Honoré de Balzac

LE VICAIRE DES ARDENNES
(tome 2)

1832

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Table des matières

 

XVI 3

XVII 16

XVIII 31

XIX.. 49

XX.. 69

XXI 89

XXII 106

XXIII 121

XXIV.. 131

XXV.. 147

XXVI 164

XXVII 184

XXVIII 197

XXIX.. 211

XXX.. 225

XXXI 237

Ce livre numérique. 246

 

XVI

Retour de M. de Rocourt. – Rendez-vous donné au Vicaire.

Nous avons laissé le vicaire plongé dans une profonde mélancolie, il avait suivi madame de Rocourt jusque dans la salle à manger du château. – Assis à sa table, à côté d’elle, il croyait encore être sous le cèdre du parc. Au moment où Joséphine lui offrait quelque chose, il leva les yeux, et vit sur le visage de l’un des domestiques qui servaient un sourire dont l’expression sardonique le fit tressaillir.

Ce drôle était debout, la serviette sous le bras, placé juste en face du jeune prêtre : il ne se soutenait que sur un pied, sa tête légèrement courbée suivait la pente du corps ; cette attitude ajoutait encore à l’ironie qu’exprimait son visage. Ses yeux embrassaient également, par leur regard perçant, et la marquise et son protégé. Ce coup d’œil arrêta l’extase de Joseph, et jeta dans son âme une vague inquiétude.

Jonio était un de ces hommes dévorés du désir de se sortir de l’état où le hasard, les a placés, qui ont assez philosophé pour secouer le joug de la conscience, et se servir de tous les moyens possibles pour parvenir. Enfin, par une faveur spéciale de la nature, il avait des formes et des manières dont la candeur excluait tout soupçon sur ses principes. Il paraissait attaché à M. le marquis de Rocourt, au service de qui il était depuis quelque temps ; mais il ne le servait avec tant de zèle que parce que le crédit que M. de Rocourt avait auprès du pouvoir, depuis la rentrée des Bourbons, lui donnait de l’espoir, et il regardait son maître comme le premier instrument qu’il emploierait pour l’édifice de sa petite fortune.

Le vicaire fut bientôt débarrassé de la présence importune de ce domestique ; car madame de Rocourt, lisant dans les yeux du vicaire une sorte d’inquiétude, et voyant qu’il regardait Jonio à la dérobée, renvoya ce dernier sur-le-champ.

M. Joseph avait naturellement de la compassion pour ceux qui étaient victimes d’une passion : ainsi, la marquise trouva le rigide vicaire beaucoup plus affectueux qu’elle ne l’espérait ; elle jouit de ce changement comme si c’était un premier pas que le jeune homme fit vers elle.

Mon jeune ami, dit-elle d’un ton de voix affectueux, j’espère que, quelque jour, vous me confierez vos peines.

— Hélas, madame, je vous les dirais, si l’amitié pouvait m’offrir des consolations, mais il n’en est aucune pour mes chagrins, et ce serait vous affliger en pure perte que de vous raconter mes aventures.

— J’aimerais, répondit la marquise, à participer à votre chagrin, même vainement, et, comme vous le dites, en pure perte. Deux malheureux se trouvent plus forts à porter leur infortune, lorsqu’ils sont ensemble, et que leurs cœurs s’entendent.

— Ah ! madame, votre malheur n’est pas au comble !… Vous retrouverez votre fils !… mais moi !… le fatal jamais est gravé sur tous mes souhaits, l’espérance même m’est interdite !…

— Pauvre enfant !… s’écria la marquise et d’un air tellement amical, qu’il était impossible au vicaire de s’étonner de cette exclamation qui semblait conquérir, pour celle qui la prononçait, tous les droits de l’amitié.

La marquise emmena le vicaire dans le salon : là, après quelques phrases insignifiantes, madame de Rocourt se mit à son piano ; elle commença négligemment et de mémoire un morceau d’Haydn. Aux premières notes, le vicaire tressaille, il s’approche, et Joséphine, s’apercevant de l’attention du jeune homme, continue de déployer toute sa sensibilité dans son jeu… Elle se retourne, le vicaire, les yeux humides, immobile, avait l’attitude d’un prophète, et il recueillait religieusement les sons que la marquise lirait de l’harmonieux instrument.

— Madame, s’écria-t-il, vous m’avez, sans le savoir, causé le plus grand plaisir et la plus grande peine !…

L’infortuné, en entendant jouer la sonate favorite de sa sœur, crut revoir Mélanie elle-même !… Il se laissa aller sur son fauteuil, se cacha le visage dans ses mains, et la marquise accourut à ses côtés.

Cette matinée fut pour madame de Rocourt un des moments les plus délicieux de sa vie ; elle savourait un bonheur pur, sans même que sa conscience le lui reprochât. Lorsque le vicaire se retira, elle prit le prétexte d’aller voir sa nourrice pour pouvoir accompagner le jeune prêtre jusqu’à la grille du château.

Lorsque le vicaire se trouva seul, il se mit à réfléchir sur l’affection que madame de Rocourt lui portait, et rien dans son cœur n’en murmura. Le souvenir de Mélanie ne nuisait aucunement à ce nouveau sentiment qui se glissait dans son âme. Cependant, il résolut de se tenir sur ses gardes et d’aller moins souvent au château ; mais Joséphine avait trop d’adresse et de cette finesse féminine qui dompte les plus grands obstacles, pour laisser le jeune prêtre au presbytère. À chaque instant, elle faisait naître des prétextes. Marie lui servait singulièrement dans ces occasions. Tantôt madame de Rocourt se fâchait contre un de ses gens et le renvoyait, aussitôt Marie consolait l’affligé, lui conseillait d’aller trouver M. Joseph et de l’intéresser à son sort. Le vicaire revenait demander une grâce, obtenue dès qu’il parlait. Tantôt Marie allait instruire le vicaire des besoins d’une famille pauvre, et, dans la chaumière, M. Joseph trouvait un ange de bonté qui l’avait précédé. Madame de Rocourt, venue à pied, pour ne pas donner à ses bienfaits l’éclat d’une orgueilleuse philanthropie, avait besoin de la compagnie et du bras de M. Joseph.

Toutes ces menées étaient déguisées par trop de bonhomie et d’esprit, pour que M. Joseph s’en aperçût : cependant il commençait à réfléchir sur les soins empressés dont on l’entourait. Lorsqu’il parlait au bon curé de son embarras, M. Gausse ne savait que répondre : instruit de l’ardent amour du jeune homme pour Mélanie, il n’ignorait pas que le cœur de M. Joseph ne pouvait plus contenir aucun autre sentiment semblable ; mais, d’un autre côté, il eût été enchanté de voir son vicaire lancé dans une passion qui lui fit oublier celle qu’une barrière insurmontable lui défendait d’approcher. Alors, le bon curé se contentait de sourire avec une certaine finesse, et il lâchait deux ou trois proverbes qui enveloppaient sa pensée secrète, et dont Joseph ne pouvait deviner le sens.

Le résultat des réflexions du vicaire fut qu’il devait renoncer à aller au château, non qu’il conçût des soupçons sur la nature du sentiment que lui portait madame de Rocourt, mais parce qu’il croyait commettre un sacrilège envers Mélanie, en trouvant quelque plaisir à voir une autre femme, et que, du reste, il manquait, en quelque sorte, au serment qu’il avait fait de se séparer de toute l’humanité.

Cette décision immuable fut exécutée à la rigueur, et les menées les plus adroites de madame de Rocourt vinrent échouer devant ce décret du jeune prêtre qui en était revenu à la contemplation de son portrait chéri. Madame de Rocourt fut au désespoir.

Son amour, parvenu au comble, ne pouvait supporter une telle privation. Un matin elle se hasarda à écrire le billet suivant au vicaire :

 

« Il me semble, mon ami, que vous négligez beaucoup Joséphine ! est-ce qu’elle serait encore pour vous madame la marquise de Rocourt ? Je crois, à vous dire vrai, avoir assez fait pour conquérir ce beau titre d’amie. Faites à votre tour quelque chose pour moi. Songez que vous me devez bien des consolations ; vous seul pouvez bannir la tristesse qui m’accable… Voici bientôt un mois que vous n’êtes venu me voir. Je vous attends, hélas ! je sens que vous me devenez de plus en plus nécessaire.

« Enfin, mon jeune ami, je vous souhaite, ce mot doit vous suffire. »

 

Le malheur voulut que la marquise chargeât Jonio d’aller porter cette lettre à M. Joseph. Lorsque le domestique entra chez madame de Rocourt, il aperçut sur son visage une expression passionnée dont l’homme le moins observateur aurait deviné la cause.

— Jonio, dit-elle, ayez bien soin de ne remettre cette lettre qu’à monsieur Joseph lui-même ; s’il n’y est pas, vous la rapporterez !… L’accent, le regard de la marquise disaient tout, et ses yeux suivaient le papier entre les mains de Jonio, comme si cette lettre eût du décider de sa vie.

Aussitôt que Jonio posséda la lettre, il conçut la pensée de la retenir. — Mais, pensait-il en lui-même, si ce billet ne dit rien, il est inutile de l’intercepter… En songeant ainsi, il était dans l’avenue du château : il marchait lentement, lorsqu’un homme l’aborde, et, après avoir lu l’adresse de la lettre :

— Tu quoque, Brute, et toi aussi, Jonio !… indulges amori, tu donnes dans le panneau ! Quô te Mœri pedes ? tu trottes chez le vicaire ; va ! timeo Danaos et dona ferentes, crains les coups de bâton en portant des poulets. »

— C’est vous, monsieur Leseq, dit le valet préoccupé ?

— Heureusement pour vous ! Pouvez-vous ignorer tout ce que le village pense de M. Joseph ? Madame de Rocourt l’aime, et traxit per ossa furorem, elle a le diable au corps, il y a quelque chose pour nous ; oportet servire marito, il nous faut éclairer le mari, et nous y gagnerons, funus, un emploi in circumvallationibus, dans les douanes, vel œrario ou dans les contributions.

— Vous pensez donc que cette lettre est un billet… Hein !… Comment s’en assurer ?…

— Cela vous embarrasse, dit le curieux maître d’école, qui ne courait aucun danger dans cette affaire ; ego sum alpha et omega, je suis unique pour ces expéditions là ! Allez, notre fortune est faite, et nous allons, vertere materiam, débrouiller la fusée. Venez chez moi, j’ai encore une bouteille de vin, c’est tout ce qui me reste de ce que le curé m’a donné.

Jonio suivit le maître d’école, qui fit bouillir de l’eau, et suspendant la lettre au-dessus de la vapeur, il rendit le pain à cacheter humide ; il décacheta le billet sans endommager l’empreinte du cachet, et, lisant le contenu à haute voix, il fit tressaillir Jonio de joie et d’espérance. La lettre fut rétablie si bien qu’il était impossible de croire qu’elle eût été ouverte.

— Quelle nouvelle ! s’écria Leseq, j’en saurai bien plus que Marguerite, ma foi !… Ah ça, dit-il en regardant le valet, j’espère que si monsieur le marquis de Rocourt vous récompense, vous ne m’oublierez pas… Gardez bien la lettre, et lorsque vous apprendrez quelque chose de nouveau, venez me le dire…

Jonio revint au château ; il affirma à sa maîtresse que M. Joseph venait de lire la lettre en sa présence, et, qu’en le chargeant de présenter à madame la marquise son respectueux hommage, il avait ajouté qu’il porterait la réponse lui-même.

Le vicaire, attendu avec une impatience sans égale, ne vint pas. Madame de Rocourt, assise contre une des fenêtres de la façade qui donnait sur l’avenue, avait plus souvent les yeux sur la prairie que sur l’ouvrage qu’elle tenait pour avoir une contenance. Sur le soir, le bruit d’un équipage retentit dans l’avenue ; la marquise tremblante regarde, et elle aperçoit la voiture de M. de Rocourt. Pour la première fois son mari lui fut à charge. Un remord importun s’élevait dans son âme à mesure que la légère voiture volait vers le perron. Le cocher du marquis ayant aperçu madame de Rocourt à la fenêtre du salon du rez-de-chaussée, avait donné un violent coup de fouet à ses chevaux pour arriver plus vite.

Un homme de cinquante et quelques années, mais encore jeune de tournure et de figure, s’élance légèrement hors de son élégante voiture, et monte rapidement le perron en boutonnant son frac bleu, décoré des rubans de plusieurs ordres. Surpris de ne pas trouver sa femme dans le vestibule, il ouvrit la porte de l’antichambre, et, n’y voyant pas madame de Rocourt, il crut qu’elle était indisposée ; il courut au salon, et alors il aperçut la marquise qui s’était levée lentement et qui s’était avancée presqu’à la moitié de l’appartement.

— On voit, dit-il avec un léger sourire, que vous ne m’attendiez pas, ma belle !…

— Non, certes, répondit froidement Joséphine, qui pensait encore au vicaire.

À ce mot, le marquis regarda sa femme avec surprise, et se mit à examiner la toilette recherchée qui l’embellissait ; croyant que c’était un jeu concerté, il repartit :

— Joséphine, un pressentiment vous avertissait sans doute de mon arrivée, car vous êtes mise avec une élégance, une coquetterie qui prouvent que vous jouez fort bien l’étonnement !… à merveille…

— Ah ! s’écria la marquise en revenant à elle, je vois que c’est assez plaisanter !… Et elle embrassa M. de Rocourt, en croyant mettre à ce baiser toute la grâce et tout l’abandon d’autrefois ; mais ce fut un baiser conjugal dans toute la force du terme ; et le marquis, tout en rendant à sa femme cette froide caresse, ne put s’empêcher de penser qu’il était arrivé quelque chose à celle qu’il aimait.

Il s’ensuivit donc un moment de silence que madame de Rocourt ne put interrompre.

— Eh bien ! chère amie, s’écria monsieur de Rocourt, depuis notre mariage, voici, je crois, la première entrevue qui se passe sans que je me voie accablé de questions !…

— Mais, M. le marquis, je ne sais à qui de nous deux ce reproche doit s’adresser ; votre réserve seule me rend silencieuse.

— Vous avez l’air rêveur, et vos regards ne cherchent pas les miens ?…

— C’est aussi ce que je pourrais vous dire.

— Ah, Joséphine ! tourne les yeux vers moi, et tu liras combien je suis ravi de te revoir ! J’ai brusqué toutes mes affaires à Paris, j’ai quitté la Chambre avant la fin de la session pour te surprendre ! mais toi, as-tu quelquefois songé à moi ? m’as-tu souhaité ?… comment as-tu passé le temps ici ?… qu’y a-t-il de nouveau à Aulnay ?… dis… En achevant ces mots, le marquis s’approchant de sa femme, lui prit le bras et baisa sa main avec ardeur.

— Monsieur, je suis enchantée de vous revoir ; mais j’aurais désiré qu’un mot de votre chère main eût prévenu votre Joséphine, quand ce n’eût été que pour la mettre, à l’abri du reproche que vous lui faites… Alors (car je vois que j’ai manqué à voler sur le perron), alors vous m’auriez trouvée en calèche sur la route, vous attendant avec une anxiété sans égale. Enfin je ne sais pas si, pour vous convaincre de ma tendresse, car il est de mode d’en douter à ce qu’il paraît, je n’eusse pas été jusqu’à A…..y.

— Vous n’eussiez fait qu’une chose très ordinaire ! répliqua vivement le marquis piqué de l’ironie que Joséphine mettait dans la manière dont elle prononça ce qu’elle venait de dire.

— Une autre fois, reprit-elle, j’irai jusqu’à Septinan : alors trouverez-vous que vingt-cinq lieues soient assez ?… Si cela ne suffisait pas, j’irais jusqu’à Meaux.

— On ne saurait trop aimer qui nous aime ! murmura le marquis.

— Vous reprocheriez-vous l’amour que vous avez pour moi ? repartit vivement la marquise !…

— J’ai tort, madame, j’ai tort ! dit le marquis avec un dépit concentré et en tourmentant ses gants avec violence.

— Non, monsieur, non, c’est moi… Je devrais sans cesse me souvenir que je fus mademoiselle de Vaucelles, et que vous étiez M. le marquis de Rocourt… qu’alors, mon devoir est de ne voir en vous qu’un bienfaiteur… qu’un maître !…

— Ah, Joséphine !… Joséphine !… s’écria M. de Rocourt avec l’expression d’une douleur profonde.

À cet accent, madame de Rocourt, revenant à sa bonté naturelle, eut un mouvement de honte, et, de repentir, elle se jeta dans les bras de son époux ; puis, avec cette dissimulation innée chez les femmes, elle l’embrassa avec une effusion qui ressemblait à celle de l’amour, et dit en riant : — Conviens, mon ami, que ces petits orages sont nécessaires pour sentir le bonheur en ménage ?…

Qui ne serait pas trompé par de pareils stratagèmes ? M. de Rocourt s’excusa et reçut son pardon : cependant, il lui resta quelques soupçons, et cette sorte d’aigreur que laisse un désappointement.

Madame de Rocourt lui raconta la mort de Laurette, et certes n’oublia pas le vicaire. En parlant de Joseph, la marquise semblait marcher sur des charbons ardents ; M. de Rocourt, en s’apercevant que sa femme craignait autant de parler que de se taire, la pressait, et un vague pressentiment envahissait son âme à mesure que l’expression de la marquise devenait plus passionnée lorsqu’elle détaillait les perfections du jeune homme.

— Il est sans doute venu au château ? demanda-t-il.

— Assez souvent… Comme la marquise répondait, M. de Rocourt avait les yeux fixés sur Jonio ; il vit, sur les lèvres du domestique, errer ce sourire de pitié, d’ironie, qui avait si fort ému le vicaire ; il produisit un effet terrible sur le marquis. Il ne dit plus rien, se contenta de regarder sa femme d’un œil scrutateur en paraissant chercher à lire dans son âme. Jonio contemplait son maître avec une curiosité intéressée, il tâchait de deviner si M. de Rocourt serait assez jaloux pour payer généreusement celui qui l’éclairerait.

— Ma chère, dit enfin le marquis, songez que si je reviens sur ce sujet, je n’y mets aucune intention sérieuse ; mais convenez que vous avez eu un motif pour ne pas aller au-devant de moi, car vous ne pouvez pas ne pas avoir aperçu ma voiture.

— Pour user de votre langage parlementaire, répondit madame de Rocourt en riant, je commence par vous nier le droit de me faire cette question ; mais je veux bien vous ôter de l’esprit votre inquiétude, quoiqu’en femme sage, je dusse peut-être vous la laisser : eh bien ! vassal, votre souveraine vous avoue que, lorsque vous êtes entré, elle était toute entière occupée des moyens d’obtenir la grâce d’un malheureux bûcheron que l’on vient de condamner à six mois de prison, et dont l’absence va laisser toute une famille dans la misère. Je pensais à ce que je devais vous écrire à ce sujet à Paris, et je méditais aussi d’envoyer notre jeune vicaire porter des secours à ces malheureux.

— Ce jeune vicaire vous occupe beaucoup.

— Beaucoup, cher vassal, et je m’en occuperai encore bien davantage si je m’aperçois qu’il vous rend jaloux, parce qu’alors nous reviendrons au temps délicieux de nos premières amours.

Le ton, l’accent, l’ironie, la coquetterie fine que madame de Rocourt déploya dans cette réponse firent évanouir les soupçons du marquis ; cependant il ne put se défendre d’une prévention défavorable au vicaire, et il ne fallait pas grand’chose pour que cette prévention se changeât en haine.

Par un hasard extraordinaire, M. Joseph se rendit le même soir au château, et, comme il ne vit madame de Rocourt qu’en présence de son mari, cette dernière ne put savoir si la visite du vicaire était ou non une réponse à son billet du matin. Le jeune vicaire, en trouvant M. de Rocourt, se comporta envers lui selon son habitude : il fut sévère, réservé, froid, et donna libre carrière à ce dédain, ce mépris qu’il affectait pour les hommes ; il écrasa, en quelque sorte, M. de Rocourt, qui ne s’imaginait pas rencontrer dans un vicaire de campagne les manières et le ton de la plus haute classe de la société. Le marquis, blessé de la supériorité qu’il reconnaissait tacitement à M. Joseph, conçut de la haine pour ce personnage, et il eut le singulier soupçon que la soutane du vicaire cachait un amant d’une haute distinction : il surprit quelques regards de sa femme qui le confirmèrent dans cette opinion, ainsi que la politesse affectée de M. Joseph envers madame de Rocourt.

Le jeune homme revint pendant quelques jours au château, et ces visites n’étaient pas de nature à faire changer M. de Rocourt d’opinion. Il fut rêveur, brusque, et se mit à étudier sa femme avec le soin et l’attention de la jalousie. On concevra facilement ce sentiment chez M. de Rocourt. En effet, un homme constamment heureux, depuis nombre d’années, se croyant aimé d’amour de sa femme, et ayant tout trouvé auprès d’elle, doit être fortement attaqué lorsqu’on arrivant à l’âge où l’on désire le plus une compagne véritablement fidèle, il voit tout son bonheur s’évanouir comme un rêve.

Cependant la marquise semblait encore plus hardie depuis que la présence de M. de Rocourt rendait sa position plus dangereuse, et sa passion, irritée de ce péril, s’éleva au-dessus de toute réserve.

Un jour, la marquise se dirigea vers le pavillon de Marie : elle monte et arrive à cette chambre où elle avait vu le vicaire pour la première fois.

— Marie, dit-elle, je me défie de tout le monde ; cours chez le curé, et préviens M. Joseph que la famille de Jacques Cachel, le bûcheron, meurt de faim… Qu’il s’y rende demain ; mais, nourrice, ne lui dis pas que j’y serai…

La nourrice s’acquitta fidèlement de cette commission : le vicaire promit que le lendemain, après le dîner, il se rendrait dans la forêt, chez Jacques Cachel, et Marie instruisit madame de Rocourt de l’heure à laquelle le vicaire serait au milieu de cette malheureuse famille.

XVII

Déclaration. – Ce qui s’en suit. – La Marquise à la mort. – M. de Rocourt la quitte. – Joseph au chevet du lit de Joséphine.

La chaumière de Jacques Cachel était située sur le penchant de l’une des collines qui environnaient Aulnay-le-Vicomte. Alors une pauvre femme assez belle l’habitait et avait pour compagnie trois petits enfants, la misère et la faim. Cette mère désolée pleurait sur les maux de ses fils, sur la douleur de son mari, avant de songer à son propre malheur. Excédée de fatigue, elle gémissait de voir que son travail ne lui procurait pas un salaire suffisant pour les besoins de sa petite famille. Tout à coup elle tourne ses regards vers le trou qui sert de fenêtre, et elle s’applaudit de voir les rayons du soleil disposer les magiques tableaux du couchant et d’un couchant d’automne, car elle pense que pendant la nuit, ses enfants ne se plaindront pas de la faim, et que le sommeil va leur enlever le souvenir de leurs maux. Son regard attristé n’est pas celui d’un infortuné qui ne tremble que pour lui, c’est le regard d’une mère qui pleure pour les siens !… Elle pleure, quoiqu’elle sache que ses larmes sont inutiles. Elle pleure !... La pauvre Madeleine contemple les richesses du vallon, et demande au ciel pourquoi tant d’inégalités dans la distribution des biens. — Ah ! dit-elle, si j’étais riche, je ferais des heureux !… À cette exclamation qui lui échappe répond le bruit d’un pas léger… les enfants sortent, et rentrent subitement avec la crainte et la surprise peintes sur leurs visages flétris par le besoin. Madeleine regarde, et la marquise paraît !…

— Eh bien ! ma pauvre enfant, vous êtes malheureuse, et vous ne m’en instruisez pas ?… Madeleine, interdite, se jette aux genoux de la marquise et lui baise les mains.

— Allons, ma fille, relevez-vous ! qu’est-ce que cela signifie ? je ne fais que ce que je dois… La paysanne essaya de parler, pour exprimer sa reconnaissance, mais les paroles lui manquèrent, et la pauvre femme ne savait pas qu’elle ne devait rien à madame de Rocourt !… que s’il n’eût pas existé un vicaire, la marquise l’eût à la vérité secourue, mais que jamais elle n’eût meurtri ses pieds blancs et délicats sur les cailloux de la forêt !... Ayons la consolation de croire que les passions humaines peuvent quelquefois produire du bien à travers leurs maux !...

— Tenez, Madeleine, dit madame de Rocourt en s’asseyant, voici des bons sur le boucher du village ; il vous donnera la viande dont vous aurez besoin ; en voici de semblables sur le boulanger. Quant à de l’argent… adressez-vous à Marie, au château, elle vous remettra du chanvre à filer, et l’on vous paiera bien si vous travaillez…

Heureux, mille fois heureux ! celui qui, sans témoins, a recueilli dans une chaumière cette larme qui coule sur la joue du malheureux qu’il soulage ! ce beau discours que prononce la reconnaissance par un seul regard et par cette seule larme !…

La marquise caresse les petits enfants avec cette affabilité qui double le prix d’un bienfait. Elle regarde la chaumière ruinée, et ne conçoit pas que des êtres humains puissent habiter cette masure.

— Il le faut bien ! répond Madeleine. À cette humble réponse, la marquise se promet en elle-même de faire la surprise, à cette pauvre femme, de réparer sa chaumière pendant qu’elle en sera absente.

À ce moment, la marquise tressaille, car elle entend le pas rapide d’un homme ; et, longtemps avant que Madeleine le distingue, Joséphine a reconnu la marche du vicaire… Il se baisse pour entrer sous ce chaume, et madame de Rocourt le salue par un regard de feu : sa passion avait thésaurisé ses forces pour les déployer dans ce moment. À cette minute, la marquise décréta qu’elle dirait au jeune homme : je t’aime ! car elle atteignait ce degré de désir, où tout devient indifférent ; elle arrivait à ce sommet si élevé, que l’on n’aperçoit plus ni les lois ni les temps ni la terre enfin où l’on est seul avec celui que l’on aime, où tout a disparu, excepté soi et lui.

— Je vous ai devancé ! dit-elle en souriant au jeune prêtre étonné.

— Alors, vous ne m’avez laissé rien à faire ! répondit-il en rougissant sous les regards enflammés de la pauvre marquise.

— Voyons, reprit-elle, j’ai donné du pain et de l’ouvrage… Qu’apportez-vous ?

— L’espoir, répondit-il ; oui, ma pauvre Madeleine, vous reverrez bientôt votre mari ! je viens d’écrire à monseigneur, et je crois que l’on assoupira l’affaire de Cachel. Une autre fois, qu’il soit plus prudent, car il n’y aurait pas de protection s’il récidivait. Envoyez vos enfants à l’école ; je me charge du paiement de cette dette là. Pauvre femme ! comme elle a souffert… Quel grabat !…

— Envoyez chercher du linge au château ! s’écria vivement madame de Rocourt.

Après quelques instants pendant lesquels le vicaire donna de douces consolations à Madeleine, il sortit avec l’amoureuse Joséphine. La pauvre paysanne les suivit longtemps de ses yeux humides, et en rentrant elle embrassa ses enfants avec un plaisir pur, sans crainte, en donnant essor à toute sa tendresse.

La marquise marchait à côté du prêtre, elle le regardait par instant et elle jouissait de l’admiration du jeune homme, qui contemplait la beauté pittoresque d’un horizon coloré des feux bizarres du couchant. L’azur, le vert pâle, le rouge ponceau, se mariaient aux teintes inimitables de la flamme, de l’argent, de l’or, et le ciel ressemblait à un de ces trésors de pierres précieuses dont parlent les contes orientaux. Ces pierreries célestes jetaient leurs feux sur tous les objets de la vallée, et chaque arbre, chaque toit reflétait les teintes variées du couchant les brins d’herbe étincelaient comme des dia-mans, les troncs des arbres paraissaient de bronze, les toits de chaume se coloraient d’un brun rougeâtre.

Le silence qui régnait entre la marquise et le jeune homme ne fut interrompu que par les sons de la cloche du village, qui redoubla leur mélancolie.

Alors, un bruit soudain, un mouvement rapide eussent détruit le charme de ce spectacle. La marquise crut avoir trouvé le moment favorable, et pensa que le vicaire, attendri par de si douces impressions, s’abandonnerait sans résistance au charme de se sentir aimé. La marquise n’avait pu choisir un plus bel exorde.

— Quel spectacle !… s’écria-t-elle, comme il élève l’âme ! il inspire l’amour du ciel et détache de la terre ! il partage cette puissance avec la plus noble de nos passions.

— Ah oui ! s’écria de son côté le vicaire en saisissant la main de madame de Rocourt, vous répondez à mes plus intimes pensées !

Une joie divine s’éleva dans l’âme de la marquise quand elle entendit ces mots qui s’appliquaient aux événements de la vie passée de Joseph. Madame de Rocourt les interpréta en sa faveur.

— Mon ami, continua-t-elle, malgré l’abord froid, la contenance sévère et les manières sauvages que vous affectez, un instinct secret m’a toujours dit que votre âme est accessible aux impressions les plus tendres et les plus vives, qu’enfin vous comprenez l’amour.

— Mille fois trop !… dit le vicaire avec une sombre énergie qui charma Joséphine.

— Vous devez savoir excuser avec grandeur d’âme les écarts dans lesquels nous jette cette passion indomptée ; vous usez de cette indulgence si rare envers les victimes, vous les plaignez. Il n’est, je gage, jamais venu dans votre noble esprit de repousser froidement ou avec horreur l’aveu d’une infortune d’amour.

Joseph ne répondit qu’en levant les yeux vers le ciel.

— Alors, reprit la marquise presque confuse de son bonheur, vous ne repousserez jamais de votre sein l’être qui s’y réfugiera ?…

À ces mots, prononcés avec un accent inexprimable, le vicaire contempla la figure de la marquise, et, malgré lui, fut forcé d’admirer l’expression sublime dont l’amour faisait briller son visage. Joséphine, profitant de son silence, reprit :

— Vous souvient-il que jadis les Athéniens condamnèrent à mort un enfant qui tua l’oiseau qui avait cherché un asile sur son cœur ?...

Le vicaire pencha la tête en regardant toujours la marquise. Elle crut être entendue.

— Eh bien ! mon ami, si devant, vous se présentait une femme et qu’elle vous dit : « Ô Joseph ! je n’ai pu oublier la fierté de ton regard ! je t’aime !… Le peu de route que nous avons fait ensemble sur ce chemin que l’on nomme la vie m’a fait désirer de le parcourir tout entier avec toi… Regarde-moi donc, puisque je suis folle de ton rare sourire. N’as-tu donc pas un mot à me dire ? » Eh bien, Joseph, que diriez-vous ?…

À ces mots, le vicaire recula de trois pas et resta plongé dans un étonnement profond.

— Oui !… continua la marquise, sachez que j’ai compté sur votre cœur… Ah ! mon jeune ami !… rougissez pour nous deux, car la violence de ma fatale passion m’ôte, vous le voyez, toute retenue : je suis indigne du jour ! mais, apprenez au moins tout ce que je souffre : oui, depuis le moment où je vous ai vu, j’ai senti que le sort m’avait donnée à vous, je vous appartiens à jamais, malgré moi ; depuis ce moment une fièvre m’a saisie et me dévore ; je ne vois et ne désire que vous ; je suis aussi malheureuse que créature puisse l’être, et tout à l’heure j’enviais le destin de la paysanne que nous venons de secourir ! maintenant, je n’aurai à envier le malheur de personne, le mien sera le plus grand de tous ! je conçois le crime et rien ne me retient.

Oh ! Joseph !… Un déluge de larmes l’interrompit.

Le vicaire, effrayé, précipita ses pas vers le village, mais madame de Rocourt lui cria, au milieu de ses sanglots : — Joseph, vous me fuyez ! vous me méprisez ! ah ! ne détournez pas ainsi la tête, regardez-moi encore, ce sera pour la dernière fois !…

— Madame, songez-vous à ce que vous faites ?… un crime !…

— Dieu !… quelle punition !… le dédain de celui qu’on adore !… Cruel, tu n’as donc pas aimé ?…

Le vicaire s’arrêta, car le souvenir de tous ses maux le toucha.

— Au nom de celle que tu chéris, laisse-moi te dire adieu ! s’écria madame de Rocourt avec une énergie terrible… Grâce, grâce pour celles qui aiment !… un regard, et je suis contente !…

— Madame ; songez à votre nom, il vous dira tout !… En prononçant ces mots, le vicaire lança à la pauvre marquise un regard qu’il s’efforçait en vain d’adoucir, mais dans lequel la marquise lut son arrêt.

— Grand Dieu !… c’est ma mort !… Et madame de Rocourt tomba sur un tertre de gazon. Le vicaire était déjà bien loin. Néanmoins, n’entendant plus rien, il se retourna, et aperçut, à la lueur du crépuscule, la marquise étendue sur la terre. Il accourut, la sueur froide de la peur le saisit à cet aspect. Il relève cette femme en lui prodiguant les plus doux noms, il s’accuse, il la presse contre son cœur. Tout à coup le bruit d’un équipage retentit, et bientôt la calèche de M. de Rocourt et M. de Rocourt lui-même sont à côté de la marquise. Joséphine est transportée dans la voiture avant qu’elle ait repris ses sens, et le marquis, en montant à côté de sa femme, saisit violemment la main de M. Joseph et lui dit :

— Monsieur, nous éclaircirons cette affaire ; ne comptez pas m’échapper !...

Le vicaire est resté seul à l’endroit où la marquise lui a fait l’aveu de sa passion ; il regarde machinalement le paysage, le ciel, et cette voiture qui s’enfuit. Après un moment de rêverie, il revint à pas lents au presbytère, en réfléchissant à la bizarrerie de cette aventure. Sa candeur était telle qu’il plaignit la marquise de ressentir tous les maux qu’il avait éprouvés lui-même. — Ah ! s’écria-t-il en voyant le portrait de Mélanie, elle est doublement malheureuse, car jamais son amour ne sera partagé !...

Cette scène fut, comme on doit le deviner, le sujet des conversations de tout le village, Marguerite défendit le vicaire et fut seule à prétendre que le jeune homme avait rebuté madame de Rocourt. En agissant ainsi, Marguerite n’était pas poussée par l’intérêt de M. Joseph ; non, elle avait éprouvé la rigueur du vicaire, elle eut été au désespoir qu’une autre que Mélanie fît chanceler l’impassible ecclésiastique. Quant au bon curé, lorsque sa gouvernante lui raconta cette aventure singulière :

— Chacun est fils de ses œuvres, répondit-il en faisant craquer les feuillets de son bréviaire.

Lorsque la marquise arriva au château, on fut obligé de là mettre au lit sur-le-champ, et elle ne se réveilla de son long évanouissement que pour tomber dans un effroyable délire.

— Eh, quoi ! disait-elle à son mari, tu me dédaignes ?… Ah ! quand tu m’aimerais toute une éternité, quand tu me prodiguerais les plus tendres caresses, quand je serais enfin au comble du bonheur… je ne pourrais oublier ton regard… Tu sais ? ce regard…

Puis, se levant sur son séant et roulant des yeux égarés, elle saisissait le bras de Marie, en criant…

— Mon fils !… que je revoie mon fils… et je mourrai heureuse !... J’ai beaucoup aimé mon mari, reprenait-elle avec un sourire, oh oui, je l’aime encore… d’amitié… – d’amour, dites-vous ?… Non… non… Joseph !… Joseph !… adieu !

M. de Rocourt, assis sur une chaise, au pied du lit de sa femme, restait plongé dans un morne désespoir, il avait dépêché un exprès à A…..y et un autre à Paris… À peine osait-il jeter les yeux sur celle qu’il se reprochait d’aimer encore. Une horrible fièvre s’empara de madame de Rocourt, et, lorsque les accès cessèrent, elle devint la proie d’un tel accablement, que l’on doutait qu’elle vécût, quand les yeux fermés et le visage pâle, elle penchait sa belle tête décolorée. Le marquis passait toutes les nuits et le jour auprès du lit de sa femme, incapable de faire un seul mouvement, d’avoir une seule idée qui n’eût pas pour objet la malade chérie.

Enfin le médecin de Paris arriva. Il suivit madame de Rocourt pendant plusieurs jours, et déclara que, lorsque la fièvre et la maladie momentanée auraient cessé, la marquise resterait en langueur ; que sa raison avait reçu une trop forte secousse, et que le moindre malheur qui put en résulter serait une mélancolie dont rien ne la guérirait ; qu’enfin, si cette secousse violente, si cette mélancolie avaient pour cause un chagrin ou une passion, elle ne disparaîtrait que par une complète satisfaction. Comme il était impossible au marquis de douter de l’amitié que le médecin avait pour lui, cet arrêt le jeta dans la plus grande consternation. Il ne lui restait plus qu’à chercher quelle était la cause de l’état de la marquise, et par quel événement on l’avait trouvée presque morte à côté du vicaire, au milieu de la vallée d’Aulnay-le-Vicomte.

Il devait marcher de malheur en malheur ! Un matin, Joséphine reposait, il espérait sa guérison prochaine, à l’aspect de son visage, qui, pendant ce sommeil, paraissait revenir à la santé. Peut-être un songe dans lequel elle voyait le vicaire réjouissait-il son âme !… Tout à coup Jonio entre, et, s’approchant de son maître, demande à lui parler. M. de Rocourt se lève, suit son domestique et s’arrête avec lui dans l’embrasure d’une des croisées du salon.

— Monsieur, je crois vous avoir donné plus d’une preuve d’attachement depuis que je suis à votre service.

— Qu’est-ce que cela veut dire ? aurais-tu quelque querelle avec un de tes camarades ?

— Non, monsieur, mais j’ai entendu parler de ce que le médecin avait prononcé sur l’état de madame la marquise.

— Eh bien ?

— Monsieur, songez, je vous en supplie, qu’il faut vous être bien dévoué pour se soumettre volontairement à votre colère, en vous révélant un des secrets qu’on aime le moins à apprendre ; car je n’ignore pas que notre devoir est de tout voir, de tout entendre, et aussi de tout oublier…

— Jonio, tu m’impatientes !... s’écria le marquis.

— Monsieur, donnez-moi votre parole d’honneur que si, par suite des aveux que je vais vous faire, je vous deviens odieux, quoique vous en reconnaissiez l’utilité, vous prendrez soin de mon existence, en me plaçant dans quelque administration…

— Ah ça, Jonio, plaisantez-vous ?… Je vous ordonne de parler.

— Monsieur, je ne parlerai pas que vous ne m’ayez solennellement juré de prendre soin de moi ; car je sais que, bien que je vais vous dire la vérité, il arrivera un temps où l’on vous excitera contre moi, et qu’alors vous préférerez mon malheur à celui d’une personne chère.

— Je comprends de quoi il s’agit, tu as un secret à me vendre, je te l’achète, tu auras tout ce que tu veux, répondit le marquis.

L’astucieux Jonio déguisa le mouvement de sa joie, car M. de Rocourt l’observait habilement ; alors il répondit ainsi :

— Monsieur, le lendemain de son arrivée ici, madame la marquise (le marquis tressaillit) vit M. Joseph… Depuis ce temps, monsieur, elle n’a pensé qu’à lui ; depuis ce temps, ils n’ont cessé d’être ensemble, et tout le village est instruit de ce que vous seul ignorez !…

— Malheureux !… s’écria le marquis, oses-tu bien calomnier ainsi !… Mais M. de Rocourt s’arrêta, parce qu’au fond de son cœur une voix lui criait que Jonio avait raison.

— Je m’attendais à cela, monsieur ; aussi je ne suis pas arrivé devant vous sans m’être mis en mesure de vous fournir des preuves de ce que j’avance !…

— Des preuves !… s’écria le marquis ; il serait donc vrai… Joséphine aime ce jeune homme !… et elle meurt d’amour pour lui !…

— Rien n’est plus vrai, monsieur, et l’ambitieux vicaire se fait prier, afin de parvenir à des dignités par le crédit de monsieur.

— Et les preuves ?… s’écria brusquement M. de Rocourt.

— Monsieur, ce qui prouve combien je suis certain de ce que je vous dis, c’est que je vous présente une lettre dont j’ignore le contenu : je ne me serais pas permis pour un million de décacheter une lettre d’un maître, mais je gage ma tête, M. le marquis, que ce billet est un billet d’amour et qu’il indique un rendez-vous…

Le marquis ayant examiné le cachet, ouvrit avec rage ce fatal papier, le lut avec avidité. Une pâleur soudaine envahit son visage, et il s’écria : — C’était le jour de mon arrivée !… Voilà la cause de la froideur de Joséphine… Sors !… dit-il à Jonio avec une sombre colère.

Le marquis serra la lettre et rentra dans la chambre de sa femme. Le désespoir le plus affreux et une rage sourde s’emparaient de lui lorsqu’il regardait le doux visage de Joséphine… Que faire ?… Mille projets, aussitôt détruits que formés, se succédaient dans son esprit sans s’y arrêter. Madame de Rocourt s’éveilla.

— Je suis mieux !… s’écria-t-elle doucement ; mon ami, pourquoi n’es-tu plus à mon chevet ?… Je veux me lever ! Ah ! comme je désire aller dans le parc, au tertre qui se trouve en face des ruines du château !

— Pourquoi ?... dit le marquis en s’approchant.

— Pour y mourir !… car je sens que mes forces m’abandonnent.

— Tu disais être mieux ?…

— N’est-ce pas être mieux que de mourir quand on ne peut plus vivre que dans l’opprobre ? – M. le marquis, dit-elle d’un ton de voix suppliant et en lui prenant la main, n’imaginez jamais que je ne vous aime pas… mais souvenez-vous qu’avant de mourir je veux revoir le vicaire d’Aulnay !…

— Je vais vous l’envoyer, madame !... s’écria le marquis avec un regard terrible ; mais en le voyant, souvenez-vous aussi que ce sera pour la dernière fois !

— Que voulez-vous dire ?… M. le marquis !… Il va le tuer !… Frédéric !…

Le marquis, s’éloignant à grands pas, laissa sa femme se débattre dans d’horribles convulsions.

Marie accourut et prodigua les soins les plus touchants à sa maîtresse. Au milieu de son délire et près de rendre le dernier soupir, la marquise jetait des cris perçants : — Marie, je meurs !… arrête-les !… Ah ! si je le voyais !… Ce dernier paroxysme avait tellement accablé l’infortunée marquise, qu’elle touchait à sa fin. Penchée sur son oreiller, elle ne pouvait même plus parler, et, pour exprimer ses pensées, elle agitait faiblement les mains. La nourrice, versant un torrent de larmes, s’écriait : — Elle meurt comme Laurette !… mes deux filles chéries !… toutes deux… c’en est trop !…

— Encore Marie ! dit la marquise avec une sombre fureur ; si je voyais mon fils, la mort me serait douce !… Ô mon fils ! je n’aurai pas tressailli à ton aspect !… ne pas avoir joui d’un seul de tes sourires !… Ah ! Marie, que de peines !… Le sujet des larmes secrètes de toute ma vie, mon fils !… ma pensée de tous les instants, je mourrai sans le voir… Qu’elles sont heureuses les mères qui rendent le dernier soupir entourées de leurs enfants !… Ô Dieu ! tiens-moi compte de tout cela !…

Madame de Rocourt, épuisée de ce dernier effort, retomba comme morte.

— Il me semble voir Laurette !… dit alors la nourrice effrayée.

À ce nom, la marquise fait un dernier effort, elle soulève sa paupière et cherche à faire signe qu’elle envie le sort de Laurette… À ce moment elle jette un faible cri ; le vicaire est à la porte, il est arrivé doucement, et il regarde avec douleur le visage flétri de la mourante.

— Madame, dit-il en s’approchant du chevet funèbre, M. le marquis lui-même m’envoie.

Madame de Rocourt, pour toute réponse, saisit de sa main brûlante la main du vicaire, et, par un geste délirant, elle la porte à ses lèvres et y dépose un baiser.

Hélas ! dit-elle, je suis entourée d’anges !… moi seule suis indigne… Vous me faites aimer mon mari, encore plus que je ne l’aimais… ajouta-t-elle faiblement.

— Il est parti !… répondit le vicaire, et il est venu me supplier d’aller vous voir…

— Être grand et généreux !… s’écria madame de Rocourt, tout cela, mon ami, dit-elle, m’ordonne de mourir ! En achevant ces mots, une joie toute divine brillait sur son visage, elle regardait M. Joseph avec d’autant plus de volupté que si près de la tombe elle se croyait tout permis.

Le vicaire prodigua à madame de Rocourt les consolations les plus tendres. En entendant cette voix chérie, Joséphine sentait ses douleurs se calmer ; et le mieux sensible qu’elle éprouvait par la présence de M. Joseph, engagea ce dernier à venir assidûment au château, pour tâcher de rétablir la santé de cette infortunée.

XVIII

Le Marquis à la ville d’A.....y. – L’Évêque d’A.....y. – M. de Rocourt s’occupe de l’état du Vicaire. – Reconnaissance des deux amants. – Ils revoient ensemble leur fils.

Le marquis de Rocourt, en proie à la plus profonde douleur, se dirigeait vers la route d’A…..y. Après avoir longtemps médité sur le malheur qui l’accablait, il venait de prendre un parti raisonnable : c’était de laisser le vicaire procurer par sa présence quelque soulagement à la maladie de sa femme, et il avait en même temps ordonné à Jonio de bien surveiller leurs entretiens, et de s’assurer jusqu’à quel point leur intimité était arrivée : lui, pendant ce temps, allait à A…..y solliciter de l’évêque un ordre subit et péremptoire, par lequel le vicaire serait forcé de quitter sur-le-champ Aulnay-le-Vicomte. Alors, il emmenait, de son côté, la marquise à Paris, en espérant que la dissipation achèverait la guérison que le vicaire aurait commencée.

