HONORÉ DE BALZAC
(sous le pseudonyme de :
M. A. DE VIELLERGLÉ)

L’HÉRITIÈRE DE BIRAGUE
tomes 1-2

HISTOIRE TIRÉE DES MANUSCRITS DE DOM RAGO, EX-PRIEUR DE BÉNÉDICTINS MISE AU JOUR PAR SES DEUX NEVEUX

1822

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Table des matières

 

TOME PREMIER.. 4

ROMAN PRÉLIMINAIRE c’est-à-dire PRÉFACE.. 4

CHAPITRE PREMIER. Franche explication. 4

CHAPITRE II. Les héritiers. 5

CHAPITRE III. Histoire du silence. 6

CHAPITRE IV. Continuation du silence. 6

CHAPITRE V. Les trois postes. 7

CHAPITRE VI. Le grand mot. 7

CHAPITRE VII. La reconnaissance. 8

CHAPITRE VIII. Les vers du nez. 9

CHAPITRE IX. Le traité. 9

CHAPITRE X. Arrivée à Tours. 10

CHAPITRE XI. La Gouvernante. 11

CHAPITRE XII. Lecture du testament. 12

CHAPITRE XIII. La liquidation. 13

CHAPITRE XIV ET DERNIER. L’héritage. 14

CHAPITRE PREMIER. 15

CHAPITRE II. 25

CHAPITRE III. 34

CHAPITRE IV. 51

CHAPITRE V. 61

CHAPITRE VI. 71

CHAPITRE VII. 89

TOME DEUXIÈME. 107

CHAPITRE PREMIER. 107

CHAPITRE II. 122

CHAPITRE III. 135

CHAPITRE IV. 151

CHAPITRE V. 174

CHAPITRE VI. 189

CHAPITRE VII. 203

Ce livre numérique. 218

 

TOME PREMIER

ROMAN PRÉLIMINAIRE
c’est-à-dire
PRÉFACE

CHAPITRE PREMIER.
Franche explication
.

Comme nous sommes et avons toujours été des gens extraordinairement modestes, et cela sans que personne s’en soit jamais aperçu, nous allons apprendre au public de quelle manière cet ouvrage se trouve paraître à l’abri de deux noms célèbres que vous ignorez sans doute… À qui s’en prendre ?

Il n’est aucun des habitants de la bonne ville de Paris qui ne sache que rue Saint-Germain-des-Prés il existe une poste aux chevaux, invention admirable, et que, par parenthèse, on doit à la curiosité de Louis XI. Or donc, ceux qui ont de l’argent, et qui veulent arriver promptement d’un lieu à un autre, se servent de ce moyen de transport.

 

CHAPITRE II.
Les héritiers.

On a remarqué que les gens riches ou puissants entraient toujours la tête haute partout où ils vont ; ce ne fut pas ainsi que se présentèrent, rue Saint-Germain-des-Prés, le 8 août dernier, deux hommes habillés de noir de la tête aux pieds.

Comme ces deux hommes (c’était nous) avaient des figures d’héritiers, (ce qui ne veut pas dire qu’elles fussent tristes), ils se regardèrent d’un air sournois.

Le gros monsieur (c’était moi) s’écria d’une voix retentissante :

« Des chevaux et un postillon pour Tours ! »

Le petit monsieur (c’était moi) s’écria d’une voix de haute-contre :

« Des chevaux et un postillon pour Tours ! »

Remarquez que nous parlâmes en même temps, car sans cela moi et moi nous vous eussions évité l’ennui d’une répétition fastidieuse.

Entraînés par la force irrésistible que l’on nomme surprise, nous fîmes chacun trois pas en arrière, ce qui, par conséquent, en mit six entre nous deux.

« Vous allez à Tours, monsieur ?

— Oui, monsieur. »

Ici il y eut un silence de cinq minutes.

 

CHAPITRE III.
Histoire du silence.

S’il fallait vous rendre compte des pensées qui nous agitèrent pendant cinq minutes, nous serions obligés de vous dire que j’eus sur-le-champ l’idée que ce petit homme noir pouvait bien être un mien cousin… luxe de parenté dont je me serais fort bien passé dans la succession que j’allais recueillir.

« Ah, mon cher cousin ! l’expression de luxe de parenté est un peu trop forte ; néanmoins, comme j’eus la même idée, ne la rayons pas, elle servira pour nous deux.

 

CHAPITRE IV.
Continuation du silence.

D’après ces soupçons, je formai de suite le projet d’empêcher mon homme d’arriver à Tours le premier.

Moi, je formai le même projet, et avec d’autant plus de raison, que le gros monsieur avait la main dans sa poche, probablement pour en tirer un pourboire séducteur qui devait lui donner deux postes d’avance.

— Moi, pour en venir à mes fins, je lui offris poliment ma voiture, dans l’intention de ne plus le perdre de vue, et de le jouer à la première occasion.

— Moi, dans la même intention, j’acceptai de suite, et lui proposai de plus de partager les frais.

Sur ce…. nous nous rapprochâmes…. et nous voilà partis.

 

CHAPITRE V.
Les trois postes.

........ Nous courûmes trois postes sans rien dire……..

 

CHAPITRE VI.
Le grand mot.

« Monsieur, dis-je à mon compagnon à la quatrième poste, puis-je savoir, sans indiscrétion, ce qui vous conduit à Tours ?

— Une succession, monsieur !

Soupir de part et d’autre.

— Quel est le parent respectable que vous avez eu le malheur de perdre ?

— Hélas !… tant qu’il vécut, il s’appela dom Rago.

— Prieur des bénédictins ?

— Oui, monsieur.

— Vous êtes son neveu ?

— Oui, monsieur.

— Au premier degré ?

— Oui, monsieur ; et vous ?

— Au premier degré par les hommes.

— Moi, ce fut, dit-on, par les femmes. »

Devions-nous rire, devions-nous pleurer ? vous allez le voir.

 

CHAPITRE VII.
La reconnaissance.

— Ah, mon cher cousin ! combien je suis joyeux !…

Nous mentions comme deux gascons.

— Votre nom, mon cher ami ?…

— Le vôtre, mon cher ami ?…

Nous étions polis comme deux courtisans qui veulent se supplanter.

— A. de Viellerglé ! — R’hoone !

— C’est lui !…

— C’est lui !…

C’était bien nous.

 

CHAPITRE VIII.
Les vers du nez.

— Mon cher ami, alliez-vous souvent voir ce digne oncle ? dis-je, tremblant qu’il n’y eût un testament en sa faveur.

— Et vous ? répondis-je, mû par la même crainte…

… Sur ce, nous sûmes à quoi nous en tenir, et préférant un tiens à deux tu l’auras nous posâmes les bases du traité suivant.

 

CHAPITRE IX.
Le traité.

Considérant que les avocats et avoués de Tours sont aussi madrés que ceux de Normandie, et que par conséquent le testament de dom Rago, quel qu’il soit, peut contenir des clauses de nullité et donner auxdits avocats et avoués pâture à nos dépens,

Je demande :

ARTICLE PREMIER.

Que chacun de nous renonce aux avantages que notre oncle aura pu lui faire. — Accordé.

Considérant qu’il n’y a rien de plus beau que l’union et la confiance entre héritiers qui ne peuvent en agir autrement, je demande à mon tour :

ART. II.

Que la succession soit partagée en frères, selon que le veut l’impitoyable Code. — Accordé.

Après trente-cinq heures de tâtonnement et de discours plus ou moins adroits, nous tombâmes ainsi d’accord ; et ce fut l’huissier de Château-Renaud qui nous fournit les deux feuilles de papier timbré qui nous donnèrent une assurance mutuelle contre les écarts de nos consciences… Après cela, que l’on vienne dire que la méfiance existe !…

 

CHAPITRE X.
Arrivée à Tours.

Nous voici à Tours, et logés à la Tour d’Or. Après avoir copieusement dîné, nous nous informons, et cela avec la décence convenable, de la demeure du respectable ex-prieur ; on nous l’apprend ; nous courons comme des basques, et nous frappons à sa porte.

 

CHAPITRE XI.
La Gouvernante.

« Que veut Monsieur ?… »

C’était à moi que s’adressait la demande.

— Madame, répondis-je, j’ai l’honneur d’être le neveu du vénérable dom Rago.

— Ah, monsieur ! quel digne oncle vous aviez là !

Ici la gouvernante se mit à pleurer si fort, que nous pensâmes qu’elle avait un gros legs.

— Et cet autre monsieur ? reprit-elle.

— Madame, dis-je à mon tour, j’ai pareillement l’honneur d’être neveu du défunt.

— Quoi ! tous deux ?

— Tous deux, répondîmes-nous en poussant un soupir.

— Entrez, messieurs……

À la vue de l’intérieur de la maison nos deux visages s’épanouirent ;… il y avait de quoi. Figurez-vous que partout on voyait des… du… Ah ! ce serait trop long à expliquer ;… le fait est que nous rîmes dans nos barbes… À propos de barbe, en avez-vous, cousin ?

 

CHAPITRE XII.
Lecture du testament.

… L’homme noir continua : Je donne et lègue à madame Scrupule, ma gouvernante, ma batterie de cuisine et ma cave... Item, ma garde-robe... Item, mon argenterie…

— Voilà bien des item, cousin ?…

— Hélas !…

Item… et je déclare mes neveux ci-dessus nommés mes légataires universels, à charge par eux d’acquitter les différents legs, etc., etc.

« Madame Scrupule, dis-je tout bas à la gouvernante, puis-je en conscience accepter les charges de la succession ?

— Le puis-je, dis-je aussi ?

— Ah, mes chers messieurs ! les bénéfices surpassent de beaucoup…

— Vous nous le promettez, bonne madame Scrupule ?

— J’en suis garante…

— Mais, dis-je, nous n’avons ni les meubles…

— Ni la cave.

— Ni l’argenterie.

— Ni les habits.

— Ni le linge.

— Ni les tableaux.

— Ni l’argent comptant.

Nous parlions chacun à notre tour.

— Ni les bijoux.

— Vous avez le reste, mes chers messieurs.

— Et de quoi se compose-t-il ?…

— D’une bibliothèque magnifique, composée de trente-sept gros livres, et d’un coffre de moyenne grandeur, dans lequel mon maître m’a dit, encore avant de mourir, qu’il avait renfermé ce qu’il avait de plus précieux.

— En or ?…

— En diamants ?…

— Messieurs, il y avait probablement de tout cela.

— J’accepte la succession, dis-je, alléché par l’idée du coffret.

— J’accepte pareillement.

— Signez, messieurs, dit l’homme noir. »

Nous signâmes…

 

CHAPITRE XIII.
La liquidation.

Tous comptes faits, toutes dettes apurées, nous eûmes… 300 francs à donner, moyennant quoi la bibliothèque et le bienheureux coffret furent à nous…

— Ouvrons, cousin…

— Ouvrons !…

 

CHAPITRE XIV ET DERNIER.
L’héritage.

Le coffret est sur la table ; la serrure est brisée, et nous trouvons…

— De l’or ?…

— Non.

— Quoi donc ?…

— Sept ou huit énormes cahiers d’écriture bien menue.

— Ce fut tout ?…

— Ah mon dieu oui !… La gouvernante riait sous cape, le notaire idem, les amis idem, les indifférents idem ;… nous seuls gardions notre sérieux… Cependant je me hasarde à jeter les yeux sur la succession de l’oncle. Je lis une page, le cousin en lit une autre ; bref, au bout de cinq minutes, nos visages se dérident, et nous finissons par rire d’aussi bon cœur que la gouvernante, le notaire, les amis et les indifférents…

Lecteur, vous allez juger si nous eûmes tort de rire :… notre succession dépend de vous… Dieu vous bénisse, et nous aussi. – Amen.

CHAPITRE PREMIER.

Notre ennemi c’est notre maître ;

Je vous le dis en bon Français.

La Fontaine.

Depuis l’établissement du gouvernement féodal, gouvernement absurde, bien que coordonné avec un art infini, la France a presque toujours été la proie d’une anarchie pour ainsi dite légale, puisqu’elle était la suite nécessaire de la constitution politique du royaume. Grâce à cette constitution, le despotisme des rois était le seul refuge des peuples. Aussi ne vit-on jamais ces derniers se révolter contre leur maître, quelque dur qu’il fût dans l’exercice de l’immense pouvoir dont il s’était emparé. Cette indifférence brutale dans laquelle la nation vécut accroupie neuf cents ans environ, est certainement la critique la plus juste et la plus énergique de la féodalité.

Parmi les diverses périodes de notre histoire, il n’en est pas de plus honteuse que celle que renferma la régence de Marie de Médicis. Jusqu’à ce jour les Français, ignorants et barbares, avaient au moins conservé les vertus des esclaves, la gaîté et l’insouciance ; mais alors ces dernières, empreintes du caractère national, disparurent, et la France italianisée offrit un spectacle vraiment scandaleux. On vit les hommes les plus vils arriver au pouvoir à l’aide du mensonge, du parjure et du poison ; on vit les provinces ravagées fiscalement par leurs petits Concinis particuliers, et ces haines religieuses si sagement calmées par l’édit de Nantes, diviser de nouveau les citoyens.

La plus déplorable de toutes ces calamités était la démoralisation de la haute classe : les grands de la cour de Marie n’avaient que trop bien saisi le génie de la nation de leur souveraine... Leurs réunions n’offraient point de franchise ; chacun était sur ses gardes, et deux rivaux d’amour ou d’ambition tremblaient mutuellement, puisque depuis la mode des essences et des gants parfumés, la bravoure n’était plus un refuge.

Cependant, tout en étant fort peu scrupuleux sur les moyens de parvenir au but qu’ils ambitionnaient, les descendants des Francs ne s’étaient pas encore entièrement dépouillés de toute espèce de vergogne. Le remords et plus souvent la crainte de déshonorer l’antique renom de leurs ancêtres, maîtrisaient ces âmes barbares. L’ambition, l’amour, la vengeance leur faisaient commettre sans scrupule les crimes les plus odieux, et néanmoins ils auraient sacrifié l’ambition, l’amour, la vengeance même pour anéantir les traces d’actions qu’ils regardaient avec justice comme la honte de leur sang.

En ces temps-là donc Mathieu XLVI, comte de Morvan, l’aîné d’une des plus nobles et des plus grandes maisons de la Bourgogne, se faisait remarquer par ses richesses et son influence. Nous ne nous étendrons pas sur sa généalogie ; nous nous contenterons d’apprendre aux lecteurs que le sang des comtes de Morvan était le plus pur de la féodalité, et cela appert de la lecture des chartes de cette famille, qui prouvent que, sur les trente-cinq comtesses de Morvan qui eurent le cœur sensible, aucune n’eut à se reprocher un attendrissement roturier.

Mathieu XLVI habitait le château de Birague, demeure héréditaire du chef de sa maison. Ce château était un des plus vastes et des mieux fortifiés de la haute Bourgogne. Il avait cet aspect formidable et grandiose qui charme et fait naître dans l’âme le sentiment excité par les grandes masses, ouvrages des hommes. Les guerres en avaient ruiné quelques parties ; ces ruines ajoutaient encore à la beauté de l’édifice, en témoignant à combien de destructions réitérées il avait résisté.

Mathieu XLV, père du Mathieu régnant, avait péri dans la traversée de Calais à Douvres, chargé d’une mission pour Élisabeth. Ce Mathieu fut un généreux soldat, ami de Henri IV. Son caractère sévère tenait de celui de Sully, dont il avait l’inflexibilité ; aussi le jeune comte, étant devenu éperdument amoureux de la belle Mathilde de Chanclos, fille d’un gentilhomme campagnard des environs de Birague, défense absolue lui fut faite de penser à cette union disproportionnée. Malgré cet ordre impérieux prononcé avec la dureté d’un vieux guerrier accoutumé à l’obéissance passive de ses soldats, le comte de Morvan, qui possédait l’entêtement héréditaire de la famille, n’en continua pas moins ses visites à ce que Mathieu XLV appelait la gentilhommière du capitaine de Chanclos.

Cette passion s’accrut dans le silence, et se fortifia par les obstacles. Mathilde paraissait mériter ce violent attachement. Sa beauté, ses grâces et le retour surtout dont elle payait la flamme de son amant, exaltèrent au dernier point la frénétique ardeur du jeune comte. Il jura, dans un de ces paroxysmes d’amour si fréquents à son âge, qu’il posséderait à tout prix la belle maîtresse dont la vue enivrait ses sens.

En vain Mathieu XLV lui présenta les belles et laides héritières des plus nobles et des plus riches familles, non seulement du pays, mais de la France ; en vain les Courtenay, les Retz, les Béthunes, etc., etc., lui soumirent leur orgueil, en lui offrant cinq ou six grains de vanité, et cinq ou six parchemins de plus avec la personne de leurs demoiselles, le jeune comte, s’enveloppant dans une morne tristesse, refusa tous ces avantageux partis. Enfin il devint sombre, mélancolique, et ce chagrin, loin de se dissiper, s’augmenta chaque jour qu’il vit Mathilde. La fleur de la jeunesse, qui devait s’embellir encore par le charme d’un tel amour, disparut chez lui. Il se plaignit, forma des vœux sans doute ; mais on ignore le secret de ses entretiens avec sa maîtresse, car la vaste forêt fut un témoin silencieux.

Cependant ce charme inexprimable, cette douce mélancolie du sentiment dont l’amour naissant revêt deux cœurs qui s’aiment, étaient ignorés par Mathilde et son amant. L’âme altière du jeune comte, brisée, flétrie par la résolution de son père, que Mathilde lui peignait comme inébranlable ; les espérances trahies, les craintes, le terrible avenir qui semblait les menacer, tout contribuait à mêler quelque chose de sauvage à ces entretiens qui doivent être si doux et si charmants. Mathieu XLV, persistant à conserver l’honneur de sa race et de son nom, eût laissé son fils se consumer sans espoir, s’il ne fût descendu dans la tombe bien à propos pour satisfaire l’ambition de la demoiselle de Chanclos. Aussitôt son père expiré, le jeune comte, devenu le Mathieu privilégié, se hâta de donner sa main à la belle Mathilde. Ce fut dans l’antique chapelle de Birague que se fit le mariage. Des bruits coururent au sujet de cet hymen. La disparition du chapelain, qui arriva bientôt après, et la précipitation avec laquelle le jeune comte épousa sa maîtresse, firent dire que la tombe du vieillard avait servi d’autel aux époux, qui semblaient craindre le réveil d’un homme sommeillant à jamais.

Mais alors dix-sept ans s’étaient écoulés depuis ces événements presque oubliés ; Mathieu XLVI ne possédait qu’une fille qui le chérissait avec une tendresse sans égale. La comtesse Mathilde avait conservé sa beauté, mais celle d’Aloïse commençant à l’inquiéter gravement, elle pensait à la marier.

La jeune héritière de Birague aurait été bien reconnaissante de l’intention de sa mère, si, comme tout devait le lui faire croire, c’eut été à son cousin le chevalier d’Olbreuse qu’il lui fût commandé de donner sa main. Loin de là, la comtesse avait conçu le projet tyrannique d’imposer l’homme de son choix à la douce et tendre Aloïse.

Le protégé à qui elle destinait tant de charmes était un certain marquis Villani, italien, venu en France à la suite du maréchal d’Ancre. Ce marquis était un fort beau cavalier. Mais en dépit de ses traits frais et délicats, et de la richesse de sa taille, sa physionomie avait une expression qui éloignait la confiance. Impatronisé dans la noble famille de Morvan, l’ultramontain avait mis tous ses soins à capter la bienveillance des maîtres de la maison. Complaisant et flatteur, il avait réussi au-delà de ses espérances à s’insinuer dans les bonnes grâces de la comtesse. Une femme de quarante ans n’est jamais louangée impunément. Quant au comte, à peine fit-il attention au nouveau visage introduit chez lui ; ce n’était qu’un habit doré de plus ; et d’ailleurs comment aurait-il pu s’occuper d’un personnage tel que Villani ? un sentiment profond semblait dominer son être. Sa paupière voilait un œil morne toujours fixé vers la terre ; il paraissait craindre les regards d’autrui, et vouloir leur dérober ses pensées. Ses vêtements négligés, son air sombre, tout enfin dans lui inspirait sinon la terreur, du moins un sentiment pénible. Cette cruelle maladie donna lieu à des soupçons qui furent sur-le-champ détruits par mille traits de bienfaisance ; et cependant le comte Mathieu n’en restait pas moins un homme difficile à juger. Sa conduite présentait les contrastes les plus étonnants. Ses paroles et son maintien faisaient voir qu’il était sans cesse reporté vers un autre spectacle que le spectacle présent ; l’avenir et le passé semblaient tout pour lui. Il éprouvait néanmoins, en contemplant l’innocence et le calme de la vie de sa fille, une volupté qui aurait été délicieuse, sans l’amertume secrète qui empoisonnait toutes ses jouissances.

Quel que fut donc son amour pour sa fille, la vie solitaire qu’il menait, jointe à sa profonde mélancolie, donnaient à la comtesse un pouvoir presque sans bornes sur la jeune et charmante Aloïse. En vain le comte avait promis à son frère, le grand sénéchal de Bourgogne, d’unir leurs deux enfants. Mathilde jura de rompre une alliance que les convenances et l’amour rendaient si désirable, et pour cela elle résolut de profiter de l’absence du chevalier d’Olbreuse, qui allait quitter Birague et sa jolie cousine.

« Oui, marquis, disait-elle à Villani, quel que soit l’amour de d’Olbreuse pour ma fille, quels que soient les engagements de mon époux avec le grand sénéchal de Bourgogne son frère, je vous donnerai la main et la fortune d’Aloïse.

— Mais voudra-t-elle obéir ?…

— Je commanderai.

— Le comte permettra-t-il que vous disposiez du sort de sa fille ?…

— Le comte cédera à mes prières… J’ai des droits à ses égards ; et je sais d’ailleurs comment il faut agir avec lui.

— D’Olbreuse enfin…

— Je le bannirai du château…

— Votre charmante fille ne pourra peut-être pas l’oublier ?…

— Détrompez-vous, marquis ; Aloïse n’éprouve pour son cousin que de l’amitié…

— Remarquez cependant, comtesse, avec quelle intimité ils causent… Tenez, les voici qui traversent les cours… Aloïse s’appuie sur le bras du chevalier… elle lui abandonne sa main… il la presse, et ose la baiser... Comtesse, est-ce là de l’amitié ?…

— Oui vraiment, jaloux que vous êtes !… ne voyez-vous pas qu’ils se font leurs adieux ?…

— Comment ?…

— D’Olbreuse quitte à l’instant Birague ; son service l’appelle à Paris auprès du roi… Il ne tiendra qu’à vous, marquis, de profiter de son absence pour entourer Aloïse de toute la séduction de l’amour… vous vous y entendez si bien !… »

Le marquis prit la main de la comtesse, et la porta à ses lèvres… Il fallait remercier Mathilde du compliment qu’elle venait de laisser échapper, et l’adroit Italien ne manqua pas l’occasion de répandre le doux poison de la louange.

Tandis que Villani et la comtesse scellaient le traité qui sacrifiait l’innocence et la beauté, Aloïse et son cousin avaient gagné la dernière cour du château. Ils y trouvèrent le vieux intendant Robert, et plusieurs domestiques de la suite d’Olbreuse, qui tenaient par la bride les impatients coursiers du jeune voyageur. Un dernier adieu fut prononcé, et d’Olbreuse monta à cheval, emportant en croupe l’amour et l’espérance.

« Christophe, dit le vieux Robert à un piqueur, vois comme l’espoir et l’honneur des Morvans galope avec noblesse.

— Il monte à cheval presque aussi bien que M. le capitaine de Chanclos, mon ancien maître.

— Quelle comparaison oses-tu faire ! reprit l’intendant, le rouge de l’indignation sur la figure ; un Morvan mis en parallèle avec un petit gentillâtre !…

— Petit !… pas si petit, dit Christophe ; le capitaine a cinq pieds six pouces. »

À cette naïveté qui prouvait la profonde ignorance de Christophe en fait de blason et de généalogie, Robert s’écria : « Ô Mathieu XLIV !… » Pour bien apprécier le sens de cette exclamation, il est indispensable d’instruire le lecteur du caractère original de l’intendant des Morvans : c’est ce que nous allons faire, tandis que la comtesse Mathilde prépare des fêtes superbes, dont le but secret est de fournir un nouveau triomphe à sa vanité, et de procurer au marquis Villani les moyens de séduire la jeune imagination d’Aloïse.

La famille de Robert servait, de père en fils, la noble maison de Morvan ; aussi l’intendant actuel s’intitulait-il avec orgueil Robert XIVe du nom. Le vieillard avait une grande probité, chose rare de tout temps chez les intendants. Il jouissait de la confiance de son maître, et la devait aux services qu’il avait rendus tant à Mathieu XLIV, qu’au père du comte régnant. De plus, on l’avait vu combattre sous la bannière de son seigneur pour la cause de Henri IV.

Le vieux serviteur imitait le comte ; il était mystérieux comme lui ; néanmoins il n’allait pas jusqu’à la mélancolie. Le bonhomme avait l’air de cacher quelque chose sous sa gaîté ordinaire, qui ne paraissait plus que par instants. À le considérer, on aurait cru que la caisse de l’intendance était vide, et cependant, malgré les profusions et le luxe de Mathilde, la splendeur de la maison de Morvan était loin de tomber en décadence.

Robert avait dans la famille l’espèce d’autorité d’un homme expérimenté qui possède toute la confiance de ses maîtres : souvent il plaignait le comte d’une manière extraordinaire ; il était comme identifié avec son chagrin ; mais comme l’honneur de la famille le guidait en tout, peut-être était-ce parce que jamais il n’y avait eu de comte de Morvan hypocondriaque qu’il déplorait la misanthropie du chef de la maison, celui à qui, selon toutes les apparences, il devait remettre en mourant le bâton d’ivoire marque distinctive de sa longue et glorieuse intendance.

Depuis l’arrivée du marquis Villani, le vieillard était devenu plus sombre encore. Inquiet de la présence de cet homme, il l’était bien plus de celle de Géronimo, son domestique ; Géronimo voyait tout, entendait tout, furetait partout, et Robert s’en alarmait.

Le clairvoyant serviteur apercevait le dessein de la comtesse ; il s’intéressait beaucoup aux amours d’Adolphe et d’Aloïse ; le bonhomme trouvait que cette union rétablirait l’honneur de la famille, que Mathieu XLVI avait ébréché, disait-il, sous son intendance, en épousant Mathilde de Chanclos.

Aloïse aimait beaucoup le vieil intendant, qui la comblait d’attentions, prévenait ses désirs, et l’entretenait toujours d’Adolphe, beaucoup plus surtout depuis l’arrivée du marquis Villani. Aloïse ne comprenait pas les craintes de son vieux confident.

Quoique le château fut très peuplé, une tour froide située au nord restait toujours inhabitée. Par une bizarrerie singulière, le comte avait ordonné que la dernière habitation de son père fût respectée, tout y était conservé, et depuis sa mort personne n’eut la permission d’y pénétrer. Tel était l’état du château de Birague. Bientôt une foule de curieux s’y rendit de toutes parts, attirée par l’éclat des fêtes annoncées.

CHAPITRE II.

L’orgueil et la fierté sont deux armes, offensive et défensive. La première est un glaive acéré, l’autre un bouclier.

Lady Morgan.

Le château de Birague, malgré l’immensité de son enceinte, aurait été loin de contenir tous les visitants, si la belle comtesse de Morvan, enorgueillie de sa beauté, du rang et de la splendeur de la maison de son mari, n’eût oublié dans ses invitations tout ce qui ne tenait pas à la première noblesse de la province ; et en cela comme en plusieurs autres circonstances, elle prouva que l’amour de sa famille ne l’aveuglait pas ; car ni le capitaine de Chanclos son père, ni la jolie Anne de Chanclos sa sœur, ni enfin aucun de ses parents paternels, ne furent conviés aux fêtes qu’elle préparait.

Le comte Mathieu ne voulut point partager la préoccupation de Mathilde ; il répara autant qu’il était en lui un oubli injurieux pour la famille de sa femme. Le capitaine de Chanclos son beau-père, et Anna, reçurent donc de sa part un message pressant et poli.

De Chanclos, après avoir mûrement réfléchi sur le contenu de la lettre de son gendre, fut d’avis, pour plusieurs raisons qu’il se donna la peine d’énumérer à Anna, de se dispenser de paraître aux fêtes de Birague.

« Premièrement, disait-il, tu ne peux, Anna, te présenter chez ma fille la comtesse Mathilde d’une manière indigne de la maison de Chanclos, qui, soit dit entre nous, en vaut bien une autre. Pour y paraître d’une façon convenable à ta naissance, il te faudra acheter robes, chaussure, linge, etc., etc. Pour avoir ces choses et tous les etc., etc. qu’elles entraînent, il me faudra au moins te donner dix pistoles ; or pour te donner dix pistoles, il faut les avoir ; et Dieu sait, Anna, si tu les as jamais vues dans mon château… Secondement, ajouta le vieux guerrier, il te faudra…

— Ah, papa ! interrompit Anna en riant, dispensez-moi de toutes les autres raisons ; la première est si bonne, qu’elle me suffit.

— Ce que j’en dis, Anna, est pour te faire voir que je ne veux pas agir avec toi en tyran.

— J’en suis persuadée, cher papa ; mais cependant si vous vouliez me permettre de me rendre à l’invitation de mon noble beau-frère, je ferai en sorte de paraître au château de Birague d’une manière digne de votre nom, et cela sans qu’il vous en coûte rien.

— Et comment donc, ma fille ?…

— En disposant, cher papa, d’une partie des petits bijoux que je tiens de la générosité du comte Mathieu.

— Mais, Anna…

— Ah, papa ! vous êtes si bon, si bon, que vous ne me refuserez pas ? »

La jolie espiègle n’attendit point la réponse ; elle courut à son père, et l’embrassant tendrement, en obtint la permission si ardemment désirée.

« Cette petite bohémienne fait de moi tout ce qu’elle veut, dit le capitaine en allant seller le vieux compagnon de ses campagnes, qui vaguait çà et là dans une prairie assez maigre. Ces diables de bals font tourner la tête aux jeunes filles, et il faut à tout prix y aller… Mais peut-être Anna s’en trouvera-t-elle bien : elle est jeune, de bonne maison, et aussi jolie pour le moins que sa sœur Mathilde lorsqu’elle épousa il y a dix-huit ans l’héritier des Morvan… Qui sait si un pareil bonheur ne l’attend pas dans le grand monde ?… J’espère cependant qu’elle conservera mieux que sa sœur les mœurs simples de la médiocrité, et que la fortune et les grandeurs ne corrompront pas son heureux naturel. »

Telles étaient à peu près les réflexions qui agitaient le capitaine de Chanclos, en préparant de ses nobles mains la monture qui devait le conduire au beau château de Birague. Cette besogne faite, le soin de sa parure l’occupa sérieusement. Il endossa sa vieille cuirasse de peau de buffle, suspendit à son côté l’épée qu’il tenait d’Henri IV, et que, par respect pour celui qu’il appelait l’aigle du Béarn, il avait décorée du nom d’Henriette ; puis, botté, éperonné, casqué, il enfourcha le vieux Henri, lequel, après deux heures de marche, conduisit le père et la fille à la porte du château de Birague, où l’officier de Chanclos et Anna firent une entrée assez grotesque. Avant d’aller plus loin, il est bon de prévenir le lecteur que chez messire de Chanclos tout se nommait Henri, Henrion, ou Henriette, tant était grand le fanatisme du bon capitaine pour son invincible maître l’aigle du Béarn.

L’officier de Chanclos était peu connu chez son gendre, et l’équipage dans lequel il se présenta aurait très certainement fourni matière aux railleries de la livrée, si l’air peu endurant du capitaine, et la formidable épée pendue à son côté, n’en avait imposé à la valetaille.

« Drôle que tu es, dit-il d’un ton brusque à un valet qui le regardait d’un air ironique, tu ferais mieux d’aller annoncer à ta maîtresse l’arrivée de son père, que de rester là les bras croisés… Marche donc, ajouta-t-il en lui donnant sur l’oreille un coup de son gant qu’il tenait par un des doigts ; on dirait que tu as la goutte. » Le valet, étonné de cette admonition, obéit sans murmurer ; il conduisit le capitaine et la tremblante Anna à travers plusieurs appartements magnifiques, jusqu’à l’antichambre de la comtesse.

En apercevant son père et sa parure un peu surannée, l’orgueilleuse Mathilde rougit de dépit, et se leva à peine pour le recevoir, et lui adresser les salutations d’usage ; encore le fit-elle d’un air si froid, si contraint, qu’il fut facile à tous ceux qui étaient présents de voir combien l’arrivée de ses proches contrariait la maîtresse du château. L’officier de Chanclos était vif, était père, et se croyait aussi bon gentilhomme que chevalier qui fût en France ; il ne put donc souffrir patiemment l’impertinente politesse de sa fille, et encore moins l’ironie qui perçait à travers les saluts étudiés de sa noble compagnie.

« Sur mon honneur, s’écria-t-il, ma fille Mathilde est une impudente comtesse, et vous êtes trop polis, messieurs, pour me donner un démenti.

— Nous, sommes trop galants pour ne pas le faire, » répondit le marquis Villani en s’inclinant vers la comtesse.

Le capitaine mit fièrement la main sur son épée, et la tira à moitié du fourreau ; mais, jetant un regard sur ce qui l’entourait, il renfonça sa henriette, en s’écriant : « Fi, Chanclos ! fi ! il n’y a ici que des femmes, et moins que des femmes !… puis, prenant le bras d’Anna, il ajouta : Sortons de ces lieux… à l’instant même, afin qu’il ne soit pas dit qu’un Chanclos ait été insulté sans se venger. » En parlant ainsi, il ouvrit la porte, et traversa l’antichambre précipitamment en brusquant tous les valets qui se trouvaient sur son passage. Comme il allait descendre l’escalier, le comte Mathieu s’offre à ses regards.

« Où donc allez-vous si vite, capitaine ? demanda-t-il à son beau-père.

— Dans un lieu où d’insolents courtisans, pour plaire à une fille coupable, n’insulteront pas un brave soldat tout aussi noble qu’eux.

— Qu’entends-je ?… quoi ! dans ces lieux Mathilde encouragerait ceux qui insultent le beau-père du comte Mathieu ?

— Ne pas les punir, c’est les encourager… Comte Mathieu, l’honneur de votre alliance n’a pu me faire trouver grâce aux yeux des étourneaux dont votre château abonde.

— Vous en aurez raison !

— Je me la serais faite, dit fièrement le capitaine, si ces gens-là eussent été dignes de manier l’épée. Adieu, comte Mathieu, mon gendre ; je désire que votre femme soit meilleure épouse qu’elle n’est bonne fille.

— Vous ne me quitterez pas ainsi, capitaine. Non, je ne souffrirai pas qu’un brave gentilhomme qui a droit, par sa naissance et son courage, aux égards et aux respects de ma maison, soit traité comme vous vous plaignez de l’avoir été, sans en obtenir une réparation éclatante… D’ailleurs, mon cher capitaine, ajouta le comte, dans les circonstances présentes, ce serait infliger à l’innocent une punition qui n’est due qu’au coupable : ma charmante belle-sœur ne doit pas être privée d’assister aux fêtes qui se préparent. Je sais que plus d’une grande dame serait enchantée de la voir s’éloigner ; mais c’est un grand plaisir que vous ne voudrez pas leur procurer. Quant à moi, je m’y oppose, et pour ma fille Aloïse, qui sera charmée de posséder quelque temps son amie, et pour Anna elle-même, qui ne peut trouver que dans le monde le prix que méritent ses vertus et sa beauté. »

Le comte, en parlant ainsi, avait pris le brave gentilhomme par son faible. Quoique le bon capitaine n’eût pas certainement à se louer de la conduite de sa première fille, quoiqu’il pût craindre que les grandeurs ne changeassent également les mœurs de la seconde, il ne pouvait s’empêcher de désirer vivement qu’Anna, l’enfant chéri de sa vieillesse, trouvât un mari dont le rang, la personne, la fortune pussent satisfaire l’ambition et le cœur d’une fille.

« Je suis reconnaissant, mon gendre, dit-il en pressant la main du comte, qu’il serra fortement dans les siennes, je suis très reconnaissant de la chaleur de votre amitié ; mais, par l’aigle du Béarn mon invincible maître, je jure de ne point rester une heure en ces lieux… Je pars à l’instant ; cependant, puisque vous croyez qu’Anna peut… qu’Anna doit… vous m’entendez… je la confie à votre garde ainsi qu’à l’amitié de ma petite-fille Aloïse. Mais promettez-moi…

— Comptez sur ma parole, s’écria le comte ; je jure de veiller fidèlement sur le dépôt qui m’est confié… Adieu, capitaine ; je regrette que vous jugiez votre départ nécessaire.

— Écoutez, mon enfant, dit le capitaine en s’adressant gravement à sa fille, les instructions que ma prudence donne à votre jeunesse. Tu vas te trouver dans le grand monde ; songe, Anna, à t’y conduire d’une manière ferme et honorable. Si quelque jeune dame brillante a l’air de te dédaigner à cause de ta parure un peu simple, quoique cependant très propre, dis-lui qu’elle est une impertinente, et que tu t’appelles de Chanclos ; si quelque galant de cour t’approche de trop près et te conte quelque incongruité, réponds-lui qu’il est un Vilain, et que ton père a été un des compagnons de l’invincible Henri, l’aigle du Béarn. Aie toujours ces maximes sur les lèvres, et tu ne faudras jamais. Adieu, mon enfant ; que la bénédiction des anges soit avec toi. » En achevant ces mots, le capitaine embrassa tendrement sa fille, prit la main de son gendre, et descendit l’escalier en sifflant une fanfare, la seule des fanfares qu’il eût jamais pu retenir en servant sous l’aigle du Béarn. Vous devez vous douter maintenant que le brave capitaine n’était pas très bon musicien.

Le comte le suivit quelque temps des yeux, et laissa échapper un sourire mélancolique. Sa figure exprimait un conflit de sentiments difficiles à rendre ; on eût dit qu’il enviait le sort du pauvre gentillâtre, et que l’orgueil du rang était anéanti devant l’insouciance de la pauvreté.

Anna commençait à se remettre de la rougeur que l’exhortation paternelle avait attirée sur ses joues, lorsque le comte, sortant de sa rêverie, lui offrit la main pour rentrer dans les appartements.

Ce ne fut pas sans un violent battement de cœur que la pauvre fille suivit son noble beau-frère ; elle tremblait d’avance à l’idée de rencontrer les regards hautains et méprisants de Mathilde et de ses amis. Cependant, rassurée par la présence du comte, elle se présenta avec assez de courage devant son orgueilleuse sœur.

