Honoré de Balzac

LE VICAIRE
DES ARDENNES
(tome 1)

1832

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Table des matières

 

I 3

II 19

III 34

IV.. 50

V.. 65

VI 77

VII 95

VIII 102

IX.. 114

X.. 127

XI 139

XII 150

XIII 162

XIV.. 173

XV.. 191

Ce livre numérique. 203

 

I

Conciliabule municipal. – Conjectures. – Discussion. – Le curé et sa gouvernante. On attend le héros.

Tout était en mouvement dans le village d’Aulnay situé pied de la forêt des Ardennes : la cloche rendait des sons d’un éclat, d’une force et d’une rapidité qui faisaient le plus grand honneur aux forces et au talent du bedeau. La plupart des villageois, appuyés contre la porte de leurs maisons, regardaient, sans rien dire, vers l’entrée du hameau, tandis que les femmes en se parlant, soit d’un côté de la rue à l’autre, soit par leurs croisées, eussent rendu curieux le stoïcien le plus imperturbable. Leurs discours roulaient sur la jeunesse, l’esprit, la taille et la conduite future du personnage attendu. Enfin, des groupes nombreux de paysans semblaient s’entretenir d’un objet important, et chacun, plus paré que ne le comporte un simple dimanche, attendait le dernier coup de la messe pour ne pas manquer d’être témoin de l’installation d’un jeune vicaire envoyé par l’évêque d’A…

Les plus savants, c’est-a-dire ceux qui lisaient couramment, portaient avec orgueil un paroissien héréditaire à coins tout usés et crasseux.

Rien de plus facile que de justifier le murmure des conversations, le gros rire des paysans et l’air d’attente empreint sur tous les visages à l’occasion d’un événement qui peut paraître très simple.

En effet, la commune d’Aulnay-le-Vicomte, quoique chef-lieu de canton, était séparée des villes voisines par trois mortelles lieues de pays ; or, je laisse à penser si 800 bonnes âmes confinées dans un vallon solitaire, n’ont pas raison de se tourmenter lorsqu’il en arrive une de plus ; et surtout, lorsqu’elle arrive nantie d’une autorité difficile à classer dans la hiérarchie des pouvoirs champêtres. Aussi le corps ministériel de l’endroit s’était-il assemblé spontanément chez le pharmacien dont la boutique était le quartier-général de l’état-major, de la place ; là on commentait une décision si inattendue et si marquante dans les fastes de la commune.

Pour donner une idée de l’effet que produisait dans le village cet arrêté du pouvoir épiscopal, nous allons introduire le lecteur au centre de cet attroupement des plus fortes têtes du lieu. Le personnage le plus considérable était le maire, ancien charcutier du village, lequel fut promu, en 1814, à cette haute dignité. Il caressait avec complaisance les débris d’une ancienne robe de florence blanc dont il avait fait une écharpe ; tout le génie de madame Devau, sa femme, s’était épuisé pour y mettre une frange honnête, et l’on doutait si cette frange devenait un ornement ou une marque de vétusté. Tout le village avait vu le reste de la robe, à la fenêtre de M. Devau, le jour de la rentrée du Roi. La grosse figure, rouge et plate, de ce fonctionnaire d’Aulnay, révélait son irritable et vaniteuse nullité, comme les saucisses de bois peint qui lui servaient d’enseigne indiquaient sa profession. À côté de lui se trouvaient les satellites du pouvoir municipal, ç’est-à-dire le garde-champêtre décoré de sa plaque et de son briquet, et le facteur de la petite poste en grand costume.

Non loin de ce trio administratif, M. Engerbé, le plus gros fermier du village, et Marcus-Tullius Leseq, maître d’école et précepteur du fils de ce fermier, semblaient s’appuyer l’un sur l’autre. Au centre se trouvait M. Lecorneur, le percepteur des contributions, lequel ayant croisé ses doigts sur son gros ventre, causait avec un adjoint qui fut maire en 1815 ; tandis que le juge de paix, revêtu de sa robe et la tête couverte de son bonnet carré, tournait autour de ce groupe en tâchant de n’être ni à droite, ni à gauche, ni au centre.

Enfin, quelques membres de la commune erraient çà et là, comme pour découvrir ce dont il s’agissait dans ce conciliabule fortuit, et s’efforçaient de saisir au passage quelques bribes de la conversation, pour fixer leur politique.

— Oui, messieurs, je le soutiens, s’écriait Marcus-Tullius, d’une voix qu’il tâchait en vain d’assourdir, Monseigneur ne nous envoie un vicaire que parce que M. Gausse ne sait pas le latin : quoiqu’on dise que c’est moi qui en ai instruit Monseigneur l’évêque, le fait est trop notoire pour avoir besoin de dénonciation. Encore l’autre jour, pour un mariage pro matrimonio, il commençait le libera, ce qui signifie : délivrez-m’en ! car c’est à l’impératif, si je ne l’avais pas heureusement arrêté !… Si vous voulez que je vous parle libenter, c’est-à-dire le cœur sur la main, je crois qu’il était gris non pas forte, mais piano, légèrement, comme dit Cicéron.

En prononçant le nom de Cicéron, le maître d’école ôta son chapeau et s’inclina. (Malgré la défaveur qui pourrait en résulter pour le maître d’école, nous aurons le courage d’avouer que Leseq, qui s’appelait, avant la révolution, Jean-Baptiste, profita de ce temps d’anarchie pour changer ces noms welches et prendre les glorieux prénoms de l’orateur romain.)

— D’après cela, continua-t-il, vous sentez que Monseigneur l’évêque a dû donner un vicaire à M. Gausse, plutôt pour surveiller sa conduite que comme un aide, car le sacerdoce, summus pontificatus, n’est pas une si lourde charge…

— Que diable, M. Marcus-Tullius, il faut être de bonne foi, reprit M. Lecorneur, qui dînait très souvent chez le curé ; M. Gausse ne mérite pas ces affronts, il fait très bien sa cure, ses mœurs sont irréprochables, et depuis trente ans que je suis en place, jamais le curé n’a laissé venir deux avertissements pour ses contributions. L’a-t-on vu regarder une fille en face, et Marguerite n’a-t-elle pas un âge mûr ?… Vous avez beau savoir le latin, M. Marcus, le latin ne rend pas infaillible, et ne fait pas d’un sot un homme de génie.

— Pas plus que Barême, répondit le maître d’école, n’a pu faire un homme poli, d’un percepteur de contributions.

— Je n’ai jamais fait parade de ma science au moins !… vous ne pouvez pas me le reprocher, reprit le percepteur, et quoique je sache les proportions, je ne m’en suis pas encore vanté ! Mais, pour en revenir au curé, les tranches de latin dont vous entrelardez vos paroles, ne valent certainement pas les excellents proverbes qu’il nous adresse en bon français ; ils sont sages, tout le monde les comprend, ils tiennent quelquefois lieu de bien des sermons. Pour en finir, et répondre à ce que le sacerdoce n’est pas une lourde charge, M. Tullius, je vous ferai observer qu’il y a ici douze cents personnes à baptiser, confesser, marier et enterrer ; que M. Gausse a soixante-dix ans, qu’il est infirme, et qu’il a demandé un aide ; si, à la fin, on lui en envoie un, que voyez-vous d’extraordinaire à cela ? Ce vicaire est jeune, c’est tout simple : que ferions-nous de deux vieillards !…

— Tout cela est bel et bon, dit le maire d’un ton doctoral ; mais vous vous trompez dans vos conjonctures. Si l’on nous envoie un vicaire c’est à cause que M. Gausse a prêté serment, et…

À ces mots le facteur de la poste et le garde-champêtre firent un signe de tête approbateur qui semblait dire : — J’y étais

M. Lecorneur, accablé sous le poids de cet argument de haute politique, resta muet.

Marcus-Tullius, ennemi du curé, essaya de porter les derniers coups :

— Si les mœurs de M. Gausse sont pures, ce n’est pas sa faute, c’est bien invitus, comme le dit Cicéron, on sait pourquoi ! et du reste, il s’en dédommage par la gourmandise, vino et inter pocula !

Le juge de paix jeta de l’huile sur le feu en ajoutant :

— C’est bien dommage, en vérité, d’avoir un curé incapable ; car un vicaire, c’est une charge pour la commune, et mon pauvre greffier pourra bien y perdre : si le nouvel arrivant se mêle de concilier, il éteindra de justes contestations et fera sacrifier à chacun ses droits légitimes pour ne pas plaider, ce qui est évidemment contraire aux procès-verbaux et à l’esprit de la justice qui veut que l’on rende à chacun son dû.

— Cui que tribuere suum jus, ajouta Tullius.

L’adjoint qui fut destitué de ses fonctions de maire, en 1815, prit alors là parole :

— De quoi vous plaignez-vous donc ?… La commune n’est-elle pas assez riche pour payer un vicaire ? à moins que ses revenus ne soient diminués, dit-il (en lançant un coup d’œil à son successeur.) Mais tout cela n’est pas le fin mot. Je vois ce dont il s’agit, vous êtes ambitieux et avides de pouvoir. Hé quoi ! parce que M. Gausse est plus riche que vous, est-ce une raison pour le décrier ? Il mange et boit, bien, dites-vous, parbleu, chacun son métier ; a-t-il enterré un vivant pour un mort ?… refusé de venir à un repas de baptême et de bénir les mariages, même un peu tardifs ?… Mais il est reçu au château, et vous ne l’êtes pas…

— Comment donc, s’écria l’ancien charcutier devenu rouge comme un homard, madame la marquise ne m’a peut-être pas déjà fait venir deux fois.

— Oui, pour, se plaindre de la mauvaise qualité des denrées que vous lui fournissez, répliqua aigrement l’adjoint.

— Et une troisième fois pour le jour de la Saint-Louis, et nous y dînâmes mon épouse et moi, répondit le maire.

— Quoi qu’il en soit, vos raisons sur la venue du jeune vicaire ; n’ont pas le sens commun ; l’évêque en avait refusé un, il y a six ans, lorsque j’étais maire ; et dernièrement encore, M. Gausse réitéra sa demande, qui ne fut pas mieux accueillie : tout cela prouve qu’il y a d’autres causes, secrètes, importantes et politiques peut-être, car on dit que les jésuites reviennent. Lisez les journaux, et vous verrez l’état de la politique européenne…

M. Lecorneur se voyant soutenu, défendit de nouveau le curé ; il s’adressa au maire, étonné de la sortie de son rancuneux prédécesseur, et lui dit :

— Enfin, monsieur le maire, M. Gausse n’est-il pas la meilleure de vos pratiques ?

— C’est vrai, répondit l’officier municipal.

Et s’adressant au mercier qui faisait partie du groupe :

— Marguerite n’achète-t-elle pas deux robes par an, monsieur Collot ?

— Oui.

— N’est-ce pas vous qui fournissez le drap et la toile des soutanes du curé ?…

— C’est encore vrai.

— Son macaroni, le poivre, les olives, le Saint-Vincent, l’huile, la bougie ; n’est-ce pas vous seul qui les lui vendez, M. Delporte ?

— Et j’ose dire qu’il n’a pas dû s’en repentir, car je ne l’ai jamais trompé, soit dans le poids, soit dans la qualité de la marchandise ; car quoique dans le système décimal, il n’y ait plus de demi-livre à cause que la division ayant été arrangée autrement, de manière que… voyez-vous… qu’il y a comme cinq quarterons à la livre, et…

Ici M. Delporte regarda Tullius, et ce dernier, habitué à ce signe de détresse, termina la période.

— Et M. Delporte aurait considérablement perdu dans son négoce negotia, si les cinq décagrammes n’avaient pas justement remplacé les quatre quarterons de l’ancien régime.

— C’est cela, dit le maire, nous n’y avons pas gagné.

Le percepteur termina cette digression décimale en s’écriant : — C’est comme nos cinq centimes, qui ne font non plus que le sol d’autrefois ! Et saisissant M. Devau par le bouton le plus chancelant de son habit, il le mit dans une double inquiétude en lui disant :

— N’est-il pas vrai, pour en revenir encore à M. Gausse, qu’il aurait pu se fournir de viande chez M. Fontaine ?

— Jamais, monsieur le percepteur, car mademoiselle Fontaine ne montre pas assez de dévotion pour cela. C’est une fort aimable personne, mais qui a la langue un peu longue et qui n’épargne pas plus le curé que ses ouailles.

— Cela peut être, reprit Lecorneur, et M. Gausse ne fait sans doute que ce qu’il doit en prenant chez vous ; mais avouez que, d’un autre côté, il donne peu de dîners sans que vous y soyez invité.

— C’est vrai.

— Aujourd’hui même, ne sommes-nous pas tous du déjeuner d’installation du vicaire ?…

— On m’a oublié, dit Tullius avec dédain.

— Il y a de bonnes raisons pour cela, reprit le percepteur.

— Oui, ajouta le maire, tout à fait revenu de ses préventions contre le curé ; vous, Tullius, le subordonné de M. Gausse, vous…

— Vous n’avez aucunes complaisances pour lui, dit Lecorneur ; vous l’accablez sous le poids de votre érudition, de votre latin.

— C’est vrai, continua l’officier municipal, mais votre fierté pourra s’abaisser ; le sous-préfet, dans sa dernière tournée, a paru mécontent de vous.

— Or, ajouta Lecorneur, le préfet a beaucoup de crédit, et vous pourriez bien…

— Perdre votre place, dit le maire.

À ce mot, et à l’effroi de Tullius, M. Devau se radoucissant, ajouta :

— L’autorité locale interviendra, monsieur ; vous savez le latin, mais il ne faut pas pour cela vous croire un aigle ; j’aurais voulu vous voir avec votre latin, dans les réparations des chemins vicinaux.

— Ah ! parlez-en ! dit le médecin, qui jusque-là n’avait rien dit ; vous avez si bien employé les mille francs, alloués à cet effet, que ma jument grise a manqué rester dans un trou de marne mal comblé. Ce n’est pas que j’entende attaquer votre probité, monsieur Devau, mais vos lumières ne brillent pas toujours du même éclat, monsieur le maire.

Tullius avait trop à ménager avec le maire pour dire un mot ; il resta impassible.

— Le fait est qu’on aurait pu les mieux réparer, s’écria l’ancien maire, se haussant sur la pointe du pied et se caressant le menton.

Les yeux étincelants du magistrat annoncèrent un orage, mais le bon percepteur le détourna en disant à Leseq :

— J’aurais aussi voulu voir à quoi Cicéron vous aurait servi dans la comptabilité des emprunts forcés, lors du passage des alliés !

M. Engerbé voyant le précepteur de son fils accablé sous les sarcasmes, répliqua :

— Il est vrai que vous vous en êtes très bien tiré, monsieur Lecorneur, car c’est vers cette époque, ou un peu après, que vos revenus se sont accrus, et que vous avez acheté votre maison, mais ce n’est pas un reproche, chacun son métier !

— Oui, dit Leseq, cui que suæ clitellæ, à chacun sa clientèle.

— Mais où logera ce jeune vicaire ? demanda le juge de paix.

— Au presbytère, répondit M. Devau.

— On pourrait prendre son logement sur les centimes facultatives, observa le percepteur.

— Nous avons bien assez de charges ! s’écria le fermier.

— Messieurs, dit Marcus Tullius en se pavanant et se mettant au milieu du groupe, voulez-vous que je vous fasse maintenant découvrir la raison de l’arrivée d’un jeune vicaire bien tourné ?

— Eh bien ? demandèrent tous ensemble le maire, l’adjoint, le percepteur et le médecin.

— Eh bien, dit Leseq, vous ne voyez pas que c’est madame la marquise de Rocourt qui aura fait placer un de ses protégés ; on n’a pas toujours du monde si loin de Paris, voyez-vous !… et nous savons tous que M. Gausse n’entend plus assez bien le jeu pour faire sa partie.

Marcus Tullius n’était jamais si content que lorsqu’il avait dit une méchanceté ; il aurait sacrifié tout pour un bon mot ; pauvre et attendant tout de ses supérieurs, il les sacrifiait sans pitié à son envie de briller, mais sa méchanceté n’allait pas plus loin que les paroles.

Pendant que les honnêtes gens d’Aulnay-le-Vicomte discouraient ainsi, le curé Gausse était dans de grands embarras. Une simple lettre partie de l’évêché d’A… lui avait annoncé que, le 4 mai, M. Joseph, jeune séminariste nouvellement ordiné, viendrait le soulager dans l’exercice de ses augustes fonctions avec le titre de vicaire, et qu’on eût à l’installer avec pompe et dignité. L’évêque regrettait que sa mauvaise santé l’empêchât de présider à cette cérémonie dans laquelle il nommait trois curés des environs pour le remplacer.

On sent que le mot, jeune séminariste, avait été semé dans tout le village par la gouvernante du curé, qui ne manqua pas d’encadrer cette épithète d’une vaste bordure de commentaires et de conjectures qui piquèrent justement la curiosité.

Enfin, depuis deux jours, Marguerite, aidée par le plus âgé des enfants de chœur, balayait et nettoyait le presbytère avec le plus grand soin : la poussière qui faisait mine de tenir garnison, fut combattue avec tant d’ardeur, qu’elle fut contrainte à déloger des endroits réputés jusqu’alors inaccessibles. Tout devint reluisant comme l’or. La gouvernante tournait, dans la cuisine, autour de cinq fourneaux tous allumés. Les provisions arrivaient, et chacun, en les apportant, donnait un coup d’œil aux apprêts de Marguerite ; après le coup d’œil, un conseil, et ce conseil entraînait une causette, où la bonne Marguerite ne refusait jamais de faire sa partie.

Le curé, dès le matin, avait mis une demi-heure à descendre à sa seule bibliothèque, pour y reconnaître et choisir son meilleur vin et ses liqueurs.

Ces préparatifs étant achevés, le calme régnait au presbytère depuis une heure, et Marguerite assise dans sa cuisine devant la cheminée, se reposait sur ses lauriers.

— Marguerite ? s’écria le curé du fond de son salon, dont les croisées étaient garnies de vieux rideaux de lampas rouge, Marguerite ?

— Me voici !…

Le couvert est-il tout à fait mis ?

— Oui, monsieur.

— Conduis-moi, mon enfant ; que je voie ce joyeux coup d’œil.

Le bon vieillard, arrivé juste à l’embonpoint du prélat du lutrin, avait besoin pour se lever de son antique bergère de velours d’Utrecht rouge, du bras potelé de sa grosse et fraîche gouvernante. Marguerite le guida vers une salle à manger décorée d’un ancien papier à ramages verts.

Le gilet de velours du bon curé ne rejoignait jamais ses larges culottes, et sa chemise, en se montrant par ce petit intervalle, rompait l’uniformité de la couleur. Cette légère remarque suffit pour vous donner une idée du laisser-aller de son maintien. La figure de M. Gausse était en harmonie avec cet abandon : sans être trop rouge, elle avait un honnête coloris ; ses yeux bleus, pleins de douceur, annonçaient un cœur excellent, et ne lui permettaient pas de déguiser une seule des pensées de son âme candide.

Cette bonté répandue sur son visage était tempérée par une teinte de gaîté et de satisfaction qui prouvait que le curé n’avait rien à se reprocher, et qu’il ne s’inquiétait nullement des pourquoi ni des comment de la vie, ayant pris l’existence du bon côté et ne tourmentant personne.

Ses traits s’animèrent, et ses lèvres se retroussèrent légèrement vers le nez à l’aspect du beau linge blanc qui couvrait une table chargée d’un gros pâté, de volailles froides, etc. ; mais en voyant la rangée de bouteilles que Marguerite avait disposées sur une petite servante à côté de sa place, son rire devint plus prononcé, son œil plus gai, et regardant Marguerite avec un air d’approbation, il lui passa la main sous le menton, ce qui la fit sourire à son tour.

— Eh ! eh ! mon enfant, crois-tu que cela soit bien ?

— Très bien, monsieur.

— Le café, Marguerite, est-il prêt ?

— Il est moulu, foulé, et il coule.

— Tu as mis le couvert de mon vicaire à côté de moi ?

— Oui, monsieur : tenez, le voici.

— Aie, aie !… Cette exclamation était causée par une douleur de sciatique qui tourmentait le curé. – Ah ! Marguerite, dit-il, tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se brise !… Je ne suis pas bien, mais qui sait vivre sait mourir.

— Mourir ! à quoi pensez-vous donc ?

— Ah ! ma fille, j’ai trop d’années derrière moi, reprit-il avec un sourire gaillard semblable à ces coups de soleil qui brillent en hiver ; vois-tu mes cheveux blancs, Marguerite ? il est vrai que tête de fou ne blanchit jamais ; et comme un bon tiens vaut mieux que deux tu auras, je préfère être au bout de ma carrière que de la recommencer : au bout du fossé la culbute !…

— Monsieur, dit Marguerite, ne parlez pas de tout cela, vous m’attristez, et j’aime mieux croire que vous ne mourrez pas…

— Marguerite, il ne faut pas dire : fontaine, je ne boirai pas de ton eau ; le temps passe, et la mort vient. J’aime assez dormir, et après tout, la mort n’est peut-être qu’un sommeil sans rêve… pourquoi s’en effrayer ?… Les Indiens disent : « Il vaut mieux être assis que debout, couché qu’assis ; mais il vaut mieux être mort que tout cela !… »

— Vous avez beau rire, monsieur, quand on meurt, on voudrait bien vivre encore !…

— L’habitude est une seconde nature, dit le curé ; mais au total, pourvu que je meure au milieu de mes amis, et dans la paix du Seigneur, et que Marguerite me ferme les yeux, je rendrai mon âme à Dieu, telle qu’il me l’a donnée, ce qu’il fera sera bien fait…

Il y eut un moment de silence : Marguerite regarda d’un œil attendri le vieillard qui contemplait le ciel avec une expression sublime de foi et de simplicité.

— Écoute, Marguerite, dit le curé à voix basse, je n’ai pas invité Marcus Tullius, parce qu’il me drape toujours, et que devant mon vicaire, il faut garder le décorum ; mais il est pauvre !… Alors, mon enfant, tu lui porteras, à la nuit, sans qu’on te voie, un gros morceau de pâté, une bouteille de bon vin, et ce qui restera de présentable parmi les volailles ; car à tout péché miséricorde…

— Pauvre cher homme ! toujours le même ! s’écria Marguerite, tandis que son maître courait de chaise en chaise, pour aller boucher une bouteille dont le bouchon venait de sauter.

— Marguerite, quelqu’un, dans le village, connaît-il ce jeune vicaire ?

— Non, monsieur.

— Hélas ! mon enfant, il faut espérer que ce sera un bon jeune homme ; car s’il en était autrement, qu’il tourmentât ces pauvres gens pour leur danse, leurs petits défauts inséparables de notre nature, qu’il fût trop rigide, je serais fort embarrassé !…

— Monsieur, s’il est jeune, vous pourrez l’endoctriner.

— C’est vrai, Marguerite.

— Et puis, s’il est jeune !… À ces mots, Marguerite se regarda dans le miroir, arrangea ses cheveux et rougit sous le regard du curé, qui jeta sur elle un coup d’œil ironique et sévère à la fois.

En ce moment les principaux personnages que nous avons vus assemblés chez le pharmacien, arrivèrent, et sonnèrent ; la gouvernante courut ouvrir…

II

Le Vicaire. – Son installation. – Les deux prônes.

M. Gausse passa dans son salon pour recevoir les arrivants, qui furent bientôt suivis des collègues du curé d’Aulnay-le-Vicomte : ces derniers déclarèrent avoir vainement attendu sur la route le jeune vicaire annoncé. Dix heures étaient sonnées, on commençait à s’inquiéter, lorsqu’au bout d’un quart d’heure on entendit, au-dehors, le bruit des pas d’une multitude silencieuse ; Marguerite entra toute effarée ; elle s’approcha de l’oreille de son maître, et lui dit :

— Monsieur, voici votre vicaire !…

— Vaut mieux tard que jamais, répondit Jérôme Gausse, et, s’appuyant sur le bras de Marguerite, il s’avança vers l’antichambre pour recevoir le jeune prêtre.

En l’apercevant, le bon homme tressaille, il retient la parole bienveillante et proverbiale qu’il avait préparée, et une espèce de crainte se glisse dans son âme. Le jeune homme voyant le trouble causé par sa présence, dit au curé d’un ton grave :

— Monsieur, je suis M. Joseph, le vicaire dont M. l’évêque d’A… vous annonça l’arrivée, il y a peu de jours ; je m’empresse de me rendre à ses ordres et de vous assurer de mon respect.

En prononçant ces paroles, le prêtre s’efforçait en vain de répandre un peu d’aménité sur son visage, mais cette contraction mensongère produisait une tout autre expression.

Le curé trembla de nouveau et ne put rien répondre, tant il était interdit. En effet, à travers le teint basané d’un Indien, on apercevait une pâleur livide, répandue sur le visage du jeune homme : ses lèvres décolorées, son attitude morne, semblaient annoncer la pratique la plus rigoureuse des lois de la vie ascétique ; ses cheveux noirs, coupés par devant et tombant en grosses boucles sur ses épaules, donnaient à sa figure un air inspiré, qu’augmentait encore la vivacité d’un œil noir, pénétrant et rempli d’une sombre énergie.

Le pasteur jetant à Marguerite désolée un regard où toute sa pensée se lisait, prit le prêtre par la main et l’introduisit dans le salon en disant d’une voix chevrotante :

— Messieurs, je vous présente M. Joseph, le vicaire que Monseigneur l’évêque d’A… a eu la bonté de m’accorder, afin de me soulager dans l’exercice de mes fonctions.

Tout le monde se leva ; M. Joseph salua avec une noblesse et une aisance qui étonnèrent les assistants, car ils ne s’attendaient pas à trouver de telles manières dans un vicaire de campagne ; mais tous, ainsi que le curé, ressentirent une frayeur involontaire lorsque l’étranger laissa tomber sur eux son regard éclatant, et semblable à celui de l’aigle. Le regard du crime ou du remords n’est pas plus profond ni plus éloquent.

Ce jeune prêtre semblait pleurer intérieurement une faute que les larmes de toute une vie pénitente ne sauraient racheter.

Il s’assit, la conversation cessa, le silence le plus profond s’établit. M. Joseph ne fit rien pour l’interrompre, et sa présence produisit un effet aussi magique que celui de la tête de la fameuse Gorgone : la crainte et ses vertiges paraissaient former le cortège du vicaire, ou plutôt le sentiment qui nous porte à nous taire devant les grandes douleurs, les grands coupables, les grandes vertus, agissait dans toute sa force.

À bien examiner la figure de M. Joseph, on y reconnaissait pourtant quelque chose de gracieux et de chevaleresque, mais c’étaient de légers vestiges presqu’effacés, soit par une passion forte, soit par les souvenirs ; enfin, de même qu’il y a des gens dont les manières nous introduisent sur-le-champ dans leurs âmes, dont la franchise aimable, et la folâtrerie naïve font tomber toutes les barrières de l’étiquette ; il en est d’autres qui par un mot, par un geste, par un regard, imposent l’observation et la réserve.

Le vicaire était de ces derniers, et l’on ne pouvait s’empêcher, en le voyant, de prendre une haute idée de son égarement ou de ses vertus.

Enfin le maire, qui ne doutait de rien, se hasarda à rompre le silence en interrogeant ce personnage extraordinaire.

— Monsieur, dit-il, avez-vous trouvé notre endroit conséquent ?

— Oui, monsieur, répondit le vicaire avec un léger sourire.

— Il paraît, continua le maire, que ce bourg est bien avantageusement situé à cause que les étrangers viennent quelquefois le visiter, ce qui supposerait alors que la campagne et ses environs… la plaine… les bois… enfin le village… ont…

Ici le fonctionnaire, interdit par l’air glacial et sévère de M. Joseph, devint cramoisi, s’arrêta court, et chercha, par habitude, son fidèle aide de camp Leseq, qui, pour cette fois, ne put achever sa phrase.

Le curé Gausse, exhumant de vieilles prétentions littéraires depuis longtemps oubliées, vint au secours de l’autorité municipale dans l’embarras :

— M. le maire a raison, s’écria-t-il, notre pays est délicieux : la vaste forêt des Ardennes couronne de tous côtés nos montagnes, et ses arbres semblent une foule réunie dans un amphithéâtre, pour jouir du spectacle de notre joli vallon. La petite rivière qui y serpente l’anime par ses détours ; ces chaumières irrégulièrement placées, ce clocher gothique qui les domine, le château qui termine le village, son beau parc, les ruines, le lac, tout ici est enchanteur, et l’on serait heureux, monsieur, dans ce hameau, si l’ambition ne tourmentait pas les hommes, mais chacun veut… monter plus haut que son échelon, et cette ambition est quelquefois le principe des petits tourments de nos villageois, quoique je répète souvent : chacun son métier, les vaches seront bien gardées !… Mais, au total, ici les gens sont plutôt bavards que méchants, et vous aurez envie d’y finir vos jours, mon cher vicaire, quand vous y aurez passé quelque temps.

En disant ces derniers mots, le bon curé regardait si le vicaire ne froncerait pas le sourcil, mais le jeune prêtre, tout en paraissant écouter, voilait, par sa pose modeste, une parfaite indifférence, et son œil fixé sur le chambranle de la cheminée semblait y voir autre chose que la grosse horloge du curé. Le pharmacien tournait ses pouces en ne pensant peut-être à rien ; le mercier ouvrait de grands yeux en apercevant qu’il n’avait pas dans sa boutique de linge aussi fin que celui de M. Joseph, tandis que M. Lecorneur minutait déjà la cote des impositions du nouveau venu, et que les trois confrères du curé remarquaient que les souliers du jeune homme ne portaient aucune trace de la poussière de la route.

— Que peut-on désirer de plus, continua le curé, qu’une charmante vallée et un ami, de bons villageois que l’on encourage, dont on n’arrête pas les innocents plaisirs : ils ont bien assez de peine, grand Dieu !… Quant à moi, je réponds que ma tombe sera parmi les leurs !…

— Et la mienne aussi, répliqua le vicaire avec un profond accent de mélancolie.

À ce mot, le silence vint encore régner dans le salon. Après quelques minutes, les trois curés attirèrent le jeune homme dans l’embrasure de l’une des deux croisées, et l’un d’eux lui demanda s’il avait préparé son prône d’installation.

— Non, monsieur ; pensez-vous que cela soit nécessaire ?

— Comment donc ? autant qu’un bouchon à une bouteille, s’écria le curé Gausse un peu échauffé.

— Si vous voulez, dit un des curés, qui prit l’expression du visage de M. Joseph pour le l’embarras, je puis vous en donner un des miens.

— Je vous remercie, reprit le vicaire ; quelques phrases dictées par le sentiment profond qu’inspirent les devoirs du sacerdoce doivent suffire et toucheront plus le cœur des habitants de la campagne, que les pensées d’un étranger que la circonstance où je me trouve n’émouvait point lorsqu’il les assembla.

Le vicaire prononça ces paroles d’un ton solennel qui frappa ses auditeurs.

En ce moment, les cloches sonnèrent avec une furie sans exemple, et un petit malheureux revêtu d’une robe blanche trop courte qui laissait voir un pantalon déchire et des bas troués, entra en tenant à la main une petite calotte de drap rouge faite avec le reste d’un vieux corsage de Marguerite. Il annonça que tout était prêt à l’église et que les derniers coups sonnaient.

Les membres du corps municipal se rendirent à l’église, et les prêtres à la sacristie, par une communication qui existait entre elle et le presbytère.

L’église d’Aulnay est une de ces créations originales dont l’architecture gothique a semé la France. Sa fondation remonte à des temps très reculés, et cette église dépendit autrefois d’une abbaye dont il ne reste plus de vestiges. Le clocher s’élance hardiment. Les murs noircis par le temps, ruinés en quelques endroits, inspirent cette mélancolie qui s’élève dans l’âme à l’aspect de la destruction lente et successive à laquelle les ouvrages de l’homme ne peuvent être soustraits. Le portail est vaste, la voûte de la nef étendue et sonore ; les piliers romans ont de la grâce et de la force. Du reste, l’édifice n’est défiguré par aucun ornement étranger. La chaire est simple, et le maître-autel, en marbre, est surmonté d’une croix et garni de six cierges et de vases de fleurs.

La nef contient des chaises très propres. Ce jour-là, toute la population d’Aulnay s’y trouvait rassemblée. La lumière, passant à travers des vitraux de couleur retenus par des plombs, était sombre et jetait une demi-teinte favorable au recueillement.

Cette foule naguère bruyante, et agitée par des passions aussi nombreuses que les personnes qui la composaient, était devenue tout à coup silencieuse. Cependant, il est présumable que M. Joseph entrait pour beaucoup dans ce silence, car chacun, l’œil fixé sur la sacristie, attendait impatiemment son apparition. Un murmure vraiment catholique, car il fut universel, s’éleva dans l’assemblée lorsqu’il parut, suivi des quatre curés et du clergé champêtre d’Aulnay ; mais bientôt le plus grand calme succéda à ces agitations, et ce calme ne fut plus interrompu.

La messe fut dite par le jeune vicaire avec un air de conviction qui saisit cette multitude ; l’inspiration qui régnait dans les manières du prêtre passa dans l’âme des assistants, et ce ministère auguste accompli avec tant de ferveur, contemplé avec tant de recueillement, devint alors un sublime spectacle. Ces âmes simples que le même sentiment portait vers la Divinité ; ces regards, tantôt sur la voute, tantôt baissés sur la terre ; cette unité d’action, ce silence religieux, et cette attention dirigée sur un seul être placé en intermédiaire entre les hommes et la Divinité, entre la terre et le ciel, demandant au Créateur des miséricordes pour les coupables, des forces pour les affligés, et le trésor entier de ses grâces pour tous les fidèles, un tel spectacle eût commandé le respect aux incrédules même.

Bientôt le jeune vicaire arriva au moment que le curé Gausse regardait comme le plus redoutable, c’était l’instant du prône. D’abord, il n’entrait pas dans la tête du curé, ni je crois d’aucun curé de campagne, que l’on parlât d’abondance ; ensuite, son vicaire allait nécessairement faire une profession de foi, et Gausse, en regardant l’œil éloquent et mélancolique du prêtre, pensa que M. Joseph serait un rigoureux observateur des minutieuses pratiques de la religion.

D’un autre côté, tout le monde désirait entendre ce prêtre, qui officiait avec tant d’onction, et les femmes, par dessus tout, attendaient ce moment pour juger plus à fond, de cette figure qu’elles n’apercevaient que lorsque M. Joseph se retournait, et de l’organe, des sentiments, de la taille du jeune vicaire.

Le bon curé, enchanté de se voir pour toujours débarrassé des prônes et des sermons, qui étaient pour lui la tâche la plus difficile et la plus fatigante, débita avec sa bonhomie habituelle le dernier prône qu’il eût composé. Nous le transcrivons, à cause de son originalité :

« Mes enfants, à bon entendeur, salut ! il suffit d’un mot pour éclairer la conscience ; or, nu l’on s’en vient, nu l’on s’en retourne ; songez, à cela, et vous verrez qu’il ne faut emporter au ciel qu’une âme sans remords, sans cela vous seriez reçus comme des chiens dans un jeu de quilles ; or, on ne court pas deux lièvres à la fois, on ne fait pas son salut et sa fortune ; un riche passe plutôt par un trou d’aiguille qu’il n’entre dans le ciel ; les honneurs changent les mœurs, et un mors doré ne rend pas le cheval meilleur. Hélas ! le chemin du ciel est étroit, et celui de l’enfer large ; gardez donc une poire pour la soif, en vous conduisant bien ; ne soyez pas moitié figue, moitié raisin, et sans chercher midi à quatorze heures, allez droit votre chemin, vous arriverez. Je sais bien que l’on vous dira : Il faut hurler avec les loups… alors souvenez-vous que les conseilleurs ne sont pas les payeurs, et que qui casse les verres les paie ; allez, pensez toujours à votre salut, et pour cela deux sûretés valent mieux qu’une ; car saint Pierre ne laissera pas passer des chats pour des lièvres. Il est vrai qu’il n’y a si bon cheval qui ne bronche, et qu’il n’est pas permis à tout le monde d’aller à Corinthe, quoique j’ignore ce que c’est que Corinthe, car, à petit mercier, petit panier, je puis vous assurer que le Seigneur est bon, et sans rester entre le ziste et le zeste, assurez souvent vos comptes avec lui, pour ne pas mourir en fraude ; les bons comptes font les bons amis.

« Je vous laisse, mes enfants, car il n’y a si bonne compagnie qu’il, ne faille quitter ; souffrez donc que je répète une dernière fois que chacun est fils de ses œuvres, et un bon conseil vaut un œil dans la main : or, qui a su vivre, c’est-à-dire bien vivre, sait mourir. Je sais bien qu’il n’y a pas de rose sans épine, et que la vie est difficile, mais souvenez-vous qu’avec du temps et de la patience la feuille du mûrier devient satin ; du reste, si le diable est fin, nous sommes comme des éveillés de Poissy, et à trompeur, trompeur et demi : je vous réponds qu’il y perdra son latin, car fin contre fin il n’y a pas de doublure : au surplus, n’avons-nous pas l’espoir du paradis ? or, qui a terre a guerre ; défendons nous du démon ; à bon chat, bon rat ; et souvenez-vous qu’à brebis tondue Dieu mesure le vent ; il vous aidera, mes enfants ; un père est toujours père.

« Vous voyez qu’aujourd’hui, comme toujours, je n’ai jamais cherché à vous jeter de la poudre aux yeux. Je vous dis les choses sans fleurs de rhétorique. Adieu, mes enfants ; le moine répond comme l’abbé chante, j’espère que mon successeur vous conduira encore mieux que je n’ai fait, néanmoins, je crois que vous n’oublierez pas votre vieux pasteur, qui vous souhaite la béatitude des anges. »

À peine M. Gausse eut-il fini, que le jeune prêtre, précédé par le bedeau, se dirigea vers la chaire de vérité. Le plus grand silence se rétablit, le clergé se groupa à l’entrée du chœur, M. Joseph se plaça dans la chaire, et regardant tour à tour et cette antique voûte et ses paroissiens, il leur dit d’un ton de voix lent, grave et paternel :

« Mes frères, c’est ici, dans cette humble campagne, que j’annoncerai la parole divine, le pain de vie ; c’est à vos cœurs simples et exempts des grandes passions que je m’adresserai toujours, car toujours je veux demeurer parmi vous ; c’est dans cette vallée que j’ai marqué ma place.

« Mes enfants, je vous donne ce nom, car je vous adopte et veux être pour vous un véritable père spirituel ; je ferai tout pour acquérir votre amour, heureux si j’y réussis ! heureux si, vous dirigeant dans la bonne voie, après avoir guidé les pères, je les console par l’espoir qu’ils laisseront des fils dignes d’eux. Nous tâcherons d’écarter les orages qui pourraient menacer notre vallée et nous l’enceindrons de manière à la purifier.

« Mes enfants, n’attendez jamais de moi ni éloquents discours, ni sévérité, ni exigence : ministre du Dieu qui disait : Laissez approcher les petits enfants de moi, je ne parlerai qu’à votre cœur ; Jésus pardonna à la Samaritaine : Jésus se contentait de peu, je tâcherai d’imiter ce divin Maître, je ne vous prêcherai que ce qu’il a prêché, la douceur et la charité. »

Une larme s’échappa de l’œil du vicaire à cette dernière phrase, et son émotion fut remarquée par tout le monde.

