cordialité et l’arrosant de compliments excessifs. Séance tenante, il lui fit délivrer mille francs pour son expertise et lui promit que le journal mettrait son nom en bonne place. « Il faudra même lui faire une petite tartine » dit-il à Résorcin.

Résorcin et moi, nous nous rendîmes à l’hôtel que nous avait indiqué la lettre.

Nous demandâmes le voyageur de la chambre 107. Nous attendîmes un instant dans le couloir ; puis un individu, que nous ne vîmes pas, nous demanda de lui passer l’argent dans l’entre-bâillement de la porte. On lui fit répéter le chiffre de la somme, comme dans les banques aux gens qui se présentent pour toucher un chèque.

Deux jours après, nous sortions un numéro qui fit plutôt son petit effet sur le pavé de Paris. Toute la première page était consacrée à Gaétan, avec un fac-similé photographique des petits bleus.

Qu’est-ce qui lui restait à faire après ça. Disparaître, filer n’importe où, car c’était un coup d’assommoir dont il ne se relèverait pas.

Le « petit », dans un état de surexcitation extraordinaire, vint à la rédaction, où Résorcin faisait tous les jours un tour à midi. Les autres rédacteurs n’arrivaient que vers cinq heures. Moi, je venais le matin pour recevoir les instructions de Résorcin et savoir s’il n’y avait pas de reportage à faire dans l’après-midi.

Le « petit » avait donc pris Résorcin au journal pour l’emmener déjeuner avec lui et il était tellement de bonne humeur qu’il m’emmena moi aussi. Il nous fit faire aux Champs-Élysées un de ces déjeuners qui marquent dans la mémoire d’un homme. Il connaissait beaucoup de monde parmi les clients du restaurant et distribuait des numéros du journal à ceux qui ne l’avaient pas encore lu.

Champagne, naturellement, cigares extraordinaires… Il me demanda combien je gagnais au journal, dit à Résorcin que ce n’était pas assez et qu’il fallait m’augmenter. Malheureusement, ce ne fut qu’en paroles. Le soir même, la lecture du Temps gâchait toutes ses bonnes dispositions.

Après l’interview de Gaétan que publiait ce grand journal, que restait-il de nos accusations et de nos documents irrécusables ?

— « Jamais, disait l’incriminé, je ne me serais abaissé à discuter des imputations aussi incroyables, s’il n’y avait dans la maladresse des faussaires quelque chose de vraiment grotesque… Oh ! évidemment, ils ont très bien imité mon écriture… Malheureusement pour eux, ils me font écrire des petits bleus à qui le cachet de la poste donne une date indiscutable : le 7 juin et le 8 juin. Ces petits bleus ont été écrits et envoyés à Paris. À Paris, je dis bien, puisque ce mode de correspondance n’est praticable qu’à Paris. »

« Or, le 7 et le 8 juin, il m’eut été difficile d’échanger une correspondance avec le destinataire de ces pneumatiques, puisqu’à cette même date du 7 juin, je prononçais un discours au Congrès des Chemins de fer, réuni à Bucarest.

« Monsieur Résorcin qui a beaucoup d’imagination prétendra peut-être que je n’étais pas à Bucarest, que j’avais sans doute envoyé là quelque sosie, pendant que je me livrais à Paris à la gentille petite combinaison qu’il me prête. Seulement, je dois le prévenir que je me trouvais là-bas avec une dizaine de mes collègues de la Chambre, sans compter des sénateurs et des conseillers d’État, pour qui je n’étais pas précisément un inconnu. »

… Dites donc, le « petit » fit plutôt une tête, hein, pour ses quatre-vingt mille francs !

Résorcin, lui non plus, n’avait pas l’air très enchanté. Moi, en les voyant, je pris, bien entendu, ma figure la plus contrite, mais je ne pouvais pas m’empêcher de m’amuser un peu en dedans. Les conclusions de Bouchin-Ramier avaient été si nettes que pas un de nous n’avait pensé à vérifier ce détail cependant indispensable : Gaétan était-il vraiment à Paris à la date indiquée ?

Ce qui ne fut pas ordinaire, vous savez, ce fut l’entrevue du vieil expert et du « petit ». On avait fait venir Bouchin-Ramier au journal et qu’est-ce que le « petit » lui passa sur ses cheveux blancs !

Il était fou. Il écumait. Il n’était pas loin de prétendre que ce vieux Bouchin-Ramier était d’accord avec les faussaires, d’autant plus que ce vieil entêté affirmait encore qu’il ne se trompait pas, que c’était bien l’écriture de Gaétan et qu’il était prêt à l’affirmer devant Gaétan lui-même, si bien que « le petit », exaspéré de cette obstination, finit par traiter ce vieillard comme on ne traite pas un enfant de quatre ans, et le flanqua à la porte.

Pour atténuer un peu cet affront, j’accompagnai le vieil homme dans l’antichambre où il me retint par le bouton de mon paletot pendant un temps infini. Je le vois encore, la tête en avant, avec son grand front bombé : « C’est mon honneur qui est en jeu, me répétait-il. Il y a là un mystère que j’arriverai à éclaircir ; j’y dépenserai tout mon temps, j’y dépenserai les quelques sous que j’ai mis de côté… C’est moi qui ferai l’enquête, vous verrez, monsieur, vous verrez. »

Gaétan ne daigna pas poursuivre le journal, qui lui-même fut bien forcé d’avouer le lendemain que « sa bonne foi avait été surprise » en ajoutant que nous nous adressions à la Justice pour retrouver les faussaires. Mais le petit et Résorcin, persuadés que la Justice ne découvrirait rien, préféraient au fond laisser ça tranquille et que personne ne s’en occupât plus…

Bouchin-Ramier revint à la Rédaction le lendemain, de plus en plus agité ; il demanda à voir Résorcin qui, bien entendu, ne le reçut pas. Il s’était enfermé dans son cabinet pour travailler. Il avait horreur désormais de cette basse polémique personnelle ; il voulait revenir au journalisme d’idées.

C’est encore moi qui fut chargé de recevoir le vieil expert, qui répéta encore inlassablement ce qu’il m’avait dit la veille : il voulait faire une enquête, tout se découvrirait…

Je me disais : C’est un vieux piqué… Eh bien, trois mois après cette histoire, qui est-ce que je vis s’amener au journal ? Ce fut Bouchin-Ramier lui-même… Il l’avait faite, son enquête… Il l’avait faite, avec une méthode, un soin et un acharnement merveilleux, et ce qu’il y a de plus fort, c’est qu’il était arrivé à un résultat. Il apportait, non pas sans doute des preuves absolues, mais des commencements de preuves, des indices très intéressants qui eussent permis à des détectives exercés, et disposant de ressources pécuniaires sérieuses, de tirer complètement au clair cette affaire obscure.

Bouchin-Ramier, en interrogeant des gens de l’hôtel où nous avions été porter l’argent, avait obtenu un signalement de l’homme qui se trouvait dans la chambre 107, et à qui nous avions passé les quatre-vingt mille francs par l’entrebâillement de la porte. Et ce ne fut pas commode d’avoir ces renseignements-là. L’homme était arrivé à l’hôtel la veille au soir, le col de son pardessus relevé. Il était un peu courbé, comme pour dissimuler sa taille. Les domestiques ne pouvaient pas dire s’il était jeune ou vieux. Le valet de l’étage et la femme de chambre n’avaient pénétré ni l’un ni l’autre au 107 pendant que l’individu s’y trouvait.

Enfin, Bouchin-Ramier finit par découvrir un petit mitron d’un restaurant voisin, qui avait apporté un pâté dans la chambre et qui donna de l’homme inconnu un signalement ma foi assez détaillé : vingt ans à peine, grand, brun, assez mal fichu, et le visage un peu de traviole.

Le vieil expert chercha si, dans l’entourage de Gaétan il n’existait pas de personne répondant à ce signalement. Il était allé se poster avec le petit mitron près de la maison où habitait le député et il avait eu la satisfaction de voir sortir de la maison un jeune homme que le gosse avait reconnu tout de suite pour l’individu mystérieux de la chambre 107.

— « Puis, me dit à ce moment Bouchin-Ramier, j’ai interrogé le concierge, et j’ai appris que ce jeune homme était le neveu et le secrétaire de Gaétan. »

— « Alors, dis-je à l’expert, le faussaire, c’était ce jeune homme ? »

— « Mais il n’y a pas de faussaire ! dit le vieil expert. Je vous répète qu’il n’y a pas de faussaire dans cette affaire : il n’y a que des escrocs… Vous pensez bien que ce jeune homme eût été la dernière personne qui eût été faire des faux de ce genre, puisqu’il savait que son oncle n’était pas à Paris. Il n’aurait pas choisi pour dater de faux télégrammes le moment où Gaétan était à Bucarest, et les petits bleus, monsieur, je ne cesserai de le répéter, étaient de la main de l’oncle, de la main de Gaétan… C’est Gaétan lui-même qui les a écrits.

« Le seul point qui, pour moi, reste obscur, c’est la question de savoir si les cachets de la poste ont été falsifiés. C’est très possible ; il est possible aussi que Gaétan ait préparé l’affaire de longue main, ait écrit les télégrammes d’avance et les ait fait mettre à la poste à Paris pour les faire timbrer à une époque où il était indiscutablement absent de Paris. Mais enfin, moi, je conclurai plutôt à la falsification des timbres, car je ne crois pas beaucoup aux affaires préparées de si longue main.

« Quoi qu’il en soit, c’est Gaétan qui a écrit lui-même ces télégrammes et qui les a fait vendre à votre journal par l’intermédiaire de son neveu.