— Certes, se disait-il en chemin, je n’en puis vouloir, au fond de mon âme, à la pauvre Joséphine… les passions naissent involontairement chez nous ! et la maladie de madame de Rocourt, les discours qu’elle tient dans ses accès de délire prouvent qu’elle combat sa passion… je ne puis que la plaindre, gémir sur mon sort et sur le sien !… sa mort est pour moi le plus grand des maux, je dois donc tout sacrifier pour lui faire recouvrer la santé.

Aussitôt qu’il fut arrivé à A…..y, il se dirigea vers l’évêché. Sa voiture entra dans la cour, et la paille sur laquelle elle roule indiqua à M. de Rocourt que M. de Saint-André devait être bien mal. En effet, on refusa au marquis l’entrée de la chambre de l’évêque. Alors M. de Rocourt s’adressa au secrétaire de Monseigneur.

— Monsieur, dit le marquis à un jeune abbé, vous devez connaître M. Joseph, vicaire de ma terre d’Aulnay-le-Vicomte.

— Oui, monsieur le marquis. Est-ce que vous auriez à vous en plaindre ?

— Au contraire !... s’écria le marquis, je m’intéresse tellement à lui que je venais prier Monseigneur de lui trouver quelque place plus proportionnée à son mérite.

— Il ne la prendrait pas !… répondit le secrétaire, en donnant une chiquenaude à une barbe de plume qui se trouvait sur sa manche.

— Vous m’étonnez !… dit M. de Rocourt stupéfait, il est donc venu à Aulnay…

— De lui-même, interrompit le secrétaire, il a supplié Monseigneur de l’envoyer là.

— Et quel est donc ce personnage ?… demanda le marquis surpris.

— Monseigneur seul le sait !… repartit le jeune abbé avec un air de mystère qui fit trembler M. de Rocourt.

— Quand je devrais le faire nommer cardinal !… s’écria-t-il avec dépit, il sortira d’Aulnay !…

— Je ne crois pas, dit finement le secrétaire, et si Votre Seigneurie veut faire quelqu’un cardinal, qu’elle s’adresse à un autre qui ne la refusera pas !…

— Monsieur, reprit le marquis, comme je ne suis pas un héritier de M. de Saint-André, que je ne dérangerai en rien ses dispositions testamentaires, pourriez-vous m’introduire auprès de lui ?

— Très volontiers, dit le jeune prêtre en courbant sa moëlle épinière devant le pair de France, ami intime du président du conseil des ministres : il guida le marquis de Rocourt par un escalier secret, en lui recommandant de ne pas faire de bruit. M. de Rocourt entendit résonner la voix du prélat, et ces paroles parvinrent à son oreille :

— J’institue M. Joseph, vicaire d’Aulnay, mon légataire uni…

À ce mot, M. de Saint-André s’arrêta en prêtant l’oreille au bruit des pas de ceux qui montaient par son escalier. – Le marquis frappant trois coups à la porte, entra sans attendre que l’évêque répondît. – M. de Rocourt trouva le prélat couché sur une chaise longue, auprès de la seule fenêtre dont les persiennes fussent ouvertes, de façon que le jour donnant sur lui, tout d’abord, faisait disparaître la teinte blanchâtre de sa figure sévère. L’appartement annonçait par sa noble simplicité le caractère de celui qui l’habitait.

— Monseigneur, dit le marquis, je vous supplie de m’accorder un instant d’audience, à charge de vous en rendre l’équivalent, à Paris, à votre ordre.

Le prélat sourit légèrement, et après avoir fait signe au notaire de se retirer, il indiqua au marquis un fauteuil qui se trouvait près de sa chaise longue.

— Mon fils, dit M. de Saint-André, si quelque péché vous amène à nous, je vous conseille d’aller mettre le verrou à la première porte de l’escalier, par la raison que mon secrétaire ayant méconnu mes ordres une fois, pourrait y contrevenir une seconde.

Pendant que M. de Rocourt courut fermer la porte, l’évêque sonna et ordonna à un de ses gens de faire retirer tout le monde des appartements voisins : puis, il jeta sur ses jambes un couvre-pied de soie violette, et, secouant de dessus sa soutane le peu de tabac qui s’y trouvait, il se tourna vers M. de Rocourt en poussant un soupir arraché par ses souffrances. Alors il regarda un grand crucifix placé sur la muraille en face de lui, et confiant sa tête chenue à sa main droite, il dit au marquis : Parlez !…

Comme le marquis ouvrait la bouche pour répondre, le prélat, dégageant sa main avec une vivacité qui contrastait avec l’espèce de solennité de ses mouvements, posa sa main droite sur le bras du marquis en lui demandant avec une visible émotion : — Et comment va madame de Rocourt ?…

— Hélas, répondit le marquis en soupirant, elle est à la mort !…

— À la mort !… s’écria l’évêque en se mettant brusquement sur son séant, et… je n’en ai rien su !… Il est vrai, ajouta-t-il, que depuis six mois je suis perclus !…

— C’est au sujet de madame de Rocourt que je viens vous voir, dit le marquis.

À ces mots l’évêque changea de couleur et regarda M. de Rocourt avec une vive anxiété, il remua même sa jambe paralysée, sans seulement s’en apercevoir. — Que voulez-vous dire ?… s’écria-t-il, expliquez-vous !

— Monsieur, reprit le marquis, il y a un mois, j’étais l’homme de France le plus heureux : riche, bien vu du roi, ayant autant de pouvoir qu’un homme sage peut en désirer, bien portant, enfin, me reposant sur le sein d’une femme dont tous les regards étaient pour moi, passant ma vie avec un ange de vertu !

— Oh oui !… interrompit le prélat, c’est le modèle des femmes vertueuses, et un an de sa vie de femme effacerait mille fautes !… L’évêque en parlant ainsi levait les yeux au ciel et son visage semblait rajeunir.

— Eh bien ! reprit M. de Rocourt d’une voix altérée, tout mon bonheur s’est brisé devant un homme, et cet homme !… est notre vicaire.

— Joseph !… s’écria le prélat avec effroi.

— Oui, Monseigneur, madame de Rocourt meurt d’amour pour lui !…

L’évêque s’est levé, il parcourt sa chambre en proie à une agitation cruelle. — Ô mon Dieu ! s’écrie-t-il, Dieu de paix !… Puis, se croisant les bras, il regarda fixement le crucifix et lui dit : Dieu tout-puissant, donne-moi la force, donne-la-moi !… Enfin, après un long silence, il se retourna vers le marquis stupéfait, et lui dit :

— Que me demandez-vous ? Pourquoi venez-vous ici me torturer… Pourquoi me choisir pour confident de cette peine ?… Que voulez-vous ?…

— Monseigneur, répondit le marquis, je venais vous prier de placer autre part ce jeune prêtre, afin que madame de Rocourt puisse l’oublier !… et recouvrer la santé.

— Il est des choses écrites dans le ciel !… s’écria lentement le prélat ; et c’est folie que de vouloir arrêter le cours des volontés de Dieu !…

— Que dites-vous ?... reprit M. de Rocourt, vous connaissez ce prêtre !...

— Si je le connais !… répéta avec énergie le prélat.

— Quel est-il ?… demanda le marquis, en se plaçant devant M. de Saint-André.

— Il faut que Dieu même l’ignore !… répondit gravement l’évêque en levant un doigt vers le ciel.

— Parbleu ! je le saurai !… dit M. de Rocourt d’un ton despotique. Ce secret, Monseigneur, peut-être vaudrait-il mieux me l’apprendre que me le laisser deviner.

— Mon fils ? répondit doucement le prélat.

— Instruisez-moi de la vie de cet homme, et je vous promets le chapeau.

— Monsieur, dit froidement l’évêque, je suis près de la tombe, les honneurs ne me touchent plus : le pouvoir, ajouta-t-il ironiquement, ne peut plus m’atteindre, et tout ce qui me touche maintenant, c’est le salut de mon âme, c’est d’obtenir le pardon d’une faute éternelle. La terre ne m’occupe plus.

— Ainsi, vous me refusez tout !… dit M. de Rocourt, d’un air piqué.

— Retournez vers madame de Rocourt, répondit doucement le prélat, annoncez-lui ma visite ; je me traînerai jusqu’à votre château… je vivrai jusque là… et… ma présence rétablira la paix chez vous…

— Vous en chasserez donc le vicaire ?…

— Au contraire ! s’écria le prélat d’une voix forte. Écoutez-moi, mon fils ? les paroles des vieillards sont plus sages qu’on ne le pense. Avez-vous songé quelquefois que vous n’aviez pas d’héritier, que votre nom meurt avec vous ?…

M. de Rocourt poussa un profond soupir et leva les yeux au ciel.

— Pensez-vous aussi que la faveur dont vous jouissez peut s’évanouir d’un moment à l’autre, et que depuis longtemps vous auriez dû en profiter pour ne pas laisser mourir votre pairie avec vous… Le ton que le prélat mettait à ses paroles, son regard profond, dénotaient une ambition, un désir, annonçaient des projets vagues ; l’attitude de ce vieillard frappa M. de Rocourt, de manière à ce qu’il en gardât un long souvenir.

— Que voulez-vous dire ?… demanda-t-il avec l’accent de l’inquiétude.

— En voilà assez pour aujourd’hui, reprit l’évêque, je suis fatigué, et… Je vous reverrai bientôt… Là-dessus, lui donnant sa bénédiction, il ouvrit lui-même la porte au marquis qui sortit machinalement, et en proie à une rêverie causée par les derniers mots du prélat.

M. de Rocourt remonta dans sa voiture, et regagna son château. Il courut à l’appartement de sa femme avec un empressement qui prouvait combien il l’aimait… Il eut un vif mouvement de joie, en apercevant Joséphine levée ; elle était assise sur un sopha, mais son œil terne, son attitude mélancolique, annonçaient qu’elle brûlait toujours. M. de Rocourt ne put s’empêcher de frémir en pensant que ce triste mieux était dû aux soins de son rival. La marquise se leva avec peine, marcha lentement vers son mari, lui jeta ses faibles bras autour du cou, et l’embrassa avec joie.

— Mon ami, dit-elle, sans M. Joseph tu ne m’aurais jamais revue.

Le marquis dissimula la douleur que cette naïve parole lui causa. Il regarda Joséphine avec une compassion touchante, et lorsqu’ils furent assis l’un à côté de l’autre :

— Ma chère belle, dit-il, l’évêque d’A.....y, M. de Saint-André, viendra te voir très incessamment !…

— C’est un de ceux que je dois revoir avant de mourir !…

Le soir, Jonio qui connaissait assez le cœur humain, prit à part M. de Rocourt et lui dit : Monsieur, je vous jure sur ma tête que la maladie de madame ne vient que de ce que le jeune vicaire est un fanatique, que l’amour de son état transporte, et qu’il ne veut pas répondre à son amour… J’ai entendu leur conversation, et j’en suis certain !…

— Jonio !… Jonio !… s’écria le marquis, aussitôt que je serai de retour à Paris, je te procurerai l’emploi que tu désires !… Le marquis, transporté de joie, courut à l’appartement de sa femme, et, sans l’instruire des causes de son bonheur, il l’accabla de tendres caresses et de soins touchants.

Le lendemain même, l’évêque d’A…..y se rendit au château d’Aulnay-le-Vicomte. Lorsque le marquis aperçut la voiture du prélat, il descendit lui donner le bras, et il le guida lui-même vers l’appartement de madame de Rocourt.

L’infortunée marquise était dans son boudoir à la cheminée duquel le portrait de l’ecclésiastique dont nous avons parlé restait toujours suspendu. Joséphine, assise sur un fauteuil, et les yeux fixés sur la tenture de mousseline, croyait y voir la noble et touchante figure de son idole, des larmes roulaient sous ses paupières, et son attitude suffisait pour déceler la contemplation méditative d’une amante malheureuse. Tout à coup, elle entend des pas, elle tressaille, la porte s’ouvre et son mari paraît, conduisant M. de Saint-André. Madame de Rocourt baissa les yeux, le prélat n’osa regarder Joséphine.

— Madame, dit-il avec une émotion qu’il ne put cacher malgré sa longue habitude et l’expérience que l’âge lui avait donnée pour dérober ses passions à l’œil des hommes ; madame, aussitôt que j’ai appris vos souffrances, je suis accouru, vous le voyez, pour les soulager ou pour y prendre part.

— Monseigneur, dit-elle, il en est que vous auriez dû calmer depuis bien longtemps.

— Depuis bien longtemps, répéta le prélat avec un air de reproche ; non, madame, non !... il n’y a pas longtemps que je le puis.

— Vous parlez hébreu pour moi, interrompit le marquis, en examinant avec attention l’émotion profonde de sa femme et du prélat.

— Mon ami, dit Joséphine en regardant M. de Rocourt avec douceur, je te prie de me laisser seule avec monseigneur, et d’avoir soin que personne n’approche d’ici !...

Le marquis se leva, et s’en fut !… Quel moment !… Après dix ans, la marquise revoyait l’objet de ses premières amours !… Malgré la rudesse que la religion avait donnée à son âme, l’évêque ne put réprimer le mouvement de volupté douce qui fit tressaillir son cœur lorsque son ancienne amie lui jeta un premier coup d’œil, empreint de toute la grâce des souvenirs. Quoique la vertu la plus austère eût depuis longtemps détaché le vieux prêtre de tout ce que le monde offre de plaisirs, il fut forcé de s’approcher, et une force indomptable le porta à serrer la main de madame de Rocourt, en s’écriant : « Joséphine ! »

Pour toute réponse, la marquise lui montra du doigt le portrait qui était sur la cheminée, et l’austère prélat y jetant un rapide coup d’œil, sentit battre son cœur, sentit se réveiller tout ce qu’il y avait encore en lui d’humain, en reconnaissant le portrait qu’il avait donné jadis à mademoiselle de Vaucelles, sa première, sa seule passion. Il ramena son regard sur la pâle Joséphine, et il s’aperçut que ce qu’il venait lui dire exigeait les plus grands ménagements, car elle n’était pas assez forte pour pouvoir en supporter la nouvelle.

— Grand Dieu ! s’écria-t-il, comment puis-je aggraver ma faute, au moment où je touche au cercueil… Grand Dieu ! me pardonneras-tu ?…

— Il n’y a plus de crime à me voir, répondit la marquise.

— Vous ignorez donc que je vous aime toujours !…

— Ne dois-je pas l’ignorer, d’après l’accueil que vous me fîtes lorsqu’il y a dix ans je vous vis à A…..y.

— Joséphine, s’écria le prélat, excuse-moi ! J’ai craint de perdre, par quelqu’imprudence, la considération dont je suis entouré : cette odeur de sainteté, cette réputation sans tache se seraient évanouies, et… s’il faut l’avouer, je me craignais moi-même ! Je sentais que je t’aimais toujours, et la sévérité dont je me suis armé, n’était que trop nécessaire pour moi !… Quant à vous, madame, reprit le prélat, quant à vous chez qui mon image n’est pas restée gravée longtemps…

— Ingrat !… s’écria la marquise, quand j’aurais dû oublier l’amant, le père de mon enfant ne me serait jamais devenu indifférent ! Adolphe ! je vous aime toujours !…

Le ton de cette dernière phrase était d’une énergie sans pareille, il indiquait le sentiment que madame de Recourt gardait au prélat. — Ah, je vous aimerais bien plus, reprit-elle avec un soupir, si vous m’aviez laissé mon fils !…

— Comment, Joséphine, osez-vous me tenir un pareil langage, lorsque vos traits annoncent que vous êtes en proie à une passion criminelle…

— Monseigneur, est-ce à vous de me la reprocher ?… dit-elle en lui lançant un regard foudroyant.

— Oui, madame, répondit le prélat, une femme qui a un fils…

— J’ai un fils !… j’ai un fils !… s’écria-t-elle en délire, où est-il donc !… ah monseigneur !… Adolphe ?… et elle se précipita aux genoux de l’évêque ; par grâce, dites-moi tout !… rendez-moi mon fils !… cria-t-elle avec cette brûlante énergie, avec cette voix déchirante d’une mère qui veut voir son seul enfant pour la dernière fois de sa vie.

— Madame, s’écria le prêtre à voix basse et en se levant, madame, songez que l’on peut nous entendre ! qu’un seul mot me perd, vous, votre enfant, tout ce que vous aimez !… L’effroi de M. de Saint-André annonçait combien il tenait à l’éclat de sa réputation de sainteté.

— Il n’est donc pas mort ?… demanda madame, de Rocourt presque hors d’haleine, et dont les yeux dévoraient le cœur de glace du rigide prélat.

— Non !… répondit-il avec un sourire expressif.

— Puissances du ciel, mon âme se brise !… et la marquise tomba presqu’évanouie sur son sopha. – Adolphe, à quelles tortures ne m’as-tu pas soumise… au nom de Dieu !… si tu veux effacer tes fautes aux yeux de l’Éternel, ne me fais pas languir… dis-moi, tu l’as revu ?

— Oui…

— Tu l’as nommé ton fils ?… tu…

— Non !… répondit énergiquement le prélat, le monde doit toujours ignorer notre faute, lui-même !…

— Ah je reconnais là ! s’écria la marquise pleurant, je reconnais celui que le fanatisme a rendu inaccessible aux sentiments les plus beaux qui soient dans le cœur de l’homme. Adolphe, dit Joséphine en saisissant le bras du prêtre, dis-moi où est mon fils ? ce qu’il est, ou je publie sur toute la terre ma honte et la tienne.

— Le secret mourra donc là !… répondit froidement l’évêque en montrant son cœur, si tu ne me jures pas d’observer exactement tout ce que je vais te prescrire.

— Oh, je te devine !… Eh quoi ! tu n’as pas foulé toutes les lois humaines, vertu, gloire, vie future, pour saluer ton fils d’un baiser paternel !… ah Dieu !… je sacrifierais cette vie mortelle et… l’autre pour le voir dix minutes !… Ayant dit, la marquise retomba sur son siège et resta immobile. L’évêque saisissant ce moment d’abattement, s’avança pour lui parler.

— Laisse-moi ! dit-elle, va, malgré tes pénitences, tu n’iras pas auprès d’un Dieu dont le plus beau titre est celui de Père !… Faire languir et mettre au supplice une mère !...

— Joséphine, tu dois savoir quel est ton fils ! le ciel le veut, car, après tout ce que j’ai fait pour anéantir cette preuve énergique de notre faute !…

— Anéantir !… s’écria la marquise avec le cri sublime de l’effroi.

— S’il a pu échapper…

— Ah !… et madame de Rocourt put respirer.

— S’il a pu échapper, reprit l’évêque, c’est que Dieu veut que vous jouissiez de son aspect.

— Et je suis forcée d’entendre de pareils discours !… dit Joséphine avec l’accent d’une profonde douleur.

— Joséphine, écoute-moi ?… continua l’évêque, regarde mes cheveux blancs ?… dans peu, la tombe va recevoir celui dont tu fus l’unique passion ! laisse cette tête blanchie, se couvrir sans tache du fatal linceul, tu n’auras pas longtemps à tenir tes serments. Je vais déchirer le voile qui te cache ton fils, mais jure-moi que, tant que je vivrai, tu ne l’instruiras pas du mystère de sa naissance ? imite-moi, Joséphine ! contente-toi du délicieux tressaillement de ton sein à sa douce vue,… renferme en toi-même cette joie divine… Quand je serai mort, tu pourras lui dire : Je suis ta mère… Jusque-là, garde le secret dans ton cœur ! car, ma fille, l’intérêt de notre enfant l’exige, tu peux encore l’adopter un jour !… alors, garde-toi de prononcer un seul mot qui puisse nuire à sa fortune,… elle sera brillante,… à ce prix, tu vas connaître ton fils.

— Adolphe, monseigneur, je jure tout !... s’écria-t-elle avec vivacité.

— Tu m’as compris,… continua le prêtre en exprimant le contraire par son regard.

— Oui !… répondit-elle brièvement.

— Jurez sur l’Évangile ?… dit le prélat.

— Je jurerais avant tout par mon enfant !… mais, dit-elle avec un sourire ironique, l’évêque d’A…..y doit savoir que madame de Rocourt sait tenir un serment et garder un secret.

— C’est vrai !… repartit le prélat en se souvenant qu’aucune indiscrétion n’avait trahi le secret de sa faute, ainsi que Joséphine le jura jadis ; Madame, reprit-il, votre fils…

— C’est,… dit-elle en pâlissant, tremblant, rougissant et respirant à peine !…

— Au moins, Joséphine, recueillez-vous, rassemblez vos forces, il faut vous attendre…

— Mon fils !... mon fils !... mon fils !... répéta-t-elle avec une énergie croissante.

— C’est… dit l’évêque en la regardant.

— Achevez, car je meurs !…

— C’est Joseph !… le vicaire… s’écria M. de Saint-André.

À ce nom, madame de Rocourt tombe évanouie. En voyant Joséphine étendue sur le parquet, l’évêque perdit la tête et sonna, mais lui-même sentit son cœur défaillir, et lorsque M. de Rocourt accourut, il eut l’effrayant spectacle de ces deux êtres privés de la vie !… Il s’échappa, courut rapidement chercher des sels… Alors, la marquise revint à elle, et s’élança en criant avec la rage de la folie… — Mon fils !… mon fils !… L’évêque la retint dans ses bras débiles en lui disant :

— Madame !… vos serments ?… Madame de Rocourt regarda le prêtre effrayé et se tut ; mais son regard reprochait énergiquement cette barbarie au prélat.

— Mon ami, dit-elle à M. de Rocourt qui rentra dans ce moment, mon ami,… j’existe maintenant !… je suis guérie !… Elle n’était plus sur la terre.

— Mon fils, reprit l’évêque en s’adressant au marquis, je vous ai promis d’apporter la paix en ces lieux ; j’ai rempli ma promesse… heureux si cet effort ne me coûte pas la vie, adieu. – M. de Saint-André se leva, mais un regard de Joséphine le fit rester, et l’attirant dans la pièce suivante : — Barbare, vous n’irez pas voir votre fils ?…

— Avec vous, n’est-ce pas ?… reprit-il avec un sourire et un regard où tout le feu de son premier âge et de son premier amour apparaissait.

— C’est le moyen de reconquérir tout ce que vous avez perdu.

— M. le marquis, dit le prélat, en rejoignant M. de Rocourt, madame vient de faire un vœu, je vais la conduire pour qu’elle l’accomplisse, vous ne tarderez pas à nous revoir.

— Comment, ma belle, s’écria le marquis, toi qui pouvais à peine te traîner, même soutenue par deux femmes,… tu parles de sortir ?

— Mon ami, j’existe, reprit-elle, je suis une autre femme, et tu y gagnes !… au revoir.

Elle se plaça à côté de l’évêque qui ordonna à son cocher de les conduire au presbytère…

 

***   ***   ***

 

Le bon curé était à table avec son vicaire ; le jeune homme triste comme à son ordinaire, songeait à Mélanie.

— Comment avez-vous trouvé la marquise ? demanda M. Gausse.

— Elle se meurt, ainsi que… Mélanie, ajouta-t-il en lui-même. – Malheureuse femme ! je la plains ! non de mourir pourtant, non de quitter cette vie pleine d’amertume pour un séjour…

— Un bon tiens vaut mieux que deux tu auras ! interrompit joyeusement le curé ; que cela m’afflige, reprit-il d’un air attristé, madame de Rocourt est si bonne, si aimable !… bah ! Dieu est sage, mon jeune ami, le marquis se remariera, il aura des enfants qui hériteront de sa pairie : cependant, vieux mari, jeune femme, mettent l’amour en terre ; et, quoiqu’amour et seigneurie ne veulent pas compagnie, s’il se remariait, il pourrait avoir des enfants… mais, il n’y a pas si bon cheval qui ne bronche, un clou chasse l’autre. – Marguerite ?…

Ah ! bah !… Marguerite regardait par la fenêtre, elle accourt et s’écrie :

— Voici monseigneur !… Puis, elle s’échappe et ouvre la porte en arrangeant son bonnet. M. Gausse et M. Joseph s’étaient élancés dans le salon ; ce fut de cette pièce, qu’ils allèrent à la rencontre de l’évêque et de la marquise. – Je voudrais qu’un peintre représentât fidèlement le premier regard que madame de Rocourt jeta sur son fils… Elle s’admira elle-même !… Son œil humide ayant perdu le feu sombre de sa passion criminelle, savoura la plus grande volupté que puisse éprouver une femme… Quelle énergie il lui fallut pour ne pas voler dans les bras de ce beau jeune homme, et le couvrir de ses baisers maternels.

L’évêque prit la main du jeune homme, ce qui excita l’envie de la mère, et il lui témoigna toute son affection par un doux serrement de main. On s’assit, M. Gausse, malgré sa haine pour le latin, récita, pour compliment, le nunc dimittis à M. de Saint-André, qui remercia le bon pasteur, par un mouvement de tête. Le bonhomme, dans sa joie, prit d’abord la visite pour lui ; mais un instant de réflexion et l’aspect de la marquise qui ne leva pas les yeux de dessus le vicaire, le firent revenir de son enthousiasme.

Madame de Rocourt ne savait pas où elle était : pour elle, l’humble salon du curé devenait un palais. Si je ne m’appesantis pas davantage sur un pareil instant, c’est qu’il n’y a pas de couleurs pour en peindre le charme, et qu’il passa aussi vite que la ligne que vos yeux viennent de parcourir. La marquise était revenue au château, elle se trouvait assise dans son fauteuil, et l’évêque voyageait depuis longtemps sur la route d’A.....y, qu’elle s’imaginait avoir rêvé, et n’avoir vécu qu’une seule minute : la minute où elle vit son fils. Le soir elle se coucha en pensant à M. Joseph, elle devait se réveiller avec cette même pensée. Heureuse, mille fois heureuse !

On doit, pour peu qu’on ait d’imagination, se figurer tout ce qui se passa dans le village, que la visite de l’évêque au presbytère avait mis en rumeur. Marguerite eut une longue conférence avec son maître, à qui elle chercha à prouver que M. Joseph était fils de l’évêque ; mais M. Gausse répondit que chacun était fils de ses œuvres.

XIX

La Marquise et son fils. – Rendez-vous donné. – Jalousie de M. de Rocourt au comble. – Type des scènes conjugales.

Un tel événement influa sensiblement sur la santé de la marquise, l’exaltation lui avait fait trouver des forces dans le premier moment ; mais le lendemain lorsqu’elle se réveilla, elle éprouva une grande prostration physique et morale. En effet, à l’instant où l’évêque lui avait montré son fils dans celui qu’elle aimait, par une révélation mal comprise de la nature, une horrible révolution s’était opérée dans son organisation. Cette situation, unique peut-être et assurément une des plus extraordinaires qui puisse se rencontrer dans la vie d’une femme, eût causé la mort de la marquise, si, au milieu du renversement total de ses sentiments, elle n’eut senti s’élever dans son cœur la joie ineffable de la maternité.

Aussitôt qu’elle put réfléchir, elle trouva que ses tourments avaient seulement changé de nature.

— Eh quoi ! se disait-elle, il me faut voir mon fils sans oser lui parler… Il va me fuir, car il prendra tous mes regards de mère et toutes mes paroles de tendresse, pour des témoignages d’amour, d’un amour que j’abhorre à présent. Ah ! comme je suis bien plus heureuse d’être sa mère ! Oh ! comme je voudrais n’avoir jamais parlé, et pouvoir effacer le souvenir de la scène de la vallée… Quel Fils !… talent, beauté, vertu !… Ah ! quand pourrai-je lui dire : « Joseph, tu es mon fils !… » mais hélas !… ce serait lui dire : « Mon fils, tu n’as point de nom, ton père te renie, quoiqu’il t’aime !... » Hélas oui, comme l’a fait observer Adolphe, sa fortune dépend de mon silence !… Si M. de Rocourt pouvait l’aimer !… Quoi, un jour, à la face du monde, et non plus en secret, je le nommerais mon fils ?… il aurait un nom !… Malheureuse mère, tais-toi !… Quel supplice !

Elle était absorbée dans ses réflexions, lorsque M. de Rocourt entra, en regardant sa femme avec inquiétude.

— Hé bien, ma belle, comment allez-vous ce matin ?

— Très bien, très bien, je suis guérie… Asseyez-vous là, plus près de mon lit… Bien !...

— Es-tu guérie de tout… des maux de l’âme et de ceux du corps ?… demanda le marquis.

— Oui, dit Joséphine, en pressant la main de son mari ; mais écoute, mon cher enfant, si tu veux me voir toujours rayonnante de bonheur et de santé, laisse-moi voir souvent M. Joseph, et n’en prends nul souci.

À ces mots, le marquis frémit et regarda sa femme d’un air grave et chagrin : — Chère amie, dit-il, vous savez à quel point je vous aime ; pour vous, je ferais les plus grands sacrifices, mais songez à vous-même, aux dangers auxquels vous exposez votre réputation !… Si vous êtes mieux, partons plutôt pour Paris !…

— Jamais !… s’écria la marquise, je veux rester à Aulnay toute ma vie !…

— Que dites-vous ?… repartit M. de Rocourt stupéfait. – Quelle paix l’évêque a-t-il donc apportée ? se dit-il à lui-même.

— Monsieur, reprit Joséphine en attirant son mari par un geste plein de grâce, vous qui vous mêlez journellement des secrets d’état de toute l’Europe, et qui avez étudié l’art de surprendre les pensées des autres… écoutez donc ?… je voudrais bien savoir pourquoi un jeune homme de l’âge, de la tournure et de l’esprit de M. Joseph se confine à Aulnay !… Il a des chagrins certainement… sans cela comment eût-il pu se faire prêtre ?… Ces derniers mots furent prononcés avec l’accent du regret.

— Madame, répondit le marquis, on ne cherche à deviner que des secrets d’une grande utilité…

— Mon cher ami, reprit madame de Rocourt en changeant subitement de pensée, avouez-moi quels sentiments vous avez pour ce jeune prêtre…

— Je le hais…

— Parce que je l’aime ?…

— Peut-être…

— Je veux vous le faire aimer !… Et vous savez que ce que je me mets en tête…

— Ne parlons pas de tête, dit le marquis en souriant d’un air demi-contrarié, demi-satisfait.

Ce fut ainsi que, chaque jour, la marquise accabla M. de Recourt de séductions et de sollicitations, pour ramener à changer de sentiments à l’égard de M. Joseph. Elle y mit une si gracieuse insistance, et tout en tourmentant son mari, elle l’entoura de tant de soins, de prévenances, d’amour, que ce dernier ne savait qu’en penser : toutes ses idées se confondaient et se perdaient dans ce labyrinthe inextricable, et il ne trouvait d’autres explications à cette conduite, sinon que la femme est un être indéfinissable. Mais, l’intimité du jeune prêtre et de madame de Recourt était un fait positif qui remettait sans cesse sa jalousie en haleine. La patience et les réflexions du marquis étaient à bout et un éclat devenait imminent.

En effet, une fois que la marquise put se livrer sans crime à sa tendresse pour M. Joseph, on comprend qu’elle le vit aussi souvent qu’il lui fut possible. D’abord, tant qu’elle fut trop faible pour se lever, elle le faisait demander, et le retenait longtemps à son chevet ; puis, lorsqu’elle entra en convalescence, elle se promena dans son parc appuyée sur le bras du vicaire, qu’elle choisissait pour soutien avec un visible plaisir. Ces préférences marquées déchiraient le cœur de M. de Rocourt, qui, pendant les huit premiers jours, ne les laissa pas une minute seuls, et qui se sentait transporté d’une rage effroyable lorsqu’il surprenait les tendres regards que sa femme arrêtait sur le jeune homme. Et comment eût-il pu apprécier les sentiments de madame de Rocourt, puisqu’elle-même s’y était trompée d’abord.

Un matin, (c’était la troisième fois que madame de Rocourt se promenait dans son parc,) elle se dirigeait avec M. Joseph et son mari vers les ruines de l’ancien château, lorsqu’une affaire obligea le marquis de se retirer. La marquise resta donc seule avec le vicaire.

— Mon ami, dit madame de Rocourt au jeune prêtre, vous devez vous souvenir de la cabane du bûcheron… Tâchez, je vous en prie, d’oublier cette affreuse scène ! j’avais pris le change sur le sentiment que j’éprouve pour vous et qui est une affection toute maternelle… Vous n’avez jamais connu votre mère, je n’ai jamais vu mon fils… il aurait votre âge… laissez-moi vous donner ce doux nom, et si vous avez quelqu’amitié pour moi, l’illusion sera presqu’une réalité.

— Ah, madame ! reprit le vicaire, je puis vous assurer qu’il ne me sera pas difficile d’avoir pour vous des sentiments de cette nature, mais, si vous voulez que je parle à cœur ouvert, je les crains…

— Ah ! ne balancez pas, s’écria la marquise avec vivacité, livrez-vous y tout entier !…

— Je regardais même, continua Joseph, cette promenade comme la dernière. Vous êtes parfaitement bien rétablie, vous avez sur le visage les roses de la santé… la tristesse a fui loin de vous en même temps que la souffrance. Mes consolations et mon appui ne vous sont plus nécessaires... Là où gémit le malheur, là, ma place est marquée… Regardez mon front, chaque jour il pâlit davantage.

— Joseph ! vous ne direz donc pas vos chagrins à votre mère ?

— Oh ! non… s’écria le jeune prêtre.

— Mon ami, dit la marquise, vous ne sauriez croire combien j’aurais de bonheur à pleurer avec vous. Ah ! croyez-moi, les femmes véritablement amies, connaissent l’art de guérir les plaies de l’âme… et si vous pouviez deviner comme je vous aime… Ah ! Joseph !… vous ne me refuseriez pas… Je voudrais, reprit-elle avec un son de voix touchant, vous faire comprendre ce sentiment qui joint à la sainteté de l’amitié tout le dévouement et la tendresse de l’amour : c’est une passion chaste et sacrée dont vous ne devez pas craindre les témoignages purs de toute pensée terrestre ; car je vous aime comme une mère aime son fils… Puissiez-vous lire dans mon âme : ô mon ami, mon fils, et puissent ces paroles bannir de votre mémoire ce que je vous ai dit autrefois au milieu de la vallée, et de telle sorte qu’il n’en reste plus de traces…

— Ah ! s’écria Joseph, vous avez dépeint tout ce que je sens pour vous ! car vous avez vaincu ma misanthropie, et près de vous seule j’oublie mon serment et mes malheurs, et tout… enfin.

— Venez donc me confier vos souffrances, dit cette mère dont les yeux parcouraient avec complaisance le visage noble et énergique du jeune homme : j’imagine, ajouta-t-elle, qu’elles ne sont pas sans remède, et que votre douleur repose sur des motifs qui manquent de réalité.

— Hélas ! s’écria le jeune prêtre en lui-même et en détournant ses yeux pleins de larmes, qui donc peut faire que je ne sois pas le frère de Mélanie !…

— À quoi songez-vous, vous ne répondez pas ? Allons, Joseph, vous êtes mon fils… d’adoption, ayez confiance en votre mère.

— Ah ! s’il en était ainsi ! s’écria Joseph, en versant un torrent de larmes. Il s’assit sur le gazon, et cachant son visage entre ses mains : — Ô Mélanie ! Mélanie, quelle joie ! dit-il à travers ses sanglots.

— Que voulez-vous dire ? demanda la marquise qui pleurait en voyant pleurer son fils.

— Eh bien ! reprit le vicaire, puisque vous me portez une amitié sincère…

— Ah, je vous l’ai prouvée, ici même, en vous confiant mes secrets… Joseph, dit-elle en le regardant avec une émotion profonde, si vous aviez pour mère (songez que c’est une supposition !) si vous aviez pour mère une femme pour qui votre naissance fût un opprobre, pour qui votre vue fût un remords, et qui pourtant fût fière de vous avoir donné le jour, qui brûlât de vous voir, de vous presser sur son cœur, que feriez-vous à cette pauvre mère ?

— Ce que je ferais ! s’écria le vicaire, je me jetterais dans ses bras, et je voudrais que l’amour étouffât en elle la voix du remords. J’irais au bout de la terre vivre avec elle, et je l’entourerais de tant de soins, que l’opinion des hommes ne pourrait rien sur son bonheur.

— Joseph, Joseph ! qui donc t’inspirerait une indulgence si opposée à la sévérité de tes principes ?

— La nature ! s’écria-t-il. Ah ! que ne suis-je resté dans mon désert ?… je ne mourrais pas jeune, triste et consumé par une passion sans espoir !

Madame de Rocourt s’était jetée au cou du prêtre, et l’embrassait avec une effusion toute maternelle.

— Je n’en puis plus ! répondit-elle, je suis suffoquée !… Joseph à demain, venez au château, par le parc ! vous monterez par l’escalier dérobé, je serai dans mon boudoir, et je ferai en sorte que nous y soyons seuls.

— Fort bien !… s’écria M. de Rocourt quand le vicaire et sa femme furent partis. Il s’était approché sans bruit, et favorisé par un massif, il venait d’entendre ces derniers mots.

— Ah ! reprit-il, je vois ce que l’évêque d’À…..y est venu faire chez moi !… Oh ! les gens d’église ! les gens d’église !… Ils prennent le monde pour leur sérail, ils se soutiennent, ils s’entraident. Oh ! les libéraux ont raison. À la session prochaine je veux siéger au côté gauche, à l’extrême gauche, entre Manuel et Chauvelin. Je suis libéral, je suis radical, je suis jacobin, je suis carbonaro !... Oui, M. de Saint-André sera venu, par quelques arguments jésuitiques, lever les doutes de madame de Rocourt et lui donner même l’absolution… mais, quel intérêt avait-il ?… Ô rage !… Ah, je veux éclaircir ce mystère… ou plutôt, je ne sais ce que je veux !…

M. de Rocourt fut au supplice toute la journée, il regardait sa femme avec une attention marquée, et ses yeux semblaient aller chercher ses plus secrètes pensées au fond de son cœur. Un horrible tourment s’emparait de son âme, lorsque Joséphine tournait sur lui des yeux remplis de douceur et d’innocence, et qu’il voyait son visage resplendir de contentement et de bonheur, lorsqu’elle l’accablait de caresses… Alors, l’idée qu’elle aimait le vicaire empoisonnait tout ce qui eût fait son bonheur autrefois, et il se serait volontairement déchiré le sein, quand il songeait que toute cette tendresse était feinte, et qu’elle s’imaginait le tromper… il jura d’enlever sa femme de vive force et de l’emmener à Rocourt ou à Paris. Enfin, sa fureur arrivant au comble, il médita de se venger et du prêtre et de Joséphine.

Le lendemain matin, il mit Jonio en embuscade, pour qu’il le prévînt lorsque le prêtre paraîtrait. Mais madame de Rocourt ne lui laissa pas le loisir de venir troubler son tête-à-tête. Elle entra, contre son habitude, chez son mari, qui n’était pas encore levé ; et, s’asseyant près de lui elle lui demanda, après mille gracieuses coquetteries dont M. de Rocourt n’était pas d’humeur à se prévaloir ce jour-là, s’il se sentait disposé à se donner beaucoup de peine pour satisfaire un des caprices de sa femme.

M. de Rocourt fit une grimace qui ne voulait dire ni oui ni non.

Madame de Rocourt insista.

— Nous y voilà !… s’écria le marquis…

— Ah !… il est expressément défendu de murmurer… interrompit Joséphine en embrassant son mari. Écoutez donc ? et au lieu d’expliquer le but de sa visite elle redoubla ses agaceries intéressées.

— Et tout cela est, reprit le marquis, pour me dire…

— D’attendre patiemment ma volonté…

— Ah ! c’est un peu trop fort ! s’écria M. de Rocourt.

— Comment, trop ! pas assez !… Eh ! vraiment, on se donnera la peine de vous aimer comme on le fait pour n’avoir aucun droit sur vous !...

— Joséphine, souvenez-vous bien de ce que vous venez de dire là, et tâchez de pratiquer ces préceptes… Aujourd’hui, seulement.

— Qu’est-ce que cela !… votre ton annonce de la rébellion, je crois ! allons, j’exige que vous montiez en calèche, que vous couriez à bride abattue jusqu’à A…..y, et que vous m’en rapportiez tous les romans nouveaux qui auront paru depuis mon arrivée à Aulnay.

— Quelle est cette nouvelle fantaisie !…

— Ah ! ah ! s’écria madame de Rocourt en riant, avez-vous jamais vu qu’une femme rendit compte de ses caprices… Mais tout change… Comment feriez-vous donc si nous n’en avions pas ?… Ah ! désormais, lorsque je m’en irai, j’aurai soin, pour vous gouverner, de laisser mon dé ou l’un de mes chapeaux, pour imiter Charles XII qui voulait envoyer une de ses bottes au sénat de Stockholm !

— J’y cours, madame, j’y cours ! L’expression sardonique que M. de Rocourt mit à ce mot inquiéta Joséphine. Néanmoins, le marquis fit mettre les chevaux et partit au grand galop. Bientôt madame de Rocourt perdit de vue la calèche, et elle se rendit à son boudoir. — Enfin, se dit-elle, je vais connaître les malheurs de mon fils !…

— Madame, s’écria Marie toute essoufflée, voici le vicaire !

— Bon, ma chère nourrice, mets-toi en sentinelle, et que rien ne nous interrompe.

La nourrice courut dans le vestibule en laissant toutes les portes ouvertes. Comme Marie arrivait à l’antichambre des appartements de la marquise, elle se trouva face-à-face avec M. de Rocourt, qui avait laissé partir la calèche et qui accourait averti par Jonio de l’arrivée du vicaire. Jonio avait même eu l’adresse perfide de mettre le verrou en dehors à la porte de l’escalier dérobé, de manière que M. Joseph ne pouvait plus sortir que par les appartements.

— Monsieur, s’écria courageusement la nourrice, madame désire être seule !...

— Taisez-vous ! madame vous fait jouer un joli rôle ! vieille folle, taisez-vous et gardez-vous de reparaître devant moi.

Le marquis s’élança ; mais la nourrice, oubliant son âge, le devança et arriva au boudoir en criant :

— Madame, voilà monsieur !…

Sur-le-champ la marquise ferma la porte au verrou, en priant le prêtre de ne pas dire un mot. En ce moment, une idée terrible vint l’épouvanter : c’est que, sous peine de faire le malheur de M. de Rocourt, il fallait lui expliquer l’intérêt qu’elle portait au jeune homme.

— Madame, s’écria le marquis en secouant la porte du boudoir, ouvrez-moi sur-le-champ, je le veux !…

— Il ne me plaît pas de le faire, répondit-elle.

— Jonio, dit le marquis, allez chercher des maçons, et faites murer l’autre porte !… Madame, reprit-il, vous n’êtes pas seule ?

— Non.

— Ouvrez-moi donc sur-le-champ, ou je brise la porte !…

— Libre à vous, monsieur le marquis ; mais, si vous brisez cette porte, vous m’ouvrirez celle d’un couvent, et de votre vie vous ne me reverrez.

— Que faut-il donc que je fasse !… s’écria-t-il en frappant du pied et en déchargeant un coup de canne sur une pendule qui se trouva sur la cheminée près de laquelle il était ; car je n’ignore pas, dit-il d’une voix éteinte par la fureur, que vous êtes avec le vicaire ; mais il le paiera de sa vie.

— Tuez-moi donc !… dit froidement le vicaire en ouvrant la porte du boudoir.

Ce sang-froid et l’attitude noble et imposante de M. Joseph glacèrent le marquis.

— Joseph ! s’écria madame de Rocourt, retirez-vous !... Et vous, monsieur le marquis, sous peine de me voir mourir, gardez-vous de toucher à un seul cheveu de sa tête !…

Le vicaire s’en alla lentement, sans laisser paraître ni crainte ni confusion.

Le marquis, stupéfait, le regarda sortir, et, après avoir laissé échapper un mouvement convulsif de rage et d’indécision, il se retourna vers le boudoir, où il entra. Madame de Rocourt lui dit froidement : — Fermez la porte, car pour votre honneur, il faut, je crois, éviter qu’on entende ce que vous avez à me dire… Puis elle ajouta quand il fut revenu :

— Que me voulez-vous ?…

— Madame, s’écria le marquis pâle et tremblant de fureur, madame… osez-vous bien me le demander ?… Enfin mes yeux sont dessillés, et je n’ai plus pour vous que les sentiments que vous méritez !… Eh quoi ! une créature que j’ai tirée de la misère, que ma main a fait monter au rang des plus grandes familles, qui me doit tout !… s’abaisse, se dégrade… un vicaire de campagne !… encore, madame, si c’était un homme distingué, si une passion fondée sur un rang, des avantages ou des qualités entraînantes, si l’homme que vous aimez tant vous excusait ; mais non… vous descendez plus bas…

— Ah ! ministre ou prince du sang, n’est-il pas vrai, monsieur l’homme de cour, ah ! ne me forcez pas à descendre au sarcasme, monsieur le marquis ! reprochez-moi ma faute et non pas vos bienfaits, et ne vous déshonorez pas vous-même.

— Ah ! je me déshonore ! reprit M. de Rocourt, ah ! c’est moi qui me déshonore, répétait-il en se promenant à grands pas dans le boudoir.

Joséphine, muette, pâle, interdite, n’osait ouvrir la bouche ; elle sentait que toutes les apparences l’accusaient, et que, pour se justifier de cette imprudence, il fallait, au bout de sa carrière, avouer la faute de sa jeunesse devant un homme qui, s’apercevant qu’il avait été trompé dès le premier jour de son mariage, ne la croirait peut-être plus !… Elle se laissait donc accabler, parce que sa fierté, son amour maternel, une foule de considération, le lui commandaient impérieusement.

