Honoré de Balzac

LE CENTENAIRE
OU LES DEUX BÉRINGHELD
(tomes 3-4)

MELMOTH RÉCONCILIÉ

1822, 1835

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Table des matières

 

TOME TROISIÈME. 3

CHAPITRE XVI. 3

CHAPITRE XVII. 17

CHAPITRE XVIII. 24

CHAPITRE XIX.. 35

CHAPITRE XX.. 45

CHAPITRE XXI. 55

CHAPITRE XXI. 67

CHAPITRE XXIII. 83

TOME QUATRIÈME. 93

CHAPITRE XXIV.. 93

CHAPITRE XXV.. 110

CHAPITRE XXVI. 122

CHAPITRE XXVII. 132

CHAPITRE XXVIII. 139

CHAPITRE XXIX. 149

DERNIÈRE VISION DE MARIANINE.. 160

NOTE DE L’ÉDITEUR.. 166

CONCLUSION.. 169

NOTE DE L’ÉDITEUR.. 175

MELMOTH RÉCONCILIÉ. 177

Ce livre numérique. 237

 

TOME TROISIÈME

CHAPITRE XVI

Béringheld aime Marianine. – Scène d’amour. – Il veut partir. – Il obtient un brevet. – Recommandation de sa mère. – Adieux.

LES paroles de Marianine, le son de sa voix, ses manières naïves, la beauté contemplative de sa figure aérienne, réveillèrent au fond de l’âme de Béringheld une masse de souvenirs puissants, et il frémit en s’apercevant, au bout de quelques jours, que Marianine absorbait toutes ses facultés ; alors il put comparer la différence qui existait entre un amour véritable et l’amour factice que lui avait inspiré Mme de Ravendsi ; cependant il résolut de ne plus se confier à une mer aussi orageuse, avant d’avoir des gages certains d’un amour éternel.

Quelques jours après cette entrevue, il retourna vers la pierre couverte de mousse où Marianine était venue le trouver : en gravissant la montagne, il l’aperçut assise sur ce fragment de rocher, et la place qu’il avait occupée était religieusement respectée.

— Marianine, dit-il avec une crainte indéfinissable, j’arrive, poursuivi par le charme de tes discours ; je me suis examiné le cœur, j’y ai trouvé ton image et c’est toi que j’aime d’amour ! Ce furent ses premières paroles, elles tombèrent une à une, et il restait interdit en pressant la main de Marianine.

Pour bien comprendre l’extase de la jeune fille, en entendant ces mots il faudrait dépeindre la scène magique qui s’offrait à ses regards : une aimable vallée au pied des Alpes, un village posé avec élégance, une vue admirable, et une prairie colorée par les feux naissants du jour. En cet instant, la nature ressemblait à une jeune fiancée qui rougit du premier baiser de son époux, venant à sa rencontre.

Marianine pleure de joie, elle veut répondre et ne trouve qu’un sourire délicieux qui paraît à travers des larmes, comme une matinée de printemps.

— Mais, poursuivit Béringheld, sait-tu ce que c’est que l’amour ?

— Quand je le saurais, je voudrais l’ignorer pour te l’entendre décrire et savoir si j’aime.

En disant cette dernière phrase, Marianine faisait apercevoir qu’elle était convaincue de ce qu’elle mettait en question : la nature apprend aux femmes cet art délicieux de peindre tout ce qu’elles ressentent par des mots qui semblent dire précisément le contraire.

— Marianine, aimer c’est n’être pas soi ; c’est ne faire dépendre toutes les affections humaines : la crainte, l’espoir, la douleur, la joie, le plaisir, que d’un seul objet ; c’est se plonger dans l’infini ; n’apercevoir aucune borne au sentiment ; se consacrer à un être, de telle sorte que l’on ne vive, ne pense que pour son bonheur ; mettre de la grandeur dans l’abaissement, trouver de la douceur aux larmes, du plaisir à la peine, et de la peine dans le plaisir ; rassembler toutes les contradictions, tous les contrastes, excepté celui de la haine et de l’amour ; enfin, c’est s’absorber dans lui, et ne respirer que de son souffle !…

— J’aime, dit tout bas Marianine.

— C’est, continua Béringheld en s’exaltant, c’est vivre dans un monde idéal, magnifique et splendide de toutes les splendeurs, car on doit trouver le ciel plus pur et la nature plus belle ; on doit n’avoir que deux manières d’être et deux divisions de temps : l’absence et la présence ; d’autres saisons, que le printemps lorsque vous jouissez de la présence, et l’hiver que produit l’absence ; car les fleurs naîtraient-elles en souriant, le ciel fut-il de l’azur le plus pur, tout se ternit alors ; le monde ne renferme qu’un individu, et cet individu est l’univers pour les amants…

— Ah ! j’aime, s’écria Marianine.

— Aimer, cria Béringheld, le visage en feu, et déployant toute l’énergie de son âme ; c’est guetter un coup d’œil comme le Bédouin guette une goutte de rosée pour rafraîchir son palais brûlant ; c’est avoir dix millions d’idées, quand on ne se voit pas, et n’en exprimer aucune alors qu’on est près l’un de l’autre ; c’est donner autant que l’on reçoit, mais s’efforcer mutuellement de donner plus, et combattre de sacrifices.

— Ah ! je suis sûre d’aimer ! répondit Marianine, dont la pose extatique et la fixité du regard auraient fait croire quelle écoutait avec ses yeux.

— Tu aimes, Marianine ? dit Béringheld.

— Oui, répondit-elle en ajoutant un regard qui semblait rougir d’une naïve pudeur.

— Alors tu t’es dévouée à la peine et au chagrin, pour un coup d’œil, pour un mot douteux.

À ces mots Marianine baissa la tête en pensant à la souffrance qu’elle avait ressentie lors du silence effroyable de Béringheld, quand elle était venue lui apporter des consolations.

— Tu t’es, reprit Tullius, tellement confondue avec un autre, qu’il n’y a plus trace d’individualité ; tu vis d’une autre vie que la tienne, et cependant tu te sens exister par le bonheur d’un autre ; alors tu abjurerais ta croyance, tu quitterais ton père.

— Mon père !…

— Ta mère.

— Ma mère !…

— Ta patrie.

— Ma patrie !…

— Sur un seul de ses regards, sur son premier ordre ; et, la religion, les parents, la patrie, l’honneur, tout ce qu’il y a de sacré, n’est plus pour toi qu’un grain d’encens que tu feras fumer en son honneur. Tu renonces à tout pour son sourire…

— Oui, dit-elle en baissant la voix et en rougissant d’amour.

— Mais, reprit Béringheld, alors un tel amour est l’exaltation de toutes nos qualités sensibles ; c’est l’inspiration continuelle d’une Pythie sur son trépied sacré ; c’est porter la poésie dans le cœur, dans la vie, et s’élancer aux cieux en dédaignant la terre ; alors, on est digne des plus nobles efforts, des plus grandes choses ; et, si l’on a tout sacrifié sur l’autel du cœur, on se sent disposé à l’orner des festons et des couronnes de la gloire, du génie et des divins lauriers de ceux qui ont le plus aimé : en un mot, l’amour ne vit que dans les choses extrêmes, et tout enfant qu’il est, il lève sa tête dans les cieux et ses pieds reposent dans la boue de ce globe de misère.

Marianine était absorbée dans le plus doux ravissement qui ait saisi le cœur d’une femme. Béringheld ayant, par cette exaltation, fait vibrer toutes les cordes de son âme, tomba dans une rêverie profonde, il confondit son regard dans celui de la tendre et contemplative Marianine, et un auguste silence servit de voile à ce moment plein de charme, à cette sensation délicieuse par laquelle deux êtres se dédient l’un à l’autre tacitement et à jamais. Tous deux avaient leurs mains entrelacées, tous deux regardaient tour à tour les feux naissants du ciel, les montagnes, et eux-mêmes. Alors Béringheld reconnut les délices des premières amours, en sentant que, chez lui, l’âme participait tout entière à ce charme qui s’enfuit comme la jeunesse, comme les nuages du ciel, ou comme les figures d’un songe d’une minute.

Mais il comprit aussi qu’il n’était plus digne de la jeune fille : cette pensée tourmenta son cœur chaste et plein d’une noblesse inconnue à ceux qui naissent dans le tourbillon social.

La pauvre Marianine, après cette grande scène, embellie de tous les feux d’un cœur pur, croyait arriver au temple du bonheur, tout à coup Béringheld confus la regarde.

— Marianine, tu es pure comme cette neige voisine du ciel, que rien n’a souillé, ton âme est la goutte de rosée que recueille une jeune fleur, l’amour de la nature, je ne suis plus digne de toi.

La jeune fille garda le silence, mais son regard parlait en improvisant toutes les consolations de l’amour le plus tendre ; elle ne comprenait rien, mais l’instinct de la tendresse lui faisait deviner que Béringheld s’affligeait.

Ce dernier coup d’œil, rempli de toutes les mélodies de l’amour et contemplé au milieu des plus belles harmonies de la nature, fit voir à Tullius toute l’étendue de la tendresse qu’il conservait pour la belle Marianine ; il en fut effrayé, en songeant que ce prisme brillant, que cette réunion de toutes les voluptés pouvait se dissoudre, et, jugeant de ses chagrins futurs par celui que lui avait causé Mme de Ravendsi, il se leva, par une inspiration soudaine ; et, saisissant la main de Marianine, il attira la svelte jeune fille sur son sein, la pressa avec force, déposa un baiser sur ses lèvres, et lui disant : adieu ! il versa un torrent de larmes sur ses joues parées de l’incarnat de l’espérance, puis il s’échappa brusquement en la laissant en proie à la plus vive inquiétude. Elle vit son ami s’enfuir à travers les rochers, il détournait la tête souvent, et reprenait ensuite sa course ; alors, une vive douleur fit éprouver à la jeune fille les plus cruels tourments, car ce brusque dénouement, hors de toute vraisemblance l’effrayait.

Marianine revint à pas lents, et cette scène d’amour ne sortit jamais de sa mémoire…

Béringheld retomba dans sa profonde mélancolie ; toutes ses réflexions, marquées au coin de cette sombre philosophie qui le distinguait, lui prouvèrent que l’amour éternel était une chimère, quant aux femmes, et qu’il se préparait un avenir de malheur. Néanmoins, l’image gracieuse de Marianine, sa pente vers l’exaltation, combattaient fortement les craintes et les arguments de Tullius : quoi qu’il en soit, il résolut de finir cette lutte en renonçant à jamais aux amours, jusqu’à ce qu’une femme lui eût donné des gages certains de cette fidélité qu’il exigeait.

Il se rendit quelque temps après chez Véryno, qui était lié avec un des membres du Directoire et il obtint du père de Marianine qu’il fît des démarches pour lui procurer un brevet d’officier, ainsi qu’une recommandation pour le général en chef des armées d’Italie. Il demanda le secret à Véryno, et s’occupa des préparatifs de départ, en tâchant de les dérober à l’œil pénétrant de sa mère. Jacques Butmel reçut une seconde fois l’ordre de sc tenir prêt à accompagner Tullius, qui n’attendit plus que l’arrivée des papiers qu’il souhaita avec ardeur.

Marianine ne pouvait douter de l’amour de Tullius, mais, lorsqu’elle apprit ses projets, elle versa des larmes bien amères, qu’elle dévora en secret.

Madame Béringheld ne tarda pas à s’apercevoir, comme le lui avait prédit le P. de Lunada, que l’enfant, qui à six ans volait de jeux en jeux, qui à huit ne trouvait plus rien pour satisfaire son ardeur, qui à douze dévorait les sciences, à dix-huit ans serait las de l’amour, qu’altéré de gloire, il finirait par convoiter la puissance, et qu’à trente ans il mourrait de chagrin si quelque chose d’immense n’engloutissait alors son activité, son ardeur pour l’inconnu et les grandes choses. Aussi, le bon père avait-il dirigé l’esprit de Béringheld vers les sciences naturelles, qui offrant toujours des découvertes sans fin, pourraient le tenir en haleine.

Pour le moment, Tullius en était arrivé à désirer la gloire, et sa mère comprit que rien au monde ne l’empêcherait de quitter une vie paisible qui ne serait jamais en harmonie avec son caractère. Cette mère désolée versa des larmes de sang.

Un soir, elle fit appeler son fils, qui, toujours enseveli dans une rêverie profonde, ne pouvait chasser Marianine de la place qu’elle occupait dans son cœur. Béringheld trouva sa mère assise au coin de l’énorme cheminée de sa chambre à coucher : elle ne se dérangea pas, et, montrant du doigt à Tullius une chaise placée à l’autre coin, elle le força de s’y asseoir par un mouvement impératif, plein d’une solennité que Tullius ne connaissait pas à sa mère.

— Mon fils, vous voulez abandonner votre mère, votre mère qui vous aime tant !… je le sais, dit-elle, en apercevant un geste de son fils, je ne puis l’empêcher, mais je dois m’acquitter d’un devoir que j’ai juré de remplir.

Le jour que je vous mis au monde, l’être qui m’a parlé d’une voix que je n’ai point entendue corporellement, m’a dit ces paroles, en m’enjoignant de vous les répéter lorsque vous témoigneriez le désir de vous livrer à des dangers inévitables : écoutez-les, mon fils ? je vais vous répéter avec ma voix ces mémorables paroles qu’il ne m’est permis de me rappeler qu’aujourd’hui, par la puissance invisible et réelle qui m’a dominée ; les voici :

À ce moment, Mme de Béringheld se leva, se recueillit, et dit avec une émotion visible :

« Je puis t’empêcher de mourir, mais je ne puis t’empêcher d’être tué ; je ne puis veiller sur toi et te donner l’immortalité, que si tu restes dans les mêmes lieux, à moins que le hasard ne nous fasse rencontrer. »

Madame de Béringheld se rassit et ne dit plus rien. Tullius, en entendant ces singulières paroles, fut plongé dans un étonnement causé, en partie, par l’aspect de la profonde conviction qui brillait dans l’attitude de sa mère, et par l’enthousiasme que dévoila son regard. Il voulut la questionner, elle fit signe de la main qu’elle ne lui pouvait pas répondre à cause de son émotion.

La douleur que madame de Béringheld témoigna, aurait sans doute arrêté son fils, beaucoup plus que l’avis bizarre qu’il crut émané de Béringheld-le-Centenaire, ou de l’être qui portait ce nom ; mais, peu de temps après cette scène, Tullius reçut de Paris un brevet de capitaine et une lettre très flatteuse qu’il devait remettre à Bonaparte ; alors, son départ fut irrévocablement décidé, et il résolut de soutenir le choc que les adieux de sa mère et ceux de Marianine devaient porter à son cœur…

Il est cinq heures du soir : Mme de Béringheld est debout sur le perron du château, elle regarde tour à tour la place que son fils vient de quitter et le chemin qu’elle a parcouru avec lui : le château, la campagne, la nature lui paraissent vides : elle n’est plus où est son fils, mais elle le suit de l’âme et l’accompagne ; des pleurs sillonnent les joues de cette mère désolée. – « Je l’ai vu pour la dernière fois, se dit-elle, je mourrai sans le revoir ! » et elle rentra, le désespoir dans l’âme.

Au dîner, quand elle verra la place vide de son fils, elle dira pendant plusieurs jours qu’on aille l’avertir : elle entrera dans sa chambre comme pour le chercher ; la cloche de la grille ne pourra pas désormais être agitée, sans qu’elle tressaille ; on ne tirera pas un seul coup de fusil dans les montagnes, sans qu’elle pense à son fils ; les journaux seront lus avidement, et encore plus souvent son oratoire la verra priant pour que le fatal boulet épargne l’amour de ses regards ; elle n’aura plus qu’une pensée, et cette pensée sera triste ; enfin, elle ne vivra pas longtemps, parce que le chagrin la dévorera.

En ce moment elle pleure ! elle ne pleurait pas quand elle a embrassé son fils, parce que Tullius a couvert le visage maternel de larmes sincères, et que l’œil sec de sa mère l’a effrayé ; il a chancelé, mais le bruit du fusil de Jacques l’a rendu à lui. Alors sa mère l’a escorté jusqu’aux montagnes : elle n’était pas fatiguée en le suivant, ce n’est qu’en revenant que ses jambes ont plié sous le fardeau de sa douleur, car « Adieu » ma mère !… » retentit toujours à son oreille, ainsi que le triste accent et le bruit des derniers pas de son fils. Pauvre mère !… qui ne la plaindra pas est indigne du nom d’homme ! chaque nuit et chaque aurore verra ses larmes, et son ombre réclame ici un soupir de toutes les mères dont les fils ont succombé la tête couverte de lauriers.

Une autre scène presqu’aussi terrible (qui osera prononcer entre ces deux douleurs) attendait Tullius sans qu’il s’en doutât. La timide Marianine, ce modèle des amantes, a pleuré solitairement, elle n’a pas été importuner son jeune ami de ses larmes, car elle a conçu que son amant devait aimer la gloire ; alors, elle a pleuré, sans cependant vouloir le détourner de ses projets.

Mais peut-elle renoncer à le voir avant son départ !… non, non, elle veut jouir de la douleur de son dernier regard : et, jalouse de l’amour maternel, Marianine, usant de l’adresse naturelle aux amants, s’est informée de Jacques par quel chemin de la montagne Béringheld, son cher Béringheld doit passer. Le chemin se trouve situé non loin de cette roche témoin de leur baiser : alors, Marianine s’est échappée de la maison paternelle ; et, longtemps avant que Béringheld soit sorti du château, elle est assise sur le banc de pierre ; elle y attend le passage de son bien-aimé, en prêtant l’oreille au moindre bruit.

On était dans la froide saison de l’hiver, aux premiers jours du mois de janvier 1797, un reste de lumière blanchâtre, fruit des derniers rayons du soleil qui glissaient sur la neige, éclairait le deuil de la nature : Marianine tremblait de froid et bridait d’amour ; le torrent glacé ne murmurait plus rien ; les bergers ne répétaient plus de joyeux refrains ; tout était en harmonie avec la situation de son âme, la nature semblait participer à son chagrin par ce manteau de neige, comme jadis à sa joie par les teintes pures et délicates de l’aurore.

Pendant que Marianine attend les pieds dans la neige, Béringheld marchait vers les montagnes en s’étonnant de n’avoir pas vu cette Marianine, qui lui avait témoigné tant de tendresse ; cette désertion le confirmait dans ses terribles résolutions d’oubli : et, dévorant en silence cet affront, il laissait parler Jacques, qui calculait les distances et les jours pour savoir à quelle époque ils seraient arrivés à Vérone, théâtre de la guerre, et s’ils pourraient participer à la bataille annoncée.

Béringheld gravit la montagne ; alors, ses pas sont facilement distingués et une voix douce s’écrie : — C’est lui !

Après avoir pensé que Marianine l’abandonnait et avoir bu tout un calice d’amertume, au moment où Béringheld en achevait la lie, entendre cette voix, à cette place, fut une sensation presque poignante.

En cette instant la lune paraissant à l’horizon, couvrit, comme par enchantement, les vastes rochers d’une écharpe de lumière large et argentée, que les reflets des glaciers et des neiges rendit presque diaprée. L’émeraude, le saphir, les diamants et les perles ornèrent l’aurore de ce beau soleil des nuits qui vint éclairer la scène des adieux de l’amour.

Les beaux bras blancs et nus de Marianine montrèrent à Béringheld cet étonnant spectacle, et ses yeux, pleins d’amour, suivirent la course de cette belle planète lumineuse.

— Tullius, la nature a toujours déployé ses richesses pour nous, elle applaudit à nos amours.

— Et tu étais là !… s’écria Béringheld ?

— Oui, j’y étais, répondit-elle, attendant le dernier regard que tu jetterais sur ta patrie, afin de mêler à ce saint amour le souvenir de Marianine, de Marianine qui t’aimera toujours !… qui t’aime, un peu pour elle, dit-elle en souriant du sourire des anges, mais encore plus pour toi !… elle te voit avec plaisir voler à l’illustration, elle a tâché, Tullius, de te dérober le spectacle de ses larmes.

— Marianine !… s’écria Tullius ébranlé, mais s’endurcissant pour ne pas le faire paraître ; je réponds, à tant d’amour, que je veux t’oublier, que je le tâcherai du moins ! Quant à toi, Marianine, je te l’ordonne !…

À ces cruelles paroles, la belle enfant se mit à pleurer, en regardant son ami avec effroi.

— Béringheld, dit-elle, je t’aime !…

— Marianine, tu le crois, tu es de bonne foi en ce moment, mais dans dix ans, dans vingt ans, tu ne m’aimerais plus, et… je veux un amour immortel !… il n’est pas dans la nature de l’homme, qui reçoit à chaque minute une nouvelle existence ; ainsi, ne cherche pas à m’être fidèle… je t’en dispense. Adieu.

Cette fille des montagnes sentit, en ce moment, une sorte d’énergie sauvage et terrible, s’élever dans son jeune sein, en entendant ces mots affreux ; et, saisissant la main de Béringheld, elle s’écria avec une voix, qui peut passer pour le cri sublime de la vérité et du sentiment outragé :

« Béringheld, par cette lumière pure qui va se couvrir d’un nuage, par ces rochers immuables, par cette place sacrée pour moi, par toute la nature, je voudrais trouver autre chose encore ?… je jure de n’aimer que toi ! c’est sur cet autel, éclairé par l’astre des nuits, que je me fiance à toi pour jamais… Va, cours, sois cinq, dix, vingt, cent ans absent ! tu retrouveras Marianine telle qu’elle est en ce moment… quant à l’âme !… si je suis belle maintenant, je ne le serai plus alors, et les chagrins me consumeront. Adieu !…

Là-dessus, la jeune fille rassemblant toute son âme dans un dernier regard, la jette dans les yeux étonnés de Béringheld et s’échappe avec la légèreté d’une gazelle, mais on l’entendit sangloter au loin, et les échos répétèrent ses soupirs.

Béringheld resta tout ému de cet élan inusité, de cette sublime protestation contre son odieuse pensée, protestation que la jeune fille prononça avec une énergie brûlante, au milieu de la scène majestueuse que présentaient ces magnifiques montagnes.

Jacques vit des larmes couler sur les joues du jeune soldat, alors Jacques faisant mouvoir son fusil, s’écria : « Général, à la gloire ! » Et marchant avec enthousiasme au pas de charge, il entraîna Béringheld.

CHAPITRE XVII

Tullius à l’armée. – Bataille de Rivoli. – Béringheld en Égypte. – Bataille des Pyramides. – Le Centenaire aux Pyramides.

LE 13 janvier 1797, au matin, Jacques et le capitaine Béringheld arrivèrent à Vérone, et Tullius se présenta sur-le-champ au général en chef.

Bonaparte était à la veille de livrer la bataille de Rivoli, il consultait la carte, lorsque le jeune Béringheld entra dans son cabinet en présentant la lettre du membre du Directoire. Le général lève la tête et reste frappé de la singulière physionomie du jeune audacieux. Il lit la lettre, grava le nom et la figure dans sa mémoire ; et, quittant un instant sa méditation guerrière, il se mit à questionner Béringheld.

Qu’il suffise de dire que le général républicain prit une haute idée de cette jeune tête : il le plaça dans la 14e demi-brigade, lui donna un mot pour se rendre à son poste, qui était à Rovina, et le quitta en lui disant : « Je suis convaincu que nous nous reverrons !… L’avenir de la France est gros de grands hommes, et… à demain.

Par une chose des plus singulières, Béringheld justifia dès le lendemain l’horoscope que Bonaparte venait de tirer.

Le capitaine se trouva faire partie du corps d’armée qui, à la bataille de Rivoli, attaqua, sous Joubert, la gauche des Autrichiens.

L’armée française était assise sur trois collines. Une brigade française défendait, à droite, les hauteurs de San-Marco, que l’ennemi s’efforçait de reprendre : Deux autres brigades occupaient les hauteurs de gauche, appelées Trombalaro et Zoro, enfin la quatorzième brigade, celle de Béringheld, fut portée au centre, à Rovina. La bataille commença :

Les avant-gardes autrichiennes, déjà repoussées sur San-Giovani, occupaient une bonne partie de nos forces.

Un bataillon, dans lequel se trouvait Béringheld, entraîné par l’ardeur du débutant et de Jacques, qui ne cessait de crier : à la gloire !… s’avança pour emporter San-Giovani ; à ce moment, la colonne autrichienne de Liptay attaqua les Français de gauche avec des forces supérieures ; et, profitant d’un ravin qui protégeait ce mouvement, les Autrichiens prirent en flanc une brigade qui, pour n’être pas coupée, fut obligée de rétrograder : alors, la quatorzième brigade fut débordée à sa gauche, et, pour se retrancher sur la droite, qui se maintenait, elle fut dans la nécessité d’abandonner la compagnie commandée par Béringheld.

Ce dernier, séparé avec une poignée de braves, entra dans San-Giovani par un effort inouï, et s’y défendit avec une intrépidité, une chaleur de courage qui arrêtèrent les Autrichiens.

Bonaparte voyait la conséquence funeste que ce débordement de la gauche de sa ligne pouvait amener, il quitta la droite et accourut pour réparer le mal, car il ne s’agissait rien moins que d’empêcher une colonne ennemie de déboucher sur le plateau de Rivoli.

Apercevant l’ennemi déborder, il ne concevait pas ce qui pouvait faire un obstacle à ce que Liptay triomphât ; et, tout en envoyant l’infatigable Masséna avec sa trente-deuxième brigade, Bonaparte, ayant laissé la droite et le centre de l’armée qui triomphaient, examinait ce qui occupait l’ennemi autour de San-Giovani. C’était Béringheld qui défendait le village, et Berthier, qui, à la tête de la 14e, maintenait cette position, en envoyant d’autres bataillons pour soutenir Béringheld. Masséna vint les dégager, et l’on rétablit le combat par une brillante résistance.

Berthier, Masséna et Joubert, présentèrent le jeune capitaine, à Bonaparte quand il arriva dans cet endroit pour changer de position, par suite de la retraite de l’ennemi : le général en chef se mit à sourire en reconnaissant le jeune homme de la veille[1].

Cette conduite ferma la bouche à ceux qui éprouvaient la tentation de murmurer de la nomination parisienne du jeune Béringheld à un tel grade. Ce fut à ce combat de Giovani que tout le bataillon donna à Jacques Butmel le surnom de Lagloire, qui lui resta toujours.

Cette campagne fut terminée par la paix de Campo-Formio. Le jeune Béringheld revint à Paris avec le général en chef, et il vit les honneurs que l’on décerna à cette armée de héros.

Béringheld habita le brillant hôtel de sa famille : il y reçut le général en chef, qui, dès lors, méditait son expédition d’Égypte. Il avait jugé Béringheld, et il ne lui cacha pas son dessein, en lui disant qu’il comptait sur lui en qualité de chef de bataillon. Tullius fut ébloui de l’idée d’aller sur la terre antique des prêtres d’Isis, et il accepta avec joie l’offre de son général…

Béringheld est maintenant sous le ciel brûlant, sous le ciel d’airain de l’Égypte ; la bataille des Pyramides vient d’être livrée ; il est neuf heures du soir ; l’effroyable canon a cessé de gronder ; les cris de victoire retentissent, et les rappels se font entendre.

Le colonel du régiment de Tullius a succombé ; Bonaparte, témoin de la conduite audacieuse de son aide de camp, lui a attaché les épaulettes du colonel expiré, puis il a ordonné à Béringheld de poursuivre les fuyards, et de revenir bivouaquer à Gizeh.

Les Mamelucks combattent en fuyant, mais le terrain, surtout devant les fameuses pyramides, est jonché de leurs corps. Tullius passe sans saluer l’antique monument qui fatigue le génie des ruines tout entier à son devoir, il court, il vole, et dissipe le reste des ennemis qui se retirent au loin.

Lorsque Béringheld eût disposé son régiment, que toute l’armée eût bivouaqué, il retourne vers le général en chef, fait son rapport, et assiste au repas, en recevant les louanges des divers généraux, et l’amical serrement de main, beaucoup plus précieux, du général, qui confirma sa nomination au grade de colonel, en observant que Béringheld n’était pas majeur.

Mais aussitôt que Béringheld eût rempli ses devoirs, il s’échappe, laisse l’armée dormir, et revient vers les pyramides attiré par son génie et son goût pour le grand et le sublime.

La nuit brille de tout l’éclat des nuits de l’Orient, et rien n’interrompt le silence auguste de la nature, si ce n’est les derniers soupirs que rendent les Mamelucks dépouillés. À mesure que Tullius avance, ses idées s’agrandissent, ces énormes monuments, qu’il a vus depuis le commencement du jour, croissent encore à ses regards et dans son imagination ; à peine s’il prend garde aux cris des blessés que l’on n’est pas encore venu chercher, ou que l’on a oubliés. Il s’assied sur les débris d’un caisson, et s’abîme dans une rêverie profonde, en contemplant ces orgueilleuses cimes qui diront éternellement que, là, fut le peuple d’Égypte.

Ce spectacle qui flattera tous les hommes, ne devait être rien en comparaison de celui qui vint s’offrir aux regards de Tullius. Il était plongé dans la méditation, et ne voyait que cet audacieux sommet qui tranchait si purement sur les cieux, lorsqu’un léger bruit frôla la base de la pyramide et la fit retentir, il lui sembla qu’elle parlait ; il abaisse sa vue, et n’ose en croire son œil !…

L’être indéfinissable que Marguerite Lagradna, que Butmel, que sa mère, lui ont si bien décrit, paraît au pied de l’immense construction, et l’œil du vieillard semble dire par son feu perçant et vivace : Je durerai tout autant !… il regarde, ainsi que deux égaux s’envisagent : Béringheld reste cloué de stupeur en le voyant disparaître sous le monument en entraînant de chaque main le corps d’un mameluck. Sans témoigner aucune émotion de leurs cris déchirants, l’impitoyable vieillard les traîne dans le sable qu’ils saisissent en vain, et il marche d’un pas immuable et lent, comme celui du Destin.

La lune éclairait cette scène d’une lueur que l’ombre et la présence des pyramides changeait au point de la rendre verdâtre, ce qui ne contribuait pas peu à l’effet de ce tableau.

Le vieillard achevait son quatrième voyage, et déjà les souterrains de la pyramide contenaient huit mamelucks ; en ce moment, le jeune Béringheld s’approche afin d’examiner son ancêtre, si par hasard il revenait une dernière fois : tout à coup, il entend des cris déplorables sortir sourdement de l’ouverture du vaste monument, et bientôt les cris cessèrent.

Une horreur indéfinissable s’empara de Tullius, l’idée de la mort ne l’avait pas épouvanté sur le champ de bataille inondé de mourants, et bien que ces mamelucks dussent inévitablement périr de leurs blessures, leurs cris de désespoir avaient trop le cachet de la plainte, ils accusaient trop, pour ne pas émouvoir. Ces cris suivis d’un immuable silence remuèrent toutes ses fibres, et il sentit ses cheveux se dresser sur sa tête. Les histoires racontées par Lagradna revinrent s’offrir à sa mémoire. L’idée que cet homme pouvait vivre depuis quatre siècles prit de la consistance, et cette tradition ne lui parut plus une chimère.

Au bout d’une grande heure, passée dans la méditation, il vil paraître une ombre énorme qui se projetait en avant, il se retourne et se trouve face à face avec un homme qui ressemblait parfaitement au portrait de Béringheld-Sculdans, surnommé le Centenaire. Le premier mouvement de Tullius, à l’aspect de cette masse immobile, fut de se reculer de quelques pas. Il resta dans une extase magique.

— Tu n’as pas suivi mes avis !…

Ces mots sortis de la large bouche de cet étrange personnage, vinrent frapper l’oreille de Tullius qui resta cloué comme par l’effet d’un charme ; il cherche le grand vieillard, il a disparu ; Béringheld se frotte les yeux comme s’il sortait d’un songe, ou comme si l’éclat insolite de ceux du Centenaire les avaient fatigués. Il revint à son quartier en croyant toujours voir cette magnifique pyramide humaine, pliant sous le faix de trois siècles. Le feu sec et flamboyant de son œil infernal, le peu de mouvements qu’il vit faire à cet être, étaient tellement incorporels et avaient tellement lassé son imagination qu’il ressentait une fatigue nerveuse dans tout son corps. Il arriva harassé, et, en dormant, il ne cessa de voir son ancêtre.

Béringheld avait trop bien reconnu les traits originaux et presque sauvages tracés sur le portrait de Sculdans-le-Centenaire, pour se refuser à croire que c’était lui-même.

Voyant une impossibilité trop forte à ce que deux êtres se ressemblassent à un tel degré de perfection physionomique, et en retrouvant cet être avec les mêmes cheveux blancs et la même caducité que Lagradna avait contemplée alors qu’elle était jeune, Béringheld dût être en proie à la plus violente curiosité, car il ne pouvait plus douter de ce que son œil avait contemplé.

Cette aventure singulière attira toute son attention, quoiqu’il fut à l’aurore de ses désirs de gloire, d’ambition et de pouvoir.

CHAPITRE XVIII

Béringheld en Syrie. – La peste de Jaffa. – Le Centenaire guérissant les soldats et préservant Tullius. – Tullius en France. – Il atteint un haut degré de pouvoir.

CEPENDANT Béringheld, emporté par le mouvement rapide de la guerre, et par le torrent des idées de grandeur qui l’assaillaient, fut tiré de ses méditations par les dangers croissants, la nécessité de se trouver sur les champs de bataille et la détresse de nos armées : sans oublier le Centenaire, il n’y pensa plus si souvent.

Le général en chef avait porté la guerre en Syrie, et l’effroyable fléau de la peste se déchaîna sur nos armées.

Un ancien couvent de moines grecs, situé sur une hauteur auprès de Jaffa, servit d’hôpital principal, et la garde en fut confiée au colonel Béringheld. Il déploya, dans cette charge dangereuse de ce danger qui n’a pas d’éclat, un courage vraiment héroïque.

Ce vaste monastère était ruiné, il n’en restait que l’église. Ce fut là que l’on transporta les malades dont on n’espérait plus la guérison.

La nef offrait un spectacle où toutes les douleurs et les sentiments de la nature humaine se réunissaient pour élever un Temple à la Souffrance. Sur les carreaux disjoints, chaque pestiféré s’était fait une petite place. Là, enveloppés dans des manteaux, couchés sur de la paille empestée, ces Français, loin de leur patrie, se livraient au plus sombre désespoir.

Les figures livides de ces guerriers qui tremblaient devant une telle mort, formaient le tableau le plus terrible qui se soit présenté à l’imagination des hommes. Les cris ne retentissaient que faiblement sous cette voûte qui jadis répétait les inutiles prières des Caloyers. Aujourd’hui, comme autrefois, la prière est vaine et la voûte a la même impassibilité.

Le jour se glisse à peine par des croisées ogives, il répand sur ce vaste tombeau une faible lumière, une lueur de mort, et les cris des oiseaux réfugiés dans les sommités de ce bâtiment trois fois séculaire, se mêlent aux plaintes des fils de la France.

L’un, dans un coin, appuie sa langue desséchée contre les parois humides, afin de trouver une fraîcheur qui calme sa souffrance.

Un autre, assis sur son séant, garde la même attitude : il se tait, ses bras sont croisés, son œil regarde la terre, et sa sublime résignation fait frissonner d’horreur par l’ensemble imposant d’une douleur toute romaine ou plutôt toute française : il est âgé, il sait souffrir.

Plus loin, un jeune homme penche sa tête affaiblie, il va rendre le dernier soupir, il a la main sur son sabre, il essaie de sourire, et ce sourire déchire l’âme autant que la résignation de l’autre étonne. Il en est un qui cherche la main de son compagnon d’armes pour lui dire adieu, il prend cette main, il la touche, elle est glacée, son ami est mort, il va le suivre.

Un vieux soldat s’écrie douloureusement : Je ne verrai plus la France !…

Un jeune tambour répond : Je ne verrai plus ma mère !…

— De l’eau, de l’eau ! crie un groupe altéré qui se lève en masse et réclame avec une fureur sauvage un faible allègement à ses maux.

Non loin de ce groupe en furie qui semble soulever le marbre d’une tombe commune, l’on entend des guerriers qui lancent des quolibets et des plaisanteries, afin que le génie de la nation apparaisse même dans la tombe.

Un concert de plaintes se mêle à ces divers tableaux : il semble que chaque pierre parle, que chaque pilier réponde, et cette multitude de têtes endolories et expirantes, donnent une sorte d’image des enfers, une grande vision des palais de Satan.

Quelques-uns meurent en se serrant la main, d’autres en s’embrassant. Deux ennemis se réconcilient et ont des attentions mutuelles qui attendrissent. On expire en criant : Vive la France ! D’un autre côté : Vive la république ! et ces cris de triomphe contrastent avec le silence de mort qui règne dans d’autres parties de l’édifice. Pour compléter le tableau des sentiments humains, on voit des soldats compter leur argent et le faire résonner. On aperçoit, avec peine, deux mourants qui se disputent de la paille ou de l’eau ; d’autres qui s’empressent d’hériter de ce que laisse leur voisin ; ils meurent en recueillant l’eau citronnée et ce précieux héritage passe de rang en rang, jusqu’à ce que le moins souffrant l’ait absorbé avant d’expirer lui-même.

On respire un air de feu, on n’entend que des soupirs, on ne voit que la mort, et cette mort pâle et affreuse qui s’avance à pas lents. C’est le Palais de la Douleur : des mourants sur des cadavres.

Béringheld parcourt ce champ en versant le baume des consolations ; il est béni par ceux qui l’aperçoivent, il paraît un dieu quand il apporte des soulagements, comme lorsqu’il apporte des douceurs ; enfin, au milieu de ce tableau, on voit une femme pleine de sensibilité, qui s’est dévouée au culte de la souffrance, et qui prodigue ses soins touchants ; elle apparaît comme une divinité, elle recueille une ample moisson de louanges, et de ces mots touchants qui font verser des larmes et que les anges entendent.

Le soleil glisse quelques-uns de ses rayons mourants sur cette scène d’horreur : bientôt la nuit d’Orient vient apporter une fraîcheur accueillie par un concert d’exclamations. Dans ce moment, l’homme individuel a disparu ; l’enceinte n’offre plus qu’une même masse, et cette masse souffrante remercie la nature !…

Béringheld est sorti, il regarde le ciel ; son âme, brisée par l’aspect des douleurs humaines, cherche un instant de relâche ; il s’assied sur une colonne en ruine, en attachant son œil sur le tas de morts que l’on sort du couvent et que l’on brûle.

À ce moment, une exclamation partie du poste qui est à l’entrée du couvent, lui fait retourner promptement la tête, et il aperçoit le Centenaire se glisser dans l’asile de la souffrance, semblable à une ombre qui sort de la tombe.

Béringheld rentre dans le monument pour être témoin de l’étonnement général produit par l’aspect de cet être bizarre, qui réussit à faire taire tous les sentiments, les réunissant dans un seul qui n’abandonne jamais l’homme : la curiosité.

Le Centenaire est au milieu de ce temple de la mort, il place sur un débris d’autel un grand vase dont il allume le contenu, la flamme brille et l’air se purge des miasmes pestilentiels qui l’épaississent ; cette lumière bleuâtre se reflète sur le visage de l’homme. Le colonel effrayé remarque la chair cadavéreuse et les rides séculaires du vieillard immobile et muet, qui remue la liqueur enflammée, elle change l’atmosphère, et les mouvements, l’attitude de l’étranger lui donnent l’air d’un Dieu.

Lorsque l’air est devenu pur, le grand vieillard parcourt les rangs en distribuant de faibles portions d’une liqueur contenue dans une grande amphore antique, qu’il tient sans peine et qu’il remue avec une facilité qui donne une haute idée de ses forces.

Béringheld n’osa le troubler dans ses fonctions, et il tressaillit en le voyant s’avancer vers lui. Son ancêtre a, en effet, visité chaque soldat, il est à dix pas de Tullius ; il s’approche, et, lui jetant un sourire glacial, il lui dit : Imprudent ! puis, détachant le manteau bleu qu’il avait sur ses épaules, il en enveloppa son descendant, en ajoutant : « Avec cela, tu ne crains plus rien. »

— Qui es-tu ? lui demanda le colonel stupéfait.

À cette interrogation, le vieillard regarda Béringheld de manière à le fasciner et à le rendre immobile, il lui tendit la main, prit la sienne, et répondit : L’Éternel !

Cette voix foudroyante retentit d’une manière tellement bizarre, que la voûte parut trembler. Qu’on ne s’étonne pas de la stupéfaction de tous ceux qui voyaient cette étrange créature, car l’homme le plus hardi, se sentait envahi par un sentiment dominateur qui semblait s’échapper du corps de ce personnage magique, et distiller la terreur par un fluide invisible et pénétrant.

Néanmoins, Béringheld fit la démonstration de vouloir suivre le vieillard qui se disposait à visiter de nouveau chaque pestiféré, mais l’inconnu, arrêtant le colonel par un mouvement de main, lui dit, de sa voix sépulcrale : « Restez-là ! moi seul puis maintenant parcourir cette enceinte. »

En effet, il ordonna à la femme, aux soldats, et à toutes les personnes qui n’étaient pas malades, et qu’il désignait par un mouvement impératif de son index, de sortir sur-le-champ. Il demeura seul avec les pestiférés, car il ferma la porte.

Le groupe de ceux qu’il venait de renvoyer, entoura le colonel, qui, en proie à une rêverie profonde, ne s’apercevait pas de l’odeur insolite, inconnue et pénétrante qui s’exhalait de son manteau ; chacun regardait Tullius dans un silence curieux ; et l’impression produite par l’aspect de ce vieillard dura une partie de la nuit, jusqu’à ce qu’un soldat s’écria : Quel œil !

— Il m’a fait mal, dit la jeune femme.

— Il vous ressemble, colonel, continua un adjudant. Béringheld frissonna.

— Il a au moins cent ans, dit un de ceux qui transportaient les cadavres.

— Qui est-ce ? demanda une autre personne. Béringheld ne répondait pas.

À ce moment la porte s’ouvre, le grand vieillard paraît, il est accablé de fatigue, son œil est terne, ses traits décomposés, il pousse un soupir, et sans faire attention à ceux qui le regardent, il traverse le groupe qui se partage respectueusement ; il dit d’une voix éteinte :

— Ils sont guéris, au moins ! puis il marche d’un pas lent, vers le chemin de la montagne, et disparaît comme un feu follet. Tremblants pour la vie des malades, tous s’empressent d’entrer dans la nef de l’église : un silence effrayant régnait, et à la lueur du point du jour, on vit chaque soldat étendu ; on s’approche et l’on distingue le léger souffle d’un doux sommeil ; une teinte de santé, l’absence des douleurs brillaient sur leurs visages moins pâles, et tous avaient au bras droit une incision cruciale bouchée avec une substance noire, que l’on reconnut être du papier brûlé.

L’air est pur, une odeur légèrement sulfureuse règne dans l’édifice, et le spectacle terrible qui, peu d’heures avant, terrassait l’imagination, a cessé tout-à-fait.

Un soldat s’éveille, se lève, prend ses vêtements, s’habille, et lorsqu’on court à lui, qu’on l’interroge, il ne répond à rien, s’étonne des questions, ne comprend pas comment on lui a fait une incision, et ne sait qu’une seule chose, c’est qu’il est guéri. Ainsi de tous, et les huit cents soldats, sortent, se rangent en bataille, et baisent tous la main de leur colonel.

L’étonnement le plus grand s’empara de ceux qui ne pouvaient douter d’avoir vu le vieillard, on se rendit au quartier-général, où des récits, plus ou moins magiques, furent répandus sur cette apparition et sur cette nuit mystérieuse. Tous les soldats, qui avaient quelqu’atteinte de la maladie, se rendirent à l’église, et l’influence de l’air qui y régnait, celle des fluides bienfaisants dont le vieillard avait chargé les murs, firent disparaître les symptômes de peste.

Ce fut vers cette époque que la maladie s’arrêta.

Le général en chef était seul dans son cabinet lorsque le colonel vint lui faire part de cette singulière aventure, en lui cachant toutefois ce qui concernait les faits qu’il connaissait dès son enfance, et ce qui se rattachait à sa famille.

— Colonel, dit le général en attirant Béringheld dans un coin, j’ai vu ce vieillard, c’est à lui que je dois mon invulnérabilité, et… beaucoup d’autres choses !… ajouta le général avec ce regard perçant qui le distinguait du reste des hommes ; mais, dit-il encore, vous lui ressemblez colonel !…

— C’est vrai !

— Quel homme !… et quel œil, répondit Bonaparte, ce sera la seule fois de ma vie que j’aurai tremblé !…

Cette aventure fut étouffée par les événements que chacun connaît, et de ceux qui en furent les témoins, il n’y eut que Béringheld qui revint en France, le reste avait péri dans les plaines de la Syrie et de l’Égypte.

 

*** *** ***

 

Nous n’entrerons pas dans le détail des faits qui se passèrent en France et en Europe depuis le retour de Bonaparte jusqu’à la guerre d’Espagne ; seulement, nous dirons succinctement ce qui se rapporte à notre héros.

On sait que Bonaparte affectionna beaucoup ceux qui le suivirent en Égypte. Béringheld fut successivement nommé général de brigade, et général de division. Lorsque le consul parvint à l’empire, Béringheld lui servit souvent d’ambassadeur dans diverses cours de l’Europe.