« Surtout, dit-il, nous vous préserverons de notre mieux de ces grandes passions, le malheur de l’homme véritablement sensible, et si nous ne pouvons réussir à les écarter, nous vous offrirons des consolations ; enfin, nous irons pleurer avec le malheureux, secourir le pauvre, faire entrevoir au mourant la bonté et non la vengeance de l’Éternel. Bénissant toujours, récompensant et conciliant sans cesse, nous tâcherons que notre mort soit regardée par vous comme un malheur, et que souvent, dans vos afflictions, vous disiez : — Ah ! si notre vicaire vivait !… Voilà la seule oraison funèbre, les seules louanges que nous désirons après nous être efforcés de semer des fleurs sur vos pas dans cette vie de douleur. Songeons toujours que c’est là-haut que nous devons nous rencontrer tous, jouissant d’un éternel bonheur. »

Il semblait que cette douce voix fît résonner dans les cœurs la divine musique des anges. Un attendrissement général fut pour le jeune vicaire un triomphe qui parut le toucher.

— Il n’a pas dit un seul mot, de latin ! dit Marcus-Tullius Leseq à l’un des curés, sans cela son discours ne serait pas mal.

Lorsque le jeune homme revint au chœur, M. Gausse lui prit la main et la lui serra avec une expression admirable de remerciement et de compassion, car le bon curé avait pleuré quand M. Joseph avait parlé de sa fin prochaine.

La messe fut achevée avec la même ferveur, les cœurs de tous les bons habitants avaient été émus, et dans l’assemblée il y eut une jeune fille qui pleura amèrement lorsque le vicaire parla des malheurs que causaient les passions. C’était la fille de Marie, concierge du château d’Aulnay. Avant la fin de la messe, elle se trouva tellement malade, que son frère Michel fut obligé de la prendre dans ses bras pour la transporter chez elle. Pauvre fille ! bientôt elle devait revenir dans cette église, pour la dernière fois, et portée par ses compagnes !

En sortant de la messe, on parla longtemps du vicaire, du prône, de la jeune fille, et chacun fit des commentaires que nous nous dispenserons de raconter.

Le bon curé, suivi de son vicaire et de ses trois collègues, revint à cette salle à manger où déjà les conviés se trouvaient, et bientôt on se livra à la joie du festin. Cette joie fut un peu contenue par la mélancolie empreinte dans toutes les manières et dans tous les discours du jeune prêtre ; M. Gausse, qui plaignait déjà le malheur qu’il ignorait, parut moins gai qu’à l’ordinaire… Il usa auprès de son jeune suppléant de cette affabilité douce et prévenante qu’il n’est au pouvoir de personne de repousser.

La conversation fut trop insipide pour que nous la rapportions, M. Joseph n’y ayant rien fourni, si ce n’est une ample collection de formules suivantes : oui, non, je vous suis obligé, merci, je vous remercie beaucoup, j’aurai cet honneur-là, etc., etc.

Lorsque les curés furent partis ainsi que la haute société d’Aulnay, lorsque M. Gausse et M. Joseph se trouvèrent seuls dans le salon éclairé par les bougies de la cheminée, et d’une table où l’on avait joué à la mouche, le bon curé regarda le vicaire qui, pensif et la tête inclinée, ne disait mot ; il s’approcha de lui, et lui prenant la main :

— Mon jeune ami, vous logerez ici ; votre appartement est tout préparé, il est décoré avec le luxe de la simplicité. Marguerite a sa chambre non loin de la vôtre, de manière que, s’il vous arrive quelque chose, elle sera à vos ordres ; elle était auparavant au rez-de-chaussée, afin d’être plus à portée de moi, lorsque mes attaques de goutte viennent me faire des sommations pas trop respectueuses. À bon entendeur demi-mot, je sais ce qu’elles veulent dire ; mais, il y a quelques jours, Marguerite m’a fait comprendre qu’une sonnette à mon chevet était beaucoup plus sûre, elle m’en a donné de fort bonnes raisons, on peut toujours sonner et il est quelquefois difficile de se lever et d’appeler ; ainsi, ajouta le curé en voyant que le jeune homme allait parler, ne craignez pas pour moi.

Il y avait dans les manières de ce bon curé une franchise qui mettait à l’aise et qui faisait disparaître les intervalles de temps, d’âges, etc. Enfin, il était déjà l’ami de ce jeune homme, et Joseph éprouvait, malgré sa sombre misanthropie, un secret penchant pour ce vieillard aimable. Le vicaire accepta donc, mais il accepta en donnant à entendre au curé qu’il croyait lui sacrifier beaucoup, et notamment sa liberté.

— Ah ! mon ami, il n’est point de belles prisons ! ainsi comptez que dans cette maison vous serez dans la plus entière liberté : pas de gêne, faites ce que vous voudrez, agissez comme il vous plaira, chacun est fils de ses œuvres. Ménagez Marguerite !… du reste, tout est à vous : jardins, maison, cœurs, tout enfin ; et comme on dit : vinaigre donné vaut mieux que miel acheté… non que je veuille mettre un prix à ce service, ce qui doit le faire valoir, c’est la franchise et l’amitié.

Que dire à cela ? Le vicaire serra la main de son hôte et le remercia avec plus de chaleur que le curé ne lui en supposait.

— Jeune homme, dit M. Gausse avec un ton de consolation au moment où ils allaient se dire l’adieu du soir, souvenez-vous qu’avec du temps et de la patience la feuille de mûrier devient satin.

Ce proverbe parut agir sur Joseph, qui monta pensif à son appartement.

Pour la première fois depuis longtemps, le curé se mit à réfléchir en procédant, avec Marguerite, à l’œuvre de son coucher. La gouvernante fut étonnée de la taciturnité de son maître ; cependant, lorsqu’il fut couché, il dit :

— Marguerite, ce jeune homme a quelque chose !…

— Oh ! monsieur, bien certainement, il y a quelque anguille sous roche…

Un « adieu, Marguerite ! » arrêta le flux qui devait suivre cette réponse. Alors la gouvernante alla se reposer de ses fatigues non loin de l’endroit où dormait le beau vicaire…

III

Traité sur les servantes. – Projets de Marguerite. – Comment le curé se débarrassa de ses prônes. – Marguerite sur une échelle. – Ce qui s’ensuit.

Oui, de toutes les servantes, je n’en excepte pas même les femmes de chambre de grandes dames qui, souvent, veillent sur les escaliers dérobés, je prétends et je soutiens que la servante qui déploie le plus de génie, c’est la servante d’un curé.

Cette assertion ne m’appartient nullement, elle est prononcée entre une heure et deux de la nuit par Marguerite qui ne dort pas, aussi je la laisse prouver son dire.

— Ah ! grand Dieu ! pensait-elle, que nous avons de mal dans nos états !… que de menées, que d’adresse, que de science ne faut-il pas déployer depuis le moment où l’on entre chez un curé jusqu’au moment où l’on devient maîtresse absolue !… et que de prudence ensuite pour ne pas trop lui faire sentir notre empire et arriver jusqu’au testament ! Ne faut-il pas, de plus, se contenter de la vertu de son maître ? car une gouvernante de curé ne peut se livrer aux vertus séculières du village, elle doit afficher un vernis de sainteté et de componction qui éblouisse les honnêtes gens et retienne les insolents. Ce n’est pas que…

(Les idées de la servante devinrent trop compliquées pour qu’elle osât se hasarder dans ce labyrinthe.)

Mais, reprit-elle, j’ai tout accompli et je vois que ce n’est rien encore !…

Le véritable chef-d’œuvre, c’est s’il arrive un vicaire, s’il est jeune, qu’il loge à la cure, à trois pas de nous, de diriger sa conduite de façon à sauver au moins les apparences.

Ici Marguerite fut absorbée par de sérieuses réflexions, et elle passa au moins une heure à calculer les moyens les plus sûrs de sauver au moins les apparences. Quant au fond, la digne fille avait trop de confiance dans la solidité de ses principes et dans sa vieille habitude de sagesse pour s’en occuper un instant.

Le sommeil la gagna enfin avant qu’elle eût trouvé la solution de ce problème difficile.

Certes, le lecteur ne voit entre ce monologue et la garde-robe de Marguerite aucun rapport, aucune coïncidence… eh bien, il n’en est pas moins vrai que ce fut ce monologue qui fit lever la gouvernante plus tôt que d’ordinaire pour tenir un conseil sur ce que ses atours lui offraient de plus coquet et de plus séduisant. Elle consentit à subir le supplice imposé par une paire de souliers qui lui faisaient un petit pied ; elle frisa ses cheveux, arrangea son mouchoir de linon de manière à laisser, tout en sauvant les apparences, des interstices que je nommerais volontiers des meurtrières. Enfin, Marguerite se serra la taille, mit un corsage à manches courtes, et résolut de soutenir, désormais, les dépenses causées par ce costume sur le pied de guerre.

Le jeune vicaire descendit pour aller dire sa messe et revint pour déjeuner, il salua le bon curé, mais du reste ne dit pas un mot, et son œil chaste ne se leva pas une seule fois sur Marguerite, dont les ruses n’eurent aucun succès. En vain en apportant le café, avait-elle étalé sur la manche noire du prêtre son beau bras blanc et potelé, en vain elle interpella le jeune homme pour consulter ses goûts, en vain elle fut jusqu’à le laisser manquer de pain pour obtenir un regard, le vicaire resta impassible comme le marbre d’une statue, et M. Gausse imita son silence en examinant toutefois le manège de Marguerite et la sévère attitude du jeune homme.

— Marguerite, dit enfin M. Gausse, qui a bu boira, et je sens bien que où la chèvre est liée ; il faut qu’elle broute, mais les raisins sont trop verts, mon enfant.

Marguerite fut abasourdie et déconcertée par cette tirade de proverbes ; elle disparut promptement en ne pouvant répondre, mais elle jeta encore un regard sur le jeune prêtre, qui de son côté, levant les yeux sur M. Gausse, semblait solliciter une explication.

— C’est une bonne fille, ajouta Gausse, mais vous le savez, mon jeune ami, la caque sent toujours le hareng, et la femme est un animal d’habitude ; laissons cela, voulez-vous venir faire un tour dans la vallée ?… ma sciatique est bonne personne aujourd’hui, et il y a longtemps que je ne me suis promené. Le jeune vicaire prit son chapeau, alla chercher celui de son curé, et, lui donnant son bras, ils allèrent examiner la beauté du site d’Aulnay...

Joseph parut s’animer à la vue de cette délicieuse vallée choisie pour sa retraite, et il fut en proie aux plus vives émotions à l’aspect de ce site admirable ; il lui semblait connaître ces beaux lieux, et il en avait dans l’âme une connaissance vague comme si ses rêves lui eussent montré cet endroit, ou comme si les premiers jours de son enfance s’y fussent passés. Il déroba ces sentiments et son étonnement au curé.

Néanmoins, au bout d’une demi-heure de silence : — On devrait être heureux ici ! dit-il en soupirant. Mais cette réflexion le fit retomber dans ses rêveries, et sa figure exprima alternativement ou la douleur profonde, ou la résignation amère. Cette préoccupation ne lui permit pas d’entendre le long discours et les proverbes du curé ; ils revinrent lentement à la maison, et M. Gausse se croyant bien écouté, vu le silence du jeune homme, continuait toujours son discours, qu’il termina ainsi :

— Oui, mon ami, ménager le vin quand le tonneau tire à sa fin, c’est s’y prendre trop tard ; il est certain que vous avez du chagrin, je n’en veux pas demander la cause : chacun est maître de son secret, et confiance se donne et ne se prend point ; mais écoutez, mon ami, un bon conseil vaut un œil dans la main, n’usez pas votre âme, elle me paraît de bon aloi, vivez pour les autres, si ce n’est pas pour vous, et n’imitez pas cette jeune personne qui meurt de chagrin : quoiqu’à brebis tondue Dieu mesure le vent, la pauvre fille aimait trop, et elle n’a pu supporter la nouvelle de la mort de son soldat.

— C’est vrai, monsieur, ajouta Marguerite, qui se trouvait sur le pas de la porte ; depuis hier qu’elle est sortie si mal de l’église, elle a encore empiré.

Ces paroles germèrent dans l’âme du prêtre et redoublèrent les voiles sombres de son front, si bien qu’en se mettant à table, sa pâleur était tellement effrayante que Marguerite s’écria :

— M. Joseph, vous vous trouvez mal !

— Mon enfant, qu’avez-vous ? dit le bon curé. Marguerite, verse un verre de vin de Malaga, et donne-le…

— Non, je vous remercie, répondit-il. Vous dites donc que cette jeune fille se meurt ?

— La pauvre enfant ! elle est peut-être morte !… s’écria, Marguerite.

À ce mot, le vicaire regarda la gouvernante, qui rougit et baissa les yeux.

— Où est-elle ? où demeure-t-elle ? reprit Joseph… Il faut que j’aille la voir pour la consoler. Pauvre malheureuse ! que je la plains ! qu’elle doit souffrir !…

— Plus d’espoir, dit le curé, l’on a reçu la nouvelle que Robert est mort en Russie.

Des larmes vinrent sillonner les joues pâles du vicaire, et il lui fut impossible de manger.

Au sortir de la table, il se fit enseigner le chemin du château, et il se dirigea vers l’habitation de la concierge. Le vicaire arrive, entrevoit la jeune fille sur son lit de douleur, il va s’asseoir au chevet, lui prend sa main brûlante, sa parole expire sur ses lèvres, il fixe cette victime de l’amour, de grosses larmes roulent dans ses yeux… La vieille mère, le frère et une femme de jardinier, qui se trouvaient dans cette chambre, restent stupéfaits de ce tableau ; le silence règne, et le vicaire ne sait que regarder Laurette et répéter :

— Pauvre enfant !… que ferais-tu sur cette terre si ton cœur est brisé, pauvre enfant !...

Après une heure, le vicaire accablé sort, et serrant la main de la vieille mère il dit :

— Je reviendrai.

On s’aperçut facilement que le jeune homme avait pris part à cette souffrance beaucoup plus qu’il ne le devait, et cette famille désolée resta longtemps frappée de cette visite éloquente de douleur.

À quelques jours de là, le curé voyant qu’au total son vicaire n’était pas si diable qu’il paraissait noir (ce sont ses propres expressions), et son premier prône surtout lui revenant beaucoup parce qu’il n’y avait trouvé ni fanatisme, ni hypocrisie, comme ils étaient assis à côté l’un de l’autre dans le salon, un samedi soir, au sortir du souper, il entama ainsi la conversation et hasarda les propositions suivantes :

— Écoutez, M. Joseph, il faut maintenant nous partager notre besogne ; les bons comptes font les bons amis, comme vous savez. Je vous dirai donc qu’étant infirme, j’espère que vous voudrez bien vous charger des courses dans le village, des secours à remettre aux malheureux, des consolations à donner, des malades à assister ?

— Monsieur, répondit le jeune homme, ce sont les plus beaux privilèges des ministres du Seigneur, et si vous me les cédez, j’en serai reconnaissant.

Le curé, enchanté de la docilité de M. Joseph, continua ainsi :

— Qui parle bien ne saurait trop parler ! Mon cher vicaire, votre prône non préparé m’a d’autant plus séduit qu’il a fait effet sur mes ouailles, et vous avez une si grande facilité, que je ne vois aucune peine pour vous à vous charger aussi des sermons…

Ici il regarda le vicaire avec une espèce d’anxiété.

— M. le curé, vos paroissiens regretteront de ne plus entendre la voix de leur digne pasteur, mais je peux vous répondre qu’ils trouveront en moi votre zèle pour leur éviter les malheurs qu’entraînent les vices.

— Mon jeune ami, reprit M. Gausse en hésitant visiblement, j’ai encore une chose à vous dire : je me fais vieux ! soit faiblesse, soit chagrin de voir mourir ces pauvres gens que j’aime, et avec lesquels j’ai vécu si longtemps, les enterrements me font mal. N’allez pas croire, mon ami, que, me trouvant près de la mort, j’aime mieux être dos à dos avec elle que face à face : non, Dieu m’est témoin que je suis résigné ! d’ailleurs, puisque je suis né, ne faut-il pas mourir ?… Mais les baptêmes, les naissances me vont mieux, mes repas n’en souffrent point, et vous qui êtes jeune, courageux, vous qui ne connaissez personne ici, alors…

— Oui, monsieur, les enterrements me conviennent, et je vous éviterai volontiers la fatigue d’une cérémonie dont l’aspect n’a rien d’effrayant pour un homme de mon âge et de mon caractère.

Le bon curé ne comprit point le sens caché de ces paroles amères ; il répondit : Mon jeune ami, je vous sais gré d’un empressement où la complaisance entre au moins autant que le zèle ; tachez d’être heureux avec un vieillard qui vous aime (ces paroles étaient affectueuses et il cherchait la main du vicaire) ; et souvenez-vous que le temps est un grand maître.

Le ton du bon curé alla au cœur de Joseph, et son âme de feu exprima avec chaleur sa reconnaissance pour le tendre intérêt que M. Gausse lui témoignait.

Ainsi se termina la conversation où le curé fit accepter à son vicaire les charges dont il se démettait avec tant de bonheur.

Le surlendemain de ces arrangements, plusieurs voitures de meubles arrivèrent à Aulnay pour M. Joseph ; l’élégance simple et noble de tout ce qui lui appartenait fut remarquée par Marguerite. Le vicaire paya généreusement les hommes qui procédèrent à l’arrangement de ses appartements, et la curieuse gouvernante profita de cette circonstance pour examiner tout ce qui composait le mobilier du jeune ecclésiastique. Elle vit bien des choses dont elle ignorait l’usage et qui lui fournirent la matière de bien des commentaires.

Lorsque tout fut mis en place, que la chambre et les deux cabinets de M. Joseph furent meublés avec une recherche qui passa pour de la somptuosité dans l’esprit de Marguerite, elle fut très surprise en entendant le vicaire l’appeler, elle se rendit dans son cabinet. Il serait impossible de confier au papier toutes les réflexions, les espérances, les craintes qui se pressèrent dans l’âme de Marguerite ; elle s’avança, rouge, palpitante, timide, et demanda d’une voix entrecoupée :

— Monsieur, que me voulez-vous ?…

— Marguerite, dit le vicaire, d’après le caractère de M. Gausse, je vois qu’il me serait impossible de lui faire entendre raison sur certaines choses…

La gouvernante s’avança et répondit : — Eh bien, monsieur ?...

— Eh bien, Marguerite, nous devons alors nous arranger ensemble… et…

— Comment, monsieur, interrompit Marguerite, vous auriez déjà pensé…

— Mais, Marguerite, c’est la première pensée que j’ai eue lorsque M. Gausse m’a offert sa maison…

— Vraiment, monsieur ?… Et la servante s’approcha encore du vicaire.

— Ainsi, reprit Joseph, j’ai moi-même fixé la somme…

— La somme ! ah ! monsieur…

À ce ton, à ces paroles, le vicaire leva la tête ; aussitôt Marguerite baissa les yeux d’un air modeste, et laissa le jeune homme indécis. L’instant de silence qui s’ensuivit fut encore un moment d’ivresse pour la gouvernante.

— J’ai cru, Marguerite, continua M. Joseph d’une voix qui parut sévère à la pauvre servante, j’ai cru que deux mille francs seraient une somme suffisante pour dédommager chaque année M. Gausse des frais que doivent causer mon logement, ma nourriture, etc. Tenez, Marguerite, voici la première année, car M. Gausse ne voudrait pas entendre parler de ces détails.

Les deux mille francs, que le vicaire mit sur son bureau, ne paraissaient pas valoir quinze sous à la gouvernante, et, bien que l’intérêt élevât souvent la voix en elle, une somme plus forte encore n’eût rien été à ses yeux en ce moment.

— Mais, ajouta Joseph, je vous supplie d’une chose, Marguerite, c’est de ne jamais me parler et de ne point interrompre mes méditations. Je connais l’heure du déjeuner et du dîner, je me ferai rarement attendre : ainsi, sous aucun prétexte, n’entrez chez moi, et ne me dérangez… sinon, je serais forcé de quitter cette maison. Le matin, vous ferez ma chambre. Voilà tout ce que je réclame de vous ; allez…

Marguerite sortit, les lèvres pincées, et courut tout raconter à M. Gausse. Celui-ci, pétri de l’argile le plus doux et le plus rare qui soit au monde, compatissait à tous les chagrins, mais il y compatissait par des proverbes : aussi, lorsque Marguerite eut fini sa longue litanie, le bon curé lui répondit par une kyrielle de proverbes tant soit peu ironiques dans lesquels Marguerite put saisir quelques allusions à sa déconvenue.

Il devint évident que le vicaire n’était pas un homme ordinaire : pendant quelques jours, la gouvernante fut triste, morose, mais enfin elle prit son parti, et ne regarda plus le vicaire que comme un être supérieur qui n’avait aucun rapport avec les servantes de curé. Toutes ses prétentions en déroute se convertirent en une curiosité, mais une curiosité !… mille fois plus vive que celle d’Ève.

Le vicaire ne dévia pas de ce qu’il avait prononcé : il fut dans la maison sans y être, et vaqua à ses occupations sacerdotales avec la ponctualité de l’aiguille qui parcourt un cadran ; le curé Gausse s’habitua à la vie de ce personnage mystérieux, en ce qu’il ne retrancha rien de ses habitudes ; il fit comme à son ordinaire, et le vicaire délivra le bon curé de toutes les obligations qui le gênaient.

Cependant le vicaire était toujours l’objet des perpétuelles conversations du village, à commencer par Marguerite, qui, bavarde par vocation, jasait avec le plus de monde qu’elle pouvait.

— J’en reviens toujours à penser, disait-elle à madame Devau, femme sur le retour, mais encore agréable et dont les prétentions pouvaient paraître légitimes, qu’un jeune homme qui ne mange ni ne parle et qui ne fait rien comme un autre n’est pas un jeune homme naturel.

Madame Devau, qui n’avait jamais songé à donner un adjoint au maire de la commune d’Aulnay, mais qui, en aucun temps, n’avait dispensé volontairement cet estimable magistrat de ses fonctions publiques et privées, madame Devau, comparant la jeunesse du vicaire avec l’âge mur de son époux, conclut avec Marguerite que M. Joseph n’était pas un jeune homme comme un autre, et M. Devau, se rengorgeant dans sa cravate blanche, approuva par un gros rire la conclusion de sa femme.

Tous ces caquets se faisaient à petit bruit, le bon curé n’aimait pas les bavardages extérieurs, cela lui donnait des inquiétudes ; trop parler nuit, comme trop gratter cuit, disait-il souvent à Marguerite ; aussi cette dernière avait-elle soin de tout faire marcher comme à l’ordinaire, afin que son maître ne s’aperçût de rien. Malgré tous les soins qu’elle prenait, les paroles qu’elle disait, Marguerite avait encore le temps de penser ; c’était une fille unique que cette Marguerite ! Pour preuve de ce que j’avance, elle médita une réconciliation avec Marcus Tullius Leseq, dont elle prévit que l’intelligence lui serait utile dans les découvertes à faire sur le vicaire ; car, disait-elle en elle-même : — Faut que tout cela ait une fin.

En foi de quoi, elle entama les premières négociations, qui consistaient à saluer le maître d’école avec plus d’attention, et à lui demander des nouvelles de sa santé.

Le bon curé Gausse, suivant toujours les impulsions données par sa gouvernante, se préparait, sans s’en douter, à voir Leseq plus favorablement : cependant, tout en soignant bien son existence, ce brave homme était plus rêveur que de coutume, la rareté des proverbes faisait voir à Marguerite que son maître était fortement dominé par la pensée (chose inouïe !).

M. Joseph, fidèle à ses promesses, parcourait les chaumières, secourait les malheureux, était allé revoir la jeune Laurette, qui était dans un tel état de faiblesse qu’elle ne pouvait vivre longtemps. Enfin, le vicaire était regardé dans le village comme une seconde providence. Il se trouvait aux heures du repas du curé, quelquefois il restait le soir avec lui ; mais l’indifférence de la vie se montrait toujours dans ses moindres actions, sans qu’une seule plainte sortit de sa bouche, et cette résignation perçait dans l’âme du bon curé, qui se voyait forcé de se taire, au lieu de consoler le jeune homme.

— Qui marche à tâtons se heurte presque toujours, concluait ce bon homme, qui, au besoin, inventait des proverbes ; donc, tant qu’il ne me dira pas ses peines, il ne faut pas essayer de les adoucir. »

Un nouvel incident vint mettre le comble à la curiosité et aux bavardages sur M. Joseph : cet incident jeta même un vernis sur sa conduite, qui donna lieu aux plus graves réflexions, comme nous le verrons bientôt.

Marguerite découvrit, par hasard, que, bien que M. Joseph restât des journées entières renfermé chez lui, il veillait encore une partie des nuits. Un soir, Marguerite, ne pouvant résister à sa curiosité, dressa une échelle à côté de la croisée de son cabinet, et regardant par les intervalles de la jalousie, elle eût la constance de suivre M. Joseph dans toutes ses opérations. Elle le vit assis sur son fauteuil, l’œil fixé sur un objet qu’elle ne put distinguer, à son grand déplaisir : la gouvernante, étonnée d’une attitude si constante, se fatigua de la sienne et fut obligée de descendre de son échelle ; de quart d’heure en quart d’heure, elle remontait avec une ténacité vraiment héroïque, si nous considérons la position périlleuse d’une grosse gouvernante, sur une faible échelle. Le vicaire était toujours immobile comme une statue. Enfin, au quatrième voyage, elle tressaillit en apercevant le jeune homme lever ses mains et ses yeux au ciel, s’approcher de la table et écrire avec une vitesse incroyable. Il parlait… Marguerite risqua une chute en cherchant à coller son oreille contre la fenêtre, mais ce fut en vain ; la fenêtre était trop bien close pour qu’elle pût entendre quelque chose. Le jeune homme paraissait oppressé, des larmes coulaient de ses yeux ; bientôt il se leva, essaya de lire, essaya de prier, mais un charme invincible le faisait toujours revenir à sa contemplation première. Marguerite leva à la fin le siège, c’est-à-dire qu’elle emporta son échelle ; il était une heure du matin, et le vicaire ne paraissait pas encore disposé à se coucher.

Marguerite, le lendemain, commença par apprendre à M. Gausse cette circonstance majeure. Pendant une journée toute entière, M. Gausse causa avec elle là-dessus, et il finit par conclure que chacun était fils de ses œuvres, et que le charbonnier était maître chez soi. Marguerite voyant que tout avait été tellement approfondi avec son maître dans cette journée, qu’il était impossible de reparler encore le lendemain sur ce sujet, pensa que la curiosité du village lui procurerait encore les douceurs des répétitions : elle alla donc chercher du jujube chez le pharmacien, qui présidait en ce moment l’assemblée des notables. L’air mystérieux de la servante du curé attira sur-le-champ quelques habitués du cercle qui glanaient devant la porte les cancans que mademoiselle Félicité, la plus élégante ouvrière de l’endroit, laissait négligemment tomber sur son passage.

— Enfin, oui, disait Marguerite, en frappant le comptoir avec sa clef, ce n’est pas que je lui en veuille, au moins, mais je dis, je soutiens, je répète et vous conviendrez avec moi que la vie de ce jeune homme est dominée par quelque chose de bien déplorable, bien intéressant, ou bien criminel peut-être !… Et elle prononça ces derniers mots lentement et à voix basse…

— Ah ! répondit Tullius se hasardant à poser la main sur le bras de Marguerite, ce qui faisait présumer que les négociations étaient toujours en vigueur ; celui qui ne sait pas le latin a toujours quelque chose à se reprocher !…

— Cela vous plaît à dire, interrompit M. Devau, mais moi qui ne sais même pas le français, cela ne m’empêche pas d’être honnête homme.

— Mais ceci est fort différent, repartit Marcus Tullius, car un homme qui ne connaît pas sa langue n’est pas tenu d’en savoir une autre. Cela n’empêche pas que si j’étais maire ou juge de paix, je saurais si quelque chose de coupable ne cause pas sa tristesse…

— À cause qu’un homme est sérieux, reprit le maire, est-ce une raison pour en induire pis que pendre ? S’il veille, il lui faut de la bougie, pas vrai, monsieur Delporte ? Il a fort bien su me parler l’autre jour, pour me prier d’acquitter les mémoires de tous les malheureux du village, à cause qu’il m’en a remboursé plus de trente articles, parmi lesquels il y en avait d’assez considérables, ma foi ; je croyais bien les perdre, et, voyez-vous, un prêtre qui a de l’humanité, qui ne vous fait rien perdre, le commerce qui va, la charité, la bienfaisance… Voyez-vous… enfin… c’est clair…

— Je suis parfaitement de l’avis de M. le maire, dit Leseq, amen donc ! car si le vicaire est riche, s’il fait du bien, errare humanum est, prenez que je me suis trompé.

Marguerite essaya en vain de ranimer la conversation à laquelle l’amen de Leseq avait donné l’extrême-onction, elle eut la douleur de voir que cet amen prévalut. En effet, la séance fut levée par le fait de la disparition de tous les membres qui la composaient ; elle reprit alors le chemin de la maison, méditant sur la brièveté des paroles et sur la durée du silence.

En attendant les recherches que Leseq avait proposées, comme aucun autre objet ne venait alimenter la curiosité du village, elle planait toujours sur le vicaire. Ses beaux cheveux bouclés, ses yeux si noirs, dont le feu était souvent tempéré par la douleur, sa démarche noble, ses mouvements gracieux, avantages qui intéressent, même au village, le faisaient remarquer favorablement. Chaque fois qu’il sortait, les femmes venaient sur leur porte en avertissant les autres par ces mots !...

— Voilà le vicaire, voilà le vicaire !…

Et tout le monde accourait, et tout le monde regardait passer le mélancolique jeune homme !…

IV

La marquise. – Laurette. – Toujours le Vicaire.

Pendant que ces petits événements occupaient tous les esprits, une calèche élégante, attelée de deux beaux chevaux, roulait sur la route d’A.…y à Aulnay-le-Vicomte, et entraînait la marquise de Rocourt vers son château.

Comme elle n’en est plus qu’à une lieue, il devient urgent de donner une idée de son caractère et de celui de son mari.

Madame de Rocourt était une femme de trente-six ans, mais en voyant sa taille svelte, sa figure encore séduisante, ses cheveux noirs et son teint blanc, les hommes et même les femmes se trompaient sur son âge. De tout temps son esprit, sa bonté, firent oublier qu’elle était belle. Madame de Rocourt portait sur son visage une douce expression, son sourire était gracieux et fin, ses yeux annonçaient une âme tendre, une pensée active. Sans être vive, inconséquente, ni légère, elle cédait facilement à l’attrait des qualités brillantes, elle obéissait à l’enthousiasme qu’elles inspirent ; enfin, cet involontaire désir de plaire, qu’on a déshonoré du nom de coquetterie, cette sensibilité touchante qui porte les femmes à donner de l’espoir quand le devoir leur interdit d’accorder du bonheur, entouraient toute sa personne d’une irrésistible séduction. Depuis son mariage elle avait négligé tant de moyens de plaire, soit par estime et par égard pour son mari, soit qu’elle n’eût pas rencontré une âme qui pût la comprendre, un homme qui sût voir dans sa conquête autre chose qu’une entreprise.

Elle arrivait donc, jeune de cœur, à la quarantaine, c’est-à-dire à l’âge où les passions des femmes acquièrent leur dernier degré d’intensité. Elle aimait la méditation, et répandait parfois des larmes en secret.

Sa jeunesse fut malheureuse, elle devint orpheline en naissant ; sa mère, déjà veuve, mourut en lui donnant le jour, et la tante qui prit soin de son enfance avait un caractère froid, acariâtre et minutieux, qui contrastait singulièrement avec celui de sa jeune nièce. On peut donc croire que les qualités de la marquise furent, en quelque sorte, la conséquence de l’espèce de rigueur monastique que sa tante déploya dans son éducation ; car il est bien certain que les enfants ne prennent jamais les défauts de ceux qui les élèvent.

Cette tante, ultra-janséniste, n’y voyait pas bien clair, malgré les lunettes qui lui servaient à lire les ouvrages sur la grâce, et Joséphine de Vaucelles, sa tendre pupille, lut quelquefois toute autre chose que le père Quesnel et les œuvres d’Arnauld.

Une fille dévote ne doit pas se connaître aux détails qu’entraîne la naissance d’un enfant : aussi, lorsqu’elle se trouva chargée de sa nièce, la confia-t-elle à une nourrice pour ne la reprendre que lorsque la pauvre petite fut en état de se tenir tranquille sur une chaise.

Alors les seuls plaisirs de cette malheureuse enfant consistaient au dehors dans les pompes de l’église, et à la maison dans les soins qu’elle prenait pour ne pas embarrasser mademoiselle Ursule de Karadeuc. C’était un crime de déranger l’inviolable disposition de son chapelet, de ses livres, de sa tabatière, et en général de tous les meubles de sa chambre ; il fallait caresser le petit carlin et ne jamais le contrarier ; elle devait doucement évacuer l’appartement de Mlle de Karadeuc aussitôt que certains ecclésiastiques y entraient : elle parvint à cette connaissance en observant la mauvaise humeur qui l’accablait lorsqu’elle resta les premières fois. Il fallait encore écouter, toujours en silence, et ne jamais se hasarder à attirer l’attention des abbés, en jouant avec leur canne ou leur chapeau ; mais surtout, il fallait ne pas détourner les sucreries, les massepains et les confitures destinées au petit chien ; ce dernier crime ne pouvait être surpassé que par le crime capital d’écouter aux portes.

Au milieu de cette contrainte, la pauvre Joséphine, passive et réservée prit une douceur d’ange qui couvrait une âme de feu. Dans cette solitude et dans cette ignorance, les belles qualités de son cœur grandirent comme ses défauts, et les méditations de cette âme naïve ne furent dirigées par personne. Enfin, cette belle enfant n’étant connue ni de sa tante, ni de ceux qui, habitués à son timide silence, le prenaient pour celui de la nullité, elle dût être surprise et heureuse lorsqu’un être aimable, devinant son mérite, sut le lui révéler avec adresse… De là les malheurs qui, dans cette occurrence, ne manquent jamais de fondre sur les jeunes personnes livrées à elles-mêmes.

La sévérité de sa tante lui rendait chère sa pauvre nourrice d’Aulnay, qui l’aimait comme une mère, et qui lui avait prodigué tant de soins : aussi Joséphine était-elle bien reconnaissante. C’était pour elle une grande fête lorsque sa tante, gagnée par une conduite exemplaire, lui permettait d’aller passer quelque temps à la chaumière de sa nourrice. Mademoiselle de Karadeuc ayant souvent des extases, que beaucoup de gens appelaient des absences, accorda plus souvent cette permission à mesure que Joséphine avançait en âge.

Tous les souvenirs de jeunesse de la marquise se rattachaient donc au village d’Aulnay-le-Vicomte et le lui rendaient cher : aussi, lorsque la mort de sa tante lui permit de se marier, au lieu d’aller régner dans un couvent d’Allemagne où les intrigues de mademoiselle de Karadeuc devaient la placer, Joséphine de Vaucelles ressentit une grande joie en devenant, à vingt ans, maîtresse de la terre d’Aulnay, l’une des possessions de son mari.

Le marquis de Rocourt était entré au service à l’âge de vingt ans, en obtenant la survivance du régiment de son père. L’état de paix dans lequel se trouvait la France lui permit de suivre le tourbillon de la cour : il joua, eut des maîtresses, fit des dettes, battit ses créanciers, creva ses chevaux, conduisit et brisa des voitures, suivit toutes les intrigues, en un mot, réalisa toutes les idées qu’on se fait aujourd’hui d’un jeune marquis. À travers ces vices du temps, le jeune de Rocourt avait du courage, de l’honneur, et ce caractère chevaleresque, noble héritage que les mésalliances légitimes ou furtives ont fait perdre à beaucoup de gentilshommes d’aujourd’hui. Bref, émigrant par mode, rentrant en France par bravoure, il avait, traversé à quarante ans les orages de la vie et de la politique. Devenu sage, il comprit alors en quoi consistait le bonheur.

Par l’effet des événements qui procurèrent à Leseq la faculté de prendre le glorieux nom de Tullius, le marquis, autrefois seigneur d’Aulnay, n’en était plus que le protecteur ; ce fut dans cette terre que le ci-devant marquis de Rocourt, heureux d’avoir conservé sa fortune dans le grand naufrage des privilèges nobiliaires, se retira pour trouver le repos qu’il devait bientôt fuir. Alors il jeta les yeux autour de lui pour chercher une femme qui, tout en ne le faisant pas déroger, eût assez de qualités solides, de douceur et d’amabilité pour assurer le bonheur de la seconde moitié de sa vie.

En ce moment, Joséphine de Vaucelles, ayant perdu sa tante et laissé l’administration de ses biens à un homme d’affaires, s’était réfugiée chez sa nourrice, dont la chaumière lui présentait un asile contre les persécutions. M. de Rocourt vit cette jeune orpheline : le marquis attribua sa mélancolie à l’éducation qu’elle avait reçue, et il pensa, dès ce moment, à compenser les privations de la jeunesse de Joséphine, par un bonheur continu dont ils goûteraient ensemble les charmes. La jeune fille brillait aux yeux du marquis du prestige de toutes les vertus, et personne ne pouvait détruire cette idée, en révélant une faute que le plus profond secret avait ensevelie.

Joséphine n’était heureuse qu’avec sa nourrice ; et, par la manière dont Marie compatissait aux peines de sa fille de lait, on eut dit qu’elle était instruite des secrets importants qui faisaient couler les pleurs de la jeune fille. Quoi qu’il en fût, la beauté de Joséphine, et avant tout, son heureux caractère séduisirent M. de Rocourt ; les soins qu’il prodigua, les hommages qu’il offrit, furent reçus d’abord avec indifférence, puis avec le sourire de l’amitié. Enfin, reconnaissant dans le marquis quelques-unes des qualités dont elle était idolâtre, mademoiselle de Vaucelles consentit à l’épouser, en ne le regardant que comme un ami. On voyait que, déjà détrompée, elle considérait cette union comme un port de refuge, pour une âme qui n’avait pas encore rencontré et qui désespérait de trouver l’être qui devait lui plaire. Ils furent mariés en secret, et cette cérémonie touchante, célébrée au milieu de la nuit, dans la chapelle ruinée du château, fit verser bien des larmes à la jeune fiancée ; mais depuis son mariage sa mélancolie s’effaça par degrés, ne reparut que par instants, et tous ses soins tendirent à rendre heureux le marquis de Rocourt.

Marie ayant toujours refusé de suivre la marquise loin de sa terre natale, n’eut d’autre ambition que d’être concierge au château d’Aulnay, où elle voulait mourir au service de sa fille de lait.

Ce château était à dix minutes de chemin d’Aulnay-le-Vicomte ; une belle avenue de quatre rangs d’arbres conduisait à une énorme grille en fer, de chaque côté de laquelle étaient deux jolis bâtiments en briques. L’un formait l’habitation de Marie, l’autre celle des jardiniers.

