Claude Anet

MAYERLING

1930

édité par les Bourlapapey,

bibliothèque numérique romande

www.ebooks-bnr.com

 

 


Table des matières

 

PROLOGUE. 4

PREMIÈRE PARTIE. 8

I  PRINCE IMPÉRIAL.. 9

II  LA HOFBURG.. 17

III  LA PETITE FLEUR BLEUE.. 26

IV  12 AVRIL 1888.. 36

V  UN CŒUR DE JEUNE FILLE.. 41

DEUXIÈME PARTIE. 50

I  UNE ÉTAPE DÉCISIVE.. 51

II  REMOUS. 61

III  POLITIQUE.. 65

IV  ÉPHÉMÉRIDES D’OCTOBRE.. 80

V  UNE LETTRE.. 87

VI  3 NOVEMBRE 1888.. 93

TROISIÈME PARTIE. 106

I  LA VOIE DANGEREUSE.. 107

II  STACCATO.. 117

III  ALARMES. 125

IV  L’ANNEAU DE FER.. 134

V  RUMEURS. 144

VI  EMPEREUR ET SOLDAT.. 148

VII  MAYERLING.. 165

ÉPILOGUE. 172

Ce livre numérique. 187

 

PROLOGUE

Une grande pièce, haute de plafond, richement meublée, dont les deux fenêtres ouvraient sur un parc aux arbres élevés, trop proches. Un paravent séparait mal du reste de la chambre un lit de milieu sur lequel une jeune femme était couchée. Ses cheveux bruns soigneusement nattés, étendus sur l’oreiller, lui faisaient une auréole. Le visage, bien que les traits en fussent contractés par la douleur, était beau ; les sourcils froncés traçaient une ligne droite. De la bouche fine et bien dessinée s’échappait parfois un gémissement et, sous le drap qui le recouvrait, on voyait le corps se tendre. Près du lit se tenait un groupe de personnes attentives, un vieillard en frac, une décoration piquée sur le revers de son habit, un homme plus jeune à la figure intelligente, en blouse blanche, et deux infirmières. À l’heure où toute femme froissée dans son corps et dans sa pudeur a le droit d’être seule, plusieurs personnes étaient réunies autour de cette femme qui souffrait. Elle appartenait, en effet, à une caste où ni douleur, ni joie ne peuvent être gardées secrètes et l’impératrice d’Autriche, Élisabeth, âgée de vingt ans, était contrainte à faire ses couches en public.

Dans une des fenêtres se tenait un petit homme rotond sur des jambes courtes, S. A. I. et R. l’archiduc Renier. Il s’entretenait à voix basse avec le conseiller intime Charles-Ferdinand, comte de Buol Schauenstein. Trois autres personnages en uniforme regardaient silencieux le parc aux allées droites sur lesquelles tombait l’ombre. Deux dames assises dans un coin chuchotaient. Un homme d’une trentaine d’années en uniforme vert foncé de général des uhlans, s’appuyait à la cheminée. Il était de taille moyenne, mince, les jambes longues ; le visage était encadré par de longs favoris blonds qu’unissaient des moustaches épaisses. Les cheveux, coupés courts, déjà se creusaient sur les tempes, le nez était un peu gros du bout, les yeux sans grande expression. Quelque maître qu’il fût de lui – et la vie qu’il menait depuis dix ans comme empereur d’Autriche et roi de Hongrie l’avait obligé à contrôler et à dissimuler ses sentiments – il ne pouvait cacher une grande nervosité qu’il traduisait en faisant claquer sur sa main droite les doigts de sa main gauche. Lorsque le claquement devenait trop fort, il s’en apercevait, s’arrêtait soudain et, tirant vivement ses moustaches, marchait vite de la cheminée à la fenêtre. Ses bottes craquaient sur le parquet. À la longue ce bruit énerva la jeune femme couchée et, de la main, elle lui fit signe de se tenir tranquille…

Il s’immobilisa aussitôt.

— Je te demande pardon, chérie, murmura-t-il.

Sur la pointe des pieds, comme un enfant pris en faute, il regagna la cheminée.

Une heure passa ainsi. La nuit venait et la gêne qui pesait sur les personnes présentes s’était accrue au point de devenir insupportable. Chacun comprenait, sans qu’il fût nécessaire de l’exprimer, qu’il assistait non pas à une cérémonie de cour, mais au plus émouvant des drames humains. Les habits chamarrés, les uniformes semblaient insulter à ce pauvre corps de femme tressaillant dans la peine. Le silence n’était troublé que par les gémissements qui, à intervalles plus rapprochés, montaient du lit de la patiente. L’empereur, toujours à la cheminée, ne pouvait s’empêcher par moment de faire craquer ses bottes. Des valets de pied chamarrés et indifférents apportèrent des candélabres où brûlaient des bougies. Leur flamme alluma quelques éclats sur les diamants des décorations et les dorures des boiseries.

Il y eut un mouvement dans le groupe des docteurs autour du lit. L’un d’eux se pencha sur la jeune femme qui se tordait dans les dernières douleurs ; un instant encore s’écoula, puis un gémissement plus fort fit tressaillir les témoins de cette scène dramatique ; l’empereur, n’en pouvant supporter davantage, laissa échapper un « Mein Gott » suppliant et se prit la tête entre les mains. Il y eut un cri, puis un silence si total que chacun entendait les battements de son cœur, et un vagissement s’éleva tout à coup, si simple, si humain, si frais, si inattendu malgré tout, que les yeux des assistants s’emplirent de larmes.

— C’est un garçon ! dit la voix forte du docteur.

— Dieu soit loué ! répondit l’empereur en se redressant.

 

Pendant que les médecins s’affairaient derrière le paravent, les portes furent ouvertes à deux battants sur le salon voisin et la joyeuse nouvelle communiquée. Le prénom choisi pour l’héritier fut annoncé. Il s’appellerait Rodolphe, en l’honneur du fondateur de la dynastie dix fois centenaire des Faucons qui avaient quitté les forêts de la Suisse pour venir planer sur l’Autriche. Une heure plus tard, le nouveau-né ondoyé, l’acte de naissance rédigé suivant les formes et daté du 21 août 1858, il ne restait plus au château de Laxenbourg que les médecins et les fonctionnaires de la Cour en service.

L’impératrice demanda alors que l’enfant lui fût apporté. Il venait d’être baigné et la nourrice le lui tendit, enveloppé dans des serviettes chaudes.

Longtemps l’impératrice le regarda. Il était si frêle, chétif, qu’il semblait ne pas devoir vivre. Les heures qu’elle venait de traverser lui revinrent à la mémoire. Tant de pompe, tant d’intérêts et de vanités réunis autour d’elle – et là cet enfant, qui n’avait que le souffle. Elle sentit peser sur lui le poids d’un passé lourd et tragique. Il appartenait à une race fine, sensible, trop faible pour supporter, non pas seulement le fardeau du pouvoir, mais celui de la vie, race d’êtres mélancoliques, inégaux à leur destinée, que parfois la folie emmenait loin du monde des humains. Quel cadeau avait-elle fait à ce petit être vagissant en lui donnant le jour ? Sur lui s’appesantiraient plus tard des responsabilités immenses. Il en serait écrasé.

À ce moment, on entendit crier sur le parquet les bottes de l’empereur. Il s’approcha et, se penchant vers sa femme et l’enfant, il dit d’une voix sonore :

— Il est superbe, notre fils. Ce sera un heureux gaillard.

Mais les yeux de la mère s’emplirent de larmes ; d’un mouvement passionné, elle serra le petit contre son cœur.

PREMIÈRE PARTIE

I

PRINCE IMPÉRIAL

Trente ans plus tard, un officier galopait un pur sang dans les allées du Prater dont les arbres commençaient à pousser de verts bourgeons. Malgré son jeune âge, il portait la petite tenue de général de dragons. Arrivé à l’extrémité de l’allée, il ralentit son cheval et le mit au pas. C’était un homme mince, de taille moyenne et bien prise, les yeux beaux, la moustache longue. Des cavaliers le croisèrent et le saluèrent avec déférence. Il leur retourna gracieusement leur salut.

Il mit pied à terre à l’endroit où l’allée principale arrive à la place que l’on appelle l’Étoile du Prater et qui est bordée de maisons. Il donna son cheval à un groom et il resta seul un instant sur le trottoir, attendant le phaéton qui devait venir le prendre. Bientôt il l’aperçut de l’autre côté de la place et fit quelques pas sa rencontre. Comme il longeait une maison de modes, de jeunes ouvrières sortirent, courant, se bousculant. L’une d’elles vint étourdiment le heurter et manqua de tomber. Il la retint, la remit sur ses pieds, eut un sourire aimable à son adresse, et continua sa route. La petite ouvrière le regardait ébahie.

Cependant les autres se moquaient d’elle.

— C’est ainsi que tu te jettes dans les bras des gens !

Mais une de ses compagnes, plus âgée, suivant des yeux l’officier qui s’éloignait lui dit sur un ton de reproche :

— Tu n’as pas honte, Greta, tu bouscules le prince impérial !

Toutes les jeunes filles restèrent stupéfaites. Elles se retournaient pour regarder le prince fameux dans Vienne. Était-ce vraiment lui qui était apparu au milieu d’elles comme par miracle ? À quelques, pas plus loin, ce héros montait dans un phaéton et le cocher lui tendait les rênes. Les chevaux se cabrèrent et partirent. Comme l’équipage passait près des ouvrières, immobiles maintenant et bouche bée, le prince les salua. Des mains se levèrent dans le groupe, des sourires joyeux éclairèrent de jeunes visages. « Qu’il est beau ! qu’il est aimable ! » entendait-on.

 

***  ***  ***

 

— Vous entendrai-je en confession, madame ?

Cette question était posée par le père Bernsdorf, supérieur des collèges jésuites en Autriche, à une dame un peu grande, à la taille épaisse, habillée sans trop d’élégance et qui n’était autre que S. A. I. et R., la princesse Stéphanie, femme du prince impérial.

Elle se trouvait dans le cabinet du père Bernsdorf au couvent des jésuites de la rue des Bernardins. Rien de plus simple que cette pièce blanchie à la chaux, au sol dallé de briques rouges. Une table de bois, deux fauteuils couverts de reps, deux chaises de paille, un prie-Dieu, en composaient tout l’ameublement.

À la question du jésuite la princesse répondit avec un rien de gêne :

— Non, mon père, je suis simplement venue causer avec vous.

Elle s’assit dans un des fauteuils et fit signe au père jésuite de prendre l’autre. La table les séparait.

Il faut croire que le sujet dont elle avait à entretenir le père jésuite était délicat, car la princesse hésita un peu avant de l’aborder. Ce que voyant, son interlocuteur lui vint en aide et mit la conversation sur le prince impérial. La santé du prince était-elle bonne ?

— Il abuse de lui-même, dit la princesse. Comment y résiste-t-il ? Vous le savez, mon père, il fait toutes choses avec passion, le travail, la chasse, le cheval. Ses journées sont pleines…

— Sa santé nous est fort précieuse à tous, dit le jésuite. Mais ne pourriez-vous exercer ici une bonne influence et obtenir de lui une heure ou deux de repos ?

La figure de la princesse se contracta.

— Je ne le vois jamais.

Elle s’arrêta brusquement comme si elle regrettait d’avoir parlé trop vite. Le ton de cette brève phrase éclaira le jésuite. Il n’en montra rien et poursuivit :

— Le soir, pourtant…

— Le soir, dit, la princesse avec embarras… nous sortons. S’il me mène à l’Opéra ou au Burgthéâtre, il ne reste guère avec moi ; il va dans les couloirs, dans les coulisses. Puis soupe avec des amis… Il ne m’invite pas, et pour cause.

Il y eut de la colère dans le regard de la princesse. Mais le père suivait sa pensée et d’une voix indifférente :

— Et plus tard ?

À cette question trop précise, il n’obtint pas de réponse… Il fallait éclaircir un autre point et le père ajouta après quelques secondes :

— Depuis longtemps ?

Un silence encore, et qui se prolongea. Le père qui avait parlé les yeux baissés les leva. Il vit devant lui une femme embarrassée, qui rougissait et dont le regard le fuyait. Une minute au moins s’écoula avec lenteur et poids. La princesse enfin parla ; s’adressant à la table, elle murmura :

— Depuis un an.

Si maître qu’il fût de lui, le père ne put retenir un mouvement. Une brouille d’un an dans le ménage du prince impérial, la chose était grave, les conséquences incalculables… Il faudrait y réfléchir dans le calme, aviser… Lorsqu’il reprit la parole, sa voix ne montrait aucune agitation.

— Pourquoi ne m’en avez-vous pas parlé plus tôt ? demanda-t-il.

— Cela était si délicat, mon père, dit la princesse toujours gênée. La situation pouvait changer d’un jour à l’autre. Il n’y avait rien eu entre nous, vous comprenez, qui pût nous séparer. Chaque soir, je pensais que peut-être Rodolphe reviendrait…

La chaleur avec laquelle elle prononça ces mots montrait quels étaient ses sentiments pour un mari infidèle.

— Un an, répéta le père en hochant la tête, un an. Et votre fille a quel âge aujourd’hui, mon enfant ?

C’était la première fois qu’il l’appelait ainsi ce jour-là.

— Elle aura bientôt cinq ans, mon père.

Le jésuite réfléchissait.

— Je partage vos inquiétudes, dit-il enfin. La couronne est sans héritier… Mais les voies de Dieu sont impénétrables. À l’heure qu’Il choisira, Il vous ramènera votre époux. Dieu n’abandonnera pas cet empire sur lequel Il veille spécialement, j’en ai la preuve. Il faut de la patience, mon enfant. Vous saurez agir comme une épouse chrétienne ; vous ne montrerez pas d’humeur – il glissa cette phrase sans avoir l’air d’y toucher, – il faut beaucoup de mansuétude. Vous préparerez ainsi les voies de Dieu. Il faut prier aussi. Ah ! là, je pourrai vous venir en aide… (sa voix était forte et confiante à l’idée du secours qu’il apportait), je vais ordonner une neuvaine, dit-il en scandant les mots, dans tous nos collèges pour que l’antique maison des Habsbourg refleurisse en un jeune héritier…

La princesse ne parut pas aussi sensible qu’il l’espérait à la grandeur de l’appui qu’il lui offrait. Elle le remercia pourtant, puis elle ajouta :

— Je voulais vous demander, mon père, de voir le prince et de lui parler.

Le père eut un geste d’effroi.

— C’est difficile, mon enfant, c’est délicat…

— Rien n’est difficile pour vous, mon père, continua la princesse.

— Il faut demander une audience, dit le jésuite, et indiquer le motif de cette audience… Je ne puis dire…

— Vous ne serez pas en peine pour trouver une raison de voir le prince, dit-elle. Vous savez comme moi quels intérêts sont en jeu.

Le père réfléchit un instant.

— Vous avez raison, mon enfant, dit-il. Je verrai le prince.

Quelques instants plus tard, la princesse et sa dame d’honneur remontaient en voiture.

La figure du père Bernsdorf, comme il regagnait son cabinet, était soucieuse. « Un an, pensait-il, un an déjà ! Pourquoi me l’a-t-elle caché ? Quelle est la femme qui va prendre de l’influence sur le prince ? Il est plus faible qu’on ne le croit. Que d’intrigues autour de lui ! Que d’influences pernicieuses ! La place est-elle déjà occupée ? » Il haussa les épaules. « Je le saurais… ; en tous cas il faut voir. »

 

***  ***  ***

 

Ce même jour, vers midi, deux personnes causaient dans une petite pièce attenante au cabinet de direction du Neues Wiener Tagblatt. L’un était le rédacteur en chef de ce journal, M. Szeps, homme de taille moyenne, maigre, les cheveux ras déjà blancs, quoiqu’il ne fût pas âgé, le teint un peu jaune ; la seule partie charnue de sa figure osseuse était l’extrémité de son nez qui avait une courbe nettement sémite. Journaliste bien connu à Vienne, il dirigeait avec habileté, dans un temps difficile, un organe d’opposition libérale au gouvernement conservateur et quasi autocratique du comte Taaffe. Ses confrères et les gens bien renseignés des cercles gouvernementaux s’étonnaient de voir le Neues Wiener Tagblatt publier de temps à autre, des nouvelles exactes et inattendues sur telle question aiguë de la politique. Mais elles étaient toujours présentées sous une forme si modérée, si inoffensive, que le bureau de la presse ne trouvait pas le moyen de lancer ses foudres et de suspendre le journal. « Où diable Szeps prend-il ses informations ? » se demandait-on. Il y avait de quoi exercer la sagacité des connaisseurs. Mais aucune réponse satisfaisante n’avait été trouvée. Aussi Szeps jouissait-il d’un prestige et d’une influence que n’eût pas justifié le tirage assez réduit de son journal.

Ce jour-là, il avait en face de lui un vieillard de ses coreligionnaires, M. Blum, directeur et propriétaire du Neues Wiener Tagblatt, pour lequel il n’avait pas de secret. Les deux hommes avaient discuté avec cette subtilité et ce goût pour la dialectique qui est cher à leur race un des problèmes compliqués de la politique intérieure austro-hongroise. Ils en vinrent à parler de l’empereur. Il n’y avait aucun changement heureux à espérer tant qu’il serait en vie.

— Il paraît déjà un vieillard, dit Szeps.

— Il n’a pourtant que cinquante-huit ans et peut durer dix ans encore, reprit Blum. Il n’est pas intelligent ; il ne comprend rien à ce qui nous passionne, mais reconnaissons qu’il est adroit et qu’avec ses pauvres moyens il s’arrange pour suivre son chemin qui n’est pas le nôtre et obtenir ce qu’il veut, malgré les obstacles amoncelés sur la route.

— Lorsqu’il disparaîtra, dit Szeps, il laissera les choses dans un tel état que nous pouvons prévoir le pire, une révolution, du sang, un mouvement séparatiste qui détruira l’empire. Et quand je pense à qui il a près de lui, à ce fils admirable !… Ah ! Blum, un tel prince impérial, l’Autriche n’en a jamais eu et j’oserai presque dire qu’elle ne le mérite pas. Nous aurions enfin un empereur moderne, ouvert aux idées les plus généreuses, les plus nobles. Quel avenir pour l’Europe ! Frédéric III sur le trône d’Allemagne, Rodolphe sur ceux d’Autriche et de Hongrie, c’en serait fait de la réaction dans le monde. La Russie elle-même… Quels espoirs, mon cher Blum, mais aussi… il baissa la voix… que de craintes ! Un si grand avenir suspendu à la vie d’un seul homme !… Tout m’inquiète. Il n’est pas heureux en ménage, en conflit perpétuel avec une femme bornée, au caractère difficile. Il aurait besoin d’une grande paix chez lui, d’un soutien affectueux de toutes les heures. Au lieu de cela des querelles dont le bruit perce les murs épais de la Hofburg. Le résultat ?… la voix baissa encore… le prince cherche l’oubli dans la dissipation…

Ici le bon gros rire de Blum interrompit Szeps.

— Allons, mon petit Szeps, de quoi vous effrayez-vous ? Est-ce le premier prince héritier qui ait été un peu débauché ? Sa jeunesse orageuse – il en avait fait mille fois plus que Rodolphe – n’a pas empêché Henri V d’Angleterre d’être un grand souverain. Bien d’autres encore ont suivi et suivront la même voie. C’est presqu’une école pour ceux qui sont appelés à régner. Cela prouve que notre prince impérial est vivant et réagit.

— Mais il peut y avoir scandale, reprit Szeps qui ne se laissait pas convaincre.

Le rire de Blum redoubla.

— Personne ne sait mieux étouffer un scandale que les maîtres de la Hofburg. Ils n’en sont pas à leur première école. Laissez donc notre ami s’amuser à sa guise tant qu’il est jeune… Gaudeamus igitur dum juvenes sumus, chanta le vieillard. Et puisque nous avons quelques moyens d’être bien informés, suivons-le de près pour que personne de nuisible ne se glisse dans son intimité. Tant qu’il se borne à souper avec de jolies filles, le danger n’est pas grand. Si une femme adroite prenait de l’influence sur lui, il faudrait voir… Il ne vous a jamais parlé de sa vie intime ?

— Jamais, et je ne le souhaite pas. C’est un terrain glissant sur lequel je craindrais de m’aventurer.

— Tâchez tout de même de savoir quelque chose si l’occasion se présente. Quand pensez-vous le voir ?

— Il part pour Buda-Pesth demain. Dès son retour, il me fixera un rendez-vous… Ah ! ces rendez-vous à la Hofburg, avec quelle joie j’y cours, et aussi avec quelle peur !… Songez au tapage affreux si j’étais rencontré et reconnu. Mais le prince est habile et à chaque nouvelle entrevue, je redouble de précautions. La prochaine fois je porterai des lunettes noires…

II

LA HOFBURG

Pourquoi y a-t-il si souvent quelque chose de triste dans l’aspect d’un palais royal ? Est-ce l’impersonnalité et la monotonie des façades qui ne laisse rien deviner de la vie qui se déroule derrière elles ? est-ce la répétition uniforme et qualifiée noble des fenêtres, l’absence de toute fantaisie, de toute individualité ? On ne sait. Mais la Hofburg, où Rodolphe avait été élevé et où il vivait, était peut-être le plus triste palais royal d’Europe. Tous les appartements y donnent sur des cours plus ou moins vastes, mais également mornes, sans un arbre, sans un coin de verdure, sans une fleur. Le vent n’y pénètre pas, les oiseaux ne s’y arrêtent point et, comme aucune fenêtre jamais ne s’ouvre pour leur jeter des miettes, même les effrontés moineaux ne viennent pas animer de leurs piaillements les hauts murs de la Hofburg.

La vie qu’y menaient ses augustes habitants n’était faite ni pour l’égayer, ni pour l’embellir. L’empereur et l’impératrice occupaient deux suites d’appartements sur la cour dite Franzens Platz. Ceux de l’empereur auxquels on accédait par la grande porte sous la voûte menant à la Michaeler Platz comprenaient une série de salons uniformément revêtus de boiseries blanc et or, de style rococo, avec des meubles lourds où l’or dominait. Dans un angle de chaque pièce, un grand poêle de faïence, également blanc et or, répandait en hiver une chaleur modérée, mais égale. Il y avait là un salon pour les aides de camp, deux pour les hauts personnages admis à l’honneur d’une audience, le cabinet particulier de l’empereur avec deux fenêtres et deux bureaux, l’un élevé, l’autre à hauteur ordinaire ; puis la chambre à coucher avec un lit étroit en cuivre, un salon encore, et l’on arrivait à l’extrémité de l’aile dont les fenêtres regardent le midi.

En angle droit commençaient les appartements de l’impératrice qui n’étaient pas au même niveau. Un escalier de quatre marches les réunissait à ceux de l’empereur. On passait de la chambre à coucher dans un salon de réception, venaient ensuite le salon des dames d’honneur et une salle à manger, le tout meublé avec plus de grâce et de goût que ceux de l’empereur, mais de dimensions telles qu’il était impossible, malgré les fleurs et les arbustes qui les emplissaient, de les rendre intimes et agréables. Dans l’aile en retour, se trouvaient les appartements de grande réception, puis ceux des archiducs et ceux des hôtes de l’empereur.

L’empereur avait maintenant cinquante-huit ans. Une vie de travail acharné l’avait prématurément vieilli. Il était blanc et le devant et le sommet de son crâne entièrement chauves. Sa figure était couverte de rides et son nez avait grossi. Il restait assez leste cependant et avait conservé ses jambes longues et minces de cavalier. Ses goûts étaient devenus ceux d’un vieux bureaucrate ; il avait le respect de la besogne quotidienne expédiée sans retard et sans à-coups et ne s’en remettait à personne pour les affaires qui lui paraissaient relever directement de lui. Aussi, couché tôt, s’attelait-il à ses dossiers bien avant l’aube et les noctambules qui en hiver traversaient la Franzens Platz voyaient dès cinq heures du matin une fenêtre s’éclairer dans les appartements de l’empereur. Une lampe était posée à ce moment-là sur le bureau de François-Joseph et l’aide de camp de service – qui peut-être rentrait d’un bal et ne s’était pas couché – prenait, à demi-incliné, les ordres de Sa Majesté. En été, l’empereur commençait sa besogne – le plus souvent il était alors à Schönbrunn – dès quatre heures du matin. Il allait ainsi minutieusement à travers les documents que lui apportaient tour à tour soit un aide de camp, soit un chef de service, lisait chaque page avec application, et mettait lentement sa signature au bas d’un acte. Le plus souvent, il travaillait debout au bureau près de la fenêtre. Plus tard dans la matinée venaient, suivant l’occasion, le ministre président, ou tel ministre spécialement mandé, le préfet de police, et toujours des officiers supérieurs, chef de la maison militaire, chef d’état-major ; l’empereur étant avant tout un soldat, les choses les plus insignifiantes relatives à l’armée avaient à ses yeux une importance extrême. Commençaient enfin les audiences privées, en petit nombre, et brèves. L’empereur recevait les personnes qui avaient été admises à l’honneur d’une audience avec une grande simplicité, mais qui excluait, quels que fussent les liens qu’il pouvait avoir avec son interlocuteur, toute familiarité. C’était l’art personnel de François-Joseph de tenir les gens à distance, sans jamais être obligé d’employer pour cela de la morgue ou un appareil théâtral. Il avait l’air bonhomme, mais il ne souffrait aucun manquement aux règles minutieuses qu’il avait établies. Chef de la maison de Habsbourg, il menait sa famille de façon dictatoriale et faisait manœuvrer les archiducs comme un caporal un peloton de soldats. Il était d’une ponctualité telle que ceux qui devaient le rencontrer prenaient toujours une marge d’un quart d’heure de peur de se mettre en retard. Lorsqu’il devait se rendre à un endroit donné pour une cérémonie publique, les écuries recevaient l’ordre de faire le trajet la veille avec une voiture attelée de chevaux ayant la même allure que ceux qui seraient employés le lendemain et de mesurer le temps qu’elle y mettrait.

À Schönbrunn, résidence de printemps et d’automne, les journées étaient les mêmes. L’empereur n’en sortait que pour les cérémonies officielles auxquelles il était tenu d’assister, pour les manœuvres militaires, pour la chasse ou pour voyager dans ses états. Parfois une réception avait lieu à la Hofburg, dîner en l’honneur d’un hôte étranger, grand bal donné à l’aristocratie du pays. Le cérémonial le plus strict, le plus étroit, selon l’étiquette espagnole, réglait ces fêtes où n’étaient admis, suivant un ordre de préséances rigoureusement établi, que ceux qui pouvaient justifier de seize quartiers de noblesse, et l’on racontait, non sans en tirer une certaine vanité, l’anecdote de ce grand-duc de Russie qui, à un bal de la cour à Buda, avait demandé qu’on lui présentât la femme du général en chef des armées austro-hongroises avec lequel il était lié. On dut lui avouer que cette dame d’excellente famille n’était pas née et n’avait, par conséquent, quel que fût le haut poste occupé par son mari, aucun droit à être reçue à la cour.

Telle était la vie de l’empereur, vie monotone que rendait accablante la lourdeur des responsabilités pesant sur ses épaules. Il était le seul maître de la double monarchie ; les problèmes les plus compliqués de dix états faits de pièces et de morceaux, où partis et nationalités se combattaient âprement, où les luttes personnelles étaient rendues plus vives par l’opposition des races, n’attendaient que de lui leur solution. Il était pour ces peuples divers l’unité vivante de l’empire.

Un instinct héréditaire du difficile métier de roi, un sens inné et aigu du jeu politique suppléaient en lui aux qualités personnelles qui apparaissaient peu brillantes. Il s’acquittait de sa dure et harassante besogne avec une certaine adresse qui parfois surprenait les hommes d’état les mieux doués. Mais la journée de travail finie, il restait fatigué, l’esprit vide, sans plaisir à rien. Il n’avait jamais eu d’imagination. Dès qu’il quittait son travail, il ne savait que faire et promenait son ennui dans la Hofburg ou montait à cheval au Prater.

Il s’était marié par amour, et romanesquement, avec une toute jeune fille, sa cousine Élisabeth, fille du duc Maximilien de Bavière. Elle avait quinze ans lorsqu’il s’en éprit à première vue. Par maladresse, par égoïsme, il ne sut pas s’en faire aimer. Elle était d’une beauté à laquelle s’applique, par une coïncidence rare, mais pas unique, l’épithète de souveraine. Une taille admirable, un port altier, une démarche de déesse, un visage à l’ovale noble, aux grands yeux sombres, le front un peu haut, les sourcils droits, quelque chose de fier dans le regard, et les cheveux les plus beaux du monde, telle elle apparaît à seize ans, Diane descendue sur la terre, aux yeux éblouis des Viennois. C’est une enfant encore. De la race ardente et mélancolique des Wittelsbach, passionnée des arts et de solitude, elle sentit vite que les grandeurs du monde officiel ne sauraient assouvir son âme. Elle se détacha peu à peu de François-Joseph qui n’avait rien pour la comprendre. On peut être certain que, dès qu’elle fut elle-même, il n’y eut plus aucune intimité de cœur entre elle et son époux. Elle le servit autant qu’il dépendait d’elle, car elle savait ce qu’elle devait au rang où il l’avait mise, bien qu’elle déplorât d’y être montée. Lorsqu’elle accoucha de Rodolphe, elle jugea qu’elle avait rempli son devoir envers l’empereur et la monarchie en leur donnant un héritier. Désormais, elle s’abstint de plus en plus d’apparaître aux cérémonies de la cour. Elle mourait dans l’atmosphère glaciale de la Hofburg. Comment en aurait-elle supporté le morne ennui, la superficialité, la minutie, la convention qui réglait chacun de ses gestes, chacune de ses paroles ? Elle rêvait d’une vie libre et belle où son esprit et son corps se développeraient également, chevauchées à travers pays et lecture de l’Odyssée, culture physique et conversation par les livres avec les plus grands hommes du passé et du présent. Elle avait un goût original et hardi. Presque seule en Allemagne, elle se plaisait au lyrisme et aux sarcasmes de Henri Heine. Et d’autre part, elle aimait la nature, le ciel et les nuages, le silence des bois, les plaintes du vent, les murmures des eaux, toutes les voix persuasives de la terre. Mais les entendait-on derrière les murs épais de la Hofburg ? Les oreilles un peu grandes de l’empereur étaient mieux faites pour écouter la lecture d’un rapport par un fonctionnaire.

À Vienne, dans le manège espagnol qui fait partie du palais, elle montait en haute école de façon à rendre jalouses les meilleures écuyères professionnelles. On lui préparait quelques-unes des plus belles bêtes des écuries impériales, ces chevaux isabelle qui descendent en ligne directe des chevaux de Charles Quint. Mais elle préférait courir la campagne et les forêts, suivie d’un écuyer. Le meilleur moment de l’année était le court séjour qu’elle faisait au château de Gödölö dans les bois au nord de la Hongrie. Là, un minimum de contrainte. Rien ne la séparait de la nature. Sa santé qui, par moments, donnait des inquiétudes lui fut un prétexte pour quitter l’Autriche. Elle vit ainsi Madère, Corfou, le midi de la France, l’Angleterre, la Normandie.

À la Hofburg, elle n’échappait pas à l’empereur. Dès qu’il avait un instant de libre entre deux audiences, il arrivait. Elle entendait ses bottes craquer sur les quatre marches qui séparaient leurs appartements. Il entrait ; déjà elle supportait mal sa démarche élastique et marquée de vieil officier. Il parlait, et sa voix seule, sa voix sourde, sans un éclat, sans une vibration plus riche, car il s’était contraint à ne jamais l’élever, causait à l’impératrice une impression d’insurmontable ennui. Mais elle n’en témoignait rien ; elle laissait son mari discuter les dates de tel ou tel déplacement, ou raconter une anecdote qui lui avait été rapportée le matin, ou se plaindre des tracas sans cesse renouvelés que lui apportait la gérance de cette immense propriété qui formait la monarchie des Habsbourg, où quarante millions d’hommes de races diverses et hostiles se coudoyaient. Elle l’écoutait avec patience, sans jamais montrer de l’humeur ; elle témoignait, au contraire, une grande attention et donnait un avis, s’il était sollicité. Lorsque l’empereur sortait, elle reprenait le livre interrompu, un poème de Henri Heine, ou un roman, alors tout nouveau, de Dostoïevski, qui l’emmenait sur le quai de Saint-Pétersbourg par une nuit blanche, ou au bourg de Stephantchikovo avec Foma Fomitch. Ces héros étaient à ses yeux plus réels que les chambellans dorés qui s’inclinaient à son passage dans les salons de la Hofburg.

L’impératrice était souvent absente. À Vienne même, elle se mêlait peu à la vie quotidienne de son mari. Pour tout dire, il l’ennuyait, mais elle avait pitié de lui. Elle le voyait bourreau de lui-même, attelé à une besogne toujours renaissante et dont elle ne pouvait s’empêcher de mesurer la vanité ? C’est alors que lui vint peu d’années avant le moment où nous en sommes de ce récit une singulière idée. Elle imagina de chercher une amie pour l’empereur qui prenait de l’âge et qui avait besoin de gaîté pendant ses heures oisives. « Il lui faudrait une jeune femme avec laquelle il pût se détendre et oublier les tracas du pouvoir, quelqu’un de sain, de frais et de riant », se disait-elle. Mais où trouver une femme qui consentît à rester à sa place, qui n’intriguait pas, qui ne fût pas un instrument au service d’une coterie ? La chose paraissait impossible, dans les milieux de la cour plus que partout ailleurs. Tout y est ambition, désir de parvenir. Les cercles bourgeois, l’impératrice ne les connaissait pas. Restait le monde des artistes, toujours fort bien vus à Vienne et qui se mêlaient dans mainte occasion à la société. L’impératrice se souvint d’une actrice du Burgtheater qu’on lui avait présentée dans une fête de charité et de laquelle elle avait entendu beaucoup de bien. Mme Schratt était jeune, jolie, d’humeur gaie. L’impératrice la fit venir. Elle la trouva charmante. Elle s’arrangea pour que l’empereur la rencontrât. La simplicité, le naturel, la beauté de Mme Schratt lui gagnèrent le cœur des deux époux. Il faut croire que l’impératrice avait un instinct sûr pour juger les gens. Mme Schratt devint l’amie intime de l’empereur et le resta pendant plus de trente ans, jusqu’à la fin. Il la voyait quotidiennement soit à la Hofburg, chez lui ou chez sa femme, soit chez elle dans l’appartement de la maison qu’il lui avait achetée à deux pas du palais sur le Kärtner Ring ; il y passait une heure ou deux chaque soir. Elle venait souvent chez l’impératrice le matin ; une véritable amitié était née entre ces deux femmes. Eh bien, chose étonnante, pas une fois l’impératrice n’eut à regretter le choix qu’elle avait fait, pas une fois Mme Schratt n’eut envie de se mêler des choses qui ne la regardaient pas ou ne suivit les conseils intéressés des gens qui voulaient se servir de son influence. Elle écoutait l’empereur et gagna sa confiance à ce point qu’il lui parlait de toutes choses librement. Elle sut amuser et distraire cet homme qui s’ennuyait ; elle l’admirait, elle l’aimait.

Ainsi, dans cet antique palais s’établirent entre trois personnages si différents des liens d’amour, d’amitié et d’estime réciproque qui font de cette union à trois, quand on songe à la grandeur hors de toute mesure de deux des participants et à l’humble origine de la troisième, quand on pèse ce qu’ils durent les uns et les autres oublier pour ne mettre en commun que le meilleur et le plus essentiel d’eux-mêmes, quelque chose d’unique au monde, qu’on ne reverra jamais et qui n’était possible que dans la vive et charmante atmosphère viennoise.

 

Libérée de ce souci l’impératrice se laissa aller plus librement au penchant désespéré qui l’entraînait vers la solitude et vers le rêve. N’appartenait-elle pas à une race royale qui avait fourni non des soldats et des conquérants, mais des princes inquiets, ennemis de l’action, amoureux des arts, de tout ce qui permet d’échapper au monde, excessifs, du reste, dans leurs passions et les poussant jusqu’au point critique où la raison menace de sombrer. Elle se reconnaissait en eux. Comme eux elle voulait se fuir. Ses enfants ne la rattachaient pas à un cercle familial où elle se sentait mal à l’aise. Ses deux filles ne lui ressemblaient en rien. Elles étaient Habsbourg des pieds à la tête. Rodolphe charmant, chevaleresque, indépendant et fier, était vraiment son fils. Souvent elle se reprochait de lui avoir transmis avec ses dons une lourde hérédité. À peine né, que de peine elle avait eue à l’arracher à la mort !

Une scène insignifiante qui s’était passée quand il était petit lui revenait à la mémoire. Le frêle enfant s’essayait à marcher et tombait lourdement sur le tapis. « Tu ne peux pas te tenir debout tout seul, avait-elle dit en riant, comment supporteras-tu le poids de la double couronne ? »

Les militaires le lui avaient enlevé tout jeune. Son père pensait qu’il n’est jamais trop tôt pour prendre l’habitude de la discipline. Il avait ainsi grandi sous la surveillance du général de Gondrecourt. La règle la plus stricte façonnait déjà cette molle vie. Toute fantaisie en était exclue. Il voyait ses parents à heures fixes et pas tous les jours. Son père s’amusait à le faire manœuvrer comme un soldat.

Parfois elle l’avait quelques instants pour elle seule. Elle lui racontait des contes de fées et l’entraînait à sa suite dans un monde merveilleux. Tous deux aimaient à parler de l’existence mystérieuse des lutins, des nains barbus et des gnomes qui habitent au fond des bois. De tels moments étaient rares et, avec les années, le devinrent de plus en plus.

Bien qu’elle fût attachée à son fils, l’impératrice acceptait cette séparation avec fatalisme. « Toutes les vies sont isolées, pensait-elle, et les nôtres plus que celles des autres. »

Des barrières s’élevèrent ainsi entre mère et fils. Elle le regardait de loin. Il était un homme maintenant, intelligent, de grande culture, aux idées larges et généreuses, mais sensible comme elle, vif, nerveux, impulsif, impressionnable à l’excès, enthousiaste et subitement déprimé, aimant la vie avec passion et pourtant la brûlant comme si elle était sans valeur.

III

LA PETITE FLEUR BLEUE

Le valet de chambre Loschek, homme de confiance du prince impérial auquel il était attaché de toujours, entra dans la chambre à coucher à sept heures et demie, comme à l’ordinaire. Il tira les rideaux, passa dans la salle de bains, donna des ordres à un valet, revint, prépara le linge et les vêtements. Puis il se dirigea vers le lit étroit qui occupait un angle de la pièce. Le prince ne s’éveilla pas. Loschek un instant le regarda. Les lèvres plissées du vieux valet de chambre, le petit hochement de tête qu’il eut montraient qu’il avait pitié de l’homme qui dormait là si profondément. Tout de même, il se pencha et lui mit la main sur l’épaule…

Une heure plus tard, Rodolphe commençait sa journée officielle dans un grand salon de réception aux boiseries blanc et or. Un aide de camp l’y attendait devant un bureau où il venait de déposer quelques dossiers.

Les heures passaient lentement, signatures à donner, conseil à présider, délégations à recevoir. La discussion la plus passionnante de la matinée fut avec le chef de l’intendance, sur la qualité du poli destiné à faire briller les boutons des uniformes. Il y avait une commande à faire. Cette grave question engageait, paraît-il, des centaines de milliers de couronnes. Excédé, le prince ne fut libre qu’un peu avant midi. Son aide de camp en le quittant lui rappela qu’il y avait déjeuner chez Sa Majesté à 1 h.¾ en l’honneur des deux princes prussiens de passage et qu’il viendrait le chercher à 1 h.½.

— Décorations prussiennes de rigueur, dit-il. Dans l’après-midi V. A. accompagne les princes aux courses du Prater.