Ce fut alors que notre héros arrivé à un haut point de puissance et de célébrité, jugea par lui-même de ce qu’était la vie des grands. En parvenant à ces nouvelles sommités de choses humaines, il tomba dans le dégoût qui le saisissait ordinairement lorsqu’il arrivait à quelque faîte, et il s’aperçut que, sur le premier trône du monde, avec autant de pouvoir et de gloire qu’on pouvait en désirer, on restait le même homme qu’auparavant : que rien ne variait la vie ; que, pour nous servir de ses expressions, le boire, le manger, le sommeil d’un souverain, étaient identiques avec ceux d’un pauvre hère, avec la seule différence que l’un boit dans le cristal un vin empoisonné, que l’autre boit tranquillement dans le creux de sa main ; que si l’un mange dans l’argent des mets exquis, l’autre mange, sans soucis, des aliments grossiers dans une vieille terre ; que le lit de plumes du premier est quelque fois très dur ; qu’il ne désire plus rien, quand l’autre jouit du trésor des souhaits que son imagination sans cesse tendue vers ce qui lui manque, lui fait former.

Béringheld, privé, depuis son départ du plaisir ineffable de voir sa mère et Marianine, se livrait d’avance à la joie suprême qu’il éprouverait en jouissant de leur surprise, quand il se trouverait entre elles deux, et dans le château, avec les marques du pouvoir, et les insignes de ses dignités. Il brûlait le pavé avec les roues de sa calèche, afin de ne pas perdre un seul instant : ne s’agissait-il pas de revoir sa mère, la plus tendre des mères ?… Il arrivait à G…, lorsqu’un courrier, envoyé par le préfet Véryno, lui apprit que Mme de Béringheld venait de mourir en prononçant le nom de Tullius, se plaignant doucement de ne pas l’avoir revu, et disant que sa mort était toute amère ! Marianine avait été constamment au chevet de la mère de son bien-aimé, en prodiguant à madame de Béringheld les soins d’une fille tendre et doucement aimante : du reste, la fière beauté n’écrivait pas une ligne au général.

Au moment où Béringheld était livré à la plus profonde douleur, et se reprochait de n’avoir pas écrit à sa mère pour la prévenir des courts instants de séjour à Paris, que ses missions, ses importantes fonctions lui permirent rarement ; et qu’il ordonnait de se diriger vers Béringheld, un autre courrier dépêché par le souverain lui remit une dépêche qui le rappelait sur-le-champ à Paris, où le monarque le souhaitait pour lui donner des instructions et lui confier le commandement d’une armée en Espagne.

Ce message surprit Béringheld, parce que Bonaparte avait la louable habitude d’écarter les hommes grands et forts qui pouvaient lutter avec lui et qui, par leurs conseils francs et sévères, contrariaient ses ambitieux projets, et que, depuis longtemps, le général était par cette raison dans une espèce de disgrâce. Néanmoins, Tullius obéit.

Béringheld, bourrelé de chagrins par la nouvelle de la mort de sa mère, et dégoûté de tout, s’en fut en Espagne avec l’idée d’y périr dans un combat, et de terminer glorieusement une existence qui lui était à charge.

C’est ici le lieu de faire la remarque que cette maladie morale s’empare toujours des âmes telles que celle de Béringheld, lorsqu’on arrive au point d’élévation, où il se trouvait assis. Il se voyait un des plus riches propriétaires de France, et il ne connaissait pas lui-même l’étendue de sa fortune, qui doubla par l’effet de la prospérité de la France et de l’agriculture, il ne connaissait pas de plaisir qu’il ne put atteindre ; il était rassasié de pouvoir ; il ne prenait de l’amour que le plaisir et son illustration lui donnait si fort à faire dans ce genre, que le dégoût arrivait au comble. Les sciences humaines ne lui offraient plus rien ; il faut, cependant, excepter la chimie qu’il n’avait pas eu le temps de cultiver. Dans de semblables circonstances, et pour une âme comme celle de Béringheld, la vie n’était plus qu’un mécanisme sans prestige, une décoration d’opéra dont il n’apercevait que les ressorts et les machines ; alors, lorsque toute curiosité est satisfaite, que l’on est au bout de ses désirs, le bonheur est mort, la vie sans charme, et la tombe un asyle. La mort de sa mère rembrunissait encore toutes ses réflexions et il partit donc, en 18… pour l’Espagne, avec la ferme volonté de laisser son corps, sur cette terre orgueilleuse.

CHAPITRE XIX

Combat de L***. – Maladie du Général. – Histoire de la jeune Espagnole. – Le Général à la mort. – Fin de ses mémoires.

Le courage audacieux de Béringheld, et la bonté touchante que déploient tous ceux dont l’âme est attaquée par cette singulière maladie, lui concilièrent l’amour des soldats.

La mort ne voulait pas de lui, et cette déesse si âpre, ressemblant à toutes les femmes, refusait une offrande présentée si souvent et avec une opiniâtreté si soutenue.

Bonaparte était en Espagne, et dirigeait lui-même toutes les opérations. À une affaire, la dernière à laquelle il ait assisté, Béringheld acheva de se dégoûter de la guerre et du pouvoir.

Les Espagnols réfugiés sur une montagne, qui n’avait qu’une seule pente accessible, la balayaient par le feu soutenu de deux batteries habilement placées. Ce point ainsi défendu, arrêtait les vues de Bonaparte qui voulait achever la défaite totale de l’ennemi, par des choses incroyables.

Son cœur bouillait de rage en contemplant cette résistance, quatre fois les enragés grenadiers de sa garde étaient montés, mais quatre fois les restes foudroyés revinrent et ils renoncèrent à cette dangereuse tentative, le comble de la folie. Au moment où Béringheld à la tête d’un corps de cavalerie polonaise, arrivait annoncer la déroute d’une partie opposée, Bonaparte, arrivé au dernier degré de cette rage qui le saisissait parfois, ordonnait à l’élite de ses officiers de le suivre et il marchait à cette montagne de mort comme s’il eût marché à une fête : son visage brillait d’un feu terrible.

— Qu’on ne me parle pas d’impossible, rien ne doit être impossible à mes grenadiers, disait-il d’une voix sévère, au chef qui venait excuser ses soldats.

— Sire, répondit l’officier, si vous l’exigez nous allons y retourner et mourir !

— Vous n’en êtes plus dignes !… ce seront mes Polonais, je leur réserve l’honneur d’enlever cette batterie. À vous Béringheld !… Un homme méchant aurait cru que Bonaparte voulait se défaire d’un général dont le génie transcendant l’inquiétait.

Sur le désir de son souverain, Béringheld fait signe à sa troupe et gravit la montagne au grandissime galop, il arriva avec vingt hommes sur le plateau, où il massacra les Espagnols et s’empara de la batterie. Le reste du détachement couvrait le chemin.

Cette charge fit tressaillir le monarque et son état-major, mais lorsque Béringheld revint auprès de Bonaparte avec le reste de son détachement, il revint avec le germe d’une maladie mortelle, allumée par l’émotion extraordinaire que lui causa cette moisson de braves, sacrifiés inutilement ; car on pouvait cerner la montagne et bloquer les Espagnols, qui seraient morts de faim ou forcés de se rendre, mais ces moyens lents n’étaient pas du goût de l’homme expéditif qui régnait.

On laissa Béringheld et une grande partie de sa division à cet endroit, le général resta aux prises avec une maladie que les médecins de l’armée déclarèrent mortelle. Ses soldats consternés furent plongés dans la douleur, à cet arrêt qui circula dans la ville ; chacun pleurait un père, et les officiers, un ami.

Avant que le général tombât malade, il s’était singulièrement intéressé à une jeune Espagnole, et pendant sa maladie il en demandait souvent des nouvelles. Elle demeurait dans la maison voisine de l’hôtel du général.

Inès avait aimé un jeune officier français avec toute l’ardeur des filles de ce pays calciné. Le frère d’Inès, étant fanatisé par la présence d’un ennemi sur le sol de sa patrie, fit le serment de massacrer tout Français qu’il rencontrerait armé ou désarmé, jeune ou vieux, ami ou ennemi. Don Grégorio, assassina l’amant de sa sœur au moment où ce dernier sortait de sa maison. Inès entendit le dernier cri du Français et recueillit son dernier soupir. Cette jeune fille, véritable portrait d’Hébé, devint folle ; sa folie n’avait rien que de touchant. Constamment assise sur un siège à la place où son cher Frédéric succomba, elle regardait la tâche que son sang imprima sur les carreaux de marbre blanc et qu’elle ne voulut pas laisser enlever, elle ne prononçait pas une seule parole. À onze heures du soir seulement, elle jetait un faible cri et disait : « Grégorio… ne le tue pas, grâce !… » Après avoir prononcé cette phrase solitaire, elle pleurait et son silence reprenait son cours. On lui posait des aliments sur la fenêtre de sa maison déserte, et elle ne les dévorait jamais que lorsqu’elle ne pouvait plus supporter la faim.

Elle ne faisait aucun mouvement, gardait la même attitude, laissait ses beaux cheveux épars, ne souffrit pas qu’on lui enlevât sa robe tachée de sang ; et, conservant ses mêmes vêtements, elle restait semblable à la statue du désespoir, pétrifiée, et souriant à ceux qui la questionnaient ou qui s’arrêtaient ; mais ce sourire était exactement le même pour tout le monde et portait ce cachet d’aliénation qui déchire l’âme des gens les plus insensibles.

À toute heure de jour et de nuit on l’apercevait ; si par hasard elle quittait sa place, c’était pour aller à la porte par laquelle elle introduisit Frédéric ; et là, paraissant écouter, elle tendait son joli col de toutes ses forces, son oreille avide écoutait un bruit imaginaire pour tout le monde, mais qui restait gravé dans son souvenir, et ses yeux errans sur le jardin cherchaient à voir un objet souhaité ; au bout de quelques instants elle s’écriait : « La porte se ferme, le voilà !… » Elle courait au-devant d’un être mensongèrement rendu sensible par son imagination frappée d’une manière si profonde et si durable que l’infortunée jeune fille croyait tenir Frédéric dans ses bras : elle l’embrassait, le conduisait avec une attention charmante et empreinte de tout le délire d’une amante, vers sa chambre ; alors, elle jetait un effroyable cri, et détrompée, l’œil horriblement sec, le visage en convulsion, elle revenait à sa place.

Dans le jour, on la voyait quelquefois, mais rarement, regarder à côté d’elle comme si elle eût aperçu son ami ; elle le contemplait attentivement, son œil terne reprenait de la vie et de l’expression : rien n’était étonnant comme ces passages rapides de ses yeux de la vie à la mort. De vague et d’indéfini, son regard, par des teintes insensibles, montait à tout ce que les souvenirs de l’amour ont de plus gracieux et de plus exalté, il brillait de toute la splendeur imaginable ; puis, par des dégradations imperceptibles, il revenait au terne de la mort mentale.

Un soir, le général, prêt à succomber sous l’effort croissant de la maladie, demanda des nouvelles de cette jeune martyre de l’amour. Un officier lui répondit que quelque chose d’extraordinaire s’était passé la nuit dernière dans la maison d’Inès ; que depuis le matin elle répétait : « Quel œil !… c’est un lustre infernal et éblouissant !… c’est le diable !... N’importe, je deviendrai sa servante, puisqu’il va me faire revoir Frédéric… »

Puis elle avait mis une robe brillante, elle arrangeait ses cheveux, et l’officier ajouta qu’il venait de la voir dans la plus somptueuse parure, regardant sans cesse dans la rue avec une expression délirante et disant sans cesse :

— Il ne vient pas !… il ne vient pas !…

Des nuages noirs obscurcissaient la nuit splendide de l’Espagne, la plaine où est située Alcani se colorait d’une teinte sombre, une chaleur étouffante accablait la terre d’un manteau pesant et l’on avait ouvert les croisées de la chambre du général. L’officier venait de finir le court récit de la nouvelle folie d’Inès, et il s’était en allé après avoir serré la main brûlante du général.

En effet ce colonel, ayant remarqué la profonde altération des traits de Béringheld, qui pendant ce discours était aux prises avec la mort, sentit que ce spectacle était trop pénible pour lui et n’ayant pas le courage de le soutenir, il quitta cette chambre funèbre, où il ne resta plus que deux chirurgiens qui se jetaient un regard d’inquiétude et de désespoir.

Cette fatale nouvelle, que l’officier supérieur annonça dans l’hôtel, glaça chacun de consternation. La cour se remplit d’une foule de soldats et de monde. On soupirait en silence, en interrogeant de l’œil et du geste un des chirurgiens qui se trouvait à la fenêtre.

Le général avait encore un reste de connaissance, et son âme faisait encore ses fonctions ; des vestiges de pensée et de souvenir erraient dans sa tête souffrante.

Au milieu de cette scène, un grand homme, d’une stature colossale, se présente à la porte de l’hôtel, s’avance d’un pas lent en cachant sa tête énorme sous un manteau de couleur brune ; il traverse la foule, monte l’escalier, et il entre dans la chambre du général, dont les yeux se fermaient.

Les deux chirurgiens sont glacés d’épouvante à l’aspect des mouvements lents et indécis de l’étranger, mais surtout par l’impassible rigueur de ses traits et l’infernale splendeur de ses yeux. Le vieillard s’approche du lit, tâte le pouls, et aussitôt se dépouille de son manteau et arrose la chambre, en répandant des gouttes d’une liqueur contenue dans une fiole : aussitôt un froid pénétrant se glisse dans l’air, et le général, qui mourait accablé de chaleur, ouvre les yeux… La première chose qu’il envisage, c’est le front sévère de son ancêtre ; il tressaille et s’écrie : « Laissez-moi mourir, je le veux !… »

— Enfant !… répondit avec une expression de pitié, la grosse voix sourde et caverneuse de l’étranger, je veux que tu vive !… on t’a dit que j’empêche de mourir et non d’être tué !

À ces mots, le général se met sur son séant et regarde son ancêtre en lui demandant : « Êtes-vous Béringheld le savant, né en 1450 ?… Si cela est je consens à vivre pour vous connaître !… »

Sans répondre, le vieillard agita ses cheveux blancs, par un lent mouvement de tête ; Béringheld crut voir errer sur ses lèvres cautérisées au milieu, le léger sourire que l’homme que l’on flatte ne peut s’empêcher de laisser paraître.

— Dans deux heures je reviens te sauver !… dit le spectre, en imposant ses mains sur le crâne du général et en dirigeant sur cette partie toute la masse de lumière de ses yeux flamboyants. Un calme irrésistible s’empara de Béringheld, et le vieillard, en s’en allant, ordonna aux deux chirurgiens de rester tranquilles et d’empêcher que qui que ce fût entrât dans la chambre.

Les chirurgiens cherchèrent les traces de la liqueur qui venait d’être répandue. Ce fut en vain.

Le grand vieillard s’enveloppa de son manteau, et cachant sa tête horriblement chenue, sous une espèce de capuchon, sortit de l’hôtel. Il se dirige vers la croisée où la jeune et belle Inès, le sourire de l’espérance sur ses lèvres décolorées, attendait avec impatience.

Il se place en face la folle, dérange son capuchon, et la fixe par un de ces regards absolus, qui attirent et dominent.

La jeune fille devint pâle comme la mort, regarda une dernière fois la trace du sang de Frédéric, et comme elle la regardait longtemps, le vieillard las d’attendre, lui cria lentement de sa voix sépulcrale : « Que t’importe !… n’es-tu pas folle ?… viens, que fais-tu dans cette vie ?… »

Inès baisse la tête, ouvre la porte, la fait tourner sur ses gonds, qui depuis six mois n’avaient pas crié, et elle suit le vieillard.

Deux habitants furent témoins de cette scène singulière…

À deux heures, après que l’orage a résonné dans les campagnes du ciel, que la nuit a repris sa solennité, le grand vieillard entre dans la cour de l’hôtel du général : la cour est vide, il monte l’escalier, il rencontre les deux chirurgiens pleurants, qui l’arrêtent et lui font signe d’écouter. Ô terreur !… l’affreux râlement de la mort retentissait dans l’escalier… le général mourait !…

En un saut rapide comme la pensée, le vieillard est au chevet de Béringheld…

Les chirurgiens étaient restés dans l’escalier, ils furent témoins de la sortie du Centenaire qui tenait entre ses mains une fiole qui paraissait vide. Le vieillard ne fut plus revu. Les chirurgiens et le médecin trouvèrent le général endormi. Bientôt il se réveilla. Béringheld n’a aucun souvenir de ce qui s’est passé, seulement il sait que le milieu de ses lèvres a été comme brûlé, il y portait souvent les mains.

Trois jours après, il passa une revue de toute sa division. On lui donna un grand repas, par lequel l’armée qui se trouvait sous ses ordres, voulut célébrer la guérison miraculeuse de son général. Ce fut alors que l’on instruisit Béringheld des singulières circonstances de sa cure.

Des soldats avaient aperçu pendant l’orage, le grand vieillard guider Inès vers une caverne, il en était sorti sans sa jeune compagne ; elle ne reparut plus. Les idées les plus horribles errèrent dans l’âme du général.

Quatre ans s’écoulèrent sans qu’il revît son ancêtre.

 

*** *** ***

 

Ici se terminaient les mémoires de Béringheld : voici ce qu’il avait ajouté avant de le remettre au préfet.

« L’être dont il a été question hier est absolument le même que celui que j’ai rencontré aux pyramides, à Jaffa, et qui m’a sauvé la vie en Espagne.

« Il eût mieux fait de me laisser périr, car la vie m’est à charge, et je ne vis plus que pour découvrir cet étonnant mystère. Fatigué des grandeurs, du pouvoir, de tout, je vais remettre ma démission entre les mains de l’empereur, et m’adonner avec ardeur à rechercher cet être bizarre dont la vie est un problème.

» Si je ne réussis pas à le résoudre, je retourne à Béringheld, et si Marianine est fidèle à son énergique serment de la montagne, je vais lui porter une âme vierge et la récompense de son amour. »

 

*** *** ***

 

En achevant ce manuscrit, les magistrats se trouvèrent en proie à un singulier sentiment d’horreur ; ils croyaient voir le vieillard, et ils se regardaient les uns les autres avec l’expression de la peur. Lorsqu’on se retira, le préfet réclama le silence le plus absolu sur cette lecture.

On fit une copie du manuscrit, et il fut envoyé au général Béringheld avec la relation des événements qui s’étaient passés à Tours, afin qu’il transmit ces documents au ministre de la police générale.

Nous allons suivre le général pendant la route qu’il tenait pour aller à Paris.

CHAPITRE XX

Toujours le grand vieillard. – Le Général le rejoint. – Le château ruiné et son propriétaire. – Histoire d’une jolie femme, racontée par un postillon. – Le Générai approche de Paris.

PAR la lecture de l’exposé succinct du caractère et des événements principaux de la vie du général Tullius Béringheld, on voit de quelle nature étaient ses réflexions, lorsqu’il s’assit sur le haut de la montagne de Grammont.

Rien ne l’attachait plus à l’existence, si ce n’était l’espoir de retrouver Marianine, car cette âme déshéritée de ses espérances de tout genre, aimait à se reposer dans l’idée consolante d’un véritable amour.

Mais, lorsqu’il eut aperçu le vieillard ; que les scènes dont la ville de Tours fut le théâtre, lui montrèrent ce qu’il nommait son ancêtre d’une manière positive ; qu’il fut convaincu que c’était un homme, extraordinaire à la vérité, mais enfin, un homme purement et simplement, les idées du général prirent une autre direction, et Marianine ne devint plus, chez le comte de Béringheld, qu’une pensée secondaire ; l’idée principale de Tullius fut la recherche du singulier pouvoir, et surtout du secret de la longévité de cet être bizarre.

Pendant que la berline du général roulait vers Paris, ses réflexions prenaient donc une autre teinte moins sombre, moins funèbre, et il commençait à apercevoir un champ d’une étendue immense, qui devait finir par engloutir et consumer l’ardeur de son âme.

Ce champ si vaste était celui des sciences naturelles, dont les bornes indéfinies laissent toujours l’esprit humain dans l’espoir d’une découverte, même après avoir soulevé quelques coins du voile dont s’enveloppe la nature. En effet, le général ne concevait la possibilité de l’existence du vieillard, que par le moyen des secrets d’une science pour laquelle le mot d’impossible n’a plus de sens.

Mais le dernier événement dont il avait été témoin le faisait frémir, et il n’osait s’enfoncer dans l’abîme des pensées horribles qui naissaient à ce souvenir. Il commentait les paroles de sa mère ; il comparait entre eux les divers effets que le vieillard produisait, et il arrivait encore à penser que son ancêtre joignait au pouvoir de vivre, des pouvoirs encore plus extraordinaires.

L’on sent combien les réflexions d’un homme doivent devenir profondes à l’aspect d’une immortalité physique et devant l’espérance de nouveaux pouvoirs qui lui promettent un empire absolu sur les choses de ce monde. Sur un esprit faible, de pareilles idées conduisent à l’aliénation, et le père de Béringheld y avait succombé. Mais, il est de fait, que notre âme reçoit une atteinte grave d’une telle connaissance, et il n’est pas un seul homme que l’espoir d’une découverte, même de peu d’importance, n’ait pas agité fortement.

En proie au nouvel ordre de choses qui venait d’allumer chez lui une passion, qui, cette fois, devait absorber toute sa vie, Béringheld arriva à Maintenon, plongé dans une profonde rêverie.

Le général sortit de sa voiture pendant que l’on changeait de chevaux, et il entendit alors dans l’écurie une conversation entre deux postillons, et cette conversation était de nature à l’intéresser vivement.

Elle avait lieu entre un vieux postillon qui revenait, et un postillon plus jeune qui préparait, pour un camarade, les chevaux destinés au général.

— Je te dis que c’est lui !

— Bah ! c’est impossible.

— Je l’ai reconnu, il n’était pas changé, et pas un de ses cheveux, blancs comme le tuyau d’une pipe neuve, n’a bougé ; seulement, ses yeux m’ont semblé plus renfoncés que la dernière fois, et je veux que mon fouet casse lorsque je serai à me tirer d’une ornière, s’ils n’étaient pas brillants comme le bouton d’une veste neuve qui reluit au soleil. Ce géant là en sait long.

— Eh bien, mon ancien…

— Mon ancien, interrompit le vieux postillon, je crois que notre homme n’en connaît pas, car, lorsque je l’ai mené en 1760, il avait déjà plus de cent ans, à moins qu’il ne soit né comme il est avec ses sourcils de vieille mousse et son front de pierre de taille ; quant à sa peau, elle est dure comme le cuir de ma selle.

— Je donnerais bien un écu pour le mener, reprit le jeune postillon, et six francs pour le voir.

— Je le crois ! dit le vieux postillon, et tu y gagnerais encore… tiens, Lancinot, mon ami, escarquille tes yeux, et regarde-moi, ce napoléon tout neuf ! c’est mon pourboire ; aussi, je l’ai mené ventre à terre, car il m’a dit comme çà, quand j’eus enfourché mon porteur : « Garçon, que je sois à la poste prochaine à midi, il y a un louis pour toi.

« Lancinot, dit le postillon en prenant le bras de son jeune camarade, il y a été à onze heures et demie !… aussi, j’ai ramené les chevaux au pas. Cet homme-là, vois-tu, c’est quelque prince d’Allemagne !…

Le jeune postillon sortit avec les chevaux du général, qui poursuivit sa route. Arrivé à la poste suivante, il demanda des nouvelles de celui qui le précédait, et il dépeignit le vieillard. Le postillon qui l’avait conduit était au cabaret, et gris comme un cordelier, le général n’en put tirer que cette phrase : – « Ah ! quel homme !… quel homme !…

Béringheld perdit la trace de Béringheld-Sculdans car à la poste suivante, le postillon avoua au général avoir conduit la magnifique voiture du vieillard à une ancienne résidence royale, qui se trouvait à deux lieues dans les terres.

Tullius, laissant alors Lagloire garder son équipage, monta à cheval et se fit guider par le postillon vers ce château. Au bout d’une heure, Béringheld se trouva dans une avenue immense et ténébreuse, car les arbres avaient au moins deux cents ans, et il aperçut un vaste bâtiment dont les abords en ruines attestaient une négligence coupable de la part du propriétaire.

Le général met pied à terre, prie le postillon de l’attendre et de cacher les chevaux derrière les troncs des arbres de l’avenue ; puis, Béringheld se dirige vers l’entrée de cette somptueuse demeure. L’herbe croissait sur les murs dégradés, et le beau pavillon du concierge était entouré d’eaux croupies et vertes, de plantes sauvages, de décombres et d’animaux malfaisants. L’on ne voyait plus les pavés de la cour circulaire d’une immense étendue, et le gazon qui l’avait envahie gardait encore l’empreinte des quatre roues d’une voiture que le général remarqua s’être dirigée vers les écuries. Les fenêtres du château, les portes, les marches du perron, les barrières qui entouraient les murs, tout tombait en ruine, et les oiseaux de proie s’étaient emparés depuis longtemps du faîte de cette belle construction. Le général ne put s’empêcher de gémir sur l’état de ce château tout en cherchant où était la chaîne de la cloche. Ce ne fut pas sans peine qu’il la trouva, et les sons qui retentirent dans cette enceinte ruinée, semblèrent une plainte de l’édifice. Le silence se rétablit, et personne ne parut. Le général sonna une seconde et une troisième fois sans qu’aucun être vivant se présentât.

Béringheld escaladait déjà la grille, lorsqu’il aperçut un petit vieillard sortir par la porte des écuries qu’il ferma lentement, et il se dirigea d’un pas tardif vers la principale grille dont le général s’empressa de lever le siège.

Le petit vieillard arriva à la porte et il causa au général un moment de surprise par son aspect. En effet, le nain, âgé au moins de quatre-vingts ans, portait sur sa figure des traits vagues de ressemblance entre le général et le grand vieillard ; mais ces traits ramassés, avaient des proportions aussi hideusement petites, que celles du vieillard étaient grandes et sévères ; en voyant ce nain on doutait que ce fut un homme.

Le petit vieillard lève un œil sans feu, un œil éteint, et demande d’une voix mourante :

— « Que voulez-vous ?…

— N’est-il pas arrivé quelqu’un tout à l’heure, à ce château ?

— Peut-être, dit le petit concierge, en regardant les bottes du général, et en gardant une attitude ramassée et sans grâce.

— N’est-ce pas un vieillard ? demanda Béringheld.

— Cela se pourrait bien, repartit sèchement l’inconnu.

— Quel est le propriétaire du château ? reprit le général.

— C’est moi.

— Mais, reprit Tullius, je n’entends pas parler de vous, mais d’un autre homme beaucoup plus grand.

— Libre à vous…

Le général impatienté continua : Monsieur me permettrait-il de visiter ce magnifique château ?

— Pourquoi faire ? dit le petit homme, en rajustant sa perruque qui avait la couleur du tabac d’Espagne.

— Pour le voir, répondit Béringheld de mauvaise humeur.

— Mais vous le voyez, et si cette façade ne vous contente pas, tournez par le premier chemin à gauche, vous pourrez admirer la façade des jardins.

— Mais l’intérieur, les appartements…

— Ah ! je comprends, vous êtes un curieux, un amateur.

— Oui, dit le général.

— Eh bien ! M. l’amateur, je n’ai pas de l’habitude de les faire voir, parce que je serais assommé de visites et je ne les aime pas.

— Monsieur, savez-vous que je suis le général Béringheld ?

— Libre à vous.

— Que je puis obtenir un ordre de S.M…

— Libre à vous.

— Pour entrer de force ici…

— Libre à vous.

— Il s’y passe des choses extraordinaires…

— Peut-être.

— Criminelles…

— Je ne dis pas non, car il est très extraordinaire de voir un étranger venir insulter un honnête homme, qui paie bien ses contributions, qui obéit aux lois et n’a rien à démêler avec personne ; mais… libre à vous.

Là-dessus, le petit vieillard croisa ses doigts derrière son dos, et s’en fut à pas lents, sans seulement retourner la tête.

D’après le ton et les manières de ce singulier fragment d’homme, le général prévit que quand bien même il s’introduirait de force, il ne verrait rien dans le château, ou que le vieillard avait donné à son concierge les moyens d’écarter les curieux ; il se décida donc à retourner à la poste, et, tout en cheminant, il demanda au postillon des renseignements sur le château et ses propriétaires.

Général répondit le guide, ce château, à ce que ma dit ma mère, appartenait avant la révolution à la famille de R…… x : quand la révolution commença, le duc émigra et l’on vendit son château : il fut acheté en 1791 par un petit homme d’une cinquantaine d’années que vous avez dû voir, quoiqu’il se montre bien rarement. Il cultive lui-même un champ planté de pommiers, et un jardin garni d’arbustes et de plantes singulières qui lui fournissent sa nourriture ; mais il y en a qui disent qu’il est sorcier… Vous m’entendez, général ? ajouta le postillon avec un fin sourire qui signifiait que le guide ne croyait pas aux sorciers.

— On n’aperçoit M. Lerdangin que tous les ans chez le percepteur, auquel il apporte la contribution qu’il paie pour son parc et son château. Généralement on le croit fou : j’ai entendu conter à ma mère une histoire singulière sur son père et sa mère, car il est des environs ; c’est tout au plus si je me la rappelle.

— Voyons, dites-la moi ? reprit le général.

— Il s’agissait, continua le postillon, d’un géant dont la mère de ce propriétaire était amoureuse, et l’inconnu venait toutes les nuits chez madame Lerdangin sans qu’elle puisse savoir d’où, par où, ni comment. Il paraît toujours, à ce que disait ma mère, que madame Lerdangin aimait prodigieusement le géant, quelle n’avait jamais vu que de nuit. Vous m’entendez, général ?

La première fois qu’il vint, ce fut, disait ma mère, une nuit d’hiver que madame Lerdangin était toute seule ; son mari faisant le commerce, voyageait alors. Elle se couchait et se trouvait même au lit, disait ma mère, lorsque sa porte s’ouvrit, et à cet endroit, général, ma mère ne disait plus rien, parce que madame Lerdangin se taisait aussi.

Mais madame Lerdangin était extrêmement fraîche et jolie, et son mari jaloux, laid et brutal. Jaloux, parce qu’il paraît, disait ma mère, que le pauvre cher homme aurait laissé finir le monde ; et brutal, parce qu’il craignait que sa femme… Vous m’entendez, général ?

Madame Lerdangin aimait la parure, et l’inconnu lui laissait toujours de l’or à foison : il paraît, à ce que disait ma mère, que cet inconnu géant était un homme, mais un homme !… Vous, m’entendez, général ?

Le général se mit à sourire en voyant la gaîté de ce postillon, dont la figure riante et l’air sans-souci annonçaient l’orateur champêtre du village, et qui, sans doute, appuyait toutes ses histoires de l’autorité de sa mère.

— Mme Lerdangin avoua à ma mère que, dans une seule nuit, l’inconnu… aussi vrai que je vous le dis, général, mais je n’y étais pas !…

— Comment vouliez-vous, général, que la jolie petite madame Lerdangin ne devint pas grosse ?

Quand elle le fut, elle eut des envies, et notamment celle de connaître le père de son enfant. Elle croyait, à ce que disait ma mère, que c’était un fermier-général qui habitait à six lieues de là ; mais ma mère lui remontra que jamais un fermier-général ne faisait de neuvaines… Vous m’entendez, général ?

— M. Lerdangin revint et résolut de se défaire de sa femme ; il l’emmena avec lui sous prétexte d’aller à une fête et madame Lerdangin en revint toute effarée. Quant à son mari, il paraît, à ce que disait ma mère, que l’inconnu l’avait anéanti, au moment où il assassinait sa femme ; car on n’a plus revu M. Lerdangin.

Cette jolie petite femme, une nuit, vit le géant sortir d’une voiture et se diriger vers la porte du jardin de sa maison : alors, elle cacha une lampe et lorsque le géant fut au lit elle se leva et accourut avec la lumière… il paraît, à ce que disait ma mère, qu’elle aura vu un monstre, car elle tomba évanouie, et l’on n’a plus jamais entendu parler du géant, vous m’entendez, général ?… Toute cette histoire est facile à deviner, les femmes savent nous jouer plus d’un tour, et… ne vous mariez pas, mon général !…

Madame Lerdangin mourut en mettant au monde le petit extrait d’homme, qui est devenu propriétaire de ce beau château. Vous entendez, général, que les écus du géant l’ont aidé à cet achat ?… mais il paraît, à ce que disait ma mère, que le géant avait revu son fils, pour lui communiquer des secrets de magie blanche et noire : le fait est qu’il vit singulièrement, et que cette voiture qui arrive au château tous les dix ou vingt ans, je ne sais, donne furieusement à penser.

Le général était parvenu au relais, il monta dans sa voiture, tout pensif, en s’écriant : « Cet homme me poursuivra sans cesse… diable… »

Tout à coup le général aperçut un bonnet tendu et il entendit une voix qui lui cria : « Vous m’entendez, général ?… »

Béringheld reconnut que sa préoccupation l’avait empêché de récompenser son guide, il lui jeta un écu pour boire et un autre écu pour la manière dont il racontait.

Le général n’eut plus rien de remarquable pendant son voyage ; et, roulant vers Paris sans autre aventure, il rejoignit facilement ses troupes avant qu’elles y entrassent.

CHAPITRE XXI

Marianine fidèle. – Ce que devint Marianine pendant l’absence de Tullius. – Sa constance. – Elle revoit Béringheld.

DEPUIS que les journaux avaient annoncé que le général Béringheld ramenait à Paris, par les ordres du souverain, la division qu’il commandait en Espagne, les personnes qui travaillaient à leur fenêtre, et qui, par conséquent, remarquaient tout ce qui se passait, voyaient chaque jour un équipage vert d’eau se diriger vers la barrière des Bons-Hommes à la même heure, et revenir le soir.

Une femme extrêmement belle, portant dans toutes ses manières le cachet d’une âme exaltée et d’une mélancolie douce, était dans cette voiture, avec une femme de chambre. Certes, les bourgeois du Gros-Caillou et les jeunes filles qui, sous l’œil de leur mère, se ménageaient un petit coin dans les carreaux en tirant un peu le rideau de mousseline, ne péchaient pas par défaut de conjectures.

À l’aspect du teint décoloré, et de l’abandon des manières de la belle inconnue, les vieillards qui venaient digérer leur dîner sur le Cours, en appuyant leur menton sur leur canne et regardant les passants, s’accordaient tous à penser que cette jeune femme se mourait de la poitrine.

Les jeunes filles, ayant remarqué la beauté des panneaux de l’équipage, et derrière la voiture une riche livrée, opinaient que la jolie femme attendait le retour d’un colonel qui n’était pas, était, ou devait être son mari.

Les mères, ne voyant pas dans cette affaire-là, d’époux pour leurs filles, n’y faisaient aucune attention ; cependant, comme il faut que la partie principale joue toujours son rôle, et que la langue d’une mère vaut celle d’une fille, les mères finirent par remarquer que la jeune femme était animée et presque rose d’espoir en allant à la barrière, et pâle, presque mourante en en revenant.

Le domestique d’une maison où la mère et la fille faisaient peut-être assaut de curiosité, se hasarda à aller, par le conseil d’une femme de chambre, à la barrière, et il découvrit que depuis deux jours le landau s’avançait jusque sur le chemin de Versailles.

Enfin, un ci-devant jeune homme du Gros-Caillou, croyant que la jeune femme prenait l’air à défaut de pouvoir prendre autre chose ; (car les médecins ne vous disent de respirer l’air que lorsque la science est à bout) ce ci-devant jeune homme, spéculant déjà sur cette conquête, envoya son laquais boire avec le cocher lorsque le landau s’arrêterait, au risque de voir son domestique ivre brûler la maison.

Alors le jeune homme sut par son laquais, qui ne s’enivra pas trop et ne brûla rien, que la belle inconnue était la fille de M. Véryno, préfet, ancien membre du Conseil des Cinq-Cents.

La fidèle Marianine venait en effet, chaque jour, épier le retour du comte de Béringheld, et les treize années d’absence n’avaient rien changé à la pureté, à la violence, au sublime de son amour : enfin, pour tout dire, elle aimait même sans espoir, et sa fierté égalait toujours son amour.

Lorsque Béringheld fut parti pour l’armée, Marianine renferma sa passion dans le fond de son cœur. Elle chercha, dès lors, à se rendre digne d’être l’épouse de l’être dont les premiers pas dans la carrière de la gloire furent des pas de géant.

Son père ayant donné des gages de son dévouement à la république, fut lancé dans l’administration et arriva par degrés à des postes tellement élevés que Marianine eut le cœur rempli d’une joie secrète en voyant que son amant ne serait pas dégradé par son alliance. Elle prit les leçons des meilleurs maîtres. L’étude de la peinture, de la musique, de la littérature et des premiers éléments des sciences lui paraissait un plaisir, quand elle songeait que c’était pour Béringheld qu’elle ornait son esprit. Chaque bulletin de l’armée causait un serrement d’effroi à son pauvre cœur, et quand la lecture du journal était achevée, que Béringheld vivait, une joie, un délire plutôt, s’emparait de ses sens.

Sa chambre était toujours encombrée des cartes des pays que parcourait le corps d’armée auquel Béringheld était attaché ; et, chaque matin, chaque soir, le joli doigt de Marianine suivait le progrès de nos armées : une épingle fixée sur les villes indiquait le séjour de Béringheld.

Alors la charmante enfant assommait les gens de questions sur les mœurs de ces villes : si l’on s’y trouvait bien, si les Français y étaient aimés, les femmes belles, la ville jolie, les vivres chers, les habitants aimables à vivre, etc.

Le bulletin annonçait-il une bataille pour tel jour ? Marianine pâle, les yeux toujours méditatifs, ne peignait, ne chantait, ne touchait sa harpe que lorsque le combat livré, gagné et Béringheld en vie, mettaient fin à son inquiétude mortelle.

Chaque jour elle regardait sur la carte l’endroit où il devait être, et lui adressait de douces paroles comme si elle le voyait.

Sa chambre n’était parée que de deux tableaux, l’un représentait la scène des Alpes quand Béringheld vint la trouver assise sur la pierre couverte de mousse ; l’autre, celle de leurs adieux. Le portrait du général était d’une ressemblance parfaite.

Le malheur voulut que toutes les fois que les troupes françaises revinrent à Paris, Véryno fut obligé de rester dans un département éloigné, et l’amoureuse Marianine ne put jamais voir son cher Béringheld au milieu de la Cour, brillant de gloire, d’opulence, de renommée, et peut-être fidèle !

L’hôtel qui se trouvait à Paris en face le bel hôtel de Béringheld, fut à vendre : Marianine de presser son père de l’acheter, en se servant d’une foule de considérations étrangères à son amour, mais où il brillait. Elle ne concevait pas que son père ne pût avoir un hôtel à Paris, lorsque de jour en jour il devait être infailliblement appelé pour présider à quelqu’administration ! d’ailleurs, ne fallait-il pas un hôtel pour séjourner pendant leurs apparitions dans la capitale ? la fortune de son père n’était-elle pas assez considérable pour cela ? ne fallait-il pas se loger auprès du général auquel son père avait à rendre des comptes de dix années de gestion ? ne valait-il pas mieux être près d’un ami, d’une personne de connaissance ?

L’hôtel fut acheté.

Pendant ce long espace de temps, mille partis se présentèrent pour Marianine ; plusieurs hommes d’une haute distinction l’aimèrent véritablement ; Marianine refusa tout : dignités, fortune, amour.

Sa vie, en l’absence de son tendre ami, fut celle d’une sainte qui se prosterne à son oratoire, se confond de plaisir par l’espérance qu’elle a de jouir de la félicité céleste, et qui l’entrevoit souvent par une extase angélique.

La jeune et jolie chasseresse des Alpes ne perdit rien de sa beauté : lorsque, parée des grâces d’une toilette élégante, elle s’asseyait devant une grande assemblée, déployait sur la harpe toutes les richesses de l’harmonie, du savoir, et qu’elle jetait dans un jeu enflammé, tout son amour et la profonde exaltation qui soutenaient sa vie.

Alors, si les boucles de ses cheveux se trouvaient captivées par l’art, si ses yeux avaient moins de vivacité qu’à la montagne, si sa main ne tenait plus d’arc ni de flèches, si ses paroles, ses manières étaient mesurées, un observateur habile n’en découvrait pas moins que son jeune sein contenait une éternelle passion.

Parlait-on des succès de nos armées, dans le salon de la préfecture ? le nom de Béringheld frappait-il son oreille ?… tour à tour elle rougissait, pâlissait, ne se sentait pas d’aise. Ah ! qu’alors un jeune postulant, un vieux solliciteur, un homme qui perdait sa place, étaient sûrs d’obtenir sa protection ; elle aurait, je crois, souri à un ennemi, si elle en avait eu ! le nom de Béringheld, une louange au général produisaient sur elle un effet magique.

Les pauvres ne recevaient rien qui ne fût donné pour l’amour de Tullius ; elle aimait jusqu’à Cicéron, parce que le nom de l’orateur romain était celui du général.

Passion des belles âmes, amour, divin amour, ô Marianine, Marianine !... Je ne sais si c’est par cette formule oratoire que Cicéron l’aurait remerciée, je ne la mets que parce qu’elle m’échappe à moi-même, et que, lorsqu’on écrit, c’est bien le moins de mettre ce que l’on pense. Il y a tant de gens qui ne peuvent pas y parvenir !… de peur que de pareilles choses ne m’arrivent, je saisis l’occasion de placer une phrase aussi claire, et qui peint aussi fidèlement ma pensée.

La mort de la mère de Marianine suivit celle de madame de Béringheld, et ces deux mères furent regrettées par leur fille, d’une manière touchante. Marianine fut alors chargée de conduire la maison de son père, et elle montra combien elle avait de sens d’ordre, de sagesse et de grandeur dans ses idées.

Lorsqu’on répandit la nouvelle du retour en France, de l’armée commandée par le général Béringheld, Marianine fit entendre à son père qu’elle devait aller à Paris, pour réclamer, auprès du souverain, l’effet des promesses qu’ils en avaient reçues. Il ne s’agissait rien moins que de fixer à Paris M. Véryno, par une direction générale.

En effet, il entrait dans le plan de Bonaparte de mêler à la cour les vieux républicains avec les anciennes colonnes de la féodalité, et personne n’était plus franchement républicain que Véryno.

On doit s’en apercevoir, en trouvant son nom dénué de la qualité de comte, que Bonaparte prodiguait avec tant de complaisance. Véryno avait constamment refusé toute distinction aristocratique, et il fut un des censeurs sévères de l’avènement du Ier Consul au trône impérial ; en un mot, il eut le malheur d’être du nombre de ces honnêtes gens qui ne changent pas d’opinion, quelle qu’elle soit.

Véryno, connaissant la sévérité des principes de sa fille et son orgueil, ne vit aucun inconvénient à ce qu’elle allât seule à Paris : son âge, son expérience, écartaient tout danger, et d’ailleurs, ce bon père, instruit, sans le laisser paraître, de l’amour de sa fille, et plein d’admiration pour sa constance, ne put avoir la cruauté de lui défendre l’innocent plaisir de la vue de son idole.

Ainsi, Marianine vint à Paris avec l’intendant de son père ; chaque soir elle allait au devant de Béringheld et chaque matin elle montait dans les greniers de son hôtel, pour voir si l’on ne faisait pas des préparatifs dans celui du général. Depuis huit jours elle venait à la barrière des Bons-Hommes, et bien inutilement ; aussi, elle était triste, ses gens la voyaient toujours enfoncée dans une profonde rêverie, qui pour elle avait du charme, et que l’on n’osait interrompre. La harpe ne fut pas touchée, les pinceaux restèrent empaquetés ; elle ne put s’occuper que de Béringheld ; et, lorsqu’elle n’était pas sur le chemin de Versailles, on la voyait assise dans une bergère, le visage dans sa jolie main et les yeux arrêtés sur le portrait de Béringheld.

Enfin, un matin, la petite femme déjeunait, lorsque le vieil intendant monta le journal ; elle interrompt son déjeuner, décachète, lit, et s’écrie : Il vient !… il vient !… ce soir !…

Et vite, elle sonne, resonne, casse les cordons, se promène, s’impatiente, la femme de chambre arrive :

— Je vais m’habiller, qu’on mette les chevaux ; quelle robe prendrai-je ? comment me coifferai-je ? quelle ceinture ?…

Une multitude de questions se pressent, et la femme de chambre reste interdite à l’aspect de cette pétulance de la douce Marianine.

— Julie, l’empereur est revenu, il a donné l’ordre de revenir à marches forcées,… les pauvres soldats !… n’importe, ah qu’il a bien fait de les presser !… ce soir !… » Julie ne comprit pas davantage.

— Mais que faites-vous là, Julie ? arrangez tout. Puis prenant le journal, elle relit tout haut :

« Le général Béringheld est arrivé hier à Versailles, où un ordre de sa majesté l’a prévenu qu’elle voulait voir défiler aujourd’hui sa division dans la cour des Tuileries… » Julie, allez donc tout préparer pour ma toilette. Hyppolite me coiffera… Vous l’enverrez chercher ; qu’il vienne au plus tôt… quel bonheur !

Aussitôt elle monte au grenier de l’hôtel, et tressaille de joie en voyant dans la cour du général un domestique nettoyer une voiture arrivée de la veille, les persiennes ouvertes, et un certain mouvement régner partout. Elle redescendit au plus tôt, et revint examiner sous quel vêtement elle reparaîtrait aux yeux du général. Après bien des hésitations, elle fut chercher le tableau qui représentait la scène de ses adieux à Béringheld, et résolut d’être habillée comme à cette époque où son cœur fut si cruellement agité.

Une simple robe blanche que l’on arrangea sur-le-champ, semblable à celle de la jeune chasseresse, ses cheveux retombant sur ses épaules par des milliers de boucles, son front presque caché par une charmante résille, telle fut sa parure, que les souvenirs de l’amour rendaient plus délicieuse et pleine de charme.

Longtemps avant que les troupes n’arrivassent, les habitants du Gros-Caillou virent passer l’élégante voiture dans laquelle Marianine, brillante et belle de toutes les beautés possibles, s’agitait en regardant en avant.

