Honoré de Balzac

JANE LA PÂLE

1836

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Table des matières

 

I 4

II 21

III 37

IV.. 52

V.. 67

VI 82

VII 94

VIII 107

IX.. 123

X.. 139

XI 243

XII 259

XIII 280

XIV.. 298

XV.. 306

XVI 321

XVII 330

XVIII 344

XIX.. 360

XX.. 373

XXI 386

Ce livre numérique. 397

 

I

— Il est donc riche, madame ?

— Oh ! très riche, car il a un intendant. Quand je dis un intendant, c’est plutôt une espèce de maître Jacques, cumulant les fonctions de valet de chambre, d’écuyer, de maître-d’hôtel.

— En tout cas, s’il est riche ? il n’est guère poli…

— Comment cela, ma chère amie ?

— Comment ?… Ne vous devait-il pas une visite ? Quand on arrive dans un pays où se trouvent quelques personnes comme il faut, il me semble que l’usage exige…

— Certes, ma chère fille, tu es bien faite pour attirer l’attention ; mais faut-il s’étonner qu’un jeune homme transporté tout à coup de Paris à Chambly ne cherche pas de relations dans une petite ville où il ne compte pas sans doute se fixer ?

— Oh ! si je l’ai remarqué, ce n’est pas pour m’en plaindre ; nous ne sommes pas venues au village pour recevoir.

— Il est vrai… Cependant cette grande résolution commence à me peser un peu. Il est pénible, ma chère amie, après avoir vécu entourée de toutes les recherches du luxe, de se voir confinée dans une maison de campagne, à dix lieues de Paris, et loin de tout secours en cas de maladie.

Ici l’on entendit du bruit à la porte du salon, mais l’entretien était trop animé pour que les deux dames en pussent être détournées.

— À qui le dites-vous ? répondit la plus jeune. Croyez-vous, madame, que ce séjour soit de mon goût ? J’ai toujours, vous le savez, exécré la campagne ; mon rang, mes habitudes, m’appellent à Paris, que je ne reverrai peut-être jamais. Quand le monde vous paraît encore regrettable, croyez-vous qu’à trente-trois ans votre fille en soit assez lasse pour le fuir de son gré ? Si j’ai accepté cet exil, c’est pour tâcher de rassembler, à force d’économie, les débris d’une fortune dissipée par le mari que vous m’avez donné.

Ce reproche blessa au cœur la pauvre mère, qui s’efforça de réparer sa maladresse par l’aveu vingt fois répété de ses torts ; madame d’Arneuse l’interrompit.

— Allons, madame, le mal est fait, n’en parlons plus. Sa mort m’a rendu le repos, et toutes nos plaintes ne me rendront ni mes cent mille livres de rentes ni mon hôtel.

— Ah ! oui, s’écria la mère en soupirant, cent bonnes mille livres de rentes que ton père avait amassées avec tant de peine, et dont tu t’es vue dépouillée en quelques années.

— Si au moins il ne me restait pas une fille de ce triste mariage, j’aurais l’espoir de pouvoir me remarier.

Ici madame Guérin donna cours aux éloges exagérés que lui dictèrent la tendresse maternelle et le désir de rentrer en grâce ; madame d’Arneuse, à l’entendre, paraissait la sœur cadette de sa fille.

— Va, lui dit-elle en terminant, si ce jeune homme vient nous voir, il ne voudra pas croire que tu sois la mère d’Eugénie.

— Y pensez-vous, madame ! M. Landon ne daignera pas nous faire cet honneur…

L’air d’ironie qui accompagna ces paroles pouvait seul faire voir combien était piquée la femme qui les prononçait.

— Mais pourquoi pas ?… Quelque jour, en passant, il entendra jouer le piano… ou chanter… et… ce jeune homme a du monde, dit-on, il voudra savoir qui nous sommes. On dit qu’il est bien fait, spirituel ; et si ta fille…

— Mais ma fille est encore trop jeune pour se marier…

Pour cette fois, le dépit en personne prononça cette phrase. Madame Guérin, voyant la rougeur de sa fille, se tut et continua de broder en regardant souvent la fenêtre.

Eugénie, rentrant alors dans le salon, alla s’asseoir à côté de sa grand’mère ; mais, après avoir examiné le visage sérieux de sa mère et repris son ouvrage, elle se hasarda à dire bien doucement :

— Si M. Landon ne nous a pas fait de visite, c’est peut-être parce qu’il a trop de chagrin.

Cette phrase faisait supposer deux choses : d’abord que le léger bruit entendu à la porte du salon venait de la curieuse Eugénie ; elle avait voulu savoir ce qu’on disait en son absence, et la pauvre petite en avait bien le droit. Ensuite on pouvait conjecturer que la jeune personne n’était pas contente de voir expirer la conversation, surtout quand il s’agissait de M. Horace Landon.

— Mais, mademoiselle, à quel propos cette observation vient-elle… et qui a pu vous dire que M. Horace eût du chagrin ?

La jeune fille rougit, et, répondant à la seconde question en éludant finement la première :

— C’est Marianne, dit-elle, qui prétend l’avoir appris du domestique de M. Landon.

Détournée par cet innocent subterfuge, l’attention de madame d’Arneuse se porta tout entière sur un point qui prêtait à la contradiction.

— Eh bien, dit-elle, je tiens de Rosalie que M. Horace est très gai ; mais, Eugénie, rappelez-vous bien que je ne veux pas que l’on parle chez moi de cet inconnu. Vous m’entendez ?…

Un oui, madame, timidement prononcé fut toute la réponse d’Eugénie, qui poussa un soupir et baissa les yeux sur son ouvrage, non sans envier le privilège acquis à sa grand’mère de travailler auprès de la fenêtre et de voir passer M. Landon à son retour de la promenade.

C’était un véritable tableau de genre que le groupe de ces trois femmes : la vieille grand’mère, ses lunettes sur le nez, brodait une collerette ; sa fille, tenant un livre, annonçait par sa pose et par sa mise que l’orgueil lui faisait dédaigner les travaux du ménage. Sa figure altière contrastait singulièrement avec la douceur empreinte sur le visage de la tremblante Eugénie, qui travaillait sans mot dire, et dont la jolie tête restait toujours penchée sur un sein gonflé de soupirs. La bonne grand’mère jetait de temps en temps un regard affectueux à sa petite fille, qui répondait à cette caresse par un coup d’œil furtif qu’elle semblait vouloir dérober à l’inquisition de sa mère.

Cette famille habitait une jolie maison de peu d’apparence, située à l’entrée de Chambly, et où la vue s’étendait sur une campagne accidentée connue sous le nom de vallée de l’Île-Adam. Cette vallée, moins célèbre mais plus riante que celle de Montmorency, qui la sépare de Paris, est couronnée par de vastes forêts et divisée en plusieurs vallons qu’embellissent les gracieux détours de l’Oise. De riants villages étagés sur les collines qui bordent les rives du fleuve jettent sur tout le paysage un air d’animation et de fête dont le charme ne laisse pas regretter les beautés sévères qui manquent à toute la contrée.

La scène que nous venons de raconter se passait dans un salon régulier où deux fenêtres s’ouvraient sur des jardins et deux sur la rue. La grand’mère, que nous avons montrée brodant une collerette pour Eugénie, était âgée de soixante et quelques années ; sa fille avait trente-trois ans, ce qu’elle répétait si souvent depuis quatre ans, que tout Chambly le savait ; pour Eugénie, sa petite-fille, elle entrait dans cet âge charmant où le mariage est une terre promise sur laquelle on ne jette que des regards furtifs.

La grand’mère, madame Guérin, veuve depuis longtemps d’un fermier-général, demeurait toujours avec madame d’Arneuse. Avant la Révolution, madame Guérin avait marié sa fille à M. d’Arneuse, par suite de l’ambition qui poussait tous les financiers à rechercher l’alliance des maisons nobles, et M. Guérin, n’avait point hésité à sacrifier une grande partie de sa fortune pour faire de sa fille une femme de qualité.

Cette union eut, comme la plupart des mésalliances, les suites les plus fâcheuses. Mademoiselle Guérin, devenue madame la marquise d’Arneuse, donna l’essor à l’orgueil, sa passion dominante. Elle punit sévèrement sa mère d’avoir désiré ce mariage ; elle l’écarta de son hôtel et la bannit de ses réunions. Madame Guérin dévora ses larmes sans se plaindre, et chercha même à excuser sa fille auprès de l’avare fermier-général ; mais madame d’Arneuse, ivre de vanité, finit par ne plus recevoir sa famille.

M. d’Arneuse était le type du dissipateur. Il avait mangé une grande partie de sa fortune avant d’épouser mademoiselle Guérin ; ce mariage ne rétablit point ses affaires et ne fit que retarder de quelques années sa ruine, car la marquise, enchantée d’avoir le droit de vivre noblement, mit à honneur d’imiter son mari. Alors, quand les biens de M. d’Arneuse furent tout à fait dissipés et que son espoir ne reposa plus que sur des substitutions dont les effets étaient fort éloignés, il trouva dans les biens de sa femme une ressource que celle-ci lui abandonna volontiers et qu’elle contribua même à épuiser en peu de temps.

Au milieu de cette splendeur, il faut avouer que madame d’Arneuse, quoique coquette et vaine, sut conserver une réputation de vertu que le peu d’agréments de M. d’Arneuse dut rehausser aux yeux du monde. Cette réserve, dont l’orgueil et la sécheresse du cœur firent peut-être tous les frais, lui valut les hommages de quelques hommes à la mode. La marquise eut soin de laisser éclater leur poursuite, et plus encore ses dédains, et prit de là occasion, dans ses rapports avec son mari, de se targuer à tout propos de sa vertu comme d’un trésor chèrement acquis. Madame, allant sans cesse au bal, à l’Opéra, faisant plusieurs brillantes toilettes par jour, laissant un intendant administrer ses biens, donnant des fêtes élégantes, ainsi que cela se pratiquait jadis ; monsieur jouant, ayant des maîtresses, crevant des chevaux, perdant des paris, comme on faisait, dit-on, autrefois, comme on fait peut-être encore aujourd’hui, finirent par se ruiner noblement. Le pauvre Guérin, avare comme doit l’être un fermier-général qui a été laquais, mourut de chagrin en voyant s’évanouir en fumée le fruit de ses peines, de son usure et de ses travaux. Tout ce que l’on sait d’authentique sur la douleur de madame d’Arneuse, c’est qu’elle prit le deuil.

À cette époque éclata la Révolution. Fidèle aux principes qui dirigeaient l’aristocratie, M. d’Arneuse émigra, ne laissant guère en France que des dettes. Sa situation était de celles où l’on se bat en désespéré ; ce fut le parti qu’il prit ; un duel lui fit rencontrer à Coblentz la mort qu’il avait cherchée en vain sur le champ de bataille. Passionné pour le jeu de trictrac, le marquis faisait avec un personnage important une partie dont les enjeux étaient considérables. Il se voyait sur le point de terminer un coup brillant qui devait lui donner un avantage immense. En effet, son adversaire avait entassé la fatale pile de misère ; mais le coin de M. d’Arneuse était vide, et M. S*** amena trois fois de suite bezet. D’Arneuse s’écrie aussitôt que les dés sont pipés, S***, irrité, fit à la joue de son adversaire ce qu’il avait fait au coin, c’est-à-dire qu’il la battit à vrai. Le jour, l’heure, le pré, les armes, les témoins furent choisis, et le lendemain M. d’Arneuse périt, regrettant moins la vie que la partie.

Cet excellent joueur ne fut pleuré de personne, pas même de sa femme, qui n’avait épousé que son nom. Cette mort vint assez à temps pour que madame d’Arneuse pût garder, toutes dettes payées et l’honneur sauf, mille écus de rentes, qui, par une fatalité singulière, se trouvèrent dépendre de la fortune de M. d’Arneuse. Eugénie était le seul fruit de leur union. L’obligation d’élever une fille en bas âge et de lui léguer des exemples de vertu fut une espèce de charge qui sembla déplaire à la jeune veuve.

Au milieu de ce grand naufrage, madame d’Arneuse ne conserva que son orgueil et ses prétentions : elle retrouva sa mère immuable dans sa bonté ; car madame Guérin consentit à vivre avec elle, pour joindre six mille livres de rentes qui lui restaient au faible revenu de sa fille ; et le village de Chambly, dix ans avant le moment où commence cette histoire, avait été choisi pour servir de tombeau aux grands airs de madame d’Arneuse : elle espérait, à force d’économie et de privations, pouvoir sortir de la médiocrité, et reparaître au grand jour de la capitale. C’était là tout son avenir.

Les résultats naturels de ces antécédents ont à peine besoin d’être énoncés ; madame d’Arneuse, aigrie par ses malheurs, devint fort difficile à vivre ; à défaut de sensibilité, une vivacité toute nerveuse, qui lui était propre, la faisait rapidement passer des espérances les plus ambitieuses au plus profond découragement. Sa vie fut constamment mêlée de joie et de peines factices. Enfin, l’amour de la domination, qui est la passion de ces âmes hautaines, devint la source des seuls plaisirs réels qui lui restèrent, plaisirs dont sa fille et sa mère firent tous les frais. Eugénie avait à ses yeux mille torts ; le premier celui d’être née ; aussi la pauvre petite semblait-elle vouloir, à chaque instant, en demander pardon par le regard suppliant qu’elle jetait à sa mère. Ensuite, Eugénie avait une charmante figure, qu’embellissait encore un air de soumission et de douceur.

L’aspect d’Eugénie faisait naître une émotion d’autant plus vive, qu’à travers la crainte que lui inspirait madame d’Arneuse, l’amour filial et le respect brillaient dans les regards qu’elle portait sur sa mère : elle épiait le moindre geste, et cette tendre fille prévenait les ordres et les désirs, plutôt par tendresse que par crainte des reproches. Une joie enfantine animait son visage lorsque ses attentions n’étaient pas dédaignées ou quand madame d’Arneuse les recevait avec moins d’indifférence qu’à l’ordinaire. Elle semblait comprendre la situation de sa mère, qu’elle plaignait et dont elle excusait les travers et les caprices.

La grand’mère, madame Guérin, souffrait de voir sa petite-fille traitée avec tant de rigueur ; mais sa tendresse pour madame d’Arneuse et sa faiblesse naturelle l’empêchaient de se prononcer hautement en faveur d’Eugénie.

Elle-même, d’ailleurs, malgré son grand âge et le dévouement dont elle avait donné tant de preuves, n’était pas à l’abri des exigences de sa fille ; mais elle opposait à cette incessante tyrannie l’impassibilité de la vieillesse, et s’accusait elle-même des défauts de madame d’Arneuse, pensant qu’un mariage mieux assorti eût accru la fortune de sa fille, diminué son orgueil et adouci son caractère. Aussi n’intervenait-elle dans les querelles domestiques que pour recommander à Eugénie de ne pas heurter sa mère, de voler au-devant de ses désirs et de l’aimer toujours.

Madame d’Arneuse, au milieu de cette médiocrité de fortune, agissait comme madame de Montespan, qui, n’étant plus maîtresse de Louis XIV, exigeait encore les respects dus à une reine ; madame d’Arneuse voulait être servie comme lorsqu’elle avait cent mille livres de rentes. Or, Marianne et Rosalie, les deux seuls domestiques qui fussent restés à son service, avaient bien de la peine à représenter dignement l’ancienne maison ; aussi Eugénie prenait-elle une grande part aux soins que l’on prodiguait à sa mère : elle excusait les domestiques autant qu’elle le pouvait, et les suppléait pour tous les soins délicats qu’on ne peut attendre des subalternes. Reconnaissantes de cette condescendance qui ne compromettait en rien la dignité d’Eugénie, ces deux femmes ne gardaient leurs places que par affection pour leur jeune maîtresse, qui répandait un charme inexprimable sur les rapports même les moins intimes. Toutes deux déploraient secrètement la tyrannie qui pesait sur cette aimable personne, et Eugénie trouvait en elles un appui plus grand qu’on ne pourrait l’imaginer, car les deux bonnes formaient en sa faveur une ligue permanente ; et si l’on songe à quel point les maîtres sont entre les mains de leurs valets, on concevra facilement de quel secours Rosalie et Marianne étaient à la pauvre Eugénie.

Cette maison ressemblait donc à toutes les maisons du monde : calme à la superficie, mais troublée dans l’intérieur, et en proie à mille petites intrigues domestiques qui roulaient plutôt sur des sentiments que sur des faits. Pour achever ce tableau et le rendre complet, avant de revenir à ce qui se passe dans le salon, nous allons écouter ce qui se dit dans l’antichambre.

Une jeune et jolie fille repassait une robe de percale qu’elle venait d’étendre sur une couverture. Elle mettait à cet ouvrage une grande attention ; et, à la manière dont Rosalie plissait la robe, on eût pu deviner qu’elle travaillait pour mademoiselle.

— Avouez, Marianne, disait-elle à une femme d’une soixantaine d’années qui s’occupait de quelques détails de ménage, avouez que cette pauvre jeune personne serait heureuse si nous parvenions à la tirer d’ici.

— Malheureusement, répondit Marianne, il n’y a pas moyen, mais je donnerais bien la moitié d’un quaterne pour la délivrer.

— Eh bien, repartit Rosalie en abandonnant son fer et en venant s’asseoir auprès de la cuisinière, nous pouvons toujours l’essayer.

— Eh ! bonne sainte Vierge ! comment ?… s’écria Marianne en mettant les mains sur ses hanches et en regardant la soubrette avec une avide curiosité.

— En la mariant avec M. Horace Landon, répondit la femme de chambre.

— Il est beaucoup trop riche, et puis il a quelque amour dans la tête, il est triste.

— Il est gai, répliqua Rosalie.

— Il est triste ! répéta Marianne d’un ton péremptoire.

— Qui vous a dit cela ? demanda Rosalie.

— C’est sa femme de charge, répondit Marianne se croyant victorieuse.

— Et moi, je le tiens de son valet de chambre ! s’écria Rosalie en rougissant ; M. Nikel, celui qui gouverne la maison de M. Landon ; il mène son maître par le bout du nez ; il est le seul qui puisse le voir ; et c’est la vérité, il me l’a bien dit plus d’une fois…

À ces paroles, la cuisinière se tourna d’un air inquisiteur vers la femme de chambre :

— Est-ce qu’il vous ferait la cour ?… demanda-t-elle.

— Je n’ai pas dit cela, répliqua Rosalie en baissant les yeux ; mais quand cela serait, j’aurais bien la force de me dévouer pour gagner M. Nikel et l’engager à marier notre demoiselle à son maître.

— Dévouer ! s’écria Marianne ; saint Jésus ! je me dévouerais plutôt mille fois qu’une !

À cette exclamation, la femme de chambre, abandonnant la place qu’elle occupait auprès de la cuisinière, reprit son fer, qu’elle passa silencieusement sur une percale d’une blancheur éblouissante, en réfléchissant à la phrase de Marianne.

— Est-ce que vous avez déjà vu M. Nikel ? demanda Rosalie après un moment de silence.

— Oui, répondit Marianne ; et c’est lui qui m’a dit que son maître avait cinquante mille livres de rentes, que c’était une maison d’or, que M. Landon ne prenait garde à rien, que les domestiques vivaient chez lui comme le poisson dans l’eau, qu’à Paris M. Landon possédait un bel hôtel ; et il m’a encore raconté que personne de chez eux ne pouvait découvrir ce qui l’avait obligé à venir habiter un petit village pour y vivre retiré, et très mal ; mais il paraît que M. Horace n’aime pas trop la bonne chère, puisqu’il a une si mauvaise cuisinière, et qu’il la garde !…

Le ton de Marianne en prononçant ces dernières paroles rendit à Rosalie le souffle qu’elle avait perdu ; elle s’aperçut que Marianne ne cherchait en M. Nikel qu’un protecteur dont l’entremise pût l’élever à la place de cuisinière de M. Landon, et que dans cette espérance elle ferait tous les sacrifices nécessaires. La femme de chambre ainsi rassurée tourna la tête vers Marianne d’un air moins inquiet, et leur conversation finissant par l’aveu mutuel de leurs intérêts, elles convinrent de marcher chacune à leur but en s’entr’aidant et en dirigeant tous leurs efforts pour amener M. Landon à venir dans la maison de madame d’Arneuse.

— Cela sera d’autant plus difficile, dit Marianne en terminant, qu’il n’est pas dans l’intérêt de M. Nikel que son maître se marie ; aussitôt qu’il y aura une femme dans la maison, il perdra son empire, et je gage qu’il empêchera son maître de venir ici.

— Si je parviens à lui plaire, pensait Rosalie, ce M. Nikel ne fera que ma petite volonté…

— Si je deviens cuisinière, pensait Marianne, j’en dirai tant sur mademoiselle Eugénie…

Ces dignes servantes s’imaginaient que M. Landon était un homme auquel on parlait aussi facilement qu’à leurs maîtresses, dont la détresse avait autorisé une certaine licence.

On doit bien s’imaginer que tout Chambly savait ce qui se passait dans la maison de madame d’Arneuse par l’organe de la digne Marianne, qui, de sa vie, n’avait pu retenir une demande ou refuser une réponse. On dit même qu’elle faisait souvent l’une et l’autre à la fois.

Pendant que les deux domestiques complotaient ainsi de marier mademoiselle Eugénie à M. Landon, le silence régnait toujours au salon. Eugénie avait fort bien vu passer M. Horace, le matin ; et, ayant remarqué le temps qu’il mettait à faire sa promenade, elle regardait la pendule pour calculer le moment de son retour. Jugeant enfin que cette heure désirée approchait, elle se leva, quitta son ouvrage et se mit au piano.

Cette petite manœuvre, tout innocente qu’elle était, annonçait évidemment qu’Eugénie pensait à M. Horace Landon. Ce ne pouvait être en effet que pour lui qu’elle se mettait au piano tous les jours à la même heure, et qu’elle exécutait les morceaux les plus brillants, juste au moment où il passait. Aussi conclurons-nous de cette adroite combinaison, si souvent répétée, qu’Eugénie avait conçu un petit plan de séduction qu’elle s’avouait peut-être ainsi : — À force d’entendre jouer, il voudra connaître la musicienne ; alors, comme Marianne et Rosalie ont disposé tout le monde en ma faveur, on ne pourra que l’intéresser en lui rapportant ce que les heureux bavardages de Marianne ont appris sur mon compte : s’il est riche, il n’a pas besoin d’une femme qui lui donne encore de la fortune, il voudra donc voir la musicienne… et s’il vient…

Ce rêve de la jeune fille était aussi celui de madame d’Arneuse, qui ne s’arrêtait probablement pas, comme Eugénie, au point le plus intéressant de son roman ; en sorte que la maison ressemblait assez à l’un de ces forts dont les batteries étagées défendent l’approche d’un port militaire. Madame d’Arneuse avait aussi remarqué les heures auxquelles M. Landon passait et repassait. Chaque jour elle montait à sa chambre, abandonnait le salon à sa fille, et courait, sous quelque prétexte, s’établir à sa fenêtre pour foudroyer l’ennemi par un feu soutenu de regards, de gestes et d’attitudes qui ne paraissaient pas s’adresser à lui, bien qu’elles n’eussent pas d’autre objet.

Ainsi la première batterie faisait à grand bruit son explosion au rez-de-chaussée, où le piano d’Eugénie engageait l’action, tandis que madame d’Arneuse, au premier, lisait à sa croisée ou regardait sur la route, etc… Enfin, souvent Rosalie, sur le seuil de la porte, établissait une troisième batterie qui tirait à bout portant sur Nikel.

Ces différentes manœuvres étaient toujours si habilement justifiées, que le diable en personne ne les eût pas crues dirigées contre lui. Quoi de plus naturel, en effet, que madame d’Arneuse montât dans sa chambre à quatre heures, pour y faire sa toilette du dîner ou pour y prendre un livre… Quatre heures, même à Chambly, ce n’est pas heure indue, et Eugénie pouvait jouer du piano sans encourir les plaintes des voisins et les reproches du propriétaire. Quant à Rosalie, elle avait cru entendre sonner à la grand’porte, ou bien elle courait chez la mercière pour acheter du fil.

Cependant madame d’Arneuse était en proie aux plus graves agitations : elle commençait à croire que sa fille avait l’audace de tracer sur ses propres lignes une parallèle qui allait plus directement à la place attaquée, et la mésintelligence ne tarda pas à éclater entre les assiégeants. Eugénie venait de s’asseoir au piano et commençait un charmant caprice, lorsque madame d’Arneuse s’écria :

— Avez-vous oublié que j’ai la migraine, ou faites-vous du bruit à dessein ? N’apprendrez-vous jamais à avoir une attention pour votre mère ?…

Eugénie déconcertée fut loin de se douter que sa mère ne souffrait pas le moins du monde ; elle la crut naïvement ; et, restant interdite, elle la regarda avec sollicitude.

— Comment, ma pauvre enfant, s’écria madame Guérin, tu souffres !… Et la grand’maman, tournant la tête vers sa petite-fille, lui fit signe d’abandonner le piano et de revenir travailler. La pauvre Eugénie, jetant un coup d’œil sur la pendule, poussa un soupir, regarda la croisée et reprit son ouvrage.

— Souffres-tu toujours beaucoup ? demanda madame Guérin, après une demi-heure de silence. Et elle contempla sa fille avec un air de compassion.

— Oui, madame ; et mon mal de tête est si violent, que je vais aller chercher de l’eau de Cologne.

À ces mots, madame d’Arneuse, entendant le pas d’un cheval, courut précipitamment vers l’escalier. La pauvre grand’mère, croyant sa fille plus malade, la suivit avec inquiétude.

Eugénie, restée seule, n’osa toucher du piano, de peur qu’on ne la crût indifférente aux souffrances de sa mère ; madame Guérin elle-même se serait courroucée. La jeune fille écoutait le pas du cheval, et elle le connaissait trop bien pour ignorer que M. Horace Landon allait passer.

Rosalie entre tout à coup et s’écrie :

— Mademoiselle, le voici !

— Mais Rosalie !…

Et la jeune personne dévoila son embarras par un de ces doux regards qui disent tout. Aussitôt la femme de chambre tranche la difficulté en sautant à la fenêtre ; elle l’ouvre précipitamment, se saisit d’une assiette creuse pleine d’eau, et la vide dans la rue : alors Eugénie s’approchant, toutes deux virent le jeune Horace Landon ; son cheval marchait paisiblement, Nikel suivait.

Rosalie arrêta son regard sur ce dernier avec l’assurance d’une soubrette de comédie ; mais Eugénie, timide et coquette en même temps, se rejeta brusquement en arrière, aussitôt que son regard eut rencontré celui du jeune homme. Nikel fit un signe d’amitié à la rusée soubrette qui lui souriait ; Eugénie put, lorsqu’ils furent passés, contempler encore le jeune Horace qui se garda bien de se retourner.

II

— Je voudrais bien savoir pourquoi vous vous êtes permis d’ouvrir cette fenêtre ?…

— Ce n’est pas moi, madame, répondit Eugénie.

— C’est moi, s’écria Rosalie ; je suis venue pour ôter l’assiette dans laquelle madame a voulu nettoyer elle-même son bougeoir de vermeil, et j’en ai jeté l’eau par la fenêtre.

— Je le nettoierai moi-même toutes les fois que cela me plaira, entendez-vous ?… mais pourquoi Eugénie était-elle debout, rouge et décontenancée, lorsque je suis entrée ?

— Madame, s’écria Rosalie, qui se hâta de répondre, mademoiselle, connaissant mon étourderie, a craint de me voir jeter par la fenêtre votre bobèche de cristal qu’elle croyait dans l’assiette…

— Pourquoi vous mêlez-vous de répondre pour ma fille ? reprit madame d’Arneuse en interrompant Rosalie, et pourquoi entrez-vous au salon sans y être appelée ?… J’entends que vous restiez dans l’antichambre et que vous n’en bougiez que quand on aura besoin de vous. Tout va fort mal ici !… Sortez ! Et vous, mademoiselle, mettez-vous au piano.

— Mais, maman, votre mal de tête…

— Il ne s’agit pas de ma tête, mais de votre piano ; je veux voir si vous jouerez aussi faux qu’à l’ordinaire.

— Allons, dit madame Guérin, allons, ma petite, obéis à ta mère. Quant à son jeu, dit-elle en s’adressant à madame d’Arneuse, tu en seras, je crois, contente. Puis revenant à Eugénie :

— Allons, mon enfant, lui dit-elle, ne fâche pas ta mère.

Eugénie obéit sans murmurer et sans demander la raison de cette nouvelle fantaisie ; mais, tout en jouant, elle cherchait ce qui avait pu dissiper si rapidement le mal de tête de sa mère et en même temps lui donner tant d’humeur.

La pauvre enfant pouvait-elle deviner que la seconde batterie venait de tirer en pure perte ? que madame d’Arneuse ayant entendu ouvrir la croisée, ayant vu M. Landon regarder dans le salon, et surtout ayant remarqué le signe de Nikel, était devenue furieuse en songeant que sa fille avait remporté le premier avantage décisif, après vingt jours de tranchée ou plutôt de croisée ouverte ?

Cette colère d’amour-propre fut terrible ; la grand’mère seule remercia Eugénie quand celle-ci eut terminé son morceau, encore le fit-elle avec les ménagements d’un homme de cour qui évite un disgracié, car elle déroba à sa fille le sourire qu’elle adressa à Eugénie. Le mouchoir de madame d’Arneuse étant tombé, sa fille se précipita pour le ramasser, et le lui présenta sans recevoir le froid merci qu’on accorde même aux indifférents ; enfin, madame d’Arneuse ne parla presque pas à Eugénie, et le lendemain matin son visage avait conservé la sévère expression de la veille.

Au déjeuner, le hasard voulut que la conversation tombât sur M. Horace Landon, et l’on se doute bien que ce fut madame Guérin qui en parla la première : aussitôt madame d’Arneuse déclara qu’elle ne voulait plus entendre ce nom ; qu’elle défendait d’ouvrir la bouche sur ce qui concernait ce merveilleux, impoli à l’excès, grossier, sans esprit, et qu’il ne conviendrait pas de voir, ajouta-t-elle, quand même il en solliciterait la permission.

— Je ne me sens pas du tout disposée à recevoir des gens dont le ton est si différent du nôtre. C’est quelque fils de parvenu, quelque marchand retiré ; son nom n’est pas celui d’un homme comme il faut.

— Mais, ma chère amie, ses gens l’appellent M. de Landon, dit madame Guérin.

— Oui, madame, s’écria Rosalie avec finesse, il est noble !

— Landon ou de Landon, cela ne signifie rien. N’a-t-on pas fait des nobles à la douzaine depuis quelque temps ? Cependant ce nom-là n’aurait pas eu besoin d’être anobli, car c’est celui d’une des plus anciennes familles de France, à laquelle M. Landon n’appartient certainement pas, car il n’en a rien fait savoir, et ce sont là de ces choses qu’on a soin de ne pas laisser ignorer. Mais ce qui prouve mieux encore son origine plébéienne, c’est sa tournure : on le dit militaire, il n’est pas même décoré. Au reste, reprit madame d’Arneuse après un moment de silence, qu’on se souvienne de la manière dont il est arrivé dans ce pays ! En vérité, quoique alors on ne l’ait pas arrêté et que depuis il ait donné les renseignements nécessaires, je ne puis qu’en penser très mal : c’est quelque mauvaise affaire qui l’aura conduit ici ; car comment un jeune homme qui a cinquante mille livres de rentes préfère-t-il habiter un village plutôt que Paris ? Ceci n’est pas clair. D’ailleurs, tout en sa personne trahit le défaut d’éducation première… Il monte mal à cheval, il se tient sans dignité. Enfin, qu’on ne m’en parle plus ; cela m’irrite et m’agace.

En ce moment, la haine que madame d’Arneuse croyait porter au jeune Landon était arrivée à son comble, et l’on sait combien elle était exagérée dans ses sentiments. Ainsi, ce jeune homme qui, à son arrivée dans le pays, lui parut digne d’être reçu, et qui fut même désiré, devint, au bout de trois mois, l’objet de son antipathie. Chacun devinera pourquoi.

Malgré le haut point de défaveur où le jeune Landon était parvenu dans son esprit, madame d’Arneuse ne continua pas moins d’épier son passage ; car ce fut vers quatre heures et demie que, se plaignant du froid, elle voulut son châle ; Eugénie eut de son côté la satisfaction d’apercevoir que M. Horace, désirant sans doute écouter les sons du piano, arrêta le trot de son cheval, le fit marcher lentement le long de la maison, et reprit le trot une fois qu’il lui fut impossible d’entendre la musique. C’est, du moins, ce que supposa la pauvre enfant. Mais, hélas ! elle ne savait pas que si M. Landon parut s’arrêter, ce fut par la volonté de Nikel, son domestique, et non par un effet de son propre mouvement. En effet, même à ce moment, il y eut entre Nikel et Rosalie un engagement sérieux dans lequel cette dernière remporta un avantage signalé.

Cette jeune femme de chambre était Languedocienne ; par conséquent vive, légère, animée, l’œil fripon et la tournure en quelque sorte agaçante ; alors on peut concevoir comment, tout en servant sa jeune maîtresse, elle avait le plaisir de travailler pour son propre compte en attaquant le cœur de l’estimable Nikel.

Jamais Chambly n’avait été si tranquille, et sous aucun régime il n’y eut une disette d’intrigues, de rapports, de commérages, pareille à celle qui mettait à mal toutes les langues lorsque M. Landon y arriva, de manière que ces événements obtenaient une grande attention, et le public observait les mouvements de la maison de madame d’Arneuse et ceux de M. Horace avec encore plus de curiosité que les habitués de la Petite-Provence ne suivent sur une carte les mouvements des armées européennes, et l’on faisait généralement des vœux pour que mademoiselle Eugénie épousât M. Landon.

Il faut convenir que les discours suggérés par la haine à madame d’Arneuse n’étaient pas sans fondement, et la conduite de M. Horace, à son arrivée dans le village, prêtait assez à la médisance. À l’autre bout de Chambly s’élevait une belle maison séparée de toutes les autres. Elle était inhabitée, et le propriétaire n’avait jamais pu la louer, parce qu’elle exigeait de la part du locataire une fortune considérable : aussi, depuis quelque temps, s’était-il déterminé à mettre sur la porte cochère un petit écriteau économique sur lequel on lisait d’un côté à vendre ; et de l’autre à louer.

Cet écriteau, suspendu par une mince ficelle, tournait au gré du vent : or, le 15 janvier 1814, le vent soufflait de telle façon, que l’écriteau ne présentait aux passants que la face sur laquelle on lisait à louer.

Ce jour-là, un jeune homme monté sur un cheval fougueux courait à bride abattue en traversant le village de Chambly. Un domestique le suivait.

L’air égaré du maître, ses yeux hagards, sa chevelure en désordre, firent croire à ceux qui le virent passer que c’était ou quelque prisonnier de marque, ou quelque criminel qui s’évadait.

Ce jeune homme ne paraissait faire aucune attention aux choses extérieures ; et ce qui le prouva, c’est que son cheval s’abattit sous lui, qu’il tomba, qu’on le releva, que son domestique lui demanda s’il souffrait, et que, devant un cercle qui s’était formé autour de lui, il répondit : — Qu’est-ce ? que me voulez-vous ?…

Cette phrase donna lieu à une dernière conjecture, chacun pensa qu’il était fou.

— Ah ! je le crains bien !…, dit Nikel à ceux qui lui faisaient part de leurs soupçons pendant qu’on transportait son maître dans la maison où un lit fut disposé en peu d’instants.

Quand le jeune Horace reprit ses sens après un long évanouissement, il demeura pendant quelque temps plongé dans un accablement profond ; puis, parcourant d’un regard effaré tous les objets qui l’entouraient : — Jane ! s’écria-t-il. À ce moment il aperçut son valet de chambre, et recouvrant toute sa présence d’esprit : — Où sommes-nous ? dit-il à Nikel ; celui-ci le lui rappela. — Eh bien, reprit Horace, le hasard m’indique la retraite où je dois me fixer ; ici mon cheval s’est arrêté, ici je vivrai obscur, et j’y trouverai peut-être la tranquillité à défaut de bonheur.

Il se mit alors à parcourir la chambre à grands pas, et ayant aperçu l’écriteau qui se balançait à la croisée, il se dégagea des bras de Nikel, qui voulut en vain le retenir, et s’élança dans la rue ; il se mit à examiner la maison, au grand étonnement des habitants de Chambly, qui se figuraient qu’il avait au moins la jambe cassée. M. Landon loua sur-le-champ la maison et ne tarda pas à s’y établir.

Tel fut le début de M. Horace dans la ville de Chambly. Il était de nature à faire causer ; aussi parla-t-on de cet événement singulier jusqu’à ce que Nikel eût donné peu à peu des renseignements qui satisfirent la curiosité publique.

M. Landon était âgé de vingt-sept ans ; il avait perdu son père et sa mère pendant la Révolution et sa fortune, qui était alors considérable, se ressentit de cette cruelle perte : néanmoins, son tuteur, homme d’une probité sévère, en sauva une grande partie. Ce tuteur était un homme assez supérieur pour, dans ces temps de trouble, veiller par lui-même à l’éducation de son pupille. Ses soins presque paternels furent couronnés d’un plein succès ; l’élève se trouva digne du maître. M. Horace était donc depuis longtemps livré à lui-même ; il avait servi pendant sept ans dans les chasseurs de la garde et avait obtenu son congé.

Après ces documents, que Nikel ne répandit que lentement et comme pour calmer l’avide curiosité du public, on se contenta d’observer ce qui se passait dans la maison de M. Landon. Cette maison fut meublée avec soin. Les écuries, abandonnées depuis longtemps, revirent de beaux chevaux, et les domestiques du jeune homme arrivèrent bientôt. On espérait assez tirer partie des gens de la maison, mais leur taciturnité désolante étonna tout le monde, et l’on fut encore plus surpris d’apprendre qu’elle était commandée par M. Landon.

Alors on attendit avec impatience les premières démarches du jeune homme pour le juger en dernier ressort ; mais il resta un mois entier sans se montrer ; la curiosité devint bien vive, et arriva même à son comble, quand on sut, car tout se sait, qu’il ne bougeait pas du coin de son feu, où il passait la plupart du temps à lire. Nikel, chargé de la conduite de la maison, en était en quelque sorte le maître. Il n’y avait qu’un seul point sur lequel M. Horace fût scrupuleux ; il exigeait un silence absolu, et s’emportait même, chose fort rare en lui, lorsqu’il entendait un bruit inusité. Faisant sa demeure favorite d’une chambre reculée qui avait vue sur la campagne, il n’en sortait que pour se promener dans son parc. Ainsi, pendant un certain temps, il régna dans le village de Chambly une inquiétude générale sur le nouvel habitant.

Ce fut au bout de ce mois, passé dans le silence et dans la mélancolie la plus profonde, qu’un matin, Nikel, ayant fini la chambre de M. Landon, prit sur lui de parler à son maître. Il le contempla d’abord pendant quelque temps : Horace regardait machinalement le feu ; sa tête était appuyée sur la paume de sa main droite, dont le coude posait sur son fauteuil, et sa main gauche pendante annonçait par son immobilité une forte préoccupation. Ce spectacle, habituel pour Nikel, lui parut ce jour-là plus triste que jamais, et le fidèle serviteur s’enhardit au point de se placer d’abord au milieu de la chambre, à dix pas de son maître.

Là, posant son coude sur un meuble qui lui servit de point d’appui, il ne se soutint plus que sur sa jambe gauche, autour de laquelle il entortilla la droite ; s’étant alors regardé dans la glace, il se trouva si bonne grâce, une tournure si philosophique et si argumentative, que, ne doutant pas du succès, il commença ainsi : — Savez-vous, monsieur, qu’en demeurant enseveli dans ce fauteuil, vous détruisez votre santé et perdez votre jeunesse ?…

À ces mots, M. Landon se tourna vers Nikel et l’examina sans mot dire.

Nikel se croyait beaucoup plus d’esprit et de finesse qu’il n’en fallait pour conduire son maître, et la cause de cette bonne opinion qu’il avait de lui-même était dans le caractère d’Horace, qui avait une telle insouciance sur les insipides détails de la vie, qu’elle dégénérait en un dégoût complet pour les choses. Aimant trop les jouissances intellectuelles pour ne pas fuir les réalités que sa fortune lui permettait de négliger, s’agissait-il des sentiments ou des personnes, il retrouvait alors une énergie toute vierge et tout l’enthousiasme de la jeunesse. On conçoit alors l’espèce d’empire que pouvait avoir acquis sur le maître le valet de chambre. Nikel aimait sincèrement M. Landon, il le soignait avec affection et complaisance. Celui-ci avait éprouvé tant de fois l’attachement de Nikel, qu’il ne pouvait refuser une grande liberté au domestique. Ce dernier se permettait donc de donner son avis, de chapitrer son maître, avec respect, il est vrai, mais encore avait-il conquis le droit de remontrances comme les anciens parlements ; et Landon en agissait comme le roi, il écoutait la remontrance et n’en faisait qu’à sa tête.

Alors, Nikel, profitant de l’espèce d’insouciance de son maître pour la conduite d’une maison, ne prenait, dans certains cas, l’avis de M. Landon que comme Richelieu venait prendre celui de Louis XIII. Mais il n’abusait pas de son autorité ; seulement il régnait avec douceur sur tous les gens de la maison, faisait le beau parleur, et quand on proposait quelque chose, il répondait en s’identifiant avec M. Horace : Nous verrons, nous avons le projet de, nous sommes d’avis, et toujours nous. Marianne croyait le maréchal-des-logis Nikel (car il avait été maréchal-des-logis) aussi jaloux de son autorité que de ses intérêts ; il n’en était rien : Nikel aimait sincèrement son maître, il savait que son maître l’aimait, et, content de son rôle, loin de s’opposer à quelque projet qui pût dissiper le chagrin de M. Horace, il eût été le premier à le proposer. Enfin Nikel était formé d’une argile pure, mais non pas sans défaut : enfant d’Adam, il payait sa quote-part dans le grand tribut d’imperfections que nous devons au malin esprit, et cette contribution personnelle ne l’empêchait pas d’être un brave, un digne homme, quoique parfois curieux et bavard.

Nikel vit bien que la douceur du regard de son maître étant un encouragement, il pouvait parler sans rien craindre : jugeant alors que dans les cas désespérés il faut de grands remèdes, il procéda en jetant d’abord son maître dans l’étonnement.

— Savez-vous, dit-il en continuant, que Sénèque vous condamne tout à fait lorsqu’il établit que les hommes de courage supportent les infortunes sans changer de caractère

— Et où diable as-tu pris cela ?

— Bravo, dit en lui-même Nikel ; où je l’ai pris, monsieur, dans le chapitre V du Traité des Passions, où ce grand général a mis en déroute tous les arguments que des gens de la Grèce ont, à ce qu’il prétend, poussés contre lui, quoique je ne comprenne guère comment il se peut que ce Sénèque…

— Mais, Nikel, tu as donc lu Sénèque ?… dit M. Landon, en changeant de posture, car il se porta sur un seul côté de son fauteuil pour regarder Nikel.

— Oui, monsieur, je l’ai lu en le replaçant l’autre jour dans votre bibliothèque.

— Tu n’as lu que ce passage-là, je parie !… et tu es bienheureux d’avoir à me le citer.

— Ciel ! s’écria Nikel en décroisant ses jambes et en s’approchant de M. Landon ; c’est ce qui vous trompe, mon général, car j’ai continué et j’ai été bien plus content de mon auteur dans sa pièce du Mariage de Figaro. Voilà un homme !…

M. Landon se prit à rire, et Nikel interdit reprit sa première pose ; et ayant retrouvé son point d’appui :

— Oui, monsieur, c’est dans le volume suivant ; il est, comme l’autre tout relié en maroquin rouge.

Cette explication fit encore plus rire Landon, qui comprit alors la méprise de Nikel : le maréchal avait cru que des volumes de même format et reliés de la même manière devaient ne former qu’un seul et même ouvrage.

— Je vois bien que monsieur rit parce que je ne sais pas le latin, reprit Nikel ; mais enfin, monsieur, toujours est-il que vous devriez sortir de votre léthargie, courir, monter à cheval, vous distraire : vous n’employez plus votre pauvre Nikel ! un maréchal-des-logis réduit à n’avoir plus qu’une chambre à faire !… Nous avons tous sur le cœur le pain que nous mangeons. Je ne suis pas au fait de ce qui cause votre peine, et je ne dois pas même le savoir, à moins que monsieur ne me le dise lui-même ; car Dieu m’est témoin que je ne ferais pas une enjambée, même à cheval, pour le découvrir. Je ne suis pas comme ceux qui vont au pas de charge dans la confiance de leurs maîtres ; notre devoir est de les servir et de prendre leurs intérêts : c’est pour cela que je dis à monsieur qu’il devrait ne pas s’absorber et se complaire dans sa mélancolie : quoique je n’en connaisse pas les causes, je suis certain que monsieur conviendra qu’il a tort et que Sénèque a raison.

— Sénèque est mis là pour Nikel, dit en souriant M. Landon.

— Et quand ce serait Nikel ! est-ce parce que votre pauvre chasseur vous aurait montré le bon chemin que vous prendriez le mauvais ?

— Non, non, Nikel, reprit M. Landon, tu sais bien que je suis volontiers tes conseils, qui sont bons quelquefois.

— Monsieur veut rire, s’écria le valet de chambre avec un faux air de modestie où l’amour-propre triomphait ; puis il reprit : Puisque monsieur cache obstinément la cause de son chagrin, on ne peut pas lui donner des consolations ; mais, en tout cas, je ne persiste pas moins à prétendre que si monsieur montait son beau cheval, s’il allait au grand galop vers Cassan, comme lorsque nous avons chargé à Eylau, monsieur se dissiperait et finirait par reprendre un peu de gaieté.

— Tu as raison, Nikel ; c’est une lâcheté que de se laisser abattre par la douleur.

— Ainsi, monsieur, interrompit Nikel, je vais faire seller Magnifique, vous apporter votre déjeuner, et nous partirons pour Cassan.

Horace était retombé dans son fauteuil ; il avait l’œil fixé sur le feu ; il ne répondit rien.

— Il est ensorcelé ! s’écria Nikel en s’en allant.

Néanmoins, M. Landon, depuis cette matinée, prit une autre manière de vivre. Semblable à ces gens qui, tout glorieux d’avoir rencontré l’idée d’un homme supérieur, pensent qu’ils le conduisent, Nikel regarda ce changement comme son ouvrage. Alors la curiosité des habitants de Chambly eut lieu de se satisfaire. Horace se promenant quelquefois à cheval dans la campagne, ils le virent passer, et soudain chacun voulut expliquer ce qu’il y avait d’étrange dans ses manières ; de là mille commentaires différents, tous appuyés sur les traces de violent chagrin qui paraissaient dans le maintien du jeune étranger.

En effet, l’âme d’Horace avait été altérée par une secousse trop forte pour revenir à toute sa vie première ; les ressorts trop fatigués n’avaient plus cette élasticité qui fait le charme du jeune âge ; sa figure portait l’empreinte de la souffrance, et comme son âme, au premier aspect elle semblait flétrie ; mais, en examinant Horace, on finissait par découvrir qu’il ne s’était seulement que froissé dans sa chute, et que l’âme pouvait fleurir encore. On reconnaissait d’abord en lui une inépuisable bonté qui n’excluait pas la finesse ; spirituel, il était franc ; libre dans ses manières et dans ses expressions, il devait déplaire à quelques-uns par sa facilité à obéir à toutes les impressions d’une imagination mobile ; quoiqu’il parlât avec pureté, avec éloquence même, il se livrait néanmoins à des saillies qui s’accordaient mal avec sa manière habituelle de s’énoncer, mais fort bien avec l’ensemble de l’homme. Il savait cependant sacrifier aux convenances et avait parfois de la dignité. Sa figure, sans être belle, était si expressive qu’elle traduisait innocemment les moindres mouvements de son âme. Il était petit, mais très bien proportionné ; la couleur de son teint, ses gestes vifs, tout indiquait en lui le défaut des tempéraments nerveux, cette exaltation dans la pensée, cette chaleur dans les sentiments, qui ne laissent jamais le temps de consulter la froide raison. Suivant ainsi l’inspiration du moment, tantôt Horace se livrait à une gaieté excessive, et tantôt il devenait mélancolique. Mais cette inégalité de caractère n’influait que sur la surface, car on retrouvait toujours en lui la bonté, l’enthousiasme et cette noble confiance de la jeunesse, d’où il résultait qu’Horace n’ayant jamais rien de caché pour personne, introduisait le premier venu dans sa conscience avec une facilité qui lui nuisait au premier abord ; aussi était-ce un bien grand miracle et une chose inexplicable pour Nikel, que M. Horace eût gardé pour lui seul la cause de sa retraite et de son chagrin.

Avec l’apparence de la légèreté, Landon était capable de constance ; son chagrin ne céda point à sa nouvelle conduite. Il finit par contracter machinalement l’habitude de monter à cheval tous les jours avant son dîner, et les habitants s’accoutumèrent à le voir passer tous les jours et ne s’occupèrent plus de lui. Horace allait se promener au gré de Nikel dans les environs. Il pouvait plaisanter, rire, faire du bien ; mais toutes ces actions portaient un caractère d’insouciance qui prouvait qu’il ne mettait pas toute son âme dans ce qu’il faisait ; à travers la pensée du moment éclatait une autre pensée toujours vivante qui faisait pâlir tout ce qui ne se rapportait pas à elle.

Aussi les hommes les moins observateurs apercevaient-ils dans son maintien ou sur sa figure les traces de la douleur. On le plaignait involontairement, et les bonnes gens sous le chaume desquels il portait des consolations et des secours lui disaient tous : — Ah ! monsieur, fasse le ciel que vous soyez plus heureux ! Le malheur a un instinct qui lui fait deviner le malheur.

Quand l’homme riche est malheureux, ses peines prennent leur source dans les affections de l’âme ; alors son désespoir a les formes moins acerbes que celles de l’infortune qui n’envie que les biens matériels.

Cette noble douleur de l’âme perce néanmoins dans tous les actes de l’existence, parce qu’elle est de tous les moments. Les autres ont des instants d’illusion et de rechute, celle-là est égale et toujours digne. Horace Landon la laissait voir avec une franchise qui ne lui faisait rien perdre de sa dignité et qui redoublait l’intérêt qu’inspirait sa personne.

Trois mois se passèrent ainsi, et le jeune homme vit arriver la belle saison avec indifférence.

Ce fut à cette époque, au milieu du mois d’avril, que les intrigues de Rosalie et de Marianne prirent un caractère plus grave ; que madame d’Arneuse contracta l’habitude de faire avant le dîner une toilette qui la retenait dans sa chambre depuis quatre heures jusqu’à cinq ; que la visite de M. Landon fut d’abord souhaitée, et son obstination à ne pas la faire regardée comme une déclaration de guerre. Il serait difficile d’expliquer les intentions de madame d’Arneuse. Voulait-elle essayer la puissance de ce qui lui restait de charmes, ou désirait-elle seulement rompre, par la société du jeune inconnu, la monotonie de son genre de vie ? Quoi qu’il en fût, madame Guérin n’avait pas d’autre motif que ce dernier, car l’établissement d’Eugénie n’entrait guère dans sa tête que comme un événement possible, mais trop heureux, disait-elle, pour qu’il pût advenir à une famille que le bonheur avait abandonnée.

Eugénie, en apprenant l’arrivée de Landon, agit et pensa comme toutes les jeunes personnes. Elle se disait en riant : — Il sera mon mari. Une minute après elle n’y songeait plus. Lorsqu’il passa pour la première fois devant la maison, elle l’examina avec la folle curiosité de la jeunesse. Horace lui plaisait. Elle en plaisanta maintes fois avec sa grand’mère ; mais elle finit par en rire si souvent, qu’une autre que madame Guérin eût trouvé la chose sérieuse. Enfin elle commençait à ne plus se permettre aucune plaisanterie et touchait du piano tous les jours à quatre heures. Horace Landon était loin de se croire l’objet d’une telle curiosité ; il ne savait certes pas que dans une maison du village, son nom, mis à l’index, donnait lieu à des scènes de famille, à des déchirements intérieurs. Nikel, de son côté, se sentait une violente inclination pour Rosalie ; mais tous ces sentiments restaient enfermés dans le secret des consciences sans qu’aucun événement les eût fait éclater.

Telle était, au 15 avril 1814, la position respective des parties belligérantes. Le village attendait bien quelques événements, mais le présent n’offrait rien qui pût autoriser les moindres conjectures sur l’avenir.

III

La scène qui se trouve rapportée au premier chapitre de cette histoire se passa le 16 avril au matin ; ce fut donc le lendemain 17 que Rosalie remporta cet avantage signalé sur le cœur du maréchal-des-logis. Cette victoire, dont la femme de chambre avait seule le secret, lui donna lieu d’espérer qu’elle ne serait que le prélude de plus grands événements, et elle se flatta de faire du salon de madame d’Arneuse le théâtre de la guerre.

Le pauvre Nikel avait, en effet, trop bien accueilli le malin regard lancé par la femme de chambre. On trouvera peut-être extraordinaire qu’un maréchal-des-logis et une soubrette languedocienne débutent en amour avec tant de délicatesse, mais il n’en est pas moins vrai qu’au moment où Rosalie regarda venir Nikel et où Nikel contempla Rosalie, le chasseur arrêta machinalement son cheval, et, sans suivre son maître, resta naïvement devant la porte de madame d’Arneuse. Le cheval laissa tout au plus deux minutes à son maître, c’en fut assez pour la Languedocienne ; quant au chasseur, il était vaincu, il aurait voulu rester une heure, un an, toute sa vie… Il rejoignit son maître à contre-cœur pour la première fois.

Aussi, lorsqu’au retour de cette promenade Landon se mit à table, et que Nikel, la serviette sous le bras, une assiette à la main, debout derrière son maître, attendit l’ordre de s’asseoir, que celui-ci lui donnait quelquefois quand la promenade avait été longue, ses idées étaient déjà toutes renversées. Rosalie triomphait complètement, Nikel avait perdu la tête.

Horace ayant demandé du pain, Nikel lui présenta une cuiller ; il apporta ensuite un morceau de pain à son maître, qui lui tendait son verre ; il remit plusieurs fois sur la table les mets dont son maître avait déjà mangé. Le maréchal ne voyait plus que l’œil fripon de Rosalie, ce tablier relevé en triangle, qu’elle tenait de sa jolie main, et surtout certaine cornette garnie de mousseline qui entourait ses joues rondes et fraîches. La coiffure est assurément la partie de la toilette que les femmes soignent le plus ; c’est aussi la plus indiscrète, elle révèle souvent les projets de séduction dissimulés avec le plus d’habileté. Les femmes qui se coiffent elles-mêmes portent toujours avec elles un sûr indice de leur caractère. Une dévote ne met pas son bonnet à rubans de couleur sombre comme ces femmes du monde qui passent une minute d’un quart d’heure à chiffonner leur gracieuse coiffure du matin.

— Qu’avez-vous donc aujourd’hui ? dit Horace à Nikel.

— L’avez-vous vue, monsieur ?

— De qui voulez-vous parler ? Je n’ai vu personne aujourd’hui ; il s’agira de quelque femme.

— Ah ! monsieur, vous l’eussiez remarquée autrefois.

— Nikel, vous savez bien qu’en général je n’aime pas les femmes.

— Monsieur les aime peut-être en particulier.

Ici Horace regarda Nikel avec étonnement et lui dit en souriant :

— Ça, mon pauvre chasseur, te voilà donc amoureux ?

— Ah ! monsieur, je me sens comme je n’ai jamais été. Certes, lorsqu’une figure me plaisait autrefois, je n’étais pas maréchal-des-logis de chasseurs pour rien, et j’allais en conquête aussi vite que le régiment. Tenez, monsieur, sauf votre respect et votre avis, je crois qu’il y a plusieurs amours.

— Oui, Nikel, répondit Horace gravement, je le crois aussi.

— Et il y en a un où l’on est timide comme un conscrit, et où on se laisse mener à la baguette comme un Prussien.

— C’est quand on ressent plus d’amour qu’on n’en inspire, répondit Horace.

— Monsieur a parfaitement raison ; mais alors n’y aurait-il pas une marche toute particulière à suivre dans ce cas : par exemple, tomber à l’improviste sur l’ennemi pour emporter la place d’assaut, et…

— Le véritable amour, dit Horace avec une gravité comique, est toujours respectueux.

— Respectueux ! reprit Nikel ; mais alors, monsieur, il s’agirait donc de mariage ?

— Nikel, mon pauvre enfant, ne te fie jamais à une femme… Crois-moi.

— Sauf votre respect, mon général, la plus mauvaise a toujours quelque chose de meilleur que nous.

L’innocente plaisanterie du maréchal ne parut pas avoir égayé Landon, qui, cessant de répondre à Nikel, resta plongé dans une sombre méditation. L’honnête chasseur, se gourmandant en lui-même d’avoir fait peine à son maître, n’osait troubler cette rêverie ; cependant au bout d’une demi-heure de silence, il osa demander la permission de sortir. Horace y consentit par un signe de tête.

Nikel se mit sur le pied de guerre en revêtant sa veste de chasseur et tout ce que sa garde-robe pouvait lui fournir de plus séduisant ; il partit en fredonnant une chanson et en faisant tourner sa canne comme pour se donner de la hardiesse, et, à n’en juger que par la force de la rotation, grande était sa timidité.

Le chasseur marcha d’un pas très délibéré tant qu’il fut à une certaine distance de la maison de madame d’Arneuse ; mais lorsqu’il en aperçut le toit, son cœur battit avec violence, il ralentit son pas, sa canne ne tourna plus, il en serra le cordon, se contenta de la traîner lentement et se mit à philosopher ; c’était son faible.

— Comment se fait-il que mademoiselle Rosalie, que depuis deux mois j’ai vue presque tous les jours, me soit apparue aujourd’hui tout autre qu’à l’ordinaire ; car enfin, la demoiselle Rosalie de ce matin n’est plus celle d’hier.

Le chasseur s’était arrêté tout court, et, chose inouïe : il éprouvait en lui-même un sentiment qui tenait de la peur. En effet, savait-il si mademoiselle Rosalie le recevrait bien ou mal ; s’il paraîtrait aimable ? Là-dessus ayant fait descendre son pantalon de manière à ce qu’il n’y eût aucun pli, ayant brossé les manches de sa veste et tiré le col de sa chemise, il avança de quelques pas ; mais tout à coup il rétrograda comme si le feu d’une redoute inconnue l’eût foudroyé ; il se tapit derrière l’angle d’un mur et resta dans cette position, incertain, rougissant, pesant la démarche qu’il allait faire et les paroles qu’il allait prononcer.

La cause de cette soudaine retraite était Rosalie elle-même, qui, postée depuis longtemps dans le grenier, avait aperçu de loin la démarche incertaine et la toilette du chasseur. Descendant alors avec prestesse, elle était venue se placer en embuscade sur le seuil de la porte cochère ; là, tranquille en apparence, feignant de ne pas voir Nikel, tout en jetant parfois de son côté un regard furtif, elle était prête à tourner brusquement la tête quand il serait près d’elle et à jouer la surprise.

En rétrogradant ainsi, le maréchal laissa voir son jeu ; il permit à Rosalie d’apprécier le sentiment qu’il inspirait ; la soubrette comprit qu’elle était aimée, et en descendant de son grenier elle changea de rôle. Elle venait au seuil de la porte, humble et soumise, livrer son cœur au valet de chambre ; mais en arrivant près de lui elle en avait déjà fait son vassal et avait décidé de déguiser son amour, de veiller sur tous ses mouvements, enfin de dominer Nikel et de le tenir en alerte.

Toute cette histoire repose sur la fausse manœuvre du chasseur, car les plus grands effets ne dépendent jamais que des plus petites causes ; un ver microscopique a mis la Hollande à deux doigts de la mort en rongeant les digues qui la défendent de l’invasion de la mer ; comment aurait-il pu, le pauvre Nikel, ignorant l’avenir, connaître l’influence fatale d’un pas plus ou moins accéléré ? S’il eût marché droit à Rosalie, il serait arrivé, quoi ? que la Languedocienne eût été trop heureuse des attentions du chasseur… et dans cette hypothèse les amours de Nikel auraient fini trop brusquement pour amener la capitulation qu’il devait signer.

Rosalie avait donc l’avantage. Quand elle jugea que le chasseur était sorti de sa cachette, elle tourna la tête vers lui avec une hardiesse mutine : une femme est toujours tout obéissante ou tout impérieuse.

Nikel, rassemblant alors tout son courage, rehaussa la touffe de cheveux qui garnissait le sommet de sa tête, abandonna sa position et prit le haut du pavé sans regarder la Languedocienne. Certes, si quelque chose pouvait rétablir l’équilibre et détruire le mauvais effet du pas rétrograde, c’était ce pas redoublé et ce dédain affecté pour le minois contristé de la soubrette. Un bon génie semblait crier à Nikel : Courage ! continue ! et tu sauveras ton maître ! Mais non, lorsque le valet de chambre parvint à l’endroit où était la servante, qu’il entendit le doux murmure des clefs agitées par elle, il sentit son cœur faillir, il tourna la tête, il quitta soudain le pavé, et quand il fut arrivé en ligne, c’est-à-dire à deux pas de Rosalie, il s’arrêta.

Dans ce moment on commençait au salon une partie de piquet ; madame Guérin jouait contre sa fille et contre Eugénie. Tout à coup madame d’Arneuse se lève et sonne pour avoir de la lumière ; Rosalie entendit la sonnette, mais elle décréta de ne pas bouger. Si Nikel eût été philosophe et observateur autant qu’il avait la prétention de l’être, cet événement eût pu lui rendre l’avantage.

Mais non ; le valet de chambre, les yeux baissés, ne pouvait guère changer d’attitude ; car, par bonheur ou par malheur, la soubrette était chaussée avec une coquetterie raffinée, et Nikel admirait deux petits pieds, agrément rare dans une soubrette, et que Nikel avait si souvent entendu vanter à son maître, qu’il avait fini par en faire lui-même le plus grand cas. Pendant qu’il cherchait ce qu’il allait dire, la femme de chambre, ayant peine à déguiser sa joie, croisa ses bras l’un sur l’autre, de manière que la main droite caressait légèrement la partie supérieure du bras gauche, et tout son air semblait dire à Nikel : — Si tu as de l’empire sur M. Landon, il épousera mademoiselle Eugénie… Quant à toi, tu seras mon humble serviteur.

Le maréchal sentit qu’un silence de trente secondes est inconvenant auprès d’une femme, quelle qu’elle soit, surtout quand on admire ses pieds et que les pieds sont petits. Levant alors tout doucement sa tête, il se mit à contempler le visage mutin de Rosalie. Cette vue le fit tressaillir.

On doit se rappeler que Nikel avait la prétention de passer pour un bel-esprit, qu’il s’étudiait à parler d’une manière distinguée ; or voici comme il débuta : — Sur mon honneur, mademoiselle, voici une bien belle soirée.

En prononçant cette phrase banale, Nikel regardait d’un air sentimental la maligne soubrette, qui, soutenant cette attaque en lui renvoyant des regards pleins de gentillesse et de coquetterie, répondit que la douceur du temps l’avait seule engagée à venir respirer le frais sur le seuil de la porte.

La conversation n’en demeura pas là, comme on peut bien le croire, et le chasseur ne tarda pas à entamer le chapitre des compliments. Rosalie accepta cet hommage de l’air d’une fille habituée aux éloges.

— Vous avez été militaire, monsieur Nikel, lui dit-elle enfin ; combien de fois vous est-il arrivé de débiter de pareils compliments sans en penser un seul mot peut-être ? Cependant les pauvres filles s’y laissent toujours prendre quand ils leur sont adressés par de jolis garçons.

Nikel en ce moment trouva Rosalie dix fois plus belle.

Celle-ci, comme on le voit, s’avançait en bon ordre de bataille, gardant les rangs, s’emparant de tous les postes, s’établissant sur toutes les hauteurs.

— Je sais, mademoiselle, reprit le valet de chambre, que ces choses-là n’ont de mérite que quand on les pense ; mais votre miroir vous a dit avant moi que tous ceux qui vous les adressent doivent être sincères, sous peine d’être aveugles…

En prononçant ces dernières paroles, il tâcha de prendre la main de Rosalie ; mais elle la retira en regardant Nikel avec assez de douceur pour le dédommager de la sévérité du geste.

— Il fait presque nuit, dit Rosalie ; si vous vouliez entrer vous asseoir, nous serions mieux… La soubrette fit mine de s’en aller en ayant l’air de dire : — Qui m’aime me suive… Le maréchal s’élança dans la cour, et la femme de chambre se présenta dans la cuisine en traînant à sa suite Nikel tremblant et captif.

— Mais, Rosalie, dit la jeune fille ; voilà une heure que l’on vous sonne pour avoir de la lumière ! Prenez garde à vous, maman est en colère. Et Eugénie disparut.

— Comme elle est bonne, mademoiselle !… s’écria Rosalie en regardant Nikel. Puis elle sortit pour porter de la lumière au salon.

Nikel fut étonné de la beauté touchante d’Eugénie, et pendant l’absence de Rosalie il fit un retour sur lui-même pour considérer dans quelle affaire il s’embarquait : ses yeux erraient sur chaque instrument de cuisine ; et, d’après leur nombre, leur éclat, la manière dont cette pièce essentielle était tenue, il prenait une assez haute idée de la maison de madame d’Arneuse.

Soit astuce, soit réalité, Rosalie revint dans un état qui acheva la défaite de Nikel ; elle pleurait en essuyant ses yeux du coin de son tablier.

— Que vous est-il arrivé, mademoiselle ? s’écria l’honnête maréchal, dont l’âme tendre s’émut à cette scène inattendue.

— Hélas ! je viens d’être grondée à cause de vous ; pendant que j’étais sur la porte à prêter l’oreille à vos sornettes, madame m’a sonnée et je ne l’ai pas entendue.

— Et vous avez été grondée pour moi ! Ah ! mademoiselle !

Et Nikel, approchant sa chaise de celle de Rosalie, prit la main de la jolie pleureuse, et cette fois il la serra dans les siennes.

— Si je souffrais seule de l’humeur de madame, il n’y aurait que demi-mal ; mais mademoiselle ! ah ! la pauvre enfant !… quel malheur pour elle d’être jolie !… Quel dommage qu’il n’y ait pas dans ce pays-ci un bon parti pour elle !… Comme elle rendra heureux, en sortant d’une prison, le mari qui l’en délivrera.

— Je suis persuadé, dit Nikel, que vous ressemblez à votre jeune maîtresse.

— Non, monsieur Nikel ; non, non, répondit Rosalie en remuant la tête d’une manière très significative ! moi, je ne suis qu’une pauvre fille, je n’ai pas de fortune ; mademoiselle est riche : ce que j’ai, monsieur Nikel, c’est une bonne âme, et ce n’est pas à cela qu’on regarde maintenant.

Cette fois le maréchal ne pouvait éviter la botte, elle était trop directe ; il n’y avait ni feinte, ni passe, elle allait droit au cœur : aussi n’y répondit-il qu’en tortillant le cordon de cuir de sa canne et en regardant alternativement et Rosalie et la canne, ou, si l’on veut, et la canne et Rosalie, de manière que l’on a toujours ignoré laquelle des deux excitait le plus vivement son attention.

— Cette fille-là, se disait-il en revenant chez son maître, cette fille-là est un trésor, tudieu !…

Cette lacune est indispensable ; car toute périphrase serait sans énergie pour rendre les expressions du maréchal.

— Au surplus, continua-t-il, quel mal y aurait-il à me marier ?… Elle me vaudra dix maîtresses !… Mais, mille tonnerres ! elle m’a donné une fort bonne idée, et mon maître devrait venir faire quelquefois sa partie chez madame d’Arneuse, on le distrairait, et puis ne l’accompagnerais-je pas ? S’il joue au salon, nous jouerons à l’antichambre, je serai près de ma Rosalie. Tous les soirs je la verrai… et, si l’on ne peut pas faire autrement on l’épousera !… Elle est, morbleu ! propre et gentille comme un cheval de lancier polonais.

Ce monologue de Nikel fait voir que la rusée soubrette avait avancé les affaires de sa maîtresse comme les siennes. Elle avait trop de finesse pour ne pas deviner les pensées de Nikel ; aussi s’empressa-t-elle d’instruire Eugénie du succès de ses intrigues. Sans en rien témoigner, mademoiselle d’Arneuse en conçut quelque joie ; elle espéra même, et ce faible espoir répandit quelque charme sur la vie malheureuse qu’elle menait.

— Allez, mademoiselle, vous serez madame Landon, disait Rosalie en la déshabillant ; car M. Landon viendra ici, et il est impossible de voir mademoiselle sans l’aimer.

— Rosalie, vous êtes folle ! répondit-elle avec un sourire presque moqueur ; gardez-vous bien de laisser supposer à personne que j’autorise ce badinage.

Du moment où Eugénie cessa de plaisanter sur M. Horace avec sa grand’mère, et qu’en le voyant passer tous les jours elle admira le cheval et le cavalier, l’enfantillage cessa pour faire place à un autre jeu de l’esprit. Toutes les jeunes personnes ont, à l’âge d’Eugénie, assez de penchant vers les idées romanesques ; or, comme Landon était le premier homme qui s’offrît à ses regards, et qu’il n’avait rien de disgracieux, l’étrangeté de ses manières, sa mélancolie, tout servit à favoriser le penchant qu’elle eut à en faire dans son imagination le héros d’un petit roman. Elle écrivait ce roman tous les soirs, en le modifiant comme pour s’amuser ; mais Dieu sait si elle s’y donnait un mauvais rôle !

En bâtissant ainsi des châteaux en Espagne, Eugénie s’habituait à penser à M. Landon, et tout en s’avouant qu’il ne lui était pas indifférent, en croyant de plus en plus qu’elle serait heureuse avec lui, elle était loin de connaître son propre cœur ; un sentiment pur y grandissait à son insu, et l’amour n’était pas loin lorsqu’elle dit avec un accent enfantin :

— Rosalie, vous êtes folle !

La nuit elle rêva qu’elle épousait M. Landon.

Le lendemain au déjeuner, Nikel, décidé à faire concourir son maître au succès de ses amours, employa pour l’engager à se présenter chez madame d’Arneuse, tous les moyens que lui suggéra son adresse. S’il n’aborda pas ouvertement la question comme on peut bien le penser, au moins ne prononça-t-il pas un mot qui ne tendît indirectement à son but.

Il commença par établir que les intérêts et la réputation de son bon maître étaient tout ce qu’il avait, lui, Nikel, de plus cher.

À ce début, Landon, ayant regardé le maréchal avec attention, crut qu’il s’agissait d’une chose sérieuse ; Nikel continuant alors avec feu, soutint en thèse générale qu’il ne pouvait pas souffrir que l’on mît en doute l’urbanité et la politesse des Landon ; et en thèse particulière, que cette exquise réputation était en danger si monsieur n’allait pas faire de visites à toutes les bonnes maisons du pays, où monsieur paraissait vouloir toujours habiter, notamment à la maison d’Arneuse, etc., etc. Enfin il termina ainsi :

— Oui, monsieur, je le dis et je le répète, je ne vois pas ce qui vous empêcherait d’aller dans cette maison ; vous vous y divertiriez toujours mieux que chez vous.

— C’est vrai, Nikel.

— Pourquoi refusez-vous donc de vous y présenter ?

— Je ne sais, mais j’éprouve une répugnance invincible à sortir de ma solitude.

— Si je connaissais vos chagrins, je pourrais, monsieur, vous prouver peut-être qu’il vaudrait mieux vous dissiper et voir une jolie jeune personne, un ange…

— Je doute que vous puissiez me persuader cela, interrompit M. Landon avec l’accent du maître.

— Ah ! monsieur, reprit l’adroit Nikel, vous faites bien voir là que vous la craignez.

— Il n’est plus au monde une femme que je redoute.

— En ce cas, monsieur a donc été amoureux ?… En faisant cette interrogation, le chasseur regardait son maître. Horace ne leva même pas les yeux ; alors Nikel continua :

— Si monsieur a été amoureux, il doit connaître les tourments et les infernales inquiétudes de cette passion…

À ces mots M. Landon regarda Nikel d’un air qui voulait dire : — Veux-tu me faire de la peine ?

Le maréchal comprit parfaitement ce regard ; il savait bien que son maître avait été amoureux, et son envie d’apprendre tous les détails d’une aventure dont il ne connaissait que l’héroïne lui faisait sans cesse appuyer sur cet article malgré le silence obstiné de Landon et le chagrin qu’il lui causait. Cependant la plupart du temps le remords le prenait en voyant qu’il tourmentait son maître, et dans ce combat entre sa curiosité et sa bonté, ce dernier sentiment l’emporta ; en ce moment, il n’osa plus toucher cette corde, et reprit en ces termes :

— Ce que je faisais observer à monsieur était pour lui donner à entendre que je ne le sollicitais d’aller chez madame d’Arneuse qu’afin de rendre service au pauvre soldat qui lui a sauvé la vie à Eylau ; et je ne rappelle certes pas l’effet de mon devoir pour vous décider, car vous êtes le maître, monsieur ; je ne voudrais pas pour toute la gloire d’un de nos maréchaux vous causer la moindre peine !… Vous irez, ou vous n’irez pas ; Nikel fera comme il pourra…

— J’irai, Nikel, interrompit Horace d’un ton de voix plus doux. J’irai dès ce soir, demain, quand tu voudras, enfin ! Va, mon brave, tâche de trouver une femme qui t’aime sincèrement, et tu seras plus heureux que ton maître !…

— Vous êtes donc malheureux ?…, demanda Nikel avec l’accent de la plus tendre compassion, mais de la compassion curieuse.

— En voilà assez ; je ferai ce que tu veux… Laisse-moi !

— C’est que monsieur connaît mon penchant pour le malheur ; sans me vanter, j’ai su partager mon pain avec le pauvre, je n’ai jamais tué la poule du paysan, et j’ai toujours conduit les ennemis blessés à l’ambulance.

— C’est bon, c’est bien ; mais laisse-moi, Nikel…

— C’est que je vois bien que vous allez tomber dans la mélancolie, et j’aimerais mieux, c’est-à-dire il serait convenable (puisque vous allez ce soir chez madame d’Arneuse) que vous vous promenassiez à cheval ce matin.

— Je préfère rester.

— Mais monsieur sait bien que Brigand n’est pas sorti depuis quinze jours !

— Eh bien, monte-le !

— Ciel ! y pensez-vous, monsieur ? moi, monter un des chevaux de monsieur ! j’aimerais mieux gratter la terre avec mes ongles ! Si monsieur ne veut pas venir, je promènerai Brigand à la main.

— Allons, Nikel, j’irai.

Nikel, se frottant les mains en signe de joie, se retira, et Horace sourit légèrement en voyant son valet de chambre persuadé qu’il avait remporté une grande victoire. Nikel était une si bonne âme, un si fidèle serviteur, que Landon ne voulut pas, en le détrompant, se priver de quelques scènes qui, pour la plupart du temps, le divertissaient.

IV

Landon et son fidèle sergent, d’après la résolution qu’ils avaient prise, se promenèrent donc beaucoup plus matin qu’à l’ordinaire. Eugénie, plus attentive que sa mère, fut seule à les voir passer.

À trois heures environ, le chasseur mit toute son adresse à faire adopter à son maître une mise recherchée ; et la mélancolie d’Horace l’empêchant de s’apercevoir du manège de son domestique, il s’habilla tout comme le voulut Nikel.

— Monsieur, disait-il, quand il se vit en route avec son maître pour aller faire cette visite, vous reviendrez sans doute de vos préventions contre les femmes quand vous aurez vu combien cette jeune personne est intéressante et malheureuse…

— Elle est malheureuse !… dit Landon avec un accent de compassion, et comment ?…

— Monsieur, c’est sa mère qui la tourmente un peu. Madame d’Arneuse est emportée, sa fille est douce, la mère aime le faste, et mademoiselle Eugénie aime la simplicité ; or, monsieur sait bien qu’il y a des caractères si opposés, qu’ils ne s’accordent jamais entre eux, et alors la vie intérieure n’est pas commode. C’est précisément comme si l’on couchait avec un mauvais camarade. Toute maltraitée qu’elle est, cette jeune fille adore sa mère, Rosalie me l’a dit ; et cette mère est aveuglée par une inexplicable antipathie, au point de ne pas reconnaître tout l’amour que sa fille a pour elle.

— Pourquoi ne m’as-tu pas instruit plus tôt de ces détails ?

— Mon colonel, je ne savais pas si ce spectacle-là vous rendrait plus triste ou plus gai.

— Tu le sais donc maintenant ?

— Non, mon colonel ; mais j’avoue franchement que, malgré tout le désir que j’ai de vous voir aller chez madame d’Arneuse, je ne voudrais pas que votre bonté… vous fût à charge. D’ailleurs, monsieur, ajouta Nikel en faisant tourner sa canne comme pour enlever ses scrupules, vous trouverez là des distractions plutôt que chez vous. Ne prendrez-vous pas le parti de la fille contre la mère, comme le petit tondu a fait en Espagne ? ce sera une petite guerre. Vous finirez par vous intéresser à la jeune personne, et… vogue la galère… mademoiselle Eugénie est jolie… Tenez, voici la maison ; elle n’est pas mal !… Au surplus, si vous vous ennuyez, nous allons au trot, vous pourrez vous tirer au galop… Mais voici la porte… entrez, mon colonel.

Horace, souriant de la franchise de son chasseur, lui serra la main, et Nikel, oppressé jusque-là, respira plus librement. Il trembla en frappant à la porte, et tressaillit en entendant les pas de Marianne, qui vint ouvrir.

Pendant qu’ils s’acheminaient, une tempête s’était élevée au salon.

— Notre voisin ne fait pas sa promenade aujourd’hui, avait dit madame Guérin.

— Il est sorti ce matin, lui répondit imprudemment sa petite-fille.

— Comment sais-tu cela ? lui demanda sa grand’mère.

— Je l’ai vu ce matin vers dix heures ; il allait à Cassan, repartit Eugénie avec d’autant plus de bonne foi que sa mère semblait approuver ce discours par son silence.

— Vraiment, je vous admire ! s’écria madame d’Arneuse, furieuse d’avoir manqué le passage de Landon ; vraiment, Eugénie, vous faites bien du cas de tous les ordres de votre mère… J’ai signifié que je ne voulais plus entendre parler de cet étranger ; son nom même me déplaît, m’irrite, et vous ne cessez de le prononcer ! Maintenant, lorsque je voudrai quelque chose je demanderai tout le contraire ; ainsi Eugénie, ma fille, parlez, étourdissez-moi de tout ce que fait et ne fait pas M. Landon. Et d’où savez-vous, je vous prie, qu’il aille à Cassan ? l’avez-vous suivi à cheval ?

— Non, maman, répondit Eugénie en tremblant.

— Comment, non ! vous m’étonnez ! Il ne vous manque plus que de courir les champs avec lui !…

— Mais, ma chère amie, dit madame Guérin en interrompant sa fille, ce n’est pas la faute d’Eugénie, c’est la mienne, j’ai parlé la première de ce jeune homme.

— Qu’importe, madame, devait-elle répondre ! l’interrogeait-on ? depuis quand les enfants discourent-ils avec tant de liberté ? Ah ! de notre temps on se tenait tout autrement ! Jamais une fille bien élevée n’osait lever les yeux, et mademoiselle voit passer le monde, sait ou l’on va, ce qu’on fait. Nous demanderons pour vous le ministère de la police.

— Mais, maman, je n’ai pas cherché à le savoir ; c’est le domestique de M. Landon…

— Eh bien, toujours !… Qu’est-ce que je viens de vous dire ?… Ce nom me fatigue, et il faut l’entendre à chaque instant…

— Madame, voici M. Landon, s’écria Rosalie en entrant dans le salon avec un air de triomphe.

À ces mots, madame d’Arneuse resta tout interdite, et sa figure devint le théâtre d’une véritable péripétie comique. Le rouge de la colère expirante fit place à l’air d’une satisfaction froide ; une aménité toute d’apprêt succéda si vite aux couleurs sombres de la sévérité, qu’on pouvait facilement supposer à madame d’Arneuse une grande habitude de ces jeux de physionomie ; et cette mobilité dans le masque faisait mal présumer de sa franchise. Madame Guérin et Eugénie avaient précipitamment tourné la tête vers la porte ; mais la jeune fille ramena lentement sa figure sur son ouvrage, soit coquetterie innée, soit crainte de sa mère.

— Madame, faut-il faire entrer ?… demanda la malicieuse soubrette, dont l’air goguenard annonçait qu’elle avait entendu la dernière partie de la scène.

Madame d’Arneuse pencha doucement la tête, passa négligemment les doigts dans ses cheveux, rajusta son fichu, et jeta un coup d’œil dans la glace ; sa conscience lui conseilla de s’envelopper dans un grand châle.

Les pas du jeune homme retentirent dans l’antichambre, et bientôt Rosalie rentra pour annoncer d’une voix sonore : — M. Horace de Landon : puis elle regarda Eugénie en lui lançant une œillade qui voulait dire : — En avant ! Le chasseur l’eût du moins interprétée, ainsi.

À l’aspect d’Horace, les trois dames se levèrent. Madame d’Arneuse lui montra un siège qu’elle avait déjà placé de manière à lui dérober la vue d’Eugénie ; l’air moitié impérieux, moitié poli avec lequel elle l’accueillit, était un reproche tacite du manque d’égards dont elle le jugeait coupable.

Avant que les compliments d’usage eussent été échangés, le sourire à la fois triste et poli de M. Landon parut à madame d’Arneuse galant et presque admirateur. Regardant déjà ce sourire comme une sorte d’amende honorable, elle eut l’air de consentir à recevoir un hommage en laissant deviner qu’elle pourrait faire grâce en faveur de l’admiration : aussi répondit-elle par un coup d’œil plein d’amabilité.

— Madame, dit Horace, je viens vous faire une visite tardive, sans doute ; mais les soins et les embarras d’un nouvel établissement, les chagrins qui l’ont causé, sont mon excuse.

