Georges Bernanos

ÉCRITS DE JEUNESSE

1907-1914

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Table des matières

 

SANGLOTS LONGS….. 4

LA TOMBE REFERMÉE.. 4

VIRGINIE  OU LE PLAISIR DES CHAMPS. 10

LA MUETTE.. 13

POUR LE ROI ET POUR LA VICTOIRE ! 19

LE GESTE DU ROI. 19

I. 19

II. 21

III. 22

« ON PASSERA !… ». 24

I. 24

II. 25

CE QUI NE MEURT PAS. 29

I. 29

II. 30

III. 32

MADEMOISELLE TRIOMPHE.. 33

MOURIR... 41

LES DEUX FILS. 41

I. 41

II. 42

III. 44

LA PITIÉ DU CHOUAN.. 48

I. 48

II. 49

III. 51

POUR PRÉSERVER LES LYS !….. 53

I. 53

II. 54

III. 56

LA MORT AVANTAGEUSE DU CHEVALIER DE LORGES. 57

Ce livre numérique. 61

 

SANGLOTS LONGS…

LA TOMBE REFERMÉE[1]

 

M. de Candolle est un homme agréable, un peu froid. Il sait rire, mais sans abandon, parle de tout avec mesure, comme avance, sur un chantier périlleux, l’oreille mobile, un bel animal poursuivi. Il se défie des hommes, du hasard et du bonheur. Il en triomphe à force de ténacité. Sa nature aride dédaigne les chances heureuses qu’il est d’ailleurs impuissant à saisir, dans leur vol bref et léger ; il a ordonné sa vie comme un théorème ; il n’atteindra le but que par des routes droites et désolées…

Son cheval s’arrête à la lisière du bois et tourne vers l’horizon sa fine tête sèche ; une branche morte, prise entre le quartier de la selle et le flanc, traîne à terre, dans l’herbe. Une minute, ce bruit léger trouble seul le silence – puis, de la plaine, par bouffées, monte l’haleine tiède de la terre. Chaque fois, le jeune feuillage s’émeut, d’un bout à l’autre de la forêt ; la vie renaissante reprend possession de son peuple végétal. À chacune de ses étreintes répond un long frisson, dont l’immense écho serre le cœur.

« Avez-vous des yeux pour un tel soir ? » s’écrie Jane, en rajustant les rênes qu’elle a laissées glisser sur l’encolure. « Monsieur de Candolle voudra-t-il accueillir aujourd’hui le seigneur printemps ? Ces beautés sont réelles – réels aussi les sentiments qu’elles inspirent, réel encore ce vain désir du bonheur – tout est vrai, même ce dernier mensonge… Je voudrais que votre sagesse les fît entrer dans ses calculs… Répondez », dit-elle en devant son joli doigt vers l’horizon, puis le reposant sur son cœur : « niez-vous ces apparences délicieuses, ou est-ce moi-même que vous niez ? Cela est beau, et je le sens. Vous le sentez comme moi. Ah ! laissez-vous délier !

— Si nous n’étions point de si vieux amis, répond Candolle, je voudrais vous faire compliment de ce mouvement d’éloquence. J’affecterais aussi un air d’insensibilité sublime. Cependant, il est vrai que je ne suis pas aveugle, ni tout à fait desséché. J’admire ce spectacle, j’y prends du plaisir, mais sans m’y livrer tout entier. Oui, je regarde et je dis : ce temps-là me plaît.

— Hélas ! fit-elle, vous ne l’aimez point, puisque vous vous défendez encore. Tenez ! ouvrez les yeux, tout grands – là ! (il obéit). Regardez l’horizon, cette belle lumière dorée… fermez les paupières ! La voilà déjà dans vos yeux froide et glacée. Oui, tout ce fleuve de lumière coulerait en vain dans vos prunelles, que sert de refléter sans comprendre ? Voir est bien, mais il y faut la complicité du cœur… Au galop ! » s’écrie-t-elle, en lançant son cheval sur la pente gazonnée.

Elle s’arrête au bas de la colline, lie la bride à un baliveau, et s’assoit sur le talus. M. de Candolle reste debout ; elle le regarde donc de bas en haut, son menton volontaire dans la main, la bouche un peu tremblante et sans baisser les yeux.

« Je n’aime point être troublé, dit-il après un silence ; dans le chemin qu’elles prennent des sens à l’âme, je veux suivre mes impressions pas à pas. Je me défie des spectacles qui touchent d’un coup au plus profond, et comme à nos points névralgiques. Chaque image fait sa blessure ; je ne veux pas sonder ces plaies d’une main trop vive… À quoi bon disperser sa vie ? Mais vous êtes à l’âge où l’on prodigue…

— Continuez, dit-elle, hâtez la fin du chapitre. Je n’ai pas le courage de rire, en vous voyant si guindé pour me plaire dans votre rôle lyrique. Je dirai seulement que je ne vous demandais que de répondre, et vous interrogez déjà. Bientôt, vous donnerez libéralement vos conseils. Il est vrai que vous êtes à l’âge où l’on prodigue… »

Il fait un geste d’impatience, regarde un moment son amie dans les yeux. Peut-il y lire autre chose que de la curiosité ? Il répond d’une voix nerveuse :

« L’intelligence humaine n’est tout de même pas faite pour refléter les saisons : ces distractions sont un luxe de femme heureuse qui fait entre son éventail et son chien, une place, dans son boudoir, au soleil, à la lune et aux étoiles. Oui, le vaste monde vous est servi sur la table à thé. Laissez-nous suivre nos routes, goûter ce plaisir d’ordonner toutes choses en vue d’une fin – qui est la véritable ivresse de l’ambitieux. Le travail, un effort persévérant, le but poursuivi sans relâche, c’est tout le sel de la vie.

— Je sais, je sais, il n’est de fade que d’aimer. Ho ! Monsieur de Candolle, vous êtes un homme d’État, diplomate, écrivain, ornement de La Revue des Deux Mondes, futur immortel si quelque hasard dédaigné ne triomphe un jour, à l’improviste, d’un si bon calculateur. Voulez-vous que je vous dise ? Hé bien ! vous croyez échapper aux tromperies du dehors, à ces belles apparences où les cœurs rebelles trouvent une vérité cachée ; vous croyez avoir vaincu – vous êtes mort seulement. Si les agitations de votre âme, si vos élans ne s’éparpillent point, c’est qu’ils sont limités aux quatre coins du cercueil. Dans le tombeau, oui, vous vous concentrez, vous vous repliez sur vous-même – mais c’est que votre être se dissout. Lorsque vous atteindrez cette parfaite possession de soi, qui est votre idéal, possession illusoire ! Vous finirez de vous abîmer dans le néant ! »

Elle se lève. Debout, les bras tombants, sa fine silhouette hardie domine le large paysage. Dans son amazone noire, elle a l’air de rassembler toutes les ombres grandissantes, et, dans ses yeux, toute la lumière qui, à l’occident, va périr. Que l’air est tiède, et caresse ! La forêt multiplie ses longs frissons, saccadée, oppressée, comme épuisée de délices. M. de Candolle assiste à ce concert en amateur éclairé. Toutes les forces de la vie sensible l’assiègent, mais qu’a-t-il à leur donner en pâture ? On ne peut pas consumer de la cendre… Il se venge en raillant :

« Cela est beau comme un décor, mais c’est moi qui joue la pièce. Oui, l’ambition, le pouvoir, sont des plaisirs un peu nus, mais ils ne trompent point sur l’apparence ; avant que de les goûter, on les connaît, on a déjà mesuré, évalué ses joies au plus juste. Je me hâte vers un bonheur si régulier ; je ne tiens pas à me réjouir avec pompe, ni aux sons d’un grave orchestre, à danser avec ces deux inconnues si bien ornées, dont on n’a jamais vu le vrai visage, la nature et l’amour.

— Ah ! laissez l’amour ! » s’écrie Jane.

Elle s’arrête. Les mots qu’elle n’a pas dits palpitent encore dans sa gorge. On les y voit frémir comme des choses vivantes. Autour de sa jeune déesse, la nature maternelle s’efforce de terminer la phrase inachevée. Un long soupir qui vient de l’autre côté de la terre expire à ses pieds en gémissant.

« Laissez l’amour, dit-elle. En vain, vous l’accuserez de mensonge : c’est pour multiplier son bienfait qu’il apparaît sous tant de traits, diligent, subtil et divers comme la flamme, source visible à peine, torrent qui tout emporte, petite lumière dans la nuit, puis tout à coup fontaine de clartés jaillissantes, éblouissement des yeux, ferveur du monde. Peut-être, en bravant son pouvoir, auriez-vous quelque grandeur si dans le même moment il ne vous prodiguait ses dons. Ce que vous niez vous presse de toutes parts. Ô dérision ! c’est en lui que vous prenez la force de le méconnaître et de le calomnier ! »

Elle écoute sa voix retentir loin d’elle, comme sortie d’une autre bouche. Elle y retrouve son sentiment propre, mais aussi quelque chose de plus sacré : une fois de plus, dans un mince petit cerveau humain, s’est pensé l’immense univers. Qu’importe l’immense univers ! Elle n’est plus qu’une femme aimante, et qui ne sait que pleurer…

Après tant d’éloquence, que d’éloquence encore à l’humble carré de batiste dont elle s’essuie les yeux ! Il faut des larmes ! Il faut des larmes ! Ainsi se trouvent rejointes et dépassées les limites de l’exprimable.

« C’est fini ! dit-elle, avec un geste volontaire de sa jolie tête. Laissez-moi seulement rentrer seule… » Elle étend la main : « Adieu, monsieur de Candolle. »

Il voit son regard s’éteindre, tout à l’heure plein d’une flamme dévorante ; il n’y subsiste, derrière une suprême buée de larmes, qu’un peu de compassion, et les divines défiances de la pudeur. Autour d’eux, le diligent mensonge retisse ses toiles.