Un reste de fierté, de pudeur, lui fit emporter un voile, se réservant de le déposer… Elle attend une heure, deux heures, trois heures, et elle commence à craindre. À quatre heures, elle tressaille, en entendant dans le lointain le roulement des tambours : il est impossible de rendre la sensation cuisante et acérée qui fit refluer tout son sang dans un seul endroit, à son cœur, qui ne suffisait pas à le contenir et le renvoyer.

Ce roulement lui disait qu’enfin elle allait revoir, après quinze années d’absence, et quelle absence !… celui que, dans les montagnes, au sein de la nature la plus suave, elle avait choisi pour idole, celui qui depuis ce temps était l’objet constant de ses pensées, celui qui tenait en son coup d’œil son âme et sa vie, dans ses mains tout son bonheur !…

Le roulement approche ; bientôt la poussière s’élève en un nuage, dont la désagréable présence n’est pas aperçue par Marianine. Enfin elle entend le pas cadencé de cette masse de soldats ; elle voit leurs visages basanés et leurs yeux qui s’égaient à l’aspect de la capitale de la mère-patrie.

— Vois-tu Julie ? dit Marianine tremblante d’émotion, vois-tu ?

Les tambours ont cessé leur bruit discordant, une musique guerrière lance dans l’air les sons d’une magnifique harmonie, l’état-major entre…

Quel regard !… que de choses il profère ! oui, Marianine, contemple le général Béringheld contenant la fougue d’un coursier espagnol. Hélas ! l’attitude calme de Tullius, ses décorations, son brillant uniforme, cette pompe, les cris de vive l’empereur, vive la France !… que les soldats élancèrent, c’en était trop pour l’amoureuse Marianine, elle s’évanouit et son bonheur ne dura qu’un instant.

Julie, effrayée, donne l’ordre au cocher de retourner à l’hôtel… heureuse soubrette !… Marianine revient à elle, et voit que sa voiture suit l’état-major, alors un regard de feu remercia Julie de son idée.

Enfin Marianine, au comble du bonheur, peut s’enivrer à son aise ; tantôt sa voiture devance le groupe d’officiers, et tantôt elle le suit… Mais si elle a dévoré l’aspect charmant de Tullius, environné d’officiers, couvert de décorations et de blessures, le général n’a pas encore revu sa tendre et fidèle Marianine. Plusieurs fois les officiers et Béringheld avaient regardé l’équipage, et chacun d’eux plaisantait en cherchant à découvrir sur le visage du chevalier aimé, une rougeur de plaisir qui le décelât. On ne put imputer la présence de Marianine à aucun de ceux qui formaient le cortège du général, et chacun s’en défendait à l’aspect du voile de la belle Marianine. Enfin elle déposa toute fierté, et saisissant le moment où le landau se trouvait presqu’à côté de Tullius, elle jeta son voile, et le général, qui la regardait avec une curiosité maligne, resta stupéfait.

Il s’approche, Marianine tressaille, et elle entend Tullius s’écrier à voix basse : « C’est vous, Marianine ?… »

— Oui, répondit-elle, c’est Marianine, elle n’a pas changé !

— Je le vois, car voilà son costume des montagnes…

À ces mots, Marianine frémit de joie par un mouvement plein d’amour.

— Voilà, continua Béringheld, toute sa jeunesse embellie par l’éclat de l’été de sa vie, et son cœur…

Tullius ?…

Ce simple mot prononcé par Marianine, formait la plus énergique des interrogations : aussi, le général l’entendit et cessa de mettre en doute l’amour de Marianine ; mais cette fille touchante eut regret de la sévérité de son regard et de cette parole.

— Mon ami, oui, je t’aime et je n’ai jamais douté de ton amour : aussi, j’ai déposé toute fierté virginale, et je le dis parce que ce ne fut pas un sacrifice pour moi, j’éprouvai trop de douceur à venir ici chaque jour.

Béringheld avait, en écoutant ces tendres paroles, un air pensif qui effraya Marianine, et elle s’écria, en saisissant la main de Tullius :

— Ô Tullius ! dis-moi que tu m’aimes, dis-moi que je te suis toujours chère ?… mais tu me chéris, n’est-ce pas ?…

Le général, au comble du bonheur et troublé, regarda du côté des Tuileries ; il vit que son état-major allait bientôt y arriver.

Ce mouvement, dont Marianine ignorait le motif, lui brisa le cœur.

— Tullius, si tu m’abandonnes, je vais mourir !… Oh ! oui, mais quand je serai morte, tu diras, en voyant le village du pied des Alpes : « Tout change dans la nature, il y avait ici un cœur qui n’a pas changé, et qui ne battait que pour moi ! » Ce remords est ma seule vengeance. Des larmes sillonnèrent le beau visage de cette douce aimable.

Le général saisit la main de son amie, y déposa ses pleurs et un baiser des plus enflammés, puis il partit au grand galop rejoindre son état-major, sans regarder Marianine, qui revenait à la vie. Elle accourut aux Tuileries pour revoir encore le général, qui rangeait en bataille ses nombreux soldats.

— Regarde, Julie, comme il a bonne grâce !… il est bien changé depuis le jour où il quitta les montagnes, mais je ne sais sous quel habit je l’aime mieux.

Le souverain passa les troupes en revue, et rentra dans son palais avec le général.

Alors Marianine, ivre et brûlante de tout le feu dont l’amour pétille, lorsque quinze ans d’absence, de pensées et de désirs l’ont attisé, revint chez elle, et ne cessa de contempler l’hôtel du général, et d’écouter si sa voiture allait le chercher aux Tuileries ou en revenait.

CHAPITRE XXI

Béringheld reconnaît la constance de Marianine. – Mariage projeté et interrompu. Malheurs de Véryno. – Il conspire sans conspirer. – Il est banni, et Marianine s’exile.

À ONZE heures du soir une voiture arrive au grand galop et s’arrête à la porte de l’hôtel de Marianine : un pressentiment la fait courir vers son vestibule, et elle entend le pas de Béringheld qui gravit les escaliers… Ils sont dans les bras l’un de l’autre !…

— Tullius, s’écria-t-elle au milieu de ses pleurs de joie, je reconnais le Tullius que je rêvais !

— Marianine !… ô tendre et constante Marianine !…

Le général venait d’entendre aux Tuileries, au cercle de l’empereur, un sénateur raconter la conduite de Mlle Véryno, qui refusait tous les partis, et qui ne se marierait, disait-il, en fixant Bonaparte, que sur un ordre de sa majesté.

Béringheld, au comble du bonheur, s’était échappé pour accourir aux pieds de Marianine. Elle se trouvait trop heureuse pour le quereller sur son silence, et sur ce qu’il n’avait pas écrit un seul mot qui pût consoler son pauvre cœur ; non, elle tenait sa main dans la sienne, et le contemplait dans un doux ravissement : il semble que le moment où ils se sont quittés, se rapproche tellement du moment présent, que l’intervalle soit anéanti, et qu’il n’y ait pas eu d’absence. Leurs cœurs sont jeunes de sentiment, ils n’ont rien perdu malgré la distance des lieux et du temps, et ils s’épanchent l’un dans l’autre.

— Marianine, dit enfin le général, ton père va recevoir l’ordre de se rendre à Paris, en qualité de directeur-général d’une administration : mais, chère amie, je repartirai bientôt, l’empereur a refusé ma démission, et m’a ordonné de me rendre en Russie, pour opposer une barrière aux malheurs récents. À mon retour, Marianine, et j’espère qu’il sera prompt, je t’épouserai.

Un regard fut la récompense de Béringheld, mais quel regard !

— Je jure, reprit-il, de n’avoir jamais d’autre femme que toi… je le jure simplement, sans y mettre le charmant enthousiasme dont jadis une jeune fille alluma les délirantes promesses qu’elle élevait vers les cimes des Alpes.

À ce souvenir, Marianine voyant qu’elle avait été quelquefois dans la mémoire de Tullius, porta la main guerrière de son ami à ces lèvres reconnaissantes, et y déposa un baiser de récompense. Quelle délicieuse preuve d’amour !

— Tullius, dit-elle, pourquoi reculer notre bonheur ? je ne sais, mais un délai me semble attirer l’infortune : on craint toujours de ne pas arriver quand on a désiré si longtemps.

La naïveté de ces paroles, la douce ivresse de Marianine, la simplicité de son âme, causèrent au général une émotion qu’aucune femme n’avait pu produire en lui.

— Tu es, dit-il, la femme de mon cœur ! de ma pensée, la seule chose qui puisse m’attacher à l’existence. Eh bien ! Marianine, je te laisse maîtresse… ordonne.

— C’est à moi d’obéir, dit-elle avec la docilité d’un enfant et la douce soumission d’une femme, je crains d’avoir trop demandé. Mais son regard prenait de l’empire sur le général.

— Non, non, s’écria Tullius, je retourne au château, et y encourrai la disgrâce de l’empereur, plutôt que de te causer la moindre peine.

— Béringheld, si tu es utile à ton pays, j’attendrai. Trois cent mille Français ne doivent pas souffrir de l’amour d’une femme. Cependant, dit-elle avec un charmant sourire, si l’on pouvait tout concilier… ah ! je serais bien heureuse… je te suivrais à l’armée… je… que ne ferais-je pas ?…

Béringheld embrassa Marianine, lui dit adieu et rentra chez lui. Marianine le regarda traverser sa cour ; elle suivit la lumière dans les escaliers, et elle ne put dormir de la nuit. Son bonheur l’étouffait.

Le général se rendit le lendemain aux Tuileries. Il revint dîner avec Marianine, et dès qu’il entra, son front chagrin annonça à la petite femme que ses efforts avaient été vains. Elle changea de couleur.

— Marianine, S.M. m’emmène dans sa voiture, elle m’a promis le bâton de maréchal… je ne sais pas si je resterai huit jours à Paris.

Les yeux de la tendre amie du général se remplirent de pleurs.

— Tullius, que je suis malheureuse… je n’entrevois que dangers et chagrins.

Marianine devint triste, mais cette tristesse était compensée par le bonheur de voir Béringheld.

Que faire ? lui demanda Tullius.

— Nous marier au plus tôt !… répondit-elle avec un de ces sourires qui rendraient ivre un stoïcien.

— Ah ! ma chère amie, qui le désire plus que moi ?

— Moi !… dit-elle encore, parce que je t’aime de tous les amours à la fois ; quelque chose en moi me chagrine et me couvre le cœur de deuil : oui, je crois que ces instants fugitifs seront les derniers de ma vie… Lorsque je vins au monde, Lagradna a prédit que je mourrais malheureuse, et qu’un vieillard me tourmenterait… Je ne sais, mais en ce moment où tu m’annonces ces nouveaux délais, un je ne sais quoi me cause un léger frisson dans l’âme : c’est le frémissement de la nature à l’approche d’un orage… Cette guerre cruelle, ton courage, tout m’épouvante – au moins, si j’étais à tes côtés !… si je te suivais,… il faudrait être ton épouse… M’entends-tu, Tullius ?

— Tes paroles me font frémir !… mais, dit-il avec un léger mouvement de tête, j’oublie que tu es femme et que je suis homme ; ces petites superstitions sont un de vos charmes… Cependant, Marianine, tu m’as effrayé, parce que c’est toi qui parlais…

— Je ne parlerai plus, répondit-elle, parce que je ne veux apporter que du plaisir dans ton cœur. J’espère qu’au moins nous profiterons de ces huit jours pour voir cette célèbre Paris, la rivale d’Athènes autrefois, et celle de Rome maintenant !…

— Oui, mon amour, oui !… il y a plus, je vais obtenir du Grand-Juge des dispenses pour notre union ; et, si l’agrément de l’Empereur s’y joint, peut-être nous mariera-t-il aux Tuileries, dans sa chapelle, avant mon départ.

Marianine tomba dans un véritable délire !…

Cependant, nous ne devons pas oublier de rendre compte d’une des principales circonstances de l’entrevue du général avec Bonaparte. Tullius lui remit tous les documents qui concernaient le grand vieillard. Lorsque Napoléon eut jeté un coup d’œil sur ce dont il s’agissait dans ces papiers, qu’il eût parcouru la description que l’on a lue au commencement de cet ouvrage, il lança à Béringheld un sourire indéfinissable. Bonaparte était superstitieux comme tous les grands hommes, et son sourire renfermait une foule d’idées… Avait-il connaissance des pouvoirs de l’esprit de Béringheld-le-Centenaire, les désirait-il ?… on ne peut rien expliquer, et le général, auquel nous devons cette remarque, n’a plus entendu Bonaparte parler de cette homme extraordinaire.

Cependant, aussitôt, l’empereur expédia l’ordre de rechercher le Centenaire avec le plus grand soin, et quelque soient les soupçons qui planeraient sur lui, de ne lui faire aucun mal, de le traiter avec distinction. Par tout ce qu’il écrivit, on s’aperçut bien qu’il attachait une grande importance à l’arrestation de ce singulier personnage ; mais, il n’en témoigna rien verbalement.

Quelque temps après, le préfet de Bordeaux fît savoir, par une dépêche télégraphique, qu’avant que l’ordre de S.M. n’arrivât, le grand vieillard dont il était question, montrant un ordre de l’empereur, qui défendait de le gêner en rien dans ses opérations, etc., s’était embarqué sur une chaloupe qui l’avait conduit vers un bâtiment anglais. Le préfet, ignorant si S.M. ne se servait pas de cet être extraordinaire pour quelque dessein secret, l’avait laissé partir en n’osant pas le retenir.

Bonaparte parut très affecté de cette nouvelle, et une instruction fut donnée à la police générale de l’empire. L’ordre de Bonaparte que portait le Centenaire, devait désormais être considéré comme nul et non avenu, et injonction secrète aux grandes autorités de s’emparer de ce nouveau Protée, et de l’envoyer au souverain, en tel lieu qu’il fût…

Les huit jours pendant lesquels le général séjourna à Paris, furent passés avec Marianine : son temps se partageait entre elle et le château des Tuileries, où d’importantes questions se traitaient. Dans les discussions qui eurent lieu, le souverain prit une haute idée des talents de Béringheld, et cette tacite reconnaissance du mérite de Tullius ne servit pas à ratifier la promesse du premier bâton de maréchal qui vaquerait.

Le père de Marianine arriva bientôt. Il rendit ses comptes au général, et ce bon père fut en proie à la joie la plus vive, en voyant que l’absence n’avait rien changé aux sentiments de Tullius pour Marianine, et que les honneurs, la gloire, la richesse, n’altéraient point le brillant caractère de son ami. Ce vieillard, qui ressemblait à ces Romains, à ces vieux républicains, fils du pinceau de Corneille et de David, sourit à l’avenir de bonheur que de si doux feux présageaient.

Ces huit jours furent dans la vie de Marianine le premier instant de vrai bonheur qu’elle ait goûté. La jeune femme savourait le délice d’une vie pure, d’une vie pleine, et cette volupté ne ressembla point à toutes les voluptés humaines qu’une pointe d’amertume corrompt toujours, car Béringheld conçut l’espoir d’épouser Marianine. Bonaparte avait consenti avec joie à cette union qui mariait le sang d’un patriote avec le sang des anciens comtes de Béringheld, antiques piliers du système féodal. Le Grand-Juge reçut l’ordre de donner les dispenses de la première publication.

Marianine fut présentée partout comme la future de l’illustre général, fêtée au cercle de la Cour, admirée, louangée du souverain lui-même ; Marianine nagea dans un océan de voluptés.

La scène française la vit avec son ami ; plus d’une fois, ils avaient senti leurs cœurs battre à l’unisson devant le magnifique spectacle de la nature des Alpes ; ensemble, ils admirèrent les grandes compositions du théâtre, et leurs louanges, leur extase s’accordèrent parfaitement. Elle visita les monuments de notre capitale, s’appuyant sur le bras chéri qu’elle avait tant souhaité. Assis à côté l’un de l’autre, dans la même voiture, de rapides coursiers leur faisaient parcourir cette ville fertile en tant de spectacles, et le mouvement enivrant dont ils étaient entourés, n’empêcha point leurs deux cœurs de se trouver en solitude. Au milieu des sublimes pensées de trois siècles, en contemplant le Musée, ce magnifique monument élevé par les peintres de tous les âges de la modernité, Marianine serrait le bras de Tullius et le regardait d’un air qui disait tout, lorsqu’elle était, soit devant les bergers d’Arcadie du Poussin, soit devant les tableaux de Raphaël. Une tête du Corrège, une tête du Guide, de l’Albane, suffisaient pour leur donner une douce fête d’amour. Rien ne fait plus sentir le charme de l’union des âmes que cette admiration mutuelle, cette spontanéité de pensée, à l’aspect des grands ouvrages de l’homme.

Enfin, ce qui mit le comble à la joie de Marianine, c’est qu’une difficulté, soudainement élevée par une cour d’Allemagne, arrêta le départ de l’empereur, et qu’elle conçut véritablement l’espoir d’épouser Béringheld ; ce dernier même partagea cette espérance, parce qu’il crut entrevoir que le départ de Bonaparte serait encore plus retardé que le souverain ne le pensait, car il s’imagina qu’un mot écrit à la cour de B… par sa main toute puissante, suffirait pour lever tous les obstacles. Alors on peut s’imaginer la joie céleste de la tendre Marianine : elle ne dormit plus ; et, chaque jour, son cœur devenait la proie d’une cruelle agitation, en voyant chaque jour diminuer d’autant le laps de temps voulu par le code. Elle ressemblait parfaitement, dans ses désirs, à Tantale, qui s’élance à chaque instant pour saisir l’eau qui doit assouvir sa soif.

Enfin, le jour approchait. Tous réunis, un matin, dans la somptueuse salle à manger de l’hôtel du général, ils déjeunaient en se livrant au charme de cette aurore du bonheur. La déesse de la joie elle-même versait le vin, inspirait les propos, les mots d’amour, les regards… Tout à coup, un aide-de-camp de Bonaparte entre, salue, et la main au chapeau :

— Général, dit-il, S.M. m’envoie vous prévenir que les obstacles élevés par la cour de B*** ont disparu par l’habileté de notre ambassadeur.

— Qu’y a-t-il ? demanda Marianine tremblante et pâle.

— L’Empereur, général, part à quatre heures, et il vous a réservé une place dans sa voiture, pour qu’il puisse vous instruire en chemin de ce que vous aurez à faire… C’est votre corps d’armée qui va commencer les opérations… l’aide de camp se retire, et l’on entend dans la cour son cheval s’élancer au grand galop.

Quel subit passage de l’extrême joie à l’extrême chagrin !… Marianine n’eut même pas la force de maudire l’adresse du savant diplomate, elle n’eut pas le loisir de souhaiter d’autres difficultés, car sa belle tête, comme fixée, se pencha sur le sein du général, et elle y resta pâle, abattue, comme une douce feuille de rose blanche que le vent aurait jetée sur le feuillage d’un chêne. Elle ne soupira point d’abord, ne versa point de larmes, n’osa pas regarder Tullius.

Ce dernier contempla Véryno douloureusement, et le vieillard se tut. La gracieuse déesse du plaisir qui les enivrait, a revolé dans d’autres lieux, et la douleur qui la suit, règne à sa place !…

Lorsque Tullius fit un mouvement, Marianine, relevant sa noble tête, jeta un cri d’effroi.

— Laisse-moi te suivre, mon ami ? s’écria-t-elle ; et son œil était sec de désespoir.

— Cela ne se peut, Marianine, l’Empereur ne le voudrait pas.

— Voilà ce que c’est qu’un maître ! s’écria Véryno.

— Mais, continua le général, aussitôt que nos armées auront repris leur brillante position, je reviendrai sur-le-champ.

— Nous reverrons-nous !… dit-elle tristement ; je viens d’être si heureuse que je crains que la fortune ne se joue de nous !…

Comment dépeindre les regards par lesquels elle foudroyait tous les apprêts du départ ?

Lorsque le général, en habit de voyage, vint la serrer dans ses bras, lorsqu’il vint déposer sur ses lèvres sans couleur, le baiser du départ, alors Marianine pleura et s’enlaça dans ses bras comme pour ne pas se détacher de Tullius.

La douce superstition de la craintive Marianine jeta sur cet adieu un voile de souffrance, qui le rendit pénible.

— Souviens-toi, Tullius, dit-elle au général, souviens-toi de mon pressentiment !

— Marianine, pas de faiblesse, répondit Béringheld, et il la prit sur ses genoux, caressa ses beaux cheveux, en lui tenant un long discours, rempli d’amour et de consolation.

Elle le crut, car elle croyait tout ce que disait le général ; mais, lorsqu’il monta dans sa voiture pour se rendre aux Tuileries, elle s’élança dans sa calèche en s’écriant :

— Je veux te voir jusqu’au dernier moment !…… Hélas ! ce sera peut-être, véritablement le dernier.

Les deux voitures entrèrent dans la cour des Tuileries, et l’amante du guerrier, jetant un regard de reproche au souverain qui lui sourit doucement, contempla une dernière fois Béringheld, et le char impérial l’entraîna avec rapidité.

La jeune femme resta à la place où était la voiture, pendant longtemps ; mais, enfin, elle revint pâle, abattue, sans force et presque malade ; tout lui devint insupportable. Elle passa les huit premiers jours dans une mélancolie funèbre, voyant et faisant toujours le dernier geste de main que le général lui avait adressé, lorsque la voiture de Bonaparte l’emporta avec la vélocité de la foudre, et son âme pressentit le malheur, comme la nature, l’approche d’un orage.

La pauvre enfant, l’œil fixé sur une carte de Russie, errait dans les forêts fatales aux armées françaises. Le nom de Béringheld était sans cesse sur ses lèvres. Elle tomba enfin sérieusement malade, quand, au bout de six mois, elle vit que le général ne revenait pas, et que des affaires périlleuses, des combats sanglants avaient lieu tous les jours.

À ce moment, le malheur sembla lancer tous ses traits, les uns après les autres ; et, par un accroissement de furie, il les fit succéder toujours plus cruels.

Véryno avait la moitié de sa fortune placée dans les entreprises d’un célèbre banquier ; ce dernier s’enfuit, laissant ses affaires dans le plus grand désordre, et il fut déclaré en banqueroute.

Depuis longtemps Véryno, qui avait acheté des biens nationaux, se trouvait en procès avec le domaine de la couronne pour sa principale acquisition : il perdit son procès en cour impériale, au moment où il croyait que la protection du souverain aurait fait cesser la contestation. Il se hâta d’en appeler en cassation, et écrivit à Béringheld, pour solliciter l’Empereur.

Le général, dans un des combats les plus sanglants de la campagne, fut dangereusement blessé et fait prisonnier. Cette nouvelle mit le comble à la consternation de Marianine, elle ne se leva plus de son lit, et une fièvre ardente s’empara de son corps accablé.

Ce fut pendant ces circonstances malheureuses, que le dernier coup du sort vint réduire au désespoir le père de Marianine.

Il était l’ami intime des généraux qui ourdirent alors une conspiration contre Bonaparte ; cette conspiration avait pour but le rétablissement de la république. Sans participer tout à fait à cette conjuration, Veryno reçut les confidences de ces généraux, et vit avec une joie secrète une entreprise dont la liberté de la France était l’objet. Véryno, fidèle à ses principes, ne les dissimulait jamais, même au sein des assemblées et à la cour. Cette immutabilité d’opinion lui avait concilié l’estime de tous les honnêtes gens, et son simple nom, sa boutonnière vide de rubans, les services qu’il déclarait ne rendre qu’à la patrie, prouvaient énergiquement sa persévérance républicaine.

Cette conspiration fut de courte durée, et son issue funeste à tous les conjurés, dont Paris apprit, presqu’à la fois, l’entreprise, le jugement et la mort. Bonaparte donna l’ordre de faire le procès à Véryno qu’il destitua, à moins qu’il ne se soumit à un bannissement volontaire.

Le ministre de la police engagea Véryno, par un ami commun, à s’exiler promptement, et à attendre que le courroux du souverain fut passé, promettant qu’il ne négligerait rien pour le calmer et obtenir son retour, se chargeant de justifier sa conduite. On se doute bien que Bonaparte n’accueillit pas la demande de Véryno, quant au procès pour les biens de la maison de B****, et la Cour de Cassation confirma l’arrêt.

Marianine fut presque mourante, et ne put accompagner son père : elle resta à Paris, vendit l’hôtel, réunit les débris de la fortune de son père, se défit du brillant équipage, des domestiques qui la quittèrent les larmes aux yeux, et ne gardant que Julie, elle prit modestement la diligence, et fut rejoindre son père aussitôt que sa santé le lui permit. Au milieu de tous ces chagrins, le plus cuisant était celui de n’avoir aucune nouvelle de Béringheld, que l’imagination exaltée de la tendre Marianine lui montrait en Sibérie, exilé, souffrant, et succombant au froid, à la fatigue, à la maladie, à ses blessures.

Véryno s’était réfugié en Suisse ; la présence de sa fille chérie jeta du baume sur les plaies de ce vieillard respectable. Il avait choisi un asile modeste, une petite maison dans les montagnes : il cultiva son jardin, Julie tâcha de suffire aux soins de la maison, et Marianine, dans cette cruelle position, trouva un courage inouï, ce genre de courage que déploient les caractères méditatifs. Elle tâcha de surmonter sa douleur, afin de ne pas ajouter au malheur de son père, par le spectacle de sa douleur d’amour ; mais, ce dernier, voyant le fard dont sa fille se colorait, n’en était que plus chagrin.

Marianine ressemblait à une jeune fleur qu’un ver ronge dans sa racine : elle est élégante, elle a encore des couleurs, mais elle ne peut s’empêcher de pâlir, elle s’étiole en dépit du soleil, et finit par succomber. Marianine pleurait en secret, ses attentions pour son père portaient un cachet de mélancolie que rien ne peut effacer ; mais malgré son envie de chanter des choses gaies, elle ne donnait involontairement que des sons tristes, lorsque le soir, réunis tous les trois sous les peupliers qui se trouvaient devant la porte, ils attendaient la fin du jour en écoutant les accents de la harpe de Marianine.

Leurs moyens ne leur permirent pas d’avoir les journaux : le père de Marianine allait à pied, tous les trois jours, les lire à la ville voisine. Alors, la jeune fille inquiète, pâle, s’avançait à la rencontre de son père, s’asseyait dessus un quartier déroché, qui ressemblait à celui des Alpes, et quand elle apercevait les cheveux blancs du vieillard, elle accourait par un premier mouvement ; mais, à l’aspect de la tristesse du visage paternel, elle pleurait, n’osait faire une question, et, lorsqu’après être revenus, elle se hasardait à demander : — Eh bien ! mon père ?… Véryno répondait tristement : — Il n’y a rien, ma fille. » Marianine, ce soir-là ne faisait pas de musique, Julie et Véryno ne disaient rien, et la lune surprenait ce groupe silencieux sous les peupliers, qui seuls murmuraient leurs plaintes aériennes.

Six mois se passèrent ainsi : le vieillard résigné, souffrant de la cruelle douleur de sa fille mourante, et Marianine voyant avec joie le marbre de la tombe se soulever pour elle. Cette maison du Malheur avait de la dignité : la propreté la plus recherchée remplaçait le luxe ; Marianine, vêtue en paysanne, faisait de la dentelle ; Véryno cultivait le jardin de ses mains débiles ; et tous, partageant également le fardeau de l’infortune, l’auraient trouvé léger, si le cœur de Marianine n’avait pas été saturé de souffrances. Parfois, elle souriait, comme pour diminuer, par cette apparence de joie, la mélancolie de son âme presque morte ; mais quel sourire !… Son père détournait les yeux, et Julie en pleurait ! – Marianine ne se plaignait pas, mais on eût préféré des cris déchirants à sa sombre et courageuse conduite. On se gardait bien de prononcer le nom de Tullius, ou de Béringheld.

Cependant, le soir, sa harpe ne résonnait guère sous les beaux peupliers, que son souvenir et son image ne présidassent au petit concert : souvent, Marianine se croyant seule, s’écriait, en fixant dans les airs un objet chéri évoqué par son imagination puissante :

Tu m’entends, n’est-ce pas ?... tu penses à moi !…

Le vieillard et Julie se regardaient, et ce coup d’œil de compassion disait : « La malheureuse !… elle est en délire !… » D’autres fois, songeant que Béringheld était mort, Marianine, regardant de son œil terne le disque argenté de la lune, jouait un morceau d’une harmonie sombre, auquel son jeu donnait une nouvelle force, et elle s’écriait :

— Ton âme est sur ces nuages légers ! elle voltige dans les airs ! son influence amoureuse m’entoure… tu m’appelles !… je t’entends !… j’irai te rejoindre bientôt !…

Alors, le vieillard arrêtait le bras de sa fille, et lui disait :

— Marianine, c’est assez, rentrons, il est tard !… La harpe ne résonnait plus, chacun se couchait en silence, et Julie entendait Marianine pleurer toute la nuit !

Cependant, les événements qui devaient précipiter Bonaparte du haut de son trône approchaient, et Véryno ne voyait, dans les papiers publics, aucune nouvelle de Béringheld… Enfin, un jour, le vieillard qui ne se lassait pas d’aller à la ville voisine, s’y dirigea pour la millième fois, et il vit un journal qui annonçait que le général Béringheld vivait, et qu’on venait de l’échanger.

Marianine attendait son père sur la roche, il faisait presque nuit ; tout à coup, elle entend des pas tellement précipités, qu’elle ne reconnaît pas la démarche de son père… Elle se lève, le vieillard, succombant à sa fatigue, arrive en sueur et lui crie :

— Béringheld vit !… il commande le corps d’observation…

Cette tendre amante tomba dans les bras de son père, et sa joie se manifesta par un torrent de larmes ; elle ne dit rien, un funèbre bonheur la suffoquait.

Marianine, presqu’évanouie, fut ramenée par son père, à leur petit ermitage. Un peu de joie se glissa dans l’âme de la pauvre fille… « Il vit, se disait-elle, il vit… je ne puis plus l’épouser ! mais il vit !… »

On fit une petite fête en l’honneur de cette nouvelle. Marianine plaça à table le portrait du général ; elle cueillit elle-même les fraises de son père ; on but du vin de cette France tant souhaitée ; on élança mille vœux pour les succès de nos armées, qui défendaient le sol chéri, et Marianine se livra au plus doux espoir. L’âme grande et généreuse de Tullius lui était trop connue pour penser qu’elle fut oubliée à cause de son malheur ; mais, dans cette nouvelle position, sa fierté renaissante lui ordonnait de ne pas faire un pas vers Béringheld ; et, fût-il venu la chercher en Suisse ?… elle l’aurait attendu jusque dans la modeste salle de l’ermitage.

CHAPITRE XXIII

Marianine en France. – Détresse de Véryno. – Marianine au désespoir. – Elle court à la mort.

VOYEZ-VOUS une jeune femme, vêtue d’une robe d’indienne bleue bien simple, conduire un vieillard en cheveux blancs dans l’allée principale du Luxembourg ?... Avec quel soin elle l’assied sur un banc de pierre, quoiqu’à côté du banc il y ait des chaises !… Comme elle prend garde à tout avec un air de tendresse ? c’est Antigone guidant son père ! Le vieillard triste et rêveur remercie sa fille par le sourire glacé de la vieillesse.

Cette femme est pâle, maigre, exténuée, elle est jeune, elle est belle, ses formes furent suaves, ses yeux noirs brillent d’un éclat sauvage, dessous un front blanc et froid comme celui de la statue qui n’est pas loin d’elle. C’est une plante, jeune, belle, élégante, qu’un peu d’eau ferait renaître ; un seul regard d’un soleil bienfaisant lui rendrait ses éclatantes couleurs et sa beauté ; mais, maintenant, elle est décolorée. La jeune fille semble se traîner, et dire au vieillard : Je te précéderai dans la tombe !

Cette femme, c’est Marianine… Qu’ai-je dit Marianine ?… C’est Euphrasie ; et le vieillard, c’est Masters, son père.

Un avis donné par un ami fidèle avait prévenu Véryno et sa fille qu’ils pouvaient rentrer en France, pourvu qu’ils changeassent de nom, qu’ils habitassent à Paris un quartier retiré ; et que leur position s’améliorerait peut-être !

Sur ce mot peut-être et sur l’espérance que Marianine a conçue de revoir peut-être Béringheld qui défend le sol de la patrie, Véryno a vendu son asile, a encore rogné le mince débris de sa fortune, a fait un voyage coûteux, et le père et la fille se sont logés dans le faubourg Saint-Jacques, à un second étage, encore trop cher pour leurs faibles ressources.

Véryno, homme d’honneur dans toute l’acception de ce terme, ne voulut pas compromettre l’ami fidèle qui l’avait obligé par son avis.

Personne ne fut donc instruit de son nom supposé, excepté cet ami, qui, seul, connut la demeure des proscrits et fut très sobre de visites : il appartenait à l’administration dont Véryno fut le chef, et le moindre soupçon aurait pu lui faire perdre sa place.

Il y avait deux mois que Marianine et son père habitaient le faubourg Saint-Jacques, en supportant toutes les privations que leur gêne leur imposait : mais ce qui causait le chagrin de Marianine, c’est qu’elle seule, dirigeant la dépense de la maison, voyait les ressources diminuer dans une effrayante progression. Elle cachait à son père, cette sourde détresse car elle ne pouvait se résoudre à retrancher une seule jouissance à cet être voisin de la tombe.

Lors de la vente de l’hôtel et avant leur exil, Marianine n’avait pas voulu placer la somme assez considérable qui provint de cette vente, de peur d’essuyer de nouvelles banqueroutes. Elle crut bien faire en la laissant dans les mains de l’acquéreur ; et, tirant de temps à autre des portions sur ces fonds de réserve, elle finit par les épuiser. Enfin, pour revenir de Suisse, elle avait demandé le reste de cette somme, et ce dernier débris allait tous les jours en diminuant.

Un matin, Marianine prenant Julie à part, lui dit : —  « Ma pauvre Julie, vous nous avez donné de grandes marques d’attachement, soyez certaine de notre reconnaissance !... mais, ajouta-t-elle en pleurant, nos faibles ressources ne nous permettent pas de vous garder plus longtemps. Julie, continua-t-elle en lui prenant la main, je voudrais sauver à mon père le chagrin d’apprendre cette triste position, écoutez…

Julie pleurait à chaudes larmes, et au milieu de ses sanglots prononçait le mot mademoiselle, sans trouver autre chose à dire.

— Écoutez, Julie, il faut que je vous renvoie pour quelque cause ; faites la naître ?… Sans cela, mon père devinerait que si je ne vous garde pas, c’est parce que je n’en ai plus le moyen… et cela lui porterait le coup de la mort…

— Mademoiselle… je ne puis me séparer de vous… je… vous servirai pour rien… je partagerai votre mauvaise fortune comme la bonne… Ah !… mademoiselle, ne me refusez pas ?… et Julie, essuyant ses yeux avec son tablier, se mit aux genoux de Marianine en se plaignant de son ingratitude envers une servante dévouée……

— Mademoiselle, vous épouserez le général, allez… je vous le prédis !… Accordez-moi, par son souvenir, la grâce de rester à votre service sans gages.

À ce souvenir, à ce mot, Marianine tendit la main à Julie et l’embrassa.

Le vieillard entendant pleurer, s’était approché à pas lents : il avait tout écouté. Il entre, s’assied à côté de Marianine, et s’écrie : — « Ô ma fille !… ô Julie !… » Quel silence s’en suivit !…

Véryno retrancha une foule de petites choses qui lui faisaient plaisir, mais le cœur de sa fille se serra de douleur. La plus stricte économie régna dans le petit ménage, et la beauté brillante qui parait les cercles les plus distingués, se mit à broder pour soutenir la dépense de la maison.

Les efforts de Marianine furent vains ; elle vit arriver le moment d’une effroyable détresse ; et, pour comble de chagrin, elle s’aperçut que Julie la trompait et faisait payer les choses beaucoup moins chers qu’elles ne coûtaient ; qu’elle passait les nuits à blanchir, savonner et repasser, afin d’éviter de la dépense et soutenir Marianine dans une sorte de luxe de propreté.

Le chagrin de la fille de Véryno arriva au dernier degré : son père ne sortait plus et passait la journée assis dans une vieille bergère de velours d’Utrecht jaune, et mangeait le moins possible, prétextant qu’il n’avait pas faim. Bientôt l’on fut obligé pour avoir la même quantité d’aliments, de les prendre d’une nature plus grossière. Julie pleurait la nuit ; et, connaissant le caractère de sa maîtresse, n’osait s’ouvrir à personne.

Marianine espérait mourir, mais mourir sans revoir Béringheld ! mourir sans lui parler ! mourir en laissant son père expirant de faim !… À ces pensées, une horrible énergie exaltait Marianine et la soutenait.

Enfin, l’époque du paiement du loyer approcha, et Marianine s’aperçut avec un mouvement de terreur qu’elle n’avait pas de quoi solder cette dépense. Elle resta stupide…

 

*** *** ***

 

Le pauvre malheureux vieillard était à sa fenêtre dans sa bergère, et la malheureuse Marianine à ses côtes ; il faisait presque nuit, elle pensait à cet épouvantable dénuement : et, ses yeux égarés ne pouvant pleurer, son cœur seul se gonflait horriblement.

— Qu’as-tu ma fille ?… dit le vieillard, tu souffres ?

— Non, mon père…

— Tu soupires, ma chère Marianine ?…

— Non, mon père, laissez-moi, je vous en supplie… – La voix de Marianine n’était plus la même, il y avait une altération, un penchant à la colère.

— Hé quoi ! ma fille, tu ne te confies pas à ton pauvre père !…

— Mais mon père, n’avez-vous pas ce qu’il vous faut, n’êtes-vous pas choyé, servi, content. Hé ! mon Dieu ! vous n’avez qu’une douleur !… ceux qui souffrent de tous côtés, aiment quelquefois la méditation !… Ces derniers mots avaient l’accent du reproche.

Le vieillard regarda sa fille avec une expression de docilité, de regret, de souffrance paternelle, de surprise, qui fit tomber Marianine à genoux : Ô mon père !… pardon ?… C’est je crois la seule fois de ma vie que je vous aurai manqué de respect, pardon !… – La voix d’un parricide qui demande grâce n’aurait pas eu un accent aussi cruellement déchirant.

— Va, dit le vieillard, tu seras toujours Marianine !… et il serra sa fille dans ses bras ; « pauvre enfant, cet instant est le plus beau de ma vie !… tu as fait frémir toutes les cordes de mon cœur. J’avais tort, ma fille !… il est des infortunes devant lesquelles, le silence est un devoir !… »

Ce vieux père, cette fille mourante, s’accusant l’un l’autre, ne peuvent être peints que par le pinceau du Poussin.

Marianine n’avait pas un denier, et le lendemain il fallait payer le terme ; elle pensait à ce qu’elle devait faire, lorsque son père, qui ignorait cette détresse, l’interrogea. À cette méditation pénible se joignait sa douleur d’amour… On venait d’apprendre que le général Béringheld avait été blessé à Montereau ! Quelle nuit passa Marianine !…

Le lendemain, elle obtint quelques jours de répit du propriétaire. Elle rentrait de cette visite, où son courage et sa fierté avaient éprouvé un rude choc, lorsqu’elle s’était abaissée à la supplication devant un homme bien loin de comprendre la manière d’obliger les malheureux ; tout à coup, ses yeux tombent sur les deux vues des Alpes, les seuls ornements de sa chambre presque nue.

À cet aspect, une idée la saisit mais cette idée lui fit verser un torrent de larmes. Elle n’osa en faire elle-même le sacrifice ; Julie les emporta, et, y mettant la fatale inscription : à vendre, elle s’en fut dans le quartier populeux de la capitale.

Trois jours elle revint sans avoir trouvé d’acheteurs, on ne regardait même pas les deux tableaux. Le désespoir s’empara de l’âme des deux femmes. – Julie, médita de mettre en gage ses vêtements et le peu de bijoux qu’elle possédait.

Enfin, le quatrième jour, un marchand vint offrir deux cents francs des deux tableaux chéris.

Voyant combien Marianine tenait à ces paysages, il s’imagina qu’ils étaient de quelque grand peintre ; alors, pour tenter la jeune femme, il fit sonner l’or et l’étala sur une table… Marianine hésita longtemps entre cette somme et les deux souvenirs, elle reporta ses yeux pleins de larmes sur les tableaux, sur le métal… enfin, l’infernal besoin l’emporta. Elle fait un signe de douleur, le marchand la comprit, et la pauvre enfant ne vit plus les Alpes…

Ce qui resta de cette somme, après qu’on eut payé le loyer, ne devait pas conduire loin le pauvre ménage… Qu’il me soit permis d’épargner les détails déchirants de cette misère hideuse…

*** *** ***

 

Toutes les ressources étaient épuisées. Il ne fut plus possible à Marianine de soutenir l’aspect du visage décoloré de son vieux père résigné, dont le morne silence semble avoir été deviné par l’immortel auteur du Retour de Sextus. Marianine préféra la mort.

Julie déserta la maison ; elle s’en fut chez des amis pour emprunter quelqu’argent, sans en prévenir son orgueilleuse maîtresse.

Après avoir regardé une dernière fois la nudité des lieux où elle laissait son père, Marianine, lui donnant un baiser suprême et le saluant avec respect, abandonna pendant la nuit cette tombe anticipée. Elle se retire et ferme doucement la porte.

— Elle s’en va quand j’ai faim !… s’écria le vieillard avec la voix de la folie.

— Mon père, je ne m’en vais pas, dit Marianine en rentrant.

Véryno était levé, il regarda sa fille d’un air égaré ; et, lui prenant la main qu’il serra :

— Reste, ma fille ! ma chère fille !… s’écria-t-il d’un son de voix déchirant.

— Non ! lui cria Marianine.

Le vieillard, la fixant avec une effroyable énergie et reprenant un instant son terrible ascendant de dignité paternelle lui montra la porte par un geste despotique.

Marianine sortit en criant : « il ne me manquait plus que ce dernier coup !… Ah Marianine ! tu n’as plus qu’à mourir !…

En proie au plus funestes pensées, elle marchait lentement, et sa préoccupation était si forte qu’elle s’achemina vers la grille du Luxembourg, ne se doutant pas qu’elle la trouverait fermée.

— Avant cet horrible geste et ce regard vengeur, ne m’a-t-il donc pas souri ?… se disait-elle, ne m’a-t-il pas nommé d’une voix défaillante, sa chère fille !... Oui !… mais comment le nourrir ?… ô mon pauvre père ! mon tendre père ! que diras-tu lorsqu’on viendra te dire « Marianine est morte !… »

Elle arrive sur la place de l’Observatoire. Elle chemine en regardant d’un œil sec l’astre de la nuit qui brillait d’un éclat vif et pur, malgré de gros nuages noirs qui l’entouraient : la lune semblait combattre de sa lumière douce ces géants aériens et les contours des nuages s’argentaient de ses reflets.

Je n’ouvrirai donc pas cette grille… disait Marianine égarée.

— Qui vive ?… s’écria la sentinelle en entendant parler et remuer fortement la grille.

— Tout me refuse dans la nature !… On me ferme toutes les portes ! continua-t-elle en gémissant.

— Qui vive ? – cria une seconde fois le factionnaire en se reculant.

— Fatale grille, il faudra donc prendre le chemin le plus long pour aller à la rivière !

— Qui vive ?… Le soldat ayant appuyé la crosse de son fusil sur son sein, le dirigea dans l’ombre ; et, son doigt, cherchant la détente, allait satisfaire l’imprudente Marianine, lorsqu’aussitôt une énorme voix qui sembla sortir de dessous l’Observatoire, cria :

— Citoyen !… et ce seul mot glaça le soldat de terreur.

En même temps, un homme d’une taille gigantesque, saisissant Marianine, la transporta par un mouvement d’une extrême rapidité dans la rue de l’ouest. Marianine n’appartenait plus à ce monde… elle se laissa emporter, et le grand vieillard courut l’asseoir sur une pierre aussi froide qu’elle : absolument semblable à un aigle ou à un condor, qui, ayant saisi une proie dans la plaine, la rapporte sur le sommet de son rocher désert, en ôtant de sa serre cruelle cette blanche brebis déjà morte d’effroi…

 

FIN DU TROISIÈME VOLUME.

TOME QUATRIÈME

CHAPITRE XXIV

Séduction de Marianine. – Elle secourt son père. – Elle retourne voir le vieillard. – Puissance du Centenaire.

NOUS avons laissé Marianine au moment où un grand vieillard, d’une taille colossale, venait de l’asseoir sur une pierre…

— Jeune fille, lui cria-t-il d’une voie sépulcrale et dominatrice, vous vous seriez donc laissée tuer ?…

Marianine égarée, roulant des yeux hagards, rassembla lentement sur sa tête ses beaux cheveux détachés par la brusquerie des mouvements de son libérateur, et elle répondit lentement :

À quel danger étais-je donc exposée ?…

— Le factionnaire vous aurait tuée… Il vous parlait cependant assez haut.

— Je ne l’ai pas entendu !… répliqua la jeune fille.

À cette réponse, le vieillard expérimenté et savant dans les grandes douleurs, reconnut le ton, l’accent, les manières d’un sujet qui tend à l’aliénation.