En prononçant ces dernières paroles, son regard, qui s’était d’abord porté sur madame d’Arneuse et sur madame Guérin, s’était attaché sur Eugénie qui se trouvait à côté de lui. La jeune fille, rougissant, se glissa doucement sur une chaise plus voisine de M. Landon, et, se gardant bien de jeter les yeux sur sa mère, elle essaya de continuer sa broderie.

— Eugénie, dit madame d’Arneuse avec une perfide bonté, tu n’y vois pas clair, ma fille ; rapproche-toi de la croisée, ton ouvrage exige beaucoup de jour et surtout beaucoup d’attention, ajouta-t-elle en lui lançant un regard impératif qu’elle crut dérober à M. Landon.

— Est-ce mademoiselle qui joue si bien du piano ? demanda Horace en examinant Eugénie avec l’intérêt que lui avaient inspiré les détails donnés par Nikel.

Eugénie, interpellée, resta débout, et se hasardant à regarder M. Landon, lui répondit : — Oui, monsieur… et c’est aux soins et aux conseils de ma mère que je dois le peu que je sais.

Par cette petite flatterie, Eugénie demandait à n’être pas forcée de lever le siège ; sa mère ne disait mot ; mais madame Guérin, enchantée de la phrase conciliatrice qui faisait à la fois l’éloge de la fille et celui de la mère, lui dit : — Viens, ma petite, viens ici, et laisse ton ouvrage…

Eugénie alla donc toute joyeuse s’asseoir sur un fauteuil à côté de sa grand’mère ; et comme madame Guérin se trouvait placée en face de M. Landon, Eugénie, pleine de reconnaissance, baisa la main de sa grand’mère avec une douce effusion de cœur.

— Il paraît, mesdames, que vous êtes bien aimées, dit Horace à madame d’Arneuse.

— Ah ! monsieur, repartit Eugénie, surprise du silence de la marquise, plus heureuse que la plupart des enfants, j’ai deux mères !

À ces mots la jeune fille, ayant tourné les yeux, rencontra le regard de Landon. Son âme et celle du jeune homme furent comme en présence pendant un instant aussi rapide que l’éclair : Eugénie laissa lire dans ses yeux toute la candeur de son âme ; elle voulait inspirer l’amour, elle le ressentit à son insu. Il lui sembla qu’en cet instant le cœur d’Horace avait compris le sien. Ce regard sympathique fut comme un talisman qui lia ses fantastiques méditations à la réalité ; la couleur des cheveux de Landon lui plut ; elle aima la vivacité de ses yeux, le son de sa voix, son langage, sa mise, enfin elle lui accorda les perfections dont elle le parait dans ses rêves.

Il arriva donc à la maîtresse le contraire de ce qui advint à la soubrette ; et de toute éternité il avait été décidé que la tendre Eugénie recevrait des lois de M. Horace, tandis que Nikel obéirait à Rosalie.

Madame d’Arneuse et madame Guérin observaient M. Landon avec la curiosité naturelle en pareille circonstance ; la grand’mère semblait chercher dans ses traits les indices d’un bon caractère, et la marquise examinait avant tout les formes extérieures et les manières. Le jeune homme, qui savait vivre, ne s’offensa nullement de cet examen, et, par une pente naturelle de notre amour-propre qui nous porte à vouloir paraître mieux que nous ne sommes, M. Horace s’étudia, sans trop d’affectation, à rester aussi éloigné de la familiarité que de la sèche et froide politesse du grand monde.

— Monsieur, dit madame d’Arneuse, votre intention n’est sans doute pas de rester toute l’année dans notre village, c’est pour un jeune homme de votre rang et de votre fortune un théâtre bien resserré.

— Madame, j’y suis fixé pour toujours ; c’est du moins en ce moment mon intention formelle.

— Ah ! monsieur, à votre âge peut-on prévoir ainsi l’avenir ? Nous avions aussi résolu de ne jamais quitter Paris. Sans la Révolution, nous n’aurions pas eu le plaisir de vous voir… à Chambly.

Ici madame Guérin s’étendit longuement sur l’ancien état de sa fortune et sur la vie élégante que sa fille menait à Paris avant l’époque où toutes deux s’étaient retirées à Chambly. Elle termina, comme à son ordinaire, en disant qu’il était bien dur à son âge d’être réduite…

— Ah ! madame, dit madame d’Arneuse en l’interrompant avec vivacité, nous ne sommes pas encore si maltraitées ; je connais beaucoup de maisons nobles qui le sont plus que la nôtre.

M. Landon se crut en cette occasion obligé de débiter quelques lieux-communs sur cette thèse rebattue : que la fortune ne fait pas le bonheur. — Le bonheur, dit-il en terminant, est toujours à notre portée, toujours à nos pieds, c’est une fleur des champs ; il ne faut que se baisser pour la cueillir ; mais, comme elle est entourée de beaucoup d’autres fleurs, nous nous trompons sur le parfum, sur la couleur, et nous étendons trop les mains pour ne pas dépasser le but.

Cette agreste comparaison que sa promenade du matin lui avait sans doute inspirée, eut un plein succès auprès de ces dames.

Une rougeur subite colora le visage d’Eugénie en entendant ces paroles et en voyant les yeux de M. Landon se fixer sur elle ; elle n’était pas loin de lui, elle était simple, élevée modestement : ne ressemblait-elle pas à une fleur des champs ?

— Ainsi, monsieur, reprit madame d’Arneuse, je vois que vous êtes venu à Chambly pour cultiver le bonheur.

— Ahl madame ! il n’en existe plus pour moi !… répondit le jeune homme d’un accent de mélancolie qui intéressa vivement la mère et la fille.

Eugénie laissa parler son émotion dans ses regards et dans son attitude. Il lui sembla que l’infortune les réunissait dans un même sentier de la vie.

Cette sollicitude inattendue frappa Landon, qui remercia la jeune fille par un regard… Madame d’Arneuse fit trembler Eugénie par le coup d’œil qu’elle lui lança.

— Oui, mademoiselle, répondit Horace, je suis malheureux… Mais, ajouta-t-il en souriant comme pour donner le change, les chagrins des jeunes gens sont de courte durée…

— Eugénie, ma bonne, dit madame d’Arneuse, en voyant que M. Landon accordait beaucoup trop d’attention à la jeune fille, ma chère enfant, tu serais bien aimable de m’aller chercher mon ouvrage.

Eugénie se leva en soupirant. Cette phrase était pour elle l’ordre secret de quitter le salon et de n’y plus reparaître sans être appelée par sa mère. En sortant, elle contempla M. Landon dans la glace jusqu’au dernier instant, en lui disant adieu du cœur.

Un geste impérieux de madame d’Arneuse, surpris par Landon, le mit à peu près au fait de cette scène : examinant alors la marquise avec plus d’attention, il vit son visage quitter brusquement le masque de la sévérité pour reprendre les grâces d’une affabilité d’emprunt quand elle se tourna vers lui. C’en fut assez pour lui faire juger madame d’Arneuse. Au premier abord, les deux dames lui avaient déplu ; mais à ce moment il acquit la preuve de toutes les assertions de Nikel, et il se sentit vivement intéressé par Eugénie. De son côté, madame d’Arneuse avait reçu cette première impression d’après laquelle on juge presque toujours en dernier ressort une personne que l’on voit pour la première fois.

Elle sentit tout d’abord que leurs âmes n’avaient aucun point de contact, et néanmoins Horace ne lui fut pas désagréable. Ce sentiment s’explique facilement. Madame d’Arneuse, n’étant pas noble d’extraction, outrait son rôle de marquise afin d’en obtenir les honneurs : et comme elle rendait intérieurement justice à la simplicité de ceux qui se sentent naturellement supérieurs, Horace lui imposa, malgré ses manières exemptes d’exagération, une sorte de respect involontaire. Alors, soit qu’elle fût séduite par la fortune de Landon, ou que le mystère dont il était entouré l’intriguât ; soit que, le trouvant d’un extérieur agréable, elle eût l’espoir de le consoler, le fait est qu’elle déposa ses préventions et commença par lui rendre en elle-même une pleine justice.

Elle daigna donc lui sourire, et d’un air moitié amical, moitié protecteur, elle lui dit : — Monsieur, si vous avez quelques moments à perdre, nous serons enchantées de pouvoir faire une connaissance plus intime avec vous. Notre intérieur, est, comme vous le voyez, très simple. Je me suis vouée à mon ménage, au travail, à l’éducation de ma fille, et je fais en sorte de me conformer, sans murmure, à la situation dans laquelle le sort m’a placée. Nous nous aimons toutes, et nous nous aidons mutuellement à porter le fardeau que les circonstances nous ont imposé.

— Madame, répondit Horace en faisant un geste par lequel il sembla se replier sur lui-même, j’userai quelquefois de votre aimable invitation : j’aime beaucoup la musique, quoiqu’elle éveille en moi de tristes souvenirs, ajouta-t-il d’une voix altérée. Puis, après un moment de silence, il reprit : Je vois ici un piano ; en revanche, je serais flatté que vous missiez à contribution ma bibliothèque, et, lorsque vous voudrez vous promener au loin, je serai charmé de vous voir accepter mes chevaux…

— Vous êtes on ne peut pas plus galant, monsieur, répliqua sèchement madame d’Arneuse, mais vous me permettrez de n’accepter que vos livres, nous avons notre voiture.

À ces mots madame Guérin regarda madame d’Arneuse avec surprise, mais le sérieux de sa fille et l’orgueil qui régnait sur sa figure l’engagèrent à retenir ses objections.

— Nous ne nous en servons pas souvent, dit-elle alors avec un sourire moqueur.

Enfin, après quelques propos insignifiants, M. Landon se leva, et saluant les deux dames, il sortit. Madame d’Arneuse, sans quitter sa place, lui rendit un salut tout à fait théâtral ; mais madame Guérin ne le quitta qu’à la porte.

Nikel abandonna Rosalie en entendant les pas de son maître ; et le chasseur, une fois dans la rue, se retourna pour voir encore la maison ; alors il crut apercevoir dans un étage supérieur où s’était déjà postée la femme de chambre, une jeune figure qui contemplait Horace avec curiosité.

Aussitôt que M. Landon fut parti, madame Guérin dit à sa fille.

— Comment, ma chère amie, as-tu pu transformer en voiture une berline démantibulée qui se briserait à la première sortie ?

— Croyez-vous, madame, que je veuille me laisser écraser par le faste de ce jeune homme ? Pour qui nous prend-il donc, en nous offrant sa voiture ?… En cela il a manqué d’usage ; car, du reste, il est mieux que je ne le croyais.

Cette dernière phrase était chez madame d’Arneuse, la première note de la gamme qu’elle se proposait de parcourir. Ce propos tenait dans son esprit le juste milieu entre la ligne où finissait la défaveur, où allait commencer la louange. C’était tout ce que son envie de rendre justice à M. Landon et de l’exalter par la suite pouvait lui faire dire pour s’accorder avec ce qu’elle avait avancé précédemment. Elle se servait ainsi de lignes imperceptibles pour ne jamais avoir l’air de changer d’opinion ; de manière qu’il fallait être très exact à retenir ses assertions précédentes, et vouloir encourir sa haine en les lui rappelant, pour lui faire apercevoir toute la mobilité de ses préventions.

La phrase de madame d’Arneuse semblait jeter le gant, et madame Guérin se serait tue toute sa vie plutôt que de ne pas le ramasser. Elle se hâta d’enchérir sur les éloges de sa fille.

— Oui, dit froidement madame d’Arneuse, il est assez bien. Comme elle prononça ces mots, Eugénie rentra au salon, se doutant bien que, selon l’habitude constante de la maison, l’on devait s’occuper de M. Landon. — Eugénie, reprit-elle en s’adressant à sa fille, vous parlez beaucoup trop lorsqu’il y a des étrangers ; encore un peu, vous auriez tenu le dé de la conversation.

La pauvre enfant remarqua qu’il y avait moins d’aigreur dans le ton, dans l’accent et dans les paroles de sa mère, et cette douceur lui parut le signe évident de la faveur qu’avait obtenue M. Horace ; elle s’en applaudit pour lui, à ce qu’elle crut ; mais en analysant bien ses sensations, elle aurait vu que l’espoir de revoir M. Landon était de moitié dans sa joie.

— Je vois avec plaisir, reprit madame Guérin, que ce jeune homme pourra nous faire une société agréable. J’aurais bien voulu lui demander s’il savait jouer au boston ; mais une première fois…

— S’il ne le savait pas, dit Eugénie en tremblant, nous le lui apprendrions.

— Eugénie, répondit la grand’mère, il aime la musique…

La jeune fille rougit et se tourna vers son piano comme pour le remercier. À tout cela madame d’Arneuse ne disait mot ; mais ce silence était énergique, puisqu’elle souffrait avec plaisir que l’on s’entretînt de ce jeune homme impoli dont le nom était naguère proscrit par elle.

— Du reste, il paraît certain, bonne maman, qu’il est triste ; car la mélancolie perce dans ses paroles, dans ses yeux, dans toute sa personne.

— Bah ! il est jeune et riche, et dans cette position-là les peines s’en vont comme elles viennent.

— D’ailleurs, reprit madame d’Arneuse, d’après sa phrase mélancolique on devine bien la nature de ses petits chagrins, et si l’on voulait s’en donner la peine, on le distrairait bientôt… Ces jeunes gens !…

— Je ne le crois cependant pas d’un caractère inconstant, dit madame Guérin ; sa figure promet de l’énergie…

On s’entretint ainsi du jeune homme et de sa visite jusqu’à l’heure du dîner, pendant lequel, au grand contentement d’Eugénie, la conversation ne changea pas de sujet, ce qui n’est pas extraordinaire ; dans un petit village, les moindres choses font événement.

Pendant qu’au salon on parlait de M. Landon, celui-ci cheminait avec son chasseur.

— Eh bien, Nikel, avait dit Horace, où en sont tes affaires avec ta Rosalie ?

— Trop bien, mon colonel, trop bien.

— Que veux-tu dire ?

— Je m’explique, monsieur ; la rusée m’a tout à fait ensorcelé, et maintenant je l’aime trop pour y voir clair, je ferai quelque sottise… Ah ! je réponds qu’elle me tiendra toujours la dragée haute, car elle s’aperçoit bien que je ne suis qu’un conscrit auprès d’elle. Croiriez-vous, mon colonel, que je n’ai pas encore osé lui baiser les mains, qu’elle a, par parenthèse, blanches comme du lait ?… Enfin ! s’écria le maréchal comme s’il lui fût survenu quelque réflexion désagréable, malgré toutes ces incohérences, elle a un cœur excellent, elle m’a attendri, car elle pleurait en me racontant les tours que sa maîtresse joue à cette pauvre petite créature, qui est bien un ange du ciel.

— Et que t’a-t-elle dit ?

— Monsieur, quand elle a entendu fermer la porte du salon, elle s’est écriée : « Marianne ! je parie que l’on a renvoyé mademoiselle chercher le mouchoir ! » Pour lors elle est sortie, et après quelques minutes elle est revenue et nous a dit : « Je ne me trompais pas, mademoiselle en a les larmes aux yeux !… »

— Elle pleurait ?… s’écria M. Landon.

— Oui, monsieur, et voilà, continua l’impitoyable chasseur, voilà qu’elle nous dit que madame d’Arneuse était la femme la plus capricieuse, la plus changeante, la plus orgueilleuse ; que son imagination vire et tourne comme un aide de camp aux jours de bataille. Enfin elle nous a fait le récit des infortunes de mademoiselle Eugénie, si bien, quoi ! qu’elle m’a crevé le cœur. J’aurais donné ma solde de retraite pour avoir douze mille livres de rentes à offrir à cette jeune fille-là avec ce cœur d’honnête homme qui bat sous ma capote, afin de la tirer d’un enfer pareil, si je n’aimais pas Rosalie, s’entend !… Et puis elle nous a encore conté combien cette demoiselle est bonne, qu’elle excuse les domestiques, qu’elle soigne sa mère, qu’elle l’aime malgré ses caprices, qu’elle joue admirablement du piano, enfin qu’elle mérite un trône comme un fuyard mérite une balle dans la tête !

Ce discours du chasseur produisit son effet. Poussé par sa bonté naturelle, Landon s’occupa involontairement du malheur d’Eugénie, et pendant le reste de la journée il se fit répéter plusieurs fois par Nikel les détails que celui-ci tenait de Rosalie.

Si Landon pensait à Eugénie, elle ne fut pas sans l’imiter un peu. Le soir elle eut de la peine à jouer avec sa mère, elle oubliait les cartes, faisait des fautes ; et comme madame d’Arneuse, par suite de l’amour-propre qui formait la base de son caractère, n’aimait pas à perdre, elle gronda Eugénie. La pauvre enfant ne put donc se livrer à sa douce rêverie qu’au moment où elle se retira pour dormir. Or, comme dans les deux maisons tous les personnages se couchèrent en pensant les uns aux autres, cette aventure se trouva dans cet instant aussi fortement nouée qu’un bon troisième acte de tragédie.

V

Le lendemain Nikel, revenant de promener Brigand, s’arrêta devant la maison ; car Rosalie, qui l’avait vu arriver, n’avait pas manqué de venir se placer sur la porte pour recueillir au passage les flatteries du maréchal-des-logis.

— Comment cela va-t-il ce matin, ma belle demoiselle ? dit Nikel en attachant la bride de son cheval à la chaîne de la cloche.

— Cela va bien, monsieur, répondit la soubrette en lui lançant une œillade gracieuse ; votre visite d’hier a fait changer le vent ; madame n’a encore grondé personne, pas même sa fille ; madame Guérin fredonne les airs qu’on chantait de son temps ; et quant à mademoiselle, tenez !… écoutez-moi ces traits-là, cela roule avec une rapidité de tonnerre ; elle est au piano depuis ce matin, et ses doigts vont mille fois plus vite qu’à l’ordinaire ; on sent, rien qu’à l’entendre, qu’elle n’est pas malheureuse ce matin ; moi-même, monsieur Nikel, j’ai suivi le torrent et je chante les rondes de mon pays.

— Pourriez-vous m’apprendre, mademoiselle, reprit flegmatiquement le chasseur, qui a fait faire ce demi-tour à droite, ou quel est le général qui a ordonné ce quart de conversion ?

— Ah ! monsieur Nikel, nous sommes toutes ainsi bâties dans notre maison : il ne faut qu’un compliment pour nous enlever une migraine ; flattez-nous bien, nous devenons aimables ; une caresse, ce sont des amitiés à n’en plus finir ; mais une mouche vient à voler, en moins de cinq minutes nous sommes méconnaissables, et de fil en aiguille on arrive à se reprocher des paroles qui datent de vingt ans, et tout cela vient…

— De la lune, sans doute ! dit le maréchal en haussant l’épaule et en souriant d’un air moqueur et incrédule ; à d’autres, mademoiselle ; ce sont là des incohérences par trop fortes, et vous vous moquez de moi !…

— Je ne me moque point, reprit Rosalie ; et toute jeune et étourdie que je paraisse être, je gouvernerais la maison si je le voulais. Je devine quand madame est en colère, et quand je veux la mettre de bonne humeur, je n’ai qu’à lui dire en l’habillant qu’elle est plus blanche que mademoiselle, et qu’elle paraît la sœur de sa fille…

— Mais voilà qui est fort mal, mademoiselle.

— Et pourquoi ?

— Parce que c’est mentir.

— Bah ! reprit Rosalie, j’aime ces changements à vue, moi !… cela met un peu de variété dans notre vie : aussi bientôt madame desserre ses lèvres minces, elle commence par rire, elle finit par me croire, et la voilà gaie et charmante jusqu’au premier caprice. Quant à madame Guérin !… si vous voulez parler comme elle, l’écouter, lui répéter qu’elle a été jolie et riche, elle vous adorera ; le dos tourné, si un autre vous accuse et dit : Tue, elle répond : Assomme. Elle vous cajole ; mais c’est de la bonté si l’on veut… Elle est trop faible… Eh bien, monsieur Nikel, je ne veux pas me donner la peine de les mener, j’aime mieux rire de leurs scènes, regarder tourner ces girouettes, et me borner tranquillement à consoler mademoiselle, et à faire enrager Marianne jusqu’à ce que j’aie une autre victime, vous, par exemple.

— Toujours gentille et spirituelle ! s’écria le chasseur en lâchant un gros soupir sentimental.

— Toujours, monsieur Nikel ; malheureusement j’ai grand’peur que notre ordre du jour, comme vous dites, ne tienne pas longtemps ; nous retomberons dans notre infortune, et cette pauvre demoiselle Eugénie restera toujours à la torture.

— Mademoiselle, dit Nikel en s’emparant des mains de la soubrette, pourriez-vous m’expliquer où vous en voulez venir ?

— Ah ! reprit Rosalie, je veux dire qu’il ne tiendrait qu’à vous de faire la pluie et le beau temps chez nous ; comme votre maître a l’air d’une bonne âme, il ne demanderait pas mieux que de nous laisser toujours dans une douce température.

— Diable ! mademoiselle, ceci s’embrouille, et si je reste ainsi devant vous à regarder sortir vos jolies petites paroles d’entre vos dents blanches, ce n’est pas que j’y comprenne rien, mais c’est parce que je vous aime. Au reste, voilà bien l’amour : comme le disait un trompette de mes amis, c’est le boute-selle de toutes les sottises !…

— Monsieur Nikel, j’aime à croire que vous êtes discret, et que l’on peut vous confier quelque chose…

— Mademoiselle, un militaire, quand il a fait deux heures de faction et un tour à la salle de discipline, garde un secret aussi bien que son cheval.

— Eh bien, monsieur le maréchal, reprit Rosalie en le regardant de manière à le rendre fou, si vous êtes pour longtemps dans le pays, si vous avez quelque empire sur votre maître, engagez-le à venir ici de temps en temps ; qu’il tourne chaque fois un petit compliment à madame, et notre pauvre jeune fille respirera, on ne la grondera plus, elle sera heureuse enfin ; et si votre maître a bon cœur, il sera heureux aussi d’adoucir le martyre de cette enfant !

— Eh bien ! mademoiselle, si cela peut vous plaire, nous viendrons.

— Ah ! monsieur Nikel, je n’y ai d’intérêt que celui de mademoiselle ; je voudrais la voir moins malheureuse.

— Mais moi, ma chère, je gagnerais à cela le plaisir de vous voir ; votre aspect est si doux pour moi ! et le jour où vous voudrez bien me dire que vous comptez sur ma constance, je ne regarderai plus aucune femme en face ni de côté…

Ici le chasseur fit un mouvement pour embrasser Rosalie, elle se recula brusquement : Brigand eut peur, cassa la corde de la sonnette et s’enfuit ; Nikel courut après Brigand et Rosalie rentra dans la maison en riant.

Cette conservation ne fut pas sans résultat. Deux ou trois jours après, M. Horace, cerné par les savantes manœuvres de Rosalie, fut enfin amené dans le salon de madame d’Arneuse. La soubrette s’était servie de Nikel comme un habile général se sert des tirailleurs qui couvrent son armée, et le chasseur avait fini par vaincre la répugnance de son maître pour les deux dames. Le jour où le jeune homme se présenta chez elle, madame d’Arneuse était mise fort à son avantage, avait un air de fraîcheur et un vernis de beauté qui ne lui étaient pas habituels. Elle fut donc enchantée de l’opportunité de cette visite, et ce fut un premier motif pour trouver le visiteur à son goût. Au nom de Landon, prononcé par Rosalie d’une voix éclatante, les trois dames se levèrent, et chaque visage prit une gracieuse expression à laquelle le jeune homme répondit par un salut et par le sourire banal dont il voilait sa mélancolie.

Le soir voilait alors la campagne de ses teintes indécises et de ses ombres vaporeuses, le printemps répandait les trésors de ses jeunes parfums, et un dernier rayon de soleil jetait encore dans le salon une nappe de lumière rougeâtre : le silence de la campagne interrompu par les chants mourants des oiseaux, le mystère du crépuscule, l’espérance qui se révélait à elle, tout, pour Eugénie, rendit ce moment enivrant ; ce fut un véritable enchantement, un bonheur dont elle fut longtemps à savourer toute la douceur. Elle se rassit timidement, pencha la tête sur son ouvrage, garda le silence, et, sans lever davantage les yeux sur M. Landon, se contenta de se fondre dans le charme qu’elle éprouvait à l’entendre parler. Elle se mit à recueillir chaque parole ; et plus elle écouta, moins elle se sentit tentée de relever son front, car sa rougeur virginale et la naïve expression de sa félicité se seraient dévoilées à l’être le plus inattentif.

Elle avait lieu d’être contente : madame d’Arneuse, qui avait une grande prétention à l’esprit et au savoir, voulant déployer ses connaissances, amena la conversation sur la littérature, les arts, les sciences, et le jeune homme, facile comme il était, toujours prêt à rendre la bride à son imagination, discuta avec tout le feu de son caractère : tranchant comme les hommes qui ont vécu solitaires, et gagnant de l’aisance à mesure que la discussion s’animait, il finit par oublier où il se trouvait et par se croire avec des amis. Il se livra donc à toute la poésie, à toute l’originalité de ses idées ; tour à tour familier, énergique, gai, triste, suivant les sujets. À la fin, la conversation, insensiblement détournée de son premier objet, tomba sur l’éducation : madame d’Arneuse soutenait que l’enseignement actuel était bien inférieur à celui d’autrefois, que les jeunes gens n’avaient plus autant d’égards pour les femmes, qu’ils perdaient du côté des belles manières et de la galanterie, etc.

— Ah ! cela est bien vrai ! s’écria madame Guérin ; quelle différence énorme ! Je voyais dans nos salons, avant la Révolution, les hommes être aux petits soins, faire de la tapisserie, réciter des vers ; mais aujourd’hui un homme croirait se compromettre en s’occupant des femmes autrement que pour se jouer d’elles.

— Mesdames, s’écria Landon d’un ton concluant, je conviens que la jeunesse d’aujourd’hui n’est pas celle de 1789.

En entendant cette année, madame d’Arneuse fit un mouvement comme pour se déclarer incompétente à juger le mérite de la jeunesse de cette époque.

— Mais, continua Landon, les temps aussi sont bien changés ! Ce siècle a reçu un baptême de raison et de gloire qui donne une tout autre direction aux idées.

— Voilà bien ce dont nous nous plaignons, répliqua madame d’Arneuse.

— Quoi ! madame, vous réprouveriez le règne de Napoléon, qui a pu dire en plein sénat : Où est le drapeau, là est la France !

— La pensée est un peu nomade, repartit la marquise, enchantée de montrer tant d’esprit.

— Vous réprouveriez nos conquêtes ?

— Les ennemis sont en France.

— Nos institutions ?

— Votre noblesse n’a qu’un jour.

— Tout ceci, madame, n’est pas l’éducation ; nous sortons de notre sujet : je conviens que la noblesse d’autrefois était plus ancienne…

— Plus nationale, monsieur, parce qu’elle s’appuyait sur les vieilles traditions. Nous étions les héritiers des premiers conquérants du sol.

— Vous voulez dire des défenseurs, madame.

— Oui, monsieur, je me trompais… Ne connais-je pas tout ce que l’on a écrit sur l’origine de la noblesse et sur l’histoire ! Mably, Raynal, Diderot, Lavoisier, Helvétius, j’ai vu tous ces messieurs.

— Vous étiez donc toute petite, madame ?

— Ils venaient dîner chez mon père fort souvent…

— Nous avions une si bonne maison ! dit madame Guérin pour soutenir le mensonge de sa fille. Nous devions à notre cuisinier l’honneur de leur compagnie. Telle que vous me voyez, j’ai fait un boston avec Franklin, Kamikaël et Voltaire : ils étaient fort aimables. Mais j’en ai fait un autre…

À ces mots, un sourire un peu ironique vint errer sur les lèvres de Landon, et madame d’Arneuse tenait déjà trop à l’estime du jeune homme pour n’en pas être très piquée, aussi dit-elle à sa mère avec dépit :

— Ah ! madame, faites-nous grâce de l’inventaire de vos bostons… Puis, s’adressant à Landon : — Allons, monsieur, soutenez votre thèse : vous avez assez d’esprit pour me convaincre, je me sens très disposée à croire à la perfection de la jeunesse d’aujourd’hui.

— Je n’ai pas prétendu, madame, qu’elle fût exempte de défauts ; je m’étonnais seulement de vous entendre regretter le temps où nous étions constamment à vos pieds : vous avez perdu des galants, mais vous gagnez des amants. Moins on voit les femmes, plus elles sont honorées.

— On dirait que vous avez peur de nous.

— Peut-être, madame.

— Vous êtes galant, vraiment !

— Ah ! vous savez bien que mon peut-être n’est pas une injure. De nos jours, une passion influe sur la vie entière, et l’on ne doit pas s’y exposer avec étourderie, car si l’amour nous promène d’abord à travers les fleurs, il finit toujours par nous conduire au bord des précipices.

— Bienheureuses, monsieur, sont les femmes qui rencontrent dans leur vie un être qu’elles peuvent aimer comme la jeunesse actuelle mérite, selon vous, d’être aimée. Je n’ai pas connu cette félicité… Mariée par convenance, j’ai su me garder de cette licence de bon ton en usage de mon temps, mais j’avoue que je ne recommencerais pas mon existence. Vivre avec une âme vierge et aimante en se trouvant chargée de l’honneur d’une illustre maison est un supplice que j’ignorais avant d’épouser M. d’Arneuse !…

— Ma pauvre fille !… s’écria madame Guérin.

— Ah ! madame, répondit Horace, regardez-vous bien plutôt comme heureuse !… En même temps son front se couvrit d’un épais nuage de tristesse, et il ajouta d’une voix tremblante : — Oui ! trois fois heureux, le moine, la religieuse, qui, retirés du monde, pour mieux résister au démon, atteignent silencieusement la vieillesse ! S’ils ignorent comme vous (madame d’Arneuse sourit avec une feinte mélancolie) les vives jouissances de cet amour enivrant pour lequel les regards sont des caresses, le bruit des pas est une harmonie, la parole une musique divine, ils ignorent aussi la rage, le désespoir, causés par une trahison, et cette mort lente, cette consomption fatigante dont on est alors accablé.

Une douloureuse animation perçait dans les regards de Landon, dans ses gestes et dans son attitude. Aux derniers mots, sa voix, qui s’était graduellement affaiblie, prit un accent de mélancolie qui pénétra jusqu’au cœur des trois dames. Eugénie, qui, d’après l’ordre de sa mère, gardait un religieux silence, n’osa point lever les yeux sur le jeune homme, car elle se sentait prête à pleurer.

— Me voilà presque convaincue de la perfection du siècle : certes, autrefois on parlait avec moins d’enthousiasme… Vous n’avez pas les idées d’un militaire, monsieur…

— Non, madame, répondit-il avec tristesse… Et il y eut un intervalle de silence.

— Il est bien digne d’être aimé s’il conçoit ainsi l’amour ! pensait Eugénie. En ce moment sa pose était naïve et charmante, elle regardait Horace avec l’abandon de l’innocence. Landon, s’étant tourné vers elle comme pour ne pas voir une image pénible et comme s’il eût voulu se rafraîchir le cœur par l’aspect de l’enfance, fut frappé du spectacle offert par cette figure de jeune fille. Sous les indices d’un profond amour il découvrit les traces d’une souffrance habituelle. Il remarqua la pureté des contours et l’éclat du teint de ce jeune visage, et dans l’expression il reconnut l’air tendrement soumis de la femme qui aime pour la première fois. Sans deviner encore ce qui se passait dans l’âme d’Eugénie, il admira la suavité d’un si parfait ensemble comme il eût admiré une tête de Raphaël.

Il rompit enfin le silence et dit avec une émotion comprimée : — Mademoiselle ne touche-t-elle pas du piano ? Il y a bien longtemps que je n’ai entendu de musique.

Il y avait un secret dans cette exclamation pleine d’amertume. — Longtemps ! reprit naïvement Eugénie ; j’ai joué avant-hier. Elle s’arrêta, un vif sentiment de peine avait brisé subitement sa voix.

En effet, la pauvre enfant parcourait le doux pays des chimères amoureuses, et le longtemps de Landon l’en avait brusquement arrachée. — S’il ne se souvient pas d’avoir entendu mon piano, il ne m’aimera jamais… Telle fut sa réflexion ; et, mettant son mouchoir sur sa figure, elle essaya de quitter le salon.

Madame d’Arneuse, ayant remarqué l’attention avec laquelle Horace regardait Eugénie, s’était bien promis de la renvoyer ; mais elle fut blessée d’être prévenue par sa fille et de la voir agir par un sentiment qui ne fût pas ordonné. Poussée alors par cette manie des tyrans qui croient perdre en pouvoir ce que leurs sujets gagnent en liberté, elle dit à sa fille : — Restez ! sonnez pour avoir de la lumière ; vous allez nous jouer un morceau, et nous tâcherons, ajouta-t-elle, de faire bien des fautes.

Il faut aux gens vraiment sensibles un sens à part pour deviner avec tant de promptitude la blessure involontaire qu’ils ont faite à une âme trop délicate ; c’est ce qu’on appelle savoir revenir. Landon possédait cette qualité charmante ; cet homme, parfois dépourvu de grâces, en avait alors de touchantes. Lorsque Eugénie, obéissant timidement à sa mère, se dirigea vers son piano, il alla ouvrir lui-même l’instrument, aida la jeune fille à chercher la musique, et tandis qu’elle joua, assis auprès d’elle, il la regarda avec des yeux pleins de douceur et qui semblaient implorer un pardon. Ce langage muet ne fut que trop bien entendu. Un malin génie semblait se plaire à égarer Eugénie par de fausses lueurs, pour la laisser éblouie au bord d’un précipice.

En effet, Landon, tourmenté par l’idée qu’il pouvait ajouter à la somme de malheurs intimes qu’Eugénie avait à subir, s’efforça d’être affectueux auprès d’elle. Alors la pauvre petite prit les témoignages d’une compassion généreuse pour les soins d’un amour naissant ; elle s’abandonna doucement au bonheur de le voir à ses côtés, s’occupant d’elle et la regardant avec une expression de plaisir. Pleine de cette confiance naturelle au jeune âge, elle croyait avoir déjà jeté un premier charme sur son cœur ; elle espéra du moins ; et, dans ce moment trop fugitif où tout était oublié, posant, non sans crainte, son pied sur une terre inconnue, elle savoura avec délices la première joie de sa vie.

Quand le morceau fut terminé, Landon, avec un sourire comme en savent trouver ceux qui connaissent la souffrance, dit à Eugénie :

— J’ai entendu ce morceau presque aussi bien exécuté…

— On a pas eu beaucoup de peine à le mieux jouer ! s’écria madame d’Arneuse.

— Par qui, monsieur ? demanda Eugénie en tremblant.

— Par vous-même, mademoiselle, répondit-il ; il y a quatre ou cinq jours, après midi, je revenais de la promenade… votre fenêtre était ouverte…

L’accent qu’il mit dans cette phrase et la manière dont il souriait dirent assez à Eugénie qu’il cherchait à réparer sa faute. À ce moment la jeune fille feuilletait par maintien son livre de musique ; la page qui tremblait n’accusait que trop son émotion ; mais elle eut encore assez de présence d’esprit pour se plaindre de son extrême timidité.

Landon, revenant alors auprès de madame d’Arneuse, la complimenta sur l’éducation soignée qu’elle donnait à sa fille ; puis, sans dire un mot d’Eugénie, il se mit à flatter la marquise avec emphase ; il semblait, à l’entendre, que ce fût elle qui eût joué. Insinuant adroitement qu’il lui croyait un talent supérieur, il parut désirer vivement de s’en assurer et sollicita un prélude, une improvisation, un accord même, comme une faveur… Madame d’Arneuse se garda bien de détruire cette flatteuse opinion et reçut ces compliments avec la fausse modestie d’un poète.

En entendant faire l’éloge de sa fille, il fut impossible à madame Guérin de se taire, et Landon écouta avec une complaisance unique la vieille grand’mère vanter les qualités de la marquise.

— Ah ! monsieur, si vous l’aviez vue, dit-elle en terminant, avant la Révolution, au milieu d’une cour composée des gens les plus remarquables de l’époque, c’est alors qu’elle était belle et bien mise, ayant les plus beaux chevaux, les équipages les plus élégants.

— Oh ! tout était simple, mais de bon goût, ajouta madame d’Arneuse.

— Et le jour que tu fus présentée à la cour, on ne parlait que de toi à Versailles.

— Oui, répondit-elle en poussant un soupir ; c’était le 17 janvier 1789.

— À quatorze ans, ma pauvre fille, nous t’avions déjà sacrifiée ! si jeune, si belle !

— Et je suis maintenant une vieille maman.

— Ah ! madame, reprit Horace, si nous sommes séparés de 89 par un siècle d’événements, votre visage nous fait souvenir que la dynastie nouvelle n’a qu’un jour. Pour qui ne sait pas la vérité, vous êtes la sœur de votre fille…

Horace avait déjà deviné le caractère de ses voisines, et, n’épargnant plus dès lors un encens qu’on respirait avec tant de plaisir, il s’amusa non seulement de la marquise, mais aussi de madame Guérin. Il soutint à celle-ci qu’elle avait dû être très jolie, et ses compliments, tout exagérés qu’ils étaient, furent reçus avec reconnaissance. Madame d’Arneuse venait de montrer son esprit ; cette fois elle crut avoir convaincu M. Landon de l’antiquité de sa race.

Alors madame d’Arneuse, après avoir reconduit M. Landon, revint lentement se placer devant la cheminée ; et, s’examinant quelque temps dans la glace, elle dit en passant ses doigts dans les boucles de ses faux cheveux :

— Il a été très bien, mais parfaitement bien, ce soir, notre voisin ; il est très aimable.

— Et toi, reprit madame Guérin, tu étais mise à ravir.

— Maman était très jolie, ajouta Eugénie en embrassant sa mère.

Madame d’Arneuse, comme pour la consoler, lui fit une légère caresse.

— Ne vous ai-je pas dit, répondit-elle, que ce jeune homme nous ferait une société ? Mais c’est qu’il est on ne peut pas plus galant, distingué.

— Et instruit ! s’écria madame Guérin ; ce jeune homme est un puits de science.

— Oh ! mais, charmant ! continua madame d’Arneuse : de belles manières, bon ton, joli homme, il a tout pour lui : je gagerais qu’il est noble.

— Il paraît avoir un bien bon cœur, dit tout doucement Eugénie.

— Oh ! oui, reprit madame Guérin ; il éprouve peut-être quelque infortune de cœur, car il nous a dit certain mot avec une sensibilité qui m’a touchée.

— Il est sans doute trompé par une coquette qui n’aura pas senti la valeur d’une âme comme la sienne, ajouta madame d’Arneuse d’un air qui disait parfaitement : — Je la sens, moi !

Enfin, à onze heures et demie du soir, après une conférence de trois heures pendant laquelle chacune de ces dames parla selon ses vœux secrets, il fut déclaré à l’unanimité que M. Horace Landon était un homme tel qu’on n’en voyait plus, un homme digne de madame d’Arneuse, un homme digne d’Eugénie. Quand madame d’Arneuse, la plus exagérée des trois et celle qui exaltait le plus le jeune homme, laissait apercevoir ses vues sur lui, madame Guérin applaudissait ; si Eugénie soupirait doucement, sa grand’mère ne manquait pas de dire qu’elle éprouverait un vif plaisir à l’appeler son fils ; alors, en quittant le salon, madame Guérin dit tout bas à sa fille : — Tu pourrais l’épouser. Et à sa petite-fille, lorsque madame d’Arneuse fut trop loin pour l’entendre : — Tu l’épouseras !

VI

La sensibilité d’Eugénie, refoulée dans son propre cœur par la sévérité de sa mère, y formait un foyer de sentiments qui, ne se déversant sur aucun objet extérieur, ne s’échappant ni dans ses discours ni dans ses actions (renfermée qu’elle était dans une maison solitaire et réduite à la société de ses deux mères) devaient se répandre avec effusion sur le premier être qu’elle jugerait digne d’être son protecteur ; et comme ce caractère sourdement énergique était caché sous une grande timidité, résultat naturel de la gêne où la tenait sa mère, cette force aimante gisait dans son pauvre cœur comme une fleur sous la neige. Chez elle la sensibilité existait dans toute sa verdeur primitive ; Eugénie vivait dans son cœur, seule et comme dans une nuit profonde.

Cette jeune fille, si résignée en apparence, devait donc bien plus souffrir d’un mot équivoque, d’un regard incertain, qu’une autre femme du plus cruel abandon ; enfin son cœur n’avait de place que pour un seul amour ; et tel était son sort, que la sévérité de sa mère ayant augmenté sa timidité naturelle et l’ayant habituée à l’obéissance la plus soumise, elle était prédestinée à jouer toujours en amour le second rôle, c’est-à-dire le rôle du dévouement et de l’abnégation, qui est toujours celui des grandes âmes.

Une passion sérieuse venait d’entrer dans le cœur d’Eugénie, mais sa chaste réserve, la crainte qu’elle avait de sa mère, tout contribuait à en étouffer l’expression : ainsi les proportions ordinaires de l’amour, comme on nous le peint, n’existent pas dans cette histoire ; un mot, un geste, un regard, y sont de grands événements. L’orage était dans le cœur, la paix sur les lèvres. Heureux celui qui, remontant le cours de sa vie passée, prêtera les charmes du souvenir à ce simple tableau.

Au bout de quinze jours, madame d’Arneuse s’était si bien engouée d’Horace, qu’elle ne négligea plus rien pour l’attirer chez elle. On commença par l’inviter cérémonieusement à dîner, afin de l’entraîner par degrés dans une intimité difficile à secouer. Une partie d’échecs avait été le motif de cette invitation et devait précéder le dîner.

Un trait assez saillant du caractère de madame d’Arneuse était une fausse entente de sa dignité de femme. Elle voulait être toujours devinée : blessée de ramasser elle-même son gant, elle l’était encore bien davantage de n’être pas prévenue dans ses souhaits. Si on s’apercevait trop tard de son désir, elle aimait mieux le nier que le satisfaire aux dépens de sa vanité. Ainsi, lorsque Landon arriva, elle crut qu’il allait s’empresser de solliciter la partie d’échecs ; à ses yeux c’était un devoir : or comme Horace, une minute après l’invitation, l’avait aussi profondément oubliée que si les échecs n’avaient jamais été inventés, il resta tranquillement à causer.

Madame d’Arneuse eut bien soin d’amener la conversation sur la cause première du dîner, Landon s’écria :

— Et notre partie d’échecs ?

— Ah ! nous la réservons pour une meilleure occasion ; vous avez trop de plaisir à causer ! répondit-elle d’un air piqué.

Horace de s’excuser en sollicitant, comme un bonheur, la partie d’échecs, et la marquise de refuser en prétextant le peu de temps, l’insouciance d’Horace, etc. Enfin Landon, voyant l’importance que la marquise attachait à un jeu où la science seule décide des succès, eut l’adresse de se laisser gagner, malgré son évidente supériorité.

Cette dernière circonstance acheva de lui gagner l’estime et l’admiration de madame d’Arneuse : M. Landon était, à son avis, un des plus forts joueurs qu’elle eût connus, un des hommes les plus aimables ; enfin elle épuisa en sa faveur les termes les plus expressifs de son dictionnaire. Alors la joie naquit dans la maison, personne ne fut plus tourmenté ; Eugénie respira et fut tout étonnée de sa félicité ; madame Guérin, heureuse du bonheur des autres, caressa tour à tour sa fille et sa petite-fille ; enfin la rusée soubrette, admirant l’effet de ses intrigues, ne songea plus qu’à couronner son œuvre par un succès complet.

Nikel ne cessa donc pas d’être son écho : plus d’une fois Landon s’endormit, le soir, aux discours du soldat, qui le félicitait d’avoir allégé pour un moment la chaîne pesante de mademoiselle d’Arneuse ; et Rosalie, voyant les visites devenir plus fréquentes, engagea Marianne à semer dans le village le bruit du mariage prochain de M. Landon avec mademoiselle Eugénie. Tout Chambly le désirait. Il ne restait plus qu’à faire parvenir les caquets du village aux oreilles d’Horace : Rosalie se chargea de cette difficile entreprise.

M. Landon ne tarda pas à accréditer, à son insu, les fausses nouvelles répandues par Marianne, en multipliant tellement les visites, qu’il devint presque de la famille. Il serait difficile d’expliquer cette intimité autrement que par le désir qu’il éprouvait d’adoucir le sort d’Eugénie, qui lui paraissait de plus en plus intéressante ; son antipathie pour madame d’Arneuse n’avait pas cédé à l’habitude de la voir, mais il avait fini par s’amuser d’elle comme d’une comédie vivante, et peut-être ce petit manège le divertissait-il réellement.

Bientôt la fière marquise ne rougit plus d’accepter la calèche et les chevaux de Landon. Chaque jour il venait faire des lectures, des parties d’échecs ; les promenades aux environs se succédèrent, mais rien ne put adoucir la mélancolie de Landon. Heureux de procurer quelque plaisir à ses voisines, il jouissait de leur joie sans la partager ; il n’eut même pas assez de confiance en elles pour les initier à ses actes de bienfaisance et les mener dans les chaumières où le spectacle des maux qu’il soulageait semblait le rattacher à la vie.

Deux mois s’écoulèrent ainsi, pendant lesquels l’amour d’Eugénie s’accrut dans l’ombre et dans le silence ; car la sympathie secrète qui l’unissait à Landon lui révéla chaque jour les nobles qualités de ce jeune homme. Dès lors elle ne vécut plus en elle-même, son âme tout entière passa dans celle d’Horace, et ce ne fut pas sans frémir qu’elle pénétra le secret de son propre cœur.

Un soir, par un hasard extraordinaire, elle se trouva seule pendant un moment dans le jardin près de Landon. Celui-ci, les yeux levés au ciel, paraissait plongé dans une extase mélancolique ; Eugénie le regardait avec amour. En ce moment un nuage chassé par le vent vint cacher la lune, que Landon contemplait avec ravissement, et découvrit en même temps une étoile qui lança tout à coup une lumière vive et pure.

À cet accident si simple, Landon tressaillit et tourna lentement les yeux sur Eugénie, qu’il compara à cette étoile dont la douce lueur semblait le consoler en l’absence de l’astre qui l’éclairait naguère. Ce caprice des génies de la nuit, image sans doute trop fidèle de sa fortune, lui arracha des larmes qu’il essaya en vain de retenir et qui roulèrent lentement sur son visage. À l’aspect de ces pleurs, Eugénie fut saisie d’une émotion qu’elle ne put dérober à Horace. Celui-ci prit alors la main de la jeune fille et lui demanda avec intérêt la cause de son agitation ; mais Eugénie se leva sans répondre, et s’appuyant sur Horace, qui s’était empressé de lui offrir son bras, resta muette aux questions qu’il lui adressait en la guidant sous les sombres allées du jardin.

Tout à coup la lune sortit du nuage qui la cachait, et le bosquet fut inondé d’une vive lumière. Eugénie, que les questions d’Horace embarrassaient, l’interrompit en lui disant : — Levez les yeux ; l’astre que vous aimez a reparu, mais la petite étoile s’est cachée.

Horace n’avait entendu que les premiers mots d’Eugénie ; et il s’écria : — Ah ! j’en accepte le présage ! Puisse-t-elle ainsi…

Il n’acheva pas, mais ce peu de mots fut un arrêt pour Eugénie, que Landon sentit tressaillir. La pauvre enfant se soutenait à peine : Horace s’aperçut de son trouble et la fit entrer dans le salon, dont ils n’étaient pas éloignés. En arrivant, Eugénie se jeta sur une bergère où elle resta presque évanouie.

Horace, effrayé presque autant que confus, commença à soupçonner la véritable cause de cette indisposition soudaine. Déjà, à son insu, une foule de liens secrets l’attachaient à Eugénie. Il ne croyait pas trouver pour elle tant de sentiments dans son cœur.

Madame d’Arneuse et madame Guérin, interdites d’abord, n’empêchèrent pas Horace de rendre mille petits soins à Eugénie.

À ces mots « Mademoiselle se trouve mal ! » Rosalie et Marianne étaient accourues et semblaient ne respirer que du souffle de la jeune fille. Quand elle eut repris ses sens, un regard de madame d’Arneuse les renvoya du salon ; puis, par un autre regard, elle parut interroger Landon sur cet événement ; celui-ci la comprit fort bien et lui répondit en attribuant à la fraîcheur du bosquet et à la rosée l’indisposition d’Eugénie.

Eugénie confirma cette supposition, remercia Horace par un signe de tête plein de mélancolie, puis elle se leva et dit qu’elle se trouvait infiniment mieux : pour en donner la preuve, elle gagna lentement son piano et en tira négligemment quelques accords. Pendant toute la soirée elle fut rêveuse et triste, et plus d’une fois ses larmes furent près de couler.

Landon partagea naturellement la préoccupation d’Eugénie, et fut distrait par la foule de pensées nouvelles que ce petit événement avait fait naître en lui ; il contempla si souvent le visage d’Eugénie, que les deux dames, inquiètes, se regardèrent avec des signes d’intelligence, comme pour se demander : Qu’est-il arrivé ? On fit une partie : lorsque ce fut au tour d’Eugénie de donner à couper les cartes, ses doigts effleurèrent ceux de Landon, on la vit pâlir de nouveau et rester un instant sans reprendre les cartes.

— Mais qu’avez-vous donc, Eugénie ? dit sévèrement madame d’Arneuse.

— Je souffre, madame, répondit-elle avec un accent déchirant. Et ses larmes, qu’elle retenait depuis longtemps, recommencèrent à couler.

Landon avait trop de bonté pour ne pas partager un peu la souffrance d’Eugénie comme il partageait sa préoccupation. L’idée qu’il pouvait plaire était si loin de lui, qu’il avait besoin d’acquérir les preuves les plus évidentes du sentiment qu’il inspirait ; et alors il examina Eugénie avec tant de soin et d’attention, que madame d’Arneuse crut de son côté qu’il devenait amoureux.

Lorsqu’il vit les larmes de la jeune fille, Landon résolut de cesser toute relation avec cette famille ; mais, par malheur, on avait projeté une partie pour le lendemain. On devait aller visiter le parc de Cassan, et au retour longer les bords de l’Oise. Horace se promit de trouver un prétexte pour ne plus voir madame d’Arneuse après cette promenade. Il se retira en pensant à tous les malheurs produits par un amour non partagé, malheurs qu’il ne connaissait que trop. Ne pouvant soupçonner toute la violence des sentiments d’Eugénie, il crut qu’il était encore temps de prévenir l’orage qui s’amassait sur la tête de cette jeune fille déjà si malheureuse.

De retour chez lui, Landon resta plongé dans la rêverie, et pour la première fois depuis longtemps une nouvelle image voltigea dans sa pensée comme une ombre légère. C’était déjà beaucoup pour lui, c’était peut-être tout ce qu’il pouvait attendre. Une heure s’écoula sans qu’il sentît peser sur son âme l’idée tyrannique à laquelle le sort l’avait condamné. Il pensa d’abord à la vie infortunée que menait Eugénie, aux moyens qui pourraient l’en délivrer, puis à la douceur de caractère qu’une pareille servitude n’avait point aigri, et à la reconnaissance qu’elle concevrait pour un libérateur ; enfin il revit Eugénie avec cette angélique physionomie qu’il avait admirée au premier abord, et alors cette pensée traversa rapidement son âme : c’est qu’il y avait encore au monde des femmes dignes d’être aimées. Il frémit, et, comme un enfant qui chasse de sa main l’objet qui lui fait peur, il secoua toutes ces pensées qui le ramenaient toujours à la souffrance.

Quand, par son départ, Landon eut laissé le salon vide pour Eugénie, madame d’Arneuse, piquée de penser que sa fille eût obtenu la préférence sur elle, refusa l’offre qu’elle lui fit de la déshabiller : et lorsque la pauvre enfant voulut aller lui chercher sa toilette, elle lui ordonna très durement de rester à sa place et sonna Rosalie. Elle témoigna son mécontentement à sa fille de la manière la plus dure et la plus affligeante pour un cœur aimant ; elle ne lui répondait pas, repoussait ses attentions avec humeur et se détournait pour ne pas la voir. Eugénie jeta sur sa grand’mère un regard si soumis et si triste, que madame Guérin ne put s’empêcher de dire à sa fille :

— Qu’as-tu donc contre Eugénie ?

— Rien, répondit madame d’Arneuse d’un ton qui signifiait le contraire. Est-ce qu’elle va encore pleurer ? elle fera mieux de réserver cela pour une meilleure occasion ; mais si elle croit que de pareilles affectations font trouver un mari elle se trompe : les hommes n’aiment pas qu’on soit toujours à se plaindre et à larmoyer ; elle s’imagine sans doute que c’est de bon ton, elle aura vu cela dans l’Almanach des modes.

— Cette pauvre petite, reprit madame Guérin, ce n’est pas sa faute.

— Cela n’en vaut pas mieux, répondit aigrement madame d’Arneuse.

À ce moment la grand’mère dit tout bas à sa petite-fille :

— Demande pardon à ta mère, et couchez-vous sans rancune.

Courbée sous le poids de ses chagrins, qui venaient de s’accroître, Eugénie, en proie d’ailleurs à des douleurs physiques, attendait les paroles consolatrices qu’une mère doit à son enfant qui souffre, et cette scène, ces reproches injustes, l’empêchèrent d’entendre la voix de sa grand’mère ; elle n’était pas assez forte pour résister à tant de choses, elle demeura comme pétrifiée.

— La voyez-vous ! s’écria madame d’Arneuse en montrant Eugénie par un geste de colère ; quel marbre !… quelle tendresse pour sa mère ! Allez-vous-en, mademoiselle.

Eugénie s’approcha pour embrasser sa mère et lui souhaiter le bonsoir d’une voix respectueuse et timide ; mais, madame d’Arneuse l’ayant repoussée avec violence, la jeune fille se retira le cœur brisé et fondit en larmes en entrant dans sa modeste chambre, seul asile où elle pût respirer quelquefois.

Quand elle eut quitté le salon, il y eut un moment de silence pendant lequel madame Guérin, n’osant excuser Eugénie, épiait le nouveau sentiment dont sa fille était agitée. Elle n’attendit pas longtemps : madame d’Arneuse, secouant la tête à plusieurs reprises, rompit le silence en disant avec un naturel étudié :

— Notre jeune homme se dément un peu.

— Oui, reprit madame Guérin, il avait ce soir de singulières manières.

— Je ne sais, continua madame d’Arneuse, mais il m’a semblé commun ; définitivement, je crois que je n’en ferai pas ma société, il est par trop libre.

Là-dessus, saisissant avec adresse et avec une certaine justesse les imperfections du caractère d’Horace, elle en fit un portrait peu flatteur.

— Avez-vous remarqué quelle licence extraordinaire il met parfois dans ses discours ? il est irréligieux.

— Oh ! je hais souverainement cela, dit madame Guérin ; et puis il parle trop, il a souvent des manières inconvenantes.

— Non, réellement, ajouta madame d’Arneuse, ce n’est pas un jeune homme aussi accompli qu’il nous a paru d’abord ; je l’ai toujours dit, vous n’avez pas voulu me croire, c’est un homme fort ordinaire.

Enfin, ce soir-là, M. Landon n’était plus ce phénix cherché avec tant d’ardeur et qu’elles avaient été si heureuses de rencontrer. Madame d’Arneuse, redescendant l’échelle de son exaltation, revint par degrés à une opinion désavantageuse à Landon. Néanmoins elle s’endormit en se promettant bien de ne rien négliger pour paraître victorieusement dans la partie du lendemain.

Eugénie passa la nuit à gémir sur sa situation et à consulter son cœur. S’avouant avec effroi sa naissante passion pour Landon, elle sentit, tant elle avait la conscience de son amour et de sa force, que jusqu’à son dernier jour son cœur appartiendrait à Horace. Cette révélation ne fut pas sans charme pour elle, mais tout à coup une voix fatale lui criait que Landon avait déjà aimé et qu’elle n’aurait jamais tout son amour. Au-dessus de ces fluctuations apparaissait la prodigieuse et folle espérance, qui se levait dans son âme comme une aurore. Eugénie accepta l’avenir avec confiance, séduite par une pensée ingénue, la première qui vienne dans la tête des jeunes filles qui aiment ; elle s’imagina que l’amour était si vaste, offrait par lui-même tant de plaisirs innocents et secrets qui ne dépassaient pas l’enceinte du cœur, qu’elle pouvait se borner à aimer sans être aimée. Elle espéra donc. Son amour n’était-il pas déjà devenu une égide sous laquelle elle défiait la sévérité de sa mère ? Le souvenir de Landon effaçait le sillon de toutes ses douleurs. Elle pleurait, mais elle ne trouvait plus d’amertume à ses larmes.

Le matin, elle s’éveilla en pensant qu’elle allait passer une partie de la journée avec M. Landon. Ce bonheur présent l’absorba tout entière. Elle sourit à la nature, qui la favorisait. Le ciel était d’une admirable pureté. Eugénie en remercia Dieu. Elle s’habilla avec recherche, mais sans luxe, arrangea ses cheveux avec une gracieuse simplicité qui ajoutait au charme de sa figure, puis elle revêtit une robe de mousseline. Cette blanche toilette lui donnait l’air d’une vierge des cieux.

Elle entra chez sa mère, et, avec une effusion de cœur vraiment touchante, avec un oubli charmant du traitement qu’elle avait subi la veille, elle accourut pour l’embrasser. Sa mère se détourna et agit comme si sa fille n’eût pas été dans la chambre. Madame d’Arneuse était occupée avec Rosalie à rassembler toutes les ressources de l’art de la toilette pour rendre du prestige à ses attraits. La malicieuse femme de chambre lui donnait les plus perfides conseils : tout en la flattant et en paraissant mettre tous ses soins à parer sa maîtresse, elle s’efforçait de lui faire adopter une mise disgracieuse. À la fin, madame d’Arneuse, jetant un dédaigneux coup d’œil sur Eugénie, lui dit avec ironie :

— À quel bal comptez-vous aller ?… J’espère que, si vous voulez venir avec nous, vous ne garderez pas une robe de mousseline, à moins que vous n’ayez envie d’en laisser un échantillon à chaque épine.

Eugénie sortit, changea de costume en soupirant, mit une robe d’indienne à guimpe de couleur foncée, et reparut aux yeux de sa mère, qui lui dit sèchement :

— Est-ce que vous êtes carmélite ?

La pauvre fille courut mettre une robe de mérinos rouge, et madame d’Arneuse ne fit plus qu’une observation, c’est qu’Eugénie aurait trop chaud.

— N’auriez-vous pas dû, dit-elle, consulter votre mère avant de vous habiller, venir savoir quelle robe il me plaisait de vous voir porter ? Vous n’avez donc pas de mère au monde ?

Mais il n’était plus temps de changer ; M. Landon arrivait. Eugénie resta donc avec une robe de mérinos à grands plis. À peine M. Horace fut-il au salon, à peine madame d’Arneuse entendit-elle les chevaux frapper la terre de leurs pieds, qu’elle devint charmante, retrouva gaieté, prétentions, air gracieux, et l’on partit pour Cassan au grand trot.

VII

Les deux dames occupaient le fond de la calèche. Eugénie se plaça sur le devant, à côté d’Horace, que souvent les cahots forçaient à effleurer ou le bras ou la chevelure de la jeune fille. La matinée était superbe, et l’admirable tableau de cette vallée enchanteresse déployait à chaque instant les plus riches trésors d’une nature toujours harmonieuse et pittoresque. Ce voyage fut pour Eugénie la première sensation de vrai bonheur qu’elle eût jamais éprouvée.

— La belle matinée ! s’écria Landon après un long silence.

— Ah ! répondit Eugénie d’une voix tremblante, cette matinée est la plus belle de ma vie !

— Que voulez-vous dire, Eugénie ? lui demanda sa mère avec un faux air de bonté.

— Jamais, reprit-elle avec calme, jamais la campagne ne m’a paru si riante ; ce voyage est d’ailleurs pour moi d’une nouveauté qui me charme.

— Vous ne savez ce que vous dites ! lui répliqua durement sa mère en lui lançant un regard qui lui imposa silence. Eugénie regarda Landon avec douleur, pencha la tête et se tut. Horace fut d’autant plus ému de cette soumission profonde, qu’elle se rapportait à ses réflexions de la veille ; il admira Eugénie, et, dans la conversation qui s’entama sur le parc qu’ils allaient visiter, il eut soin de parler souvent à la jeune fille en lui marquant une attention toute particulière. Madame d’Arneuse en fut choquée au dernier point, et, avant d’arriver à Cassan, elle avait déjà pris avec M. Landon un air de hauteur et de dignité dont il devina facilement la cause ; de son côté, il persévéra dans les soins qu’il prodiguait à Eugénie. Alors la pauvre grand’mère tâcha de pallier les mots un peu sévères que sa fille commençait à lancer à Horace, qui s’en amusait trop pour ne les pas provoquer.

Il avait eu soin de faire apporter un fort bon déjeuner dans le magnifique pavillon chinois du parc de Cassan, dont il connaissait le propriétaire. La journée se passa en promenades dans cette habitation charmante, où un ancien fermier-général a déployé toutes les recherches du luxe et ménagé toutes les ressources du terrain.

Au détour d’une allée, Eugénie, voyant toute la mauvaise humeur que les attentions de Landon amassaient dans le cœur de sa mère, s’approcha de lui et lui dit à voix basse et d’un ton suppliant :

— De grâce, monsieur, ne me parlez plus ; ma mère…

Elle rougit et ne put achever ; puis, sentant son embarras croître, elle se réfugia près de sa grand’mère, décidée à repousser dès lors tous les soins du jeune homme, sacrifiant ainsi la plus vive des jouissances à la crainte d’affliger sa mère. Eugénie rejoignit madame Guérin au moment où madame d’Arneuse la quittait, après avoir tâché de lui faire partager ses nouveaux sentiments de haine contre Landon, et ses expressions avaient indiqué à la grand’mère combien cette aversion soudaine devait être déjà profonde, et surtout quel orage s’élevait contre Eugénie.

On revint le soir à pied, le long des bords de l’Oise ; chacun était gêné ; le silence régnait assez souvent. En effet, madame Guérin, craignant tout de l’animation de sa fille, tremblait de voir M. Landon s’éloigner de leur société, et dans cette hypothèse, son boston perdu sans retour et l’occasion manquée de marier Eugénie, étaient deux idées qu’elle ne pouvait envisager sans frémir. Eugénie ressemblait à ces passagers qui dansent sur le tillac en apercevant des nuages à l’horizon. Madame d’Arneuse, irritée des petits événements de la journée, hésitait entre le désir de voir encore Horace et l’intention de le bannir de sa maison ; elle parlait peu, pensait beaucoup, et, comptant avec une sourde jalousie les regards que Landon jetait sur sa fille, sa fureur croissante lui conseillait de cesser de recevoir Landon. Quant à ce dernier, il se reprochait d’abandonner Eugénie à son malheur, sa conscience parlait, et… il écoutait sa conscience. Cette promenade fut donc consacrée tout entière à la méditation ; chacun était en proie à un pressentiment différent, mais tous semblaient attendre un changement ; et le calme de l’atmosphère, le bruissement des flots, les feux du couchant, l’air pur de la campagne, l’herbe même de la berge sur laquelle on marchait, et qui éteignait le bruit des pas, tout contribuait à entretenir ce silence plein de malaise.

Horace trouva enfin le moyen d’amener la conversation sur son prochain départ ; parla d’abord des événements politiques, de la chute de Napoléon, de la présence des étrangers, de l’arrivée des Bourbons, du retour de la paix, etc. Ses intérêts l’appelaient à Paris ; il devait aller voir ses propriétés, reparaître à la nouvelle cour ; enfin il annonçait à regret à madame d’Arneuse que, sans savoir l’époque de son retour, dès demain

À peine eut-il prononcé ce mot, qu’Eugénie, qui marchait devant sa mère, se retourna et regarda Landon en pâlissant. À ce spectacle, madame d’Arneuse, qui avait sans doute atteint le plus haut degré de l’impatience et de la jalousie, poussa brusquement Eugénie en lui disant d’une voix rauque de colère : — Voulez-vous qu’on vous marche sur les talons ?…

Une grosse racine que l’obscurité empêchait de distinguer fit trébucher Eugénie, qui perdit l’équilibre et tomba de toute sa hauteur hors de la berge. En cet endroit le rivage formait un talus, le long duquel Eugénie roula jusque dans les flots, après avoir essayé à plusieurs reprises de se retenir aux pierres, au sable, aux bruyères qu’elle entraîna avec elle. On la vit lutter contre la mort, élever les mains au-dessus de sa tête et disparaître dans les eaux. À cette place même, par malheur, l’Oise se trouvait profonde, et son courant était rapide.

Landon s’était jeté à la nage, et madame Guérin, versant de grosses larmes, tenait dans ses bras sa fille évanouie.

Madame d’Arneuse avait à peine repris connaissance, qu’elle commença à jeter des cris déchirants. Pendant que Landon plongeait pour trouver Eugénie, elle la demandait à sa mère et aux paysans accourus au bruit. Mais son désespoir, quoique vrai, ne fut pas sans faste, tant l’habitude de poser était enracinée en elle : elle s’avança d’un pas saccadé vers le gouffre et le regarda d’un œil égaré, comme si elle eût voulu rejoindre Eugénie en expiation de sa faute. La contraction de son visage effraya madame Guérin et les spectateurs de cette horrible scène. Les sentiments naturels que madame d’Arneuse avait toujours pris à tâche d’étouffer reprirent sur elle tout leur empire, elle n’était plus que mère, et ceux mêmes qui ignoraient le moins ses torts les eussent oubliés en ce moment, à l’aspect de son désespoir.

Tout à coup un nouveau bouillonnement des eaux annonça Landon, qui parut au sein de la rivière traînant Eugénie par les cheveux ; il la saisit d’une main par la taille, nagea de l’autre main, et fit tous ses efforts pour gagner le rivage, en cherchant des yeux un endroit où il pût facilement déposer le fardeau sous lequel il pliait déjà.

À la vue de sa fille, madame d’Arneuse donna les témoignages d’une joie aussi vive, aussi vraie que l’avait été sa douleur. Madame Guérin, muette et pâle, était déjà arrivée à la place où Landon essayait d’aborder ; la vieille grand’mère se laissa glisser à travers les ronces, et, pleurant de joie, tendit ses mains débiles, qui, retrouvant les forces de la jeunesse, attirèrent Eugénie sur les roseaux.

À ce touchant spectacle, madame d’Arneuse descendit avec rapidité et enleva à sa mère l’honneur de ce dévouement, en saisissant Eugénie, qu’elle transporta sur le haut de la berge. Là elle s’empara de sa fille avec extase, la couvrit de baisers, et tout à fait rassurée en sentant battre le cœur de son enfant, elle se livra à des démonstrations dans lesquelles son affectation habituelle reparut tout entière. Madame Guérin défaisait adroitement la ceinture et le corset de sa petite-fille, et alors Eugénie, ouvrant faiblement les yeux, jeta autour d’elle un regard indécis et chercha à reconnaître un libérateur que son cœur lui nommait par avance. — Eugénie, c’est moi !… parle-moi, mon enfant, je t’aime ! je t’adore ! assieds-toi sur moi !…

Et madame d’Arneuse l’embrassait avec force, l’entourait de son châle, de celui de madame Guérin, et la réchauffait dans son sein. À ce moment Eugénie, ayant encore une fois vainement cherché Landon, serra le bras de sa grand’mère avec force et dit d’une voix faible :

— Ah ! que je suis heureuse d’entendre enfin ma mère !…

Madame d’Arneuse fondit en larmes et serra sa fille sur son cœur. Tous les chagrins qu’elle avait causés à cette aimable enfant lui apparurent dans leur vrai jour, et elle se jura de tout faire pour les réparer. Le regard de la jeune fille semblait saluer la nature. Madame Guérin, qui la contemplait avec inquiétude, chercha des yeux le libérateur de sa petite-fille.

Pendant cette scène il s’était précipité vers Beaumont ; et quand on aperçut de loin sa calèche arriver et les chevaux couverts d’écume, on admira sa présence d’esprit et l’intelligente bonté de son cœur.

Il vit madame d’Arneuse tenant sa fille entre ses bras, dans une attitude étudiée.

— Eugénie, souffres-tu ? lui disait-elle. Que sens-tu ? Ah ! la fatale promenade !… la cruelle journée !

— Ah ! répondit-elle en regardant Horace, je ne me plains de rien.

Landon avait ouvert la voiture, et il aida madame d’Arneuse à porter Eugénie au fond de la calèche, où les soins du jeune homme avaient rassemblé tout ce qu’il fallait pour garantir Eugénie du froid qui devait la saisir. Madame d’Arneuse put alors déployer une minutieuse activité de soins plus ingénieux que tendres.

Landon donna l’ordre d’aller très vite, et l’on arriva en un instant à Chambly.

Lorsque Eugénie, couchée dans le lit de sa mère par sa mère elle-même, eut déclaré ne ressentir aucun mal pour le moment, Landon monta auprès d’elle pour la saluer avant de se retirer ; alors elle le regarda en souriant avec douceur et lui dit :

— Vous ne partirez plus maintenant ! Ne serait-ce pas une cruauté que de se refuser à recevoir les témoignages de ma reconnaissance ?

Landon s’assit auprès d’elle et ne répondit pas ; inquiète de ce silence, elle n’osa insister et lui demanda soudain en rougissant : — Mais vous, monsieur… n’êtes-vous pas indisposé ?… On ne pense qu’à moi, et vous donc ?

Landon ne répondit que par un signe de tête et par un regard expressif ; et, après avoir entendu le médecin déclarer qu’Eugénie serait rétablie le lendemain même, il se retira en saluant les deux dames avec une affectation cérémonieuse ; quant à Eugénie, il lui dit adieu d’une voix très émue. Après son départ, la jeune fille devint triste et rêveuse ; mais la fatigue qu’elle avait éprouvée la plongea bientôt dans un profond sommeil. Madame Guérin saisit avec adresse ce moment pour faire à sa fille de légers reproches sur la manière dont elle se conduisait envers Eugénie. La grand’mère sortit même dans cette circonstance de son caractère, en osant prendre le ton qu’autorisaient son âge et sa qualité de mère.

— Crois-tu, ma chère amie, disait-elle, que ta fille, qui a vécu dans un isolement absolu, puisse voir impunément M. Horace ? J’ai grand’peur qu’elle ne l’aime : alors nous devrions nous en assurer et faire tous nos efforts pour la marier à ce jeune homme, c’est un bon parti !

— Jamais cet homme-là ne deviendra mon gendre, madame, je l’abhorre, je l’exècre, il m’est impossible de continuer à le voir… N’est-ce pas à lui qu’il faut imputer le tort que je me suis donné envers cette pauvre petite ?

— Mais si Eugénie l’aime, dites-moi, Sophie, que ferez-vous ? La scène d’hier n’est-elle pas un avis ? croyez-vous que ma vieille expérience reste dupe de ce malaise qui a saisi votre fille à son retour du jardin ?

— Ma fille, répliqua madame d’Arneuse avec aigreur, ne peut et ne doit avoir d’autres sentiments que ceux qui lui sont inspirés par sa mère ! Elle est trop bien élevée pour qu’on ait le droit d’interpréter son malaise d’une manière si désavantageuse. Si je l’ai grondée le soir, c’est uniquement parce qu’une jeune personne ne doit pas se trouver mal devant un jeune homme. J’élève Eugénie sévèrement, mais c’est pour son bien ; trop de douceur rend les enfants ingrats.

— Eugénie est très sensible, répliqua madame Guérin, et vraiment quelquefois tu la fais souffrir.

— J’ai toujours tort, madame ; mais en cette occasion vous me permettrez, avant de marier ma fille, de faire des réflexions. Nous avons eu assez d’un mariage de convenance…

— Ah ! ma pauvre fille, ne te fâche pas, ne me regarde pas ainsi : voilà vingt ans que je pleure ce fatal mariage. Allons, soit, Eugénie n’aime pas M. Landon ; je me suis trompée.

Madame d’Arneuse avait prononcé, en opposition au jugement de sa mère, qu’Eugénie ne pouvait pas aimer Landon, c’en était assez pour qu’elle persistât dans cette opinion, malgré l’évidence même. Elle s’endormit, en pensant à sa fille et au serment qu’elle avait fait en elle-même de la traiter moins sévèrement.

Pendant la promenade faite à Cassan, le chasseur était venu passer la journée auprès de Rosalie et de Marianne. Ces deux chefs de l’intrigue avaient longtemps à l’avance désigné ce jour pour frapper un grand coup. L’honnête Nikel en était venu au point où le voulait Rosalie, car il accomplissait la prophétie de son ami le trompette en s’apprêtant à faire toutes les sottises possibles. Par mille ruses, par mille phrases adroitement placées, par de douces promesses, on avait persuadé au chasseur de parler mariage à son maître.

— Ah ! avait dit Rosalie, M. Nikel a tant d’esprit !

— Il est fin comme un brin de soie, ajoutait Marianne.

— Vous faites tout ce que vous voulez de M. Landon, continua Rosalie.

— Il le retourne comme un gant ! répétait Marianne.

— Alors nous saurons bien vite si nous ferons deux noces ici !… disait la soubrette.

— Ah ! Rosalie, ma pauvre Rosalie ! s’écria le chasseur, vous ne connaissez pas mon maître, il a des mots et des regards pires que des boulets de canon ! et… gare la déroute !

Le chasseur s’en retourna donc chargé d’une mission délicate ; mais, enflammé par les éloges, aiguillonné par son amour-propre, il avait déjà cent fois médité, vu, revu, étudié la manière dont il entamerait l’action avec son maître. Lorsque Landon arriva chez lui, que Nikel l’aida à se déshabiller, le chasseur mit une feinte lenteur à faire son service d’habitude.

— Par saint Jacques ! monsieur, il vous est arrivé quelque aventure : vos habits sont mouillés comme une guérite.

— C’est que je me suis baigné.

— Devant ces dames ?

— Devant ces dames.

— Ah ! voilà une fameuse incohérence… Bah ! vous aurez sauvé quelqu’un qui buvait à la grande tasse ! vous voilà bien !… Quelque jour vous laisserez le pauvre Nikel sans maître…

Landon garda le silence.

— Ah ! j’ai deviné, poursuivit Nikel ; vous aurez pêché quelque pékin !… Au lieu de risquer votre vie à sauver des fantassins, vous devriez bien plutôt sauver mademoiselle Eugénie.

— Que veux-tu dire ?

— Ah ! je m’entends…

— Voyons, parle !

— Mais, monsieur, tout le village répète depuis un mois que vous allez épouser mademoiselle Eugénie, que vous l’aimez… Elle a sans doute appris ce bruit-là, car elle vous aime aussi, monsieur ; Rosalie sait tout cela… Moi, j’ai pris votre défense ; j’ai dit que nous avions trop de fortune pour épouser une petite fille de campagne, gentille, il est vrai, mais qui n’a que dix mille livres de rentes à espérer : elle est malheureuse, c’est encore vrai, mais ce n’est pas une raison pour que nous autres garçons, nous renoncions à notre indépendance.

— Cependant, interrompit Landon, ne cherches-tu pas à te marier ?

— Moi, mon colonel, je l’avoue ; mais Rosalie est à mes yeux tout aussi bien que sa maîtresse, et nos fortunes sont égales, nous n’avons rien ni l’un ni l’autre ; c’est le moyen de ne pas nous brouiller au contrat ; encore suis-je plus riche qu’elle, car j’ai un bon maître !… Ensuite, mon colonel, nous ne pouvons pas toujours rester garçons, il faut bien finir par avoir une femme, et quand on en trouve une qui nous aime, comme disait le trompette Duvigneau, c’est comme le pain de munition, il faut toujours en avoir sur soi : – il est souvent dur, – c’est vrai, disait Duvigneau ; – il est noir, – c’est encore vrai ; – le froment n’y domine pas, tant que vous voudrez, ajoutait Duvigneau ; mais que de fois nous l’avons trouvé avec plaisir en Égypte, en Italie, en Espagne, en Russie ! Il est fidèle au havresac, c’est l’ami du soldat, et à la Bérézina on le vendait au poids de l’or… Duvigneau avait de l’esprit, mon général.

— Tu prétends qu’elle m’aime ? dit Horace d’un air rêveur.

— Rosalie en est persuadée… et la pauvre enfant est bien malheureuse ! À votre place, mon général, je ne sais pas si… dame ! on n’en rencontre pas souvent d’aussi jolies ; c’est doux comme un mouton, simple comme un conscrit de 1812, c’est constant comme une giberne : et nous voyez-vous tous les deux sur les gazons de Lussy, en Bourgogne, vous, faisant sauter vos jolis enfants, et moi des petits Nikel ! Ma foi, vivent l’amour et monsieur le major ! comme disait Duvigneau. Pensez à cela, mon colonel.

— Ah ! s’écria Landon, lorsqu’on ne peut plus répondre à l’amour qu’on inspire, ce serait une trahison que de laisser croître celui d’une aimable enfant !

— Bah ! répliqua Nikel en faisant claquer ses doigts jusque par-dessus sa tête, il n’y a pas qu’une femme pour nous dans le monde. Un lancier de mes amis disait que le diable nous destinait toujours trois mauvaises balles… Le bon Dieu peut bien nous réserver trois filles.

— Laisse-moi, dit Landon.

Les événements de la journée avaient disposé Horace de telle manière, que les paroles du chasseur mirent le comble à son indécision. Un combat intérieur commença dans son âme, où s’élevèrent deux voix contraires qu’il écoutait avec une sorte d’impartialité : la première s’opposait à ce mariage en réclamant Landon tout entier pour une image sans cesse présente ; l’autre plaidait en faveur d’Eugénie, qui promettait une reconnaissance sans bornes pour son libérateur, un amour inaltérable pour un époux de qui elle tiendrait à la fois la vie et le bonheur. La jeunesse et la beauté d’Eugénie parlaient aussi bien haut. Landon passa la nuit à écouter ces conseillers divers, et dans la matinée suivante il écrivit cette lettre à Eugénie :

« Mademoiselle, je me présentai pour la première fois chez madame votre mère, attiré par le vif intérêt que vous m’inspiriez d’avance. Je vous vis, tout en vous annonçait la souffrance ; malheureux comme vous, j’admirai le courage avec lequel vous supportez vos peines. Cette première impression est devenue de jour en jour plus vive, et je n’ai plus d’autre désir au monde que celui de faire cesser des chagrins auxquels l’accident dont vous venez d’être victime ne mettra pas un terme. Vos rapports avec votre famille vont devenir plus délicats, et les torts dont madame votre mère doit se sentir coupable feront régner entre elle et vous une contrainte plus pénible que les plus mauvais procédés. Je vous offre un moyen d’échapper à ce supplice de chaque jour ; accordez-moi votre main. Je ne me présente à vous qu’au seul titre d’infortuné. Peut-être, confondant nos peines, en allégerons-nous le fardeau. Je n’ose vous promettre un cœur digne du vôtre ; mais, si vous ne trouvez pas en moi la vivacité d’une âme qui n’a point éprouvé d’orages, vous pouvez compter sur une paix inaltérable, sur une douce liberté, et peut-être sera-ce une tâche qui vous sourira, que de vivifier un cœur mort, de créer une nouvelle âme dans mon âme ! L’espérance est encore jeune en vous ; elle ne fait peut-être que sommeiller en moi, vous la réveillerez. »

Nikel reçut l’ordre de remettre cette lettre à Rosalie pour que mademoiselle d’Arneuse la pût lire secrètement. Alors le chasseur partit, croyant bien cette fois avoir converti son maître ; il prit un air dix fois plus important et coudoya deux domestiques en traversant la cour. En route, son imagination se donna carrière : il détermina l’époque du mariage d’Horace, réunit les deux maisons, s’en fit le factotum, épousa Rosalie, revint à Paris, et il était déjà dans l’hôtel de son maître quand il sonna à la porte de madame d’Arneuse.

— Victoire ! dit-il à Rosalie en l’embrassant.

— Eh bien ! eh bien ! voulez-vous finir ?

— Victoire ! répéta le chasseur en remettant la lettre avec l’injonction de la donner en secret à mademoiselle d’Arneuse ; va, Rosalie, tu auras de la peine à faire un sot de Nikel.

Rosalie lui répondit par une jolie petite moue, et ce ne fut pas sans surprise qu’elle apprit le succès de ses intrigues.

VIII

Le lendemain Eugénie se trouva mieux et put se lever. Sa mère, dont elle était devenue l’idole en peu d’instants, l’accabla de prévenances et de soins. Ainsi Rosalie, qui auparavant ne devait point servir mademoiselle d’Arneuse, reçut l’ordre d’aller l’aider à faire sa toilette. La femme de chambre, qui ne savait rien de l’aventure de la veille, sur laquelle chacun, mû par des sentiments plus ou moins délicats, avait gardé le silence, fut fort étonnée de ce changement subit, et surtout de l’amitié toute nouvelle que madame d’Arneuse témoignait pour sa fille. La jolie Languedocienne monta précipitamment chez Eugénie pour trois raisons : d’abord elle était impatiente de connaître l’événement qui pouvait motiver ces variations importantes, car la curiosité marche en première ligne ; ensuite la lettre de M. Landon brûlait la poche de son tablier, et ce que Nikel venait de lui dire annonçait de bien plus grands événements du côté du sud-ouest, et ici son amour-propre se trouvait en jeu ; enfin, son bon naturel la portait à complimenter sa jeune maîtresse du bonheur qu’elle devait éprouver à retrouver le cœur d’une mère et en même temps la tranquillité.

— Mademoiselle, dit-elle en souriant et en singeant l’air digne de madame d’Arneuse, je viens, par ordre de madame votre mère, habiller mademoiselle. Il paraît que vous êtes en faveur aujourd’hui : pourvu que cela dure !

— Cela durera, Rosalie, je l’espère ! De longtemps ma mère n’oubliera la journée d’hier.