À cette porte commençait une longue prairie terminée par le château dont la vue embrassait tout le village. Par la seconde façade, on jouissait de l’aspect des jardins anglais, du parc, des bois du domaine, et des ruines romantiques de l’ancien castel situé sur un petit lac. Toutes ces circonstances contribuaient à rendre ce séjour délicieux. Le château moderne avait été bâti par le père du marquis : il se trouvait assez grand pour recevoir des amis, et pas assez vaste pour devenir triste dans la solitude.

Comme je l’ai déjà, dit, cette terre rappelait trop de souvenirs à la marquise pour qu’elle manquât de venir l’habiter dans la belle saison ; quant au marquis, il s’y rendait lorsque ses affaires le lui permettaient.

Cinq heures viennent de sonner à l’horloge de la paroisse ; en ce moment, Marie est assise au pied du lit de sa fille. Les chagrins, encore plus que l’âge, ont vieilli cette pauvre nourrice ; ses cheveux sont tout blancs, et des rides nombreuses sillonnent son visage. Ses lunettes sur le nez, elle s’imagine tricoter un bas bleu à large bord blanc qu’elle tient dans ses mains ; mais à chaque minute, ses yeux se lèvent sur sa fille, elle soupire, et de grosses larmes tombent sur son ouvrage. Quoique la fièvre de Laurette commence à tomber, un reste de délire se promène encore dans cette imagination affaiblie. Elle croit voir celui qu’elle aime, ses yeux s’animent d’une flamme renaissante, et elle dit :

— Robert, attends-moi.

Puis elle se tait ; mais bientôt retombant dans d’autres souvenirs, elle retourne sa tête du côté de sa mère :

— Vois-tu, reprend-elle en élevant ses bras vers la croisée, vois-tu, ma mère !… il part !… il me fait son dernier signe de main ! ses yeux me disent qu’il m’aime… qu’il ne m’oubliera pas… Pauvre Robert ! quand te reverrai-je ?…

— Toujours son idée ! murmura Marie en fixant les colonnes torses de sa table vermoulue.

— Ma mère, dis-moi qu’il n’est pas mort ? s’écria la jeune fille d’un ton de voix déchirant ; ou bien, ajouta-t-elle, d’un accent plus déchirant encore, si c’est vrai !… je vais te rejoindre, mon Robert !

La vieille mère tressaille, pâlit, regarde autour d’elle avec frayeur.

— Michel ne revient pas du château… et elle prononça ces mois d’une voix chevrotante, qui annonçait combien elle redoutait la solitude auprès de sa fille mourante.

Laurette, retombant sur son lit, paraissait en proie au plus profond accablement ; tout à coup des hennissements de chevaux, le bruit du roulement de deux voitures, les cris des cochers se font entendre et interrompent le silence de l’avenue. Marie reconnaît l’équipage de la marquise, elle descend les trois marches de sa maison ; d’une main décharnée et tremblante elle ouvre la grille ; après de longs efforts, elle conduit péniblement chaque côté de cette lourde porte qui crie sur ses gonds ; son visage s’anime à l’aspect de sa maîtresse ; elle essaye de sourire, mais on devine que le chagrin est l’expression habituelle de sa physionomie.

La marquise, s’apercevant de la tristesse de Marie, fit signe d’arrêter.

— Bonne nourrice, dit-elle, comment va ta fille ?…

Les larmes de Marie répondent pour elle.

La marquise, attendrie, craint de faire une seconde question et regarde avec inquiétude Michel, son frère de lait, qui venait d’accourir au bruit des voitures ; celui-ci, la comprenant, fait un mouvement de tête qui signifie que sa sœur vit encore ; mais ses yeux, levés au ciel, indiquent en même temps que de là seulement peut venir du secours.

— Viens me dire tes chagrins, bonne Marie, viens… dit la marquise.

— Hélas ! ma chère maîtresse, je ne peux : ma pauvre fille se meurt ; et, jusqu’à son dernier moment, ne faut-il pas que je la regarde pleurer ?… Mourir à vingt ans ! ajouta cette triste mère, et mourir de chagrin pour avoir trop aimé !… ô Laurette !…

Et son tablier sur ses yeux, ne pouvant retenir les sanglots qui l’étouffaient, Marie, le dos voûté, la tête penchée, remonta les marches de sa maison et disparût.

— Pauvre mère ! dit la marquise ; Michel, viens ce soir, que j’entende au moins parler de Marie... Et l’équipage entraîna madame de Rocourt, que cette scène avait violemment émue.

En entrant dans ses appartements, elle s’attendrit en voyant les fleurs fraîches qui décorent les jardinières : celles qu’elle préfère ont été placées dans sa chambre ; partout, et dans les plus petites choses, on a étudié ses goûts, donc la volonté de Marie a dirigé les travaux de Michel. — Qui m’aimera comme ma nourrice, quand elle ne sera plus ?… se demanda-t-elle.

L’air était si calme qu’il ne pouvait agiter les rideaux les plus légers ; le jour qui fuyait, la cloche qui sonnait la prière du soir, cette jeune fille mourante, tout portait à la mélancolie, et la marquise s’y abandonna…

Assise devant la fenêtre, elle contemplait le ciel, lorsque Michel arriva dans sa chambre. Madame de Rocourt lui sourit tristement, et, du doigt, lui indiqua un siège.

Michel donna à madame de Rocourt tous les détails qu’elle désirait sur les événements qui avaient aggravé si rapidement les souffrances de Laurette.

— Ah ! madame ! s’écria-t-il, Robert, au fond de cette Sibérie, a dû regretter plus d’une fois les fleurs et les beaux espaliers d’Aulnay ; et souvent…

— Il est donc mort ?… interrompit la marquise.

— Hélas ! oui, madame ; nous l’avons appris bien brusquement par une lettre du ministère de la guerre : la vieille mère de Robert, n’attendant qu’une bonne nouvelle, s’était empressée de la donner à lire à cette pauvre Laurette ; c’était même la veille de l’arrivée de notre vicaire : ce fut le coup de la mort pour ma pauvre sœur. Faut convenir aussi que ce Robert était un bon garçon ; il passait pour votre meilleur jardinier, ma foi ! eh bien ! il est mort sans avoir revu Laurette !…

— Il est donc vrai, dit la marquise, que le malheur atteint toutes les classes, et les passions tous les cœurs !…

Des larmes coulèrent de ses yeux, et ces larmes paraissaient avoir deux sources : les malheurs de Laurette, et les siens.

— Mais, Michel, vous avez parlé d’un vicaire ; le bon curé Gausse serait-il dangereusement malade ?

— Non, madame, mais…

Comme Michel allait expliquer son mais, il entendit qu’on l’appelait du bout de la prairie ; craignant que sa mère n’eût besoin de lui, il fit, d’un air embarrasse, quelques révérences bien gauches à la marquise, heurta la porte en se reculant, et sortit de la chambre.

Ce que Michel venait de dire du vicaire avait éveillé l’attention de madame de Rocourt. Elle chercha à s’expliquer l’arrivée d’un vicaire quand M. Gausse se portait bien, car elle ne connaissait ni les souhaits de M. Gausse ni les besoins du village ; mais, comme un vicaire et surtout un vicaire de campagne était un objet très peu important pour elle, selon l’admirable coutume de son sexe, elle ne s’en occupa pas longtemps, et au bout de deux minutes elle n’y pensait plus. Ce qui l’inquiéta davantage, ce fut la pauvre Laurette dont le sort l’intéressait vivement ; elle avait vu naître, élever cet aimable enfant, elle avait suivi chaque année les progrès de sa beauté, le développement de ses facultés et de son cœur. Des présents souvent répétés, des confidences que l’affabilité de la marquise avait sollicitées et encouragées, tout avait attaché madame de Rocourt à la fille unique de sa nourrice.

La marquise, après avoir arrangé le mariage de Laurette et de Robert, devait doter Laurette, la noce se serait faite au château. C’était encore elle qui avait fait les démarches pour tâcher d’exempter Robert, lors de son départ pour l’armée ; mais comme le nom de Rocourt n’avait pas beaucoup de crédit sous Bonaparte, et que Robert n’avait aucune bonne excuse à donner pour être dispensé de servir puisqu’il était beau, grand et bien fait, madame de Rocourt ne réussit pas dans cette affaire, mais elle consola Laurette du départ de son bien-aimé et lui donna souvent des espérances qui, par la suite, devaient être bien cruellement déçues.

Madame de Rocourt se rappelle toutes ces circonstances, elle craint que la disparition de Michel n’ait eu des causes graves ; s’étant reposée quelques heures de la fatigue du voyage, elle ne voulut pas se coucher avant d’avoir vu la jeune fille ; si cette visite est pénible pour elle, elle songe qu’elle va faire plaisir à sa nourrice et peut-être à Laurette. Elle s’achemine donc vers la prairie qui sépare son château du pavillon de Marie.

Bien que la lune éclairât la campagne, de gros nuages noirs s’amoncelaient à l’horizon et annonçaient un orage prochain, ainsi que la chaleur excessive qui se faisait sentir, malgré la soirée déjà avancée.

— L’orage qui se prépare sera peut-être funeste à Laurette ! pense madame de Rocourt : ce pressentiment la remplit de crainte, elle approche, elle arrive, elle n’entend rien : ce profond silence redouble son effroi ; la porte est ouverte, elle monte lentement, sa respiration est gênée, on dirait qu’elle appréhende de rompre ce silence de la mort. Elle est dans la chambre funèbre et personne ne l’a vue ni entendue.

La vieille mère, le visage dans ses mains, n’ose regarder son enfant, Michel pleure, la mourante semble vouloir se rattacher à la vie par des mouvements convulsifs. La marquise avait à peine entrevu ce funeste tableau, qu’elle fut toute entière absorbée par la contemplation du vicaire dont la voix touchante et les tendres exhortations jetaient des paroles d’espérance dans cette scène de désespoir.

La vue faible de Laurette ne peut plus soutenir que la lueur d’une lampe posée sur une table, derrière son lit ; mais les rayons de la lune arrivent à travers les carreaux de la fenêtre, et cette teinte pâle combinée avec celle de la lampe rougeâtre éclaire lugubrement la chambre et donne un aspect sinistre à toutes les personnes, à tous les objets qu’elle renferme.

Entre la mère désolée et le frère immobile, auprès de la mourante, le vicaire s’était assis. Il tenait dans ses mains une des mains de la pauvre Laurette. Son visage mélancolique respirait en ce moment la plus pure exaltation.

À son aspect la marquise se trouble ; elle oublie Laurette mourante, et ne voit plus que ce jeune homme qui lui semble envoyé du ciel ; bientôt son étonnement redouble quand elle reconnaît dans le langage du prêtre les expressions et le ton d’un homme qui a connu le monde, et reçu une éducation distinguée.

Mais bientôt les souffrances de Laurette semblent arrivées à leur terme. Le vicaire interrompt ses pieuses exhortations. — Ma fille, souffrez-vous ? demande-t-il à la mourante.

« — Ma mère, je sens que je meurs ! dit Laurette d’un ton plaintif, en tâchant de presser la main du jeune homme.

À ce moment, ses yeux se débattent contre la nuit de la tombe, elle les ouvre en vain, et sa main semble vouloir écarter l’obscurité qui l’environne ; mais les pulsations du cœur s’arrêtent insensiblement, le sang se glace, la vierge souffre en silence, une légère contraction anime son visage, et son dernier souffle s’échappe.

Quel silence !… La marquise n’est point aperçue ; bientôt, le visage de Laurette s’embellit d’une fraîcheur céleste ; la mort grave sur ce front pur le sceau de l’immortalité, le sceau mystérieux de l’autre vie.

Ce fut alors que le prêtre s’écria d’une voix profondément émue :

— Âme pure et chérie, ton passage sur cette terre a été le passage d’une fleur ! comme elle, un orage t’a fait mourir !

— Ma fille, ma chère fille ! crie Marie avec un accent déchirant ; elle dort, ajouta-t-elle d’un air égaré.

Le vicaire se lève, s’incline respectueusement devant le corps de Laurette, et regardant la beauté de ses traits :

— Ange du ciel, dit-il, veille sur nous !… Courage, pauvre mère, ajouta-t-il, elle nous a entendus… à demain… je reviendrai prier et pleurer avec vous.

En même temps il regarde la marquise, et, du doigt, lui montre la mère de la jeune fille. Ce regard fut compris, la marquise obéit, elle entraîna Marie, dont les yeux secs paraissaient ne rien voir, et elle passa la nuit toute entière auprès de cette mère désolée.

Le lendemain matin, le bruit de la mort de la jeune fille réveilla ses compagnes et les autres habitants du village. Tout le monde la pleure, et le curé n’est pas le moins ému. Le vicaire, que l’enthousiasme religieux ne soutient plus, est dans un accablement difficile à décrire. Marguerite désolée n’en raconte pas moins toutes les circonstances de la vie de Laurette, depuis sa naissance jusqu’à sa mort. Leseq prononce qu’il n’y aura pas de classe, les enfants ne voient que le congé, et se réjouissent. Madame de Rocourt garde sa nourrice dont la folie déchire le cœur. Michel veille Laurette, le vicaire vient prier auprès d’elle. Il prend un repas au château, madame de Rocourt s’émeut lorsqu’elle le voit, lorsqu’elle l’entend, elle se demande si c’est la mort de la jeune fille ou les paroles du vicaire qui la troublent.

Le moment arriva de rendre les derniers devoirs à Laurette. Le vicaire ayant revêtu ses ornements sacerdotaux, arriva précédé du silencieux cortège qui devait accompagner la jeune fille. On se mit en marche, on franchit la porte de fer, et l’on traversa cette longue avenue, théâtre des fêtes et des danses où Laurette était naguère si belle et si joyeuse !… On passa devant la pelouse où elle apprit à marcher ; devant le gros chêne où elle prononça des serments d’amour ; plus loin, un jeune arbre a reçu sur son écorce tendre les chiffres de Robert et de Laurette ; ici, elle s’est assise près de lui, et tous deux ont parlé de leur bonheur à venir.

Ah ! comme jadis, palpitante d’espérance, elle courait dans cette avenue, demander des nouvelles de son Robert aux soldats qui passaient par hasard dans le village ! maintenant, beauté, amour, tout est mort ; et la terre de l’avenue supporte la jeune fille pour la dernière fois. Ses compagnes désolées baissent les yeux, elles semblent redouter l’aspect de cette avenue féconde en souvenirs.

Les chants lugubres et les chants des oiseaux forment un désolant contraste ; les pas qui résonnent dans l’avenue, les intervalles de silence, le feuillage que le vent agite doucement, le vêtement blanc des jeunes filles, le cercueil et sa couronne blanche, tout jette les spectateurs de cette scène dans un profond recueillement.

V

Le Vicaire et la Marquise. – Visite au presbytère. – Dîner au château.

La monotonie des quinze jours qui suivirent la mort de la jeune fille m’oblige à les passer rapidement. Marie tomba dangereusement malade, et le vicaire vint souvent consoler cette mère au désespoir ; de son côté, la marquise soignait sa nourrice et rencontrait sans cesse M. Joseph.

La présence de Joseph faisait sur la marquise une impression qu’elle ne cherchait pas à analyser. Ce mouvement invincible, qui ressemblait à la peur, ne fut pas chez la marquise cette dette que l’on paye en voyant pour la première fois un homme supérieur, un de ces êtres qui s’emparent presque violemment de notre attention. En effet, à chaque fois que madame de Rocourt entendait les pas du vicaire, cette impression se renouvelait et chaque jour elle acquérait plus de force : elle tremblait en le regardant ; assise dans un coin de la chambre, elle restait longtemps, les yeux attachés sur cet homme imposant, elle oubliait alors les souffrances de sa nourrice, tant son cœur était plein d’autres sentiments dont elle ne voulait pas se rendre compte. L’impassible vicaire ne s’apercevant de rien, consolait la pauvre mère de Laurette par des discours qui tiraient des larmes à la marquise.

Enfin, bien que le vicaire fût absent, toutes les pensées de Joséphine entouraient ce jeune prêtre dont la belle figure basanée, le regard profond, la douleur concentrée faisaient battre son cœur, même lorsqu’elle ne l’apercevait que dans ses rêves.

Marie se portait bien mieux, elle était hors de tout danger et en convalescence ; le vicaire devait venir la voir pour la dernière fois. Madame de Rocourt attendait avec impatience l’heure à laquelle M. Joseph arrivait ordinairement à cette petite maison de brique qui semblait un temple à la marquise.

Joséphine, assise près de l’antique fauteuil de sa nourrice, pensait profondément, et Marie, en se retournant, aperçut des larmes sillonner le visage de sa maîtresse.

— Hélas ! qu’avez-vous ? madame…

— Ce que j’ai, Marie… ne le sais-tu pas ?…

À cette parole, des larmes inondèrent les joues ridées de Marie.

— Dites, madame, que je viens de l’apprendre !… Ah ! madame ! c’est aujourd’hui que je comprends tous vos chagrins ; mais vous, au moins, vous n’avez pas vu mourir votre enfant !…

— Marie ! s’écria la marquise, ne m’en parle jamais !… que ce fatal secret demeure enseveli. Ta douleur, en réveillant la mienne, m’a fait oublier un instant que je veux moi-même oublier mes remords ; et que rien ne me révèle à moi-même ce secret, auquel l’honneur et presque la vie de trois personnes sont attachés !…

À peine la marquise achevait-elle ces paroles que le vicaire entra.

Joséphine rougit et sentit son cœur se troubler à l’aspect du front sévère du jeune homme.

— Eh bien ! Marie, vous voilà mieux !… dit M. Joseph après avoir salué respectueusement la marquise.

— Elle est sauvée, répondit madame de Rocourt ; vous y avez bien contribué par vos soins…

Le vicaire s’inclina en disant :

— Madame, je n’ai fait que mon devoir…

— M. le vicaire, reprit la marquise, en souriant, vous devez savoir combien nous sommes curieuses, et je vais vous en donner une bien grande preuve en vous demandant votre âge…

— J’ai vingt-deux ans… madame.

À cette réponse laconique, Joséphine jeta un regard sur Marie, qui comprit sa maîtresse et affronta, pour elle, le reproche d’indiscrétion.

— Et de quel pays êtes-vous ?... demanda gaiement la nourrice.

— De la Martinique !... répondit sèchement le prêtre, qui, par un mouvement qui lui échappa, laissa voir que toutes ces questions lui déplaisaient.

Aussitôt que Joseph eût répondu, les yeux de la marquise qui brillaient d’une lueur d’espoir et de bonheur passèrent à l’extrême tristesse. Elle regarda Marie d’une manière lamentable, comme si elle eût dit : — Ce n’est pas lui !…

— Quelle vaine recherche ! dit la nourrice à voix basse ; ne vous a-t-il pas dit que votre Joseph était mort ?…

Des larmes envahirent les yeux de la marquise, elle se tut, éloigna son siège, de manière à pouvoir contempler le jeune homme tout à son aise, et sa figure radieuse indiquait combien elle aimait à le voir.

— Vous êtes toujours bien triste, dit Marie, au prêtre devenu pensif.

Le vicaire ne répondit pas, le silence régna, et, bientôt, M. Joseph sortit après avoir salué la marquise, et dit un mot d’adieu à la convalescente.

— Hé bien ! Marie !… s’écria la marquise d’une voix douloureusement affectée ?…

— Oh non !… répondit Marie.

Cependant, aussitôt que le jeune homme eut disparu, il sembla à Joséphine que la chambre de sa nourrice fût vide, il lui sembla que la vie venait de lui être enlevée.

Cette visite du vicaire avait été précédée d’une foule de souvenirs et de vagues objections évoquées par les paroles de Marie. Joséphine croyait avoir fait un rêve, pour elle le départ du jeune homme était un réveil.

Elle frémit des sentiments confus qui se débattaient dans son âme, elle quitta brusquement sa nourrice, et se réfugia dans ses appartements, comme pour échapper à des pensées et à des sentiments qui la poursuivaient trop vivement dans la chambre de Marie, à cet endroit où elle avait contemplé le jeune prêtre pour la première fois, où, pour la première fois, elle tressaillit en le voyant. Ce fut vainement qu’elle se reposa sur son sopha, si elle crut pouvoir y oublier Joseph ; depuis quinze jours toutes ses pensées planaient sur le presbytère où demeurait le jeune homme.

La marquise n’en était pas encore venue au point de s’avouer à elle-même ce qu’elle ressentait, et d’examiner ce qui se passait dans son cœur.

Ainsi Joséphine, tour à tour bruyante et silencieuse, parcourait souvent son parc, et s’asseyait sur une hauteur d’où, contemplant les nuages et la nature toujours jeune, toujours belle comme elle l’avait admirée aux jours de son enfance, elle oubliait son âge en sentant son cœur rajeuni, puis, elle faisait mettre ses chevaux à sa calèche, et se faisait emporter au galop à travers la campagne, pour échapper à ses propres pensées par la succession rapide des impressions extérieures. Enfin, on la voyait assise dans son boudoir, l’œil fixé sur un portrait qui fut toujours placé sur sa cheminée ; et, là, immobile, elle passait d’autres journées entières, sans dire un mot, soupirant parfois et pleurant beaucoup : les lettres de son mari furent reçues avec indifférence, et quelquefois à table, ses gens en la servant s’effrayaient de sa pâleur et de ses distractions.

Depuis huit jours le vicaire n’était pas venu au château, Marie se portait tout à fait bien et la marquise n’espéra plus revoir M. Joseph. Cette semaine lui parut un siècle.

Un soir le curé et son vicaire causaient ensemble, et le curé témoignait à son suppléant combien il était étonné, en n’entendant plus parler de misère dans le village ; il faisait sentir à M. Joseph qu’il n’ignorait pas ses bonnes œuvres. Le jeune homme plein de modestie, allait répondre, lorsque la porte du salon s’ouvre et la marquise paraît.

— Ah madame ! s’écria M. Gausse en se levant précipitamment et lui offrant sa bergère de velours d’Utrecht rouge, quel honneur vous faites à votre vieux pasteur !

— Il le mérite bien, répondit la marquise tremblante et regardant M. Joseph qui la saluait en rougissant.

Cette rougeur insolite chez M. Joseph, fit naître dans l’âme de la marquise un étonnement qui ressemblait à l’espoir. — Il a pensé à moi ! se dit-elle.

— J’ai senti, M. Gausse, dit-elle en affectant de ne regarder que le curé, j’ai senti que si vous n’étiez pas venu au château, c’est que vos infirmités vous retenaient chez vous ; et, alors ne voulant pas que nos pauvres en souffrissent, je viens savoir de vos nouvelles par moi-même et vous apporter la petite somme que je vous remets tous les ans, pour soulager les indigents.

— Madame, il n’y en a plus, M. Joseph nous a enlevé le plaisir de faire des heureux !

— C’est mal, monsieur, dit la marquise en se tournant vers le jeune homme et en le regardant avec un plaisir qu’elle ne pouvait dissimuler.

— Aussi, madame, je lui en faisais de vifs reproches au moment où vous êtes entrée.

Au maintien de la marquise, un observateur habile aurait jugé que la visite qu’elle rendait au curé était une démarche qu’elle avait longtemps méditée et l’objet d’un long combat chez elle. Joséphine embarrassée, cherchait à fixer ses regards ailleurs que sur le vicaire, et cependant une force invincible la contraignait à reporter ses yeux sur lui.

— Alors, reprit Joséphine après un moment de silence, je prierai M. le vicaire d’accepter ma petite somme pour me faire participer à ses œuvres secrètes de charité. Et, sans attendre la réponse, madame de Rocourt tira une bourse pleine d’or et la tendit à M. Joseph. Ce dernier ne put la refuser. Sa main effleura celle de la marquise qui se troubla visiblement. Joseph étonné la regarda, elle baissa les yeux et rougit.

M. Gausse, regardant alternativement la marquise et le vicaire, commençait à comprendre que cette visite, la première que lui eût faite la marquise, pouvait fort bien ne pas être pour lui. De son côté, Marguerite, l’œil collé contre une des fentes de la porte, ne perdait pas un mot ni un coup d’œil et retenait son haleine.

— On ne peut que se féliciter d’avoir obtenu pour vicaire un homme tel que vous, monsieur, continua la marquise ; et, puisque vous voulez bien accepter mon offrande, je n’ai plus de querelle à vous faire. M. Gausse, vous devez être bien satisfait : talents, vertus, tout se trouve réuni dans votre suppléant.

— Madame, s’écria le curé, j’en remercie Dieu tous les jours.

La froide impassibilité de la contenance du jeune prêtre, glaçait madame de Rocourt. Elle contempla pendant quelques moments la belle et noble figure de Joseph, et se retira navrée et la poitrine gonflée des soupirs qu’elle avait retenus.

Cette visite commentée et racontée par Marguerite, réveilla la curiosité du village et le vicaire que la mort de Laurette avait fait oublier pendant quelque temps revint enfin sur le tapis.

On commenta le récit de Marguerite, on s’étonna du dédain de M. Joseph ; dédain que la servante du curé avait exagéré autant que les avances de madame de Rocourt. La conduite du vicaire en cette occasion dérangea toutes les conjectures de Leseq, qui n’imaginait pas que l’on put ne pas courber la tête devant le pouvoir.

D’après la froideur que le vicaire avait manifestée, la malheureuse marquise jugea que jamais le jeune prêtre ne voudrait la comprendre, et que le zèle ardent qui le dévorait lui servait d’égide contre tous les sentiments humains. Elle gémit, et résolut de se contenter du bonheur de le voir, bonheur qu’elle put se procurer souvent. Si la marquise eût été en état de raisonner froidement pendant dix minutes, elle se serait aperçue que le sentiment qu’elle portait à ce jeune homme, était de l’amour : alors effrayée, elle se serait enfuie et n’aurait jamais revu Aulnay-le-Vicomte, et son vicaire ; mais, je le répète, depuis un mois sa vie était un songe ; redevenue jeune et retrouvant toutes les richesses de sentiment que la vie du monde n’avait pas épuisées en elle, elle s’élançait au-delà de la création, en trouvant, pour la première fois de sa vie, un être qui répondait à toutes les idées qu’elle s’était formées de celui qu’elle aimerait toujours. Enfin, elle avait rencontré l’homme de son choix, l’homme de ses rêves, l’homme qui devait toujours lui plaire, malheureuse de le voir trop tard !

Voici ce qui peut expliquer pourquoi M. Gausse et son vicaire reçurent l’invitation d’aller dîner au château. Le curé répondit, sans prévenir M. Joseph, et au jour indiqué le curé l’entraîna.

Cette démarche avait été l’objet d’une longue méditation du bon curé, qui n’en parla même pas à Marguerite. Chat échaudé craint l’eau froide, s’était-il dit : si mon vicaire est malheureux, c’est à cause de quelque passion, et il s’écarte des occasions de retomber dans son premier malheur : c’est fort bien ! mais si le renard sait beaucoup, la femme amoureuse en sait davantage ; et, si madame la marquise veut du bien à ce jeune homme, il ne faut pas qu’il manque son chemin par une fausse délicatesse : il peut sans se rendre coupable profiter des bonnes dispositions de la marquise et devenir évêque ? et Jérôme Gausse doit battre le fer tandis qu’il est chaud, si le jeune homme ne le bat pas lui-même ; le moine doit répondre comme l’abbé chante, aussi ferai-je si bien que malgré lui, il regardera madame la marquise autrement que le jour de sa visite ; enfin je le mettrai sur la voie : à bon entendeur demi-mot ; à bon joueur la balle vient.

Ce fut dans cette intention que le bon curé emmena M. Joseph au château.

Depuis le matin, depuis la veille, la marquise pensait qu’elle allait voir le vicaire, et le voir pendant la moitié d’une journée. Elle s’était vêtue avec une simplicité apparente, car la plus grande recherche et tout l’art de la toilette avaient présidé à sa parure. Enfin, postée dans une chambre qui donnait sur les cours et sur l’avenue, elle attendait avec impatience ses deux hôtes, et se promettait le plaisir de voir le jeune homme sans en être vue. Cinq heures sonnaient, elle entend résonner la cloche de la grille, et elle aperçoit M. Joseph qui donnait le bras au respectable curé. Elle admire l’attention soigneuse et les recherches dont le vicaire use envers le vieillard ; un instant elle souhaita d’être M. Gausse, pour être soutenue, protégée par ce jeune homme, au teint de créole, et à la démarche silencieuse.

— Qu’il doit être passionné, se dit-elle, quel front noble, quelles manières distinguées ; ce n’est pas là un homme ordinaire, le fils d’un paysan. Quel est le mystère qui l’environne ?… Et tout en pensant ainsi, elle se complaisait à voir marcher le vicaire. Cet assemblage philosophique de la jeunesse protégeant un vieillard débile, ne la frappait pas ; elle ne pouvait apercevoir que les qualités extérieures qui décoraient M. Joseph, qualités qui lui semblaient l’enseigne des perfections morales, qu’elle désira toujours.

Enfin madame de Rocourt est à table, elle est entre les deux ecclésiastiques, et elle sent à ses côtés celui qui fait vibrer les cordes de son cœur.

— J’espère, monsieur, dit-elle à M. Gausse, que nous allons reprendre toutes nos habitudes des années précédentes, et que, maintenant que vous avez un jeune bras, la goutte et la sciatique ne vous empêcheront plus de venir, au moins une fois par semaine, dîner au château.

— Madame, répondit le curé qui avait conservé quelques habitudes de l’ancien régime, si j’étais jeune, je ne trouverais pas que cela fût assez, je voudrais vous faire ma cour plus souvent, mais M. Joseph me suppléera !... Je vous le livre, madame, dit le bon curé avec un malin sourire ; c’est aux belles dames que je confie le soin de dissiper sa profonde mélancolie.

— L’ambition, répondit madame de Rocourt, travaille aujourd’hui toutes les têtes, et le jeune clergé en est moins exempt qu’autrefois.

— Madame interrompit le jeune homme sans regarder madame de Rocourt, mon ambition est satisfaite du poste que j’occupe, et j’ai plus de fortune que je n’en ai jamais souhaité.

L’air de hauteur qui anima la figure du prêtre, pendant qu’il prononça ces paroles les yeux baissés, surprit le curé, et brisa le cœur de la marquise.

— Mon jeune ami, dit M. Gausse, vous ne désirez donc rien en ce monde ?

— En ce monde, répondit Joseph, je ne désire que le repos.

— Mais le repos n’est doux, repartit la marquise, qu’après des agitations, des malheurs ou des fautes que votre jeunesse doit soupçonner à peine.

— Madame, reprit le vicaire, le découragement est de tous les âges : dans la jeunesse, c’est un pressentiment, dans l’âge mûr un souvenir.

Cette phrase s’appliquait trop aux événements de la jeunesse de madame de Rocourt, pour ne pas l’émouvoir profondément.

— Quoi ! dit-elle, pour détourner la conversation, vous ne cherchez pas à vous faire des amis ?

— Il est des douleurs dont les remèdes sont inconnus, et pour lesquelles la nature n’a point produit de baume.

— Le temps est un grand maître, dit le curé.

— Parce qu’il amène la mort ! repartit le vicaire.

— Savez-vous que c’est peu chrétien de la désirer, s’écria la marquise.

— Aussi je ne la cherche pas, je l’attends !

Tout le monde se tut. Une circonstance bien faible vint mettre le comble à la douleur de la marquise. Son bonheur était d’offrir à chaque instant au vicaire les mets que l’on apportait, et elle comptait pour une joie de pouvoir servir M. Joseph. Ce dernier, très frugal, la refusa sans cesse, et ne prit que d’un seul mets que lui présenta M. Gausse. Ce fut un supplice pour la marquise. Son imagination lui faisait voir dans ces refus une détermination arrêtée, et elle l’accordait avec la rigidité qui régnait dans les discours et dans le maintien du jeune prêtre, qui ne jeta pas une seule fois les yeux sur madame de Rocourt.

Cette soirée, qu’elle croyait devoir être un bonheur, fut un tourment perpétuel, une torture : elle endura toutes les souffrances que l’on éprouve à se voir dédaignée et dédaignée cruellement. Sur la fin, les larmes lui vinrent dans les yeux, plutôt par sensibilité que par dépit.

M. Gausse le vit et s’en affligea, son cœur compatissant en fut brisé. La marquise fut en proie à une douleur mortelle ; mais quoique son cœur eut été cruellement tourmenté, lorsque ses hôtes se retirèrent, elle les accompagna jusqu’à la grille ; et là, s’appuyant sur le bras de Marie, elle contempla longtemps la démarche du jeune prêtre, après lui avoir dit adieu de la bouche et du cœur. Marie ne proféra pas une seule parole. La nourrice et la maîtresse restèrent plongées dans la rêverie ; madame de Rocourt rentra silencieusement au château, elle n’avait même pas entendu le bonsoir et les souhaits respectueux de Marie.

Le sommeil ne visita point la couche de Joséphine, et elle ne profita point de cette veille pour examiner son cœur. Elle ne chercha point à savoir si elle aimait, si cette passion involontaire était légitime selon la nature, si elle pouvait s’en garantir ; enfin quel était le sentiment qu’elle portait à Joseph… ; non, elle pleura en se représentant sans cesse le coup d’œil rigide du vicaire, et elle gémit sur les malheurs que son âme brisée pressentait.

VI

Curiosité poussée au dernier degré. – Réconciliation. – Voyage de Leseq à A…..y. – On a des renseignements.

Lorsque le curé fut rentré au presbytère avec M. Joseph, il le chapitra doucement et par un déluge de proverbes, sur la rigidité de ses manières, sur les habitudes sauvages et misanthropes de sa tenue, et sur le froid de sa conversation. Le vicaire parut étonné : M. Gausse lui dit qu’il avait percé le cœur de la protectrice du village, et que la grande bonté de madame de Rocourt était cause qu’elle se contentait d’en gémir. Enfin, le curé obtint de M. Joseph, qu’il retournerait au château, s’excuser, non pas verbalement, car ce serait reconnaître que madame de Rocourt avait été offensée, mais en se comportant avec plus d’affabilité, en mettant de la grâce et du liant dans ses manières et dans sa conversation. Ce que le curé dit au vicaire, sur l’âme pure et candide de madame de Rocourt, parut produire beaucoup d’effet sur M. Joseph, qui se retira dans son appartement.

Marguerite avait tout entendu, car toutes les portes de la maison de M. Gausse étaient organisées d’après le système qui régissait celles du château de M. Shandy, chez qui les gens savaient les premiers tout ce qui s’y disait. Aussi Marguerite, en se couchant, entama une conversation, qui devait avoir de grands résultats.

— Monsieur, vous douteriez-vous, dit-elle, en suivant sa louable habitude de prendre, entre mille phrases, la tournure la plus longue, vous douteriez-vous de ce que le village débite sur nous ?

— Eh bien !…

Sur cet eh bien ! Marguerite croisa les bras, s’assit et s’écria : — Monsieur, tout le monde prétend, qu’il est bien étonnant que madame la marquise s’intéresse à un inconnu, car Joseph, monsieur, n’est pas un nom de famille ! votre vicaire a-t-il dit ce qu’il était, d’où il venait ? – non… l’on n’en sait rien, et vous verrez qu’on n’en saura jamais rien !... Vous aurez beau faire, monsieur, il n’est pas naturel qu’on se taise quand on a à dire quelque chose de bon.

— Certes, ce n’est pas naturel pour toi, Marguerite.

— Monsieur, il n’est pire eau que l’eau qui dort.

Le curé, flatté de voir ses proverbes prospérer, sourit à Marguerite.

— Tenez, monsieur, comment justifierez-vous ses veilles ?… Oh ! comme je voudrais connaître ce qu’il écrit ! ah ! si jamais la maudite porte du cabinet reste ouverte, je le punirai bien de son défaut de confiance.

— Marguerite, s’écria sévèrement le curé, chacun est maître chez soi, et c’est très mal ce que vous dites là ! qui cherche mal, mal y tourne, ainsi prenez garde… à ce que tu feras : il ne faut pas mettre son doigt entre l’arbre et l’écorce.

— Monsieur, dit fièrement Marguerite, devriez-vous me reprocher cette curiosité-là ?… n’est-ce pas à cause de vous que je cherche des détails ? n’êtes-vous pas compromis par cette ignorance ? Si l’on vient vous demander des renseignements sur votre vicaire… qu’aurez-vous à répondre ?… Vous répondrez…… Je ne sais rien !…

— À tout seigneur tout honneur, il aurait dû me dire, à moi, son supérieur, ce qu’il est et d’où il vient.

— Monsieur, voulez-vous l’apprendre ?… s’écria Marguerite en épiant le regard de son maître. – Le curé hésita. – Alors Marguerite porta les derniers coups...

— Monsieur, dit-elle, j’ai revu M. Leseq ; (elle rougit).

— Il est veuf, murmura le curé, et je m’imaginais bien que vous ne seriez pas en guerre longtemps : qui a bu boira, mais prends garde, ma fille, promettre et tenir sont deux !…

— Monsieur, si vous le permettez, M. Leseq viendrait demain déjeuner avec le maire et le juge de paix et le percepteur. M. Leseq a dit que, si on l’autorisait, il irait volontiers à A…..y, et, que là, il s’informerait tant et si bien au séminaire, au chapitre ; à l’évêché ; dans la ville, qu’il saurait tout ce qui concerne M. Joseph.

— Je ne voulais plus voir Leseq.

— Monsieur, il en est au regret, il est repentant de vous avoir offensé, il m’a assuré que si vous l’admettiez dans votre maison, il ne dirait plus un mot de latin.

— Allons, repartit le curé, il m’a fait un visite l’autre jour pendant que j’étais à la promenade, il est malheureux cet homme !… qu’il vienne ; car au total, chien qui aboie ne mord pas.

— Ainsi, monsieur, à demain, dit la servante en s’en allant joyeuse de voir tous les ressorts qu’elle avait préparés, jouer avec un plein succès.

Le curé s’endormit en pensant qu’enfin il saurait bientôt, et par des moyens légitimes, ce qu’était son vicaire.

On sent que l’intimité que madame de Rocourt paraissait vouloir établir entre elle et M. Joseph, était d’une conséquence trop grande dans ses résultats, et menaçait trop la pondération des pouvoirs et l’état politique de la commune, pour que les grands du village n’y songeassent pas. Aussi, l’on avait tenu un conseil, auquel on appela Marguerite, et après de longues et de mûres discussions dont les voûtes de la boutique du maire résonnèrent, l’on avait décidé, qu’il devenait urgent de savoir à quoi s’en tenir sur le compte d’un vicaire taciturne, haut comme le temps, riche, sans fortune apparente ; qu’il fallait chercher si sa vie antérieure ne fournissait pas des moyens de l’exclure du château, même de la commune ; ou apprendre, enfin, si c’était réellement un être devant lequel on dût courber la tête, et, dans le premier cas, l’écraser ; dans le second, l’honorer.

— Oui, avait dit Leseq en terminant une phrase du maire, il importe de cognoscere aliquem ab aliquo, savoir sur quel pied danser avec lui.