— Enfant, dit-il alors, personne, sur la terre, ne connaît le malheur comme moi ; les douleurs sont mes vassales : le condamné qui doit marcher à la mort, la jeune fille folle d’amour, le parricide, le fils qui ne peut soutenir la vue de la souffrance de son père, celui qui ne veut pas survivre à son déshonneur, la mère qui perd son enfant, l’homme prêt à commettre un crime, les soldats qui, sur le champ de bataille, appellent la mort quand leurs blessures sont incurables, enfin tout ce qui souffre et désire la mort, la trouve avec moi… Je suis le juge et l’exécuteur… Sans cesse, je parcours les réceptacles de la misère, les prisons, les dégoûtants hospices des aliénés, les cavernes de l’opulence rassasiée, les lits de mort du crime, et il n’est donné à aucun homme de me tromper… Jeune fille… ombre d’un jour à peine à son aurore, tu souffres…

En entendant ces sombres paroles, Marianine se sentit glacer de terreur : elle essaya de contempler, à la lueur argentée de la lune, l’être extraordinaire qui lui parlait, mais cet aspect ajouta à son épouvante. L’homme était d’une stature colossale, et ses formes massives, déguisées par un manteau de couleur carmélite, semblaient surcharger la terre. Le lustre des yeux de l’étranger l’étonna ; la naïve Marianine laissa échapper un geste d’horreur ; elle fit un mouvement pour fuir, mais elle se sentit arrêtée par la main froide et desséchée du vieillard.

— Tu m’examines, dit-il, et mon aspect t’effraye ; cependant, tel que tu me vois, j’ai tous les pouvoirs à mes ordres ; et, tout ce que tu peux désirer, je le tiens en ma puissance. Jeune enfant, l’on accepte de moi sans rougir, parce que je remplace et le Destin et le Hasard.

À mesure que Marianine écoutait l’étranger, sa voix singulière paraissait changer et devenir comme mélodieuse : le son de cet organe se glissait suave dans l’oreille ; le serpent qui jadis entretint la première femme, dût parler comme cet être extraordinaire qui dirigeait tous les rayons de son œil sur le front blanc, pur et virginal de Marianine, en tenant toujours sa main dans les siennes.

— Écoute, enfant d’un jour, reprit-il, cherche à me connaître, tu trouveras en moi les attributs d’une divinité… et pour te prouver mon pouvoir, je vais te dire en deux mots toute ton histoire.

Marianine tressaillit, une puissance magique la fit rester à côté de ce grand vieillard, qui adoucissait l’éclat importun de ses yeux, et le proportionnait à la faiblesse de Marianine. Il garda toujours la main de la jeune fille, scruta son visage avec l’attention d’un médecin, examina tous ses traits, et, à la vue du corps, des diagnostiques qui distinguaient Marianine, la figure sévère et immuable du vieillard exprima l’étonnement, une sorte de satisfaction se glissa dans son bizarre sourire.

Il semblait qu’il trouvât un objet vainement cherché depuis longtemps. Il donna à sa voix une expression paternelle, et dit à celle qu’il voulait séduire :

— Pauvre enfant, je te plains !.. tu aimes, et le sentiment que tu éprouves est ta première et dernière passion ! tu n’es pas heureuse !… et si tu as un père, une famille, la faim et la misère déploient chez toi leur impassible rigueur : tu es fière, tu as reçu une brillante éducation, tu souffres et tu cours te détruire !… Insensée !… tu ne sais pas ce qu’est la mort, et tu n’as pas encore vu comme moi beaucoup d’hommes à leur dernier soupir… Tous regrettent la vie, parce que la vie est tout !… À ce mot le vieillard parut croître de dix pieds, son accent avait une force de conviction qui fit trembler Marianine, elle commença à revenir à elle, et fut surprise de la justesse des conjectures du vieillard.

— Ah ! reprit-il, ce n’est que quand la vie nous échappe que la cruelle vérité se fait entendre, et que tous les vains systèmes s’écroulent. Jeune fille, si tu en étais, au fond de la Seine, à ta dernière gorgée d’eau, à ta dernière pensée, tu regretterais qu’un bras vigoureux ne vienne pas te saisir… Enfant… regarde mes cheveux blancs, ils ont vu plus d’un hiver, et cette tête en sait long.

Marianine, charmée, sentait en elle-même ses pensées funèbres se dissoudre comme un glaçon fondu par les feux du soleil. Elle dit au vieillard :

Mais que devenir ?…

— Vivre !… reprit-il d’une voix sonore, qui s’élança, fournie de tous les sons mâles d’une énergie plus qu’humaine.

— Comment !… s’écria la jeune fille.

— Écoute-moi, dit le vieillard, tu voulais mourir ? regarde-toi comme morte !… (Marianine frémit) tu n’existes plus, je m’empare de ton corps, et je te jure que je ne lui laisserai rien faire qui puisse te déshonorer… Tu m’appartiens donc ! viens ici quelquefois les soirs ?… je te comblerai de tout ce que la nature, le pouvoir, la richesse ont de plus splendide. Tu seras reine, tu pourras épouser ton amant, le couronner, et… pour toute cette royale opulence, je n’exige d’autre récompense que de te voir quelque fois me demander la permission de vivre… Tu ne cours aucun danger avec moi, car si tu avais à en courir, pauvre enfant !… (ce mot fut dit avec une expression diabolique). Nous sommes loin de tout secours, la sentinelle ne quitterait pas son poste, et avant de laisser tes cris parvenir à des oreilles humaines, j’aurais accompli tous mes desseins : quant à ma force, tiens !…

Aussitôt, sans qu’elle pût jeter un cri, il prit Marianine, et, la saisissant par la taille comme une poupée, jouet fragile, il posa ses jolis pieds sur la paume de sa main gauche, puis, l’élevant dans les airs, il tendit son bras, et, après avoir mis sa belle tête à quinze pieds de terre, pendant dix minutes, il replaça la jeune fille, sans aucune fatigue, à l’endroit où il l’avait prise.

Marianine effrayée, sentit son cœur se gonfler.

Le colosse avait déployé dans ces mouvements et ces paroles, une ironie et une puissance qui rendirent Marianine muette ; elle était, en quelque sorte, emportée par la pensée, dans un monde surnaturel.

— Songe, reprit le vieillard, que mon regard tue un homme, que la force qui réside dans mon bras égale, dans sa mortelle promptitude, l’arme la plus tranchante ; mais, tiens, vois ma tête chenue ? (et il lui montra cette énorme tête qui s’abaissa par un mouvement d’une horrible lenteur), vois ce crâne vieilli ? pense-tu qu’un centenaire ait des désirs ?… qu’il puisse être redouté d’une jeune beauté ? Va, jeune fille, verse tous tes chagrins dans l’abîme de mon sein, il est fécond en consolations, et tu vois avec moi tout le cortège d’un bon père : la douceur, l’humanité, la tendresse ; j’ai la main pleine, et je ne demande qu’à répandre les richesses dont je ne suis que le distributeur. Je parcours la terre et fais oublier les injures du sort, aussi implacable pour le crime que juste pour le malheur, terminant les misères incurables et guérissant toutes les plaies, rachetant les effets d’une nécessité cruelle par une multitude de bienfaits.

Cette voix devenue mielleuse, douce, harmonieuse, avait une onction, une sainteté qui portait dans l’âme de Marianine les idées les plus bizarres, elle restait à côté de cet homme avec un plaisir inexprimable, et elle admirait cette masse humaine, en ne pouvant pas croire à sa réalité. Elle s’imaginait songer…

— Songe, jeune fille, continuait l’auguste vieillard, qui semblait à Marianine une espèce de génie. En effet rien ne ressemblait à Ossian chantant les tempêtes, évoquant les morts, comme ce blanc vieillard, assis sur cette pierre, couvrant sa poitrine d’une longue barbe d’argent, et levant ses mains vers la voûte céleste, au milieu d’une nuit, tour à tour sombre et lumineuse.

— Songe disait-il, que les dieux de la terre punissent le parricide, et ton père se meurt peut-être, il t’accuse, il t’appelle !… Quelle joie de revenir chargée d’or ! de le voir au milieu de l’abondance, savourer, sur le déclin de la vie, toutes les douceurs d’une existence heureuse ! Il te pressera la main, t’embrassera, et te dira : ma fille !… »

Marianine sentit des larmes couler sur ses joues, à cette image, à laquelle les gestes du vieillard donnaient une sorte de vie.

— Et pour tout cela je ne te demande que de venir quelque fois revoir le pauvre Centenaire… Mon enfant ! tu voulais mourir, ne vaudrait-il pas mieux mourir pour sauver ton père ?…

Cette horrible proposition n’épouvanta point Marianine…

— Alors, s’écria le vieillard, je vais t’apporter ton salaire !…

Marianine recula d’horreur à ce mot, mais le vieillard, dirigeant le feu de ses yeux et toute l’énergie de sa volonté dessus le visage de la jeune fille, il fit revenir vers lui cet être aimable qui ressemblait à la tourterelle fascinée par l’œil d’un serpent dévorateur.

— Jeune fille, je te comprends, car nulle pensée humaine ne se forme dans les lobes de la tête, sans que je la voie : mais, je t’ai assez donné de preuve de décrépitude et de jeunesse, de force et de débilité, de pouvoir et de faiblesse, pour changer tes idées à mon égard. La réunion de toutes les contradictions humaines, de tout ce qu’il a d’insolite ne te suffit-elle pas ? est-ce en ma présence que les sentiments humains doivent se déployer ? Que signifie ta honte, devant celui qui retranche ce qui lui plaît de la vie de l’homme sans le faire mourir ? qui dompte tous les maux, qui transporte une substance, une femme, un homme, à cent, à mille, à dix mille lieues, sans quelle sorte de sa place, sans qu’elle paraisse remuer ? – Tout m’obéit dans la nature, non pas en masse, mais partiellement : j’en suis le maître, je ne dépends ni de la mort, ni du temps, je les ai vaincus !… regarde ce crâne vieilli ? il a été réchauffé par un soleil plus vieux de quatre-cents ans que celui qui t’a éclairée ce matin. Tu me croiras ange ou démon, peu m’importe, mais écoute bien ceci : tu accepterais de l’or de la main d’un prince, pourquoi donc refuserais-tu l’Éternel !

À ce mot, Marianine, clouée à sa place par un invisible pouvoir, sentit sa mémoire, ses facultés s’enfuir comme des ombres, elle tomba dans un état difficile à rendre : sans dormir, elle avait l’apparence, la fixité du sommeil ; ses yeux brillants étaient arrêtés sur la voûte céleste ; et, lorsque le grand vieillard aux cheveux d’argent arriva à la fin de son discours enflammé, elle crut entendre les accords des harpes divines. Elle voit, (et cependant sa volonté expirante ne lui laissa plus la force de faire un seul mouvement) elle voit le vieillard disparaître par une marche tellement languissante, qu’on ne peut en donner l’idée que par celle d’une fumée qui se dissipe : les yeux de Marianine suivent cette ombre qui s’évanouit vers l’observatoire, et bientôt elle n’aperçoit plus rien…

 …

*** *** ***

 

Marianine entend sonner une heure, elle veut fuir, une force magique la fait rester là, car elle se rappelle vaguement que le vieillard lui a dit : « attends-moi ?… » Marianine pense, mais ses pensées suivent une direction imprimée par un mouvement qu’elle ignore : sa tête s’exalte, et son extase dure un temps indéfini ! Enfin, au milieu d’une profonde obscurité, elle aperçoit une grosse masse lumineuse s’avancer si lentement qu’elle en souffre, bientôt elle distingue la tête du vieillard, et une voix lui crie : « — Ton père meurt… cours !… » Et le colosse disparaît en disant : « à demain !…

Un son extraordinaire a frappé l’oreille de la fille de Véryno. Marianine, immobile, stupéfaite d’une scène qui semble appartenir au rêve[2], frotte, par un mouvement machinal, ses beaux yeux noirs fatigués ; et, à la lueur de la lune, elle aperçoit briller la couleur de l’or, à travers la toile grossière d’un sac.

— Mon père se meurt, dit-elle, pourquoi ne me vendrai-je pas pour le sauver !…

Cependant les étonnantes paroles du vieillard revenant à sa mémoire, un effroi involontaire la fit frissonner. Elle ramassa le sac, et elle eut une peine incroyable à le transporter sur la pierre, tant il était lourd.

Marianine contemplait ce trésor en se livrant à mille réflexions contradictoires, mais l’idée de remettre son père au milieu de l’abondance, et d’entourer ses derniers pas dans la vie de toutes les splendeurs de la richesse l’emporta.

— Quand, dit-elle, se serait l’ennemi des hommes, un assassin…… Pourvu qu’il ne me demande rien de déshonorant, qu’il n’attaque que moi !… ne dois-je pas secourir mon père…

À cette idée, elle souleva le sac trop pesant, en essayant de le mettre sur son épaule délicate… des pas se font entendre, et la peur saisit la tremblante Marianine : elle dépose cet or derrière la grosse pierre et se cache… On approche, on se dirige vers l’endroit où est Marianine ; c’est une femme, elle s’assied et pleure :

— Il n’y a plus d’amis, dit-elle, je n’ose rentrer !…

À ces paroles, Marianine a reconnu Julie, elle se lève, Julie effrayée jette un cri, mais elle voit sa maîtresse pâle, décharnée, qui, d’un geste délirant, lui montre, à la blanche clarté de la lune, le trésor trop pesant.

Les plus horribles idées se glissèrent dans l’âme de Julie… Elle regarde sa maîtresse d’un œil sec de désespoir ; elle ne sait si elle doit admirer ou reculer de terreur, et, dans ce moment empreint du sombre cachet de la misère, de la faim et de l’horreur, Marianine s’écrie de sa douce voix.

— Julie, mon père aura du pain !…

Cette phrase fit revenir la servante à elle : elle jette sur sa maîtresse un regard observateur, et l’aspect de sa figure pâle, mais sublime d’innocence et de douleur, arrêta toutes les idées de Julie ; elle en rougit comme d’un crime. Alors elles prennent silencieusement cette masse d’or, et la portèrent à pas lents, en s’acheminant vers la demeure de Véryno…

Le vieillard avait reçu d’une manière passive le dernier regard de sa fille : en proie à une horreur involontaire, il la suivit des yeux, lorsqu’elle disparut, et ce coup d’œil lentement funèbre annonçait une douleur profonde. Véryno, sentant une faim dévorante, n’avait osé en parler à sa fille : il attendait la mort avec joie… ses yeux s’affaiblissaient déjà ; à peine s’il pouvait faire un mouvement.

— Elle ne revient pas… murmurait-il et il écoutait avec soin l’heure sonner.

À onze heures, le vieillard se leva, et parcourut son appartement en fouillant partout, pour voir s’il ne s’y trouverait pas quelque reste pour assouvir son besoin.

— Elles n’ont rien laissé !… dit-il et, je suis seul !… Il est tard… si je meurs, qui me fermera les yeux !…

Il vit un morceau de pain desséché, et il essaya de le broyer. Enfin le vieillard succombant à son inanition, tomba par terre et ne put se relever…

— Ma fille !… criait-il par instants, ma fille !… tu m’as abandonné… peut-être es-tu morte !… car, ta maigreur et ton chagrin d’amour, tes douleurs sont plus que suffisantes… Marianine !… ma chère Marianine !…

À l’instant où le vieillard ne disait plus rien, et qu’un sombre désespoir s’était emparé de lui, Julie et Marianine entrèrent.

Cette dernière jette un cri de désespoir à l’aspect des cheveux blancs de son vieux père, qui brillaient sur le carreau : la lampe s’éteignait, il ne régnait plus qu’une lueur semblable par sa faiblesse au peu de vie qui restait au vieillard, rien ne manquait à cette scène d’horreur !…

Marianine lève ses bras au ciel, et lâchant le fardeau, ainsi que Julie épuisée, l’or roula sur le plancher, et le fit retentir.

À ce son, le vieillard se réveille, il s’écrie : « Ma fille… j’ai faim !… je… meurs !… »

Julie saisit une poignée de pièces d’or et s’échappe avec la rapidité de l’éclair, tandis que la fille, les larmes aux yeux, soutenait son vieux père, et le conduisait vers sa bergère. Là, son premier mot, fut : « Marianine ?… »

Cette simple parole interrogative, jetée après que Véryno eût contemplé ces flots d’or, avait un caractère admirable de sublimité : l’honneur, écrasant la faim et les douleurs, était la première pensée de ce généreux vieillard, presque dans la tombe.

La fière Marianine soutint le coup d’œil de son père, et n’y répondit que par le plus doux sourire que la déesse de l’innocence ait jamais fait errer sur ses lèvres naïves,

À cette réponse, le vieillard attire sa fille sur ses genoux débiles, et dépose sur son front un baiser presque froid.

Julie revint avec des provisions de tout genre, et un festin splendide eut lieu. La servante et le vieillard mangèrent avec avidité, mais, Marianine, préoccupée de la scène magique à laquelle elle devait cet or libérateur, mangea tristement. L’effroi régnait sur sa figure, et l’image de ce colossal vieillard était sans cesse présente à sa mémoire.

— Ils mangent ma vie, se disait-elle ; je ne m’appartiens plus. » Puis, ne pouvant croire à une bizarrerie, à une aventure aussi singulière, elle cherchait à se rendre compte de cette vision.

— Ma fille, tu es triste, plus triste qu’hier, et cependant nous sommes dans l’abondance ! je présume que notre banquier nous aura remboursés…

À cette parole, Marianine tressaillit de plaisir : une idée venait de l’illuminer par un trait de lumière, cette idée était de porter au vieillard, en remboursement de la somme qu’il lui avait donnée, les créances qu’ils devaient recouvrer dans la liquidation de leur banquier.

Alors, Marianine participa à la joie de son père, et il n’y eût plus qu’une pensée qui l’empoisonnât : « Si je le voyais !… » se disait-elle, en songeant à Tullius.

Le repas fini, l’on compta la somme que Marianine venait d’apporter, et l’on y trouva trente-cinq mille francs.

Le lendemain, la première course de Julie fut d’aller acheter les deux tableaux.

Lorsque le soir arriva, Marianine s’achemina vers le Luxembourg. Dans la grande allée, elle trouva le vieillard qui se promenait à pas lents et chacun s’arrêtait pour contempler ce géant : il était vêtu simplement, et n’avait plus son manteau, un chapeau de forme moderne couvrait son front d’airain et ses cheveux d’argent ; des lunettes empêchaient de voir le filet de lumière qui s’échappait de ses yeux caves ; enfin, il tenait sa main desséchée sur ses lèvres ; et, dans cette contenance méditative, il n’y avait plus que sa taille gigantesque, et ses énormes proportions osseuses, qui le distinguaient du reste des hommes.

— Ma fille, dit-il, d’une voix douce, mais sourde : Je t’attendais… et il alla s’asseoir sur un banc, avec la tremblante Marianine.

Elle ressentit en elle, un mouvement de respect et d’obéissance passive, l’envahir aussitôt qu’elle fut à côté de ce vieillard miraculeux ; en vain, elle s’efforçait de repousser cette nouvelle manière d’être, qui s’emparait de son âme, elle sentait un je ne sais quoi, invisible, indistinct, indéfini, qui la gagnait de proche en proche, comme l’inondation d’un fluide imperceptible aux sens, mais dont l’âme éprouvât l’atteinte.

Cette disposition singulière devint d’une force invincible, lorsque le vieillard eut retenu cinq minutes la main de Marianine dans la sienne : celle de l’étranger communiquait une froideur de glace. Marianine n’osant retirer sa main, porta l’autre sur celle du vieillard, et la trouva d’une intolérable chaleur. Il semblait qu’entre cette main brûlante et celle de Marianine, tout le froid d’un pôle s’était insinué par une couche aussi fine qu’une ligne géométrique.

— Jeune fille, dit le vieillard, quel est ton nom ? car il est, parmi les femmes, une amante que je ne dois pas approcher.

— Je me nomme Euphrasie Masters, répondit Marianine sans savoir que cette méprise lui était funeste. En entendant ce nom, le vieillard fit un geste de main, et il découvrit ses lèvres et son menton. Comme le jour durait encore, Marianine fut stupéfaite en reconnaissant que le vieillard ressemblait à Béringheld…

Alors, tout ce qu’elle avait entendu dire sur l’esprit de Sculdans-le-Centenaire, lui revint dans la mémoire, et une certaine horreur dompta les sentiments qui la maîtrisaient. Ce combat interne la fit rester immobile et muette.

En ce moment, l’heure à laquelle on ferme les grilles arriva, et Marianine suivit machinalement le grand vieillard, qui l’entraîna vers la pierre où la veille il l’avait entretenue de choses si incohérentes et si bizarres.

— Monsieur, dit Marianine, vous m’avez obligée avec une grâce et une bonté, dont je ne saurais trop vous remercier ; mais, puisque vous paraissez si bienfaisant, je viens vous proposer un arrangement auquel vous ne pouvez guère refuser votre assentiment.

Mon père est créancier d’une somme de trois cent mille francs, due par une célèbre maison de banque, qui, dans ce moment, a rétabli ses affaires : je vous offre de prendre des valeurs pour une somme égale à celle que vous avez eu la générosité de nous prêter, et vous soulagerez, par là, le cœur de mon père et le mien ; nous sommes trop fiers pour recevoir, même d’un prince, à titre de don : mon père a, depuis longtemps, et pour toujours, mis les rois au niveau des autres hommes.

Le vieillard se prit à sourire, et dit : « C’est bien, mon enfant, je ne demande pas mieux… »

À ces mots, Marianine enchantée de pouvoir échapper à cet être magique, tira de son sein les papiers ; mais, le vieillard, lançant à Marianine un regard profond qui lui remua le cœur, se saisit de sa main, et lui dit :

— Ma fille, le jour s’est enfui, comment voulez-vous que je voie ces papiers ?… Quoique le Centenaire ne ramasse jamais ce qui tombe de sa main, il consent à ce que le fleuve retourne vers sa source ; que son argent rentre dans son trésor : mais viens dans mon palais ! et, à la lueur d’une lampe immortelle nous lirons ces caractères tracés par la main de ceux qui ne vivent qu’un moment. Ne veux-tu pas, jeune fille, toi qui désespères d’épouser celui que tu aimes, ne veux-tu pas le voir ? Là, une lueur surnaturelle, fruit de mon art tout puissant, peut te le montrer, en quelque lieu qu’il soit. – Tu entreras dans l’atmosphère pur et vuide de la pensée, tu parcourras le monde idéal, ce vaste réservoir d’où sortent les Cauchemars, les Ombres qui soulèvent les rideaux des agonisants, cet arsenal des Incubes et des Magiciens ; tu visiteras l’ombre qui n’est causée par aucune lueur, l’ombre qui n’a point de soleil !… tu verras, par un regard hors les regards de la vie ! tu te remueras, sans te mouvoir ; et, l’univers n’étant plus pour toi qu’un lieu simple dépouillé de toutes ses formes, de ses circonstances de temps, de couleur, de substance, tu contempleras ton amant !… Cette vue ne dépend ni du temps, ni d’aucune circonstance dirimante. Les verrous d’une prison, les murs épais d’un fort, la distance des mers, tu franchiras tout, tu le verras toi seule !…

— Cela se pourrait-il ?… s’écria involontairement Marianine, oubliant tout, à l’idée charmante de voir Béringheld.

Le vieillard se mit à sourire dédaigneusement, et ce sourire avait une telle force de conviction, que la jeune femme se sentit prise par le plus violent désir qui jamais ait assailli le cœur d’une femme ; mais en ce moment, tous les récits dont on la berça dans son enfance lui revinrent dans la mémoire, et elle dit au vieillard avec la naïveté la plus enfantine :

— On m’a dit que l’on court des dangers auprès de toi ?… que ta voix est comme celle d’une sirène pour ceux que tu charmes, et qu’elle épouvante le reste des hommes : enfin, n’es-tu pas Béringheld-Sculdans, surnommé le Centenaire ?… es-tu corps ou esprit ? et… que veux-tu de moi ?…

— Jeune enfant, interrompit le vieillard, tais-toi !… L’homme, en disant cela, tomba dans un silence profond : il prit la main de la jeune Marianine, et, la tenant dans les siennes pendant dix minutes, il dirigea sur cette main tout le feu de ses yeux : puis, il s’éloigna lentement, après avoir dit à Marianine : « Viens demain ? tu verras celui que tu aimes !…

Marianine reprit le chemin de la rue du Faubourg St. Jacques, en sentant en elle un violent désir d’éclaircir ce mystère.

— Que risquais-je ?… se disait-elle !…

CHAPITRE XXV

Vision de Marianine. – Son état étrange. – Béringheld à Paris. – Scène au café de Foi. – Toujours le Centenaire.

LE lendemain, Marianine pensa toute la journée au plaisir qu’elle aurait si l’inconnu pouvait lui montrer le général. Les idées les plus bizarres se disputaient la place dans son âme.

— Enfin, se dit-elle, ne dois-je pas aller lui rendre la somme que nous lui devons !… Ce motif et l’espoir la décidèrent…

Aussitôt que la nuit fut venue, Marianine sortit et courut vers l’endroit où le vieillard la conduisait. Elle ne l’y trouva pas, et son désir s’augmenta singulièrement par cette attente ; elle éprouva tous les tourments de cette espèce de supplice de l’âme.

Enfin, elle entendit la démarche lourde et lente de ce vieillard, elle aperçut indistinctement la vive lumière de ses yeux. Alors, le vague soupçon d’un danger la fit tressaillir, et dès ce moment, elle fut en proie à tous les vertiges d’une peur délirante[3].

Marianine sent les mains glacées du vieillard saisir les extrémités de deux de ses doigts ; et, par les pores de cette faible partie de son corps, il se glisse un nuage qui s’empare de tout son être, à peu près comme la nuit envahit peu à peu la nature. La jeune fille essaye de se défendre, mais une puissance invisible, irrésistible lui charge les paupières d’un tel poids, qu’elles s’abaissent, et elle ressemble à Daphné qu’une écorce magique vint revêtir. Une douce sensation, immense dans son étendue et suave dans ses détails, inonda Marianine, une fois que, fatiguée d’un vain combat, elle se laissa aller au torrent… elle succombe…

Son cerveau, tranquille et rendu inhabile à donner le signal des sensations et à recevoir des idées, ne fait plus sentir son influence morale. La nuit règne sur l’existence de Marianine, et tout ce qui a vie semble s’être retiré…

Pour rendre cet état, elle se servit d’une comparaison presque triviale, mais que nous emploierons à cause de sa justesse. Elle se trouvait, au-dedans d’elle-même, dans la situation où l’on est lorsque l’on attend, dans une nuit profonde, les clartés pâles et les effets magiques de la fantasmagorie. On est dans une chambre, devant une toile tendue, les yeux ont beau se fatiguer, ils n’aperçoivent rien ; mais bientôt une lueur faible illumine la toile sur laquelle vont se jouer de clairs et de bizarres fantômes qui grossiront, diminueront et s’évanouiront à la volonté du physicien habile.

Mais cette chambre est le cerveau de Marianine, elle se regarde en elle-même, et trouve un néant de couleurs… Au bout d’un temps incertain, une clarté indéfinie commence à poindre, cette lumière a le vague de celle des rêves… Enfin, elle finit par devenir de plus en plus réelle et brillante ; et Marianine, sans bouger de sa place, se sent emporter avec une rapidité sans égale, et au milieu de ces sensations de lumière et de voyage, elle aperçoit le vieillard qui ne cesse de l’accompagner, tantôt il disparaît, tantôt il revient à sa vue qui ressemblait à la vue qu’à l’ombre d’un mort, mais toujours elle le sent à ses côtés.

Marianine ne put jamais préciser le temps, puisqu’aucune circonstance humaine n’agissait plus sur elle, mais il arriva un moment où elle perdit de vue le vieillard, et où elle n’eut plus que le spectacle suivant.

À travers un léger nuage diaphane, lumineux, et comparable à une gaze, elle vit une auberge ; cette auberge était sur le devant d’une rue. Elle lut au-dessus de la porte : Vanard, aubergiste, loge à pied, à cheval ; elle vit l’enseigne : au Soleil d’or ; elle monta un escalier grossier, et ouvrit elle-même la porte d’une chambre, au premier, sans que personne lui dise un seul mot, car on ne la voyait pas : elle passait au travers le corps des personnes, sans qu’ils fissent le moindre mouvement. En ouvrant la porte, elle jeta un coup d’œil, par une fenêtre, sur une cour, et vit la berline du général Béringheld : elle vit les armes sur le panneau, et en entrant dans la chambre, elle lança un cri !… Elle voyait Tullius qui ne se dérangea pas. Alors Marianine, oubliant qu’elle était invisible, se mit à pleurer.

Béringheld était assis sur une chaise, devant une table grossière, il achevait d’écrire une lettre à son intendant. Marianine s’approche, lit la lettre. Tullius ordonnait à son intendant de faire les plus grandes recherches pour retrouver Marianine ; il lui donnait des billets pour les ministres de la police, de l’intérieur et de la guerre, afin qu’il fut aidé dans ses recherches. Marianine entendit le bruit du canon.

Tullius l’entendit aussi, il quitta sa lettre, se leva, et, se promenant à grands pas, il s’écria : « Que va devenir la France !… Ô mon pays !… n’importe, je t’ai bien payé ma dette, car j’ai délaissé Marianine et son père… »

— Tullius, s’écria Marianine, Tullius !… elle le serra dans ses bras, et Tullius marchait comme si rien ne le touchait. Marianine couvrit son visage de ses pleurs ! Il marchait toujours !… La jeune fille souffrait le martyre.

À ce moment, Lagloire entra et dit : « Général, il faut partir, l’ennemi s’avance !…

Marianine, comme si la lampe de la fantasmagorie s’éteignait, tomba dans la plus profonde obscurité, et ne vit plus rien. Elle fut replacée dans le même état de vague qui l’avait saisie auparavant. Elle était passive comme le jouet qu’un enfant tourmente.

Elle resta longtemps dans cet état, pendant lequel il se passa les choses les plus bizarres et les plus extraordinaires : elles sortaient de la classe des choses possibles, mais elle n’en garda point le souvenir. Elle n’eut la mémoire que de l’aspect de Béringheld, et celle de la promesse qu’elle fit au vieillard de venir dans quatre jours à onze heures du soir, aux environs de l’Observatoire, à l’entrée d’une maison qui se trouvait au milieu d’un grand jardin encombré de ruines et de constructions. Elle aperçut vaguement et le chemin et l’entrée de ce bâtiment, où elle promit, d’une manière immuable, de se rendre.

Il lui resta l’idée vague d’un combat très rude qu’elle avait soutenu avant de promettre, mais le grand vieillard l’étouffait sous un amas de vapeur, et il triompha…

Marianine avait été rue de l’ouest, à dix heures du soir, le vieillard s’était rendu à onze près d’elle, et à onze heures et demie elle commença à ne plus exister !… Marianine se réveille en proie à des sentiments indéfinissables. Elle croit se trouver rue de l’ouest à onze heures et demie du soir, il est dix heures du matin !… et elle est dans son lit, dans sa chambre, chez son père…

Elle ouvre les yeux bien péniblement, elle voit Julie et Véryno assis à son chevet. L’espace de temps qui s’est écoulé entre onze heures et demie, de la veille, et dix heures du lendemain, est retranché de son existence, et elle n’en garde que deux souvenirs.

Elle a vu Béringheld, et elle a promis au vieillard de se rendre, dans quatre jours, à son palais.

De plus, elle sent en elle-même une obligation solennelle de ne rien dire de ces circonstances. À chaque instant de la journée, elle voulut instruire son père, mais une puissance invincible retint sa langue captive.

— Tu as bien souffert, ma fille ?… fut le premier mot de son père.

— Comment vous trouvez-vous ce matin, mademoiselle ?… continua Julie.

— Que voulez-vous dire ? leur répondit Marianine étonnée.

— Le médecin a cru que tu n’en reviendrais pas, dit son vieux père ; tiens, regarde, Marianine…

La petite femme, au comble de la surprise, contempla son père, et vit ses yeux gonflés et encore rouges des pleurs qu’il avait versés. Elle se mit à rire ; et, ce rire franc et plein de jeunesse, de force et de santé, loin de rassurer le vieillard, l’épouvanta. Il fit signe à Julie, et Julie de son côté tressaillit ; ils crurent que Marianine devenait folle.

Enfin, on lui apprit que le matin, vers une heure, elle était rentrée, les yeux fixes, la langue tellement glacée, qu’elle n’avait pas prononcé une parole ; qu’elle ne répondit rien à toutes les questions qu’on lui fit ; qu’elle se coucha d’une manière machinale, et comme si elle eût été seule, quoiqu’en présence de son père qu’elle ne voyait pas ; qu’alarmé d’un pareil état, on avait été chercher un médecin qui venait de s’en aller, après avoir prononcé qu’aucun secours humain ne pouvait la tirer d’un état dont il n’existait pas d’exemple dans les annales de la médecine ; qu’à chaque fois que le médecin, Julie ou son père l’avaient touchée, elle murmurait sourdement un cri plaintif…

Marianine ne conçut rien à un pareil récit, et au grand étonnement de son père et de Julie, elle se leva, et ne parut aucunement indisposée…

 

*** *** ***

 

Béringheld et Lagloire se trouvaient, en effet, dans un village aux environs de Paris. Le général, apprenant les événements de Fontainebleau et l’abdication de Bonaparte, monta dans sa berline, et se rendit à Paris.

Nous allons laisser le général Béringheld, dans son hôtel, désolé de ne pas retrouver Marianine et son père ; ayant envoyé en Suisse pour savoir par où ils avaient passé pour revenir en France, etc. Nous abandonnerons aussi la tendre Marianine, qui ne cesse de penser à son amant, qui apprend par les journaux qu’il vient d’arriver à Paris, et qui jure de ne pas faire un seul pas pour aller à sa rencontre. La fierté de Marianine s’était accrue pendant ses malheurs : cependant, des larmes coulent sur ses joues, quand elle pense à ce jour de joie et de bonheur, ce jour, où elle revit Béringheld revenant d’Espagne.

— Je pouvais, disait-elle, aller au-devant de lui ! alors, j’étais dans un magnifique landau, fille d’un préfet, riche !… maintenant, je suis pauvre, fille d’un proscrit, c’est à lui de venir !…

 

*** *** ***

 

Un soir[4], au Palais-Royal, et dans un coin du café de Foy, sept à huit personnes étaient réunies au tour de deux tables de marbre sur lesquelles erraient des demi-tasses vides et des soucoupes dans lesquelles il restait quelques morceaux de sucre.

— Il est singulier, dit un petit homme en mettant dans sa poche les restes de son sucre ; il est même étonnant que le gouvernement n’ait pas fait des recherches sur des choses aussi étonnantes : des faits semblables méritent son attention…

— Monsieur, répondit un homme de figure blême, il y a longtemps que cette science est connue, et, tout ce que vous trouvez de si extraordinaire, résulte de cette même science, qui demande des esprits capables de s’adonner tout entiers à la connaissance de la nature ; mais il y a longtemps que, dans un de mes ouvrages, j’ai signalé ce qui vous étonne, et j’ai moi-même été témoin d’expériences curieuses.

Les cinq autres personnes hochèrent la tête en signe de désapprobation de ce discours, et la victoire demeura au petit homme incrédule, qui s’écria :

— Rêveries, mon cher monsieur ; j’ai connu Mesmer et son baquet, mais il faut reléguer cela avec les magiciens du 15e siècle, avec les feseurs d’or potable, avec les alchimistes, l’astrologie judiciaire, et je ne sais combien de prétendues sciences, dont les fripons abusent pour tromper d’honnêtes propriétaires… et, le petit homme s’échauffant, continua : C’est comme les rose-croix qui cherchaient le secret de la vie humaine…

À ces mots, un grand vieillard qui n’avait pas prononcé une seule parole depuis le commencement de la soirée, parut se mouvoir. Il était placé dans l’angle même ; comme il était assis sur un tabouret extrêmement bas, il dissimulait sa grande taille, et semblait de niveau avec tous les autres : son chapeau lui tombait sur les yeux. Quand il vint chercher une place, il ne fut pas remarqué au milieu de la foule dont le café était inondé ; mais, lorsqu’il s’assit, chacun des habitués du groupe le considéra en tâchant vainement de se rendre compte de l’ampleur extraordinaire de ses vêtements. Les vieillards se regardèrent, comme pour se consulter, mais l’inconnu, le nez enseveli dans sa redingote, parut sommeiller après avoir pris un demi-bol de punch ; alors l’on ne s’occupa plus de lui.

On commença par parler des derniers événements politiques, mais, la conversation s’épuisant, l’on en était venu à parler des progrès des sciences, et entr’autres de la chimie qui s’avançait d’une manière effrayante, etc.

— Y a-t-il, disait le petit rentier habillé de noir, y a-t-il un seul rose-croix, un seul faiseur d’or, un astrologue, un alchimiste, qui ait avancé d’une ligne le magnifique édifice des sciences humaines, et, cependant, combien d’honnêtes propriétaires et rentiers ont-ils abusé !

Le vieillard, arrêtant le bras de l’homme à figure pâle par un mouvement presque despotique, se tourna vers le petit rentier ; et ces dispositions, de la part de l’étranger silencieux, attirèrent l’attention du cercle, qui devint muet et attentif.

— Monsieur, votre figure ronde annonce un propriétaire, et le peu de saillie des signes de votre visage, indique que les sciences ne vous ont pas exclusivement occupé ! avouez que les soins et l’entendement de certains propriétaires, bourgeois de cette ville, qui n’ont pas été plus loin que Montargis, ne va pas au-delà de la conduite d’un procès, pour le mur mitoyen de leur maison du marais ; car vous y demeurez, n’est-ce pas ? et avant dix heures vous serez rentré… alors, mon cher monsieur, avouez qu’il est au moins inconsidéré à eux de vouloir parler des sciences ? ils barbotent dans cette vaste mer, et s’y trouvent comme un batelier d’eau douce dans la mer du Spitzberg, ou plutôt, ils ressemblent à ce rat de la fable, qui prenait une taupinée pour les Alpes.

À ce début, aux accents magiques de la voix cassée de ce vieillard, il y eut plusieurs savants qui vinrent se joindre au groupe des vieux habitués : plusieurs s’accoudèrent, et l’on écouta l’étranger sans faire attention aux gestes de mécontentement du petit propriétaire.

— Monsieur, vous avez osé parler des rose-croix, ainsi que d’une science que l’on méprise en ce moment, et vous en avez parlé avec ce dédain des gens qui n’ont rien approfondi. Quant aux rose-croix… n’est-ce rien que de se hasarder dans une science qui a pour but de rendre la vie de l’homme plus longue, et presqu’éternelle ? de rechercher ce qu’on nomme le fluide vital ?

Quelle gloire pour un homme de le découvrir, et au moyen de certaines précautions, d’acquérir une vie aussi durable que le monde. Le voyez-vous, thésauriser les sciences, ne perdre rien des découvertes particulières, poursuivant avec constance, sans cesse, et toujours, des recherches sur la nature ; s’emparant de tous les pouvoirs ; parcourant tout le globe, le connaissant dans ses plus petits détails ; devenant, à lui seul, les archives de la nature et de l’humanité : se dérobant à toutes les investigations, en se réfugiant dans tous les pays : libre comme l’air, évitant les poursuites, par une connaissance exacte des lieux, des souterrains sur lesquels les villes sont assises. Tantôt, revêtant les haillons de la misère, et, le lendemain, prenant le titre d’une maison éteinte et voyageant dans une voiture magnifique ; sauvant la vie des bons, et laissant mourir les méchants : un tel homme remplace le destin, il est presque Dieu !… il a dans sa main tous les secrets de l’art de gouverner, et les secrets de chaque état. Il apprend enfin à quoi s’en tenir sur les religions, sur l’homme et sur les institutions… il regarde les vains débats de cette terre comme du haut d’un nuage, il erre au milieu des vivants, comme un soleil : enfin, il traverse les siècles sans mourir.

À cette idée, le vieillard se haussa un peu, son chapeau se dérangea, et les auditeurs commencèrent à chanceler en eux-mêmes ; la main desséchée du vieillard faisait des mouvements significatifs, qu’ils tremblaient d’interpréter.

— Croyez-vous, dit le colossal vieillard en se redressant, que les sacrifices coûtent pour une pareille existence, et s’il faut en faire de cruels, qui de vous ne les oserait ?…

À cette question, les auditeurs se sentirent en proie à une horreur indéfinissable.

— Et si un homme a trouvé ce fluide vital, pensez-vous qu’il soit assez simple pour le dire ?… il en profitera dans le silence, il tâchera d’échapper aux regards des hommes d’un jour ; il regardera couler le fleuve de leur vie, sans chercher à en faire un lac. Fontenelle me disait que s’il avait la main pleine de vérités, il la tiendrait fermée, il pensait juste… Écoutez-moi, monsieur ? dit-il au petit propriétaire : l’avant-dernier rose-croix vivait en 1350, c’était Alqeufather l’Arabe, le dernier grand-maître de l’ordre : il trouva le secret de la vie humaine dans le souterrain d’Aquila, mais il mourut pour n’avoir pas su ménager le feu de sa cornue. Depuis, que de pas a fait la science, en marchant avec cette science que vous méprisez, et avec la vraie médecine !…

À ces mots, le grand vieillard s’arrêta ; et, regardant l’assemblée étonnée, il fit le geste d’un homme qui s’aperçoit d’une faute qu’il commet, et que son adversaire ne voit pas encore. Alors, le vieillard se leva, sa taille gigantesque, la grosseur de ses os, parurent, et chacun crut voir sa tête et son front d’airain menacer le plafond. Il lança aux assistants un coup d’œil qui les plongea dans une terreur involontaire, par l’impassible rigueur du filet de lumière qui partait de ses yeux creux. Chacun crut avoir reçu en lui-même un éclair du tonnerre des cieux.

L’inconnu s’en alla lentement, et ceux qui purent être témoins de sa démarche, conçurent l’idée de l’alliance bizarre de la vie et de la mort, composant une hideuse construction humaine qui tienne également de tous deux. Il disparut comme une ombre fantasmagorique qui s’évanouit, et l’étonnement régna dans le café…

CHAPITRE XXVI

Le général à la poursuite de son ancêtre. – Il fait la police au café. – Fierté de Marianine. – Le jour fatal arrive.

AU milieu des grands événements dont, à cette époque, Paris était le théâtre, cette aventure du café de Foy[5] ne fut presque pas répandue et par conséquent elle ne fit pas grande sensation. Ceux qui la racontèrent furent bafoués par ceux qui l’écoutèrent, et bientôt les premiers craignirent de s’être laissé tromper par leurs yeux et leurs oreilles.

Cependant, cette aventure parvint jusqu’au général Béringheld. Il était alors livré à des recherches très actives, pour découvrir Marianine, et cette occupation le prenait tout entier, le souvenir du vieillard cédait à celui d’une amante aussi tendre : on sait que chez Béringheld, aucun sentiment ne régnait à demi ; et depuis, qu’après quatorze ans d’absence, Marianine était venue à sa rencontre, et qu’il l’avait trouvée fidèle, toutes ses pensées entourèrent cette charmante fille.

Si les dangers de la France, l’agitation des combats, les peines d’une captivité assez longue, et la lutte sanglante dans laquelle la France venait de succomber, l’empêchèrent de voir Marianine, et de secourir son père dans sa chute, il ne les avait jamais oubliés ; et, lorsqu’après deux ans d’absence forcée, il revit son hôtel, sa première pensée fut à Marianine. Il courut dans tous les ministères, il questionna l’acquéreur de l’hôtel, il envoya Lagloire en Suisse : tout fut inutile, les recherches vaines, et le désespoir du général n’eut pas de bornes.

Tullius était depuis deux jours rentré à Paris pour toujours, ayant donné sa démission, et quitté pour jamais les abords des trônes, lorsque, le lendemain de son arrivée, il entendit parler de la scène du café de Foi. Un moment il ne pensa plus à Marianine, il quitta le salon où il se trouvait, et s’en fut sur-le-champ au Palais-Royal, comptant trouver un des témoins oculaires, et peut-être revoir l’homme qui l’occupait depuis le commencement de sa vie, et qui voltigeait comme une ombre autour lui.

Au moment où le général arriva près d’un groupe, un homme, que l’on écoutait avec attention, leva la tête et fut frappé de stupeur ; il s’arrête, et s’écrie : « Le voici !…

Le général reste immobile, et attend que l’effarouchement du cercle se soit calmé : un murmure prolongé régnait toujours, et quelques personnes disaient :

« Pourquoi ne pas l’arrêter ?… »

— Messieurs, dit le général, en s’asseyant, je vois, d’après votre étonnement, que vous parlez précisément d’un homme sur lequel je viens chercher ici des renseignements, puisqu’on dit qu’il a paru ici. Cet homme, ou plutôt cet être me ressemble.

L’orateur fit un geste d’assentiment.

— Mais, messieurs, ce ne peut être moi, car je suis le général Béringheld… Chacun s’inclina.

— Que je ne vous dérange pas, et continuez, je vous prie.

