Antonin Artaud

POÈMES

1913-1935

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Table des matières

 

PREMIERS POÈMES  1913-1923. 5

LE NAVIRE MYSTIQUE.. 6

SUR UN POÈTE MORT.. 7

EN SONGE.. 8

SOIR.. 10

LE PALAIS HANTÉ.. 11

GÉOGRAPHIE DE SOMMEIL.. 13

PREMIÈRE NEIGE.. 14

HARMONIES DU SOIR.. 15

L’ANTARCTIQUE.. 17

PENDULE.. 18

LA BOUTEILLE ET LE VERRE.. 19

VERLAINE BOIT.. 20

MYSTAGOGIE.. 21

MADRIGAUX.. 22

BAR MARIN.. 25

AQUARIUM... 26

LE BAR.. 27

LE POÈME DE SAINT FRANÇOIS D’ASSISE.. 29

ALLÉGORIE.. 31

MARÉE.. 33

SILENCE.. 35

LOGIQUE SECRÈTE.. 36

JARDIN NOIR.. 38

JARDIN NOIR.. 39

SQUARE.. 40

LA MARÉE.. 41

MARINE.. 42

SOIR.. 44

HORRIPILATION.. 45

MANGUE.. 46

QUAND VIENT L’HEURE DU CRÉPUSCULE.. 47

TRIC TRAC DU CIEL. 49

ORGUE ALLEMAND.. 51

NEIGE.. 52

PRIÈRE.. 53

AMOUR.. 54

LA TRAPPE.. 55

ROMANCE.. 56

L’ORGUE ET LE VITRIOL.. 58

LUNE.. 59

BILBOQUET. 60

EXTASE.. 63

FÊTE NOCTURNE.. 64

RIMBAUD & LES MODERNES. 66

UN PEINTRE MENTAL.. 68

LE FLEUVE DE FEU.. 69

MUSICIEN.. 71

BARAQUE.. 72

NIVEAU.. 73

LE PETIT ROMANCIER.. 74

À PROPOS D’UNE POLÉMIQUE  COCTEAU & ALFRED POIZAT   76

POÈMES  (1924-1935) 77

BOUTIQUE DE L’ÂME.. 78

SILENCE.. 79

L’ARBRE.. 80

LA RUE.. 81

LA NUIT OPÈRE.. 82

VITRES DE SON.. 84

NUIT.. 85

L’AMOUR SANS TRÊVE.. 88

LA MOMIE ATTACHÉE.. 89

INVOCATION À LA MOMIE.. 90

POUR LISE.. 91

Ce livre numérique. 93

 

PREMIERS POÈMES

1913-1923

LE NAVIRE MYSTIQUE

 

Il se sera perdu le navire archaïque

Aux mers où baigneront mes rêves éperdus ;

Et ses immenses mâts se seront confondus

Dans les brouillards d’un ciel de bible et de cantique.

 

Un air jouera, mais non d’antique bucolique,

Mystérieusement parmi les arbres nus ;

Et le navire saint n’aura jamais vendu

La très rare denrée aux pays exotiques.

 

Il ne sait pas les feux des havres de la terre.

Il ne connaît que Dieu et sans fin solitaire

Il sépare les flots glorieux de l’infini.

 

Le bout de son beaupré plonge dans le mystère.

Aux pointes de ses mâts tremble toutes les nuits

L’argent mystique et pur de l’étoile polaire.

(1913)

SUR UN POÈTE MORT

 

Son âme de poète hélas était partie

Dans les sons musicaux et gothiques d’un soir

Et merveilleusement parmi les haubans noirs

Le soleil inclinait sa carène jaunie.

 

Alors j’étais venu dans ma mélancolie

De cet homme divin voir la dépouille et voir

La Beauté où se forme ainsi qu’un reposoir

La Sublime Pensée éclatante et fleurie.

 

Les orgues de la mer faisaient un bruit de foule,

Les cordages râlaient avec un bruit de houle

Parmi les flammes d’or des cierges qui pleuraient.

 

Et des voix s’élevaient du velours et de l’or

Du grand vaisseau que des processions décoraient

Aux sons très doux soufflant aux flûtes de la mort.

(1914.)

EN SONGE

 

Au fond des jardins de nos songes

Plus beaux que les plus beaux rêves de nos génies,

Saisis par de mystérieuses harmonies

Éclateront en nous des rêves de génie

Et des poèmes de mensonge

Dont nous écouterons les strophes infinies

En songe.                              

Et les vents courberont les arbres jusqu’à terre,

Des arbres plus fastueux que le couchant,

Ayant des fruits de pourpre et d’or, de diamant

Aux reflets alléchants,

Avec les yeux des émeraudes de mystère

Jetant des flammes de mystère…

Et les vents tordront les arbres et nos corps

Arracheront aux bois leurs musiques intimes,

Et nos voix lanceront des musiques sublimes

Aux porches des forêts fauves des hautes cimes

Aux fleuves d’or.                 

Afin de mieux saisir l’âme de nos domaines,

L’âme de nuit de décadence et de couchant,

La grande âme de ténèbres et de génie

Nous prendrons le chemin du sentier bleu qui mène

Droit au couchant              

Rayonnant de magnificence et d’harmonie

Ainsi qu’une rosace au cœur du temple immense.

Et là nous entendrons l’immortelle cadence

Des lignes et des corps rythmés

Et des gothiques balustrades parfumées

De la douceur des corps aimés

Par les hommes aux grandes âmes de cadence,

Par les poètes parfumés.

Eno (1915).

SOIR

 

Les fleuves roses passaient sous les grandes étoiles

Quand toutes les colombes vermeilles du jour

N’avaient pas déserté les balustres du jour

Où des femmes tendent leurs cheveux comme des voiles…

 

Les libellules d’or avaient chu dans les blés,

Les moissonneurs fauchaient leurs ailes comme des épis,

Les moissonneurs de l’ombre et de la rose nuit

Aux cœurs chantants comme des violons étoilés.

 

C’était un soir fleuri de colombes mystiques,

Se posant et rêvant sur les urnes du cœur,

Comme les colombes d’or des sacrifices eucharistiques

Sur les ciboires du Seigneur.

 

C’était un soir favorisé des vents berceurs

D’août religieux où chante la cigale ;

C’était un soir antique où l’âme de Dieu croule,

Roule dans les frissons des feuillages bleuis.

(1915.)

LE PALAIS HANTÉ

 

à Génica Atanasiou.

Dans la verte vallée où règnent les bons anges

Jadis un beau palais, un rayonnant palais

S’élevait

Le Roi Pensée avait ses assises étranges

Dans ce palais.

Et la terre n’offrit jamais à ses bons anges

Pour y déployer leur vol

Un plus merveilleux palais.

 

Il était couronné de flammes, il était,

Il était tout illuminé.

Or ceci se passait dans l’au-delà des temps.

Et chaque fois qu’un vent venait mouvoir ses plantes

Venait virevolter sur ses pierres brillantes

Un arôme montait qui défiait le temps.

 

Si vous étiez passés, voyageurs attardés

Ô passants égarés des routes de la fable

Vous eussiez à travers les vitres ineffables

Vu des âmes au son d’un luth se démener

Dans un ordre parfait

Autour du trône où se tenait

Dans sa pose fantomatique

Le Maître, le Porphyrogénète, le Roi

Majestueusement, du Palais fantastique.

 

Mais un jour s’éploya le vol des noirs esprits

Ils passèrent comme une vague de ténèbres

Sur le palais. Hélas la tempête funèbre

N’a plus laissé sur son passage qu’un long cri

De désespoir, et le saccage de la gloire

Du Monarque prestigieux dont la mémoire

N’est plus que le rêve d’un rêve

 

Et passant, à travers le palais déserté,

Vous verriez, à travers les fenêtres mourantes

De vastes ombres sans but se démener

Dans l’atroce concert de musiques stridentes

Tandis qu’un peuple fou vers les portes rué

Déferle pour l’éternité et se démène,

Et rit, – mais ne peut plus sourire.