« Comtesse Mathilde de Morvan, dit le comte d’un air grave et presque solennel, je vous présente votre jeune sœur Anna de Chanclos ; elle est de votre sang, et je compte assez sur votre prudence et sur celle de vos nobles amis, pour être sûr que ma belle-sœur sera reçue chez moi avec les respects qui lui sont dus… Aloïse, ajouta le comte en se tournant vers sa fille, et avec un ton bien différent de celui qu’il venait de quitter, viens présenter tes amitiés à ta tante, je dirais tes respects, si l’âge charmant où vous êtes toutes deux permettait entre vous d’autres sentiments que ceux de l’amitié… Mon enfant, je te prie et t’ordonne d’aimer et d’honorer toujours la sœur de ta noble et vertueuse mère. »

La manière dont Mathieu prononça ces dernières paroles était équivoque : on aurait pu croire à la sincérité de cet éloge donné à la comtesse, si un sourire ironique n’eût effleuré légèrement les lèvres du seigneur de Birague. Aloïse s’empressa d’obéir à son père, et le fit d’un air qui annonçait assez combien son cœur était d’accord avec les ordres du comte. Quant à Mathilde, elle se conforma aux intentions de son époux, autant qu’il le fallait pour ne s’attirer aucuns reproches. Elle se leva, fit asseoir Anna près d’elle, et lui adressa de ces compliments que la politesse banale des grands accorde avec distraction à leurs inférieurs. Ceux qui se trouvaient alors au salon imitèrent la dame du château, et renchérirent même sur elle. Le marquis de Villani surtout, qui avait été un de ceux dont les sarcasmes étaient tombés le plus cruellement sur le capitaine, fut devant le comte d’une galanterie empressée et attentive envers celle qu’il aurait volontiers raillée.

Mathieu devina promptement ce qui se passait dans l’âme de sa femme et de ses courtisans ; content de l’espèce de triomphe qu’il venait de procurer à Anna, il la prit par la main ainsi qu’Aloïse, et leur proposa une promenade dans le parc.

La partie fut acceptée avec empressement par les deux jeunes filles. Tous trois quittèrent le salon, au contentement réciproque de chacun. Arrivés à l’entrée du parc, le comte leur dit avec émotion : « Vous voilà loin des grands, livrez-vous en paix au bonheur d’être libres et gaies. Adieu ; vos jeux, tout charmants qu’ils sont, briseraient mon âme ; les ris et les accents de la joie sont un langage qu’il m’est défendu d’entendre… Adieu… je vais vous envoyer Robert. »

En achevant ces mots, le comte s’éloigna précipitamment, et regagna son appartement, où il se renferma dans sa solitude accoutumée.

CHAPITRE III.

Un homme viendra porté sur les nuages et entouré de la foudre et des éclairs.

(Saint Jean, Apocalypse, v. 40.)

Les Italiens avaient importé la mode des bals masqués ; c’était donc un bal de ce genre que donnait la comtesse le lendemain de l’arrivée d’Anna : aussi Aloïse lui parla-t-elle de ce qu’elle avait découvert des déguisements du bal.

« Chère tante, quel sera votre costume ? mettez-moi dans votre confidence ?…

— J’ignorais qu’il y eût bal masqué, et je n’apporte qu’une bien simple parure, que vous devez connaître.

— Écoutez, Anna ; j’ai deux déguisements que Robert m’a fait venir de Paris ; je ne vous en propose un que parce qu’ils sont inconnus ; sans cela, je n’oserais vous en parler…

— Chez toute autre, chère Aloïse, une telle offre paraîtrait faite pour mortifier ; mais votre cœur m’est tellement connu, que je n’hésite pas à accepter votre charmant cadeau.

— Oh ! que je suis joyeuse ! tenez, Anna, je vous cède volontiers le costume de bergère ; il est charmant ; quant à moi, je prendrai celui d’une sainte Cécile… »

Robert leur fit observer que la nuit s’avançait ; alors les deux amies revinrent en causant sur les personnages qui devaient se trouver au bal du lendemain : en entendant leurs noms, Anna était charmée de paraître sous un déguisement aussi joli que celui que lui prêtait sa nièce ; elle sentait une espèce de confiance qu’elle n’aurait pas eue en portant la vieille parure pour laquelle elle avait mis à contribution tout ce qui, dans l’écrin et la garde-robe de sa mère, avait survécu à la soif inextinguible du capitaine.

Aloïse était triste. « Adolphe n’y sera pas, ma tante, que me fait ce bal ?… qu’y verrai-je ?… que vous êtes heureuse de ne pas connaître la peine que cause l’absence de celui que l’on aime ! vous pourrez, bien mieux que moi, vous intéresser aux folies du bal. »

En discourant ainsi, nos jeunes filles montaient le grand escalier, et se rendaient à l’appartement qu’elles occupaient en commun. Pendant la nuit, la comtesse de Morvan, qui goûtait rarement un sommeil bien tranquille, chercha les moyens d’humilier sa sœur, qui lui avait été imposée par son mari avec tant de honte pour elle. Cette femme orgueilleuse avait fini par se persuader à elle-même qu’elle ne cédait en rien à la noblesse de son mari, et sa fierté était d’autant plus insupportable, qu’elle se trouvait sans fondement. Dans la journée, elle fit appeler Robert, et lui remit deux déguisements étiquetés, l’un pour Aloïse, l’autre pour Anna : celui destiné à Aloïse était une invention du marquis Villani ; un casque surmonté de plumes, une robe d’Amazone, avec une cotte de mailles d’une grande légèreté et d’un travail délicat, une chaussure analogue ; enfin le costume de Clorinde tel que le dépeint Le Tasse, fut réservé pour la fille de la comtesse, et Villani fut le seul qui sût qu’Aloïse obéissant aux ordres de Mathilde, paraîtrait en guerrière. La pauvre Anna devait endosser l’humble habit de la nourrice de Clorinde.

« Non pardieu, dit le malin Robert, cet effronté marquis ne persécutera pas pendant tout le bal notre jeune maîtresse ; que deviendrait l’honneur de la famille, si un Italien épousait une Morvan ?… » En grommelant ainsi, il portait les habits en les cachant soigneusement, pour traverser la galerie : il arracha les étiquettes, et frappant à la porte de l’appartement d’Aloïse, il dit, après être entré : « Voici, mesdemoiselles, ce que madame la comtesse vous ordonne de mettre ce soir… » Pendant que les jeunes curieuses défont le paquet, il place sur la cheminée les deux étiquettes, et indique du doigt à sa jeune maîtresse qu’elle doit prendre l’habit de duègne ; puis il sort en s’applaudissant de sa ruse. Le vieillard avait deviné que le beau Tancrède aux armes brillantes et polies devait être Villani…

Déjà les antiques tombereaux de cuir, que nous appellerons carrosses par respect pour nos ancêtres, roulaient les principaux personnages de la haute noblesse vers le château de Birague. Les chemins vicinaux, si séditieux aujourd’hui, n’existaient pas ; c’était donc d’ornière en ornière, de cahots en cahots qu’on se rendait d’un château à l’autre. Les législateurs du temps regardaient l’industrie et l’agriculture comme deux choses dont il était important de borner l’essor ; et pourvu que l’industrie pût fournir à leurs caprices, et l’agriculture au froment strictement nécessaire pour les biscuits réservés à leurs tables, l’état devait être florissant.

Tandis que les toilettes de ces hautes et puissantes visiteuses étaient froissées par l’effet du système monarchique des ponts et chaussées d’alors, les dames du château de Birague s’occupaient tranquillement d’une parure qui n’avait aucun fossé à craindre. Chacun apprêtait son costume mythologique, historique ou burlesque ; et la comtesse surtout, s’occupait avec un soin extrême à rassembler toutes les ressources de l’art pour copier l’épouse de Jupiter : son visage altier, sa beauté fière auraient pu lui suffire.

Le grand salon du château donnait sur les jardins ; il était immense, et décoré dans le goût du temps, et des dorures lourdes appliquées sur les rondes bosses du plafond et sur les bas-reliefs de la boiserie, se détachaient du blanc mat de la peinture : les rideaux des croisées étaient en moire blanche représentant des fleurs dorées. Aux angles de la pièce, surchargés de dessins et de rosaces d’un mauvais goût, on avait placé des colonnes tronquées qui supportaient des candélabres d’argent à branches tellement ornées, qu’une poussière héréditaire s’y était si bien incrustée, que tout l’art du nettoyage n’avait pu l’en déloger. Des fauteuils à grands dossiers, d’injurieux pliants et des glaces de Venise formées de plusieurs morceaux à cadres travaillés, complétaient l’ameublement de cette principale pièce du château de Birague.

Une suite de portraits, les uns en tapisserie, les autres sur toile, représentant les chefs principaux de la maison de Morvan, décoraient la salle à manger ; mais, au grand désespoir des archivistes, des généalogistes et de la famille, les portraits des Mathieu XX et XXXII manquaient ; pour surcroît de malheur, les envieux faisaient courir le bruit que la gloire de ces Mathieu était apocryphe ; ils ajoutaient même que Mathieu XVIII avait été pendu, vil supplice destiné aux roturiers, imputation d’autant plus injurieuse, que personne n’ignore que plusieurs Mathieu furent noblement décapités ; différence énorme !

De belles tapisseries ornaient les salons adjacents ; dans cette partie du château, Robert et ses aides-de-camp déployaient la plus grande activité ; le bonhomme avait à cœur de soutenir l’honneur qui devait lui revenir d’une intendance commencée sous Mathieu XLIV, intendance qui, disait-il, éclipsait toutes les autres.

Quand l’antique beffroi du château sonna huit heures, il fit évacuer les appartements en jetant un coup-d’œil investigateur où brillait la satisfaction.

Le comte, sachant que c’était la dernière fête que sa femme donnait, résolut d’y paraître sous le masque ; il se trouvait d’ailleurs assez bien, et dans une situation plus calme, où, secouant ses pensées habituelles, il semblait revenir à la santé. Il entra le premier, sous les habits d’un pénitent-blanc, pour observer, sans être interrompu, les folies de la foule vulgaire qui allait convenir de prendre telle dose de plaisir pendant tant d’heures. Mathieu était philosophe ; il méditait aussi profondément que ses quartiers de noblesse pouvaient le permettre. Il est le premier des Mathieu qui eut la condescendance de dire qu’il n’était pas impossible que ses vassaux fussent de chair et d’os comme lui ; il ajoutait qu’on avait vu des choses aussi extraordinaires ; mais on lui prouva que c’était une absurde chimère démentie par les accidents journaliers de la vie. Cette philosophie fut ce qui fit le plus mal juger de sa solitude ; cela lui donna un mauvais vernis, et il passa pour un novateur, espèce dangereuse de tout temps.

Bientôt un essaim de rieurs arriva, et le salon, naguère solitaire, fut rempli d’une foule de gens dont le brouhaha, les moqueries, le rire, les agaceries, produisirent dans l’esprit des assistants un enivrement moral qui déguisait probablement les choses comme les personnes.

Aloïse n’avait pas trop compris les intentions du vieux Robert ; quoi qu’il en soit, elle s’était résignée à endosser l’habit de duègne, en forçant Anna à prendre le costume de Clorinde, alléguant que sa mère n’avait rien désigné.

« Chère tante, à qui donc ai-je besoin de plaire ? » répétait toujours Aloïse. Anna fut obligée de céder ; elle se couvrit donc de la brillante armure de la guerrière sarrasine. Un murmure flatteur accueillit la superbe Junon, lorsqu’elle entra parée de diamants, du sceptre, de la robe diaprée et de tous les attributs du souverain pouvoir. En sa qualité de maîtresse de maison, ce murmure était obligé ; il équivalait aux applaudissements du centre de nos jours, lorsqu’un ministre parle de ses talents ; mais lorsque Clorinde, suivie de sa vieille nourrice portant l’épée redoutable de l’héroïne du Tasse, se présenta dans le salon, chacun se récria involontairement ; et, désireux de jouir le plus longtemps possible de la vue d’une si charmante amazone, tous les cavaliers entourèrent Anna. La jeune fille marchait entre deux haies de masques, recueillant les mots obligeants qui se disaient sur sa toilette et sur sa démarche gracieuse. Cet applaudissement général fut approuvé et encouragé par la comtesse elle-même, qui croyait servir sa fille, et surtout par Tancrède Villani, qui, récemment arrivé, avait groupé une espèce de cortège à la porte du salon, en annonçant quelque chose d’extraordinaire.

Il serait difficile de rendre l’émotion de mademoiselle de Chanclos ; son cœur battait avec violence ; jamais la modeste fille du compagnon de l’aigle du Béarn ne s’était trouvée à une pareille moisson de louanges. Les recommandations de son père s’effacèrent de sa mémoire, et elle se livra aux douces sensations que l’amour-propre excite dans tout cœur féminin. La jeune fille méritait ce triomphe. En effet, sa taille, toute semblable à celle d’Aloïse, était élégante et svelte ; ses belles épaules, son sein charmant, dessinés par l’obligeante cotte de mailles, son casque, couvert de plumes majestueuses, donnaient une grâce toute particulière à ses moindres mouvements ; enfin, jusqu’au cothurne élégant qui chaussait ses jolis pieds, tout faisait ressortir chaque beauté. Anna, qui souvent à Chanclos suivait son père dans ses courses, avait acquis, par cet exercice, une démarche légère, assurée, tout-à-fait dans l’esprit du rôle, et qui séduisait par sa grâce piquante et nouvelle.

La comtesse attribua au déguisement les petites dissemblances qu’elle remarqua ; l’orgueil maternel aurait été satisfait des succès de Clorinde, si la vanité de Mathilde n’en eût été blessée.

Quant à la pauvre Aloïse, elle essuyait les remarques peu flatteuses que chacun, instruit par Villani, qui voulait se venger du capitaine, croyait adresser à la fille peu fortunée du brusque Chanclos.

Un jeune et beau cavalier, le marquis de Montbard, apprit, par les plaisanteries si malignement prodiguées, qu’Anna de Chanclos était la nourrice de la guerrière. Le marquis de Montbard avait été témoin de l’arrivée d’Anna et de son père au salon de la comtesse ; il n’avait point partagé la réprobation dont alors elle fut frappée. La beauté touchante et la grâce de la campagnarde méprisée, l’avaient ému ; il blâma la hauteur et l’injustice de la comtesse, et ses pensées se tournèrent vers Anna sans qu’il s’en aperçût ; par suite de ces sentiments, il fut indigné d’entendre les mots piquants qui tombaient sur la duègne. Ce penchant naturel qui nous porte à soutenir notre premier sentiment, le conduisit à prendre plus que de l’intérêt à la fille du capitaine de Chanclos ; il résolut donc de lui parler lorsque l’occasion s’en présenterait ; en attendant, il retourna contre les plaisants leurs propres traits, et quelques méchancetés bien appliquées délivrèrent Aloïse de ses persécuteurs.

« Charmante guerrière, dit Villani en accostant Anna avec la familiarité que permet le masque, voulez-vous déposer vos inimitiés, et permettre que je vous offre le sincère hommage que mérite votre valeur ? »

Anna n’avait pas lu Le Tasse, alors peu connu en France ; elle prit à la lettre ce que disait le marquis, et répondit :

« Sire chevalier, mon cœur ne renferme aucune inimitié ; quoique j’annonce une guerrière, mon âme timide ne connaît point la haine.

— Illustrissime et très adorable amante, que ces paroles me ravissent !… Quoi ! vous consentiriez à devenir mon ange tutélaire ?… à embellir ma vie ?… Vous vous êtes donc aperçue de ma souffrance ?…

— Chevalier, car vous en paraissez un, ne vous méprenez-vous pas ?…

— Quel œil se tromperait en vous voyant ? votre beauté vous trahit, et quoique le masque cache vos traits charmants, elle éclate dans votre démarche noble, dans vos manières…

— Il faut, chevalier, que vos sentiments soient nés bien subitement, car à peine suis-je arrivée en ces lieux…

— Cessez de plaisanter ; je n’ignore pas que vous n’êtes Clorinde que depuis un instant. Hélas ! dans les moments si rares que vous nous accordez, mes regards ne vous ont-ils pas dévoilé l’état de mon cœur ? serez-vous assez cruelle…

— Mais, chevalier, savez-vous qui je suis ?

— Oui, je le sais : vous êtes la belle des belles, celle que j’aime…

— Eh bien, soit, aimez-moi, chevalier ; cependant je crains bien que cette vive flamme ne s’éteigne lorsque vous saurez à qui vous adressez vos vœux.

— Ah ! que mon rival n’est-il ici pour entendre ces douces et enivrantes paroles !…

— Votre rival ! reprit Anna en riant ; chevalier, vous êtes bien prompt à me créer des aventures, et je n’imaginais pas, beau masque, que votre intrigue fût toute préparée…

— Quoi ! vous appelez intrigue le plus pur amour, un amour que vos nobles parents voient avec plaisir ?

— Mais, chevalier, je suis presque orpheline ; mon père…

— Allons, je vois que vous ne voulez être que Clorinde ; je resterai donc Tancrède. Ô guerrière tendrement aimée ! apprenez que j’ai conçu pour vous une vive et… »

On sait qu’Aloïse ne perdait pas un mot de cette intéressante conversation ; elle était curieuse de connaître quel homme cachait la cuirasse dorée de Tancrède ; elle eut de la peine, car le marquis déguisait admirablement sa voix. Cependant, une des dernières phrases lui révéla le nom du soupirant, et elle allait, en se mêlant à la conversation, lancer quelqu’épigramme au beau croisé, lorsqu’un masque vint se joindre à leur groupe ; c’était le marquis de Montbard, dont la présence fit perdre à Aloïse la suite des propos galants de Villani ; il s’approcha d’Aloïse en lui disant :

« Aimable nourrice, l’abandon où vous êtes me prouve qu’il est bien peu de cœurs qui soient disposés à rendre justice à la beauté lorsqu’elle est dans l’infortune.

— Monsieur, je n’ai la prétention de plaire à personne.

— Je vous assure que je ne mérite pas cette réponse ; il n’a pas tenu à moi que vous ne soyez vengée des sarcasmes de la noble compagnie. Au reste, la conduite de la comtesse envers vous, lors de votre présentation, est une honte pour elle, et non pour vous. »

Aloïse comprit alors que si l’on avait pris tout à l’heure sa tante pour elle, elle était prise maintenant pour sa tante. Cette découverte lui fit faire des réflexions rapides ; elle aperçut une foule de conséquences, et cependant elle répondit sur-le-champ au marquis de Montbard, se chargeant du rôle d’Anna :

« Je vous remercie, marquis, et vous suis obligée de vos procédés délicats ; ils deviennent précieux quand ils s’adressent à l’infortune.

— Vous l’avouerai-je, aimable Anna ? cette même infortune me fait une douce loi de vous plaindre ; mon cœur a souffert plus que vous des dédains de la comtesse, et j’ai cherché l’occasion de vous exprimer mes sentiments.

— Ils méritent toute mon estime.

— Rien que votre estime, mademoiselle ?… »

Le marquis prononça ces mots avec tant de feu, qu’Aloïse ne put s’empêcher de rire. Montbard, déconcerté par cette gaîté à laquelle il ne s’attendait pas, voulut s’éloigner ; Aloïse le retint, et lui dit :

« Allons, marquis, ne vous fâchez pas. Écoutez, ajouta-t-elle en ne déguisant plus et baissant la voix :

» Vous êtes l’ami de mon cousin, et je vais me faire connaître. Je commence par vous avertir que ma tante, pour qui vous me prenez, est à mes côtés. Je vois avec plaisir votre penchant naissant pour elle, et je ferai des vœux pour votre bonheur et le sien. — Mon bonheur !… — Oui ; vos paroles viennent de vous trahir… »

En ce moment, le sénéchal vint auprès d’Anna, et Villani s’éloigna rapidement… Restées seules, les deux amies se communiquèrent leurs découvertes, en jouissant du coup-d’œil singulier qu’offrait le salon. Appuyé sur la cheminée, le comte de Morvan écoutait avec attention ce que Villani disait à sa femme. Mathilde ne s’imaginait pas que le pénitent-blanc fût son mari. Elle souriait agréablement aux propos de Villani, qui, trompé par les réponses équivoques d’Anna, lui assurait qu’il était aimé. Il attendit avec impatience, en tourmentant quelques masques, que le sénéchal eût quitté Clorinde.

Les personnes de la province, habillées plus ou moins grotesquement, se disaient des méchancetés ou se faisaient de grosses plaisanteries, dont on riait en charus ; la voisine applaudissait aux malices lancées sur son voisin, sans s’apercevoir que son tour allait arriver.

À la première effervescence, au premier débordement de la folie, succéda un moment de silence, pendant lequel on semblait chercher de nouveaux sujets de rire. En cet instant, le beffroi lugubre du château sonna minuit… Aussitôt paraît à la porte du salon un personnage dont l’arrivée tardive attira l’attention générale, enveloppé d’une vaste robe noire semblable à celle d’un juge, la tête couverte d’un bonnet noir, les épaules garnies d’hermine ; il marche à pas lents ; sa contenance et son maintien grave annoncent un homme âgé ; il fait le tour du salon en regardant l’assemblée ; tantôt son œil examine le plafond, la boiserie, le lustre, la cheminée, les portraits, avec curiosité ou surprise ; et tantôt il s’arrête d’un air sévère sur le comte de Morvan et sa femme. Arrivé devant Villani, il le fixe attentivement comme s’il cherchait à le reconnaître ; puis, voyant qu’il est l’objet de tous les regards, il se mêle aux groupes, et semble ainsi vouloir se dérober à la curiosité générale.

Passant près d’Aloïse, il entendit un soupir sortir du sein de la jeune fille. « Pauvre enfant ! lui dit-il d’un air ému, vous connaissez donc déjà le malheur ?… Adressez-vous à moi, continua-t-il en lui prenant la main avec bonté, quoique couvert de l’habit d’un juge, mon cœur n’est point inaccessible à la pitié… » Aloïse se tut. Les paroles de l’étranger, le son grave et solennel de sa voix, lui avaient causé une émotion extraordinaire… « Pourquoi garder le silence avec moi, jeune fille ? dit le vieillard, je puis calmer les craintes et combler tes désirs.

— Vous ? s’écria Aloïse involontairement…

— Moi-même !… ne sais-je pas les projets de Mathilde, les vues intéressées de Villani, et ton amour pour Adolphe d’Olbreuse ?… Rassure-toi, aimable enfant, ton secret ne sortira pas de mon sein… Cependant résiste à la tyrannie, à la ruse, et conserve-toi pour ton cousin… Quels que soient les événements qui arrivent, quelque danger que tu puisses courir, n’oublie jamais qu’un être invisible, puissant et indomptable veille sur tes destins… Adieu… »

L’étranger allait s’éloigner avant qu’Aloïse eût la force de lui adresser une parole, lorsque le sénéchal de Bourgogne, qui s’aperçut du trouble de sa nièce, arrêta le vieillard :

« Mon confrère, lui dit-il en riant, il me paraît que vous venez de menacer ma jeune nièce de cinq ou six procès… voyez comme elle tremble…

— En effet, ajouta Villani en s’approchant, mademoiselle de Morvan est prête à se trouver mal… Il est bien étrange, continua-t-il en se tournant vers le vieillard, qu’un inconnu se permette des paroles qui aient pu déplaire à la fille des maîtres du château.

— Le représentant du loyal Tancrède, reprit l’étranger, apprendra que j’ai le droit de dire et de faire ce que je crois convenable.

— Mais ici, dit l’Italien en élevant la voix…

— Ici comme partout ailleurs, répliqua l’étranger avec fierté…

— L’audace de ce discours…

— Silence !… ne me forcez pas, marquis de Villani, à vous répéter devant tant de monde les dernières paroles que vous adressa le cardinal ministre à l’occasion de certaine aventure de je ne sais quels gants parfumés… »

L’étranger ne put continuer ; au mot de gants parfumés l’Italien avait disparu… Ce dernier, courant à l’office, aborda son domestique.

« Géronimo, j’ai deux mots à te dire.

— Je suis à vos ordres, monseigneur.

— Écoute ; il vient d’entrer au salon un homme vêtu de noir.

— Je l’ai vu, monseigneur.

— D’où venait-il ?

— Je l’ignore… il a paru dans l’antichambre, et après une espèce de conférence avec Robert, il a passé.

— Géronimo, tu vas guetter la sortie de cet homme ; il faut le suivre, et me rendre compte de ses démarches.

— Monseigneur, rien ne sera négligé…

— Géronimo !…

— Suffit, monseigneur, je vous entends !… Ah ! par saint Janvier, je n’ai pas besoin de phrases !… Mais ce n’est pas tout ; nous avons un arriéré de comptes.

— Suffit, Géronimo, je te comprends… monte à mon appartement, tu trouveras sur la cheminée plus qu’il ne t’est dû.

— Parlez-moi des gens d’esprit, dit Géronimo, il y a plaisir à causer avec eux ; on ne dit jamais que la moitié de ce qu’on pense.

— Alerte, Géronimo ; du zèle et de l’adresse, et surtout de la prudence ! »

En achevant cette recommandation, le marquis y joignit un geste qui devait être fort significatif, car Géronimo y répondit par un affreux sourire…

Villani rentra au salon avec l’air calme d’un homme qui vient de disposer une partie de plaisir. Il s’approcha de la comtesse, et s’efforça de lui faire partager les craintes que la présence de l’étranger avait fait naître dans son âme.

« Mais quel personnage peut être caché sous ce déguisement, et quel intérêt aurait-il…

— Je ne sais ; tel qu’il est, il me semble dangereux ; au reste, Géronimo a mes ordres : avant peu… Mais le voici cet être mystérieux qui vient vers nous !… » Le marquis, fort embarrassé de sa contenance, se pencha vers le pénitent-blanc, qui se trouvait près de lui.

« Vénérable frère, quelles sont donc vos raisons pour avoir pris le costume de gens qui presque toujours ont de grandes erreurs à expier ?

— Il a plus que des erreurs à expier, dit en arrivant le juge, dont la voix terrible fit trembler Villani, et tressaillir le comte de Morvan.

— Monsieur le juge, se hâta de dire la comtesse, il me paraît que vous vous êtes promis d’adresser à chacun une épigramme ou un reproche… Croyez-moi, s’il est des méchancetés qui prouvent de l’esprit, il en est d’autres qui n’annoncent que l’envie de faire le mal.

— Infernale hypocrisie ! s’écria l’étranger hors de lui : quoi ! c’est Mathilde, Mathilde de Chanclos qui ose m’indiquer mes devoirs !…

— Qui que vous soyez, dit le comte en ôtant son masque, je vous ordonne de sortir à l’instant de mon château… Je ne souffrirai jamais que devant moi l’on insulte la comtesse.

— Tu as raison, comte de Morvan, reprit le vieillard avec une ironie amère ; tu ne peux séparer ta cause de celle de cette femme… Entre vous tout est commun… tout !…

— C’en est trop, s’écria le comte, et vous allez me rendre raison… Holà !… que l’on s’assure de cet inconnu… »

Villani et plusieurs cavaliers s’avancèrent pour exécuter les ordres du seigneur de Birague.

« Que personne ne bouge, dit l’étranger, ou la plus terrible vengeance… » En ce moment le beffroi du château sonna une heure.

« Mathieu de Morvan et Mathilde de Chanclos, continua le juge d’un ton de voix élevé, êtes-vous en état de paraître devant votre juge, surtout à cette heure solennelle ?… Répondez… »

À ces mots, le comte de Morvan jeta un cri lugubre ; il s’appuya sur sa femme, qui, la figure pâle et les lèvres tremblantes de fureur, fixait sur l’étranger un œil hagard… Chacun gardait le silence ; le ton de l’inconnu, et l’expression de terreur peinte sur les physionomies des maîtres du château, ne permit à personne de le rompre.

« Ce qui se passe ici est par trop extraordinaire, dit gravement le sénéchal en s’avançant vers le vieux juge, et je dois à l’honneur de mon nom, à la dignité de ma charge, de vous sommer de déclarer ici qui vous êtes ?…

— Qui je suis !… cela vous importe peu, sénéchal ; je dois taire mon nom, et surtout ce que je sais, pour votre propre intérêt.

— Expliquez-vous, monsieur !…

— Je ne le puis… Croyez qu’il me serait bien doux de me faire connaître, ajouta le vieillard à voix basse, et en serrant avec amitié la main du sénéchal… Adieu, ne m’arrêtez pas davantage ; un plus long séjour en ces lieux pourrait vous blesser tous à mort. »

À ces mots, le juge, profitant de la surprise générale, s’éloigna, et disparut. Ce ne fut pas toutefois sans avoir adressé à Aloïse un salut dont nous n’avons pas la prétention de donner ici la traduction littérale, ce qui ne laisserait pas que de nous engager dans des explications assez longues.

Depuis la disparition de l’étranger, les indifférents seuls s’amusaient. Les paroles du juge semblaient avoir jeté dans l’âme de chaque membre de la noble famille des Morvan des semences de tristes réflexions. Le comte avait quitté le salon ; la comtesse était rêveuse ; le sénéchal se promenait à grands pas ; quant à Aloïse, elle ne pouvait penser sans effroi aux dangers dont l’inconnu avait promis de la garantir. Villani fut le seul qui, quoique dévoré d’une secrète inquiétude, ne laissa rien paraître sur son visage. Ses instructions étaient données, et Géronimo, adroit et sans pitié, ne pouvait manquer de s’acquitter ponctuellement de sa mission.

Enfin, les lumières finirent, et l’on commença à se retirer. Alors la comtesse et Villani eurent un nouveau sujet de mortification, en apprenant qu’Anna était celle qui, sous les habits de Clorinde, avait recueilli les hommages de tous les cavaliers, et conquis un ami sincère dans le marquis de Montbart.

CHAPITRE IV.

Deux vrais amis vivaient au Monoposa ;

L’un n’avait rien qui n’appartint à l’autre.

La Fontaine.

Le capitaine était sorti du château de Birague, en donnant à tous les diables les élégants et les élégantes de la province. « Parbleu ! disait-il, si c’est là le ton de la cour, il faut convenir que la cour a un ton impertinent… Que diable ! on n’agissait pas ainsi de mon temps ; les guerriers de la suite de l’aigle du Béarn, mon invincible maître, étaient de cent piques au-dessus de tous les galantins du jour… » Il ne tiendrait qu’à nous de transcrire ici tout ce que le dépit inspirait alors à l’officier de Chanclos ; mais nous nous en dispenserons par deux raisons : la première, parce qu’il n’est pas toujours sage de répéter les propos d’un homme en colère ; la seconde, parce qu’il est loisible au lecteur de connaître ce qu’il veut savoir sans nous compromettre, nous pacifiques et véridiques historiens de ces mémoires. Il n’a pour cela qu’à consulter les discours et les ouvrages de messieurs tels et tels, qui sont des chefs-d’œuvre de médisance et d’injures.

Tout en philosophant et se plaignant, le capitaine fit trois lieues au grand trot de son pauvre Henri. Henri, Henrion, Henriette, étaient, comme nous vous l’avons déjà dit, les noms qu’il donnait à tout ce qui lui était cher, et cela par vénération pour la mémoire sacrée de l’aigle du Béarn.

Henri, qui était tant soit peu poussif, commençait à tirer la langue de six pouces, lorsque l’officier de Chanclos jugea convenable de lui accorder quelque repos.

Une auberge se trouvait sur son chemin, et ces mots bon vin, bonne avoine, écrits en caractères d’un pied de haut sur les murs blanchis de la maison, lui firent espérer que gentilhomme et cheval y trouveraient de quoi se restaurer ; son attente fut remplie au-delà de ses vœux ; non seulement Henri et son cavalier trouvèrent bon vin et bonne avoine, ainsi que l’enseigne l’annonçait, mais encore ils eurent la bonne fortune, le maître, d’avoir un excellent lit, et le cheval une grosse litière. Le capitaine était de mauvaise humeur : les événements du jour l’avaient tellement contrarié, qu’il prit le parti d’aller se coucher après un aussi léger souper qu’il lui était possible d’en faire. Le lendemain matin, comme il se disposait à partir, il aperçut, dans la salle commune de l’auberge, un de ses vieux compagnons d’armes, dont la fortune n’était pas en meilleur état que la sienne.

Quelqu’extrême que fût l’exiguïté des finances du capitaine, il voulut célébrer d’une manière convenable la rencontre d’un ancien ami ; en conséquence, il ordonna à l’aubergiste de mettre un canard à la broche, et de courir tirer du vin. « Le meilleur, ajouta-t-il en appuyant sur ce mot ; entendez-vous, maître Jean ? Je ne veux point qu’il soit dit que deux vétérans qui ont eu l’honneur de servir sous l’aigle du Béarn, mon invincible maître, se soient rencontrés dans un cabaret sans vider quelques flacons du meilleur vin de la cave… Ha çà, mon ami de la Vieille-Roche, comment vous portez-vous ? — Assez bien, comme une oie sur ses jambes. — Et vous ? — Mal, de Vieille-Roche, mal, mon ami, comme un homme insulté dans son honneur.

— Je m’offre à vous pour second ; quand il s’agit de dégainer, je ne suis pas le dernier à mettre l’épée à la main.

— Il ne s’agit pas de dégainer ; si je l’avais pu, je n’aurais probablement pas attendu jusqu’ici pour le faire…

— De quoi est-il donc question ? » demanda le gentilhomme de l’air de la plus grande surprise ; ne concevant pas que l’honneur d’un noble pût être attaqué sans que le sabre ne fût mis au vent.

— Je vous conterai cela, de Vieille-Roche, en nous parfumant la bouche d’un verre de vin. Mais venez dans ce coin ; la pinte y est déjà placée.

L’officier de Vieille-Roche ne se fit pas prier deux fois ; il s’avança vers la table avec la résolution qu’il avait toujours montrée au combat. Quand nos compagnons furent assis, la pinte entre eux deux, le capitaine entama la lamentable histoire de ses griefs contre sa fille, la comtesse Mathilde de Morvan. Le sujet prêtait, et le bon Chanclos eut le temps d’exhaler sa bile, d’autant mieux que son ami de Vieille-Roche ne lui répondait que le nombre de mots absolument nécessaires pour lui faire voir qu’il l’écoutait attentivement. La colère du capitaine était si violente, et les griefs si nombreux, que quelle que pût être la patience et la solidité de Vieille-Roche, force lui fut de céder. Il tomba glorieusement sous la table, victime de l’attention scrupuleuse qu’il prêtait aux plaintes de son ami, et de la bienveillance avec laquelle il avait accueilli toutes les pintes qui s’étaient rapidement succédées pendant tout le récit du capitaine.

L’officier de Chanclos voyant tomber son frère d’armes, se conduisit si bravement, qu’il ne tarda pas à l’aller rejoindre. Ce ne fut toutefois qu’après avoir recommandé à l’aubergiste les égards et les soins que demandait leur situation. Maître Jean s’empressa d’exécuter les instructions qui lui avaient été données, en ordonnant à ses valets de saisir les deux gentilshommes, et de les porter sur un des lits de son auberge.

La nuit et le sommeil suffirent à peine pour rendre à nos deux guerriers le libre usage de leurs sens. Le sire de Vieille-Roche surtout, éprouvait une langueur honteuse, que son ami essayait vainement de chasser depuis une demi-heure.

« Corbleu ! mon cher de Vieille-Roche, lui disait-il, est-ce se conduire en digne compagnon de l’aigle du Béarn, que d’avoir la figure longue et blême comme celle d’un jésuite ?… Rappelez-vous la chanson faite en l’honneur de notre invincible maître :

 

Ce diable à quatre

A le triple talent

De boire et de battre,

 

— Et d’être un vert galant, ajouta de Vieille-Roche d’une voix languissante. Mon ami, ce n’est plus de votre âge.

— Bah, bah ! reprit l’officier de Chanclos, il n’y a pas d’âge pour le cœur… Allons, mon ami, secouez-vous, et venez m’aider à vider deux bouteilles du meilleur vin de notre hôte ; il n’y a rien de tel, comme l’on dit, que le poil de la bête pour guérir ces sortes de maladies ; allons, venez…

— Vous dites, mon ami de Chanclos, que deux bouteilles du meilleur vin de notre hôte nous attendent ?…

— Oui, mon ami.

— Allons donc, je me résigne à vous suivre… » Et le vieux gentillâtre se traîna vers la salle à manger, où la vue des deux flacons annoncés le ranima sensiblement.

Tandis que nos deux amis faisaient usage du poil de la bête, un étranger de figure sinistre entra dans l’auberge, et se fit servir à déjeuner. Le capitaine de Chanclos, en face duquel l’inconnu était placé, ayant jeté par hasard les yeux de ce côté, ne put regarder patiemment une physionomie aussi patibulaire.

« Tourne-moi le dos, drôle, lui cria-t-il d’un ton impératif, et ne présente pas ta vilaine face à un Chanclos qui déjeune ; elle serait capable de lui donner une indigestion.

— Drôle ! répéta l’inconnu en mauvais français et d’un air d’humeur ; des drôles comme moi sont souvent nécessaires à des seigneurs comme vous.

— Que veux-tu dire, coquin ?…

— Je veux dire qu’un homme raisonnable ne doit point faire fi du plus grand des coquins du monde, lorsque ce coquin peut lui rendre un bon office.

— Et quel service peux-tu me rendre, misérable ?…

— C’est à vous, seigneur, à en décider, si vous avez de l’argent et des ennemis.

— Pendard ! bandit ! qu’oses-tu dire ?… s’écria l’officier de Chanclos, en mettant la main sur son henriette.

— Eh ! là, là, ne vous emportez pas, mon gentilhomme, reprit l’inconnu, qui paraissait Italien, en laissant échapper un affreux sourire, je ne force personne à accepter mes services. Liberté libertas, comme disait mon maître d’école ; et même puisque ma figure paraît vous déplaire, je vais vous en épargner la vue. » En disant ces mots, l’Italien prit son verre et son pot, et fut se placer à l’autre bout de la salle.

« J’aime à croire que ce drôle sera pendu par son col, dit le capitaine à son ami, et, rien que pour la rareté du fait, je voudrais assister à l’exécution d’un coquin une fois en ma vie. » Comme Maximilien de Chanclos achevait ces paroles qu’un auditeur mal intentionné aurait pu regarder comme un épigramme contre la justice du temps, qui, heureusement pour le capitaine, était loin d’être aussi chatouilleuse que beaucoup d’autres qui lui ont succédé depuis, un vieillard enveloppé d’un grand manteau brun, dont la figure était à moitié couverte par un large bandeau noir, se présenta à la porte de l’auberge, et se fit servir quelques rafraîchissements sans vouloir y entrer.

À la vue du vieillard, l’Italien se leva vivement, et se hâta de payer son écot ; puis, s’approchant d’un air patelin de l’étranger, il essaya de lier conversation avec lui.

« Vous me paraissez fatigué, mon brave seigneur ? lui dit-il.

— Je ne m’en plains pas, répondit brusquement le vieillard.

— Peut-être avez-vous encore bien du chemin à faire ? reprit l’Italien sans se laisser intimider par le ton de celui auquel il s’adressait : allez-vous du côté d’Autun, mon cher signor ?…

— Que vous importe ?…

— Si vous voulez le permettre, j’aurai le plaisir d’accompagner votre seigneurie.

— Je vous rends mille grâces, dit le vieillard d’un air qui démentait l’humilité de ses paroles, mais je n’accepterai point. Depuis quand avez-vous vu, ajouta-t-il fièrement, les lions courageux s’associer aux renards ? Ma route est tracée ; vous ne pouvez la suivre ; laissez-moi.

— Bien parlé, vieillard, s’écria l’officier de Chanclos, bien parlé, sur mon honneur… Maraud ! quitte cet honnête homme, ou je jure, par la mémoire de l’aigle du Béarn, mon invincible maître, que mon épée fera connaissance avec ton sang.

— Quel chien de pays ! dit l’Italien entre ses dents, on n’y rencontre que des gens querelleurs qui donnent à tort et à travers des coups de sabre qui ne leur rapportent pas un sol.

— Que marmottes-tu là, vaurien ?… oserais-tu menacer un homme comme Maximilien de Chanclos ?…

— Qui vous parle du signor Maximilien et du signor de Chanclos ?… Ce sont deux braves signors, je le crois…

— Ce n’en est qu’un, drôle que tu es.

— C’est possible : je ne veux pas disputer avec vous.