C’était en conséquence de cet arrêté que Marguerite engagea M. Gausse à donner à déjeuner aux membres de ce conseil, car le consentement du curé était nécessaire pour que Leseq pût s’absenter ; et d’ailleurs, on avait pensé que ce serait un coup de maître que de faire entrer M. Gausse dans cette ligue.

Le lendemain matin, Marguerite prépara un déjeuner splendide, et les conviés, avertis par la gouvernante, vinrent trouver M. Gausse qui les reçut cordialement.

Leseq se tenait debout derrière le percepteur, et il tourmentait les boutons de son méchant habit noir, lorsque M. Gausse l’apercevant lui dit :

— À tous péchés miséricorde, mon cher maître d’école, asseyez-vous et soyons bons amis.

— Amen dico vobis, M. le curé, comme dit Cicé… non, comme dit l’Évangile, je veux être déchiré comme un hérétique si je ne suis pas digne de vos bontés.

— C’est un bon diable, reprit le maire, et la brouille conséquente que vous avez eue à cause que… Mais voyez-vous ?… c’est un brave garçon qui écrit joliment une lettre et…

En ce moment, Marguerite vint annoncer que le déjeuner était prêt, et que M. Joseph descendait. Alors M. Gausse, s’acheminant vers la salle à manger en s’appuyant sur le bras du percepteur, fut suivi de tout le monde. L’officieux Leseq apporta le coussin de la bergère du curé, le mit sur la chaise du bonhomme, qui le remercia par un coup d’œil.

— Allons, s’écria le curé joyeux à la vue de sa table bien servie. Allons, Marcus Tullius, dites-nous le Benedicite en latin ; c’est vous chatouiller à l’endroit où cela démange.

— On ne peut pas dire le Benedicite autrement qu’en latin, et c’est ainsi que bien des gens profèrent du latin sans…

À ce mot, le curé fronça le sourcil, et Leseq s’aperçut à temps de sa gaucherie.

— Chassez le naturel il revient au galop, s’écria le bon prêtre.

Le repas fini, M. Joseph salua et se retira.

— Il devient plus important que jamais de savoir ce qu’il est… dit Leseq…

— Oui, monsieur le curé, s’écria le maire, vous sentez qu’il est important de connaître enfin quel est votre vicaire ; je conviens qu’il me paye bien les dettes des malheureux, mais, voyez-vous, un maire doit veiller à ce qui se passe dans sa commune, et, à chaque instant, il doit être en état de fournir des mémoires sur ses administres, à cause que… Ici il regarda Leseq.

— À cause que est togatus magistratus, c’est comme qui dirait un Prêteur.

— Non, non, je ne prête pas, s’écria vivement le maire, je ne vends qu’au comptant, excepté à Marguerite.

— Mais, M. le maire, togatus

— Non, pas de cela !

— Mais, magistratus signifie un juge de paix.

— Comment cela ? s’écria à son tour le juge de paix, il n’y en a pas deux dans un chef-lieu, j’espère ?

— Je ne dis pas cela, reprit Leseq.

— Taisez-vous, dit le maire. Voyez-vous, monsieur, il y a un mystère dans la conduite du vicaire, on ne se cache pas lorsqu’on n’a rien à craindre... un marchand, par exemple, supposé un tailleur ou un tapissier, s’il fait banqueroute, il ferme sa boutique et se cache, ainsi…

— Ainsi, continua Leseq, il faut savoir à A…..y ce qu’est M. Joseph.

— Je suis de cet avis, murmura le percepteur, car il n’a pas encore payé ses contributions.

— Je le pense, ajouta le juge de paix, car si la justice avait quelque chose à démêler là-dedans, mon greffier, je crois… enfin, il faut s’informer, le code le dit formellement.

— Que je serais aise d’apprendre !… s’écria Marguerite.

— Monsieur me permet-il, dit Leseq au curé, d’aller à A…..y ?

— Certes, répondit M. Gausse.

— Ainsi, continua Tullius, en se tournant vers M. Devau, je vais partir sur l’heure… mais, pour m’éviter des fatigues, et pour que je puisse aller plus vite, vous feriez, M. le maire, un acte de générosité en me prêtant votre jument. Le maire fit la grimace.

— Si j’en avais une, s’écria Marguerite pour décider le maire, elle serait déjà bridée.

— Je n’ai pas de cheval ! dit le juge de paix.

— Il y a longtemps que j’ai vendu le mien ! s’écria le percepteur.

— Eh bien, Leseq, répondit le maire avec une visible anxiété, envoie chercher ma jument, mais, aies-en bien soin, laisse-la aller son pas, tu iras mieux, ne vas que sur l’herbe, fais-la bien manger à ses heures, ménage-la, ne la contrarie pas…

Au bout d’une demi-heure, Leseq partit en recevant les adieux du comité-directeur du village, et le dernier mot que cria le maire à son secrétaire, fut : — Pas si vite !… pas si vite !… Mais Leseq fouettait la jument sans écouter l’autorité municipale.

Leseq avait promis de revenir au bout de quatre jours, et pendant ces quatre jours on l’attendit avec une impatience sans égale. Marguerite comptait les heures, et chaque matin, au lieu de la formule, qui depuis dix ans servait de préface au lever de son maître, au lieu de dire : — Monsieur a-t-il passé une bonne nuit ? elle s’écriait : — Monsieur, c’est après-demain ; ou demain, que M. Leseq doit revenir, et nous saurons tout.

— Mon enfant, répondit le curé la veille du retour de Leseq, qui veut tout savoir perd l’espoir, j’aime ce pauvre jeune homme, et je serais désolé d’apprendre quelque chose de mal sur son compte : qui a mal fait peut pis faire, un jour ne suffit pas pour ennoblir, ni par conséquent pour expier une faute, et cependant il faudra que je vive avec lui, en sorte que pour un peu de curiosité, je risque ma tranquillité, le mieux est l’ennemi du bien !

Leseq n’arriva pas, et tout le village fut inquiet sur le maître d’école. Le sixième jour, la marquise en sortant de la messe, où elle allait toutes les fois que le vicaire la disait, vint encore voir M. Gausse. Cette visite, évidemment destinée à M. Joseph, donna de grandes inquiétudes au maire qui craignit de s’être compromis en envoyant Leseq à A…..y, et il regrettait surtout son cheval : si Leseq ne revenait pas, c’est que la jument était malade, morte peut-être !

Enfin, le septième jour au soir, le maire vint trouver le curé. Le percepteur et le juge de paix y étaient déjà, pour protester de leur dévouement envers M. Joseph, et dire qu’ils n’avaient point trempé dans le complot de Leseq. M. Devau, à l’aspect des deux fonctionnaires, sembla se troubler, car il venait d’entendre M. Lecorneur dire : — Il est très certain, M. Gausse, que madame la marquise a demandé une haute place pour M. Joseph : mon frère est garçon de bureau au ministère…

Au moment où le maire effrayé prenait la parole, on entendit du bruit au-dehors, et Marguerite essoufflée entra en criant : — Voilà M. Leseq !… aussitôt le maître d’école paraît et s’assied.

— Mon cheval ? fut le premier mot que le maire prononça. Leseq ne put répondre, car la gouvernante, aux petits soins pour le porteur des nouvelles, essuyait avec son tablier la sueur qui couvrait le front du maître d’école, lui avançait un fauteuil, et apportait un verre de vin. Tous les yeux étaient attachés sur Tullius, qui, sentant sa supériorité, buvait lentement ; et quand il eut bu, il brossa ses manches et arrangea ses cheveux.

Le bon curé déguisait son impatience, en faisant passer en revue, d’un seul coup, toutes les pages de son bréviaire, et cela à plusieurs reprises. Le percepteur tournait ses pouces, le juge de paix ouvrait de grands yeux, mais le maire répéta :

— Et mon cheval ?…

— Presque rien, répondit Leseq d’un air qui jeta M. Devau dans une vive inquiétude.

— Mais encore ?…

— Elle s’est déferrée à Vanney.

— Ah ! s’il n’y a que cela ?

— Lorsque son fer s’est détaché, elle est tombée.

— Ah ! s’écria le maire en regardant Leseq avec anxiété ; eh bien ?

— Presque rien !… elle s’est un peu blessée ! !…

— Oh ma pauvre jument !…

— Pourquoi était-elle mal ferrée ? dit Leseq, car elle m’a coûté cent sous pour les emplâtres et les drogues que le maréchal…

— Que lui est-il donc arrivé ?

— Oh ! dit Leseq, elle n’en mourra pas, seulement elle est couronnée !… mais j’ai eu soin…

— Ah ! dit le maire.

— De faire, reprit Leseq, la note de ce qu’elle m’a coûté ; tenez, avec les frais de mon voyage, cela monte à cinquante francs soixante-quinze centimes.

— Qui les paiera ? s’écria le maire en colère.

— La commune !… cria l’assemblée impatiente. Le maire se radoucit, tout en grommelant ; et Leseq s’étant recueilli, parla à peu près en ces termes :

— Je vous ai déjà dit ce qui m’arriva à Vannay ; le cheval se blessa, c’eût été bien dommage que la pauvre bête mourut.

— Certes, prêtez donc vos chevaux, murmura le maire…

— Car, reprit Leseq, elle ne m’aurait pas mené jusqu’à A…..y. Pendant que le maréchal ferrait ma bête, ardebat Alexim, je brûlais au soleil, alors j’entrai à l’auberge pour balayer la poussière de mon gosier, et la femme de l’hôte, grosse, fraîche, jolie, comme mademoiselle Marguerite, (Marguerite rougit) vint me tenir compagnie.

Ce fut alors que pensant à mon entreprise, et jugeant que M. Joseph avait dû passer par Vannay, je demandai à cette digne femme si notre vicaire était descendu chez elle, la veille de son arrivée à Aulnay-le-Vicomte. Elle me répondit, en cherchant l’époque dans sa mémoire, in cerebro, qu’effectivement la voiture de l’évêque d’A…..y avait passé ce jour-là et qu’on y avait remarqué un jeune ecclésiastique.

— La voiture de l’évêque ! s’écrièrent les auditeurs.

— La propre voiture de monseigneur, répéta Leseq, avec ses armes, son cocher, sa livrée, tout, et il est certain qu’ils ont amené M. Joseph à la vue d’Aulnay, car les gens se sont arrêtés à cette auberge, en revenant, et l’ont dit à l’hôtesse : bien plus, le secrétaire de monseigneur l’accompagnait.

— Le secrétaire ! s’écria le curé ; qu’est donc mon vicaire ?

— Pazienza, comme dit Cicéron, s’écria Leseq en continuant : unde factum est, il est donc de fait que M. Joseph a ordonné, jussit, qu’on l’arrêtât à une portée de fusil d’Aulnay, et que le secrétaire a obéi. Tout ceci explique déjà un peu comment ses souliers étaient si propres le jour de son arrivée.

Espérant beaucoup d’après un tel début, j’expliquai à l’hôtesse l’objet de mon voyage, les singularités de M. Joseph ; enfin, je m’ouvris à elle, et de même que Didon, elle devint, dux femina facti, la cheville ouvrière de mon ambassade ; voici comme :

— Je connais, m’a-t-elle répondu, un homme qui vous donnera tous les renseignements possibles ; cet excellent homme, dit-elle en levant les yeux au ciel, c’est l’abbé Frelu, qui vient très souvent me confesser. Restez : je vais aller vous écrire un mot pour M. l’abbé. Elle me parla encore longtemps, car, quoique belle, elle aimait à causer.

— Je passerais des journées à entendre M. Leseq, s’écria Marguerite, qui s’approcha du maître d’école.

— Ma jument était ferrée, mais elle ne se portait pas trop bien ! j’avais la lettre et je partais pour A…..y ; … non, je ne partis pas…

Ici Leseq rougit et s’embarrassa ; Marguerite interpréta-cette rougeur sur-le-champ, et s’éloigna de Tullius, surtout quand il ajouta :

— Cela n’y fait rien, nihil. Je couchai à l’auberge, d’autant plus que le mari n’était pas revenu, et que l’hôtesse (à ce nom Marguerite envisagea Leseq, de manière à le faire trembler) me dit que l’abbé Frelu viendrait peut-être : alors, je restai, et bien m’en prit, car au bout de trois jours, je vis l’abbé Frelu. Comme je connais les usages, je les laissai ensemble et ne reparus que le soir pour souper.

— Mon père, dis-je à cet abbé, je vous attendais, pour avoir des renseignements sur un jeune prêtre nommé Joseph ; vous devez le connaître.

— Si je le connais ! c’est un grand, bel homme, basané comme un africain, triste, parlant peu, un bel organe et des yeux noirs.

— C’est cela même, répondis-je ; il est vicaire à Aulnay !

— Vicaire !… l’hypocrite !… reprit l’abbé, il sera bientôt évêque. Je vais vous apprendre tout ce que je sais, et vous iriez à A.....y, l’on ne ferait que vous répéter ce que je vais vous dire, car toute la ville a parlé de M. Joseph pendant plus de quinze jours. Pour premier renseignement, je vous préviens que M. de Saint-André, notre évêque, est depuis six mois tous les jours à la mort. Remarquez bien ceci.

Il y a un an et demi, un jeune homme, M. Joseph, arriva en chaise de poste, à A…..y, et se fit descendre à la porte du séminaire. Il était plongé dans un égarement difficile à décrire. Je tiens, me dit l’abbé Frelu, ces détails du père Aubry, directeur du séminaire. M. Joseph fut conduit, sur sa demande, à l’appartement du directeur. Là, sans déclarer d’autre nom que celui de Joseph, sans donner d’extrait de naissance, il pria le père Aubry de le recevoir au séminaire, il acquitta même sur-le-champ la somme due pour sa pension pendant un an et il se retira dans la cellule qu’on lui permit de choisir. La plus sombre, la plus écartée fut celle qui lui plut davantage, l’on n’a pas d’exemple d’une retraite aussi austère que celle de M. Joseph. Sa frugalité fut rigide, et sa piété, en apparence, sincère. Toujours méditant, toujours priant, sans cesse occupé des pratiques les plus sévères des solitaires anciens, il réussit à fixer l’attention. M. Aubry vint le voir, il le trouva plongé dans la plus sombre rêverie, l’œil fixé sur une peinture très érotique, mais les larmes aux yeux, pâle, abattu. Il le loua de son assiduité et des progrès qu’il faisait dans la théologie. Le jeune homme n’interrompit son farouche silence que pour répondre d’une manière plus farouche. Toutes ses expressions montraient un dédain bien prononcé pour l’humanité entière ; sa misanthropie fut sévèrement blâmée par le directeur, qui lui enjoignit de prendre de la récréation, et de ne pas mépriser ses camarades. M. Joseph ne se rendit pas à ses ordres, et M. Aubry m’a dit qu’il accablait tout le monde de sa supériorité, ce qui aliéna bientôt les esprits. M. Aubry crut devoir sévir contre un jeune homme qui affichait un tel orgueil, M. Joseph subit les punitions avec indifférence, et ne semblait pas en être touché. On essaya de lui en infliger de plus fortes. Il se rendit chez le supérieur, et lui dit :

— Je suis majeur, je suis mon maître, je ne connais personne dont la volonté puisse m’être imposée ; je m’en vais si l’on me tourmente, car je n’ai rien fait de répréhensible : je crois être bon et religieux, je n’ai heurté personne !… Si l’on me heurte !… je brise tout ce qui me fera obstacle : je le puis.

Étonné d’un pareil langage, le P. Aubry, voyant que l’époque du sous-diaconat arrivait, se hâta de prévenir l’évêque. L’évêque ne fit pas attention à ce rapport, et se contenta de dire à M. Aubry :

— Le jeune homme dont vous me parlez est quelque jeune homme de distinction qui aura commis une faute grave, ou que la mort d’une personne chère aura plongé dans la désolation, ou que des passions vives nous ont amené : en lui conférant le sous-diaconat, je lui parlerai.

Tout le séminaire était persuadé que M. Joseph n’avait pas d’autre but que de contenter l’ambition qui le rongeait ; qu’il réussirait à attirer l’attention ; que l’ardeur qu’il mettait à ses études théologiques le prouvait, et que l’on ne tarderait pas à voir ses projets plus à découvert. On commençait déjà à parler, dans la ville, du néophyte extraordinaire que nous possédions ; et, les femmes, au récit qu’on faisait de ses actions, en entendant dire qu’il était bel homme, plein de feu, d’enthousiasme et qu’il méprisait tout, s’intéressèrent vivement à lui.

Le jour du sous-diaconat arriva, la salle de l’évêché était pleine de monde et surtout de femmes. M. Joseph arriva à son tour dans le cabinet de l’évêque pour répondre à toutes les questions qu’il voulait lui faire, et enfin pour décliner son nom de famille. J’ai su par le secrétaire de l’évêché, les détails de cette entrevue. Le secrétaire était au bout du cabinet de M. de Saint-André. Le jeune néophyte s’approcha, dit son nom, et Monseigneur jeta un cri qui fit accourir le secrétaire. M. Joseph, surpris, attendait le résultat de l’émotion de l’évêque. Ce dernier fut longtemps à reprendre ses sens, mais ayant contracté depuis longtemps l’habitude de déguiser ses passions et ses secrets sous un front sévère et impénétrable, il revint à lui, regarda le jeune homme avec une bonté qui ne lui est pas ordinaire, et lui dit :

— Monsieur, quels sont vos projets ?

— Monseigneur, c’est d’être prêtre au plus tôt ; si vous aviez le pouvoir d’abréger le temps d’épreuves, je vous serais infiniment obligé.

L’évêque, étonné, examinait avec un soin curieux le visage du néophyte et semblait se complaire dans sa rêverie.

— Et quand vous serez prêtre, dit-il, que voulez-vous faire ?

— Obtenir un modeste vicariat et y mourir tranquille.

— Quel âge avez-vous ?

— Vingt-deux ans.

À cet instant, l’évêque renvoya son secrétaire. On n’a jamais eu de renseignement sur la scène qui se passa entre Monseigneur et le jeune homme. M. Joseph reparut dans la salle des ordinations en accompagnant Monseigneur. M. de Saint-André lui conféra le sous-diaconat et le retira du séminaire, il le logea à l’évêché, dans un endroit conforme à ses goûts ; M. Joseph y mena la même vie qu’au séminaire, ce qui étonna beaucoup de monde.

L’évêque a témoigné à ce jeune homme une amitié, une affection extraordinaires. Ce qu’il y a de plus étonnant, c’est que l’on a lieu de croire que Monseigneur n’a rien su sur la vie antérieure de M. Joseph, et qu’il n’a rien confié à M. Joseph sur les motifs qui l’engageaient à lui donner tant de marques d’affection. On fit courir les bruits les plus absurdes. Toute la ville parla de cet événement, les plus jolies dames affluèrent au cercle de Monseigneur, afin de pouvoir revoir M. Joseph, mais ce dernier n’y paraissait jamais, et quand par hasard on l’y trouvait, son humeur sévère, sa contenance glaciale repoussaient les hommages par lesquels on tâchait d’ébranler sa prétendue vertu.

Enfin, Monseigneur écrivit en cour de Rome pour obtenir des dispenses, et, il y a trois mois, le jeune homme fut ordiné prêtre. Lorsqu’il demanda la première place qui vaquerait, l’évêque se fit apporter la feuille, il n’y avait rien de disponible, mais le secrétaire dit à Monseigneur que depuis longtemps on sollicitait un vicaire dans la commune d’Aulnay-le-Vicomte. Alors le jeune homme se jeta aux pieds de Monseigneur pour obtenir cette place.

L’évêque en réfléchissant au nom d’Aulnay-le-Vicomte, s’écria :

— Il y a des choses écrites dans le ciel.

Depuis cette parole, Monseigneur est à la mort, la goutte et la sciatique se sont combinées avec une fièvre qui ne l’a pas quitté. Il n’a pu résister aux instances de son cher Joseph, et il a donné sa voiture, ses gens, son secrétaire, pour conduire notre jeune vicaire à Aulnay. Depuis le départ de M. Joseph l’évêque n’a pas prononcé son nom, mais souvent ses regards cherchent le jeune homme, surtout lorsqu’il se trouve plus mal. Les ecclésiastiques qui comme, moi sont instruits de la marche des passions humaines, ont admiré l’astuce de ce jeune ambitieux, et nous n’avons pas douté de la conduite qu’il tiendrait à Aulnay. N’est-il pas sombre, réservé, méprisant même les personnes les plus élevées en dignité, affectant la plus grande piété, taciturne, bienfaisant ?…

— C’est cela même, ai-je dit.

— Je l’ai deviné !… répondit M. l’abbé Frelu.

Là-dessus nous avons beaucoup parlé de tout ce qu’a fait M. Joseph depuis son arrivée ; de vous, M. Gausse, car M. l’abbé Frelu m’a beaucoup loué de vous approcher, et votre éloge ne lui a pas coûté.

— Monsieur, me dit l’abbé Frelu, en terminant, soyez sûr qu’avant sept ans, ce jeune hypocrite, du reste plein de talents, sera cardinal et ministre.

Alors, j’ai salué M. l’abbé, j’ai embrassé l’hôtesse, j’ai fait galoper ma jument vers A..…y…

— Galoper !… s’écria le maire en levant les mains et les yeux vers le ciel.

— Là, continua Leseq, un de mes parents qui est employé honorablement à la garde des enfants au lycée, m’a confirmé les discours de l’abbé Frelu : il m’a donné des détails que l’abbé avait omis : ce sont les petits événements qui ont eu lieu lorsque Monseigneur a ordiné M. Joseph.

Il y avait beaucoup de monde, le jeune homme portait sur sa figure les traces de la plus profonde douleur, et son aspect tirait les larmes des yeux. Un grand combat se passait évidemment en lui-même, ses gestes n’étaient pas en harmonie avec la noblesse ordinaire de son maintien. Lorsque l’évêque parut, il tomba à genoux à sa place, des larmes s’échappèrent de ses yeux.

Tout le temps de la cérémonie, il pleura, et l’on fut obligé de l’emporter presque mourant, mais la curiosité ne put être satisfaite sur la cause de ses larmes.

J’ai remercié mon parent, je suis revenu à Vannay ; j’ai revu l’hôtesse ; dixi : j’ai dit ! s’écria Leseq en forçant sa voix.

Puis il avala un verre de vin que la joyeuse Marguerite avait apprêté.

VII

Dans lequel on a l’espérance de savoir tout ce qu’est le Vicaire. – Discussion jésuitique sur le manuscrit. – Il cède !

Aussitôt que Leseq eut terminé son éloquente narration, chacun se regarda avec un étonnement que le maître d’école crut produit par son discours, qu’il aurait nommé pro vicario ; mais bientôt un sourd murmure s’éleva dans le salon du curé.

— Nous ne sommes guère plus avancés, s’écria Marguerite.

— Nous en savons assez, dit le juge de paix, pour nous abstenir désormais de toute recherche sur M. Joseph. S’il est favori de Monseigneur, favori de madame de Rocourt, nous serions mal avisés de lui causer quelque peine.

— C’est cela, ajouta M. Devau, d’ailleurs il est riche, il paye sans marchander.

— Je n’ai plus rien à craindre pour ses contributions, s’écria le percepteur ; pourquoi, M. le maire, ne m’avez-vous pas dit qu’il vous payait comptant ?

— Et en or, répliqua le maire.

— En or ! s’écrièrent-ils en chœur.

— Parbleu, s’écria Leseq, belle merveille, quantum prodigium ! Eh ! messieurs, suivez le système de l’abbé Frelu, cet homme ne se cache pas pour rien. Or, il a commis quelque crime !… déchirons à force de tentatives et d’efforts, déchirons le voile dont il se couvre : refert, il importe, communæ, à la commune, et securi publicæ, à la tranquillité publique, ce qui signifie la justice, justitia, de savoir ce qu’est cet homme : et, si c’était un criminel qui, doué d’avantages extérieurs séduisants eût trompé Monseigneur, surpris l’âme et les bonnes grâces de madame la marquise, voyez ce qu’il nous en arrivera en le démasquant… Vous, M. le percepteur, vous devenez receveur d’arrondissement ; vous, M. le maire, vous êtes nommé sous-préfet, peut-être !… vous, M. le juge de paix, qui auriez arrêté le coupable fugitif, vous iriez siéger sur les lys du tribunal !… et moi…

Les trois premiers fonctionnaires d’Aulnay restaient la bouche béante en aspirant l’espoir présenté par l’éloquent Leseq.

— Un instant, mes enfants, dit le curé en soulevant sa jambe malade de dessus le tabouret où elle était posée ; et il se leva en prenant une attitude rendue imposante par son air de bonté : un instant, mes enfants, chacun est maître chez soi, et l’on ne doit pas inculper ainsi M. Joseph. Je conviens qu’il n’y a pas de feu sans fumée, mais chacun son métier, et celui d’espion n’est pas le nôtre ; d’ailleurs, il ne faut pas mettre son doigt entre l’arbre et l’écorce, car il n’est pire eau que l’eau qui dort ; et savez-vous ce qu’il vous reviendrait de vos recherches, qui cherche mal, mal y trouve ; d’où je conclus que chacun est fils de ses œuvres, et qu’il ne convient pas de nuire à M. Joseph. S’il est riche : monnaie fait tout, prenez garde, tel cherchait rose qui a trouvé épine ; et l’on sait où l’on est, l’on ne sait pas où l’on va ; l’homme propose et Dieu dispose, et les battus payent l’amende ; ainsi, pas de complot, croyez-moi, un bon conseil vaut un œil dans la main.

Ce déluge de proverbes n’était pas de nature à satisfaire Leseq ; mais se voyant le seul de son avis, il se tut et s’en alla ayant des renseignements qui devaient assouvir la curiosité publique, sans cependant qu’ils expliquassent l’indifférence de M. Joseph pour tous les événements sublunaires.

L’honneur de cette découverte devait appartenir à Marguerite, le destin avait décidé que le village n’en serait jamais instruit, et que la gouvernante garderait un secret en sa vie.

Elle était restée seule dans le salon, et bien qu’elle pensât au vicaire, elle cherchait à deviner comment le perfide Leseq avait pu rester quatre jours chez une belle hôtesse ?... elle se rappelait l’embarras du maître d’école lorsqu’il arriva à cette partie de sa narration… quand le trot d’un cheval retentit au dehors, et la sonnette du presbytère au dedans ; Marguerite s’élance, un paysan venait demander avec instance les secours de l’église pour sa mère qui se mourait. Marguerite monte chez M. Joseph et l’instruit de ce que l’humanité et la religion exigent de lui. Le jeune prêtre sort avec rapidité, il court à l’église et saute sur le cheval que le fils désolé lui avait amené. Il court, il vole, malgré la nuit, malgré la pluie, il est déjà loin !…

Quelle joie ! Marguerite en pâlit, elle est seule en ce cabinet dans lequel, depuis que le vicaire est dans la maison, personne n’a pénétré… L’imprudent vicaire a, dans son zèle, tout laissé pour aller au secours de l’homme en détresse, et Marguerite, la curieuse Marguerite triomphe !…

Elle parcourt le cabinet avec une joie inexprimable ; elle arrive devant le chevalet, et reste immobile d’admiration à l’aspect de la plus belle femme qu’il soit possible d’imaginer. Ce portrait est l’ouvrage du jeune prêtre, et, en apercevant cette figure céleste, la première idée qui vienne à l’esprit, c’est de croire que cette femme est une créature imaginaire, dans laquelle une âme voluptueuse, grande et pleine de poésie, a rassemblé tous les traits épars dans la nature, en un mot ce que les peintres nomment le beau idéal.

Quand Marguerite s’est rassasiée de cette vue, elle s’avance vers le bureau, voit le manuscrit l’ouvre et lit……

……

……

Le bon curé ne s’inquiétant pas de l’absence de sa gouvernante, ayant remis sa jambe en place et appuyé sa tête sur l’énorme dossier de sa bergère rouge, s’était laissé aller à une envie de dormir, produite par la trop grande tension de son esprit pendant le discours de Leseq. Il dormait…

Tout à coup des cris perçants le réveillent, dans son premier somme, il écoute : Marguerite entre effarée, une lumière à la main.

— Ah ! monsieur, une abomination… une révolte, on va le pendre !… le tuer !… les coquins !

— Qu’as-tu, ma fille ? mon vicaire… qu’est-il arrivé ? parle !…

— Ah ! monsieur, quelle histoire ! un vaisseau, des pirates, les pauvres enfants, leur père… c’est lui !

— Mais, Marguerite, assieds-toi, et conte-moi !…

— M. votre vicaire est parti, il a laissé la porte de son cabinet ouverte, je suis entrée, j’ai tout vu, voici son manuscrit, voici toute son histoire ; je l’ai lue au milieu, et il y a un sabbat d’enfer !…

— Marguerite, dit sévèrement le curé, reportez ce manuscrit où vous l’avez trouvé, fermez la porte du cabinet de mon vicaire et revenez ici, vous ne me quitterez pas qu’il ne soit arrivé.

— Comment, monsieur !… s’écria Marguerite stupéfaite du sang-froid et de la sévérité inaccoutumée du bon curé.

— Faites ce que je dis !… répéta le curé en faisant taire le désir qui le dévorait.

— Y pensez-vous ? monsieur, nous allons tout connaître, tout savoir, cela se peut et vous vous y refusez !… Ma foi, monsieur, on profite du hasard. Ce qui tombe dans le fossé est pour le soldat.

Un proverbe déridait toujours le bon curé, sa sévérité disparut et il commença à admirer la figure friponne et curieuse de sa gouvernante. Celle-ci continua :

— Monsieur !… eh bien, je le lirai tout bas.

Le curé se mit à sourire malignement ; mais il répondit : — Non !… non, Marguerite.

— Monsieur, écoutez, reprit la servante, je suis de votre avis, nous devons remettre ce manuscrit à sa place, mais permettez-moi de vous faire observer : 1° que je l’ai commencé ; 2° que si M. Joseph a écrit son histoire, c’est pour qu’elle soit lue ; 3° enfin que personne n’en saura rien.

— Et Dieu, Marguerite !

— Ah ! monsieur, n’y a-t-il plus que cela qui vous arrête, reprit naïvement la malicieuse servante ; écoutez-moi toujours !…

— Ah ! satan !… s’écria M. Gausse qui commençait à désirer lire le manuscrit, si l’on dit pour la faim : ventre affamé n’a pas d’oreille, que dira-t-on pour la curiosité ?

— Tout ce que l’on voudra, mon bon maître, dit-elle en se coulant sur un fauteuil près de M. Gausse ; mais écoutez-moi… et, posant son bras sur celui du curé, elle le regarda d’un air tendre et lui dit :

— Nous sommes deux personnes bien distinctes, et les péchés que l’un commet ne regardent nullement l’autre.

— Où diable veux-tu en venir ?

— Eh bien ! monsieur, continua la jésuitique servante, je prends sur moi le péché !… c’est moi qui ai pris le manuscrit, c’est moi qui vais le lire, vous l’écouterez ou vous ne l’écouterez pas, vous agirez comme bon vous semblera ; mais moi je le lis… et dans deux ou trois jours, je me confesserai à vous, je montrerai un sincère repentir, alors vous me donnerez l’absolution.

— Cela ne se peut, dit le curé en remuant la tête de droite à gauche.

— Mais, monsieur, vous ne m’empêcherez pas de pécher, ce que femme veut Dieu le veut.

À ces paroles, Marguerite jeta un coup d’œil à M. Gausse, le curé rougit, baissa les yeux, et la gouvernante triompha. Le curé se tut ; par ce silence, il s’avoua vaincu. Mais, je l’ai dit, M. Gausse était la franchise même ; alors, ayant consulté son cœur, il s’écria :

— Allons, Marguerite, lis.

Cette dernière, rusée et maligne comme un vieux juge, sortit précipitamment, et courut éveiller un enfant de chœur qui logeait à deux pas du presbytère, elle lui promit mille friandises, sa protection et une récompense s’il voulait faire sentinelle au bout du village, et revenir avertir lorsqu’il entendrait le vicaire arriver.

L’enfant promit, la gouvernante ayant tout prévu, accourut vers son maître, se plaça en face de lui, moucha la chandelle, mit ses lunettes, et M. Gausse ayant fermé les yeux pour n’être pas témoin du sacrilège, Marguerite lut ce qui suit, d’une voix nasillarde.

VIII

Histoire de deux Créoles.

En écrivant l’histoire de ma jeunesse, j’essaie de placer un phare sur la plus orageuse des mers, espérant ainsi éclairer mes frères sur les dangers que renferment les sentiments et les affections les plus naturelles.

— Ses écrits lui ressemblent ! s’écria le curé en jetant un regard vers le ciel ; pauvre jeune homme ! il a été bien malheureux, à ce qu’il paraît.

Eh ! pourquoi chercher à me tromper moi-même continua Marguerite, Dieu ne sait-il pas que si j’écris mes aventures, c’est pour m’occuper d’elle encore ! À quoi bon ces détours ? Ne commençons pas un récit véritable par un mensonge, je suis prêtre, je dois m’en souvenir… Ô religion ! présent céleste, toi seule me soutiens ! donne-moi la force d’achever, avant que la mort que je vois arriver à pas précipités ne vienne m’interrompre ; je t’invoque, je te dédie toutes mes pensées, quoiqu’elles concernent toutes la douce, la pure Mélanie.

Il est, dans ma vie, des circonstances et des faits qui ne sont venus à ma connaissance que bien tard ; cependant, au lieu de les placer à l’époque où je les ai appris, je suivrai dans ces mémoires l’ordre naturel d’un récit, et je classerai les faits de façon à ce qu’ils présentent une histoire suivie.

Je suis né en France, où ? je l’ignore ; de qui ? je l’ignorai longtemps ; ma naissance fut enveloppée des voiles les plus mystérieux, et en ce moment même, les faits qui sont venus à ma connaissance ne sont appuyés d’aucune preuve légale et authentique.

Aussitôt que je vis, dernièrement, Aulnay-le-Vicomte, j’eus un vague souvenir d’y avoir été nourri et d’y avoir passé les quatre premières années de ma vie : ce qui m’a donné ce soupçon, c’est que j’ai toujours eu dans la mémoire le paysage d’Aulnay gravé d’une manière ineffaçable ; et qu’à la première promenade que je fis avec le bon curé, je fus stupéfait en reconnaissant, au sortir du village, du côté des Ardennes, le poirier sous lequel ma nourrice me déposait ordinairement lorsqu’elle allait travailler dans un champ voisin. Ma nourrice était une grosse paysanne, j’ai vainement cherché sa chaumière ; si elle existait encore je la distinguerais entre mille semblables. Cette habitation annonçait la pauvreté, cependant ce toit de chaume était souvent visité par un ecclésiastique qui me prenait sur ses genoux, me souriait, voulait me faire rire et parler, et me couvrait de baisers.

J’avais trois ans et demi : un matin ma nourrice était sortie pour aller travailler dans les champs, et resté seul dans la maison, je jouais, lorsque deux hommes entrèrent brusquement ; je reconnus l’ecclésiastique qui parlait vivement à un militaire. Après une longue altercation qui n’avait rien d’offensif, car ces deux hommes paraissaient amis, le militaire me prit, m’enveloppa dans son manteau, monta en voiture, sortit du village, et, au bout d’un certain temps, sur lequel il ne me reste aucune idée distincte, je me trouvai dans une grande ville au bord de la mer ; enfin, quelques jours après je fus transporté dans une chaloupe, et de la chaloupe dans un vaisseau. Voici en peu de mots tout ce que ma mémoire me fournit sur mon enfance.

Ce militaire, capitaine de vaisseau, était M. le marquis de Saint-André, mon père ; quant à ma mère, jamais je ne l’ai vue.

Nous allions à la Martinique. M. le marquis de Saint-André me donna d’abord peu de marques de tendresse. Sa femme, à ce que l’on m’a dit, avait émigré et n’habitait plus la France : on ne me donna pas d’autres renseignements, et toutes les fois que je questionnais mon père sur ce point, il m’imposait silence. — Eh ! quoi, pensai-je lorsque je fus plus âgé, comment une mère a-t-elle pu abandonner son fils aîné comment a-t-elle pu le reléguer dans un village, loin d’elle, et le confier aux soins d’une étrangère ? Et cette mère n’a pas tenté une seule fois de venir me voir ! elle n’a pas bravé tous les dangers pour m’embrasser ! Ce fut toujours et c’est encore pour moi un mystère dont je n’ai jamais pu soulever le voile ; il est vrai qu’enfant de la nature et initié depuis peu aux inventions sacrilèges de la société, j’ignore les combinaisons qui amènent de pareils faits.

Mon père était doué d’une grande énergie, passionné, sévère et même quelquefois dur. Je dois avouer, néanmoins, que bien que j’aie souffert de sa brusquerie, il a souvent eu pour moi une bonté toute paternelle, mais ce fut lorsque mes qualités morales se développèrent et qu’il crut que je pourrais un jour lui faire honneur. M. de Saint-André était franc, généreux, brave à l’excès, instruit, ayant tout pour plaire, et n’y réussissant jamais, même lorsqu’il le voulait. Il faisait peut-être trop sentir sa supériorité ; l’habitude de commander en souverain sur son bord avait contribué à féconder les semences d’orgueil et de hauteur que son âme contenait, et ceux qui froissent l’amour-propre par leur seule présence peuvent être estimés, craints, admirés même, mais ils ne plairont jamais.

Nous arrivâmes à la Martinique, et c’est dans cette île que j’ai passé la plus grande partie de ma jeunesse. Ici, je dois faire observer que la France était au fort de la révolution, qu’alors le voyage pacifique de mon père est une nouvelle énigme dont je ne puis trouver le mot : j’ignore encore en ce moment si mon père existe, et lui seul pourrait m’expliquer ces contradictions.

À la Martinique, le premier soin de mon père fut d’acheter une petite propriété éloignée de toute habitation, et de m’y confiner en me remettant entre les mains de la femme d’un de ses contre-maîtres. Madame Hamel et deux nègres ont été les seules personnes que j’aie vues jusqu’à l’âge de neuf ans. Madame Hamel devint presque une mère pour moi : elle n’est pas spirituelle, mais elle a un excellent jugement, une âme pleine de douceur, de bonté et de vertus aimables ; dès l’âge le plus tendre elle m’a inspiré la crainte de Dieu, et m’a nourri des divins préceptes de l’Évangile.

M. de Saint-André ne resta pas longtemps à la Martinique, je ne le revis qu’a des époques très éloignées ; mais sa profession ne lui permettait pas de longs séjours, et il ne pouvait guère venir que lorsqu’il se trouvait dans les parages de notre île.

Ainsi, mes premières années se sont écoulées loin des villes, loin des hommes, loin des vices ; je fus livré à la nature, et je puis me dire son élève, car madame Hamel ne me contraignit jamais, elle me laissa suivre tous les penchants de mon âme, pensant, comme elle me l’a dit, que les hommes naissent bons, et qu’en les préservant de la civilisation, on leur donne par cette seule et simple précaution la plus belle éducation possible. La pauvre femme a été la cause bien innocente de tous nos malheurs !…

Cette bonne madame Hamel ne pensa pas une seule fois à me faire étudier les sciences ; elle n’a jamais compris que le latin, les mathématiques, etc., pussent être essentiels au bonheur de l’homme. Je mets en fait qu’elle ne sait pas si la Martinique, qu’elle a habitée pendant la moitié de sa vie, est sous le tropique du cancer ou sous celui du capricorne. Elle ne connaît pas la différence des plantes d’Amérique d’avec celles de l’Europe. Enfin, elle ne m’a montré que bien peu de choses ; au dire de la plupart des hommes.