« Monsieur de Candolle, dit-elle avec noblesse, vous n’ignorez rien à présent des pensées que j’avais tenues secrètes : je les confie à votre honneur. Je connais aussi les vôtres ; si vous n’aviez pour moi tout à fait que de l’indifférence, peut-être ferions-nous encore une union passable : cela se voit. J’aurais pu m’efforcer de ressusciter en vous ce que vous y avez tué ; je n’ai pas le droit de me tuer à mon tour. À Dieu. »

Il la voudrait retenir, il ne le peut. Elle est partie. Près du futur académicien, la nature hostile, qu’une seule voix animait, s’est tue et se dérobe. Il se désespère orgueilleusement de sa solitude ; il a refermé sur lui le couvercle du cercueil.

VIRGINIE

OU LE PLAISIR DES CHAMPS
[2]

 

Virginie est blonde, avec un teint de lait, de belles mains, des yeux clairs et froids ; elle a du goût pour ce qui étonne, craint de prêter aux médisances, mais voudrait bien être calomniée. Comme elle est déjà sur l’âge, elle désire qu’on l’aime pour ses mérites secrets, ou qui n’apparaissent pas d’abord, et les dons rares du cœur ; quand le jour finit avec mollesse, par un beau soir de Septembre, elle regarde en l’air les nuages et les fumées, souhaite de mourir, et répand des larmes.

Sa maison des champs s’adosse à un coteau parfumé, derrière une triple rangée de tilleuls ; elle est petite, mais ornée d’une tour dont la girouette grinçante fait entendre une voix désolée ; heureusement l’horizon rétréci n’offre à l’œil que des feuillages et des aspects changeants où le regard se recrée sans se perdre, et bien que la Loire soit proche, on ne la voit point. Honneur au dieu qui recourbant avec adresse une colline fleurie nous préserva du spectacle des flots métalliques sur le sable éclatant ! Il a compris ce qu’une grande richesse enferme de mélancolie.

Virginie se plaint amèrement de la rusticité de son époux, bon gentilhomme mais d’humeur trop épanouie. Tantôt elle le hait, tantôt elle s’efforce de lui prêter des sentiments compliqués, et même une espèce de philosophie ; le bonhomme laisse dire et continue de jouir de la vie, sans en perdre une bouchée. À la fin de l’hiver, lorsque l’âcre odeur de la pluie se glisse jusqu’au manteau de la cheminée, mêlée au goût du bois vert, il s’abandonne à rêver d’une compagne riante et facile, mais le soleil d’Avril lui remet l’âme en joie.

Il prend de la rhubarbe pour lâcher le ventre et retrouve la paix.

Un jour, les bottes aux chenets :

« Virginie, dit-il, pourquoi soupirez-vous ? N’est-ce pas une chose admirable que vous preniez tant de peine à n’avaler que du vent ?

— Je vous répondrais assurément, mon ami, si vous m’appreniez d’abord pourquoi l’égoïste tient rigueur aux autres des chagrins qu’ils ont ; je pense que la quiétude de l’esprit empoisonne, comme fait aussi la graisse. L’avis de votre humble servante est que vous vous purgiez bientôt.

— Au diable la purge, s’écrie-t-il, et le malheureux qui vous épousa pour son malheur ! »

Sa large semelle écrase la braise qui éclate en mille étincelles ; le braque éternue dans son coin, puis tout retombe au silence.

Virginie regarde sa main blanche qu’elle a laissée glisser sur sa robe – vaines mains blanches – Elle croit que son cœur se gonfle de dépit, mais c’est seulement de regret ; les vraies larmes qui coulent dans ses yeux y ravivent une jeune flamme.

Mais tout à coup le bon gentilhomme :

« Que soient cuits et recuits à jamais les dindons cornus qui font des livres où l’on ne trouve que des épices sans rien qui sustente ! Le remède à toute peine n’est que de gober le fruit sans regarder l’écorce. Où prenez-vous cette persévérance à rechercher autour de vous ce qui seulement fume en votre cervelle ? Croyez-vous forcer jamais le beau gibier reluisant de fats marauds que vous poursuivez de page en page ? Et d’ailleurs vous êtes trop honnête pour leur donner alors autre chose qu’un grand soufflet.

— Méchant ! fit-elle, est-il plus utile de se mettre à cent pour prendre un lièvre ?

— Sacrebleu ! s’écrie-t-il, ne suis-je point fait pour la guerre ? Certes, je souffre d’un repos humiliant, mais quand j’ajuste avec soin le plus petit lapin (son cul blanc qui rebondit sur les feuilles mortes), c’est comme si c’était mon mauvais destin, les chances contraires et haies. Oui, quand la bête de chasse, noire et le poil suant, saute la route, le mufle en l’air et la gorge arrondie – mon cheval m’emporte avec moins de fougue que mes désirs délivrés ! »

Là s’arrêta le bon gentilhomme, à court d’éloquence. Mais dans ce débat, qui des deux l’emporte ? Moi, je trouve qu’ils poursuivent des ombres.

LA MUETTE[3]

 

Après une journée de chaleur qui l’avait comme rabattue sur le sol, l’atmosphère intime de la forêt se répandait partout – délivrée ; Mme Romains en respirait l’odeur avec ivresse. Habile à ordonner autour de soi les apparences, elle reculait déjà, par la pensée, les limites étroites de sa vie, jouissait orgueilleusement de la solitude, et goûtait en femme de lettres, une liberté romanesque ; certes, aucun des liens qui l’attachaient à son trône d’écrivain à la mode ne se trouvait brisé, mais elle les oubliait délibérément et s’exaltait de cet oubli. Ainsi, copiant sa musique et s’entretenant avec le beau monde, Rousseau s’attendrissait sur les sauvages. À chaque détour du chemin vibre une buée dorée où subsiste la chaleur du jour ; de la force mystérieuse qu’une lumière éclatante lui a prodiguée, tout le bois frémit encore, et cette excessive opulence inspire la mélancolie.

Mme Romains ne cède jamais à la mélancolie, sinon la plume à la main – ou c’est qu’elle veut donner à ses sentiments un degré convenable d’exaltation, ou encore pour réveiller sa fierté – ainsi réchauffe-t-elle ses livres ingénieux et élégants, mais froids. Cependant, l’incomparable douceur du soir étend partout son empire et, pour un moment, l’écrivain vieilli retrouve dans son âme, au-dessous de beaucoup de cendre, des illusions obstinées : elle se réjouit comme un enfant de la prochaine union d’un lieutenant de hussards et d’une jeune fille sans dot – Ah ! les plus émancipées connaissent ces retours de candeur !…

On prédisait à M. Lourmel une brillante carrière, et il est prêt à donner sa démission pour épouser Mlle de Ranvier, sa cousine – au moins Mme Romains se flatte-t-elle de l’avoir à peu près convaincu, et elle n’est pas fâchée de nouer cette faveur rose autour de la garde du sabre (un goût d’anarchie lui plaît). Comme beaucoup d’autres femmes, elle se venge par des raisons de l’invincible attrait qu’elle a pour le soldat, de ce bel uniforme dont la seule vue saisit son cœur. Le lieutenant Lourmel trouvera dans l’industrie un plus digne emploi de ses facultés : il sera l’artisan de cette revanche pacifique – la prochaine Exposition universelle…

La forêt est dépassée ; Mme Romains entre jusqu’aux genoux dans une herbe tenace, mêlée de chardons : à droite, sur la lisière, un fossé ; à gauche et par-devant, jusqu’à la route, des champs déserts, un maigre sol conquis sur le bois. La romancière, au premier coup d’œil, trouve le paysage équivoque : à peine si l’extrême pointe des herbes s’y balance et, pourtant, cette immobilité ne trompe point : tout résonne encore d’un bruit qu’on n’entend plus – car l’écho d’un grave événement se prolonge longtemps sur les choses. – Peu à peu Mme Romains découvre les traces profondes du sabot d’un cheval, un buisson foulé, deux ou trois bouleaux dont l’écorce pend, arrachée. Elle s’approche d’un tumulus, où brille un éperon brisé au bout de sa lanière de cuir, baisse les yeux et découvre un corps gisant. Un cri – le geste de fuir – puis un ressaut de volonté, l’esprit qui redevient lucide :

« Bon Dieu ! C’est d’Épernon ! »

Le commandant d’Épernon est l’oncle de Mlle de Ranvier. Il a été aussi l’ami d’enfance de Mme Romains ; depuis vingt ans, il poursuit péniblement sa carrière et n’a obtenu que l’estime, sans plus, de ses chefs : c’est un pauvre homme bredouillant, qui feint d’être bourru, une « culotte de peau ». Cependant, dans cette solitude, sa vieille figure souillée de sang emprunte à la mort prochaine une espèce de grandeur. Il respire, mais faiblement.

Mme Romains redresse péniblement le buste inerte, la tête roule sur l’épaule et le cou fléchit : c’est d’abord une goutte de sang, puis deux, puis trois, qui coulent au long de la moustache, de la tempe au menton. Son nez de bon vivant, encore vermeil, contraste affreusement avec ses joues pâles. Il ouvre les yeux.

« S… cheval… m’a jeté bas… »

Il regarde droit devant lui, puis se détourne – par quel effort !

« Tiens ! C’est vous, Alice ? »

C’est le nom qu’il lui donnait autrefois lorsque jeune garçon, il sautait, pour lui faire honneur, les larges plates-bandes… Elle abaisse les paupières et voit tout de suite le seuil blanc, la vigne vierge, et les allées de sable clair, entre les rouges dahlias.