— Eh bien, madame, continua le marquis en croisant les bras et en s’arrêtant devant elle ; eh bien ! à tout cela, qu’avez-vous à répondre ?… Rien, rien !… Ah ! dès aujourd’hui je deviens un maître, et vous connaîtrez jusqu’où peut aller ma colère !... Répondrez-vous ? s’écria-t-il… Le marquis ne put rien ajouter, la fureur l’étouffait. Madame de Rocourt se leva, se mit devant sa psyché, et rétablissant le désordre de sa coiffure, elle dit tranquillement et sans regarder son mari :

— Que voulez-vous que je réponde à un homme qui s’abaisse jusqu’à épier sa femme ? Vous partez pour A…..y, du moins vous le dites, et monsieur se cache !… Un grand personnage !… un pair de France se cacher !… Est-ce la diplomatie qui vous a appris d’aussi nobles ruses ?… ajouta-t-elle avec un léger sourire qui couvrait tout son embarras.

— Ô comble d’infamie !… Comment, madame, dit le marquis en saisissant avec force le bras de sa femme, comment, vous osez plaisanter dans un pareil moment ! Il y a dans tout ceci quelque mystère que je ne puis pénétrer ; je me suis abusé sur vous depuis vingt ans.

— Monsieur, interrompit-elle, contenez l’ardeur de vos caresses ! voyez… et elle lui montra son bras, sur la peau douce duquel les doigts de M. de Rocourt étaient marqués. Il eut un mouvement de regret, mais il continua :

— Comment ! vous osez me reprocher ma ruse, et la vôtre,… perfide !…

— La mienne, reprit-elle, jamais je ne me cache… Vous m’auriez ce matin demandé ce que je comptais faire, je vous l’aurais dit. Et le visage de Joséphine semblait calme.

— Vous auriez avoué que vous attendiez ce prêtre de l’enfer ?…

— Assurément répondit-elle.

— Eh bien, je mettrai votre franchise à l’épreuve… Lui avez-vous écrit ?… demanda le marquis en la foudroyant de ses regards.

— Oui.

— C’est vous qui lui avez dit de venir ?…

— Oui,… cent fois oui, monsieur !… et je ne puis me passer de voir ce jeune homme… Enfin, dit-elle avec dépit, je l’aurai, chaque jour, à toute heure, sans cesse à mes côtés !… Reprenez vos dons, votre luxe… je m’en irai avec lui, loin, bien loin, seule, et je serai plus heureuse que je ne l’ai jamais été… Vous m’y forcez, je vous le dis, et je n’en aurai jamais de remords… Eh quoi ! grand Dieu ! les hommes prétendent-ils qu’un titre, une corbeille, et du latin que nous ne comprenons pas, doivent étouffer en nous tous les sentiments naturels et faire de nous un champ, une métairie, que notre contrat de mariage soit un acte de vente, que l’usufruit et la nue-propriété de cette terre conjugale leur appartiennent !… Ah ! que de pleurs on doit répandre en mettant une fille au monde !… Oui, malheureuses que nous sommes, l’amour d’un mari est quelquefois aussi cruel que son dédain. Hélas ! notre bonheur dépend donc d’un regard, d’un geste ! Ma foi, je ne veux plus de la vie, elle est trop pesante avec ces conditions !…

Le marquis, poussé à bout par ce déluge de paroles, s’écria : — Madame, madame ! vous me faites mal !… j’étouffe !… et il s’avança sur Joséphine avec une sombre fureur ; il lui présenta les mains de telle manière qu’elle crut, en voyant ses yeux étinceler, qu’il venait la tuer : une peur glaciale s’empara d’elle.

— Monsieur !… cria-t-elle, au secours !… au secours ! Ah !…

— Qu’avez-vous, madame, je viens vous dire adieu… En disant cela il était pâle et tremblant.

— Non, monsieur le marquis, c’est à moi de partir. Mademoiselle de Vaucelles trouvera un asile chez son cousin le duc d’Ivrajo ; cette malheureuse créature a des amis qui ne la soupçonneront pas et qui sont encore assez puissants, je pense !…

Elle se leva avec dignité, et, faisant quelques pas, elle se retourna, regarda le marquis, et lui dit :

— Vous m’aimez encore, M. de Rocourt, je le vois… Je ne vous dirai pas que je vous aime, si, malgré toutes les apparences, il n’est rien de tout ce que vous croyez… Non… je me tais !… adieu !... je vous attends.

— Joséphine !… et le marquis se jeta à ses pieds, je t’en conjure, un mot, un seul !... mon cœur en a besoin, une seule parole !… j’ai besoin de te croire vertueuse !…

— Ceci, dit-elle en riant et en caressant doucement le front de son époux, ceci devient un peu moins marital !… Voilà des formes au moins !… Fi donc, monsieur ! relevez-vous : je ne suis digne que d’horreur… une malheureuse, tirée de la misère ! Cependant, monsieur, je me nommais alors mademoiselle de Vaucelles !… vous l’avez un peu oublié !…

— Ah ! je l’ai oublié, dit le marquis avec un reste de dépit, mais, vous aussi !… reprit-il, tenez !… et il présenta à sa femme la lettre interceptée… Elle la prit et se mit à rougir…

— Ah !… vous rougissez encore !… dit-il avec un sourire sardonique…

— Je rougirai toujours pour vous, répondit-elle, et… pour moi ! Car je verse des larmes de sang sur mon erreur d’un moment quant à ce jeune prêtre !… Lorsque j’écrivis cette lettre, M. le marquis, je croyais aimer, je l’avoue, le vicaire.

— Et maintenant ?…

— Je l’aime encore, dit-elle, en regardant M. de Rocourt avec la plus vive expression de tendresse… En vérité, il faut convenir que nous sommes entourés de gens bien méchants !... Qui vous a remis cette lettre ?…

— Joséphine !… j’ai promis… je dois…

— Allons, je veux le savoir, dit-elle d’un ton de maîtresse ; m’aimez-vous ?… dites-le ?

— Jonio !… qui… l’intercepta, me…

La marquise se tourna vers le ruban de la sonnette, le tira légèrement et sans aucune marque de colère. Marie arriva.

— Marie, dit Joséphine, que dans une demi-heure Jonio sorte du château, il n’est plus au service de M. le marquis, et s’il ose paraître devant nous, apprenez-lui que je me chargerai de son logement.

— Quant à vous, monsieur, sans que vous le demandiez, je vous accorde le pardon de vos outrages : les rôles sont changés, et c’est à moi d’implorer mon pardon.

Aussitôt Joséphine se mit à genoux avec cet air d’obéissance qui rend une femme si touchante ; elle regarda douloureusement M. de Rocourt stupéfait, qui s’assit ; quelques larmes roulèrent dans les yeux de la marquise, elle soupira, puis elle dit d’une voix plaintive :

— Il faut en finir, M. de Rocourt, je vous dois la vérité ; je ne vous demanderai pas le secret : vous le garderez, j’en suis sûre…

— Relevez-vous, Joséphine, dit le marquis surpris.

— Ah ! dit-elle, cette attitude est la seule qui me convienne…

— Mais que voulez-vous dire ?

— Monsieur, reprit-elle, vous n’avez pas oublié, sans doute, la mélancolie dont j’étais accablée à l’époque où je vous connus, et pendant tout le temps que vous me fîtes la cour ? (Le marquis inclina légèrement la tête). Alors, ne vous ai-je pas longtemps refusé ?…

— Oui…

— Cette souffrance que je vous ai tue, n’a-t-elle pas duré longtemps… vous a-t-elle inquiété ?…

— Beaucoup.

— Je vous en remercie, répondit-elle avec un sourire.

— Joséphine !…

— Monsieur, dit-elle avec une répugnance invincible et en versant un torrent de larmes, j’avais commis une faute dont je ne vous ai jamais instruit.

Le marquis à l’aspect de la douleur de Joséphine sentit des pleurs inonder ses yeux : il la regarda fixement.

— Monsieur… cette douleur était causée par la mort prétendue de mon fils.

— Un fils !… un fils !… s’écria le marquis ému en parcourant la chambre comme un fou, vous aviez un fils !… avant mon mariage !

— Grand Dieu ! cria la marquise en tombant à ses pieds ; bonté céleste ! il ne m’accable pas !

— Moi t’accabler ?… dit M. de Rocourt en prenant Joséphine dans ses bras et la serrant contre son cœur. Ma Joséphine !… et il la couvrit de baisers.

— Ce fils… c’est le vicaire !… (Le marquis s’assit, et, stupéfait, attira sur ses genoux sa femme qui épiait avec le soin d’une mère les moindres mouvements de la figure de son mari). On a tout fait pour le perdre, on l’a envoyé dans les Indes !… le hasard, ou plutôt la Providence, l’ont ramené aux lieux où il fut nourri et sous l’œil de sa mère… Trompée par la nature, je l’aimai… je crus l’aimer d’amour !… Maintenant… c’est mon fils !…

— Et son père… est M. de Saint-André, l’évêque… ajouta le marquis.

— Silence ! monsieur, silence !… gardez qu’un mot de votre bouche ne trahisse un pareil mystère… de la discrétion… et elle embrassa son mari.

— Je le jure, Joséphine ! Pendant longtemps le silence régna : enfin, le marquis, regardant sa femme avec ivresse, lui dit : — Tu m’aimes donc toujours ?…

— Oh oui ! répondit-elle.

— Eh bien, dit le marquis doucement, nous n’avons point d’enfant…

Une joie céleste inonda le cœur de la pauvre mère. — Eh bien ? demanda-t-elle avec anxiété.

— Eh bien, continua le marquis, nous adopterons Joseph, il aura mon nom, j’obtiendrai du Roi qu’il me succède dans ma pairie, et il sera riche, car l’évêque l’a institué son légataire universel. Ce jeune homme est bien de sa personne, reprit le marquis, il a de la fierté, il est instruit, il arrivera à tout.

— Frédéric ! ah ! tu me fais mourir de joie !… Et la marquise évanouie laissa tomber sa tête sur le sein de M. de Rocourt attendri.

— Je sens que j’aimerai ton fils !… Cette parole douce et les caresses du marquis rendirent Joséphine à la vie.

— Et moi, dit-elle, je bénirai cet évènement ; mon existence maintenant sera complète. Le pauvre enfant venait me raconter ses malheurs ! Frédéric, dit-elle avec gravité, songez que le vicaire ignore qu’il est mon fils, que j’ai juré de ne pas l’en instruire ; promettez-moi de garder le secret jusqu’à ce que monseigneur soit mort, et même jusqu’à ce que nous l’ayons adopté.

— Tu ne jouiras donc qu’en secret de ton bonheur…

— Il le faut, dit-elle en soupirant, il le faut pour son propre intérêt et pour son avenir !

— Ah ! que je suis heureux ! s’écria M. de Rocourt.

La conclusion de cette scène qui avait mis tout le monde en émoi, surprit les habitants du château…

XX

Grandeur d’âme de Joseph. – Il quitte Aulnay-le-Vicomte. – Comment l’abbé Frelu fut cause qu’il acheta une chaise. – Il retrouve un homme de connaissance. – Il apprend que Mélanie n’est pas sa sœur.

Pendant que cette scène avait lieu dans le boudoir de la marquise, il s’en passait une autre au presbytère. Le jeune prêtre, en retournant à pas lents chez le curé, fit d’austères réflexions.

— Eh quoi ! s’était-il dit, l’amour de madame de Rocourt n’est pas éteint, chaque jour il se réveille, aussi violent que celui de Mélanie. Ma présence l’exalte continuellement, et j’aurai ainsi causé le malheur de deux personnes… il semble que mon infortune soit contagieuse !… Allons, je dois quitter ces lieux… pourtant ce pays me plaisait, et j’espérais y mourir…

Lorsqu’il fut devant la grille, il jeta un coup d’œil sur le parc, sur les ruines de l’ancien château, il poussa un soupir, et dit : — Je vais abandonner tout cela, la fatalité me sépare de tout ce que j’aime… Puis, en pensant à sa chère Mélanie, il s’achemina lentement vers la demeure du bon curé…

Marguerite, en lui ouvrant la porte, fut frappée de la figure altérée du jeune prêtre.

— Qu’avez-vous, monsieur ? s’écria-t-elle.

— Rien, rien, ma bonne Marguerite.

M. Joseph de Saint-André se dirigea vers le salon, il y entra doucement et s’assit auprès de M. Gausse qui lisait son bréviaire, c’est-à-dire qui en faisait crier toutes les pages en les passant en revue avec son pouce, devoir qu’il remplissait consciencieusement tous les soirs.

— Eh bien, mon ami, qu’est-ce qui vous pique ? vous êtes encore plus triste qu’à l’ordinaire ; tuez-moi donc votre chagrin avant qu’il ne vous tue !…

— Hélas ! mon vieil ami, vous m’avez témoigné de l’affection, j’ai besoin d’un avis.

— Vous dites d’or, un bon conseil vaut…

— J’entends du bruit, dit le vicaire, interrompant un des proverbes favoris du curé.

— Mon cher vicaire, reprit M. Gausse à voix basse en se penchant vers l’oreille du jeune homme ; c’est Marguerite qui a toujours trouvé qu’on avait tort de se plaindre de ce que les portes ne fermaient pas bien, la Providence ayant permis ce petit inconvénient pour la plus grande commodité des servantes… Il serait plus facile de tirer une lettre de change de la Gascogne et du Limousin, que de l’empêcher de connaître ce qui se dit… Aussi, lorsque je discute quelque chose d’important, j’ai coutume de l’appeler et de lui recommander le secret ; en la piquant d’honneur on arrête sa langue.

— Eh bien, parlons à voix basse ! dit le vicaire.

— La pauvre fille va se damner ! répliqua le curé avec un accent de bonté, et pendant quinze jours elle m’assassinera pour connaître ce dont il aura été question.

— Qu’elle entre, s’écria Joseph.

Marguerite était entrée !…

— Monsieur, reprit le vicaire, il est certain que madame la marquise de Rocourt m’aime…

À ce mot, Marguerite s’approcha du vicaire, et le curé le regarda d’un air étonné.

— Vous ne faites que de vous en apercevoir ? s’écria M. Gausse.

— Il y a quelque temps que je le sais, reprit gravement M. Joseph, mais j’ai cru que cette passion se guérirait ; je vois au contraire que chaque jour elle augmente, et que madame de Rocourt la présente sous divers aspects pour se tromper elle-même peut-être. M. le marquis est plongé dans une profonde affliction, je suis cause de son malheur… Je dois le faire cesser !

— Certes, s’écria le curé, c’est ne pas être homme que de causer volontairement l’infortune de notre semblable, il y a là-haut quelqu’un qui récompensera les âmes compatissantes, et il est écrit que le corps sera admis à partager cette récompense.

— Alors, M. Gausse, je vais vous quitter.

— Me quitter ! s’écria M. Gausse. Oh ! mon enfant, l’on sait où l’on est, l’on ne sait pas où l’on va ; que vous ai-je fait pour m’abandonner ? Puis-je vous suivre, moi ? où la chèvre est liée il faut qu’elle broute ! restez, mon ami, restez.

— Oh, non ! je dois m’en aller, et sur-le-champ encore ! Ce n’est pas par crainte, au moins ! s’écria-t-il d’un visage enflammé. Si vous voyez M. de Rocourt, dites-lui que l’homme caché sous l’humble soutane du vicaire ne redoute personne, et que le sentiment de mes devoirs m’a seul déterminé à partir !… En disant ces paroles, le jeune vicaire s’était levé, et courait à son appartement : il y prit le portrait de Mélanie, son manuscrit, ses papiers, et redescendit.

— Mon cher enfant, s’écria le curé les yeux pleins de larmes, que deviendrai-je, que deviendront les malheureux !

— Je leur laisse un père.

— Mon cher ami, vous abandonnez un pauvre vieillard qui se réjouissait de savoir que vous lui fermeriez les yeux… Je vous aimais, Joseph !… Ainsi donc, ce vallon, cette campagne, cette habitation modeste…

— Il faut dire adieu à tout cela ! Monsieur, reprit-il après un moment d’attendrissement, je vous laisse mes livres, et c’est une faible marque de ma reconnaissance.

— Ah ! s’écria le curé, je ne monterai jamais chez vous, je n’aime pas les tombeaux.

— Vieillard aimable et simple, dit le vicaire ému, et vous aussi, vous êtes de l’Amérique !…

— Pauvre jeune homme ! soyez heureux !… Et pour que je puisse vous servir à quelque chose, gravez dans votre souvenir que l’on n’est jamais criminel en obéissant à la voix de la nature.

Le vicaire regarda le curé avec étonnement. M. Gausse leva péniblement sa jambe de dessus le tabouret où elle était posée, et se servant du bras de Joseph, il réussit à se mettre debout. — Allons, mon enfant, je veux vous conduire aussi loin que je pourrai… Allez, votre dévouement, la bonté de votre cœur, m’ont touché.

— Monsieur, dit le jeune homme, et vous, Marguerite, promettez-moi de ne jamais ouvrir la bouche sur moi ! de ne dire à personne que je suis parti… avant deux jours… car alors, je serai loin, ajouta-t-il avec un sourire sombre et sardonique. Si l’on vient me demander, trouvez quelque prétexte, que je suis en course, indisposé, que sais-je ?…

— Nous vous le promettons, dirent le curé et sa servante.

— Adieu, Marguerite, dit le vicaire d’un air affable qui fit tressaillir la pauvre fille.

Marguerite, l’œil en pleurs, suivit longtemps le jeune prêtre en admirant sa belle taille, ses manières nobles, qui contrastaient avec la démarche pesante et l’air de bonhomie de M. Gausse. Les deux prêtres se dirigèrent vers la route d’A…..y ; et lorsque le curé eut dépassé le village d’une centaine de pas, il embrassa le jeune fugitif avec cordialité, en lui disant :

— Adieu ! soyez heureux !… Puis, s’asseyant sur une pierre, il regarda M. Joseph s’éloigner à grands pas. Il fallait que M. Gausse fût bien profondément ému pour ne pas avoir dit un seul proverbe.

Lorsqu’il revint au presbytère, quelques larmes coulèrent sur ses joues ; et en voyant Marguerite, il dit avec un accent de douleur : « Nous sommes seuls ! » puis, se rattachant à l’esprit des vieillards qui voient d’un coup d’œil tout ce qui les atteint dans les moindres détails, il s’écria : « Qui me fera mes prônes ? »

— Monsieur, répéta la servante, la langue me démangeait de lui dire que je le croyais fils de madame de Rocourt et de l’évêque, et qu’alors, il n’est pas le frère de mademoiselle Mélanie.

— Ah, le malheureux ! s’écria le curé, qui tomba dans une rêverie profonde.

Cependant, notre héros s’avançait rapidement, et il arriva bientôt à Vannay.

En traversant le village il marcha plus lentement.

— Que le diable emporte le prêtre ! s’écria un homme qui, les bras croisés, regardait, du seuil de sa porte, les deux côtés de la route alternativement, regard qui dénotait un aubergiste.

Le jeune prêtre leva la tête en croyant que cette exclamation s’adressait à lui.

— Et que vous ai-je fait ? demanda-t-il à l’hôte.

— Rien, lui répondit brusquement ce dernier. Cette réponse convainquit le vicaire que l’exclamation ne le concernait pas. Alors, il s’aperçut que la maison devant laquelle il se trouvait était une auberge, il y entra en disant : — Allez, mon ami, je vais vous prouver qu’il ne faut pas envoyer tous les prêtres au diable. L’aubergiste se dérida en voyant qu’au moins il aurait un voyageur.

— En vint-il dix ! s’écria-t-il tourmenté par son idée, tout cela n’empêchera pas que l’abbé Frelu ne confesse ma femme tous les quinze jours ! mais aussi, la première fois, je lui donnerai une terrible absolution !

L’intention de Joseph était d’acheter à Vannay une voiture quelconque pour aller en poste, et il regardait dans la cour s’il n’y verrait pas quelque chose qui ressemblât à cela. Il y avait effectivement une chaise de poste (si tant est que cette ruine en méritât le nom), gisant sous un hangar. Comme il n’entrait guère dans l’esprit de l’aubergiste qu’un jeune prêtre eût besoin de voiture, il lui dit :

— Il faudra que je la brûle quelque jour, elle n’est plus bonne qu’à cela, et elle me rappelle trop souvent la plus grosse des pertes que j’aie faites ; en tout cas, j’en pendrai le brancard dans la salle, pour qu’à chaque instant je me souvienne des cent écus que j’ai perdus, et de prendre garde à la solvabilité des voyageurs : ce souvenir là et ma femme, ce sont deux fiers points de côtés.

— Elle ne vous a coûté que cent écus ? dit Joseph.

— Oui, répondit l’aubergiste, mais ma femme m’a coûté bien plus cher, et elle ne vaut pas mieux…

— Vendez-la moi ? répliqua Joseph.

— Ma femme ou ma voiture ? demanda l’aubergiste en poussant un gros rire. — Je parle sérieusement, répondit le vicaire : voulez-vous me vendre cette mauvaise cariole dont vous paraissez faire si peu de cas ? L’aubergiste poussa un grand soupir, et il aurait voulu reprendre ses paroles. — Je ne ferai donc que des gaucheries ! marmotta-t-il. Joseph examina la chaise.

— Allez, monsieur, voilà des roues qui iraient encore jusqu’en Russie ; le maréchal m’en offre deux cents francs. Mais c’est dommage de détruire… la caisse est bonne, et on ne fabrique plus de voiture comme cela… c’est du vieux temps où l’on travaillait en conscience ; quel drap ! quand il sera brossé ! le cuir est vieux, j’en conviens, mais on peut l’huiler… et le noircir : donnez-moi huit cents francs et je vous la vends.

— Mais, mon cher, elle ne vous coûte que cent écus.

— Oui, monsieur, vous avez raison, mais il y a dix ans que mes cent écus donnent.

— Je vous en donne cinq cents francs, dit Joseph, à charge de la remettre en état de servir.

— Que ma femme fasse ce qu’elle voudra aujourd’hui… s’écria l’aubergiste enchanté, je ne m’en formaliserai pas. Il se mit à nettoyer la voiture ; et, pour ne pas tromper le vicaire, il tint conseil avec le charron, qui décida que la chaise pouvait encore aller.

Joseph fut obligé de rester deux jours à Vannay, car la voiture se raccommoda lentement, et la belle hôtesse fit l’aimable auprès du vicaire.

— Encore, si c’était un prêtre comme celui-là, disait son mari, mais l’abbé Frelu… qu’il ne revienne plus, au moins.

— Et ma conscience ? disait sa femme.

— Je m’en charge, répondait-il.

Enfin la voiture fut restaurée, et Joseph s’avança vers A…..y au grand galop, car l’aubergiste avait prévenu le postillon que l’étranger ne regardait pas à la bourse.

Pendant que le vicaire s’enfuyait, le marquis et sa femme brûlant tous deux du désir de revoir leur fils, avaient dépêché Marie vers le presbytère. La nourrice arrive, et, sur la porte, elle trouve Marguerite qui, les bras croisés, agitait mélancoliquement son trousseau de clefs.

— Bonjour, mademoiselle Marguerite.

— Bonjour, madame Vernillet, vous voilà donc de notre côté. Par quel hasard…

— Je viens de la part de M. le marquis et de madame, inviter M. Joseph à passer la soirée au château, ce soir… tout de suite !

— Ah, M. Joseph ! reprit l’astucieuse servante qui se sentait sur son terrain lorsqu’il s’agissait de dissimuler ; il paraît qu’il est bien ancré chez vous ! il va devenir cardinal, ce jeune homme-là ! Ses gouvernantes seront heureuses… Et madame de Rocourt, comment va-t-elle ? et votre Michel, et vous ? qu’y a-t-il de nouveau de vos côtés ? Jonio est renvoyé, Leseq m’a dit cela… C’est une fine mouche que le maître d’école… il m’a dit que c’était pour une lettre… interceptée ; ah ! voilà ce que c’est que de trahir des maîtres. Comment une chose comme celle-là peut-elle entrer dans la tête d’un honnête homme… Marie profita d’un soupir de la gouvernante pour glisser rapidement :

— Voulez-vous dire à M. Joseph que monseigneur et madame l’attendent ?

— J’y vais ! – Marguerite monta et redescendit. – M. Joseph n’y est pas !… je le croyais encore chez lui… mais, non ! Je ne l’ai pas vu sortir… Ah ma chère amie, on a tant de mal dans nos états… je suis seule ici… c’est la cuisine, les chambres. Deux hommes !… c’est quelque chose !…

— Adieu, mademoiselle Marguerite…

— Mais je m’en vais vous reconduire… et la gouvernante parla jusqu’à ce que Marie fût arrivée à la grille.

Le marquis et sa femme ne furent pas satisfaits de la réponse de la nourrice, et le soir se passa sans qu’ils vissent le jeune prêtre. Le lendemain Marie fut renvoyée avec une lettre.

— Je m’en vais la lui remettre… Dit Marguerite. Le marquis attendit la réponse : il n’y en eut point. Troisième voyage de Marie, et cette fois la gouvernante dit confidentiellement et à voix basse, que M. Joseph était malade. Madame de Rocourt, alarmée, s’achemina elle-même avec Marie, et elle courait dans l’avenue, lorsqu’un homme habillé de noir, et tortillant un chapeau qui paraissait de bois tant il était dur, se présenta devant madame de Rocourt.

— Si madame la marquise me permettait infandum renovare dolorem, de vendre la mèche.

— Je n’ai rien, mon cher… et elle marcha encore plus vite.

— Vous n’êtes, madame jactu sagittæ, qu’à une portée de fusil du château, vous n’irez pas plus loin si fas mihi loquendi, si vous ajoutez foi à mes discours.

— Adressez-vous au château de ma part ! et la marquise courait.

— Madame, dit Marie, c’est le magister.

— Ego sum, c’est à dire reçu par l’Université. Madame, dit Leseq, doli sunt, on vous trompe… decampaverunt gentes, le vicaire est parti…

À ces mots, la marquise étonnée s’arrêta tout court, et elle regarda Leseq avec effroi. — Que me dites-vous ?…

— Oui, madame, vulnus alit venis, cela doit vous faire de la peine ; mais ab ovo, du fond de mon école, j’ai vu Marie aller quatre fois au presbytère depuis deux jours ; gallus Margaritam reperit, Marie est dupe de Marguerite, car vidi, j’ai vu, M. Joseph faire ses adieux à M. Gausse, et il s’est enfui pour toujours… ce dont je n’augure rien de bon.

— Silence, impertinent, s’écria la marquise, et prenez garde à vos paroles sur M. Joseph… s’il est à Aulnay, je vous…

— Voilà le quos ego de Neptune… s’écria Leseq ! quelle belle traduction !

— S’il n’y est pas, je vous donne cinquante louis pour découvrir où il est.

— Madame, dans deux jours vous le saurez… et Leseq courut à toutes jambes. Dux femina, la fortune, m’entraîne ! s’écria-t-il.

Madame de Rocourt continua sa route vers le presbytère, où elle fut convaincue par les aveux du curé et de sa gouvernante, de la vérité des paroles de Marcus Tullius Leseq.

Nous allons quitter Aulnay-le-Vicomte, en disant adieu au bon curé, à sa gouvernante, au respectable maire, et à toutes les autorités constituées de l’endroit, adieu aux aimables grisettes dont les noms ont paru dans les premières pages de ce livre, adieu enfin à celles que nous n’avons point voulu mettre en scène de peur de paraître trop instruit en faisant leur portrait, il nous faut suivre les traces du jeune voyageur. Sa chaise de poste, traînée par des chevaux aiguillonnés par de bons coups de fouet, et par les mots sacramentels que l’abbesse des Andouillettes eut tant de peine à prononcer, l’entraînait vers A…..y sans qu’il s’en aperçût, car il était plongé dans une rêverie profonde. Cette rêverie fut cause (grand Dieu, si l’on voulait rechercher les causes premières !…) que le postillon voyant l’indifférence de son voyageur, le conduisit à l’auberge où il avait coutume d’engager chacun à descendre.

Dans la grande rue d’A…..y, chacun admire en passant les lettres d’or d’une vaste enseigne, où on lit : Hôtel d’Espagne ; ce fut dans cette maison renommée que le postillon fit entrer M. Joseph. Le jeune vicaire se laissa mener dans son appartement, où l’on porta officieusement tout ce qui lui appartenait.

— Monsieur mangera-t-il à la table d’hôte ? elle est très bien servie, et un gros banquier de Paris, arrivé depuis peu, s’y trouve on ne peut pas mieux !

— Comme vous voudrez, répondit doucement le jeune homme qui resta pensif sur sa chaise. Dix minutes après le postillon monta.

— Monsieur, dit-il en chancelant, on est honnête homme, pas vrai… ou… on ne l’est pas !… voyez-vous que voilà pourquoi… je vous rapporte, votre argent en or… que je voudrais que… vous vissiez double comme moi !…

M. Joseph reprit le sac qu’il avait oublié dans sa voiture et que le postillon avait aperçu. – « Mon gé… néral, mon père… vous penserez au… pour boire de demain… car en conscience, j’ai assez bu aujourd’hui. La préoccupation de M. Joseph était telle, qu’il lui donna une pièce de quarante francs…

— Vivent tous les souverains de l’Europe !… s’écria le postillon, et il jeta son bonnet en l’air.

Comment le vicaire pouvait-il entendre et voir tout cela ? il pensait à aller retrouver Mélanie, c’est à dire à aller habiter une maison voisine de la sienne, et, sans qu’elle en fût informée, à jouir tous les jours de sa vue. Il commença par commander un habit bourgeois, et comme ses cheveux avaient repoussé sur le sommet de sa tête, que sa tonsure était presqu’effacée il se flatta de n’être plus pris pour un ecclésiastique.

Il était au milieu de ces réflexions, lorsqu’on vint l’avertir que le dîner l’attendait : il descendit machinalement, et machinalement se plaça juste en face du gros banquier, venu de Paris depuis quelques jours. C’était un homme qui paraissait fort riche, habillé de beau drap noir, portant du linge extrêmement fin et des bijoux de prix ; ses traits étaient fortement caractérisés, et il les rendait agréables par des soins recherchés : sa barbe toujours faite, ses cheveux plats soigneusement arrangés, ses dents d’une blancheur éblouissante, sa toilette, les bijoux qu’il portail, enfin la grâce dont la fortune entoure ses favoris, enlevaient l’espèce de crainte que son abord inspirait pour la convertir en ce respect, cette considération qu’on accorde à la richesse. Il vint avec un homme qui semblait être son associé, mais dont l’air de déférence, la mise plus simple donnaient l’idée qu’il n’était pas sur la même ligne que le gros banquier, et que le génie matériel de l’un suivait de loin les conceptions de l’autre. Malgré le soin que prenait le banquier pour donner à ses gestes et à ses discours une certaine fleur de bonne compagnie, il trahissait à chaque instant et son défaut d’éducation et une brusquerie innée, qui dénotaient une profession guerrière. Aussi la maîtresse de l’hôtel, ayant été jadis dans la bonne société, et déchue par suite de malheurs, s’apercevant que le banquier et son compagnon cherchaient à déguiser qu’ils n’étaient que de grossiers parvenus, s’amusait d’eux et riait sous cape.

— Votre évêque est-il bon enfant, demanda le banquier, et me fera-t-il payer la convenance en me vendant sa terre ?… s’il apprend qu’elle est voisine de la mienne, il va m’écorcher, comme un vaisseau marchand pris par un corsaire, qu’en dites-vous, grosse mère ?

À ce son de voix, Joseph lève brusquement la tête et cherche à se convaincre de ses soupçons. Il vient d’entendre Argow ; mais à l’aspect de tout ce qui déguise le matelot, le jeune vicaire hésite...

— Monsieur a servi sur mer ?… demanda-t-il au banquier. Ce dernier regarda le jeune prêtre, et, l’examinant avec une inquiétude qu’il dissimula sous un léger sourire, il répondit brièvement : — Non, monsieur.

À cette dénégation, le vicaire surpris, regarda Argow (car c’était lui) avec plus d’attention, et il ne put s’empêcher de penser qu’il avait devant les yeux le chef de la conspiration qui éclata dans le vaisseau de son père. Cependant Argow montra tant d’assurance en fixant Joseph, que ce dernier n’osa persister dans ses soupçons, en songeant aux caprices de la nature, et en examinant toutes les circonstances par lesquelles le farouche matelot de la frégate la Daphnis aurait pu être transformé en un riche capitaliste de la Chaussée d’Antin.

— J’arrive à temps, car on dit que le bon homme fait ses paquets, mais j’ai déjà parlé, ce matin, à son homme d’affaires, et ce soir je vais signer l’acte de vente.

— M. de Saint-André n’est pas encore à la mort, reprit l’hôtesse.

— Non, reprit Argow, il ne m’a pas paru flambé, ce garçon-là !

— Il porte un nom que vous devez connaître !… dit Joseph avec ironie, et en regardant Argow d’un air inquisiteur.

— Sur mon honneur, jeune homme, répliqua Argow en s’échauffant, vous avez juré de vous mêler de mes affaires ; mais n’y mettez pas trop le nez… je ne suis pas le prince commode !... il me semble qu’en bonne compagnie, on n’est pas si curieux !…

— Si c’était lui !... murmura Joseph, comme je vengerais mon père !…

— Parlez haut !… mon ami, j’aime qu’on s’explique, et si M. Maxendi, votre serviteur, vous doit quelque chose, apportez votre quittance… il va vous payer.

— M. Maxendi n’a rien à moi que je connaisse !… reprit le vicaire, et je vous prenais pour un matelot nommé Argow !…

— Un matelot !… s’écria le banquier… je ne distinguerais pas un mât de misaine d’avec un beaupré ; que l’on me donne la cale sèche si je sais ce que c’est qu’un hunier, un tillac, une dunette, un entrepont ou une écoutille ;… j’ai toujours demeuré rue de la Victoire, et je n’ai navigué que sur l’eau de la Seine ; quoique ces mariniers-là ne sachent pas grand’chose, et que leurs bateaux à vapeur ne valent pas un bon sloop fin voilier qui manœuvre sous pavillon indépendant, et court sus à tout le monde, entre les deux tropiques, n’est-ce pas, Wernyet ? cependant nous nous sommes confiés à leurs coquilles de noix, pour aller à Saint-Cloud. À propos, grosse mère, vous avez oublié le punch au rack, hier soir !… c’est notre lait, à nous ! ça rince le gosier mieux que vos tisanes.

— On, voit que ces messieurs viennent de Paris, et sont lancés dans ce qu’il y a de mieux, car la mode, le grand genre est, en effet, de se rincer le gosier après le bal.

— Vous riez, grosse mère, prenez garde qu’on ne vous radoube !… comme une jolie frégate qu’un trop gros rescif a fendue !… À ce mot, Argow et son compagnon lâchèrent un gros rire qui fit rougir l’hôtesse.

— Est-ce que ces messieurs doivent voir monseigneur l’évêque ce soir ?… demanda Joseph.

— Oui, mon cher monsieur, répliqua Argow ; cela vous arrange-t-il ?

En ce moment Joseph pensa qu’il devait au moins aller voir son oncle M. de Saint-André, et lui demander la permission de quitter son diocèse. L’amitié que ce prélat lui avait témoignée, le désir de lui présenter ses remerciements et aussi de le prévenir qu’il pouvait venger son père, si son acquéreur était Argow, le poussèrent à aller à l’évêché. Enfin, il brûlait d’apprendre de l’intendant de monseigneur si c’était réellement Argow qu’il venait de voir, et alors de dire à son oncle de faire arrêter ce matelot sur-le-champ. Il arrive à l’évêché où le concierge lui dit, qu’il y a une demi-heure monseigneur a reçu une lettre qui, malgré ses douleurs, l’a contraint de sortir, car il est monté dans sa voiture et s’est dirigé vers la route de N…, en ordonnant, contre son ordinaire, d’aller au grand galop.

Néanmoins, comme Joseph était connu de tous les gens, de la maison, non pas comme le neveu de monseigneur (car l’évêque et Joseph n’en avaient instruit personne), mais comme un homme chéri de monseigneur, on le laissa pénétrer dans les appartements. Le vicaire s’assit sur une chaise à côté du lit de son oncle, et il attendit patiemment le retour du prélat, auquel il venait faire ses adieux !

Le jour tombait, il faisait sombre, et Joseph, enseveli dans sa rêverie habituelle, ne prit pas garde à ce qui l’environnait. Deux hommes arrivèrent sans bruit.

— Oui, mon frère, puisque ton fils a échappé, disait le premier, puisqu’il existe, je dois lui déclarer qu’il n’est pas mon fils !… Joseph est, dis-tu, dans ce département, je vais courir le voir et lui demander où est ma fille !...

Le vicaire, stupéfait, sentit tout son corps transir et brûler tout à coup ; cependant il resta immobile comme une statue !… quelle découverte ! Il se tut et écouta avec attention. C’était M. de Saint-André, le brave marin qui lui avait servi de père, qui venait de parler.

— Mon frère, repartit le prélat, je t’en supplie, attends pour cet aveu ; attends ma mort : elle n’est pas éloignée…

— Comment cela pourrait-il te nuire ?… Joseph ne porte que ce nom dans son acte de naissance. Madame de Rocourt ni toi, personne n’est compromis : Joseph est un orphelin né à Vans-là-Pavée, et voilà tout… tu lui laisses tout ton bien, M. de Rocourt l’adopte, tout est dans l’ordre ; mais quant à moi, je ne puis pas souffrir cette supercherie : j’ai essuyé assez de malheurs sans m’en forger d’autres, et tout ceci en amènerait, si cela n’en a pas déjà produit. Mon premier soin, en abordant, n’a pas été de courir à Paris ; non, je suis venu te voir, et je vais chercher ma fille par terre et par mer.

— Mais dis-moi : comment, par quel miracle te revois-je ? car, depuis un quart d’heure que je te tiens, la joie nous a empêchés de parler. Qui t’a pu tirer de cette île ! Ah, le Seigneur le voulait ?… Demain je dirai moi-même une messe d’action de grâces pour ce miracle…

— C’est un vrai miracle, mon frère, je suis le seul qui ait échappé à la faim, à la soif, et c’est un des navires anglais qui ont été à Sainte-Hélène, qui, par le plus grand des hasards, est venu toucher à L… Au surplus, mes malheurs sont passés ; ce qui m’occupe, c’est de retrouver ma fille, d’être employé dans la marine, et de me venger de mes brigands de matelots qui ont piraté pendant trois ans, et qui sont signalés à tous les gouvernements comme les plus infâmes scélérats !… Ah ça, tu es bien en cour ? tu pourras me servir,… car on a dû m’oublier : mais tout est changé !... tant mieux pour nous !…

— M. de Rocourt t’introduira à la cour, il est presque le favori.

Le jeune vicaire était évanoui. En se réveillant de son évanouissement, il se trouva seul. En un seul jour, il apprenait que Mélanie n’était pas sa sœur, que madame de Rocourt était sa mère, l’évêque son père, l’histoire que la marquise lui avait racontée, la sienne. Ces nouvelles, la barrière qu’il avait élevée entre Mélanie et lui, tout bouleversait son imagination ; il se lève, parcourt la chambre ; il voit le portefeuille du marquis de Saint-André ; il l’ouvre et lit l’acte de naissance de Mélanie, l’acte de décès de sa mère. Une idée vague que ces pièces lui seront utiles s’empare de son esprit, il entrevoit Mélanie dans le lointain comme sa possession ; il s’empare de ces pièces, dans le but de prouver à sa sœur qu’il peut l’aimer sans crime ; puis il s’échappe par l’escalier dérobé. Il court, il vole, il arrive à son hôtel, et fait demander des chevaux de poste, il veut partir dans six heures pour Paris, il veut revoir Mélanie : il n’y a dans son âme qu’une seule idée, c’est Mélanie, c’est cette amante, pure, douce, tendre, fidèle, c’est cette sœur chérie. À voir les mouvements délirants du jeune prêtre, on le croirait en proie à une aliénation mentale.

L’hôtesse et tous ceux qui l’envisagent se regardent avec étonnement, et parlent entre eux du changement soudain qui s’est opéré dans le visage et dans les manières d’un homme qui, au premier abord, avait paru si froid, si sévère, si tranquille. Son délire était tel qu’il ne pouvait même pas prononcer un mot.

Aussi, il est impossible de rendre les millions de pensées qui envahirent l’imagination du vicaire depuis qu’il venait d’apprendre qu’une barrière imaginaire l’avait seule séparé de sa chère Mélanie. Il tira de son sein le portrait de son amante, et le couvrit de baisers enflammés. Une ligne de plus dans son exaltation, un degré d’activité de plus dans sa pensée, et il devenait fou. Accablé par cette nouvelle, qui donnait à son existence une face toute différente, il se jeta sur son lit et s’endormit profondément.

XXI

Argow à l’Évêché. – Il est reconnu. – Dangers de Mélanie. – Projets du pirate.

Pendant que Joseph dormait, il se passait à l’évêché une scène dont il est bien à regretter qu’il n’ait pas été témoin, car il aurait été instruit du danger que courait sa chère Mélanie.

Argow-Maxendi et Vernyet son complice, après avoir coulé à fond plus de cent bâtiments marchands de toutes nations, échappèrent d’une manière miraculeuse à la mort que la justice humaine leur préparait aux États-Unis, et voici comment : Argow et Vernyet furent pris par un vaisseau américain ; conduits à Charles-Town, on les condamna à être pendus avec deux cents de leurs complices ; ces pirates, riches de plusieurs millions, ne purent se sauver, parce qu’aux Etats-Unis rien ne peut arrêter le cours de la justice. Alors les Anglais assiégeaient Charles-Town ; les forbans, honteux de mourir par la corde, firent demander à former un corps franc qui se battrait toute la journée contre les assiégeants, et ils engagèrent leur parole qu’aussitôt le siège levé, ils reviendraient (c’est à dire les vivants) se reconstituer prisonniers ; ils comptaient tous mourir les armes à la main[1].

Cette bizarre proposition fut acceptée. Argow enrégimenta ses hommes, les harangua, les enivra : à toute heure, ils sortent, attaquent les assiégeants ; aussitôt qu’une batterie est établie, ils courent la prendre et l’enclouent, et ces enragés corsaires, se présentant avec audace devant les batteries, profitaient du recul des canons qui tiraient sur eux pour monter par l’embrasure, et s’emparer des pièces. La peur de mourir pendus leur fit opérer des miracles.

Alors, la furie avec laquelle ils attaquèrent les Anglais forcèrent ces derniers à lever le siège ; et les autorités, convaincues que la ville aurait été prise sans le secours de ces hardis forbans, accordèrent la grâce aux trente qui revinrent loyalement reprendre leurs fers lorsque le siège fut levé. Parmi ces trente étaient leur chef Argow et Vernyet, son lieutenant, qui vivaient encore. Cette leçon fut assez forte pour déterminer le farouche corsaire à songer à passer une vie tranquille. Il se déguisa pour tâcher d’échapper à la justice de chaque gouvernement, au commerce duquel il avait fait le plus grand tort, et il réussit à gagner Paris avec sa fortune : là il changea son nom en celui de Maxendi, et il goûta les douceurs du repos. Nous saurons bientôt la suite de ses aventures.

En ce moment, il était à A…..y pour acheter une terre que l’évêque voulait vendre. Cette terre, qui se trouvait près de la sienne, le rendait possesseur unique d’une vaste forêt au bord de laquelle s’élevait son château de Vans-la-Pavée. Il avait déjà eu plusieurs conférences avec l’homme d’affaires de l’évêque, et, pendant que notre vicaire dormait, il s’acheminait à l’évêché pour signer le contrat.

Lorsque l’évêque et son frère quittèrent la chambre où Joseph s’était évanoui, ils se rendirent dans un petit salon où Monseigneur avait ordonné de servir un souper friand pour fêter l’arrivée et l’heureux retour d’un frère qu’il croyait mort. M. de Saint-André l’aîné se mit à table à côté de l’évêque, et sa première parole fut :

— Et par quel hasard as-tu revu ton fils ?

— Je ne l’ai jamais questionné, de peur que ma tendresse pour lui ne se trahît, mais il paraît qu’il a essuyé de grands malheurs : il est venu au séminaire il y a un an et demi environ, et j’ai obtenu des dispenses pour le faire prêtre.

— Il est prêtre ! s’écria le contre-amiral avec un geste d’effroi.

— Eh bien ! qu’as-tu ? demanda l’évêque.

— Hélas ! répondit le marin, vois que de malheurs notre arrangement a causés ! ton fils aimait Mélanie, il doit la croire sa sœur, et de désespoir il se sera fait prêtre !... Je les aurais unis. Maintenant, je te demande en grâce de laisser Joseph dans son ignorance, de tâcher d’avoir de lui le nom de la ville où demeure Mélanie, et sur-le-champ, car demain je veux repartir voir ma chère fille ! il ne l’épousera jamais, il ne le peut plus. Ah ! que Mélanie doit être belle ! quel charmant sourire elle me jetait, ainsi qu’à son frère ! avec quelle joie je voyais que Joseph pouvait être digne d’elle et devenir un homme distingué !... Tout est dit, mon frère. Mais que d’événements ont pu me changer Mélanie !… Joseph a-t-il suivi sa sœur ?… Ah ! quelle cruelle incertitude !

Ces paroles éclairèrent le père de Joseph, qui, devinant le secret de l’infortune de son fils, ressentit un vif chagrin. Il y eut un moment de silence, pendant lequel l’évêque, les yeux attachés sur le papier vert de la salle, pensait s’il aurait des protections assez puissantes pour faire casser les vœux de Joseph par le pape, chose presque impossible, lorsque tout à coup, un des domestiques de l’évêque, entrant pour servir, demanda à son maître si Monseigneur avait vu M. Joseph, le vicaire d’Aulnay-le-Vicomte.

— Est-il ici ? s’écria M. de Saint-André.

— Il doit y être, répondit le domestique.

— Mon frère, continua le contre-amiral, vois-le ! fais-le demander ! mais qu’il ne m’aperçoive pas, qu’il me croie toujours son père !… Puisqu’il est prêtre, nous ne lui découvrirons le secret de sa naissance que lorsque j’aurai marié Mélanie.

— Patience, mon frère, répondit l’évêque, tout n’est pas perdu.

On chercha partout le jeune vicaire ; le concierge avertit enfin qu’il était sorti, après avoir attendu Monseigneur.

