Honoré de Balzac

CROQUIS ET FANTAISIES

1830-1846

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Table des matières

 

UN HOMME MALHEUREUX.. 5

LE CHARLATAN.. 8

DE LA VIE DE CHÂTEAU.. 16

UN ENTR’ACTE. 22

LA COLIQUE. 25

L’OPIUM... 31

LA TOUR DE LA BIRETTE  LÉGENDE DU BERRY. 34

LE GARÇON DE BUREAU.. 41

DES CARICATURES. 44

LES LITANIES ROMANTIQUES. 47

UNE GARDE. 52

SI J’ÉTAIS RICHE. 58

ENTRE-FILETS. 65

I  UNE LECTURE DU MESSAGER DES CHAMBRES. 65

II  LES ÉTRENNES. 66

III  LES HORLOGES VIVANTES. 68

UNE VUE DE TOURAINE. 70

LA PIÈCE NOUVELLE ET LE DÉBUT. 73

UNE CHARGE DE DRAGONS. 78

UN IMPORTUN.. 84

INCONVÉNIENTS DE LA PRESSE EN MATIÈRE DE COQUETTERIE  89

D’UN PANTALON DE POIL DE CHÈVRE ET DE L’ÉTOILE DE SIRIUS  94

UN DÉJEUNER SOUS LE PONT-ROYAL. 98

ORDRE PUBLIC. 101

PHYSIOLOGIE DE L’ADJOINT. 106

UN FAIT PERSONNEL. 109

LE SOUS-PRÉFET. 112

MORALITÉ D’UNE BOUTEILLE DE CHAMPAGNE. 115

LA FORTUNE EN 1831. 118

GRAND CONCERT  VOCAL ET INSTRUMENTAL. 121

L’EMBARRAS DU CHOIX.. 124

LES SIX DEGRÉS DU CRIME ET LES SIX DEGRÉS DE LA VERTU   128

DÉPART D’UNE DILIGENCE. 131

VOILÀ MON HOMME. 134

FACÉTIES CHOLÉRIQUES. 138

VOYAGE DE PARIS À JAVA.. 141

PEINES DE CŒUR D’UNE CHATTE ANGLAISE. 177

GUIDE-ÂNE. 197

VOYAGE D’UN LION D’AFRIQUE À PARIS ET CE QUI S’ENSUIVIT  219

I. 219

II. 223

III. 226

IV.. 236

LES AMOURS DE DEUX BÊTES OFFERTS EN EXEMPLE AUX GENS D’ESPRIT. 241

I  LE PROFESSEUR GRANARIUS. 241

II  SON ALTESSE ROYALE LE PRINCE JARPÉADO.. 243

III  AUTRE TENTATION DE SAINT ANTOINE.. 244

IV  OÙ LE CARACTÈRE DE GRANARIUS SE DESSINE PAR SON IGNORANCE EN FAIT DE SOUS-PIEDS. 248

V  AVENTURES DE JARPÉADO.. 252

VI  AUTRE JARPÉADO.. 256

VII  À LA GRANDE SERRE DU JARDIN DES PLANTES. 260

VIII  LE PAUL ET VIRGINIE DES ANIMAUX.. 263

IX  OÙ APPARAÎT UNE CERTAINE DEMOISELLE PIGOIZEAU   273

X  OÙ MADEMOISELLE ANNA S’ÉLÈVE AUX PLUS HAUTES CONSIDÉRATIONS  275

UNE PRÉDICTION.. 278

Ce livre numérique. 280

 

UN HOMME MALHEUREUX

Il a cinq mille francs à dépenser par vingt-quatre heures, un peuple de valets est nuit et jour sur pied pour deviner ses besoins et obéir à ses ordres… Il n’a jamais pu ramasser son mouchoir, et, s’il mange et boit lui-même, c’est que personne ne peut lui épargner la peine de se sustenter. On ne le sert que ganté ; la vue d’une main nue lui inspire un sentiment de dégoût. Entouré de fournisseurs qui, chaque matin, viennent lui offrir le moyen de rendre à l’industrie une partie des millions qu’il doit à l’héritage de son père, le jeune comte, car il est jeune et comte, ne leur répond que par un léger signe de tête ; jamais il n’a fait entendre une voix d’homme à un homme qui vit du travail de ses mains ou des bénéfices d’un commerce honorable.

Une pensée unique l’occupe et fait le tourment de sa vie :

— J’ai un million huit cent vingt-cinq mille francs à dépenser par année : comment y parviendrai-je jamais ?

Parmi les choses pénibles, je mettrai en premier lieu celle de manger une grande fortune : avec de l’imagination, ou deux ou trois bons vices, on est bien vite débarrassé du superflu et quelquefois même du nécessaire.

Mais le jeune comte n’a pas de vices, peu d’imagination et une seule maîtresse ; il la garde : ce serait un travail pour lui que d’en choisir une autre, et toute idée de travail l’effraye. Cependant, il a découvert depuis quelque temps un motif de dépense journalier qui est d’un sybarite ingénieux : c’est de brûler chaque soir la robe, le chapeau, les gants, enfin toute la parure de sa maîtresse ; et, comme elle est d’un grand prix (la parure, s’entend), le feu lui consume, par ce moyen, quinze ou dix-huit cents francs, qui, soit dit entre nous et sans fâcher son opulence, auraient singulièrement alimenté les chauffoirs publics s’ils eussent été convertis en bon bois de gravier. Le Crésus moderne eût atteint le même but : il voulait les réduire en cendres.

Sa susceptibilité est extrême pour ceux qui le coudoient, quand, pour se délasser des fatigues de la voiture, il veut bien permettre à ses jambes de se mouvoir et à ses chevaux de se reposer. Si vous avez eu le malheur de le heurter en passant auprès de lui, toutes les excuses que vous croirez devoir lui faire sont inutiles. Il n’écoutera aucune raison. Il rentrera chez lui, et, sur un geste bien connu de son valet de chambre, celui-ci s’empressera de le débarrasser de l’habit souillé par le contact d’un étranger, et le feu fera justice du drap qui s’est laissé presser par un coude trop hardi… Et pourtant, il y a des pauvres nus !

Qu’on ne l’accuse pas, malgré ses goûts incendiaires, de ne pas donner à ceux qui souffrent. Soixante mille francs, envoyés aux bureaux de charité cet hiver, témoignent en faveur de sa générosité. Il donnerait davantage encore, mais il faudrait parler pour se faire obéir, et c’est une fatigue qu’il veut s’épargner.

Que si ce n’était aussi un travail de lire, on pourrait ici lui faire un budget où toute sa fortune passerait sans qu’il eût besoin de faire, chaque soir, un feu de joie des costumes de sa maîtresse ; mais, si la dame est coquette, nous le pardonnerait-elle ? Risquer d’être en butte au courroux d’une jolie femme ou de voir un lecteur s’endormir sur nos chiffres et nos raisonnements, notre galanterie et notre amour-propre ne pourront jamais se résigner à braver ce double danger.

Pauvre riche !

18 février 1830.

LE CHARLATAN

J’entrai dans une cabane dont les murs laissaient apercevoir des pièces de bois, frêles, unies par une espèce de torchis composé de paille et de terre rougeâtre. La porte était décorée d’une grosse couronne de chêne, suspendue à un bâton noueux par un cordon de cuir. Cette couronne de branches naturelles et fraîchement coupées servait d’enseigne. À dix lieues à la ronde, nous n’aurions pas, Félix et moi, trouvé d’auberge aussi bien fournie que l’était celle-là.

Une grande et vaste salle s’offrit à nos regards. Elle occupait tout le rez-de-chaussée. On montait dans le grenier par un escalier de bois assez grossièrement fait. Ce grenier contenait deux lits. Après les avoir vus, nous prîmes la résolution de dormir dans notre voiture ou de nous promener pendant la nuit. L’aubergiste et sa femme couchaient sur un grabat couvert en serge verte et placé dans un coin de la grande salle. On y buvait, on y mangeait devant de longues tables garnies de bancs ; et l’on y faisait la cuisine. Que n’y faisait-on pas !…

Quoiqu’il fît encore un peu de jour, la fumée des pipes empêchait de voir les objets, et jamais romancier n’inventa de spectacle plus fantastique.

À travers un brouillard bleuâtre, trois chandelles de résine, aussi minces que le petit doigt, éclairaient faiblement un gros homme à triple menton, coiffé d’un bonnet de coton, la pipe à la bouche, assis sur une escabelle, immobile, noir et sale ; c’était l’hôte.

Devant le foyer, une petite femme, jaune comme un cierge, ronde comme une tonne, battait des œufs dans une poêle et criait à tue-tête après sa fille qui tardait à lui apporter du beurre :

— Ah ça ! viens-tu, Cataud ?… Cataud ! ces messieurs ont faim !

À l’une des tables étaient trois hommes qui jouaient aux cartes. De ma vie je n’oublierai cette scène. Quant aux cartes, je me contenterai de dire qu’il fallait de l’instinct pour en deviner les couleurs sous l’enduit hydrofuge qui les couvrait. Mais les trois hommes !… Le premier était d’une haute stature, sec et nerveux. Il avait une forêt de cheveux noirs, assez sales, et retombant en grosses boucles sur ses épaules, où ils avaient circulairement tracé une couche de graisse luisante. Son front était cuivré, mais on voyait qu’il avait été blanc. Son crâne large et protubérant annonçait la puissance. Sous deux sourcils très fournis, ses yeux noirs et petits ressemblaient à deux pointes de feu. Il avait une barbe fort épaisse, et un teint bronzé. Ses mains étaient assez bien faites ; mais on aurait juré que c’était un homme de couleur. Il avait une vivacité de gestes qui semblait véritablement surnaturelle. Il portait un habit rouge tout usé et qui avait sans doute appartenu à un mousquetaire de la maison du roi, car c’était un uniforme.

— À toi, Titi ! s’écria-t-il d’une voix enrouée et sans faire attention à nous.

Titi hésitait à jouer. Titi était une petite femme dont la figure plombée conservait des lignes si harmonieuses, qu’on devinait facilement qu’elle avait dû être belle. Ses cheveux noirs étaient assez bien arrangés ; mais il y avait dans sa coiffure des roses artificielles et des ornements en cannetille dédorée, qui lui donnaient l’air d’une poupée. Ses joues étaient couvertes de taches de rousseur si nombreuses, que sa figure avait une vague ressemblance avec un abricot piqueté. Elle portait une robe de mousseline blanche brodée en chenille, dont le corsage permettait d’apercevoir une gorge trop souvent exposée au soleil pour qu’elle fût attrayante. Enfin, ses bras nus ressemblaient à ceux d’un homme.

Elle jeta une carte.

— À toi, Louloup ! s’écria de nouveau l’homme rouge.

Louloup était un petit homme, carré de base comme de hauteur ; véritable cube de chair humaine. Il portait des vêtements qui n’avaient plus aucune couleur. Sa figure était celle d’un Cosaque, mais d’un Cosaque puant et hideux. Ses cheveux, lustrés et crépus, auraient pu servir de brosse. Louloup gagna ; et alors, avec la précipitation d’une bête féroce qui saute sur sa proie, il jeta sa large main couverte de poils sur trois gros sous.

Ce groupe original nous intéressa. Quand nous nous fûmes habitués à l’atmosphère odieuse qui nous entourait, nous découvrîmes, entre le mur et le banc où le grand homme rouge était assis à côté de Titi, une grosse caisse, une clarinette et des cymbales qui ne nous laissèrent plus de doute sur la profession de ces trois personnages.

— Vous devez faire bien peu d’argent au milieu de la Sologne ?… dis-je à Titi.

— Il y a des imbéciles partout ! me répondit le chef en me toisant d’un air goguenard.

— Diable ! il faut que vous soyez bien savant pour rire vous-même de votre métier !… repris-je.

— Je ne connais personne qui soit plus fort que moi ! dit-il en battant les cartes avec une prétention à la grâce, digne de ces farauds d’estaminet si bien rendus par Bellangé dans ses caricatures.

— À quel jeu ? demandai-je.

— À tous !…

Et il mouilla son pouce pour distribuer les cartes.

— Vous devez être célèbre ? repris-je.

— Un peu, mon fi !… Allez demander, depuis la mer jusqu’en haut de la Loire, des nouvelles de Lahyène !… Oh ! le moindre paysan ôtera son bonnet comme quand on dit à l’église : Notre-Seigneur !

— Mon Dieu ! que je souffre ! s’écria Félix.

— Monsieur est malade ?… demanda Lahyène en me lançant un regard plein de malice.

— Il s’est foulé le pied en voulant sauter hors de la calèche, au moment où la roue s’est cassée.

— Allons, Titi ! allons, Louloup ! s’écria le charlatan, à l’ouvrage, mes bijoux !

Puis, se tournant vers Félix :

— Monsieur veut-il permettre que nous le guérissions ? ajouta-t-il.

— Quelle charge !… dit Félix.

— Bah ! laisse-toi faire ! m’écriai-je.

— Monsieur, reprit froidement Lahyène, sur mon honneur, vous allez être guéri…

Titi et Louloup saisirent mon compagnon de voyage et le placèrent dans un fauteuil de dentiste qui faisait partie de leur équipage ; ils mirent sa jambe sur une escabelle et allèrent chercher les lumières.

L’hôte se leva. Sa femme et sa fille accoururent, ainsi que deux ou trois paysans qui buvaient et fumaient. Ce groupe attentif, dont toutes les têtes stupides étaient rangées en demi-cercle, avait quelque chose de biblique. Ces créatures presque sauvages ressemblaient aux bergers hébreux agenouillés devant la crèche. Tous les yeux étaient tournés et fixés sur Félix, qui souriait, et toutes les bouches béantes. Il régnait un silence imposant. À travers le brouillard, les trois oribus dessinaient une auréole au-dessus de la tête de Lahyène, dont l’habit rouge et les dorures tranchaient vivement sur cette masse.

Le charlatan regardait fixement Félix, dont, au bout de quelques minutes, le rire cessa tout à coup. Titi déboucha une fiole oblongue et versa sur le cou-de-pied de mon ami une partie du liquide qu’elle contenait ; puis elle en présenta le reste au patient, comme pour le lui faire boire. Il hésita.

— Ah çà ! dis-je à l’opérateur, il peut avaler ta drogue en toute sûreté ?

Lahyène se mit à sourire d’un air profondément sardonique.

Félix but.

Alors, le charlatan regarda le pied malade, y porta les mains, en fit jouer les muscles et les tendons, et le secoua en disant à mon compagnon :

— Vous êtes guéri !… levez-vous.

Félix se leva, marcha, et me dit, tout étonné :

— Je ne souffre plus !… Voilà qui est drôle !…

— Drôle ? reprit Lahyène d’un ton railleur ! Vous êtes reconnaissant comme un duc et pair !…

Les paysans, l’hôte, l’hôtesse et sa fille firent entendre un murmure d’admiration. Quant à l’opérateur, il se remit à sa place, en disant à Titi et à Louloup :

— Achevons la partie.

Les paysans touchaient alternativement le fauteuil, l’escabelle, la fiole vide, et regardaient d’un air crédule l’opérateur, qui ne semblait pas faire attention à leur étonnement.

Bientôt les buveurs sortirent et allèrent sans doute semer la nouvelle de ce miracle dans toutes les veillées du pays. Quant à l’hôtesse, elle laissa brûler notre omelette. Sa fille resta immobile. Le père se remit à fumer tranquillement ; à le voir, on devinait que c’était un homme convaincu du pouvoir de Lahyène.

Félix tira sa bourse en demandant au charlatan ce qu’il lui devait.

— Dame ! le prix de la bouteille d’eau souveraine.

— Quinze sous, s’écria Titi.

— Monsieur est un bourgeois !… dit sentencieusement Lahyène. Laisse-le payer comme il l’entendra.

Félix jeta un napoléon sur la table.

— Ah ! ah ! je vais m’acheter une robe ! s’écria Titi.

— Non, je veux avoir une pipe ! reprit le charlatan en se saisissant de la pièce.

— Il faut faire repeindre notre tableau, dit Louloup, qui sauta sur la main de l’opérateur.

— Ah çà ! voulez-vous me constituer la paix ! s’écria Lahyène.

— Lâche la pièce ! s’écrièrent à la fois Louloup et Titi.

— Vous voulez rire, mes bijoux ?…

Ce débat amena une lutte entre Titi, Louloup et Lahyène. Malgré la force prodigieuse de l’athlétique Louloup et de Titi qui mordait Lahyène, ce dernier étendit à ses pieds ses deux associés, qui crièrent comme des chiens sur la patte desquels on a marché.

— Ça fait de la peine, de voir des gens pareils se battre comme nous autres !… dit l’aubergiste en soupirant.

— À quoi bon vous disputer ? dit Félix, qui riait de tout son cœur : voilà un autre napoléon, belle Titi !… — Et toi, noble Louloup, voilà dix francs. Quant à ton tableau, mon maître, ajouta-t-il en désignant une vieille toile sur laquelle étaient grossièrement peints Adam et Ève dans le paradis terrestre, je vous le restaurerai moi-même.

— Oh ! si monsieur voulait me faire à la place de ces farceurs-là un gros serpent à sonnettes contre lequel un nègre se défendrait, il me rendrait bien service.

— Volontiers !

— Ah ! ah ! Titi ! Louloup !… s’écria-t-il en leur donnant des coups de poing à tuer un rhinocéros, notre fortune est faite !… — Du vin, père Laflèche ! du vin ! nous allons joliment rire et boire !

Et ces trois créatures bizarres qui venaient de jouer un jeu à s’enfoncer les côtes, se serrèrent cordialement la main et trinquèrent à leur fortune future.

6 mai 1830.

DE LA VIE DE CHÂTEAU

Aujourd’hui, la moindre question prend un caractère de gravité qui effraye. Nous avons été sollicité de toute part de nous expliquer sur la vie de château, et nous avons jusqu’à présent différé de nous prononcer, parce que notre opinion devait être décourageante. Nous hasarderons quelques observations, cédant ainsi à des instances qu’il serait maladroit à nous de méconnaître.

En France, la vie de château est une véritable chimère, car elle y est impossible.

Des esprits gais comme des squelettes ont, depuis vingt ans environ, périodiquement plaisanté sur les propriétaires. M. E. Jouy, Zéphire en bottes fortes, a représenté Paris transporté au fond d’une province ; il est résulté, de cette conception aussi neuve que ravissante, un comique lourd comme un temps d’orage. Les satellites de cet astre de la littérature impériale ont exploité l’ennui des parties de pêche et de chasse, l’innocente joie de l’homme qui vous montre ses chemins vicinaux, ses espaliers, ses mérinos et ses chambres, et qui vous entretient de ses améliorations. Bref, ils ont tant tourné autour de cette admirable figure du propriétaire, qu’ils en ont avili le type. Il faudrait tout le génie de Goldsmith pour en faire ressortir les traits originaux.

Ces littérateurs ont tellement fatigué le dandy de l’arrondissement, que tous les ressorts de ce charmant polichinelle sont brisés. Il est par terre avec ses demi-connaissances, son air rogue, ses modes mal portées, son faux dédain du patriotisme départemental et ses vers en portefeuille.

M. le maire, les paysans sournois, le sous-préfet, les voisins, le faubourg Saint-Germain du canton et les libéraux campagnards, tous ces pantins sont morts, littérairement parlant.

Mais, en conscience, où est la vie de château ?… Qu’est-ce que tout cela ?… Des puérilités. Aujourd’hui, nous n’avons plus que des maisons de campagne en France, et il n’y a plus de châteaux.

Pour obtenir la vie de château, il faut une aristocratie puissante, forte et riche. Quand on pense que la Chambre des pairs ne compte pas six fortunes de douze cent mille livres de rente et qu’on nous demande un traité sur la vie de château, il y a de quoi sourire de pitié…

Mais il y a de quoi se réjouir aussi ; car nous ne sommes pas assez aveuglé par le fanatisme de la Mode[1] pour ne pas applaudir à cette large dispersion du bonheur attaché à la propriété.

Voici les deux termes de la proposition :

En Angleterre, les caves d’un château contiennent pour cent mille écus de vins. Le mobilier du château vaut un ou deux millions. Vous n’auriez pas le parc, la terre et le château pour dix millions ; et, l’eussiez-vous, votre argent ne vous rapporterait pas un demi-franc de rente pour cent francs. Les écuries du château peuvent nourrir deux cents chevaux. Il y a telle serre, tel jardin qui coûte au lord mille guinées de gages seulement donnés aux hommes qui ont soin de ses fleurs, de ses raisins, de ses melons. Cent domestiques sont là pour servir. C’est parce que le sol est rare en Angleterre que l’aristocratie y désire le sol. Le duc de Bucclengh fait huit lieues sans sortir de ses possessions. Chaque pair du royaume met à honneur de tenir une cour. Sa chasse est une chasse royale. À Londres, un grand seigneur anglais étouffe, mais il a jeté sur son château et dans son parc les richesses de Tippoo Saëb vaincu, tout l’or de Bombay, le sang d’un peuple, le bonheur de deux mille mendiants dont il achète le silence au prix d’une lourde taxe. Sa galerie est gorgée de tableaux. Il a transporté sous le ciel brumeux de son île une façade vénitienne. Une métope grecque a traversé les mers pour orner sa vacherie. Si l’or, si le cuivre de Cornouailles vendu à l’univers pouvait lui donner le ciel de l’Italie, ou même le ciel de la Provence, demain il se coucherait sous un pavillon bleu. Les trois quarts de la population irlandaise croupissent dans des tanières infectes : ses chevaux ont des travées d’acajou. Si, pour divertir ses hôtes, il faut la Catalani, Perlet, Pasta, Pasta, Perlet, Catalani viendront. S’il est au bord de la mer, il a son yacht. Sa pêcherie, c’est l’Océan. Cette orange arrive de son royaume de Portugal ; ce citron, de sa propriété à la Jamaïque ; ce sucre est fabriqué chez lui. Il est homme à prendre un bassin de son parc pour un bol, afin de n’être pas vulgaire en vous donnant un punch.

Pour avoir cette vie de château en France, il faut laisser dévorer le sol par l’aristocratie, par les pairs et les princes ; alors, nous aurons tout cela sous un beau ciel, avec un esprit plus généreux, plus de grâces, une architecture merveilleuse, des statues faites par nos artistes, des fresques peintes par un tas de Raphaëls, auxquels il ne manque que des papes gorgés d’or. Nous aurons, de plus, des vins exquis, une licence de mœurs tempérée par les jésuites, déguisée par des saillies. Nous pouvons payer un grandiose digne des Mille et une Nuits, en sacrifiant trente millions d’hommes à cinq cents familles. C’est l’affaire de trois ans de lâcheté.

Laissons la vie de château à cette triste et sombre aristocratie anglaise, qui joue de son reste. Un roi suffit à la France ; ce serait trop pour nous et pour le trône qu’il y eût trois souverains par département.

Autrefois, lorsque des archevêques avaient cinq cent mille livres de rente, que Louvois disait en être à son quatorzième million en bâtissant Meudon, que Maurice habitait Chambord, que Choiseul construisait Chanteloup, que M. Dupin vivait à Chenonceau, la vie de château existait en France dans toute sa pureté. M. de Chalais tuait impunément des paysans, et Louis XV, effrayé de ce développement de la vie de château, disait, en signant pour la cinquième fois des lettres de grâce : « J’en accorderai à son meurtrier. » Il faut nous souvenir que ces saturnales de l’oligarchie amènent des révolutions, que l’extrême luxe produit l’extrême misère.

En ce moment, cinquante mille familles ont une campagne, un petit parc, un tableau lithochromique, un port d’armes, un ou deux chiens. Si nous continuons, dans dix ans, cent mille familles seront heureuses de ce petit bonheur qui commence au goujon pris après quatre heures d’incertitude, et finit au partage de la souveraineté communale. Si nous perdons alors la gloriole que donnent à un peuple des monuments, des fresques et une aristocratie imposante, nous favoriserons les tableaux de genre, et nous penserons avec orgueil que tous les jours la cité dolente décroît en France, et ce sera une belle journée que celle où pas un homme ne tendra la main. C’était le vœu de Henri IV dans un temps de féodalité.

Si la vie campagnarde devient trop vulgaire et si les propriétaires vous tendent des pièges, les Chambres porteront des peines contre ceux qui, méchamment et à dessein, auront attiré chez eux un élégant, un citoyen fashionable, pour

 

1° Le loger dans les combles, sous prétexte, qu’il est encore garçon ;

2° Ne lui donner qu’une vieille commode sans serrure ;

3° Le forcer à se faire la barbe dans un miroir fêlé ; à coucher sur un lit peu solide ou mal organisé ;

4° Lui parler plus de trois fois de la commune ou du pays ;

5° Lui faire boire le vin du cru, quand le cru n’est pas célèbre ;

6° Aller le réveiller de grand matin ;

7° Le conduire en char à bancs, pour voir un site, etc., etc.

8° Lui faire manger trop souvent des pigeons ;

9° L’empêcher de prendre du fruit en plaçant des ruches près des espaliers.

 

Enfin, la loi pourrait prévoir toutes les mystifications dont un propriétaire abuse sous couleur d’amitié.

Quant à la vie de transition qu’on mène aujourd’hui dans quelques châteaux de France, dont les maîtres ont tout au plus cent mille livres de rente, on peut la comparer à ces naufrages qui jettent une douzaine de personnes dans une île. On est bien forcé de s’amuser, et l’on prend son bonheur en patience. Il y a cependant des exceptions ; mais il est bien rare de trouver dix personnes qui l’entendent.

26 juin 1830.

UN ENTR’ACTE

Il avait attendu le bonhomme au coin de la rue Dauphine et de la rue Contrescarpe. Là, d’un coup de marteau lestement assené sur le front entre les deux yeux, il l’avait tué, à neuf heures du soir, au milieu du tumulte, en présence de tous les passants… Que de successions s’ouvrent ainsi, par le fer ou par le poison !…

Aussitôt le coup frappé, il glissa dans les rues comme une anguille ; et, gagnant le passage du Commerce, alors obscur, sale et puant, il arriva sur la place de l’Odéon, y vint respirer l’air frais de la nuit ; puis, présentant sa contre-marque au contrôleur, d’une main qui ne tremblait pas, il reparut à côté de son voisin, au parterre.

— Les entr’actes sont longs !… dit-il.

— Oh ! – et ennuyeux !… répondit le voisin.

— Eh ! pourquoi n’êtes-vous pas venu au foyer ?… demanda-t-il.

Le spectacle achevé, il rentra chez lui, fit ses paquets et partit pour un voyage annoncé depuis longtemps.

Le lendemain, l’affaire causa quelque rumeur. Tous les journaux parlèrent de la mort de M. Joseph Cottin. C’était un assassinat si profondément médité, si curieusement exécuté, que les coteries, les salons, et même les gens en boutique, s’en occupèrent autant que de Castaing, plus tard.

La justice, la police, la famille de M. Cottin et le grand monde furent bien plus convaincus de la culpabilité de Stanislas de B… que s’il eût été condamné par une cour d’assises… Il était joueur, fashionable et homme à bonnes fortunes. Son mandataire, armé d’une procuration, pleura pour lui au convoi et recueillit la succession. Il y a souvent quelque chose d’atroce dans un alibi…

Dix-neuf ans s’écoulèrent.

Figurez-vous un salon de Paris, un salon rempli de femmes élégantes et frivoles, d’hommes sérieux et voués à des travaux politiques, mais qui plaisantent, se permettent un calembour, puis des jeunes gens, pleins d’ardeur, d’amour et d’ambition, qui tous savent ce qu’un tilbury a de prestige, ce qu’une ravissante toilette a d’avantages… Un bon mot, une réflexion profonde s’entrecroisent. — Y êtes-vous ?

— Quel est ce monsieur dont le teint est olivâtre…, qui est si bien mis, jeune encore…, et qui a dit ce joli mot sur les blessés de juillet ?…

— Quoi ! vous ne le connaissez pas ?… c’est Stanislas de B…

— Ah ! oui, auquel il est arrivé cette aventure, en… en… Ma foi, il y a longtemps.

— Oui, rue Dauphine, en 1811…

— Mais est-ce bien vrai ? On a dit cela ; mais, que diable !… il paraît assez honnête homme.

— M. Stanislas ?… reprit la maîtresse de la maison, je le crois certes bien ! Un homme charmant, plein d’esprit, de grâce, et qui a un équipage ravissant. Il est peut-être un peu trop passionné ; mais il est très influent. Du reste, il possède soixante mille livres de rente.

— Où demeure-t-il ?

— Eh bien, dis-je en entendant cette singulière interrogation, est-ce que je ne vois pas tous les jours des banqueroutiers, des faussaires, des voleurs tout aussi honorés ? Pourquoi la bonne société reculerait-elle devant un meurtrier ?

Octobre 1830.

LA COLIQUE

Figurez-vous, au sortir de table, un gros curé de canton, au teint fleuri, court de taille et de col, à large panse, et qui s’est amplement fourré l’estomac, victime de sa complaisance pour les offres séduisantes que la dame du château lui a faites. Il est huit heures du soir, le temps est froid et noir. Le salon d’hiver est situé au premier étage. L’escalier de pierre est délabré ; il tourne en colimaçon, dans une tour étroite, et c’est une grande entreprise pour le pasteur que de le monter, même en plein jour.

Le curé a pris son café, il est plongé au fond d’une moelleuse bergère… Le voyez-vous ? ou faut-il appeler ici à notre secours le spirituel crayon de Granville ?

Le percepteur de l’arrondissement, – second tome du curé, sauf quelques variantes ministérielles, car il est grand, de figure rougeaude et veinée de bleu, – le percepteur donc est à côté de lui et raconte quelque lourde histoire en ânonnant.

Il impatiente un jeune artiste, un vieux notaire de campagne, un propriétaire estimable, trois ou quatre jeunes femmes et des demoiselles.

D’autres convives chuchotent avec le maître et la maîtresse de la maison.

— Je disais donc, cher pasteur, que M. de Villèle était dans son cabinet…

— Peste ! pensait le curé, je voudrais bien être dans un certain cabinet !… mais… il faut attendre…

Et le curé de regarder le feu, de s’enfoncer dans la bergère et de contempler le conteur en songeant à la volupté du chez soi, où l’on ne se gêne pas.

Enfin, l’ecclésiastique trop repu, maudissant ses franches lippées, prend une résolution digne d’Épaminondas : il se lève brusquement !… Et, rompant en visière au percepteur, qui s’en interloque, le curé s’achemine vers la porte, comme s’il se souvenait d’avoir promis à une dévote de la confesser !… Alors, il va, Dieu sait où, enfilant un corridor, et presque léger d’aise… Quel plaisir ! Il soufflait, dans les profondeurs de ce labyrinthe obscur, comme un marsouin mordu d’un harpon.

Enfin, il aperçoit, au loin, une lueur douce qui faisait ressembler certain carreau dépoli à la pleine lune !… Ah ! ce sont de ces bonheurs indescriptibles et dont les gourmands ont seuls le secret !…

Le curé, presque prêt, entr’ouvre la porte, mais il la referme soudain.

— Excusez, madame…

Il avait aperçu la plus jolie personne dans la position la plus équivoque… Aperçu ?… Oh ! non.

La robe de reps vert, le bonnet lui avaient suffi ; et le chaste pasteur, rengainant son compliment, retourna sur ses pas, hésitant à descendre au jardin à travers les marches dangereuses de l’escalier sans lumière… Mais l’aboiement des chiens errants le fit rentrer précipitamment au salon, car ces pauvres bêtes ne l’aimaient pas, et il était en culotte courte, comme tout bon curé doit être.

Il reparut avec un léger frisson, signe de bonne digestion. Le percepteur avait fini son histoire. Or, en voyant rentrer le rubicond ecclésiastique, qui souriait pour faire bonne contenance, il s’évada légèrement en chantonnant dans le corridor : Femme sensible

— Ah ! madame !… s’écria-t-il.

Et il tira la porte à lui encore plus précipitamment qu’il ne l’avait ouverte.

En reparaissant au salon, le percepteur regarda le curé d’un air significatif. Il n’y a rien comme des souffrances communes pour réunir les hommes !… Les deux compagnons attendirent donc silencieusement que la dame rentrât au salon. Les femmes allaient et revenaient deux à deux, selon leur coutume, en sorte que les indigestés ne savaient à laquelle des jeunes convives ils devaient s’en prendre de leur martyre secret.

Le gros propriétaire, qui n’avait pas mal dîné, sortit à son tour, et revint sans faire une trop longue absence. Bref, quatre convives allèrent infructueusement vers ce que les gens de province nomment la cour des comptes.

Le jeune artiste s’absenta quand son tour fut venu, et resta assez de temps pour que les cervelles provinciales pussent rationnellement préjuger son bonheur.

Quand il reparut, joyeux comme un lendemain de noces, le curé, jouissant par avance d’une libération future, se leva, et les plus pressés cédèrent, par honneur, estime et révérence, la place au clergé.

Le pauvre homme apparut bientôt dans un état pitoyable. Ses traits annonçaient un effroi visible.

— Savez-vous, dit-il au percepteur, qu’il y a là-bas une dame ?

— Elle y est encore ?… s’écria le financier.

— Voilà trente-cinq minutes !… reprit le gros propriétaire en s’approchant de ses deux camarades d’infortune.

— Monsieur y est cependant allé ? demanda le notaire au jeune artiste.

— Oui, monsieur, répondit ce dernier. Il n’y avait plus personne.

Alors, le gros propriétaire se dirigea vers la porte, en esprit fort qui ne craint rien : il avait lu Mably et Saint-Évremond.

— Madame la comtesse, dit-il à voix basse, en revenant soudain dans le salon, il se passe quelque chose d’extraordinaire en ce moment !…

— Qu’est-ce ?… demanda la maîtresse de maison, qui commençait à s’inquiéter de la stupeur dans laquelle la société se trouvait plongée, et qui crut à un événement fâcheux.

— Il y a dans le cabinet…, vous savez ?… une personne inamovible. Sans partager l’opinion de ces messieurs, qui parlent d’un revenant, je vous ferai observer que l’on peut fort bien mourir d’apoplexie dans cette position-là, par suite d’un violent effort… et je crois que nous devrions aller en masse savoir qui est là ?…

À ces mots, tous les assistants se comptèrent, et ce ne fut pas sans un mouvement d’effroi qui resserra violemment tous les sphincters que tous les convives se reconnurent !…

Il y eut un moment de silence pendant lequel on entendit le sifflement de la tempête, la voix des dogues et le roulement du cabriolet dans lequel l’artiste s’enfuyait vers Paris.

 

*    *    *

 

— Savez-vous, méchant vaurien, dit un soir, aux Bouffes, madame la comtesse de *** au plus gai de nos peintres, que vous avez failli nous faire bien du mal ?…

— Comment cela ?…

— Mais figurez-vous que nous nous sommes rendus processionnellement vers le lieu sacré… et que, jugeant, d’après la position du fantôme, qu’il était mort, je jetai un cri !… Alors, en voulant saisir cette victime présumée de l’intempérance, M. le curé la fit tomber, et elle s’est abîmée dans un gouffre… Dieu sait lequel ! Il fallut l’en retirer, car, dans les profondeurs de cet abîme, la victime fit un bruit qui nous abusa… Ai-je ri !

— Je ne savais pas, madame, que mon mannequin aurait autant de succès… Mais convenez que vos stupides voisins m’avaient assez ennuyé pour que je prisse une revanche.

— Et si le curé était mort ?…

— Ah ! bah !… Tenez ! voici la Malibran[2].

11 novembre 1830.

L’OPIUM

Où était le dénouement de sa vie ?… Il ne croyait pas, comme l’abbé de Rancé, à un avenir. Quand il se serait livré à la justice humaine, elle n’aurait pas voulu de sa tête : les preuves de son crime n’existaient plus : c’était un secret entre lui et Dieu ! – Ainsi le ciel et la terre lui manquaient à la fois !… Il essaya de la doctrine saint-simonienne, parce qu’il y voyait l’avantage de se faire prêtre tout de suite, sans passer par un séminaire… Mais il méprisait l’homme, et Saint-Simon tend à le perfectionner. Il avait étreint jadis la débauche comme un monstre moins fort que lui. – La femme ?… elle n’existait plus. Pour lui, l’amour n’était plus qu’une fatigue, et la femme… un jouet qu’il avait déchiré, à la manière des enfants, pour en connaître les ressorts… Tout était dit !…

Alors, il se mit à manger de l’opium en compagnie d’un Anglais qui, pour d’autres raisons, cherchait la mort, une mort voluptueuse ; non celle qui arrive à pas lents sous la forme de squelette, mais la mort des modernes, parée des chiffons que nous nommons drapeau !… C’est une jeune fille couronnée de fleurs, de lauriers ! Elle arrive au sein d’un nuage de poudre, ou portée sur le vent d’un boulet. C’est une espèce de folle souriant à un pistolet, ou couchée sur un lit entre deux courtisanes, ou s’élevant avec la fumée d’un bol de punch… C’est enfin une mort tout à fait fashionable !

Ils demandaient à l’opium de leur faire voir les coupoles dorées de Constantinople, et de les rouler sur les divans du sérail, au milieu des femmes de Mahmoud : et, là, ils craignaient, enivrés de plaisir, soit le froid du poignard, soit le sifflement du lacet de soie ; et, tout en proie aux délices de l’amour, ils pressentaient le pal… L’opium leur livrait l’univers entier !…

Et, pour trois francs vingt-cinq centimes, ils se transportaient à Cadix ou à Séville, grimpaient sur des murs, y restaient couchés sous une jalousie, occupés à voir deux yeux de flamme, – une Andalouse abritée par un store de soie rouge, dont les reflets communiquaient à cette femme la chaleur, le fini, la poésie des figures, objets fantastiques de nos jeunes rêves… Puis, tout à coup, en se retournant, ils se trouvaient face à face avec le terrible visage d’un Espagnol armé d’un tromblon bien chargé !…

Parfois, ils essayaient la planche roulante de la guillotine et se réveillaient du fond des fosses, à Clamart, pour se plonger dans toutes les douceurs de la vie domestique : un foyer, une soirée d’hiver, une jeune femme, des enfants pleins de grâce, qui, agenouillés, priaient Dieu, sous la dictée d’une vieille bonne… Tout cela pour trois francs d’opium. Oui, pour trois francs d’opium, ils rebâtissaient même les conceptions gigantesques de l’antiquité grecque, asiatique et romaine ! ils se procuraient les anaplothirions regrettés et retrouvés çà et là par M. Cuvier ! ils reconstruisaient les écuries de Salomon, le temple de Jérusalem, les merveilles de Babylone et tout le moyen âge avec ses tournois, ses châteaux, ses chevaliers et ses monastères !…

Ces immenses savanes, où les monuments se pressaient comme les hommes dans une foule, tenaient dans leurs étroits cerveaux où les empires, les villes, les révolutions se déroulaient et s’écoulaient en peu d’heures ! Quel opéra qu’une cervelle d’homme !… quel abîme, et qu’il est peu compris, – même par ceux qui en ont fait le tour, comme Gall !

Et l’opium fut fidèle à sa mission de mort ! Après avoir entendu les ravissantes voix de l’Italie, avoir compris la musique par tous leurs pores, avoir éprouvé de poignantes délices, ils arrivèrent à l’enfer de l’opium… C’étaient des milliards de voix furieuses, des têtes qui criaient : tantôt des figures d’enfant contractées comme celles des mourants ; des femmes couvertes d’horribles plaies, déchirées, plaintives ; puis des hommes disloqués tirés par des chevaux terribles, et tout cela par myriades ! par vagues ! par générations ! par mondes !…

Enfin, ils entrèrent dans la région des douleurs. Ils furent tenaillés à chaque muscle, à chaque plante de cheveux, dans les oreilles, au fond des dents, à tout ce qui était sensibilité en eux. Ils ressemblaient aux hommes blasés pour lesquels une douleur atroce devient un plaisir !… car c’est là ton dénouement, ô prestigieux opium !… Et ces deux hommes moururent sans pouvoir se guérir, comme toi, poète inconnu ! jeune Mée, qui nous as si bien décrit tes joies et tes malheurs factices !

11 novembre 1830.

LA TOUR DE LA BIRETTE

LÉGENDE DU BERRY

C’était par une soirée d’automne, en 1820. J’avais, un jour durant, chevauché à travers les campagnes arides qui s’étendent à l’est de la bonne ville de Bourges. Dans ces plaines incommensurables dont la surface monotone est à peine coupée de loin en loin par une touffe de bruyères, un ruisseau fangeux, ou quelques huttes entassées en manière de village, l’âme reste froide et l’imagination est muette. Fussiez-vous Victor Hugo, défi à vous d’y glaner une pensée poétique. C’est le purgatoire du romancier. Mais êtes-vous mathématicien, aimez-vous le silence du néant, vite, prenez la poste : les plaines du Berry sont la terre classique de la méditation ; jamais un son importun ne vient tinter aux oreilles ; pas plus le chant d’un coq que la voix d’un homme, que les aboiements d’un chien. Êtes-vous antiquaire, aimez-vous la rouille des vieux âges, prenez encore la poste, et puis fouillez, furetez, exhumez, et vous reviendrez ployant sous le faix des casques romains, des boucliers gaulois, des monnaies du moyen âge, avec la mémoire flanquée de légendes, de chroniques, de fabliaux, de ballades, que sais-je !…

Et donc, je m’étais fatigué tout le jour dans les champs compris entre Bourges et la petite ville de Dun-le-Roi. Il faisait nuit noire ; une pluie fine et presque continue avait transpercé mes vêtements, et je m’enfonçais à chaque pas dans les ornières profondes d’une route construite jadis, si la chronique dit vrai, par les légions du grand César. Or, maudissant le grand César, ses légions, la chronique et les autorités locales en sus, je tournai brusquement sur ma gauche, et j’arrivai, après une heure d’efforts, sur une vaste esplanade enceinte d’arbres, espèce d’île au milieu des bois. À l’extrémité, une masse noire, gigantesque, projetait ses ombres dans les airs. On eût dit une de ces figures fantasques enfantées par les superstitieuses terreurs de nos aïeux. C’était une tourelle ; alentour, des débris, des ronces, des épines ; et puis un silence effrayant comme celui de la mort. Je crus voir une lueur briller et s’éteindre au sommet de la tour ; apparemment, c’était une illusion. Je m’éloignai de ce lieu inhospitalier.

Après un quart d’heure, je me trouvais dans la cour d’une ferme. Un homme d’environ trente ans, grand, sec, vigoureux, m’introduisit dans une salle basse, illuminée par un vaste foyer où se consumaient en pétillant deux ou trois fagots. Des femmes, des filles, des hommes, des enfants, tout le mobilier humain d’une ferme, formaient un cercle autour de l’âtre, où prenaient aussi leurs ébats une demi-douzaine de chiens et autant de chats. On filait, on causait, on broyait des pommes de terre dans de vastes baquets, on cassait des noix sur des tonneaux. La présence d’un intrus à pareille heure suspendit les travaux et les langues. On n’eut plus que des yeux.

— Gars ! s’écria mon maître des cérémonies d’une voix rude ; le monsieur s’est égaré ; il est mouillé ; faites place.

Je fus installé au coin de la cheminée, à l’endroit de préférence. En face de moi, un vieillard à cheveux blancs lisait gravement, les lunettes sur le nez, dans un livre dont la date, à en juger par la noirceur des feuillets, devait remonter aux premiers jours de l’imprimerie. Mon arrivée ne troubla point sa lecture ; à peine s’il m’avait vu.

— Dieu ! s’écria soudainement une femme, le monsieur est blessé. – Voyez, mon père, il a du sang sur ses mains, sur sa chemise.

Et tous les yeux m’étreignirent avidement.

— Jeune homme, dit alors le vieillard en m’examinant, tu as du sang : es-tu criminel ? as-tu été attaqué ? Réponds.

— Non ; mais, dans l’obscurité de la nuit, je suis tombé, à peu de distance de cette ferme, au milieu des ronces, des épines, tout près d’une vieille tour où je voulais pénétrer.

Un sentiment d’effroi se peignit sur tous les visages.

— C’est la tour de la Birette, murmurèrent les assistants.

Et, comme si ce mot eût produit une commotion électrique, chacun se serra instantanément et en frissonnant contre son voisin.

Cette tour de la Birette est-elle habitée ? répliquai-je. S’il en est ainsi, les maîtres auraient besoin de recevoir des leçons d’hospitalité.

Le vieillard hocha tristement la tête ; il se fit un long silence. Mon hôte reprit :

— Jeune homme, tu dois une neuvaine à sainte Solange. C’est, aujourd’hui le 15 novembre, c’est le jour où la Birette traîne des chaînes et fait sa promenade dans les ruines. Quiconque aurait l’imprudence d’errer aux environs, après le coucher du soleil, n’habiterait plus sous un toit humain, et son âme pousserait, à minuit, des gémissements plaintifs sur le clocher de la grande tour. C’est un miracle de la bonne Vierge que tu en sois revenu.

Et l’auditoire se serra davantage, et les femmes se signèrent dévotement.

Ma curiosité était vivement piquée, j’insistai pour connaître l’histoire de la Birette.

— Soit, dit le vieillard, et, si tu fais de mauvais rêves, ne t’en prends qu’à toi.

— Femelles, jetez un fagot dans le foyer : il y aurait demain un malheur si nous parlions du malin esprit dans les ténèbres.

Et, à la lueur d’un fagot flamboyant, je vis les visages pâlir d’une terreur anticipée ; puis le vieillard me conta à peu près ce qui suit :

— Il y a de cela bien longtemps ! Ma grand’mère le tenait de son grand oncle, qui ne l’avait pas vu, mais qui l’avait entendu dire aux anciens. Un soir, sur le lieu de la tour que vous avez aperçue, et qu’on nommait alors le Placis, on vit se promener un homme petit de taille, avec des épaules larges, une barbe noire et épaisse ; son air était farouche, ses vêtements étaient déguenillés ; par-dessus, il portait une énorme peau de loup. Il allait sans s’arrêter. Deux manouvriers osèrent lui adresser la parole : il ne répondit rien, mais il les regarda fixement, et ses yeux ardaient dans l’obscurité comme deux charbons, et les manouvriers s’enfuirent, saisis d’effroi. Leurs cheveux devinrent blancs, et ils moururent quelque temps après, sans avoir pu prononcer une parole. Le jour, le petit homme était invisible ; on ne savait ni ce qu’il devenait, ni de quoi il vivait ; mais, à la nuit tombante, il errait sur le Placis, et malheur aux êtres qui blessaient ses regards ! Il leur jetait un sort, hommes et bêtes périssaient presque toujours dans le mois ou dans l’année.

» Une nuit, tout le village fut réveillé par des rugissements de rage venant du Placis. C’était un concert de hurlements atroces dont le son glaçait l’âme ; on eût dit que les démons et les bêtes féroces se livraient un combat acharné. Les chiens en périrent de frayeur. Le bois parut tout à coup embrasé, puis tout redevint obscur et le bruit cessa. On fut neuf jours sans revoir le petit homme, on crut que le diable l’avait emporté ; mais, un matin, grande fut la surprise de voir sur le Placis une tour qui n’y était point la veille, et qu’on eût crue construite depuis deux cents ans, tant ses murailles étaient sombres, tant la mousse abondait sur ses pierres. Et, ce jour-là, l’on distingua le petit homme assis sur l’herbe du Placis ; il n’était plus déguenillé ; ses habits étaient faits d’or, d’argent et de pierres précieuses ; mais il portait toujours sa peau de loup. Depuis lors, le petit homme devint moins terrible. On le vit souvent descendre dans le village, causer avec les paysans, pénétrer dans les maisons, dont on n’osait lui refuser l’entrée. On remarqua que sa peau de loup ne le quittait jamais, soit qu’il fût assis, soit qu’il restât debout. Et de même, partout où il passait, il laissait une empreinte noire comme la trace d’une brûlure, et cette trace était évidente même sur le fer et la pierre ; ses doigts consumaient ce qu’ils touchaient, et son rire était un râlement rauque qui faisait hérisser le poil des animaux.

» Il s’écoula bien des années, et le petit homme ne vieillissait pas, et il portait toujours sa peau de loup, et les hommes s’étaient habitués à le voir et à l’entendre, si bien, disent les anciens, qu’une jeune fille de ce village en devint amoureuse ; mais, au premier baiser qu’elle reçut du petit homme, elle se sentit comme frappée au cœur, elle tomba, se roula par terre avec des cris aigus, au milieu de convulsions atroces, et expira en vomissant d’horribles imprécations. Et, quand le prêtre voulut asperger son corps d’eau bénite, chaque goutte bruissait et se consumait sur sa peau comme sur un fer rouge. Elle était morte possédée du diable. On ne la mit point dans un cercueil, un prêtre ne l’enterra point dans le cimetière, mais le petit homme creusa une fosse dans les bois, et l’on assure qu’en ensevelissant la jeune fille, il poussait des éclats de rire.