« Ne parlez pas ; étendez-vous commodément ; quand vous serez bien installé, faites-moi signe : en une heure, j’aurai ramené du monde et un médecin. »

Il fait du bras un geste hésitant, mais qui ordonne : les prunelles pâles se foncent et tout le bas du visage se durcit ; à cette minute décisive, il lui paraît convenable de prendre une attitude officielle. Mme Romains, qui ne l’a jamais vu qu’aux thés de 5 heures, s’étonne de lui trouver de la majesté.

« Nous sommes à quatre kilomètres du château : pour vous, c’est une course d’une heure et demie. Je ne durerai peut-être pas si longtemps ; d’ailleurs, je suis heureux de vous parler ici – seul. »

Il hésite un moment, se décide, et d’une voix nette :

« Il ne faut pas que ma nièce se marie !

— À cette heure ! s’écria Mme Romains… il sera temps… demain… de penser…

— Maintenant ou jamais, dit-il. Ah ! Madame, hors du service, je n’ai jamais rien su refuser… Je veux – je ne veux pas, voilà des mots clairs ! Mais ils ne servent pas dans le monde. Le monde !… quel bruit !… On ne peut pas commander à des bavards… je n’ai jamais été moi-même qu’à la tête de mon escadron – partout ailleurs, humilié… Oui – j’ai souffert toute ma vie dans mon orgueil… mais mon orgueil est sous ma botte quand il s’agit du service ! J’ai servi… Il fallait servir. Que serais-je, si je n’avais servi ? Maintenant, un dernier effort, et je mourrai tranquille… »

Il se recueille, et cherche au ciel la dernière lueur du couchant : il ouvre avidement les yeux.

« Lourmel ne démissionnera pas… Surtout, ne jugez pas mon idée ! Certes, vous me fourniriez contre elle de bonnes raisons, mais j’en ai une, moi, que vous comprendrez… Je ne discute point. J’aime. Vous ne pouvez pas savoir… quand le régiment tout entier part au galop – on ne doute plus qu’il y a des choses au-dessus de l’esprit : oui – si haut qu’il s’élance – une telle force l’atteint dans son vol… l’idée n’est plus tout à fait maîtresse – non ! – quand d’un geste unanime, un millier de sabres sort des fourreaux… »

Il a rompu un long silence – des pensées longtemps contraintes, se trouvent enfin libérées – elles jaillissent dans son cœur.

« Dites à Lourmel qu’il ne faut pas qu’une passionnette nous fasse perdre un officier. Qu’il reste à son rang ! Qu’il attende ! Moi aussi, j’ai attendu… »

Maintenant, il se calme ; sous les doigts de Mme Romains, son pouls inégal s’affaiblit, et même la flamme de l’agonie s’éteint dans ses yeux.

Elle parle pour s’empêcher de pleurer :

« Savez-vous que cela me rappelle le jour où vous êtes tombé du poney, chez ma tante Sézeranne !

— Hé… Ah ! le poney… brave petite bête… l’ai couronné… Vous étiez jeune, Alice, et déjà si orgueilleuse ! avec vos yeux verts et votre petite bouche si dure… Ah ! méfiante ! »

Il respire un ou deux coups, largement, saisit la main qui se tend :

« Promettez-moi de tâcher de retenir Lourmel à l’armée… Promettez-moi ?…

— S’il est possible…

— N’équivoquez pas… soyez loyale… j’aurais tout sacrifié à l’armée, moi… mon plus cher amour…

— Allons, Jacques, dit-elle, j’ai promis, calmez-vous, par grâce… Vous seriez moins cruel pour les amoureux, méchant vieux garçon que vous êtes, si vous aviez aimé ! »

Il fixe vers son amie deux prunelles immobiles, et qui s’obscurcissent :

« Alice ! Alice ! Je ne veux pas que vous croyiez… Alice, j’ai tout sacrifié… même vous ! »

Il porte la main à sa poitrine, et ne dit plus un mot. Il est mort.

POUR LE ROI ET POUR LA VICTOIRE !

LE GESTE DU ROI[4]

I

« Comme c’est joli, Monsieur le Maréchal ! ! ! »

Le jeune Roi étendait joyeusement vers Son Armée sa petite main où tremblaient des diamants et qui, près du lourd gant de buffle attaché au poignet mince apparaissait plus enfantine encore et plus blanche.

« Or voyez, Monsieur le Maréchal, comme les escadrons de mon cousin de Créquy sont gaillards et bien tournés !… Comme ils s’accommodent bien de l’uniforme de la Maison ! Messieurs de ma Garde en sont jaloux… »

Il désignait d’un regard mutin son état-major, à quatre pas tête nue, impassible et doré ; les lourds chevaux normands, à la queue nattée, couverts de pompeuses dorures, et que le bruit de la bataille commençante n’avait pas émus regardaient se lever le soleil sur la grande plaine vague, pleine d’un brouillard de lumière tremblante et diffuse où les jeunes rayons pénétraient délicieusement affaiblis et doux. Des cuirasses flambaient derrière les haies. Et à mesure que l’ennemi approchait, par la route de Strelsau, des régiments entiers tiraient leurs sabres et cela faisait un grand éclair reluisant vers quoi hennissaient longuement les chevaux éblouis.

« Sire », dit le Maréchal de Gassion, Gouverneur-Duc, qui ne devait point quitter Sa Majesté de plus d’une foulée de cheval, « il ne faut point rester ici… »

Mais le petit Roi n’écoutait point. Cette grande clameur guerrière l’emplissait d’une ivresse exquise et dure, et lorsqu’en passant, les escadrons fanatiques levaient vers Lui leurs épées, chacun de leurs cris formidables l’ébranlait tout entier, le secouant sur la croupe de son cheval, lui entrant dans le dos comme un poignard.

Il sanglotait les dents serrées, les yeux fixes, la main crispée sur les rênes, vaincu par la passion royale du danger, et ce petit corps sentait, tremblant de plaisir et de fureur, toute une race l’emplir et le dompter.

Le vieux Maréchal impassible et attendri, mordait sa moustache. Au-dessous d’eux les régiments passaient et mouraient dans un nuage. À droite ils reculaient pièce à pièce sans céder, faisant avancer leurs drapeaux jusqu’à leurs premiers rangs, et lançant aux balles de grasses plaisanteries gauloises. Ceux du centre tenaient bon, soutenus par les gendarmes du Roi et les Suisses du Louvre. Mais l’ennemi débordait à gauche par la route de Luynes. Le duc de Créquy fit changer les positions et envoyant les régiments de Sambleteuse, Talhouêt et Mortemart au-dessous de la ligne de bataille, reculant son centre il appuya son extrême gauche par un mouvement soudain aux collines de Brême où depuis le début de la bataille le petit Prince regardait mourir.

Les balles commençaient de siffler autour de son chapeau. M. de Gassion, en vieux général expérimenté, le dit à Sa Majesté qui n’entendit point.

Il allait insister, montrant la marée des piques, quand un bruit d’ouragan l’interrompit. C’étaient dix-huit escadrons qui avaient manqué leurs charges, et qui fuyaient, poursuivis par toute la cavalerie du Prince d’Orange. Les officiers galopaient sur les flancs de cette cohue peureuse, et si haut que fût le Roi, il entendit clairement le Maréchal d’Estrées jurer, par les cornes de Dieu, que ses hommes étaient des lâches, et qu’il les ferait accommoder au canon…

 

II

Parmi les fuyards se trouvait le régiment du baron de Cahuzac. C’était une troupe célèbre. Son colonel l’avait faite d’un ramassis de vieux reîtres massacreurs, l’uniforme en loques, toujours ivres et puants, la terreur des filles. La honte les prit soudain de fuir. Ils s’arrêtèrent. Mais une charge arrivait comme la foudre. Ils la reçurent en braillant. Elle redoubla. Ils faisaient des efforts prodigieux pour sortir des piques et prendre du champ, empaumes par la voix de leur colonel qui leur criait : « Taïaut ! Taïaut ! » comme à des chiens de meute. À chaque assaut, ils reculaient un peu, se blessant avec leurs armes, resserrés entre une colline et une armée. Ils cédèrent. Un cent d’entre eux en fuyant, passèrent sur le ventre des Suisses, et, comme leur colonel les haranguait, debout sur un cheval, ils le huèrent. Une estafette du Maréchal commandant leur cria qu’ils perdaient la bataille. Ils lui répondirent en jurant que le Roi en gagnerait bien une autre et qu’ils avaient soif… Les gardes nobles du Prince d’Orange entrèrent dans le rang et firent la route. Le centre effrayé se replia sur la droite qui chancela. Tout semblait perdu. Tout fut sauvé.

 

III

À ce moment le Gouverneur comprit en vieux soldat que la partie devait être plus que compromise, et comme les bombes autour d’eux faisaient un bruit d’enfer il dit à Sa Majesté :

« Sang de Dieu, Sire, allons-nous-en ! C’est fini. » Et il voulut prendre la bride du cheval.

Mais le petit Roi le regarda, grinçant des dents, et prenant sa cravache de la main gauche il en frappa le poignet du Maréchal. Puis enlevant sa monture de toutes ses forces, en une seconde, dans un éboulis de terre et de rocs détachés de la pente, il apparut parmi les fuyards – tout l’état-major s’était précipité pour voir. – Le petit Prince les regardait avec du sang dans les yeux, et quand ils le touchèrent presque d’un élan, il écarta son manteau bleu, et leur apparut tout blanc avec de grandes croix d’or sur la poitrine. Et tout son frêle petit corps où brûlait le sang d’une race haletait de bravoure et de colère. Et il leur cria de sa voix grêle, sa bouche enfantine contractée par son royal dédain :

« Lâches ! »

Ce fut comme le réveil d’un volcan. La foule des soudards ivres et hurlants tourbillonna autour du Prince comme une vague autour d’un roc ; ils le saisirent avidement de leurs mains sales comme on saisit un drapeau, l’entourant de leurs corps, l’étouffant d’un rempart de cœurs.