GÉOGRAPHIE DE SOMMEIL

 

Lorsqu’on cargua les Baléares, au détriment

Des draps marins tendus sur les vergues précoces,

Il fallait balayer la carte de l’Écosse

Et les typhons pressés dans les verres changeants.

Mais les soudards qui trafiquaient sur les naufrages

Des nègres chavirés dans les flots de rotin,

Ayant dilapidé les plumages éteints

Qu’avaient cardés les vents des cavernes sauvages

Les ont restitués au terme du voyage

Pour un peu de charpie aux langes du destin.

(Mai 1920.)

PREMIÈRE NEIGE

 

Vois toute douce, toute belle, toute pâle

Le jour qui vient mourir sur les mystères blancs ;

Et le silence bruit doucement dans la salle

Dans l’occulte magie du soir agonisant.

 

Nous nous sentons heureux de savoir que les choses

Boivent ainsi que nous ce lambeau de clarté

Et s’enfuient avec nous vers les nuages roses…

Et le jour sur la vitre est devenu violet ;

 

Dans la douceur du soir se lamentent les branches

Parfois dans les chemins agonise un oiseau ;

Et voici que le ciel prend une couleur d’eau…

Ma sœur c’est notre amour qui neige dans les branches.

HARMONIES DU SOIR

UN SOIR MORTEL A L’ÂME OÙ CHANTE LE REBEC
 

Les bois sacerdotaux chamarraient l’horizon

Où les lampes du soir allumaient leurs yeux rouges ;

Au rideau des forêts où mille branches bougent

Peignaient leurs cheveux roux d’étranges visions.

 

Une femme parut de sardoine et d’opale

Décorant son manteau pourpre comme le ciel ;

Ses yeux brillaient dans l’or bleui des cheveux pâles

Sacerdotales fleurs aux feux surnaturels.

 

Un rebec cajoleur aux doigts des mains divines

Si doucement pleurait que les rois des bois noirs

Appelaient par delà les célestes collines

Les reines accoudées aux balustres du soir.

 

Un vent plus fort tordit les crinières des bois

Éveillant les orgues des profondeurs sonores

Et la voix se perdit comme efface l’aurore

Dans les voiles du jour les bagues de ses doigts.

 

LES ARBRES DE LA MER LUI CREVÈRENT LES FLANCS
 

Entendais-tu ces nefs glissant sur les eaux mortes

Sous les nuages roux d’héliotropes soirs

Lorsque les flottes d’or comme un vol de cohortes

Tendaient vers le soleil les voiles de l’espoir ?

 

Sentais-tu pas alors partir ton âme forte

Et lente disparaître un soir un tendre soir

Dans l’azur incertain d’invisibles miroirs

Jonché de lilas noirs et de corolles mortes ?

 

Et lorsque le couchant allumait dans ton cœur

L’apothéose pourpre et or d’un palais morne

Aux bleus vitraux sertis de perles et de fleurs,

 

Sentais-tu pas que c’était Lui qui dominait,

Vaisseau lamé d’argent doublant la Grande Borne,

Vers le ciel de lauriers, Royal Efféminé.

 

Dans les soirs fantastiques aux parfums de légende

 L’immense hérissement des cathédrales d’or

Dresse ses bois bruyants dans les désertes landes.

 

Les transparents vitraux où se peignent encor

Les lambeaux fugitifs d’un jour décoloré

Laissent monter en eux du fond des voûtes sombres

Le rayonnement bleu des mystiques beautés.

 

La cendre de la nuit lentement s’amoncelle

Autour des noirs portails d’où sort l’encens sacré,

Et dans l’ombre des chœurs les veilleuses ruissellent.

 

La plaine s’est noircie de la nuit qui s’avance,

Les arbres qui fixaient ses solennels contours

Sommeillent maintenant dans l’angoissant silence.

L’ANTARCTIQUE

 

Les grottes amassées se moirent de cristaux

Que percent les beauprés de leurs pointes ardentes ;

Et les voiles jetées entre-choquent des plantes

Qui se mirent dans les reflets des belles eaux.

 

Les carènes chargées d’échos raillent les flots

Avec des voix voilées aux barbes des cavernes.

Les vagues entrecroisent leurs glaces ; les coraux

Recouvrent peu à peu les ventres des carènes.

 

Un lent susurrement s’éveille dans les chaînes.

Les coraux parlent dans les flancs des vaisseaux morts ;

Une musique froide se fige dans leurs veines,

Et la lumière éveille un autre bruit encor.

PENDULE

 

Je ne suis pas un moissonneur, quoi qu’on en dise.

J’assieds sur mes genoux la lune, ma promise

Et l’heure du berger sonne dans quelque coin

Derrière le paravent peint de la colline,

Sous les palmes verdies du ciel désert. J’incline

À penser que c’est pour sans doute mieux doser

La lente instillation du vin noirci du doute

Aux sentiers infinis des cieux entrecroisés

Que dans l’eau du silence cette pierre est jetée,

Cette pierre de son dans l’attente et le doute.

LA BOUTEILLE ET LE VERRE

 

La lave verte de l’absinthe a submergé

Le beau soir suspendu dans l’air avec ses rames

Et fait monter dans la bouteille aux lames calmes

Les étoiles d’un jour interne et plus léger.

 

Dans les glaces du bar où la lune a neigé

S’écoule la fontaine de la place publique,

Où tournent frénétiquement les mécaniques

D’autos fuyant avec des yeux diamantés.

 

Et je m’attache, dans l’eau verte de l’absinthe,

À suivre éperdument par l’hiver alléché

Et la neige de leurs beaux corps aux fleurs éteintes

Des femmes que l’amour a métamorphosées.

VERLAINE BOIT

 

Il y aura toujours des grues au coin des rues,

Coquillages perdus sur les grèves stellaires

Du soir bleu qui n’est pas d’ici ni de la terre,

Où roulent des cabs aux élytres éperdues.

 

Et roulent moins que dans ma tête confondue

La pierre verte de l’absinthe au fond du verre,

Où je bois la perdition et les tonnerres

À venir du Seigneur pour calciner mon âme nue.

 

Ah ! qu’ils tournent tous les fuseaux mêlés des rues

Et filent l’entrelacs des hommes et des femmes,

Ainsi qu’une araignée qui tisserait sa trame

Avec les filaments des âmes reconnues.

MYSTAGOGIE

 

La coquille brillante a rassemblé l’onyx

Du paysage mort avec ses vieux feuillages ;

Alors tombent les larges gouttes de l’orage

Qui retentit dans les cavernes de la nuit.

 

Mais le tressaillement des pierres altérées

Ramène en soi l’argent gelé des landes claires ;

Et chaque pierre se compose en un tonnerre

Dont la force se fait latente et transmuée.

 

Et le gouffre des sons qui livrent leur cristal

Au lent déchirement de l’écorce des pierres

Dépouille cette écorce et rentre dans la terre

Avec un bruit filé comme un cheveu d’émail.

MADRIGAUX

 

FLORENT FELS
 

Quand l’Évêque mourut, le Diable apparut,

Un vieux diable qui fréquentait les bordels minces,

Où les accordéons évoquent des provinces

Dont la couleur s’étale aux almanachs perdus.

 

Ce bon diable-là, dites, l’avez-vous vu

Comme un bonze qui s’est dévêtu de la Chine,

Et puis a consumé sa vieille pacotille

Dans les braises du calumet de l’absolu.