» Il s’écoula encore bien des années ; le petit homme errait toujours avec sa peau de loup. Un voyageur vint à passer ; ils parlèrent longtemps ensemble une langue étrangère, et, dans la chaleur de la discussion, le petit homme laissa tomber sa peau de loup ; l’étranger s’élança pour la saisir. Le petit homme avait disparu. Le ciel devint obscur, la tour fut entourée de flammes, et l’on vit distinctement une légion de diables enlever le petit homme à travers les airs. Depuis, il ne s’est jamais montré sur le Placis ; mais, le 15 de chaque mois, après le coucher du soleil, son âme revient dans la tour ; elle luit et voltige dans les ruines comme un feu follet. »

Le conte superstitieux du vieillard m’avait frappé. À mon retour à Bourges, je demandai à un antiquaire de mes amis des notions sur la tour de la Birette, et voici les détails qu’il me communiqua :

Le nom historique de la tour de la Birette est tour des Bruyères. On croit qu’elle fut bâtie par Jacques Cœur, en 1440. Cette tour communiquait, dit-on, au superbe palais qu’il avait à Bourges, par d’immenses souterrains dont une partie existe encore. Jacques Cœur y avait établi le dépôt secret d’une grande quantité de marchandises, et ce fut là qu’il se tint caché en 1451, lorsque ses ennemis, après l’avoir perdu dans l’esprit de Charles VII, obtinrent qu’il fût arrêté et condamné, comme convaincu de concussion, de trahison et de sortilège. Son existence mystérieuse à la tour des Bruyères, sa disparition subite, le bruit répandu par ses ignorants contemporains qu’il avait trouvé la pierre philosophale, la découverte de quelques figures singulières sculptées dans ses maisons, et que l’on regardait comme des emblèmes de magie noire et de sorcellerie, enfin la diversité des opinions sur la fin de Jacques Cœur, tout cela contribua à propager dans les campagnes des croyances superstitieuses, dont l’absurdité et l’exagération n’ont fait que croître de siècle en siècle. Une circonstance bizarre confirma dans l’esprit des crédules paysans l’opinion qu’à certaines époques un malin esprit hantait la tour des Bruyères. Le temps, en dégradant la tour, épargna un des milliers de petits carreaux octogones qui garnissaient les fenêtres en ogive. Quand les rayons de la lune, dégagée des nuages, frappaient sur ce carreau isolé, on apercevait comme une flamme brillante et mobile au milieu d’une masse noire.

21 novembre 1830.

LE GARÇON DE BUREAU

La scène est au Ministère des finances.
 

PERSONNAGES : DEUX VIEUX GARÇONS. – Ils sont petits, trapus, à figure en forme d’écumoire. – Ils conservent encore l’ancienne livrée du gouvernement parjure. – On voit que ce sont de vieux domestiques qui ont été garçons de recette, valets de chambre, heiduques, et qui sont au Ministère depuis trente ans. – Le plus ANCIEN a offert à L’AUTRE une prise de tabac. – Ils ont tous deux déployé leur mouchoir à carreaux bleus et rouges. – Ils se regardent avant de se moucher. – Ils ont l’air de se défier l’un de l’autre ; mais ils guignent de l’œil en même temps, et alors :

 

L’ANCIEN. — Hein ?…

L’AUTRE. — Ça va-t-il ?…

L’ANCIEN. — Hé hé !…

L’AUTRE. — Que dis-tu ?…

L’ANCIEN. — Rien !… (Ils regardent autour d’eux.)

L’AUTRE. — Ça fait pitié…

L’ANCIEN, en lui tapant dans la main. — À la bonne heure !… N’est-ce pas ?

L’AUTRE. — Figure-toi que ces nouveaux, ça ne sait rien de rien !… Le mien, ce petit jeune homme qu’ils ont mis directeur du budget… directeur du budget, dis donc !… et l’on dit qu’il travaillait dans le Constitutionnel !… eh ben…, ça n’a aucun usage des bureaux !… J’ai beau lui dire, tous les matins, où se met le papier blanc, la poudre, où sont les lettres, les ustensiles de bureau !… Bah ! c’est comme si que je lui disais rien… Ça joue avec tout !… Et puis il ne s’accoutume pas à moi…, ni moi à lui… Autrefois, je les formais en quinze jours, je les stylais à déposer leur parapluie dans le coin, à s’accoutumer de prendre leur bois à côté d’eux… (Il fait un geste de doute et hoche la tête.) Pour celui-là…, j’en désespère. Ça n’a pas de capacité. Faut toujours lui dire les mêmes choses… Et exigeant !… faut voir !... i’ me fait faire ses commissions… Je les fais… Mais je compte bien lui dire que je suis l’employé du gouvernement. Tiens !… que ça me fait ? j’ai acquis ma retraite… j’ai droit à six cents francs,… hein ! pas vrai ?… Et le tien, comment va-t-il ?…

L’ANCIEN, faisant une moue très lippue. — C’est pas encore un fameux !… (Tout bas.) I’ reconduit les solliciteurs jusqu’à la seconde porte… Moi, je vous les traite !… tu sais… Tiens, faut garder sa dignité !… Si le gouvernement n’en a pas, est-ce une raison ?… Figure-toi ! ils disent : J’ai l’honneur… au premier venu. Ils serrent la main à des gens auxquels tu n’offrirais pas seulement une prise de tabac… Ils crottent leurs tapis… que c’est une pitié !… Ils viennent matin… Mais ça ne durera pas… Ça n’a point de formes… i’ n’ me dirait pas comme l’autre : « Père Moreau, une bûche !… » i’ m’ dit d’un air constitutionnel : « Monsieur Moreau !… » ou bien « Moreau » tout court… Quand les employés sont venus lui tirer leurs révérences, il les a appelés ses amis !… Je t’en casse, des amis !… il veut les réduire…

L’AUTRE. — Hein ! quel règne se prépare !…

L’ANCIEN. — Oui, ils vous parlent de désintéressement et de patriotisme, et ils vendent… (On sonne l’ancien.) — Tiens, v’là la scie qui va commencer, (Il regarde à sa montre.) Il s’en manque pourtant de dix minutes, qu’il soit huit heures. (On sonne l’autre.)

L’AUTRE. — V’là le mien qui recommence son train… C’est flambé, mon vieux !… Avec les autres, nous étions plus tranquilles. Et puis, soyons justes, quand i’ nous employaient chez eux à leurs soirées, on avait de l’agrément. On attrapait du punch, des gâteaux. En ai-je-t’i rapporté à mon petit Polyte ! (On sonne et ils se séparent ; mais ils reviennent.) Eh bien, ce petit mioche, qu’a du bon sens…, il a ben vu que tout était changé…

L’ANCIEN. — Que t’es bête ! Jusqu’à ce gros agent de change… eh ben, i’ descendait l’escalier… hier. – Il a dit avec une f, oui, avec une f, que, sous M. de Villèle, il y avait de l’argent à gagner… au lieur que… (On sonne.)

L’AUTRE. — Histoire du désintéressement…

L’ANCIEN. — Je t’en casse, du désintéressement !… Ils vendent tout, qu’on dit ! Et i’-z-ont donné des mille et des cents de pension à c’te dame que tu vois venir ici en équipage !… Ça parle des fonds… I’ ne nous laisseront que des fonds de culotte… (Ils se séparent en souriant du calembour et rentrent dans leurs appartements respectifs, en affectant de l’empressement et en agitant leurs plumeaux.)

25 novembre 1830.

DES CARICATURES

— Faites des tableaux, dit-elle.

— Des tableaux ? Hélas ! madame, et qui les achètera ? En ce moment, chacun serre son argent, et les objets d’art les plus précieux sont de nulle valeur.

— Eh bien, mon ami, faites… des caricatures.

— Des caricatures ?

— Oui ; on en vendra toujours, on les achètera toujours ; c’est la satire, c’est la médisance de l’époque, et vous savez qu’en notre bienheureux pays, on se passerait plus volontiers de manger que de médire.

— C’est une idée. Mais des caricatures… sur quoi ?

— Sur quoi, malheureux ! des caricatures… sur quoi ?

Un émigré valet, pensionné, décoré, indemnisé, tranchant du jacobin : caricature !

Une femme qui fait de l’héroïsme au lieu de raccommoder ses bas : caricature !

Une sous-préfecture jetée au milieu d’une meute d’avocats aboyants : caricature !

Un sot dont on n’a pu faire ni un marchand, ni un soldat, ni un médecin, ni un huissier, ni un avocat, ni un copiste, ni un décrotteur, ni un homme de lettres, et dont on fait un personnage : caricature !

Un conseiller à la Cour des comptes, avec cette inscription imitée de Beaumarchais : « Il fallait un calculateur, voilà pourquoi l’on est allé chercher un garçon de caisse chez un libraire. »

Deux anoblis, l’un par Hugues Capet, l’autre par Napoléon, et disant tous les deux du même ton : « Pas de privilèges, excepté pour moi. »

Un bon gros curé chantant du meilleur de son âme : Domine salvum fac à jamais le gouvernement provisoire !

Deux saint-simoniens, mari et femme, ont une fille qui, voulant se marier, leur en demande la permission ; le père dit oui, la mère dit non.

Le type des avocats politiques, M. Dupin habillé en portier et tenant le cordon, avec cette épigraphe des Plaideurs :

 

On n’entre pas chez nous sans graisser le marteau.

 

M. l’abbé de Lamennais parlant de liberté : caricature ecclésiastique !

Un jean-jean du 29 juillet, disant à son capitaine : « Si tu me fais mettre à la salle de police, je te fais mettre à la retraite, mon vieux ! » caricature militaire !

Mademoiselle Mars dans un rôle de jeune fille, madame Dupuis dans un rôle de jolie femme : caricatures dramatiques !

Louis XIV avec un drapeau tricolore : caricature révolutionnaire[3] !

Effacer au bas d’une charmante caricature ces mots : « Après vous la Quotidienne, » et mettre : Revue de Paris, au lieu de Quotidienne : caricature badigeonnée !

Un petit jeune homme sans chapeau ni chaussure, et coupant les bandes dans un bureau de journal : on écrira au bas : Apprenti sous-préfet.

Un vieux trône et un vieil autel usés, vermoulus, rapetassés, cassés, s’appuyant l’un contre l’autre, et se faisant réciproquement tomber…

2 décembre 1830.

LES LITANIES ROMANTIQUES

M. S…, qui jouit en ce moment à Paris de la singulière célébrité qu’y donne une grande fortune, ne sachant par quelle spécialité se singulariser, s’est constitué le Mécène de la littérature. Tous les mardis, les hommes qui passent à Paris pour avoir du talent sont conviés à un dîner pour lequel son cuisinier tâche de se surpasser ; et, depuis six heures jusqu’à minuit, les adeptes, les néophytes, les génies, les catéchumènes font tout à la fois du chyle et de l’esprit.

Malgré le bon accueil acquis aux poètes, aux romanciers et aux dramatistes qui se lèvent sur l’horizon littéraire, il n’y a qu’un petit nombre d’auteurs admis à connaître la pensée intime du patron.

M. S… est un homme de quarante ans environ, petit, maigre, à cheveux noirs, à sourcils épais, peau brune, les yeux enfoncés et bordés d’un grand cercle fauve légèrement ridé. Il parle peu, mais ses remarques annoncent toujours une connaissance profonde de la littérature. Il devine l’idée mère d’un chef-d’œuvre avec le talent d’un critique consommé. Il est difficile. Il sent la poésie en homme qui en est idolâtre ; et, comme il se pique de savoir découvrir les beautés des œuvres dédaignées par le public, pour obtenir son suffrage, le plus beau titre d’un auteur est une chute. Mais le sens délicat dont est doué M. S… devient, à entendre ses familiers, la source d’un malheur perpétuel ; car la poésie qu’il rêve, il ne la trouve nulle part complète, grande, forte, que dans ses propres conceptions. Parlez-lui du Mangeur d’opium, des Contes d’Espagne, de Melmoth, de Smarra, du Giaour, du Rêve de Jean-Paul, de la liliacée. – Il y a eu un déluge. – Y a-t-il un enfer ?… – Une femme apparaît belle comme un désir, – jeune comme une fleur fraîche éclose. – Un petit pied. – La grande tempête du cœur s’élève. – Il y a là un vieillard. – Tuez-le ! – Il est mort. – Son cadavre sert d’oreiller aux deux amants. – La vie passe entre eux comme un fer chaud. – Ils se comprenaient pour le crime, ils ne se comprennent plus pour le bien… – Le vice unit, mais il sépare. – Un grand fantôme pâle se lève : – l’INCRÉDULITÉ !

» — Dieu ! c’est ma

» Et le fantôme se rassied sur des volumes poudreux, sur une masse d’or qui ne le nourrit pas. – Le concert continue. – Il étourdit. – Le temps s’écoule comme de la glace qui fond au soleil.

» Un jour, LA MORT reparaît flamboyante avec un glaive à la main. – Il y a eu un duel ! – Sa voix retentit dans les oreilles, comme un bruit qui réveille au milieu de la nuit. – Alors, elle se fait comprendre : elle explique la campagne et commente le lever du soleil ; – elle conseille le mariage. – Le commerce arrive avec ses espérances trompées et ses chagrins réels. – L’ambition se montre, comme un colporteur qui étale des rubans, des ajustements, des dentelles, des écharpes. – Sa balle est pour tout le monde ; – seulement, il lui faut de l’argent. – Alors, Henri s’assied sur un gril et vit sur un brasier ardent. – Tantôt il se retourne sur le flanc gauche, tantôt sur le flanc droit. Ce n’est plus un concert !… – c’est une mêlée, un combat, une bataille ; – les volées de canon étourdissent.

» — Il faut marcher !… il faut périr !

» — Pourquoi ?…

» — Marche ! — En avant !

» La jambe fait souffrir. – La maladie se hisse de la tête aux pieds. – Elle tenaille le cadavre en attendant que la Mort le prenne. – Arlequin vous amuse avec des hochets : ce sont des châteaux commencés, – de grands châteaux en pierre de taille… – des fermes à réparer… – des reports à la Bourse… – une fille d’Opéra… – Farces classiques ! du mouvement et du bruit. Tout à coup, dans l’ombre, point une petite lumière qui grandit insensiblement.

» — Henri ! Henri ! crie une voix d’en bas.

» C’est la complice, impatiente d’être seule au rendez-vous… Tout ce qui était obscur devient clair, et tout ce qui était clair devient obscur. – Un vieux prêtre arrive, dit trois paroles… L’avenir scintille et fait cabrer le cheval superbe : il dresse les oreilles !… – Une vieille femme, froide, noire, veut vous embrasser ; mais elle vous mord. – Tout est dit…

» — Où vais-je ?… où suis-je ?… Dans la lumière ou dans l’ombre ?… Adieu, mes enfants !… Soyez unis !… Je veillerai sur vous.

» Ah bah !… le lendemain ils se disputent sur le cercueil, et jouent aux dés votre meilleur fauteuil, car ils veulent tous l’avoir… – Voilà bien des choses pour une once de boue placée entre deux silences ! »

Quand la lecture fut terminée, il se fit un grand soupir. Puis chacun de nous, se réveillant de la stupeur où il paraissait plongé, dit son mot d’éloge avec un accent, un geste, une physionomie appropriés à son caractère. Ce furent les acclamations de tout un chœur de chrétiens à l’église, par un moment d’extase.

— C’est biblique !…

— C’est une toile qui se déroule !…

— C’est une pyramide chargée d’hiéroglyphes !…

— C’est sombre et magnifique comme une nuit d’hiver !

— C’est de la poésie qui ne peut malheureusement être comprise que de dix hommes par peuple !…

— C’est un monument ! c’est une statue éternelle !…

— C’est encyclopédique !…

— C’est le monde entier !…

— C’est une épopée !…

— C’est une tour d’ivoire sculptée !…

— C’est une lanterne travaillée qui étincelle !…

— C’est tout Platon dans une page coloriée !…

— C’est Homère, le Dante, Milton et l’Arioste, traduits par une vignette du moyen âge !…

— C’est apocalyptique !…

— Oh ! c’est saint Jean dans Patmos !…

— Cela me fait l’effet d’une dose d’opium qui révèle l’univers et le jette dans un rêve !

— C’est un miroir concentrique où la nature se réfléchit !…

— C’est la notice du genre humain !…

— C’est un poème !…

— C’est notre biographie stéréotypée !…

— C’est une nielle de Florence !…

— Ce sont les vitraux d’une cathédrale !…

— C’est un livre !…

— Il y a des mots !… C’est plein de mots !…

Puis, les voix devenant confuses, j’entendis comme un chœur d’Opéra, à travers le bruit duquel perçaient certaines notes plus fortes que les autres :

— Psychologique, – œcuménique, – polytechnique, – pathologique, – figue, – plique, – blique, – curieux, – divin ! – d’honneur !… – étourdissant ! – vissant ! – dépavant !… – gisant, – poétique, – scriptural !… – Byron !… – Qu’est-ce que Byron ?… – Scott, – croit, – bon, – tal, – pal, – Zchokke !…

Le patron voulut parler, chacun se tut, et alors il dit modestement :

— Non, c’est bien, ce n’est que bien !… — Qu’en dites-vous ?… s’écria-t-il en s’apercevant que je n’avais rien dit, épouvanté de l’agilité avec laquelle mes amis sautaient sur la corde.

— C’est un foyer !… répondis-je ; un foyer de poésie, de philosophie, de psychologie, de fantasmagorie, de philanthropie, d’amphibologie, ajoutai-je en me mordant la langue.

Mais il m’avait heureusement tourné le dos.

Le maître hocha la tête, et le punch circula.

9 décembre 1830.

UNE GARDE

… Aux âmes bien nées,
La valeur n’attend point le nombre des années.

Le Cid, acte II, scène II.

 

Un corps de garde dans la rue aux Ours. – M. RIGOLOT monte la garde en redingote bourgeoise et en bonnet à poil. Son fusil est appuyé contre la muraille ; M. Rigolot bat la semelle en soufflant dans ses doigts. – À l’intérieur, M. DAGOBART, caporal ; MINCET junior, POULARD, BUZOT. – Ces messieurs font une partie de loto.

 

MINCET. — Allez donc, père Poulard !

POULARD. — 43, 32, 44, 77.

MINCET. — Ah ! je l’ai, hi hi hi ! Dites donc, père Poulard, gelé, hi hi hi ! Je la crois un peu bonne, celle-là, hi hi hi !

BUZOT. — Qui donc qu’est un peu bonne ?

MINCET. — Tiens, il ne comprend pas l’apologe, qu’est une illusion à l’hiver qu’est froide ; oh ! est-il buse, Buzot ! Hi hi ! en v’là une autre qu’est pas mal individuelle. (Mincet, dans son délire, donne des tapes à tous ses voisins.)

DAGOBART. — Ce diable de Mincet, je ne sais pas où qu’il prend tout ce qu’il dit en société. — À propos, dites donc, monsieur Poulard, vous avez été demandé aux Pairs ; contez-moi donc ça.

POULARD. — Dame, messieurs, je n’en suis point incapable… Dès lors, nous étions tous là sur deux lignes.

DAGOBART. — Qui ceux-là ?

POULARD. — Eh bien, ça va de soi, les citoilliens. Dès lors, nous avons fait des discours sur l’autre gouvernement.

DAGOBART. — Qui donc l’autre ?

POULARD. — Eh bien, le gouvernement déchu… Dès lors, il y en a qui ont dit des choses, oh ! des choses dont les cheveux seraient susceptibles de vous dresser dessus la tête, à cause des horreurs de ces gredins de l’ex-garde.

DAGOBART. — Bah !

POULARD. — C’est véridique comme que je suis Poulard et pas d’autre. On n’en a pas d’idée ! Dès lors, il paraît même qu’ils ont dévoré des enfants, n’ayant pas de pain pour qu’il leur aurait manqué depuis quatre ou cinq jours.

DAGOBART. — Mais la révolution n’a duré que trois jours.

POULARD. — Oh ! ça fait rien ; vous n’êtes pas sans comprendre que c’était une manière des chefs pour fanatiser les troupes.

RlGOLOT, de l’extérieur. — Caporal ! caporal ! les autres ! arrivez donc ! en v’là un tas dont je ne sais pas qu’est-ce qui sont.

DAGOBART. — On y va… — Sont-ils pressés ! Achevez donc de nous conter, caporal.

DAGOBART. — Dès lors…

RlGOLOT. — Cré mâtin ! caporal, arrivez donc !

DAGOBART. — Est-il encore intolérable, celui-là ! (Dagobart sort avec ses trois hommes.)

DAGOBART. — Qui vive ?

LE SERGENT DE PATROUILLE. — Patrouille.

DAGOBART. — Avancez à l’ordre.

LE SERGENT. — Me v’là, Dagobart ; qu’est-ce que vous me voulez ?

DAGOBART. — Eh ben, et vous ?

LE SERGENT. — Quoi ?

DAGOBART. — Moi, je veux rien.

LE SERGENT. — Ni moi.

DAGOBART. — Vous devez dire le mot d’ordre.

LE SERGENT. — C’est-à-dire c’est vous.

DAGOBART. — Non, c’est vous.

LE SERGENT. — Eh bien, attendez, c’est… c’est un mot en ie… Non, non, un mot en are… C’est… c’est comme valeur.

BUZOT. — Un mot comme valeur, c’est peut-être courage ?

LE SERGENT. — Non, non, ça ressemblerait plutôt à France. Tâchez donc de vous en rappeler, vous autres.

MINCET, regardant le sergent. — Mais, tiens ! c’est M. Leblanc, dont je suis sa pratique pour la cannelle, qu’il est la mienne pour les bonnets.

LE SERGENT. — Eh ! tiens, c’est aussi M. Lenoir… — Bonjour, monsieur Lenoir. Madame votre épouse est donc pas accouchée ?

LENOIR. — Si fait, d’un garçon du sexe masculin.

MINCET. — Tiens ! vous voilà un héritier présomptueux. Je vous en fais mon compliment. Mais, dites donc, caporal, c’est tous des voisins.

DAGOBART. — Dès lors, messieurs, on se connaît, on n’est pas fait pour se vexer dans le service.

MINCET, donnant force poignées de main à la patrouille, qui se remet en marche. — Bonsoir, voisins !

LA PATROUILLE. — Bonne nuit, voisins !

MINCET. — Sacredié, bonne nuit ! à propos de ça que j’aurais pas mal envie d’aller me coucher.

BUZOT. — Et moi aussi.

POULARD. — Et moi, donc ?

RlGOLOT, battant la semelle, les mains dans sa culotte. — Allons nous coucher.

DAGOBART. — Dès lors, messieurs, pas de ça, respect à la discipline. D’aller se coucher sous les armes, c’est de l’insurrection.

MINCET. — Allons donc, mon petit monsieur Dagobart, vous voyez bien que le quartier est tranquille ; que c’est pas dans la rue aux Ours comme au Luxembourg[4]; que, dès lors, il n’y a rien là dedans qui soye de l’insurrection.

DAGOBART. — Mais, pendant que la garde nationale se couvre de gloire rue de Tournon, est-il bien de nous aller coucher ?

BUZOT. — Raison de plus. Dès l’instant qu’il y a du tremblement aux Pairs, il ne peut pas y en avoir rue aux Ours ; ainsi, allons nous coucher.

RlGOLOT. — Oui. (Malgré les prières et les contorsions du caporal, ces messieurs font leurs préparatifs de départ. Dagobart ne tarde pas à les imiter. On éteint les lumières du corps de garde ; on ferme la porte.)

POULARD. — Où mettrons-nous la clef ?

BUZOT. — Chez la fruitière.

POULARD. — Si le capitaine vient ?

MINCET. — Tenez, les autres, j’ai une idée ! (Il prend du charbon et écrit sur le mur du corps de garde : Capitenne, la claiait chée la fruitiaire den fasse. – On applaudit ; ces messieurs se quittent en se souhaitant bonne nuit.)

23 décembre 1830.

SI J’ÉTAIS RICHE

Il s’élève une question sur la nature des richesses, et, comme il n’est pas nécessaire de tenir les choses pour en raisonner, n’ayant pas un sol, j’écris sur la valeur de l’argent et sur son produit net.

(Le Mariage de Figaro, acte V, scène III.)

Si j’étais riche !… Il n’y a peut-être pas, dans le monde sublunaire, un individu, jeune ou vieux, laid ou beau, riche ou pauvre, qui n’ait répété, ne répète, ou ne doive répéter au moins vingt fois pour chacun des jours fugaces de son existence quelconque, cette courte mais expressive exclamation : Si j’étais riche !…

Oh ! c’est que cela veut dire tant de choses ! cela se comprend, de tant de manières ! C’est une véritable phrase diplomatique ; chacun la pense, la dit et l’interprète à sa guise. Il y a de tout dans ces trois mots : de l’amour, de la haine, de la débauche, de la tendresse ; il y a du sang, de l’assassinat, du parricide.

Le goddam de Figaro est moins profond !

Écoutez ce fils de famille. Il sort d’un infâme repaire ; il a vu fuir sous le râteau du croupier sa dernière pièce d’or ; écoutez-le grincer sur les degrés de l’escalier fatal. — Père, ton arrêt est prononcé !… Il a dit : « Si j’étais riche !… » — « Si mon père était mort ! » a-t-il pensé.

« Si j’étais riche !… » soupire cette jeune femme à qui son imprudent mari refuse un cachemire. Traduisez : « Si j’étais veuve ! »

« Si j’étais riche !… » Oh ! celui-là est terrible ! il tue plus de dix personnes à la fois ! C’est Gobseck, l’honnête usurier, qui calcule le nombre des têtes sur lesquelles il a placé des rentes viagères.

Mais quelles sont donc les limites de la richesse ? L’Écriture sainte, où l’on trouve tant de choses, nous dit bien : Initium sapientiæ timor Domini ; mais elle est muette sur ce sujet. C’est cependant une question bien curieuse que celle de savoir quand et comment un homme est et sera, a été ou ne sera plus riche. – Et aucune académie ne l’a jamais proposée !

La solution de cet important problème, je l’ai trouvée, la voici : L’appétit vient en mangeant.

Je suis roi de France (je suppose), j’entends un Laffitte, un Rothschild, ou tel autre gros argentier, laisser échapper le fatal souhait ; je réunis vite mon conseil, j’assemble autour de moi mes bonnes gardes nationales, et je me cramponne à la selle ; car, le cas échéant, cet homme-là en veut sans manque à mon hochet royal.

Douze sous pour boire et manger tant que le jour dure : ci 12 sous.

Deux sous pour payer son quart d’un grabat dans un chenil de la rue Mouffetard, quand vient la nuit : ci 2 sous.

Plus, deux sous de réserve pour subvenir aux frais d’habillement, de blanchissage et de maladie, aux menus plaisirs et aux caprices de l’amour : ci 2 sous.

Formant ensemble la somme de : 16 sous.

 

Constituent le budget et le bonheur quotidien du célèbre Boursicaut ; ce philosophe numéroté du faubourg Saint-Marcel n’en veut pas d’autres.

Ainsi donc, pour l’un, un trône !… pour l’autre, à peine un franc.

Quel est le sot qui a dit que le bonheur était un ? – Le bonheur est comme les femmes : toutes nous plaisent ; pas deux qui se ressemblent.

Ainsi devisant avec moi-même, j’arrivai.

C’était une maison singulière, un panorama, une vraie galerie physionomique, un bazar de figures, de fortunes et d’opinions… Femmes charmantes, femmes savantes, femmes innocentes, femmes prudes, femmes parvenues, femmes coquettes, auteurs, acteurs, orateurs, prosateurs, poètes, magistrats, avocats, diplomates, académiciens, agents de change, notaires, banquiers, classiques, romantiques, nobles, roturiers, gallicans, ultramontains, républicains, monarchistes, papistes, bonapartistes, carlistes, orléanistes, anarchistes, alarmistes, nouvellistes, feuillistes, libellistes, publicistes, journalistes, artistes, s’y voient, s’y coudoient, s’y choient, s’y rudoient, s’y festoient, s’y fourvoient, s’y foudroient, s’y tutoient, s’y plaisent, s’y déniaisent, s’y ennuient, s’y déchirent, s’y enrhument, s’y fâchent, s’y querellent, s’y disputent, s’y séduisent, s’y trompent, s’y flattent… Oh ! ma foi, prenez un dictionnaire, car que n’y fait-on pas, que n’y dit-on pas et que n’y voit-on pas, dans cette étonnante maison !

M. Alfred de Musset, l’amant de la lune, prétendrait que c’est une cave en fermentation, une julienne bouillante, ou mieux : un plat de pudding vivant ; c’est plus baroque et moins national.

De vous dire la beauté du vestibule et des degrés, les livrées des gens, la forme et l’éclat du salon, la physionomie des groupes, le nombre des bougies et des glaces, je sais bien qui s’en chargerait… à tant la feuille. Pour moi, je n’ai garde ! – Dans tout cela, je ne vis que la maîtresse du logis, que, dans ma préoccupation, je saluai de cette phrase indirecte qui me débordait de toutes parts :

— Si vous étiez riche ?

Le premier courtisan à qui La Fontaine demanda s’il avait lu Barruch, resta moins stupéfait d’abord… ; mais bientôt, en femme d’esprit qui voit la feinte inutile, et tout bas :

— Je ne recevrais pas tous ces gens-là.

Puis, se tournant vers un gros banquier, comme pour se venger sur un autre de l’embarras où je l’avais jetée :

— Quand vous serez riche, que ferez-vous ?

— Faillite, reprit-il froidement.

En moins de rien, l’indiscrète question vola de bouche en bouche, et les je ferais, je voudrais, et autres rimes conditionnelles en ais, articulées plus ou moins haut, s’entre-croisèrent avec une telle rapidité, qu’à grand’peine ai-je pu réussir à recueillir les réponses les plus saillantes.

— Je payerais mes dettes ! s’écria un jeune patriote de 1830, qui ne pense pas un mot de ce qu’il dit, et ne dit pas un mot de ce qu’il pense.

— J’en ferais ! riposta avec un voluptueux cynisme, et en secouant, par les convulsions d’un rire asthmatique, son jabot de malines enfumé, le vieux vicomte, squelette oublié de la cour de Louis XV.

— Je me retirerais dans mes terres ! grommela un habitant du noble faubourg, gentillâtre obstiné qui boude Louis-Philippe, et n’a rien oublié dans l’émigration, que sa fortune.

— Si j’étais riche, je ne le serais pas longtemps.

— Je serais roi !

C’étaient deux grands hommes dans leur genre. L’un a bu de l’eau du Jourdain, l’autre a voulu en boire.

— Vous seriez bien malheureux, reprit gravement un philosophe de vingt ans, vous n’auriez plus rien à désirer.

— L’amour s’achète-t-il donc ? demanda naïvement une jeune personne à une cantatrice du grand Opéra, que son fard excusa de ne pas rougir.

— Si j’étais riche, je ne serais pas saint-simonien, dit à l’oreille de son voisin un zélé partisan de la doctrine.

— Je m’en tiendrais à deux feuilles, la Quotidienne et la Révolution, ajouta un journaliste connu.

— Je ne compilerais plus de chroniques, dit un bibliophile.

— Je n’écrirais plus ! s’écrièrent à la fois quinze classiques et dix-sept romantiques.

— Ainsi soit-il ! répétèrent en chœur plusieurs voix, comme si la moitié de l’assemblée eût éternué.

Je continuai le cours de mes observations.

— Je serais fidèle et j’aurais un cachemire, disait la femme d’un sous-chef à mademoiselle O…

— Je n’aurais qu’un amant, repartit la belle confidente, avec une exquise sensibilité.

— Je voudrais être inamovible, fulminait un ex-procureur du roi.

— J’élèverais une statue à Jacotot, s’écria un docteur qui apprend en ce moment à faire des vers comme Casimir Delavigne et de la musique comme Rossini.

Je me mis à rire.

— Et toi, reprit-il d’un air piqué, car il me tutoie et me calomnie, tu dormirais ?

— Peut-être !

— Moi, dit avec bonhomie un grand garçon, qu’à la coupe de sa tête et de ses cheveux on eût pris pour feu l’abbé de l’Atteignant, si j’étais riche, j’en ferais part à mes parents, amis et connaissances.

Cette philanthropique balourdise excita dans l’assemblée un mouvement confus de pitié.

Un jeune artiste se pinça fortement la lèvre.

— Il taille son crayon, me dit à l’oreille un confrère en observations ; gare à ceux qui craignent les carreaux du grand magasin d’Aubert[5] !

— Et, vous docteur Paradoxe ? dis-je enfin à M. de B…, qui, comme nous, fréquente cette maison depuis longtemps, parlant peu, écoutant beaucoup, regardant plus encore.

— Moi ? reprit-il avec un abandon spirituel. Ma foi, moi, je voudrais être pauvre – si j’étais riche !

— Ô bonheur d’être milliforme et multiface, va !

Ce furent les premières et les dernières paroles qu’Odry prononça de la soirée.

23 décembre 1830.

ENTRE-FILETS

I

UNE LECTURE DU MESSAGER DES CHAMBRES

Cinq heures du soir. – Un gros monsieur entre dans un cabinet littéraire.

— Madame, je voudrais le Messager, s’il vous plaît ?

— Mais, monsieur, il n’est pas encore arrivé ; il n’est que cinq heures : la séance de la Chambre des pairs n’est même point terminée.

— Est-ce que cela doit retarder beaucoup le Messager, madame ?

— Au moins le temps de l’imprimer. Il sera ici à huit heures.

— Ah ! alors, je vais l’attendre.

Et le gros monsieur va s’asseoir sur une banquette, où il joue avec ses pouces et sa canne à pomme.

Huit heures. – Arrivée du Messager ; la foule avide des lecteurs se précipite sur la feuille humide, et le gros monsieur, retourné à sa place pour attendre une vacance, s’endort.

Neuf heures. – Scandale universel causé par les ronflements perturbateurs du gros monsieur.

LA DAME DU COMPTOIR, le réveillant. — Monsieur !… monsieur !… on ne ronfle pas ici.

— Ah !… mais, au moins, laissez-moi dormir, s’il vous plaît, madame ! Je vous promets que je ne ronflerai plus.

Onze heures du soir. — Monsieur !… monsieur !… réveillez-vous donc ! voilà qu’on ferme le cabinet ; il n’y a plus personne.

LE GROS MONSIEUR, se réveillant. — Ah ! merci bien, madame. Voilà six sous pour ma séance. Demain, voudrez-vous, s’il vous plaît, avoir l’obligeance de me garder un Messager ? car, hier, j’ai encore pas pu le lire ; mais aussi je viendrai de meilleure heure demain…

II

LES ÉTRENNES

C’est une bien belle institution que celle qui fixe, à heure et à jour dits, la mesure de l’épanchement, et l’échange, le déplacement, le transport d’une masse de cadeaux ; mais cette institution, jadis sensée, lorsque le premier jour de l’an était une occasion de tribut pour les peuples envers les rois, est aujourd’hui dégénérée au profit des marmots et des bonnes d’enfants.

Trois époques distinctes composent, chez l’homme, la vie des étrennes ; l’enfance, qui en reçoit ; l’adolescence, qui n’en reçoit ni n’en donne ; la vieillesse, qui en donne et n’en accepte plus. Là, comme partout, il y a néanmoins des exceptions : et ceux qui, par calcul, offrent toujours, pour toujours recueillir ; et ceux que la fin de chaque décembre voit s’absenter pour nécessités annuellement régulières.

Sans discuter ici l’avantage ou le ridicule d’un pareil usage, nous nous contenterons de citer quelques-unes des étrennes offertes cette année :

À M. de Kergorlay, une petite palme de martyr en angélique.

À M. Villemain, une Histoire d’Angleterre.

Au maréchal Soult, un réveille-matin.

À M. Mérilhou, un chasseur tout équipé.

Au prince de Talleyrand, une paire de béquilles.

À M. Dupin, une paire de souliers neufs.

Au général Sébastiani, un bâton de maréchal en sucre d’orge.

À M. Jars, une plume d’oie.

À M. de Lameth, une perruque.

À dom Miguel, une petite guillotine en chocolat.

À M. Madier de Montjau, une affiche.

À M. de Fitzjames, un écu de cinq francs.

À M. de Chantelauze, un jeu d’échecs.

À M. Ponchard, un filet de voix.

À la Chambre, un recueil de ses décisions.

À M. Guizot, une petite doctrine en sucre candi.

À plusieurs personnages bien connus, un exemplaire de la Caricature.

III

LES HORLOGES VIVANTES

L’humble fantassin forcé, par ses affaires ou par désœuvrement, de voyager dans Paris, y rencontre certaines personnes qui se promènent sur les boulevards, dans les passages ou à travers les rues, comme si elles étaient soumises aux lois d’un système planétaire. Les figures de ces inconnus forment un zodiaque humain qui accomplit ses révolutions diverses dans la capitale, avec une céleste exactitude.

Vous les voyez, aux mêmes heures, errants au Palais-Royal, immobiles à Tortoni, roulant rue Vivienne, ou placés au balcon d’un théâtre. Insensiblement, vous prenez ces gens en haine ou en affection. Vous cherchez à deviner leur vie. Leurs traits et les singularités de leur marche restent dans la mémoire. Vous connaissez leur démarche, leur canne, leur cravate ; et alors, ils deviennent pour vous soit un texte fécond de pensées qui vous poursuivent quand vous les voyez, soit des meubles citadins qui vous manquent quand vous ne les rencontrez plus.

Chaque quartier de Paris a ses habitués, qui en sont, en quelque sorte, l’ornement, et qui lui donnent une physionomie. Il y a tel marchand de bas, tel vieux général, dont les têtes vous sont familières, que vous avez expliquées ; et, quand vous les perdez, elles vous font faute. C’est ainsi que j’ai maudit le guerroyant Nicolas, en apprenant le départ d’une princesse russe, dont je m’étais fait un besoin moral. Elle avait une figure blanche qui me ravissait. Sans elle et sans sa calèche, il n’y avait pas de boulevards pour moi ; elle était le boulevard lui-même…

30 décembre 1830.

UNE VUE DE TOURAINE

En quittant le dôme vert des noyers sous lesquels la porte de la Frillière est cachée, notre voiture fut entraînée avec une telle rapidité, qu’en moins d’une minute nous arrivâmes au pont bâti sur la Cise à son embouchure dans la Loire. Notre équipage s’arrêta là, car un trait venait de se briser.

Ainsi, par un effet du hasard, nous eûmes le loisir de contempler, un peu plus longtemps que nous ne l’eussions fait en passant, un des plus beaux sites que présentent les rives prestigieuses de la Loire.

À droite, nous embrassâmes d’un regard toutes les sinuosités décrites par la Cise, qui se roule, comme un serpent argenté, dans l’herbe des prairies les plus opulentes, et auxquelles les premières pousses du printemps donnaient alors les vives couleurs de l’émeraude.

À notre gauche, la Loire nous apparut dans toute sa magnificence. Les innombrables facettes de quelques roulées, produites par une brise matinale un peu froide, réfléchissaient les scintillements du soleil sur les vastes nappes que déploie cette majestueuse rivière. Puis, çà et là, des îles verdoyantes se succèdent dans l’étendue des eaux comme les chatons d’un collier. De l’autre côté du fleuve, les plus belles campagnes de la Touraine déroulent leurs trésors à perte de vue ; car l’œil n’a, dans le lointain, d’autres bornes que les collines du Cher, dont les cimes, chargées de châteaux, dessinaient en ce moment des lignes lumineuses sur le transparent azur d’un beau ciel.

À travers le tendre feuillage des îles, au fond du tableau, Tours semble, comme Venise, sortir du sein des eaux ; et les campaniles gris de sa vieille cathédrale s’élancent dans les airs, où ils se confondaient alors avec les créations fantastiques de quelques nuages blanchâtres.

Mais, un peu au delà du pont sur lequel notre voiture était arrêtée, nous aperçûmes devant nous, et tout le long de la Loire jusqu’à Tours, une chaîne de rochers qui, par une fantaisie de la nature, paraît avoir été posée pour encaisser le fleuve. Cette longue barrière, dont la Loire semble vouloir ronger la base, présente un spectacle qui doit toujours faire l’étonnement du voyageur. En effet, le village de Vouvray se trouve comme niché dans les gorges et les éboulements de ces rochers qui commencent à décrire un coude en cet endroit ; et, depuis Vouvray jusqu’à Tours, cette chaîne de montagnes, dont les anfractuosités ont quelque chose d’effrayant, est habitée par une population de vignerons. En plus d’un endroit, il n’y a pas moins de trois étages de demeures creusées dans le roc, et réunis par de dangereux escaliers taillés dans la pierre blanche. Au sommet d’un toit, une jeune fille en jupon rouge court à son jardin. La fumée d’une cheminée s’élève entre les sarments et le pampre naissant d’une vigne. Des closiers labourent leurs champs perpendiculaires. Une vieille femme, tranquille sur un quartier de la roche éboulée, tourne son rouet sous les fleurs d’un amandier, et regarde passer les voyageurs à ses pieds, en souriant de leur effroi ; car elle ne s’inquiète pas plus des crevasses du sol que de la ruine pendante d’un vieux mur, dont les assises ne sont plus retenues que par les tortueuses racines d’un manteau de lierre. Le marteau des tonneliers fait retentir les voûtes de caves aériennes. Enfin, la terre est partout cultivée et partout féconde, là où la nature avait refusé de la terre.

Aussi rien n’est-il comparable, dans le cours de la Loire, au riche panorama que la Touraine présentait alors à nos yeux. Le triple tableau de cette scène, dont les aspects sont à peine indiqués, procure à l’âme un de ces spectacles qu’elle inscrit à jamais dans son souvenir ; et, quand un poète en a joui, ses rêves doivent souvent lui en reconstruire fabuleusement les effets romantiques.

Au moment où notre voiture parvint sur le pont de la Cise, une douzaine de voiles blanches apparurent entre les îles de la Loire et donnèrent une nouvelle harmonie à ce site merveilleux. La senteur des saules qui bordent le fleuve ajoutait de pénétrants parfums au goût de la brise humide ; les oiseaux faisaient entendre leurs mélodieux concerts ; et le chant monotone d’un gardeur de chèvres y joignait une sorte de mélancolie, tandis que les cris des mariniers annonçaient une agitation lointaine. De molles vapeurs, capricieusement arrêtées autour des arbres de ce vaste paysage, y imprimaient une grâce indéfinissable. Enfin, c’était la Touraine dans toute sa gloire, le printemps dans toute sa splendeur.

1830.

LA PIÈCE NOUVELLE
ET
LE DÉBUT

Un foyer d’acteurs dans un théâtre de Paris. Le premier plan est animé par quatre figures vivantes, dont un mâle et trois femelles.

Suit leur signalement :

Le Mâle a nom LEBEL sujet précieux de cinq pieds onze pouces, avec un nez proportionné, renommé pour la beauté de son cou-de-pied. Il eut jadis une vogue colossale dans le rôle du petit page de Figaro. M. Lebel n’est pas de ces artistes, pétris de sottise et d’amour propre, qui mendient l’éloge sous les dehors imposteurs d’une modestie menteuse. M. Lebel convient franchement qu’il a, lui Lebel, de l’originalité, du mordant, de la verve, du naturel, etc., etc., etc… Moi, j’aime M. Lebel.

Première Femelle : MADEMOISELLE DEJAZON. – Actrice diaphane, impalpable, mais non imperméable, favorisée de trois pieds de haut sur un pouce de circonférence. Elle est enrôlée pour les reines, les impératrices, les sultanes et généralement toutes les belles femmes quelconques. – Mademoiselle Dejazon est douée d’une sensibilité exquise ; elle sue d’un rien, et l’eau-de-vie l’incommode… Ô bienfaits de l’éducation !… M. le directeur a des bontés pour elle.

Deuxième Femelle : MADEMOISELLE ADELINE. – Joue les ingénues et aime à folâtrer. – Elle a eu quinze ans sous le Directoire ; aujourd’hui, elle en a vingt-deux et elle dit en soupirant : « Dieu ! comme on vieillit !… » Tous les journaux assurent qu’elle promet de faire une charmante actrice en étudiant encore quelques années. Mais la petite Adeline étudier ! Peste ! Elle étudiera plus tard ; laissez-la, elle veut jouer ; elle est d’une gaieté étourdissante, elle chiffonne les cravates des messieurs, elle leur pince les joues, elle leur tire les moustaches, et puis elle rit aux éclats, puis ensuite elle boude, puis elle casse son peigne, elle effeuille des roses, et puis elle rit, elle rit toujours… Dieu ! qu’elle est enfant !

Troisième Femelle : MADEMOISELLE SOPHIE BÉRANGER. – Débutante, elle a plusieurs vices essentiels, tels que dix-huit ans, des yeux bleus, des cheveux noirs, une peau blanche, une petite bouche, un très petit pied, etc… Mademoiselle Sophie rougit quand les messieurs la regardent, elle baisse les yeux. C’est une fille sans usage. Elle ne sort qu’avec sa mère ! C’est une petite sotte. Elle n’a pas voulu embrasser le jeune premier à la répétition… Je hais mademoiselle Sophie.

LEBEL, à mesdemoiselles Dejazon et Adeline. — Bonjour, mes anges ! (Il essaye de pincer gracieusement la taille de mademoiselle Dejazon, qui fuit et s’évapore sous sa main en fredonnant un juron moral.)

MADEMOISELLE DEJAZON, d’un ton aigrement noble. — Allons, pas de bêtise ; on ne touche pas ; à bas les pattes ! (Lebel persiste en pirouettant gracieusement sur son cou-de-pied.) Mais laissez-moi donc, vous me sciez !

MADEMOISELLE ADELINE, en brodant. — C’est vrai, que ces hommes sont embêtants. (Riant.) Mauvais sujet, finissez donc ! (Elle lui tire les cheveux en folâtrant.)

LEBEL, à mademoiselle Dejazon. — C’est sans doute le début de ce soir qui nous donne de l’humeur ?

MADEMOISELLE DEJAZON. — Oh bien, par exemple ! ça n’en vaut pas la peine.

LEBEL. — Vous croyez ? Elle obtiendra pourtant un fameux succès, la jolie petite !…

MADEMOISELLE ADELINE. — N’est-ce pas une horreur de la part d’un directeur, de sacrifier les premiers talents à une petite mijaurée sans usage qui ne sait pas dire deux ?

MADEMOISELLE DEJAZON. — Et qui rougit devant les hommes.

MADEMOISELLE ADELINE. — Et qui ne sait pas s’habiller.

MADEMOISELLE DEJAZON. — Et qui veut paraître novice.

MADEMOISELLE ADELINE. — Ça crie vengeance !

MADEMOISELLE DEJAZON. — Il faut la faire tomber : conspirons !

MADEMOISELLE ADELINE. — Oh ! oui, j’aime tant à conspirer ! je n’ai fait que cela cet hiver avec M. Jules.

MADEMOISELLE DEJAZON, en minaudant gracieusement. — Monsieur Lebel, voulez-vous conspirer avec nous ?… Vous serez bien gentil.

MADEMOISELLE ADELINE, lui sautant au cou et lui dénouant sa cravate. — Oh ! oui, vous serez bien mignon.

LEBEL, reniflant la volupté. — Allons, méchante, je le veux bien. Je vous promets de la faire tomber de telle façon qu’elle ne s’en relèvera jamais… Mais c’est à une condition.

LES DEUX DAMES, à la fois. — Oh ! dites, dites ! laquelle ?

LEBEL, à demi-voix à mademoiselle Dejazon. — Vous savez que j’ai une lettre de change à acquitter après-demain ! Si vous vouliez, votre agent de change pourrait solder ; et puis mon manteau qui est chez notre tante ! Ça coûterait si peu de chose… Vous n’auriez qu’à… (Il lui parle à l’oreille.)

MADEMOISELLE DEJAZON, souriant. — Allons, espiègle, on ne peut rien vous refuser, c’est convenu… Mais comment allez-vous vous y prendre ?

LEBEL. — Mesdames, cela me regarde ; laissez-moi faire, je réponds de tout, et vous rirez bien. (Il se sauve.)

MADEMOISELLE ADELINE. — Que diable va-t-il faire ?

MADEMOISELLE DEJAZON. — Je n’en sais rien, mais je suis sûre qu’il réussira. Cette pauvre petite Sophie, comme elle va pleurnicher ! Ah ah ah ! Ma foi, tant pis, elle le mérite bien.

MADEMOISELLE ADELINE. — Aussi, pourquoi vient-elle sur nos brisées ?

Le lendemain de cette touchante scène d’intérieur, on lisait dans tous les journaux :

« La débutante a obtenu un succès complet, et M. Lebel a été sifflé, M. Lebel a été hué, M. Lebel a été conspué ; c’est qu’au milieu de la pièce nouvelle, et, pour dépayser la débutante, M. Lebel s’est avisé de débiter une tirade du Mariage de Figaro ; M. Lebel s’est mis à jouer le rôle du petit page, et le public a accueilli avec des haros l’espièglerie de M. Lebel. »

Ô malheureux Lebel ! recueillir des huées, perdre les bonnes grâces du public, la confiance de ces demoiselles, ton manteau, ton argent, ta réputation ; friser Sainte-Pélagie, et tout cela dans une soirée !

10 février 1831.

UNE CHARGE DE DRAGONS

La vie que mènent les officiers, dans certaines garnisons de province, est aussi uniforme que possible. Un café qu’ils adoptent devient leur rendez-vous ordinaire pour les soirées. Tout bourgeois y est fort mal reçu et devient pour ainsi dire la victime de quelque plaisanterie. On y passe en revue les personnes de la ville, on médit des femmes que quelques indiscrets nomment, au risque de les compromettre ; à part cela, l’ennui y est complet et la monotonie parfaite.

C’était précisément l’état dans lequel étaient les officiers tenant garnison à Carcassonne, lorsque l’un d’eux, Renaud, sous-lieutenant, entra un matin au café avec un petit monsieur, porteur d’un gros nez et d’un énorme ventre, le tout monté sur des jambes courtes et enveloppé dans un bizarre costume de voyage. Ils s’assirent, et le petit homme demanda gravement au garçon deux tasses de café.

Deux ou trois officiers qui se trouvaient là commençaient déjà à rire entre eux de la tournure toute bourgeoise du pékin, – puisqu’à en croire M. Dupin, on appelait ainsi, avant la Révolution, tout citoyen sans colback.