Et de vieux brigands troués de balles, de ce qu’ils avaient la gloire de défendre un enfant, sanglotaient dans leurs moustaches.

« ON PASSERA !… »[5]

I

À midi, le vieux maréchal d’Estrées de Brissac dit au Roi :

« Sire, voilà les piquiers de M. de Nassau entre nos régiments. Il faut qu’on passe. »

Le Roi dit :

« On passera… »

Puis il prit une prise en sa tabatière de vermeil, celle de son aïeul, le bon Henri.

Le carnage battait son plein. Depuis les moulins de Brême jusqu’aux collines de Mazinghem, les fumées pleines d’éclairs montaient lourdement dans l’air calme. On entendait par moments des rafales prodigieuses de cris inarticulés et de frémissements de fer : c’étaient les régiments à l’agonie…

Car avant de mourir tout de bon et de payer gaillardement ses dettes à la manière de Gascogne, il fallait tourner le chanfrein des chevaux vers le coteau d’Isbergue où était le Roi. Et ils saluaient de grands cris jeunes et vibrants les étendards lointains…

Quand le Roi eut parlé, le vieux duc de Villafranca dit à M. de Gassion, qui mettait le pied à l’étrier pour porter les ordres de Sa Majesté :

« Monsieur, veuillez me faire place, s’il vous plaît.

— Duc, dit le Roi, que faites-vous là ?

— Sire, répondit le vieux maréchal de camp, je désire porter moi-même à mon fils les paroles de Votre Majesté…

— Allez donc, Monsieur le maréchal, dit le Roi, et revenez-nous. Il est bon que vous aidiez Monsieur votre fils à rapporter sa moisson de lauriers… »

 

II

Le régiment de Villafranca était à l’abri dans la vallée de l’Yètre. Les bombes passaient au-dessus de lui et leur inutile sifflement faisait dresser les oreilles aux galopeurs normands qui rongeaient leurs freins et hennissaient longuement vers la bataille.

Quand le vieux maréchal parut, l’épée en main, sans chapeau, le mantelet aux fleurs de lys royales – insigne de la maison – dentelé de balles comme un vieux drapeau, tout le régiment fut à cheval en une seconde.

« Monsieur le marquis, s’écria le duc à son fils, le Roi vous demande votre vie.

— Elle lui appartient, Monsieur…

— C’est dit… Et veuillez vous souvenir, s’il vous plaît, de ceux de votre race qui sont morts avant vous…

— Messieurs, on charge », dit simplement le jeune colonel.

Un frisson courut les rangs. C’étaient des cadets du meilleur sang de France pour qui la crainte est une joie de plus. On tira joyeusement les épées. Puis la charge s’enleva nerveusement dans la fumée.

Ils allaient comme un torrent, parmi la terre labourée toute chaude de mort, hurlant un refrain gaulois avec une divine insouciance, et s’interpellant sous les balles.

« Fonvielle, ton cheval plie !

— Sacrédié ! Il en a !

— Pousse-le hardiment. Il ne crèvera qu’après la charge !

— Voilà Grignan qui tombe !

— Vive le Roi !…

— On passera !

— Gare à la décharge, Créquy !

— Va donc ! Qui s’y frotte s’y pique !… »

Le vieux Villafranca, qui conduisait paternellement le bal, cria :

« Plus que cent pieds ! Hardi ! Hardi ! C’est aussi bien que de mon temps ! !

— C’est mieux ! » répondit le cadet de Créquy.

La première décharge passa sur eux comme une bombe, et ils la saluaient de grands hourras d’insouciance…

« Attention !

— Ça y est !…

— Vive le… »

Ils n’achevèrent point, parce qu’ils touchaient les piques. Les cris se mêlèrent et se confondirent. Sous la poussée formidable de six cents jeunes poitrines braillardes, les huit premiers rangs de Nassau craquèrent comme une muraille ruinée… Mais les autres tinrent bon et se serraient les uns sur les autres avec d’horribles jurons. Le flot bleu de roi des manteaux des Cadets-Nobles montait lentement, mangé par les casaques grises de Hollande…

On ne passait point…

Cela dura bien près d’une demi-heure, après quoi tous étaient morts ou blessés, en gais fils de Gaule. Il ne restait plus parmi les piques, que Puységur, Mornynvillers, d’Esparbès et Créquy, sans compter le vieux duc et son fils.

Créquy tenait le drapeau dans ses dents et, à grands coups de genoux, il faisait ruer sa jument, trop pressé pour se servir d’une autre arme. Le jeune marquis de Villafranca suivait gaillardement son père, ne rêvant qu’une chose : passer…

Puységur tomba… Plus que trente pieds. Puis Créquy… Puis Mornynvillers… Plus que dix pieds.

« Monsieur le marquis, dit le vieux duc à son fils, il fait chaud !

— Je sue du sang, Monseigneur !… »

Ils étaient si serrés les uns sur les autres qu’aucun des coups ne portait…

Plus que cinq pieds…

À ce moment une grosse pique entra dans la gorge du petit colonel. Une formidable clameur salua sa chute. Il cria d’une voix enrouée par le sang :

« Papa !…

— Par le chef de Dieu ! hurla le duc. Raoul ! Marquis ! enlève ton cheval ! Ventredieu ! Je crois bien que je passe !… »

 

***   ***   ***

 

Quand le régiment de Ségur s’en fut à la rescousse, il ne trouva plus qu’un vieil homme à demi mort dans l’herbe.

Et qui eut la force de crier : « Allez dire au Roy que sa charge a passé !… »

CE QUI NE MEURT PAS[6]

I

« Et le pire est, dit le vieux Simon, que je n’ose plus le battre, à présent, cette petite vermine de Capet ! Les aristocrates ont corrompu le conseil, après la mort du tyran… »

Il ouvrit pesamment la porte, avec des murmures et des jurons étouffés contre ces ci-devants de la surveillance qui s’occupaient à compter des coups de bâton sur une Majesté. Et comme une odeur de vieux cuirs, lourde et tiède, emplissait l’étroit couloir, il expliqua :

« Faites pas attention, citoyen directeur, j’y mets mes rebuts…

— Va toujours, répondit l’autre, et montre-moi Capet. »

Il écarta brutalement un rideau de toile bise qui pendait à deux clous rouillés du plafond, donna un coup de talon dans une écuelle de terre, et cria avec un gros rire de triomphale satisfaction :

« Le v’là ! citoyen… Le v’là ! »

Ils ne virent rien d’abord. Puis peu à peu, à mesure que la lumière blafarde pénétrait dans ce taudis sombre et puant, la pauvre petite Majesté leur apparut… Ses grands cheveux blonds où s’étaient jouées des mains de reine s’étaient éparpillés sur un coussin déchiré, d’où le crin sortait par poignées, et le mouvement de sa poitrine soulevait par intervalles une ignoble couverture brune. Les exclamations de son geôlier l’avaient douloureusement éveillé, mais, n’osant pas ouvrir les yeux, il écoutait, un peu pâle, et les dents serrées.

Le citoyen directeur le contemplait avec une sorte d’effroi, et répétait machinalement :

« C’est ça le fils du tyran… du tyran… »

Il emplissait sa bouche de ce mot redoutable, s’en servant comme d’un antidote à sa pitié devant tant de grâce enfantine et douloureuse. Puis fermant brusquement le rideau, et poussant Simon par les épaules il s’enfuit sans se retourner, dans le corridor obscur, craignant vaguement quelque chose et de voir apparaître soudain, derrière les murs, la France.

Et son grand sabre tremblait sur les dalles.

 

II

Quand le bruit de leurs pas se fut tu, le petit Roi, sautant hors de son lit, courut à la fenêtre, et s’accrocha aux barreaux de fer. Et d’une bouche avide, à grandes gorgées de ses lèvres minces, il buvait l’air libre, qui lui entrait à gros bouillons dans la poitrine comme un philtre enchanté qui calme tout, et l’odeur de la liberté faisant briller ses grands yeux pleins d’une fièvre lente, il oubliait toute chose, dans la joie de respirer.

À ce moment, derrière le mur de la petite cour où la femme Simon faisait sécher son linge, une voix fluette de petite fille se mit à chanter la vieille chanson des Gardes :

 

Ce sont les Gardes du Roi

Qui sont trois par trois

Sous leur drapeau.

 

Puis une tête brune passa la crête du vieux mur gris et de là-haut, dit tout bas :

« Monsieur le Roi, êtes-vous là ?

— J’y suis, Margot », dit le Prince.

Elle sauta d’un bond de chatte, précis et léger, juste entre deux paquets de linge humide, rebondit sur un baquet vide, et s’accrocha des deux mains aux barreaux de la fenêtre, en une seconde, et comme sans un effort de ses jeunes muscles.

« Monsieur le Roi, veux-tu m’embrasser ? »

Elle tendit à travers les hampes de fer sa joue rose, échauffée comme une pêche au grand soleil. Le petit roi lui dit à l’oreille d’une voix frêle que l’attente faisait trembler :

« Les as-tu ?

— Je les ai », dit-elle mystérieusement.

Et elle sortit de sa poitrine deux petits œillets blancs, avec des racines fragiles où pendaient encore de petites parcelles de terre brune et odorante. Le fils de France les prit passionnément dans ses mains jointes et les pressa, les faisant frissonner dans un rayon lointain de soleil. Il reprit :

« Où les as-tu pris ?