 

GEORGES GABORY
 

Endymion soufflant la corne de corail

Dont chaque son révèle une antique asphodèle,

S’attarde à préparer dans la forêt du mal

L’air qui rendra toutes les filles criminelles.

 

ROBERT MORTIER
 

Une maison et puis une maison – toute blanche

Avec une route rose en terre battue ;

Le tourbillonnement du soleil dévêtu,

Et des collines, loin, dont la soie s’effiloche.

 

Suivant l’inclinaison de l’astre qui descend,

Une colline, et loin, un vieux clocher pointu,

Un vieux clocher, là-bas, tout nu et tout tordu

Et la marguerite – espoir dans les doigts d’un passant.

 

MARGUERITE JAMOIS
 

Comme un lis dans le cœur du cloître désolé

Autour duquel ramage un antique silence,

Vous vous bercez, ô sœur, au silence qui pense

Dans le silence qu’ici-bas vous répandez.

 

SIMONE DULAC
 

Ô princesse escortée de mille négrillons

Tes parures sont des pierres talismaniques

Mais ton cœur débordant de grâces prolifiques

Nous consume d’autres rayons.

 

GÉNICA ATANASIOU
 

La merveilleuse nuit pépiante d’étoiles

Qui nous contemple du centre de l’Empyrée

N’égale pas pour nous ton visage de lait

Ni les lunaires fleurs de tes yeux de topaze.

 

CHARLES DULLIN
 

Dans le mortel jardin que la foudre a frappé

Vous êtes ce figuier qui marmonne à voix basse,

Ce noir figuier brûlé qui marmonne et ressasse

Un vieux tourment venu des âges oubliés.

 

Vous êtes ce figuier que la foudre a mangé,

À la face marquée des griffes du tonnerre,

Ô vieux figuier sorcier qui ravagez la terre

Avec le soc de vos racines émasculées.

BAR MARIN

à Roland Tual.

L’heure où le nautonier cogne sur son bâtard,

Font rougeoyer leur pipe au seuil du petit bar

Des matelots perdus dans un rêve de brume.

Les boulangers vont enfourner des pains de lune,

Et moi, sous la rosée qui tombe de la hune,

Du grand plafond farci de cloportes je hume

Toute une cargaison d’étoiles en retard.

Et celui de Gaspard,

Gaspard s’est installé au fond du coquillage,

A pris le dernier train, dormi jusqu’au matin,

Et tout le port a circulé entre ses mains.

La reine qui voulait me sauver du naufrage,

Avait ses deux oreilles où chante un coquillage,

Que le brick canonna quand il faisait matin.

AQUARIUM

 

Dans une eau colorée en bleu que les cytises

D’un jour d’or teignent d’un doux métal miraculeux,

Un grand vaisseau dresse ses mâts vertigineux

Que l’abîme d’en haut reçoit ; le jour attise

Ce qui reste de jour. Le ciel est las

De colorer et de pâlir les falbalas

Que le vaisseau porte accrochés à sa mâture

Et d’imprégner les eaux amères de teintures

Arrachées à la fleur du jour qui s’exila,

Ce qui rend les eaux malades et le jour froid

Et trouble, et fait apparaître ainsi qu’un songe

Le grand navire éperdument qui se prolonge

Dans les vagues amoncelées de haut en bas.

LE BAR

 

Il y aura encor de petits bars canaille

Avec des viandes d’Extrême-Orient

Pour abriter ce nouvel an.

 

De petits bars avec des marins légendaires

Dont les pipes consumeront d’anciens poisons

Des bars légers avec les fumées qui les gonflent

De petits bars évanouis dans l’aube claire.

 

Des bars où tourne le soleil et son train

Dans la laque rougie et profonde des verres ;

Des bars aux tables animées, aux vitres mortes

Où ne trempera pas le nez des facultés.

 

Car il y a d’autres poisons pour corroder

L’Arbre Vivant de nos fibres près d’éclore,

Il y a des vins violents comme des catastrophes

Que n’ont pas sécrétés les vignes d’ici-bas.

 

Salut ô bar qui nous délivres des poisons

Des misères et des douleurs et des alarmes

En nous jetant dans la nudité de nos âmes

Sur des grèves où les tourments n’arrivent pas.

 

Un silence te garde et nous protège, un froid

Silence où ne s’égare pas la médecine,

Un silence qui nous guérit dans la morphine

Sans ordonnances, ni décrets.

LE POÈME DE SAINT FRANÇOIS D’ASSISE

 

Je suis le saint, je suis celui qui fut

Un homme, très petit parmi les autres hommes ;

Et j’ai seulement quelques pensées qui me couronnent

Et s’exhalent de moi avec un son confus.

 

Je suis cet éternel absent de soi-même

Marchant toujours auprès de son propre chemin.

Et mes âmes un jour s’en allèrent, demain

Je me réveillerai dans une ville ancienne.

 

Je vous le dis, je suis l’errant qui suis venu

Pour vous offrir l’image d’un humble exemple.

C’est ainsi que je me quittai un vieux dimanche

Suivant le vol évangélique des angélus.

 

Et voici que j’advins au cercle des esprits,

Ils dévalaient un cirque de petites collines ;

Et les herbes psalmodiaient toutes en sourdine

Au pied des ânes porteurs d’esprits qui me sourient.

 

Je n’ai plus honte de ma robe ni de mes mains

Qui m’appartiennent et vous appartiennent, mes frères ;

Et ce jour-là je me déliai de la terre

Et des ondes passaient dans mon corps cristallin.

 

Autour de moi s’étend une ville d’agrès

Dont les remparts sont comme l’eau des mers immenses,

Et voici que je retrouvai ce qui commence

Et le mot qui finit, et la terre d’après.

 

Je n’ai qu’un visage de cire et je suis orphelin

Et cependant là où je vais il vient des Anges

Qui me découvrent le chemin du Père étrange

Dont le cœur est plus doux qu’un cœur de père humain.

 

Recherchez-moi, je viens du royaume de paix,

De cette paix qui pénètre même les pierres,

Et j’ai pitié de cette incessante poussière

D’os humains retournant à la terre brûlée.

 

Je suis celui qui peut dissoudre l’épouvante

D’être un homme et de s’en aller parmi les morts

Car mon corps n’est-il pas la merveilleuse cendre

Dont la terre est la voix par où parle la mort.

ALLÉGORIE

 

Je rêve un soir aux calices chargés d’oiseaux

Où la myrrhe brûlant au sein des vasques bleues

Étincelle comme un rubis ; et les cheveux

Roses du vent s’emmêlent à la chevelure des roseaux.

 

Au fond des vieux palais incrustés de pierreries

Les oiseaux ont planté leur bec. Et leurs plumages

D’argent se moirent des reflets des magiques feuillages

D’un soir d’automne plein de colombes enfuies.

 

Et des oiseaux vivants rêvent sur les jets d’eau

Ils rêvent aux vaisseaux des nuages qui passent

Et trouvent sur les flots empourprés de l’espace

Des habits plus beaux que leurs plumages triomphaux.

 

Et ces oiseaux ont de violettes chamarrures

Et quand ils chantent au sein des feuillages enchantés

Un cri s’exhale en la royale immensité

Avec un son plus éclatant que leur parure.

 

Et des femmes lourdes de pourpre et de passion

Les seins lourds des oiseaux d’or vert qui les agrafent

S’attardent longuement aux gothiques terrasses

Rêvant aux Chevaux d’or qui mangent l’horizon,

 

Et les oiseaux royaux pleurent au fond du soir

Plus doucement qu’au sein des vasques désolées

Les jets d’eau soupiraient leurs âmes en allées

Mystérieusement aux étoiles du soir.

MARÉE

 

Palpitante marée, marée pleine de corps,

D’os murmurants, de sang, de poussières d’écailles,

De lumières broyées, de coquilles d’étoiles,

Sainte marée qui rassembles les corps.