— Qu’est-il donc arrivé, mademoiselle ? dit la Languedocienne en s’appuyant sur son coude, dans la même position de curiosité attentive que Guérin a donnée à la sœur de Didon.

— Il ne m’est pas possible de vous le dire, Rosalie, et, si vous avez quelque attachement pour moi, vous ne ferez jamais aucune tentative pour le savoir…

Eugénie prononça ces paroles avec un air de bonté et tout à la fois de gravité qui imposa silence à Rosalie. Alors la soubrette, d’un air malicieux, glissa sa main dans la poche de son tablier et en tira le billet de M. Landon. Elle le montra de loin à sa jeune maîtresse, qui rougit, se doutant bien d’où pouvait venir cette lettre, et qui, en la prenant, se mit à trembler de façon que Rosalie ne put s’empêcher de lui dire :

— Eh bien, donc ? En vérité, mademoiselle, vous l’aimez.

— Quelle folie ! répondit Eugénie en s’efforçant de sourire, il n’en est rien, et je ne sais si je ne devrais pas porter cette lettre à ma mère !

— Gardez-vous-en bien ! Nikel m’a dit qu’elle était pour vous seule.

Eugénie lut la lettre en changeant plusieurs fois de couleur, la serra dans son sein, descendit au salon, où elle resta profondément préoccupée. L’agitation intérieure à laquelle elle était en proie, et qui assombrissait son visage, parut vivement inquiéter sa mère. Madame d’Arneuse fit remarquer à madame Guérin qu’Eugénie pâlissait et rougissait tour à tour, que ses yeux s’arrêtaient indifféremment sur le premier objet qu’ils rencontraient et finissaient par se remplir de larmes. En effet, l’idée de devoir la main de Landon à l’aveu tacite des torts de sa mère blessa Eugénie. Heureuse d’abord de l’offre contenue dans la lettre, elle découvrit facilement que Landon n’était pas inspiré par l’amour en l’écrivant, et alors elle fut saisie d’un chagrin qui devait faire de cruels ravages dans sa jeune et frêle existence.

Pendant toute la journée, combattue par des sentiments divers, elle flotta entre mille résolutions ; mais son respect pour sa mère fut inflexible et bannit irrévocablement les espérances de son amour. Le soir elle écrivit en secret la lettre suivante à Landon.

 

« Monsieur,

» Vous êtes dans une grande erreur si vous me croyez malheureuse entre mes deux mères ; je les aime de toute mon âme, et ce sentiment seul me rendrait heureuse, quand même mon affection pour elles ne serait pas payée de retour. Ces deux êtres chéris sont seuls à me protéger, à me guider dans la vie, et jamais je ne pourrais être autant aimée que par eux. Si faible que vous paraisse le sentiment qu’ils me portent, je serais heureuse qu’un époux répondît à la tendresse que j’aurais pour lui par une amitié aussi douce et aussi durable ! Vous avez beaucoup vécu dans le monde, monsieur, et vous avez dû voir bien des familles affecter devant les étrangers une union qui n’existait plus dans l’intérieur ; la nôtre, monsieur, est toujours et partout la même. La mère, vive, prompte, exaltée, doit porter dans ses reproches la vivacité qu’elle met aussi dans son amour. Peut-elle changer de caractère pour sa fille ? N’est-ce pas à moi plutôt de me conformer à ce qu’il a de sévère, et ne dois-je pas avoir d’autant plus de reconnaissance pour les marques de tendresse qu’elle me donne, que cette tendresse n’est pas aveugle ? Si ces témoignages vous ont paru faibles et rares, pourquoi m’en faire apercevoir ? Je puis d’ailleurs regretter qu’il en soit ainsi, mais non le trouver mal !… Ai-je l’expérience que mes parents ont acquise pour que je me permette de les juger ? Si ma mère est sévère pour moi, elle a certainement de grandes raisons pour l’être, et ce me serait une consolation suffisante de voir la violence qu’elle se fait pour agir quelquefois avec une apparente rigueur. Nous sommes faibles et destinées à souffrir, la nature et vos lois l’ont voulu ainsi : le mariage, tel qu’on me l’a dépeint, fait un devoir de l’obéissance passive ; ma mère, en me faisant profiter de son expérience, veut sans doute m’accoutumer, longtemps à l’avance, à la soumission dont nous avons besoin dans la carrière d’épreuves que nous devons toutes parcourir plus ou moins heureusement ; et si je blâmais ma mère aujourd’hui, peut-être, plus tard, quand elle ne sera plus là pour jouir de ma reconnaissance, penserais-je, avec un repentir bien amer, à l’ingratitude dont j’aurais payé les services qu’elle me rend. Vous l’avouerai-je, monsieur, je crois voir dans votre lettre un piège que vous me tendez pour connaître mon caractère. Est-ce bien vous, qui tant de fois avez excité notre attendrissement en nous parlant de vos affections de famille, qui aujourd’hui me poussez à calomnier ma mère ?

» Quant à l’offre que vous me faites, je n’ai pas arrêté ma pensée sur ce point ; il faudrait, pour que j’accueillisse une proposition si honorable, qu’elle me parût dictée par un motif auquel la pitié serait étrangère : dans ce cas même ce ne serait pas à moi de vous répondre. Il est, monsieur, un sentiment qui vivra éternellement dans mon âme, c’est la reconnaissance que je vous dois. Le lien qui m’attache à vous est indépendant de toutes vos actions et de votre conduite à mon égard ; que vous restiez près de nous ou que vous nous quittiez, que vous me témoigniez ou non de l’amitié, j’aurai toujours pour vous un sentiment presque religieux ; mes vœux vous suivront partout, quelle que soit la distance qui nous sépare, en quelque lieu que vous vous trouviez. Si, au printemps, je respire une fleur : Après Dieu et ma mère, je lui dois ce parfum ! dirai-je. Ma reconnaissance m’associera à toutes les actions de votre vie, et rien de ce qui pourra vous réjouir ou vous attrister ne me sera indifférent. Souvent, le soir, ah ! toujours ! même, lorsque je regarderai la lune roulant au milieu des nuages et que mon cœur s’élèvera vers le ciel, ma prière sera pleine de vous. Je suis heureuse, monsieur, d’avoir trouvé l’occasion de vous adresser une fois l’expression sincère du sentiment que je vous ai voué. Si, en vous répondant, mon cœur m’a entraînée au-delà des convenances, je compte sur la noblesse de votre caractère et sur votre bonté pour excuser cet élan d’une jeune fille inhabile à cacher les mouvements de son âme.

» EUGÉNIE D’ARNEUSE. »

 

Eugénie mouilla plus d’une fois cette lettre de ses larmes, et quand elle eut achevé, la pauvre enfant, environnée du silence de la nuit, resta longtemps absorbée par cette méditation où les pensées confuses et indistinctes se dirigent d’elles-mêmes vers un être ou vers un objet auquel on voudrait ne pas songer, mais en vain, puisqu’il est maître de toute notre âme. Cette rêverie, qu’on ne peut comparer qu’aux ondulations des flots qui se superposent sans aucun ordre apparent, et qui cependant arrivent toujours au rivage, cette rêverie est surtout le propre de l’amour, qui en tire sa plus grande force. On se complaît dans cette mélancolie, d’où l’on sort toujours plus épris de l’objet qu’on aime. Eugénie était secrètement satisfaite des rapports qui s’établissaient entre elle et Landon : dans le fond de son cœur, elle espérait acquérir de l’empire en cachant ainsi sa petite coquetterie sous le voile de l’amour filial. Néanmoins elle discuta encore les moindres expressions de sa lettre, balança longtemps à l’envoyer, s’efforçant d’en préjuger l’effet et se perdant dans des suppositions contraires ; pourtant il lui restait constamment plus d’espoir que de crainte : ne devait-elle pas être heureuse de voir une correspondance s’établir entre elle et Horace ? Elle ne dormit qu’un instant et rêva mariage.

Le lendemain, Rosalie fut enchantée d’avoir à porter une lettre ; aussi elle partit, légère comme un oiseau, chantant, riant ; une lettre était pour elle un signe certain du succès :

— Quand on répond à quelqu’un, disait-elle, on a bien envie de s’entendre avec lui.

Lorsque la fidèle Languedocienne fut revenue, mademoiselle d’Arneuse, sachant qu’Horace avait reçu sa réponse et la lisait en ce moment même, se sentit assaillie par de nouvelles terreurs.

— Il ne m’aimera jamais, se disait-elle ; il demande ma main, et je refuse !… Ma lettre est d’une dureté au commencement ! il en sera blessé… Puisqu’elle est heureuse, dira-t-il, qu’elle reste avec sa mère… N’en aime-t-il pas une autre ? Ce qu’il m’a répondu dans le bosquet prouve combien cette passion le préoccupe encore… Pourquoi ai-je été si fière ?… Ne dois-je pas me contenter de l’amour que j’ai pour lui ? Une fois que j’aurais été sa femme, il lui eût été impossible de ne pas me chérir ; j’aurais tout fait pour cela… maintenant j’ai coupé mon bonheur dans sa racine ; il faut qu’il m’adore pour m’épouser !

Quelquefois son cœur lui disait : il l’adorera !… Enfin elle éprouva toutes les transes qu’une jeune fille timide doit ressentir après une démarche si hardie.

Depuis qu’Horace avait offert à Eugénie de l’épouser, les réflexions les plus contraires à ce projet étaient venues en foule assiéger son esprit, par suite d’un caprice inexprimable de notre nature. Il se repentait sincèrement d’avoir cédé si étourdiment à son premier mouvement de bonté ; il était triste, rêveur, et sa conscience grondait d’une action si peu en harmonie avec les sentiments de sa vie passée et de sa vie présente. Lorsque la lettre d’Eugénie arriva, il cherchait déjà les moyens d’éluder la fatale promesse qu’il avait faite. Il parcourut donc avec avidité cette réponse, et, quand il eut fini de la lire, il se sentit délivré du poids dont il était oppressé, il respira plus librement, et relut la lettre, semblable à un prisonnier qui se fait répéter plusieurs fois l’ordre qui le met en liberté, tant il a de peine à y croire.

Mais cette seconde lecture lui inspira un sentiment d’admiration pour Eugénie. À chaque ligne parcourue, il croyait entendre son doux organe ; l’amour et la soumission y parlaient avec tant de délicatesse, qu’il n’acheva pas sa lettre sans attendrissement. D’autres pensées l’assaillirent : Eugénie n’était-elle pas un ange de douceur ? Façonnée, dès sa naissance, au despotisme et à la crainte, quel danger pouvait-il y avoir à l’épouser ? Plus heureuse qu’au sein de sa famille, concevrait-elle jamais la pensée d’abandonner un protecteur, un ami, pour courir après d’autres plaisirs ? Elle était belle, charmante !…

— Non ! s’écria Landon, ce n’est pas elle qui trahirait son époux !…

Ces mots ramenèrent les cruels souvenirs de ses malheurs, et, après un combat déchirant, une réflexion terrible l’éclaira soudain :

— Elle aussi, dit-il, paraissait pure et chaste ! elle était plus belle, et j’ai reçu d’elle bien d’autres témoignages d’amour ! Qui me répond de la constance d’Eugénie ?… sais-je l’impression que produira le mariage sur son âme ? Il lui sera facile de rencontrer un homme plus séduisant que moi… Mais, ajouta-t-il, n’ai-je pas juré de ne me fier à aucune femme ? Irai-je hasarder une seconde fois ma vie sur l’être le plus frêle ?… Non.

L’arrêt était porté. Nikel attendait avec la plus vive curiosité l’effet que produirait la réponse d’Eugénie. Horace le sonna et lui dit d’aller chercher des chevaux de poste.

— Où monsieur va-t-il ?

Horace lui répondit par un regard qui frappa la langue du chasseur d’une soudaine paralysie. Nikel avait été militaire, et quand son maître commandait militairement, le maréchal-des-logis obéissait de même. D’ailleurs il ignorait si le départ de Landon s’accordait ou non avec les projets de mariage ; et quand il sut qu’ils allaient à Paris : — Nous allons chercher la corbeille, se dit-il.

Landon ne tarda pas à partir, et quand il sortit de Chambly, loin d’en oublier les habitants, il emporta la plus vive inquiétude sur le sort d’Eugénie. L’amour-propre lui faisait aussi désirer de savoir l’impression que son départ produirait sur elle.

Lorsque Landon passa devant la maison de madame d’Arneuse, les trois dames étaient dans le salon, dont les fenêtres ouvertes permirent à Eugénie de voir le voyageur de la calèche.

— M. Landon part ! s’écria-t-elle.

Elle rougit et baissa la tête sur son ouvrage, enveloppant sa douleur dans le plus profond silence. À ce moment, elle reçut une commotion terrible : sa vie entière reposait sur cette tête chérie, et dans une seule minute le brillant édifice de ses espérances s’écroulait.

— Quel homme ! s’écria madame d’Arneuse ; il nous quitte sans s’informer seulement de la santé d’Eugénie ! c’est un cœur bien sec et bien froid ; je l’ai toujours dit.

— Ah ! ma bonne amie, répondit madame Guérin, il peut avoir des affaires bien pressantes.

— Madame, il pouvait… il devait s’arrêter devant notre porte.

— C’est vrai, dit madame Guérin.

— Maudit soit le jour, continua madame d’Arneuse, où il est venu ici ; car depuis ce temps combien de malheurs nous sont arrivés ! voyez comme Eugénie est pâle. Tu souffres, ma chère enfant !… L’air est trop vif… Rosalie, fermez les croisées… Et toi, ma bonne petite, viens ici, à côté de moi.

Eugénie vint appuyer sa tête contre le sein de sa mère et versa un torrent de larmes.

— C’est une crise nerveuse, dit madame Guérin ; vite, de la fleur d’oranger, vite, Rosalie, dépêchez-vous…

Lorsque la femme de chambre apporta le sucre, Eugénie, sans rien dire, refusa, par un mouvement de main, de prendre la cuiller : et, se tournant lentement vers sa grand’mère, sa mère et Rosalie, elle les effraya par l’expression de douleur qu’on lut sur son visage ; puis, gardant le silence, elle resta dans une morne tranquillité.

Depuis cette matinée, sa santé parut s’altérer chaque jour davantage.

On la vit au salon, car pour elle il était riche en souvenirs. Elle y voyait Landon dans tous les objets qu’il avait en quelque sorte marqués au sceau de sa prédilection : Horace, ayant ses manies comme la plupart des hommes, aimait singulièrement à tourmenter quelque chose entre ses doigts en parlant ; il venait presque toujours s’asseoir auprès de la chiffonnière d’Eugénie pour s’emparer d’une paire de ciseaux avec laquelle il jouait pendant des heures entières : ces ciseaux devinrent l’objet d’un culte. Eugénie ne permit plus à personne d’y toucher ; elle usa de mille petites ruses pour les dérober aux yeux de madame Guérin et de sa mère. Le piano, qu’Horace ouvrait souvent, lui retraçait plus vivement encore le dieu de son cœur : n’en écoutait-il pas jadis les accords avec une mélancolie attentive ? La pauvre fille ignorait les terribles souvenirs que réveillait en lui la moindre mélodie. Enfin, mille fois par jour, en voyant la porte du salon, elle tressaillit en se disant : — Combien de fois il en a franchi le seuil, combien de fois il m’est apparu comme une étoile dans la nuit ! Elle traça sur la chaise qu’elle donnait toujours à Landon une marque visible pour ses yeux seuls, et cette chaise sacrée devint pour elle une sainte relique. En regardant le salon, elle se disait : — Il le remplissait naguère de sa présence ; sa voix y résonnait ; il s’y promenait !

Bien plus, Eugénie, en parlant, s’efforça de prendre les expressions favorites d’Horace, ses gestes, ses manières, ses attitudes ; mille fois heureuse quand, après avoir retrouvé une de ses phrases, un son de voix, elle croyait l’entendre lui-même ; mais ces jeux terribles n’amenaient jamais qu’une plus cruelle certitude de sa perte. Cette pensée constante finit par fatiguer son cerveau. Elle resta des heures entières dans une effrayante immobilité, réunissant toutes les forces de son imagination pour revoir la figure de Landon : alors ses cheveux d’or pâle ombrageant son visage, ses yeux qui, malgré leur candeur, semblaient ceux d’une prophétesse écoutant l’avenir ou saisissant une vision du passé, ses lèvres, dont la pâleur annonçait qu’elles ne s’ouvraient qu’aux soupirs de la mélancolie, son attitude inclinée, tout révélait un ange mécontent du séjour de la terre ; elle semblait contempler la tombe avec ivresse et la voir comme un second berceau. Son sourire était aussi rare que les beaux jours en hiver : encore avait-il une telle expression, qu’on le voyait avec peine errer sur ses lèvres décolorées, semblable aux dernières lueurs du crépuscule.

Le nom d’Horace ne passa jamais de son cœur sur ses lèvres, et quand on prononçait ce nom chéri, détournant la tête avec adresse, elle dérobait sa vive rougeur aux yeux de ses deux mères, exagérant ainsi la pudeur et les soins délicats des jeunes filles pour leur premier amour.

Eugénie ne ressentit pas d’abord tous les chagrins de l’amour à la fois, elle y eût succombé ; mais ils vinrent insensiblement. Elle n’avait d’abord souhaité que de voir Horace. Cette simple prière, ce premier désir d’un amour naissant ayant été exaucé, heureuse, elle n’avait jamais porté les yeux plus loin. N’était-elle pas en droit d’accuser le sort et de le trouver bien rigoureux de lui avoir enlevé ce modeste bonheur ? Mais elle souffrit bien davantage en raisonnant son amour. Élevée dans une extrême rigidité de principes, elle regarda sa passion comme un crime aussitôt qu’elle perdit l’espoir d’épouser Landon. Cet amour était le seul qu’elle devait éprouver dans sa vie ; or, si, comme tout le faisait présumer, elle se mariait un jour, quel sentiment apporterait-elle à un mari ? Ne le tromperait-elle pas toujours en lui promettant un cœur qui appartiendrait tout entier à un autre ? Alors sa rêverie était pleine d’amertume. Venaient ensuite des délicatesses de sentiment qui ne pouvaient être comprises que par sympathie et qui la tourmentaient sans cesse. Les femmes, par la tendance des lois, sont des créatures sacrifiées. Un homme qui aime a mille moyens de prouver son amour, de franchir les distances, de renverser les obstacles, de vaincre les répugnances ; il commande l’amour par l’obstination, par le dévouement, par la patience. Une femme, une fille, qui aiment et ne sont pas aimées, sont enchaînées : libres, elles triompheraient ; garottées par les mœurs, elles n’ont plus qu’à s’envelopper dans leur amour et mourir en silence ! Telles étaient ses méditations, et son mal étendait sourdement ses ravages.

Ces tristes pensées devinrent de jour en jour plus fixes dans son âme et lui emportèrent par degrés sa force et sa raison. Tantôt elle voulait entendre beaucoup de bruit et se mettait à la fenêtre pour voir passer les voitures ; plus souvent elle désirait la solitude, et, restant le soir dans le jardin, elle consultait le ciel en se demandant : — Où est-il maintenant ? Ainsi livrée à une passion funeste, ses jours se passèrent avec rapidité en emportant sa santé, autrefois si florissante. Quelques semaines s’écoulèrent d’abord sans que les symptômes du mal se découvrissent et devinssent alarmants ; il eût fallu une attention soutenue pour s’apercevoir de sa langueur.

Ainsi cette jeune fille, accoutumée à garder le silence, ne parut pas sortir de son maintien habituel.

Cependant elle manqua bientôt d’appétit. Sa mère la reprit quelquefois, assez sévèrement encore, de ce qu’elle répondait rarement juste aux questions qu’on lui adressait. Quand elle essayait de marcher, elle semblait vouloir se ranimer. Tout devint peine pour elle ; enfin de jour en jour tout prit à ses yeux une teinte de plus en plus indistincte, et la nature se couvrit pour elle d’un voile funèbre.

Le jour où sa mère s’aperçut qu’après avoir lu un livre tout haut Eugénie n’en avait rien retenu, elle frémit d’inquiétude et s’alarma d’autant plus, qu’Eugénie s’étant constamment appliquée à lui cacher sa maladie, elle en recueillit avec soin les symptômes qu’elle avait négligés d’abord ; et, vus en masse, ils lui parurent effrayants.

Alors madame d’Arneuse, par suite de cette exagération qui lui faisait dépasser en tout les limites du vrai, vit Eugénie beaucoup plus mal qu’elle n’était.

— Grand Dieu ! disait-elle un jour à madame Guérin, serions-nous donc condamnées à perdre Eugénie… notre seule consolation, un enfant si charmant, qui ne nous a causé d’autre chagrin que celui de sa maladie. Et de quoi souffre-t-elle ? qu’a-t-elle ?

— Tu ne veux pas me croire, répondit la grand’mère, quand je te dis que ta fille aime M. Landon.

— C’est bien aujourd’hui, s’écria madame d’Arneuse, que l’on meurt d’amour !

— Telle est pourtant la seule cause de la maladie d’Eugénie.

— Vous vous êtes mis cette idée dans la tête, reprit madame d’Arneuse, et vous y rapportez tout avec une ténacité inconcevable. Ma fille n’aime pas, elle ne doit pas aimer sans l’aveu de sa mère.

— Allons, ma bonne amie, dit madame Guérin avec douceur, ne nous fâchons pas. Nous nous accordons à déplorer le dépérissement de notre fille, mais nous pouvons bien penser différemment sur la cause de son mal.

— La cause, répondit madame d’Arneuse, est sa malheureuse chute dans la rivière, et si j’ai le malheur de perdre cette enfant-là, je ne me pardonnerai jamais mes torts.

— Allons, s’écria madame Guérin, ne vas-tu pas te faire du mal ? Tu me désoles, vraiment ; sois tranquille, nous soignerons si bien Eugénie, qu’elle recouvrera la santé, surtout si M. Landon revient.

— Au nom de Dieu, madame, ne me parlez jamais de cet homme-là ! s’écria madame d’Arneuse. Eugénie l’aimât-elle, il ne serait jamais mon gendre.

Pour la première fois la mère et la fille étaient d’opinions différentes sans que madame Guérin sacrifiât son sentiment à celui de madame d’Arneuse ; aussi leurs soins, quoique concentrés sur Eugénie, se ressentaient de la différence de leurs façons de voir. Madame d’Arneuse, voyant les symptômes devenir plus alarmants, ne douta plus que sa fille ne fût en proie à une maladie sérieuse et appela des médecins ; alors sa sollicitude, qui ne pouvait pas s’élever au-dessus des soins matériels, tourmenta la pauvre malade en lui imposant la stricte exécution des ordonnances ; tandis que madame Guérin, cherchant à guérir l’âme, tenait à Eugénie de consolants discours, et sans vouloir deviner son secret excitait son espoir en lui racontant une foule d’anecdotes analogues à sa position et dont le dénouement était toujours heureux, Eugénie portait alors à ses lèvres la main de sa grand’mère, elle l’embrassait et préférait sa présence à celle de madame d’Arneuse.

Celle-ci, croyant sa fille à toute extrémité, en fit une espèce de dieu dans la maison ; son despotisme devint encore plus exigeant quand il s’exerça en faveur d’Eugénie : il fallait respecter les volontés de mademoiselle et imiter madame d’Arneuse dans l’exagération de sa douleur. C’était se montrer indifférent que de ne pas se tordre les bras en apprenant qu’Eugénie avait passé une mauvaise nuit. Bientôt l’aspect même du salon où Landon était toujours présent pour Eugénie lui causa une émotion trop forte, et elle se résigna à rester dans son appartement. Sa mère, désolée, lui prodigua tous les secours, épia toutes ses actions ; mais rien ne put lui faire découvrir la cause d’un mal vainement étudié par les médecins.

Quand on demandait à Eugénie quelles étaient ses souffrances, elle répondait, en tâchant de donner quelque animation à son regard, qu’elle ne ressentait aucun mal, mais qu’elle était faible.

Ses joues, naguère si fraîches, étaient déjà d’une extrême pâleur, ses jambes pouvaient à peine la soutenir, et lorsqu’elle voulait marcher, sa mère et Rosalie étaient forcées de lui prêter le secours de leurs bras. Un matin d’été que le ciel sans nuages brillait d’un éclat inaccoutumé, Eugénie descendait au jardin. En passant devant le salon, elle voulut y entrer pour revoir son piano, par une de ces fantaisies particulières aux malades en langueur. Soudain Rosalie s’élança pour lui éviter la fatigue d’ouvrir le piano. La femme de chambre avait déjà saisi la clef ; mais Eugénie, semblable à Blanche de Castille qui força son enfant à rendre le lait qu’une dame de la cour lui avait fait prendre, courut, par un mouvement convulsif, prévint Rosalie, essuya avec l’air du dépit la clef qu’elle avait déjà profanée, et avant de s’asseoir elle l’embrassa pour se justifier. À cette action qui parut insensée, parce qu’on en ignorait le motif, madame d’Arneuse regarda Rosalie en pleurant, et la Languedocienne remua la tête comme pour dire : — Mademoiselle est bien mal ! Eugénie essaya de jouer, ses doigts trop faibles ne firent qu’effleurer les touches ; alors elle fondit en larmes, promena ses yeux sur le salon, sembla lui dire un dernier adieu, et dès lors elle n’y rentra plus. Le mal était à son comble : elle mourait.

IX

Après avoir été témoin de cette scène, Rosalie rentra dans la salle à manger, s’assit sur une chaise et pleura ; puis, regardant Marianne, elle s’écria : — Pauvre mademoiselle ! elle n’a plus longtemps à vivre. Est-ce malheureux que des êtres aussi bons s’en aillent de la terre ! En vérité, le ciel en est peut-être jaloux. Qu’est-ce que nous faisons, nous autres, ici-bas ?… Il vaudrait mieux que l’une de nous… La vieille Marianne, qui était en ce moment occupée à ranger la salle, se retourna vivement en entendant ces mots, et le regard qu’elle lança à Rosalie marquait un tel attachement à la vie, que la femme de chambre resta muette.

— Il vaudrait mieux, reprit aigrement la vieille cuisinière, que personne ne mourût !… Elle est donc bien malade ? ajouta-t-elle en se radoucissant.

— Hélas ! le remède n’est pas facile à administrer, répondit Rosalie ; il me paraît certain que mademoiselle se meurt d’amour pour M. Landon, et c’est moi qui suis la cause de tout cela, puisque je lui disais toujours qu’elle l’épouserait. À ces mots, elle fondit en larmes, et ajouta : M. Landon est parti, et je n’ai même pas vu Nikel, de manière que je ne sais pas ce qui se passe ; mais son départ a été déterminé, j’en suis sûre, par la lettre de mademoiselle.

— Une lettre ! s’écria Marianne, que mademoiselle écrivait à un jeune homme ?

— Certainement, puisque c’est moi qui ai porté la lettre.

— Eh bien, reprit la cuisinière, il faut faire revenir M. Landon en écrivant à M. Nikel. Je sais écrire, moi ! mais vous me dicterez.

Rosalie accueillit avec joie cette idée, et les deux bonnes employèrent toute la soirée à écrire au valet de chambre la lettre suivante :

 

Lettre de Rosalie à Nikel.
 

« Monsieur Nikel, je suis bien chagrine de ne plus vous voir, et je voudrais bien savoir si vous reviendrez : car voici déjà deux jeunes gens qui me demandent en mariage ; cependant je n’ai guère le cœur à me marier ; car, outre le chagrin de votre absence, je pleure tous les jours en voyant l’état désespéré de mademoiselle Eugénie, qui se meurt on ne sait de quoi. Les médecins de ces pays-ci n’y connaissent rien et disent que c’est la poitrine qui est malade ; mais moi je sais que la maladie de langueur de mademoiselle n’a commencé que le jour qu’elle a été à Cassan ; aussi beaucoup de gens disent-ils qu’elle aura attrapé une fraîcheur dans le parc ; moi qui garde quelquefois mademoiselle quand madame est trop fatiguée, je ne crois pas que ce soit une fraîcheur, parce qu’elle a les yeux si renfoncés et si brillants, que l’on voit bien que c’est plutôt quelque feu qui la mine sourdement. Ses doigts sont maigres, ses joues pâles, et son plus grand plaisir est de tourmenter ses ciseaux dans ses doigts, comme le faisait votre maître. Si vous pouviez l’envisager une minute, vous ne la reconnaîtriez presque plus. C’est bien dommage que les belles personnes soient toujours celles qui meurent ! Je souhaite, monsieur Nikel, que vous conserviez toujours votre bonne santé, et que vous ne m’oubliez pas à Paris, car je pense toujours bien à vous.

» ROSALIE GRANDVALAIS. »

 

Le jour où Rosalie mit cette lettre à la poste, l’état de la pauvre Eugénie empira sensiblement, et la fièvre à laquelle elle était en proie depuis longtemps prit un caractère plus grave : il s’y mêla un délire effrayant. Rosalie était la gardienne de sa jeune maîtresse, car en ce moment les deux dames étaient à dîner. Toute la journée il avait fait une grande chaleur, quoique le soleil eût été couvert par des nuages. La fenêtre de l’appartement était ouverte, et le plus grand silence régnait. Le ciel avait cette couleur terne qui assombrit toutes les pensées. Eugénie semblait reposer. Sa tête charmante conservait, au milieu de la couleur du linge, une blancheur plus douce et déjà semblable à celle de la mort. Ses beaux yeux semblaient fermés par un sommeil paisible, et ses longues paupières jointes à ses sourcils, dessinaient sur ses joues deux larges cercles noirs. Sa belle chevelure, rangée à la vierge, était divisée en bandeaux, et son immobilité lui donnait l’apparence d’une sainte exposée à l’adoration des fidèles. Ses mains étaient jointes ; de ses lèvres pâles et entr’ouvertes s’exhalait, par intervalles inégaux, un souffle pur que Rosalie écoutait avec angoisse. Tout à coup la jeune fille se leva comme en sursaut, et s’écria : T’aimera-t-elle plus que moi ?… Oh ! reviens, c’est la seule faveur que je désire… Que je te voie ! et je meurs heureuse !... heureuse mille fois !

Rosalie, effrayée, descendit en appelant madame d’Arneuse, qui apaisa sa fille et la veilla jusqu’au matin, craignant à chaque instant que cette nuit ne fût la dernière. Aussitôt que Nikel reçut la lettre de Rosalie, il s’empressa de la faire lire à son maître. Depuis son retour à Paris, Landon avait été poursuivi par le souvenir d’Eugénie : une voix intérieure lui reprochait sa conduite envers elle, et souvent la noble et touchante figure de la jeune fille lui était apparue au milieu du fracas des événements politiques. Obligé, malgré son insouciance, de prendre soin de son avenir politique comme de sa fortune, Horace fut forcé de reparaître dans le monde, où il cherchait à s’étourdir en se plongeant dans les plaisirs et dans les fêtes, lorsque la lettre écrite à Nikel vint réveiller les pensées qui combattaient au fond de son cœur pour mademoiselle d’Arneuse. Si son amour-propre était occupé de l’effet produit par son absence, son cœur fut vivement ému en apprenant combien il était aimé. La lettre trembla longtemps dans ses mains, et alors une nouvelle lutte s’éleva dans son âme. Rien n’en donnera mieux l’idée que la lettre qu’il écrivit à son tuteur, après avoir flotté pendant quelque temps dans la plus cruelle incertitude.

 

Lettre de Landon à M. Guérard, à Neuilly.

« Mon digne ami, l’habitude que j’ai contractée, et qui me sera toujours chère, de vous consulter dans les situations délicates de la vie, me fait recourir à vous en ce moment. Vous connaissez mon caractère et ce que vous avez appelé la furia Oraziana. Votre âge, votre expérience des hommes et des choses, vous mettent à même de prononcer. Voici les faits ; jugez en souverain, sans appel. Ma passion pour Jane Smithson, la seule femme au monde que je puisse aimer, est née pour ainsi dire sous vos yeux ; vous savez donc mieux que moi-même si un cœur comme le mien peut s’ouvrir à un autre amour.

» La trahison de cette fille trop aimée me laisse sans avenir, sans espoir de bonheur. J’avais, comme je le dis souvent, hasardé toute ma cargaison de bonheur sur ce vaisseau fragile, et le naufrage a été complet ; après mon désastre, j’ai été me confiner dans un village, ne voulant plus voir les hommes et résolu à ne plus vivre que dans le passé. Dans ce village s’est rencontrée une jeune fille que l’on peut dire belle, même après avoir connu Jane ; une jeune fille que j’aimais à voir, mais qui ne m’a jamais inspiré qu’un intérêt purement fraternel. Je puis marcher toute ma vie à ses côtés sans attendre d’elle de grandes joies ni de grandes douleurs. Cependant, comme je veux garder toujours à Jane, bien que je la méprise, une place dans mon cœur, après m’être imprudemment avancé, j’ai saisi tout à coup une occasion que m’a présentée la jeune fille pour faire une prompte retraite, imaginant qu’elle aurait bientôt perdu tout souvenir de moi.

» Je me suis trompé ; cette jeune enfant se meurt d’amour pour moi, j’en ai la preuve. Sans doute, mon digne ami, vous rirez de voir votre élève se vanter d’exciter une passion semblable, et adressée à tout autre qu’à vous, cette lettre paraîtrait dictée par la fatuité.

» Il n’en est rien, je vous assure ; vous me connaissez depuis assez longtemps pour penser que je n’avance pas à la légère une telle assertion. Ainsi vous comprenez ce que ma position a d’embarrassant. Eugénie d’Arneuse possède tout ce qu’on doit attendre d’une femme, douceur, amour, soins délicats ; elle est charmante : mais que lui apporterais-je en retour ? un cœur flétri par les tourments d’un autre amour, car le souvenir de Jane vivra toujours en moi. Que faire ?… l’humanité ordonne d’épouser Eugénie, et la délicatesse semble me le défendre !… Conseillez-moi, vous qui vivez loin du monde et qui le connaissez bien. »

Quelques jours après, M. Landon reçut la lettre suivante :

 

Lettre de M. Guérard à Horace Landon.

« Mon jeune ami, je vous ai répété souvent qu’il y a en vous une énergie qui peut vous conduire au bien comme au mal, mais qui ne vous permettra jamais de vous arrêter dans la voie bonne ou mauvaise où vous vous serez engagé. Mettez-vous donc promptement à l’abri de vos propres égarements. J’aperçois pour vous un port après l’orage. Si la jeune fille dont vous me parlez est telle que vous me la peignez, hâtez-vous de vous réfugier auprès d’elle. L’amour est bien souvent venu de l’habitude, croyez-moi ; vous ne tarderez pas à aimer une femme dont vous me faites un portrait si flatteur, consultez-vous. Cependant, avant votre mariage, examinez soigneusement votre cœur et sachez si dans vos sentiments pour miss Smithson le mépris l’emporte sur l’amour. S’il n’en est pas ainsi, racontez fidèlement votre histoire à mademoiselle d’Arneuse : qu’elle connaisse bien le cœur sur lequel elle doit reposer. Si, malgré ces confidences, elle vous aime encore assez pour vous livrer sa vie, je ne vois pas que vous puissiez être malheureux avec elle. Croyez-en votre vieil ami, et décidez-vous promptement. Adieu. »

Cependant la pauvre Eugénie dépérissait de jour en jour. En proie à une douleur croissante, madame Guérin et madame d’Arneuse ne quittaient plus le chevet de leur enfant chéri, et, par une fatalité dont les exemples sont communs, elles découvraient alors toutes ses perfections ; mais à cette heure elles la voyaient languissamment couchée sur un lit de misère, et leur espérance était comblée lorsque Eugénie levait sur elles des yeux ternes qui semblaient ne plus rien voir. Si, par hasard, elle souriait aux tendres soins dont elle était l’objet, il s’élevait alors dans sa chambre une joie qui eût fait frémir un étranger ; enfin elle était arrivée à un tel degré de faiblesse, que le moindre bruit lui causait une douleur affreuse ; et tel était l’intérêt qu’elle avait inspiré dans le village, que les paysans avaient d’eux-mêmes étendu de la paille devant la maison et qu’ils mettaient un jeune enfant en sentinelle pour prévenir les postillons de ne pas agiter leur fouet en passant devant les fenêtres de la jeune malade. Enfin une désolation silencieuse régnait dans toute la maison.

Un soir, à l’heure où le calme de l’atmosphère, les premières ombres de la nuit, les derniers parfums des fleurs, la fraîcheur de la rosée, donnent tant de charmes à la campagne, la pauvre Eugénie, attirée par la vague ressemblance de ce déclin d’un beau jour avec le déclin de sa vie, rassembla ses forces pour se lever, et, jetant un triste regard sur sa chambre en désordre, dans laquelle se déployait un luxe tout médicinal, dit à voix basse : — Cet air me pèse, Rosalie, je veux sortir : je sens que j’en aurai la force.

En effet, elle parvint, après de longs efforts, à se tenir debout, et quand elle fut dans les bras de Rosalie, elle lui dit à l’oreille : — Je veux m’éteindre comme le soleil au milieu des champs… en plein air ! Heureusement la femme de chambre seule entendit, elle détourna la tête et pleura. – Rosalie, ajouta-t-elle, comme il peut faire froid dans le jardin, donnez-moi cette robe que j’avais le jour où nous allâmes à Cassan avec M. Landon.

À ce mot elle s’appuya plus fortement sur Rosalie, ses yeux jetèrent un feu passager, une vive rougeur colora ses joues… Ce nom chéri sortait de sa bouche pour la première fois, et il lui semblait que sa voix allait trahir le secret de son cœur.

Eugénie en ce moment semblait éprouver ce soulagement que la plupart des malades prennent pour un rétablissement complet, et qui n’est que le dernier degré de l’épuisement et l’avant-coureur de la mort. On a remarqué dans les hôpitaux que les phthisiques meurent pour la plupart le lendemain du jour où ils ont demandé leur sortie. Eugénie marcha, elle voulut descendre au salon ; mais quand elle fut assise sur la chaise où Landon avait coutume de s’asseoir et qu’elle regarda tour à tour le piano, les fenêtres, et qu’on ouvrit la porte, elle ressentit tout à coup une si forte émotion, qu’il lui sembla que les derniers liens qui retenaient son âme venaient de se briser, et elle se dit : — Voici mon dernier soir !… Alors elle demanda, avec le despotisme des malades, à être transportée au bosquet où le secret de son amour lui avait échappé, et elle voulut s’asseoir, malgré les supplications de sa mère, à cette même place où elle avait regardé avec lui cette étoile à laquelle elle s’était si souvent comparée.

Elle contempla les cieux, et, voyant la même planète briller d’un éclat vif et pur : — Nous ne nous ressemblons plus ! lui dit-elle ; que je serais heureuse si mon âme s’envolait vers toi ; car il l’a regardée un instant avec plaisir. Mais la lune a reparu et tu as pâli devant elle. On la crut folle, surtout quand elle exigea qu’on la laissât dans la plus profonde solitude. Le crépuscule favorisa le rêve qu’elle appelait, la campagne était à peine éclairée, un silence solennel régnait, et la lune ne se montrait pas encore à Eugénie, qui put admirer son étoile chérie qu’aucun astre rival n’éclipsait encore. Après un recueillement extatique, la jeune fille crut entendre la voix de son bien-aimé, et s’abandonnant aux délices de sa vision, elle se livra tout entière à l’innocente joie d’avouer sa passion à la face du ciel et de tirer du fond de son cœur l’image qu’il renfermait pour l’admirer en toute liberté.

— Je crois être pure, se disait-elle, et je n’ai pas une pensée qui ne soit pleine de lui. Oui, c’est peut-être une consolation d’avoir vécu toute sa vie en un moment et de descendre au tombeau comme les vierges du ciel ! Que cette soirée est douce ! Ô nature ! que tu es belle encore ! Pourtant il n’est pas là. En murmurant ces plaintes, sa parole était plutôt un souffle harmonieux qu’une voix. Insensiblement elle s’abîma dans sa rêverie, et toutes les forces de son âme se concentrèrent dans le désir qui les brisait en les exaltant sans cesse.

Le jardin n’était plus éclairé que par les dernières lueurs du crépuscule, et Eugénie, levant les yeux au ciel pour contempler son étoile, parvint au dernier degré de l’extase. Elle se sentit rendue à la santé par l’effet de cette puissance que donnent une méditation et une volonté forte aux intelligences en qui la foi domine le jugement. Elle vit de ses yeux Horace tel qu’il lui était apparu lors de sa première visite ; ses cheveux bouclés paraissaient au-dessus de son front comme une flamme céleste ; il lui souriait, et dans ses traits brillait tout l’amour qu’elle désirait lui inspirer. Eugénie retenait son haleine, de peur qu’un souffle ne rompît le charme de cette vision. Tout à coup le feuillage du bosquet s’agita, et Eugénie s’écria : — Le voici ! le voici !

Madame d’Arneuse, madame Guérin et Rosalie, cachées à quelques pas, épiaient la jeune fille ; à son faible cri, elles parurent aussitôt et la trouvèrent évanouie dans les bras de Landon. Sa tête reposait sur le sein d’Horace, et cette pâle figure, au milieu d’une forêt de cheveux épars, ressemblait à une statue de marbre blanc couchée parmi les feuilles de l’automne. Les yeux noirs de madame d’Arneuse foudroyèrent Landon, à qui elle arracha sa fille. — Vous lui avez donné la mort ! s’écria-t-elle. Et elle disparut, suivie de la femme de chambre.

Landon accompagna avec inquiétude madame Guérin, qui, par un geste amical, cherchait à pallier le reproche tragique de sa fille ; elle emmena le jeune homme au salon, et là elle lui raconta la maladie de sa petite-fille, tâchant de lui peindre adroitement l’amour dont elle supposait qu’Eugénie était victime. Landon paraissait à la vieille grand’mère le meilleur médecin d’Eugénie ; aussi essaya-t-elle de le mettre dans la nécessité de s’expliquer, car elle avait assez de finesse pour deviner que son retour inopiné donnait quelque espérance ; et pour être la première à connaître ses secrets sentiments, confiance dont les grand’mères sont jalouses, elle termina en lui disant : — Hélas ! monsieur, je suis restée seule votre protectrice, car vous avez inspiré à ma fille une répugnance que j’ai vainement combattue.

Landon écouta ce long discours en admirant la chaste fierté de cette jeune fille, qui avait eu le courage de garder le secret de son amour, et il s’applaudit de sa résolution en découvrant de si nobles perfections dans la femme qu’il voulait épouser. Colorant alors son absence par une fable, il remercia madame Guérin et lui dit : — Votre bienveillance me sera d’autant plus précieuse, madame, qu’elle m’aidera sans doute à vaincre les obstacles que l’éloignement de madame d’Arneuse pour moi pourrait opposer à un dessein que je me trouve heureux de vous confier. En demandant par votre intermédiaire la main de votre petite-fille, je verrai peut-être ma proposition favorablement accueillie.

— Monsieur, répondit madame Guérin en cachant avec peine sa joie, vous sentez que je n’ai aucun droit à disposer de ma petite-fille ; mais, dit-elle en lui lançant un sourire plein de grâce, je puis vous promettre mes soins et vous donner beaucoup d’espoir. — Madame, repartit Horace en lui baisant la main, j’ose vous regarder dès ce soir comme ma mère.

Et il se retira, laissant madame Guérin livrée à une joie qui la suffoquait.

En effet, un secret était la chose la plus lourde que la bonne dame pût porter, elle ne tardait jamais de s’en débarrasser ; elle monta donc bien vite à l’appartement de sa petite-fille, où elle trouva madame d’Arneuse déclamant contre Horace.

— Il est venu chez moi, disait-elle, de la manière la plus indécente. N’a-t-il pas failli causer la mort de ma chère fille par la peur qu’il lui a faite ? N’est-ce pas, ma bonne petite ? ajouta-t-elle en se tournant vers Eugénie. Je suis sûre que tu te sens fort mal.

Eugénie laissa échapper un léger sourire, que madame Guérin n’interpréta pas de la même façon que madame d’Arneuse.

— Va, continua cette dernière, je te promets que ma porte lui sera fermée, comme à l’auteur de tous nos maux, et nous ne le reverrons plus, j’espère.

Madame Guérin, tout étonnée de cette sortie, ne savait plus si elle devait annoncer sa nouvelle ; néanmoins, après plusieurs signes faits secrètement à sa fille, elle parvint à l’emmener au salon, où elle lui découvrit le brillant avenir qui se préparait pour Eugénie.

— Comment ! s’écria madame d’Arneuse, M. Landon ne pouvait-il pas m’instruire la première de ses intentions ? Il me semble que c’est à une mère…

— Aussi, ma chère amie, compte-t-il bien t’en parler. Vas-tu t’offenser d’une confidence !

— Quand il m’aura fait sa demande, madame, je verrai ce qu’il sera convenable de répondre. Eugénie n’est guère éprise de lui, et d’ailleurs la pauvre enfant n’est pas dans un état qui permette de lui parler de mariage.

— Ces sortes de conversations, répliqua la grand’mère, n’ont jamais retardé la convalescence d’une jeune personne.

— M. Horace est fort riche, dit madame d’Arneuse.

— Il est très aimable, ajouta madame Guérin.

Madame d’Arneuse ne répondant pas, la grand’mère hasarda en faveur de son protégé un éloge que sa fille écouta sans donner aucune marque de répugnance, et la conversation continua. Alors, soit que madame d’Arneuse eût entrevu le ridicule de ses prétentions personnelles, soit que son dépit disparût devant l’idée de marier Eugénie aussi avantageusement et de recouvrer ainsi elle-même la liberté et l’opulence, Landon redevint son héros. Elle l’adopta sur-le-champ et se mit avec une singulière vivacité d’imagination à régler d’avance l’avenir de ses enfants : ils passeraient leur vie tantôt à la ville et tantôt à la campagne ; Eugénie, peu faite à diriger une grande maison, à faire les honneurs d’un salon, à recevoir dignement, laisserait tous ces soins à sa mère ; et madame d’Arneuse, regardant Horace comme un sujet de plus dans son empire, s’admira, guidant ces deux enfants à travers les défilés de la vie, dominant toutes leurs pensées et se faisant l’âme de toutes leurs actions ; elle mènerait encore une existence selon ses goûts, elle reparaîtrait dans le grand monde entourée du brillant prestige de la richesse et protégeant son gendre de l’éclat de son nom. Cette union était convenable : dans sa position c’était un bonheur ; enfin la tête lui tourna au point que, regardant l’accomplissement de ses désirs comme infaillible, elle monta précipitamment chez sa fille, renvoya d’un air mystérieux la femme de chambre, et, s’asseyant au chevet du lit de la malade :

— Ma chère enfant, dit-elle d’une voix qu’elle tâcha de rendre bien douce, comment te sens-tu ?

— Oh ! bien mieux, ma mère ; maintenant je suis sûre de guérir, répondit Eugénie, surprise de l’air diplomatique qui régnait sur la figure de sa mère.

— Alors, ma petite gentille, continua madame d’Arneuse en essayant de donner à ses traits rigides un air folâtre qui leur était entièrement antipathique, j’ai à t’entretenir d’une affaire très importante. Écoute-moi bien : je t’ai élevée de manière à laisser ton cœur dans une indifférence précieuse pour les jeunes personnes, comme tu le sauras un jour (ici elle leva les yeux au ciel) et je crois, ma bonne petite, avoir complètement réussi.

Eugénie rougit.

— Il s’agit d’un mariage pour toi. Je viens te consulter ; car je ne veux pas, comme font dans ce cas tant de mères, t’imposer mes volontés. J’ai toujours été bien douce envers toi, et tu pourras choisir ton mari en toute liberté, je t’assure. Nous avons jeté les yeux sur un jeune homme ; tu nous diras ce que tu en penses.

— Oh ! ma mère, s’écria Eugénie en proie à une terrible angoisse, comment puis-je songer au mariage dans l’état où je suis ? Songez que je n’ai aucune expérience.

— Comment, Eugénie, vous avez de la répugnance pour le mariage ? Vous croyez-vous assez belle et assez riche pour trouver des prétendus tous les jours ? Vous êtes jeune, tâchez de l’être longtemps. Quant à votre ignorance, soyez sûre que mes conseils ne vous manqueront jamais.

— Ma chère maman, dit Eugénie les larmes aux yeux, j’aime mieux rester toujours auprès de vous.

— Nous ne nous séparerons pas, mon enfant.

— Je n’ai pas encore dix-sept ans.

— Comment, Eugénie, vous vous obstinez à refuser un établissement honorable ? Au surplus, reprit madame d’Arneuse en jetant à sa fille un regard dont la sévérité la fit frémir, c’est votre affaire, comme je vous l’ai dit ; mais il me semble que M. Landon est…

— M. Landon ! s’écria la jeune fille en versant tout à coup un torrent de larmes et en tombant comme évanouie sur son lit.

— J’en étais bien sûre, dit madame d’Arneuse à madame Guérin. Vous voyez, madame ! Avais-je raison de soutenir qu’elle le haïssait ?

— La pauvre petite, répondit-la grand’mère étonnée, s’il lui était indifférent !

— Ah ! s’écria madame d’Arneuse, elle s’y accoutumera. Comment ai-je fait, moi ? Et aussitôt qu’elle se portera mieux, nous verrons à…

Elle s’arrêta au bruit que fit Eugénie en se retournant. Madame d’Arneuse regarda sa fille et la vit qui lui souriait à travers ses larmes. L’amour brillait dans les yeux de la jeune fille comme le soleil au milieu des nuages, et la joie unie à la pudeur avait coloré subitement son pâle visage. Palpitante et d’une voix troublée :

— Ma mère, dit-elle, ce ne sont pas des larmes de chagrin… il me sera doux de vous obéir si…

— Aimeriez-vous M. Landon ? demanda madame d’Arneuse déjà courroucée.

Eugénie baissa les yeux, rougit et garda le silence. — Comment ! s’écria sa mère en lui lançant un regard fixe et sévère, comment, Eugénie, vous aimiez M. Landon sans m’en avoir rien dit, sans me consulter ! Vous avez manqué de confiance en moi ! vous connaissez bien peu mon cœur et vos devoirs ; mais c’est une chose affreuse !… Je vous laisse, mademoiselle ; vous vous marierez bien sans moi !

— Que fais-tu ? s’écria madame Guérin ; ne te l’avais-je pas dit ?… Vas-tu gronder ta fille ?… vois, elle se trouve mal !… Eugénie, ma petite, ce n’est rien, tu l’épouseras : il t’aime !

À ce mot magique, Eugénie regarda sa grand’mère d’un air presque stupide ; peu à peu le sourire reparut sur ses traits, elle leva les yeux, et des larmes de bonheur sillonnèrent lentement ses joues. Elle aurait voulu se mettre à genoux et prier… Elle prit la main de sa grand’mère, la mit sur son cœur qui battait avec violence ; et alors madame d’Arneuse, qui avait cru devoir s’apaiser, se rapprocha du lit, regarda sa fille avec bonté et lui accorda son pardon. L’espérance et la joie s’étaient emparées de toutes ces âmes naguère en proie à l’ennui et à la tristesse.

Si la marquise fut déterminée dans sa clémence par quelque réflexion d’intérêt, ou si ce fut un sacrifice fait au désir de rendre sa fille heureuse, c’est ce que nous regardons comme inutile d’examiner. Landon exerçait dans cette maison l’influence du soleil sur la nature lorsqu’au mois de mars, dissipant de sombres masses de nuages, il fait succéder l’azur le plus pur au manteau des orages. Eugénie s’abandonna joyeusement à l’amour, madame d’Arneuse complota son avenir, madame Guérin remercia Dieu du bonheur qu’il lui envoyait sur ses vieux jours, Rosalie se regarda comme la plus habile soubrette du royaume, et chacun, faisant mille projets, attendit le lendemain avec une vive impatience.

X

Le lendemain M. Landon, persistant dans ses projets de mariage, se présenta et fut reçu avec un cérémonial extraordinaire : lorsqu’il entra, madame d’Arneuse, quittant à peine sa bergère, lui montra d’un air solennel une chaise qui se trouvait à côté d’elle. Après quelques propos insignifiants, Horace fit sa demande, et la future belle-mère, avec un ton moitié familier, moitié hautain, lui répondit qu’elle n’apercevait aucun obstacle à cette union, et que, quand on aurait fait toutes les démarches que les gens comme il faut exigent en pareille occasion, ce serait à lui à obtenir le consentement de madame d’Arneuse.

— Vous sentez, monsieur, dit-elle, que je laisse ma fille parfaitement libre… mais Eugénie est susceptible de s’attacher beaucoup ; elle est d’une douceur d’ange ; elle est un peu musicienne ; je l’ai parfaitement élevée ; elle peut devenir une femme brillante, et quoiqu’elle ne soit jamais sortie de Chambly, elle sera très bien placée dans un salon : ayant été moi-même à la cour autrefois, car… j’y fus présentée précisément en 89 ; j’ai eu soin de lui donner des manières distinguées… elle est tout à fait bien.

Alors elle trouva l’occasion de prononcer son propre éloge en ayant l’air de faire celui d’Eugénie.

Prenant un petit air d’autorité maternelle et de dignité familière, elle tendit la main à Landon, qui embrassa sa mère d’adoption avec cordialité. Madame d’Arneuse, fière de cette marque d’amour filial et le regardant comme de bon augure, essayait déjà de faire sentir sa supériorité à son gendre ; mais son masque de grandeur ne devait pas tenir longtemps. Dans le cours de la conversation, Landon annonça que, la noblesse ancienne reprenant ses titres en vertu de la charte que Louis XVIII venait d’octroyer, il était redevenu duc de Landon.

— Comment, monsieur… vous seriez le chef de cette noble et illustre maison… qui…

La joie lui coupa la parole et elle regarda son gendre avec respect.

— J’imagine, madame, qu’une telle bagatelle vous importe fort peu, dit Horace : quant à moi, noble ou plébéien, ce m’est tout un…

— Oh ! monsieur, je pense comme vous ; une fois qu’on possède ce frêle avantage, on le méprise ; c’est comme jadis notre pauvre Académie, tout le monde voulait en être, et une fois admis on n’y mettait pas le pied ; mais mademoiselle d’Arneuse, monsieur, ne fera pas rougir vos ancêtres…

— Ah ! madame, je tiens si peu aux honneurs, ajouta Landon, que je me permettrai de vous cacher mes titres et charges jusqu’à ce que je sache quelle conduite il convient de tenir dans la nouvelle situation politique où nous nous trouvons…

Ainsi Landon fut reçu chez madame d’Arneuse comme le fiancé d’Eugénie à la fin de l’été, et depuis l’hiver précédent la jeune fille l’adorait en secret. L’opulence, l’amour, la jeunesse, la beauté, s’unissaient enfin pour promettre à ces deux amants un long avenir de bonheur. Bientôt Eugénie, simplement mise et soutenue par sa grand’mère, entra au salon. Elle connaissait le mystère de cette entrevue, comme le prouvaient son maintien embarrassé et la rougeur de son visage ; elle s’assit en silence et sans oser même lever les yeux, après avoir adressé à Landon un timide salut. Celui-ci lut, avec un bonheur mêlé de peine, les preuves d’amour écrites sur le front d’Eugénie : elle était maigrie, ses doigts étaient effilés, ses joues un peu creuses, ses yeux renfoncés, mais tant d’amour perçait au milieu de ce ravage, que Landon ne trouva point pesant l’engagement qu’il venait de contracter ; il tressaillit même en entendant parler Eugénie, dont la voix semblait avoir acquis une mélodie qui allait droit à l’âme.

— Croiriez-vous, dit-elle, que vous m’avez fait peur hier ?…

À ce moment elle pensa qu’il était là, qu’elle ne le perdrait plus, et, faiblissant sous le poids du bonheur, elle laissa échapper de douces larmes, qu’elle essaya vainement de cacher à Horace, dont le cœur, ému d’un sentiment qui ressemblait beaucoup à l’amour, oublia peut-être pour un instant l’image chérie de Jane : il regarda Eugénie, et cette fois elle se crut aimée : — Je me nourrirai donc en paix de sa chère présence, se dit-elle… Et la sereine expression de l’amour heureux vint animer ses traits.

Lorsque Landon se leva pour partir, elle le suivit des yeux comme une hirondelle suit le premier essor de ses petits, et longtemps elle écouta le bruit de ses pas. Elle contempla le salon, qui maintenant semblait revivre et se parer d’un lustre nouveau ; elle soupira doucement, regarda la chaise qu’il venait de quitter, et se jeta dans le sein de sa mère comme pour donner cours à des sentiments qu’elle ne pouvait contenir. L’événement de la veille, loin d’abattre Eugénie, lui avait sur-le-champ donné de la vigueur ; car dans ces sortes de maladies la santé semble être aux ordres de l’âme : la jeune fille était forte et la mort avait fui.

— Allons, Eugénie, lui dit sa grand’mère, te voilà heureuse ! Ceci doit encore te faire plus chérir ta mère, s’il se peut, et suivre ses bons avis… Que je suis contente ! cela me rappelle mon jeune temps…

Et madame Guérin se mit à fredonner.

— Eugénie, reprit madame d’Arneuse avec gravité, j’ai bien des conseils à te donner pour la conduite que tu dois tenir dans la circonstance présente.

— Écoute bien ta mère, ma petite, dit madame Guérin. — Il faudra, continua madame d’Arneuse, t’appliquer à n’être ni trop froide ni trop empressée, et cependant témoigner de la joie. Rosalie t’habillera tous les jours ; nous verrons à te parer de notre mieux… Surtout, ma fille, soit toujours occupée quand il sera ici ; étudie-toi à ne jamais, dans la conversation, dire quelque chose de malséant, pèse bien tes paroles, conserve un maintien modeste : cependant, mon enfant, lorsque tu seras mariée, songe à tenir ton rang, car tu seras duchesse…

— Duchesse !… s’écria madame Guérin.

— Duchesse de Landon ! répéta madame d’Arneuse avec emphase… Eh bien ! Eugénie, tu ne parais pas contente ?… qu’as-tu donc ?

— Tous les duchés du monde me sont fort indifférents, répondit-elle.

— Veux-tu ne plus vivre que pour l’amour ? lui répliqua sa mère, ton mari a du mérite, mais la naissance a bien son prix ; sache soutenir l’éclat d’un pareil nom… et surtout ne manque pas ce mariage par d’aussi folles idées… Et voyez donc, dit-elle à madame Guérin, le malheur veut qu’elle soit malade et pâle dans ce moment. Dépêche-toi de reprendre tes jolies couleurs, ajouta madame Guérin.

Enfin les deux mères s’efforcèrent de lui dicter la manière dont elle devait exprimer ses sentiments et les graduer comme les crescendo d’une sonate ; elles oubliaient qu’à pareille époque de leur vie elles avaient trouvé dans leur cœur autre chose que les avis maternels. Ces recommandations ressemblaient beaucoup au Mémoire que l’on donna à Louis XV pour la tenue de son premier lit de justice : « Ici le roi froncera le sourcil, là le roi s’adoucira, plus bas le roi fera un signe de tête, plus loin le roi saluera. » Eugénie devait sourire à son entrée, sourire à sa sortie, sourire à chaque mot. Eugénie écoutait et riait dans son cœur, dont un seul battement l’instruisait bien mieux que toutes ces leçons. Aimer n’est ni un art ni une science, c’est un instinct de l’âme.

Dès ce jour le duc de Landon vint chez la marquise d’Arneuse avec l’assiduité d’un prétendu ; les promenades, les parties de plaisir, firent de chaque jour un jour de fête. Dans cette douce intimité, Eugénie apprit que son amour pouvait encore s’accroître. Elle vit ainsi se découvrir par degrés toutes les nobles qualités qu’elle avait seulement entrevues dans Horace ; puis elle se mit à étudier les goûts, les pensées, les sentiments de son ami, pour s’y conformer en tout : douce fut la peine et courte fut l’étude, car Eugénie avait si bien identifié son âme à celle de son bien-aimé, qu’elle ne pouvait plus exister que pour lui. Comme son visage n’était que l’expression de ce qui se passait dans son cœur, sa beauté primitive était revenue promptement à la suite du bonheur. Cependant cette fidélité ne resta pas longtemps sans quelques nuages, car madame d’Arneuse, reprenant son empire à mesure que sa fille revenait à la vie, ne tarda pas à s’immiscer dans les relations des amants, et voulut commander l’expression des sentiments d’Eugénie comme les évolutions d’une parade.

Pour les amants, le monde et ses usages, la société et ses lois, les mœurs et leurs existences, les plaisirs, le langage, tout disparaît pour faire place à des rapports nouveaux qu’Eugénie conçut avec une merveilleuse facilité ; un regard, un sourire, étaient pour elle autant de questions ou de réponses ; un mouvement de tête résumait tout son amour, et son moindre signe valait mille fois mieux que tout le jargon de la politesse. Un jour Landon lui apporta une jolie boîte à ouvrage ; sans mot dire, elle la posa sur la cheminée, puis, regardant Horace dans la glace, elle le remercia par un léger sourire et par un signe de tête. Quand il fut parti, madame d’Arneuse dit à Eugénie :

— En vérité, ma chère amie, je ne vous conçois pas ; votre prétendu vous offre un des plus jolis cadeaux que l’on puisse faire, un bijou fort cher enfin, et vous le jetez là sans rien dire, sans le remercier ; c’est vraiment étonnant ! vous feriez croire que vous n’avez reçu aucune éducation ; le pauvre jeune homme en a été touché.

— Cela me fait de la peine pour lui, ajouta madame Guérin.

— Enfin, continua madame d’Arneuse, vous êtes aujourd’hui mal coiffée et très mal habillée. Si cela continue, j’ai grand’peur de voir échouer le mariage.

— Ah ! ma chère maman, dit Eugénie, est-ce qu’un présent est au-dessus de son amour ?

— Ah ! vous en savez probablement plus que moi, mademoiselle ; à votre aise… mais comme je n’ai pas envie de vous voir rebuter M. le duc par vos sottises, apprenez à le recevoir mieux que vous ne le faites. Il arrive la plupart du temps que vous restez ébahie à le regarder ; sachez donc causer, répondre et l’attacher par mille petites familiarités permises qui font le bonheur des amants. L’autre jour il vous complimente très galamment, vous recevez cela sans répondre par une phrase gracieuse ; hier il vous dit que vous chantez comme un ange, vous ne pouvez pas lui dire que vous n’avez eu que moi pour maîtresse ; ah ! vous ne faites guère valoir votre mère !

— Allons, reprit madame Guérin, ne te fâche pas, elle aura soin une autre fois d’observer toutes ces délicatesses… Vois-tu, mon cœur, dit-elle à Eugénie, il faut bien écouter ta mère, tu n’as qu’elle au monde c’est tout notre bien ; elle est si bonne ! vois si elle épargne la moindre chose pour ton trousseau.

— Et voyez comme elle m’en remercie ! plus on fait pour les enfants, moins ils en sont reconnaissants ! répondit madame d’Arneuse, qui voulait que ses soins maternels fussent reçus comme des faveurs.

Il y avait d’ailleurs de l’injustice dans le reproche qu’elle adressait à Eugénie. Si réellement le trousseau était magnifique et au-dessus de la fortune de madame d’Arneuse, son amour pour sa fille n’entrait pour rien dans cette dépense, elle était toute d’ostentation. Eugénie n’avait pas de dot, et madame d’Arneuse, embarrassée par son orgueil, cherchait à se mettre, au moins dans les petites choses, de pair avec M. Landon, ce qu’elle ne pouvait faire dans les grandes. Elle soutenait même parfois que leurs maisons étaient aussi anciennes l’une que l’autre. Ainsi Eugénie avait à essuyer mille petites contrariétés qui lui faisaient acheter son bonheur. Sa mère osait l’accuser de manque de grâce avec celui qu’elle aimait, et elle frémissait si Horace lui prenait la main, tressaillait au moindre bruit de ses pas, allait secrètement caresser Brigand, son cheval favori, et faire causer Nikel, qui ne tarissait pas en louant son maître. Quand Landon arrivait, elle avait des pressentiments qui l’avertissaient de son approche, et souvent elle se surprenait à penser ce qu’il disait… Aussi le jeune homme s’applaudissait-il chaque jour de sa résolution, en admirant avec quelle ferveur il était aimé. Mais, plus Eugénie prodiguait à Landon les témoignages d’un amour inaltérable, et plus il se sentait oppressé par des sentiments pénibles : obligé d’initier cette jeune fille aux mystères de sa vie passée, pouvait-il prévoir le résultat de cette triste confession ? L’amour d’Eugénie était-il assez profond pour souffrir une rivale sans cesse présente à la pensée de son époux ?

Aussi souvent Horace pensait-il qu’il valait mieux ne rien dire ; mais Guérard lui avait si fortement recommandé de faire cette sinistre confidence, que plus souvent encore il songeait aux moyens d’obéir à son vieux tuteur. Bientôt ces idées devinrent tyranniques. Landon, sans cesse préoccupé, craignant de perdre Eugénie, tourmenté par sa conscience, effrayé même au souvenir de Jane, laissa paraître sur son front des nuages de chagrin qu’il ne put dérober aux yeux attentifs d’Eugénie. Elle ne regarda plus Horace qu’avec une curieuse inquiétude ; craintive, elle tâcha de deviner les secrètes pensées qui l’agitaient ; elle examina son maintien, ses gestes, interprétant jusqu’aux inflexions de sa voix. D’abord elle s’imagina que ce changement pouvait provenir d’elle-même, avoir été causé par les imperfections de sa personne ou de son caractère, et elle trembla d’avoir déplu à son ami. Elle se chagrina, pleura en secret, et examinant avec soin, elle se rappela tout ce qu’elle avait dit, sans trouver jamais dans son cœur autre chose que les pensées de l’amour le plus tendre. La pauvre enfant demeura agitée d’une anxiété affreuse en voyant toujours s’accroître la tristesse de Landon sans pouvoir en pénétrer le motif.

Un soir ils se trouvèrent seuls au salon, assis près de la croisée qui donnait sur le jardin. La lueur grise du crépuscule avait fait place aux pâles ténèbres, et l’aspect imposant des cieux étoilés avait plongé les amants dans un religieux silence, quoique chacun d’eux semblât vouloir parler à l’autre : jamais Horace n’avait paru si agité à Eugénie, et jamais peut-être elle ne s’était elle-même senti tant d’impatience. Enfin l’un et l’autre paraissaient craindre et désirer tour à tour de parler. Cette scène était tout à la fois douce et cruelle ; mais, quand Eugénie, ayant levé les yeux à la dérobée, aperçut Horace qui, les bras croisés, la tête penchée, se tenait auprès d’elle sans avoir l’air de songer même qu’elle existât, elle trembla tout à coup, son inquiétude se changea en une certitude de malheur, et elle eut un moment d’horrible souffrance. Cependant elle s’arrêta encore à l’admirer à cet instant où son visage, plein de mystère et de passion, ressemblait à ces figures auxquelles les grands artistes ont su donner une empreinte surnaturelle en conservant l’apparence de la réalité. Tout à coup Horace se retourna vers Eugénie, mais ses yeux restèrent mornes en rencontrant ceux de la jeune fille. Elle fut prête à s’évanouir ; sa peine se changea promptement en joie, car Landon ayant penché sa tête vers elle, leurs cheveux se confondirent et éveillèrent en eux une chaste et mélancolique volupté, par un contact si léger, que l’âme paraissait être seule à la sentir. Horace prit la main de la jeune fille, la pressa, et, la sentant trembler, il fit tous les mouvements d’un homme qui voudrait parler et que la crainte de mal dire en empêche. Eugénie, que tant d’émotion suffoquait, se leva d’un air désespéré, et, s’arrêtant subitement comme glacée, elle laissa rouler sur ses joues deux larmes, dernier langage de l’amour.

Alors Landon porta lentement à ses lèvres la main d’Eugénie ; mais la jeune fille, ne pouvant plus supporter cet horrible état de doute, retira sa main avec vivacité, après cependant qu’un baiser y eut été déposé, et elle dit avec angoisse : — Vous m’aimerez, n’est-ce pas ?…

À ces paroles Horace tressaillit, et, passant la main sur son front pour en essuyer la sueur : — Eugénie, Eugénie !… répondit-il, nous sommes séparés par un obstacle que je n’ai pas la force de lever !… Il s’arrêta.

— De grâce, achevez, que craignez-vous ?…

— Je crains que ce ne soit un grand malheur pour vous de m’avoir rencontré.

Elle fit un mouvement de surprise et sourit légèrement.

— Oui, continua-t-il, je ne puis plus aimer comme vous aimez, et… vous en souffrirez.

— Je souffre en ce moment, dit-elle, plus que vous ne sauriez le croire ; dès mon enfance le malheur m’a poursuivie ; je n’ai pas nourri une pauvre bête qu’elle ne soit morte ; pas un oiseau n’a vécu gardé par moi, la fleur que je cultivais se fanait au lever du soleil, j’ai pensé coûter la vie à ma mère ; et ce n’est pas tout, je vous vois, je vous perds aussitôt !… vous revenez, et, un mois s’est à peine écoulé, que votre front s’obscurcit : vous êtes triste, je le vois bien… Y a-t-il déjà une nouvelle infortune entre nous ? quel est-il, cet obstacle qui nous sépare ?

— Ne le savez-vous pas ? lui dit Horace ; ne faut-il pas vous raconter ma vie et vous faire connaître le cœur sur lequel vous comptez ?… Si j’étais indigne de vous ?… Eugénie frissonna ; mais en ce moment l’étoile qu’elle avait choisie brillait de tout son éclat ; ce fut pour la jeune fille un présage céleste de bonheur devant lequel ses craintes s’évanouirent.

— Tenez, répondit-elle alors, voyez-vous cette étoile ? c’est la mienne ; comme sa lumière est pure ! Allez, nous serons heureux. Regardez-la, je vous en prie ; je ne l’ai jamais vue si belle. Landon soupira ; la reine des nuits se levait majestueuse ; il la montra aussi à Eugénie, qui ne regarda que la main de son bien-aimé.

— Qu’avez-vous donc à me dire ? demanda-t-elle après un moment de silence ; me laisserez-vous ainsi dans l’incertitude ? Landon l’arrêta par un signe.

— Demain, Eugénie, demain je vous révélerai le secret de mon cœur, et vous verrez si vous pouvez unir votre destinée à la mienne.

— Qu’importe mon bonheur, si je me suis consacrée au vôtre, si je ne puis vivre que dans votre ombre ! comme ces astres qui ne brillent que du reflet du soleil, mon âme est le reflet de la vôtre. Vos maux sont les miens… parlez, confiez-les-moi, je vous en prie, parlez ; vous m’avez épouvantée…

À ces paroles, les yeux d’Horace se mouillèrent de larmes d’attendrissement, et Eugénie pleura parce qu’il pleurait. Il voulut répondre, son cœur était trop plein ; il regarda quelques instants encore la jeune fille avec une expression indéfinissable, mêlée d’effroi et de tendresse, et il s’échappa en la laissant stupéfaite du désordre de ses paroles et de ses manières.

— Demain ! se dit-elle ; qu’a-t-il donc à m’annoncer ?… Mon bonheur se flétrira-t-il comme les roses que je cultivais ?…

Elle resta en proie à une terreur d’autant plus profonde que la cause en était cachée sous un impénétrable voile, et que, dans une telle incertitude, l’avenir ne pouvait lui offrir aucune image consolante. Son sommeil fut agité de songes pénibles, et le matin, quand Rosalie l’habilla :

— J’ai rêvé, lui dit-elle, que je nageais dans une rivière.

— Était-elle trouble ?

— Oui.

— Marianne prétend que cela signifie malheur.

— Et mes dents tombaient, ajouta Eugénie.

— Ruine complète ! répondit Rosalie en riant ; quand Marianne rêve ainsi, elle perd toujours à la loterie ! Vous pâlissez, mademoiselle ?

— Ce n’est rien, répliqua la jeune fille. Cependant ces paroles avaient produit sur elle une affreuse impression.

Elle attendit avec une douloureuse impatience l’arrivée de Landon, et quand elle entendit le bruit de ses pas elle frissonna ; Horace était sombre, sa voix altérée glaça Eugénie. Ils allèrent se promener avec madame d’Arneuse et madame Guérin : en marchant, Horace garda un silence inquiet ; il évita même de regarder Eugénie, qui à chaque pas sentait augmenter sa terreur. — Il semble, se dit-elle, qu’il s’agisse de ma vie. Landon répondit aux questions de madame d’Arneuse d’un air si distrait, qu’elle cessa bientôt de lui adresser la parole, et, rejoignant sa mère qui marchait en avant, elle laissa Eugénie seule avec Landon.

— Mademoiselle, dit-il alors d’une voix entrecoupée, il m’est impossible de vous raconter moi-même les événements de ma vie… et il faut cependant que vous les connaissiez… Je prendrai donc quelques jours pour vous en écrire les détails… alors vous prononcerez sur notre union. Vous vous croyez malheureuse, Eugénie ! ah ! vous verrez que des fleurs mal arrosées, des oiseaux qui meurent privés de liberté, ne font pas encore de vous une victime du sort ; le malheur se repaît de fleurs plus belles, de sentiments plus précieux : s’il vient à nous, prenez garde, il n’est pas toujours vêtu de couleurs sinistres, il arrive souvent entouré du brillant cortège des joies de la vie, il sourit ; sa parole est flatteuse, ce n’est que trop tard, et quand on lui appartient déjà, qu’on sent qu’il est enfin venu. Espérons que la sueur glacée dont mon front se baigne à ce seul souvenir ne passera pas sur le vôtre…

Il lui pressa doucement la main : Eugénie essaya de déguiser sa terreur sous un sourire ; bientôt elle se plaignit du froid, hâta sa marche et revint à la maison sans prononcer une parole. Au sein du bonheur, elle se sentait frappée par la fatalité, et, redoutant les déceptions de Tantale, elle n’osait se baisser pour recueillir les fleurs que l’amour jetait à ses pieds. Une semaine entière se passa sans qu’elle reçût la moindre nouvelle d’Horace ; et cette semaine fut plus pénible pour elle que toutes les souffrances de sa maladie : les réflexions les plus sinistres l’absorbèrent. — Et cependant, se disait-elle, que puis-je apprendre de plus douloureux ? qu’il ne m’aime pas ? et il m’aime, puisqu’il m’épouse. Indigne de moi !…, m’a-t-il dit, lui, si noble, si généreux !… Son chagrin ne peut donc venir que d’accidents qui nous sont étrangers, et, une fois mariés, nous pouvons vivre loin du monde ; alors quel malheur peut nous atteindre ? Telles étaient ses pensées, partagées entre l’effroi et la curiosité ; de sorte qu’elle redoutait et désirait à la fois de voir arriver le fatal écrit qui devait, d’une manière ou d’une autre, faire cesser son incertitude.

Enfin le huitième jour, Nikel vint apporter à Rosalie un assez gros paquet de papiers adressés par son maître à mademoiselle d’Arneuse.

— Tenez, ma belle, il faut remettre ceci à votre jeune demoiselle et en secret : prenons garde à nous, ces écritures sont pleines de poison ; le général est mille fois plus triste depuis qu’il y travaille qu’en arrivant ici…

— Dites-moi donc, monsieur Nikel, cela n’empêchera pas les noces, j’espère ?

— Je ne pense pas ; le colonel a l’air d’aimer votre demoiselle…

— Pourquoi donc, monsieur le maréchal, dites-vous le colonel, le général, le capitaine ? qu’est donc votre maître enfin ? avant de nous marier, nous devons savoir qui nous épousons.

— Il est !… suffit, s’écria le chasseur d’un air sévère. J’allais oublier la consigne ! Ah ! Duvigneau avait bien raison quand il disait que l’amour est le boute-selle de toutes les sottises ; mais encore quelques jours et nous serons mariés… alors…

— Oh ! alors, répliqua la soubrette, vous ne ferez plus que mes volontés.

Pour toute réponse, le chasseur se contenta de faire claquer ses doigts par-dessus sa tête, et il embrassa Rosalie sans que la Languedocienne pût se défendre des libertés du chasseur. En effet, depuis les accords, il gouvernait militairement ses amours, et Rosalie, en approchant du but, n’était plus si forte ; la course avait été sans doute trop longue. Néanmoins la soubrette, curieuse d’apprécier l’importance du volumineux paquet qu’elle tenait, se débarrassa de Nikel en le repoussant avec une vigueur peu féminine. Le chasseur porta la main à son front, et, saluant militairement, répondit avec gaieté : — Merci, mon capitaine !

Rosalie trouva bientôt le moyen de s’acquitter de sa commission. Elle fut toute surprise de voir sa jeune maîtresse, serrer soigneusement les papiers et garder le silence.

— Mais qu’est-il donc arrivé, mademoiselle, pour que vous soyez aussi triste ? Savez-vous qu’hier au salon ces dames parlaient de vous comme déjà mariée ?

— Ah ! Rosalie !… Rosalie !… Ce fut toute la réponse d’Eugénie, et la Languedocienne revint auprès de Nikel, stupéfaite de voir qu’elle ne tenait plus tous les fils de l’intrigue qu’elle avait si bien nouée.

— Que de mal aurons-nous eu pour en faire une duchesse !… dit-elle à Nikel.

Aussitôt que dans la maison chacun fut endormi, mademoiselle d’Arneuse, qui voulait consacrer la nuit à lire le manuscrit de Landon, se prépara à cette pénible veille. Bien des sentiments l’agitaient lorsqu’elle rompit l’enveloppe qui contenait les papiers, et l’importance dont cette lecture devait être pour le bonheur de sa vie remplit ce moment de solennité : ses mains étaient froides quand elle déploya ces pages qui allaient lui parler ; elle observa la tristesse de la nuit ; elle écouta les gémissements de la pluie et en tira de sinistres présages. Le cri plaintif d’un oiseau, les oscillations de sa lampe, le craquement d’une boiserie, les coups répétés d’une araignée, le vol même d’une mouche, tout excitait son inquiétude et contribuait à rendre les battements de son cœur plus profonds et moins rapides. Elle aurait voulu que le vent fût moins lugubre, la nuit plus calme, en un mot, que la nature compatît à ses souffrances au lieu de les augmenter. La cloche, en sonnant minuit, la fit tressaillir de peur, soit qu’au milieu du repos des êtres vivants ce bruit, produit par une chose inanimée, lui semblât affreux en lui-même, soit qu’Eugénie n’eût pas dépouillé les terreurs enfantines que cause cette heure à laquelle se rattachent tant de superstitions ; mais le premier motif de sa peur existait dans son propre sein : son amour était menacé ; des pressentiments douloureux s’élevaient dans son âme. Nous devons pardonner à Eugénie des sensations qui sembleront ridicules à qui ne partage pas sa situation, et cependant il existe peu de femmes capables de lire sans effroi, dans la solitude de la nuit, un écrit qui doit décider de l’avenir de leur amour. Mademoiselle d’Arneuse trouva la lettre suivante, enveloppée avec les papiers.

« Mademoiselle,

» Je vous envoie ce fatal écrit ; il est baigné de mes pleurs. J’ai conçu de votre caractère une trop noble idée pour ne pas vous parler franchement ; le malheur donne une forte trempe à l’âme, je vous ai donc retracé les émotions de mon cœur, telles que je les ai ressenties. Après avoir rempli ce devoir, j’aurai le courage d’ajouter, quand même cet aveu devrait nous être à tous deux funeste, qu’en me rappelant mon premier amour, bien qu’il soit aujourd’hui sans espoir, j’ai senti à ma souffrance que celle qui en fut l’objet règne toujours au fond de mon âme. Je frissonne en faisant ainsi retomber sur votre existence une part du fardeau qui pèse sur la mienne. Maintenant vos forces sont la mesure de nos espérances, oserez-vous vous charger de mon avenir ?… Si, après avoir lu cette lettre, vous pouvez encore me consacrer votre vie, je vous offre en échange la plus tendre affection ; mais si, trouvant ma destinée trop malheureuse, vous détournez la tête, je ne vous en blâmerai pas, et moi… Cet effort vers le bonheur sera le dernier. »

— Grand Dieu ! s’écria-t-elle, que vais-je lire ?… Des larmes obscurcirent ses yeux, et à peine vit-elle les premières lignes du manuscrit qu’elle déroula lentement.

 

HISTOIRE DE JANE LA PÂLE
ou
MÉMOIRES D’HORACE, DUC DE LANDON-TAXIS
 

« À l’âge de cinq ans, mademoiselle, je fuyais ma patrie, sauvé par ma mère, dont le courage et la présence d’esprit avaient dérobé ma tête à l’échafaud ; mais nous laissions derrière nous mon père en prison ; et à peine nos pieds touchèrent-ils la terre étrangère, que nous apprîmes à la fois sa condamnation et sa mort. Ce coup terrible écrasa ma mère ; elle périt à la fleur de l’âge. Je me rappelle qu’alors, craignant sans doute pour moi les dangers d’un monde où j’allais être seul, et ne sachant plus à qui confier son enfant, elle me serra dans ses bras mourants comme si elle eût voulu m’emmener avec elle. Quoique les autres événements de mon enfance soient gravés dans ma mémoire comme les confuses images d’un songe, ce souvenir m’est toujours resté présent. On ne voit point impunément le dernier soupir d’une mère ! À ce moment nos biens étaient à l’encan, nos honneurs détruits, mon berceau proscrit, ma jeunesse sans guide, et la longue et brillante fortune d’une maison historique périssait dans un obscur village d’Allemagne sans le dévouement d’un vieillard !

» Mon père avait pour intendant un procureur au parlement de Paris ; c’était un de ces vieux serviteurs dont la fidélité passe de génération en génération comme un des biens du patrimoine. Guérard nous fut légué par mon aïeul, chez lequel il avait débuté par être commis d’un secrétaire : son intelligence ayant été remarquée, mon grand-père l’avait fait élever avec tant de soin, l’avait protégé avec une telle bienveillance, qu’en 89 Guérard était devenu l’un des hommes les plus remarquables de son corps ; ses connaissances, son instruction, son esprit, égalaient son attachement à notre famille, dont il faisait presque partie. Lorsque l’orage éclata, mon père fut étonné d’apercevoir son intendant rangé parmi les plus fameux adversaires de la monarchie. Guérard est toujours resté républicain ; mais dans les efforts qu’il fit pour sauver mon père, nous reconnûmes une justesse de calcul digne d’un homme d’État. Son dévouement faillit même le perdre, on le jeta dans la même prison que son maître, et la voix consolatrice du fidèle serviteur fut la dernière que mon père entendit avant de marcher à l’échafaud.