— Je suis sûr que j’ai vu monsieur à Pontoise, dit Rouzé, l’un d’eux, en s’avançant vers la table où étaient assis les deux arrivants.

— Non, monsieur, non, pas à Pontoise, répondit Durandin (c’était le nom du petit bonhomme) en souriant d’un air fort satisfait ; si j’ai eu l’honneur d’être vu par monsieur, ce ne peut être qu’à Gisors…, que je quitte pour la première fois de ma vie, continua-t-il en poussant un soupir.

— Parbleu ! c’est cela, à Gisors ! où diable ai-je été dire à Pontoise ? Certainement, c’est à Gisors : je me souviens bien de la figure de monsieur, il a une de ces figures qu’on n’oublie pas.

— Vous êtes bien bon, monsieur, dit Durandin en se levant pendant que Rouzé se retournait pour rire.

— Rouzé, dit Renaud, je dois te prévenir que monsieur est un de mes amis nouvellement arrivé de Gisors, qu’il m’est recommandé, et je te prie de finir tes mauvaises plaisanteries, car l’insulter, c’est me blesser aussi.

— Mauvaises plaisanteries n’est pas le mot, mon cher l’emporté ; j’ai vu monsieur à Gisors, et je veux embrasser une vieille connaissance.

En disant cela, Rouzé serrait Durandin à l’étouffer.

Enfin, il le lâche, rouge comme une écrevisse cuite, en se sentant rudement poussé par Renaud, avec qui il se dispute, pendant qu’un autre officier s’avance vers Durandin, qui était tombé sur un tabouret et répétait en se tâtant les côtes :

— Diable d’homme, je suis sûr que j’en ai au moins une ou deux de brisées… Pourquoi suis-je venu à Carcassonne !

Le militaire lui assure que Rouzé s’amuse à ses dépens, et qu’il doit en demander raison.

— Oui, certainement, reprend Durandin, parce qu’on a vu les gens à Gisors, – bien jolie petite ville, du reste ! – est-ce une raison pour les serrer à les étouffer ? s’il n’en a pas d’autre à donner, ce n’est pas la peine de lui en demander.

— Monsieur te demande raison d’une pareille conduite, crie l’officier en courant à Rouzé, et tu ne peux t’y refuser.

— Quelle est votre arme, monsieur ? dit Rouzé se tournant aussitôt vers Durandin, que Renaud regardait, tout étonné de voir faire une pareille proposition.

— Mon arme ?… Mais je n’en ai pas, répond Durandin en se tâtant, je n’en ai pas ; de quelle arme monsieur veut-il parler ?

On lui explique le mot raison, qu’il ne comprenait pas du tout techniquement ; on lui persuade qu’il est impossible de reculer, que l’honneur de Gisors, qu’il représente, se trouve même engagé, et, pendant que l’on tient Renaud écarté, on convient de l’heure et du rendez-vous.

— Pourquoi suis-je venu à Carcassonne ! répétait Durandin en se promenant auprès des ruines d’une petite cabane sur une pelouse assez étroite, à un quart de lieue de la ville, et qui était l’endroit du rendez-vous. Il n’arrive pas ! Sous prétexte que cela pourrait lui faire tort à son régiment, il n’a voulu aucun témoin et m’a surtout prié de ne pas emmener ce Renaud, qui, du reste, a l’air assez bon enfant… Cependant, il est camarade de l’autre ; peut-être que… Pourquoi diable suis-je venu à Carcassonne !

Enfin, Rouzé paraît avec d’énormes pistolets qui font un désagréable effet sur son partenaire.

— Je suis désolé, monsieur, d’avoir tant tardé ; la nuit approche…

— C’est vrai, nous pourrions, si vous vouliez, remettre à demain la partie ? dit Durandin enchanté de gagner du temps.

— La nuit approche, continue Rouzé, il faut nous dépêcher.

En effet, la nuit tombait, et le brouillard qui couvrait la ville laissait seulement apercevoir quelques lumières, quand Rouzé, tout en disant de se hâter, fut prêt. Durandin n’était pas pressé : il eût préféré qu’on ne se vît plus du tout ; mais son adversaire, s’effaçant de son mieux, lui dit que, comme insulté, il devait tirer le premier.

La pulsation archiprécipitée des artères du malheureux Durandin, plutôt que l’envie de se défaire d’un homme qui en voulait à sa vie, lui firent lâcher la détente de l’arme qui tremblait dans sa main ; mais le hasard le servit mieux que son adresse, et, le coup parti, Rouzé tomba frappé.

Désolé de son bonheur, en voyant son rival rouler à terre en se débattant, Durandin courut à lui pour lui faire prendre un peu de liqueur, dont il avait eu la précaution de se munir. Après en avoir humé quelques larges gouttes, le blessé lui dit d’une voix mourante :

— Je suis si coupable, monsieur, que je n’ose espérer de vous mon pardon… Ma blessure est mortelle, je le sens… Mais il me serait bien pénible de partir sans revoir mes amis… Si vous pouviez…

— Certainement, brave jeune homme ! dit Durandin tout en pleurs, certainement, je vais courir les chercher.

— Quoi ! pouvez-vous m’abandonner dans cet état ? Voulez-vous donc, en revenant, ne retrouver qu’un cadavre ? Si j’osais vous prier… Peut-être qu’en m’aidant à marcher… Mais non, il m’est impossible de faire un pas, je suis trop faible.

— Je vais essayer de vous porter, lui dit Durandin.

Et, après bien des efforts pour le charger sur ses épaules, il s’achemina vers la ville en répétant tout bas :

— Pourquoi diable suis-je venu à Carcassonne ! Pour mon début, je tue un officier de cavalerie légère, et il est lourd comme un gendarme !

C’est qu’en effet le moribond était fort pesant, et ses longues jambes éperonnées, qui battaient dans celles de Durandin, rendaient la marche de celui-ci singulièrement pénible. Après un court trajet, la fatigue l’obligea à se reposer un instant ; mais, sur de nouvelles plaintes du blessé dont les convulsions devenaient effrayantes, il le reprit et le porta trente pas plus loin, où il fut encore obligé de le lâcher.

Enfin, après bien des peines et bien des haltes, ils ne se trouvèrent plus qu’à une petite distance de la ville. Le pauvre Durandin, aussi harassé que sa victime, haletait à faire trembler le feuillage.

— Ô homme bon, sensible et généreux, dit d’une voix éteinte l’officier de dragons, je ne veux pas abuser plus longtemps de votre vertueux courage ; laissez-moi ici, et je crois qu’en courant chercher mes amis, vous arriverez encore avant que mon âme, errante sur mes lèvres, se soit envolée… Courez, courez vite ! vous les trouverez sans doute au café.

Et Durandin, déjà en nage, part haletant pour arriver à temps.

— Que vais-je leur dire ? se demandait-il en arpentant les rues de Carcassonne, tenant son ventre et essuyant son front. Que résultera-t-il d’un pareil début ? Peut-être beaucoup de désagrément pour moi, naturellement si paisible ! Aussi pourquoi suis-je si adroit ! Et surtout pourquoi suis-je venu à Carcassonne !

En disant cela, le malheureux Durandin ouvrait la porte du café, l’œil en larmes et l’air fort contristé, comme doit le paraître tout honnête homme qui vient confesser un homicide. Mais quelle fut sa stupéfaction, jugez-en, quand il aperçut devant lui, qui ? le mystificateur Rouzé, lequel, après s’être fait porter tout un quart de lieue par l’obligeant Durandin (de Gisors), avait gagné plus lestement que lui le café, pour l’y recevoir au milieu des éclats de rire de la compagnie.

17 février 1831.

UN IMPORTUN

C’est un vilain être, un être bien désagréable qu’un importun.

Depuis que je suis au monde, je me demande chaque jour, avant déjeuner, dans quel but utile le divin Créateur de toute chose a pu créer les serpents à sonnettes, les punaises et les importuns.

L’importunité n’est souvent que le résultat des circonstances imprévues par les esprits les plus comme il faut. Ainsi, telle chose ou tel individu charmait hier et déplaît aujourd’hui. Cependant, ni l’une ni l’autre n’ont cessé d’être charmants ; les dispositions appréciantes ont seules changé à leur égard.

N’attaquons donc point l’importun accidentel : tout haïssable qu’il est, chacun l’a été, l’est ou le sera. C’est tout simple : il faudrait ne rien vouloir, ne rien faire et de tout s’abstenir pour n’être jamais coupable de ce crime de lèse-société. – L’amant trompé est importun pour sa maîtresse, le solliciteur l’est pour le ministre, le créancier pour son débiteur, le malheureux pour le philanthrope, Jean-Peuple pour les gens qu’il a obligés.

Mais il est une classe d’importuns-nés, en fonctions permanentes, plantés à travers le monde comme bâtons à travers roues, qu’il est du devoir de la civilisation de ne point épargner.

L’importun est matériel comme chair humaine en lingot. Il questionne peu, parle beaucoup, articule la sentence, exploite l’emphase et scande chaque phrase par un geste à effet. L’importun a un habit noir, un jabot et des breloques, quelquefois des lunettes, toujours des souliers et un parapluie. Prendre une prise à certains passages d’un discours est pour lui une combinaison oratoire.

Il arrive ordinairement pendant qu’on met le couvert, de façon à dîner avec vous, ou au moins à vous empêcher de dîner.

Rien d’importun, pour un importun, comme la concurrence d’un autre importun.

Comment tolérer froidement de pareilles contrefaçons de l’homme civilisé ! Impossible cependant de faire une Saint-Barthélemy d’importuns. Guerre donc à ces parias de la conversation ! Que la gaieté la plus vagabonde déroute leurs symétriques discours et qu’au moins leurs travers prétentieux, tournant au profit de la commune joie, récréent la société qu’ils consternent.

Il y a quelques jours, j’arrive dans une maison habituellement très gaie, ornée de quatre jeunes personnes très rieuses – en ce qu’elles ont de belles dents – et à qui je procure le plaisir de les faire voir souvent, parce que je suis assez jovial de nature. À mon grand étonnement, le silence le plus parfait régnait dans le salon. Muets, mes quatre petits amours brodaient tranquillement dans un coin, tandis que la mère soutenait seule la conversation avec un de ces êtres intitulés importuns.

Ma préférence ne fut pas incertaine un moment ; après les saluts d’usage, j’allai m’asseoir auprès des charmantes poulettes aux belles dents, tandis que le monsieur reprit gravement le discours qu’il disséquait avant mon arrivée.

— Qu’est-il donc survenu de sinistre aujourd’hui ? demandai-je à basse voix. Pourquoi cet air anéanti ? Serait-il arrivé quelque malheur ? M. Fox serait-il malade ?

— Oh ! non, Dieu merci ! me répondit en souriant Claire aux blonds cheveux, non ; mais ne voyez-vous pas M. Rignard qui cause avec ma mère ? Voilà deux heures qu’il pérore ; il nous avait presque endormies, et je crois qu’il en arrive autant à maman.

— N’est-ce que cela, mes chers petits cœurs ? mais nous allons y mettre bon ordre. Voulez-vous que nous le renvoyions le plus honnêtement du monde ?

Et aussitôt quatre petits oui bien aigus, bien gentils, m’attaquant les oreilles, me prouvent que je ferai là quelque chose de fort méritoire.

Alors, nous nous rapprochons insensiblement, et je prends part à la conversation pour soulager cette pauvre maman Derbal, sur qui, en effet, le soporifisme commençait à opérer. Notre importun, rejetant sur une ondée du mois capricieux où nous sommes l’indiscrétion qui le faisait se trouver là à l’heure du dîner, racontait comment « les torrents d’une pluie battante, frappant les vitraux de ses appartements, l’avaient obligé à différer jusque-là la présentation de ses devoirs respectueux ».

Depuis deux heures déjà qu’il parlait, le corps droit, le nez en l’air, tenant son chapeau d’une main et son jabot de l’autre, il n’avait pas encore changé de position, lorsque, se tournant toujours vers madame Derbal, il leva enfin une jambe dans l’intention de la croiser sur l’autre. À ce mouvement, je dis tout bas à mes compagnes silencieuses :

— Levez-vous donc, mesdemoiselles ; M. Rignard qui s’en va !

Et déjà j’avais quitté mon siège.

Une satisfaction électrique met aussitôt les demoiselles debout, et toutes quatre de faire la révérence à mon importun, toujours assis gravement. Le bruit réveille madame Derbal ; voyant tout le monde en l’air, elle s’empresse de se mettre sur pied, en bégayant quelques adieux ; ce peu de mots expliquent à M. Rignard la cause de cette subite spontanéité : confus de perdre ainsi la parole par un malentendu qu’il ne conçoit pas, il se lève enfin à son tour, l’œil hagard et le teint coloré. Armé déjà de son parapluie et de son chapeau, dans son trouble, il tient encore sa chaise à deux mains, et, dans cet équipage, il se retire à reculons, sans pouvoir prononcer un mot, et sans non plus que tout le comique de cette scène permette aux demoiselles de la maison de faire autre chose que l’accompagner en souriant.

Tout allait fort bien ainsi. M’applaudissant de mon joli stratagème, j’avais fait une pirouette, et, devant la glace, je réparais le désordre de mes cheveux. Tout à coup, j’entends derrière moi un bruit effroyable, suivi de cris perçants. Un saut de surprise faillit me faire briser glace, pendule et candélabres, et, en me retournant, je vois M. Rignard étendu sur le dos, un guéridon et son cabaret sur le ventre, avec accompagnement de chaise, parapluie, perruque et chapeau par terre à ses côtés, tandis que M. Fox, effrayé, lui lutine agréablement les oreilles.

Marchant toujours à reculons, suivi de tout son attirail, troublé par la honte, aveuglé par la rougeur, il était ainsi arrivé dans sa retraite au milieu du salon, et, là, une vigoureuse révérence à la Rignard avait renversé importun, chaise, chapeau, guéridon, perruque et cabaret. Et les dames de s’écrier, et moi d’appeler à tout rompre, et gens d’accourir, et chien d’aboyer.

M. Rignard était rageur, et, dans sa colère, il se vengeait sur Fox, qui lui rendait force coups de dents.

À ce douloureux spectacle, les dames se remirent à jeter les hauts cris, et moi de faire chorus, tandis que les valets riaient à bien gagner leurs gages. C’était un vacarme à ne rien entendre, véritable scène de cabaret, et, si l’on ne m’avait pas vu, j’aurais volontiers renversé lit, commode et secrétaire pour augmenter la fête.

Enfin, on sépare les deux combattants, on relève le guéridon, on ramasse les débris du cabaret et on en congédie la plus grosse pièce. Le calme un peu rétabli, on se réjouit de ce que l’importun ne reviendrait plus pour ne point réparer par quelque cadeau le désastre de cette malheureuse séance ; et moi, bonne âme, s’il en fut oncques, j’assure que, si les importuns étaient tous aussi aimables que le voluptueux Rignard, je rechercherais volontiers leur société.

17 mars 1821.

INCONVÉNIENTS DE LA PRESSE
EN

MATIÈRE DE COQUETTERIE

LA MARQUISE DE VlEILLEBELLE, coquette sur le retour. — Ah ! c’est vous, chère comtesse ! je suis ravie de vous voir !… j’étais vraiment inquiète…

LA COMTESSE, jeune et jolie femme. — Quelle bonté !… Combien je suis honteuse de ma négligence ; mais des tracas, des contrariétés… Mon mari est d’une exigence !… Je vous conterai cela une autre fois, car, pour le moment, je ne me sens pas le courage de me désoler.

LA MARQUISE. — Vous n’ignorez pas, chère amie, l’intérêt sincère que je prendrai toujours…

LA COMTESSE, lui serrant affectueusement la main. — Bonne Paméla !… je n’ai jamais douté de votre dévouement.

LA MARQUISE. — Les jeunes femmes ont tant de chagrins à supporter aujourd’hui !… On nous néglige, on nous tourmente, et…

LA COMTESSE. — Eh bien, n’allons-nous pas nous attendrir !… moi qui venais vous faire part de l’aventure la plus plaisante…

LA MARQUISE. — Qu’est-ce donc ?

LA COMTESSE. — Je tiens le fait de Saint-Elme, qui en a été témoin, cette nuit, au bal de madame Danceny. Ah ! cette pauvre baronne de Surannin !… c’est à en mourir.

LA MARQUISE. — La baronne ? Que lui est-il donc arrivé ? est-ce son râtelier… ?

LA COMTESSE. — Oh ! non…

LA MARQUISE. — Peut-être son tour ?…

LA COMTESSE. — Non plus.

LA MARQUISE. — Alors, c’est sa… ?

LA COMTESSE. — Vous n’y êtes pas encore.

LA MARQUISE. — Le voile mystérieux dont elle a toujours recouvert la date fatale ?

LA COMTESSE. — Précisément !… il est enfin déchiré !

LA MARQUISE, déclamant. — Le voilà donc connu, ce secret… (À part.) Grand Dieu ! quand je songe qu’il pourrait m’en arriver autant, mon sang se glace.

LA COMTESSE, d’un ton solennel. — Cinquante ans, ma chère.

LA MARQUISE. — Cinquante ans ! Juste ciel !… Concevez-vous qu’une femme puisse avoir cinquante ans ?

LA COMTESSE. — Je vous le demande…

LA MARQUISE. — C’est incroyable… Ah ! chère comtesse, je n’y arriverai jamais.

LA COMTESSE, à part. — Il y a trois ans qu’elle peut l’assurer.

LA MARQUISE. — Le chagrin me tuerait auparavant… Heureusement, nous n’en sommes pas là… Mais comment est-on parvenu… ?

LA COMTESSE. — Vous savez que cet étourdi de Charles, dont la baronne a fait manquer le mariage avec Adèle, avait juré de s’en venger et de découvrir le secret qu’elle prenait tant de soin à cacher, dût-il perdre les yeux à fouiller dans les poudreuses chroniques ?

LA MARQUISE. — Je n’ai jamais approuvé cet acharnement de M. Charles, et peut-être a-t-on trop d’indulgence pour ce jeune homme.

LA COMTESSE. — Faudrait-il donc montrer tant de sévérité pour quelques espiègleries ?

LA MARQUISE. — Il se permet parfois…

LA COMTESSE. — D’embarrasser quelques coquettes surannées par ses indiscrétions. Mais c’est charmant !

LA MARQUISE, s’efforçant de rire. — Ah !… ah !… certainement, certainement, c’est charmant… Aussi n’est-ce pas là ce qui me déplaît en lui… Je suis trop désintéressée dans cette question : ce n’est pas à trente-quatre ans…

LA COMTESSE. — Eh quoi ! vraiment, ma chère, vous auriez déjà trente-quatre ans ?

LA MARQUISE. — Hélas ! oui.

LA COMTESSE, ironiquement. — J’admire votre franchise… Mais ce n’est pas cet âge que je vous donnerais.

LA MARQUISE. — Que voulez-vous ! à quoi sert de le cacher ?… qui se croyait plus sûre de son secret que la baronne de Surannin ?… Mais dites-moi comment Charles…

LA COMTESSE. — Il a su que la baronne fut obligée, il y a quelques années, de donner des renseignements en justice… Il s’agissait, je crois, d’un cachemire pris à une de ses amies.

LA MARQUISE, vivement. — C’est très vrai, un cachemire magnifique que j’avais acheté la veille.

LA COMTESSE, jouant l’étonnée. — Comment ! c’était vous ?… Charles alors de courir chez un rédacteur de la Gazette des Tribunaux, qui lui a donné le numéro où le journaliste avait consigné la déclaration sous serment des jours, mois, etc.

LA MARQUISE, à part. — Je suis perdue !…

LA COMTESSE. — Eh quoi ! vous ne riez pas ?

LA MARQUISE. — Mais c’est horrible de la part des journalistes… De quoi se mêlent ces gens-là ?… C’est infiniment désagréable.

LA COMTESSE. — Pour la baronne, certainement ; mais vous qui n’avez rien à redouter de leurs indiscrétions…

LA MARQUISE, à part. — Oh ! les monstres ! si j’en tenais un !

LA COMTESSE. — Charles est arrivé hier au milieu du bal, ayant en main le témoignage authentique. Ah ah ah !… Mais qu’avez-vous donc, chère amie ? vous paraissez souffrante !

LA MARQUISE. — Moi ? non, je vous jure.

LA COMTESSE. — Cette pauvre baronne, qui dansait un galop, s’est presque trouvée mal.

LA MARQUISE. — C’est atroce !… Et ce M. Charles est un homme abominable… (À part.) Heureusement, je n’avais avoué que trente ans au juge de paix.

LA COMTESSE. — Ce n’est pas tout… Vous savez qu’il écrit dans un petit journal ; il paraît qu’il va publier…

LA MARQUISE. — Comment ! vous croyez qu’il oserait… ?

LA COMTESSE. — Eh ! ma chère, une anecdote pareille est une bonne fortune pour lui…

LA MARQUISE. — Ainsi tout Paris…, grâce aux journalistes… ? (Désespérée.) En vérité, j’aimerais autant être livrée aux bêtes !!! (Historique.)

26 mai 1831.

D’UN
PANTALON DE POIL DE CHÈVRE
ET
DE L’ÉTOILE DE SIRIUS

Tout en raccommodant un bas de soie, je songeais au plaisir qui m’était promis pour le soir.

C’était une brillante assemblée, dans un salon tendu de rouge, éclairé par des bougies odorantes, sur des candélabres d’argent.

Puis une musique délicieuse, et de suaves voix de femmes.

Et des danses avec des femmes jeunes, aux cheveux parfumés.

Malheureusement, je ne sais pas valser, et je voudrais que Clotilde ne sût pas valser. Ce serait une douleur poignante pour mon cœur, de voir sa main sur l’épaule d’un autre, et lui, de son bras, entourer son corps, et elle, haletante, respirer l’haleine embrasée de son danseur.

Pourtant, l’autre jour, je lui ai dit :

— Si une femme m’aimait d’amour, elle ne valserait qu’avec moi.

Peut-être ne valsera-t-elle pas.

Je voudrais savoir si ses cheveux noirs seront aplatis en bandeau sur son front, si elle aura une robe blanche… C’est comme cela qu’elle était, la première fois que je la vis, dans le jardin, sous une tonnelle de chèvrefeuille.

Je voudrais savoir aussi si elle aura dans sa ceinture le bouquet de violettes de Parme que je lui ai donné ce matin.

Ce matin, j’avais encore cinquante sous : j’ai acheté des gants jaunes, un bouquet de violettes et deux petits pains de seigle ; ce sera assez pour mon dîner.

Ce matin, au jardin, j’étais près d’elle ; ému et le cœur bondissant dans la poitrine, je parlais froidement de choses indifférentes ; seulement, ma voix tremblait. Je tournais dans mes doigts ce bouquet de violettes que j’avais arrangé moi-même, entremêlant les fleurs et les feuilles ; car je ne sais pourquoi les bouquetières prennent tant à cœur de dénaturer les fleurs : elles mettent des tiges de laiton aux fleurs d’oranger et aux camélias, et elles disposent symétriquement un cercle de feuilles autour des violettes, de manière à en faire une cocarde.

Comme je n’osais lui offrir mon bouquet, je surpris plusieurs fois son regard furtivement attaché dessus. Il y avait dans ce regard plus que le désir d’une jeune fille de posséder un bouquet ; il me semblait qu’elle eût désiré de même un brin d’herbe que j’aurais eu entre les mains. Elle me dit :

— Vous avez là de belles violettes !

Je les lui présentai en balbutiant une phrase privée de sens.

Tandis que ces pensées dodelinaient ainsi mon esprit, je battis et brossai mon habit et mon pantalon. C’était un beau pantalon neuf, un pantalon noir en poil de chèvre, fait à la mode d’alors. J’étendis sur mon lit un gilet de piqué blanc, une cravate de mousseline et une chemise fine bien blanche et parfaitement plissée.

Puis je brossai mon chapeau et tirai de ma malle mes souliers fins. Et je mis la chemise, et les bas, et les souliers, et la cravate.

Puis je pris le beau pantalon de poil de chèvre… et mon pied passa tout entier par le genou !… En le battant, chaque coup de baguette l’avait coupé, il était haché !

Il me fallut renoncer au bal, aux chants des femmes, et surtout à cette soirée près de Clotilde…

Que pensera-t-elle ? Elle croira que je suis ailleurs, au spectacle, dans un autre bal, près d’une autre femme… Et tous ces hommages qui vont l’entourer et l’enivrer comme un voluptueux parfum !

Heureusement, je la verrai demain au jardin.

Il ne faisait pas très froid, j’ouvris ma fenêtre. – La nuit était sereine et brillante ; les étoiles scintillaient, bleuâtres ; je cherchai l’étoile de Sirius : elle était plus rouge que les autres.

Tout en mangeant mes deux pains de seigle, mon imagination se mit à parcourir les mondes célestes ; ma tête s’appesantit, tomba sur une table, et, le lendemain matin, je me réveillai engourdi par le froid, avec une fluxion hideuse : j’avais un œil presque entièrement fermé !

Je ne pouvais pas aller la voir.

C’est un mal étrange qu’une fluxion : on ne peut se présenter devant une femme que l’on aime. Une fois ridicule à ses yeux, on serait perdu. J’aurais préféré mille fois un coup d’épée.

Je la vis par ma fenêtre : elle était sous la tonnelle de chèvrefeuille, avec un grand jeune homme.

La veille, il avait valsé avec elle, et s’était fait présenter à son père…

26 mai 1831.

UN DÉJEUNER SOUS LE PONT-ROYAL

Le suicide est la plus volumineuse de toutes les absurdités, en ce qu’il est ordinairement la dernière folie, et que, quelques folies par-ci par-là contribuant à varier l’uniformité de la vie, on a toujours grand tort de s’interdire ce genre efficace de récréation.

M. Mahieux, bossu, comme on sait, et de plus philosophe, ce qu’on ne sait peut-être pas ; M. Mahieux a renoncé au suicide, depuis le jour qu’il lui prit fantaisie d’en raisonner.

— Quoique je ne sois pas très gros, se dit-il, un canon de pistolet ne peut cependant pas me servir d’asile éternel !… Je finirai par comparaître dans un autre monde pour rendre compte de ma conduite… devant une déesse, une superbe déesse aux manières célestes, peut-être ! et alors, que lui répondrai-je, quand elle me demandera, avec son bel œil sévère, de quelle espèce des cinq cents désespoirs possibles est celui qui m’a subitement amené devant elle ? Alléguerai-je qu’une seule pièce de cinquante centimes était l’unique et dernier reste de mon patrimoine ? Elle ne manquera pas de me répondre que, pendant l’explosion meurtrière mon portier me montait une nouvelle fortune qui ne m’eût coûté que trois sous de port… Parlerai-je de ces divinités terrestres, qui, pour l’espérance d’un peu de félicité fort hypothétique, commencent par vous gratifier d’une désolation bien positive, pendant la durée de laquelle vous avez le temps de mourir quinze fois de suite ?… Avec un physique comme le mien, on ne voudrait jamais croire à pareille excuse… Victimer Mahieux ! pas possible. Enfin, si, dans un accès d’envie d’avoir raison, je me représente comme ayant été assailli à moi tout seul par les cinq cents genres de désespoir répartis entre l’humanité ; ruiné, abandonné, désolé !… alors, de sa prunelle aux paroles flamboyantes, la déesse me reprochera de n’avoir pas attendu son assistance. « Car, me dira-t-elle, tu n’étais point encore assez malheureux pour la mériter, drôle ! tu étais encore entouré de trop de chances de fortune, pour que j’intervinsse comme je le fais évidemment pour tous les mortels qui sont repoussés de leurs semblables. » Et puis, comme, après tout, je n’aurais rien à répondre à tant d’amabilité, malgré mes tendres œillades et mes remercîments entrecoupés, j’aurais toujours l’air d’un sot. Et ce n’est certes pas à mon âge que j’irai répudier mes charmes personnels… Ainsi, tout bien considéré, folâtrons, enluminons la vie. C’est plus agréable que de faire de la politique céleste… Mais, diable ! ceci me rappelle que je n’ai nullement déjeuné d’aujourd’hui… Je ne peux cependant pas me laisser mourir de faim ; car, alors, cela deviendrait du suicide dans le genre monstrueux !…

C’est précisément la même réflexion que faisaient un jour deux jeunes désœuvrés sans argent, qui se promenaient dans Paris sur les bords de la Seine, en songeant au bonheur d’être riche, et en cherchant le moyen de le devenir ; ce qui les amenait toujours à penser qu’ils n’avaient pas le sou en poche.

Tout à coup, l’un des deux s’écrie tout joyeux :

— J’ai trouvé le secret…, non de faire fortune, mais de faire un bon déjeuner.

— C’est toujours un à-compte, dit l’autre, et un bon déjeuner n’est pas chose à dédaigner. Voyons comment ?

— Tu sais nager, je crois ?

— Oui. Et toi aussi ?

— Certainement. Et c’est pour cela que nous allons monter séparément sur le pont. Moi, je me jetterai dans la rivière à la façon des désespérés ; puis toi ensuite, à la façon des libérateurs.

— Et tu appelles cela bien déjeuner ?

— Sans doute. Pour avoir sauvé un homme, tu recevras trente francs à la préfecture de police… Tu avoueras que c’est estimer l’espèce un peu bon marché ! Enfin, c’est égal, il me semble qu’un déjeuner à vingt-cinq francs par tête en vaut beaucoup d’autres.

— Ah ! alors, approuvé, approuvé !

Ce qui fut conçu, fut exécuté ; mais les conséquences du fait furent admirables.

Celui qui jouait le rôle du désespéré fit accroire à une vertueuse connaissance que l’excès du désespoir l’avait porté seul à cet attentat ; et une pareille preuve de sincérité doit terriblement influer sur un moral de bien.

L’autre, qui remplissait les fonctions honoraires de héros libérateur, reçut trente francs, qu’il dépensa de la manière la plus généreuse. Et, après une pareille action, vous conviendrez que, s’il n’obtient pas aujourd’hui la croix d’honneur, c’est qu’il y a de sa part beaucoup de délicatesse.

2 juin 1831.

ORDRE PUBLIC

GALONS, ÉPAULETTES, QUASI-ÉPAULETTES, GRAINES D’ÉPINARDS ET AUTRES

— Est-ce fini ?

— Non, pas encore ; nous en sommes à la nomination de nos officiers supérieurs.

— Croyez-vous que ce soit un peu passable, cette fois ?

— Passable ? Dites donc admirable, monsieur ! La république est enfoncée, elle n’a qu’à bien tenir son bonnet : nous aurons tous officiers du juste milieu.

— Merci, épicier.

— Monsieur, vous m’insultez : je suis apothicaire.

— Oh ! alors, je ne m’étonne plus de votre amour pour le gouvernement hydraulique de Casimir Pompier[6].

— Vous êtes un anarchiste.

— Taisez-vous, vieux bêta !

— Buveur de sang, bonapartiste, carliste, henriquinquiste !

— Au revoir, clysoir incarné !…

— Qu’avais-tu donc, là-bas, avec cette espèce de bonnet de coton ?

— Une dispute, à propos d’ordre public… Eh ! mais tu n’as plus tes galons de sergent, toi.

— Non, j’avais eu l’imprudence de saluer, l’autre jour, le général Lamarque.

— Tu m’en diras tant !

— D’ailleurs, dans ma compagnie, tout s’est arrangé à l’amiable : ils ont nommé capitaine le propriétaire d’un riche hôtel garni ; celui-ci, une fois maître de la double épaulette blanche, a fait adjuger successivement les autres à ses officiers de bouche : son chef de cuisine est sous-lieutenant ; son aide, sergent-major ; son rôtisseur, sergent ; son marmiton, fourrier, et son portier, caporal.

— Je conçois ; le tout honoré de la confiance de MM. les boutiquiers gardes nationaux qui veulent bien fournir des voix, à condition qu’ils fourniront aussi ledit hôtel de L…, de tout ce qui se vend et s’achète, comme les voix à une élection.

— Et dans ton quartier ?

— On avait proposé, ce matin, de changer le colonel ; mais de graves objections se sont élevées contre le choix du candidat proposé à la place de notre chef de légion.

» — Comment ! messieurs, a d’abord dit un petit monsieur à lunettes, passablement statu quo de sa nature, vous voulez nommer pour colonel le général M… ? mais pensez donc que c’est un diable qui serait dans le cas de nous mobiliser en cas de guerre !

» — D’ailleurs, il aime les Polonais !

» — Il plaint les Italiens !

» — Il soutient les Belges !

» — Il a signé l’Association[7] !

» — Je l’ai vu à l’enterrement de Grégoire, et Thibaudeau lui a serré la main !

» — Mais, pourtant, messieurs, il commande parfaitement, et, avant tout…

» — Avant tout, il faut n’être rien en politique, pour être quelque chose chez nous.

» — C’est juste, c’est juste, bravo !

» — Je voterai pour lui.

» — Et moi contre.

» — Tant pis pour vous !

» — Monsieur, permettez-moi de vous dire… ce que je ne veux pas vous dire.

» — Je vous entends, monsieur : vous pouvez vous dispenser désormais de m’apporter des bottes.

» — Vous pouvez vendre vos chapeaux à d’autres.

» — Mes amis, mes chers compatriotes, la paix, pour Dieu, la paix à tout prix ! écoutez la voix d’un employé, d’un honnête vérificateur, qui a été sergent-major sous tous les régimes.

» Le monsieur qui préludait ainsi, pour ramener le calme, et empêcher l’anarchie de pénétrer dans les boutiques, était un individu fort propre de sa personne, habituellement en uniforme, les mains blanches, le teint rose et blanc, légèrement verni, et toute sa structure tellement rapprochée de son costume militaire, qu’on l’aurait cru attaché avec des clous d’épingles.

» — Mes chers amis et chers compatriotes, reprit-il après une pause et une prise de tabac parfumé, je respecte toutes les opinions, et je me garderai bien de condamner celles de personne, mais j’espère donner à l’assemblée une raison péremptoire qui vous déterminera à vous prononcer pour la négative, dans la question qui nous occupe. – Non, selon moi, le général M… ne peut être nommé notre colonel, et cela, ce n’est pas parce qu’il est républicain, napoléoniste, peut-être… : nous avons tous été un peu cela, plus ou moins… ; mais le général a un défaut…, que dis-je ! un vice intolérable dans un colonel…

» — Quoi donc ?

» — Il fume.

» — Ce n’est peut-être que le cigare.

» — Du tout ! il fume, il fume la pipe ; je l’ai vu, de mes yeux vu ! senti, de mon nez senti !

» — Aux voix ! aux voix !

» — Je croyais, messieurs et chers collègues, que, d’après le fait que je vous ai dénoncé, il n’y aurait pas même lieu à délibération...

» — Effectivement, nous gardons notre ancien colonel.

Et ce qu’il y a de plus déplorable, c’est que ceci est vrai.

9 juin 1831.

PHYSIOLOGIE DE L’ADJOINT

La nature est incomplète ; c’est chose convenue. Heureusement que, chaque jour, on la retaille, on la refaçonne. D’aucuns même, comme M. Azaïs et les saint-simoniens, s’occupent de la refaire. Nous verrons cela.

En attendant, accordons au Créateur un brevet d’invention, et puis n’en parlons plus. Autrement, je vous demanderai à quoi nous servirait le soleil, sans la chandelle primitive et l’ingénieuse multiplicité de ses applications ; ce que nous pourrions faire au monde sans la préalable formalité du baptême ; à quoi les peuples emploieraient leurs revenus, sans l’institution des listes civiles, etc.

Une preuve évidente de cette imperfection première, c’est l’état toujours incomplet de ses imitations. Exemple : l’adjoint, machine essentiellement complétive, placée à côté de l’objet créé, dont elle est la doublure sans en faire partie, qu’elle aide quand elle marche à sa suite, qu’elle compromet quand elle va devant.

Qui dit adjoint dans la vaste étendue du sens, et non dans la conception rétrécie du mot, comprend cette immense variété d’emplois, diminués de leur importance par cette seule particule de sous, – de lieutenant, – d’aide, – d’adjoint, qui précède ces mots catégoriques de chef, – général, – major, – maire.

Dans l’organisation de l’échelle des autorités constituées, la création de l’adjoint au maire est une des plus dramatiques, à cause des scènes récréatives dont cette variété de fonctionnaires a souvent égayé le sévère exercice de la légalité. L’adjoint, si vénérable quand l’auréole du chef le protège de ses reflets, quand il est entouré du prestige muet de ses lunettes et de son écharpe administrative, perd souvent tous ces titres de respect, s’il est abandonné librement à l’entier exercice des fonctions locales.

C’est un adjoint qui, le premier, prit les nouvelles d’un Moniteur de 1815 pour celles de 1831, et fit arborer dans sa commune le drapeau blanc que le duc d’Angoulême planta à Bordeaux de la propre main de madame son épouse.

C’est un adjoint qui, recevant, sous Napoléon, la constitution définitive de l’Empire, écrivit au ministère « qu’elle avait été accueillie avec enthousiasme par ses administrés, et que l’exécution en serait ponctuellement observée, ainsi que de toutes celles qu’on pourrait lui adresser par la suite ».

C’est encore un adjoint qui salua Louis-Philippe des titres de Curtius et de Solon, quand Curtius n’a jamais lu la Charte, et que Solon n’a fait que d’excellentes lois.

On se rappelle que, lors des dernières élections, le ministère, désirant connaître au juste le chiffre des sympathies qu’il excitait en France, chargea MM. les préfets de lui fournir ce renseignement délicat. Aussitôt, mouvement de la mécanique hiérarchique. Circulaire du préfet au sous-préfet, du sous-préfet au maire : l’adjoint devait nécessairement jouer un rôle dans cette circonstance. En effet, le maire d’une petite commune du Midi absent, son adjoint reçoit la missive officielle, et lit que le baron de…, chevalier des ordres de Saint-Louis et du Saint-Sépulcre, sous-préfet de…, demandait à M. le maire un état exact des opinions de sa localité, et exigeait une prompte réponse.

Lisant à peu près couramment, mais ne comprenant pas le moins du monde le contenu de cette dépêche, l’adjoint aurait bien désiré en savoir davantage pour répondre. Cependant, après avoir balancé toutes les probabilités de sens possibles, et avoir tracé plusieurs brouillons, il s’arrêta enfin à la lettre suivante :

« Monsieur le baron,

» J’ai reçu, avec toute la condescendance que je vous dois, vos ordres de Saint-Louis et du Saint-Sépulcre, en date du 10 de ce mois, et, comme il paraît que c’est très pressé, je vais assurer leur prompte exécution dans toute l’étendue de ma commune.

» Agréez, etc. »

11 août 1831.

UN FAIT PERSONNEL

UN ORATEUR. — Messieurs, malgré la justice que je me plais à rendre au beau talent de l’honorable orateur qui descend de cette tribune, je dois cependant signaler, dans une partie de son discours, une erreur qu’il m’importe de rectifier. Mon honorable collègue a avancé que…

L’HONORABLE COLLÈGUE, de sa place. — Je n’ai point dit cela.

LA GAUCHE. — Si ! si ! si !

LA DROITE. — Non ! non ! non !

LE PRÉSIDENT. — Messieurs, si d’abord on laissait l’orateur expliquer sa pensée, on pourrait peut-être mieux l’interpréter ensuite.

PLUSIEURS VOIX. — C’est ma foi vrai. — Oui ! oui ! — Parlez !

L’ORATEUR. — Je disais donc, messieurs, que mon honorable collègue, au beau talent duquel je me plais à rendre hommage, avait commis une grave erreur en avançant que…

L’HONORABLE COLLÈGUE, avec violence. — On vient de vous prouver que je n’ai pas dit cela. — Je repousse votre allégation.

L’ORATEUR. — Je n’ai avancé aucune allégation. Je ne sais pas pourquoi vous voulez à présent me faire dire ce que je n’ai pas dit, quand vous niez ce que vous avez dit tout à l’heure.

UNE VOIX. — Allons, tâchez de vous entendre. (Marques d’hilarité.)

L’HONORABLE COLLÈGUE. — C’est vous qui dénaturez les faits par vos expressions.

L’ORATEUR. — Je croyais cependant ne m’être pas servi d’expressions.

VOIX DE GAUCHE ET DE DROITE. — Si ! — Non ! — Si ! — C’est scandaleux ! — Parlez ! (Violents murmures.)

M. TESTE. — Vous faites un train à ressusciter les trois cents !

LE PRÉSIDENT. — Mais laissez au moins l’orateur expliquer sa pensée. — Continuez, monsieur, je vous garantis le silence… (Moucheries, crachements, éternuments.) Vous avez été interrompu sur cette phrase : « On a commis une grave erreur en avançant que… »

L’ORATEUR. — Ainsi donc, comme je vous l’ai déjà dit deux fois, messieurs…

UNE VOIX. — Eh bien, si vous l’avez déjà dit, laissez-nous donc tranquilles.

— C’est vrai. — À la question ! — L’ordre du jour !

L’ORATEUR, au président. — Eh bien, monsieur, et mon silence, donc ?

UNE VOIX. — Ah ! ayez pitié de la nation, qui écoute à la porte.

— L’ordre du jour ! l’ordre du jour ! — Aux voix l’ordre du jour ! (Tumulte violent et prolongé.)

L’ordre du jour est mis aux voix et adopté. L’orateur descend de la tribune.

18 août 1831.

LE SOUS-PRÉFET

C’est le premier de l’endroit, l’oracle administratif de l’arrondissement ; il a quatre employés et cinq mille francs d’appointements.

Il est gros de juste milieu, bouffi de modérantisme, enragé d’ordre public ; il porte un habit bleu brodé d’argent et une épée.

Quand le Moniteur proclame le nom de l’élu, vous ne sauriez croire comme les têtes provinciales sont en travail : « Est-il vieux ? — est-il jeune ? — est-il marié ?… » On prépare des pétitions, des demandes de toute sorte ; j’en ai vu qui lui faisaient des petits vers. S’il est célibataire, c’est un perpétuel chuchotement entre les demoiselles du lieu, un surcroît de toilettes, un rajeunissement d’appas, un bouillonnement d’espérances et de projets.

Le sous-préfet arrive enfin, en cabriolet ou par le coche. Il faut d’abord choisir son logement ; et ne pensez pas que ce soit là une mince affaire… Rien n’est indifférent dans une petite ville où les opinions et les intérêts se classent par quartiers. On se le dispute, on se l’arrache, on se jette de petites calomnies, de grosses médisances. Au milieu de tout ce bruit, s’agite le factotum de la ville (toute petite ville a son factotum), homme méchant et réputé délicieux, qu’on déteste et qu’on ménage, qui brouille les familles, dirige les fêtes, qui bave, mord, déchire, mène la ville par le nez, s’empare du sous-préfet, lui donne la statistique obligée : quels sont les bons, – les mauvais, – les douteux, – caresse son chien, rit des bons mots qu’il n’a pas dits, et passe pour spirituel auprès des sots qui le redoutent.

Le lendemain, le sous-préfet reçoit les fonctionnaires, juges, adjoints, gardes champêtres et forestiers, qui lui tirent le chapeau en cérémonie ; ses employés, qui l’examinent en supputant, d’après Lavater, combien il y a de plumes, d’encre et de papier à gagner avec cette physionomie nouvelle.

Ensuite, il se prépare à sortir, affaire importante et décisive pour sa réputation ; car que penser d’un sous-préfet qui marche comme tout le monde, qui n’a point quelque chose d’administratif dans son maintien, et de supérieur dans son aller ? – et, quand il sort, toute la ville est aux fenêtres. – Le soir, il est jugé, et, s’il n’a point assez gravement rendu les saluts qu’on lui donnait, s’il a trop carrément fait sa promenade, ne me parlez plus de cet homme : il est perdu, le malheureux !… J’aimerais mieux traverser la Seine sur la corde raide que de marcher deux heures sous les yeux de mes administrés, si j’en avais…

Puis viennent les donneurs d’avis, race à part, axiomes vivants, jugeurs obligés, qui se succèdent dans les sous-préfectures comme des fauteuils, qui boivent et jugent, mangent et jugent, marchent et jugent, et s’endorment en jugeant ; espèce d’immeubles à paroles, pâles de légalité, boursouflés d’importance, qui parlent par apophthegmes et sourient d’une manière administrative.

Si le sous-préfet est marié, toutes les femmes se disputent la sous-préfette ; on lui fait la cour, on la vante, on la prône ; puis, en petit comité, on déchire, on salit ce qu’on a vanté ; on inspecte, on espionne, on suppose, on calomnie.

Les jours de cérémonie, le sous-préfet paraît en grand costume ; c’est un texte de conversation pour la semaine.

S’il parle, vingt échos répètent sa phrase ; s’il se tait, on disserte sur son silence : un sous-préfet qui se tait, ce n’est pas naturel, et l’on se réunit chez l’apothicaire du coin pour faire des conjectures.

C’est du sous-préfet qu’on peut dire que sa maison est de verre : on parle de lui, de sa femme, s’il en a ; de ses maîtresses, s’il est garçon. – Il vit perpétuellement sous l’œil du public, et, quand, un beau matin, Son Excellence le mande ailleurs, il s’en va sans laisser de regrets ; il est oublié deux heures avant son départ ; le factotum lui-même l’abandonne, et les gamins crient après sa voiture.

Mais il a cinq mille francs par an, une épée et un habit bleu brodé d’argent.

6 octobre 1831.

MORALITÉ
D’UNE
BOUTEILLE DE CHAMPAGNE

In vino veritas.
Enseigne.

Il était riche d’esprit et pauvre d’écus ; dînant d’un bon mot, s’habillant d’un article, se meublant d’un roman, s’évertuant du produit d’un vaudeville, puis reprenant la plume quand le capital primitif était épuisé ; enfin, vivant de cette vie d’artiste qui emprunte les jouissances du présent aux recettes de l’avenir.

Ce n’est pas tout que de produire, il faut faire passable. – Lui faisait bien. Mais ce n’est pas assez de bien faire : il faut placer sûrement le fruit de ses veilles. – Or, c’est ce qu’il cherchait.

Pressé par ces créanciers stupides qui n’accordent aucun délai sur la seule chance d’une idée de canevas, ou la sublimité d’un dénouement dramatique, il sortit, laissant sa bourse qui était vide, et prenant un manuscrit qui était plein… d’esprit.

Sa fortune sous le bras, il s’en alla pour en régler l’escompte avec un de ces courtiers de littérature intitulés libraires, gent reconnue pour être protectrice des arts, productrice des talents, car elle leur accorde la faveur de l’enrichir, ou les laisse se ruiner à leurs frais. L’usure pécuniaire passe pour une vilaine chose ; l’usure spirituelle est une spéculation très estimée. Après tout, c’est échanger du papier noirci contre un autre papier daté, et si, à l’échéance, il produit ce qu’il promet, il n’y a rien à dire.

Cependant, pour éviter ces palpitations suffocantes de l’incertitude, notre artiste questionna l’avenir du regard. – Pour lui, l’avenir était cet homme calculant froidement les rouleaux d’or que lui rapporterait le travail d’un autre, réfléchissant longtemps, grave et en silence, revenant peu à peu au sourire qui présage le succès ; puis, contre cette certitude de résultats pesés par l’expérience, offrant… sa signature.

— La signature d’un honnête homme vaut première hypothèque, se dit l’artiste à part lui. Reste à savoir maintenant si notre homme est honnête.

Et, comme l’impression résultant de son inspection physionomique n’avait rien ôté au vague du doute, il remit la conclusion du marché au sortir du dîner.

Entre hommes prêts à signer un marché, les relations sont tout agréables. L’affaire n’étant encore qu’au point des espérances, chacun en peut prendre sa large part. Aussi le dîner fut-il choisi et long, la conversation animée et piquante. Le champagne frappé était servi, bu à rapides traits, et le champagne et la conversation ne tarissaient point, car l’artiste la soutenait toujours par la vivacité de ses joyeuses saillies ; tandis que, appesanti par les vapeurs liquoreuses, son interlocuteur commençait à ne plus répondre que par un rire monosyllabisé.

L’heure de la franchise avait sonné pour celui-là, l’artiste l’épiait depuis longtemps.

— Après tout, dit-il en brusquant la conversation commencée sur un tout autre sujet, qu’est-ce que le secret de la vie, si ce n’est de bien vivre, de savoir acquérir, n’importe par quel moyen, la possibilité de satisfaire tous les besoins d’une civilisation dispendieuse ?…

— Sans doute ! fut la réponse qu’un hoquet coupa en deux.

— Une seule chose arrête encore bien des gens : c’est ce préjugé d’honneur…, de probité…

— C’est l’excuse de tous les niais incapables de faire fortune.

— Eh bien, moi, dit l’artiste d’une voix basse et regardant implacablement son interlocuteur, moyennant le léger sacrifice d’une réputation d’homme, après deux ans, j’ai trouvé le moyen infaillible de faire une incalculable fortune !

— Comment donc !… s’écria tout à coup l’autre en s’élançant vers lui.

Et, reprenant son manuscrit :

— J’ai bien l’honneur de vous saluer, dit l’artiste.

20 octobre 1831.

LA FORTUNE EN 1831

C’est noble tâche de défendre les belles.
Un Amateur.

La Fortune est bien la plus grande coquette que je connaisse après la marquise de B… et mademoiselle Déj… Cependant, elle a le cœur bon, sensible, compatissant ; car, à l’exemple de ces deux dames, elle fait bon nombre d’heureux. Mais celui de ses adorateurs est si prodigieux, que, malgré la ductilité de sa tendresse, la plus grande quantité souffre encore de ses rigueurs.