Une fois seul, Rodolphe se dirigea vers une porte que lui ouvrait Loschek, il suivit de longs couloirs, monta des escaliers et arriva enfin dans un salon de dimensions restreintes, assez bas de plafond. Une chambre était voisine. Rodolphe depuis un an environ y couchait. Ce petit appartement où il aimait à se retirer donnait sur l’Amalien Hof et de ses fenêtres on voyait l’aile du palais où habitait l’impératrice. Le salon était meublé avec un confort qui étonnait dans cet austère palais. Des meubles de cuir anglais, un divan, des coussins, une moquette sur le parquet, un tapis persan, des fleurs, un bureau moderne derrière l’écritoire duquel brillait le crâne poli d’une tête de mort. Au milieu de cette pièce se tenait debout, encore un peu ému de la longue et périlleuse traversée de la Hofburg, M. Szeps.

Lorsqu’il aperçut le prince impérial, sa maigre figure s’éclaira. Rodolphe lui prit la main, l’entraîna vers le divan, le fit asseoir, s’assit auprès de lui, prit un carafon sur un plateau que lui tendait Loschek et remplit deux verres.

— Mon cher Szeps, j’ai une heure de récréation après la plus ennuyeuse des matinées. Je vous la consacre. Mais, pour l’amour de Dieu, pas d’affaires. J’en ai assez. Causons librement de toutes choses, à bâtons rompus.

Une conversation s’engagea sur le ton le plus simple ; pas un mot chez Rodolphe, pas un accent pour faire sentir à son interlocuteur la distance qui les séparait. Manifestement le prince était, non pas dans un jour, car les jours étaient longs et son humeur changeante, mais dans une heure de détente, dans une atmosphère de confiance dont il jouissait pleinement. Des sujets politiques furent effleurés, mais non traités. Szeps s’inquiéta lorsqu’il apprit que les nouvelles particulières de la Hofburg au sujet de la santé de l’empereur Frédéric III d’Allemagne étaient mauvaises et qu’on ne pouvait espérer une guérison.

— Ce sera un désastre pour la cause libérale, Monseigneur. Tous les amis de la liberté se réjouissaient à l’idée de voir cet homme noble sur le trône d’Allemagne et V. A. sur celui des Habsbourg.

Rodolphe eut un geste indifférent.

— Voilà ce que mes meilleurs amis ne devraient pas me souhaiter, Szeps… Quant aux Allemands, ils auront un maître, mon cher cousin Guillaume. Si celui-là n’amène pas la ruine de la dynastie des Hohenzollern, il faudra croire qu’il y a un Dieu qui protège les rois et les fous.

Szeps leva les bras au ciel dans un geste de désespoir. Il verrait à Vienne les hommes contre lesquels il luttait depuis tant d’années prendre une force nouvelle à la disparition de l’empereur libéral d’Allemagne. Comme ceux de sa race, il excellait à peser les impondérables, à mesurer le jeu subtil des influences. Il regarda le prince en face de lui. Il lut sur sa figure les traces visibles de la fatigue. Le teint plus pâle, les yeux creusés l’alarmèrent. Ah ! si celui-là venait à leur manquer ! Il traduisit la suite cachée de ses pensées par une question inattendue, qui ne rimait à rien ou trop visiblement aux nouvelles que Rodolphe venait de donner :

— Est-ce que Votre Altesse se porte bien ?

Cela d’un ton si troublé que le prince impérial ne put s’empêcher d’éclater de rire.

— Beaucoup mieux que notre pauvre Frédéric, dit-il en prenant encore un verre de porto. J’ai l’air fatigué aujourd’hui. Cela est naturel, je suis fatigué. Et comment ne le serais-je pas ? J’ai soupé chez Sacher avec Philippe de Cobourg et Hoyos jusqu’à trois heures du matin. Il y avait de jolies filles, Szeps, et le tokay était excellent. Mais à 7 h.½ ce bourreau de Loschek me tirait hors du lit. Et je ne suis pas sorti ce matin. J’ai fait une besogne de gratte-papier. Seul le grand air me remettra. Aussi j’irai aux courses cet après-midi.

— Ah, Monseigneur, Monseigneur, quels soucis vous me donnez ! dit Szeps en se penchant vers lui.

Il avait l’air d’une vieille bonne qui morigène un enfant adoré.

À ce moment, la porte du salon s’ouvrit doucement et Loschek entra, un plateau d’argent à la main. Il vint jusqu’à son maître et lui tendit le plateau sur lequel il y avait une lettre. Rodolphe en reconnut l’écriture, – celle de sa femme. Cela suffit à changer son humeur.

— Tu sais bien, Loschek, que je ne veux pas qu’on me dérange quand je suis ici, dit-il sur un ton rude.

Loschek rentra la tête dans ses épaules.

— La princesse a ordonné que ce mot fût porté tout de suite. J’ai eu peur qu’elle ne vînt elle-même.

Rodolphe prit la lettre, s’excusa auprès de Szeps et la lut. Il la jeta sur un meuble et dit seulement :

— Il n’y a pas de réponse. Dis à la princesse que je la verrai à 1 h.½ avant d’aller déjeuner chez l’empereur.

Il parlait sur un ton sec. Szeps s’étonnait de la transformation qui venait de se faire chez le prince. Il s’était redressé, sa figure se contractait, ses yeux brillaient et leur expression était dure. Manifestement il ne faisait aucun effort pour se contenir et, en effet, ne se contint pas. Devant le journaliste stupéfait, il se laissa emporter par la colère.

— Est-ce une vie ? dit-il. Il n’y a pas une pièce dans ce palais où je puisse avoir la paix, pas un coin où je sois assuré d’être seul une heure. Ma femme – qu’elle aille au diable !… – ne me laisse pas souffler !

C’était la première fois qu’il parlait ainsi de la princesse devant Szeps. La pire obligation du métier de prince est peut-être de dissimuler toujours. Une contrainte perpétuelle accable. Il faut calculer jusque dans la fureur et mesurer ses emportements. Rodolphe comprit en un clin d’œil qu’il n’avait pas à se retenir devant Szeps. Il était sûr de sa discrétion éprouvée sur un autre terrain. En outre le journaliste n’était pas en contact avec le monde de la Hofburg. Rien de ce qu’il entendrait ne retentirait dans les cercles aristocratiques. Aussi le prince se détendit avec la joie d’un homme qui s’est longtemps contenu et qui, soudainement, éclate.

Szeps devant cette colère étalée ne savait quelle attitude prendre. Hors du domaine des idées, il était timide. Il n’avait pas demandé ces confidences, il ne savait qu’en faire. Le prince, revenu au sang-froid, lui en voudrait d’avoir écouté ces confessions sur sa vie privée. Leur amitié si précieuse, si utile, en souffrirait. Mais, quelle que fût la gêne de Szeps, il n’avait pour l’instant qu’à se taire. Il se replia sur lui-même, de plus en plus petit dans un coin du canapé.

Le prince parlait des scènes dont sa femme jalouse l’accablait.

— Cela finira par un scandale, nous ne l’éviterons pas…

Il se promenait de long en large, fébrilement.

— Un scandale ! répéta Szeps terrifié.

— Mais oui, un scandale. Elle ne s’arrêtera pas à moins. Dans cette lettre encore, elle menace de me quitter et de retourner à Bruxelles.

— Mais c’est impossible, dit Szeps avec force. Monseigneur, c’est impossible !… Dans votre position…

Ces derniers mots eurent un effet inattendu sur le prince. Il s’arrêta, une lueur de gaîté passa sur son visage.

— Ah ! cela, c’est drôle, mon cher Szeps, voilà que vous employez exactement les mêmes mots que le père supérieur des jésuites.

— Le père supérieur des jésuites, dit Szeps interloqué, je vous avoue, Monseigneur, que je ne comprends pas…

— Il était ici hier, dit Rodolphe, conscient de l’effet que ces paroles allaient produire et regardant son interlocuteur avec malice.

Szeps restait atterré. Le prince poursuivit :

— Il venait, me parler de ce sujet même, à l’instigation de ma femme sans doute. Je n’aurai plus la paix, si les jésuites s’en mêlent. Ils veulent que je donne un héritier à la Couronne.

— Avec raison, interrompit Szeps, avec raison, Monseigneur.

— Et, continua le prince, le révérend père voulait tâter le terrain pour savoir si quelqu’un, à la place de ma femme, avait pris de l’influence ici. Je connais ces messieurs : s’il devait y avoir une favorite en titre, je ne la tiendrais que de leurs mains.

Szeps n’en put supporter davantage. Il bondit.

— Monseigneur, cria-t-il, attention, attention, je vous en supplie. Ce sont les gens les plus dangereux du monde. Ils travaillent, comme ils disent, ad majorem Dei gloriam ; alors, ils se permettent beaucoup… Ce serait une chose funeste, abominable… (il cherchait ses mots) impossible…

Cette fois-ci le prince rit franchement. Il mit la main sur l’épaule du journaliste :

— Ne vous inquiétez pas, mon petit Szeps, ces messieurs ne me tiennent pas encore… (Il s’arrêta un instant.) Mais il y a une place à prendre, c’est vrai… une place à prendre… Songez-y, Szeps, la chose peut avoir de l’importance.

Il y eut un silence. De nouveau l’expression du prince changea. Il allait lentement à travers la chambre, la tête baissée.

Soudain, il vint à Szeps, s’assit à côté de lui, lui offrit un verre de porto, et le regardant bien en face, continua d’une voix un peu sourde :

— Puisque nous parlons aujourd’hui de sujets défendus, mon cher Szeps, avez-vous jamais réfléchi à ce que peut être la vie privée d’un homme comme moi ? Le plus pauvre bougre a le droit de choisir sa femme. « Il faut que chaque Jeannot trouve sa Jeannette », dit Voltaire. Mais pour nous autres, princes, la raison d’état décide… Et si je n’ai pas trouvé ma Jeannette ?… Tant pis, je suis bouclé jusqu’à la fin. Vous me direz que je puis avoir des distractions au dehors et qu’elles ne manquent pas. Parbleu, je le sais bien. Mais quand on a une femme querelleuse, ce n’est pas la distraction que l’on cherche hors de chez soi, c’est l’oubli… C’est un peu plus grave. Les femmes…, c’est tout de même curieux, Szeps, que les femmes arrivent là entre vous et moi qui n’avons jamais parlé que de politique. Mais avec ces gaillardes-là, il faut s’attendre à tout. Où ne se risquent-elles pas ?…

Il se mit à rire d’une façon un peu étrange qui inquiéta Szeps.

— Je suis le prince impérial… et jeune encore, et assez mal marié, chacun le sait… Vous imaginez ce que cela peut déchaîner… disons de curiosité chez les femmes. Oui, elles ont envie de me voir de plus près, de tenter leur chance. Eh ! il y a un rôle à jouer ! Intrigue et amour (Cabale und Liebe), beau programme féminin… Qui ne voudrait s’y essayer, jeune fille ou femme, oui, jeunes filles aussi. Pourquoi pas ?… Qui ne désire exercer une influence ? Qui n’a quelque chose à demander ? Songez, Szeps, au nombre de gens qui ont tout à gagner à amener une jolie fille ici, dans cette pièce même où nous sommes. Songez aux propos à double entente, ou tout simplement aux propositions cyniques que je reçois… Mon père est âgé déjà. On spécule sur ma prochaine accession au pouvoir. Il faut prendre ses positions à l’avance… Mettre la main sur le prince impérial, quelle affaire !… Qui la refuserait ?

Le prince se tut et regarda au loin, comme s’il avait oublié la présence de Szeps. Sa figure jusqu’alors belle et douloureuse prit une expression cynique que le journaliste ne lui connaissait pas et qui l’effraya.

— Qui la refuserait ? reprit-il, comme se parlant à lui-même. Pas même vous, Szeps, qui êtes l’honnêteté même… Vous avez une fille, je crois, je vous la demanderais, me l’amèneriez-vous ?

— Mais, Monseigneur, s’écria Szeps bouleversé.

— Quel âge a-t-elle ? dit le prince impitoyablement.

— Ma Rachel a quinze ans, répondit le journaliste perdant la tête devant le tour imprévu qu’avait pris la conversation.

— Quinze ans ! l’âge de Juliette… Il est vrai que le Roméo a la trentaine. Qu’importe ? il régnera peut-être demain. Voilà ce qui compte ! Voilà ce qu’il ne faut pas oublier ! Vous me tiendriez de deux manières, par les idées… et d’une autre façon aussi…

Le pauvre Szeps, au désespoir de voir l’homme sur qui il fondait tant d’espérances se montrer dans une lumière si crue, se cachait la tête entre les mains. Mais le prince s’amusant à ce jeu cruel poursuivit :

— Pensez-y, Szeps, il y a d’illustres précédents dans l’histoire de votre peuple. Souvenez-vous de Mardochée offrant sa nièce Esther au Roi des Rois, Assuérus. Quel oncle prévoyant quel grand politique !

Szeps aux trois quarts anéanti eut enfin le courage d’intervenir.

— Monseigneur, Monseigneur, je vous en prie, arrêtez-vous… je ne puis vous laisser… je ne prévoyais pas… Sans doute, j’ai pensé souvent à l’isolement où vous vivez et, comme je m’honore d’être votre ami, je m’en suis affligé. Comme je regrette que votre rang si élevé vous empêche de fréquenter nos milieux… Oui, il y a là des femmes d’une grande culture, dévouées aux idées les plus généreuses, de nobles caractères… Vous y trouveriez une amie sûre qui vous soutiendrait aux heures difficiles dans votre tâche ardue… Mais ma Rachel est trop jeune ; elle va à l’école ; ses traits ne sont pas encore formés. À cause de ses études, et parce qu’elle a les yeux un peu faibles, elle porte des lunettes…

À ce mot inattendu, le prince éclata de rire.

— Des lunettes ! voilà qui sauve la jeune Rachel. Ah, ah, ah !…

Il riait nerveusement et ce rire faisait mal aux nerfs sensibles de Szeps. Szeps se recroquevillait sur le divan. Que n’eût-il donné pour être à cette heure au Neues Wiener Tagblatt ? Comme il regrettait les longues, passionnantes et pourtant si paisibles discussions politiques qu’il avait eues avec le prince impérial. Voilà qu’il était jeté sur une mer orageuse où il ne pouvait gouverner son frêle esquif. Il était là, attendant la prochaine bourrasque. Pour se donner une contenance, il essuya les verres de son lorgnon.

Le prince, cependant, se calmait. Il se promenait encore machinalement de long en large, mais sa figure s’était détendue. Finalement, il vint s’asseoir en face de Szeps et c’est d’une voix assez triste qu’il s’adressa de nouveau à lui avec cette franchise qui lui donnait tant de charme.

— Je vous demande pardon, Szeps. Au vrai, je suis dégoûté de la vie que je mène. Croyez-vous que je sois fait pour la débauche ? Pas du tout, je la subis, comme une maladie, une maladie incurable, hélas ! Elle se repaît et se fortifie d’espoirs déçus, de renoncements quotidiens, du désir impérieux d’oublier, de la détresse où l’on tombe à voir ce qu’il y avait peut-être de bon et de noble en soi disparaître englouti peu à peu dans un flot d’amertumes quotidiennes. Il y a en moi un désir qui ne peut se satisfaire de fraîcheur et de pureté. J’apparais cynique, c’est l’envers de la sentimentalité qui ne veut pas mourir dans mon cœur. Il y a toujours là ce qu’on appelle naïvement la petite fleur bleue ; elle se nourrit d’idéal et de rêve. Eh bien, Szeps, elle a la vie dure, je vous en réponds. Elle se plaint et proteste à sa manière. J’aimerais bien étouffer cette voix importune, je n’y arrive pas… Elle entretient des illusions absurdes, elle me parle d’un bonheur qui n’est pas fait pour moi. Bah ! je finirai bien par la tuer… Je vous donne rendez-vous dans un an.

Il parlait sur un ton dont l’ironie ne cachait pas la sincérité. Szeps maintenant s’attendrissait. Quel homme était ce prince impérial ! Quelle nature généreuse et noble ! Voilà que de nouveaux liens se formaient entre eux. Comment ne pas le chérir ?

 

À ce moment, la porte du salon s’entr’ouvrit et Loschek apparut. Le prince sursauta.

— J’allais oublier un déjeuner officiel. Heureusement cet animal, dit-il amicalement en montrant le vieux serviteur, me rappelle à mon devoir. Szeps, ne m’en veuillez pas de l’heure tourmentée que je vous ai fait passer. Nous réparerons cela la prochaine fois.

Déjà, il se hâtait vers le salon où sa femme, la princesse Stéphanie, l’attendait à 1 h.½. Le prince désireux d’éviter un tête à tête avec l’irascible princesse pendant le long parcours de ses appartements à ceux de l’empereur l’avait malicieusement convoquée à l’instant même où le jeune aide de camp dont il connaissait la ponctualité venait le prendre dans le salon de réception.

IV

12 AVRIL 1888

Le déjeuner terminé, une voiture de la cour amena le prince impérial et ses deux hôtes prussiens au champ de courses du Prater.

Toute la société y était réunie. Chacun se connaissait dans ce monde très fermé et qui ne se renouvelait guère. On y entrait difficilement. Lorsqu’on y était parvenu, on était ravi d’y trouver un naturel parfait, de la simplicité et ce charme viennois, commun à toutes les classes de la population, fait de joie de vivre, d’insouciance, d’affabilité, d’inconstance aussi. Dans les opérettes qui ont porté l’humeur de Vienne à travers le monde entier, tout se passe sur un rythme de valse qui touche le cœur et le caresse sans y pénétrer ; au troisième acte, il y a traditionnellement un moment dramatique : les amants se brouillent, vont se tuer, ou se quitter, ce qui est pire. Mais au milieu de cette grande querelle passent les accents non oubliés de la valse, ils deviennent plus pressants, finalement ils triomphent et les amoureux tombent dans les bras l’un de l’autre. Cette même valse, parfois plus gaie, parfois plus triste, donne à la vie viennoise son accent et sa cadence.

Il n’y a que deux villes qui sachent habiller la femme, Paris et Vienne. Vienne, ce jour-là, justifiait sa réputation et montrait toutes ses élégances. Amples robes aux larges manches, taffetas, soies, velours, fourrures, chapeaux fleuris, empanachés de plumes d’autruche ou d’aigrette, étaient portés par les femmes les plus belles de ce vaste et divers empire, Viennoises blondes et rieuses, aristocratiques Bohémiennes, brunes Hongroises aux yeux en amandes, Polonaises souples au regard profond, Croates et Slovènes nées sous un ciel méridional. Les cercles de la finance, des affaires et du théâtre se mêlaient au monde de la cour avec cette aisance qui efface les angles et rend la vie de relation facile. Les jeunes filles elles-mêmes venaient aux courses ; leur fraîcheur, leur éclat n’en étaient pas le moindre charme.

Personne ne jouissait plus du plaisir de se trouver dans une si agréable compagnie qu’une toute jeune fille qui sortait pour la première fois en public. Elle n’avait que seize ans. Sa mère, la baronne Vetsera, née Baltazzi, famille levantine et riche, avait épousé un fonctionnaire hongrois de petite noblesse qui faisait carrière dans la diplomatie. Elle s’était installée à Vienne, avait acheté un palais à la Salezianergasse et, bien qu’elle ne fût pas admise à la cour, – les seize quartiers manquaient, – elle voyait la meilleure société de la capitale, à l’exception peut-être de deux ou trois familles très exclusives. L’empereur et l’impératrice la connaissaient et, à l’occasion, lui adressaient quelques paroles aimables. La baronne Vetsera avait été une jolie femme. Avec la quarantaine l’embonpoint était venu, un embonpoint excessif comme il arrive aux femmes de l’Orient. Elle gardait de beaux yeux gris qui retenaient encore le regard. Elle conservait aussi la parfaite amabilité qui lui avait gagné tant d’amis. Elle était riche, elle recevait à ravir ; aussi le palais de la Salezianergasse était-il une des maisons les plus recherchées de Vienne. Ses quatre frères étaient mêlés au monde élégant des courses et des chasses.

La baronne Vetsera avait deux fils et deux filles, Hanna et Marie. Hanna était sans beauté ; la seconde, Marie, au moment où commence ce récit, était la beauté même, mais une beauté toute enfantine encore. Elle était de taille moyenne, bien faite, souple, les pieds et les mains ravissants ; elle avait des cheveux noirs, fins, abondants et, brune qu’elle était, un teint clair comme l’aurore, inattendu sous la masse sombre des cheveux. Autre surprise, ses yeux grands sous des sourcils noirs étaient d’un bleu pervenche, parfois rieurs, mais plus souvent d’un sérieux qui étonnait chez une si jeune fille. Le nez était plutôt court ; la bouche petite aux lèvres charnues s’ouvrait sur les dents les plus éblouissantes qui fussent. Marie avait enfin le plus précieux des dons, celui sans lequel tous les autres sont de peu de prix, la grâce qui appelle le désir des dieux et des hommes.

À sa sortie du couvent, elle avait passé l’hiver en Égypte avec sa famille. À Vienne depuis un mois seulement, elle n’était pas sortie, mais la présence de cette enfant dans le salon de sa mère avait frappé d’admiration les familiers qui fréquentaient la Salezianergasse. Marie s’amusait des compliments qu’on lui adressait et n’en concevait aucune vanité. Comme les jeunes filles de son temps, elle était élevée strictement. En fait, sa mère ne la quittait pas.

Aux courses du Prater, ces dames retrouvèrent beaucoup d’amis. Où qu’elles allassent, elles étaient sûres d’être entourées. Un jeune Portugais de race royale, Don Miguel de Bragance, qui habitait Vienne vint à Marie, plaisanta avec elle et lui offrit de mettre vingt florins sur un cheval dans la seconde course qui allait commencer.

Comme ils causaient, il y eut un léger brouhaha. Le prince impérial et les princes prussiens entraient dans la loge qui leur était réservée. Ces grands personnages excitèrent, comme de juste, l’intérêt ou la curiosité des habitués du pesage. Ces légers mouvements du public échappèrent à Marie qu’accaparait Miguel de Bragance. Derrière elle, sa mère et sa sœur regardaient les princes. Des saluts s’échangeaient entre le public et la loge impériale. Miguel de Bragance quitta Marie pour courir donner de l’argent à un bookmaker ; un remous dans la foule la sépara des siens. Elle resta isolée à quelques pas du pavillon central. Comme elle levait la tête, elle aperçut au centre de la loge un homme jeune, en uniforme de général de cavalerie, des décorations sur la poitrine. Sa façon de se tenir, le port de la tête, l’ovale du visage, quelque chose dans le dessin du nez et de la bouche, la frappèrent. Elle restait à le regarder. « Mais c’est le prince impérial, se dit-elle tout à coup, ce ne peut être que lui ! » Elle hésitait à le reconnaître tant il apparaissait plus séduisant que sur ses portraits. À cet instant, il tourna la tête vers elle et, par hasard, ses yeux rencontrèrent le frais visage de la jeune fille. Ils s’y arrêtèrent un moment, comme saisis d’admiration devant le ravissant tableau de cette beauté inconnue. Marie sentit le sol se dérober sous ses pieds ; elle rougissait, elle aurait voulu disparaître dans la foule, pourtant elle ne pouvait se détourner de ces yeux qui appelaient et retenaient les siens.

Une voix près d’elle la sauva.

— Baronne, je vous avais perdue.

C’était Miguel de Bragance qui revenait. Ce n’était pas un homme très fin. Il ne vit même pas l’émoi de la jeune fille et lui donna ainsi le temps de se remettre. La baronne Vetsera avec un groupe d’amis rejoignait sa fille au même moment. Comment se passa la fin de l’après-midi ? Marie aurait été bien en peine de le dire. Elle suivait machinalement sa mère et sa sœur, échangeait des propos insignifiants avec les gens qu’elle connaissait, répondait dans le vide, souriait sans raison.

Plus tard seulement, comme la réunion approchait de sa fin et qu’elle se trouvait un peu éloignée de la loge impériale, elle osa la regarder. À sa grande surprise, elle vit que le prince impérial était tourné de son côté et qu’il semblait chercher quelqu’un dans la foule. Elle eut soudain le sentiment que c’était elle qu’il voulait revoir. Un flot de joie l’envahit ; elle rougit encore. À ce moment le prince se pencha vers un officier dans la loge et, sans la quitter des yeux, échangea quelques mots avec lui. L’officier à son tour se tourna vers le groupe que formaient les dames Vetsera, puis répondit à la question du prince.

La scène était si claire que Marie ne put s’y méprendre.

Lorsqu’elle rentra chez elle, elle s’enferma dans sa chambre, se déclara souffrante pour ne pas assister au dîner. Elle voulait rester seule. Son âme débordait de bonheur.

V

UN CŒUR DE JEUNE FILLE

Marie pensait au prince impérial. Elle n’avait pas rencontré d’homme mieux fait pour être un héros. Elle voyait rassemblés en lui tous les traits dont, au cours de ses lectures et de ses rêveries, elle avait paré l’être idéal qu’elle imaginait. Les qualités les plus contradictoires s’harmonisaient en lui ; il était beau, il était intelligent ; courageux et lettré ; chevaleresque et réfléchi ; un modèle d’aisance et d’affabilité dans le monde, aimant le vin, la musique, les femmes, il n’hésitait pas à passer quinze jours dans les bois en compagnie de gardes-chasse. Il s’occupait avec zèle des affaires les plus ardues. Il était prince enfin, le premier personnage de l’État après l’empereur. Toutes ses vertus en prenaient plus de prix, car il aurait pu mener une vie oisive et scandaleuse comme tant d’archiducs.

Marie se formait ainsi une ravissante image de son héros. Où trouver un prince tel que lui ? Comme les hommes qui venaient chez sa mère lui étaient inférieurs ! Pourtant ils appartenaient à la meilleure, à la plus brillante société de Vienne.

Pour compléter l’image qu’elle s’en faisait, Marie se mit à interroger les gens autour d’elle. La chronique, à ce moment plus qu’à aucun autre, s’occupait de Rodolphe. Il n’était pas de salon où l’on n’en parlât, pas de jour qui n’apportât une anecdote nouvelle, vraie ou fausse, sur son compte. De tout ce qui se disait ainsi au hasard des conversations, Marie prenait exactement ce qui lui était nécessaire pour embellir le portrait de l’homme qui était devenu son idole. Le reste, les traits calomnieux ou bas, semblait ne pas arriver jusqu’à elle. Ainsi les tendres racines d’un arbrisseau savent-elles dans le terrain où elles cherchent leur nourriture attirer et absorber les seuls sucs qui leur soient bienfaisants et par lesquels l’arbre va se développer et grandir.

Marie était adroite dans l’art de poser des questions. Elle le faisait avec beaucoup de prudence, car elle voulait que personne ne pénétrât en elle. Pourtant qu’avait-elle à cacher ? Rien encore. Elle aurait ri si on lui avait dit qu’elle commençait à aimer le prince impérial. Il l’intéressait, il était un héros. Cela, et rien de plus. Mais comme il était agréable de rêver à lui ! Elle y passait les heures les plus douces de sa journée. Elle ne voyait pas que le désir qu’elle avait de garder secrets des sentiments qui lui paraissaient si simples, si avouables, était la preuve qu’ils n’étaient pas exactement ce qu’elle pensait.

Elle s’informait des déplacements de Rodolphe. Hélas ! son père l’envoyait sans cesse aux quatre coins de l’empire. Un jour, c’était à Buda-Pesth où il passait une demi-semaine. À peine de retour il partait pour Prague. Des affaires militaires l’appelaient à Lemberg ou en Bukovine ; des chasses s’organisaient pour lui en Bohème ou dans le Tyrol. On n’avait pas le temps de le suivre à travers l’espace. Parfois on apprenait qu’il était reparti de Vienne sans avoir su qu’il y fût rentré. Parfois enfin ses déplacements étaient tenus secrets, même aux intimes. Les journaux disaient un jour que S. A. I. et R. était revenue à Vienne après une courte absence. En fait, il n’était jamais là.

Ces questions de Marie n’étaient pas désintéressées. Si elle tenait à savoir quand le prince était à Vienne, c’est qu’elle espérait l’apercevoir, soit aux courses, soit au Prater, soit au théâtre. Lorsqu’il était à la Hofburg, elle multipliait les sorties. Que de ruses elle déployait pour apprendre par ses oncles ou par Miguel de Bragance les heures où elle avait le plus de chances de le rencontrer au Prater ! La baronne Vetsera qui était bonne femme s’étonnait alors de voir sa fille Marie ne pas rester en place. Il fallait aller au bois chaque jour, à l’Opéra deux ou trois fois par semaine, mais le succès qu’avait partout Marie était doux à son cœur de mère.

Parfois Marie se moquait d’elle-même lorsqu’elle voyait à quel point elle s’occupait de Rodolphe. La première chose qu’elle lisait dans les journaux était les brèves lignes consacrées aux faits et gestes de la famille impériale. Elle détestait les séjours à Buda-Pesth qui emmenaient de Vienne la cour pour plus d’une semaine parfois, et Rodolphe avec sa femme. La femme de Rodolphe ! Elle ne l’aimait pas. Elle savait, comme tout Vienne, que le ménage du prince n’était pas des meilleurs. À qui en était la faute ? À Stéphanie, à cette grande Belge, laide et sans finesse. Comment, elle avait la chance inouïe d’être l’épouse de l’homme le plus séduisant de l’empire et elle ne savait pas le rendre heureux ! Marie s’imaginait dans une place si précieuse. Que de soins n’eût elle pas pris d’un tel époux, que de tendresse autour de lui ! Si, la nuit, elle se laissait aller à ses rêves, elle ne trouvait pas le sommeil. Rodolphe (elle ne l’appelait qu’ainsi) était près d’elle, elle lui parlait, elle le caressait…

Un soir, à l’Opéra où Marie était avec sa mère et des amis à causer dans le couloir du premier étage, le prince et la princesse arrivèrent droit sur elles. Ces dames n’eurent que le temps de se ranger. Rodolphe passa à côté de Marie à l’effleurer. À cet instant, comme la princesse lui posait une question, il s’était tourné vers elle pour lui répondre. Il ne vit donc pas Marie. L’avait-il aperçue de loin ? Plus tard elle se posa cette question. Mais, sur le moment, elle eut la surprise de constater que son cœur se serrait douloureusement à la vue inattendue de ce couple. Elle avait souvent entendu parler de Rodolphe comme homme marié. Elle ne l’avait jamais rencontré avec sa femme. Ce qui n’était qu’une idée à laquelle on attache plus ou moins d’intérêt devenait une réalité concrète. Il y avait là un fait nouveau… et pénible.

Ce jour-là, bien que son héros fût dans la salle, elle eut une triste soirée.

Pendant quelque temps Marie se satisfit à penser au prince impérial et à le parer de toutes les grâces. Presqu’aussitôt elle se demanda quelle impression elle avait faite sur lui. Elle ne pouvait douter qu’il ne l’eût remarquée aux courses, et peut-être admirée. Mais un doute surgit. « Il m’a regardée, c’est vrai, se dit-elle, mais c’est parce qu’il me voyait pour la première fois. Je lui étais inconnue, alors qu’il connaît tout Vienne. Ce mouvement vers moi, ce n’était pas de l’admiration, c’était de la curiosité. Je suis si jeune. Comment s’intéresserait-il à moi ? »

À d’autres moments, elle admettait qu’il l’eût trouvée jolie. « Il faut croire que je suis jolie et que je plais, se disait-elle puisque tous les hommes dans le salon de maman me le répètent. Mais, hélas ! il y a tant d’autres femmes plus belles que moi qui ont le bonheur inappréciable de pouvoir l’approcher, de causer avec lui. Il en voit chaque jour. Il est blasé, il m’a oubliée déjà. La première fois que nous nous rencontrerons, il ne me reconnaîtra pas. »

Elle se désolait ainsi. Elle ne savait pas que ces doutes, ces inquiétudes, sont les premières nourritures du jeune amour et que des liens se formaient peu à peu dont la force bientôt révélée allait la surprendre.

Elle passa ainsi près d’un mois. Le prince voyageait ou, s’il était à Vienne, elle ne l’apercevait pas. Enfin au début de mai on apprit qu’il y aurait une soirée de gala au Burgtheater en l’honneur du plus grand tragédien d’Allemagne. Tout Vienne y serait, le prince impérial assisterait à la représentation. Ce n’était pas un soir d’abonnement. Marie n’eut pas de cesse qu’elle n’eût fait retenir des places par sa mère. Hamlet était au programme.

— C’est une lugubre et longue histoire, dit la baronne Vetsera à sa fille. Es-tu bien sûre que tu tiennes à l’entendre ? Je m’ennuierai à périr.

Mais on ne résistait pas à Marie et les Vetsera eurent leur loge.

Le soir venu, Marie passa beaucoup de temps à sa toilette. Après mûre réflexion, elle se décida pour une robe toute simple de mousseline blanche qui lui allait à ravir. La loge qu’elle avait choisie n’était pas très éloignée de celle l’empereur. Le prince impérial et la princesse firent leur entrée avec un peu de retard alors que le théâtre et la scène étaient plongés dans l’obscurité et qu’Hamlet invoquait le spectre de son père sur la terrasse d’Elseneur. Au début du premier entr’acte, il y eut des allées et venues dans la loge impériale. Marie s’arrangeait pour la regarder presque constamment sans trop en avoir l’air. Soudain le prince impérial qui était debout et qu’elle n’avait vu que de dos se tourna et, tout de suite, sans la chercher, comme s’il savait d’avance où elle était, posa son regard sur elle. Ce regard était un message ; il disait l’admiration, et aussi le plaisir de retrouver quelqu’un que l’on est heureux de voir. Oui, ce regard disait tout cela, et pour qu’on ne s’y trompât pas, il fut accompagné d’une esquisse de sourire, vite disparue.

C’en fut trop pour Marie, elle se sentit rougir si fort qu’elle se leva, et, pleine de confusion, son mouchoir aux lèvres comme si elle étouffait un accès de toux, elle gagna le petit salon derrière la loge. Là, au milieu de sa joie, elle s’adressa les plus vifs reproches. « Il m’a reconnue, se disait-elle, il ne m’a pas oubliée ! Mais il me tiendra pour une petite pensionnaire qui ne sait que rougir. »

Plus tard dans la soirée, elle reprit courage. Mais les circonstances n’étaient pas aussi favorables. Elle avait dans la salle des amis, elle fut très entourée. D’autre part, le prince disparut de la loge impériale pour un temps assez long. Cependant sur la scène, Hamlet rudoyait Ophélie. Le cœur de Marie se serrait à suivre la triste aventure de cette fille éprise d’un prince. Mais bientôt ce fut Hamlet qui excita sa pitié. Elle découvrit que l’acteur qui le représentait et qui était célèbre pour sa beauté ressemblait au prince impérial. Désormais ce fut Rodolphe qu’elle vit sous les traits du prince de Danemark. « Il est malheureux, se disait-elle, et il n’a personne pour le consoler. » Impuissante à dominer son émotion, elle pleura sur le tragique destin d’Hamlet-Rodolphe.

Pendant le dernier entr’acte, son regard rencontra une fois encore celui de son héros. Sans qu’elle s’en rendît compte, les yeux de Marie étaient pleins de tendresse.

Elle vécut bien des jours sur le souvenir inoubliable de cette soirée. L’esquisse de sourire sur les lèvres du prince ouvrait le paradis. Ainsi quelque chose de plus subtil et de plus doux que des paroles était venu de lui à elle. Pouvait-on concevoir un bonheur aussi grand ? Le cœur débordant de joie, quelques jours passèrent sans qu’elle vît Rodolphe. Puis le temps se gâta. La baronne refusa d’aller au Bois. Déjà Marie s’impatientait. Et voilà que soudain, coup, sur coup, elle le rencontra deux fois de suite au Prater. Il était à cheval ; elle, en voiture avec sa mère et sa sœur. Il passa très lentement près d’elles. Mme Vetsera ne lui avait jamais été présentée, alors qu’elle connaissait l’empereur et l’impératrice. Aussi ne salua-t-il pas ces dames. Mais il regarda Marie avec la même admiration tendre qu’à l’Opéra. Elle se troubla et ne put s’empêcher de rougir. Sa confusion s’accrut à l’idée que sa mère allait s’en apercevoir et la questionnerait. Heureusement Mme Vetsera ne vit rien. Un peu plus tard, alors que ces dames revenaient le long de la grande allée et que Marie était à peine remise de son émoi, elles croisèrent une seconde fois le beau cavalier. De nouveau, il regarda la jeune fille qui rougit encore. Était-ce le hasard qui le ramenait devant elle ? Comment ne pas croire qu’il avait désiré la voir une fois de plus ?

Le lendemain la même scène recommença, Marie rayonnait de joie. Sa mère et sa sœur parlaient en termes flatteurs du prince. Elle put ainsi se joindre à leur conversation et ajouter, sans se livrer, aux éloges qu’elles lui décernaient.

Rentrée chez elle, Marie s’interrogea longuement. Pouvait-elle douter que cet homme aimable eût du plaisir à la voir ? Mais pourquoi rougissait-elle chaque fois qu’il la regardait ? Que penserait-il d’elle ? Elle l’admirait, il est vrai. Était-ce une raison pour perdre tout contrôle d’elle-même ? Car enfin, il n’y avait rien d’autre dans son cœur. Du moins le croyait-elle.

Il fallut un événement extérieur pour l’éclairer.

Depuis longtemps la baronne Vetsera avait décidé d’aller passer avec ses filles l’été en Angleterre. Ce n’était pas un projet nouveau. On en avait parlé souvent à la Salezianergasse. Mais voilà que la date approchait. Mme Vetsera qui avait beaucoup de relations à Londres voulait y être pour la saison, dans la seconde moitié de juin. Ensuite, elles iraient à la campagne chez divers amis. On arrivait à la fin de mai, la question de la date précise du départ se posa.

À ce moment, ce qui n’avait été jusqu’ici aux yeux de Marie qu’un vague projet, devint un fait avec lequel elle dut compter. Elle sentit qu’elle ne pourrait quitter Vienne. Et Vienne pour elle, c’était le prince impérial ; lui seul donnait de la valeur à sa vie. Ses journées se passaient à penser à lui, à se rappeler les moindres détails des heures où elle l’avait vu, à imaginer une prochaine rencontre, à en escompter les félicités. Il remplissait ses pensées. La douleur qu’elle éprouvait à l’idée de l’absence lui montra qu’il remplissait aussi son cœur.

Quand elle fit cette découverte, elle ne s’attrista pas. Pourtant les obstacles entre elle et celui qu’elle aimait paraissaient insurmontables. Et, eussent-ils disparu, que pouvait-elle attendre d’un homme destiné à monter sur le trône et qui était marié ? D’inutiles espoirs et des tourments certains. Du reste, l’étiquette étroite de la cour de Vienne était telle, qu’elle avait peu de chances de lui être jamais présentée. Cette enfant de seize ans savait tout cela. Mais elle ne voulut voir qu’une chose : elle aimait l’homme le plus digne d’être aimé qui fût au monde ; son seul bonheur – si grand qu’il ne se comparait à aucun autre – était de le rencontrer deux ou trois fois par mois, de l’admirer de loin, de sentir son regard passer sur elle. Elle ne demandait rien de plus. Alors pourquoi la priver de cette joie innocente ? Non, elle n’irait pas en Angleterre. Elle supplia sa mère de renoncer à ce voyage. Mme Vetsera ne trouva aucune raison de changer les plans d’un été agréable pour ce qu’elle considérait n’être qu’un simple caprice de sa fille. Marie fut au désespoir ; elle s’alarmait aussi à l’idée que le prince, ne la voyant plus, l’oublierait vite. Le lien qui l’attachait à elle était d’une extrême fragilité. Elle partie, il se romprait. Elle pensa que la seule manière de rester à Vienne était de tomber malade. Elle décida de ne pas manger. Cela lui fut facile. Le trouble où elle était lui enlevait l’appétit. Les malaises qu’elle ressentit furent une raison de plus pour décider Mme Vetsera à hâter leur départ. Marie avait manifestement besoin de changer d’air.