— Monsieur le général, dit l’orateur, l’homme à qui vous ressemblez est venu hier ici, pour la seconde fois ; je vous raconterai plus tard ce qui se passa lors de la première, je vais reprendre mon récit et finir pour ces messieurs :

— « Hier, l’on parlait donc des Bourbons, et entr’autres d’Henri IV et de son règne… un homme décoré du cordon bleu, se trouvait là, (et il désigna le coin où l’inconnu s’était placé) ses vêtements annonçaient un homme de l’ancienne cour, il portait des lunettes vertes, et s’enveloppait dans une vaste redingote : un avocat (qui s’entend assez en finances) parla de Sully ; et comparant ce grand homme à nos ministres modernes, il le trouvait d’un abord bien plus agréable, et d’un plus grand talent… mais le vieillard, l’arrêtant dans son discours, lui dit : « Sully, agréable !… Jeune homme, si vous avez connu la porte d’une prison, vous connaîtrez la grâce de Sully, il était haut comme le temps, et il n’y avait pas de grand à la cour qui ne conspirât contre lui. Je l’ai vu bien près d’être disgracié…

« À ce mot, vous jugez quelle fut notre surprise, nous crûmes que sa tête se dérangeait, ou que c’était un lapsus linguæ : mais sa profonde conviction nous fit persister dans notre première opinion. » Alors le jeune avocat continua la conversation en excitant le vieillard qui nous raconta des anecdotes des temps les plus reculés, il parlait quelquefois à la première personne, et se mêlant comme acteur. Il avait soigné François Ier et Charles IX… « Enfin, les choses les plus curieuses, racontées avec un genre d’esprit original, sortirent de sa large bouche. Mais bientôt, un habitué dont je ne sais pas le nom, venant s’asseoir à notre groupe, parut frappé d’étonnement, et nous dit que cet étrange personnage était l’homme dont on parlait. En entendant sonner dix heures, le vieillard se leva et nous étonna tous par son crâne d’airain, d’acier, de pierre, car on ne sait quel nom donner à la matière qui en est la base indestructible !… mais ce qui nous surprit encore bien plus, ce fut, lorsqu’il ôta ses lunettes vertes, le regard infernal qu’il nous lança. Alors il marcha d’un pas tellement lent qu’il n’existe aucune idée pour rendre l’effet produit par cette incorporéité, s’il est permis de parler ainsi. »

— Je le connais, dit Béringheld, et je sais ce que vous voulez exprimer…

À ces mots, chacun regarda le général avec étonnement, mais l’intrépide discoureur continua :

« Le jeune avocat se mit à la poursuite de ce cadavre ambulant : j’ai revu le jeune homme ce matin ; le vieillard est monté dans une voiture de place, l’avocat suivit en cabriolet. Le vieillard s’est arrêté dans la rue de l’Ouest, contre le Luxembourg ; le jeune homme se fit descendre un peu plus loin, pour examiner ce que deviendrait cet étrange personnage. Alors il le vit se diriger vers l’Observatoire, à l’extrémité de la rue : à l’endroit le plus désert, il aperçut une jeune femme d’une trentaine d’années, qui attendait. »

— Ah la malheureuse ! s’écria le général, que je la plains ! L’horreur qui parut sur le visage de Béringheld frappa tout le monde.

— « Tout à coup, continua l’orateur, le vieillard se retourna, et regardant autour de lui, il aperçut le jeune homme qui se trouvait à dix pas de lui… En un clin d’œil il fut auprès de l’avocat… Mais le jeune homme, telle supplication que j’aie pu lui faire, n’a jamais voulu m’en dire davantage : il paraît qu’alors le vieillard l’a forcé de retourner sur ses pas ; par quel moyen ? je l’ignore ; comment ? je l’ignore ; ce que je puis dire, c’est que, plus j’ai pressé l’avocat, plus une certaine terreur se peignait sur son visage, et il m’a dit en me quittant : « Mon ami, ce que je puis vous conseiller, pour votre tranquillité, c’est de ne pas parler de ce vieillard, et lorsque vous le rencontrerez, s’il est à gauche, prenez à droite ; et si vous êtes en face, gardez-vous bien de le heurter !… Décidément, la police et le gouvernement devraient avoir l’œil sur un homme qui paraît si extraordinaire, et avec lequel il y a du danger. »

— La police, reprit un petit homme sec avec un ton de suffisance qui le trahissait, la police en sait plus que vous ne pensez sur cette affaire.

— Oui, ajouta le général, car si monsieur travaille dans cette partie, il doit se rappeler que l’ordre d’arrêter cet inconnu fut donné il y a environ deux ans…

Le petit homme sec regarda Béringheld avec étonnement, et comme un simple franc-maçon qui rencontre un officier du Grand-Orient : le général ne répondit à ce regard que par le coup d’œil foudroyant du mépris.

— Je conçois, dit-il, que vous écoutiez ceci avec plaisir… vous seriez charmé de saisir ce vieillard ; mais apprenez que, par la seule force de son bras, il tuerait trois hommes-insectes, car il y a beaucoup de gens qui ne méritent que ce nom.

Le petit homme sec, apprenant que celui qui parlait était le général comte de Béringheld, se retira sans souffler mot, car il faisait justement partie de ces hommes à qui l’on crache au visage, que l’on essuie avec le pied, et qui répondent : merci.

— Faites donc, s’écria le général, faites donc, messieurs, toujours fuir ces malheureux !… Insolents devant le malheur, courbés dans la boue devant la grandeur, formant tache dans le ruisseau, ils sont créés et mis au monde pour montrer jusqu’où la nature humaine peut s’abaisser : leur dos est de gomme élastique, leur âme de vase, leur cœur au ventre ; enfin, vermine de pouvoir, fange de la société, ils sont, dans un État, la sentine la plus horrible, et ils doivent dégoûter même un homme qui vit de serpents. Béringheld, continuant sa philippique, ajouta qu’il ne concevait pas comment un homme pouvait communiquer avec eux :

— « Apparemment, dit-il, qu’il y a des degrés de bassesse, et que cette échelle finit à un honnête homme, entre lequel il y a encore un homme, et après… vient celui qui correspond avec le chef.

Le général se retira tout pensif, et revint à son hôtel. Il fit appeler sur-le-champ Lagloire.

Le vieux soldat parut aussitôt devant son général, en tenant respectueusement sa main collée sur le bord de son bonnet de police. — Présent, mon général !…

— Lagloire, dit Béringheld, tu dois te souvenir de ce grand vieillard que nous vîmes, il y a quatre ans, sur la route de Bordeaux ?

— Si je m’en souviens, général ! à l’article de la mort je verrais encore cet œil et ce crâne, brillants comme un fusil de munition.

— Hé bien, Butmel, il est en ce moment à Paris, dans le quartier du Luxembourg, à côté de l’Observatoire : il rôde dans ce pays-là, et tu dois me le découvrir.

— Si c’est la consigne, général, on la suivra ; l’ennemi sera poursuivi, battu, pris, et enfoncé.

— Mais, Lagloire, pas de violence, emploie la ruse, et comme tu pourras avoir besoin d’argent, tiens !…

Le général indiqua au vieux soldat son secrétaire ouvert.

— « Tu auras soin, dit en souriant le général, de rafraîchir ton quartier-général.

— Si c’est la consigne, répondit Lagloire en riant aussi, on la suivra !…

— Ne reviens pas, ajouta Béringheld, sans m’avoir trouvé sa demeure, le nom d’une jeune fille qu’il doit séduire en ce moment, et, si tu réussis, demain matin nous chercherons sept ou huit de mes anciens grenadiers…

— S’il en reste !.. dit tristement Lagloire ; mon général oublie que dans notre dernière conversation avec les Russes, il y en a beaucoup qui ont trop parlé !… où sont-ils ?… Dieu le sait !… Et le sergent leva les yeux au plafond avec un geste plein d’une mélancolie brusque, qui émut le général. Le sergent retroussa sa moustache, s’en alla lentement, et laissa le général en proie à une foule de réflexions…

 …

*** *** ***

 

Les événements politiques qui venaient d’avoir lieu, permirent à Véryno de reprendre son véritable nom, et de songer à réclamer, de ses nombreux amis, les moyens de sortir de son état d’abandon. Le premier auquel le vieillard pensa, fut le général Béringheld.

À ce nom, Marianine arrêta son père :

— Y pensez-vous, mon père, pouvons-nous aller solliciter Tullius, lorsqu’avant de partir il jura de m’épouser ! ce serait une démarche trop humiliante, et pour vous, et pour moi !… c’est au général à venir nous chercher dans notre asile, et je suis certaine qu’il ne nous a pas oubliés.

— Ma fille, ton observation, serait vraie si tu m’accompagnais, je le conçois : mais rien n’est plus naturel que j’aille le revoir !… comment veux-tu qu’il trouve notre demeure, lorsque j’ai changé de nom et que je suis dans un quartier perdu ? telle bonne volonté qu’il ait, peut-il deviner notre logement dans une ville comme Paris ?

— Hé bien, mon père, je préfère rester dans cette demeure le reste de ma vie, plutôt que de vous voir aller, en cheveux blancs, chez celui qui devait porter le nom de votre fils. Ô mon père ! je vous en supplie, attendez ?… peut-être demain, bientôt, vous serez en position de vous satisfaire ; ne chagrinez pas Marianine !… votre fille !…

Le vieillard céda. Il promit de ne pas revoir Béringheld, et Marianine, après cette légère discussion, retomba dans la noire mélancolie qui l’avait saisie depuis trois jours. Elle devait, le lendemain, se rendre chez le vieillard, et une idée vague d’un danger mortel régnait dans son âme, sans que cette pensée pût triompher de sa répugnance, et l’empêcher de se trouver au rendez-vous. Une force invincible l’y contraignait, elle voyait mille raisons : la curiosité, le désir de restituer au vieillard la somme qu’elle lui devait, l’espoir de revoir encore Béringheld par le pouvoir de cet être magique, et alors de lire dans l’âme de Tullius, et de s’assurer qu’il pensait encore à l’épouser, ce qui la déciderait à accompagner son père à l’hôtel du général.

Cependant, la tristesse qui s’était emparée de Marianine, depuis la nuit où elle avait apporté cette somme, n’échappait pas plus à Julie que les courses de sa maîtresse. Julie, au milieu de mille qualités, avait un défaut : elle était curieuse, et le lendemain de la soirée, pendant laquelle Marianine promit au vieillard d’aller à son palais, Julie parcourut tout le quartier, et apprit que Marianine s’était rendue au Luxembourg, et avait suivi un vieillard, trop facile à reconnaître, pour qu’on n’en ait pas fait à Julie une exacte description.

Julie crut que Marianine retournerait chaque soir, elle fut bien trompée en voyant sa maîtresse rester au logis pendant trois jours. La mélancolie, l’air taciturne de Marianine inquiétèrent alors bien vivement Julie.

Enfin, le jour où Marianine devait se rendre à la maison du vieillard, arriva. Le matin, la fille de Véryno faisant sa toilette se regarda tristement dans la glace, et soupira en voyant combien sa belle figure était altérée.

On remarquait encore, cependant, son expression qui perçait à travers les marques de sa douleur : l’âme grande et méditative de la fille qui chassait dans les Alpes, répandait un lustre sur ce visage flétri ; ses yeux brillaient de tout le feu d’un amour extrême.

— Puis-je souhaiter qu’il me voie !… s’écria-t-elle, et elle versa quelques larmes. Julie habilla sa maîtresse en silence.

— Mademoiselle, aurez-vous besoin de moi dans l’après-dîner ?

— Oh ! Julie, je n’aurai bientôt plus besoin de personne ! tu pourras sortir si cela te fait plaisir ! je sortirai de mon côté…

Julie méditait déjà le dessein d’aller trouver le général Béringheld, et de l’instruire de l’état de la fière et tendre Marianine.

CHAPITRE XXVII

Marianine fait ses adieux. – Julie va chez le général. – Pressentiment de Marianine. – Elle arrive chez le Centenaire.

CETTE journée fut marquée au coin de la tristesse la plus profonde. Marianine brodait à côté de son vieux père, et à chaque instant elle regardait la pendule avec un effroi visible : il lui semblait que sa vie arrivait à son terme, et la vitesse de l’aiguille la faisait frémir.

Véryno contemplait sa fille avec plaisir, mais on voyait facilement sur sa figure une certaine inquiétude, et il laissait percer le désir d’être seul.

En effet, Véryno avait bien promis à Marianine de ne pas aller chez le général, mais il ne s’était pas engagé à ne pas, ou lui écrire ou lui faire dire sa demeure, et la présence de sa fille le gênait, car elle ne manquerait pas de désapprouver cette ruse, tant soit peu jésuitique.

Le soir arriva au milieu d’un combat perpétuel d’interrogations et de prétextes que le vieillard trouvait, et que la pâle et rêveuse Marianine repoussait adroitement. À mesure que l’heure avançait, le malaise de la jeune femme devenait plus inquiétant.

Elle appela Julie, et s’en fut avec elle dans sa chambre.

— Julie, dit-elle, si je ne reviens pas ce soir, je vous autorise à aller chez le comte Béringheld : ma fille, ajouta-t-elle en pleurant, pour lui prouver combien je l’aimais, tu n’auras qu’à raconter ma vie : depuis deux ans je n’ai pas eu une minute pendant laquelle son souvenir ne se soit mêlé à toutes mes actions… au surplus, tu lui remettras cette lettre… si je ne reviens pas, ajouta Marianine qui semblait contenir la mort dans son sein… adieu, Julie !

La fidèle servante embrassa sa maîtresse en pleurant, mais elle se promettait bien, en elle-même, de ne pas attendre que sa maîtresse fut sortie, pour courir chez le général, et sauver, par là Marianine, à qui elle soupçonna le dessein de mourir.

Julie s’enfuyait, lorsqu’elle se sentit arrêter sur l’escalier par Véryno, qui guettait le passage de la servante.

— Tiens, Julie, dit le vieillard, prends cet argent, monte en voiture, et cours chez le général Béringheld ; tu lui présenteras cette lettre, et je ne doute pas qu’il ne vienne ici sur-le-champ. Ma fille se meurt et je ne puis soutenir plus longtemps le spectacle déchirant de sa passion… Va, ma Julie, tu es la messagère du destin ! tu portes le sort de ma tendre enfant, que le ciel nous soit favorable. Emploie tous les moyens possibles pour parvenir au général : mais, s’il n’y était pas véritablement, laisse la lettre à son vieux soldat, et prie-le, au nom de Véryno, de la remettre lui-même au général.

Julie courut avec la rapidité d’un cerf poursuivi…

Véryno rentra, et sa fille, après un moment de silence, vint s’asseoir à ses côtés, et préluda à ses adieux par mille petits soins, dont il ne pouvait deviner le motif, mais qui l’étonnèrent par le mélange de regret, de plaisir et de douleur suave qui les distinguaient.

L’incertitude qui en résultait dans l’esprit de Véryno, la crainte que Marianine ressentait, répandit sur cet instant quelque chose d’indéfinissable.

— Adieu, mon père !… Véryno tressaillit involontairement : il regarda sa fille en entendant cet accent profondément ému, et qui faisait résonner les dernières cordes du cœur.

— Et pourquoi sortir, Marianine ?… tu vas me laisser seul…

— Je le laisse peut-être seul pour toujours !… se dit en elle-même la tremblante Marianine, et cette réflexion la fît rester silencieuse.

— Tu ne réponds pas ?…

Elle n’entendit même pas la demande de son vieux père, étonné de la fixité de ses yeux. — « Ma fille ?… qu’as-tu donc ?… répéta-t-il.

— Je n’ai rien, mon père, dit-elle avec un geste délirant, et sans remuer ses yeux attachés sur un objet imaginaire ; mais, vois-tu ? il ne m’épousera jamais, et la tombe m’appelle… oui ! il le faut… d’ailleurs, mon père, j’ai promis !…

Le vieillard stupéfait écoutait sa fille en silence. C’était une chose curieuse et même effrayante, que la masse de sentiments qui dominait l’âme de la pauvre Marianine. Elle pressentait qu’elle allait au devant de la mort, et ce pressentiment répandait, dans son âme, une noire vapeur idéale, semblable à une brume de mer qui envahit un beau ciel ; et, malgré ce soupçon, elle se sentait dominée par une force surnaturelle qui lui faisait un besoin de nature de cette comparution devant le vieillard.

Elle se disait : « Je vais mourir, je vais abandonner Béringheld que j’aime, et que je crois fidèle ; mais il faut que j’aille à ce souterrain que j’ai entrevu…

Mon père ne peut vivre sans moi ; ma mort le tuera… mais il faut que j’aille à ce souterrain.

J’aperçois une vie de volupté, de bonheur, décorée de tout ce que le luxe, l’opulence, la richesse, les honneurs, et l’art de faire des heureux, ont de plus brillant et de plus enchanteur… Je vois une tombe noire, profonde et silencieuse… il faut que j’y aille !

Enfin, pour rendre d’une manière énergique et vraie cette situation, que l’on se figure Marianine au sommet d’un rocher : elle a perdu son équilibre, elle est penchée au-dessus d’un immense précipice… l’impulsion est donnée, elle tombe, elle est dans ce moment au milieu de sa chute, elle voudrait en vain se retenir, il faut qu’elle subisse son sort : elle regarde le haut de la montagne, et les fleurs qui la garnissent ; il faut dire adieu au ciel, à la verdure, à la vie ; un poids moral l’entraîne vers le vieillard, de même que son poids physique l’entraînerait au fond du précipice.

— Mais, ma fille, que signifient ces paroles ?…

— Adieu, mon père, adieu…

— Marianine, tu reviendras bientôt, ne me laisse pas seul longtemps ; promets-le moi !…

— Oui, mon père, adieu, et elle l’embrassa avec un délire d’amour filial qui aurait dû éclairer Véryno.

Il suivit sa fille de l’œil, l’accompagna jusque dans la rue, et ne remonta que lorsqu’il ne la vit plus…

Une fois qu’elle eut disparu, une horrible terreur s’empara de ce père désolé…

Marianine marche, ou plutôt elle erre, et se débat contre une volonté qui n’est pas la sienne : mais, ses détours, et ses hésitations, n’aboutissent qu’à lui faire reprendre le chemin qu’elle a vu idéalement, et vers lequel un souvenir vague la conduit. Elle regarde le ciel, que la nuit envahit, elle dit adieu à tout ce qu’elle voit, mais elle marche toujours, son cœur est déjà comme mort et ses idées n’ont plus de force que pour lui désigner ses derniers pas.

— Non, dit-elle, je veux résister et m’arrêter dans mon chemin !…

Elle s’assit sur une pierre car elle était plus fatiguée que si elle avait fait une route trop longue.

Après une méditation profonde, elle se leva, en disant : J’ai promis ! et elle se remit en marche, en murmurant comme Marianine pouvait murmurer, c’est-à-dire doucement, contre ce bras invincible qui la traînait.

Il existait jadis, derrière l’observatoire, un terrain assez vaste ; il formait un jardin : depuis l’on a bâti sur cet emplacement.

Les arbres et les plantes de ce jardin croissaient comme bon leur semblait, sans craindre les mains d’un jardinier, et la nature y répandait sa liberté sauvage. Ce jardin était encombré d’une multitude de ruines et de démolitions : d’énormes pierres de taille gisaient, et annonçaient, par leur teinte noirâtre et les mousses qui les couvraient, que les constructions vastes qu’elles devaient former, n’avaient encore existé que sur le plan de l’architecte. Les grands bâtiments dont ce réceptacle de ruines était entouré, le rendaient sombre par l’ombre qu’ils projetaient et les arbres croissant sans être contenus, sans être éclaircis, ajoutaient encore une teinte plus forte à cette nuit.

Ce lieu imprimait à l’âme l’espèce d’horreur qui résulte de circonstances naturelles, dont la réunion plonge l’homme, malgré lui, dans un cercle d’idées sombres. On ne peut expliquer ce phénomène ; mais enfin, si l’âme est émue lorsqu’on traverse à la nuit une vaste forêt silencieuse, lorsqu’on s’avance au milieu d’une abbaye ruinée, et dont les voûtes répètent vos pas, comment n’aurait-on pas éprouvé une espèce de crainte à l’aspect de ce bois qui semblait un reste de la forêt abattue par les troupes de César ?… La solitude profonde de ce jardin, rempli de ruines nuancées par mille accidents de lumière qui dessinaient des fantômes bizarres, auraient effrayé l’homme le plus intrépide.

Rien n’indiquait l’intérêt humain : la porte, autre ruine, restait ouverte, et laissait le champ libre à la curiosité, et à la convoitise des voleurs.

Au bout du jardin s’élevait un porche dégradé, formé par des arceaux de brique. Enfin deux ou trois fenêtres fermées par des persiennes brisées, paraissaient indiquer qu’un être habitait cette demeure singulière.

Parfois, les voisins avaient remarqué, à diverses époques, un vieillard sortir de ce bâtiment ruiné, et sa tête blanchie, errer au milieu de ces décombres ; mais c’était par ouï-dire, et depuis 1791 on ne l’apercevait plus. On ne regardait cet enclos que par hasard, et l’on traita de folle une femme de chambre qui prétendait avoir revu le vieillard dernièrement dans l’enclos même. Cette femme de chambre s’appuya du témoignage d’un cocher d’une maison voisine, qui soutint la vérité de l’assertion de la femme de chambre. Les plaisants répondirent qu’ils n’avaient pas toujours dû voir clair, et que leur imagination faisait tous les frais de cette histoire.

C’était vers cet endroit que Marianine s’acheminait ; bientôt elle y parvint, et s’arrêta de nouveau lorsqu’elle fut au milieu de cet ensemble imposant. Elle s’assit sur une pierre, et, si quelqu’un avait pu la voir, à la nuit, la tête penchée, le regard fixe, la figure pâle comme le reflet de la lune, il aurait cru avoir aperçu l’Innocence pleurant sur les malheurs de la terre, avant d’y faire son dernier pas ;… elle regrette peu son séjour, mais elle y jette un dernier coup d’œil…

CHAPITRE XXVIII.

Récit de la campagne de Lagloire. – Julie instruit le général. – Béringheld découvre le danger de Marianine. – Arrivera-t-il ?

PENDANT que Marianine courait à la mort, le général attendait avec impatience le retour de son vieux soldat. Il tressaillait à chaque fois que le lourd marteau de la porte de l’hôtel annonçait un arrivant ; et lorsque le général, accouru à la croisée, ne reconnaissait pas Lagloire, il revenait s’asseoir en laissant échapper un geste de dépit.

Il était neuf heures du soir, lorsque le général entendit les pas pesants de son vieux soldat. Il court lui-même ouvrir la porte et faire hâter le grenadier qui secouait sa pipe dans la cheminée du salon.

— Allons donc, Lagloire !… allons donc !…

— Voyez-vous, mon général, le respect veut que j’éteigne…

— Eh ! fume tant que tu voudras, mais si tu as appris quelque chose, raconte-le moi, au plutôt !…

Lagloire murmura tout bas :

« Il est bon là, le général, de vouloir que je fume devant lui ! et le respect donc ?… »

Il déposa sa pipe, et suivit Béringheld en retroussant sa moustache.

— Assieds-toi, Lagloire !… allons !…

— Non, général, cela ne se peut pas plus que la pipe !… et l’obstiné Lagloire resta debout.

— Allons, allons, dépêche-toi, sieds-toi !… (Lagloire fit un mouvement) ne te sieds pas, fais ce que tu voudras, mais plus de préambule, et dis-moi tout.

— Général, je me suis rendu au Luxembourg, selon la consigne : j’ai demandé dans tous les bouchons avoisinants, si l’on voyait passer un certain vieillard que j’ai dépeint de mon mieux, et personne n’a pu me donner de réponse satisfaisante… Pour lors, fait volte-face, et j’ai changé de batterie, je me suis mis en sentinelle, et j’ai monté une garde au tour de l’Observatoire…

Hier au soir, j’ai vu le vieillard sortir de sa caserne, et je l’ai suivi jusque dans le Luxembourg : pour lors, en apercevant des bourgeois qui se le montraient et chuchotaient, je me suis mêlé, sans faire semblant de rien, à leurs groupes, en leur montrant ma décoration, afin de n’être pas pris pour une mouche. Pour lors, général, j’ai trouvé une vieille perruque qui m’a donné quelques renseignements sur notre oiseau. Il paraît qu’il n’y a guère que quinze jours qu’on l’a vu dans le quartier : et la surveille, une jeune personne était venus le trouver dans la grande allée du Luxembourg où mon vieux pékin l’avait aperçu. J’ai demandé le nom de la jeune fille, mais,… néant.

Elle est pâle, grande, maigre, chagrine, elle a des yeux brillants comme une platine neuve ; le front large et blanc ; les cheveux noirs comme une giberne bien luisante, et du reste, elle promène quelquefois son vieux père,… cette jeune fille, m’a dit ma vieille perruque de chiendent, est malheureuse, et il est aisé de voir quelle souffre du cœur…

À ces mots, le général pensa à Marianine, et il n’écouta plus Lagloire qui, s’apercevant de la rêverie de son général, s’arrêta comme s’il eût entendu : Halte.

— Tu disais, Lagloire, qu’elle aime !… continue !

— Alors, général, j’ai offert à ce vieux papa d’aller boire une goutte, mais il m’a refusé net : pour lors, j’ai fait un demi-tour à gauche, et j’ai regagné le poste.

— Quel poste ?…

— Un petit cabaret d’où l’on peut voir ce qui se passe dans la rue, où est l’entrée du jardin de notre vieux Sempiternel. J’ai poussé une reconnaissance sur le terrain : je n’y ai vu qu’une vieille masure qui ne tiendrait pas contre un coup de fusil et un amas de pierres, comme si l’on avait ruiné une fortification.

Pour lors, je suis revenu au quartier-général, et lorsqu’il a fait nuit, que le vieillard fut rentré dans son fort, je l’ai suivi en tirailleur, manœuvrant à travers les pierres, les ronces et les arbres. Le bon homme est rentré dans sa coquille, je l’ai suivi… Ici, général, commence la magie, le nid était vide, et j’ai eu beau parcourir la petite maison, je n’y ai trouvé que des appartements en ruines, des portes ouvertes, et pas de vieillard. Cependant, général, foi de sergent de grenadiers, je l’ai vu entrer.

— Allons, Lagloire, mes chevaux, et courons à cette maison…

— Un instant, général !… J’ai encore un petit renseignement… Je revenais, ce matin, par le faubourg Saint-Jacques, lorsque je rencontrai un ancien camarade.

Pour lors, nous renouvelâmes connaissance en mettant un petit brin d’eau-de-vie en tiers, lorsque la marchande s’écria : « Tiens, voilà cette jeune personne !… »

Aussitôt la mère et la fille sautèrent sur le pas de la porte et ne rentrèrent qu’en se disant : Et elle y va toute seule…

Pour lors, je dis : « Qu’est-ce que c’est donc que cela, la mère ? »

— Oh ! dit-elle ; c’est une jeune personne, c’est-à-dire, elle a bien trente ans et elle a une histoire, sur son compte, parce qu’elle est revenue, à la nuit, chez elle, qu’elle ne croyait pas y être,… et M. Flairault, le clerc du commissaire de police, a dit à ma fille que cette jeunesse voyait un vieillard qui semble ne pas vivre et que l’on allait pincer, cela a étonné dans le quartier, parce que, depuis qu’elle est ici, elle a paru bien honnête, et voyez-vous…

Pour lors, général, je me suis fait indiquer la demeure du clerc du commissaire, et muni de la recommandation de Mlle Paméla Balichet, la fille de la grosse marchande, j’ai attendu le clerc jusqu’à ce soir, qu’il est revenu. Après quelques petits préambules et une syllabe monétaire, dit Lagloire en faisant le geste de compter de l’argent, il m’a déclaré, à voix basse, que cette jeune fille demeurait rue Saint-Jacques, n° 309, et que son père avait été autrefois proscrit, à cause d’une conspiration, du temps du règne du petit tondu.

— Lagloire, c’est elle !… grand Dieu !… c’est lui !…

— Qui, général ?…

— Marianine, Vérynol… Et le général Béringheld effrayé, se leva.

— Non, mon général, il se nomme Master et la jeunesse, Euphrasie ; ce ne sont pas eux. Pour lors, je suis revenu. Le général tomba dans la rêverie, et n’en sortit qu’en s’écriant :

— N’importe, Lagloire, courons ; il faut sauver cette victime.

— Et laquelle, général ?

— Va, Lagloire, cours, dis qu’on mette le chevaux noirs, et prends ton sabre, cours…

À peine Lagloire était-il sorti, que le concierge frappa trois petits coups à la porte de la chambre où le général se promenait à grands pas, et il parut bientôt.

— Monsieur le comte, une jeune fille veut absolument vous parler, à vous-même.

Béringheld, croyant que c’est Marianine, renverse le concierge, et s’échappe… Il vole à travers les appartements et les escaliers, et arrive à la porte. Il aperçoit Julie et ne la reconnait pas… Une pâleur mortelle se répandit sur son visage, quand il vit son erreur, et il se retourna sans rien dire. Julie courut auprès de lui.

— Monsieur, c’est à l’insu de ma maîtresse que je viens vous trouver, mais, mademoiselle n’a pas longtemps à vivre, si vous ne la revoyez pas. M. Véryno…

À peine ce mot fut-il prononcé que Béringheld regarde la femme de chambre, et s’écrie : — C’est vous, Julie !… » Il lui semblait déjà voir Marianine !… l’accent qui présida à cette simple phrase était celui du bonheur.

— Où est Marianine ?… où est-elle ?… dites !…

— Hélas ! monsieur le comte, elle est bien mal, elle m’a donné une lettre pour vous, en cas qu’elle ne revienne pas ce soir, mais je n’ai pas attendu… j’ai dans l’idée…

— Donne !… et le général se saisit de la lettre de Véryno. Il la décachète, et, reconnaissant l’écriture de son vieil ami, il tendit la main à Julie, pour lui prendre celle de Marianine, que Julie voulait encore retenir.

 

Lettre de Marianine à Béringheld.

« Adieu, Tullius, je t’ai chéri jusqu’à mon dernier soupir, ma dernière parole et mon dernier souffle furent pour toi ! je puis te le dire maintenant… Heureuse, si j’avais pu te voir et jouir de ta vue, expirer sur ton sein et te prouver que mes serments ne furent pas vains. Je trace ces caractères en y attachant toute mon âme et tout mon amour : en lisant ces lignes, vois Marianine chercher tes yeux, pour y déposer son dernier regard. Je me flatte que ce testament d’amour sera souvent relu par toi, que tu n’oublieras pas celle qui l’écrivit, et qu’elle vivra toujours dans ta mémoire. J’emporte avec joie cette idée, elle me console… Je vais mourir, Tullius, un secret pressentiment me l’annonce. Adieu.

» Ta Marianine des Alpes. »

« Hélas ! ce mot me rappelle une foule de doux moments, les plus beaux de ma vie, si je n’avais pas eu huit jours de bonheur avant cette fatale campagne, source des malheurs de la France et des nôtres.

Adieu, pour toujours !… pour toujours !… Quel mot !… »

Le général, ému, pleurant, tenait cette lettre à la main.

— Pauvre Marianine, où est-elle !…

— Ah ! monsieur, je l’ignore !

À présent, dit Julie, elle doit être sortie, et personne ne sait où elle va !…

Un affreux soupçon se glissa dans l’âme du général : sa figure se décomposa, il regarda Julie, et d’une voix faible, lui demanda :

— Où demeurez-vous ?…

— Au faubourg Saint-Jacques.

— Grand Dieu ! c’est elle !… le vieillard !…

— Ah ! monsieur, vous connaissez donc cet inconnu avec lequel elle a des relations… Ah ! qu’elle est triste depuis qu’elle l’a vu…

Béringheld évanoui, n’entendait plus rien. Il revint à lui, en s’écriant : — Mes chevaux !… et il courut à l’écurie, aux remises, presser les domestiques.

— Laurent, cent louis, si vous arrivez en un quart d’heure, rue du faubourg Saint-Jacques, N°. 309.

Aussitôt le général fait monter Lagloire, Julie et Laurent : on traverse Paris au grand galop, en criant : gare !… on brûle le pavé, car les chevaux du général dévorent la distance, et jamais on ne vit une pareille vélocité…

— Monsieur, disait Julie, il y a neuf mois que nous sommes revenus de Suisse, mais monsieur a été obligé de changer de nom pour pouvoir rester à Paris. Nous avons été dans la plus grande détresse, et mademoiselle n’a jamais voulu vous faire donner avis de sa position.

— Quelle fatalité ! quelle mauvaise honte !… fierté mal placée ! un ami !… son mari !… ah !…

— Enfin, depuis cinq jours, un soir, mademoiselle est revenue de la rue de l’Ouest avec une somme considérable…

L’effroi du général fut à son comble, il déchirait de rage les broderies de son habit, et, se jetant par la portière, il criait : — Laurent, au grand galop !… plus vite !… et Laurent monta la rue Saint-Jacques, au grand galop, en répondant : — Nous perdons les chevaux !…

— Arriverons-nous à temps ! disait le général.

— Faut l’espérer, répondait Lagloire qui, mettant la tête à la portière, criait gare, à ceux qui se trouvaient et devant, et derrière la voiture qui semblait emportée par un vent furieux.

Enfin, l’on arrive à la demeure de Véryno. Le général monte l’escalier de bois avec une rapidité sans exemple, il entre dans l’appartement de son vieil ami.

Véryno était seul, sa lampe jetait une lueur faible ; et le vieillard, la tête appuyée dans ses mains, réfléchissait ; et son œil fixé sur le siège que Marianine occupa pendant tout le jour, annonçait que toutes ses pensées entouraient sa fille chérie. Au bruit de la porte, le vieillard dérangea sa tête blanchie ; il lève ses yeux gros de larmes, et il aperçoit le général dans un état difficile à décrire. Sa figure terrifiée, son attitude effrayante, émurent tant Véryno, qu’il reconnut Béringheld sans oser lui parler.

— Marianine !… fut le premier mot que prononça le général.

— Elle est sortie ! fut la réponse de Véryno.

Béringheld se tordit les bras, et leva les yeux au ciel avec une expression de douleur, de crainte, et d’effroi, qui n’échappa à personne. Il alla lentement vers son vieil ami, le serra dans ses bras sans mot dire, laissa couler ses larmes sur ce visage antique, et, se tournant vers Lagloire, il lui fit signe de descendre.

Le général laissa le vieillard plongé dans l’étonnement le plus profond, une crainte vague, un effroi glacial se répandirent dans son cœur, et il regarda Julie d’un œil interrogateur. Julie ne répondit rien à cette tacite demande et le silence régna ; seulement, le vieillard étonné se promena d’un pas faible dans cet appartement vide pour lui !…

Pendant ce temps, le général et Lagloire couraient vers l’endroit où Béringheld-le-Centenaire faisait sa demeure momentanée. Ils y arrivèrent, guidés par l’espoir d’arriver assez à temps pour sauver Marianine. Ils entrent dans ce terrain qui semblait le palais du génie des destructions, et le temple de la terreur.

Le général promène un œil curieux sur cette vaste enceinte : son regard arrive sur la maison presque détruite, et là, la lune, se dégageant des ombres épaisses d’un gros nuage, illumina, par une masse de lumière, le porche de cet antre sauvage. Un spectacle magique stupéfia le général : en effet, le grand vieillard lui apparut dans l’enfoncement de la maison, il portait sur ses épaules Marianine évanouie ; sa belle tête était appuyée sur celle du Centenaire, et le jais de ses longs cheveux se mêlait à l’argent de ceux du vieillard ; les bras de cette fidèle amante pendaient sans force, et annonçaient, par cette débilité, qu’elle s’était abandonnée : cette pose, ce laisser-aller, régnaient dans tout son maintien. Le vieillard la supportait avec indifférence, et comme un fardeau sans vie. Cette belle tête pleine de douceur, ces yeux éteints, fermés, et la pâleur de Marianine, encore rendue plus blanche par ce rayon subit de la lune, contrastaient avec le feu qui sortait des yeux du fatal vieillard : c’était la mort emportant un mourant. Que l’on joigne à cela sa démarche lente et immuable, la rigide expression de son visage, et son maintien monumental, et l’on aura l’idée du tableau le plus terrible que l’imagination puisse entrevoir. Ce spectacle était plus qu’effrayant pour le général, car il savait que Marianine allait à la mort. Aussi, à peine eut-il aperçu le vieillard et sa proie, qu’il se précipita, avec la rapidité d’un boulet, vers la maison ruinée. Il entre, et ne trouve point de vestiges ; il parcourt tout, et ne voit point d’issue ; il considère le plancher de dalles où le vieillard s’est comme évanoui, et il ne découvre aucune sortie. Lagloire est stupéfait, mais il court chercher de la lumière, des armes, des instruments : le vieux soldat s’exalte pendant cette course, et jure de tout détruire, plutôt que de ne pas retrouver Marianine.

— À moi ! les amis du 3e régiment ? voilà l’ennemi ! s’écria-t-il.

Trois ou quatre personnes entendant crier Lagloire, le suivirent vers le cabaret où il avait déjà établi son quartier-général, lors du blocus qu’il fit pour découvrir la demeure du Centenaire, et le hasard voulut que ce fussent des anciens soldats du régiment de Lagloire…

CHAPITRE XXIX.

Marianine aux Catacombes. – Apprêts de sa mort. – Sa vision dernière.

AUSSITÔT que le vieillard fut dans le souterrain, avec sa proie, il se hâta de profiter de l’évanouissement de Marianine pour la transporter, à ce qu’il avait nommé son palais. La fraîcheur des caves profondes, qui commencent sous l’observatoire et dans lesquelles le vieillard avait un accès secret, saisit Marianine, et elle s’éveilla de l’espèce de sommeil auquel elle était en proie.

Un mortel effroi s’empara de son âme, lorsque la lueur faible de la lampe, que tenait le vieillard, lui montra l’horrible séjour qu’ils traversaient. La jeune fille, n’ayant jamais entendu parler des catacombes, fut terrifiée à leur aspect. Ces montagnes d’ossements, rangés avec une régularité singulière et qui semblent les archives de la mort, ce silence éternel, à peine troublé par les pas de celui qui la soutenait, et plus que tout cela, la présence de cet être extraordinaire qui participait par tant de détails aux habitants des tombes, tout contribuait à la mettre sous le charme invincible de la peur, et cet état lui ôtait l’énergie et les moyens de se soustraire à son sort ; elle ne pouvait que suivre cet être magique qui la mit à terre aussitôt qu’il s’aperçut qu’elle n’était plus évanouie.

Ils marchaient déjà depuis bien longtemps en silence, et ils allaient se trouver au bout des catacombes, lorsque la pauvre Marianine, rassemblant ses forces, s’arrêta en disant : « Où me menez-vous ?… »

— Au Louvre… tiens, jeune fille, regarde ?… et le vieillard lui montra la voûte, nous sommes dessous la Seine, et dans un instant tu entendras le bruissement de l’onde.

— Mais, à quoi me sert-il d’aller au Louvre ?

— Tu y verras un palais où toutes les sciences se sont donné rendez-vous ; tu contempleras une habitation où tous les pouvoirs se sont réunis ; si tu veux voir ton amant, tu le contempleras à loisir ; si tu es malheureuse, tu cesseras de l’être…

Le vieillard avait un accent sardonique qui fit frémir Marianine. Enfin, elle se leva et suivit le Centenaire qui marchait au milieu de ce silence effrayant qui accompagne l’exécuteur entraînant une victime à l’échafaud.

Bientôt, ils arrivèrent à un endroit où une masse énorme de pierre qui commençait au sol, dont elle faisait partie, et continuait jusque par-delà la voûte, annonça qu’ils avaient atteint le but de leur voyage souterrain. La bizarre disposition de cette masse de pierre indiquait que là aussi, la génération passée qui avait exploité cette carrière, s’était arrêtée, soit parce que la nature de cette matière n’était plus la même, soit parce que la mine ne fournissait plus rien. Marianine s’assit sur un bloc de pierre : ses yeux sans force et dénués de toute expression vitale, errèrent dans les sinuosités de ce rocher souterrain, sur les trous qui gardaient encore les marques des travaux de l’homme, sans qu’elle osât regarder le Centenaire ni retourner la tête : enfin, si l’esprit humain peut se figurer exactement l’état d’un être, qui n’a plus de la vie qu’un souffle animal privé des sensations, du sentiment, et trop faible pour faire mouvoir les ressorts de l’âme, on aura une idée imparfaite de la situation de Marianine.

Au milieu de ce silence de mort, on n’entendait que le bruit des filtrations de fonde, qui tombait goutte à goutte, et dont le retour successif, pouvait à lui seul plonger l’âme dans la mélancolie.

Cependant le Centenaire, cherchant dans la voûte un objet qui lui paraissait familier, parvint, après quelques instants à le trouver. Alors, sans que Marianine, qui avait atteint un degré inconnu de souffrance passive, pût être étonnée de ce nouveau prodige, elle vit machinalement, et comme un spectacle ordinaire, cette masse énorme de pierre s’enlever dans les airs et le Centenaire attacher une chaîne de fer, sortie de la voûte, à un grand anneau scellé dans les parois de cette roche. Alors la jeune fille aperçut un autre souterrain, dont la nuit éternelle était faiblement modifiée par une lueur, qui ne servait qu’à rendre l’obscurité plus terrible. Cette triste lumière, qui s’échappait des fentes d’une porte placée au bout de cette galerie, colorait d’abord assez fortement les deux côtés de ce sombre corridor souterrain, mais cette lueur venait mourir, par des teintes insensibles, de telle manière que l’endroit où se trouvait Marianine était tout à fait noir. Cet effet naturel portait dans l’âme une telle émotion, que la fille de Véryno fut en quelque sorte tirée de son abattement, et qu’elle jeta un grand cri.

— Voilà le portique de mon habitation, s’écria le vieillard en saisissant Marianine et la faisant entrer dans ces nouveaux lieux.

Elle fut agréablement surprise, en sentant qu’elle marchait sur un parquet de bois, recouvert d’un tapis qui devait être précieux, à en juger par la douceur qu’elle trouvait à le fouler. La voûte et les parois de cette galerie étaient tapissés de velours noir, drapé avec élégance et rattaché par des agrafes d’argent. Marianine, au milieu du luxe royal de cette galerie, retrouva quelque peu de courage, et elle se mit à effleurer de sa jolie main le velours et les ornements, semblable aux mourants qui cueillent des fleurs, font des projets, et par une loi secrète de la nature de notre esprit, se cachent l’horreur de la mort future par des jeux éphémères.

Marianine suivait le vieillard de loin : tout à coup son pied heurte contre une masse sonore, dont le bruit sec l’effraye, elle regarde à ses pieds et, à la faveur de la lueur qui devenait plus forte à mesure qu’ils avançaient, elle croit reconnaître un squelette, dont la main décharnée tenait encore un morceau de tapisserie. Marianine frémit à l’horrible idée, qu’elle eut sur le champ, des sacrifices que son guide avait dû faire pour obtenir un secret inviolable sur sa demeure souterraine. Alors toute cette splendeur se ternit et elle ne pensa plus qu’à la mort des ouvriers que le vieillard avait employés, et ces réflexions la conduisirent à penser qu’elle ne sortirait plus de cette tombe… Elle se retourna comme pour s’enfuir, mais aussitôt qu’elle eut levé les yeux, elle rencontra le Centenaire qui lui barrait le passage. Elle tressaillit à l’aspect des regards d’horreur qu’il jetait sur elle.

— Quel est ce mystère ? demanda-t-elle en lui montrant les os du squelette par un geste accusateur.

Le Centenaire se mit à sourire dédaigneusement, et au milieu du silence l’éclat de son rire sardonique effraya la jeune fille…

— Tu crois que je l’ai fait mourir ?… » Marianine tressaillit en voyant avec quelle sagacité le vieillard découvrait ses pensées. « Euphrasie, continua-t-il, cinquante hommes, des différents siècles qui se sont écoulés, ont travaillé à cette demeure de Gnome, il n’en est pas un seul qui ait su avoir édifié mon palais…… Lorsque je sacrifie un être… c’est le plus rarement possible, et, en pleurant, car je suis alors les lois de la nécessité… marchons !… »

Ils arrivèrent enfin au fond de la galerie, et là, avant d’entrer, Marianine remarqua une foule de choses précieuses disposées avec art. Au milieu de ces curiosités, elle vit des morceaux de bois brûlés posés respectueusement sur un velours comme une chose précieuse.

— Qu’est-ce ? dit-elle en regardant le grand vieillard.

— C’est, répondit-il, quelques fragments du bûcher de Jeanne d’Arc : à côté, voici une des dernières pierres de la Bastille ; plus loin, ce crâne est celui de Ravaillac ; ce livre, est la bible de Cromwell ; cette arquebuse a appartenu à Charles IX ; contemplez bien cette mappemonde ? c’est celle du grand Christophe-Colomb ; voici le voile de la reine Elisabeth ! un collier de sa sœur Marie ; une cravache de Louis XIV, une épée de Ximenès et une plume du cardinal de Richelieu ; ce n’est pas celle qui a écrit l’ordre d’exécuter ce pauvre Montmorency, mais celle qui écrivit Mirame ? tenez : ceci est un anneau de Sixte-Quint ; enfin tout ce que vous voyez, sont des souvenirs qui me rappellent tous mes amis et les siècles passés.

En achevant ces mots, le Centenaire poussa la porte, et un autre spectacle frappa Marianine étonnée. Elle aperçut une vaste pièce circulaire, dont une étoffe précieuse tapissait les murs. Sur une table immense, couverte d’une serge verte, une lampe de bronze paraissait éclairer éternellement ce lieu d’horreur.

En effet, plusieurs crânes humains étaient sur la table ; des squelettes avançaient leur tête hideuse, ils semblaient ricaner tout haut et appeler Marianine. Lorsqu’elle porta les yeux d’un autre côté, elle frissonna en voyant des instruments d’acier qui scintillaient et paraissaient prédire la mort ; des sphères, des cartes, des os, des substances singulières, dont elle ne put distinguer les formes ni les couleurs, effrayaient ses yeux. Elle ne vit point de livres : seulement, des parchemins desséchés à moitié déroulés et couverts de caractères indéchiffrables formaient toute la bibliothèque du Centenaire. Marianine, n’osant penser, parcourait de l’œil cet appartement, au centre de la terre, qui avait l’air de contenir tous les secrets de la nature. Tout à coup, elle ressaisit sa pensée, et son premier mouvement fut de chercher à fuir, elle se retourne, elle n’aperçoit plus d’issue, et, comme par enchantement, il s’est élevé derrière elle un fauteuil caché par un drap noir, ou du moins, elle dut penser que le contour de l’objet caché par ce drap fatal était un siège… Elle chercha le vieillard comme pour l’interroger et elle fut glacée d’effroi… Le Centenaire s’était placé sur son fauteuil, il avait ôté tout l’attirail et les vêtements qui déguisaient ses formes, et la lumière blanchâtre de la lampe en donnant d’aplomb sur son crâne, le rendait tellement jaunâtre, que rien ne distinguait la tête du vieillard de celles qui, privées de la vie, gisaient devant lui.