— Sors donc d’ici ; ta présence commence à me déplaire souverainement.

— Je ne demande pas mieux, brave seigneur, car je vois que c’est ce que j’ai de plus prudent à faire en ce moment. » En prononçant ces mots, l’Italien jeta sur les auditeurs un regard qu’il s’efforça de rendre menaçant, et qui réellement effraya tous les garçons et les filles de l’auberge.

— Je crois, en vérité, que le coquin me menace ! s’écria l’officier de Chanclos en se levant ; par l’aigle du Béarn, j’en vais tirer vengeance… » Le capitaine courut après l’Italien, mais ce dernier était déjà trop éloigné pour être atteint. « Sur mon honneur, dit le bon gentilhomme, contrarié de ne pouvoir punir l’offense qu’il croyait avoir reçue, voilà la première fois qu’il m’arrive de ne point accomplir un serment fait au nom de mon invincible maître… Brave homme, ajouta-t-il en se tournant vers l’étranger, prends garde à toi ; le coquin qui vient de fuir pourrait bien te faire un mauvais parti.

— Je n’ai rien à craindre, dit le vieillard ; ma vie ne dépend point d’un être aussi obscur, ni d’aucun homme au monde. Un mot de ma bouche peut faire rentrer mes plus fiers ennemis dans la poussière, et en tirer ceux qui me sont dévoués.

— Tous ces discours sont fort beaux, mais ils me paraîtraient bien plus raisonnables s’ils étaient appuyés d’une bonne casaque de peau de buffle, et d’une épée comme celle qui pend à mon côté.

— Vous parlez en soldat ?…

— Qui n’eut jamais peur, je vous le certifie.

— Soit ; mais vos paroles annoncent que vous ne voyez que par les yeux du corps, tandis que mes démarches, mes actions et les motifs qui les diligent, sont dépourvus des sens vulgaires.

— Ce que vous dites là peut être superbe ; mais, par l’aigle du Béarn, je consens à mourir sur l’heure, si j’y comprends un seul mot. Quoi qu’il en soit, mon vieux camarade, comme vous paraissez avoir été dans votre temps un gaillard déterminé, et que je me sens pris d’inclination pour vous, je vous offre de vous accompagner, pourvu toutefois que vous suiviez mon chemin.

— Non, non, répondit le vieillard en répétant ce qu’il avait dit à l’Italien ; ma route est tracée ; vous ne pouvez la suivre ; laissez-moi… » En disant ces mots, qu’il prononça d’un ton beaucoup moins dur que celui qu’il avait pris en s’adressant à l’Italien, le vieillard paya ce qu’il devait, et s’éloigna en murmurant contre l’impertinente curiosité des hommes.

« Voilà un singulier original, s’écria le capitaine, et je serais, parbleu, fâché qu’il lui arrivât malheur ; cependant, soit dit entre nous, mon ami de Vieille-Roche, il le mériterait bien, car, en dédaignant mon escorte et ma compagnie, il a refusé la proposition la plus honorable et la plus avantageuse qui puisse être faite par un gentilhomme. »

Tout en causant, nos amis avaient fini par vider la dernière bouteille de vin qu’il leur fût permis de boire, attendu que les fonds destinés à cet usage étaient entièrement épuisés. Comme de Chanclos n’était pas un gentilhomme d’une certaine espèce, espèce semblable à celle que la médisance prétend exister, il préféra rester sur sa soif, chose vraiment héroïque, que de laisser le nom d’un noble du royaume porté à l’article créance sur le registre d’un cabaretier.

L’officier de Chanclos, qui avait beaucoup de jugement, sentit de suite qu’il était absurde de rester dans un cabaret du moment qu’on n’y buvait plus ; en conséquence, il fut seller son vieux Henri, et se prépara à reprendre la route de ce qu’il nommait un peu trop emphatiquement sans doute le château de ses aïeux.

De Vieille-Roche voulut accompagner pendant quelques milles l’honnête ami qui l’avait si noblement hébergé ; il enjamba donc pareillement le destrier chargé de porter le représentant de sa maison, et fit la conduite d’usage en pareille circonstance. La conversation des deux guerriers ne fut pas aussi vive qu’on aurait pu s’y attendre.

Le capitaine pensait au château de Birague, à son gendre, à sa petite-fille, et surtout à son aimable Anna. Souvent l’ingratitude de Mathilde venait enflammer sa colère ; mais l’image de son Anna chérie calmait les ressentiments du père outragé, et charmait l’avenir du vieux guerrier. Pour l’ami de Veille-Roche, la chronique rapporte qu’il ne pensait à rien, c’est-à-dire à rien qui pût troubler sa digestion. Son imagination, au contraire, s’étendait avec complaisance sur les bons repas qu’il venait de faire, et sur les meilleurs qu’il attendait encore.

Arrivés au terme de la conduite, les deux amis, fermes sur la selle, s’embrassèrent, et se dirent adieu ; puis, mettant leurs montures au trot, ils se séparèrent, de Vieille-Roche en chantant une ancienne complainte, et de Chanclos en sifflant la fanfare de l’aigle du Béarn, son invincible maître.

CHAPITRE V.

C’était un honnête coquin qui gagnait loyalement son argent.

Shakespeare.

Le capitaine cheminait donc vers son château, en employant toute la force de ses poumons à siffler une fanfare de Henri IV, la seule comme nous l’avons déjà déclaré, qu’il eut pu retenir. Il avait pressé le pas de son Henri, qui, contre sa coutume, trottait depuis une bonne heure. Les gens qui portent des jugements sans se donner la peine de réfléchir, espèce malheureusement trop commune de nos jours, vont sans doute accuser ici l’officier de Chanclos d’insensibilité d’âme envers le vieux et poussif compagnon de ses guerres, qu’il pressait sans nécessité absolue. Eh bien ! nous déclarons, ce qui ne laissera pas que de confondre l’envie, que l’officier de Chanclos avait de bonnes raisons pour se conduire ainsi : d’abord, la digestion de son dernier repas était terminée depuis longtemps, et l’appétit commençait à se faire sentir ; ensuite, il avait résolu, par plusieurs motifs, dont le manque d’argent pouvait être le plus grave, de ne s’arrêter dans aucun cabaret ; puis il fallait, de toute nécessité, arriver à Chanclos pour dîner. Or donc, lecteur sans préjugé, nous vous demandons si toutes ces raisons n’étaient pas suffisantes pour motiver cinq ou six coups de fouet que le vieux Henri reçut, contre l’ordinaire.

Henri trotta si bien, que le capitaine put atteindre le vieillard parti de l’auberge avant lui, et qui avait au moins deux bonnes heures d’avance.

« Ho, ho ! dit-il en l’apercevant, je ne croyais pas vous rencontrer, vieillard ; vous m’aviez déclaré que nous ne pourrions marcher de concert, attendu qu’il ne m’était pas possible de vous suivre dans le chemin tracé pour vous seul, et cependant, brave homme, je vous retrouve, sur une route royale, arpentant comme moi le terrain de l’état ; avec cette différence, que vos jambes sont obligées de vous porter, et que les miennes ont quatre suppléants. Ha çà, je vous réitère mon offre amicale ; voulez-vous, oui ou non, que je vous accorde ma protection et ma compagnie ?

— Non, reprit le vieillard brusquement, votre compagnie ne m’amuserait pas aujourd’hui, quelque aimable qu’elle pût être, et je me passerai en tout temps de votre protection.

— Reste donc seul, vieux entêté, et n’accuse que toi des malheurs qui pourront t’arriver. »

À ces mots, le capitaine, offensé du nouveau refus qu’il venait d’essuyer, donna un coup d’éperon à son cheval, et partit avec la même vitesse qu’auparavant, c’est-à-dire au trot, la plus vive allure qu’Henri pût prendre. Comme il traversait un petit bois qui bordait la route, il crut apercevoir un homme qui semblait se cacher à travers les arbres. La figure du fuyard lui parut avoir beaucoup de ressemblance avec l’ignoble physionomie de l’Italien, que la fuite avait dérobé à son ressentiment. Curieux de son naturel, l’officier de Chanclos voulut éclaircir ses soupçons ; en conséquence, il mit son cheval au pas, et continua son chemin d’un air indifférent, persuadé qu’il était que l’Italien, ne se croyant pas surveillé, agirait avec moins de circonspection. Le rusé soldat, ayant ainsi endormi la prudence de l’ennemi, se retourna vivement au moment où ce dernier ne s’y attendait pas, et put s’assurer, en reconnaissant l’Italien dans l’homme qui sautait un fossé, que ses yeux ne l’avaient point trompé : la perspicacité et la prudence du capitaine parurent alors dans tout leur jour. « Ouais ! se dit-il en lui-même, que signifie la présence de ce coquin dans un lieu qui semble fait exprès pour devenir un véritable coupe-gorge ?… Le drôle est entré à l’auberge où j’ai couché avec un air inquisiteur… Sa hideuse figure exprimait une maligne joie lorsqu’il a vu le vieillard grondeur arriver… Il a voulu lier conversation avec lui… Chassé par la crainte de la correction que je lui préparais, il a pris les devants, et je le retrouve ici comme en embuscade ; cet ultramontain damné méditerait-il quelque noir forfait ?… Le brusque, mais bon vieillard aurait-il éveillé, par quelque action imprudente, la cupidité du bandit qui le guette ?… Ventre-singris ! tout ceci me paraît furieusement louche ! je prétends l’éclaircir. »

Cette détermination prise, le capitaine résolut de l’exécuter ; aussitôt il poussa Henri comme pour s’éloigner, et faisant un détour, il revint sur ses pas ; puis, descendant doucement de son cheval, qu’il attacha à une branche de chêne, il s’enfonça dans le bois à la faveur des arbres, et s’approcha du fossé au fond duquel était tapi l’Italien.

Il faisait sentinelle depuis assez longtemps, et commençait déjà à pester contre le sot accès d’humanité qui, pour rendre service à un vieux bourru, l’exposait à retarder son dîner d’une heure au moins, lorsqu’il aperçut l’Italien se redresser sur ses jambes, comme pour observer ce qui se passait sur la route. Attentif à tous les mouvements de l’ennemi, le capitaine se tint prêt à agir selon que les circonstances l’ordonneraient ; et, à tout événement, il tira sa bonne épée, qu’il plaça sous son bras. Il ne tarda pas à apercevoir le vieillard au manteau brun qui s’avançait d’un pas assez délibéré.

L’Italien ne le vit pas plutôt à sa portée, qu’il lui lâcha un coup de pistolet, qui heureusement ne l’atteignit pas : l’étranger s’arrêta un moment comme pour découvrir d’où venait cette attaque imprévue ; l’Italien ne lui laissa pas le temps de se reconnaître ; il s’élança de son fossé, et courut sur le vieillard le poignard à la main.

— Ah, brigand ! s’écria le capitaine en fondant l’épée haute sur l’assassin, je jure par l’aigle du Béarn que tu vas sentir la trempe de mon henriette… Quelque promptitude que mît l’officier de Chanclos à exécuter son mouvement, il arriva trop tard pour empêcher le vieillard d’être renversé par un coup de stylet qui le frappa au milieu de la poitrine.

Content du crime qu’il venait de commettre, le bandit voulut fuir ; ce fut en vain, l’épée de Chanclos s’appesantit si cruellement sur lui, qu’elle le renversa dans la poussière, avec une boutonnière au ventre longue de dix-huit pouces. Le capitaine parut considérer avec une sorte de complaisance l’énorme blessure que sa dague venait de faire ; mais ce sentiment de vanité ne fut pas long chez lui : nous devons convenir qu’il s’empressa de porter au vieillard les secours que son état réclamait.

Il commença d’abord par visiter sa blessure, qu’il jugea, à la première vue, peu dangereuse ; néanmoins, les soins qu’elle exigeait ne pouvaient guère se rendre au milieu d’une grande route éloignée de toute habitation : le capitaine résolut donc de placer l’étranger sur son Henri, et de le transporter ainsi à Chanclos, dont il n’était pas à une très grande distance.

Avant de mettre son projet à exécution, l’officier de Chanclos voulut faire un acte exemplaire de justice ; il releva le corps de l’Italien qui gisait sans le moindre signe de vie, et l’accrocha au tronc d’un arbre, empiétant ainsi sur les privilèges du prévôt. Ce devoir rempli, il mit le vieillard sur Henri, et s’achemina vers son château.

Le mouvement du cheval fit reprendre connaissance au blessé ; il poussa un gémissement plaintif ; puis, ouvrant les yeux, il demanda d’une voix faible où il se trouvait.

« Rassurez-vous, vieillard, répondit le capitaine, vous êtes avec un ami qui n’a pas laissé impuni l’attentat dont vous avez été victime ; soyez parfaitement tranquille à cet égard, votre ennemi ne vous frappera pas deux fois. En attendant, prenez courage, nous ne tarderons pas à arriver à Chanclos.

— Chanclos !… s’écria l’étranger avec émotion, je ne veux point cela : mettez-moi de suite à terre, je le veux…

— Allons donc, mon ami, vous avez la fièvre ; d’ailleurs, je vous le répète, nous sommes plus près de mon château que vous ne le croyez ; ne vous inquiétez de rien, vous y serez aussi bien soigné qu’à Birague, quoique je n’aie pas, comme ma fille, une foule de laquais fainéants à mon service. »

Quelques paroles entrecoupées prononcées à voix basse, furent la seule réponse que le vieillard fit entendre. Le capitaine attribua, avec assez de raison, son agitation à la fièvre causée par la blessure, et évita de le fatiguer en l’entretenant davantage. Enfin, on aperçut Chanclos ; il était temps, car le blessé venait de perdre une seconde fois connaissance. Le capitaine hâta le pas, et entra dans son manoir sans avoir la peine d’attendre qu’on vînt lui en ouvrir les portes, par la raison que la dernière des planches mal jointes qui en avaient tenu lieu, était réduite en cendres depuis l’avant-dernier hiver.

« Holà, hé ! vite, maîtresse Jeanne Cabirolle, s’écria le seigneur Chanclos d’une voix retentissante, envoyez votre fils Barnabé chercher l’un des deux médecins d’Autun, et préparez, en attendant, la charpie nécessaire pour bander une blessure. »

Aux cris du capitaine, la vieille Jeanne Cabirolle, femme-de-charge, cuisinière, fille de basse-cour, etc., etc., que n’était-elle pas dans le château !… sortit d’une étable en ruine, et s’approcha de son seigneur pour lui demander ses ordres. Le capitaine ayant daigné les lui communiquer de nouveau, elle s’empressa d’obéir.

Le blessé fut transporté dans une pièce qui pouvait passer pour une des plus belles du château, et elle l’était effectivement ; il ne lui manquait guère que la moitié d’un pan de mur pour être parfaitement close des quatre côtés.

On étendit le vieillard sur un lit parfaitement en rapport avec l’appartement, et le capitaine, aidé de Jeanne Cabirolle, découvrit la blessure, et y mit tant bien que mal le premier appareil ; tandis que l’officier de Chanclos serrait les bandages, la vieille Jeanne s’occupa de rappeler les esprits du malade ; elle lui fit respirer du vinaigre, lui passa des plumes brûlées sous le nez, et employa enfin avec beaucoup de zèle tous les remèdes d’usage en pareil cas.

Maîtresse Jeanne soulevait l’étranger pour lui frotter plus facilement le nez et les tempes, qu’elle inondait de vinaigre, lorsque, voulant changer de place la tête du vieillard, la barbe fournie qui couvrait la figure de ce dernier lui resta dans la main.

« La barbe ! la barbe !… » s’écria-t-elle avec effroi.

— Ho, ho ! reprit le capitaine, que signifie cela ?… J’ai grand’peur que le bandeau qui lui couvre l’œil ne soit la dernière main ajoutée au déguisement. Quel intérêt peut donc avoir ce vieillard à se cacher ?… Aurais-je pris la défense d’un fourbe ?… Corbleu ! je prétends tirer tout cela à clair… Allons, Jeanne, défaites le bandeau qui dérobe la moitié de cette figure… Un moment ; halte !… »

L’officier de Chanclos prononça le mot halte d’une voix aussi éclatante que s’il eût été encore à la tête de sa compagnie. La vieille Jeanne Cabirolle, accoutumée à obéir militairement à son maître, attendait dans le plus grand silence ce que le capitaine allait ordonner… « Ne pensez plus à mon dernier commandement, Jeanne, dit le seigneur de Chanclos en rompant le silence, n’y pensez plus ; je n’aurais jamais dû y penser moi-même. » Comme le capitaine achevait de prononcer ces dernières paroles, qui assurément prouvaient beaucoup de discrétion et de délicatesse, Barnabé Cabirolle entra dans l’appartement avec un petit monsieur haut de quatre pieds neuf pouces au plus, et qui n’en prétendait pas moins être un des plus grands hommes de France en médecine.

« Arrivez donc, docteur Spatulin : que diable, avec votre sang-froid, vous laisseriez le temps à un malade de trépasser en attendant vos ordonnances !

— Capitaine, reprit gravement Spatulin, il y a trois choses à considérer dans la médecine ; 1.° le rang et la fortune du malade ; 2.° la différence qui nous sépare ; 3.° la maladie elle-même.

— Quel diable de rabâchage me faites-vous là ?…

— Écoutez donc, capitaine, il faut avoir des principes, et procéder par ordre… Quel est le moribond ?…

— Vous voulez demander ce qu’il a ?…

— Ce qu’il a ! reprit Jeanne Cabirolle avec exclamation ; je vous jure que je voudrais bien l’avoir, la maladie exceptée, c’est-à-dire… Tenez, monsieur Spatulin, regardez ce qui est tombé de l’une des poches de ce brave seigneur. » En parlant ainsi, la vieille exposa aux yeux du docteur une longue bourse remplie de henris d’or.

« Vite, vite, s’écria le docteur, découvrez la plaie du malade : il est urgent de s’occuper de suite du danger de cet honnête homme. »

L’enfant d’Hippocrate, qu’on peut soupçonner sans injustice d’avoir été stimulé autant par la vue de l’or que par l’humanité, s’employa si bien auprès du vieillard, que ce dernier reprit l’usage de ses sens. Quand l’étranger ouvrit les yeux, il jeta autour de lui des regards où se peignaient l’étonnement et la curiosité. La crainte se joignit bientôt à ces deux sentiments, lorsqu’il s’aperçut que sa barbe postiche n’était plus à son menton. Le capitaine devina de suite l’inquiétude du vieillard, et il se hâta de le rassurer.

« Si votre barbe vous manque, lui dit-il, je puis vous jurer que c’est un larcin involontaire ; il doit être d’ailleurs de peu de conséquence, du moment que je vous affirme que personne ici n’a levé le bandeau qui vous couvre l’œil et la moitié d’une figure que vous avez sans doute de bonnes raisons pour voiler. Tranquillisez-vous donc, vieillard, vous n’avez rien à craindre tant que vous serez sous mon toit… » L’étranger remercia le capitaine par un léger signe de tête, et parut entièrement rassuré.

La vieille Jeanne Cabirolle profita du moment pour présenter solennellement au blessé la longue bourse remplie d’or qu’elle avait trouvée. L’inconnu n’eut point l’air d’attacher une grande importance à cette restitution ; il la reçut avec une sorte d’indifférence qui sembla bien condamnable aux yeux du capitaine et de sa femme-de-charge, mais surtout causa la plus grande stupéfaction au docteur Spatulin.

« De quelle espèce se croit donc cet homme, pensa-t-il en lui-même, pour regarder à peine un métal devant lequel nous nous prosternons tous tant que nous sommes ; paysans, gentilhommes, princes, médecins même ?… N’est-il pas scandaleux… » Le docteur allait sans doute entrer dans le détail du scandale, lorsque l’étranger, par une action imprévue, fit naître la plus grande joie et la plus extrême surprise qu’il eût éprouvée de sa vie.

Le vieillard avait reçu l’énorme bourse, et il la tenait en ce moment dans ses mains : il pensa que cet or le mettait à même de reconnaître une partie des services qu’il venait de recevoir. Il ouvrit sa bourse, de laquelle il tira deux poignées de pièces qu’il présenta au docteur et à la vieille Cabirolle. À la vue de ce don magnifique, Spatulin et Jeanne poussèrent des cris de joie… L’étranger les regarda d’un air de pitié, et leur commanda brusquement de ne pas lui rompre la tête.

« Par l’aigle du Béarn, s’écria le capitaine, voilà un vieillard qui a l’âme d’un gentilhomme. Docteur, retirez-vous, le malade n’a plus besoin de vous… Jeanne, reconduisez maître Spatulin ; prenez garde de vous rompre le cou en descendant l’escalier… Ha çà, mon camarade, ajouta-t-il quand il se fut débarrassé des importuns, me ferez-vous le plaisir de m’apprendre ce que signifie…

— J’ai besoin de repos, interrompit l’étranger, et je ne me sens pas d’humeur à causer. Faites-moi le plaisir…

— J’entends, reprit l’officier de Chanclos, vous voulez me faire le compliment que je viens d’adresser à ma femme-de-charge et au docteur. Eh bien ! soit… je me retire ; mais je vous préviens qu’il faudra, quand vous serez en état de parler s’entend, m’expliquer l’espèce de mystère qui paraît vous environner… Il ne doit se passer dans la demeure d’un Chanclos rien qui ne puisse être avoué au grand jour. Adieu, vieillard ; pensez à ce que je vous dis. »

Le capitaine se retira en prononçant ces dernières paroles, et descendit l’escalier en répétant : « Par l’aigle du Béarn, il faudra bien que le bonhomme s’explique. »

CHAPITRE VI.

Un fidèle intendant est un don précieux Qu’on n’obtient qu’une fois de la bonté des dieux.

Ducis. Variantes.

Du castel de l’officier de Chanclos revenons au noble château de Birague, que nous avons laissé dans une grande agitation.

Les grands ont un art admirable pour cacher les sensations que le commun des hommes laisse bonnement paraître. Mathilde et Villani ne changèrent pas de contenance, malgré tous les sujets de réflexions que l’étranger leur avait laissé en partant. Il n’en fut pas de même du malheureux comte, renfermé dans son appartement ; il était livré à un des plus violents accès qu’il eut jamais éprouvé, et ses gens l’entendaient pleurer et gémir.

Le lendemain du bal, sa noble épouse se rendit chez lui ; elle le trouva assis dans un énorme fauteuil, la tête appuyée sur une de ses mains, et le corps dans cette immobilité qui indique une méditation profonde. Ses yeux contemplaient douloureusement un crucifix de cristal de roche posé sur un velours noir encadré ; l’expression de sa physionomie donnait l’idée d’une exaltation mystique sans bonheur ; on aurait cru qu’il voyait un ange du divin séjour lui dénonçant la vengeance de l’Éternel.

Mathilde, dont il n’aperçut pas la présence, laissa échapper un léger sourire de mépris ; puis s’approchant : « Monsieur le comte donnera-t-il des ordres pour s’assurer de l’insolent qui troubla la fête ?… Il est étranger à chacun d’ici, et quand son seul crime serait de vous avoir rendu vos terreurs, il mériterait un châtiment exemplaire.

— Mathilde, je trouve étonnant que vous veniez m’apprendre ce que je dois faire.

— Je crois en avoir le droit.

— Vous oubliez…

— Je n’oublie rien, et c’est par cela même que je dois vous indiquer les mesures à prendre toutes les fois qu’un même danger nous menace.

— Mais quel rapport entre cet étranger et nos… Le comte hésita, cherchant son expression, et… nos… malheurs ?… Mathilde, je vous trouve toujours disposée à sévir. Est-ce le devoir d’une femme ?… Hélas !…

— Puisque vous n’avez pas la force de persister dans vos sentiments, et d’accepter les charges pesantes de nos actions, je prendrai le soin d’assurer la gloire de votre famille !… gloire dont vous parlez sans cesse, et pour laquelle vous ne feriez rien. »

En s’exprimant ainsi, la comtesse mécontente s’éloigna, et se retira dans son appartement, où Villani l’attendait. L’Italien se ressouvint que l’étranger n’était entré qu’après avoir parlé à Robert. Il fil part de ses soupçons à Mathilde, et il fut résolu entre eux que l’intendant serait interrogé ; Villani se chargea de questionner ce dernier. En attendant, la comtesse fit mander sa sœur et sa fille, et les reçut d’un air irrité.

« Pourriez-vous m’apprendre, mesdemoiselles, dans quel dessein vous avez changé la destination des costumes que je désirais vous voir porter ?…

— Je vous assure, chère sœur, dit Anna en s’asseyant, que vos ordres ne nous sont pas parvenus. Au reste, puisque vous paraissez désirer connaître les sentiments que nous avons apportés au bal, je ne vous cacherai pas que j’ai été fort sensible au plaisir de me parer du bel habit de Clorinde. Bien des dames d’un haut rang ne pourraient peut-être convenir aussi franchement que moi des motifs de leur brillante toilette. »

La comtesse contint à peine sa colère ; et se tournant vers Aloïse : « C’est donc à vous que je m’adresserai pour connaître la cause de votre désobéissance ?

— Mais, ma très honorée mère, je vous assure que nous… que je ne me suis point aperçue de l’habillement que vous me destiniez, et c’est moi qui priai ma chère tante de prendre le plus brillant ; qu’en aurais-je fait ? Adolphe n’était pas au bal.

— Adolphe !… toujours Adolphe !… il ne s’agit pas maintenant… Mademoiselle, vous ne deviez point paraître sous un habit aussi peu digne de la noble maison dont vous êtes l’héritière.

— Mais, très honorée mère, c’était cependant celui que vous réserviez à ma tante ?

— Âme étroite !…

— Mademoiselle, reprit doucement Villani, j’ai aussi à me plaindre de ce changement de parure. Hier, j’ai cru vous adresser mes hommages, et ce fut madame qui les reçut.

— Vous avez d’autant mieux fait, monsieur le marquis, qu’ils n’ont pu déplaire à ma tante ; quant à moi… vous… savez que le chevalier d’Olbreuse…

— Aloïse, interrompit la comtesse, n’oubliez pas désormais que ma volonté est que vous receviez autrement que vous ne l’avez fait jusqu’ici, les attentions de M. le marquis. »

Anna se trouvait humiliée ; elle se leva, et dit avec dignité : « Madame, je suis désespérée que nous ayons bien innocemment, je vous jure, dérangé vos projets. Ma présence est maintenant inutile, et peut gêner les instructions que vous pouvez avoir à donner à votre fille… je vous laisse… Adieu, ma sœur !… adieu !… M. le marquis, je vous relève de vos serments de fidélité.

— Aloïse, vous pouvez suivre votre tante, reprit la comtesse ; plus tard je vous dirai mes volontés… » Puis, d’un ton devenu plus doux par la retraite d’Anna : « J’espère, ma chère enfant, que tu vas être maintenant plus à la société qu’autrefois, et que tu tiendras mieux ton rang… Je suis persuadée, marquis, qu’Anna l’aura presque forcée de lui céder son brillant costume !

— Ah, ma mère !...

— En voilà assez, » dit la comtesse en se levant.

Villani présenta la main à Aloïse, et la reconduisit jusque dans la galerie. Elle le remercia avec un air naturellement aimable, que le marquis prit pour un encouragement… Cependant Aloïse était distraite et rêveuse ; les paroles de l’inconnu l’avaient frappée, et l’idée de cet homme, dont le pouvoir extraordinaire veillait à sa destinée, se présentait toujours à sa pensée.

Ces légers nuages, ces inquiétudes, ne parurent point aux yeux des nobles habitants du château. Il n’en fut pas ainsi dans le royaume de Robert ; rien de communicatif et de loquace comme les valets : le bal fut donc une ample matière de conversation.

Le vieil intendant venait de faire sa petite promenade à la tour isolée, et le bonhomme, montant une des marches de sa porte, s’appuya le dos contre la boiserie sculptée qui la garnissait, pour réfléchir plus commodément à l’effet qu’avait produit l’étranger introduit par ses soins ; on l’avait vu lui parler, et il craignait qu’on ne l’interrogeât. Il jouait avec sa médaille en or, suspendue à son cou par une chaîne d’argent, sans doute par distraction, car la médaille représentait les armes de la maison, avec lesquelles Robert ne badinait pas. Le vieillard fut interrompu dans ses méditations sérieuses par Christophe, le premier piqueur du comte, qui lui dit :

« Eh bien ! maître Robert, vous paraissez soucieux ? » L’intendant, quittant les graves pensées qui l’occupaient, répondit avec finesse, et sans se déconcerter comme si ce fût son idée présente :

« Qui n’aurait pas du souci, Christophe, dans une fonction comme la mienne, surtout tenant à ce que mon intendance soit toujours glorieuse, et à ce qu’aucun événement n’en trouble la splendeur ? Il n’en fut pas ainsi, mon pauvre Christophe, sous Mathieu XXXI : mon grand-père fournit quatre mille marcs de bon argent pour la rançon de son maître.

— Fournit, maître Robert !

— C’est-à-dire tira de la caisse… Elle fut vide, Christophe, et mon grand-père survécut !… la quittance est dans les archives. Ô les maudits Sarrasins !…

— Ce furent les Sarrasins ?…

— Hélas ! oui, Christophe ; l’argent de Birague est passé dans leurs mains, et il n’y a pas d’espoir qu’il rentre jamais dans la comté. Voilà des malheurs ! j’en ai bien eu aussi quelques-uns, mais pas si grands…

— Lesquels, M. Robert ?

— Eh parbleu ! Mathieu XLV n’est-il pas mort sur mer ?… On n’a pas fait d’acte mortuaire ; ça manque aux pièces probantes de mon intendance, et les mauvaises langues en diront peut-être du mal.

— Quel tort ça peut-il vous faire ? ça l’empêche-t-il d’être bien mort ?

— Que dis-tu là ?… moi qui te parle, j’ai vu naître deux Mathieu, sans compter mademoiselle ; je dois par conséquent savoir comment ils doivent mourir…

— Ah, maître Robert ! vous avez de quoi vous consoler !

— Oh ! oui, je puis me vanter d’avoir eu des événements : j’ai, par exemple, emprisonné et nourri ici, dans ce château, cent cinquante-deux calvinistres, et en conscience encore ; car il ne m’en est mort que soixante-dix-sept : ce n’est pas ma faute ; mon pain était plus chrétien qu’eux ; de plus, j’ai entretenu une garnison de cinquante-neuf hommes, et soutenu un siège avec canon. Va, Christophe, on parlera de mon intendance.

— Certainement, monsieur Robert ; et l’ordre qui règne ici, le service admirable et prompt, font voir que vous vous y connaissez.

— Christophe, reprit l’intendant agréablement flatté, en frappant sur l’épaule du piqueur avec amitié, on a de l’expérience quand on a vécu sous trois Mathieu.

— Le bal d’hier a bien prouvé vos talents.

— Il était joli, pas vrai ? deux cent quatre-vingt-trois bougies d’Italie, et des buffets servis !… tu les as vus ?

— Ce n’est pas pour dire, mais ils étaient garnis de bonnes choses, maître Robert, dit le chef, qui s’était approché car, sans me vanter, il ne m’est rien resté de mes cinq paons et de mes vingt faisans.

— Ça coûte tout cela, cuisinier ! quoi qu’il en soit, la dépense réunie de toutes les fêtes de mon intendance n’ira pas à ces quatre mille marcs que mon grand-père…

— Monsieur Robert, comme les dames étaient bien mises ! dit l’une des femmes de chambre ; que de bijoux !…

— Ceux de la comtesse, Marie, voilà des diamants ! aussi l’écrin de la famille des Morvans est-il célèbre à la cour…

— Savez-vous, monsieur Robert, que j’ai regardé par une des fenêtres les jeunes seigneurs ? Je vous assure que plus d’une belle dame a lorgné le marquis de Montbard ; il est si bien tourné ! j’ai dans l’idée qu’il deviendra amoureux de mademoiselle de Chanclos.

— Malheureusement il est pauvre comme Job… Marie… ça n’aura jamais d’intendant ; et la chère demoiselle, quoique je l’aime de toute mon âme, si l’un est la faim, l’autre est la soif.

— Comment ! dit le piqueur, mademoiselle Anna est un bon parti : quand j’étais à Chanclos, le capitaine m’a souvent répété qu’il devait…

— Qu’il devait, Christophe ?…

— Et quand il ne le serait pas, le plus beau du nez des Morvans n’est-il pas fait des Chanclos maintenant ?

— C’est ce qui me désole, Christophe ; c’est la seconde tache de mon intendance. »

Christophe n’était pas content : il était né à Chanclos, et de plus élève du capitaine.

« Ma jeune maîtresse, reprit Marie, a été bien triste ; il est vrai que son cousin est à la cour : c’est là un sentiment, monsieur Robert !

— Et de quoi vous mêlez-vous ?… croyez-vous donc que le Créateur a fait vos yeux pour épier et deviner les sentiments de vos maîtres ? Que la jeune comtesse aime sa cousine… c’est bien ; qu’elle en soit aimée, c’est encore mieux ; que je m’y intéresse, c’est dans l’ordre ; mais vous… Allons donc, est-ce qu’on s’immisce ?…

— Avez-vous vu, vous autres, dit alors le piqueur, ce personnage extraordinaire qui est entré au bal ?

— Mais vraiment, Christophe, je vous admire ! Non… il faudra vous mettre au fait… dire les secrets, tout ce qui se passe enfin… bientôt vous viendrez mettre le nez dans mes livres, et me demander à voir la fameuse quittance des quatre mille marcs… – Christophe, cet homme noir ne vous regarde pas ; il fallait bien que ce fût un ami, puisqu’il est entré.

— C’est monseigneur le comte peut-être, ajouta le cuisinier.

— Ah ! bien oui, monseigneur ; voilà de vos conjonctures ordinaires : vous feriez mieux de vous taire…

— Ne vous fâchez pas, monsieur Robert ; ça n’a pas empêché le bal d’être joli !

— Géronimo me disait bien que cet homme noir le tracassait, dit Marie tout bas.

— Que parles-tu de Géronimo, petite éventée ? tu as toujours son nom à la bouche ; sans doute parce qu’il te fait la cour ?… À propos, où est-il donc allé ? je ne l’ai pas vu d’aujourd’hui ?…

— En mission, dit Marie. M. Robert, cet homme noir a parlé à ma maîtresse ; et, lorsque je la déshabillais, elle avait l’air encore plus pensive.

— Eh bien, Marie, vous êtes comique est-ce qu’une Morvan ne peut pas penser, sans que cela tire à conséquence ?… Ah ! que du temps de Mathieu XLIV les domestiques étaient plus discrets et plus soumis. Mon père, car nous avons toujours été à leur service, mon père me disait que sous Mathieu XXXVIII (car il en vu cinq, lui), que sous Mathieu XXXVIII, nommé le Silencieux, comme celui-ci le Mélancolique, il avait été ordonné de ne jamais dire un mot… C’était la fantaisie du Mathieu régnant, et l’on n’est pas seigneur pour n’en point avoir… Eh bien ! pendant un an les femmes même se turent ; c’est ça qui est beau !... Vous autres, continua le vieillard en s’adressant à tous les gens qui formaient un demi-cercle autour de lui, vous êtes un peu paresseux. Par exemple, avant-hier, le rôt s’est fait attendre à la cinquième table ; hier, vous n’avez pas donné d’avoine aux chevaux qui ont remmené la noblesse… pourvu que les maîtres ne s’en soient pas aperçus, en restant dans les fossés, dont les roturiers coupent leurs champs pour empêcher d’y passer… On serait capable de dire qu’on lésine ici, et cela retomberait sur l’intendant… Croyez-vous que je veuille déshonorer mon bâton d’ivoire dans mes vieux jours ?… Ce n’est pas après avoir reçu Henri IV sous Mathieu XLV, et Charles IX sous Mathieu XLIV, que je commencerai. Vous avez beau sourire, j’ai vu Charles IX comme je vous vois, et il m’a fait des compliments sur le bon ordre qui régnait, non pas verbalement, mais de l’œil… Mais qu’est-ce que je dis de l’œil ? il m’a bien gracieusement parlé. Fais pendre sur l’heure ce calvinistre, m’a-t-il dit !… Ce sont ses propres ordres… et qui fut dit fut fait à la minute ; quant à Henri IV, il me parlait souvent ; il me confiait même les secrets de l’état… J’ai porté ses lettres à la marquise de… ; le nom ne vous regarde pas... » Il est évident que Robert, sans connaître l’hyperbole, en usait un peu ; mais on conviendra qu’il était permis à ce prototype des intendants à venir d’être orgueilleux de sa charge. Voyant que les conversations particulières s’établissaient, et qu’on n’allait plus écouler les récits périodiques des grands événements de son intendance, il s’écria : « Allons, mes enfants, à la besogne : vous n’avez pas deux jours de fête par semaine, vous autres ; quand on est né vilain, vilain l’on meurt ; il faut travailler.

— Nous avons assez de mal, dit Christophe ; mais, Dieu merci ! la roture n’empêche pas de se bien porter ; il y a même parmi nous plus d’un visage qui ferait honneur à bien des nobles.

— Voyez-vous, voyez-vous ! reprit Robert, ils se croient quelque chose, et je ne donne pas trois cents ans pour qu’ils viennent tenir leurs conventicules dans la chambre de l’intendance. Oh ! que Mathieu XLIV avait raison lorsqu’il me disait confidentiellement : Robert, tout sera perdu, lorsque le ver lèvera la tête !… Tu ne peux pas comprendre cela, Christophe ; je m’en vais te l’expliquer ; ça arrivera lorsque vous autres, par exemple, vous commencerez à rassembler vos idées, à juger le présent, à penser à l’avenir, à savoir que trois ne font pas qu’un, et que deux et deux font quatre ; comprends-tu maintenant ?...

— Que de reste, et même je m’aperçois qu’il faudrait que nous puissions travailler sans salaire vingt heures par jour, que nous nous trouvions très honorés de tous les coups de bâton, et que nous ayons continué à voir de bon œil le droit de jambage que nous commençons à racheter, et contre lequel mon père jurait tant, en me donnant du pied dans le derrière, à moi, son fils aîné.

— C’est cela même ; tu y es, Christophe ; vraiment je ne te croyais pas l’esprit si subtil ; je vois que tu es l’aîné : on a mis du bon dans ton sang. »

Là-dessus tous se retirèrent ; car le marquis Villani, se dirigeant du côté de Robert, paraissait vouloir lui parler. L’intendant venait de s’élever à une distance prodigieuse de la roture ; le bonhomme se voyait déjà anobli, lorsque Villani vint à lui, et lui dit d’un ton qui détruisit l’illusion :

« Ha ça, vieux coquin, pourras-tu m’expliquer ce qui s’est passé dans ta tête à moitié folle, lorsque tu laissas entrer au bal ce damné d’inconnu qui nous a insultés ?

— Insulté, monsieur le marquis ! comment ! cela n’est pas possible ; insulté ! vous !…

— Quand je dis insulté, je sais bien ce que j’en dois penser ; je ne suis pas homme à souffrir…

— Vous avez raison, monsieur le marquis, et ces sentiments-là font reconnaître des âmes nobles comme la vôtre, et…

— Assez, assez, radoteur ; explique-moi…

— Je suis tout prêt, monsieur le marquis ; mon devoir d’intendant…

— Est de te taire.

— Je le sais ; car, sous Mathieu le Silencieux je suis resté…

— Finiras-tu ? je te demande quel était l’inconnu vêtu de noir ?

— Votre excellence est extrêmement habile…

— Certainement, Robert, dit le marquis, dont la figure s’épanouissait ; eh bien ?…

— Eh bien ! comment voulez-vous qu’un pauvre intendant comme moi (l’air de Robert démentait l’épithète) puisse savoir une chose échappée à votre perspicacité ?