Marie n’avait alors qu’une confidente, sa vieille bonne, une paysanne hongroise de grand cœur qui l’avait élevée et nourrie. Dès les premiers jours où elle vit le prince impérial, elle se tut sur ses sentiments devant sa mère et devant sa sœur Hanna. Mais à sa bonne, elle parlait librement. Il n’y avait à cela, du reste, aucun mal, puisque tout était pur en elle. Elle disait, par exemple : « Tu sais, le prince impérial est beaucoup plus beau que sur ses portraits. » Ou bien, folle de joie, elle disait : « Aujourd’hui au Prater il m’a regardée. Il a parcouru deux fois l’allée, c’était pour me rencontrer encore, j’en suis sûre. » La vieille bonne, la voyant joyeuse et sans arrière-pensée, se réjouissait avec elle. Une autre fois, les choses allaient un peu plus loin. « Ses regards, nounou, étaient pleins de tendresse. » Nounou souriait en entendant celle qui à ses yeux n’était encore qu’une enfant s’amuser à de telles folies. La vieille bonne ne commença à s’inquiéter qu’au mois de juin lorsque Marie fut presque malade à l’idée de quitter Vienne. Du reste, Marie, dans l’excès de son malheur, ne cacha rien à sa nourrice.

— Je l’aime, nounou, je l’aime, et jamais je n’aimerai un autre homme que lui !

La nounou ouvrit tout grands ses yeux plissés. Elle prit la main enfiévrée de Marie.

— Mais tu es folle, ma petite fleur, une fille comme toi ne donne pas son cœur au prince impérial. Ces gens sont trop loin de nous. Ils ne nous connaissent pas. Qu’est-ce que tu attends de lui ?

— Je n’attends rien, dit Marie, je l’aime, et c’est tout. Je suis heureuse à le voir de loin et à sentir son regard sur moi. Je ne veux rien de plus, alors qu’on me laisse au moins cela !

La bonne soupira, mais n’ajouta pas un mot. Dans l’état d’exaltation où était Marie, pourquoi la contrarier ? L’été en Angleterre, la distraction du voyage suffiraient à la changer. Au retour, elle serait la première à rire de ses folies passées.

Quelques jours plus tard la famille Vetsera quittait Vienne.

DEUXIÈME PARTIE

I

UNE ÉTAPE DÉCISIVE

Le 26 Juillet, les Vetsera rentrèrent à Vienne. En Angleterre où Marie avait eu beaucoup de succès, elle s’était montrée moins gaie qu’à l’ordinaire. Sa mère la trouvait souvent taciturne et lui en fit l’observation. Mais elle était bien loin d’en deviner la cause. Marie, craignant peut-être qu’elles ne se moquassent d’elle, n’avait fait aucune confidence à sa mère et à sa sœur. « Ma fille, disait Mme Vetsera, viendra m’apprendre un jour qu’elle se marie. Telle est la jeunesse d’aujourd’hui. »

La beauté de Marie atteignait alors sa perfection. Elle était à ce moment exquis où les grâces de deux âges se mêlent. L’enfant et son sérieux est encore là, on l’aperçoit à une expression, à un geste hésitant, mais déjà le triomphe de la femme s’annonce. Le secret qu’elle cachait dans son cœur ajoutait du rêve et de la profondeur à son regard, donnait à son sourire un charme nouveau.

Lorsqu’on lui faisait compliment, elle ne cachait pas sa joie. « Je suis plus sûre de lui plaire », pensait-elle alors.

Pendant l’absence, l’image de Rodolphe ne s’était pas effacée. Au contraire, vu à distance, il paraissait, comme les très hautes montagnes, plus grand. Il était si vivant en elle qu’elle lui comparait tous les hommes qui lui faisaient la cour. Aucun n’approchait de ce héros. Comment ne pas l’adorer ? Elle avait déjà souffert par lui, pleuré, rougi de bonheur et de confusion. Lorsqu’elle retrouva sa vieille bonne et qu’elle put enfin causer de Rodolphe, elle lui dit : « Je l’aime plus encore qu’au printemps. » L’accent qu’elle mit dans ces simples mots fit impression sur la nounou qui hocha la tête doucement, mais ne répondit pas.

Le prince impérial était aux grandes manœuvres quand Marie arriva à Vienne. Pendant près de quinze jours, elle ne goûta que le mélancolique plaisir d’avoir de ses nouvelles par les journaux. Elle se désolait de n’être pas rentrée plus tôt. Il était alors à Laxenbourg et presque chaque jour dans la capitale.

Vienne, du reste, n’avait pas repris son entrain. La société était encore dans ses châteaux et dans ses chasses. Les dames Vetsera se trouvèrent assez isolées. Marie n’avait presque personne à qui parler de celui qu’elle aimait. Elle se promenait mélancoliquement avec sa mère et sa sœur dans les allées désertes du Prater, là où naguère passait le plus beau des cavaliers. Cette fois, certainement, il l’aurait oubliée. Plus de deux mois sans qu’il la vît ; il n’en fallait pas tant pour effacer une image qui ne pouvait être bien profondément gravée en lui.

C’est alors qu’elle entra en relations avec une personne qui allait jouer dans sa vie un rôle tragique.

Un matin, Mme Vetsera, sortie seule, revint en compagnie d’uni de ses amies qu’elle avait rencontrée par hasard. Cette dame fort élégante approchait de la quarantaine ; elle n’avait pas vu Marie depuis que celle-ci était de retour d’Égypte. La beauté de la jeune fille fit une grande impression sur elle. Le nom de cette dame en fit une plus grande encore sur Marie. La comtesse Larisch Wallersee était, en effet, la cousine germaine du prince impérial, fille du duc Louis de Bavière, frère aîné de l’impératrice, et d’une actrice qu’il avait épousée morganatiquement. Jeune fille, et dans les bonnes grâces de l’impératrice, elle avait beaucoup vécu avec la famille impériale. Depuis, pour des raisons assez mystérieuses, l’impératrice s’était détachée d’elle. Mais elle n’en était pas moins cousine de Rodolphe, sachant mille choses sur lui et sur sa vie privée, en possession de le voir où et comme elle voulait. Marie la regardait avec des yeux extasiés.

Pendant une partie du déjeuner on parla de Rodolphe qui allait rentrer à Vienne. Sa vie de ménage allait de mal en pis, à ce que disait la comtesse, laquelle avait l’esprit peu bienveillant. Mais si elle dit du mal de la princesse, elle n’en dit pas de son cousin. La comtesse qui se savait en froid avec l’impératrice et avec l’empereur n’avait plus que Rodolphe à qui s’accrocher dans la famille impériale. Aussi se gardait-elle de se laisser aller à son endroit à la malignité qui lui était naturelle. Elle l’exerça ce jour-là sur l’impératrice, sur l’empereur et sur Mme Schratt, mais sur Rodolphe, rien que de bienveillant. Cela, qui n’était point calculé pour faire impression sur Marie, lui fut peut-être fatal. Si elle avait entendu des choses basses ou calomnieuses sur son héros, elle se serait méfiée de la comtesse. Celle-ci, si aimable pour Rodolphe, apparut à la pauvre enfant comme la meilleure, la plus loyale des femmes et le cœur fermé de Marie se sentit prêt à s’ouvrir.

Le hasard voulut qu’après le déjeuner la comtesse et Marie se trouvassent seules un instant. L’occasion était bonne. Marie en profita pour parler de Rodolphe. Elle le fit, malgré elle, avec tant de chaleur qu’il ne fut pas difficile à la comtesse, chez laquelle vingt ans et plus de vie de cour avaient développé l’esprit de finesse, de pénétrer le secret de cette fille. Quelques questions posées adroitement et avec bonhomie suffirent. Marie était ravissante, il était difficile de ne pas avoir de la sympathie pour elle. La comtesse se laissa prendre par tant de charme. Elle eut vite fait de gagner la confiance de Marie qui n’avait que sa nourrice pour confidente et souffrait du silence auquel elle était contrainte. Et, comme c’était une femme qui savait se servir de tout, elle se dit qu’elle amuserait un instant son inamusable cousin en lui contant le grand amour qu’il avait fait naître dans le cœur de la plus jolie fille de Vienne. Si blasé qu’il fût, il n’y serait pas insensible.

Cependant Marie, lorsque la comtesse Larisch Wallersee la quitta, ne se tenait pas de joie. Grâce à cette nouvelle et chère amie, elle saurait toujours en temps utile l’arrivée de Rodolphe à Vienne, ses projets, son humeur.

Cela seul était déjà un bienfait inestimable… Mais à la vitesse de l’éclair sa pensée franchit une étape de plus : peut-être, un jour, pourrait-elle échanger un message avec lui ! La rapidité avec laquelle elle arriva à ce point la laissa essoufflée. Une fois les battements de son cœur calmés, elle examina à loisir l’endroit où elle se trouvait. La distance infinie qui la séparait de Rodolphe était soudain abolie. Il se rapprochait d’elle jusqu’à devenir presque tangible. Il quittait la planète lointaine où il était apparu pour entrer de plain pied dans le monde où elle respirait. La comtesse Larisch lui en avait ouvert la porte… Peut-être une fois les mettrait-elle en présence. Marie lui parlerait !… Tout cela tenait du miracle. Elle restait absorbée dans ces pensées enchanteresses, n’entendant pas le bavardage de sa mère et de sa sœur à côté d’elle… Elle s’aventura plus loin encore. Soudain, elle frissonna…

 

***  ***  ***

 

Le prince impérial était allé à Prague, absorbé comme à l’ordinaire par des conseils à présider, des audiences, des chasses, des réceptions et des fêtes plus fatigantes que tout le reste. Chaque soir, il fallait souper en compagnie de jolies femmes et boire jusque fort avant dans la nuit. C’est la vie qu’ont menée dans des pays et des siècles divers bien des héritiers présomptifs que la chronique de leur temps qualifiait de débauchés et qui n’en sont pas moins devenus de grands rois. Rodolphe, par moment, s’en accommodait à merveille. Il tenait tête aux meilleurs buveurs ; il faisait aux femmes la cour et ne trouvait pas beaucoup de cruelles. Il paraissait alors infatigable. Quelle que fût l’heure à laquelle il se couchât, il était prêt dès le matin pour les rendez-vous de sa tournée officielle.

Mais à d’autres jours, le dégoût lui montait aux lèvres à voir l’usage et l’abus qu’il faisait de lui-même. N’était-il pas en train de tuer peu à peu, heure par heure, ce qu’il y avait de précieux en lui ? Il discutait une fois avec un ami sur le suicide dont les anciens, à ses yeux, avaient fait un noble et légitime usage. « Comment en avoir peur ? dit-il, à la regarder de près ma vie est une suite ininterrompue de suicides. » – Au point de vue politique, l’idéal qui avait rempli son cœur de jeune homme s’effritait chaque jour. Au lieu de se passionner pour de grandes et nobles idées, il fallait se battre quotidiennement sur les questions les plus triviales avec des gens bornés ou malhonnêtes. Comment résister à la terrible usure de cette lutte ? Que faire ?… Fuir ?… Boire, qui est la même chose.

Sa vie de cœur ne lui apportait aucune consolation. Chez lui, mésentente et querelles. Au dehors, que donnait-il dans les liaisons brèves qui se succédaient au hasard des rencontres… Et toujours l’impression insupportable d’être pris dans un engrenage, l’emploi de chaque heure et la suite de toutes les heures étant fixées à l’avance, sans qu’aucune puissance humaine pût en altérer le cours aussi immuable que celui des astres. À certains jours, il n’essayait même pas de lutter contre les idées noires qui tourbillonnaient dans son cerveau. « Les ancêtres reviennent, disait-il mélancoliquement, je ne puis les envoyer au diable, c’est eux qui m’y mèneront ! » Il avait pour ces crises-là un remède qui opérait, la solitude et le contact de la nature. Ce qui restait de sain dans cet être compliqué et nerveux reprenait une vigueur nouvelle dès qu’il quittait les hommes pour le calme de la campagne.

À Prague, avant de rentrer à Vienne, il arrangea d’aller chasser dans une île du Danube supérieur. Il partit seul. La compagnie des garde-chasse lui suffisait. Il vécut pendant deux jours dans une hutte en bois, un garde lui faisant sa cuisine. Quelle paix ! Pas de police autour de lui, aucun espion, pas de courrier quotidien à dépouiller, nulle femme indiscrète et amoureuse ; amis, famille, empire, évanouis comme des ombres ! Mais, à leur place, les herbes folles, les taillis, les arbres, l’eau, plus loin les montagnes, la neige vierge, plus loin encore le ciel et les nuages. Être en accord avec les forces mystérieuses de la nature, celles qui font frissonner les feuilles du tremble au coucher du soleil, qui relèvent à l’aube les brins d’herbes inclinés par la nuit ! Une clochette bleue s’entr’ouvrait parmi l’herbe humide pour le saluer. Qu’étaient auprès de cette fleur délicate, couverte de rosée, les camélias et les azalées entassés dans les salons de sa mère ? Il entendait l’appel sourd qui monte du fond des bois, au milieu du jour quand la chaleur étend sa nappe sur les têtes rondes et pressées des pins. Parfois, à l’affût, il restait immobile le long d’un arbre. Bientôt il s’appuyait contre l’écorce fraîche. À ce contact, il oubliait le cerf attendu, hôte libre comme lui des forêts, il s’oubliait lui-même et s’incorporait à l’arbre, son frère, qu’il pressait dans ses bras et dont il sentait la sève sourdre lentement en lui…

 

***  ***  ***

 

Avec octobre, Vienne s’était repeuplée. La cour était à la Hofburg, les théâtres impériaux ouvraient, le restaurant Sacher, chaque soir, accueillait ses aristocratiques clients. C’était une maison fameuse et discrète, car, en outre de ses salles publiques, elle comptait quelques cabinets particuliers où les plus grands seigneurs de Vienne, les archiducs et Rodolphe lui-même venaient souvent finir la soirée. Dans cent tavernes on chantait après le théâtre les aimables valses viennoises, en buvant la bière légère de Pilsen ou un verre de vin blanc de Weidlinger.

Rodolphe, bien vite, rentra dans le cycle fatal de ses travaux et de ses plaisirs. Corvées et débauches étaient liées les unes aux autres comme les anneaux scellés d’une chaîne. Cette chaîne était lourde, il aspirait à s’en défaire. Mais il sentait qu’une nécessité inéluctable la lui imposait.

Il acceptait le travail, les corvées de la représentation et les minuties du service militaire ; tout cela servait, plus ou moins bien, une grande cause qui le dépassait. Mais il étouffait dans l’atmosphère orageuse de sa vie privée. La lutte continuelle, parfois sourde, parfois aigre, que menait sa femme lui était insupportable.

C’étaient des mots piquants, ou un silence lourd de menaces, ou des reproches amers, – jamais la paix.

Cet automne un petit incident l’exaspéra. Il avait été voir dans la soirée une jolie femme de la société polonaise, la comtesse Czewucka.

Il employait pour ces sorties qui devaient rester secrètes un cocher bien connu à Vienne, Bratfisch, homme discret et sûr qui lui était entièrement dévoué. Ce Bratfisch, joyeux compère, avait gagné une sorte de célébrité par ses talents de siffleur. Il n’était pas rare que ses clients de nuit le fissent venir dans le cabinet particulier où ils soupaient pour l’entendre siffler les airs populaires et les chansons à la mode. Ce soir-là, Bratfisch attendait donc à la porte du petit hôtel de la Waaggasse où habitait la belle comtesse Czewucka. Il se trouva que la princesse était ce même soir au théâtre. Le chemin le plus direct pour rentrer à la Hofburg passait par la Waaggasse. À la sortie du théâtre, le lan-dau qui l’avait conduite prit donc cette rue. À la porte du petit hô-tel de la comtesse Czewucka, elle vit la voiture de Bratfisch. Il y avait trop de gens à la cour qui avaient intérêt à brouiller le couple impérial pour que la princesse ignorât que son époux s’occupait à ce moment-là de la jolie Polonaise. On ne lui avait pas laissé ignorer non plus que Rodolphe employait souvent pour ses sorties amoureuses Bratfisch qu’elle connaissait comme tout Vienne. Elle se souvint que son mari avait refusé de l’accompagner au théâtre sous un prétexte qui lui avait semblé peu plausible. Mettant tout cela ensemble, elle eut aussitôt la conviction que Rodolphe était là, derrière les volets clos de cet hôtel.

Sans hésiter, elle fit arrêter sa voiture, descendit et s’adressant à Bratfisch lui ordonna de la ramener à la Hofburg. Le joyeux compère se trouva fort embarrassé. Comment ne pas obéir à un ordre de la princesse impériale ? Du reste, s’il refusait, le scandale n’irait-il pas plus loin ? Ne serait-elle pas capable de sonner la porte de l’hôtel ? En un clin d’œil, il eut pesé les difficultés de la position et, avec un aimable sourire, il répondit :

— Aux ordres de V. A. I.

La princesse donna l’ordre à son landau dont le cocher et le valet de pied portaient la livrée impériale d’attendre à la porte de l’hôtel et monta dans la voiture de Bratfisch. On imagine les commentaires de la valetaille à la Hofburg lorsqu’on vit descendre la princesse de cet équipage. Il ne se passa pas vingt-quatre heures sans que toute la cour ne fût informée de ce nouveau scandale. Il arriva jusqu’aux oreilles de l’empereur qui déplora la conduite de sa belle-fille. La devise de ceux que leur haute position met en vue est le mot de l’Évangile : « Malheur à celui par qui le scandale arrive. » Rodolphe acceptait les règles du jeu et observait pour sa vie privée le secret nécessaire. Mais comment ne pas blâmer une princesse qui rendait publics les dissentiments conjugaux et donnait à rire à la cour et à la ville ?

Rodolphe n’en ouvrit pas la bouche à sa femme. À quoi bon ? Il jugeait la situation entre eux irréparable. Son seul désir était de ne plus voir la princesse qu’officiellement et de garder les apparences. La faute de tact dont elle s’était rendue coupable l’irrita. On ne pouvait la pardonner à une personne de son rang.

Le bruit que fit cette petite histoire ne resta pas confiné dans les cercles de la cour. Elle se répandit dans la ville. La désunion du couple impérial était patente, et l’on s’agita partout où l’on sentait l’importance d’avoir près du prince une femme intelligente, adroite et sûre qui sût capter sa confiance et sur laquelle on eût prise. Cette question fut longuement débattue dans l’arrière-cabinet du Neues Wiener Tagblatt, entr’autres.

Il y eut vers ce moment une fête au Tegernsee. Rodolphe, en Bavière à ce moment, s’y rendit en compagnie de sa femme. Il y rencontra sa cousine, la comtesse Larisch Wallersee, pour la première fois depuis son retour. Il ne l’avait pas en particulière estime, mais il gardait avec elle des rapports amicaux, car elle lui témoignait un dévouement extrême, et savait-on si elle ne serait pas quelque jour utile ? La politique des cours est la même pour les grands et pour les petits : ne froisser personne et se préparer des appuis. Dans une construction un simple tenon est, à un moment donné, aussi nécessaire qu’une poutre.

Ce soir-là, Rodolphe était de brillante humeur, les vins qu’on avait servis à table et surtout le champagne lui avaient plu, les femmes étaient jolies, l’atmosphère agréable. La comtesse Larisch, avec l’adresse d’une femme rompue aux manèges de la cour et du monde, finit par l’isoler.

— Mon cher cousin, dit-elle, quelle carrière est la vôtre ! Vous ne vous contentez pas d’être l’espoir de la monarchie, il faut aussi que vous jouiez les don Juan. Mais vous avez tant de succès que vous devez être blasé. Pourtant, si cela vous amuse, je vous dirai une conquête que vous avez faite sans même vous en douter.

On avait tenu cent fois des propos pareils à Rodolphe et généralement ils s’étaient terminés par une offre assez brutale. Il ne s’étonna pas autrement à l’idée que sa cousine qui avait l’esprit d’intrigue et brûlait d’exercer une influence se fût, elle aussi, mise en quête.

— Où voulez-vous en venir, Marie ? demanda-t-il non sans brusquerie.

— Mon cher Rodolphe, ce que j’ai à vous dire est la chose la plus innocente du monde. C’est un conte bleu pour les enfants. Cela vous change, hein ! Une jolie fille s’est éprise de vous, rien qu’à vous voir. C’est flatteur. Vous auriez été votre aide de camp qu’elle vous aurait aimé tout autant, car c’est d’amour qu’il s’agit, mon cher, d’un amour véritable, Juliette…

— Et comment s’appelle votre amoureuse ?

La comtesse voulut se faire prier.

— Elle appartient à la société, mon cher cousin, et ce serait très indiscret…

— Allons, Marie, vous brûlez de le dire et vous n’êtes venue que pour cela, interrompit le prince gaiement.

— Vous voilà despotique à votre ordinaire, dit la comtesse. Il faut toujours vous céder. Cette jeune fille est la baronne Marie Vetsera.

À ce nom, le prince eut un mouvement. Marie Vetsera ! Un visage presque enfantin lui apparut, un être pur et charmant auquel il était lié par une complicité muette de quelques secondes, le temps d’un coup d’œil à travers une salle de spectacle ou le long d’une allée au Prater.

— Mais elle est ravissante ! s’écria-t-il.

— Je vous ai dit qu’elle était jolie.

— Jolie ! elle est belle, elle est ravissante, reprit Rodolphe avec force. C’est la plus séduisante des jeunes filles de Vienne. Je ne l’ai vue que deux ou trois fois, et de loin. Mais je ne l’ai pas oubliée. Vous pouvez le lui dire de ma part.

— Elle en sera folle de joie, assura la comtesse… C’est une enfant encore. Quelle fierté à apprendre que vous l’avez distinguée !

À ce moment Rodolphe quitta sa cousine et se dirigea vers un groupe d’invités au milieu duquel était assise la belle comtesse polonaise, qui, pour l’heure, avait su lui plaire.

II

REMOUS

Jetez une pierre dans une mer en fureur, elle disparaît sans laisser de traces. Jetez une pierre dans un étang que ne ride aucune brise, le choc de la pierre agite l’eau ; du point où elle est tombée, des cercles concentriques se forment qui, par ondes régulières, s’étendent jusqu’aux bords. Bientôt la surface entière vibre du coup qu’elle a reçu.

L’indiscrétion calculée de la comtesse Larisch tomba chez un homme tout semblable à une mer fouettée par les vents. Chez lui pas de paix, un tumulte sans cesse renouvelé, mille influences et pressions exercées chaque jour. Pourtant le nom de Marie Vetsera arrêta Rodolphe.

Une jeune fille et qui l’aimait ? Remplirait-il longtemps ce cœur virginal ? Que pouvait être l’amour d’un astre pur et jeune ? Elle était belle. Un autre viendrait qui, libre, saurait la prendre. Elle oublierait le rêve romanesque de ses seize ans. Pourtant elle ne semblait pas coquette. Il y avait quelque chose de sérieux dans ce regard qui parfois s’était attaché au sien. Il eut le désir de le rencontrer encore. Mais la vie l’emportait de ci, de là. Quand la reverrait-il ? Elle serait mariée et amoureuse de son mari.

Lorsque la comtesse Larisch retrouva seule Marie, et elle en fit naître rapidement l’occasion, elle lui rapporta les paroles du prince. Marie rougit – elle rougissait encore quand le nom de Rodolphe était prononcé – mais elle ne dit rien. Elle prit les mains de la comtesse dans les siennes. Sa mère entrait à ce moment.

Pendant la fin de la visite, Marie resta muette. Lorsque la comtesse Larisch partit, elle lui dit à la dérobée :

— Revenez vite, j’aurai à vous parler.

Au cours des brefs instants que Mme Larisch Waldersee avait passés là, Marie avait déjà franchi d’un bond hardi les murs qui jusqu’alors fermaient son horizon. Au début, il lui suffisait de voir le prince. Le bonheur qu’elle en tirait remplissait ses journées. Puis, à partir du soir de l’Opéra où il l’avait regardée avec tant de douceur, elle n’était plus heureuse à moins d’échanger un regard avec celui qu’elle aimait. Mais comme il était loin d’elle ! L’arrivée de la comtesse Larisch avait soudainement rapproché cet inaccessible héros. Marie pouvait en parler avec quelqu’un qui le connaissait dès son enfance, qui était de sa famille, qui l’abordait à loisir, savait de lui mille choses secrètes et vraies. Elle avait à peine eu le temps de savourer ce bonheur inattendu, de le tâter, d’en mesurer toute l’étendue, de s’y habituer, qu’elle en vit bientôt les limites étroites comme celles d’une prison. Elle en était là lorsque soudainement les parois entre lesquelles elle étouffait s’écroulèrent dans un coup de théâtre pour lui offrir de nouvelles et radieuses perspectives.

Il semblait qu’une fée voulût réaliser ses plus aventureux désirs. Elle avait souhaité un échange de messages entre Rodolphe et elle ; tout aussitôt, lui arrivaient les paroles de Rodolphe à son adresse. Elle avait les mots mêmes que le prince avait prononcés. Il la trouvait ravissante – n’était-ce pas mieux que jolie ou belle ? Ravissante – elle lui plaisait donc, il ne se bornait pas à l’admirer. Et il voulait qu’elle le sût ! Marie restait interdite de bonheur, elle n’osait plus regarder l’avenir, elle n’osait plus formuler un vœu.

Soudain, une pensée nouvelle, effrayante, se présenta. Elle connaissait les paroles de Rodolphe. Mais que lui avait dit sa cousine en parlant d’elle, Marie ? Avait-il appris qu’il était aimé ? Sans doute la comtesse lui avait livré ce secret jalousement gardé dont elle était seule dépositaire. D’abord la pudeur et la honte s’emparèrent de Marie. Seule dans sa chambre, elle rougit, des larmes lui montèrent aux yeux. La vieille nounou qui la regardait s’alarma.

— Qu’as-tu, ma petite fleur ? dit-elle.

— Je ne sais pas, dit Marie, en fondant en larmes et se jetant dans les bras de sa nourrice, je ne sais pas… Je suis heureuse !…

 

Quelques jours passèrent. Et de nouveau Marie s’impatienta. L’amour est un dieu exigeant, on ne marchande pas avec lui. Il est rusé aussi. Il demande ceci seulement, on le lui donne. Aussitôt il lui faut davantage. Finalement on s’aperçoit qu’il ne se satisfera pas avant d’avoir tout. Ce qui auparavant comblait Marie de joie lui paraissait maintenant bien peu de chose.

Enfin, après son entrevue avec la comtesse Larisch, elle revit Rodolphe au Prater. Avec quelle impatience elle attendait cette rencontre ! Que de félicités elle s’en promettait ! Hélas ! elle n’eut qu’une joie incomplète, car à ce moment même sa mère lui parlait. Elle put à peine le regarder. Elle se sentit si malheureuse qu’elle crut ne pouvoir retenir ses larmes. Le sort était trop dur pour elle ! Lorsqu’elle se remit, le chagrin fit place à l’inquiétude. Il l’aurait trouvée froide, indifférente. Ou peut-être la prendrait-il pour une coquette qui se détournait de lui maintenant qu’elle savait lui plaire. L’une et l’autre hypothèse étaient insupportables. Elle brûlait de se justifier. Si encore elle avait eu la comtesse Larisch près d’elle. Elle lui eût expliqué ce qui s’était passé. Celle-ci aurait dit à Rodolphe que Marie… Ah ! que pouvait-elle dire à Rodolphe ?

Trois jours plus tard, elle était à l’Opéra un soir où le prince y vint. Cette fois-ci elle le regarda à loisir. Il lui adressa même un imperceptible sourire. Mais sa joie si grande fut brève, car elle trouva que Rodolphe avait mauvaise mine. Oui, il était maigri et pâli, les yeux creusés comme un homme qui a de la fièvre. Elle s’alarma. Il était malade. Ou il préparait une maladie. Naturellement les gens autour de lui ne voyaient rien. Qui le regardait comme elle, Marie ? Ils s’en apercevraient lorsqu’il serait déjà trop tard. Ah ! être là, si près de lui, et ne pouvoir voler à son secours ! Elle savait qu’il partait le lendemain pour la Galicie, long voyage et fatigant. Il serait souffrant en route, loin d’elle. Marie se désolait. Cette nuit-là, elle ne dormit pas. Les matins suivants, elle se fit apporter les journaux de bonne heure, à la stupéfaction du portier. Elle y cherchait vivement les nouvelles du prince héritier. Pas un mot sur cette santé précieuse.

Ainsi passaient les jours de Marie. Elle vivait dans une attente fiévreuse… De quoi ?…

III

POLITIQUE

Ce n’était pas sans raison que Marie s’était alarmée à l’Opéra. Ses yeux pénétrants avaient lu sur les traits fatigués du prince la crise morale qu’il traversait. Elle n’eût pas été déçue en apprenant qu’elle n’y jouait aucun rôle. Il remplissait la vie de Marie. Elle ne se faisait aucune illusion sur le peu de place qu’elle tenait dans celle de l’héritier présomptif de la couronne des Habsbourg. Avait-il pensé une fois à elle depuis qu’il l’avait vue ?

Mille intrigues se nouaient autour de Rodolphe. Des gens adroits, insinuants, passionnés s’agitaient près de lui. Il s’intéressait à la politique. Il n’y voyait pas seulement, comme les sceptiques, un jeu de cartes subtil. Jeune homme au cœur généreux, il voulait pour ses peuples plus de justice, plus de liberté, plus de bien-être. Il détestait l’arbitraire et la fameuse maxime chère à ceux qui avaient le pouvoir : divide ut imperes. Il accusait leur indifférence, leur sécheresse. Il était entouré d’hommes dont il haïssait les idées. Il fallait les recevoir aimablement, leur sourire. Impulsif de nature, il n’arrivait à la prudence nécessaire que par une longue contrainte.

Il avait besoin d’amitié, mais dans sa position où trouver un ami ? Ceux qui l’abordaient, quelles que fussent leurs protestations désintéressées, voulaient se servir de lui. Pour un Philippe de Cobourg, pour un Hoyos il avait les sentiments que l’on a pour des gens avec qui l’on soupe en compagnie de jolies filles ou avec qui l’on chasse. Ceux-là n’avaient rien à demander ; ils ne donnaient pas grand’chose non plus. Mais les autres ! Qui donc entrait dans son cabinet sans le désir d’en tirer un bénéfice ? Ses amis de la presse libérale spéculaient aussi, à longue échéance, il est vrai, mais pour un enjeu énorme. Les femmes qui lui plaisaient, on s’imaginait naïvement qu’il les avait choisies, mais elles étaient mises sans doute sur son chemin par des gens qui y avaient intérêt. Pas un ami sûr. Il fallait suspecter un chacun. À cette pensée amère Rodolphe s’assombrissait. Il ne pouvait s’en débarrasser. Elle faisait des ravages en lui.

Dans la famille impériale, Rodolphe ne causait avec personne à cœur ouvert. Il ne parlait jamais politique à son père. Sur ce terrain-là, aucune entente entre eux, ils étaient aux deux pôles et n’avaient que des conversations purement formelles. Sa mère avait été tout près de lui, mais avec les années, elle devenait plus fermée, plus distante. Son goût pour la solitude et les voyages augmentait ; elle ne paraissait pas aux cérémonies officielles ; elle s’organisait une vie secrète dans laquelle personne n’était admis, pas même son fils. Parfois à un mot, Rodolphe devinait qu’elle voyait toujours en lui le fils de son sang. Parfois, à un regard, il imaginait qu’elle avait de la tendresse pour lui, même de la pitié ; si elle se sentait devinée, c’était une raillerie, ou un sarcasme. Elle ne supportait aucun épanchement.

Il ne s’entendait qu’avec une seule personne parmi, ses proches, avec l’archiduc Jean Salvator de Toscane. Bien que l’archiduc fût son aîné de six ans, ils avaient été camarades de jeux. C’était un homme passionné pour les choses militaires et un bon soldat. D’autres raisons encore attiraient Rodolphe vers son cousin. Seul des membres de la famille impériale, il avait des idées libérales et, mettant ses idées en pratique, s’efforçait de vivre, non en archiduc, mais en homme privé. Il s’était épris d’une charmante jeune fille de la bourgeoisie viennoise, Milli Stubel, et menait avec elle une libre et agréable existence. À l’ordinaire il passait les soirées chez la sœur de son amie dans un cercle tout intime. Rodolphe admirait son cousin, qui avait choisi, selon lui, la meilleure part. Il l’enviait d’avoir su se créer, si près de la redoutable Hofburg, un bonheur simple et quasi familial avec une fille qui l’aimait, loin de tout mensonge, de toute étiquette. Que cela était tentant ! hélas, inaccessible !

Il en causait un soir avec son cousin, Milli Stubel étant présente et s’occupant autour d’eux.

— Au vrai, dit Jean Salvator, les liens qui me retiennent dans ce pays ne sont plus très forts… j’ai épuisé les joies que l’étiquette et les honneurs peuvent donner. Milli… viens ici, dit-il en s’adressant à la jeune fille.

— Milli est tout pour moi, continua-t-il. Ne crois-tu pas que manger seul avec elle est autrement agréable que les dîners de famille ou de gala à la Hofburg ? On cause librement ici, on n’est pas obligé d’écouter les sornettes de l’oncle Albrecht (l’archiduc Albrecht, vainqueur à Custozza, était la bête noire de Jean Salvator). Je ne suis pas un archiduc pour Milli, mais un homme qu’elle aime. C’est autre chose, que tu ne connaîtras jamais… Malheureusement, je suis encore une Altesse Impériale dans ce pays, je manque de liberté. Bah ! un jour, je m’en irai… Il ne me sera pas difficile de renoncer à mes titres, droits et prérogatives. Et cette petite fille en sera aussi joyeuse que moi… Je quitterai l’Autriche. Le monde est vaste, Rodolphe… J’aime la mer… Il y a là-bas des îles dans les mers du Sud qui m’attirent. Nous les gagnerons lentement sur un voilier.

— Venez avec nous, dit Milli à Rodolphe en plaisantant. Vous êtes amiral ; si vous le voulez, vous commanderez le bateau.

— Il faudrait avoir une amie comme vous, répondit-il. Mon cousin Jean est un homme heureux.

Depuis, il pensa souvent à cette conversation. Une vie nouvelle ! personne ne la désirait plus ardemment que lui. Mais à vie nouvelle, compagne nouvelle. Où la trouver ? Il était seul ; sa pauvreté véritable lui apparut. À ce moment, le doux et frais visage de Marie Vetsera passa devant ses yeux. Il y avait dans ce regard quelque chose de sérieux et de passionné qu’on ne pouvait oublier. Celle-là, peut-être, se donnerait toute entière et ne demanderait rien… Il haussa les épaules. « Je serai toujours un incorrigible rêveur, » pensa-t-il.

 

***  ***  ***

 

Ce qui retenait l’archiduc Jean Salvator en Autriche était l’ambition. Il voulait triompher avec les idées qu’il défendait. Il se voyait puissant dans un empire libéral sur lequel régnerait son cousin Rodolphe. Il attendait tout de celui-ci. Cependant il se laissait aller à sa nature qui était vive et emportée. Il critiquait sans ménagement les théories du chef de l’armée et de l’état-major. Il publiait même des articles et des brochures sur ces questions, en Autriche ou à l’étranger. C’étaient là choses qu’on ne pardonnait pas à la Hofburg. Dernièrement l’empereur avait défendu à son fils de voir l’archiduc Jean. Cet ordre avait irrité Rodolphe. Il fallait obéir pourtant. Mais, peu à peu, malgré la défense de l’empereur, il avait repris secrètement contact avec son cousin.

Jean Salvator s’impatientait. L’empereur approchait de la soixantaine, mais ne donnait aucun signe de de fatigue. « Ton père, disait-il à Rodolphe, travaille à la façon d’une machine. Il ne se passionne pas, il ne se dépense pas, alors il ne s’use guère. Cela peut durer. » « Tu supporteras ça longtemps ? » jeta-t-il un jour hardiment.

Rodolphe n’avait pas répondu.

Les idées avancées de Jean Salvator, si elles lui valaient l’inimitié des milieux officiels, lui avaient attiré des sympathies dans les cercles libéraux et dans la marine. Il devint en quelque sorte chef de parti, mais comme tel il fut obligé à beaucoup de précautions et à cacher son activité. Une action qui ne peut s’exercer que dans l’ombre prend aussitôt un caractère dangereux. Le malheur fut que, par suite de l’obligation pour Rodolphe de ne voir son cousin qu’en secret, leurs relations clandestines eurent bien vite, qu’il le voulût ou non, une allure de conspiration.

On ne sort pas le soir de chez soi par une petite porte, enveloppé dans un manteau qui vous cache jusqu’à la figure, on ne saute pas dans un fiacre, on n’échappe pas aux espions qui sont à vos trousses, on ne prend pas l’escalier de service pour aller parler entre quatre yeux de la pluie et du beau temps. Les entretiens de Rodolphe et de l’Archiduc Jean Salvator touchaient aux plus graves questions de l’État.

Chez Rodolphe, ces conversations avaient surtout un caractère objectif. Son désir était d’étudier avec un homme sûr et d’idées libérales, avec un des siens, des problèmes qui le passionnaient. Il pensait préparer ainsi l’avenir. L’archiduc, d’esprit aventureux, qui se plaisait dans l’intrigue, avait un but plus proche. De toute sa volonté, il tendait à l’action. Mais comme il était fin, il sentait la résistance sourde de Rodolphe et que celui-ci était encore bien éloigné d’envisager un coup de force. Il fallait donc l’engager peu à peu dans la voie qu’il avait choisie, l’enserrer dans un réseau, d’intrigues, tout en ne lui laissant voir qu’une petite partie de l’œuvre entreprise. Il le compromettrait ainsi à son insu et l’amènerait, à l’heure choisie, à l’obligation de prendre un parti éclatant.

L’archiduc connaissait son cousin. Il ne fallait pas le heurter de front, mais se servir des inévitables mouvements de colère qui suivaient l’échec de ses essais de réformes militaires. L’état-major écoutait avec déférence les projets et remarques du prince impérial. Mais il n’en comprenait pas l’intérêt et ne déviait pas d’un pouce de la ligne qu’il s’était fixée. « Ils sont trop stupides, » criait alors Rodolphe. C’était le moment pour Jean Salvator de pousser une pointe un peu plus hardie et de planter un nouveau jalon.

Le prince héritier, s’il ne voyait pas le jeu complet de son cousin, était pourtant assez perspicace pour deviner que Jean Salvator tramait en secret mille intrigues. Jusqu’où les poussait-il ? Rodolphe ne tenait pas à l’apprendre, de peur d’être obligé de rompre avec lui. Avec qui causerait-il librement ?

Avant son départ pour la Galicie, un mot prudent de l’archiduc éveilla la suspicion de Rodolphe et le mit sur ses gardes. L’archiduc lui parla de ce voyage, du séjour que le prince ferait à Lemberg. Il nomma le chef d’état-major du XIe corps d’armée et ajouta :

— C’est un des nôtres. Tu pourrais peut-être lui dire un mot.

— Un mot de quoi ? fit brusquement Rodolphe.

— Oh ! un mot aimable, répondit d’une façon évasive l’archiduc qui vit qu’il avait été trop loin.

Rodolphe n’insista pas, mais il gardait un désagréable souvenir de ce minuscule incident.