Elle doit commencer à être un peu vieille, la Fortune ! car, depuis que j’en entends parler, nombre de femmes qui étaient bien jolies ont cessé de l’être, beaucoup même ont cessé d’exister ; et cependant la foule de ses courtisans se renouvelle sans cesse, et, jeunes ou vieux, blonds ou bruns, beaux ou laids, tous lui sacrifient avec la même ferveur.

Les hommes la font passer pour aveugle, mais c’est par amour-propre seulement, et pour fournir un motif excusable à ceux qu’elle ne favorise pas. La preuve qu’elle n’est point aveugle, c’est qu’elle a souvent bien traité de fort jolis garçons. Il est vrai qu’elle a aussi comblé de ses faveurs des gens qui n’étaient ni beaux ni bien faits, voire même des bossus, des borgnes, des laiderons ; mais c’est que, comme coquette, elle a des caprices, et que, spirituelle, elle apprécie et récompense d’autres qualités que les qualités physiques.

Un de ses regards favorables enrichit toute une destinée ; puis, un jour, le même regard la mord, la brise, la tue. N’est-ce pas là du discernement, l’histoire de toutes les passions du cœur, où les éléments du bonheur deviennent aussi ceux du désespoir ? Mais le commun des humains, matérialisme incarné, qui ne croit que ce qu’il voit, ne veut pas comprendre ce raisonnement-là ; puis, chaque jour, il crie à l’injustice et à l’aveuglement, parce que des Excellences, des maréchaux d’hier, particuliers fort simples la veille, sont, pour le quart d’heure, riches comme des Midas, puissants comme des Damoclès. Charles X, sacré à Reims, n’est-il pas à Holy-Rood, et le dey d’Alger ne fume-t-il pas sur la place Vendôme !

M. Clopineau de Périgord est boiteux ; c’est vrai. Il y a longtemps que la Fortune le caresse ; c’est encore vrai. Mais il fait des calembours admirables. Il en a débité contre le tiers état, contre la noblesse, contre la République, contre la monarchie fugitive, contre l’Empire, contre la Restauration, et, à présent, il commence à en faire de fort jolis, dit-on, contre les barricades. On sent bien qu’un prince qui divertit autant que lui la Fortune et le public méritait une récompense, et que, puisqu’il est peu ingambe, il fallait bien qu’elle l’aidât un peu de son secours pour faire tant de chemin sur une seule jambe. C’est charité.

Quand, à la suite d’une révolution à couleurs, ce pauvre M. d’Argout devint portefeuillet ministériel, c’était à qui rappellerait qu’il avait brûlé le drapeau tricolore, que quiconque a brûlé brûlera, qu’il pouvait compromettre jusqu’à la décoration héroïque de M. de Sémonville, et l’on se permettait de maugréer contre la Fortune, comme si, en qualité de coquette, entière, absolue, elle n’avait pas, plus que toute autre, le droit de dire : Ce que femme veut, Dieu le veut. Elle était royaliste en 1815, elle récompense aujourd’hui les feux de M. d’Argout, qui, alors, sacrifia à sa fantaisie. C’est reconnaissance.

Et puis avec quelle attention elle tire du néant des hommes à bons sentiments, et les jette au pouvoir pour les mettre à même de soulager cette humanité qu’ils aiment tant. Par exemple, M. Persil, qui serait philanthrope, s’il n’était procureur du roi ; le beau Sébastiani, qui n’a de capacité que pour être ministre ou saint-simonien ; M. Dupin, à l’allure franche et sincère, véritable saint Jean Bouche-d’or, dont chaque parole vaut un ducat.

Rien n’encourage une coquette dans son système d’inconstance et de légèreté comme l’adulation de ses adorateurs, et les plus empressés sont ordinairement ceux dont elle s’occupe le moins. Voilà sans doute le secret du langage diplomatique de certains qui, écrasés de ses dons, les acceptent comme un martyre, par pur dévouement, au lieu de dire franchement merci.

L’expérience de la séduction démontre que l’indifférence, fière et hautaine, est la meilleure arme à opposer à la coquetterie. Obsédée qu’elle est d’hommages et de flatteries, peut-être que la Fortune remarquerait celui qui mépriserait ses charmes, et, piquée, chercherait par quelques avances à vaincre une étrange froideur… Au moins y aurait-il mérite d’originalité.

J’essayerai.

17 novembre 1831.

GRAND CONCERT

VOCAL ET INSTRUMENTAL

Il est question d’un grand concert vocal et instrumental qui sera donné incessamment au profit des blessés du juste milieu.

Voici le programme de cette solennité musicale :

 

PREMIÈRE PARTIE

M. Casimir Perier commencera par un grand air de l’Irato.

M. Barthe entonnera un De Profundis, accompagné de M. Viennet qui tiendra le serpent.

MM. Soult et Casimir Perier exécuteront ensuite de nouvelles variations sur le pot-pourri

 

La plus belle promenade

Est de Paris à Saint-Cloud ;

Allons-y, mon camarade,

Nous y boirons du vin doux.

 

M. Gisquet leur succédera immédiatement, et fera entendre un brillant solo sur le Pistolet de paille et le Sabre de bois, morceau tiré du grand opéra de la Mère Michel.

DEUXIÈME PARTIE

M. Athalin chantera, d’un air fort attendrissant, un passage d’il Matrimonio segreto.

La partition sentimentale sera continuée par une jeune personne très intéressante, qui répondra par

 

Ah ! vous dirai-je, maman,

Ce qui cause mon tourment ?

 

Vers le milieu du concert, et en guise de rafraîchissements, MM. Fontaine et Lancelot exécuteront, sur l’air de

 

À l’eau ! à l’eau !

 

un nouveau morceau de leur composition, nocturne hydraulique et en deux voies, avec accompagnement de musique à vent.

MM. Pasquier et de Lameth répéteront le vaudeville du Coiffeur et le Perruquier.

Un préfet par intérim, gendarme par inclination, fera entendre une ariette sur

 

Moi, j’empoigne ! moi, j’empoigne ! etc.

 

Un jeune colonel chantera les Deux Cousins, de Béranger.

MM. Louis et Thiers exécuteront le duo des Deux Avares.

TROISIÈME PARTIE

M. Persil préludera à la reprise du concert par

 

Prenons d’abord l’air bien méchant !

 

M. de Sémonville fera ensuite entendre le chant du Vieux Drapeau.

M. Sébastiani soupirera une nouvelle mélodie sur ce motif :

 

Où peut-on être mieux qu’au sein de sa famille ?

 

M. Montalivet donnera un concerto de grand maître sur le mirliton.

Enfin, la soirée sera terminée par l’ouverture du Jeune Henri, avec accompagnement de sifflets et de coups de canne.

24 novembre 1831.

L’EMBARRAS DU CHOIX

Il était alors possédé d’une manie contemporaine, celle d’avoir la croix. C’était une idée fixe, une existence d’homme arrêtée sur un point : il ne pouvait plus vivre sans être crucifié.

Quand on ambitionne une récompense, une chose inquiète toujours : c’est la crainte de n’avoir pas assez fait pour la mériter. Mais cette objection ne pouvait l’arrêter, lui qui n’avait jamais rien fait du tout. C’était son seul droit. Fort de sa nullité, il se sacrifiait comme holocauste à la nécessité de subir un honneur usurpé pour l’édification des honorables méconnus. Et chacun devenait, par contre-coup, martyr de son généreux dévouement ; car, avec lui, point de réponse à espérer, pas de conversation possible, avant de lui avoir promis, comme préambule oratoire, d’employer tout son crédit, multiplié par celui de tous les crédits connus, pour lui faire obtenir cette croix, abandonnée aujourd’hui à l’honneur secondaire.

Enfin, il avait arraché promesse de son colonel, pour avoir poussé à la consommation des sacs dans sa compagnie ;

Puis promesse d’un commis du ministère de l’intérieur, lequel soupirait après la main de sa cousine, autant que lui après le ruban ;

Puis il avait encore la parole d’un futur trente-six[8], homme de bonne pâte, et désigné dès longtemps pour le four aux galettes.

Mais, de toutes ces certitudes, aucune ne tournait à la réalité, sous le prétexte vague qu’on ne pouvait pas faire une ordonnance pour lui seul, quand il en coûtait si peu pour y faire participer tout de suite une armée d’aspirants. Et notre homme, dépérissant de langueur, entrevoyait déjà les honneurs d’une simple croix tumulaire, lorsqu’une lettre vint subitement le rendre aux charmes de la vie décorée ; le futur trente-six lui écrivait : « Je ne suis pas comme la révolution de juillet, je tiens mes promesses. Voilà la croix. Bon courage pour la porter ! »

Ivre de joie, et pressé d’embellir les boulevards de sa nouvelle importance, notre homme, rapide dans sa toilette, avait déjà mis son pantalon à l’envers, quand une seconde lettre lui fut apportée.

D’abord, il ne voulait pas la lire, ayant assez d’émotions comme ça pour le reste du jour ; mais le cachet porte le timbre officiel de l’ordre public… C’est peut-être une heureuse occasion d’endosser l’uniforme enrubanné !… Son colonel lui écrivait : « Désirant récompenser vos nombreux services, le gouvernement en attend un autre de votre dévouement, et vous prie d’accepter le brevet ci-inclus. »

Ici, notre homme faillit perdre la tête. En gagnant deux croix, il grandit de deux pouces, et fit trois entrechats. C’est dans cet état chorégraphique que le trouva le commis du ministère de l’intérieur.

— Ah ! mon ami, s’écria-t-il, vous voyez en moi quelqu’un enrichi d’une somme d’honneur en partie double !

— Comment ! vous sauriez déjà l’insigne faveur dont j’espérais vous instruire le premier ?…

— Et quelle est la faveur assez insigne, monsieur, pour entrer en comparaison avec celle dont je suis l’objet ?

— Mais… la décoration que vous sollicitez si ardemment, et dont je vous apporte le brevet. Le voici.

— Ah !… Et de trois !…

Ici, le dialogue est interrompu par une suffocation de béatitude, bien naturelle dans un moment de satisfaction aussi spontanée.

Après un assez long silence :

— Mon ami, quelle influence pourrait avoir sur les destinées de la patrie la vue d’un citoyen portant trois croix d’honneur à lui tout seul ?

— Cela passerait pour une monstruosité du genre, qui pourrait provoquer des observations de la part de M. Geoffroy Saint-Hilaire.

— Ainsi, de cette innovation trilogique, je ne dois donc recueillir qu’un simple et unique fleuron ?

— Ni plus ni moins.

— Voulez-vous un de mes brevets, mon ami ?

— Merci. J’ai le mien.

Armé de ses deux décorations superflues, notre homme courut tout le long du jour, partout les offrant et partout refusé. Cependant, il trouva à en placer une fort avantageusement, parce qu’elle ne sortait point de la famille ; il la donna à monsieur son fils, citoyen âgé de douze ans, qui faisait sa sixième, du patriotisme et des cocottes, au collège Bourbon.

Le soir, il venait d’achever son dîner, et, par une préoccupation impardonnable chez un homme décoré, il n’avait acquitté que tout juste le total de la carte du restaurateur, lorsque ces mots : « Et le garçon, monsieur ?... » vinrent lui rappeler son oubli. Mais bientôt ses yeux rayonnèrent, tout son être frémit d’aise. Il mit la main à la poche, et, en tirant un papier :

— Tenez, garçon, cria-t-il à haute voix, voilà un fameux pourboire !…

C’était son dernier brevet.

1er décembre 1831.

LES SIX DEGRÉS DU CRIME
ET
LES SIX DEGRÉS DE LA VERTU

M. Benjamin, de l’Ambigu-Comique, ayant bien voulu nous prêter la toise morale dont il s’est servi, tout récemment, pour mesurer la taille respective du crime et de la vertu, nous nous empressons de publier nos premières expériences :

Premier degré du crime.

Avoir subi quelques années de prison sous le gouvernement déchu, pour cause de conspiration, rébellion ou délit de presse.

Premier degré de la vertu.

Avoir prêté serment à la République, au Consulat, à l’Empire, à la première Restauration, au second Empire, à la seconde Restauration et à Louis-Philippe ; et se sentir en fonds de fidélité pour une douzaine encore de gouvernements divers.

Deuxième degré du crime.

S’être battu durant les trois jours. – Circonstance aggravante : l’avoir fait pour la république ou pour Napoléon II ; et non point pour créer une position sociale à M. d’Orléans, duc de Neuilly.

Deuxième degré de la vertu.

S’être caché dans sa cave durant les trois jours. – Circonstance équivalente : Avoir voulu traiter avec Charles X, et, après la victoire du peuple, avoir négocié pour Henri V, et s’être refusé à signer l’acte de déchéance.

Troisième degré du crime.

Oser prétendre, après la révolution, qu’il y a eu une révolution, et en réclamer les conséquences.

Troisième degré de la vertu.

Avoir acheté des fusils en Angleterre, ou profité des nouvelles télégraphiques pour jouer à la Bourse.

Quatrième degré du crime.

N’être pas fonctionnaire, se coiffer d’un chapeau gris, avoir été assommé par les ouvriers « donnant des leçons d’ordre », comme dit le Moniteur,… à trois francs le cachet.

Quatrième degré de la vertu.

Avoir empoigné, assommé ou perforé quelque patriote inoffensif de l’un ou de l’autre sexe. – Nota. L’âge du patriote est ad libitum ; toutefois, la vertu n’en est que plus intense, si le patriote est bien jeune ou bien vieux.

Cinquième degré du crime.

Avoir publié une caricature représentant le Pouvoir en père Gâcheux, occupé à replâtrer les balles de juillet.

Cinquième degré de la vertu.

Avoir replâtré lesdites balles, écrire dans le Messager, dire des bêtises à la tribune, demander pour le roi une liste civile de dix-huit millions, et appeler son fils « arc-en-ciel » ; ce qui fait que l’arc-en-ciel est entré à cheval dans la ville de Lyon.

Sixième degré du crime.

Mourir de faim, faute d’ouvrage ; après quoi, si l’on va jusqu’à désirer du pain ou du travail, et surtout si l’on ne peut payer les impôts, on tombe dans l’atrocité. Il n’y a plus de degrés.

Sixième degré de la vertu.

Avoir une grosse sinécure, ou bien être chouan et chauffeur ; auquel cas la Vertu finira peut-être par triompher quelque jour, et par être nommée sergent de ville, avec la croix d’honneur.

15 décembre 1831.

DÉPART D’UNE DILIGENCE

LE N° 2, individu à moustaches. — Non, monsieur, je vous dis qu’il ne montera pas !

LE N° 5. — Mais, monsieur…

LE N° 2. — Eh ! monsieur, il n’y a pas de mais ; les voitures ne sont pas faites pour les chiens !

LE N° 5. — Mais, monsieur, puisqu’il y a de la place… – Ici, tout beau, Milord !

UNE GROSSE FACE ROUGE, à la portière du coupé. — Qu’est-cé qué cé était ? Qué volez-vo à moa ?

LE N° 5. — Excusez, monsieur, ce n’est pas à vous que je parle : c’est à mon chien.

L’ANGLAIS. — Oh ! oh ! il était bieng impertinente, ce maître de chieng.

LE N° 2. — Encore une fois, monsieur, je vous dis de retirer votre chien ! — Conducteur, empêchez donc ce monsieur !

UNE VOIX, dans la rotonde. — Sont-y embêtants avec leu chien ! Nous ne partirons pas d’aujourd’hui.

UN GAMIN, faisant les cornes au chien. — Brrr !

LE CHIEN. — Houpp ! houpp !

LE N° 5, d’un air attendrissant. — Ma foi, il faut être bien peu complaisant !… Cependant, puisque cela ne gêne pas ces dames… (Le N° 1 et le N° 3 se regardent en faisant une petite moue.)

LE N° 2, qui s’en aperçoit. — Eh ! qu’importe, monsieur, puisque cela me gêne, moi ! (Sourire des dames.)

LE N° 5, à part. — Animal, va !

LE N° 6, un jeune homme. — Dites donc, monsieur, nous pourrions bien, si vous le désirez, mettre votre chien dans le coffre ! (Tout le monde rit.)

LE N° 5, exaspéré. — De quoi vous mêlez-vous, vous ? Cela ne vous regarde pas, vous !

LE N° 6. — Comment, il ne me regarde pas ? Voyez donc quels yeux il me fait !

UN SPECTATEUR. — Voyons, postillon, prenez le quadrupède en croupe, et en route !

LE CONDUCTEUR. — Allons, messieurs, décidez-vous ; la portière ne peut pas toujours rester ouverte.

LE N° 5. — Eh bien, puisque c’est comme cela, je monte là-haut, plutôt que d’avoir affaire à des patauds !

LE N° 2. — Comment dites-vous ?

Le n° 5. — Je dis que je vais en haut. (Le N° 5 monte à l’échelle, tirant après lui son chien, qui tire la langue.)

LE N° 6, montrant le chien. — Conducteur, prenez donc garde que ces messieurs ne se cassent les pattes ! (On rit.)

UNE VOIX, dans la rotonde. — Il est bon là, le caniche ! Ohé ! pas vrai, la petite mère ?

LA NOURRICE. — C’est toute même ben discordant quante faut t’être en voyage avec des bêtes !

UNE DAME, dans le coupé. — Oh Dieu ! voyager en diligence ! Peut-on !… C’est bien la dernière fois !…

UN HUSSARD, en congé, sur l’impériale, se trouvant nez à nez avec le chien. — Ohé ! la compagnie, excusez ! Il me paraît que vous n’êtes pas tous dedans. — Dis donc, camarade Barbet, est-ce que tu m’as volé ma chabraque ? Couche là, mon vieux ! Tiens-moi chaud aux pieds, et ne mange pas mes éperons.

LE CONDUCTEUR. — Postillon, en route !

CHŒUR FINAL. — Adieu, mon chou ! — Prends garde de t’enrhumer, ma poule ! — Adieu, mon vieux ! — Adieu, pauvre bijou ! Bon voyage ! — À dimanche ! écris-moi ! — Mille choses aimables de ma part ! — Je n’y manquerai pas ! — Adieu, mon lapin ! — Clic clac ! clic clac ! — Adieu, ma petite chatte ! — Houpp ! houpp !…

9 février 1832.

VOILÀ MON HOMME

Gentil !!!

D’abord, n’allez pas croire qu’il s’agisse d’un phénomène ; c’est un homme comme vous et moi ; seulement, il est de la garde nationale.

Et, de plus, il vient d’avoir la croix d’honneur.

Aujourd’hui, c’est une calamité à l’abri de laquelle personne ne se trouve, et qui peut frapper le plus honnête citoyen.

Voilà justement le cas de M. Jacques-Antoine-Brigitte Delatte. Pressé du besoin de se justifier de cet événement, pour éviter toute mauvaise plaisanterie, mais tenté aussi de se dévouer aux malheurs des temps et de porter sa croix en punition de ses péchés patriotiques, il a choisi le parti du juste milieu. Il a imaginé la circulaire héroïque à ses concitoyens, pour les prier d’avoir l’obligeance de ne pas confondre son ruban, à lui, avec cette faveur vulgaire qu’on prostitue, chaque jour, à tant d’autres.

Cela convenu, restait, pour M. Jacques-Antoine-Brigitte Delatte, à se poser convenablement devant ses concitoyens, pour éviter, de leur part, le reproche de les occuper de ce qui leur importe fort peu : à savoir, s’il a la croix ou s’il ne l’a pas. En conséquence, M. Jacques-Antoine-Brigitte Delatte se présente comme « victime de la Tribune, de la Révolution et de leurs coryphées ; et cela, par cette raison toute simple que la calomnie est le lot des grands citoyens ».

Ce début me paraît d’une heureuse combinaison. En effet, les traits de l’Envie n’ont pas respecté les Chateaubriand, les la Fayette, les Napoléon ; ils atteignent jusqu’à M. Jacques-Antoine-Brigitte Delatte !

Voilà, certes, qui le rend trop intéressant pour ne pas exciter le désir de connaître des hauts faits inédits jusque-là, surtout lorsqu’on lit plus loin cette phrase pleine d’avenir : « Chaque citoyen qui reçoit des récompenses devant, selon moi, justifier auprès de ses camarades des services qu’il a rendus à la patrie, je vous soumets mes titres. »

Ici, mon devoir d’historien impartial m’empêche de rien retrancher à la gloire de M. Jacques-Antoine-Brigitte Delatte ; je passe donc la pancarte obligée d’états de services militaires qui n’élevèrent leur titulaire qu’au simple grade de maréchal des logis chef, pendant six années d’activité, pour arriver vite à celle des services civils, comme il les appelle, et je puise textuellement dans la partie héroïque de la circulaire, qui repose sur les points suivants :

« 1° Lors du martyre du général Dufay dans les cachots de la préfecture, je fus nommé, par mes anciens camarades, commissaire d’un petit banquet que nous offrîmes à ce brave ; et cela, sous les yeux des vils suppôts de la police inquisitoriale de l’ex-roi. »

Il est fâcheux que l’histoire n’apprenne pas si l’appétit de M. Jacques-Antoine-Brigitte Delatte ne souffrît point, par suite des dangers d’une pareille responsabilité.

« 2° Au convoi de l’illustre général Foy, défenseur de nos libertés, l’harmonie d’un chant funèbre qui fit tant d’impression sur tous les habitants de cette scène de regrets, et que décrit, dans sa préface, l’éditeur des discours du général, était exécutée par mes amis, pensionnaires du théâtre de l’Opéra-Comique, que j’avais invités à cet effet. C’était le dernier hommage que je pouvais rendre à ce grand homme, que je n’avais cessé d’admirer. »

Dans ce paragraphe en l’honneur de M. Jacques-Antoine-Brigitte Delatte, les amis et la circonstance me paraissent être pour beaucoup.

« 3° Mon offrande à toutes les souscriptions nationales proposées à notre compagnie peut-elle laisser douter de mon patriotisme ? »

Non, monsieur Jacques-Antoine-Brigitte Delatte ; mais, si, par la même occasion, vous en aviez dit le taux, nous en eussions encore pu mieux apprécier le prix.

« 4° Commandant un détachement de la compagnie, j’ai pris l’initiative de faire charger contre la première émeute politique, dans la nuit du 18 au 19 octobre 1830, sur la place du Palais-Royal. »

Avant ce quatrième paragraphe, nous trouvions les fastes de la vie de M. Jacques-Antoine-Brigitte Delatte plus champêtres que belliqueux ; ce qui nous faisait regarder comme toute naturelle la faveur particulière dont il a été l’objet. Quant à son dernier service rendu à la pairie, nous laissons le soin de l’en féliciter à ceux auxquels il procura les plus agréables coups de baïonnette ; à ceux, bien entendu, qui y auront survécu.

On trouve encore beaucoup d’autres choses curieuses dans la pièce que j’analyse ; mais, comme il faut en finir avec tout, même avec M. Jacques-Antoine-Brigitte Delatte, ma dernière remarque sera qu’en parlant du roi, il ajoute : Notre élu. Ceci me semble une note précieuse pour certains mandataires auxquels on avait attribué jusqu’ici un fait qui paraît être celui de M. Jacques-Antoine-Brigitte Delatte et de ses camarades de la sixième légion. Cependant, pour peu que l’on désire plus amplement connaître l’auteur de cette singulière circulaire, nous compléterons tous les renseignements, en recourant une fois encore à la citation : celle de sa signature, qui est une autre œuvre à part.

La voici :

« JACQUES-ANTOINE-BRIGITTE DELATTE,

» Chevalier de l’ordre royal de la Légion d’honneur, lieutenant de voltigeurs au 3e bataillon de la 6e légion, fabricant de bijoux dorés, membre de la Société d’encouragement pour l’industrie nationale, de celle Philanthropique, du bureau de l’Humanité, de celle de l’Extinction de la mendicité, etc., etc., etc., etc.

23 février 1832.

FACÉTIES CHOLÉRIQUES

Un pauvre ouvrier sans ouvrage, malade de trop d’appétit, et ne sachant comment conjurer cet autre genre de fléau, résolut d’exploiter le choléra-morbus à son profit. En effet, le voilà qui se précipite, grelottant de froid, feignant la colique, dans le premier hôpital venu. D’abord son appétit est alimenté ici avec une douche, là avec des frictions ou des sangsues ; mais le gaillard a le tempérament solide, ses promptes protestations de mieux-être consolident l’essai d’un système par l’apparence d’une cure, et la côtelette de la convalescence vient bientôt réaliser ses calculs économiques. C’est ainsi que, pendant un mois, il a vécu aux frais de la Faculté, a eu sept fois le choléra-morbus, et a terminé fort agréablement son cours d’épidémie en allant ensuite prendre le punch dans les salles du docteur Magendie.

Parmi tous les remèdes destinés à combattre les mauvais procédés du choléra, depuis les ceintures jusqu’aux tire-bottes préservatifs, on doit assigner un rang distingué à celui qui est distribué gratis dans un des quartiers de Paris, tant à cause de la modicité du prix que des heureux résultats qu’on en raconte. Soumis à la décomposition, ce fameux spécifique s’est trouvé être composé d’eau et d’acide sulfurique, en quantité assez innocente pour ne produire aucun effet. Et cependant, la foule assiège journellement la porte du distributeur de l’eau gratuite ; ce qui ferait supposer que cet homme supérieur savait créer à bon compte deux remèdes puissants contre la contagion : la foi et l’eau claire.

Avec la rapidité qui préside à l’énumération quotidienne des victimes du choléra, rien de si commun aujourd’hui que les réclamations de personnages décédés la veille, et qui requièrent, au besoin, pour la publicité de leur existence, l’article premier du code de l’humanité en faveur de leurs familles, livrées peut-être déjà à toutes les hypothèses de la succession, à toutes les angoisses du testament.

Défense à qui que ce soit de se laisser mourir, par le temps qui court, sous peine d’encourir le soupçon d’être cholérique. Une femme, âgée de cent six ans, meurt dans la petite ville de Villé ; on s’obstine à voir là le premier et unique cas de l’épidémie à la mode ; que cette mode n’eût pas existé, et la vieille ne mourait jamais. – Une femme, étendue sur son lit, était gisante sous les atteintes du choléra, lorsque, en sortant de son assoupissement, elle voit un croque-mort penché sur elle et occupé à prendre la mesure de son corps. La révolution produite par cette vision funéraire occasionna chez la malade une crise qui la sauva ; et le croque-mort, qui s’était trompé de porte, se retira en homme fort étonné d’avoir rendu la vie à quelqu’un.

Le choléra-morbus, dans son excursion en France, aura dû être flatté d’une chose : c’est de la haute importance que lui a accordée l’industrie parisienne, en transformant en autant d’anticholériques tous les objets de fabrication, n’importe le genre de leur nature. C’est ainsi qu’un apothicaire, propriétaire d’un baume depuis longtemps en réputation contre les engelures, publia, dès l’arrivée du fléau, un prospectus qui étendait les vertus de ce baume jusqu’au choléra ! C’est aussi, probablement, la même raison qui suggéra à un marchand de tabac cette élégante rime, écrite sur les carreaux de sa boutique :

 

Fumez et prenez une prise,

Le choléra sur vous n’aura jamais de prise.

6 avril 1832.

VOYAGE DE PARIS À JAVA

FAIT SUIVANT LA MÉTHODE ENSEIGNÉE
PAR M. CHARLES NODIER
EN SON HISTOIRE DU ROI DE BOHÊME ET DE SES SEPT CHÂTEAUX
AU CHAPITRE OÙ IL EST TRAITÉ PAR LUI
DES DIVERS MOYENS DE TRANSPORT
EN USAGE CHEZ QUELQUES AUTEURS ANCIENS
ET MODERNES
 

— Je supplie Votre Majesté d’examiner ces arabesques, qui commencent par une tête de femme et finissent en queue de crocodile…

(Girodet à Napoléon.)

J’étais depuis plusieurs années, comme feu Robinson Crusoé, tourmenté par un violent désir de faire un voyage de long cours. La presqu’île du Gange, ses archipels, les pays de la Sonde, et particulièrement les poésies asiatiques, devenaient de jour en jour le tyrannique objet de mes espérances. Une idée fixe est-elle un bien ou un mal ? je ne sais : les unes nous valent des systèmes politiques ou des monuments littéraires ; d’autres nous conduisent à Charenton. Néanmoins, en attendant la solution de cet important problème, il sera peut-être assez utile de constater la cherté journalière de ces sortes d’idées.

La traversée des Indes est fort coûteuse ; mais, s’il est facile d’en chiffrer les dépenses quand on la fait, il est impossible de les arrêter quand on ne la fait pas, et alors elles deviennent ruineuses. En effet, que d’heures en vain consumées !… Je ne parle pas des dégâts causés par vos distractions ; un tison roulé sur le tapis, l’encrier renversé, votre pantoufle brûlée, etc., en vous supposant artiste, écrivain ou homme d’imagination. Non ! Comptez seulement les moments précieux gaspillés, les trésors d’âme et de pensée follement perdus pendant les heures employées à regarder les arabesques incrustées au marbre de la cheminée… Or, le temps, c’est de l’argent ; mieux encore, c’est du plaisir ; c’est l’incommensurable quantité de choses virtuellement conçues dans cet abîme où tout va, d’où tout sort, qui dévore et produit tout. Rêver, n’est-ce pas voler votre délicieuse maîtresse, ou vous, si heureux par elle ?

Ainsi, pour établir le compte de mes pertes, souvent un mot dans une phrase, la rubrique d’un journal, le titre d’un livre, les noms du Mysore, de l’Indostan, les feuilles déroulées de mon thé, les peintures chinoises de ma soucoupe, un rien m’embarquait fatalement, à travers le dédale des contemplations, sur un vaisseau fantastique, et faisait surgir les mille délices de mon voyage imaginaire.

Je possède, entre autres sujets de dépenses, deux vases mexicains que m’a vendus Schœlcher, et qui me coûtent journellement trois ou quatre heures… Laissant tomber le livre où je cherchais quelque renseignement de griève urgence, et où j’ai rencontré les mots de Bayadère, Colibri, Sandal, Lotus, – autant d’hippogriffes qui m’emportent dans un monde d’odeurs, de femmes, d’oiseaux et de fleurs !… – alors, mes yeux s’attachent sur une des chimères capricieuses de ces vases mexicains, laquelle représente un lapin assis sur un fauteuil, endoctrinant un serpent armé de moustaches et d’éperons, symbole de mille sottises littéraires ou politiques. Puis, plongé dans une infertile méditation, fruit défendu aux gens de peine et aux gens de lettres, deux mêmes genres de gens, je vais flairant les parfums indiens. Je me perds au milieu de ces pays grandioses auxquels l’Angleterre restitue aujourd’hui leurs antiques magies. Le luxe impérial de Calcutta, les prodiges de la Chine, l’île de Ceylan, cette île favorite des conteurs arabes et de Sindbad le marin, effacent toutes les merveilles de Paris.

Enfin, de rêve en rêve, j’ai fini par ne rien faire, et par être réellement pris d’une espèce de nostalgie pour un pays inconnu.

Un jour, en novembre 1831, au sein d’une des plus belles vallées de la Touraine, où j’avais été pour me guérir de mon idée fixe, et par une ravissante soirée où notre ciel avait la pureté des ciels italiens, je revenais, gai comme un pinson, du petit castel de Méré, jadis possédé par Tristan, lorsque je fus arrêté soudain, à la hauteur du vieux château de Valesne, par le fantôme du Gange, qui se dressa devant moi !… Les eaux de l’Indre s’étaient transformées en celles de ce vaste fleuve indien. Je pris un vieux saule pour un crocodile, et les masses de Saché pour les élégantes et sveltes constructions de l’Asie… Il y avait un commencement de folie à dénaturer ainsi les belles choses de mon pays : il fallait y mettre ordre. Alors, tout fut dit. Je résolus de partir, malgré la rigueur de la saison, pour mon voyage dans les possessions de Leurs Majestés Hollandaise et Britannique. Avec une impétuosité toute chinonaise, je me rendis immédiatement à Tours, montai dans la diligence, et courus prendre les commissions de deux amis qui se trouvaient sur ma route. Je voulais m’embarquer à Bordeaux, me fiant sur le célèbre principe Tout chemin mène à Rome !

Rien ne saurait exprimer le bonheur et la quiétude auxquels je fus en proie en roulant dans la voiture qui me rapprochait nécessairement de Chandernagor et des Laquedives. Sachant, à n’en pas douter, que j’avais commencé mon voyage de long cours, Sumatra, Bombay, le Gange, la Chine, Java, Bantam, me laissaient tranquille, et je regardais les champs monotones du Poitou avec un indicible plaisir. Je disais adieu à la France. À chaque village, je pensais en moi-même :

— Quand le reverrai-je ?

Il y eut dans ma détermination une sorte d’exentricity, dirait lord Byron s’il vivait encore, qui ne me faisait ressembler à aucun des voyageurs vulgaires. Je partais avec mon habit, une paire de rasoirs, six chemises et quelques légers bagages, comme si j’allais visiter un voisin. Je n’emportais ni remèdes contre le choléra-morbus, ni pacotille, ni tromblon, ni tente, ni lit de camp, rien enfin de ces mille choses inutiles aux voyageurs. Je comprenais admirablement que, vivre ici, vivre là, l’acte de vivre devait être partout le même ; et que, moins j’aurais de haillons, mieux j’irais.

Pour me justifier ce dénuement forcé, et le convertir en quelque chose de stoïque, je me souvins de ce profond philosophe qui, dans le siècle dernier, sauf quelques traversées maritimes, avait fait le tour du globe à pied, sans dépenser plus de cinquante louis par an. Frédéric II voulut le voir, et ordonna une parade exprès pour lui. Le voyageur (c’était un Français) ayant refusé de monter à cheval, le roi le laissa au milieu de la place de Postdam, en commandant de le considérer comme un obstacle, et ses troupes ouvrirent leurs rangs devant l’étranger. Frédéric lui ayant demandé s’il pouvait lui être utile, le pèlerin pria le monarque de lui faire toucher, à Berlin, l’argent qui se trouvait consigné pour lui à Dresde. Ce trait est bien autrement sublime que le Range-toi de mon soleil ! dit par Diogène à Alexandre en semblable occasion.

Je me proposais d’imiter ce Français, maintenant ignoré, dont Frédéric admira les vastes connaissances et l’allure économique… Je n’ai jamais pu savoir la fin de ce Lapeyrouse pédestre. Souvent, le drame sans cesse tissé par sa destinée, aussi riche qu’inconnue, m’occupe des heures entières. Combien d’hommes, chargés comme lui de trésors, ont péri sur des plages désertes, et dont le monde savant n’héritera jamais !…

Aussi, pour être utile à mes voisins de l’Observatoire royal, je pensais à faire très prudemment mon voyage. N’eussé-je rapporté que le redressement d’une erreur dans la plus connue des latitudes ou dans la plus obscure longitude ; n’eussé-je ramassé que de minces mollusques inconnus, révélé quelque faute dans les 0” du méridien, recherches scientifiques auxquelles je suis d’ailleurs complètement étranger, je regardais mon voyage comme pouvant lutter de richesses avec la relation de lord Macartney, Amherst, ou celle de tel lord qu’il vous plaira choisir parmi les explorateurs d’Afrique, d’Asie, d’Australasie, etc., lesquels m’ont toujours paru être de grands charlatans. Je me promis surtout d’écrire mon voyage de manière à lui donner des teintes fabuleuses, afin d’être également lu par les savants, par les enfants, et cru par ceux qui croient tout ce qui est incroyable.

J’arrivai dans ces dispositions à Angoulême, où je voulus faire ma station… Or donc, avant d’aller plus loin, je me rendis à la poudrerie bâtie par feu le général Rutty sur les bords de la Charente.

Cette usine, conçue dans un genre monumental, a coûté la bagatelle d’un million à l’État, et le gouvernement y fabrique naturellement très peu de poudre, en vertu de la passion que nous avons pour les contradictions. C’est un goût véritablement français qui se reproduit en toute chose. Ainsi, voyez-vous à Paris une pancarte appendue à une boutique, annonçant des bottes ou des chapeaux imperméables ?… Sachez qu’ils pomperont l’eau plus promptement que les autres. Rendons justice à l’administration : elle se conforme bien à notre inconséquence et à notre esprit gaulois. Sous ce rapport, elle est éminemment nationale. Depuis le point de départ et la fin de nos révolutions, jusqu’aux tableaux de nos marchands, ne concluons-nous pas toujours, en France, à l’encontre des prémisses ?…

Mais, l’investigation parlementaire des bévues administratives n’étant pas le but de mon voyage, l’usine du gouvernement obtint mon admiration ; et, peu soucieux de critiquer, je me trouvai le lendemain soir, après une bonne nuit employée à me remettre de mes fatigues, devant un feu joyeux, entre trois amis…

 

*    *    *

 

Permettez-moi de supprimer toutes les niaiseries empreintes de personnalité par lesquelles mes devanciers commencent leurs relations. Pour abréger, lancez-vous sur-le-champ à travers l’Océan et les mers d’Asie, franchissez les espaces sur un brick assez bon voilier, et venons rapidement au fait : à Java, à mon île de prédilection… Si vous vous y plaisez, si mes observations vous intéressent, vous aurez économisé les ennuis de la route.

Cependant, si vous étiez de ma trempe, je vous plaindrais… Je l’avoue à ma honte, les choses qui me charment le plus dans une relation sont précisément celles que je comprends le moins…

Quand un voyageur me parle du débouquement de je ne sais quelles îles, des moussons, des courants, du nombre de brasses trouvées à tel endroit dont je me soucie comme des os d’Adam, des écueils, des minutes, du loch, des hautes et basses bonnettes, de la drome, du déralinguage, du dérapage, de l’état du ciel, etc., des fleurs, des plantes en ia, appartenant aux dicotylédones ou dichotomes, personnées, orobanchoïdes, digitées, etc., ou d’animaux nudibranches, à tentacules, clavipalpes, globulicornes, marsupiaux, hyménoptères, bivalves, sans valves (comment font ceux-là ?), hyménopodes, gastéropodes, diptères, etc. : alors, j’ouvre de grands yeux au livre et je tâche de saisir quelque chose dans ce cataclysme de mots barbares. Semblable à ces gens arrêtés sur le pont Neuf pour contempler inutilement la rivière en voyant tout le monde la regarder, je cherche l’inconnu dans le vide avec toute la passion d’un chimiste qui espère faire du diamant à force de carboniser des voies de bois… L’ouvrage produit en moi une fascination semblable à celle qui est exercée par la vue d’un abîme. La lecture d’un livre inintelligible comme l’est l’Apocalypse ; – et il y a beaucoup de livres apocalyptiques par la littérature qui court ! – mais, par-dessus tout, celle des voyages scientifiques est pour mon âme une partie de barres dans les ténèbres, pareille à la lutte de Jacob avec l’esprit du Seigneur. Et souvent il ne m’est pas plus permis qu’au patriarche de voir l’esprit…

— Java ! Java ! terre ! terre !

Voilà revenir à son sujet !…

J’avoue que, pour un Européen, pour un poète surtout, aucune terre ne saurait être aussi délicieuse que l’île de Java !… Je vous parlerai des choses qui s’imprimèrent le plus vivement dans ma mémoire, mais sans ordre, au gré de mes souvenirs ! Ce qu’un voyageur oublie est toujours peu de chose. Si je ne suis pas littérairement logique, je le serai relativement à l’ordre des impressions. Ainsi, je m’occuperai d’abord du fait le plus personnel et le plus immédiat pour un homme qui sort d’un vaisseau.

À Paris, vous vivez à votre guise : jouant, aimant, buvant au gré de votre organisation ; aussi l’ennui vous y saisit bientôt. Mais, à Java, la mort est dans l’air : elle plane autour de vous ; elle est dans un sourire de femme, dans une œillade, dans un geste fascinateur, dans les ondulations d’une robe. Là, si vous avez la prétention d’aimer, de suivre vos penchants, vous périssez radicalement… Que de pernicieuses séductions naissent de cette sagesse forcée ! Ne les écoutez pas : vous devez être avare de vous-même, sobre surtout, vous soutenir par des toniques, et ne pas vous dépenser follement. Or, après avoir soigneusement écrit ce petit Mané, Tekel, Pharès, sur vos tablettes, vous vous trouvez en présence des Javanaises. Devenu vertueux sous peine de mort, vous rencontrez, à chaque pas, les agaçantes tentations de saint Antoine, moins le cochon.

D’abord, posez en principe que les femmes de Java sont folles des Européens. Puis laissez-moi vous décrire l’espèce admirable qui, dans le beau sexe, forme la famille javanaise. Là, les femmes sont blanches et lisses comme du papier de Bath ; nulle couleur ne nuance leur teint ; leurs lèvres sont pâles ; leurs oreilles, leurs narines, tout est blanc ; seulement, de beaux sourcils bien noirs et leurs yeux bruns tranchent sur cette pâleur bizarre. Le luxe de leur chevelure est prodigieux. Presque toutes peuvent, en secouant leurs cheveux, se trouver à couvert sous un pavillon impénétrable à l’œil le plus ardent, et ce long voile tombe à terre de tous côtés. Ce précieux ornement, dont elles sont incroyablement fières, est l’objet des soins les plus minutieux. Les petites-maîtresses de l’île consomment entièrement l’huile de Macassar que produisent les Indes. Aussi, quand il m’a été démontré qu’il n’en était jamais venu deux litres en France, je ne pense pas, sans rire, à la fortune de M. Naquet, qui en vendait de petites bouteilles par milliers. Si vous aviez passé vos mains dans la chevelure abondante et parfumée d’une Javanaise, vous auriez le plus profond mépris pour ces petits taillis capillaires que les Européennes cachent si facilement sous un bonnet.

La plupart des femmes sont riches et souvent veuves. Le lendemain de son arrivée, un Européen confortable peut faire un mariage aussi riche qu’il a pu le rêver pendant les premières heures de ses lentes et froides nuits. Le luxe effréné, les recherches inouïes, les poésies de la vie, si paresseuse en Asie, se joignent aux séductions des Javanaises pour vous conseiller une folie mortelle, surtout après une longue traversée.

Là, tous les yeux ont les langoureuses ardeurs des regards de la gazelle ; là, les pieds blancs armés de prestiges reposent sur des coussins de soie et de cachemire : aussi ai-je toujours été tenté de les nommer, à la manière de Perrault, des pieds-fées.

Une Javanaise distinguée n’est jamais vêtue que d’une blouse de mousseline qui prend au col, tombe jusqu’à terre, et n’est serrée autour de la taille que par une cordelière en soie de couleur unie. Ses diamants, ses perles, les anneaux, les bijoux, sont semés à profusion sur les esclaves qui la servent. Si l’arec et le bétel lui noircissent les dents, en revanche son haleine reste toujours suave.

Il est rare que les Européens résistent au spectacle de ces féeries. Quant à moi, j’y ai succombé, malgré l’effroyable avertissement écrit sur le front de ces Javanaises, presque toutes mariées cinq ou six fois, et cinq ou six fois veuves. Pour un artiste, qu’y a-t-il de plus tentant que de lutter avec ces femmes pâles, frêles, délicates, vampiriques ?…

Pendant les longues mélancolies et les secrets désespoirs qui me prirent entre vingt et vingt-deux ans, j’avais plus d’une fois savouré les plaisirs du suicide, sans avoir jamais été plus loin que sur les bords des fossés de la Bastille, dans le temps où il n’y avait point d’eau ; mais le plus délicieux de mes suicides projetés a été le suicide par excès d’amour. Je n’imaginais rien de plus poétique, de plus gracieux, que ces langueurs douces, ces prostrations complètes qui devaient m’amener insensiblement au néant. Eh bien, j’ai trouvé la réalisation de ces rêves insensés dans le mariage de Java. C’est l’amour dans toute sa poésie : l’amour ardent, l’amour ingrat, l’amour sans remords. Les Javanaises ne pleurent jamais l’homme qu’elles enterrent : elles l’oublient après l’avoir adoré mieux qu’elles n’aiment Dieu !… Il y a là quelque ressemblance avec la perfection de la machine qui broie son inventeur !… Enfin, ailleurs, vous vivez par l’amour ; là, vous en mourez. Puis l’amour insouciant cherche une autre victime, comme la nature qui poursuit son cours sans prendre nul souci de ses créatures. Aussi les Javanaises consomment-elles beaucoup d’Européens.

Peut-être devrait-on expédier des maris pour Java comme on expédie des pacotilles de jeunes Anglaises pour le Bengale. Il est extraordinaire que l’on n’ait pas encore, à Paris, indiqué ce débouché aux lieutenants ennuyés du service, aux poètes sans gloire, aux acteurs sans engagement, et à tous ceux qui sont susceptibles d’aller à Sainte-Pélagie. C’est une branche de commerce plus naturelle que ne l’est cette traite des blancs, si hardiment faite à chaque nouveau tirage, et connue sous le nom de remplacements militaires. Les gens blasés devraient aller tous à Java ; tous y trouveraient une vie colorée comme le fut la mort de Sardanapale ! On y vit sur un bûcher.

Je fus sauvé de mon doux supplice par un accident. Ma Javanaise mourut, et je la regrettai bien vivement. Avant mon départ pour le Gange, elle me fit le présent le plus amoureux que puisse faire une Javanaise, en me donnant un de ses cheveux roulé sur une carte. Lorsque, par curiosité, je montre ce cheveu sans fin, je rencontre bon nombre d’incrédules qui le prennent pour tout autre chose ; et, moi-même, il y a des jours où je ne crois plus à ce cheveu ; mais ce sont les jours où, pour moi, les cieux sont déserts !

Un savant de ce pays m’a prouvé, par des raisons qui ne sont pas sans mérite, que la blancheur des Javanaises était due à la singulière culture de leurs cheveux. Je réserve ces documents pour les hommes de science, ainsi que plusieurs autres détails qui ne sont pas de nature à être publiés, et qui pourront jeter quelques lumières sur certaines questions physiologiques.

Cependant, avant de passer à un autre sujet, il est important de controverser un point essentiel à la réputation des Javanaises.

Depuis mon retour, j’ai lu quelques fragments du voyage fait à Java par un naturaliste très distingué, lequel n’a relâché qu’à Sourabaya, et n’y est resté que peu de temps. Il a dépeint les femmes de Java comme étant généralement laides. S’il a entendu parler des Malaises de la classe inférieure ou moyenne, je suis d’accord avec lui. La Javanaise pâle et chevelue dont j’ai observé les mœurs est la femme riche. Or, dans tout pays, il y a des différences énormes entre la population femelle aristocratique et celle des infimes régions sociales.

Le même auteur a singulièrement insisté sur le penchant à la jalousie qui distingue le beau sexe de Java. Il attribue la mort rapide des Européens à la vengeance des Javanaises, auxquelles il accorde l’art de préparer avec une grande habileté certains breuvages empoisonnés. Quoique les femmes de cette île n’aient guère besoin de cet accessoire pour tuer leurs amants ou leurs maris, qu’elles dévorent si promptement, je crois volontiers à leur jalousie et à ses sinistres effets. Là où l’amour est si meurtrier, si rare, chaque femme doit être avare de son trésor.

J’avoue que la dissimulation des Javanaises et leurs sourdes vengeances ne sont comparables à celles d’aucune Européenne. S’il ne m’a pas été donné d’apercevoir ces riches couleurs de leur caractère, si je les ai crues meilleures, je les trouve bien autrement belles et poétiques, investies de ces deux autres passions. Elles vous veulent si entièrement, qu’elles ne vous pardonnent pas même un regard jeté à leur rivale. Mais, si les plaisirs sont si chèrement vendus, si périlleux, il faut reconnaître qu’ils sont immenses. Semblables à la poésie, à la peinture, à la science consumant les savants, les peintres et les poètes, elles sont jalouses et implacables comme l’est le génie. Leur amour est un feu véritable, il brûle.

Le lendemain de mon mariage, et par un poétique hasard qui augmenta le délire du plus suave des réveils, j’entendis pour la première fois le chant du bengali.

Quand l’île de Java n’aurait plus l’admirable parure de son printemps éternel, ses beaux sites, ni ses forêts vierges, ni sa cité mouvante où toutes les nations fourmillent, où le luxe des Indes se marie au luxe de l’Europe ; enfin, quand elle serait privée de ses houris voluptueuses, si le bengali lui restait seul, il faudrait faire encore le pèlerinage de Java pour apprendre jusqu’à quel point la nature surpasse l’homme en science musicale.

Je ne saurais exprimer toutes les sensations données par le bengali de Java. Son chant comprend tout. Son chant, comme une riche mémoire, sous-entend toutes les poésies possibles. Ce sont, par moments, les impressions fraîches et délicieuses du premier amour, évoquées à sa voix. Tantôt il vous parle de patrie et d’enfance ; tantôt il formule les rêves fantastiques et indicibles des plus religieuses mélancolies. Puis, tout à coup, il produit sans effort, avec grâce, les effets longtemps cherchés, les difficultés surmontées, qui font la gloire des virtuoses : c’est la rapidité perlée des notes du piano, la tendresse des cordes, les sons si sympathiques à l’âme du physharmonica. Il est le chantre des passions vraies.

Écouter un bengali, lorsque votre âme seule a conservé quelque puissance auprès d’une Javanaise satisfaite, est une de ces joies asiatiques dont rien ne peut donner l’idée. L’oiseau redit vos pensées, chante les muettes voluptés de vos regards, exprime les délices évanouies déjà pour vous, et leur donne une seconde vie par la grâce aphrodisiaque de ses accents !… Enfin, il parle au cœur, il le remue encore au moment où les sens se taisent. Le bengali est peut-être une âme heureuse.