L’instruction qu’elle me donna consistait en quelques maximes plus difficiles à pratiquer qu’à retenir. — Mon ami, me disait-elle en jetant sur moi un regard attendri, sois digne du nom de Joseph ; fais le bien pour le bien ; respecte la vieillesse et l’enfance, car tu es enfant, et tu seras vieillard ; ne te moque de personne ; ne nuis à qui que ce soit, pas même aux animaux les plus petits ; préfère le bonheur d’autrui au tien ; oublie-toi souvent ; admire l’univers et tire toi-même les conclusions de ce spectacle.

Ce qu’il y avait de mieux, c’est qu’elle prêchait d’exemple. Elle eut rougi comme d’un crime de trahir un nègre marron qui venait se réfugier dans les montagnes ; aussi très souvent ces malheureux fugitifs venaient nous apporter des fruits, des curiosités, et me protégeaient dans mes courses. Nos deux nègres adoraient cette bonne et aimable femme. Enfin, tout ce qu’elle me disait était appuyé par des actions vertueuses, accomplies avec cette simplicité qui doit en doubler le prix aux yeux de l’Éternel.

Je vécus cinq ans sans connaître d’autre loi que ma volonté, d’autres lieux que les montagnes brûlantes et les forêts humides qui nous environnaient. J’avais reçu de la nature un caractère impétueux et passionné : cette énergie terrible, entretenue par l’influence du climat que j’habitais, ne se déploya que dans deux passions qui furent pour ainsi dire son refuge, car, dans tout le reste des sentiments, dans toutes les circonstances ordinaires de la vie, j’ai entendu vanter, par les autres, ma douceur et ma patience.

La première de ces deux passions est un doux enthousiasme pour la religion de Jésus-Christ. Je fus chrétien par mon propre mouvement, et j’attribue cet entraînement de mon âme à la liberté dont j’ai joui. En contemplant cette immense nature de l’Amérique, j’ai senti naître dans mon cœur des sentiments élevés, et je n’ai trouvé que l’Évangile qui fût à la hauteur de ces merveilles : on y reconnaît la même main. Ce livre est, comme la nature, immense et simple dans son ensemble, et compliqué à l’infini dans ses détails, naïf et grand, varié, sublime. Les montagnes, les forêts m’ont rendu religieux, mystique, et longtemps j’ai vu le monde du côté le plus beau. Jusqu’à neuf ans, je parcourus les environs de notre demeure en n’ayant aucune idée arrêtée, et comme un jeune faon, jouant toujours, marchant d’étonnements en étonnements, grimpant sur les bambous, sur les rochers, sur les cocotiers, voulant comme un jeune singe tout voir, tout fureter.

Souvent je parvenais dans l’antre du nègre marron. Le pauvre fugitif reconnaissait en moi l’enfant que ses camarades lui avaient signalé comme le fils de madame Hamel, et le nègre m’apportait une natte, me racontait son esclavage, sa fuite, ses dangers. Je pleurais avec lui, et il baisait respectueusement mes mains, parce que j’étais un blanc. Ô souvenirs de l’enfance, que vous êtes doux ! Cette partie de ma jeunesse fut comme l’aube d’un beau jour : mes jouissances pures, la fraîcheur de mes sentiments, le calme, la naïveté, tout contribue à me rendre délicieuse la mémoire de mes premiers pas dans la vie, et je ne puis penser au son de la cloche de notre habitation sans donner à mon cœur une fête suave, douce et belle de toutes les harmonies que le ciel de mon île me révéla.

Cependant, au milieu de mes promenades, il m’arrivait quelquefois de réfléchir, je commençais à sentir dans mon cœur des sentiments vagues, des affections qui cherchaient à se fixer, enfin il me manquait quelque chose. Souvent j’allais prendre un vieux nègre marron, pour lui confier combien j’éprouvais de plaisir à voir un beau paysage et une roche pendante qui semblait vouloir tomber sur la source qui s’échappait à ses pieds. Je voulais qu’il partageât mes découvertes, car une belle aurore, un coucher du soleil ne me plaisaient plus autant lorsque j’étais seul à les contempler. La bonne madame Hamel ne me fit jamais un reproche de ce que je l’abandonnais pour courir, et cependant la pauvre femme mourait de frayeur lorsque je passais une nuit dans la grotte de mon bon ami Fimo, le vieux nègre marron, le chef des fugitifs.

J’avais neuf ans, et depuis cinq ans je n’avais pas revu mon père. Un jour, je revenais à notre maison, il était presque nuit, j’aperçus de loin beaucoup de lumières ; je courus pour savoir ce qui produisait cette clarté extraordinaire. En entrant dans l’avenue, bordée d’une haie de jeunes goyaviers, d’avocats, de jacqs, d’agathis, je vis qu’il y avait beaucoup de soldats devant la maison, j’arrive, et je revois mon père.

Je lui sautai au cou et je l’embrassai. Quelle fut ma surprise en me retournant de voir, à côté de madame Hamel, une petite fille âgée d’environ cinq ans !… Madame Hamel la tenait sur ses genoux, et lorsque je la regardai, elle me jeta un coup d’œil qui n’est jamais sorti de ma mémoire. Elle était assise sur madame Hamel avec une grâce qui semblait lui être naturelle. Son petit visage brillait de toutes les beautés de l’enfance ; c’était un abrégé des perfections de la nature, et sa pose enfantine, son naïf sourire !… ses longues et grosses boucles de cheveux blonds qui retombaient sur son col frais et mignon. Ah ! malheureux ! je vois encore tout au moment où j’écris ces lignes.

— Mon fils, me dit M. de Saint-André, je vous amène votre sœur.

À ce mot j’embrassai cette charmante enfant.

— Aimez-la bien… car c’est le vivant portrait de madame de Saint-André, et c’est le seul que nous puissions avoir... En disant ces mots, mon père versa quelques larmes. – Elle est morte !… continua-t-il ; mais il ne put achever.

J’appris la nouvelle de la mort de ma mère avec une indifférence dont je m’accuse encore, car je ne fus chagrin que de la douleur de mon père, et quant à moi, je n’étais nullement affecté : cependant, le matin j’avais pleuré amèrement la mort d’un jeune loxia que j’avais apprivoisé de concert avec mon vieux nègre.

Lorsque M. de Saint-André fut seul avec moi, ma sœur et madame Hamel, il s’adressa à cette dernière et lui dit : — Madame, je vous ai amené Mélanie parce qu’il y a encore trop de dangers pour nous en France, et que je n’y connais personne à qui j’aie osé confier cette chère enfant. Aussitôt que nous pourrons revenir en Europe, je viendrai vous chercher. Vous savez quels dangers je cours ici, je vous quitte !… c’est peut-être beaucoup trop d’y être venu. Je ne sais comment je vais faire pour rejoindre mon bord, mais ma troupe est nombreuse et bien armée.

Après cette courte entrevue, mon père m’embrassa, couvrit Mélanie de baisers, et partit. Je voulus absolument l’accompagner jusqu’à la côte, et le suivre pour participer aux dangers qu’il allait courir : il m’ordonna de rester par un geste impératif et un regard absolu, à l’influence desquels il était impossible de se soustraire.

Je rentrai dans la maison, et toute la soirée mes yeux furent attachés sur la petite Mélanie. Une foule de réflexions vint alors m’assaillir, et je sentis naître en moi un attachement dont je n’avais pas d’idée. Le sentiment que j’éprouvais à voir cette jeune enfant est indéfinissable, et je vis avec joie qu’elle le partagea dans toute son étendue. Nous couchâmes dans la même chambre, non loin de madame Hamel, car je voulus à toute force me charger de ma sœur.

Dès lors s’ouvrit pour moi une bien autre carrière. Il ne me manqua plus rien, et la passion la plus terrible jeta sourdement ses fondements dans mon âme. Tous les sourires de ma sœur m’appartenaient, de même que je ne fis plus rien qu’en son nom et pour elle. Je l’emmenais dans mes courses, que je proportionnais à ses forces naissantes, et chaque belle fleur que je rencontrais lui était offerte comme jouet, chaque beau fruit, chaque nid d’oiseau arrivait dans ses belles mains avant qu’elle eût le temps de le désirer. Où l’on apercevait Mélanie, on était sûr de me trouver, car nous n’allions jamais l’un sans l’autre. Un quart d’heure d’absence devenait un supplice pour tous deux, et notre plus chère étude fut de nous complaire l’un à l’autre. Fier de mon âge, de ma force, je rendais à Mélanie des services qui ne me coûtaient rien, tant je trouvais de douceur à l’obliger. Peines, fatigues, soins, dangers, s’effaçaient devant un de ses sourires. Si Mélanie fatiguée ne pouvait plus revenir, je construisais un siège avec des lianes, et, l’adaptant à mon dos, je portais ma sœur jusqu’à la maison ; cette jolie fille me passait ses bras autour du cou en laissant ses cheveux dorés se mêler aux boucles noires de ma chevelure, et mon cœur palpitait de joie lorsque je sentais la douce main de Mélanie qui essuyait la sueur de mon front.

J’initiai Mélanie dans mes grands secrets, je la menai dans mes routes favorites, chez les nègres marrons, nous gravîmes les rochers, et en voyant les pompes du couchant et les magnificences de l’aurore, je tâchais de lui faire comprendre le peu que je savais sur l’Éternel ; nous lisions ensemble ce qu’il a écrit sur la voûte des cieux, ce qu’il a tracé sur les sables de la mer, sur les feuilles des arbres, sur les ailes diaprées des oiseaux. Quant aux autres préceptes, le cœur naïf et pur de Mélanie les contenait tous, et c’est surtout elle qui, en apprenant les sublimes obligations de l’homme envers l’homme, ne parut que se souvenir. Toute jeune, une bonne action, une pensée noble, découlaient de sa bouche et de son cœur avec une facilité qui faisait croire que la vertu n’était pas un effort pour elle.

Un jour nous allons à la grotte du vieux Fimo. Nous arrivons à sa retraite, après avoir traversé les plus jolis sentiers et nous être livrés à la gaîté la plus franche. Le soleil couchant dorait toutes les cimes et disait adieu à la nature, en l’enrichissant de ses belles teintes de couleur de bronze, d’or et de pourpre ; l’air était calme. Un funeste silence régnait aux environs de l’antre de Fimo. Nous approchons… le malheureux venait de saluer le soleil pour la dernière fois ! Étendu sur une grosse pierre couverte de mousse qui lui servait de siège, le pauvre nègre, immobile, ne respirait plus, et ses yeux fixes et ouverts annonçaient que l’homme de la nature meurt sans être entouré d’amis, parce que l’homme de la nature a horreur de la mort. Mélanie lui ferma les paupières, détacha son voile, le mit sur le visage du pauvre nègre, et, s’agenouillant, elle me dit : — Prions !…

Non, par-delà la tombe, j’entendrais encore cette voix pure et touchante !… Quel regard ! quelle attitude ! Notre prière consista à contempler tour à tour et le nègre et le ciel ! j’ignore ce que pensa Mélanie, mais je sais qu’alors mon âme s’éleva vers tout ce que la mélancolie et la religion ont de plus grand, de plus sublime et de plus élevé. Ensemble nous nous relevâmes, et nos yeux étaient en pleurs.

Quelque mérite que possèdent les longues prières des morts, je n’ai jamais entendu d’oraison plus belle que le Prions ! de Mélanie.

Nous aperçûmes deux nègres qui cherchaient leur chétive subsistance, nous les appelâmes à grands cris. Ils vinrent en reconnaissant notre voix, nous les guidâmes vers le corps inanimé du bon Fimo. Ils firent une fosse sous un cocotier que Mélanie indiqua. Tous deux muets et remplis d’une sainte attention, nous suivîmes, en nous tenant par la main, les deux nègres qui portaient Fimo sur leurs épaules. Enfin, nous le vîmes placer dans sa dernière demeure : en ce moment, par un accident naturel qui provenait de la disposition des lieux, un rayon de soleil vint illuminer cette fosse. — Dieu l’emmène ! m’écriai-je. Lorsque la terre fut jetée sur lui, Mélanie dit : — Nous ne le verrons plus !… On fit une espèce de tertre, et lorsque nous avions du chagrin, la tombe du nègre était l’autel où nous venions pleurer.

En revenant, nous gardâmes le silence ; mais en sortant de la forêt, ému de tout ce qu’avait dit Mélanie, je m’arrêtai, et, regardant ma sœur, je lui dis avec la voix de l’âme : — Ah ! tu es un ange !…

Elle ne me répondit que par un sourire et un gracieux mouvement de tête qui sont gravés dans ma mémoire avec tout ce qu’elle a dit et tout ce qu’elle a fait. Ce soir-là nous ne mangeâmes pas, car en entrant elle murmura : — Joseph, on n’a pas faim quand on a du chagrin !

— Âme divine !…

— Mon bon Jésus ! s’écria Marguerite ; voyez, monsieur, dit-elle à M. Gausse en lui montrant le manuscrit, voyez ! comme il a pleuré dans cet endroit, l’écriture est presque effacée.

M. Gausse était trop ému pour répondre.

IX

Le temple du Val-Terrible. – Le Nègre ravisseur. – Départ pour la France.

Ce fut ainsi que nous passâmes le temps de notre enfance. Tout ce que les sentiments humains ont de plus naïf et de plus touchant embellissait nos jeux et nos courses. Nos corps, n’étant pas déformés par les habillements ridicules qu’exige le séjour des villes, se développèrent rapidement, et les belles proportions que la nature, livrée à elle-même, enfante sans efforts, nous donnèrent les vains avantages de la beauté.

Mélanie atteignit douze ans. Sa jolie taille était presque formée ; elle se regardait déjà dans l’eau claire des fontaines pour arranger les milliers de boucles que formaient ses beaux cheveux blonds. Ses yeux bleus souriaient toujours et pourtant exprimaient la mélancolie. Elle chaussait son pied mignon avec une sandale artistement tissue par nos nègres, et, selon la coutume des îles, elle le laissait à nu : rien n’était séduisant comme cette jeune fille, douée de toutes les aimables qualités des femmes. Maintenant qu’en évoquant ces douloureux et charmants souvenirs, je me rappelle le groupe admirable que nous devions former, lorsqu’entrelacés au bord d’une fontaine, sous un rocher, au milieu des vastes colonnades antiques de la forêt et protégés par des buissons épineux, nous étions livrés aux jeux de la jeunesse, il me semble que les fameuses statues de la Grèce ne devaient pas être plus belles ; car quel que soit le feu divin qu’ait répandu, le génie sur ses créations, nous les surpassions par la naïveté de nos attitudes, la fraîcheur de nos visages, et, semblables aux deux ombres charmantes de ces amants dont parle Klopstock, nous n’avions pas besoin des paroles humaines pour nous faire part de nos sentiments et de nos pensées… un geste, un sourire, un coup d’œil, un baiser tenaient lieu du langage, nos âmes s’entendaient. L’habitude avait tellement fait passer nos cœurs l’un dans l’autre qu’il n’en existait plus qu’un seul.

Je ne sais s’il y a beaucoup d’âmes qui se plairont à la simple description des événements qui marquèrent ces années de bonheur, ils semblent appartenir à un autre temps qu’au siècle d’aujourd’hui ; mais la peinture n’en sera fade que pour des gens dont l’imagination n’a jamais entrevu les tableaux mensongers de l’âge d’or. Hélas ! je puis dire avec orgueil que je l’ai connu pour mon malheur.

Un jour j’avais conduit Mélanie vers un lieu dont on ne peut avoir aucune idée en Europe. Que l’on se figure deux énormes pics séparés l’un de l’autre, à leur sommet, par un immense espace ; cette ouverture dans les airs ressemblait à celle d’un angle immense, car les deux montagnes se rejoignaient par leurs bases. Ainsi le vallon du bas était extrêmement étroit, chaque montagne présentait un aspect merveilleux par la végétation qui l’embellissait : d’un côté de la vallée on apercevait la mer à une distance énorme, et de l’autre, un bocage disposé en cercle, au milieu duquel une source faisait entendre son doux murmure. Lorsque Mélanie fut à l’entrée de ce vaste et admirable paysage, nommé le Val-Terrible, elle me regarda, me serra la main, et me montrant un fragment de rocher d’où l’on découvrait toutes ces beautés, assemblage prodigieux de toutes les ressources de la nature : — Je voudrais, dit-elle, que sur cette roche, sous ces arbres, l’on complétât le spectacle en bâtissant une chaumière entourée de fleurs, et plus loin, dans l’île qui se trouve au milieu de ce petit lac, je sens que je m’attendrirais en apercevant la tombe du nègre, placée sous un tatamaque.

Je reconduisis Mélanie à notre maison ; lorsqu’elle fut couchée je m’échappai, et, courant de toutes mes forces, je regagnai le Val-Terrible. J’allai dans toutes les retraites des nègres marrons auxquels nous portions tous les jours leur nourriture. Je les rassemblai, et les amenant sur la roche où Mélanie avait exprimé son désir avec cette aimable légèreté de son sexe, je leur dis : — Mes amis, Mélanie a dit qu’elle voulait voir, là une habitation, il faut la construire à l’instant.

Aussitôt sept à huit nègres mettent le feu au pied d’une trentaine d’arbres qui ne tardent pas à tomber, pendant que d’autres creusent la terre et que d’autres cherchent de la mousse. Nous travaillâmes toute la nuit, et le jour nous surprit que l’ouvrage était bien avancé. Je ne sais comment je fis pour construire une chaumière selon les règles de l’architecture, mais j’ai vu dans les parcs des grands des constructions champêtres artificielles qui n’étaient que des masures auprès de mon palais sauvage.

Devant la porte s’élevaient huit troncs d’arbres parfaitement droits qui représentaient des colonnes. Sur ces colonnes on plaça transversalement un énorme cocotier ; puis, avec une adresse qui leur est habituelle, les nègres réussirent à poser sur cette architrave deux gros troncs en triangle qui formèrent un fronton. Au bas des colonnes, ils disposèrent le terrain de manière que des marches naturelles firent une base aux troncs d’arbres, et cette chaumière eut toute la tournure de la façade du Parthénon. Elle était très longue, et ses côtés furent façonnés selon le système de la façade ; on fit le toit avec des feuilles de mangle, et nous laissâmes des jours pour que l’intérieur fut éclairé.

Cependant la journée s’avançait ; tout en travaillant pour Mélanie, je l’oubliais !… Enfin, sur le soir, lorsque je vis que les nègres pouvaient finir tout à eux seuls avec mes instructions, j’accourus à la maison… j’entrai et je vis Mélanie qui, les yeux rouges, était assise sur la porte. Aussitôt qu’elle m’aperçut, elle se mit à agiter son mouchoir, car la joie la suffoquait, elle ne pouvait parler. À cette action je reconnus combien sa douleur avait été vive, et, en une seconde, je fus à ses côtés…

— Méchant enfant, me dit madame Hamel sans me demander d’où je venais, que vous nous avez causé d’inquiétude !

— Ne le gronde pas, ma mère, répondit Mélanie ; vois comme il en est fâché !… – Joseph, ajouta-t-elle avec une charmante naïveté, je ne te dirai pas que tu m’as fait mal, parce que tu aurais trop de chagrin !… Elle se mit à essuyer la sueur de mon front et à caresser mes cheveux avec une attention pleine de grâce.

— Lorsque je ne t’ai plus vu j’ai pleuré ! me dit-elle ; je n’ai pas vécu cette journée-ci, il faut la rayer du nombre des jours que Dieu m’accordera ! Méchant, comment as-tu fait pour t’éloigner de moi ? si ce fut pour une bonne action, je ne te pardonnerai jamais de m’avoir laissée à l’habitation.

Ne voulant pas dire mon secret, je gardai le silence, ce qui étonna Mélanie. Elle me regarda d’un air boudeur qui la rendait charmante, par la difficulté qu’elle trouvait à faire paraître sur son visage une expression disgracieuse. En se couchant, elle me dit, en grossissant sa voix :

— Je ne te souhaite pas une bonne nuit !...

— Et moi, Mélanie, lui répondis-je avec douceur et en souriant, je supplie le Tout-Puissant de répandre le charme des plus beaux songes sur ton sommeil.

À cette réponse, elle fut un peu confuse, et se coucha en murmurant : — Pourquoi aussi ne me dit-il pas ce qu’il fait !… Il semble que la jalousie soit un sentiment dont le germe est naturellement en nous, et que la civilisation ne l’ait point créée.

Le lendemain ma sœur vint à moi, et, m’embrassant avec un air repentant, elle me dit avec tendresse : — Je te demande pardon, mon frère ! — Tu n’en as pas besoin… et je l’embrassai avec ivresse.

Madame Hamel nous pressa tour à tour sur son sein en s’écriant : — Heureux enfants !… conservez bien la pureté de votre âme !…

Nous nous regardâmes nous deux Mélanie, sans pouvoir comprendre le sens de ces paroles. Je les comprends maintenant !… Après le repas, j’emmenai Mélanie, et je la conduisis au Val-Terrible par un chemin qui devait la mettre brusquement en face du spectacle qu’elle avait souhaité. Presque tous les nègres marrons étaient de la côte de Guinée, et ils chantaient en chœur une chanson de leur pays. Cette sauvage mélodie allait admirablement à ce site pittoresque, et elle vint frapper nos oreilles.

— Ce sont nos noirs ! dit Mélanie en arrivant à la vallée. Elle fait un pas de plus, jette un cri d’étonnement, elle me regarde, se précipite dans mes bras, et sur sa joue en fleur roulèrent les larmes d’une joie céleste.

Elle entra dans la chaumière que nous nommâmes le Temple. Quelles sont les paroles qui pourraient rendre les charmes d’un pareil moment ?…

À quelque temps de là une aventure vint m’éclairer sur la nature du sentiment que je portais à cette sœur trop chérie. Il y avait parmi les nègres marrons un noir de la Côte-d’Or d’un naturel extrêmement féroce. Les mauvais traitements qu’il avait subis avaient aigri son caractère. Il fuyait ses compagnons de malheur, il errait dans les endroits les plus escarpés et les plus sauvages, rien ne pouvait l’adoucir : Mélanie entreprit de le ramener. Un jour, le voyant assis sur un quartier de roche, elle me dit : — Il est impossible, Joseph, qu’il y ait des êtres complètement méchants ; on peut se tromper, mais personne n’a dit au fond de son cœur : — Je veux être cruel ! ce nègre regarde le ciel : or, cette seule action m’indique que nous réussirons.

Aussitôt elle se mit en marche et nous arrivâmes à ce noir qui ne s’enfuit point selon sa coutume, il regarda même Mélanie d’une manière qui me déplut.

— Bon nègre, dit ma sœur avec une voix douce à laquelle rien ne résistait, pourquoi restes-tu toujours seul ? pourquoi te réfugies-tu dans des antres sauvages, au lieu d’habiter des grottes charmantes ?

— Parce que je suis malheureux, parce que je hais les hommes.

— Veux-tu que nous t’apportions de la nourriture ? tu n’auras pas la peine de la chercher.

— Non. C’est peut-être une amorce pour me charger de chaînes et me ramener à mon maître.

— Mais pourquoi brises-tu des arbres et troubles-tu l’eau des fontaines ? Tu déchires des oiseaux !... c’est mal cela…

— Il faut bien que je rende tous les maux qu’on m’a faits. Allez-vous-en, je ne puis vous voir !

Tout en parlant ainsi, il jetait des regards farouches sur Mélanie, en paraissant ne pas me voir ; son œil exprimait un sauvage désir, et alors des idées vagues vinrent troubler mon cerveau : — Allons-nous-en, dis-je à Mélanie et ma sœur, plaignant le nègre malheureux, laissa tomber sur lui un coup-d’œil de compassion et de tendresse naïve qui le fit tressaillir.

— Le malheureux ! s’écria-t-elle, et tout en se retournant elle le regardait toujours. Je vis le nègre rester à la même place en contemplant Mélanie ; il ressemblait de loin à une statue de bronze. Lorsque nous fûmes trop loin pour qu’il pût nous voir, il s’élança et nous suivit toujours jusqu’à ce que nous arrivâmes vers l’habitation.

Le lendemain, lorsque nous nous promenâmes en apportant des douceurs à nos pauvres nègres marrons, je vis ce même noir nous épier avec soin et se cacher pour admirer Mélanie. Nous étions assis sur une pelouse, à côté de notre temple ; nous causions ; j’entendis un léger bruit dans le feuillage, et, portant mes regards vers l’endroit d’où partait ce frémissement, j’aperçus les deux yeux noirs de ce nègre qui dévoraient Mélanie. Une peur mortelle glissa son froid glacial dans tous mes membres, et je fus comme charmé par l’infernal regard de ce noir. Alors j’eus une connaissance confuse des dangers que courait Mélanie, et, appelant par son nom un nègre qui avait son refuge à deux pas de là, je réussis à reprendre courage lorsque je le vis accourir : aussitôt j’entraînai Mélanie à notre habitation avec une promptitude dont elle ne devina pas la cause. Pendant plusieurs jours j’allai dans la forêt sans Mélanie, et j’eus la force de résister à ses prières.

Cependant, un matin, elle fit tant que je l’emmenai. Jamais, je crois, je ne l’avais vue si jolie et si séduisante. Lorsque nous arrivâmes au milieu de la forêt, non loin du Val-Terrible, j’entendis les pas d’un homme qui marchait derrière nous… Je me retourne, et j’aperçois le nègre !… une sueur froide me saisit. — Marchons plus vite, dis-je à ma sœur. Vains efforts ! le nègre fondit sur Mélanie, et, la prenant dans ses bras, il s’élança vers les montagnes avec la rapidité de l’éclair. Je le suivis en courant de toutes mes forces et en faisant retentir la forêt de mes cris de détresse. En poursuivant le nègre, je le forçais à la retraite, et, tant qu’il courait, j’étais tranquille sur le sort de Mélanie, dont les pleurs et les sanglots me déchiraient le cœur. Elle se débattait avec son ravisseur et retardait sa fuite ; mais ce dernier atteignit un endroit écarté, et là, déposant à terre Mélanie, il la couvrit de baisers. Non, jamais un homme ne connaîtra la rage qui s’alluma dans mon âme ! je volais avec la vélocité de l’aigle à travers les pointes de rochers qui me mettaient les pieds en sang, et je ne sentais aucune douleur, tant les feux de la colère me brûlaient. Enfin, sur le haut de la roche, deux nègres parurent, semblables à deux chasseurs qui accourent pour empêcher un tigre de dévorer une jeune biche. Je fus en même temps qu’eux aux côtés du nègre, qui fut massacré impitoyablement par les deux marrons. Mélanie ne fut pas témoin de ce meurtre, je l’avais prise dans mes bras, et, rapide comme une flèche, je l’emportais à travers les rochers que je descendais avec une aveugle fureur en les teignant de mon sang. Ma sœur pleurait à chaudes larmes, obéissant à un vague sentiment de pudeur qu’elle n’aurait pu définir ; et moi, pendant ce temps, je l’inondais de baisers enflammés, cherchant ainsi à la purifier et à effacer la souillure imprimée par ceux du nègre effronté.

— Ah ! oui, embrasse-moi ! s’écriait-elle en sanglotant.

Ce moment m’éclaira : je vis quelle était la nature de l’amour que je portais à ma sœur !…

— Monsieur, dit Marguerite en interrompant sa lecture, notre pauvre vicaire a encore bien pleuré à cet endroit-là… tenez !… et elle montra le manuscrit à M. Gausse.

— Le malheureux ! s’écria le bon curé.

Alors, continua la servante, je n’aperçus aucun mal dans ce sentiment : ignorant comme des créoles, n’ayant aucune idée des prohibitions des lois humaines, je fus ravi !… – Je me livrai, au doux charme de trouver une maîtresse, une amante, une épouse dans ma sœur, et je me gardai bien de l’instruire des découvertes que j’avais faites dans mon propre cœur. Une joie céleste vint jeter son baume rafraîchissant sur la plaie passagère que venait d’ouvrir le nègre, et je bénis en quelque sorte cette aventure. Je revins avec Mélanie chagrine, car les farouches baisers de son noir ravisseur lui restaient sur les lèvres, et maintes fois elle y portait la main en s’essuyant avec dépit. Alors je la comblais de mes caresses, et ces caresses eurent dès lors un autre caractère ; alors je questionnai fréquemment madame Hamel, les nègres, tout le monde, je fus plus attentif à tous les mystères de la nature ; enfin une nouvelle source de pensées et de mélancolie vint augmenter mes réflexions habituelles.

Je me souviens avec un charme mêlé de honte de ce temps délicieux où mes sentiments prirent une teinte indécise de sensualité divine, où je donnais à ma sœur des baisers qui l’étonnaient elle-même. Confuse et rougissante, elle appuyait sa tête sur mon sein, et semblait provoquer mes caresses. Alors je n’étais pas criminel, j’avais le cœur pur !… cette passion qui jetait alors en moi de si profondes racines, elle est criminelle aujourd’hui ! et cependant, malgré tous mes efforts, elle ne mourra qu’avec moi.

Quelque temps après cet événement, ma sœur, qui croissait en grâce et en beauté, et dont l’esprit était au moins à la hauteur des perfections du corps, devint aussi rêveuse, et son charmant visage se couvrait parfois d’une rougeur subite.

Un jour, me prenant par la main, elle me dit avec une espèce de solennité : — Viens, mon frère !... allons au temple, là j’aurai quelque chose à te dire…

Nous marchâmes en silence, en nous jetant des regards furtifs, ainsi qu’Adam et Ève lorsqu’ils eurent mangé la pomme fatale ; il semblait que nous nous comprissions parfaitement l’un et l’autre. Nous arrivâmes à notre banc de mousse au pied de notre temple. Pour faire passer dans l’âme des autres le ravissement qui vint saisir la nôtre par degrés, il faudrait pouvoir asseoir en ce moment ceux qui liront cet écrit sous le papayer qui nous ombrageait, et leur faire voir les magnifiques couleurs dont les montagnes étaient parées : l’azur foncé de l’indigo teignait le milieu des rochers, leurs cimes arrivaient par des teintes insensibles à l’or le plus brillant, et leurs formes pyramidales tranchaient vivement sur un ciel d’une ravissante pureté ; la mer roulait de petites vagues d’argent ; la végétation variée de l’Amérique étalait ses teintes vigoureuses ; et le soleil à son couchant, donnant une touchante mélancolie à ce tableau, imprimait à l’âme un mouvement indéfinissable. Ce fut en face de toutes ces merveilles que Mélanie, après me les avoir montrées par un regard plein d’enthousiasme, me dit d’une voix altérée :

— Mon frère, je ne sais plus comment je t’aime ! tes regards portent le trouble dans mon âme, et quand tu n’es pas près de moi je te désire comme le prisonnier doit désirer la liberté, l’aveugle la lumière ! À force de penser à toi et à ce que j’éprouve, j’ai vu que l’amour dont je t’entoure n’est pas l’amour que je porte à la bonne madame Hamel. Je voudrais apprendre de toi si, quand mes yeux sont fixés sur les tiens, tu éprouves le même trouble que moi. Je n’ose plus te regarder qu’en secret, c’est-à-dire lorsque tu ne me vois point ; et alors, je trouve à te contempler une douceur infinie que je ne connaissais pas encore, et qui, chaque jour, devient plus forte et plus vive.

— Ô ma sœur ! m’écriai-je en lui prenant la main, un feu terrible me brûle, et depuis quelque temps j’ai reçu une nouvelle vie !… nous nous appartenons l’un à l’autre pour toujours ! tiens, vois-tu ? je serai pour toi comme Nchani pour sa femme : tu seras mon épouse, et je serai ton mari. Il n’y a que ce moyen !… mais il faut une cérémonie, un serment.

— Allons donc, dit-elle, jure bien vite, et prenons toute cette vallée, cette mer et ces montagnes à témoin… Joseph, toi, tu dois te mettre à genoux…

Je m’agenouillai effectivement, elle prit ma main dans les siennes, son visage devint d’une étonnante gravité, et alors, levant mon autre main vers le ciel, je lui dis : — Mélanie, je te jure de n’aimer jamais que toi ! le reste des femmes ne sera jamais rien pour moi ! tu es pour toujours ma sœur et ma femme !…

Je me rassis à ses côtés, et elle me dit avec un sourire et une naïveté enivrante : — Moi, je ne me mettrai, pas à genoux… – Je jure, reprit-elle en me lançant tous les feux de l’amour dans un regard, je jure de n’aimer que toi ! Puis, se jetant dans mes bras, elle me couvrit de baisers. Le flambeau de cet hymen fut le soleil ; les témoins, le ciel et la mer ; et la nature dut sourire aux simples caresses qui terminèrent cette scène enfantine.

Dès lors, je ne sais quelle tranquillité se glissa dans nos âmes ; nous fûmes heureux et rien ne manqua à notre bonheur. Notre vie coula pure comme l’eau d’un ruisseau qui court sur un sable doré.

Mélanie avait alors treize ans, et moi j’en avais seize. Un matin que je bêchais, et que ma sœur brodait, M. de Saint-André se montra dans notre avenue, et en deux sauts nous fûmes dans ses bras. Il admira la rare beauté de ma sœur, ainsi que ma taille élancée, et il parut content.

— Mes enfants, nous dit-il, la France est enfin pacifiée ; ce sont des énigmes pour vous que de telles paroles, mais vous me comprendrez, quand je vous dirai que votre père n’est plus proscrit ; il quitte l’Amérique. Le souverain de notre pays m’a donné le commandement d’un vaisseau, avec le grade de contre-amiral, et je viens vous chercher pour vous emmener en France. Vous allez revoir votre patrie et connaître les jouissances de la vie sociale. Toi, Mélanie (et sa voix avait un accent de tendresse qu’il ne put cacher), ta beauté te rendra l’objet de l’hommage de tous les hommes ; vous, Joseph (sa voix devint plus sévère), vous allez réparer le temps perdu, et vous instruire pour vous faire un état, un nom, et arriver à des places éminentes.

Ces paroles furent pour moi l’objet d’un long commentaire. J’eus beaucoup de peine à les comprendre, et pour être franc, je dois dire que d’abord je ne les compris pas.

Le lendemain, mon père nous quitta, se rendit à C…, où il vendit l’habitation de madame Hamel. Trois jours après, nous étions dans une frégate, et nous voguions vers la France.

X

Événements en pleine mer. – Les deux Créoles à Paris.

J’ai déjà dit que M. de Saint-André avait dans le caractère une rudesse et une sévérité terribles. J’en acquis la preuve pendant les premiers jours de notre navigation. Il ne laissait passer aucune faute, et les lois de la discipline maritime, de cette discipline qui confère une si grande autorité aux capitaines, étaient observées avec une ponctualité qui montrait combien on craignait mon père.

Au bout d’une quinzaine de jours, pendant lesquels mon père m’observait avec attention, et paraissait satisfait de moi, il arriva qu’un chef de matelot (j’ignore quel grade il avait) commit une faute qui fut d’autant plus sévèrement punie que M. de Saint-André paraissait avoir une haine secrète contre le coupable.

Ce matelot, nommé Argow, était un de ces hommes que la nature semble ne pas avoir achevés : court, trapu, large vers les épaules et la poitrine, ayant une grosse tête et une horrible expression de férocité, il régnait, parmi tout cela, un air de majesté sauvage qui révélait une énergie rare et de l’intrépidité ; son coup d’œil annonçait que, dans le danger, il exécutait promptement ce qu’une sagacité naturelle lui dévoilait comme le meilleur parti. Du reste, ivrogne, sale, brutal et ambitieux. Lorsque dans l’histoire Grégorio Leti et autres me montrèrent Cromwell, sur-le-champ je me rappelai Argow et je crus avoir vu le célèbre protecteur de l’Angleterre.

Ce matelot, connaissant l’humeur de M. de Saint-André, subit sa punition sans mot dire et avec une résignation qui surprit tout l’équipage ; mais il jurait, en lui-même, la perte du contre-amiral, et la grandeur de l’entreprise ne l’épouvantait en rien. Ceux qui virent son air rêveur, sa figure sombre et les regards qu’il lançait sur mon père, jugèrent qu’Argow méditait quelque hardi projet.

Comme ce matelot avait une espèce d’ascendant sur ses camarades, ils se firent part mutuellement de leurs pensées, et, sans qu’Argow eût encore rien dit, leurs esprits étaient préparés à quelque ouverture. Lorsque ce chef fut libre, il commença par prendre à l’écart ceux qu’il connaissait pour être ses amis, et il les sonda pour savoir s’ils coopéreraient à son dessein.

Un soir, lorsque tout était tranquille dans le bâtiment, que le mari de madame Hamel, dont on se défiait le plus, faisait son quart, que les officiers, les capitaines en second et mon père, renfermés dans leurs chambres, ne pouvaient voir ce qui se passait, je fus le témoin inaperçu d’une singulière scène ; car, curieux comme je devais l’être à mon âge, et ayant remarqué certains mouvements parmi l’équipage, je m’étais caché dans l’embrasure d’un canon, et, protégé par l’ombre, voici ce que j’entendis :

— Il est là-haut, disait le matelot à Argow, mais qu’en veux-tu faire ?

— Ce que j’en veux faire, répondit Argow à voix basse et entremêlant d’horribles jurons à tous ses propos, je veux qu’il entre dans nos projets ou dans le ventre d’un poisson ! il est dévoué au commandant, et si M. de Saint-André, se voyant le plus faible, voulait nous mettre à la raison, il serait capable, sur un ordre, de mettre le feu à la sainte-barbe.

À ces mots, je reconnus qu’il s’agissait du maître canonnier.

— Nous ne l’attirerons jamais ici ; il faut seulement, s’il est contre le bastingage, lui donner un coup de coude.

— Mille boulets ! répondit vivement Argow, nous n’aurions plus de poudre, il a la clef de la soute.

Ils restèrent quelque temps à réfléchir, mais Argow rompit le silence en disant : — Je m’en charge !… fais descendre tout notre monde dans la cale.

J’ignore ce que devint le pauvre maître canonnier : tout ce que je sais, c’est que, lors de l’événement, je vis l’homme auquel Argow venait de parler, revêtu des habits particuliers du canonnier qu’il remplaça. En entendant l’ordre d’envoyer l’équipage à fond de cale, je m’y glissai et je me tapis dans un coin obscur.

Ce fut le premier spectacle que me donna la société : cette scène avait pour acteurs les plus grossiers des hommes, et comme ils ne retenaient point l’expression de leurs passions, j’en vis le jeu à découvert. Chaque matelot descendit avec précaution. Toutes ces figures sauvages et animées sur lesquelles se gravait ingénument la crainte, car ils redoutaient encore leur conscience, formaient un tableau vraiment remarquable.