En wagon, le mot : « C’est un des nôtres », lui revint à la mémoire et prit un aspect inquiétant. Dans son esprit enfiévré, il lui apparut tout chargé d’un sens sinistre. « Un des nôtres », l’archiduc ne se serait pas exprimé autrement s’il avait voulu désigner un conjuré. Un conjuré ! Y avait-il donc conspiration, entente secrète entre l’archiduc et des officiers supérieurs en activité ? Rodolphe eut soudain une lueur sur ce qui se préparait dans l’ombre. Parbleu, avec son air de ne s’intéresser qu’aux idées, son cousin avait un esprit positif, il savait que la chance doit être aidée et qu’à un moment donné il faut avoir la force, la force matérielle dans ses mains. Une mutinerie, un coup d’état militaire, rien ne pouvait être plus odieux à Rodolphe qui était un soldat, et loyal. Jusqu’ici il s’était imaginé un peu naïvement que l’on pouvait parler de tout sans danger. Maintenant il voyait que les paroles tendent invinciblement à se traduire en actes. Il s’exaspéra à l’idée que lui, prince héritier, maréchal dans l’armée, pourrait être un chef de mutins. Des révoltes militaires, c’était bon pour les Russes, ces Asiatiques doux, cruels et fourbes. Leur histoire dynastique en est pleine. Lui, un Habsbourg, jamais ! Il s’enflamma de colère contre son cousin qui voulait l’entraîner dans les chemins qui mènent droit au déshonneur. Il se promit de lui dire dès son retour toute sa pensée, au risque d’une rupture.

Pendant son court séjour en Galicie, il se monta de plus en plus. Pourtant, par une étrange contradiction, il se montra fort aimable avec le chef d’état-major du XIe corps d’armée. Et cependant il le regardait avec inquiétude. « Est-ce la figure d’un traître ? » se demandait-il.

Il arriva à Vienne de bonne heure, déjà fatigué. Dans son courrier, des lettres l’irritèrent. Décidément, partout, il rencontrait des obstacles. Une entrevue avec sa femme fut sans agrément. La princesse adoptait pour l’instant une attitude de victime. Elle parlait peu, soupirait beaucoup. « Il n’y a rien de naturel chez cette femme, pensa Rodolphe, je crois que je la préfère encore quand elle se fâche. » Tout cela n’était pas fait pour lui détendre les nerfs.

Il eut pourtant un moment plus tranquille. Le comte Hoyos vint le voir. C’était un homme simple, sans beaucoup d’idées, mais incapable de machinations. Rodolphe l’invitait souvent à la chasse. Le comte venait le prier d’assister à un souper qu’il organisait le soir même chez Sacher.

— Nous serons tout à fait entre nous, dit-il. Les hommes ? Vous, Monseigneur, Philippe et moi. Mais je vous ai trouvé une tzigane comme vous n’en avez jamais entendu. Elle s’appelle Marinka ; elle est toute neuve à Vienne, un peu sauvage peut-être, mais, quand elle chante, elle vous emmène loin.

— Mon cher, je ne viendrai pas, dit Rodolphe. Je suis fatigué. On m’a fait boire plus que de raison en Galicie. Cela fait partie de mon métier, paraît-il, et leur tokay n’était pas des meilleurs. J’ai des affaires toute la journée. Je me coucherai tôt.

Le comte Hoyos se mit à rire.

— Voilà de belles et sages résolutions, Monseigneur. Mais quand vous aurez passé une journée dans des paperasses poudreuses, quand vous aurez eu à vous fâcher dix fois contre ces abrutis du Stuben Ring[1], quand vous aurez eu dîné en cérémonie au Palais, vous serez bien heureux de venir vous reposer dans l’atmosphère tranquille d’un cabinet chez Sacher. Là, point de soucis, rien d’officiel, du vin excellent, deux ou trois aimables créatures, plaisantes à regarder, et puis Marinka ! Je serais bien étonné, si elle ne vous touchait pas.

— Elle chantera pour vous. Quant à moi, je tâcherai de dormir.

— Enfin, si le sommeil est long à venir, Monseigneur, vous savez où nous trouver.

Rodolphe eut une journée ennuyeuse. Au dîner assistait l’archiduc Albrecht, le vainqueur de Custozza, dont l’influence était encore toute puissante au ministère de la guerre. Ce vieillard parla beaucoup et de façon à irriter Rodolphe. Il se souvint d’un mot de Jean Salvator : « Avec ton père, on finirait peut-être par s’entendre. Mais l’oncle Albrecht, il tient toute l’armée dans sa main. Il faudra l’abattre ! »

Le soir, enfin, Rodolphe put s’échapper. Il passa un instant chez lui, puis, accompagné par Loschek qui ouvrait le chemin, il sortit seul par la petite porte de fer de la cour des Suisses. Un équipage privé attendait au coin de la Josephs Platz. Il y entra, jeta un mot au cocher qui fouetta ses chevaux.

Quelques minutes plus tard, Rodolphe descendait dans une rue fort animée du centre de Vienne. Il la quitta aussitôt pour prendre une ruelle. Au rez-de-chaussée d’une maison sans apparence, il poussa une porte entr’ouverte, monta deux étages d’un escalier de service, frappa à une porte sale et fut introduit dans un vaste appartement dont plusieurs pièces étaient éclairées. Il sembla au prince qu’au moment où il passait devant une chambre dont on ferma vite la porte deux ou trois personnes essayaient de se dissimuler. Cela l’indisposa et il arriva fort irrité dans une pièce arrangée en bureau où son cousin Jean Salvator l’attendait.

Depuis le mot de l’archiduc au sujet du chef d’état-major à Lemberg, Rodolphe s’était promis d’être prudent et d’user de ruse pour arriver à savoir jusqu’à quel point l’archiduc s’était engagé. Il fit donc un effort sur lui-même et l’entretien entre les deux cousins s’engagea calmement.

Milli Stubel n’était pas présente, ce soir-là. Rodolphe augura mal de son absence. Jean Salvator voulait sans doute parler politique.

L’archiduc se trouvait à ce moment-là dans une position assez délicate. Il avait travaillé en secret bien plus que Rodolphe ne pouvait le croire. Il lui fallait maintenant donner des satisfactions aux impatients de son parti, les convaincre que le prince impérial était avec eux. Il avait donc résolu de mettre son cousin en face d’une responsabilité à prendre. Mais il savait avec quelle précaution il fallait aller de l’avant.

Rodolphe, pour l’instant, parlait avec sympathie des officiers de grades inférieurs, hommes de classe modeste, généralement instruits, au courant des grandes questions politiques et sociales qui divisaient l’empire, et dans l’ensemble favorables aux idées libérales.

— Voilà notre plus ferme appui, Gianni, dit-il, employant pour l’archiduc le petit nom par lequel l’appelait son amie.

Gianni haussa les épaules.

— Ils se rangeront de notre côté quand nous aurons gagné la bataille, mais ce n’est pas sur eux que l’on peut compter pour la livrer. Il nous faut des troupes de choc.

Rodolphe l’interrompit en riant :

— Tu as gardé le vocabulaire de ton ancien métier, mon cher Gianni, toutes tes métaphores sont militaires. Si on nous entendait, on croirait vraiment que nous préparons un coup d’État.

Il y eut un silence un peu pesant ; le mot était de poids. D’un rapide coup d’œil le prince impérial examina son cousin. Mais celui-ci n’était pas disposé à engager la lutte à l’improviste. Il avait son plan et fit dévier le propos.

Rodolphe s’impatientait, il avait l’impression d’être un jouet dans les mains expertes de Gianni. Cependant celui-ci qui avait fait apporter du vin disait les difficultés auxquelles on se heurte lorsqu’on entreprend de diriger un grand mouvement d’idées.

— On imagine, mon cher, qu’on est maître d’en régler l’allure. Pas du tout ! Ce n’est pas un bloc homogène, mais un amalgame d’éléments divers. Les uns sont passifs, il faut les exciter ; les autres, les éléments avancés, sont trop actifs, il faut les retenir. Cela n’est pas facile… Il y a plus, ces gens qui se groupent autour de vous, qui vous font confiance, à qui l’on a promis quelque chose, il faut à un moment les satisfaire ou tout au moins les apaiser en leur montrant prochain le but qu’ils poursuivent. Sinon, ils vous lâchent.

Il parla longtemps dans ce sens, à chaque fois un peu plus près du terme qu’il visait. Rodolphe qui avait compris sa marche ne disait rien. Il vidait son verre et l’écoutait, tout plein d’une colère intérieure qui grandissait lentement à mesure qu’il voyait où son cousin voulait en venir.

Un incident tout à fait inattendu dérangea les plans subtils de l’archiduc.

Un bruit confus, mais assez fort, se fit entendre dans l’appartement. Rodolphe se leva d’un bond et, d’un geste instinctif, mit la main droite à la poche de son pantalon où était son revolver.

— Qu’est cela ? demanda-t-il irrité.

Déjà l’archiduc, lui faisant signe de ne pas bouger, courait à la porte et disparaissait.

Rodolphe gardait la main sur son revolver. Le bruit continua un instant, avec parfois un éclat plus haut, puis se tut. Quelques minutes passèrent.

L’archiduc rentra dans la chambre, où l’attendait Rodolphe. Son teint à l’ordinaire pâle était coloré, ses yeux plus vifs. Il souriait.

Mais cette fois-ci le prince n’essaya pas de se contenir. La colère avait grandi en lui pendant l’attente et le ton sur lequel il parlait n’était plus amical.

— Que se passe-t-il ? Il y a des gens ici, et c’est toi qui les as convoqués !

L’accent rude était d’un maître. Jean Salvator ne s’y méprit pas. Il décida de faire front, mais avec la souplesse de sa race, il répondit d’une voix presque comique :

— Les éléments avancés !… Je t’ai dit qu’il était difficile de les faire patienter.

— Que veux-tu donc ? cria Rodolphe. Ces gens que tu as là, que leur as-tu promis ?…

Sans le laisser continuer, Gianni, voyant une ouverture favorable, l’interrompit et dit non sans ironie dans la voix :

— De te voir seulement. Pas autre chose, tu n’auras pas un mot à dire qui puisse compromettre ta précieuse réputation. Quelques banalités, c’est entendu : « Messieurs, je suis heureux de vous saluer. Nous travaillons, vous et moi, pour le même idéal. » Hein ! idéal te plaît, c’est bien de ton vocabulaire. On ne peut pendre personne pour le mot idéal. À la Hofburg seulement, où l’on est très malin, il a quelque chose de suspect. Mais, en somme, tu peux le risquer. Je ne t’en demande pas plus. Et si c’est encore trop, montre-toi seulement.

Ce ton, au lieu d’apaiser Rodolphe, l’irrita davantage.

— Je vois ton jeu, maître fourbe, dit-il. Dieu sait ce que tu as tramé derrière mon dos, ce que tu as promis en mon nom. Tu prépares un coup. Tu as assuré à tes complices que, le jour venu, je serai à votre tête, que c’est avec moi, pour moi qu’ils marchent… Où en es-tu ? Je n’en sais rien et tu vas me le dire. En attendant, il faut bien prouver à tes « éléments avancés » que tu n’es pas seul, que tu n’as pas parlé en l’air, que je suis là pour te couvrir. Et tu as pensé que tu pouvais te servir de moi comme d’une marionnette que l’on pousse sur la scène sans lui demander si elle veut y paraître. Eh bien, tu t’es trompé, tu ne me tiens pas…

Il se promenait de long en large, la figure contractée. Un instant, il se tut. Mais l’archiduc ne répondit pas. Il était décidé à ne pas se fâcher et il jugeait plus sage de laisser Rodolphe épuiser sa fureur.

— Qu’as-tu imaginé ? poursuivit Rodolphe. Provoquer des séditions, soulever les Hongrois, ou les Tchèques, ou les Croates, exciter des mutineries dans l’armée, troubler l’empire, le mener à la ruine ? Et tu as compté sur moi pour cela ? Allons, cette fois-ci, il faut répondre, et clairement, dit-il en frappant du poing sur le bureau si violemment que la bouteille de vin en fut renversée.

L’archiduc répondit avec le plus grand calme :

— Ma foi, tu sais ce que vaut la paix intérieure dont nous jouissons, et je n’aurai pas beaucoup de peine à pousser l’empire au bord du gouffre. Il y est. Sur ce point-là, tu penses comme moi, quand tu es de sang-froid. Alors pourquoi te mettre en colère ? J’aime mon pays, je suis terrifié à voir où l’a réduit un gouvernement imbécile ; nous courons à des désastres. Tu es de mon avis sur tout cela. Qu’est-ce qui nous divise ? Je dis : « Si nous voulons sauver l’empire et la couronne, il faut agir et sans délai. Demain il sera trop tard. Il s’élèvera un cyclone tel que nous périrons tous dans la tourmente. » Et toi, au contraire, qui es assuré comme moi que la situation actuelle est funeste et ne peut durer, tu dis « Parlons de l’avenir, parlons-en encore, parlons-en sans fin. Cela et rien de plus. » Mais, Rodolphe, le temps n’est plus aux paroles, ne le comprends-tu pas ? C’est un peu trop simple tout de même, un peu trop paresseux. Attendre quoi ? La disparition de ton père ? Taillé comme il l’est, il peut durer vingt ans. Tu veux attendre vingt ans, alors que les peuples de la double monarchie ont les yeux fixés sur toi, espèrent de toi leur salut. Eh bien, tu as de la patience ! Tu veux être à ton tour un vieil homme qui ne se passionne plus pour rien, en qui tout idéal est mort. Pour moi, je n’accepte pas ce suicide.

Rodolphe restait immobile. Tout ce que lui disait l’archiduc, il se l’était dit cent fois. Mais ce n’était pour lui que des mots. Et voici que ces mots devenaient des réalités concrètes. Il y avait des inconnus amenés par son cousin dans cet appartement. Il ne pensait plus qu’à cela. La colère gronda en lui. « Comment me traite-t-on ? » se disait-il sans cesse.

— Qui est là ? répéta-t-il avec force. Je n’ai rien à faire de tes idées pour le moment. Je veux savoir qui est là.

L’archiduc haussa les épaules :

— Tiens-tu vraiment à le savoir ? Ce sont des officiers. Je pense que tu connais quelques-uns d’entre eux. Si tu le désires, je les introduis dans cette pièce un à un. Vous pourrez causer.

— Je ne veux pas les voir, cria le prince, exaspéré, je veux savoir leurs noms.

L’archiduc, cette fois-ci, changea d’attitude.

Il répondit avec une froideur marquée :

— Et c’est justement ce que je ne te dirai pas.

Rodolphe devina la pensée cachée de son cousin. Il s’avança menaçant vers lui.

— Tu te permets… !

Jean Salvator ne bougea pas.

— Je pense que tu perds la tête, dit-il Rentre chez toi. C’est l’air de la Hofburg qui te convient. Tu n’as rien à faire ici.

Le prince blêmit. Il leva le bras. Allait-il frapper son cousin ?… Il se retint, fit quelques pas et se laissa tomber dans un fauteuil.

Il y eut un silence. Rodolphe gardait les yeux baissés. Il voyait dans un cauchemar un trou profond, il y tombait et peu à peu s’enlisait dans une boue qui l’étouffait… La scène changea devant ses yeux clos… Un cabinet qu’il connaissait bien à la Burg et là, un officier, le revolver à la main, un officier qui lui ressemblait comme un frère… Un bruit confus et fort venait des pièces voisines et des corridors. On entendait par moment des « Vive Rodolphe empereur ! » Et cet officier se penchant vers un vieillard blême, lui tendait une feuille de papier et disait « Signe ! »… Rodolphe frémit tant la vision était nette.

— Impossible, cria-t-il.

Le son de sa voix le fit sursauter. Il se redressa, ouvrit les yeux. Accoudé sur le bureau, l’archiduc Jean Salvator, la tête entre ses mains, ne bougeait pas. Rodolphe se leva, vint à lui, hésita un instant, puis avec douceur posa sa main sur l’épaule de l’homme prostré. Jean Salvator le regarda et Rodolphe vit qu’il avait les yeux pleins de larmes. Il eut de la peine à contenir l’émotion qui l’envahit et c’est d’une voix mal assurée qu’il dit à son cousin :

— Tu as raison, Gianni, je ne vaux rien.

Et il ajouta si bas que l’archiduc l’entendit à peine :

— Je te demande pardon.

Il prit l’archiduc dans ses bras.

— S’il en est ainsi, je m’en irai, murmura celui-ci. Tu me libères.

— Cela vaudra mieux, dit Rodolphe. Je t’envie…

Une minute plus tard, il retrouvait au coin d’une rue voisine l’équipage qui l’avait amené.

— Chez Sacher, jeta-t-il au cocher, et vivement.

IV

ÉPHÉMÉRIDES D’OCTOBRE

CHEZ SACHER.

 

Il traversa d’un pas rapide le couloir qui menait aux salons particuliers chez Sacher. Un maître d’hôtel eut à peine le temps de s’effacer devant lui. Une porte s’ouvrit. Une atmosphère où l’odeur des femmes, des fleurs et des vins se mêlait l’enveloppa. Les convives assis sur des divans se levèrent.

— Nous vous attendions, Monseigneur, et n’avons pas commencé, dit la voix joyeuse et forte du comte Hoyos. Vous connaissez, je crois, ces belles personnes, ajouta-t-il en montrant deux jolies filles qui s’étaient déjà fait un nom dans un théâtre d’opérette. Et voici Marinka.

Il désignait une jeune femme frêle au teint cuivré, aux yeux allongés, aux cheveux noirs luisants, plaqués sur une tête toute petite, qui se tenait un peu à l’écart.

— Elle nous vient du sud de la Russie, continua-t-il, mais elle s’est arrêtée dans notre Bukovine et parle un allemand décent.

Rodolphe regarda la tzigane qui lui parut insignifiante. Il lui fit un geste amical, tendit la main à un homme d’âge moyen, à la figure hâlée par le grand air et dont les tempes grisonnaient déjà. C’était son cousin et compagnon habituel de plaisir et de chasse, le prince Philippe de Cobourg.

— Et maintenant, mes amis dit-il, soupons. C’est enfin l’heure des choses sérieuses. Il faut boire. Donnez-moi de la vodka, Hoyos, en l’honneur de Marinka.

D’un trait, il vida son verre, puis le fit remplir de nouveau.

____________

 

Tard dans la nuit, la tzigane chanta. Sur sa demande, on avait éteint la moitié des bougies qui éclairaient le salon. Un homme était entré, blafard, les yeux en amande, le veston serré ; il portait une guitare. Appuyée au mur, la tête renversée, le regard loin devant elle, elle semblait absente. L’ampleur de sa voix étonnait. Elle avait une façon de dire qui rendait émouvantes et nouvelles les mélodies les plus usées, un sens du rythme qui lui appartenait en propre. Elle chantait aussi des airs tziganes ou russes, d’une mélancolie pénétrante et dont la joie même était tragique.

Rien ne pouvait être plus près de l’âme malade de Rodolphe, ce soir-là. Une douleur profonde, inapaisable, lui déchirait le cœur. Comment pouvait-il vivre encore après cette scène avec Gianni ? Il pleurait des bonheurs entrevus et perdus avant d’être atteints… Pourtant, la voix de Marinka apportait le remède suprême, l’oubli. « Un narcotique venu du fond de l’Inde », pensa-t-il. Il ne supportait pas qu’elle s’arrêtât. Lorsqu’enfin elle se tut, il l’attira et lui prit la main. Ils restèrent ainsi longtemps sans parler. Soudain, elle se pencha sur le prince, effleura des lèvres son front et dit seulement :

— Biedni[2] !

— Qu’est-ce que cela signifie ? demanda Rodolphe.

Elle ne répondit pas. Personne ne comprenait ce mot.

— C’est du russe, dit Hoyos. Je ne connais de cette langue que « nitchevo », et encore je ne suis pas très sûr de son sens.

 

***  ***  ***

 

UNE FEMME PASSE.

 

Ce matin-là, vers neuf heures, comme Loschek était en train d’arranger différentes choses dans le salon attenant à la petite chambre à coucher du prince, il eut une surprise.

La porte s’ouvrit et il vit apparaître l’impératrice. Elle était seule, vêtue de noir, un petit éventail à la main. Elle ne venait jamais jusque chez son fils. En outre, elle n’était pas accompagnée, chose extraordinaire. Qu’elle eût traversé ainsi sans domestique, sans dame d’honneur, tous les appartements qui séparaient le sien de celui de Rodolphe, voilà qui était bien fait pour stupéfier un vieux serviteur, à la Hofburg depuis trente ans et plus.

De la démarche légère, rapide qu’elle avait gardée malgré la cinquantaine, elle s’avança vers Loschek qui multipliait les courbettes.

— Mon fils n’est pas là, dit-elle.

— Son Altesse a des audiences dans le salon de réception, répondit Loschek. Si Votre Majesté le désire, j’irai avertir le prince.

— Non, dit l’impératrice, je ne veux pas le déranger. C’est toi que je suis venu voir, Loschek.

Le vieillard la regarda, interdit. Cela dépassait son entendement.

L’impératrice continua :

— Comment va-t-il, Loschek ? Tu as toujours vécu avec lui, tu le connais aussi bien que moi. Depuis quelque temps il n’a pas bonne mine. Un peu de grippe, peut-être ? Du surmenage ?

— C’est cela, Votre Majesté, dit Loschek, c’est cela et rien de plus. Le prince est fatigué… voilà tout. Il ne faut pas chercher ailleurs. Il dort mal ; il a un sommeil agité. Quand j’entre le matin dans sa chambre, je le vois bien. Parfois il gémit en dormant… Cela fait pitié de l’entendre… Cela me fait pitié aussi de l’éveiller. Mais la consigne est là. Il ne me pardonnerait pas d’être inexact. Il se couche trop tard, c’est vrai… Mais c’est sa vie qui veut ça.

Il se tut. L’impératrice avait écouté sans bouger, la figure à moitié cachée derrière son éventail, la longue tirade du vieux domestique. Mais comme il ajoutait :

— Il sera bien touché de savoir que Votre Majesté s’est dérangée pour venir ici.

L’impératrice l’arrêta.

— Tu ne lui diras rien, Loschek, je te le défends. Je reviendrai peut-être un de ces jours.

Elle fit quelques pas, examina la pièce où elle se trouvait. Ses yeux s’arrêtèrent sur le bureau. Au centre, derrière l’encrier, une tête de mort grimaçait. Elle haussa les épaules. Elle approcha encore, regarda la tête avec plus d’attention, puis lentement, comme à regret, s’en détourna. À côté de l’écritoire, un revolver était posé. Le désignant à Loschek, elle dit :

— Tu laisses cela là ! C’est mauvais ! C’est mauvais !

Sur ces mots, elle sortit si rapidement que Loschek n’eut pas le temps de courir lui ouvrir la porte. Elle disparut, laissant derrière elle une odeur d’héliotrope. Le vieillard, seul, les jambes coupées par l’émotion, tomba, plus qu’il ne s’assit, sur une chaise. Il lui fallait du calme pour comprendre le sens de la scène qui venait de se dérouler.

 

***  ***  ***

 

AU PRATER.

 

Le temps pendant la seconde quinzaine d’octobre fut magnifique cette année-là à Vienne. Dans les allées du Prater, sous les arbres dont les feuilles jaunissaient à peine, équipages et cavaliers se donnaient rendez-vous pour goûter les derniers beaux jours de la saison. Gens du monde ou d’affaires, actrices à la mode s’y rencontraient. On voyait passer dans une élégante victoria une femme mince, au type tzigane, farouche, qui ne regardait pas autour d’elle. Bien peu la connaissaient. Seuls les initiés se murmuraient à l’oreille qu’elle venait de Russie, s’appelait Marinka, et plaisait beaucoup au prince impérial.

Presque chaque après-midi, le landau de la baronne Vetsera parcourait l’allée principale. Personne ne distribuait plus de saluts pendant sa promenade que cette aimable femme. Marie l’accompagnait toujours, parfois aussi sa fille aînée.

Mais celui pour qui Marie venait au Prater ne s’y montrait plus. Il chassait, il était à Prague, à Buda-Pesth ou à Grätz, à Vienne peut-être, mais pas au Prater. Depuis une quinzaine il ne fréquentait pas les théâtres impériaux dont Marie suivait les représentations quand le prince était à la Burg. Elle l’avait vu une fois, une seule, depuis la fameuse conversation avec la comtesse Larisch. À ce moment-là une joie telle l’avait envahie qu’elle semblait devoir remplir sa vie entière. Hélas ! une semaine se passa sans que Marie aperçût le prince et elle retomba dans une noire misère. À quoi lui servait d’habiter la maison la plus gaie, la plus riante de Vienne, si elle y était désespérée ? Rien ne la touchait, rien ne pouvait la distraire. Son oreille ne s’ouvrait que lorsqu’on prononçait le nom du prince. Mais elle remarqua que souvent on baissait la voix quand elle était au salon et qu’on parlait du prince impérial. D’abord elle s’inquiéta. Quelqu’un soupçonnait-il les sentiments qu’elle avait pour lui ? Non, c’était impossible. La comtesse Larisch Wallersee était une amie si sûre qu’elle ne pouvait douter de sa discrétion. Il fallait chercher une autre cause à ce mystère. Qu’y avait-il dans la vie actuelle de Rodolphe qu’on dût cacher avec tant de soin ? Malheureusement la comtesse Larisch venait de partir pour ses terres et Marie n’osait pas la questionner sur ce sujet. Si Mme Vetsera avait vu une lettre de l’écriture de son amie, elle l’aurait tout simplement ouverte.

Aussi tout n’était qu’inquiétude et souci pour la pauvre Marie. Elle aimait, et sans espoir. Pourtant elle ne pouvait ni ne voulait se détacher de son amour.

Ce jour-là, elle se rendit au Prater avec un peu d’espérance. Le prince impérial était depuis deux jours à Vienne et n’avait pas monté à cheval. Ils ne s’étaient pas rencontrés depuis tantôt trois semaines. N’avait-il donc plus envie de la voir ? À cette question Marie souriait mélancoliquement. Comment imaginer que ce prince si beau, que tant de femmes aimaient, se souvînt encore d’elle ?

Le soleil baissait, le landau Vetsera après une heure passée dans le parc allait rentrer. Rodolphe ne viendrait pas. Marie se sentait toute glacée. Sa mère, la trouvant pâle, lui demanda si elle n’avait pas froid. Marie, pour prolonger un peu la promenade, répondit qu’en effet elle avait froid et demanda la permission de faire quelques pas rapidement avec sa sœur. La baronne Vetsera le permit volontiers, mais elle-même ne quitta pas le landau. Elle détestait la marche.

Marie et Hanna prirent sous bois le sentier longeant l’allée où le landau les précédait.

Comme elles arrivaient dans un endroit où le sentier s’écartait un peu de la lisière, elles virent tout à coup devant elles un cheval arrêté, dont le cavalier, un officier, se penchait pour parler à une dame que les jeunes filles aperçurent indistinctement. Le cavalier leur tournait le dos. Pourtant à mesure qu’elle en approchait, le cœur de Marie se mit à battre plus fort. Quand elles arrivèrent à la hauteur du cheval, elles furent obligées de faire quelques pas de côté pour le contourner. À cet instant l’officier se redressa et Marie reconnut Rodolphe. On imagine sa confusion. D’abord elle baissa les yeux, puis tout aussitôt elle les releva. Rodolphe la regardait ; il était à quelques pas d’elle, jamais elle n’avait été si près de lui. Du même coup d’œil, elle vit que la femme à qui il parlait était cette créature assez étrange qu’elle avait remarquée dans une victoria au Prater. En proie à un assaut de sentiments qu’elle ne pouvait analyser, craignant avant tout de paraître indiscrète, elle se détourna. Comment eut-elle la force de continuer son chemin, de répondre aux questions de sa sœur dont la curiosité était vivement excitée par cette surprenante rencontre ? Elles n’avaient pas fait cinquante pas, qu’un trot vif de cheval dans l’allée les surprit. Le prince héritier passait, un peu tourné de leur côté. Marie crut voir que, de la façon la plus discrète, il s’inclinait vers elle.

V

UNE LETTRE

Quelques jours après cet incident, Rodolphe rentra tard dans la nuit à la Hofburg. Au lieu de se coucher, il alluma une cigarette, s’étendit dans un fauteuil, et resta à retourner en lui-même des pensées amères. Le narcotique venu du fond de l’Inde avait perdu sa force… Il fallait trouver autre chose. Où s’adresser ?… Y avait-il encore du baume en Judée ?… Sous la lumière de la lampe, le crâne poli brillait et attirait ses yeux. Il laissa son esprit errer autour de l’idée de la mort, jouer un instant avec elle, la quitter, puis y revenir. Depuis longtemps déjà, elle n’éveillait chez lui aucun sentiment de terreur. « Une paix sûre… Mais c’est la solution dernière. Avant de l’adopter, il faut essayer toutes les autres. »

Puis l’image de Jean Salvator lui apparut, et celle de la charmante Milli Stubel, – des gens heureux enfin ! C’est alors qu’une pensée nouvelle se présenta à lui et le fascina. Soudain il prit une résolution. Sans hésiter, il alla à son bureau, écrivit une lettre brève, et l’ayant adressée, appela Loschek.

— Tu verras que cette lettre soit portée demain matin avant neuf heures par un commissionnaire public.

Loschek prit la lettre, s’inclina et sortit.

Le prince se coucha. « Arrivera-t-elle en mains propres ? j’ai fait une folie. J’aurais dû attendre… »

Mais il savait obscurément qu’il ne pouvait pas attendre et que le mouvement irréfléchi qui l’avait poussé à écrire cette lettre était précisément de ceux auxquels on ne résiste pas.

 

Marie Vetsera avait passé des heures pénibles après sa dernière promenade au Prater. Sans doute elle avait revu le prince, mais dans quelles circonstances ! Tout occupé d’une femme pour laquelle il ne craignait pas de se compromettre publiquement. Une fois de plus cette jolie Marie que tout Vienne admirait sentit son néant. Avec la modestie qui lui était naturelle et qui la rendait si séduisante, elle était encline à s’abaisser et à exalter les mérites de sa « rivale ». Celle-ci devenait à ses yeux une beauté sans défauts (n’avait-elle pas été distinguée par le prince ?). Il va sans dire que cette rencontre avec Marinka fut vite connue de tous. Marie avait supplié en vain sa sœur de ne pas l’ébruiter. Mais comment Hanna se serait-elle privée du plaisir de raconter une histoire si piquante aux habitués du salon Vetsera ? Mille commentaires avaient suivi. Marie avait appris ainsi que Rodolphe était amoureux fou de la belle tzigane, qu’il la voyait sans cesse (et même au Prater !). Que n’ajoutait-on pas ? Que les choses allaient si loin que la princesse impériale pensait à quitter son volage époux et à retourner en Belgique ? Cette nouvelle n’aurait rien eu en soi de désagréable pour Marie. Mais pourquoi fallait-il que l’occasion de la rupture lui fût si douloureuse ? On affirmait aussi – qu’en savait-on ? – que l’empereur lui-même était intervenu.

Telle était l’atmosphère de commérages dans laquelle Marie respirait. C’était poison pour elle. La comtesse Larisch était toujours à la campagne, loin de Vienne. Où chercher un appui ? où une consolation ? Marie ne savait que pleurer auprès de sa nourrice, impuissante et terrifiée.

Un matin, c’était le lundi 29 octobre, Marie était encore au lit quand la nounou lui apporta son petit déjeuner. Depuis quelques jours, Marie fatiguée se levait un peu plus tard. La nourrice lui montra une enveloppe sur le plateau et lui dit :

— Il y a une lettre pour toi, Marie. Je me trouvais seule en bas quand un commissionnaire est arrivé. Il me l’a donnée sans difficulté. La voici.

Marie regarda la lettre avec étonnement. Son courrier, et celui de toute la maison, passait d’abord chez sa mère. L’enveloppe de beau papier épais portait bien la suscription « La baronne Marie Vetsera[3] ». Elle venait de Vienne. Qui donc lui envoyait une lettre par commissionnaire ? Elle n’en avait jamais reçu ainsi. Elle déchira l’enveloppe, déplia la lettre. Elle portait comme en tête : La Hofburg, et, au dessous, les armes impériales. Marie n’en croyait pas ses yeux. La lettre était ainsi conçue :

 

Chère mademoiselle Vetsera,

Voulez-vous me faire le plaisir de vous promener un peu avec moi au Prater demain mardi ? Nous nous rencontrerions où j’ai eu la joie de vous voir l’autre jour vers 4 heures et nous gagnerions vite une partie du bois plus déserte. Ma demande vous paraîtra peut-être étrange. N’y voyez que le vif désir qu’a de faire enfin votre connaissance un homme qui depuis longtemps vous admire de loin.

Votre

Rodolphe.

 

Marie fut obligée de lire deux fois cette lettre pour en comprendre le sens pourtant si clair. Puis d’un mouvement vif, elle la cacha sous l’oreiller. Sa mère et sa sœur pouvaient entrer. Qu’auraient-elles dit ? La tête sur l’oreiller, tout près ainsi, de l’écriture du bien-aimé, les yeux grands ouverts, elle essayait de réfléchir. Mais le désordre de ses idées était tel qu’elle n’y arrivait pas. Elle se répétait dix fois : « Il m’a écrit, il m’a écrit !… Le prince impérial a écrit à la baronne Marie Vetsera… Rodolphe a écrit à Marie… Il ne m’a donc pas oubliée ! Il pense à moi, il désire me voir… Ah, ah, il désire me voir… Il me donne un rendez-vous, il veut se promener avec moi, me dire des choses tendres, sans doute. J’en mourrai de bonheur !… Au Prater, tous les deux seuls au Prater. Après 4 heures il commence à faire sombre… M’aime-t-il vraiment ? Je ne suis qu’une distraction pour lui. C’est bien naturel. Peu importe, je l’aime, je le verrai, je lui parlerai, je le toucherai… » Puis elle se calmait un peu. « Que cette lettre me soit arrivée, c’est un miracle, pensait-elle. Tout ce que je reçois passe chez maman, et voici que cette lettre justement… Dieu nous protège. »

Comme elle rêvait ainsi, la nounou rentra pour prendre le plateau du déjeuner.

— Mais que fais-tu là, mon enfant ? dit-elle.

Marie la regarda.

— Il s’agit bien de déjeuner. Il faut que je me lève, je ne puis plus rester au lit.

Depuis six mois la nourrice ne l’avait pas vue aussi joyeuse et son cœur se réjouit.

— Tu as eu une bonne lettre, je vois, dit-elle en enlevant le plateau.

Marie profita de ce que la tête de sa bonne était tout près de la sienne pour lui glisser dans l’oreille :

— Il m’a écrit !

La vieille bonne faillit en laisser tomber le plateau sur le lit. Le rattrapant de son mieux, elle dit, en hochant la tête :

— Voilà que vous vous écrivez maintenant !

Marie déjà voltigeait à travers la chambre.

Un peu plus tard seulement, elle se reprit et se trouva devant un petit fait tout simple qu’elle avait omis d’envisager. « Mais je ne puis aller au Prater, se dit-elle, je ne suis jamais sortie seule. »

Sa figure prit une expression désolée. Rien à faire ! Elle n’avait aucun moyen de quitter la maison seule, fût-ce une heure. Mais alors, elle ne le verrait pas, elle ne lui parlerait pas, elle ne marcherait pas à côté de lui, son bras sous le sien ! Il n’y avait qu’une personne au monde qui eût pu l’aider dans une telle circonstance, c’était sa chère comtesse Larisch. Avec elle tout eût été facile. Mme Vetsera lui aurait sans peine confié sa fille. Elles seraient parties toutes deux, et alors, et alors… Mais elle rêvait. La comtesse était à la campagne… Ainsi Marie passait en quelques minutes d’un excès de joie à un comble de malheur.

Dans cette agitation, des idées claires et pratiques finirent par percer. Il fallait écrire au prince, pour qu’il ne l’attendît pas vainement le lendemain. Il fallait écrire aussi sans perdre un instant à la comtesse Larisch Wallersee pour la supplier de rentrer à Vienne tout de suite. Elle présente, que de félicités ! La certitude de voir bientôt Rodolphe l’aida à supporter la déception terrible de ne pas le rencontrer le lendemain.

Elle prit du papier. Sans hésiter, elle écrivit au prince la lettre suivante :

 

Monseigneur,

Comme j’aurais été heureuse de vous voir au Prater demain ! Malheureusement il faut que je renonce à cette grande joie, car je ne puis sortir seule. Cela me fait beaucoup de peine…

Ah ! si la comtesse Larisch était ici ! Elle n’aurait pas refusé de m’accompagner. Je lui écris tout de suite pour lui demander de rentrer à Vienne.

Veuillez croire, Monseigneur, que je suis bien désolée de ce contre temps.

 

Elle ne sut comment terminer sa lettre et mit simplement « Marie ». Lorsqu’elle la relut, elle la trouva froide et gauche. Mais plus elle y réfléchissait, plus elle voyait la difficulté d’en écrire une qui la satisfît. Finalement, elle glissa celle-là dans une enveloppe sur laquelle elle écrivit avec un plaisir indicible l’adresse du prince impérial à la Hofburg, telle qu’il l’avait donnée dans un post-scriptum pour que la lettre lui parvînt en mains propres.

La lettre à la comtesse fut moins brève. Ce n’était qu’un cri de joie répété en quatre pages, avec variations, et coupé de prières instantes de revenir à Vienne sans un jour de retard.

L’ayant terminée, elle pensa que cette lettre n’atteindrait la comtesse, à Pardubitz, que le lendemain et décida de lui envoyer un télégramme. La vieille nounou fut chargée de se rendre aussitôt à la poste.

VI

3 NOVEMBRE 1888

La comtesse Larisch arriva à Vienne quarante-huit heures après avoir eu la lettre de sa petite amie. Elle en avait reçu une, le lendemain, fort pressante du prince impérial. Elle tenait à obliger son cousin, elle décida donc de partir sur-le-champ et débarqua dans la capitale le jour de la Toussaint. Elle descendit, comme à son habitude, au Grand Hôtel. Un mot de Rodolphe, pour la journée à la chasse, la priait passer chez lui le lendemain vers midi. Elle sourit en trouvant une seconde lettre de Marie à son hôtel. On l’attendait       à la Salezianergasse où Marie pensait être seule ce même matin après la messe de onze heures. Elle s’y rendit à pied.

Marié ne tenait plus en place. La certitude de voir enfin l’homme qui emplissait son âme depuis six mois était devant elle à chaque minute. Elle ne se demandait pas ce que serait leur entretien. Elle le verrait, elle entendrait sa voix, elle toucherait sa main. Qu’imaginer au delà de ce bonheur suprême ? Elle sauta au cou de la comtesse, elle parlait sans lui laisser placer un mot. Que dire lorsqu’elle apprit que Rodolphe aussi avait écrit et qu’il avait donné rendez-vous à sa cousine pour le lendemain à midi ?

— Vous accompagnerai-je ? se hasarda-t-elle à demander.

La comtesse rit.

— Vous n’y pensez pas, Marie, vous, à la Hofburg ! c’est trop dangereux. Peut-être une allée écartée du Prater. Et encore !

Lorsqu’elle quitta Marie, il était bien entendu qu’elle tâcherait d’avoir un rendez-vous vers midi, car Mme Vetsera lui confierait plus facilement sa fille à cette heure-là.

Le lendemain, elle ne vit son cousin qu’entre deux portes. Il la remercia de s’être dérangée ainsi pour lui. Il parlait sur un ton ironique qu’il employait souvent avec elle.

— La campagne ne vous vaut rien, Marie, vous êtes une femme de la ville. Avouez que je vous tire de l’ennui. Moi, au contraire, la ville ne me va pas. Mais je suis obligé d’y vivre… Rien de plus fatigant.

Il s’étira, alluma une cigarette et continua :

— J’aimerais faire la connaissance de votre petite amie. Je l’ai croisée l’autre jour au Prater. Elle m’a paru très jolie, et si jeune ! Un oiseau rare, vraiment… Je veux la voir de plus près. Elle en vaut la peine… Vous allez me l’amener ici, Marie.

La comtesse se mit à rire.

— Ici, tout simplement, une jeune fille ! Vous n’y pensez pas, mon cher cousin. Les risques sont trop grands d’être vues.