— Imbécile ! il s’agit bien de moi ! est-ce que ton âge te fait perdre la raison ? l’inconnu t’a parlé avant d’entrer ?…

— Avant d’entrer ?… ah ! oui, peut-être !… Que m’a-t-il donc dit ?… C’est donc cela que vous voulez savoir ?… » Le sang du marquis bouillait d’impatience ; sa figure, habituée à cacher les mouvements de son âme, indiquait cependant une violente colère ; mais Robert, impassible et la main sur le front, semblait chercher à se souvenir de ce qu’il avait bien certainement l’envie de cacher.

« Monsieur le marquis, vous savez que la multitude de soins qu’entraîne mon emploi, m’empêche de me rappeler de bien des choses. Cependant, je crois… je n’affirme pas ; car on peut se tromper, il m’a dit… je pense… non… oui… non…

— Tison d’enfer ! achèveras-tu ?…

— Si vous m’interrompez… je disais donc que je croyais, sans l’assurer néanmoins…

— Ha ça, Robert, vous jouez-vous de moi ?…

— Monsieur le marquis, pouvez-vous me supposer une telle pensée ? un si grand, si noble seigneur !… »

La ruse italienne cédait ; mais s’apercevant que les paroles du vieillard annonçaient le dessein de cacher un secret dont la connaissance lui serait utile pour ses projets, le marquis prit un air qu’il rendit insinuant par degrés. « Écoutez, Robert, le nom de cet homme m’intéresse : il est évident qu’il s’est nommé à vous, puisque chaque masque a dû le faire ; vous seriez en faute si vous n’aviez pas exécuté les ordres de vos maîtres. Eh bien ! c’est madame la comtesse qui m’a prié d’aller vous le demander ; faut-il tant d’instances pour vous arracher le nom de cet inconnu ?…

— Monsieur le marquis, je vous assure que, parmi la quantité des personnes qui se sont présentées sous tant de costumes différents, je n’ai pas fait la même attention que vous à cet homme, et son nom m’échappe comme tant d’autres.

— Pendard ! je commence à croire que tu es plus fin que ta figure ne l’annonce : tu es instruit !…

— Oh ! pour instruit, j’ose me flatter de posséder toutes les connaissances requises pour faire un bon intendant !

— Tout bon intendant que tu es, tu ne me parais pas fidèle, et je t’annonce que je te ferai chasser…

— Chasser… dit le vieillard en faisant un signe négatif ; il est impossible, monsieur, pour peu que vous y réfléchissiez, de renvoyer un homme intendant sous tant de Mathieu, qui en a vu naître deux, mourir trois, qui a soutenu un siège, qui a des connaissances aussi positives des revenus, un homme dont tous les ancêtres ont été intendants glorieux, excepté cependant Robert VIe, auquel arriva le malheur insigne de vider sa caisse dans les coffres sarrasins ; mais ledit Robert VIe en a tiré bonne et valable quittance ; je puis vous la montrer… Un homme dont le grand-père a sauvé le robert, ce fameux diamant, en l’avalant pour le soustraire au pillage… Il est vrai que mon intendance a eu des malheurs ; je ne peux le nier ; mais ma fidélité ?… Monsieur… je sers les Morvans depuis 1540, année de ma naissance ; dans la comté, jamais je n’essuyai de reproches, et je paraîtrai devant le Dieu des Morvans mes livres et mes quittances bien en règle… »

Il serait superflu de suivre Robert, qui fit en un moment son histoire avec une volubilité qui contrastait avec ses précédentes hésitations.

Depuis longtemps Villani ne l’écoutait plus, par cinq raisons : la première, parce qu’il soupçonna le bonhomme d’avoir la tête timbrée, vu son grand âge, et qu’ainsi il pouvait fort bien ne pas se souvenir du nom de l’étranger ; la seconde, parce qu’il réfléchit que Géronimo lui donnerait des renseignements plus sûrs ; quant aux autres, elles nous manquent ; le marquis pensa trop bas. Comme il s’éloignait, l’intendant s’écria : « On t’instruira aussi, chien d’Italien, vendeur de gants parfumés, marquis d’un jour… Ne vient-il pas de tutoyer Robert XIV… bien défendu toujours ?… » Le vieillard rentra en se frottant les mains, signe ordinaire de son contentement.

Une dizaine de jours se passèrent, pendant lesquels rien de nouveau n’arriva, si ce n’est que le marquis était fort inquiet de l’absence prolongée de Géronimo, sur lequel il comptait, ainsi que Mathilde, pour avoir des renseignements.

Le lecteur doit, s’il est raisonnable, sentir que nous ne pouvons pas lui fournir à chaque page des apparitions de juges ; il faut suivre nos mémoires originaux. Nous convenons que de nos jours ces apparitions seraient chose très facile, vu le grand nombre de magistrats et la malignité des temps actuels. Mais la féodalité avait cela de bon, qu’avec un ou deux prévôts on expédiait la besogne tout aussi vite que nous le pouvons faire avec nos télégraphes ; les causes criminelles n’en étaient pas moins bien jugées, à quelques innocents près ; au lieu qu’aujourd’hui on ne condamne, à ce que dit le ministère public, juste que des coupables.

Au reste, le marquis de Montbard fut, selon notre manuscrit, toujours très attentif auprès d’Anna. Un observateur du cœur humain aurait pu remarquer la différence qui existe entre les différents caractères, en examinant les manières du marquis de Montbard et celles de Villani ; l’un exprimait un amour véritable, et l’autre des désirs et de l’ambition.

Le comte eut pour sa belle-sœur des attentions remarquables, par cette exquise délicatesse que possèdent les âmes souffrantes et mélancoliques. Anna eut bien à essuyer quelques froideurs de sa sœur ; mais elle en était bientôt consolée par l’amitié tendre d’Aloïse, et plus encore par les soins assidus du marquis de Montbard. Malgré que cette visite d’Anna à Birague lui fût, comme on voit, très agréable, il fallut songer à retourner au manoir paternel.

Depuis longtemps le comte et Aloïse n’avaient été rendre visite au capitaine ; ils saisirent donc cette occasion d’aller à Chanclos ; quant à la comtesse, quoique son orgueil eût suffi pour l’empêcher de revoir une si modeste demeure, elle paraissait redouter les souvenirs excités par les lieux témoins de ses premières amours ; ces lieux auraient condamné sa froideur actuelle pour un époux qui lui avait fait tant de sacrifices.

Le comte n’admit pas Villani à la brillante cavalcade qui partit du château ; elle était composée d’Aloïse, d’Anna, du marquis du Montbard, et des écuyers et piqueurs, en nombre suffisant pour former la suite strictement indispensable aux Morvans.

Anna, tout en écoutant les galants propos du marquis, était fort embarrassée en pensant que cette troupe allait fondre sur Chanclos, dépourvu de tout.

Le comte était moins triste que de coutume ; il regardait avec attendrissement sa fille et la charmante Anna, dont le calme et l’innocence lui rappelaient une félicité évanouie sans retour.

Lorsque le marquis de Montbard aperçut les pigeonniers que le compagnon de l’aigle du Béarn osait nommer des fortifications, il salua tendrement Anna, et revint sur ses pas presque aussi triste que le comte, et ce n’est pas peu dire : le marquis avait de fortes raisons de chagrin ; il pensait à son peu de fortune et à sa qualité de cadet d’une noble maison.

Or un cadet, selon les sages lois du temps, devait toujours se trouver d’un caractère assez bien fait pour regarder son propre frère partager, à lui seul, les successions, recueillir, à lui seul, d’énormes substitutions ; ledit cadet ne devait jamais avoir ni faim ni soif : de plus, il devait ne pas ambitionner l’opulence de son aîné ; il devait ne pas chercher la fortune par le commerce ; il devait… Que ne devait-il pas !… Du reste, il était noble, très noble. Par compensation, sa prévoyante mère s’arrangeait toujours de manière à ce qu’il fût le plus bel homme de la famille ; ce qui motivait les tourments que ces bonnes mères se donnaient pour parvenir à léguer de tels avantages à leurs puînés ; c’était l’exemple des Quélus, des Maugiron, des Bellegarde et tant d’autres qui parcoururent de brillantes carrières à l’aide de… lisez l’histoire… et vous verrez que ces dames avaient l’expérience des cours.

Voilà à peu près, lecteur, ce qu’était le marquis de Montbard : on voit ce qu’il pouvait posséder ; et pourvu qu’on se mette à sa place, on sera triste. Le moyen qu’un cadet put épouser une Chanclos !

Eh bien ! voyez l’injustice des hommes, on a crié contre un ordre de choses aussi moral, aussi satisfaisant ; on a eu un code ; on a obtenu, à une grande majorité produite par les cadets, de succéder par portions égales… Mais la preuve que l’esprit humain tend vers la perfection, c’est que l’on commence à revenir de ces scandaleuses erreurs, et nous ne jurerions pas que bientôt, la…… le…… les…… Ne sommes-nous pas de bons prophètes ?…

CHAPITRE VII.

Un tapis tout usé couvrit deux escabelles ;

Il ne servait pourtant qu’aux fêtes solennelles.

La Fontaine.

Le criminel, quelque airain qui cuirasse son âme, le regard foudroyant de la vertu… il ne peut le supporter…

Vicomte d’Arlincourt.

L’officier de Chanclos, fermement décidé à obtenir une explication du vieillard, ne laissa passer que le nombre de jours nécessaire pour rendre la parole au blessé.

Un beau matin il entra dans la chambre de l’étranger : « Ha ça, mon vieux compagnon, lui dit-il, le temps est venu de s’expliquer catégoriquement. Tant que vous avez été étendu sur votre lit comme une carpe pâmée, je ne vous ai point tourmenté, mais aujourd’hui que vous commencez à jouer joliment des mâchoires (ce dont je suis bien loin de vous faire un reproche, grâce à Dieu !), je viens vous prier de m’expliquer tout ce qu’il y a de louche dans votre conduite, afin que je puisse affirmer que jamais aventurier n’a été accueilli à Chanclos.

— Me feriez-vous l’injure de douter de ma probité ?…

— Je ne dis pas cela, mais enfin on est bien aise de connaître qui on reçoit. Écoutez donc, notre rencontre s’est faite d’une manière assez bizarre pour excuser les questions que je vous adresse.

— Que désirez-vous donc apprendre ?…

— Je voudrais savoir comment vous vous appelez ; d’abord, parce qu’il est désagréable de parler à un homme dont on ignore le nom, ensuite par les motifs que je vous ai déjà exposés.

— Je me nomme Jean.

— Jean tout court ?…

— Ajoutez-y si vous voulez Pâqué.

— Allons donc ! vous vous moquez ; jamais honnête homme n’a porté un nom pareil… Mais ce n’est pas tout, je désire encore savoir pourquoi un coquin d’Italien a joué du stylet avec vous ?… Car enfin ce n’est pas le tout que de recevoir un coup de poignard et de donner un coup d’épée, il faut savoir pourquoi on l’a donné ou reçu.

— Mais vous qui parlez, capitaine, ne vous est-il jamais arrivé d’ignorer à qui vous distribuiez vos coups de sabre ?

— Si parbleu ! c’est là précisément ce qui fait le beau métier de soldat ; il n’y a aucune gloire à se battre contre l’ennemi qui vous a offensé, la colère et la vengeance vous y portent tout naturellement ; mais tuer sans miséricorde un homme que vous n’avez jamais vu, et à qui vous n’avez rien à reprocher, voilà qui est admirable !...

— Il me serait difficile, reprit le vieillard d’un air soucieux, de vous dire aujourd’hui les motifs qui ont guidé mon assassin ; j’espère néanmoins les connaître bientôt. Quoi qu’il en soit, ajouta-t-il fièrement, j’ose croire que ma parole doit vous suffire : je vous jure sur l’honneur, capitaine Maximilien de Chanclos, que vous n’aurez jamais à rougir de l’hospitalité que vous m’avez si généreusement accordée.

— Je le crois aussi, quoique vous portiez un nom qui n’est guère noble.

— Ce nom qui vous offusque tant, capitaine, n’est et n’a jamais été le mien.

— Pourquoi donc m’avez-vous dit…

— Parce qu’il fallait vous en avouer un, et que celui que je porte réellement ne doit jamais passer mes lèvres…

— Il n’est donc pas dans le dictionnaire de la noblesse ? » demanda naïvement l’officier de Chanclos.

À cette question les yeux du vieillard brillèrent d’un feu extraordinaire ; l’orgueil d’un sang historique y parut en traits de flamme, et il aurait probablement éclaté si la prudence ne lui eût fait une loi du silence. « Capitaine, reprit l’étranger quand il se fut rendu maître de son agitation, il n’est pas un mortel qui ne se glorifiât de porter le nom de ma race, et le plus fier de la famille Chanclos tiendrait à grand honneur d’être écuyer d’un homme de mon nom.

— Par l’aigle du Béarn, s’écria l’officier de Chanclos, les joues brûlantes d’indignation, je vous châtierais, vieillard, si vous n’étiez mon obligé.

— Vous me faites pitié, dit froidement l’étranger…

— Corbleu ! maître Jean Pâqué

— Paix ! Chanclos, vous n’êtes pas sage, interrompit le vieillard avec un air de dignité qui paraissait naturel en lui ; ne vous mettez pas, par quelque sottise, dans le cas de perdre la protection que je suis dans l’intention de vous accorder. Le service que vous m’avez rendu si noblement a pu effacer d’anciens et de nouveaux torts ; mais, croyez-moi, craignez de combler la mesure de l’indulgence.

— Ce que j’ai fait n’a été guidé par aucune vue d’intérêt, répondit le capitaine avec une sorte d’embarras dont il ne put se défendre.

— C’est parce que je suis persuadé de la bonté de votre cœur, et des qualités vraiment estimables qui vous distinguent, que je prétends m’ouvrir à vous autant qu’il m’est permis de le faire. Oui, mon cher de Chanclos, je veux que vous deveniez mon confident.

— J’entends, reprit en riant le capitaine, dont l’amour-propre se trouvait agréablement flatté par les louanges de l’étranger, je serai votre confident sous la condition que je ne saurai rien de vos secrets. Bel emploi, vraiment !… C’est comme un grade sans commandement.

— Cela est possible, Chanclos, mais ce ne sera pas du moins un grade sans honoraires.

— Qu’entendez-vous par-là ? s’écria fièrement l’officier de Chanclos, dont l’orgueil se trouva blessé par l’idée d’honoraires. Corbleu ! quelque noble que vous puissiez être, un Chanclos est trop bon gentilhomme pour se voir à vos gages.

— Serez-vous toujours incorrigible, maudit soldat !

— Écoutez, monsieur Jean Pâqué, car enfin c’est le seul nom sous lequel je vous connais, je ne puis consentir à déshonorer mon écusson.

— Qui vous dit qu’on ait l’intention de flétrir votre écusson ?…

— Cette offre d’honoraires…

— Vous m’avez mal compris. Quand j’ai parlé d’honoraires, je me suis servi du premier mot qui m’est venu à l’esprit, pour vous apprendre que vous pouviez puiser dans ma bourse aussi souvent qu’il vous fera plaisir… Ne m’interrompez pas ; je devine ce que vous pouvez avoir à me dire, et j’y vais répondre : quelqu’étonnant que cela puisse vous paraître, sachez qu’il vous est permis d’accepter sans honte ce qu’il est de mon devoir de vous offrir.

— Mais qui m’assurera, reprit le capitaine, qui flottait entre la crainte de déshonorer le nom de Chanclos et l’envie d’améliorer son sort, qui m’assurera que je puis en bonne conscience…

— Moi, s’écria le vieillard ; moi, qui vous le jure ici sur l’honneur et par le grand Henri que nous avons servi tous deux…

— N’ajoutez rien de plus ; je vous crois, et je suis prêt à tout accepter de votre main ; le nom de l’aigle du Béarn, mon invincible maître, lève tous mes scrupules ; ce nom illustre ne peut servir d’appui au mensonge.

— Très bien, mon ami de Chanclos, voilà comme je vous veux… »

L’étranger commença à communiquer au capitaine les vues qu’il avait sur lui ; c’est-à-dire, il lui expliqua ce qu’il attendait de son amitié, sans toutefois lui donner la clef de ses projets ultérieurs.

Les deux amis furent interrompus par la voix aigre de Jeanne Cabirolle, qui cria à son maître du bas de l’escalier, qu’un courrier du comte de Morvan demandait à lui être présenté. Le capitaine descendit promptement pour s’informer de la cause d’un message aussi extraordinaire. « Ha, ha ! c’est toi, Christophe ?

— Moi-même, monsieur le capitaine, le propre fils de ma mère.

— Qu’y a-t-il de nouveau, mon garçon ?…

— Monsieur le capitaine, monseigneur m’envoie pour vous prévenir qu’il arrivera ici demain soir avec mesdemoiselles Aloïse et Anna.

— Diable ! diable ! dit le capitaine en se grattant la tête, je ne suis guère préparé à cette visite ; mais n’importe, Christophe, mon gendre et ma petite-fille n’en seront pas moins les bienvenus… Holà ! hé ! maîtresse Cabirolle, courez au village, louez deux femmes, et mettez-vous à nettoyer la maison ; ce n’est pas pour dire, mais elle en a bon besoin. Toi, Christophe, retourne vers mon gendre, et dis-lui qu’il sera bien reçu sous le toit de mes pères. »

Jeanne exécuta les ordres de son maître avec promptitude ; et une demi-heure au plus après le départ de Christophe, la plus grande activité régnait parmi les habitants de Chanclos. Le capitaine allait çà et là donnant des ordres nombreux, qui malheureusement ne pouvaient suppléer à l’extrême pénurie des ressources. En vain le seigneur de Chanclos s’avisa-t-il de faire deux lits d’un ; en vain dépouilla-t-il sa chambre pour meubler celle de son noble gendre… toute cette industrie fut superflue ; il ne put jamais parvenir à compléter l’ameublement strictement indispensable. Comme le pauvre capitaine se désolait en songeant à l’affront que la maison de Chanclos allait recevoir, l’étranger parut devant lui.

« Eh bien ! qu’est-ce, mon ami de Chanclos, vous paraissez soucieux ?

— J’ai sujet de l’être, répondit le capitaine : figurez-vous, vieillard, que mon gendre le comte, ma petite-fille Aloïse, et une suite, sans doute nombreuse, arrivent demain soir ici, et rien n’est préparé pour les recevoir, ajouta-t-il en jetant un regard de confusion sur tout ce qui l’entourait.

— Je comprends votre embarras, capitaine, et j’y veux remédier.

— Comment cela ?…

— En vous offrant ma bourse.

— Vieillard !… vieillard !… qu’osez-vous dire ?…

— Est-ce là ce que vous m’avez promis, capitaine ? d’ailleurs, n’est-il pas juste que je vous dédommage des dépenses que je vous ai causées jusqu’à présent, et que je vous occasionnerai encore par l’intention où je suis, si vous le permettez, capitaine, de fixer en quelque sorte ma demeure chez vous ? Enfin, avez-vous oublié ce que je vous ai dit, et ce dont nous sommes convenus ?

— Un Chanclos n’a que sa parole, reprit le capitaine, intérieurement charmé de pouvoir accepter, sans compromettre l’honneur de son écusson, les secours dont il avait le plus grand besoin ; vieillard, j’accomplirai mes promesses…

— C’est parler en homme d’honneur… »

À ces mots, l’étranger ayant remis dans les mains de l’officier de Chanclos la longue bourse remplie d’or qui avait excité si vivement la convoitise du docteur Spatulin et de Jeanne Cabirolle, s’éloigna, afin d’éviter au capitaine l’embarras que devait lui causer la circonstance présente.

« Ventre saintgris ! s’écria le fier de Chanclos en faisant sauter la bourse avec l’air de la résignation la plus parfaite, l’aigle du Béarn m’est témoin que c’est pour ne pas manquer à ma parole que j’accepte ce maudit or.

— Holà !… hé !… Jeanne Cabirolle, venez ici, ma vieille… Ha ça ! dites-moi un peu quelles sont les provisions que vous avez faites ?…

— Hélas, mon cher maître ! on a rassemblé tout ce qu’il a été possible ; mais c’est bien peu, monsieur, pour de si grands seigneurs. D’abord je suis descendue à la cave, où, à l’aide de notre piquette, j’ai fait vingt bouteilles de vin, de huit qui nous restaient ; ensuite j’ai envoyé mon fils Barnabé tuer les deux lapins que nous avons lâchés dans le bosquet il y a quinze jours, afin d’en faire du lapin de garenne ; après cela, j’ai coupé le cou à notre vieux coq : il sera peut-être un peu coriace, mais l’appétit fait passer tout. Enfin…

— Enfin, enfin, ma bonne Cabirolle, tout cela est bon pour vous et votre fils, je vous l’abandonne de grand cœur ; quant à ce qui est nécessaire à la réception de mon gendre et de sa suite, voilà de quoi y subvenir d’une manière digne d’un Chanclos. »

Le capitaine remit alors à la vieille Jeanne un assez bon nombre de pièces d’or, en lui enjoignant de ne lésiner sur rien. Notre brave Chanclos avait paré à un inconvénient ; mais il en existait un autre auquel il était bien plus difficile de remédier. L’argent pouvait procurer dans un très court espace de temps les comestibles destinés aux nobles estomacs attendus ; mais son secours devenait impuissant pour réparer aussi promptement les dégradations du manoir des Chanclos. Dans cette conjoncture délicate, le capitaine trouva un admirable expédient. Ne pouvant montrer à son gendre un château décemment entretenu, il résolut de le recevoir au milieu d’ouvriers de toute espèce qui devaient lui donner l’air d’un riche seigneur réparant sa demeure héréditaire.

Aussitôt que l’orgueil de notre gentilhomme eut trouvé le palliatif de sa misère, il dépêcha Barnabé à Autun, avec ordre de ramener le plus d’ouvriers qu’il lui serait possible.

Cette mission fut fidèlement remplie : dès le matin de l’arrivée du comte, le manoir de Chanclos fut bouleversé de fond en comble. Le capitaine regardant avec complaisance le désordre qui régnait chez lui, attendit de pied ferme, en sifflant la fanfare d’Henri IV, la noble compagnie dont il était menacé.

Elle arriva enfin, et avec elle commença le triomphe du capitaine ; il jouissait de l’inquiétude d’Anna, et des regards curieux de son gendre et d’Aloïse.

« Soyez le bien venu, comte Mathieu mon gendre, et toi aussi, ma chère Aloïse… Finis donc, Anna, ou dis-moi, je te prie, ce que les coups d’œil mystérieux que tu me jettes signifient ?…

— Vous me voyez, mon gendre, dans un grand boulevari ; il y a de quoi ; je fais restaurer le château de mes pères, et je n’épargnerai rien pour qu’il réponde à l’ancienneté de ma race.

— Je vous félicite, capitaine, et de vos plans d’améliorations, et des heureux événements qui paraissent vous être arrivés. Vous savez qu’il n’a pas dépendu de moi…

— Oui, comte Mathieu mon gendre, interrompit le capitaine… Mais, Anna, je t’ai déjà dit de lâcher le pan de mon habit… Elle ouvre des yeux comme si tout ce qui arrive ici était étonnant… Oui, mon gendre, je sais que vous m’avez offert vingt fois votre bourse, mais vous devez vous rappeler que je l’ai refusée autant de fois…

— Un peu brusquement même !…

— Ç’a été à cause de votre femme, mon impertinente fille. Quant à vous, comte Mathieu mon gendre, j’ai toujours eu pour votre caractère l’estime particulière qu’il mérite ; je… Mais je bavarde pendant que le souper se refroidit : mes enfants, faites-moi le plaisir de me suivre. »

Le capitaine introduisit le comte et ses enfants dans la pièce la moins délabrée du château, où un souper aussi délicat qu’abondant était servi.

« Comte Mathieu, si je vous traite un peu sans façon, vous devez excuser un pauvre gentilhomme campagnard… une autre fois je ferai mieux. »

En prononçant ces mots, un pauvre gentilhomme campagnard, la figure de Chanclos peignait un orgueil qui démentait hautement ses paroles. Le comte regarda Anna et sa fille en souriant, et l’importance comique de son beau-père parvint pendant quelques instants à éloigner les sombres idées qui le tourmentaient presque sans relâche.

Le lendemain de l’arrivée du comte, Anna et Aloïse se promenant hors des murs de Chanclos, furent aperçues par Jean Pâqué, qui s’arrêta pour les voir rire et folâtrer. Ayant quelque temps examiné leurs jeux, il s’approcha d’elles.

« Heureuses jeunes filles, leur dit-il avec une sorte d’attendrissement, vous n’imaginez pas que le calme de votre vie puisse jamais être troublé !…

— Ah ! bon vieillard, répondit Aloïse, parfois il existe des chagrins que toute la gaîté de notre âge peut à peine atténuer. Pourquoi nous avez-vous parlé de l’avenir ?

— Pauvre enfant ! s’écria l’inconnu avec compassion, serais-tu destinée à racheter du repos de ta vie le malheur d’avoir reçu le jour de la coupable Mathilde ?…

— Vieillard, je ne puis souffrir que vous parliez ainsi de ma mère… »

Aloïse fut loin de prononcer ces paroles avec toute la chaleur qu’elle aurait pu y mettre. Elle n’éprouvait point la noble indignation qui brûle l’âme d’une fille lorsque sa mère est calomniée devant elle. Cependant Aloïse avait le cœur le plus reconnaissant et le plus tendre ; sa conduite en pareil cas était la satire la plus cruelle de la comtesse.

« Paix ! paix ! jeune fille, reprit l’étranger ; il ne t’appartient pas de m’adresser des reproches, » Puis, prenant un ton plus grave, il ajouta : « Mon enfant, le temps des épreuves arrive ; arme-toi de courage, et quelque malheur dont tu sois menacée, n’oublie pas qu’un être invisible, puissant et indomptable veille sur tes destinées.

— C’est le juge du bal, s’écria Aloïse avec un effroi involontaire : Ô monsieur, daignez !… »

L’étranger était déjà disparu ; un bois voisin le déroba promptement à tous les regards.

La rencontre du vieillard chassa les ris et les jeux ; il ne fut plus possible de penser à autre chose qu’aux dernières paroles qu’il avait prononcées. Elles étaient rassurantes ; car, tout en annonçant l’approche du danger, elles promettaient les moyens de s’y soustraire.

Anna et Aloïse rentrèrent à Chanclos avec un air soucieux qui n’échappa point au comte. Il jeta un regard perçant sur les jeunes filles, et il crut reconnaître sur leurs visages les traces d’une émotion extraordinaire. Tremblant pour le bonheur de sa fille, Mathieu renferma ses craintes dans son cœur ; mais il se promit d’épier les actions des deux amies. Les premiers jours qui suivirent la rencontre de l’étranger, Anna et Aloïse ne quittèrent point leur appartement ; le comte ne put ainsi trouver les occasions de s’instruire de ce qu’il désirait, et tremblait en même temps de le savoir. Le soir du quatrième jour, Anna et Aloïse sortirent enfin de leur retraite, et furent se promener dans le petit bosquet que le capitaine avait tenté vingt fois, mais inutilement, de décorer du nom pompeux de parc. Le comte résolut de profiter du crépuscule pour suivre les promeneuses sans pouvoir en être aperçu.

Il se glissa donc, à la faveur des arbres et de la nuit, assez près de la tonnelle où elles étaient assises pour ne rien perdre de leur conversation. Le titre et l’inquiétude d’un père pouvaient seuls excuser une conduite que le comte eût été néanmoins mortifié de savoir connue de sa fille.

Il y avait déjà quelque temps que Mathieu écoutait l’entretien d’Anna et d’Aloïse sans y avoir encore rien découvert qui pût motiver ses craintes, lorsqu’un léger bruit se fit entendre ; le comte prêta l’oreille, et aperçut un homme couvert d’un grand manteau brun qui s’avançait avec précaution, en regardant derrière lui. Aussitôt que l’inconnu se fut assuré qu’il n’était pas suivi, il hâta sa marche, et entra brusquement sous la tonnelle où se trouvaient Anna et Aloïse. « Jeune fille, dit-il à cette dernière, ne manque pas de te trouver ici dès que minuit sonnera ; ton amie peut t’accompagner. Adieu ; du courage, de la confiance, ou tu es perdue sans ressource.

L’apparition du vieillard avait causé la plus grande surprise au comte et aux deux jeunes filles. Mathieu, lorsqu’il revint à lui, ne fut pas fâché, en y réfléchissant, d’avoir laissé échapper l’inconnu, d’autant mieux qu’il lui aurait été impossible de s’assurer de sa personne sans paraître devant sa fille et Anna, chose qu’il voulait éviter. Enfin il venait de former un plan dont il attendait le résultat le plus complet ; il laissa donc les deux amies s’éloigner tranquillement ; et aussitôt que la retraite d’Anna et d’Aloïse lui permit de sortir de son réduit, il se rendit en toute hâte auprès du capitaine, et lui demanda un moment d’entretien particulier.

« Capitaine, lui dit-il avec une agitation dont il ne put se rendre entièrement le maître, connaissez-vous un homme d’un âge assez avancé portant un large bandeau sur la moitié de la figure ?

— Ha, ha ! mon gendre, je vois que vous avez rencontré mon ami l’Ours.

— Est-il votre ami ? dit le comte rassuré ; d’où vient-il, capitaine ?…

— Je l’ignore…

— Que fait-il ?…

— Je n’en sais rien.

— Quel est son état, son rang ?

— Il ne me l’a pas dit.

— Son nom enfin ?…

— C’est son secret…

— Quoi ! vous ignorez, le nom d’un homme que vous dites votre ami ?

— Oui, mon gendre

— Et c’est votre ami ?...

— Il me l’a prouvé… Vous êtes stupéfait, mon gendre ? Je conviens qu’il y a de quoi ; et moi-même qui vous parle, j’ai eu beaucoup de peine à m’habituer au mystère qui environne mon hôte ; mais, ajouta le bon gentilhomme en jetant un coup-d’œil de satisfaction sur l’habit neuf qui le couvrait, je me suis résigné à mon sort. Au surplus, comme vous paraissez avoir intérêt à connaître mon ami l’Ours, je vous apprendrai que le sobriquet qu’il porte en ce moment est celui de Jean Pâqué.

— Jean Pâqué ? répéta le comte…

— Vous voyez, mon gendre, qu’il ne pouvait choisir un plus mauvais patron… Cependant il l’a fait, et c’est ce qui me fâche, car j’aime malgré moi ce diable d’homme.

— Croyez-vous, capitaine, qu’Aloïse et lui se connaissent ?…

— Je jurerais le contraire. L’étranger n’est pas sorti de son appartement depuis votre arrivée ici.

— Je l’ai pourtant vu ce soir au jardin donner un rendez-vous pour minuit à ma fille et à la vôtre.

— Corbleu ! mon gendre, prenez garde à ce que vous dites… Pardon ; je ne pensais pas qu’il fût question d’un homme de soixante-dix ans : voyez-vous, ce mot scabreux de rendez-vous m’avait chiffonné l’oreille… Ha ça, vous dites donc, mon gendre, que le vieillard attend nos folles à minuit ?

— Oui, capitaine.

— Qui nous empêche de nous y trouver secrètement ?

— C’est mon intention ; mais je veux qu’Aloïse ne puisse s’y rendre ; il ne convient pas, capitaine…

— Très bien pensé, mon gendre… Mais chut ! voici nos enfants… »

L’officier de Chanclos continua la conversation comme s’il entretenait le comte de choses indifférentes, et parla jusqu’au moment du souper. Le repas fut assez triste ; et personne, à l’exception du capitaine, ne fit honneur à la cuisine de maîtresse Jeanne Cabirolle. Quand chacun se retira, le capitaine, suivant Aloïse et sa fille, les enferma adroitement dans leur appartement, puis il redescendit trouver le comte d’un air triomphant.

« Par l’aigle du Béarn, mon gendre, dit-il en abordant Mathieu, je jure que nos petites espiègles ne courront pas les champs cette nuit. Les oiseaux sont renfermés, et je tiens la clef de la volière. »

Le comte approuva la précaution de son beau-père ; et ils convinrent ensemble de la manière dont ils allaient se conduire. Mathieu, qui avait de fortes raisons pour désirer que personne ne fut témoin de la conversation qu’il se proposait d’avoir avec l’inconnu mystérieux, qui paraissait connaître les secrets de sa famille, pria le capitaine de le laisser pénétrer seul au jardin.

L’officier de Chanclos consentit à cet arrangement, sous la condition expresse qu’il se tiendrait à la porte, prêt à y pénétrer au moindre bruit.

« Ce n’est pas, mon gendre, ajouta le bon de Chanclos, que je soupçonne mon ami l’Ours d’une intention coupable ; mais qui sait si l’on ne se sert pas de son déguisement pour tenter quelque noir dessein ?… Dans tous les cas, mon Henriette et moi ne pouvons gâter aucune affaire. »

Ce qui fut convenu fut exécuté. Avant minuit le comte se rendit sous la tonnelle indiquée ; et de Chanclos se plaça en sentinelle à la porte du jardin.

Le comte, plongé dans les plus tristes réflexions, attendit l’étranger vainement près d’une heure. Il commençait à craindre que le capitaine n’eût fait quelque coup de sa tête, et il allait s’éloigner en maudissant la vivacité de son beau-père, lorsqu’il aperçut l’homme au manteau brun s’avancer précipitamment vers le lieu où il se trouvait.

« Je vous ai fait attendre, mes enfants, dit le vieillard en entrant dans la tonnelle ; vous avez prudemment agi en ne vous décourageant point. Aloïse, ajouta-t-il en s’approchant du comte, qui, favorisé par l’obscurité de la nuit et du manteau qui le couvrait, pouvait passer pour sa fille Aloïse, je viens te sauver ; tu ne dois point répondre des crimes de Mathilde et de… » Le comte ne permit pas à l’étranger d’achever ; il se jeta sur lui, et le saisissant par le bras : « Fourbe insigne, lui cria-t-il, tu vas payer de ton sang tes audacieuses calomnies. »

À l’action, à l’aspect du comte, l’inconnu parut éprouver une agitation extraordinaire ; mais se remettant bientôt, il s’écria : « Misérable, éloigne-toi !…

— Tu sais mon secret, dit le comte en menaçant l’étranger de son poignard… qu’il soit enseveli… »

En ce moment la cloche fêlée du village voisin sonna une heure.

« Entends-tu, dit le vieillard ? entends-tu ?… »

La foudre éclatant aux pieds du comte ne lui eût pas causé une plus grande terreur. Il lâcha le bras de l’étranger, et tomba sans connaissance…

Le poignard du comte s’échappa de ses mains ; le vieillard s’en saisit, et s’éloigne avec précipitation……

……

« Par là corbleu ! mon gendre me fait monter une rude faction, dit l’officier de Chanclos en agitant violemment ses pieds et ses bras engourdis ; où diable a-t-il été s’imaginer que mon ami l’Ours ait eu la fantaisie de se morfondre à pareille heure ?… Le bon homme compte ses écus sans doute, car je vois encore de la lumière dans sa chambre. » Tout en parlant ainsi, le capitaine abrégeait l’ennui de la faction par les fréquentes accolades dont il honorait sa gourde… À la fin, impatienté de ne rien entendre, il se décida à entrer dans le jardin. Le premier objet qui s’offrit à ses regards, fut son gendre étendu par terre. « Le froid l’aura saisi, se dit-il en le relevant ; aussi quelle folie de s’exposer à l’humidité sans une bonne gourde pleine d’eau-de-vie ! ça ne m’est jamais arrivé depuis que j’ai l’honneur de porter le casque. »

Ces réflexions n’empêchaient pas le capitaine de secourir son gendre ; il lui frappa dans les mains, lui fit avaler deux grands verres d’eau-de-vie, et parvint enfin à le faire sortir de sa profonde léthargie.

« J’aurais dû vous prévenir, mon gendre, de ne point braver le froid de la nuit sans une gourde comme la mienne ; j’espère qu’une autre fois... » Mathieu ne répondait rien. Ses yeux fixés, ses membres roides et le claquement de ses dents, annonçaient une stupeur horrible. Enfin il sortit de cet état affreux, et se dégageant brusquement des bras de son beau-père, il courut à l’écurie, où sellant lui-même un des chevaux, il s’éloigna à toutes brides de Chanclos.

« Comte Mathieu mon gendre, s’écria le capitaine qui arrivait alors, écoutez donc ce que j’ai à vous dire ; un cavalier prudent ne doit jamais monter à cheval ayant l’estomac vide ; c’était un des principes de l’aigle du Béarn mon invincible maître, jamais je ne m’en suis écarté… Mais, bah !… il ne m’écoute pas… ventre saintgris ! j’ai grand’peur que le comte Mathieu mon gendre ne soit devenu fou. »

En prononçant ces paroles, le vieux gentilhomme, les mains croisées derrière le dos, s’achemina philosophiquement vers la salle à manger.

TOME DEUXIÈME.

CHAPITRE PREMIER.

Le cœur d’un criminel ne fut jamais tranquille

Des soucis dévorants c’est l’éternel asile.

Rotrou. Tragédie.

Le cheval du comte l’emportait avec une effrayante rapidité : au bruit de sa course, que Mathieu trouvait encore trop lente, on eût dit qu’il partageait la terreur de son maître. Celui-ci, osant à peine jeter un regard furtif sur la campagne, semblait craindre de rencontrer des témoins de son désordre et de son épouvante.

En effet, son riche manteau vert était froissé et terni par la terre humide… et sa fraise chiffonnée d’un seul côté ; la main qui tenait la bride n’avait pas de gant ; ses croix d’ordres brisées par sa chute, montraient à quoi tiennent les grandeurs humaines ; enfin, son cordon bleu se trouvait bizarrement passé au cou de son cheval : la chronique observe que ce ne fut pas la première bête décorée… Les serfs qui travaillaient n’en saluèrent pas moins, en osant à peine regarder leur maître ; mais nous n’avons jamais pu déterminer qui, du cheval ou de l’homme, reçut ces respects. Malgré leur profonde humilité, ces main-mortables eurent la hardiesse de former des conjectures sur cette course matinale ; car il était à naître qu’un grand seigneur éveillé ait passé à une heure si roturière et dans un pareil état.

Enfin, le comte est dans la longue avenue de son château ; il fuit, il court, il vole ; moins il reste d’espace à parcourir, plus il voudrait être à Birague, tant est grande sa frayeur !…

Ses écuyers et sa suite étaient semés çà et là sur la route, mais à une très grande distance de leur suzerain. Christophe ramassa le grand collier de l’ordre de Saint-Michel ; et Robert a soutenu jusqu’à sa mort qu’il l’avait essayé… Oh ! si Robert XIV vivait de nos jours, et qu’il vît tant de vilains décorés à juste titre, disent-ils, il n’est pas imprudent de présumer qu’il mourrait de chagrin, en s’écriant : Ô Mathieu XLIV ! le ver a levé la tête !...

Il n’y avait peut-être pas une minute que le pont-levis du château était abaissé, lorsque le comte y entra à bride abattue, ... il s’arrête au grand escalier… À ce bruit insolite, le palefrenier, à peine levé, sort des écuries, et reste stupéfait en voyant le cheval de bataille du comte arriver seul, sans escorte, et couvert d’écume.