Un murmure s’éleva lorsque Argow parut avec son lieutenant. Il s’alla placer devant un affût, chacun se groupa autour de lui, les uns sur leurs provisions, les autres sur les tonneaux, tous dans des postures originales et l’œil fixé sur le chef de la sédition. Quand ce dernier les vit attentifs, il promena sur eux son œil pénétrant et leur adressa le discours suivant :

— Si je ne vous connaissais pas et que le capitaine ne m’eut pas injustement puni, je n’aurais jamais songé à saisir l’occasion qui se présente pour nous de faire fortune. Les trésors que renferme le bâtiment nous auraient passé devant le nez, sans que l’un de vous eût pensé à devenir riche et heureux tout d’un coup, sans qu’aucune puissance humaine puisse nous atteindre, mais j’ai compté sur votre courage, et je vois que je ne me suis point trompé. Maintenant nous sommes tous liés les uns aux autres, car M. de Saint-André nous ferait tous pendre aux vergues, et ferait le service avec ses officiers, plutôt que de faire grâce à l’un de nous.

Flatmers, John et Tribels vous ont instruits séparément de ce que je vais vous expliquer d’une manière plus claire. – Triple bordée, mes amis ! j’enrage lorsque j’examine notre genre de vie : traîner sur les ponts ce boulet infernal ; toujours travailler, durement menés, sans consolation, sans avenir, sans pain, qu’avons-nous fait pour mériter un pareil sort ? nous sommes venus au monde de la même manière que ceux qui sont riches et qui dorment dans de bons lits sans être toujours séparés de la mort par quatre planches pourries. Lequel, à votre avis, vaut mieux : de risquer une ou deux fois sa vie pour être heureux, ou bien de vivre comme des rats dans un égout, de dormir dans un entrepont et de gober l’air par le trou d’un sabord ? Voici mon projet : le convoi de la Havane va passer demain, il n’est escorté que par un vaisseau de 76 canons, notre frégate n’en a que vingt !… n’en eût-elle pas du tout, je vous promets que nous aurons jusqu’à la dernière piastre des Espagnols.

Mais pour cela et pour avoir le droit de parcourir toutes les mers en nous enrichissant et en ayant soin de tout couler bas pour que l’on ignore nos manœuvres, il faut commencer par expédier ceux qui nous gênent là-haut. Ils sont tous réunis dans le même endroit ; il ne s’agit, lorsque je sifflerai le branle-bas, que de pointer deux ou trois pièces sur les chambres, et alors… laissez-moi faire... Je ne demande le commandement que pendant vingt-quatre heures ; quand nous serons maîtres du bâtiment, alors nous organiserons la manœuvre ; en avant !...

Pendant ce discours, les figures de tous ces gens peignaient une foule de sentiments divers. Lorsqu’il fut terminé, un geste impératif d’Argow empêcha les acclamations. — Que chacun, dit-il, vienne à son tour me jurer obéissance pour vingt-quatre heures, et qu’il se rende ensuite à son poste en silence…

Parmi les gens de l’équipage, il n’y eut qu’un mousse qui refusa obstinément de coopérer à cette conspiration. Argow le fit garder à vue.

J’étais rempli d’épouvante. Néanmoins le danger que couraient Mélanie et mon père me rendit de la force, je réussis à m’échapper, et j’arrivai pâle et blême à la chambre de M. de Saint-André.

— Nous sommes morts, lui dis-je. – Il se mit à rire. – Tout l’équipage vient de jurer de se défaire de vous ! c’est Argow qui est le chef du complot. – Alors il commença à réfléchir.

— Où sont-ils ?... fut sa première question.

— Dans la cale, répondis-je.

M. de Saint-André, s’habillant à la hâte, prit son porte-voix en m’ordonnant de réveiller tous les officiers.

Un coup de sifflet particulier, suivi des cris répétés de branlebas, retentit dans tout le bâtiment. — Hamel, quittez votre quart et fermez les écoutilles !

Mon père était tranquille comme s’il eût fait une partie de piquet. Les officiers se réunirent autour de lui, et Hamel vint rejoindre ce groupe peu nombreux ; on chargea l’écoutille de la cale de tout ce que l’on put trouver, et l’on entendit alors un effroyable tapage à fond de cale.

— Trois minutes pour rentrer dans le devoir !… s’écria M. de Saint-André, sinon vous serez tous pendus : nous voyons l’Hirondelle, à laquelle je vais faire tirer les coups de détresse, et vous n’échapperez pas.

Le silence le plus profond fut la seule réponse des matelots. M. de Saint-André tira froidement sa montre. — Que ceux qui se soumettent disent leurs noms !… cria Hamel. On ne répondit pas ; les officiers se jetaient des regards inquiets, car un pareil silence annonçait quelque ruse, et ils savaient Argow capable des choses les plus audacieuses.

Les trois minutes expirées, M. de Saint-André ordonna à tous les officiers de diriger le bout de leurs pistolets sur l’ouverture, et, commandant à Hamel de débarrasser le plancher, il se disposait à descendre lui seul, sans armes, lorsque des cris de : — Victoire !… victoire !… retentirent sur le second pont et dans tout le bâtiment. Argow avait démoli le fond de la soute, et, comme il s’était emparé de la clef de la porte, au risque de faire sauter le bâtiment, il venait de conduire ses gens par la soute : et, parvenu au second pont au-dessus de celui où se trouvait M. de Saint-André, il s’emparait de la frégate. Alors, fermant à son tour le pont, il mit les chefs dans l’embarras où ces derniers croyaient plonger l’intrépide matelot.

M. de Saint-André, regardant les officiers, leur dit : — Messieurs, un peu de hardiesse, et nous devons les surprendre !… – Les officiers, promenant leurs regards sur l’entrepont, semblaient répondre au contre-amiral : — Par où voulez-vous sortir ?

Mon père se mit à sourire en comprenant leur tacite demande, et il s’écria à voix basse : — Ils sont dans l’ivresse du succès et attendent de nous de la ruse plutôt que de l’intrépidité ; passons hardiment par les sabords et prenons le pont à l’abordage, mais ne paraissons tous ensemble sur divers points qu’après être restés un instant immobiles en dehors du navire.

Le dernier venait de sortir quand Argow entr’ouvrit l’écoutille, et, me voyant seul, il fut stupéfait, entouré de la plus grande partie des matelots aussi surpris que lui. Il ne comprit la manœuvre de M. de Saint-André que quand celui-ci fut le maître du pont.

En un clin d’œil la scène prit un aspect formidable. L’état-major, rangé sur un côté du tillac, combattait avec le courage du désespoir secondé par l’intelligence, et les matelots, ne s’attendant pas à une attaque aussi brusque et, aussi vigoureuse, avaient été obligés de plier et d’aller se rallier plus loin. Il y en avait sept à huit étendus par terre et baignés dans leur sang.

Ce fut en ce moment que le terrible Argow parut, le blasphème à la bouche. Un des matelots, effrayé et doutant du succès, s’était avisé, de demander à parlementer : dans le premier instant de terreur, les gens, sans écouter Argow, se tournèrent vers le groupe d’officiers, et, ce qui rendit cette disposition des esprits plus stable, fut que le farouche matelot brûla la cervelle à celui qui parlait de se rendre, en alléguant qu’ils lui avaient tous juré obéissance. M. de Saint-André perdit tout par son inflexibilité ; car, sur la demande des matelots, il répondit qu’il les voulait tous à discrétion. Sa sévérité était tellement connue que lorsqu’Argow cria : — Et le convoi !… allons ferme !… tout l’équipage tomba sur le groupe d’officiers, et, après un léger combat, ils furent dispersés. Un canonnier attacha M. de Saint-André au grand mât ; tous les officiers, contenus et désarmés, se rangèrent autour de lui.

Argow, maître du bâtiment, disposa tous ses hommes comme il le fallait pour manœuvrer, et, prenant le sifflet, il commanda la manœuvre et fit marcher le vaisseau, du banc de quart où il s’était assis. Lorsque tout son monde fut occupé, il mit à sa place le matelot avec lequel je l’avais entendu parler, et se dirigea vers le mât où mon père, garrotté, rongeait son frein.

Sans se montrer ni arrogant ni respectueux, Argow, s’adressant à M. de Saint-André, lui dit :

— Capitaine, l’homme que vous avez puni si sévèrement est maintenant le maître, il vous remplace, et vous êtes où était Argow.

Mon père ne répondit point. — Écoutez, poursuivit Argow en lui jetant un regard farouche, vous voyez quel homme je suis, le ciel ne m’a pas fait pour rester matelot : jurez-moi sur l’honneur d’oublier tout ce qui vient de se passer ; revenus en France, obtenez-moi le grade de lieutenant, vous le pouvez, puisque je viens des États-Unis, et qu’en disant que j’avais ce grade, vous me le ferez donner… alors, en deux secondes, je vous salue contre-amiral et nous voguerons vers la France. Vous me donniez tout à l’heure trois minutes, moi, je vous en donne six.

Là-dessus, Argow, s’asseyant sur un câble, tira sa pipe, battit le briquet et se mit à fumer.

Mon père ne répondit point.

Argow ayant fini sa pipe, la remit tranquillement dans sa poche et s’en alla au banc de quart.

Je n’ai pas besoin de dire que, durant toute cette scène, j’avais été aux côtés de mon père, cependant j’étais libre. Quant à ma pauvre Mélanie et à madame Hamel, elles furent renfermées dans leur cabinet, et je ne les vis que lorsque le dénouement de cette fatale aventure arriva. La plus vive inquiétude m’agitait ; mais à qui pouvais-je m’adresser ? Il ne m’était pas permis de quitter le tillac.

Argow profita de la présence de M. de Saint-André, qui mettait toujours les rebelles en danger, pour constituer le règlement qui devait les guider dans leurs pirateries. Il fut nommé le capitaine, et fit lui-même des promotions qui contentèrent tout l’équipage. Lorsque les choses eurent une apparence de hiérarchie, il assembla le conseil pour délibérer. Il vint signifier aux officiers et à M. de Saint-André, avec beaucoup de calme et de modération, le résultat des discussions de l’assemblée. On offrait aux officiers qui voudraient pirater la conservation de leur grade : tous refusèrent. Alors Argow leur annonça qu’on allait les déporter à la première île, déserte que l’on rencontrerait.

Cet arrêt fut exécuté. Au moment où l’on descendit mon père, il parut se souvenir d’une chose fort importante qu’il voulait me communiquer. Argow refusa de me déporter avec M. de Saint-André, et l’envoya à terre sans permettre qu’il me parlât. Il me cria de la chaloupe une phrase que je ne pus entendre. Elle finissait par ces mots : mon fils.

Le conseil de ces pirates s’était occupé de nous. Lorsqu’on fut en vue de la flotte de la Havane, dans les courants de laquelle on entra, l’on mit, par l’ordre d’Argow, la chaloupe en mer, et l’on m’y descendit avec madame Hamel et la tremblante Mélanie. Par une singulière délicatesse, Argow nous remit la cassette et l’argent de mon père ; il donnait à ce moment l’ordre de l’attaque, et le matelot qui nous jetait ces effets laissa tomber à la mer les papiers de M. de Saint-André. La perte de ces papiers me cause aujourd’hui les plus vifs regrets ; car ils auraient peut-être éclairci tous les mystères dont j’ai trouvé ma naissance entourée, lorsque j’ai pu réfléchir et que j’ai connu de quelle importance de pareils papiers étaient dans les affaires pour assurer l’état d’un homme dans le monde.

Quand nous nous trouvâmes tous trois dans cette chaloupe, au milieu de la mer, ayant des provisions pour environ trois jours, venant de perdre notre père et n’espérant plus le revoir jamais, le désespoir s’empara de nous. Néanmoins, tel est le caractère de ceux qui aiment avec ivresse, que dans les situations les plus désolantes, et sur le bord même de la tombe, ils trouvent des consolations, et aux amants seuls il est permis de n’être jamais tout à fait malheureux.

— Je ne tremble plus, puisque me voilà seule avec toi, me dit Mélanie ; et je mourrai joyeuse, puisque nous mourrons ensemble. Tiens, Joseph, tu me prendras dans tes bras, et quand on trouvera nos corps ainsi réunis, on dira : « Ce sont deux amants, » et l’on nous mettra dans une même tombe. – Madame Hamel, résignée à tout, rangeait la cassette, l’argent, les provisions, et elle était absolument la même qu’assise dans son fauteuil de canne à l’habitation.

Je tâchai de gouverner la chaloupe de mon mieux, en la guidant obstinément vers un point. C’était par là que j’avais vu fuir les vaisseaux du convoi de la Havane. Nous entendîmes la canonnade de la bataille. Mille idées affligeantes m’assaillaient. — Qu’as-tu donc à t’attrister, me dit Mélanie avec un charmant sourire ? Nous n’avons qu’à nous laisser aller, la mort nous prendra quand elle voudra. Tiens, Joseph, garantis-moi la tête, je ne veux pas que l’on me trouve morte avec un visage halé.

Deux, trois jours se passèrent, et nous commençâmes à ménager nos provisions. Enfin elles disparurent.

— Songez, mes enfants, nous dit madame Hamel qui n’avait presque rien mangé, songez qu’à la dernière extrémité, c’est moi que vous tuerez !…

Elle prononça ces paroles avec une simplicité, une tranquillité d’âme qui nous étonnèrent encore plus que sa proposition. Il y avait deux jours que nous n’avions mangé, nous ne disions plus rien. – Je voyais avec effroi les joues de Mélanie pâlir, lorsque nous aperçûmes à l’horizon les voiles blanchâtres d’un navire : — Tiens ! dis-je à ma sœur, et nous nous livrâmes à la joie. C’était un vaisseau danois qui se rendait à Copenhague. Il nous recueillit. Il ne nous arriva pas d’autre accident, nous allâmes en Danemark pour couper au plus court et venir à Paris. Nous trouvâmes à Copenhague une famille française qui eut mille bontés pour nous ; et, quelque temps après notre arrivée en Danemark, nous partîmes pour la France. Enfin, nous entrâmes un beau matin à Paris, après avoir semé sur les routes tout l’argent que l’on devait obtenir de voyageurs tels que nous. Toutes ces aventures et ces traverses, les dons et notre voiture, les doubles-postes et les éternels pourboires, enfin nos mémoires d’aubergiste, etc… ne nous diminuèrent pas beaucoup notre trésor. Nous avions en arrivant à Paris deux cent mille francs à toucher sur un banquier, et sur nous deux ou trois mille francs en or.

XI

Amours troublés. – Grands combats. – Incertitudes.

J’arrive à l’époque la plus douloureuse de ma vie !

J’avais alors plus de seize ans : Mélanie n’en avait que treize, mais formée par le climat de l’Amérique et développée par l’exercice, elle annonçait au moins dix-sept ans. Tous les feux de l’amour embellissaient ses yeux si doux, ses lèvres de grenade et ses joues en fleur. Ses longs cils donnaient à son regard une expression de mélancolie qu’elle démentait souvent, lorsque ses yeux se portaient sur moi...

À chaque instant, les souvenirs les plus séducteurs viennent m’assassiner en m’offrant toutes ces douceurs, qui s’évanouirent comme un songe. Il me semble encore être au milieu de cette grande et majestueuse allée des Tuileries, lorsque nous y vînmes pour la première fois. — Qu’elle est belle !… entendais-je répéter de tous côtés. Mélanie me disait que les femmes m’admiraient : je lui disais qu’elle était l’objet des hommages des hommes. Quel triomphe !… quelle joie !… que nous fûmes heureux !…

En arrivant à Paris, notre premier soin fut, comme bien l’on pense, de chercher un endroit écarté, champêtre et pittoresque, dont la solitude et l’ombrage pussent nous donner une faible image de notre belle Amérique. À force de soins et de démarches, je trouvai dans la rue de la Santé une sorte d’hôtel abandonné, dont les jardins et les alentours sont ce que j’ai vu de plus gracieux à Paris. Une fois que nous fûmes établis dans cet endroit, le problème d’une vie heureuse fut une seconde fois résolu pour nous. Moments trop courts !… Mes premières réflexions me démontrèrent que, comme chef de famille, je n’avais aucune des notions nécessaires pour diriger une fortune que je crus immense, lorsque je la proportionnais à la simplicité de nos goûts, à la modicité de nos besoins. En effet, pour deux êtres qui s’aiment, et dont le plus grand plaisir est de se voir l’un l’autre, on conviendra que notre fortune était colossale. Mais au bout d’un mois seulement je m’aperçus qu’il était urgent d’apprendre et de pouvoir être quelque chose. Les usages, les mœurs de la ville vinrent s’interposer entre la naïveté de nos âmes et la décence du siècle. Je sentis que je devais être prêt à défendre nos biens et nos personnes, enfin que l’instruction était la sauvegarde de l’homme en société.

Dieu !… quelles scènes charmantes d’étonnement ! Quel rire ! combien d’observations naïves, lorsque Mélanie et moi nous devinions quelque chose dans les mystères sociaux. Hélas ! souvenirs cruels, fuyez !… laissez-moi !…

Alors, pendant quatre ans, je ne connus d’autre chemin que celui qu’il y a entre la bibliothèque du Panthéon et la rue de la Santé. J’appris pendant ce temps tout ce qu’il convient à un homme de savoir, et je l’appris tout seul, sans maître, par la seule force de mon imagination et aidé par la puissante énergie de mon caractère. J’avais la douce tâche d’instruire Mélanie : je consigne ici notre aveu mutuel ; ce que nous avons trouvé de plus difficile, ce fut le premier pas !… la lecture. Madame Hamel ne concevait pas la folie qui nous avait saisis, et ses plaintes, ses raisonnements nous faisaient sourire. Elle se soumit à notre instruction, parce qu’elle crut entrevoir que nous en étions plus heureux.

L’instant fatal approche… Ah ! je m’arrête, à demain !…

— Il y a une interruption, dit Marguerite.

— Ah les pauvres enfants !… s’écria le bon curé Gausse, je devine leurs malheurs !…

— Monsieur, reprit la servante, entendez-vous comme la pluie tombe par torrents ? on va retenir M. Joseph de Saint-André, dit-elle en appuyant sur ce nom, et il couchera dehors ; alors nous pourrons achever l’histoire de ce pauvre jeune homme.

Comme la chandelle n’avait pas été mouchée depuis que Marguerite s’était mise à lire, elle s’acquitta de ce soin ; car le bon curé, la bouche béante, l’œil sur le manuscrit, n’y aurait jamais pensé. La gouvernante se moucha, remis ses lunettes et continua :

Avant de commencer cette histoire de douleur et d’éternelle peine, je ne puis me refuser à montrer celle que je regardais comme mon épouse chérie.

La voyez-vous assise contre une fenêtre ?... à côté de madame Hamel ; ses yeux sont baissés sur le fichu qu’elle se brode, mais à chaque instant, elle les relève sur moi, et son regard commence à désirer de plus vives délices que les chastes baisers dont le temple du Val-Terrible fut témoin. Elle jette souvent les yeux sur le tableau, ouvrage de mes mains, dans lequel cette scène charmante est représentée entourée de tout le luxe des productions de l’Amérique. Chacun de ses mouvements révèle une grâce que l’on ne croit pas avoir connue ; sa pose virginale n’exclut pas le naïf aveu des désirs d’une jeune fille de dix-sept ans ; sa tête est doucement penchée, et ses blonds cheveux sont disposés avec une élégance qui séduit ; le bout de son petit pied se montre sous une longue robe. Elle sourit, et la vierge, dont le col est paré d’une croix noire, a surpassé le sourire de Vénus… Ah, c’est toi, ma sœur !… tu parles !…

— Joseph, me disait-elle alors, nous sommes trop heureux ! Il nous arrivera quelque malheur comme à Polycrate, auquel le poisson rapporta la bague que ce tyran de Samos avait jetée pour conjurer les caprices de la fortune.

— Nous sommes chrétiens, ma sœur, ai-je répondu.

— Joseph, les cérémonies par lesquelles on se marie dans ce pays-ci, sont bien autres que les simples serments que nous nous sommes jurés.

— Et d’où sais-tu cela ?

— De Finette, ma femme de chambre ; elle va se marier ! j’imagine, Joseph, que nous sommes aussi peu instruits sur tout cela que nous étions ignorants sur les sciences. Oh, Joseph ! il y a certainement quelque chose que tu me caches.

Ces paroles prononcées avec la naïveté de l’enfance, me firent réfléchir ; elle prit l’expression de ma figure pour l’expression du chagrin.

— Vas, dit-elle, Joseph, je sais que tu m’aimes et que tu ne m’as jamais rien caché ! Elle vint s’asseoir sur mes genoux, me jeta ses bras d’ivoire autour du col et me couvrit de baisers. Je les sens encore, ils me brûlent les lèvres.

— T’aurais-je fait de la peine ?

— Grand Dieu, Mélanie, que dis-tu ?

Il me semble voir encore madame Hamel se réveiller et sourire. — Pauvres anges, savez-vous combien vous êtes heureux ? demanda-t-elle.

— Oh oui, répondit Mélanie, le visage de mon frère est pour moi toute l’Amérique.

Ici, avant d’écrire la phrase suivante, je rappellerai que je suis l’enfant de la nature ; et que, bien qu’initié aux vaines délicatesses du monde, je n’ai jamais pu concevoir qu’il y eût de la honte à s’avouer, à manifester les mouvements d’âme que la nature a mis en nous ; ma sœur était de même, et je n’hésite pas à prononcer anathème à ceux qui rougiraient de la naïveté de Mélanie.

Depuis longtemps je sentais en moi les atteintes de ce sentiment que la nature a posé dans notre âme, pour la conservation de ses œuvres : ce que ma sœur venait de dire, me montrait que, chez elle aussi, tout se développait. Les idées vagues qui roulaient dans ma tête finirent par devenir plus claires, et je pensai à tout ce que Mélanie racontait des cérémonies du mariage. Alors je commençais mon Droit ; il y avait, je crois, huit jours que les cours étaient ouverts. J’ouvre mon code !… la fatale prohibition, les deux fatales lignes me frappent à mort, et le Code pénal me montre le crime. Je cours aux éclaircissements : nature, religion, ordre social, tout s’accorde, et notre amour est incestueux ! Je regarde à mon cœur et j’y trouve l’image de ma sœur gravée comme celle d’une épouse ! Toutes les jouissances célestes que j’avais rêvées s’évanouissent !… devant moi se découvre la profondeur d’un immense abîme, et la mort est au fond.

Alors la rage me saisit, et je sortis de la maison en courant, comme si j’eusse craint que les feux de Sodome ne tombassent une seconde fois du ciel pour nous dévorer : un lion m’aurait déchiré, je ne l’aurais pas senti ! j’étais furieux au point de ne plus connaître le temps, les lieux, les usages. Je courus comme un insensé, et ne m’arrêtai que devant une grande maison où une foule immense se pressait. Un homme m’offre un morceau de carton, me demande de l’argent, je lui en donne et je suis le torrent. Je suis assis, serré, et je me déchirais la poitrine, elle était en sang.

On joue devant moi Phèdre : à la scène de la déclaration, je me trouve mal ; et quand Phèdre s’accuse et veut descendre aux enfers, mes voisins m’entraînent. Je rentrai chez moi furieux, ivre ; je n’avais plus rien de l’homme.

Le lendemain j’étais calme, pâle, triste, abattu. Pendant la nuit, la philosophie du chrétien m’avait apparu ; l’homme de la nature ayant joué son rôle, celui de l’homme du monde, de cet homme habitué à la dissimulation, aux peines, aux douleurs, allait commencer. Heureux, si, lorsque je passai sur le Pont-Neuf, ma fièvre m’eût suggéré de me précipiter dans les flots ! À table, Mélanie me sourit, je détourne les yeux ; elle me parle, je tâche de ne pas entendre la douceur de ses paroles de miel ; ô tourments ! ô tourments !

Si j’ai écrit pour moi, qu’au moins je mette ici, à cette place, un avis aux âmes qui auront quelque ressemblance avec la mienne, et je ne sais si je dois les en louer ou les en plaindre. Sachez, cœurs grands et sensibles, sachez, vous que la vue du malheur attendrit, vous qu’une larme d’une femme fait frissonner, sachez que dans une passion, même légitime, il y aura tout autant de malheurs que dans la mienne. L’ordre social est la boîte de Pandore sans l’espérance. Nous sommes des êtres finis, il ne peut y avoir pour nous de bonheur infini ; et les âmes qui le rêvent et le poursuivent n’embrasseront jamais qu’une ombre.

Lorsque je revins à moi, je me mis à sophistiquer ; et en cela, chacun reconnaîtra la marche de toutes les passions humaines. — En quoi, me suis-je dit, ma passion est-elle criminelle ?… en rien. Aucune voix secrète ne nous a arrêtés ; et si nous nous sommes aimés ainsi, c’est que le Seigneur l’a voulu. Rien n’arrive dans l’Univers que par son ordre, il n’a pu vouloir notre malheur. L’histoire nous apprend que les Égyptiens épousaient leurs sœurs.

Et de là, mettant tous les récits des voyageurs à contribution, je m’énumérais tous les pays où cette coutume avait lieu. Enfin, et ce fut l’argument le plus solide, enfin, s’il n’y a eu qu’un premier homme et qu’une première femme, ou le fils épousa la mère, ou le père épousa ses filles, ou les frères épousèrent leurs sœurs ; ce que Dieu a permis dans un temps ne peut être criminel maintenant.

Ces raisonnements et une foule d’autres me consolèrent quelque temps. Mélanie oublia le chagrin passager que j’avais éprouvé ; elle ne m’en demanda pas compte, et nous nous livrâmes à toute l’ardeur de l’amour. Mais, il était dit que je boirais jusqu’à la lie du calice. En effet, un jour que, triste et mélancolique, je réfléchissais à cette bizarre défense, la raison vint briller dans mon âme comme l’éclair qui donne la mort… — Admettant que mon amour avec Mélanie ne soit point criminel, et que nous nous abandonnions à ses douces étreintes, dis-je, la société refusera toujours de nous unir, et, sous peine de la déshonorer, je ne puis l’aimer d’amour !…

Dès ce moment, une sombre mélancolie s’empara de toute mon âme, et elle s’en empara pour toujours. Je résolus de combattre courageusement ma passion et de la contenir dans mon sein, en domptant les ardeurs de l’enfer : car, par une singulière fatalité, ce fut au moment où je sus que je ne pouvais plus aimer Mélanie, que les désirs les plus terribles vinrent me tourmenter. Mais, usant de cette énergie brûlante qui me consume, je résolus de l’appliquer aux combats que j’allais avoir à soutenir.

Détournant tristement les yeux lorsque ma sœur me peignait sa tendresse par un regard, je me mis à la fuir ; mais cette fuite avait des symptômes d’amour que Mélanie apercevait. Tout ce que je lui disais n’en était pas moins toujours touchant, et d’autant plus attrayant, que mes paroles se paraient des accents de la mélancolie, et ma langueur se décelait dans tout. Quittant la maison, j’allais m’asseoir sur une hauteur, dans la campagne : et là, en proie aux accès de cette maladie de l’âme, je cherchais à endormir mon cœur dans de funèbres méditations.

Les sentiments tumultueux dont j’étais agité ressemblaient aux murmures des bois : on les entend, mais on ne peut les décrire. Chose incroyable ! je trouvais de la douceur dans mes peines, et quelque chose de voluptueux se glissait dans mon âme. Moi, le plus tendre ami, enfin le frère de ma sœur, je craignais de lui parler et de la voir. Ma main tremblait en touchant la sienne, et ce frémissement n’était plus celui de la volupté : chaque jour, Mélanie redoublait ses caresses, elle m’en accabla en s’apercevant qu’elle trouvait des occasions moins fréquentes. Enfin, elle finit par ne plus douter que mon cœur ne renfermât un chagrin profond, mais la véritable cause ne pouvait jamais être devinée par son âme naïve ; alors sa sollicitude, son tendre amour lui firent imaginer toute autre chose.

Elle ne me parla point d’abord de ma mélancolie, parce qu’en même temps que je connus mon crime, il s’éleva dans son cœur un sujet de méditation qui vint altérer les roses de son visage. Mélanie, à force de consulter Finette, s’était éclairée sur des mystères en qui elle vit d’abord la cause de mon trouble. La pudeur que ces découvertes avaient éveillée en elle l’empêcha de m’interroger et aussi de s’inquiéter d’une mélancolie qu’elle éprouvait comme moi.

Les témoignages de son amour devinrent moins vifs, mais plus tendres, moins emportés, mais plus délicats. Aussitôt que je quittais un siège, elle s’en emparait et rêvait là où je venais de rêver. Elle m’épiait, elle attendait mon retour, et, lorsque j’étais dans un appartement, elle venait écouter à la porte le bruit de mes pas. Lorsque je peignais, elle prenait son ouvrage et se contentait de me voir, sans prononcer une seule parole.

Un jour, en me retournant brusquement, j’aperçus ses yeux mouillés de larmes qu’elle n’eut pas de temps d’essuyer.

À cet aspect un trait, un coup de poignard me perça le cœur. — Elle croit que je la dédaigne, elle gémit sur ma barbarie, sans se plaindre !… Lorsqu’elle vit que ses larmes m’attendrissaient, elle quitta son ouvrage, je quittai le mien, et elle vint s’asseoir sur mes genoux en passant ses bras autour de mon cou !… et m’embrassant à plusieurs reprises, elle s’écria en sanglotant : — Joseph ! Joseph !… Son sein, qui se gonflait, ne lui permit pas d’en dire davantage.

À ces accents déchirants, je frémis de notre danger, et j’eus encore bien plus lieu de frémir, lorsque, relevant un peu sa tête, qu’elle cachait dans son sein, elle me regarda en souriant des yeux et des lèvres.

— Joseph, reprit-elle, je t’aime et je crois être aimée ! je suis belle, et je suis ton épouse !… D’où vient, dit-elle en hésitant, que tu ne m’avoues pas tous tes chagrins ? tu souffres ! je le vois ! Tiens, mon frère, il y a entre nous bien des sentiments nouveaux que nous nous taisons mutuellement. Pourquoi me fuis-tu ?… pourquoi ne me regardes-tu plus ? tu m’as privée de mon bonheur…

— Ah ! Mélanie, tu ne sauras que trop tôt tout ce que je souffre !

— Non, je veux le savoir sur-le-champ, pour apaiser tes douleurs, je sais que je le puis…

— Mélanie, la guérison de mon mal n’est pas entre des mains mortelles.

— Quel est ce mal ?… Que sens-tu ?… Voyons, dis-le-moi ? Et, se balançant mollement, elle se mit à caresser mes cheveux ; sa figure attentive et curieuse cherchait à lire dans mes yeux ; puis s’apercevant de mon embarras, elle s’écria en riant : — Joseph, j’ai appris que les amants se faisaient des cadeaux ; tu ne m’as encore rien donné !...

— Tout change sur la terre, lui répondis-je, et je ne puis rien t’offrir qui ne soit périssable.

— Tu as une chaîne d’or à ton cou, je la veux !… s’écria-t-elle en rougissant. Elle s’empara de ma chaîne, et la mit autour de son cou. — Maintenant, reprit-elle, je veux te faire présent d’une chose qui restera toujours à toi tant que tu vivras. Là-dessus, appliquant ses mains derrière ma tête, elle la prit, l’attira et déroba sur mes lèvres le plus ardent baiser que femme puisse donner.

— Mélanie, m’écriai-je en fureur, je ne veux pas que tu m’embrasses ainsi !...

La pauvre enfant, honteuse, rouge, baissa la tête et se mit à pleurer.

Mon âme chancela, je vins à ses côtés, je l’embrassai sur le front, et lorsqu’elle leva la tête, elle vit mon visage sillonné de larmes ; alors elle me dit : — Si nous avons pleuré ensemble, il n’y a point de mal !… mais écoute-moi, Joseph, il faut nous marier, n’attendons pas plus longtemps : vois ce que la société exige de nous, et qu’il n’y ait plus rien entre nos caresses !

À cette parole, je regardai Mélanie d’un air hébété ; je fondis en larmes, et, gardant sa main dans la mienne, nous restâmes longtemps sans rien dire, livrés l’un et l’autre à des réflexions bien différentes.

Hélas ! quelle tâche j’avais à remplir ! il fallait donc que j’instruisisse ma sœur de toutes les barrières qui nous séparaient. À cette idée, je quittai sa main, je sortis et j’allai me promener dans la campagne, croyant que l’air rafraîchirait mon sein embrasé.

XII

Naïveté de Mélanie. – Terreur de la jeune fille.

Comment oser dire à ma sœur : — Séparons-nous, notre amour est criminel !… comment s’y prendre pour ternir sa vie, faire évanouir son bonheur… et la rendre malheureuse pour tout le reste de son existence ?

Plusieurs fois j’ouvris la bouche pour lui parler, sans le pouvoir. Un jour je la conduisis sous un saule-pleureur, et là, assis, je lui pris la main : l’attitude extatique de cette vierge du Corrège, l’amour qui brillait dans tous ses traits avec l’attente du bonheur suprême, me glaça la langue, et je me contentai de la contempler en silence, dans un triste ravissement.

Enfin, m’étant convaincu que je ne pourrais jamais lui parler de notre crime éternel, un soir, versant des larmes, je me mis à mon secrétaire, et dans le silence de la nuit je lui écrivis ce qui suit :

« Ô ma sœur ! je ne puis que te donner ce nom ! Hélas ! c’est de la main de celui qui t’aime comme jamais on n’aimera que doit partir le trait mortel ! c’est ton frère qui va te dire : « Meurs, Mélanie ! » jusqu’ici notre vie fut un songe, en voici le réveil.

« Nous nous adorons, nos âmes se sont touchées sur tous les points, nous nous aimons de tous les amours à la fois, nous ne pouvons vivre l’un sans l’autre… – il faut mourir ! Nous sommes au milieu d’une mer de plaisirs et de voluptés, il en est d’autres dont l’attente est un des plaisirs les plus vifs !… à côté de cette prairie riante de la vie, loin de ce parterre émaillé de fleurs, il est un lieu sauvage, un aride désert !… c’est là qu’il faut aller, en un mot, il faut nous fuir ; et nous fuir !… n’est-ce pas mourir ?

« Depuis deux mois l’enfer est dans mon cœur ; depuis deux mois, je sais que notre amour est criminel. Oui, Mélanie, la religion, les lois et le monde l’ont ainsi ordonné. Si, dans nos cœurs, une voix secrète nous dit que nous n’en serons pas moins vertueux en enfreignant toutes ces lois, il n’en sera pas moins vrai que, tu ne seras jamais à moi légitimement. En lisant ce mot, vois combien de malheurs nous sommes venus chercher à Paris. Ah ! pourquoi ne sommes-nous pas restés dans les vastes forêts du Nouveau-Monde ? nous aurions été heureux !…

« Ainsi, Mélanie, il faut faire taire tous nos désirs ; il faudra que tu ne me regardes plus ; nous devrons nous bien garder de nous parler ; voile tes blonds cheveux, apaise le feu de tes yeux, ne déploie plus les grâces d’une taille enchanteresse, ne prononce plus ces mots si doux, avec des inflexions de voix si enivrantes, et qui me vont au cœur ! De mon côté, je t’éviterai, si je le puis !

« Comme deux rochers sans verdure qui sont séparés l’un de l’autre par un torrent impétueux qui roule dans un abîme sans fonds, nous vivrons en présence l’un de l’autre, sans pouvoir nous toucher… car, ma sœur, je n’ose t’écrire qu’il serait nécessaire de nous fuir pour toujours et de ne plus nous voir !… j’espère que nous pourrons vivre à côté l’un de l’autre, sous la garde d’une conscience sévère qui dirigera tous nos mouvements, et que notre précieuse innocence restera pure comme la neige du Val-Terrible. Nous l’emporterons dans la tombe, et nous irons recevoir là-haut la récompense de notre martyre.

« Il ne nous restera plus que le triste bonheur de nous voir : c’est au milieu de cette nuit, c’est pendant que tu sommeilles, que je t’adresse les adieux de l’amant ! avec le jour, va renaître le frère. Maintenant je te regarderai comme l’ombre d’une personne chère ! et chaque souvenir, chaque objet qui nous peindront ce que nous fûmes, seront comme les lettres de l’inscription d’une tombe. Heureux si la mort vient nous emmener de bonne heure !

« Adieu, fille chérie ! l’espérance que je te voyais cultiver, les plaisirs que tu rêvais, tout s’est évanoui ! Nous allons végéter comme les arbres en hiver, et cette saison sera, pour nos cœurs, la seule saison. Ah ! Mélanie, en traçant ces mots, il me semble que mon âme, que ma vie m’abandonnent, et je ne trouve des forces que pour chasser mes pleurs !… Hélas, je te proposerais de mourir si la religion ne nous le défendait !… »

Lorsque j’eus écrit cette lettre, il me sembla que l’on venait de m’ôter un manteau de plomb de dessus les épaules. Je sortis de ma chambre, j’entrai dans celle de Mélanie. Cette vierge céleste dormait du sommeil de l’innocence, sa pose était gracieuse, et lorsque j’arrivai près d’elle, elle murmurait mon nom d’une manière si tendre que je sentis naître les désirs les plus invincibles. La tentation était trop forte pour pouvoir y résister longtemps !… je déposai la lettre sur sa table et je m’enfuis sans oser la regarder une seconde fois.

Dans quelle effrayante position je me trouvai lorsqu’il fallut, le lendemain, me rendre dans la salle où nous déjeunions. J’allais affronter la douleur par moi-même excitée, et revoir ma sœur instruite du crime qui s’élevait entre nos deux regards. Ah ! qui n’a pas passé par de tels chagrins, ne connaît pas tout ce que le cœur de l’homme peut enfanter d’angoisses. Elle vint ! elle était riante, et son doux visage n’annonçait aucune inquiétude. — Elle n’a pas lu ma lettre !… me dis-je… et un sentiment de compassion me poussait à l’aller brûler… Mélanie l’avait lue !

Cette charmante créature ne concevait pas une telle prohibition, et refusait d’y croire. Son sourire angélique ressemblait à celui d’un grand géomètre à qui l’on apporterait un petit problème à résoudre. Ainsi la perfection de cet être adorable ne me fit grâce d’aucune douleur ! cette scène, ces discours, et l’étonnement, le chagrin que je redoutais, cette première larme, il me fallut tout essuyer !

Nous étions dans le salon avec madame Hamel, Mélanie s’approcha de moi et me dit :

— Mon frère, il faut que tu sois fou ; ta lettre m’a chagrinée, parce que j’ai pensé, en la lisant, que tu avais été bien triste, mais sois certain que tu as mal compris les lois ; je suis sûre qu’elles font un devoir de ce que tu appelles un crime…

— Mélanie, je ne t’ai rien écrit qui ne fut vrai !...

Elle commença à me regarder avec inquiétude.

— Ne serait-ce pas que tu en aimes une autre !… Ta pauvre Mélanie ne serait-elle pas assez belle… Et les larmes lui vinrent aux yeux.

— Ah, ma sœur !… m’écriai-je, comment un pareil soupçon est-il entré dans ton âme ? pour la première fois de ta vie tu m’as causé de la peine.

— Comment, Joseph, nous serions criminels en nous aimant ?

À ces mots, la bonne madame Hamel déposa ses lunettes et nous regarda tour à tour.