 

Marée profonde, astres tournants,

Écume, chair, miroirs où vont les anges,

Fumées, fumées aux volutes étranges

Où passent les miroirs des horizons errants.

 

Marée magique, marée douce,

Marée qui penses, marée d’entre le ciel,

Angélique marée, marée essentielle,

Marée grondante, marée sage,

Qui nous rends le saint et le mage,

 

Marée sourde, marée qui déranges le ciel,

Marée couvante, marée grosse d’orages,

Ô poussière de mages, marée pétrie d’anges,

Marée d’esprit, marée tissue de chair,

 

Marée faite comme un nuage

Qui s’éclaire par en dessous,

Monde, sphère, astre, lumière,

Grains de poussière, diamants,

Marée puissante, marée large,

 

Marée comme un nuage rond

Qui rassembles les horizons,

 

Replace parmi nous la dispersion des corps,

Marée vivante, ô toi que la cendre ineffable

Des mondes écoulés traverse de ses fables,

Fourmillante de mondes sans cesse renaissants

 

Repétris avec tes mains de sables friables,

Traverse-nous avec tes crinières de sang.

(Août 1922.)

SILENCE

 

Sur les pierres gelées de la place rythmique

Où le silence auguste étale son palais

Insidieusement la lune se complaît

Aux échos abolis d’un orchestre magique.

 

Comme un ventre agité par l’amour il frémit

L’orchestre inexprimable. Il arrache des anges

À chaque souffle étrange que les ombres dégagent

Et la lumière le traverse et le remplit.

 

Il n’est pas seul, il a son chien toujours assis

Ce vieillard qui me remémore un vieux silence

Tandis qu’un petit orgue emplit la place immense

D’une lune trempée aux fleuves interdits.

(4 septembre 1922.)

LOGIQUE SECRÈTE

 

Ville, ville, ville de feux

Ville qui sécrètes le bruit

Ô libérée qui nous délivres

Ô captieuse, délavée

Ô innommée si renommée.

Des archanges heurtent aux vitres

Des chevaux crèvent les nuages

Des carrosses versent aux cieux

La nuit la nuit la nuit la nuit.

C’est comme une buée délivrée

Comme l’haleine d’une pierre

Ô cortège purifié.

Aux quatre vents des bruits qui soufflent

Au carrefour des quatre cieux

Se condense la ville de feux

La ville rêvée et nécessaire

Dont les orgues sèment la terre

D’une poussière de tonnerres

Que récupère l’infini.

Avec la poussière des vitres

Avec des atomes de pierres

Ô toile d’araignée des cieux

Se compose la ville créée

La ville ville de pierres molles.

Sur les confins d’une souffrance

Aux marges d’un chagrin muet

S’installe le château secret

Où la cendre du cœur s’épanche.

(22 septembre 1922.)

JARDIN NOIR

 

Or elles ont éclos des terres de la mort

Ces fleurs qu’un long effort de songes a versées

Avec la cendre et l’immatérielle fumée

D’un parterre d’iris nocturnes effeuillés

Un après un comme les heures des ténèbres

En des raz de terrible et suprême saison

Aux eaux noires. Les lents diamants de l’heure

Lumineux ont resplendi, étrange

Illumination du soleil chaviré.

Les lis ont dissipé l’accumulation sombre

Du beau jardin sur qui déferle la marée

Et le métal figé de vos saintes colonnes

Ô tiges a vibré. Voici la nuit qui donne

L’universelle clef de ses portes de corne

Aux émanations des âmes délivrées.

JARDIN NOIR

 

Roulez fleuves du ciel dans nos pétales noirs.

Les ombres ont comblé la terre qui nous porte.

Ouvrez nos routes au charroi de vos étoiles.

Éclairez-nous, escortez-nous de vos cohortes,

Argentines légions, dans la route mortelle

Que nous entreprenons au centre de la nuit.

Ainsi le jardin parle au bord de la marée.

Et le métal figé de vos saintes colonnes

Ô tiges a vibré. Voici la nuit qui donne

L’universelle clef de ses portes de corne

Aux émanations des âmes délivrées.

SQUARE

 

Le square élargissait son sable aux véneries

Pleines de cieux tournants et d’occultes musiques

Lac calme où les petits enfants venaient jouer.

Et des fourmis ramaient. Des tornades, forêts

Délivrées d’être unies aux plages des tropiques

Soufflaient leur cendre en flamme à la terre blanchie.

Par places il pleuvait. Des nuages bruissaient

Avec leurs flancs chargés de tempêtes atroces,

Et le verre du jour de vase s’emplissait.

La nuit prenait l’espace de l’une à l’autre pierre.

Dans les canaux du ciel s’endormait la lumière.

Un après un les grains du jour devenaient roses

Et dans les paumes d’anges la lune reposait.

LA MARÉE

 

Dans le prolongement sans fin de la marée

Nous entendrons sous les voilures qui se gonflent

Les violes des cieux qui remplissent les ombres

De la palpitation des astres dilatés.

 

Le vent soufflant dans la caverne en diamant

Où vire le cristal de l’arbre-aux-madrépores

Fera tourner au seuil délavé de nos pores

L’émail inespéré d’un autre firmament.

 

Ici je veux planter une plume vivante.

Qu’elle inscrive sur vos visages scintillants,

Mirages de la mer, le signe qui vous rende

La liberté dans les pacages de mon sang.

MARINE

 

Dans le port attardé s’endorment les vaisseaux,

L’odeur du jour mourant glisse le long des voiles

Et l’on voit se creuser des espaces nouveaux

Dans le saphir des cieux où se bercent les toiles.

 

La mer muette et sombre agite des émaux

Dont le miroitement traverse le silence.

Et la ville à travers les voiles se balance

Avec le mouvement engourdi des oiseaux.

 

Un bercement confus anime les cordages

Parmi l’acide bruit d’un vague harmonica.

Et dans l’odeur des vins étrangers qu’on versa

Le port entier s’endort dans un vaste mirage.

 

Je ne vous aime pas, mais vous viendrez quand même ;

Les arbres secoueront leurs feuilles sur nos cœurs

Et nous élèverons vers les frondaisons blêmes

Le désabusement de nos vieilles candeurs.

 

Quelque chose d’un vent qui est le Vent-du-Monde

Résonnera dans les branchages vespéraux ;

Or la grotte des cieux ranimera ses ondes

Sous l’éparpillement des feuilles de coraux.

 

Il réglera leur danse avec des doigts calmés,

L’invisible sorcier qui trouble l’atmosphère ;

L’odeur du soir montera de la terre,

Vous m’aimerez, je croirai vous aimer.

 

La sidérale nuit disposera ses flammes

Autour de l’orbe éteint où s’effeuillent les jours,

Ainsi, nous éteindrons dans la grotte de l’âme

Le dévorant brasier de vivre sans amour.

SOIR

 

Voici l’heure où l’on voit les saules s’incliner.

L’eau de la nuit les prend dans ses vagues profondes ;

Voici sonner la cloche à l’église des mondes

Comme des angélus qu’on entendrait neiger.

 

Des vaisseaux sur la mer tendent leurs voiles roses,

La rosace s’effeuille à l’ombre du clocher,

Et l’on voit dans les cieux lointains se disperser

Les pétales errants de la céleste rose.

 

La vieille âme du soir qui se penche sur nous

Avec l’apaisement des palmes et des rames

Délivre enfin nos âmes

Avec ses anges doux.

HORRIPILATION

 

C’était comme si l’irrémédiable s’était accompli

L’horreur était à son comble

En même temps que le désespoir

Et la navrance.

Et cela s’étendait

À toute la vie de mon âme dans l’avenir.