Le comte en était déjà descendu, et montait rapidement les marches de marbre : il parcourt à grands pas les galeries, frappe brusquement à la porte de l’appartement de Mathilde ; elle était ouverte ; il poursuit sans y prendre garde… Il entre…

Les fenêtres de la chambre étaient fermées ; une lampe prête à s’éteindre éclairait faiblement ; la comtesse au lit achevait un rêve pénible. Qu’on se représente son effroi, quand, éveillée en sursaut, elle aperçut son mari pâle, égaré, hors d’haleine, et dans un désordre que le reflet de la lumière mourante rendait plus effrayant encore…

Elle le reconnut trop bien dans cet état, qui lui rappelait une époque fatale !… Elle s’y croit encore, et comme terminant son rêve, elle lui dit d’une voix sourde en lui tendant la main : « Eh bien ! est-ce fait ? m’avez-vous méritée ?… »

Le comte se promenait à pas précipités ; il s’arrête devant le lit.

« Mathilde !… Mathilde !…

— Qu’avez-vous, monsieur le comte ? répondit la comtesse, en reprenant le cours de ses idées.

— Mathilde, nous sommes perdus !…

— Que dites-vous ?…

— Il existe un témoin redoutable qui possède notre fatal secret !… en un instant il peut nous accuser, nous traîner devant nos juges, flétrir notre réputation et l’honneur précieux de ma race !… que deviendrais-je alors ?… mon crédit à la cour s’écroulera devant le seul soupçon d’un tel crime, et mes amis… s’il m’en reste… Ah ! comment nous soustraire à cette honte inévitable ?…

— En s’emparant de cet homme, en s’assurant de sa discrétion.

— Par quels moyens ?…

— La tombe est profonde !… elle est silencieuse !

— Toujours du sang ! dit le comte.

— La première goutte en attire un fleuve… Mais quel est cet homme ? quel est son nom ? ajouta-t-elle vivement.

— Je l’ignore.

— L’avez-vous vu ?

— Sa figure était voilée. C’est chez votre père que je l’ai rencontré… Cette nuit !…

— Mon père serait-il donc instruit ?

— Non.

— Ce mystère !… vous me faites frémir !… sur qui peuvent tomber nos soupçons ?…

— Écoutez, Mathilde, dit le comte en saisissant fortement le bras de la comtesse, ce ne peut être la victime, ma main ne porta que des coups trop assurés !… »

Ici Morvan couvrit son visage de ses deux mains, pour cacher ses pleurs.

« Oui, continua-t-il, nous l’avons vue exhaler son dernier soupir sans aucune pitié !…

— Allez-vous retomber dans vos sombres rêveries ? elles sont inutiles ; vos regrets ne nous sauveront pas ; examinons plutôt sur qui peuvent se fixer nos soupçons… Serait-ce le duc de Chauny ?… il habitait Birague à cette époque…

— Il en partit subitement, dit le comte, et autant que je me rappelle, il était triste et silencieux.

— Mais encore, quel indice, quelle preuve ?…

— Que sais-je, Mathilde ? il peut avoir soupçonné notre crime ; le meurtrier porte sur son front un signe ineffaçable !… il peut avoir fouillé la tombe, et reconnu le corps de son ami… N’est-ce pas toi qui l’as traîné vers sa fosse ?…

— Moi !… s’écria la comtesse avec une espèce d’horreur ; c’était la tâche du meurtrier !…

— Malheureuse ! vas-tu nier ta part du forfait ?… dit le comte en délire, et d’une voix menaçante.

— Je le prendrais plutôt à moi seule, répliqua-t-elle froidement, si je pouvais par ce moyen vous ôter vos remords !… Ce que nous avons fait, ne devions-nous pas le faire ? Si je m’étonne d’une chose, c’est que ce soit vous qui vous en repentez ?…

— Oui, je m’en repens ; et quand ce ne serait pas par vertu, je pleurerais encore un pareil crime !… Madame, quels fruits en ai-je recueillis ?… de bien amers.

— Que vos reproches, monsieur le comte, ne s’adressent point à moi : je saurai, s’il le faut, sauver cet honneur des Morvans, en me déclarant l’auteur du forfait ; et puisque je ne suis plus pour vous cette Mathilde de Chanclos si tendrement aimée, je vous montrerai du moins que je sais avoir le courage d’une comtesse de Morvan.

— Mathilde !…

— Allez, reprit-elle fièrement, allez, monsieur le comte, allez verser des larmes inutiles ; et moi, que ce crime regarde seule, je vais en assurer l’impunité… Si, malgré mes efforts, je trouve la honte et le trépas, vous vivrez, vous !… et ce ne sera pas vous qui aurez recueilli les fruits les plus amers !

— Mathilde, dit le comte fortement ému, ces reproches, tout cruels qu’ils sont, pourraient racheter bien des torts, si le cœur les dictait… mais il ne s’agit pas de tout ceci ; songeons à ce qu’il faut…

— Il faut, reprit la comtesse, s’assurer de cet homme mystérieux, et je croirais assez que c’est notre ancien chapelain, dont le frère est maintenant si puissant auprès du cardinal, sous le nom du père Joseph. Nous ne l’avons pas vu depuis dix-sept ans ; cet inconnu du bal lui ressemblait par la démarche, la voix, la taille… Cependant, dit-elle en se rappelant ce que Villani lui avait promis, je m’étonne qu’il puisse être à Chanclos… Mais enfin que ce soit le chapelain, le duc de Chauny, ou quelqu’autre plus puissant encore, soyez sûr que dans peu j’en serai maîtresse ; et pour nous convaincre que la victime fut ensevelie, j’irai moi-même, si vous craignez d’interroger son tombeau, j’irai voir sa cendre, et disperser cette poussière accusatrice !...

— La disperser, Mathilde ! la disperser !… »

Le comte sortit, et se retira dans son appartement, plus troublé, plus sombre que jamais. Aux cris éternels de son cœur se joignit dès lors la crainte de la justice humaine ; et s’il voyait d’un côté l’échafaud, le parlement assemblé, sa famille déshonorée ; de l’autre se découvrait le tableau sans cesse présent de la profondeur de l’enfer et de la vengeance divine… Entendant un grand bruit de chevaux dans les cours, il s’avança vers sa croisée, croyant déjà que les archers venaient le saisir ; mais c’étaient les gens de sa suite, et sa fille Aloïse qui descendit légèrement de cheval, appuyée sur Robert, qui regardait avec satisfaction ce qu’il appelait la fleur et l’ornement de son intendance…

La comtesse, consternée de ce que son noble époux lui avait appris, se leva précipitamment sans soigner sa parure ; et saisissant l’instant du déjeuner où elle fut seule avec Villani, elle lui dit avec un air indifférent :

« Cher marquis ! avez-vous vu votre Géronimo ? voici bien du temps qu’il est absent de Birague ?

— J’ai grand’peur, comtesse, que le drôle n’ait été mené loin par cet inconnu ! mais il n’aura pas pu le manquer.

— L’inconnu, marquis ! il est à Chanclos !… »

En laissant échapper ces paroles, elle se mordit les lèvres de dépit, comme un joueur qui fait une faute.

« Ah ! vous vous trompez sans doute, car alors Géronimo serait revenu… » En achevant ces mots, l’Italien épiait en souriant le visage de la comtesse, pour y découvrir les sentiments qui la faisaient parler.

Mathilde affecta un air de légèreté, et pour détourner la conversation, elle lui offrit quelque chose.

Mais Villani reprit : « N’ai-je pas aperçu le comte rentrer ce matin ? Il était en désordre et sans suite ; qui donc lui a fait quitter Chanclos si précipitamment et d’une telle manière ?

— Il ne m’en a rien dit.

— Ne vous a-t-il pas vue ? »

La comtesse embarrassée, répondit : — Vous connaissez l’humeur brusque du capitaine ; je présume qu’ils auront eu… quelque… querelle.

— Ne disiez-vous pas, charmante comtesse, que l’inconnu se trouvait à Chanclos ?

— Eh bien ?

— Ah, je voulais être sûr qu’il vous en eût instruit, pour y diriger Géronimo, car cet homme paraît connaître les secrets de bien du monde.

— Vous me semblez curieux de vous en emparer ; je suis enchantée qu’il ne soit pas hors de nos domaines ; vous pourriez satisfaire vos désirs.

— Mon seul désir est de vous venger !… »

Mathilde se leva mécontente de sa tentative, et Villani lui donna le bras. Pensifs tous les deux, ils s’arrêtèrent par distraction en sortant de l’antique salle des gardes, sur le vaste et magnifique perron, qui se trouvait au milieu de la façade intérieure du château…

Or, le lecteur saura qu’il y avait dans le domaine de Birague plusieurs succursales dont l’aumônier du comte se trouvait être le métropolitain en forme d’évêque. En effet, les grands supports de la féodalité avaient bien soin de la religion, sans trop en pratiquer les belles maximes. Dans ces temps d’heureuse et de sainte mémoire, le haut et puissant seigneur s’asseyait à l’église dans un fauteuil de velours avec des coussins à glands d’or, placé juste en face de celui qu’occupe le prêtre pendant les armistices du saint-sacrifice. Là le messire, séparé du contact roturier de la chrétienté, adressait ses nobles et fastueuses prières à l’Éternel, qui, sans doute, se levait pour les écouter, comme cela se pratique de potentat à potentat ; jusque-là rien de mieux… Mais ce n’est pas tout, lorsque l’on encensait, on faisait une part d’encens bien fumant, bien bleuâtre, bien odorant, pour l’humble créature qui crevait d’orgueil et de contentement d’être en piquenique avec Dieu. Savez-vous, cher lecteur, que c’est un bien friand régal que de l’encens ? en avez-vous goûté ?… Hélas ! c’est une denrée bien rare, c’est un mets du bon vieux temps, un plat de nos ancêtres ; on ne sait plus l’accommoder : on préfère la cuisine ministérielle à celle de l’église !… Ô temps !... ô mœurs !… espérons qu’on y reviendra.

Vu la bonté, le goût exquis de ce mets divin, ne vous étonnez pas d’apprendre que Robert allait tous les dimanches faire la recette des coups d’encensoir de succursale en succursale, remplir le beau fauteuil doré, s’y carrer, et regarder avec dédain les corvéables, en aspirant, par représentation, cette jolie fumée ? Robert avait raison ; n’est-ce pas un revenu bien clair et bien palpable ? De plus, il s’assurait de la piété des vassaux : il insistait particulièrement pour que les curés les retinssent dans une honnête servitude, et qu’on leur inculquât dès l’enfance qu’un main-mortable n’était rien. Cependant le digne intendant ne les tyrannisait pas ; il avait pour eux cette pitié qu’inspirent les êtres faibles.

N’oubliez pas, lecteur, que la comtesse et Villani sont au perron, s’examinant l’un l’autre comme deux armées en présence, ou comme deux fourbes qui s’essaient, pendant que le serviteur des Morvans, en grand costume d’intendant, revient par l’avenue du château, en récapitulant ses coups d’encensoir, car il en avait vraiment bien plus que son maître. Les curés, voulant se concilier l’amitié de Robert qui les payait, n’épargnaient pas l’encens, et priaient propter Robertum quarto decimum intendantem Mathei XLVI, comitis Morvani. Ce qui le mettait aux anges, c’étaient les seuls mots latins qu’il se fût fait expliquer.

Robert donc cheminait en badinant avec son bâton d’ébène et d’ivoire aux armes des Morvans, et suivi de Christophe, qui portait le Paroissien de son chef, lorsqu’il entend un charriot derrière lui.

« Ha, ha ! te voilà, bonne pâle d’Italie ?

— Si, signor.

— Eh bien ! qu’as-tu donc, roturier d’en-deçà les monts ? comme te voilà pâle et défait !

— Mon bon signor, dit Géronimo d’un ton patelin, j’ai été attaqué par un brigand.

— Comment ! des brigands ? apprenez, monsieur Géronimo, que depuis mon intendance il n’y a eu que trois voleurs sur les terres de monseigneur, et c’était, si je m’en souviens, sous Mathieu XLV : je les fis pendre de concert avec mon prévôt ; c’était ma première exécution juridique. Depuis, rien de pareil n’est arrivé dans la comté… On a bien pendu des vilains par-ci par-là, afin qu’ils n’en perdissent pas l’habitude… Mais des brigands ! par saint Mathieu, les vassaux sont trop heureux, et la religion, la morale et le bon sens dominent trop ici… je viens d’en avoir la preuve !… Allez conter à d’autres vos fariboles ; vous croyez-vous en Italie ? est-ce qu’on flétrit comme ça un pays que j’administre ?

— Mon bon signor Robert, je n’en ai pas moins reçu un coup d’épée, et je serais mort sans les braves gens qui m’ont secouru.

— Oh ! je l’avons trouvé, monsieu’ de Robert, quasiment tout pendu à un arbre.

— Pendu, mon brave ! dit Robert en lançant une œillade de satisfaction au charretier pour son de Robert ; est-ce bien vrai ? »

Géronimo, tout confus, se plaignit de ses souffrances, et cria d’un ton si dolent, que l’intendant s’arrêta par compassion. « Pendu ! pendu ! répéta-t-il tout bas ; un coup d’épée ! c’est un gentilhomme qui l’aura châtié ; car jamais un vilain n’osa porter d’épée… Mais, reprit-il tout haut, que faisais-tu donc pour avoir été traité de cette manière ?

— Signor… je… haye… haye…

— Au surplus, tu n’es pas noble, tu n’es pas de France, tu n’es pas de la comté, tu n’es pas mort,… tu ne peux te plaindre. »

En devisant ainsi, le convoi entrait dans la cour, et l’arrivée de Géronimo mit fin aux regards d’observation et aux mots à double entente que le marquis et Mathilde se lançaient : ils se devinèrent l’un l’autre.

« Géronimo n’a pas été heureux, car il paraît blessé, » dit la comtesse en s’en allant à sa toilette.

Ces mots, prononcés avec une intention trop marquée, augmentèrent les soupçons de Villani.

« Holà, fainéants ! s’écria Robert en entrant, venez donc, au lieu de rester les bras croisés, transporter ce vaurien-là… Allons, Christophe, regarde bien la corde qui l’a pendu… »

Le marquis suivit Géronimo à sa chambre, et quand ils furent seuls :

« Eh bien ! maladroit, tu as manqué ton coup ?

— Nenni, signor ; n’ayant pas jugé à propos de savoir ce qu’était cet honnête homme, puisqu’il connaissait nos gants parfumés, je l’ai poignardé ; mais il m’en a coûté cher…

— Imbécile ! il est à Chanclos : au surplus, tu as bien fait.

— Comment cela ?

— Oui, il y a du mystère ici ; je présume que cet étranger les tracasse plus que nous. Il est heureux que tu ne l’aies pas tué, d’ailleurs je ne te l’avais pas dit.

— Ah, par saint Janvier ! j’ai la conception facile, et vous me l’avez bien à peu près ordonné.

— Quoi qu’il en soit, il faut être rétabli promptement. Je te donne trois choses à observer ; 1° épier le comte, et tâcher d’entendre ce qu’il se dit à lui-même, car il n’a pas des vapeurs pour rien.

— Le vieux Robert, monseigneur, paraît en être instruit : si vous saviez comme il plaint son maître, et comme il le regarde avec des yeux qui semblent dire je connais ton mal !…

— Ah, bah ! c’est un radoteur qui a perdu la tête.

— Signor, c’est un fin renard ; il est toujours sur mes épaules.

— Bref, Géronimo, tu auras en second lieu à t’en aller bien déguisé à Chanclos.

— Oui, pour m’y faire éventrer par ce diable incarné.

— Eh bien ! j’irai moi-même pour surprendre le bonhomme, et connaître adroitement ce qu’il sait en m’insinuant dans sa confiance ; mais tu auras soin désormais de me servir à table pour m’éviter la peine d’examiner le visage du comte et de la comtesse, quand je leur lancerai des demi-mots jetés au hasard. Il faut en finir, épouser au plus tôt la dona, et surtout la cassette et les honneurs qui me reviendront de cette alliance.

— Oui, c’est là l’essentiel.

— La découverte de ce mystère pourra nous être fort utile ; on ne cache que des choses honteuses et criminelles ; une fois maître de leur secret, la jeune héritière sera le prix de mon silence.

— Qu’y a-t-il donc de nouveau, pour vous faire soupçonner tout cela ?

— Le comte est revenu ce matin de Chanclos tout effrayé ; il a couru éveiller la comtesse ; je les ai entendus se parler très haut, et Mathilde vient de m’assurer qu’ils ne se sont rien dit. Elle paraissait vouloir me sonder, me confier quelque chose, et n’avait pas le regard franc… Alerte, alerte, Géronimo ! tu m’as découvert des choses plus cachées, et dans cette affaire il s’agit de toute notre fortune ; c’est notre espoir… car si dans un mois je ne suis pas à l’autel… adieu… »

En disant ces derniers mots, le marquis sortit du comble où était logé son digne confident, et comme il descendait le grand escalier de marbre pour gagner le magnifique salon où les sons harmonieux d’une harpe annonçaient la présence d’Aloïse, il fut témoin de l’arrivée de son rival, et put juger de la difficulté qu’il aurait à triompher de l’amour de la jeune fille, en contemplant l’air noble, ouvert, et les manières du chevalier d’Olbreuse.

Adolphe avait dix-huit ans ; sa figure gracieuse et d’une forme très régulière, annonçait une âme franche et loyale ; ses grands yeux noirs brillaient de tout le feu du jeune âge ; il était monté sur un cheval superbe, qu’il maniait avec adresse ; son costume relevait encore sa bonne mine. L’ample collerette, d’une blancheur éclatante, qui tombait sur ses épaules en laissant voir son cou, était un ornement alors en usage ; elle cachait la naissance d’un manteau court richement brodé qui descendait aux genoux. – Son juste-au-corps bien serré, boutonné par le milieu, faisait paraître sa belle taille. Une écharpe brodée par Aloïse lui servait de ceinture enfin, son haut-de-chausse, taillé à l’espagnol, avec les bouffants et les enjolivements voulus par le bon goût, complétait une parure qui certainement n’aurait pas été ridicule sans la pointe élancée qui s’avançait en se recourbant du bout de ses bottes. – Les courbes de fer que décrivent les patins de nos jours, ne sont rien en comparaison de celles des souliers que portait Villani, qui voulait renchérir sur la mode ; mais nous devons convenir que les pointes de d’Olbreuse étaient dans les justes bornes que tout homme sage met à l’extravagance des modes.

Adolphe avait au menton, selon la coutume du temps, un petit bouquet que nos lecteurs appelleront une impériale ou une royale, suivant leur opinion personnelle, déclarant ici que nous nous servons du terme qui ne blessera point la trop chatouilleuse oreille du ministère de nos jours.

Deux belles plumes blanches flottaient sur le chapeau du jeune chevalier, et le montrèrent de loin au fidèle intendant, qui l’aida à descendre de cheval, en admirant l’espoir de la famille et le futur Mathieu XLVIII.

« Merci, mon bon Robert ; qu’y a-t-il de nouveau ? Où est Aloïse ?… mon oncle ? » et sans attendre la réponse de l’intendant qui ouvrait déjà la bouche, il s’élança vers le perron, car les sons de la harpe de son amie avaient déjà frappé son oreille.

« Voilà des maîtres pour qui l’on se ferait tuer, » dit Robert en conduisant lui-même le cheval par la bride…

CHAPITRE II.

Il s’approche de lui d’un air civil et tendre

Nommez-moi votre fils, que je sois votre gendre.

Ancienne Ballade.

Arrivé à la porte du salon, d’Olbreuse l’entr’ouvrit doucement, et aperçut sa jeune cousine le dos tourné et la tête penchée sur sa harpe, dont elle tirait négligemment quelques sons plaintifs qui se mouraient en vibrant. À l’aspect de cet ensemble noble et si touchant, il allait laisser échapper une exclamation d’admiration et d’amour, lorsqu’Aloïse, relevant sa tête, se mit à préluder ; puis, d’une voix douce et tremblante, elle chanta une romance que d’Olbreuse n’oublia jamais ; bien qu’elle ne soit pas un chef-d’œuvre, nous promettons d’en donner un jour copie à nos lecteurs. Une chanson, même mauvaise, lorsqu’elle est composée pour un gentilhomme, devient un monument très curieux.

— Ciel ! d’Olbreuse ici ! s’écria Aloïse ;… elle se leva vivement : Que tu arrives à propos !…

— Pour rassurer ta jalousie,… n’est-ce pas ?…

— Curieux !… méchant !... Mais il n’est plus temps de plaisanter… Mon ami, de graves malheurs nous menacent.

— Comment cela ?

— Villani m’aime.

— L’aimes-tu ?

— Je le déteste.

— Alors que me fait son amour ?

— Mais, Adolphe, ma mère en est engouée.

— Qu’elle l’épouse…

— La bonne folie !… En attendant, la comtesse lui a promis ma main.

— J’ai la parole du comte.

— Mon père lui-même ne peut-il pas changer ? La comtesse est si adroite, et a tant d’empire sur lui !…

— Pas plus que l’honneur, j’espère.

— Mon Dieu, Adolphe, comme vous êtes tranquille ! on dirait que vous vous inquiétez peu de me perdre.

— C’est que j’ai un excellent moyen pour empêcher ce malheur.

— Lequel, mon ami ?

— D’abord, j’irai trouver le comte ; je lui rappellerai notre amour, sa parole ; enfin ce que je suis, et ce qu’est l’italien Villani.

— Ensuite ?…

— Ensuite… je l’attendrirai, et il nous unira.

— Mais s’il résiste à tes prières, s’il veut que j’épouse un autre que toi ?…

— Alors je monte à cheval, je te prends dans mes bras, et je te conduis chez mon père.

— Comment ! vous oseriez m’enlever ?…

— Oui, mon amie.

— Et ma réputation, monsieur ?

— Et notre amour, et le bonheur, Aloïse ?

— Non, monsieur, je ne veux pas qu’on m’enlève.

— Soit, mademoiselle… Je vais donc trouver le marquis de Villani, lui plonger mon épée dans le cœur, ou mourir de sa main.

— Adolphe !… Adolphe !…

— Ne m’arrêtez pas, ingrate !…

— Tu me fais frémir… Aller te battre avec ce vilain Italien !… Adolphe !… mon ami, je t’en supplie…

— Eh bien ! que me voulez-vous ?…

— Mon Dieu, Adolphe, que vous êtes devenu méchant depuis que vous portez un uniforme de lieutenant des gardes !… Il y a deux ans, vous ne m’eussiez pas ainsi résisté.

— Il y a deux ans, tu ne m’aurais pas dit que tu aimais mieux épouser Villani que de te laisser enlever par moi.

— C’est qu’alors j’étais une jeune fille si novice, si ignorante ! mais aujourd’hui j’ai seize ans, monsieur !

— J’en ai dix-huit, et je suis gentilhomme, mademoiselle… Je vais trouver Villani…

— Adolphe !… il ne m’entend plus… En vérité, je ne croyais pas qu’un uniforme bleu rendit un homme aussi brave. »

Aloïse, en achevant ces mots, s’achemine vers l’appartement de la comtesse ; elle pensait qu’Adolphe y avait couru dans l’espoir d’y rencontrer Villani. Aloïse n’était point coquette ; mais elle était femme et jolie, et un secret instinct lui disait tout bas, que la présence d’une jeune et jolie personne avait partout beaucoup d’empire. Aloïse ne se trompa pas dans ses conjectures. Le chevalier d’Olbreuse, en la quittant, s’était affectivement rendu chez la comtesse, et lorsque sa jeune cousine entra, il s’efforçait, par mille railleries piquantes, de se faire une querelle avec Villani. L’aspect d’Aloïse, et surtout l’air extrêmement froid avec lequel elle salua le marquis, rendirent un peu de calme au jeune chevalier. Il se promit d’éviter une scène publique, puisqu’elle paraissait déplaire à sa cousine, qui, selon toutes les apparences, n’aurait pas manqué, dans ce cas, de supporter le poids de la mauvaise humeur de la comtesse ; mais il se promit également de ne point perdre l’occasion de s’expliquer avec Villani aussitôt qu’il pourrait la saisir. Ces déterminations prises, il quitta l’appartement de Mathilde, et se rendit à celui de son oncle, qu’il ne trouva pas…

— Sur mon honneur, s’écria le marquis, lorsque d’Olbreuse eut quitté l’appartement, voilà un jeune écervelé d’une pétulance insupportable… Qu’en dites-vous, comtesse ?…

— Il a été fort mal élevé par son père, le sénéchal de Bourgogne, qui lui-même ne le fut pas mieux… Le père est d’une rudesse… d’une pruderie d’honneur…

— Le fils est d’un orgueil, d’une impertinence !…

— Qui révoltent, n’est-il pas vrai, marquis ?

— Qui sautent aux yeux, vous en conviendrez, comtesse… Qu’en pense mademoiselle ?…

— Monsieur le marquis, répondit Aloïse, mon père m’a recommandé de respecter mon oncle et d’aimer mon cousin, et je vous avouerai que ce devoir est un plaisir pour moi.

— Fort bien, mademoiselle ; père et mère honoreras ; c’est écrit… et vous êtes dans les bons principes… J’ose donc espérer que vous aurez pour les ordres de madame la comtesse la même déférence que pour ceux de votre père. »

Aloïse ne répondit à la recommandation jésuitique du marquis, que par un salut très cérémonieux ; puis elle quitta l’appartement.

« Cette créature, dit la comtesse, en suivant sa fille des yeux, a un fond d’obstination que l’arrivée de son cousin et la faiblesse impardonnable de son père redoublent ; mais, je le jure, je saurai bien dompter ce caractère altier.

— Je compte sur vos promesses, comtesse… car je ne vous cache pas que j’aurai besoin de toute votre protection auprès de votre noble époux… Je ne sais pourquoi, mais le comte paraît éprouver pour moi un éloignement invincible.

— Rassurez-vous, marquis ; le comte, tout entier à sa mélancolie qui le dévore, n’a peut-être pas eu pour vous tous les égards que vous méritez ; mais soyez certain qu’il est loin de s’être formé sur votre compte une opinion désavantageuse ; d’ailleurs, je puis facilement ramener son esprit. Quant au petit cousin, le tendre chevalier de ma fille…

— Je m’en charge, comtesse, et je vous promets qu’avant peu j’aurai appris à vivre à ce jeune page.

— Marquis, point d’imprudence ! songez que le sénéchal est puissant, de plus, frère du comte mon époux.

— Ne craignez rien, comtesse ; la leçon que je me propose de donner à ce jeune fou ne sera pas d’un genre sérieux. »

En achevant ces derniers mots, qu’il prononça en laissant échapper un sourire amer, Villani prit congé de la comtesse, et descendit dans le parc. Son bon destin le guidait sans doute, car la première personne qu’il y rencontra, fut ce jeune homme sorti des pages, auquel il venait de promettre de donner une leçon de savoir-vivre.

« Salut au nouveau lieutenant des gardes ! dit-il en abordant d’Olbreuse ; salut à l’aimable cavalier qui tourne toutes les têtes féminines de la cour ! »

L’ironie la plus amère était l’expression dont Villani aurait voulu certainement assaisonner son compliment ; néanmoins sa politesse ou sa prudence prirent tellement le dessus, que d’Olbreuse, tout pointilleux et tout jaloux qu’il était, ne put y voir que l’urbanité du courtisan le plus aimable.

« Salut au noble marquis de Villani ! répondit Adolphe ; salut au cavalier le plus adroit et le plus délicat de la cour ! »

Ce salut fut loin d’être prononcé du même ton que celui du marquis ; Adolphe y mit naïvement toute l’ironie que Villani avait eu l’envie de placer dans le sien. Son rival ne jugea pas à propos de s’en apercevoir, et il reprit du même air louangeur :

« Mauvais sujet ! qui ne parle de vos folies ? La petite marquise a quitté la cour en même temps que vous, et la pauvre duchesse est tombé malade le lendemain de votre départ… Heureux fripon ! comment fais-tu pour fixer ainsi ce qu’il y a de plus léger au monde ?… Chevalier, au nom de l’amitié, donne-moi ton secret ?

— En auriez-vous besoin ?…

— Le plus grand besoin, mon ami : figure-toi que je suis fou d’une jeune personne charmante, au point d’en perdre la tête !… rien n’est plus vrai ; j’humilie ma fierté, ma raison ; j’offre d’épouser enfin…

— C’est exemplaire… et peut-on savoir, marquis, de quel œil vos offres sont accueillies ?

— À te parler sans feinte, je crois que je ne déplais pas.

— J’en suis enchanté.

— Chevalier ! tu me brises la main !

— C’est que je prends part à votre bonheur… Ha ça, marquis, votre confidence m’honore, et je veux y répondre par une autre du même genre.

— Ha, ha !… dit Villani avec embarras ; toi aussi !…

— Comme vous, j’aime une jeune personne charmante ; comme vous, j’humilie ma fierté et ma raison ; comme vous, j’épouse ; enfin, comme vous, je crois être aimé. De plus, je suis certain que ma maîtresse n’aime que moi ; et je déclare devant vous, marquis, que quiconque osera dire qu’Aloïse de Morvan, ma cousine et ma bien-aimée, est sensible à ses feux, est un vassal et un imposteur.

— Mais, chevalier…

— Mais, marquis… »

Le ton ferme et l’air déterminé d’Adolphe ôtèrent au marquis l’envie de se fâcher. Il crut voir qu’il n’obtiendrait rien par la force, et il abandonna la peau du lion, dont il avait été tenté un moment de se couvrir, pour reprendre celle du renard, sa fourrure habituelle.

« Quoi ! chevalier, tu aimerais cette petite folle d’Aloïse ?

— Je l’adore : parlez avec plus de respect d’une fille de ce rang.

— Et tu voudrais l’épouser ?...

— J’y suis déterminé.

— Tu ignores donc que la comtesse Mathilde a d’autres vues sur sa fille ?

— Non ; mais j’ai la parole de mon oncle.

— Franchement, chevalier, Aloïse ne te convient pas.

— Pourquoi cela ?

— Elle est si jeune !…

— Je ne suis pas vieux.

— Si folle !

— Je ne suis pas triste.

— Sa fortune est immense et la tienne ?…

— Je suis bon gentilhomme, et je n’ai jamais compté.

— Aloïse n’a aucune expérience de la cour.

— Nous l’acquerrons ensemble.

— Il faut à la jeune héritière de Morvan un mari en faveur auprès du prince.

— Il lui faut un mari qu’elle puisse aimer.

— Tu te crois donc le seul homme aimable au monde ?

— Je suis loin d’avoir cette prétention ridicule. Je sais qu’il existe un grand nombre de cavaliers qui valent mieux que moi ; mais je sais aussi qu’il n’y a aucune comparaison à faire entre le chevalier d’Olbreuse de la maison de Morvan, et certains marquis sans marquisats qui, venus de je ne sais où, tombent amoureux de toutes les riches héritières qu’ils rencontrent, et s’abaissent, pour s’élever jusqu’à elles, à toutes sortes de déguisements et de bassesses.

— Chevalier, ces ironiques allusions prononcées si haut, pourraient déplaire, et leur auteur…

— Est prêt à rendre raison à quiconque s’en trouvera offensé, s’écria d’Olbreuse en mettant la main sur son épée, qu’il tira à moitié.

— J’aime à voir ce bouillant courage, reprit le marquis en s’efforçant de sourire ; il annonce un cœur fier et incapable de détour… Mais, croyez-moi, mon cher chevalier, modérez les transports qui vous animent ; leur éclat pourrait vous nuire. La comtesse, j’en suis sûr, craindra de donner à sa fille un époux d’un caractère aussi fougueux ; et, d’un autre côté, il est des esprits que les menaces n’effraient point… Au revoir, chevalier d’Olbreuse…

— Marquis de Villani, au revoir…

— Misérable lâche ! s’écria Adolphe en le suivant des yeux, rampant comme les serpents de ton pays… et plus dangereux encore… ô Aloïse ! voilà donc l’homme à qui l’on veut te sacrifier !… mère indigne !… Ne souffrons point qu’un pareil attentat s’accomplisse : allons trouver le comte, et réclamons sa parole… S’il refuse de l’accomplir, courons aux pieds du roi… Mais si le prince lui-même, trompé par de faux rapports, protège l’amour de cet Italien… Ô rage ! ô supplice !… Non, quoi qu’il en puisse arriver, cet horrible hymen ne s’accomplira pas, dussé-je percer le cœur du misérable qui refuse l’honneur de se mesurer avec un Morvan… Non, je le jure par Dieu et sur les mânes de mes ancêtres, jamais Aloïse ne sera pressée dans d’autres bras que les miens. »

Notre fougueux officier ne se donna pas le temps de réfléchir. Il traversa les jardins avec la rapidité d’une flèche, et se rendit à l’appartement du comte, où il entra brusquement.

Mathieu était plongé dans ses rêveries habituelles ; cependant, la présence de son neveu fit briller un éclair de plaisir sur ses traits décolorés. Ainsi, dans une nuit sombre et orageuse, le feu qui s’échappe des nues éclaire et rassure le voyageur, ainsi l’air de satisfaction du comte encouragea d’Olbreuse.

« Que j’ai de plaisir à te revoir, mon cher Adolphe ! dit le comte en courant au-devant de son neveu ; viens, mon ami, viens, que je te presse dans mes bras !

— Ah, mon oncle ! étouffez-m’y, ou rendez-moi le bonheur.

— Qu’as-tu, mon ami ?

— Aloïse !… la comtesse !… Villani !…

— Je comprends, dit le comte en fronçant le sourcil, on veut vous désunir ?

— Ce serait nous donner la mort.

— Quelles sont tes espérances ?…

— Elles sont toutes en vous ; si vous m’abandonnez, je n’ai plus que le désespoir pour refuge, et je m’y livre tout entier… Mon cher oncle, ne souffrez, pas qu’on m’enlève Aloïse ; elle est à moi, vous me l’avez promise… Craignez les suites terribles où peut me porter la perte de mes espérances de bonheur… Je deviendrai capable de tout, oui, plutôt que de voir Aloïse à un autre ; je poignarderai Villani je poignarderai Aloïse elle-même ! Ah ! pardon ! pardon ! l’amour, la fureur m’égarent !…

— Ô terrible empire des passions ! s’écria le comte avec effroi, et en se tordant les mains, je reconnais votre voix redoutable !… Malheureux ! ajouta-t-il à voix basse, et en attirant son neveu dans le fond de son appartement, sais-tu de quels remords cruels se paie un crime ?… connais-tu la vie d’un meurtrier ?… Écoute, la voici : il ne peut supporter l’éclat bruyant du jour, ni le sombre calme de la nuit… Le sommeil le fuit... Accablé de fatigues, si ses paupières s’appesantissent, il ne repose pas ; mais il rêve péniblement… ses songes sont des songes de sang… Il se réveille en sursaut ; il porte sur lui ses mains égarées ; la sueur qui inonde son corps lui paraît le sang de sa victime… Il se trouble, il s’écrie : Vengeance ! vengeance ! Et la cloche qui tinte alors lui paraît être le signal du supplice… Voilà, voilà le sort d’un meurtrier !… veux-tu commettre un crime pour vivre ainsi ?…

— Ah, mon oncle !… mon oncle !… quel spectacle vous présentez à mes yeux !... Malheureux ! qu’ai-je ?… osé-je penser ?… qu’ai-je dit ?… Ah !… je me fais horreur à moi-même !…

— Rassure-toi, jeune insensé ; je veux, je puis t’arracher au malheur et au crime. J’ai donné ma foi à ton père, et je te la tiendrai. Je te le jure encore devant un Dieu vengeur, la main d’Aloïse est à toi ! Puisse l’Éternel me punir si jamais je me parjure !… Viens, mon fils, je vais te présenter à ton épouse.

— Par quels transports, par quels respects reconnaître ?… jamais…

— Viens, te dis-je ! l’heure s’écoule, et tu te dérobes toi-même à ton bonheur.

— Mais la comtesse, mon oncle…

— Elle obéira, et j’ai des droits puissants à sa déférence. »

Le comte prit la main de son neveu, et l’entraîna vers l’appartement de la comtesse. En traversant une antichambre, il aperçut le vieux Robert, qui le fixa d’abord avec son air accoutumé de compassion. Mathieu intercepta et comprit l’expression de ce regard ; il fixa sur son intendant un œil investigateur ; et alors il se rappela que souvent Robert avait laissé échapper des soupirs et des mots qui pouvaient faire croire qu’il était instruit de ses tourments secrets. Le comte résolut d’avoir, avant peu, une explication sérieuse avec son intendant ; quant à Robert, qui était loin de se douter de l’orage qui grondait sur sa tête, nous le laisserons balançant sa chaîne d’or avec satisfaction en chantant :

 

Oncle et neveu se tenant par la main,

C’est preuve que mariage est certain.

 

Nous croyons de notre devoir d’apprendre au lecteur que ces deux vers, chantés par Robert d’une voix chevrotante, étaient la fin de l’épithalame que l’on chanta sous Charles IX, au mariage de Mathieu XLIV. Du reste, les savants peuvent consulter le cinquante-cinquième volume de l’histoire de la Famille des Morvans ; ils sont à Autun, ou du moins ils y étaient avant notre révolution, d’affreuse mémoire !…

CHAPITRE III.

Celui qui met un frein à la fureur des îlots,

Sait aussi des méchants arrêter les complots.

Racine. Athalie.

« Mademoiselle Marie ! mademoiselle Marie !… arrêtez-vous donc !… »

La jeune fille courait toujours.

« Arrêtez-vous ; j’ai quelque chose d’intéressant à vous dire !

— Eh bien ! qu’est-ce, Christophe ?…

— Vous le savez, dit le piqueur en la regardant avec la finesse dont l’œil d’un vilain est susceptible, et en passant son bras autour de sa taille.

— Toujours le même, Christophe !

— Toujours le même ! ah, mon Dieu oui ! toujours !… Ce n’est pas comme vous… Géronimo vous plaît ?…

— Qui te le fait soupçonner ?…

— Laissons cela… Tenez… mademoiselle Marie, dites-moi plutôt où est M. Robert. Le valet-de-chambre de monseigneur m’a donné l’ordre de le chercher : c’est très pressé…

— Ah ! c’est pressé ! dit-elle d’un petit air fin ; eh bien ! je ne sais pas où il est…

— J’ai été à l’intendance, à l’office, dans les cuisines, aux écuries, partout, mais inutilement…

— Crois-tu que je le trouverai mieux que toi ?…

— Ah ! c’est que quelquefois il vous cherche ; il vous attire toujours dans des petits coins pour vous donner ses ordres.

— C’est pour n’être pas troublé ; serais-tu jaloux des marques de confiance qu’il m’accorde ?… Au surplus, tiens, le voici qui revient de la vieille tour abandonnée… Comme il a l’air pensif !… Adieu, Christophe : j’entends la sonnette de mademoiselle. »

L’amante du piqueur s’esquiva légèrement, et le respectueux Christophe la suivit de l’œil en laissant échapper un soupir qui n’avait rien de romantique.

« M. Robert, monseigneur vous demande.

— Allons, c’est bon, drôle ; pourquoi t’amuser à causer avec les femmes de notre noble demoiselle ?… Monseigneur le chevalier va rentrer de la chasse ; tiens-toi prêt ; cours à l’écurie, et restes-y… Allons, va, ajouta-t-il d’un ton plus doux.

— Il est grognon aujourd’hui, le père Robert ; ce n’est pas étonnant, il revient de sa vieille tour, murmura Christophe pendant que l’intendant montait le grand escalier d’un pas lourd et tardif.