« Les petits bleus offraient tous les caractères matériels de l’authenticité, mais il pouvait néanmoins révoquer ces billets en faux puisque la date de son voyage à Bucarest lui fournissait immédiatement un alibi irréfutable. »

Le vieux Bouchin-Ramier rayonnait ; il me demanda de le conduire auprès de Résorcin. Il pensait que nous allions publier le lendemain un numéro de révélations sensationnelles d’où sa réputation d’expert sortirait réhabilitée et grandie. Mais ce vieux naïf ignorait que le journal avait changé de commanditaire. Le petit avait passé la main à une société. Bouchin-Ramier ignorait que nous étions maintenant au mieux avec Gaétan.

Je lui expliquai cela du mieux que je pus. Il me quitta pour aller trouver deux ou trois autres journaux. Tout le monde l’envoya promener. Personne ne se souciait d’entamer une nouvelle affaire avec ce Gaétan redoutable et de risquer de se faire clouer le bec, comme ça nous était déjà arrivé à nous.

Je ne sais pas ce qu’il est devenu, ce vieux marteau de Bouchin-Ramier. Je crois bien qu’il est mort.

FIRMIN, GRIS-GRIS, ACHILLE…

À la pension Merquin, aux Ternes, où je prenais mes repas, je fis connaissance de M. Raoul Oulran, qui était inspecteur de police.

C’était un bon gros quinquagénaire, blond, rose et paisible. Il n’avait rien de l’inspecteur protée, capable de changer en deux minutes de visage, de costume, de couleur de cheveux, d’âge et de dimensions. Il paraissait pesant et sans agilité. Mais une sagacité toujours en éveil bougeait incessamment dans ses petits yeux gris.

Ce fut par le poker que nous entrâmes en relations. C’était un joueur de première force.

Nous avions organisé à la pension une petite partie acharnée qui souvent nous entraînait jusqu’au jour. Nous étions installés dans un cabinet du premier étage, que le patron de la boîte mettait à notre disposition…

Oulrand avait vraiment le génie du jeu. Sa mémoire était exceptionnelle. Il n’avait pas l’air d’observer quoi que ce fût, mais, avec des coups d’œil nonchalants et souriants, il se rendait rapidement compte des tics des joueurs, de leurs habitudes quasi mécaniques.

Lui ne jouait jamais selon des règles immuables. Il variait son jeu instinctivement selon les circonstances et témoignait d’une présence d’esprit et d’une rapidité de décision, qui, certainement, quand elles trouvaient leur emploi dans son métier d’inspecteur, devaient être précieuses.

Peut-être une espèce de lourdeur d’allure l’empêchait-elle d’arriver à une plus haute situation, mais je crois que c’était surtout l’ambition qui lui manquait. Il goûtait mieux les satisfactions d’amour-propre immédiates. Il était heureux d’un coup bien joué, s’il jugeait lui-même qu’il l’avait bien joué, car il n’attachait guère d’importance qu’à son approbation.

De même, quand il menait à bien une enquête, il n’avait pas du tout la préoccupation de se faire valoir ni d’obtenir les félicitations de ses chefs. Il se contentait largement de la joie intérieure que lui procurait la réussite de ses plans.

Un certain jour d’avril, nous étions encore autour de la table, vers six heures du matin. Gerbaux le peintre perdait pas mal ; par condescendance, nous avions consenti à prolonger la partie. Nous étions tous un peu déprimés et, à part Oulrand, nous jouions sans grande finesse. Seul, l’inspecteur gardait son jugement intact. Et il savait bien comment chacun de nous avait l’habitude de jouer à ce moment de la partie, sous l’influence de la fatigue…

Bergier, l’assureur, qui gagnait un peu, venait de dire :

— « Ce n’est pas tout ça, mes amis, il faut fixer une heure, autrement, il n’y a pas de raison pour qu’on s’arrête… »

— « Encore une heure et demie ? avait dit Gerbaux qui perdait. Voulez-vous… ? »

— « Une heure et demie, c’est beaucoup, dit Bergier. »

— « C’est bien, dit Gerbaux aigri. La première fois que je gagnerai, je verrai ce que j’aurai à faire… »

J’allais proposer trois quarts d’heure pour tout concilier, quand on entendit du bruit au dehors. Puis le garçon de chez Merquin, qui couchait en bas et qui venait de se réveiller, ouvrit la porte de la rue. Un agent du commissariat venait chercher Oulrand, que l’on savait où trouver.

Nous nous dépêchâmes de régler les comptes ; puis j’accompagnai Oulrand au commissariat.

En chemin, le gardien de la paix nous mit au courant de ce qui était arrivé :

… Un vieux monsieur de l’avenue de Villiers, qui n’avait pas de sommeil, et qui prenait le frais sur son balcon au lever du jour, avait aperçu, du cinquième étage, une voiture de légumes attardée, qui suivait l’avenue en venant de la porte Champerret.

C’est la route que prennent, pour aller aux Halles, les voitures des maraîchers qui, de dix heures du soir à deux heures du matin, descendent sans interruption l’avenue de Villiers, à une centaine de pas l’une de l’autre. Les chevaux connaissent tellement le chemin que les conducteurs ne les mènent plus et dorment sur leur voiture.

À la pauvre lumière du petit jour, le vieux monsieur, qui voyait mieux de loin que de près, distingua sur les légumes le corps d’une grosse femme, dont la tête pendait. Et il vit que des taches sombres, anormales, s’étaient étalées sur les navets et sur les choux. Saisi de terreur, il poussa des petits cris indistincts, qui se perdirent dans le ciel muet, et finit par descendre ses cinq étages et par trouver deux gardiens de la paix, qui se mirent à courir dans l’avenue après la voiture.

 

*

*      *

 

Oulrand suivit les traces de sang sur le macadam de l’avenue. Puis il sortit des fortifications, et vit que les traces se poursuivaient. Puis la piste tournait à droite sur la route de la Révolte jusqu’à une centaine de pas. Là, se trouvait une large flaque rougeâtre, qui s’écoulait en petits sillons jusqu’au ruisseau.

La nuit avait été fort brumeuse ; mais le jour, depuis quelques instants était très clair. Oulrand reconstitua le crime.

Sur le boulevard Bineau, des hommes avaient guetté la voiture au passage. La bonne femme, sans doute, était endormie. Ils avaient pris doucement le cheval par la bride et l’avaient fait tourner sur la route. On l’avait emmené assez loin de l’octroi pour éviter que les employés entendissent les cris de la victime. Puis, à l’aide d’un surin, on avait endormi pour de bon la maraîchère. Les assassins avait pris l’argent qu’elle portait dans sa sacoche ; et, comme ils ne voulaient pas s’embarrasser du cheval, ils l’avaient laissé tout simplement sur la route avec la voiture, les légumes et la grosse vieille qui saignait par-dessus.

Au bout d’un instant, le cheval avait tourné, et repris instinctivement son chemin de tous les jours. Il avait passé devant l’octroi ; les employés n’avaient pas arrêté la voiture, qu’ils connaissaient et sur laquelle ils n’avaient jeté qu’un coup d’œil sommaire.

Une plaque de cuivre portait : Veuve Harleux, à Gennevilliers. Les neveux de la victime, qui tenaient un petit commerce à Saint-Denis, donnèrent quelques autres renseignements.

Elle possédait une petite fortune, des terres, deux maisonnettes à Asnières… Le tout avait sa valeur. Au moment du crime, elle portait sur elle trois ou quatre cents francs.

D’après le travail, Oulrand jugea que les assassins n’étaient pas de vieux routiers. Il se mit en campagne dans Neuilly et Levallois ; le soir même il trouva dans un hôtel meublé Firmin, dit Fernand, qui n’avait pas dix-huit ans, et ses deux complices âgés de seize ans à peine : le petit Achille, et un jeune garçon au visage doux, connu sous le nom de Gris-Gris.

Cuisinés par Oulrand lui-même, ils firent des aveux complets et, à minuit, l’inspecteur de police, au lieu d’aller se coucher, vint s’installer à notre partie de poker, pour profiter de sa bonne forme de lucidité. Quand nous quittâmes le jeu vers cinq heures du matin, je le félicitai d’avoir si rapidement liquidé l’affaire Harleux.

— « Oh !… ce n’est pas fini, me dit-il… C’est-à-dire que c’est fini pour la police. La Justice suivra son cours… Les trois gosses seront condamnés… Firmin, probablement à la peine capitale… Moi, je vais m’occuper de quelques détails complémentaires pour ma satisfaction personnelle. Je vous conterai cela bientôt. Mais nous sommes arrivés à ma porte… Bonsoir, ami, je vais me coucher.

 

*

*      *

 

Nous ne revîmes pas Oulrand pendant quatre soirs. Le cinquième, je le trouvai à son poste de combat à neuf heures du soir, autour de la table de poker.

Les autres joueurs n’étaient pas encore arrivés. En attendant, Oulrand me fit quelques confidences :

« Je me suis bien amusé ces jours-ci, me dit-il. J’ai eu quinze mille francs à distribuer à des malheureux… Je n’ai pas grand’chose à faire l’après-midi et j’ai passé mon temps à aller chercher, à droite et à gauche, quelques pauvres honteux, de petits industriels gênés et endettés, qui attendaient après des louis ou des fafiots… Je me suis payé le luxe de faire ma petite providence… Voilà un divertissement que bien des millionnaires ne savent pas se donner… J’étais forcé, moi, de dilapider ces quinze mille francs en bonnes œuvres, car il m’était interdit de les garder pour moi…

— « Qu’est-ce que veut dire cette histoire ?

— « Ça veut dire que cet argent est le produit d’un chantage… Oui, mon ami… j’ai fait le maître chanteur…

« … Cette affaire de la vieille marchande de légumes, je vous le disais bien, n’était pas complètement terminée. Un point restait obscur…

« Comment ces trois gamins, qui avaient donné une bonne preuve de leur imbécillité, en se laissant attraper comme des moineaux nouveau-nés, comment avaient-ils pu avoir l’ingéniosité de combiner leur affaire ? Car la veuve Harleux avait été tuée, ça se voyait très clairement, par de simples apprentis… Mais l’idée de la combinaison n’était pas si bête… Ils avaient bien choisi leur victime…

« La plupart des voitures portent deux personnes… Il fallait savoir que la mère Harleux allait toujours seule au marché. Cela encore, ce n’était pas sorcier. Mais l’idée de détourner doucement le cheval de sa route, de l’emmener assez loin de l’octroi, le choix même de l’endroit où le crime avait été commis, tout ça révélait plus d’habileté.