Rodolphe nota en lui-même qu’elle ne parlait que des risques d’une rencontre. Il vit qu’il avait partie gagnée et qu’il suffisait de rassurer sa cousine.

— Préférez-vous que ce soit dans votre appartement au Grand Hôtel ? Autant choisir une place publique en plein midi ! La Hofburg, quand on sait s’en servir, est l’endroit le plus discret de Vienne. Vous n’y verrez que moi. Venez toutes deux demain matin. Rien de plus simple. Bratfisch vous attendra un peu avant midi dans la rue derrière le Grand Hôtel, vous mettra à l’entrée de la Josephs Platz, vous passerez sous la voûte et, en deux pas, vous êtes, sur la droite, à une petite porte de fer qui sera entr’ouverte. Vous la pousserez et vous trouverez Loschek qui vous amènera ici par un chemin sûr.

La comtesse crut nécessaire de protester encore. Rodolphe l’arrêta.

— Ne vous faites pas prier, Marie. Je sais que vous êtes la plus aimable des femmes et que vous serez heureuse de m’être agréable.

Le ton était ni figue ni raisin. Il fallut qu’elle s’en contentât.

 

Elle retourna chez Mme Vetsera le même soir et lui demanda de lui confier sa fille Marie pour faire des courses le lendemain. Il se trouvait que Marie avait, depuis la veille, déjà, pris rendez-vous chez un photographe le samedi matin. Elle s’était aperçue qu’elle n’avait pas un bon portrait à donner à Rodolphe ! La baronne Vetsera, grosse et courte personne, accueillit avec plaisir l’idée de ne pas monter les quatre étages de l’atelier.

— Vous êtes bien bonne, dit-elle à la comtesse, de m’éviter cette corvée. Voyez que Marie ne prenne pas un air trop nigaud devant l’objectif. Faites-la rire. Surtout ne la quittez pas une minute, c’est ce que j’ai de plus précieux.

Le samedi matin, la comtesse était à la Salezianergasse avant dix heures et demie. Marie rayonnait de fraîcheur et d’éclat. La comtesse lui en fit compliment devant Mme Vetsera qui regardait sa fille avec orgueil.

Dans la voiture, Marie parla peu. Chez le photographe, la séance fut longue : trois poses différentes, une en chapeau de feutre vert et jaquette de fourrure, l’autre décolletée, une troisième les cheveux dénoués.

— Comme c’est fatigant ! disait-elle à Mme Larisch. Il me trouvera laide…

À d’autres moments, elle se réjouissait à l’idée de pouvoir bientôt lui donner une photographie.

— Faites-moi très belle, disait-elle à l’opérateur.

Et elle ajoutait en riant :

— Il faut pourtant qu’on me reconnaisse.

Elle regardait sa montre à chaque minute ; on ne pouvait faire attendre le prince impérial. Enfin, elles furent à l’hôtel un peu avant midi. Elles en sortirent, sans éveiller l’attention, par l’entrée de service. Bratfisch, bien campé sur le siège de son équipage, les attendait. Au fond du sombre landau, bien qu’elles eussent peu de chances d’être vues, elles se cachaient la figure dans leurs boas.

En moins de cinq minutes, Bratfisch les mit à l’entrée indiquée de la Hofburg. Vingt pas plus loin sur la droite, une petite porte de fer bâillait. Elles la poussèrent. Dans le vestibule, Loschek les accueillit. Elles le suivirent le long de couloirs étroits, montèrent des escaliers, traversèrent des salons déserts. « C’est un palais abandonné, pensait Marie, le palais du prince charmant. » Sa confiance en Rodolphe était si grande que pas un instant elle ne craignit de faire une rencontre désagréable. S’il avait indiqué ce chemin, ce chemin était sûr.

Enfin, elles arrivèrent à une porte que Loschek ouvrit. Elles se trouvaient dans un salon de réception meublé dans le froid style des salons de la Hofburg. D’une pièce voisine, une voix vint, sa voix, disant :

— Encore quelques pas, mesdames, je suis ici.

Et soudain Marie se trouva devant le prince qui lui tendait la main. Elle le salua d’une belle révérence.

La comtesse se mit à rire.

— Vous n’auriez pas plongé plus bas pour l’impératrice, Marie.

Mais le prince sans s’occuper de sa cousine entraînait Marie vers un fauteuil, près du canapé.

— Mettez-vous là, mademoiselle, dit-il. Vous êtes si jeune que vous pouvez supporter la pleine lumière. Il y a assez longtemps que je vous admire de loin ; laissez-moi aujourd’hui vous regarder de tout près.

Chaque mot arrivait à Marie comme une caresse. Elle osa regarder le prince dans les yeux. Ils lui parurent tendrement moqueurs.

Une conversation à trois s’engagea. Marie, à sa grande surprise, n’éprouvait aucune gêne. En fait, depuis six mois, elle avait vécu en tête à tête avec le prince, elle lui avait adressé mille confidences, il avait été seul admis dans son intimité. Maintenant qu’elle se trouvait face de lui, le dialogue continuait. Même la présence de la comtesse n’était pas un obstacle. Ne lui avait-elle pas parlé souvent de Rodolphe ?

Il y avait pourtant quelque chose qu’elle n’avait pas imaginé et qui la troublait. C’était les yeux du prince si souvent sur elle. Elle sentait ce regard qui ne la quittait pas, qui se promenait sur sa personne. Maintenant, il était sur son front, maintenant sur sa joue, maintenant sur ses lèvres, descendait jusqu’à ses seins. Et toujours c’était un contact réel comme une brûlure très légère qui persistait un instant à peine, puis s’effaçait. Cette espèce de malaise délicieux était par moment assez fort pour empêcher Marie de suivre la conversation. Quand cela lui était possible, elle le regardait. Il était plus beau encore qu’elle ne l’avait cru, et plus séduisant. Elle jugeait son sourire irrésistible. Mais elle s’inquiétait à lui trouver la figure fatiguée, et, bien qu’il s’efforçât de le cacher, l’air préoccupé. Un pli parfois se formait entre les sourcils.

Il remerciait la comtesse d’avoir amené cette belle jeune fille à la Hofburg.

— C’est le seul endroit sûr, dit Marie innocemment.

— L’antre du lion fit Rodolphe avec ironie.

La comtesse intervint.

— Marie s’imagine qu’elle peut dompter les bêtes fauves.

— Ne vous moquez pas de moi, reprit Marie. Je voulais dire seulement que partout ailleurs nous risquions de faire une fâcheuse rencontre, tandis qu’ici je me sens en parfaite sécurité.

La comtesse lança :

— Voilà les jeunes filles d’aujourd’hui, mon cher cousin.

Comme elle disait ces mots, le prince se leva. Marie l’imita.

— Non, non, dit-il, restez assise. Ici, entre vous et moi, aucune étiquette. Mais je vous prie de m’excuser une minute, j’ai à causer un instant avec ma cousine. Voulez-vous venir ? dit-il en se tournant vers la comtesse.

Il la fit sortir par une petite porte dans la boiserie que Marie n’avait pas vue. Marie, restée seule, eut enfin le loisir d’examiner la pièce. C’était le petit salon particulier attenant à la chambre où le prince couchait depuis assez longtemps déjà. Elle se leva et alla jusqu’à la fenêtre. Elle fut surprise de voir que la fenêtre donnait sur l’Amalien Hof juste en face des appartements de l’impératrice. À ce moment, pour la première fois, l’idée qu’elle se trouvait dans le palais impérial, dans la maison même de l’empereur et de l’impératrice, lui apparut. Jusqu’alors elle était chez un homme qui, pour elle, s’appelait Rodolphe… Elle revint à la table. La grimaçante tête de mort l’arrêta. « Comment vivre en face d’une tête de mort ? » pensa-t-elle. Et soudain le souvenir la traversa de la scène où Hamlet joue avec le crâne d’Yorick. Rodolphe assistait à la représentation. Un instant il lui était apparu sous les traits du malheureux prince de Danemark. Elle avait eu pitié, elle avait encore pitié de lui… Elle fit un pas. Elle aperçut le revolver. Elle avait une peur instinctive des armes à feu. Elle n’en supportait pas le bruit. Pourquoi laisser une arme si dangereuse sur un bureau ? Elle se recula vivement… À ce moment Rodolphe rentra, seul.

— Où est la comtesse ? demanda Marie.

Rodolphe remarqua qu’il n’y avait pas d’inquiétude, mais de l’étonnement dans la voix de Marie.

— J’ai eu un peu de peine à me défaire d’elle, dit-il en riant. Mais je sais la prendre. Elle finit toujours par faire ce que je veux.

Il s’approcha de Marie d’une démarche souple.

— Puisque vous avez eu le courage de venir ici…

Marie l’interrompit :

— Je n’ai pas eu besoin de courage, je vous l’assure.

Elle parlait avec tant de simplicité qu’une seconde Rodolphe hésita.

— J’ai tort. Puisque vous m’avez fait la grâce de venir ici, je ne veux pas vous partager. Vous connaissez le proverbe anglais : Two is company, three is none.

— Oh ! oui, dit Marie vivement, il est beaucoup plus agréable d’être à deux. S’il faut vous dire toute la vérité – et je suis décidée à vous la dire toujours quoi qu’il arrive – j’espérais bien vous voir seul… Seulement je ne pensais pas que ce serait possible. Et voilà qu’en un clin d’œil vous arrangez toutes choses suivant mes souhaits comme dans un conte de fées.

L’accent de Marie autant que ses paroles frappa le prince. Jamais voix, jamais cœur n’avaient eu pureté si cristalline. Il se félicita d’avoir obéi au caprice qui l’avait poussé à écrire un jour, sans rime ni raison, croyait-il, à Marie Vetsera. À l’ordinaire, la désillusion suivait immédiate des visites de ce genre. Celles qu’il avait désirées de loin, de près lui paraissaient banales. Il avait envie de les renvoyer d’où elles étaient venues avant même de les prendre. Mais cette jeune fille, à peine arrivée, gagnait du terrain. Elle ne jouait pas un rôle, elle ne cherchait pas à produire un effet. Elle n’avait rien à cacher, elle était elle-même, tout simplement ; il ne lui en fallait pas davantage pour plaire. Elle créait autour d’elle une atmosphère où il respirait plus librement. Et comme elle était jolie !…

Il avait tant de plaisir à la regarder et à l’entendre que, pour le moment, il se bornait à lui envoyer de temps en temps une répartie. Elle parlait de « leur » passé.

— La première fois que je vous ai vu, dit-elle, c’était le 12 avril. Comme il faisait beau ! Vous savez que cela porte bonheur.

— Croyez-vous ? dit-il avec un sourire de doute.

— Vous n’êtes pas heureux ? demanda Marie vivement.

— Oh ! ne parlons pas de moi, répondit Rodolphe, vous êtes beaucoup plus intéressante. Avez-vous été heureuse au moins ?

— Parfois, dit Marie, je pensais que j’étais la fille la plus malheureuse de la terre, parfois je ne me tenais plus de joie. Comment s’y reconnaître ?

Elle racontait ses jours heurtés, changeants, et Rodolphe voyait avec surprise que, dans la vie fêtée de cette belle jeune fille, seule comptait depuis six mois une rencontre au théâtre ou au Prater, son plus grand désespoir étant ce funeste voyage en Angleterre.

— Funeste ? dit-il, mais pourquoi donc ? On passe l’été très agréablement en Angleterre, les jeunes filles surtout.

Ici Marie hésita. Finalement, elle dit :

— Vous vous moquerez de moi. Tant pis. Je ne voulais pas m’éloigner de…

Elle s’arrêta et, pour la première fois depuis qu’elle était en face du prince, elle rougit et se détourna…

Il y eut un instant de silence aussi agréable à Rodolphe que la conversation qui lui plaisait tant. Il s’en étonna. Était-ce pour écouter les récits d’une jolie fille qu’il l’avait fait venir, avec quelques risques tout de même, à la Hofburg ? Ils étaient seuls ; elle l’aimait ; il la trouvait désirable, et ils restaient à causer comme deux amis ! Il pensa au comte Hoyos qui, cyniquement, demandait aux femmes l’unique chose que, selon lui, elles ont à donner. Ses heures libres et celles de Mlle Vetsera étaient rares, et le temps précieux de cette visite passait. Était-ce du temps perdu ?

Il regarda Marie. La confusion ajoutait un charme de plus à son jeune visage. Il eut une envie irrésistible de la prendre dans ses bras, de baiser ces lèvres fraîches, de sentir la pression de ce corps vierge contre le sien. Poussé par le désir il se leva et, employant les mots qu’il avait dits à d’autres dans un même moment :

— À quoi est-ce que je pense ? Je ne vous ai même pas demandé d’enlever votre fourrure. Il fait chaud pourtant ici. Et puis, ne me montrerez-vous pas vos cheveux ? Ils sont, à ce qu’on assure, admirables.

— Bien volontiers, dit Marie en se levant.

Elle cherchait une glace.

— Il n’y a pas de glace ici, dit-elle en riant. Manquez-vous à ce point de coquetterie ?

— Passez à côté, répondit Rodolphe en lui montrant la porte ouverte sur sa chambre à coucher.

Marie entra. La chambre était petite et simple ; dans un angle, un lit étroit.

— C’est là que vous couchez ? Ô l’imagination des jeunes filles ! Je me représentais une grande chambre avec un beau lit de milieu, un lit princier, un lit de parade.

Le prince se mit à rire.

— Vous ne vous trompez pas. Une telle chambre existe, mais j’aime mille fois mieux celle-ci, peu confortable, où je suis seul depuis plus d’un an.

Marie vint à la glace. Rodolphe la suivait, pas à pas, tout près d’elle.

— Je vais avoir des mèches, dit-elle, je ne vous plairai pas.

Elle ôta son chapeau. La masse de ses cheveux noirs aux reflets bleutés apparut. Ils étaient tordus sur la nuque.

Elle défit son manteau. Il s’approcha encore pour l’aider ; il l’effleurait des épaules aux genoux. La glace leur renvoyait leur image ; les yeux de Rodolphe brûlaient ; les yeux clairs de Marie souriaient. Il lisait dans les regards de cette enfant qu’il tenait presque dans ses bras la confiance, une innocente joie. Elle ne craignait rien ; il ne lui ferait aucun mal… À ce moment elle s’appuya légèrement sur le prince dans un mouvement si chaste qu’il frissonna et que ses traits se contractèrent. Un bref combat se livrait en lui. Il se dégagea avec brusquerie et fit deux ou trois pas.

Marie le regardait. Inquiète, elle courut à lui.

— Que se passe-t-il ? Qu’avez-vous ?

— Le plus insignifiant malaise… C’est absurde… Mais c’est fini… Tout cela est de votre faute.

Déjà il souriait, le ton rassura Marie, vite alarmée. Il marcha encore un instant à travers la pièce, revint vivement à la jeune fille, s’empara de ses mains et, la regardant au fond des yeux, lui demanda :

— Est-ce que vous faites souvent des miracles ?

Marie, interdite, ne savait que répondre. Mais la figure de Rodolphe était joyeuse, animée, d’un autre homme.

Il l’entraîna au salon, l’installa sur le canapé, lui donna un verre de porto et s’assit à ses pieds. C’était lui qui parlait maintenant de tout et de rien, avec une bonne humeur qui charma Marie. Il était plus jeune, le pli entre les sourcils avait disparu. Soudain, il s’arrêta et dit :

— Est-ce que vous n’avez pas quelque chose à me demander ?

Marie le regarda, étonnée.

— Oui, reprit-il, tous les gens qui m’approchent ont quelque chose à demander : les uns une place, les autres de l’avancement, un troisième une décoration, le dernier de l’argent, tout bonnement. Alors, je veux savoir ce que demande la plus jolie solliciteuse qui soit jamais venue chez moi.

— Mais je ne veux rien, dit Marie, n’ai-je pas aujourd’hui tout ce que je désire ?

— Eh bien, moi, j’ai pensé à vous, continua-t-il.

Il alla au bureau, ouvrit un tiroir et revint à Marie avec un petit écrin qu’il lui tendit.

Interdite, elle regardait tour à tour l’écrin et Rodolphe.

— Ouvrez donc, vous n’êtes pas curieuse.

Elle ouvrit l’écrin.

— Oh ! la belle bague, dit-elle, un saphir et des diamants, mais je ne puis l’accepter… Oh ! j’aimerais bien l’avoir, reprit-elle tout de suite confuse à l’idée que Rodolphe se méprendrait sur ses sentiments, mais si maman la voyait !…

— Avant de la refuser, voulez-vous regarder ce qui est inscrit dans l’anneau ? dit Rodolphe.

Marie prit l’anneau et lut : « 12 avril 1888. »

— Est-ce possible ? dit-elle vivement en levant les yeux sur Rodolphe ? Je ne puis le croire…

— Il n’y a pas que vous qui ayez une bonne mémoire des dates.

— Ah ! je suis trop heureuse ! continua Marie en s’emparant de la main de Rodolphe. Cette bague, je la porterai dans ma chambre chaque soir quand je prie pour vous, et toute la nuit, et je vous verrai alors en rêve…

Elle caressait doucement le prince à ses genoux, entremêlant ses caresses de courtes phrases tendres : « Que vous êtes bon ! Que je vous aime ! Mon chéri ! »

À ce moment, il y eut un petit grattement à la porte donnant sur le salon. Rodolphe sursauta.

— C’est mon chien de garde qui m’avertit. Il faut nous quitter, hélas ! J’ai un déjeuner officiel… C’est bon, Loschek, cria-t-il, je t’entends.

Il se tourna vers Marie.

— Que vous dire ? Une fée est venue ici, la fée dont je rêvais quand j’étais un petit garçon. Elle était belle et bonne comme vous. Elle touchait un malheureux de sa baguette, et, aussitôt, il oubliait ses maux.

Il aidait Marie à mettre sa fourrure.

— Depuis que vous êtes entrée, l’atmosphère de cette chambre n’est pas la même. Sommes-nous à la Hofburg ? Je n’ai plus de soucis, je ne suis plus malheureux.

C’était la seconde fois qu’il disait ce mot sur lequel, sans qu’il le voulût, il appuya et qui rendit un son pathétique. Marie tressaillit. Le visage de Rodolphe avait changé. Il était pâle, défait, les yeux pleins d’angoisse.

— Vous partez vraiment ! balbutia-t-il. Promettez-moi de revenir… par pitié.

La phrase était inattendue pour lui comme pour elle. Il se troubla. Un instant, il ne fut plus maître de lui. Pour cacher son émotion, il prit Marie dans ses bras et appuya sa tête sur l’épaule de la jeune fille. Elle sentait sur son cou la respiration haletante du prince.

— Ne me laissez pas seul, murmura-t-il, vous ne savez pas combien j’ai besoin de vous.

Sa voix, tout près d’un sanglot, avait un accent humble, suppliant. Était-ce le prince héritier d’un grand empire qui parlait ainsi à une fille de dix-sept ans ? Le cœur de Marie s’émut et les larmes lui montèrent aux yeux.

— Je suis à vous, chéri, pour toujours, dit-elle. Faites de moi ce que vous voudrez.

Déjà Rodolphe s’était repris. D’une voix sans timbre, honteux de sa faiblesse, il dit :

— Je pars demain pour Bude, j’y reste cinq jours. Puis il y a une chasse dans la forêt de Vienne, à Mayerling. Mais à la fin de la semaine, je serai ici. Voyons-nous alors, je vous prie. Ma cousine arrangera cela… Loschek va vous mener à elle. Allons, il faut reprendre son bât.

Il disait cela sur le ton d’un homme pressé, que la vie roule et bouscule. Il poussa la porte du salon. Loschek était là.

TROISIÈME PARTIE

I

LA VOIE DANGEREUSE

Dans le chaos d’impressions et de sentiments que Marie rapporta chez elle ce jour-là, le souvenir des dernières minutes passées avec le prince dominait. Cette scène étrange l’oppressa longtemps ; elle entendait la voix suppliante, elle sentait la respiration pressée de Rodolphe sur son cou. Ainsi il n’était pas heureux ! Elle le savait à l’avance. Mais elle n’avait pas imaginé que sa détresse fût si grande. Voilà qu’il avait besoin d’elle. Elle lui était nécessaire, elle, Marie Vetsera, à qui il parlait pour la première fois ! Comment y croire ? Et pourtant, comment en douter ? Elle était loin de lui et il en souffrait. Désespoir et joie ! Elle brûlait de le rejoindre, de le prendre dans ses bras. Elle se reprochait de n’avoir pas été assez tendre, de n’avoir pas su le consoler. Les pauvres mots qu’elle avait dits lui apparaissaient bien insuffisants. « Que pensera-t-il de moi ? se disait-elle. Me jugera-t-il une fille insensible ? »

Mais un souffle de bonheur chassait ces inquiétudes, comme le vent les nuages. Tout disparaissait devant une certitude éclatante : « Il m’aime ! Que dire de plus ? » Être aimée par Rodolphe ! Avait-elle jamais dans ses rêves les plus fous espéré un tel miracle ? Il y a un mois encore, huit jours seulement, il apparaissait loin, si loin… Et voilà qu’hier il était à ses genoux, qu’elle le caressait de la main, qu’il pleurait presque sur son épaule. Était-ce possible ?… Il ne lui avait rien demandé… Mais elle sentait qu’elle était peut-être ainsi plus près de son cœur, qu’elle avait remporté une plus grande victoire. D’autres femmes étaient venues en secret dans cet appartement. Avait-il parlé à beaucoup d’entre elles comme il l’avait fait au moment où elle le quittait ? Ah ! non, elle en était sûre, elle en était fière ! Elle régnait sur une part de Rodolphe qui était la meilleure, et là elle serait sans rivale.

Mais l’amour ne connaît pas la paix. Tout la séparait du prince. Comment le voir ?

Ses jours et ses nuits furent hantés par la préoccupation d’en trouver le moyen. Elle ne sortait jamais seule. Sa mère l’accompagnait et ne la confiait même pas à une femme de chambre. Elle ne se fiait qu’à la seule comtesse Larisch. Sans doute, celle-ci était parfaite. Mais quoi, elle avait ses occupations, un mari, un château loin de Vienne. Elle ne pouvait pas être chaque jour aux ordres de Marie. Fallait-il courir le risque, pour sortir, de profiter d’une absence de sa mère et de sa sœur et d’être ainsi à la discrétion d’un domestique ? Si elle était dénoncée à la baronne, elle savait quel serait son sort : au mieux, quitter Vienne ; au pis, être remise au couvent jusqu’à ce qu’on lui eût trouvé un mari.

Sa vieille nourrice ne lui était d’aucun secours. Elle ne pouvait que l’aider à recevoir et à expédier des lettres. Mais pour l’instant, cela même était impossible. Dans la fièvre de leur première entrevue, elle avait oublié de régler cette question avec Rodolphe. Il faudrait y penser la prochaine fois.

La prochaine fois, quand serait-ce ? Jamais semaine ne fut plus longue. La comtesse Larisch, le prince étant à Bude, était retournée pour peu de jours chez elle, à Pardubitz, promettant de revenir au même temps que son cousin. Marie n’avait donc personne à qui se confier. Du jour où elle avait été reçue par le prince, elle s’était promis de n’en pas parler à sa nourrice jusqu’ici la confidente quotidienne de ses chagrins et de ses espérances. Cette fois-ci, la chose était trop grave. Personne, pas même la vieille nounou, ne devait savoir ce qu’elle faisait… Mais la joie comme l’angoisse s’accommodent mal du silence. Marie ne passa pas quarante-huit heures dans la solitude sans que son cœur trop plein ne s’épanchât auprès de sa nourrice. Elle sortit de son écrin la bague précieuse. La nounou, si indulgente pour son enfant, s’alarma. Elle trouva dans ses craintes la force de parler à Marie et de lui montrer l’abîme où elle courait.

— Où vas-tu, ma petite ? lui dit-elle. À ton malheur. Rien ne peut arriver de bon… Tu sais, nos princes sont gâtés. Ils cueillent une jolie fleur en passant. Et puis ils la jettent. Et ils en prennent une autre. Qu’attends-tu de mieux ?… Il ne t’épousera pas. Mais toi, tu as trop de cœur, mon enfant, tu souffriras.

Elle prit la main de Marie et la baisa. Marie vit qu’elle lui avait fait de la peine. Mais elle n’était pas d’humeur à se laisser gagner par la tristesse. Elle rit et dit à l’oreille de la vieille femme :

— Tu ne le connais pas, nounou. Si tu avais vingt ans…

Enfin, le vendredi, la comtesse Larisch s’annonça chez Mme Vetsera. Le prince impérial était à Vienne depuis la veille au soir, Marie le savait. Mais pourrait-il, voudrait-il la voir le samedi ? Un mot de Mme Larisch tout de suite la rassura. Elle demandait à Mme Vetsera de lui donner sa fille le lendemain après-midi.

— Cette enfant est si gaie, disait-elle, et je n’ai personne pour m’accompagner dans mes courses. Je vous la ramènerai de bonne heure.

Cette fois-ci, Mme Vetsera se fit prier, non qu’elle eût aucune suspicion sur le rôle que jouait son amie, mais elle avait arrangé de sortir elle-même avec Marie. Cependant, comme elle était bonne femme, elle finit par accepter un compromis. Ces dames se retrouveraient à cinq heures au Grand Hôtel pour goûter…

____________

 

De nouveau Marie était dans l’appartement de la Hofburg qu’elle connaissait déjà. La comtesse en la laissant à la petite porte de fer lui avait dit d’un ton où il y avait un rien d’ironie :

— Vous êtes une si grande fille maintenant, Marie, que je puis vous laisser aller sans moi.

Ce « maintenant » pesait sur Marie. « Que pense-t-elle ? » À cette question sans réponse elle rougit un peu.

Le petit salon où l’introduisit Loschek était désert.

— Le prince viendra tout de suite, dit Loschek en se retirant.

Le salon était merveilleusement fleuri d’azalées et de chrysanthèmes blancs. Cet hommage délicat fut sensible à Marie. « Au milieu de ses occupations, il a eu le temps de penser à cela ! » La tête de mort au milieu de la table regardait de ses yeux vides. Marie s’en approcha. Elle ne s’habituait pas à l’idée que Rodolphe vivait dans ce voisinage quotidien de la mort. Et ce revolver toujours là ! Sinistres compagnons.

Pourtant elle s’enhardit et posa la main sur le crâne luisant. Sa froideur la fit frissonner.

— Vous n’avez pas peur de cette tête, dit une voix derrière elle.

Elle sursauta. Le prince était arrivé jusqu’à ses côtés sans qu’elle l’entendît. Il était en civil aujourd’hui ; elle ne l’avait jamais vu ainsi. Une surprise !

— Êtes-vous toujours le prince impérial ? demanda-t-elle avec un sourire. Pour un rien je ne vous reconnaissais pas.

— Alors, je cours me mettre en uniforme. Moi qui étais si joyeux de le quitter pour une heure !

Elle l’examina.

— Non, restez. Je vous aime aussi comme cela, Monseigneur.

Il la serra contre lui.

— Un rayon de soleil entre avec vous dans cet appartement si triste.

— Vous y vivez en bien mauvaise compagnie, dit-elle en montrant la tête de mort. Et en outre, ceci.

Elle désignait le revolver.

Rodolphe haussa les épaules.

— Le revolver, c’est pour les risques du métier. N’oubliez pas, jolie petite fille, que je suis d’abord un officier. Mon premier uniforme, je l’avais à quatre ans. Vous voyez ce gosse frisé, en uhlan ! Mon premier revolver pendait à mon ceinturon de sous-lieutenant à douze ans, je pense. Voilà comment j’ai été élevé. Il faut pardonner beaucoup de choses à un pauvre soldat.

Que Marie aimait ce ton plaisant ! Blottie dans les bras du prince, elle était transportée au septième ciel et se tenait coite.

Maintenant, il parlait de la tête de mort.

— Elle n’a rien d’effrayant, je vous assure. Celui à qui elle appartenait était un malheureux…

— L’avez-vous connu ? demanda Marie inquiète.

— Mais non, je veux dire que c’était un malheureux comme nous tous ; il avait une femme criarde, de mauvaises dents, et était accablé de plus de soucis qu’il n’en pouvait porter. Et puis, un jour, plus de femme criarde, plus de soucis, la paix… Vous trouvez ça terrible ? Rien n’est plus rassurant…

Il se pencha sur Marie et vit ses yeux bleus qui lui souriaient.

— Laissons cela, dit-il. C’est bon pour mes heures de solitude, quand je n’ai pas votre beau et frais visage à regarder.

Il entraîna la jeune fille sur le canapé, l’aida à enlever son manteau et son chapeau.

— Ceci est votre royaume et je suis votre sujet. Vous l’avez bien vu l’autre jour. Je ne ferai jamais rien contre vous. Vous êtes ici en aussi parfaite sécurité qu’à la Salezianergasse.

Une heure passa ainsi comme dans un rêve. Rodolphe n’avait jamais été plus gai, plus ouvert. Il parlait de ses chasses ; il avait commencé à chasser très jeune et tout de suite il y avait pris un plaisir extrême.

— C’est là, dit-il, que j’ai été pour la première fois en contact avec la nature. On ne connaît pas la nature quand on a été élevé dans un jardin ou un parc. Je plains les enfants des villes, riches ou pauvres ! Ils ne sauront jamais ce qu’est une forêt. Il faut avoir été dans la forêt dès que l’on tient sur ses jambes, y avoir marché beaucoup, dormi dans la chaleur du jour, frissonné de peur quand l’ombre vient et qu’on ne sait pas si on en sera sorti avant la nuit. Tout cela, je l’ai fait, je n’avais pas dix ans.

Marie l’écoutait ravie. « Est-il un homme plus humain ? est-il un prince plus simple ? se disait-elle. Ah ! je ne me suis pas trompée sur lui. Je suis la femme la plus heureuse de la terre puisqu’il est là, près de moi, et que je l’entends. »

Lorsqu’il s’arrêta, elle lui dit :

— Ne pourriez-vous me prendre une fois dans la forêt ? Elle n’est pas loin de Vienne. Si vous aviez deux heures seulement… Mais je vous demande beaucoup, une demi-journée presque… Et puis c’est l’hiver, c’est moins beau.

— La forêt est toujours belle, quelle que soit la saison ; c’est une beauté différente, et voilà tout. Oui, nous irons tous les deux dans la forêt de Vienne.

— Et nous nous perdrons ! j’aurai peur, je me serrerai contre vous.

— Et nous ne reviendrons jamais !

Ils employèrent l’après-midi à bavarder ainsi à l’aventure. Lorsque vint le temps de se quitter, Marie s’écria :

— Mais je viens d’arriver !

Rodolphe regardait sa montre et n’en croyait pas ses yeux.

— Est-il possible que deux heures s’envolent ainsi ?

Marie était près de pleurer.

— Partir déjà ! Gardez-moi encore. Mais vous ne voudrez plus de Marie, qu’ai-je fait pour vous distraire ?

Et pourtant cette simple après-midi où, comme ils disaient, il ne s’était rien passé, où le souvenir ne pouvait s’accrocher au moindre fait, resta dans leur mémoire comme la plus heureuse qu’ils eussent vécue.

 

Des heures difficiles les attendaient. La semaine qui suivit, Rodolphe fut un jour à Prague et deux jours à la chasse. Mais, inimaginable malheur, pendant les quatre jours qu’il passa à Vienne, la comtesse fut retenue à la campagne. Marie tournait dans le petit palais de la Salezianergasse comme dans une prison. Pouvait-on concevoir un sort plus affreux ? Il était là, il l’attendait, il avait fleuri pour elle leur paradis de la Hofburg qui, il le lui avait juré, n’était qu’à eux, et elle était enchaînée à sa mère comme un forçat à son banc !

Pourtant elle eut deux lettres si tendres qu’elles enchantèrent sa prison. Elles étaient adressées tout simplement à la vieille nounou qui de sa vie n’avait reçu tant de correspondance. Le prince lui écrivit de Prague un mot très court, qui valait un volume… « Comment puis-je me passer de vous ? »

La seconde était de Vienne. Le ton en était triste. Il se plaignait d’ennuis sur lesquels il ne donnait aucun détail et dont elle ne pouvait deviner la nature… Sa femme peut-être ! Maintenant elle la détestait. Qui était-elle, cette Belge assez maladroite pour ne pas se faire aimer par son mari, assez méchante pour rendre malheureux le plus aimable des hommes ? Depuis un an, elle menaçait de le quitter. Ah ! que ne rentrait-elle en Belgique ! Le pli douloureux entre les sourcils de Rodolphe ne tarderait pas à disparaître !

Marie répondit aux deux lettres. Elle adressa les siennes à Loschek et les envoya à la Hofburg par un commissionnaire.

« Je vous aime, disait-elle, et je suis malheureuse. Comment comprendre cela ? Je voudrais être tout pour vous et je suis si peu de chose… » Elle se lamentait sur l’absence de la comtesse Larisch. « Et quand elle reviendra, peut-être serez-vous parti ! Je n’aime pas vous savoir loin de Vienne. S’il vous arrivait quelque chose, que deviendrais-je ?… »

Il y en avait quatre pages ainsi. Elle vit pourtant le prince à l’Opéra où l’on donnait Tristan et Yseult. Elle se fit très belle et demanda à sa mère de lui prêter quelques bijoux. Ce n’était pas la coutume pour les jeunes filles à Vienne de porter des bijoux. Une modeste croix en émail était tout ce qu’on leur passait jusqu’au mariage. Mais la baronne Vetsera avait vécu en Orient et dans le monde diplomatique où l’on se permet davantage. Elle était fière de la beauté de Marie. Elle lui offrit pour la soirée un croissant en diamants que Marie piqua dans ses cheveux. Ah ! qu’elle regretta de ne pouvoir mettre la bague donnée par Rodolphe. Elle la baisa avant de partir pour l’Opéra. Elle portait une robe de crêpe de chine blanc. Rodolphe aimait la voir ainsi. N’avait-il pas décoré en blanc le petit salon de la Hofburg pour l’inoubliable après-midi. Jamais elle ne donna autant de soin à sa toilette. La princesse impériale serait là. Marie voulait être belle et attirer les yeux.

La comtesse absente avait mis sa loge qui n’était pas éloignée de la loge impériale à la disposition de Mme Vetsera. Marie eut beaucoup de succès. Le croissant faisait sensation. Ses amis dans l’entr’acte vinrent le lui dire et elle s’en réjouit. À ce moment-là seulement, le couple princier arriva. La princesse de Cobourg accompagnait sa sœur et son beau-frère. Tout de suite Rodolphe se tourna vers la loge où était Marie. Bien qu’il n’en fût pas éloigné, il prit sa jumelle et, comme il pensait n’être pas remarqué, il fit un léger signe d’admiration. Cette fois-ci Marie ne rougit pas. Puis – avait-on parlé d’elle dans la loge impériale ? – elle eut la satisfaction de voir les deux princesses diriger leurs jumelles vers elle et l’examiner… Plus tard, Marie les regarda. Elles étaient toutes deux sans beauté et sans élégance. Derrière elles, Rodolphe semblait d’une autre race… « Que peut-il y avoir de commun entre eux ? » pensait Marie, et son cœur se serra à l’idée que la destinée de celui qu’elle aimait était liée à cette femme.

La fin de la soirée fut triste pour elle. Tout ce qui l’entourait la blessait et lui faisait comme toucher du doigt les obstacles qui s’élevaient entre elle et Rodolphe.

Ils étaient dans la même salle, mais il y avait de lui à elle une distance infinie. Il n’était pas libre de franchir les quelques pas qui les séparaient et de venir simplement la saluer, de s’asseoir près d’elle, comme pouvaient le faire les autres hommes qu’elle connaissait ici. Ils s’aimaient. Il y avait entre eux déjà cette intimité de cœur si rare, si précieuse, cette tendresse ineffable qui unit les êtres mieux que tous les liens légaux, et voilà que se dressait pour les séparer on ne savait quoi, surgi du fond des siècles, un amas de conventions, un chaos de règles, vieilles, absurdes, périmées, assez fortes, assez hautes cependant pour former une barrière insurmontable. Ils ne se verraient jamais qu’en cachette, arrachant au destin de courts instants toujours menacés… Quel avenir !

Sur la scène, Tristan mourait abandonné. Yseult venait le rejoindre dans la mort. La mort est-elle vraiment le seul refuge où les amants malheureux se retrouvent, mais pour l’éternité ? Rentrée chez elle, Marie pleura la moitié de la nuit.

Un mot de Rodolphe, le lendemain matin, la rendit à la vie. « Vous étiez la plus belle à l’Opéra. Je vous aime… R. » Il était écrit sur du papier marqué « Sacher » et daté du soir même de la représentation.

II

STACCATO

Une semaine s’écoula. La comtesse Larisch enfin était revenue à Vienne et ne prévoyait pas qu’elle dût s’absenter jusqu’au jour de l’an. Cependant le prince impérial avait des jours occupés, et les corvées de son métier lui paraissaient lourdes. Son temps, réglé heure par heure avec une minutie qui l’irritait, ne lui appartenait pas. Il ne put donner que quelques instants à Marie et pas à la Hofburg. La comtesse la lui amena dans une allée écartée du Prater et les laissa seuls.

C’était déjà le crépuscule. Le prince enveloppé d’un grand manteau militaire, passa son bras sous celui de Marie et l’entraîna à une vive allure dans un sentier qui pénétrait sous bois. Il marchait si vite qu’elle était obligée de courir à côté de lui. Lorsqu’il fut au milieu des taillis, il ralentit.

— Les agents auront perdu notre trace… Je suis espionné de toutes parts. Le préfet de police, le ministre-président, ma femme, me font suivre. On me traque comme un gibier… Quelle vie est la mienne, ma petite Marie !… Et vous n’avez pas peur de moi !… Vous devriez me fuir…

Il parlait d’une façon hachée ; il avait de la peine à respirer. Cependant il continuait à se plaindre de ses ennemis qui étaient partout et qui ne s’arrêteraient pas avant de l’avoir abattu. Il disait aussi les maux de tête insupportables qui le laissaient sans force. Sa nervosité augmentait et, malgré la nuit qui venait, Marie voyait les yeux du prince briller dans sa figure plus pâle.

En elle, la terreur et la pitié alternaient. Qu’arrivait-il à Rodolphe ?… Ses nerfs trop tendus cédaient-ils enfin ?… Il avait de la fièvre, il tomberait malade… Elle n’osait l’interrompre. Pourtant il fallait qu’il se calmât…

Sans dire un mot, tout en marchant, elle lui prit la main. Le contact de cette main fraîche agit sur le prince. Peu à peu, il s’apaisa. Il se tut enfin. Marie mettait tout son amour dans cette main qui pressait celle de Rodolphe. Muettement, elle lui disait ainsi combien elle tenait à lui, plus qu’à la vie, jusqu’à la mort.

La nuit était sur eux. Par moment une branche les fouettait.

— Il faut nous quitter, Marie, dit-il, tendrement. Le Prater est plus dangereux la nuit que la forêt.

Il se dirigeait dans l’obscurité avec une sûreté qui étonnait Marie. Les arbres s’éclaircirent devant eux. Ils étaient à la lisière du bois.

— Le coupé de la comtesse est là, dit-il, montrant à peu de distance les lanternes allumées d’une voiture. Suis-je un bon guide ?… Ne pensez qu’à cela et pardonnez-moi.

Il tremblait encore. Soudain il saisit la jeune fille dans ses bras et pour la première fois, la baisa passionnément sur les lèvres.

Marie rejoignit seule la comtesse. Le baiser de Rodolphe brûlait en elle. La flamme qu’il avait allumée ne s’éteindrait pas.