— Puisqu’il est à A…..y, dit l’évêque à son frère, demain matin tu sauras où est ta fille : je ferai demander Joseph, il m’en instruira.

Comme Monseigneur achevait ces mots, on vint l’avertir que l’acquéreur de sa terre venait d’arriver ; il ordonna qu’on le fît attendre dans la pièce voisine.

— Comment, mon ami, dit M. de Saint-André, un homme qui nous apporte sept ou huit cent mille francs, un million, mérite bien l’honneur de se mettre à table avec nous.

— Faites entrer, dit alors l’évêque à son domestique, et mettez deux couverts, car ils sont deux, je crois.

Argow et Vernyet entrèrent ; M. de Saint-André lève les yeux, tressaille et s’écrie : — Par ma foi, le ciel est juste ! et il me dédommage tout d’un coup de mes malheurs !

À cette voix, à ce regard de M. de Saint-André, l’audacieux Argow dissimula la peur qui s’emparait de lui, mais Vernyet, voyant leur perte certaine, pâlit et chancela.

— Puis-je savoir ce qui cause l’étonnement de monsieur ?… demanda le pirate en portant la main à la poche de son habit pour tâter et s’assurer de la présence de petits pistolets anglais qu’il portait d’habitude et à toute occasion.

— Comment, scélérat !… s’écria d’une voix tonnante le contre-amiral, tu ne reconnais pas M. de Saint-André !… et tu crois que j’ignore tes horribles pirateries signalées à toutes les cours !… heureusement que tu ne peux plus m’échapper !

— Monsieur, si M. Maxendi, banquier, vous doit quelque chose…

— Non, il ne me doit rien, mais, moi, je lui dois un bon jugement de Cour martiale et de Cour d’assises… et M. le banquier Maxendi, qui n’est autre chose que le matelot Argow, finira ses jours dans un bain de fagots ou à six pieds de terre.

— Monsieur le contre-amiral, songez-vous qu’on ne pend pas un homme qui a cinq millions !

— Sont-ils à toi, brigand infâme ? (et M. de Saint-André se mit à sonner à tout rompre,) ne sont-ils pas à tous les malheureux que tu as coulés à fond ?… Tiens, mon frère, tu as devant les yeux un homme qui a fait périr trois mille hommes.

— Vous vous trompez !... interrompit Argow en hochant la tête.

— Oses-tu encore le nier ? dit le contre-amiral en fureur.

— Oh ! ce n’est pas cela ! je ne nie rien, dit le pirate avec un sourire plein de férocité, mais il faut rectifier votre calcul ; maintenant c’est trois mille un, ajouta-t-il en regardant M. de Saint-André de façon à lui faire comprendre qu’il méditait sa perte, mais M. de Saint-André ne le vit pas.

— Grand Dieu ! s’écria l’évêque, quelle perversité !… et il leva les yeux au ciel.

— Mais, Monseigneur, dit Argow, ils seraient morts de la fièvre jaune peut-être !…

— Mon frère, continua l’évêque, débarrasse-moi de la présence de ce misérable !…

— Misérable ! s’écria le pirate en agitant les breloques de diamants qui garnissaient la chaîne d’or de sa montre, n’ai-je pas un équipage, de l’or ? ne suis-je pas bien vêtu ?… un misérable ! personne ne peut voir ma conscience… je l’ai noyée… bah ! dit-il, avec un geste indéfinissable, j’ai fait comme tant d’autres !

— Sors, malheureux !... s’écria l’évêque.

— Pas avant d’avoir reçu votre bénédiction, Monseigneur ! les justes n’en ont que faire ; en descendant sur moi, elle ne saurait mieux tomber.

— Mon frère, dit le prêtre d’une voix faible, la vue de cet homme me fait mal ; éloignez-le, je vous prie.

— J’en serais bien fâché !… dit le contre-amiral, qui depuis qu’il avait sonné mangeait tranquillement comme si Argow n’eût pas été là.

— Que comptes-tu donc en faire ? demanda l’évêque étonné de ce sang-froid.

— L’arrêter… répliqua le marin. M. de Saint-André se leva effectivement, il alla dans l’appartement voisin, il ordonna aux domestiques de se tenir prêts à tout événement, et il en dépêcha un pour demander main forte à la gendarmerie, car le maintien calme d’Argow lui donnait quelque inquiétude.

— Monsieur, lui dit le pirate lorsqu’il rentra en lui montrant sa paire de pistolets, voyez-vous, ceci m’empêchera désormais d’être du gibier de potence, car mon affaire d’Amérique, lorsque l’on m’a pris sans ce biscuit-là, dit-il en remuant ses armes, m’a instruit à ne jamais marcher sans précaution. Écoutez-moi bien, M. de Saint-André !… Le contre-amiral mangeait toujours… Argow, se retournant vers Vernyet et le voyant inquiet, lui jeta un regard de pitié. — Vernyet, s’écria-t-il, où sont donc tes petits amis ?... À ce mot le lieutenant tira de sa poche de côté une paire de pistolets semblables à ceux d’Argow.

— Vous comprenez, amiral, que nous avons quatre coups, et que l’on ne nous arrêtera pas facilement ; mais on ne nous arrêtera pas du tout par dix raisons… À ces mots M. de Saint-André regarda le pirate.

— D’abord, continua Argow, personne ne vous a entendu !… si cela était, vous seriez déjà mort. Ah ! vous avez beau me lancer des regards foudroyants, c’est comme cela… personne ne nous a entendus, par conséquent nous pouvons vous tuer, vous et votre frère, sans bruit, sans répandre une goutte de sang, et nous sortirions sans être arrêtés, parce que l’on nous prend pour des banquiers et des personnages, et qu’en deux heures je suis loin !… Deuxièmement, Argow n’est pas mon nom, et avant que vous ayez rassemblé des témoins pour me faire condamner, j’aurais séduit un gardien et j’aurais la clef des champs ! M’épargnerez-vous les huit autres raisons ?

— Quelle insolence !… s’écria l’évêque.

— Ce n’est pas de l’insolence, monseigneur, c’est du calcul, et comme je suis de la bonne société, je ne me fâche pas de ce que vous me dites !… si nous étions sous la ligne, vous pourriez aller bénir les poissons, mais je suis en compagnie… tout cela, monseigneur, n’empêchera pas notre marché.

À ces mots, un domestique fit signe à M. de Saint-André que la gendarmerie était venue.

— Dixièmement, car il est temps d’en finir, je le vois, dixièmement, mon amiral, vous avez une fille ?… Et, en interrogeant M. de Saint-André, il lui lança un regard terrible qui fit tressaillir l’intrépide marin.

— Que voulez-vous dire ?… s’écria-t-il.

— L’aimez-vous ?… lui demanda Argow avec un sourire ironique et en secouant le jabot de sa chemise. M. de Saint-André, interdit, regarda le pirate sans répondre.

— Je vous demande, amiral, si vous aimez votre fille !... Vous voyez que, quoique arrêté, il y aura loin d’ici à mon procès, et que je ne dois pas être de sitôt enterré ; mais si vous dites un mot, si vous me faites passer seulement deux heures en prison…

— Eh bien ? demanda M. de Saint-André en fureur.

— Eh bien… vous ne reverrez jamais votre fille !… Ne se nomme-t-elle pas Mélanie ? n’est-elle pas blonde ?…

— Comment, infâme brigand !…

— Abrégez, je vous prie, l’énumération de mes titres ; je ne vous appelle pas contre-amiral.

— Comment se fait-il, scélérat, que tu sois destiné à me tourmenter… fléau de ma vie !… Ô destinée !…

— N’êtes-vous pas le fléau de la mienne ?… Je tiens votre fille, vous tenez bien faiblement ma vie et ma réputation, l’affaire peut s’arranger…

— Scélérat rusé !… s’écria M. de Saint-André, tu crois te tirer de ce pas par une fourberie, elle ne te sauvera pas !…

— Croyez-vous donc, répliqua Argow, que je ne vous aurais pas asphyxié en vous apercevant vous et votre frère, si je n’avais pas su avoir les moyens de vous contenir ?

— Ruse que tout cela ! repartit le contre-amiral.

— Il faut en finir… tenez, amiral, lisez ! et si vous êtes bon père, laissez-moi tranquille, et convenons une bonne fois de ne plus guerroyer ensemble : j’ai une parole à laquelle on peut se fier, je l’ai prouvé… promettez-moi de ne plus me poursuivre, et je promets de refuser l’avantage que le sort me donna toujours sur vous.

En achevant ces mots, le pirate présenta une lettre ouverte au contre-amiral ; c’était une lettre de Mélanie adressée à son banquier.

 

« Monsieur, je ne puis consentir à l’union que vous me proposez si avantageuse qu’elle puisse être ; cependant, comme vous m’avez présentée sans mon consentement à M. Maxendi, je pense qu’il serait convenable de lui faire entendre qu’il n’entre dans mon refus aucun motif injurieux pour lui, et pour preuve de cette bienveillance, je consens à assister à votre réunion de demain ; si vous voulez avoir la bonté de m’envoyer votre voiture, je vous serai obligée, etc.

« MÉLANIE DE SAINT-ANDRÉ. »

 

Lettre du banquier.

« Mademoiselle, si vous le permettez, M. Maxendi se fera un véritable plaisir de vous offrir sa voiture pour venir à notre bal de demain. C’est une bien faible marque de bienveillance que vous lui donneriez, etc…

« WlLLIAM BADGER. »

 

— Eh bien ! s’écria M. de Saint-André en regardant Argow.

— Eh bien ! ma voiture était une voiture fermée qui a emmené votre fille en poste où j’ai voulu… Un de mes affidés, ancien matelot et homme expert en ces sortes d’affaires, se tenait sur le siège et payait les postillons en disant que ses maîtres conduisaient leur fille aux eaux de Vichy.

— Scélérat ! reprit M. de Saint-André d’une voix altérée, qui donc t’a suggéré de pareils desseins ? quel était ton projet ? quel intérêt te poussait ?

— Oh, je n’ai rien de caché pour mes amis, dit Argow en s’asseyant à côté de M. de Saint-André. Je vais vous tout dire… Mais d’abord, renvoyez les gendarmes et vos gens que j’entends près de nous…

M. de Saint-André, se couvrant les yeux avec sa main, se mit à réfléchir. Il pensa rapidement qu’il pouvait hardiment promettre tout ce qu’Argow voudrait pour qu’il lui rendît sa fille, et qu’ensuite, son frère ou une autre personne attirerait la vengeance des lois sur la tête de cet effronté pirate. Dégageant donc sa tête, il fit signe à Argow qu’il y consentait, et le matelot allant vers les gendarmes, leur dit que M. de Saint-André connaissait dans la ville un homme suspect, et qu’il irait avec lui le lendemain chez le commandant de la gendarmerie. Il leur recommanda aussi de dire à leur chef d’attendre M. le contre-amiral de Saint-André ; puis, en passant près de Vernyet, il lui ordonna d’aller sur-le-champ faire viser leurs passeports, de demander des chevaux pour minuit, et de revenir aussitôt. Alors Argow regagna la chaise voisine de celle de M. de Saint-André, et lui dit avec un sang-froid égal à celui du contre-amiral, qui s’était remis des grandes émotions qui venaient de l’agiter :

— Monsieur, lorsque je revins à Paris, il y a dix mois, je fis la connaissance de M. William Badger, honnête garçon que je sauvai d’une banqueroute. Pour me payer du service que je lui rendais, il me conseilla de me marier, en me disant qu’avec une fortune telle que la mienne (j’ai cinq millions, monseigneur), je devais avoir une femme pour m’aider à jouir de la vie ; il ajouta qu’il connaissait une jeune fille à laquelle on rendrait un véritable service en la mariant ; qu’elle était venue, depuis cinq ans, de l’Amérique, qu’elle était belle et riche (car c’est lui qui, par une heureuse entreprise, lui avait décuplé ses fonds), qu’elle ignorait le monde, vivait seule, chagrine, et qu’un bon vivant comme moi la réjouirait. Je ne suis pas beau, mais je suis, vous le voyez, nerveux, fort bien portant, j’ai de bonnes épaules, et je n’engendre pas de mélancolie. Je consentis. Lorsqu’il me nomma mademoiselle Mélanie de Saint-André, une secrète joie s’éleva dans mon âme, et je la déguisai. En effet, monsieur, vous êtes mon plus cruel ennemi ; vous seul, en France, pouvez me trahir, car presque tous vos officiers doivent être morts et mes complices aussi !… N’était-ce pas un coup de maître que de devenir votre gendre ?… Votre fille ne voulut pas ! d’ailleurs, ne pouvant fournir votre acte de décès, il fallait le concours de son frère… il m’aurait reconnu… À Paris, les officiers-marieurs ne sont pas faciles à tromper. J’ai donc fait faire un acte de notoriété, constatant que deux de mes matelots vous ont vu tomber d’un coup de feu à bord de l’Atalante. Avec cet acte, j’irai dans l’endroit où l’on a conduit Mélanie ; là, avec quelques sonnettes, je ferai accroire tout ce que je voudrai au maire, et je deviendrai… votre gendre… J’adore votre fille… Elle est gentille, y faut en convenir !

— Rendez-la-moi, Argow, dit M. de Saint-André ; je vous jure que jamais je ne trahirai le secret de votre vie passée… Des larmes inondèrent les yeux de l’insensible contre-amiral… Argow, ajouta-t-il, rends-moi ma fille… devant Dieu, je promets de faire tout ce que tu voudras.

— Vous n’ouvrirez jamais la bouche sur tout ce que vous savez de moi.

— Je le jure ! dit M. de Saint-André avec un accent de bonne foi sur lequel il était impossible de se méprendre.

— Eh bien, répliqua le farouche matelot avec un infernal sourire, je jure, foi de corsaire, de ne remettre votre fille qu’à vous-même…

— Quand ?… demanda le contre-amiral.

— Demain soir !… à cette heure !… il faut le temps de l’aller chercher !…

— Argow, je me fie à toi !… et j’oublie toute ma haine, j’abjure tout désir de vengeance !…

— Et moi, reprit Argow, je me fie à vous… Adieu, monseigneur ; adieu, amiral !…

Le matelot s’en alla lentement, pour faire voir qu’il ne craignait rien. Il rentra, et dit : — Ne vous étonnez pas si je pars cette nuit ! votre fille n’est pas dans les environs.

Il laissa les deux frères ensemble. Dans l’antichambre, il rencontra son lieutenant Vernyet, qui avait exécuté tous ses ordres.

— Sortons, Vernyet !… et examinons bien les appartements par lesquels nous passerons !…

Les deux pirates regardèrent la hauteur des croisées, l’escalier, la cour, la porte. Quand ils furent sortis, Vernyet demanda à Maxendi ce qu’il voulait faire du plan de l’évêché.

— Ce que j’en veux faire ! dit le matelot à voix basse ; il ne faut compter sur la discrétion de personne, je ne m’en fie pour cela qu’à la mort ! Faisons le tour de l’évêché, car tous ces renseignements nous sont nécessaires. Et de la résolution !… car il s’agit d’assurer toute notre existence !… Quand ils furent en face du jardin, Argow vit avec joie que les murs n’étaient pas très élevés, et que les toits de l’hôtel de l’évêque étaient encombrés de cheminées. À cet aspect, Argow arrêta son plan et se rendit à son auberge.

Comme il cheminait par les rues, il heurta un malheureux, âgé de dix-sept ans environ. C’était un Auvergnat, et ses habits prouvaient qu’il exerçait le métier de commissionnaire et de portefaix.

Argow s’arrête.

— Que gagnes-tu, mon garçon ? lui dit-il en l’examinant avec attention.

— Autant que vous, répliqua le commissionnaire.

— Comment cela ? demanda le matelot étonné de cette repartie.

— Oui, j’ai mes profits, et vous avez les vôtres ! répondit sèchement le savoyard.

— Tu me plais singulièrement, reprit Argow surpris.

— J’ai plu à bien d’autres.

— Trêve de paroles ! dit impérativement Vernyet, ne fâche pas ce gros monsieur-la.

— Mon ami, veux-tu faire ta fortune ? demanda Maxendi.

— Certes, répondit le jeune homme.

— Eh bien ! continua-t-il, quelle serait la somme, qui te rendrait heureux ? voyons, cherche… mais heureux tellement que tu n’aies plus rien à désirer.

— Ah, pour cela, il faudrait que j’aie le champ à la mère Véronique, une maison couverte en ardoises, un jardin et des… oh, j’aurai tout cela pour douze mille francs, et j’épouserai Jeannette !… oh ! j’épouserai Jeannette quoiqu’elle soit plus riche ! Elle m’a dit d’aller gagner de quoi l’avoir pour femme… oh ! qu’elle serait étonnée !…

— Mon garçon, tu peux les gagner ces douze mille francs… sur-le-champ !…

— Les gagner, s’écria l’Auvergnat en ouvrant de grands yeux ; mais, dit-il en se reprenant, les gagner loyalement…

— Loyalement ! reprit Argow, ta conscience n’aura rien à se reprocher, mais il faut de l’adresse,… sans quoi tu ne gagnerais que douze sous…

— Quel est ton dessein ? dit tout bas Vernyet.

— Mon ami, continua Argow sans répondre à son lieutenant, tu vas nous suivre, je te donnerai un gros paquet, tu entreras à l’évêché, tu demanderas au domestique de te conduire à la chambre de M. de Saint-André, le contre-amiral, qui est arrivé aujourd’hui : tu iras à sa chambre, tu lui remettras le fardeau, et tu auras soin d’examiner dans quelle partie de l’évêché est situé cet appariement, s’il donne sur le jardin ou sur la cour, dans l’aile droite ou dans l’aile gauche, et si tu me rapportes ces renseignements avec exactitude, je t’emmènerai avec moi, à mon château, et je te compte, cette nuit même, tes douze mille francs ; au moins, j’aurai fait un heureux en ma vie !… Comprends-tu ?

— Oui… mais, qu’est-ce que vous voulez faire ? et dans quel but ces renseignements ?…

— Cela ne te regarde pas… veux-tu épouser Jeannette et gagner douze mille francs ?

— Oui.

— Marche !… L’Auvergnat se mit à courir.

— Comprends-tu, maintenant ? dit Argow à Vernyet.

— Non.

— Eh bien, n’importe…

Ils arrivèrent tous trois à l’hôtel d’Espagne, et Argow fit un énorme paquet de papiers, de linge, de tout ce qu’il put trouver, il le posa sur les crochets du petit Auvergnat, qui courut à l’évêché.

— Me diras-tu ton dessein ? demanda Vernyet à Argow lorsque le commissionnaire fut parti.

— Cela ne se dit pas entre quatre murs, répondit Argow à l’oreille de son lieutenant, ne vois-tu pas qu’il n’y a qu’une porte d’un pouce d’épaisseur qui nous sépare de l’appartement voisin, et que l’on peut même voir à travers, ajouta-t-il en fixant les yeux sur la porte.

Au bout d’une demi-heure l’Auvergnat revint et donna à M. Maxendi tous les renseignements qu’il avait demandés, jurant, de plus, par sa Jeannette qu’ils étaient exacts.

— Je le crois, lui dit Argow, mais j’en aurai la preuve. As-tu vu M. de Saint-André ?

— Non. Il venait de sortir en voiture avec Monseigneur pour aller à la recherche d’un jeune homme qui était venu dans la soirée.

— Attends-nous à la porte de l’hôtel.

L’Auvergnat sortit.

Argow se déshabilla et invita Vernyet à en faire autant. Ils se revêtirent de méchants habits qu’ils avaient toujours pour fumer et boire le matin, et ainsi travestis ils s’échappèrent de l’hôtel sans être vus, si ce n’est par l’Auvergnat. Argow, regardant à sa montre, vit qu’il n’était encore que neuf heures, et il mit ce temps à profit en achetant des crampons de fer et des cordes. Ils se promenèrent par la ville et lorsque onze heures et demie sonnèrent à la cathédrale d’A…..y ils se dirigèrent vers l’évêché.

XXII

Nouveau crime d’Argow. – Danger du Vicaire. – Il part pour Paris. – Il s’arrête au lieu de sa naissance. – Lettre à sa mère. – Vision matinale.

Le hasard voulut que la nuit la plus obscure protégeât l’entreprise d’Argow et de son complice. Ils arrivent derrière le mur d’enceinte des jardins de l’évêché. Vernyet jeta sur un arbre un crampon en fer attaché au bout d’une corde assez forte pour supporter le poids d’un homme, et à laquelle ils avaient fait des nœuds de distance en distance. Aussitôt que le crampon eut été fixé sur des branches qui formaient une fourche par leur réunion, les deux pirates grimpèrent lestement sur ce hauban improvisé, et lorsqu’ils furent sur l’arbre ils attirèrent à eux la corde et le paquet entier.

Ils sont dans les jardins, et bientôt ils se trouvent devant la façade de l’hôtel qui donne sur le parterre. Argow mesure de l’œil cette partie de l’édifice.

— Il nous a dit que cette chambre donnait sur la cour… les deux fenêtres se trouvent les seules de l’aile gauche, ainsi cette aile aura notre visite… Bon, il y a une cheminée, c’est celle-là !…

— Mais comment arriver au toit ?

— Voilà la question, le problème à résoudre, dit Argow, et pour cela nous n’avons qu’une heure… Il ne faut pas que les chevaux nous attendent, cela produirait-un mauvais effet. On doit nous venir éveiller dans nos chambres.

En prononçant ces diverses phrases, le matelot contemplait la façade.

— Es-tu léger, Vernyet ? car moi, je suis si gros maintenant que je n’oserais tenter cela.

— Quoi ? demanda le lieutenant.

— Tiens ! il faudrait aller attacher la corde au balcon du premier étage en grimpant sur les feuilles des persiennes du rez-de-chaussée : une fois sur le balcon, tu remontes la corde au-dessus de la persienne du premier étage, et de là au second, du second au toit. L’avancement que forme le cartouche où sont sculptées les armes et je ne sais quoi te donnent la facilité de fixer le crampon sur le toit.

Vernyet hésita longtemps, mais enfin il s’y résolut. Argow, tirant d’une bague qu’il avait au doigt une épingle empoisonnée dans la liqueur avec laquelle les sauvages se défont de leurs ennemis[2], la remit à Vernyet pour qu’il pût anéantir sans bruit ceux qui s’opposeraient à son opération ; puis il se mit à veiller et à tout examiner pendant que le lieutenant s’acquittait de ce dont il se chargeait.

Vernyet parvint, en effet, à se placer sur le haut du cartouche, et il y arrêta, entre deux pierres disjointes, le crampon de fer. Argow se suspendit en bas de la corde pour en essayer la solidité, et il se hissa jusqu’en haut. De là, ils marchèrent sur les toits, jusqu’à la cheminée de la chambre de M. de Saint-André, et après en avoir démoli le faîteau, Argow s’y glissa, en faisant le moins de bruit qu’il pût. Quand il fut à la hauteur de l’appartement, il écouta, pour découvrir par l’extrême silence, si le contre-amiral était couché.

Après cet examen, Argow se laissa tomber sur le foyer. Là il écouta encore et se hasarda à regarder dans l’appartement. M. de Saint-André dormait. Le matelot se lève, court et enfonce son épingle dans une artère. L’infortuné ouvre les yeux, voit Argow, il veut crier… il expire.

— Il a filé son nœud !… dit le pirate. Aussitôt il regagne la cheminée, le toit, il redescend par sa corde dans les jardins, et de là dans la rue. Il est une heure de la nuit, et les deux corsaires s’acheminent vers l’hôtel d’Espagne. Argow est aussi tranquille que s’il eut donné un coup de pied dans une bouteille vide. Son complice le suit.

Le vicaire dormait, agité par un songe pénible. Il rêvait que Mélanie, au milieu des jouissances les plus pures et les plus vives, regardait la tête de son cher Joseph. Alors, une pâleur mortelle couvrait son front ; elle devenait immobile et froide ; sur sa bouche errait le sourire de l’innocence, et par la manière dont ses yeux se fermaient, le vicaire apercevait que son dernier regard, avant d’abaisser sa paupière, avait été pour lui. Puis, après ce geste douloureux, il voyait Mélanie entourée de feux extrêmement brillants ; son visage était semblable à celui d’une sainte, ses vêtements comme tissus d’un fil d’argent, ses cheveux en désordre, sa pose aérienne ; en cet état, elle s’élevait vers les cieux et lui faisait signe du doigt de la suivre. Il se trouvait à terre dans une convulsion terrible, cherchant à obéir au doux signe de son amie, et, ne le pouvant pas, il s’indignait, levait les bras ; mais un obstacle insurmontable le retenait enchaîné sur la terre… Dans le lointain, il apercevait une pierre sépulcrale qui se levait lentement et laissait apercevoir le cadavre de M. de Saint-André… plus loin encore, il distinguait à peine madame de Rocourt, et il entendait ses larmes, sans pouvoir s’approcher d’elle… Il s’éveille en sursaut, il écoute, et son nom, prononcé vivement, frappe son oreille. Alors il se lève et voit briller de la lumière à travers les fentes de la porte qui le sépare de l’autre appartement.

Joseph s’approche, et il cherche à distinguer quels sont les hommes qui parlent à cette heure… il reconnaît Argow et son complice :

— C’est son prétendu fils !… te dis-je… répétait Argow, et pendant que l’on va chercher nos chevaux, il faudrait…

— Il faudrait, reprit Vernyet, il faudrait résoudre quelque chose… la bonne femme va tout trahir ! elle s’est échappée… Tu viens d’entendre ce qu’a dit Gorbuln, c’est une imprudence.

— Bah !… si la petite est bien enfermée, je défie que la vieille sache se retourner, elle ne connaît rien !... et d’ailleurs, elle restera aux environs du château, nous allons nous y rendre et veiller à tout cela… Tu désespères toujours…

En disant cela, Argow tenait un rouleau de papier avec lequel il frappait sur une table.

— Qu’est-ce que tu as là ?… demanda Vernyet.

— Ce n’est rien. C’est le journal de la petite. Ce qu’elle écrivait tous les jours !... Fadaises !... et il jeta le rouleau sur une autre table.

— Eh bien, à quoi penses-tu donc ? les chevaux viennent ! tu as payé l’hôtesse ?

— Je pense que, puisque ce jeune homme dort… il ne nous en coûterait pas plus de l’envoyer dormir au diable !… Ces paroles firent frémir Joseph, car Argow, en les prononçant, indiquait du doigt la porte par où le vicaire regardait : et, pour Joseph, périr sans avoir revu Mélanie, alors que leur amour devenait innocent, c’était la mort la plus amère et la plus horrible. Il frémit et contempla sa chambre pour voir s’il pourrait fuir et faire arrêter le pirate.

— Il m’a reconnu, continua Argow, et il est homme à me poursuivre !… Il n’y a rien à craindre comme les jeunes gens, parce qu’ils sont exaltés ; l’intérêt, le péril, ne peuvent rien sur eux !… et… tiens, allons !

— Non, dit Vernyet, il mourrait comme l’autre !… et les chirurgiens pourraient fort bien… deux !… les mêmes symptômes !…

— Voilà la première bonne raison que tu m’aies donnée de ta vie… Cependant, songe donc qu’il ne reste aucune trace, que rien ne peut nous faire découvrir… c’est un coup de sang !… le sang se glace !… notre sûreté !…

— Je sais bien que le diable ne nous trouvera pas ici !… car j’espère que nous allons faire un tour à la Colombie… prendre des lettres de marque, nous mettre au service de la république et houspiller les Espagnols. Il faut laisser oublier cette affaire-ci…

— Lâche !… c’est au dernier moment que nous courrons par là. L’Angleterre, la Suède, le Danemark, la Russie, ne nous ont pas graciés comme à Charles-Town… Et va… l’endroit le plus sûr pour nous, c’est Paris…

— Mais tu abandonneras donc la petite ?…

— Non… je veux l’épouser… je l’aime !… À ce mot, Vernyet se prit à rire ; mais Argow, se retournant tout à coup vers lui en grinçant les dents, arrêta dans la gorge de son lieutenant cet éclat d’une gaîté intempestive.

— Tu vas donc donner des ordres à Gorbuln ? reprit Vernyet devenu sérieux.

— Oui !... Ce oui prolongé annonçait qu’Argow pensait toujours à son dessein. – Quelque courageux que fut le vicaire, il frissonnait, et, en voyant les yeux terribles du pirate fixés sur la porte, il ne pouvait s’empêcher de se croire découvert.

— Tiens, Vernyet, il faut que je me passe cette fantaisie !…

— Argow, mon ami, c’est un crime inutile, crois-moi !… s’il nous poursuit !… à la bonne heure !… j’admets tout ce qui est nécessaire !…

En disant cela, Vernyet prêtait l’oreille comme pour tâcher d’entendre si les chevaux ne venaient pas, et le vicaire lisait sur sa figure le désir qu’avait le lieutenant de partir…

— Allons, dit Argow, les chevaux ne viennent pas, j’ai le temps !… Argow sortit et fut suivi de son complice, qui lui parlait toujours.

Jamais le vicaire n’aima la vie comme en ce moment, il en connaissait tout le prix, il se serait défendu comme un lion ; mais il avait vu Argow sans armes, et une idée vague de trahison se glissait dans son âme. Un pressentiment secret lui disait qu’il fallait employer la ruse. Alors il eut la présence d’esprit d’ôter la fiche des gonds de la porte condamnée, et au moment où Argow entrait dans sa chambre, il passa dans celle des deux pirates. Le matelot, ayant forcé la serrure, s’avança sans lumière dans la chambre du vicaire.

Joseph le vit plonger sa main dans le lit à plusieurs reprises !… En ce moment, les chevaux de poste demandés par Joseph entrèrent dans l’auberge avec ceux d’Argow. Vernyet s’écria :

— Argow ! Argow ! voici notre Auvergnat et la fille !…

— C’est fait ! dit à voix basse le pirate, et il s’élança dans les escaliers avec Vernyet.

Joseph, stupéfait du danger qu’il avait couru, restait immobile, et il tenait, sans s’en apercevoir, le rouleau de papier que le matelot avait jeté avec dédain. Le vicaire, s’entendant appeler, reparut dans sa chambre, il rétablit la porte, et la servante lui dit que sa voiture était prête.

— Savez-vous, demanda-t-il à la jeune fille, où ces exécrables coquins ont ordonné de les mener ?

— À son château de Vans, a dit le gros monsieur.

— Paraissait-il ému ?…

— Oui, très ému, répondit la servante, car il riait à gorge déployée.

— Il riait, mon enfant !... s’écria le vicaire… Tenez, ajouta-t-il, je vais vous charger d’une commission dont j’espère que vous vous acquitterez !… Allez chez M. de Saint-André… mon oncle… vous lui direz que M. Joseph a été pour lui présenter ses respects, à huit heures environ… qu’il a été forcé de sortir sur-le-champ sans avoir le temps d’embrasser son père…

— Quoi ! s’écria la servante, vous êtes le neveu de monseigneur ?

— Oui, dit Joseph en remettant une pièce de cinq francs à la servante, et, tenez, mon enfant, gardez cette pièce de monnaie ; si vous aimez un jour… souvenez-vous de M. Joseph… et… si vous épousez celui que vous chérissez, pensez encore à moi !…

La servante, émue du ton que le jeune prêtre mit à ces paroles, l’accompagna jusqu’à sa voiture ; il donna l’ordre d’aller à Paris, et promit au postillon un pourboire qui fut cause que tous les habitants d’A…..y furent réveilles par le claquement du fouet du postillon…

Au moment où le vicaire était entraîné avec la rapidité de la foudre, et que la servante allait fermer la porte après avoir suivi la voiture des yeux :

— Qui potest capere capiat, s’écria une voix, ce qui veut dire, ma belle enfant, qu’en prenant du galon, on n’en saurait trop prendre !… et il l’embrassa deux ou trois fois de suite… Elle se mit à crier.

— Chut ! chut ! répliqua Leseq ; vous êtes la servante de la meilleure auberge d’A…..y ; ainsi, c’est ici que notre vicaire, M. Joseph, a dû venir.

— Un beau jeune homme brun, qui court à Paris sans attendre les habits qu’il a commandés !…

— Non, mon jeune prêtre en a assez !… ce n’est pas comme moi !… Vestes usatas semper.

— Le neveu de monseigneur ! s’écria la servante ; il paraît bien triste ce jeune homme…

— C’est cela même !… répondit Leseq, où est-il ? où va-t-il ?

— Il est resté ici toute la journée, il vient de partir pour Paris, et…

Leseq, sans attendre la fin de la harangue, était remonté sur son cheval et galopait vers Aulnay-le-Vicomte, instruire madame de Rocourt de la fuite de son fils, recevoir les douze cents francs promis, mettre Joséphine au désespoir de n’en pas savoir davantage, et assister à tous les conciliabules que l’on tiendrait dans le village, où tout était bouleversé depuis le départ de Joseph.

Cependant, le vicaire, enfoncé dans un coin de sa mauvaise chaise, réfléchissait à tous les événements qui l’avaient assailli dans cette courte soirée. Ses pensées trouvaient une nouvelle matière dans le danger auquel il échappait, la scélératesse d’Argow et son impunité : la multitude de ses idées l’obsédait ; mais enfin, il en revint à Mélanie, qu’il allait revoir ; et cette douce rêverie le subjuguant tout entier, chassa toutes les autres idées, même le souvenir de sa mère, madame de Recourt, dont le dévouement l’avait d’abord attendri. En montant en voiture, il jeta le rouleau de papier dans un coin, comme une chose qui gêne, et, appuyé contre un des côtés de la chaise, il resta plongé dans ce demi-sommeil qui résulte d’une profonde préoccupation.

Ce fut ainsi qu’il arriva à Vans-la-Pavée.

C’était à ce village que se trouvait la première poste après A…..y. Vans-la-Pavée touchait à la forêt, qu’Aulnay-le-Vicomte et sa charmante vallée terminaient de l’autre côté d’une manière si pittoresque. Au commencement de cette vaste forêt, on voyait l’immense château qui jadis appartenait à la famille Blaquenville et qu’Argow avait acheté depuis un an.

La cessation de ce mouvement rapide de la voiture tira Joseph de sa mélancolie ; il demanda au postillon où il était.

— À Vans-la-Pavée !… lui répondit-il. Joseph sauta hors de la voiture en annonçant l’intention de s’y arrêter quelques minutes. Il demanda à parler au maître, et aussitôt on l’introduisit dans la chambre du maître de poste qui, par un effet du hasard, était maire de la commune de Vans.

— Monsieur, lui dit Joseph, il y a vingt et quelques années, une jeune fille…

— C’était avant la révolution, dit le maire.

— Oui, monsieur, une jeune fille de qualité, déguisée probablement, est venue accoucher ici…

— Elles n’en font pas d’autres !… interrompit le maire ennemi acharné de la caste nobiliaire, avant comme après la révolution, les enfants ont toujours été leur train… ces femmes…

— Mais, mon ami, c’est pour cela que nous venons au monde !… dit une jeune femme en se mettant sur son séant.

— Me voilà perdu !… s’écria le maître de poste en montrant au vicaire une figure assez âgée.

— Monsieur, reprit Joseph, je désirerais savoir si la femme chez laquelle cette jeune fille se logea existe encore.

— Certainement, répondit la femme, c’est la sœur de la concierge du château d’Aulnay-le-Vicomte, j’ai entendu conter cette histoire. Un ecclésiastique, une jeune personne, jolie comme les amours…

— C’est cela, madame, dit Joseph… Monsieur, je vous prie d’avoir la bonté de dire au maire d’envoyer l’acte de naissance de l’enfant…

— Le maire, c’est moi !… s’écria le maître de poste. Je tiens cette dignité de la faveur royale et du choix de mes concitoyens.

— Monsieur, je vais vous laisser le prix de cet acte, en vous suppliant de l’envoyer à Paris, à l’adresse que j’écrirai au bas…

Joseph n’entendit plus que la voix du maire, qui gronda sa femme. En descendant, le vicaire réfléchit qu’il devait au moins aller voir la cabane où madame de Rocourt l’avait mis au monde. Il se fit indiquer la demeure de la sœur de Marie, et un postillon le conduisit au bout du village, du côté de la forêt et du château. Le vicaire frappa à la porte d’une maison presque ruinée, couverte d’un toit de chaume ; une vieille femme ridée, décrépite, ouvrit, et elle remua les cendres du foyer pour éclairer sa chaumière. À la faveur de cette lueur vacillante, Joseph jeta un rapide coup d’œil sur cet asile de la misère, et un sentiment doux, mais pénible, s’empara de son âme.

— Eh quoi ! s’écria-t-il, c’est ici que j’ai commencé à respirer pour la première fois, c’est ici que j’ai jeté mon premier regard, mon premier cri ! Ô ma mère, ô tendre et malheureuse femme, que je me reproche de ne pas avoir assez vue ! c’est ici que tu as souffert !… Salut, cabane chérie !… je relèverai ton toit en ruines, je veux que l’être qui habitera ce lieu soit heureux autant que peut l’être un mortel !…

— Eh quoi ! c’est vous que cette pauvre petite dame a mis au monde ! s’écria la vieille femme, c’est moi qui vous ai reçu dans mes bras : le prêtre était là (et elle montra un fauteuil vermoulu) ; votre mère souffrait…

— Elle souffrait !… dit le vicaire avec un accent de pitié touchant.

— Sur ce lit qui était meilleur !

— Il deviendra ce qu’il doit être !… Pauvre femme, quelle misère !…

Joseph se fit apporter de l’encre et écrivit à madame de Rocourt :

 

« Ô ma mère ! c’est de la chaumière où retentirent vos cris de douleur que je veux vous écrire, c’est pénétré d’une éternelle reconnaissance que je m’adresse à votre cœur. Je comprends maintenant le secret de cet amour qui était si tendre, si profond, que nous en avons méconnu la source… Oh ! je reviendrai à Aulnay !… je brûle de vous serrer dans mes bras, de pleurer dans le sein d’une mère. Un jour, appuyé sur votre cœur, j’y verserai le secret de mes maux, qui mainte tenant ont un cruel remède… J’admire la bizarrerie des événements qui m’ont séparé de vous ! Croyez qu’après un désir qui tient, malgré moi, la première place dans mon cœur, le plus sincère de mes souhaits est de vous embrasser… Si le destin ne m’entraînait, j’aurais volé dans vos bras aussitôt que j’ai appris le secret de ma naissance et de votre admirable dévouement. En ce moment, cependant, tout en moi se tait au souvenir de vos douleurs et à l’aspect du toit chéri où, furtivement, vous m’avez donné le jour !… Cette faute de votre jeunesse vous rend plus chère à mon cœur, parce que je sens tout ce que mon amour vous doit de plus qu’à une autre mère !… Entendez, en lisant cette lettre, entendez la voix de votre fils qui vous remercie, qui vous voit. Songez qu’à cette place j’ai attaché l’idée du baiser le plus respectueux et le plus tendre ; votre image est à mes côtés, je vous vois sur ce lit, je pleure en croyant vous entendre gémir, et cette masure me semble un palais !… Adieu !…

La pauvre femme qui habite cette demeure est pauvre, je veux qu’ensemble nous l’enrichissions, qu’ensemble nous fassions relever son toit, cette première de nos actions doit nous être commune, et il n’y a que cette femme qui puisse vous porter te cette lettre.

« JOSEPH. »

 

— Tenez, ma bonne mère, dit le vicaire tout ému, vous partirez ce matin, et vous vous rendrez au château d’Aulnay-le-Vicomte ; vous demanderez madame de Rocourt.

— Jamais je n’oserai… dit la paysanne honteuse.

— Allez, allez… vous serez bien reçue en lui présentant cette lettre !… Et le vicaire, parcourant des yeux cette chaumière délabrée, sortit, accompagné de la paysanne étonnée.

Appuyé contre la porte, le postillon, immobile, regardait au loin. Le vicaire lui demanda ce qu’il voyait.

— Tenez, monsieur, voyez-vous, là-bas, sur la terrasse du château ?...

Les premières teintes du crépuscule permettaient à peine de distinguer les objets ; néanmoins, Joseph aperçut sur une petite terrasse, au-dessus d’une rivière, une jeune fille assise au milieu d’un massif de verdure ; elle chantait. La distance ne laissait parvenir que des sons indistincts d’une mélancolie extrême. La jeune fille restait immobile : son attitude et sa pose donnaient à penser, car elle semblait considérer le précipice comme Sapho dut regarder le saut de Leucade avant de s’y engloutir. Cette femme, vêtue de blanc, assise sur les fortifications du château entouré d’eau, le vague indéfini des couleurs de la première aurore, tout rendait ce spectacle extraordinaire : aussi ces circonstances plongèrent-elles le vicaire dans une sorte d’extase. Il tâchait d’écouter et de voir, sans pouvoir saisir un son ni apercevoir un trait…

Une imagination romanesque aurait cru entrevoir une des filles de l’air que Girodet et Gérard ont placées dans leurs tableaux d’Ossian. Cette femme, semblable à une ombre légère, apparaissait comme le génie de l’antique féodalité pleurant sur des ruines.

— C’est, dit le postillon, la malheureuse petite femme que M. Maxendi a amenée ; on la dit folle, et ceux qui entendent ses discours prétendent qu’elle est folle d’amour.

— On dit, reprit la vieille femme, qu’elle n’est pas plus folle que moi, et que M. Maxendi l’a enlevée.

— Quoi !… c’est le château d’Argow !… s’écria le vicaire, tiré de sa rêverie par le nom de Maxendi. Néanmoins, il ne donna pas suite à ces paroles, parce qu’un charme irrésistible le contraignit à revenir contempler ce spectacle qui lui inspira un pressentiment douloureux : une crainte vague s’emparait déjà de son esprit, car les amants craignent tout.

À cet instant, une modulation plus distincte parvint à l’oreille de Joseph. Il lui sembla avoir entendu Mélanie, mais il s’accusa de folie et se laissa entraîner par le postillon sans seulement s’en apercevoir, car, tout en s’en allant regagner sa voiture, il regardait toujours le château dont l’ensemble imposant et les vastes constructions se doraient des premiers feux du jour. Au dernier regard qu’il jeta, il crut voir que la jeune fille agitait son mouchoir ; ce geste le fit tressaillir.

— Elle demande du secours, se dit-il, je voudrais la voir !…

— Les chevaux attendent, monsieur.

— Elle est malheureuse, si je restais pour m’informer de cette aventure !…

— Monsieur, monsieur, dit le postillon en faisant claquer son fouet.

Le vicaire partit.

XXIII

Lettre de Mélanie. – Désespoir du Vicaire, – Il retourne à Vans.

Je ne connais rien de plus terrible que la solitude pour une âme grande et forte qu’une commotion violente a jetée dans cette profonde méditation où l’esprit finit par s’égarer. Le spectacle dont le vicaire venait d’être témoin avait été pour lui comme un rêve, et ce rêve dura pendant longtemps, parce que la rapidité avec laquelle on l’entraîna ajoutait à cette disposition de son âme. Sans dormir, il avait toutes les lourdes sensations d’un songe, et ce songe était étouffant par la crainte vague que la dernière modulation de la jeune fille avait imprimée à son âme.

Joseph arriva aux portes de Paris, qu’il frappait encore son genou avec le rouleau de papier qu’Argow avait jeté avec tant de dédain. Il finit cependant par s’étonner de sa constance à tenir ces papiers, et, en les regardant, la pensée qu’il avait eue de les lire revint s’offrir à sa mémoire : il déroule ce papier dédaigné, jette les yeux dessus, reconnaît l’écriture de Mélanie, et tout son sang semble vouloir abandonner son cœur. Il pâlit et se pencha sur le coussin qui garnissait le coin de sa voiture.

Eh quoi, pensa-t-il, Argow parlait de Mélanie ! c’est elle que j’ai vue !… Une effroyable série de malheurs se déroula devant ses yeux, son esprit s’égara, il devint incapable de penser. Enfin, il reporta ses yeux sur le fatal papier et lut ce qui suit :

 

Journal de Mélanie.

« Je suis mieux, mais je suis seule !... Ô mon frère, je ne puis m’occuper que de toi ! Quand l’aurore a paru, j’ai trouvé la maison grande, triste, vide ; il me semble que tout porte ton deuil !…

« Je veux chaque jour t’écrire un mot, te parler comme si je t’avais à mes côtés. Ah ! Joseph ! que les journées sont longues depuis que je ne te vois plus ! Je ne vis plus que de la vie du corps, il m’est impossible de méditer et de penser ; j’essaie de rassembler mes idées, mais mes yeux errent sur le plafond, sur les meubles, je cherche quelque chose qui n’est plus. J’habite une tombe où rien ne me sourit. »

 

*

 

« Joseph, mon ami, mes nuits sont plus affreuses que mes jours ! les songes les plus effrayants m’assiègent. Ce matin, j’ai commencé à faire une entaille sur un morceau de bois, pour marquer chaque jour et voir combien j’en passerai sans vivre !… Que fais-tu, toi ? »

 

*

 

« Tu as laissé une plume sur ton bureau, je m’en suis emparée avec avidité : c’est avec celle-là que j’écrirai désormais !… Quand je l’ai saisie, j’ai cru te posséder… un instant après, j’ai pleuré !… j’ai vu que j’étais seule avec mes souvenirs !… »

 

*

 

« Il est minuit, une lampe m’éclaire : pas un zéphir ne rafraîchit l’air ; tout se tait. Au milieu de ce profond silence, seule je suis agitée, seule je veille, car je t’ai vu !… oui, je t’ai vu, toi que je n’ose nommer ! Ta noble figure vient de m’apparaitre dans un rêve, et cette vision m’a inondée d’une joie douce et balsamique comme l’odeur fugitive d’une fleur des champs. Ton âme voltige dans cette chambre trop petite pour mes émotions !… Ô mon époux chéri ! je te sens à mes côtés… Quoi ! ce n’est qu’un rêve, et je le vois !… rêve d’amour !… nuit enflammée !… Joseph, je meurs !… »

 

*

 

« Aujourd’hui, je suis restée immobile, sans penser à rien et sans éprouver aucune fatigue dans l’âme : ton image me poursuit ; madame Hamel est devant moi, je ne la vois point ; les domestiques passent, je n’entends pas le bruit de leurs pas ; je ne pense point à ton charmant visage, et je le vois ; je n’entends pas ta voix, et elle retentit à mon oreille. Quel charme !… Qu’on m’explique comment il se fait que l’on sente la pensée sans penser réellement… »

 

*

 

« Je vais mourir jeune. Ma pauvre mère Hamel a frémi ce matin ; elle m’a dit :

« — Mélanie !... tu es bien pâle ! tes yeux sont brillants, tes boucles de cheveux sont en désordre, tu n’es point parée !… tu n’es plus soigneuse.