— Là où vous m’aviez dit, Monsieur le Roi, devant la grande pièce d’eau près des marches roses.

— Versailles », dit-il…

Il se tut, songeur. On entendit la voix du geôlier.

« Va-t’en Margot… Vite, vite ! »

La petite fille disparut, lâchant les barreaux. Il écouta un instant sa voix fraîche derrière le mur.

Le petit Roi était sur son lit.

 

III

Or, les œillets de Versailles ne le quittèrent plus. Il les admirait dix fois le jour, retrouvant dans leur cher parfum tout le passé triomphal et tendre, les caresses de la Reine, et les nobles larmes du Roy qui, pleurant sur son fils, voulait pleurer sur la France. Il comprenait que pour une Majesté la souffrance humaine est peu de chose, puisqu’elle est assurée de revivre dans sa Race, et que si le Roi peut mourir, la Royauté ne meurt pas.

MADEMOISELLE TRIOMPHE

NOUVELLE[7]

Le régiment fit halte au travers d’un champ de seigle retourné par les chevaux et la bombe, comme par le soc d’une prodigieuse charrue. Et comme les escadrons mettaient pied à terre, en grand fracas d’aciers froissés et de buffleteries grinçantes, le colonel du Royal-Chevreuse, le cadet de Fontanges leur dit, avec un geste énergique de sa cravache tendue vers l’Est :

« Camarades, le vieux maréchal ne compte plus sur nous présentement. Vous avez fait vingt lieues d’étapes, et depuis hier, ventredieu ! vos muscles sont tendus comme des détentes de cranequins, et des rouets d’arquebuse. J’entends par là que vous sabrerez tout à l’heure, sinon plus en mesure, au moins mieux et plus fort, pour vous délasser d’une fatigue aussi surnaturelle. Vingt lieues de plus ou de moins, ce n’est pas chose digne d’une attentive considération pour des gaillards de votre sorte, qui reniflent au canon, comme des chiens de bonne et guerroyante race… Nous repartirons dans dix bonnes minutes quand les chevaux auront soufflé. Hourra pour le maréchal ! »

Et jetant son chapeau en l’air, qu’il rattrapa d’une main preste, dressé sur ses étriers, il répéta trois fois le cri de charge du Royal-Chevreuse : « Navarre et Chevreuse ! » Tout le régiment lui répondit par une acclamation qu’accompagnèrent les hennissements des chevaux, et la voix lointaine et sourde du canon. Un vieux cavalier, grognant dans sa moustache grise, allongea sa main énorme, roidie dans le gant de buffle, vers un sac mystérieux pendu au crochet de la selle, et à demi dissimulé sous la couverture grise d’ordonnance.

« Qu’est-ce que tu fais là, Tripard ? dit Fontanges. Ma parole, la toile a bonne mine et gonflée à craquer à toutes les coutures…

— C’est une façon à elle de se distinguer de mon estomac. Car il est proprement comme une outre vide, qui me bat sur les talons. Et si je ne mange à l’heure qu’il est, mordieu ! que le diable me grille ! Je laisse mon sabre dans son fourreau comme un meuble sans utilité…

— Cavalier, dit le colonel, n’as-tu pas honte de parler de mangeaille à quinze lieues du canon qui t’emportera la tête un jour ou l’autre ? Laisse-moi ça, mon brave ; si ton ventre est vide, c’est tant mieux pour ton cheval, qui souffle à rendre son âme, s’il en a une.

« Allez, vous autres, marchez au pas, à la tête des chevaux, ou nous arriverons trop tard au bal, et les danseuses seront prises par ces gros Hollandais aux larges pipes… Une, deux, mes enfants ! ou l’on dira que le Royal-Chevreuse rechigne à la poudre, comme les lapins à l’enfume ! »

Le régiment s’ébranla, en belle ordonnance, à travers les mottes de terre et les touffes d’herbes rôties par la poudre. Ils avançaient à travers l’immense horizon flamand, brumeux et solitaire, et qui semblait porter le deuil des moulins noircis et des maisons branlantes. De temps en temps, la voix grave et sourde du canon passait dans le ciel, répétée tardivement par les collines lointaines de l’Ouest, puis renvoyée à travers l’espace jusqu’à la bataille, comme un rugissement puissant de bête repue et mauvaise.

À 4 heures, on fit une nouvelle halte au pied d’une colline. L’avant-veille, un régiment, – celui de Chavannes, – avait résisté là aux furieuses charges de vingt-deux escadrons. Quelques morts jonchaient encore la terre, humide du sang auprès des débris de campement et des toiles de tente. Les cavaliers du Royal-Chevreuse, exténués et grelottants, rassemblèrent à la hâte quelques bûches oubliées dans les foyers éteints, et comme cette décision fut prise simultanément par tous, les officiers durent laisser faire et patienter.

À 5 heures, le bruit du canon augmenta soudainement d’intensité. Les coups s’échangèrent rapides et brefs, comme les injures d’hommes arrivés au paroxysme de la colère. Le cadet de Fontanges fit sonner le boute-selle, une fois, deux fois… Rien ne bougea. Ils dormaient à demi, enveloppés dans leurs grands manteaux fauves, les mains croisées sur la poignée du sabre, exténués et ravis.

« Messieurs, dit le colonel à ses officiers, ces pauvres gens n’en peuvent plus. Si je ne trouve point quelque bizarre et fantastique résolution, je les connais, ils bougeront moins encore que des souches. »

À ce moment une plainte frêle et tremblante arriva jusqu’aux oreilles de l’état-major, portée par le vent jusqu’au sommet même de la colline. Elle semblait être venue du dessous d’une tente à demi renversée, près d’une petite voiture écroulée sur un affût de canon, au bas de la pente semée de casques et de fusils.

Le cadet de Fontanges y courut.

Parmi la toile sanglante et trouée, une pauvre femme, la figure hachée par des éclats de bombe, était étendue, serrant malgré tout sur sa poitrine une toute petite fille, toute rose de froid, et qui dormait sur la mort, comme dans un berceau de dentelles…

« La voilà, mort de ma vie ! Messieurs ; la voilà celle qui va me mettre sur pied tout le régiment de Chevreuse ! »

Et comme l’enfant éveillée par tant de bruit commençait de pleurer avec une énergie témoignant de sa force et de sa santé, un cornette s’écria : « Voilà le régiment, grand-père… » Et ce qui fut dit fût fait. Prenant sa jeune protégée au travers de sa selle sur la crinière du cheval, le colonel s’écria d’une voix de tonnerre :

« Or çà maroufles ! gens endormis au lieu de se battre, voilà que j’ai trouvé quelqu’un qui vous fera rougir, si toutefois vous avez encore quelque battement de cœur sous votre justaucorps de buffle ! Qu’on grimpe aux étriers, et vite ! Sonnez le boute-selle, clairons ! Égayez-vous, les sabres ! Car je jure Dieu, ma parole, que si vous persistez à rôtir vos bottes aux tisons, j’arrive à l’armée sans vous, avec elle ! Auriez-vous pas grande honte, cavaliers, d’être précédés d’une petite fille au biberon, qui ferait la nique à vos moustaches ! Tubleu ! Il faudra qu’on dise que le régiment à moi rechigne plus qu’un poupon et tourne le dos à la canonnade quand cette petite que voilà pique des deux vers les bombes. Haut ! camarades ! Serrez vos ceintures d’un cran ! L’appétit viendra plus tard, quand vous aurez le temps de penser à autre chose que l’ennemi… »

Les hommes, à demi ranimés par cette voix impérative et brève, qui leur réchauffait le cœur, jadis, incontinent, parmi la fureur des piques, traînaient leurs grands sabres sur la terre rousse, l’œil ému, le cœur battant.

Le comte reprit :

« Voici ma conclusion, dormeurs sans vergogne. J’irai sans vous, présentement, jusqu’à l’ennemi. Et si le Roy me demande : “Monsieur, où donc est Chevreuse ?” je répondrai qu’ils ont laissé leur capitaine et leur fille. »

Puis il brandit au-dessus des têtes, comme un drapeau charmant et rose, le frêle petit corps, mal accoutumé aux grosses mains rudes et aux poignets serrés d’une gaine de fer. Après quoi, retournant son cheval d’un tête-à-queue rude et bref comme la détente d’un rouet sur la platine, il entra ses éperons au ventre lisse de son barbe, et descendit la pente, au grand galop, sans tourner la tête.

Tout le régiment le suivit des yeux, une seconde. Les cavaliers fourraient leurs doigts dans leurs grosses moustaches, avec des airs d’embarras.

« Hé donc, Blanpin », dit Tripard, en passant sa manche de drap bleu de roi sur son front, par contenance, « elle a l’air d’un petit Jésus…

— Pardieu, dit Blanpin, on n’a pas idée de les bercer à cet âge-là d’un galop de cheval enragé. Ce sont là des aventures à la Fontanges, ou le diable me bénisse.

— Sans compter, ajouta un clairon, qu’au train dont ils vont, l’ennemi va se mettre en travers… »

Cette perspective mélancolique fit passer un frisson dans les rangs serrés des mauvaises têtes. Aucun d’entre eux ne voulait avoir l’air de céder le premier aux sollicitations de son cœur. Mais tous, d’un mouvement unanime et sournois, approchèrent des chevaux, les mains aux rênes. Puis d’un irrésistible élan, tous à la fois, furent en selle…

Quand le colonel entendit le bruit de tonnerre des trois mille galops sur le sol, il tourna légèrement la tête et aperçut le Royal-Chevreuse, bride abattue, le long des pentes. Ils avaient tiré leurs sabres, comme face à l’ennemi, et dévalaient, sans un cri, sans un hourra, honteux d’avoir hésité seulement.