 

***  ***  ***

 

Le temps maintenant galopait. Il n’y avait plus un jour, plus une heure qui ne fussent vécus dans la fièvre. Une lettre espérée qui arrivait enfin, un rendez-vous à arranger malgré mille obstacles qui le rendaient de l’un et de l’autre côté difficile, s’apercevoir de loin à l’Opéra ou au Prater, s’assurer à temps de l’indispensable comtesse, attendre anxieusement les journaux lorsqu’ « Il » était en voyage, c’est-à-dire chaque semaine, les ouvrir le cœur serré pour constater avec joie qu’aucun titre en grosse lettres n’annonçait un attentat sur le prince impérial, être dévorée de soucis, rayonner pourtant de bonheur, et à tout instant, alors qu’il semble que chacun, s’il le voulait, pourrait lire en vous votre passion, qu’elle doit sauter aux yeux même des indifférents, l’obligation de se fermer à ceux qui vous entourent, de montrer un visage égal, de parler de choses qui vous sont devenues étrangères, de rire, de sortir, de se promener, d’aller dans le monde, de danser, d’écouter les propos fades et garder cachée au fond de soi cette pensée obsédante : « Où est-il à cette heure ? M’a-t-il oubliée ? Je l’aime ! »

Lorsqu’elle se retrouvait en face d’elle-même, Marie écartait de parti-pris toute question sur l’avenir. Où allait-elle ? Quelle serait la fin de ce grand amour ? Ah ! comment s’occuper de cela alors que le présent est sur vous, vous presse, vous accable et vous enchante, maître tyrannique et fantasque, un fouet dans une main, dans l’autre une rose.

Même aux jours les plus heureux, parfois une lourde angoisse s’emparait d’elle, sans raison, lui semblait-il. La nuit, elle attendait longtemps le sommeil. Souvent elle s’endormit les yeux pleins de larmes.

 

La santé du prince s’altérait. Le docteur de l’impératrice lui rendit visite, – peu de jours auparavant, l’impératrice avait eu un entretien rapide et secret avec Loschek. Le docteur l’avait vu naître, il connaissait les faiblesses, pour ne pas dire les tares de ses ascendants, dans les deux lignes, hélas ! Il savait que, malgré les apparences robustes, Rodolphe était un être nerveux, instable, toujours menacé. Le docteur Wiederhofer avait su gagner la confiance du prince. Ce matin-là, ils causaient tous deux amicalement, fumant une cigarette, devant une bouteille de porto. Le docteur développait une de ses thèses favorites, à savoir que les grands de ce monde, ceux sur les épaules de qui pèsent de lourdes responsabilités, sont à l’ordinaire mal faits pour les supporter. Ils ont la vie la plus dure et la constitution la plus fragile.

— Je sais, disait-il, qu’on peut parler librement devant Votre Altesse. Vous êtes un homme éclairé, Monseigneur, familier avec les théories scientifiques les plus récentes. Je puis dire ici ce que je ne dirais pas dans d’autres parties de ce palais. Aujourd’hui vos races royales paraissent à bout de souffle. Comment ne le seraient-elles pas ? Elles ont un métier pénible, travail, responsabilités, représentation continuelle et pas de détente. En outre, ce métier elles le pratiquent de père en fils, de génération en génération. La fatigue s’accumule et se transmet. Enfin, pour achever mon tableau, les princes se marient entre eux. Depuis dix siècles, pas une goutte de sang frais n’est entrée dans vos familles. Vous êtes tous cousins en Europe aujourd’hui. Vous ne pouvez faire que des mariages consanguins… C’est bien dangereux…

— J’en sais quelque chose, docteur, dit le prince avec bonne humeur. Je suis exténué. Parbleu, c’est la fatigue de dix siècles qui pèse sur ma pauvre carcasse. Il y a de quoi l’écraser. Mais, comme il n’y a pas de remède…

Le vieux docteur hocha la tête.

— Il n’y a pas de remède. Il aurait fallu qu’à chaque génération une loi de famille obligeât l’héritier à choisir sa femme en dehors du cercle fatal des familles régnantes, dans la société bourgeoise, aristocratique, dans le peuple. Cela est arrivé à une époque très lointaine. Le folklore nous l’apprend. Vous connaissez les chansons et les contes qui nous montrent la fille du roi à sa fenêtre, ou endormie dans son palais, attendant le bel aventurier qui passe et la prend. Ou bien le fils du roi aime Cendrillon au petit pied. Ils se marient et ont beaucoup d’enfants. Les sangs se mêlent et se renouvellent.

Le frais et riant visage de Marie apparut au prince.

— Docteur, dit-il, ici je suis avec vous. Tâchez de convaincre mon père et je serai vite converti. Je suis même prêt à faire annuler mon mariage pour tenter une si belle expérience ! Je n’aurai peut-être pas beaucoup de peine à trouver une Cendrillon. En attendant…

— En attendant, Monseigneur, il ne faut pas vous surmener. Voilà la seule fin pratique de ce discours.

— Demandez-moi alors de ne pas vivre, répondit Rodolphe sur un ton qui impressionna le vieux docteur. Vous êtes intelligent et vous allez me dire comme tous les autres de me modérer. C’est la seule chose impossible. Voulez-vous passer une journée avec moi ? Écoutez un instant et vous déciderez. En attendant buvez un verre de ce porto. Si vous le trouvez bon, je vous en enverrai quelques bouteilles. Vous n’en auriez pas à Vienne de semblable.

Il versa un verre de vin au docteur Wiederhofer et continua.

— À sept heures et demie, Loschek me réveille. Il y a de la peine, c’est l’heure où je dors à poings fermés, car, hélas je me suis couché vers trois heures, et je manque de sommeil.

— Voilà précisément où Esculape intervient, interrompit le docteur. Couchez-vous avant minuit, et tout ira, non pas bien encore, mais mieux.

— Patience, patience, vous jugerez tout à l’heure. À huit heures et demie, commence ma journée officielle, travailler avec mon aide de camp, avec des militaires, donner des audiences, présider des commissions. Je veux faire de mon mieux. J’ai des idées, oui, imaginez-vous, quand même je suis prince, j’ai des idées, j’ai même un plan ! Mais savez-vous ce qui arrive ? À la place que j’occupe, on ne doit pas avoir des idées, si vous avez des idées, on se méfie de vous ; si vous avez un plan, c’est plus grave. Vous êtes immédiatement considéré comme un homme dangereux… Je suis un homme dangereux, docteur, il faut en prendre votre parti. Alors, je rencontre dans les cercles officiels une opposition tenace, une résistance qui ne se lasse pas. Ah ! ces messieurs sont très polis, très déférents. Sur la forme, ils cèdent tout. Sur le fond, ils ne varient pas d’un pouce. Rien, rien, rien, voilà le résultat de mon calvaire obstiné, intelligent, oui, j’ose le dire, depuis des années… Il en est ainsi partout, quelle que soit la chose que je touche. Je suis un libéral, je suis suspect. Pensez-vous qu’il n’y ait pas là de quoi vous ruiner les nerfs ? Vous êtes médecin. Vous avez fini par trouver avec beaucoup de peine un remède à une maladie. Vous pouvez sauver de malheureux bougres. Eh bien, que diriez-vous si vos collègues de l’Université se liguaient unanimement contre vous et votre découverte ?

— Cela arrive, Monseigneur, cela arrive, soyez-en sûr.

— Mais vous, vous pouvez guérir les gens que vous traitez. Là, vous avez des résultats positifs. Moi, rien, et pourtant mon patient est d’importance, c’est la double monarchie, tout simplement. Ces messieurs imbéciles la laisseront crever plutôt que d’essayer une fois mes remèdes. C’est parce que je sens la gravité du mal que je me tourmente. Parfois j’ai de tels maux de tête que vous-même me donnez un peu de morphine, par pitié. Quand je sors de mon travail, je n’ai plus qu’une idée : oublier ce que j’ai fait, mes colères, le temps perdu, les sots contre qui je me bats… Mais je n’ai pas fini, je suis en représentation, à déjeuner, à dîner, dans la soirée. Il faut jouer un rôle, mon rôle – et c’est à périr d’ennui. Il y a des dîners où, si je ne pouvais boire du vin, je crois que je tuerais tout à coup les gens qui m’entourent. Ils ne savent pas qu’ils doivent leur vie au bon champagne que l’on me verse… Et je ne vous ai rien dit de toutes les intrigues qui se nouent autour de moi. Je suis l’espoir de beaucoup de braves gens. Les aigrefins en profitent et ne me laissent pas tranquille. Et ils sont si malins que souvent je ne puis leur échapper. Que d’heures ils me prennent !… Et les femmes, docteur, puisque nous parlons librement aujourd’hui, que dire des femmes ? Chez les confiseurs, pour dégoûter les vendeuses des bonbons, on ne leur défend rien, paraît-il, on leur en laisse manger autant qu’elles veulent, toute la journée. Elles s’en rassasient vite et n’y touchent jamais plus ! Hélas ! hélas, docteur, pour le prince impérial, il n’y a pas de fruit défendu en Autriche. Je devrais être dégoûté de choses si faciles… Je le suis d’une certaine façon… (il hésita un peu) dans mon esprit, si vous comprenez ce que je veux dire. Mais j’ai fait une découverte. C’est que les femmes – quel sexe étonnant, mon cher docteur, on n’en aura jamais fini avec elles et elles sont si diverses que ce qu’on dit de l’une n’est pas vrai de l’autre – que les femmes « versent aussi l’oubli », comme dit la chanson. Et ne vous y trompez pas, ce dont j’ai le plus besoin, c’est d’oubli. Voilà le fin mot de l’histoire.

Il se renversa dans son fauteuil et ferma les paupières. Ce long discours, au lieu de l’animer, l’avait pâli. Le docteur le regardait avec inquiétude. Le visage était amaigri, la peau sous les yeux, que la fréquentation de « celles qui versent l’oubli » avait creusés, était presque bleutée ; les veines des tempes trop saillantes laissaient voir les battements irréguliers du sang.

Une minute passa. Le prince dormait-il ? Non, il se redressa, fixa un instant le docteur et continua, comme s’il ne s’était pas interrompu :

— Il faut que j’oublie qui je suis, tout simplement, que j’appartiens à une de ces races à bout de souffle que vous connaissez ; il faut que j’oublie l’injustice de payer pour les folies et les excès des miens pendant vingt générations. Il faut oublier enfin – sa voix se fit plus grave – que je n’ai pas le droit de choisir mon bonheur, que je ne puis m’écarter un instant de la voie qui m’est tracée. Alors, le soir, après les journées que je vous ai décrites, je me mets à oublier… Ce n’est pas facile d’oublier. Il faut du temps… Voilà pourquoi je rentre entre deux et quatre heures du matin dans ce vieux palais où tous mes ancêtres me guettent…

À la suite de cette visite du docteur Wiederhofer, il fut décidé en haut lieu que le prince passerait quinze jours à Abbazia[4] au bord de l’Adriatique avec sa femme et sa fille. Ils quitteraient Vienne le lendemain de Noël.

III

ALARMES

Marie apprit cette nouvelle de la bouche même de Rodolphe, un soir vers huit heures, à la Hofburg. Elle s’était par miracle échappée, sa mère et sa sœur étant à l’Opéra. Elle ne put retenir ses larmes. Rodolphe partait pour quinze jours. Jamais il n’avait été absent quinze jours ! Et il partait avec la princesse pour aller dans un endroit isolé, où il serait oisif, sans autre distraction que sa femme ; en somme, une seconde lune de miel. Qu’il y eût là une manœuvre de l’empereur pour rapprocher les deux époux, Marie n’en pouvait douter…

En vain, Rodolphe essaya de la rassurer. Le soin de sa santé seul avait fait parler son vieil ami Wiederhofer. Il lui fallait impérieusement du repos, loin de Vienne et de toute occupation, dans un climat méridional. Heureux était-il encore qu’on ne l’eût pas envoyé sur la Riviera française ou à Madère ! Sa femme ? il ne pouvait dans un déplacement de ce genre la laisser à Vienne. Mais ils auraient deux appartements à l’hôtel ; elle, avec sa dame d’honneur, sa fille, la gouvernante de l’enfant ; lui, avec son aide de camp. Il passerait les journées sur l’eau à faire de la voile. Elle ne supportait pas la mer. Et il s’occuperait aussi à Pola[5], voisin, où était la flotte.

Rien ne consolait Marie. Le prince l’embrassa, la berça, lui parla comme à un petit enfant, s’efforça de la faire rire.

Devant tant de douceur, Marie s’apaisa enfin. Jamais Rodolphe n’avait été si bon pour elle. À l’ordinaire, c’était sa mission à elle de l’égayer, de chasser les soucis, les idées noires qui, trop souvent, le hantaient. Elle prenait un grand plaisir à cette tâche vraiment féminine. Aujourd’hui les rôles étaient renversés.

Cette heure triste et tendre eut une profonde influence sur Rodolphe. Elle fit surgir un sentiment si profondément caché en lui qu’il en ignorait l’existence. La vue de cette jeune fille pure pleurant dans ses bras, ce corps jeune se pressant chastement contre le sien, ces larmes qu’il apaisait, ce rire enfin qu’il faisait naître sur les belles lèvres de Marie, le remplissaient d’une émotion qu’il n’avait jamais ressentie.

Il ne sut pas l’exprimer à Marie ce jour-là, il se rendait mal compte de ce qu’il éprouvait. Il fut obligé de la quitter de bonne heure pour aller à l’Opéra. Mais dans la soirée, où qu’il fût, il ne cessa d’y penser.

Le plus souvent il se refusait à tout retour sur lui-même, sachant par expérience qu’il n’en retirait qu’amertume et dégoût. Mais le Rodolphe qui s’était éveillé au contact de Marie Vetsera était un homme dans la compagnie de qui il se plaisait. Où le rencontrer ? Auprès de la magicienne qui l’avait appelé à la lumière.

Il rechercha donc Marie et les obstacles qui étaient entre eux ne firent qu’exaspérer son désir. Il trouvait près d’elle un Rodolphe sans cynisme, pour lequel les choses avaient encore leur saveur et leur prix. Ce Rodolphe si précieux n’avait jamais vécu sa vie. Il s’épanouissait maintenant. C’était lui qui recevait Marie à la Hofburg ou qui l’entraînait furtivement dans les allées désertes du Prater ; il avait avec elle la pudeur et les égards d’un amoureux de seize ans, la confiance aussi d’un cœur qui n’a jamais été trahi, les rêves et les espoirs de la jeunesse, les élans de celui qui aime pour la première fois. Ce Rodolphe existait miraculeusement à côté du Rodolphe de la cour et de chez Sacher, des intrigues politiques et des rendez-vous avec les tziganes. À ce moment il vit clair et comprit qu’il ne pouvait se passer de Marie.

Cette idée à laquelle il s’abandonna grandit rapidement. Tout est aliment pour l’amour. Elle se nourrissait autant de l’absence de sa bien-aimée que de sa présence. Les dégoûts qu’il éprouvait au cours de ses journées toujours les mêmes lui faisaient paraître plus radieuses les rares heures que lui donnait sa bien-aimée.

Un jour, c’était dans la seconde quinzaine de décembre, il avait Marie pour la plus grande partie de l’après-midi dans leur salon fleuri de la Hofburg. Il aimait à l’écouter parler et rire, et restait souvent silencieux. Mais Marie qui voyait peu à peu s’effacer le pli inquiétant entre les sourcils de Rodolphe ne s’alarmait pas de son silence. Ce jour-là, il lui sembla qu’il était encore plus taciturne qu’à l’ordinaire et elle s’en inquiéta sans oser le dire.

Rodolphe qui était sur un tabouret à ses pieds se leva assez brusquement et se mit à marcher à travers la pièce. Perdu dans ses réflexions, il paraissait avoir oublié Marie. Soudain il vint d’un mouvement rapide au canapé où elle était, s’assit à côté d’elle, passa un bras autour de sa taille et l’attira à lui :

— Marie, dit-il, il faut que je vous parle.

Le ton était si sérieux que la jeune fille trembla.

— J’ai réfléchi longtemps… continua-t-il.

À ce moment, il lut la crainte dans les yeux de Marie, et, tout de suite, pour la rassurer, en se penchant vers elle, il murmura :

— N’aie pas peur, chérie (c’était la première fois qu’il la tutoyait, Marie frissonna, mais de bonheur). Je t’aime tant que je ne puis vivre sans toi, voilà ce que je voulais te dire. Veux-tu que nous essayons d’arranger notre avenir ?

Marie l’écoutait et ne savait que croire. Avait-il perdu la tête ? Notre avenir ! Il y avait donc un avenir pour eux. Elle n’y avait jamais pensé.

— Je ne vous comprends pas, dit-elle.

— Il ne faut plus me dire vous, petite Marie. Et il faut aussi m’appeler Rodolphe.

— Oh, rien ne me sera plus facile, fit-elle avec un élan joyeux, tu as toujours été Rodolphe pour moi. Si tu savais ce qu’il m’en a coûté de dire « Monseigneur ». Il me semblait m’adresser à quelqu’un que je ne connaissais pas. Mais si tu avais entendu toutes les choses tendres que je vous… que je t’ai dites, seule dans ma chambre, bien avant de te rencontrer ici ! Ah ! c’était à Rodolphe qu’elles étaient adressées… D’abord, cela me faisait trop de peine de penser à ton rang qui nous séparait… Et maintenant tu me tutoies aussi et tu parles de notre avenir.

Elle se jeta à son cou, folle de joie.

— Notre avenir, reprit-elle, est-ce que cela a un sens ? Mais peu importe, il suffit, Rodolphe, que tu dises avec tes chères lèvres « notre avenir » pour que je n’en demande pas davantage. Notre avenir ! Répète-le encore pour que je sois sûre que je ne me suis pas trompée.

Il fallut du temps pour que Rodolphe pût parler. Marie dansait, courait à lui, lui jetait un baiser, apportait une fleur en hommage. Enfin elle vint se blottir dans ses bras et dit avec solennité :

— Je t’écoute.

Rodolphe lui expliqua avec un peu de confusion qu’il était difficile de voir clair devant soi, tant sa situation dans l’état et au milieu des siens était trouble. Des événements imprévisibles pouvaient survenir et changer les choses en un clin d’œil. Il était entouré d’ennemis qui occupaient les plus hauts postes de l’État. Que son père s’enrhumât, il ne verrait plus que des gens à ses pieds. Mais dans le présent, il n’avait à compter sur personne. Il était en froid avec la plupart des membres de sa famille, gens sans intelligence, rétrogrades et butés.

— Mon père… Nous en parlerons un autre jour. Ma mère, qui, au fond, est tout près de moi, m’échappe et se fuit elle-même. Elle erre souvent seule dans ce grand palais dont toutes les portes s’ouvrent à son approche. L’autre jour, je l’ai rencontrée ainsi, par hasard, dans une des salles de réception. Surprise, dès qu’elle m’a vu, elle a hâté le pas pour bien montrer qu’elle ne voulait pas que je l’arrête. En passant, elle m’a fait un petit signe de l’éventail. Pourtant elle m’aime… Sais-tu l’image qu’elle évoque en moi ? Celle d’une prisonnière. La Hofburg, Vienne, l’Autriche toute entière, est sa prison. Elle ne respire que lorsqu’elle est au loin. Elle voudrait s’évader et ne jamais revenir… Je suis aussi un prisonnier, Marie…

Il s’arrêta un instant, puis se penchant vers la jeune fille, il lui dit à l’oreille tout bas, comme s’il craignait d’être entendu par d’autres ou que les mots arrivassent jusqu’aux murs :

— Un jour, je partirai… Et tu me suivras.

Marie écoutait avec stupeur cette voix mystérieuse. Partir ! Sans doute, au moindre signe elle le suivrait. Mais comment quitterait-il Vienne et l’Autriche ? Une telle chose paraissait impossible. Pourtant il en avait vu les moyens puisqu’il parlait ainsi. Elle n’osait y croire, mais son cœur battait bien fort à l’idée qu’un même destin les réunirait. Où ? peu importe, pourvu qu’ils fussent ensemble. Elle n’osa le questionner, bien qu’elle eût voulu en savoir davantage.

Une autre fois, au Prater – il revenait de Munich – il déclara qu’il ne continuerait pas à vivre avec sa femme. Peut-être, dans un moment de colère, mettrait-elle à exécution la menace si souvent proférée de partir pour la Belgique. Au fond, il n’y croyait guère.

— Elle ne partira pas. Sa menace est une de ses façons de m’exaspérer, et voilà tout.

Mais il avait lui-même un projet audacieux. Il demanderait au pape l’annulation de son mariage. Il alléguerait que la princesse ne pouvait donner un héritier à la couronne. Depuis qu’elle avait mis au monde sa fille, elle n’avait pas eu d’autre enfant. Pourtant il avait vécu avec elle pendant quatre ans après la naissance de cette petite. Les couches difficiles de la princesse semblaient l’avoir frappée de stérilité. C’était là une raison très forte à invoquer et le pape y serait sans doute sensible. Sur ce point, il se perdait dans d’infinies considérations politiques où Marie le suivait avec peine. Il était évident qu’une fois son mariage annulé il envisageait une union morganatique avec Marie.

— Je serai libre, nous ne nous séparerons pas.

Ou bien, oubliant le pape, il voyait un plus bel avenir s’ouvrir devant eux.

— Les gens qui m’entourent sont persuadés que je tiens au pouvoir. Ils se trompent. Ils seraient heureux s’ils savaient à quel point ils m’en ont donné le dégoût. Que d’intrigues ! que de trahisons ! Et tant de faux visages chaque jour ! Être un homme libre comme le sera un jour mon cousin, l’archiduc Jean ! Mener loin d’ici une vie indépendante ! Il ne faut pas croire, chérie, que cela soit impossible. Il suffit peut-être de le vouloir…

Un jour, tandis qu’il discutait ces plans avec la fièvre qu’il apportait maintenant à toutes choses, il s’arrêta, puis se mit à rire d’une façon un peu étrange qui inquiéta Marie.

— Chérie, dit-il, ne suis-je pas stupide de me faire tant de tracas ? N’y a-t-il pas un autre moyen d’échapper au monde et d’être l’un à l’autre pour toujours ?

Elle le regardait, soucieuse de lire jusqu’au fond de sa pensée ; il ajouta seulement d’une façon voilée :

— Où que j’aille, je sais que je puis compter sur toi.

Marie se pressa contre lui. De tous ces propos peu cohérents, elle ne retenait qu’une chose : quelle que fût la solution qu’il envisageât, Rodolphe l’y associait. Tout avait une même fin, leur réunion.

Cette pensée remplissait de joie le cœur de Marie. Elle se refusait à peser les chances, à suivre Rodolphe dans son calcul des probabilités. Au milieu de tous les dangers qui l’entouraient elle s’accrochait désespérément à une certitude : il l’aimait par dessus tout, il ne voulait pas se séparer d’elle.

 

Ils firent une promenade à Schönbrunn. Depuis longtemps elle désirait voir le parc où Rodolphe avait joué enfant et où le public n’était pas admis. Négligeant pour une fois les précautions dont il s’entourait, le prince vint l’attendre dans le landau de Bratfisch au coin de la Marokanergasse, voisine de la Salezianergasse. Lorsque Marie sortit en compagnie de la comtesse, elle jeta un coup d’œil autour d’elle, car chaque fois qu’elle allait à un rendez-vous, elle craignait d’être suivie. La rue était déserte. Seuls deux ouvriers marchaient lentement vers la Traungasse, le col de leurs manteaux relevé. La comtesse monta avec Marie dans le landau de Bratfisch, puis en descendit à la première station de fiacres. Bratfisch continua sur Schönbrunn. Il s’arrêta à une petite distance de l’entrée. Rodolphe et Marie gagnèrent à pied le parc.

Au moment d’en franchir la grille, Marie se retourna. À une centaine de pas, elle aperçut deux hommes qui flânaient, malgré le froid. Ils avaient le col de leur manteau relevé ; leur taille, leur allure rappelèrent aussitôt à Marie les deux ouvriers de la Salezianergasse.

— Nous sommes suivis, dit-elle vivement à Rodolphe.

À sa grande surprise, il ne s’en inquiéta pas, mais répondit par un geste de lassitude accompagné d’un : « Qu’y faire ? » indifférent. Il ne se retourna même pas.

Marie restait glacée. Quoi, la police connaissait leur liaison ! Depuis longtemps peut-être ! Elle était épiée, elle ne s’en était pas encore aperçue ! Ces deux hommes en rentrant à Vienne feraient un rapport. Sur le bureau de qui serait-il mis ce soir ? Où irait-il ensuite ? Jusqu’à l’empereur. Elle sentit soudain toutes les forces occultes de l’Empire liguées contre elle, si faible, indéfendable. Comment lutter ? Elle serait étouffée sans pouvoir pousser un cri.

Cependant Rodolphe s’étonnait du mutisme de son amie, et lui en demanda la cause. Mais elle, ne voulant pas l’alarmer et gâter par ses craintes une promenade dont elle se promettait beaucoup de joie, lui sourit. Ils suivaient maintenant les allées secrètes du parc.

— Où jouais-tu quand tu étais petit ? dit-elle.

Rodolphe rit.

— Je n’ai pas joué longtemps. J’ai été mis tout jeune entre les mains du général de Gondrecourt qui m’a appris les charmes sévères de la discipline militaire. Eh bien, tu sais, chérie, on a beau protester en soi-même, on a beau trouver cela absurde, vexatoire, lorsqu’on a été pris enfant dans cette mécanique, on ne s’en libère pas. Je suis un homme, j’ai une culture, des idées libérales qui sont à mille lieues de celles du général de Gondrecourt. Pourtant, à vingt ans de distance, il a gardé son pouvoir sur moi. J’entends sa voix qui était pointue, et, au commandement, je joins les talons. Tu vois, je ne suis pas encore affranchi, je reste un soldat… Quelle horreur ! conclut-il gaiement, aimeras-tu un soldat ?

Marie lui prit la main.

— Pauvre petit qui n’a pas eu d’enfance, c’est à moi de le faire rire et de l’amuser aujourd’hui.

La nuit arrivait. Ils rentrèrent à Vienne. Seule, Marie s’abandonna à la peur. Leur liaison était connue. Combien de temps faudrait-il pour que la nouvelle s’en ébruitât et vînt finalement jusqu’aux oreilles de sa mère ? Où qu’elle regardât, elle ne voyait que catastrophes imminentes.

Cependant il fallut laisser partir Rodolphe, son unique appui. Au dernier moment, comme preuve de son grand amour, il retarda de vingt-quatre heures son départ pour Abbazzia.

IV

L’ANNEAU DE FER

À toutes ses craintes s’ajouta une crainte nouvelle. Comment un cœur aimant ne s’inquiéterait-il pas du tête-à-tête d’Abbazzia ? La princesse ne mettrait-elle pas tout en œuvre pour reconquérir son époux ? Marie recevait de tendres messages. Était-ce assez pour la rassurer ? Elle se répétait les paroles de Rodolphe par lesquelles il promettait d’unir leurs destinées. Ces mots si magnifiques, si pleins de flamme lorsqu’il les prononçait, semblaient, dans l’atmosphère de la Salezianergasse avoir perdu toute chaleur. Ils disaient là devant elle, inanimés, sans rayonnement. Elle ne pouvait chercher de consolation nulle part. Rodolphe, en la quittant, l’avait mise en garde contre le danger de toute confidence à la comtesse Larisch.

Il revint d’une absence de près de quinze jours plus épris qu’il ne l’était à son départ. L’éloignement de Marie lui était insupportable. Dans sa vie brûlante, elle apportait la fraîcheur ; à la lettre, il avait soif d’elle. Leurs relations étaient pures encore ; c’était pourtant un besoin physique qu’il ressentait. La conversation légère de cette fille si jeune et si belle, ses rires, ses innocentes caresses détendaient les nerfs irrités du prince. Il ne s’en passerait plus. Au début, peut-être avait-il pensé s’amuser d’elle comme de tant de femmes coquettes qui savaient pourquoi elles venaient chez lui et qu’il ne fallait pas décevoir. Mais dès leur première entrevue, il comprit que Marie était d’autre sorte et plus précieuse. Depuis, émerveillé de ce qu’il appelait un miracle, il l’avait respectée. Et maintenant il s’était juré d’en faire sa femme, quels que fussent les obstacles.

À peine arrivé à Vienne, il dut partir pour Prague. Il ne l’aperçut que de loin à l’Opéra. Mais, deux jours plus tard, c’était un dimanche, l’adroite comtesse Larisch la lui amena à la Hofburg vers sept heures du soir.

Marie était à bout de forces. Elle s’était promis de cacher son chagrin à un homme malheureux qui avait besoin de gaîté autour de lui. Mais cette fois l’absence avait été longue et cruelle. Lorsqu’elle aperçut Rodolphe, elle ne fut pas maîtresse d’elle-même. Elle ne put arrêter ses larmes et, se jetant dans les bras de son amant, elle lui dit :

— Serai-je donc toujours séparée de toi ? Je ne vis plus.

L’accent de la voix, le sentiment déchirant de la précarité de leur amour sans cesse menacé, le trouble aussi de sentir le corps de Marie si près du sien, l’emportèrent. Rodolphe oublia les serments qu’il s’était faits. Marie, soudain inondée de bonheur, n’opposa aucune résistance.

 

Du jour où ils s’appartinrent, Rodolphe vit qu’il n’avait plus une minute à perdre pour assurer leur avenir commun. Le monde entier ligué contre eux ne les désunirait pas. L’heure n’était plus aux paroles. Il se précipita dans l’action.

La nuit même, revenant de l’Opéra, il écrivit au pape une lettre. Il y exposait sa situation vis-à-vis de sa femme, l’incapacité où elle était de donner un héritier à la dynastie, la mésentente entre eux si grave qu’un scandale était imminent, soit qu’elle partît pour la Belgique dans un esclandre, soit que lui-même la quittât, ne pouvant supporter plus longtemps la vie commune. Il laissait à Sa Sainteté de voir quelles en seraient les conséquences funestes pour la maison de Habsbourg, pour l’État, et pour l’Église. Il la suppliait donc de bien vouloir prononcer l’annulation de son mariage avec la princesse Stéphanie.

Cette lettre autographe, assez adroitement rédigée, bien qu’elle eût été écrite dans un mouvement de fièvre, quitta Vienne le lendemain même par un ami sûr du prince qui avait la mission de la remettre en mains propres du pape.

Lorsqu’il eut recouvré son sang-froid, Rodolphe jugea cette démarche aventureuse. « Il n’y a pas une chance sur dix que j’obtienne ce que je demande, se dit-il. Mais n’y en eût-il qu’une sur mille, je dois la tenter. »

Il partait le surlendemain pour Buda-Pesth. La veille, il se rendit secrètement chez son cousin l’archiduc Jean Salvator. Ils ne s’étaient pas revus depuis la soirée dramatique qui avait mis fin aux relations entre deux êtres faits, sur beaucoup de points, pour s’entendre, mais qui, sur d’autres, non moins importants, s’opposaient de toute leur nature. Ce jour-là, l’amitié ancienne qui les liait effaça leurs différends. Ils causèrent une fois encore à cœur ouvert. Des sujets politiques furent abordés, parce que ni l’un ni l’autre n’étaient des hommes privés et que même leur vie intime était, hélas ! liée à celle de l’État. L’archiduc Jean fut effrayé par la pâleur et la nervosité de son cousin qui paraissait à bout de forces. Si un témoin indiscret avait écouté à la porte, il aurait été terrifié d’entendre plusieurs fois le mot mort qui semblait ponctuer cet entretien. Lorsque Rodolphe partit, l’archiduc l’embrassa fraternellement et lui dit :

— Toi seul me retiens ici ; si tu disparaissais, sache que je ne resterais pas un jour de plus dans ce maudit pays.

Le samedi 19 janvier, Rodolphe revint de Bude dans la matinée. Il avait donné rendez-vous à Marie chez lui. Celle-ci fut étonnée lorsqu’elle quitta la comtesse à la petite porte de fer de voir que Loschek la conduisait par un chemin qu’elle ne connaissait pas.

— Le prince a des audiences ce matin, dit le vieux serviteur. Il verra la baronne dans un salon attenant à celui où il reçoit.

Il introduisit Marie dans une grande pièce aux boiseries de style Louis XV, blanc et or. Des banquettes en tapisserie, un bureau ancien, garnissaient un côté du salon. Un bureau moderne de modèle anglais, un canapé et deux fauteuil en cuir, masqués par un grand paravent en occupaient l’autre partie.

Rodolphe n’était pas là. Mais, quelques minutes plus tard, Marie entendit des voix derrière le paravent. La porte s’ouvrit. Rodolphe courut à elle.

— J’ai des corvées ce matin, mon amour, dit-il. Excuse-moi, mais je voulais te voir tout de suite et t’ai donné rendez-vous ici. Encore une députation à recevoir, et je serai libre… En attendant, voici quelque chose pour toi.

Il tira de sa poche un anneau de fer poli et bien travaillé et le donna à Marie.

— Regarde à l’intérieur. Tu sais que je suis très fort pour les inscriptions.

Marie lut : « 13 janvier 1889, I. L. V. B. I. D. T. »

— Je ne comprends que la date, et je l’aime, dit-elle en jetant un regard ravissant à Rodolphe. Mais lis-moi le reste.

Rodolphe, d’une voix graves, lut :

— « In Liebe vereint bis in dem Tode ». (Unis par l’amour jusque dans la mort).

Marie se serra contre lui. Elle ne pouvait parler. Les mots de ce magicien vibraient en elle, évoquaient une vision qu’elle regardait fixement. Il avait su parer la mort d’une étrange beauté en la mariant à l’amour. Serait-ce elle qui les unirait pour l’éternité ?

Elle leva les yeux vers Rodolphe qui la pressait contre lui.

— Je te suivrai où tu voudras, mon bien-aimé.

Quelques petits coups furent frappés à la porte.

— C’est Loschek, dit Rodolphe, ne t’inquiète pas.

C’était Loschek, en effet, qui annonçait que la députation attendait dans le salon voisin.

— Je n’en ai pas pour longtemps, dit-il à Marie. Le temps de dire quelques banalités à ces braves gens. N’aie aucune peur ici. Tu ne risques rien. C’est Loschek qui te garde.

Il sortit et Marie resta seule.

Elle était comme détachée d’elle-même. Un seul mot prononcé par Rodolphe lui avait ouvert l’accès d’un monde inconnu. Ce monde était à l’abri des orages de la terre. Une atmosphère sereine le baignait. Les inquiétudes et les tourments qui la rongeaient n’en franchissaient pas le seuil. Là, ni déchirements ni combats, ni la cruelle absence ni la séparation pour laquelle il n’est pas de remède. C’était le royaume de la paix et de l’union éternelles.

Heureuse, perdue dans ses pensées, un bruit de voix la fit tressaillir. Il venait d’une petite porte derrière le paravent. La porte s’ouvrit. Elle entendit une voix féminine qui disait :

— Où étais-tu, Loschek ? Je t’ai cherché dans le petit appartement de mon fils.

Puis ce fut la voix très embarrassée de Loschek.

— Que Votre Majesté me pardonne ! Le prince reçoit ici ce matin et je l’ai accompagné.

Marie, cachée par le paravent, tremblait.

— Comment est-il rentré de Bude ?

La voix, cette fois-ci, s’était rapprochée.

— Le prince va bien… Il a besoin d’un peu de repos, sans doute, mais ce n’est rien.

Marie, que la peur clouait sur place, comprenait que Loschek faisait l’impossible pour empêcher l’impératrice d’avancer plus loin dans le salon. Peut-être arriverait-il à la garder derrière le paravent.

— Tu lui diras que je suis venue m’informer de sa santé.

— Le prince sera bien touché de la sollicitude de Votre Majesté.

Il y eut un silence. Déjà Marie pensait être délivrée, lorsque la voix féminine reprit :

— Je veux lui mettre un mot sur son bureau.

Quelques pas rapides sur le parquet et l’impératrice arrivant au petit bureau anglais aperçut Marie rouge, confuse, ne sachant quelle contenance tenir. Elle hésita un peu, puis avec la plus exquise politesse :

— Je m’excuse de vous avoir dérangée, mademoiselle.

Et se tournant vivement vers Loschek dont le visage montrait le plus grand embarras.

— Tu aurais dû me prévenir qu’il y avait quelqu’un ici, nigaud… Tu peux nous laisser.

Loschek sortit.

Les yeux de l’impératrice revinrent à Marie qui, s’étant reprise, faisait enfin une grande révérence.

— Je voulais avoir des nouvelles de Rodolphe. Je lui écrirai tout de même un mot, si vous le permettez.

Elle s’assit au bureau, posa son éventail, chercha une plume, du papier. Elle regarda alors Marie.

— Vous avez vu mon fils, ce matin, mademoiselle ?

— Oui, madame, dit Marie d’une voix très basse et faisant encore une révérence.

— A-t-il bonne mine, au moins ?

— Il m’a paru un peu fatigué.

— Le pauvre garçon ! dit l’impératrice en se levant et en se parlant à elle-même. Les destins sont aveugles. Il n’était pas fait pour la vie que je lui ai donnée.

Sa voix, sa façon d’accentuer certains mots, le sens même de ce qu’elle disait évoquaient pour Marie le souvenir de Rodolphe d’une façon si vivante que la peur en elle disparut et fit place à l’émotion.

L’impératrice reprit son éventail. Elle se dirigea vers la porte. Allait-elle partir ainsi ? Maintenant Marie souhaitait qu’elle restât encore. Elle sentait que, dans ce monde hostile, elle avait peut-être là une alliée.

Cependant, après un rien d’hésitation, l’impératrice prit un parti. Elle revint à Marie et dit :

— Je ne vous ai jamais rencontrée, mademoiselle, je ne sors plus. Je sais pourtant qui vous êtes. Nos chemins ne devaient pas se croiser, mais puisque le hasard nous a réunies, je veux en profiter une minute. Asseyez-vous donc là.

Elle lui montrait un fauteuil. Elle-même s’assit sur le canapé. L’éventail joua un instant ; d’un coup de pied vif, elle arrangea le bas de sa robe noire ; elle regardait Marie.

— Vous êtes plus jolie encore qu’on ne me l’avait dit… Et que vous êtes jeune !… Quel âge avez-vous ? On peut encore vous le demander.

— J’ai dix-sept ans, madame.

— Dix-sept ans ! reprit l’impératrice. Peut-on avoir dix-sept ans ?…

Elle s’arrêta un peu, puis de nouveau, oubliant Marie, elle ajouta :

— À dix-sept ans, j’étais mariée, et malheureuse déjà. Pourtant j’étais jeune, (elle regardait à nouveau Marie) et belle, comme vous !

Marie s’enhardit à dire :

— Votre Majesté est toujours belle.

— Comme une vieille femme.

Ces mots qu’elle accentua scellaient la pierre du tombeau où était ensevelie depuis longtemps sa jeunesse. Marie n’osait lever les yeux. Elle entendait le battement lent de l’éventail.

L’impératrice reprit :

— Quel éclat dans la jeunesse, quel charme ! Nous nous battons en vain contre les années. Pour garder une ligne, que de combats ! mais ces joues rondes et enfantines, ces yeux vifs, cet ensorcellement, où les retrouver quand ils s’évanouissent !… Il n’y a de beau et de vrai que la jeunesse. Les êtres jeunes ne se trompent pas. Tout ce qu’ils font est bien… Le monde leur appartient. Il faudrait mourir jeune !…

Elle resta un instant encore à suivre ses pensées. Puis sur un autre ton, elle dit :

— Je vous demande pardon, mademoiselle, je me suis laissée aller à rêver tout haut en personne qui vit depuis longtemps dans la solitude… Je m’en vais… Il ne faut pas que mon fils nous trouve ici ensemble. Je suis contente de vous avoir vue. Maintenant je sais que vous êtes belle et qu’il n’y a pas de mal en vous… J’aimerais que mon fils fût heureux. Il a peu d’années pour être heureux. Et pourtant cela seul compte !… Mais il est difficile d’atteindre au bonheur quand on est prince. Souvent j’ai pitié de lui… Je ne le lui dis pas. Ces attendrissements ne mènent à rien… Nous habitons un triste palais… Vous y paraissez une fleur. N’y revenez pas. L’air est mauvais ici. Les fleurs se fanent si vite chez nous… Permettez que je vous embrasse, mon enfant. Vous êtes tout près de mon cœur.