Puis la nature prodigue l’a vêtu d’or, de pourpre, d’émeraudes : ce sont des diamants aériens, des pierreries qui volent autour de vous. Cette pauvre petite fleur de l’air perd la voix au delà des Açores… Ce divin oiseau vit en suçant des roses, et se nourrit de parfums. Il est amoureux et fidèle. Entre les roses, il en est une, au Bengale et à Java, dont il est si éperdument affolé, qu’il ne peut exister que dans son calice. Aussitôt qu’il en voit une, il y vole, il s’y étend, s’y baigne, s’y roule. Il la baise, la suce, la piétine, lui chante ses plus douces roulades. Il semble qu’il y retrouve son autre vie, celle après laquelle nous aspirons tous. Peut-être n’y a-t-il point de passion humaine comparable à celle du bengali pour cette rose favorite.

Malheureusement, je suis d’une ignorance perverse en fait d’histoire naturelle, de sorte que je suis réduit, sur toutes ces merveilles, à mes simples observations. Je ne puis donc vous dire combien ce poète a de rémiges, ni à quel endroit précis du bec ses narines sont percées, ni si les mandibules se rapportent bien, ni en quel état sont les tarses. D’ailleurs, ce bengali, c’est le mien !… Il est à moi. Moi seul l’ai compris, entendu. Oui, cet oiseau, sa musique du moins, est un secret entre mon âme et le ciel, comme le poème de mélancolie contenu dans certaines notes de Weber reste un mystère entre deux amants.

Sachez-le bien, je fais partie des voyageurs égoïstes, espèce oubliée par Sterne dans sa grande classification des voyageurs. Aussi n’ai-je point eu la prétention de rechercher la nature des terrains, ni de rapporter une flora javanica. Je me suis laissé aller à mes fantaisies. J’ai vu tout en amateur et en poète. Il serait possible que j’eusse jugé les Javanaises comme cet Anglais jugea les femmes de Blois, d’après un seul échantillon. Mais, si je mens, c’est de la meilleure foi du monde.

Cependant, il y a des choses dont il est impossible de douter, même lorsque, de retour au coin du foyer patrial, les événements de notre voyage prennent, à nos propres yeux, des teintes fabuleuses, et que, embellis par les poésies du souvenir ou par l’emphase de la narration, qui contracte toujours une couleur lyrique, les incidents les plus vulgaires grandissent et s’imprègnent de tout le charme attaché aux récits personnels de celui qui dit : « J’étais là, telle chose m’advint. »

Ainsi, après vous avoir dit la Javanaise, dont l’amour assassine, et le délicieux gosier du bengali, dont le chant est un beau livre, je suis contraint par ma souvenance de vous parler du volcaméria, bel arbre dont la fleur est à l’odorat ce que la Javanaise est à la passion, ce que le bengali est à l’oreille : mêmes développements intellectuels dans l’âme d’un homme assez artiste pour savoir aspirer les renaissants parfums de ces divines corolles. Aussi les couronnes que ces femmes de l’Inde mettent dans leur chevelure sont-elles tressées avec des touffes de volcaméria. Certes, elles en connaissent la prodigieuse puissance !…

La senteur des volcamérias entre doucement d’abord en vous, humblement même et avec la timidité de celle des violettes. Puis elle pénètre, devient un goût, est sapide pour le palais, et vous rappelle confusément les délices de la fraise, la piquante suavité de l’ananas, la joie vineuse d’un cantaloup, mais fondues gracieusement et dans tout le vague d’un souvenir pur. Enfin, cette créature occulte persiste, elle envahit l’entendement, le perce et agite comme le ferait un jasmin des Açores, ou quelque tubéreuse éloignée. Alors, ce sont mille parfums ensemble, tous délicats, fins, élégants, frais surtout ; ils se jouent dans l’âme à l’instar des rêves, y chatouillent, y réveillent les idées les plus folles, les plus rieuses. Vous revenez à la fleur comme le bengali à sa rose ; vous la respirez par de longues aspirations sans vous en lasser… Elle est inépuisable de ses brises parfumées qu’elle varie sans jamais vous en fatiguer. Il y a de la femme dans les soupirs de sa touffe. Vous diriez une tendre maîtresse près de laquelle vous causez, le soir, voluptueusement. Odeurs humides !… Créations désespérantes !… Et quelle jolie création !… Son tissu épais et velouté comme celui des camellias a les couleurs douces de l’abricotier. Sa fleur se compose de quinze ou vingt petites roses à pétales arrondis et disposés comme une des plus belles rosaces copiées dans les œuvres de la nature par nos architectes pour l’ornement des temples. Ces petites roses, foncées sur les bords, presque blanches au centre, amoureusement pressées, forment une touffe bombée, comme celle de l’hortensia. Cette fleur et ses senteurs exquises appartiennent essentiellement aux âmes folles de musique, folles des joies du cœur, et qui aiment à prier.

Écouter les chants du bengali, respirer les volcamérias, en passant une main demi-morte dans quelque chevelure javanaise, au frais, sous un ciel de feu, dans l’atmosphère humide que les Chinois savent produire en étendant de longues nattes en paille de riz, mouillées, devant les fenêtres de votre palais tranquille, tout tapissé de soie, de cachemires éclatants…, ah ! cette vie est une débauche d’âme et de poésie, dont il n’existe d’image en aucune extase. Pour ceux qui l’ont goûtée, il n’y a plus ni arts, ni musique, ni chefs-d’œuvre ! Oui, les madones de Raphaël, les accords de Rossini, l’orchestre des Bouffons, les efforts de notre parfumerie française, nos livres, nos poètes, nos femmes, tout devient là petit. L’Europe est impuissante : l’Asie et Dieu seuls ont pu créer ces jouissances, pour lesquelles le langage manque, aussi bien qu’à ces vives étreintes qui sont l’hymne mystérieuse de deux cœurs.

Enfin, dans cette île des miracles, tout est d’accord, tout embrase la vie, tout la dévore, et l’on en revient tué. En effet, là, le seul sens qui reste à charmer y est satisfait dans toute l’ambition des désirs les plus effrénés. Le goût y dédaigne les fruits d’Asie pour un aliment admirable. Il s’agit du thé pris à deux pas de la Chine, de ses qualités narcotiques, de ses pouvoirs qui, pour moi, en ont fait un agent de plaisir, immédiatement placé entre l’opium et le café.

Or, à Java, vous trouvez du thé tout fait, tout prêt, dans chaque boutique. Vous y entrez, vous buvez une, deux, trois tasses, en vous servant des bols en porcelaine préparés, et vous n’êtes obligé à aucun signe de politesse. Vous agissez comme en France lorsque vous allumez votre pipe aux lampes instituées à la porte des débitants de tabac.

Toutes ces jouissances réunies, la Javanaise, les fleurs, les oiseaux, les parfums, le jour, l’air, cette poésie qui met une âme entière dans chaque sens, m’ont fait dire depuis mon retour des Indes :

— Heureux ceux qui vont mourir à Java !…

En effet, le problème de la vie n’est pas sa durée, c’est la qualité, c’est le nombre de ses sensations. Or, dans cet admirable pays, toujours vert, toujours varié, rendez-vous de toutes les nations, bazar éternel, où le plaisir se multiplie par lui-même, où la plus grande liberté règne, où il y a place pour toutes les superstitions ; alors, les émotions, les voluptés, les dangers, abondent de manière à toujours faire vibrer les fibres. Voilà pourquoi l’Orient a si peu d’écrivains. On y vit trop en soi pour se répandre sur les autres. À quoi bon la réflexion là où tout est sentiment !

Je ne fus pas longtemps à Java sans entendre parler de la merveille du pays, de l’upas, le seul arbre de cette espèce qui existe sur le globe, et dont les terribles produits jouent un si grand rôle dans les mœurs javanaises. L’upas est, selon les traditions de l’île, un arbre planté au cœur d’un volcan éteint, où, par un caprice de la nature, il pompe les substances épouvantablement délétères dont il exhale les miasmes, et qu’il distille incessamment. La Tofana, la Brinvilliers, la chimie, enfin le génie humain dans toutes les pompes de sa malfaisance, est surpassé, là, par le hasard, par un arbre, par une seule de ses feuilles. En effet, il suffit de tremper la pointe d’un poignard dans l’écorce de l’upas, au moyen d’une incision vive et prompte, pour prêter à sa lame les propriétés que possède l’acide hydrocyanique. Aussitôt que cet acier venimeux passe l’épiderme d’un homme, cet homme tombe instantanément, sans convulsion, sans donner aucun signe de douleur. Non seulement la sève communique au fer cette puissance de mort, mais l’arbre exhale si vivement ses miasmes meurtriers, au même degré d’intensité, que son ombrage tue subitement un homme, s’il y reste plus du temps nécessaire pour piquer le poignard dans la tige. Du reste, cette opération ne peut avoir lieu qu’en se mettant au-dessus du vent. L’air, en passant sur l’arbre, devient mortel jusqu’à une certaine distance. Si le vent vient à changer pendant le court laps de temps qu’un Javanais emploie à teindre la pointe d’un poignard, il expire aussitôt.

Les animaux, les oiseaux, tout ce qui a vie reconnaît cette redoutable influence, et respecte ce trône de la mort. Quelques rejetons, nés de l’arbre principal, poussent à l’entour, et lui forment une redoutable enceinte, où les passages deviennent plus rares de jour en jour. Ce sinistre végétal s’élève solitaire. Il règne là comme pour offrir une image de ces anciens rois de l’Asie dont le regard tuait.

Vous comprenez que les naturalistes s’en tiennent à des conjectures sur cet arbre unique, inobservé, et qui, ne souffrant près de lui ni flâneurs ni artistes, a échappé à notre toute-puissante lithographie. Cependant, comme il n’est pas de coutume que la science ait tort, les savants l’ont bravement rangé dans la classe des strychnos, en se fiant aux ouï-dire des Javanais.

Maintenant, voici le moyen philanthropique dont les naturels du pays se servent pour se procurer ce poison subtil. Lorsqu’un Javanais est condamné à mort par le chef de sa tribu, sa grâce lui est accordée s’il réussit à apporter un poignard empoisonné. Sur dix criminels, trois ou quatre au plus échappent aux caprices de l’upas.

J’ai eu naturellement la curiosité de voir cet arbre original. Je me suis avancé au-dessus du vent, aussi loin que le permettait la prudence. Muni d’une longue-vue, j’ai pu trembler tout à mon aise sur les frontières de ce royaume de la terreur, où Danton, où Robespierre auraient dû être déportés. Je ne me souviens pas d’avoir aperçu par la pensée, soit dans les charniers de la Bible, soit dans les scènes les plus fantastiques de notre littérature cadavéreuse, un spectacle aussi épouvantablement majestueux.

Figurez-vous une plaine d’ossements blanchis, ceinture digne de l’upas, témoignage de son pouvoir, malheureux atteints ça et là, quand ils se croyaient sauvés, la plupart amoncelés autour de l’arbre. Ces squelettes, frappés par le soleil des Indes, s’en renvoyaient capricieusement les rayons. Les jeux de la lumière, à travers ces dépouilles, produisaient des effets atroces. Il y avait des têtes dont les yeux flamboyaient, des crânes qui semblaient maudire le ciel, et des dents qui mordaient encore !… Ce sont les seuls cadavres humains qui ne soient pas la pâture des vers… Jetez dans ce cirque sans spectateurs, mais non sans athlètes, le plus horrible des silences, interrompu seulement par le craquement des os, et cherchez une scène semblable dans le monde…

Les Javanais sont aussi fiers de leur upas que les gens de Bourges le sont de leur cathédrale. Aussi m’empresserai-je, pour l’honneur des naturels du pays qui m’ont conduit vers cet arbre monumental, de réfuter les renseignements incomplets donnés jusqu’à ce jour sur l’upas.

Malgré les assertions de plusieurs voyageurs, il est constant que le grand upas de Java n’a point de rival. C’est un souverain jaloux qui sera difficile à détrôner. Il est le seul individu de son espèce qui soit arrivé à sa hauteur. Il m’a paru avoir de quatre-vingt-dix à cent pieds d’élévation. Ses rejetons ressemblent à nos taillis de cinq ans.

Certes, les Javanais ou les Européens qui veulent défricher une partie de la forêt redoutent de rencontrer un upas ; mais, jusqu’à présent, si quelques végétaux de cette famille, en admettant que ce soit un strychnos, ont été découverts, ils étaient inoffensifs, et le poison, pour en être extrait, a eu besoin d’être soumis à de véritables préparations chimiques. Un cris, ou poignard malais, trempé dans un poison autre que celui du grand upas, donne une mort plus lente et précédée de convulsions. Puis, lorsque ce cris a servi, si le possesseur veut lui rendre toute sa vertu vénéneuse, il faut le raviver par du jus de citron. Maintenant, je désire que d’autres voyageurs, dont l’imagination sera moins paresseuse que la mienne, vérifient ces faits d’une haute importance historique pour la science, et auxquels je ne puis qu’imprimer l’authenticité oculaire d’un homme que la renommée scientifique ne tente guère, et qui tient plus à ses chimériques souvenirs qu’à une consciencieuse dissertation.

Au surplus, la difficulté de se procurer ce terrible poison est constatée par un fait. Les Malais donnent des prix énormes de leurs cris, et refusent de les vendre. Dans cette île, le cris d’un Malais est aussi précieux qu’une bonne jument peut l’être en Arabie. Ce poignard empoisonné est toute la fortune d’un Javanais. Armés ainsi, les hommes ne font pas plus attention à un tigre que nous à un chat.

À mon retour du canton où croît l’upas, je perdis beaucoup de mes préjugés à l’égard des tigres, en voyant la facilité avec laquelle les Javanais s’en débarrassent. Le tigre est le plus lâche des animaux. Même pressé par la faim, il attaque difficilement l’homme ; mais, s’il manque son coup en bondissant sur lui, jamais il ne recommence, et il s’enfuit comme un filou maladroit. Lorsque les condamnés à mort refusent les chances favorables de l’upas, ordinairement on les fait combattre avec un tigre affamé, tenu depuis longtemps en cage. Si le criminel triomphe, il est gracié ; mais il n’a pour toute arme qu’un poignard à lame de plomb.

Quand le criminel appartient à une famille puissante ou riche, le ministre de la justice substitue une lame d’acier à celle de plomb, ce qui est fort inconstitutionnel ; mais il y a de l’aristocratie partout, même chez les sauvages.

Ce combat, d’une immémoriale antiquité, acte de justice cruelle et bouffonne, offre un spectacle dont les naturels du pays sont très friands. Il faut avouer que cette exécution est infiniment plus amusante que ne l’est le drame extrêmement monotone accompli chez nous en place de Grève. Au moins le patient a des chances, et, s’il triomphe, la société ne perd pas un homme de cœur.

Les spectateurs décrivent un cercle, en présentant une ceinture de piques à l’animal. Presque toujours le condamné, soit qu’il ait le bon ou le mauvais poignard, est obligé d’aller faire des agaceries au tigre, pour le contraindre à sortir de sa cage, et l’exciter au combat. Avec le poignard de fer, le Javanais est toujours vainqueur, et souvent, avec celui de plomb, la lutte reste longtemps indécise.

Le Javanais est brave, hospitalier, généreux et bon. Cependant, l’opium le rend parfois furieux, et souvent, dans son ivresse, il fait le vœu singulier de mettre à mort tous ceux qu’il rencontrera. Ce vœu se nomme amoc. Cette disposition à la frénésie et son état normal sont si bien connus, que, lorsqu’un Javanais court par les rues avec un amoc en tête, les habitants sortent aussitôt sans trop d’épouvante de leurs logis, et vont à la rencontre du fou, en tenant devant eux une grande fourche avec laquelle ils le saisissent par le cou ; d’autres lui jettent un nœud coulant, et on l’étrangle parfaitement sans autre cérémonie. Certes, en Europe, cette coutume aurait des dangers. Bien des gens y feraient des amoc sans s’en douter. Mais, notre civilisation n’ayant pas passé par là, les fourches et les nœuds coulants sont incapables de se prêter à tuer même un vieil oncle riche. Ce fait irrécusable conclut, j’en suis bien fâché, contre l’élégance de nos mœurs et l’esprit de notre société, qui est devenue l’entrepôt du bien et du mal.

Lorsque je revins de l’excursion que j’avais faite dans l’intérieur de l’île pour aller voir l’upas, je remarquai des fleurs admirables, et qui ne ressemblaient à aucune de celles que je connais. Mais je les mis dans la poche de mon gilet, faute de savoir comment s’organisent les herbiers. Il en est donc résulté de grandes pertes pour les amateurs, et de plus fortes encore pour moi, qui avais la chance de voir mon nom allongé d’un ia, dans tous les dictionnaires savants ou parmi les classifications florales. Cependant, une production végétale m’apparut au milieu de tous les arbres, en tranchant sur leurs masses par tant de magnificence, qu’elle s’est particulièrement incrustée dans mes souvenirs, comme une feuille antédiluvienne au cœur d’un gypse. Mais un voyageur peut-il jamais transmettre à son auditoire les impressions qu’il a reçues dans toutes les conditions de beauté dont la nature les a fugitivement investies. Nous avons, et ce sont nos plus précieux trésors, plus ou moins de souvenirs épars, çà et là, dans la vie, à l’intime éloquence desquels nulle éloquence humaine ne répond, et pour lesquels il n’y a ni verbe ni poésie : le verbe et la poésie de ces choses se sont retirés en nous.

Au moment où deux êtres heureux se disent une douce parole, il y a tel effet de soleil, subitement tombé du ciel dans un massif de verdure, qui semble verser sur le paysage toutes les magies d’un sentiment trop vaste en apparence pour de faibles cœurs. Alors, la nature brille également de ses charmes réels et des illusions humaines. Pour ces yeux ravis, à qui tout est bonheur, la configuration fantastique d’un vieux saule et ses délicieuses feuilles deviennent une image ineffaçable, parce que l’âme y a confié ses exubérants pouvoirs, et l’a embrassée avec l’inexplicable passion qui nous pousse à saisir, à briser un objet extérieur, dans les instants où la joie a multiplié nos forces.

Pendant une de ces heures suprêmes, sous un ciel sans nuages et sur le sommet d’un rocher qui s’avançait en promontoire au milieu d’une large étendue d’eau bleue comme un saphir, j’aperçus, semblable aux palmes de l’espérance, cette plante sublime, que je suis forcé de nommer l’arbre-fougère.

Figurez-vous une de nos fougères d’Europe, dont la tige, fine et souple comme celle d’un jeune peuplier, serait parvenue à cent pieds de hauteur. Attachez-y, deux par deux et d’étage en étage, ces feuilles si mobiles, si gracieuses, si délicatement travaillées, mais vastes, espèce de filigrane colorée, incomparable en ses modes ; faites profusément passer les ondées de lumière à travers la multitude de ses losanges découpés. Tâchez d’apercevoir, sous cette dentelle de verdure, les eaux brillantes du lac. Puis opposez à la merveille aérienne de ce fantastique végétal, qui alors ressemblait au bouquet d’un feu d’artifice, les masses imposantes, compactes, d’une forêt indienne, avec ses larges feuilles et ses végétations vigoureuses… Enfin, voyez une route tortueuse, embrassant le lac comme un terrible anaconda établi circulairement sur le sable. Maintenant, supposez-vous en litière, porté par des esclaves silencieux, et tâchez d’imaginer un de ces doux tressaillements par lesquels une main a dit à la vôtre : « Je vous aime !… »

Alors, tout à coup, l’arbre-fougère se présente à un brusque détour du sentier, comme le poème vivant d’un immortel amour. Ah ! c’est le Cantique des cantiques chanté sans voix ; l’immense image d’un immense bonheur, un monument tout construit pour cette fête du cœur, comme les peuples s’en construisent pour les fêtes de leurs religions. Une religion n’est-elle pas le cœur d’un peuple ?…

L’arbre-fougère ne se serait pas offert à mon regard, dans une circonstance qui, pour moi, en a fait une création exceptionnelle, les singularités de sa végétation ne m’eussent pas permis de l’oublier. C’est, m’a-t-on dit, une plante annuelle, une de ces fusées végétales qui s’élancent et meurent dans les Indes avec une grâce, un éclat incomparables.

Les singes m’occupèrent, à ma honte, plus vivement que la Flore javanica ou javanensis. J’eus le désir d’étudier les mœurs de ces animaux, qui nous serrent de si près dans la grande chaîne des êtres organisés dont nous ne connaissons ni le commencement ni la fin. Alors, je fus initié à quelques-unes des superstitions javanaises.

Dans cette île, chaque espèce d’animal a son grand prêtre, qui montre ses ouailles en détail. Ce pape est toujours quelque vieux Malais dont la famille a pour tout héritage les connaissances ou les traditions qui, de temps immémorial, ont été recueillies sur les mœurs et les habitudes des animaux auxquels il donne ses soins apostoliques.

Quand j’eus manifesté le désir de visiter les singes, ma chère Javanaise me mena chez leur pontife, en me disant qu’il m’apprendrait des particularités curieuses sur la grande famille dont il était le gardien. Nous nous rendîmes dans un village javanais, appartenant à je ne sais quelle tribu, dont mon introductrice connaissait le tomogon, titre donné, dans le pays, au chef d’une peuplade. Nous trouvâmes le père des singes assis, à la porte de sa case, sur une espèce de canapé fait en bambou. Par une singulière bizarrerie ou en vertu de ce penchant assez naturel aux hommes, et qui les porte à imiter les gestes, les manières, l’accent, l’attitude, les paroles de leurs amis, ce vieux Javanais me parut avoir beaucoup de ressemblance avec un singe. Sa figure était triangulaire et creuse ; ses yeux, dénués de cils et enfoncés, avaient une certaine vivacité brusque, et ses mouvements, l’adroite promptitude qui distingue la noble dynastie des singes.

Lorsque ma belle compagne, sans descendre de notre litière, portée par ses esclaves, qui avaient marché pieds nus avec une admirable prestesse, et précédés par l’un d’eux pour écarter les serpents, eut expliqué mon désir à Toango, – tel était le nom de ce vénérable ecclésiastique, – il vint près de nous, au signe que lui fit son tomogon. Alors, il y eut entre les deux Indiens et ma femme un échange de demandes et de réponses.

Mon étonnement ne fut pas médiocre quand lady Wallis (ma Javanaise était veuve d’un capitaine anglais) me traduisit la réponse du cardinal des singes.

Il lui était, me dit-elle, impossible de me satisfaire aujourd’hui, parce que les singes d’une tribu voisine livraient bataille à d’autres singes qui, depuis un mois, voulaient s’emparer d’une partie de forêt dont la chasse et les produits appartenaient aux premiers, et qu’il serait dangereux à un Européen d’aller s’interposer au milieu de cette expédition.

Curieux de questionner le vieux Malais, elle me servit de truchement, et j’appris alors que les singes qui vivaient sous la protection immédiate de Toango étaient divisés en tribus. Chaque tribu, composée d’un certain nombre de singes de la même espèce, obéissait à un chef élu constitutionnellement. Ils choisissaient instinctivement pour tomogon le plus adroit d’entre eux, comme les chevaux tartares élisent pour guide le plus beau cheval, le plus fort, le plus rapide. Chaque tribu possédait une quantité de bois limitée. Souvent, comme chez les hommes, une tribu envahissait l’autre ; alors, la querelle se vidait par un combat auquel participaient tous les singes de chaque tribu, sans qu’il fût besoin de loi sur la garde nationale et autres inventions réservées aux singes de plus haute intelligence.

Toango ne sut pas me dire quels étaient les moyens dont ces animaux se servaient pour se désigner à l’avance le lieu, le jour et l’heure du combat ; mais cette cérémonie guerrière avait toujours des assignations fixes et observées avec bonne foi. Les femelles se plaçaient sur les derrières, et trottaient vivement, occupées à transporter au loin les blessés ou les morts. Si les assaillants étaient vainqueurs, il y avait fusion entre les deux tribus ; sinon, les agresseurs vaincus rentraient dans leurs limites.

Toango me donna des détails très curieux sur la dépravation de leurs mœurs. Lady Wallis l’écouta de l’air le plus sérieux et sans rougir, quand il me prouva, par des exemples, que nous n’avions pas le triste privilège de nos débauches. Il me confirma le fait curieux de l’enlèvement d’une jeune Malaise par un orang-outang de Java, qui l’avait détenue fort longtemps, et nourrie avec les soins que peut avoir un amant pour sa maîtresse. Les journaux anglais ont donné la relation curieuse d’un fait semblable arrivé au cap de Bonne-Espérance. Après avoir pris jour avec Toango pour voir son peuple, nous revînmes au logis.

En venant chez le vieux Malais, j’avais remarqué un grand troupeau de bisons gardé par un enfant, dans une espèce de prairie située au fond d’une vallée que couronnaient des bois étagés en amphithéâtre.

Quand nous passâmes là pour la première fois, cet enfant était occupé à gâcher un enduit de terre et de bouse avec lequel il revêtait les bisons qui se laissaient complaisamment badigeonner par lui. J’exprimai mon étonnement en voyant faire une toilette aussi nuisible à la santé de ces animaux ; mais lady Wallis m’apprit que cette chemise leur était nécessaire pour les garantir d’un taon dont les piqûres étaient si violentes et si venimeuses, qu’il n’était pas rare de voir les bisons mourir à la suite des fureurs qui les saisissaient lorsque ces insectes s’attachaient à eux. La couche épaisse, dont leur petit gardien les habillait, les préservait entièrement des atteintes de leurs ennemis…

— Aussi rien ne saurait rendre, me dit-elle, l’amitié que ces animaux si sauvages portent à ce marmot… Il peut se coucher et dormir tranquillement parmi ces bêtes, sans en avoir rien à craindre. Si elles se battent ou si elles deviennent furieuses, aucune d’elles ne fera mal à l’enfant. Mâles, femelles, petits, sauteront par-dessus lui sans le toucher ; et, si l’un d’eux le blessait, même par inadvertance, les autres tueraient à coups de corne le délinquant.

Au moment où nous repassâmes en cet endroit, j’eus le plaisir de voir une scène curieuse qui me prouva la force et la réalité de cette singulière affection. Alors, les bisons étaient rangés en cercle et formaient une ceinture de cornes, où leurs yeux d’escarboucle brillaient comme autant de torches. Tous, poussés par une même pensée, étaient accourus autour de l’enfant… Un tigre avait sauté hors du bois pour venir dévorer le pâtre ; mais, quoique l’animal affamé eût bondi comme un obus, avant qu’il arrivât à la place où dormait l’enfant, les bisons avaient déjà formé le cercle ; et l’un d’eux, saisissant le tigre, l’avait fait sauter à dix pieds en l’air d’un coup de corne ; puis, aussitôt, tous le foulèrent aux pieds… Ce spectacle est un des plus beaux que j’aie vus… Les bisons se remirent à paître tranquillement, après avoir fait leur exécution avec ce sang-froid judiciaire qui leur est particulier. Sûr d’eux, leur innocent gardien n’avait, à son réveil, ni marqué la plus légère frayeur, ni jeté le plus petit cri.

Au jour indiqué par Toango, je revins chez lui, muni d’une bonne provision de riz, d’un repas et de tous ses accessoires. Puis nous nous acheminâmes vers la forêt habitée par les singes. Lorsque nous fûmes parvenus à une clairière sans doute bien connue du vieux Malais, il dit un mot à mes esclaves, qui mirent la table et nous servirent à dîner.

Toango avait apporté une espèce de petit tam-tam pour convoquer ses administrés, et il en usa de manière à nous assourdir autant par sa discordante musique que par les cris étranges qu’il poussa.

À sa voix et au son du tambour, les singes accoururent de toutes parts. Ce fut une affluence semblable à celle des Parisiens sur la route de Saint-Cloud, par un jour de fête. Ils se tinrent à une distance respectueuse ; mais, quand Toango leur eut dit quelques mots de douceur et les eut invités, je crois, à dîner, ils vinrent viritim un à un autour de nous.

Sur l’avis du pontife, nous feignîmes de ne pas les regarder, et ils firent des tours à égayer un roi constitutionnel. Les uns emportaient du riz sous leurs aisselles et dans leur bouche, d’autres venaient dérober les grossiers ustensiles que nous avions apportés pour eux. Il n’y a ni paroles ni pinceaux pour dire ou pour peindre les mouvements, les physionomies, l’air fin ou spirituel, les lazzis de ces bonnes gens-là. Mais ce qui me fit tout à la fois rire et penser, ce fut l’aspect des vieux singes blessés qui venaient en s’appuyant sur des cannes, et se traînaient comme nos invalides errants sur le quai Bourbon. Il ne leur manquait que des jambes de bois ou des bras en écharpe pour me donner une vue en raccourci de la nature humaine. Deux pauvres écloppés arrivèrent jusqu’à la jatte de riz en se donnant le bras. Ce spectacle était vraiment humiliant pour l’homme : la contrefaçon vous eût comme à moi semblé trop visiblement parfaite.

Quand les singes eurent tout volé, ils nous donnèrent des grimaces pour notre argent, en histrions consciencieux. Les uns firent des cabrioles ainsi que des gamins qui demandent l’aumône sur les routes. D’autres nous imitaient gravement et riaient comme nous. Tous ces personnages avaient deux pieds et demi environ. Jaloux de nos regards autant que peuvent l’être des enfants qui veulent que l’on s’occupe d’eux, pour nous intéresser, ils se surprenaient les uns les autres par des malices semblables à celles des écoliers. C’était tantôt un croc-en-jambe, ou un coup de tête donné par un vieux singe dans la jambe ou le dos d’un jeune qui restait debout à nous voir. Je n’en finirais pas s’il fallait tout dire.

Dans le cours de mes voyages, j’ai sans doute vu des choses plus intéressantes ; mais rien ne m’a plus amusé que les singes en liberté. Ils connaissaient leur patron, car, lorsqu’il alla au milieu d’eux, ce fut à qui le caresserait. Il parlait amicalement aux vieux singes, qui, d’honneur, me parurent l’écouter avec une certaine attention.

Lorsque nous nous en allâmes, ces jolis animaux nous reconduisirent poliment ; et, sur la frontière, à leur Pantin ou à leur Montrouge, Toango leur donna quelques petits verres de liqueur qu’ils burent avec des démonstrations incroyables de plaisir. Ils jetèrent des cris de volupté, sautillèrent en cabriolant, volèrent sur les arbres, et disparurent à moitié ivres.

Plus tard, je fis connaissance avec le prêtre des crocodiles, et j’eus le périlleux honneur de voir ces horribles animaux. Je ne sais rien de plus odieux que leurs yeux ensanglantés, de plus effrayant que leurs gueules béantes. Il y a de vagues ressemblances entre la bêtise cruelle de leurs faces et celles des populaces soulevées ; leurs caparaçons imbriqués, leurs ventres jaunes et sales, sont une image des costumes insurrectionnels… Il ne leur manque qu’un bonnet rouge pour être un symbole de l’an 1793.

Nous restâmes au bord d’un lac où vivaient paisiblement ces redoutables tyrans. Le pontife des crocodiles les appela par leurs noms en y joignant quelques flatteuses épithètes. Nous avions apporté des dindons, des poules et deux quartiers de bison pour régaler les habitants marécageux du lac.

Le premier qui vint avait un nom qui répond à notre mot de gentilhomme.

— Viens, mon prince, viens, mon beau gentilhomme ; allons, mon mignon !… montre ton museau…

À cette allocution du Malais, le « gentilhomme » leva la tête hors de l’eau, et se présenta sur le bord, après avoir fait bouillonner le lac dans toute la direction qu’il suivit pour venir à nous. Il prit un quartier de bison et se replongea dans l’eau. J’en vis successivement quatre. Il y en avait eu cinq dans cet étang. Mais, un mois avant mon arrivée, l’un des favoris du curé des crocodiles, ayant dévoré un enfant, avait été condamné à mort par trois prêtres, qui, après ample instruction du procès, le tuèrent et firent une touchante allocution aux quatre autres sur les devoirs des crocodiles envers les enfants.

Lady Wallis me proposa d’aller rendre visite aux serpents sous les auspices de leur grand prêtre ; mais la vue des crocodiles m’avait dégoûté de ces excursions.

Il me serait facile de vous décrire Batavia, Bantan, Sourabaya ; mais nous avons tant d’estampes, de paravents, de lithographies, de laques où se trouvent des maisons chinoises, sans compter les décorations trompeuses de nos théâtres, que ce serait une sorte de redite. Puis j’ai toujours anathématisé les voyageurs qui m’ont scrupuleusement mesuré les monuments ou les sites dont ils ont été voir l’effet ; et, comme nous prêtons assez facilement nos goûts à autrui, je suppose que vous épousez mes haines et mes passions. Un livre de voyage est une chimère dont l’imagination doit savoir enfourcher la croupe aérienne, et, si l’esprit du lecteur n’est pas assez clairvoyant pour deviner les pays sur échantillon, les sauts et les bonds de cette narration particulière ne lui conviennent pas plus que les bottes ne vont aux puces.

D’ailleurs, il n’y a pas de ville européenne qui puisse donner une idée exacte de Batavia. Les Parisiens, habitués à leurs rues puantes et si mal nettoyées, à leurs laides murailles de plâtre, ne concevraient jamais le luxe et l’élégance des maisons de Java, de Calcutta, qui tous les ans reçoivent une couche nouvelle d’une espèce de stuc blanc. Cet enduit leur donne l’apparence de l’argent, et dessine très nettement les lignes architecturales. Il y a, dans ces villes, bon nombre d’habitations qui, en Europe, passeraient aisément pour des palais. Les Chinois impriment une singulière activité à la population des rues ; mais tous les honneurs du pays appartiennent aux Européens. Là, leur puissance morale est énorme. Aussi, pour faire fortune, il leur suffit d’être sur leurs pieds, bien portants, d’ouvrir les yeux et de savoir compter. Mais ils ont contre eux le climat, l’amour, la Javanaise, le plaisir, la paresse et les Chinois. Ceux-ci, tous habitués à cette dévorante atmosphère et bannis pour toujours de leurs pays, s’emparent du commerce, et pratiquent le vol avec une audacieuse impunité. L’habileté trouve des approbateurs, même parmi les juges.

Un exemple pris entre mille, parmi les ruses des Chinois, en démontrera la science en fait de vol. Il est chez eux constamment organisé, tout prêt, à moitié accompli.

Entrez-vous dans un magasin d’étoffes précieuses, marchandez-vous, achetez-vous un cachemire, un coupon de tamavas : si, pendant que sur le comptoir le négociant roule votre emplette, l’enveloppe et la ficelle, il vous arrive de tourner la tête, aussitôt le paquet vole du magasin dans l’arrière-boutique, y disparaît et s’échange pour un autre, contenant des étoffes d’un prix et d’une qualité bien inférieurs que jette un apprenti, toujours occupé dans un coin à les envelopper dans un paquet exactement semblable à celui du vendeur. Sans pouvoir vous expliquer cette merveilleuse métamorphose, vous revenez furieux d’être la dupe du Chinois contre lequel tout le monde vous a prévenu ; mais, pour toute réponse, le marchand se met à rire…

Le luxe est si grand à Java, que les riches sont obligés, comme partout, du reste, de donner une valeur conventionnelle à des riens. En nous embarquant en France, nous avions été assaillis, le jour même de notre départ, d’une foule de marchands qui nous offraient mille colifichets. Pour me défaire d’un horloger qui s’était attaché à moi, comme un typhus se jette sur un pays, je lui offris trois cents francs de plusieurs montres en or extrêmement plates et petites ; il me les laissa, et j’en pris pour mille écus. Ces montres firent fureur à Java, et je vendis les dernières six mille francs. Puis, quand je n’en eus plus qu’une, j’ai honte de dire ce que la plus belle et la plus riche des femmes de l’île m’en offrit. Le souvenir de ses propositions me ramène à cette belle vie asiatique, à mes joies, à mes parfums… Éternel désespoir !… Cependant, la mémoire humaine, en nous rendant parfois les images d’un bonheur évanoui, fait l’office d’un ami fidèle, elle nous console. Puis elle nous encourage aux espérances de l’avenir par le spectacle de nos espérances accomplies.

Aux heures difficiles de ma vie actuelle, lorsque je veux me faire une grande et splendide fête, je me reporte par le souvenir aux dix mois que j’ai passés à Java. Je me couche sur mes divans de satin chinois, et respire l’air parfumé de mon palais perdu sans retour. Alors, je cherche à me persuader que j’entends encore le pas velouté de mes esclaves étincelantes de pierreries ; le soleil des Indes illumine encore les dessins de mes cachemires, même à travers les nattes de riz ; mes bengalis volent et chantent autour de moi ; mes vases à long col, tous pleins d’arbustes, m’entourent de leurs suaves senteurs ; je suis vivant au milieu de ce conte arabe, jadis une réalité pour moi ; enfin, ma blanche Javanaise est là, étendue, au milieu de sa chevelure noire, comme une biche sur un lit de feuilles…

Ah ! monsieur, être ainsi dans les langueurs de la volupté satisfaite, fumer des parfums qui arrivent frais et vaporisés aux papilles nerveuses de l’âme… ; ne rien faire, penser, être son propre poète, enterrer ses rêveries toutes vierges au plus profond du cœur ; croyez-moi, cette vie est, dans notre monde incomplet, ce qui ressemble le plus à ce monde d’adorables perfections nommé, en tout pays, le ciel, et le paradis dans la religion catholique, apostolique et romaine.

Mais, hélas ! rêver ainsi le passé, puis se réveiller en voyant un billet de garde envoyé par la grande prostituée que nous appelons la Liberté nationale, est une horrible souffrance qui ramène dans l’enfer de notre civilisation parisienne, où l’on a honte d’un plaisir, d’une passion ; où le fisc met sa griffe sur une voiture et même sur le sein d’une femme !… Ah ! les Indes sont la patrie des voluptés !… Paris est, dit-on, la patrie de la pensée ! Cette idée console. Cependant, la consolation serait plus complète si l’on pouvait rencontrer des Javanaises à Paris. Hélas ! il n’y a que des demi-Javanaises, sans chevelures ; puis les Parisiennes pensent, elles font de l’esprit, et la femme de l’Orient est une bête sublime.

Mais, si je voulais vous raconter toutes les singularités de ce pays, il me faudrait plus de dix soirées…

 

*    *    *

 

— Merci, dis-je à ce voyageur ; vous m’avez fait voir Java en m’épargnant le fret, les avaries, les tempêtes et la Javanaise.

Alors, pendant les sept autres jours que je devais passer à Angoulême, M. Grand-B…. n., en qui j’avais rencontré un second tome tout vivant de Sindbad le Marin, me raconta mille aventures pleines de terreur, d’amour, de dangers, qui toutes donnaient soif du Gange. Puis il m’abandonna généreusement des documents curieux relatifs aux Indes, et dont je tâcherai de bien employer les drames, la poésie, les images, afin de faire dire à ceux qui ne connaissent pas le pouvoir de l’étude :

— Où trouve-t-il donc le temps de voyager ?…

Ou bien :

— Il est fou !… ne le croyez pas, il ne vit que d’illusions !… Il n’a pas plus été à Java que vous et moi.

En effet, bientôt je ne tardai pas à me retrouver dans la diligence, revenant à Paris à travers les champs de la Touraine et du Poitou, que je pensais ne plus revoir.

Pendant les premiers jours de mon arrivée à Paris, j’eus bien de la peine à me persuader que je n’avais point été à Java, tant ce voyageur avait vivement frappé mon imagination par ses récits. À peine osé-je dire que je rêve des Javanaises, et que je fais attention aux chevelures parisiennes pour vérifier si toutes les femmes chevelues sont pâles.

Enfin, s’il est possible d’avoir été plus réellement à Java que je n’y suis allé, je défie tous les voyageurs, anciens et modernes, de s’y être amusé plus que moi et de le connaître aussi bien, aussi mal que je le connais. Vrais ou faux, ces discours fantastiques m’ont inoculé toute la poésie indienne. Il y a des jours, il y a des nuits où l’esprit de l’Asie se dresse, se réveille, passe en moi… Puis il joue sur une toile imaginaire, tendue je ne sais où, les scènes des fantoccini les plus capricieux… que j’ai l’honneur de vous souhaiter à tous.

Novembre 1832.

PEINES DE CŒUR
D’UNE
CHATTE ANGLAISE[9]

Quand le compte rendu de votre première séance est arrivé à Londres, ô animaux français ! il a fait battre le cœur des amis de la Réforme animale. Dans mon petit particulier, je possédais tant de preuves de la supériorité des bêtes sur l’homme, qu’en ma qualité de chatte anglaise, je vis l’occasion souvent souhaitée de faire paraître le roman de ma vie, afin de montrer comment mon pauvre moi fut tourmenté par les lois hypocrites de l’Angleterre. Déjà deux fois des souris, que j’ai fait vœu de respecter depuis le bill de votre auguste parlement, m’avaient conduite chez Colburn, et je m’étais demandé, en voyant de vieilles miss, des ladys entre deux âges et même de jeunes mariées corrigeant les épreuves de leurs livres, pourquoi, ayant des griffes, je ne m’en servirais pas aussi.

On ignorera toujours ce que pensent les femmes, surtout celles qui se mêlent d’écrire ; tandis qu’une chatte, victime de la perfidie anglaise, est intéressée à dire plus que sa pensée, et ce qu’elle écrit de trop peut compenser ce que taisent ces illustres ladys. J’ai l’ambition d’être la mistriss Inchbald des chattes, et je vous prie d’avoir égard à mes nobles efforts, ô chats français, chez lesquels a pris naissance la plus grande maison de notre race, celle du Chat botté, type éternel de l’annonce, et que tant d’hommes ont imité sans lui avoir encore élevé de statue.

Je suis née chez un ministre du Catshire, auprès de la petite ville de Miaulbury. La fécondité de ma mère condamnait presque tous ses enfants à un sort cruel, car vous savez qu’on ne sait pas encore à quelle cause attribuer l’intempérance de maternité chez les chattes anglaises, qui menacent de peupler le monde entier. Les chats et les chattes attribuent, chacun de leur côté, ce résultat à leur amabilité et à leurs propres vertus. Mais quelques observateurs impertinents disent que les chats et les chattes sont soumis en Angleterre à des convenances si parfaitement ennuyeuses, qu’ils ne trouvent les moyens de se distraire que dans ces petites occupations de famille. D’autres prétendent qu’il y a là de grandes questions d’industrie et de politique, à cause de la domination anglaise dans les Indes ; mais ces questions sont peu décentes sous mes pattes, et je les laisse à l’Edinburg Review. Je fus exceptée de la noyade constitutionnelle, à cause de l’entière blancheur de ma robe. Aussi me nomma-t-on Beauty. Hélas ! la pauvreté du ministre, qui avait une femme et onze filles, ne lui permettait pas de me garder. Une vieille fille remarqua chez moi une sorte d’affection pour la Bible du ministre ; je m’y posais toujours, non par religion, mais je ne voyais pas d’autre place propre dans le ménage. Elle crut peut-être que j’appartiendrais à la secte des animaux sacrés, qui a déjà fourni l’ânesse de Balaam, et me prit avec elle. Je n’avais alors que deux mois. Cette vieille fille, qui donnait des soirées auxquelles elle invitait par des billets qui promettaient thé et Bible, essaya de me communiquer la fatale science des filles d’Ève ; elle y réussit par une méthode protestante qui consiste à vous faire de si longs raisonnements sur la dignité personnelle et sur les obligations de l’extérieur, que, pour ne pas les entendre, on subirait le martyre.

Un matin, moi, pauvre petite fille de la nature, attirée par de la crème contenue dans un bol, sur lequel un muffing était posé en travers, je donnai un coup de patte au muffing, je lapai la crème ; puis, dans la joie, et peut-être aussi par un effet de la faiblesse de mes jeunes organes, je me livrai, sur le tapis ciré, au plus impérieux besoin qu’éprouvent les jeunes chattes. En apercevant la preuve de ce qu’elle nomma mon intempérance et mon défaut d’éducation, elle me saisit et me fouetta vigoureusement avec des verges de bouleau, en protestant qu’elle ferait de moi une lady, ou qu’elle m’abandonnerait.

— Voilà qui est gentil !… disait-elle. Apprenez, miss Beauty, que les chattes anglaises enveloppent dans le plus profond mystère les choses naturelles qui peuvent porter atteinte au respect anglais, et bannissent tout ce qui est improper, en appliquant à la créature, comme vous l’avez entendu dire au révérend docteur Simpson, les lois faites par Dieu pour la Création. Avez-vous jamais vu la terre se comporter indécemment ? N’appartenez-vous pas, d’ailleurs, à la secte des saints (prononcez sentz), qui marchent très lentement le dimanche pour faire bien sentir qu’ils se promènent ? Apprenez à souffrir mille morts plutôt que de révéler vos désirs : c’est en cela que consiste la vertu des saints. Le plus beau privilège des chattes est de se sauver avec la grâce qui vous caractérise, et d’aller, on ne sait où, faire leurs petites toilettes. Vous ne vous montrerez ainsi aux regards que dans votre beauté. Trompé par les apparences, tout le monde vous prendra pour un ange. Désormais, quand pareille envie vous saisira, regardez la croisée, ayez l’air de vouloir vous promener, et vous irez dans un taillis ou sur une gouttière. Si l’eau, ma fille, est la gloire de l’Angleterre, c’est précisément parce que l’Angleterre sait s’en servir, au lieu de la laisser tomber, comme une sotte, ainsi que font les Français, qui n’auront jamais de marine, à cause de leur indifférence pour l’eau.

Je trouvai, dans mon simple bon sens de chatte, qu’il y avait beaucoup d’hypocrisie dans cette doctrine ; mais j’étais si jeune !

— Et quand je serai dans la gouttière ? pensai-je en regardant la vieille.

— Une fois seule, et bien sûre de n’être vue de personne, eh bien, Beauty, tu pourras sacrifier les convenances avec d’autant plus de charme que tu seras plus retenue en public. En ceci éclate la perfection de la morale anglaise, qui s’occupe exclusivement des apparences, ce monde n’étant, hélas ! qu’apparence et déception.

J’avoue que tout mon bon sens d’animal se révoltait contre ces déguisements ; mais, à force d’être fouettée, je finis par comprendre que la propreté extérieure devait être toute la vertu d’une chatte anglaise. Dès ce moment, je m’habituai à cacher sous des lits les friandises que j’aimais. Jamais personne ne me vit ni mangeant, ni buvant, ni faisant ma toilette. Je fus regardée comme la perle des chattes.

J’eus alors l’occasion de remarquer la bêtise des hommes qui se disent savants. Parmi les docteurs et autres gens appartenant à la société de ma maîtresse, il y avait ce Simpson, espèce d’imbécile, fils d’un riche propriétaire, qui attendait un bénéfice, et qui, pour le mériter, donnait des explications religieuses de tout ce que faisaient les animaux. Il me vit un soir lapant du lait dans une tasse, et fit compliment à la vieille fille de la manière dont j’étais élevée, en me voyant lécher premièrement les bords de l’assiette, et allant toujours en tournant et diminuant le cercle du lait.

— Voyez, dit-il, comme dans une sainte compagnie tout se perfectionne : Beauty a le sentiment de l’éternité, car elle décrit le cercle qui en est l’emblème, tout en lapant son lait.

La conscience m’oblige à dire que l’aversion des chattes pour mouiller leurs poils était la seule cause de ma façon de boire dans cette assiette ; mais nous serons toujours mal jugées par les savants, qui se préoccupent beaucoup plus de montrer leur esprit que de chercher le nôtre.

Quand les dames ou les hommes me prenaient pour passer leurs mains sur mon dos de neige et faire jaillir des étincelles de mes poils, la vieille fille disait avec orgueil :

— Vous pouvez la garder sans avoir rien à craindre pour votre robe, elle est admirablement bien élevée !

Tout le monde disait de moi que j’étais un ange ; on me prodiguait les friandises et les mets les plus délicats ; mais je déclare que je m’ennuyais profondément. Je compris très bien qu’une jeune chatte du voisinage avait pu s’enfuir avec un matou. Ce mot de matou causa comme une maladie à mon âme que rien ne pouvait guérir, pas même les compliments que je recevais, ou plutôt que ma maîtresse se donnait à elle-même.

— Beauty est tout à fait morale, c’est un petit ange, disait-elle. Quoiqu’elle soit très belle, elle a l’air de ne pas le savoir. Elle ne regarde jamais personne, ce qui est le comble des belles éducations aristocratiques ; il est vrai qu’elle se laisse voir très volontiers ; mais elle a surtout cette parfaite insensibilité que nous demandons à nos jeunes miss, et que nous ne pouvons obtenir que très difficilement. Elle attend qu’on la veuille pour venir, elle ne saute jamais sur vous familièrement, personne ne la voit quand elle mange, et certes ce monstre de lord Byron l’eût adorée. En bonne et vraie Anglaise, elle aime le thé, se tient gravement quand on explique la Bible, et ne pense de mal de personne, ce qui lui permet d’en entendre dire. Elle est simple et sans aucune affectation, elle ne fait aucun cas des bijoux ; donnez-lui une bague, elle ne la gardera pas ; enfin, elle n’imite pas la vulgarité de celles qui chassent, elle aime le home, et reste si parfaitement tranquille, que parfois vous croiriez que c’est une chatte mécanique faite à Birmingham ou à Manchester, ce qui est le nec plus ultra de la belle éducation.