« J’ai donc cherché à savoir si ces trois gamins avaient des complices. Je les ai interrogés ; ils m’ont dit qu’ils n’en avaient pas, et il m’a bien semblé qu’ils disaient la vérité…

« Mon vieux, vous savez, je ne me donne pas de gants… Je ne suis jamais sûr que les gens mentent, quand j’ai idée qu’ils peuvent me mentir. Je suis donc loin d’être infaillible pour reconnaître l’accent du mensonge… Mais il y a certains accents de vérité sur lesquels je ne me trompe pas… J’étais sûr que mes gars n’avaient pas, ou ne croyaient pas avoir eu d’instigateur. Mais en avaient-ils eu un sans s’en être aperçus ? Qui leur avait donné l’idée de tuer la veuve Harleux ?

« Ce n’était pas très facile à savoir, car ces petits serins l’avaient oublié eux-mêmes. Enfin, à force de les faire parler, je tirai quelque chose de Gris-Gris, celui des trois qui avait le plus de mémoire.

« Il arriva à se souvenir que, dans un cabaret des bords de la Seine, où fréquentent des ouvriers à la manque, des souteneurs, des rôdeurs, un certain individu, qu’ils ne connaissaient pas, avait parlé devant eux, à une table toute voisine, du danger que couraient les maraîchers, qui, la nuit, pouvaient très bien se faire attaquer sur les routes… J’ai aidé Gris-Gris à faire la chasse à ses souvenirs. Enfin, il en a rattrapé un autre… Il se rappela que l’individu en question avait prononcé le nom de la veuve Harleux comme d’une vieille femme imprudente, qui s’en allait toute seule aux Halles avec des billets plein sa sacoche…

— « Oui, oui… c’est ça, c’est ça… dit alors Firmin qui à son tour voyait rentrer ses souvenirs… C’est alors qu’on est allé rôder autour de la maison de la vieille, et qu’on a suivi sa voiture jusqu’au boulevard Bineau…

— « C’est moi, dit Achille, qui ai dit de tourner le cheval sur la route de la Révolte…

— « C’est rare si c’est toi ! dit Gris-Gris… C’est encore l’individu du cabaret qui nous a donné l’idée. Je me rappelle très bien de ce qu’il a dit ce jour-là…

… C’est-il bête, qu’il disait, des marchands de légumes qui sont à dormir sur leur voiture !… On n’aurait qu’à emmener leur cheval tout doucement, le long de la route qui suit les fortifs en dehors. On leur ferait leur affaire et personne sûrement n’entendrait…

Hé ! hé ! Il était intéressant, ce petit Gris-Gris !… À ce moment, je désirai vivement savoir comment était fait cet individu mystérieux… qui, sans en avoir l’air, donnait des conseils si précis…

« D’abord, aucun des trois gamins ne se souvint de sa figure. Puis, ils abondèrent en renseignements contradictoires. Je posai alors quelques questions à mes trois bonshommes : je voulais savoir lequel d’entre eux avait la meilleure mémoire des physionomies. Je leur demandai comment était le commissaire, le secrétaire du commissaire, un sous-brigadier qui avait été présent au moment de leur arrestation…

« Firmin, dit Fernand, se tira de cet examen beaucoup plus brillamment que ne le fit Gris-Gris, lequel, cependant lui était supérieur quand il s’agissait d’évoquer un fait.

« Je me référai donc au signalement retrouvé par Firmin. Puis, avec les tuyaux que j’avais recueillis, j’allai tout droit à Saint-Denis…

— À Saint-Denis ?…

— « Oui, à Saint-Denis, où habitaient les neveux de la mère Harleux… Je trouvai là un homme barbu, entre deux âges ; une femme plus très jeune, laide, mal lavée, et puis un autre personnage : l’employé de la maison, qui portait une petite moustache noire, comme l’individu mystérieux du cabaret.

« Oh ! évidemment !… Il y a beaucoup d’individus qui portent une petite moustache noire, et cet ornement élégant ne constituait pas une preuve à lui tout seul…

« Je le considérai simplement comme un indice complémentaire. Vous pensez bien, mon vieux, que si j’étais allé directement à la boutique, j’étais déjà sûr de mon affaire…

« Ces gens de Saint-Denis, héritiers de la veuve Harleux, attendaient sa mort sans aucune patience. En disparaissant, elle arrangeait bien des choses. Leurs affaires étaient embarrassées. Ils étaient sur le point d’être expulsés de leur bicoque.

« Je leur dis carrément pourquoi je venais les trouver. Je leur déclinai mes qualités. J’ajoutai que je ne révélerais rien à la justice, mais qu’il y avait un certain nombre de pauvres gens à soulager dans le pays, et que ça coûterait bien quinze billets de mille francs…

« Ces bons rapias furent tellement consternés et épouvantés, qu’ils lâchèrent tout de suite la somme en question.

« Ils eurent si peur qu’ils ne firent pas cette réflexion qu’il était à peu près impossible de les poursuivre.

« L’accusation aurait prouvé difficilement que ces paroles d’un individu dans un café constituait une instigation punissable. La Justice ne pouvait donc pas atteindre ces misérables… Mais moi, je les ai eus…

« … Je les ai eus, pas tout à fait selon leur grade et selon leur mérite. Mais j’ai tout de même réussi à leur faire cracher un peu de cet argent qu’ils s’étaient montrés un peu trop pressés d’avoir en leur possession.

« En somme, leur victime n’a pas été la veuve Harleux, mais ces trois petites gouapes de Gris-Gris, d’Achille et de Firmin… Ceux-là, me direz-vous, n’étaient pas intéressants. Ils étaient destinés tôt ou tard à faire la traversée de l’Île Nou et peut-être même à s’en aller encore plus loin, pour un voyage définitif…

« … Mais voilà nos pokeristes qui s’amènent... Ils ont eu le bon goût de ne pas arriver trop tôt et ne m’ont pas forcé à écourter mon histoire… Allons, vite, ne perdons pas un temps précieux… »

SUR LA FALAISE

J’étais venu m’installer sur la falaise, à une lieue environ de la petite plage de Bonneville. C’était un endroit sauvage et presque désert. Le mois de juillet était très chaud cette année-là ; mais on ne s’en apercevait pas sur la hauteur où nous nous trouvions, grâce au vent de mer. Le ciel était toujours bleu, et il faisait tellement frais, que l’on sortait en plein midi avec un pardessus.

Il fallait avoir des raisons spéciales et un grand désir de s’isoler pour venir dans ce pays perdu.

Sur cette large falaise, on n’apercevait que deux maisons. Un peu plus bas que celle où je demeurais, une villa assez spacieuse était habitée par une nombreuse famille. Tous les soirs, en passant devant le grand jardin, j’apercevais à travers la grille une vieille dame et un vieux monsieur qui marchaient très doucement autour d’une pelouse. Parfois un grand break stationnait à la porte, puis emmenait à la chasse trois ou quatre jeunes gens.

Tous les soirs aussi, vers six heures, une jeune fille en robe bleu clair ouvrait la porte de la grille et montait vers la côte, en passant devant ma maison. Elle était très blonde, plutôt grande. Un jour, en passant devant ma grille, elle me regarda fixement, mais ne s’arrêta pas. Elle était encore à vingt pas de moi qu’elle continuait à me regarder, en tournant la tête, si fixement que je ne soutins pas son regard ; mais j’avais bien distingué son visage, qui était énergique et charmant.

Je rentrai dans ma maison, et je demandai à ma bonne Augustine si elle ne connaissait pas les gens de la maison d’en bas. Je ne lui posai qu’au bout d’un instant la question qui m’intéressait, et je lui demandai, d’un air détaché, si elle savait qui était cette jolie fille qui passait tous les jours devant la maison.

— Comment, monsieur ne sait donc pas ? dit Augustine. C’est une personne folle.

— Une folle ?

— Oui, dit Augustine. C’est la cuisinière de ces gens-là qui me l’a dit. Cette demoiselle a eu des chagrins d’amour, qu’il paraît, et elle en a perdu la raison. C’est un jeune homme qui lui aurait, soi-disant, promis le mariage, et qui, un soir, est parti, et qui n’est pas revenu. Alors on dit qu’elle est devenue folle à cause de ça. Elle a passé des jours et même des nuits à l’attendre sur la route… Elle a eu une sorte de maladie dans la tête, et voilà maintenant qu’elle est sans raison.

Le lendemain, j’allai guetter la jeune fille à l’heure habituelle et quand elle apparut à la grille, je sentis ma poitrine se contracter d’émotion. La folle m’attirait et j’avais peur d’elle.

Elle montait la côte à pas pressés, et je n’osai pas rester devant ma grille. Je rentrai dans le jardin et me plaçai de quelques pas en retrait. J’avais une crainte puérile qu’elle me regardât, mais elle ne sembla pas me voir. Avec l’air décidé d’une personne qui fait une démarche essentielle, elle alla droit à un brin de paille qui était par terre, elle le plia minutieusement et elle le mit dans un porte-monnaie qu’elle tenait à la main. Elle avait un air sûr d’elle-même et important.

Un matin, je vis Augustine qui, sur le pas de notre porte, causait avec la bonne de la villa d’en bas. Sa voisine était venue lui emprunter quelques ingrédients de cuisine, pour s’épargner la peine de descendre à Bonneville. Je m’approchai d’elle :

— C’est exact, demandai-je à cette domestique, ce que m’a dit Augustine, que vous avez chez vous une personne malade ?