« — Y est-il ?… ai-je répondu.

« — Ô ma fille ! a-t-elle dit, ne descends pas dans la tombe, car nos mains doivent être jointes, et tu m’entraînerais avec toi.

« — Non, non, ai-je dit, je ne mourrai pas tant qu’il vivra… mort, j’irai le rejoindre ; puisque la tombe est notre couche nuptiale, la Mort tiendra la torche de notre hyménée… et la nuit de notre noce funèbre sera éternelle… Madame Hamel a frémi… Pauvre femme ! »

 

*

 

« Joseph, j’ai reçu ta lettre !… j’ai baisé cent fois ces caractères chéris !… ils seront toujours sur mon cœur ! Oui, mon chéri, oui, je suivrai les ordres, je vivrai pour toi ! j’attendrai avec impatience cet âge où tout sera mort, excepte nos cœurs… qui ne mourront jamais. J’ai trop de joie pour exprimer quelque chose… Adieu pour aujourd’hui !… je vais m’asseoir, et toute la journée regarder les nuages en y cherchant ton image chérie… »

 

*

 

« Joseph, notre banquier est venu, il a été surpris de me voir aussi changée. Il a appris ton départ avec peine. Il paraît vouloir prendre beaucoup d’intérêt à moi !… je crois que c’est un bien honnête homme et une belle âme. »

 

*

 

« Le banquier, M. William Badger, est revenu ; il a dit que je devrais me marier… il me l’a prouvé. J’ai tâché de ne pas entendre ses blasphèmes... Moi me marier !… Oh ! Joseph ! je préférerais cent fois mourir. »

 

*

 

« M. Badger m’a amené aujourd’hui un monsieur qu’il nomme Maxendi. Il me déplaît ; sa figure, quoique belle, respire une sorte d’énergie qui n’inspire à ceux qui la voient que l’idée d’une puissance malfaisante. »

 

*

 

« Grand Dieu !… c’est à M. Maxendi que M. William Badger veut me marier… Je reviens d’un bal où j’ai été bien malheureuse. On me criait aux oreilles que M. Maxendi a cinq millions, que je serais heureuse et souveraine.

« — Comment, ma chère petite, me disait madame Badger, cela ne vous étonne pas !… Mais voyez donc comme toutes les mères et les jeunes demoiselles saluent M. Maxendi ; voyez comme elles l’appellent des yeux ; il n’y a que lui dans l’assemblée…

« — Madame, ai-je répondu, M. Maxendi ne me plaît pas et ne me plaira jamais.

« Madame Badger m’a quittée et j’ai été m’asseoir à côté de ma pauvre mère Hamel, qui, vêtue somptueusement et au milieu de cette éclatante fête, n’en dormait pas moins le plus décemment possible. Madame Badger est revenue me présenter M. Maxendi, et j’ai été forcée de danser avec lui. Je n’aime point cet homme, et tout le monde veut que je le chérisse…

« Joseph, je te dois toute la vérité, et les moindres sentiments de mon cœur t’appartiennent. Je t’avouerai donc qu’au milieu de cet entraînement produit par le spectacle des plus belles femmes de Paris, des plus riches, des plus fraîches parures, au milieu des conquêtes du luxe, j’ai eu un mouvement d’orgueil en me voyant proclamer par les regards de chacun la reine de cette assemblée… J’étais simplement vêtue, avec cette robe de mousseline que tu m’as donnée : cette simplicité m’a fait plus remarquer que ne l’ont été les femmes dont les parures étincelaient de pierreries… Ah ! je n’ai brillé que parce que quelque parcelle du feu qui consume mon cœur sera venue resplendir sur mon visage... C’est donc à toi que j’ai dû ce triomphe !… Mes yeux se sont souvent portés sur ces coins solitaires où mon Joseph se plaçait toujours, et mon âme t’adressait là tous ses vœux, toutes ses prières. »

 

*

 

« On me proclame la femme de M. Maxendi. Je ne sais comment cela s’arrange, mais vraiment ces gens du monde ont un art de vous faire parler, d’interpréter le moindre regard, le moindre sourire… Ah ! Joseph, pourquoi n’es-tu pas là pour me défendre des séductions de ces gens de salon !… »

 

*

 

« Si je ne m’en tenais pas à un non bien décidé, je crois, en vérité, que l’on me marierait malgré moi à M. Maxendi… Je ne conçois pas l’acharnement de tous ces gens-là : de quelle importance est-il donc pour eux que je me marie ? ne peuvent-ils pas laisser tranquille une pauvre fille qui ne demande rien qu’à gémir toute seule, et dont le cœur est à jamais donné ? »

 

*

 

« Mon ami !… Joseph !… me pardonneras-tu ?… J’ai fait une imprudence ; je suis vive, légère, enfin je suis femme !… On m’a encore amené ce Maxendi, je l’ai reçu ; il est revenu le lendemain, j’ai fait refuser ma porte. J’ai voulu sortir, ma calèche s’est trouvée cassée, on ne peut pas deviner comment. M. Bagder m’écrit que, d’après ce qui s’est passé, j’ai commis une grande malhonnêteté ; il croit que je dois aller au bal auquel M. Maxendi vient de m’inviter. Je réponds que j’irai, mais je compte, au milieu de l’assemblée, dire que je ne veux épouser personne, parce que je suis mariée. M. Bagder doit m’envoyer sa voiture. »

 

*

 

« Ce matin, Joseph, je suis triste ; c’est la voiture de M. Maxendi qui viendra me chercher ; je n’ai plus le temps de dire non ; d’ailleurs, c’est la dernière fois que je sors… Joseph, c’est aujourd’hui le jour que tu m’as quittée, ce jour doit m’être malheureux… Un horrible pressentiment m’assiège, à toute minute mon cœur se gonfle, et je suis inquiète… Je viens de me mettre à la croisée ; il y a des hommes dans la rue, ils causent ensemble, leurs figures me déplaisent ; il me semble qu’ils montrent ma maison du doigt. Ô jour malheureux !… chaque chose que j’envisage ne m’apparaît que sous un aspect désagréable ; je suis plus abattue que si je devais marcher à la mort… J’ai grondé Finette pour un rien : la pauvre enfant s’est mise à pleurer, et le spectacle de ses larmes a fait couler les miennes.

« Joseph, je m’habille pour le bal… je suis habillée. Madame Hamel me regarde avec étonnement : elle me dit que je suis changée à faire peur… La voiture arrive… Adieu, chéri !… »

 

*

 

C’était ainsi que finissait le journal de la tendre Mélanie… En l’achevant, le vicaire sentait sa raison s’égarer. En ce moment, on le dirigeait vers la rue de la Santé : il entre dans la maison de Mélanie… Finette était sur la porte.

— Finette, dit-il en pleurant, Mélanie, Mélanie !...

— Savez-vous où elle est ? demanda la femme de chambre… depuis dix jours qu’elle est partie pour le bal de M. Maxendi, elle n’est pas revenue, et j’ai eu beau me rendre chez M. Badger, on m’a dit que M. Badger n’y était pas et que tout le monde a été à la campagne.

— À la campagne en hiver ! s’écria Joseph, sotte que tu es !... Finette, reprit-il, je te demande pardon… Ô pauvre Mélanie !…

Là-dessus, le vicaire, montant précipitamment, parcourut avec un sauvage délire ces lieux pleins de Mélanie ; il se précipita sur le lit qu’elle avait occupé, il embrassa sa plume, son piano, il s’agenouilla devant la toilette qu’elle avait quittée avant d’aller au prétendu bal d’Argow, il pleura à l’aspect du charmant désordre de sa chambre à coucher, il donna toutes les marques d’une véritable folie… et Finette, stupéfaite, le regardait avec un étonnement dont elle ne pouvait revenir.

— Où est mademoiselle ? demanda-t-elle.

— Où elle est, Finette !... elle est au fond d’un cachot… au pouvoir du plus infâme brigand que le soleil ait éclairé dans sa course !… Seul, je l’ai entrevue sans la reconnaître… Ô Mélanie ! je jure de te délivrer, de te venger, et le glaive des lois tombera sur la tête de ce féroce pirate.

— Ah ! comme mademoiselle doit être mal, dit Finette, elle qui aime tant les petites recherches !... elle est sans femme de chambre, qui donc la soignera, l’habillera ?... Ah ! ah !... Et Finette se mit à pleurer.

— Ai-je de l’or ?… s’écria subitement le vicaire… en ai-je assez !... et il tira sa bourse et son portefeuille.

— De l’or ! et tenez, dit Finette en ouvrant le secrétaire, en voilà plein les tiroirs.

Le vicaire s’empara de tout ce qu’il trouva.

— Pour faire la guerre, s’écria-t-il, il ne faut que cela ; allons, Finette !…

Joseph descendit les escaliers en courant, et il se remit dans sa chaise de poste.

— Postillon, s’écria-t-il, un louis pour boire, et au galop sur la route que tu viens de parcourir ! il faut que je sois demain dans les Ardennes.

— Dans les Ardennes !… s’écria Finette, ô ma pauvre maîtresse !…

À chaque poste le vicaire jette de l’or en s’écriant : — Des chevaux ! des chevaux ! un courrier en avant, un louis au postillon, je paierai les chevaux que l’on pourra crever !… et le vicaire, emporté par quatre chevaux, allait comme la foudre…

Laissons-le courir aussi vite que les ambassadeurs qui se rendent à un congrès, et revenons à Vans-Ia-Pavée.

XXIV

Le Maître de poste. – Madame Hamel. – Situation de Mélanie. – Argow lui déclare ses desseins.

Le maître de poste de Vans-la-Pavée tenait une auberge justement renommée, et, comme il était aussi le maire de l’endroit, les beaux esprits du village prétendaient que plus d’un mariage ébauché dans le jardin de l’aubergiste se consommait légalement dans le cabinet du maire. Aussitôt qu’il s’élevait une dispute entre les buveurs, le maire paraissait en même temps que le cabaretier, et, malgré la loi qui veut que les cabarets soient fermés à neuf heures, et que, passé dix heures, l’on ne danse plus, le maire hésitait à sévir contre le cabaretier sur cet article, et le maître de poste les conciliait tous deux.

M. Gargarou (c’est le nom de ce personnage) était digne d’être ministre d’état, bien que le nom de Gargarou ne prête guère à l’anoblissement et à la pairie : quoi qu’il en soit, celui de nos princes qui passa par Vans-la-Pavée ne le jugea digne que de la mairie : aussi le bonhomme était-il fier de sa place, et, quoique bon vivant, peu tracassier, obligeant, il ne badinait jamais sur un certain article, c’était le dévouement que tout bon Français devait avoir pour le gouvernement. On lui aurait tout fait faire pour le gouvernement ; pour lui, le mot gouvernement était un talisman ; et lorsque je suis passé à Vans-la-Pavée, je me suis convaincu par moi-même qu’il ignorait la forme et la base de notre gouvernement.

Nous l’ayons laissé couché à côté d’une jeune et jolie femme, nous ne le reprendrons pas cependant à ce moment-là, pour son honneur. Le matin, il descendit visiter ses écuries et montrer partout l’œil du maître, car il était très soigneux. Après cette visite générale, il se rendit à la grande salle noire et enfumée qui servait de salon.

— Ma femme n’est pas levée ?… demanda-t-il.

— Non, monsieur, répondit une servante assez jolie qui tenait un bouillon.

— Et pour qui ce déjeuner ?

— Pour la vieille femme que nous avons ici depuis huit jours, et que nous ne voyons que le matin et le soir… vous savez ?

— J’ai peur, répondit l’aubergiste, qu’elle ne trame quelque chose contre le gouvernement… Une femme qui ne dit rien, qui paraît triste… Si elle était jeune, on pourrait interpréter sa tristesse ;… mais enfin, cela n’est pas clair, et je vais lui parler ! Quand on est maire, on doit au gouvernement de faire une police exacte.

Boutonnant donc sa redingote brune tachée en mille endroits, il s’avança vers le coin où une vieille femme attendait patiemment son déjeuner. Elle offrait dans son habillement les contrastes les plus singuliers : son bonnet de dentelle avait un nœud de rubans presque élégant, et se rattachait sous son menton par des rubans de satin blanc ; sa figure portait tout le caractère d’une douceur et d’une bonté touchantes, mais le voile d’une profonde souffrance était jeté sur son visage ; elle ne prenait pas garde au cachemire qui couvrait ses épaules, et, le coude sur la table malpropre de l’auberge, elle levait ses yeux au plafond noirci, comme pour implorer le secours du ciel. Sa robe n’était pas en harmonie avec le luxe de cette toilette de son buste ; on eût dit, avec raison, qu’elle venait de quitter un somptueux costume pour ne garder ce qu’en terme de l’art de la toilette on nomme, je crois, un jupon de dessous, et ce jupon de toile assez fort, garni d’un simple effilé, contrastait d’autant plus avec le reste, qu’il était crotté, et que les bas de soie et les souliers de satin noir de l’étrangère avaient aussi leur part de boue. Cette description doit donner une idée de l’insouciance de cette vieille femme, et ses larmes indiquent assez que c’était madame Hamel.

— Madame, dit M. Gargarou, vous paraissez bien affligée… est-ce que les affaires qui vous ont amenée de notre côté ne vont pas à votre fantaisie ?… Auriez-vous besoin de quelque chose ?… Si vous ne nous dites rien, nous ne pouvons pas vous aider.

— Ah ! répondit madame Hamel, malheureusement je suis vieille, je ne connais personne dans ce pays-ci, et je ne puis que pleurer sur l’événement fâcheux qui m’arrive ; car où trouver des gens pour me servir, quand il faudrait se dévouer pour moi !

— Comment donc !… mais avec de l’argent on trouve du dévouement,… de tout… Mais en avez-vous, des sonnettes ?

— Hélas ! je n’ai que la bourse que j’ai emportée pour aller au bal…

— Ah ! vous alliez au bal ? dit l’aubergiste avec un air de curiosité et de défiance ironique.

— Oui,… et l’on me l’a enlevée ! s’écria madame Hamel en pleurant.

— Ah ! vous n’avez pas d’argent ! reprit l’aubergiste avec effroi en regardant le bonnet et le schall de madame Hamel et les adaptant déjà à la tête et aux épaules de madame Gargarou.

— Non,… je n’ai plus de fille !… non !… Et la pauvre vieille essuya ses yeux avec un beau mouchoir de batiste… Les barbares ! me refuser de m’emprisonner avec elle !…

— Elle est folle ! dit Gargarou en lui-même. Ah ! ah ! reprit-il en voyant le papier que le vicaire avait laissé sur la table, voilà ce que m’a demandé le jeune homme de cette nuit : Adresser le tout à M. Joseph, chez mademoiselle de Saint-André, rue de la Santé. Et puis voilà cinq francs.

— Joseph ! Joseph ! s’écria madame Hamel, il a passé par ici !…

— Eh bien, qu’avez-vous donc ?… Elle est folle !… Hé ! Jacqueline !…

— Serait-il possible ! continua madame Hamel : montrez-moi cela… Oui,… c’est bien son écriture… Le pauvre enfant !… Ah ! si je l’avais vu, ma fille ne serait plus en prison !… Là-dessus, sans attendre son déjeuner, elle sortit et se dirigea vers la forêt.

— Oh ! dit l’aubergiste en la suivant des yeux, je crois que la pauvre femme ne cherche guère à nuire au gouvernement ! Elle paraît avoir de quoi payer ; ainsi laissons-la tranquille.

Lorsque les gens d’Argow eurent conduit Mélanie au château de Vans, ils en chassèrent impitoyablement madame Hamel, dont ils craignirent l’âge et l’expérience ; mais en même temps ils la prévinrent qu’une dénonciation compromettrait la vie de sa fille, qui cesserait d’être en sûreté si quelque entreprise venait à être tentée pour sa délivrance. La femme du contre-maître eut beau pleurer et supplier qu’on la laissât avec sa fille, rien ne put fléchir la détermination des gens du pirate ; elle sortit donc du château en robe de bal, et se sauva à l’auberge du Grand I vert, en se dépouillant toutefois de sa redingote de satin blanc. Alors tous les matins elle se rendait au château, et, s’asseyant sur une pierre, elle contemplait la fenêtre de la chambre où était Mélanie, et lorsque la jeune fille se promenait sur la terrasse, elle échangeait quelques mots avec elle, puis sur le soir elle revenait coucher à son auberge. Ainsi l’on doit voir où courait la bonne femme lorsqu’elle apprit que Joseph avait passé pendant la nuit à Vans-la-Pavée.

Elle hâte le pas, et se hasarde à courir, malgré son âge, pour arriver à cette pierre sur laquelle Mélanie jetait toujours les yeux en s’éveillant. Mélanie n’avait pas quitté cette terrasse presque ruinée et entourée d’eau, elle était encore à la place où le vicaire l’avait aperçue ; elle regarde le village, et de loin reconnaît sa seconde mère.

— La voici ! s’écria Mélanie, rien ne l’arrête, le froid, la pluie, et pour me voir elle brave tout, comme pourrait faire un amant. Ô digne mère, reçois mon hommage ! Avant que tu n’arrives, que ma pensée t’entoure et te récompense !…

— Ma fille ! ma fille ! s’écria madame Hamel d’aussi loin qu’elle put voir Mélanie : Il est venu ! il est venu !… Réjouis-toi, il n’est pas mort !…

— Qui ? ma mère.

— Joseph !…

— C’était donc lui ? dit tristement la jeune fille pâle et tremblante ; mon cœur me le disait… Ô ma mère ! figure-toi que cette nuit, trouvant mon appartement trop petit pour ma douleur, je suis venue ici gardée par les deux argus qui ne me quittent pas. J’ai chanté douloureusement cette plainte qui marqua nos derniers regards et nos adieux :

 

Comme un dernier rayon, comme un dernier zéphire

Anime la fin d’un beau jour.

 

Tout à coup j’ai vu une lumière paraître à cette chaumière ; cette soudaine lueur m’a frappée comme un rayon d’espoir : je ne pourrais expliquer ce que j’ai ressenti. Sans croire que ce fut Joseph, un pressentiment involontaire me criait : « Si c’était lui !… » Tu me vois, ma mère, encore en proie à cette méditation, et tu dis que c’est lui ?…

— Oui, ma fille ;… mais pourquoi nous réjouir ? Il a fui comme une ombre ; il s’en allait à Paris, car il a demandé quelque chose dans ce village, en écrivant qu’on le lui envoyât rue de la Santé.

— Et je n’y serai pas !… Ô ma mère, quel supplice !… Tire-moi de cette odieuse prison, ou j’y meurs !…

— Ma fille, ne prononce pas ce mot… tu me fais trop de peine ; attendons Joseph.

— Mais comment saura-t-il que je suis ici ?

Madame Hamel réfléchit longtemps, et, après avoir ramassé la somme totale de son intelligence, elle s’écria : — Je vais lui écrire !… Mélanie sauta de joie en frappant dans ses mains.

— Ô ma mère ! écris, écris bien vite ;… si je revois Joseph, nous serons sauvées ; écris !

Comme elle achevait ces paroles, un laquais à figure rébarbative se dirigea précipitamment vers madame Hamel : — Allons, la vieille, vous ne pouvez plus rester là…

— Comment ! je ne puis plus rester là… le terrain est-il à vous ?

— Oui ! allez-vous-en !

— Qu’est-ce que cela veut dire ?… s’écria Mélanie, ne m’avez-vous pas dit que la volonté du maître de ce château était que j’y commandasse en souveraine ?…

— Oui, madame, répondit respectueusement le laquais en ôtant son chapeau, mais tant que vos ordres ne seraient pas contraires à la surveillance qu’il a ordonné d’exercer autour de ce château… et M. Navardin a jugé que cette femme ne devait plus approcher d’ici.

— Et pourquoi ne l’enfermez-vous pas avec moi ?… je le veux !… reprit Mélanie.

— M. Navardin ne le veut pas… madame, sans cela…

— Allons, dit Mélanie avec une sombre résignation, adieu, ma mère !…

Madame Hamel n’eut pas la force de répondre, elle jeta sur sa fille un douloureux regard et se retira jusqu’à ce que le domestique fût satisfait de la distance à laquelle elle se tînt. Là elle agita son mouchoir lentement, et Mélanie lui répondit en faisant le même geste.

— Madame, dit un autre homme à Mélanie en la regardant respectueusement, il est impossible que vous restiez ici, si vous continuez à faire de pareils signaux…

— Mais, monsieur, je suis donc réellement prisonnière ?…

— Je ne dis pas cela, madame, mais je réponds de vous sur ma tête, et celui à qui j’aurais affaire si vous nous échappiez est homme à me la faire sauter…

— Eh bien ! monsieur, votre tête est fortement en danger, dit Mélanie avec dépit.

— Alors, madame, vous ne sortirez plus de vos appartements !… rentrez-y…

— Et si je ne voulais pas !… reprit fièrement Mélanie.

— Je serais contraint de vous y forcer !…

Mélanie pleura, baissa la tête, et suivit à pas lents le farouche Navardin. Ce dernier la conduisit à un appartement, somptueux dans lequel elle demeurait depuis dix jours. Elle s’assit dans un fauteuil, et, posant sa jolie tête dans ses mains, elle se mit à penser à son frère, dont l’image chérie lui avait apparu le matin. Le temps était brumeux, la chambre vaste n’avait que deux grandes fenêtres garnies de rideaux de lampas rouge, de façon qu’il régnait une sorte d’obscurité. Mélanie devint plus pensive, et une teinte de chagrin se mêla à toutes ses réflexions.

— Que va-t-il m’arriver ?… ils n’ont pas encore prononcé le nom de celui qui m’a enlevée, mais tout me porte à croire que c’est M. Maxendi… ils paraissent le redouter… s’il est riche, puissant et servi par des hommes pour qui ses ordres sont absolus, comment Joseph fera-t-il pour me délivrer ?… il risquera sa vie… mais non, M. Maxendi ne peut pas m’épouser contre ma volonté… il y a des lois !… Ô Joseph !… arrive… arrive…

À ces mots, elle tira de son sein une lettre tout usée et dont chaque pli avait formé un lambeau : une soie verte en rattachait tous les morceaux. La jeune fille la déplia avec une soigneuse précaution, et son œil reparcourut ces caractères chéris… — Funeste amour que je ne puis arracher de mon cœur !… s’écria-t-elle après avoir lu, tu y régneras encore à mon dernier soupir !…

Comme elle prononçait ces mots, un grand bruit se fit entendre dans la cour de cet immense château. C’étaient Argow, Vernyet et l’Auvergnat qui arrivaient d’A…..y par des chemins détournés.

— Eh bien, Navardin, quelle nouvelle ? demanda Maxendi.

— Capitaine, votre jeune poulette est toujours ici, pleurante, mourante, parlant de se tuer : du reste, elle n’est pas d’une garde bien difficile… elle est gentille comme une frégate de vingt-quatre canons.

— Et qu’avez-vous fait de la vieille femme ? demanda Vernyet.

— Nous l’avons mise à la porte sur-le-champ.

— Imprudents !… s’écria Maxendi, imprudents ! elle va dire partout que nous avons enlevé cette jeune fille… qu’on la rattrape !… et que sur-le-champ on la mette sous de bons verrous jusqu’à parfait achèvement de notre affaire… Vernyet, reprit-il, tu vas prendre le commandement de la forteresse… Et toi, Navardin, remets-toi en chaise de poste et conduis-moi ce garçon-là en Auvergne. Tu lui compteras douze mille francs, je te les enverrai à Clermont par Badger.

À ces mots, Navardin jeta un coup d’œil oblique au pirate pour savoir s’il n’était pas nécessaire que l’Auvergnat mourût en route d’un coup de sang, mais Argow lui répondit : — Allons, fais ce que je te dis, et rien de plus… Le matelot regarda l’Auvergnat étonné et le poussa vers la chaise en lui criant : — Marchons !… Ils partirent.

Argow, après avoir demandé dans quel appartement on avait placé Mélanie, se dirigea vers la chambre où la tendre amante du vicaire écoutait avec attention le bruit inaccoutumé qui interrompait le silence de cet antique château. Elle se lève en entendant des pas, elle court.

— Ah ! s’écrie-t-elle, c’est vous, M. Maxendi ! je suis donc sauvée !… La naïveté de cette exclamation fit sourire Argow malgré lui.

— Mademoiselle, lui demanda-t-il, comment avez-vous trouvé ce séjour ?

— S’il m’avait été permis de le parcourir, je pourrais donner mon avis.

— Comment ! s’écria vivement Argow, j’avais ordonné de vous laisser libre.

— Eh quoi ! monsieur, interrompit Mélanie, c’est donc par vos ordres que j’ai été enlevée ?… avec quelle douleur je me vois forcée de changer d’opinion sur votre compte !… je vous estimais, monsieur !… dit-elle avec un accent de reproche ; et dans quel but ? pourquoi ? à quel titre en agissez-vous ainsi envers moi ? savez-vous à quoi vous vous exposez ?…

— Mademoiselle, répondit le forban en tâchant d’adoucir la rudesse de sa voix et de son visage, croyez-vous que je n’aie pas vu sur votre figure une forte indécision quand il a été question de notre mariage ?… Vous ignorez à quel excès l’amour peut porter un homme de mon caractère… N’avez-vous donc jamais examiné l’effet que vous produisez sur tous ceux qui vous voient ?… Ah ! mademoiselle, vous avez allumé dans mon cœur une effroyable passion !… Je vous avoue cet amour avec la franchise qui distingue les âmes énergiques. Je désire votre possession légitime, elle seule peut m’empêcher de mourir…

— Alors, vous mourrez, mon cher monsieur Maxendi, dit-elle en penchant gracieusement sa jolie tête, car jamais homme n’aura rien de Mélanie… elle a tout donné !…

— Par les trente canons de ma dernière frégate ! vous en aurez menti !… s’écria le forban en colère ; et lorsque je vous ai enlevée, c’était pour vous forcer à m’épouser… comment pouvez-vous reparaître dans le monde après avoir passé quinze jours chez moi ?

— Je n’irai plus dans le monde.

— Bon ! mais vous ne sortirez d’ici que morte… ou ma femme…

— Pour morte, dit Mélanie. La mort est la seule chose que je souhaite, ainsi c’est me servir !… pour votre femme, cela ne sera jamais !… jamais !…

— Mais, petite scélérate, vos sourires et votre tête penchée n’empêcheront que vous ne soyez en mon pouvoir et que je ne puisse faire de vous tout ce que je voudrai.

— Non, non…

— Comment cela ?…

— Parce que les malheureux ont toujours un refuge qu’on ne peut leur enlever.

— Et lequel ?

— La mort !…

— Oh ! que je vous empêcherai bien de mourir.

— M. Maxendi, la pensée et la mort sont les seules choses qui soient hors du pouvoir des tyrans et des scélérats ; rien ne les asservit…

— Comment, mademoiselle, vous refuseriez cette vie aimable, pleine de jouissance et de plaisirs que je vous offre ? Figurez-vous que vous commanderiez à tout, à commencer par moi, avec le despotisme d’un capitaine qui fait manœuvrer un sloop ; votre amour-propre sera satisfait sur tous les points, vous serez reine, je vous défierai de former un désir que je ne satisfasse, quand il exigerait même la mort d’un homme.

— Tout cela et rien c’est la même chose, interrompit doucement Mélanie ; un de mes rêves et une minute de méditation me donnent plus de jouissances que tous les plaisirs que vous m’étalez inutilement.

— Mais vous ignorez ce que c’est qu’un mari, à quoi il est utile, combien il est tendre, ce qu’il procure de plaisir, vous n’en savez rien.

— C’est vrai, mais je sais, dit-elle avec un fin sourire, que j’aime encore mieux un amant.

— Ah ! s’il faut n’être que cela, s’écria le matelot.

— Que cela ! dit Mélanie… À mon tour, je puis vous répondre, monsieur, que, d’après ce que je vois de vous, il vous est à jamais impossible d’aimer, car un véritable amant n’afflige point ce qu’il aime.

— Ta… ta… ta… ta… reprit Argow en colère. Ah ça, petite folle, prenez garde à votre tête !… elle est trop jolie pour que ces beaux yeux se ferment à jamais. Vous me refusez ?…

— Oui ! dit Mélanie avec un geste d’horreur.

— Mais on a des motifs, dit le pirate en pliant dans ce moment la rigueur de son caractère d’une manière étonnante devant la naïve simplicité de Mélanie.

— Aussi en ai-je, monsieur Maxendi !… car ce n’est ni par aversion ni par un sentiment de haine que je vous refuse : tout homme, fût-il prince, essuierait ce refus… Écoutez-moi : j’aime !… j’aime pour toujours !…

— Ah ! pour votre salut, petite femme, ne prononcez pas ces paroles-là devant moi avec ce regard et cet accent !… Croyez-moi, n’attisez pas un incendie.

— J’aime, reprit-elle, un être qui aura sans cesse mon amour…

— Cet homme, dit Argow en la contemplant avec le sourire de l’enfer sur ses lèvres, cet homme ne vous accompagnait-il pas sur le vaisseau qui vous a ramenée en France ?

— Joseph !… s’écria-t-elle, mon frère… oui… oui… c’est lui ! ô mon bien-aimé, dit-elle comme en délire, oui, c’est toi !… image chérie… sur un bûcher je te verrais encore…

— Et vous croyez, reprit le pirate, et vous croyez que je n’ai pas le moyen de vous empêcher de mourir et celui de vous épouser ?… Allons, ma belle enfant, vous serez madame Maxendi ! Lorsqu’on a comme moi cinq millions et douze hommes dévoués, on a tout ce que l’on veut. Aucune puissance humaine, s’écria-t-il en fixant Mélanie de manière à la faire pâlir et frissonner, aucune puissance humaine ne peut vous tirer d’ici, et forcé de vous rendre, de renoncer à vous, je vous tuerais !…

— Monsieur !… monsieur !… au secours !… au secours !… s’écria Mélanie épouvantée de l’horrible expression de ce visage.

— Au secours ! répéta-t-il avec un accent d’ironie, vous oubliez que personne ici n’a d’oreilles ni d’yeux pour vous !… tout est à moi… Pensez-vous, de bonne foi, que je vais laisser arriver jusqu’ici votre amant ?

À cette idée Mélanie resta comme une statue de marbre et regarda le pirate avec une expression de stupeur qu’il est impossible de rendre. Jamais son esprit chaste et pur n’avait pu concevoir l’idée d’une scélératesse pareille, et dans ce moment Argow semblait, par son attitude et la férocité de son visage, être le crime lui-même.

— Je sais où est Joseph, reprit-il avec un sourire sardonique, je l’ai vu cette nuit, et je puis vous répondre, ajouta-t-il en serrant les lèvres, que vous ne le verrez plus !

— Quoi ! vous savez qu’il est à Paris ?…

— À Paris ! dit le pirate surpris ; est-ce qu’il ne serait pas mort ? se dit-il en lui-même.

— Il a passé, je l’ai vu, reprit Mélanie, et…

— Vous l’avez vu ? lui demanda encore Maxendi.

— Oui, son aspect a rafraîchi mon âme… le malheureux ! il allait à Paris…

En ce moment, son visage avait une expression divine : on eût dit une de ces saintes dont la tête est entourée d’une auréole céleste.

— Ah ! il est à Paris, dit le forban, c’est bon, je l’ignorais.

Mélanie pleura de désespoir en voyant que sa candeur donnait des armes contre elle.

— Ma belle enfant, je vais envoyer mes gens en campagne, car ce Joseph doit revenir par ici… Alors, dans peu, il vous faudra choisir entre ma main et la mort de votre amant… Aussi bien je l’ai déjà jurée, et c’est un grand miracle…

— Grand Dieu ! s’écria Mélanie, où suis-je ?… et elle se laissa tomber dans un fauteuil en versant un torrent de larmes.

— Vous voyez, dit froidement Argow, toute l’étendue de mon amour, il me rend capable des plus grands excès… Ma reine, je vous laisse réfléchir à ces propositions… mais je veux vous donner un fil pour vous tirer du labyrinthe où elles vous entraîneront ; souvenez-vous bien que de ce que je dis à ce que je fais il n’y a qu’un pas, et ce pas, il ne me faut qu’une minute, une seconde pour le faire. Adieu… Ne pleurez pas, les pleurs sont inutiles… prenez une résolution ! et… il n’y en a qu’une bonne.

— Grand Dieu ! répéta Mélanie en se tordant les bras de désespoir, tu ne me secourras donc pas ! Je souffre presqu’autant que lorsque Joseph m’a dit adieu.

Argow la contempla, car elle était plus que belle, puis il s’en alla en lui lançant un regard de maître, et il la laissa dans un horrible état de souffrance.

Elle pleura toute la journée, toute la nuit, elle ne voulut rien prendre, et son esprit fatigué par tant de secousses ne put s’arrêter à aucun projet raisonnable.

XXV

Le Maire de Vans se prête aux desseins du Pirate. – Dîner au château. – La femme du Maître de poste prend le parti de madame Hamel. – Arrivée de Joseph. – Il aperçoit Mélanie. – Combat. – Le Vicaire s’enfuit.

Argow revint dans le salon de son château, où, dans ce moment, Vernyet et deux pirates retirés, au service de M. Maxendi, buvaient du punch à qui mieux mieux.

— Oh, oh ! s’écria le maître forban, arrêtez la cuiller ! ne levez pas tant les coudes ! il nous faudra user du pousse-moulin ces jours-ci.

À ces paroles, les trois matelots regardèrent avec étonnement Argow, qui vint s’asseoir à côté de Vernyet…

— Dis-nous donc, mon garçon, lui cria Maxendi en le secouant brusquement, comment se fait-il que le jeune homme de l’auberge ne soit pas dans le champ du Seigneur ?

— Si tu ne le sais pas, toi qui sais tout, comment veux-tu que je le sache, mon capi… taine ? répondit Vernyet ivre.

— Ah ! les brutes ! s’écria Maxendi, cela n’aura jamais de tenue, ils ne pourront jamais prendre…

— Ah ! que si, mon sup… é... rieur, que si, nous prendrons bien… toujours…

— ……. (ceci remplace l’effroyable juron d’Argow) écoutez-moi !… Et en disant cela, Argow saisit le vase d’argent et le jeta par la fenêtre… Le premier qui, jusqu’à mon mariage, se grise, je le renferme à la cave dans un tonneau de vin de Champagne.

Tous regardèrent le pirate avec effroi.

— Vernyet, s’écria-t-il en lui frappant sur l’épaule, as-tu ton bon sens maintenant ?…

— Présent, mon capitaine, répondit le lieutenant en secouant les fumées du punch.

— Et vous, Scalyt, Ornal et Carilleyn, êtes-vous à la manœuvre ?

— À nos pièces ! crièrent-ils.

— C’est bon, dit Argow d’un air plus radouci ; vous allez, d’abord, faire nettoyer tout le château en un tour de main ; vous aurez à vous habiller d’une manière décente et même somptueuse. Toi, Scalyt, tâche de ne pas fourrer tes mains à chaque instant dans tes poches ; Ornal, ne te gratte pas ; et toi, Carilleyn, ne mets pas dans ta bouche une seule feuille de tabac ; que personne ne jure… sans quoi, à la cave ! elle remplacera la cale. Enfin, mes enfants, quoique cela vous soit bien difficile, prenez-moi les manières, le ton des gens de la haute société, ne parlez pas tous ensemble, ne vous coupez pas la parole, pas de gestes, pas d’injures... Songe, Ornal, que tu es duc, Scalyt marquis, et Carilleyn baron. Vernyet, tu vas dire au cuisinier de se distinguer, et de nous faire pour demain un dîner à trois services ; tous nos gens seront en livrée, on mettra un suisse à la porte du château, que les jardiniers ratissent les avenues, et me nettoient le petit bois de l’entrée et tout ce qui tombe en ruines ! m’entendez-vous ?

— Qu’il a d’esprit le capitaine ! dit tout bas Scalyt à Ornal, il est capable de tout…

— M’entendez-vous ?… répéta Argow.

— Oui, crièrent les quatre forbans.

— Eh bien ! donc, branle-bas ! répondit Maxendi.

— En avant ! dit Carilleyn, je veux que le feu Saint-Elme me brûle, si je comprends ce qu’il veut faire ; mais en avant !

— Eh bien, dit Vernyet quand il fut seul avec Argow, que prétends-tu ?…

— Ce que je prétends ? épouser Mélanie : et pour cela, attendu les difficultés, il nous faut embosser le maire de la commune, afin qu’il ne soit pas trop scrupuleux sur nos titres, et il faut à toute force lui faire croire que des chats sont des lièvres… Tu vas donc aller, de la part de M. le comte de Maxendi, l’inviter au somptueux repas de demain, et, comme il faut prendre toutes ses précautions, tu auras à lui faire entendre que je suis instruit qu’un séditieux caché sous le nom de Joseph doit arriver en ce pays ; et, pour s’en saisir et le surveiller quand il viendra, tu placeras quelque fine mouche, Gornault par exemple, en embuscade dans le village. Allons, va t’habiller, prends la calèche, et étudie un peu le caractère de ce maire de village, pour savoir en quel endroit je pourrai jeter le grappin sur lui.

— Mais, Argow, mon ami, ta tête, cette tête excellente déménage donc ? Comment, tu vas épouser cette poulette ! Es-tu fou ? est-ce qu’il ne vaudrait pas mieux… tu m’entends ! ajouta-t-il en regardant Maxendi, et ton envie satisfaite, la planter-là.

— Je l’aime, Vernyet, et sur ta tête respecte-la. Si elle m’échauffe et qu’elle refuse de m’épouser, j’aurai toujours ce moyen-là… Allons, marche.

Vernyet s’en fut en murmurant et en pensant que ce mariage était le comble de la folie ; car, se disait-il : – Une fois Argow marie, sa femme nous chassera tous, il deviendra sage, s’attachera à la vie, nous laissera là comme des chiens morts… et, du diable, si l’on peut jouter avec lui, il est rusé, ce qu’il veut, il faut le vouloir. Si ce mariage pouvait manquer… sans que ce fût de notre faute, car il nous ferait sauter la cervelle…

En devisant ainsi, Vernyet s’habillait, la calèche s’apprêtait, et en un instant il arriva chez le maire. Ce dernier, en voyant une voiture s’arrêter à sa porte, se frotta les mains et fit place au lieutenant.

— Monsieur, n’êtes-vous pas le maire de Vans ? pourrais-je avoir l’honneur d’obtenir un instant d’audience ?

— Monsieur !… monsieur !… dit le maire troublé par cette déférence qui flattait son orgueil, monsieur, asseyez-vous, entrez, faites-moi l’honneur…

Vernyet entra dans la salle, où madame Hamel était assise auprès de la femme du maître de poste, qu’elle instruisait d’une partie de ses malheurs.

— Ma femme, vite un siège… – Monsieur est sans doute attaché au gouvernement ?

— Je suis, reprit Vernyet en croisant ses jambes et se balançant sur sa chaise, je suis l’ami intime de M. le comte de Maxendi, qui, depuis un an, est propriétaire de la terre de Vans… À ces mots, madame Hamel, pressant la main de l’hôtesse, prêta la plus grande attention à ce que Vernyet allait dire à M. Gargarou.

— Maxendi, reprit le pirate, regrette beaucoup que les occupations et le soin des affaires publiques l’aient jusqu’à présent retenu à Paris, car il aime beaucoup votre pays et il compte désormais l’habiter tous les étés. Il m’envoie, M. le maire, vous inviter à dîner avec lui pour demain. Il désire singulièrement faire votre connaissance, et il veut, je crois, traiter avec vous de quelque affaire ; nous n’aurons presque personne, nous serons en petit comité avec le marquis Scalyt, avec le célèbre Ornal et un baron allemand…

— Monsieur, interrompit le maître de poste qui ne se sentait pas de joie, ces messieurs sont-ils quelque chose dans le gouvernement ?

— Comment donc !… s’écria Vernyet en faisant un geste de dédain, ce sont tous les amis du ministère actuel, ils sont très influents…

— Ah !… dit M. Gargarou, j’aurai l’espoir de faire doubler ma poste, si ces messieurs veulent prendre intérêt à moi. Monsieur, j’ai d’ici A…..y deux montagnes, et trois d’ici à Septinan, vous comprenez quelle injustice…

— Vous devez, interrompit Vernyet, être fort attaché à la noble famille qui gouverne l’état, M. le maire…

— Comment, si j’y suis attaché !… s’écria Gargarou.

— Eh bien ! vous comprenez alors qu’il est très important de déjouer toutes les trames des pervers qui en veulent au bonheur des amis de la légitimité.

— La légitimité !… Ah ! ma femme, le voilà !… s’écria le maître de poste en se frappant le front, la légitimité, il faut que j’écrive ce mot-là, je ne peux jamais m’en souvenir… Le gouvernement de la légitimité.

— Monsieur, reprit gravement Vernyet, maintenant que vos bons sentiments me sont connus, je vous signale un jeune homme nommé Joseph… (madame Hamel frémit) comme un ennemi du gouvernement, un séditieux, et il importe singulièrement au ministère de l’arrêter, car il tient les secrets d’une conjuration… Vous me comprenez ?… Il doit venir dans ce village : si vous l’arrêtez, vous deviendrez au moins sous-préfet !… donnez-en avis sur-le-champ au château, et envoyez-nous le coupable…

— Sous-préfet !… s’écria le maire… Ma femme !… ma femme !…

— Tais-toi, grosse bête ! lui dit tout bas sa femme ; tout ce qui reluit n’est pas or.

— Au surplus, continua Vernyet, je vous laisserai ici un jeune homme qui vous sera d’un puissant secours ; il est alerte, vif, et a bon pied, bon œil… Ainsi, reprit-il, vous nous ferez l’honneur de venir dîner avec nous demain…

— Comment donc, mais certainement, dit M. Gargarou en reconduisant le lieutenant son chapeau à la main et en saluant à chaque pas.

— Eh bien ! ma femme, tu vois !… s’écria le maître de poste qui ne se tenait pas de joie, notre poste est doublée, je suis sous-préfet… Mais, dit-il, ce M. Joseph… c’est notre jeune homme d’avant-hier… Oh oui ! il avait bien la figure d’un conspirateur, l’air sombre… Hé ! il demeure, s’écria-t-il en tirant de sa poche le billet laissé par le vicaire, il demeure (il mit ses lunettes) rue de la Santé… Le maître de poste se retira, pour réfléchir à cette affaire importante.

— Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! comme tout cela s’embrouille, dit madame Hamel à madame Gargarou, ma pauvre tête n’y suffira pas ! qu’est-ce qui a dit à M. Maxendi que Joseph doit revenir, quand ma lettre ne fait que de partir ?… Que faire ?…

— Ma pauvre dame, répondit l’hôtesse, je m’intéresse singulièrement à ce beau jeune homme que j’ai vu hier, et il est impossible que ce soit un méchant homme.

— Lui, un conspirateur !… mais ce sont des mensonges… c’est le fils d’un contre-amiral.

— D’un contre-amiral ! s’écria la jeune femme… Écoutez, je ne suis pas d’avis que Gargarou se mêle de cette affaire : cet homme qui est venu tout à l’heure m’a l’air de se donner pour ce qu’il n’est pas. Nous voyons tous les jours les grands seigneurs quand ils voyagent, et celui-là me paraît de fabrique. Écoutez, il faut que vous alliez à la poste voisine, du côté de Paris ; que là, vous attendiez votre jeune homme… et vous l’avertirez de se déguiser en paysan : il arrivera ici à pied et je dirai que c’est un de mes cousins.

Comme elle achevait ces mots, une vieille femme entra dans l’auberge et s’avança vers madame Gargarou. — Ah ! madame ! dit-elle, je venons vous payer ce que je vous devons… Allez, ce jeune homme qui a visité ma chaumière a joliment mis du beurre sur mon pain.

— Quel jeune homme ?… demanda madame Hamel.

— Un grand, beau, le fils de cette jeune dame qui… Vous savez l’histoire ? dit la femme.

— Oui… dit l’hôtesse, eh bien ?

— Eh bien ! il m’a donné une lettre à porter à la marquise de Rocourt, à l’autre bout de la forêt… on m’a fait entrer dans le plus beau château, dans des appartements !… dame ! c’est un pair de France !… Aussitôt qu’elle a lu ma lettre, voilà-t-il pas qu’elle a couru à son secrétaire et qu’elle m’a baillé un sac de douze cents francs… et qu’elle a fait plus de cris de joie !… elle a dit qu’elle viendrait ici…

— La marquise de Rocourt ! s’écria l’hôtesse,… allons, allons, je vais dire à Gargarou qu’il aille prudemment dans cette affaire-là… ce jeune homme… Allez, ma bonne dame, dit-elle à madame Hamel, courez à l’autre poste et guettez-le…

La pauvre madame Hamel se mit en route malgré le mauvais temps, et chemina vers Septinan, en s’éloignant à regret de l’endroit où était Mélanie.

— Votre mari n’est-il pas le berger de mon frère ? demanda l’hôtesse à la vieille femme.