Ce que les hommes et les vieilles filles nomment l’éducation est une habitude à prendre pour dissimuler les penchants les plus naturels, et, quand ils nous ont entièrement dépravées, ils disent que nous sommes bien élevées. Un soir, ma maîtresse pria l’une des jeunes miss de chanter. Quand cette jeune fille se fut mise au piano et chanta, je reconnus aussitôt les mélodies irlandaises que j’avais entendues dans mon enfance, et je compris que j’étais musicienne aussi. Je mêlai donc ma voix à celle de la jeune fille ; mais je reçus des tapes de colère, tandis que la miss recevait des compliments. Cette souveraine injustice me révolta, je me sauvai dans les greniers. Amour sacré de la patrie ! oh ! quelle nuit délicieuse ! Je sus ce que c’était que des gouttières ! J’entendis les hymnes chantés par les chats à d’autres chattes, et ces adorables élégies me firent prendre en pitié les hypocrisies que ma maîtresse m’avait forcée d’apprendre. Quelques chattes m’aperçurent alors et parurent prendre de l’ombrage de ma présence, quand un chat au poil hérissé, à la barbe magnifique, et qui avait une grande tournure, vint m’examiner, et dit à la compagnie :

— C’est une enfant !

À ces paroles de mépris, je me mis à bondir sur les tuiles et à caracoler avec l’agilité qui nous distingue ; je tombai sur mes pattes de cette façon flexible et douce qu’aucun animal ne saurait imiter, afin de prouver que je n’étais pas si enfant. Mais ces chatteries furent en pure perte.

— Quand me chantera-t-on des hymnes ? me dis-je.

L’aspect de ces fiers matous, leurs mélodies, que la voix humaine ne rivalisera jamais, m’avaient profondément émue, et me faisaient faire de petites poésies que je chantais dans les escaliers. Mais un événement immense allait s’accomplir, qui m’arracha brusquement à cette innocente vie. Je devais être emmenée à Londres par la nièce de ma maîtresse, une riche héritière qui s’était affolée de moi, qui me baisait, me caressait avec une sorte de rage et qui me plut tant, que je m’y attachai, contre toutes nos habitudes. Nous ne nous quittâmes point, et je pus observer le grand monde à Londres pendant la saison. C’est là que je devais étudier la perversité des mœurs anglaises, qui s’est étendue jusqu’aux bêtes, connaître ce cant que le lord Byron a maudit, et dont je suis victime, aussi bien que lui, mais sans avoir publié mes Heures de loisir.

Arabelle, ma maîtresse, était une jeune personne comme il y en a beaucoup en Angleterre : elle ne savait pas trop qui elle voulait pour mari. La liberté absolue qu’on laisse aux jeunes filles dans le choix d’un homme les rend presque folles, surtout quand elles songent à la rigueur des mœurs anglaises, qui n’admettent aucune conversation particulière après le mariage. J’étais loin de penser que les chattes de Londres avaient adopté cette sévérité, que les lois anglaises me seraient cruellement appliquées et que je subirais un jugement à la cour des terribles doctors commons. Arabelle accueillait très bien tous les hommes qui lui étaient présentés, et chacun pouvait croire qu’il épouserait cette belle fille ; mais, quand les choses menaçaient de se terminer, elle trouvait des prétextes pour rompre, et je dois avouer que cette conduite me paraissait peu convenable.

— Épouser un homme qui a le genou cagneux ! jamais, disait-elle de l’un. Quant à ce petit, il a le nez camus.

Les hommes m’étaient si parfaitement indifférents, que je ne comprenais rien à ces incertitudes fondées sur des différences purement physiques.

Enfin, un jour, un vieux pair d’Angleterre lui dit en me voyant :

— Vous avez une bien jolie chatte ! elle vous ressemble : elle est blanche, elle est jeune ; il lui faut un mari, laissez-moi lui présenter un magnifique angora que j’ai chez moi.

Trois jours après, le pair amena le plus beau matou de la pairie. Puff, noir de robe, avait les plus magnifiques yeux, verts et jaunes, mais froids et fiers. Sa queue, remarquable par des anneaux jaunâtres, balayait le tapis de ses poils longs et soyeux. Peut-être venait-il de la maison impériale d’Autriche, car il en portait, comme vous voyez, les couleurs. Ses manières étaient celles d’un chat qui a vu la cour et le beau monde. Sa sévérité, en matière de tenue, était si grande, qu’il ne se serait pas gratté, devant le monde, la tête avec la patte. Puff avait voyagé sur le continent. Enfin, il était si remarquablement beau, qu’il avait été, disait-on, caressé par la reine d’Angleterre. Moi, simple et naïve, je lui sautai au cou pour l’engager à jouer ; mais il s’y refusa sous prétexte que nous étions devant tout le monde. Je m’aperçus alors que le pair d’Angleterre devait à l’âge et à des excès de table cette gravité postiche et forcée qu’on appelle en Angleterre respectability. Son embonpoint, que les hommes admiraient, gênait ses mouvements. Telle était sa véritable raison pour ne pas répondre à mes gentillesses : il resta calme et froid sur son innomable, agitant ses barbes, me regardant et fermant parfois les yeux. Puff était, dans le beau monde des chats anglais, le plus riche parti pour une chatte née chez un ministre : il avait deux valets à son service, il mangeait dans de la porcelaine chinoise, il ne buvait que du thé noir, il allait en voiture à Hyde-Park, et entrait au Parlement. Ma maîtresse le garda chez elle. À mon insu, toute la population féline de Londres apprit que miss Beauty du Catshire épousait l’illustre Puff, marqué aux couleurs d’Autriche. Pendant la nuit, j’entendis un concert dans la rue : je descendis, accompagnée de milord, qui, pris par sa goutte, allait lentement. Nous trouvâmes les chattes de la pairie qui venaient me féliciter et m’engager à entrer dans leur Société ratophile. Elles m’expliquèrent qu’il n’y avait rien de plus commun que de courir après les rats et les souris. Les mots shocking, vulgar, furent sur toutes les lèvres. Enfin, elles avaient formé pour la gloire du pays une Société de tempérance. Quelques nuits après, milord et moi, nous allâmes sur les toits d’Almack’s entendre un chat gris qui devait parler sur la question. Dans une exhortation, qui fut appuyée par des Écoutez ! écoutez ! il prouva que saint Paul, en écrivant sur la charité, parlait également aux chats et aux chattes de l’Angleterre. Il était donc réservé à la race anglaise, qui pouvait aller d’un bout du monde à l’autre sur ses vaisseaux sans avoir à craindre l’eau, de répandre les principes de la morale ratophile. Aussi, sur tous les points du globe, des chats anglais prêchaient-ils déjà les saines doctrines de la Société, qui, d’ailleurs, étaient fondées sur les découvertes de la science. On avait anatomisé les rats et les souris, on avait trouvé peu de différence entre eux et les chats : l’oppression des uns par les autres était donc contre le droit des bêtes, qui est plus solide encore que le droit des gens.

— Ce sont nos frères ! dit-il.

Et il fit une si belle peinture des souffrances d’un rat pris dans la gueule d’un chat, que je me mis à fondre en larmes.

En me voyant la dupe de ce speech, lord Puff me dit confidentiellement que l’Angleterre comptait faire un immense commerce avec les rats et les souris ; que, si les autres chats n’en mangeaient plus, les rats seraient à meilleur marché ; que, derrière la morale anglaise, il y avait toujours quelque raison de comptoir ; et que cette alliance de la morale et du mercantilisme était la seule alliance sur laquelle comptait réellement l’Angleterre.

Puff me parut être un trop grand politique pour pouvoir jamais faire un bon mari.

Un chat campagnard (country gentleman) fit observer que, sur le continent, les chats et les chattes étaient sacrifiés journellement par les catholiques, surtout à Paris, aux environs des barrières (on lui criait : À la question !). On joignait à ces cruelles exécutions une affreuse calomnie en faisant passer ces animaux courageux pour des lapins, mensonge et barbarie qu’il attribuait à l’ignorance de la vraie religion anglicane, qui ne permet le mensonge et les fourberies que dans les questions de gouvernement, de politique extérieure et de cabinet.

On le traita de radical et de rêveur.

— Nous sommes ici pour les intérêts des chats de l’Angleterre, et non pour ceux du continent ! dit un fougueux matou tory.

Milord dormait. Quand l’assemblée se sépara, j’entendis ces délicieuses paroles dites par un jeune chat qui venait de l’ambassade française, et dont l’accent annonçait la nationalité.

— Dear Beauty, de longtemps d’ici, la nature ne pourra former une chatte aussi parfaite que vous. Le cachemire de la Perse et des Indes semble être du poil de chameau, comparé à vos soies fines et brillantes. Vous exhalez un parfum à faire évanouir de bonheur les anges, et je l’ai senti du salon du prince de Talleyrand, que j’ai quitté pour accourir à ce déluge de sottises que vous appelez un meeting. Le feu de vos yeux éclaire la nuit ! Vos oreilles seraient la perfection même si mes gémissements les attendrissaient. Il n’y a pas de rose dans toute l’Angleterre qui soit aussi rose que la chair rose qui borde votre petite bouche rose. Un pêcheur chercherait vainement dans les abîmes d’Ormus des perles qui puissent valoir vos dents. Votre cher museau fin, gracieux, est tout ce que l’Angleterre a produit de plus mignon. La neige des Alpes paraîtrait rousse auprès de votre robe céleste. Ah ! ces sortes de poils ne se voient que dans vos brouillards ! Vos pattes portent mollement et avec grâce ce corps, qui est l’abrégé des miracles de la Création, mais que votre queue, interprète élégante des mouvements de votre cœur, surpasse : oui ! jamais courbe si élégante, rondeur plus correcte, mouvements plus délicats, ne se sont vus chez aucune chatte. Laissez-moi ce vieux drôle de Puff, qui dort comme un pair d’Angleterre au Parlement, qui, d’ailleurs, est un misérable vendu aux whigs, et qui doit à un trop long séjour au Bengale d’avoir perdu tout ce qui peut plaire à une chatte.

J’aperçus alors, sans avoir l’air de le regarder, ce charmant matou français : il était ébouriffé, petit, gaillard, et ne ressemblait en rien à un chat anglais. Son air cavalier annonçait, autant que sa manière de secouer l’oreille, un drôle sans souci. J’avoue que j’étais fatiguée de la solennité des chats anglais et de leur propreté purement matérielle. Leur affectation de respectability me semblait surtout ridicule. L’excessif naturel de ce chat mal peigné me surprit par un violent contraste avec tout ce que je voyais à Londres. D’ailleurs, ma vie était si positivement réglée, je savais si bien ce que je devais faire pendant le reste de mes jours, que je fus sensible à tout ce qu’annonçait d’imprévu la physionomie du chat français. Tout alors me parut fade. Je compris que je pouvais vivre sur les toits avec une amusante créature qui venait de ce pays où l’on s’est consolé des victoires du plus grand général anglais par ces mots ; « Malbrouk s’en va-t-en guerre, mironton, TON, TON, MIRONTAINE ! » Néanmoins, j’éveillai milord et lui fis comprendre qu’il était fort tard, que nous devions rentrer. Je n’eus pas l’air d’avoir écouté cette déclaration, et fus d’une apparente insensibilité qui pétrifia Brisquet. Il resta là, d’autant plus surpris qu’il se croyait très beau. Je sus plus tard qu’il séduisait toutes les chattes de bonne volonté. Je l’examinai du coin de l’œil : il s’en allait par petits bonds, revenait en franchissant la largeur de la rue, et s’en retournait de même, comme un chat français au désespoir : un véritable Anglais aurait mis de la décence dans ses sentiments, et ne les aurait pas laissé voir ainsi. Quelques jours après, nous nous trouvâmes, milord et moi, dans la magnifique maison du vieux pair ; je sortis alors en voiture pour me promener à Hyde-Park. Nous ne mangions que des os de poulet, des arêtes de poisson, des crèmes, du lait, du chocolat. Quelque échauffant que fût ce régime, mon prétendu mari Puff demeurait grave. Sa respectability s’étendait jusqu’à moi. Généralement, il dormait dès sept heures du soir, à la table de whist, sur les genoux de Sa Grâce. Mon âme était donc sans aucune satisfaction, et je languissais. Cette situation de mon intérieur se combina fatalement avec une petite affection dans les entrailles que me causa le jus de hareng pur (le vin de Porto des chats anglais) dont Puff faisait usage, et qui me rendit comme folle. Ma maîtresse fit venir un médecin, qui sortait d’Édimbourg après avoir étudié longtemps à Paris. Il promit à ma maîtresse de me guérir le lendemain même, après avoir reconnu ma maladie. Il revint en effet, et sortit de sa poche un instrument de fabrique parisienne. J’eus une espèce de frayeur en apercevant un canon de métal blanc terminé par un tube effilé. À la vue de ce mécanisme, que le docteur fit jouer avec satisfaction, Leurs Grâces rougirent, se courroucèrent et dirent de fort belles choses sur la dignité du peuple anglais : comme quoi ce qui distinguait la vieille Angleterre des catholiques n’était pas tant ses opinions sur la Bible que sur cette infâme machine. Le duc dit qu’à Paris les Français ne rougissaient pas d’en faire une exhibition sur leur théâtre national, dans une comédie de Molière ; mais qu’à Londres un watchman n’oserait en prononcer le nom.

— Donnez-lui du calomel !

— Mais Votre Grâce la tuerait ! s’écria le docteur. Quant à cette innocente mécanique, les Français ont fait maréchal un de leurs plus braves généraux pour s’en être servi devant leur fameuse colonne.

— Les Français peuvent arroser les émeutes de l’intérieur comme ils le veulent, reprit milord. Je ne sais pas, ni vous non plus, ce qui pourrait arriver de l’emploi de cette avilissante machine ; mais ce que je sais, c’est qu’un vrai médecin anglais ne doit guérir ses malades qu’avec les remèdes de la vieille Angleterre.

Le médecin, qui commençait à se faire une grande réputation, perdit toutes ses pratiques dans le beau monde. On appela un autre médecin qui me fit des questions inconvenantes sur Puff, et qui m’apprit que la véritable devise de l’Angleterre était : « Dieu et mon droit… conjugal ! » Une nuit, j’entendis dans la rue la voix du chat français. Personne ne pouvait nous voir ; je grimpai par la cheminée, et, parvenue en haut de la maison, je lui criai :

— À la gouttière !

Cette réponse lui donna des ailes. Il fut auprès de moi en un clin d’œil. Croiriez-vous que ce chat français eut l’inconvenante audace de s’autoriser de ma petite exclamation pour me dire :

— Viens dans mes pattes !

Il osa tutoyer, sans autre forme de procès, une chatte de distinction. Je le regardai froidement, et, pour lui donner une leçon, je lui dis que j’appartenais à la Société de tempérance.

— Je vois, mon cher, lui dis-je, à votre accent et au relâchement de vos maximes, que vous êtes, comme tous les chats catholiques, disposé à rire et à faire mille ridiculités, en vous croyant quitte pour un peu de repentir ; mais, en Angleterre, nous avons plus de moralité : nous mettons partout de la respectability, même dans nos plaisirs.

Ce jeune chat, frappé par la majesté du cant anglais, m’écoutait avec une sorte d’attention qui me donna l’espoir d’en faire un chat protestant. Il me dit alors dans le plus beau langage qu’il ferait tout ce que je voudrais, pourvu qu’il lui fût permis de m’adorer. Je le regardais sans pouvoir répondre, car ses yeux, very beautiful, splendid, brillaient comme des étoiles, ils éclairaient la nuit. Mon silence l’enhardit, et il s’écria :

— Chère minette !

— Quelle est cette nouvelle indécence ! m’écriai-je sachant les chats français très légers dans leurs propos.

Brisquet m’apprit que, sur le continent, tout le monde, le roi lui-même, disait à sa fille : Ma petite minette, pour lui témoigner son affection ; que beaucoup de femmes, et des plus jolies, et des plus aristocratiques, disaient toujours : Mon petit chat, à leurs maris, même quand elles ne les aimaient pas. Si je voulais lui faire plaisir, je l’appellerais : Mon petit homme ! Là-dessus, il leva ses pattes avec une grâce infinie. Je disparus, craignant d’être faible. Brisquet chanta Rule Britannia ! tant il était heureux, et, le lendemain, sa chère voix bourdonnait encore à mes oreilles.

— Ah ! tu aimes aussi, toi, chère Beauty ! me dit ma maîtresse en me voyant étalée sur le tapis, les quatre pattes en avant, le corps dans un mol abandon, et noyée dans la poésie de mes souvenirs.

Je fus surprise de cette intelligence chez une femme, et je vins alors, en relevant mon épine dorsale, me frotter à ses jambes en lui faisant entendre un ronron amoureux sur les cordes les plus graves de ma voix de contralto.

Pendant que ma maîtresse, qui me prit sur ses genoux, me caressait en me grattant la tête, et que je la regardais tendrement en lui voyant les yeux en pleurs, il se passait dans Bond-Street une scène dont les suites furent terribles pour moi.

Puck, un des neveux de Puff qui prétendait à sa succession, et qui, pour le moment, habitait la caserne des Life-Guards, rencontra my dear Brisquet. Le sournois capitaine Puck complimenta l’attaché sur ses succès auprès de moi, en disant que j’avais résisté aux plus charmants matous de l’Angleterre. Brisquet, en Français vaniteux, répondit qu’il serait bien heureux d’attirer mon attention, mais qu’il avait en horreur les chattes qui vous parlaient de tempérance et de la Bible, etc.

— Oh ! fit Puck, elle vous parle donc ?

Brisquet, ce cher Français, fut ainsi victime de la diplomatie anglaise ; mais il commit une de ces fautes impardonnables, et qui courroucent toutes les chattes bien apprises en Angleterre. Ce petit drôle était véritablement très inconsistant. Ne s’avisa-t-il pas, au Park, de me saluer et de vouloir causer familièrement comme si nous nous connaissions. Je restai froide et sévère. Le cocher, apercevant ce Français, lui donna un coup de fouet qui l’atteignit et faillit le tuer. Brisquet reçut ce coup de fouet en me regardant avec une intrépidité qui changea mon moral : je l’aimai pour la manière dont il se laissa frapper, ne voyant que moi, ne sentant que la faveur de ma présence, domptant ainsi le naturel qui pousse les chats à fuir à la moindre apparence d’hostilité. Il ne devina pas que je me sentais mourir, malgré mon apparente froideur. Dès ce moment, je résolus de me laisser enlever. Le soir, sur la gouttière, je me jetai dans ses pattes tout éperdue.

— My dear, lui dis-je, avez-vous le capital nécessaire pour payer les dommages-intérêts au vieux Puff ?

— Je n’ai pas d’autre capital, me répondit le Français en riant, que les poils de ma moustache, mes quatre pattes et cette queue.

Là-dessus, il balaya la gouttière par un mouvement plein de fierté.

— Pas de capital ! lui répondis-je ; mais vous n’êtes qu’un aventurier, my dear !

— J’aime les aventures, me dit-il tendrement. En France, dans les circonstances auxquelles tu fais allusion, c’est alors que les chats se peignent ! Ils ont recours à leurs griffes et non à leurs écus.

— Pauvre pays ! lui dis-je. Et comment envoie-t-il à l’étranger, dans des ambassades, des bêtes si dénuées de capital ?

— Ah ! voilà, dit Brisquet. Notre nouveau gouvernement n’aime pas l’argent… chez ses employés : il ne recherche que les capacités intellectuelles.

Le cher Brisquet eut, en me parlant, un petit air content qui me fit craindre que ce ne fût un fat.

— L’amour sans capital est un non-sens ! lui dis-je. Pendant que vous irez à droite et à gauche chercher à manger, vous ne vous occuperez pas de moi, mon cher.

Ce charmant Français me prouva, pour toute réponse, qu’il descendait, par sa grand’mère, du Chat botté. D’ailleurs, il avait quatre-vingt-dix-neuf manières d’emprunter de l’argent, et nous n’en aurions, dit-il, qu’une seule de le dépenser. Enfin, il savait la musique et pouvait donner des leçons. En effet, il me chanta, sur un mode qui arrachait l’âme, une romance nationale de son pays : Au clair de la lune

En ce moment, plusieurs chats et des chattes amenés par Puck me virent quand, séduite par tant de raisons, je promettais à ce cher Brisquet de le suivre dès qu’il pourrait entretenir sa femme confortablement.

— Je suis perdue ! m’écriai-je.

Le lendemain même, le banc des doctors commons fut saisi par le vieux Puff d’un procès en criminelle conversation. Puff était sourd : ses neveux abusèrent de sa faiblesse. Puff, questionné par eux, leur apprit que, la nuit, je l’avais appelé par flatterie : Mon petit homme ! Ce fut une des choses les plus terribles contre moi, car jamais je ne pus expliquer de qui je tenais la connaissance de ce mot d’amour. Milord, sans le savoir, fut très mal pour moi ; mais j’avais remarqué déjà qu’il était en enfance. Sa Seigneurie ne soupçonna jamais les basses intrigues auxquelles je fus en butte. Plusieurs petits chats, qui me défendirent contre l’opinion publique, m’ont dit que parfois il demande son ange, la joie de ses yeux, sa darling, sa sweet Beauty. Ma propre mère, venue à Londres, refusa de me voir et de m’écouter, en me disant que jamais une chatte anglaise ne devait être soupçonnée, et que je mettais bien de l’amertume dans ses vieux jours. Mes sœurs, jalouses de mon élévation, appuyèrent mes accusatrices. Enfin, les domestiques déposèrent contre moi. Je vis alors clairement à propos de quoi tout le monde perd la tête en Angleterre. Dès qu’il s’agit d’une criminelle conversation, tous les sentiments s’arrêtent, une mère n’est plus une mère, une nourrice voudrait reprendre son lait, et toutes les chattes hurlent par les rues. Mais, ce qui fut bien plus infâme, mon vieil avocat, qui, dans le temps croyait à l’innocence de la reine d’Angleterre, à qui j’avais tout raconté dans le moindre détail, qui m’avait assuré qu’il n’y avait pas de quoi fouetter un chat, et à qui, pour preuve de mon innocence, j’avouai ne rien comprendre à ces mots : criminelle conversation (il me dit que c’était ainsi appelé, précisément parce qu’on parlait très peu) ; cet avocat, gagné par le capitaine Pauck, me défendit si mal, que ma cause parut perdue. Dans cette circonstance, j’eus le courage de comparaître devant les doctors commons.

— Milords, dis-je, je suis une chatte anglaise, et je suis innocente ! Que dirait-on de la justice de la vieille Angleterre, si… ?

À peine eus-je prononcé ces paroles, que d’effroyables murmures couvrirent ma voix, tant le public avait été travaillé par le Cat-Cronicle et par les amis de Puck.

— Elle met en doute la justice de la vieille Angleterre qui a créé le jury ! criait-on.

— Elle veut vous expliquer, milords, s’écria l’abominable avocat de mon adversaire, comment elle allait sur les gouttières avec un chat français pour le convertir à la religion anglicane, tandis qu’elle y allait bien plutôt pour en revenir dire en bon français Mon petit homme à son mari, pour écouter les abominables principes du papisme, et apprendre à méconnaître les lois et les usages de la vieille Angleterre.

Quand on parle de ces sornettes à un public anglais, il devient fou. Aussi des tonnerres d’applaudissements accueillirent-ils les paroles de l’avocat de Puck. Je fus condamnée, à l’âge de vingt-six mois, quand je pouvais prouver que j’ignorais encore ce que c’était qu’un chat. Mais, à tout ceci, je gagnai de comprendre que c’est à cause de ses radotages qu’on appelle Albion « la vieille Angleterre » !

Je tombai dans une grande mischatopie qui fut causée moins par mon divorce que par la mort de mon cher Brisquet, que Puck fit tuer dans une émeute, en craignant sa vengeance. Aussi rien ne me met-il plus en fureur que d’entendre parler de la loyauté des chats anglais.

Vous voyez, ô animaux français, qu’en nous familiarisant avec les hommes, nous en prenons tous les vices et toutes les mauvaises institutions. Revenons à la vie sauvage, où nous n’obéissons qu’à l’instinct, et où nous ne trouvons pas des usages qui s’opposent aux vœux les plus sacrés de la nature. J’écris en ce moment un traité politique à l’usage des classes ouvrières animales, afin de les engager à ne plus tourner les broches, ni se laisser atteler à de petites charrettes, et pour leur enseigner les moyens de se soustraire à l’oppression du grand aristocrate. Quoique notre griffonnage soit célèbre, je crois que miss Henriette Martineau ne me désavouerait pas. Vous savez sur le continent que la littérature est devenue l’asile de toutes les chattes qui protestent contre l’immoral monopole du mariage, qui résistent à la tyrannie des institutions, et veulent revenir aux lois naturelles.

J’ai omis de vous dire que, quoique Brisquet eût le corps traversé par un coup reçu dans le dos, le coroner, par une infâme hypocrisie, a déclaré qu’il s’était empoisonné lui-même avec de l’arsenic, comme si jamais un chat si gai, si fou, si étourdi, pouvait avoir assez réfléchi sur la vie pour concevoir une idée si sérieuse, et comme si un chat que j’aimais pouvait avoir la moindre envie de quitter l’existence ! Mais, avec l’appareil de Marsh, on a trouvé des taches sur une assiette.

1840.

GUIDE-ÂNE

À L’USAGE
DES ANIMAUX QUI VEULENT
PARVENIR AUX HONNEURS

Messieurs les rédacteurs, les ânes sentent le besoin de s’opposer, à la tribune animale, contre l’injuste opinion qui fait de leur nom un symbole de bêtise. Si la capacité manque à celui qui vous envoie cette écriture, on ne dira pas du moins qu’il ait manqué de courage. Et d’abord, si quelque philosophe examine un jour la bêtise dans ses rapports avec la société, peut-être trouvera-t-on que le bonheur se comporte absolument comme un âne. Puis, sans les ânes, les majorités ne se formeraient pas : ainsi, l’âne peut passer pour le type du gouverné. Mais mon intention n’est pas de parler politique. Je m’en tiens à montrer que nous avons beaucoup plus de chances que les gens d’esprit pour arriver aux honneurs, nous ou ceux qui sont faits à notre image : songez que l’âne parvenu qui vous adresse cet intéressant Mémoire vit aux dépens d’une grande nation, et qu’il est logé, sans princesse, hélas ! aux frais du gouvernement britannique, dont les prétentions puritaines vous ont été dévoilées par une chatte.

Mon maître était un simple instituteur primaire aux environs de Paris, que la misère ennuyait fort. Nous avions cette première et constitutive ressemblance de caractère, que nous aimions beaucoup à nous occuper à ne rien faire et à bien vivre. On appelle ambition cette tendance propre aux ânes et aux hommes : on la dit développée par l’état de société, je la crois excessivement naturelle. En apprenant que j’appartenais à un maître d’école, les ânesses m’envoyèrent leurs petits, à qui je voulus montrer à s’exprimer correctement ; mais ma classe n’eut aucun succès et fut dissipée à coups de bâton. Mon maître était évidemment jaloux : mes bourriquets brayaient couramment quand les siens ânonnaient encore, et je l’entendis disant avec une profonde injustice :

— Vous êtes des ânes !

Néanmoins, mon maître fut frappé des résultats de ma méthode, qui l’emportait évidemment sur la sienne.

— Pourquoi, se dit-il, les petits de l’homme mettent-ils beaucoup plus de temps à parler, à lire et à écrire, que les ânes à savoir la somme de science qui leur est nécessaire pour vivre. Comment ces animaux apprennent-ils si promptement tout ce que savent leurs pères ? Chaque animal possède un ensemble d’idées, une collection de calculs invariables qui suffisent à la conduite de sa vie et qui sont tous aussi dissemblables que le sont les animaux entre eux ! Pourquoi l’homme est-il destitué de cet avantage ? Quoique mon maître fût d’une ignorance crasse en histoire naturelle, il aperçut une science dans la réflexion que je lui suggérais, et résolut d’aller demander une place au ministère de l’instruction publique, afin d’étudier cette question aux frais de l’État.

Nous entrâmes à Paris, l’un portant l’autre, par le faubourg Saint-Marceau. Quand nous parvînmes à cette élévation qui se trouve après la barrière d’Italie et d’où la vue embrasse la capitale, nous fîmes l’un et l’autre cette admirable oraison postulatoire en deux langues :

LUI. — Ô sacrés palais où se cuisine le budget ! quand la signature d’un professeur parvenu me donnera-t-elle le vivre et le couvert, la croix de la Légion d’honneur et une chaire de n’importe quoi, n’importe où ! Je compte dire tant de bien de tout le monde, qu’il sera difficile de dire du mal de moi ! Mais comment parvenir au ministre, et comment lui prouver que je suis digne d’occuper une place quelconque ?

MOI. — Ô charmant Jardin des Plantes, où les animaux sont si bien soignés ! asile où l’on boit et où l’on mange sans avoir à craindre les coups de bâton, m’ouvriras-tu jamais tes steppes de vingt pieds carrés, tes vallées suisses larges de trente mètres ? Serai-je jamais un animal couché sur l’herbe du budget ? Mourrai-je de vieillesse entre tes élégants treillages, étiqueté sous un numéro quelconque, avec ces mots : Âne d’Afrique, donné par un tel, capitaine de vaisseau ? Le roi viendra-t-il me voir ?

Après avoir ainsi salué la ville des acrobates et des prestidigitateurs, nous descendîmes dans les défilés puants du célèbre faubourg plein de cuirs et de science, où nous nous logeâmes dans une misérable auberge encombrée de Savoyards avec leurs marmottes, d’Italiens avec leurs singes, d’Auvergnats avec leurs chiens, de Parisiens avec leurs souris blanches, de harpistes sans cordes et de chanteurs enroués, tous animaux savants. Mon maître, séparé du suicide par six pièces de cent sous, avait pour trente francs d’espérance. Cet hôtel, dit de la Miséricorde, est un de ces établissements philanthropiques où l’on couche pour deux sous par nuit, et où l’on dîne pour neuf sous par repas. Il y existe une vaste écurie où les mendiants et les pauvres, où les artistes ambulants mettent leurs animaux, et où naturellement mon maître me fit entrer, car il me donna pour un âne savant. Marmus, tel était le nom de mon maître, ne put s’empêcher de contempler la curieuse assemblée des bêtes dépravées auxquelles il me livrait. Une marquise en falbalas, en bibi à plumes, à ceinture dorée, guenon vive comme la poudre, se laissait conter fleurette par un soldat, héros des parades populaires, un vieux lapin qui faisait admirablement l’exercice. Un caniche intelligent, qui jouait à lui seul un drame de l’école moderne, s’entretenait des caprices du public avec un grand singe assis sur son chapeau de troubadour. Plusieurs souris grises au repos admiraient une chatte habituée à respecter deux serins, et qui causait avec une marmotte éveillée.

— Et moi, dit mon maître, qui croyais avoir découvert une science, celle des instincts comparés, ne voilà-t-il pas de cruels démentis dans cette écurie ! Toutes ces bêtes se sont faites hommes.

— Monsieur veut se faire savant ? dit un jeune homme à mon maître. La science vous absorbe, et l’on reste en chemin ! Pour parvenir, apprenez, jeune ambitieux dont les espérances se révèlent par l’état de vos vêtements, qu’il faut marcher, et, pour marcher, nous ne devons pas avoir de bagage.

— À quel grand politique ai-je l’honneur de parler ? dit mon maître.

— À un pauvre garçon qui a essayé de tout, qui a tout perdu, excepté son énorme appétit, et qui, en attendant mieux, vit de canards aux journaux et loge à la Miséricorde. Et qui êtes-vous ?

— Un instituteur primaire démissionnaire, qui naturellement ne sait pas grand’chose, mais qui s’est demandé pourquoi les animaux possédaient à priori la science spéciale de leur vie, appelée instinct, tandis que l’homme n’apprend rien sans des peines inouïes.

— Parce que la science est inutile ! s’écria le jeune homme. Avez-vous jamais étudié le Chat botté ?

— Je le racontais à mes élèves quand ils avaient été sages.

— Eh bien, mon cher, là est la règle de conduite pour tous ceux qui veulent parvenir. Que fait le chat ? Il annonce que son maître possède des terres, et on le croit ! Comprenez-vous qu’il suffit de faire savoir qu’on a, qu’on est, qu’on possède ! Qu’importe que vous n’ayez rien, que vous ne soyez rien, que vous ne possédiez rien, si les autres croient ! Mais væ soli ! a dit l’Écriture. En effet, il faut être deux en politique comme en amour, pour enfanter une œuvre quelconque. Vous avez inventé, mon cher, l’Instinctologie, et vous aurez une chaire d’instincts comparés. Vous allez être un grand savant, et, moi, je vais l’annoncer au monde, à l’Europe, à Paris, au ministre, à son secrétaire, aux commis, aux surnuméraires ! Mahomet a été bien grand quand il a eu quelqu’un pour soutenir à tort et à travers qu’il était prophète.

— Je veux bien être un grand savant, dit Marmus, mais on me demandera d’expliquer ma science.

— Serait-ce une science, si vous pouviez l’expliquer ?

— Encore faut-il un point de départ.

— Oui, dit le jeune journaliste, nous devrions avoir un animal qui dérangerait toutes les combinaisons de nos savants. Le baron Cerceau, par exemple, a passé sa vie à parquer les animaux dans des divisions absolues, et il y tient, c’est sa gloire à lui ; mais, en ce moment, de grands philosophes brisent toutes les cloisons du baron Cerceau. Entrons dans le débat. Selon nous, l’instinct sera la pensée de l’animal, évidemment plus distinctible par sa vie intellectuelle que par ses os, ses tarses, ses dents, ses vertèbres. Or, quoique l’instinct subisse des modifications, il est un dans son essence, et rien ne prouvera mieux l’unité des choses, malgré leur apparente diversité. Ainsi, nous soutiendrons qu’il n’y a qu’un animal comme il n’y a qu’un instinct ; que l’instinct est, dans toutes les organisations animales, l’appropriation des moyens à la vie que les circonstances changent, et non le principe. Nous intervenons par une science nouvelle contre le baron Cerceau, en faveur des grands naturalistes philosophes qui tiennent pour l’unité zoologique, et nous obtiendrons du tout-puissant baron de bonnes conditions en lui vendant notre science.

— Science n’est pas conscience, dit Marmus. Eh bien, je n’ai plus besoin de mon âne.

— Vous avez un âne ? s’écria le journaliste ; nous sommes sauvés ! Nous allons en faire un zèbre extraordinaire, qui attirera l’attention du monde savant sur votre système des instincts comparés, par quelque singularité qui dérangera les classifications. Les savants vivent par la nomenclature, renversons la nomenclature. Ils s’alarmeront, ils capituleront, ils nous séduiront, et, comme tant d’autres, nous nous laisserons séduire. Il se trouve dans cette auberge des charlatans qui possèdent des secrets merveilleux. C’est ici que se font les sauvages qui mangent des animaux vivants, les hommes squelettes, les nains pesant cent cinquante kilogrammes, les femmes barbues, les poissons démesurés, les êtres monstrueux. Moyennant quelques politesses, nous aurons les moyens de préparer aux savants quelque fait révolutionnaire.

À quelle sauce allait-on me mettre ? Pendant la nuit, on me fit des incisions transversales sur la peau, après m’avoir rasé le poil, et un charlatan m’y appliqua je ne sais quelle liqueur. Quelques jours après, j’étais célèbre. Hélas ! j’ai connu les terribles souffrances par lesquelles s’achète toute célébrité. Dans tous les journaux, les Parisiens lisaient :

« Un courageux voyageur, un modeste naturaliste, Adam Marmus, qui a traversé l’Afrique en passant par le centre, a ramené, des montagnes de la Lune, un zèbre dont les particularités dérangent sensiblement les idées fondamentales de la zoologie, et donnent gain de cause à l’illustre philosophe, qui n’admet aucune différence dans les organisations animales, et qui a proclamé, aux applaudissements des savants de l’Allemagne, le grand principe d’une même contexture pour tous les animaux. Les bandes de ce zèbre sont jaunes et se détachent sur un fond noir. Or, on sait que les zoologistes, qui tiennent pour les divisions impitoyables, n’admettaient pas qu’à l’état sauvage le genre cheval eût la robe noire. Quant à la singularité des bandes jaunes, nous laissons au savant Marmus la gloire de l’expliquer dans le beau livre qu’il compte publier sur les Instincts comparés, science qu’il a créée en observant dans le centre de l’Afrique plusieurs animaux inconnus. Ce zèbre, la seule conquête scientifique que les dangers d’un pareil voyage lui aient permis de rapporter, marche à la façon de la girafe. Ainsi, l’instinct des animaux se modifierait selon les milieux où ils se trouvent. De ce fait, inouï dans les annales de la science, découle une théorie nouvelle de la plus haute importance pour la zoologie. M. Adam Marmus exposera ses idées dans un cours public, malgré les intrigues des savants dont les systèmes vont être ruinés, et qui déjà lui ont fait refuser la salle Saint-Jean à l’hôtel de ville. »

Tous les journaux, et même le grave Moniteur, répétèrent cet audacieux canard. Pendant que le Paris savant se préoccupait de ce fait, Marmus et son ami s’installaient dans un hôtel décent de la rue de Tournon, où il y avait pour moi une écurie, de laquelle ils prirent la clef. Les savants en émoi envoyèrent un académicien armé de ses ouvrages, et qui ne dissimula point l’inquiétude causée par ce fait à la doctrine fataliste du baron Cerceau. Si l’instinct des animaux changeait selon les climats, selon les milieux, l’animalité était bouleversée. Le grand homme qui osait prétendre que le principe vie s’accommodait à tout, allait avoir définitivement raison contre l’ingénieux baron, qui soutenait que chaque classe était une organisation à part. Il n’y avait plus aucune distinction à faire entre les animaux que pour le plaisir des amateurs de collections. Les sciences naturelles devenaient un joujou ! L’huître, le polype du corail, le lion, le zoophyte, les animalcules microscopiques et l’homme étaient le même appareil modifié seulement par des organes plus ou moins étendus. Salteinbeek le Belge, Vos-man-Betten, sir Fairnight, Gobtoussell, le savant danois Sottenbach, Craneberg, les disciples aimés du professeur français, l’emportaient avec leur doctrine unitaire sur le baron Cerceau et ses nomenclatures. Jamais fait plus irritant n’avait été jeté entre deux partis belligérants. Derrière Cerceau se rangeaient des académiciens, l’Université, des légions de professeurs, et le gouvernement appuyait une théorie présentée comme la seule en harmonie avec la Bible.

Marmus et son ami se tinrent fermes. Aux questions de l’académicien, ils répondirent par l’affirmation sèche des faits et par l’exposition de leur doctrine. En sortant, l’académicien leur dit alors :

— Messieurs, entre nous, oui, le professeur que vous venez appuyer est un homme d’un profond et audacieux génie ; mais son système, qui peut-être explique le monde, je n’en disconviens pas, ne doit pas se faire jour : il faut dans l’intérêt de la science…

— Dites des savants ! s’écria Marmus.

— Soit, reprit l’académicien ; il faut qu’il soit écrasé dans son œuf ; car, après tout, messieurs, c’est le panthéisme.

— Croyez-vous ? dit le jeune journaliste.

— Comment admettre une attraction moléculaire, sans un libre arbitre qui laisse alors la matière indépendante de Dieu !

— Pourquoi Dieu n’aurait-il pas tout organisé par la même loi ? dit Marmus.

— Vous voyez, dit le journaliste à l’oreille de l’académicien, il est d’une profondeur newtonienne. Pourquoi ne le présenteriez-vous pas au ministre de l’instruction publique ?

— Mais certainement, dit l’académicien, heureux de pouvoir se rendre maître du zèbre révolutionnaire.

— Peut-être le ministre serait-il satisfait d’être le premier à voir notre curieux animal, et vous nous feriez le plaisir de l’accompagner, reprit mon maître.

— Je vous remercie…

— Le ministre pourra dès lors apprécier les services qu’un pareil voyage a rendus à la science, dit le journaliste sans laisser la parole à l’académicien. Mon ami peut-il avoir été pour rien dans les montagnes de la Lune ? Vous verrez l’animal, il marche à la manière des girafes. Quant à ses bandes jaunes sur fond noir, elles proviennent de la température de ces montagnes, qui est de plusieurs zéros Fahrenheit et de beaucoup de zéros Réaumur.

— Peut-être serait-il dans vos intentions d’entrer dans l’instruction publique ? demanda l’académicien.

— Belle carrière ! s’écria le journaliste en faisant un haut-le-corps.

— Oh ! je ne vous parle pas de faire ce métier d’oison qui consiste à mener les élèves aux champs et les surveiller au bercail ; mais, au lieu de professer à l’Athénée, qui ne mène à rien, il est des suppléances à des chaires qui mènent à tout, à l’institut, à la Chambre, à la cour, à la direction d’un théâtre ou d’un petit journal. Enfin, nous en causerons.

Ceci se passait dans les premiers jours de l’année 1831, époque à laquelle les ministres éprouvaient le besoin de se populariser. Le ministre de l’instruction publique, qui savait tout, et même un peu de politique, fut averti par l’académicien de l’importance d’un pareil fait relativement au système du baron Cerceau. Ce ministre un peu mômier (on nomme ainsi, dans la république de Genève, les protestants exagérés) n’aimait pas l’invasion du panthéisme dans la science. Or, le baron Cerceau, mômier par excellence, qualifiait la grande doctrine de l’unité zoologique de doctrine panthéiste, espèce d’aménité de savant : en science, on se traite poliment de panthéiste pour ne pas lâcher le mot athée.

Les partisans du système de l’unité zoologique apprirent qu’un ministre devait faire une visite au précieux zèbre, et craignirent les séductions. Le plus ardent des disciples du grand homme accourut alors, et voulut voir l’illustre Marmus ; les faits Paris étaient montés à cette brillante épithète par d’habiles transitions. Mes deux maîtres refusèrent de me montrer. Je ne savais pas encore marcher comme ils le voulaient, et le poil de mes bandes jaunies au moyen d’une cruelle application chimique n’était pas encore assez fourni. Ces deux habiles intrigants firent causer le jeune disciple, qui leur développa le magnifique système de l’unité zoologique, dont la pensée est en harmonie avec la grandeur et la simplicité du Créateur, et dont le principe concorde à celui que Newton a trouvé pour expliquer les mondes supérieurs. Mon maître écoutait de toutes mes oreilles.

— Nous sommes en pleine science, et notre zèbre domine la question, dit le journaliste.

— Mon zèbre, répondit Marmus, n’est plus un zèbre, c’est un fait qui engendre une science.

— Votre science des instincts comparés, reprit l’unitariste, appuie la remarque due au savant sir Fairnight sur les moutons d’Espagne, d’Écosse, de Suisse, qui paissent différemment, selon la disposition de l’herbe.

— Mais, s’écria le journaliste, les produits ne sont-ils pas également différents, selon les milieux atmosphériques ? Notre zèbre à l’allure de girafe explique pourquoi l’on ne peut pas faire le beurre blanc de la Brie en Normandie, ni réciproquement le beurre jaune et le fromage de Neufchâtel à Meaux.

— Vous avez mis le doigt sur la question, s’écria le disciple enthousiasmé. Les petits faits font les grandes découvertes. Tout se tient dans la science. La question des fromages est intimement liée à la question de la forme zoologique et à celle des instincts comparés. L’instinct est tout l’animal, comme la pensée est l’homme concentré. Si l’instinct se modifie et change selon les milieux où il se développe, où il agit, il est clair qu’il en est de même du zoon, de la forme extérieure que prend la vie. Il n’y a qu’un principe, une même forme.

— Un même patron pour tous les êtres, dit Marmus.

— Dès lors, reprit le disciple, les nomenclatures sont bonnes pour nous rendre compte à nous-mêmes des différences, mais elles ne sont plus la science.

— Ceci, monsieur, dit le journaliste, est le massacre des vertébrés et des mollusques, des articulés et des rayonnés depuis les mammifères jusqu’aux cirrhopodes, depuis les acéphales jusqu’aux crustacés ! Plus d’échinodermes, ni d’acalèphes, ni d’infusoires ! Enfin, vous abattez toutes les cloisons inventées par le baron Cerceau ! Et tout va devenir si simple, qu’il n’y aura plus de science, il n’y aura plus qu’une loi… Ah ! croyez-le bien, les savants vont se défendre, et il y aura bien de l’encre de répandue ! Pauvre humanité ! Non, ils ne laisseront pas tranquillement un homme de génie annuler ainsi les ingénieux travaux de tant d’observateurs qui ont mis la création en bocal ! On nous calomniera autant que votre grand philosophe a été calomnié. Or, voyez ce qui est arrivé à Jésus-Christ, qui a proclamé l’égalité des âmes, comme vous voulez proclamer l’unité zoologique ! C’est à faire frémir. Ah ! Fontenelle avait raison : fermons les poings quand nous tenons une vérité.

— Auriez-vous peur, messieurs ? dit le disciple du Prométhée des sciences naturelles. Trahiriez-vous la sainte cause de l’animalité ?

— Non, monsieur ! s’écria Marmus, je n’abandonnerai pas la science à laquelle j’ai consacré ma vie ; et, pour vous le prouver, nous rédigerons ensemble la notice sur mon zèbre.

— Hein ! vous voyez, tous les hommes sont des enfants, l’intérêt les aveugle, et, pour les mener, il suffit de connaître leurs intérêts, dit le jeune journaliste à mon maître quand l’unitariste fut parti.

— Nous sommes sauvés ! dit Marmus.

Une notice fut donc savamment rédigée sur le zèbre du centre de l’Afrique par le plus habile disciple du grand philosophe, qui, plus hardi sous le nom de Marmus, formula complètement la doctrine. Mes deux maîtres entrèrent alors dans la phase la plus amusante de la célébrité. Tous deux se virent accablés d’invitations à dîner en ville, de soirées, de matinées dansantes. Ils furent proclamés savants et illustres par tant de monde, qu’ils eurent trop de complices pour jamais être autre chose que des savants du premier ordre. L’épreuve du beau travail de Marmus fut envoyée au baron Cerceau. L’Académie des sciences trouva dès lors l’affaire si grave, qu’aucun académicien n’osait donner un avis.

— Il faut voir, il faut attendre, disait-on.

M. Salteinbeek, le savant belge, avait pris la poste. M. Vos-man-Betten de Hollande et l’illustre Fabricius Gobtoussell étaient en route pour voir ce fameux zèbre, ainsi que sir Fairnight. Le jeune et ardent disciple de la doctrine de l’unité zoologique travaillait à un mémoire dont les conclusions étaient terribles contre les formules de Cerceau.

Déjà, dans la botanique, un parti se formait, qui tenait pour l’unité de composition des plantes. L’illustre professeur de Candolle, le non moins illustre de Mirbel, éclairés par les audacieux travaux de M. Dutrochet, hésitaient encore par pure condescendance pour l’autorité de Cerceau. L’opinion d’une parité de composition chez les produits de la botanique et chez ceux de la zoologie gagnait du terrain. Cerceau décida le ministre à visiter le zèbre. Je marchais alors au gré de mes maîtres. Le charlatan m’avait fait une queue de vache, et mes bandes jaunes et noires me donnaient une parfaite ressemblance avec une guérite autrichienne.

— C’est étonnant, dit le ministre en me voyant me porter alternativement sur les deux pieds gauches et sur les deux pieds droits pour marcher.

— Étonnant, dit l’académicien ; mais ce ne serait pas inexplicable.

— Je ne sais pas, dit l’âpre orateur devenu complaisant ministre, comment on peut conclure de la diversité à l’unité.

— Affaire d’entêté, dit spirituellement Marmus sans se prononcer encore.

Ce ministre, homme de doctrines absolues, sentait la nécessité de résister aux faits subversifs, et il se mit à rire de cette raillerie.

— Il est bien difficile, monsieur, reprit-il en prenant Marmus par le bras, que ce zèbre, habitué à la température du centre de l’Afrique, vive rue de Tournon…

En entendant cet arrêt cruel, je fus si affecté, que je me mis à marcher naturellement.

— Laissons-le vivre tant qu’il pourra, dit mon maître effrayé de mon intelligente opposition, car j’ai pris l’engagement de faire un cours à l’Athénée, et il ira bien jusque-là…

— Vous êtes un homme d’esprit, vous aurez bientôt trouvé des élèves pour votre belle science des instincts comparés, qui, remarquez-le bien, doit être en harmonie avec les doctrines du baron Cerceau. Ne sera-t-il pas cent fois plus glorieux pour vous de vous faire représenter par un disciple ?

— J’ai, dit alors le baron Cerceau, un élève d’une grande intelligence qui répète admirablement ce qu’on lui apprend ; nous nommons cette espèce d’écrivain un vulgarisateur…

— Et nous un perroquet, dit le journaliste.

— Ces gens rendent de vrais services aux sciences, ils les expliquent et savent se faire comprendre des ignorants.

— Ils sont de plain-pied avec eux, répondit le journaliste.

— Eh bien, il se fera le plus grand plaisir d’étudier la théorie des instincts comparés et de la coordonner avec l’anatomie comparée et avec la géologie ; car, en science, tout se tient.

— Tenons-nous donc, dit Marmus en prenant la main du baron Cerceau et lui manifestant le plaisir qu’il avait de se rencontrer avec le plus grand, le plus illustre des naturalistes.

Le ministre promit alors, sur les fonds destinés à l’encouragement des sciences, des lettres et des arts, une somme assez importante à l’illustre Marmus, qui dut recevoir auparavant la croix de la Légion d’honneur. La Société de géographie, jalouse d’imiter le gouvernement, offrit à Marmus un prix de mille francs pour son voyage aux montagnes de la Lune. Par le conseil de son ami le journaliste, mon maître rédigeait, d’après tous les voyages précédents en Afrique, une relation de son voyage. Il fut reçu membre de la Société géographique.

Le journaliste, nommé sous-bibliothécaire au Jardin des Plantes, commençait à faire tympaniser dans les petits journaux le grand philosophe : on le regardait comme un rêveur, comme l’ennemi des savants, comme un dangereux panthéiste, on s’y moquait de sa doctrine.