Mais ce qui épouvanta bien plus Marianine, ce fut le changement qui s’était opéré sur la figure du personnage singulier qui se trouvait devant elle. L’attitude du Centenaire, et la rigidité de ses manières, en aurait imposé au plus intrépide. Une sévérité brusque siégeait sur son visage, avec tous les indices de la cruauté. Il n’osait regarder sa victime qui, pâle, les cheveux épars, et belle de candeur et d’innocence, semblait l’interroger des yeux au défaut des paroles qu’elle ne pouvait prononcer. La clarté presque indécise de la lampe et un silence immuable, prêtaient à cette scène souterraine, une éloquence inimaginable. On eût dit Marie Stuart, seule avec son bourreau, attendant le coup mortel dans cette salle que Schiller représente ornée d’un luxe royal.

Marianine remarqua bientôt des indices effrayants, manifester les approches d’une dissolution, chez le vieillard : le feu sombre de ses yeux, s’adoucissait insensiblement en paraissant s’éteindre. Soit que ce fût un effet des efforts inégaux de la lueur de la lampe, soit que ce fût une anomalie de cette existence surnaturelle, elle croyait apercevoir la carnation factice de cet être, pâlir de telle sorte, que les os des générations passées n’étaient pas plus blancs. Au moment où cette pauvre enfant le contemplait avec le plus d’attention, il la regarda, et le coup d’œil furtif qu’Ugolin jeta sur les membres de ses enfants morts de faim, fut, tel terrible que le Dante le représente, moins féroce et moins profond.

Le vieillard, après avoir imprimé par ce regard, à l’âme de Marianine, une stupeur dont il semblait vouloir profiter, se leva, et sentant son existence s’affaiblir, il fut forcé de se traîner et de s’appuyer sur les meubles, pour aller chercher différentes choses.

Il apporta un tube en verre, qui finissait en chalumeau, et dont l’extrémité était garnie en platine : il le posa, avec la précaution de la vieillesse, sur sa table, il y joignit des fioles dont Marianine ne put apercevoir le contenu, car une substance, formée par un alliage de plusieurs métaux, emboîtait chaque vase, dont la partie supérieure restait seule à découvert. Lorsqu’il eut posé sur la table tout ce dont il semblait avoir besoin, il prit un mortier en or et le plaça près de Marianine, qui regardait ces apprêts avec une curiosité enfantine. La pauvre jeune fille aurait, je crois, joué avec la hache avant qu’on lui tranchât la tête.

— Pourquoi, dit-elle doucement au vieillard, pourquoi tout ceci ?

Le cri de la hyène qui trouve une proie longtemps cherchée, n’est pas plus sauvage que le rire du Centenaire.

— Quelle voix ! s’écria Marianine, oh ! laissez-moi m’en aller ? car je n’existe pas…

— Ta vie est à moi, reprit le vieillard, tu me l’as donnée, elle ne t’appartient plus…

— Qu’en voulez-vous faire ? demanda-t-elle avec ingénuité.

— Quand tu l’apprendras, tu n’en sauras plus rien ! répondit laconiquement le Centenaire.

— Grand dieu ! s’écria Marianine en se tordant les bras et levant les yeux vers la voûte ; alors, elle eut sujet de frémir en voyant au-dessus de sa tête, une immense cloche d’une substance diaphane, et qui paraissait ne tenir qu’à un fil, elle jeta un cri d’horreur, et, heureusement pour elle, elle tomba à côté du fatal instrument que cachait le drap noir.

Le Centenaire continua ses apprêts avec une stoïque impassibilité, et il ne releva même pas Marianine qui tâcha de ramper de son mieux pour regagner la porte, devenue invisible, mais le vieillard de temps en temps jetait un coup d’œil sur les mouvements de sa proie.

En ce moment, un bruit assez extraordinaire, fit retentir le souterrain par lequel ils étaient arrivés ; le vieillard étonné écouta longtemps, mais comme le bruit cessa soudain, il n’y fit plus aucune attention. Une légère lueur d’espérance se glissa dans l’âme de Marianine, elle était à genoux et cherchait à découvrir ce que voilait le lugubre drap noir ; en portant la main de ce côté. Elle sentit une chaleur intolérable, alors elle n’osa pas s’assurer si le feu caché dont l’influence était si violente brûlait sous la grotte, ou s’il était contenu dans de l’airain. Elle regarda au-dessus du drap noir, et elle vit s’élever une vapeur dont la présence était annoncée par le mouvement des objets qui se trouvaient en deçà. — Allons, s’écria le vieillard en s’avançant vers la jeune fille, relevez-vous ?

Marianine se leva, et courut se réfugier du côté opposé, en paraissant redouter l’approche du vieillard. Ce dernier se mit à sourire de l’effroi de la victime et lui dit :

— Euphrasie, tu es en mon pouvoir, et rien ne peut t’y soustraire… Quel est l’oreille qui entendrait tes cris, le bras qui te défendrait ? Nous sommes à deux cents pieds du sol sur lequel marchent les hommes d’un jour…

— Et Dieu !… dit Marianine.

Un effroyable sourire vint errer sur les lèvres cautérisées du Centenaire ; alors en apercevant ce rire sardonique digne de Satan, la jeune fille s’écria : « Je suis morte… je le vois. »

Un second sourire servit encore de réponse, et le vieillard, contemplant la beauté sublime de celle qu’il allait détruire, laissa rouler sur sa joue livide quelques larmes…

Marianine, en tombant aux genoux de son bourreau, éleva vers lui ses mains suppliantes, et lui dit d’un son de voix qui eût attendri un tigre : — Au moins, laissez-moi prier Dieu… quelques instants ?…

— Si cela rend votre mort moins cruelle, j’y consens…

Là-dessus, le vieillard retourna sur son fauteuil, et, consultant tour à tour les substances que renfermaient les fioles, il se mit à en composer un mélange, pendant que Marianine, agenouillée sur un carreau de velours, où peut-être d’autres victimes avaient prié avant elle, éleva vers le ciel ses innocentes supplications.

— Hélas ! dit-elle tout haut, peut-être dois-je remercier l’Éternel de me ravir mon existence, c’est m’épargner de la douleur. En effet, grand Dieu, la somme de mon infortune a, jusqu’ici surpassé celle de mon bonheur, et pour quelques instants fugitifs, que de peines !… S’il en fut ainsi pendant la plus belle moitié de ma vie, n’est-ce pas un triste augure pour le reste !…

Cette idée envahissant son âme, elle se releva calme, et, se présentant au vieillard, elle lui dit avec un doux accent d’innocence :

— Me voilà prête…

Le Centenaire, ne s’attendant pas à une pareille soumission, la regarda avec étonnement.

— Pourriez-vous me dire, reprit-elle avec un son de voix qui ne renfermait aucune plainte, aucun reproche ; pourriez-vous me dire ce que je vous ai fait pour que vous vouliez me tuer !…

— Pourquoi t’es-tu trouvée sur mon chemin ? ne m’as-tu pas avoué que tu allais à la mort, que tu la désirais ?…

— Moi, s’écria-t-elle ; j’ai désiré la mort ?… ah ! je ne la connaissais pas !…

— Puisque tu voulais mourir, ne vaut-il pas mieux que ton souffle, au lieu de se perdre et d’aller retrouver la masse d’existence qui appartient à notre globe, vienne prolonger ma vie ?… Mais, jeune fille, mon souffle est fondé sur le tien, je te plains si tu m’as trompé !… si tu aimes la vie, il la faut quitter… Que ne m’as-tu prévenu ?… j’aurais cherché d’autres victimes ! je n’en manque pas dans Paris… et les tripots du palais de Richelieu m’en fournissent plus qu’il ne m’en faut… Maintenant il n’est plus temps… ; dans peu j’expire… je sens déjà qu’à peine mes idées se forment, et le fluide vital me manque… Ta mort est maintenant une nécessité, et puisque tu as une belle âme, je te parle froidement… Pauvre enfant ! je te regretterai peut-être plus que tous ceux que tu laisses sur la terre, et… il est des souvenirs bien cruels pour moi…

En achevant ces derniers mots, le Centenaire paraissait oppressé, et un reste de sensibilité triomphait des froides et tristes vérités que son omniscience lui avait fait conquérir.

— Alors, répondit Marianine, employez votre art divin ? plongez-moi dans le sommeil de l’âme, et faites-moi voir celui que je chéris ?… Pendant que je serai occupée à cette douce vue, que je serai détachée du monde, vous vous emparerez de ce souffle dont je n’ai plus besoin… car, s’il n’est pas venu m’épouser, c’est qu’il ne m’aime plus.

Le vieillard parut enchanté de cette proposition, qui sauvait à Marianine les douleurs de l’agonie, et qui lui ôtait à lui-même le terrible spectacle d’une victime qui se débat centre la mort. Un rayon de joie vint ranimer son visage, qui prenait déjà l’aspect de celui d’un squelette, et il s’empara des mains de Marianine…

DERNIÈRE VISION
DE MARIANINE
[6]

AUSSITÔT que le Centenaire se fut emparé des jolies mains de Marianine, elle tomba dans le néant, et une nuit plus profonde que la nuit des cieux, l’envahi avec une promptitude égale à celle de la flèche, qui perce la colombe. Alors la jeune fille entra dans le vaste royaume dont le territoire commence où finit celui de l’univers, ce domaine où nul ne pénètre sans être à la fois et mort et vivant, où l’homme fait comparaître toute nature en dehors d’elle-même, comme si un miroir en réfléchissait les moindres secrets rendus comme matériels ; ce domaine où règne un pouvoir qui coupe la terre entière comme avec un rasoir tranchant, et qui en découvre les trésors les plus cachés ; où l’on appelle involontairement les plantes et les animaux par leur nom ; où l’on comprend les idées de tous les peuples, où l’on traverse l’univers avec la facilité d’une mouche qui vole d’une chambre dans une autre. Admirable empire, dans lequel on oublie tout, pour ne garder qu’une agréable sensation comparable au charme d’un rêve de bonheur. Enfin, où l’homme ne regarde de lui-même que la précieuse élaboration qui forme la pensée.

Marianine n’est plus dans le souterrain où elle est[7]. Son beau corps y reste, il est vrai, mais son âme voltige au gré de la volonté d’un être dont elle ne peut secouer le joug dominateur : il semble qu’il ait la baguette magique dont les Orientaux arment leurs divinités fantastiques, et qu’il manie la nature en se jouant. La jeune fille demeura plongée dans cette nuit funèbre, et sa passibilité devint si profonde, qu’à son dire, le mort couché dans la tombe, n’est pas plus inanimé et immobile qu’elle l’était.

Cependant, malgré cette épaisse nuit, elle sentait un danger imminent, et il lui semblait vaguement que l’on allait lui causer de la douleur.

Au bout d’un temps indéfini[8], (puisque Marianine ne pouvait avoir aucune idée sur la durée) elle commença à voir jour en elle-même, et, cette fois, l’aurore qui se levait dans son âme eut une teinte blanchâtre, semblable à la lueur que jette une lampe nocturne contenue dans un vase d’albâtre. Elle se mit alors à marcher dans le souterrain qu’elle venait de parcourir avec le vieillard ; mais sa marche ne rendait aucun son, son souffle ne faisait point résonner la voûte, et elle eut beau frapper les montagnes d’ossements, elle n’entendit aucun bruit.

Une clarté soudaine la fit s’avancer avec une vitesse incroyable, elle entendit le bruit d’une foule de voix confuses, et alors elle se dirigea du côté des personnes qu’elle pressentait venir.

Pour arriver plutôt, elle se pencha (comme pour y puiser plus de force) sur l’ombre du Centenaire qu’elle sentait à ses côtés, sans cependant le voir ni l’entendre, quoi qu’elle sût qu’il était là. Ayant acquis ainsi une plus forte dose d’incorporéité et une énergie ressemblait à celle de l’animalité physique, elle vit soudain un tableau qui lui fit jeter des cris de joie ; mais, bien que Marianine employât pour crier toutes ses forces corporelles, il ne s’échappa de son corps aucun son, aucune parole, et sa langue resta attachée à son palais, quoiqu’elle l’ait fait mouvoir.

En effet, le général Béringheld, Lagloire, trois soldats, Véryno, Julie, le cocher de Tullius, formaient le groupe, aperçu par Marianine : les uns tenaient des flambeaux, et les autres, armés de pioches creusaient le plancher de la maison du Centenaire.

— Courage les amis !… criait Butmel, saisissez-moi les pioches à la première capucine ! le général donne cent louis si c’est fini dans une heure.

— Deux cents !… s’écriait le général, et trente mille francs si nous sauvons Marianine.

À ces paroles, Véryno qui arrivait, conçut le danger de sa fille, et il tomba presque mort entre les bras de Julie. Le général, trop occupé des fouilles, ne fit pas attention à l’évanouissement du bon vieillard, il saisit une pioche et se mit à travailler : ce que voyant, Lagloire frisa sa moustache, lâcha un juron, en disant :

— Et le respect donc, mon général ?…

— Marianine !... Marianine !… répondit Tullius en déchargeant de tels coups sur le carreau que les murailles parurent en trembler. – « Nous n’aurons que son corps ! » s’écria-t-il.

— Mon père se meurt ! cria Marianine de sa douce voix ; Tullius tu creuses à gauche, c’est à droite, il n’y a qu’une grande pierre à soulever… elle est là !…

L’extraordinaire de cette magique vision, c’est que la fille de Véryno ne se trouvait encore qu’à moitié du chemin des catacombes, qu’elle était séparée par une voûte de soixante pieds de terre, du lieu où se passait la scène, et qu’elle la voyait, non pas par la vertu visuelle de l’œil extérieur, mais par une vision interne ; de manière que c’est encore un problème à résoudre, de savoir si les lieux s’approchaient et comparaissaient en elle, ou si c’était elle qui se transportait à cet endroit.

Enfin, elle y arriva, et quand elle fut contre la voûte, elle la traversa comme s’il n’eût pas existé de barrière entre elle et le groupe des travailleurs. Elle jeta un cri de bonheur qui ne fut pas plus entendu que ses autres cris. Elle déposa sur le front de son père un tendre baiser dont il ne parut pas affecté.

Elle eut beau dire : « Bonjour Julie !… » Elle eut beau se jeter dans les bras de Béringheld et le serrer par une étreinte d’âme remplie d’amour, le général n’en continua pas moins à donner des coups terribles sur les dalles de marbre. – Alors, bien que Marianine eût déjà eu un exemple de cette insensibilité (comme elle n’en avait pas gardé le souvenir), ce fut comme la première fois, et elle se mit à pleurer à chaudes larmes en s’essuyant avec ses beaux cheveux noirs.

— Bravo ! s’écria Lagloire, je tiens le pourquoi ! Général voici une pierre qui se disjoint.

Marianine pleurante et chagrine, ne prit point part à la joie du groupe, elle s’assit à côté de son cher Tullius, et elle se complut dans l’admiration où elle fut plongée en contemplant l’ardeur qu’il mettait à cette fouille. Le général pâlit de bonheur et d’espoir, quand Lagloire lui montra la pierre immense dont chacun tacha de deviner le secret.

— Enfin, général, s’écria Jacques Butmel, nous allons entrer au quartier-général de notre vieux brigand de cosaque.

— Il doit y avoir un contrepoids ! murmura Véryno, car pour soulever cette masse, je ne crois pas qu’il y ait d’autre moyen.

— Le voici, le voici !… s’écriait Marianine, en saisissant le ressort caché qui faisait pencher le contrepoids ; mais elle eut beau le faire mouvoir la pierre n’en resta pas moins à sa place.

— Au diable le contrepoids ! répondit Lagloire ; et, fouillant dans les gibernes des soldats, il en retira des cartouches, les ficela, et, les faisant entrer de force aux quatre coins de la pierre, il tira son briquet, sa pipe, son amadou (choses qui ne le quittaient jamais) ; et, regardant les trois soldats, il leur dit :

— Vous, mes vieux troupiers, vous allez rester avec moi ! – Général, papa Véryno, et vous, joli petit fusil de munition, dit-il en s’adressant tour à tour au général, à qui il fit une salutation respectueuse, à Véryno et à Julie, à qui il passa sa main sous le menton ; vous allez vous retirer dans la rue ? lorsque l’explosion sera faite, que nous serons maître de la place, vous reviendrez !… Allons… Général, il faut évacuer la caserne, je commande la manœuvre aujourd’hui.

Tout le monde se retira et Lagloire resta avec les trois camarades qu’il avait rencontrés, il sema de la poudre et y mit le feu, lorsqu’il eut amené la traînée à une distance honnête. – La pierre sauta, Marianine était dessus, elle ne ressentit aucune atteinte, et lorsque la pierre laissa un vide. Marianine ne changea pas de place.

Tout le monde revint examiner l’endroit où Marianine pleurait toujours en s’apercevant qu’on ne la voyait point. Une salve de cris de joie, s’élança dans les airs, quand on reconnut les marches d’un escalier, et Lagloire, oubliant que le gouvernement avait changé, s’élança dans le souterrain avec les trois grenadiers, en criant : « à la gloire ! en avant, pas de charge, et vive l’empereur !… de Maroc, » ajouta-t-il prudemment en entrant dans le souterrain…

Marianine erra encore bien faiblement en les suivant des yeux, mais tout disparut et le tableau devint indistinct par degrés, comme lorsque l’esprit perd la trace d’un souvenir, s’il est possible de comparer un objet matériel aux effets de la pensée…

Enfin, semblable à Eurydice lorsqu’elle échappa, en fumée des bras de son époux, son âme n’étant plus éclairée, sembla revenir habiter le beau corps qui gisait dans l’amphithéâtre horrible du vieillard. Néanmoins, Marianine sentit, qu’au moment où elle ne vit plus rien le Centenaire l’abandonnait, et que ses mains glaciales avaient cessé de la parcourir…

 

FIN.

Marianine est-elle morte ? le Centenaire existe-t-il encore ? l’a-t-on revu ?… Tout ceci n’est-il qu’une fiction, un délire d’une imagination malade ?…

À toutes ces questions, l’éditeur ne peut répondre que par la phrase que Socrate trouvait la plus difficile à prononcer pour l’homme. Je ne sais

Paris, 18 avril 1820.

 

NOTE DE L’ÉDITEUR

Paris, 20 août 1822.

Ici, se terminait, en effet, tout ce que je m’étais procuré de renseignements sur le Centenaire.

Ce qui m’empêcha longtemps de publier tous ces documents en les réduisant en un récit suivi, c’est que j’ai senti que cette fin, ce dénouement, qui ne dénoue rien, ne satisferaient jamais la curiosité de ceux qui cherchent dans un livre, une action soumise aux règles de l’art dramatique et qui veulent absolument un cinquième acte et un mariage, sans tenir compte à l’auteur des sensations qu’ils ont éprouvées avant d’arriver à la dernière page, et qui regardent comme nulles, leurs émotions si on ne leur laisse pas un jouet.

On m’aurait surtout reproché le vague qui règne dans ce dernier chapitre, et l’âme, je le sens, est douloureusement affectée, en supposant que Marianine a dû succomber. Enfin une espèce d’impatience doit éclater lorsque l’on se trouve ignorer les destins du Centenaire.

Du moins, ce furent les sentiments qui m’agitèrent quand je rassemblai ces manuscrits. Je vais rendre compte du hasard qui fit tomber entre mes mains, les lettres qui formeront la conclusion.

J’ai un frère, dont j’ignore le sort, puisqu’il s’est embarqué, depuis cinq ans, pour faire le tour du monde. Ce frère, avant de partir, me remit une partie des renseignements qui servent de base à cette histoire, et comme il s’occupe beaucoup des sciences naturelles, qu’il est très distrait, il me donna la liasse, fort incomplète : sans les amis puissants qui m’ont servi, celle liasse m’aurait été fort inutile.

Le bruit de la mort de mon frère s’est répandu, il y a six mois, et comme nous sommes plusieurs frères (l’on finira par les connaître), l’on mit les scellés sur son cabinet : il y a environ deux mois qu’en les levant, je reconnus des lettres de l’écriture du général Béringheld.

Ayant déjà fait mes preuves dans l’art de soustraire des papiers, lors de mon aventure au Père-Lachaise (voyez la préface du Vicaire des Ardennes), on pense bien que je m’emparai très subtilement des précieuses lettres qui vont former la conclusion de cette histoire : et ce, à la barbe de mes frères.

Mon frère (le mort présumé), était un véritable savant, ayant des opinions très extraordinaires sur la nature des choses. C’est un esprit mathématique, qui va de preuve en preuve et qui ne marche qu’avec l’Analyse (il prétend qu’on ne fait rien sans elle) ; comme depuis longtemps j’ai pris à gauche, et que j’ai tout donné à l’imagination, je me moquais souvent des prétendues découvertes de mon frère, de ses idées et de ses systèmes. Il avait fini par me regarder indigne de ses confidences ; et cette explication doit faire deviner le motif qui le portait à me cacher l’aventure qui lui donna lieu de connaître le général Béringheld.

Attendu que ce n’est que récemment, que j’ai trouvé ces pièces importantes, je n’ai pas eu le temps d’en changer la forme et je les publie telles qu’elles sont sans y rien retrancher ni rien y ajouter, je prie le lecteur de suppléer à tout ce qui manquera.

HORACE ST. AUBIN.

CONCLUSION

Lettre de M. de St. Aubin l’aîné, à M. James Gordon.
 

Paris…

« Mon cher ami, il y a plus d’adeptes que nous ne le croyons et j’ai une peur effroyable que les pouvoirs que nous avons conquis, ne deviennent la proie de chacun. Écoute ce qui m’est arrivé.

Hier, après t’avoir quitté, j’ai été à l’assemblée de Jeannes qui, tu sais, demeure au bout du monde. Tout ce que nous eûmes à faire nous prit bien plus de temps que nous ne l’avions cru, et minuit arriva bientôt. Je revenais à près de deux heures du matin, et j’étais, je crois, à six cents pas de distance de l’hospice des Enfants-Trouvés, lorsque j’entendis des cris perçants : je me dirigeai vers l’endroit d’où je présumais qu’ils parlaient, et je vis sortir de cet enclos que je t’ai fait remarquer souvent, un homme portant une femme dans ses bras… je crus que c’était un enlèvement, parce que la lueur de la lune ne laissant pas bien distinguer les objets, je ne vis pas parfaitement le visage de la femme, dont les cheveux épars, la contenance me donnèrent lieu de penser que les cris que j’avais entendus, étaient jetés par elle. Soudain, je m’élançai, et saisissant violemment le ravisseur, je lui enlevai sa proie en me dirigeant vers la maison d’un boulanger, chez lequel je voyais de la lumière.

Aussitôt que j’eus cette femme entre les bras, elle se mit à gémir d’une singulière façon. Je fus forcé de la rendre, car l’inconnu qui la tenait, m’arrêta dans ma course et me la redemanda avec un ton et des manières qui me prouvèrent que ce n’était point un malfaiteur. Alors je l’aidai à transporter cette jeune femme évanouie, jusques dans une maison devant laquelle un équipage était arrêté.

Là, nous entrâmes dans la loge d’un concierge qui paraissait tout en émoi, comme si un événement extraordinaire eût eu lieu dans le quartier. On déposa le corps de la jeune femme sur un lit, et quand elle y fut, le jeune homme examinant sa pâleur, la crut morte. Alors il se livra au plus affreux désespoir auquel un homme puisse être en proie, mais je le calmai soudain, car après avoir tâté le pouls de celle qu’il appelait sa chère Marianine, je lui dis qu’elle vivait encore : il me regarda d’un air étonné, et porta pendant longtemps ses yeux sur moi, et sur la jeune femme.

— Ceci, dis-je, est bien extraordinaire… Soudain, je pris une lumière et faisant rougir un fil de laiton, je le mis tout rouge dans la main de Marianine. L’inconnu frissonna, mais il fut stupéfait en voyant l’immobilité de Marianine, qui ne poussa pas une plainte, bien que sa peau fût brûlée par le fil de laiton.

Alors, prenant la main de l’inconnu, je lui dis : « Monsieur, je vous réponds de cette jeune fille, et bénissez le hasard qui a voulu que nous nous rencontrassions, car elle serait morte de faim, sans pouvoir sortir de la léthargie où vous la voyez plongée.

Aussitôt, je la réveillai : elle jeta son œil étonné sur moi, mais quand elle vit l’inconnu, son œil ne fut plus terni par les nuages du sommeil, il brûla d’une lumière presque surnaturelle, et elle s’écria d’un son de voix charmant : « Tullius !… »

À ce mot, l’inconnu, comme fanatisé, la prit dans ses bras, sortit rapidement, la jeta dans la voiture, en criant à son domestique : « Laurent cent louis si tu nous emporte comme le vent à la poste aux chevaux. Tu ne rencontreras pas de voitures, ainsi au grand galop.

Je l’arrêtai, et le priai, pour toute récompense, de m’envoyer la relation de l’aventure singulière, par laquelle la jeune fille avait été endormie : je lui donnai mon adresse ou plutôt je la lui jetai, car sa voiture partit comme un éclair ; et au moment où elle partit, je les vis s’embrasser et la jeune fille poser sa tête sur l’épaule de son amant.

Tu sauras qu’elle était belle comme une statue antique, je n’ai jamais entrevu de formes plus suaves, et malgré son extrême pâleur et sa maigreur, elle était encore parfaite.

Attendu, que j’étais extrêmement fatigué, je suis rentré, en disant au vieux concierge que je reviendrais le lendemain savoir de lui les incidents dont il voulut me faire le récit.

Tu vois, mon cher Salvator, que nous ne sommes pas les seuls à nous occuper de cette science, dont les prodiges surpassent les miracles d’autrefois.

Le lendemain je suis revenu : j’ai appris que l’inconnu était le général Béringheld, et que trois heures après mon départ, on avait entendu d’effroyables cris partir d’une maison située sur le terrain, dont je t’ai parlé plus haut ; que le père de la jeune fille, une femme de chambre et un vieux soldat en étaient sortis, en y laissant, ont-ils dit, trois grenadiers aux prises avec le démon.

Voilà ce que j’ai extrait de plus clair, de tout le bavardage du vieux portier : lorsque j’aurai reçu des nouvelles de mon général, je t’en dirai plus long sur toute cette aventure, et en attendant je suis ton dévoué, etc. »

 

Lettre du général comte de Béringheld, à M. Victor de Saint-Aubin, l’aîné, médecin.

Monsieur, vous m’avez fait promettre de vous expliquer par quelle aventure singulière, la jeune fille que j’ai si rapidement enlevée, avait pu se trouver dans l’état dont vous l’avez tirée.

Si je vous ai quitté si brusquement après avoir reçu de vous un service que dix millions n’acquitteraient pas, je vous prie de me laisser commencer cette lettre par vous exprimer une reconnaissance sans bornes, et je vous offre avec plaisir mon crédit, mon cœur et ma bourse.

Pour peu que vous connaissiez le cœur humain, au moral, vous devez juger que lorsque vous avez rendu à la vie ma chère Marianine, que quand ses yeux se sont tournés vers moi, qu’elle m’appela : Tullius !… en jetant dans ce mot tout l’amour qui l’anime depuis si longtemps, le premier mouvement d’un homme qui aime (et monsieur, il n’y en a pas beaucoup qui aiment), est de saisir une femme aussi adorable, aussi adorée, et de la soustraire à toutes les malignes influences, de je ne sais quels démons qui nous ont toujours entourés depuis la guerre de Russie.

Le peu de mots que nous avons échangés, m’ont prouvé que vous vous occupiez beaucoup des sciences, et l’inconcevable service que vous m’avez rendu, m’a fait entrevoir que vous possédiez un des secrets de l’être extraordinaire dont j’ignore encore le sort.

Reportez-vous, monsieur, à cette nuit de terreur et de souffrance ? et voyez-moi suivi de quatre vieux militaires, m’élancer dans l’immense abîme des catacombes, pour y chercher celle qui, depuis longtemps, y avait été entraînée par un vieillard, sur lequel je vous donnerai plus tard des renseignements qui vous feront connaître toute l’horreur de la position dans laquelle je me trouvais : qu’il vous suffise, pour le moment, d’apprendre que ce vieillard l’y avait emmenée pour la faire périr.

Nous errâmes longtemps dans ces souterrains, mais l’ardeur qui nous animait, et je ne sais quel esprit qui voltige entre les amants, m’a conduit à suivre obstinément la même route.

Ah ! monsieur, quel spectacle !… au fond des catacombes, après avoir parcouru toutes ces montagnes d’ossements, nous arrivons à une grotte, dont nous brisons la porte, et je vois ma chère Marianine dans l’état où vous l’avez vue, prête à être jetée, par ce vieillard, au milieu d’un appareil qu’une cloche d’airain allait recouvrir… je m’élance, et, surmontant une terreur invincible en approchant le vieillard, je lui ravis sa proie, pendant que trois de mes soldats le tinrent en respect en le couchant en joue.

Alors, une peur affreuse se manifesta sur le visage de cet être extraordinaire, et il me cria pendant que je m’enfuyais : – « Mon fils !… mon fils !… » Je n’en entendis pas davantage, et je parvins à m’échapper. Je puis me vanter d’avoir, comme Orphée, et plus heureux que lui, été chercher mon épouse aux enfers.

Comme je n’ai point revu M. Véryno ni mon soldat, je ne puis pas vous donner d’autres détails. Quant à vous instruire de l’aventure qui mit Marianine au pouvoir du Centenaire, je vous enverrai sous peu des papiers qui vous donneront lieu de penser.

Apprenez que depuis trois jours je suis réuni à ma chère Marianine, et que j’ai dépêché un courrier à son père, pour qu’il vienne être témoin de notre bonheur.

Signé, BÉRINGHELD.

P.S. Quand vous voudrez nous faire l’honneur de venir à Béringheld, vous y serez bien reçu, et je vous avoue que je serais curieux de causer avec vous sur l’immense carrière qui s’offre à mes regards.

 

Extrait d’une réponse de M. de Saint-Aubin l’aîné, au général Béringheld.

« Général,

Je me suis transporté sur le terrain où le Centenaire avait sa maison, et après la plus exacte recherche, je n’ai trouvé pour tout vestige, qu’un manteau très vaste, de couleur carmélite. »

 

NOTE DE L’ÉDITEUR

Ce qui reste à publier sur le Centenaire, sur le général Béringheld et sur Marianine, formera, je crois, un autre ouvrage qui aura pour titre le dernier Béringheld. J’ignore l’époque à laquelle je pourrai le donner, attendu qu’il exige encore beaucoup de travail et de recherches, et que du reste, j’ignore si l’ouvrage que je présente sera goûté par le public.

J’ai promis les aventures de Lagradna et de Butmel, la simplicité naïve de cette histoire, la rend digne d’être connue : mais c’est peut-être une raison de plus, pour exiger encore plus de travail pour s’élever à la hauteur de la nature prise sur le fait.

En finissant, je réclame de ceux qui auront lu cet ouvrage, une grande indulgence, en ce qu’ils prononceront peut être sur des choses dont ils ignoreront le plus ou le moins de réalité[9]. Ainsi, on se récriera sur l’alliance de certains mots qui hurlent, sur des phrases incohérentes, sur des expressions hasardées ; mais heureusement que j’ai pris mes précautions, et que je déclare d’ailleurs, être instruit de ce que j’ai risqué : le plus ou le moins de succès, décidera si je dois ou me taire ou continuer.

Je ne me dissimule pas que certains lecteurs trouveront cette fin peu satisfaisante, ils auraient voulu voir Marianine et Béringheld réunis et la scène de leur mariage : ce vice radical ne procède pas de mon fait. Si j’avais composé une histoire à plaisir, je n’aurais rien négligé, et j’aurais contenté tout le monde, s’il est possible, mais, historien, j’ai raconté fidèlement tout ce que j’ai su.

 

FIN.

MELMOTH RÉCONCILIÉ.

À MONSIEUR LE GÉNÉRAL BARON DE POMMEREUL,

En souvenir de la constante amitié qui a lié nos pères et qui subsiste entre les fils.

DE BALZAC.

Il est une nature d’hommes que la Civilisation obtient dans le Règne Social, comme les fleuristes créent dans le Règne végétal par l’éducation de la serre, une espèce hybride qu’ils ne peuvent reproduire ni par semis, ni par bouture. Cet homme est un caissier, véritable produit anthropomorphe, arrosé par les idées religieuses, maintenu par la guillotine, ébranché par le vice, et qui pousse à un troisième étage entre une femme estimable et des enfants ennuyeux. Le nombre des caissiers à Paris sera toujours un problème pour le physiologiste. A-t-on jamais compris les termes de la proposition dont un caissier est l’X connu ? Trouver un homme qui soit sans cesse en présence de la fortune comme un chat devant une souris en cage ? Trouver un homme qui ait la propriété de rester assis sur un fauteuil de canne, dans une loge grillagée, sans avoir plus de pas à y faire que n’en a dans sa cabine un lieutenant de vaisseau, pendant les sept huitièmes de l’année et durant sept à huit heures par jour ? Trouver un homme qui ne s’ankylose à ce métier ni les genoux ni les apophyses du bassin ? Un homme qui ait assez de grandeur pour être petit ? Un homme qui puisse se dégoûter de l’argent à force d’en manier ? Demandez ce produit à quelque Religion, à quelque Morale, à quelque Collège, à quelque Institution que ce soit, et donnez-leur Paris, cette ville aux tentations, cette succursale de l’Enfer, comme le milieu dans lequel sera planté le caissier ? Eh ! bien, les Religions défileront l’une après l’autre, les Collèges, les Institutions, les Morales, toutes les grandes et les petites Lois humaines viendront à vous comme vient un ami intime auquel vous demandez un billet de mille francs. Elles auront un air de deuil, elles se grimeront, elles vous montreront la guillotine, comme votre ami vous indiquera la demeure de l’usurier, l’une des cent portes de l’hôpital. Néanmoins, la nature morale a ses caprices, elle se permet de faire çà et là d’honnêtes gens et des caissiers. Aussi, les corsaires que nous décorons du nom de Banquiers et qui prennent une licence de mille écus comme un forban prend ses lettres de marque, ont-ils une telle vénération pour ces rares produits des incubations de la vertu qu’ils les encagent dans des loges afin de les garder comme les gouvernements gardent les animaux curieux. Si le caissier a de l’imagination, si le caissier a des passions, ou si le caissier le plus parfait aime sa femme, et que cette femme s’ennuie, ait de l’ambition ou simplement de la vanité, le caissier se dissout. Fouillez l’histoire de la caisse ? vous ne citerez pas un seul exemple du caissier parvenant à ce qu’on nomme une position. Ils vont au bagne, ils vont à l’étranger, ou végètent à quelque second étage, rue Saint-Louis au Marais. Quand les caissiers parisiens auront réfléchi à leur valeur intrinsèque, un caissier sera hors de prix. Il est vrai que certaines gens ne peuvent être que caissiers, comme d’autres sont invinciblement fripons. Étrange civilisation ! La Société décerne à la Vertu cent louis de rente pour sa vieillesse, un second étage, du pain à discrétion, quelques foulards neufs, et une vieille femme accompagnée de ses enfants. Quant au Vice, s’il a quelque hardiesse, s’il peut tourner habilement un article du Code comme Turenne tournait Montécuculli, la Société légitime ses millions volés, lui jette des rubans, le farcit d’honneurs, et l’accable de considération. Le Gouvernement est d’ailleurs en harmonie avec cette Société profondément illogique. Le Gouvernement, lui, lève sur les jeunes intelligences, entre dix-huit et vingt ans, une conscription de talents précoces ; il use par un travail prématuré de grands cerveaux qu’il convoque afin de les trier sur le volet comme les jardiniers font de leurs graines. Il dresse à ce métier des jurés peseurs de talents qui essaient les cervelles comme on essaie l’or à la Monnaie. Puis, sur les cinq cents têtes chauffées à l’espérance que la population la plus avancée lui donne annuellement, il en accepte le tiers, le met dans de grands sacs appelés ses Écoles, et l’y remue pendant trois ans. Quoique chacune de ces greffes représente d’énormes capitaux, il en fait pour ainsi dire des caissiers ; il les nomme ingénieurs ordinaires, il les emploie comme capitaines d’artillerie ; enfin, il leur assure tout ce qu’il y a de plus élevé dans les grades subalternes. Puis, quand ces hommes d’élite, engraissés de mathématiques et bourrés de science, ont atteint l’âge de cinquante ans, il leur procure en récompense de leurs services le troisième étage, la femme accompagnée d’enfants, et toutes les douceurs de la médiocrité. Que de ce Peuple-Dupe il s’en échappe cinq à six hommes de génie qui gravissent les sommités sociales, n’est-ce pas un miracle ?

Ceci est le bilan exact du Talent et de la Vertu, dans leurs rapports avec le Gouvernement et la Société à une époque qui se croit progressive. Sans cette observation préparatoire, une aventure arrivée récemment à Paris paraîtrait invraisemblable, tandis que, dominée par ce sommaire, elle pourra peut-être occuper les esprits assez supérieurs pour avoir deviné les véritables plaies de notre civilisation qui, depuis 1815, a remplacé le principe Honneur par le principe Argent.

Par une sombre journée d’automne, vers cinq heures du soir, le caissier d’une des plus fortes maisons de banque de Paris travaillait encore à la lueur d’une lampe allumée déjà depuis quelque temps. Suivant les us et coutumes du commerce, la caisse était située dans la partie la plus sombre d’un entresol étroit et bas d’étage. Pour y arriver, il fallait traverser un couloir éclairé par des jours de souffrance, et qui longeait les bureaux dont les portes étiquetées ressemblaient à celles d’un établissement de bains. Le concierge avait dit flegmatiquement dès quatre heures, suivant sa consigne : — La Caisse est fermée. En ce moment, les bureaux étaient déserts, les courriers expédiés, les employés partis, les femmes des chefs de la maison attendaient leurs amants, les deux banquiers dînaient chez leurs maîtresses. Tout était en ordre. L’endroit où les coffres-forts avaient été scellés dans le fer se trouvait derrière la loge grillée du caissier, sans doute occupé à faire sa caisse. La devanture ouverte permettait de voir une armoire en fer mouchetée par le marteau, qui, grâce aux découvertes de la serrurerie moderne, était d’un si grand poids, que les voleurs n’auraient pu l’emporter. Cette porte ne s’ouvrait qu’à la volonté de celui qui savait écrire le mot d’ordre dont les lettres de la serrure gardent le secret sans se laisser corrompre, belle réalisation du Sésame ouvre-toi ! des Mille et Une Nuits. Ce n’était rien encore. Cette serrure lâchait un coup de tromblon à la figure de celui qui, ayant surpris le mot d’ordre, ignorait un dernier secret, l’ultima ratio du dragon de la Mécanique. La porte de la chambre, les murs de la chambre, les volets des fenêtres de la chambre, toute la chambre était garnie de feuilles en tôle de quatre lignes d’épaisseur, déguisées par une boiserie légère. Ces volets avaient été poussés, cette porte avait été fermée. Si jamais un homme put se croire dans une solitude profonde et loin de tous les regards, cet homme était le caissier de la maison Nucingen et compagnie, rue Saint-Lazare. Aussi, le plus grand silence régnait-il dans cette cave de fer. Le poêle éteint jetait cette chaleur tiède qui produit sur le cerveau les effets pâteux et l’inquiétude nauséabonde que cause une orgie à son lendemain. Le poêle endort, il hébète et contribue singulièrement à crétiniser les portiers et les employés. Une chambre à poêle est un matras où se dissolvent les hommes d’énergie, où s’amincissent leurs ressorts, où s’use leur volonté. Les Bureaux sont la grande fabrique des médiocrités nécessaires aux gouvernements pour maintenir la féodalité de l’argent sur laquelle s’appuie le contrat social actuel. (Voyez les Employés.) La chaleur méphitique qu’y produit une réunion d’hommes n’est pas une des moindres raisons de l’abâtardissement progressif des intelligences, le cerveau d’où se dégage le plus d’azote asphyxie les autres à la longue.

Le caissier était un homme âgé d’environ quarante ans, dont le crâne chauve reluisait sous la lueur d’une lampe-Carcel qui se trouvait sur sa table. Cette lumière faisait briller les cheveux blancs mélangés de cheveux noirs qui accompagnaient les deux côtés de sa tête, à laquelle les formes rondes de sa figure prêtaient l’apparence d’une boule. Son teint était d’un rouge de brique. Quelques rides enchâssaient ses yeux bleus. Il avait la main potelée de l’homme gras. Son habit de drap bleu, légèrement usé sur les endroits saillants, et les plis de son pantalon miroité, présentaient à l’œil cette espèce de flétrissure qu’y imprime l’usage, que combat vainement la brosse, et qui donne aux gens superficiels une haute idée de l’économie, de la probité d’un homme assez philosophe ou assez aristocrate pour porter de vieux habits. Mais il n’est pas rare de voir les gens qui liardent sur des riens se montrer faciles, prodigues ou incapables dans les choses capitales de la vie. La boutonnière du caissier était ornée du ruban de la Légion d’Honneur, car il avait été chef d’escadron dans les Dragons sous l’Empereur. Monsieur de Nucingen, fournisseur avant d’être banquier, ayant été jadis à même de connaître les sentiments de délicatesse de son caissier en le rencontrant dans une position élevée d’où le malheur l’avait fait descendre, y eut égard, en lui donnant cinq cents francs d’appointements par mois. Ce militaire était caissier depuis 1813, époque à laquelle il fut guéri d’une blessure reçue au combat de Studzianka, pendant la déroute de Moscou, mais après avoir langui six mois à Strasbourg où quelques officiers supérieurs avaient été transportés par les ordres de l’Empereur pour y être particulièrement soignés. Cet ancien officier, nommé Castanier, avait le grade honoraire de colonel et deux mille quatre cents francs de retraite.

Castanier, en qui depuis dix ans le caissier avait tué le militaire, inspirait au banquier une si grande confiance, qu’il dirigeait également les écritures du cabinet particulier situé derrière sa caisse et où descendait le baron par un escalier dérobé. Là se décidaient les affaires. Là était le blutoir où l’on tamisait les propositions, le parloir où s’examinait la place. De là, partaient les lettres de crédit ; enfin là se trouvaient le Grand-livre et le Journal où se résumait le travail des autres bureaux. Après être allé fermer la porte de communication à laquelle aboutissait l’escalier qui menait au bureau d’apparat où se tenaient les deux banquiers au premier étage de leur hôtel, Castanier était revenu s’asseoir et contemplait depuis un instant plusieurs lettres de crédit tirées sur la maison Watschildine à Londres. Puis, il avait pris la plume et venait de contrefaire, au bas de toutes, la signature Nucingen. Au moment où il cherchait laquelle de toutes ces fausses signatures était la plus parfaitement imitée, il leva la tête comme s’il eût été piqué par une mouche en obéissant à un pressentiment qui lui avait crié dans le cœur : — Tu n’es pas seul ! Et le faussaire vit derrière le grillage, à la chatière de sa caisse, un homme dont la respiration ne s’était pas fait entendre, qui lui parut ne pas respirer, et qui sans doute était entré par la porte du couloir que Castanier aperçut tout grande ouverte. L’ancien militaire éprouva, pour la première fois de sa vie, une peur qui le fit rester la bouche béante et les yeux hébétés devant cet homme, dont l’aspect était d’ailleurs assez effrayant pour ne pas avoir besoin des circonstances mystérieuses d’une semblable apparition. La coupe oblongue de la figure de l’étranger, les contours bombés de son front, la couleur aigre de sa chair, annonçaient, aussi bien que la forme de ses vêtements, un Anglais. Cet homme puait l’anglais. À voir sa redingote à collet, sa cravate bouffante dans laquelle se heurtait un jabot à tuyaux écrasés, et dont la blancheur faisait ressortir la lividité permanente d’une figure impassible dont les lèvres rouges et froides semblaient destinées à sucer le sang des cadavres, on devinait ses guêtres noires boutonnées jusqu’au-dessus du genou, et cet appareil à demi puritain d’un riche Anglais sorti pour se promener à pied. L’éclat que jetaient les yeux de l’étranger était insupportable et causait à l’âme une impression poignante qu’augmentait encore la rigidité de ses traits. Cet homme sec et décharné semblait avoir en lui comme un principe dévorant qu’il lui était impossible d’assouvir. Il devait si promptement digérer sa nourriture qu’il pouvait sans doute manger incessamment, sans jamais faire rougir le moindre linéament de ses joues. Une tonne de ce vin de Tokay nommé vin de succession, il pouvait l’avaler sans faire chavirer ni son regard poignardant qui lisait dans les âmes, ni sa cruelle raison qui semblait toujours aller au fond des choses. Il avait un peu de la majesté fauve et tranquille des tigres.

— Monsieur, je viens toucher cette lettre de change, dit-il à Castanier d’une voix qui se mit en communication avec les fibres du caissier et les atteignit toutes avec une violence comparable à celle d’une décharge électrique.

— La caisse est fermée, répondit Castanier.

— Elle est ouverte, dit l’Anglais en montrant la caisse. Demain est dimanche, et je ne saurais attendre. La somme est de cinq cent mille francs, vous l’avez en caisse, et moi, je la dois.

— Mais, monsieur, comment êtes-vous entré ?