» En restant mon unique appui, Guérard retrouva de nouvelles forces ; dès qu’il fut sorti de prison, il vola me chercher en Allemagne, me ramena sur le sol paternel, me fit rayer de la liste des émigrés, protesta de mon dévouement à la République, acheta ceux de mes biens que l’on vendait, arrêta la dilapidation des autres, me mit à l’abri des fureurs révolutionnaires en me cachant à tous les yeux, et s’occupa de mon éducation avec tant de soin et de succès, que j’entrai, jeune encore, dans cette école célèbre, l’une des plus belles créations de la République. En 1807, n’ayant pas encore vingt ans, je sortis de l’École polytechnique, bien recommandé par nos illustres maîtres. La faveur dont Guérard jouissait alors et l’amour de Napoléon pour les grandes familles me valurent une lieutenance dans un régiment de cavalerie, arme que je préférais à toutes les autres. Le fanatisme guerrier dont j’étais animé me fit solliciter d’être envoyé sur-le-champ à une armée active, et j’arrivai assez à temps pour me distinguer pendant le cours de la campagne par quelques actions d’éclat dont je recherchais avec avidité les occasions.

» Alors Guérard, prêt à abandonner son poste éminent par suite du chagrin que lui causait le despotisme impérial, fit habilement valoir mon enthousiasme et profita d’un moment où Napoléon pouvait être séduit par l’éclat de mon nom, pour m’obtenir dans la garde impériale le grade que j’avais dans la ligne. Satisfait de m’avoir placé dans un poste si brillant pour un jeune homme qui venait d’entrer dans la carrière militaire, heureux d’avoir attiré sur son fils adoptif l’attention du souverain, l’incorruptible Guérard, entouré de l’estime publique, se retira à Neuilly comme dans un ermitage, et mit toute son ambition, tout son orgueil en moi. Alors, comme aujourd’hui, mon nom prononcé avec quelque éloge le faisait palpiter de joie, et mes visites étaient pour lui des fêtes. Seul il administre mes biens et prend soin de mes revenus. Il est mon guide et mon soutien dans la vie. Il partage mes joies comme mes peines, et son existence semble même n’être qu’un long reflet de la mienne. Notre amitié est telle, que je ne lui ai jamais demandé les comptes de mon héritage. Je lui laisse le soin de ma fortune comme à un bon père, et sa prévoyance est si grande que mes prodigalités n’ont jamais épuisé les sommes qu’il dépose pour moi chez son banquier. Mais, mademoiselle, la nature, semblable au sort qui favorise les joueurs avant de les ruiner, fut même prodigue envers moi : j’avais trouvé un père, elle me donna un ami. Vous demanderez comment j’ai pu devenir tout à fait malheureux. Ah ! vous verrez bientôt avec quelle pompe la vie s’est présentée à moi.

» Quand, au sortir de l’École polytechnique, je me rendis à l’armée, j’y fus accompagné par un jeune Italien nommé Annibal Salviati. Nous avions passé ensemble nos examens pour être admis à l’école, et dès lors nous nous étions sentis entraînés l’un vers l’autre par une vive sympathie. Une douce conformité d’âge, de mœurs et de caractère resserra les liens de notre amitié. Annibal était orphelin comme moi, comme moi il cherchait un frère au milieu du monde ; tout conspirait à nous unir. Mon ami est d’une belle taille, ses yeux jettent du feu, son organe est flatteur, son parler poétique ; ses cheveux noirs bouclent naturellement sur un front plein de noblesse, et ses traits séduisants sont encore embellis par ce teint olivâtre qui donne un caractère si passionné aux figures méridionales. Inégal d’humeur comme moi, l’expansion est chez lui plutôt un besoin qu’une qualité, et il possède par-dessus tout cette grâce indéfinissable qu’il a fallu appeler le je ne sais quoi ; il est brave, généreux, spirituel, modeste ; il excelle à tous les arts d’agrément, et je ne peux lui reprocher qu’une aveugle jalousie, passion qu’il doit sans doute à sa patrie et que mon amitié a vainement combattue. Tour à tour gais et tristes l’un et l’autre, nous avons recueilli de cette discordance originale un contraste perpétuel de douleur et de joie, une consolation dans les maux, une vivacité dans les plaisirs, une espérance infatigable, une chaleur d’amitié qu’il serait difficile de vous peindre. Mêlant ainsi nos affections, confondant nos pensées, nous soutenant l’un l’autre, nous avons plus d’une fois remercié le hasard qui nous avait unis. Salviati, pour ne pas me quitter, voulut servir dans la cavalerie, malgré la répugnance qu’il avait pour cette arme, répugnance qui était peut-être un pressentiment ; car à cette première rencontre où nos jeunes courages obtinrent de flatteuses approbations, Annibal, en me sauvant la vie, reçut une blessure qui le força de quitter l’armée. Il revint à Paris, où la protection de Guérard lui fit obtenir le titre de maître des requêtes et la place de secrétaire auprès d’un ministre. Sa fortune fut aussi rapide dans la carrière administrative que la mienne à l’armée. Vous pouvez facilement imaginer, mademoiselle, la brillante perspective qui s’offrait à nos regards : riches tous deux, tous deux puissamment protégés, bien accueillis dans le monde, nous marchions de fête en fête, essayant de toutes les illusions, déployant nos ailes vers la moindre lueur, heureux enfin comme on l’est à vingt ans quand le destin semble se plaire à jeter à nos pieds toutes les fleurs de la vie, et quand, les mains pleines, nous envions de l’œil les couleurs éclatantes de celles que nous ne pouvons pas saisir.

» Telle est, mademoiselle, l’histoire de ma vie extérieure, voilà tout ce qui intéresse la plupart des hommes ; mais ma vie intérieure, cette succession de sentiments orageux dans un cœur tranquille en apparence, forme une histoire bien autrement importante. Je vous raconte cette vie avec une candeur de sauvage ; ne faut-il pas vous montrer tout entier l’homme qui doit vous accompagner toujours ?

» Lorsqu’au milieu de l’année 1808 je ramenai à Paris Annibal blessé, j’obtins, en outre de ma promotion dans la garde, un congé de deux mois afin de pouvoir soigner mon ami. Vers la fin de septembre, Salviati entra en convalescence, et je devais le mener à ma terre de Lussy, en Bourgogne, pour achever sa guérison à la campagne, lorsqu’un jour la promenade matinale que je lui faisais faire nous conduisit jusqu’au boulevard Saint-Antoine.

» — Tu n’as pas vu cette jeune fille ? me dit Salviati.

» — Non, lui répondis-je.

» — Eh bien ! retourne-toi et regarde-la.

» Je me retournai pour la voir et je la vis.

» — N’est-ce pas original ? me demanda-t-il.

» — Oh ! très original, lui dis-je avec un sourire forcé.

» — Voilà comme je me représente le vampire dont nous a parlé ce jeune Anglais à Coppet.

» Je ne répondis rien.

» — Aurais-tu froid ? reprit Salviati, tu trembles.

» — Va tout seul, lui dis-je en l’abandonnant…

» Il me regarda d’un air inquiet et finit par sourire en me voyant attendre la jeune fille et mesurer mon pas au sien.

» — Annibal, ne te moque pas de moi, et si tu m’aimes, laisse-moi seul.

» Il s’en alla avec la soumission de la véritable amitié.

» Soigneusement enveloppée dans une espèce de manteau d’étoffe commune, mais d’une propreté recherchée, cette jeune fille semblait vouloir dérober ou ses formes ou sa toilette aux regards des curieux ; sa tête était même cachée presque tout entière sous un grand chapeau de paille blanche, et sa figure seule avait attiré l’attention d’Annibal. En effet, la jeune inconnue était d’une pâleur effrayante, et son visage ressemblait exactement à celui d’une statue, quand, sortant des mains du sculpteur, le marbre, vierge encore des injures de l’air, jette une molle et blanche lumière ; le tissu de sa peau avait une telle finesse, une transparence si vive, que je croyais voir couler dans ses veines à peine bleuâtres, non pas du sang, mais le lait le plus pur. Au milieu de cette blancheur éclatante, ses deux lèvres étaient comme deux branches de corail ; le reflet des longs cils de ses larges paupières baissées jetait sur sa joue une légère vapeur noire, et la flamme humide lancée par son regard en paraissait plus brillante encore ; mais ses yeux et ses sourcils noirs tranchaient bien davantage sur la couleur éblouissante de sa figure. Ses cheveux étaient cachés par un voile négligemment noué sous son menton. Sa démarche avait je ne sais quoi de magique, car j’ignore d’où peut venir cette ondulation délicieuse qui régnait dans le moindre mouvement de sa personne ; le bruit même de ses pas retentissait à mon oreille comme une douce harmonie, et je la suivais comme entraîné par le courant d’un fleuve.

« Elle avait pour guide un vieillard simplement habillé, dont la marche lourde et tremblante contrastait avec la légèreté de la sienne. La figure de cet homme était d’une laideur repoussante, ignoble peut-être au premier aspect ; mais, pour peu qu’on le contemplât, on reconnaissait tant de bonté, un tel accord dans les traits, une tranquillité si noble, un front serein si bien accompagné de cheveux blancs comme la neige, qu’on oubliait presque sa laideur. Il était impossible de ne pas être vivement intéressé par cette alliance singulière de la laideur et de la beauté, de la vieillesse et de l’enfance. On ne voit pas sans une émotion profonde une rose sur une tombe et l’hirondelle sous un monceau de neige ; aussi je cherchais vaguement à deviner le sentiment qui les unissait. Chaque pas du vieillard attirait l’attention de la jeune fille, et les moindres gestes de la jeune fille excitaient les soins du vieillard ; enfin l’entente parfaite de leurs mouvements, l’accord de leurs yeux, celui de leurs âmes, auraient fait croire qu’ils avaient une seule vie pour tous deux. Bientôt je me trouvai devant l’église de Saint-Paul, ignorant comment j’étais arrivé jusque-là. En montant le perron, le vieillard et sa compagne furent assaillis par des pauvres qui accoururent vers eux comme les oiseaux de la campagne sur le blé ; il donna quelques pièces de monnaie à la jeune fille, qui les remit aux mendiants. J’ignorais le véritable motif de cette action, mais je fus attendri par ce raffinement de tendresse. Je les suivis sous les voûtes sacrées de l’édifice, marchant avec une sorte de souffrance. Ils prirent de l’eau bénite, s’avancèrent vers un autel, s’agenouillèrent. Je les suivis encore, et je ne m’agenouillai point ; mais, tapi derrière un pilier, je m’applaudis d’être placé de manière à voir la jeune fille au moment où elle relèverait la tête de dessus son livre de prières. Mes jambes chancelaient, et parfois mes yeux étaient fatigués comme dans les songes, lorsqu’on cherche à voir avec les yeux du corps ce qu’on ne voit qu’avec les yeux de l’âme.

» Le vieillard, quittant sa protégée pour aller à la sacristie, tourna plusieurs fois la tête vers elle avec une paternelle sollicitude, et revint aussitôt en ramenant un prêtre. Alors de ses mains tremblantes il débarrassa la jeune fille de sa pelisse et l’aida à étendre sur sa tête un voile blanc comme la neige qui n’a pas encore touché la terre. Je la vis tout entière : ses cheveux tombèrent sur son front en boucles aussi noires que les fruits du troëne, et me rappelèrent cette image de Milton : Un rocher d’albâtre environné de nuages. Elle était vêtue d’une robe blanche, et le prêtre lui jeta, en montant à l’autel, un regard qui dévoila le mystère de cette scène. Elle joignit les mains et pria. Je répétai involontairement les paroles saintes que parfois elle prononçait à haute voix ; puis, rougissant en lui voyant tourner une page, me levant quand elle se levait, pliant les genoux quand elle s’inclinait, je me recueillis comme elle, me prosternant devant la créature pendant qu’elle adorait le Créateur, extase aussi pure que celle des séraphins confondus dans la lumière du Trône ? Le silence profond de l’église et le jour sombre qui y régnait m’imprimèrent une sorte de terreur : l’air était brûlant : ma main presque humide, mes vêtements lourds. Que vous dirai-je ? comment vous peindre des joies aussi passagères, et cependant si durables, si profondes ? Je ne voyais plus que cette tête ; chaque geste de la jeune fille donnait un charme de plus à ma vision ; elle semblait se mouvoir dans une atmosphère lumineuse, et son moindre mouvement amenait un nouvel accident de lumière : tantôt elle était éclairée par le jour mélancolique du dôme ; puis, quand elle s’inclinait, ses vêtements se teignaient des couleurs de l’arc-en-ciel sous les reflets des vitraux des chapelles latérales ; les nuages, luttant avec le soleil au-dessus de l’édifice, la plongeaient tour à tour dans l’ombre ou dans la lumière ; enfin, la chute de son voile et la main qui le relevait aussitôt, son souffle, la vapeur légère qui se jouait autour de ses lèvres, la pureté des contours de son visage, ses paupières vacillantes, tout donnait à mon âme une joie nouvelle, à mes yeux de nouvelles fêtes.

» Tout à coup le prêtre se retourna, et elle leva sa figure vers le prêtre. Il tenait l’hostie suspendue ; et dans ce moment il paraissait sur les marches de l’autel comme un ange médiateur. La jeune fille le contemplait avec une joie pure, elle rayonnait comme une sainte. Il jeta sur elle un regard de bonté puissante ; et soudain releva sa tête vers la voûte, comme si tous les chérubins venus sur des nuages d’or et groupés en cercle harmonieux eussent souri à cette fête de la terre, à ce premier banquet de la vierge. Il me sembla qu’un reflet de cette lumière qui enveloppe le trône de Dieu jetait son éclat inimitable sur ces trois êtres confondus dans une même admiration. Une molle et voluptueuse langueur m’avait saisi, j’étais comme assoupi, rêvant, et plongé dans un monde nouveau, je serais resté là toujours ! Le prêtre-déposa le pain de vie sur les lèvres de la jeune fille qui baissa aussitôt la tête ; les cieux ouverts s’étaient refermés soudain. Je pleurai en voyant des larmes rouler dans les rides du vieillard, et je demeurai comme un homme ivre, ne pouvant plus me soutenir. Lorsque ma fatigue fut passée, que mes jambes ne tremblèrent plus, je cherchai la jeune fille des yeux ; elle avait disparu. Je me précipitai dans la rue et je ne la vis pas ; je parcourus tout le quartier, et il me fut impossible de la retrouver ; nulle trace n’avait marqué son passage, personne ne l’avait vue. L’effroi s’empara de mon âme, et je devins comme un enfant resté seul dans la nuit. Demain ! me dis-je ; et je revins lentement chez moi, après avoir été revoir avec une attention presque stupide le lieu où Salviati m’avait dit : Tu n’as pas vu cette jeune fille ? Ne pensez pas, mademoiselle, que mon enivrement m’ait alors laissé analyser mes sensations comme je le fais en ce moment. Ce n’est que bien tard, au contraire, que le souvenir est venu m’apporter ces images, comme au bord de la mer les flots jettent sur la grève tous les débris d’un vaisseau brisé par l’orage ; et maintenant je dois vous faire observer que les longues études dont Guérard s’était servi pour fatiguer l’ardeur de ma jeunesse, les occupations de l’école et mon amour de gloire m’avaient laissé dans le calme le plus profond. Jusqu’alors ma fougue s’était emparée des sciences, le monde ne m’avait offert qu’un tourbillon de plaisirs dont les atteintes venaient mourir à mes pieds sans les effleurer ; ainsi je naissais à la vie avec d’autant plus de force que le sentiment avait plus longtemps dormi dans mon cœur. »

— Eh quoi ! se dit Eugénie en laissant tomber le manuscrit, cette âme si exaltée, si grande, serait à moi !… Mais reprenant bientôt les papiers, elle continua.

« Le lendemain arriva, et dès le matin je rôdais tour à tour sur le boulevard et dans la rue Saint-Antoine ; enfin j’entrai dans l’église, espérant que la jeune inconnue y viendrait : que de fois j’allai de l’autel au portail, cherchant à l’apercevoir, et du portail à l’autel, trouvant chaque fois un nouveau plaisir à revoir la pierre sur laquelle elle était la veille ! Mon front dégouttait de sueur, je sentais les innombrables minutes du temps comme les angoisses d’une douleur, et j’interprétais l’absence de la jeune fille de mille façons bizarres. Chaque personne qui entrait me faisait frissonner ; enfin les dalles de l’église brûlaient mes pieds, et ma situation devint si intolérable, que j’allais sortir quand la jeune fille parut. Elle entra et s’agenouilla devant l’autel de la Vierge ; je la contemplai avec d’autant plus de bonheur que, depuis qu’elle avait disparu je m’étais occupé à me rappeler les moindres traits de son visage. Elle était sans manteau, vêtue simplement ; sa taille était svelte, elle me parut avoir tout au plus quinze ans. En la voyant ainsi, je tremblai de ma propre ivresse. Bientôt elle sortit avec son guide et je les suivis lentement, craignant d’être aperçu, les perdant de vue, les rejoignant soudain ; mais, arrivé à la place Royale, je les vis entrer dans une maison qui tournait le coin de la place et de la rue de Turenne. Avec la naïveté d’un enfant, je ne songeai point à pénétrer dans la maison ; satisfait de ne plus pouvoir perdre la jeune fille de vue, et ne pensant même pas qu’il était possible que cette maison ne fût pas la sienne, je me contentai de l’examiner longtemps, en cherchant à deviner l’étage qu’elle devait occuper ; quand je me sentis fatigué, je retournai chez moi, comptant simplement revenir le lendemain à Saint-Paul. Ce fut ainsi que pendant quatre ou cinq jours je vécus innocemment du bonheur d’aller contempler la jeune fille priant à l’autel de la Vierge. Mon imagination ne voyageait pas au delà. J’étais heureux de me nourrir ainsi de sa vue, et je me sentais assez d’amour pour vivre de mon amour même. Avec l’imprévoyance enfantine du nègre, qui, ne pensant pas qu’il dormira le soir, vend le coton de sa couche, je jouissais du présent avec ivresse, ignorant la joie que me causerait une parole prononcée par elle. Alors j’étais séparé du désir de presser sa main par une plaine aussi vaste, aussi brûlante que le grand désert : je pensais à elle dans le silence des nuits ; je me préparais à aller à Saint-Paul comme pour un long pèlerinage ; je causais longtemps avec Salviati, qui riait en déplorant mon délire : n’étais-je pas fou quand je versais dans son âme le torrent de mes pensées ? Souvent je lui disais que son cœur même ne me suffisait pas, que j’aurais voulu pouvoir tout dire à la nature entière ; mais plus souvent encore je voulais tout cacher, et, craignant même ses regards, je me réfugiais dans mon âme.

» Cette première joie que je croyais sans fin fut bientôt épuisée, et je m’accoutumai presque au tressaillement qui me saisissait à la vue de la jeune fille. Enfin bientôt elle cessa d’aller à Saint-Paul. Alors je tombai dans le désespoir : je voulus, avec le despotisme d’un enfant gâté, entrer dans le sanctuaire habité par elle. J’attaquai cette idée avec fureur, je me tourmentai en moi-même pour l’exécuter, et alors je fus en proie à une véritable folie. Le jour était trop vif pour moi, le bruit me faisait mal, tout me gênait. Ma divinité m’était ravie au moment même où je voulais me rapprocher d’elle, respirer son souffle, effleurer ses vêtements, entendre sa parole, apprendre son nom pour le prononcer mille fois, lui parler pour lui plaire, au moment où je voyais encore une autre vie à épuiser. L’amour, le véritable amour ne passe-t-il pas par mille teintes avant d’arriver à la lumière, comme l’insecte s’ensevelit dans un tombeau de soie avant de déployer ses brillantes ailes ?

» Salviati me conseilla de séduire le portier.

« Tu apprendras bien certainement par lui l’histoire de ton vieillard, me dit-il, et je pourrai dresser quelque machine pour te donner tes entrées au logis, car tu es incapable d’ouvrir une porte ! » Je lui sautai au cou en lui disant qu’il avait plus d’esprit que tous les Crispins de théâtre, et je courus à la place Royale, emporté par je ne sais quelle frénésie de joie et de bonheur. Quand, arrivé devant la porte, je saisis le marteau que sa main avait touché, le sifflement de la peur retentit à mes oreilles, et il me sembla que mon cœur cessait de battre. Était-ce le bruit des ailes de mon ange ? était-ce un pressentiment de malheur ?… La porte s’ouvrit, je me trouvai sous le portique de la maison habitée par elle. J’entrai dans la loge d’un air embarrassé ; je rougissais ; mais, en voyant un vieil homme courbé sur un habit qu’il raccommodait, je m’assis, et prenant courage : — N’avez-vous pas ici des étrangers ? lui dis-je. Cette question, faite par un jeune homme décoré, sortant d’une voiture élégante, l’intimida. — Monsieur, répondit-il ; tous nos locataires sont de fort honnêtes gens, tous tranquilles, et le gouvernement… — Il ne s’agit pas du gouvernement, répliquai-je en lui glissant une pièce d’or dans la main, je veux seulement avoir des renseignements sur un vieillard, sur une jeune fille dont le visage est pâle… Alors le concierge remua sa tête chenue d’une manière significative, et me dit : — Le vieux bonhomme se nomme Smithson ; je ne crois pas que la jeune personne soit sa fille ; mais il y a quelque mystère là-dessous : on ne les voit jamais ; ils sortent rarement ; ils sont Anglais, et demeurent au second. Ce sont de fort honnêtes gens, qui ne font point attendre leur terme, mais qui ne sont pas riches. M. Smithson copie de la musique, et la jeune fille joue toute la journée de la harpe. Je n’en sais pas davantage, car ils ont une domestique nommée Nelly, qui ne parle pas plus qu’un mur.

» Après cinq ans, la voix cassée du vieux portier retentit encore à mon oreille, et le souvenir de cette scène est aussi frais que si elle s’était passée hier, tant ma mémoire est puissante quand je l’interroge sur les moindres détails de cette longue ivresse. J’accourus à Annibal, comme s’il eût été chargé de penser pour moi. Il écouta gravement le récit que je lui fis et se mit à jouer une de ces scènes où le valet cherche à démontrer à son maître, embarrassé, la fertilité de son génie. Je le pressais de me trouver quelque expédient, et il termina ses plaisanteries en me disant : — Cherche la Bataille d’Hastings ! La Bataille d’Hastings était un mauvais opéra que nous avions fait ensemble à l’École polytechnique ; et quand il prononça cet arrêt, je le suppliai de ne pas se moquer plus longtemps de ma souffrance. Il répondit par sa phrase : Cherche la Bataille d’Hastings ! J’eus mille peines à trouver ce manuscrit, jeté parmi nos papiers inutiles.

» — Ne vois-tu pas ! s’écria Salviati en saisissant l’opéra, que c’est à cette œuvre que nous devrons le bonheur de contempler cette pâle beauté ! En effet, son père copie de la musique : alors il est musicien ou copiste ; si c’est un copiste, il est misérable, et nous enlevons la fille ; s’il est musicien, il est encore plus misérable, et nous enlèverons encore la fille pendant qu’il fera la musique de l’opéra. » — Salviati, lui dis-je, partage mon respect pour elle, ou je te renie pour mon frère.

» — Oh ! oh ! cela devient sérieux ! Mais, mon pauvre Horace, poursuivit-il, rends justice à ce dilemme triomphant : Sir Smithson est-il copiste ? tu iras voir copier toutes les partitions de ton compositeur ; est-il musicien ? ce sera certainement un Amphion, et tu le conjureras de prendre la lyre pour donner quelque prix à ton poème. Je te ferai même une musique baroque que tu lui porterais à copier dans la première hypothèse, ou dont tu serais mécontent dans la seconde. Il ne s’agit plus maintenant que d’enlever les suffrages du sénat comique en lui livrant des assauts réitérés au Rocher de Cancale.

» — Salve ! mon cher Salve ! lui dis-je en trépignant de joie, veux-tu me sauver la vie encore une fois, me guérir d’une fièvre qui me dévorerait ? mets-toi sur-le-champ à l’ouvrage. Je suis incapable de raisonner, d’agir ; je suis un enfant ; prends mes lisières et guide-moi.

» Il sourit et tint parole à son sourire. Le comité ne résista pas longtemps à nos dîners, à notre crédit, à nos recommandations : enfin la pièce fut reçue ; Annibal eut bientôt broché une musique d’écolier. Si, pendant tout le temps que prirent ces intrigues, je restai privé de ma lumière et dans une obscurité profonde ; si je ne murmurai point de ne voir que les murs de sa maison, c’est alors qu’à chaque instant brillait l’espérance d’entrer dans le temple habité par elle. La nuit, le jour, à toute heure, une ombre s’élevait devant moi, s’animait lentement, grandissait, s’enveloppait de vêtements éclatants comme la lumière : et cette ombre, c’était elle ! je la voyais non plus comme à l’autel de la Vierge, froide, calme, sans expression ; non, je donnais à sa pâle figure le ravissant sourire que je souhaitais, et souvent je disais à Salviati : — Vois comme elle est belle ! Enfin, par une charmante matinée d’automne, je partis pour la place, accompagné d’Annibal, qui me faisait répéter ma leçon.

« — Ne te trompe pas ! me cria-t-il quand il me vit descendre de voiture et courir sous l’arcade.

» — Montez au second, me dit le vieux portier. Qu’on m’explique par quel phénomène ces paroles amenèrent la sueur sur mon front et la crainte en mon cœur. En gravissant l’escalier avec rapidité, je sentais croître dans mon sein une chaleur humide et profonde. Arrivé en un clin d’œil à la porte, je m’arrêtai soudain comme si j’eusse rencontré un invincible obstacle, et dans le silence j’entendais résonner les fortes pulsations de mon cœur. Je sonnai en tremblant, et les sons qui retentirent dans cet appartement me causèrent cette douloureuse sensation qui nous saisit quand un bruit aigu rompt la profonde paix de la nuit. Une femme dont les pas traînants me chagrinèrent parut et m’introduisit sur ma demande. Une fois que j’eus mis le pied dans cet appartement, je crus avoir atteint la terre promise, je respirai plus librement dans un air moins lourd ; mais j’étais ébloui, et je ne recouvrai la vue qu’en me trouvant à mon insu assis devant le vieillard. — Que désire monsieur ? Ces mots me réveillèrent en sursaut. Je crois me souvenir que mes yeux parcoururent alors la chambre avec une curiosité si avide, qu’elle avait sans doute excité cette brusque demande ; mais, en ne voyant pas la jeune inconnue, la mémoire me revint, je répondis en rougissant et cherchant à répéter mot à mot la leçon de Salviati :

» — Monsieur, j’ai l’honneur de vous apporter la musique d’un opéra…

» — Comment, dit-il en m’interrompant, ai-je l’honneur d’être connu de vous ? je suis étranger.

» — Une dame irlandaise, lady Pagest, que j’ai le plaisir de voir souvent, m’a beaucoup parlé de vous et de vos talents. À ce moment sa figure parut s’animer, ses yeux brillèrent, et je ne le trouvai plus aussi laid.

» — Les Irlandais ! s’écria-t-il, cela ne m’étonne pas, c’est moi qui le premier fis connaître leurs airs nationaux !

» Là mon embarras cessa, car j’eus assez de présence d’esprit pour deviner qu’il était musicien. — Monsieur, repris-je, voici le motif de ma visite : l’opéra que je vous présente est reçu au théâtre Feydeau ; le sujet en est pris dans l’histoire d’Irlande ; lady Pagest, à qui je me plaignais il y a quelques jours de la médiocrité de mon compositeur, me dit qu’elle avait entendu parler par plusieurs Irlandais de sir Smithson :

» — S’il est ici, comme on le prétend, je l’aurai bientôt découvert, ajouta-t-elle, et vous pourrez vous adresser à lui, car c’est l’homme qu’il vous faut. Hier au soir, monsieur, j’ai su votre demeure, et ce matin je suis accouru vous offrir mon poème.

» — Je n’ai jamais entendu parler de lady Pagest… répondit-il, et je ne sais peut-être pas assez le français pour… Ces mots me glacèrent d’épouvante. La Bataille d’Hastings ! s’écria-t-il en prenant le manuscrit ; ô Erin ! Erin ![1] (et il tremblait d’enthousiasme) pour toi mon feu éteint se rallumera, et, tout accablé que je puisse être sous le poids de la vieillesse et de l’infortune, pour toi, Erin, je retrouverai la lyre de mon jeune Âge !… En prononçant ces mots sa physionomie révéla toute la noblesse de son âme.

» — Eh quoi ! vous seriez malheureux ? lui dis-je avec intérêt.

» — Eh ! que vous importe ? répondit-il avec la brusquerie anglaise.

» — Comment m’écriai-je, n’êtes-vous pas un homme ? et si votre infortune est de celles que l’or peut adoucir, lisez dans mes yeux, vous verrez que je me trouve heureux d’être riche, que j’ai un cœur que vous avez gagné, que je suis tout à vous. Voyez mon front, est-il de ceux qui sont marqués du sceau de l’égoïsme !

» Il me contempla en souriant avec ironie ; puis, après un instant de silence, il me prit la main et me dit : — C’est bien !

» L’homme vertueux a-t-il autour de lui, comme les fils des dieux de la Fable, un nuage qui le préserve de toute souillure, et celui qui l’approche entre-t-il dans une sphère céleste, ou leur âme laisse-t-elle échapper un divin fluide qui donne aux gestes, aux paroles, une puissance magique ? Cette phrase me fit rougir. Je ne méritais pas de l’entendre, car ma générosité était toute de calcul, et j’expiai ma faute en vouant au vieillard une amitié désintéressée. — J’aperçois là une harpe, dis-je en cherchant à cacher mon embarras, n’est-ce pas la vôtre, n’êtes-vous pas quelque barde déguisé ? Et je regardais tour à tour les deux portes, désirant bien vivement recueillir quelques renseignements sur la jeune fille dont il m’était interdit de parler. À ce moment une des portes s’ouvrit, et soudain l’inconnue parut ; mais en m’apercevant elle se rejeta brusquement en arrière. Le vieillard lui dit alors quelques mots en anglais ; et, tout interdite, elle s’avança lentement les yeux baissés, puis, faisant une salutation embarrassée, elle s’assit à quelques pas de moi. Le frémissement de sa robe, le bruit léger de ses pas, retentirent dans le silence comme les sons dont Schiller a dit : On les sent comme une brise du soir. Croyez-vous, me dit sir Smithson, que je puisse être tout à fait malheureux ?

» — Vous êtes marié ? lui demandai-je avec effroi.

» — Non, répondit-il en souriant, vous voyez mon Antigone.

» La jeune fille leva ses longues paupières et le remercia par un regard. Deux fois et à la dérobée elle glissa sur moi un regard empreint de cette taciturnité naïve d’un enfant que l’aspect d’un étranger effraye. À peine osait-elle faire un mouvement : et moi je ne jouissais pas du charme de me trouver auprès d’elle, car mon âme était plongée dans une sorte de stupeur semblable à celle que doivent éprouver les gens qui passent subitement de la misère à l’opulence ; d’ailleurs je crus que j’allais rester là toujours. Bientôt la peur de paraître indiscret me prit, et je me levai en demandant la permission de venir m’informer quelquefois de l’opéra. Le vieillard me répondit de manière à me faire croire que je ne serais pas importun. Je sortis, et ce fut alors que je me reprochai mon silence, ma précipitation, mon défaut de présence d’esprit ; mais j’avais le cœur plein de joie. Mademoiselle, il n’y a dans ce récit nul charme, nul accident qui puisse vous le rendre intéressant, et cependant cette scène si rapide abonde en sentiments ; mais comment vous les décrire ? où trouver des images pour exprimer cette timide pudeur dont s’enveloppent nos premiers vœux, ce tressaillement intérieur que nous éprouvons auprès de notre idole, et cette hésitation dans la pensée, dans la parole, et cette crainte dans les regards, cette audace dans les vœux, ce sourire fixe, enfin ce délire comprimé qui fatigue et que l’on aime ? C’étaient, hélas ! des émotions vierges dont le charme est à jamais détruit.

» Jusqu’à ce jour j’avais aperçu cette jeune fille comme dans un songe ; tout ce que je pouvais me dire à moi-même pour me rendre raison de mon ivresse, si toutefois je raisonnais, c’est qu’elle me semblait la plus belle des femmes ! mais maintenant j’allais en quelque sorte marcher pas à pas dans son âme, reconnaître sans doute en elle un de ces êtres descendus des sphères célestes, admirer ses perfections, étudier les nuances de son caractère comme les mille beautés de son visage. Ainsi mon cœur ne passait pas d’un ciel à un autre sans en parcourir les brillantes merveilles ; je montais de lumière en lumière jusqu’à cette région où les âmes brûlent toutes du même feu. Je vous épargne le détail des degrés imperceptibles qui, de visite en visite, établirent une sorte d’intimité entre elle et moi. Des volumes entiers ne suffiraient pas à décrire cette multitude de sentiments, de scènes intérieures, ces riens qui ont tant de prix, ces mots qui valent des discours. D’ailleurs quelle expression pourrait peindre ces mystères des âmes qui, par une lente et graduelle succession de pensées, d’entretiens, se mêlent, s’infusent en quelque sorte, et deviennent une seule âme ? Irai-je aussi vous expliquer ces autres mystères de la beauté vivante ? vous dire quelle magique auréole se pose sur un visage adoré ? la lumière est plus vive, l’ombre passe, les teintes se nuancent, l’iris de l’œil brille ou s’éteint, et chacun de ces accidents révèle une grâce nouvelle, peint un sentiment qui passe d’une âme dans une autre comme le son dans l’écho ; tout est voix, pensée, amour, et cette magie s’enfuit comme l’écharpe humide de la terre au matin ; elle était là, elle s’est dissipée, le charme du lendemain n’est plus celui de la veille.

» Enfin je passai presque toutes les soirées chez sir Smithson, attiré non seulement par la jeune fille, mais aussi par une certaine tranquillité dans la vie, par une égalité dans les manières qui me séduisait en eux. Leur appartement était toujours tenu avec la simplicité anglaise ; les meubles brillaient par la propreté ; ils semblaient immobiles ; tout annonçait le calme, la paix de l’âme. Rien n’effrayait l’œil comme chez le riche ; on y reconnaissait sur-le-champ je ne sais quelle secrète harmonie entre les êtres et les choses. Pendant longtemps la jeune fille resta dans son appartement, et cette conduite si opposée à celle qu’autorise la liberté des jeunes miss me causa le chagrin le plus vif. Enfin le jour où je crus être assez l’ami de sir Smithson pour lui demander quelque chose, je lui exprimai le désir d’entendre la jeune fille jouer de la harpe, car ce soir-là j’avais résolu de la voir. Sir Smithson l’appela, elle vint. Elle était vêtue de sa robe de mousseline blanche, et ses cheveux noirs, tombant en boucles, donnaient à sa pâle figure un charme inexprimable. — Vous allez l’entendre, me dit sir Smithson avec joie. Elle s’assit devant nous, saisit sa harpe, leva au ciel des yeux qu’animait le génie, et puis elle joua. Cette harmonie me pénétra comme la lumière quand elle traverse un corps diaphane ; je ne me sentis plus vivre, mon âme n’eut plus qu’un sens, et les sons, s’élevant d’abord comme un nuage de parfums qui monte au ciel, me parurent venir d’en haut, semblables aux voix entendues par les bergers de l’Évangile. Je restai dans une attitude de stupeur, retenant mon haleine comme si elle eût dû troubler ces divins accords. La jeune fille jeta deux fois les yeux sur moi, deux regards de flamme. Quand elle se leva, mon œil inquiet la suivit.

« — Pourquoi ne reste-t-elle jamais ? dis-je à sir Smithson.

» — Depuis quelque temps elle est plus recueillie, me répondit-il. Je tressaillis.

» — Mes aiguillettes feraient-elles peur à votre fille ? lui répliquai-je.

» — Jane n’est pas ma fille.

» — Et qu’est-elle donc ? d’où lui vient sa pâleur et quelle est votre histoire ?

» — Chlora ! s’écria-t-il, reviens, mon enfant ; monsieur est notre ami.

» Elle vint s’asseoir en silence auprès de moi, voilant toujours ses regards sous ses larges paupières, qu’elle ne soulevait que pour contempler le vieillard, comme si elle eût craint de me voir. Sir Smithson me prit les mains et me dit avec onction : — Je vous crois bon, vous êtes notre ami, le seul que nous ayons dans Paris, je vais vous dire mon histoire. Et alors il nous fit un long récit que je vais abréger. Il n’avait jamais été marié, et de sa nombreuse famille il ne lui restait qu’un frère, encore s’était-il écoulé dix-huit ans depuis leur dernière entrevue. À cette époque son frère partait pour l’Italie où il devait épouser une femme qu’il adorait ; et la dissidence de leurs opinions religieuses était cause qu’il n’avait jamais reçu de ses nouvelles depuis leur séparation. — Voilà, dit-il en montrant la jeune fille, voilà celle qui me tient lieu de tout sur la terre, et son histoire est un épisode de la mienne. On donnait à Londres un de mes opéras, lorsque la salle de Drury-Lane brûla. Mistriss Jenny-Duls, danseuse célèbre, éprouva une telle frayeur à l’aspect de l’incendie, qu’elle mourut dans mes bras. Elle était grosse ; ne trouvant pas de chirurgien au milieu du tumulte, j’eus le courage de pratiquer l’affreuse opération qui sauva cette chère enfant. Par un phénomène inexplicable, la pâleur de la mère avait passé sur le visage de la fille, et c’est pour cela que vous m’entendez souvent la nommer Chlora, ou Chlore, ce nom doit lui rappeler sans cesse qu’elle a été conquise sur la mort.

» Après cette explication, il reprit le cours de son histoire : le pauvre homme, jusqu’à trente ans, avait goûté toutes les délices de la vie d’artiste ; attachant sa barque à tous les rivages, s’arrêtant où il se trouvait bien, fuyant rapidement dès que les nuages lui annonçaient un orage. Ne voulant que les fleurs de la vie, il se souciait peu de l’avenir et ne s’attachait qu’à jouir du présent ; il mena enfin l’existence aventureuse et pittoresque de ces hommes dont les triomphes trouvent souvent pour capitole un hôpital magnifiquement bâti, comme disait en souriant le vieillard. — Oui, mon jeune ami, continua-t-il, j’ai cru dans mon jeune âge que tout en irait toujours ainsi ; que les fêtes, les chansons, les festins, les amis et la vie oisive entoureraient toujours le convive du nectar. – Ces riantes idées sont vraies, sont belles à vingt ans ; mais quand j’en ai eu cinquante il m’a fallu quitter le brillant palais que je m’étais construit. N’ayant pas fait de provisions pour mon hiver, j’ai voulu mettre à profit mes prétendus talents ; j’ai trouvé ma veine glacée, ma verve éteinte, les amis, ainsi que je le fis peut-être moi-même aux jours de mon bonheur, s’enfuirent loin de moi, les femmes ne me virent plus du même œil ; je n’étais plus jeune et j’étais pauvre ; n’avais-je pas mangé mon blé en herbe en vendant chacune de mes productions aux directeurs de théâtre ? Les barbares, ils me laissèrent affamé devant la porte de leurs salles de festins : j’avais la gloire, eux l’argent. Ainsi je me trouvai bientôt, à l’âge de soixante ans, n’ayant plus rien que de charmants souvenirs et un grand fonds de philosophie. Loin d’accuser le ciel, je n’accusai que moi-même, et je cessai même bientôt de me dénigrer en approuvant tout ce que j’avais fait, comme étant pour le mieux, par la grande raison que nous ne sommes plus maîtres du passé. Alors je résolus, à l’âge de soixante-six ans, de passer en France et d’essayer d’y faire fortune. Je vins à Paris avec Jane, elle avait cinq ans. Cette chère petite me fut d’un rare secours, car il arrive un âge où nos affections et le besoin d’aimer qui brûle toujours un cœur tendre ne peuvent plus se porter sur les êtres qui charmèrent notre jeunesse. Les femmes ont raison de nous fuir ; un vieillard est comme un enfant gâté qui a tous les défauts d’un homme joint la tristesse d’un malade. Et pourtant à mon âge celui qui n’a pas une âme à laquelle il puisse rattacher la sienne est un être complètement malheureux. On a bien des amis, mais y en a-t-il beaucoup ?… si j’en avais eu un seul, serais-je ici ? À ces mots, je saisis la main du vieillard, et notre attendrissement fut égal. Le moment de silence qu’il y eut nous laissa jouir de toute notre sensibilité, et nos âmes s’entendirent comme celles de deux amis habitués depuis trente ans à penser ensemble. Jane nous contempla avec des yeux humides de joie : ce n’était plus l’extase, mais la douce émotion de la prière. — Et, reprit-il, l’ami le plus affectueux et le plus expansif procure-t-il à notre âme ces plaisirs purs que l’on ressent à cultiver la plus belle des fleurs, à regarder naître ses couleurs, à contempler son lent épanouissement ?… Quelles chastes voluptés dans la liaison d’un vieillard et d’une jeune fille, quand cette liaison a pour but de faciliter la vie à un être faible et charmant de candeur, de grâces, de tendresse ! On recueille la première flamme de ce foyer caché dans son cœur, on a ses premières caresses, son premier amour, et l’on se sent rajeunir en écoutant ses naïves confidences.

» À cet instant je vis Jane qui, la tête appuyée contre l’épaule de son père adoptif, mêlait sa chevelure noire aux longs cheveux blancs du vieillard et me regardait avec un mol abandon. De ses yeux à demi fermés s’échappait un rayon vraiment céleste. — Tenez, me dit-il, croyez-vous qu’il y ait rien de plus doux au monde que cette pression caressante par laquelle cette chère enfant me témoigne son affection ? Il la prit dans ses bras, et déposant sur son front un baiser de vieillard, un de ces baisers chastes et brûlants tout à la fois, il s’écria : — Oh ! oui, tu me dois de la reconnaissance !… non que je l’exige, ajouta-t-il en changeant de ton brusquement ; mais ne t’ai-je pas inspiré de bonne heure ce qui fait le charme de la vie, une philosophie douce, une décente gaieté ? n’ai-je pas développé en toi une sensibilité profonde ? et toi, ma fille, tu aimeras !… Tu es pieuse, tu garderas ta parole ; et dans telle situation que te place le sort, j’espère que tu auras toute la force et la grandeur que le ciel laisse aux femmes ; tu ne perdras jamais ces richesses-là, non plus que les talents que je t’ai donnés. Enfin je t’ai légué tous mes trésors, mon enfant, assurant ainsi ton bonheur moral ; le reste n’est pas en mon pouvoir, l’homme n’est maître que de son âme ; les jours et les événements appartiennent à Dieu. Aussi, mon jeune ami, Dieu nous a-t-il affligés ; vous saurez, dit-il en me regardant, que Paris me fut aussi funeste que Londres : j’acquis la triste certitude que partout où les hommes sont entassés ils perdent en sensibilité ce qu’ils gagnent en intelligence et en bonheur matériel par la communication de leurs idées et par l’association de leurs forces. Je végétai longtemps, donnant des leçons d’anglais et de musique, travaillant autant que je le pouvais à mon âge. Je vous épargnerai le récit des événements qui nous ont fait descendre par des lignes imperceptibles jusqu’à cet état de médiocrité, d’indigence, dirai-je, dans lequel nous vivons aujourd’hui, car notre situation présente est triste. En rassemblant toutes mes ressources, j’ai à peu près réuni quarante livres sterling de rente qui nous suffiront, j’espère, à moins, dit-il en nous regardant d’un air ironique, que notre opéra ne nous donne une fortune ; mais, sans la refuser, je ne la souhaite plus. Avec notre système d’économie, une bagatelle est devenue une jouissance. Une parure pour Chlora, un meuble, choses qui feraient sourire un riche de pitié, nous procurent d’innocentes joies. Leur possession ne satisfait-elle pas une masse de désirs longtemps comprimés ; et, dans la vie, le bonheur n’est pas autre chose. L’imagination est une fée ; sous sa baguette, le plus beau diamant, le dernier coquillage de la terre, sont égaux et prennent le rang qu’elle daigne leur assigner. Or, il faut songer que si la vie de l’homme est là (il montrait sa tête), elle est encore bien plus là (et il montrait son cœur.)

» Vous voyez, mon ami, si je vous crois digne de ce titre en vous dévoilant ce que nous fûmes, ce que nous sommes ; en vous le disant, je n’ai pas semé mon infortune dans un mauvais cœur : vous me comprenez ? Il me serra la main. Tel fut à peu près le récit de ce bon vieillard. À chaque mot son âme tendre s’échappait de ses lèvres ; il enchantait par ses discours, et il était impossible de l’écouter sans attendrissement. Je m’étonnais qu’il n’eût pas réussi en France ; mais nous sommes si insouciants ! Insensiblement la jeune fille s’était rapprochée de son bienfaiteur, et depuis le moment où elle l’avait pressé si tendrement, elle était restée sur son sein comme sous l’aile protectrice de la philosophie. Sa jeune tête aux contours fins et purs, ses cheveux abondants, sa bouche entrouverte, la naïveté de sa pose ; tous les trésors de la vie qui brillaient en elle, formaient un riche contraste avec cette tête de vieillard dont le large front, ombragé par de longs cheveux blancs, était creusé de rides parallèles, dont les yeux n’avaient plus qu’un feu sec, dont les contours étaient flétris. La jeune fille était là comme une violette éclose dans le creux d’un vieux saule.

» Les derniers sons de la suave musique vibraient encore à mon oreille, mêlés aux dernières paroles du vieillard ; le silence qui leur avait succédé, ce tableau, le charme de cette soirée, avaient éloigné de moi toute idée terrestre, j’étais prêt à dire comme les apôtres sur la montagne : Dressons une tente, et restons ici… Nos regards se confondirent, et, pénétré d’attendrissement, je m’écriai les larmes aux yeux : — Et moi aussi je suis orphelin !… Alors l’accent de ma voix, les traits de mon visage, mon geste, eurent une magnifique puissance, car Jane se leva soudain, et le vieillard, me tendant la main, me dit avec la voix de l’âme : — Voulez-vous être mon fils ?… Je me précipitai sur son sein et je l’embrassai avec effusion. Quand je relevai ma tête, Jane était là, des larmes la rendaient encore plus belle et, me prenant la main, elle me dit d’une voix tremblante : — Vous serez donc mon frère ?… Son attitude, inspirait une douce confiance sans l’exprimer encore ; elle était émue, mais craintive. Sa tendresse n’avait-elle pas franchi la chaste enceinte de son âme ? Aussi, toute confuse, elle baissa les yeux, et, comme la Galatée de Virgile qui s’enfuyait pour être suivie, elle cacha sa tête dans le sein du vieillard. Telle fut sa première parole d’amour. Elle retentit souvent à mon oreille, mais alors elle tomba dans mon cœur comme le cri de grâce dans celui du captif. À ce moment elle sembla me tendre une main secourable, et nous entrâmes dans le même ciel. L’habitude de nous voir devint un besoin de nos cœurs, et notre mutuelle timidité fut pendant longtemps pour tous deux la source d’un charme nouveau. Ah ! le malheur a voulu que nos mains moissonnassent la moindre fleur éclose sur les bords de notre chemin !

» Bientôt, à notre insu, vint insensiblement une délicieuse entente dans la pensée, une même intention dans les mouvements, une même vie dans les regards, une identité parfaite dont nous sentîmes les charmes sans pouvoir les définir. La timidité resta, mais l’embarras disparut. Nous étions libres et livrés à cette précieuse communauté de pensées, d’actions, qui existe entre un frère et une sœur. Quand j’arrivais pour les voir, il me semblait que j’entrais chez moi, le vieillard et la jeune fille m’attendaient : parlait-elle, j’accourais : souhaitais-je un regard, je l’obtenais ; nous avions les jeux de l’enfance comme nous en avions la pureté ; enfin, quand je voulais l’entendre chanter, j’apportais la harpe, et soudain elle se rendait à mon désir avec cette tendre soumission qui semblait m’accorder un secret empire. Aussi le moindre de ses signes était un ordre auquel j’obéissais avec une joie qui lui disait : Je suis à toi ! Mais la nature de mon caractère me condamnait à dévorer ces enivrantes délices avec la même avidité qui m’avait fait passer du bonheur de la voir en secret à celui de venir vivre auprès d’elle, et de cette joie aux voluptueuses émotions de la folle espérance. Je m’accoutumai trop vite, hélas ! à cette vie d’innocence et de paix. Je voulais… Que voudrais-je ? aujourd’hui je suis embarrassé de le dire, je suis honteux d’avoir si peu vécu dans ce matin de l’amour, et je ne peux expliquer cette progression dans mes désirs que par un instinct terrible qui pousse toujours l’homme vers de nouveaux rivages. Eût-il l’univers tout entier, son œil inquiet se tournerait vers les cieux. Je voulais alors savoir si j’étais aimé, je voulais savoir si cette chère créature était à moi !… Et à qui pouvait-elle appartenir ? J’étais le premier, le seul être qu’elle eût aperçu sur sa route. Aujourd’hui mille preuves d’amour reviennent à ma mémoire comme des remords. Combien de fois elle resta sans faire un point à sa broderie, croyant travailler en m’écoutant ! avec quelle naïveté elle contemplait mon uniforme ! comme elle tremblait en touchant les aiguillettes, et comme elle tressaillait quand je lui parlais ! Je n’étais pas content du bonheur d’être attendu ! de savoir que dans un coin du globe un être aimable et faible me voyait comme son seul protecteur, me donnait tous ses soupirs, reconnaissait mon approche au bruit de mes pas, accourait à ma rencontre, épiait un regard, conservait dans son cœur chaque parole comme un monument, chaque sourire comme une fête, et, par cet entier dévouement, marchait vers la perfection de l’amour sans croire aimer ! Je voulais plus, je voulais qu’elle confessât son amour, quand moi-même je ne l’osais pas encore. J’étais comme ce monarque insensé de l’Écriture qui, possédant la Judée, voulait s’enorgueillir de sa propre grandeur en comptant ses sujets.

» Un soir que ces idées avaient jeté sur mon front un voile d’inquiétude, sir Smithson nous laissa seuls par hasard. Jane était depuis un moment penchée sur sa harpe, et, rieuse parce que je rêvais, elle en tirait des sons vagues comme nos pensées. Je n’osais parler, elle était muette. La lampe se trouvait placée derrière nous ; alors la lumière, en glissant autour d’elle, la laissait presque dans l’ombre, et sa chevelure enveloppait son visage ; elle me regarda et tressaillit ; je vins m’asseoir auprès d’elle, et, levant mes yeux suppliants vers les siens, je saisis sa main pour la presser doucement.

» — Oh ! s’écria-t-elle, Horace, ne me prenez jamais ainsi la main !…

» Elle quitta sa place et courut s’asseoir loin de moi ; alors je pleurai. M’observant à la dérobée, elle revint avec un délicieux abandon en voyant couler mes larmes, et, tout émue, me dit :

» — Horace, vous aurais-je fait de la peine ?

» — Oui, répondis-je… Elle parut en proie à une vive douleur.

» — Écoutez, chère Chlora, repris-je en la regardant avec une tendre sollicitude, nos âmes s’entendent et nous ne parlons pas : n’y a-t-il pas entre nous un monde de pensées qu’un mot peut détruire comme un rayon de lumière dissipe la nuit ?

» — Oh ! oui, dit-elle avec naïveté.

— Eh bien ! continuai-je, m’aimez-vous comme je vous aime ?

— Oui, répondit-elle avec un sourire d’innocence et une simplicité d’attitude qui m’imprimèrent un respect profond.

» — Mais m’aimez-vous comme je vous aime, autant que je vous aime ?

» — Je ne sais, dit-elle avec un regard où se peignaient confusément la pudeur et l’amour, mais je croirais que c’est plus, car je ne vous aurais jamais demandé si vous m’aimez.

» — Pourquoi ? répondis-je dans mon désir de prolonger le charme de cette scène.

» — Parce que j’en étais sûre !

» — Ange céleste ! m’écriai-je ; et, poussé par mon ivresse : N’y a-t-il pas, lui dis-je, une dissonance entre ce vous et j’aime ? est-ce là le mot du cœur ? Elle baissa les yeux, qu’elle releva soudain pour me regarder avec un embarras qui peignait son amour ; puis, voilant encore une fois ses regards, elle s’assit en silence, semblable à ces généreux coursiers qui se couchent quand on leur demande une tâche au-dessus de leurs forces, et elle pleura. Je tombai à ses pieds.

» — Reçois donc, m’écriai-je, le don de mon âme ! sois ma sœur, sois ma femme, je t’aime, et pour toujours !

» J’ignore le torrent d’idées que j’exprimai, mais je sais qu’elle pleurait de joie et que je tenais ses mains embrassées lorsque sir Smithson entra… Jane ne changea pas d’attitude, elle reporta seulement ses yeux brillants à travers ses larmes sur son protecteur immobile, qui nous regardait avec inquiétude.

» — Ami, me dit-elle, je t’ai écouté !… sans te faire taire, ajouta-t-elle en se retournant vers son père, j’ai pris plaisir à t’entendre !… Oh ! mon cœur en est gonflé ! Il m’a semblé, Horace, que tu parlais pour moi… Ah ! ajouta-t-elle, je t’aime depuis longtemps !

» — Mauvaise, dit sir Smithson en l’interrompant et en venant s’asseoir entre nous deux, pourquoi donc me l’avez-vous nié l’autre jour ?

» — Mon père, dit-elle avec un sourire tout à la fois plein de la finesse d’une femme et de la naïveté d’un enfant, c’est que je voulais qu’il fût le premier à l’entendre.

» — Enfants ! s’écria sir Smithson avec un indulgent sourire, aimez-vous… soyez heureux !… Jeune homme, me dit-il, si tu ne l’avais pas aimée j’aurais été à toi un jour, et, te prenant la main, je t’aurais dit : — Ami, tu as une belle âme ! je l’ai reconnue au seul son de ta voix, à ton geste, à ton front ; sans cela tu ne serais pas mon ami. Écoute : Chlora est un ange, épouse-la. Tu l’aurais épousée. Vous auriez été heureux, parce que vous êtes nés au même ciel ! aujourd’hui je réponds de votre bonheur ; je suis vieux, et les vieillards voient quelquefois dans l’avenir ; ils en sont plus près que tous les autres. Mais, mes chers enfants, je n’aurais pas sitôt parlé que vous ; j’eusse attendu quelques années ; vous êtes trop jeunes. Horace, à peine es-tu majeur, et Chlora n’a pas encore seize ans ! Va, mon ami, cours au champ d’honneur, acquitte ta dette envers ta patrie, et reviens ; tu trouveras Chlora telle qu’elle est aujourd’hui… Je serai son protecteur jusqu’à ce que je l’aie unie à une plus durable protection… Mes chers enfants, ajouta-t-il en nous rassemblant sur son sein et en nous contemplant avec orgueil, vous serez le plus beau couple de la terre !…

» Jane leva les yeux au ciel et les reporta sur moi en tenant la main du vieillard. Cette muette réponse, qui disait : « Après Dieu, c’est toi ! » cette attitude, ce groupe… ah ! je vois tout encore… Malheureux ! Comme deux anges qui vont en mission sur la terre, et, s’ignorant l’un l’autre, ne se reconnaissent qu’au moment où la flamme céleste brille au-dessus de leurs têtes, nous avions été deux mois entiers livrés au charme de marcher de jouissance en jouissance dans une carrière au milieu de laquelle la religion et la musique nous avaient servi de tendres interprètes ; réunis maintenant, nous confondîmes nos âmes en une seule, et dès lors s’ouvrit une ère nouvelle de sentiments plus tendres. Nous allions parler cœur à cœur, nous étions amants ! Voilà, mademoiselle, comment la vie s’est ouverte pour moi. »

À cet, endroit Eugénie s’arrêta, ses larmes l’empêchaient de lire, son cœur était gonflé, elle respirait à peine, un poids horrible l’oppressait. — Que leur est-il donc arrivé ?… se dit-elle tout émue de ce tableau que la lettre d’Horace déroulait devant ses yeux. Elle reprit bientôt sa lecture.

» La fin de ce jour, le plus beau de ma vie, compléta le bonheur qui l’avait commencé. Jane prit sa harpe et joua d’inspiration. Toutes les impressions qui l’avaient assaillie dans cette journée trouvèrent dans la musique un divin interprète, le seul qui pût recevoir et redire les confidences de cette âme naïve. Le lendemain, quand je racontai cette scène à Salviati, ses yeux brillèrent d’une expression que je n’avais jamais observée en lui ; il me sauta au cou, m’embrassa et me dit :

» — Horace, tu es heureux, toi ! tu as trouvé le plus grand bien ! Oh ! j’en jouis autant que toi ! ne suis-je pas ton ami, ton frère ? Tu es aimé, et je ne le serai jamais, moi ! où trouver une autre Chlora ?

» — Oh ! lui dis-je, j’avoue qu’elle est unique !… Je m’arrêtai en lui parlant, car je vis ses yeux se remplir de larmes. Il me serra la main pour me remercier de mon silence, et me dit avec un son de voix que je n’ai point oublié, car il m’a dévoilé toute son amitié :

» — Je ne puis plus être ton confident, ton bonheur me tue !… attends que je sois aimé !…

» — Noble ami, lui dis-je, ton amitié, celle de mon tuteur, celle de sir Smithson, et… l’amour de Chlora, c’est trop de bonheur pour un seul… Oh ! que je vive !… nul n’est plus heureux que moi sur la terre ! Dès lors mes jours se passèrent tout entiers auprès de sir Smithson et de sa fille adoptive. J’abandonnais mon hôtel dès le matin pour n’y rentrer que le soir. Les jours nous paraissaient des heures, et les heures des minutes. Je ne suis jamais entré dans la chambre où elle demeurait sans voir errer le plus doux sourire sur ses lèvres adorées. La naïve liberté qui régnait dans nos discours, dans nos enfantines caresses, n’eût pas effarouché les anges. Jamais il n’y eut sur terre d’amour plus pur, plus vivement senti ; mille fois ma pensée fut prévenue par la sienne, comme mille fois nos mouvements furent ordonnés par la même volonté. Que d’heures entières nous passâmes à nous regarder en silence, détachés de toute affection terrestre, comme dans un rêve ou comme lorsqu’on regarde le ciel !

» Un souvenir entre tous les autres m’est resté. Elle était occupée à broder, et je baisais à la dérobée tout ce qu’elle avait touché. Elle feignait de ne pas me voir et riait. Elle riait ! Je crois devenir fou en me rappelant ce rire. Une lueur surnaturelle semblait l’environner, ses cheveux étaient ornés d’une rose blanche. Le caractère virginal de ses traits n’excluait en rien l’amour qui brillait dans ses yeux, et sa tête, doucement penchée comme pour fuir un regard qu’elle savourait avec bonheur, ajoutait à toute sa personne une grâce que l’on croyait deviner pour la première fois. Le jour, car elle était placée dans l’embrasure d’une croisée, passant à travers les rideaux de mousseline, ne tombait que sur elle et semblait la caresser doucement ; tout à coup elle se retourna, et tirant de son sein une petite croix noire qu’elle portait toujours, elle me dit : — Embrasse plutôt ce gage d’un autre amour, et je pourrai confondre mes deux cultes en un seul… Je couvris la croix de caresses ; mais, emporté par mon ardeur, je déposai sur sa main un baiser brûlant. Elle la retira avec un geste d’humeur et me dit : — Horace, c’est trop ! Le feu s’échappa de ses yeux comme un éclair quand elle ajouta : — Tu me fais mal ! mon amour ne te suffit-il pas ?

» Laisser voir tout son amour lui paraissait un crime, et un jour elle déchira une lettre pour éviter de me la montrer.

» Elle m’aurait donné de l’orgueil, disait-elle.

» Honteux à mon tour, je m’en allai à côté de sir Smithson, qui écrivait sa musique, et je me mis à regarder les notes qu’il traçait en fredonnant.

» — Jugez-moi, lui dis-je à voix basse, suis-je coupable pour lui avoir embrassé la main ?

» — La question, me dit-il en souriant, est difficile à résoudre : Jane est et n’est pas votre femme ; mais ne vous plaignez pas de sa colère, dit-il en s’interrompant. Et il se retourna vers elle.

— Elle méconnaît, dis-je assez haut, la nature de l’amour qu’elle m’inspire : c’est l’adoration la plus pure. J’avais à peine achevé ces mots que je sentis ses lèvres se poser sur mon front. Je me retournai sur-le-champ, je la vis prosternée, disant, avec un accent comique plein de reproche, d’amour et de gaieté :

» — Aurais-je offensé mon maître ? Enfin chaque minute en amenait une semblable, et toutes étaient marquées par la plus douce folâtrerie. Je ne m’attache, mademoiselle, à vous peindre ce profond amour sous tous ses aspects, dans toutes ses phases, que pour vous bien faire sentir toute l’horreur de la catastrophe qui mit fin à mon bonheur quand je fus trahi par Jane. Ces détails vous feront comprendre en même temps combien il faut que vous m’inspiriez de confiance pour que je mette mon sort entre vos mains. Chaque jour notre amour croissait, à notre grande surprise. Chlora s’était imposé la loi de se conformer à mon caractère. Elle s’efforçait d’être habituellement gaie, parce que la gaieté me plaisait, et cependant la mélancolie lui était plus naturelle ; car à elle plus qu’à tout autre il appartenait de rire comme les anges et de pleurer comme eux. Elle sacrifiait ainsi ses plus chères pensées à mon bonheur. Pour moi, elle aurait voulu, disait-elle, rassembler en elle toutes les perfections ; pour moi, il me semblait qu’elle n’avait rien à désirer.

» Ce soin perpétuel de voler au-devant de tous mes vœux, ce contentement de voir mes pensées les plus fugitives devenir la loi sacrée d’une créature plus parfaite que moi ont peut-être flatté mon jeune amour-propre, et telle est la cause secrète de la passion qu’elle m’inspirait. Quoi qu’il en soit, le son et l’écho, deux glaces polies se renvoyant le même reflet, sont d’imparfaites images de notre union ; elle était arrivée à toute la perfection que les sentiments peuvent avoir sur cette terre. Irai-je évoquer parmi de douloureux souvenirs d’autres scènes pour vous convaincre de la supériorité de cette trop chère créature ! J’ajouterais à mon chagrin et je ne vous donnerais qu’une faible idée de cette vie céleste. Ah ! croyez plutôt que Jane n’avait d’autre mérite que celui de me plaire, que j’étais aveugle, et laissons périr la mémoire de tant de bonheur. Un jour j’arrivai plus tôt que de coutume : ses cheveux étaient encore emprisonnés dans quelques fragments de l’ouverture de notre opéra. — Sainte Thérèse ! dit-elle en riant, quand vous parliez à Dieu vous ôtiez vos papillotes. Dieu me préserve donc de paraître jamais devant le roi de la terre sans être parée ! Et elle s’enfuyait avec un ensemble de gestes et de peureuses précautions, me regardant, m’évitant de manière à exciter cette folâtrerie si douce pour un cœur, et murmurant elle disait : — Il ne m’arrêtera pas, vous verrez que j’aurai la honte de courir à lui. — Ô Jane ! tu t’arrêteras, lui dis-je. Elle me regarda, restant stupéfaite d’apercevoir sur mon visage l’expression du chagrin. J’avais reçu l’ordre de partir, et je ne savais comment le lui apprendre. Elle accourut près de moi, m’amena vers son père et, me prenant la main, me dit : — Qu’as-tu donc ? avec un accent, un regard, une contenance qui me donnèrent une plus haute idée de son amour que tout ce qu’elle avait répandu de bonheur, de grâce et de gentillesse sur deux mois et demi que j’avais passés auprès d’elle. Quelquefois une voix m’éveille la nuit et j’entends : — Qu’as-tu donc ? Jane est là, avec son geste, son regard… Je la vois et je frissonne ; il me semble qu’elle me dit : — Je t’aime toujours !

» Le vieillard dit en me regardant avec anxiété : — Quel malheur nous est donc arrivé, mon ami ?

» — Un seul mot vous le fera connaître, lui dis-je.

» Je pars. Jane tomba presque rouge dans mes bras en disant : — J’étouffe et j’ai froid. Je la réchauffai sur mon cœur, je la couvris de baisers. Elle revint à elle, et voyant mes yeux lui sourire elle sourit à son tour. — Il est encore là ! dit-elle avec un reste d’effroi. Oh ! ajouta-t-elle, ne nous quitte pas d’une minute jusqu’au moment fatal ! Cette crainte de Jane répandit sur les derniers instants que nous devions passer ensemble une mélancolie qui me montra combien je lui étais cher. — Ne viens plus en uniforme ! me dit-elle un jour après avoir embrassé mes épaulettes sans que je m’en fusse aperçu. Ordinairement, le soir, elle me disait adieu ; désormais elle ne prononça plus ce mot cruel. Il ne lui échappa aucune plainte ; elle fut parfois gaie, affectant une force qu’elle n’avait pas. Elle s’occupa toujours de sa harpe avec enthousiasme et mit la même exaltation dans ses improvisations, mais il ne s’y trouvait plus cette harmonie ineffable dont la cause secrète est dans la sérénité du cœur. Elle me regarda bien avec le même sourire, mais il y avait sur ses yeux un voile de tristesse inexplicable. Un soir, au milieu d’une conversation qui ne roulait pas même sur mon départ, elle dit tout à coup : — Cette guerre me sera fatale.

» Elle s’habilla avec la même élégance, mais il se rencontrait quelquefois des oublis dans sa toilette. Elle voulut un jour que je lui amenasse le cheval que j’avais acheté pour m’en servir à la campagne ; elle descendit dans la cour et resta longtemps à le flatter et à le caresser. Un autre aurait accusé le chef du gouvernement, se serait plaint de son ambition, de son insatiable cruauté ; elle était Anglaise, elle l’aurait pu ; non, elle gémissait en secret et n’accusait personne. — Horace, me dit-elle un soir, ce matin je suis allée à Saint-Paul, je me suis assise sur la même chaise, j’avais le même livre, c’était la même église, les mêmes prières, c’était toujours Dieu enfin ; eh bien ! j’ai senti que je n’étais plus la même, je mêlais involontairement d’autres idées à ma pieuse méditation ; les mêmes paroles n’avaient plus le même sens pour moi ; je ne puis plus prier sans toi !… Aussi, ajouta-t-elle, j’ai dit à Dieu que c’était lui qui m’avait donné mon amour, et qu’il ne nous condamnerait sans doute pas.

» À chaque moment, il sortait de sa bouche et à son insu les paroles les plus tendres et les plus touchantes ; elle était née pour aimer. On voyait que la douleur que lui causait mon départ était un sentiment qui l’absorbait et qui se trahissait en tout et malgré elle.

» Sa harpe répétait : — J’aime et je souffre ! Son attitude le redisait encore ; le son seul de sa voix indiquait la pénible situation de son âme, et son regard la reflétait sans cesse ; elle s’asseyait comme une personne à qui tout est insupportable, et ce spectacle me remplissait moi-même d’une tristesse amère qui s’augmentait encore à la vue des efforts qu’elle faisait pour me sourire, aussi doucement qu’autrefois.

» Quant à sir Smithson, il ne craignait pas de se plaindre, et la douleur de ce vieillard était effrayante ; elle ressemblait à celle d’une mère qui, dans un incendie, voit périr son dernier enfant. Il me suivait des yeux comme s’il ne devait plus me revoir : rien ne pouvait le ranimer : il était morne et accablé.

» Enfin le jour fatal arriva. Lorsque Jane et son père me virent entrer en habit de voyage, elle s’écria : — C’est donc vrai ! Elle resta immobile et comme pétrifiée par l’horreur de sa situation. En présence du désespoir elle regrettait les affreuses anxiétés dans lesquelles elle venait de vivre.

» Je devais dîner avec Jane et son père : nous dînâmes, c’est-à-dire que tous les trois nous fûmes assis autour d’une table sur laquelle on servit des mets : — Qu’il parte ! s’écria Jane avec un geste désespéré, et elle s’enferma dans sa chambre sans qu’aucune prière pût l’en faire sortir. — Horace, disait-elle, que je n’entende même pas ta voix ! J’embrassai M. Smithson et je partis.

» Telle fut l’aurore d’un amour qui dura cinq années et qui fut toujours aussi pur. Jamais deux âmes ne s’emparèrent l’une de l’autre avec une telle forme. L’amour, la jeunesse, la beauté, l’opulence, radieuses, m’ouvraient le seuil de la vie ; toutes les existences comparées à la mienne ne me semblaient que ténèbres. Avec quelle fierté je regardais la foule des hommes au milieu desquels je marchais !

» La veille de mon départ, j’avais indiqué à Jane et à son père Salviati comme un ami dévoué, dont la position au ministère de la guerre devait nous être d’un grand secours, et il leur rendit en effet d’importants services.

» Au moment où je partais, nous nous trouvions vers la fin de l’année 1808, je me rendais à l’armée d’Allemagne, et par la suite je passai en Espagne, pour n’en sortir que furtivement, au commencement de la fatale année de 1814. Vous savez, mademoiselle, combien ces cinq années furent orageuses ; j’obtins rarement des congés, et lorsque j’arrivais à Paris, je passais toutes ces journées de grâce auprès de Jane. Telle vous l’avez vue, telle elle fut toujours. Il faudrait vous répéter les mêmes choses. Afin d’éviter de m’appesantir sur une histoire dont chaque détail renouvelle mes douleurs, je vais ajouter ici la correspondance de mon ami Salviati. Je choisirai parmi ses lettres celles qui suffiront pour faire connaître la suite de mon histoire, mais n’attendez pas de moi que je vous donne une seule de ces lettres de Jane dont il sera question. Elles sont soigneusement cachetées, et jamais l’enveloppe n’en sera brisée. Je ne puis même, sans une émotion profonde, voir l’endroit où elles sont déposées ; alors mes yeux sont comme éblouis, ma tête se trouble, je me sens embrasé par un feu dévorant : Jane est là vivante, elle me parle, je la vois ; il faut sortir, car je succomberais sous le faix trop pesant de ces terribles souvenirs.

 

Première lettre d’Annibal à Horace,
 

« Il y a réellement du plaisir à être ton ami : la belle miss Jane me regarde avec quelque bienveillance. Je lui apporte les bulletins de la Grande Armée et Dieu sait avec quelle avidité ils sont lus, et tout cela pour un petit capitaine de chasseurs qui, dans ce moment, trotte inaperçu parmi cent mille hommes. Je vois venir de belles comtesses, des duchesses, des femmes de généraux ; elles traversent la cour du ministère, et, sans craindre de crotter leurs jolis pieds, elles montent, sollicitent des nouvelles de leurs maris, avec ardeur, j’en conviens, mais demandent aussi, et, cela du ton de l’indifférence, si un de leurs parents, un jeune capitaine, a été épargné. Elles remuent ciel et terre si, par hasard, nouvelle leur manque sur le petit capitaine ; elles mettent en l’air gens, voitures, employés, elles vont même jusqu’au ministre !… Au quartier du Marais vit obscurément une jeune fille qui, par la seule vertu de son sourire, obtient chaque jour, avant tout Paris, l’assurance que l’amour de ses regards galope au son de la trompette en toute liberté. Amitié, voilà ton ouvrage ! Elle veut être mon ami, parce que tu m’aimes… Tu es son unique pensée. Elle est vêtue de blanc, mais elle porte une ceinture noire et des ornements de deuil, et tout cela sans la moindre affectation.

Elle prononce rarement ton nom, et quand elle l’entend elle n’est pas maîtresse d’une émotion profonde. Ce que j’ai le plus admiré en elle, et ce dont tu ne m’avais pas parlé, c’est cette expression de dévouement qui éclate au milieu d’une naïve ingénuité ; son nez fin, dont les lignes appartiennent encore à l’enfance, forme un singulier contraste avec la douleur grave qu’expriment sa bouche et ses yeux. Ah ! pourquoi te l’ai-je montrée ? J’ai fait un grand plaisir au père et à sa fille en leur apportant la carte du théâtre de la guerre, et le lieu où campe ton régiment est pour eux le quartier-général. Une épingle à laquelle une banderole est fixée annonce que là vit le bien-aimé, et les yeux de Jane se tournent à chaque instant vers cette carte. Horace, heureux ami ! tout a été couronné par un de ces événements qui me feraient rester comme une statue, éternellement agenouillé devant une si noble créature. Tu m’avais vanté son talent, cette brillante inspiration, cette harmonie angélique ; si je voulais te rappeler tes discours, vingt pages ne me suffiraient pas : tu sens que j’étais curieux d’entendre cette merveille. J’arrive il y a quelques jours, décidé à tout faire pour obtenir cette faveur. Je la demande humblement, au nom de notre amitié : on me la refuse, j’insiste. Jane se lève : l’enthousiasme d’une prophétesse animait ses regards ; elle marche à sa harpe, prend un couteau, coupe en un instant toutes les cordes, puis me regarde fièrement et se rassied. Elle était sublime ! Un frisson s’est glissé jusqu’à mon cœur. Mon ami, voilà de la musique supérieure à celle que tu as pu entendre.

» De quelle foule de questions je suis accablé sur ton compte ! avec quel bonheur, avec quelle joie je réponds ! Je raconte nos aventures de collège, notre entrée dans le monde. Elle tressaille, pleure et rit quand je dis que depuis ton arrivée à Paris je n’ai pu te décider à aller dans aucune assemblée ; quand je vante ton amour pour les arts, l’ingénuité de ton caractère, ta bonté, ta bienfaisance, et cette nonchalance d’existence, cette heureuse disposition de l’âme qui te font trouver plus de bonheur dans une douce conversation au coin du feu, entre deux ou trois amis, que dans le grand monde. Elle ne t’aime pas, Horace, elle t’adore ! Chaque fois je sors le cœur pressé, désirant une Chlora, et pénétré de l’impossibilité d’en trouver une seconde. Eh ! qu’elle soit laide, pourvu qu’elle soit gracieuse ; qu’elle brise les cordes de sa harpe en mon absence, qu’elle porte mon deuil et que je vive au fond de son âme ! Dans le monde, au bal, je prends pitié de toutes ces pauvres petites créatures harnachées comme des chevaux de cortège, chargées de plumes, de parures. Elles aiment comme elles se lèvent, se couchent, s’habillent, babillent, mangent et se déshabillent tous les jours… Adieu, il faut que j’aille au ministère. Tu trouveras ci-incluses les lettres de ton ange. »

 

Deuxième lettre d’Annibal Salviati à Horace Landon.
 

« Je te félicite de ta nomination au grade de chef d’escadron, mais tes exploits font frémir ta chère Jane. Plus je la vois et plus je m’étonne : le temps n’affaiblit en rien sa douleur et son amour. On dirait, à l’entendre parler de toi, que ton départ ne date que d’hier. L’empereur a passé une revue aux Tuileries, elle y était. En l’apercevant, elle a éprouvé une émotion fort vive. L’amitié dont elle m’honore, le charme de ses manières, l’agrément de sa conversation, m’ont enivré ; ma visite du soir est un besoin pour moi. Je doute qu’elle soit aussi brillante en ta présence que parmi nous ; son amour doit lui ôter tous ses moyens. J’ai admiré l’étendue des connaissances que son vieil ami lui a fait acquérir, et dont elle ne fait jamais parade comme les Parisiennes. Je t’envoie ses dépêches, dans lesquelles elle te recommande, m’a-t-elle dit, de ne jamais exposer sans motifs graves des jours qui lui appartiennent. La santé du pauvre Smithson n’est pas très bonne. Jane t’envoie son portrait. Combien on doit être brave quand on porte sur la poitrine une image aussi gracieuse. Quant à ton ami, il répète sans cesse que tu es trop heureux, et, s’il ne t’aimait pas autant, il envierait ton bonheur bien davantage. Il me prend souvent des envies de ne plus voir l’enchanteresse. Adieu. »

Troisième lettre de Salviati à Landon.
 

« Aussitôt que j’ai appris la nouvelle de ton affaire à S*** et que j’ai su que tu avais été blessé si dangereusement, j’ai couru chez les amis pour atténuer le terrible coup que devait leur porter cette nouvelle ; car tu es cité dans les feuilles. Ô cher ami ! lorsque j’entrai et qu’elle aperçut mon air triste, elle jeta un cri horrible, renversa lentement sa tête, dont les cheveux se déroulèrent, et s’écria : — Il est mort ! Je courus à elle, lui jurant sur l’honneur que tu vivais. Elle me regarda d’un œil hagard et me dit d’une voix mal assurée : Ne me cachez rien, j’ai du courage. Je lui ai tout raconté. — Y a-t-il une lettre ? demanda-t-elle. Je lui dis que non. Elle resta immobile et silencieuse pendant toute la soirée : il n’y avait plus personne pour elle dans le monde.

» Le lendemain je m’empressai, dès le matin, d’aller savoir de ses nouvelles ; on m’a dit que le père et la fille étaient absents. Voici trois jours qu’on me fait la même réponse, et la plus vive inquiétude m’a saisi. Je m’empresse de t’écrire et vais faire des démarches pour apprendre ce qu’ils sont devenus. Donne-moi de tes nouvelles, je t’en supplie. »

 

Lettre de M. Horace Landon à M. Annibal Salviati
 

« Ne cherche plus nos amis, mon cher Salviati ; voici mon aventure. Dans la journée de… j’étais avec mon régiment sur l’aile gauche ; c’était une bien chaude affaire ; mais nos gens enrageaient, nous avions l’ordre de ne pas marcher. L’affaire ne se décidait pas, et il y avait précisément en face de nous un carré composé de bonnes troupes. La nuit arrive, l’ordre de donner nous est transmis, grands cris de joie, nous partons. Arrivé à portée de fusil, je me suis approché du colonel, qui m’aime, comme tu sais, et je lui ai dit : — Je gage, colonel, que ces gens-là masquent une batterie… — Nous verrons bien !… répondit-il d’un air sévère. Notre régiment a été balayé, le colonel est mort… mais le reste de nos hommes a chargé, et nous avons emporté le poste après une lutte terrible. Je suis resté le seul officier. Pendant que nous nous rendions maîtres de cette partie de la ligne, on triomphait sur l’autre, et ce fut au sein même de la victoire qu’un dernier coup m’atteignit à la poitrine. L’armée a marché en avant, et on m’a laissé dans le petit village de S… avec une grande quantité de blessés ; on m’a établi dans une misérable cabane allemande bâtie en bois. La blessure était si grave, qu’on m’a tenu pour mort pendant longtemps. Je suis resté étendu sur mon lit, immobile, souffrant, et presque sans connaissance. Le chirurgien a retiré pièce à pièce le portrait de Jane, qui était entré dans ma plaie. Je ne te dirai pas combien de temps je suis resté aveugle. Une nuit, à la lueur d’une mauvaise lampe, je distinguai, à travers le voile étendu sur mes yeux, une ombre légère ; elle voltigeait dans ma chambre. J’accusai ma raison égarée, et je mis cette apparition sur le compte des songes. Tantôt elle veillait au chevet de mon lit, tantôt elle arrangeait la chaumière, en apportant dans cet asile de la souffrance l’esprit d’ordre et de propreté qui distingue les femmes. Était-ce Jane ?… Je crus d’abord à la présence de quelque béguine allemande. Chaque minute me semblait être ma dernière heure, et je n’avais pas toute la sensation que comportait mes douleurs. Cette ombre légère et ces soins me tourmentaient beaucoup. La nuit, je la voyais toujours les yeux fixés sur les miens, et dans mon délire je reconnaissais parfaitement l’expression des yeux de Jane.

» Enfin, ce matin, je sentis une main si douce et si tendre faire à ma blessure une friction avec un soin si minutieux, recommencer avec tant de patience, y mettre une légèreté, une douceur si grandes, que j’eus l’idée que ce pouvait être elle !… Oh ! il faut avoir passé par ce monde inconnu de douleur pour s’en figurer les émotions : les objets ne paraissent plus sous leurs couleurs et dans leurs dimensions véritables ; les forces du corps sont anéanties à tel point que lever la main est un supplice : la parole est difficile ; on rassemble tout ce qu’on a d’énergie, et on ressemble encore à une vraie machine. Ainsi tu peux, cher Salviati, te figurer combien mes perceptions étaient confuses. Ce fut alors que je levai la main pour saisir une autre main qui me sembla la sienne, et je pus prononcer son nom. J’entendis le murmure confus des voix, les expressions de joie, mais bientôt je retombai dans ma première faiblesse. Ce fut quelques jours après, une nuit que, n’ayant plus de fièvre, éprouvant un bien-être qui me faisait croire que je renaissais, j’aperçus, à la douce lueur d’un flambeau nocturne, ma chère Jane, dont les yeux attachés sur les miens, semblaient se complaire à me veiller. Je la reconnus alors… et je l’appelai doucement. Elle me prit les mains, les baisa, me dit : — Reste calme… et me montra son père qui dormait dans un grand fauteuil… Quel délicieux moment, quelle joie au milieu de la souffrance ! Smithson était maigre, ses doigts effilés, toute sa figure déposait de sa vigilante tendresse. La cabane était devenue un temple. Depuis ce moment, soit que la certitude de la présence de Jane ait agi sur moi, soit que ses soins aient augmenté avec son espérance, ma guérison fit des progrès rapides, et j’eus dès lors le touchant spectacle de son attentive tendresse : une mère ! une mère qui soigne son enfant chéri !