— Oui, madame, à votre service !…

— Eh bien, il faudra qu’il me fasse le plaisir de montrer le métier à l’un de mes cousins… et qu’il garde le secret sur ce que je lui dirai… La vieille femme s’en alla, joyeuse, raconter dans tout le village l’heureux événement qui la tirait de la misère.

L’hôtesse eut une grande querelle avec son mari sur la conduite qu’il avait à tenir avec M. Maxendi ; mais l’hôte, gonflé d’ambition, défendit à sa femme de se mêler des affaires du gouvernement. Madame Gargarou résolut alors de servir secrètement la cause de M. Joseph, et le maire se dévoua, par contradiction, à la cause de M. Maxendi.

Le lendemain, le maître de poste se para de son mieux et se dirigea vers le château où gémissait la tendre Mélanie… Un grand laquais, vêtu d’une livrée splendide, l’annonça dans le salon par le titre de M. le maire de Vans-la-Pavée.

Argow courut au devant de lui, et successivement il présenta ses quatre compagnons. Le maître de poste fut ébloui en se trouvant dans la compagnie d’aussi nobles personnages, et l’on ne tarda pas à se mettre à table. M. Gargarou ne revint pas de son étonnement à l’aspect du luxe déployé sur cette table couverte d’argenterie, de cristaux et de vins fins, dont on changea fréquemment.

— M. le maire, dit Argow, vous ne vous douteriez pas de la raison pour laquelle je vous ai prié de passer chez moi ?…

— Non, monsieur, répondit respectueusement le maire.

— C’est pour mon mariage, continua négligemment le pirate. Comme j’ai résolu d’habiter souvent ce village et de me faire bien venir de ses habitants, je n’ai pas voulu me marier à Paris… À propos, mon cher M. Gargarou, l’on m’a dit que vous désiriez voir doubler votre poste.

— Ah ! monsieur, s’écria l’aubergiste, c’est une indignité qu’on ne me l’ait pas doublée depuis longtemps : vous qui avez voyagé sur cette route, vous savez combien elle est rude pour moi des deux côtés…

— On vous la doublera ! Ne faut-il pas une ordonnance, une loi ?

— Une loi, je crois, monsieur.

— Ah ! une loi, une petite loi, dit Maxendi en regardant ses compagnons.

— Nous avons la majorité, dit Vernyet, et une loi de plus, c’est une bagatelle.

— Marquis, ajouta Argow en parlant à Vernyet, cela te regarde, car tu es l’ami du ministre de l’intérieur.

— Monsieur le maire, reprit-il en frappant sur le bras du maître de poste, je voudrais que ce mariage se fît très promptement, et l’un de mes amis doit m’envoyer une ordonnance du ministère de la justice qui me dispensera de la seconde publication : ainsi, vous pouvez commencer et préparer la première : je vous donnerai toutes les pièces, et la semaine prochaine nous danserons ici...

— Mais votre future ?… demanda le maître de poste…

— Elle est ici, reprit Argow, mais je n’ai pas voulu la faire assister à un repas où elle se serait trouvée seule au milieu de six hommes : vous sentez qu’une jeune fille, ma cousine, dont je suis le protecteur...

— Est-ce que ce serait la jeune femme que l’on a amenée l’autre jour ? demanda le maître de poste, on la disait folle…

— Folle ! dit Argow, elle l’est un peu : c’est-à-dire qu’elle aime un jeune libéral assez mauvais sujet qui est parvenu à lui tourner la tête. Ces gens-là mettent le désordre dans les familles comme dans l’état. Ma jeune cousine m’épouse donc avec un peu de répugnance, mais elle ne sera pas mariée depuis quinze jours que cette fantaisie se dissipera. Je vous dis cela, parce que nous sommes bons amis, et que vous la verrez un peu chagrine peut-être…

— Mais, reprit M. Gargarou, a-t-elle son père et sa mère ?… car…

— Orpheline, dit Vernyet ; allez, M. Gargarou, le présent de noces de M. le comte sera de doubler votre poste…

— M. le maire, reprit Argow, je vais faire venir un avocat pour notre contrat de mariage que vous signerez, j’espère !… il rédigera les actes, ce qui pourrait vous embarrasser un peu ; nous ne serons pas dérangés, et vous n’aurez qu’à signer…

— Je n’aurai qu’à signer ! répéta le maire un peu étourdi par le vin, et j’aurai ma poste doublée, car vous qui êtes dans le gouvernement…

— Le gouvernement de l’état… continua Ornal.

— Et de la légitimité, dit Vernyet.

— Oui, reprit le maître de poste, la légitimité du gouvernement, de l’état du royaume… j’y suis attaché, et nul ne peut dire que je ne suis pas bon Français et honnête homme.

Argow, voyant à quel homme il avait affaire, jugea qu’il n’éprouverait aucune opposition de sa part dans le dessein qu’il méditait. Il lui versa si souvent rasade et ses compagnons lui donnèrent de si bons exemples, que M. Gargarou et les quatre matelots devinrent complètement ivres. Argow fit promettre tout ce qu’il voulut au maire, au nom du gouvernement et de la sûreté du trône ; puis il invita le maire à venir dîner dans trois jours, parce qu’alors l’avocat prétendu serait arrivé et rédigerait l’acte de mariage, pour lequel Argow devait faire demander toutes les pièces nécessaires, en fabriquant les plus essentielles.

La pauvre Mélanie passa ces trois jours dans une mortelle tristesse. Ses fenêtres donnaient sur la lisière de la forêt, et les arbres dépouillés de feuilles, la campagne déserte, la nature en deuil, formaient un spectacle en harmonie avec les sombres pensées qui l’assaillaient. La jeune fille pâlissait chaque jour et se désolait de ne plus voir madame Hamel. Elle allait souvent à sa fenêtre pour contempler la campagne déserte, et revenait s’asseoir sur son fauteuil, en pensant toujours à Joseph et ne désirant plus son arrivée dans les lieux où M. Maxendi était tout-puissant, puisque ce farouche ravisseur avait juré sa mort : elle sentait que si Joseph ne tombait pas au pouvoir d’Argow, ce dernier ne pourrait pas lui présenter la cruelle alternative de la mort de son frère ou de son mariage.

Pendant que ces choses se passaient à Vans-la-Pavée, madame Hamel s’était rendue à pied à Septinan, et cette pauvre femme, que ces tristes événements avaient fait sortir de son caractère, trouvait dans sa tendresse et dans son dévouement une activité de corps et d’esprit qui semblait au-dessus de ses forces. Elle se tint sur la route de Paris tout le jour, et pendant la nuit elle veillait en écoutant le moindre bruit, et arrêtait chaque voiture pour voir si Joseph n’y était pas.

Enfin, sur la fin du second jour, un courrier arrive au grand galop à la poste et demande quatre chevaux qui seront payés double. On s’empresse, madame Hamel se tient sur la porte de l’écurie, les pieds dans la boue et en souliers de satin presque usés. Au bout de quelques minutes, elle aperçoit Joseph.

— Mon fils, s’écria-t-elle, ne va pas plus loin !…

— Quoi ! c’est vous, ma mère !… Mélanie, Mélanie ! où est-elle ?… C’était donc elle ?…

— Descends, et reste ici… Finette, dépêchez.

Le vicaire, pâle, abattu, presse madame Hamel dans ses bras et l’embrasse en pleurant.

— Mélanie, où est-elle ?

— Mon fils, dit la vieille femme à voix basse, sortons d’ici ; laisses-y ta voiture, et viens à l’écart : tu as affaire à un homme rusé, habile, puissant, et l’on ne saurait trop prendre de précautions… Viens, Finette.

— Ah ! s’écria le vicaire, je vais requérir la force armée, ou des gens que j’achèterai, s’il le faut, et j’enlèverai Mélanie de vive force ; je périrai plutôt !

— Il va tout perdre ! s’écria madame Hamel ; mon ami, écoute-moi : au premier pas que tu vas faire dans ce pays-ci, l’on t’arrêtera… Pendant que tu seras en prison, sauveras-tu Mélanie, que l’on peut emmener si l’on sait que tu es ici ?

— Je la suivrai ! s’écria le vicaire.

— Non, mon ami, il faut que tu te déguises ici en paysan, et Finette en paysanne ; il faut que Finette passe pour ta femme ; alors, sous ce costume, et lorsque tu seras à l’abri des desseins des méchants, tu pourras chercher les moyens de tirer Mélanie de sa prison, du château de M. Maxendi.

— D’Argow ! ma mère, c’est celui qui a soulevé l’équipage de notre vaisseau !…

Madame Hamel resta muette de stupeur.

— Mon fils, sauvons-la ! Argow est capable de la tuer !…

Alors le vicaire admirant la justesse des avis de madame Hamel, retourna à la poste et paya les chevaux, en priant le maître de poste de Septinan de garder sa voiture et de la tenir toujours prête à partir avec de bons chevaux ; puis il revint à l’auberge de madame Hamel, il quitta ses habits, colla ses cheveux sur son front comme le font les paysans, et se revêtit du costume que la soigneuse femme avait acheté d’avance. Finette emprunta le déshabillé d’une fille de l’auberge, et madame Hamel ayant aussi pris un costume de campagne, ils s’acheminèrent tous trois du côté de Vans-la-Pavée. Durant le chemin madame Hamel mit le vicaire au fait de ce qui s’était passé.

Heureusement pour eux, le maître de poste de Vans, M. Gargarou, ne se trouva pas dans la salle de son auberge lorsque Joseph s’y présenta, car en voyant ce jeune cousin de sa femme avec madame Hamel il n’aurait pas manqué de concevoir de graves soupçons, puisque madame Hamel avait avoué devant lui connaître M. Joseph.

— Vous ne pouvez pas rester ici, mon cousin, dit finement la jolie hôtesse en parcourant des yeux le jeune vicaire, vous y seriez trop en danger, car M. Maxendi a tellement fanatisé mon mari qu’il ne rêve que votre arrestation. Si vous voulez réussir dans votre entreprise, rendez-vous à la maison que vous avez visitée il y a quatre jours, et vous y trouverez deux braves gens qui vous sont dévoués ;… vous prendrez un manteau de berger, et vous tournerez autour du château ; et puisque vous êtes amoureux, l’amour vous conseillera, et Dieu vous sera en aide.

Le vicaire laissa Finette, et courut à la chaumière. Le mari et la femme se chauffaient à un feu de tourbe lorsque leur porte s’ouvrit, ils se retournèrent, et la sœur de Marie reconnut le vicaire.

— Mes amis, s’écria-t-il, vous devez me cacher ; la femme de l’auberge vous en a sans doute prévenus ; si elle ne l’a pas fait, songez à garder le silence sur moi, et je paierai votre discrétion : je suis pour tout le monde un pauvre paysan, et nous allons conduire ensemble les troupeaux. Allons, mon ami, prenons nos manteaux, et sortons.

— Un instant, mon bon monsieur, les moutons ne sortent pas maintenant, ils sont à la ferme.

— Allez donc les chercher, car je meurs d’impatience… Et le vicaire revêtant l’humble manteau du berger sortit précipitamment et se mit à la porte en regardant le château qui renfermait sa bien-aimée.

En ce moment Mélanie était à la fenêtre ; elle contemplait la campagne d’un œil rempli de larmes, sans pouvoir reconnaître à travers le nuage de ses pensées si elle désirait ou ne désirait pas Joseph. Elle voit un troupeau de moutons dirigé par deux hommes s’avancer vers les fossés du château.

— Qu’ils sont heureux ! se disait-elle, ils sont libres.

Le troupeau s’approche de plus en plus, car les chiens, aiguillonnés par la voix de leur maître, mordent les moutons pour les faire avancer plus vite. Cette singularité frappa Mélanie, elle ouvrit sa fenêtre, et posant ses bras sur la pierre froide, elle s’accouda pour deviner le motif de cette précipitation du berger.

Un des bergers s’assied sur une pierre, et l’autre l’imite. Tout à coup Mélanie aperçoit un des bergers s’avancer et regarder dans la campagne. Elle tressaille involontairement en croyant reconnaître la marche de Joseph ; son cœur bat avec violence, elle respire à peine. En ce moment Joseph, chantant un air connu de tous deux, acheva de se dévoiler. Mélanie ne voit plus rien, elle se sent défaillir, mais la voix de Joseph la soutient. Ah ! rien ne peut dépeindre le charme d’un tel moment : que ceux qui ont aimé se l’imaginent. Après deux ans se revoir, et se revoir séparés par des dangers affreux !… Mélanie, l’imprudente Mélanie agita son mouchoir pour dire à son frère qu’elle entendait sa voix. Le vicaire, tout entier à cette douce contemplation, heureux, oubliant les lieux et les circonstances, agita le sien.

— Retirons-nous, monsieur, dit le berger ; voici un homme qui accourt : venez de ce côté, si vous m’en croyez.

Cet homme était le matelot chargé de surveiller la partie de la campagne sur laquelle les fenêtres de Mélanie avaient leur vue. Il vint rôder autour des deux bergers, et voyant les mains de Joseph :

— Il me semble, mon ami, dit-il, que vous avez les mains bien blanches pour un homme de la campagne…

— Qu’est-ce que cela vous fait ? demanda le berger.

— Je ne te parle pas, à toi !

— Mais moi je te parle ! dit le berger.

— L’ami, continua le matelot après avoir toisé les deux bergers, toi qui as une chemise de batiste pour garder les troupeaux, pourrais-tu me dire que font ces moutons dans un endroit où il n’y a pas un brin d’herbe ?

— Encore un coup, qu’est-ce que cela te fait ? s’écria le berger.

— Ce que cela me fait !… tu vas le voir !… Et le brigand siffla trois coups.

— Vous êtes sur nos terres, et vous n’avez pas le droit d’y mener vos moutons, s’écria-t-il.

— Ah ! je ne sais pas mon métier, peut-être, répondit le berger.

Comme il finissait ces paroles, trois grands laquais arrivèrent en courant, et le matelot leur cria de s’emparer de Joseph. Il s’engagea un combat, et les chiens donnèrent un moment l’avantage au berger ; alors, le vicaire, saisissant cet instant, pendant lequel il avait réussi à se délivrer des deux hommes qui l’avaient assailli, il prit sa course en se dirigeant vers la forêt avec la rapidité d’une flèche. Les laquais, abandonnant le berger, se mirent à la poursuite de Joseph ; mais le gardeur de troupeaux ameuta ses chiens après ces brigands, ils furent arrêtés dans leur course, et forcés de se défendre des morsures. Au reste, Joseph, élevé dans les forêts et dans les montagnes, était beaucoup trop agile pour qu’aucun de ceux qui le poursuivaient put l’approcher. Mélanie, que ce combat avait rendue tremblante comme les feuilles qui restaient encore aux arbres, vit avec joie son frère disparaître dans la forêt.

Sur-le-champ Argow fut instruit de la présence de son rival, il redoubla les gardes autour du château, et mit ses gens en campagne, en s’applaudissant de ce que Joseph était venu s’offrir à ses coups.

XXVI

Rencontre. – Le Charbonnier et sa famille. – Le Vicaire s’introduit au château et revoit Mélanie. – Dangers évités.

La nuit arrivait à grands pas, et le vicaire courait toujours avec la même vitesse à travers l’immense forêt dans laquelle il était entré. Au bout de deux heures, il commença à sentir la fatigue et le besoin : alors il marcha plus lentement, en se dirigeant, avec précaution, en ligne droite, pour arriver à une des extrémités de la forêt.

En entrant dans une route plus fréquentée que celles qu’il venait de traverser et dont les ornières assez profondes indiquaient le passage des voitures, il entendit au loin le mouvement d’une charrette, le claquement d’un fouet et le sifflement du conducteur. Il courut alors vers l’endroit d’où partait ce bruit, afin de savoir en quelle partie de la forêt le hasard l’avait conduit.

— Mon brave homme, dit-il à un paysan couvert d’une blouse et qui était d’une taille énorme, pourriez-vous me dire où je suis ?

— À une demi-lieue d’Aulnay, répondit le grand charretier.

— Mais, reprit le vicaire, votre voix ne m’est pas inconnue… n’êtes-vous pas Jacques Cachel, le bûcheron-charbonnier qui demeure sur la hauteur ?…

— Ah ! c’est M. Joseph ! s’écria Cachel. Ah ! monsieur le vicaire, je n’ai pas pu vous témoigner ma reconnaissance pour le service que vous m’avez rendu. Usez de moi corps et âme… Je vous dois ma petite fortune, car c’est moi qui fournis le bois et le charbon au château de Vans, et c’est une pratique que j’aurais perdue si j’avais été en prison. Monseigneur m’a obtenu ma grâce ; et vos bontés, celles de madame la marquise, m’ont mis sur le pinacle… Corps, âme et biens, je suis à vous, monsieur Joseph… Mais par quelle aventure vous trouvez-vous à cette heure dans cette forêt tandis que depuis huit jours tout Aulnay est sens dessus dessous ? tout le monde vous pleure !… M. le marquis est parti pour Paris, pour aller à votre recherche. On dit que vous êtes un grand seigneur. M. Leseq, M. Gausse, mademoiselle Marguerite, ne cessent de parler de vous et de votre histoire. C’est ma femme qui m’a tout conté… ma pauvre femme ! Ah ! comme votre retour va étonner !… Monseigneur l’évêque est venu vous chercher ici, et il y a des gens qui disent que le frère de l’évêque, un contre-amiral, est mort le soir de son retour ; il y a des manigances d’enfer !

— M. de Saint-André est mort ! s’écria Joseph, qui n’avait pas dit un mot jusque-là, par une bien bonne raison. En effet, aussitôt que le bûcheron avait parlé de l’accès qu’il avait au château d’Argow, le vicaire était tombé dans une méditation dont il ne fut tiré que par la nouvelle de la mort de M. de Saint-André.

— Jacques, reprit-il, puis-je compter sur votre dévouement et sur votre discrétion, dont la volubilité de votre langue ne me donne guère bonne opinion ?

— Monsieur, répondit Jacques Cachel, comptez sur moi comme sur vous-même… je vous prouverai ma discrétion et mon dévouement en temps et lieu…

— Marchons donc vite à ta chaumière, parce que j’ai faim et que je suis fatigué…

Cachel donna un coup de fouet à ses chevaux, et en un quart d’heure ils aperçurent la lumière qui brillait par la lucarne de la chaumière déserte.

— Allons, femme, ouvre ! c’est moi !… Entrez, monsieur ; je vais aller mettre mes chevaux à l’écurie, que, grâce à madame la marquise, nous avons fait arranger…

— Chut ! s’écria le vicaire en arrêtant l’exclamation d’étonnement que la femme de Cachel allait pousser, chut ! ma bonne mère ! et attendez votre mari : j’ai à vous parler à tous deux.

Le bûcheron étant rentré, le vicaire s’assit entre le mari et la femme : on se rapprocha du feu, que Cachel ranima, et M. Joseph, s’assurant du sommeil des enfants, parla en ces termes :

— Mes chers amis, songez qu’avant toute chose il faut me promettre solennellement de ne pas ouvrir la bouche sur ma présence en ces lieux : c’est le point le plus important. Maintenant, Cachel, je vous promets deux mille francs, si nous parvenons à tirer du château une jeune fille que M. Maxendi y retient. Pour cela, il faut du courage, de l’adresse et de la discrétion, de l’activité et un dévouement sans bornes. La première chose à faire, ce sera, Cachel, d’aller tous les jours au château pour savoir ce qui s’y passe et de m’en instruire.

— Justement, monsieur, interrompit Cachel, demain j’y porte du charbon, et après-demain six voitures de bois… J’y suis connu du concierge et du cuisinier en chef.

— Bon, bon, Cachel ! s’écria le vicaire transporté de joie, nous allons rêver aux moyens de m’y introduire, car il faut que je voie Mélanie… Demain, au lever du soleil, vous irez acheter un cheval réputé bon coureur, pour le tenir prêt à tout événement.

— Il y aurait celui de M. de Rocourt, si, par Marie, nous pouvions l’emprunter.

— Connaissez-vous, demanda le vicaire, la distribution intérieure du château ?

— Monsieur, répondit le charbonnier, il y a deux ailes et une façade : le grand escalier est dans la jonction de l’aile gauche avec le corps de logis principal du château, et cet escalier conduit dans une immense galerie où sont les appartements de cette aile gauche dans laquelle est cette jeune dame. Quant aux grands appartements, ils sont au rez-de-chaussée de la grande façade…

— Ainsi, dit le vicaire, pour aller chez Mélanie, il faut traverser la cour, aller dans le vestibule où commence le grand escalier, et… sa chambre donne sur la campagne… Eh bien ! Cachel, dites-moi maintenant où est la cuisine où vous apportez sans doute votre charbon.

— Les cuisines, monsieur, sont justement dans le rez-de-chaussée de cette aile gauche, et la porte n’est pas loin du perron.

— Cachel, s’écria le vicaire, demain je me mettrai dans un de vos sacs de charbon et je me hasarderai dans ce labyrinthe… n’y allant qu’à la nuit tombante… Ô bonheur ! je verrai Mélanie !

Le vicaire fit un frugal repas que sa faim lui fit trouver excellent, et il se coucha dans son manteau, en recommandant encore la discrétion au mari et à la femme. Malgré sa fatigue ; le vicaire ne put dormir, et toute la nuit Mélanie fut l’objet de ses pensées. La mort de M. de Saint-André lui donnait un espoir qu’il osait à peine s’avouer. Emporté par les dangers que courait Mélanie, emporté par la violence de sa passion, il remettait à un autre temps d’examiner les graves questions que ferait naître son désir de revoir Mélanie : il ne voyait qu’une chose, le bonheur de sa sœur, sa félicité, et son amour si bien partagé…

Le lendemain matin, la femme de Cachel se mit à coudre un sac assez grand pour contenir et cacher le vicaire, et lorsque tout fut préparé Joseph se mit en route avec le charbonnier, en prenant ses mesures de manière à n’arriver au château de Vans que vers les cinq ou six heures du soir. Lorsqu’ils furent sur le point de quitter la forêt, Joseph, montant sur la charrette, se coula dans le sac noir qui lui était destiné, et le charbonnier, sifflant et faisant claquer son fouet, se dirigea vers le château. Quand il fut à la porte de la dernière grille, le matelot chargé de l’inspection de cette partie s’avança en priant : — Qui est-ce ?… car il faisait assez nuit.

— C’est moi ! s’écria Cachet, je n’ai pas pu venir plus tôt, car la pluie a gâté les chemins.

— Ah bien ! vous allez être joliment reçu du cuisinier, maître Jacques Cachel ! il y a un grand dîner, et il jure après vous depuis une heure ; il vient d’envoyer un gâte-sauce voir si vous n’arrivez pas.

— Ne m’arrêtez donc pas…

— Ah, c’est vrai, vous êtes de la maison, passez ! mais, voyez-vous, les cartes se brouillent : hier, il y a eu engagement avec l’ennemi, et l’on est à sa poursuite ; on redouble de surveillance : ce n’est pas peu qu’une fille à garder lorsqu’elle a un amant qui rode… allez !… Et Jacques d’enfiler l’avenue, de passer la cour en criant gare et jurant après les chemins. Il conduisit sa voiture juste en face de la porte de la cuisine.

— Arriverez-vous ?… s’écria le chef en colère ; vous perdrez la pratique, monsieur Cachel !... Et le chef, faisant signe à un marmiton l’aide de camp du cuisinier, se mit en devoir de monter sur la charrette pour jeter les sacs.

— Hé ! hé ! gâte-sauce ! s’écria le charbonnier effrayé et jetant le jeune homme par terre en le saisissant par le cou, je ne touche pas à tes plats, ne vas pas casser mon charbon !… Aussitôt Cachel atteignit un sac et le porta au milieu de la cuisine.

— Parbleu, M. Lesnagil, vous n’avez guère l’idée de ce que c’est qu’un chemin… Mes chevaux ont manqué périr dans un bourbier…

Cachel retourna à sa voiture et rangea plusieurs sacs le long du mur. En mettant Joseph contre l’escalier :

— Sortez, lui dit-il ; je vais amuser le chef pendant une bonne demi-heure.

Joseph sort de son sac, s’élance dans l’antichambre, et il entend les voix bruyantes des convives, car c’était justement le jour où le maire dînait pour la seconde fois chez M. Maxendi. Le vicaire frémit involontairement : il monte rapidement les escaliers et arrive dans cette sombre galerie où il présume que la chambre de Mélanie doit se trouver. Il parcourt la galerie, et il voit, de loin, une lueur s’échapper sur le carreau par l’intervalle qu’il y a toujours entre une porte et les dalles du plancher. Il se hasarde à ouvrir la porte… il entre…

Mélanie, assise, sur un fauteuil, lisait sa lettre. Elle lève la tête, regarde dans l’ombre… elle jette un cri et tombe comme morte en reconnaissant le visage du vicaire… Ce dernier s’élance, et les plus doux baisers la firent revenir à la vie : ces baisers étaient l’expression d’une volupté encore inconnue à Mélanie. Elle relève sa pesante paupière et s’écrie :

— Enfin, c’est toi !...

— Mélanie… je n’ai qu’un instant, un quart d’heure, et je cours les plus grands dangers ; tâche que nous ne soyons pas surpris.

— Tu m’ôtes toutes mes idées par ta présence… je suis folle… que faire ?…

En parlant ainsi, elle se mit à réfléchir, son joli front se plissa ; puis, souriant à son frère, elle s’écria :

— J’ai trouvé… puisqu’il s’agit de ta sûreté. Alors elle prit sur la table où étaient les restes de son dîner les fragiles débris de quelques noix, elle sortit rapidement et courut les semer dans la galerie ; puis, accourant avec légèreté, elle ferma la porte au verrou et dit :

— Joseph, nous sommes tranquilles maintenant… et elle courut se poser sur les genoux de son frère.

— Mélanie !… dit-il avec un tremblement presque convulsif, comment m’aimes-tu ?…

— Joseph !… comme par le passé, et ton aspect vient ranimer l’ardeur qui me dévore sans cesse… Et elle pencha sa belle tête sur l’épaule du vicaire.

— Toujours ton même sourire !… s’écria-t-il.

— Toujours ! répondit-elle avec mélancolie. Cruel, comme tu m’as quittée ! j’espère que si tu me délivres, nous ne nous séparerons plus !

— Non ! dit Joseph avec énergie.

Il ne savait comment instruire Mélanie du mystère de sa naissance ; cette nouvelle ne devait être annoncée qu’avec bien des ménagements.

— Que j’aime cette promesse !… elle vient, continua Mélanie, elle vient encore à temps pour m’empêcher de mourir... Oui, mon frère, vivons ensemble ! va, nous souffrirons moins de nos combats que de l’absence. Laisse-moi t’embrasser…

Le vicaire embrassa son amie avec une effusion qui surprit Mélanie.

— Joseph ! dit-elle, qu’est-ce que cela veut dire ?

— Je voudrais, Mélanie, t’en instruire sans prononcer une parole… Ah !… je crains ta joie.

— Que veux-tu dire ?… Et elle regarda le visage de Joseph avec une inquiétude qui n’avait rien de pénible… Mon frère !…

— Mélanie !… répondit le vicaire en appuyant sur ce mot.

— Mon frère, pourquoi ne me nommes-tu pas du doux nom de sœur ? depuis que tu es entré, tu ne l’as pas prononcé… Eh ! qu’est-ce que cela me fait ? s’écria-t-elle comme en délire, ne te vois-je pas ?… ne suis-je plus ta seule amie ?… Ah ! ne cherchons pas par de mystérieuses paroles à comprimer l’élan de notre joie. Eh bien, oui ! je t’aime toujours avec ardeur ! si c’est là ce que me demandent tes yeux dont l’expression m’étonne, et me ravit, oui, je t’aime avec cette ardeur invincible qui me possédera jusqu’à mon dernier jour… Mais oublions tout cela, je t’en prie, gardons cet instant pur et brillant, qu’au milieu d’une vie de sacrifices il se trouve une fleur… Tu ne dis rien, mon frère… et tes yeux me dévorent… Ah ! oui, ils parlent assez… Abaisse ta paupière et tes longs cils, je veux les couvrir de baisers !…

— Mélanie, tu me revois… dit lentement le vicaire.

— Mais, mon amour, que veux-tu dire ?

— Mélanie, lorsque je t’ai quittée, je t’ai juré de ne plus revenir que lorsque nous pourrions nous revoir sans crime.

— Sans crime !… quelle pensée !… Joseph ! mon frère !

— Ne m’appelles plus ton frère !…

— Ne le serais-tu pas ?… dit-elle d’une voix languissante, et toutes ses couleurs abandonnèrent ses joues, elle pâlit, elle appuya sa tête sur la poitrine du vicaire, elle y perdit le sentiment du bonheur. Les larmes de Joseph coulèrent sur ce charmant visage.

— Voilà ce que je redoutais ! s’écria-t-il ; et relevant Mélanie, il tâcha de la réchauffer par les baisers les plus ardents.

— Mélanie ! reviens !… et il essaya de la relever.

— Mon ami, dit-elle en ouvrant à peine ses beaux yeux bleus, je me meurs… j’en mourrai !

— Mélanie… tu es au pouvoir d’Argow.

— D’Argow !… s’écria-t-elle en se levant de cette précipitation que donne l’indignation, de ce pirate qui a déporté notre père !…

— Mélanie, reprit le vicaire en l’asseyant sur ses genoux, ne crie pas si haut !… écoute-moi... M. de Saint-André est mort… il n’était point mon père, et ta mère n’était point la mienne… ton amour est innocent…

— Innocent !… mon frère, oui, mon frère, car je veux toujours te donner ce doux nom !… innocent !… oh, laisse-moi t’embrasser comme ce jour où tu m’as repoussée !… Eh quoi ! s’écria-t-elle, Joseph, tu es triste ! qu’as-tu donc ? dit-elle en passant sa main dans les cheveux du prêtre avec un ravissement divin.

— Mélanie, dit-il avec chagrin, pour lui donner le change sur la cause de sa tristesse, comment puis-je sourire en te voyant dans ce château, sans avoir trouvé le moyen de t’en tirer ?……

— C’est vrai, dit-elle, mais l’amour nous éclairera… Elle lui jeta un des plus gracieux sourires.

À ces mots, les pas rapides d’un homme firent retentir dans la galerie le bruit des coquilles de noix qui s’écrasaient.

— C’est Argow !… s’écria Mélanie, nous sommes perdus !… Où te cacher ?…

La stupeur saisit le vicaire.

— Tuons-le !… s’écria-t-il.

— Non, non, cache-toi dans mon lit !…

— Mademoiselle, ouvrez-moi !… dit Argow d’une voix tonnante…

Le vicaire se mit entre deux matelas. Mélanie rétablit le désordre du lit et se disposa à aller ouvrir.

Pour mettre au fait de ce nouvel incident, il faut que l’on se transporte, un peu avant l’arrivée du pirate, dans la salle à manger dont la porte donnait sur le vestibule où commençait l’escalier. Lorsque le vicaire le monta si rapidement, les convives, au fort du repas, s’occupaient à mettre M. Gargarou entre deux vins.

— Allons, M. le maire, disait Argow, c’est hier que vous avez fait la première publication, sous quatre jours vous nous mariez… buvez à cette fête-là !…

— Vous finirez par me faire voir ma poste double, dit Gargarou en riant de ce gros rire franc qui distingue les gens de la campagne.

— Vous voyez ici un avocat qui vous évitera la peine de faire l’acte… il va rédiger le contrat de mariage… ah ! il est habile !

— Est-il du gouvernement ?… demanda le maire en le regardant.

— Sans doute.

— Faut avouer, M. le comte, que vous êtes un fameux bon vivant et que ceux qui vous entourent n’engendrent pas de mélancolie… Je m’étonne qu’avec une existence comme la vôtre, vous cherchiez le mal comme avec la main.

— Que voulez-vous dire ? demanda Argow en fixant le maire.

— Eh oui !… répondit M. Gargarou, le mariage… n’est-il… pas…

— Ah ! interrompit le pirate, l’amour est une terrible chose…

— Oui, dit le maître de poste, surtout chez les femmes, car lorsque la mienne…

— Elle est jolie ? dit Vernyet.

— Que trop !… répondit mélancoliquement le maire ; car, je vous réponds… non, je n’en réponds pas…

Tous les convives se mirent à rire et à louanger l’esprit de Gargarou en lui disant qu’il éclipserait bien du monde à Paris et qu’il n’était pas fait pour être maître de poste.

— Oh oui ! dit-il, je devrais fourrager dans le gouvernement !…

— Allons, répondit Argow, vous entendez la politique…

— Ah ça, M. le comte, continua le maire en frappant sur le ventre d’Argow, n’interrompez pas le cours de mes idées… Nous sommes au dessert, et vous dites que l’amour vous tient au cœur ; il faut donc que cette jeune fille soit bien belle !…

— Divine !… s’écria le pirate.

— Divine !… Est-ce qu’il serait pas possible de la voir ?…

— Non, dit Argow.

— Ce n’est pas, dit Vernyet, que M. le comte n’en aurait pas envie, c’est qu’il ne le peut pas, ajouta le lieutenant, qui ne demandait pas mieux que de brouiller son capitaine avec Mélanie, pour que le mariage manquât.

— Je ne le peux pas, double coquin !

— Ah ! cela se gâte !… dit le maire, les injures sont prohibées !…

— Si je le voulais… à l’instant même elle descendrait !… mais vous êtes ivres…

— Non, crièrent-ils ensemble, c’est une mauvaise excuse !…

— Mon ami, dit le maire, si elle ne vient pas, nous croirons qu’elle vous mène par le bout du nez !.. et c’est un signe de malheur… du nez au front !…

— Silence, M. Gargarou !… je coupe la gorge à ceux qui médisent de ma fiancée…

— Cela se gâte !… dit tout bas le maire… Ah, bah ! amenez-la, cette jeunesse !… on ne vous la mangera pas !…

Argow, craignant que le maire ne se fâchât et voyant qu’il avait besoin de lui, pressé d’ailleurs par les plaisanteries dont ses complices l’assaillirent en ce moment, se leva et leur dit :

— Je vais la chercher, mais, mort-dieu ! si quelqu’un se lâche et n’est pas respectueux, il aura affaire à moi !

— Ah ! dit le maire, nous sommes tous dans le gouvernement et la légitimité, de manière qu’il n’y a rien à craindre.

Argow sortit et monta chercher Mélanie.

— Ma reine, lui dit-il, qu’avez-vous ? vous êtes tremblante !…

— C’est le vent qui souffle, le froid, la solitude.

— En ce cas, venez, ma petite femme !… venez… présider à la fin de notre festin !…

— Non !… je veux être seule… s’écria-t-elle avec une énergie terrible.

— Qu’est-ce que c’est que cette fantaisie-là ?…

— Dame !… je suis femme !…

— Oui, mais moi, je suis homme !…

— Qu’est-ce que cela fait ? En France, ce n’est pas à moi à obéir…

— Je suis Américain, dit Argow en fronçant le sourcil ; ma belle amie, pourriez-vous m’expliquer par quelle aventure votre robe est noire comme du charbon ?…

— C’est, le vent qui a soufflé des cendres sur moi…

— Jeune fille, vous êtes, une petite fleur, dit le pirate en lui lançant un regard foudroyant, tremblez de soulever l’orage qui brise les chênes !… Et il se mit à regarder par la chambre avec une curiosité frénétique.

— Que me vouliez-vous ?… reprit Mélanie avec un doux accent de voix qui couvrait toute la crainte horrible qui l’envahissait.

Voyant Argow contempler le lit avec une attention terrible, elle courut à lui, le prit par l’épaule, le força de la regarder, et, lui lançant un regard enchanteur :

— Que me vouliez-vous donc ?…

— Que vous descendiez dans la salle à manger !…

— J’y descendrai, monsieur Maxendi, répondit-elle avec un air de soumission qui désarma le pirate.

Il s’approcha, la saisit.

— Monsieur, s’écria-t-elle, je ne suis pas encore votre femme !…

Et un effroi mortel la glaça en voyant le lit se mouvoir, ce qui indiquait que Joseph ne pouvait contenir son indignation en supposant probablement au pirate des intentions qu’il n’avait pas.

— Suivez-moi, mon ange, lui dit Argow.

— Oh, monsieur !… non ! répondit-elle avec un geste rempli de grâce et d’expression, je ne suis pas habillée, je suis couverte de cendres, il faut au moins que je passe une robe… dans dix minutes. C’est bien le moins qu’en obéissant à vos ordres je sois maîtresse de ce que l’on n’a contesté à aucune femme, de ma toilette.

— Eh bien ! je vous attendrai, dit le soupçonneux forban en s’asseyant.

— Puis-je m’habiller devant vous ?… Allez-vous-en, je vais vous rejoindre.

— Petite sirène !… s’écria le corsaire en ouvrant la porte, je me fie en votre parole et je vais vous annoncer…

— Oui, dit-elle avec un gracieux sourire, je vous suis.

Elle écouta le bruit dans des pas du pirate, et lorsqu’elle ne les entendit plus, elle se hasarda la galerie et s’en fut jusque dans l’escalier. Elle entendit la voix d’Argow mêlée à celle des autres convives, alors elle accourut avec la légèreté d’une biche dans son appartement. Le vicaire était déjà hors de sa retraite.

— Mélanie, j’étouffais de rage !

— Et moi de frayeur !… Allons, mon ami, comment vas-tu sortir de cette caverne ?

— Avant d’en sortir, Mélanie, convenons d’une chose nécessaire pour ta délivrance, à laquelle je viens de penser… Toutes les fois que deux heures dans la journée ou dix heures dans la nuit sonneront, trouve-toi dans ta chambre en te cachant dans l’embrasure de ta croisée : lorsqu’on tirera un coup de fusil, s’il y a une balle qui siffle dans ta chambre, elle te dira que l’instant d’après il se passera quelque chose d’intéressant pour toi, soit une pierre lancée avec une fronde et qui sera enveloppée d’une lettre, soit une flèche qui t’apportera un billet. À compter de demain, ma bien-aimée, tiens-toi sur tes gardes !… que nous ne te blessions pas !… Adieu, reçois mon baiser de départ.

— Joseph, nous reverrons nous ?

— Comment, Mélanie, tu en doutes !… Avant trois jours, je veux que nous soyons sur la route de Paris !

— Allons, je le crois, puisque tu le dis. Adieu !…

Et, s’élançant dans les bras l’un de l’autre, ils se donnèrent un dernier baiser. Mélanie s’avança la première dans la galerie, et Joseph suivit de loin, prêt à se réfugier dans la chambre de Mélanie au premier bruit. Ils parvinrent jusque dans l’escalier, ils descendirent dans le vestibule, et comme le vicaire se glissait dans la cour pour regagner son sac de charbon, Argow ouvrit la porte de la salle à manger.

— Comment, mademoiselle, vous dites que vous voulez vous habiller…

— Est-ce que je ne le suis pas ?… répondit-elle en pâlissant.

Argow regardait dans la cour.

— Qu’est-ce que c’est que cette charrette ?… demanda-t-il…

— Monseigneur, dit Jacques Cachel, vous manquiez de charbon, et je n’ai pas pu venir plus tôt… Monsieur Lesnagil, vous ne voulez pas mon reste ?

— Allons, dit Argow, débarrassez le perron de ces sacs… Un jour où j’ai du monde !...

Cachel tâta ses sacs pour savoir si le vicaire était revenu, et voyant qu’effectivement il remplissait son sac, il en jeta deux ou trois devant Argow, les sacs retentirent sur la voiture, puis il prit le vicaire et le posa doucement en saisissant le moment où le pirate, se retournant vers Mélanie, lui dit :

— Eh bien, cette robe !…

— Comment vouliez-vous que je la misse ? je n’avais personne.

— Vous le saviez cependant, petite rusée, lorsque vous m’avez renvoyé…

En cet instant Jacques Cachel, regardant Mélanie, dit :

— Vous n’avez plus rien à craindre !...

— À qui parles-tu ?…

— Vous n’avez plus rien à craindre, monsieur Lesnagil, continua le charbonnier sans répondre à Argow, car vous êtes fourni de charbon pour au moins quinze jours. À demain !…

Cachel s’en alla en faisant claquer son fouet, et galoper ses chevaux.

— Entrez, mademoiselle, dit M. Maxendi, et, prenant la main de Mélanie, il ouvrit la porte en s’écriant :

— Voici madame Maxendi !…

Un murmure d’étonnement s’éleva à l’aspect de la belle Mélanie, que la présence de son amant et les dangers qu’il venait de courir avait décorée des plus ravissantes couleurs.

— Madame Maxendi !… dit-elle avec énergie, jamais, messieurs ! un mariage veut un consentement, et la hache sur la tête je ne dirais pas oui !…

— Bravo ! dit Vernyet, voilà de l’énergie… Eh bien, monsieur le comte ?…

— Monsieur le comte ! s’écria Mélanie, celui qui prend le nom de Maxendi n’est autre qu’un pirate nommé Argow !…

— Tais-toi, jeune fille ! s’écria Argow en colère, tais-toi ! si tu ajoutes… Il la regarda en lui jetant un tel éclair que Mélanie devint muette un moment.

— Vous avez vu quelqu’un, mademoiselle ? dit-il en se radoucissant.

— Je ne m’en cache pas, je viens de voir à l’instant celui que j’aime ; et avant deux jours je serai arrachée de ces lieux !…

— Diable, mais cela se gâte ! s’écria M. Gargarou ; vous ne me disiez pas cela, monsieur le comte.

— Tais-toi, imbécile !… lui répliqua le forban :

— Bravo ! dit Vernyet, il n’épousera plus !

— Jeune fille, dit Argow à voix basse, tu as élevé la tempête, et tu y périras !

— J’avoue, dit-elle avec un naïf sourire, que je mourais avec chagrin au moment où je viens d’apprendre que je puis épouser Joseph et qu’il n’est pas mon frère !…

— Mais, où l’avez-vous vu ?… demanda Argow étonné.

— À l’instant, dit-elle...

— Où était-il ?

— Devant vous.

Maxendi lâcha un effroyable juron et lança des regards terribles sur l’assemblée.

— Votre amant est dans le pays !… reprit-il d’un air sombre qui annonçait la mort, vous m’épouserez !…

— Jamais, s’écria-t-elle, et, s’il y a ici quelqu’un qui ait quelque pouvoir, quelque autorité, je l’adjure de me retirer d’ici, de faire son devoir, car je suis enlevée de force.

Mélanie déployait une énergie sublime, et Argow, craignant que le maire ne conçût de graves soupçons malgré son ivresse, fit venir des laquais, et l’on ramena Mélanie, de force, dans son appartement.

XXVII

Argow veut s’enfuir avec Mélanie. – Plan du Vicaire. – L’Hôtesse le sert. – Dévouement de Cachel. – Mélanie est enlevée.

Argow, furieux, ordonna de faire les recherches les plus actives ; elles lui prouvèrent que personne n’avait pu s’introduire au château sans être vu : cependant, comme il lui était impossible de douter que Mélanie eût revu Joseph, puisqu’elle avait appris le secret de sa vie passée qu’il avait tant d’intérêt à tenir cachée, il tomba dans une étrange perplexité, mais il n’était pas homme à y rester longtemps. L’obscurité qui régnait sur cette étrange entrevue, l’énergie déployée par Mélanie, les soupçons que les paroles de la jeune fille devaient exciter dans l’esprit de M. Gargarou, tout décida le pirate à frapper un grand coup. Il y réfléchit toute la nuit, et, dès le matin, il résolut de mettre son dessein à exécution pour se défaire des recherches et de la présence du dangereux ennemi qu’il avait en la personne de l’amant de Mélanie.

Ce projet était de partir sur-le-champ pour le village de Durantal, situé au milieu des montagnes du Dauphiné, charmante solitude où il possédait un château et une terre considérable qu’il n’avait pas encore visitée. Il ordonna tout pour son départ, il fit demander des chevaux à M. Gargarou, et l’invita à déjeuner, afin de savoir quel effet avait produit sur lui la scène de la veille, et, en cas de soupçon, décider comment il les effacerait de l’esprit du maître de poste.

Ces préparatifs eurent lieu le plus secrètement possible, afin que personne ne pût se douter du projet de Maxendi. Cependant, comme on ne se défiait point de Jacques Cachel et que Jacques Cachel était resté toute la nuit au bord de la forêt, il sut dès le matin que le pirate allait faire un grand voyage, car le cuisinier lui paya son charbon, et refusa son bois en lui disant qu’il allait en Dauphiné.

Sur cette nouvelle, Jacques enfourcha un de ses chevaux, il accourut à bride abattue à sa chaumière, et, faisant monter sur-le-champ le vicaire sur un autre cheval, il lui raconta, en revenant vers le château, le nouveau dessein du matelot. Joseph embrassa Cachel pour son dévouement, et il se mit à réfléchir sur ce qu’il y avait à faire dans une semblable conjoncture. Inspiré par la nécessité, le vicaire eut bien vite formé son plan de défense.

— Cachel, lui dit-il, connais-tu beaucoup de bûcherons dans cette forêt et pourrais-tu en rassembler un bon nombre dans peu de temps ?

— En une heure, j’en aurai dix ou douze : que faut-il faire ?

— Il faut, mon ami, les poster au commencement de la forêt, en les armant jusqu’aux dents ; il faut, de plus, barrer le chemin avec ta charrette, et je viendrai te rejoindre dans peu pour te donner les dernières instructions… Mélanie est à nous !…

Cachel s’élança dans la forêt, et Joseph au village de Vans. En approchant de l’auberge de M. Gargarou, il cacha son visage et se mit à épier avec soin quelles étaient les personnes qui se trouvaient dans la salle. Comme il regardait, le maître de poste et Vernyet sortirent : effrayé, le vicaire s’échappa au grand galop en courant vers Septinan. Quand il fut parvenu à une certaine distance, il se retourna, et voyant Gargarou et le lieutenant se diriger vers le château, il revint à petits pas vers l’auberge du Grand I vert. Il y entra hardiment, après avoir attaché la bride de son cheval à l’un des anneaux de fer qui garnissaient le mur ; l’hôtesse était seule ; aussitôt qu’elle aperçut Joseph, elle lui fit signe de marcher avec précaution, et elle l’emmena dans une chambre haute où madame Hamel et Finette se trouvaient.