Dieu alors s’était fait introuvable.

Il y avait un point noir

Où avait conflué ma destinée.

Et elle demeurait là

Figée

Jusqu’à ce que les temps

Se soient résorbés dans l’absolu.

MANGUE

 

Dans un soir d’or sous les tropiques

Où la mer s’évanouissait

Un navire aux flancs surchauffés

Roulait au cœur d’une musique.

 

Cette musique vient de loin

Qui nous lave le cœur de l’âme

À la crête de chaque lame

Où plonge le navire ancien.

 

Au X degré de latitude

Latitude est, sud ou nord,

Nous croisâmes un galion vide

Voiles pourpres et toutes dehors.

 

Presse ô musique tes fruits

Liquoreux pleins de veines ardentes

Presse, presse musique lente

Les fruits macérés dans le bruit.

QUAND VIENT L’HEURE DU CRÉPUSCULE

 

a m. i. c. G. A.
 

Sur la place noire de gens

Le clocher se mélancolise,

Voici venir devers l’église

Le vol des vieux corbeaux latents,

Tourne le soir, pleurent les gens

Sur la place aux carreaux ardents.

 

Le vol des vieux corbeaux latents

Vers les pourpres nuées s’enchaîne,

Tourne, tourne, les vieux chagrins

Sur la place mènent bon train.

 

Un lent chagrin s’idéalise

Dans les neiges du firmament.

 

Le ciel d’améthyste vivant

Pleure ses astres,

L’explosion des vieux désastres

Pèse sur les cœurs anciens,

Voici le soir charmant qui vient.

 

Douces écluses dénouez-vous,

Écluses des larmes :

Voici passer l’Ange

Et le ciel qui s’en vient vers nous.

 

Dans la ville de stalactites

Où les portes sont des lapis,

Voici s’accorder les épis

Dans des granges de lazulite,

Épis d’hommes, granges de ciel

 

Qui font ce murmure réel.

TRIC TRAC DU CIEL

 

 

Orgues tournants, petits orgues, anges

Encres, laques, incroyable mélange

D’acidités, de suavités,

Va-t’en, mon livre, aux membres serrés,

Où la moelle d’esprit s’inscrit, départagée

En anges, en laques, en encres, en mélanges

Ô cauchemar lucide, souffrance élucidée

ORGUE ALLEMAND

 

L’orgue allemand excite le singe

Sur la place aux pavés étroits

Et la foire qui les assiège

Comme une bannière se déploie

 

La vieille foire borde le ciel

Aux marges de la ville en pointe

Et l’orgue explose à chaque seconde

Avec le bruit des orgues du ciel

 

Une valse mouvementée

Embrase la ville de toile

Dans le ventre de l’orgue il passe

On ne sait pas quelle fusée

 

Ô secrète, spécieuse

Ville d’écailles, ville de toile

La musique que tu reçois

Et qui te grise, tu la creuses

 

Tu l’agites, sans l’absorber

Ô musique, coupante musique

Avec tes marbres harmoniques

Qui écrasent le ciel gelé

NEIGE

 

Obsession de la neige, perle,

Ramage pierre feux décor

Moelle de sureau blanc, cire vierge

Et sperme enfin qui ferme le cercle

 

Plaines d’esprit carrosses de feux

Vitres de chair route des âmes

Ventres de braises seins de flammes

Époux de vierges barbe de Dieu

 

Rires apprêts, naïvetés

Flammes gelées, détachement

Restitution nivellement

Inexprimable pureté

 

Tourbillons d’âmes atomes blancs

Nous revoici un paysage

Argents brûlants âmes de mages

Astres volés Esprits volants

 

Soupirs cuisants lèvres voraces

Délicieux embrasement

Lis épurés neige des ans

Et cette roue qui tourne en extase

PRIÈRE

 

Ah donne-nous des crânes de braises

Des crânes brûlés aux foudres du ciel

Des crânes lucides, des crânes réels

Et traversés de ta présence

 

Fais-nous naître aux cieux du dedans

Criblés de gouffres en averses

Et qu’un vertige nous traverse

Avec un ongle incandescent

 

Rassasie-nous nous avons faim

De commotions inter-sidérales

Ah verse-nous des laves astrales

À la place de notre sang

 

Détache-nous. Divise-nous

Avec tes mains de braises coupantes

Ouvre-nous ces routes brûlantes

Où l’on meurt plus loin que la mort

 

Fais vaciller notre cerveau

Au sein de sa propre science

Et ravis-nous l’intelligence

Aux griffes d’un typhon nouveau

AMOUR

 

Et l’amour ? Il faut nous laver

De cette crasse héréditaire

Où notre vermine stellaire

Continue à se prélasser

 

L’orgue, l’orgue qui moud le vent

Le ressac de la mer furieuse

Sont comme la mélodie creuse

De ce rêve déconcertant

 

D’Elle, de nous, ou de cette âme

Que nous assîmes au banquet

Dites-nous quel est le trompé

Ô Inspirateur des infâmes

 

Celle qui couche dans mon lit

Et partage l’air de ma chambre

Peut jouer aux dés sur la table

Le ciel même de mon esprit

LA TRAPPE

 

La trappe, la trappe roule le ciel

Frère porcher tu t’extravases

Tes cochons en état de grâce

Se révèlent emmanuels

 

Un esprit souffle sur les bouses

Un vent venu on ne sait d’où

Où se transfigurent les choux

Du petit jardin sans pelouses

 

Au travers des palais terreux

De leur humilité plénière

Les moines couchent leurs poussières

Ils sont vils, ils sont lumineux

 

L’ordure enferme le secret

De la membrane planétaire

Où se ramasse la matière

De leurs rêves outrepassés

 

Voici venir l’hyper-espace

Le béquillard sanctifié

La ribaude en état de grâce

Et la veuve au ventre gelé

ROMANCE

 

La musique sort des fenêtres

Dissolvez-vous moelles de nos os

La ville entière se renverse

Dans un spasme délicieux

 

Dans la ville noire le bruit

Que font quelles orgues obscures

À coups de manivelle dure

Gagne, gagne à chaque cahot

 

Ah la ville en a plein les os

De cette liqueur sans pareille

Qui l’inonde par les oreilles

Et la perce de ses cristaux

 

Un silence réside au fond

De la mélodie enivrante

Que toute la ville en attente

Puise au cœur de l’orgue profond

 

Et l’attente se réitère

Dans l’espace de chaque ressaut

Que la manivelle au cœur faux

Imprime à la musique claire

 

Quelle Arabie ou quelle Afrique

Tient le refrain que nous cherchons

Brise les glaces de nos fronts

Ô musique, blessante musique

L’ORGUE ET LE VITRIOL

 

La minute est bonne pour l’orgue

Que les vents sèment dans la nuit

L’orgue emplit la petite place

De son givre qui s’ossifie

 

Toi petite ville canaille

Mets des femmes à tous les balcons

Cette manne qui monte des pierres

Est meilleure que tes frissons

 

J’invite à des agapes noires

Où gicle l’âcre vin des bruits

Le rôdeur que poursuit la nuit

Et l’adolescent sans mémoire

 

Et celui qui cherche ses phrases

Dans les dédales de son rêve

Et celui qui cherche sa mère

Qui repose à côté de lui

 

Ville de sperme et de scapulaires

Ville aux lits croisés dans le ciel

J’invite au festin sexuel

Jusqu’aux anges de tes églises

LUNE

 

Amer au goût ce soir, jaloux

De quelle obscure poufìasse

Caverneux, noir, chargé de crasses

Flottant entre la lune et nous

 

Fielleuse lune sur la mer

Elle était la lune maussade

Comme la pensée d’un malade

Sur l’essence de l’univers

 

Dans l’obscurité fabuleuse

Où cette lune était montée

La placidité de l’été

Tendait ses ramures fumeuses

BILBOQUET

 

Il n’y a pas assez de revues, ou si l’on veut toutes les revues sont inutiles. Nous paraissons parce que nous croyons répondre à quelque chose. Nous sommes réels. Ceci au besoin nous dispense d’être nécessaires. Il devrait y avoir autant de revues qu’il y a d’états d’esprit valables. Le nombre des papiers imprimés serait alors réduit à très peu, mais ce très peu donnerait le précis et la somme de ce qui doit être pensé, ou de ce qui vaut d’être publié.