» Elle me raconta comment, le jour même de la nouvelle, elle était partie avec son père ; elle me peignit ses angoisses, ses craintes d’arriver trop tard, de ne pas retrouver ma trace ; enfin sa terreur quand elle m’aperçut aux portes de la mort, mais elle ne dit rien du reste. La délicatesse des soins d’une femme, Salviati, ne peut être appréciée que par ceux qui en ont été l’objet ; j’admire maintenant son adresse à deviner mes pensées : elle voit avant moi qu’un rayon de soleil trop fort me blesse, et gaiement elle attache un mouchoir au rideau, drape un châle devant la fenêtre ; je n’ai pas le temps de désirer. Avant-hier, le vieillard s’est penché sur mon lit et m’a dit : — Horace, ordonnez qu’elle se couche ; voici vingt jours qu’elle n’a pas dormi !… Le vieillard pleurait. Elle a consenti à prendre du repos en voyant le chagrin que m’avait causé une telle confidence. Ce matin, à mon réveil, j’ai entendu les sons les plus doux, le chant le plus pur. Jane était penchée sur une harpe et me regardait en chantant. Cette délicieuse musique m’a pour un instant rendu toutes mes forces. La raison, le courage sont revenus. Je me suis levé, elle m’a donné son bras, m’a conduit, aidée par le vieillard, sur un banc de gazon, sous un peuplier. Vois-tu ce tableau ? le soleil était brillant, le ciel était sans nuages : que la nature m’a paru belle ! avec quel bonheur je l’ai saluée ! Jane me pressait la main, je l’appelais du doux nom de sœur… elle pleurait… Oh ! si tu pouvais la voir mesurer ma nourriture et me la faire prendre ! Sa fatigue cesse, elle revient à la santé avec moi, nous croissons ensemble, elle semble vivre tout à fait de ma vie, respirer de mon souffle. Dans tout le village on l’a nommée l’Ange ! Jane a quelque chose d’imposant qui la fait respecter partout ; elle a cet attrait et cet empire qui arrêtent un mot sur des lèvres impures… elle est reine ! Non, mon cher Salviati, tu ne connaîtras jamais Jane, car tu ne l’as pas vue dans l’asile de la souffrance, tu ne l’as pas vue sur son trône de gloire, répandant toutes les richesses de sa présence et de son esprit dans une humble cabane… Ma tête se fatigue, j’ai fait écrire cette lettre pendant son sommeil, elle m’aurait empêché de la dicter ; Jane est mon second médecin, il faut obéir quand elle ordonne. Toutes ses facultés sont tendues vers un seul but qu’elle poursuit avec une opiniâtreté extraordinaire ; elle a voulu ma santé comme elle veut mon bonheur, comme elle veut mon amour !…

» Adieu, cher Salviati : sois désormais sans inquiétude, et envoie-moi, je te prie, une assez forte somme ; j’ai une horrible peur : tout ce qui s’est fait ici serait-il aux frais de sir Smithson ? Grand Dieu ! quarante livres sterling de rentes ! le capital en serait bien attaqué. Je pense au moyen de leur faire constituer mille écus de rentes sans qu’ils puissent me refuser. Adieu, écris-moi, car on proclame sourdement que la paix va se conclure, et je voudrais savoir la vérité. »

» Mademoiselle, à cette époque je fus ramené à Paris, où je restai six mois à recouvrer ma santé. Mais laissez-moi ensevelir dans le fond de mon âme le souvenir de ces jours de bonheur, et reportons-nous brusquement à la fin de cette désastreuse campagne de 1813 : j’étais alors en Espagne, et la correspondance qui suit vous peindra fidèlement tous mes malheurs. »

Quatrième lettre d’Annibal Salviati à Horace Landon.
 

« Notre vieil ami est bien dangereusement malade : tous les malheurs, comme tu vois, nous accablent à la fois. Tu dois rester à ton poste, il est périlleux ; je tâcherai de te remplacer, mais je ne saurais te cacher qu’il n’y a plus guère d’espérance. Jane est au désespoir !… Adieu, je t’envoie une lettre qui t’en dira plus que la mienne. »

Lettre de sir Smithson à Landon.
 

« Mon fils, je suis aux portes de la tombe, et cette lettre est un testament : quand vous la recevrez, c’est du fond de mon cercueil que s’élèvera ma voix. Landon, quand je te vis pour la première fois, je devinai facilement que je n’étais pas seul l’objet de ta visite. Ma fille chérie te plut ; tu l’aimes, elle t’adore. Je te la lègue, prends soin de son bonheur : je te confie une âme digne de la tienne. Après de cruelles inquiétudes sur le sort de ma fille, je la rattache dans la vie à un être bon et généreux… ma tâche est remplie ; je meurs comme j’ai vécu, sans regret, sans envie, les yeux tournés sur vous, ô mes enfants ! Ne te vois-je pas à mon chevet ? Adieu ! songez que mon ombre vous accompagnera sans cesse. Adieu donc, toi, le protecteur de ma chère Chlora !… »

Cinquième lettre d’Annibal Salviati à Horace Landon.
 

« Ton digne ami n’est plus ! il souffrait déjà depuis longtemps lorsqu’il prit le parti de se mettre au lit. J’ai vu Chlora sans cesse à ses côtés, suivre avec une douleur croissante les progrès du mal ; c’est te dire tout en un mot.

» Aussi attentifs l’un que l’autre, ne quittant jamais des yeux le lit dans lequel reposait le juste, marchant légèrement pour éviter le bruit, veillant ensemble, nous comprenant d’un regard, nous entendant comme une seule âme pour tout ce qui pouvait être soulagement et bien-être au malade, nous ressemblions à deux anges gardiens chargés d’adoucir les derniers moments d’un prophète.

» Il n’a pas laissé échapper une seule plainte, son visage a toujours respiré une résignation sublime, et il a conservé jusqu’au dernier moment ce léger sourire qui disait tant à l’âme. Souvent la nuit, quand, à la lueur tremblante de la lampe, nous le regardions dormir et que nous nous parlions du geste et des yeux, je l’ai vu soulever sa paupière pesante pour jeter un coup d’œil d’inquiétude sur sa fille adoptive. Hier au soir, nous étions assis à son chevet, le silence régnait. Depuis le matin, toutes les facultés du vieillard paraissaient affaissées, et, le visage penché sur lui, nous écoutions avec anxiété sa pénible respiration, craignant que chaque suspension trop longue n’eût annoncé son dernier soupir. La lueur des flambeaux donnait au visage de sir Smithson la pâleur de la mort !… Tout à coup le vieillard releva lentement sa paupière par un dernier effort, et nous montra l’œil éteint de la mort ; cet œil sans expression, sans regard. Nous avons frémi comme si nous n’eussions plus vu que l’ombre de notre père.

» Chlora, dit-il d’une voix qui s’éteignait, ma fille, je suis ton père !… Quoique la force de ton âme me fût bien connue, j’ai gardé ce pesant secret sur mon cœur, craignant de te faire rougir. Je l’ose maintenant qu’un autre moi te reste… J’aurais désiré vous voir… mais l’heure de l’éternité sonne pour moi !… Il s’arrêta, lui jeta un dernier regard de tendresse et de regret et rendit le dernier soupir. Jane et moi sommes tombés ensemble à genoux, et nous tenant par la main, nos âmes ont accompagné un instant celle du juste, et le matin nous a surpris à genoux ! Oh ! je ne veux plus voir Jane !… et cependant dans l’horrible crise où elle se trouve, je suis forcé de te remplacer. Elle n’a pas encore versé une larme et sent tout son malheur sans le comprendre encore. Quels soins ne faut-il pas lui prodiguer ! je vais lui tenir compagnie chaque jour, ne plus la quitter ; mais par quels secrets lui cacherai-je le vide affreux qu’elle va sentir ? Elle entendra les accents d’une voix qui lui est à peine connue, elle recevra les soins d’un être qui ne lui est point cher. Adieu. »

Sixième lettre d’Annibal Salviati à Horace Landon.
 

« Jane va mieux ; elle a pleuré. Elle a daigné m’écouter et prendre quelque nourriture. Quel spectacle ! je donnerais volontiers ma vie pour adoucir sa peine… Aventure extraordinaire, mon cher Orazio ! le sir Smithson d’Italie était à Paris, cherchant son frère, et l’annonce du décès de sir Smithson dans les journaux lui a fait découvrir la demeure de Jane. Il est arrivé hier ; sa présence la prive tout à coup de la faible succession de son père. Heureusement tes mille écus de rentes sont constitués de manière à rester à la pauvre enfant. Par ma première lettre, je te donnerai des renseignements sur nos hôtes nouveaux, car sir George Smithson a une fille. »

Septième lettre d’Annibal à Horace.
 

« Maintenant, Orazio, miss Jane est sauvée. L’image de son père est comme une ombre qui l’accompagne sans cesse, et pour comble de douleur elle vit au milieu d’une foule d’objets qui tous lui parlent du vieillard. Cependant miss Cécile, la fille de sir George, lui a plu, et cette amitié naissante apporte quelque adoucissement à ses chagrins. Rien n’est plus original que le contraste produit par la réunion de ces trois êtres. Sir George Smithson est un homme de cinq pieds huit pouces ; il est maigre, sec, nerveux. Son visage est sévère, il garde une imperturbable gravité, et, même quand il regarde sa fille, ses traits conservent leur rigidité habituelle. Ses habits noirs ont quelque chose d’antique et de patriarcal ; il a des cheveux gris, porte un chapeau à larges bords rabattus, semblable à ceux des quakers, sort rarement, parle plus rarement encore, tutoie tout le monde, et quatre fois par jour lit la Bible avec sa fille ; c’est un puritain renforcé, digne du temps de Cromwell.

» Miss Cécile est une jeune fille presque aussi grande que son père ; elle est svelte, élancée ; et comme Jane, quand elle marche, on dirait d’un jeune peuplier balancé par les vents, tant ses mouvements sont gracieux et souples. Sa figure brune est laide au premier aspect, mais on y reconnaît bientôt une grande originalité, et ses yeux bleus ont je ne sais quoi de sauvage et de fier. Elle porte toujours, par l’ordre de son père, une robe noire à grands plis qui ressemble assez au costume de nos religieuses et qui monte jusqu’à son cou. Sir Smithson permet à peine à sa fille de laisser voir sa taille, la ceinture est à peine tolérée ; car l’ornement le plus simple est strictement interdit à la jeune miss ; ses cheveux sont toujours exactement partagés en deux bandeaux au-dessus d’un front éclatant ; elle n’a même pas le droit de friser des cheveux châtains qui cachent son cou sous de grosses boucles brunes. En vain le vieux puritain cherche-t-il à retenir dans les tristes voies du puritanisme cette fille de l’Italie, le naturel triomphe : elle tremble devant son père, dont un seul mot de reproche la fait pâlir ; aussi, sans examiner la raison ou son goût, elle lui obéit avec la servilité d’un muet de sérail ; elle garde auprès de sir Smithson une morne contenance, et, baissant les yeux, ne hasardant pas un mot, elle reste immobile comme une statue. A-t-elle franchi le seuil de la porte et se trouve-t-elle avec Jane, c’est une gaieté folle, une pétulance d’écolier, une exaltation, un amour pour la parure, une amabilité, un feu… la fierté de ses yeux a disparu, elle est charmante ! L’autre jour Chlora lui avait donné une boucle d’acier bronzé pour mettre à sa ceinture, elle s’en para joyeusement et folâtra comme un papillon, tant elle était heureuse de ce présent. En entrant dans le salon, sir George aperçut cet ornement, et, regardant tour à tour sa fille et cette ceinture. — Cécile ! a-t-il dit, et la pauvre enfant rendit la boucle avec une froide impassibilité qui m’étonna.

» Tu peux facilement imaginer la souffrance d’une âme comme celle de Chlora en présence d’un caractère semblable ; c’est la glace et le feu, l’exaltation du génie et la froideur du cloître. – « Avez-vous été jeune ? demandait hier Chlora à sir George. — J’ai toujours été tranquille. — Avez-vous eu des amis ? — Ils sont morts. — Aviez-vous du plaisir à les voir ? — D’abord, mais je m’y suis accoutumé. — Avez-vous aimé ?… Sir Smithson la regarda avec une telle insensibilité, qu’elle s’arrêta. — Vous ne prenez donc pas de plaisir à voir les belles créations des arts, à ressentir les émotions d’une musique délicieuse, à contempler un beau tableau ? — L’admiration pour les ouvrages des hommes me fatigue, mais la prière et la contemplation ne me lassent jamais. — Êtes-vous heureux ?… Il revint à sa première réponse : — Je suis tranquille ! — Mais votre fille, a dit Jane, vous attache à la vie ?… – Il tourna lentement les yeux sur Cécile et la regarda avec plaisir, mais sans passion. — Connaissez-vous la douleur ? lui dit Chlora. — J’ai obtenu le calme !… et il prit la Bible ». C’est un stoïcien sans grâce, sans cette grandeur qui jadis leur donnait de l’héroïsme. Je ne crois pas que Jane reste longtemps en présence de cette statue de glace. Elle a pris Cécile en amitié, et cette pauvre jeune fille adore Chlora. N’est-ce pas la première créature dont le cœur lui ait été ouvert ? elle s’y réfugie comme dans un asile…

Huitième lettre d’Annibal à Horace.
 

« Suis-je ton ami, ne le suis-je pas ? Oserai-je d’une main hardie te réveiller au bord du précipice, ou te verrai-je périr sans rien tenter pour te sauver ? Je sais que tu me donnerais à tous les diables ; mais je veille sur ton amour comme un chien sur le trésor de son maître, et j’aboie parce que j’entends du bruit : ceci est brusque, mais tu me connais, et tu apprécieras ma franchise. La figure de Jane est une de celles sur lesquelles le moindre trouble de l’âme apparaît, comme le moindre souffle du vent sur une source. Depuis trois jours cette belle physionomie, jadis empreinte d’un sentiment impérissable, a changé. Jane est distraite, rêveuse ; elle commence des phrases sans les achever, parce qu’elle pense à je ne sais quoi de terrible : ses yeux n’ont plus la même expression de calme et de sérénité ou d’amoureuse rêverie ; elle pleure quelquefois ; elle tressaille au moindre bruit ; elle ne parle plus de son père, elle ne parle plus de toi ; elle ne me voit pas encore avec peine, elle sent que ce serait donner trop de soupçon, mais elle m’accueille avec un plaisir qui me paraît joué. Elle lutte, et lutte peut-être avec courage contre un fantôme qui semble lui apparaître à tous moments. Cécile et Chlora ont des conférences ensemble, et souvent elles se font des signes qui ne m’échappent point. Que te dirai-je ? ces indices sont aussi légers que l’ombre projetée par une figure quand la lune se lève : je les aperçois, mais je n’en comprends pas la force cachée. L’accent d’un mot, l’insouciance d’un regard, ne se décrivent pas.

» L’autre jour je l’ai vue, à son insu, se promener ; elle était parée ; elle qui pendant ton absence traîne de longs habits de deuil ! Elle est bien en deuil ; mais la femme a un art merveilleux pour glisser la joie dans un cortège de douleur et les crêpes de la douleur dans un habit de fête. Hier, miss Cécile voyant ton portrait en parut enthousiasmée : — Si vous connaissiez l’original, ai-je dit, vous sauriez que nul pinceau ne rendra l’expression de son visage. — C’est vrai ! a répondu Jane. Je ne pourrais, même de vive voix, te peindre la froideur de son accent. Le soupçon s’est furtivement glissé dans mon âme, mais rien ne le justifie. Je suis effrayé du mal que te causera la lecture de cette lettre : mais que veux-tu ? je t’aime comme un homme doit aimer. Attends encore ma prochaine dépêche avant de te désespérer, et crois que je suis abusé par quelque vain fantôme… »

Neuvième lettre d’Annibal à Horace.
 

« Non, non, elle est pure comme un beau ciel, comme la neige de mes Alpes chéries ; c’est une créature toute céleste ! Je l’ai tourmentée, gênée, épiée ; l’enfant qui lève ses mains timides vers les cieux au moment où l’intelligence commence à poindre dans son âme n’est pas plus candide qu’elle. Je m’incline devant elle ! Sois heureux, Horace… Cependant je suis bien certain que ces deux jeunes filles-là me cachent un secret. Est-ce une plaisanterie ? oui, car Jane et miss Cécile sont depuis quelque temps d’une gaieté folle. Elles jouent comme des enfants et méditent quelque espièglerie, car les entretiens dont on me bannit avec un joyeux mystère sont fréquents, et je ne crois pas que ces deux jeunes filles soient assez perfides pour couvrir une trahison sous les riantes joies d’un commerce aussi naïf : voilà ce que je me répète. Eh bien ! ce mystère me tourmente. »

Dixième lettre d’Annibal à Horace.
 

« Quelle terrible situation ! Mon amitié pour toi me fait éprouver toutes les angoisses qui te déchireraient si tu étais présent à toutes les scènes qui se passent ici, et qui varient comme les visages de ces deux jeunes filles. Je vis incessamment menacé par un orage, les nuages s’amoncellent et disparaissent soudain ; je suis balancé par un flux et un reflux continuels d’espérances, de chagrins et de soupçons qui me tuent. Hier au soir j’ai éprouvé une émotion affreuse que tu vas partager ; écoute… Miss Jane se trouvant très fatiguée, Cécile s’est levée et lui a proposé de se retirer dans leur appartement. Alors le vieux puritain a jeté un regard terrible sur sa fille, qui ne s’en est pas aperçue heureusement, car elle se serait évanouie de frayeur. Sir Smithson, lui ai-je dit, votre religion défendrait-elle aux jeunes filles d’être indisposées ? — Non, frère, a-t-il répondu. — Et pourquoi avez-vous regardé miss Smithson avec tant de colère ? – une véritable fille d’Ève ; ses grâces séduisantes et ses talents mondains le prouvent assez. Elle est attachée à la terre, et je crains même qu’elle ne préfère une créature au Créateur. — Je crois qu’il en est ainsi, lui répondis-je… Le vieux puritain m’a contemplé avec terreur. — Mais comment voulez-vous donc que l’on vive ici-bas ? — On y est en épreuve, et nous ne devons penser qu’à la sainte et redoutable éternité ! — Bien, lui dis-je ; mais puisque vous avez une fille, vous avez été marié ; vous n’avez pas toujours eu le ciel pour unique pensée… Laissez donc les jeunes filles se marier comme vous l’avez fait ; quand elles seront plus âgées, elles songeront à leur salut, comme vous faites à présent. — Qu’elles se marient, dit-il, mais qu’elles n’aient pas d’amants ; et qu’elles ne se chargent pas d’or et de bijoux, pures inventions du démon ! — Eh ! repris-je, quand voyez-vous des amants ici ? — Il en vient, dit-il d’un ton grave (à cette parole je frissonnai de rage) ; la femme qui veut se parer et qui se pare ne cherche pas seulement sa propre satisfaction ; tu le sais, frère, il y a dans l’Écriture : Je me suis levée pour aller ouvrir à mon amant chéri… mes mains avaient répandu les parfums en rosées. (Surrexi ut aperirem dilecto meo… manus meae stillaverunt myrrham et digiti mei pleni.)

» Entends-tu, Horace ? il vient des amants ! La première impression calmée, les réflexions que tu fais en cet instant se sont présentées en foule à mon esprit. Cette phrase du vieillard ne me concernait-elle pas ? Sir Smithson, entraîné par une défiance aveugle, ne pouvait-il pas avoir pris le change sur moi ? Jane t’a donné tant de preuves d’un amour immuable, qu’elle ne saurait être soupçonnée d’inconstance ; enfin cet amant ne serait-il pas plutôt celui de Cécile !… J’ai embrassé cette idée avec une espèce de fureur. Je suis revenu plus souvent et à des heures différentes chez Jane, espérant recueillir quelques indices qui pussent éclaircir ces nouveaux soupçons. Cécile, mon pauvre Horace, est l’innocence même ; et où aurait-elle trouvé un amant ? Elle est à Paris depuis trois mois, n’est pas sortie dix fois, et quand elle sort, son père l’accompagne et regarde sans cesse autour de lui, comme un dragon qui veille sur un trésor. Je me suis repenti de l’avoir accusée ; mais alors quelle chute ! ne faut-il pas que mes soupçons retombent sur Jane, sur Jane !… C’est tout dire. Maintenant j’ai l’âme assiégée par le souvenir de tous les exemples de légèreté donnés par les femmes. Ces histoires souvent fabuleuses, mais toujours assises sur ce principe vrai, que la femme est une créature essentiellement mobile, viennent tour à tour se dérouler à mon esprit, et je frémis ! Mais ne faut-il pas considérer Jane comme un de ces êtres chez lesquels la perfection de la beauté féminine n’exclut pas la stabilité de sentiments qui est notre partage ? ne t’ai-je pas dit un jour qu’elle avait l’âme d’un grand homme ? Adieu. »

Fragment d’une autre lettre d’Annibal à Horace.
 

« Je songe, mon cher Orazio, que tu dois avoir entre tes mains les preuves les plus certaines de la fidélité ou de la trahison de Jane. Ne t’écrit-elle pas ? chacune de ses lettres n’est-elle pas le reflet de sa pensée ? n’a-t-elle pas l’âme trop hère pour vouloir dissimuler ses sentiments, même coupables ? et si j’ai observé l’inquiétude de ses yeux et le trouble de ses discours ; malgré ses efforts pour paraître toujours la même, elle n’a pu me cacher sa préoccupation, ne peux-tu pas, toi, scruter le fond de son cœur ? Il te suffit, pour cela, de comparer les lettres d’aujourd’hui avec celles d’hier. On a beau vouloir les déguiser, les pensées qui prédominent en nous percent toujours dans nos écrits !… En vérité, ma situation est affreuse. Je ne dors plus. Tu me connais, Horace ; tu sais si je suis fier, hautain, si jamais l’idée d’une bassesse a pu souiller mon âme : eh bien ! voilà que je descends à l’ignoble office d’espion. Je vais sourdement épier les actions d’une créature toute céleste ! Je vais… ah ! Horace, que la sainte amitié a des devoirs cruels ! Ne nous ordonne-t-elle pas d’achever l’ami, qui languit sur le champ de bataille, atteint d’une mortelle blessure ?… »

Douzième lettre d’Annibal à Horace.
 

« … Hier, sir George Smithson lisait à haute voix l’évangile de la femme adultère. — Vous voyez, lui dis-je, quand il eut fini, que Jésus pardonnait aux filles de Baal, et votre devoir est tout tracé… Les deux jeunes miss m’ont regardé avec effroi, et Jane a rougi : tu sais de quelle émotion cette rougeur est l’indice. — Mon devoir, dit le vieux puritain avec une tranquillité vraiment horrible, je le connais ! ma fille n’aura jamais besoin du pardon du Sauveur : elle ne ferait qu’une faute, moi, vivant !… À cette phrase prononcée comme un arrêt, Jane s’est appuyée sur Cécile, et toutes deux sont sorties. Cécile soutenait sa cousine presque évanouie. »

Dernière lettre d’Annibal, à Horace,

SUSCRIPTION

« Tu auras sans doute été surpris de mon silence, mais j’ai pris le parti d’en faire une espèce de journal, et je te l’envoie. Je n’ai pas la force de t’en dire davantage. »

Octobre 1815.

» Mon pauvre Horace, je marche de lumière en lumière, de douleur en douleur. Tu as du courage, je t’écrirai la vérité. Tu sais qu’au-dessus de l’appartement de Jane il existe une longue mansarde dépendant de son logement ; jusqu’ici cette mansarde était inhabitée. Hier seulement j’ai aperçu je ne sais quel air de nouveauté aux fenêtres de ce grenier. Le lendemain je suis revenu, je suis monté comme par mégarde et je n’ai pas eu honte de regarder à travers la serrure. Horace, tout est fini, je le crains bien !… Tu n’es plus aimé ! La magnificence du peu de meubles que j’ai pu voir m’a étonné. J’ai pris le soir même, en sortant, l’empreinte de la serrure, et j’ai le lendemain trouvé un homme habile qui m’a promis de me fabriquer une clef. »

Du 17.

» J’ai la clef, je cours à la place Royale, j’arrive et je monte à cette fatale mansarde ! J’en reviens sans avoir vu Jane. Ah ! mon pauvre Horace, je tremble encore de rage ! Quel est le démon, la fée ?… Non, c’est l’amour qui a présidé à la création de ce voluptueux palais où il a prodigué ses enchantements !… Mais quel prince a pu semer ainsi l’or à pleines mains, et, nouveau Jupiter, franchir mystérieusement les murs d’airain qui gardent cette Danaé nouvelle ? par quels artifices magiques a-t-on dérobé à mes vigilants regards les pas des ouvriers qui ont décoré avec tant de luxe cette amoureuse retraite ?

» Cet ignoble grenier a été distribué en trois vastes salons, et les lignes disgracieuses des combles se trouvent cachées sous la soie dont les rouleaux nuancent et s’enlacent disposés avec un goût remarquable. Mes pieds ont partout foulé les tapis les plus somptueux, et dans les angles rentrants des tableaux m’ont offert les couleurs les plus fraîches et les plus suaves figures. Ici c’est un vase magnifiquement doré, là une statue d’albâtre, plus loin des porcelaines dignes d’un souverain, et des fleurs fraîches écloses charment les regards et enivrent les sens. Mais je ne te parlerai que de la chambre à coucher : c’est un temple de volupté, un véritable chef-d’œuvre en ce genre. Les fenêtres sont garnies en verre dépoli ; les murs sont cachés par des draperies d’une mousseline éblouissante que bordent de larges bandeaux de soie bleue ; le tapis est à fond blanc, semé de fleurs bleues ; tout le reste de l’ameublement est en harmonie avec la délicatesse des tentures ; le lit est de forme antique et drapé avec une élégance voluptueuse ; il était encore dans le désordre où l’avait laissé l’amour. Une coquille d’agathe était suspendue au milieu de la chambre et servait de lampe ; auprès du lit je remarquai une paire de pistolets, et sur un riche divan de velours bleu je vis les habits d’un jeune homme : ils paraissaient y avoir été jetés à la hâte. Je suis promptement sorti ; tout mon sang bouillonnait, mille pensées s’élevaient dans mon âme. J’étais comme au milieu d’un tourbillon. Je songeais à la richesse du séducteur, à l’élégance de ses mœurs, trahie par les recherches de ce lieu de délices. Je le voyais beau, noble, brave, élégant dans ses manières et de parole gracieuse ; je voyais la faiblesse de la femme mise aux prises avec toutes les vanités humaines ; Jane n’avait pu résister, etc., etc.

» Il est impossible, me disais-je, que le vieux portier ne sache rien sur le nouvel habitant de cette maison… J’entrai brusquement dans sa loge et je lui dis : — Vous avez un nouveau locataire dans la maison ? — Non, monsieur, m’a-t-il répondu. — Vous vous moquez de moi ; je suis entré dans son appartement et je l’ai vu. — Ah ! si monsieur le connaît, c’est différent ! a-t-il répondu. — Mais, lui ai-je demandé, quel est-il ? À cette question, imprudemment lâchée, il m’a regardé de son air inquisiteur que tu dois connaître et s’est enveloppé dans un profond silence. J’ai tenté de le séduire, il a repoussé l’or, rien n’a pu le fléchir. Ainsi toutes les précautions sont habilement prises et l’inconnu n’est pas un étourdi : mais cet homme-là sort, marche, vient, entre… Je découvrirai ce mystère… Je tuerai ton rival… ma tête est en feu. Une fruitière demeure dans la maison voisine ; j’ai voulu la gagner, j’ai réussi ; elle vient de m’apprendre que le vieux portier a marié dernièrement sa fille unique en lui donnant dix mille francs de dot… Dix mille francs !... payer si cher la langue d’un portier ! Je porterai le flambeau dans ce mystère, dût-il en jaillir un incendie ; je te vengerai !… »

Mardi, 20.

» Aujourd’hui j’apprends que le magicien est un jeune homme. Je me suis mis en sentinelle pour le guetter : mon espion m’a dit qu’il sortait bien rarement, et toujours si lestement, de si grand matin, qu’il était presque impossible de le surprendre. Ce n’est point un sylphe, et mes yeux le verront, je l’ai juré ! Je ne m’occupe plus de Jane, ni de Cécile, ni du puritain ; je suis sur la trace de ton rival, et jamais tigre n’aura mieux suivi sa proie que je le suivrai. »

« Mercredi, 21.

» Je l’ai vu rentrer ; il était onze heures et demie ; une voiture l’a jeté au coin du boulevard Saint-Antoine : c’est un grand jeune homme, l’obscurité ne m’a pas permis de distinguer sa figure. À demain ; je serai sur le boulevard à cinq heures du matin. »

« Jeudi soir.

» Horace, j’étais ce matin sur le boulevard vers quatre heures et demie : à cinq heures, une brillante voiture attelée de deux chevaux anglais est venue s’arrêter près de la mienne ; des gouttes de sueur inondaient mon front, et, malgré le froid, dans ma fureur impatiente, je courais de la place Royale au boulevard, du boulevard à la porte de Jane. Je n’ai pas attendu longtemps ; un jeune homme de vingt-cinq ans environ est sorti de la maison ; il était vêtu très simplement ; il m’a regardé d’un air inquiet, car je l’examinais avec une sombre curiosité. Il est blond, ses cheveux bouclent naturellement ; il a l’air doux, mais fier ; son visage est distingué, sa tournure noble et gracieuse ; ses yeux bleus sont aussi tendres que des yeux noirs sont ardents. J’ai jugé au caractère de sa physionomie et à tout l’ensemble de sa personne, qu’il devait être Anglais… Oh ! s’il peut être Anglais, me disais-je, malheur à lui ! en deux heures je puis le faire emprisonner !…

» Il est monté dans sa voiture, et moi dans la mienne. Après mille détours par lesquels il semblait vouloir se dérober à ma poursuite, il est arrivé à l’hôtel de l’ambassadeur de Naples. Le soir même, je suis allé à l’ambassade. On y donnait un bal, j’ai vu mon étranger. J’ai demandé à madame B… le nom de ce jeune inconnu ; elle s’est défendue de répondre pendant environ une demi-heure, mais j’ai fini par lui déclarer, au nom de R…, que je prenais ces renseignements dans l’intérêt même du jeune homme, qui courait des dangers. — Annibal, m’a-t-elle dit, je me confie à votre honneur, et, en vous disant le nom de l’étranger, vous le protégerez : jurez-le moi… Impatient de tout apprendre, je l’ai juré, Horace !… Le jeune homme, reconnaissant en moi son espion du matin et voyant la familiarité qui régnait entre la duchesse et moi, ne pouvait pas déguiser le trouble affreux auquel il était en proie. Lui parlait-on, il ne répondait pas ; forcé de danser, il jetait sur moi d’impatients regards…

» — C’est, me dit madame de B…, le fils de lord C…, le ministre anglais. À ce nom tu sens quelle fut ma surprise. Ton rival est donc un compatriote, le fils d’un homme qui, dans le pays de Jane, est presque roi ; il en a tout le pouvoir sans l’éclat. Ce jeune homme s’est donc présenté dans toute la splendeur de la jeunesse et de la beauté, à la jeunesse et à la beauté même ; il est venu entouré du cortège des souvenirs de la patrie. Il a dû apparaître à Jane comme la patrie elle-même ; il a parlé ! Il a parlé le doux langage qui charme une Irlandaise… enfin il a sur toi d’incontestables avantages.

» Le père est immensément riche, mais la fortune du fils est indépendante ; sa mère est morte en lui laissant trente mille livres sterling de rentes. J’ai su tous ces détails de madame de B…, et j’ai découvert le motif de l’intérêt qu’elle prend à lui : n’a-t-elle pas une fille à marier ? Aussi m’a-t-elle ajouté que le jeune homme était retenu ici pour une affaire amoureuse. — Or, dit-elle, je suis certaine que cet amour n’ira pas loin, parce que le père a déjà refusé une fois son consentement, en annonçant à son fils qu’il le déshériterait s’il épousait cette jeune fille. — La connaissez-vous ? lui ai-je dit. — Non, mais je sais qu’elle est Anglaise, m’a-t-elle répondu. — Voilà où j’en suis, Horace : crois-tu qu’il y ait de l’espoir ? et que faire ? »

Mardi.

» Mes recherches sont vaines, il m’est impossible de découvrir quand et comment sir Charles C… est parvenu à voir Jane. Cette intrigue diabolique restera toujours dans les ténèbres au sein desquelles elle a pris naissance. »

1er novembre.

» C’en est fait, mon cher Horace, tu es trahi. Je compte, sur une fermeté peu commune en te traçant cet arrêt terrible. Mais tu t’envelopperas dans une froide résignation ; je te connais, ami. J’ai longtemps reculé devant l’affreuse vérité, maintenant la lumière m’aveugle. Un amour de six années n’était-il pas toujours là, plaidant la cause de Jane ? Enfin tout est rompu, un autre a su lui plaire. Une grande âme comme la tienne doit faire à Jane le sacrifice d’un amour qui ne saurait plus la rendre heureuse. Je ne suis pas assez insensible pour exiger de toi cette fermeté stoïque qui brave toutes les douleurs ; non, la perte de Jane encore vivante mérite, je ne dirai pas des larmes, nous autres hommes nous n’en devons répandre que de joie, le même désespoir que si la mort l’avait ravie. Ton amour s’ensevelira dans une amitié courageuse. Au moment où tu liras ces lignes, songe qu’il est au monde un être qui partage et sent ta douleur ; maintenant rassemble toute ta fermeté.

» Après avoir recueilli les renseignements que me donna madame de B…, chez l’ambassadeur de Naples, j’ai avidement cherché les moyens d’éclaircir mes soupçons. Je suis allé voir Jane. Cette jeune fille me confond, elle est toujours tendre, affectueuse… rien ne trahit les secrètes émotions qui l’agitent sans doute ; cependant elle est changée, elle est en proie à des souffrances dont elle s’efforce en vain de dérober la violence et la cause à mes regards. Horace ! Horace !… Du reste, hier encore la scène était la même, rien n’annonçait le trouble et le désordre des passions dans cette tranquille retraite. Le vieux puritain semble cependant vouloir retourner en Italie avec sa fille, car les affaires de succession du pauvre Smithson n’ont pas été difficiles à régler ; et, comme sir George Smithson frémit à chaque instant des dangers que court sa fille en vivant dans l’amitié d’une fille aussi mondaine que Jane, son départ me paraît certain.

» Tu sais qu’il existe à l’autre coin de la place une maison de laquelle il est facile de voir ce qui se passe chez Jane, les appartements se trouvant tous sur la même ligne et de pareille hauteur à la place Royale. Je résolus alors de me tenir en sentinelle dans un appartement de la maison voisine pendant tout le temps qui me serait nécessaire pour acquérir les tristes preuves de l’amour de Jane pour le fils de lord C…

» Le lendemain même, le portier de cette maison fut à moi, et il me laissa la liberté de m’établir dans le grenier, où, muni d’une longue-vue et tapi dans un endroit propice à mon espionnage, je restai toute la journée et toute la nuit. À une heure du matin environ je vis briller une lumière dans l’appartement de miss Jane, et à travers les rideaux j’aperçus distinctement les ombres de trois personnes. Je reconnus facilement le jeune homme dont un instant auparavant j’avais entendu la voiture s’arrêter au coin de la rue de Turenne ; il riait et folâtrait avec miss Chlora. La nuit, les rideaux, tout conspirait contre moi, je ne pus voir que ces ombres sinistres qui voltigeaient. Tantôt dans le silence de la nuit j’entendais quelques sourds accents de cette harpe divine, tantôt l’ombre d’une jeune fille dans les bras de sir C… se projetait sur les plis de la mousseline, et je frissonnais. Enfin ils ne tardèrent pas à disparaître, la chambre rentra dans une obscurité profonde, et soudain la lumière illumina successivement les différentes croisées de la voluptueuse mansarde. Mais bientôt miss Cécile, rentrant dans son appartement, ouvrit sa croisée ; et, comme si l’aspect de ce bonheur l’eût trop agitée, qu’elle eût besoin de la vue d’un ciel étoilé pour se consoler de sa solitude, elle resta plongée dans la rêverie, contemplant les nuages qui fuyaient avec rapidité à travers les flambeaux de la nuit. Alors mon dernier espoir m’abandonna, et je fus saisi d’un froid qui pénétra jusqu’à mes os.

» Ami, cherche un prétexte, viens, accours, tombe comme la foudre, charge-toi seul du soin de ta vengeance. J’irai au-devant de toi aussitôt que tu seras arrivé en France, car tu ne manqueras pas, j’espère, de m’écrire un mot d’avis. Adieu. »

« Hélas ! Eugénie, vous auriez un tableau bien imparfait de cette catastrophe si je gardais le silence sur la situation dans laquelle je me trouvais lorsque cette dernière lettre alluma dans mon cœur tous les feux de l’enfer. Les Français étaient séparés les uns des autres en Espagne, et, semblables à des citadelles semées dans une contrée, ces restes de nos armées se défendaient au milieu d’un pays où les murs, les arbres, les fontaines recélaient des ennemis. Accablé par la chaleur du climat, par les longues marches, par tous les soins qu’exigeaient notre subsistance précaire et notre sûreté menacée, je portais déjà un cruel fardeau, lorsque ce dernier malheur vint m’accabler.

» Jusque-là les terreurs d’Annibal n’avaient point encore attaqué mon amour, je dormais tranquille, me confiant au sourire de Jane. Hélas ! mademoiselle, ses lettres changèrent insensiblement ; à ces chères expressions d’un immortel amour, qui me ravissaient, succédèrent lentement des expressions encore tendres, mais, dénuées de cette exaltation qui est la vie du cœur. Je ne m’en aperçus pas, car nous n’étions point de ces amants dont la flamme est dévorante parce qu’elle dure un jour. Bientôt son style eut de la tiédeur, puis il perdit cette chaleur dont l’amour est le principe. Enfin ses lettres devinrent froides par des teintes aussi imperceptibles que les dégradations de la lumière au coucher du soleil ; alors les avis de Salviati prirent à mes yeux beaucoup de gravité, alors s’élevèrent en moi d’horribles doutes que mon cœur repoussait, des soupçons démentis par une voix secrète ; l’image de Jane planait toujours devant mes yeux comme un soleil et dissipait tous ces nuages. Mais je reçus la dernière lettre de Salviati ; il s’y trouvait une lettre de Jane dont l’indifférence me glaça, et un démon s’empara de moi ; je fus emporté par je ne sais quelle puissance infernale, car je n’avais plus la conscience de ma propre existence.

» Aussitôt je quittai l’armée, disant que ma blessure reçue à S… s’était rouverte et demandait les plus grands soins. Le poste que j’occupais était envié, on me savait incapable de commettre une lâcheté ; j’obtins sur-le-champ un congé, je partis.

» J’ignore moi-même en quelles intentions j’allai à Paris : dans le torrent d’idées, de sensations, de projets qui s’entre-choquaient, je ne distinguais rien ; une espèce d’instinct me guidait et j’obéissais aveuglément. Je traversai la France, les malheurs de ma patrie ne me touchèrent point ; ce ne fut que longtemps après, et à Chambly même, que je me rappelai les événements politiques comme une vision de mon enfance. Au milieu des souffrances de cet horrible cauchemar, j’entrevoyais la vengeance comme une nécessité, l’amour de Jane comme un espoir, et ces deux pensées étaient seules à tourmenter mon cœur. La vigueur de ma jeune imagination et les événements terribles qui la fatiguaient enfantèrent un chaos de souffrances morales et physiques sous lequel ma raison faillit succomber. Enfin j’arrivai à Orléans ; j’y trouvai Annibal. À ma vue il se précipita dans mes bras et m’accueillit par un silence qui me fit connaître toute l’étendue de mon malheur. Je le vis pâlir, rougir tour à tour et n’oser lever sur moi des yeux dans lesquels je crus voir briller une larme, et je le connaissais assez pour savoir que son dévouement n’était égalé que par mon infortune.

» — Et Jane ?… fut ma première parole. Il baissa la tête par un geste plein de mélancolie. – L’as-tu prévenue de mon arrivée ? – Enfant ! s’écria-t-il. Et son regard exprima la pitié. Il m’était si difficile de croire à sa trahison que je ne cessais point d’agir et de parler comme si elle était toujours à moi. — Hélas ! lui dis-je, c’était cette année même que nous avions attendue pour notre union. À ce terme, je devais acquitter les obligations que le bon père Smithson m’avait imposées par sa lettre dernière. À cette idée, je restai stupéfait en pensant que le souvenir de cette union de nos cœurs, célébrée si religieusement par cet être divin dans une scène qui ne sortira jamais de ma mémoire, ne s’était pas élevé dans le cœur de Jane pour défendre mon amour. Depuis ce moment, n’étions-nous pas époux ?

» Annibal, profitant alors de l’abattement dans lequel je tombai, me raconta en peu de mots que Jane était mère, que son séducteur était parti depuis deux mois pour l’Angleterre, dans l’espérance de fléchir son père, qu’enfin le puritain venait de perdre sa fille. Ce récit me causa des convulsions affreuses ; une fièvre cérébrale, causée par ces secousses terribles, me contraignit de rester à Orléans. Tantôt j’appelais la mort à grands cris, et alors Annibal, veillant sur moi, me dérobait mes armes ; tantôt je refusais toute nourriture, ou je voulais m’enfuir.

» Annibal employait pour me calmer toutes les ressources de l’éloquence, et il agissait avec moi comme les chefs de parti avec les masses populaires. Tantôt il me disait : — Eh bien ! allons la tuer, elle et son amant ! Je reculais d’horreur, comme si j’eusse vu une mare de sang, et je refusais d’accomplir le vœu que j’avais exprimé avec fureur. Tantôt il me parlait de sa vive affection pour moi, de la part qu’il prenait à mes chagrins, et sa douce voix apaisait mes souffrances. — Oui, lui dis-je un jour avec un sang-froid qui l’épouvanta, l’amour fait de l’homme un tyran ! Eh ! quel droit avons-nous d’exiger qu’une pauvre créature qui vit sous l’influence despotique des sens aime toujours parce que nous l’aimons ? Mais c’est une folie, c’est vouloir qu’il n’y ait au monde ni hasard, ni plaisirs, ni erreurs… Annibal crut d’abord que ces paroles m’étaient dictées par l’ironie, que mon désespoir affectait souvent. — Partons, dit-il. — Partons, répondis-je, je ne crains rien ; je puis regarder maintenant Jane sans être ému. Je disais vrai ; quelquefois l’âme a de ces retours et trouve des forces nouvelles en se repliant sur elle-même, semblable à Antée, qui puisait un nouveau courage en touchant la terre. J’arrivai à Paris, et, suivi de Salviati, j’accourus chez Jane. Angoisse affreuse ! je franchissais, à la poursuite du malheur, ce même chemin que jadis je me faisais un jeu d’abréger en courant m’enivrer de ses regards. — Tu pâlis ! me dit Annibal quand j’arrivai rue de Turenne. — Je ne crois pas, lui répondis-je, mais j’ai froid. J’ai vu la porte de la maison, j’ai monté les marches de l’escalier, et j’ai fait retentir cette sonnette, dont jadis les tintements……

» J’ai pris un moment de repos, Eugénie ; j’étouffais. N’y a-t-il pas un monde de douleurs dans ce dernier mot ? J’ai repris courage, je vais poursuivre.

» Alors je l’entendis, je la reconnus sans la voir, elle accourait de ce pas léger si connu de mon oreille. Souvent autrefois elle accourait ainsi ; aujourd’hui elle accourt, joyeuse, auprès d’un autre. Rien n’a manqué à cette catastrophe. C’était elle ! À ma vue elle jeta un cri perçant ; je la vis frissonner et rougir ; je frémis. Cette rougeur était chez elle l’indice de la plus grande douleur. Que la honte la rendait belle ! Elle me jeta un regard, et je me sentis fasciné par une puissance inconnue ; toutes mes idées se confondirent, et je restai en contemplation devant elle. — Est-ce toi ? s’écria-t-elle ; dans quel moment, hélas !

» Je m’avançai sans lui répondre ; elle me suivit en silence dans le salon. Là un autre spectacle s’offrit à mes regards : un homme, ou plutôt un squelette, habillé de noir, tenait un livre dans ses mains décharnées. Notre arrivée n’opéra en lui d’autre changement qu’une vacillation lente et monotone dans ses yeux, qui roulèrent dans leur orbite de telle façon, qu’en s’arrêtant sur nous ils ne me semblèrent pas avoir changé d’attitude. Ce n’est pas elle, dit-il avec une douleur si profonde, que ma douleur se tut devant l’angoisse paternelle. Il ne se leva point, ne fit aucun mouvement, et ses yeux revinrent contempler la chaise qu’elle avait occupée pour la dernière fois. Je souffrais ; j’avais du bonheur à revoir Jane, même infidèle : j’étais stupéfait à la vue du puritain ; en un mot, j’étais ivre. Voir cet appartement ! être à cette même place où sir Smithson avait uni nos deux mains dans les siennes ! oh ! ce sont des angoisses que personne ne comprendra. Un autre homme eût tué Jane ou l’eût accablée de reproches ; moi, je sentis ma fureur expirer à son aspect, et ma bouche, qui s’ouvrait pour l’accuser exprima par un triste sourire les sentiments confus dont j’étais agité. Alors sir George, qui m’examinait d’un air sombre, s’écria gravement : — La joie des hommes est une insulte pour qui n’a plus de fille ! (La joie !) J’ai cru voir l’ombre du roi Lear.

» Je me retournai vers Jane, elle pleurait ! À ce spectacle, je fus près de me jeter à ses pieds ; mais une femme de la campagne sortit de la chambre à coucher, et Jane courut lui parler à voix basse. Annibal se pencha vers moi pour me dire : — C’est la paysanne qui prend soin de son fils ; depuis quinze jours elle va tous les matins à Sèvres… Mon cœur à cette phrase redevint de marbre. Annibal s’éloigna pour nous laisser seuls, en me faisant signe que le puritain ne comptait plus parmi les vivants. En effet, il regardait constamment cette chaise, lui qui voulait tuer sa fille à la première faute qu’elle commettrait.

» Jane revint précipitamment à moi, et, me prenant la main avec cet abandon qui me charmait jadis, elle me dit : — Enfin te voilà !… À cette phrase, sir Smithson leva brusquement la tête et nous regarda ; Chlora baissa les yeux. — Ma lettre t’a parlé, dit-elle, de circonstances fâcheuses ; mais avant tout laisse-moi te dire que je t’aime !… Sa bouche prononça cette phrase avec l’accent d’autrefois. — Eh bien ! continua-t-elle, pourquoi ton étonnement ? Soudain elle regarda la pendule avec effroi : — Midi ! s’écria-t-elle ; Horace, adieu ! adieu ! Reste ici ! dans deux heures je reviens à toi. — Comment ! lui dis-je avec une sourde colère, j’arrive, tu ne m’as pas vu depuis deux ans !…, depuis deux ans ! et voilà quel est ton accueil, tu me fuis. Que te dire ? trouverai-je des mots pour qualifier tes perfidies ? — Grands dieux ! qu’as-tu ? me dit-elle en me regardant avec un étonnement parfaitement joué. — Où vas-tu ? lui demandai-je. Elle resta muette, et par un mouvement involontaire elle regarda la pendule. — L’heure te presse ? lui dis-je. Elle fit un signe de tête affirmatif en me contemplant avec un effroi qui me calma soudain. — Jane ! lui dis-je plus doucement en lui prenant la main et la baisant avec ardeur. À ce geste, le vieux puritain se leva, dirigea sur nous des yeux étincelants de rage, ses lèvres tremblèrent et il s’écria : — Voilà comme on les perd ! — Votre heure de prier vient de sonner ! lui cria Jane. Le vieillard avait jeté sa Bible par terre, il n’entendit rien et se rassit en silence. — Jane ! où vas-tu, mon ange, et que vas-tu faire ? lui demandai-je dans le désir de commencer avec calme cette fatale scène.

» — Ami, dit-elle avec un son de voix enchanteur et en mettant son doigt sur mes lèvres, ceci est un secret qui ne m’appartient pas : en aurais-je pour toi ? Je suis bien aise de t’apprendre que ta femme sera discrète !… Elle tremblait, mais elle accompagna cette phrase d’un sourire et d’une expression qui semblaient appartenir à l’innocence. Alors une infernale idée s’empara de moi, je pensai qu’elle espérait encore me tromper et qu’elle avait résolu de m’épouser pour cacher son déshonneur… Elle s’était éloignée de quelques pas, et quand je la vis sortir aussi froidement, je sentis redoubler ma fureur. J’ouvrais même la bouche pour lui dire un éternel adieu, lorsque tout à coup elle revient à moi, m’enlace, me serre dans ses bras, m’embrasse avec amour. — Tu n’as encore rien adressé au cœur de ta pauvre Jane, me dit-elle à voix basse, et tu m’arrives après deux ans d’absence ! et je te revois dans un état déplorable ! et tu me jettes de sinistres regards ! et tu frissonnes… Au nom du ciel ! qu’as-tu ? — Jane, lui dis-je en la pressant sur mon cœur, après deux ans, quelle affaire assez pressante peut jeter tant de froideur sur l’accueil que tu me fais ? — Une affaire !… s’écria-t-elle avec étonnement, une affaire !… Connais-tu quelque affaire qui m’empêchât de rester un an tout entier devant toi, occupée à te regarder, sans me rassasier de ta chère vue ? Une affaire !… non, c’est un devoir sacré ! un jour tu pourras me comprendre, c’est un devoir enfin !… mais je te connais et je pars tranquille. Il y a pour toi dans cette chambre des souvenirs qui me défendront de tes soupçons… Elle m’embrassa en pleurant, me montra du doigt le puritain, disparut en étouffant ses sanglots, et me laissa en proie à je ne sais quelle espérance. Dans ses regards j’avais reconnu la céleste expression de son amour, rien n’était changé. Ma colère expirait ; ma langue se glaça par trois fois, quand trois fois je voulus exprimer un reproche. Elle triomphait de moi !… ou plutôt je croyais toujours à son amour.

» — Annibal, m’écriai-je, il existe un mystère que je ne saurais éclaircir !… Annibal vint à moi sans embarras et me parla de la fausseté des femmes. — Songe, lui dis-je en l’interrompant, qu’il me faut des preuves ! qu’il me faut l’évidence, pour balancer un seul de ses sourires !… Ces preuves, si Annibal ne me les eût pas données, je l’aurais tué. Aussi je lui dis : Annibal, si tu t’étais trompé, évite-moi alors que je reconnaîtrai ton erreur… Il sourit, et ce sourire me fit trembler. Je marchais sur un fil entre deux précipices. Ne fallait-il pas renoncer à Chlora ou à un ami, voir s’évanouir un des deux rêves de mon cœur ?…

» Pendant que j’étais plongé dans cet égarement ; que, jeune encore, j’offrais le même spectacle que ce vieux puritain privé de sa fille, Annibal entendit un grand bruit de chevaux, il courut à la fenêtre, revint précipitamment, et, me prenant par la main : — Horace, me dit-il, du courage, de la prudence, ne t’emporte pas !… Songe qu’il faut, pour tout découvrir et acquérir la preuve de cette horrible trahison, garder un sang-froid imperturbable. Alors j’entendis un jeune homme se précipiter dans la maison ; il sonna : le vieux puritain, ébranlé dans le fond du cœur, se leva de l’air d’un prophète inspiré, et, levant les bras au ciel, il s’écria, comme un enfant joyeux : — La voilà !… c’est elle !… Je ne sais plus ce qu’il fit, car dans ma rage je m’élançai dans l’antichambre et je courus ouvrir moi-même.

» Je fus surpris, je l’avoue, en voyant mon rival. Si la beauté des formes, la candeur de l’expression, annoncent une grande âme, ce jeune homme est digne de Jane ; il me regardait avec des yeux si pétillants de joie, que cette vue me rendit ma fureur. Il me souriait, et peut-être allait-il me sauter au cou et m’embrasser. — Monsieur, me répondit-il avec cette émotion que cause à un homme joyeux l’obstacle imprévu d’un homme en colère, miss Jane n’est-elle pas ici ? — Non, monsieur, lui répliquai-je. — Il faudrait cependant que la visse à l’instant même ! je lui apporte de la joie… — Monsieur, lui dis-je en me contenant avec peine, miss Jane est sortie… Mon agitation le frappa, il me regarda d’un air indécis et me dit : Sortie ?… oh ! ne me trompez pas ! si elle était ici, inquiète, souffrante, qu’elle ne fût pas visible, portez-lui mon nom, et sur-le-champ… — Monsieur, m’écriai-je, je vous ai dit la vérité, miss Jane est sortie. — En ce cas, dit-il en réfléchissant, Jane est à Sèvres…

» Je restai anéanti : ce mot Jane, cette certitude du lieu même où elle se trouvait… oh ! alors un nuage s’étendit sur mes yeux. Annibal me soutint, je me réveillai dans ses bras. — À Sèvres ! à Sèvres !… m’écriai-je avec fureur en m’assurant que mes pistolets étaient sur moi. — Il a quatre chevaux à sa voiture, me dit Annibal ; nous ne l’atteindrons pas… — En eût-il cent ! il n’ira pas si vite que moi ! Nous partîmes.

» Encore un peu de courage : mon récit, chère Eugénie, touche à sa fin. Ici, je vous ferai observer que, telle rapidité que je mette à vous exprimer les gestes, les regards, les paroles qui ont marqué pour moi cette journée, rien ne peut vous peindre l’horrible célérité des scènes qui la remplirent : l’histoire de mes sentiments serait aussi par trop pénible, vous connaissez mon caractère ; je vous raconterai seulement les faits… Hélas ! jamais catastrophe ne fut plus habilement amenée par le hasard ! L’image de Jane avait combattu des doutes inspirés par ses lettres et confirmés par celles d’Annibal ; un faible espoir me restait encore, l’aspect de Jane m’avait rendu la vie ; la rencontre de sir Charles C… venait de me plonger dans le néant. Je courais à Sèvres chercher la mort. Nos chevaux haletaient en entrant dans le village ; mais avec une célérité inouïe nous avions atteint, rencontré, dépassé la voiture de mon rival. Attelée de quatre chevaux, cette infernale voiture allait avec-une effrayante rapidité, et il a fallu que ma rage ait passé dans l’âme de ces deux chevaux que vous connaissez, pour que nous ayons obtenu environ une dizaine de minutes d’avance sur sir Charles C…

» En arrivant à Sèvres, nous aperçûmes un fiacre dans lequel j’avais cru voir Jane : il était arrêté à quelques pas d’une maison vis-à-vis de laquelle se trouvait un restaurateur. Je vis de mes yeux Jane descendre de cette voiture. Alors nous entrâmes dans la cour de l’auberge, après avoir confié nos chevaux au maître, qui était venu lui-même à notre rencontre. Je franchissais déjà la cour pour m’élancer dans la maison de Jane, quand je me sentis arrêté par Salviati, qui me dit : — Vas-tu commettre des imprudences, te montrer pour ne rien savoir ?… Prenons des renseignements ! Crois-tu qu’on ignore à qui cette maison appartient ? Nous montâmes dans une salle dont les croisées permettaient de voir la maison, et je fis venir l’aubergiste. Le hasard voulut que ce fût un ancien militaire qui avait servi sous mes ordres. — Mon brave, lui dis-je, connais-tu le pays ?… — Comme une consigne, répondit-il. (Car il semble que ma mémoire ne me fasse grâce d’aucun détail ; les moindres circonstances sont toujours présentes à mon esprit ; et les paroles, je les entends ; les gestes, les individus, les nuages même qui couraient alors dans le ciel, je les vois.) — Voilà pour toi, lui dis-je en lui jetant ma bourse ; écoute, tu vois cette maison ?… par qui est-elle occupée ? — Monsieur, répondit-il, cette maison est louée à une jeune Anglaise… Il poursuivit, et les détails qu’il me donna confirmèrent et mes soupçons et les accusations d’Annibal, qui pendant mon colloque avec l’aubergiste était à la croisée. — Horace ! s’écria-t-il, voici la femme que tu as vue ce matin chez miss Jane… Je m’approchai de la fenêtre, je reconnus la paysanne. Jane était aussi à la fenêtre, et regardait dans la rue en donnant les marques de la plus vive inquiétude.

» — Voulez-vous que j’attire cette femme ici ? me demanda l’aubergiste. J’y consentis par un geste convulsif, demeurant le témoin impassible des efforts que fit l’hôte pour amener la paysanne devant nous. Elle vint, et, pour qu’elle ne me reconnût pas, je m’enveloppai dans mon manteau. — Quel est le nom de la personne à laquelle vous louez votre maison ? lui demanda Annibal. Elle refusa de répondre. On lui présenta de l’or, elle refusa et voulut se retirer. Alors je tirai mon portefeuille, et, lui montrant des billets de banque, Annibal lui proposa un prix exorbitant pour ses confidences. Elle regarda tour à tour les billets et sa maison ; puis succombant à l’appât du gain, elle dit à voix basse : — C’est miss Jane Smithson !… Je n’en entendis pas davantage, un voile épais tomba subitement devant moi ; je fis signe de la main qu’on éloignât cette femme, et je me précipitai vers la fenêtre dans l’intention de me jeter sur le pavé, pour qu’elle fût obligée de passer sur mon corps en retournant à Paris, mais la vue de mon rival m’arrêta soudain. Sa voiture était arrêtée à quelques pas, et il allait à pied, demandant de maison en maison la demeure de son enfant. À cet aspect, je devins immobile, et, le contemplant avec une sorte de calme : — Jane l’aime donc ! ils sont heureux !… me dis-je. Je ne sais à quelle cause attribuer ce moment de relâche que me donna la douleur. Le jeune lord était le bonheur même ; il parlait à tout le monde, et, rencontrant la paysanne, il l’interrogea, l’embrassa dans son délire, courut avec elle jusqu’à la maison, dont la porte s’ouvrit pour lui. Alors ma rage me revint tout entière ; elle revint d’autant plus violente, que je voyais la preuve de tout ce que j’avais pu soupçonner de pire, et l’anéantissement des espérances qui m’étaient restées malgré tout.

» Haletant, déchirant mes habits, armant, désarmant mes pistolets, je ne criais pas, je rugissais soudainement, le torrent où ma pensée était emportée ne me laissant pas le pouvoir de m’arrêter à des mots, à des phrases : je n’avais plus rien d’humain, j’étais comme un tigre affamé, j’avais besoin de sang. Annibal ne cherchait point à me calmer et se contentait de veiller sur mes moindres mouvements. J’allais, par un mouvement précipité, du mur à la fenêtre et de la fenêtre au mur, absolument semblable aux animaux carnassiers enfermés dans leur loge : ce n’étaient plus des idées qui se pressaient dans mon cerveau, des myriades de pensées aiguës qui passaient en me déchirant de leur essor. Ah ! l’on souffre, bien moins pour mourir !… Tout à coup je vis le jeune lord sortir de la maison de Jane en donnant les marques d’une profonde inquiétude. Il laissa la porte ouverte. Sur-le-champ j’ouvre la croisée, je mesure de l’œil la distance, je m’élance, je saute sur le chemin sans me blesser ; à peine sentais-je mon corps ! Je me dirige rapidement vers cette maison, qui m’attirait comme un gouffre fatal, et, quand j’y parvins, la terre, les corps, les objets, tout avait disparu sous les flots d’une lueur surnaturelle : mes sensations étaient si vives, si multipliées, que mon âme avait subjugué, anéanti mon corps ; je m’agitais dans une sphère inconnue, que je ne puis comparer qu’à ce monde étrange dans lequel s’accomplissent nos rêves ; je marchais comme marche l’ombre, l’esprit ; enfin le langage manque à peindre de telles scènes.

» Me voici dans cette maison : un escalier se trouve devant moi ; j’entends les vagissements plaintifs d’un enfant et la douce voix de Jane ! Mon emportement s’était évanoui ; une sueur froide baigne mon front. Je pose mon pied sur la première marche, avec la précaution d’un voleur nocturne préparant l’assassinat : je n’ai point fait de bruit ; la marche est franchie ; une seconde, une troisième, nul bruit. J’arrive au seuil sans avoir écrasé un seul grain de poussière, je retiens mon haleine, le moindre souffle retentit dans mon oreille comme jadis une parole de Jane en mon âme ; je suis devant la porte de la chambre où est l’enfant ; Jane et la paysanne y sont aussi. Je n’ai aucune honte de regarder par cette porte entr’ouverte, et j’ai la vertu, le courage (que dire !…) de contenir mes cris en voyant Jane, cette Jane qui m’adora, bercer l’enfant d’un autre… lui sourire, et quel sourire !… Elle lui souriait enfin, et chantait pour apaiser ses souffrances ! Elle venait sans doute de l’allaiter ! Qu’elle était belle ! que dis-je, belle ?…, divine, sublime !… Était-elle coupable ?… mon cœur me criait : — Non

» — Elle est perdue pour toi !… me dit une voix terrible ; et une force invincible, cette force qui brise notre poitrine pendant un long cauchemar, me clouait à cette porte. — Ô mon Dieu ! la trouvera-t-il ?… fut la seule parole que prononça Jane avec les signes d’une profonde douleur. Je m’élançai hors de cet infernal repaire et regagnai mon auberge dans un état qui aurait fait pitié à Jane elle-même. Je trouvai Annibal au désespoir : — Dieu soit loué !… s’écria-t-il en me voyant l’embrasser, et, les yeux secs, lui dire : — Perdue !… perdue !… perdue à jamais ! Ce fut alors que commença la folie : je tombai dans une démence sombre, et mes yeux hagards effrayèrent l’aubergiste et Annibal. Mon ami fit de moi ce qu’il voulut ; nos chevaux étaient sellés, il me mit sur le mien et m’entraîna. Je sortais lorsque lord C… parut : nous nous arrêtâmes l’un devant l’autre. — Tout votre bonheur est là !… lui dis-je en montrant la maison. — Oui… répondit-il. — Aimez-la bien ! m’écriai-je ; et je m’enfuis, car je sentis que j’allais lui faire sauter la cervelle.

» Je revins à Paris, et pendant la route j’écoutai les discours que me tint Annibal, mais je n’y compris rien ; sa voix me semblait une musique vague ; je savais qu’il me parlait, mais mon âme était morte. Cependant mes dents s’entre-choquaient de froid ; je riais, et mes yeux brûlants me refusaient des pleurs ; je n’étais pas en proie à une souffrance aiguë, mais ma main ne savait plus guider mon cheval. Arrivé chez moi, je fis venir Nikel et lui commandai de tenir deux chevaux prêts ; puis, prenant Annibal dans mes bras : — Mon ami, lui dis-je, mon frère !… Les larmes me coupèrent la parole. — Tais-toi, me dit-il ; les larmes d’un homme sont terribles !… — Ami, je vais te quitter pour toujours !… Je dis adieu à la nature entière ; Annibal, tu n’as plus d’ami… Adieu, je vais vivre où le hasard m’indiquera une place, mais je vivrai obscur, gardant un silence absolu. Personne ne sait son nom, je ne l’entendrai donc pas ! Je l’aimerai toujours, tu pourras le lui dire si tu la rencontres… Qu’elle soit heureuse et qu’elle oublie mon infortune ! je lui pardonne. Ne fais aucune démarche pour me revoir, et si tu apprends que j’ai succombé au chagrin, viens graver sur la tombe de ton ami : — Il aima !… Je suis fier de mon amour. Adieu. Vainement Annibal essaya de me détourner de ce projet, il lui fallut me quitter. Guérard m’a dit que, désespéré de m’avoir perdu, il s’était réfugié à Tours : Salviati est le modèle des amis ! Quand Nikel vint me dire que les chevaux étaient prêts, je lui ordonnai de m’accompagner, et une fois à cheval je partis au grand galop. Où ? L’instinct invincible de la passion me conduisit, hélas ! sur les boulevards, et en un instant j’arrivai à la place Royale. La revoir ! la revoir, mademoiselle, me sembla le plus grand bonheur ! Oui : la revoir, même perdue pour moi ! — Eh ! oui, criais-je tout haut, je la verrais comme un beau tableau, comme une image des perfections célestes ! À qui mon admiration nuira-t-elle ? empêchera-t-elle celui dont jadis elle a sauvé la vie, qu’elle a serré dans ses bras, de rester comme une ombre de sa brillante vie, comme une statue qu’elle éclairera des feux de son bonheur ?… eh bien ! je demanderai cette faveur à genoux à mon rival… et il y aura encore au monde une joie pour moi ! N’ai-je pas assez de force dans l’âme pour aimer sans espoir ?… N’étais-je pas heureux quand je m’enivrais de la voir prier à Saint-Paul ?… Ô malheur ! elle avait quinze ans alors !… six ans se sont écoulés, et ma félicité a été successivement portée à son comble et renversée sans espoir.

» Je montai rapidement chez Jane, agité par des pensées bien différentes de mes pensées d’autrefois… Ah ! si l’on savait lire dans les mouvements humains, que d’angoisses, de terreurs et même de joies on eût découvert dans mes gestes et dans mes pas, langage souvent plus expressif que la parole ! Je sonnai, j’entrai, je parcourus l’antichambre, le salon ; tout était désert : j’entendis parler chez Jane, j’ouvre… je reste stupéfait : Eugénie ! le même enfant que j’avais vu à Sèvres !… il était chez elle, dans le même berceau ; elle le balançait, elle avait pleuré !… Le vieux puritain aux cheveux blancs souriait à l’enfant et le regardait d’un air hébété, comme regarde la démence… Jane me sourit, mais soudain elle jeta un cri en voyant mon visage. C’était celui d’un maître irrité, d’un bourreau !… plus d’amour, plus d’espoir ! la mort siégeait sur mon front, inflexible, terrible !… Elle s’élança sur moi, je la repoussai. Elle alla tomber sur le vieux puritain, qui, étonné, la retint dans ses bras… — Malheureuse ! m’écriai-je, tu m’as tué !… Nous sommes quittes, je te devais la vie… — Est-ce lui ?… lui ?… dit-elle. À ce mot, je ne sais quel démon s’empara de moi, je vis la chambre tout en feu ; j’avais saisi mes pistolets, l’enfer me souriait, je crois ; mon doigt lâcha la détente… À travers la flamme produite par la détonation, je vis Jane se débattre et venir à moi en souriant avec innocence ; je n’avais atteint personne… Je me sauvai, poursuivi par mille furies et par ce sourire de Jane, plus cruel que les voix infernales qui aboyaient à mes oreilles. Au milieu de ce tumulte, j’entendis Jane parler et courir ; je fuyais, je montai à cheval, faisant signe à Nikel de me suivre, et je partis comme un éclair. Jane est descendue jusque dans la rue, car en détournant je la vis pâle, échevelée, essayant de me rejoindre… mais rien n’a pu m’arrêter. Je me suis trouvé bientôt à Chambly : mon cheval s’abattit devant la maison que j’habite, je regardai cet accident comme un ordre d’en haut, j’obéis. Vous savez le reste.

» Jamais, depuis ce jour, le nom de Jane n’a été prononcé devant moi. Par moments, j’entends encore sa voix, je revois ce sourire qui me fait tant de mal ; il m’assassine ! J’ignore en quelle contrée elle a porté ses pas. Souvent son fantôme arrive à moi plein de grâce, de charme ! Je la vois folâtrant, je vois ses yeux noirs, ses joues pâles, ses cheveux, sa robe blanche, et, penchée sur sa harpe, elle me chante une ballade irlandaise qui parle d’amour… Souvent aussi elle se lève, terrible, menaçante, me montre deux fosses funèbres, deux croix, deux noms ! Voilà mes rêves, voilà ce qui absorbe toutes mes pensées ! aussi ma jeunesse est-elle flétrie. Maintenant vous connaissez le cœur sur lequel vous voudriez asseoir votre bonheur ! Pardonnez-moi, mademoiselle, d’avoir soulevé le voile qui dérobait à votre candeur le pitoyable spectacle du monde. Ah ! si nous unissons nos destinées, nous n’habiterons pas les villes !

» À présent ma tâche est remplie. Vous allez prononcer sur notre sort : si votre réponse m’est favorable, mademoiselle, elle dissipera sans doute les nuages qui chargent mon front, et, j’ose l’espérer, le jour où nous serons unis, Jane cessera de m’apparaître et mes souvenirs de m’accabler. Cette espérance rafraîchit mon âme épuisée par les efforts qu’il m’a fallu faire pour vous retracer ainsi les cruelles agitations de ma vie. »

— Ah ! m’aimera-t-il autant ?… s’écria Eugénie en laissant tomber ces pages funestes ; et, s’abîmant dans une profonde rêverie, elle resta longtemps livrée aux réflexions aussi nombreuses que cruelles que cette lecture éveillait en elle. Ce moment était pour la jeune fille un de ceux où l’âme, planant au-dessus de la vie, juge l’avenir par le passé et se sent capable de lutter avec la destinée.

Mais Eugénie aimait, elle ne réfléchit pas longtemps sur ce qu’elle devait craindre ou espérer, et ne sonda point ses pressentiments ; mais, s’oubliant bientôt entièrement, elle ramena toute sa pensée sur les malheurs de son bien-aimé. Comme tous ceux dont l’âme a toujours été froissée, mademoiselle d’Arneuse était douée d’une expérience précoce. Le malheur rend observateur, il ne s’avance qu’avec circonspection, tandis que l’homme accoutumé à réussir procède brusquement et sans examiner. Eugénie aperçut tout de suite un défaut de clarté et de liaison dans les détails de cette catastrophe, qu’elle déplorait par amour pour Horace ; elle accusa surtout le jeune homme d’avoir jugé son amie avec trop de précipitation et de colère : se mettant à la place de Landon, elle s’approcha de Jane. — L’as-tu donc trahi ? lui demandait-elle ; as-tu cessé de l’aimer ?… Et alors, se rappelant la dernière entrevue des deux amants et comment leurs âmes s’étaient entendues, rappelant enfin toute l’histoire si chaste et si touchante de cet amour, elle y trouvait une réponse suffisante et n’hésitait pas à absoudre Jane de parjure ; mais soudain revenaient à la mémoire d’Eugénie toutes les preuves de la trahison ; d’un côté, cette correspondance connue de Landon et d’où l’amour s’était graduellement retiré : de l’autre, les faits accablants racontés par Annibal. Ne fallait-il pas un coupable ?… Discutant alors les moindres circonstances, elle restait horriblement embarrassée pour condamner ou Jane ou Annibal. La répugnance qu’éprouvent les belles âmes à supposer la perfidie lui faisait toujours absoudre Salviati, et la cause de Jane étant celle des femmes et de l’amour, intéressait doublement Eugénie, de sorte qu’elle accusait Landon lui-même et cherchait à le convaincre au moins d’emportement. — Une femme, disait-elle, qui le voit peut ne pas l’aimer : mais celle qui l’a connu, qui a vécu dans son âme, ne doit jamais le trahir… Tout à coup Eugénie songea avec terreur que tout son bonheur avait sa source dans la faute qu’elle reprochait à Landon, et ce sentiment d’égoïsme, qui n’abandonne jamais l’amour, vint lui suggérer que si quelque fatale erreur avait amené cette rupture, ce n’était pas à elle de la découvrir ; elle essaya donc, mais vainement, de combattre le penchant qui l’entraînait à aimer sa rivale et à la plaindre. Les âmes nobles, échappées de la même source, ne tendent-elles pas à se réunir ici-bas ?

Le jour surprit Eugénie plongée dans cette méditation pénible, et quand elle descendit, appelée par la cloche qui annonçait le repas du matin, ses deux mères, frappées du changement de ses traits, de sa préoccupation, de ses distractions, se firent un signe d’intelligence.

— Vous n’êtes plus reconnaissable aujourd’hui, Eugénie, lui dit sa mère en rentrant au salon ; vous ne dites rien.

— Il me semble, ma mère, répondit-elle en souriant d’un air abattu, que je n’ai jamais beaucoup parlé.

— Eugénie, je n’aime pas de telles répliques ; une mère doit toujours avoir raison.

— Écoute bien ta mère, ma petite, dit madame Guérin à voix basse.

— Eugénie, continua madame d’Arneuse, que s’est-il passé entre vous et monsieur le duc ? Voici huit jours que nous ne le voyons plus ; votre gaieté a fui, votre figure est tellement changée, que je suis inquiète de votre santé… M’écoutez-vous ?

— Oui, madame.

— Eh bien, qu’est-il donc arrivé ?

— Rien, madame.

— Rien ? reprit madame d’Arneuse avec ironie, j’en suis ravie ! Eugénie, songez que si vous manquez ce mariage je vous ferai entrer dans ce couvent que l’on vient d’établir…

— J’y consens, madame, reprit Eugénie ; et son accent annonçait qu’alors elle accepterait la solitude avec joie. Les deux mères, étonnées, gardèrent le silence, et Eugénie attendit avec anxiété le moment où elle serait seule et où elle pourrait répondre à Landon ; mais n’ayant de liberté que pendant la nuit, ce fut la nuit qu’elle écrivit, sans craindre d’être surprise, cette lettre méditée pendant toute la journée :

Lettre de mademoiselle d’Arneuse au duc de Landon.
 

« J’ai senti bien cruellement toute mon infériorité devant la magnifique image que vous avez présentée à mes regards !… Certes, comme Jane, en votre absence, je pourrais briser les cordes d’une harpe, porter des vêtements de deuil. J’affronterais tout danger et je sourirais à la mort que m’enverrait votre main. Je ferais toutes ces choses comme Jane. Oh ! j’essayerais même de vous donner de plus puissants témoignages d’amour ! Nulle âme ne peut être plus dévouée que la mienne : mais je sens que la pauvre Eugénie, ensevelie depuis sa naissance dans un obscur village, n’aura jamais l’éclat, la beauté, les talents de miss Jane. Non, non je ne saurais pas, avec une grâce aussi enchanteresse, vous exprimer mon amour ; tout ce que je sais, c’est que je vous aime. Oui, je vous aime plus que vous ne pouvez le croire, et vous allez connaître mon cœur. Écoutez : il est impossible que Jane ait cessé de vous aimer, et… je vous sacrifie ma vie en vous répondant de sa fidélité. Jane vous aime toujours. Allez, courez sur ses traces, et pour croire qu’elle se soit parjurée, attendez que sa trahison vous soit aussi bien prouvée que son amour. On a calomnié en elle la vertu la plus pure, j’ignore comment on a pu arriver à la noircir, je puis vous transmettre la voix de ma conscience, mais il est au-dessus de mon courage d’étudier cette cruelle vérité ; je n’aurais pas la force d’en écouter les preuves.

» Allez donc auprès de Jane, et… si vous obéissez à la lumière que je viens de faire briller devant vous, ne songez pas à moi : dès mon enfance (je l’avoue aujourd’hui), j’ai été façonnée à la douleur, le ciel m’a sans doute réservé une vie tout amère. Vous pourriez trouver dans cette résignation de la grandeur, du courage ; il n’y a, monsieur, que de l’amour, et je suis sans mérite… N’y a-t-il pas quelque douceur à s’immoler au bonheur de celui qu’on aime ?

» Comment oser écrire ce que je voudrais vous dire encore ? Si vous retrouvez votre amie, vous devinez que je n’aurai plus rien à chercher dans ce monde, et alors je voudrais… Comment achever ? Puisque j’aime Jane, elle aussi m’aimera, et, sœurs en amour, elle me laissera vivre et mourir à l’ombre de son bonheur et sous votre protection, plus heureuse mille fois que si j’avais vécu longtemps sans vous connaître.

» Horace, aujourd’hui je suis maîtresse de moi, je puis rester votre amie et mourir : mais si demain j’avais le droit de reposer mon bras sur le vôtre, je veux votre cœur tout entier, je le veux en despote ; je serais jalouse du nom seul de Jane prononcé dans votre sommeil… Hélas ! y a-t-il au monde des créatures semblables à Jane ? ne serait-ce pas une création à laquelle vous auriez prêté vos propres perfections ? L’avez-vous bien vue ? ne vous avait-elle pas fasciné ? et ne vous a-t-elle trahi que parce qu’elle n’était pas aussi parfaite ? Hélas ? elle a été élevée par un être sublime ! un ange vous avait offert un ange. Eh bien, daignez être pour Eugénie ce que sir Smithson a été pour sa fille ; vous me formerez à l’image de cette belle créature, j’étudierai avec ardeur ce qui vous plaira, et… vous m’aimerez au moins comme votre ouvrage !

» Enfin une espérance me reste au milieu de mes larmes : c’est que, si je n’ai pas été trouvée digne de votre premier amour, vous serez, vous, le premier, le dernier amour d’Eugénie ; et pourrez-vous ne pas être touché de ma tendresse et ne pas finir par m’aimer ?… Ne désirais-je pas votre bonheur aux dépens du mien ? Hélas ! être votre Eugénie !… être à vous, que je vois si grand ! Vos écrits me font trouver mon âme petite : vous m’avez inspiré un respect que je suis heureux de vous porter. Regardez-moi comme votre création, ce titre me sera doux. Puis-je espérer ?… Oh ! mon cœur se brise !… Amie ou épouse, je serai glorieuse de mes sentiments, ne voyant que petitesse à vous déguiser combien vous m’êtes cher. Laissez-moi donc vous prendre la main, vous regarder en face et vous dire : — Ami, êtes-vous content de ma réponse ? Eugénie mérite-t-elle votre amitié ?… Je n’ai plus qu’une crainte, c’est de trouver la vie trop courte pour vous prouver mon amour !… Adieu, j’ose encore espérer.              EUGÉNIE. »

Au matin, la fidèle Rosalie porta secrètement cette lettre à Horace. Eugénie resta d’abord plongée dans les angoisses d’une morne attente ; ses regards avaient quelque chose de farouche, elle se sentait comme suspendue entre la vie et la mort, elle frissonnait au moindre bruit, et, pâle, tremblante, elle fut obligée de laisser son ouvrage : incapable de rien faire, elle sortit de la maison et se mit à courir follement à travers le jardin, éprouvant le besoin de déverser dans une extrême agitation du corps la cruelle activité de son âme.

XI

La profonde préoccupation d’Eugénie, l’absence de Landon et la tristesse qui, chez tous les deux, avait précédé cette confidence solennelle, donnaient depuis huit jours les plus vives inquiétudes aux deux mères ; dans le cercle étroit de leur vie, ces incidents étaient des événements aussi importants que l’est une déclaration de guerre pour un souverain. Aussi Rosalie avait déjà prévenu sa jeune maîtresse que les conférences du soir roulaient entièrement sur les causes secrètes d’une situation si désespérée ; et madame d’Arneuse, trop acariâtre pour dissimuler longtemps, fit sentir à sa fille le poids d’une colère concentrée.

Pendant les huit jours que durèrent les chagrins des deux amants, les idées de madame d’Arneuse avaient complètement changé. En effet, du moment où elle apprit que son gendre était duc, duc de Landon, un Landon-Taxis, un jeune homme aussi distingué par son esprit que par ses manières, possédant une fortune considérable, des terres, des châteaux, un hôtel à Paris, cachant avec mystère un grade sans doute supérieur et des décorations méritées, madame d’Arneuse ne tarda pas à s’enthousiasmer de nouveau pour son gendre : Landon devint son idole, elle se trouva fière d’une telle alliance, et, au milieu d’une gloire si éclatante, elle ne vit plus sa fille que comme une tache au soleil. Eugénie était-elle digne d’un homme aussi distingué, d’un cavalier si accompli ?… Lui enviant même secrètement son bonheur, elle ne se borna plus bientôt à s’immiscer dans l’amour de sa fille ; reprenant cet air inflexible qu’elle avait déposé le jour où elle avait vu Eugénie dans les bras de la mort, madame d’Arneuse redevint d’autant plus impérieuse, qu’elle sentait son pouvoir près de lui échapper et qu’elle voulait prévenir la rébellion. Eugénie, absorbée par les pensées de son amour, laissa voir qu’elle ne sentait plus le bras pesant de sa mère ; alors la marquise, furieuse, accordant à Landon la place qu’Eugénie devait occuper dans son cœur, ne jeta plus sur celle-ci que des regards d’indignation et de colère.

Pendant que la jeune fille parcourait le jardin, sa mère et sa grand’mère avaient commencé une longue conférence, jugeant qu’il était urgent d’examiner la position respective des deux maisons et de porter de prompts remèdes aux dangers que courait la gloire des d’Arneuse. La marquise avait eu soin d’abord de fermer la porte du salon ; cette porte, au sujet de laquelle on faisait de quotidiennes observations à Rosalie, ressemblait à celle du temple de Janus, mais avec cette différence que fermée elle annonçait la guerre entre l’antichambre et le salon.

Séparées par une table de jeu, les deux dames se regardaient avec l’attention de deux avares pesant de l’or : l’une tenait son ouvrage d’une main, ses lunettes de l’autre, et madame d’Arneuse feuilletait machinalement un livre. — Eugénie, dit-elle à voix basse, aura fait quelque sottise !… Puis elle remua verticalement la tête de droite à gauche, de gauche à droite, et ce geste ne lui paraissant pas assez expressif, elle le commenta en soupirant et en levant les yeux au ciel, ce qui voulait dire : — Qu’une mère est souvent à plaindre !…

— Voilà huit jours qu’il n’est venu !… répondit madame Guérin ; qui, par ces paroles, mit le feu aux poudres.

— Vous verrez, s’écria madame d’Arneuse, qu’Eugénie manquera ce mariage !… et que le malheur nous poursuivra en tout… en tout ! répéta-t-elle en frappant sur la table : voilà huit jours que le duc n’est venu !… Cette petite sotte-là ne lui convient pas, ou elle aura commis quelque faute… Elle est froide comme marbre, elle change à vue d’œil, elle est laide !… Elle ne m’écoute pas, et croit avoir plus d’expérience que nous. Ah ! la méchante fille ! elle me donne là fièvre !… Si elle n’est pas duchesse de Landon, je mourrai de chagrin !… Perdre la seule occasion qui puisse se présenter de reparaître à la cour et dans le grand monde avec éclat… Et tout dépend d’elle !… Ah ! je ne lui retrouverai ma foi pas un prétendu comme celui-là.

En entendant cette philippique, madame Guérin laissa tomber sur le tapis un mouchoir qu’elle marquait des initiales E. L. ; l’entretien s’animait trop pour qu’elle pût tirer un seul point de plus. — Comme tu t’effrayes, ma chère amie ! Eugénie est triste, mais c’est tout simple ; elle n’a plus que huit jours à être demoiselle : le jeune homme ne vient pas ! eh bien, ne faut-il pas qu’il fasse ses apprêts ?…

— Une semaine sans venir !… répéta madame d’Arneuse, et Eugénie a les larmes aux yeux.