— La pauvre jeune demoiselle ? Oui, monsieur ! Elle a toujours l’esprit troublé à cause de son fiancé.

— Je la vois passer tous les jours vers six heures.

— Oui, monsieur. Elle monte sur la falaise, elle s’en va regarder du côté de la mer et parfois elle emporte des petites bouteilles…

— Des petites bouteilles ?

— Pour les jeter dans l’eau, oui, monsieur. Elle écrit des bouts de papier, qu’elle met dans toutes les bouteilles qu’elle trouve, flacons d’odeur, jusque dans les bocaux de cuisine. Un jour, elle m’a pris une carafe, elle l’a bouchée du mieux qu’elle a pu avec du papier, et l’a jetée dans la mer. Les premiers temps qu’on était ici, elle était toute triste parce que son fiancé ne lui répondait pas. Des journées entières, monsieur, elle les passait à pleurer sans rien dire, sans faire de bruit. On la voyait qui marchait, qui remuait, qui s’asseyait, qui écrivait, et on n’aurait pas dit qu’elle pleurait : il fallait qu’on regarde sa figure. Ses larmes, monsieur, coulaient sans discontinuer. Ça faisait trop de peine de la voir ! Alors, ses frères ont essayé d’un moyen pour la consoler. Ils en avaient parlé au docteur qui avait dit que c’était une bonne idée. Alors, ils s’en vont sur la mer de temps en temps en canot, et puis ils ont semblant d’avoir trouvé des bouteilles où vous pensez bien que c’est eux-mêmes qui ont mis les réponses. Son fiancé lui fait écrire soi-disant, qu’elle l’attende, qu’il va revenir aussitôt que ses affaires vont être terminées. Seulement, la difficulté, n’est-ce pas ? c’est d’écrire pour la folle, parce qu’elle ne comprend pas bien. Elle a du contentement, une joie que vous ne pouvez pas vous figurer, au moment qu’elle reçoit la bouteille. Elle s’en va la casser dans un coin, en se cachant… Elle croit qu’on ne la voit pas… Alors elle lit les lettres… Mais on a beau essayer de mettre des choses bien claires, elle n’a pas l’air de comprendre très bien ce qu’on lui écrit, car, après ça, sa figure n’est pas heureuse du tout.

— Mais sait-on, elle, ce qu’elle écrit ? Est-ce qu’on a vu de ses lettres ?

— Oh ! bien, monsieur, on en trouve quelquefois, parce qu’il y a des jours où elle oublie tout à fait qu’elle a écrit. Alors elle perd ses bouts de papier, elle les laisse traîner… Tenez, j’en ai un là, qu’on a retrouvé sur son parquet.

La cuisinière tira son porte-monnaie de cuisinière, à fermoir de cuivre vert-de-grisé. Parmi des sous et des pièces d’argent, ses gros doigts allèrent chercher un petit papier plié, et tout sali par la monnaie.

Le papier était recouvert d’une écriture mince. Parfois, entre des mots bien tracés, la plume semblait s’être affolée, et on ne voyait plus que des assemblages de lettres et de jambages sans le moindre sens.

Pourtant, je pus lire assez distinctement ces quelques phrases : « Le bateau est venu ». « Le bateau, l’autre, revenira ». « Toutes les belles voitures cherchera vous de la gare ». « Cheval est malade, ça ne fait rien. Vous apporterez le vosa pour moi ».

— Je crois comprendre qu’il doit venir sur le bateau prochain et qu’on le cherchera à la gare, dans la belle voiture, bien que le cheval soit malade. Mais qu’est-ce que c’est que le vosa ?

— On n’en sait rien, monsieur. C’est des mots qu’elle écrit comme ça, et que personne ne connaît. Il y a des fois où elle parle de crib. On a cherché, on ne sait pas ce que ça peut être que crib et que vosa

Je partais précisément ce matin-là pour une excursion de quelques jours. Pendant mon voyage, l’image de la jeune fille blonde se présenta souvent à mon esprit et je me reprochais de n’avoir pas essayé de l’approcher davantage et de lui parler. Une idée m’avait pris de la demander à ses parents pour la guérir, de la prendre auprès de moi. Je sentais tout à coup un grand élan de dévouement. Sans doute, je n’en ferais pas une personne normale, je ne la guérirais pas pour tout le monde, mais je pensais que je pourrais la guérir pour elle et pour moi, lui créer une existence spéciale, arriver à la comprendre et à me faire comprendre d’elle. Je m’imaginais que je l’apprivoiserais, comme ces beaux angoras onduleux qui ne connaissent que leurs maîtres.

Cette idée m’obséda tellement que j’avançai mon retour et qu’au lieu de revenir à minuit, je m’arrangeai pour être chez moi dans l’après-midi. En arrivant, au lieu d’entrer dans ma maison, je montai tout droit sur la falaise pour attendre la folle là-haut, et tâcher de lui parler. J’étais un peu en avance. Je regardais avec angoisse le tournant de la route, mais la nuit arriva sans que celle que j’attendais fût venue.

Je descendis jusqu’à ma maison, et je demandai à la cuisinière s’il n’y avait rien de nouveau. Elle me répondit d’abord qu’il n’y avait rien… puis tout à coup elle s’écria :

— Ah ! monsieur ! Si, qu’il y a du nouveau ! Vous savez, cette pauvre jeune fille folle qui est là-bas, dans le bas ? Elle est morte !…

— Elle est morte ?…

— Oui, monsieur. La bonne de ces gens-là m’a raconté comment que ça s’était passé. Le lendemain du jour où que monsieur est parti, ou le jour d’après, je ne peux pas dire au juste, on a trouvé son corps au bas de la falaise. Elle tenait dans la main un bout de fil qui s’en allait dans la mer. On s’est demandé ce que ça voulait dire, et on s’est dit que peut-être elle avait eu cette idée d’attacher une des bouteilles pour savoir si son fiancé ne la tirerait pas jusqu’à lui. Alors, n’est-ce pas, monsieur, c’est probable que la bouteille s’est attachée à quelque chose, que la demoiselle a été pour tirer dessus, qu’elle a senti de la résistance… Alors elle a cru que son fiancé l’appelait… Et elle s’est jetée dans la mer. Seulement, elle s’est fracassée contre les roches, parce qu’il n’y avait pas d’eau à ce moment-là…

Je restai pendant quelques instants sans mot dire.

— Et ces pauvres gens de là-bas, leur désolation doit-être terrible ?

— Oh ! monsieur, vous savez, une jeune fille comme ça, comme disait la cuisinière, c’était plutôt un embarras… On est entré dans sa chambre, où l’on n’avait pas pu balayer, ni épousseter, ni rien du tout, depuis des mois et des mois. C’était, paraît-il une odeur terrible, une vraie infection.

LE COMPAGNON DE VOYAGE

J’avais pris le train ce soir-là, à la gare d’Avignon pour rentrer à Paris, ou peut-être pour m’arrêter à Lyon, si je me sentais un peu fatigué.

J’avais beaucoup voyagé les jours précédents. J’étais un peu énervé par le récit du crime de Grenoble, que j’avais lu précisément ce jour-là dans un journal du matin.

Un banquier de Lyon avait été assassiné entre Grenoble et la Tour-du-Pin, deux jours auparavant, et on l’avait trouvé dans son compartiment, la tête entourée, à la hauteur des oreilles, d’un mouchoir blanc sur lequel on avait dû verser du chloroforme.

J’avais laissé mon revolver à Paris, parce qu’au moment du départ je m’étais aperçu que je n’avais pas de cartouches et qu’il était trop tard pour aller en prendre chez mon armurier. Ce revolver, en effet, était de forme assez spéciale et je ne pensais pas pouvoir trouver en province, chez un armurier quelconque, des cartouches au calibre de l’arme. J’avais bien pensé à m’acheter un autre revolver à Avignon, et j’avais même rôdé devant une boutique où j’avais aperçu quelques armes convenables, mais j’avais été arrêté par un souci d’économie, par la crainte de payer un revolver dix ou quinze francs de plus que le prix normal, dans cette petite boutique où les affaires étaient rares et où le patron, très probablement, ne pouvait se contenter d’un petit bénéfice.

Je regrettai amèrement à l’heure présente de m’être laissé aller à cette avarice que je qualifiai de sordide. Car, contre mon attente, il n’y avait pas de wagon-couloir dans le train qui m’emmenait d’Avignon à Lyon : c’était un train express, parti derrière le rapide et destiné surtout à ramasser, aux stations d’une importance secondaire, les voyageurs de petit parcours.

Je m’étais installé dans le compartiment le plus rapproché de la machine. Il n’y avait personne dans les trois autres compartiments de ce wagon de premières… J’aurais consenti à voir monter auprès de moi une famille nombreuse, parsemée de petits enfants criards ; les assassins, n’est-ce pas ? n’ont pas coutume d’emmener dans leurs déplacements des enfants en bas âge…

Les voyageurs isolés, même vieux et décorés, ne me satisfaisaient pas. Il y a des bandits qui parviennent à un âge assez avancé, après avoir échappé pendant une longue carrière au pourchas de la justice… Ceux-là ne sont pas hommes à hésiter, s’il s’agit d’inspirer confiance, à se parer illégalement d’un ruban de la légion d’honneur.

Ce que je craignais surtout, c’était de voir monter dans mon compartiment, à la dernière seconde un voyageur retardataire : je n’aurais pas le temps de déménager du train en marche… Vraiment, ce train n’en finissait pas de stationner dans cette gare d’Avignon !… Fallait-il me mettre à la portière pour empêcher quelqu’un de monter ? Ne risquais-je pas ainsi d’attirer quelque assassin en quête d’une victime ?

Enfin les murs de la gare glissèrent imperceptiblement le long des vitres : le train démarrait…

Je m’installai dans le coin que j’avais choisi. (Il se trouvait qu’il était tout près de la sonnette d’alarme). Je commençai à lire quelques journaux.