Elle se leva, prit Marie dans ses bras et la baisa au front. Puis, très vite, elle sortit, la tête haute. La robe de soie bruissait sur ses pas.

Marie, cédant à l’émotion, se laissa tomber sur le canapé et, la tête entre les mains, pleura doucement.

Cependant la grande porte à double battant s’ouvrit sans que Marie s’en aperçût et Rodolphe apparut parlant à la députation qui se trouvait dans la seconde pièce.

— Messieurs, je vous remercie et vous dis : « À bientôt. »

La porte se referma derrière lui.

Il entra, vit Marie étendue pleurant comme un enfant. Il vint à elle, la caressa, lui demanda le pourquoi de ces larmes.

Marie, vite consolée, mais encore émue, lui raconta la scène qui venait de se passer.

— J’étais tellement effrayée que je n’ai pu dire un mot. J’avais peur et sans raison. Tout de suite, j’ai compris qu’elle au moins ne voulait pas nous séparer. Mais il y a en elle, je ne sais te l’expliquer, quelque chose de grand et de lointain, de mystérieux aussi, comme si elle connaissait des choses que nous ne savons pas… Elle emploie des mots très simples, et leur sens est profond pourtant… Ne pense pas qu’elle ait cherché à me faire peur. Au contraire, elle a été très bonne avec moi, même tendre. Le croirais-tu ? elle m’a embrassée… Peut-être voyait-elle de grands malheurs nous menaçant et cédait-elle à un mouvement de pitié. Elle ne l’a pas dit, mais c’était dans sa manière d’être, et de me regarder et de se taire… Lorsqu’elle est sortie, j’étais si troublée que je me suis mise à pleurer, sans raison, tu vois, comme une sotte que je suis… Pourtant, Rodolphe, continua-t-elle, en lui passant les bras autour du cou, je suis heureuse ; il n’y a qu’un malheur véritable, la séparation, mais l’anneau que tu m’as donné aujourd’hui me rassure.

V

RUMEURS

Des bruits commençaient à courir dans les cercles les mieux informés de la cour et de la ville. « Il n’est pas vrai, disaient les uns, que le prince impérial ne se plaise que dans la débauche. Cette fois-ci, il aime… » Les plus malins ajoutaient que cela ne datait pas d’hier et que les parties de plaisir chez Sacher n’étaient qu’un masque destiné à cacher la vérité au public. On admirait le double jeu du prince et la façon élégante dont il avait donné le change à l’opinion.

Mais qui aimait-il ? Ici on se divisait. Les uns affirmaient qu’une belle jeune fille avait ravi le cœur d’un homme qui, jusque-là, ne l’avait jamais donné. Les autres hochaient la tête d’un air de doute. À qui ferait-on croire qu’un homme comme le prince impérial se contenterait d’une petite oie blanche, si jolie fût-elle ? Des regards échangés à l’Opéra, une rencontre furtive au Prater (sur le fait de la rencontre au Prater, on était affirmatif) suffiraient-ils à cet homme blasé ? Quant à la voir privément, il ne pouvait en être question. La jeune fille dont on chuchotait le nom n’avait jamais été aperçue seule nulle part, mais toujours en compagnie de sa mère ou de la comtesse Larisch (à ce nom deux ou trois personnes pour qui la société de Vienne n’avait pas de secrets échangeaient de furtifs regards complices, mais, et pour cause, ne disaient mot). Il fallait donc admettre que cette belle jeune fille, dont on ne niait pas que le prince subît le charme, était, elle-même, un paravent. Destiné à cacher quoi ?… Ah voilà où les plus fins limiers perdaient la trace… On disait une grande dame polonaise de nationalité allemande, une espionne, pour sûr, ou si le mot vous effrayait, un agent de ce diabolique chancelier de fer qui, mécontent des idées libérales affichées par le prince, voulait l’amener par un chemin de velours dans ses voies. Pour d’autres enfin une petite bourgeoise d’une céleste beauté avait tourné la tête princière de telle façon que l’Empire et la Couronne ne lui paraissaient plus que colifichets au prix de la possession de cette humble personne.

Quoi qu’il en fût, tous s’accordaient pour reconnaître que cette fois-ci l’inconstant, l’insaisissable, était fixé. Quant aux conséquences que cela entraînerait pour l’État, pour la couronne, pour la dynastie, pour les partis politiques, pour l’opposition et pour le gouvernement, pour l’armée et pour lui-même, on ne pouvait même en supputer l’importance, tant elles étaient complexes, incertaines, variables.

Et cependant trop de personnes nommaient la petite baronne Marie Vetsera pour que cela ne vînt point aux oreilles de nos deux héros. Le comte Hoyos, qui avait pour le prince une amitié véritable et qui se tenait à l’écart de toute intrigue de cour, crut utile de l’en avertir. À sa grande surprise, le prince lui répondit simplement :

— Je vous remercie, Hoyos, j’aime, en effet, cette jeune fille. Mais je compte sur vous pour démentir toute rumeur où son nom serait mêlé au mien.

Quant à Marie, elle fit une expérience qui l’éclaira. Elle entrait à l’Opéra avant le lever du rideau et suivait le couloir des loges, précédant sa mère et sa sœur. À la porte entr’ouverte d’une loge, deux dames causaient, amies de la baronne Vetsera. Marie se dirigea vers elles pour les saluer. Ces dames, qui lui tournaient le dos, parlaient avec tant d’animation, qu’elles ne distinguèrent pas derrière elles le pas léger de la jeune fille. Marie les frôlait déjà. Elle entendit son nom et celui du prince héritier… Au même moment, ces dames l’apercevaient et s’arrêtèrent court. Malgré leur habitude du monde, elles ne purent cacher un peu de confusion. Marie, elle-même, restait interdite. L’arrivée immédiate de la baronne Vetsera mit fin à ce malaise qui n’avait duré qu’une seconde, et trop.

Cet incident, fût-il arrivé un mois plus tôt, aurait grandement inquiété Marie. Ce soir-là, il la laissa presqu’indifférente. Elle se sentait le jouet de forces redoutables, hors de son contrôle, qui la jetteraient, vivante ou morte, elle ne savait où. Qu’importait que l’on parlât dans Vienne de sa liaison avec le prince ? Il faudrait du temps avant que cela arrivât aux oreilles de sa mère, car ces on-dit manquaient de consistance. Du temps ! Déjà elle ne faisait plus de projets à trois jours de date. Qui pouvait dire où elle serait dans un mois ou dans une semaine ?

Rodolphe était absent, une fois de plus, pour quarante-huit heures. Voilà ce qui comptait. Quelles nouvelles apporterait-il à son retour ? Aurait-il un télégramme de Rome ? Sa vie tremblait au bout de ce fil.

Lorsque le prince revint de deux jours de chasse au château d’Orth, sur le Danube, il ne trouva pas la réponse si attendue du pape. Il faut croire, d’autre part, que ce qu’il entendit à la Hofburg l’incita à un surcroît de précautions pour ses rendez-vous avec Marie. Craignant un esclandre de la princesse héritière qui, par quelques mots à double entente, lui avait fait comprendre qu’elle n’ignorait pas sa liaison actuelle, il n’osa faire venir Marie chez lui. Il demanda donc à son obligeante cousine de la lui amener au Prater dans la soirée. À neuf heures du soir, en hiver, le Prater était un endroit sûr pour un rendez-vous.

Dans le landau de Bratfisch, Marie eut la surprise de trouver un Rodolphe sinon joyeux, du moins calme et parlant de toutes choses avec un détachement qu’elle ne lui connaissait pas. Il l’enveloppa dans un pan de son grand manteau ; elle se blottit dans ses bras, se serra frileusement contre lui. Il ne tenait qu’à elle au monde. Ce soir-là, il ne demandait rien de plus à la vie. La rumeur qui montait autour d’eux, il ne l’entendait pas ; il ne tenait aucun compte des menaces voilées de sa femme, la réponse du pape tardait encore ; eh bien, si le pape refusait son aide, on se passerait du pape.

— Tant que je suis sûr de toi, dit-il tendrement à Marie, rien ne peut vraiment m’atteindre.

On imagine la joie de Marie à ces paroles. Ne supporterait-elle pas les tortures de l’enfer pour les entendre de la bouche de celui qu’elle aimait ?

La nuit les entourait. Au loin on voyait les lumières de la ville ennemie. Le froid givrait les vitres de la voiture qui emportait pour un bref instant deux êtres oublieux de tout, sauf du bonheur suprême qu’ils avaient à être ensemble.

VI

EMPEREUR ET SOLDAT

Le samedi 26 janvier, devait être, pensaient-ils, un jour heureux : ils se verraient deux fois, une heure dans la matinée en secret, à la Hofburg et, le soir, au bal que donnait l’ambassadeur d’Allemagne, le prince de Reuss. Marie faisait son entrée dans le monde. Rodolphe y serait et la princesse impériale. Marie avait préparé la plus séduisante des toilettes. Elle porterait le croissant en diamants de sa mère dans les cheveux et, au doigt, la première bague que Rodolphe lui avait donnée. Elle avait dit à sa mère que c’était un cadeau de leur chère amie, la comtesse Larisch, à l’occasion de son début.

Mais la roue du destin tourna autrement qu’ils ne l’espéraient.

Le matin, elle trouva Rodolphe soucieux et, bien qu’il fît effort pour le cacher à Marie, elle le connaissait trop bien pour ne pas s’en apercevoir. Il n’avait pas de nouvelles de Rome. Cela suffisait-il à expliquer sa tristesse ? Elle mit tout en œuvre pour la dissiper. Employant un moyen qui lui avait souvent réussi, elle commença à parler des beaux jours qu’ils auraient, quand Rodolphe, ayant abdiqué ses dignités et ses droits, mènerait avec elle loin de l’Autriche la vie d’un simple particulier. Nul thème n’était plus séduisant aux yeux du prince. Si le pape accordait l’annulation, il resterait prince impérial, avec tout le cortège de devoirs, de fonctions, de responsabilités et d’ennuis que cette haute et unique position entraîne. Sans doute, il espérait obtenir alors le consentement de son père à un mariage morganatique avec Marie. Y réussirait-il ? Marie s’effrayait à cette idée. « Il n’y a pas de bonheur public », disait-elle. Mais vivre caché loin des yeux du monde, comme cela leur souriait à tous deux !

Ce jour-là, elle reprit une conversation souvent poursuivie.

— Tu sais, dit-elle, j’ai peur que tu ne t’ennuies à rester oisif. Tu n’en as pas l’habitude.

— Vingt ans de repos ne seront pas de trop pour me défaire de la fatigue qui est en moi. Où irons-nous ?

Et les voilà partis de l’Andalousie au pays basque, d’Alger à la Normandie, des îles du Pacifique à Ceylan.

Marie termina ainsi :

— Que m’importe, après tout ? Le paradis, c’est l’endroit où je ne te quitte pas.

Rodolphe l’embrassa.

— Je t’enferme dans ta prison !

Marie revint à un sujet plus précis.

— As-tu oublié que depuis longtemps tu dois me montrer la forêt d’hiver. Quelle confiance aurai-je dans un homme qui ne tient pas ses promesses ?

— Je vais chasser à Mayerling lundi et mardi prochains, en pleine forêt de Vienne, dans les montagnes déjà. J’ai là un petit château de chasse. J’aimerais y passer avec toi ces deux jours. Pour l’instant, c’est impossible, hélas !

— Que j’y serais heureuse ! Mais attention, Rodolphe, si tu m’y mènes, je ne reviendrai jamais à Vienne.

— Eh bien, c’est convenu. Lorsque nous ne devrons plus nous séparer, je t’y conduirai.

À ce moment, le grattement par lequel Loschek s’annonçait se fit entendre à la porte. L’humeur du prince changea en un clin d’œil.

— Tu vois, dit-il à Marie, ils ne me laissent pas la paix. Ils sont tous ligués contre moi… Que leur ai-je fait ? Ne pourraient-ils m’oublier un jour ?… Entre, cria-t-il à Loschek.

Le vieux serviteur apparut.

— Qu’y a-t-il encore pour que tu me déranges ?

La voix du prince montrait son inquiétude.

— Monseigneur, un aide de camp de Sa Majesté demande à parler à Votre Altesse.

Rodolphe se retourna vers Marie.

— Passe une seconde dans ma chambre. Ce n’est, sans doute, rien d’important, mais il faut que je le reçoive.

Marie disparue, Loschek introduisit l’officier. Il venait dire au prince que l’empereur désirait le voir sans retard dans son cabinet.

Avant que l’aide de camp eût fini sa phrase, Rodolphe avait compris que son père le mandait pour la plus grave des raisons et que leur entretien déciderait de sa vie.

— Je vous suis, dit-il.

L’officier se retira. Rodolphe ouvrit la porte à Marie. Elle remarqua que son visage était altéré.

— Je dois aller chez mon père. Il est toujours assez long. Je ne puis te garder, mon amour.

Marie s’effraya.

— Veut-il te parler de moi ?

— Cela n’est pas probable. Il me convoque pour d’ennuyeuses affaires de service.

Marie ne se laissait pas convaincre.

— J’ai peur !

Rodolphe la prit dans ses bras.

— Ne crains rien, chérie. Tu sais déjà que personne ne peut nous séparer. Au pire, nous irons à Mayerling ensemble, quitte à n’en jamais revenir… Je tâcherai de t’envoyer un mot cet après-midi. Sinon je trouverai moyen, ce soir à l’ambassade, de te faire comprendre comment vont nos affaires.

Ils s’embrassèrent passionnément.

 

Quelques minutes plus tard, Rodolphe entrait dans le cabinet de l’empereur. C’était une grande pièce d’aspect froid, dont pas un meuble jamais n’était changé de place. Chaises et fauteuils s’alignaient comme un piquet de soldats, pas un papier ne traînait sur une table ou sur un bureau, pas une plume ou un crayon qui ne fût strictement où il devait être. Elle était éclairée par deux grandes fenêtres aux rideaux verts tombant droit. Lorsqu’il y pénétra, elles envoyaient dans la salle la triste lumière d’hiver d’un ciel gris et bas. Il avait ce jour-là les plus sérieuses raisons de redouter un entretien avec son père, et, comme il craignait d’être inégal à la lutte qu’il faudrait soutenir, un sentiment de malaise s’empara de lui et s’accentua jusqu’à devenir intolérable. Il vit dans ce froid cabinet un champ de bataille où deux adversaires s’affronteraient dans une lutte qui pouvait se terminer par la mort de l’un d’eux. Hélas ! désigné d’avance comme victime dans cette étrange bataille, il redoutait que les nerfs lui manquassent. Quelles armes son père emploie-rait-il ? De telles questions n’avaient jamais été traitées entre eux. Il ne pouvait imaginer par quel biais l’empereur les aborderait. « Pourvu qu’il reste administratif ! » pensait-il.

L’empereur était assis à son bureau, en petite tenue de feld-maréchal. Ses rares cheveux, ses favoris, sa moustache étaient tout à fait blancs. De grosses lunettes chevauchaient son nez assez fort. Il lisait un papier de grand format suivant ligne à ligne avec un crayon.

De la main, il fit signe à son fils de patienter un instant et de s’asseoir.

Rodolphe l’examinait comme s’il ne l’avait pas vu depuis longtemps. Pourtant il avait dîné la veille avec lui. « Il a beaucoup vieilli, pensa-t-il, et il n’a que soixante ans. Mais quoi, a-t-il jamais été jeune ? C’est un vieux bureaucrate, chargé des affaires de la firme Habsbourg. Il a le nez dans les paperasses le jour durant. Maintenant, il va prendre le dossier « Rodolphe versus Marie » et notre vie précieuse sera mise en discussion comme s’il s’agissait du choix entre deux qualités de drap pour les uniformes de la troupe. »

Cependant l’empereur avait terminé la lecture de son papier. Il ouvrit un tiroir, le rangea avec soin, posa le crayon, l’aligna à côté de crayons d’autres couleurs qui étaient là, ôta ses lunettes, les essuya, les mit dans leur étui et l’étui trouva sa juste place entre l’écritoire et les crayons.

Cela fait, l’empereur se tourna vers son fils. Il commença d’une voix sans couleur :

« J’ai reçu ce matin du Vatican une lettre qui m’a surpris. C’est une lettre personnelle du Saint-Père, une lettre qui n’a pas passé par les bureaux de la curie. Son contenu reste donc secret entre Sa Sainteté et moi.

« Le ton administratif, j’en étais sûr, » pensa Rodolphe agacé déjà. L’irritation que lui causait la voix monotone de son père l’emportait sur le fait qu’il allait connaître à la minute même une réponse vitale pour lui.

— J’ai appris ainsi continua François-Joseph, que tu as écrit directement au Saint-Père, le 14 janvier de cette année, à propos d’une affaire dont tu ne m’avais pas entretenu.

L’empereur regarda son fils attendant une réponse, Rodolphe dit seulement :

— Affaire toute personnelle, mon père.

— Cette affaire, c’est là ton erreur, poursuivit la voix blanche, ne doit en aucun cas être regardée comme personnelle. Elle touche aux plus hauts intérêts de l’État. Le Saint-Père en a bien jugé ainsi, puisque c’est à moi qu’il adresse la réponse à la lettre que tu lui as écrite. Une demande telle que celle que tu as faite ne pouvait venir que de moi, chef de la famille et empereur, revêtu, en vertu d’un pacte qui règle cette matière, d’un pouvoir absolu.

L’empereur, ici, se complut pour quelques instants en de fort savantes considérations juridiques sur le statut qui, dès 1839, avait fixé avec sagesse les droits et prérogatives du chef de la famille. Subtilement, il discuta le point intéressant de savoir si l’empereur est lié par le pacte ou si, en qualité de chef, il lui est supérieur. Il semblait inviter Rodolphe à partager son admiration pour la prudence que Ferdinand Ier et ses conseillers avaient apportée dans la rédaction de cet acte.

Rodolphe bouillait. Lorsque l’empereur enfin se tut, il jeta avec impatience :

— Mais cette réponse… ?

L’empereur le regarda, étonné.

— Ne t’a-t-il pas suffi de passer quelques minutes ici pour la connaître ?… Elle est négative mon garçon, elle est négative…

Il hochait la tête en signe d’approbation. Il crut utile d’ajouter quelques réflexions d’ordre général. Rodolphe ne l’entendait plus.

Maintenant qu’il connaissait la réponse du pape, il voyait qu’il n’avait pas cru un instant qu’elle pût être différente. Il avait agi pressé par les circonstances. Un homme qui n’a devant lui que deux chemins par où échapper à la mort les essaie l’un et l’autre. Il s’aperçoit qu’un de ces chemins est une impasse. Reste l’autre, partir avec Marie… À ce moment il espéra que son père s’arrêterait là. Il ne s’était pas battu encore et pourtant il se sentait accablé de fatigue. Il lui fallait un peu de repos et préparer en secret sa fuite…

Mais l’empereur avait un sujet et le développait. « Quelle lenteur ! pensa Rodolphe, c’est un vieillard ! » Ses yeux examinèrent un instant les oreilles de son père. Elles lui avaient toujours paru grandes. Avaient-elles grandi encore ? La peau en était parcheminée. Aucun sang ne paraissait circuler en elles. « Elles sont mortes, se dit Rodolphe, peut-être vont-elles tomber. » Cette idée l’amusa.

L’empereur s’arrêta. Il y eut un silence. Rodolphe, comme si l’audience était terminée, se leva.

D’un leste, son père le retint.

— Je n’ai pas fini.

Il se tira la moustache, signe infaillible chez lui d’énervement. « Nous y sommes, pensa Rodolphe, nous allons nous battre. » Le riant visage de Marie lui apparut et il se sentit plein de force.

— Je n’ai jamais eu à te parler de ta vie privée, – le ton de l’empereur avait changé, – et j’aurais voulu ne t’en parler jamais. Mais aujourd’hui les choses sont telles que l’empereur et non le père doit intervenir. Tu as une liaison…

Ici Rodolphe ne put se contenir. Sa patience avait été mise à une longue épreuve. Il oublia le respect qu’il devait à son père et dit brusquement :

— Suis-je donc le seul ?

L’empereur, avec une autorité sèche, mais sans se départir de son calme, continua :

— Il ne s’agit que de toi. Cette liaison, tu n’as pas su la garder secrète. Tu as commis de grandes imprudence. Ta femme elle-même en est informée et tu sais à quels dangers elle nous expose. Nous avons à redouter un scandale. Pour des gens dans notre condition on ne peut tolérer un scandale. Or, du train dont vont les choses, il y aura un éclat… Cet éclat rejaillira sur notre maison – en prononçant ce mot pour lui riche de sens, la voix de l’empereur avait pris de la force. – Nous sommes entourés d’ennemis. Il y a beaucoup de gens intéressés à exploiter ce qui peut affaiblir la monarchie. Veux-tu compromettre par ta légèreté l’œuvre séculaire à laquelle nous travaillons ?

Trop de mots en ces brèves paroles heurtaient Rodolphe. Comment entendre sans colère le terme de liaison qualifier l’union éternelle entre Marie et lui ? Comment supporter le mot de légèreté appliqué à des sentiments qui défiaient la mort ? Déjà il s’exaspérait. Mais il se contint et par un effort s’obligea à rester calme.

L’empereur, cependant, attendait une réponse.

— N’as-tu rien à dire à ce sujet ?

— Que voulez-vous de moi ?

— Je veux que tu rompes avec Mlle Vetsera.

Si attendu qu’il fût, ce nom fit tressaillir Rodolphe. Il lui sembla qu’il emplissait la grande pièce muette et que les meubles eux-mêmes en frémissaient. Seul l’empereur restait morne et impassible, les yeux fixés sur son fils. Étouffé par l’émotion, Rodolphe ne pouvait prononcer un mot. De la tête, il fit signe que non.

L’empereur dit alors :

— Je pense que tu ne m’as pas compris.

Rodolphe, cette fois-ci, parla, d’une voix sourde d’abord, qui peu à peu s’échauffa.

— Votre demande ne m’a pas surpris. Quand vous m’avez fait chercher, je savais ce que vous alliez me dire. Rompre avec…

Il hésita un instant. Employer le mot de Marie devant son père lui semblait un sacrilège. Mademoiselle Vetsera ? Y avait-il une mademoiselle Vetsera ? Il se reprit.

— Rompre… ? c’est impossible. N’y songez pas. Ne croyez pas que je parle ainsi dans la colère. Voilà des mois que je suis en face de la même question. Eh bien, j’ai fait une découverte, oui, une grande découverte, c’est que je n’ai qu’une vie devant moi et que je veux être… j’ai presque honte de vous le dire car ce mot n’a peut-être jamais été prononcé ici… je veux être heureux.

Il s’arrêta, car il crut voir que son père le regardait curieusement. « Je dois lui paraître le plus étrange des animaux », pensa Rodolphe. Il se sentait tout à fait détaché et il continua librement sur un ton où un rien d’impertinence était sensible.

— Je suis étonné que vous m’obligiez à prendre un parti. Avec la sagesse et l’expérience que vous avez accumulées, j’imaginais que vous me laisseriez trouver un genre de vie qui conciliât des devoirs contraires, ceux envers vous, ceux envers moi-même. Est-ce vraiment impossible ?

L’empereur hocha la tête négativement. Il tapotait la table du bout d’un coupe-papier. C’était le seul signe de nervosité qu’il donnât. Ce petit bruit continu irrita Rodolphe. Il sentit qu’il n’avait pas gagné un pouce de terrain. Il se décida soudain à attaquer.

— Je ne tiens pas au pouvoir, l’atmosphère qu’on y respire est empoisonnée. Longtemps j’ai cru que je pouvais être utile. Vos conseillers, mon père, m’ont enlevé cette illusion…

— Il n’y a pas de conseillers, dit l’empereur, il y a moi.

— Peu importe. Malgré tous mes emplois, malgré les besognes que je remplis, je me sens inutile dans cet Empire. Je ne joue qu’un rôle décoratif ; je ne crois plus à ce que je fais. Alors j’y renonce. Il n’est pas de loi qui me défende d’y renoncer, que je sache.

Le coupe-papier s’abattit sèchement sur le bureau.

— Qu’est-ce que j’entends ? dit la voix courroucée de l’empereur. Tu oublies que tu as une tâche à remplir et…

Rodolphe ne le laissa pas continuer :

— Un autre la remplira. Est-ce la première fois chez les Habsbourg que la succession passerait à une branche collatérale ? Mon cousin François-Ferdinand prendra ma place et l’occupera fort bien. Il a des idées de tout repos, lui, et les miennes sentent le fagot. Dans les cercles gouvernementaux, on me regarde avec méfiance. On me verra partir avec joie.

— Tu ne partiras pas.

La voix était coupante. Le visage de Rodolphe s’empourpra. Mais il fit encore un effort pour se contenir.

— J’aurais pu ne pas naître, je puis mourir demain. La monarchie continuerait. Vous avez avec mes cousins une réserve d’hommes inépuisable…

— Assez de sophismes, dit l’empereur.

— Mais ce ne sont pas des sophismes, jeta Rodolphe. Ne l’avez-vous pas compris depuis une heure que nous discutons ? J’ai trouvé le bonheur, enfin ! je n’y renoncerai pas. Si vous ne me laissez pas en jouir dans une position officielle, je deviendrai un homme privé.

— Et de quoi vivras-tu ?

La question tomba nette et arrêta Rodolphe. Il regarda son père avec fureur.

— Voulez-vous dire que vous me priverez de tout moyen matériel d’exister ? Vous le pouvez, mais ce serait un procédé indigne.

— Tais-toi ! Je n’ai pas à répondre à tes questions… j’agirai au mieux.

— Faites attention. Aux difficultés que vous mettez devant moi, y a une autre issue…

Un long silence suivit la menace directe de cette phrase. François-Joseph s’accouda sur son bureau et, par un geste qui lui était familier lorsqu’il voulait réfléchir, il plongea la tête entre ses mains.

Rodolphe s’était levé et, oublieux de toute étiquette, marchait de long en large dans le salon. Son parti était pris. Il gagnerait sa liberté, sinon… L’idée d’abandonner Marie ne se présenta même pas à son esprit. Ils partiraient ensemble, quel que fût leur destin. Le couple qu’ils formaient ne serait pas désuni. Rodolphe se sentait si las qu’il aspirait au repos définitif. Pourquoi ne quittait-il pas à l’instant ce glacial salon ? Qu’espérait-il encore ? Il est absurde de se battre lorsqu’il y a une région, d’accès facile, où toute lutte cesse, où la paix éternelle règne. Il eut de ce pays enchanté, au-delà des limites du monde terrestre, une vision si sereine, si attirante, qu’il la garda jusqu’à la fin de cette pénible scène.

L’empereur enfin se redressa. Il vint à son fils et, lui mettant la main sur l’épaule, l’entraîna vers un canapé.

— Asseyons-nous. Ce n’est plus l’empereur qui parle. Causons comme père et fils.

Le geste et le ton surprirent Rodolphe. Il ne se détendit pas. Il y avait là, sans doute, une manœuvre de son père, vieux politique habile dans l’art de manier les hommes. Il se promit d’être attentif et de ne rien risquer. Mais, à l’invitation, il répondit avec un élan qui parut sincère à l’empereur.

— Rien ne pourrait me faire plus de plaisir.

L’empereur le fit asseoir à côté de lui.

— Tu es mon fils, mon fils unique. Je t’aime et, je ne sais pourquoi, nous n’avons jamais eu l’occasion de parler à cœur ouvert, comme père et fils. Je n’ai pas de temps à moi, tu le sais. – Il soupira : — Quelle besogne, quels soucis !

Il continua ainsi sur un ton familier, disant sa vie depuis l’âge de dix-huit ans, dans la tempête qui soufflait alors à travers l’Europe et renversait les dynasties comme châteaux de cartes, sa lampe allumée la première dans Vienne encore nocturne, quarante années passées ainsi dans un labeur quotidien et ingrat, la vieillesse maintenant sur lui, et pas un jour de repos.

Il parlait doucement, sans se plaindre, sans chercher à se grandir, mais de tous ces traits, jetés avec une apparente négligence devant lui, Rodolphe se formait peu à peu une idée nouvelle de son père. « Qu’il est habile, se dit-il, je ne le croyais pas. » Il se souvint d’un mot d’un écrivain moderne : « Les Habsbourg sont des artistes nés. » Ce mot l’avait étonné. Voilà qu’il découvrait, chose surprenante, que son père avait du talent ! À ce moment, il l’admirait, mais sa volonté arrêtée depuis le début de cet entretien restait la même.

Cependant l’empereur continuait :

— Nous représentons, mon petit, une maison séculaire. Dans les milieux d’opposition que tu fréquentes… oh, je ne t’en veux pas, s’empressa-t-il d’ajouter, c’est là ton rôle de prince héritier… on juge sans indulgence ma politique. Les gens qui ne sont pas au pouvoir ne pensent guère qu’au présent. Moi, qui suis un homme dans une chaîne d’hommes attelés à la même tâche, je suis obligé de penser aux générations qui viendront quand nous aurons disparu. Mes peuples ne comprennent pas toujours le pourquoi de mes actes, mais j’ai gagné leur confiance parce qu’ils sentent obscurément que leur empereur et roi travaille d’une façon désintéressée pour eux… Si nous quittions notre poste, mon fils, si la dynastie disparaissait, ces peuples, aujourd’hui unis, se diviseraient et se combattraient dans des luttes fratricides. À la place d’un empire prospère et magnifique que tes aïeux ont fait pièce à pièce, il ne resterait qu’une poussière d’états, faibles, inquiets, menacés sur leurs frontières par de puissants voisins, tremblants à l’idée du lendemain… Tu sens bien qu’il est impossible, Rodolphe, de répondre à ce que je te dis là.

Dans une autre circonstance, Rodolphe eût été heureux d’entamer pour la première fois une controverse politique avec l’empereur. Aujourd’hui, il était trop tard, il ne s’agissait plus de quarante millions d’hommes et de l’empire, mais de Marie et de lui. Son malaise augmenta. Il se voyait aux prises avec un adversaire adroit qui choisissait son terrain. Il y serait battu, immanquablement. Mieux valait rompre, fuir… Pourtant par faiblesse il temporisa et jeta dans la discussion :

— Peut-être est-ce une grande duperie de travailler pour l’avenir ? Les peuples ne sont jamais satisfaits, ils se plaignent toujours, ce sont des ingrats. Qu’arrivera-t-il ? Un ouragan peut fondre sur nous du nord. Notre dynastie dix fois séculaire est-elle faite pour durer ?

— Je n’en sais rien, dit l’empereur, et parfois j’en doute. Peut-être serai-je le dernier empereur. Mais notre devoir reste le même. Un soldat ne discute pas la consigne qui lui est donnée. Ce sera bientôt ton tour de prendre la relève. Je compte sur toi…

Rodolphe, d’une voix sourde, comme s’il se parlait à lui-même, dit :

— La seule chose qui importe est que la relève soit prise. Si un soldat est porté manquant, un autre le remplace.

L’empereur tressaillit à ce mot. Était-ce son fils, un Habsbourg, qui parlait ainsi ? Ils étaient là tout près l’un de l’autre, deux hommes du même sang. Pourtant un abîme s’ouvrait entre eux. Il restait immobile, le cerveau vide, ne sachant où se tourner.

À ce moment, il se produisit un petit fait inattendu. On entendit sur la Franzens Platz les coups de clairon qui annonçaient la relève de la garde. Depuis quarante ans qu’il régnait, l’empereur avait l’habitude de regarder passer le bataillon qui venait au palais à cette heure. Quel que fût son travail, audience ou conseil à présider, il l’abandonnait, allait à la fenêtre et son cœur de soldat prenait plaisir à voir défiler les beaux soldats qu’il préparait pour la défense de l’empire.

Ce jour-là, comme les précédents, il répondit à l’appel des clairons et vint à la fenêtre. Machinalement Rodolphe le suivit. Le bruit joyeux de la musique militaire pénétra en eux et changea l’atmosphère hostile de la pièce. Il n’y avait plus que deux hommes de métier occupés à regarder en spécialistes un spectacle où leur compétence s’exerçait.

— Le régiment de chasseurs du Tyrol, dit l’empereur. Quelle allure ! quelle souplesse !

— Ce sont des hommes de Méran et d’Innsbrück, ajouta Rodolphe. Ils sont durs à la fatigue. Et ils ne se plaignent jamais.

— Tu sais, avec le nouveau règlement, on a fait de sérieux progrès dans l’instruction des recrues. La plupart de ces hommes n’ont que six mois de caserne. Tu vois les résultats, tout de même.

Ils bavardaient ainsi comme des gens qui, dès leur plus jeune âge, ont porté l’uniforme militaire et ne l’ont jamais quitté. Ils avaient oublié leurs dissentiments.

Tout à coup, l’empereur prit le bras de son fils.

— Tu es un soldat, je suis un soldat aussi. Nous pouvons causer… Regarde ces gaillards. Ils sont jeunes, ils ont toute leur vie devant eux… Ils ne me connaissent pas, ils n’attendent rien de moi. Je ne représente guère pour eux que la corvée du service militaire… Eh bien, que, demain, il y ait des complications, qu’un ouragan du nord, comme tu dis, fonde sur nous, si j’ai besoin d’eux, ils répondront à mon appel, oui, tous, jusqu’au dernier, et ils me donneront ce qu’ils ont de plus précieux, leur sang !… Y as-tu réfléchi, Rodolphe ? Et toi, mon fils…

Pendant ce discours, l’exaspération de Rodolphe était arrivée à son comble. L’empereur lui jouait avec une virtuosité incomparable l’air qui faisait vibrer en lui les cordes les plus sensibles. L’emploi de tels moyens avait quelque chose de déloyal. Il semblait qu’il eût fait venir à point nommé une musique militaire pour donner du pathétique à ses arguments, comme dans les mélodrames les trémolos de l’orchestre agissent sur les nerfs des spectateurs aux moments dramatiques. « Je ne me laisserai pas prendre, pensait-il. Mais comment lui échapper ?… » Il ne l’écoutait plus. Il se répétait les mots dits par son père quelques minutes plus tôt : « J’agirai au mieux. » C’était les mots qu’il employait pour remettre une demande qu’il était décidé à refuser. On l’en plaisantait quelquefois en famille, lorsque les circonstances étaient favorables. Cette phrase avait donc un sens précis : l’empereur qui disposait seul de toute la fortune et de tous les apanages de la maison des Habsbourg ne lui donnerait pas un sou s’il quittait l’Autriche… « J’agirai au mieux » était un chantage pour l’amener à rompre avec Marie, chantage absurde, car leurs deux existences n’en faisaient plus qu’une. L’empereur, à la tête dure, au cœur sec, le comprendrait trop tard, lorsqu’il les verrait mourir ensemble… Mais, pour l’instant, malgré la colère qui grondait en lui, Rodolphe gardait une grande lucidité… Il fallait user de ruse, car son père ne le laisserait pas sortir sans avoir obtenu une promesse de lui… Que vaudrait un serment arraché dans ces conditions ? C’était là matière sur laquelle on pouvait discuter. Mais, même pressé par la nécessité, il ne voulait pas se parjurer. Il fallait trouver un biais et ne promettre que ce qu’il pouvait tenir… Une question de mots, en somme. Qui en était responsable ? L’empereur lui-même dans son aveuglement. À partir de cette minute, Rodolphe manœuvra donc pour gagner le droit de mourir, avec autant de sang-froid, de courage et d’adresse qu’un autre en met pour défendre ses jours.

Le flot de ces réflexions se précipitait en lui tandis que son père parlait. L’empereur finit par une phrase de nouveau empruntée à son vocabulaire quotidien :

— Nous sommes d’accord, Rodolphe.

— Il reste un point à éclaircir, dit le prince, adoptant volontairement le ton pris par son père. Ne pourrai-je revoir mademoiselle Vetsera ? Je ne puis la renvoyer comme vous congédiez un de vos ministres. Il y a là quelque chose d’inutilement cruel.

La figure de l’empereur s’éclaira et fut près d’un sourire. Il était, en effet, assez fier de la façon élégante dont il se défaisait d’un ministre qui avait cessé de lui plaire. Celui-ci se croyait, après une audience agréable, au comble de la faveur. Rentrant chez lui, il trouvait une lettre de démission qu’il ne lui restait qu’à signer.

— Je ne m’oppose pas à ce que tu la revoies une fois.

— Seul ? intervint Rodolphe.

— Seul, si tu le veux, quoique ces entrevues soient bien pénibles. Il est toujours plus sage de les éviter.

Rodolphe se sentit transporté de colère à entendre son père parler ainsi.

— C’est mon affaire, gronda-t-il.

— À ton gré. Voyez-vous, mais que ce soit pour la dernière fois. Je veux ta parole.

— Je vous la donne.

L’empereur se leva. Il eut la velléité de prendre son fils dans ses bras. Mais Rodolphe montrait une figure pâle et contractée, ses yeux brûlaient de telle façon que François-Joseph se borna à soupirer et à conclure, administrativement :

— Tu peux te retirer.

VII

MAYERLING

Ce samedi 26 janvier 1889, à l’ambassade d’Allemagne, le prince Henri VII de Reuss donne la fête la plus brillante de la saison. La famille impériale est là, le prince impérial et la princesse Stéphanie, les archiducs et archiduchesses, le corps diplomatique, la cour, les hauts fonctionnaires, les chefs de l’armée, les beautés sans rivales de la double-monarchie, toilettes et uniformes, amples robes étalées, tuniques brodées d’or, diadèmes ancestraux qui ne sortent de leurs écrins que trois ou quatre fois l’an, crachats[6] piqués sur de vieilles poitrines, perles, diamants, rivières, colliers, pendants, boucles d’oreilles, solitaires, que d’éclairs allumés sous le cristal des lustres ! L’orchestre de Johann Strauss, ses valses les plus légères, un moment de répit et de repos, luxe et plaisir, oubli et détente dans cette âpre lutte pour l’existence, un sourire au milieu de tant de grimaces – un bal.

Qui croirait qu’il y a ici deux condamnés à mort ? Ils n’ont guère plus de trois jours devant eux. Pourtant, ils sont venus au bal. L’un est le premier personnage de l’assistance. Son Altesse impériale et royale, le prince impérial Rodolphe ; l’autre, la fille la plus belle, la plus séduisante, la plus jeune aussi de la réunion – elle n’a que dix-sept ans – la baronne Marie Vetsera, qui fait ce soir son début dans le monde. Elle porte une robe bleue pâle, un croissant dans les cheveux, une broche en diamant, une bague au doigt. Elle est aimable, jolie, elle charme les cœurs. Dix hommes élégants, titrés, riches, veulent l’épouser. Mais elle a choisi de se fiancer secrètement à la mort.

Le prince est d’heureuse humeur aujourd’hui. Il rit, plaisante et fait la cour aux femmes. Il échange quelques mots avec Marie Vetsera. Beaucoup de gens à ce moment ont les yeux fixés sur eux, vous savez, à cause des folies qu’on raconte – il n’en faut pas croire un mot ! – Quelle aisance chez lui ! que de grâce chez elle ! Que disent-ils ? On entend ceci seulement après les compliments d’usage que le prince tourne à merveille quand il aborde une jolie femme : « Nous chassons à Mayerling, lundi et mardi. » Cela, et c’est tout. Non, il n’y a rien décidément. Une minute, ils causent puis se séparent et se perdent au milieu des remous du bal. Où se retrouveront-ils ?

Est-il possible de garder tant de détachement et de désinvolture dans les approches de la mort ? Sans doute ignorent-ils qu’ils vont mourir. Voilà la simple raison de leur gaîté ce soir, si naturelle, si franche, du bonheur qui éclaire les beaux yeux de cette fille.