— Hélas ! répondit madame Guérin, n’étais-tu pas triste aussi, toi, la veille de ton mariage ?

— C’était un pressentiment !… dit madame d’Arneuse.

— Oh ! oui, ma pauvre fille ; ce jour-là est bien la cause de tous nos malheurs ! Ici les deux dames soupirèrent simultanément, et la fille répondit à sa mère :

— Effets naturels de votre ambition ! vous m’auriez déshéritée si je ne m’étais pas soumise.

— Allons, allons, ma fille, c’était écrit là-haut ! que veux-tu ? le mal est fait.

— Oh ! oui ! s’écria madame d’Arneuse, mais il ne s’agit pas de moi ; tâchons de questionner Eugénie et d’apprendre la cause de cette rupture… Je veux que ce mariage-là se fasse, et il se fera ! Maintenant Eugénie ne dira pas un mot, ne se permettra pas un geste, un regard que je ne l’aie ordonné. En conduisant ainsi l’affaire, elle réussira peut-être ;… après… cela ne me regardera plus. Enfin, après de longs discours et une multitude d’hypothèses, madame Guérin termina en disant :

— J’espère, ma chère amie, que tu ménageras cette petite ; elle est gentille !…

— Mais je pense, reprit madame d’Arneuse, qu’elle n’a pas à se plaindre ! Si j’ai un reproche à me faire, c’est de la traiter avec trop de douceur !…

À ce moment la porte du salon s’ouvrit et Eugénie parut ; elle marchait lentement, les yeux baissés et le front altéré. Parvenue au milieu du salon sans rien apercevoir, elle se sentit saisie avec force par le bras, et sa mère, la conduisant devant une glace, lui dit d’un ton sévère :

— Si M. le duc venait !… Voyez votre figure ! vous avez encore vos papillotes, et vous êtes à faire peur !…

— Mais, maman…

— Chut ! lui dit madame Guérin, écoute ta mère.

— Eugénie, lui dit madame d’Arneuse, qu’avez-vous ?… Elle ne répondit pas. — Qu’avez-vous, Eugénie ?…

— Mais, maman, rien, je vous assure !

— Comment, rien ?… vous êtes triste, et M. le duc reste huit jours sans nous faire une seule visite…

— Eh ! madame, puis-je le forcer ?…

— Je sais fort bien, mademoiselle, que vous êtes assez gauche pour l’éloigner ; mais que s’est-il passé entre vous ?… je veux le savoir !…

Eugénie garda encore le silence.

— Eh bien ! ajouta, madame d’Arneuse en lançant à sa fille un regard terrible, répondrez-vous à votre mère ?…

À ce moment Eugénie ne trembla plus comme jadis, et, soit que déjà son courage s’accrût avec les circonstances, soit qu’elle se sentît plus forte à la veille d’avoir un protecteur, elle regarda sa mère en face et lui répondit doucement : — Ah ! ma mère, pourquoi vous plaire à me tourmenter ?…

Madame d’Arneuse se tourna vers sa fille, et, les lèvres presque blanches de colère, lui dit d’un son de voix dont elle chercha vainement à déguiser le trouble : — Le joug de votre mère vous est donc bien pesant pour lui parler ainsi ? vous croyez-vous déjà mariée ? Il faut mon consentement, mademoiselle. Ah ! je vous ai trop gâtée, et voilà la récompense de mes soins : aucune confiance en moi, des plaintes, des reproches ! Est-ce donc pour nous punir que le ciel nous donne des enfants ?… Si jamais vous en avez, Eugénie, je ne souhaite pas qu’ils vous ressemblent… vous seriez trop malheureuse !… Eugénie pleurait à chaudes larmes ; mais, sans faire attention à ces marques de sensibilité, sa mère ajouta : — Retirez-vous, mademoiselle, on ira vous chercher à l’heure du dîner. Eugénie se leva, franchit avec rapidité les escaliers, les appartements, afin de ne pas rendre les domestiques témoins de sa douleur, et, arrivée dans sa chambre, elle put au moins y pleurer en liberté. Pendant le dîner, madame Guérin intercéda vainement en faveur d’Eugénie, le dîner se passa sans que madame d’Arneuse eût l’air de savoir qu’il y eût à sa table une jeune fille triste et souffrante qui était sa propre fille. Rosalie haussa plus d’une fois les épaules à l’insu des convives, et la tristesse de mademoiselle fut le sujet d’une longue discussion entre elle et Marianne : tout ce qui agitait le salon avait toujours un contre-coup dans l’antichambre. Il en est ainsi partout et l’on ne saurait l’empêcher ; un maître aurait beau ne rien dire, ses laquais seraient muets afin de l’imiter.

La pauvre Eugénie, confinée dans sa chambre, se trouvait heureuse de pouvoir penser à Horace sans être interrompue, lorsque madame Guérin vint la trouver : — Ma chère enfant, tu as fâché ta mère, et il ne faut pas bouder aussi les uns contre les autres, cela me fait mal, vois-tu… Allons, viens, descends, prends ta jolie petite mine, ne sois plus sérieuse : tu entreras et tu commenceras par demander pardon à ta mère.

— Et de quoi ? dit Eugénie.

— Je n’en sais rien, répondit la grand’mère, mais de-mande-lui toujours pardon, embrasse-la bien gentiment, faites la paix et ne la troublons plus. Ta mère en sait plus que toi, mon enfant, et tu dois l’écouter ; tâche de ne pas la contrarier ; elle est ta mère, ne veut que ton bien, ne peut que te donner de bons avis… Viens.

Eugénie se laissa ramener au salon, et vint s’offrir à sa mère avec l’air candide d’un enfant, elle implora timidement son pardon en balbutiant les mots de reconnaissance, de devoir, respect, etc. Madame d’Arneuse tendit gravement la joue à sa fille, et lui dit avec un geste dramatique :

— Me direz-vous maintenant pourquoi M. Landon…

— Maman, répondit Eugénie en l’interrompant, il m’est impossible de vous répondre…

— Allons ! s’écria la grand’mère, tu vois bien qu’elle ne sait seulement pas ce que tu veux lui dire… elle souffre de l’absence de M. Landon et n’en devine pas les motifs : n’est-ce pas, mon enfant ?… Eugénie garda le silence et on en resta là. Mais cette paix ne fut qu’une courte trêve ; au bout d’une demi-heure, ces mots :

— Eugénie, allez vous habiller. [Ces mots] prononcés comme un arrêt par madame d’Arneuse, renvoyèrent de nouveau la jeune fille dans sa chambre.

À peine Rosalie commençait-elle la toilette de sa jeune maîtresse, que Marianne annonça au salon M. le duc de Landon. En entendant ce nom et en voyant paraître son gendre chéri, madame d’Arneuse sut facilement prendre un air gracieux et enjoué. — Eh ! bonjour, mon ami, voilà un siècle que nous ne vous avons vu…

Elle se leva, et, tendant la main à Horace, elle s’approcha de façon que le duc se trouva forcé de l’embrasser.

— Que vous est-il donc arrivé ? j’ai été vraiment dans l’inquiétude.

— Et moi aussi, dit madame Guérin avec une sensibilité vraie.

Horace ne pouvait que saluer de la tête. En s’asseyant il baisa la main de madame Guérin.

— Daignez m’excuser, mesdames, dit-il, j’ai été indisposé, accablé d’affaires, de soins…

— Indisposé !… s’écrièrent à la fois les deux dames ; seriez-vous encore malade ? vous êtes changé ! voulez-vous prendre quelque chose ? parlez… Qu’avez-vous eu ? mon Dieu !

— Oh ! rien, répliqua Landon… Cependant son front s’assombrit lorsqu’il prononça ces derniers mots.

Madame d’Arneuse avait trop de finesse dans l’esprit pour ne pas voir, à l’air et aux manières d’Horace, qu’il n’avait point varié dans son projet de mariage et qu’il n’avait nulle envie de retirer sa demande. Cette perception lui ayant rendu toute sa gaieté, elle déploya vis-à-vis de son gendre toutes les ressources de son adresse, toutes les ruses de sa coquetterie, essayant, comme une fée, de décrire autour de lui un cercle magique d’où il n’aurait ni le pouvoir ni l’envie de s’échapper.

— Mais je ne vois pas mademoiselle Eugénie ! s’écria Landon aussitôt qu’il put se soustraire aux obsessions de la marquise.

— Eugénie ! répondit-elle en jouant la surprise, elle est dans sa chambre ; elle s’habille, cette chère enfant. Si vous saviez comme elle est aimable ! C’est au moment d’être séparée de son enfant, de perdre son unique bien, dit-elle en cherchant à pénétrer les intentions de son gendre, c’est alors que l’on sent à quel point on y tient : tous ces jours-ci Eugénie a été vraiment étonnante ; elle est d’une douceur, d’une sensibilité… Méchant, de nous enlever notre joie !

— Vous l’enlever !… madame ! s’écria Horace avec une imprudente vivacité ; j’espère que nous ferons une même famille.

— Bien, pensait madame d’Arneuse, je serai maîtresse chez mon gendre ; j’aurai mes gens, mon hôtel, mes voitures, ma terre, etc. Allons, dit-elle, pénétrée de la plus vive joie, venez, que je vous embrasse, mon pauvre ami ! j’avais besoin d’un fils tel que vous !… Ah ! vous m’êtes bien cher !…

Madame Guérin lui tendit la main, serra la sienne en s’écriant : — Mon cœur m’avait bien dit que j’aurais un petit-fils…

Horace fut tout étonné de rester froid à ce manège et de ne trouver rien à répondre à ces expressions pathétiques. Involontairement il avait comparé cette scène à celle où sir Smithson lui offrit sa fille ; ce souvenir le rendit morne et distrait.

— Souffrez-vous ? lui dit aussitôt madame d’Arneuse, dont la sollicitude ne concevait que la douleur physique.

À ce moment Eugénie entra, elle salua Landon du plus doux sourire, et, sans interrompre la partie d’échecs que sa mère avait commencée avec Horace, elle s’assit auprès de madame Guérin, de manière à pouvoir, dans l’ombre où elle se trouvait, contempler son bien-aimé ; religieusement elle examina son visage, ses cheveux, ses yeux, interrogeant son front, épiant ses pensées, et quand elle rencontra ses regards, elle sentit son cœur s’épanouir comme une plante au soleil du matin. Elle voyait en lui non seulement l’homme qui s’était rencontré pour recueillir son cœur, mais un être auguste paré de ce charme que nous trouvons aux illustres infortunes, une âme dont toute la richesse lui était connue.

Un premier regard, recueilli avec reconnaissance, ne sembla-t-il pas lui dire : — Désormais tu seras pour moi ce qu’aurait dû être Jane !… Tout ne lui souriait-il pas dans l’univers ?… La cloche qui sonna pour annoncer le dîner tira Eugénie de sa douce rêverie, et la jeune fille se plaignit en elle-même de la rapidité des heures. Au dîner, l’on convint de signer le contrat dans quatre jours, et de conduire aussitôt après les deux amants à l’autel. En écoutant ces conventions, Eugénie tressaillit et resta stupéfaite de trouver de la douleur au milieu de sa joie.

Après le repas, la fraîcheur du soir invita à la promenade ; madame d’Arneuse était trop politique pour ne pas laisser sa fille causer librement avec Landon ; elle ne les suivit donc que de loin. Lorsqu’ils arrivèrent près du bosquet, Horace, montrant alternativement à Eugénie et son étoile chérie et l’astre des nuits, lui dit :

— Vous comprenez aujourd’hui les paroles vagues que je prononçai quand nos cœurs s’entendirent ici pour la première fois.

— Aussi vous répéterai-je, Horace, en vous montrant cet astre, que Jane est pure comme lui.

— Chère Eugénie, dit-il avec une profonde émotion, votre innocence vous empêche de concevoir le mal.

— Ah ! je me tairai volontiers, reprit-elle en retenant ses larmes. Eh bien, vous consentez donc à faire le bonheur d’Eugénie ?…

Elle le regarda avec une simplicité touchante ; et Landon, savourant le charme de cet aveu, se contenta de baisser la tête par un mouvement plein de grâce ; et Eugénie dit encore :

— Oh ! mon cher, oui, bien cher Horace ! je ne comprends point ces conditions dont les hommes ont imaginé d’entourer l’union céleste de deux cœurs qui s’aiment. Nous sommes seuls. Une de vos paroles, un regard de vos yeux, me seront plus sacrés que toutes les pompes imaginables : jurez-moi de me protéger toujours, de vous laisser aimer par moi, de ne jamais repousser loin de vous une créature qui ne peut vivre qu’à vos côtés. Je ne vous demande pas de me promettre un éternel amour, c’est folie : tant de circonstances…

Elle s’arrêta, des pleurs inondèrent son visage, et elle s’écria :

— Il y a dans mon âme une frayeur que je ne puis expliquer, je ne sais si elle vient de la force de mes sentiments ou s’il faut l’attribuer à cette scène… mais je tremble comme devant le malheur, et vous êtes là… vous !…

Ils avaient, sans s’en apercevoir, quitté le bosquet, le jardin, et au milieu des champs gravi une éminence assez élevée d’où l’on découvrait toute la campagne ; la lueur de la lune était plus douce. Ils se sentaient emportés par une de ces extases connues des seuls amants. Le calme de la nature avait quelque chose de solennel et semblait l’interprète de leurs cœurs dans les moments de silence. Il y avait auprès d’eux une pierre couverte de mousse qui, s’élevant comme un monument, leur parût un autel digne de la simplicité de leurs serments.

— Eugénie, dit Horace en s’emparant de ses mains qu’il serra avec effusion, Eugénie, Jane est, je le vois, un fantôme qui vous poursuivra sans cesse : écoutez-moi donc bien. Je tiens encore à elle par le souvenir de mes premières douleurs ; mais les joies pures que vous m’avez données m’attachent à vous pour la vie.

— Je vous crois et je suis en ce moment la plus heureuse des femmes.

Elle appuya sa tête sur l’épaule d’Horace, qui la baisa au front avec la tendresse d’un amant. — Maintenant j’existe, dit-elle, maintenant j’ouvre les yeux à une nouvelle vie, et cette heure sera éternellement présente à ma pensée ; elle sera le charme devant lequel fuiront mes craintes. Souvenez-vous en toujours aussi… alors elle me sera doublement chère.

Ils revinrent à pas lents et en silence. Arrivés à vingt pas de la porte, Horace, ému comme Eugénie par les diverses sensations qu’il avait éprouvées, et regardant cette jeune fille comme son seul espoir (il était sans parents, sans famille), la prit dans ses bras, la serra avec force, et, l’embrassant, lui dit : — Oh ! oui, Eugénie, ne crains rien. À ce moment parut madame d’Arneuse, qui, s’avançant d’un pas grave et dans une attitude comiquement imposante ; s’écria : — Mes enfants, vous n’êtes pas sages… Elle crut remplir à merveille son rôle de mère, et cette phrase, son accent, détruisirent soudain le charme auquel Eugénie et Horace étaient soumis. Au milieu d’un divin concert une crécelle avait crié. — Vous avez raison, madame, répondit gravement Horace, douloureusement affecté de voir qu’il vivrait avec un être dont il ne serait jamais compris. Pendant le temps qui s’écoula entre cette soirée et le jour du mariage, Eugénie eut bien encore à supporter de petites contrariétés : elle aurait maintes fois désiré aller se promener le soir avec Horace ; mais madame d’Arneuse lui interdisait formellement de passer le seuil de la maison, car il était contre les convenances de laisser voir le bout du pied d’une jeune fille promise ; elle eut bien des moments d’orage, ils furent pour elle semblables au bruit de la pluie pour celui qui repose sous un toit hospitalier ; un regard, une parole d’Horace, guérissaient les blessures faites par sa mère. Une nuit elle rêva même que Jane reparaissait et brûlait le palais habité par elle ; mais elle secoua toute superstition en se voyant si près de saisir le bonheur.

Le jour du contrat, Horace arriva de bonne heure, et, trouvant toute la famille réunie au salon, il jeta en riant une lettre à madame d’Arneuse et lui dit :

— Si vous aimez les dignités, ma mère, et je vous soupçonne de cette faiblesse, vous aurez un gendre général, grand’croix de la Légion, commandeur de Saint-Louis, etc.

— Un commandeur ! s’écria la marquise (à ce mot, l’ombre de l’ancien régime apparut à ses yeux), un commandeur ! Elle voyait déjà des talons rouges. La cause de l’avancement extraordinaire de Landon était très simple : il avait pour cousin le duc de P… Ce vieux seigneur, en rentrant en France avec le roi, n’oublia pas Horace ; et comme, au retour de nos princes légitimes, on venait de réunir les deux noblesses, les deux armées sous la même enseigne et par les mêmes faveurs, le duc de P… avait représenté qu’on pouvait, sans craindre d’exciter l’étonnement, combler d’honneurs un militaire aussi distingué que Landon. Son départ de l’Espagne, quand il revint à Paris attiré par la trahison de Jane, fut présenté sous un nouveau jour, et le fit regarder comme un de ceux qui étaient restés fidèles au fond du cœur. L’éclat de son nom, le désir qu’avait le duc de P… de rendre sa famille puissante, tout contribuait à mettre Landon dans une situation politique très brillante ; son cousin l’avait peint comme un des fidèles soutiens du trône. Aussi le vieillard, charmé de la gloire militaire d’Horace, finissait-il sa longue épître en donnant à son cousin l’espoir de s’asseoir bientôt auprès de lui sur les bancs de la chambre héréditaire. Eugénie, peu touchée de ces nouvelles, sentit mieux que jamais combien son caractère était différent de celui de sa mère ; elle ne partagea ni la joie ridicule de celle-ci ni l’enthousiasme puéril de madame Guérin.

Ce jour était alors un jour de triomphe pour tout le monde ; Rosalie chantait victoire.

— Les contrats signés ! s’écria-t-elle, après sept mois de marches et de contre-marches ; est-ce là conduire une intrigue ?

— Allons, mademoiselle, répondit le maréchal, vous serez maintenant mon chef de file.

— Je le sais bien, dit-elle en riant ; aussi mes talents sont-ils récompensés ! M. le duc nous dote de huit cents livres de rentes.

— Et je serai cuisinière d’une duchesse ! s’écria Marianne.

La joie régnait partout.

Le 12 octobre 1814 fut le jour désigné pour le mariage. En attendant, on forma la maison de madame la duchesse de Landon-Taxis. Nikel resta le valet favori et Rosalie première femme de chambre ; Marianne eut une pension, et le reste de la maison fut choisi par Eugénie, qui voulut attacher à sa personne des gens dont elle avait déjà soulagé la misère. Eugénie et Horace désiraient tous deux faire un voyage à la terre qu’ils possédaient en Bourgogne ; au mois de novembre seulement ils consentaient à venir habiter leur hôtel à Paris. Landon abandonna à sa belle-mère le petit hôtel Landon ; car madame d’Arneuse, dévorée du désir de reparaître dans le monde, avait refusé, au grand contentement des époux, de les suivre à Lussy. Elle fit observer que sa présence était nécessaire à Paris, où elle aurait à diriger la restauration de l’hôtel Landon et à le meubler au goût d’Eugénie, qu’elle consulterait pour la moindre tenture, les couleurs, les bois, les dorures, les étoffes, les meubles, etc. Ces soins, ces détails annonçaient la plus grande opulence, et Eugénie croyait rêver ; elle demandait naïvement à Horace s’il ne se ruinait pas. Landon lui apprit que le vieux Guérard avait si bien administré ses revenus, que sa fortune était doublée, et ce vieil ami lui avait annoncé, en outre, qu’il tenait en réserve une somme de cinq cent mille francs pour les frais du mariage de son cher élève.

Au milieu de cette joie, madame d’Arneuse éprouva un chagrin violent : Landon n’offrait pas une épingle à Eugénie. Cette aimable enfant l’avait exigé d’avance et en secret d’Horace ; mais aux yeux de madame d’Arneuse un mariage sans corbeille ne devait pas être heureux. Aussi, quand, après bien des questions faites avec sa finesse ordinaire, elle apprit que cet ornement principal d’un mariage comme il faut manquerait absolument, elle dit en confidence à madame Guérin :

— Il se dément un peu, notre jeune homme : je ne l’aurais pas cru avare.

Mais le lendemain les superbes présents apportés par Landon aux deux dames lui valurent les compliments les plus affectueux ; et le soir, madame d’Arneuse dit à sa mère avec un air de conviction :

— Ne vous ai-je pas toujours répété qu’il était impossible de refuser à M. Landon une magnificence bien entendue ? Aux moindres détails de sa conduite on reconnaît un homme qui a de la grandeur.

La veille du mariage arriva, et Eugénie fut tout étonnée de l’intérêt que sa toilette et sa figure inspirèrent à ses deux mères.

— Eh ! ma pauvre enfant, lui dit madame Guérin en l’embrassant, j’aperçois à ta joue une petite tache rouge. Viens, viens.

Et la grand’mère lui donna une eau souveraine pour faire disparaître ce défaut. À tout instant ses deux mères la regardaient avec une inquiétude mêlée d’intérêt. Parfois madame Guérin prenait les mains d’Eugénie, et les serrant avec tendresse, disait : — Pauvre petite ! Madame d’Arneuse la contemplait aussi en souriant et s’écriait : — Mon enfant, c’est pourtant demain ! Rosalie, Languedocienne qu’elle était, souriait en entendant ces discours. Cette tendresse du moment, exprimée par mille réticences, semblait voiler un mystère, et Eugénie était trop heureuse pour chercher à le deviner. Rosalie et Nikel en étaient déjà à tu et à toi ; Marianne prétendait même les avoir vus s’embrasser ; mais pure jalousie de femme ! M. Landon ayant envoyé ses gens à Lussy et vendu sa maison de Chambly à son ancien propriétaire, coucha, la veille de son mariage, chez madame d’Arneuse. Alors tous les personnages de ce drame dormirent sous le même toit : dormirent !… veillèrent. Cette conduite n’était pas très orthodoxe, mais l’aspect de la couronne ducale avait dissipé tous les scrupules de madame d’Arneuse.

XII

À la pointe du jour Eugénie ouvrit sa fenêtre ; elle aperçut à l’horizon de gros nuages noirs qui annonçaient un orage : — Quel malheur, se dit-elle, que le temps ne soit pas beau pour notre voyage !…

À ce moment elle vit entrer sa mère, qui, s’asseyant auprès d’elle, lui dit : — Ma fille, M. le duc de Landon a voulu partir après la bénédiction nuptiale pour sa terre de Lussy, sans être accompagné de votre mère ; j’ai cédé… (ce mot parut très difficile à prononcer à madame d’Arneuse) ; c’est vous dire, Eugénie, que votre situation et la mienne sont tout à coup changées : si votre mère a fait plier sa volonté devant les désirs de votre mari, vous devez vous soumettre, vous, à ses moindres caprices. Cette conduite m’a déplu : il vous emmène loin de nous au moment où des soins affectueux sont plus que jamais nécessaires ; alors je suis forcée de vous donner ce matin les avis qu’une mère doit à sa fille…

Là, madame d’Arneuse fit une pause, et Eugénie, pour la première fois, était tentée de sourire à l’aspect du masque de gravité mystérieuse qui couvrait le visage de sa mère.

— Eugénie, reprit-elle, l’honneur d’une femme est son bien le plus précieux…

Madame d’Arneuse s’arrêta encore, et, jugeant qu’il fallait débuter par des généralités, elle poursuivit ainsi :

— L’honneur cependant sera maintenant d’obéir à ton mari en tout. Nous sommes les plus faibles, mon enfant, et c’est par la ruse que nous obtenons quelque pouvoir en ménage.

— Oh ! maman, je n’aurai jamais besoin de ruse, je l’aimerai ! voilà toute ma science : faire sa volonté sera mon plus grand bonheur.

— Bien, ma fille, ce sont là les principes que je vous ai inculqués : mais, écoutez : il n’y a pas de femme qui ne veuille être la maîtresse… tu peux penser autrement en ce moment, mais ta mère a deux fois ton âge et connaît la vie ! or je t’engage à bien suivre mes conseils, à n’en prendre jamais que de moi, et surtout à toujours me dire ce qui se passera entre ton mari et toi, même dès le commencement de ton mariage ; alors nous prendrons des mesures, Eugénie, pour que tu puisses être tout à fait heureuse. Ah ! ma chère enfant, il y a deux grands systèmes à suivre pour s’emparer du cœur des hommes : moi, j’ai débuté par les larmes, les attaques de nerfs, les vapeurs, et j’ai reconnu qu’il était infiniment plus aisé de leur imposer notre empire en saisissant le pouvoir avec audace et en leur disant en face qu’ils ne nous valent pas. À force de leur répéter la même chose, ils finissent par nous croire, de guerre lasse… Tu sens que je ne te parlerai pas du parti de la douceur : se soumettre est la plus grande sottise que puisse faire une femme. À chaque instant Eugénie témoignait son désir de répondre, mais aussitôt madame d’Arneuse lui imposait silence et continuait : — Ce n’est pas là tout, j’ai une foule de choses à te dire… Ici elle fut heureusement interrompue par l’arrivée de Landon.

En écoutant ce discours, Eugénie, rendit grâce à Horace d’avoir exigé un mois de solitude à Lussy et son âme pure applaudit par instinct à la délicatesse de cette conduite. Bientôt neuf heures sonnèrent. Accompagnés de madame d’Arneuse, de madame Guérin, de Rosalie et de Nikel, ils se rendirent à la mairie de Chambly et à l’église ; puis à dix heures le postillon fit entendre son fouet. Une calèche de voyage attendait les deux couples. Puis vinrent les adieux de madame la marquise d’Arneuse à sa fille et à son gendre : ce fut une scène pathétique et jouée avec assez de naturel. Elle commença par serrer Eugénie dans ses bras et sut trouver quelques larmes qui firent un très bon effet ; puis elle la regarda de temps à autre d’un œil morne, elle lui tendait la main et pressait la sienne avec un tendre sourire. — Pauvre petite !… Enfin, quand Eugénie se leva, madame d’Arneuse la retint dans ses bras sans vouloir la rendre à Landon. Alors Eugénie, étonnée de ce luxe de tendresse, s’accusa d’avoir mal jugé le cœur de sa mère. Pour madame Guérin, elle était sincèrement affligée et ne pouvait pardonner à son petit-fils l’idée bizarre d’emmener ainsi Eugénie : aussi, lorsque madame la duchesse de Landon fut partie, que les deux mères rentrèrent dans le salon désert, madame Guérin, regardant sa fille, s’écria : — Certes, tel n’était pas l’usage avant la révolution ! – Le jour qu’il nous a parlé des mœurs et du monde, je me doutais de tout ceci. – Pourvu qu’il ne lui arrive rien ! – Quelle originalité de nous laisser seules et sans société ! – Pauvre petite, que va-t-elle devenir ? Telle fut la litanie de madame Guérin. Celle de madame d’Arneuse était bien différente : — Je vais donc quitter Chambly ! – Nous allons habiter Paris et un bel hôtel ! – Je vais être occupée à monter la maison de ma fille ! – Recevoir des visites de toute ma famille et des parents de mon gendre ! – Enfin, voilà Eugénie duchesse ! – Ah ! c’est un beau mariage ! – Nous n’en pouvions pas faire un moindre ! – Eugénie a un long voyage à faire. – Pauvre petite, que va-t-elle devenir sans moi ?…

Là les deux dames se trouvèrent à l’unisson et continuèrent sur ce ton pendant une partie de la journée tout en s’occupant des préparatifs de leur départ. Bientôt elles se rendirent à Paris et s’installèrent avec joie au petit hôtel Landon. Là elles reçurent la cour et la ville, et ce fut bien autre chose : pour la marquise, les plaisirs, les réceptions, les attitudes de reine, la toilette, tout revint avec plus de fureur qu’au premier âge. À l’inconstance et aux caprices près, Marianne prétendit que madame n’avait pas eu un moment d’humeur. Elle rajeunit, et il n’est pas besoin de faire observer qu’elle partageait les sentiments et les opinions de la haute aristocratie : — Les d’Arneuse !… Ah ! les d’Arneuse !… prrr, les d’Arneuse !

Enfin, pour bien connaître madame la marquise, laissons de côté son équipage aux armes des d’Arneuse, ne faisons pas mention du chasseur, des laquais en livrée rouge et or, et entrons dans le salon du petit hôtel Landon ; voyons-le, non pas décoré avec cette simplicité noble qui indique la grandeur sans faste, l’opulence sans la petitesse du parvenu, mais orné de tapis précieux, de meubles dorés, de draperies rouges, en un mot le salon d’un agent de change millionnaire ou d’un prince de nouvelle création. Madame d’Arneuse est entourée de ses parents, qui depuis peu daignent la reconnaître et la voir. Elle est mise, non plus avec cette mesquinerie dont elle rougissait à Chambly, mais avec un luxe ridicule. Elle porte une robe de velours bleu de ciel ; les dentelles, les fleurs, tout est prodigué. — Madame, lui dit-on, vous avez conclu pour mademoiselle d’Arneuse un très beau mariage… — Oui, madame ; M. le duc de Landon était un parti fort avantageux, j’en suis satisfaite… L’air dont elle accompagne ces paroles veut dire : — Maintenant que la noblesse reprend ses droits, une d’Arneuse aurait pu trouver mieux !… Sur sa figure, mobile comme celle de Célimène, mille sentiments divers se succèdent : elle sourit à l’un, reçoit froidement l’autre, écorche celui-là par un mot, caresse celui-ci, change vingt fois d’expression et de caractère : elle est sérieuse, grave, et tout à coup vive, enjouée ; elle politique et parle modes ; détruit la Charte et sape une réputation ; prend un air imposant, et ne retient pas une idée triviale, reste de son éducation première. Elle est spirituelle, fine, occupe tout son salon d’elle-même, règne, contente une foule d’esprits superficiels, et à peine se trouve-t-il un seul cœur qui la juge ! Celui-ci la croit franche, celui-là la trouve dissimulée. Les années n’ont rien enlevé à la vivacité de ses sensations, à la pétulance de ses manières. C’est la corde qui dans le feu pétille, s’élance, se tourne, se retourne à l’humidité, s’assouplit, se plie, s’allonge, s’amollit, et qu’un souffle d’été détendra tout à coup. Enfin, à l’examiner froidement, on devine, dans le mouvement excentrique qui l’agite, le besoin qu’elle éprouve de se fuir elle-même.

Madame Guérin, simplement mise, est reléguée dans un coin : heureuse quand elle trouve un notaire, un avoué (les affaires exigent quelquefois leur présence) ou l’un de ces jeunes gens qui ne connaissent pas encore le monde ; alors elle s’empare avec adresse de ces humbles comparses et réussit quelquefois à faire sa partie. Le soir, quand le salon est vide, madame d’Arneuse entrevoit sa mère :

— Eh bien ! maman, avez-vous fait votre boston ?

— Oui, M. Giraud…

— Oh ! quel nom allez-vous chercher là ? mais est-ce que je reçois de ces gens-là, moi ?

— Mais il est notaire…

— Eh ! qu’est-ce qu’un notaire, madame ?… Quand Eugénie sera de retour, il faudra balayer mon salon, et que mon gendre n’y trouve que des gens comme il faut…

À ces mots elle salue sa mère, et madame Guérin se dit : — Toujours la même… Elle gémit, mais elle l’aime : c’est sa fille, la seule qu’elle ait eue ; c’est l’arbre auquel elle s’attache, son asile, le seul être au monde qui s’intéresse ou doive s’intéresser à elle. Au moment où Eugénie monta dans la calèche qui l’entraîna vers la Bourgogne, elle entra dans un nouveau monde. Voyager avec celui qu’on aime, voyager rapidement, se sentir emportée avec lui par un même mouvement, et, comme dans un nuage, voir les pays entiers, l’aurore se lever, le soleil se coucher chaque fois sur des sites nouveaux, et avoir pour point de vue un horizon immense, pouvoir, à l’aspect d’un charmant paysage, d’une côte vineuse où mille voix chantent la vendange, presser une main chérie, et, sans dire un mot, faire tout entendre par un regard, telle est la peinture imparfaite du bonheur d’Eugénie. Elle goûtait pour la première fois une volupté pure et sans mélange ; la voix de sa mère ne retentissait que par souvenir à son oreille ; elle se sentait comme délivrée d’un fardeau, elle était heureuse enfin ! Et quand sa pensée et ses yeux étaient distraits pour un moment de son propre bonheur, elle voyait Nikel et Rosalie heureux et sans nul souci. Souvent Eugénie versa des larmes de joie sur le sein d’Horace, qui goûtait pour la première fois le bonheur d’être aimé plus qu’il n’aimait lui-même. Il avait presque oublié Jane, et Eugénie vit errer sur ses lèvres un rire franc et dégagé de mélancolie. Loin de tous les yeux, ils se livrèrent à leur amour avec toute la fougue des premiers désirs. N’existe-t-il donc pas de grandes et de nobles âmes que le bonheur ne conduit pas à la satiété ?

Eugénie eût désiré vivre toujours loin de Paris auprès de son bien-aimé. Cette solitude était pour elle un monde : une fleur qu’elle avait vue s’épanouir la veille et qu’elle avait fait admirer à Horace devenait un souvenir pour le lendemain ; elle s’entourait ainsi des monuments de son amour. Mais ce désert qu’elle avait peuplé de riantes images, il fallut bientôt le quitter. Les lettres de sa mère se succédèrent si pressantes, qu’Eugénie, après quatre mois, fut obligée de retourner à Paris. Elle y revint avec douleur, et quand sa voiture roula entre ces rangées de maisons si tristes, elle eut un pressentiment de malheur qui se dissipa promptement à la voix d’Horace. Eugénie surprit agréablement sa mère en lui annonçant une grossesse. Madame d’Arneuse accueillit sa fille avec tant de joie et de tendresse qu’elle ne remarqua pas d’abord le changement prodigieux opéré par Landon dans l’esprit et dans les manières d’Eugénie. En revoyant après quatre mois une fille dont la situation dans le monde, la beauté, la richesse, étaient pour elle des titres de gloire qui flattaient si fortement son amour-propre, madame d’Arneuse lui prodigua des soins presque maternels. Elle fit observer à Eugénie avec quel scrupule elle avait suivi son goût et ses désirs pour l’ameublement de son hôtel, elle l’initia aux mystères de la société au sein de laquelle elle vivait, lui raconta ses plaisirs, sa vie, espérant bien partager avec sa fille les joies de la frivolité, les pâles illusions du monde. Alors, durant ce premier mois, madame d’Arneuse, enivrée, ne vit pas tout de suite qu’Eugénie d’Arneuse était devenue madame la duchesse de Landon. Ce n’était plus une jeune fille craintive et taciturne : elle s’exprimait avec grâce, elle avait acquis des manières nobles et attrayantes ; Landon, enfin, dans le désir de la soustraire à l’autorité maternelle, lui avait inspiré la conscience de sa propre valeur et de sa propre force. Loin de partager l’enthousiasme de sa mère à l’aspect de son hôtel et de ses gens, elle examina tout froidement et parcourut ses appartements sans donner aucune marque d’étonnement. Elle administra sa maison avec une facilité, une prestesse, une habitude qu’elle possédait naturellement. Elle parut au cercle de sa mère comme son devoir l’y obligeait, mais sans le fréquenter habituellement, et eut soin de s’y tenir comme une étrangère, laissant sa mère maîtresse dans son salon pour l’être elle-même dans le sien. Bientôt ce changement total, cette indépendance, cette séparation dans les intérêts, étonnèrent madame d’Arneuse ; et à la fin de l’hiver elle fut surprise de voir sa fille rester au coin du feu avec son mari au lieu de la suivre chez la Catalani et au bal.

Alors, en montant en voiture avec madame Guérin, elle lui dit :

— Je ne sais pas, mais je trouve Eugénie prodigieusement changée.

— En mieux ? répliqua la grand’mère.

— Non, répondit madame d’Arneuse ; elle a oublié que je suis sa mère et n’a plus pour moi les mêmes attentions ! Demoiselle, elle était plus aimable… Son devoir ne l’obligeait-il pas à me suivre ? Elle est d’une réserve ridicule ! Ah ! je me souviendrai longtemps du silence imperturbable qu’elle a opposé à toutes mes questions, quand, à son arrivée, je lui demandais de me dire tout ce qui s’était passé entre elle et son mari. Là elle m’a blessée au cœur.

— Eugénie est chaste ! dit madame Guérin avec émotion.

— Je suis sa mère, répondit madame d’Arneuse en prenant un air de dignité.

— Quand une fille est mariée, ma chère, il ne faut jamais l’accuser, car un mari…

— Ne doit jamais l’emporter sur une mère ! répliqua madame d’Arneuse.

Madame Guérin se tut en voyant régner sur la figure de sa fille une expression de sévérité redoutable. Madame d’Arneuse avait réellement ressenti pour sa fille et pour son gendre une amitié qui, sans être bien tendre, était cependant tout ce que son cœur pouvait atteindre ; mais, arrivée à cette élévation, la mobilité de son caractère lui faisant une loi de redescendre, comme d’ailleurs, dans le monde moral aussi bien que le monde physique, on descend toujours plus rapidement qu’on ne s’élève, il était probable que la marquise ne tarderait pas à trouver des motifs pour détester Eugénie et Horace. En effet, la noblesse du maintien d’Eugénie devint roideur ; le soin qu’elle prenait de gouverner sa maison, défiance de sa mère ; ses manières nobles, de l’orgueil ; les grandeurs lui avaient tourné la tête ; elle écrasait sa mère par son luxe ; un dîner donné sans que madame d’Arneuse y assistât indiquait le mépris de ses parents. De telles dispositions ne tardèrent pas à changer en contrainte la réserve qu’apportait Eugénie dans ses rapports avec sa mère, et madame d’Arneuse, toujours arrêtée comme par un rempart d’airain quand elle essayait de reprendre quelque empire sur sa fille, arriva bientôt au dernier degré d’exaspération. Alors, examinant le changement qui s’était introduit dans la manière d’être d’Eugénie depuis qu’elle habitait Paris, elle se répandit en plaintes sur l’ingratitude des enfants, la philosophie du temps, les mœurs, le peu de religion du siècle, etc. Ces idées fermentèrent dans sa tête, et son mécontentement se corrobora sans qu’un seul motif raisonnable fût nécessaire pour cela. Il semblait que madame d’Arneuse fût contrariée d’un bonheur constant. Un an s’était à peine écoulé qu’elle était redevenue aussi aigre et aussi sévère avec sa fille qu’elle l’était au commencement de cette histoire, et elle n’avait plus même pour excuse, dans son injustice, l’ennui que lui causait alors une vie en opposition avec ses goûts.

Eugénie, sans se tourmenter comme autrefois de la mauvaise humeur de sa mère, redoubla d’attentions et d’empressement pour elle. Pendant trois mois madame d’Arneuse chercha vainement l’occasion d’éclater. Landon conservait avec sa belle-mère un tel décorum, que, malgré son envie de se fâcher contre lui, elle ne pouvait rien trouver à redire à sa conduite. Eugénie et Horace, se fiant dans leur amour mutuel et heureux chaque jour d’un bonheur nouveau, déploraient, sans s’en inquiéter, les caprices de leur mère, et s’étonnaient du malheur de certaines constitutions : ils pensaient, dans leur bonté filiale, qu’il fallait, au sujet de ces travers, accuser les nerfs plutôt que le cœur de madame d’Arneuse, et nous pensons de même, mais par une autre raison. Un soir, madame d’Arneuse, recevant des compliments sur la satisfaction qu’elle devait éprouver de voir sa fille tenir dans le monde un rang distingué et jouir d’une considération flatteuse : — Ah ! madame ! répondit-elle, si le monde est satisfait, je n’ai rien à dire. Eugénie, en entendant ces mots, eut de la peine à retenir ses larmes. Quand le salon fut vide, la duchesse, étant seule avec sa mère et madame Guérin, demanda l’explication de cette phrase. La question, faite avec une espèce de timidité, sembla rendre à madame d’Arneuse toute sa supériorité, et, sans prendre garde au mal qu’elle pouvait faire à une jeune femme sur le point d’accoucher : — En quoi vous m’avez déplu, ma fille ?… en rien… non, en rien : seulement vous vous affranchissez chaque jour de vos devoirs, et moi, bonne que je suis, je le souffre : vous n’avez plus aucune affection pour moi ; les grandeurs vous tournent la tête. Madame va à la cour !… madame voit des diplomates, des ministres ; cette société l’a rendue tout à coup une femme d’État ; vous dirigez votre maison sans me demander un conseil ; aussi tout y va de travers. Vous promettiez d’être une femme aimable, douce, gentille : vous êtes fière… vous ne connaissez que votre mari, vous l’aimez bourgeoisement ; je ne sais quelle folie sentimentale m’a ravi le cœur de ma fille… Un jour vous saurez ce que vaut une mère ! vous verrez que son cœur est toujours le même, et un jour vous en aurez peut-être besoin… Vous me retrouverez, Eugénie ; vous aimer avec constance sera ma seule vengeance. On peut perdre un mari, une mère est immuable dans sa tendresse.

Eugénie, à ces sinistres prophéties prononcées avec enthousiasme, jeta un cri d’effroi : elle regarda sa mère qui, les bras levés, l’œil enflammé, la parole éclatante, ressemblait à une devineresse expliquant un songe ; puis elle lui dit :

— Ma mère, pouvez-vous m’affliger ainsi ?… Vous m’accusez d’aimer mon mari, vous me reprochez un sentiment si naturel ! n’est-ce pas un devoir écrit dans mon cœur.

— Vous pourriez bien dire, reprit madame d’Arneuse, que vous tenez ces principes de moi… je me suis donné assez de peine à vous former, pour que vous ne rendiez justice…

— Madame, répondit froidement Eugénie, je n’oublierai jamais ce que je vous dois ; mais si, en vous rendant mes devoirs, je viens à essuyer de tels reproches, ils sont trop pénibles et trop peu mérités pour que je ne me les épargne pas.

— Madame !… répéta ironiquement madame d’Arneuse, madame !… une mère !… une mère qui l’a faite duchesse !…

À ces mots Eugénie embrassa sa grand’mère, s’approcha pour embrasser sa mère, mais madame d’Arneuse se recula d’un pas, et madame de Landon sortit les larmes aux yeux.

L’imagination de madame d’Arneuse lui représenta sa fille comme perdue pour elle… — Mais qui l’avait ainsi perdue ?… Horace ! Eh ! sans doute, se dit-elle un matin ; c’est lui ; il serait désolé si la mère et la fille s’accordaient et si Eugénie écoutait mes avis : il est la cause de nos malheurs (car c’étaient déjà des malheurs) !… Alors elle dressa le catalogue des défauts de son gendre, les compta, les grossit à son microscope, et tout à coup son langage changea ; Eugénie rentra en grâce. — Oui, sa fille était heureuse sous le rapport de la fortune et des honneurs, mais son mari n’avait pas un caractère aimable, il était d’une humeur inégale, difficile à vivre, jaloux, jaloux au point de lui enlever, à elle, le cœur de sa fille… La pauvre petite souffrait… Elle essaya de morigéner Horace comme s’il eût été son fils ; mais Horace ne fit que rire de ces tentatives et complimenta sa belle-mère sur son talent pour débiter des sermons. Ce dédain irrita madame d’Arneuse plus que n’eût fait une sérieuse opposition et son amour-propre surtout en fut blessé. Aussi quel redoublement de haine contre son gendre ! que de plaintes répétées à l’oreille des bonnes amies et sous l’éventail ! « Mon gendre est un homme sans procédés !… il n’aime pas sa femme ; c’est un égoïste, ma chère ; il est jaloux, même de moi !… Oh ! il faut vivre avec les gens pour les connaître. Je n’ai cependant pas à me plaindre de lui, ma chère ; il est respectueux avec moi et rend même ma fille heureuse : on ne peut pas peindre ces nuages qui troublent une famille !… Enfin il m’a enlevé le cœur de ma fille ; elle en souffre, je ne peux pas lui donner un avis, un conseil ; elle est obligée de faire à sa tête… Excellent mari, du reste, mais original, fantasque, ombrageux. Enfin, le croiriez-vous ? ils vont à la cour quand ils veulent, ils ne m’y ont pas menée une seule fois !… C’est une bagatelle, mais cela donne l’idée de leur conduite. » Sa bonne amie la quitte pour danser et se trouve interrogée par une autre bonne amie.

— Que vous disait donc madame d’Arneuse ?

— Ah ! ma chère ! une folle !… cette femme-là n’est jamais contente ; sur un lit de roses, elle trouverait un pli… La voilà maintenant qui prétend que son gendre n’aime pas Eugénie…

Par ces propos et par mille autres, madame d’Arneuse sapait sourdement la réputation d’Horace, et le duc s’aperçut trop tard peut-être de l’importance que pouvaient acquérir de tels discours. En épousant Eugénie, il avait juré de prendre soin de son bonheur, de veiller à sa tranquillité, et il voyait avec peine que le dédain qu’il affectait pour les manœuvres de madame d’Arneuse n’empêchait pas celle-ci de redoubler ses efforts pour essayer de ressaisir quelque empire sur sa fille. La duchesse souffrait déjà de cette mésintelligence intérieure, et Horace résolut d’imposer silence à sa belle-mère. Il serait difficile de déterminer les causes de la scène qui eut lieu quand il voulut s’expliquer ; les acteurs eux-mêmes perdront le souvenir de ces premières paroles, que les regards, les intentions, les gestes enveniment, et de ces nuances qui font passer d’une phrase aimable par la forme à une réponse ironique, de l’ironie à la plainte, de la plainte à l’irritation. Madame d’Arneuse semblait ne pas redouter ces sortes de scènes, soit qu’elle eût besoin d’émotions, soit que l’âpreté de son caractère les lui fît rechercher. On eût dit, en effet, qu’elle courait au-devant des discussions comme les âmes fortes au-devant des dangers. Madame d’Arneuse fut vivement choquée de s’entendre dire par son gendre que les honnêtes gens devaient avoir pour principe de couvrir les torts de leurs amis d’un manteau protecteur, loin de prendre le public pour confident de peines souvent imaginaires… Enfin, lorsque Landon, poussé à bout par sa belle-mère, déclara qu’il voulait que sa femme restât maîtresse absolue chez elle — Je vous entends, répondit madame d’Arneuse, je suis de trop dans votre hôtel, je vous gêne, ma présence vous humilie. Soyez tranquille, je ne vous importunerai pas longtemps. — Ma mère, vous ne nous importunez jamais, et vous donnez un autre sens à mes paroles. — Oui, je sais que je prends tout de travers : lorsque ma fille refuse par votre ordre de me présenter chez l’ambassadeur de Naples, je dois croire sans doute qu’elle est fière de moi… Ici madame d’Arneuse commença à dérouler le tableau de tous les griefs qu’elle avait dessein de reprocher à son gendre, et Landon, impatienté, ne put se défendre de lui peindre la cruelle mobilité de ses affections, en lui rappelant quelques traits qui prouvèrent combien Eugénie avait souffert dans son enfance. À ce moment l’inimitié de madame d’Arneuse devint terrible, elle résolut de se séparer pour toujours de son gendre et de sa fille. — Son cœur, disait-elle, était ulcéré ; elle ne voulait jamais les revoir…

Par une volonté expresse de Landon, le bien d’Eugénie était resté à madame d’Arneuse ; et lorsqu’elle se vit établie au petit hôtel Landon, elle avait réalisé la fortune de sa fille et celle de sa mère, afin d’acheter la terre d’Arneuse, qui, par un hasard extraordinaire, était alors en vente, et les cent mille écus de la marquise ne suffisant pas aux frais de cette acquisition, Landon avait donné cent mille francs à sa belle-mère pour lui procurer la jouissance de posséder son ancien fief en entier. C’était donc à sa terre d’Arneuse qu’elle comptait se réfugier, suivie de madame Guérin, à laquelle elle avait fait épouser son ressentiment. En apprenant ce projet, Landon se mit à rire, espérant bien que les plaisirs de Paris et les couches d’Eugénie ramèneraient bientôt la marquise au sein du tourbillon où elle trouvait la vie. Le lendemain de cette explication et pendant que madame d’Arneuse faisait ses apprêts, Landon et sa femme eurent soin de lui laisser le champ libre en s’absentant de la maison, où leur situation était fausse et pénible. Le soir, Horace et Eugénie allèrent se promener à pied, et le hasard les conduisit vers le boulevard Saint-Antoine. — Eugénie, dit Horace à voix basse et en tremblant, c’est là que pour la première fois j’ai rencontré Jane Smithson… Et il lui montrait l’endroit même où Salviati lui avait dit — Tu n’as pas vu cette jeune fille ?

La duchesse frissonna et ne répondit rien. À ce moment même et au nom de Jane, un homme, appuyé sur l’arbre même qui servait de monument à Landon pour reconnaître cette place, se leva et passa lentement devant eux. La faible lueur qui éclairait alors le boulevard donnait à ce personnage l’apparence d’une ombre. Eugénie pressa le bras d’Horace, et, comme elle, Horace remarqua la pâleur de l’inconnu, sa maigreur, la roideur de ses mouvements, l’animation de ses yeux, la bizarrerie de son attitude et de ses gestes ; en lui tout était sombre. Bientôt à l’étonnement de la duchesse succéda une sorte d’effroi quand elle vit cette figure s’agiter, suivre leurs pas, les regarder, avec des yeux inquiets, semblable à un mauvais génie qui décrivait de longs cercles autour de sa proie avant de s’en saisir. Landon, sentant Eugénie trembler, se pencha pour l’interroger : — J’ai peur !… dit-elle. Il l’entraîna plus vite, pour fuir l’inconnu, qui volait sur leurs traces. Landon, s’apercevant qu’Eugénie pâlissait, s’arrêta soudain et se retourna vers ce sombre compagnon de route pour le forcer à la retraite. Au moment où Landon et l’étranger, se regardèrent en face, Eugénie sentit tout le corps de son mari frissonner, comme si la fièvre l’eût tout à coup envahi ; il resta muet, immobile. La duchesse, stupéfaite essaya de contempler l’inconnu, mais elle fut contrainte de baisser les yeux devant la farouche expression de son visage. Cet homme semblait cloué sur le sol, et lui aussi gardait le silence. Enfin il tendit sa main à Horace, et Horace la prenant s’écria :

— Est-ce bien toi ?…

— Oui, c’est moi !… répondit Annibal d’une voix sinistre.

Après avoir prononcé ces mots, il regarda tour à tour Horace et Eugénie, et cherchant avec peine une lettre cachée dans son sein, il la tendit à Horace. Alors sur ses lèvres flétries vint errer un sourire satanique exprimant à la fois le désespoir du damné, ses remords et l’horrible jalousie que lui inspire la vue des anges de lumière. Horace prit la lettre sans avoir la force de dire une parole. Annibal se pencha vers l’oreille de son ami et ajouta à voix basse :

— Je vais à ton hôtel… tu me trouveras dans l’appartement que j’occupais autrefois…

Puis il disparut avec la rapidité de l’éclair.

— Quel est cet homme ?… demandait Eugénie à Horace pour la seconde fois, et Horace n’entendait pas. Il avait serré la lettre dans son sein, et marchait précipitamment. La duchesse, renfermant ses craintes au fond de son cœur, respecta le silence de son bien-aimé. Landon monta en voiture et se rendit promptement à l’hôtel. En arrivant, le duc prit son vieux concierge à part et lui dit :

— Vous n’avez pas sans doute encore vu Annibal ?

Le concierge fit un signe négatif.

— Eh bien ! préparez son ancien appartement, et quand il viendra vous le conduirez vous-même sans répondre aux questions qu’il pourrait vous adresser… Je vous charge de recommander le même silence à Nikel, qui m’avertira de son arrivée.

Le duc trouva dans la cour Eugénie, qui l’attendait avec anxiété, et pour la première fois Landon se plaignit en lui-même de l’amour d’Eugénie ; il regretta d’avoir vécu dans une telle intimité, qu’il lui fût devenu impossible de dérober à sa femme une seule démarche. Il essaya de ne pas voir les regards pleins d’amour et de soumission qu’elle jetait silencieusement sur lui, et fut forcé d’admirer sa réserve. Ils arrivèrent ensemble dans leur appartement et là, Landon n’osant pas renvoyer Eugénie, se mit à lire loin d’elle la lettre suivante :

Lettre d’Annibal Salviati à Horace Landon.
 

« Tours.

» Mourir, oh ! oui, mourir lorsque la conscience vous assassine, quand le cœur est mort, que l’air vous étouffe… que la lumière est odieuse, la mort est un bienfait du ciel. Combien de fois ne l’ai-je pas appelée ! et… la flatteuse voix, les riants mensonges de l’espérance m’engageaient à poursuivre ma route. Aujourd’hui, plus d’espoir ! une voix terrible me crie : — Voici Caïn ! Un regard s’arrête-t-il sur moi, je voudrais m’ensevelir dans les profondeurs de la terre. J’ai vécu cent ans, mourons ! Ah ! cette idée rafraîchit mon cœur. La tombe est silencieuse, plus de reproches ; elle est obscure comme la nuit, je ne verrai plus Jane. Ce soir elle a prononcé mon arrêt : — Sortez ! a-t-elle dit. Oui, je vais sortir. Après quinze mois, infernale créature, après quinze mois passés près de toi, après avoir espéré chaque jour de te plaire, tu te lèves terrible et menaçante, semblable à l’ange qui, de son épée flamboyante et de ses yeux éclatants, défendait à l’homme l’entrée du jardin. Ah ! que cet écrit me serve de testament et qu’il apprenne à ceux qui le liront quelles mains ont creusé ma tombe. Hélas ! pendant quinze mois j’ai essayé de charmer la solitude de Jane, de la plus aimable, de la plus touchante des femmes. Chaque jour j’arrivais, et d’une voix amie j’adoucissais son chagrin. Ô supplice ! j’étais dévoré des flammes du désir et je couvrais ma passion insensée sous les dehors d’une sincère amitié. Elle demeurait froide et sévère, environnée de mes feux. Elle a vu ma vie s’éteindre lentement sans me dire : — Ami, souffres-tu ? sans même me consoler par un regard. J’ai désiré souvent entendre ses chants divins et les magiques concerts de sa harpe. La mort aurait desséché ses doigts avant qu’ils eussent effleuré les cordes harmonieuses. Que de fois j’ai voulu la tuer pour l’entraîner avec moi loin du monde. Hélas ! je concevais bien ce nouveau crime loin d’elle ; mais comment le consommer en la voyant ? Tout à l’heure, poussé par la passion, le désespoir, le désir, je suis tombé à ses pieds, je les ai mouillés de mes larmes ; j’ai parlé, j’ai raconté les douleurs d’un amour qui me dévore depuis cinq années : j’ai dépeint ce long supplice sans qu’une seule de mes paroles pût blesser sa craintive innocence. — Taisez-vous ! Je me suis tu. Mais, hélas ! mes regards ont parlé. — Sortez ! Je suis sorti ; je ne la reverrai plus. J’ai dit adieu à la vie. Elle attend son bien-aimé. — Il reviendra ! dit-elle. Et sa voix, son geste, son regard témoignent de sa noble confiance. — Il reviendra ! il reviendra, cruelle, si je le veux. Si je le veux ! Horace ! ombre chère et sacrée, ami que j’ai tant outragé, tu m’apparais, et voilà que je pleure. Ah ! c’est à toi que je dois adresser cet écrit funèbre ; il t’apportera tout à la fois la joie, la joie enivrante de savoir que Jane ne t’a jamais trahi, et la douleur d’apprendre la mort d’Annibal. Que dis-je, la douleur ? Si tu me voyais, ta main vengeresse ne se plongerait-elle pas justement dans mon sang ? ne suis-je plus Caïn ? n’ai-je donc plus assassiné mon frère ? Reçois donc en expiation de mes crimes l’horreur et le désespoir de toutes mes nuits. Accepte, en réparation de mes offenses, les angoisses de cinq années, angoisses affreuses, car j’éprouvais à la fois tes douleurs et les miennes ; mais non, rien ne peut expier mes crimes, ils sont aussi grands que mon désespoir. Écoute : il me reste à te faire l’aveu de ma trahison, et j’aurai quelque mérite à tes yeux en me refusant à cette horrible tentation, qui me tourmente encore, de tuer Jane. Je te la laisse, brillante de beauté, de vie, d’espérance, d’amour. Va, elle t’a cruellement vengé.

Jadis, en me prenant pour confident de ton amour, tu as allumé dans mon cœur cette passion qui a causé nos malheurs. La jalousie m’a dévoré, j’ai aimé Jane. Oh ! frère, longtemps j’ai résisté, longtemps j’ai combattu son amour, j’ai appelé l’orgie au secours de ma raison ; j’ai cherché la vertu dans le vice ; mais l’ivresse du vin n’a point dissipé l’ivresse de l’amour, et les poignantes émotions du jeu n’ont pu distraire ma pensée de l’unique objet qui l’absorbe. Alors j’ai voulu t’assassiner… oui, je l’ai voulu. Une nuit je suis entré chez toi, tu dormais. Te voir dormir et t’entendre au sein de la nuit murmurer mon nom quand j’étais là, un stylet à la main !… La force m’a manqué ; mais le démon m’a attaqué avec d’autres armes, et sa voix m’a dicté un plan qui n’a que trop bien réussi. J’ai falsifié les lettres de Jane. Toutes celles que tu as reçues pendant ton séjour en Espagne sont fausses, et j’ai mis une sorte de gloire à composer cette correspondance, dans laquelle le sublime amour de Jane a décru jusqu’à l’indifférence par des nuances imperceptibles. J’ai commencé cette intrigue peu de temps après la mort du vieux Smithson, car si Jane n’eût pas été sans guide et comme livrée à mes coups, vous ne m’auriez plus revu, j’aurais été mourir en de lointains climats ; mais l’arrivée de sir Smithson et de Cécile m’a donné les moyens de réussir. En effet, Cécile était aimée de sir Charles C…, et je conçus l’audacieux projet de te faire croire que sir Charles était l’amant de Jane. Hélas ! de loin je pouvais agir en toute liberté et t’abuser à mon gré ; mais quel écueil que ta présence !… pouvais-je t’empêcher de venir toi-même reconnaître cette prétendue trahison de Jane ? Et je continuais… oui, je marchais vers mon but, incertain du succès, mais aveuglé par l’espérance, un regard de Jane m’enivrait ! enfin j’espérais que ta bravoure te serait funeste. Ce vœu fratricide, je l’ai cent fois formé pendant que je t’écrivais, avec une joie infernale :

— Horace, garde-moi tes jours, qui m’appartiennent… J’imaginais te porter malheur en te donnant souvent de semblables avis. Bientôt je découvris la grossesse de miss Cécile, et j’appris que Jane se dévouait entièrement pour sauver sa cousine de la fureur d’un père. Hélas ! par quelles expressions te peindre la scène sublime qui eut lieu entre les deux cousines ? Caché dans les replis des rideaux de leur appartement, j’en fus le témoin invisible.

— Cécile, disait-elle, si ton père découvre ta faute, songe que je prends tout sur moi, ton enfant sera le mien, ce sera moi qui te louerai près de Paris une maison où tu seras soustraite à tous les regards, je te couvrirai de mon corps, et… mon honneur ne court aucun danger… Je connais Horace : devant lui j’avouerais sir Charles pour mon amant, un sourire lui dirait que c’est un jeu ! Une lettre pleine d’amour t’instruisait de ces événements, je la remplaçai par celle qui devait t’amener à Paris au moment où je jugeais que ta présence ne pouvait nuire au succès de cette fatale intrigue. Lorsque sir Charles C… se vit au moment d’être père, il courut implorer sa famille, espérant obtenir la permission d’épouser miss Cécile. En son absence, la pauvre enfant donna le jour à un fils, et, sir Charles C… tardant à revenir, Cécile devint folle : elle avait abandonné l’enfant qu’elle nourrissait pour aller sur les chemins demander à tous les passants des nouvelles de Charles. Lorsque tu arrivas d’Orléans, Jane se trouvait obligée… »

À ce moment, Horace, en proie à une sauvage fureur, froissa cette lettre entre ses mains, la jeta au feu par un mouvement convulsif, et ses dents choquèrent avec bruit ; puis frissonnant comme s’il eût été en proie à une fièvre mortelle, les yeux fixes, il parcourut la chambre en rugissant, car les mots arrivaient à sa bouche en cris inarticulés ; mais tout à coup, à l’aspect d’Eugénie, qui, pâle et tremblante, suivait d’un œil épouvanté ses moindres mouvements, il vint se rasseoir sur un fauteuil, garda une attitude tranquille, et, passant la main sur son front en sueur, il retrouva un de ces faux airs de calme sous lesquels les hommes de courage cachent de profondes douleurs. Nikel entra, fit un signe à son maître, et Landon, sans prononcer un seul mot, s’élança et disparut.

XIII

Horace arriva sur le seuil de l’appartement où se trouvait Annibal, et il tremblait tellement que Nikel fut obligé d’ouvrir la porte lui-même. À l’aspect d’Annibal, Horace resta immobile et stupéfait, sa fureur s’éteignit, il frissonna et se tut. Salviati, à l’époque où son ami l’avait quitté, était d’une beauté remarquable : en le voyant dépouillé de tous les agréments qu’il avait admirés lui-même, Horace ne put se soustraire à une émotion douloureuse ; ses cheveux noirs étaient épars, en désordre ; son front livide menaçait comme celui du fou ! À la vue de Landon, il détourna la tête, ses dents claquèrent et rendirent un son métallique ; il tendit à Horace une main froide ; ses yeux étaient attachés sur la table qui se trouvait auprès de son lit, et sur laquelle Landon vit des papiers et plusieurs flacons pleins de vin, parmi lesquels était une fiole à demi pleine d’une liqueur brune. Soudain Annibal releva la tête, et, lançant à Horace un éclair plutôt qu’un regard, il lui dit :

— Je viens de m’empoisonner, et… je m’enivre.

Landon s’avança précipitamment comme pour lui porter secours, la pitié étouffant tout autre sentiment ; mais un geste impérieux d’Annibal désigna une chaise sur laquelle il se laissa tomber, et Salviati, avec un sourire ironique, lui dit :

— Va, laisse-moi mourir…

Il pencha la tête sur sa poitrine pour cacher sa honte, et reprit :

— Horace ! je me suis mis, comme un lâche, dans la situation d’un enfant auquel personne ne fera jamais que des caresses parce qu’il est faible et débile, et cela pour exercer encore une sorte d’empire… Je veux ! osai-je vouloir ?… Je serais mort loin de toi ; mais te voir, Horace ! te voir et entendre ta voix me pardonner… oh ! pour cela je souffrirais mille morts !…

— Te pardonner !… à toi, mon bourreau !…

— Eh ! s’écria le moribond d’une voix éclatante, n’as-tu pas été le mien ?

— J’étais aimé, moi !…

— Et moi j’aimais…

— Elle m’appartenait.

— Non, c’est moi qui te l’ai montrée.

— Tu m’as assassiné !…

— Je meurs !…

— Meurs donc, traître !…

— Horace, jadis tu m’appelais du nom d’ami !…

— Tu n’es plus rien pour moi.

— Je meurs, Horace ! et… tu seras heureux, toi !… tu l’épouseras, elle t’attend.

— Tais-toi !… tais-toi !… s’écria Horace en fureur.

— Oh !… répondit Annibal, un mot de toi calmerait mes souffrances, et je mourrais heureux !…

Landon fut attendri ; il tendit la main à Salviati, qui s’en empara avec une sorte de rage et fondit en larmes. Alors sa figure devint sereine, et pendant un moment elle recouvra tout l’éclat de la jeunesse.

— Me pardonnes-tu, ami ? Horace baissa la tête, et le moribond effrayé s’agita en frissonnant.

— Où est-elle donc ? demanda Horace.

— Elle est à Tours !… tu la reverras !… Ah ! Horace ! ce mot seul expierait des milliers de crimes…

Annibal se tut un moment et reprit :

— Tu la verras ensevelie dans une maison funèbre, dans ce qu’ils appellent le Cloître… je ne l’ai jamais traversé sans terreur… Je te répéterai ce que jadis tu as dit à sir Charles C… : — Rends-la heureuse…

À ce dernier mot. Annibal trembla de tous ses membres, et avec tant de force, qu’il écarta par cette convulsion les draps dont il était couvert, puis il se leva menaçant : Landon lui répondit par un regard farouche ; il retomba sur sa couche avec effroi.

— Croirais-tu que je t’ai calomnié au point de lui annoncer que tu étais marié ?…

Horace frissonna.

— Alors elle s’est levée, m’a regardé en disant : — Que m’importe, s’il m’aime !…

Horace poussa des cris inarticulés, en restant néanmoins immobile et semblable à un fou.

Bientôt Annibal, en proie à des convulsions affreuses, fut hors d’état de prononcer une seule parole ; il poussa des gémissements sourds et profonds, en indiquant à Landon le chevet du lit : il souleva, par un geste désespéré, l’oreiller sur lequel il se débattait, et montra des papiers ; Horace s’en saisit, et Annibal, avec un sourire qui vint errer sur son visage décomposé comme un rayon de lune sur des ruines, lui dit :

— Ce sont les véritables lettres de Jane… je les sais par cœur…

Horace les parcourait déjà avec avidité, mais un soupir de son ami les lui fit déposer sur la table, et il contempla en silence, mais avec une inexprimable douleur, l’agonie de cet infortuné : c’était là cet ami naguère florissant et remarquable par sa beauté ; des larmes roulèrent dans ses yeux ; Annibal les vit et les remercia par un regard. Alors, avec les regards effrayants d’un avare qui compte son or, il détacha silencieusement un ruban noir de son cou et montra dédaigneusement la couleur à Landon. Le portrait de Jane la Pâle roula sur le lit. Cette peinture était due à un pinceau célèbre, et il était facile de voir que la voluptueuse ivresse de la figure avait longtemps fait le bonheur du mourant. Annibal tendit le portrait à Horace, pour lui indiquer qu’il le lui donnait, mais il le ramena précipitamment vers lui en ajoutant à ce geste un regard significatif.

Landon interpréta ce langage secret, et réussit à disposer cette image de manière qu’Annibal pût la voir jusqu’à son dernier soupir. Il fit un mouvement de tête et dit :

— Que de bonté !… Ah ! tu me pardonnes ?

— Oui, dit Horace.

— Horace ! ma mort est bien douce !…

Une lumière magique rendit encore à son visage l’éclat de la jeunesse ; il regarda l’image de Jane.

— Elle est belle, mais terrible !…

Telle fut sa dernière parole : un instant après il parut s’endormir et ne se réveilla plus. Horace, en voyant son ami exhaler le dernier soupir, resta pendant quelque temps en proie à une sombre terreur. Le portrait de Jane gisait sur ce corps, et pour la première fois cette belle créature reparaissait brillante à ses yeux, mais entourée du spectacle le plus lugubre : cette sinistre pensée passa comme un éclair ; Landon prit aussitôt sa résolution avec une énergie qui la rendit irrévocable, il sortit, appela Nikel, et lui dit :

— Annibal est mort, je te charge d’empêcher que l’on étourdisse la duchesse de cette aventure. Le testament de Salviati est sur la table, il expliquera cet événement, mais tu empêcheras surtout que dans l’hôtel on s’entretienne de cette aventure, et tâcheras de faire passer le convoi de grand matin, par le petit hôtel… Entends-tu ?…

— Oui, mon général.

Horace prit la main de son chasseur et lui dit d’une voix émue :

— Adieu, Nikel !… et fit quelque pas ; Nikel courut, et l’arrêtant :

— Pourquoi donc adieu, mon général ? quand vous iriez au diable… je dois vous accompagner.

— Tu n’es pas assez discret.

— Ah ! faut-il que ce soit mon général…

— Eh bien ! Nikel, dit Horace à voix basse, pas un mot, ou je te brûle la cervelle.

— Suffit, mon général.

— Alors reste ici trois jours pour exécuter les ordres que je viens de te donner, et tu viendras me rejoindre à Tours : mais garde-toi de faire une seule démarche qui puisse trahir ton voyage, tout serait perdu… Nikel s’inclina.

Landon, jetant un dernier coup d’œil plein de pitié sur Annibal, sortit de ce fatal appartement. En traversant la cour, ses regards se portèrent malgré lui sur l’appartement d’Eugénie. Elle était à sa fenêtre, épiant avec la sollicitude de l’amour le moment où Horace rentrerait, et en l’apercevant elle quitta la croisée pour courir au-devant de lui.

— Horace, dit-elle d’une voix troublée, qu’est-il donc arrivé ?…

Il garda le silence. Quand tous deux furent parvenus dans la chambre, la lumière permit à la duchesse de remarquer le changement des traits de Landon, et elle s’écria avec un douloureux accent :

— Tu es pâle !… oh ! qu’as-tu donc, mon amour ?…

— Eugénie, dit Horace, Annibal est venu !…

— Oui ! dit-elle avec un sourire convulsif.

— Il est mort tout à l’heure dans mes bras…

Eugénie respira. Landon reprit :

— Eugénie, cet événement me contraint de faire un voyage.

— Tu vas partir ?… dit-elle, partir en ce moment ?…

— À l’instant.

— Me quitter au moment où ta pauvre Eugénie va te donner un enfant !… un fils, mon ange !… ton fils ne t’arrêtera-t-il pas ?…

— Je reviendrai, Eugénie.

— Dois-je l’espérer ?… dit-elle en pleurant. Ah ! je vais partir avec toi !…

— Cela est impossible.

— Pourquoi ?

— Veux-tu risquer ta vie, celle de notre enfant ?… Eugénie, ne me force pas à te refuser. Mon voyage exige la plus grande célérité…

— Écoute, Horace, dit-elle en l’interrompant, tu es embarrassé… mon cœur est le tien, et je le sens gêné, oppressé !… Souffres-tu ? je veux ma part de ton chagrin. Ta fortune, ton honneur sont-ils compromis ?…

Landon s’assit, croisa ses bras sur sa poitrine et resta absorbé dans une profonde rêverie.

— Il ne m’écoute pas, dit-elle avec désespoir.

Elle se mit à le contempler à la dérobée et surprit les regards presque effrayants qu’il lui lançait par intervalles : alors il y eut un moment de silence, pendant lequel Eugénie essaya de secouer les sinistres pressentiments dont elle était agitée. Horace se leva pour aller dans son cabinet.

— Où vas-tu ? dit-elle.

Cette incessante inquisition de l’amour, qui fait le charme de la vie intime, devient au jour du refroidissement une insupportable tyrannie. Landon, égaré par le malheur qui l’accablait, jeta un regard de maître à sa femme (en ce moment Eugénie était sa femme) ; il lui répondit :

— Eh ! pour Dieu ! ma chère, laissez-moi !… Je vais dans mon cabinet chercher l’argent nécessaire pour mon voyage… Ce ton, qui tout à coup discordait avec une année entière d’amour et de confiance, fit frissonner Eugénie ; ses yeux devinrent secs, elle pâlit, refoula sa douleur au fond de son âme, le regarda avec amour, et d’une voix pleine de douceur :

— Mon ami, dit-elle, je te le demandais pour savoir si je pouvais t’éviter une peine !…

Landon, trop ému, voulut sortir.

— Tu pars ! s’écria-t-elle, et… sais-tu ce que vaut une minute pour ton Eugénie ? Laisse-moi t’accompagner, je te verrai quelques instants de plus !

Sa figure suppliante et craintive respirait l’amour, et, ses genoux tremblants ne pouvant plus la soutenir, elle se prosterna aux pieds d’Horace.

Landon voulait prendre les fausses lettres qu’Annibal lui avait fait parvenir jadis, afin de dévoiler à Jane Smithson la trame odieuse dont il avait été victime, et, comme un criminel qui efface les vestiges d’un assassinat nocturne, il eut peur qu’Eugénie ne le vît toucher à ces papiers qu’elle ne connaissait que trop et ne devinât l’affreuse vérité ; car les femmes qui aiment ont un sens si délicat pour ce qui concerne leur unique bien, que Landon craignait même un regard : il refusa donc cette faible grâce à Eugénie. Elle baissa la tête sur son sein, se tut et ne poussa pas même un soupir. En un moment Landon revint avec une telle rapidité, que, quand sa femme releva son visage baigné de pleurs, elle le trouva à ses genoux. Il lui prit les mains, les couvrit de baisers, la saisit dans ses bras, et, en proie à un délire croissant :

— Adieu ! dit-il, adieu !…

— Horace, tu reviendras pour voir ton enfant ?

— Oui.

— Tu reviendras pour consoler ton Eugénie de ses douleurs ?

— Oui.

— Ne manque pas à revenir ; je mourrai si je ne te revois bientôt.

— Oui !… et il se leva pour partir.

— Et tes chevaux ?…

— Je vais à pied jusqu’à la voiture…

— Seul ?

— Oui, seul…

Eugénie se leva, ouvrit la croisée et attira son mari près d’elle ; puis, lui montrant le ciel dans toute sa magnificence et la lune qui roulait entre des nuages de bronze :

— Horace, tu n’abandonneras jamais ton Eugénie… tu es mon protecteur, ma vie, tu es à moi !… tu me dois le bonheur !… Ah ! tu me l’as promis par un regard, par un baiser !… Pars donc, mon amour, je ne crains plus rien !…

Landon se tut, serra la main d’Eugénie en versant des larmes, embrassa sa femme dans une étreinte d’amour et de désespoir et disparut. Eugénie resta clouée à cette fenêtre, attendit que son mari parût dans la cour, écouta le bruit de ses pas, le suivit des yeux, l’entendit ouvrir la porte, et lorsqu’il la ferma elle crut avoir vu Horace tomber dans un gouffre.

Malgré sa noble confiance, la duchesse resta en proie à de tristes réflexions qui se succédèrent avec rapidité. C’était la première absence dont elle subissait le supplice, elle en ignorait les motifs. Hélas ! rien n’est affreux comme les premiers moments qui suivent le départ d’un être qui nous est cher et avec lequel surtout on a contracté une longue habitude de bonheur. Alors il n’y a plus ni heures, ni jours, on souffre, et, sans qu’on puisse désirer la mort, on a trop de la vie. Les pensées arrivent en foule, et on ne les coordonne plus ; tout est machinal. Eugénie prévoyait vaguement tout le malheur de sa situation, mais elle en ignorait la cause ; elle ne pouvait qu’en pressentir les suites. Le lendemain matin, sa mère vint la voir et la trouva changée. Eugénie lui apprit le départ subit de son mari avec une simplicité affectée et en lui cachant la peine que ce voyage lui causait.

— Je ne m’en irai certes pas ! dit madame d’Arneuse à madame Guérin ; abandonner ma fille dans l’état où elle est !… Un mari seul en est capable ; moi, rien au monde ne m’arracherait d’ici. Les hommes ont des affaires importantes que nous ne comprenons pas, ajouta-t-elle, et cette absence inconcevable me force à rester auprès de ma fille !…

— Je reconnais là ton bon cœur, dit madame Guérin.

— Ma mère, je vous remercie, car la solitude me serait cruelle…

— N’est-ce pas, ma fille ? Abandonner sa femme quand elle est sur le point d’accoucher !…

— Ma mère, ne l’accusez pas, je connais son cœur, et la nécessité seule…

— Allons donc ! c’est mal, très mal, c’est affreux !… Cet homme-là, je l’ai toujours dit, a un cœur sec… il est égoïste…

On apprit dans la journée la mort d’Annibal, et Nikel ayant réussi par ses soins à étouffer les détails de cette aventure, cet événement fit croire à madame d’Arneuse que son gendre pouvait avoir des affaires sérieuses à traiter. Eugénie se livra sans résistance à tous les caprices de sa mère, qui ne trouva plus en elle qu’une fille craintive et soumise ; il semblait que l’âme d’Eugénie eût suivi Landon. Elle restait constamment distraite, rêveuse, et ne remerciait même pas sa mère des soins qu’elle lui prodiguait avec une activité, un empressement extrêmes. Madame d’Arneuse, ravie d’avoir trouvé un prétexte honorable pour rester à Paris, enchantée de la soumission de la duchesse, avait subitement changé d’opinion : — Elle avait, disait-elle, reconquis tous ses droits sur le cœur de sa fille, et M. le duc de Landon seul avait causé la mésintelligence qu’elle déplorait depuis si longtemps… Quatre jours après le départ de Landon, Rosalie entra chez sa maîtresse et lui dit :

— Madame, le valet a fait comme le maître, il s’est enfui…

— Pauvre Rosalie !…

— Oh ! madame, répondit-elle, je ne m’afflige pas !… si Nikel est avec M. le duc, je suis tranquille, et si mon traître m’a quittée sans me dire adieu, c’est marque certaine d’un prochain retour.

— Dieu le veuille, Rosalie !

— Oh ! mon Dieu ! comme madame est triste ! elle ne prend même plus aucun soin de sa toilette ; je pourrais l’habiller de travers sans qu’elle me dît un mot…

Plongée dans une morne douleur, chaque jour la duchesse attendait le lendemain avec une impatience croissante : tout la fatiguait, elle aurait voulu dévorer le temps ; le passage des voitures lui causait une sensation si douloureuse, qu’on fut obligé d’empêcher le bruit de la rue d’arriver jusqu’à elle. Tout à coup les lettres vinrent à manquer, l’existence lui devint à charge, et, chose digne de remarque, plus elle souffrit, moins elle se plaignit : sa douceur et sa résignation augmentèrent avec sa peine.

Le terme de sa grossesse la surprit au milieu de ces angoisses. Elle se souvint d’avoir écrit jadis à Horace que souffrir pour son bonheur, mourir même, serait pour elle une sorte de joie, et ce souvenir lui rendit quelque courage. Madame d’Arneuse attendait son gendre avec impatience, mais on ne reçut aucune nouvelle de lui. Eugénie fut gardée par ses deux mères, et à tout moment elle appelait Horace. Elle eut un fils, et pleura de joie en remarquant la parfaite ressemblance de l’enfant et du père ; elle voulut le nourrir, et son chagrin fut souvent allégé par le plaisir qu’elle éprouvait à contempler cette vivante image de son bien-aimé. Plus d’une fois on la vit sourire quand sa mère disait : — Apportez monsieur le marquis de Landon… Mais ce sourire était plein de tristesse. Madame d’Arneuse entoura de son ostentation habituelle les soins qu’elle prodigua à sa fille ; elle semblait à tout moment accuser son gendre en montrant avec quel zèle elle le remplaçait. — Il ne m’écrit pas ! disait Eugénie. Quel nom donnerons-nous à son fils ?… Elle leva cette difficulté en le nommant Horace-Eugène.

— C’est la meilleure manière de nous rendre inséparables !… dit-elle avec amertume.

Au milieu de ces événements, madame d’Arneuse devint souveraine maîtresse dans la maison de sa fille. Elle en éprouva une joie que, par décence, elle aurait bien voulu cacher ; mais son bonheur ne fut un secret pour personne : elle proclamait ses ordres avec une dignité, avec une habitude, un instinct du commandement qui la rendaient heureuse, ne fût-ce que de la manière dont elle s’acquittait de ces nobles fonctions. Quelquefois elle daignait se familiariser avec les gens et leur demandait : — Monsieur le duc n’arrive donc pas ? Hélas ! que je désirerais voir monsieur le duc ici ! Ma fille peut devenir bien dangereusement malade !… Alors son activité d’esprit et de corps trouvant une pâture, elle joua très bien son rôle de mère auprès d’Eugénie. Si parfois cette tendresse avait encore une expression dure, il fallait en accuser son naturel et la nécessité, disait-elle, d’en imposer à une jeune femme qui répugnait à se conserver la vie…

Madame d’Arneuse, au milieu de sa profonde douleur, conservait une singulière présence d’esprit : elle était ingénieuse et fertile en ressources pour tromper Eugénie sur le temps écoulé depuis l’absence de son mari, et madame Guérin admirait les inventions nouvelles par lesquelles elle savait distraire sa fille. Une circonstance qui aggravait chaque jour le chagrin d’Eugénie, était ce défaut de nouvelles : madame d’Arneuse se procura plusieurs lettres de Landon, et avec une patience incroyable, elle découpa tous les mots nécessaires pour fabriquer une lettre qu’elle avait composée à l’avance ; puis, rassemblant ce pasticcio sur une feuille de papier, elle en fit tirer un fac simile, imita assez adroitement sur l’adresse de Landon le timbre de la poste, et présenta cette lettre à Eugénie. On peut juger de la joie qu’éprouva la duchesse à la lecture de cette lettre, qui expliquait assez bien le silence de Landon depuis trois mois ; Eugénie ne discuta pas le mérite du style, qui ressemblait assez peu à celui de Landon. Heureuse mille fois, elle laissa tomber le papier quand elle lut la recommandation que lui faisait son mari de donner à son fils les noms réunis d’Eugène et Horace. — Ah ! s’écria-t-elle en pleurant, il m’aime ! il m’aime toujours !… Nous avons encore cette chère et précieuse communauté de pensée, ce sixième sens des amants !… Dès lors son chagrin se dissipa, elle recouvra quelque tranquillité, et ne soupçonna point la sincérité de cette lettre, sa santé revint même dans tout son éclat.

Quelques mois se passèrent ainsi, et Eugénie espéra en vain d’autres lettres, car madame d’Arneuse n’osa pas recommencer deux fois la même supercherie : elle avait cru faire ainsi gagner à Eugénie le moment où Landon serait de retour, et Landon ne revint pas. Alors la duchesse retomba promptement dans ses premières alarmes : le fantôme de Jane la Pâle lui apparut, elle l’accusa de la désertion d’Horace ; la mort d’Annibal ne confirmait que trop de tels soupçons.

La mère et la grand’mère d’Eugénie avaient coutume, depuis que celle-ci était malade, de venir le matin dans sa chambre, et souvent elles s’y rendaient avant son réveil. Un jour le hasard voulut que la duchesse s’éveillât sans faire aucun bruit, elle entendit ses deux mères chuchoter à voix basse. Aussitôt elle ferma les yeux, feignit de dormir et écouta.

— Quelle affaire assez pressante peut retenir Landon cinq mois hors de chez lui sans donner signe de vie ?… Serait-il mort ?… disait madame d’Arneuse.

Eugénie frissonna.