Les yeux du cadet de Fontanges tombèrent alors sur la petite orpheline et la virent, roulée dans la grosse couverture de laine, un pouce rose dans sa bouche. Elle dormait, inattentive aux vaines rumeurs des hommes, dédaigneuse naïvement de ces bruits de bataille et de guerre, rêvant à je ne sais quoi de puéril et de divin, au galop rythmique et souple du cheval, dont la croupe brillante, aux veines tendues, ondulait sans effort apparent, dans le noble jeu des muscles.

 

***   ***   ***

 

Après une heure et demie de course échevelée à travers la plaine flamande de plus en plus assombrie d’un brouillard mélancolique, les bruits de la bataille se précisèrent et leur confusion cessa. On approchait. À cinq cents mètres des collines d’Haguenau, une masse noire parut parmi les quelques bouquets d’arbres du bois de Fribourgues. Elle glissait comme un serpent formidable, sans un cri qui la pût faire reconnaître des amis, silencieuse et lente.

Le cadet de Fontanges arrêta son cheval fumant et cria :

« Camarades, faites-vous pardonner à coups de sabres. On va charger sur deux rangs cette grande bête sombre. Entrez dedans, le diable fera le reste. »

Le Royal-Chevreuse tourbillonna une seconde dans un éblouissement d’aciers brandis, puis, d’un mouvement précis et majestueux, les escadrons se groupèrent, assujettis sur leurs selles comme des centaures.

Une voix lointaine, mais impérative et forte, commanda : « Halte ! »

« Qu’est-ce que cela veut dire, mordieu ! cria Fontanges à tue-tête. Est-ce moi qui commande, oui ou non ? Qu’est-ce que j’ai là devant moi ? »

On répondit : « Le Royal-Alençon, à Monsieur le duc ! » Le régiment cria tout d’une voix : « Vive le duc !… » puis se forma en défilé de parade, sabre au fourreau.

À ce moment un homme se détacha de la troupe voisine, arriva au galop sur le front de bandière et demanda :

« Messieurs du Royal-Chevreuse, montrez d’abord vos drapeaux. »

Les deux cornettes apportèrent au premier rang les étendards de soie claquante.

Mais le cadet de Fontanges, montrant la petite, ajouta :

« Monseigneur, voici mon troisième drapeau, qui vaut les autres !… »

Or, nous dit M. de Saint-Simon dans ses mémoires, la fille adoptive du régiment de Chevreuse fut baptisée par le proche chapelain du duc. On l’appela Mademoiselle Triomphe, de ce qu’elle fut à l’armée le soir d’une victoire.

MOURIR...

LES DEUX FILS[8]

I

Lorsque M. de Maufrimeuse eut seize ans, le Roy lui fit tenir un brevet de colonel au régiment de Canaples.

Il le reçut en grande joie. Car c’était un de ces petits coqs de bonne race qui s’accommodent merveilleusement du danger, aimant les coups pour les coups, le bec vif et l’éperon pointu. L’année suivante, il partit aux Pays-Bas sous les ordres de M. le maréchal de Proulay, commandant la deuxième armée du Roy contre le prince d’Orange. La Marquise, sa mère, qui vivait seule depuis son veuvage, avec son autre fils Jean, dans ses terres de Normandie, résolut maternellement d’être plus près des dangers de celui qu’elle aimait le plus au monde, pour quoi elle gagna son château de Beaurainville tout proche des frontières.

 

II

Le matin du 3 août, les troupes hollandaises, cantonnées derrière l’Yètre, entamèrent l’action par une arquebusade prodigieuse sur les piquiers de Strelsau. Ceux-ci coururent s’abriter en grande hâte dans les petits bois de pin, puis, rendus furieux par les balles, passèrent le pont de Brimeux sans se préoccuper s’ils étaient suivis, se formèrent en bataille à huit cents pieds des lignes et chargèrent follement l’armée. Le maréchal, ému de leur bravoure, les appuya d’une diversion de sa gauche et fit avancer ses premières réserves pour protéger leurs flancs. En une demi-heure, tout le monde en vint aux mains, depuis Brimeux jusqu’à Spandau.

Aux premiers coups de canon la marquise de Maufrimeuse courut s’agenouiller à la fenêtre la plus haute de sa tour de l’Ouest. Les bruits de la bataille lui arrivaient en rafales confuses et désordonnées, et elle écoutait passionnément, le regard perdu dans cette brume campagnarde où tout a l’air de fondre, et qui semble encore plus pacifique et plus douce lorsqu’elle cache la colère des hommes…

À 10 heures les décharges lui parvinrent plus distinctes et plus nettes ; c’était le général Quesada, amenant trois mille hommes de troupes fraîches, vieux, infatigable et têtu. À 4 heures, après des fortunes diverses, les premiers fuyards passèrent au galop devant les murs, comme on amenait les premiers blessés des réserves. La plaine s’emplit d’une rumeur merveilleuse, et d’un flamboiement lointain de lignes rompues. À ce moment trois vieux soudards féroces, sanglants et boueux, mais qui pleuraient dans leurs barbes sales, apportèrent le marquis tué d’un biscaïen dans la poitrine.

Quand elle le vit tout pâle et les dents serrées, ses mains blanches aux bagues lourdes jointes sur son uniforme gris perle, que traversait l’éclair aigu de l’épée, la Marquise crut un instant que tout l’univers s’écroulait, perdant sa raison même de vivre. Accoudée sur son prie-dieu, les bras tremblants et les paupières sèches, elle plongeait maternellement son regard douloureux dans les pauvres yeux morts et fixes, où la vie éteinte semblait rôder encore, mystérieusement. Il avait une grande déchirure, noircie de poudre, au plastron de sa jaquette de colonel, et parmi les morceaux de drap effilochés, sa poitrine apparaissait, sanglante et meurtrie, avec des éclats de bombe dans les chairs. Mais la pâle figure qui reposait sur le drapeau, conservait une expression charmante et naïve de bravoure jeune et de confiante témérité. Au chevet du lit, les trois hommes de son régiment, droits dans leurs uniformes, intimidés et confus, le regardaient silencieusement, sans bouger. Mais par intervalles un frémissement secouait leurs vieilles épaules courbées, sous les loques de leurs manteaux… Ils avaient l’air d’avoir honte de vivre.

À ce moment un laquais entra sur la pointe du pied. Il tenait un billet du maréchal, qu’une estafette venait d’apporter du camp. La Marquise le lut à travers ses larmes. M. de Proulay la priait très instamment d’avoir la bonne grâce de donner asile à un mort, qu’on allait apporter bientôt des dernières lignes. Il annonçait pour le surplus une visite hâtive, après les dernières mesures de retraite.

Le ton était froid et hautain. L’indifférence parfaite. Ce style exaspéra la pauvre mère douloureuse, qui, déchirant le billet, ordonna toutefois de faire bon accueil à la nouvelle victime, qu’elle fit porter sur son propre lit, mais qu’elle ne voulut point voir. Au-dehors la puissante voix des trompettes sonnait le ralliement, et par intervalles des décharges sonnaient comme des derniers rugissements de lion. À minuit le pont-levis fut levé cérémonieusement, tandis qu’une galopade de chevaux faisait trembler les vitres. Le maréchal demandait un asile pour la nuit.

 

III

Lorsqu’on annonça le maréchal à Mme de Maufrimeuse, elle eut d’abord un instinctif sursaut de colère. Mais sa délicatesse de femme et de noble reprit vite le dessus, et, essuyant ses yeux d’un geste léger et furtif, elle sortit lentement de la chambre mortuaire, appuyée sur l’épaule de son cadet.

Elle descendait le grand escalier d’honneur, d’un même pas calme et somptueux, très pâle dans sa longue robe noire, et serrant les dents pour ne pas pleurer, par une orgueilleuse dignité. À l’antichambre on lui apprit que le maréchal, ayant demandé où se trouvait le mort recommandé par lui, n’avait pas hésité à monter incontinent, afin de le voir. Ce manque de convenances blessa la Marquise, mais elle n’en fit rien paraître et monta jusqu’à sa chambre. À son entrée le vieux de Proulay se leva, comme pris en faute, toussa deux ou trois fois, puis prenant la main qu’on lui tendait, la baisa.

Elle lui dit :

« Monsieur le Maréchal, usez de moi comme il vous plaira. Ne soyez point surpris de ma froideur. J’ai perdu mon petit colonel… »

Il répondit d’une voix rauque et vieillie :

« C’est la fortune de la guerre…

— C’est une triste fortune, Monsieur, et vous me pardonnerez de n’en point parler avec beaucoup de désinvolture… »

La colère lui montait à la gorge et l’étouffait. Elle se tut. Il reprit :

« Je vous comprends très bien, Madame… » Puis, plus bas : « Il ne faut plus penser aux morts… »

Elle planta son regard droit dans ses yeux, et répondit froidement :

« J’y pense…

— Il ne le faut point, Madame, redit-il d’une voix tremblante et têtue. Ce qui reste est plus à plaindre que ce qui part… »

Puis, montrant le cadet, il ajouta :

« Quand me le donnerez-vous ?… »

Ce mot fît passer dans le corps de la Marquise un fol frisson de colère. Elle serra brutalement son fils sur elle, d’un geste de bête furieuse, et les narines palpitantes elle répétait :

« À vous ?… À vous ?… Jamais ! »

Il répondit d’une voix contenue mais tremblante :

« Les gens de notre sorte sont faits pour ça. Est-ce que vos ancêtres sont morts dans leur lit, Madame ?