Non, ils ne l’ignorent pas. Ils ont écrit eux-mêmes leur sort sur le livre du destin. L’entretien de ce matin avec l’empereur en a décidé. Ils partiront pour Mayerling et là… Marie l’a appris il y a quelques heures par un mot de Rodolphe, plein de tendresse et d’amour, presque joyeux à l’idée d’échapper à ce monde qui les torture. Pour l’instant, elle ne pense qu’à une chose, elle vivra seule près de lui, un jour ou deux, loin de tous. Cela suffit à illuminer son jeune visage. Ce soir, il la trouve belle, elle lui plaît, il a envie de la prendre dans ses bras. Ce bal est vraiment le plus magnifique qui soit.

Le comte Hoyos la fait danser ; elle le voit avec plaisir depuis qu’elle sait que Rodolphe a de l’amitié pour lui. Elle danse avec Miguel de Bragance. C’est un cousin du prince impérial. Il lui fait aussi la cour ; il l’épouserait demain si elle voulait, une existence facile et princière à travers l’Europe… Refuser un si grand mariage, quelle élégance ! Elle n’a ce soir que des idées légères qui lui plaisent.

Un arrêt parmi les couples qui dansent. Qu’y a-t-il ? La princesse impériale fait le tour des salons au bras de l’ambassadeur d’Allemagne. Sur son passage, les hommes s’inclinent, les femmes plongent dans leurs robes en révérence.

Marie et Miguel de Bragance s’immobilisent. La princesse s’avance, multipliant les saluts. Elle est grande, forte, elle n’a jamais retrouvé sa taille depuis ses couches uniques. Elle apparaît à Marie sans beauté, sans grâce, sans tendresse non plus ; elle a réduit au désespoir un prince dont l’Autriche n’a pas connu l’égal, l’espoir des peuples de la double-monarchie ; elle l’a condamné à mort. Ces pensées rapides tourbillonnent dans l’esprit de Marie et l’enflamment de colère… La princesse est à trois pas d’elles maintenant. Elle dévisage Marie, avec curiosité, avec défi… Comment supporter tant d’insolence ? Bien des yeux se tournent vers cette rencontre de la femme et de celle qu’on dit être sa rivale. Un pas encore. Les voisines de Marie font leur révérence, les hommes s’inclinent. Le regard de la princesse se promène sur Marie… Celle-ci reste figée. Ses jambes ne fléchissent pas, comme le veut l’étiquette, la tête se tient droite, Marie fixe son ennemie… La princesse et l’ambassadeur ont passé. Une rumeur court de groupe en groupe, se chuchote à l’oreille, glisse de l’un à l’autre, sous les cristaux des lustres, sur les banquettes de tapisserie, aux accents d’une valse joyeuse de Strauss, entre deux verres de champagne…

 

Deux jours plus tard, un crépuscule d’hiver, un ciel de nuages qui filent fouettés par le vent ; une bande rose à l’occident au-dessus des montagnes ; les branches des sapins lourdes de neige à moitié fondue ; un groupe de petites constructions entourées d’un mur à flanc de coteau ; de là, la vue s’étend sur un vallon où quelques maisons se serrent autour d’une église au toit pointu, puis des pentes s’élèvent couvertes de forêts. C’est Mayerling, château de chasse, à quarante kilomètres de Vienne. Il appartient au prince impérial.

Rodolphe et Marie suivent un sentier qui serpente à travers bois. Il a passé son bras dans celui de la jeune fille. Image exacte de la réalité : si c’est lui qui conduit, il s’appuie pourtant sur elle. On entend les coups sourds d’un pivert qui fouille l’écorce d’un hêtre ou son rire bruyant lorsque les promeneurs le mettent en fuite. Le sentier monte assez raide. Par moment, elle s’arrête.

— Je suis essoufflée, dit-elle, prenant la main de Rodolphe et la mettant sur son cœur.

Le prince en sent les battements rapides à travers le manteau de loutre qui la couvre. La vie circule riche en ce jeune corps…

— J’aimerais me perdre, Rodolphe, mais avec toi, c’est impossible. Tu connais chacun de ces arbres personnellement et ils montent la garde autour de nous. Je ne puis avoir peur.

Ils marchent encore. Ils ne se croient pas obligés de parler. Ils ne sont pas effrayés par leurs pensées muettes ; ils ne se cachent rien. Marie se mêle à la forêt d’hiver dont elle rêve depuis longtemps.

Il faut rentrer enfin, la nuit est noire. Au loin, deux ou trois lumières du village clignotent. Quelques pas encore, ils sont dans le pavillon de chasse.

Une pièce assez grande qui sert de salon et de salle à manger ; des trophées et des gravures de chasse la décorent ; et des fleurs. Que de fleurs ! Marie n’a jamais été fêtée ainsi ! N’est-elle pas elle-même pareille à ces roses à peine écloses qui vont mourir ? Rodolphe tire un rideau, c’est la chambre à coucher minime ; un vaste lit la remplit presque ; derrière, un cabinet de toilette.

— C’est tout, dit-il en s’excusant. T’en accommodes-tu ?

Elle lui saute au cou pour cacher sa rougeur.

Marie a fui de chez elle avec un sac à main, comme si elle allait faire des courses dans Vienne. Au cabinet de toilette, elle trouve du linge de nuit, une élégante robe de maison, voile et dentelles blanches, et deux amours de petits souliers garnis de cygne. Rodolphe a pensé à tout. Elle l’embrasse encore puisqu’il a voulu qu’elle soit belle pour dîner.

Ce dîner avec les compagnons de chasse de Rodolphe, le prince Philippe de Cobourg et le comte Hoyos, en d’autres temps, elle s’en serait inquiétée. Mais elle et Rodolphe sont déjà loin du monde, pour eux il n’y a plus ni étiquette, ni qu’en pensera-t-on. Elle continue à tutoyer son amant. Comment ne comprennent-ils pas à l’entendre parler ainsi qu’elle est à la porte du tombeau ? Ils ne voient rien, c’est drôle. Le dîner est gai. Bratfisch qu’on fait venir siffle des airs populaires avec tant d’art et de malice que Marie n’en peut plus de rire.

Et tout le monde va se coucher de bonne heure, car il y a chasse le lendemain et il faut se lever tôt. Par malheur, le temps est affreux, la tempête souffle sur la montagne. La journée sera peut-être gâtée.

Pour la première fois, Marie, après mille caresses, connaît la douceur de s’endormir dans les bras de Rodolphe. Elle se réveille tard, elle le trouve à côté d’elle. Surprise, émerveillement, il n’est pas allé à la chasse ! Il ne la quittera pas une minute. Dehors, des bourrasques de neige et de pluie fouettent les arbres qui gémissent. Il plaisante avec elle, il joue, il la taquine. Qu’elle est joyeuse de le voir tendre, insouciant !

Après déjeuner, ils profitent d’une éclaircie pour une nouvelle promenade en forêt. Ils ont déjà des habitudes ! Elle voit Rodolphe calme, le pli entre les sourcils a disparu. Le passé seul, lourd de soucis, lui faisait peur ; mais les yeux de Rodolphe, comme les siens, sont tournés vers l’avenir. Un instant, elle songe encore à ce qu’il abandonne pour l’amour d’elle… Elle a vu un jour dans la chambre du trésor la couronne de Charlemagne, or massif incrusté de pierreries. Elle regarde Rodolphe à la dérobée, elle imagine cette tête chérie sous la couronne dix fois séculaire. « Qu’il serait beau ! Et à cause de moi… » Elle ne pense pas à ce qu’elle sacrifie, à la fleur divine de sa jeunesse, aux terreurs de l’heure dernière, si proche. Elle se réjouit à l’idée qu’elle accompagne Rodolphe où il a décidé d’aller. Pouvait-elle le laisser faire seul ce voyage d’où l’on ne revient pas ? Grâce à la présence de celle qu’il aime, il est heureux…

Elle craint pour ce malade chéri le crépuscule. Vite elle fait apporter des lampes.

— Je voudrais écrire une lettre, dit-il.

Elle le regarde avec inquiétude. « Aurait-il encore des affaires ? Se rattache-t-il à la vie qui le fuit ? »

Il la comprend sans qu’elle ait parlé.

— À ma mère seulement… Il y a un cimetière dans les bois tout près d’ici, à Alland. Que nous y soyons placés l’un à côté de l’autre. Ceux qui souffrent les tortures d’un amour contrarié nous apporteront des fleurs et prieront sur notre tombe. Elle sera toujours fleurie et, dans notre sommeil, nous entendrons les mots chuchotés par les amants.

Marie écrit aussi à sa mère, à sa sœur, à son frère. Elle demande pardon de partir ainsi. Sa vie est à jamais liée à celle de Rodolphe. On ne leur laisse pas la paix ici-bas. Elle emploie des mots tendres et naïfs. Elle dit à son frère de ne pas pleurer et lui promet de veiller sur lui de l’autre monde.

Et voici le dîner, Hoyos seul est là. Le prince de Cobourg, rentré à Vienne, a décommandé Rodolphe qui était attendu pour un dîner de famille à la Hofburg.

C’est la nuit enfin. Ils restent enlacés, ne parlant pas, ou échangeant les mille tendresses que se disent les amants. Elle ne sait ce qu’a décidé Rodolphe. Quand sera-ce la fin ? Elle ne l’interroge pas. Elle succombe à la fatigue, se blottit dans ses bras, murmure :

— Ah ! puissé-je ne jamais me réveiller.

Et perd conscience. Le sommeil fige un baiser sur ses lèvres mi-closes. Elle dort, confiante, heureuse comme une enfant. La nuit sur elle, la nuit sur Rodolphe. Elle rêve et sourit. Elle ne sent pas à ses côtés un corps qui bouge et s’éloigne ; elle n’entend pas un gémissement étouffé, ni le bruit d’un tiroir qui s’ouvre, ni un déclic d’acier… Elle ne voit pas dans la lueur indécise qui filtre de la fenêtre venir à pas de loup le Roi des épouvantements.

 

Le premier coup de revolver réveilla Loschek qui ne couchait pas loin de son maître. Encore endormi, il ne devina pas d’où était partie la détonation. Un chasseur, sans doute… Il se leva pourtant. Comme il arrivait au vestibule précédant la chambre du prince, un second coup retentit derrière la porte. Il se précipita pour l’ouvrir. Elle était fermée au verrou. Cependant le comte Hoyos apparut. À eux deux, ils enfoncèrent la porte.

 

Sur le lit, Marie Vetsera était étendue, couverte de roses. La mort foudroyante l’avait surprise dans son sommeil. Elle n’avait pas fait un geste.

 

En travers du lit gisait Rodolphe, ci-devant prince impérial d’Autriche-Hongrie, le crâne horriblement fracassé par un coup de revolver tiré dans la tempe droite.

ÉPILOGUE

Ce mercredi matin, peu après onze heures, Mme Schratt, pimpante et joyeuse comme à l’ordinaire, se fit annoncer chez l’impératrice qui l’attendait. Celle-ci la reçut dans sa chambre à coucher et une libre conversation s’engagea entre ces deux femmes si différentes qui partageaient l’une et l’autre l’intimité de l’empereur. Mme Schratt avait l’art d’amuser l’impératrice.

À ce moment la porte qui donnait sur le salon de réception s’ouvrit et une des dames d’honneur, celle qui était le plus près de l’impératrice, Mme de Ferenczi entra. Malgré l’habitude qu’elle avait de se dominer, sa figure était défaite. L’impératrice, la montrant à Mme Schratt, dit en riant :

— Regardez-la, elle dramatise tout. Elle va m’annoncer qu’une de mes fourrures est mangée par les mites.

Cette plaisanterie ne produisit pas l’effet attendu. Le visage pâle de Mme de Ferenczi resta figé. Elle s’approcha de l’impératrice, une lettre à la main. Celle-ci, la regardant plus attentivement, eut soudain peur et se leva.

— Qu’y a-t-il ?

Mme de Ferenczi faisait de vains efforts pour parler. L’impératrice terrifiée la saisit par les épaules. Muettement, elle la questionnait. La malheureuse dame d’honneur, tremblant comme la feuille, eut enfin la force de dire :

— Le comte Hoyos revient à l’instant de Mayerling…

Elle s’arrêta. Les yeux de l’impératrice la dévoraient… Elle ajouta bientôt d’une voix indistincte :

— Un affreux malheur !… Le prince impérial est mort !…

L’impératrice, si vaillante qu’elle fût, chancela sous le coup. Mme Schratt se précipita pour la soutenir. Elle et Mme de Ferenczi la ranimèrent. L’impératrice avait une âme forte ; déjà, la voix altérée, elle demandait des détails… Un suicide !… Elle frissonna, en songeant à la fin de tant des siens… Le prince avait entraîné avec lui la jeune baronne Vetsera… Elle prit la lettre des mains de Mme de Ferenczi et lut les premiers mots : « Mère chérie, j’ai… » Elle ne put continuer. Sans mot dire, le visage dans les mains, elle pleura.

Puis elle se redressa.

— L’empereur, il faut qu’il sache tout de suite…

Et se tournant vers Mme Schratt :

— Qui de nous l’avertira ?

Les deux femmes se regardaient. Qui oserait, porteuse de cette nouvelle, pénétrer dans le cabinet de l’empereur ?

Elles restaient là, anxieuses, hésitantes, le cœur déchiré, lorsqu’à cet instant précis elles entendirent un pas faire crier les quatre marches de bois qui séparaient l’appartement de l’empereur de celui de sa femme.

— C’est lui, murmura l’impératrice. Elle se rapprocha de Mme Schratt.

La porte s’ouvrit, l’empereur parut. Sur sa figure ridée, on lisait l’air satisfait d’un écolier qui, pour quelques minutes, s’échappe de classe.

L’impératrice vint résolument à lui et avec une grande douceur, mais sans chercher des ménagements, lui apprit en peu de mots l’affreuse nouvelle.

Pendant un moment, l’empereur parut ne pas comprendre. Ses yeux allaient de sa femme à Mme Schratt, les interrogeaient toutes deux d’un regard vide. Puis, terrassé, il tomba lourdement sur un canapé…

Longtemps, il resta assis entre sa femme et Mme Schratt qui, chacune, lui tenaient une main. Il n’essayait pas de lutter contre la douleur qui l’accablait. Il se sentait atteint comme père, comme croyant, comme empereur. Il entendait encore les mots de Rodolphe dans la scène du samedi dernier : « Aux difficultés que vous mettez devant moi, il y a une autre issue… » Il n’avait pas cru à cette menace. Pourtant il avait vu la pâleur de son fils, ses yeux brûlant de colère. Il avait agi pour le mieux, comme il disait. Mais les événements l’avaient dépassé. Un suicide ! Son fils, son fils unique, son seul espoir, se tuer ! C’était une chose monstrueuse, incompréhensible… On ne pouvait y penser sans être gagné par le vertige… L’Église ! Que ferait-elle ? Rodolphe irait-il devant le juge suprême sans avoir été lavé par les prières et les cérémonies requises ? Paierait-il son égarement d’une minute par une éternité de tourments ? Et la monarchie, l’œuvre patiente et séculaire de sa maison, survivrait-elle à ce coup désastreux ? Où qu’il se tournât, il ne voyait que catastrophes. Les minutes précieuses passaient sans qu’il bougeât. Il fallait prendre d’urgence des décisions. Le comte Hoyos l’attendait dans son cabinet. Le cadavre de Rodolphe, là-bas, était encore mêlé à celui de cette fille… Il essuya sur ses joues flétries les traces des larmes, embrassa sa femme et Mme Schratt et se dirigea vers ses appartements.

Bientôt des ordres partirent de la Hofburg.

L’homme de confiance de l’empereur, le ministre-président, comte Taaffe, arrive du Reichrath dès une heure et demie. Le préfet de police, les membres du cabinet civil sont là. Dans la consternation et l’affolement, des mesures hâtives soit prises.

Le comte Szecsen de Temerin, un haut fonctionnaire de police, un des médecins de l’empereur, le professeur Wiederhofer, d’autres dignitaires de la cour partent sans retard pour Mayerling d’où ils ramèneront le corps du prince. Quant à Marie Vetsera, la consigne la plus cruelle…

Ils sont de retour déjà à une heure et quart du matin. Rodolphe est exposé dans son appartement donnant sur la cour des Suisses. On n’a tenu aucun compte du désir qu’il a exprimé à sa mère d’être enterré au cimetière campagnard d’Alland à côté de Marie. Pour la Hofburg, Marie n’existe pas, Marie n’a jamais existé. Rodolphe dans sa chambre pleine de fleurs est couché sur un lit de camp ; une couverture de soie rouge le couvre jusqu’à la figure ; la tête est entourée d’un linge blanc qui cache l’éclatement des parois du crâne.

Autour de la Hofburg, le peuple s’amasse. La foule nombreuse s’émeut. La police étant insuffisante pour rétablir l’ordre, on est obligé de faire intervenir la troupe. Il y a des blessés, un mort. La fatalité veut que pour tout grand événement, deuil ou naissance illustre, il y ait un sacrifice humain. Une fois de plus, cette loi obscure, étrange, mais certaine, se vérifie ; un homme est tué parce que le prince impérial est mort.

La version officielle est, pour l’instant, qu’il a succombé à la rupture d’un anévrisme.

Pourtant, dans la nuit, l’autopsie est faite. Malgré les précautions prises, on ne peut plus cacher le suicide. Le rapport des médecins paraît le vendredi 1er février. Il conclut au suicide à la suite d’un trouble momentané des facultés mentales.

S’appuyant sur ce rapport, l’empereur envoie au pape un télégramme de deux mille mots demandant des obsèques religieuses pour son fils. C’est une affaire qui lui tient au cœur, affaire déchirante, capitale ; son fils a un besoin urgent des prières de l’Église. Le Vatican hésite. Comment couvrir un suicide si éclatant ? Nouveau télégramme de l’empereur. Si l’Église lui refuse cette dernière consolation, il est décidé à abdiquer. Le pape Léon III, malgré la résistance du cardinal Rampolla, secrétaire d’État, se laisse enfin toucher et accorde les funérailles religieuses[7]. Les obsèques ont lieu en grande pompe le 5 février à 4 heures, et le corps de Rodolphe est mené à l’Église des Capucins où les Habsbourg sont enterrés et le duc de Reichstadt, annexé à la famille autrichienne[8].

L’impératrice, la princesse Stéphanie, les archiduchesses ne sont pas là. Elles assistent à un service dans la chapelle du château. L’empereur semble très maître de lui. Lorsqu’il arrive, il jette un coup d’œil circulaire sur l’assemblée pour s’assurer que tout est ordonné ainsi qu’il convient. Pendant la messe, il reste impassible. Il ne s’effondre qu’un moment plus tard, lorsque, dans la crypte, le cercueil étant ouvert, les restes de son fils sont présentés au prieur de l’ordre par le grand maréchal de la cour, prince de Hohenlohe, qui demande :

— Reconnaissez-vous la dépouille de feu Rodolphe, archiduc d’Autriche et, de son vivant, prince héritier de la couronne ?

Le père gardien répond par la phrase traditionnelle :

— Oui, je la reconnais et, dorénavant, nous veillerons pieusement sur elle.

 

Quittons la crypte où tant de grandeurs humaines sont assemblées autour de la tombe d’un prince que l’amour mena jusqu’à la mort, laissons flotter sur ces murs glacés les tentures où s’étalent les armes impériales, laissons les âmes errantes dans ce caveau s’émouvoir et saluer la déplorable victime qui arrive au milieu d’elles toute couverte encore d’un jeune sang, revenons à Marie Vetsera abandonnée au lieu où elle fut tuée. Rien n’égale la cruauté avec laquelle les restes mortels de cette fille charmante furent traités.

 

Le lundi 28 janvier, lorsque Marie partit pour Mayerling, la comtesse Larisch-Wallersee revint à la Salezianergasse. Elle feignait l’affolement. Marie, disait-elle, s’était enfuie, profitant d’un instant où la comtesse, occupée dans un magasin, l’avait laissée seule. Elle aurait écrit un billet annonçant qu’elle allait se jeter dans le Danube.

On imagine la stupeur, l’effroi, la douleur de la baronne Vetsera à ce récit que rien ne pouvait faire prévoir. La comtesse rassura son amie, et, la torturant d’une autre manière, lui dit tout crûment !

— Marie ne s’est pas tuée. Elle s’est enfuie avec le prince impérial dont elle est folle.

— Mais elle ne le connaît pas, intervint Mme Vetsera.

Sur quoi, Mme Larisch-Wallersee, sans dire mot du rôle qu’elle avait joué dans cette intrigue dont elle avait été l’âme, raconta la liaison de Marie et du prince impérial.

Mme Vetsera n’en croyait pas ses oreilles. Sa fille qu’elle ne quittait jamais, une enfant encore, la maîtresse du prince impérial dont tout la séparait !… Il fallait sans retard joindre la fugitive. Elle voulut courir chez le ministre-président, le comte Taaffe, qu’elle connaissait personnellement. La comtesse l’en dissuada. Le comte était trop répandu dans les milieux mondains, l’histoire s’ébruiterait. Elle irait voir le préfet de police. Elle ne cessait de répéter : « J’ai perdu Marie, il faut que je la retrouve. »

Elle se rendit, en effet, chez le préfet de police qui répondit qu’il ne mettrait la police en action que s’il était saisi d’une plainte. Seule, la mère pouvait la déposer ; du reste, si ses hommes tombaient sur la trace du prince impérial, ils s’arrêteraient aussitôt, n’ayant pas le droit de poursuivre.

Mme Vetsera envoya son frère, Alexandre Baltazzi, avec la comtesse. Cette nouvelle démarche fut sans succès. Craignant le scandale et espérant à chaque instant que Marie reviendrait à la maison, la baronne ne se décidait pas à porter plainte. Où était le prince impérial ? Elle le fit demander chez le comte Hoyos, son compagnon de chasse. Le portier ne savait pas où chassait son maître.

La comtesse s’offrit à aller aux renseignements à la Hofburg. Elle revint dans la soirée. Rodolphe chassait à Mayerling avec ses amis. Il rentrerait le lendemain soir pour un dîner de famille à la cour.

La nuit passa ainsi. Marie ne revenait pas. Le lendemain matin, la comtesse Larisch jugea prudent de quitter Vienne et de regagner son château. La pauvre Mme Vetsera courut chez le préfet de police. Celui-ci accueillit avec beaucoup d’incrédulité la version que la comtesse avait donnée de la disparition de la jeune fille. Il connaissait son monde et demanda brusquement à Mme Vetsera :

— Êtes-vous sûre de la comtesse ?

La baronne déposa entre ses mains une plainte au sujet de l’enlèvement de sa fille, le préfet répétant encore que, s’il tombait sur la trace du prince impérial, il ne continuerait pas la filature.

Dans les heures qui suivirent, l’affolement de Mme Vetsera grandit. Elle songeait à se jeter aux pieds de l’empereur. Ne pouvant parvenir jusqu’à lui, elle se fit introduire chez le comte Taaffe.

Celui-ci avait été mis au courant par le préfet de police. Il conseilla à Mme Vetsera de patienter. Il n’était pas certain que Mlle Vetsera fût à Mayerling. Il dînait le soir même à la Hofburg. Il y verrait le prince. L’enquête se poursuivrait alors plus facilement.

Mme Vetsera ne comprenait rien à ces atermoiements. Elle supplia le comte de parler lui-même au prince.

Il répondit que leurs relations n’étaient pas telles qu’il pût se permette la moindre intrusion dans les affaires personnelles du prince. Il ajouta que, si les suppositions de la baronne Vetsera étaient fondées, l’impératrice était la seule personne qui pût aborder ce sujet avec son fils et qui eût de l’influence sur lui.

— S’il vient dîner ce soir, mon détective en chef le suivra à la sortie, bien qu’il me soit infiniment désagréable de me mêler des affaires privées du prince impérial.

Une nuit passa encore sans que Mme Vetsera trouvât une minute de paix. Au matin, une lettre de Mme Larisch lui apporta une preuve concrète de la liaison de Marie et de Rodolphe. Il était donc certain, malgré les doutes opportuns des hauts fonctionnaires, qu’elle était partie avec lui. La baronne était sans nouvelles du comte Taaffe. N’avait-il pas vu le prince la veille à la Hofburg ? Pourquoi se taisait-il ? N’en pouvant plus d’impatience et de crainte, elle se rendit au palais à la fin de la matinée et demanda Mme de Ferenczi qu’elle connaissait un peu.

Celle-ci la reçut après une assez longue attente. Le comte Taaffe l’avait renseignée, dit-elle, mais elle n’ajouta pas qu’elle venait d’apprendre la fin tragique des deux amants. La baronne la supplia de lui obtenir une audience de l’impératrice qui savait sûrement où étaient le prince et Marie et qui pourrait empêcher le scandale d’éclater, Mme de Ferenczi répondit évasivement qu’il était trop tard, que le scandale était inévitable, mais que Sa Majesté verrait tout de même Mme Vetsera.

Sur cette phrase chargée de menaces, elle s’éloigna, laissant la baronne interdite.

Quelques minutes après, l’impératrice entra, pâle et glacée. Elle vint à Mme Vetsera, lui prit la main et dit :

— Nos enfants ne sont plus.

Les mots si humains employés par l’impératrice touchèrent le cœur défaillant de Mme Vetsera. Ils unissaient dans une même angoisse deux mères également frappées.

Cependant l’impératrice, voulant s’oublier, disait le coup affreux, dont on ne pouvait mesurer la force et les conséquences, qui avait accablé l’empereur.

Mme Vetsera sortit de cette audience si émue qu’elle s’aperçut, chez elle seulement, qu’elle n’avait eu de l’impératrice aucun détail sur les circonstances dans lesquelles Marie et le prince avaient trouvé la mort.

Le martyre de Mme Vetsera ne faisait que commencer.

Au milieu de l’après-midi, alors qu’elle attendait de minute en minute un avis de la Hofburg lui disant quand le corps de sa fille lui serait rendu, un haut fonctionnaire de la cour se fit annoncer. Dans un langage voilé et perfide, il lui fit comprendre qu’il serait prudent pour elle de quitter Vienne sur le champ ; les circonstances de la mort du prince ne tarderaient pas à être connues et l’on pouvait craindre une explosion de colère du peuple qui adorait Rodolphe.

Mme Vetsera le regardait et ne comprenait pas. Il expliqua alors que la baronne Marie Vetsera avait empoisonné le prince impérial et s’était ensuite donné la mort. Un coupé avait été retenu pour Mme Vetsera dans le train du soir à destination de Venise.

Muette de terreur, abattue par ce dernier et lâche coup, elle s’inclina. Elle partirait le soir même sans attendre le retour de son beau-frère, le comte Stockau, qui était allé à Mayerling au début de l’après-midi. Mais la pauvre femme avait trop présumé de ses forces. Malade, elle fut obligée de descendre du train à Reifling où elle passa la nuit. Rentrée à Vienne le lendemain matin, jeudi 31 janvier, le comte Stockau lui raconta ce qu’il avait appris à Mayerling. Le prince et Marie étaient morts de deux balles de revolver ; on ne pouvait imaginer que Marie eût assassiné le prince ; tout semblait établir, au contraire, que Rodolphe avait tué Marie avant de se donner la mort. On avait refusé au comte de pénétrer dans le château et de lui remettre le corps de sa nièce.

Plus tard seulement, il sut la raison de l’intervention inqualifiable du fonctionnaire envoyé par la Hofburg. On craignait que Mme Vetsera n’allât à Mayerling réclamer les restes de sa fille. Il fut décidé de lui faire quitter Vienne le jour même. On a vu comment ce fonctionnaire s’acquitta de sa détestable mission. On veut espérer qu’il est seul responsable des moyens employés auprès de Mme Vetsera.

Cependant celle-ci attendait encore les ordres de la Hofburg pour l’ensevelissement de sa fille. Comme l’empereur, elle était croyante, comme lui, elle voulait les prières de l’Église. Quels soins avait-on pris de cette pauvre enfant ? Quelles mains avaient fait sa toilette funèbre ? Qui la veillait dans ce château désert ? Ces questions sans réponse lui déchiraient le cœur.

Au début de l’après-midi, son beau-frère, le comte Stockau vint de la part de l’empereur. Celui-ci avait une lettre du prince impérial pour elle. Elle lui serait délivrée, si elle donnait sa parole d’honneur de la rendre aussitôt au comte qui la rapporterait à l’empereur.

Elle le promit, la lettre lui fut remise. Seule l’adresse était de la main du prince. Elle contenait trois lettres de Marie, datées du mardi 29 janvier, l’une pour sa mère, les deux autres pour sa sœur et pour son frère.

La première était ainsi rédigée :

 

Chère mère, pardonne-moi ce que j’ai fait… Je ne puis résister à l’amour… Je veux être enterrée près de lui dans le cimetière d’Alland… Je suis plus heureuse dans la mort que dans la vie.

 

À sa sœur, elle disait :

 

Nous partons avec joie vers l’au-delà mystérieux. Pense quelquefois à moi. Sois heureuse et ne fais qu’un mariage d’amour. Je n’ai pu en faire un et comme je ne pouvais résister à l’amour, je m’en vais avec lui.

MARIE.

Ne pleure pas, je suis joyeuse. Ici tout est magnifique et me rappelle Schwarzau. Souviens-toi de la ligne de vie dans ma main. Encore une fois adieu. Au 13 janvier[9], chaque année, apporte une fleur sur ma tombe.

 

À son frère, elle écrit :

 

Cher frère, adieu. Je veillerai sur toi de l’autre monde, car je t’aime beaucoup. Ta sœur fidèle.

 

Ayant lu ces dernières lignes de sa fille, la baronne Vetsera les renvoya à l’empereur. Une heure après, celui-ci les lui retourna par le comte Stockau ; elle pouvait les garder. L’impératrice lui faisait tenir en même temps de la part de Rodolphe une photographie de Mayerling où les fenêtres de la chambre occupée par eux étaient marquées par une croix à l’encre. Enfin le comte Stockau avait reçu l’avis de partir immédiatement pour Mayerling et d’enterrer Marie dans le cimetière non éloigné de Heiligenkreuz et qui dépend du monastère de ce nom. Il devait être muni de pleins pouvoirs par la mère de la décédée. Les ordres nécessaires pour l’inhumation étaient donnés au couvent. La présence de Mme Vetsera aux obsèques qui devaient avoir lieu de nuit et en secret était formellement interdite. Les instructions inflexibles de la Hofburg défendaient au comte d’apporter un cercueil et un suaire. Il ne pouvait se rendre de Mayerling à Heiligenkreuz que dans une voiture ordinaire qui l’amènerait de Vienne. Aucun prêtre ne l’accompagnerait. Il trouverait cercueil et linceul à la maison des morts au cimetière d’Heiligenkreuz. Un haut commissaire de police l’y attendrait.

La cruauté gratuite de tels ordres accabla Mme Vetsera. Au-rait-elle supporté la fatigue et l’horreur d’un tel voyage ? Elle donna les pouvoirs demandés au comte Stockau qui partit en voiture avec son beau-frère, le baron Alexandre Baltazzi.

Il faisait nuit depuis longtemps quand ils arrivèrent au château. Ils sonnèrent à la porte, mais personne ne répondit. Après une attente de plus d’une demi-heure, une autre voiture arriva de Vienne. Le conseiller aulique Slatin, représentant du grand-maréchal de la cour, et un médecin de l’empereur, le professeur Auchenthaler, en descendirent. Ils surent se faire ouvrir.

Ils brisèrent les scellés posés sur la porte de la chambre où était le cadavre de Marie.

Quel spectacle les attendait !

Marie presque nue gisait sur un lit. Dès la veille au matin on l’avait hâtivement transportée là et l’on avait jeté en désordre sur elle un amas de vêtements qui la cachaient. On n’avait pris aucun soin pieux de la morte ; elle avait encore les yeux ouverts ; on n’avait pas essuyé le flot de sang qui avait jailli de sa bouche. Elle était étendue, raidie par la mort, la tête tournée ; personne ne priait à son chevet.

Un constat de suicide fut dressé, bien qu’il fût évident à la trace de la balle entrée derrière l’oreille gauche qu’elle avait été tuée. Les oncles de Marie furent contraints de le signer, sinon l’enterrement ne pouvait avoir lieu, une enquête serait inévitable et un plus grand scandale s’en suivrait.

Le docteur Auchenthaler et un serviteur firent enfin la toilette mortuaire. Détail affreux, il fallut habiller ce cadavre rigide et lui mettre la toilette de ville dans laquelle Marie, joyeuse, était arrivée à Mayerling. Lorsqu’elle fut prête, et coiffée, et chapeautée, ses oncles la prirent chacun sous un bras et, entre eux, elle descendit l’escalier dans la nuit, comme si elle était vivante. La Hofburg, stupide et cruelle, ne voulait pas qu’il y eût à Mayerling un cadavre à côté de celui du prince impérial[10].

Les deux hommes installèrent Marie entre eux, dans le lan-dau qui partit par la route de la montagne pour Heiligenkreuz, distant de six kilomètres. À cause des ornières, le cadavre oscillait aux cahots, tombant tantôt à gauche, tantôt à droite, d’une seule pièce.

La voiture fut retardée par le temps qui était détestable. Il y avait du verglas, il fallut referrer les chevaux qui glissaient. Avant l’arrivée à Heiligenkreuz un haut commissaire de police, le baron Gorupp, arrêta l’équipage, monta à côté du cocher et lui donna l’ordre de se rendre directement au cimetière qui se trouve au bout d’une allée bordée d’arbres à quelque distance de la route[11].

À minuit seulement, le corps amené à la petite maison des morts fut enveloppé d’un linceul et mis dans un cercueil hâtivement fait par le menuisier du couvent. Une partie de la nuit fut occupée par la signature et l’enregistrement des pièces officielles. La pluie, le brouillard, le verglas, gênèrent le travail des fossoyeurs. Il fallut qu’au matin, les oncles de Marie et les deux commissaires de police aidassent eux-mêmes à la mise en terre. Le prieur du couvent y assistait, prononça une prière sur la tombe et donna sa bénédiction.

Beaucoup plus tard, la baronne Vetsera eut l’autorisation de ramener le corps de sa fille à Vienne. Elle n’en profita pas. Marie fut laissée dans le calme cimetière de campagne où elle avait connu enfin le repos. Mme Vetsera fit ériger une chapelle en souvenir de son enfant. Elle aurait pu graver sur les murs les lignes pieuses de Shakespeare :

« Ne troublons pas son fantôme. Laissons-le passer. Ce serait lui vouloir du mal que de chercher à le retenir plus longtemps sur la route de ce monde barbare. »

 

Amboise, 21 février 1929.


Ce livre numérique

a été édité par

l’Association Les Bourlapapey,

bibliothèque numérique romande

 

http://www.ebooks-bnr.com/

en décembre 2014.

 

— Élaboration :

Les membres de l’association qui ont participé à l’édition, aux corrections, aux conversions et à la publication de ce livre numérique sont : Hubert, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Claude Anet, Mayerling, Paris, Bernard Grasset, 1930, 20e édition. D’autres éditions ont pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. La maquette de première page a été réalisée par Laura Barr-Wells en novembre 2014. Elle utilise une photographie, tirée de Wikimédia, du Mayerling Jagdschloss prise par HeinzL W le 2.05.2012 (celui-ci protège son œuvre d’un licence CC BY-SA Austria 3.0).

— Dispositions :

Ce livre numérique – basé sur un texte libre de droit – est à votre disposition. Vous pouvez l’utiliser librement, sans le modifier, mais vous ne pouvez en utiliser la partie d’édition spécifique (notes de la BNR, présentation éditeur, photos et maquettes, etc.) à des fins commerciales et professionnelles sans l’autorisation des Bourlapapey. Merci d’en indiquer la source en cas de reproduction. Tout lien vers notre site est bienvenu…

— Qualité :

Nous sommes des bénévoles, passionnés de littérature. Nous faisons de notre mieux mais cette édition peut toutefois être entachée d’erreurs et l’intégrité parfaite du texte par rapport à l’original n’est pas garantie. Nos moyens sont limités et votre aide nous est indispensable ! Aidez-nous à réaliser ces livres et à les faire connaître…

— Autres sites de livres numériques :

La bibliothèque numérique romande est partenaire d’autres groupes qui réalisent des livres numériques gratuits. Elle participe à un catalogue commun qui répertorie un ensemble d’ebooks gratuits et en donne le lien d’accès. Vous pouvez consulter ce catalogue à l’adresse : www.noslivres.net.

Vous pouvez aussi consulter directement les sites répertoriés dans ce catalogue :

http://www.ebooksgratuits.com,

http://beq.ebooksgratuits.com,

http://efele.net,

http://bibliotheque-russe-et-slave.com,

http://www.chineancienne.fr

http://livres.gloubik.info/,

http://www.rousseauonline.ch/,

Mobile Read Roger 64,

http://fr.wikisource.org

http://gallica.bnf.fr/ebooks,

http://www.gutenberg.org.

Vous trouverez aussi des livres numériques gratuits auprès de :

http://www.alexandredumasetcompagnie.com/

http://fr.feedbooks.com/publicdomain.



[1] Boulevard où se trouve le ministère de la guerre.

[2] Biedni : pauvre.

[3] En Autriche, les jeunes filles portent le titre. On dit la baronine Vetsera pour la mère de Marie, la baronesse pour Marie.

[4] Nom italien d’Opatija, ville située en Istrie, au fond de la baie de Kvarner, dans le comitat de Primorje-Gorski Kotar, en Croatie. (N.B.N.R.)

[5] Nom italien de Pula, ville d’Istrie située au sud-ouest d’Opatija, en Croatie. (N.B.N.R.)

[6] Plaques qui distinguent les grades supérieurs dans les ordres de chevalerie. (N.B.N.R.)

[7] Les craintes de François-Joseph furent grandes. Il fut exactement renseigné sur le rôle joué par le cardinal Rampolla. Le cardinal, treize ans plus tard, au conclave qui suivit la mort de Léon XIII, paya chèrement sa fidélité aux règles et canons de l’Église. Alors qu’il semblait devoir l’emporter facilement dans l’élection au pontificat, l’Autriche, usant d’un très ancien privilège, prononça l’exclusive contre le cardinal. François-Joseph n’avait pas oublié.

[8] C’est la dernière cérémonie à laquelle l’archiduc Jean Salvator apparaît officiellement. Quelques mois plus tard, il renonça à ses titres et dignités ; il se maria, prit le nom de Jean Orth, quitta l’Autriche et, en juin 1890, le voilier Santa-Maria qu’il avait acheté et sur lequel il partait pour les mers du Sud périt corps et biens dans le voisinage du cap Tres Puntas.

[9] Date, comme on l’a vu, où elle s’était donnée au prince.

[10] Six mois plus tard, la baronne Vetsera demanda par un placet à l’empereur la permission de publier pour quelques amis seulement les documents dont je me suis servi ici et qui mettent dans sa véritable lumière la figure de Marie et montrent quelle fut sa mort.

La réponse de l’empereur remise à Mme Vetsera le 19 juillet 1889, rédigée par l’adjudant général, comte Édouard Paar, laisse voir qu’il regrette tardivement les mesures dictées par lui :

« Si vivement que Sa Majesté déplore les froissements qu’ont pu causer au cœur d’une mère désolée les dispositions prises pour l’ensevelissement de sa malheureuse fille, il faut pourtant tenir compte de l’affolement sans nom qui régnait sur le lieu de la catastrophe, de la rapidité qui s’imposait dans les décisions et de l’urgence des mesures qu’il fallait prendre. »

[11] Nous avons le procès-verbal du commissaire de police Habrda relatif à l’ensevelissement de Marie Vetsera. Ce procès-verbal qui figurait dans les papiers du comte Taaffe a été publié dans la Neue Freie Presse, le 11 octobre 1922. Tous les détails macabres du transport du corps de Mayerling à Heiligenkreuz et de l’inhumation y sont relatés.