— Mère, reprit Mélanie, le crois-tu !…

— Mes enfants, répondit madame Hamel, cela me paraît bien inconcevable, mais il y a quelque chose qui m’inquiète. J’ai peur que Joseph n’ait raison, – Mélanie pâlit. – Quant à moi, je n’osais apporter la conviction. Enfin je montrai le Code.

— Ces gens-là, dit ma sœur, ne connaissaient pas la nature !… Hélas, Joseph, ils ont beau faire, je ne puis que t’aimer. Je lui donnai à lire l’article du Code pénal.

— Hé bien ! Joseph, ils me puniront s’ils veulent !…

À ces accents, à ce regard, entraîné par une rage que nulle barrière morale ne pouvait arrêter, je la saisis dans mes bras, et, l’étouffant presque, je la dévorai, recueillant de longs baisers sur ses lèvres de pourpre et noyant mes remords dans l’océan de volupté où je me plongeais.

— Oui, m’écriai-je, oui, Mélanie, tu viens d’atteindre le comble de l’amour, de cet amour qui foule aux pieds toutes les lois !… Ah ! tu aimes !… tu peux le dire avec orgueil ! Soyons criminels, coupables, mais soyons heureux !

À ces mots, elle réfléchit et dit avec tristesse : — Mais non, nous ne serons pas heureux si, pour l’être, il faut abandonner la vertu et renoncer aux cieux !…

Aussitôt elle quitta mes genoux, s’arracha de mes bras et fut se placer sur un fauteuil devant moi. Sa figure animée pâlit tout à coup. Elle n’osa plus me regarder. Madame Hamel était pensive. — Mes enfants, nous dit-elle, s’il n’y a que les lois de la terre qui vous empêchent d’être heureux, je ne vois qu’une chose à faire, c’est de monter en voiture, et d’aller à Copenhague… Je la regardai en lui disant avec étonnement ! — Eh que nous fait Copenhague ? — Nous y retrouverons, continua-t-elle, notre vaisseau danois qui nous ramènera au Val-Terrible.

Malgré ma profonde douleur je ne pus m’empêcher de sourire, en voyant que cette bonne femme croyait, parce qu’elle était venue par Copenhague, qu’il n’y avait pas d’autre route pour aller de Paris à la Martinique…

— Ma mère, lui dis-je, cela serait bon, si le Val-Terrible était un endroit où l’on fût hors de la vue du Seigneur, mais il n’en est aucun sur la terre, et nous ne pouvons pas faire ce que la religion défend.

— Mais si vous étiez nés dans cette contrée où les sœurs sont obligées d’épouser leurs frères ?

— Nous n’y sommes pas, bonne mère, et nous sommes chrétiens.

— Ah ! mes pauvres enfants !… s’écria madame Hamel épouvantée, qu’allez-vous devenir !… attendez, j’irai consulter l’abbé Vallette ? mon confesseur.

— C’est inutile, ma mère, j’ai consulté vingt casuistes. Notre amour est incestueux.

— Incestueux ! mon enfant ; mais c’est un crime ça… Pauvres enfants !… Et elle nous regarda d’un œil attendri.

Mélanie n’avait rien dit ; tout à coup elle s’écria violemment : — J’aime mieux mourir !… Son accent était réellement effrayant. Elle contemplait le salon d’un air morne qui me fit trembler.

— Ô Joseph ! dit-elle d’une voix douloureuse, ce que tu m’écrivais est donc vrai !… nous voilà seuls, quoiqu’ensemble. (Je souffrais le martyre.) Plus de baisers !… plus de caresses !… ajouta-t-elle en sanglotant.

— Nous recueillons, m’écriai-je, une moisson funeste que notre ignorance a semée !… Ô jours de notre enfance !… Mais non, dis-je en prenant la main de Mélanie, quand même nous aurions su la défense, je crois que nous nous serions aimés.

— Oh oui !... répondit-elle avec un sourire qui perça ses larmes.

— Mélanie, lui dis-je, maintenant que tu vois le danger, penses-tu que nous puissions rester ensemble ?…

— Ah !… Joseph, ne nous séparons jamais !… s’écria-t-elle avec une sauvage énergie. Ce fut la dernière étincelle de l’incendie, elle retomba sur son fauteuil, je la crus morte. Elle ne bougea plus de cette place jusqu’au soir, elle ne dit plus un seul mot, ne fit pas un geste. Pendant quinze jours elle resta dans cette espèce d’aliénation, donnant des marques d’impatience et changeant à vue d’œil. Elle devint pâle, mais ses yeux conservèrent un éclat extraordinaire. La nuit je l’entendais pleurer, et… cette créature céleste avait soin, le jour, de me dérober le spectacle de ses larmes.

— Joseph, me dit-elle un jour, crois-tu que nous mourrons jeunes !…

Hélas ! j’eus dès lors deux chagrins, le sien et le mien. Notre sourire, notre gaîté, s’enfuirent pour ne jamais revenir, la plus profonde mélancolie marqua de sa teinte lugubre tous nos jours, nos instants, nos actions, nos paroles, nos pensées, et madame Hamel fut aussi triste que nous. Quel changement ! quelle terrible punition ! et pourquoi ?… Quel était notre crime ?…

Notre vie devint un combat perpétuel. Malgré la promesse de recueillir ses regards, Mélanie ne put pas plus les dépouiller de leur tendre expression, que moi, me dispenser de les voir. Tout, jusqu’aux touches de son piano, parlait de sa passion ; car je ne sais comment elle fit pour jeter dans tout ce qu’elle jouait, une expression qui me faisait frissonner. Souvent Mélanie, errante, me rencontrait dans une pièce, elle venait à moi, et, me prenant la main, elle me regardait avec ivresse, puis s’éloignait à grands pas.

Lorsque nous sortions, elle s’appuyait sur mon bras. Je tâchais de l’encourager en lui disant : — Ma sœur, nous jouissons de tout ce qui constitue le bonheur sur la terre : nous nous aimons de l’âme, nous nous voyons, nous sommes sûrs l’un l’autre de notre fidélité, et chacun de nous en regardant dans son cœur y trouve les pensées de l’autre. Nous avons ce qu’il y a de plus beau dans les sentiments humains, pourquoi nous désoler ?…

— Ah mon frère, le mal est fait !… les discours n’y peuvent plus rien.

Elle disait vrai. Je le sentais moi-même.

— Joseph, continuait-elle, tu es mon plus ferme appui ; avec un homme sans vertu, j’aurais déjà succombé ! Ah ! je dois me féliciter de t’avoir pour guide.

Voyant que notre passion s’exaltait sans cesse dans la profonde solitude où nous étions, je résolus de jeter ma sœur dans les distractions du monde. Ici je ferai observer que par un singulier bonheur, nous nous trouvions riches. À mon arrivée à Paris, j’avais laissé nos deux cent mille francs aux mains de notre banquier, qui me proposa d’entrer dans une belle entreprise : elle réussit si bien, que, dans l’espace de quatre années, nos fonds triplèrent, et une faible partie des intérêts suffisait grandement à notre dépense, sagement dirigée par madame Hamel. Alors, je pris un équipage, et, occupant ma sœur des soins d’une toilette recherchée, je la menai d’abord chez notre banquier, dont le salon nous fournit une foule de relation. Les bals, les invitations, les spectacles se succédèrent. Ma sœur obtint, par sa beauté, un triomphe éclatant : tous les hommages arrivèrent à ses pieds. Mon amour-propre fut flatté de voir que ces adorations ressemblèrent aux couronnes que l’on dédie à la statue d’une déesse, les fleurs meurent sur le marbre impassible. Ma sœur porta partout une mélancolie profonde, et, dans les plus beaux salons, lorsque les yeux de toute une assemblée se portaient sur elle, elle ne regardait qu’un seul homme assis dans un coin ; et cet homme, morne et rêveur, ne contemplait qu’elle. Le monde était, pour nous, un vaste désert, notre seule passion le remplissait, et nous n’avions quitté notre solitude que pour en trouver une autre qui nous faisait regretter la première…

Il me souviendra toujours de la dernière fête où nous parûmes. Mélanie, couronnée de roses, réunissant sur elle toutes les perfections de ses rivales, sans avoir leurs défauts, excita un murmure d’étonnement. Comme elle n’avait aucune coquetterie, aucune fierté, elle plut même aux femmes. À la lueur de cent bougies, au milieu de cette éblouissante réunion, elle vint me retrouver dans l’angle où j’étais confiné et où je jouissais en silence. — Joseph, me dit-elle, sortons !… le monde me fatigue, j’aime mieux te voir un quart d’heure que d’être parmi cette foule. – Nous montâmes en voiture pour retourner à notre hôtel.

La voluptueuse toilette qui rendait ma sœur si séduisante, l’aspect admirable sous lequel je venais de la voir, avait rallumé tous mes feux, embrasé toutes mes veines, j’étais dans un accès de fureur concentrée ; je me contenais lorsqu’elle vint me parler. Dans la voiture, elle pencha sa tête endolorie sut mon épaule, et me dit :

— Joseph, je t’aime !… L’accent de ces paroles ressemblait au dernier cri d’un mourant ; il m’avertit que ma sœur ressentait tout ce que j’éprouvais moi-même. Je tremblai… Que de choses dans cette phrase suppliante de Mélanie ! alors, le bout de son gant blanc effleura ma main, et je me rappelle que cette dernière circonstance mit le comble à mon trouble.

— Mélanie, je meurs !… lui répondis-je.

— Eh bien, mourons, dit-elle, et elle m’embrassa avec ivresse pour la première fois depuis trois mois.

Le lendemain, je jugeai que je n’avais pas un moment à perdre, qu’il fallait me séparer de ma sœur ; car sa passion et la mienne ne pouvaient plus être gouvernées, notre raison s’éteignait chaque jour et notre amour devenait tel, que, si nous eussions été criminels, je crois, dans la sincérité de mon cœur, que l’Éternel nous eût absous.

C’est alors qu’après bien des combats un digne ecclésiastique que je consultai me dit que pour terminer une lutte où nous succomberions, il fallait mettre entre Mélanie et moi une barrière insurmontable ; il me donna le conseil de me faire prêtre. Cette idée allait à mon exaltation naturelle et je la méditai longtemps. Voyant enfin chaque jour rendre le combat plus rude, et la victoire plus incertaine, je regardai le sein de l’Église comme un asile sûr et sacré.

— Oui, me dis-je un jour, ayons le courage de fuir Mélanie, mais en même temps séparons-nous de toute l’humanité. Cherchons quelqu’endroit écarté, où, dans le plus modeste poste qui soit dans le sacerdoce, je puisse achever une vie dont j’entrevois le terme. Rendons-nous utile au monde. Je n’ai plus besoin de rien ici-bas ; la terre ne m’offre plus rien qui me touche, puisque Mélanie m’est enlevée.

Cependant, on ne forme pas le projet de se séparer de tout ce qui nous attache à la vie, sans faire des réflexions, et ma mélancolie devint encore plus sombre. Renfermé dans mon cabinet, méditant sans cesse sur les avis que m’avait donnés mon confesseur, je ne vis plus Mélanie : lorsque suppliante et pleurante elle voulait entrer, je refusais de la voir. Cette barbarie me fendait le cœur ; mais, devenu cruel, je tâchais de m’endurcir par ces petits traits, je me préparais à porter le dernier coup. Nos adieux m’effrayaient : comment ma sœur me laisserait-elle partir ? Voulant la garantir d’elle-même, je résolus de lui cacher ma décision et le lieu de ma retraite. Les plus cruels tyrans n’ont pas eu plus de cruauté que moi.

Hélas ! Mélanie, vis-tu encore ? Je n’ose porter ma pensée sur le pays que tu habites.

— Encore des larmes, et des lignes tellement barbouillées que je ne puis pas les lire, s’écria Marguerite.

— Eh bien ! répondit le curé, ce sont des redoublements de douleur pour moi ; je souffre, Marguerite ! donne-moi un verre de vin de Malaga !… Quoiqu’à brebis tondue Dieu mesure le vent, les pauvres enfants en ont eu plus qu’ils n’en pouvaient porter, et comme il n’y a si bon cheval qui ne bronche, le ciel m’est témoin que je les aurais absous de leur péché, s’ils eussent succombé, sûr que Dieu, par la suite, aurait ratifié mon absolution.

XIII

Les adieux. – Retour inopiné. – Fin du manuscrit du Vicaire. – Il revient.

Lorsque le bon curé eut pris son verre de Malaga, il dit à sa gouvernante : — Achève vite, car cela m’étouffe… et je ne pourrai pas dormir !

Marguerite reprit le manuscrit, et continua la lecture :

Quand j’eus irrévocablement arrêté ma destinée, je sortis de ma retraite ; et, Mélanie vit, à l’altération de mes traits, qu’un nouveau chagrin m’accablait, elle souffrit en silence et respecta mon secret, mais elle me fit bien voir qu’elle partageait ma douleur. Ses yeux qui m’interrogeaient sans cesse semblaient aller jusqu’au fond de mon âme, ses paroles suppliantes étaient une musique digne du ciel : je fus inébranlable.

En parcourant la liste des diocèses, j’aperçus mon nom à l’évêché d’A…..y. Le voisinage de cette ville avec la forêt des Ardennes, mais principalement le nom de M. de Saint-André, me déterminèrent. Je passai chez mon banquier, je pris cinquante mille francs que je déposai chez un notaire inconnu, afin que si Mélanie faisait des recherches, elle ne pût rien découvrir. J’arrangeai toutes nos affaires, et je liquidai notre fortune, que je plaçai sur le grand-livre au nom de Mélanie. Lorsque les grands intérêts furent traités, je m’occupai des plus petites choses, pour laisser ma sœur dans l’impossibilité de se douter de mon départ et de suivre mes traces. J’achetai une chaise de poste, du linge ; j’envoyai d’avance mon argent à A…..y. Bientôt et trop tôt tout fut prêt : je fixai le jour fatal.

Cette activité inusitée avait singulièrement alarmé Mélanie, et chaque fois que je rentrais ou que je sortais elle m’épiait avec la douce inquiétude de l’amour. Elle ressemblait à une mère qui veille sur son enfant. Enfin le jour que j’avais fixé arriva ; dès le matin j’avais le frisson d’une fièvre violente.

— Mon frère, me dit Mélanie, vous êtes malade : qu’avez-vous ?... Dis-le-moi, Joseph, sinon j’userai de mon droit en t’ordonnant de m’en instruire.

— Ah ! ma sœur… tu ne le sauras que trop tôt ! savoure bien cette demi-journée ! à cinq heures nous serons dans les larmes.

— Eh, Joseph, dit-elle en me regardant d’un air effrayé, est-ce qu’il peut y avoir encore des malheurs pour nous ?… je n’en devine pas !…

— Écoute, Mélanie, l’amour a cela de beau que les plus grands sacrifices ne sont rien lorsqu’ils sont faits pour la personne aimée… Ce sentiment rend léger ce qui est pesant, il rend doux ce qui est amer… Dieu m’est témoin que je donnerais cent mille fois ma vie plutôt que de te causer la moindre peine.

— Joseph, tu n’es plus le même, dit-elle en me lançant un douloureux regard, que signifient ces paroles ? jadis aurais-tu préludé par tant de phrases à ce que tu versais dans le sein d’une… de ta sœur ?

— Ah ! Mélanie ! que les temps sont changés !… nous étions innocents et nous sommes coupables !... Mais tu as raison ! eh bien ! sache, Mélanie, que, pour assurer ton repos, ton innocence et la mienne, j’ai résolu de t’offrir un sacrifice…

— Tu vas mourir ! s’écria-t-elle… Elle était à quatre pas de moi, le visage contracté et pâle comme la mort, les yeux secs et fixés sur moi.

— Non, Mélanie (elle respira), non, et la prenant dans mes bras je l’attirai sur moi. Cette charmante fille appuyant sa tête échevelée sur mon épaule, versa des larmes amères qui soulagèrent son cœur. Je pleurais aussi : — Ma sœur, lui dis-je, jure-moi que jamais tu n’attenteras à tes jours ! que si malheureuse que tu puisses être, tu vivras !

— Oui, répondit-elle avec le sourire d’un ange, mais tant que tu resteras sur la terre.

— Mélanie, c’est bien ! car la mort de l’un sera celle de l’autre. Il n’y a là rien que de juste. Maintenant, mets-toi à ton piano ! joue-moi le plus beau de tes morceaux ! fais passer dans ton jeu tout l’amour qui te rend une mortelle, et toute la poésie, toute la pureté qui font de toi un ange. Solennisons cette matinée d’automne par les plus douces caresses ! que ces heures s’écoulent suaves, pures, oublions l’avenir et le passé, enivrons-nous du présent !

Elle me regarda avec étonnement, et, après avoir rêvé pendant un instant : — N’importe, s’écria-t-elle, tu le désires ! je veux tout faire pour te plaire.

Elle s’assit alors à son piano et sembla d’abord s’égarer dans des préludes pleins de grâce. L’inspiration qu’elle attendait descendit enfin sur son beau front, qui s’illumina tout à coup, et les plus célestes mélodies se déroulèrent sous ses doigts. Enivré, éperdu, j’avais tout oublié, quand, s’interrompant tout à coup, elle se jeta dans mes bras en s’écriant : — Joseph ! j’aime mieux mourir que de rester dans l’incertitude où tu me plonges…

— Mélanie, un seul mot, et tu comprendras tout… mais je ne te crois pas assez de force ; je voudrais…

À ces mots elle me regarda fixement et me, dit :

— Tu veux me quitter !… puis elle tomba sur le tapis, sans force et sans vie.

Effrayé, je la relevai, et lorsqu’elle eut repris ses sens elle répéta sans cesse avec l’accent de la folie et du désespoir : — Je veux mourir !… je veux mourir !… je veux mourir !… – Je me jetai à ses genoux, je la pris sur moi, je la réchauffai de mes baisers, je m’efforçai de la consoler. À tout elle ne répondit que par ces mots cent fois répétés :

— Je veux mourir !… et ses yeux égares parcouraient l’appartement avec une effroyable vivacité.

Alors, la regardant avec une sévérité affectée : — Mélanie, lui dis-je, vous ne m’aimez pas !…

Pour toute réponse elle se tut et vint m’embrasser ! Grand Dieu, quel baiser !… ou plutôt, quel discours !…

Au bout d’une heure elle fut plus calme, mais en réalité plus abattue ; à son aspect, je me disais intérieurement : — Partirai-je ?… ne partirai-je pas ?… À chaque fois que je me levais, elle poussait un cri lamentable qui me faisait frémir. Enfin, elle quitta sa place, se dirigea lentement vers la mienne, et se mettant à mes genoux elle s’écria :

— Mon frère, je t’en supplie ! aie pitié de moi… ne pars pas !… tu emportes avec toi ma vie ! Nous resterons séparés par des cachots, par des murs de fer, si tu le veux, mais reste ! je saurai que tu respires le même air que moi, que tu es à deux pas de moi, que lorsque je rendrai le dernier soupir, tu n’auras qu’un pas à faire pour le recevoir !… heureuse de t’avouer sans crime que tu fus ma pensée de tous les instants !… je bénirai les rigueurs que tu m’imposeras. Mais, Joseph ! mon seul ami, mon frère, reste, reste ! tu es tout pour moi !…

— Eh ! malheureuse enfant ! répondis-je en repoussant ses mains, veux-tu perdre ton âme et perpétuer ton malheur dans l’autre vie ! ne saurais-tu prendre une résolution grande et fière ?

— Non, je ne le puis ! Et me regardant avec des yeux qui me reprochaient ma dureté : — Joseph, si je ne damnais que moi, il y a longtemps que tu serais heureux !…

— Ah ! périssent la vertu, l’honneur… Mélanie, tu l’emportes…

Elle recula de trois pas ; son regard effrayé me rendit ma raison, mais je sentis qu’il était impossible, plus que jamais, de vivre au milieu de dangers pareils.

— Il faut que je parte… À cette parole elle me répondit : — Eh bien ! s’il n’y a qu’un crime qui puisse te faire rester… En parlant ainsi elle s’élança sur moi et m’embrassa par une étreinte pleine de chaleur.

— Non, non, adieu, Mélanie !… Et regardant une dernière fois le salon, les tableaux, le piano, les meubles : — Je laisse mon âme en ces lieux, lui dis-je ; et je m’avançai vers la porte : mais ma sœur, me tenant étroitement serré, ne voulait pas se séparer de moi, elle poussait des cris inarticulés. Il fallut employer la force : cette violence de ma part mit fin à ses larmes, et elle me regarda en me disant : — Ô Joseph !…

Profitant de son étonnement, je m’enfuis… je l’entendis crier :

— Et notre adieu !… Je ne t’ai pas vu !… barbare !… notre adieu !… Inquiet, je m’arrêtai dans la cour et j’aperçus madame Hamel et tous les gens accourir. — Elle se meurt !… pensais-je, eh ! qu’elle meure ! c’est son plus beau moment, je vais la rejoindre… Je voulais retourner la voir, mais dans cet instant l’inflexibilité de mon père s’offrit à ma mémoire, et, plus cruel qu’un tigre, j’ouvris la porte et courus à la poste aux chevaux. J’étais égaré, presque en convulsion ; l’idée de la mort de la tendre Mélanie me remplissait le cœur d’un froid glacial. Je ne sais comment je me trouvai à deux lieues de Paris, sans avoir encore pu rassembler une idée… Alors, maudissant ma barbarie, je me représentai vivement les derniers moments de ma sœur !… — Si elle expire, me disais-je, il faut être indigne du nom d’homme pour la priver du plaisir d’exhaler son dernier soupir sur mes lèvres…

Il était nuit, j’ordonnai au postillon de retourner, feignant d’avoir oublié quelque chose. Je rentrai dans Paris et revins à la maison. Je sautai par-dessus le mur du jardin pour ne pas être aperçu, je montai l’escalier avec un tremblement convulsif. Je me glissai dans ma chambre, et de là au salon, et, sans m’y montrer, je regardai par la porte entrouverte ce qui s’y passait.

Mélanie, étendue sur un canapé, était contenue par ses femmes ; un médecin examinait avec attention les moindres traits de son visage. Je fis signe à madame Hamel, qui vint me rejoindre.

— Eh bien ! lui dis-je…

— Ah ! mon Joseph, on craint que ta sœur ne soit folle !… ! Je frissonnai… Elle s’est écriée pendant dix minutes, en se tordant les bras, et dans des convulsions affreuses : — Sans adieu !… sans un baiser !… le monstre !… Enfin elle vient de s’écrier avec force il y a environ cinq minutes : — Si je le voyais seulement un instant !... je sens que je me résignerais !…

En ce moment, Mélanie, brisant toutes les entraves, secouant toutes ses femmes qui ne purent la retenir, s’écria en errant dans le salon, échevelée, furieuse : — Il est ici, il est ici !… Je me précipitai dans ses bras !… — Je t’aurai donc revu, dit-elle ?…

Hélas ! son sourire, n’avait déjà plus cette douceur d’ange. — Mélanie, lui répondis-je, je suis revenu te dire adieu !… — J’en étais sûre, s’écria-t-elle, je te connaissais… Puis, elle m’embrassa avec délire… Non ! je n’ai pas la force d’achever…

— Mais c’est une agonie, que cela !… interrompit le bon curé qui s’essuya les yeux.

— Monsieur, repartit Marguerite, mon cœur est tellement gonflé que je ne puis plus lire. La gouvernante et son maître se turent et se regardèrent en silence ; en ce moment, onze heures sonnèrent.

— Il y a encore là du barbouillage, reprit la curieuse servante.

— Les pauvres enfants !… s’écria M. Gausse, ils méritent le paradis comme Satan a mérité l’enfer.

Marguerite reprit le manuscrit et continua ainsi :

Enfin je partis, laissant Mélanie entre la vie et la mort. J’arrivai à A…..y, je me fis descendre au séminaire. Loin de me donner pour M. le marquis de Saint-André, je ne me présentai que sous le modeste nom de Joseph, disant que tous les papiers de ma famille étaient perdus et que je n’avais plus ni père ni mère. Lorsque je fus seul dans ma cellule, c’est alors que je sentis toute l’étendue de mon malheur, c’est alors que je vis que la mort arrivait à grands pas. L’existence me devint à charge, mon âme errait sans cesse dans l’hôtel habité par Mélanie. Je ne pouvais me passer d’elle. Enfin, je fis son portrait de mémoire, et il est d’une incroyable ressemblance. Un jour, craignant que Mélanie ne perdît tout à fait l’espoir, et ne crût que j’avais été finir mes jours loin d’elle, voici ce que je lui écrivis :

 

« Ma sœur, je vis !… ce seul mot doit te faire comprendre toute l’étendue de mon courage. Je t’adresse cette lettre pour t’engager à supporter l’existence. Écoute ! car, en t’écrivant, je crois te voir et te parler ; lorsque nous aurons atteint l’âge auquel les passions meurent dans le cœur de l’homme, lorsque tu n’auras plus rien qui ne soit de l’ange, alors nous nous reverrons, alors nous jouirons d’avance des plaisirs d’une vie toute céleste : car, en regardant en arrière et en voyant les écueils que nous aurons évités, notre âme se remplira de joie. Conserve-toi pour ce moment, auquel j’aspire… Je voudrais voir le temps fuir plus vite pour y arriver. Ô toi que j’ose, de loin, appeler encore du doux nom d’épouse ! toi, la pensée de mes pensées, l’âme de mon âme, adieu ! Songe que tu peux encore faire mon bonheur, et tu vivras pour moi. Prends courage, espère ! Adieu donc.

« Ton frère qui t’aime. »

 

J’envoyai cette lettre par un exprès, avec l’ordre de la mettre à la poste de Paris.

Hélas ! cette passion effrénée me rongea toujours, et rien ne m’intéresse plus sur la terre. À A…..y, je trouvai mon oncle, il ne me donna point de renseignements sur mon père. Quand je le questionnai sur ma mère, des larmes lui sont venues aux yeux et il m’a regardé avec une tendresse inexprimable. Elle était d’autant plus surprenante que mon oncle a tout le caractère de mon père, et l’état ecclésiastique lui a donné dans les mœurs une austérité singulière. Il a une réputation de sainteté qui le rend un objet de vénération. Ce trouble, lorsqu’il s’agit de ma mère, me parut singulier ; car mon père aussi était ému lorsque je lui parlais de ma mère.

Toutes ces bizarreries qui eussent allumé la curiosité d’un jeune homme, ne me touchèrent même pas ; l’image de Mélanie régnait dans mon âme d’une manière tyrannique.

Elle y règne encore, elle y régnera toujours !... je meurs consumé par cet infernal amour, et j’aperçois chaque jour que le chemin de ma tombe devient plus court.

Ah ! béni soit le jour où le bon curé, près de qui le hasard m’a placé… — Pauvre ami ! s’écria M. Gausse… me fermera les yeux !… Alors, je lui donnerai ce manuscrit, et je le prierai d’aller…

— Voyez-vous, monsieur, s’écria la triomphante Marguerite, voyez-vous qu’il n’y a ni crime ni péché, et que tôt ou tard vous deviez le lire.

— Continue donc, Marguerite ! s’écria M. Gausse...

… Et je le prierai d’aller voir, en mon nom, l’infortunée ! il lui portera mes derniers mots, qui seront pour elle l’ordre du départ !... Je n’aurai eu dans ma vie qu’une seule idée, et cette idée, je l’aurai, je crois, par-delà le cercueil. À chaque instant du jour, je me dis : — Mélanie pense à moi !… Elle est la compagne fidèle de toutes mes actions, je ne fais pas un seul mouvement sans la voir. Ô Mélanie, est-il vrai que nous ne nous reverrons plus ?… et… je n’ai pas un seul ami dont la voix bienfaisante m’encourage !… Non ! mon fatal secret mourra dans mon sein.

Lorsque je parlai à mon oncle de mon dessein d’aller mourir à Aulnay-le-Vicomte, il…

Marguerite en était là, lorsque le petit enfant de chœur accourut avec la vélocité d’un lièvre, et s’écria, en dehors et contre les volets : — Voici M. Joseph !… Marguerite, effrayée, courut au cabinet du vicaire et remit le manuscrit à la même place ; elle regarda le portrait beaucoup plus attentivement, arrangea tout dans le même état, et redescendit en entendant sonner à la porte. En effet, c’était le vicaire qui n’avait pas voulu découcher ; il parut à Marguerite être très inquiet, et sa première question fut : — Marguerite, n’ai-je pas laisse la clef à la porte de mon cabinet ?

— Oh ! mon Dieu, je n’en sais rien, repartit l’astucieuse gouvernante, en regardant le bon jeune homme, avec cette obliquité, apanage ordinaire de l’œil des servantes de curé, car je ne suis pas remontée au premier depuis que vous êtes parti. – M. Gausse, dit-elle en élevant la voix pour que le curé put entendre ; le pauvre cher homme s’est trouvé bien affecté ! sérieusement pris ! il a eu des éblouissements comme lorsque son attaque d’apoplexie veut lui prendre ; mais, dans ce moment-ci, il va beaucoup mieux, ajouta-t-elle, en suivant le jeune homme qui se précipitait vers le salon.

— Eh bien, monsieur, dit-il au curé, vous souffrez ?

— Oh, oui, répondit le brave homme, oui, mon ami, je souffre !… Le vicaire resta quelque temps auprès de M. Gausse, et pendant ce temps-là Marguerite et le curé regardèrent en silence et avec respect la figure altérée du jeune homme : ils y lurent une seconde fois, et tout d’un trait, le récit de ses aventures, son regard leur parut mille fois plus éloquent. De temps en temps, le curé et la gouvernante se lançaient un coup d’œil significatif. Bientôt, le jeune marquis de Saint-André prit son flambeau et courut à sa chambre, après avoir salué M. Gausse.

Marguerite admira plus que jamais la noblesse de sa démarche, que sa longue soutane noire rendait plus imposante encore.

XIV

La Marquise choisit le Vicaire pour son confesseur. – Commencement des aventurés de madame de Rocourt.

On sent que, lorsque le vicaire fut parti, la gouvernante eut un assez long rosaire à réciter avec M. Gausse.

— Eh bien ! monsieur, dit-elle en se croisant les bras, est-ce là une aventure ! et sommes-nous heureux de la savoir, tandis que tout le village se démène pour l’apprendre !…

— Marguerite, répondit le curé, quoiqu’à blanchir un nègre on perde son temps, et que, qui a bu boira, j’espère que vous garderez le plus profond secret sur cette indiscrétion, que jamais le nom de M. le marquis de Saint-André ne sortira de ta bouche.

— Ah ! monsieur, Dieu m’est témoin que c’est enterré là ! et elle montra son cœur.

— Promettre et tenir c’est deux ! murmura le curé.

— Vous verrez !… répliqua Marguerite courroucée de ce que son maître mettait sa discrétion en doute.

Cet incident fit que leur conversation en resta là, car la gouvernante retint ses conjectures pour elle, sans les communiquer à M. Gausse qui se coucha en pensant toujours aux malheurs de son vicaire.

Marguerite tint parole par dépit. Vainement Leseq, le percepteur, le maire, qui s’aperçurent que la gouvernante en savait plus long qu’eux, voulurent-ils la séduire ; elle fut sourde aux compliments, aux avances, aux flatteries ! et, comme Leseq était le plus ardent, elle se débarrassa de lui en disant qu’elle ne lui confierait ce secret que pendant la première nuit de leurs noces.

— En ce cas, répondit Leseq, nous resterons in statu quo, c’est-à-dire incertains.

Néanmoins, Marguerite, qui avait conçu une douce pitié pour le vicaire, calma le village, où l’on finit, au bout d’un certain laps de temps, par ne plus s’occuper de M. de Saint-André.

Mais il y avait à Aulnay une femme que le vicaire ne cessa point d’intéresser. Madame de Rocourt ne cessait de penser à M. Joseph. Une innocente affection l’entraînait vers lui ; or, comme les femmes sont en général portées à tout expliquer par l’amour, la marquise ne voulut voir dans la sympathie qui l’entraînait vers ce jeune homme qu’une passion irrésistible et dont elle aimait à s’exagérer les dangers. L’image de son mari, de l’homme dont elle faisait le bonheur, rien ne devait l’arrêter. Elle admirait en elle-même la bizarrerie du sort qui avait ordonné qu’elle terminât sa carrière comme elle l’avait commencée.

— Quoi, se disait-elle, n’était-ce pas assez qu’à seize ans un prêtre m’inspirât un amour dont il était indigne !... Faut-il qu’aujourd’hui encore, après vingt ans d’expiation et de regrets, un prêtre… et la fatalité veut que les rôles soient changés ; qu’aujourd’hui je remplisse le rôle de celui qui me séduisit, et que celui que j’aime soit à ma place.

Quelques jours après que le manuscrit du jeune prêtre eut été lu par la curieuse Marguerite, le vicaire alla se promener dans le parc de madame de Rocourt ; il aimait assez ce lieu qui lui retraçait un peu sa chère Amérique. De plus, les ruines de l’ancien château lui offraient une scène qui plaisait à sa mélancolie. Du tertre où il se plaçait, il apercevait la vaste forêt des Ardennes posée comme une couronne sur le front des collines qui entouraient la vallée circulaire d’Aulnay. À ses pieds, un lac factice assez vaste le séparait des débris romantiques de l’antique forteresse dont il ne restait que des tours carrées, solidement bâties, qu’on n’avait pas pu démolir. La mousse, le lierre couvraient toutes ces ruines, et les eaux du lac environnaient cette île pittoresque. Le jeune homme, plongé dans une rêverie dont les souvenirs de son enfance faisaient tous les frais, était assis sur son tertre favori, au pied d’un arbre de l’Amérique. Il admirait le paysage qu’il avait devant les yeux, lorsqu’un pas léger lui fit tourner la tête, madame de Rocourt était à deux pas de lui, et le contemplait avec une expression qui lui causa une douce émotion. En ce moment, son âme était bien disposée, il ne s’enfuit pas, ainsi qu’il en avait l’habitude, et loin d’ouvrir son bréviaire, il le déposa ; enfin, lorsque la marquise fut près de lui, il s’étonna de la voir avec plaisir assise à ses côtés. Quant à Joséphine, elle tremblait comme une feuille d’automne et n’osait regarder le vicaire une seconde fois.

— Monsieur, dit-elle d’une voix entrecoupée, je vais être jalouse de mon parc, il y a huit jours que vous n’êtes venu me voir, et depuis ce temps, voici la seconde fois que vous parcourez mes jardins…

— Madame, cette charmante retraite est muette et ne peut se plaindre de me voir trop souvent ; si je vous faisais d’aussi fréquentes visites, peut-être me trouveriez-vous importun ; car il n’y a pas d’homme au monde qui soit plus mal placé que moi dans un salon.

— Il n’en est pas un, monsieur, répondit la marquise, que la présence d’un homme tel que vous ne doive honorer ; mais si j’ai bien compris le sens de vos paroles, je crois pouvoir vous dire que le mien est plus que tout autre la place d’un homme malheureux. Quand vous connaîtrez mes chagrins…

— Eh quoi ! madame, s’écria le vicaire avec compassion, vous êtes malheureuse !

— Oh ! bien malheureuse ! je vous en ferai juge. En vous racontant mes infortunes, je m’adresserai à votre cœur, pour qu’il plaide ma cause. Si je vous découvre un secret qui n’est connu que de trois personnes, c’est parce que, dès aujourd’hui, je vous confie le soin d’une conscience que je croyais en repos pour le reste de mes jours.

« Je suis née orpheline et je n’ai pas connu ma mère. ».

À ce début, le vicaire regarda madame de Rocourt en lui disant : — Je vous plains, ce malheur est le mien !…

— Vous ne connaissez pas votre mère !… s’écria la marquise en se levant. Grand Dieu !... oui !… vous avez vingt-deux ans !… vous vous nommez Joseph !… bonté céleste ! permettrais-tu ! – Et, regardant la figure basanée du vicaire, des larmes inondèrent ses yeux, elle se rassit toute triste, comme si un cruel, souvenir se fut présenté à son esprit ; puis elle reprit ainsi :

« Je suis orpheline, disais-je ? Avec les marques et l’apparence de la douceur, je suis vive, quoique contemplative ; cette vivacité est toute intérieure, elle a réagi sur mes sentiments, pour en accroître la force ; et vous devez savoir, pour peu que vous vous soyez observé vous-même, que plus les passions sont vives, plus elles nous jettent dans la méditation et dans cette oisive rêverie dont le délire a tant de charme ; je suis tendre, quoiqu’au premier abord mon esprit paraisse avoir de la froideur. Cette modestie qui convient à notre sexe, a dégénéré et est devenue indifférence, par suite de l’éducation que j’ai reçue.

« Une tante extrêmement dévote, mais de cette dévotion minutieuse, qui fait des plus futiles pratiques du culte, toute la religion, se chargea de m’élever. Je passai donc mon enfance de manière à ce que les souvenirs de cette époque, la plus belle de notre vie, ne me fussent pas agréables ; je n’en dirai pas plus, ma tante est morte… et vivrait-elle ?… je devrais encore me taire.

« Comptée pour rien par elle, j’étais bien rarement admise au cercle d’ecclésiastiques, dont mademoiselle de Karadeuc s’entourait. À mesure, que j’avançais en âge, elle m’en éloignait davantage ; alors cette défense de paraître chez elle, lorsque d’aussi saints personnages s’y trouvaient, exerça longtemps mon esprit. Vivant dans une telle solitude, vous devez penser que mon imagination, livrée à elle-même, parcourut un bien vaste champ ; et, soit que la nature le veuille ainsi, soit que telle fût la pente de mon esprit, toutes mes pensées furent des pensées d’amour, et d’un amour indécis, qui se portait sur les moindres objets ; il semblait qu’il existât en moi un besoin d’aimer que je n’étais pas maîtresse de diriger. Je me figurais le caractère des hommes d’une manière avantageuse, et toujours, cependant, je les dessinais en prenant pour modèle ceux de l’antiquité ; je les imaginais sévères, inaccessibles à l’amour. Hélas ! dans quels égarements se jette une âme dans la solitude !

« La défense qui m’empêchait de paraître au salon, donnait à la société qui s’y rassemblait, le charme qui résulte d’une prohibition, de manière que, curieuse comme une jeune fille, je me cachais pour voir entrer et sortir tous les ecclésiastiques qui venaient chez ma tante ; ils étaient d’un certain âge, c’est à dire d’un âge certain, car ils me parurent tous avoir de cinquante à soixante ans. Cependant, à force d’examiner, j’aperçus un jour, un jeune abbé qui devait n’avoir qu’une trentaine d’années ; aussitôt que je le vis, je désirai le contempler souvent : alors, je fus plus attentive et je ne manquai pas une seule fois de le regarder à son passage, et je le suivais longtemps des yeux lorsqu’il traversait les appartements.

« Un jour, il m’aperçut, et je me retirai promptement ; mais au bout de quelques minutes, j’avançai la tête, il était encore à la même place, regardant l’endroit où je lui avais apparu. La fixité de ses yeux, l’étonnement de sa figure et son attitude, me firent un incroyable plaisir, et dès lors, ces petits événements déterminèrent mes pensées à s’arrêter sur ce jeune homme : il devint l’objet de toutes mes méditations, et je m’occupai sans cesse de lui le plus innocemment du monde ; je n’apercevais aucun danger à l’entourer de toutes les perfections que je rêvais. Longtemps je me contentai de penser à lui, mais il arriva un moment où sa vue me devint nécessaire : ne l’ayant jamais aperçu qu’à la dérobée, je voulais le contempler à mon aise, l’entendre parler, et savoir si son âme était réellement aussi parfaite que je la supposais.