Toutes les revues sont les esclaves d’une manière de penser, et, par le fait, elles méprisent la pensée. Elles ont toutes ce grave défaut d’être rédigées par plusieurs hommes. Elles s’imaginent ainsi refléter un état de l’opinion, elles n’en sont que le pot-pourri. Car il n’y a pas d’état de l’opinion, il y a des opinions diverses qui valent plus ou moins d’être formulées. Mais l’humanité est inguérissable, on n’empêchera jamais les hommes d’être certains de leur pensée et méfiants de celle d’autrui ; que si quelqu’un qui a une opinion juste veut lui donner un public il ne lui reste que de fonder une revue. Nous avons une opinion qui vaut la peine d’être exprimée. Des contingences extérieures au fait de bien ou de mal penser empêchent les revues d’accueillir cette opinion dans sa nudité absolue. Il n’y a pas de revue libre, toutes les revues ont plus ou moins un canon. Nous choisissons donc le seul moyen d’être nous-même et de l’être totalement.

Nous paraîtrons quand nous aurons quelque chose à dire. Quand nous croirons avoir une vue intéressante sur une fausse manière de penser, ou qu’un fait esthétique ou moral nous semblera susceptible d’être discuté. Cette revue sera donc une revue personnelle, intéressante en tant que la chose d’un seul, mais nous accueillerons à titre d’invités les artistes et écrivains dont les productions nous paraîtront s’accorder avec notre état d’esprit, l’illustrer, ou s’y rapporter d’une manière quelconque.

Eno Dailor.

EXTASE

 

Argentin brasier, braise creusée

Avec la musique de son intime force

Braise évidée, délivrée, écorce

Occupée à livrer ses mondes.

 

Recherche épuisante du moi

Pénétration qui se dépasse

Ah ! joindre le bûcher de glace

Avec l’esprit qui le pensa.

 

La vieille poursuite insondable

En jouissance s’extravase

Sensualités sensibles, extase

Aux cristaux chantants véritables.

 

Ô musique d’encre, musique

Musique des charbons enterrés

Douce, pesante qui nous délivre

Avec ses phosphores secrets.

FÊTE NOCTURNE

 

Cette fête lie les étangs

Au fulgurant charroi des astres

Avec ses cornes d’abondance

Où roulent nos pensers brillants.

 

Quelque part entre terre et ciel

Elle vide ces déchets d’âmes

Que d’aucuns dans la nuit en flammes

Prennent pour des cygnes volants

 

Et nous paternes assistants

De la transfusion de nos moelles

Voyons fondre aussi les étoiles

De nos rêves exhilarants.

 

Nous écrivons rarement sur le plan de l’automatisme qui préside à l’accomplissement de nos pensées.

L’art suprême est de rendre, par le truchement d’une rhétorique bien appliquée, à l’expression de notre pensée, la roideur et la vérité de ses stratifications initiales, ainsi que dans le langage parlé. Et l’art est de ramener cette rhétorique au point de cristallisation nécessaire pour ne faire plus qu’un avec de certaines manières d’être, réelles, du sentiment et de la pensée. – En un mot le seul écrivain durable est celui qui aura su faire se comporter cette rhétorique comme si elle était déjà de la pensée, et non le geste de la pensée. Et Jean Paulhan qui dans le Pont traversé fixa de certaines manières de notre pensée de se comporter par rapport aux rêves, révéla telles stratifications de la pensée humaine avec infiniment plus de tact, de bonheur et de certitude que Maeterlinck telles contingences de l’âme, – par une plus grande soumission au sujet, et par l’exacte élucidation de ce sujet.

RIMBAUD & LES MODERNES

Faits nouveaux de pensées, branle, animation de rapports, – rapports non pas de sentiments, de l’intérieur d’un sentiment à l’intérieur d’un autre sentiment, mais de l’extérieur d’un sentiment, de la place, du rang, de l’importance d’un sentiment avec l’importance d’un autre sentiment, de la valeur extérieure, figurative d’une pensée par rapport à une autre pensée, – et de ses réactions par rapport à elles, de leur admission en lui, de ses plis, de ses pentes, – voilà l’apport de Rimbaud.

Rimbaud nous a enseigné une nouvelle manière d’être, de nous tenir au milieu des choses.

Pillé par les modernes uniquement dans ses plis, dans ses pentes, dans le jeu des rapports inventés par lui et non pas même dans la nature des choses agitées, – que lui-même d’ailleurs n’agite que du dehors (en sentant extérieurement ce dehors), et s’il creuse c’est pour retirer encore d’autres dehors ; le suc intérieur des phénomènes lui demeura toujours inconnu, – et les modernes n’ont même pas retenu ces phénomènes mais des façons de l’agiter. N’est-ce pas, Raval, Fierens, et les autres suiveurs. Un autre esprit est à l’origine de certains tics du style contemporain, bientôt aussi démodé que toutes les affectations du décadentisme, c’est le Mallarmé de Divagations.

Le premier, par son souci de rendre à chaque mot sa totale contenance de sens, il classa ses mots comme des valeurs existant en dehors de la pensée qui les conditionne, et opéra ces étranges renversements de syntaxe où chaque syllabe semble s’objectiver et devenir prépondérante. Mais Mallarmé était difficile en face de sa pensée, là où Paul Fierens n’est difficile que pour ceux qui le lisent, et avec un sujet de l’être insignifiant. Je m’empresse de dire que Paul Fierens compose de petits poèmes parfaits, et qui m’apparaissent comme d’heureuses élucidations de la pensée contemporaine. Je n’en veux qu’à ses comptes rendus.

UN PEINTRE MENTAL

Dans le genre fœtus Paul Klee (allemand) organise quelques intéressantes visions.

J’aime assez quelques-uns de ses cauchemars, ses synthèses mentales conçues comme des architectures (ou ses architectures au caractère mental), et quelques synthèses cosmiques où toute l’objectivité secrète des choses est rendue sensible, plus que dans les synthèses de Georges Grosz. Considérées en même temps, la différence profonde de leur inspiration apparaît. Georges Grosz crible le monde et le ramène à sa vision ; en Paul Klee les choses du monde s’organisent, – et il n’a plus l’air que d’écrire sous leur dictée. Organisation de visions, de formes, et aussi fixation, stabilisation de pensées, inductions et déductions d’images, avec la conclusion qui en découle, et aussi organisation d’images, recherche du sens sous-jacent de certaines images, clarifications de visions de l’esprit, tel m’apparaît cet art. La sécheresse, la netteté de Grosz éclatent devant ces visions organisées, auxquelles demeure leur aspect de visions, leur caractère de chose mentale.

LE FLEUVE DE FEU

François Mauriac vient de terminer dans la N. R. F. la publication d’un roman d’une haute envergure morale, et, s’il est vrai que la morale est à la base de l’être entier, et juge non seulement la qualité, mais encore la substance et le poids de nos sentiments, d’une haute classe littéraire. Je crois que François Mauriac ne se sera vraiment trouvé qu’à partir du Fleuve de feu. Car c’est le premier livre où il aura réussi à opérer autour de trois ou quatre figures centrales, et suffisamment représentatives, le rassemblement de ses forces sensibles, de sa haute impressionnabilité.