Ceci se passait pendant les tempêtes politiques des années les plus tumultueuses de la révolution de juillet, Marmus acheta sur-le-champ une maison à Paris, avec le produit de son prix et de la gratification ministérielle. Le voyageur fut présenté à la cour, où il se contenta d’écouter. On y fut si enchanté de sa modestie, qu’il fut aussitôt nommé conseiller de l’Université. En étudiant les hommes et les choses autour de lui, Marmus comprit que les cours étaient inventés pour ne rien dire ; il accepta donc le jeune perroquet que le baron Cerceau lui proposa, et dont la mission était, en exposant la science des instincts comparés, d’étouffer le fait du zèbre en le traitant d’exception monstrueuse : il y a, dans les sciences, une manière de grouper les faits, de les déterminer, comme, en finance, une manière de grouper les chiffres.

Le grand philosophe, qui n’avait ni places à donner, ni aucun gouvernement pour lui, autre que le gouvernement de la science à la tête de laquelle l’Allemagne le mettait, tomba dans une tristesse profonde en apprenant que le cours des instincts comparés allait être fait par un adepte du baron Cerceau, devenu le disciple de l’illustre Marmus. En se promenant le soir sous les grands marronniers, il déplorait le schisme introduit dans la haute science, et les manœuvres auxquelles l’entêtement de Cerceau donnait lieu.

— On m’a caché le zèbre ! s’écria-t-il.

Ses élèves étaient furieux. Un pauvre auteur entendit, par la grille de la rue de Buffon, l’un d’eux s’écrier en sortant de cette conférence :

— Ô Cerceau ! toi si souple et si clair, si profond analyste, écrivain si élégant, comment peux-tu fermer les yeux à la vérité ? Pourquoi persécuter le vrai ? Si tu n’avais que trente ans, tu aurais le courage de refaire la science. Tu penses à mourir dans tes nomenclatures, et tu ne songes pas à l’inexorable postérité qui les brisera, armée de l’unité zoologique que nous lui léguerons !

Le cours où devait se faire l’exposition de la science des instincts comparés eut lieu devant la plus brillante assemblée, car il était surtout mis à la portée des femmes. Le disciple du grand Marmus, déjà qualifié d’ingénieux orateur dans les réclames envoyées aux journaux par le bibliothécaire, commença par dire que nous étions devancés sur ce point par les Allemands : Vittembock et Mittemberg, Clarenstein, Borborinski, Valerius et Kirbach avaient établi, démontré que la zoologie se métamorphoserait un jour en instinctologie. Les divers instincts répondaient aux organisations classées par Cerceau. Et, partant de là, le jeune perroquet répéta, dans une charmante phraséologie, tout ce que de savants observateurs avaient écrit sur l’instinct, il expliqua l’instinct, il raconta les merveilles de l’instinct, il joua des variations sur l’instinct, absolument comme Paganini jouait des variations sur la quatrième corde de son violon.

Les bourgeois, les femmes, s’extasièrent. Rien n’était plus instructif, ni plus intéressant. Quelle éloquence ! on n’entendait de si belles choses qu’en France ! La province lut dans tous les journaux ce fait, à la rubrique de Paris :

« Hier, à l’Athénée, a eu lieu l’ouverture du cours d’instincts comparés, par le plus habile élève de l’illustre Marmus, le créateur de cette nouvelle science, et cette première séance a réalisé tout ce qu’on en attendait. Les émeutiers de la science avaient espéré trouver un allié dans ce grand zoologiste ; mais il a été démontré que l’instinct était en harmonie avec la forme. Aussi l’auditoire a-t-il manifesté la plus vive approbation en trouvant Marmus d’accord avec notre illustre Cerceau. »

Les partisans du grand philosophe furent consternés ; ils devinaient bien qu’au lieu d’une discussion sérieuse, il n’y avait eu que des paroles : Verba et voces. Ils allèrent trouver Marmus, et lui firent de cruels reproches.

— L’avenir de la science était dans vos mains, et vous l’avez trahie ! Pourquoi ne pas vous être fait un nom immortel, en proclamant le grand principe de l’attraction moléculaire ?

— Remarquez, dit Marmus, avec quel soin mon élève s’est abstenu de parler de vous, de vous injurier. Nous avons ménagé Cerceau pour pouvoir vous rendre justice plus tard.

Sur ces entrefaites, l’illustre Marmus fut nommé député par l’arrondissement où il était né, dans les Pyrénées-Orientales ; mais, avant sa nomination, Cerceau le fit nommer quelque part professeur de quelque chose, et ses occupations législatives déterminèrent la création d’un suppléant, qui fut le bibliothécaire, l’ancien journaliste, qui se fit préparer son cours par un homme de talent inconnu auquel il donna de temps en temps vingt francs.

La trahison fut alors évidente. Sir Fairnight, indigné, écrivit en Angleterre, fit un appel à onze pairs qui s’intéressaient à la science, et je fus acheté pour une somme de quatre mille livres sterling, que se partagèrent le professeur et son suppléant.

Je suis, en ce moment, aussi heureux que l’est mon maître. L’astucieux bibliothécaire profita de mon voyage pour voir Londres, sous le prétexte de donner des instructions à mon gardien, mais bien pour s’entendre avec lui. Je fus ravi de mon avenir en entrant dans la place qui m’était destinée. Sous ce rapport, les Anglais sont magnifiques. On m’avait préparé une charmante vallée, d’un quart d’acre, au bout de laquelle se trouve une belle cabane construite en bûches d’acajou. Une espèce de constable est attaché à ma personne, à cinquante livres sterling d’appointements.

— Mon cher, lui dit le savant faiseur de puffs décoré de la Légion d’honneur, si tu veux garder tes appointements aussi longtemps que vivra cet âne, aie soin de ne jamais lui laisser reprendre son ancienne allure, et saupoudre toujours les raies qui en font un zèbre avec cette liqueur que je te confie, et que tu renouvelleras chez un apothicaire.

Depuis quatre ans, je suis nourri aux frais du Zoological Garden, où mon gardien soutient mordicus aux visiteurs que l’Angleterre me doit à l’intrépidité des grands voyageurs anglais Fenmann et Dapperton. Je finirai, je le vois, doucement mes jours dans cette délicieuse position, ne faisant rien que de me prêter à cette innocente tromperie, à laquelle je dois les flatteries de toutes les jolies miss, des belles ladys qui m’apportent du pain, de l’avoine, de l’orge, et viennent me voir marcher des deux pieds à la fois, en admirant les fausses zébrures de mon pelage sans comprendre l’importance de ce fait.

— La France n’a pas su garder l’animal le plus curieux du globe, disent les directeurs aux membres du Parlement.

Enfin, je me mis résolument à marcher comme je marchais auparavant. Ce changement de démarche me rendit encore plus célèbre. Mon maître, obstinément appelé l’illustre Marmus, et tout le parti variétaire surent expliquer le fait à son avantage, en disant que feu le baron Cerceau avait prédit que la chose arriverait ainsi. Mon allure était un retour à l’instinct inaltérable donné par Dieu aux animaux, et dont j’avais dévié, moi et les miens, en Afrique. Là-dessus, on cita ce qui se passe à propos de la couleur des chevaux sauvages dans les llanos d’Amérique et dans les steppes de la Tartarie, où toutes les couleurs dues au croisement des chevaux domestiques finissent par se résoudre dans la vraie, naturelle et unique couleur des chevaux sauvages, qui est le gris de souris. Mais les partisans de l’unité de composition, de l’attraction moléculaire et du développement de la forme et de l’instinct selon les exigences du milieu, seule manière d’expliquer la création constante et perpétuelle, prétendirent qu’au contraire l’instinct changeait avec le milieu.

Le monde savant est partagé entre Marmus, officier de la Légion d’honneur, conseiller de l’Université, professeur de ce que vous savez, membre de la Chambre des députés et de l’Académie des sciences morales et politiques, qui n’a ni écrit une ligne, ni dit un mot, mais que les adhérents de feu Cerceau regardent comme un profond philosophe, et le vrai philosophe appuyé par les vrais savants, les Allemands, les grands penseurs !

Beaucoup d’articles s’échangent, beaucoup de dissertations se publient, beaucoup de brochures paraissent ; mais il n’y a dans tout cela qu’une vérité de démontrée : c’est qu’il existe dans le budget une forte contribution payée aux intrigants par les imbéciles ; que toute chaire est une marmite, le public un légume ; que celui qui sait se taire est plus habile que celui qui parle ; qu’un professeur est nommé moins pour ce qu’il dit que pour ce qu’il ne dit point, et qu’il ne s’agit pas tant de savoir que d’avoir. Mon ancien maître a placé toute sa famille dans les cabanes du budget.

Le vrai savant est un rêveur, celui qui ne sait rien se dit homme pratique. Pratiquer, c’est prendre sans rien dire. Avoir de l’entregent, c’est se fourrer, comme Marmus, entre les intérêts, et servir le plus fort.

Osez dire que je suis un âne, moi qui vous donne ici la méthode de parvenir, et le résumé de toutes les sciences. Aussi, chers animaux, ne changez rien à la constitution des choses : je suis trop bien au Zoological Garden pour ne pas trouver votre révolution stupide ! Ô animaux ! vous êtes sur un volcan, vous rouvrez l’abîme des révolutions. Encourageons, par notre obéissance et par la constante reconnaissance des faits accomplis, les divers États à faire beaucoup de Jardins des Plantes, où nous serons nourris aux frais des hommes, et où nous coulerons des jours exempts d’inquiétudes dans nos cabanes, couchés sur des prairies arrosées par le budget, entre des treillages dorés aux frais de l’État, en vrais sinécuristes marmusiens.

Songez qu’après ma mort je serai empaillé, conservé dans les collections, et je doute que nous puissions, dans l’état de nature, parvenir à une pareille immortalité. Les Muséum sont le Panthéon des animaux.

1840.

VOYAGE
D’UN
LION D’AFRIQUE À PARIS
ET CE QUI S’ENSUIVIT

I

OÙ L’ON VERRA PAR QUELLES RAISONS DE HAUTE POLITIQUE

LE PRINCE LÉO DUT FAIRE UN VOYAGE EN FRANCE.

Au bas de l’Atlas, du côté du désert, règne un vieux lion nourri de ruse. Dans sa jeunesse, il a voyagé jusque dans les montagnes de la Lune ; il a su vivre en Barbarie, en Tombouctou, en Hottentotie, au milieu des républiques d’éléphants, de tigres, de boschimans et de troglodytes, en les mettant à contribution et ne leur déplaisant point trop ; car ce ne fut que sur ses vieux jours, ayant les dents lourdes, qu’il fit crier les moutons en les croquant. De cette complaisance universelle lui vint le surnom de Cosmopolite, ou l’ami de tout le monde. Une fois sur le trône, il a voulu justifier la jurisprudence des lions par cet admirable axiome : Prendre, c’est apprendre. Et il passe pour un des monarques les plus instruits. Ce qui n’empêche pas qu’il ne déteste les lettres et les lettrés.

— Ils embrouillent encore ce qui est embrouillé ! dit-il.

Il eut beau faire, le peuple voulut devenir savant. Les griffes parurent menaçantes sur tous les points du désert. Non seulement les sujets du Cosmopolite faisaient mine de le contrarier, mais encore sa famille commençait à murmurer. Les jeunes altesses griffées lui reprochaient de s’enfermer avec un grand griffon, son favori, pour compter ses trésors sans admettre personne à les voir.

Ce lion parlait beaucoup, mais il agissait peu. Les crinières fermentaient. De temps en temps, des singes, perchés sur des arbres, éclaircissaient des questions dangereuses. Des tigres et des léopards demandaient un partage égal du butin. Enfin, comme dans la plupart des sociétés, la question de la viande et des os divisait les masses.

Déjà plusieurs fois le vieux lion avait été forcé de déployer tous ses moyens pour comprimer le mécontentement populaire en s’appuyant sur la classe intermédiaire des chiens et des loups-cerviers, qui lui vendirent un peu cher leur concours. Trop vieux pour se battre, le Cosmopolite voulait finir ses jours tranquillement, et, comme on dit, en bon toscan de Léonie, mourir dans sa tanière. Aussi les craquements de son trône le rendaient-ils songeur. Quand Leurs Altesses les lionceaux le contrariaient un peu trop, il supprimait les distributions de vivres et les domptait par la famine ; car il avait appris, dans ses voyages, combien on s’adoucit en ne prenant rien. Hélas ! il avait retourné cette grave question sur toutes ses dents. En voyant la Léonie dans un état d’agitation qui pouvait avoir des suites fâcheuses, le Cosmopolite eut une idée excessivement avancée pour un animal, mais qui ne surprit point les cabinets à qui les tours de passe-passe par lesquels il se recommanda pendant sa jeunesse étaient suffisamment connus.

Un soir, entouré de sa famille, il bâilla plusieurs fois, et dit ces sages paroles :

— Je suis véritablement bien fatigué de toujours rouler cette pierre qu’on appelle le pouvoir royal. J’y ai blanchi ma crinière, usé ma parole et dépensé ma fortune, sans y avoir gagné grand’chose. Je dois donner des os à tous ceux qui se disent les soutiens de mon pouvoir ! Encore si je réussissais ! Mais tout le monde se plaint. Moi seul, je ne me plaignais pas, et voilà que cette maladie me gagne ! Peut-être ferais-je mieux de laisser aller les choses et de vous abandonner le sceptre, mes enfants ! Vous êtes jeunes, vous aurez les sympathies de la jeunesse, et vous pourrez vous débarrasser de tous les lions mécontents en les éconduisant à la victoire.

Sa Majesté Lionne eut alors un retour de jeunesse, et chanta la Marseillaise des lions :

 

Aiguisez vos griffes ! hérissez vos crinières !

 

— Mon père, dit le jeune prince, si vous êtes disposé à céder au vœu national, je vous avouerai que les lions de toutes les parties de l’Afrique, indignés du far niente de Votre Majesté, étaient sur le point d’exciter des orages capables de faire sombrer le vaisseau de l’État.

— Ah ! mon drôle, pensa le vieux lion, tu es attaqué de la maladie des princes royaux, et ne demanderais pas mieux que de voir mon abdication !… Bon ! nous allons te rendre sage. — Prince, reprit à haute voix le Cosmopolite, on ne règne plus par la gloire, mais par l’adresse, et, pour vous en convaincre, je veux vous mettre à l’ouvrage.

Dès que cette nouvelle circula dans toute l’Afrique, elle y produisit un tapage inouï. Jamais, dans le désert, aucun lion n’avait abdiqué. Quelques-uns avaient été dépossédés par des usurpateurs, mais personne ne s’était avisé de quitter le trône. Aussi la cérémonie pouvait-elle être facilement entachée de nullité, faute de précédents.

Le matin, à l’aurore, le grand chien, commandant des hallebardiers, dans son grand costume, et armé de toutes pièces, rangea la garde en bataille. Le vieux roi se mit sur son trône. Au-dessus, on voyait ses armes représentant une chimère au grand trot, poursuivie par un poignard. Là, devant tous les oisons qui composaient la cour, le grand griffon apporta le sceptre et la couronne. Le Cosmopolite dit à voix basse ces remarquables paroles à ses lionceaux, qui reçurent sa bénédiction, seule chose qu’il voulut leur donner, car il garda judicieusement ses trésors :

— Enfants, je vous prête ma couronne pour quelques jours ; essayez de plaire au peuple, et vous m’en direz des nouvelles.

Puis, à haute voix et se tournant vers la cour, il cria :

— Obéissez à mon fils, il a mes instructions !

Dès que le jeune lion eut le gouvernement des affaires, il fut assailli par la jeunesse lionne, dont les prétentions excessives, les doctrines, l’ardeur, en harmonie d’ailleurs avec les idées des deux jeunes gens, firent renvoyer les anciens conseillers de la couronne. Chacun voulut leur vendre son concours. Le nombre des places ne se trouva point en rapport avec le nombre des ambitions légitimes ; il y eut des mécontents qui réveillèrent les masses intelligentes. Il s’éleva des tumultes, les jeunes tyrans eurent la patte forcée et furent obligés de recourir à la vieille expérience du Cosmopolite, qui, vous le devinez, fomentait ces agitations. Aussi, en quelques heures, le tumulte fut-il apaisé. L’ordre régna dans la capitale. Un baise-griffe s’ensuivit, et la cour fit un grand carnaval pour célébrer le retour au statu quo, qui parut être le vœu du peuple. Le jeune prince, trompé par cette scène de haute comédie, rendit le trône à son père, qui lui rendit son affection.

Pour se débarrasser de son fils, le vieux lion lui donna une mission. Si les hommes ont la question d’Orient, les lions ont la question d’Europe, où, depuis quelque temps, des hommes usurpaient leur nom, leur crinière et leurs habitudes de conquête. Les susceptibilités nationales des lions s’étaient effarouchées. Et, pour préoccuper les esprits, les empêcher de retroubler sa tranquillité, le Cosmopolite jugea nécessaire de provoquer des explications internationales de tanière à camarilla. Son Altesse Lionne, accompagnée d’un de ses tigres ordinaires, partit pour Paris sans aucun attaché.

Nous donnons ici les dépêches diplomatiques du jeune prince et celles de son tigre ordinaire.

II

COMMENT LE PRINCE LÉO FUT TRAITÉ À SON ARRIVÉE

DANS LA CAPITALE DU MONDE CIVILISÉ.

 

PREMIÈRE DÉPÊCHE

« Sire,

» Dès que votre auguste fils eut dépassé l’Atlas, il fut reçu à coups de fusil par les postes français. Nous avons compris que les soldats lui rendaient ainsi les honneurs dus à son rang. Le gouvernement français s’est empressé de venir à sa rencontre ; on lui a offert une voiture élégante, ornée de barreaux en fer creux qu’on lui fit admirer comme un des progrès de l’industrie moderne. Nous fûmes nourris des viandes les plus recherchées, et nous n’avons eu qu’à nous louer des procédés de la France. Le prince fut embarqué, par égard pour la race animale, sur un vaisseau appelé le Castor. Conduits par les soins du gouvernement français jusqu’à Paris, nous y sommes logés aux frais de l’État dans un délicieux séjour appelé le Jardin du Roi, où le peuple vient nous voir avec un tel empressement, qu’on nous a donné les plus illustres savants pour gardiens, et que, pour nous préserver de toute indiscrétion, ces messieurs ont été forcés de mettre des barres de fer entre nous et la foule. Nous sommes arrivés dans d’heureuses circonstances, il se trouve là des ambassadeurs venus de tous les points du globe.

» J’ai lorgné, dans un hôtel, un ours blanc venu d’outre-mer pour des réclamations de son gouvernement. Ce prince Oursakoff m’a dit alors que nous étions les dupes de la France. Les lions de Paris, inquiets de notre ambassade, nous avaient fait enfermer. Sire, nous étions prisonniers.

» — Où pourrons-nous trouver les lions de Paris ? lui ai-je demandé.

» Votre Majesté remarquera la finesse de ma conduite. En effet, la diplomatie de la nation lionne ne doit pas s’abaisser jusqu’à la fourberie, et la franchise est plus habile que la dissimulation. Cet ours, assez simple, devina sur-le-champ ma pensée, et me répondit sans détour que les lions de Paris vivaient en des régions tropicales où l’asphalte formait le sol et où les vernis du Japon croissaient, arrosés par l’argent d’une fée appelée au conseil général de la Seine.

» — Allez toujours devant vous, et, quand vous trouverez sous vos pattes des marbres blancs sur lesquels se lit ce mot SEYSSEL ! un terrible mot qui a bu de l’or, dévoré des fortunes, ruiné des lions, fait renvoyer bien des tigres, voyager des loups-cerviers, pleurer des rats, rendre gorge à des sangsues, vendre des chevaux et des escargots !… quand ce mot flamboiera, vous serez arrivé dans le quartier Saint-Georges, où se retirent ces animaux.

» — Vous devez être satisfaits, dis-je avec la politesse qui doit distinguer les ambassadeurs, de ne point trouver votre maison qui règne dans le Nord, les Oursakoff, ainsi travestis ?

» — Pardonnez-moi, reprit-il. Les Oursakoff ne sont pas plus épargnés que vous par les railleries parisiennes. J’ai pu voir, dans une imprimerie, ce qui s’appelle un ours imitant notre majestueux mouvement de va-et-vient, si convenable à des gens réfléchis comme nous le sommes vers le Nord, et le prostituant à mettre du noir sur du blanc. Ces ours sont assistés de singes qui grappillent des lettres, et ils font ce qu’ici les savants nomment des livres, un produit bizarre de l’homme que j’entends aussi nommer des bouquins, sans avoir pu deviner le rapport qui peut exister entre le fils d’un bouc et un livre, si ce n’est l’odeur.

» — Quel avantage les hommes trouvent-ils, cher prince Oursakoff, à prendre nos qualités ?

» — Il est plus facile d’avoir de l’esprit en se disant une bête qu’en se donnant pour un homme de talent ! D’ailleurs, les hommes ont toujours si bien senti notre supériorité, que, de tout temps, ils se sont servis de nous pour s’anoblir. Regardez les vieux blasons : partout des animaux !

» Voulant, sire, connaître l’opinion des cours du Nord dans cette grande question, je lui dis :

» — En avez-vous écrit à votre gouvernement ?

» — Le cabinet ours est plus fier que celui des lions, il ne reconnaît pas l’homme.

» — Prétendriez-vous, vieux glaçon à deux pattes et poudré de neige, que le lion, mon maître, n’est pas le roi des animaux ?

» L’ours blanc prit, sans vouloir répondre, une attitude si dédaigneuse, que d’un bond je brisai les barreaux de mon appartement. Son Altesse, attentive à la querelle, en avait fait autant, et j’allais venger l’honneur de votre couronne, lorsque votre auguste fils me dit très judicieusement qu’au moment d’avoir des explications à Paris, il ne fallait pas se brouiller avec les puissances du Nord.

» Cette scène avait eu lieu pendant la nuit ; il nous fut donc très facile d’arriver en quelques bonds sur les boulevards, où, vers le petit jour, nous fûmes accueillis par des « Oh ! c’te tête ! — Sont-ils bien déguisés ! — Ne dirait-on pas de véritables animaux ! »

III

LE PRINCE LÉO EST À PARIS PENDANT LE CARNAVAL –

JUGEMENT QUE PORTE SON ALTESSE SUR CE QU’ELLE VOIT.

 

DEUXIÈME DÉPÊCHE

 

« Votre fils, avec sa perspicacité ordinaire, devina que nous étions en plein carnaval, et que nous pouvions aller et venir sans aucun danger. Je vous parlerai plus tard du carnaval. Nous étions excessivement embarrassés pour nous exprimer : nous ignorions les usages et la langue du pays. Voici comment notre embarras cessa… »

(Interrompue par le froid de l’atmosphère.)

 

PREMIÈRE LETTRE DU PRINCE LÉO AU ROI SON PÈRE

 

« Mon cher et auguste père,

» Vous m’avez donné si peu de valeurs, qu’il m’est bien difficile de tenir mon rang à Paris. À peine ai-je pu mettre les pattes sur les boulevards, que je me suis aperçu combien cette capitale diffère du désert. Tout se vend et tout s’achète. Boire est une dépense, être à jeun coûte cher, manger est hors de prix. Nous nous sommes transportés, mon tigre et moi, conduits par un chien plein d’intelligence, tout le long des boulevards, où personne ne nous a remarqués, tant nous ressemblions à des hommes, en cherchant ceux d’entre eux qui se disent des lions. Ce chien, qui connaissait beaucoup Paris, consentit à nous servir de guide et d’interprète. Nous avons donc un interprète, et nous passons, comme nos adversaires, pour des hommes déguisés en animaux. Si vous aviez su, sire, ce qu’est Paris, vous ne m’eussiez pas mystifié par la mission que vous m’avez donnée. J’ai bien peur d’être obligé quelquefois de compromettre ma dignité pour arriver à vous satisfaire. En arrivant au boulevard des Italiens, je crus nécessaire de me mettre à la mode en fumant un cigare, et j’éternuai si fort, que je produisis une certaine sensation. Un feuilletoniste, qui passait, dit alors en voyant ma tête :

» — Ces jeunes gens finiront par ressembler à des lions.

» — La question va se dénouer, dis-je à mon tigre.

» — Je crois, nous dit alors le chien, qu’il en est comme de la question d’Orient, et que le mieux est de la laisser longtemps nouée.

» Ce chien, sire, nous donne à tout moment les preuves d’une haute intelligence ; aussi vous ne vous étonnerez pas en apprenant qu’il appartient à une administration célèbre, située rue de Jérusalem, qui se plaît à entourer de soins et d’égards les étrangers qui visitent la France.

» Il nous amena, comme je viens de vous le dire, sur le boulevard des Italiens ; là, comme sur tous les boulevards de cette grande ville, la part laissée à la nature est bien petite. Il y a des arbres, sans doute, mais quels arbres ! Au lieu d’air pur, de la fumée ; au lieu de rosée, de la poussière : aussi les feuilles sont-elles larges comme mes ongles.

» Du reste, de grandeur, il n’y en a point à Paris : tout y est mesquin ; la cuisine y est pauvre. Je suis entré pour déjeuner dans un café où nous avons demandé un cheval ; mais le garçon a paru tellement surpris, que nous avons profité de son étonnement pour l’emporter, et nous l’avons mangé dans un coin. Notre chien nous a conseillé de ne pas recommencer, en nous prévenant qu’une pareille licence pourrait nous mener en police correctionnelle. Cela dit, il accepta un os dont il se régala bel et bien.

» Notre guide aime assez à parler politique, et la conversation du drôle n’est pas sans fruit pour moi ; il m’a appris bien des choses. Je puis déjà vous dire que, quand je serai de retour en Léonie, je ne me laisserai plus prendre à aucune émeute ; je sais maintenant une manière de gouverner qui est la plus commode du monde.

» À Paris, le roi règne et ne gouverne pas. Si vous ne comprenez pas ce système, je vais vous l’expliquer. On rassemble par trois à quatre cents groupes tous les honnêtes gens du pays en leur disant de se faire représenter par l’un d’eux. On obtient quatre cent cinquante-neuf hommes chargés de faire la loi. Ces hommes sont vraiment plaisants : ils croient que cette opération communique le talent, ils imaginent qu’en nommant un homme d’un certain nom, il aura la capacité, la connaissance des affaires ; qu’enfin le mot honnête homme est synonyme de législateur, et qu’un mouton devient un lion dès qu’on lui dit : Sois-le. Aussi qu’arrive-t-il ? Ces quatre cent cinquante-neuf élus vont s’asseoir sur des bancs au bout d’un pont, et le roi vient leur demander de l’argent ou quelques ustensiles nécessaires à son pouvoir, comme des canons et des vaisseaux. Chacun parle alors à son tour de différentes choses, sans que personne fasse la moindre attention à ce qu’a dit le précédent orateur. Un homme discute sur l’Orient après quelqu’un qui a parlé sur la pêche de la morue. La mélasse est une réplique suffisante qui ferme la bouche à qui réclame pour la littérature. Après un millier de discours semblables, le roi a tout obtenu. Seulement, pour faire croire aux quatre cents élus qu’ils ont leur parfaite indépendance, il a soin de se faire refuser de temps en temps des choses exorbitantes demandées à dessein.

» J’ai trouvé, cher et auguste père, votre portrait dans la résidence royale. Vous y êtes représenté dans votre lutte avec le serpent révolutionnaire, par un sculpteur appelé Barye. Vous êtes infiniment plus beau que tous les portraits d’hommes qui vous entourent, et dont quelques-uns portent des serviettes sous leurs bras gauche comme des domestiques, et d’autres ont des marmites sur la tête. Ce contraste démontre évidemment notre supériorité sur l’homme. Sa grande imagination consiste, d’ailleurs, à mettre les fleurs en prison et à entasser des pierres les unes sur les autres.

» Après avoir pris ainsi langue dans ce pays, où la vie est presque impossible, et où l’on ne peut poser ses pattes que sur les pieds du voisin, je me rendis à un certain endroit où mon chien me promit de me faire voir les bêtes curieuses auxquelles Votre Majesté nous a ordonné de demander des explications sur la prise illégale de nos noms, qualités, griffes, etc.

» — Vous y verrez bien certainement des lions, des loups-cerviers, des panthères, des rats de Paris.

» — Mon ami, de quoi peut vivre un loup-cervier dans un pareil pays ?

» — Le loup-cervier, sous le respect de Votre Altesse, me répondit le chien, est habitué à tout prendre ; il s’élance dans les fonds américains, il se hasarde aux plus mauvaises actions, et se fourre dans les passages. Sa ruse consiste à avoir toujours la gueule ouverte, et le pigeon, sa nourriture principale, y vient de lui-même.

» — Et comment ?

» — Il paraît qu’il a eu l’esprit d’écrire sur sa langue un mot talismanique avec lequel il attire le pigeon.

» — Quel est ce mot ?

» — Le mot bénéfice. Il y a plusieurs mots. Quand bénéfice est usé, il écrit dividende. Après dividende, réserve ou intérêts… Les pigeons s’y prennent toujours.

» — Et pourquoi ?

» — Ah ! vous êtes dans un pays où les gens ont si mauvaise opinion les uns des autres, que le plus niais est sûr d’en trouver un autre qui le soit encore plus, et à qui il fera prendre un chiffon de papier pour une mine d’or… Le gouvernement a commencé le premier en ordonnant de croire que les feuilles volantes valaient des domaines. Cela s’appelle fonder le crédit public, et, quand il y a plus de crédit que de public, tout est fondu.

» Sire, le crédit n’existe pas encore en Afrique, nous pouvons y occuper les perturbateurs en construisant une Bourse. Mon détaché (car je ne saurais appeler mon chien un attaché) m’a conduit, tout en m’expliquant les sottises de l’homme, vers un café célèbre où je vis, en effet, les lions, les loups-cerviers, panthères et autres faux animaux que nous cherchions. Ainsi la question s’éclaircissait de plus en plus. Figurez-vous, cher et auguste père, qu’un lion de Paris est un jeune homme qui se met au pied des bottes vernies d’une valeur de trente francs, sur la tête un chapeau à poil ras de vingt francs, qui porte un habit de cent vingt francs, un gilet de quarante au plus et un pantalon de soixante francs. Ajoutez à ces guenilles une frisure de cinquante centimes, des gants de trois francs, une cravate de vingt francs, une canne de cent francs et des breloques valant au plus deux cents francs ; sans y comprendre une montre qui se paye rarement, vous obtenez un total de cinq cent quatre-vingt-trois francs cinquante centimes, dont l’emploi ainsi distribué sur la personne rend un homme si fier, qu’il usurpe aussitôt notre royal nom. Donc, avec cinq cent quatre-vingt-trois francs cinquante centimes, on peut se dire supérieur à tous les gens à talent de Paris, et obtenir l’admiration universelle. Avez-vous ces cinq cent quatre-vingt-trois francs, vous êtes beau, vous êtes brillant, vous méprisez les passants dont la défroque vaut deux cents francs de moins. Soyez un grand poète, un grand orateur, un homme de cœur ou de courage, un illustre artiste, si vous manquez à vous harnacher de ces vétilles, on ne vous regarde point. Un peu de vernis mis sur des bottes, une cravate de telle valeur, nouée de telle façon, des gants et des manchettes, voilà donc les caractères distinctifs de ces lions frisés qui soulevaient nos populations guerrières. Hélas ! sire, j’ai bien peur qu’il n’en soit ainsi de toutes les questions, et qu’en les regardant de trop près elles ne s’évanouissent, ou qu’on n’y reconnaisse sous le vernis ou sous les bretelles un vieil intérêt, toujours jeune, que vous avez immortalisé par votre manière de conjuguer le verbe prendre !

» — Monseigneur, me dit mon détaché, qui jouissait de mon étonnement à l’aspect de cette friperie, tout le monde ne sait pas porter ces habits ; il y a une manière, et, dans ce pays-ci, tout est question de manière.

» — Eh bien, lui dis-je, si un homme avait les manières sans avoir les habits ?

» — Ce serait un lion inédit, me répondit le chien sans se déferrer. Puis, monseigneur, le lion de Paris se distingue moins par lui-même que par son rat, et aucun lion ne va sans son rat. Pardon, Altesse, si je rapproche deux noms aussi peu faits pour se toucher, mais je parle la langue du pays.

» — Quel est ce nouvel animal ?

» — Un rat, mon prince : c’est six aunes de mousseline qui dansent, et il n’y a rien de plus dangereux, parce que ces six aunes de mousseline parlent, mangent, se promènent, ont des caprices, et tant, qu’elles finissent par ronger la fortune des lions, quelque chose comme trente mille écus de dettes qui ne se retrouvent plus ! »

 

TROISIÈME DÉPÊCHE

 

« Expliquer à Votre Majesté la différence qui existe entre un rat et une lionne, ce serait vouloir lui expliquer des nuances infinies, des distinctions subtiles auxquelles se trompent les lions de Paris eux-mêmes, qui ont des lorgnons ! Comment vous évaluer la distance incommensurable qui sépare un châle français vert américain, d’un châle des Indes vert-pomme, une vraie guipure d’une fausse, une démarche hasardeuse d’un maintien convenable ! Au lieu des meubles en ébène enrichis de sculptures par Janest qui distinguent l’antre de la lionne, le rat n’a que des meubles en vulgaire acajou. Le rat, sire, loue un remise, la lionne a sa voiture ; le rat danse, et la lionne monte à cheval au bois de Boulogne ; le rat a des appointements fictifs, et la lionne possède des rentes sur le grand-livre ; le rat ronge des fortunes sans en rien garder, la lionne s’en fait une ; la lionne a sa tanière vêtue de velours, tandis que le rat s’élève à peine à la fausse perse peinte. N’est-ce pas autant d’énigmes pour Votre Majesté, qui de littérature légère ne se soucie guère, et qui veut seulement fortifier son pouvoir ? Ce détaché, comme l’appelle monseigneur, nous a parfaitement expliqué comment ce pays était dans une époque de transition, c’est-à-dire qu’on ne peut prophétiser que le présent, tant les choses y vont vite. L’instabilité des choses publiques entraîne l’instabilité des positions particulières. Évidemment, ce peuple se prépare à devenir une horde. Il éprouve un si grand besoin de locomotion, que, depuis dix ans surtout, en voyant tout aller à rien, il s’est mis en marche aussi : tout est danse et galop ! Les drames doivent rouler si rapidement, qu’on n’y peut plus rien comprendre ; on n’y veut que de l’action. Par ce mouvement général, les fortunes ont défilé comme tout le reste, et, personne ne se trouvant plus assez riche, on s’est cotisé pour subvenir aux amusements. Tout se fait par cotisation : on se réunit pour jouer, pour parler, pour ne rien dire, pour fumer, pour manger, pour chanter, pour faire de la musique, pour danser ; de là le club et le bal Musard. Sans ce chien, nous n’eussions rien compris à tout ce qui frappait nos regards.

» Il nous dit alors que les farces, les chœurs insensés, les railleries et les images grotesques avaient leur temple, leur Pandémonium. Si Son Altesse veut voir le galop chez Musard, elle rapportera dans sa patrie une idée de la politique de ce pays et de son gâchis.

» Le prince a manifesté si vivement son désir d’aller au bal, que, bien qu’il fût extrêmement difficile de le contenter, ses conseillers ne purent qu’obéir, tout en sachant combien ils s’éloignaient de leurs instructions particulières ; mais n’est-il pas utile aussi que l’instruction vienne à ce jeune héritier du trône ? Quand nous nous présentâmes pour entrer dans la salle, le lâche fonctionnaire qui était à la porte fut si effrayé du salut que lui fit monsieur votre fils, que nous pûmes passer sans payer. »

 

DERNIÈRE LETTRE DU JEUNE PRINCE À SON PÈRE

 

« Ah ! mon père, Musard est Musard, et le cornet à piston est sa musique. Vivent les débardeurs ! Vous comprendriez cet enthousiasme, si, comme moi, vous aviez vu le galop ! Un poète a dit que les morts vont vite, mais les vivants vont encore mieux ! Le carnaval, sire, est la seule supériorité que l’homme ait sur les animaux, on ne peut lui contester cette invention ! C’est alors que l’on acquiert une certitude sur les rapports qui relient l’humanité à l’animalité, car il éclate alors tant de passions animales chez l’homme, qu’on ne saurait douter de nos affinités. Dans cet immense tohu-bohu où les gens les plus distingués de cette grande capitale se métamorphosent en guenilles pour défiler en images hideuses ou grotesques, j’ai vu de près ce qu’on appelle une lionne parmi les hommes, et je me suis souvenu de cette vieille histoire d’un lion amoureux qu’on m’avait racontée dans mon enfance, et que j’aimais tant. Mais, aujourd’hui, cette histoire me paraît une fable ridicule. Jamais lionne de cette espèce n’a pu faire rugir un vrai lion. »

IV

COMMENT LE PRINCE LÉO JUGEA QU’IL AVAIT EU GRAND TORT DE SE DÉRANGER, ET QU’IL EÛT MIEUX FAIT DE RESTER EN AFRIQUE.

 

QUATRIÈME DÉPÊCHE

 

« Sire, c’est au bal Musard que Son Altesse put enfin aborder en face un lion parisien. La rencontre fut contraire à tous les principes de reconnaissances de théâtre ; au lieu de se jeter dans les bras du prince, comme l’aurait fait un vrai lion, le lion parisien, voyant à qui il avait affaire, pâlit et faillit s’évanouir. Il se remit pourtant et s’en tira… « Par la force ? » me direz-vous. — Non, sire, mais par la ruse.

» — Monsieur, lui dit votre fils, je viens savoir sur quelle raison vous vous appuyez pour prendre notre nom.

» — Fils du désert, répondit de la voix la plus humble l’enfant de Paris, j’ai l’honneur de vous faire observer que vous vous appelez lion, et que nous nous appelons laïanne, comme en Angleterre.

» — Le fait est, dis-je au prince en essayant d’arranger l’affaire, que laïanne n’est pas du tout votre nom.

» — D’ailleurs, reprit le Parisien, sommes-nous forts comme vous ? Si nous mangeons de la viande, elle est cuite, et celle de vos repas est crue. Vous ne portez pas de bagues.

» — Mais, a dit Son Altesse, je ne me paye pas de semblables raisons.

» — Mais on discute, dit le lion parisien, et par la discussion l’on s’éclaire. Voyons, avez-vous pour votre toilette et pour vous faire la crinière quatre espèces de brosses différentes ? Tenez : une brosse ronde pour les ongles, plate pour les mains, horizontale pour les dents, rude pour la peau, à double rampe pour les cheveux ! Avez-vous des ciseaux recourbés pour les ongles, des ciseaux plats pour les moustaches ? sept flacons d’odeurs diverses ? Donnez-vous tant par mois à un homme pour vous arranger les pieds ? Savez-vous seulement ce qu’est un pédicure ? Vous n’avez pas de sous-pieds, et vous venez me demander pourquoi l’on nous appelle des lions ? Mais je vais vous le dire : nous sommes des laïannes, parce que nous montons à cheval, que nous écrivons des romans, que nous exagérons les modes, que nous marchons d’une certaine manière, et que nous sommes les meilleurs enfants du monde. Vous n’avez pas de tailleur à payer ?

» — Non, dit le prince du désert.

» — Eh bien, qu’y a-t-il de commun entre nous ? Savez-vous mener un tilbury ?

» — Non.

» — Ainsi vous voyez que ce qui fait notre mérite est tout à fait contraire à vos traits caractéristiques. Savez-vous le whist ? Connaissez-vous le Jockey’s-Club ?

» — Non, dit l’ambassadeur.

» — Eh bien, vous voyez, mon cher, le whist et le club, voilà les deux pivots de notre existence. Nous sommes doux comme des moutons, et vous êtes très peu endurants.

» — Nierez-vous aussi que vous ne m’ayez fait enfermer ? dit le prince, que tant de politesse impatientait.

» — J’aurais voulu vous faire enfermer, que je ne l’aurais pas pu, répondit le faux lion en s’inclinant jusqu’à terre. Je ne suis point le gouvernement.

» — Et pourquoi le gouvernement aurait-il fait enfermer Son Altesse ? dis-je à mon tour.

» — Le gouvernement a quelquefois ses raisons, répondit l’enfant de Paris, mais il ne les dit jamais.

» Jugez de la stupéfaction du prince en entendant cet indigne langage.

» Son Altesse fut frappée d’un tel étonnement, qu’elle retomba sur ses quatre pattes.

» Le lion de Paris en profita pour saluer, faire une pirouette et s’échapper.

» Son Altesse, sire, jugea qu’elle n’avait plus rien à faire à Paris, que les bêtes avaient grand tort de s’occuper des hommes, qu’on pouvait les laisser sans crainte jouer avec leurs rats, leurs lionnes, leurs cannes, leurs joujous dorés, leurs petites voitures et leurs gants ; qu’il eût mieux valu qu’elle restât auprès de Votre Majesté, et qu’elle ferait bien de retourner au désert. »

 

*    *    *

 

À quelques jours de là, on lisait dans le Sémaphore, de Marseille :

 

« Le prince Léo a passé hier dans nos murs pour se rendre à Toulon, où il doit s’embarquer pour l’Afrique. La nouvelle de la mort du roi son père est, dit-on, la cause de ce départ précipité.

» La justice ne vient pour les lions qu’après leur mort. Le journal ajoute que cette mort a consterné beaucoup de gens en Léonie, et qu’elle y embarrasse tout le monde.

» L’agitation est si grande, qu’on craint un bouleversement général. Les nombreux admirateurs du vieux lion sont au désespoir.

» — Qu’allons-nous devenir ? s’écrient-ils.

» On assure que le chien qui avait servi d’interprète au prince Léo, s’étant trouvé là au moment où il reçut ces fatales nouvelles, lui donna un conseil qui peint bien l’état de démoralisation où sont tombés les chiens de Paris.

» — Mon prince, lui dit-il, si vous ne pouvez tout sauver, sauvez la caisse !

» Ainsi voilà donc, dit le journal, le seul enseignement que le jeune prince remportera de ce Paris si vanté ! Ce n’est pas la liberté, mais les saltimbanques qui feront le tour du monde. »

 

Cette nouvelle pourrait être un puff, car nous n’avons pas trouvé la dynastie des Léo dans l’Almanach de Gotha.

1841.

LES
AMOURS DE DEUX BÊTES
OFFERTS EN EXEMPLE AUX GENS D’ESPRIT

HISTOIRE ANIMAU-SENTIMENTALE[10]

I

LE PROFESSEUR GRANARIUS

— Assurément, dit un soir, sous les tilleuls, le professeur Granarius, ce qu’il y a de plus curieux en ce moment, à Paris, est la conduite de Jarpéado. Certes, si les Français se conduisaient ainsi, nous n’aurions pas besoin de codes, remontrances, mandements, sermons religieux ou mercuriales sociales, et nous ne verrions pas tant de scandales. Rien ne démontre mieux que c’est la raison, cet attribut dont s’enorgueillit l’homme, qui cause tous les maux de la société.

Mademoiselle Anna Granarius, qui aimait un simple élève naturaliste, ne put s’empêcher de rougir, d’autant plus qu’elle était blonde et d’une excessive délicatesse de teint, une vraie héroïne de roman écossais, aux yeux bleus, enfin presque douée de seconde vue.

Aussi s’aperçut-elle, à l’air candide et presque niais du professeur, qu’il avait dit une de ces banalités familières aux savants, qui ne sont jamais savants que d’une manière.

Elle se leva pour se promener dans le Jardin des Plantes, qui se trouvait alors fermé, car il était huit heures et demie ; et, au mois de juillet, le Jardin des Plantes renvoie le public au moment où les poésies du soir commencent leur chant. Se promener alors dans ce parc solitaire est une des plus douces jouissances, surtout en compagnie d’une Anna.

— Qu’est-ce que mon père veut dire avec ce Jarpéado qui lui tourne la tête ? se demanda-t-elle en s’asseyant au bord de la grande serre.

Et la jolie Anna demeura pensive, et si pensive, que la pensée, comme il n’est pas rare de lui voir faire de ces tours de force chez les jeunes personnes, absorba le corps et l’annula. Elle resta clouée à la pierre sur laquelle elle s’était assise.

Le vieux professeur, trop occupé, ne chercha pas sa fille et la laissa dans l’état où l’avait mise cette disposition nerveuse, qui, quatre cents ans plus tôt, l’eût conduite à un bûcher, sur la place de Grève.

Ce que c’est que de naître à propos !

II

SON ALTESSE ROYALE LE PRINCE JARPÉADO

Ce que Jarpéado trouvait de plus extraordinaire à Paris était lui-même, comme le doge de Gênes à Versailles.

C’était, d’ailleurs, un garçon bien pris dans sa petite taille, remarquable par la beauté de ses traits, ayant peut-être les jambes un peu grêles ; mais elles étaient chaussées de bottines chargées de pierreries et relevées à la poulaine de trois côtés.

Il portait sur le dos, selon la mode de la Cactriane, son pays, une chape de chantre qui eût fait honte à celles des dignitaires ecclésiastiques du sacre de Charles X ; elle était couverte d’arabesques en semences de diamants sur un fond de lapis-lazuli, et fendue en deux parties égales, comme les deux vantaux d’un bahut ; puis elle tenait par une charnière d’or et se levait de bas en haut à volonté, à l’instar des surplis des prêtres.

En signe de sa dignité, car il était prince des Coccirubri, il portait un joli hausse-col en saphir, et sur sa tête deux aigrettes filiformes qui eussent fait honte, par leur délicatesse, à tous les pompons que les princes mettent à leur schako les jours de fête nationale.

Anna le trouva charmant, excepté ses deux bras excessivement courts et décharnés ; mais comment aurait-on pensé à ce léger défaut à l’aspect de sa riche carnation, qui annonçait un sang pur en harmonie avec le soleil, car les plus beaux rayons rouges de cet astre semblaient avoir servi à rendre ce sang vermeil et lumineux ?

Mais bientôt Anna comprit ce que son père avait voulu dire, en assistant à une de ces mystérieuses choses qui passent inaperçues dans ce terrible Paris, si plein et si vide, si niais et si savant, si préoccupé et si léger, mais toujours fantastique, plus que la docte Allemagne, et bien supérieur aux contrées hoffmanniques, où le grave conseiller du Kammergericht de Berlin a vu tant de choses.

Il est vrai que maître Floh et ses besicles grossissantes ne vaudront jamais les forces apocalyptiques des sibylles mesmériennes, remises en ce moment à la disposition de la charmante Anna, par un coup de baguette de cette fée, la seule qui nous reste, Extasinada, à laquelle nous devons nos poètes, nos plus beaux rêves, et dont l’existence est fortement compromise à l’Académie des sciences (section de médecine).

III

AUTRE TENTATION DE SAINT ANTOINE

Les trois mille fenêtres de ce palais de verre se renvoyèrent les unes les autres un rayon de lune, et ce fut bientôt comme un de ces incendies que le soleil allume à son coucher dans un vieux château, et qui souvent trompent à distance un voyageur qui passe, un laboureur qui revient.

Les cactus versaient les trésors de leurs odeurs, le vanillier envoyait ses ondes parfumées, le volcaméria distillait la chaleur vineuse de ses touffes par effluves aussi jolies que ses fleurs, ces bayadères de la botanique ; les jasmins des Açores babillaient, les magnolias grisaient l’air, les senteurs des daturas s’avançaient avec la pompe d’un roi de Perse, et l’impétueux lis de la Chine, dix fois plus fort que nos tubéreuses, détonait comme les canons des Invalides, et traversait cette atmosphère embrasée avec l’impétuosité d’un boulet, ramassant toutes les autres odeurs, et se les appropriant comme un banquier s’assimile les capitaux partout où passent ses spéculations.

Aussi le vertige emmenait-il ses chœurs insensés au-dessus de cette forêt illuminée, comme, à l’Opéra, Musard entraîne, d’un coup de baguette, dans un galop la ronde furieuse des Parisiens de tout âge, de tout sexe, sous des tourbillons de lumière et de musique.

La princesse Finna, l’une des plus belles créatures du pays enchanté de las Figueras, s’avança par une vallée du Nopalistan, résidence offerte au prince par ses ravisseurs, où les gazons étaient à la fois humides et lisses, allant à la rencontre de Jarpéado, qui, cette fois, ne pouvait l’éviter.

Les yeux de cette enchanteresse, que, dans un ignoble projet d’alliance, le gouvernement jetait à la tête du prince, ni plus ni moins qu’une Caxe-Sotha, brillaient comme des étoiles, et la rusée s’était fait suivre, comme Catherine de Médicis, d’un dangereux escadron composé de ses plus belles sujettes.

Du plus loin qu’elle aperçut le prince, elle fit un signe.

À ce signal, il s’éleva dans le silence de cette nuit parfumée une musique absolument semblable au scherzo de la reine Mab, dans la symphonie de Roméo et Juliette, où le grand Berlioz a reculé les bornes de l’art du facteur d’instruments, pour trouver les effets de la cigale, du grillon, des mouches, et rendre la voix sublime de la nature, à midi, dans les hautes herbes d’une prairie où murmure un ruisseau sur du sable argenté.

Seulement, le délicat et délicieux morceau de Berlioz est à la musique qui résonnait aux sens intérieurs d’Anna, ce que le brutal organe d’un tonitruant ophicléide est aux sons filés du violoncelle de Batta, quand Batta peint l’amour et en rappelle les rêveries les plus éthérées aux femmes attendries que souvent un vieux priseur trouble en se mouchant. (À la porte !)

C’était enfin la lumière qui se faisait musique, comme elle s’était déjà faite parfum, par une attention délicate pour ces beaux êtres, fruit de la lumière que la lumière engendre, qui sont lumière et retournent à la lumière.