« J’avais alors quinze ans et demi : sans ignorer que j’étais belle, je ne concevais pas les avantages que donne la beauté ; j’accordais la naïveté avec cette finesse d’esprit que nous avons naturellement ; et, dès lors que j’eus résolu d’être admise au salon, je le fus. En effet, un jour que je venais de voir entrer mon jeune abbé, je me hâtai de faire une toilette soignée, et je m’avançai hardiment vers le salon : j’entre, je cours m’asseoir en tremblant, à côté de ma tante, et quand j’eus relevé ma tête, il se fit un léger murmure dans l’assemblée. Mademoiselle de Karadeuc me regarda avec étonnement ; la conversation, qui était animée lorsque j’ouvris la porte, à laquelle je m’étais arrêtée un instant, fut interrompue, et tous les yeux se tournèrent sur moi ; ma tante ne dit pas un mot… Alors, jetant un furtif regard sur cette réunion, j’aperçus que mon jeune abbé était le seul qui ne me regardât pas ; et ses yeux parlaient, à mademoiselle de Karadeuc, un langage qui me déplut singulièrement. Je ne doutais pas que ma tante ne fût charmée intérieurement de voir que, pendant que sa nièce attirait tous les regards, le plus jeune des ecclésiastiques lui conservât un sourire aimable ; aussi, je ne m’étonnai plus de ce qu’elle ne m’ordonnât pas de sortir. J’avoue franchement que l’espèce de dédain du jeune prêtre fit élever dans mon cœur un mouvement de dépit qui me rendit plus soigneuse d’attirer son attention. »

— Vous voyez, dit la marquise au vicaire, vous voyez avec quelle franchise je vous raconte ces premières circonstances. Depuis, j’ai acquis de l’expérience, et j’ai remarqué que ce qui m’est arrivé arrive à tout le monde ; ce que je vous rapporte est, en abrégé, l’histoire de tous les amours passés et à venir. Je continue :

« Je me rappelle encore les moindres paroles qui se sont prononcées ce jour-là, et je crois voir encore celui dont je vous parle tel qu’il m’apparut. Sa figure était noble, mais sévère, ses longs cheveux tombaient en boucles sur ses épaules ; il était d’une taille élevée ; son teint pâle contribuait à rendre le feu de ses yeux noirs encore plus vif : ses manières distinguées, son attitude, la beauté de ses traits, tout me séduisait.

« — Monsieur, lui dit ma tante qui rompit le silence, comment vous tirerez-vous de ces objections-là ?… cela ne me paraît pas très facile !…

« — Mademoiselle, répondit-il avec une charmante modestie, j’ai déjà un grand tort, c’est d’être, à mon âge, en contradiction avec des personnes dont je dois respecter les opinions : ainsi, je ne défendrai pas les miennes plus longtemps. Seulement, qu’il me soit permis de dire, que les règlements de l’église nous ont placés dans une position dangereuse, c’est-à-dire entre ses lois et celles de la nature. Quant à moi, je regarderai comme un crime de fausser mes serments, je ferai tout pour les tenir ; mais si, pour mon malheur, une passion, la seule que j’aurais, naissait dans mon cœur, je me confierais en la bonté de celui qui pardonna à la Samaritaine et à la femme adultère.

« — Ainsi, s’écria un vieil ecclésiastique, vous déshonoreriez l’objet de vos adorations !…

« — Monsieur, repartit vivement le jeune homme, vous faites naître une autre question, qui ne peut être résolue par personne d’entre nous ; elle est du ressort des femmes, et nous ne pouvons pas la traiter maintenant, elle est trop délicate, car il s’agit de savoir si une femme est criminelle en cédant au vœu de son cœur ; je sais qu’il y a crime selon nos lois ; mais admettant qu’elles soient abrogées, je ne vois pas ce qu’on aurait à dire à celle…

« — Assez, interrompit mademoiselle de Karadeuc…

« En entendant parler ainsi celui qui était l’objet de mes rêves, je trouvai son organe flatteur : ses paroles me parurent pleines de franchise. Je le regardais furtivement, sans pouvoir réussir à être vue par lui. Ma tante avait toute son attention. Ignorante comme je l’étais, je ne savais pas que cette manœuvre adroite avait pour objet de ne pas donner de soupçon à mademoiselle de Karadeuc, afin de pouvoir revenir aussi souvent qu’il le voudrait. C’est ce qui arriva, car ma tante, flattée au dernier point de voir qu’à son âge, elle captivait un jeune homme dont les principes passaient pour être très sévères, la conduite exemplaire, et sur qui les idées religieuses avaient un très grand empire, jugea qu’elle remportait un des plus beaux triomphes, et qu’il fallait qu’elle eût encore un charme bien puissant pour faire taire la religion. Je ne devinai pas, tout d’abord, le secret de la conduite d’Adolphe (c’était, de tous ses noms, celui que j’aimais à prononcer), et je fus longtemps en proie à de cruels tour-mens. Ma tante me laissait venir au salon, depuis que j’y étais si audacieusement entrée, et je crois que ce fut par le conseil de ses amis, qu’elle ne s’opposa plus à ce que j’y parusse. La froideur que me témoignait le jeune abbé ; le peu d’attention qu’il avait pour moi, me chagrinèrent : je devins rêveuse et triste ; lorsque je le voyais, mon regard s’attachait sur lui, et je tombais sur-le-champ dans la mélancolie.

« Un jour que je reconduisais Adolphe, et que j’étais seule, parce que ma tante avait du monde, je le regardai d’une manière touchante, et je lui dis : « Adieu, Monsieur. » Il faut qu’il y ait eu, dans la manière dont je prononçai ces paroles, quelque chose d’extraordinaire, car, il s’approcha de moi, me prit la main ; je la laissai prendre, et la serrant doucement, il ne me répondit que par un « adieu, Mademoiselle !... » qui me fit tressaillir. Je restai sur le haut de l’escalier, appuyée sur la rampe, il descendit lentement en me regardant toujours, et moi, lorsque je ne le vis plus, j’écoutai le bruit de ses pas !… Toute cette journée je crus entendre l’expression délicieuse qu’il avait donnée à ces deux mots. Je prenais plaisir à me représenter notre attitude embarrassée et l’espèce de honte qui régnait dans la manière dont nous nous étions regardés ; enfin le souvenir des sensations fugitives de ce moment me causait un trouble et une joie dont la douceur m’avait été jusqu’alors inconnue. »

Comme madame de Rocourt achevait ces paroles, elle regarda Joseph, qui lui parut en proie à une vive agitation ; ses longs cils noirs pouvaient à peine retenir des larmes. En effet, un pareil récit, fait avec la naïveté que la marquise y répandait, lui rappelait sa propre passion, mais madame de Rocourt, prenant le change sur l’attendrissement du jeune prêtre, reprit avec joie :

« Ces événements sont peu de chose, mais ils sont tout en amour, car rien n’est indifférent : un geste, un regard font époque. C’est depuis l’adieu d’Adolphe que naquit mon espérance. Qu’espérais-je ?… Dieu m’est témoin que je l’ignorais ; il n’y a rien de si difficile que de vouloir expliquer ces premiers mouvements de notre cœur : ceux qui ont aimé doivent les comprendre, parce qu’ils les ont éprouvés. Il y a dans la nature, des choses qui ne peuvent qu’être senties : par exemple, ce qu’éveille en nous l’aspect d’une nuit étoilée, dans une sombre forêt, ou en écoutant le bruissement des vagues de la mer, ne peut être exprimé, il en est ainsi de l’éveil de nos cœurs.

— C’est vrai !… s’écria le vicaire.

« La première fois que nous nous revîmes, notre regard fut un regard d’intelligence qui nous prouva l’un à l’autre que nous nous étions occupés l’un de l’autre pendant l’absence. Alors je fus heureuse ! J’avoue même, aujourd’hui que ce temps de bonheur et d’illusion a fui, que le prisme est brisé, j’avoue qu’il n’y a pas dans la vie humaine de plaisir plus pur, plus suave, et je ne croyais pas qu’on pût le rencontrer deux fois !… ».

L’œil de la marquise devint humide, et elle s’arrêta un moment en contemplant M. Joseph qui, la tête entre les mains, semblait vouloir lui dérober la vue de ses larmes. L’infortuné pensait à Mélanie, et le récit de madame la marquise donnait à son cœur une bien douce fête de mélancolie. Joséphine reprit bientôt ainsi :

« Nous marchions, comme vous voyez, bien lentement dans la carrière ; timides l’un et l’autre, tous deux religieux et candides, satisfaits d’un regard, nous restâmes longtemps dans cet état plein de charmes. Nous eûmes le bonheur de tromper ma tante sur notre intelligence secrète. Ce fut vers ce temps que la persécution que l’on exerçait contre les nobles et les prêtres, devint plus rigoureuse. Un jour j’étais assise à côté de ma tante, et je lui lisais un saint livre, lorsque tout à coup, la porte de la chambre s’ouvre, et je vois Adolphe. Mademoiselle de Karadeuc dormait, il s’approche, et me dit :

« — Mademoiselle, je suis poursuivi, et je n’ai échappé aux dangers qui m’environnent que par le plus grand des hasards, je viens chercher un asile dans votre maison, et j’ai osé croire que vous ne me refuseriez pas…

« — Monsieur, je ne crois pas, lui dis-je, que ma tante vous repousse, elle sera enchantée, j’en suis sûre, de vous rendre service, et vous… Je n’en pouvais plus de joie, en le voyant, je m’arrêtai. Mon regard lui dit tout ce que je pensais.

« Alors mademoiselle de Karadeuc s’éveilla et fut grandement étonnée de le trouver à mes côtés ; mais comme il avait l’œil sur ma tante, il se composa très bien et l’instruisit des circonstances fâcheuses dans lesquelles il se trouvait. Mademoiselle de Karadeuc réfléchit longtemps avant de répondre ; elle me parut calculer et les dangers qu’elle courrait elle-même en recelant un prêtre, et ce qui pouvait lui en revenir de bon dans cette vie et dans l’autre. Je tremblais pendant ce silence, enfin elle prononça avec une répugnance évidente, qu’elle consentait à cacher Adolphe, mais pour quelque temps seulement.

« Une joie divine s’empara de mon âme à ce décret de la sainte fille, et je pris un plaisir inexprimable à tous les détails qu’entraînèrent les soins qu’il fallut prendre pour dérober Adolphe à tous les regards. Il habita donc notre maison : ce fut alors que, sans cesse en présence l’un de l’autre, notre passion s’alluma plus vive, plus ardente. Adolphe paraissait souffrir et combattre beaucoup, il luttait avec un incroyable courage, et la flamme dont il brûlait le fit changer et pâlir. Élevé par une mère extrêmement pieuse, il avait reçu dès le berceau les principes les plus rigoureux, en sorte que l’idée de compromettre le salut de son âme, de ternir l’éclat d’une vie sainte, de perdre sa réputation, avait, et eut toujours, sur lui, le plus grand empire. Alors, il souffrit cruellement et livra de rudes combats à sa passion naissante. »

— Venez, dit madame de Rocourt au vicaire, venez, traversons le pont qui est devant nous, et allons dans la chapelle ruinée, je vais vous montrer le seul monument que j’aie gardé de cet amour… Joseph suivit la marquise en silence : ils entrèrent dans l’antique chapelle ; et, parvenus à un autel de marbre noir, madame de Rocourt, soulevant une dalle, montra à Joseph des papiers. S’asseyant alors sur un banc de pierre, elle reprit la suite de son aventure.

« Au bout de quinze jours, Adolphe, ne pouvant plus résister à sa passion, et n’osant m’en instruire, mit, pendant la nuit, la lettre suivante sur ma table. » – Alors la marquise dépliant un papier tout usé, lut ce qui suit avec une visible émotion.

 

« Mademoiselle, quels que soient les dangers qui m’attendent au dehors, je dois fuir l’asile que votre tante m’a offert. Bien que ma mort soit presque certaine, je la préfère au péril que je cours dans la maison que vous habitez !… Si je vous écris ceci, c’est afin que vous ne soyez pas surprise de me voir vous quitter précipitamment, sans raison apparente ; car alors, vous pourriez vous méprendre sur le motif de ma fuite, et je ne voudrais pas, pour le salut éternel de mon âme, vous causer la moindre peine, car enfin, mademoiselle, je crois que vous avez un peu d’amitié pour moi ! Hélas ! puisque je me retire, que je fuirai pour jamais, me sera-t-il permis de vous écrire que je vous aime ? Ce fatal secret m’échappe !… Ô Joséphine, je sais que le feu qui me dévore ne peut pas vous atteindre, et c’est ce qui m’enhardit à vous peindre ce que je sens. Vous êtes belle sans doute, mais combien les beautés de votre âme l’emportent sur vos charmes. Quelle âme candide révèle votre regard pur et chaste ! voilà les perfections qui m’ont séduit, et ce n’est pas d’hier, c’est depuis longtemps. La passion que je combats depuis trois mois, fera encore battre mon cœur lorsque je mourrai ! je la voilerai toute ma vie d’une apparente froideur, et je ne vivrai que dans mes souvenirs. Je ne cherche pas à savoir si vous m’aimez, je ne vous supplie de m’accorder aucune faveur !… où nous mènerait-elle ?… Non, je me contente de vous adorer de loin comme un autel dont on n’ose approcher. Seulement, j’espère que vous aurez quelque pitié pour moi, que vous vous direz : « Il est dans l’univers !… je ne sais où !... un malheureux qui m’aime !… sans espoir !… » L’idée que vous penserez quelquefois à moi m’aidera à supporter la vie ; et, lorsque je serai mort, j’obtiendrai quelques larmes… Ce sont les seules que je veux que vous répandiez pour moi.

« Hélas, mademoiselle, si vous vouliez m’assurer que vous déposerez votre touchante pitié, que vous armerez vos regards de sévérité !… je puis répondre de moi… alors, je resterais, et du moins, dans ma vie, j’aurais encore quelques instants de bonheur à compter ; car, lorsque je vous vois, j’éprouve tout ce qu’il y a de plaisir sur la terre ! et… si le ciel, le hasard… que sais-je, faisaient que vous éprouvassiez pour moi un sentiment plus vif que l’amitié !… Ah ! nous goûterions les plaisirs les plus purs, les plus vifs… Dieu !… si nos âmes s’entendaient ! Quelle vie pleine et ce délicieuse ! Vous remplissez tout mon cœur ; vous êtes tout pour moi... Mais, je me livre trop aux sentiments qui me dominent. Il faut partir, car il n’est rien de tout cela ! ainsi donc, adieu, adieu, fille pure et chérie, adieu, je te salue comme le rivage de la patrie que l’on quitte pour toujours ! je vais traîner ailleurs mon amour, mes regrets, mon existence à jamais empoisonnée, heureux si je rencontre en chemin la hache révolutionnaire. »

 

« Dans quel état me plongea la lecture de cette lettre. Je restai longtemps les yeux remplis de larmes, sans pouvoir réfléchir : le lendemain matin, lorsque je rencontrai le jeune prêtre, je lui pris la main, et l’attirant à moi, je lui dis d’une voix altérée : « Ne partez pas. »

« C’était tout dire. Ma tante ne nous laissant jamais seuls, nous ne pouvions nous parler en liberté. Alors, me confiant en notre mutuelle innocence, un soir je suivis Adolphe dans une chambre où il l’entraîna ; et là, m’asseyant près de lui, je saisis sa main, et pleurant de honte je lui dis : « Ah ! je vous aime !… »

« — Joséphine ! s’écria-t-il, ah, Joséphine ! vous me faites mourir de bonheur !

« — Mais que deviendrons-nous ? lui dis-je.

« — Joséphine, ne sentez-vous pas dans votre cœur un plaisir enivrant ?… Il doit nous suffire : le charmant accord de nos âmes nous fournira des voluptés calmes et pures. Parcourons une carrière où peu de mortels ont brillé ; séparons-nous, dégageons-nous de ce qu’il y a de matériel en nous et ne vivons que de la vie des anges… Avec une volonté forte nous éteindrons tous nos désirs, et n’ayant plus de combats à redouter, nous goûterons tout le bonheur d’ici-bas. Contents, jouissant d’une félicité dent la vertu ne soupirera pas, nous mourrons ensemble, après avoir épuisé tous les plaisirs de l’âme.

« — Ainsi donc, repris-je, dès aujourd’hui nos cœurs s’entendent, et lorsque je vous regarderai vous comprendrez tout ce que je dirai.

« Alors, nous passâmes une heure délicieuse, en proie à ce premier bonheur de l’amour, à ce charme des premières paroles où l’on ose tout dire, avec des réticences, des mouvements de honte, de joie qui sont indéfinissables. Ce doux moment rempli par les prières, les soupirs, les regards que l’on craint de comprendre, ce moment enchanteur est resté gravé dans mon souvenir, et il ne m’apparaît jamais sans me causer de vifs transports.

« Notre résolution sublime, prise avec courage, fut suivie avec constance et sans murmure pendant quelque temps ; mais, mon jeune ami ! que de semblables promesses sont imprudentes, et que de mouvements impérieux s’élèvent dans l’âme, lorsque deux êtres qui se chérissent sont en présence l’un de l’autre !... »

— Ah ! madame !… s’écria le vicaire. Puis le jeune homme s’éloignant de quelques pas de madame de Rocourt, s’arrêta et parut à la marquise en proie à la plus vive émotion. Lorsqu’il revint, des pleurs sillonnaient ses joues pâles, et tout le feu de sa passion pour Mélanie brillait dans ses yeux.

— Madame, dit-il, je ne puis vous exprimer à quel point ce récit est cruel pour moi !… La marquise sourit et serra la main du jeune prêtre, qui se rassit à côté d’elle.

« Un soir Adolphe m’attirant près de lui me dit : — Joséphine, je dois partir, car rien n’est moins sûr que le salut de mon âme et de la tienne.

« — Que voulez-vous dire ?…

« — Que je t’aime beaucoup trop et que je ne puis résister plus longtemps ; nous avons trop présumé de nos forces : je désire plus que tu ne m’accordes… je ne suis pas heureux…

« — Eh bien, parlez, lui dis-je, que voulez-vous ? Pour toute réponse il me prit la main et la serra contre son cœur. Il me regarda !… Ah ! j’avoue que ces simples mouvements m’instruisirent vaguement de tout ce que désirait Adolphe ! Je le contemplai longtemps sans lui répondre, attirée vers lui par une force invincible. Nous restâmes longtemps dans ce redoutable silence : mais enfin Adolphe me dit en s’écartant de moi : — Séparons-nous !… Joséphine, je t’aimerai toute ma vie, tu seras la seule femme dont le nom, le souvenir feront battre mon cœur !… mais je t’aime assez pour préférer ton honneur au plaisir, et ton bonheur futur au bonheur d’un instant.

« Il s’élança dans sa retraite et je l’entendis se mettre en prière et pleurer. Je l’écoutai longtemps… Je l’admirais, hélas ! ce fut la pitié qui me perdit.

« Je rentrai dans mon appartement et je me mis à réfléchir, ou plutôt... Mais comment appeler ces vagues pensées d’une jeune fille qui aime pour la première fois. »

XV

Suite et fin de l’histoire de madame de Rocourt.

La marquise continua en ces termes :

« Il n’y a rien de plus touchant, rien de plus dangereux pour une femme que le spectacle des efforts que fait un homme pour la respecter : c’est, cette grande preuve d’amour qui me perdit : il se glissa dans mon âme une pitié, une compassion perfides. — Hé quoi ! me disais-je, ne dois-je pas me sacrifier pour le bonheur de celui que j’aime ?… N’est-ce pas montrer peu de grandeur d’âme, que de profiter à moi seule des combats d’un autre ? N’est-il pas plus beau de ne choisir que mon infortune et de tout prendre sur ma tête ?… N’étais-je pas barbare de contempler sur son visage la trace de ses combats sans le récompenser de tant d’ardeur et de vertu ?… Je pleurerai en secret, me disais-je, les fautes que je commettrai pour sauver mon amant, et devant lui je serai joyeuse et riante !

« Enfin, je trouvai je ne sais quelle grandeur, quelle sublimité à m’attacher pour toute ma vie à cet homme infortuné, proscrit, parce que je m’imaginais devoir tout couvrir par le plus violent amour et par la sublimité de ce dévouement…

« Ce fut par de tels raisonnements que j’étouffai la voix de la raison. Une circonstance vint achever la défaite de ma vertu chancelante : le plus grand des hasards fit que j’entrai dans le cabinet secret de ma tante ; j’y trouvai la Nouvelle Héloïse, je la lus. Dans ce livre, je vis l’histoire fidèle de mes sentiments ; l’éloquent auteur de ce chef-d’œuvre me persuada que je resterais noble, pure, candide, malgré mon amour satisfait. Nous étions dans une situation semblable, et j’imitai Julie… en tout ! »

Ici la marquise se couvrit le visage de ses jolies mains, et elle garda le silence pendant quelque temps. Enfin elle releva la tête en regardant le vicaire ; il était immobile, sa figure n’avait aucune sévérité. Alors Joséphine reprit :

« Tout ce que je sais, c’est que ce n’est point aux hommes à me blâmer… Adolphe admira mon dévouement, il me cacha tous ses remords. La sévérité de ses principes le tourmentait cependant à chaque instant, et il souffrait pour moi.

« Ce fut au milieu de cette vie d’égarement et de bonheur que mademoiselle de Karadeuc devint plus clairvoyante. Un soir que nous étions ensemble, elle me regarda d’un air sévère et me dit : — Ma nièce, songez-vous au poste éminent que vous devez occuper ? oubliez-vous que la noblesse de votre famille vous a donné le droit d’entrer dans un chapitre, que les puissantes protections que j’ai auprès de l’empereur d’Allemagne et du Saint-Père, m’ont promis pour vous une dignité dans le chapitre de L****, et que si vous menez une conduite régulière… (en disant ce mot elle me regardait avec une ironie perçante) vous pouvez devenir abbesse ?

« — Mais, mademoiselle, je n’ai, je vous assure, aucun goût pour la vie monastique.

« — Vous n’aimez pas l’église ? reprit-elle avec un sourire sardonique.

« — Je suis, répondis-je, je suis religieuse et je crois en Dieu, mais il a laissé à chacun le droit de se choisir l’état le plus convenable pour faire son salut.

« — Celui que vous prenez, petite hypocrite, doit vous conduire droit en enfer. Croyez-vous, dit-elle en colère, que mes lunettes m’aient empêché de voir les regards que vous lancez à notre jeune réfugié ? Dès demain il quittera la maison.

« — Quoi ! ma tante, vous le renverriez ? vous le laisseriez aller à la mort !… Et en prononçant ces mots, vous devez juger combien j’étais tremblante. Cette vieille fille me jeta un regard scrutateur et s’écria :

« — Ah, malheureuse !… vous l’aimez !…

« — Non, ma tante !… répondis-je d’une voix entrecoupée. Ah ! je vous en supplie, qu’un regard involontaire, dénué d’intention, ne perde pas un ministre du Seigneur !… Vous seriez comptable de sa mort au jugement dernier, et c’est un crime dont rien ne pourrait vous laver…

« — Voyez-vous le petit Satan, comme elle a peur de le voir s’éloigner !… Il s’en ira, mademoiselle, et ne craignez rien, je le conduirai moi-même chez une sainte fille qui le recueillera.

« — Mademoiselle, mais savez-vous s’il aura les soins dont vous l’entourez ici et dont il est si reconnaissant ? Songez que si, par une imprudence, celle à qui vous le confierez le laissait découvrir, vous seriez la cause de la perte d’un jeune homme qui appartient à une des plus nobles familles de France, un jeune ecclésiastique qui, si les événements changeaient, deviendrait cardinal ?

« — Tout ce que vous dites, la chaleur que vous y mettez, ne fait que me confirmer dans mes soupçons, et peut-être êtes-vous plus criminelle que je ne le pense !…

« Ces paroles me donnèrent un frisson mortel, car elle disait vrai.

« — Mademoiselle, lui dis-je avec une dignité qui lui en imposa, vous oubliez le nom que je porte, et qu’enfin vous êtes la plus vigilante comme la meilleure des tantes… Vous voyez, mon jeune ami, si nous savons mentir au besoin ?…

« Mademoiselle de Karadeuc me regarda, elle resta un instant indécise, mais après un court moment de réflexion, elle me laissa, alla ouvrir la retraite du jeune prêtre et l’amena par la main. Cette vieille fille était digne de régir un couvent ! Elle mit Adolphe devant moi, et, jouissant de ma rougeur, elle lui dit d’un air de bonté : — Je sais que vous vous aimez…

« Adolphe pâlit. Avant qu’il pût répondre, je composai mon visage et je répondis à ma tante : — Qui donc a pu vous faire inventer cela ?… Mon ami me comprit, il regarda mademoiselle de Karadeuc et lui repartit avec un trouble inexprimable : — Mademoiselle, je ne croyais pas que mes mœurs pussent donner lieu à de pareils soupçons… Ô Dieu ! s’écria-t-il avec un accent de mélancolie, ce que je suis forcé de dire est déjà une punition de mes péchés ! cette humiliation terrestre me sera-t-elle comptée ?… et ce que je souffre, ajouta-t-il en me regardant, pourra-t-il effacer quelque chose du livre éternel où l’on écrit nos fautes ?

« Ma tante nous examinait tour à tour avec une maligne curiosité.

« Monsieur, dit-elle avec une colère sourde qu’elle retenait, mais qui perçait dans l’accent de ses paroles, monsieur, je crois à vos paroles, je vous ai donné volontiers un asile, mais il n’est pas encore assez sûr pour vous, et ma dévotion bien connue doit, tôt ou tard, m’attirer une visite domiciliaire. Demain je vous conduirai moi-même chez une dame de mes amies, et vous n’aurez rien à y craindre.

« — Mademoiselle, m’écriai-je, ma chère tante, je vois que rien ne peut effacer vos soupçons, eh bien ! je vais vous donner une preuve à l’évidence de laquelle vous vous rendrez peut-être… Que ne ferais-je pas pour sauver un prêtre de la mort certaine qui l’attend s’il s’éloigne de ces lieux… Je vais les quitter ! Je le laisse seul avec vous, dis-je avec un accent d’ironie, et j’irai à Aulnay-le-Vicomte me cacher dans la chaumière de Marie, ma pauvre nourrice !… Serez-vous satisfaite ?

« À cette proposition, ma tante sembla se radoucir, et pendant qu’elle réfléchissait, Adolphe, les larmes aux yeux, me regardait, et son coup d’œil ému me disait combien il admirait mon dévouement. Mademoiselle de Karadeuc consentit à cet arrangement, il fut convenu que le lendemain je partirais pour Aulnay. Nous pûmes, Adolphe et moi, nous embrasser et nous dire adieu !… Quelle scène touchante et mélancolique !…

« — Non, s’écriait Adolphe, je ne t’abandonnerai pas, surtout dans l’état où tu es !…

« — Adolphe, restez ici ! s’il me fallait trembler pour votre vie !… je périrais !… Que de pleurs !… que de baisers ! quel charme cruel ! je partis !…

« Je passai quelque temps ensevelie dans la plus profonde douleur, et je confiai tout à ma pauvre nourrice : je pus verser mes larmes sur le sein qui m’avait nourri. Ce fut alors que j’appréciai le bonheur que l’on éprouve à avouer ses fautes à une amie.

« Un soir que j’étais assise auprès du foyer de Marie et que nous nous entretenions d’Adolphe, son mari entre et me regarde d’un air triste… Nous le questionnons, et il nous apprend que le jeune prêtre que recélait mademoiselle de Karadeuc avait été découvert et transféré dans les prisons !…

« Cette nouvelle, annoncée sans ménagement, me fit tomber sans connaissance ; une fièvre brûlante s’empara de moi, et dans mon délire je ne parlais que de l’enfant que je portais dans mon sein. Marie tremblait pour moi. Au moment où j’étais tellement affaiblie par les mille souffrances qui m’accablaient, que ma nourrice, assise à mon chevet, croyait que j’allais expirer… le bruit du galop d’un cheval retentit à la porte de la maison ; un militaire entre !… je reconnais Adolphe !… il vole à mon lit de douleur… La joie produisit chez moi le même effet que la peine. Lorsque je revins à moi, Adolphe tenait ma main dans la sienne, et quand je fus en état de l’entendre, il me raconta que la violence de sa passion n’avait pas pu lui permettre de supporter mon absence, et que l’amour lui avait inspiré le stratagème qui causait ma douleur.

« En effet, s’il s’échappait, mademoiselle de Karadeuc n’en serait que plus confirmée dans ses conjectures, et s’imaginerait que c’était vers sa nièce qu’il volerait. — Ainsi donc, me dit-il, je commençai par endormir ta tante en l’entourant d’attentions et d’hommages dont elle me sut un gré infini. J’effaçai dans son âme toute trace de soupçon, et quand je la présumai revenue à son amitié première pour moi, j’écrivis à des amis fidèles, entre autres à mon frère, de tomber, déguisés en gendarmes, une nuit, à l’improviste, chez mademoiselle de Karadeuc, et de m’arracher de chez elle !… Ils exécutèrent si bien cette adroite manœuvre que ta tante pensa mourir de chagrin, lorsqu’à minuit on vint faire une perquisition exacte de son hôtel, et que mon frère, à qui j’avais indiqué le secret de mon introuvable cachette, sonda, avec son sabre, le mur dans lequel était pratiquée la fausse porte. Je jouai la résignation, je consolai votre tante, qui s’accusait d’imprudence, et je la laissai, joyeux de pouvoir aller vous retrouver. Mon frère m’a donné un uniforme, je suis accouru de bois en bois, à la nuit, et… me voici !…

« Ô joie enivrante !… ô bonheur !… j’ai savouré dans cette époque de ma vie toutes les peines et toutes les voluptés d’un plus long amour, car j’approchais du terme, et le chagrin qui me ronge encore aujourd’hui devait bientôt s’emparer de mon cœur.

« Mon jeune ami, dit la marquise en montrant au jeune prêtre le parc du château, voyez ce charmant asile ; il est plein de souvenirs pour moi !… Ces lieux, ces beaux lieux m’ont vue pendant trois mois heureuse !… aussi heureuse que peut l’être une femme !… Pendant ces trois mois, libre, sans inquiétude !… aimée, adorée d’Adolphe, je ne demandais rien au ciel que d’être ainsi toute ma vie.

« La première punition de mon crime me fut infligée par Adolphe lui-même, lorsqu’il vit qu’il existerait à jamais un témoin de nos amours !… Il devint rêveur : par les questions que je lui fis, je vis qu’il pensait à l’avenir, qu’il redoutait jusqu’à la tendresse que j’aurais pour mon enfant. Ce fut alors qu’il me dit de quitter Aulnay, pour aller mettre au jour, dans d’autres lieux, le fruit, le doux fruit de nos amours !…

« Personne ne s’apercevait de mon état parce que j’eus le cruel courage de le dissimuler jusqu’au dernier moment, et je suis restée pure et vierge aux yeux des hommes !… Quel mal ai-je commis envers la société !… Hélas ! je n’ai nui qu’a l’être que je chérirais le plus !… mon pauvre enfant !…

« Pour dépayser mademoiselle de Karadeuc, nous dîmes à Marie qu’elle eût à instruire ma tante que j’avais été obligée de me réfugier chez une de ses parentes, parce qu’on avait fait des perquisitions dans le village d’Aulnay, pour venir arrêter les nobles qui pouvaient encore s’y trouver, et que, lorsque le premier moment de perquisition serait passé, je retournerais chez elle. Adolphe m’emmena donc, ce fut lui qui me tint lieu de tout. Son amour se déploya dans les soins qu’il me prodigua. Mais, hélas !… le barbare me déroba mon enfant, et… je ne le revis plus !… »

Ici la marquise de Rocourt pleura longtemps !…

« Tout ce que je sais, reprit-elle, c’est qu’Adolphe, que j’avais supplié de lui donner mon nom, l’appela Joseph !… »

— Joseph !… s’écria le vicaire avec les marques de la surprise et le visage en feu. Madame de Rocourt le contempla avec bonheur.

— Vous vous nommez Joseph aussi ?… dit-elle.

— Où êtes-vous accouchée ? reprit-il en lui saisissant le bras et la regardant.

— Ah ! loin d’ici, répondit-elle, à Vans-la-Pavée !… Et elle fut cependant en proie à une vive anxiété en examinant la figure du jeune prêtre.

— Malheureux que je suis !… s’écria-t-il, ne sais-je donc pas qui je suis ?… Cependant un prêtre !… Puis il tomba dans une rêverie que Joséphine respecta.

Après un long silence, pendant lequel le jeune prêtre regardait furtivement madame de Rocourt, celle-ci reprit :

« D’ailleurs, Adolphe vint me dire que mon fils était mort : il employa beaucoup de ménagements pour m’annoncer cette fatale nouvelle ; mais, oserais-je le dire ! je n’ai jamais cru à la réalité de ce qu’il m’a dit !… Un secret pressentiment me crie que mon fils existe !… Ainsi, jugez si, lorsque j’aperçois un enfant ou un jeune homme, je n’ai pas le cœur gros d’une tendresse qui cherche à sortir de ce cœur qu’elle gonfle !…

« Depuis, je n’eus que des malheurs. Adolphe émigra, je retournai chez ma tante, et je vécus dans les larmes, parce que, d’après la nature de mon caractère, une passion devait faire de grands ravages dans mon âme… Quelle mélancolie me saisit ! J’étais inconsolable et de la perte de mon enfant et de celle de mon ami. Je reçus de ses nouvelles, il m’assurait qu’il m’aimait, et cependant une amertume secrète régnait dans ses lettres, il semblait qu’il pleurât sa faute, et il n’osait me la reprocher ; car c’eût été le comble de l’infamie !… Ah ! les caractères par trop religieux, ceux qu’une teinte de fanatisme dégrade, sont capables de bien des cruautés. Vous allez en juger !… Il ne me restait plus, grand Dieu !… qu’à être méprisée de celui que j’ai tant aimé, à qui j’ai tout sacrifié !… Car j’ai aimé, mon jeune ami, autant que l’on peut aimer ici-bas !…

« Après que ma tante fut morte, je revins habiter mon cher Aulnay-le-Vicomte. M. de Rocourt me vit et m’aima. Je trouvai de la douceur dans le lien que nous avons contracté, mais je lui tus ma faute, il l’ignorera toujours !…

« Bientôt un règne éclatant vint remplacer les excès de notre révolution. L’Empire rétablit la religion et ses autels, Adolphe fut rappelé, et obtint un poste éminent il y a six ans ; je courus avec ivresse le revoir !… Jamais cette scène ne sortira de ma mémoire. Il était chez lui, j’entre, il ne me reconnaît pas, et le laquais lui dit mon nom.

« — Eh quoi ! m’écriai-je en courant à lui, Adolphe ne reconnaît pas Joséphine !…

« Alors il me dit froidement : — C’est vous ! madame…

« Il renvoya tout le monde, et nous restâmes seuls !… Je crus que cette grande sévérité, cette retenue, cesseraient. Non, hélas ! non…

« — Joséphine, me dit-il, vous êtes mariée ?…

« Cette interrogation me fit frémir. Ah ! je recueillis en ce moment toute l’ivraie que j’avais semée dans ma jeunesse !

« — Cruel ! m’écriai-je, il eût été beau de vous rester fidèle et d’être reçue ainsi !…

« — Joséphine, continua-t-il d’un ton grave, je t’aime toujours.

« Malgré l’accent profond qui accompagna ces paroles, sa froideur, sa figure pâle et sévère détruisaient la conviction que je brûlais d’avoir.

« — Joséphine, continua-t-il, vous avez un époux !…

« — Et croyez-vous, lui dis-je vivement, que je viens ici pour manquer à ce que je lui dois ! Si c’est là ce que signifient vos paroles, dispensez-vous de parler plus longtemps !… Ô Adolphe !… Adolphe… Malgré ma fierté, je fondis en larmes.

« — La religion… reprit-il.

« — Eh ! laisse ta religion, et jette-moi un seul regard d’autrefois !…

« À cette parole, il me lança un coup d’œil d’horreur et de mépris.

« — Adieu ! lui dis-je, et je m’élançai hors de son hôtel, en jurant de ne plus le revoir. La sécheresse de ses paroles, son attitude sombre, son repentir m’avaient accablée.

« Ainsi, mon jeune ami, croyez-vous qu’il y ait un homme assez sévère pour condamner ma faute lorsqu’elle a été suivie de deux pareils châtiments, la perte de celui qui pourrait me rendre glorieuse de mon crime et le froid mépris de celui que j’ai tant aimé ?… Ah ! il est des crimes (si c’en est un) que le Ciel punit bien sévèrement ici-bas !… Hélas ! les larmes que je verse en secret compenseront-elles mes torts ? Notre religion, qui a fait une vertu du repentir, m’en donne l’espérance !… »

Ce dernier restait plongé dans une rêverie profonde : la manière simple et naïve dont la marquise avait raconté son histoire, le site, les souvenirs qui s’éveillaient au fond de son cœur au récit de cette femme, son accent tendre et les regards qu’elle jetait sur lui, tout contribua à le rendre rêveur : il n’entendit même pas les derniers mots de Joséphine, qui n’osa pas d’abord interrompre sa rêverie. Cependant, après quelques moments, elle lui dit :

— Regagnons notre banc de gazon : ces ruines, ces voûtes portent à la réflexion !…

Elle s’appuya sur le bras du jeune prêtre, et ils revinrent en silence s’asseoir sous le cèdre.

— Eh bien, M. Joseph, vous ne me dites rien ?…

— Madame, répondit-il, je ne puis rien vous dire, car j’absous toujours ceux qui ont souffert ou qui souffrent de pareils tourments.

— Vous êtes digne du saint ministère que vous remplissez !… Ah ! venez quelquefois me donner de douces consolations, je sens qu’elles rafraîchiront mon cœur !

Elle détourna la tête et pleura.

— Venez, dit-elle, venez ; vous me représenterez celui que… j’ai perdu !…

À ce moment, la cloche du château sonna le déjeuner ; alors, la marquise, regardant M. Joseph, lui dit :

— Si vous ne craignez pas de faire un mauvais déjeuner, faites-moi le plaisir d’accepter la moitié du mien !…

Le vicaire suivit madame de Rocourt sans répondre : on eût dit qu’un charme secret l’entraînât malgré lui.

FIN DU TOME PREMIER.


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

en janvier 2019.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Isabelle, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Œuvres complètes de Horace Saint-Aubin mise en ordre par Émile Regnault V, Le Vicaire des Ardennes I, Paris, Hippolyte Souverain, 1836. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Nuages, crêtes et forêt à Mafate, a été prise par Laura Barr-Wells en 1984. Les illustrations dans le texte, proviennent de l’éditions, Œuvres de Jeunesse de Balzac illustrées, Paris, Michel Lévy, 1868 et ont été réalisées par E. Lampsonius.

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