Le catholicisme est la pierre angulaire de son talent. Il alimente et approfondit la matière de ses sensations, que le goût du péché pimente. La préoccupation du péché, cette espèce d’angle moral sous lequel Mauriac nous force à considérer chacun des gestes de ses personnages, confère à ces personnages, et au déploiement de l’atmosphère où ils se meuvent, un haut sens humain qui creuse et sensibilise leurs actions. En face de leurs moindres élans, l’idée du péché agit par rapport à nous, lecteurs, à la façon d’un réactif. On peut mettre le Fleuve de feu à côté d’Aimée de Jacques Rivière. Il y a entre ces deux livres toute la distance qui sépare une opération chirurgicale des épanchements du confessionnal. Jacques Rivière semble travailler sur une espèce de matière morte dont chacun des états serait à tout jamais déterminé. François Mauriac ne renonce rien de la vie, de cette espèce d’attraction sensible que possèdent nos gestes, les plus abjectes impulsions de notre âme, quand on veut bien les considérer sur le plan des principes supérieurs qui les conditionnent.

MUSICIEN

 

Voici que s’embrase ton masque

Musicien aux veines cireuses

Allume les bobèches creuses

Avec tes notes en fusion.

 

La foudre partage les ventres

Des vaisseaux nouveaux que tu lances

Construis-nous un petit enfer

Avec tes firmaments en antres.

 

Les astres que tu dilapides

Les métaux précieux que tu crées

Composent le temple rapide

De nos sentiments familiers.

 

Mais voici la plus belle église

Qui ouvre ses canaux profonds

Belle église cent fois décrite

Où n’habitent que des démons.

BARAQUE

 

L’orgue n’avait pas d’accoucheuse

Mais la baraque crépitait

Et ma mère était la logeuse

Où je m’enfournai tout entier.

 

Des colombes de feu léger

Dardaient leurs flammes floconneuses

Sur la poitrine captieuse

Où le rêve me ligotait.

 

Mais plus tard la mariée creva

La membrane de toile claire

Où l’étroite tente solaire

Emprisonne tous nos ébats.

NIVEAU

La littérature des modernes ne dépasse pas le niveau de ce que peut donner une certaine intelligence alliée à une heureuse culture. Il est même piquant de voir à quel point une certaine faculté d’assimilation jointe à cette espèce de rouerie, de précocité propre aux âges pourris, peut tenir lieu de talent. L’aigu désir d’avoir du talent, et l’approfondissement par leur intelligence propre de ce que renferme l’idée de talent, confère à MM. Raval, Fierens, Crémieux, Morand, une existence littéraire de contrebande. En matière de style, notre époque possède un seul inventeur : Jean Giraudoux. Les autres ne sont que piraterie, surimpression, mimétisme. Ces autres, une élégance identique les marque, une même uniforme bonne tenue, un même air d’être à la page, et de savoir de quoi il retourne. Ce qui fait le poète c’est, à la fois, la nouveauté (mais une nouveauté authentique, dense, spontanée), et la substance de l’image, l’échelle du sentiment, le courant souterrain, – car le sentiment a certainement une échelle dont le degré marque la beauté. Il serait faux de croire que l’exaltation (je ne dis pas la qualité du sentiment, mais la classe, le rang, mais son ampleur) ne puisse avoir des degrés.

LE PETIT ROMANCIER

J’ai rarement lu un roman aussi cyniquement niais que celui de Raymond Radiguet. Toute l’habile singerie de l’homme s’y trouve collectée. C’est comme une maturité en raccourci. Cette jeunesse dont il se targue, comme M. Radiguet s’il le pouvait la jetterait par-dessus bord ! Elle est pourtant son unique charme. Raymond Radiguet excelle à utiliser ce petit filet de talent que la nature lui a donné. Avec une précocité remarquable il a appris à isoler son talent de tout ce qui n’était pas lui. Il a su digérer deux cents volumes, et que ces volumes lui profitassent, sans le moins du monde l’incommoder. Mais tout de même la matière est trop mince. Ses sentiments sont bien d’un garçon de dix-sept ans, et M. Radiguet n’est tout de même pas si habile que sa sécheresse ne paraisse boursouflée. Les sentences sérieuses qui tombent de sa plume sont toujours gentiment ridicules. M. Radiguet a beau faire il ne masquera pas le lymphatisme de sa pensée, qui provient de son extrême jeunesse, ce défaut de densité, de substance à quoi supplée Rimbaud par une certaine pression intérieure que tout le monde ne peut pas posséder, et on ne remplace pas, n’est-ce pas, l’expérience.

Cette faculté de ne rien dire de ce qui ne doit pas être dit supplée en une certaine manière chez M. Radiguet au talent pur. Elle lui permet de trouver quelques images vraies qui font le relief de son texte. Les pages sur la capture de la folle sont comme la première ébauche d’un certain genre de littérature directe où la matière même de la pensée semble se dénuder.

Ce roman donc ne fera double emploi avec aucun autre. Il est par certains côtés un document.

Or Radiguet se mêle de critique théâtrale. La désinvolture avec laquelle ce gamin juge parfois des gens et un genre qui le dépassent révèle en un autre sens l’enflure de son caractère, sa ridicule vanité.

À PROPOS D’UNE POLÉMIQUE

COCTEAU & ALFRED POIZAT

Notre sensibilité travaillée par trop de secousses n’est plus capable de s’émouvoir par convenance devant un certain hiératisme d’aspect, voire de substance ; ce qui la touche c’est, plutôt que la nature, la caste d’un sentiment, sa densité intérieure, sa force, son jaillissement. Nous ne croyons plus à autre chose. La grandeur pour la grandeur n’est pas pour nous la grandeur, mais la pression interne des choses, leur indiscutabilité. C’est je crois dans ce sens que Cocteau a repris Antigone. Il est remonté aux sources, mais aux sources psychologiques, humaines, non aux sources littéraires, – et aussi aux sources mythologiques, dans le drame réel qu’elles évoquent. Il a voulu nous donner un équivalent actuel de la substance du vieux drame et que nous puissions y croire à nouveau. Quant à Poizat et à son Électre, la platitude de sa poésie, le bousillage et la guimauve foraine des mises en scène dont il se satisfait, prouvent la triste conception qu’il se fait de la tragédie.

POÈMES

(1924-1935)

BOUTIQUE DE L’ÂME

 

Pouces divins, secourez-moi

Pour sculpter ces fronts qui reculent,

Ces oreilles tendues de métal,

Ces joues que des roses boursouflent,

Et ces bouches qui se recousent

Sous l’attouchement de mes doigts.

 

La boutique valse et grandit,

Étonnant jeu de massacre.

 

« Les cheveux luisants et tout gras

Couvrent d’une herbe noire et lourde

La rougeur de l’oreille sourde

Et les cous de graisses bardés.

 

Insaisissable solidité :

Flux et reflux, disparaissez,

Disparaissez, fantoches de l’âme,

Avec vos crânes de rochers.

 

Tendez, immuables sourcils,

L’indulgence de vos ramures

Sur la pierre tenace et dure

Des visages que j’ai surpris. »

 

Soyez rochers, soyez la phrase

Qui tremble à la bouche d’un homme

Qui trébuche dans sa pensée.

SILENCE

 

Belle place aux pierres gelées

Dont la lune s’est emparée

Le silence sec et secret

Y recompose son palais

Or l’orchestre qui paît ses notes

Sur les berges de ton lait blanc

Capte les pierres et le silence.

 

C’est comme un ventre que l’amour

Ébranle dans ses fondements

Cette musique sans accent

Dont nul vent ne perce l’aimant

La lumière trempe au milieu

De l’orchestre dont chaque tour

Perd un ange, avance le jour.