Au milieu de l’extase où ce concert d’odeurs et de sons devait plonger le prince Jarpéado, et quel prince ! un prince à marier, riche de tout le Nopalistan (Voir aux annonces pour plus de détails), Finna, la Cléopâtre improvisée par le gouvernement, se glissa sous les pieds de Jarpéado, pendant que six vierges dansaient une danse qui était aussi supérieure à la cachucha et au jaléo espagnol, que la musique sourde et tintinnulante des génies vibrionesques surpassait la divine musique de Berlioz.

Ce qu’il y avait de singulier dans cette danse était sa décence, puisqu’elle était exécutée par des vierges ; mais là éclatait le génie infernal de cette création nationale et transmise à ces danseurs par leurs ancêtres, qui la tenaient de la fée Arabesque.

Cette danse chaste et irritante produisait un effet absolument semblable à celui que cause la ronde des femmes du Campidano, colonie grecque aux environs de Cagliari.

(Êtes-vous allé en Sardaigne ? Non. J’en suis fâché. Allez-y, rien que pour voir danser ces filles enrichies de sequins.)

Assurément, vous regardez, sans y entendre malice, ces vertueuses jeunes filles qui se tiennent par la main et qui tournent très chastement sur elles-mêmes ; mais ce cœur est néanmoins si voluptueux, que les consuls anglais de la secte des saints, ceux qui ne rient jamais, pas même au Parlement, sont forcés de s’en aller.

Eh bien, les femmes du Campidano de Sardaigne, en fait de danse à la fois chaste et voluptueuse, étaient aussi loin des danseuses de Finna, que la vierge de Dresde, par Raphaël, est au-dessus d’un portrait de Dubufe.

(On ne parle pas de peinture, mais d’expression.)

— Vous voulez donc me tuer ? s’écria Jarpéado, qui certes aurait rendu des points à un consul anglais en fait de modestie et de patriotisme.

— Non, âme de mon âme, dit Finna d’une voix douce à l’oreille comme de la crème à la langue d’un chat ; mais ne sais-tu pas que je t’aime comme la terre aime le soleil, que mon amour est si peu personnel, que je veux être ta femme, encore bien que je sache devoir en mourir !

— Ne sais-tu pas, répondit Jarpéado, que je viens d’un pays où les castes sont chastes et suivent les ordres de Dieu, tout comme dans l’Indoustan font les brahmes ? Un brahmine n’a pas plus de répugnance pour un paria que moi pour les plus belles créatures de ton atroce pays de las Figueras, où il fait froid. Ton amour me gèle. Arrière, bayadères impures !… Apprenez que je suis fidèle, et, quoique vous soyez en force sur cette terre, quoique vous ayez en abondance les trésors de la vie, quand je devrais mourir ou de faim ou d’amour, je ne m’unirai jamais ni à toi ni à tes pareilles. Un Jarpéado s’allier à une femme de ton espèce, qui est à la mienne ce que la négresse est à un blanc, ce qu’un laquais est à une duchesse ! Il n’y a que les nobles de France qui fassent de ces alliances. Celle que j’aime est loin, bien loin, mais ou elle viendra, ou je mourrai sans amour sur la terre étrangère…

Un cri d’effroi retentit et ne me permit pas d’entendre la réponse de Finna, qui s’écria :

— Sauvez le prince ! Que des masses dévouées s’élancent entre le danger et sa personne adorée !

IV

OÙ LE CARACTÈRE DE GRANARIUS SE DESSINE PAR SON IGNORANCE EN FAIT DE SOUS-PIEDS

Anna vit alors, avec un effroi qui lui glaça le sang dans les veines, deux yeux d’or rouge qui s’avançaient portés par un nombre infini de cheveux. Vous eussiez dit d’une double comète à mille queues.

— Le volvoce ! le volvoce ! cria-t-on.

Le volvoce, comme le choléra en 1833, passait en se nourrissant de monde.

Il y avait des équipages par les chemins, des mères emportant leurs enfants, des familles allant et venant sans savoir où se réfugier.

Le volvoce allait atteindre le prince, quand Finna se mit entre le monstre et lui : la pauvre créature sauva Jarpéado, qui resta froid comme Conachar, lorsque son père nourricier lui sacrifie ses enfants.

— Oh ! c’est bien un prince, se dit Anna tout épouvantée de cette royale insensibilité. Non, une femme donnerait une larme à un homme qu’elle n’aimerait pas, si cet homme mourait pour lui sauver la vie.

— C’est ainsi que je voudrais mourir, dit langoureusement Jarpéado, mourir pour celle qu’on aime, mourir sous ses yeux, en lui léguant la vie... Sait-on ce qu’on reçoit quand on naît ? tandis qu’à la fleur de l’âge, on connaît bien la valeur de ce qu’on accepte…

En entendant ces paroles, Anna se réconcilia naturellement avec le prince.

— C’est, dit-elle, un prince qui aime comme un simple naturaliste.

— Es-tu musique, parfum, lumière, soleil de mon pays ? s’écria le prince que l’extase transportait et dont l’attitude fit craindre à la jeune fille qu’il n’eût une fièvre cérébrale. Ô ma Cactriane, où sur une mer vermeille, gorgé de pourpre, j’eusse trouvé quelque belle Ranagrida dévouée, aimante, je suis séparé de toi par des espaces incommensurables… Et tout ce qui sépare deux amants est infini, quand ce ne peut être franchi…

Cette pensée, si profonde et si mélancolique, causa comme un frémissement à la pauvre fille du professeur, qui se leva, se promena dans le Jardin des Plantes, et arriva le long de la rue Cuvier, où elle se mit à grimper, avec l’agilité d’une chatte, jusque sur le toit de la maison qui porte le numéro 15.

Jules, qui travaillait, venait de poser sa plume au bord de sa table, et se disait en se frottant les mains :

— Si cette chère Anna veut m’attendre, j’aurai la croix de la Légion d’honneur dans trois ans, et je serai suppléant du professeur, car je mords à l’entomologie, et, si nous réussissons à transporter dans l’Algérie la culture du coccus cacti… c’est une conquête, que diable !…

Et il se mit à chanter :

 

Ô Mathilde, idole de mon âme !… etc.,

 

de Rossini, en s’accompagnant sur un piano qui n’avait d’autre défaut que celui de nasiller.

Après cette petite distraction, il ôta de dessus sa table un bouquet, fleurs cueillies dans la serre en compagnie d’Anna, et se remit à travailler.

Le lendemain matin, Anna se trouvait dans son lit, se souvenant, avec une fidélité parfaite, des grands et immenses événements de sa nuit, sans pouvoir s’expliquer comment elle avait pu monter sur les toits et voir l’intérieur de l’âme de M. Jules Sauval, jeune dessinateur du Muséum, élève du professeur Granarius ; mais violemment éprise de curiosité d’apprendre qui était le prince Jarpéado.

Il résulte de ceci, pères et mères de famille, que le vieux professeur était veuf, avait une fille de dix-neuf ans, très sage, mais peu surveillée, car les gens absorbés par les intérêts scientifiques accomplissent trop mal les devoirs de la paternité pour pouvoir y joindre ceux de la maternité.

Ce savant à perruque retroussée, occupé de ses monographies, portait ses pantalons sans bretelles, et (lui qui savait toutes les découvertes faites dans les royaumes infinis de la microscopie) ne connaissait pas l’invention des sous-pieds, qui donnent tant de rectitude aux plis des pantalons et tant de fatigue aux épaules.

La première fois que Jules lui parla de sous-pieds, il les prit pour un sous-genre, le cher homme !

Vous comprendrez donc comment Granarius pouvait ignorer que sa fille fût naturellement somnambule, éprise de Jules, et emmenée par l’amour dans les abîmes de cette extase qui frise la catalepsie.

Au déjeuner, en voyant son père près de verser gravement la salière dans son café, elle lui dit vivement :

— Papa, qu’est-ce que le prince Jarpéado ?

Le mot fit effet : Granarius posa la salière, regarda sa fille, dans les yeux de laquelle le sommeil avait laissé quelques-unes de ses images confuses, et se mit à sourire de ce gai, de ce bon, de ce gracieux sourire qu’ont les savants quand on vient caresser leur dada !

— Voilà le sucre, dit-elle alors en lui tendant le sucrier.

Et voilà, chers enfants, comment le réel se mêle au fantastique dans la vie et au Jardin des Plantes.

V

AVENTURES DE JARPÉADO

— Le prince Jarpéado est le dernier enfant d’une dynastie de la Cactriane, reprit le digne savant, qui, semblable à bien des pères, avait le défaut de toujours croire que sa fille en était encore à jouer avec ses poupées.

» La Cactriane est un vaste pays, très riche, et l’un de ceux qui boivent à même les rayons du soleil ; il est situé par un nombre de degrés de latitude et de longitude qui t’est parfaitement indifférent ; mais il est encore bien peu connu des observateurs, je parle de ceux qui regardent les œuvres de la nature avec deux paires d’yeux.

» Or, les habitants de cette contrée, aussi peuplée que la Chine, et plus même, car il y a des milliards d’individus, sont sujets à des inondations périodiques d’eau bouillante, sorties d’un immense volcan, produit à main d’homme, et nommé Harrozo-Rio-Grande.

» Mais la nature semble se plaire à opposer des forces productrices égales à la force des fléaux destructeurs, et plus l’homme mange de harengs, plus les mères de famille en pondent dans l’Océan…

» Les lois particulières qui régissent la Cactriane sont telles, qu’un seul prince du sang royal, s’il rencontre une de ses sujettes, peut réparer les pertes causées par l’épidémie dont les effets sont connus par les savants de ce peuple, sans qu’ils aient jamais pu en pénétrer les causes.

» C’est leur choléra-morbus.

» Et vraiment quels retours sur nous-mêmes ce spectacle dans les infiniment petits ne doit-il pas nous inspirer à nous !…

» Le choléra-morbus n’est-il pas… ?

— Notre volvoce ! s’écria la jeune fille.

Le professeur manqua de renverser la table en courant embrasser son enfant.

— Ah ! tu es au fait de la science à ce point, chère Annette !… Tu n’épouseras qu’un savant. Volvoce ! qui t’a dit ce mot ?…

(J’ai connu dans ma jeunesse un homme d’affaires qui racontait, les larmes aux yeux, comment un de ses enfants, âgé de cinq ans, avait sauvé un billet de mille francs qui, par mégarde, était tombé dans le panier aux papiers où il en cherchait pour faire des cocottes. « Ce cher enfant ! à son âge ! savoir la valeur de ce billet… »)

— Le prince ? le prince ? s’écria la jeune fille en ayant peur que son père ne retombât dans quelque rêverie ; et alors, elle n’eût plus rien appris.

— Le prince, reprit le vieux professeur en donnant un coup à sa perruque, a échappé, grâce à la sollicitude du gouvernement français, à ce fléau destructeur ; mais on l’enleva, sans le consulter à son beau pays, à son bel avenir, et avec d’autant plus de facilité que sa vie était un problème.

» Pour parler clairement, Jarpéado, le centimilliardixmillionième de sa dynastie…

» (Et, fit le professeur entre parenthèses, en levant vers le plafond plein de bêtes empaillées sa mouillette trempée de café, vous faites les fiers, messieurs les Bourbons, les Ottomans, races royales et souveraines, qui vivez à peine des quinze à seize siècles avec les mille et une précautions de la civilisation la plus raffinée… Ô combien… Enfin !… Ne parlons pas politique.)

» Jarpéado ne se trouvait pas plus avancé dans l’échelle des êtres que ne l’est une altesse royale onze mois après sa naissance, et il fut transporté sous cette forme chez mon prédécesseur, l’illustre Lacrampe, inventeur des canards, et qui achevait leur monographie alors que nous eûmes le malheur de le perdre ; mais il vivra tant que vivra la Peau de chagrin, où l’illustrateur l’a représenté contemplant ses chers canards.

» Là se voit aussi notre ami Planchette, à qui, pour la gloire de la science, feu Lacrampe a légué le soin de rechercher la configuration, l’étendue, la profondeur, les qualités des princes onze mois avant leur naissance.

» Aussi Planchette s’est-il déjà montré digne de cette mission, soutenant, contre cet intrigant de Cuvier, que, dans cet état, les princes devaient être infusoires, remuants, et déjà décorés.

» Le gouvernement français, sollicité par feu Lacrampe, s’en remit au fameux génie Spéculatoribus pour l’enlèvement du prince Jarpéado, qui, grâce à sa situation, put venir par mer du fond de la province de Guaxaca, sur un lit de pourpre composé de trois milliards environ de sujets de son père, embaumés par des Indiens qui certes valent bien le docteur Gannal.

» Or, comme les lois sur la traite ne concernent pas les morts, ces précieuses momies furent vendues à Bordeaux, pour servir aux plaisirs et aux jouissances de la race blanche, jusqu’à ce que le soleil, père des Jarpéado, des Ranagrida, des Negra, les trois grandes tribus des peuples de la Cactriane, les absorbât dans ses rayons…

» Oui, apprends, mon Anna, que pas une des nymphes de Rubens, pas une des jolies filles de Miéris, que pas un trompette de Wouwermans n’a pu se passer de ces peuplades.

» Oui, ma fille, il y a des populations entières dans ces belles lèvres qui vous sourient au Musée, ou qui vous défient.

» Oh ! si, par un effet de magie, la vie était rendue aux êtres ainsi distillés, quel charmant spectacle que celui de la décomposition d’une Vierge de Raphaël ou d’une bataille de Rubens ! Ce serait pour ces charmants êtres un jour comme celui de la résurrection éternelle qui nous est promis.

» Hélas ! peut-être y a-t-il là-haut un puissant peintre qui prend ainsi les générations de l’humanité sur des palettes, et peut-être, broyés par une molette invisible, devenons-nous une teinte dans quelque fresque immense, ô mon Dieu !…

Là-dessus, le vieux professeur, comme toutes les fois que le nom de Dieu se trouvait sur ses lèvres, tomba dans une profonde rêverie qui fut respectée par sa fille.

VI

AUTRE JARPÉADO

Jules Sauval entra.

Si vous avez rencontré quelque part un de ces jeunes gens simples et modestes, pleins d’amour pour la science, et qui, sachant beaucoup, n’en conservent pas moins une certaine naïveté charmante qui ne les empêche pas d’être les plus ambitieux des êtres, et de mettre l’Europe sens dessus dessous à propos d’un os hyoïde, ou d’un coquillage, vous connaissez alors Jules Sauval.

Aussi candide qu’il était pauvre (hélas ! peut-être quand vient la fortune s’en va la candeur), le Jardin des Plantes lui servait de famille ; il regardait le professeur Granarius comme un père, il l’admirait, il vénérait en lui le disciple et le continuateur du grand Geoffroy Saint-Hilaire, et il l’aidait dans ses travaux comme autrefois d’illustres et dévoués élèves aidaient Raphaël ; mais ce qu’il y avait d’admirable chez ce jeune homme, c’est qu’il eût été ainsi quand même le professeur n’aurait pas eu sa belle et gracieuse fille Anna, saint amour de la science ! car, disons-le promptement, il aimait beaucoup plus l’histoire naturelle que la jeune fille.

— Bonjour, mademoiselle, dit-il ; vous allez bien ce matin ?... Qu’a donc le professeur ?

— Il m’a malheureusement laissée au beau milieu de l’histoire du prince Jarpéado, pour songer aux fins de l’humanité… J’en suis restée à l’arrivée de Jarpéado à Bordeaux.

— Sur un navire de la maison Balguerie junior, reprit Jules. Ces banquiers honorables, à qui l’envoi fut fait, ont remis le prince…

— Principicule…, fit observer Anna.

— Oui, vous avez raison, à un grossier conducteur des diligences Laffitte et Caillard, qui n’a pas eu pour lui les égards dus à sa haute naissance et à sa grande valeur ; il l’a jeté dans cet abîme appelé caisse, qui se trouve sous la banquette du coupé, où le prince et son escorte ont beaucoup souffert du voisinage des groupes d’écus, et voilà ce qui nous met aujourd’hui dans l’embarras. Enfin, un simple facteur des messageries l’a remis au père Lacrampe, qui a bondi de joie… Aussitôt que l’arrivée de ce prince fut officiellement annoncée au gouvernement français, Ersthi, l’un des ministres, en a profité pour arracher des concessions en notre faveur ; il a vivement représenté à la commission de la Chambre des députés l’importance de notre établissement et la nécessité de le mettre sur un grand pied, et il a si bien parlé, qu’il a obtenu six cent mille francs pour bâtir le palais où devait être logée la race utile de Jarpéado.

» — Ce sera, monsieur, a-t-il dit au rapporteur, qui, par bonheur, était un riche droguiste de la rue des Lombards, nous affranchir du tribut que nous payons à l’étranger, et tirer parti de l’Algérie, qui nous coûte des millions.

» Un vieux maréchal déclara que, dans son opinion, la possession du prince était une conquête.

» — Messieurs, a dit alors le rapporteur à la Chambre, sachons semer pour recueillir…

» Ce mot eut un grand succès ; car, à la Chambre, il faut savoir descendre à la hauteur de ceux qui vous écoutent. L’opposition, qui déjà trouvait tant à redire à propos du palais des singes, fut battue par cette réflexion de nature à être sentie par les propriétaires, qui sont en majorité sur les bancs de la Chambre, comme les huîtres sur ceux de Cancale…

— Quand la loi fut votée, dit le professeur, qui, sorti de sa rêverie, écoutait son élève, elle a inspiré un bien beau mot. Je passais dans le jardin, je suis arrêté sous le grand cèdre par un de nos jardiniers qui lisait le Moniteur, et je lui en fis même un reproche ; mais il me répondit que c’était la plus grande des feuilles périodiques.

» — Est-il vrai, monsieur, me dit-il, que nous aurons une serre où nous pourrons faire venir les plantes des deux tropiques, et garnie de tous les accessoires nécessaires, fabriqués sur la plus grande échelle ?

» — Oui, mon ami, lui dis-je, nous n’aurons plus rien à envier à l’Angleterre, et nous devons même l’emporter par quelques perfectionnements.

» — Enfin, s’écria le jardinier en se frottant les mains, depuis la révolution de juillet, le peuple a fini par comprendre ses vrais intérêts, et tout va fleurir en France.

» Quand il vit que je souriais, il ajouta :

» — Nos appointements seront-ils augmentés ?…

— Hélas ! je viens de la grande serre, monsieur, reprit Jules, et tout est perdu ! Malgré tous nos efforts, il n’y aura pas moyen d’unir Jarpéado à aucune créature analogue, il a refusé celle du coccus ficus caricæ, je viens d’y passer une heure, l’œil sur le meilleur appareil de Dollond, et il mourra.

— Oui, mais il mourra fidèle, s’écria la sensible Anna.

— Ma foi, dit Granarius, je ne vois pas la différence de mourir fidèle ou infidèle, quand il s’agit de mourir.

— Jamais vous ne nous comprendrez, dit Anna d’un ton à foudroyer son père ; mais vous ne le séduirez pas, il se refuse à toutes les séductions, et c’est bien mal à vous, monsieur Jules, de vous prêter à de pareilles horreurs. Vous ne seriez pas capable de tant d’amour !... cela se voit. Jarpéado ne veut que Ranagrida.

— Ma fille a raison. Mais, si nous mettions, en désespoir de cause, les langes de pourpre où Jarpéado fut apporté, de son beau royaume de la Cactriane, dans l’état où sont les princes dix mois avant leur naissance, peut-être s’y trouverait-il encore une Ranagrida.

— Voilà, mon père, une noble action qui vous méritera l’admiration de toutes les femmes.

— Et les félicitations du ministre, donc ! s’écria Jules.

— Et l’étonnement des savants ! répliqua le professeur, sans compter la reconnaissance du commerce français.

— Oui, mais, dit Jules, Planchette n’a-t-il pas dit que l’état où sont les princes onze mois avant leur naissance… ?

— Mon enfant, dit avec douceur Granarius à son élève en l’interrompant, ne vois-tu pas que la nature, partout semblable à elle-même, laisse ainsi ceux du clan des Jarpéado durant des années ! Oh ! pourvu que les sacs d’écus ne les aient pas écrasés…

— Il ne m’aime pas ! s’écria la pauvre Anna, voyant Jules qui, transporté de curiosité, suivit Granarius au lieu de rester avec elle pendant que son père les laissait seuls.

VII

À LA GRANDE SERRE DU JARDIN DES PLANTES

— Puis-je aller avec vous, messieurs ? dit Anna quand elle vit son père revenir, tenant à la main un morceau de papier.

— Certainement, mon enfant, dit le professeur avec la bonté qui le caractérisait.

Si Granarius était distrait, il donnait à sa fille tous les bénéfices de son défaut.

Et combien de fois la douceur est-elle de l’indifférence ?… presque autant de fois que la charité est un calcul.

— Les fleurs que nous avons partagées hier, monsieur Jules, vous ont fait mal à la tête cette nuit, lui dit-elle en laissant aller son père en avant, vous les avez mises sur votre fenêtre après avoir chanté :

 

Ô Mathilde, idole de mon âme !

 

Ça n’est pas bien ! pourquoi dire Mathilde ?

— Le cœur chantait Anna ! répondit-il. Mais qui donc a pu vous instruire de ces circonstances ? demanda-t-il avec une sorte d’effroi. Seriez-vous somnambule ?

— Somnambule ? reprit-elle. Oh ! que voilà bien les jeunes gens de ce siècle dépravé ! toujours prêts à expliquer les effets du sentiment par certaines proportions du fluide électro-magnétique…, par l’abondance du calorique…

— Hélas ! reprit Jules en souriant, il en est ainsi pour les bêtes. Voyez ! nous avons obtenu là… (Il montra, non sans orgueil, la fameuse serre qui rampe sous la montagne du belvédère au Jardin des Plantes.) nous avons obtenu les feux du tropique, et nous y avons les plantes du tropique ; et pourquoi n’avons-nous plus les immenses animaux dont les débris reconstitués font la gloire de Cuvier ? c’est que notre atmosphère ne contient plus autant de carbone, ou qu’en fils de famille pressé de jouir, notre globe en a trop dissipé… Nos sentiments sont établis sur des équations…

— Oh ! science infernale ! s’écria la jeune fille. Aimez donc dans ce jardin, entre le cabinet d’anatomie comparée et les éprouvettes où la chimie zoologique estime ce qu’un homme brûle de carbone en gravissant une montagne ! Vos sentiments sont établis sur des équations de dot ! Vous ne savez pas ce qu’est l’amour, monsieur Jules…

— Je le sais si bien, que, pour approvisionner notre ménage, si vous vouliez de moi pour mari, mademoiselle, je passe mon temps à me rôtir comme un marron, l’œil sur un microscope, examinant le seul Jarpéado vivant que possède l’Europe ; et, s’il se marie, si ce conte de fée finit par et ils eurent beaucoup d’enfants, nous nous marierons aussi ; j’aurai la croix de la Légion d’honneur, je serai professeur adjoint, j’aurai le logement au Muséum et trois mille francs d’appointements, j’aurai sans doute une mission en Algérie afin d’y porter cette culture, et nous serons heureux… Ne vous plaignez donc pas de l’enthousiasme que me cause le prince Jarpéado.

— Ah ! c’était donc une preuve d’amour quand il a suivi mon père ? pensa la jeune fille en entrant dans la grande serre.

Elle sourit alors à Jules, et lui dit à l’oreille :

— Eh bien, jurez-moi, monsieur Jules, de m’être aussi fidèle que Jarpéado l’est à sa race royale, d’avoir pour toutes les femmes le dédain que le prince a eu pour la princesse de las Figueras, et je ne serai plus inquiète ; et, quand je vous verrai fumant votre cigare au soleil et regardant la fumée, je dirai…

— Vous direz : « Il pense à moi, » s’écria Jules. Je le jure !…

Et tous deux ils accoururent à la voix du professeur, qui jeta solennellement le petit bout de papier au sein du premier nopal que le Jardin des Plantes y ait vu fleurir, grâce aux six cent mille francs accordés par la Chambre des députés pour bâtir les nouvelles serres. « Ce être donc oune serre-popiers ? » dit un Anglais jaloux qui fut témoin de cette opération scientifique.

— Chauffez la serre ! s’écria Granarius ; Dieu veuille qu’il fasse bien chaud aujourd’hui ! La chaleur, disait Thouin, c’est la vie !

VIII

LE PAUL ET VIRGINIE DES ANIMAUX

Le lendemain soir, Anna, quand fut venue l’heure de la fermeture des grilles, se promena lentement sous les magnifiques ombrages de la grande allée en respirant la chaude vapeur humide que les eaux de la Seine mêlaient aux exhalaisons du jardin ; car il avait fait une journée caniculaire où le thermomètre était monté à un nombre de degrés majuscule, et ce temps est un des plus favorables aux extases.

Pour éviter toute discussion à cet égard, et clore le bec aux geais de la critique, il nous sera permis de faire observer que les fameux solitaires des premiers temps de l’Église ne se sont trouvés que dans les ardents rochers de l’Afrique, de l’Égypte et autres lieux incandescents ; que les santons et les faquirs ne poussent que dans les contrées les plus opiacées, et que saint Jean grillait dans Patmos.

Ce fut par cette raison que mademoiselle Anna, lasse de respirer cette atmosphère embrasée où les lions rugissaient, où l’éléphant bâillait, où la girafe elle-même, cette ardente princesse d’Arabie, et les gazelles, ces hirondelles à quatre pieds, couraient après leurs sables jaunes absents, s’assit sur la marge de pierre brûlante d’où s’élancent les murs diaphanes de la grande serre, et y resta charmée, attendant un moment de fraîcheur, et ne trouvant que les bouffées tropicales qui sortaient de la serre comme des escadrons fougueux des armées de Nabuchodonosor, cet homme que la chronique représente sous la forme d’une bête, parce qu’il resta sept ans enseveli dans la zoologie, occupé de classer les espèces, sans se faire la barbe.

On dira, dans six cents ans d’ici, que Cuvier était une espèce de tonneau, objet de l’admiration des savants.

À minuit, l’heure des mystères, Anna, plongée dans son extase et les yeux touchés par le géant Microscopus, revit les vertes prairies du Nopalistan.

Elle entendit les douces mélodies du royaume des infiniment petits et respira le concert de parfums perdu pour des organes fatigués par des sensations trop actives.

Ses yeux, dont les conditions étaient changées, lui permirent de voir encore les mondes inférieurs : elle aperçut un volvoce à cheval qui tâchait d’arriver au but d’un steeple-chase, et que d’élégants cercaires voulaient dépasser ; mais le but de ce steeple-chase était bien supérieur à celui de nos dandys, car il s’agissait de manger de pauvres vorticelles qui naissaient dans les fleurs, à la fois animaux et fleurs, fleurs ou animaux !

Ni Bory Saint-Vincent, ni Muller, cet immortel Danois qui a créé autant de mondes que Dieu même en a fait, n’ont pris sur eux de décider si la vorticelle était plus animal que plante ou plus plante qu’animal.

Peut-être eussent-ils été plus hardis avec certains hommes que les cochers de cabriolet appellent melons, sans que les savants aient pu deviner à quels caractères ces praticiens des rues reconnaissent l’homme-légume.

L’attention d’Anna fut bientôt attirée par l’air heureux du prince Jarpéado, qui jouait du luth en chantant son bonheur par une romance digne de Victor Hugo.

Certes, cette cantate aurait pu figurer avec honneur dans les Orientales, car elle était composée de onze cent onze stances, sur chacune des onze cent onze beautés de Zashazli (prononcez Virginie), la plus charmante des filles ranagridiennes.

Ce nom, de même que les noms persans, avait une signification, et voulait dire vierge faite de lumière.

Avant de devenir cinabre, minium, enfin tout ce qu’il y a de plus rouge au monde, cette précieuse créature était destinée aux trois incarnations entomologiques que subissent toutes les créatures de la zoologie, y compris l’homme.

La première forme de Virginie restait sous un pavillon qui aurait stupéfait les admirateurs de l’architecture mauresque ou sarrasine, tant il surpassait les broderies de l’Alhambra, du Généralife et des plus célèbres mosquées.

(Voir au surplus l’album du Nopalistan, orné de sept mille gravures.)

Situé dans une profonde vallée sur les coteaux de laquelle s’élevaient des forêts immenses, comme celles que Chateaubriand a décrites dans Atala, ce pavillon se trouvait gardé par un cours d’eau parfumée, auprès de laquelle l’eau de Cologne, celle de Portugal et autres cosmétiques sont à cette eau ce que l’eau noire, sale et puante de la Bièvre est à l’eau de Seine filtrée.

De nombreux soldats habillés de garance, absolument comme les troupes françaises, gardaient les abords de la vallée en aval, et des postes non moins nombreux veillaient en amont. Autour du pavillon, des bayadères dansaient et chantaient.

Le prince allait et venait très effaré, donnant des ordres multipliés. Des sentinelles, placées à de grandes distances, répétaient les mots d’ordre.

En effet, dans l’état où elle se trouvait, la jeune personne pouvait être la proie d’un génie féroce nommé Misocampe.

Vêtu d’un corselet comme les hallebardiers du moyen âge, protégé par une robe verte d’une dureté de diamant, et doué d’une figure terrible, le Misocampe, espèce d’ogre, jouit d’une férocité sans exemple.

Loin de craindre mille Jarpéadiens, un seul Misocampe se réjouit de les rencontrer en groupe, il n’en déjeune ou n’en soupe que mieux.

En voyant de loin un Misocampe, la pauvre Anna se rappela les Espagnols de Fernand Cortès débarquant au Mexique.

Ce féroce guerrier a des yeux brillants comme des lanternes de voiture, et s’élance avec la même rapidité, sans avoir besoin, comme les voitures, d’être aidé par des chevaux, car il a des jambes d’une longueur démesurée, fines comme des raies de papier à musique et d’une agilité de danseuse. Son estomac, transparent comme un bocal, digère en même temps qu’il mange.

Le prince Paul avait publié des proclamations affichées dans toutes les forêts, dans tous les villages du Nopalistan, pour ordonner aux masses intelligentes de se précipiter entre le Misocampe et le pavillon, afin d’étouffer le monstre ou de le rassasier. Il promettait l’immortalité aux morts, la seule chose qu’on puisse leur offrir.

La fille du professeur admirait l’amour du prince Paul Jarpéado qui se révélait dans ces inventions de haute politique. Quelle tendresse ! quelle délicatesse !

La jeune princesse ressemblait parfaitement aux babys emmaillotés que l’aristocratie anglaise porte avec orgueil dans Hyde-Park pour leur faire prendre l’air.

Aussi l’amour du prince Paul avait-il toutes les allures de la maternité la plus inquiète pour sa chère petite Virginie, qui cependant n’était encore qu’un vrai baby.

— Que sera-ce donc, se dit Anna, quand elle sera nubile ?

Bientôt le prince Paul reconnut en Zashazli les symptômes de la crise à laquelle sont sujettes ces charmantes créatures.

Par ses ordres, des capsules chargées de substances explosibles annoncèrent au monde entier que la princesse allait, jusqu’au jour de son mariage, se renfermer dans un couvent.

Selon l’usage, elle serait enveloppée de voiles gris et plongée dans un profond sommeil pour être plus facilement soustraite aux enchantements qui pouvaient la menacer.

Telle est la volonté suprême de la fée Physine, qui a voulu que toutes les créations, depuis les êtres supérieurs aux hommes, et même les mondes, jusqu’aux infiniment petits, eussent la même loi.

D’invisibles religieuses roulèrent la petite princesse dans une étoffe brune avec la délicatesse que les esclaves de la Havane mettent à rouler les feuilles blondes des cigares destinés à George Sand ou à quelque princesse espagnole.

Sa tête mignonne se voyait à peine au bout de ce linceul, dans lequel elle resta, sage, vertueuse et résignée.

Le prince Paul Jarpéado demeura sur le seuil du couvent, sage, vertueux et résigné, mais impatient.

Il ressemblait à Louis XV, qui, devinant dans une enfant de sept ans, assise avec son père sur la terrasse des Tuileries, la belle mademoiselle de Romans telle qu’elle devait être à dix-huit ans, en prit soin et la fit élever loin du monde.

Anna fut témoin de la joie du prince Paul, quand, semblable à la Vénus antique sortant des ondes, Virginie quitta son linceul doré.

Comme l’Ève de Milton, qui est une Ève anglaise, elle sourit à la lumière, elle s’interrogea pour savoir si elle était elle-même, et fut dans l’enchantement de se voir si confortable.

Elle regarda Paul et dit : Oh ! ce superlatif de l’étonnement anglais.

Le prince s’offrit avec une soumission d’esclave à lui montrer le chemin de la vie, à travers les monts et les vallées de son empire.

— Ô toi que j’ai pendant si longtemps attendue, reine de mon cœur, bénis par tes regards et les sujets et le prince, viens enchanter ces lieux par ta présence.

Paroles qui sont si profondément vraies, qu’elles ont été mises en musique dans tous les opéras !

Virginie se laissa conduire en devinant qu’elle était l’objet d’une adoration infinie, et marcha d’enchantements en enchantements, écoutant la voix sublime de la nature, admirant les hautes collines vêtues de fleurs embaumées et d’une verdure éternelle, mais encore plus sensible aux soins touchants de son compagnon.

Arrivés au bord d’un lac joli comme celui de Thoune, Paul alla chercher une petite barque faite en écorce, et d’une beauté miraculeuse.

Ce charmant esquif, semblable à la coque d’une viole d’amour, était rayé de nacre incrustée dans la pellicule brune de ce tégument délicat.

Jarpéado fit asseoir sa chère bien-aimée sur un coussin de pourpre, et traversa le lac, dont l’eau ressemblait à un diamant avant d’être rendu solide.

— Oh ! qu’ils sont heureux ! dit Anna. Que ne puis-je comme eux voyager en Suisse et voir les lacs !…

L’opposition du Nopalistan a prétendu, dans le Charivari de la capitale, que ce prétendu lac avait été formé par une gouttelette tombée d’une vitre située à onze cents milles de hauteur, distance équivalant à trente-six mètres de France.

Mais on sait le cas que les amis du gouvernement doivent faire des plaisanteries de l’opposition.

Paul offrait à Virginie les fruits les plus mûrs et les meilleurs ; il les choisissait, et se contentait des restes, heureux de boire à la même tasse.

Virginie était d’une blancheur remarquable et vêtue d’une étoffe lamée de la plus grande richesse ; elle ressemblait à cette fameuse Esméralda, tant célébrée par Victor Hugo. Mais Esméralda était une femme, et Virginie était un ange.

Elle n’aurait pas, pour la valeur d’un monde, aimé l’un des maréchaux de la cour, et encore moins un colonel.

Elle ne voyait que Jarpéado, elle ne pouvait rester sans le voir, et, comme il ne savait pas refuser sa chère Zashazli, le pauvre Paul fut bientôt sur les dents, car, hélas ! dans toutes les sphères, l’amour n’est illimité que moralement.

Quand, épuisé de fatigue, Paul s’endormit, Virginie s’assit près de lui, le regarda dormant en chassant les vorticelles aériennes qui pouvaient troubler son sommeil.

N’est-ce pas une des plus douces scènes de la vie privée ?

On laisse alors l’âme s’abandonner à toute la portée de son vol, sans la retenir dans les conventions de la coquetterie. On aime alors ostensiblement autant qu’on aime secrètement !

Quand Jarpéado s’éveilla, ses yeux s’ouvrirent sous la lumière de ceux de Virginie, et il la surprit exprimant sa tendresse sans aucun des voiles dont s’enveloppent les femmes à l’aide des mots, des gestes ou des regards.

Ce fut une ivresse si contagieuse, que Paul saisit Virginie, et ils se livrèrent à une sarabande d’un mouvement qui rappelait assez la gigue des Anglais. Ce qui prouve que, dans toutes les sphères, par les moments de joie excessive où l’être oublie ses conditions d’existence, on éprouve le besoin de sauter, de danser !

(Voir les Considérations sur la pyrrhique des anciens, par M. Cinqprunes de Vergettes, membre de l’institut.)

En Nopalistan comme en France, les bourgeois imitent la cour.

Aussi dansait-on jusque dans les plus petites bourgades.

Paul s’arrêta, frappé de terreur.

— Qu’as-tu, cher amour ? dit Virginie.

— Où allons-nous ? dit le prince. Si tu m’aimes et si je t’aime, nous aurons de belles noces ; mais après !… Après, sais-tu, cher ange, quel sera ton destin ?

— Je le sais, répondit-elle. Au lieu de périr sur un vaisseau, comme la Virginie de la librairie, ou dans mon lit, comme Clarisse, ou dans un désert, comme Manon Lescaut ou comme Atala, je mourrai de mon prodigieux enfantement, comme sont mortes toutes les mères de mon espèce : destinée peu romanesque. Mais t’aimer pendant toute une saison, n’est-ce pas le plus beau destin du monde ? Puis mourir jeune avec toutes ses illusions, avoir vu cette belle nature dans son printemps, laisser une nombreuse et superbe famille, enfin obéir à Dieu ! quelle plus splendide destinée y a-t-il sur la terre ? Aimons et laissons aux Génies à prendre soin de l’avenir.

Cette morale un peu décolletée fit son effet.

Paul mena sa fiancée au palais où resplendissaient les lumières, où tous les diamants de sa couronne étaient sortis du garde-meuble, et où tous les esclaves de son empire, les bayadères échappées au fléau du volvoce, dansaient et chantaient.

C’était cent fois plus magnifique que les fêtes de la grande allée des Champs-Élysées aux journées de juillet.

Un grand mouvement se préparait.

Les neutres, espèce de sœurs grises chargées de veiller sur les enfants à provenir du mariage impérial, s’apprêtaient à leurs travaux.

Des courriers partirent pour toutes les provinces y annoncer le futur mariage du prince avec Zashazli la Ranagridienne et demander les énormes provisions nécessaires à la subsistance des principicules.

Jarpéado reçut les félicitations de tous les corps d’état et fit un millier de fois la même phrase en les remerciant.

Aucune des cérémonies religieuses ne fut omise, et le prince Paul y mit des façons pleines de lenteur, par lesquelles il prouva son amour, car il ne pouvait ignorer qu’il perdrait sa chère Virginie, et son amour pour elle était plus grand que son amour pour sa postérité.

— Ah ! disait-il à sa charmante épouse, j’y vois clair maintenant. J’aurais dû fonder mon empire avec Finna, et faire de toi ma maîtresse idéale. Ô Virginie ! n’es-tu pas l’idéal, cette fleur céleste dont la vue nous suffit ? Tu me serais alors restée, et Finna seule aurait péri.

Ainsi, dans son désespoir, Paul inventait la bigamie ; il arrivait aux doctrines des anciens de l’Orient en souhaitant une femme chargée de faire la famille, et une femme destinée à être la poésie de sa vie, admirable conception des temps primitifs qui, de nos jours, passe pour être une combinaison immorale.

Mais la reine Jarpéada rendit ces souhaits inutiles.

Elle recommença plus voluptueusement encore la scène de Finna, sur le même terrain, c’est-à-dire sous les ombrages odoriférants du parc, par une nuit étoilée où les parfums dansaient leurs boléros, où tout inspirait l’amour.

Paul, dont la résistance avait été héroïque aux prestiges de Finna, ne put se dispenser d’emporter alors la reine Jarpéada dans un furieux transport d’amour.

— Pauvres petites bêtes du bon Dieu ! se dit Anna, elles sont bien heureuses ! quelles poésies !… L’amour est la loi des mondes inférieurs, aussi bien que des mondes supérieurs ; tandis que, chez l’homme, qui est entre les animaux et les anges, la raison gâte tout !

IX

OÙ APPARAÎT UNE CERTAINE DEMOISELLE PIGOIZEAU

Pendant que ces choses tenaient la fille de Granarius en émoi, Jules Sauval se répandait dans les sociétés du Marais, conduit par sa tante, qui tenait à lui faire faire un riche établissement.

Par une belle soirée du mois d’août, madame Sauval obligea son neveu d’aller chez un M. Pigoizeau, ancien bimbelotier du passage de l’Ancre, qui s’était retiré du commerce avec quarante mille livres de rente, une maison de campagne à Boissy-Saint-Léger et une fille unique âgée de vingt-sept ans, un peu rousse, mais à laquelle il donnait quatre cent mille francs, fruit de ses économies depuis neuf ans, outre les espérances consistant en quarante mille francs de rente, la maison de campagne et un hôtel qu’il venait d’acheter rue de Vendôme, au Marais.

Le dîner fut évidemment donné pour le célèbre naturaliste, à qui Pigoizeau, très bien avec le chef de l’État, voulait faire obtenir la croix de la Légion d’honneur.

Pigoizeau tenait à garder sa fille et son gendre avec lui ; mais il voulait un gendre célèbre, capable de devenir professeur, de publier des livres et d’être l’objet d’articles dans les journaux.

Après le dessert, la tante prit son neveu Jules par le bras, l’emmena dans le jardin, et lui dit à brûle-pourpoint :

— Que penses-tu d’Amélie Pigoizeau ?

— Elle est effroyablement laide, elle a le nez en trompette et des taches de rousseur.

— Oui, mais quel bel hôtel !

— De gros pieds.

— Maison à Boissy-Saint-Léger, un parc de trente hectares, des grottes, une rivière.

— Le corsage plat.

— Quatre cent mille francs.

— Et bête !…

— Quarante mille livres de rente, et le bonhomme laissera quelque cinq cent mille francs d’économies.

— Elle est gauche.

— Un homme riche devient infailliblement professeur et membre de l’institut.

— Eh bien, jeune homme, dit Pigoizeau, on dit que vous faites des merveilles au Jardin des Plantes, que nous vous devrons une conquête ?… J’aime les savants, moi !… Je ne suis pas une ganache. Je ne veux donner mon Amélie qu’à un homme capable, fût-il sans un sou, et eût-il des dettes…

Rien n’était plus clair que ce discours, en désaccord avec toutes les idées bourgeoises.

X

OÙ MADEMOISELLE ANNA S’ÉLÈVE AUX PLUS HAUTES CONSIDÉRATIONS

À quelques jours de là, le soir, chez le professeur Granarius, Anna boudait et disait à Jules :

— Vous n’êtes plus aussi fidèle à la serre, et vous vous dissipez ; on dit qu’à force d’y voir pousser la cochenille, vous vous êtes pris d’amour pour le rouge, et qu’une demoiselle Pigoizeau vous occupe…

— Moi, chère Anna ? moi ? dit Jules un peu troublé. Ne savez-vous pas que je vous aime ?…

— Oh ! non, répondit Anna ! ; chez vous autres savants, comme chez les autres hommes, la raison nuit à l’amour ! Dans la nature, on ne pense pas à l’argent, on n’obéit qu’à l’instinct, et la route est si aveuglément suivie, si inflexiblement tracée, que, si la vie est uniforme, du moins les malheurs y sont impossibles. Rien n’a pu décider ce charmant petit être, vêtu de pourpre, d’or, et paré de plus de diamants que n’en a porté Sardanapale, à prendre pour femme une créature autre que celle qui était née sous le même rayon de soleil où il avait pris naissance ; il aimait mieux périr plutôt que de ne pas épouser sa pareille, son âme jumelle ; et vous !… vous allez vous marier à une fille rousse, sans instruction, sans taille, sans idées, sans manières, qui a de gros pieds, des taches de rousseur et qui porte des robes reteintes, qui fera souffrir vingt fois par jour votre amour-propre, qui vous écorchera les oreilles avec ses sonates.

Elle ouvrit son piano, se mit à jouer des variations sur la dernière pensée de Weber, de manière à satisfaire Chopin, si Chopin l’eût entendue.

N’est-ce pas dire qu’elle enchanta le monde des araignées mélomanes, qui se balançait dans ses toiles au plafond du cabinet de Granarius, et que les fleurs entrèrent par la fenêtre pour l’écouter ?

— Horreur ! dit-elle ; les animaux ont plus d’esprit que les savants qui les mettent en bocal.

Jules sortit, la mort dans le cœur, car le talent et la beauté d’Anna, le rayonnement de cette belle âme, vainquirent le concerto tintinnulant que faisaient les écus de Pigoizeau dans sa cervelle.

 

CONCLUSION

 

— Ah ! s’écria le professeur Granarius, il est question de nous dans les journaux. Tiens, écoute, Anna !

« Grâce aux efforts du savant professeur Granarius et de son habile adjoint, M. Jules Sauval, on a obtenu sur le nopal de la grande serre au Jardin des Plantes, environ dix grammes de cochenille, absolument semblable à la plus belle espèce de celle qui se recueille au Mexique. – Nul doute que cette culture ne fleurisse dans nos possessions d’Afrique, et ne nous affranchisse du tribut que nous payons au nouveau monde. – Ainsi se trouvent justifiées les dépenses de la grande serre, contre lesquelles l’opposition a tant crié, mais qui rendront encore bien d’autres services au commerce français et à l’agriculture. – M. Jules Sauval, nommé chevalier de la Légion d’honneur, se propose d’écrire la monographie du genre coccus. »

— M. Jules Sauval se conduit bien mal avec nous, dit Anna, car vous avez commencé la monographie du genre coccus

— Bah ! dit le professeur ; c’est mon élève.

1842.

UNE PRÉDICTION[11]

À Paris, rien ne se passe comme ailleurs. Ainsi les morts ont un temps de répit qui ressemble comme deux gouttes d’os, dirait Odry, à l’existence. On visite un mort pendant trois jours ; il est l’objet de réclames faites par sa famille ; enfin, il est tant de choses entre le jour du décès et le jour du convoi, qu’à proprement parler, la véritable expression pour lui devrait être : ex-vivant. On ne passe mort que le lendemain de l’inhumation.

Il y a des privilèges. Certains morts reviennent à la quatrième page des journaux, – les embaumés-Gannal qui sont cités à propos des morts frais à embaumer.

De profonds observateurs, abonnés à la Gazette des Tribunaux, pensent qu’à Paris presque tous les morts sont hâtifs. Paris est surtout la ville des primeurs, soit dit sans calembour.

Cette opinion, accréditée par les travaux des princes de la science (en langue de cour d’assises, ce logogriphe signifie tout bonnement chimistes), nous a dicté cet apologue d’outre-tombe :

 

UN FAIT TOMBOUCTOU DU JOURNAL DES DÉBATS NÈGRES

 

Dans six mille ans d’ici, Paris étant devenu ce qu’est Palmyre ou Babylone, Ecbatane ou Thèbes, ou autres civilisations décédées, ce pays si célèbre n’est plus exploité que par des chercheurs de cubes en grès dont la vingt-troisième époque du globe éprouve le besoin pour sucrer son bol alimentaire. Tout est changé, comprenez-vous ? Une des substances les plus précieuses de ce temps catalytique est l’arsenic, qui se met dans des drageoirs, comme les épices au défunt moyen âge. Un pauvre homme, poursuivi par ses créanciers, et qui s’est ruiné en recherches archéologiques sur les Gaules napoléoniennes, s’est réfugié dans un désert sur un monticule, à l’est de la Seine.

« En y creusant les fondements de sa cabane, dit le Journal des Débats de Tombouctou (le centre de la civilisation est alors au milieu de l’Afrique, dont le climat est enchanteur), il y a trouvé une mine d’arsenic dont on lui offre un milliard. Il paraît que ce lieu servait de sépulture aux riches Parisiens. On sait, d’après les archives judiciaires du XIXe siècle, que la plupart des gens de biens mouraient empoisonnés. »

1845.

 


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a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

en juillet 2021.

 

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Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Lise-Marie, Sylvie, Françoise.

– Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Œuvres complètes de H. de Balzac XXI, Œuvres diverses, Cinquième partie Conquis et fantaisies, Paris, Michel Lévy Frères, 1872. D’autres éditions ont pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Feux d’artifice et barque, a été réalisée par Jean-Louis Glaussel, le 28.09.2019.

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[1] Cette étude parut dans le journal la Mode.

[2] Balzac développa plus tard le sujet de cette anecdote dans ses Contes drolatiques. (Voir les loyeulsetez du roy Loys le unziesme.)

[3] Après la révolution de juillet, la statue de la place des Victoires resta longtemps pavoisée d’un drapeau tricolore.

[4] Allusion aux émeutes qui eurent lieu à l’occasion du procès des ministres de Charles X. – On a pu remarquer que nous assignons à chacun des morceaux compris sous le titre de Croquis et Fantaisies, la date précise de sa publication primitive. Nous avons cru devoir prendre ce soin, parce que la date d’origine est à elle seule une note explicative pour la plupart de ces morceaux, qui parurent dans des revues ou des journaux satiriques, consacrés à l’actualité, tels que la Silhouette, la Mode, la Caricature.

[5] Éditeur de La Caricature.

[6] Il faut se rappeler que, les 5 et 6 mai 1831, des manifestations bonapartistes ayant eu lieu sur la place Vendôme, la police fit jouer des pompes pour dissiper l’émeute.

[7] Ligue républicaine qui s’était formée vers la fin de 1830.

[8] Les journaux d’alors annonçaient une prochaine « fournée de trente-six pairs de France ».

[9] Ce morceau et les trois qui le suivent ont paru originellement dans le recueil intitulé Scènes de la Vie privée et publique des animaux.

[10] L’animal distingué auquel nous devons cette histoire, par laquelle il a voulu prouver que les créatures si mal à propos nommées bêtes par les hommes leur étaient supérieures, a désiré garder l’anonyme ; mais tout nous a prouvé qu’il occupait une place très élevée dans les affections de mademoiselle Anna Granarius, et qu’il appartient à la secte des penseurs, sur lesquels l’illustre rapporteur a fait ses plus belles expériences.

[11] Écrit pour l’Almanach du jour de l’an (1846).