— On me trompe… pensa-t-elle avec effroi.

— Il y a quelque mystère là-dessous, répondit madame Guérin, et il est probable que nous ne le découvrirons pas, mais certes il est arrivé quelque événement important.

— Quel événement ? reprit madame d’Arneuse. Landon n’a éprouvé aucun échec dans sa fortune, et le duc R*** a dit l’autre jour qu’on allait le nommer pair de France…

— Tout cela est bien, reprit madame Guérin en interrompant sa fille, mais tu ne sais pas que ce jeune homme, mort il y a six mois, est mort empoisonné.

— Empoisonné ! s’écria madame d’Arneuse, et par qui… serait-ce…

— Il s’est empoisonné lui-même : il paraîtrait qu’il s’est puni de je ne sais quel crime dont il était coupable envers Landon.

Eugénie jeta un grand cri et s’évanouit. Son heure était venue. Pour elle la vérité fatale avait lui dans tout son jour.

— Je suis abandonnée ! s’écria-t-elle, je suis trahie !…

Puis tout à coup, se voyant dans les bras de sa mère, elle se tut. Aux questions multipliées de madame d’Arneuse, elle répondit constamment que ses exclamations avaient été causées par un rêve.

Madame d’Arneuse et madame Guérin furent abusées par le calme apparent sous lequel Eugénie déguisa son désespoir. Mais la contrainte qu’elle s’imposa redoubla ses tourments, on la vit bientôt tomber dans un profond anéantissement. Elle bannit de sa présence sa mère, sa grand’mère, son enfant même, qu’elle ne vit plus que pendant le temps strictement nécessaire pour l’allaiter ; elle annonça même l’intention de le sevrer, elle qui trouvait tant de bonheur et mettait tant d’orgueil à le nourrir !… Dévorée par la jalousie et par le désespoir, elle renferma héroïquement ses souffrances dans son âme, toute expansion lui étant interdite par la sécheresse de madame d’Arneuse et par la banalité de madame Guérin, qui toutes deux lui prodiguèrent d’impuissantes et maladroites consolations. La duchesse avait été accoutumée à remplir les devoirs imposés par la religion, elle était vraiment pieuse, mais elle avait négligé Dieu pendant l’année de bonheur qui venait de s’écouler ; car il est à remarquer que l’amour est de toutes les passions celle qui se suffit le plus à elle-même et qui écarte des autels les âmes amoureuses qui doivent y trouver un jour leur dernier refuge : alors Eugénie courut aux pieds du Dieu vivant, et son cœur y resta muet. Vainement elle essaya de prier, le ciel était vide pour elle, Landon régnait seul dans son âme. Après avoir langui pendant longtemps, elle se rattacha tout à coup à la vie avec une sorte de fureur. Ce paroxysme lui rendit toute son énergie ; elle résolut d’aller chercher son époux, de reconquérir ce bien qui lui appartenait, au moins en vertu des lois humaines. Ce projet lui apparut sous son vrai jour. — Irai-je, pensa-t-elle, redemander au nom des lois un cœur que mon amour et mes soins n’ont pas su conserver ?… Elle conçut alors le dessein sublime de se retirer à Lussy pour y mourir en emportant le secret de ses douleurs ; puis tout à coup la jalousie lui montra les deux amants épouvantés par son arrivée. Mais elle prit le change sur ses véritables sentiments quand elle se crut inspirée par la haine qu’elle portait à sa rivale. L’amour seul la poussait à ce dernier parti : le voir !… périr sous ses yeux s’il la repoussait, ou obtenir la faveur de vivre là où il vivait ; elle aurait bien des souffrances à supporter, mais elle pourrait au moins glaner quelques regards. Et… son enfant !… son enfant ne vaudrait-il pas un sourire à la mère ?… Elle résolut de partir.

Alors, avec toute la finesse des femmes, elle chercha les moyens de découvrir le lieu où Jane et Horace s’étaient retirés. En s’occupant ainsi de son départ, ses douleurs se calmèrent. Eugénie se sentait renaître en pensant qu’elle allait infailliblement revoir son bien-aimé, et peut-être était-il encore tout à elle. Elle se rendit à la place Royale. En approchant de cette maison, longtemps habitée par Jane Smithson et où Landon avait été si heureux, elle fut saisie d’un tremblement convulsif, elle hésita même longtemps à entrer. Elle aussi allait questionner le concierge !… Elle ne trouva plus ce vieillard qu’Horace lui avait dépeint, un jeune homme lui apprit où le vieux portier s’était retiré. Il habitait Vincennes : Eugénie y courut : car lui seul savait ce qu’étaient devenus les anciens locataires.

— Madame, lui dit-il, miss Cécile Smithson a épousé lord C… et j’ai vu là un beau mariage ; deux enfants qui s’aimaient bien, deux anges, puis, ma petite dame, auprès d’eux était miss Jane Smithson, jadis si belle et déjà flétrie, malheureuse, éplorée… Ah ! excusez, madame, si je pleure, mais cette douleur est toujours là, sur mon cœur… Je leur dois tout, cet asile, ce champ. Alors madame, elle était abandonnée…

— Abandonnée !… s’écria Eugénie. – Abandonnée par un jeune officier qu’elle aime, et… elle seule au monde sait aimer ! Pour la distraire, lord et lady C… ont voulu l’emmener avec eux à Tours, mais rien ne pourra la consoler… Elle a cependant consenti à les suivre… Il me semble encore que j’assiste au départ de miss Jane : elle m’ordonna de faire porter dans la cour tous les meubles qui étaient dans son appartement, et elle les a brûlés, madame… Elle ne voulait plus voir ce qu’avait vu et touché ce jeune homme… Elle a dû mourir de chagrin… Eugénie tressaillit : était-ce de joie ou de douleur ? Elle l’ignorait elle-même.

— Êtes-vous sûr qu’elle soit à Tours ?…

— Je le crois, madame, et elle doit y être seule, car lord et lady C… ont passé par Paris il y a environ un an.

— Seule ! s’écria Eugénie, seule !…

Elle disparut. À quelques jours de là, madame d’Arneuse et madame Guérin, plongées dans un étonnement profond, soumettaient Eugénie à ces différents chefs d’accusation : — Pourquoi Eugénie avait-elle quitté Paris sans prévenir sa mère du but de son voyage ?… – Emmener Rosalie, une fille sans expérience ! quelle folie !… — Agir sans demander de conseils ! – Quels événements extraordinaires pouvaient donc autoriser une semblable conduite ?… – Quels malheurs n’arriveraient pas à des femmes d’une si grande jeunesse livrées à elles-mêmes. — Telle est l’ingratitude des enfants !… Enfin le courroux des deux dames s’apaisa. Des mille sentiments qui les agitèrent successivement il ne resta plus que la curiosité, le seul qui soit impérissable chez les femmes ; elles cherchèrent à le satisfaire par tous les moyens qu’elles purent imaginer.

XIV

Jane la Pâle avait choisi pour sa retraite le quartier le plus solitaire de la ville de Tours. Le seul aspect de sa demeure révélait la sombre mélancolie qui la lui avait fait chercher. Empreinte de la sombre couleur que lui ont léguée les siècles, la cathédrale de Saint-Gatien est environnée de grands bâtiments aussi noirs que les arcs nombreux qui soutiennent sa grande nef et, à l’endroit où, derrière l’abside, les arceaux se réunissent et abondent, comme pour protéger le tabernacle, est une place morne et silencieuse ; l’herbe y croît entre les pavés, elle est presque toujours déserte. À peine dans le jour trois ou quatre habitants passent-ils à travers cette enceinte, et alors leurs pas retentissent dans le silence. Non loin du chœur s’élève une maison qui faisait jadis partie du cloître, comme l’indiquent les pignons séculaires, sa forme antique, la construction des croisées et la teinte sombre des pierres. Auprès de cette maison est le séminaire, plus loin les bâtiments de l’archevêché. La fabrique, en employant pour son usage presque toutes les constructions qui dépendaient jadis du domaine de l’Église, semble avoir abandonné par grâce aux victimes du monde cette habitation solitaire. Là demeurait Jane, gardée par une double enceinte de paix et de mystère. Parfois cette effrayante solitude était troublée, mais par les mille voix du peuple et par les chants religieux qui, traversant les murs, venaient mourir à son oreille comme le bruit du monde qu’elle avait quitté.

C’est là que Landon put oublier en un instant tous les maux qu’il avait soufferts. Il fut saisi d’admiration pour Jane en traversant cette solitude glaciale. Il regarda l’entrée du cloître, et une voix lui disait : — Ici finit le monde… Il regarda la maison de Jane, et la même voix lui dit : — Là elle est ensevelie !… Landon s’arrêta, et des larmes coulèrent sur son visage. À ce moment il perdit tout souvenir d’Eugénie et il entra dans une vie nouvelle. Il allait revoir Jane, la revoir enveloppée de l’éclat d’un amour sans tache… Elle n’avait pas failli, elle, aux saintes promesses du premier amour ! et lui… comment oserait-il s’asseoir au banquet céleste, ivre encore des plaisirs d’un amour parjure ?… Vivre auprès d’elle à côté d’un précipice… qui devait l’engloutir peut-être… Il contemplait cette maison dont l’aspect agitait son cœur plus puissamment que toutes les joies d’un hymen détesté. Jamais Eugénie n’avait, avec tout son amour, excité dans son âme une sensation aussi délirante. Il avança lentement, souleva le marteau de la porte, et le coup retentit dans son cœur.

Une jeune fille d’une dizaine d’années environ parut et resta debout, inquiète, en le voyant entrer et regarder avec curiosité cette cour silencieuse : des rosiers, des chèvrefeuilles, des jasmins encore fleuris, tapissaient les murs. Horace revint vers la petite fille et lui dit :

— C’est ici que demeure miss Jane Smithson ?

— Oui, monsieur.

— Elle y est, sans doute ?… demanda-t-il en restant dans une affreuse anxiété.

— Non, monsieur…

Puis la petite fille, le regardant d’un air malin, ajouta tout bas :

— Mademoiselle nous a recommandé de répondre ainsi à tout le monde.

— Elle y est donc ?…

— Non, monsieur ; maintenant elle est à la messe.

— Seule ?… reprit Horace.

— Oh ! non ; mademoiselle ne sort jamais sans Nelly…

Nelly était la nourrice de Jane ; depuis l’âge de vingt-cinq ans elle avait suivi les destins du père et de la fille : c’était un de ces domestiques que Sterne appelle d’humbles amis. Alors Landon, s’asseyant sur une marche avec cette naïveté enfantine qui revenait en lui, compagne du bonheur et du véritable amour, prit la jeune fille sur ses genoux, et tirant quelques pièces d’or de sa bourse, il les lui montra en lui disant :

— Réponds, mon enfant, à toutes mes questions, et tu auras tout cet or-là pour toi…

La petite fille parut chagrine ; elle remua la tête et dit :

— Je vous répondrai et je ne veux pas de votre argent… Votre fortune ne vaut pas un sourire de mademoiselle, et elle me gronderait, elle qui ne gronde jamais, si elle apprenait que sa petite Gertrude s’est fait payer une réponse… Je ne devrais rien dire, mais je parlerai, parce que vous ressemblez au portrait du bon ami de mademoiselle… celui qu’elle attend… Pourquoi pleurez-vous ?… Vous faites comme Nelly quand elle entend miss s’écrier : — Aujourd’hui, Nelly, c’est aujourd’hui !… Eh bien ! Nelly pleure, et elle dit tout bas que mademoiselle est folle, mais je sais bien qu’il n’en est rien, car elle m’apprend à lire.

Landon, charmé du babil de Gertrude, l’embrassa.

— Oh bien ! vous dites donc, mon enfant, que Jane ne reçoit personne ?

— Jane !… s’écria Gertrude en colère, voulez-vous bien dire Jane Smithson !

— Allons, ne nous fâchons pas ; réponds-moi.

— Oui, monsieur, depuis un an, depuis le jour que lord et lady C… sont partis, miss… entendez-vous ? miss Jane n’a vu personne… excepté un jeune homme, l’ami de celui qu’elle aime, et… il y a quatre jours… le soir, il a commis une faute, et mademoiselle l’a banni… Il était devenu maigre… maigre ; il faisait peur… Là, Gertrude baissa la voix et dit : — Nelly prétendait qu’il aimait miss…

— Mais il faut toujours, répondit Horace, que miss Jane voie quelqu’un, quand ce ne serait qu’en se promenant.

— Nenni, reprit Gertrude avec vivacité, mademoiselle ne sort pas ; et quand elle va à la messe, elle met un grand voile noir bien épais…

— Pourquoi noir ?

— Elle est toujours en deuil. Elle est belle !… on dirait qu’elle s’habille ainsi par coquetterie… : elle est si blanche !

— Vous l’aimez bien ?…

— Si je l’aime !… ah ! monsieur, miss Jane est une mère pour moi !

— Et vous dites qu’elle ne sort jamais ?

— Oh ! quelquefois Nelly fait la malade ; et alors, le soir, au crépuscule, elle va se promener sur le bord de la Loire, et elle marche lentement, elle parle de lui à Nelly ; parce que Nelly le connaît. Horace pressa Gertrude sur son cœur et l’embrassa.

— Écoute, mon enfant, lui dit-il, laisse-moi entrer dans les appartements de miss Jane.

— Entrer chez mademoiselle !… s’écria Gertrude avec effroi, êtes-vous fou ? mais personne n’y entre… Entrer chez mademoiselle !… Venez, dit-elle en se levant et ouvrant la porte sur le seuil de laquelle ils étaient assis, voici la pièce où tout le monde vient parler à Nelly, mais mademoiselle ne voit jamais personne.

— Et où miss Jane recevait-elle donc Annibal ?

— Ah ! reprit Gertrude avec naïveté, dans le salon qui est là…

Et, traversant les appartements, elle conduisit Horace à l’habitation de Jane. Parvenu au vestibule, Landon aperçut une très belle statue de marbre. Elle représentait l’Amitié gravant sur un arbre les noms de Cécile et de Charles ; il soupira en voyant cette invitation constante faite à Jane de se rejeter dans le sein de l’amitié.

— Eh bien ! venez donc, lui dit Gertrude en lui montrant un salon décoré avec cette simplicité anglaise qui s’accordait merveilleusement avec les goûts de Jane. Tout y respirait l’ordre, la propreté, la noblesse et une élégance sévère.

Landon s’avança, par un mouvement brusque, à la porte de la chambre à coucher de Jane, et l’ouvrit avant que Gertrude, qui s’élança sur lui, arrivât assez tôt pour l’en empêcher. La petite fille fondit en larmes en criant :

— Monsieur, mon bon monsieur, je vous en supplie ! n’entrez pas ! mademoiselle me renverrait sans pitié…

Et elle tomba aux genoux d’Horace. Horace ne l’écoutait pas, il regardait avec étonnement son portrait qui était d’une ressemblance étonnante. Il courut avec une sorte de dépit arracher un crêpe qui le couvrait, et aux cris de Gertrude il lui montra le portrait. Gertrude, soit stupeur, soit plaisir, resta muette en reconnaissant l’original : elle pensa vaguement qu’il était possible que ce monsieur fût l’ami de sa maîtresse, et dès lors elle laissa Landon maître de la maison. Des pleurs inondèrent le visage d’Horace en voyant la harpe de Jane : ses cordes étaient brisées pour la plupart, et à peine en restait-il une dizaine des plus grosses. Landon, se souvenant avec ivresse qu’il avait autrefois coutume d’accorder la harpe de Jane, répara le désordre du temps, et, déchirant le crêpe qui mettait en deuil cette joyeuse compagne de ses amours, cette confidente des premiers transports de celle qu’il aimait, il attacha aux cordes de la harpe une rose, qu’il venait de cueillir dans le jardin de Jane. Une chaise contrastait par sa simplicité avec l’élégance des autres meubles, c’était la chaise sur laquelle il s’asseyait jadis auprès de Jane, à la place Royale ; il s’y assit avec une sorte de délire, et sur la table, devant lui, il reconnut toutes les lettres que, pendant ses longues absences, il avait écrites à son amie. Ces lettres étaient tout usées, presque noires, et en plusieurs endroits des larmes en avaient effacé les caractères. Horace écrivit sur l’enveloppe de la correspondance ces paroles de l’Évangile qui lui vinrent à la mémoire : « Mon fils que voici était mort et il est ressuscité ; il était perdu, et il est retrouvé ; apportez promptement la plus belle robe pour l’en revêtir… »

Tout à coup il éprouva un désir si violent de voir Jane, qu’il s’élança hors de la chambre, emporté par un mouvement de folie :

— Ma petite, dit-il à Gertrude, garde-toi bien d’avertir miss Jane de mon arrivée.

— C’est donc bien vous, répondit-elle, qu’elle appelle toi !

Landon était déjà sorti et courait à la cathédrale. Il entra dans ce vaste édifice, et, connaissant trop bien Jane pour la chercher au milieu de la foule, il s’avança lentement le long des chapelles latérales, jetant son regard aussi loin qu’il pouvait atteindre. Arrivé près d’une chapelle dédiée à la Vierge, il reconnut Jane Smithson. Elle était séparée de lui par divers groupes de femmes agenouillées, elle priait !… Il la contempla longtemps en silence, admirant son attitude suppliante, l’abandon de sa tête, l’onction de sa pose, la douleur qu’elle exprimait, et alors ce moment devint pour lui d’une frappante solennité. Le moindre son fut une voix, le moindre accident un présage. On chantait un passage du Dies irae, et Landon frissonna involontairement. Il regarda Jane : elle était bien comme jadis à Saint-Paul au pied des autels, mais à Saint-Paul il l’avait admirée vêtue d’une robe blanche, présage de bonheur, d’une vie céleste et pure ; aujourd’hui, elle pleurait en longs habits de deuil… il la regardait avec amour, mais aussi avec douleur… Elle lui apparaissait comme le doux génie de la religion, comme ces anges de la mort que la sculpture représente éplorés sur les tombes. Il détourna la tête et pleura, mais bientôt il s’endurcit contre ces sinistres présages, et après avoir passé plusieurs fois devant la grille de la chapelle, il se dit : — Je l’ai vue et je ne la perdrai plus !… Quand je la reverrai, elle ne sera plus vêtue de noir.

XV

— Nelly, dit Jane en sortant de l’église, ma pauvre Nelly, ce que tu redoutes est arrivé, je suis folle, j’ai cru entendre son pas dans l’église : ne l’as-tu pas vu ?… il n’y a que lui qui marche ainsi…

Elle soupira, et Nelly répondit :

— Miss, allons plus vite, voici des gens qui vous regardent.

Jane précipita son pas.

— Tu as raison, Nelly, tu me réponds comme à une folle ; mais, que veux-tu, si je suis folle, c’est par amour, et par amour pour lui. Nelly, n’ai-je pas toujours dit qu’il reviendrait ? et je t’assure, c’était son pas…

Elle arriva chez elle, et en voyant la petite fille :

— Qu’as-tu, Gertrude ? dit-elle, tu parais étonnée de me voir…

— Je n’ai rien, mademoiselle…

Elle rentra dans son appartement, et, parvenue dans sa chambre à coucher, elle regarda le portrait de Landon en disant :

— Ô mon Dieu ! tu es muet ! et je payerais une parole de ma vie !…

Elle ne pouvait voir que le portrait, l’absence du crêpe ne la frappait pas encore. Elle jeta les yeux sur la cheminée et sonna Gertrude.

— Gertrude, dit-elle, on a touché à ces papiers…

— Ce n’est pas moi, mademoiselle !

— Et qui donc ?…

Gertrude rougit et baissa les yeux.

— Qui est venu ici ? s’écria Jane, est-ce Annibal ?…

— On m’a défendu de le dire, répondit Gertrude.

— On est entré ici ! reprit Jane en laissant échapper un geste d’horreur.

— Oui, répliqua la petite fille effrayée.

— Qui ? qui ?… réponds-moi ! A-t-on emporté quelque chose ?… Qui donc ?… parle…

— Il a dit que vous verriez bien !…

Jane, craignant qu’Annibal ne se fût livré à quelque violence, en proie d’une autre part à l’espérance d’un bonheur auquel elle n’osait croire, tourmentée enfin par mille pensées qui la torturaient, restait immobile, et déjà sur ses joues apparaissait une terrible rougeur, quand elle tomba soudain dans les bras de Nelly et de Gertrude ; puis jetant un grand cri :

— C’est lui ! dit-elle…

Elle avait jeté les yeux sur la harpe. Elle resta quelque temps évanouie : Nelly effrayée lui faisait vainement respirer des sels, et déjà Nelly et Gertrude tremblaient lorsqu’elle ouvrit ses yeux mourants. Ils se portèrent sur le tableau, et voyant que le crêpe avait disparu :

— C’est lui !… répéta-t-elle d’une voix faible. Nelly, il est ici, il est venu ! Ahl Nelly, je me meurs ! Nelly pleurait, et Gertrude tout interdite se taisait.

— Gertrude, s’écria-t-elle avec force, tu l’as vu ?

— Oui, mademoiselle, il ressemble au portrait.

— C’est donc bien lui !… je n’en puis plus douter ! Ah ! Nelly ! que je suis heureuse, et… c’est lui que j’ai entendu dans l’église, j’en suis sûre !… Elle se leva tout à coup, parcourut ses appartements comme enivrée.

— Il revient ! disait-elle… Arrivée devant la statue de l’Amitié :

— Sir Charles, et toi, Cécile, vous aviez tort !… oh ! bien tort ! il est revenu, et, s’il m’aime ?… ce n’est pas une question ? Ô bien-aimé, c’est toi ! dit-elle au portrait, je vais te revoir, t’entendre, te parler…

— Nelly, ma Nelly, des fleurs dans tous les vases, ôte toutes les housses aux meubles, que tout prenne un air de fête, tout, jusqu’aux pavés de la cour ; je voudrais les joncher de fleurs et de feuillage. Toi, Gertrude, tu vas m’aider à quitter mon deuil, je veux revêtir la blanche parure qui plaisait tant à ses regards.

— Gertrude ? qu’a-t-il dit, qu’a-t-il fait ?… Que tu es heureuse d’avoir eu son premier regard, sa première parole !… Viens m’habiller, tu me conteras tout.

La folie dirigeait tous les mouvements de Jane : le moindre bruit la faisait courir à la fenêtre et regarder la porte ; lorsque Gertrude lui tendit sa robe pour qu’elle la passât, loin de se prêter à cette nécessité de la toilette d’une femme, elle s’échappa et courut appeler Nelly.

— Nelly, ma Nelly, tu sens que je ne veux pas qu’il me quitte une minute !

— Ma Nelly, il dînera avec moi.

— Nelly, un joli dîner, les mets les plus simples, les plus recherchés, un dîner d’amants enfin. Et surtout, personne que toi ne nous servira, ne nous dérangera… Je le servirais à genoux avec tant de bonheur !… Va, Nelly, guette-le dans le cloître et avertis-moi !… Sois bien sûre que mon cœur sera trop faible quand tu me diras :

— Miss, le voici !…

Elle revient, elle chante ; ce n’est plus le jour qui l’éclaire, c’est une lumière divine. Elle est habillée et s’assied. Assise, elle se lève et va demander à Nelly :

— Vient-il ?

— Pas encore, miss.

Elle frappe du pied, elle revient, se rassied. Elle se lève, regarde le portrait, passe ses doigts sur sa harpe, en tire un accord céleste, jette les yeux sur ses lettres, lit la phrase écrite par Landon, reconnaît l’écriture, y colle ses lèvres, baise ce qu’il a écrit, tressaille, et mille fois s’écrie : — Ah ! que je suis heureuse !… Elle court. — Nelly, vient-il ?… Le : Pas encore ; miss ! tombe sur son cœur comme un poids ; elle retourne s’asseoir et attendre. Attendre ! attendre ce qu’on aime, est-ce un bonheur, une peine, un supplice ?… ou plutôt, n’est-ce pas tout cela à la fois ? En revoyant la harpe et la rose et la phrase et le portrait, elle s’attache à tous ces objets, les contemple : — Ô mon ange ! dit-elle ; oui, c’est toi, car toi seul au monde connais ces délicatesses de sentiment !… Elle va et vient, consulte toutes les pendules, examine si tout est en ordre, comme pour se donner une occupation, et s’écrie : — Oh ! si je connaissais sa demeure !… L’impatience la gagne, son sang court dix fois plus vite dans ses veines ; enfin, fatiguée comme si elle avait fait une longue route, elle se couche sur un sofa, et son imagination seule s’agite et se tourmente, son corps n’a plus de forces.

Tout à coup elle entend Nelly ; alors elle court, et Nelly n’a eu que le temps de faire un signe, Jane est déjà sur le seuil de la porte, elle attend le coup de marteau ; Landon frappera sur le cœur de Jane. Il a frappé, elle ouvre la porte et s’élance, de ses deux mains elle s’empare de lui, elle est sur son cœur, elle l’embrasse ; il lui rend en pleurant ses caresses, et le chemin qu’ils font ainsi jusqu’à la harpe est rempli par un seul baiser. Ils se regardent, pleurent et se taisent. Enfin, après ce silence enivrant, après ce moment où l’on croit ne pas vivre assez :

— Ah ! dit Jane, je n’ai demandé qu’une seule grâce au ciel, et je l’obtiens : c’est de te voir ! Parle, mon bien-aimé ; ta voix, après un an d’absence, c’est… oh ! rien ne peut l’exprimer ! te voilà donc !… là, près de moi !…

— Oh ! oui !… pour toujours…

— Horace, dit-elle, je savais bien que tu reviendrais, mais j’ignorais cette joie nouvelle. J’ai eu bien des tourments pendant ces deux années : je te vois… ô toi que j’aime !… tout est oublié !…

Landon fondit en larmes ; dans ce peu de mots il retrouvait son amie : il ne sortait pas des lèvres de cette chère créature un seul mot de regret. Il avait passé deux ans sans lui écrire un seul mot ; en la quittant il avait emporté la vie, l’âme de celle qu’il aimait ; il la revoyait, et la grâce, la joie d’autrefois était celle d’aujourd’hui : le dédain le plus méprisant pour une femme n’excitait pas même un regard de reproche. Non, elle était sûre d’être aimée. L’homme qui l’honorait de son amour n’avait pas pu se tromper ; ce qu’il avait fait était bien, elle soumettait humblement son intelligence à la sienne : le soleil s’était caché, il luisait maintenant, voilà tout : elle avait pleuré ne le voyant plus, elle lui souriait aujourd’hui en le retrouvant. Toutes ces réflexions tombèrent dans le cœur de Landon comme un orage ; il ne pouvait que répandre des pleurs et contempler Jane dans un saint recueillement.

— Si le bonheur n’avait pas ses larmes, dit-elle en essuyant les yeux d’Horace par un geste plein de grâce, je t’en voudrais de pleurer en me voyant mais les grandes joies sont mêlées de tristesse…

Ce mot attira sur le front d’Horace un nuage qui se dissipa soudain.

— Comme tu fais voir, à ton propre insu, s’écria-t-il, que j’ai sans cesse été présent pour toi !…

À ces mots, Jane le prit par la main, et, le promenant dans les appartements avec une feinte gravité, elle lui dit :

— Mon seigneur et maître pourrait-il me montrer où il n’est pas ?… En prononçant cette phrase, elle y mit l’accent de cette gaieté de cœur qui n’appartenait qu’à elle ; puis, le serrant dans ses bras, elle s’écria en lui montrant son visage :

— Oh ! regarde ces yeux, regarde-les ! tu leur dois un baiser pour toutes les larmes qu’ils ont versées depuis deux ans.

Landon la prit dans ses bras, et l’asseyant sur ses genoux il lui dit :

— Chère âme, j’ai à te parler pendant longtemps… n’ai-je pas à t’apprendre une foule de choses ?…

— Quand tu parlerais toute la vie, et que toute la vie, agenouillée devant toi comme les anges devant Dieu, j’écouterais le doux son de ta voix, je ne me lasserais pas de t’entendre, de te voir, après t’avoir perdu, après être restée plus d’un an sans te voir ? Que dis-je, un an ? et ces deux autres années passées en Espagne, pendant lesquelles j’ai souffert les plus cruelles inquiétudes ? et ce retour affreux ?… car vous avez de terribles comptes à me rendre… Comment, reprit-elle en faisant un geste plein de grâce, comment, j’ose interroger ?… oh ! non, mon Horace, tu me diras ce que tu voudras ! n’es-tu pas là, sur mon cœur ?… ne sais-je pas que tu m’aimes ?… Cependant il est une chose que je veux savoir : pourquoi as-tu voulu me tuer ?… te souviens-tu de ce coup de pistolet ? Quelle peur tu m’as faite !…

À ces mots, Landon, accablé, serra Jane dans ses bras avec force, et lui dit :

— Tu es un ange !…

— Je le crois bien ! dit-elle. Ne sont-ce pas des anges qui servent Dieu, s’agenouillent en silence pour l’adorer, écoutent sans interroger, comprennent un regard, brûlent d’un feu pur et parcourent de l’œil l’éternelle immensité sans y trouver de fin, sans en être accablés ? N’est-ce pas là ma vie ?… N’es-tu pas la plus belle image que le Créateur ait laissée de lui-même ici ?… et comme je suis un ange femme, c’est-à-dire un peu faible, ce bonheur si grand m’accable quelquefois, comme en ce moment, par exemple ; et si je n’avais pas ton sein pour reposer ma tête, que deviendrais-je ?

En parlant ainsi elle lançait à Landon un de ces regards magiques dont la brûlante expression fait jaillir tous les sentiments de l’âme par les yeux. Horace, immobile, admirait en silence :

— Tu n’es pas changée, dit-il enfin, tu es toujours belle ! À travers la douce blancheur de ton visage brille je ne sais quelle expression céleste…

Elle fit une révérence toute moqueuse en disant :

— Merci, monseigneur !… Qu’on est heureuse de plaire à Votre Grandeur !

— Et tu n’es plus en deuil… ajouta Landon, comme s’il se répondait à lui-même.

— Oh ! non, dit-elle, la vie et le bonheur sont revenus avec toi. Mais, mon amour, conte-moi donc tes aventures… ne suis-je pas femme et curieuse comme Ève ?…

Elle se mit alors à genoux sur un coussin, et appuyant son coude sur Horace, elle posa son menton dans sa main, et, dans cette attitude toute contemplative, elle s’apprêtait à l’écouter avec l’extase du bonheur. Le duc se mit à jouer avec les boucles de la chevelure de Jane, et lui dit :

— En te racontant ce qui s’est passé je n’ai pas de torts à expier : nous avons été victimes de la plus affreuse trahison !… Annibal est mort, il s’est empoisonné !…

Jane laissa échapper un mouvement d’horreur.

Alors Landon, sans faire mention de son mariage avec Eugénie et de tous les événements qui pouvaient s’y rapporter, raconta succinctement à Jane tout ce qui s’était passé. Lorsqu’il eut terminé, il tira de son sein les papiers remis par Annibal et les fausses lettres, puis tous deux ils comparèrent les deux correspondances avec cette joie que les naufragés échappés à la mort mettent à raconter leurs peines. Jane était plongée dans un étonnement profond : une semblable trahison emportait avec elle des idées toutes nouvelles pour son âme ; elle qui n’avait jamais vu les hommes que sous le plus bel aspect, elle qui, n’étant jamais sortie du cercle habité par Annibal, Horace, sir Smithson, le vieux quaker, Charles C… Cécile et Nelly, s’imaginait que tous les hommes étaient semblables à ceux qu’elle avait connus. Elle demanda à son cher Horace si de pareilles aventures arrivaient souvent dans le monde : sur sa réponse, qui fut toute misanthropique, elle se tordit les mains avec une énergique expression de douleur, et leva les yeux vers le ciel, comme pour se réfugier dans un monde plus digne d’elle ; puis, se jetant dans le sein d’Horace, elle s’écria :

— Oh ! je veux rester toujours là, ton cœur sera mon seul refuge sur cette terre ! Oh ! moi, moi si confiante ! moi qui avais si bien présumé de toi, que, pour sauver Cécile, j’aurais, je crois, embrassé sir Charles C… devant le puritain ! Moi infidèle !… mais, Horace, si je ne t’avais jamais aimé, tu me connais assez… tu l’aurais su le premier. Va, si jamais je te trahis, je te permets de me tuer !…

Après un moment de silence, elle dit :

— Ainsi, je t’avais perdu pour jamais, et je te retrouve aussi aimant, aussi fidèle. Oh ! je puis tout pardonner à Annibal en faveur de sa confession, et ce ne sera pas ma voix qui s’élèvera jamais contre lui !… Horace, nous sommes unis pour toujours !…

— Pour toujours !… répéta le duc de Landon, qui dans ce moment avait tout oublié.

Le pas lourd et tremblant de Nelly se fit entendre. Jane, jugeant que le dîner était servi, entraîna Horace vers la salle à manger. Le repas, mille fois interrompu, se prolongea dans la soirée. Nous n’essayerons pas de redire la vivacité de leur joie et leurs confiants discours, extases divines, grâces indescriptibles. La nuit était venue que les deux amants se croyaient encore à leur premier baiser ; enfin Horace sortit, après avoir promis de revenir le lendemain. En repassant dans le cloître, il n’eut plus aucune pensée sinistre, il ne fit même aucune attention au silence imposant qui naguère l’avait épouvanté, et au singulier spectacle que présentaient les accidents de la lune, dont la lumière colorait à peine ces hautes et sombres constructions :

— Ange du ciel, disait-il, comme en sa présence tout s’éclaircit, devient calme et serein. Tous mes chagrins ont fui !… Elle m’a enivré, mon cœur suffit à peine à porter tant de bonheur !…

En effet, Horace était absolument comme s’il n’eût jamais quitté Jane. Le moment où il l’avait revue s’était confondu avec celui où il l’avait abandonnée, si bien que l’intervalle disparaissait entièrement. Son cœur n’avait de place que pour le bonheur et pour l’amour. Aucun nuage ne vint ternir cette belle aurore de sa passion renaissante ; le souvenir d’Eugénie ne se mêla point à sa méditation nocturne. Eugénie n’existait plus pour lui : il repoussa comme un remords le souvenir de cette aimable créature, et, abandonnant son avenir tout entier au hasard, il résolut d’acheter à tout prix les quelques instants de bonheur que lui promettait l’illusion de son amie ; il vécut dès lors sous l’empire du même charme qui l’avait subjugué la première fois qu’il vit Jane à Saint-Paul.

Le lendemain et les jours suivants il la revit et ne la quitta plus ; satisfaisant ainsi à ce besoin impérieux que l’on éprouve de voir sans cesse l’objet qu’on aime, surtout quand une longue absence nous l’a rendu plus cher ; mais il n’est rien au monde que l’âme de l’homme, véritable abîme, ne sache épuiser, et cette première soif de l’amour, ce temps de délices où le sentiment se repaît de rien et jouit en égoïste de sa propre existence, furent bientôt passés. Alors Eugénie apparut à Landon : elle apparut terrible ! Autant ses premières jouissances avaient été vives, autant ses réflexions furent cruelles. Il y a dans la vie une situation affreuse : être aimé, avoir un autre cœur que le sien dans lequel on verse les pensées les plus fugitives qui s’élèvent en l’âme, et en garder une seule, une terrible qu’il faut ensevelir et par laquelle on se sent rongé. Bientôt Nikel arriva et rendit compte à son maître des événements dont il avait été témoin. Landon frissonna plus d’une fois lorsque le fidèle maréchal lui peignit en termes énergiques la douleur de madame. Enfin il fit signe de la main à Nikel de se taire, et, sentant qu’il devait subir toutes les conséquences de sa position, il emmena le chasseur dans la campagne, et là il l’instruisit sommairement de toutes les circonstances de son histoire.

— Tu vois, lui dit-il en terminant, dans quelle situation je me trouve : je te l’ai confiée parce qu’il ne faut pas qu’un mot, une gaucherie détruisent mon bonheur…

— Mais qu’allez-vous faire ?… demanda Nikel par suite de la liberté que Landon lui avait laissé prendre à Chambly.

Landon regarda le chasseur en fronçant les sourcils et dit :

— Je n’en sais rien encore ; mais, quoi qu’il arrive, j’ai compté sur toi !… Quand tout un tribunal te ferait une question nuisible à ton maître et que l’échafaud t’attendrait, Nikel, j’ai cru à ton silence.

— Suffit, mon général !…

Et Nikel, faisant un salut militaire, ajouta :

— Je veillerai sur mes mouvements et sur ma langue comme une vedette sur des Cosaques, et ce ne sera pas votre pauvre troupier qui vous nuira.

— Ne parle donc à personne, sois muet sur tout ce qui me concerne, et reste comme le chien qui suit son maître et devine sa pensée dans ses regards.

— Vous serez obéi, mon général…

Ce jour-là Horace et Jane allèrent se promener sur le bord de la Loire ! ils voyaient à l’autre rive cette chaîne de rochers, de vallons, de vignobles si pittoresques, et, assis sur l’herbe, ils respiraient la fraîcheur des eaux en admirant cette nature si belle et si variée ; le silence régnait entre eux : Jane avait remarqué (échappe-t-il quelque chose à l’œil d’une femme qui aime ?) la mélancolie qui se mêlait aux actions, aux gestes, aux paroles, aux regards d’Horace, et elle aussi était devenue rêveuse, peut-être pour se conformer aux secrètes pensées de son bien-aimé. Le ciel était pur, les ombres du soir tombaient en laissant encore apercevoir les costumes des paysannes qui regagnaient en chantant leurs demeures creusées par étages dans les rochers ; on voyait la fumée des cheminées s’échapper des touffes de pampres ; de loin, des voiles blanches apparaissaient sur le lac limpide que forme la Loire en cet endroit ; les chants monotones des paysannes jetaient une teinte de mélancolie dans ce tableau que Jane faisait admirer à Horace ; mais à l’instant même où son attention paraissait absorbée tout entière par les beautés du paysage qui se déroulait sous ses yeux, sa pensée errait bien loin de là : elle avait fait asseoir son bien-aimé pour l’entretenir, à la face du ciel, d’un sujet dont la solennité l’eût étouffée dans un salon ; pour en parler, il lui fallait l’air pur de la campagne : en ce moment ils étaient assis sur un promontoire élevé ; les arbres mêmes ne leur montraient que le sommet de leur feuillage agité par la brise, et leur vue planait sur cette scène magique. À chaque minute Chlora se disait : — Parlerai-je ?… Elle regardait Horace qui lui souriait tristement, et la parole expirait sur ses lèvres ; un bateau passait-il : — Quand il aura atteint cette île verte, se disait Jane, je parlerai… Le bateau était bien loin de l’île et Jane ne pouvait que presser la main de son bien-aimé en s’écriant : — La belle soirée !… Landon répondait par une phrase admirative. — Et pourquoi ne le laisserais-je pas commencer ?… car il m’en parlera… pensait Jane.

Il est peu de personnes qui n’aient éprouvé ce petit supplice des âmes timides et de toutes celles dont la franchise attend un grand bien ou un grand mal de ses révélations. Enfin, pour amener la conversation sur le sujet qu’elle voulait traiter, afin de dissiper d’un mot, d’un regard, la mélancolie de son cher Horace, elle lui dit pendant que son cœur battait à briser sa poitrine :

— Croirais-tu que, entre autres folies, Annibal a voulu me persuader que tu étais marié ?…

Landon serra la main de Jane avec force, et lui répondit : — Il me l’a avoué… Cette apparente tranquillité couvrait un orage terrible. Il cessa de presser la main de Jane, qui, le regardant, ajouta :

— Tu es presque triste depuis deux jours… Puis, se hâtant de continuer : — Je sais pourquoi…

Landon tressaillit.

— Qu’il m’est doux, reprit-elle, de t’avouer à la nature entière que tu m’es cher !… Tu sais, Horace, il y a longtemps que ces deux mains ont été ainsi réunies ! et une âme céleste, un ange, doit en ce moment, du haut des cieux, nous regarder avec la même ivresse, le même sourire qui brilla jadis sur son visage quand, nous découvrant ici-bas, il dit : — Vous ferez le plus beau couple de la terre !… Ai-je de la mémoire, Horace ?… Chasse donc ta mélancolie, car Jane la partage, et n’en connaissons-nous pas le remède ? Je t’aime, mon Horace !…

À ces mots, craignant d’en avoir trop dit, elle versa quelques larmes et réfugia sa tête sur le sein d’Horace, comme dans un asile ; puis la relevant tout à coup, elle lui dit avec vivacité :

— Ta mélancolie seule a descellé ma bouche ; t’avais-je bien compris ?… Ne tardons pas à nous marier !… ajouta-t-elle.

— Oui !… répondit Landon égaré.

— Grands dieux ! ai-je dit quelque chose qui t’ait déplu ?…

Horace l’embrassa sans répondre et la ramena en silence ; en franchissant le seuil de la maison, il songea qu’il n’avait rien dit, et voyant que Jane respectait sa rêverie, il affecta pendant le reste de la soirée une gaieté folle, un enjouement excessif, qui rassurèrent complètement son amie. Elle connaissait trop la franchise d’Horace pour imaginer qu’il pût jouer un sentiment ; et d’ailleurs son imagination, en cent ans, n’eût pas trouvé une combinaison d’événements qui l’empêchât d’épouser Horace. Ce dernier avait la gaieté de don Juan quand il invita la statue à souper.

— L’instant est donc arrivé de prendre un parti !… disait-il en revenant le soir à son auberge. Il se consulta pendant toute la nuit.

— Si je reste à la voir ainsi, en six mois je deviendrai comme Annibal, et je mourrai comme lui… De toutes parts j’aperçois la mort, car je ne peux vivre que là où elle est ; un minute d’absence me ronge le cœur… et… pour la posséder, il faut l’épouser !… N’y a-t-il que ce moyen ?… Il s’arrêta sur cette dernière pensée ; l’enfer était dans son âme, l’égoïsme s’y déploya : il maudit les lois sociales, argumenta contre elles, les convainquit de barbarie, et s’arrêta enfin à la possibilité de posséder Jane sans enfreindre des lois qu’il venait d’accuser.

XVI

Le lendemain, Landon emmena Jane sur les coteaux du Cher. Elle le trouva changé : il prétexta une indisposition. Ils parcoururent un pays enchanteur, des prairies, des arbres, des villages, une nature animée, variée. Landon ne savait comment ramener l’entretien de la veille. Enfin, surmontant cette répugnance qui lui fit éprouver les mêmes sentiments que Jane avait combattus la veille, il lui dit, en parcourant un chemin bordé de haies qui traversait le haut d’une colline :

— Dans peu, chère âme, nous serons unis, et nous voyagerons dans une région où l’amour s’accroîtrait, si chez nous il n’était pas arrivé à son plus haut degré.

Le visage de Jane devint radieux, et elle l’écouta avec un plaisir inexprimable.

— Mais, ma chère, pourquoi nous lier ? Elle laissa échapper un mouvement de surprise.

— Que savons-nous si cette contrainte…

Elle s’arrêta, éleva avec vivacité ses mains sur la bouche de Landon, la lui ferma pour l’empêcher de parler, et lui dit d’une voix entrecoupée : — Tais-toi… tu me fais mal. Elle se tut aussi, réfléchit un moment et, le regardant avec dignité, mais sans froideur, elle lui dit : — Je t’ai compris, Horace… À cet accent Landon tressaillit et rappela tout son courage. — Écoute-moi bien, continua-t-elle, exprime une seconde fois ce désir avec la réflexion qu’il suppose… je suis à toi. Elle était debout, la main droite sur son cœur, et tendait l’autre à Horace ; alors Landon se sentit rapetissé comme lorsque, dans un rêve, nous comparaissons devant la foule des anges qui nagent dans l’immensité du ciel ; il baissa les yeux. — Imagines-tu dans le monde un lien plus sacré que cette confiance ? dit-elle, et pour nos deux âmes y a-t-il des cérémonies qui les attachent plus l’une à l’autre ? Mais écoute : je n’ai pas vécu dans le monde, toi seul m’as appris naguère qu’il existe des traîtres, des lâches, des cœurs corrompus ; veux-tu t’exposer à la cruelle injure d’entendre flétrir celle que tu aimes ? Je ne parle pas pour moi, Horace, rien ne peut m’affliger ; aimée de toi, je m’avouerais avec gloire, à l’univers entier, ta maîtresse. Je sais bien que de pareils outrages ne nous atteindront pas, l’enceinte du cloître a enfermé ma douleur, elle enfermera ma joie. Nous n’avons pas besoin du monde. L’univers pour moi commence ici, il finit là (et elle frappa sur le cœur de Landon) ; ainsi je ne crains rien. Mais on n’a pas fait ces petites lois humaines pour des âmes élevées ; s’il n’y avait que des cœurs généreux, il n’y aurait pas eu un seul législateur. Je n’ai pas étudié, ma raison seule m’a dit tout cela. Or, pourquoi ne pas faire à cette foule un sacrifice qui nous coûte si peu ? N’es-tu pas libre ? ne le seras-tu pas toujours autant ? D’ailleurs, si notre union te devenait insupportable, tu recouvrerais bientôt toute ta liberté, je cesserais de vivre aussitôt que tu aurais cessé de m’aimer.

Le sentiment profond qui animait Jane se révélait dans ces paroles aussi simples que tendres. Il y avait tant de vérité dans son accent, tant de charme et de puissance dans sa pose et dans sa physionomie, que Landon fut vaincu. Il connaissait assez le dévouement de son amie pour savoir que, s’il le voulait, il acquerrait le soir même tous les droits d’un époux ; mais il savait aussi que, malgré les délices de l’amour, ce sacrifice, en opposition avec la chaste éducation de Jane et ses idées anglaises, serait pour tous deux un éternel sujet de douleur. Alors, ne voyant plus d’issue, il dit, avec un sourire qui jouait l’enjouement et la condescendance :

— Pardonne cette épreuve, ma chère vie ! je n’ai pas voulu te faire de peine, dans trois semaines nous serons mariés.

Ces derniers mots étaient pour Landon un arrêt irrévocable. Il pensait, au reste, pouvoir trouver des accommodements avec le malheur de sa situation, et cela en s’y prenant de la manière la plus simple. Jane revit enfin son cher Horace tel qu’il était jadis, et retrouva en même temps sa gracieuse sérénité : elle était heureuse de ce que la tristesse qu’elle avait avec inquiétude remarquée depuis quelques jours sur le front de son amant n’eût pas d’autre motif, et elle raillait Horace sur sa facilité à se tourmenter. Le soir même Nikel partit en poste, avec les instructions de son maître, pour aller chercher tous les papiers nécessaires au mariage de Jane et du duc. Voici sur quelles circonstances Landon asseyait son espoir : lorsqu’il avait épousé Eugénie, les bans n’avaient été publiés qu’à Chambly, où, par un hasard fort heureux, son domicile était établi depuis le temps voulu par la loi ; d’ailleurs, ayant toujours été à l’armée, il avait peu habité Paris avant d’être marié, et alors il n’était connu que comme M. Landon, officier de la garde impériale. Lorsqu’il vint avec sa femme s’établir dans son hôtel sous le nom du duc de Landon-Taxis, on dut croire généralement qu’il venait d’en faire l’acquisition. Ces diverses particularités diminuaient beaucoup le danger qu’eût offert la publication des bans. À la mairie d’abord, personne ne les lisait ; l’employé et le maire ne connaissaient probablement pas le duc, qui d’ailleurs avait enjoint à Nikel de déclarer uniquement M. Horace Landon ; son acte de naissance, dressé pendant la révolution, ne contenait aucun autre nom ni qualité ; il était fondé à espérer que de ce côté on ne concevrait aucun soupçon. Quant à la paroisse, la chose était plus difficile à arranger ; mais Nikel devait faire en sorte que, sur la feuille destinée au prêtre qui devait lire les bans à haute voix, le nom de Landon fût assez mal écrit pour qu’on pût prendre quelques lettres pour d’autres, et lire Landon, Landau, Loudon, Vaudou, etc. Nikel devait rester à Paris pour avoir l’œil à tout, ne revenir que muni de tous les papiers, et, au préalable, envoyer à Landon les actes nécessaires pour que les formalités fussent aussi remplies à Tours. Nikel partit et exécuta tous les ordres de son maître. Landon reçut bientôt les papiers, et, pendant que son domestique agissait à Paris avec un succès complet, il veilla lui-même à ce que les publications n’éprouvassent aucun empêchement à Tours. Quelquefois il frémissait de crainte en pensant que si, par un de ces hasards malheureux qui sont si fréquents, madame Guérin allait précisément dans ce moment entendre la messe à l’Assomption elle ne pouvait manquer d’être frappée par son nom, bien que défiguré, et alors être portée comme instinctivement à prendre des informations. Il réfléchissait cependant, avec une joie mêlée d’amertume, que les couches de sa femme mettraient assez de désordre dans l’hôtel pour empêcher les dames d’aller à la messe ; alors Eugénie lui apparaissait, il la voyait pour lui en proie à une double souffrance, il songeait qu’il était père, enfin ! mais une minute passée auprès de Jane dissipait tous ces nuages, et il ne restait plus dans le cœur de Landon que cette gêne qu’on éprouve à cacher un secret. Pour Jane, heureuse de voir approcher l’époque de son mariage, elle s’abandonnait à une joie naïve. Gracieusement posée sur les genoux de son bien-aimé, elle lui prodiguait d’innocentes caresses. Souvent elle passait ses bras autour du cou d’Horace, et, s’appuyant sur son cœur, elle disait :

— J’avoue que je n’aperçois rien au delà de mon bonheur. Tu ris, Horace ? Eh bien, moi, je ne demanderais au mariage que d’assurer cette félicité. Je pleure de joie, continua-t-elle, quand je pense que nous vivrons toute notre vie ainsi réunis, nous aimant toujours avec une égale tendresse, et séparés du monde par un cercle de lumière que personne ne franchira. Que la mort nous surprenne ainsi, ta main dans la mienne, tes yeux se confondant aux miens par un regard. Ah ! cette mort sera calme et suave comme une belle nuit d’été. M’écoutes-tu ? — Si j’écoute ? Ah ! tes paroles sont une divine musique qui retentit jusqu’au fond de l’âme !

Quittant alors les genoux d’Horace, elle courait à sa harpe et ajoutait aux délices de ces tendres épanchements le charme enivrant d’une mélodie en accord avec les élans de leurs cœurs. Elle chantait en levant les yeux au ciel comme pour adresser au Créateur l’offrande de sa félicité. Landon l’admirait pendant qu’elle se livrait à ses inspirations, il l’admirait surtout lorsque la harpe, ne pouvant plus suffire à son exaltation, elle demeurait enfin comme en extase. Alors son visage était vraiment surhumain. Landon se prosternait à ses pieds et implorait la permission de recueillir les larmes qui débordaient dans ces yeux « dont la lumière était faite pour être adorée et non pour adorer. » C’est ainsi qu’ils vivaient dans un perpétuel ravissement : plus heureux que le reste des hommes, ils ne rencontraient aucun des obstacles dont l’amour est toujours entouré. Horace lui-même en était venu à oublier le plus souvent l’abîme sur le bord duquel il se trouvait. Pour Jane, elle n’apercevait aucun nuage, de quelque côté qu’elle portât ses yeux. Elle était sûre de son ami et ne dépendait de personne : quelle crainte eût-elle pu concevoir ? Les deux amants, entièrement renfermés dans leur amour, loin du monde et même de la terre, cheminaient ensemble comme dans une voie céleste, respiraient un air plus éthéré, et l’on pouvait les comparer aux anges qui se meuvent dans les régions lumineuses et dont la pensée est un éternel hymne d’amour. Il serait, du reste, aussi difficile que fastidieux de détailler l’existence de Landon et de Jane pendant ces jours d’attente et de douces épreuves, délicieux préludes à un bonheur infini. Le récit de cette vie serait aussi monotone que les scènes qui la composaient étaient charmantes et pleines de nuances pour les amants. Il arrivait bien quelquefois que les innocentes coquetteries de Jane et ses naïves caresses faisaient désirer impatiemment à Landon que le délai légal fût expiré, mais bien souvent aussi il était prêt à dire, comme sa bien-aimée, qu’il était impossible d’être plus heureux qu’ils n’étaient. On trouverait difficilement deux êtres plus respectueux l’un pour l’autre, plus chastes, plus discrets ; et cette pudeur, cette retenue, s’accordaient parfaitement avec la familiarité ; car l’innocence (le véritable amour ramène souvent à l’innocence) joue ainsi autour du feu sans péril. N’y a-t-il pas un Dieu pour les enfants ? Si donc de cette situation bien rare dans nos mœurs (on sait par quel enchaînement de circonstances Jane avait été préservée du contact du monde), il résultait pour Landon quelques souffrances, elles servaient, pour ainsi dire, à aiguiser son bonheur et amenaient seulement quelques scènes de colère enfantine dont l’expiation était pleine de charmes.

Un soir Landon contemplait Jane tout en songeant à ce qui lui restait à subir d’attente et de formalités. Il venait de repasser dans son âme les plus doux souvenirs de ses amours. Son imagination avait remonté le cercle des heures enivrantes qu’il avait passées auprès de sa bien-aimée, qui en ce moment se taisait, respectant la méditation d’Horace. Il la comparait à elle-même, examinant, avec la timide avidité de l’amour qui se contraint, ses charmes et ses formes si pures et si élégantes ; il revoyait la jeune vierge de Saint-Paul, frêle et angélique beauté, et il voyait aussi la femme de vingt-deux ans, belle d’une beauté tout aussi chaste, mais ayant des contours plus pleins, des lignes plus pures, plus achevées, les traits plus éloquents, et enfin plus d’éclat et de vie. Landon était ivre. Ce trésor, cette créature unique, elle lui appartenait pour toujours ! Jane s’approcha, mais lentement, comme un cygne qui se laisse admirer volontiers ; elle regarda son bien-aimé, et, s’inclinant, posa légèrement ses lèvres sur celles d’Horace.

— Jane, s’écria-t-il, au nom du-ciel, laisse-moi !… je t’avais défendu de m’embrasser ainsi… cruelle !…

Et, quittant le siège qu’il occupait, il alla s’asseoir dans un coin. Jane, interdite et silencieuse, se retira avec la soumission d’un enfant. Elle jeta sur Landon des regards furtifs et plaisants qui donnèrent une grâce enfantine à sa figure imposante : puis, au bout d’un quart d’heure passé dans un profond silence, elle se rapprocha lentement et offrit à Horace un baiser qu’elle se plut à lui refuser quand il voulut le prendre. Heureusement le dévoué chasseur arriva bientôt, apportant, au grand contentement d’Horace, les papiers nécessaires pour le mariage. Le jour où Landon vint annoncer à Jane que le lendemain serait leur jour nuptial, il entra tout joyeux, respirant le bonheur, et s’écria :

— Terre ! terre ! nous abordons !… Jane, que me donnes-tu pour ma nouvelle ?

— Que puis-je te donner ? répondit-elle, je n’ai rien que tu ne possèdes ! — Laisse-moi prendre un baiser !…

Elle se leva et courut l’embrasser avec l’inexprimable abandon de l’innocence.

— Ah ! dit Landon, voilà un baiser de fiancée… Il assit Jane sur ses genoux et savoura lentement un de ces longs baisers qui révèlent toutes les délices de l’amour. Jane pencha la tête, ses longs cheveux se déroulèrent, elle rougit, baissa les yeux, et cacha son visage, qui trahissait des émotions qu’elle avait à peine soupçonnées jusqu’alors. Elle était presque honteuse d’avoir témoigné tant de joie.

— Oui, chère, demain ! oui, demain ! tu seras à moi…

Jane baissa les yeux en gardant le silence.

Nikel et l’hôte du Faisan (c’était le nom de l’hôtel où Landon demeurait) furent les témoins que choisit Horace. Il récompensa assez généreusement l’hôte qu’il quittait, pour que ce dernier fût un témoin sans prétention et que l’on pût le congédier après la cérémonie. Nous ne dirons pas l’impatience de Jane. Le matin, à neuf heures l’heureux couple se rendit à l’église. Jane était mise avec la plus grande simplicité, et sa toilette ne différait en rien de celle de la veille. Ils entrèrent à l’église sans être remarqués. Nikel était sombre, mais il essayait de cacher sa tristesse. Landon fut marié à la chapelle où il avait rencontré Jane. Lorsque le prêtre lui demanda s’il ne connaissait aucun obstacle à son union, il répondit négativement avec assurance, et il vit Nikel pâlir ; lui-même en ce moment fut troublé ; mais là le crime était consommé. Comment aurait-il pu échapper aux séductions ?… un être si beau, dont les accents harmonieux semblaient dérobés au ciel même, plongé dans un ravissement que les séraphins auraient été orgueilleux de partager ! Oh ! il sentit, hélas ! trop bien cette douce magie, et son transport fut chèrement payé… Douce fut cette heure, quoique chèrement conquise, et pure autant que pouvait l’être une chose de la terre ; alors le soleil glorieux vit, pour la première fois, devant l’autel de la religion, deux cœurs unis par les liens dorés de l’hymen jurer de vivre et de mourir en aimant ; alors le front de la vierge porta pour la première fois cette guirlande d’hyménée qu’un second vœu ne peut ni replacer ni faire refleurir après qu’elle est fanée ! Union bénie !… seul asile paisible et sûr où l’amour, après sa chute et son exil du ciel, puisse encore trouver une patrie dans ce monde ténébreux !… Cependant jamais le Très Haut ne regarda une faute d’un front moins sévère. La colère de la justice se changea presque en sourire avant d’attendrir le coupable. Il devait être puni cruellement, mais l’heure du supplice et celle de la récompense n’étaient pas venues en même temps. Pour Jane, en sortant de l’église, elle ignorait combien ses célestes beautés étaient fatales à la vertu, et lorsqu’elle rencontra les yeux de son bien-aimé, elle cacha l’éclat des siens dans le sein de son amant, sa joie même fut tempérée par cette humble pensée : — Quel droit ai-je donc à tant de bonheur ? » Comme ces jeunes enfants qui, dans la fougue de la jeunesse, commettent une faute, et qui, loin de l’œil sévère du maître, dévorent le charme de désobéir, mangent avec délices le fruit défendu et s’amusent d’autant plus que, peut-être, dans le lointain gronde l’orage des punitions, ainsi Horace savoura cette journée.

XVII

Le mythe ingénieux que la Grèce a transmis jusqu’à nous, le roman de Galatée et de Pygmalion, ne se soutient, comme la charmante mythologie à laquelle il se rattache, que par de gracieuses allusions à d’éternelles vérités. Certes, jamais l’aventure de l’amoureux sculpteur n’eut sur la terre une plus belle, une plus fidèle image. Jane était Galatée et les foudres de l’Amour faillirent la consumer. Alors elle s’embellit de charmes nouveaux ; et si le feu de ses yeux devint plus vif, elle baissa plus souvent ses longues et belles paupières ; sa modestie s’accrut en proportion de son bonheur, sa chasteté fut plus minutieuse, et ses regards ne prirent leur expression d’amour qu’à l’insu de Landon, en silence, à la dérobée, parce qu’elle en connaissait la puissance. Si la froideur avait pu paraître sur sa figure, elle eût été froide, mais elle n’était que réservée, même en présence de sa chère Nelly. Elle fit prévaloir la coutume pleine de décence qui veut, en Angleterre, qu’une chambre nuptiale soit un lieu sacré dont l’entrée est interdite même aux serviteurs, et elle résolut de chercher une jeune femme de chambre qui, seule, fut chargée de l’entretien et des soins que réclamaient le sanctuaire. Comme elle, Landon voulut rester dans cette profonde solitude. Le cloître leur était devenu cher, et d’ailleurs la situation de leur maison leur permettait de sortir par un faubourg sans être vus de personne : c’était, pour eux un précieux avantage. Landon avait chargé Nikel de lui acheter une voiture à Paris, et la voiture arriva. Le chasseur était revenu avec des chevaux, il fut exclusivement chargé de cette partie de l’administration domestique, et Jane put jouir ainsi de toutes les douceurs d’une opulence tranquille et sans éclat. Leur maison était commode, les prodigalités de sir Charles en avaient embelli l’intérieur selon le goût de Jane, et c’était celui d’Horace. Nikel, Nelly et Gertrude leur formaient un domestique fidèle, discret. Quelquefois, au milieu d’une nuit de bonheur, Landon, appuyé sur le cœur de Jane, ne pouvait s’empêcher de songer à la fragilité de son bonheur. Alors Jane l’accablait des plus douces caresses, lui parlait le langage le plus affectueux, le plus doux qui jamais ait flatté des oreilles humaines, et Landon répondait toujours avec amour, cachant ainsi au fond de son cœur une pensée bien cruelle. Quel supplice ! et au sein de quel bonheur ! C’est le père qui cache sa détresse à sa famille, qui répand sur ses enfants les jouissances à pleines mains, et qui, le lendemain peut-être, leur dira, au milieu de leurs tendres félicitations : — Il n’y a plus de pain pour nous !…

Quelques mois s’écoulèrent ainsi, et si Landon se souvint du temps qu’il avait passé près d’Eugénie, ce fut comme d’un songe pénible. La pauvre duchesse était éclipsée par cet astre nouveau. Les plaisirs les plus vifs goûtés avec elle pouvaient-ils approcher de ces torrents de bonheur, de cette inépuisable source de voluptés qu’il devait à sa belle maîtresse ? Jane savait revêtir toutes les formes ; elle ressemblait au beau portrait de la Joconde. Le spectateur devine sur cette figure si bien idéalisée tous les sentiments imaginables, et choisit à son gré celui qui l’attache davantage. Enfin, quand elle n’aurait pas eu tous ces avantages, Jane n’était-elle pas aimée ? seule aimée ?… Horace aimait bien Eugénie, et la preuve, c’est que si, par hasard, un souvenir trop vif lui représentait la douleur dans laquelle elle devait être plongée, des larmes involontaires coulaient dans ses yeux ; il aurait donné toute sa fortune pour qu’on vînt lui dire : — Eugénie a un amant !… Sa vie avec la duchesse fut une douce nuit, sa vie avec Jane était une journée d’été lorsque le soleil radieux darde ses rayons au milieu du ciel. Ils passaient leurs jours au sein de la nature la plus pittoresque, et trouvaient trop court ce temps dont les innombrables minutes tombent goutte à goutte sur l’homme. Les promenades silencieuses, le soir, au bord des eaux, les soins de leur propre amour, les bienfaits, le soulagement des malheureux, les voyages sur la Loire, au sein des paysages variés que présentent ses bords, les discours charmants, les vives caresses, et la mutuelle confiance des âmes, une pensée commune exprimée par l’un quand l’autre commençait à la concevoir, tout concourait à leur faire tout oublier. Ils ne formaient qu’une seule âme, un seul être. Enfin, dit encore notre poète : « C’étaient deux mortels qui n’avaient qu’un cœur dans chaque pensée, se répondant comme l’écho qui répète de colline en colline les sons d’une musique aérienne avec tant de fidélité, qu’on cherchait en vain quel est l’écho et quels sont les accords ; dont la piété est tout amour, et dont l’amour, quoique unissant leurs âmes dans une douce étreinte, n’appartient pas à la terre, mais au ciel. » Ainsi deux glaces polies, placées vis-à-vis l’une de l’autre, se renvoient leur lumière et ne réfléchissent que les cieux ! Aussi Horace n’était-il occupé qu’à chercher les moyens de rendre son bonheur éternel en le préservant des dangers qui le menaçaient. Un soir il revenait de Tours en guidant son amie à travers les sentiers qui couronnent les roches de Vouvray, de Rochecorbon et de Saint-Symphorien : ils avaient joui de l’éclat d’une de ces belles journées d’automne où la nature semble se parer encore une fois avant de s’envelopper de ses vêtements de deuil. Ces rochers éclairés le soir par les derniers rayons du soleil, qui répand à cette époque une lueur rougeâtre, la pureté des eaux du fleuve, l’aspect des plaines qui séparent la Loire du Cher, tout rappelait à Jane l’Écosse, qu’elle avait habitée avant de venir en France et à un âge qui ne laisse que des souvenirs confus. Elle s’arrêta sur la crête du roc, contempla longtemps ce paysage et dit à Landon avec attendrissement :

— Il y a un site semblable en Écosse… Qu’il est beau dans mon souvenir ! Il me semble revoir là-bas l’endroit où je jouais dans mon enfance ; mais ce pays-ci est plus doux à voir… c’est le tien…

— Crains-tu le froid ? lui demanda Horace.

— Est-ce que je crains quelque chose auprès de toi ?

— Eh bien ! asseyons-nous.

— Mon ange, reprit-elle, promets-moi que nous irons ensemble en Écosse ; il me sera doux de revoir ces lieux charmants ; ils te plairont !… Tu ne réponds pas ?

Landon était absorbé, le bonheur lui avait presque ôté la faculté de réfléchir. Par ces mots Jane lui indiquait un moyen d’échapper au malheur.

— Oui, dit-il, aller en Écosse, y chercher une terre superbe, immense, y transporter mes biens, y vivre toujours loin du monde, de la France surtout…

— Qui te parle d’abandonner la France ! s’écria-t-elle ; me crois-tu capable d’exiger un tel sacrifice ?… ta patrie n’est-elle pas la mienne ?

— Nous irons, chérie, nous irons avant peu et nous habiterons désormais les lieux de ta naissance.

— J’ai été élevée en Écosse, mais je suis née à Dublin, et Dieu nous garde d’aller à Dublin !… Voyager en Écosse, n’est-ce point un songe ? dis-tu vrai ?

— Oui, répondit Horace en sortant de sa rêverie ; et alors son regard, reprenant une expression moins indécise, montrait à Jane que Landon ne l’avait point écoutée.

— Qu’as-tu donc ?… lui demanda-t-elle, avec étonnement.

— Quelle fatalité !… s’écria-t-il brusquement.

En effet, Jane avait prononcé : — Qu’as-tu donc ! avec le même accent et le même intérêt qu’elle mit à le dire lorsque Landon partit pour l’armée, au temps de leurs premières amours, et… en ce moment il méditait encore de s’éloigner. Ce rapport le frappa, et, après avoir expliqué la cause de sa surprise :

— Oui, mon ange, dit-il, oui, nous quitterons la France, et pour toujours ; nous chercherons un vallon solitaire, et nous y vivrons loin du monde… À son tour, Jane, surprise et comme frappée par une vive et soudaine lumière, lui dit :

— Sir Charles a une terre en Écosse, allons nous établir auprès de Cécile ; nous aurons pour voisins des gens qui, s’aimant comme nous, comprendront toutes les exigences de l’amour : nous jouirons de notre liberté sans nous gêner par de sottes convenances ; nous resterons en silence dans notre manoir si nous voulons, nous irons les trouver s’ils le veulent, et réunis à eux, séparés d’eux à notre gré, nous vivrons de la vie des anges. Ils redevinrent joyeux, et Jane ne pensa même pas à demander à son bien-aimé la cause de cette détermination. Mais le soir elle interrogea Horace, qui rougit sans répondre ; elle s’en aperçut, et reprit :

— Tu rougis, méchant ! parle, dis-moi, est-ce un secret ? Oh ! vite, dis-le-moi ; tu sais bien je ne le confierai qu’à mon bien-aimé.

— Chère, répondit Landon, qui avait eu le temps de se remettre, je fuis la France par lâcheté !…

— Toi, lâche ! s’écria-t-elle avec un divin sourire, toi le plus noble ! le plus courageux !…

— As-tu oublié, répondit-il, que je suis au service ?… que d’un moment à l’autre je puis être forcé d’accepter quelque mission périlleuse ? Une tête chérie par toi n’est pas plus à l’abri des balles qu’une autre.

— Oh ! cher ! tu me fais frémir ! s’écria-t-elle, oh ! oui, partons, et arrange-toi pour qu’on ne puisse pas t’arracher de mes bras, même en Écosse !…

Landon fut heureux d’avoir trouvé ce prétexte.

— J’ai payé ma dette à l’État, reprit-il, je puis me retirer sans honte : il ne faut pas, cher ange, que notre bonheur soit troublé…

Jane le serra dans ses bras avec effroi, et ses baisers furent plus doux, les caresses de Landon plus vives.

Le lendemain la tristesse s’empara de Jane, car Horace lui dit :

— Mon cher ange, dans peu j’irai à Paris.

— Pourquoi ?

— Ne faut-il pas réaliser ma fortune, donner ma démission, obtenir l’autorisation de quitter la France ?… Oh ! ne crains rien, ma promptitude sera en raison de mon amour, et mon absence ne durera pas quinze jours.

— Laisse-moi t’accompagner, dit-elle ; voyager avec toi est un bonheur suprême. En effet, quand je marche auprès de toi, appuyée sur ton bras chéri, moi qui jadis me trouvais lasse au bout de cent pas, je sens que j’irais à pied jusqu’à Rome. Quel sera donc cet autre plaisir de penser ensemble vaguement, emportés par une voiture rapide sur une route qu’on voudrait rendre éternelle ! Je pars, n’est-ce pas ?…

— Chérie, ce voyage, qui te semble charmant, serait pour toi un supplice insupportable ; tu resterais seule à Paris pendant des journées entières : pourrais-je t’emmener partout ? Non, je partirai seul.

Pour la première fois Jane avait à déployer cette soumission aux volontés d’un bien-aimé, charme le plus puissant d’une femme, respectueux devoir d’un véritable amour. En sentant qu’elle obéissait, elle éprouva une sorte de joie :

— Tu le veux, dit-elle, je resterai malgré les vœux secrets de mon cœur. Ce voyage ne nous sera-t-il pas funeste ?

 

Je ne rêverai plus que faucons, que réseaux,

 

dit-elle ; mais elle se prit à rire, et, le regardant avec une douceur d’ange, elle ajouta : — Je voudrais que tu m’ordonnasses quelque chose de plus cruel, j’obéirais encore.

Horace tomba à ses pieds, saisit ses mains et lui dit :

— Ô charme de mon cœur !… non, ta patrie n’est pas la terre !…

Il baissa la tête sur les genoux de Jane et versa quelques pleurs en silence. Elle le vit, et lui serrant la main :

— Écoute, dit-elle, la première fois que tu m’as quittée tu as été blessé ; la seconde fois, tu m’as crue infidèle : que m’arrivera-t-il maintenant ?

— Rien, j’espère, répondit-il d’une voix entrecoupée : que le ciel nous protège !…

— On dirait que tu crains ? Landon s’échappa sous prétexte d’aller préparer son voyage.

— Heureusement, dit-elle, j’ai encore quelques jours à le voir !…

Landon revint à la nuit : en traversant le cloître, il aperçut une figure noire, debout, devant sa maison : il approcha. Une femme vêtue de noir passa lentement à ses côtés et se perdit dans les hautes et sombres murailles du cloître : il entendit le froissement des étoffes qui couvraient ce fantôme, et il frissonna involontairement. Le passage rapide de cette ombre lui jeta un froid de glace jusque dans le cœur.

— C’est ma femme ! dit-il avec terreur.

Puis rappelant son courage :

— Ne serait-ce pas une vision de mon cerveau troublé ? pensa-t-il ; je veux, parbleu ! en être certain…

Apercevant l’ombre de cette femme en deuil projetée dans le cloître par la lueur du seul réverbère qui éclairât ce triste lieu, il courut, et, malgré ses recherches, il ne trouva personne. Alors, en proie à un effroi mêlé de superstition, il s’arrêta silencieusement et prêta l’oreille, espérant encore entendre le bruit des pas du spectre. Des soupirs étouffés semblèrent sortir des arceaux de la cathédrale, il se dirigea de ce côté ; mais, après l’inspection la plus minutieuse, il ne découvrit rien qui pût justifier l’illusion de ses sens. — Elle m’apparaît dans mes songes, dit-il, elle peut bien me poursuivre le soir !… Honteux d’avoir obéi à cette faiblesse, il se hâta de rentrer chez lui.

— Grand Dieu ! s’écria Jane en le voyant entrer, qu’est-il arrivé ? Horace, tu es pâle !…

— Alors je te ressemble, dit-il en riant : et il s’assit auprès d’elle.

— Jure-moi, dit-elle, que tu n’as fait nulle fâcheuse rencontre.

— Non, je t’assure…

Elle respira plus librement, et, l’embrassant :

— La tranquillité d’une femme, ajouta-t-elle, dépend du moindre pli qui se forme sur le front de celui qu’elle aime…

Le matin même Eugénie était arrivée à l’hôtel du Faisan. Le voyage lui avait rendu de la force et de la santé. Rosalie remarqua même que le visage de sa maîtresse quittait son expression de douleur à mesure que l’on approchait de Tours. Quand la voiture roula sur la levée et que la duchesse aperçut les clochers de Saint-Gatien, elle sourit, embrassa son fils avec joie et Rosalie dit :

— Madame ne paraît pas avoir été malade.

— Je suis tout à fait bien, répondit Eugénie.

Pendant la route, la jeune duchesse avait fait à sa fidèle Languedocienne, sinon une confidence entière, du moins une relation succincte des principaux événements qui l’amenaient à Tours, prévoyant bien que l’adresse de Rosalie lui serait plus d’une fois utile. La femme de chambre avait promis une discrétion sans bornes et une fidélité à toute épreuve. Sans comprendre la sublimité du caractère de sa maîtresse, elle l’aimait trop pour ne pas lui obéir aveuglément. Le hasard voulut que la duchesse descendît à l’hôtel du Faisan, où Landon avait séjourné pendant quelque temps. L’infortunée dut bien souvent et avec bien de l’amertume songer au premier voyage qu’elle avait fait dans la même voiture avec un époux chéri, de qui elle ne voulait point encore se plaindre. La place d’Horace était restée sans être occupée, et Eugénie la respecta même au point de n’y pas poser son enfant. Cette place vide lui rappelait en effet son bien-aimé alors qu’elle semblait elle-même en être aimée, et cela seul combattait les plus cruelles visions de son imagination. Lorsque la duchesse, qui ne s’était fait prudemment connaître que sous le nom de comtesse de Taxis, fut assise dans l’appartement qu’elle avait choisi, sa première pensée fut pour dire à Rosalie :

— Par quel moyen découvrirons-nous leur demeure ?…

Et elle fondit en larmes.

— Ah ! madame, ce sera difficile ! vous ne voulez ni compromettre personne ni vous montrer, m’avez-vous dit : n’importe, je ne manque pas de ruse… et en parlant ainsi la soubrette frappait le parquet de petits coups de pied réitérés et regardait par la fenêtre :

— J’irais bien à la promenade publique, dit-elle, il doit y en avoir une ici ; mais monsieur n’est pas homme à aller se promener en public avec celle qu’il aime.

— Oh ! non ! dit la duchesse en balançant son enfant comme pour l’endormir.

— Eh bien ! trouves-tu un autre moyen ?…

Rosalie, sans répondre, s’élança comme un trait hors de la chambre et se rendit dans la salle commune.

— Quel est, dit-elle à l’hôte, ce garçon que vous avez mené sous votre remise et auquel vous montriez cette voiture ?…

Rosalie indiquait de la fenêtre la berline dans laquelle Landon était venu à Tours. Cette berline avait été vendue par Nikel à l’hôte du Faisan lorsque Landon crut se fixer à Tours. Nikel et l’hôte étaient devenus grands amis, et le chasseur venait emprunter la berline pour le nouveau voyage qu’entreprenait son maître.

— Connaissez-vous cet excellent garçon, mademoiselle ? répondit l’hôte à Rosalie.

— Mais je crois l’avoir rencontré quelque part. Quel est son nom ?

— Nikel, mademoiselle ; c’est le valet de chambre d’un jeune homme nouvellement arrivé dans notre ville, et qui vient de s’y marier.

— Vous nommez le jeune homme ? — Horace Landon… Il a épousé une Anglaise de la plus grande beauté. Je suis peut-être le seul qui l’ai vue… j’étais un des témoins…

— Landon !… Landon !… répéta Rosalie ; ne demeure-t-il pas…

— Rue Racine, dans le cloître…

— Je me trompe, mon cher monsieur, le valet m’est aussi inconnu que le maître.

Rosalie, consternée, remonta précipitamment et se résigna à apprendre cette fatale nouvelle à sa maîtresse en usant des plus grandes précautions. Un affreux silence suivit ce récit. La duchesse était pâle et comme foudroyée.

— Marié ! s’écria-t-elle enfin d’une voix déchirante ; marié !… Je veux y aller sur-le-champ… Rosalie, quelle heure est-il ?… Dans le cloître, dites-vous ? Ne me parlez pas, vous m’empêcheriez d’entendre. On vient, je crois ; non, non, personne ne pense à moi… Marié ! Et cet enfant, bourreau, tue-le donc aussi, puisque c’est moi qui te l’ai donné !…

Eugénie avait les yeux fixes, elle était debout et tendait son enfant ; Rosalie le prit, et pensa avec terreur que sa maîtresse devenait folle. La duchesse se promena lentement autour de sa chambre ; son air était égaré, sa poitrine haletante.

— Oh ! oui, poursuivit-elle, Jane est une créature céleste… je suis loin de pouvoir lui être comparée… je sais que tu dois l’aimer mieux que moi… mais tu savais, toi… que je mourrais… oui, je mourrais !… Rosalie, à qui désormais pourra-t-on se confier ?…

La duchesse demeura comme anéantie pendant quelques minutes ; tout à coup elle revint à son enfant, qu’elle avait déposé sur le sofa, elle le pressa contre son sein avec effusion.

— Pauvre être ! dit-elle, tu as une mère bien malheureuse ! elle n’était née que pour souffrir : malheureuse pendant son enfance, malheureuse encore aujourd’hui, elle est enfin destinée à toujours souffrir, elle expiera une année de bonheur par des tourments sans fin !… Ô cher Horace ! si tu voyais ton enfant… si tu le voyais ainsi dormir, tu aurais peut-être pitié de sa mère !…

Elle pleura alors abondamment, et Rosalie comprit qu’il n’y avait pas d’autre soulagement aux maux de sa maîtresse que celui que la nature lui offrait ainsi.

— Horace serait mort de douleur si, apprenant que Jane lui est restée fidèle, il lui eût fallu vivre séparé d’elle !… moi seule je suis de trop !… Si je meurs, je ne serai pas regrettée ; je ne demande que d’être plainte !… pas autre chose. Mais mon enfant n’est-il pas aussi le sien ? ne doit-il pas l’aimer ?… Tout à coup, frappée par une pensée nouvelle, elle se leva, et par un violent effort redevint entièrement calme. Il semble que les femmes, dans leurs moments d’énergie, soient plus fortes que les hommes. — Il est perdu ! dit-elle, Rosalie, partons !… partons ! Elle s’arrêta et pâlit. — Il est ici ! dit-elle, et je ne le verrais pas !… Un regard, même indifférent, me serait, je crois, si doux !… Son amour, sa tendresse, étaient revenus avec la raison, et son courage était égal à son infortune. — Rosalie, j’irai !… je le verrai.

— Mais, madame, songez donc…

— Je le verrai en secret, rassure-toi !…

Elle sortit le soir, contempla longtemps cette maison, asile du bonheur : sa souffrance fut horrible, elle y trouva pourtant une sorte de charme. Il y a en effet deux douleurs : la douleur héroïque et sublime, qui s’asseoit sur une tombe et se repaît de l’image d’un ami qui n’est plus ; et il y a la douleur plus timide, mais non moins profonde, qui fuit tout souvenir funèbre et se consume dans une muette solitude. Eugénie rentra.

— Madame, il faut vous mettre au lit, lui dit Rosalie.

— Tu crois ?

— Oui, madame, vous êtes glacée.

— Que ne suis-je morte !…

Elle se coucha cependant, et la fidèle Rosalie voulut passer la nuit auprès d’elle.

XVIII

Les apprêts du voyage de Landon se firent lentement. Jane, usant de la finesse que déploient les femmes quand elles veulent satisfaire sourdement un désir, créait des retards et multipliait les obstacles. Néanmoins la veille du départ arriva : le temps était la seule chose qu’elle ne pouvait empêcher de marcher. La tristesse de Jane avait redoublé : quelquefois elle s’élançait dans les bras de Landon et disait :

— Ne pars pas ! reste avec cette pauvre Jane qui t’aime tant !…

— Mon ange, répondit Landon, si tu le veux, je vais rester, mais ce serait agir comme les enfants, qui mettent la main devant leurs yeux pour ne pas voir l’objet qui les effraye.

— Tu as raison, tu as toujours raison : nous autres, nous ne sommes que faiblesse ; mais les Écossaises ont le don de seconde vue, et j’ai été élevée en Écosse. Je pressens quelque malheur : ta voiture est-elle solide ? Si tu allais verser en route, ne va pas…

— Folle !

— Oui, tu as encore raison, l’amour est une folie.

Le temps était superbe malgré le froid, le ciel était sans nuages, le soleil brillait et la campagne avait encore un reste de verdure. Jane voulait se promener avec Horace pour la dernière fois avant son départ ; Landon y consentit. Ils sortirent de Tours par le faubourg Saint-Étienne et marchèrent en silence le long de la levée d’Amboise.

— Je ne connais, disait-elle, rien d’affreux comme l’absence ; j’ai toujours souffert par elle.

Ils se reposèrent à une demi-lieue environ de la ville sur une grosse pierre qui se trouvait au bord de la levée.

— Horace, dit Jane, regarde comme tout va prendre le deuil de ton absence : vois ce nuage à l’horizon, il ressemble à un crêpe, il annonce de la neige pour demain. Demain ! comment puis-je prononcer ce mot ? Demain tu me quittes… Être quinze grands jours, quinze siècles sans te voir, sans t’entendre ! Au moins dis-moi bien ici, sur cette pierre, ah ! dis-moi bien que tu m’aimes ! je serai longtemps sans l’entendre, dis-le moi si bien, que tes paroles retentissent toujours à mon oreille. J’écoute mon bien-aimé.

— Jane, je vous aime ! répondit Horace avec une gravité profonde. Ô mon unique amour, poursuivit-il en la pressant contre son cœur ; et ayant regardé sur la route pour s’assurer qu’il ne pouvait pas être vu, il l’embrassa. Tu ignoreras, j’espère, combien je t’aime !… Que sais-tu, dit-il avec énergie, si dans ce moment même je ne te sacrifie pas honneur, patrie… et plus encore ?…

— Que signifient ces mots ?… s’écria-t-elle.