— Madame, s’écria le vicaire, Mélanie est à moi, pour peu que vous vouliez me seconder…

— Que faut-il faire ?

— Maxendi n’a-t-il pas demandé des chevaux ?

— Oui.

— Avez-vous un postillon sur le dévouement duquel on puisse compter ?…

— Oui, un joli garçon qui fait pour moi tout ce que je veux !

— Eh bien, madame, si la pensée de sauver une infortunée des mains d’un scélérat effronté vous touche, son sort est entre vos mains : donnez ce postillon à Maxendi, et qu’il lui amène des chevaux ombrageux. Tenez, voilà cent louis !… (et le vicaire jeta sur la table un rouleau de napoléons) voilà deux mille francs pour lui, s’il veut consentir à suivre mes ordres.

— Et de quoi s’agit-il ?… demandèrent à la fois Finette, madame Hamel et la maîtresse de poste.

— Il s’agirait, continua le vicaire, de faire prendre le mors aux dents à ses chevaux lorsqu’il sortira du château, de conduire M. Maxendi par la forêt, là qu’il ne s’épouvante en rien de ce qu’il pourra arriver lorsqu’il se trouvera arrêté par deux charrettes.

— N’est-ce que cela ? dit la maîtresse de poste, mon jeune postillon vous servira à merveille, et seulement pour l’amour de moi… Si, cependant, il vous plaît de reconnaître ce service, à Dieu ne plaise que je vous empêche de faire du bien à ce brave garçon.

— Ce n’est pas tout, reprit le vicaire, il faudra que vous, madame Hamel, et vous, Finette, vous alliez m’attendre à Septinan, que vous fassiez préparer la chaise de poste, et que les chevaux restent toujours attelés… Vous nous attendrez… allez, courez !

— Pour cela, il ne faut qu’un petit bout de lettre à notre confrère, dit la jolie hôtesse, et je vais l’écrire sur-le-champ, n’est-ce pas ?… Catherine, de l’encre !…

— Pas tant de précipitation, madame. Dites-moi, je vous prie, ne connaîtriez-vous pas dans le village un bon tireur d’arc ? car vous avez sans doute une compagnie de chevaliers comme à Aulnay-le-Vicomte.

— Certainement, et le plus adroit, c’est votre berger… répondit madame Gargarou.

— Maintenant, reprit Joseph, il ne me faut plus qu’un fusil chargé à balle, du papier et de l’encre.

En une minute le vicaire eut tout ce qu’il demandait. Il écrivit à Mélanie de suivre Argow en jouant un grand désespoir, et de s’effrayer beaucoup lorsque les chevaux prendraient le mors aux dents, afin de ne pas paraître de connivence et ne pas éveiller les soupçons du rusé pirate, mais qu’à l’entrée de la forêt douze hommes apostés s’empareraient du forban et la délivreraient.

Ayant tout expliqué, il s’échappa de l’auberge, laissa madame Hamel ébahie, parce qu’elle ne comprit rien à tout cela, laissa Finette et l’aubergiste qui comprenaient tout, et il courut chez le berger, dans la maison duquel il était né, et dont il portait encore le manteau, afin de disposer le reste et prévenir Mélanie.

Pendant que le vicaire prenait toutes ces mesures avec une activité qui lui faisait trouver les moments trop courts, Argow ayant remis l’intendance de ses biens à Vernyet, ayant tout ordonné, tout prévu, finissait de déjeuner avec M. Gargarou, auquel il proposa de l’accompagner dans une promenade qu’il comptait faire avec sa jeune fiancée.

— Elle est donc devenue moins mutine qu’hier ? car elle vous accusait de choses qui sont contraires à l’esprit du gouvernement légitime…

— Reste de folie !… répondit le matelot en fascinant le maire par un regard qu’il lui lança, et, cherchant à deviner ce qu’il pensait, la nuit porte conseil, dit-il, vous allez la voir…

Aussitôt Argow, laissant le maire sous la garde de Vernyet, auquel il jeta un regard significatif, se dirigea vers la chambre de Mélanie, qui, malgré le froid, tenait ses fenêtres constamment ouvertes depuis que Joseph l’avait avertie des dangereux signaux qu’il pourrait faire : aussi elle avait soin de se ranger dans un coin aux heures indiquées. Ces petits soins, l’attente et l’espoir, l’avaient rendue moins sombre et moins pensive, elle chantait et s’habillait avec recherche ; enfin, son appartement, qui lui avait paru si triste, était devenu pour elle un palais depuis que Joseph y avait apporté l’espérance.

Elle passa la nuit au milieu des rêveries les plus délicieuses. — Puisqu’il n’est pas mon frère, s’était-elle dit, nous nous épouserons… nous serons heureux d’un bonheur sans trouble, sans nuage… Et là-dessus elle dévorait l’avenir et formait mille projets au milieu desquels elle appelait Joseph sans rougir.

Pour elle, cette nuit fut presque le bonheur, car l’espérance, cette aurore du plaisir, est peut-être plus douce que le plaisir lui-même.

Lorsque l’âme est ainsi disposée, une jeune fille, candide et naïve comme Mélanie, sourit à tout ce qui l’approche : aussi, lorsque le farouche pirate entra, elle quitta la fenêtre et accourut vers lui ; tous ses traits respiraient le bonheur…

— Mademoiselle, dit Argow, il faut me suivre à l’instant, et songez que, s’il vous échappe un seul mot défavorable pour moi, si vous ne paraissez pas telle que vous devez être avec celui qui veut vous épouser… je vous brise comme un verre !

— Certes, monsieur Maxendi, vous ne me ferez pas mourir ; car la vie, depuis hier, m’est devenue trop précieuse… mais, avec toute l’envie que j’ai de vous plaire aujourd’hui, je ne puis m’en aller avec vous que lorsque dix heures seront sonnées…

— Quel est ce nouveau caprice, ma reine ? dit le forban en regardant Mélanie avec attention, cache-t-il quelque piège comme votre désir de vous habiller hier au soir ?…

— Comment, s’il cache un piège !… et c’est à une femme que vous le demandez ! répondit-elle avec un geste plein d’une malicieuse coquetterie ; tout n’est-il pas piège et mensonge en nous ?…

— Oui, mais en nous autres hommes tout est énergie et résolution : suivez-moi donc à l’instant si vous aimez la vie ! venez sur-le-champ, je l’exige !

— Vous vous trompez, mon cher monsieur Maxendi, vous ne le voulez même pas !… vous croyez le vouloir…, reprit Mélanie en cherchant à gagner du temps ; je suis persuadée que dans une seconde vous ne le voudrez plus…

— Comment cela, arrière-petite-fille de Satan !…

— Si je vous promettais de vous embrasser ici lorsque dix heures sonneront… et de vous suivre après partout où bon vous semblera…

— M’embrasser !… me suivre !… s’écria le pirate stupéfait de la gracieuse coquetterie qui respirait dans la pose et dans le regard de Mélanie ; en vérité, je n’y conçois plus rien !… les femmes sont impénétrables !…

— Allons, reprit-elle en souriant légèrement, le marché vous plaît-il ?…

— Quelle heure est-il ?… s’écria Maxendi en tirant sa montre. Il ne s’en fallait pas de dix secondes que l’aiguille arrivât sur la soixantième minute… Je vais avec le château !… dit-il en regardant Mélanie d’un air ironique, mais sensiblement radouci.

— Je ne m’en dédis pas !... répondit Mélanie.

— J’accepte, s’écria le matelot, et il s’élança sur Mélanie pour la saisir dans ses bras et l’embrasser.

— Il n’est pas dix heures !… cria-t-elle avec énergie et en se débattant. Maxendi l’avait prise et la tenait entre ses bras ; elle détournait la bouche avec répugnance, et ce débat avait lieu devant la fenêtre… Dix heures sonnent ! Mélanie veut se retirer de la fatale fenêtre, un coup de feu part, la balle enlève une des boucles de cheveux de la jeune fille, siffle à l’oreille du pirate, et s’enfonce d’un demi-pouce dans l’un des deux battants de la porte de chêne.

— Votre frère est un bon tireur, dit avec sang-froid le pirate, mais je le vois d’ici, et dans peu je vais le tenir sous de bons verrous… Allons, branle-bas, l’équipage ! à vos postes !…

En criant ainsi, le matelot courait dans la galerie et volait s’emparer lui-même de Joseph. Mélanie, restée seule, n’eut que le temps de se rejeter en arrière, de tomber à genoux pour remercier Dieu de ce que le pirate avait pris le change en croyant qu’on en voulait à ses jours ; et comme elle se relevait, une flèche siffle et rejoint la balle sur la porte de l’appartement. La jeune fille s’élance, saisit le billet, rejette la flèche dans le fossé, lit le billet, l’avale et se met à regarder ce qui se passait dans la plaine. Tremblante comme une fauvette poursuivie, elle vit son frère et le berger s’enfuir sur leurs chevaux avec la rapidité d’un nuage chassé par le vent du nord, et le pirate rester confus avec ses gens, car ils étaient tous à pied. Argow, en fureur, les maltraitait et paraissait leur donner des ordres pour s’emparer de Joseph s’il revenait ; mais bientôt il les quitta, et revint au château. Elle l’entendit avec effroi s’avancer dans la galerie, et il parut devant elle en proie à une fureur sans égale.

— Suivez-moi !… dit-il en jetant sur elle un regard farouche.

Mélanie effrayée suivit le forban, qui la conduisit à la salle à manger, où l’honnête Gargarou avait bien de la peine à faire raison à Vernyet de toutes les santés que ce dernier lui portait.

— Ah ! ah ! s’écria-t-il en voyant Mélanie, voilà la femme future de M. Maxendi… Elle est donc plus raisonnable ce matin !... Allons, mon administrée, quel jour vous mariez-vous ? je suis tout prêt…

— Oui, mais je ne le suis plus, reprit Argow en colère, et nous allons virer de bord... Tu sais ce que je t’ai dit, Vernyet ? ajouta-t-il en regardant son lieutenant, veille sur lui, et s’il reparaît ne le manque pas !… Monsieur le maire, reprit-il en tendant la main au maître de poste sur un signe du lieutenant, si vous voulez venir nous conduire un petit bout de chemin, je vous donnerai les instructions nécessaires…

— Pour doubler ma poste ?…

— Oui, reprit ironiquement Argow, pour doubler votre poste.

Les chevaux étaient attelés à la calèche du pirate, et le jeune postillon paraissait avoir beaucoup de peine à les contenir ; mais, si le maître de poste n’avait pas eu le rayon visuel un peu altéré par les fumées du champagne, il aurait remarqué que son postillon s’arrangeait de manière que, tout en semblant retenir les chevaux, il les piquait violemment avec ses éperons.

— On nous a donné des chevaux neufs !… dit-il en soutenant la tremblante Mélanie, à laquelle le postillon fit un signe d’intelligence. Lorsque la jeune fille fut montée, les chevaux s’emportèrent, mais il les retint, et joua parfaitement son jeu, car aussitôt que M. Gargarou et le pirate furent assis, les chevaux partirent comme s’ils eussent eu des légions de diables à leurs trousses.

Mélanie jeta les hauts cris… — Nous allons verser !… où m’emmène-t-on !… au secours !…

— Ne craignez rien, ma belle petite dame, dit M. Gargarou… Monsieur le comte, dit-il à Maxendi, la calèche est-elle bonne ?

— Oui, répondit Argow.

— Nous n’en irons que plus vite, le jeune homme est bon postillon ; c’est un cousin de ma femme.

— Eh bien, où nous mènes-tu ?… demanda le pirate.

— Au secours !… on m’enlève malgré moi ! criait toujours Mélanie.

— Où je vous mène ? répondit le postillon, je ne vous mène pas, ce sont les chevaux, car je n’en suis pas le maître !… (et le rusé gaillard les éperonnait) ; c’est la première fois qu’ils vont à la voiture.

— Voyez-vous, dit le maître de poste, ils ont pris le mors aux dents.

— Prends par la forêt ! s’écria Maxendi, je ne demande pas mieux.

— J’irai si je peux, répondit le postillon qui enfila la route du bois en paraissant emporté par ses chevaux. Mélanie criait toujours, Gargarou la consolait en répétant qu’il n’y avait pas de danger ; et Argow, inquiet pour sa proie, regardait chaque ornière, et parlait au postillon, qui n’écoulait rien.

Enfin la calèche roulait avec une effrayante rapidité dans le chemin de la forêt. Du plus loin que le postillon aperçut les deux charrettes, il demanda passage en criant et faisant claquer son fouet, mais les charrettes restèrent immobiles. Ce danger palpable émut fortement le maître de poste, qui tremblait pour la vie de ses quatre chevaux, qui devaient se fracasser contre les charrettes ; le postillon et le maître de poste criaient à tue-tête ; Mélanie tremblait de peur, car elle savait que c’était en cet endroit que son enlèvement allait avoir lieu ; Argow regardait en avant pour examiner le choc et sauver Mélanie, et le bruit était tel que personne n’entendait le pas de chevaux qui suivaient la voiture.

En une minute, la calèche arrive entre les charrettes, et les deux premiers chevaux s’écrasent et tombent, Mélanie jette un cri, le postillon se débarrasse, Gargarou gémit, et Argow se sent saisir et serrer par des cordes qui le prennent par le milieu du corps, de manière qu’il ne put faire aucun mouvement ; il jura comme les Treize Cantons, et acheva de casser la voiture par les efforts qu’il essaya pour se soustraire à la force supérieure de Cachel, qui le liait impitoyablement ; le vicaire se saisissait de Mélanie joyeuse, deux hommes contenaient Gargarou, et les trois autres, leurs fusils braqués sur la poitrine du domestique d’Argow, l’empêchaient de s’opposer à cet enlèvement.

Le pirate, écumant de rage, fut garrotté de telle sorte qu’il était forcé de rester immobile comme une masse inerte, on lia le maire sans écouter ses réclamations, et on les plaça tous trois sur une charrette. Argow, comme tous les hommes d’un grand caractère, se soumit à la nécessité et n’ouvrit plus la bouche, mais il contemplait le vicaire avec un mélange de rage et de curiosité. Gargarou, comme tous les imbéciles qui croient que les cris et la plainte peuvent changer le destin, se tuait de dire aux charbonniers : — Je suis le maire de Vans !… déliez-moi !… On ne l’écoutait pas. Il cherchait des yeux son postillon, mais le rusé jeune homme s’était caché.

Le vicaire ordonna à Cachel de rétablir la calèche, on releva les chevaux en remplaçant les deux qui étaient hors de service, il mit Mélanie dans la voiture, et lorsque tout fut arrangé, que les complices de Cachel se furent enfuis, le vicaire dit au bûcheron :

— Vous enfermerez ces trois hommes dans votre cave, et vous les y tiendrez jusqu’à ce qu’un exprès vous remette une lettre de moi qui décidera de leur sort. Nourrissez-les, empêchez qu’ils s’évadent, et, dans votre intérêt, tâchez que leurs cris ne soient point entendus. Si cet enlèvement donnait lieu à quelques poursuites, instruisez-m’en sur-le-champ, je les ferai cesser… Tenez !… Et le vicaire remit une bourse pleine d’or à l’honnête Cachel. Le bûcheron couvrit les trois captifs avec des sacs, et il fit trotter ses chevaux vers Aulnay.

Lorsque le vicaire fut seul avec Mélanie, que Cachel fut loin, le jeune postillon reparut et ramena au grand galop la calèche d’Argow à l’auberge. Mélanie, en apprenant la part que l’hôtesse avait prise à sa délivrance, lui laissa une chaîne d’or pour souvenir ; Joseph lui paya grassement les deux chevaux blessés, et récompensa encore le postillon, qui le mena sur-le-champ ventre à terre à Septinan.

Là Mélanie et son frère reprirent leur voiture, et le postillon fut chargé de reconduire la calèche au château de Vans.

La jeune fille, au comble de la joie, embrassa madame Hamel et Finette, et la chaise de poste vola vers Paris avec la célérité d’un solliciteur gascon qui apprend que son cousin au neuvième degré vient d’être nommé ministre.

XXVIII

Bonheur des deux Amants. – Chagrin du Vicaire. – Ses combats. – Il épouse Mélanie.

Quelles scènes d’amour ! quel délicieux voyage ! Malgré le remords qui commençait à le ronger, Joseph ne put se refuser à savourer ce charme qui n’était plus aussi criminel.

— Joseph, disait Mélanie emportée par la rapide voiture, Joseph, nous allons nous épouser, nous ne sommes plus frère et sœur, c’est à dire, nous le serons toujours, mais nous joindrons aux doux sentiments de notre enfance celui qu’une femme doit à son mari, celui qu’un époux doit à sa femme. Joseph, tu ne me dis rien, tu regardes la campagne… elle est triste et nous sommes gais : pourquoi, lorsque tu sens le bonheur à tes côtés, cherches-tu de tes yeux l’hiver, emblème de la tristesse ?

— Mélanie, répondit le vicaire, ne conçois-tu qu’une joie bruyante ?…

— Oh ! non, non, mon amour, ma vie, non, je connais le silence auguste du bonheur, mais, ajouta-t-elle en souriant et en ôtant elle-même la main dont le vicaire couvrait son front, ne faut-il pas qu’une jeune fille parle un peu ?... Cependant, Joseph, si ce babil te déplaît, je vais me taire.

La jeune fille ne dit plus rien, et elle commença à le regarder avec une espèce d’inquiétude. — Depuis quand, murmura-t-elle, les paroles de Mélanie ne plaisent-elles plus à Joseph ?…

— Ma sœur, répondit le vicaire en retenant des larmes près de s’échapper, je crois t’avoir prouvé que je t’aimais… Fille céleste, ajouta-t-il en laissant tomber une larme sur le visage étonné de sa sœur, je ne puis adorer que toi : pourquoi soupçonner mes sentiments ? va… je te donnerai la plus grande preuve d’amour qu’un homme puisse donner.

— Tu pleures, Joseph ! (et Mélanie pleurait) tu pleures ! !... qu’as-tu-donc ?…

— Mélanie, je pleure de bonheur !

Elle le regarda avec un effroi dont elle ne se rendit pas compte. Elle se garda bien d’ouvrir la bouche, et pendant le reste du voyage elle épia avec le soin curieux de l’amour le moindre geste, le moindre regard, la moindre parole du vicaire.

Ce dernier, s’apercevant de l’inquiétude de sa sœur, s’empressa de la dissiper en secouant la mélancolie qui s’était emparée de lui du moment où il se mit à réfléchir à la nouvelle barrière qu’il avait élevée lui-même entre lui et Mélanie, mais ses douces caresses, ses paroles ne purent dissiper le nuage qui s’était élevé dans l’âme de la jeune fille.

Bientôt ils arrivèrent à Paris et se retrouvèrent dans leur hôtel de la rue de la Santé. En y entrant, Mélanie saisit son frère, et l’entraînant hors du salon, elle lui montra, par un geste plein de grâce, le siège où il s’était assis avant que de partir, et elle lui dit : — C’est là que je pensais à toi !… Ah ! reprit-elle, j’y pensais partout !

Le vicaire tomba dans une mélancolie aussi profonde que celle qui l’avait saisi lorsqu’il découvrit qu’il ne pouvait pas épouser Mélanie. Cependant cette perpétuelle rêverie avait un certain charme, car dans cette nouvelle position la défense sociale n’était pas la même, elle n’était plus aussi forte, mais les combats de Joseph avec lui-même n’en furent que plus violents. L’histoire de sa mère lui revenait sans cesse à la mémoire, et ne trouvant rien en son cœur qui lui fit mépriser soit madame de Rocourt, soit M. de Saint-André, il se servait de cette aventure comme d’un bouclier. On doit juger facilement de la violence de ces combats, si l’on songe un instant à l’esprit religieux dont le vicaire était imbu. La foi du serment, sa conscience, ses croyances religieuses, tout rendait ce déchirement de son âme mille fois plus cruel, car à côté de ces liens il s’élevait un des amours les plus passionnés et les plus purs qui soit entré dans le cœur d’un homme. Cette souffrance bizarre de l’âme ne peut pas être décrite, l’imagination même ne la conçoit pas, car il faudrait se représenter exactement toute l’âme du vicaire.

« Eh quoi ! écrivait-il, si j’épouse Mélanie, ne reste-t-elle pas pure ? Elle ignore le caractère sacré dont je suis revêtu, elle sera toujours vertueuse, moi seul je serai criminel, et encore qui le saura ?…, – Dieu, me répond ma conscience : mais ne pardonnera-t-il pas à tant d’amour ?… et au reste, Mélanie ne vaut-elle pas l’éternité ! quel amant aura fait un aussi grand sacrifice !… Oui, Mélanie, oui, fille charmante, je t’épouse, je ne puis souffrir plus longtemps la vue de tes yeux qui se tournent languissamment vers moi, c’est une lâcheté que de tarder… d’ailleurs, le bon curé ne m’a-t-il pas dit, en me quittant, que l’on n’était pas criminel en obéissant à la nature… Ah ! j’en crois cette âme simple… Ah ! Mélanie, si tu montes aux cieux, tu imploreras mon pardon !… Ô supplice !… Mais quoi, Joseph, c’est de l’égoïsme ! tu n’oses te sacrifier !… Allons, lâche, du courage…

« Non, je ne le puis, car Mélanie ne serait que ma maîtresse ! Elle l’ignorera, elle se croira mon épouse, mais moi je sais le contraire et je la trompe. Ce procédé n’est pas d’un honnête homme. La rigide vertu ne veut pas que je l’épouse. Mourons !… oui, mais elle meurt !…

« Comme elle m’a souri tout à l’heure !… Ô Mélanie, je t’épouserai !… ce moment a tout décidé !… Non, la figure des femmes brille parfois d’une grâce que rien ne peut définir… Oh ! que je grave à jamais ce moment dans ma mémoire, car un rayon du ciel est descendu sur Mélanie et me l’a montrée comme mon épouse !… D’ailleurs, les prêtres se mariaient autrefois ; nos frères, les protestants, dans la même religion, se marient : je ne serai pas si coupable !… »

Ces phrases donnent une idée exacte de la situation dans laquelle se trouvait l’âme de Joseph. Il n’avait que deux pensées. — L’épouserai-je ?… oui… Alors sa mélancolie devenait douce, et Mélanie espérait. — L’épouserai-je ?… non… Dans ces instants de vertu, il était sombre, sauvage, et son amie inquiète pleurait en secret.

On sent combien Mélanie dut être chagrine. Elle partageait d’autant plus la préoccupation de Joseph qu’elle en ignorait le motif : elle ne comprenait pas ce qui pouvait l’avoir rendu si sombre et si chagrin au moment où il touchait au bonheur ; mais comme elle aimait avec la soumission de celui qui est le moins aimé, elle n’osait interroger son frère : elle le regardait en pleurant, elle déplorait son peu de confiance et dévorait sa propre douleur.

Néanmoins, au bout de quelque temps, un soir qu’elle était assise au coin de la cheminée et qu’ils se trouvaient seuls, Mélanie quitta la bergère, vint se poser sur les genoux de Joseph, qui regardait tristement sa sœur et le feu tour à tour, et là, préludant par de tendres caresses, elle finit par déposer sur la bouche de Joseph un long baiser, et, le contemplant avec ardeur, elle lui dit :

— Joseph, depuis huit jours que nous sommes revenus et réunis, tu ne m’as pas souri !… Mon ami, j’ai respecté huit jours le secret de ta mélancolie… sais-tu que c’est beaucoup pour une femme ?… c’est trop pour toi de cacher la cause de ton chagrin !... pourquoi ne sommes-nous pas unis ?… je n’en souffre pas, parce que je me doute bien que cela ne peut tarder, car tu m’aimes, n’est-ce pas ? (il fit un douloureux signe de tête)… Eh bien ! qu’as-tu, Joseph ? verse ton chagrin dans mon sein ; j’ai plus de tristesse en ignorant que si j’étais instruite… Allons, monsieur !… car je t’appellerai monsieur… Lorsque les gens me diront que les chevaux sont mis, je dirai : Monsieur est-il habillé ?… ce monsieur sera Joseph, mon frère, mon mari…

Ces paroles empreintes d’une grâce enfantine qui rappela à Joseph la scène du Val-Terrible le tirèrent de sa léthargie, il pensa tout à coup qu’en effet il n’était plus seul, que sa sœur partageait son chagrin, qu’elle en avait été témoin, et que la confiance qu’elle avait droit d’attendre exigeait qu’il donnât un motif à sa mélancolie.

— Mélanie, dit-il avec émotion en lui prenant les mains et en la regardant fixement.

— Oh ! Joseph ! ne me contemple pas ainsi ! j’ai peur… tu me perces le cœur.

— Mélanie, reprit-il, je suis triste à juste titre, et je vais te dire pourquoi : je n’ai point de nom, je suis un enfant naturel, cette naissance apporte aux yeux du monde une espèce de tache, et j’éprouve de la honte à…

— Ô Joseph ! Joseph !… s’écria Mélanie en l’interrompant, je te connaissais mal !… puisque je ne te croyais pas capable d’une petitesse, et… tu ne me connaissais pas du tout, si tu as pensé que cette misère sociale pouvait m’occuper un instant. Ô mon ami, j’en rougis pour toi !… Cruel !…

— Âme divine ! s’écria Joseph les yeux pleins de larmes, qui ne sacrifierait pas son âme pour toi !…

— Comment, mon frère, c’est pour cela que tu te chagrinais ?… que je suis aise d’avoir parlé !

Alors le vicaire affecta dans ce moment une fausse joie qui fit tressaillir Mélanie.

— Ah, dit-elle, je ne te verrai plus triste, et nous allons nous marier !… Joseph la couvrit de baisers et se retira. Lorsque madame Hamel rentra et que Mélanie lui conta naïvement le sujet de la tristesse de Joseph, la bonne femme se mit en colère pour la première fois de sa vie, et s’écria :

— Je ne reconnais pas là mon élève !…

Deux jours après, comme la tristesse de Joseph perçait encore dans ses manières, Mélanie saisit un moment où il était renfermé dans son cabinet et elle y frappa.

— Qui est là ?... demanda une voix brusque.

— Oh ! je ne réponds pas à un pareil accent ! parle autrement, Joseph, et je te dirai que c’est Mélanie.

— Tu peux entrer, ma sœur !… répondit-il doucement.

— C’est cela ! dit-elle avec une charmante naïveté ; comment, mon ami, ajouta-t-elle en s’approchant de lui, vous me fuyez ? voilà deux jours pendant lesquels je suis privée de tout ce qui fait mon bonheur et ma vie. Parle-moi, mon chéri ; le son de ta voix fera cesser ma souffrance.

— Pardonne-moi, ma sœur, mais une disposition d’âme dont je ne puis secouer le joug m’attriste, mon jugement s’égare, et les notions du bien et du mal deviennent indistinctes pour moi…

— Et c’est, interrompit Mélanie, lorsque tu es en cet état que tu me fuis ? Il me semble que si jamais un pareil trouble venait s’emparer de moi, je te chercherais pour le dissiper. Il me souvient de m’être ainsi trouvée quelquefois, c’était pendant ton absence ; aussitôt je pensais à toi, à la voix harmonieuse, à ton charmant sourire… et mes chagrins en étaient adoucis.

— Tu l’emportes, charmant démon ! s’écria le vicaire, et il pressa Mélanie contre son cœur.

La jeune fille le regarda avec surprise, car sa voix et son geste tenaient de la folie…

— Qu’as-tu, Joseph ?…

— Ce que j’ai !… je t’épouse… je suis à toi pour jamais !

— Que dis-tu ? ton accent, ton regard, tout m’effraie.

— Non, non, ne crains rien. Maintenant, ajouta-t-il avec un sourire sardonique, je suis libre, je suis heureux, je viens de prendre mon parti.

— Quelle voix !… Joseph, mon ami, tu souffres… Joseph !

— Eh bien ! qu’as-tu ?… ne suis-je pas à toi ?… Après un moment de silence, il lui dit, en la saisissant avec force par le bras : — Mélanie, je t’en supplie, avoue-moi… Écoute !…

— J’écoute.

— Dis-moi, reprit-il d’une voix plaintive, dis-moi si, pour nous appartenir l’un à l’autre, il fallait n’être que ma maîtresse, que ferais-tu ?

Elle pencha la tête vers la terre.

— N’hésite pas ! cria le vicaire, il y va de la vie ou de la mort !… réponds…

— Joseph, répondit-elle avec le délire de l’amour dans les yeux, avec le doux sourire de l’innocence sur les lèvres, je n’hésiterais pas.

— Que ferais-tu donc ?

— Ah ! s’écria-t-elle avec énergie, je voudrais être si vertueuse, si bonne, si tendre, que personne n’aurait le courage de me condamner, et que mon amour forcerait au silence et peut-être au respect. D’ailleurs, Joseph, cela ne me regarde pas, c’est à moi de me sacrifier si mon Joseph, si mon amant l’exige…

— Je t’épouse ! je t’épouse ! s’écria Joseph avec passion.

Depuis cette scène, le vicaire étouffa ses remords. Il fit demander l’acte de décès de M. de Saint-André, celui de sa naissance, et l’on publia leurs bans à la mairie et à l’église. Mélanie fut au comble de la joie, et le vicaire, oubliant tout, se livra à sa passion avec tout l’emportement que des caractères tels que le sien mettent dans leurs vertus comme dans leurs écarts.

— Je te retrouve enfin, lui disait Mélanie, tu es le Joseph des montagnes, celui qui jadis m’enveloppait de liane pour me rapporter à l’habitation… Et ces douces paroles étaient suivies de baisers encore plus doux.

Le jour de leur mariage arriva lentement pour Mélanie, trop vite pour le vicaire.

— Mélanie, dit-il le matin, je ne t’ai pas fait de présents de noces…

— En ai-je besoin ? interrompit-elle, le plus beau présent que l’on puisse offrir à une mariée, c’est le cœur d’un époux… et… je le tiens… ajouta-t-elle avec un fin sourire.

— Tiens, Mélanie !... Et le vicaire présenta à sa future le portrait qu’il avait peint dans sa cellule de séminariste.

Mélanie tressaillit de surprise, et cette nouvelle preuve d’un amour dont les réticences de Joseph la faisaient douter quelquefois lui donna une des plus douces joies qu’elle eût ressenties depuis longtemps.

C’était à minuit, dans l’église de Saint-Étienne-du-Mont, qu’ils devaient se jurer le dernier serment, celui que dans la société l’imagination de l’homme a entouré de plus de pompe et de plus d’appareil en y faisant intervenir la Divinité.

L’heure solennelle de la nuit des noces arrive. Mélanie, sous la blanche parure des mariées, resplendissait d’une beauté céleste.

Jamais la couronne de fleurs d’orange ne fut posée sur une tête plus noble, plus belle et plus pure. Le vicaire la contempla dans cette toilette ravissante, et ce doux spectacle fit taire tous les murmures de son cœur.

— Joseph, dit-elle, nous avons choisi une heure bien sombre… pour nous marier : je ne sais quel froid me glace d’avance quand je songe que nous allons nous trouver… seuls dans une église ténébreuse, à minuit, au milieu de l’ombre, du silence, et… ce n’est pas une fête.

— Chère enfant, répondit le vicaire avec un sourire, quel malheur peut nous atteindre ? nous sommes riches, nous nous aimons, nous ne craignons personne !… eh bien, chère Mélanie, qui nous empêche, pour être encore plus heureux, de fuir le monde et d’aller dans une contrée lointaine ?

— Non, non, répondit-elle avec un léger sourire et en frappant ses jolies ongles avec son bel éventail et présentant son pied devant le feu, non, je veux que les hommes admirent un instant notre bonheur, qu’ils sachent que tu possèdes Mélanie, je veux reparaître ta compagne… et lorsque tu auras recueilli l’encens de leur envie et que j’aurai satisfait l’amour-propre que la société m’a donné, que j’aurai vu combien de regards d’envie se seront tournés sur toi, alors, mon Joseph, nous fuirons au Val-Terrible, aux îles Bermudes, où tu voudras, sur un rocher désert.

— Mélanie, il est onze heures et demie, et nos chevaux frappent du pied dans la cour.

Ils montèrent en voiture et arrivèrent en peu de minutes à Saint-Étienne-du-Mont. L’église n’était point éclairée, la chapelle où devait s’accomplir la cérémonie se trouvait au fond du temple, et les cierges ne jetaient qu’une faible lueur. Joseph, en entrant dans cette basilique, ne parvint pas à réprimer un mouvement de terreur qu’il ne fut pas le maître de cacher entièrement à Mélanie.

— Joseph, qu’as-tu ? s’écria Mélanie.

— Regarde, lui répondit le vicaire en lui montrant une tête de mort blanche sur un drap noir. On n’avait pas enlevé de l’église toutes les draperies funèbres qui avaient servi à un enterrement, parce qu’il devait y en avoir un autre le lendemain matin.

Mélanie frémit, et un froid glacial se glissa dans son âme.

— Joseph !… pourquoi m’attrister ainsi ?

— Ô ma sœur ! je te demande pardon !… Marchons…

Ils arrivèrent à l’autel : il n’y avait encore personne. Joseph y laissa Mélanie agenouillée à côté de madame Hamel et de leurs gens, et il alla vers la sacristie presser le prêtre. En y entrant, il ôta son habit et se mit en devoir de s’habiller comme pour dire la messe.

— Que faites-vous ? lui demanda le sacristain.

Il regarda d’un air étonné et lui répondit :

— Excusez-moi, le bonheur me fait perdre la tête.

Enfin, le vicaire est à genoux à côté de Mélanie ; un vénérable prêtre arrive pour les marier : c’était l’ancien confesseur de Joseph… Il recule d’effroi… descend, prend Joseph à part et lui demande : — N’êtes-vous donc pas prêtre ?…

— Non !... s’écria Joseph, je ne suis pas prêtre !... non !... non, monsieur !

— Si cela est, reprit le bon vieillard, je me trompais… excusez-moi.

Certes, une cérémonie pareille, accomplie au milieu de la nuit, a quelque chose de très imposant : cette obscurité, dissipée à demie par la lueur tremblante des cierges qui rougissaient faiblement les piliers, un vieux prêtre qui implorait le Ciel, une jeune fille belle de toutes les vertus et de toutes les grâces, formaient un des tableaux les plus poétiques ; mais ce qui rendait la scène plus imposante, c’était la présence de ce jeune marié qui, pâle, les yeux hagards, jetait sur tout ce regard profond de l’homme qui commet un crime. La douce Mélanie ne regardait pas Joseph, fort heureusement, et son âme tout entière implorait pour leur union les grâces de l’Éternel ; car telle était la beauté de son cœur que cette vision céleste écrasait tous ses charmants désirs.

Au moment où le prêtre se retournait pour parler aux époux et qu’il s’arrêtait effrayé de la pâleur de Joseph, dont le visage contrastait avec celui de la pure Mélanie, un grand bruit se fit entendre à la porte de l’église, et des pas précipités retentirent sous les voûtes. Joseph se retourne, et dans le lointain il aperçoit une femme qui s’écrie : — Mon fils !… mon fils !… Le vicaire se lève précipitamment, il a reconnu madame de Rocourt, il s’élance à sa rencontre.

— Mon fils, que fais-tu ?...

— Ma mère, s’écria le vicaire, taisez-vous !… taisez-vous !…

— Comment peux-tu te marier ?…

— Silence, écoutez-moi !… M’aimes-tu ?… demanda-t-il avec énergie et en saisissant avec force la main de la marquise.

— Si je t’aime !… répondit Joséphine en élevant ses regards vers l’autel ; grand Dieu ! il demande si je l’aime !…

— Eh bien, ma mère, si vous ne voulez pas me voir mourir…

— Mourir !… s’écria-t-elle avec effroi.

— Oui, mourir, reprit le vicaire. Retournez sur vos pas, gardez le silence, j’irai vous voir, je vous amènerai ma Mélanie… et surtout, ma mère, répéta-t-il comme en délire, que jamais le fatal secret qui vous est connu ne sorte de votre bouche… si Mélanie l’apprend… je meurs !…

— Mon fils laisse-moi te voir !…

— Non, non, ma mère, demain, tantôt, quand vous voudrez, mais maintenant…

Madame de Rocourt resta stupéfaite… Joseph, se retournant, avait vu la curieuse Mélanie qui regardait la marquise avec anxiété, et, il s’était empressé de rejoindre sa femme.

— Joseph, dit-elle, quelle est cette dame ?

— C’est ma mère !… répondit Joseph.

— Ah ! s’écria Mélanie.

La marquise se cacha derrière un pilier et contempla en silence l’auguste cérémonie qui la mit au fait de toute la mélancolie du vicaire et de l’importance du secret qu’elle devait garder.

— Ma fille !... dit madame de Rocourt en embrassant Mélanie.

— Puisque vous êtes la mère de Joseph, ah ! que je vous aime déjà ! dit la jeune épouse, que la marquise serra contre son cœur.

— Va, tu seras heureuse !… dit la marquise.

Joseph, Mélanie, madame de Rocourt et madame Hamel revinrent à une heure de la nuit à l’hôtel de la rue de la Santé. Après le premier moment de joie, madame de Rocourt ayant embrassé ses enfants, sentit qu’elle devait les laisser seuls…

Mélanie, après avoir jeté sur Joseph un dernier regard, s’échappa la première, suivie de Finette et de madame de Rocourt.

Elle entra dans une chambre décorée avec élégance : elle sourit en voyant la blanche lueur qui s’échappe d’une lampe contenue dans un vase d’albâtre ; elle regarde le lit somptueux, l’arrangement des meubles, et n’ose reporter ses regards sur Finette ; son sein palpite.

— Ô ma mère !… dit-elle en se jetant dans le sein de madame de Rocourt.

— Vous pleurez, mon enfant ?…

— Ah ! c’est de joie, ma mère ! pourquoi le cacherais-je ?

Finette vient de fermer la chambre conjugale, et madame de Rocourt se retire en versant une larme.

Nous allons donc tirer aussi le rideau, et nous retrouverons Mélanie lorsque son regard amoureux n’aura plus que cette chaste et discrète langueur, cette satisfaction qui adoucit le regard d’une épouse lorsque la flamme ardente sera devenue humide. Pendant ce temps nous verrons par quel événement madame de Rocourt est venue si à point pour assister au mariage de son fils.

XXIX

Argow chez Cachel. – Bruits qui courent dans le village. – Leseq découvre tout. – On arrête Argow. – Séduction de Leseq, qui devient riche.

Pendant que tous ces événements se succédaient à Paris, il se passait d’étranges choses à Aulnay-le-Vicomte ; et pour bien connaître les ressorts de cette aventure, il faut se reporter au moment où Jacques Cachel emmenait sur sa charrette Argow, son domestique et le pauvre M. Gargarou.

Le charbonnier arriva sans encombre à sa chaumière, et, après avoir ouvert sa cave, il y transporta chaque captif l’un après l’autre, et lorsqu’ils y furent tous, il les regarda de travers, il leur dit : — Songez à ne pas crier, car je ne suis pas bon quand je me mets en colère !… vous serez bien traités, et remis en liberté quand j’en aurai reçu l’ordre…

— Monsieur, interrompit Gargarou, êtes-vous attaché au gouvernement légitime ?

— Après ?…

— C’est que, si vous êtes bon Français, vous ne devez pas retenir un maire nommé par le roi.

— Chantez-moi autre chose, dit le charbonnier.

— Écoute, reprit Argow, veux-tu me délivrer avant deux heures ? je te fais compter cent mille francs…

À cette proposition le charbonnier se mit à siffler et sortit, et il chargea sa femme de porter à manger aux prisonniers, en se bouchant les oreilles pour ne pas se laisser séduire.

Cependant, malgré le silence des prisonniers et la discrétion de Cachel et de sa femme, on ne put empêcher la renommée de jaser, et comme elle jasa à Aulnay-le-Vicomte par l’organe de Marguerite et de Leseq : nous allons introduire le lecteur dans la boutique du pharmacien.

— Voyez-vous, disait l’épicier, Jacques Cachel a fait ajouter une écurie à sa maison, et il me prend bien des articles, il les paie au comptant… Ici il regarda Leseq.

— Oui, acheva ce dernier, c’est clair, on ne s’enrichit pas si subitement sans quelque manigance, sine turpitudine, et latet anguis in herba, comme dit Cicéron, il y a quelque anguille sous roche.

— Écoutez-moi, dit Marguerite en posant sa livre de sucre sur le comptoir… la sœur de madame Poquerel, la concierge du château, est venue hier, et elle a dit que le gros seigneur de Vans-la-Pavée était un quelqu’un qui ne sentait pas comme baume, et que M. Joseph, à qui il avait enlevé une sœur qui n’est pas sa sœur, car c’est une histoire que vous ne connaissez pas et que je vous conterai quelque jour ; elle est bien intéressante, il y a des pirates ; oui, c’est pirate que M. Joseph a dit à Vans.

— Fiat lux, s’écrie Leseq, c’est à dire donnez-nous une chandelle pour y voir clair dans ce que vous dites, age quod agis, ne courez pas deux lièvres !…

— Enfin, reprit Marguerite, il y a qu’elle a dit que notre vicaire avait enlevé une demoiselle, et que le gros seigneur qui est un scélérat, à ce que dit madame Gargarou, a été transporté de nos côtés, et je soutiens, je répète et je prétends, comme je le soutenais tout à l’heure, que Jacques Cachel y est pour quelque chose, et au château de Vans on voudrait bien le tenir ; mais comme on connaît les saints on les honore, dit M. Gausse, et Jacques ne va plus au château.

— Fortunate senex, heureux Leseq ! s’écria le maître d’école, je vois encore douze cents francs à gagner !… Et il s’échappa comme un trait.

— Que dit-il ? reprit le maire en ouvrant de grands yeux, où va-t-il ?…

— Je l’ignore, répondit Marguerite ; mais ce que je sais, c’est que c’est un rusé gaillard, et que, s’il veut que je fasse son bonheur… Monsieur le maire, dit-elle, s’il gagne comme cela des douze cents francs tous les mois, c’est un bon parti…

— Bah ! le commerce ne va pas ! répondit le maire.

Marguerite s’en fut tout raconter au bon curé, qui devina facilement que la jeune fille que le vicaire avait enlevée était Mélanie.

— Je vois bien ce qu’il en arrivera, répondit-il à Marguerite, mais chacun est fils de ses œuvres...

Cependant Leseq courait vers le château, et lorsqu’il fut en présence de madame de Rocourt, il tira respectueusement son chapeau et lui dit :

— Risum teneatis, soyez joyeuse, madame la marquise : à force de soins et de démarches, j’ai découvert où est notre vicaire.

— Eh bien, reprit madame de Rocourt, où est-il ? dites, voyons, dépêchez !

Leseq tortillait son chapeau. — Madame, reprit-il, Jacques Cachel l’a vu l’autre jour, et il…

La marquise s’était précipitée dehors, après avoir récompensé Leseq : elle pressa elle-même les gens pour que ses chevaux fussent prêts, et elle se rendit chez le charbonnier.

La première chose qu’elle aperçut en entrant, ce fut, sur la cheminée, l’adresse que Joseph avait donnée au charbonnier pour lui écrire en cas de malheur. Alors Joséphine, sans dire un seul mot, saisit le papier, redescendit dans la vallée en courant à toutes jambes, au grand étonnement de Cachel et de sa femme, et se dirigea vers A…..y en faisant galoper ses chevaux. Elle prit la poste et se rendit à Paris, où nous l’avons revue.

Le départ précipité de la marquise donna beaucoup à penser à tous les habitants d’Aulnay-le-Vicomte ; mais Leseq, entre autres, concevant qu’alors la chaumière de Jacques Cachel renfermait quelque mystère, se mit à rôder tout autour et à épier ce qui s’y passait. Un matin, il y entra sous prétexte de dire à madame Cachel d’envoyer ses enfants à l’école, parce que le vicaire lui avait payé leur pension.

— Oh ! oh !… s’écria-t-il en voyant la femme du charbonnier tailler une soupe trop forte pour son ménage, oh ! oh ! la mère Cachel, vos enfants mangent donc beaucoup ?

— Beaucoup, répondit la ménagère.

— Hé ! voilà un gigot, un poulet !…

— C’est fête chez nous !… dit madame Cachel.

— Vous êtes maintenant de gros seigneurs ! reprit Leseq en jetant des regards furtifs sur toute la maison.

— Cela ne regarde personne !… répondit brièvement la femme du charbonnier ; que nous voulez-vous ce matin ?…

— Je venais pour vos enfants…

En ce moment un éclat de rire d’Argow retentit sous les pieds de Leseq.

— Qui diable est donc là-dessous ?… demanda-t-il.

— Mon mari tire du vin avec un de ses cousins.

Plus la femme de Cachel s’impatientait, plus l’astucieux Leseq, feignant de ne pas la voir, restait en furetant des yeux.

Alors Jacques Cachel arriva de la forêt en faisant claquer son fouet.

— Holà ! hé, femme !… ouvre la porte !…

Pour le coup Leseq comprit qu’il y avait quelque mystère, et il jura de le découvrir. Saluant madame Cachel après lui avoir lancé un malin coup d’œil, il s’en retourna à Aulnay-le-Vicomte.

Le lendemain il se rendit avec le maire chez le pharmacien, sous prétexte de parler d’une affaire extraordinairement importante. Lorsqu’ils furent assis dans l’arrière-boutique, où ils trouvèrent M. Bouteille, le commissaire de police, et M. Bertrandet, vieux capitaine retiré du service, le maître d’école prit la parole en ces termes :

— Messieurs, vous êtes les deux grandes autorités du village, consules Romæ : or, vous savez si jusqu’à présent j’ai manqué aux devoirs d’un bon citoyen. Il se présente aujourd’hui une grande occasion de vous faire monter en grade et de rendre célèbres les noms de Bouteille et de Devau. Il y a dans la commune des chefs de voleurs, de faux monnayeurs ou de grands conspirateurs, choisissez !…

— Bah ! bah ! des conspirateurs ! s’écria M. Bertrandet, c’est le gouvernement !