— Que diable me veut-il, monseigneur ?… disait Robert en lui-même ; c’est sans doute pour les comptes que je lui ai remis il y a trois jours avec ce mémoire sur l’état de ses domaines ?… c’était accompagné d’une foule de vues utiles et d’améliorations nécessaires… Il veut me féliciter… Malgré ses chagrins… il est bon au fond ; en général, tous les Mathieux l’étaient, excepté Mathieu le Rouge… Cependant monseigneur va donc me complimenter… il est vrai que, sans me flatter, je suis un intendant rare et discret !… » Satisfait de son panégyrique, Robert s’arrêta un moment, puis il reprit sa marche en écoutant avec complaisance le craquement de ses souliers ; circonstance dont il était très curieux ; le brave homme trouvait qu’elle lui donnait de l’importance, et inspirait le respect aux gens à son arrivée. Arrivé à la porte du comte, le vieillard frappa respectueusement trois coups avant d’entrer dans le sanctuaire des Morvans ; il trouva son maître qui se promenait à grands pas.

« Fermez la porte, tirez le rideau, et voyez s’il n’y a personne dans la galerie… sommes-nous seuls ?…

— Oui, monseigneur.

— Suivez-moi, » dit le comte en marchant vers son cabinet. Alors Mathieu ôta lui-même avec précaution la clef, et la mit au-dedans ; il rejoignit Robert, et s’assit. Après un moment de silence, il prit le mémoire que lui avait remis l’intendant, et ajouta, avec une négligence qui faisait voir que ce n’était que pour entrer en conversation :

« Je suis très content de tout ce que vous avez exécuté pendant le dernier exercice ; quant à vos comptes, je m’en rapporte entièrement à vous ; je ne les ai point examinés, les voici arrêtés !… » À cet éloge flatteur sorti d’une bouche morvéenne, Robert, debout devant son maître, la tête nue et presque chauve, agita de droite à gauche le bonnet de velours noir qu’il avait à la main, et se remuant en son pourpoint brun, il répliqua d’un air consultatif :

« Monseigneur me connaît depuis longtemps !… Nous avons cependant bien des choses à faire encore ! j’ai des projets…

— Ils me paraissent fort utiles…

— Monseigneur, votre grand-père et Mathieu XLV les trouvèrent ainsi. Les plantations que vous admirez tant furent dirigées par moi… monseigneur… » L’Intendant, enchanté, fit un pas d’approximation, et tendit la main vers son maître en hochant la tête.

« Oui, Robert, je me plais à croire que votre dévouement pour ma maison est sans bornes.

— Comme mon intelligence… monseigneur… »

Le comte sourit tristement de la naïveté du vieillard… « Et j’ose dire même continua le bon homme, que vous ne connaissez pas jusqu’où va ma fidélité et mon dévouement.

— Qu’entendez-vous par-là ?…

— Qu’ils sont sans bornes, reprit l’intendant embarrassé… Au surplus, monseigneur… vous devez vous en être aperçu, car nos richesses s’accumulent, nos terres doublent de valeur, et les redevances sont exactement payées par nos fidèles vassaux… Enfin chacun rit, vous aime et est heureux… vous seul, monseigneur…

— Mais qui vous dit que je ne suis pas heureux ?

— Ah ! très heureux, monseigneur. » Le vieux serviteur donna un accent ironique à ses paroles, en séparant ses mains par un geste demi-circulaire… Les yeux du comte s’animèrent ; il prit un ton grave :

« Robert, c’est pour m’expliquer avec vous sur tout cela, que je vous ai mandé ; votre langage et votre air me disent beaucoup… trop, peut-être ; souvent vos regards semblent m’interroger… on dirait que vous me soupçonnez quelque chagrin secret ?… Vous êtes un serviteur fidèle ; faites-moi part de vos soupçons ; que pensez-vous ?…

— Moi, monseigneur ! rien… en vérité !…

— Robert !… il serait difficile de ne point s’apercevoir…

— Ma foi, monseigneur, vous ne prenez point de peine pour cacher votre état ; il est évident que vous souffrez… et si ce n’est pas de l’âme, c’est du corps… Je vous plains sans connaître la cause de votre mélancolie… je voudrais vous voir gai, chassant, buvant, rossant vos vassaux, enfin comme faisaient vos nobles ancêtres…

— Quels sont vos motifs ?…

— Monseigneur… je crois… nous ne sommes pas maîtres de nos pensées… Voyez-vous, monseigneur… la pensée… Ah ! c’est une grande calamité…

— Vous croyez, dites-vous ?… vous n’êtes pas homme à le faire sans motifs… Robert !… Robert ! s’écria le comte d’un ton menaçant, vous êtes devant un maître dont on doit craindre la colère… Répondez ; connaissez-vous, oui ou non, la cause de mes douleurs ?… »

À cette vive interpellation, le vieillard resta immobile ; il froissait son bonnet entre ses doigts ; flottant qu’il était entre le devoir, ses sermons et le désir de soulager son seigneur ; aussi sa figure indiquait-elle une violente agitation…

« Je crois, monseigneur, qu’il ne m’appartient pas de porter mes regards sur vous, et de juger d’où peuvent venir les chagrins d’un Morvan ; je suis au monde pour les honorer, les servir, et non pour scruter le fond de leurs cœurs !

— Artificieux valet, répondras-tu ?

— Puisque monseigneur veut connaître ce que pense son valet ; son valet lui répondra franchement qu’il a soupçonné que les chagrins de son noble suzerain étaient causés par madame la comtesse.

— La comtesse !… qui te l’a dit ?… parle, vieillard, parle, achève ; … que sais-tu ?…

— Voilà tout, monseigneur.

— Serviteur insidieux ! tout me porte à croire que vous en savez davantage… Tremblez ; si vous êtes chargé des secrets de votre maître, prenez-y bien garde !… entre votre vie et l’honneur des Morvans !…

— Il n’y aurait pas à balancer, monseigneur !...

— La comte ému répliqua : Robert, avouez-moi toute votre pensée !… Ingrat ! moi qui vous suis bon maître, chez qui votre vie entière s’est passée sans orage, iriez-vous me trahir ?…

— Moi vous trahir !… moi qui vous ai vu naître ! moi qui vous ai tenu enfant dans mes bras, promené, bercé !… etc. moi qui passerais dans les flammes pour vos intérêts et votre honneur !… Monsieur le comte, quand je serai indigne de vos bontés, le Morvan n’existera plus, et le nom de Mathieu sera éteint.

— Prouve-le-moi donc, astucieux vieillard ; jure-moi sur l’honneur que tu ne connais rien, rien qui puisse me dés… déshonorer…

— Monseigneur, voyez ces cheveux blanchis au service de votre maison ; ils jurent pour moi… est-ce à mon âge que vous devez craindre une indiscrétion ?…

— Une indiscrétion !… malheureux ! tu as donc mon secret !… il le sait !… il le sait !… oui… » Le comte se lève avec fureur ; ses yeux égarés parcourent l’intendant tout entier… il cherche son poignard ; il croit l’avoir saisi, le suspend imaginairement sur le cœur de Robert, qui reste calme, et regarde son maître avec un attendrissement mêlé d’effroi… L’idée de massacrer ce vieillard à tête blanchie, de voir jaillir son sang, effraya le comte… tout-à-coup il frissonne ; il fuit à grands pas vers l’extrémité de son cabinet, et revient sur-le-champ tout en pleurs ; il place sa main gauche sur l’épaule de Robert, et appuyant fortement l’autre contre la poitrine du vieux serviteur… « Pardonne, mon ami, pardonne !… je suis bien malheureux !… »

À ces mots, le comte l’embrasse… cette voix attendrie, ce retour firent sangloter l’intendant.

« Calmez-vous, monseigneur, le temps fermera votre plaie ; aussi bien n’est-il pas convenable qu’un Mathieu s’afflige sans mesure…

— Quoi qu’il en soit, Robert, s’écria le comte avec noblesse et fermeté, songez que, bien que je me fie en vous, mon œil vous suivra sans cesse : vous connaissez les Morvans… gardez donc le plus profond silence sur cette aberration d’un moment ; ne m’en parlez jamais… plaignez-moi, j’y consens ; votre âge et vos longs services sont une excuse… Robert, vous pouvez sortir… »

Le comte dit ces derniers mots avec une bonté gracieuse ; Robert s’en alla en s’essuyant les yeux, et ses comptes sous le bras !…

En traversant la galerie, et comme l’intendant cherchait quelle joue avait embrassé son maître, il entendit des pleurs… étonné, il s’arrête bientôt ; le bruit léger des pas d’une jeune fille arrive à son oreille. Il remit préliminairement son bonnet de velours noir, et se retourna avec toute la dignité qu’il put rassembler.

« Ah, noble demoiselle ! quel sujet peut exciter vos larmes ?

— Hélas ! mon bon Robert !

— Qu’y a-t-il ? pourquoi cette tristesse ?

— Ma mère vient de me mander secrètement dans son appartement, et désespérée des ordres que mon père lui a intimés relativement à mon mariage, elle m’a déclaré que quant à elle, elle n’y consentirait jamais, qu’il fallait désormais renoncer à… au…

— À M. le chevalier ?

— Le pauvre Adolphe !

— Le fils de monseigneur le sénéchal, le baron d’Olbreuse, le second fief de la famille !…

— Oui…

— Votre parent, un cousin-germain, presque un Mathieu ?…

— Oui…

— Enfin un Morvan ?…

— Oui…

— Lieutenant dans les gardes… du roi Louis XIII, le cinquième roi que je vois ?

— Oui…

— Que de convenances oubliées !… sans y compter l’amour !…

— Hélas !…

— Que ne peut l’adresse d’une femme !… j’aurais bien à vous indiquer un moyen… un moyen très efficace… utile pour vous. Je suis sûr qu’il vous en arrivera d’heureuses consolations, et qu’il fortifierait vos espérances !… mais !…

— Lequel, Robert ?…

— D’abord, ma jeune maîtresse, ne parlez de rien à M. le chevalier !... il est vif… le sang morvéen coule dans ses veines… il est de pure race…

— Quel est donc ce moyen efficace, mon bon Robert ?…

— Attendez… mais que vous dit encore, madame la comtesse ?… Chut !… chut !… dit le prudent vieillard, on peut nous entendre… venez chez moi… »

Quand ils furent assis, Aloïse, les yeux rouges, dit tout bas à Robert : « Elle m’a signifié, de la manière la plus impérative, qu’elle voulait que Villani fût mon époux ; que c’était en vain que mon père protégeait l’amour d’Adolphe ; que malgré lui, malgré tout le monde, elle disposerait seule de moi… qu’enfin elle était l’unique maîtresse du château.

— Mademoiselle, répliqua gravement l’intendant, prenez une autre idée du noble caractère de monseigneur : il ne transigera jamais avec l’honneur ; je vois que vous ne connaissez pas encore les Mathieu… je vous réponds…

— Mais enfin Robert quel est le conseil que vous vouliez me donner ?

— À dire vrai, la comtesse est adroite !… et la ruse pourrait… mais, bah !... nous saurons empêcher…

— Au nom du ciel, comment ?…

— Épouser un Villani !… une Morvan ! l’héritière de tous les domaines que j’ai administrés, embellis, agrandis !…

— Robert, Robert !… mon ami… » Le rusé serviteur voyant la jeune fille arrivée au dernier degré du thermomètre de la curiosité féminine, lui dit : « Noble demoiselle, il faut aller vous recueillir, offrir vos souffrances à Dieu, l’implorer avec ferveur, mon enfant… Ce moyen vous paraît simple ? eh bien ! je ne l’employai jamais sans succès : ce n’est pas tout, il faut le faire aux heures solennelles, la nuit, par exemple… mais que ce ne soit pas à la paroisse du village où Dieu n’entend que des prières roturières et communes… qu’il n’a pas le temps d’écouter : allez plutôt à l’antique et sainte chapelle des Morvans ; il ne peut vous entendre décemment que là ; surtout que ce soit à l’autel de saint Mathieu… Ça me rappelle que je n’ai pas fait raccommoder la deuxième marche de marbre ; j’y poserai moi-même un coussin.

— Vous voulez que je sorte à minuit pour prier ?… vous avez soixante-dix-huit ans, Robert !…

— Effectivement, mademoiselle, en me rappelant mon âge, vous me faites songer que dans ces soixante-dix-huit ans il n’y a pas une heure qui n’ait été consacrée aux Morvans ; j’en trouve la récompense en ce moment, puisque je puis encore servir à sauver l’honneur de la famille… j’espère même vivre assez pour le voir resplendir… Au reste, croyez bien que les avis d’une tête en cheveux blancs cachent toujours un sens profond… »

Le pointilleux Robert sortit à ces mots, laissant Aloïse confuse de son innocente plaisanterie, et interdite de l’air mystérieux qui accompagnait la dernière phrase ; Robert rentra, et lui dit : Noble demoiselle, croyez-moi, il est utile de prier l’Éternel… »

Cette nouvelle parole détermina Aloïse… « J’irai, dit-elle… Mais ne peut-il pas m’arriver… » Tout le monde dormira, qu’ai-je à craindre !... Le bon homme avait un air de mystère… J’irai… »

Elle descendit toute rêveuse, attendant déjà la nuit avec impatience ; comme elle passait au salon, elle entendit d’Olbreuse s’écrier :

— Il sortira d’ici, mort ou vif.

— Ne tuez personne, répondit Robert, et pour cause…

— Mais le misérable veut épouser Aloïse…

— Il veut !... L’homme propose, et Dieu dispose…

— Cependant…

— Écoutez, noble chevalier, il faut attendre…

— Attendre qu’il ait épousé, peut-être ?…

Ne craignez rien !... ce mariage n’aura pas lieu, dit Robert en coulant sa voix.

— Et comment ?

— Cela ne se peut pas. Chut ! Géronimo nous voit ; il est sans cesse aux écoutes.

— Je vais lui en ôter l’envie…

— Christophe ?

— Me voici, monseigneur.

— Je te donne la charge de grand bâtonneur, et toutes les fois que tu rencontreras quelqu’un écouter aux portes, tu rempliras ton devoir. »

Aloïse se prit à rire, et sa gaîté trahit sa présence…

— Comment, jolie cousine, tu te mêles d’épier ?…

— Oui, monsieur le lieutenant de police…

— Robert t’a-t-il dit ?…

— Ah ! mon Dieu oui…

— Qu’allons-nous faire ?…

— Monseigneur le chevalier, dit Robert, il faut… » L’intendant n’acheva pas sa phrase ; il jugea à propos de disparaître en se grattant le menton, et en grommelant entre ses dents : Chut, ma langue ! tout doux… La jeunesse ne comporte pas plus de prudence que l’amour…

Nos jeunes gens, restés seuls, au lieu d’aviser aux moyens de parer aux dangers qui les menaçaient, ne s’occupèrent qu’à causer de leurs amours. Ils furent interrompus à la centième protestation, par l’arrivée de la comtesse et de Villani. La vue de son rival échauffa tellement le sang orgueilleux d’Adolphe, qu’il jura de saisir la première occasion de se couper la gorge avec l’Italien ; mais la prudence de ce dernier fut si grande, que la soirée se passa sans que d’Olbreuse pût réussir à lui faire une querelle même d’Allemand…

Aloïse, retirée dans son appartement, se laissa déshabiller et mettre au lit, comme à l’ordinaire, par Marie, sa femme-de-chambre ; toutefois elle ne put dormir : les paroles de l’étranger et le conseil de Robert occupaient vivement son imagination. Elle compta les heures avec impatience, et quand minuit sonna, elle fut s’assurer du sommeil de Marie, puis, s’habillant à la hâte, elle traversa la galerie. Ses pas légers sont répétés par les angles sonores… Aloïse éprouve une sorte de frayeur de ce silence solennel. La pâle lumière de la lune projette les objets d’une manière faible et incertaine ; la jeune fille s’arrête un instant ; elle admire en tremblant la majesté des énormes voûtes et des ombres dont le gigantesque ensemble s’offre à ses regards ; la lueur vacillante de sa lampe, son attitude, son vêtement, donnent une vie à ce tableau ; il semble que du fond d’une vaste tombe quelqu’ombre se réveille !… Aloïse est émue ; elle se persuade à peine que la galerie qu’elle parcourt en ce moment soit cette galerie tant connue. Enfin elle descend à pas lents le vaste escalier qui conduit dans les cours ; une autre décoration frappe alors son imagination mobile : cette vaste cour, entourée de bâtiments et de murailles trois fois centenaires, le noir ombrage des arbres, l’aspect pittoresque de la chapelle, les endroits ruinés, les bruyères qui croissent sur les murs, les vastes nuages qui roulent en silence dans l’immensité des cieux, tout concourt à ébranler son âme par la multiplicité des sensations… Elle s’avance vers le temple, dix fois plus religieuse et pénétrée de cette sainte horreur qu’éprouve la petitesse humaine, lorsque la présence d’un Dieu se manifeste par le spectacle de ses œuvres immortelles.

La porte, en tournant sur ses gonds, fit retentir les dernières voix des échos de la chapelle… Aloïse sent une fraîcheur qui la saisit ; elle frémit en voyant les vieux piliers éclairés par la lueur rougeâtre de sa lampe. Les vitraux sont colorés par la lune, et ses rayons produisent des reflets comme matériels, auxquels l’imagination peut donner un corps ; la voûte sombre, le silence immuable, et surtout l’idée de la présence immédiate de l’Éternel, mettent le comble à son trouble, préparé par tant de majestueuses circonstances. Tout est calme !… elle aperçoit l’autel dégradé de Saint-Mathieu ; elle s’agenouille, dépose sa lampe, et prononce ces paroles, qui se perdent dans l’espace :

« Ô mon Dieu, toi qui lis dans nos cœurs et qui en diriges les sentiments, prête l’appui de ta puissance à la jeunesse et au malheur ! Je n’ai point attendu le temps de l’infortune pour invoquer ton saint nom. Tous les jours, tu le sais, mon âme s’est élevée vers toi ; seconde-moi, ô mon Dieu ! et prends pitié des peines de mon père. »

À peine cette prière est-elle achevée, qu’un bruit subit se fait entendre ; la voûte de la chapelle en est ébranlée. Aloïse, tremblante de frayeur, n’ose ni se retourner ni regarder ; immobile et glacée, elle retient sa respiration… Le bruit augmente, et s’approche. La pauvre enfant, semblable au mouton pendant l’orage, se serre et se ramasse ; une sueur froide coule péniblement, un tressaillement involontaire agite tous ses membres ; on dirait la cruelle mort présente et inévitable… Cependant, une espèce de fantôme monte à l’autel ; sa démarche est grave, et la robe blanche qui le couvre rend plus imposante encore la majesté de cet être mystérieux.

Se retournant alors, il imposa ses mains sur la tête de la jeune fille, et dit d’une voix solennelle : « Je te bénis !… » L’accent de bonté qui accompagnait ces paroles encouragea tellement Aloïse, qu’elle se hasarda à lever les yeux vers l’inconnu.

En ce moment un rayon de la lune argentait les cheveux blanchis du vieillard, et formait une espèce d’auréole qui adoucissait la fierté de ses traits impérieux.

Après un instant de silence qu’Aloïse n’osait interrompre, l’étranger prononça ces mots en jetant sur elle un regard empreint d’une douce mélancolie… « Mon enfant, tu seras heureuse !… Cependant l’heure de l’affliction peut arriver… Écoute, lorsque le malheur descendra sur toi, comme le vautour fond sur la colombe… que je sois ton refuge !… Voici un précieux rosaire… prends-le… Dix grains jetés dans la citerne du château m’annonceront ton infortune, et sur-le-champ elle disparaîtra !…

— Ah ! soulagez plutôt celle de mon père…

— Jamais !… »

À cet arrêt, prononcé d’une voix terrible, les voûtes de la chapelle retentirent ; et les vitraux tremblèrent… Aloïse épouvantée croit entendre la trompette céleste… ses forces l’abandonnent ; elle se prosterne…

L’inconnu se penche ; ses lèvres glacées effleurent le cou d’albâtre de la jeune vierge, un soupir s’échappe de son sein… À cette chaste caresse, l’œil curieux d’Aloïse cherche le vieillard… Il avait disparu : léger comme l’air, prompt comme la foudre, nulle trace… nul bruit ! Le temple a repris sa tranquillité ; le rosaire est sur l’autel. Elle s’en saisit, et sort en courant comme si tous les spectres des Mathieu, soulevant les marbres de leur tombe, étaient à sa poursuite.

CHAPITRE IV.

Ma voix ferait sur eux les effets du tonnerre,

Et je verrais leurs fronts attachés à la terre.

Mais…

Voltaire. Mahomet.

Au point du jour, Robert fut aperçu par Géronimo traversant la grande avenue. Le bonhomme semblait se faire, des objections embarrassantes ; ce fut du moins ce que l’Italien augura d’après les hochements de tête du vieillard.

Les inquiétudes dont l’intendant paraissait tourmenté, ne l’empêchèrent pas de veiller à ce que le déjeuner des nobles maîtres du château fût servi de la manière convenable. En effet, Robert n’eût pas trouvé décent qu’un Mathieu fît maigre chère devant les quarante bustes représentant les chefs illustres de la famille depuis Mathieu VII inclusivement ; lesquels chefs, à l’exception de Mathieu XXIII, dit le Ladre, avaient tous vécu royalement, c’est-à-dire aux dépens de qui il appartient.

Soit hasard, soit calcul, le comte vint se réunir aux autres habitants du château. Cette démarche aurait pu faire croire que la santé du seigneur de Birague s’améliorait ; cependant il était plus sombre qu’à l’ordinaire. Aloïse semblait partager la tristesse de son père ; pensive, pâle et les yeux fatigués, elle assistait, sans y prendre part, au repas du matin. D’Olbreuse, inquiet, interrogea de l’œil sa jeune cousine ; un regard dans lequel était peint une expression singulière et inaccoutumée, fut la seule réponse qu’il pût obtenir. Quant à Villani, il jouissait de l’air peiné d’Aloïse. Il attribuait cet état de mélancolie aux remontrances de la comtesse, qu’il remerciait par des gestes de triomphe et d’intelligence.

Pendant que chacun se livrait à ses craintes et à ses espérances, Mathilde, entièrement maîtresse d’elle-même, ne s’occupait que d’une seule pensée. Toutes ses attentions se portaient sur son noble époux, et cela à la grande surprise du marquis italien.

« Monsieur le comte, avez-vous bien dormi cette nuit ?… »

À cette question, Morvan leva les yeux sur Mathilde, et Aloïse, qui ne perdait aucun des mouvements de son père, devint rouge et tremblante.

« Dormir ! s’écria le comte, vous savez bien, Mathilde…

— Oui, reprit la comtesse, je sais que les insomnies auxquelles vous êtes sujet le permettent rarement ; au reste, ces insomnies ne sont pas les seules causes qui vous privent de repos ; l’outrage impuni de l’étranger du bal que mon père garde chez lui, suffit pour tourmenter un Morvan.

— Sait-ou enfin quel est cet homme ? demanda le comte avec une anxiété qu’il ne put entièrement cacher à l’œil observateur de Villani…

— Il me serait difficile de vous l’apprendre, monsieur le comte ; c’est un oiseau de passage qui n’est pas vu de tout le monde… Mon intention est de vous en reparler plus tard.

— Comment se fait-il, dit alors le marquis, que le brave capitaine ait pu recevoir à Chanclos un être inconnu qui s’est clandestinement introduit chez sa fille, et dont la conduite impertinente mérite une sévère correction ?…

— Oubliez-vous, marquis de Villani, répliqua d’Olbreuse, que le capitaine est le maître chez lui, et n’a de compte à rendre de sa conduite à personne ?…

— Je puis, sans l’oublier, mon cher chevalier, reprit l’Italien avec une douceur affectée, m’étonner que le beau-père du noble comte Mathieu accueille un vagabond qui vient de je ne sais quel pays, avec l’espérance, sans doute, de vivre aux dépens de ceux qui seront dupes de ses discours.

— Une pareille conduite, reprit aigrement d’Olbreuse, ne doit point étonner un homme qui a autant d’expérience que le marquis de Villani. Il doit savoir que l’étranger de Chanclos n’est pas le premier aventurier qui, dans le siècle où nous vivons, se soit impatronisé dans de nobles et riches familles.

— Cette connaissance ne remédie point au mal, » dit la comtesse en se levant et voulant éviter à Villani l’embarras d’une réponse difficile à faire. Elle rompit la conversation, et emmena le comte dans l’embrasure d’une croisée.

« Monsieur le comte, lui dit-elle à voix basse, vous devez sentir à quel point la présence de l’étranger du bal peut compromettre ma tranquillité ; veuillez, je vous prie, m’autoriser à faire les démarches nécessaires pour…

— Quel est votre dessein, Mathilde ?…

— D’écrire au sénéchal, afin qu’il fasse mettre en lieu sûr l’homme dangereux qui peut nous… qui peut me perdre… confiez-moi votre sceau…

— Non, Mathilde, non, reprit le comte avec embarras, je ne puis… je ne veux… Envoyez-moi vos lettres, je les scellerai moi-même.

— Il suffit, » dit la comtesse en s’efforçant de retenir un sourire de mépris.

À ces mots, Morvan prit d’Olbreuse et Aloïse par la main, et descendit avec eux dans les jardins. La comtesse et Villani, restés seuls, haussèrent les épaules en le suivant des yeux.

« Vous avouerez, belle Mathilde, que les manières de votre noble époux sont on ne peut plus impertinentes.

— C’est votre faute, marquis ; le moyen de plaire au comte était de faire disparaître ce maudit inconnu.

— Mes espérances sont donc entièrement ruinées ?…

— Non, marquis, car je vous suis et vous serai toujours fidèle.

— Vous le devez si vous ne voulez être la plus ingrate de toutes les femmes.

— Vous adorez cependant ma fille, dit la comtesse en minaudant.

— Cette accusation est sans doute une plaisanterie ; car vous ne pouvez ignorer, ma belle amie, que le seul motif de ma recherche est le désir de m’attacher à vous par les seuls liens auxquels il me soit permis maintenant d’aspirer.

— Oui, marquis, et soyez sûr que je n’oublierai jamais… » Il est difficile de savoir ce que Mathilde aurait ajouté, si la présence de Géronimo ne l’eût pas interrompue. Elle salua Villani, et s’éloigna.

« Tu viens à propos, dit le marquis à son confident ; cette maison renferme un mystère qu’il est important de découvrir… Sais-tu quelque chose de nouveau ?

— Rien encore ; mais j’espère bientôt savoir le but des promenades nocturnes du vieux Robert. Je l’ai aperçu ce matin qui revenait tout pensif… Patientia, signor, et dans peu…

— Géronimo, tout est perdu si nous ne frappons un grand coup.

— J’entends… vous croyez qu’il ne serait pas mal que je me mêlasse d’apprêter une tasse de chocolat pour le jeune chevalier ?

— Il n’y faut pas penser, Géronimo ; cet écervelé est trop bien apparenté.

— En ce cas, signor, j’en reviens à ma première idée. Je vais guetter ce vieux renard de Robert ; et deux jours ne se passeront pas, je vous le jure, sans que je n’aie découvert ce qu’on prétend nous cacher… Il faut que ce soit très important, signor.

— Très important, Géronimo ; car je n’ai jamais rien appris de la comtesse, pas même dans des moments où une femme n’a point de secret pour nous… Alerte, Géronimo, veille, furète, observe ; notre fortune est dans tes mains.

— Soyez tranquille, signor.

— On vient ; séparons-nous. »

La sonnette de la comtesse venait de se faire entendre ; et le prudent marquis, ne voulant pas être aperçu causant mystérieusement avec Géronimo, s’esquiva au moment où Christophe, mandé par Mathilde, traversa la salle à manger pour se rendre auprès de sa maîtresse. Le premier piqueur entra chez la comtesse avec un air d’assurance qu’aucun des gens n’osait se permettre. Christophe avait été élevé à Chanclos.

« Cabirolle, dit la comtesse en faisant un signe de tête amical au piqueur…, tu es intelligent ? »

Assurément l’air de négligence qu’elle mit dans cet éloge ne devait pas causer à Christophe la joie qu’il manifesta par un : Oui, madame, prononcé avec un orgueil digne de Robert.

« Écoute bien ce dont je vais te charger.

— Oui, madame la comtesse !

— Tu vas seller un bon cheval, et courir pour arriver à Dijon à l’audience du sénéchal, car tu risquerais de ne plus le trouver après une heure.

— Oui, madame la comtesse.

— Tu lui remettras cette lettre ?

— Oui, madame la comtesse.

— Ce n’est pas tout, Christophe, prends ces cinquante louis, et tâche de parler à son secrétaire Jackal ; tu lui donneras cette autre lettre, avec ordre d’en exécuter le contenu en la brûlant devant toi : les cinquante louis sont pour lui, et voilà dix pistoles pour ta peine ; songe qu’une maladresse t’enverrait loin… Je compte sur la diligence et ton secret ; il a fallu que je te connusse bien pour te confier des missions importantes…

— Oui, madame la comtesse… »

Christophe, tout gonflé d’orgueil, s’en fut faire sceller ses lettres, mettre ses bottes, prendre son fouet, son chapeau à trois cornes, son épée courte, sa ceinture, ses gants et la plaque où étaient gravées les armes de son seigneur. Il passa fièrement devant Robert, en lui faisant voir le cachet de ses lettres qu’il tenait entre l’index et le pouce gauche ; l’intendant fronça le sourcil, et Géronimo, dans un coin, examinait tout.

« Christophe, mon ami, ta commission n’est pas bonne !… » En disant cela, Robert se haussa, par un mouvement imperceptible, sur la pointe de ses pieds, en faisant craquer ses souliers, et en détachant une des mains qu’il avait derrière son dos, pour se gratter le menton.

« Et pourquoi, monsieur l’intendant ? parce qu’on ne se sert pas de vous ?

— Insolent !… gare le prévôt ! tu ne sais pas à qui tu te joues ! ne vois-tu pas qu’on n’emploie un homme de rien que dans des circonstances patibulaires ?…

— Si madame vous entendait !… Vieux jaloux ! » murmura le piqueur. Là-dessus Christophe fit claquer son fouet, et partit au grand galop.

« Il est incorrigible… dit Robert en remuant la tête ; les honneurs le gâtent… j’en voulais faire un intendant… c’est impossible… Comment ose-t-on confier une lettre scellée des grands sceaux à un premier piqueur ? Madame perdra sa maison… Au moins si elle m’avait appelé pour me prier de choisir !… » Le rusé vieillard, tout en grommelant, trottina du côté de la vieille tour ; Géronimo le suivit à pas de loup, se rangeant contre les murs, et manœuvrant comme un chat. Robert le conduisit jusqu’à la citerne ; et au moment où l’Italien détournait, l’intendant lui appliqua un coup de son bâton d’ébène, en lui disant :

« Ah, drôle ! tu m’espionnes ; je t’ai mené jusque-là pour m’en convaincre, j’en instruirai tout le monde, et tu ne resteras pas longtemps ici… Espionner un Robert !… qu’ai-je donc de secret ?…

— Écoutez, monsignor intendente, je saurai prendre ma revanche ; déjà ce matin, nous vous avons vu revenir, et cette nuit…

— Infâme !… ah ! tu as un système interprétatif !… » Robert se mit à rire pour déguiser son embarras, puis s’en fut en menaçant l’Italien et son maître de la colère de Mathieu le XLVIe. »

Géronimo n’en fut que plus ardent à poursuivre le vieux serviteur, dont les yeux avaient annoncé de l’inquiétude : il l’aperçut regarder la tour abandonnée… Alors Géronimo, quand Robert fut disparu, s’y glissa sans être vu ; il y pénétra, s’y cacha, et résolut d’attendre là jusqu’à ce qu’il eût découvert quelque chose. Longtemps avant le dîner Robert s’y présenta ; l’Italien tressaillit de joie quand il le vit frapper deux coups mystérieux, et… aussitôt Géronimo cherche son maître ; il court de tous côtés ; malheureusement Villani était allé à un château voisin. Géronimo se place sur le pont-levis, et l’attend avec impatience. Craignant d’être remarqué, il monte à son donjon pour guetter le retour du marquis.

Cependant, Christophe courait à toutes brides ; il sautait les fossés, et prenait à travers champ, pour couper au plus court ; il arriva suant, haletant à Dijon, en faisant claquer son fouet par les rues, et en éclaboussant les piétons sans crier garre ! Si Christophe était petit devant ses maîtres, il se trouvait un grand personnage en face du reste des gens. Christophe, attaché à la maison de Birague, produisait l’équation suivante : Christophe = 10 vilains, = 9 roturiers, = 3 bourgeois affranchis.

Une foule de monde à la porte de l’hôtel du sénéchal, lui indiqua que l’audience n’était pas finie : un suisse avec une canne à pomme d’argent mettait l’ordre. Christophe piqua des deux dans la foule, qui murmura ; chose que Christophe, habitué aux manières de Robert, trouva fort étrange. Son cheval renversa quelqu’un ; et le suisse reconnaissant les couleurs des Morvans, rudoya le drôle, qui, disait-il, arrêtait les gens de monseigneur.

Les deux battants de la sénéchaussée étaient ouverts ; cinq baillis rangés autour d’un tapis jugeaient d’une manière très expéditive. Le siège vide du sénéchal fit trembler Christophe ; mais le bailli du bailliage de Chanclos, devinant son intention, lui montra la porte du cabinet que cachait un rideau de tapisserie.

Le sénéchal écoutait d’un air sévère une pauvre femme qui pleurait, et que Jackal, son secrétaire, regardait avec des yeux malins : c’était un petit homme d’une tournure louche et équivoque, dont les manières contrastaient avec la noblesse du grand sénéchal. Là, Christophe, devant le chef de la noblesse et de la justice seigneuriale, perdit sa fierté ; il remit la lettre de la comtesse, que Mathieu, baron d’Olbreuse (le 2e fief de sa famille), déposa sur son bureau sans la lire, attendant que la pauvre femme eût fini. Son visage parut s’animer d’une expression de bonté au récit qu’elle faisait… Pendant ce temps, Christophe épuisait son art gesticulatif pour indiquer au secrétaire qu’ils avaient à se parler, sans que le sénéchal s’en doutât.

Jackal, fait à de tels mystères, comprit bien vite.

Le sénéchal condamna la pauvre vieille ; mais il lui remit en même temps une somme pour adoucir son arrêt ; elle sortit en le bénissant, et Jackal la regarda de travers.

« C’est important, dit le sénéchal, car c’est scellé ; asseyez-vous, Christophe ! »

D’Olbreuse lut ce qui suit :

« Je réclame de vous, mon cher frère, une galanterie judiciaire ; il y a sur nos terres un homme sans aveu qui s’est permis d’assassiner un des gens du marquis en pleine forêt : c’est de plus un insigne vagabond, et vous me devez, j’espère, des remercîments pour le soulagement que j’apporte dans vos fonctions, en vous indiquant les malfaiteurs et le lieu où ils se retirent : faites-les pendre, je vous prie, pour l’amour de moi. Votre sœur affectionnée !

» P.S. Morvan est toujours triste : nous avons le bonheur de posséder Adolphe, et nous vous attendons. »

« La chère sœur est expéditive… Au surplus, tenez, Jackal, voilà ce qui vous regarde.

— Si monseigneur allait à l’audience ! je crois qu’en ce moment on appelle la cause dont il veut prendre connaissance.

— Jackal, voici trois affaires dont vous me ferez le rapport. » Le sénéchal sortit pour siéger ; Jackal l’accompagna, en criant : « Voici monseigneur ! » Les huissiers le précédèrent ; les baillis et l’assemblée se levèrent… Jackal en rentrant dit à Christophe : « Qu’est-ce ?…

— Une lettre de madame !

— Donnez.

— Non, j’ai l’ordre de vous la faire lire et de la brûler.

— Ils sont tous comme ça… On met tout sur le dos de Jackal ; on veut qu’il rende service, et n’avoir rien à craindre !… Oh ! les grands !… les grands !…

— Chut ! monsieur Jackal, voici ce que madame la comtesse de Morvan m’a dit de vous remettre pour donner des joujoux à vos enfants… Lisez. »

Le clerc malin lut des yeux ce qui suit :

« L’homme dont il s’agit est à Chanclos ; il porte un bandeau sur la figure ; il faut le juger, et servir le roi en pendant au plus tôt un tel malfaiteur ; madame de Morvan saura reconnaître ce service d’une manière plus efficace : elle s’en remet sur le zèle de M. Jackal, qu’elle installera sénéchal particulier des fiefs de sa maison s’il réussit. De la célérité surtout ! et rendre compte des moindres circonstances et des moindres paroles de ce brigand : il se nomme Jean Pâqué. »

« Brûle ! brûle, Christophe ! dis à ta maîtresse que je suis son humble serviteur. Veux-tu un verre de vin ?

— Très volontiers.

— Va m’attendre chez le concierge, je te prendrai en passant. »

Jackal appelle un bailli, et lui dit d’expédier un ordre pour arrêter Jean Pâqué, malfaiteur, vagabond, assassin, etc., etc.

« Monsieur le bailli, dit-il, signez l’ordre en bas ; je me charge d’y apposer le sceau de la sénéchaussée, et je vous prendrai moi-même sur la route de Chanclos pour aller m’assurer de cet homme. »

Le bailli s’inclina, et sortit.

L’orage qui devait fondre sur le château de Chanclos, n’y était guère prévu. Le brave capitaine prenait des airs d’importance, en montrant à son ami Jean Pâqué, qui venait d’arriver tout couvert de sueur et de poussière, un petit barbouilleur qui, monté sur une échelle, peignait, sur les piliers de la porte rebâtie, les armes de Chanclos. L’air indifférent avec lequel Jean Pâqué les regardait chiffonna le capitaine.

« Corbleu ! dit-il, ces armes sont belles, et l’aigle du Béarn m’autorisa à y mettre un H au-dessus de la tour brisée. Qu’en dites-vous ?… Eh, mon ami ! à quoi pensez-vous ?…

— Cette pauvre Anna, qui se promène dans le parc, songeant à ses amours.

— Monsieur Jean Pâqué, prenez garde à ce que vous lâchez là. » En disant cela le capitaine tira son Henriette à moitié.

« Là… là, capitaine, habituez-vous donc à moi !…

— Mais… les Chanclos femelles n’aiment jamais sans les ordres de leurs pères, croyez-le bien…

— Capitaine, Anna peut aimer l’objet de ses feux sans crainte ; c’est un gentilhomme.

— Ah ! dit Chanclos en renfonçant d’un pouce sa fidèle Henriette.

— Marquis… Encore un autre pouce… Militaire… L’épée était tout-à-fait tranquille.

— Et il se nomme ?…

— De Montbard… « Le compagnon de l’aigle du Béarn abandonna la poignée qu’il caressait encore… « Vous voyez, capitaine, que je sais tout… Ha ça, pensez-vous à marier votre fille ?… voici votre demeure rebâtie, réparée, meublée…

— Ah, mon vieux camarade ! les fonds baissent… mais jamais l’honneur !…

— J’entends… Mon cher capitaine, connaissez-vous votre futur gendre ?…

— Oui,… je l’ai entrevu : c’est un garçon qu’il nous faudra éprouver… Les sires de Chanclos n’ont jamais donné leurs filles sans examiner si les gendres étaient dignes… On le dit capitaine comme moi ?…

— Il aura un régiment : j’en fais mon affaire !…

— Ha, ha !… se dit en lui-même Chanclos en riant, le coup de poignard de l’Italien lui a plus dérangé la tête que la poitrine !…

— Oui,… continua Jean Pâqué, vous m’avez sauvé la vie, j’ai le droit de me mêler de ce mariage… Anna est jolie, bonne, douce, aimable… »

Le capitaine justifiait chacune de ces épithètes par un signe de tête. Néanmoins il s’arrêta quand son ami ajouta : « Mais elle est pauvre… Pour présent de noces je lui donne cent mille francs…

— Cent mille francs !… reprit Chanclos en ouvrant la bouche et les yeux, et reculant trois pas.