Mais ce fait-divers obsédant du crime de Grenoble se voyait vraiment trop dans les colonnes. Quand je dépliais la feuille dans toute sa grandeur, mes yeux se ramenaient, malgré moi, à cette troisième page… Si je refermais le journal, en essayant de m’absorber dans la lecture des échos de première page ou la chronique de tête, ce damné fait-divers semblait encore percer le papier ; je voyais ses paragraphes, son titre en caractère gras et surtout ce petit alinéa qui terminait l’article : « Bien qu’on n’ait que de légers indices pour retrouver le coupable, la police de Grenoble croit être sur sa trace ».

Si vraiment la police régionale le serrait de près, c’est qu’il était encore dans le pays, dans ce Dauphiné… Pourquoi ne s’en éloignait-il pas à toute allure, de l’autre côté de la mer, par exemple ? Alger, la ville heureuse, était séparée par une large Méditerranée de ce bassin du Rhône où je me trouvais. Alger, Tunis, ou Tripoli… À Tripoli, il se fût trouvé en sécurité.

Une voix secrète, faiblement rassurante, que je n’osais écouter, me disait que cet assassin devait fuir les lignes de chemin de fer où le personnel et les voyageurs, plus directement intéressés par cet événement tout récent, avaient lu sans doute avec attention et retenu tous les détails de l’affaire. Il devait bien s’être dit, s’il était un homme raisonnable, qu’il trouverait dans tous les compartiments des gens méfiants et solidement armés : tout le monde n’avait pas eu la bêtise de laisser chez soi son revolver…

Le seul témoin intéressant, un homme d’équipe de la Tour-du-Pin, avait vu un individu de forte taille quitter le wagon du crime. Il n’avait pas distingué son visage. Le voyageur paraissait, sous son pardessus au col relevé, un peu voûté ; il portait, rabattu sur les yeux, un chapeau mou aux larges bords. La justice n’avait, pour se guider, que ces indices peu caractéristiques : haute taille, dos voûté, grand chapeau mou.

… De l’autre côté du compartiment, la porte craqua et s’ouvrit. Un homme, brusquement, était entré. J’étais levé déjà, la main sur la sonnette d’alarme.

— Ne sonnez pas et n’ayez pas peur, me dit l’homme d’une voix haletante…

Il referma la porte et s’assit à l’autre bout du compartiment, sur la banquette d’en face. Ces compartiments ne sont pas très larges… J’avais lâché la sonnette, mais ma main restait dans les environs, appuyée au mur, comme pour une posture élégante dont j’eusse fait choix.

L’homme parlait, encore un peu essoufflé.

« J’étais dans un compartiment par là-bas, à côté d’un vieillard malade qui empestait. C’était à n’y pas tenir. Je n’ai pas eu la patience d’attendre Lyon : je suis descendu sur le marchepied, j’ai longé le train, mais la plupart des portières, de ce côté-là, sont fermées à clef. Celle-ci est la première que j’aie pu ouvrir…

Il se tut. Son histoire, je n’y croyais pas, comme on dit, la tête dans le sac. Je me décidai cependant à quitter les environs de la sonnette, et à me rasseoir dans une posture qui n’avait rien d’abandonné. Mes jambes étaient contractées, mes muscles, comme ceux de l’indien chasseur de tigre, étaient aux aguets.

Cinq minutes se passèrent à mettre un peu d’ordre dans ma tête encombrée. Quelques idées se rangeaient : le fait qu’il m’avait empêché de tirer la sonnette indiquait bien qu’il n’avait pas dû en couper le fil avant d’entrer dans mon compartiment… Je ne savais d’ailleurs pas exactement comment il eût pu le faire ; j’ignorais même par quel moyen cette sonnette d’alarme transmet au chef du train les appels angoissés du voyageur : voilà de ces choses dont on ne s’informe pas quand on est tranquille et sur lesquels on regrette, au moment du danger, de ne pas s’être procuré une documentation suffisante.

Je n’osais pas regarder en face mon nouveau compagnon, mais je lui jetai à la dérobée deux ou trois coups d’œil, et chacun de ces deux ou trois coups de filet ramena une petite provision de renseignements assez graves… Il me sembla qu’il avait un chapeau mou à larges bords et le dos voûté…

Était-il de grande taille ? Je ne m’en rendais pas compte.

Certes, j’avais plus de loisir pour le dévisager que n’en avait eu l’homme d’équipe de la Tour-du-Pin.

Sa figure était ronde et assez douce ; aucun de ses traits n’indiquait trop fatalement des instincts de criminel… Mais les journaux illustrés publient constamment des portraits de bandits au visage amène…

Il portait une barbe courte, et ceci m’effraya. Il semblait qu’il ne se fût décidé que depuis très peu de temps à porter sa barbe, probablement pour changer sa physionomie. Pourtant, depuis l’avant-veille, cette barbe n’avait pas eu le temps de pousser… À moins que, sur cette barbe naissante, il n’eût mis pour le moment du crime, une fausse barbe plus longue-et plus fournie… C’était, en somme, un bon moyen d’égarer la police… Mais il me sembla que je m’égarais moi-même un peu dans des subtilités.

Il lisait le Temps avec attention. Le Temps, cette feuille grave, n’est pas un journal pour les assassins… Cependant, en raison de sa documentation précise, n’est-il pas un vade mecum utile pour les bandits d’esprit sérieux qui veulent savoir exactement où en est l’enquête ? Il lisait la première page, l’article de fond, par désœuvrement sans doute… Le journal avait été plié et replié… Il avait certainement lu les faits-divers.

Je m’étais accoté dans mon coin, et je faisais semblant de dormir. L’individu, un moment, se leva, le front contre la vitre, et se mit à regarder dans la nuit. Était-il grand ou de moyenne taille ? À quelle hauteur de la portière arrive un homme de taille moyenne ? J’aurais pu me lever négligemment pour faire la comparaison, mais il valait mieux feindre de dormir.

Je dormais les yeux ouverts. Quand il se retourna, son regard rencontra le mien et sembla le fuir.

Assis de nouveau sur la banquette, il avait repris la lecture de son journal. Par l’entrebâillement de mes paupières, j’examinai sa forte main velue, et, tout à coup, à un mouvement qu’il fit, je vis à l’intérieur de sa manchette des taches de sang… Je refermai, malgré moi, les yeux, de crainte qu’il pût voir mon émotion dans mon regard. Puis, surmontant cette émotion, je relevai les paupières et je feignis le plus grand calme.

Pour la seconde fois, il abandonna son journal et, comme je regardais de son côté, il me tendit la feuille dépliée. Je le remerciai d’un geste.

— Les journaux, dit-il, ne sont pas très intéressants en ce moment. Ces histoires coloniales, que personne ne comprend…

La conversation s’engageait. Je lui répondais des paroles vagues.

… Depuis quelques instants, j’avais vu que, d’une poche de son gilet passait le bouchon d’une petite fiole. Impossible de ne pas songer au chloroforme…

Le train faisait entendre dans la nuit sa chanson au rythme monotone. Nul coup de sifflet n’annonçait l’approche d’une gare tutélaire. Je regardai ma montre avec d’autant plus de désinvolture qu’elle était visiblement en acier oxydé. Une heure et demie encore avant d’atteindre Lyon… Mais, avant, on s’arrêterait à Valence. Le moment était dangereux. Évidemment, s’il avait de mauvaises intentions, il les mettrait à exécution à l’approche d’une gare, afin qu’il s’écoulât, le moins d’instants possible entre l’événement décisif et sa disparition.

Je n’avais absolument pour me protéger que la sonnette d’alarme. Mais je n’avais pas très grande confiance. Elle pouvait bien ne pas fonctionner.

Il ne se servirait pas du chloroforme ; il emploierait quelque moyen de destruction plus rapide. Il avait les deux mains dans ses poches. Il est évident que s’il se précipitait sur moi avec un revolver, je n’aurais rien à faire. Le bruit du train couvrirait celui du coup de feu. Il n’y avait personne dans les compartiments voisins.

Alors il me vint une idée, une idée ingénieuse de désespéré : je racontai à mon compagnon une histoire assez longue : j’avais laissé mon portefeuille à l’hôtel, j’étais monté dans le train sans billet. À Lyon, il faudrait acquitter le prix de ma place, attendre de recevoir de l’argent de Paris… Si j’avais rencontré quelqu’un, qui eût pu me prêter seulement cinquante francs…

La confession le laissa rêveur. Il resta quelques moments sans rien dire, puis, retirant la main de sa poche et mettant deux doigts dans son gilet, il en tira un billet de cinquante francs :

— Voulez-vous me permettre de vous prêter ceci ?

Jamais l’offre de deux louis et demi ne put tant réjouir un homme. Vous pensez bien que j’étais tout à fait rassuré et je me sentis en telle confiance que je fus sur le point de tout raconter : mes sottes terreurs et ma supercherie. Mais décidément, je n’osais pas. J’en serais quitte pour lui renvoyer les cinquante francs à l’adresse qu’il me donnerait. Mon Dieu, que j’avais été sot ! Le sang qu’il avait sur sa manchette ?… On s’écorche facilement avec un bouton de métal… Cependant le train, après un crachement sauvage, s’était arrêté dans la gare de Valence. Mon compagnon prit son chapeau et se prépara à descendre :

— Je vous suis bien reconnaissant, lui dis-je… Je ne vous ai pas demandé votre adresse ?…

— Grand-Hôtel, Aix-les-Bains… Morin…

Il était déjà sur le quai de la gare. C’est à ce moment que deux hommes se détachèrent de l’obscurité, s’approchèrent de lui et le prirent chacun par un bras, pendant qu’un gendarme le saisissait aux épaules.

Les employés de la gare, les voyageurs arrivèrent de tous côtés et ces mots se propagèrent : C’est l’assassin du train de Grenoble !