L’Anglais sourit, et son sourire terrifia Castanier. Jamais réponse ne fut ni plus ample ni plus péremptoire que ne le fut le pli dédaigneux et impérial formé par les lèvres de l’étranger. Castanier se retourna, prit cinquante paquets de dix mille francs en billets de banque, et, quand il les offrit à l’étranger qui lui avait jeté une lettre de change acceptée par le baron de Nucingen, il fut pris d’une sorte de tremblement convulsif en voyant les rayons rouges qui sortaient des yeux de cet homme, et qui venaient reluire sur la fausse signature de la lettre de crédit.

— Votre… acquit… n’y… est pas, dit Castanier en retournant la lettre de change.

— Passez-moi votre plume, dit l’Anglais.

Castanier présenta la plume dont il venait de se servir pour son faux. L’étranger signa JOHN MELMOTH, puis il remit le papier et la plume au caissier. Pendant que Castanier regardait l’écriture de l’inconnu, laquelle allait de droite à gauche à la manière orientale, Melmoth disparut, et fit si peu de bruit que quand le caissier leva la tête, il laissa échapper un cri en ne voyant plus cet homme, et en ressentant les douleurs que notre imagination suppose devoir être produites par l’empoisonnement. La plume dont Melmoth s’était servi lui causait dans les entrailles une sensation chaude et remuante assez semblable à celle que donne l’émétique. Comme il semblait impossible à Castanier que cet Anglais eût deviné son crime, il attribua cette souffrance intérieure à la palpitation que, suivant les idées reçues, doit procurer un mauvais coup au moment où il se fait.

— Au diable ! je suis bien bête. Dieu me protège, car si cet animal s’était adressé demain à ces messieurs, j’étais cuit ! se dit Castanier en jetant dans le poêle les fausses lettres inutiles qui s’y consumèrent.

Il cacheta celle dont il voulait se servir, prit dans la caisse cinq cent mille francs en billets et en bank-notes, la ferma, mit tout en ordre, prit son chapeau, son parapluie, éteignit la lampe après avoir allumé son bougeoir, et sortit tranquillement pour aller, suivant son habitude, quand le baron était absent, remettre une des deux clefs de la caisse à madame de Nucingen.

— Vous êtes bien heureux, monsieur Castanier, lui dit la femme du banquier en le voyant entrer chez elle, nous avons une fête lundi, vous pourrez aller à la campagne, à Soisy.

— Voudrez-vous avoir la bonté, madame, de dire à Nucingen que la lettre de change des Watschildine, qui était en retard, vient de se présenter ? Les cinq cent mille francs sont payés. Ainsi, je ne reviendrai pas avant mardi, vers midi.

— Adieu, monsieur, bien du plaisir.

— Et vous, idem, madame, répondit le vieux dragon en regardant un jeune homme alors à la mode nommé Rastignac qui passait pour être l’amant de madame de Nucingen.

— Madame, dit le jeune homme, ce gros père-là m’a l’air de vouloir vous jouer quelque mauvais tour.

— Ah ! bah ! c’est impossible, il est trop bête.

— Piquoizeau, dit le caissier en entrant dans la loge, pourquoi donc laisses-tu monter à la caisse passé quatre heures ?

— Depuis quatre heures, dit le concierge, j’ai fumé ma pipe sur le pas de la porte, et personne n’est entré dans les bureaux. Il n’en est même sorti que ces messieurs…

— Es-tu sûr de ce que tu dis ?

— Sûr comme de ma propre honneur. Il est venu seulement à quatre heures l’ami de monsieur Werbrust, un jeune homme de chez messieurs du Tillet et compagnie, rue Joubert.

— Bon ! dit Castanier qui sortit vivement. La chaleur émétisante que lui avait communiquée sa plume prenait de l’intensité. – Mille diables ! pensait-il en enfilant le boulevard de Gand, ai-je bien pris mes mesures ? Voyons ! Deux jours francs, dimanche et lundi : puis un jour d’incertitude avant qu’on ne me cherche, ces délais me donnent trois jours et quatre nuits. J’ai deux passeports et deux déguisements différents, n’est-ce pas à dérouter la police la plus habile ? Je toucherai donc mardi matin un million à Londres, au moment où l’on n’aura pas encore ici le moindre soupçon. Je laisse ici mes dettes pour le compte de mes créanciers, qui mettront un P dessus, et je me trouverai, pour le reste de mes jours, heureux en Italie, sous le nom du comte Ferraro, ce pauvre colonel que moi seul ai vu mourir dans les marais de Zembin, et de qui je chausserai la pelure. Mille diables, cette femme que je vais traîner après moi pourrait me faire reconnaître ! Une vieille moustache comme moi, s’enjuponner, s’acoquiner à une femme !… pourquoi l’emmener ? il faut la quitter. Oui, j’en aurai le courage. Mais je me connais, je suis assez bête pour revenir à elle. Cependant personne ne connaît Aquilina. L’emmènerai-je ? ne l’emmènerai-je pas ?

— Tu ne l’emmèneras pas ! lui dit une voix qui lui troubla les entrailles.

Castanier se retourna brusquement et vit l’Anglais.

— Le diable s’en mêle donc ! s’écria le caissier à haute voix.

Melmoth avait déjà dépassé sa victime. Si le premier mouvement de Castanier fut de chercher querelle à un homme qui lisait ainsi dans son âme, il était en proie à tant de sentiments contraires, qu’il en résultait une sorte d’inertie momentanée, il reprit donc son allure, et retomba dans cette fièvre de pensée naturelle à un homme assez vivement emporté par la passion pour commettre un crime, mais qui n’avait pas la force de le porter en lui-même sans de cruelles agitations. Aussi, quoique décidé à recueillir le fruit d’un crime à moitié consommé, Castanier hésitait-il encore à poursuivre son entreprise, comme font la plupart des hommes à caractère mixte, chez lesquels il se rencontre autant de force que de faiblesse, et qui peuvent être déterminés aussi bien à rester purs qu’à devenir criminels, suivant la pression des plus légères circonstances. Il s’est trouvé dans le ramas d’hommes enrégimentés par Napoléon beaucoup de gens qui, semblables à Castanier, avaient le courage tout physique du champ de bataille, sans avoir le courage moral qui rend un homme aussi grand dans le crime qu’il pourrait l’être dans la vertu. La lettre de crédit était conçue en de tels termes, qu’à son arrivée à Londres il devait toucher vingt-cinq mille livres sterling chez Wastchildine, le correspondant de la maison de Nucingen, avisé déjà du payement par lui-même ; son passage était retenu par un agent pris à Londres au hasard, sous le nom du comte Ferraro, à bord d’un vaisseau qui menait de Portsmouth en Italie une riche famille anglaise. Les plus petites circonstances avaient été prévues. Il s’était arrangé pour se faire chercher à la fois en Belgique et en Suisse pendant qu’il serait en mer. Puis, quand Nucingen pourrait croire être sur ses traces, il espérait avoir gagné Naples, où il comptait vivre sous un faux nom, à la faveur d’un déguisement si complet, qu’il s’était déterminé à changer son visage en y simulant à l’aide d’un acide les ravages de la petite vérole. Malgré toutes ces précautions qui semblaient devoir lui assurer l’impunité, sa conscience le tourmentait. Il avait peur. La vie douce et paisible qu’il avait longtemps menée avait purifié ses mœurs soldatesques. Il était probe encore, il ne se souillait pas sans regret. Il se laissait donc aller pour une dernière fois à toutes les impressions de la bonne nature qui regimbait en lui.

— Bah ! se dit-il au coin du boulevard et de la rue Montmartre, un fiacre me mènera ce soir à Versailles au sortir du spectacle. Une chaise de poste m’attend chez mon vieux maréchal-des-logis, qui me garderait le secret sur ce départ en présence de douze soldats prêts à le fusiller s’il refusait de répondre. Ainsi, je ne vois aucune chance contre moi. J’emmènerai donc ma petite Naqui, je partirai.

— Tu ne partiras pas, lui dit l’Anglais dont la voix étrange fit affluer au cœur du caissier tout son sang.

Melmoth monta dans un tilbury qui l’attendait, et fut emporté si rapidement que Castanier vit son ennemi secret à cent pas de lui sur la chaussée du boulevard Montmartre, et la montant au grand trot, avant d’avoir eu la pensée de l’arrêter.

— Mais, ma parole d’honneur, ce qui m’arrive est surnaturel, se dit-il. Si j’étais assez bête pour croire en Dieu, je me dirais qu’il a mis saint Michel à mes trousses. Le diable et la police me laisseraient-ils faire pour m’empoigner à temps ? A-t-on jamais vu ! Allons donc, c’est des niaiseries.

Castanier prit la rue du Faubourg-Montmartre, et ralentit sa marche à mesure qu’il avançait vers la rue Richer. Là, dans une maison nouvellement bâtie, au second étage d’un corps de logis donnant sur des jardins, vivait une jeune fille connue dans le quartier sous le nom de madame de La Garde, et qui se trouvait innocemment la cause du crime commis par Castanier. Pour expliquer ce fait et achever de peindre la crise sous laquelle succombait le caissier, il est nécessaire de rapporter succinctement quelques circonstances de sa vie antérieure.

Madame de La Garde, qui cachait son véritable nom à tout le monde, même à Castanier, prétendait être Piémontaise. C’était une de ces jeunes filles qui, soit par la misère la plus profonde, soit par défaut de travail ou par l’effroi de la mort, souvent aussi par la trahison d’un premier amant, sont poussées à prendre un métier que la plupart d’entre elles font avec dégoût, beaucoup avec insouciance, quelques-unes pour obéir aux lois de leur constitution. Au moment de se jeter dans le gouffre de la prostitution parisienne, à l’âge de seize ans, belle et pure comme une Madone, celle-ci rencontra Castanier. Trop mal léché pour avoir des succès dans le monde, fatigué d’aller tous les soirs le long des boulevards à la chasse d’une bonne fortune payée, le vieux dragon désirait depuis longtemps mettre un certain ordre dans l’irrégularité de ses mœurs. Saisi par la beauté de cette pauvre enfant, que le hasard lui mettait entre les bras, il résolut de la sauver du vice à son profit, par une pensée autant égoïste que bienfaisante, comme le sont quelques pensées des hommes les meilleurs. Le naturel est souvent bon, l’État social y mêle son mauvais, de là proviennent certaines intentions mixtes pour lesquelles le juge doit se montrer indulgent. Castanier avait précisément assez d’esprit pour être rusé quand ses intérêts étaient en jeu. Donc, il voulut être philanthrope à coup sûr, et fit d’abord de cette fille sa maîtresse. – « Hé ! hé ! se dit-il dans son langage soldatesque, un vieux loup comme moi ne doit pas se laisser cuire par une brebis. Papa Castanier, avant de te mettre en ménage, pousse une reconnaissance dans le moral de la fille, afin de savoir si elle est susceptible d’attache ! » Pendant la première année de cette union illégale, mais qui la plaçait dans la situation la moins répréhensible de toutes celles que réprouve le monde, la Piémontaise prit pour nom de guerre celui d’Aquilina, l’un des personnages de VENISE SAUVÉE, tragédie du théâtre anglais qu’elle avait lue par hasard. Elle croyait ressembler à cette courtisane, soit par les sentiments précoces qu’elle se sentait dans le cœur, soit par sa figure, ou par la physionomie générale de sa personne. Quand Castanier lui vit mener la conduite la plus régulière et la plus vertueuse que pût avoir une femme jetée en dehors des lois et des convenances sociales, il lui manifesta le désir de vivre avec elle maritalement. Elle devint alors madame de La Garde, afin de rentrer, autant que le permettaient les usages parisiens, dans les conditions d’un mariage réel. En effet, l’idée fixe de beaucoup de ces pauvres filles consiste à vouloir se faire accepter comme de bonnes bourgeoises, tout bêtement fidèles à leurs maris ; capables d’être d’excellentes mères de famille, d’écrire leur dépense et de raccommoder le linge de la maison. Ce désir procède d’un sentiment si louable, que la Société devrait le prendre en considération. Mais la Société sera certainement incorrigible, et continuera de considérer la femme mariée comme une corvette à laquelle son pavillon et ses papiers permettent de faire la course, tandis que la femme entretenue est le pirate que l’on pend faute de lettres. Le jour où madame de La Garde voulut signer madame Castanier, le caissier se fâcha. – « Tu ne m’aimes donc pas assez pour m’épouser ? » dit-elle. Castanier ne répondit pas, et resta songeur. La pauvre fille se résigna. L’ex-dragon fut au désespoir. Naqui fut touchée de ce désespoir, elle aurait voulu le calmer ; mais, pour le calmer, ne fallait-il pas en connaître la cause ? Le jour où Naqui voulut apprendre ce secret, sans toutefois le demander, le caissier révéla piteusement l’existence d’une certaine madame Castanier, une épouse légitime, mille fois maudite, qui vivait obscurément à Strasbourg sur un petit bien, et à laquelle il écrivait deux fois chaque année, en gardant sur elle un si profond silence que personne ne le savait marié. Pourquoi cette discrétion ? Si la raison en est connue à beaucoup de militaires qui peuvent se trouver dans le même cas, il est peut-être utile de la dire. Le vrai troupier, s’il est permis d’employer ici le mot dont on se sert à l’armée pour désigner les gens destinés à mourir capitaines, ce serf attaché à la glèbe d’un régiment est une créature essentiellement naïve, un Castanier voué par avance aux roueries des mères de famille qui dans les garnisons se trouvent empêchées de filles difficiles à marier. Donc, à Nancy, pendant un de ces instants si courts où les armées impériales se reposaient en France, Castanier eut le malheur de faire attention à une demoiselle avec laquelle il avait dansé dans une de ces fêtes nommées en province des Redoutes, qui souvent étaient offertes à la ville par les officiers de la garnison, et vice versâ. Aussitôt, l’aimable capitaine fut l’objet d’une de ces séductions pour lesquelles les mères trouvent des complices dans le cœur humain en en faisant jouer tous les ressorts, et chez leurs amis qui conspirent avec elles. Semblables aux personnes qui n’ont qu’une idée, ces mères rapportent tout à leur grand projet, dont elles font une œuvre longtemps élaborée, pareille au cornet de sable au fond duquel se tient le formica-leo. Peut-être personne n’entrera-t-il jamais dans ce dédale si bien bâti, peut-être le formica-leo mourra-t-il de faim et de soif ? Mais s’il y entre quelque bête étourdie, elle y restera. Les secrets calculs d’avarice que chaque homme fait en se mariant, l’espérance, les vanités humaines, tous les fils par lesquels marche un capitaine, furent attaqués chez Castanier. Pour son malheur, il avait vanté la fille à la mère en la lui ramenant après une valse, il s’ensuivit une causerie au bout de laquelle arriva la plus naturelle des invitations. Une fois amené au logis, le dragon y fut ébloui par la bonhomie d’une maison où la richesse semblait se cacher sous une avarice affectée. Il y devint l’objet d’adroites flatteries, et chacun lui vanta les différents trésors qui s’y trouvaient. Un dîner, à propos servi en vaisselle plate prêtée par un oncle, les attentions d’une fille unique, les cancans de la ville, un sous-lieutenant riche qui faisait mine de vouloir lui couper l’herbe sous le pied ; enfin les mille pièges des formica-leo de province furent si bien tendus que Castanier disait, cinq ans après : « Je ne sais pas encore comment cela s’est fait ! » Le dragon reçut quinze mille francs de dot et une demoiselle heureusement brehaigne que deux ans de mariage rendirent la plus laide et conséquemment la plus hargneuse femme de la terre. Le teint de cette fille maintenu blanc par un régime sévère, se couperosa ; la figure, dont les vives couleurs annonçaient une séduisante sagesse, se bourgeonna ; la taille, qui paraissait droite, tourna ; l’ange fut une créature grognarde et soupçonneuse qui fit enrager Castanier ; puis la fortune s’envola. Le dragon, ne reconnaissant plus la femme qu’il avait épousée, consigna celle-là dans un petit bien à Strasbourg, en attendant qu’il plût à Dieu d’en orner le paradis. Ce fut une de ces femmes vertueuses qui, faute d’occasions pour faire autrement, assassinent les anges de leurs plaintes, prient Dieu de manière à l’ennuyer s’il les écoute, et qui disent tout doucettement pis que pendre de leurs maris, quand le soir elles achèvent leur boston avec les voisines. Quand Aquilina connut ces malheurs, elle s’attacha sincèrement à Castanier, et le rendit si heureux par les renaissants plaisirs que son génie de femme lui faisait varier tout en les prodiguant, que, sans le savoir, elle causa la perte du caissier. Comme beaucoup de femmes auxquelles la nature semble avoir donné pour destinée de creuser l’amour jusque dans ses dernières profondeurs, madame de La Garde était désintéressée. Elle ne demandait ni or, ni bijoux, ne pensait jamais à l’avenir, vivait dans le présent, et surtout dans le plaisir. Les riches parures, la toilette, l’équipage si ardemment souhaités par les femmes de sa sorte, elle ne les acceptait que comme une harmonie de plus dans le tableau de la vie. Elle ne les voulait point par vanité, par désir de paraître, mais pour être mieux. D’ailleurs, aucune personne ne se passait plus facilement qu’elle de ces sortes de choses. Quand un homme généreux, comme le sont presque tous les militaires, rencontre une femme de cette trempe, il éprouve au cœur une sorte de rage de se trouver inférieur à elle dans l’échange de la vie. Il se sent capable d’arrêter alors une diligence afin de se procurer de l’argent, s’il n’en a pas assez pour ses prodigalités. L’homme est ainsi fait. Il se rend quelquefois coupable d’un crime pour rester grand et noble devant une femme ou devant un public spécial. Un amoureux ressemble au joueur qui se croirait déshonoré, s’il ne rendait pas ce qu’il emprunte au garçon de salle, et qui commet des monstruosités, dépouille sa femme et ses enfants, vole et tue pour arriver les poches pleines, l’honneur sauf aux yeux du monde qui fréquente la fatale maison. Il en fut ainsi de Castanier. D’abord, il avait mis Aquilina dans un modeste appartement à un quatrième étage, et ne lui avait donné que des meubles extrêmement simples. Mais en découvrant les beautés et les grandes qualités de cette jeune fille, en en recevant de ces plaisirs inouïs qu’aucune expression ne peut rendre, il s’en affola et voulut parer son idole. La mise d’Aquilina contrasta si comiquement avec la misère de son logis que, pour tous deux, il fallut en changer. Ce changement emporta presque toutes les économies de Castanier, qui meubla son appartement semi-conjugal avec le luxe spécial de la fille entretenue. Une jolie femme ne veut rien de laid autour d’elle. Ce qui la distingue entre toutes les femmes est le sentiment de l’homogénéité, l’un des besoins les moins observés de notre nature, et qui conduit les vieilles filles à ne s’entourer que de vieilles choses. Ainsi donc il fallut à cette délicieuse Piémontaise les objets les plus nouveaux, les plus à la mode, tout ce que les marchands avaient de plus coquet, des étoffes tendues, de la soie, des bijoux, des meubles légers et fragiles, de belles porcelaines. Elle ne demanda rien. Seulement quand il fallut choisir, quand Castanier lui disait : — « Que veux-tu ? » elle répondait : — « Mais ceci est mieux ! » L’amour qui économise n’est jamais le véritable amour, Castanier prenait donc tout ce qu’il y avait de mieux. Une fois l’échelle de proportion admise, il fallut que tout, dans ce ménage, se trouvât en harmonie. Ce fut le linge, l’argenterie et les mille accessoires d’une maison montée, la batterie de cuisine, les cristaux, le diable ! Quoique Castanier voulût, suivant une expression connue, faire les choses simplement, il s’endetta progressivement. Une chose en nécessitait une autre. Une pendule voulut deux candélabres. La cheminée ornée demanda son foyer. Les draperies, les tentures furent trop fraîches pour qu’on les laissât noircir par la fumée, il fallut faire poser des cheminées élégantes, nouvellement inventées par des gens habiles en prospectus, et qui promettaient un appareil invincible contre la fumée. Puis Aquilina trouva si joli de courir pieds nus sur le tapis de sa chambre, que Castanier mit partout des tapis pour folâtrer avec Naqui, enfin il lui fit bâtir une salle de bain, toujours pour qu’elle fût mieux. Les marchands, les ouvriers, les fabricants de Paris ont un art inouï pour agrandir le trou qu’un homme fait à sa bourse ; quand on les consulte, ils ne savent le prix de rien, et le paroxysme du désir ne s’accommode jamais d’un retard, ils se font ainsi faire les commandes dans les ténèbres d’un devis approximatif, puis ils ne donnent jamais leurs mémoires, et entraînent le consommateur dans le tourbillon de la fourniture. Tout est délicieux, ravissant, chacun est satisfait. Quelques mois après, ces complaisants fournisseurs reviennent métamorphosés en totaux d’une horrible exigence ; ils ont des besoins, ils ont des paiements urgents, ils font même soi-disant faillite, ils pleurent et ils touchent ! L’abîme s’entr’ouvre alors en vomissant une colonne de chiffres qui marchent quatre par quatre, quand ils devaient aller innocemment trois par trois. Avant que Castanier connût la somme de ses dépenses, il en était venu à donner à sa maîtresse un remise chaque fois qu’elle sortait, au lieu de la laisser monter en fiacre. Castanier était gourmand, il eut une excellente cuisinière ; et, pour lui plaire, Aquilina le régalait de primeurs, de raretés gastronomiques, de vins choisis qu’elle allait acheter elle-même. Mais n’ayant rien à elle, ses cadeaux si précieux par l’attention, par la délicatesse et la grâce qui les dictaient, épuisaient périodiquement la bourse de Castanier, qui ne voulait pas que sa Naqui restât sans argent, et elle était toujours sans argent ! La table fut donc une source de dépenses considérables, relativement à la fortune du caissier. L’ex-dragon dut recourir à des artifices commerciaux pour se procurer de l’argent, car il lui fut impossible de renoncer à ses jouissances. Son amour pour la femme ne lui avait pas permis de résister aux fantaisies de la maîtresse. Il était de ces hommes qui, soit amour-propre, soit faiblesse, ne savent rien refuser à une femme, et qui éprouvent une fausse honte si violente pour dire : — Je ne puis… Mes moyens ne me permettent pas… Je n’ai pas d’argent, qu’ils se ruinent. Donc, le jour où Castanier se vit au fond d’un précipice et que pour s’en retirer il dut quitter cette femme et se mettre au pain et à l’eau, afin d’acquitter ses dettes, il s’était si bien accoutumé à cette femme, à cette vie, qu’il ajourna tous les matins ses projets de réforme. Poussé par les circonstances, il emprunta d’abord. Sa position, ses antécédents lui méritaient une confiance dont il profita pour combiner un système d’emprunt en rapport avec ses besoins. Puis, pour déguiser les sommes auxquelles monta rapidement sa dette, il eut recours à ce que le commerce nomme des circulations. C’est des billets qui ne représentent ni marchandises ni valeurs pécuniaires fournies, et que le premier endosseur paie pour le complaisant souscripteur, espèce de faux toléré parce qu’il est impossible à constater, et que d’ailleurs ce dol fantastique ne devient réel que par un non-paiement. Enfin, quand Castanier se vit dans l’impossibilité de continuer ses manœuvres financières, soit par l’accroissement du capital, soit par l’énormité des intérêts, il fallut faire faillite à ses créanciers. Le jour où le déshonneur fut échu, Castanier préféra la faillite frauduleuse à la faillite simple, le crime au délit. Il résolut d’escompter la confiance que lui méritait sa probité réelle, et d’augmenter le nombre de ses créanciers en empruntant, à la façon de Mathéo, le caissier du Trésor-Royal, la somme nécessaire pour vivre heureux le reste de ses jours en pays étranger. Et il s’y était pris comme on vient de le voir. Aquilina ne connaissait pas l’ennui de cette vie, elle en jouissait, comme font beaucoup de femmes, sans plus se demander comment venait l’argent, que certaines gens ne se demandent comment poussent les blés en mangeant leur petit pain doré ; tandis que les mécomptes et les soins de l’agriculture sont derrière le four des boulangers, comme sous le luxe inaperçu de la plupart des ménages parisiens, reposent d’écrasants soucis et le plus exorbitant travail.

Au moment où Castanier subissait les tortures de l’incertitude, en pensant à une action qui changeait toute sa vie, Aquilina tranquillement assise au coin de son feu, plongée indolemment dans un grand fauteuil, l’attendait en compagnie de sa femme de chambre. Semblable à toutes les femmes de chambre qui servent ces dames, Jenny était devenue sa confidente, après avoir reconnu combien était inattaquable l’empire que sa maîtresse avait sur Castanier.

— Comment ferons-nous ce soir ? Léon veut absolument venir, disait madame de La Garde en lisant une lettre passionnée écrite sur un papier grisâtre.

— Voilà monsieur, dit Jenny.

Castanier entra. Sans se déconcerter, Aquilina roula le billet, le prit dans ses pincettes et le brûla.

— Voilà ce que tu fais de tes billets doux ? dit Castanier.

— Oh ! mon Dieu, oui, lui répondit Aquilina, n’est-ce pas le meilleur moyen de ne pas les laisser surprendre ? D’ailleurs, le feu ne doit-il pas aller au feu, comme l’eau va à la rivière ?

— Tu dis cela, Naqui, comme si c’était un vrai billet doux.

— Eh ! bien, est-ce que je ne suis pas assez belle pour en recevoir ? dit-elle en tendant son front à Castanier avec une sorte de négligence qui eût appris à un homme moins aveuglé qu’elle accomplissait une espèce de devoir conjugal en faisant de la joie au caissier. Mais Castanier en était arrivé à ce degré de passion inspirée par l’habitude qui ne permet plus de rien voir.

— J’ai ce soir une loge pour le Gymnase, reprit-il, dînons de bonne heure pour ne pas dîner en poste.

— Allez-y avec Jenny. Je suis ennuyée de spectacle. Je ne sais pas ce que j’ai ce soir, je préfère rester au coin de mon feu.

— Viens tout de même, Naqui, je n’ai plus à t’ennuyer longtemps de ma personne. Oui, Quiqui, je partirai ce soir, et serai quelque temps sans revenir. Je te laisse ici maîtresse de tout. Me garderas-tu ton cœur ?

— Ni le cœur, ni autre chose, dit-elle. Mais, au retour, Naqui sera toujours Naqui pour toi.

— Hé ! bien, voilà de la franchise. Ainsi, tu ne me suivrais point ?

— Non.

— Pourquoi ?

— Eh ! mais, dit-elle en souriant, puis-je abandonner l’amant qui m’écrit de si doux billets ?

Et elle montra par un geste à demi moqueur le papier brûlé.

— Serait-ce vrai ? dit Castanier. Aurais-tu donc un amant ?

— Comment ! reprit Aquilina, vous ne vous êtes donc jamais sérieusement regardé, mon cher ? Vous avez cinquante ans, d’abord ! Puis, vous avez une figure à mettre sur les planches d’une fruitière, personne ne la démentira quand elle voudra la vendre comme un potiron. En montant les escaliers, vous soufflez comme un phoque. Votre ventre se trémousse sur lui-même comme un brillant sur la tête d’une femme ! Tu as beau avoir servi dans les Dragons, tu es un vieux très laid. Par ma ficque, je ne te conseille pas, si tu veux conserver mon estime, d’ajouter à ces qualités celle de la niaiserie, en croyant qu’une fille comme moi se passera de tempérer ton amour asthmatique par les fleurs de quelque jolie jeunesse.

— Tu veux sans doute rire, Aquilina ?

— Eh ! bien, ne ris-tu pas, toi ? Me prends-tu pour une sotte, en m’annonçant ton départ ? — Je partirai ce soir, dit-elle en l’imitant. Grand Lendore, parlerais-tu comme cela si tu quittais ta Naqui ? tu pleurerais comme un veau que tu es.

— Enfin, si je pars, me suis-tu ? demanda-t-il.

— Dis-moi d’abord si ton voyage n’est pas une mauvaise plaisanterie.

— Oui, sérieusement, je pars.

— Eh ! bien, sérieusement, je reste. Bon voyage, mon enfant ! je t’attendrai. Je quitterais plutôt la vie que de laisser mon bon petit Paris.

— Tu ne viendrais pas en Italie, à Naples, y mener une bonne vie, bien douce, luxueuse, avec ton gros bonhomme qui souffle comme un phoque ?

— Non.

— Ingrate !

— Ingrate ? dit-elle en se levant. Je puis sortir à l’instant en n’emportant d’ici que ma personne. Je t’aurai donné tous les trésors que possède une jeune fille, et une chose que tout ton sang ni le mien ne saurait me rendre. Si je pouvais, par un moyen quelconque, en vendant mon éternité par exemple, recouvrer la fleur de mon corps comme j’ai peut-être reconquis celle de mon âme, et me livrer pure comme un lis à mon amant, je n’hésiterais pas un instant ! Par quel dévouement as-tu récompensé le mien ? Tu m’as nourrie et logée par le même sentiment qui porte à nourrir un chien et à le mettre dans une niche, parce qu’il nous garde bien, qu’il reçoit nos coups de pied quand nous sommes de mauvaise humeur, et qu’il nous lèche la main aussitôt que nous le rappelons. Qui de nous deux aura été le plus généreux ?

— Oh ! ma chère enfant, ne vois-tu pas que je plaisante ? dit Castanier. Je fais un petit voyage qui ne durera pas longtemps. Mais te viendras avec moi au Gymnase, je partirai vers minuit, après t’avoir dit un bon adieu.

— Pauvre chat, tu pars donc ? lui dit-elle en le prenant par le cou pour lui mettre la tête dans son corsage.

— Tu m’étouffes ! cria Castanier le nez dans le sein d’Aquilina.

La bonne fille se pencha vers l’oreille de Jenny : — Va dire à Léon de ne venir qu’à une heure ; si tu ne le trouves pas et qu’il arrive pendant les adieux, tu le garderas chez toi. – Eh ! bien, reprit-elle, en ramenant la tête de Castanier devant la sienne et lui tortillant le bout du nez, allons, toi le plus beau des phoques, j’irai donc avec toi ce soir au théâtre. Mais alors dînons ! tu as un bon petit dîner, tous plats de ton goût.

— Il est bien difficile, dit Castanier, de quitter une femme comme toi !

— Hé ! bien donc, pourquoi t’en vas-tu ? lui demanda-t-elle.

— Ah ! pourquoi ! pourquoi ! il faudrait pour te l’expliquer te dire des choses qui te prouveraient que mon amour pour toi va jusqu’à la folie. Si tu m’as donné ton honneur, j’ai vendu le mien, nous sommes quittes. Est-ce aimer ?

— Qu’est-ce que c’est que ça ? dit-elle. Allons, dis-moi que si j’avais un amant, tu m’aimerais toujours comme un père, ce sera de l’amour ! Allons, dites-le tout de suite, et donnez la patte.

— Je te tuerais, dit Castanier en souriant.

Ils allèrent se mettre à table, et partirent pour le Gymnase après avoir dîné. Quand la première pièce fut jouée, Castanier voulut aller se montrer à quelques personnes de sa connaissance qu’il avait vues dans la salle, afin de détourner le plus longtemps possible tout soupçon sur sa fuite. Il laissa madame de La Garde dans sa loge, qui, suivant ses habitudes modestes, était une baignoire, et il vint se promener dans le foyer. À peine y eut-il fait quelques pas, qu’il rencontra la figure de Melmoth dont le regard lui causa la fade chaleur d’entrailles, la terreur qu’il avait déjà ressenties, et ils arrivèrent en face l’un de l’autre.

— Faussaire ! cria l’Anglais.

En entendant ce mot, Castanier regarda les gens qui se promenaient. Il crut apercevoir un étonnement mêlé de curiosité sur leurs figures, il voulut se défaire de cet Anglais à l’instant même, et leva la main pour lui donner un soufflet ; mais il se sentit le bras paralysé par une puissance invincible qui s’empara de sa force et le cloua sur la place ; il laissa l’étranger lui prendre le bras, et tous deux ils marchèrent ensemble dans le foyer, comme deux amis.

— Qui donc est assez fort pour me résister ? lui dit l’Anglais. Ne sais-tu pas que tout ici-bas doit m’obéir, que je puis tout ? Je lis dans les cœurs, je vois l’avenir, je sais le passé. Je suis ici, et je puis être ailleurs ! Je ne dépends ni du temps, ni de l’espace, ni de la distance. Le monde est mon serviteur. J’ai la faculté de toujours jouir, et de donner toujours le bonheur. Mon œil perce les murailles, voit les trésors, et j’y puise à pleines mains. À un signe de ma tête, des palais se bâtissent et mon architecte ne se trompe jamais. Je puis faire éclore des fleurs sur tous les terrains, entasser des pierreries, amonceler l’or, me procurer des femmes toujours nouvelles, enfin, tout me cède. Je pourrais jouer à la Bourse à coup sûr, si l’homme qui sait trouver l’or là où les avares l’enterrent avait besoin de puiser dans la bourse des autres. Sens donc, pauvre misérable voué à la honte, sens donc la puissance de la serre qui te tient. Essaie de faire plier ce bras de fer ! amollis ce cœur de diamant ! ose t’éloigner de moi ! Quand tu serais au fond des caves qui sont sous la Seine, n’entendrais-tu pas ma voix ? Quand tu irais dans les catacombes ne me verrais-tu pas ? Ma voix domine le bruit de la foudre, mes yeux luttent de clarté avec le soleil, car je suis l’égal de Celui qui porte la lumière. Castanier entendait ces terribles paroles, rien en lui ne les contredisait, et il marchait à côté de l’Anglais sans qu’il pût s’en éloigner. — Tu m’appartiens, tu viens de commettre un crime. J’ai donc enfin trouvé le compagnon que je cherchais. Veux-tu savoir ta destinée ? Ha ! ha ! tu comptais voir un spectacle, il ne te manquera pas, tu en auras deux. Allons, présente-moi à madame de La Garde comme un de tes meilleurs amis. Ne suis-je pas ta dernière espérance ?

Castanier revint à sa loge suivi de l’étranger, qu’il s’empressa de présenter à madame de La Garde, suivant l’ordre qu’il venait de recevoir. Aquilina ne parut point surprise de voir Melmoth. L’Anglais refusa de se mettre sur le devant de la loge, et voulut que Castanier y restât avec sa maîtresse. Le plus simple désir de l’Anglais était un ordre auquel il fallait obéir. La pièce qu’on allait jouer était la dernière. Alors les petits théâtres ne donnaient que trois pièces. Le Gymnase avait à cette époque un acteur qui lui assurait la vogue. Perlet allait jouer le Comédien d’Étampes, vaudeville où il remplissait quatre rôles différents. Quand la toile se leva, l’étranger étendit la main sur la salle. Castanier poussa un cri de terreur qui s’arrêta dans son gosier dont les parois se collèrent, car Melmoth lui montra du doigt la scène, en lui faisant comprendre ainsi qu’il avait ordonné de changer le spectacle. Le caissier vit le cabinet de Nucingen, son patron y était en conférence avec un employé supérieur de la préfecture de police qui lui expliquait la conduite de Castanier, en le prévenant de la soustraction faite à sa caisse, du faux commis à son préjudice et de la fuite de son caissier. Une plainte était aussitôt dressée, signée, et transmise au procureur du roi. — « Croyez-vous qu’il sera temps encore ? disait Nucingen. — Oui, répondit l’agent, il est au Gymnase, et ne se doute de rien. »

Castanier s’agita sur sa chaise, et voulut s’en aller ; mais la main que Melmoth lui appuyait sur l’épaule le forçait à rester, par un effet de l’horrible puissance dont nous sentons les effets dans le cauchemar. Cet homme était le cauchemar même, et pesait sur Castanier comme une atmosphère empoisonnée. Quand le pauvre caissier se retournait pour implorer cet Anglais, il rencontrait un regard de feu qui vomissait des courants électriques, espèces de pointes métalliques par lesquelles Castanier se sentait pénétré, traversé de part en part, et cloué.

— Que t’ai-je fait ? disait-il dans son abattement et en haletant comme un cerf au bord d’une fontaine, que veux-tu de moi ?

— Regarde ? lui cria Melmoth.

Castanier regarda ce qui se passait sur la scène. La décoration avait été changée, le spectacle était fini, Castanier se vit lui-même sur la scène descendant de voiture avec Aquilina ; mais au moment où il entrait dans la cour de sa maison, rue Richer, la décoration changea subitement encore, et représenta l’intérieur de son appartement. Jenny causait au coin du feu, dans la chambre de sa maîtresse, avec un sous-officier d’un régiment de ligne, en garnison à Paris. – « Il part, disait ce sergent, qui paraissait appartenir à une famille de gens aisés. Je vais donc être heureux à mon aise. J’aime trop Aquilina pour souffrir qu’elle appartienne à ce vieux crapaud ! Moi j’épouserai madame de La Garde ! s’écriait le sergent. »

— Vieux crapaud ! se dit douloureusement Castanier.

— « Voilà madame et monsieur, cachez-vous ! Tenez, mettez-vous là, monsieur Léon, lui disait Jenny. Monsieur ne doit pas rester longtemps. » Castanier voyait le sous-officier se mettant derrière les robes d’Aquilina dans le cabinet de toilette. Castanier rentra bientôt lui-même en scène, et fit ses adieux à sa maîtresse qui se moquait de lui dans ses à parte avec Jenny, tout en lui disant les paroles les plus douces et les plus caressantes. Elle pleurait d’un côté, riait de l’autre. Les spectateurs faisaient répéter les couplets.

— Maudite femme ! criait Castanier dans sa loge.

Aquilina riait aux larmes en s’écriant : — Mon Dieu ! Perlet est-il drôle en Anglais ! Quoi ! vous seuls dans la salle ne riez pas ? Ris donc, mon chat ! dit-elle au caissier.

Melmoth se mit à rire d’une façon qui fit frissonner le caissier. Ce rire anglais lui tordait les entrailles et lui travaillait la cervelle comme si quelque chirurgien le trépanait avec un fer brûlant.

— Ils rient, ils rient, disait convulsivement Castanier.

En ce moment, au lieu de voir la pudibonde lady que représentait si comiquement Perlet, et dont le parler anglo-français faisait pouffer de rire toute la salle, le caissier se voyait fuyant la rue Richer, montant dans un fiacre sur le boulevard, faisant son marché pour aller à Versailles. La scène changeait encore. Il reconnut, au coin de la rue de l’Orangerie et de la rue des Récollets, la petite auberge borgne que tenait son ancien maréchal-des-logis. Il était deux heures du matin, le plus grand silence régnait, personne ne l’épiait, sa voiture était attelée de chevaux de poste, et venait d’une maison de l’avenue de Paris où demeurait un Anglais pour qui elle avait été demandée, afin de détourner les soupçons. Castanier avait ses valeurs et ses passe-ports, il montait en voiture, il partait. Mais à la barrière, Castanier aperçut des gendarmes à pied qui attendaient la voiture. Il jeta un cri affreux que comprima le regard de Melmoth.

— Regarde toujours, et tais-toi ! lui dit l’Anglais.

Castanier se vit en un moment jeté en prison à la Conciergerie. Puis, au cinquième acte de ce drame intitulé le Caissier, il s’aperçut, à trois mois de là, sortant de la Cour d’Assises, condamné à vingt ans de travaux forcés. Il jeta un nouveau cri quand il se vit exposé sur la place du Palais de Justice, et que le fer rouge du bourreau le marqua. Enfin, à la dernière scène, il était dans la cour de Bicêtre, parmi soixante forçats, et attendait son tour pour aller faire river ses fers.

— Mon Dieu ! je n’en puis plus de rire, disait Aquilina. Vous êtes bien sombre, mon chat, qu’avez-vous donc ? ce monsieur n’est plus là.

— Deux mots, Castanier, lui dit Melmoth au moment où la pièce finie madame de La Garde se faisait mettre son manteau par l’ouvreuse.

Le corridor était encombré, toute fuite était impossible.

— Eh ! bien, quoi ?

— Aucune puissance humaine ne peut t’empêcher d’aller reconduire Aquilina, d’aller à Versailles, et d’y être arrêté.

— Pourquoi ?

— Parce que le bras qui te tient, dit l’Anglais, ne te lâchera point.

Castanier aurait voulu pouvoir prononcer quelques paroles pour s’anéantir lui-même et disparaître au fond des enfers.

— Si le démon te demandait ton âme, ne la donnerais-tu pas en échange d’une puissance égale à celle de Dieu ? D’un seul mot, tu restituerais dans la caisse du baron de Nucingen les cinq cent mille francs que tu y as pris. Puis, en déchirant ta lettre de crédit, toute trace de crime serait anéantie. Enfin, tu aurais de l’or à flots. Tu ne crois guère à rien, n’est-ce pas ? Hé bien ! si tout cela arrive, tu croiras au moins au diable.

— Si c’était possible ! dit Castanier avec joie.

— Celui qui peut faire ceci, répondit l’Anglais, te l’affirme.

Melmoth étendit le bras au moment où Castanier, madame de La Garde et lui se trouvaient sur le boulevard. Il tombait alors une pluie fine, le sol était boueux, l’atmosphère était épaisse, et le ciel était noir. Aussitôt que le bras de cet homme fut étendu, le soleil illumina Paris. Castanier se vit, en plein midi, comme par un beau jour de juillet. Les arbres étaient couverts de feuilles, et les Parisiens endimanchés circulaient en deux files joyeuses. Les marchands de coco criaient : — À boire, à la fraîche ! Des équipages brillaient en roulant sur la chaussée. Le caissier jeta un cri de terreur. À ce cri, le boulevard redevint humide et sombre. Madame de La Garde était montée en voiture.

— Mais dépêche-toi donc, mon ami, lui dit-elle, viens ou reste. Vraiment, ce soir, tu es ennuyeux comme la pluie qui tombe.

— Que faut-il faire ? dit Castanier à Melmoth.

— Veux-tu prendre ma place ? lui demanda l’Anglais.

— Oui.

— Eh ! bien, je serai chez toi dans quelques instants.

— Ah ! çà, Castanier, tu n’es pas dans ton assiette ordinaire, lui disait Aquilina. Tu médites quelque mauvais coup, tu étais trop sombre et trop pensif pendant le spectacle. Mon cher ami, te faut-il quelque chose que je puisse te donner ? Parle.

— J’attends, pour savoir si tu m’aimes, que nous soyons arrivés à la maison.

— Ce n’est pas la peine d’attendre, dit-elle en se jetant à son cou, tiens !

Elle l’embrassa fort passionnément en apparence en lui faisant de ces cajoleries qui, chez ces sortes de créatures, deviennent des choses de métier, comme le sont les jeux de scène pour des actrices.

— D’où vient cette musique ? dit Castanier.

— Allons, voilà que tu entends de la musique, maintenant !

— De la musique céleste ! reprit-il. On dirait que les sons viennent d’en haut.

— Comment, toi qui m’as toujours refusé une baignoire aux Italiens, sous prétexte que tu ne pouvais pas souffrir la musique, te voilà mélomane, à cette heure ! Mais tu es fou ! ta musique est dans ta caboche, vieille boule détraquée ! dit-elle en lui prenant la tête et la faisant rouler sur son épaule. Dis donc, papa, sont-ce les roues de la voiture qui chantent ?

— Écoute donc, Naqui ? si les anges font de la musique au bon Dieu, ce ne peut être que celle dont les accords m’entrent par tous les pores autant que par les oreilles, et je ne sais comment t’en parler, c’est suave comme de l’eau de miel !

— Mais certainement on lui fait de la musique au bon Dieu, car on représente toujours les anges avec des harpes. Ma parole d’honneur, il est fou, se dit-elle en voyant Castanier dans l’attitude d’un mangeur d’opium en extase.

Ils étaient arrivés. Castanier, absorbé par tout ce qu’il venait de voir et d’entendre, ne sachant s’il devait croire ou douter, allait comme un homme ivre, privé de raison. Il se réveilla dans la chambre d’Aquilina où il avait été porté, soutenu par sa maîtresse, par le portier et par Jenny, car il s’était évanoui en sortant de sa voiture.

— Mes amis, mes amis, il va venir, dit-il en se plongeant par un mouvement désespéré dans sa bergère au coin du feu.

En ce moment Jenny entendit la sonnette, alla ouvrir, et annonça l’Anglais en disant que c’était un monsieur qui avait rendez-vous avec Castanier. Melmoth se montra soudain, il se fit un grand silence. Il regarda le portier, le portier s’en alla. Il regarda Jenny, Jenny s’en alla.

— Madame, dit Melmoth à la courtisane, permettez-nous de terminer une affaire qui ne souffre aucun retard.

Il prit Castanier par la main, et Castanier se leva. Tous deux allèrent dans le salon sans lumière, car l’œil de Melmoth éclairait les ténèbres les plus épaisses. Fascinée par le regard étrange de l’inconnu, Aquilina demeura sans force, et incapable de songer à son amant, qu’elle croyait d’ailleurs enfermé chez sa femme de chambre, tandis que, surprise par le prompt retour de Castanier, Jenny l’avait caché dans le cabinet de toilette, comme dans la scène du drame joué pour Melmoth et pour sa victime. La porte de l’appartement se ferma violemment, et bientôt Castanier reparut.

— Qu’as-tu ? lui cria sa maîtresse frappée d’horreur.

La physionomie du caissier était changée. Son teint rouge avait fait place à la pâleur étrange qui rendait l’étranger sinistre et froid. Ses yeux jetaient un feu sombre qui blessait par un éclat insupportable. Son attitude de bonhomie était devenue despotique et fière. La courtisane trouva Castanier maigri, le front lui sembla majestueusement horrible, et le dragon exhalait une influence épouvantable qui pesait sur les autres comme une lourde atmosphère. Aquilina se sentit pendant un moment gênée.

— Que s’est-il passé en si peu de temps entre cet homme diabolique et toi ? demanda-t-elle.

— Je lui ai vendu mon âme. Je le sens, je ne suis plus le même. Il m’a pris mon être, et m’a donné le sien.