Landon se mit à rire.

— Ne t’ai-je pas dit que je t’aime ?…

— Oui, mais tu m’as effrayée… et je ne veux pas qu’un sentiment d’effroi se mêle dans mon âme au souvenir d’une si douce fête. — Jane, continua-t-il avec le tendre accent qui la charmait si puissamment, qu’elle serait éternellement restée dans une attitude de respect, occupée à savourer ses paroles, ma chère, possédons-nous le sublime langage des archanges pour parler de leur vie ? L’homme en tombant perdit toute mémoire de cette langue céleste, et les doux regards, les étreintes, les exclamations de l’amour, sont tout ce qui nous en reste. Tu la parles, toi, cette langue harmonieuse quand ta harpe résonne, quand tes yeux lancent la flamme. À tes côtés, je deviens tout âme, toute divinité… je te ressemble enfin… Hélas ! je peux sentir mon bonheur, mais le décrire, je ne saurais : tout ce que je puis dire, c’est qu’où tu es là est la vie pour ton Horace.

— N’entends-tu pas des soupirs étouffés ? s’écria Jane.

Tous deux écoutèrent, regardèrent autour d’eux, et n’ayant vu personne ils revinrent se tenant par la main, ravis, heureux, et Jane était moins inquiète : ils marchaient comme les anges dans un nuage de feu. Lorsqu’ils furent assez éloignés pour ne plus voir le lieu de la scène, Eugénie sauta avidement sur la pierre. C’était elle qui, témoin invisible de cette scène, n’avait pas réussi à étouffer ses soupirs et ses larmes. La levée d’Amboise est une digue faite pour préserver les plaines qui séparent la Loire du Cher, et Eugénie, en se glissant au bas du talus, avait pu suivre les deux amants, qui marchaient sur le sommet de la levée. Quand ils se reposèrent, elle avait trouvé dans cette digue une excavation assez profonde qui lui permit de se dérober à leurs regards et d’entendre leur conversation.

— Eh bien ! Rosalie, dit-elle, y-a-t-il de l’espoir ?

La Languedocienne était muette.

— Si Nikel, répondit-elle en retrouvant la parole, se jouait ainsi de moi, je lui arracherais les yeux !

— Pauvre enfant ! et tu crois aimer !… Quel organe enchanteur a cette créature !…

— Laquelle, madame ?

— Ah ! toutes deux ! dit Eugénie en pleurant. Il s’est assis là (et elle regardait la pierre) : voici la trace de son pied (sans Rosalie elle eût baisé le sable). Bien cruel et bien chéri ajouta-t-elle en levant les yeux au ciel. Venez, Rosalie, voici l’heure de coucher son fils !…

Elle soupira, mais elle avait entendu la voix de son bien-aimé. Cette voix lui avait déchiré le cœur comme le cri de liberté qu’écoute un prisonnier, mais elle l’avait entendue… Jane accompagna son mari jusqu’à Blois, puis elle obtint d’aller à Orléans ; mais là Horace fut inflexible. Jane repartit pour Tours, après avoir écouté longtemps sur la route le bruit de la berline. Quand elle rentra chez elle, elle trouva la maison vide, affreuse. Sa chambre, ce temple sacré, lui déplut : n’était-ce pas l’endroit où, pour être seuls, ils se réfugiaient ? En la rangeant elle-même, elle pensa qu’elle n’avait pas encore trouvé de femme de chambre : elle voulait une autre Nelly, plus jeune, plus vive. Gertrude, toute gentille qu’elle était, ne savait rien ; sa jeunesse ne lui permettait pas de grands travaux. Jane s’estima heureuse d’avoir une distraction ; s’occuper du choix d’une nouvelle Nelly, c’était chose sérieuse, et Jane comptait au moins dérober quelques jours à la tristesse. Une âme chagrine a besoin de mouvement et d’activité. Jane mit sur-le-champ Gertrude et Nikel en campagne.

Le chasseur eut recours à son ami, l’hôte du Faisan, Rosalie aperçut encore son mari causant confidentiellement au milieu de la cour. L’envie de savoir ce qui se passait chez la rivale de la duchesse, et, mieux que cela, le plaisir d’épier un mari, firent descendre la Languedocienne. Elle manœuvra comme un chat qui a peur de se mouiller les pattes, et, saisissant un moment où l’hôte et Nikel, qui se promenaient en long dans la cour, lui tournaient le dos, elle parvint à gagner, sans être vue, une sorte de bûcher d’où elle pouvait tout entendre.

— Madame Landon voudrait qu’elle eût une certaine éducation, disait Nikel à l’hôte.

— C’est donc une dame de compagnie que madame Landon désire ? répondit l’hôte.

— À peu près, dit Nikel ; il faut cependant qu’elle puisse faire la chambre, mais voilà tout !…

Ils s’éloignèrent, et Rosalie n’entendit plus rien. Bientôt ils revinrent.

— Votre maître est donc parti ?…

— Oui, elle gagnerait sept à huit cents francs.

— Vraiment ?

— Et une rente après quelques années de service…

Leur marche les dirigeant vers l’autre bout de la cour, Rosalie attendit.

— Mais, disait l’hôte en revenant, j’ai une de mes cousines qui, si les quatre cents francs de rentes sont certains, pourrait…

— Pourvu qu’elle plaise…

Ils étaient encore trop loin pour que Rosalie pût saisir la suite, mais au retour :

— De la Havane ! disait l’hôte avec surprise.

— De la Havane ! répéta Nikel, et d’un goût ! ah ! jamais vous n’aurez fumé meilleur cigare !…

Cette fois la Languedocienne s’esquiva en reconnaissant que le chasseur était incorrigible, et que, nonobstant ses promesses, il fumait toujours en secret. Elle commenta tout ce qu’elle avait surpris et en instruisit Eugénie.

— Et que m’importe qu’elle veuille une femme de chambre ! s’écria la duchesse, cela me rendra-t-il Horace ? D’ailleurs, à quoi pensai-je ?… je ne plairai plus !…

Rosalie se retira.

— Il est perdu pour moi ! répéta-t-elle, et cependant le voir, c’est toute ma vie ! Pourquoi ne serai-je pas son esclave, sa servante ?…

Elle parcourut sa chambre à grands pas, s’assit, se leva, sentit la sueur inonder son dos et le froid la gagner tout à coup. Elle acquérait en ce moment une énergie nouvelle.

— Oui, s’écria-t-elle, j’en aurais le courage ! nulle femme n’aura porté si loin le dévouement de l’amour !…

La jalousie, sentiment qui n’abandonne jamais entièrement le cœur le plus aimant quand il est offensé, lui laissait entrevoir une vengeance bien légitime au milieu de ses souffrances.

Elle appela Rosalie :

— Mon enfant, lui dit-elle, que je t’embrasse pour ta nouvelle !…

— Laquelle ?

— Ne veut-elle pas une femme de chambre ? Ce sera moi !…

— Y pensez-vous, madame ?

— Ce sera moi, vous dis-je !… Elle regarda Rosalie et Rosalie se tut. Mon enfant, si monsieur le duc était au logis, je ne pourrais jamais être reçue ; mais en son absence, on m’acceptera, alors je le défie de me chasser… Pas un mot, Rosalie.

— Votre enfant, madame ?

Elle frémit.

— Ce sera un obstacle, mais je le vaincrai ! Rosalie, vous vous logerez dans la maison qui se trouve vis-à-vis de la leur : tu l’achèteras, s’il le faut, et quelle que soit la somme dont tu puisses avoir besoin pour cela, je te la donnerai : si mon enfant n’était pas souffert dans sa maison, je l’aurais, au moins, à deux pas, sous mes yeux. D’ailleurs ne faut-il pas que vous me serviez ?… Ainsi, loue, achète cette maison, il le faut… Cherche-moi vite un tablier, cours acheter un bonnet, et que dans deux heures j’aie mon costume…

Rosalie sentit qu’il y avait dans ce projet des idées trop élevées ou un plan trop difficile à concevoir pour elle. Elle sortit, et sans se creuser la tête à deviner les raisons qui engageaient sa maîtresse à jouer un tel rôle, elle s’empressa de lui obéir. En moins de trois heures elle en fit une des plus jolies soubrettes qui eussent porté le tablier. La duchesse recommanda à Rosalie de quitter l’hôtel du Faisan quand elle aurait trouvé à se loger et de mettre la voiture en lieu sûr : les armes des Landon étaient peintes sur les panneaux.

Eugénie courut chez sa rivale avec tant de précipitation, qu’on eût dit qu’elle craignait de voir son dessein renversé par quelque réflexion. Elle tâchait de ne plus penser à rien. Elle entrevoyait bien des chagrins, des instants cruels : mais elle vivrait sous le même toit qu’Horace, elle le verrait, lui obéirait : — Il ne m’empêchera pas, se disait-elle, de l’aimer… ainsi je serai presque heureuse : cette vie-là est encore préférable à la mort… et… sans lui je mourrais. Elle arriva rue Racine, frappa, entendit les pas de Nikel. Il ouvrit.

— Dieu du ciel ! madame la duchesse ! s’écria-t-il.

— Nikel, dit Eugénie, silence…

Immobile, il la regardait d’un air effaré.

— Nikel, reprit la duchesse, pas un mot, ou vous perdez votre maître ! Il faut me traiter devant Madame… madame enfin, et ses domestiques, comme si j’étais une femme de chambre, si elle m’accepte !… Surtout pas d’imprudence, pas d’indiscrétion ; vous tueriez trois personnes par un mot… Allez annoncer à la maîtresse de la maison qu’il se présente une femme de chambre, allez !… Vous êtes pâle, ajouta-t-elle, ne nous perdez pas, raffermissez-vous !…

Le pauvre chasseur marcha, mais lentement : la foudre tombée à ses pieds ne l’aurait pas tant étourdi. Il arriva dans le salon et bégaya sa commission…

— Qu’avez-vous, Nikel ? lui dit Jane.

— C’est qu’elle est jolie comme un ange… mon général.

— Le pauvre garçon ! il est fou !

— Plaît-il, madame ?… le duc.

— Elle se nomme madame Leduc ? reprit Jane, faites entrer.

Le pauvre chasseur eut encore assez de présence d’esprit pour prévenir la duchesse qu’elle se nommerait désormais madame Leduc. Eugénie parut à la porte du salon.

— Donnez-vous la peine de vous asseoir, lui dit Jane avec un son de voix plein de bonté.

Eugénie s’assit, regarda sa rivale et ne put lui refuser son admiration ; Jane surpassait le portrait idéal que la duchesse avait imaginé jadis en lisant l’histoire des amours de Landon. La figure d’Eugénie s’altéra : les deux sentiments contraires sur lesquels roulent toutes nos affections, la haine et l’amitié se disputèrent son cœur. Tantôt elle se sentait prête à tout sacrifier au bonheur de cette belle créature et de Landon, et tantôt sa jalousie lui suggérait de porter la douleur et la mort dans ces deux cœurs ennemis de sa joie. Jane était assise sur un divan, et, le coude appuyé sur un coussin, elle retenait dans sa main sa tête pleine de mélancolie, mais respirant aussi le bonheur et l’amour. Elle regardait avec intérêt Eugénie, qui, modestement placée sur une chaise à quelques pas de sa rivale, baissait et relevait ses yeux tour à tour : malgré les tourments qu’elle éprouvait, sa contenance était calme.

— Avez-vous déjà servi, madame ? lui demanda Jane.

— Oui, madame, répondit Eugénie avec une douloureuse expression, mais je n’ai servi qu’un maître.

— Vous êtes, m’a-t-on dit, d’une bonne famille.

— Oui, madame.

— Vous avez donc éprouvé des malheurs ?

— Oui, madame, de bien grands.

— Vous vous appelez madame Leduc ; mais quel est votre nom de baptême ?

— Joséphine, madame.

— Eh bien, Joséphine, approchez-vous de moi. (Elle lui montra le divan.) Là, bien. (Elle lui prit la main.) Contez-moi vos malheurs…

— Madame, dit Eugénie, j’étais placée auprès d’un officier peu fortuné, il est vrai… mais…

— Oh ! j’entends le mais, dit Jane ; tout ce que vous m’ajouteriez serait inutile, mon enfant ; vous avez aimé !… Ô Dieu de bonté ! je te remercie ! Vous avez aimé, et vous êtes malheureuse !… Ah ! vous me comprendrez, vous ! Votre figure annonce une belle âme… vous serez pour moi une amie… Au moins je ne verrai plus leurs yeux me regarder froidement… Pardon, continuez…

— J’ai un enfant !… dit Eugénie en rougissant.

— De lui ?

— De lui, madame.

— Pauvre femme !… Quel âge a-t-il ?

— Huit mois, tout à l’heure.

— Mais que vous est-il donc arrivé !

— Il m’a abandonnée !…

Elle ne put retenir un torrent de pleurs. – Il m’a abandonnée, et… il est mort, mort pour moi !…

Jane prit la main d’Eugénie pour la serrer sur son cœur. À ce moment Eugénie se leva, dégagea sa main et s’élança vers la fenêtre pour respirer l’air extérieur ; sa rivale l’avait écrasée par ses pleurs. Bientôt elle revint, et frissonna quand Jane, lui reprenant les mains, ajouta :

— Joséphine, vous amènerez votre enfant dès ce soir, nous en aurons soin ; j’adore les enfants, je veux bercer le vôtre, lui chanter des chansons pour l’endormir. Je connais maintenant toute votre histoire : elle a bien du rapport avec la mienne. Eugénie la regarda avec stupeur.

— Mais moi, je suis plus heureuse que vous ; mon bien-aimé est revenu, le vôtre reviendra peut-être.

— Il est mort pour moi, madame. Il ne m’aime plus !

— Et… vous avait-il dit qu’il vous aimait ?

Eugénie baissa la tête et la releva en agitant ses sourcils comme si elle fut soudain devenue folle.

— C’est donc un lâche ? reprit Jane.

— Oh ! non, s’écria Eugénie en laissant échapper un sourire de dédain.

Son heureuse rivale aperçut le sourire, et, pressant alors Eugénie sur son cœur, elle s’écria :

— Ah ! vous aimez, je le vois.

Il y eut un moment de silence, pendant lequel elle examina Eugénie avec attention.

— Madame, reprit Jane avec une vive émotion, soyez mon amie. Le seul service que je vous demanderai sera de faire ma chambre avec moi ; du reste, vous aurez un appartement à vous, vous mangerez seule et vous viendrez avec moi aussitôt que mon mari sortira. À ce titre d’amie, vous nous rendrez mille petits services à table : je n’aime pas, quand je suis avec lui, que des domestiques écoutent, entrent, sortent et nous voient. Je voudrais alors une âme amie qui comprît l’amour et ses exigences. Vous m’entendez, n’est-ce pas ? Quant à votre fortune, ne craignez rien : vous savez que mon mari est très riche, vous n’avez qu’à demander. Si cent louis de rentes perpétuelles vous conviennent, nous vous les assurerons. Tenez-vous à rester en France ?

— Partout où vous serez, madame, je me plairai.

— Nous allons voyager en Écosse.

Eugénie frissonna.

— Un peu plus tard, se dit-elle, je l’aurais tout à fait perdu. Elle trouva son affreuse situation préférable à celle dans laquelle elle aurait alors été plongée.

— Eh bien, continua Jane, c’est convenu, ma chère, ce soir même vous viendrez, n’est-ce pas ?

— Oui, madame ; je vous rends mille grâces de votre bonté.

— Eh ! non, Joséphine, c’est moi qui vous remercie. Avec quel plaisir nous causerons ensemble. Je vous parlerai de mon cher Horace. Ah ! votre présence m’a donné un moment de joie. Il est absent, et j’étais triste quand vous êtes arrivée. Je l’aime, mon enfant, comme vous aimiez vous-même.

À ce moment Eugénie aperçut le portrait de Landon et pleura. Heureusement Jane attribua ces larmes aux souvenirs qu’elle avait réveillés.

— Que je m’en veux, dit-elle, de vous rappeler vos malheurs. Allons, amenez-moi votre enfant et restez avec moi : deux jeunes folles comme nous feront un beau ménage. Mais dites-moi, pourquoi portez-vous ainsi des rubans de deuil ?

— Pourquoi, madame ? Est-ce une question ?

Jane baissa les yeux : elle avait eu l’orgueil de croire qu’elle seule savait aimer. Cette divine créature alla à Joséphine, et, déposant toute jalousie, heureuse de rencontrer une âme digne de la sienne, elle embrassa sa rivale avec une touchante effusion de cœur.

Eugénie sortit. Chlora avait exercé sur elle son empire, comme elle avait séduit à son tour sa belle rivale.

En un moment ces deux âmes, que les circonstances rendaient ennemies, s’étaient senties de la même nature ; et si l’on suppose aux belles âmes une commune origine et une tendance à se réunir, elles s’étaient identifiées à leur insu. – C’est une sirène, se dit Eugénie en sortant, elle attire pour donner la mort. – Elle est charmante, pensa Jane, je l’aime déjà. Eugénie avait eu un espoir, il était détruit : elle acquit la conviction que jamais elle n’éclipserait Chlora, et cette cruelle certitude ne servit qu’à l’affermir dans la résolution qu’elle avait formée, de lutter d’amour avec Jane.

La jeune duchesse trembla en présentant son enfant à sa rivale. Elle croyait que la ressemblance causerait quelque malheur, oubliant qu’il faut être mère pour bien connaître les traits d’un enfant. Jane le trouva charmant.

— Quelle envie cela donne d’être mère ! Mais, ma chère, vous êtes d’un luxe… Votre enfant a une robe ; et quel bonnet ! une dentelle d’Angleterre.

— Ah ! madame.

— Ma chère, écoutez : appelez-moi Jane quand nous serons toutes seules. Quand j’aime, moi, c’est tout de bon.

— Un enfant, continua Eugénie, est tout l’orgueil d’une mère.

— Et le père, qu’est-il donc ?

Mais Jane s’arrêta en pensant au malheur d’Eugénie.

— Ma chère, reprit-elle, vous me sauvez la vie, vous et votre enfant ; je serais morte cent fois d’impatience si je n’avais pas une occupation qui me prît la nuit et le jour. J’aurai à veiller, n’est-ce pas ? à aller, venir, chanter, pour endormir votre cher petit, le faire manger ; alors je n’aurai plus dans l’âme cette pensée affreuse : — Tu es seule… il n’est plus là !

Eugénie aperçut un avenir affreux. — Supporterai-je, se dit-elle, le spectacle de leur amour ? Le soir même elle fut installée dans cette maison, dans cette maison pleine d’un bonheur qui n’était pas le sien. Elle aida Jane à préparer la chambre nuptiale, et quand elles eurent fini :

— Joséphine, dit Jane, je ne coucherai jamais ici. Nous irons ensemble dans le salon là-haut : il y a deux lits, nous soignerons votre enfant tour à tour, vous pourrez dormir. La vue de cette chambre me tuerait.

Eugénie connut ainsi tout à coup le caractère adorable de sa rivale ; elle admira cette inépuisable bonté, cet esprit doux et gai, et cette amitié touchante (presque aussi pure que son amour) dont elle accablait une personne inconnue. La duchesse, en prenant la fatale résolution de servir Jane et son mari, n’avait pas vu toutes les souffrances de cette situation ; elle aurait préféré la mort. Le lendemain Jane reçut une lettre de Landon, elle la lut à Eugénie ; la pauvre duchesse aurait bien voulu baiser l’écriture. Jane la baisa devant elle. La duchesse épia un moment où elle resta seule, et, relisant cette lettre pleine de tendresse, elle tâcha de se persuader que ces brûlantes expressions d’amour s’adressaient à elle. Elle songea (ce fut une pensée tout amère) qu’elle n’avait pas reçu un seul mot de Landon après en avoir été abandonnée si cruellement, et que jamais le duc ne lui avait parlé si tendrement. Elle fut encore bien plus mortifiée : Jane reçut une lettre tous les jours, et Landon l’instruisait de ses moindres démarches, tandis que pendant l’année de bonheur passée avec lui il avait souvent gardé le silence sur ses occupations. Chaque événement amenait un contraste, et le contraste excitait les pensées les plus cruelles pour Eugénie. Néanmoins la duchesse trouva quelque plaisir à suivre ainsi Horace dans les détails les plus minutieux de sa vie, et elle eut des remerciements à adresser au Dieu qui mesure le vent à la brebis nouvellement tondue. Elle avait bien des souffrances, mais çà et là aussi quelques consolations ; elle finit même, malgré son horrible jalousie, par écouter avec un calme apparent les récits que Jane lui faisait de son amour pour Landon. Jane parlait alors pour toutes les deux, et Eugénie pouvait par instants oublier la contrainte qui lui était imposée ; puis elle était si bien façonnée à la douleur depuis sa jeunesse. Sa rivale avait les soins d’une mère pour Eugène, elle pleurait même sur le sort de la prétendue Joséphine. Comment Eugénie aurait-elle pu ne pas lui pardonner de l’avoir innocemment emporté sur elle ? Rosalie réussit à louer un appariement dans la maison voisine, elle s’y établit, et il y eut bientôt une reconnaissance mémorable entre elle et le maréchal des logis.

Quand Nikel aperçut sa femme : — Je me doutais bien, s’écria-t-il, que mon chef de file ne tarderait pas à se montrer.

— Tu m’as joué un joli tour, répondit Rosalie en le regardant d’un air moitié fâché, moitié joyeux ; viens chez moi, nous avons à causer.

— Sera-ce long ? répliqua le chasseur, qui cherchait à plaisanter.

— Aussi long que cela me plaira, coureur !

Rosalie et Nikel s’expliquèrent, reconnurent qu’ils en savaient autant l’un que l’autre sur le compte de leurs maîtres, et restèrent animés du même dévouement, l’un pour monsieur, l’autre pour madame. Un mois se passa de la sorte. Jane déployait cette fausse activité des personnes qui souffrent et qui essayent de se tromper elles-mêmes, de donner le change à leur âme par de vaines occupations. Sa peine était aussi vive qu’au moment du départ de Landon.

— Il avait dit quinze jours, et voici un grand mois ! disait-elle à Eugénie du ton d’une tristesse profonde.

XIX

On était au milieu du mois de mars ; le froid avait repris avec une certaine intensité ; le ciel était sombre et les toits étaient couverts de neige. La maison qu’habitait Jane avait redoublé de taciturnité ; on aurait pu, sans le facteur de la poste, s’y croire au bout du monde. Un matin les deux épouses, assises au coin du feu dans le salon, travaillaient après leur déjeuner ; Eugène jouait à leurs pieds ; Chlora regardait la pendule, ainsi qu’Eugénie, car l’heure de la poste approchait. Nelly entre et donne la lettre à sa maîtresse, qui l’ouvre avec sa précipitation accoutumée ; à peine y a-t-elle jeté les yeux, qu’elle la laisse échapper de ses mains.

— Il arrive aujourd’hui pour dîner !… entendez-vous, ma chère ?… Il arrive, Joséphine ! embrassez-moi !… Qu’avez-vous ? vous changez…

— C’est vous qui m’avez fait peur ! votre exclamation… je n’ai su ce que c’était…

Eugénie rassembla toute sa résolution ; l’instant fatal approchait.

— Comprenez-vous quelles doivent être ma joie et mon impatience ?… Songez donc, il s’approche à chaque instant !

— M. le duc sera sans doute aussi heureux que vous de cette réunion ?…

— Pauvre enfant ! son malheur lui est toujours présent… Peut-être avez-vous eu une semblable scène avec votre ami !… Oh ! non, pas une, mais mille !… Mais je vous demande pardon, ma bonne Joséphine, ce n’est pas votre Leduc qui arrive, c’est bien mon Horace !…

Eugénie frémit de son imprudence. Quel mouvement elles répandirent toutes deux dans la maison ! avec quelle promptitude elles donnèrent à tout un air de fête ! Jane voulut, à prix d’or, avoir des fleurs, et défendit qu’on laissât un seul flocon de neige dans la cour. D’abord elle ne s’aperçut pas qu’Eugénie était plus ingénieuse qu’elle, qu’elle la surpassait en activité. Elle se crut bien secondée, et s’en applaudit sans le remarquer autrement. N’avait-elle pas dit à Eugénie, un moment avant de recevoir la lettre de Landon :

— Joséphine, vous êtes vraiment ma sœur !…

La pauvre duchesse aida sa rivale à quitter ses vêtements de deuil et à faire une toilette brillante, quoique simple. Aider sa rivale à paraître plus belle !… Eugénie avait une âme trop élevée pour sentir cette atteinte mesquine ; elle se réservait pour de plus nobles souffrances. Quand Jane fut habillée, Eugénie lui dit :

— Ma chère, voulez-vous que je quitte mes rubans noirs ?… cela vous attristerait…

— Je n’osais pas vous le demander, ma chère belle ; mais si vous m’offrez vous-même ce sacrifice, j’accepte…

— J’y vais, dit Eugénie avec émotion.

La duchesse alla se faire habiller par Rosalie, et Dieu sait si jamais celle-ci s’était donné plus de mal pour rendre sa maîtresse séduisante !… Ce moment était bien solennel pour Eugénie. Heureusement l’agitation de Jane l’empêcha de remarquer celle de sa favorite. Elles apprêtèrent ensemble le festin, et disposèrent la table et le service au milieu d’un salon secret que Jane avait consacré uniquement aux repas d’amour. Là, tout était simple : les porcelaines, les cristaux, les bougies, les flambeaux, les fleurs, ne flattaient que les sens et non la vanité. Joséphine seule, élégamment vêtue, devait y pénétrer pour servir les amants. Auprès du divan sur lequel s’asseyaient les deux convives était une harpe. Jane voulait, au moindre désir de son époux chéri, pouvoir l’enivrer de ses chants. Dans cette retraite, le luxe ne fatiguait point les regards : l’amour seul, un amour sans art comme sans fadeur, présidait dans les moindres dispositions faites par les deux rivales. La journée leur parut bien longue. Eugénie eut soin de mettre son enfant sur le passage d’Horace, désirant que ce fût le premier objet qui frappât les regards de son mari.

On entendit bientôt le roulement d’une voiture : Rosalie était à sa fenêtre, Nikel à la porte ; Eugénie tâchait de se contenir et tressaillait au moindre bruit. Jane s’était précipitée hors du salon. Tous les acteurs de cette scène étaient agités diversement à la vérité, mais aucun n’était indifférent. Jane fut saisie à l’entrée de la maison par Landon, qui s’écriait : Diable d’enfant ! j’ai manqué l’écraser… Il embrassa sa bien-aimée, appela Nikel, qui emporta Eugène. Landon ne l’avait seulement pas regardé. Il serra Jane dans ses bras avec transport, et, sans dire un mot, il la ramena dans la salle qu’on avait préparée pour le recevoir. Tous deux s’assirent sur le divan qui se trouvait placé devant la table, au-dessus de laquelle un lustre était suspendu, et Jane, pressant les mains de Landon entre les siennes et contemplant son mari avec ivresse, s’écria :

— Te voilà donc, mon chéri ! te voilà pour toujours ! plus de séparation !

— Non, oh ! non, répondit Landon avec l’accent du bonheur, et dans quelques jours nous partirons pour l’Écosse.

— Chéri, j’ai écrit à sir Charles et à Cécile de venir nous chercher.

— Tu as bien fait ; mais ne parlons pas, laisse-moi te regarder en silence ! longtemps… toujours…

Tout à coup Landon s’arrêta, comme surpris désagréablement, et prêta l’oreille.

— On pleure ici ! dit-il.

— Es-tu fou ? répondit Jane en riant : qui peut pleurer ici quand tu arrives ? Tu rêves, mon bien-aimé.

— On pleure, répéta Landon.

— C’est Joséphine qui broie du sucre.

— Quelle est cette Joséphine ?

— Ma femme de chambre, mon chéri, un ange que j’ai rencontré par bonheur, c’est-à-dire, elle est venue se présenter… Je lui ai donné l’intendance de la maison, et c’est elle qui désormais nous servira. Les amants devraient tous avoir quelqu’un chargé de penser pour eux… Mais, Horace, c’est une amie.

— Et quelle est cette femme ?

— C’est la veuve d’un soldat ; elle a été trompée, abandonnée ; l’enfant que tu tenais est à elle… Mais, mon amour, de quoi t’occupes-tu ? n’es-tu pas auprès de moi ?… Elle l’embrassa, et, le regardant avec une sorte de piété :

— Que je suis heureuse !… Un mois, un grand mois d’absence ! As-tu le courage d’avoir faim, toi ? veux-tu dîner ?…

Elle sonna. Au bout de quelques minutes, Nikel se présenta.

— Nikel, toujours Nikel !… où est donc madame Leduc ?… demanda Jane en laissant échapper un petit geste d’humeur qui contrastait d’une manière piquante avec le contentement dont était empreinte toute sa personne.

Madame Leduc s’est brûlé le doigt, elle va venir…

— Quelle est cette madame Leduc ? demanda Horace, qui s’inquiétait de tout.

— Madame Leduc est Joséphine, Joséphine est madame Leduc !… Oh ! mon Dieu, mon ange ; que le bonheur te rend bête !…

Et Jane se jeta au cou de-Landon et l’accabla de caresses, où se noya l’anxiété du jeune homme.

Madame Leduc se faisant attendre, les deux amants restèrent absorbés dans la contemplation l’un de l’autre, ne pouvant satisfaire leurs âmes, longtemps privées d’un pareil bonheur. Silencieux et ravis, ils avaient enlacé leurs mains, l’ivresse du bonheur brillait dans leurs yeux… une douce extase les enlevait à la terre… Eugénie entre, arrive jusqu’à la table, y pose en tremblant les mets qu’elle apportait ; tout à coup, en voyant des mains blanches, des manches de velours, Landon lève la tête, il voit sa femme !… la duchesse, qui, les yeux baissés, n’osait regarder son mari !… Landon ne put que se pencher sur le dos du divan, et demeura comme anéanti. Jane, à cet aspect, se leva tout éperdue, posa sa main sur le cœur de son ami, et en sentant s’éteindre les battements : — Il se meurt ! s’écria-t-elle d’une voix dont l’accent déchirant fit pâlir Eugénie. Cette dernière, dont le trouble ne fut pas remarqué, sortit comme pour chercher des secours. Landon restait toujours sans mouvement et sans vie ; ses yeux étaient fermés, et Jane, incapable de faire un mouvement ni d’avoir une pensée, le regardait d’un œil étincelant et fiévreux… Elle n’aurait pu crier, et elle respirait à peine : on eût dit qu’elle voulait par la puissance de son regard rappeler Landon à la vie. Mais bientôt elle sentit le cœur reprendre ses pulsations un moment suspendues, elle tressaillit, et, muette, attentive comme l’est une mère près de son enfant malade, elle vit enfin Horace ouvrir lentement les yeux, mais ce ne fut pas pour chercher ceux de son amie. Il ne songeait encore qu’à la vision qui l’avait épouvanté, et d’un œil inquiet il parcourait tous les coins de la salle. Son air était égaré, son geste menaçant, et Jane effrayée l’épiait avec terreur.

— Tu ne vois donc pas ta pauvre créature ?… dit-elle en adoucissant sa voix si douce.

Landon, à ces mots, recouvra un peu de calme ; il regarda sa bien-aimée, la serra dans ses bras comme pour protester que rien ne pourrait le séparer d’elle, et lui dit d’un ton assez tranquille ou plutôt morne :

— Je ne sais quelle convulsion m’a assailli le cœur… Le bonheur, mon amour, est bien près de la douleur !…

Jane le regardait toujours avec anxiété, mais elle se rassura à mesure que Landon reprit ses sens.

— Comment te trouves-tu ?

— Tout à fait bien…

Il s’arrêta… Eugénie était là, et il semblait craindre de parler devant elle.

— Eh bien !… reprit Jane.

— Je suis mieux, mon ange…

Ce dernier mot fut prononcé à voix basse. Enfin Landon revint tout à fait à lui, en réfléchissant qu’Eugénie, si elle eût voulu le perdre, n’eût pas attendu jusqu’à cette heure, et alors son visage contracta l’expression d’une gaieté nerveuse, comme celle de l’homme qui veut faire bonne contenance devant le danger ; mais Jane redevint trop joyeuse pour s’apercevoir de la contrainte qui régnait dans les manières de Landon. Eugénie reparut pour les servir ; elle ne leva pas les yeux sur Horace ; elle n’en avait pas la force : il lui semblait que si son regard eût rencontré celui de son mari, elle serait tombée morte. Landon l’examinait sans rien comprendre à sa conduite : tant qu’Eugénie était là, le silence régnait.

— Comme tu regardes Joséphine ? dit Jane.

— C’est qu’elle est fort jolie ! répondit Landon.

La duchesse faillit s’évanouir en entendant cette voix aimée, mais elle voulut demeurer dans la salle. L’heure des supplices avait sonné pour les deux époux : l’apparition d’Eugénie était comme la foudre tombant sur la meule que le laboureur a élevée avec un soin avare, et qui consume tout en une seconde. La duchesse épia un moment où Landon ne la voyait pas et le regarda. Elle frémit des angoisses qu’il devait éprouver et le plaignit. Elle sentit aussi son amour croître et grandir au point de souhaiter de mourir pour qu’il fût heureux sans mélange. Puis, en le voyant près de sa rivale, une pensée involontaire et rapide comme un éclair passa dans son âme. — Si Jane mourait !… Elle se hâta de sortir ; la réflexion vint bientôt : — Si elle mourait, ne mourrait-il pas aussi… lui !… Non, non, se dit-elle, j’ai tout le bonheur que je puisse avoir !… quel bonheur !… Elle pleura. Landon, tout brûlant et en proie à une fièvre horrible, se réfugia avec Jane dans cette chambre, tabernacle de son bonheur : là il se trouva en sûreté, il ne voyait pas Eugénie. Les caresses de Jane le transportèrent, loin de toutes ces pensées, dans un cercle étouffant de joie et de volupté.

— Je voudrais, disait-il, consumer toute ma vie ce soir, je voudrais que mon âme, échappée par tous mes pores, allât s’ensevelir dans ton sein. Ne comprenant pas la réalité de ces paroles, Jane remercia son bien-aimé par un sourire… Landon était comme un homme qui, ayant acquis le pouvoir et la richesse au prix de son âme, voit approcher l’heure à laquelle le démon viendra le réclamer comme sa proie : en présence de la mort, il voudrait rassembler toutes les jouissances de la terre et les étreindre toutes à la fois. Le lendemain Jane s’échappa de cette chambre après avoir furtivement embrassé son mari, et vint ensuite le réveiller en lui apportant son fils.

— Tiens, mon ange, lui dit-elle, peut-on voir une plus jolie petite créature ?… Je suis jalouse de Joséphine : est-elle heureuse d’avoir un si bel enfant !…

Elle avait mis l’enfant sur le lit, et Eugène, comme par instinct, tendit les bras à son père. C’était son fils ! et cependant les caresses qu’il lui prodigua étaient mêlées de souffrance. Cette souffrance horrible, qui tarissait jusqu’aux joies de la paternité, décida du sort de Landon. Au milieu de la journée, quoique Eugénie respectât la douleur de son mari au point de ne pas se montrer à lui, Horace dit à Nikel de ne laisser monter personne dans la chambre où il se rendit ; mais la duchesse, qui épiait tous ses mouvements, l’y suivit. Elle connaissait trop bien l’âme d’Horace pour n’avoir pas deviné son projet. Elle demanda à entrer, il refusa ; elle ordonna d’un ton impérieux, il serra ses armes et lui ouvrit. Eugénie s’approcha lentement de lui, et durant un moment elle le contempla avec une morne douleur.

— Eugénie, dit-il, mon cœur m’en dira mille fois plus que tous vos reproches ; votre seule présence est une torture pour moi.

— Une torture ! répéta Eugénie.

— Oui, je sais que je vous ai ravi votre repos, votre bonheur, votre jeunesse… Ah ! Eugénie !

— Monsieur, dit la duchesse en réprimant toutes ses sensations pénibles, je ne suis plus Eugénie pour vous, je ne suis plus même votre femme, regardez-moi comme morte… morte, entendez-vous !… Vous vouliez vous tuer !…

Il fit un geste de dénégation ; elle montra l’endroit où il avait caché les pistolets.

— Est-ce du fond de votre cercueil que vous nous direz adieu ?… Vivez, je le veux ; votre vie est à moi… Vous resterez l’époux de Jane, dit-elle en élevant la voix ; Eugénie peut-elle balancer dans votre âme une si belle créature !… Eugénie vous donna-t-elle jamais, en jetant tout son cœur dans le vôtre, un seul des ravissements que vous cause l’aspect de Jane ?… Elle est digne de votre amour ; je ne suis rien, rien pour vous, dit-elle avec un accent de rage, mais vous m’accorderez, j’espère, pour toute grâce, de vivre à l’ombre de votre bonheur, de me consumer en silence : j’ai assez de force dans l’âme pour mourir ainsi… Je vous gênerai peut-être… Ne vous contraignez pas, donnez carrière à votre amour… cela me tuera plus tôt ! Vous n’aurez pas la barbarie de repousser votre enfant de votre sein paternel, c’est votre aîné, votre héritier… vous serez son père !… À ces mots elle alla chercher les pistolets et les garda. — Quant à cette lettre, dit-elle, que vous écriviez, déchirons-la… Elle la déchira… — Retournez auprès de votre femme, rendez-la heureuse, et… si l’on pleure dans la chambre voisine, ne vous en inquiétez pas. Aujourd’hui, monsieur, je réclame de vous le douaire dont je vous parlais dans la lettre que je vous écrivis avant notre mariage : si vous retrouviez Chlora, disais-je, je serai votre amie… Elle pleura à chaudes larmes et tomba sur une chaise. Landon, se précipitant à ses pieds, essaya de lui prendre la main ; mais elle se leva brusquement, et, retirant sa main : — Monsieur, lui dit-elle, vous n’êtes plus mon époux ! une caresse de vous serait un affront !… Je vous aime, mais pour moi seule, comme je vivrai pour moi seule ; pour tout le reste je suis morte ; je n’ai plus de mère, plus de grand’mère, plus de fils, plus d’époux, je n’ai personne au monde !… Je puis agir comme il me plaira. Sachez d’abord que, maîtresse de vous deux par ma conduite et par mes droits, j’entends rester ici !…

La duchesse était vraiment imposante. Horace, écrasé par cette force de volonté qu’il ne connaissait pas à Eugénie, n’osait lever les yeux. La duchesse n’avait seulement pas rappelé le serment qu’elle avait reçu à la face du ciel et de la terre, et par lequel Horace avait juré de la protéger. Jugeant que tous les mots humains ne signifiaient rien dans une pareille position, Landon ne répondit à Eugénie que par un regard de soumission. Ce regard la perdit, son attitude majestueuse s’humilia, elle dit en pleurant :

— Horace, te servir comme une esclave sera encore un bonheur… Est-ce que, si tu étais mort, je ne vivrais pas avec ton portrait ? j’aime encore mieux te voir !…, et… si tu as pitié de moi, quand Jane ne te verra pas, soutiens mon courage par un regard d’ami…

— Quelle affreuse situation !… car je t’aime, Eugénie…

— Oui, dit-elle, mais j’apprécie ce que vaut cet amour… Écoutez, reprit-elle après un moment de silence, telle bizarre et terrible que soit notre position, il n’en est aucune, fût-ce même de voir la hache du bourreau toujours prête à tomber sur son cou, à laquelle l’homme ne puisse s’habituer. Horace, les plus dures angoisses de la nôtre sont épuisées en ce moment… Tu ne t’accoutumeras que trop à celle-ci… et ce n’est pas toi qu’il faut plaindre !…

Landon se sentait anéanti, surtout quand elle ajouta : — Si vous voulez allez en Écosse, partez ; mais laissez-moi vous suivre… Je vous conseille même de quitter la France ; il faut vous mettre à l’abri des lois… Landon frissonna. Et croyez-moi, continua-t-elle, ne conservez aucun intérêt en France ; vendez tous vos biens. Je n’exige pour moi qu’une chose, c’est que mon enfant soit reconnu par vous comme votre héritier… Landon la regarda et répondit : — Oui !… Ce fut tout ce qu’il put dire. Alors Eugénie s’enfuit, tout étonnée d’avoir eu tant de courage. Horace abandonna cette chambre d’où il avait résolu de ne pas sortir vivant, et il revint auprès de Jane. Eugénie avait brillé d’un si grand éclat, qu’il fut tout surpris de regarder Jane d’abord avec moins de ravissement ; mais au premier sourire il retrouva tout son amour. Jane possédait à un trop haut degré les sens exquis de l’amour pour ne pas apercevoir les plus légères teintes d’inquiétude qui pouvaient altérer la pureté du front de Landon. Aussi la préoccupation où cet événement laissait Horace ne lui échappa-t-elle point ; sans la lui reprocher, elle chercha à la dissiper, elle y parvint. Elle en demanda la cause, Horace l’attribua à ses affaires, qui, dit-il, s’étaient compliquées ; il avait une terre à vendre en Bourgogne ; sa démission n’était pas encore acceptée…

Jane prit sa harpe et improvisa une mélodie bouffonne où parfois le sentiment combattait la gaieté. Eugénie était dans le salon voisin, elle entendit cette délicieuse harmonie. — Que suis-je, se dit-elle, auprès de cette sirène ?… quels charmes pourraient avoir les accords de mon piano ?… Elle pleura. Jane chanta ensuite une chanson d’amour. — Il l’écoute, il l’admire !… pensait la duchesse. Eugénie eut ainsi des douleurs pour tous les instants, et plus elle souffrait, plus elle sentait croître son énergie. Sa santé même ne fut pas altérée de ces secousses si profondes, son visage conserva sa fraîcheur. Ne fallait-il pas qu’elle gardât ses avantages pour balancer ceux de sa rivale ? Landon même ne pouvait disconvenir que la duchesse se trouvât dans une situation supérieure à celle de Jane. Eugénie ne perdait donc pas tout espoir : elle donnait un grand soin à sa toilette, et en même temps elle comprenait que, plus elle s’abaisserait et souffrirait, plus elle deviendrait intéressante aux yeux de leur commun époux. Jane prodiguait les enchantements à pleines mains, mais Eugénie avait aussi un charme bien puissant, celui du malheur. La pauvre Eugénie, sans faire tous ces raisonnements, était guidée par le désir de reconquérir Landon ; elle s’abusait dans cet espoir ! elle ne voyait pas que le mouvement des boucles de la chevelure ou le frôlement de la robe de Jane causait plus d’émotion à Horace que le sourire et les premiers pas de son enfant. Il en était toujours avec Chlora au premier baiser, aux paroles balbutiées, aux premières étreintes où l’on croit mourir.

Bientôt les souffrances de Landon s’accrurent et le rendirent plus malheureux peut-être qu’Eugénie ; en effet, la grandeur et la sensibilité de son âme lui firent partager toutes les douleurs d’Eugénie. Il n’osait rester quand la prétendue Joséphine entrait pour faire la chambre nuptiale, il n’aurait pu soutenir son regard. L’abnégation perpétuelle qu’Eugénie faisait d’elle-même arrachait souvent des larmes à Landon et le ramenait vers de funestes pensées. Pouvait-il être heureux avec un remords éternel et l’appréhension continuelle d’une catastrophe ? Les animaux sentent l’orage, l’homme ne peut-il pas sentir le malheur, surtout lorsque c’est à l’âme qu’il doit s’adresser ? Aussi Landon devint de jour en jour plus inquiet, plus craintif, et Chlora partagea tous les sentiments de Landon involontairement et sans les analyser. Elle reçut une réponse de lady Cécile C… Sa cousine lui annonçait qu’elle viendrait avec son mari et son père au mois de mai, que sir Charles C… leur cherchait une terre voisine de la leur, selon ses désirs. Landon fut enchanté d’apprendre ces nouvelles ; il lui tardait d’aller en Écosse. Alors Jane, ne pouvant supporter la gêne où vivaient leurs cœurs, essaya de tourmenter Landon, de le fâcher, de le sortir de sa mélancolie par des émotions. Elle s’efforça enfin de l’égayer, mais elle n’y réussit pas ; il lui fut prouvé que Landon n’était plus entièrement heureux auprès d’elle. Elle attribua ce changement à la vie sédentaire qu’il menait, et se reprocha de le tenir ainsi dans la solitude. Eugénie voyait tout, et le chagrin de Chlora la rendait triomphante. Un mois se passa de la sorte. Au milieu de ce brillant festin, une main invisible avait tracé les mots funèbres écrits jadis sur les murs de Babylone, et les trois convives, bien qu’ils n’en comprissent pas le sens, les regardaient avec terreur.

XX

Un matin, en l’absence de Landon, Jane, travaillant avec Eugénie, lui fit part des vagues inquiétudes dont son esprit était rempli.

— Ah ! ma pauvre Joséphine, lui dit-elle, je suis en proie à un doute mille fois plus cruel que la vérité. Horace a quelque chagrin qu’il me cache. Je suis bien certaine de son amour, oh ! oui, car souvent je le regarde à la dérobée et je m’aperçois qu’il m’étudie avec une complaisance charmante. Quand je lui fais de la musique, ce concert n’est que l’accompagnement de cette éternelle mélodie : — Chlora, je t’aime ! Ses regards me le disent, mais le feu de ses yeux est couvert d’un nuage, et ce n’est certes pas ce voile de lumière qui se forme lorsqu’une chaleur est trop forte ; non, c’est un chagrin, un combat. Cette nuit j’ai entendu ou cru entendre des mots qui m’ont fait frémir. Eugénie répondit de l’air dont on berce les enfants : — Ce n’est rien, ma chère. Et ses yeux brillèrent de joie. Chlora lut dans les yeux d’Eugénie ; le ton de cette réponse l’émut. Ce fut un éclair, mais l’un de ces éclairs qui annoncent l’incendie. Elle examina Joséphine, s’aperçut pour la première fois qu’elle n’avait que dix-huit ans, qu’elle était d’une beauté ravissante, et, se regardant avec elle dans la glace comme pour mieux comparer leurs beautés contrastantes, elle eut une idée affreuse pour elle : ce fut qu’on pouvait aimer Joséphine ! En une minute elle devint jalouse ! elle quitta le salon et se réfugia dans sa chambre pour recueillir ses idées. Alors, sans ordre, sans liaison, les pensées suivantes se présentèrent à son imagination frappée. – Ne serait-ce pas la première sensation de l’amour qui l’aurait fait trouver mal en voyant Joséphine le jour qu’il revint ? Il ne l’a jamais regardée avec indifférence, et depuis ce jour son chagrin n’a fait que croître. Presque toujours il court au-devant d’elle chercher les mets qu’elle apporte, pour lui en éviter la peine, sans doute. Oh ! non, c’était pour que nous fussions seuls… non… Comme les yeux de Joséphine brillaient de joie ! Elle l’aime peut-être sans le savoir. Mais non, elle en aime un autre. Elle est mise avec une recherche, elle a des parures divines. Où les prend-elle ? Elle est toujours habillée comme si elle avait une femme de chambre, et ses toilettes sont trop élégantes pour ne pas venir de Paris. Quelle est donc cette femme ? Elle est plus jeune que moi, elle a des manières de princesse, etc., etc.

En une heure elle parcourut un espace immense, et s’avança dans la passion de la jalousie comme jadis dans la belle carrière de l’amour. Landon entra : elle l’épia avec une inquiétude, un soin de mère ; elle suivait ses mouvements, ses gestes, comme s’il eût tenu le fil de sa vie, et c’était exactement cela. À cet instant Landon, ne s’apercevant pas de l’effroi de sa bien-aimée, lui demanda : — Pourquoi Joséphine n’est-elle pas avec toi ?

Chlora tressaillit.

— Notre chambre n’est-elle pas sacrée ? répondit-elle.

— Ne la fait-elle pas avec toi ?

— Oui, mais elle en sort aussitôt qu’elle est faite et n’y rentre plus.

Il y avait de la sécheresse de part et d’autre, et cependant tout était naturel. Chlora, épouvantée de ces questions qui lui auraient paru fort simples la veille, vint se mettre à genoux devant Horace ; il lui sourit (souvent elle prenait cette attitude en se jouant).

— Horace, dis-moi que tu m’aimes toujours.

— Folle ! répondit Landon, je te le répète pour la millième fois.

— Eh bien ! je le veux ; répète-moi que tu m’aimes comme au premier jour.

— Mieux ! dit-il avec l’accent du cœur.

Elle s’assit sur ses genoux, s’enchaîna à son cou, et regardant ses yeux :

— Que penses-tu de Joséphine ? Il rougit ; elle remarqua cette subite rougeur et trembla.

— Que veux-tu que je t’en dise ? Elle est jolie, elle est bonne.

Landon était embarrassé.

— Sais-tu, reprit-elle, que je vois les taches du soleil ?

— Il y en a, répondit-il.

Elle quitta ses genoux, se leva, le regarda.

— Que me dis-tu ?

— Qu’il y a des taches au soleil, s’écria-t-il en éclatant de rire, et que tu es folle ce matin.

— Oui, Horace, oui, traite-moi de folle.

Elle se mit à pleurer. Landon la prit dans ses bras et la conjura de lui apprendre le sujet de ses pleurs. Elle en était honteuse ; cependant elle lui avoua qu’elle doutait de son amour. Horace éclata de rire de si bon cœur et la rassura si bien, qu’elle rougit de ses soupçons ; mais le temps des souffrances était venu pour elle. Le lendemain, cette douce et belle créature, travaillant avec Eugénie, lui dit :

— Croiriez-vous, ma petite, que j’ai été assez sotte hier pour vous croire amoureuse de mon Horace ?

Eugénie devint rouge, tremblante, et son cœur palpitait avec une telle force, que Chlora l’entendit battre.

— Qui a pu vous faire croire cela ? répondit-elle.

— Rien, dit Jane.

Cette fois, la rougeur et la surprise d’Eugénie la convainquirent de la présence du danger. — S’il ne l’aime pas, se dit-elle, elle l’aime. Cependant une accusation aussi grave aux yeux de Jane ne pouvait pas s’établir sur de si faibles indices ; elle pouvait être persuadée, mais elle voulait des preuves. Elle les épia l’un et l’autre avec un soin cruel : les regards, les discours, tout prit un sens nouveau pour elle. Un tourment perpétuel empoisonna les paroles les plus tendres de Landon et ses baisers et ses caresses. Elle se surprit à regarder Eugénie avec l’expression de la haine. L’égoïsme de l’amour se développa chez elle avec une force singulière : elle usa de mille détours, de mille soins, pour faire rentrer Eugénie dans un pur état de domesticité ; elle la bannit du salon, sous prétexte qu’elle pouvait entendre les discours de Landon. Eugénie obéit avec joie et passivement ; elle croyait que Jane ne devenait pas jalouse sans raison. Bientôt Jane s’abstint de tous les noms d’amitié qu’elle donnait jadis à Eugénie, et Eugénie, courant au-devant de ses vœux, l’appela toujours madame ; enfin le visage de Jane prit même une expression sévère ; Eugénie ne lui demanda aucun compte de ce changement de manières, seulement elle se renferma dans la stricte exécution de ses devoirs.

Un matin elle entra, et Jane frémit en voyant la recherche et la coquetterie qui avaient présidé à la toilette d’Eugénie.

— Joséphine, lui dit-elle, vous devriez avoir un tablier pour m’aider.

— J’en portais un le jour que je me présentai chez madame, répondit Eugénie.

— Eh bien ! reprenez-le. La duchesse obéit et ne quitta plus le costume d’une femme de chambre, mais ce costume était fort élégant. Ce jour-là Jane, en faisant le lit avec Eugénie, acquit une preuve de son malheur. Il ne restait plus à poser que les deux oreillers, et Jane laissait Joséphine les arranger. Jane était devant la cheminée et regardait dans la glace la jeune duchesse ; celle-ci, croyant ne pas être vue, déposa un baiser sur l’oreiller de Landon. Jane rougit et renvoya Eugénie. Quand elle se trouva seule, elle se mit à pleurer avec cette naïveté de sentiment qu’on ne trouve que dans l’enfance, où nous avons recours aux larmes lorsqu’un autre enfant touche à des objets aimés que nous croyons inviolables. Pendant qu’elle pleurait ainsi, songeant au malheur d’avoir une rivale secrète, Nelly entra. Dans le désordre où était Jane, elle ne songea pas qu’il fallait que Nelly eût à faire une confidence bien importante pour qu’elle osât entrer dans un endroit sacré où elle n’avait jamais pénétré.

— Milady me pardonnera, dit Nelly, si je viens ici ; mais j’ai des choses si importantes à dire à milady, que…

— Parlez, Nelly, parlez.

— Mais, milady, c’est peut-être mal à moi de vous apprendre ce que j’ai surpris.

— Et qu’avez-vous surpris, Nelly ?

— Ce que j’en fais, reprit la nourrice, c’est parce que vous êtes tout pour moi, que vous êtes ma fille ; car je vous ai nourrie de mon lait.

— Mais vous devenez vieille donc, ma pauvre Nelly ! allons, parlez sans périphrases.

— Milady, j’ai vu milord embrasser la main de cette petite Joséphine.

— En es-tu bien sûre ? s’écria Jane en se levant d’un air menaçant.

— Bien sûre ! Si je ne l’avais vu qu’une seule fois ! Et cela dit bien des choses !

— Ah ! dit Nelly. Et elle lui serra fortement la main.

— Voilà qui m’annonce la mort. C’est la mort, Nelly. Jane se tordit les mains.

— Je ne suis plus aimée ! non. Ô douleur ! Elle tomba sur sa chaise et y resta immobile.

— Ce n’est pas tout, milady.

— Eh bien ! qu’y a-t-il encore ? hâte-toi de m’apprendre tout.

— Nikel est d’intelligence avec une petite créature nommée Rosalie qui demeure en face, et cette Rosalie lui demandait ce matin :

— Comment va madame la duchesse ?

— Bavardage, Nelly. Il n’y a pas de duchesse ici.

— Mais ils parlaient de celle qu’on nomme Joséphine.

Nelly eut beau parler encore pendant longtemps, Jane n’entendait plus. Nelly se retira. L’infortunée fut tirée de sa méditation par une voix chérie ; Landon était à ses côtés.

— Qu’as-tu, mon amour ? lui dit-il : tu es presque rouge.

— Et il ne m’aime pas ! s’écria-t-elle en le voyant. Oh ! si, si, tu m’aimes ! Et elle le pressa fortement sur son cœur.

— Jane, dit Horace, j’exige que tu m’avoues ce qui te rend si sombre, si inquiète.

— Horace ! je t’ai vu baiser la main de Joséphine.

Landon se mit à rire, et lui répondit avec une feinte candeur qui en imposa à Jane :

— Tu as fait de Joséphine une amie : en agissant ainsi, tu l’as mise à sa place. Ce n’est pas une domestique, m’as-tu dit ; c’est vrai : elle a reçu une bonne éducation, elle a les manières, les connaissances, le ton d’une femme de bonne compagnie. Je me suis donc conduit sur ta parole avec elle comme avec une femme du monde, et si je lui ai baisé la main l’autre jour, tu me verras toi-même la lui baiser souvent ainsi ; c’est un usage de pure politesse en France : c’est même une telle marque d’indifférence, que, dans les sociétés où cet usage s’est conservé, on ne reconnaît l’amant de la maîtresse de la maison qu’au refus qu’on lui fait de cette faveur trop banale pour lui.

— Landon, répondit Jane, abolissons ici cet usage.

— Tu serais jalouse ?… s’écria Horace avec surprise.

— À déchirer une rivale ! répliqua Jane.

— Veux-tu que je t’apprenne à tirer le pistolet ? demanda Horace en riant.

— Comment tout ne se calmerait-il pas en ta présence ? dit-elle en l’embrassant ; je veux te croire, je veux croire tes regards, tes paroles, ton sourire !…

Elle joua de la happe et déploya tout son génie.

— Oh ! non ! s’écria-t-elle, non, personne ne te charmera comme moi !… je l’espère, du moins ! ajouta-t-elle en revenant à lui, et tu ne seras jamais si bien aimé !

Tout s’était dissipé : son inquiétude en présence de Landon ressemblait à ces brouillards qui se forment au lever du soleil, disparaissent quand il brille et reviennent à son coucher. Horace lui frappa doucement sur l’épaule et lui dit :

— Mon ange, nous avons été bien malheureux pour avoir cru aux apparences… Confie-toi donc, je t’en prie, au cœur de ton Horace, qui est à toi seule et tout à toi.

Ce n’était pas encore assez pour Jane des paroles si douces, si flatteuses, prononcées avec tant d’amour par Landon : la passion qui la dominait est la seule qui soit si exigeante : Jeanne pensa à renvoyer Eugénie. Quelques jours après elle prit soin de se trouver seule avec elle au salon.

— Ma chère enfant, lui dit-elle après plusieurs propos insignifiants, toutes réflexions faites, nous ne vous emmènerons pas en Écosse, nous ne vous ferons pas quitter votre patrie.

— Je la quitterai volontiers, madame : j’ai déjà eu l’honneur de vous le dire en entrant à votre service.

— Mais cela ne se peut plus aujourd’hui. Écoutez, Joséphine, vous aimez M. Landon !… et il n’est pas convenable que vous restiez avec nous ; je suis franche, voilà le véritable motif de ma résolution.

Eugénie, sentant ses larmes couler, ne put que répondre : — Ah ! madame !…

— Voyons ! s’écria Jane, dites la vérité : l’aimez-vous ?

— Oui, je l’aime ! répondit Eugénie avec chaleur et en pleurant, oui !

— Eh bien, ma chère Joséphine, vous voyez bien qu’il est important pour vous de nous quitter, car vous savez combien je l’aime… vous seriez malheureuse !… et votre intention n’est pas de… Elle s’arrêta en regardant Eugénie.

— Eh quoi ! s’écria la duchesse, j’ai demandé si peu, va-t-on me le retirer ?… Qu’on me laisse mourir en paix !… Oui, madame, je l’aime autant que vous !… Je sais que vous l’avez adoré la première ; aussi me résigné-je. Mais comment vous, vous si belle, si bonne, si grande, si généreuse, car vous l’emportez en tout sur moi… eh bien, comment avez-vous eu l’idée de priver une malheureuse créature de son seul plaisir, de son seul bien ?… Mais les grands n’ont pas le droit d’empêcher les pauvres de regarder le soleil ! Que vous ai-je fait ? Croyez-vous que je puisse vous enlever son cœur ? Comparez-vous à moi et jugez… Me défendrez-vous de m’asseoir à la porte de votre palais ?… non, vous ne le ferez pas, car vous savez bien qu’un de vos regards lui fait tout oublier… Vous voulez donc me tuer ? c’est me tuer, madame !… et vous vous croyez bonne ! Oh ! que suis-je donc moi ? car vous ne me connaissez pas… fasse le ciel que vous restiez toujours dans cette ignorance !… et je prends Dieu à témoin que jamais je ne troublerai volontairement votre bonheur !… Ayez pour moi la même bonté : soyez grande, généreuse seulement comme moi… Enfin j’ai un enfant… ne tuez pas sa mère !…

Jane resta stupéfaite à ce torrent de prières prononcées de l’accent le plus touchant, le plus suppliant, par une rivale qu’elle ne pouvait s’empêcher de trouver redoutable.

— Pauvre enfant !… s’écria-t-elle, je frémis… Oui, je suis bonne… mais comment comptez-vous supporter un tel spectacle ?… je vous donne la mort.

— Oh ! dit Eugénie avec un sombre courage, ceci est mon affaire ! Vous n’aurez pas à compter mes larmes, qui ne couleront point devant vous, et je vous jure que jamais je n’attenterai à votre bien… Il est sacré pour moi… si, ajouta-t-elle, vous me laissez ici, près de vous, près de lui…

— Je suis confondue, répondit Jane ; vous parlez comme si vous pouviez détruire mon bonheur…

— Ah ! madame ! répliqua Eugénie avec vivacité, je n’ai pas dit cela.

Jane mit ses deux mains devant son front et dit :

— Il me vient trop de pensées, elles m’étouffent ! cessons cet entretien qui me tue : nous le reprendrons une autre fois…

Eugénie sortit, elle était suffoquée. Jane, restée seule, frémit en pensant au feu, à l’énergie, à l’amour déployés par Eugénie dans cette scène si cruelle pour toutes deux. — Cette fille-là, se dit-elle, finira tôt ou tard par être aimée… je perdrai Horace. Elle tomba dans une mélancolie profonde et y resta plongée pendant assez longtemps. Dès lors une sourde et profonde terreur régna dans l’âme de Jane comme elle régnait dans celle d’Eugénie et de Landon, et ces trois êtres dont les sentiments étaient si purs, si généreux, commencèrent à éprouver les tortures que devait entraîner la situation fausse et étrange dans laquelle ils se trouvaient jetés. Leurs gestes, leurs regards, leurs moindres paroles, tout en eux respira l’amertume et la défiance. Ce fut alors que le duc aperçut toute l’étendue de sa faute. Jusqu’à ce jour la passion l’avait aveuglé, le danger de sa position ennoblissait à ses yeux le crime irréparable que l’amour lui avait fait commettre, mais dès lors il comprit que sa vie n’était pas seule de l’enjeu : dans le premier moment il voulut tout déclarer à Jane. Celle-ci parla la première. Toujours dominée par une jalousie qui faisait taire sa bonté, elle avait calculé qu’Horace seul pouvait renvoyer Eugénie.

Un matin donc, après toutes les caresses dont elle accablait Landon toutes les fois qu’elle voulait obtenir de lui quelque chose, elle lui dit :

— Horace, j’ai une grâce à te demander…

— Je m’en doutais ! répondit-il en riant.

— Méchant ! comme il se moque ! Allons écoutez-moi et ne badinez pas ; c’est la chose la plus sérieuse qui se soit jamais agitée entre nous. Il se mit à genoux, et badinant avec une croix noire que Jane portait toujours depuis une des premières et des plus touchantes scènes de son amour, il la regarda avec attention.

— Mon ami, Joséphine t’aime…

— Toujours Joséphine ! s’écria Landon en lui lançant un regard où la terreur étouffait tout amour.

— Oui, toujours, dit Jane. Mais, reprit-elle, je ne veux pas compromettre mon amour !… Elle t’aime, te dis-je ! je le sais.

— Comment cela ?

— Elle me l’a avoué.

— Eh bien ?

— Elle m’a suppliée de la laisser ici, j’y ai consenti ; mais elle me tue avec son amour ! Use donc de ton autorité de maître, congédie-la !… que demain je ne la voie plus entre toi et moi, ou je meurs de douleur…

— La renvoyer !… s’écria Landon épouvanté ; mais Joséphine n’est pas une domestique, et sa fortune…

— Nous lui donnerons tout l’or qu’elle voudra !… qu’elle prenne tout ce que tu possèdes, tout, mais qu’elle me laisse respirer en liberté l’air que respire mon Horace, que je puisse te voir à mon aise ! Elle m’assassine avec son amour !… Elle t’adore, elle m’effraye.

Landon fronça les sourcils. Jane ne lui avait jamais vu cette expression de colère : elle resta immobile, le regarda fixement et attendit avec une horrible anxiété.

— Jane, dit-il en baissant la voix, Joséphine doit rester avec nous toujours !… Tu es par trop jalouse !… et cependant tu as mon amour. Deux larmes sillonnèrent ses joues. — Eugénie restera !… ajouta-t-il d’un air sombre.

— Que dis-tu ?

— Joséphine restera ! répéta-t-il en rougissant.

— Tu l’aimes ! s’écria Jane, et elle tomba privée de sentiment.

À cette vue Landon se sentit défaillir : il appela Eugénie, et ensemble ils aidèrent l’infortunée à reprendre ses sens. Elle jeta un cri en voyant la duchesse et fit un geste pour l’éloigner ; Eugénie obéit. Les attentions, les soins de Landon, ne purent calmer les impatiences et les tourments que Jane endura depuis ce moment, bien qu’Eugénie ne se montrât plus à ses yeux. Jamais elle ne fut plus douce, plus aimante, plus soumise ; se résignant à son malheur, elle redoubla d’amour pour Horace : elle semblait prévoir qu’on le lui arracherait, et elle s’attachait à lui comme un naufragé à un débris de son navire. Elle ne le laissa plus sortir un instant de cette chambre où elle le charmait par ses discours et par son chant ; puis, comme une magicienne, elle prit mille formes : tour à tour gaie, folâtre, mutine, exigeante, capricieuse, souveraine, humble, elle essayait de toutes les séductions, de tous les sentiments, rassemblait toutes les perfections, et après avoir épuisé les ressources de son charmant caractère : — Penses-tu à Joséphine ? lui demandait-elle avec la timide soumission de l’amour. Landon lui prouva par sa constance et par son ivresse que son cœur avait peine à supporter tant de bonheur. Alors Jane, heureuse et s’étourdissant de sa propre activité, déploya de nouveaux charmes, inventa de nouveaux plaisirs… Elle eût rassasié Landon si le véritable amour connaissait la satiété. Enfin la jalouse créature n’avait d’autre ambition que de ne pas laisser son bien-aimé le temps de penser à Eugénie. Cette longue ivresse fut le chant du cygne.

XXI

Après une semaine passée au milieu de ce voluptueux enivrement, un soir, Jane, Eugénie et Landon se trouvèrent réunis pour la première fois depuis le jour où la défiance les avait divisés. Ils étaient tous trois dans le salon, assis devant le feu. Jane avait retrouvé sa tranquillité ; sa belle figure était calme. Comme sa conduite, ses discours, ses manières, ses longues extases, et même les talents extraordinaires qu’elle déploya sur la harpe pendant les huit jours qui s’étaient écoulés, avaient autant participé de l’amour que de la folie, Landon admirait en silence la paix qui régnait dans cette âme de feu agitée si violemment naguère par l’amour et par la jalousie. Eugénie avait su par Landon l’état d’irritation dans lequel Jane avait vécu, et alors la duchesse avait décidé de ne plus habiter la maison de Jane. Landon et Eugénie se jetèrent un regard d’intelligence pour se féliciter du changement qui s’était opéré si promptement dans son cœur. En effet, Chlora voyait Eugénie sans frémir. Le malheur voulut que ce regard fût surpris par Chlora. Elle se leva brusquement, et éclatant tout à coup :

— Démon, dit-elle à Eugénie, tu veux ma mort !

À ce cri Eugénie frissonna, et, se levant à son tour, elle répondit d’une voix douce :

— Madame, je ne sais si ce sacrifice n’avancera pas pour moi le terme fatal déjà si rapproché !… Oui, dit-elle à Landon en se retournant vers lui à un geste qu’il fit, je ferai cette dernière offrande au bonheur de mon bien-aimé… Oui, madame, mais écoutez-moi bien… Je vais quitter votre maison, oui, je l’abandonne !… vous ne me verrez plus, et votre bonheur restera sans mélange.

Jane tomba aux genoux de Joséphine, et, l’interrompant, elle s’écria :

— Tu es un ange sous la forme d’une femme.

— Oh ! vous ne savez pas tout ! reprit Eugénie en faisant un geste pour lui imposer silence ; mais si je vous laisse en paix, vous ne me contrarierez plus. Ainsi, en quelque lieu que vous alliez, vous me souffrirez dans le voisinage, moi et mon fils… vous ne nous refuserez pas la vue de notre soleil… Écoutez : je serai comme une âme… j’errerai autour de votre maison, épiant, guettant Horace à son passage ; vous ne me verrez pas… je ne troublerai point vos joies et je serai semblable à ces figures qu’on voit dans les nuages ; elles paraissent et soudain s’éclipsent… Suis-je trop exigeante ?…

— Joséphine, répondit Jane en sanglotant, tu vaux mieux que moi, mais aussi tu n’as pas goûté le bonheur d’être à lui.

Eugénie regarda tour à tour Jane et Landon avec un triste sourire.

— Tu es un dieu sauveur ! poursuivit Jane, mais achève ton sacrifice…

Elle se leva brusquement.

— Pars ce soir, car j’ai peur que l’enfer ne souffle sur mon bonheur et ne le fasse évanouir ! la mort est là peut-être… que sais-je ? Accomplis ton dessein avec courage, et tu seras sublime, mille fois plus grande, plus belle que la pauvre Jane !… Pars, pars !… s’écria-t-elle avec une nouvelle force, et son insistance avait quelque chose de féroce.

Eugénie regardait Landon à travers ses larmes, et la malheureuse ne voyait plus rien.

— Et pourquoi donc partirait-elle ?… s’écria une femme qui ouvrit tout à coup les portes du salon.

Ce cri répandit l’épouvante.

— Oh ! voici un spectre que j’ai vu cette nuit ! dit Jane en tombant sur son divan. Eugénie était stupéfaite, Landon lui-même resta immobile. Madame d’Arneuse, la tête haute, le visage irrité, l’œil étincelant, s’avançait lentement vers eux. Elle aimait, comme on sait, à produire de l’effet, et elle y réussissait rarement, à cause de la prétention qui perçait dans ses moindres gestes ; mais en ce moment le sentiment d’une injure à venger, la gravité des circonstances, tout concourut à donner à son air, à ses traits, à son entrée en scène, une dignité réelle. Elle apparut comme la tête de Méduse : ayant entendu les dernières paroles de Jane, elle éclata ainsi avec une violence que rien ne put arrêter :

— Pourquoi donc partir ? Est-ce à elle, est-ce à ma fille à quitter cette maison, si elle appartient à M. le duc de Landon ?…

Il y eut un moment de silence.

— Dans quel état vous retrouvé-je, Eugénie ?… êtes-vous donc servante ici ?… Et vous, monsieur, vous, l’auteur de tous ses maux, l’auriez-vous souffert ? Pourquoi, malheureux, lui inspirâtes-vous de l’amour ? ce fut donc pour perdre d’un souffle sa jeunesse, sa beauté, son innocence ? l’œil d’une mère a peine à la reconnaître… Vous avez violé ce qu’il y a de plus sacré parmi les hommes !… vous avez semé la mort sur votre passage : ma mère est mourante, monsieur… et moi, mon amour de mère m’a seul donné la force d’accourir jusqu’ici.

Elle s’avança brusquement vers Eugénie, qui, plongée dans une sorte de torpeur, s’abandonna aux caresses furieuses de sa mère. Madame d’Arneuse la serra vivement dans ses bras, et, la pressant d’une main sur son cœur, elle agita l’autre comme une prophétesse ; puis, trouvant quelques larmes, elle reprit d’un ton lamentable :

— Hélas ! j’avais bien dit que cette union serait fatale !… Ma pauvre Eugénie !…

Puis, se tournant vers Landon, elle essaya de l’accabler par ces mots : — Monsieur, vous êtes un monstre !… et je rougis de vous parler plus longtemps !… Dans quel moment vous a-t-on nommé pair de France !… Tenez, voici vos lettres.

Et elle jeta sur la table des papiers que personne n’avait aperçus.

— Votre cousin, le duc de V…, vous ayant vainement cherché pour vous annoncer cette faveur royale, s’est enfin adressé à moi et m’a mis ainsi sur vos traces. Voilà comme on honore aujourd’hui la bassesse !…

— Lui ! s’écria Jane, lui ! le plus noble, le plus vertueux !…

Et Eugénie approuva cet éloge par un signe de tête déchirant. Mais madame d’Arneuse, ne laissant pas la parole à Jane, l’interrompant par un regard foudroyant.

— C’est à vous, madame ou mademoiselle, que je vais parler… Vous avez détruit par vos séductions le bonheur d’une famille, pour satisfaire une passion éphémère.

— Pauvre femme ! dit Jane avec un mouvement de pitié qui fit frémir madame d’Arneuse.

— Ne savez-vous pas, continua cette dernière encore plus enflammée par cette marque de dédain, que ma fille était sa femme, sa femme légitime, à laquelle il avait juré foi et protection, amour et fidélité au pied des autels ? vous l’avez rendu le plus criminel de tous les hommes, vous avez appelé sur sa tête la vengeance des lois. Et en quel moment a-t-il abandonné ma fille ? quand elle allait le rendre père !

Madame d’Arneuse, éplorée, tomba sur un fauteuil et se cacha le visage dans ses mains ; mais elle se releva soudain, et, désignant son gendre par un geste tragique :

— Il mériterait l’échafaud !… et nul de nous ne l’y conduira ! Il savait bien, le malheureux, qu’il trahissait des âmes nobles qui sauraient taire son infamie !…

— Sa femme ! Sa femme ! répétait Jane avec une profonde terreur.

Elle regarda Eugénie…

— Oh ! madame !… et moi, moi, que suis-je donc !…

Madame d’Arneuse se souvint du sourire de mépris que Jane lui avait adressé, et, se levant avec dignité :

— Ce que vous êtes, madame ? ai-je besoin de vous le dire ?…

Et elle rendit à Jane le regard dédaigneux qu’elle en avait reçu.

À ces mots Landon se réveilla, et, comme ces boulets qui, sur les champs de bataille, semblent morts, mais qui tout à coup se relèvent et renversent tout sur leur passage, il s’élança sur sa belle-mère avec la force et les gestes de la folie, puis, grinçant des dents, écumant de rage :

— Veux-tu la tuer, furie ? n’as-tu pas assez de ta fille et de moi ?

La saisissant alors à travers le corps il l’enleva et l’emporta.

— Voulez-vous m’assassiner, parce que je dévoile vos crimes ? s’écria-t-elle.

Landon, sans l’écouter, la transporta dans une chambre et l’y enferma. Horace n’avait rien entendu jusqu’au moment où madame d’Arneuse prononça cette phrase si insultante pour Jane, et dont, grâce à son ignorance de nos mœurs, celle-ci comprit à peine le sens ; son réveil avait été terrible, car alors il avait senti tout d’un coup l’étendue de son malheur. En rentrant dans le salon, il aperçut Jane assise d’un côté de la cheminée et Eugénie de l’autre. Elles étaient immobiles et n’osaient se regarder. Eugénie pleurait ; Jane avait les yeux secs et brûlants, son visage était pourpré. Landon voulut parler, il se tut ; il essaya de les interroger par un regard, et ses yeux restèrent baissés vers la terre ; il était immobile, et les deux femmes n’osèrent lever les yeux sur lui. Ils étaient là tous trois comme des statues de marbre sur le socle d’une tombe. Tout à coup Jane poussa un soupir, et, se parlant à voix basse, elle dit :

— Oui, je suis une malheureuse ! oh ! bien malheureuse. Six mois d’un tel bonheur devaient être payés bien cher. Ah ! je suis frappée à mort.

— Madame, lui dit Eugénie, fuyons, fuyons la France, ce soir même, et nous serons heureuses en quelque contrée lointaine où personne ne viendra nous ravir notre époux. Ne sommes-nous pas deux sœurs ? ne l’aimons-nous pas de même.

Jane regarda fixement Eugénie ; elle fit un pas, et, se mettant à genoux :

— Madame, dit-elle avec l’accent que l’on met à une fervente prière, je vous demande pardon. Oh ! accordez-le-moi. Je vous connais maintenant tout entière. Gardez Horace, il est à vous. Moi, je suis frappée au cœur. Cette femme-là m’a tuée d’un regard.

Elle baisa la main d’Eugénie, qui, la relevant soudain, la pressa sur son cœur.

— C’est un legs que je te fais, dit Jane, car il était bien à moi. Je ne crois pas qu’une créature ait pu l’aimer avant moi, si ce n’est sa mère, et au moment où je te serre dans mes bras, ô ma sœur ! au moment où je te le donne, un instinct secret me dit qu’il m’aime.

— Cruelle, je ne le sais que trop ! répondit Eugénie.

Alors elles se tournèrent ensemble vers Horace, et le voyant chanceler, elles le soutinrent jusqu’au divan, où il perdit connaissance. En voyant la souffrance de cet être chéri, la source de leurs maux comme de leur bonheur, elles éprouvèrent de nouvelles peines qui éclipsèrent les autres, et, rivalisant de soin, elles retrouvèrent le courage de l’amour. Quand Horace eut repris ses sens, il aperçut Jane et Eugénie agenouillées devant lui, veillant avec une égale sollicitude sur celui qu’elles aimaient du même amour, semblables enfin à ces deux âmes dont le Dante a dit :

 

Quali colombe dal disto chiamate

Con l’ali aperte, e ferme, al dolce nido

Volan par l’aër dal voler portate.

 

À cet aspect, plus faible qu’elles, car il semble que dans certaines occasions la nature donne aux femmes un courage inouï, Landon fondit en larmes ; mais tout à coup, songeant que son bonheur était détruit, que madame d’Arneuse leur avait ravi toute espérance, la rage sécha ses pleurs, et, se levant avec impétuosité, il courut à la chambre où sa belle-mère était renfermée. Il s’avança lentement vers elle, et avec l’expression d’un froid désespoir :

— Sortez, madame, lui dit-il, sortez d’une maison où votre présence vient d’apporter le malheur et la mort. Votre âme sèche et froide ne comprendra jamais les maux que vous avez causés. Une fois en votre vie vous aurez produit de l’effet : vous avez assassiné une créature dont l’amour et les vertus imposaient silence aux douleurs de votre fille ; vous m’avez tué, et votre fille mourra. Elle mourra, madame, et elle ne sera pas heureuse, car rien ne l’attache plus sur cette terre.

Madame d’Arneuse, suffoquée par la colère, était immobile, et ses yeux attachés sur le duc de Landon sortaient presque de leur orbite, sa figure avait pris une teinte bleuâtre et ses traits se contractaient fortement ; à ce moment elle jeta un cri rauque, et d’une voix entrecoupée par la rage, elle s’écria :

— Ce discours est digne de votre immoralité, monsieur. Ainsi vous rejetez sur moi la cause de vos crimes. C’est moi qui suis peut-être l’auteur du projet honnête que vous complotiez ; et vous ne rougissez pas de l’infamie de votre conduite ! Il vous plairait assez que ma fille mourût, monsieur, mais son attachement pour vous a sans doute cessé. Je n’ai pas le cœur aussi froid que vous le dites, monsieur, car en vous voyant j’ai cru que vous veniez à mes pieds implorer un pardon que je me sentais prête à vous accorder ; mais… Vous n’en êtes plus digne, et les tribunaux vont prononcer entre vous et moi. La justice vous dira combien de lois vous avez foulées aux pieds.

Landon, lui lançant un sourire de pitié et de dédain, marcha vers la porte et l’ouvrit. Madame d’Arneuse se leva avec toute la dignité qu’elle pouvait avoir, et sortit en s’écriant :

— Ô ma fille ! à quel homme t’ai-je livrée ?

Le lendemain, Jane ne se leva point ; elle se plaignait d’une faiblesse générale. Pendant les jours suivants le mal augmenta avec une effrayante rapidité ; Landon et Eugénie restèrent constamment à son chevet. Tout à coup, regardant la figure altérée de Landon :

— Eugénie, dit-elle, voilà donc ce regard qui nous a perdues !…

Le duc de Landon appela des médecins, il en vint plusieurs ; ils examinèrent Chlora, discutèrent pendant longtemps, tâtèrent le pouls de la malade, et, après une longue consultation, ils se retirèrent. L’un d’eux fut chargé de remplir une douloureuse mission auprès de Landon :

— Monsieur, lui dit-il, n’appelez plus de médecins, donnez à madame tout ce qu’elle demandera…

Un matin, sir Charles C… et Cécile, arrivés depuis la veille à Tours, entrèrent brusquement dans la chambre de Jane, où Landon les introduisit, dans l’espoir que le saisissement et la joie amèneraient une crise favorable. Jane leur sourit. Elle était dans son lit, les mains jointes, sa croix noire était suspendue à son cou. Le tableau d’Atala n’offre qu’une imparfaite image de sa pose et de sa beauté. Ses deux lèvres, déjà blanches, étaient entr’ouvertes, ses cheveux noirs encadraient le contour de sa pâle figure, et ses yeux n’étaient point fermés, son âme semblait y trouver un dernier asile ; ils scintillaient comme des étoiles à travers ses longs cils, et elle souriait. Selon ses désirs, on l’avait entourée des fleurs les plus fraîches et les plus odorantes. Landon, pâle, abattu, les cheveux en désordre, l’air égaré, était immobile au chevet de sa bien-aimée : leurs mains se joignaient, et, sans parler, ils s’entendaient des yeux. Eugénie, sombre et silencieuse, épiait les ordres que donnait son époux, et, avec une merveilleuse dextérité, elle servait les désirs de sa rivale et d’Horace. Bientôt le jour devint trop vif pour Jane, et la lumière douce qui passe à travers la mousseline répandit sur cette scène un jour mystérieux. Tout à coup le visage de Jane la Pâle devint radieux ; on eût dit qu’elle conversait avec les anges : ses regards ne furent alors ni troublés ni effrayants comme ceux des malades qui meurent dans le délire. Elle fut gracieuse et belle jusqu’à son dernier soupir.

— Là-haut, dit-elle, nous nous aimerons toujours, et j’espère que nos âmes seront exemptes de cette horrible jalousie qui me tue… Ne me plaignez pas… j’ai été bien heureuse.

Là, ses yeux se ternirent, la pâleur de son visage ne jeta plus que l’éclat du marbre.

— Où est-il ? demanda-t-elle.

— Jane, me voici ! je presse tes mains, je te regarde…

— Et je ne te vois plus !…

Deux larmes roulèrent sur ses joues. Elle saisit les mains de Landon, les mit sur sa poitrine par un mouvement d’une horrible lenteur, et, quand elle les sentit, elle les serra fortement sur son cœur ; puis sa respiration devint embarrassée, elle serra encore les mains d’Horace comme pour l’entraîner avec elle, et, tournant la tête vers lui, elle expira. Au mouvement que fit sa belle tête, Horace, Eugénie, Cécile et sir Charles C… tombèrent à genoux ; Horace seul ne se releva point.

FIN

 


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

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en novembre 2021.

 

– Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Monique, Alain, Françoise.

– Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Honoré de Balzac, Œuvres de jeunesse, Jane la pâle, Paris, Michel Lévi, 1866. D’autres éditions ont pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page, Rives de la Loire, est une lithographie de Derny éditée par Ch. Motte (Archives départementales d'Indre-et-Loire).

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[1] Les Irlandais donnent ce nom à leur pays.