À ces mots, le maire et le commissaire de police regardèrent le triomphant Leseq avec une anxiété sans égale.

— Florentam cytisum sequitur lasciva capella, ces paroles de Cicéron signifient qu’un juge de paix doit poursuivre les criminels, trahit sua quemque voluptas, on ne discute pas des goûts, mais, si vous m’en croyez, il y a une marche à suivre.

— Mais, dit le commissaire de police, expliquez-vous, et si vous me faites trouver une occasion d’exercer mes fonctions avec autant d’éclat que dans l’expédition du clocher, vous pourrez compter sur mes bons offices.

— Si vous me mettez à même, dit à son tour M. Devau, de faire éclater mon dévouement au gouvernement tout en servant secrètement mon antipathie pour la caste nobiliaire…

— Tout ira bien, reprit Leseq. Alors il leur détailla ce qu’il avait entendu chez Jacques Cachel. Vous sentez que rem tetigeris acu, vous mettrez le doigt sur la plaie en faisant une descente judiciaire chez le charbonnier, car ceci annonce ou qu’il tient renfermés les scélérats de Vans-la-Pavée que le gouvernement cherche, ou qu’il est chef de brigands, ou qu’enfin il fabrique de la fausse monnaie, falsos nummos. Car où a-t-il pris cet or qu’il vous apporte ? voilà trente bouteilles de Bordeaux qu’il achète.

— Trente bouteilles ! s’écria M. Bertrandet.

— Et du bon encore !… s’écria le maire.

— Ceci devient très important, dit le juge de paix.

— Très important, dit M. Bertrandet.

— Leseq, dit M. Bouteille, de ma vie je ne chercherai à faire pendre un homme !…

— Monsieur, interrompit le maire, la sûreté de l’état peut exiger…

— Bah ! bah ! la sûreté de l’état ! dit M. Bertrandet.

— Oui, oui, interrompit Leseq, il faut, coercere latrones, poursuivre les criminels !… Là-dessus le maître d’école, s’élevant à de hautes considérations, prouva par sa harangue que l’on devait cerner la maison de Cachet et découvrir le mystère : son éloquence entraîna le commissaire de police, et il fut résolu qu’au commencement de la nuit M. Devau, en écharpe et en habit hoir, M. le commissaire de police avec sa casquette neuve, iraient, accompagnés de Leseq, du capitaine Bertrandet et de quatre vétérans, visiter la chaumière de Cachel.

En effet, sur les huit heures du soir, l’escadron se mit en marche, suivi par le garde champêtre. Arrivés à la porte du charbonnier, Leseq frappa rudement : — Attolle portas ! c’est à dire, ouvrez de par la loi, le roi, etc.

— Vois-tu, s’écria la femme de Cachel, je t’avais bien dit que nous nous attirerions une mauvaise affaire en gardant ces brigands.

— Qui êtes-vous ?… demanda Cachel.

— Ouvrez de par la loi !… dit le juge de paix.

En reconnaissant cette voix, le charbonnier ouvrit la porte, et l’escouade judiciaire entra dans la maison de Cachel.

— Jacques, dit le commissaire de police, vous êtes signalé comme recelant chez vous des personnes que vous auriez dû remettre entre les mains de la justice… Nous allons visiter votre maison, si vous n’aimez pas mieux nous déclarer la vérité.

— Allons, dis tout ! reprit sa femme.

— Oui, déclarez la vérité, ajouta M. Bertrandet.

— Jacques, reprit le commissaire de police, d’après votre dernière aventure, si vous vous trouviez coupable de quelque délit, cela irait fort mal pour vous… Déclarez-nous franchement…

— Parguienne, monsieur, j’allons vous le dire : j’ai dans ma cave trois brigands qui avaient enlevé la bonne amie à M. Joseph, le vicaire d’ici. Ils allions la transporter en Dauphiné, lorsque, il y a un mois, notre vicaire a arrêté la voiture de M. Maxendi, qui est, à ce qui paraît, comme qui dirait, un chef de brigands sur mer, et qu’il me l’a baillé à garder jusqu’à ce qu’il m’écrivît pour m’instruire de ce qu’il faudrait en faire par la suite.

— Affaire criminelle ! dit M. Devau, un chef de brigands !… si c’était celui que monseigneur a signalé au procureur du roi d’A…..y, quelle découverte !… Cachel, vous allez nous suivre et remettre entre nos mains le criminel.

— Oui, monsieur le juge de paix ; mais vous m’assurez bien qu’il ne me sera rien fait pour l’avoir arrêté et retenu…

— Non, non ; tu seras même récompensé !

Ici M. Bertrandet prit la parole : — Oui, Cachel, dit-il au charbonnier, tu seras récompensé.

À ces mots, Cachel, jugeant que tout ce que le vicaire désirait, c’était d’être délivré d’Argow, trouva que son prisonnier serait encore mieux entre les mains de la justice qu’entre les siennes, et alors il guida tout le monde dans sa cave, et lorsque l’assemblée y fut descendue, M. Gargarou se mit à crier :

— Messieurs, je suis attaché au gouvernement… et je suis…

— Tais-toi, brigand ! lui répondit Leseq.

— Comment, brigand ! reprit Gargarou, je suis maire de Vans-la-Pavée…

— Le maire de Vans-la-Pavée ! s’écria M. Devau, mais rien n’est plus vrai !… voici M. Gargarou.

— Un maire ! s’écria M. Bertrandet, quand je vous dis que c’est le gouvernement.

— Ah ! M. Devau ! dit le maître de poste, vous êtes bon Français et dévoué au gouvernement, j’espère que vous allez me délivrer de mes liens et me faire rendre justice.

— Monsieur, répondit gravement le commissaire de police, vous vous trouvez cependant impliqué dans une affaire criminelle au premier chef, car il ne s’agit rien moins que de vols faits à main armée et avec effraction en pleine mer… Vous êtes avec des pirates !

— Non, monsieur, reprit Gargarou, je suis maître de poste, attaché sincèrement à la légitimité, et je suis innocent.

— Comment vous nommez-vous ? dit Leseq à Argow.

— Je suis le comte Maxendi.

— Maxendi !… reprit M. Devau, vous êtes dénoncé à tous les maires du canton comme un homme à arrêter sur-le-champ : le procureur du roi d’A…..y nous a écrit à ce sujet.

— Et c’est moi qui ai lu la lettre !… s’écria Leseq.

Argow les regarda tous fièrement et leur dit : — Cela peut être, messieurs, mais je suis innocent, l’estimable M. Gargarou vous l’affirmera ; et du reste, pour vous prouver que je ne crains pas les regards de la justice, faites-moi délier et je vais vous suivre. Si vous croyez nécessaire de me mettre en prison, je m’y rendrai avec plaisir, car je suis certain qu’en vingt-quatre heures le quiproquo cessera, et que c’est, au contraire, moi qui aurai à réclamer la vengeance des lois pour punir mes assassins…

— Ta… ta… ta… dit Leseq, monsieur, c’est vous qui avez enlevé la bonne amie de M. Joseph, notre vicaire…

— Quoi !... s’écria Argow en faisant paraître la joie la plus vive, Joseph est prêtre !

— Voyez-vous, reprit le maître d’école, habemus reum confitentem, il se trahit.

— Non, non, je ne me trahis pas, mon ami, répondit Argow en reprenant sa tranquillité… Allons, messieurs, finissez-en…

Sur l’observation de M. Devau, on délivra M. Gargarou, qui, après avoir remercié la compagnie, s’enfuit sans attendre son reste. Argow et son domestique furent remis entre les mains des deux gardes, on les conduisit à Aulnay, et, attendu qu’il n’y avait pas de prison, on les enferma dans l’école de Leseq, que l’on nomma intendant de la geôle.

Cette arrestation donna lieu à bien des bavardages, et, comme dans toute espèce d’affaires il y a deux opinions, la moitié d’Aulnay regarda Maxendi comme un scélérat, et l’autre moitié comme une victime. L’opinion de cette dernière moitié inquiétait beaucoup le commissaire de police et M. Devau, qui eurent grand peur de s’être compromis, car l’assurance du prisonnier, sa mise, son opulence appuyaient fortement les raisonnements de ceux qui prétendaient que le maire et le commissaire de police se fourvoyaient.

Quant à M. Bertrandet, il persistait à voir dans toute cette affaire un complot tramé par le gouvernement pour obtenir la majorité aux prochaines élections.

Mais une circonstance inattendue fit trouver quelques partisans aux prévenus. M. Maxendi commença par envoyer Leseq acheter un pain de sucre, six bouteilles d’eau-de-vie, des liqueurs, du tabac à fumer, du thé et d’autres provisions, en telle quantité, que les marchands de l’endroit trouvaient que ce pirate avait de fort bonnes manières et n’était pas si diable qu’on le disait.

Lorsque tout fut arrivé dans la prison, Argow pria Leseq de l’aider à faire son punch, et l’invita poliment à en boire.

— Vous me paraissez, lui dit le pirate, un excellent garçon, et je serais vraiment fâché qu’il vous arrivât malheur…

— Et moi aussi, ego quoque, répondit Leseq.

— Raisonnez-vous quelquefois ? lui demanda le forban.

— Presque toujours, dit le maître d’école.

— Eh bien, écoutez-moi ! reprit Maxendi, il n’y a sur moi que deux suppositions à faire, ou je suis criminel, ou je suis innocent.

— Æquum et justum est, rien n’est plus vrai.

— Si je suis criminel, dit Argow, je suis sûr que vous vous repentirez toute votre vie d’avoir fait sauter la tête à un homme ; car il est possible que, bien que je sois innocent, on trouve des preuves… mais il n’y en a pas… Si je suis innocent, vous êtes gravement compromis, et l’on n’arrête pas impunément un homme comme moi… De toute manière, qui diable pourra vous en vouloir de ce que je me sois sauvé par le tuyau de votre cheminée ?… Écoutez-moi : vous n’avez aucune responsabilité, rien ne peut vous atteindre, je vous offre cent mille francs pour m’ouvrir la porte ce soir…

— Cent mille francs !… s’écria Leseq, et où sont-ils ?…

— Tenez !… s’écria Maxendi en ouvrant son portefeuille et étalant des billets de banque, les voyez-vous ?…

Le maître d’école resta stupéfait.

— Ce n’est pas tout, je veux vous mettre la conscience à l’abri de tous remords : si je demande à fuir, vous devez tout naturellement me croire coupable… il n’en est rien ; je veux sortir, parce que je veux me venger et qu’il faut que dans trois jours je sois à Paris ; que si je reste ici une nuit de plus, on me transférera à A…..y, et que là il faudra que j’attende que mon affaire s’éclaircisse : or, concevez-vous une vengeance retardée… tandis qu’il faudrait qu’en ce moment même je jouisse du spectacle qu’un mot va produire ?… Allons, mon ami, buvons, et songez à cela…

— Cent mille francs pour ouvrir une porte !… s’écria Leseq, attendez, je vais aller consulter M. Devau et le curé…

— Imbécile, dit Argow en l’arrêtant, est-ce qu’il faut qu’on sache cela !… Écoutez-moi : avant tout, vous me répondez que M. Joseph, un grand jeune homme brun, est prêtre ?

— Comment ! c’est notre vicaire !…

— Eh bien ! mon ami, s’écria le pirate, allons, décide-toi !… car dans deux heures il ne sera plus temps.

— Je crois bien qu’il ne sera plus temps, dit le maître d’école, equites, c’est à dire, la gendarmerie va arriver, on l’attend…

— En ce cas, reprit Argow, je ne te donne plus que trois minutes !… Le pirate mit sa montre garnie de brillants sur la table, et pendant que Leseq réfléchissait, il défit sa bague et chercha son épingle en s’écriant :

— Il y va de la vie, camarade !

— Ego prendo, tope !… dit Leseq, qui ne comprit pas bien le sens de la dernière exclamation du pirate.

— Et tu as bien fait, l’ami, répondit Argow en remettant son épingle dans sa bague. Partons !…

— Et les cent mille francs ?…

— Je te les laisse là, dit Argow ; conduis-nous hors du village, et tu viendras les reprendre.

Le maître d’école guida le forban et son matelot jusqu’au chemin de la forêt, et après leur avoir souhaité un bon voyage il regagna son école et cacha les dix billets de banque ; puis, feignant un grand désespoir, il ferma la porte de la prison et se rendit chez le juge de paix et le maire, auxquels il raconta que les deux criminels s’étaient échappés par la fenêtre. Comme il achevait ses doléances, le procureur du roi et la maréchaussée arrivaient à Aulnay pour se saisir d’Argow : on leur fit part de l’évasion, et sur-le-champ les gendarmes se mirent à la poursuite du forban.

Ce dernier, se gardant bien d’aller à son château, se rendit chez Gargarou et courut en poste à Paris.

Quand M. Bertrandet apprit l’évasion du comte Maxendi, on le vit sourire avec finesse comme un homme qui connaît le dessous des cartes, mais on ne put lui arracher un mot sur cet événement extraordinaire.

XXX

Bonheur de Mélanie. – Vengeance d’Argow.

Il est impossible de décrire le bonheur qui régnait dans l’hôtel de la rue de la Santé : la douce Mélanie, ayant tout ce qu’elle souhaitait, ressemblait à une sainte nouvellement admise dans le séjour des bienheureux. Cette volupté tranquille n’offre aucun trait à l’art du poète ou de l’écrivain : c’est comme la peinture du paradis que rien ne peut désigner à l’esprit, parce qu’une fois qu’on a dit : — Ils ont tout le bonheur possible… on a tout dit, car il n’y a pas de nuance dans la perfection, c’est le bien et le mal mélangés qui donnent seuls des choses saisissables. Enfin, la passion de ces deux êtres s’épura même dans cet état de jouissance paisible où les passions des hommes se matérialisent et finissent par s’ensevelir. La destinée de ces deux êtres charmants était de donner à tout ce qu’ils touchaient la qualité de l’or, comme ce roi de la fable. En effet, ils ennoblissaient tout par le charme de leurs manières, la beauté de leurs âmes et la perfection de leurs qualités.

Madame de Rocourt ne fut point déplacée au milieu de cette scène touchante et continue d’un amour qui devait survivre à ce qui tue les amours vulgaires. Elle garda si bien le silence sur les secrets terribles de son fils qu’elle n’en reparla même pas à Joseph, et cette tendre mère sentit le bonheur de Joseph absolument comme si c’était le sien propre. Elle ne pouvait quitter Mélanie, dont la douceur, la beauté et le charme la séduisaient. Enfin, madame de Rocourt, voulant rendre cette félicité durable et la mettre à l’abri de tout événement, usa de son crédit et de celui du marquis pour faire cesser les vœux de son fils et le relever de ses serments de prêtre. Elle se trouvait parente de M. de C., qui était alors ambassadeur à Rome, et l’évêque d’A…..y connaissait un des cardinaux les plus influents du sacré collège. Ainsi, sans instruire son fils de toutes ses démarches, que le succès sembla vouloir couronner, elle comptait, un beau jour, rendre son cher Joseph tout à fait heureux en lui apportant le bref du pape qui le séculariserait et l’ordonnance du roi qui lui assurerait l’hérédité du titre et de la pairie de M. de Rocourt.

Ainsi tout se préparait pour le bonheur de ce couple, et la fortune paraissait devoir leur sourire pour toujours, quand reparut le mauvais génie qui s’était acharné sur leur famille comme s’il eût reçu du ciel la mission fatale de punir en eux le crime auquel Joseph devait le jour.

Quoique le vicaire fût parvenu à étouffer tous les cris de sa conscience, ou du moins à les écouter sans laisser paraître sur son visage le chagrin qui le dévorait, Mélanie n’en devinait pas moins que son mari n’était pas tranquille.

Un soir que Joseph avait été obligé d’accompagner M. de Rocourt à une réunion diplomatique et que Mélanie se trouvait seule avec madame Hamel, la jeune femme, poussant un soupir, regarda sa seconde mère et lui dit :

— Mère, as-tu remarqué comme parfois mon Joseph est rêveur ?

— Ma fille, c’est tout simple, les hommes ont souvent à penser aux grandes affaires dont ils s’occupent.

— Mais Joseph ne serait pas rêveur pour cela… Tiens, bonne mère, laisse-moi t’expliquer ma pensée : je suis tellement heureuse que je ne puis me comparer qu’à un ciel pur dont l’azur doux et tranquille ne présente aucun nuage : eh bien ! certes, Joseph ressemble à ce ciel enchanteur, mais il y a sur lui ce voile que l’on aperçoit quelquefois dans l’air lorsqu’il fait du vent et que l’on est sur une haute montagne.

Madame Hamel restait ébahie en contemplant le gracieux visage de Mélanie : sur le front de cette délicieuse créature resplendissait toute la poésie de ses idées, que l’expression traduisait faiblement. Mélanie se mit à sourire en se souvenant que jamais la bonne femme n’avait pu se mettre à la hauteur d’une idée poétique, et elle reprit ainsi :

— Écoutez-moi, ma mère.

— Je t’écoute, cela me fait plaisir, mais je ne te comprends pas.

— Tiens, dit Mélanie, regarde la glace : vois-tu cette tache qui en ternit l’éclat ?

— Eh bien ? dit madame Hamel.

— Eh bien, reprit Mélanie, cette tache est l’esprit de Joseph, et l’autre partie de la glace, c’est le mien.

— Où vas-tu chercher tout ce que tu dis, petite fille ? dit madame Hamel, tu t’amuses de moi… Joseph est heureux, il n’a pas de chagrin.

— Si, ma mère, il en a… c’est-à-dire, il est heureux, mais son bonheur n’est pas complet. J’ai peur, ou qu’il ait une maladie chronique qui le ronge, ou qu’il n’ait pas trouvé en moi tout ce qu’il s’imaginait trouver… Je le lui demanderai… dit-elle en versant une larme.

— Quelles chimères tu inventes ! s’écria la bonne femme.

— Non, ma mère, je n’invente rien : pour mon malheur, mon âme lit trop bien dans la sienne, je sens par contrecoup ce qui le blesse au cœur, car il n’a pas une pensée qui ne soit la mienne, et je soutiens qu’il n’est pas le même qu’il aurait été si, n’ayant jamais su que nous étions frère et sœur, nous nous étions épousés à la Martinique.

— Mais qui te fait présumer toutes ces choses-là ? dit madame Hamel en posant ses lunettes sur ses genoux et regardant la pendule qui marquait onze heures.

— Ma mère, quelquefois je le regarde, il ne me sourit pas : souvent, dans son sommeil, éveillée par des rêves ou par l’inquiétude, je tâte son front pour m’assurer qu’il est toujours là, son front est brûlant, il parle, et il semble en dormant se disputer avec des étrangers qui veulent qu’il soit prêtre… Enfin, que veux-tu, mère bien-aimée, je sens qu’il a quelque chose dans son âme : hier, il entendait une cloche de Saint-Étienne, il a dit : — Voilà un heureux !… Son accent disait encore bien plus que sa parole elle-même.

— Mélanie, interrompit la bonne femme, il est tard… adieu !

— Adieu !… tu devrais rester pourtant, car Finette est sortie... Elle est sourde, la pauvre mère, se dit-elle… En effet, madame Hamel n’avait pas entendu, et elle était sortie.

Mélanie demeura toute seule dans son grand salon, comptant les minutes et croyant que chaque voiture était celle de Joseph. Après un moment de réflexion, elle s’écria :

— Bah ! madame Hamel a peut-être raison, je me forge des chimères…

Quelque temps après, elle entendit le roulement d’une voiture ; le bruit approche… son cœur bat.

— Oh ! dit-elle, c’est Joseph !…

En effet, le carrosse entre dans la cour, elle s’élance, la porte s’ouvre… Argow paraît… Mélanie, glacée d’effroi, tombe dans sa bergère.

— Vous attendiez votre mari ! dit le pirate avec un sourire exécrable… Ma belle fugitive, n’avez aucune peur de moi… Tenez, je reste à cette place, et je jure de m’y tenir… je ne vous condamne qu’à une seule peine, celle de m’entendre...

— C’est un effroyable supplice, répondit Mélanie, et je veux m’en délivrer !

— Non, vous ne m’échapperez pas ! j’ai tout prévu, vous êtes à moi !…

Mélanie fut en proie à une profonde horreur en voyant que les cordons de sonnette étaient coupés.

— On n’en remontre pas à un homme tel que moi quand il veut se venger, dit Argow ; toutes mes précautions sont prises : votre mari ne reviendra que dans une heure, vos gens sont écartés, Finette est absente et on la retient, vous êtes en ma puissance… mais je ne vous toucherai pas !… je vous abhorre !… s’écria-t-il avec énergie. Oui, pour goûter le charme de cette minute de vengeance, j’ai tendu, comme l’araignée, une toile invisible. Puisque je dois être un démon, je le serai jusqu’il mon dernier soupir !... et, vassal de Satan, je ferai tout le mal que je pourrai, puisque vous avez refusé de me tendre la main pour me tirer de l’ornière du crime.

— Ah ! ne me parlez pas ainsi…

— Votre supplice est de m’entendre : ce que je vais vous dire retentira dans votre oreille jusqu’à la mort !… (Elle s’approche.) Un glaive est suspendu sur votre tête, il tient à un fil que je vais couper !…

— Non, monsieur, dit Mélanie avec un léger sourire, mon bonheur et ma vie ne sont plus entre vos mains…

— Enfant, répliqua le forban avec un ricanement amer, je te l’ai dit, je suis extrême, et le jour que je deviendrai vertueux je le serai trop peut-être !… mais en ce moment je ne veux qu’une chose, me venger !… et je t’ai prévenue jadis de ne jamais exciter la tempête qui renverse les forêts, parce que tu n’es qu’une fleur !…

Mélanie, immobile et l’œil fixé sur le visage énergique d’Argow, qui restait calme, ressemblait à une statue.

— Un reste de pitié m’anime, continua le pirate, et je te laisse une minute de bonheur avant de faire pénétrer pour toujours le chagrin dévorant dans ton jeune cœur.

Maxendi se tut ; puis, après un moment, il dit :

— Tu aimes M. Joseph ?…

— Oh oui !… Et un sourire vint errer sur la lèvre glacée de Mélanie.

— Ton amour est fondé sur l’estime ?

Elle fit un doux mouvement de tête.

— Elle va cesser, reprit le pirate.

— N’achevez pas !… s’écria Mélanie.

Le pirate se mit à rire et lui dit :

— Mélanie, tu te crois belle, vertueuse… tu n’es qu’une infâme ! ton mariage est nul, ton mari est prêtre !… pour toi, juge ce que tu es !

— Je meurs !… s’écria Mélanie, je meurs !... au secours !… ah, je suis frappée à mort, je le sens.

— Joseph, cet homme rare, continua Maxendi en jouissant de l’agonie de sa victime, ce Joseph si chéri est un scélérat, il t’a menti, il t’a abusée !…

— Non, non, dit-elle, mon frère est vertueux !… il n’a pu vouloir me tromper.

— Vertueux !… comme toi… Vous êtes plongés dans la débauche, l’infamie !…

— Est-ce tout ? reprit Mélanie avec calme et en contenant sa terreur.

— Non !… dit Argow froidement, ce n’est rien !…

— Comment, ce n’est rien !... s’écria la jeune femme en frissonnant.

— Oui, tu vas venir à mes pieds, je vais t’y voir !… dit-il avec une hideuse expression de rage en lui montrant le parquet. Mélanie le regarda fixement, comme l’agneau qui tremble devant le boa de l’Afrique.

— À tes pieds !… murmura-t-elle faiblement avec l’accent du fou qui rit de sa propre souffrance.

— Oui, reprit le forban, je veux que ma vengeance soit éclatante : crois-tu que je sois satisfait du chagrin qui va t’assaillir ?… Non, non, je veux que toute la terre sache que tu n’es qu’une infâme !… que Joseph aille sur l’échafaud !…

— Taisez-vous, taisez-vous !… monsieur Maxendi… par grâce, taisez-vous !…

— Sur l’échafaud ! repartit-il en appuyant sur chaque syllabe du mot ; qu’un procès criminel fasse retentir partout : « Mélanie de Saint-André n’est qu’une concubine !… » et tu ne trouveras pas un être en France qui ne te le dise !… on ne te recevra plus dans le monde, la mère ne voudra pas que sa fille t’approche, et dès demain un avis sera porté au parquet du procureur-général pour l’instruire de vos crimes. Ma vengeance sera secondée par celle des lois.

— Monsieur Maxendi, si, pour empêcher un tel désastre, vous voulez me voir à vos genoux, certes, je vais m’y traîner… La pauvre Mélanie, voyant une espèce d’hésitation sur la figure du pirate, s’avança lentement vers lui, s’agenouilla, lui prit les mains, et, le contemplant avec une expression qui aurait attendri un tigre, elle lui dit :

— Argow, si vous avez une mère, que vous l’ayez aimée… c’est par son doux souvenir que je vous conjure d’épargner Joseph… J’ai depuis dix minutes la mort dans le sein, j’ai senti le coup de sa faux : vous devez être content d’une victime telle que moi !… C’est vous qui m’aurez tuée… si… ce que vous venez de me dire est vrai…

— Vous pouvez vous en assurer, répliqua froidement le pirate, si Joseph est prêtre, il est tonsuré, et tel soin qu’il prenne pour vous dérober le sommet de sa tête…

— C’est vrai, dit-elle avec effroi…

— Vous n’avez qu’à l’examiner…

— Argow, reprit-elle, je vous en supplie, gardez le secret !…

— Que m’en reviendra-t-il ?…

— Un crime de moins, répondit-elle.

— Eh bien, soit !… j’y consens… Adieu, Mélanie ; nous ne nous reverrons plus ici-bas !

Le pirate s’en alla doucement, en laissant l’épouse du vicaire toujours agenouillée au milieu du salon. Elle resta dans cette attitude assez longtemps, comme si elle était ensevelie dans une profonde méditation, et elle tendit ses mains en disant :

— Vous me le promettez ?… Il est parti !… Alors elle se releva, se mit dans sa bergère, appuya sa tête sur une de ses mains, posa son coude sur le bras du siège, et elle ne fut tirée de son absorption que par une douce voix qui lui dit :

— Eh bien, Mélanie, ton amour sommeille, je crois ?…

— Qui me parle ?… répondit-elle d’un air égaré.

— Ah ! ciel ! qu’as-tu, Mélanie ?…

Alors elle regarda, reconnut son époux, et cette céleste créature, lui déguisant son chagrin, répondit :

— Ah ! c’est toi, Joseph ! je dormais… quel malheur de n’avoir pas entendu ta voiture ! je n’ai pas pu accourir jusque dans l’escalier, et être ramenée, portée dans tes bras !

— Mélanie, reprit le vicaire inquiet, tu as pleuré ?… tu es pâle, changée, tes yeux ne me sourient plus : qu’as-tu ?…

— Tiens, dit-elle, Joseph, j’ai fait un vilain rêve !… cela m’a troublée, et j’aurai pleuré en dormant.

— Pourquoi ne t’es-tu pas couchée ? il est une heure et demie…

— C’est une heure sacrée pour nous, dit-elle en s’efforçant de sourire, et de plus, il y a aujourd’hui un mois que nous sommes mariés…

— Mélanie, tu trembles ?… s’écria le vicaire effrayé.

— C’est que j’ai froid !…

— Tu as froid, et cependant voici un feu qui brûle à deux pas…

— N’importe, mon ami, je suis toute glacée… reprit-elle, oh non ! mon cœur brûlera toujours… Joseph, réchauffe-moi par tes baisers !… tiens, assieds-toi là… Et Mélanie indiqua à son frère sa place ordinaire dans une causeuse. Le vicaire s’y mit : alors la jeune femme prit la tête de Joseph et la posa doucement sur son sein palpitant.

— Qu’as-tu donc ce soir, Mélanie ? ton cœur bat avec une violence extraordinaire : qu’as-tu, ma chérie ?… tu me caches quelque chose, je le répète, car ton œil ne me regarde plus avec cette charmante expression d’amour qui l’anime toujours… il s’y mêle un sentiment que je crains de nommer…

Pendant que le vicaire prononçait ces mots, Mélanie, tenant la tête de son époux captive entre ses jolis doigts, caressait doucement les cheveux de son frère. Une horreur secrète l’empêchait de regarder la place de la tonsure, qui n’était pas tellement effacée qu’un œil exercé ne put la reconnaître. La fatalité poussait la pauvre infortunée… Elle y jeta un coup d’œil furtif…

— Mélanie ! s’écria Joseph, Mélanie !... Le vicaire prend un flacon et lui fait respirer des sels, elle reste immobile ; il la couvre de baisers… à cette caresse elle rouvre son œil et le referme soudain. Le vicaire, effrayé, n’ayant aucune idée de ce qui pouvait tuer Mélanie, lui prodigua les soins les plus touchants.

— Mon ami, dit-elle d’une voix faible, je te remercie… Puis, saisissant le vicaire par une étreinte d’une énergie terrible, elle le serra avec toute la chaleur de l’amour en l’embrassant avec cette volupté que l’idée d’un sacrifice rend plus ardente et presque frénétique.

— Mélanie, reprit le vicaire avec un ton de reproche, crois-tu qu’une pareille scène au milieu d’un bonheur pur…

— Pur !… s’écria la jeune femme avec effroi ; mais se remettant soudain, elle dit : — Joseph… mon frisson est passé… il a fait place à la fièvre… tiens… Elle prit la main du vicaire en la portant à son front ; il tressaillit de terreur en le trouvant brûlant.

— Mon ami, dit-elle, ne t’étonne pas de me voir malade… je t’aime trop pour vivre… les âmes qui dirigent toutes leurs forces morales vers un seul sentiment doivent se consumer bien vite quand leur passion est trop vive.

— Mélanie, s’écria le vicaire en reculant de dix pas, tu me glaces à mon tour !…

— Viens, viens, chéri ! viens et bannis toutes tes craintes… tu sais que les femmes ont des moments de folie… c’est une méditation trop sombre faite au milieu de cette nuit lorsque j’étais seule… cette tête de mort que nous avons vue à Saint-Etienne la nuit de notre mariage est venue s’offrir à ma mémoire, une pensée m’a envahie… je me suis trouvée dans une mauvaise disposition… que te dirai-je ? tiens, viens, un baiser remettra tout !… ne t’absente plus !… Joseph, s’écria-t-elle en l’entraînant, je me sens des forces pour t’aimer plus que jamais !…

Chassant alors de son front les nuages de tristesse qui l’assombrissaient, Mélanie refoula sa douleur dans le fond de son âme. Par un admirable dévouement, elle se tut, et son mal n’en fit que plus de progrès.

Néanmoins, cette scène singulière frappa le vicaire, qui devint plus pensif, et qui se mit à observer l’étonnant accroissement que l’amour de Mélanie avait pris depuis cette fatale soirée. En effet, cette victime de l’amour, couronnée de fleurs comme ceux qui marchent à la mort dans le jeune âge, redoublait ses témoignages de tendresse en les imprégnant d’un tel charme que le vicaire ne pouvait s’empêcher de croire que quelque chose de surnaturel agissait en Mélanie.

Ne serait-ce pas que devant la tombe les jouissances sont plus senties et que les étreintes à la vie ont plus de force ?

XXXI

Maladie de Mélanie. – Le Vicaire sécularisé. – Fin.

Au bout de quelques jours, Mélanie, dévorée par le chagrin qui la minait sourdement, fut obligée de se mettre au lit. Elle combattit longtemps avant de prendre cette cruelle détermination, car elle sentait qu’elle ne sortirait pas vivante de son lit. Mais un matin elle essaya de jouer quelque dernier morceau au vicaire, devant qui elle s’efforçait de paraître bien portante : elle se plaça devant son piano, ses faibles doigts ne purent faire rendre des sons aux touches d’ivoires… alors des larmes s’échappèrent de ses beaux yeux. Elle se leva en s’appuyant sur l’instrument chéri dont les accents plaisaient tant à Joseph, et elle regagna péniblement sa causeuse. Versant toujours des pleurs bien amers, elle pencha sa tête sur le sein de Joseph, et comme elle n’avait pas dormi une minute depuis plusieurs jours, elle y reposa dans un léger sommeil.

— Ma mère Hamel, dit Joseph à voix basse aussitôt que Mélanie fut endormie, savez-vous quel est le mal secret qui fait ainsi pâlir notre pauvre enfant ?

— Mon ami, répondit cette excellente femme en s’approchant et montrant au vicaire un visage empreint d’une mortelle tristesse, crois-tu que j’aie attendu ta demande ?… crois-tu que, bien que je ne sois pas l’amant de cet ange de la terre, je n’aie pas remarqué combien elle maigrit chaque jour ?… chaque jour sa pâleur devient de plus en plus terrible. Autrefois elle se parait pour te plaire, aujourd’hui elle l’oublie. Ses lèvres deviennent blanches ; son sourire si noble, si amoureux quand elle te regarde, est triste quand ses yeux tombent sur moi !… crois-tu que tout cela m’ait échappé ?… Mon fils, voici trois jours que je la questionne… la pauvre enfant n’a rien voulu me dire : mais, va, Joseph, elle t’en impose !… car elle n’a pas de force : souvent je prends sa main, et jamais je ne l’ai trouvée sans une horrible fièvre… Tu ne vois pas qu’elle veut te déguiser sa souffrance pour ne pas t’affliger, ainsi que tu en agirais envers elle… Joseph, il n’y a pas de temps à perdre… je t’assure que Mélanie est bien malade… Regarde… même dans ce touchant sommeil d’innocence, sa joue est dénuée de ces belles couleurs qui désespéraient toutes les femmes, et par dessous sa peau blanche il y a une couleur funèbre…

Les sanglots empêchèrent cette pauvre femme de continuer ce discours, le plus long qu’elle eût tenu dans sa vie, ne pouvait être prononcé par elle que dans une semblable occasion.

Le vicaire, immobile d’horreur, regardait avec les yeux de la folie le doux mouvement du sein de sa compagne : sa bouche entr’ouverte semblait dévorer le souffle pur qui s’échappait des lèvres décolorées de son amie. Cette grande vision d’éternité céleste qui brille sur le visage d’une vierge expirée apparaissait déjà sur la douce figure de Mélanie. Ces terribles présages que le prêtre avait remarqués à Aulnay dans les traits délirants de Laurette le firent frémir, et il sentit en lui-même une horrible convulsion.

— Anges du ciel… murmura faiblement Mélanie dans son sommeil, vous ne me repousserez pas !… je suis pure !… je n’ai que trop aimé… voilà tout mon crime…

— Que veulent dire ces paroles ?… dit le vicaire.

— Quand dormirai-je toujours ?… murmura encore Mélanie en s’éveillant et jetant sur tout ce qui l’entourait les regards incertains du réveil. Une tendre expression anima son visage quand elle contempla Joseph et madame Hamel.

— Mélanie, lui dit le prêtre, tu me dois, compte de tes moindres sentiments !… j’exige que tu me confies le secret de ta douleur.

— Joseph, je t’aurai tout dit quand je t’aurai avoué que je souffre… Mon ami, reprit-elle, je suis malade… bien malade… mais, je te le dis, parce que tu es grand, que ton âme est forte… ainsi ne sois étonné de rien.

— Mais Mélanie, qui donc a pu…

— Mon amour !… répondit-elle avec un sourire, oui, Joseph, mon sang s’est allumé, rien ne peut plus le rafraîchir, car à chaque instant ta vue l’embrase encore… et… j’aime mieux mourir que de ne pas te voir…

— Mourir ! s’écria le vicaire, qui, pour la première fois, aperçut l’étendue du danger de Mélanie… mourir !…

— Joseph !… répondit-elle avec douceur, ne sois pas si peu maître de toi, car ta douleur va m’achever. Imite-moi, mon ami,… et vivons toute notre vie sans chagrin !… Entoure-moi de joie, de sourires, d’amour, de tout ce que les sentiments humains ont de trésors intimes !… Si je dois mourir de cette maladie qui me dévore, tu ne peux l’empêcher… ainsi, ton âme est assez forte pour concevoir la nécessité, puisque moi, faible, je la conçois et que je m’y soumets : que je fasse mes derniers pas sur un sable doré comme celui que tu fis répandre sur les sentiers qui menaient au Val-Terrible !… Si je vis… le chagrin serait encore de trop : ainsi, sois gai de toute manière…

Cependant la stupeur du vicaire était trop grande, et Mélanie s’écria douloureusement :

— Joseph, tu précipites mes derniers instants !… Elle tomba sur lui, et ce fut avec bien de la peine que l’on transporta la mourante sur son lit…

Aussitôt un domestique monta à cheval et fut chercher un médecin. Il vint, s’approcha de Mélanie, et, après l’avoir examinée, il affecta un air riant en s’écriant : — Il ne faut à cette jolie dame là que de la dissipation et la campagne.

— Oui, monsieur, dit-elle, la campagne… du ciel, ajouta-t-elle tout bas. – Joseph, reprit-elle, et toi, mère, allez-vous-en.

Ils sortirent les larmes aux yeux.

— Monsieur, dit Mélanie, je n’ai pas trois jours à vivre ; vous avez dû deviner la cause de mon mal ; un événement terrible m’a porté un coup mortel, rien ne peut me sauver, car j’en ai eu la conviction ce matin, je dois mourir : vous le savez, n’est-ce pas ?

Le médecin se tut.

— Tenez, monsieur, je réponds de moi jusqu’à mon dernier soupir ; je vais être gaie, riante ; promettez-moi, jurez-moi seulement d’abuser mon mari et de lui persuader que ce n’est rien, que je suis effrayée d’une bagatelle ; dites-lui, pour mieux le tromper, de prendre soin, ainsi que madame Hamel, de m’ôter de la tête les idées qui s’y sont glissées, que ce que je m’imagine peut retarder ma guérison, que mon imagination trop vive m’abuse, et que si l’on ne me détrompe pas je tomberai en langueur. Alors mon mari ne m’offrira pas le cruel spectacle de sa douleur, et j’emporterai dans ma tombe l’espoir qu’il me survivra : je ne serai pas la plus malheureuse.

Le médecin, frappé de ce discours, la regarde avec admiration et surprise. — Ah ! madame, dit-il, si telle est votre mort, comment avez-vous donc vécu !

Elle se mit à sourire et lui dit :

— Me promettez-vous ?

— Oui, madame.

— Ainsi, répliqua-t-elle, vous viendrez de temps en temps, et chaque fois vous leur direz que je vais beaucoup mieux… Ils sont à la porte, reprit-elle... Allons, mes amis, entrez !… s’écria-t-elle doucement. Le vicaire revint et regarda tour à tour Mélanie et le médecin.

Ce dernier se leva après avoir écrit quelque ordonnance insignifiante, madame Hamel et le vicaire s’empressèrent de le suivre. Il fut fidèle à ce qu’il venait de promettre à Mélanie : aussi le prêtre et la vieille femme rentrèrent-ils avec un visage riant et satisfait.

— Mélanie, dit le vicaire, dans un mois tu danseras au bal. Si alors M. de Rocourt a obtenu mon ordonnance pour la pairie, nous aurons ici une superbe assemblée pour célébrer ta convalescence : ce n’est rien, ma bien-aimée… Là-dessus il s’entretint longtemps avec la courageuse Mélanie, qui feignit de se laisser convaincre par le vicaire.

Jamais elle ne fut plus touchante, plus gracieuse, plus caressante que dans cette dernière période de sa vie, pas une plainte ne sortait de sa bouche, et, pour donner le change, elle déguisait les souffrances cruelles de sa maladie sous une toilette recherchée, en sorte qu’elle conservait une espèce de fraîcheur. La fièvre animait son teint par une couleur qui la rendait brillante de beauté ; elle ressemblait parfaitement à ces lampes nocturnes qui, près de s’éteindre, jettent, avant d’expirer, une dernière lueur. Sa conversation même avait une douceur, une grâce qui ne venait pas de la terre.

Lorsque la fièvre cessait et que son visage prenait cette teinte livide avant-courrière de la mort, qu’elle devenait pâle, défaite, que ses beaux yeux se ternissaient et que son malaise était trop évident, elle feignait de vouloir quelque chose de rare, et elle exigeait que ce fut son mari qui courut l’acheter. Le vicaire, trompé, sortait et parcourait Paris : lorsqu’il revenait avec la fleur, le bijou, le livre, la parure qu’avait souhaitée Mélanie, il la trouvait animée et brillante.

Dans ces derniers moments, elle accabla son mari des preuves de la vive tendresse qui l’avait embrasée depuis son jeune âge, et Joseph était étonné de ce redoublement d’amour.

Madame de Rocourt fut trompée par son fils sur la gravité de la maladie de sa fille, et, bien qu’elle fût la voir souvent, elle ne comprit jamais que Mélanie était en danger, elle riait et pleurait avec elle, et la jeune malade était en proie à une joie céleste en s’apercevant que tout le monde, excepté madame Hamel, donnait dans le piège qu’elle avait tendu. Quant à la pauvre mère Hamel, assise au chevet de Mélanie, elle pressentait sa mort et contenait son chagrin avec un courage héroïque. Cette femme simple et admirable cachait une âme sensible, et joignait à une fermeté stoïque la chaleur de sentiment de son sexe. Elle semblait, dans la chambre de sa fille chérie, être tranquille, calme, et elle lui rendait mille petits services avec l’amour et l’activité d’une mère. Cependant son œil fixait Mélanie et devinait à chaque geste sa pensée secrète. Madame Hamel savait que sa fille allait mourir, et elle se disait à elle-même avec sang-froid : — Je la suivrai.

Un matin, on était au mois de mars, madame de Rocourt entre précipitamment à l’hôtel, et son fils, en voyant les chevaux de sa mère couverts de sueur et leurs harnais blanchis par l’écume, jugea qu’elle venait d’apprendre quelque chose de bien important : cette bonne mère s’élance dans les escaliers, elle se précipite dans les appartements, tombe dans les bras de son fils, et jette sur la table le bref du pape qui sécularisait Joseph, et l’ordonnance du roi qui lui donnait le nom de Saint-André de Rocourt, le titre de comte et le droit de succéder à M. de Rocourt dans la pairie… Joseph s’évanouit de bonheur… il se réveille et s’écrie : — Ô ma mère !… tu me rends l’honneur… et je te dois deux fois la vie !…

— Mon fils, ton mariage est maintenant légitime.

Le prêtre, rayonnant d’espoir, joyeux d’une joie indescriptible, entre dans la chambre de Mélanie, en proie à un violent accès de fièvre. Elle sourit en voyant la mère et le fils joyeux. Joseph, arrivé près du lit de sa femme, lui prend la main, la baise avec ardeur : il veut parler, les bouillonnements de son sang l’en empêchent…

— Joseph… qu’as-tu ?

— Mélanie, en t’épousant j’étais prêtre…

— Je le savais !… répondit-elle en pâlissant (Joseph et madame de Rocourt restèrent stupéfaits), et, dit-elle, c’est là ce qui me tue, Joseph ; je t’ai plus aimé peut-être…

— Qui te l’a dit ?… interrompit le vicaire, quel est le monstre ?…

— Argow… il y a trois semaines, est venu me révéler ce fatal secret… Va, il s’est bien vengé.

— Mélanie ! Mélanie ! s’écria le vicaire, je ne suis plus prêtre !… voici le bref du pape… qui…

À ces mots, dits sans ménagement, Mélanie… La plume m’échappe…

 

***   ***   ***

 

Voyez-vous, dans la rue des Amandiers, deux corbillards bien simples s’avancer lentement vers le champ du repos ?…

Un seul homme suit le premier……. Cet homme est pâle, il est défait, il ne regarde que la terre, il ne pleure pas…

Une femme suit le second : c’est Finette qui pleure madame Hamel…

Le temps est gris et la terre souillée par une boue liquide. Joseph et Finette ne voient rien. Malgré le peu d’éclat de cette pompe funèbre, beaucoup de gens s’arrêtent et contemplent un des plus touchants tableaux que la douleur ait offerts.

Madame de Rocourt n’a plus revu son fils, bien qu’il lui ait promis de revenir…

Les anges des cieux ont repris le présent qu’ils avaient fait à la terre.

 

FIN.


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en janvier 2019.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Isabelle, Françoise.

– Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Œuvres complètes de Horace Saint-Aubin mise en ordre par Émile Regnault V, Le Vicaire des Ardennes II, Paris, Hippolyte Souverain, 1836. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Forêt, provient de pixnio.com. Les illustrations dans le texte, proviennent de l’édition Œuvres de Jeunesse de Balzac illustrées, Paris, Michel Lévy, 1868 et ont été réalisées par E. Lampsonius.

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[1] Le fait est historique. (Note de l’édition de 1836.)

[2] Lorsqu’un sauvage veut faire périr un de ses ennemis, il se trouve avec lui à un festin, après une longue chasse : il se place immédiatement au-dessus de celui qu’il veut empoisonner ; et, lorsqu’à la fin du repas, la grande coupe où chacun boit passe de main en main, le sauvage y boit, son ennemi l’imite et tombe mort sans que celui qui se venge soit atteint en rien.

Voici comment : Les Américains font sécher cette liqueur, et lorsqu’elle ne laisse plus qu’un résidu compact, ils la mettent en poudre et ils remplissent leur ongle de cette poudre mortelle (ils la nomment peygu) ; lorsque la coupe arrive, ils boivent ; mais ils lâchent, après avoir bu, la poudre contenue entre leur ongle et la chair de leur doigt. Personne ne peut se soustraire à leur vengeance : celle-ci est la plus usitée, – (Tiré du Voyage de Sambuco.) (Note de l’édition de 1836.)