— Non pas, dit-elle, mais ils sont toujours morts à la tête de troupes victorieuses. Les temps sont changés, Monsieur ! »

Le vieux maréchal pâlit très fort, et se mordit les lèvres. Mais sa colère domptée rompit ses liens et il s’écria d’une voix frémissante, habituée aux bruits des décharges :

« Les temps sont changés, Madame, non point parce qu’il y a des généraux vaincus, mais parce qu’il se trouve à cette heure une femme noble qui garde ses enfants pour elle. De mon temps on les avait pour autre chose ! »

Il montrait d’un geste large la plaine où passaient des régiments décimés. Et le souffle de sa poitrine devint si puissant que ses grandes croix d’or frémirent bruyamment, comme secouées d’une main brutale.

« Qu’est-ce que ça peut faire de mourir avant de voir ça ! Croyez-vous que j’y tienne à la vie ! Je n’ai pas perdu un grain d’honneur. Mais pour sauver la fortune du Roy, si j’avais dix fils je voudrais les offrir aux balles, et s’il ne restait plus que moi pour défendre le sol contre l’ennemi, je voudrais avancer toujours, dussé-je marcher sur leurs tombes. »

La Marquise cria plus fort que lui, passionnément :

« Ces choses-là se disent, Monsieur, quand le lit d’un fils mort n’est pas dans la pièce à côté !… »

À ces mots, le vieux maréchal laissa tomber sa main levée ; sa figure maigre se décomposa, comme mourante. Et il demeurait immobile, appuyé sur la fenêtre, tremblant, et faisant de prodigieux efforts pour ravaler une peine horrible. Les regards de la Marquise tombèrent sur le lit, et elle se souvint du mort qu’on avait déposé là, et qu’on entrevoyait tout blanc sur les draps blancs. La colère la reprit. Elle cria :

« Voilà une autre victime ! »

Mais le maréchal ne répondit rien. Ses sanglots crevèrent, et il tomba sur les genoux, les deux mains dans ses cheveux blancs. Il eut la force de murmurer :

« Ne dites pas ça, Madame… supplie… c’est mon petit ! »

LA PITIÉ DU CHOUAN[9]

I

Trois fois le cri mélancolique des gars de Bressuire emporté par le grand vent de l’Ouest domina lugubrement les mille frissons sauvages d’une nuit sans lune. Trois fois le vieil affutieux, se soulevant à demi dans les genêts boueux, l’œil attentif, répondit.

Puis tout se tut.

Le Chouan prit sa canardière, changea l’amorce, enveloppa le chien et la pierre d’un gros mouchoir breton, et se mit à marcher le long des haies, courbé en deux, l’oreille au guet, faisant fuir, dans les brousses, des nuées peureuses de moineaux et de merles. On l’appelait dans les villages de la mer : « Ploueck-le-bavard », parce qu’il craignait les paroles vaines, l’âme toujours pleine d’une pensée obscure et têtue, qu’on ignorait.

Lorsqu’il arriva devant le menhir de la Basse-Plaine, une rafale prodigieuse coucha les haies dans le chemin creux de Lormian, tourbillonna sur les collines boisées, comme une charge folle, et emplit la nuit d’épouvantables clameurs. En même temps, du côté des terres plates, vers l’Est, un bruit mystérieux de chants et de tambours dominait par moments tout ce fracas de la nature sous l’orage. Des lambeaux de Marseillaise passèrent avec la tempête.

« Glœck, voilà les gueux ! dit une voix étouffée.

— Où sont-ils ?…

— À la Cray. Seulement le vent est contre eux ; on ne les entend guère… »

Une ombre se glissa sous les vieilles pierres du menhir.

« Gare là, les gars !

— Y vont passer dans un petit quart d’heure : y doivent courir, à cause que la plaine n’est pas sûre… »

De gros rires contenus partirent de toutes les touffes d’aubier.

« Eh ben ! toué, le Bavard, que qu’t’en dis ?

— Ren… »

Sa vieille figure s’était faite un peu plus mélancolique et dure à la fois. Il reprit :

« J’fons mes prières pour l’repos du défunt Roy not’ maît’ ! »

Tous se turent et firent le Signe de la Croix.

 

II

Un grand silence avait succédé aux bruits précédents. La plaine était morte à nouveau.

Ils attendirent longtemps, inquiets de ce silence inexplicable. Soudain deux coups de fusil retentirent, emplissant la nuit d’un écho lugubre ; le vieux Ploueck se leva criant :

« C’est la canarde du gars ! J’la reconnais !

— Allons donc ! Ça a parti de là-bas !

— Non. Y nous ont tournés ! Y vont brûler not’ ferme ! Y vont tout tuer ! Ah ! malheur de malheur ! »

Des cris lointains, des cris désespérés, s’élevèrent à gauche. Un hussard passa, bride abattue.

« Gare là ! Tire ! Tire ! »

L’homme roula dans le creux du chemin sous le cheval Les Chouans se mirent à courir vers la bataille. Le vieux Ploueck se hâtait derrière eux, essuyant la sueur de son vieux front avec sa manche de laine, et répétant :

« Y vont l’tuer ! Sûr qu’y vont l’tuer ! Ah les gueux ! »

Tout à coup il buta sur un obstacle et tomba. Cet obstacle se mit à geindre lugubrement.

C’était un de ces pauvres enfants de Paris que le fanatisme conventionnel expédiait dans les régiments de volontaires, avant qu’ils eussent de la barbe au menton.

Il était étendu dans la boue, une grande plaie au ventre, sa tête maigre et pâle dans une flaque d’eau qui collait ses cheveux noirs sur sa tête. Et mélancoliquement, sans trêve, avec une obstination naïve, il répétait :

« Maman… Maman… Maman. »

Le vieux « Brigand » s’arrêta. Devant lui, et soudain, une grande flamme se tordit dans le ciel noir et rougit les grosses nuées rapides de l’orage. Il comprit que c’était sa maison qu’on brûlait…

« Sacré gars ! » fit-il.

Puis il se mit à genoux et dévissa le bouchon de sa gourde, de ses gros doigts tremblants. La fusillade continuait.

L’enfant se mit à boire à grandes gorgées goulues, avec extase, puis ses paupières battirent, et il mourut, un peu de sang sur les dents blanches…

Le vieux fit le signe de la croix…

 

III

« Ahé ! Ohé ! Vieux Ploueck !

— Me v’là !

— Ton gars est mort.

— Qué qu’tu veux. J’l’avons point fait pour moi… C’était tout d’même un bon gars… »

Mais il n’en dit pas plus long, de peur de pleurer. L’incendie faisait la nuit toute rouge. Les Chouans virent le cadavre, couché dans l’herbe, avec la gourde du vieux sur la poitrine et ils interrogèrent d’un regard rude et ému…

« V’là pourquoi j’l’avons aidé, dit le brigand d’une voix rauque : ça me donnait souvenance du petit gars du Roy not’ maît’ ! »

POUR PRÉSERVER LES LYS !…[10]

À Madame Th. de Saint-Aignan
Respectueux hommage.

I

« Dieu me pardonne, Proulay ! ce sont des lys !… »

Ils s’arrêtèrent tous les cinq, regardant la terre, tandis que, devant eux, Namur, agonisante, éclairait le ciel avec sa poudre.

« C’est ma foi vrai », dit Sourdis.

Car, parmi les grosses mottes de terre brune, les fleurs de France avaient poussé, et, sous les lourdes fumées noires, elles continuaient insouciamment d’embaumer et d’être blanches. Le vicomte d’Alezac de Meyac en prit une, et la mit sous les dentelles de l’écharpe ; un jeu dans le sang (car il était marri d’un coup de hallebarde) si bien que le chevalier de Jarnac, qui donnait du sucre à sa jument Viviane, cria :

« Morbleu ! mon cher, tu rougis les armes du Roi !

— Allons donc ! répondit l’autre, ça reblanchira dans mon cercueil !

— Messieurs, dit Proulay, gare aux balles ! »

Les chevaux piaffèrent. Un grand frisson courut le long de leurs robes luisantes, et, les naseaux palpitants, les oreilles droites, ils tournèrent leurs têtes fines, éclaboussées d’écume, vers la Mort.

Viviane, blessée à l’épaule, plia des jarrets, mais le Gascon la releva d’un coup sec du chanfrein, et, rageuse, secouant sa crinière brune, elle se mordait sa blessure.

« Tout beau, la belle ! Cette sacrée bête va faire accroire que j’ai peur…

— Si nous nous en allions, vicomte !

— Tu rêves, cher !

— Sourdis, qu’est-ce qu’on voit là-bas ?

— Pardieu ! c’est Monseigneur… »

 

II

À travers le refrain des mousquetades, M. de Saint-Aignan, duc et Pair, Grand d’Espagne et Condéparieu de Portugal, accourait au petit trot de son genet tremblant. C’était le plus crêté gentilhomme du monde, et, comme les hanovriens s’acharnaient sur son manteau, il les saluait fort plaisamment.

« Bravo, duc ! cria-t-on.

— Ne vous incommodez point de moi. Messieurs, on va son diable de chemin…

— D’où venez-vous ?

— Mais, pardieu, de chez l’ennemi !

— Oui-da ?

— En vérité… Au surplus, sachez qu’ils nous tournent. Et comme vous êtes, présentement, les éclaireurs du maréchal, il me paraît qu’il vaut mieux finir le bal ailleurs qu’au cimetière… Veuillez me suivre à ce bosquet, là-bas, où nous serons à l’aise pour attendre et n’être point vus…

— Allons ! » firent-ils.