— Cent mille francs, reprit Jean Pâqué sans affectation.

— Allons, il a du bon, mon ami,… et comme ce n’est pas à moi qu’il les donne, l’honneur est sauvé :… c’est l’affaire d’Anna, grommela le capitaine…

— Tenez, reprit Jean Pâqué, voici votre ami le sire de Vieille-Roche qui vient dîner. »

En effet, depuis que le compagnon de l’aigle du Béarn avait restauré ses affaires par la présence lucrative de Jean Pâqué, Vieille-Roche venait assez constamment tenir compagnie, boire et causer bataille avec son vieux camarade. Il s’était chargé de l’approvisionnement des liquides, et la vérité historique nous force à dire qu’une bonne partie de l’argent y passa.

Le capitaine eut le soin de recruter parmi ses vassaux un ancien homme d’armes qui devint sommelier, page, piqueur, valet-de-chambre, et qu’il décora du nom de majordome.

Vieille-Roche amenait un superbe cheval, qu’il avait acheté selon les désirs de son ami ; en passant sous le portail restauré, il en loua le goût, admira les armes, et prodigua tellement les éloges, que le bon Chanclos manqua lui casser les doigts en lui disant bonjour.

« Voilà ton cheval, mon ami.

— Vieille-Roche, tout magnifique qu’il est, ce sera pour mes gens : je ne veux pas abandonner mon pauvre Henri… le cheval de notre invincible maître… ce serait un crime !…

— Chanclos, l’heure du dîner approche, et la route m’a donné une soif !…

— Allons boire au plus tôt… En êtes-vous, monsieur ?…

— Non… répliqua brusquement le taciturne Jean Pâqué.

— Il a de l’humeur, mon ami l’Ours ; il ne fait rien comme un autre… »

En entrant, il vit Anna, et lui dit d’un ton grave : « Mademoiselle de Chanclos, apprenez qu’avant de confier leurs secrets à des étrangers, les anciennes Chanclos les disaient à leur père…

— Je n’ai point de secrets pour vous, mon père !…

— Vois-tu comme ça ment, de Vieille-Roche ? Oh ! les femmes !…

— Sont femmes, dit de Vieille-Roche. »

— Et le marquis de Montbard, mademoiselle ?…

— Quoi, mon père ! il m’aimerait ?… quel bonheur !… »

Anna rougit en disant cela, et ses yeux, qu’elle s’empressa de baisser, brillèrent d’un feu divin.

« Pas encore, mademoiselle, pas encore, reprit le capitaine… Mais l’as-tu vu, Vieille-Roche ?

— Oui.

— L’on dit que c’est un bon garçon ?

— On le dit !…

— Qu’il monte bien à cheval ?

— Bien.

— Il est capitaine ?

— Capitaine.

— Vieille-Roche, il faudra le tâter, savoir s’il mérite…

— Tâtons le…

— Mademoiselle, reprit brusquement Chanclos en s’adressant à sa fille, vous en avez parlé à l’étranger ?

— Non, mon père, je vous assure.

— C’est donc un diable ? il sait tout, voit tout, fait tout, donne tout ; par l’aigle du Béarn, je n’y conçois rien.

— L’on doit convenir, Chanclos, que ton château est bien arrangé.

— Pas mal.

— Bien meublé ?

— Assez.

— Que tu as une bonne cave ?

— Buvons donc… Vieille-Roche, dit le capitaine à voix basse…

— Hein ?

— Remarques-tu comme Anna nous regarde ?… elle croit que nous parlons de Montbard ?

— Oui, oui ?…

— En effet, depuis quelque temps elle est distraite, rêveuse.

— Ça aime comme nous autres dans notre jeune temps.

— Nous la marierons, Vieille-Roche, nous la marierons. »

Le capitaine était ivre de joie, en pensant qu’il allait établir sa fille, ce qu’il n’osait plus espérer.

Anna rougit, car elle entendit les derniers mots que prononça son père.

Alors Jean Pâqué parut, et l’on se mit à table ; de Vieille-Roche avait déjà cinq bouteilles de vin de Bourgogne dans l’estomac, en forme de préface dinatoire.

Au bout de dix minutes on entendit un bruit extraordinaire à la porte de la gentilhommière, et le majordome arriva tout essoufflé.

« Voici la maréchaussée… et on vient arrêter…

— Qui ?

— On ne me… l’a… pas… dit.

— Ferme la porte, répliqua le capitaine en se frottant les mains. Vieille-Roche, un siège à soutenir !… Ah, les drôles ! se jouer à un Chanclos ! Cabirolle, mes pistolets, espingoles, fusils, vieux canons, haches, poignards, lances, hallebardes, piques ; mettez tout en état ; armez les gens, et vous, vassales, les manches à balai… Allons, Vieille-Roche, en avant !…

— En avant ! répéta Vieille-Roche. » Et il fit trois pas en arrière pour rejoindre le mur qui le soutint. « En avant ! » s’écria-t-il.

— Par où vas-tu donc, camarade ? l’ennemi n’est pas là.

— C’est égal,… marchons toujours… en avant.

— Ne craignez rien, reprit Jean Pâqué je n’ai qu’un mot à dire, et ils s’en iront.

— En voilà d’une autre !… Eh, mon ami ! gardez votre mot pour que nous puissions les frotter, et nous battre… »

Anna avait une peur qui ne peut se comparer qu’à la joie du capitaine ; il ne put y résister, et sortit en brandissant henriette, et faisant un signe à de Vieille-Roche, qui pensait, en bon général, aux moyens d’approvisionner la place : il suivit à regret, sa serviette au cou, et tenant une bouteille.

Le compagnon à l’aigle du Béarn s’écria, en voyant les deux baillis, Jackal et la maréchaussée à sa porte : « Ventre saintgris ! jamais oiseaux pareils n’approchèrent d’ici.

— Que voulez-vous, canaille ?

— Ouvrez, de par le roi…

— Vous vous trompez, ce n’est pas ici.

— Nous vous sommons…

— De vous taire, dit Chanclos en remuant sa redoutable épée, qui parut dix fois plus large aux suppôts de la justice.

— Videz-moi la place, ou je vous entame.

— Que demandez-vous ? dit de Vieille-Roche, qui s’établit en forme de conciliateur.

— Obéissance aux ordres de sa majesté.

— Ah ! c’est juste, mon ami.

— Nous ? le roi s’est trompé.

— Le roi s’est trompé, dit de Vieille-Roche à Jackal.

— Le roi ne peut pas s’être trompé.

— Le roi n’est pas trompé Chanclos.

— Si.

— Il dit que si.

— Nous venons arrêter un malfaiteur, vous dis-je, et vous sentez que…

— Ah, Chanclos ! il faut ouvrir. Allons, c’est au nom du roi ! un malfaiteur !… tu sens que… il faut ouvrir. » De Vieille-Roche se soutenait à peine.

— J’y consens, dit Chanclos ; mais pas d’impertinence, et entrez sans vos gens ; ne souillez pas le sanctuaire des Chanclos, vous autres. » Il allongea un coup de plat d’épée sur un vieux sergent, qui grogna distinctement. Arrivé à la salle, Jackal demande Jean Pâqué

— Jean Pâqué ! s’écria Chanclos, vous ne l’aurez pas ; c’est un de mes amis, il est respectable… Par l’aigle du Béarn mon invincible maître, vous ne sortirez pas vifs d’ici, messieurs les corbeaux !…

— Silence ! monsieur le capitaine.

— Je veux crier, corbleu ! je suis chez moi. » Il leva son épée sur Jackal, qui pâlit. « Monsieur l’impudent, prenez garde d’insulter nos amis. » Il est inconcevable comme le capitaine était méchant dans sa nouvelle culotte de peau et son pourpoint neuf. De plus, il ne voyait point Jean Pâqué et voulait lui donner le temps de se sauver, en temporisant comme le Flabius Lungator, disait-il…

Le stratagème du capitaine fut inutile, Jean Pâqué se présenta tout-à-coup : alors Jackal dit : « Voici l’homme que l’on désigne à la justice comme un assassin, et votre compte est bon, monsieur l’œil crevé. »

Chanclos était interdit, parce que la fausse barbe et le déguisement du bonhomme lui revinrent dans l’esprit… L’or qu’il avait reçu l’inquiétait déjà ; il regardait son argenterie et son pourpoint avec embarras. Anna et la chaste Jeanne Cabirolle, dans un coin, étaient effrayées ; de Vieille-Roche buvait, et Jackal profitant de l’espèce de stupéfaction du sire de Chanclos, mit la main sur l’épaule du vieillard, en lui disant : « Vous êtes mon prisonnier ; suivez-moi. »

Le vieillard le renvoya d’un revers à dix pas, et examinant ce qui l’entourait avec un œil courroucé, il parut prêt à parler.

Chanclos, rassuré par ce geste d’honnête homme, dit à son camarade : « Il est vert, le bon homme. » Et Vieille-Roche ne répondit que par un hoquet prolongé.

« À la requête de qui m’emprisonne-t-on ?

— Sur l’ordre du grand sénéchal de Bourgogne, et sur l’instance de Mathieu XLVI, comte de Morvan, baron de Birague, pair de France, commandant des ordres du roi, gouverneur de la province de Berry, grand-veneur…

— Mon gendre ! ajouta Chanclos sans y mettre cet air d’importance qui accompagnait ordinairement ces deux mots.

— Grand Dieu !… » s’écria le vieillard ; et son œil enflammé s’éleva vers le ciel ; cette violente exclamation frappa tous les assistants. La tête de Jean Pâque prit une expression sublime d’horreur et de crainte. Chacun ému attendait en silence.

« Il me suffirait d’un mot pour écraser l’orgueil de tous… Je devrais le prononcer, peut-être !… Adieu, bon et brave gentilhomme, dit-il à Chanclos, dont la fureur renaquit par ces deux épithètes… Ne tirez pas l’épée… je me soumets… l’honneur le veut !… que ne m’a-t-il pas fait faire !… Quant à vous, vils instruments d’iniquité, je vous briserai comme un verre !… Allez, je vous suis. »

Il prit Chanclos par la main, et lui dit en la lui serrant : « La comtesse de Morvan est votre fille.

— C’est une impertinente.

— Je pourrais la punir cruellement de son orgueil ; mais je causerais de trop grands malheurs. » En achevant ces mots il frappa amicalement sur le cœur de Chanclos.

« Vous pourriez, continua-t-il, avoir besoin d’argent ?

— Ah, mon ami ! finissez donc.

— Allons, allons, Chanclos, point de plaisanteries ; vous m’avez sauvé la vie, et, entre nous…

— Ah ! c’est différent.

— Je ne resterai pas longtemps en prison… ne faites même pas de démarches pour m’en faire sortir… cependant il se pourrait… Tenez, allez à Birague ; voyez le vieux Robert… vous pourrez lui demander jusqu’à deux mille pistoles. »

Le capitaine ouvrit de grands yeux…

« Mais comment ?…

— Ah ! j’oubliais, » reprit le vieillard. Il alla vers la table, prit une plume, et dessina sur un carré de papier certaines lignes qui produisirent la lettre de change suivante :

§ I – II VV 6 4

Chanclos, en avisant cela, resta stupéfait ; l’étranger s’enveloppa dans un manteau, enfonça sa toque, et baissa davantage son bandeau, ce qui le rendait méconnaissable. Il tendit sa main au compagnon de l’aigle du Béarn, qui la saisit pour exprimer toute son amitié et ses regrets. Jean Pâqué suivit les sbires, et le capitaine le conduisit jusqu’à la porte, en retenant avec peine l’envie de sabrer cette nuée de corbeaux. Chanclos regarda le vieillard d’un œil attendri, chose bien rare ; il le vit s’éloigner avec douleur : « Il n’a pas dîné ! » s’écria-t-il…

De Vieille-Roche suivait en chancelant, et Anna se sentait émue ; le geste et l’exclamation du vieillard l’avaient étonnée.

« Par la corbleu ! dit le capitaine en se rasseyant, tout cela n’est pas catégorique.

— Ça n’est pas catégorique, répéta de Vieille-Roche.

— Mais puisque c’est son affaire, dînons…

— Dînons, mon ami.

— Mon père, j’ai peur que ce bon vieillard, qui n’a pas voulu vous donner d’inquiétude, ne périsse !…

— C’est possible, observa Vieille-Roche, il a l’air aimable, ce bonhomme… Par saint Hubert, si j’avais un ami prisonnier…

— Que ferais-tu ?…

— Attends que j’aie bu… je ferais le diable pour le sauver.

— Il est si intéressant, mon père !… il est malheureux !

— Tu as raison, Vieille-Roche !…

— Certainement…

— Par l’aigle du Béarn, dit Chanclos en frappant un coup de poing sur la table, ce qui fit sauter les plats et les bouteilles ; je veux le venger… et lui rendre des services à ma manière, corbleu !… il m’en rend de si grands !… »

Vieille-Roche était occupé à ramasser les bouteilles cassées, afin de sauver quelque chose, quand le capitaine en colère se leva : ce mouvement fit tomber Vieille-Roche… Le capitaine n’y prit pas garde, et siffla sa fanfare de colère… puis il se promena en se grattant la tête, pendant que Vieille-Roche, cherchant à se relever, retombait toujours…

……

CHAPITRE V.

De branca in brancam dégringolat at que fecit pouf.

(Pièce de Michel Morin.)

L’officier de Chanclos, furieux de l’arrestation de son ami, jura de remuer ciel et terre pour sa délivrance. Il ordonna à son écuyer (car, depuis la restauration de ses finances, le fier gentilhomme avait pris à son service un pauvre mendiant qui se trouvait décoré de ce nom pompeux) ; il ordonna à son écuyer, disons-nous, de seller ce fidèle Henri, et de se tenir prêt à le suivre. L’intention du capitaine était de se rendre au château de Birague, et de reprocher amèrement à sa fille Mathilde l’abus qu’elle faisait du pouvoir que le nom et le titre de comtesse de Morvan lui donnaient. Robert, qui se piquait de connaître les hommes, a toujours soutenu que le seigneur de Chanclos avait principalement été déterminé à cette démarche par l’appât des mille pistoles qu’il devait lui compter. Comme rien dans les mémoires autographes que nous possédons n’annonce la véracité d’une pareille supposition, tout-à-fait injurieuse pour le capitaine, nous nous contenterons d’en faire part au lecteur, en l’invitant à n’y donner que l’importance qu’il jugera convenable.

Quoi qu’il en soit, l’officier de Chanclos arpentait au grand trot de son cheval le chemin que la nation tenait de la munificence de ses princes, qui avaient permis aux communes de se ruiner pour faire une route royale. Le capitaine, avant de quitter son manoir, s’était fortifié l’estomac d’un déjeuner substantiel arrosé de deux excellentes bouteilles de vin du meilleur crû. Vous jugez, lecteur, s’il se sentait en louables dispositions pour bien quereller sa fille, son gendre et sa petite-fille au besoin ; aussi entra-t-il dans les cours du château de Birague avec la fierté d’un général d’armée qui prend possession d’une ville conquise.

Géronimo qui, de son grenier, avait l’oreille aux écoutes, et qui, depuis la nuit dernière, attendait impatiemment le retour du marquis pour lui faire part des importants secrets qu’il avait découverts, crut que le bruit des chevaux qu’il entendait annonçait l’arrivée de son maître. Il se mit à la lucarne de sa chambre, et aperçut effectivement le marquis qui entrait en ce moment dans les cours accompagné de plusieurs cavaliers ; en conséquence, il descendit précipitamment l’escalier pour courir au-devant de lui. Comme il enjambait les marches quatre à quatre, il se trouva vis-à-vis le capitaine, qui, malheureusement pour l’Italien, ayant bonne mémoire, reconnut de suite la figure patibulaire du drôle qu’il croyait avoir châtié si sévèrement.

« Ho ho ! s’écria l’officier de Chanclos, en saisissant l’Italien par l’oreille, voilà, sur mon honneur, le coquin qui joua des couteaux avec le vieillard balafré… Ha ça, coquin, comment se fait-il que tu te sois dépendu ?… »

Aux gestes militaires du capitaine, et plus encore à cette interrogation foudroyante, Géronimo reconnut de suite l’impitoyable soldat de la forêt. Plein de trouble et d’effroi, il jeta un cri terrible ; et faisant un soubresaut violent, il s’élança au travers des appartements, en laissant toutefois dans les mains nerveuses du capitaine l’oreille droite, que celui-ci avait saisie comme pièce de conviction.

« Ne crois pas m’échapper, drôle, dit le capitaine en mettant l’épée à la main ; par mon henriette, je jure que tu ne te dépendras pas cette fois.

En achevant ces paroles, l’irritable gentilhomme se mit sur les traces du fuyard, et le poursuivit si vivement, qu’il entra en même temps que lui dans l’appartement de la comtesse. Une fenêtre était ouverte ; et Géronimo, sans trop calculer la hauteur qui la séparait de la terre, aima mieux la franchir, au risque de se rompre un bras, que d’attendre l’implacable ennemi qui le poursuivait. Apercevant son maître, il se précipite en s’écriant : « J’ai le secret ! j’ai le secret !

— Que dit ce pendard ? s’écria le capitaine en s’approchant vivement de la fenêtre… Beau secret, ma foi ! ajouta-t-il en regardant l’Italien étendu sur le pavé, que celui de se fracasser le crâne. » Effectivement, Géronimo était tombé si malheureusement, que la tête avait porté tout le poids de la chute, et il paraissait en ce moment sur le point de rendre le dernier soupir.

À l’aspect du capitaine, à ses menaces, aux cris et à la chute de Géronimo, la comtesse et son époux, pâles et tremblants, se regardaient avec anxiété : le marquis était accouru auprès du corps de son domestique, et le reste des spectateurs attendait en silence l’issue de cette scène extraordinaire.

« Eh bien, Géronimo ! dit Villani en essayant de relever son domestique, quel secret as-tu donc découvert ?

— Le secret de la famille, monseigneur, répondit l’Italien d’une voix faible ; mais je crains bien qu’il ne me serve de rien d’avoir eu tant d’adresse : je sens mes esprits s’évanouir, et ma vue se troubler : tout m’annonce que je vais aller rendre visite à Lucifer. Croyez-vous que je sois damné, monseigneur ?

— Imbécile ! laisse là tes sottes questions, et apprends-moi promptement…

— Monseigneur, le vieillard inconnu, ah !… saints du paradis, ayez pitié de moi, ou je me donne au diable… » Géronimo parut en ce moment éprouver une douleur aiguë. Sa souffrance fut longue et terrible, il poussa enfin un profond soupir comme s’il se sentait soulagé, et expira.

« Le misérable ! s’écria Villani furieux, il meurt avant d’avoir parlé !…

— Avant d’avoir parlé ! répéta le comte d’un air égaré ; avait-il donc connaissance…

— Monsieur le comte, reprit vivement Mathilde en interrompant son époux, devez-vous vous occuper du sort d’un scélérat qu’une prompte mort a ravi au glaive de la justice ? Et vous, mon père, que signifient ces cris menaçants et cette arme que vous tenez à la main ?… Êtes-vous l’exécuteur des hautes œuvres ?...

— Ventre saintgris, péronnelle ! s’écria l’officier de Chanclos furieux, prenez-le sur un ton plus convenable… Comte Mathieu mon gendre, je viens ici pour m’expliquer avec vous. M’apprendrez-vous, monsieur, de quel droit vous avez envoyé une bande de suppôts de justice à mon château, avec ordre d’enlever ce bon Jean Pâqué, mon ami, pour le conduire dans un château fort ?…

— Moi ! reprit le comte embarrassé.

— Vous-même, mon gendre… le trait est noir, je vous le dis en face. Quoi ! pour plaire à votre impertinente femme et à ses courtisans, mille fois plus impertinents encore, vous ne craignez, pas de manquer essentiellement à votre beau-père, à un gentilhomme recommandable, en faisant arracher de chez, lui un original, j’en conviens, mais un parfait honnête homme et un bon ami, dont le cœur et la bourse sont ouverts… Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit ; qu’avez-vous à reprocher à Jean Pâqué ?

— Rien personnellement, reprit le comte ; il n’a dû être arrêté que comme homme sans aveu et sans asile, et errant de caverne en caverne.

— De caverne en caverne, mon gendre !… Eh ! pour quoi prenez-vous donc le château de Chanclos ?… On voit bien que vous n’avez pas vu les nouveaux embellissements que je viens d’y faire faire, et que vous ignorez également ceux que je projette encore… Mais patience ! patience !… »

L’expansif capitaine aurait parlé bien plus longtemps sur un sujet qui lui était aussi agréable, si la vue du marquis Villani, qui entrait alors dans l’appartement, n’eût changé le cours de ses idées. Il reconnut de suite Villani pour le cavalier qui avait essayé de recueillir les dernières paroles du bandit Géronimo.

« Me ferez-vous l’honneur de me dire, demanda-t-il brusquement en s’adressant au marquis, quel rapport il peut y avoir entre un coquin fieffé comme celui qui est étendu sous les fenêtres de ce salon, et un cavalier qui est reçu chez le comte Mathieu de Morvan, mon gendre ?

— Quel rapport, capitaine ? répondit l’Italien sans s’émouvoir.

— Oui, monsieur, quel rapport, reprit fièrement Chanclos en caressant doucement la poignée de son henriette.

— Ceux qui peuvent seuls exister entre un homme de ma qualité et un être aussi obscur… L’homme étendu mort ici près faisait partie de ma maison.

— Jolie maison, ma foi, vous pouvez vous en flatter ! ventre saintgris ! si je juge du reste par l’échantillon que j’ai sous les yeux, cela doit être un repaire de brigands.

— Que voulez-vous dire par là, monsieur de Chanclos ?

— Je veux dire que l’honnête partie de votre maison qui est couché là au frais, était le plus grand scélérat du monde. Je le rencontrai le lendemain de l’insipide bal donné ici par madame ma fille. J’étais à me rafraîchir avec l’ami de Vieille-Roche, lorsque ce drôle entra dans l’auberge où nous nous trouvions. Peu de temps après son arrivée, un vieillard couvert d’un grand manteau brun, une balafre sur l’œil, s’arrêta devant la porte de l’auberge, le bandit voulut lier conversation avec le vieillard, et lâcha quelques mots qui me déplurent. Je mets la main sur mon henriette pour châtier l’insolent ; le pendard prend la fuite, et disparaît. Deux ou trois heures après, je le surprends au coin d’un bois jouant du couteau sur la peau du vieillard. Pour le coup il ne put m’échapper ; je fais une boutonnière de dix-huit pouces au ventre de mon coquin, et le pends à un arbre. Je croyais bonnement avoir débarrassé les chemins du promeneur le plus désagréable, lorsque je rencontre aujourd’hui mon spadassin dans le château du comte Mathieu mon gendre. À ma vue, l’honnête partie de la maison de monsieur se récrie avec effroi : je reconnais mon gibier de potence, et le saisis par l’oreille ; il me la laisse dans la main ; je le poursuis l’épée dans les reins ; il saute par la fenêtre, et se casse la tête sur le pavé des cours. De tout cela, je conclus, 1° que monsieur a eu un grand tort en recevant un misérable de cette espèce à son service ; 2° que ma fille la comtesse a eu deux grands torts : le premier, de se charger de la vengeance d’un coquin d’Italien ; le second, de faire arrêter un honnête homme qui ne lui avait fait aucun mal, et qui, de plus, était l’ami de son père ; 3° que le comte Mathieu mon gendre a eu trois grands torts : le premier, de se mêler d’une affaire qu’il n’entendait pas ; le second, de manquer essentiellement à son beau-père ; et le troisième, d’avoir cru sa femme sur parole ; 4° enfin que moi seul ai eu raison. En conséquence, je demande que Géronimo soit jeté à la voierie, et que Jean Pâqué soit mis de suite en liberté. »

Le récit du capitaine avait été écouté avec la plus grande attention : les uns (le marquis était de ce nombre) espéraient y découvrir la trace de ce qu’ils cherchaient ; les autres attendaient en tremblant l’affreuse lumière qu’ils redoutaient.

« Eh bien, comte, demanda le capitaine en s’adressant à son gendre, qui paraissait plongé dans la rêverie la plus profonde, me rendrez-vous mon ami ?…

— Je ne puis, cher capitaine, entraver la marche de la justice : si votre ami est honnête homme, comme j’aime à le penser n’en doutez pas, il sortira sous peu de prison.

— C’est bien ce qu’il m’a promis, reprit Chanclos, et même si j’avais voulu l’en croire, je me serais dispensé de solliciter pour lui. Ce diable d’homme prétend être libre dès qu’il lui conviendra, et avoir de plus le pouvoir de faire trembler ses plus fiers ennemis. Comtesse ma fille, il m’a promis de rabaisser sous peu votre orgueil ; Dieu le veuille ! quant à moi, je renonce à cette tâche difficile. »

En achevant ces mots ! le capitaine sortit du salon, et descendit l’escalier en sifflant la fanfare d’Henri IV, et en appelant Robert de toute la force de ses poumons.

« Quel homme ! s’écria la comtesse en le voyant sortir ; faut-il, hélas ! que je sois sa fille !… « Cette phrase mélancolique lui servit à déguiser le trouble que les paroles de son père avaient fait naître dans son esprit. Villani fut le seul qui ne fût pas la dupe de cette ruse féminine. Il avait remarqué l’inquiétude de Mathilde pendant le récit du capitaine, et son effroi visible lors de sa dernière menace. Enfin, le peu de mots que prononça Géronimo mourant, confirmaient les soupçons qu’il avait toujours nourris jusqu’alors ; il était maintenant convaincu que la vie du comte et de sa femme cachait un mystère terrible, épouvantable. À en juger par les angoisses que les deux époux éprouvaient, il ne doutait pas que la possession de leur secret ne le rendît l’arbitre de leur destinée, en un mot, l’époux d’Aloïse, et l’héritier des immenses domaines de la puissante maison de Morvan. Mais ce secret important, il fallait le découvrir ! aussi se promit-il de ne rien négliger pour y parvenir ; et, comme le vieillard Jean Pâqué lui paraissait connaître le mystère qu’on voulait dérober à sa connaissance, il forma le projet de lui faire rendre la liberté, pourvu qu’il voulût dévoiler tout ce qu’il savait sur la famille des Morvan.

Tandis que le marquis, tout en accablant la comtesse de flatteries outrées, cherchait dans son esprit les moyens d’arriver à ses fins ambitieuses aux dépens même de celle qui lui montrait tant de prédilection, le capitaine parcourait le château en s’égosillant à crier après Robert, qui ne paraissait pas, et en rudoyant tous les domestiques qu’il rencontrait. Impatienté de l’inutilité de ses recherches, l’officier de Chanclos sortit de l’intérieur du château, et se rendit dans le parc. Il y avait près d’un quart d’heure qu’il était assis sous un massif d’arbres, lorsqu’une marche lui annonça l’approche de quelqu’un. Il lève la tête, et reconnaît Robert, qu’il avait si longuement et si vainement cherché.

« Par l’aigle du Béarn, s’écria-t-il, je serais curieux de savoir, monsieur Robert, ce qui a pu retenir, si longtemps hors du château un intendant aussi zélé que vous ?…

— Ce qui m’a retenu, monsieur de Chanclos ? reprit gravement Robert, ç’a été ce qui m’a occupé toute ma vie, le service des Morvan.

— Peste soit de vous et de vos Morvan ! vous êtes cause qu’un Chanclos s’est morfondu pendant trois quarts d’heure.

— Quand il s’agit du service des Morvan, reprit Robert avec emphase, les Chanclos peuvent attendre. Savez-vous, monsieur le capitaine, qu’avant que la gentilhommière de Chanclos existât, les tours de Birague s’élevaient majestueusement dans les airs ? La noblesse des Morvan ne date point d’un jour comme celle des Chanclos !

— La noblesse des Chanclos date d’un jour ! s’écria le capitaine tout bouffi de colère : par l’aigle de Béarn mon invincible maître...

— Oui, d’un jour, monsieur le capitaine, interrompit Robert ; j’en suis fâché pour vous, mais je n’y peux que faire. Votre maison ne compte guère que cent cinquante ans de noblesse, tandis que les Mathieu de Morvan… Ah ! ceux-là n’ont jamais été anoblis, ils sont nés Morvan.

— Cent cinquante ans de noblesse ! reprit le capitaine un peu adouci par le siècle et demi d’antiquité que Robert accordait à sa race ; savez-vous, monsieur Robert…

— Mon dieu, je sais tout cela. Je sais que sous Mathieu XXVIII, et sous Robert Ier son intendant, il n’était pas encore question des Chanclos dans la comté ; les registres de mon intendance en font foi. Je sais de plus que les Chanclos ne furent anoblis, qu’en l’an 14.., sous le règne du roi ***, et cela à la recommandation de Mathieu XXXI, comte de Morvan, lequel, du temps des croisades, fut six mois roi de Bethléem. Bethléem est en Judée, capitaine… lequel Mathieu XXXI voulut récompenser, dans la personne de Jean-Nicolas-Barnabé Rousson les services d’un bon et fidèle maître-d’hôtel… Ce que je vous dis là, capitaine, est au vu et au su de tout le monde.

— Ventre saintgris ! j’espère bien que non, se dit l’officier de Chanclos en lui-même… Ha ça, monsieur Robert, reprit-il tout haut avec une douceur que la science profonde du vieux intendant lui avait inspirée subitement, il ne s’agit pas ici de disputer sur le rang des Morvans et des Chanclos ; ce sont deux familles glorieuses dont chacun tient à grand honneur d’être allié, et qui ont droit à vos respects, aujourd’hui surtout qu’elles sont confondues en une seule ! Je suis venu à Birague pour une affaire qui ne vous regarde pas, et pourtant qui vous regarde ; c’est pourquoi je désirerais avoir avec vous un moment d’entretien particulier.

— Eh bien ! monsieur le capitaine, nous sommes seuls, parlez ; qu’avez-vous à me dire ?…

— Connaissez-vous, mon vieux Robert, un certain Jean Pâqué ?

Jean Pâqué ! dit Robert en fixant ses deux petits yeux gris et brillants sur le capitaine… Je crois effectivement avoir entendu parler… N’est-ce pas le nom d’un vieillard que vous avez retiré à Chanclos ?…

— Précisément, mon camarade… il y était encore ce matin, lorsque la justice est venue l’y arrêter en vertu d’un ordre obtenu par le crédit du comte Mathieu mon gendre, et délivré par le sénéchal de Bourgogne.

— Ô honte ! ô infamie ! s’écria Robert en se tordant les mains ; ô noble maison de Morvan ! ô intègre intendance des Robert ! vous êtes flétries pour jamais.

— Là, là, mon vieux camarade, dit le capitaine, calmez un peu ce flux d’exclamations. Ha ça, vous vous intéressez prodigieusement, à ce qu’il me paraît, à mon ami Jean Pâqué ?

— Moi ?… reprit Robert, point du tout ; je ne m’inquiète que de l’honneur des Morvans.

— Quel rapport y a-t-il entre les Morvans et mon ami Jean Pâqué ?

— Quel rapport, monsieur le capitaine ?… Écoutez, ce Jean Pâqué, que vous honorez du nom de votre ami, est un honnête homme…

— Ventre saintgris ! j’en jurerais.

— Eh bien ! monsieur le capitaine, on l’arrête chez vous, on se sert du noble nom de Morvan pour commettre une injustice, on fait passer mon maître pour un seigneur dur et cruel, et l’on flétrit ainsi l’antique renom de vertu des Morvans, et par contre-coup celui des Robert, leurs intendants nés. Mais cette trame odieuse ne s’accomplira pas ; je cours trouver monseigneur, et…

— Arrêtez, monsieur Robert, arrêtez, dit l’officier de Chanclos en retenant par le bras le malin intendant, qui riait sous cape en voyant le capitaine prendre le change, j’ai déjà parlé au comte Mathieu mon gendre, et tout ce que vous pourriez dire à ce sujet serait inutile… Venons donc à ce que j’ai à vous confier. Mon ami Jean Pâqué m’a donné un billet doux pour vous ; le voici. »

En prononçant ces paroles, le capitaine remit à Robert le papier empreint du signe mystérieux qu’y avait apposé l’inconnu. L’intendant, en apercevant cette marque, s’inclina devant le capitaine, et lui demanda ses ordres.

« C’est une lettre-de-change, mon camarade, reprit le capitaine en riant, une lettre-de-change de mille pistoles d’or ; y ferez-vous honneur ?…

— À l’heure même ; mais cependant à une condition, capitaine.

— Laquelle, monsieur Robert ?…

— Le secret.

— Je le promets au nom de l’aigle du Béarn mon invincible maître.

— Cela suffit, mon capitaine ; suivez-moi, je vais vous compter votre argent… Mais non, ne me suivez pas, ou pourrait nous surprendre ensemble, et il ne faut pas que cela arrive. Trouvez-vous cette nuit à minuit près de la tour du Nord ; là je vous remettrai vos mille pistoles en belle monnaie royale.

— Eh bien, soit ! Robert, à minuit, au pied de la tour du Nord.

— À minuit, monsieur le capitaine ; c’est entendu. »

Robert alors salua le capitaine, et regagna le château à grands pas. L’officier de Chanclos le suivit quelque temps des yeux, puis il prit, en se promenant, le chemin des écuries pour s’assurer, 1° si son fidèle Henri ne manquait ni d’avoine ni de litière ; 2° pour le seller, car le bon capitaine roulait en sa tête des desseins que, selon sa manière de voir, il croyait très importants.

Comme il traversait les premières cours, il se sentit saisir et embrasser étroitement. « Ventre saintgris ! s’écria notre vieux gentilhomme, quel est donc le fou ou l’ami qui me serre ainsi ?...

— C’est moi, capitaine ; c’est Adolphe d’Olbreuse.

— Mon petit chevalier !… eh ! embrasse-moi encore, cher enfant !… Corbleu ! jeune homme, comme vous voilà fringant !

— Je suis lieutenant aux gardes, mon ami.

— Lieutenant aux gardes à dix-huit ans ! par l’aigle du Béarn, nous n’avancions pas si vite au service de mon invincible maître, et cependant nous nous battions aussi bien et un peu plus souvent que vous ne le faites aujourd’hui !… Quoi qu’il en soit, j’aime à te voir ce brillant uniforme ; par mon henriette, cela te donne un air cavalier !… Ha ça, mon petit chevalier, que viens-tu faire ici ?…

— Je viens pour rendre visite à mon oncle, réclamer sa parole au nom de mon père, qui ne tardera pas à arriver, et épouser ma cousine Aloïse.

— C’est fort bien fait à toi. Comment t’a reçu la comtesse ?

— Comme un étranger.

— Le comte ?

— Comme un fils.

— Aloïse ?

— Comme un amant.

— Alors nous épouserons, « s’écria le bon capitaine en se frottant les mains avec un air de satisfaction, et en sifflant la fanfare d’Henri IV, fanfare inévitable dans toutes les occasions de joie.

« La comtesse cependant s’oppose à mon mariage.

— Tu épouseras malgré elle ?

— C’est bien mon intention… elle me préfère ce maudit Italien de Villani.

— Va te battre avec lui.

— Je ne demande pas mieux ; j’y cours…

— Un moment. Je réfléchis qu’il n’est pas décent qu’un jeune homme ait l’air de forcer une famille, l’épée sous la gorge, de lui accorder leur enfant en mariage… J’irai trouver Villani, moi !

— Vous, capitaine ?

— Moi-même. Ne suis-je pas le grand-père d’Aloïse ?… Je signifierai à ce courtisan ultramontain, que s’il ose prétendre à la petite-fille d’un Chanclos, je lui clouerai l’oreille de son coquin de valet sur le nez.

— Mais le comte ?…

— Est un rêveur.

— Mais la comtesse ?…

— Est une impertinente.

— Mais Aloïse ?…

— Est une aussi jolie fille que mon Anna. Patience, patience ! j’ai des projets, et dans peu on entendra le bruit des violons dans le manoir des Chanclos. »

En prononçant ces mots, le capitaine embrassa le chevalier d’Olbreuse, et entra dans l’écurie de son Henri en fredonnant l’air d’une contredanse.

CHAPITRE VI.

Quiconque ne sait pas vider une futaille,

Ni d’un joli minois houspiller la candeur,

N’est pas digne de moi… Qu’il s’écarte, qu’il aille

Chercher en d’autres lieux ce qu’il croit le bonheur…

Il n’aura point ma fille !…

H…… comédie inédite.

Pendant que l’officier de Chanclos, en caressant son Henri, s’occupait avec complaisance du projet qu’il avait communiqué à d’Olbreuse, pour le débarrasser de la rivalité de l’Italien Villani, et plus encore des affaires importantes qu’il avait à traiter de concert avec le sire de Vieille-Roche son digne ami, l’honnête Jackal et son escorte noire conduisaient Jean Pâqué dans les prisons d’Autun. Le vieillard avait conservé le plus grand calme pendant toute la route, et il ne paraissait nullement s’inquiéter des suites que son arrestation pouvait avoir. Sa sérénité ne fut point altérée en voyant les guichets s’ouvrir et se fermer sur lui. Il se plaça devant la table chargée de pain noir et de l’eau pure destinés à ses repas, du même air qu’il se serait assis à un banquet somptueux. Il resta vingt-quatre heures sans entendre parler de rien, et sans apercevoir ni juge ni guichetier. Sur le soir du second jour de sa captivité, il vit la porte s’ouvrir, et paraître le geôlier de la prison un grand panier couvert sous le bras. Le geôlier découvrit le panier, et en tira ce qu’il contenait. C’étaient une bouteille de vin vieux, une volaille, du jambon, des liqueurs et de la pâtisserie.

« Voilà bien des cérémonies pour un pauvre prisonnier ! dit le vieillard en s’adressant au guichetier.

— C’est l’habitude de la maison, reprit celui-ci ; allons, camarade, profitez du temps qui vous reste ; mangez, buvez, donnez-vous-en ; demain à cinq heures du matin vous n’aurez plus besoin de rien.

— Que voulez-vous dire ?…

— Parbleu ! cela est assez clair. Ce repas est celui du paradis c’est celui que nous sommes dans l’habitude de donner aux prisonniers condamnés à mort.

— Aux prisonniers condamnés à mort ! dites-moi, mon ami, mon arrêt serait-il déjà prononcé ?…

— C’est une affaire faite, reprit le geôlier tout naturellement, et il en faut prendre votre parti.

— Je vois effectivement, dit le vieillard en souriant, que c’est la seule chose qui me reste à faire… Le grand sénéchal de Bourgogne est-il dans cette ville ?

— Il y est arrivé cette après-dînée, et il s’occupera ce soir de signer les différents arrêts ; ainsi soyez tranquille, vous ne languirez pas.

— C’est bien mon espérance… Ha ça, parlez-moi franchement, geôlier, aimeriez-vous à être pendu ?…

— Quelle demande ! reprit le guichetier étonné ; en a-t-on jamais fait une pareille à un honnête homme ?

— C’est qu’il dépend de vous de l’être demain matin, ou de gagner cent pistoles.

— Cent pistoles !… Que signifie ?…

— Je m’explique… Si dans une heure le billet que voici est remis en mains propres au grand sénéchal, cent pistoles d’or vous seront comptées. Dans le cas contraire, votre corps fera crier sous son poids la potence que les garçons du bourreau élèvent en ce moment.

— Et qu’est-ce qui me donnera les cent pistoles d’or si j’obéis ?

— Moi.

— Et qu’est-ce qui me fera pendre si je n’obéis pas ?…

— Moi.