Il n’avait fait aucune résistance et ne protestait point.

J’avais toujours dans mon gousset les cinquante francs de ce meurtrier. Je ne les ai pas gardés. Quand j’ai su où avait été écroué mon compagnon de voyage, je les ai envoyés sans retard au greffe de la prison.

ÎLE MAURICE,
TWO PENCE BLEU 1847

Alain, vingt-quatre ans et Lucienne, dix-neuf ans, formaient un couple très aimable.

Alain, jeune employé élégant et naïf, était attaché depuis quatre ans à la banque Ferlaurent, où l’avait fait entrer son oncle, le vieux caissier Oscar Blück, homme de confiance du patron. Le redoutable banquier Ferlaurent appréciait chez son vieux fondé de pouvoir un zèle à toute épreuve, sans aucune ambition gênante : Oscar, en effet, était trop occupé de sa collection de timbres-poste pour ne pas mépriser les autres vanités de ce monde.

Il ne songeait même pas à demander de l’augmentation et si sa gratification assez plantureuse du premier janvier lui faisait quelque plaisir, c’était sans doute qu’il avait toujours en vue une pièce rare, un timbre de choix qu’on lui avait proposé à la Bourse aux timbres.

Le jeune Alain, commis bien régulier, manquait d’initiative. Il vieillirait dans cette maison, et n’irait sans doute jamais au-delà d’un emploi modeste et peu rétribué. Mais lui non plus n’était pas ambitieux. Ses appointements actuels lui suffisaient pour se mettre en ménage, joints aux cent quatre-vingts francs par mois que gagnait l’aimable Lucienne, au grand déballage de la rue d’Angoulême, cette vaste boutique dont c’était depuis vingt ans les trois derniers jours de vente (une maison d’une solidité à toute épreuve).

Alain aimait Lucienne. Lucienne aimait Alain. C’était entendu ; il n’y avait plus à y revenir. Il leur eût été impossible de croire qu’ils n’étaient pas faits l’un pour l’autre. Quand ils allaient se promener le dimanche au Bois de Vincennes, ils marchaient très longtemps dans les allées sans rien se dire. À quoi bon des paroles ? Alain avait passé son bras autour de la taille de Lucienne, et ils s’en allaient à petits pas de deux heures à quatre heures et demie. À ce moment, ils mangeaient des gaufres, puis reprenaient leur promenade. À sept heures, ils revenaient, sur l’impériale du tramway, jusqu’à la rue Turbigo, où demeurait le vieux parrain Oscar. Parfois quelque atavisme aventurier se réveillait dans l’âme d’Alain, lui soufflait l’idée d’une expédition au Bois-de-Boulogne. Mais il aimait mieux Vincennes, plus paisible et moins élégant. Au Bois-de-Boulogne, Lucienne avait trop de distractions. Elle regardait les voitures et les toilettes. Alain la sentait moins à lui.

Le mariage avait été fixé au mois d’octobre. Monsieur Ferlaurent avait accordé deux jours de congé et accepté d’être, avec son vieux caissier, témoin d’Alain au mariage.

On avait retenu, à Saint-Mandé, un salon de trente couverts. Oscar Blück qui faisait les frais de ces agapes, avait renoncé, d’une façon toute cornélienne, à un timbre du Mexique qu’il convoitait depuis longtemps.

La veille du mariage, Alain était parti déposer des titres à la Banque de France pour le compte d’un client. Il s’en allait comme dans un rêve… Il lui semblait que les passants détachaient avec peine du sol terrestre leurs lourdes bottines, tandis que lui glissait comme un sylphe, effleurant à peine le bitume du trottoir. Comme sa vie lui semblait belle ! Comme la vie de tous ces gens-là était morne et sans espérance ! Qu’ils étaient donc malheureux de ne pas épouser Lucienne !

Un coup de coude d’un de ces passants l’obligea à descendre de ses rêves, et lui rappela tout à coup qu’il avait dans sa serviette trente mille francs de titres au porteur. Ce n’était pas, vraiment, le moment de les perdre – si c’en est jamais le moment.

Il y a des gens que l’approche d’un grand bonheur met mal à leur aise. Il leur semble qu’à la dernière minute tout va être empêché par un événement imprévu. Mais Alain n’avait pas de ces défiances ; il attendait l’heureux moment avec impatience, mais sans crainte.

Les guichets de la banque, ce jour-là, étaient fortement encombrés. Un grand monsieur d’une trentaine d’années, blond et bien vêtu, qui portait, comme Alain, une serviette sous le bras, s’approcha du jeune homme :

— Pardon, lui dit-il, le capitaine Renaud, je crois ?

— Non, monsieur, dit Alain, plutôt flatté.

— Je vous demande pardon, dit le monsieur.

— Il n’y a pas d’offense, dit Alain.

— Oh ! je ne pense pas, dit le monsieur blond. Le capitaine Renaud est un des plus intelligents et des plus brillants officiers de notre artillerie coloniale. Il a été nommé capitaine à vingt-quatre ans… Vous lui ressemblez d’une façon stupéfiante. C’est aussi votre air militaire… Vous êtes officier, monsieur ?

— Non, dit Alain. Et il ajouta, au bout d’un moment : Je suis employé de banque.

— Employé de banque ? dit l’inconnu. Oh ! monsieur, je vais être d’une indiscrétion folle ! C’est que, voyez-vous, je suis tellement désorienté. Je n’ai aucune habitude des affaires. Il me semble que je suis perdu dans Paris… Pensez donc, j’étais premier violon au Théâtre de Bordeaux et je viens d’être appelé à Paris, à l’Opéra. C’est assez agréable parce que j’aurai des billets de théâtre à offrir à des amis…

Alain entrevit déjà la perspective de conduire à l’Opéra l’aimable Lucienne qui n’avait vu qu’une fois, d’une sixième loge, la salle somptueuse de Charles Garnier.

L’inconnu continua :

— Nous autres artistes, quand il s’agit d’affaires, nous ne sommes plus que des enfants. J’ai dans ce portefeuille cinquante-cinq mille francs de titres. Ils appartiennent par héritage à ma femme. Or, il nous faut, pour le moment, un peu d’argent, pour acheter une maison de campagne dans notre pays… C’est assez pressé, le vendeur nous met l’épée dans les reins… J’arrive ici tout chaud, et l’on me dit que je ne puis engager de titres sans une procuration de ma femme !… L’employé m’a presque ri au nez parce que je ne savais pas cela…

« Il faut donc que j’aille chez un notaire. Et je ne connais pas de notaire à Paris… »

Alain, à qui on n’avait jamais dit tant de paroles à la fois, gardait les paupières baissées, afin qu’on n’y pût voir le vacillement, que lui donnait son importance subite.

Il répondit avec le plus de fermeté possible :

— Le notaire de notre banque s’appelle M. Fournereau de Boitze. Il habite rue de Rivoli.

— Vous avez déjeuné, demanda l’inconnu ?

Alain n’avait pas déjeuné. Il comptait, avant de rentrer à la banque, s’arrêter dans un petit restaurant où il prenait ses repas.

— Vous avez encore une bonne demi-heure à attendre, continua le monsieur blond. Ce serait beaucoup plus simple de venir tout simplement déjeuner avec moi dans un restaurant de ce quartier. Permettez-moi de vous inviter et je serai encore votre débiteur, car, par vos conseils, vous allez m’économiser un temps précieux.

Alain, ma foi, accepta… Le déjeuner promettait d’être bon et c’était une histoire à raconter à Lucienne.

Ils n’étaient pas encore installés dans un des restaurants voisins qu’Alain, subitement mis en confiance, avait déjà dévoilé tous les événements de sa vie. Il avait parlé, dès les premiers mots, de son mariage, et les œufs brouillés arrivaient à peine sur la table que l’inconnu était déjà invité à la noce. Alain regrettait même, dans son for intérieur, que ses témoins fussent déjà choisis.

Cependant le monsieur paraissait assez pressé de se rendre chez le notaire pour faire mettre en état tous les papiers. Aussitôt préparée la procuration, le premier violon de l’Opéra irait chercher sa femme, qui n’aurait plus qu’à donner sa signature. L’important était que tout fût prêt avant la fermeture de la Banque. Un bourgogne chaleureux leur inspira des décisions promptes, les anima d’une activité qui leur sembla singulièrement pratique. Alain irait porter les titres à l’étude, car, affirmait le monsieur blond, l’énumération des différentes valeurs devait figurer dans la procuration.

— Or, moi, que voulez-vous ! je ne sais pas ce que c’est que des titres ; vous expliquerez tout cela beaucoup mieux…

Pendant ce temps, le musicien proposait d’aller à la Banque déposer les titres que contenait la serviette d’Alain. Il irait ensuite chercher sa femme et tous se retrouveraient à l’étude de Me Fournereau.

Alain savait qu’il n’avait pas à se presser pour rentrer à la maison Ferlaurent, car personne ne le réclamait jamais là-bas avant l’heure du courrier, où il prenait de l’importance, car, lui, et personne d’autre, était chargé d’aller porter les lettres à la boîte.

— Puisque votre dame est à Paris, dit Alain en quittant son nouvel ami, il faut absolument qu’elle soit aussi de la noce.

L’inconnu se fit un peu prier. Sa femme était nouvellement installée à Paris, n’avait pas encore ses robes… Enfin il voulut bien donner une promesse. Puis Alain et lui se séparèrent. Le musicien prit le chemin de la Banque, cependant qu’Alain se dirigeait joyeusement vers l’étude Fournereau.

« Comme on fait des rencontres aimables ! » se disait-il en gagnant la rue de Rivoli. Un ami charmant, qu’il semblait avoir toujours connu, venait d’entrer dans sa vie. Il en avait presque oublié la délicieuse Lucienne.