Ils y allèrent et s’accroupirent parmi les églantiers. On entendait distinctement les charges formidables et monstrueuses des neuf mille gendarmes de Monseigneur de Chartres, qui se firent tuer sans barguigner. Puis, une ligne noire apparut dans les seigles, et, depuis Namur jusqu’aux collines de Harlem, s’étendit comme une maille de filet. C’étaient les hallebardiers d’Hambourg.

Ils marchaient, automatiques et guindés, le bras à la pique géante, comblant les vides du canon.

« Si l’on nous voit, disait Sourdis, ça y est ! »

Ils s’approchaient toujours. On distinguait leurs longues jaquettes grises, leurs têtes brutales et féroces, pleines de caillots de sang mal séchés, qui pendaient aux barbes rousses.

Les cinq gentilshommes ne bougeaient point, l’œil au guet. Soudain M. de Saint-Aignan empoigna la crinière de son cheval avec une fureur prodigieuse, rejeta les étriers sur la croupe, reçut trois balles dans son chapeau et chargea.

« Ventredieu de diable rouge ! jura Proulay, le pédant ! »

Mais ils le suivirent tout de même, en bons camarades. Une grande clameur les enveloppa tous, et, parmi les grosses hallebardes aux manches de bronze, ils commencèrent de mourir…

 

III

Ils étaient tombés parmi les grands lys blancs.

Jarnac-Chabot, qui retenait ses entrailles avec ses mains rouges, se traîna jusqu’au duc :

« Mon cher, dit-il, Dieu ait nos âmes ! Tu nous as fait prodigieusement malmener…

— Oui, pourquoi donc, animal ? » râla Sourdis en essuyant ses yeux crevés et sanglants avec sa cravate de dentelle.

« Il faut que tu nous le dises, murmura le bailli de Proulay, avant que nous allions là-haut changer de linge…

— Par les cornes du diable ! » dit le duc, faisant des efforts incroyables pour sentir encore l’air divin des champs ; « j’ai l’écu de France dans mes quartiers… Vous n’auriez pas voulu que ces gueux foulassent impunément des Lys !… »

LA MORT AVANTAGEUSE DU CHEVALIER DE LORGES[11]

(Lettre du Baron de Civax à Mme de Duras, 1652.)

C’est une plaisante chose que la guerre ! et voici M. de Lorges tué… Certes, je pense que la main qui le débarrassa du souci d’être, ne saurait échapper longtemps aux colères de beaucoup de tendres cœurs désespérés, dont il était le souci… Pour ce qui me regarde, hélas ! je n’espère point tant de vous, ni que vous garderez longtemps rancune à la bonne épée qui me vendra trop cher la gloire, si toutefois celui qui la porte sait retrousser une moustache blonde et friper une cadenette. Ah ! méchante, en quelque endroit que je sois, jamais pour mes péchés, si malheureux que je puisse être, il faudra bien que je vous pardonne !

Je ne sais s’il vous souvient encore du bal de Mme la Maréchale, et de son accoutrement de tête à la turque, sa petite coiffe de linon assujettie par une patte d’orfèvrerie, et ces broches florentines à large face, pareilles à deux conques d’or ? Je revois, quand j’y pense, les grands yeux immobiles de ce pauvre chevalier, sur tant de merveilles, car il avait déjà cette extraordinaire pente de l’esprit à juger les hommes avec une froide insolence, et les femmes avec une timidité tendre, et je ne sais quel agenouillement… C’est une étrange vie que la sienne – et courte ! Mais il a fait figure dans le monde en intriguant son prochain, et ce qui ne saurait déplaire à son ombre, voilà que je m’en vais conter sa mort, et faire son oraison funèbre, la nuit, entre deux roulements de tambour, à l’oreille d’une jolie femme comme vous êtes, et qu’il a peut-être aimée sans en rien dire – car qu’est-ce qu’il a jamais dit !

Le régiment de Ryswick était entré jeudi, par surprise, à Valenciennes, quand M. le Maréchal, par une marche forcée, nous amena sous ses murs. La garnison, où commandait M. de Cengy, se retira pour lors derrière la ville après une escarmouche où le cadet de Froulay fut tué à la tête de sa compagnie. M. le Prince, avec quinze mille hommes, eût bien désiré de nous disputer le terrain, mais le Fuensaldague ne le voulut pas, et passant les ponts, ne laissa que quelques compagnies de hallebardiers pour protéger sa retraite. Nous avancions avec peine, sur un terrain détrempé, quand, sur la droite de nos lignes, face à M. de Gassion, nous vîmes apparaître, à la tête de son état-major, M. le Prince même. Il était vêtu d’un uniforme gris-bleu, des touffes de ruban au chapeau, les bords retroussés, le hausse-col et la cuirasse, avec l’écharpe à ses couleurs. Encore que mon régiment le vît à peine, l’étonnant éclat de son nom, le souvenir de ses victoires, la noblesse de son maintien sous les armes (car il nous désignait de son bâton, avec un air royal) fit battre le cœur du soldat. Je me souvins alors des leçons de mon père, et sans plus barguigner, piquant des deux, les bras ouverts en signe de trêve, je galopai vers le petit escadron solitaire, la cuirasse éclatante, et cette écharpe bleue, recouvrant le cœur d’une vieille Maison. Que vous dirais-je de plus, mon amie ? Comme vous savez, M. le Cardinal lui-même, a bien voulu trouver quelque mérite à ce témoignage un peu vif de mes respects et de mon attachement pour un généreux ennemi. M. le Prince m’accueillit avec sa grâce habituelle, et cette apparence d’hésitation qui donne un charme particulier à tout ce qu’il dit ; l’expression de ses traits m’a paru, cette fois, d’une noblesse plus fine et plus sévère, et on le dit fatigué de la guerre, bien que résolu à ne rien céder à personne. Il porte la moustache à coquille.

Après cette aventure dont je fus le héros, nous marchâmes droit à l’arrière-garde que quelques décharges de canon n’avaient point ébranlée. Le Royal-Infanterie parut le premier au feu, mais la troupe opposée, s’appuyant sur un petit bois, tourna sur elle-même, et disparut en bon ordre, par la route de Saint-Ghislain, sans avoir tiré un coup de mousquet. Il s’ensuivit un flottement dans leurs lignes, et nous aperçûmes l’état-major qui, bride abattue, s’occupait hâtivement à rassembler quelques-uns de ces volontaires de province, qui sont des gens bien étranges, avec leurs uniformes du dernier siècle, leurs motions, leurs cuirasses à tassettes, de grosses bottes montant jusqu’à la trousse, et les petits manteaux étriqués. Nous chargeâmes ces fantômes. Au moment que je me débarrassais tant bien que mal d’un grand vieux huguenot qui agitait sous mon nez une espèce d’arme étrange, faite de trois canons de pistolets s’emmanchant sur un épieu, je vis paraître le visage pâle et les yeux gris du chevalier de Lorges. Il était penché sur un grand rouan qui renâclait à l’odeur de la poudre, et qui semblait n’être point fait pour tant de jeunesse, et des membres si délicats.

« À vous, Henri ! à vous, mon cousin ! s’écria-t-il d’une voix joyeuse. Je vous charge, au nom de Dieu ! »

Il parlait encore, que je reçus en travers son rouan gigantesque. Mon cheval, s’écrasant sur les reins, me fit rudement chanceler, mais je me ramassai sur la selle, et portai le plus terrible coup de pointe. Comme ce pauvre chevalier s’affaissait lentement dans l’herbe, je sentis sur mon feutre le poids d’une lame antique, et cet étrange huguenot, dont je me croyais sauf, me porta deux coups propres à me fendre en deux. Au travers de son casque dont la visière brisée suait du sang, je voyais la flamme de ses yeux, son nez de faucon, et ses rudes moustaches blanches.

« Ah ! sang dieu ! Ah ! mordieu ! grognait-il à chaque coup, chien au pape ! C’était mon petit-fils !

— Chien du diable vous-même, m’écriai-je impatienté, vous me rendez sourd ! » Et je lui cassai dans le corps ma meilleure lame, car il était cuirassé de buffle.

Telle est l’aventure que je voulais vous mander. Sitôt qu’on me l’eut permis, je courus au camp de M. le Prince visiter le cadavre du chevalier. Il était étendu près de son grand-père, tout blanc dans son uniforme de colonel, un peu de sang au coin des lèvres, qui avait coulé jusqu’à sa cravate. Il était mort, après une heure d’agonie, dans un silence farouche, les yeux fixes, et comme retournés vers son cœur, tandis que le vieil huguenot déchirait ses bandages, jurait comme un païen, et me donnait à tous les diables, malgré le fer qu’il avait dans le ventre.

Je fis mes compliments à M. de Durfort, son père, sur une mort aussi honorable : il en eut de la satisfaction. Pour moi, ma chère amie, je crois que ce chevalier est mort avec un peu trop de raideur : il a dû garder par-devers lui quelque cher secret.


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a été édité par la

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en janvier 2019.

 

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Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Sylvie, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Bernanos, Georges, Œuvres romanesques complètes I, Paris, Gallimard (nrf), 2015. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Fontaine en Italie, a été prise par Sylvie Savary.

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[1] « L’Avant-garde de Normandie », le 4 avril 1914.

[2] « Le Mail », août 1913.

[3] « L’Avant-garde de Normandie », le 7 décembre 1913.

[4] « Le Panache », le 19 mai 1907.

[5] « Le Panache », le 17 février 1907.

[6] « Le Panache », le 16 juin 1907.

[7] « Le Panache », le 1er décembre 1907.

[8] « Le Panache », le 4 août 1907.

[9] « Le Panache » le 21 avril 1907.

[10] « Le Panache », le 17 mars 1907.

[11] « L’Avant-garde de Normandie », le 18 avril 1914.