— Allons donc… vous êtes fou, camarade, dit le geôlier brusquement.

— C’est ce que vous saurez demain matin, reprit le vieillard de l’air du monde le plus calme ; encore une fois, voulez-vous la corde, ou cent pistoles ?… choisissez… »

Le geôlier fixa avec attention l’étrange personnage qui lui parlait ainsi ; l’air et le ton calme du vieillard lui en imposèrent tellement, qu’il prit la lettre qui lui était offerte. « Me promettez-vous qu’il n’y a rien là-dedans qui puisse me compromettre ? demanda-t-il en tournant en tous sens le papier qu’il tenait entre ses doigts.

— Je vous le promets… Il n’intéresse que le grand sénéchal et moi… Mais séparons-nous, j’ai besoin d’être seul. N’oubliez pas surtout que la corde ou cent pistoles sont à votre choix… Je vous tiendrai parole… comptez-y… »

En disant ces mots, le vieillard tourna le dos au geôlier, et fut se rasseoir d’un air indifférent sur l’unique siège qui se trouvait dans sa prison. Le guichetier ferma la porte, et sortit en grommelant entre ses dents. Une demi-heure après il rentra, l’étonnement peint sur la figure, et s’approchant du vieillard, il lui dit respectueusement : « Maître, le grand sénéchal me suit.

— Voici les cent pistoles promises.

— Grand merci… » En ce moment, des pas nombreux se firent entendre dans le corridor qui conduisait à la prison de Jean Pâqué, et le grand sénéchal parut à la porte avec la suite nombreuse qui l’accompagnait ; sur un geste de l’inconnu, il ordonna à ses gens de s’éloigner, et entra seul dans la chambre du vieillard, dont il fit refermer la porte sur lui. Le sénéchal fit quelques pas en regardant silencieusement le vieillard, qui, plongé dans une profonde rêverie dont il nous serait difficile d’indiquer la cause, paraissait ne pas s’apercevoir de la présence du premier magistrat de la province.

« Est-ce vous qui vous nommez Jean Pâqué ? demanda le sénéchal.

— C’est le nom que me donne le vulgaire ; mon véritable nom n’est connu que du cardinal et de Dieu.

— Vieillard, vous êtes accusé d’un crime qui, s’il était prouvé, ferait tomber sur vous tout le poids de la vengeance des hommes. Votre air vénérable, votre ton n’annoncent point un vil scélérat. Peut-être êtes-vous victime de quelque calomnieuse accusation ?… c’est du moins ce que la lettre que vous m’avez fait remettre m’a laissé entrevoir. Parlez sans crainte, je suis prêt à vous faire rendre la justice qui vous est due.

— Vous ne pouvez rien pour moi, sénéchal, répondit l’étranger d’un ton de voix adouci ; non, vous ne pouvez rien.

— Si vous êtes innocent, comme j’aime à me le persuader, je puis vous sauver, car je le dois. Justifiez-vous, vous dis-je, et je vous jure sur l’honneur que la sentence qui vous condamne ne sera point exécutée.

— Il suffit de ma volonté, sénéchal, pour qu’elle ne le soit pas.

— Vieillard, vous êtes fou.

— Voilà bien l’orgueil humain ! ce qu’il ne conçoit point est erreur ou folie…

Mais je veux vous convaincre de la véracité de mes discours. Approchez, sénéchal, et jetez les yeux sur cet écrit.

— Que vois-je !… un ordre secret tout entier de la main du cardinal-ministre !

— Prenez-en connaissance. »

Le sénéchal lut à voix basse ce qui suit :

« Vous le voyez, sénéchal, dit le vieillard quand le baron d’Olbreuse eut achevé la lecture de l’important papier, loin d’être un aventurier et un vil assassin, il n’est en France aucune famille qui ne s’honorât de mon amitié, et aucun homme, tel puissant qu’il soit, qui puisse m’offenser impunément. Quant à mon nom, je le tais ; le contenu de ces lettres doit vous suffire pour me faire sortir de prison.

— Il suffit en effet, monsieur, reprit le sénéchal, et je vais ordonner de suite votre mise en liberté ; ce n’est pas tout, je vous donne ma parole que des informations vont être faites afin de connaître et punir les auteurs du complot dont vous avez, failli être victime.

— Vous savez ce qu’il vous reste à faire, sénéchal, et je n’ai pas la prétention de vous tracer la ligne de vos devoirs. Toutefois si les conseils de l’ami particulier du cardinal-ministre ont quelque poids à vos yeux, je vous prierai d’assoupir une affaire qui ne peut produire qu’un scandale sans résultat… Adieu, sénéchal ; je n’oublierai jamais votre intégrité et votre bienfaisance… Soyez sûr que le prince en sera instruit… Adieu… »

En prononçant ces paroles, le vieillard avait saisi la main du sénéchal, et la pressait amicalement dans les siennes. Une sensation extraordinaire paraissait l’agiter. Il s’abandonna pendant quelques instants à des pensées qui sans doute avaient des charmes pour lui ; mais triomphant bientôt de cette espèce d’attendrissement dont il parut honteux, il reprit l’air austère qui le quittait rarement, et dit au sénéchal : « Appelez vos gens ; je suis prêt à partir. »

À la voix du sénéchal, l’escorte noire qui l’attendait se précipita dans la chambre du vieillard : elle crut qu’il s’agissait de punir, et dans ce dernier cas elle montrait toujours beaucoup de zèle.

« Geôlier, dit le sénéchal, levez l’écrou du prisonnier, et vous, Jackal, faites-lui-en délivrer copie.

— Mais, monseigneur, reprit le secrétaire, il y a jugement et condamnation à mort.

— Tant pis pour les juges, s’écria le sénéchal d’une voix terrible, car le gentilhomme est innocent… Messieurs, j’éclaircirai cette affaire. »

En parlant ainsi, il salua le vieillard, et sortit de la prison. Toute sa suite trembla, car il ne se commettait pas une injustice qu’elle n’en fut complice on auteur.

« Eh bien ! dit le vieillard en se tournant vers le geôlier, te repens-tu maintenant d’avoir été trouver le sénéchal ?

— Ô monsieur ! bien m’en a pris, répondit le guichetier en mettant une de ses mains sur son cou, et faisant sauter de l’autre les cent pistoles d’or… Mais par saint Pierre, le geôlier du paradis, qui pouvait penser que votre excellence fût un honnête homme à poches bien garnies ?… tout le monde y aurait été trompé… et là-dessus je vous dirai, monseigneur…

— Assez, vassal, assez… exécute les ordres du sénéchal, et mets-moi promptement à la porte de ta triste demeure. »

Le geôlier ne se fit pas répéter deux fois l’ordre que le vieillard lui intima ; il courut, il agit, et un quart d’heure après la sortie du sénéchal, l’hôte inconnu de l’officier de Chanclos traversait la grande rue de Dijon… »

Laissons le vieillard jouir de la liberté qui vient de lui être rendue, et retournons au capitaine, qui, la tête pleine d’importants projets, s’empressa de les mettre à exécution. Monté sur le fidèle Henri, il galopa jusqu’au cabaret où nous l’avons déjà vu boire avec le sire de Vieille-Roche. Comme Chanclos descendait de cheval, et qu’il le conduisait lui-même à l’écurie en caressant sa croupe, il se sentit frapper sur l’épaule.

« Eh bien ! mon ami, me voici exact au rendez-vous ?

— Bon, bon, de Vieille-Roche… Mais que veut cette jeune et jolie demoiselle ?

— Chut ! mon camarade… c’est ma nièce…

— As-tu beaucoup de nièces comme ça ?…

— Hé,… hé !… dit en riant Vieille-Roche, tant que j’en veux… puis il tira à part le capitaine, et ajouta tout bas : « C’est pour notre jeune homme.

— Comment ça ?…

— Oui dà ! ne faut-il pas l’éprouver de toutes les manières ?…

— Vieille-Roche !… Vieille-Roche ! mon gendre n’est pas un étalon…

— Fi donc ! mon ami, c’est seulement pour examiner si… ce… enfin ce qu’il dira.

— Vieux Satan, tu as toujours été le plus égrillard de nous deux. »

Vieille-Roche sourit avec autant de grâce que purent le permettre sa trogne rouge et ses yeux verrons toujours un peu troublés.

— Maître Jean, s’écria Chanclos en entrant dans le cabaret, du vin, et de votre meilleur.

— Du meilleur, » répéta Vieille-Roche.

Comme ils allaient choquer leurs verres, ils entendirent le galop d’un cheval.

« Par saint Hubert, ton gendre est un fort bon écuyer, dit Vieille-Roche, qui se mit sur le pas de la porte… tudieu, comme il caracole !… il est à cinq cents pas… Maître Jean, mon cheval… »

Vieille-Roche se hâta de monter sur son coursier, et s’élançant contre le marquis de Montbard, il le heurta si fortement par malice, que ce dernier faillit tomber.

« Les chemins ne sont pas assez larges, maladroit ! s’écria le querelleur de Vieille-Roche.

— Bon homme, mesurez vos paroles…

— Ne parlez pas si haut, blanc-bec ; quand vous aurez, servi sous un général comme l’aigle du Béarn, je vous permettrai de venir vous frotter à une vieille lame.

— Je n’attendrai pas cela…

— Bien, bien ! dit en lui-même Chanclos caché derrière un arbre, en voyant l’impétuosité du jeune marquis et la rougeur qui colorait son visage.

— Vous voulez donc mourir ? repartit Vieille-Roche avec un air de vérité qui aurait fait croire la dispute réelle.

— Je ne dis plus rien, répliqua Montbard : en garde !… »

Leurs épées se croisèrent, et Vieille-Roche se plut à déployer toute sa science pour rendre vaine la fureur croissante du jeune homme ; mais lorsqu’il vit que Montbard l’avait presque touché :

« Bravo ! bravo ! s’écria-t-il en jetant sa rouillarde ; mon ami, c’est moi qui ai tort ; embrassons-nous, et venez vous rafraîchir.

— Monsieur, cela est impossible… une affaire importante m’appelle à Birague.

— Vous y cherchez, je parie, mon digne ami de Chanclos ?

— Qui peut vous en avoir instruit ?…

— Entrez, il est ici… »

Montbard étonné trouva en effet le capitaine achevant de siffler sa joyeuse fanfare.

« Monsieur, dit avec respect le jeune marquis, je vous cherchais pour une affaire d’où dépend le bonheur de ma vie ; mon ami le chevalier d’Olbreuse m’écrit qu’il est sur le point d’épouser sa charmante cousine, et son père doit se rendre en ce moment à Birague pour en fixer le jour…

— Nous savons tout cela, monsieur, interrompit le capitaine.

— Mais ce que vous ignorez, monsieur de Chanclos, c’est que j’adore Anna.

— Je le sais, monsieur… mais auparavant de parler de tout ceci, buvons…

— Monsieur, il ne dépendrait que de vous…

— De faire deux noces en une, interrompit Vieille-Roche en versant à boire.

— Mais, monsieur, ma fille vous aime-t-elle ?…

— Monsieur ?… je crois…

— Vous l’a-telle dit ?…

— Non, monsieur.

— D’où le savez-vous ?

— Buvez donc, reprit Vieille-Roche… buvez donc… Maître Jean, six bouteilles de plus... Et vous, jeune homme, répondez… d’où… savez-vous ?…

— Ah, monsieur ! si vous l’aviez vue me dire adieu !… » La nièce du pudique sire de Vieille-Roche, mettant à exécution ses instructions, lançait de vives œillades au jeune Montbard, qui, au grand désespoir du vieux buveur, ne la regardait nullement.

« Monsieur le capitaine, reprit le marquis, je n’ignore pas que mademoiselle de Chanclos est mal partagée du côté de la fortune, et très bien du côté de l’honneur ; ceci doit vous prouver que je l’aime, et…

— Après douze bouteilles bues, parler comme cela ! dit tout bas Vieille-Roche… quel homme ! Mais, mon ami, ses yeux ne brillent pas en voyant la jeune fille… »

L’honnête capitaine ne savait auquel répondre ; la tête commençait à lui tourner.

L’intrépide de Vieille-Roche s’écria : « Maître Jean, six autres bouteilles. »

Lorsqu’elles furent entamées, l’officier de Chanclos mit avec quelque peine son chapeau sur sa tête, et regardant son gendre futur, il lui dit : « Jeune homme, levons-nous, et sortons. »

Il se leva, et marcha sans chanceler comme les deux amis.

« Qu’as-tu donc, Chanclos ? tu vas de côté ?

— Vous vous trompez, sire de Vieille-Roche, M. le capitaine marche très droit. »

Ce dernier trait gagna le cœur de Chanclos : Monsieur, dit-il avec gravité… nous sommes honnêtes gens, et entre honnêtes gens il n’y a que des honnêtes gens ; néanmoins je vous donne l’assurance que ma fille, qui vous a dit adieu, et qui a beaucoup d’honneur, ne sera jamais qu’à… Vieille-Roche.

— Que dites-vous, monsieur ?

— Vieille-Roche… Oui ! sois témoin qu’elle ne sera qu’à M. le marquis de Montbard ici présent… »

L’honnête capitaine ne pouvait, en prononçant ces paroles, mettre le pied dans l’étrier…

En cet instant, un grand bruit de chevaux se fit entendre, et l’on aperçut le grand sénéchal de Bourgogne accompagné de quelques-uns de ses parents. Alarmé par la dernière lettre que son fils lui avait écrite, il venait réclamer la parole de son frère, et fixer le jour du mariage du chevalier avec Aloïse.

« Ha, ha ! vous voilà, sénéchal ? s’écria Chanclos ; vous allez à Birague ? nous vous y accompagnerons mon gendre et moi, honnête garçon que voici. »

Le sénéchal sourit en regardant le visage rouge de l’officier : le marquis de Montbard s’approcha pour le saluer avec politesse ; et il se joignit avec son beau-père à la troupe du baron d’Olbreuse.

On ignora toujours ce que devinrent l’égrillard de Vieille-Roche et sa nièce… restèrent-ils au cabaret, s’en allèrent-ils à la tour en ruines qu’habitait l’ami du capitaine ; l’histoire offre ici une vaste lacune.

Mathilde et son époux, instruits par un courrier de l’arrivée de leur frère, se promenaient dans l’avenue du château…

Ils paraissaient joyeux l’un et l’autre. En effet, le courrier avait apporté une lettre de Jackal, qui mandait à la comtesse que Jean Pâqué serait pendu à l’heure qu’elle recevrait le billet.

Villani, Aloïse et son cousin suivaient les nobles époux ; le marquis en les observant, et les deux amants en se donnant le bras. Ils s’arrêtèrent en apercevant la troupe annoncée par un nuage de poussière, et s’assirent sur les bords du fossé qui régnait autour des murs du château de Birague.

En voyant son frère, le comte de Morvan fut à sa rencontre. Le sénéchal mit pied à terre, et dit à haute voix en présence de l’assemblée : « Mon cher frère, avant d’entrer dans votre château, je désire que vous me déclariez si vous êtes toujours dans l’intention de remplir fidèlement la parole que vous m’avez donnée de marier nos enfants ?

— En douter, serait me faire une cruelle injure ! »

À ces paroles, la comtesse et Villani tremblèrent, tandis que d’Olbreuse serrait avec amour le bras de sa cousine.

« Eh bien, mon frère ! fixons le jour de leur union.

— Volontiers… dans trois jours !… »

Le sénéchal se jeta dans les bras de son frère, et… il s’arrêta.

La comtesse était évanouie, et le comte de Morvan stupéfait en voyant à dix pas d’eux Jean Pâqué causer avec le sire de Chanclos, qui le priait d’envoyer Anna au plus tôt. Le vieillard disparut, porté par un coursier magnifique, en s’écriant : « S’il en est ainsi, ma tâche est remplie ; je rentre d’où je sors !… »

Cette voix fil revenir la comtesse : elle attribua sa faiblesse à des douleurs que nos mémoires authentiques ne spécifient pas ; elle prit le bras de Villani, et tout le monde entra au château en faisant des réflexions aussi diverses que les intérêts qui en étaient la source.

Le bruit des deux mariages se répandit partout… et le lendemain, mademoiselle de Chanclos arriva sous la garde de Jeanne Cabirolle.

CHAPITRE VII.

……… Il est donc des forfaits

Que le courroux des dieux ne pardonne jamais.

Voltaire.

La gloire des méchants en un moment s’éteint :

L’affreux tombeau pour jamais les dévore…

Racine.

… Les crimes secrets ont les dieux pour témoins !

Voltaire.

La présence imposante des deux frères forçait au silence l’impatiente Mathilde, qui voyait arriver avec peine le jour où d’Olbreuse allait s’unir à sa fille. Le touchant spectacle de leur amour, loin d’attendrir son cœur, la rendait triste, parce que son orgueil était blessé dans ce qu’il avait de plus cher… Les projets qu’elle conçut jadis, et dans lesquels elle se complaisait, échouaient devant le sénéchal, son fils et le comte de Morvan.

On était à la veille du jour du mariage. La comtesse, tourmentée par mille idées confuses, n’avait plus ce visage de hauteur qui lui servait à cacher ses soucis cruels. La délivrance de Jean Pâqué lui causait un mortel chagrin ; les rudoiements de son père ajoutaient à sa mauvaise humeur, et ses yeux fuyaient ceux de Villani, par la honte qu’elle ressentait d’y voir son impuissance écrite.

Villani attribuait cet état à la délivrance miraculeuse de l’inconnu. La scène Robert, les mots surpris, tout le lui faisait soupçonner ; et, voyant sa fortune évanouie, il forma le dessein de tenter un dernier effort en parcourant tout le château, espérant découvrir ce que Géronimo mourant fut prêt à dévoiler.

Mathilde eut un entretien avec son époux ; elle essaya vainement d’ébranler ses résolutions : ils parlèrent longtemps de leurs craintes… et restèrent enfermés une bonne partie de la journée… Villani remarqua cette séance extraordinaire, et surtout l’air atterré de la comtesse.

Ces trois personnages sombres et rêveurs formaient un singulier contraste avec les figures joyeuses de ceux qui habitaient le château. Le sénéchal oubliait volontiers sa gravité au milieu de sa famille ; d’Olbreuse et Aloïse, Montbard et Anna, et par-dessus tout Chanclos, ne faisaient entendre que l’expression de la joie et du bonheur.

Cependant le brave capitaine se trouvait gêné ; cette magnificence, ce ton ne lui convenaient point ; de Vieille-Roche lui manquait pour boire ; aussi se promit-il de le faire venir aux noces du lendemain et aux fêtes des jours suivants.

La prompte détermination des deux frères et le mariage expéditif d’Anna, nécessitèrent à Robert bien de l’embarras, et lui firent faire bien des conjectures sur la précipitation d’un mariage qui, chez les Morvans, ne devait se faire qu’avec poids et mesure. Christophe, les écuyers et les piqueurs suffirent à peine pour porter cette nouvelle de châteaux en châteaux, avec les invitations pour toute la haute, basse et moyenne noblesse d’Autun et de Dijon, et aux grands alliés de la famille qui se trouvaient en cour : c’est Robert qui dépêcha à Paris le courrier extraordinaire.

« Depuis bien longtemps pareille chose n’est arrivée : j’aurai vu trois mariages durant mon intendance, » dit-il au premier écuyer en lui remettant le paquet scellé du sceau ordinaire de la famille…

Lorsqu’à l’exception du courrier extraordinaire, chacun des gens fut à son poste dans le château ; que le chef manœuvrait dans les cuisines comme un général d’armées entouré de ses marmitons, aides-de-camp, etc. ; que les valets nettoyaient les cours, la chapelle, le château ; que l’on sortait du trésor de la famille tout ce qu’il y avait de beau et de resplendissant. Robert revêtit tous les insignes de sa dignité, mit sa médaille extraordinaire, ses souliers à la poulaine, craquants dix fois plus que les autres, etc. Il marcha d’un pas grave vers le salon où toute la famille était assemblée, et il rumina un commencement de harangue. Il trouva les deux futures examinant d’un visage riant les parures étalées sur deux meubles ; d’Olbreuse et Montbard recevaient leurs compliments d’un air enchanté ; le comte de Morvan n’avait plus de tristesse : ce doux spectacle le tira de sa mélancolie ; le sénéchal et la comtesse causaient, et Chanclos, au moment où Robert entra, s’écriait :

« Avouez, mes gendres, que je suis… »

L’aspect de la figure diplomatique de l’intendant, son balancement cérémonieux, interrompirent Chanclos, qui se mit à rire, ainsi que le comte et le sénéchal ; heureusement Robert ne s’en aperçut pas.

Arrivé à dix pas du comte, il le salua : le comte s’assit dans un fauteuil ; la maligne comtesse se mit sur une chaise à ses côtés ; le sénéchal, et le reste de la famille, se groupa d’une telle manière, qu’on aurait cru voir un grand prince donner audience.

« Digne héritier des Morvans, dit Robert sans se déconcerter, je viens, selon l’usage antique établi depuis Mathieu XIX, (car vous savez qu’il est impossible de lire les chartes précédentes) vous complimenter sur l’événement heureux que… qui… dont ce jour est l’aurore !… »

Robert, sur cette figure, s’arrêta :

« Oui, monseigneur, honoré de votre confiance, je vous apporte l’hommage de tous les sujets du petit empire que vous m’avez donné à gouverner ; et je viens réclamer de vos bontés l’autorisation d’accorder des gratifications, et de faire les promotions d’usage. On a toujours eu soin dans la famille d’en agir ainsi à chaque grand événement ; témoin lorsqu’Henri IV

— Dites l’aigle du Béarn, s’écria Chanclos en caressant henriette.

— Ce titre n’est pas consigné dans les annales de mon intendance… »

Jusque-là, Robert s’était tenu légèrement incliné, et ses gestes se réduisaient à un mouvement périodique de sa main droite, qu’il conduisait vers le comte en la faisant partir du cœur. Mais la péroraison exigeant de plus grands développements ; il dit, en regardant l’assemblée, et en balançant ses deux bras :

« Quant aux vassaux, je laisse à monseigneur à décider ce qu’il fera pour eux, en observant toutefois que, sous Robert VII, ils furent, en semblable circonstance, exemptés de leurs redevances pour une année : j’ajouterai que le trésor est dans un état satisfaisant, que nos serfs sont soumis et obéissants, et qu’ils restent dans l’ignorance que Mathieu XLIV, un de vos plus glorieux ancêtres, a toujours exigée.

Le premier mouvement de l’assemblée avait été de rire de la comique ambassade de l’intendant ; mais ses cheveux blancs, le désintéressement qu’il montra en ne demandant rien pour lui ; enfin, sa bonhomie, intéressèrent. Le comte se leva, et dit avec un accent de dignité qu’il savait prendre à propos :

« Retirez-vous, monsieur Robert ; je vais en délibérer. »

Le comte savait le faible de son vieil intendant, et chacun chercha un titre nouveau dont on put le décorer.

Le sénéchal proposa de le faire écuyer ; la comtesse, de le créer chancelier de la maison de Morvan : le comte observa qu’il n’y en avait jamais eu.

« Mais, dit le sénéchal, mon grand-père nous disait qu’il exista des conseillers privés de la maison de Morvan ; et je me rappelle avoir vu dans les registres de la sénéchaussée, qu’ils ont droit de présence aux élections des députés aux états-généraux.

— Oui, dit le comte ; tenons-nous-en là. »

Robert ne se contenait pas de joie, en voyant la majesté que son maître déployait en une telle circonstance. Il trouva Christophe dans le salon des ancêtres, et il lui dit en l’embrassant : « Jamais Mathieu n’a présidé mieux que cela sa famille… Retirez-vous, monsieur Robert, je vais en délibérer ; sens-tu, Christophe, sens-tu cette noblesse, cette dignité convenable à l’égard d’un intendant ? Mathieu XLIV était plus sévère ; Mathieu-le-Grand, je ne l’ai pas connu… Mais celui-ci ?… quelle intendance !… Christophe… »

Chanclos vint dire à Robert d’un air comiquement majestueux : « Le comte mon gendre vous mande.

— Vois-tu, Christophe ?… »

Robert entra.

« Monsieur Robert, nous vous laissons le maître d’agir comme vous l’entendrez, pour nos vassaux. Quant à vous… Nous avons pris le conseil de notre frère, afin de récompenser dignement vos services et votre désintéressement ; dès ce jour, vous quitterez le titre d’intendant, et nous vous nommons conseiller privé de la maison de Morvan, en y comprenant toutes les prérogatives qui s’y rattachent : ce titre vous enlève toute tache de roture et vous fait faire un premier pas vers l’anoblissement. Vous avez droit aux élections, et celui de présence à notre sénéchaussée particulière ; nous vous installerons au plus tôt. »

Robert pâlissait, rougissait, tortillait son bonnet de velours noir, serrait les coudes, et ne savait pas s’il faisait jour ou nuit : il balbutia : « Mo… seigneur… c’est… beaucoup… d’ho… nneur. Je… »

La comtesse lui présenta sa main à baiser, ainsi que les jeunes mariés. Quand le conseiller s’en fut, il voulut à toute force sortir par une armoire ; Chanclos lui montra son chemin, et lui ouvrit la porte…

« Ah, Christophe !… mon fils, mon garçon… viens à l’intendance !… » Ce mot mon fils fit tressaillir l’enfant de la chaste Cabirolle. Robert se jeta dans son fauteuil pour respirer… « Sonne la cloche pour faire venir toute la maison de monseigneur ! »

Chacun accourut. En les voyant, le conseiller prit une attitude semi-majestueuse ; il se pencha dans son fauteuil, croisa ses jambes en balançant la supérieure, et mit une main sur le bras de son siège, et de l’autre se gratta le menton, le front, la joue : on fit tourner sa médaille selon ses discours.

« Je vous mande pour distribuer à notre gré les grâces dont Mathieu XLVI, comte de Morvan, m’a laissé la distribution. Toi, Christophe, je te nomme secrétaire de l’intendance : tu as des moyens ; mais sois moins insolent envers tes camarades, et double ton respect à mon égard. Il ne s’agit plus d’un intendant : belle dignité, sans doute ! mais monseigneur m’a promu à la place éminente de conseiller privé de la maison de Morvan ; chose qui ne s’est pas vue depuis deux cents ans.

— Vous autres, pages, postillons, laquais, suisses, chefs, courriers, cochers, cuisiniers, palefreniers, portiers, écuyers, veneurs, piqueurs, frotteurs, sonneurs, valets de pied, de chambre, de cour, de ville, de campagne, d’écurie, concierges, aides de cuisine, majordome, femmes de charge, de chambre de madame, de mademoiselle, de château, marmitons, laveuses, blanchisseuses, etc., il vous est accordé un an dégagés pour gratification ; mais songez à l’avenir à ne pas lever des yeux aussi hardis sur le conseiller que sur l’intendant. Allez… »

L’intendance retentit des cris : Vive monseigneur ! vive son conseiller !

Robert fut enchanté, et dit tout bas : « Ce sont de bons sujets, au total.

— Restez, Christophe !

— Vous sentez, jeune homme, qu’il faudra maintenant garder un décorum, avoir un costume de secrétaire ; modèle-toi sur moi, mon enfant ; je t’apprendrai à lire les registres des Morvans, à faire l’addition et la soustraction, mais surtout la multiplication ; ensuite comment on pèse les monnaies, à tenir les registres ; ce que c’est qu’actif et passif, quittances ; et dans trente ans je pourrai t’initier aux derniers secrets ; te montrer, par exemple, l’enveloppe de la fameuse quittance des quatre cents marcs, le trésor, etc., etc. ; pour le présent, sois docile, et cela ira bien. » En disant cela, Robert lui tape légèrement sur la joue… « Tu prendras provisoirement une chaîne d’argent et une très petite médaille ; nous l’augmenterons selon tes mérites. »

Christophe ne fut pas plutôt sorti, que Robert dressa dans les annales robertiniennes le procès-verbal de ce jour : la joie l’empêche de penser à la promptitude du mariage : et lorsqu’il fit les honneurs au dîner, l’air respectueux des officiers l’enchanta : il leur parla du ton affectueux de la grandeur ; et un marmiton, plus fier que les autres, l’ayant appelé monsieur de Robert, il fut sur-le-champ promu au grade de valet de pied.

Cependant, la comtesse, troublée par la terreur que la délivrance de Jean Pâqué avait excitée, s’accusa du retard qu’elle mit à exécuter ce dont elle était convenue ; alors elle résolut courageusement de se rendre le soir même à l’endroit où la victime avait succombé pour s’assurer de l’absence de la plus énergique des preuves…

Son mari, forcé de découvrir les secrets que chaque Morvan possédait de l’existence d’un souterrain dont l’entrée était inconnue, donne à la comtesse tous les renseignements nécessaires pour arriver à ce lieu redoutable par ses souvenirs.

Le soir chacun se réunit au salon pour jouer aux insipides jeux du temps : la comtesse hâta le moment de la séparation en feignant un violent mal de tête ; elle renvoya ses femmes, et ne se déshabilla point ; elle garda sa robe blanche et son corset noir enrichi d’une ganse d’or : une simple mousseline était jetée sur ses épaules blanches comme l’albâtre, un peigne retenait ses cheveux noirs… Elle attendit avec anxiété que le sommeil eût envahi le château pour sortir… Nulle lumière n’éclairait sa chambre, si ce n’est un rayon parti de sa lanterne sourde mal fermée…

Mathilde debout, appelant son courage, tenant une torche, son voile précieux et sa lanterne, se disposait à marcher…

Mais déjà Villani parcourait le château d’un pas léger. Il a visité les combles, les longs corridors, les salles abandonnées ; il traverse les galeries pour se rendre à la tour où va souvent Robert. Il est dans la vaste cour, près de la citerne, et caché par un angle de la muraille, où l’intendant donna le coup sur le nez de feu Géronimo ; il examina la beauté de cette masse pittoresque, lorsqu’au perron se montre tout-à-coup un blanc fantôme portant une torche qui répandit une soudaine lumière… c’était la comtesse indécise… Sa marche silencieuse au milieu de la nuit et de cette vaste cour, produisait un effet digne de Rembrandt. Villani suit ses mouvements avec joie… il va donc l’instruire de ce secret important. Mais il frémit quand il voit la pâle Mathilde se diriger vers la citerne, et marcher droit à lui. Elle arrive ; elle se place entre la citerne et lui, et disparaît au milieu d’un bruit traînant semblable au mugissement d’une porte massive… Le marquis se décide à la suivre ; il tremble en apercevant la longueur d’un vaste souterrain qui se prolonge au-delà de Birague. Il voit la comtesse, qui semble voler avec rapidité ; les fentes du rocher laissent passer de faibles rayons de la lune, qui ne servent qu’à faire paraître la nuit éternelle de ce lieu plus sombre et plus horrible : le passage est souvent intercepté par l’amas de pierres tombées de la voûte, les pieds de la comtesse sont froissés par leurs pointes aiguës et mouillés par les eaux qui découlent goutte à goutte des parois humides… Fatiguée, elle s’arrête, et s’assied sur une pierre froide ; Villani n’ose en faire autant ; il retient son haleine, reste dans la même position ; et, malgré son épée, il tremble devant une femme. Au milieu de ce silence le plus extrême, les gouttes d’eau tombent, et font un bruit répété par intervalles égaux : cette espèce d’avertissement du temps qui s’écoule inspirerait la mélancolie à une âme vertueuse : à la comtesse et à Villani, il dépeint le remords qui frappe sans cesse un cœur coupable. Elle frémit et de cette idée lugubre, et du chemin qui reste à parcourir, et des obstacles qu’il reste à surmonter. Les pointes triangulaires des pierres, les herbes qui croissent, les redans et les enfoncements rocailleux du souterrain, sont diversement éclairés par de rares interstices qui produisent des effets nocturnes très imposants. Cette voûte basse l’attriste. Elle tourne alors ses regards vers la route qu’elle vient d’achever ; elle croit apercevoir dans le lointain, faiblement coloré, un témoin, un démon, ou plutôt l’ombre de la victime qui la poursuit : ses cheveux, en se dressant, chassent le peigne qui les retient ; il se brise en tombant. La comtesse est en proie à une violente stupeur, et ses yeux égarés se fatiguent à chercher un être dans les formes fantastiques que l’obscurité prête à Villani. Mathilde a froid et tremble ; ses cheveux sont épars ; à la voir de loin dans sa robe blanche, et dessinée en ses contours par la lumière tremblante qui fait briller l’or de son corset, on la prendrait pour le génie des ruines effrayé de ses propres destructions. Elle a l’audace de continuer sa route avec ardeur, poussée par sa nécessité cruelle, et Villani la suit, poussé par l’avarice et l’ambition.

Enfin, elle voit une grotte plus sombre et plus spacieuse formée par la fin du souterrain… Cette espèce de grotte se trouvait placée sous la chapelle antique du château de Birague, et recevait son jour par les fortifications. « C’est là, dit-elle. » Elle prend sa torche, ouvre sa lanterne et l’allume ; la torche pétille d’un feu noirâtre, et la comtesse est saisie de l’horreur la plus profonde, en apercevant, sur une pierre couverte de sang, le squelette accusateur de la victime. Les os blanchis se tiennent encore… À l’instant, en surmontant sa terreur, elle approche, la tête se détache, et retentit en roulant à ses pieds… Elle jette un cri, et tombe ; la torche est à terre, et brûle toujours, en répandant une fumée sulfureuse.

Villani saisit ce moment pour se placer dans un enfoncement d’où il pouvait tout voir sans être vu. Un sentiment invincible de pitié se glissa dans son âme, en voyant la belle Mathilde terrassée par le remords, pâle, étendue, les cheveux en désordre et l’œil éteint ; elle se relève péniblement en disant : « Grand Dieu ! qu’un crime dure longtemps ! » Elle regarde avec compassion ces côtes circulaires et vides, les bras et les jambes qui indiquent la trahison par leurs dispositions. Son imagination frappée les revêt de ce qui leur manque ; elle anime ces débris, et voit sa victime se relever en criant : « Vengeance ! » d’une voix éclatante…

Toutes les conséquences du crime se déroulent… Alors elle se baisse, ramasse tous ces ossements de ses mains désespérées, en forme un bûcher ; cette femme, curieuse de sa parure, les enveloppe de son voile et de riche mousseline, et met le feu avec sa torche, et ses yeux brillent de joie en voyant la flamme pétiller ; elle l’attise, le feu colore son pâle visage d’une teinte rougeâtre ; la grotte est éclairée, et Villani tressaille d’horreur à l’aspect de cette femme échevelée, le sein nu, qui semble apprêter un festin de cannibales. En s’acharnant à ce travail, le feu cessa par degrés avec les derniers vestiges d’un être qui pense. Une faible lueur s’échappe à peine par moments du bûcher mortuaire. La lanterne donne une masse de lumières plus pure ; alors Mathilde disperse les cendres, gratte les traces du sang et du feu ; elle jette des regards inquiets pour voir si tout est naturel : elle dispose des pierres, en détache de la grotte, et couvre cette place de débris de ciment… Son visage est défiguré par l’espèce de convulsion causée par l’empire qu’elle veut prendre sur les sensations qui l’accablent… Et c’est la veille de l’union de sa fille, Aloïse dort du sommeil de l’innocence, et la mère veille pour achever un crime de vingt ans !... Après un dernier regard : « Plus de traces, dit-elle ; le crime est impossible à prouver !… » Et elle s’échappe avec rapidité, les mains souillées, les yeux pleins de larmes, le cœur bourrelé, et les cheveux en désordre ; elle court sur les pierres pointues ; elle s’enfuit de ces lieux, en aspirant après le repos de son lit. Sa robe flottante est accrochée par l’épée de Villani ; une sueur froide s’empare de Mathilde ; elle reste immobile, et ne reprend ses sens qu’après une angoisse cruelle. Elle continue sa route en écoutant d’une oreille attentive, et semblable à la vengeance céleste ; Villani la suit d’un pas tardif. Enfin elle respire en plein air, et la porte est refermée sur l’Italien curieux.

Mathilde court, et bientôt elle a regagné son appartement ; elle s’applaudit d’avoir assuré son impunité, et de ne point avoir eu de témoin : la fatigue, ses émotions, tout contribue à lui procurer un sommeil assez tranquille.

Villani se désespérait, et maudissait son imprudence ; il voyait déjà la pâle mort et la faim s’approcher ; il retourne sur ses pas, et va prendre les morceaux du peigne de la comtesse ; il examine si le souterrain n’a pas d’autres issues ; il erre, revient à l’entrée, et s’assied sur une pierre pour attendre le jour.

Il entend des pas au-dessus de lui ; il prête l’oreille, et se dirige du côté du bruit, en bronchant contre une marche ; alors il monte, et se trouve, après une dizaine de degrés, contre une porte entr’ouverte ; il la pousse, elle se referme sur lui. Il marche sans faire le moindre bruit, et traverse plusieurs appartements dont les meubles et les draperies tombent en lambeaux ; il reconnaît l’aile gauche du château, et se dispose à chercher l’escalier qui doit le mener dans la cour.

En arrivant dans la dernière pièce, il entend parler ; il s’arrête.

« … Il ne viendra pas !… j’ai cru pourtant que la porte s’est refermée… Ciel !… faut-il qu’ici demain la joie va régner, tandis que si je parlais… un seul mot y ferait dominer la douleur et le désespoir ! Fatal honneur, qui me fais ensevelir tout vivant. »

À ces derniers mots, Villani se glisse, et passe la tête dans l’appartement ; il contemple, aux rayons blafards de la lune, un vieillard vénérable couvert d’un manteau de velours bleu ; il ne ressemble en rien au juge du bal, ni à Jean Pâqué ; il est appuyé sur la cheminée, la tête dans sa main droite. Il est pensif ; sa taille était moyenne ; mais ses mouvements et sa tenue indiquent un homme grave.

Et l’on entendit Rachel qui pleurait ses enfants !…

« C’est un ecclésiastique, » dit Villani en lui-même.

Le marquis avait à la main tous les morceaux du peigne de la comtesse ; il en laisse par mégarde tomber un seul.

À ce bruit insolite, le vieillard lève subitement les yeux ; et voyant l’Italien baissé, il fond sur lui, l’entraîne, le serre avec rapidité, et s’écrie : « Malheureux !... infâme ! que viens-tu faire en ces lieux ?... rends compte à Dieu de tes crimes, ou plutôt songe, dit-il en le remuant fortement par la gorge qu’il tenait serrée au point d’étouffer Villani, songe à garder le silence sur ta venue ici ; ta mort suivrait une indiscrétion, ou plutôt meurs sur-le-champ. » À ces mots, le vieillard lâche Villani pour tirer un poignard. L’Italien, saisi de frayeur, s’élance dans l’escalier, et roule avec fracas jusqu’à la dernière marche. Son épée se brise, et il reste évanoui sous le portique dans la cour du château.

« Comment diable ! s’écria Robert, la porte est fermée !… et je n’en connais pas le secret : il ne doit donc pas venir… Allons-nous-en… Quel diable de tapage !… Ah ! c’est le chien d’Italien !… il est mort !… il l’aura tué ! »

L’intendant s’approcha à petits pas, et remua avec son pied le corps du marquis…

….

….

« Il y aura du nouveau, dit le fidèle serviteur des Morvans, en voyant que le marquis respirait… la mauvaise herbe croît toujours. »

 


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en mai 2020.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Lise-Marie, Alain C., Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Monsieur A. de Viellerglé [Honoré de Balzac], L’Héritière de Birague, tomes 1-2, Paris, Chez Hubert, libraire, 1822. D’autres éditions ont pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Château allemand, a été prise par Sylvie Savary.

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