Oublié, quel blasphème ! Il se remit à songer à elle bien fort, par compensation, et pour rattraper le temps perdu…

L’étude de Me Fournereau était située au premier étage d’une confortable maison neuve. Alain y pénétra avec fierté. Il ne venait pas cette fois comme un simple commis de la banque Ferlaurent : il était le mandataire d’un ami… C’est le notaire lui-même qu’il verrait, tout au moins le principal clerc. Il n’attendrait pas dans l’antichambre, où les humbles porteurs de pièces à signer séjournent pendant de longs quarts d’heure, jusqu’au moment où quelque petit clerc sans importance, délégué par un autre clerc à peine plus éminent, leur prend dédaigneusement leurs dossiers. Mais peut-être, sans doute, était-ce l’heure du déjeuner de Me Fournereau ?… Le principal serait absent, lui aussi… Non, il vit avec satisfaction que M. le Principal n’était pas encore parti.

— Je suis de la banque Ferlaurent, dit Alain d’une voix un peu émue, mais je ne viens pas de la part de ma maison : je vous amène un client…

Il expliqua en détail ce qu’il désirait, sans trop bafouiller, ma foi. Il dit avec autorité que c’était très pressé. Et pendant que le principal appelait un petit clerc, pour prendre note des différents titres dont l’énumération devait figurer dans la pièce officielle, Alain ouvrait la serviette. Il en tirait de grandes enveloppes bulles, cachetées de cire rouge. En présence des deux clercs, les deux enveloppes furent déchirées. Alain en tira certaines paperasses que les deux clercs regardèrent avec stupéfaction. Voici, en effet, ce que contenaient les enveloppes :

Deux catalogues de jouets d’étrennes d’un magasin de nouveautés ;

Une centaine de feuillets d’un vieux Bottin, dépareillés, mais en bon état ;

Enfin un très grand nombre de très anciennes enveloppes de lettres, maculées ou déchirées…

Alain était atterré. Il raconta son histoire, au principal clerc. C’était évidemment le traditionnel vol à l’américaine exécuté selon les règles de l’art… Malgré l’évidence, Alain ne pouvait croire à son malheur. Il se disait que ce n’était pas possible et que c’était simplement une erreur de son ami le musicien. Mais cela, il ne se le disait qu’à lui-même et n’osait le prétendre tout haut devant le principal. Celui-ci avait beau le presser de rentrer chez M. Ferlaurent afin qu’une plainte fût déposée le plus tôt possible, Alain s’attardait à l’étude, gardant le fol espoir d’y voir arriver d’un instant à l’autre le monsieur blond, dont il n’osait encore maudire la rencontre.

Il souffrait de cette trahison comme de celle d’un très ancien camarade, au point qu’il ne vît pas tout de suite les terribles conséquences que ne manquerait pas d’entraîner son aventure : son renvoi de la banque Ferlaurent, peut-être même le renvoi du vieux parrain qui avait eu l’imprudence de lui confier ces titres…

Quel triste chemin pour revenir à la maison Ferlaurent !

Il allait se trouver sans emploi ! Pourrait-il encore se marier ? Au lieu de téléphoner à Saint-Mandé pour commander deux couverts de plus, il faudrait décommander tout le festin…

Il arriva plus tôt qu’il n’aurait voulu devant la banque Ferlaurent… Il parlerait d’abord à son parrain… Mais il trouva M. Ferlaurent dans le bureau d’Oscar Blück. Et, avec le courage d’un désespéré qui se jette à la Seine, il raconta toute son histoire.

M. Ferlaurent avait le dos appuyé à la cheminée… Il laissa parler Alain sans mot dire, mais il était tout pâle dans sa belle barbe noire… Il avait gagné dans sa vie beaucoup d’argent ; il lui était arrivé à différentes reprises de perdre des sommes importantes, mais jamais aussi bêtement que cette fois-là… Il songeait… Quel châtiment serait assez puissant pour punir la bêtise d’Alain ? Le visage de M. Ferlaurent était calme en apparence, dans cette pièce paisible où l’orage était en suspension. La vieille tête de M. Oscar Blück oscillait déjà comme une cime inquiète de peuplier…

Alain avait terminé son récit. Ni M. Ferlaurent, ni le caissier ne prononçaient un mot. M. Ferlaurent avait détourné les yeux d’Alain, et regardait au dehors. M. Oscar Blück avait ouvert machinalement la serviette du voleur. Par une habitude invincible d’ordre et de classification, il avait étalé devant lui les vieux catalogues, les feuillets du Bottin, les vieilles enveloppes de lettres. Soudain il poussa un cri étrange, qui n’était pas un cri de douleur… mais une sorte de gloussement surhumain, pareil à ces bruits insolites qui glacent de terreur les hommes au visage pâle dans les histoires de Fenimore Cooper.

Il agita en l’air un paquet de ces vieilles enveloppes, puis il se mit à crier, à la stupéfaction de M. Ferlaurent, à l’effroi profond d’Alain, de qui le cauchemar semblait ne plus pouvoir s’arrêter…

— ÎLE MAURICE ! ÎLE MAURICE TWO PENCE BLEU !… Et il hurla de toutes ses forces :

— MIL HUIT CENT QUARANTE-SEPT !

Plus de doute : il était fou… Monsieur Ferlaurent allait sonner, quand Oscar Blück dit d’une voix plus calme, mais tremblante encore…

— Des timbres merveilleux…

M. Ferlaurent éclata. Voilà qui dépassait toute mesure ! Que dans une circonstance pareille ce vieux fou s’occupât de timbres-poste !

M. Oscar Blück continuait, au paroxysme de l’enthousiasme :

— Il y a là trois échantillons admirables du timbre le plus rare ! Two pence bleu, de l’Île Maurice, mil huit cent quarante-sept ! Chacun de ces timbres vaut plus de trente mille francs…

… Voilà quatre timbres d’un penny vermillon… Il y a là une fortune de plus de cent mille francs ! C’est-à-dire, mon cher filleul, que tu es riche ! Une fois désintéressé M. Ferlaurent, il te restera près de quatre-vingt mille francs pour toi…

Alain restait les yeux ronds, la bouche ouverte : il semblait définitivement hébété.

Le vieux caissier rayonnait de joie, à l’idée de l’aubaine magnifique qui arrivait à son filleul, et aussi de la sensation que lui-même produirait dans le monde des philatélistes, quand il apporterait d’abord un de ces timbres si rares… Il était bien résolu à ne pas les apporter tous à la fois pour ne pas troubler le marché.

M. Ferlaurent se félicitait de n’avoir pas prononcé, au sujet d’Alain, une parole injurieuse et difficilement réparable. Il conçut immédiatement le projet de conseiller au jeune homme un placement avantageux… Et séance tenante, il l’invita à déjeuner. Mais Alain avait déjà déjeuné avec son voleur.

LE COUP DE CYRANO

M. Vapiano appartenait à un pays balkanique… ou plus oriental encore… Les documents là-dessus étaient vagues. On admettait dans son entourage qu’il se rattachait à la race blanche, bien qu’il eût le cuir bronzé à souhait et le fond des yeux d’un joli jaune.

On pouvait évoquer, dans la région indéterminée où s’écoula son enfance, une vision d’un gentil petit gars, vêtu joliment d’un costume national un peu vague. Mais depuis cette lointaine époque, des ans avaient passé. M. Vapiano, dans nos squares, apparaissait sous l’espèce d’un quadragénaire un peu « avancé », aux cheveux d’un noir résolu. Il était habillé d’une jaquette grise, à la dernière mode de quelque part dans le monde, et coiffé d’un chapeau marron dit Cronstadt, type dont il reste à l’heure actuelle bien peu d’échantillons, même dans les arrière-boutiques des chapeliers de la banlieue. Sa cravate sombre était d’une simplicité imprévue, mais la rosette de son revers avait, en diminutif, tout le charme multicolore d’une petite roue de zanzibar.

Les mêmes incertitudes, qui planaient sur les origines de M. Vapiano, se retrouvaient toutes en foule, dès qu’il s’agissait de lui fixer une profession. Était-ce un ancien croupier de cercle ? Plaçait-il des vins exotiques ? Vivait-il tout simplement de ses rentes, ainsi que son oisiveté dans les jardins publics pouvait le laisser croire ?

Il était, en tous cas, très connu des gardiens, et même, au début de ce récit, il se trouvait en conversation suivie avec un de ces fonctionnaires en uniforme, qui l’écoutait avec déférence.

Après un instant d’entretien, le garde eut un geste d’intelligence, s’éloigna quelques instants, et revint porteur d’un écriteau sur lequel on lisait ces mots : PRENEZ GARDE À LA PEINTURE. Puis il alla poser cet écriteau sur un banc non occupé.

— Voilà, dit-il à M. Vapiano, votre banc retenu.

M. Vapiano remercia le garde et lui octroya un très long cigare, dont un fumeur myope, n’eût pas aperçu le bout. Le garde se mit à fumer ce cigare honorifique avec plus d’orgueil, semblait-il, que de plaisir.

Puis M. Vapiano s’absorba dans ses réflexions et médita les conséquences du plan qu’il avait conçu… Il est temps de révéler la raison mystérieuse pour laquelle, à ce moment précis de la journée, M. Vapiano se rendait dans ce parc, que traversaient de vieux promeneurs fatigués, où jouaient des enfants criards et où essaimaient – détail plus intéressant – des groupes turbulents de midinettes… M. Vapiano avait distingué, avec un goût très sûr, la plus jolie de parmi elles, et se proposait tout bonnement d’en être aimé.

Il ne se dissimulait pas les difficultés de l’entreprise. Il se croyait beau et séduisant. Mais de nombreuses expériences et, disons-le, plusieurs rebuffades, avaient prouvé à M. Vapiano que son genre de beauté, apprécié sans doute en d’autres climats, n’avait pas sur l’âme capricieuse des jeunes Parisiennes un empire certain et décisif. Aussi lui sembla-t-il sage de ne pas compter uniquement, pour les séduire, sur ses charmes naturels, et d’avoir recours à d’autres moyens. Il se décida à mettre en usage, avec le plus d’ingéniosité possible, les roueries que nous ont appris l’histoire et la légende.