 

Rien qu’un chien auprès du vieillard

Ils auscultent l’orgue en cadence

Tous les deux. Bel orgue grinçant

Tu donnes la lune à des gens

Qui s’imaginent ne devoir

Leurs mirages qu’à leur science.

L’ARBRE

 

Cet arbre et son frémissement

forêt sombre d’appels,

de cris,

mange le cœur obscur de la nuit.

 

Vinaigre et lait, le ciel, la mer,

la masse épaisse du firmament,

tout conspire à ce tremblement,

qui gîte au cœur épais de l’ombre.

 

Un cœur qui crève, un astre dur

qui se dédouble et fuse au ciel,

le ciel limpide qui se fend

à l’appel du soleil sonnant,

font le même bruit, font le même bruit,

que la nuit et l’arbre au centre du vent.

LA RUE

 

La rue sexuelle s’anime

le long des faces mal venues,

les cafés pépiant de crimes

déracinent les avenues.

 

Des mains de sexe brûlent les poches

et les ventres bouent par-dessous ;

toutes les pensées s’entrechoquent,

et les têtes moins que les trous.

LA NUIT OPÈRE

 

Dans les outres des draps gonflés

où la nuit entière respire,

le poète sent ses cheveux

grandir et se multiplier.

 

Sur tous les comptoirs de la terre

montent des verres déracinés,

le poète sent sa pensée

et son sexe l’abandonner.

 

Car ici la vie est en cause

et le ventre de la pensée ;

les bouteilles heurtent les crânes

de l’aérienne assemblée.

 

Le Verbe pousse du sommeil

comme une fleur ou comme un verre

plein de formes et de fumées.

 

Le verre et le ventre se heurtent,

la vie est claire

dans les crânes vitrifiés.

 

L’aréopage ardent des poètes

s’assemble autour du tapis vert,

le vide tourne.

 

La vie traverse la pensée

du poète aux cheveux épais.

 

Dans la rue rien qu’une fenêtre,

les cartes battent ;

dans la fenêtre la femme au sexe¨

met son ventre en délibéré.

VITRES DE SON

 

Vitres de son où virent les astres,

verres où cuisent les cerveaux,

le ciel fourmillant d’impudeurs

dévore la nudité des astres.

 

Un lait bizarre et véhément

fourmille au fond du firmament ;

un escargot monte et dérange

la placidité des nuages.

 

Délices et rages, le ciel entier

lance sur nous comme un nuage

un tourbillon d’ailes sauvages

torrentielles d’obscénités.

NUIT

 

Les zincs passent dans les égouts,

la pluie remonte dans la lune ;

dans l’avenue une fenêtre

nous découvre une femme nue.

 

Dans les outres des draps gonflés

où la nuit entière respire,

le poète sent ses cheveux

grandir et se multiplier.

 

La face obtuse des plafonds

contemple les corps allongés

entre le ciel et les pavés,

la vie est un repas profond.

 

Poète, ce qui te travaille

n’a rien à voir avec la lune ;

la pluie est fraîche,

le ventre est bon.

 

Vois comme montent les verres

sur tous les comptoirs de la terre

la vie est vide,

la tête est loin.

 

Quelque part un poète pense.

Nous n’avons pas besoin de lune,

la tête est grande,

le monde est plein.

 

Dans chaque chambre

le monde tremble,

la vie accouche quelque chose

qui remonte vers les plafonds.

 

Un jeu de cartes flotte dans l’air

autour des verres ;

fumée des vins, fumées des vers,

et des pipes de la soirée.

 

Dans l’angle oblique des plafonds

de toutes les chambres qui tremblent

s’amassent les fumées marines

des rêves mal échafaudés.

 

Car ici la vie est en cause

et le ventre de la pensée ;

les bouteilles heurtent les crânes

de l’aérienne assemblée.

 

Le Verbe pousse du sommeil

comme une fleur, ou comme un verre

plein de formes et de fumées.

 

Le verre et le ventre se heurtent ;

la vie est claire

dans les crânes vitrifiés.

 

L’aréopage ardent des poètes

s’assemble autour du tapis vert,

le vide tourne.

 

La vie traverse la pensée

du poète aux cheveux épais.

 

Dans la rue rien qu’une fenêtre ;

les cartes battent,

dans la fenêtre la femme au sexe

met son ventre en délibéré.

L’AMOUR SANS TRÊVE

 

Ce triangle d’eau qui a soif

cette route sans écriture

Madame, et le signe de vos mâtures

sur cette mer où je me noie

 

Les messages de vos cheveux

le coup de fusil de vos lèvres

cet orage qui m’enlève

dans le sillage de vos yeux

 

Cette ombre enfin, sur le rivage

où la vie fait trêve, et le vent,

et l’horrible piétinement

de la foule sur mon passage.

 

Quand je lève les yeux vers vous

on dirait que le monde tremble,

et les feux de l’amour ressemblent

aux caresses de votre époux.

LA MOMIE ATTACHÉE

 

Tâtonne à la porte, l’œil mort

et retourné sur ce cadavre,

ce cadavre écorché que lave

l’affreux silence de ton corps.

 

L’or qui monte, le véhément

silence jeté sur ton corps

et l’arbre que tu portes encore

et ce mort qui marche en avant.

 

– Vois comme tournent les fuseaux

dans les fibres du cœur écarlate,

ce grand cœur où le ciel éclate

pendant que l’or t’immerge les os –

 

C’est le dur paysage de fond

qui se révèle pendant que tu marches

et l’éternité te dépasse

car tu ne peux passer le pont.

INVOCATION À LA MOMIE

 

Ces narines d’os et de peau

par où commencent les ténèbres

de l’absolu, et la peinture de ces lèvres

que tu fermes comme un rideau

 

Et cet or que te glisse en rêve

la vie qui te dépouille d’os

et les fleurs de ce regard faux

par où tu rejoins la lumière

 

Momie, et ces mains de fuseaux

pour te retourner les entrailles,

ces mains où l’ombre épouvantable

prend la figure d’un oiseau

 

Tout cela dont s’orne la mort

comme d’un rite aléatoire,

ce papotage d’ombres, et l’or

où nagent tes entrailles noires

 

C’est par là que je te rejoins,

par la route calcinée des veines,

et ton or est comme ma peine

le pire et le plus sûr témoin

POUR LISE

 

Je veux faire rugir sous ta bague violette

Un Être dont les cris feront flamber ta tête de poète ;

 

Je veux faire briller dans ton immense bague Blanche,

Qui fait de ta main une eau dormante,

Un regard enfin prisonnier

Et qui se donne enfin

Comme une âme marine offerte aux feux premiers

D’un soleil engourdi dans les glaces polaires.

 

Enfin pour mieux marquer dans ces jours de colère

L’apaisement venu de tes cils clandestins,

Je veux faire tomber la rosée du matin

Dans ce trou d’améthyste où murmure sans fin

Un poète enivré par ton âme lunaire.

 

Les reines d’aujourd’hui ne font plus de jardins en étages

Où puissent s’élever la science et la rage

De nos cœurs lentement possédés ;

 

Mais comme un roi des jours anciens

Porte comme un calendrier

Son corps barbare et tatoué,

Ainsi de ta tête à tes pieds

 

Avec tes yeux, tes colliers, tes bagues

Tu fais tourbillonner des mirages

Capables de tuer notre faim.

25 août 1935.
Dimanche.

 


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

en juin 2019.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Isabelle, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Antonin Artaud, Œuvres Complètes I, Paris Gallimard (NRF), 1976. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page, Nocturne d’un port, gouache et huile sur papier enduit de craie et de colle, 1917, a été peinte par Paul Klee (Musée d’art moderne et contemporain de Strasbourg – MAMCS).

— Dispositions :

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