— Comment ?

— Tu n’y comprendrais rien. Ha ! dit Castanier froidement, il avait raison, ce démon ! Je vois tout et sais tout. Tu me trompais.

Ces mots glacèrent Aquilina. Castanier alla dans le cabinet de toilette après avoir allumé un bougeoir, la pauvre fille stupéfaite l’y suivit, et son étonnement fut grand lorsque Castanier, ayant écarté les robes accrochées au porte-manteau, découvrit le sous-officier.

— Venez, mon cher, lui dit-il en prenant Léon par le bouton de la redingote et l’amenant dans la chambre.

La Piémontaise, pâle, éperdue, était allée se jeter dans son fauteuil. Castanier s’assit sur la causeuse au coin du feu, et laissa l’amant d’Aquilina debout.

— Vous êtes ancien militaire, lui dit Léon, je suis prêt à vous rendre raison.

— Vous êtes un niais, répondit sèchement Castanier. Je n’ai plus besoin de me battre, je puis tuer qui je veux d’un regard. Je vais vous dire votre fait, mon petit. Pourquoi vous tuerais-je ? Vous avez sur le cou une ligne rouge que je vois. La guillotine vous attend. Oui, vous mourrez en place de Grève. Vous appartenez au bourreau, rien ne peut vous sauver. Vous faites partie d’une Vente de Charbonniers. Vous conspirez contre le gouvernement.

— Tu ne me l’avais pas dit ! cria la Piémontaise à Léon.

— Vous ne savez donc pas, dit le caissier en continuant toujours, que le ministère a décidé ce matin de poursuivre votre association ? Le procureur-général a pris vos noms. Vous êtes dénoncés par des traîtres. On travaille en ce moment à préparer les éléments de votre acte d’accusation.

— C’est donc toi qui l’as trahi ?... dit Aquilina qui poussa un rugissement de lionne et se leva pour venir déchirer Castanier.

— Tu me connais trop pour le croire, répondit Castanier avec un sang-froid qui pétrifia sa maîtresse.

— Comment le sais-tu donc ?

— Je l’ignorais avant d’aller dans le salon ; mais, maintenant, je vois tout, je sais tout, je peux tout.

Le sous-officier était stupéfait.

— Hé ! bien, sauve-le, mon ami, s’écria la fille en se jetant aux genoux de Castanier. Sauvez-le, puisque vous pouvez tout ! Je vous aimerai, je vous adorerai, je serai votre esclave au lieu d’être votre maîtresse. Je me vouerai à vos caprices les plus désordonnés, tu feras de moi tout ce que tu voudras. Oui, je trouverai plus que de l’amour pour vous ; j’aurai le dévouement d’une fille pour son père, joint à celui d’une… mais… comprends donc, Rodolphe ! Enfin, quelque violentes que soient mes passions, je serai toujours à toi ! Qu’est-ce que je pourrais dire pour te toucher ? J’inventerai des plaisirs… Je… Mon Dieu ! tiens, quand tu voudras quelque chose de moi, comme de me faire jeter par la fenêtre, tu n’auras qu’à me dire : Léon ! je me précipiterais alors dans l’enfer, j’accepterais tous les tourments, toutes les maladies, tous les chagrins, tout ce que tu m’imposerais !

Castanier resta froid. Pour toute réponse, il montra Léon en disant avec un rire de démon : — La guillotine l’attend.

— Non, il ne sortira pas d’ici, je le sauverai, s’écria-t-elle. Oui, je tuerai qui le touchera ! Pourquoi ne veux-tu pas le sauver ? criait-elle d’une voix étincelante, l’œil en feu, les cheveux épars. Le peux-tu ?

— Je puis tout.

— Pourquoi ne le sauves-tu pas ?

— Pourquoi ? cria Castanier dont la voix vibra jusque dans les planchers. Hé ! je me venge ! C’est mon métier de mal faire.

— Mourir, reprit Aquilina, lui, mon amant, est-ce possible ?

Elle bondit jusqu’à sa commode, y saisit un stylet qui était dans une corbeille, et vint à Castanier qui se mit à rire.

— Tu sais bien que le fer ne peut plus m’atteindre.

Le bras d’Aquilina se détendit comme une corde de harpe subitement coupée.

— Sortez, mon cher ami, dit le caissier en se retournant vers le sous-officier ; allez à vos affaires.

Il étendit la main, et le militaire fut obligé d’obéir à la force supérieure que déployait Castanier.

— Je suis ici chez moi, je pourrais envoyer chercher le commissaire de police et lui livrer un homme qui s’introduit dans mon domicile, je préfère vous rendre la liberté : je suis un démon, je ne suis pas un espion.

— Je le suivrai, dit Aquilina.

— Suis-le, dit Castanier. Jenny ?...

Jenny parut.

— Envoyez le portier leur chercher un fiacre.

— Tiens, Naqui, dit Castanier en tirant de sa poche un paquet de billets de banque, tu ne quitteras pas, comme une misérable, un homme qui t’aime encore.

Il lui tendit trois cent mille francs, Aquilina les prit, les jeta par terre, cracha dessus en les piétinant avec la rage du désespoir, en lui disant : — Nous sortirons tous deux à pied, sans un sou de toi. Reste, Jenny.

— Bonsoir ! reprit le caissier en ramassant son argent. Moi, je suis revenu de voyage. – Jenny, dit-il en regardant la femme de chambre ébahie, tu me parais bonne fille. Te voilà sans maîtresse, viens ici ?… pour ce soir, tu auras un maître.

Aquilina, se défiant de tout, s’en alla promptement avec le sous-officier chez une de ses amies. Mais Léon était l’objet des soupçons de la police, qui le faisait suivre partout où il allait. Aussi fut-il arrêté quelque temps après, avec ses trois amis, comme le dirent les journaux du temps.

Le caissier se sentit changé complétement au moral comme au physique. Le Castanier, tour à tour enfant, jeune, amoureux, militaire, courageux, trompé, marié, désillusionné, caissier, passionné, criminel par amour, n’existait plus. Sa forme intérieure avait éclaté. En un moment, son crâne s’était élargi, ses sens avaient grandi. Sa pensée, embrassa le monde, il en vit les choses comme s’il eût été placé à une hauteur prodigieuse. Avant d’aller au spectacle, il éprouvait pour Aquilina la passion la plus insensée, plutôt que de renoncer à elle il aurait fermé les yeux sur ses infidélités, ce sentiment aveugle s’était dissipé comme une nuée se fond sous les rayons du soleil. Heureuse de succéder à sa maîtresse, et d’en posséder la fortune, Jenny fit tout ce que voulait le caissier. Mais Castanier, qui avait le pouvoir de lire dans les âmes, découvrit le motif véritable de ce dévouement purement physique. Aussi s’amusa-t-il de cette fille avec la malicieuse avidité d’un enfant qui, après avoir exprimé le jus d’une cerise, en lance le noyau. Le lendemain, au moment où, pendant le déjeuner, elle se croyait dame et maîtresse au logis, Castanier lui répéta mot à mot, pensée à pensée, ce qu’elle se disait à elle-même, en buvant son café.

— Sais-tu ce que tu penses, ma petite ? lui dit-il en souriant, le voici : « Ces beaux meubles en bois de palissandre que je désirais tant, et ces belles robes que j’essayais, sont donc à moi ! Il ne m’en a coûté que des bêtises que madame lui refusait, je ne sais pas pourquoi. Ma foi, pour aller en carrosse, avoir des parures, être au spectacle dans une loge, et me faire des rentes, je lui donnerais bien des plaisirs à l’en faire crever, s’il n’était pas fort comme un Turc. Je n’ai jamais vu d’homme pareil ! » – Est-ce bien cela ? reprit-il d’une voix qui fit pâlir Jenny. Eh ! bien, oui, ma fille, tu n’y tiendrais pas, et c’est pour ton bien que je te renvoie, tu périrais à la peine. Allons, quittons-nous bons amis.

Et il la congédia froidement en lui donnant une fort légère somme.

Le premier usage que Castanier s’était promis de faire du terrible pouvoir qu’il venait d’acheter, au prix de son éternité bienheureuse, était la satisfaction pleine et entière de ses goûts. Après avoir mis ordre à ses affaires, et rendu facilement ses comptes à monsieur de Nucingen qui lui donna pour successeur un bon Allemand, il voulut une bacchanale digne des beaux jours de l’empire romain, et s’y plongea désespérément comme Balthazar à son dernier festin. Mais, comme Balthazar, il vit distinctement une main pleine de lumière qui lui traça son arrêt au milieu de ses joies, non pas sur les murs étroits d’une salle, mais sur les parois immenses où se dessine l’arc-en-ciel. Son festin ne fut pas en effet une orgie circonscrite aux bornes d’un banquet, ce fut une dissipation de toutes les forces et de toutes les jouissances. La table était en quelque sorte la terre même qu’il sentait trembler sous ses pieds. Ce fut la dernière fête d’un dissipateur qui ne ménage plus rien. En puisant à pleines mains dans le trésor des voluptés humaines dont la clef lui avait été remise par le Démon, il en atteignit promptement le fond. Cette énorme puissance, en un instant appréhendée, fut en un instant exercée, jugée, usée. Ce qui était tout, ne fut rien. Il arrive souvent que la possession tue les plus immenses poèmes du désir, aux rêves duquel l’objet possédé répond rarement. Ce triste dénouement de quelques passions était celui que cachait l’omnipotence de Melmoth. L’inanité de la nature humaine fut soudain révélée à son successeur, auquel la suprême puissance apporta le néant pour dot. Afin de bien comprendre la situation bizarre dans laquelle se trouva Castanier, il faudrait pouvoir en apprécier par la pensée les rapides révolutions, et concevoir combien elles eurent peu de durée, ce dont il est difficile de donner une idée à ceux qui restent emprisonnés par les lois du temps, de l’espace et des distances. Ses facultés agrandies avaient changé les rapports qui existaient auparavant entre le monde et lui. Comme Melmoth, Castanier pouvait en quelques instants être dans les riantes vallées de l’Hindoustan, passer sur les ailes des démons à travers les déserts de l’Afrique, et glisser sur les mers. De même que sa lucidité lui faisait tout pénétrer à l’instant où sa vue se portait sur un objet matériel ou dans la pensée d’autrui, de même sa langue happait pour ainsi dire toutes les saveurs d’un coup. Son plaisir ressemblait au coup de hache du despotisme, qui abat l’arbre pour en avoir les fruits. Les transitions, les alternatives qui mesurent la joie, la souffrance, et varient toutes les jouissances humaines, n’existaient plus pour lui. Son palais, devenu sensitif outre mesure, s’était blasé tout à coup en se rassasiant de tout. Les femmes et la bonne chère furent deux plaisirs si complétement assouvis, du moment où il put les goûter de manière à se trouver au delà du plaisir, qu’il n’eut plus envie ni de manger, ni d’aimer. Se sachant maître de toutes les femmes qu’il souhaiterait, et se sachant armé d’une force qui ne devait jamais faillir, il ne voulait plus de femmes ; en les trouvant par avance soumises à ses caprices les plus désordonnés, il se sentait une horrible soif d’amour, et les désirait plus aimantes qu’elles ne pouvaient l’être. Mais la seule chose que lui refusait le monde, c’était la foi, la prière, ces deux onctueuses et consolantes amours. On lui obéissait. Ce fut un horrible état. Les torrents de douleurs, de plaisirs et de pensées qui secouaient son corps et son âme eussent emporté la créature humaine la plus forte ; mais il y avait en lui une puissance de vie proportionnée à la vigueur des sensations qui l’assaillaient. Il sentit en dedans de lui quelque chose d’immense que la terre ne satisfaisait plus. Il passait la journée à étendre ses ailes, à vouloir traverser les sphères lumineuses dont il avait une intuition nette et désespérante. Il se dessécha intérieurement, car il eut soif et faim de choses qui ne se buvaient ni ne se mangeaient, mais qui l’attiraient irrésistiblement. Ses lèvres devinrent ardentes de désir, comme l’étaient celles de Melmoth, et il haletait après l’INCONNU, car il connaissait tout. En voyant le principe et le mécanisme du monde, il n’en admirait plus les résultats, et manifesta bientôt ce dédain profond qui rend l’homme supérieur semblable à un sphinx qui sait tout, voit tout, et garde une silencieuse immobilité. Il ne se sentait pas la moindre velléité de communiquer sa science aux autres hommes. Riche de toute la terre, et pouvant la franchir d’un bond, la richesse et le pouvoir ne signifièrent plus rien pour lui. Il éprouvait cette horrible mélancolie de la suprême puissance à laquelle Satan et Dieu ne remédient que par une activité dont le secret n’appartient qu’à eux. Castanier n’avait pas, comme son maître, l’inextinguible puissance de haïr et de mal faire ; il se sentait démon, mais démon à venir, tandis que Satan est démon pour l’éternité ; rien ne le peut racheter, il le sait, et alors il se plaît à remuer avec sa triple fourche les mondes comme un fumier, en y tracassant les desseins de Dieu. Pour son malheur, Castanier conservait une espérance. Ainsi tout à coup, en un moment, il put aller d’un pôle à l’autre, comme un oiseau vole désespérément entre les deux côtés de sa cage ; mais, après avoir fait ce bond, comme l’oiseau, il vit des espaces immenses. Il eut de l’infini une vision qui ne lui permit plus de considérer les choses humaines comme les autres hommes les considèrent. Les insensés qui souhaitent la puissance des démons, la jugent avec leurs idées d’hommes, sans prévoir qu’ils endosseront les idées du démon en prenant son pouvoir, qu’ils resteront hommes, et au milieu d’êtres qui ne peuvent plus les comprendre. Le Néron inédit qui rêve de faire brûler Paris pour sa distraction, comme on donne au théâtre le spectacle fictif d’un incendie, ne se doute pas que Paris deviendra pour lui ce qu’est pour un voyageur pressé la fourmilière qui borde un chemin. Les sciences furent pour Castanier ce qu’est un logogriphe pour celui qui en sait le mot. Les rois, les gouvernements lui faisaient pitié. Sa grande débauche fut donc, en quelque sorte, un déplorable adieu à sa condition d’homme. Il se sentit à l’étroit sur la terre, car son infernale puissance le faisait assister au spectacle de la création dont il entrevoyait les causes et la fin. En se voyant exclu de ce que les hommes ont nommé le ciel dans tous leurs langages, il ne pouvait plus penser qu’au ciel. Il comprit alors le desséchement intérieur exprimé sur la face de son prédécesseur, il mesura l’étendue de ce regard allumé par un espoir toujours trahi, il éprouva la soif qui brûlait cette lèvre rouge, et les angoisses d’un combat perpétuel entre deux natures agrandies. Il pouvait être encore un ange, il se trouvait un démon. Il ressemblait à la suave créature emprisonnée par le mauvais vouloir d’un enchanteur dans un corps difforme, et qui, prise sous la cloche d’un pacte, avait besoin de la volonté d’autrui pour briser une détestable enveloppe détestée. De même que l’homme vraiment grand n’en a que plus d’ardeur à chercher l’infini du sentiment dans un cœur de femme, après une déception ; de même Castanier se trouva tout à coup sous le poids d’une seule idée, idée qui peut-être était la clef des mondes supérieurs. Par cela seul qu’il avait renoncé à son éternité bienheureuse, il ne pensait plus qu’à l’avenir de ceux qui prient et qui croient. Quand, au sortir de la débauche où il prit possession de son pouvoir, il sentit l’étreinte de ce sentiment, il connut les douleurs que les poètes sacrés, les apôtres et les grands oracles de la foi nous ont dépeintes en des termes si gigantesques. Harponné par l’épée flamboyante de laquelle il sentait la pointe dans ses reins, il courut chez Melmoth, afin de voir ce qu’il advenait de son prédécesseur. L’Anglais demeurait rue Férou, près Saint-Sulpice, dans un hôtel sombre, noir, humide et froid. Cette rue, ouverte au nord, comme toutes celles qui tombent perpendiculairement sur la rive gauche de la Seine, est une des rues les plus tristes de Paris, et son caractère réagit sur les maisons qui la bordent. Quand Castanier fut sur le seuil de la porte, il la vit tendue de noir, la voûte était également drapée. Sous cette voûte, éclataient les lumières d’une chapelle ardente. On y avait élevé un cénotaphe temporaire, de chaque côté duquel se tenait un prêtre.

— Il ne faut pas demander à monsieur pourquoi il vient, dit à Castanier une vieille portière, vous ressemblez trop à ce pauvre cher défunt. Si donc vous êtes son frère, vous arrivez trop tard pour lui dire adieu. Ce brave gentilhomme est mort avant-hier dans la nuit.

— Comment est-il mort ? demanda Castanier à l’un des prêtres.

— Soyez heureux, lui répondit un vieux prêtre en soulevant un côté des draps noirs qui formaient la chapelle.

Castanier vit une de ces figures que la foi rend sublimes et par les pores de laquelle l’âme semble sortir pour rayonner sur les autres hommes et les échauffer par les sentiments d’une charité persistante. Cet homme était le confesseur de sir John Melmoth.

— Monsieur votre frère, dit le prêtre en continuant, a fait une fin digne d’envie, et qui a dû réjouir les anges. Vous savez quelle joie répand dans les cieux la conversion d’une âme pécheresse. Les pleurs de son repentir excités par la grâce ont coulé sans tarir, la mort seule a pu les arrêter. L’Esprit saint était en lui. Ses paroles ardentes et vives ont été dignes du Roi prophète. Si jamais, dans le cours de ma vie, je n’ai entendu de confession plus horrible que celle de ce gentilhomme irlandais, jamais aussi n’ai-je entendu de prières plus enflammées. Quelque grandes qu’aient été ses fautes, son repentir en a comblé l’abîme en un moment. La main de Dieu s’est visiblement étendue sur lui, car il ne ressemblait plus à lui-même, tant il est devenu saintement beau. Ses yeux si rigides se sont adoucis dans les pleurs. Sa voix si vibrante, et qui effrayait, a pris la grâce et la mollesse qui distinguent les paroles des gens humiliés. Il édifiait tellement les auditeurs par ses discours, que les personnes attirées par le spectacle de cette mort chrétienne, se mettaient à genoux en écoutant glorifier Dieu, parler de ses grandeurs infinies, et raconter les choses du ciel. S’il ne laisse rien à sa famille, il lui a certes acquis le plus grand bien que les familles puissent posséder, une âme sainte qui veillera sur vous tous, et vous conduira dans la bonne voie.

Ces paroles produisirent un effet si violent sur Castanier qu’il sortit brusquement et marcha vers l’église de Saint-Sulpice en obéissant à une sorte de fatalité, le repentir de Melmoth l’avait abasourdi. Vers cette époque, un homme célèbre par son éloquence faisait, le matin, à certains jours, des conférences qui avaient pour but de démontrer les vérités de la religion catholique à la jeunesse de ce siècle proclamée par une autre voix non moins éloquente, indifférente en matière de foi. La conférence devait faire place à l’enterrement de l’Irlandais. Castanier arriva précisément au moment où le prédicateur allait résumer avec cette onction gracieuse, avec cette pénétrante parole qui l’ont illustré, les preuves de notre heureux avenir. L’ancien dragon, sous la peau duquel s’était glissé le démon, se trouvait dans les conditions voulues pour recevoir fructueusement la semence des paroles divines commentées par le prêtre. En effet, s’il est un phénomène constaté, n’est-ce pas le phénomène moral que le peuple a nommé la foi du charbonnier ? La force de la croyance se trouve en raison directe du plus ou moins d’usage que l’homme a fait de sa raison. Les gens simples et les soldats sont de ce nombre. Ceux qui ont marché dans la vie sous la bannière de l’instinct, sont beaucoup plus propres à recevoir la lumière que ceux dont l’esprit et le cœur se sont lassés dans les subtilités du monde. Depuis l’âge de seize ans, jusqu’à près de quarante ans, Castanier, homme du midi, avait suivi le drapeau français. Simple cavalier, obligé de se battre le jour, la veille et le lendemain, il devait penser à son cheval avant de songer à lui-même. Pendant son apprentissage militaire, il avait donc eu peu d’heures pour réfléchir à l’avenir de l’homme. Officier, il s’était occupé de ses soldats, et il avait été entraîné de champ de bataille en champ de bataille, sans avoir jamais songé au lendemain de la mort. La vie militaire exige peu d’idées. Les gens incapables de s’élever à ces hautes combinaisons qui embrassent les intérêts de nation à nation, les plans de la politique aussi bien que les plans de campagne, la science du tacticien et celle de l’administrateur, ceux-là vivent dans un état d’ignorance comparable à celle du paysan le plus grossier de la province la moins avancée de France. Ils vont en avant, obéissent passivement à l’âme qui les commande, et tuent les hommes devant eux, comme le bûcheron abat des arbres dans une forêt. Ils passent continuellement d’un état violent qui exige le déploiement des forces physiques à un état de repos, pendant lequel ils réparent leurs pertes. Ils frappent et boivent, ils frappent et mangent, ils frappent et dorment, pour mieux frapper encore. À ce train de tourbillon, les qualités de l’esprit s’exercent peu. Le moral demeure dans sa simplicité naturelle. Quand ces hommes, si énergiques sur le champ de bataille, reviennent au milieu de la civilisation, la plupart de ceux qui sont demeurés dans les grades inférieurs, se montrent sans idées acquises, sans facultés, sans portée. Aussi la jeune génération s’est-elle étonnée de voir ces membres de nos glorieuses et terribles armées, aussi nuls d’intelligence que peut l’être un commis, et simples comme des enfants. À peine un capitaine de la foudroyante garde impériale est-il propre à faire les quittances d’un journal. Quand les vieux soldats sont ainsi, leur âme vierge de raisonnement obéit aux grandes impulsions. Le crime commis par Castanier était un de ces faits qui soulèvent tant de questions que, pour le discuter, le moraliste aurait demandé la division, pour employer une expression du langage parlementaire. Ce crime avait été conseillé par la passion, par une de ces sorcelleries féminines si cruellement irrésistibles que nul homme ne peut dire : « — Je ne ferai jamais cela, » dès qu’une sirène est admise dans la lutte et y déploiera ses hallucinations. La parole de vie tomba donc sur une conscience neuve aux vérités religieuses que la Révolution française et la vie militaire avaient fait négliger à Castanier. Ce mot terrible : Vous serez heureux ou malheureux pendant l’éternité ! le frappa d’autant plus violemment qu’il avait fatigué la terre, qu’il l’avait secouée comme un arbre sans fruit, et que, dans l’omnipotence de ses désirs, il suffisait qu’un point de la terre ou du ciel lui fût interdit, pour qu’il s’en occupât. S’il était permis de comparer de si grandes choses aux niaiseries sociales, il ressemblait à ces banquiers riches de plusieurs millions à qui rien ne résiste dans la société ; mais qui n’étant pas admis aux cercles de la noblesse, ont pour idée fixe de s’y agréger, et ne comptent pour rien tous les privilèges sociaux acquis par eux, du moment où il leur en manque un. Cet homme plus puissant que ne l’étaient les rois de la terre réunis, cet homme qui pouvait, comme Satan, lutter avec Dieu lui-même, apparut appuyé contre un des piliers de l’église Saint-Sulpice, courbé sous le poids d’un sentiment, et s’absorba dans une idée d’avenir, comme Melmoth s’y était abîmé lui-même.

— Il est bien heureux, lui ! s’écria Castanier, il est mort avec la certitude d’aller au ciel.

En un moment, il s’était opéré le plus grand changement dans les idées du caissier. Après avoir été le démon pendant quelques jours, il n’était plus qu’un homme, image de la chute primitive consacrée dans toutes les cosmogonies. Mais, en redevenant petit par la forme, il avait acquis une cause de grandeur, il s’était trempé dans l’infini. La puissance infernale lui avait révélé la puissance divine. Il avait plus soif du ciel qu’il n’avait eu faim des voluptés terrestres si promptement épuisées. Les jouissances que promet le démon ne sont que celles de la terre agrandies, tandis que les voluptés célestes sont sans bornes. Cet homme crut en Dieu. La parole qui lui livrait les trésors du monde ne fut plus rien pour lui, et ces trésors lui semblèrent aussi méprisables que le sont les cailloux aux yeux de ceux qui aiment les diamants ; car il les voyait comme de la verroterie, en comparaison des beautés éternelles de l’autre vie. Pour lui, le bien provenant de cette source était maudit. Il resta plongé dans un abîme de ténèbres et de pensées lugubres en écoutant le service fait pour Melmoth. Le Dies irae l’épouvanta. Il comprit, dans toute sa grandeur, ce cri de l’âme repentante qui tressaille devant la majesté divine. Il fut tout à coup dévoré par l’Esprit saint, comme le feu dévore la paille. Des larmes coulèrent de ses yeux.

— Vous êtes un parent du mort ? lui dit le bedeau.

— Son héritier, répondit Castanier.

— Pour les frais du culte, lui cria le suisse.

— Non, dit le caissier qui ne voulut pas donner à l’église l’argent du démon.

— Pour les pauvres.

— Non.

— Pour les réparations de l’église.

— Non.

— Pour la chapelle de la Vierge.

— Non.

— Pour le séminaire.

— Non.

Castanier se retira, pour ne pas être en butte aux regards irrités de plusieurs gens de l’église. — Pourquoi, se dit-il en contemplant Saint-Sulpice, pourquoi les hommes auraient-ils bâti ces cathédrales gigantesques que j’ai vues en tout pays ? Ce sentiment partagé par les masses, dans tous les temps, s’appuie nécessairement sur quelque chose.

— Tu appelles Dieu quelque chose ? lui disait sa conscience. Dieu ! Dieu ! Dieu !

Ce mot répété par une voix intérieure l’écrasait, mais ses sensations de terreur furent adoucies par les lointains accords de la musique délicieuse qu’il avait entendue déjà vaguement. Il attribua cette harmonie aux chants de l’église, il en mesurait le portail. Mais il s’aperçut, en prêtant attentivement l’oreille, que les sons arrivaient à lui de tous côtés ; il regarda dans la place, et n’y vit point de musiciens. Si cette mélodie apportait dans l’âme les poésies bleues et les lointaines lumières de l’espérance, elle donnait aussi plus d’activité aux remords dont était travaillé le damné qui s’en alla dans Paris, comme vont les gens accablés de douleurs. Il regardait tout sans rien voir, il marchait au hasard à la manière des flâneurs ; il s’arrêtait sans motif, se parlait à lui-même, et ne se fût pas dérangé pour éviter le coup d’une planche ou la roue d’une voiture. Le repentir le livrait insensiblement à cette grâce qui broie tout à la fois doucement et terriblement le cœur. Il eut bientôt dans la physionomie, comme Melmoth, quelque chose de grand, mais de distrait ; une froide expression de tristesse, semblable à celle de l’homme au désespoir, et l’avidité haletante que donne l’espérance ; puis, par-dessus tout, il fut en proie au dégoût de tous les biens de ce bas monde. Son regard effrayant de clarté cachait les plus humbles prières. Il souffrait en raison de sa puissance. Son âme violemment agitée faisait plier son corps, comme un vent impétueux ploie de hauts sapins. Comme son prédécesseur, il ne pouvait pas se refuser à vivre, car il ne voulait pas mourir sous le joug de l’enfer. Son supplice lui devint insupportable. Enfin, un matin, il songea que Melmoth le bienheureux lui avait proposé de prendre sa place, et qu’il avait accepté ; que, sans doute, d’autres hommes pourraient l’imiter ; et que, dans une époque dont la fatale indifférence en matière de religion était proclamée par les héritiers de l’éloquence des Pères de l’Église, il devait rencontrer facilement un homme qui se soumît aux clauses de ce contrat pour en exercer les avantages.

— Il est un endroit où l’on cote ce que valent les rois, où l’on soupèse les peuples, où l’on juge les systèmes, où les gouvernements sont rapportés à la mesure de l’écu de cent sous, où les idées, les croyances sont chiffrées, où tout s’escompte, où Dieu même emprunte et donne en garantie ses revenus d’âmes, car le pape y a son compte courant. Si je puis trouver une âme à négocier, n’est-ce pas là ?

Castanier alla joyeux à la Bourse, en pensant qu’il pourrait trafiquer d’une âme comme on y commerce des fonds publics. Un homme ordinaire aurait eu peur qu’on ne s’y moquât de lui ; mais Castanier savait par expérience que tout est sérieux pour l’homme au désespoir. Semblable au condamné à mort qui écouterait un fou s’il venait lui dire qu’en prononçant d’absurdes paroles il pourrait s’envoler à travers la serrure de sa porte, celui qui souffre est crédule et n’abandonne une idée que quand elle a failli, comme la branche qui a cassé sous la main du nageur entraîné. Vers quatre heures Castanier parut dans les groupes qui se formaient après la fermeture du cours des effets publics, et où se faisaient alors les négociations des effets particuliers et les affaires purement commerciales. Il était connu de quelques négociants, et pouvait, en feignant de chercher quelqu’un, écouter les bruits qui couraient sur les gens embarrassés.

— Plus souvent, mon petit, que je te négocierai du Claparon et compagnie ! Ils ont laissé remporter par le garçon de la Banque les effets de leur paiement ce matin, dit un gros banquier dans son langage sans façon. Si tu en as, garde-le.

Ce Claparon était dans la cour, en grande conférence avec un homme connu pour faire des escomptes usuraires. Aussitôt Castanier se dirigea vers l’endroit où se trouvait Claparon, négociant connu pour hasarder de grands coups qui pouvaient aussi bien le ruiner que l’enrichir.

Quand Claparon fut abordé par Castanier, le marchand d’argent venait de le quitter, et le spéculateur avait laissé échapper un geste de désespoir.

— Eh ! bien, Claparon, nous avons cent mille francs à payer à la Banque, et voilà quatre heures : cela se sait, et nous n’avons plus le temps d’arranger notre petite faillite, lui dit Castanier.

— Monsieur !

— Parlez plus bas, répondit le caissier ; si je vous proposais une affaire où vous pourriez ramasser autant d’or que vous en voudriez…

— Elle ne paierait pas mes dettes, car je ne connais pas d’affaire qui ne veuille un temps de cuisson.

— Je connais une affaire qui vous les ferait payer en un moment, reprit Castanier mais qui vous obligerait à…

— À quoi ?

— À vendre votre part du paradis. N’est-ce pas une affaire comme une autre ? Nous sommes tous actionnaires dans la grande entreprise de l’éternité.

— Savez-vous que je suis homme à vous souffleter ?… dit Claparon irrité, il n’est pas permis de faire de sottes plaisanteries à un homme dans le malheur.

— Je parle sérieusement, répondit Castanier en prenant dans sa poche un paquet de billets de banque.

— D’abord, dit Claparon, je ne vendrais pas mon âme au diable pour une misère. J’ai besoin de cinq cent mille francs pour aller…

— Qui vous parle de lésiner ? reprit brusquement Castanier. Vous auriez plus d’or que n’en peuvent contenir les caves de la Banque.

Il tendit une masse de billets qui décida le spéculateur.

— Fait ! dit Claparon. Mais comment s’y prendre ?

— Venez là-bas, à l’endroit où il n’y a personne, répondit Castanier en montrant un coin de la cour.

Claparon et son tentateur échangèrent quelques paroles, chacun le visage tourné contre le mur. Aucune des personnes qui les avaient remarqués ne devina l’objet de cet à parte, quoiqu’elles fussent assez vivement intriguées par la bizarrerie des gestes que firent les deux parties contractantes. Quand Castanier revint, une clameur d’étonnement échappa aux boursiers. Comme dans les assemblées françaises où le moindre événement distrait aussitôt, tous les visages se tournèrent vers les deux hommes qui excitaient cette rumeur, et l’on ne vit pas sans une sorte d’effroi le changement opéré chez eux. À la Bourse, chacun se promène en causant, et tous ceux qui composent la foule se sont bientôt reconnus et observés, car la Bourse est comme une grande table de bouillotte où les habiles savent deviner le jeu d’un homme et l’état de sa caisse d’après sa physionomie. Chacun avait donc remarqué la figure de Claparon et celle de Castanier. Celui-ci, comme l’Irlandais, était nerveux et puissant, ses yeux brillaient, sa carnation avait de la vigueur. Chacun s’était émerveillé de cette figure majestueusement terrible en se demandant où ce bon Castanier l’avait prise ; mais Castanier, dépouillé de son pouvoir, apparaissait fané, ridé, vieilli, débile. Il était, en entraînant Claparon, comme un malade en proie à un accès de fièvre, ou comme un thériaki dans le moment d’exaltation que lui donne l’opium, mais en revenant, il était dans l’état d’abattement qui suit la fièvre, et pendant lequel les malades expirent, ou il était dans l’affreuse prostration que causent les jouissances excessives du narcotisme. L’esprit infernal qui lui avait fait supporter ses grandes débauches était disparu ; le corps se trouvait seul, épuisé, sans secours, sans appui contre les assauts des remords et le poids d’un vrai repentir. Claparon, de qui chacun avait deviné les angoisses, reparaissait au contraire avec des yeux éclatants et portait sur son visage la fierté de Lucifer. La faillite avait passé d’un visage sur l’autre.

— Allez crever en paix, mon vieux, dit Claparon à Castanier.

— Par grâce, envoyez-moi chercher une voiture et un prêtre, le vicaire de Saint-Sulpice, lui répondit l’ancien dragon en s’asseyant sur une borne.

Ce mot : « Un prêtre ! » fut entendu par plusieurs personnes, et fit naître un brouhaha goguenard que poussèrent les boursiers, tous gens qui réservent leur foi pour croire qu’un chiffon de papier, nommé une inscription, vaut un domaine. Le Grand-livre est leur Bible.

— Aurai-je le temps de me repentir ? se dit Castanier d’une voix lamentable qui frappa Claparon.

Un fiacre emporta le moribond. Le spéculateur alla promptement payer ses effets à la Banque. L’impression produite par le soudain changement de physionomie de ces deux hommes fut effacée dans la foule, comme un sillon de vaisseau s’efface sur la mer. Une nouvelle de la plus haute importance excita l’attention du monde négociant. À cette heure où tous les intérêts sont en jeu, Moïse, en paraissant avec ses deux cornes lumineuses, obtiendrait à peine les honneurs d’un calembour, et serait nié par les gens en train de faire des reports. Lorsque Claparon eut payé ses effets, la peur le prit. Il fut convaincu de son pouvoir, revint à la Bourse et offrit son marché aux gens embarrassés. L’inscription sur le grand-livre de l’enfer, et les droits attachés à la jouissance d’icelle, mot d’un notaire que se substitua Claparon, fut achetée sept cent mille francs. Le notaire revendit le traité du diable cinq cent mille francs à un entrepreneur en bâtiment, qui s’en débarrassa pour cent mille écus en le cédant à un marchand de fer ; et celui-ci le rétrocéda pour deux cent mille francs à un charpentier. Enfin, à cinq heures, personne ne croyait à ce singulier contrat, et les acquéreurs manquaient faute de foi.

À cinq heures et demie, le détenteur était un peintre en bâtiment qui restait accoté contre la porte de la Bourse provisoire, bâtie à cette époque rue Feydeau. Ce peintre en bâtiment, homme simple, ne savait pas ce qu’il avait en lui-même. — Il était tout chose, dit-il à sa femme quand il fut de retour au logis.

La rue Feydeau est, comme le savent les flâneurs, une de ces rues adorées des jeunes gens qui, faute d’une maîtresse, épousent tout le sexe. Au premier étage de la maison la plus bourgeoisement décente, demeurait une de ces délicieuses créatures que le ciel se plaît à combler des beautés les plus rares, et qui, ne pouvant être ni duchesses ni reines, parce qu’il y a beaucoup plus de jolies femmes que de titres et de trônes, se contentent d’un agent de change ou d’un banquier de qui elles font le bonheur à prix fixe. Cette bonne et belle fille, appelée Euphrasie, était l’objet de l’ambition d’un clerc de notaire démesurément ambitieux. En effet, le second clerc de maître Crottat, notaire, était amoureux de cette femme comme un jeune homme est amoureux à vingt-deux ans. Ce clerc aurait assassiné le pape et le sacré collège des cardinaux, afin de se procurer une misérable somme de cent louis, réclamée par Euphrasie pour un châle qui lui tournait la tête, et en échange duquel sa femme de chambre l’avait promise au clerc. L’amoureux allait et venait devant les fenêtres de madame Euphrasie, comme vont et viennent les ours blancs dans leur cage, au Jardin-des-Plantes. Il avait sa main droite passée sous son gilet, sur le sein gauche, et voulait se déchirer le cœur, mais il n’en était encore qu’à tordre les élastiques de ses bretelles.

— Que faire pour avoir dix mille francs ? se disait-il, prendre la somme que je dois porter à l’enregistrement pour cet acte de vente. Mon Dieu ! mon emprunt ruinera-t-il l’acquéreur, un homme sept fois millionnaire ? Eh ! bien, demain, j’irai me jeter à ses pieds, je lui dirai : « Monsieur, je vous ai pris dix mille francs, j’ai vingt-deux ans, et j’aime Euphrasie, voilà mon histoire. Mon père est riche, il vous remboursera, ne me perdez pas ! N’avez-vous pas eu vingt-deux ans et une rage d’amour ? » Mais ces fichus propriétaires, ça n’a pas d’âme ! Il est capable de me dénoncer au procureur du roi, au lieu de s’attendrir. Sacredieu ! si l’on pouvait vendre son âme au diable ! Mais il n’y a ni Dieu ni diable, c’est des bêtises, ça ne se voit que dans les livres bleus ou chez les vieilles femmes. Que faire ?

— Si vous voulez vendre votre âme au diable, lui dit le peintre en bâtiment devant qui le clerc avait laissé échapper quelques paroles, vous aurez dix mille francs.

— J’aurai donc Euphrasie, dit le clerc en topant au marché que lui proposa le diable sous la forme d’un peintre en bâtiment.

Le pacte consommé, l’enragé clerc alla chercher le châle, monta chez madame Euphrasie ; et, comme il avait le diable au corps, il y resta douze jours sans en sortir en y dépensant tout son paradis, en ne songeant qu’à l’amour et à ses orgies au milieu desquelles se noyait le souvenir de l’enfer et de ses privilèges.

L’énorme puissance conquise par la découverte de l’Irlandais, fils du révérend Maturin, se perdit ainsi.

Il fut impossible à quelques orientalistes, à des mystiques, à des archéologues occupés de ces choses, de constater historiquement la manière d’évoquer le démon. Voici pourquoi.

Le treizième jour de ses noces enragées, le pauvre clerc gisait sur son grabat, chez son patron, dans un grenier de la rue Saint-Honoré. La Honte, cette stupide déesse qui n’ose se regarder, s’empara du jeune homme qui devint malade, il voulut se soigner lui-même, et se trompa de dose en prenant une drogue curative due au génie d’un homme bien connu sur les murs de Paris. Le clerc creva donc sous le poids du vif-argent, et son cadavre devint noir comme le dos d’une taupe. Un diable avait certainement passé par là, mais lequel ? Était-ce Astaroth ?

— Cet estimable jeune homme a été emporté dans la planète de Mercure, dit le premier clerc à un démonologue allemand qui vint prendre des renseignements sur cette affaire.

— Je le croirais volontiers, répondit l’Allemand.

— Ha !

— Oui, monsieur, reprit l’Allemand, cette opinion s’accorde avec les propres paroles de Jacob Bœhm, en sa quarante-huitième proposition sur la TRIPLE VIE DE L’HOMME, où il est dit que si Dieu a opéré toutes choses par le FIAT, le FIAT est la secrète matrice qui comprend et saisit la nature que forme l’esprit né de Mercure et de Dieu.

— Vous dites, monsieur ?

L’Allemand répéta sa phrase.

— Nous ne connaissons pas, dirent les clercs.

— Fiat ?… dit un clerc, fiat lux !

— Vous pouvez vous convaincre de la vérité de cette citation, reprit l’Allemand en lisant la phrase dans la page 75 du Traité de la TRIPLE VIE DE L’HOMME imprimé en 1809, chez monsieur Migneret, et traduit par un philosophe, grand admirateur de l’illustre cordonnier.

— Ha ! il était cordonnier, dit le premier clerc. Voyez-vous ça !

— En Prusse ! reprit l’Allemand.

— Travaillait-il pour le roi ? dit un béotien de second clerc.

— Il aurait dû mettre des béquets à ses phrases, dit le troisième clerc.

— Cet homme est pyramidal, s’écria le quatrième clerc en montrant l’Allemand.

Quoiqu’il fût un démonologue de première force, l’étranger ne savait pas quels mauvais diables sont les clercs ; il s’en alla, ne comprenant rien à leurs plaisanteries, et convaincu que ces jeunes gens trouvaient Bœhm un génie pyramidal.

— Il y a de l’instruction en France, se dit-il.

 

Paris, 6 mai 1835.


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en septembre 2019.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Maria-Laura, Françoise ; ainsi que, pour Melmoth réconcilié, Éric Müller (ÉFÉLÉ) qui remercie également Fred, Coolmicro, PatriceC, Nicolas Taffin, Inês Arigoni, Célia Tran Van Huong, Jean-Jacques Mure, Jean-Guy Le Duigou, Gabriel Cabos, Pierre Periac et plus particulièrement Jacques Quintallet pour les erreurs qu’ils ont signalées.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Le Centenaire ou les deux Béringheld publié par M. Horace de Saint-Aubin (tomes troisième et quatrième), Paris, Pollet, 1822 ainsi que pour Melmoth réconcilié : la numérisation d’ÉFÉLÉ et Œuvres complètes de H. de Balzac, La Comédie humaine, quatorzième volume, deuxième partie ; Études philosophiques, tome 4, Paris, Roussiaux, 1855. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La maquette et les photos de première page sont de Laura Barr-Wells, à l’exception du visage de femme repris d’un tableau de Jean-Claude Stehli.

— Dispositions :

Ce livre numérique – basé sur un texte libre de droit – est à votre disposition. Vous pouvez l’utiliser librement, sans le modifier, mais vous ne pouvez en utiliser la partie d’édition spécifique (notes de la BNR, présentation éditeur, photos et maquettes, etc.) à des fins commerciales et professionnelles sans l’autorisation de la Bibliothèque numérique romande. Merci d’en indiquer la source en cas de reproduction. Tout lien vers notre site est bienvenu…

— Qualité :

Nous sommes des bénévoles, passionnés de littérature. Nous faisons de notre mieux mais cette édition peut toutefois être entachée d’erreurs et l’intégrité parfaite du texte par rapport à l’original n’est pas garantie. Nos moyens sont limités et votre aide nous est indispensable ! Aidez-nous à réaliser ces livres et à les faire connaître…

— Autres sites de livres numériques :

Plusieurs sites partagent un catalogue commun qui répertorie un ensemble d’ebooks et en donne le lien d’accès. Vous pouvez consulter ce catalogue à l’adresse : www.noslivres.net.



[1] On sent que nous n’entrerons désormais dans aucun détail sur les faits d’armes de Béringheld ; nous n’avons raconté cette circonstance de la bataille de Rivoli que parce qu’elle fut son début.

Nous passerons rapidement sur les événements qui se sont passés dans l’espace de quinze années, pendant lesquelles nos armées ont parcouru l’Europe : nous allons en extraire les faits qui concernent cette histoire, en priant le lecteur de se reporter, par la pensée, aux divers théâtres où ils se passeront. (Note de l’Éditeur.)

[2] Le général Béringheld, lors que Marianine lui raconta les diverses magies de cette nuit singulière, a fait une note qui prouve que, lorsqu’il l’écrivait, il avait acquis tous les pouvoirs déployés par le vieillard, et il a consigné l’aveu qu’ils sont l’apanage d’une science connue depuis longtemps, et qui n’a pas même été ignorée des anciens. (Note de l’Éditeur.)

[3] Nous avons essayé de rendre d’une manière plus suivie et plus intelligible, les idées bizarres, les choses incohérentes, et la relation singulière que le général Béringheld écrivit d’après ce que Marianine a retenu. Ce n’est point à nous qu’il faut imputer le vague des expressions, les lacunes d’idées, et l’extraordinaire de ce récit. (Note de l’Éditeur.)

[4] On verra comment ce fragment, qui doit être naturellement placé dans cet endroit, a pu parvenir à la connaissance du général, dans les manuscrits duquel nous avons puisé ce renseignement. (Note de l’Éditeur).

[5] Nous avons changé le nom du café, comme nous avons changé les noms des villes et de tous les personnages dont il est question dans cette histoire singulière.

[6] Je n’ai pas besoin, je pense, de réitérer pour ce morceau, l’observation que j’ai consignée dans la note que l’on a dû lire plus haut, lorsque j’ai rapporté le premier songe de Marianine. Ce morceau a été également respecté par l’Éditeur, qui n’a pas voulu retrancher un seul mot. (Note de M. de S.-Aubin.)

[7] J’ai mis la narration au présent, comme si l’Éditeur lui-même racontait les événements, ou en était le témoin, afin d’éviter la confusion.

[8] Mon cher A***, c’est la multiplicité des sensations et la pensée humaine qui ont rendu sensible la succession des instants et ont fait du temps une chose presque palpable ; or, du moment où l’on retire cette faculté de modifier l’espace, de le réduire en secondes, en quarts, en heures, le temps d’une journée devient une unité qui, bien que plus vaste, n’offre pas plus d’espace qu’une minute. Ce problème de métaphysique exigeant plus de développements pour être prouvé, je ne fais que vous l’énoncer pour l’intelligence de ma lettre ; car au total il était même inutile pour vous : vous me comprenez. [Note du général Béringheld.]

J’ai respecté cette note que je mets, comme on voit, textuellement. [Note de l’éditeur.]

[9] On voit que je commence à regretter de n’avoir pas cru mon frère.