M. Vapiano ne connaissait pas assez notre théâtre classique pour mettre à contribution l’ancien répertoire, mais, depuis qu’il habitait Paris, il allait souvent au spectacle. Parmi les pièces soumises à sa critique et qu’il jugeait avec une sévère incompréhension, deux ou trois seulement lui avaient plu, et surtout Cyrano de Bergerac.

… Il n’est pas possible de savoir ce que pensait, au point de vue littéraire, M. Vapiano du chef-d’œuvre de Rostand, mais il en avait gardé une leçon, qui, d’ailleurs, n’était peut-être pas conforme à celle que voulait donner l’auteur.

M. Vapiano s’était dit : « Évidemment, je ne suis pas, moi, un homme laid comme le fut Cyrano. Mais le fait brutal est que mon charme physique n’agit pas sur les jeunes filles d’ici. Ayons recours au charme intellectuel, comme faisait le gascon, et choisissons un Christian de Neuvillette, qui profitera, comme dans la pièce, de l’éloquence de Cyrano. Je vais me procurer un porte-parole qui soit jeune, qui soit beau ou, pour parler plus exactement, qui soit au goût des jeunes femmes de Paris. Je lui dicterai des lettres qu’il remettra à sa jeune amie, comme émanant de lui… Et, quand elle sera conquise par mon lyrisme, joint aux qualités physiques de son jouvenceau, c’est à ce moment que je m’écarterai de l’exemple illustre de cette poire de Cyrano. J’irai simplement trouver la jeune personne et je lui dirai ceci : Cette éloquence qui vous a conquise, Mademoiselle, ce n’est pas celle de votre amoureux. Les lettres que vous avez reçues et qui vous ont enfiévrée, c’est moi, c’est moi seul qui en suis l’auteur… »

Tels étaient, non point en ces termes précis, mais du moins en leur essence, les réflexions de M. Vapiano.

Ce matin même, il avait donné rendez-vous dans le jardin public au jeune garçon qu’il avait choisi pour jouer auprès de l’aimable modiste le rôle de Christian de Neuvillette. C’était un petit jeune homme de dix-neuf ans, employé chez un encadreur.

M. Vapiano lui expliqua ce qu’il attendait de lui : il s’agissait tout simplement de tomber amoureux de cette modiste, comme Ruy Blas de la reine d’Espagne, et de recopier pour elle les lettres, qu’écrirait, en un style imagé, le poétique homme mûr.

Le petit encadreur, dont le cœur disponible cherchait précisément un emploi, ne fit aucune difficulté pour accepter les propositions de M. Vapiano, d’autant que celui-ci ne lui dévoilait, en somme, qu’une partie de ses plans. Cet encadreur naïf ne soupçonnait aucune perfidie. Il se figurait que si M. Vapiano n’agissait que par une sympathie attendrie pour des amours juvéniles. M. Vapiano ne lui disait pas qu’après l’avoir aidé dans son aventure sentimentale, il se proposait de le desservir brusquement.

Les deux complices s’éloignèrent et allèrent se poster dans une petite avenue détournée du parc. C’était l’heure où les modistes allaient passer…

Elles arrivèrent à deux seulement ce jour-là. Mais l’une était précisément la gentille Mariette, qu’avait distinguée l’œil expert de M. Vapiano. Il la montra au jeune encadreur, qui en tomba immédiatement amoureux. Il devint tout pâle selon le rite, et se sentit envahi par une atroce timidité. C’est à ce moment qu’il apprécia l’avantage d’avoir à ses côtés un soutien expérimenté, comme était M. Vapiano.

Il fut décidé que le jour même une lettre brûlante serait envoyée à Mariette, pour lui fixer un rendez-vous tout prochain, à la fin de l’après-midi, car ces midinettes traversaient le jardin plusieurs fois par jour et s’y attardaient plus volontiers au crépuscule, avec leurs grands cartons immenses et légers, remplis de fleurs artificielles, de corsages de bal et autres commandes pressées, que des clientes, mourantes d’impatience, attendaient pour aller dîner en ville.

Adalbert – le jeune encadreur – avait fait un saut à l’heure du déjeuner jusqu’à la rue de la Paix, et déposé la lettre chez le concierge du grand couturier à l’adresse de la jeune midinette, dont le rusé Vapiano s’était déjà procuré le nom.

Quand l’heure du rendez-vous sonna, Adalbert, pour fuir avant la fermeture la boutique de l’encadreur, prétexta une course à faire chez M. Vapiano, qui était un client de la maison.

Puis il se rendit au point où il devait trouver Mariette sur un banc « fraîchement peint », que le garde réservait pour M. Vapiano. Il n’y avait qu’à retourner l’écriteau et à s’asseoir tranquillement.

Adalbert plut à Mariette. Mariette plut à Adalbert. Ils se retrouvèrent le lendemain, puis le surlendemain, puis plusieurs fois par jour. Le dimanche, ils allaient à la campagne.

Chaque jour, en arrivant, Adalbert remettait à Mariette une lettre de huit pages, copiée soigneusement sur le brouillon de M. Vapiano. Il peignait sa passion dans un style extraordinaire et les métaphores de tous les pays y défilaient comme dans une revue paradoxale de troupes alliées, neutres, et même ennemies.

La petite midinette baisait cette lettre avec émotion et la mettait dans son corsage, et, chaque fois qu’elle revoyait Adalbert, elle lui disait timidement toute la joie qu’elle avait à lire les pages enflammées.

Le jeune encadreur était heureux. Il ne se doutait pas de ce qui le menaçait. Il l’apprit un jour indirectement, par une petite amie de Mariette, devant qui M. Vapiano s’était laissé aller à dévoiler son plan infâme. Cette petite amie, un matin, vint avertir Adalbert que, le jour même, M. Vapiano chercherait à rencontrer Mariette, pour se démasquer et se proclamer le véritable auteur des lettres qu’elle lisait chaque jour avec tant de ferveur…

Adalbert fut affolé…

Non seulement il perdrait, aux yeux de son amie, le prestige dont l’avait embelli la poésie de M. Vapiano, mais il paraîtrait à ses yeux comme un menteur, un usurpateur, un voleur… Son imagination affolée exagérait les injures…

… Non, cette révélation ne devait pas se produire ! Il fallait à tout prix empêcher M. Vapiano de se rencontrer avec Mariette…

Adalbert pensa un instant à s’enfuir de Paris avec sa bonne amie. Mais la paie, hélas ! ne se faisait que le lendemain et ils possédaient à eux deux quatorze francs… Désespéré, il se résigna à laisser les choses suivre leur cours.

Il devait retrouver Mariette le soir à six heures. Il pensa un moment à ne pas venir au rendez-vous, mais il n’en eut pas le courage.

C’était la rupture… Il voulait revoir une dernière fois sa belle amie… Il se rendit tristement au parc, à l’heure fixée, emportant sous le bras, pour un vieux client, combattant de 70, une reproduction du célèbre tableau, où Adolphe Thiers est salué par l’Assemblée frémissante comme le libérateur du territoire.

Adalbert aperçut Mariette assise sur le banc. Le visage de la petite amie exprimait une joie tranquille. Peut-être n’avait-elle pas revu M. Vapiano… Cette idée remplit Adalbert à la fois d’espoir et de désespoir ; car, si elle ne l’avait pas vu ce jour-là, elle le verrait le lendemain et ce n’était pour lui qu’un sursis, qu’une prolongation de ses angoisses. Il préférait que tout fût fini tout de suite…

— Ah bien ! dit Mariette, ce que j’ai ri aujourd’hui !

Quelle histoire allait-elle lui raconter ? Il n’avait aucun goût à ce moment pour les histoires amusantes…

— J’ai vu, ajouta-t-elle, M. Vapiano.

Il la regarda…

— Il m’en a dit de belles ! Il paraît que les lettres que tu me remets chaque jour n’étaient pas de toi et qu’il les avait écrites… Ah ! mon chéri, ce que j’ai été contente quand il m’a dit cela ! Car je puis bien te le dire maintenant, tu ne peux pas t’imaginer à quel point ces lettres m’ennuyaient ! C’était une corvée abominable de les lire ! Parce qu’elles venaient de toi, je me figurais qu’elles étaient bien… Ah ! que je suis contente ! Mon petit, maintenant tu ne m’en enverras plus !

Adalbert ne croyait pas à son bonheur… Tous deux s’en allèrent ensemble. Ils eurent la satisfaction d’apercevoir à cent pas d’eux M. Vapiano furieux. Il s’était assis comme d’ordinaire, et nonobstant l’écriteau, sur un banc fraîchement peint, qui était véritablement peint de frais, de sorte que sa redingote beige était zébrée de belles rayures vertes.

— La première fois, dit-il au garde, que vous mettrez : PRENEZ GARDE À LA PEINTURE, sur un banc où il y a de la peinture, vous aurez affaire à moi !

 

FIN

Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

en janvier 2018.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Isabelle, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Bernard, Tristan, Le Taxi fantôme, Paris, Flammarion, 1919. D’autres éditions ont pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. La maquette de première page, réalisée par Laura Barr-Wells, intègre une photo, Modèle « Autocar » Renault de 1920 (collection privée).

— Dispositions :

Ce livre numérique – basé sur un texte libre de droit – est à votre disposition. Vous pouvez l’utiliser librement, sans le modifier, mais vous ne pouvez en utiliser la partie d’édition spécifique (notes de la BNR, présentation éditeur, photos et maquettes, etc.) à des fins commerciales et professionnelles sans l’autorisation de la Bibliothèque numérique romande. Merci d’en indiquer la source en cas de reproduction. Tout lien vers notre site est bienvenu…

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