Hans Christian Andersen

LES SOULIERS ROUGES
ET AUTRES CONTES
(3ème partie)

Les Galoches du Bonheur, La Plume et l’Encrier, Le Lin, Livres d’Images, La vieille Lanterne, La Tirelire, Les deux Coqs, Ogier le danois, Les Feux-Follets sont dans la Ville

Traduction : Ernest Grégoire et Louis Moland

Illustrations : Yann’ Dargent

1880

édité par les Bourlapapey,

bibliothèque numérique romande

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Table des matières

 

LES GALOCHES DU BONHEUR.. 5

I. – LE COMMENCEMENT.. 6

II. – LES AVENTURES DU CONSEILLER DE JUSTICE.. 9

III. – LES AVENTURES DU VEILLEUR DE NUIT.. 19

IV. – UN VOYAGE FORT EXTRAORDINAIRE.. 26

V. – LES MÉTAMORPHOSES DU COMMIS. 32

VI. – LE MEILLEUR PRÉSENT DES GALOCHES. 42

LA PLUME ET L’ENCRIER.. 48

LE LIN.. 52

LIVRE D’IMAGES. 59

PREMIÈRE SOIRÉE.. 61

DEUXIÈME SOIRÉE.. 63

TROISIÈME SOIRÉE.. 64

QUATRIÈME SOIRÉE.. 66

CINQUIÈME SOIRÉE.. 69

SIXIÈME SOIRÉE.. 70

SEPTIÈME SOIRÉE. 74

HUITIÈME SOIRÉE.. 76

NEUVIÈME SOIRÉE.. 79

DIXIÈME SOIRÉE.. 81

ONZIÈME SOIRÉE.. 83

DOUZIÈME SOIRÉE.. 86

TREIZIÈME SOIRÉE.. 88

QUATORZIÈME SOIRÉE.. 91

QUINZIÈME SOIRÉE.. 92

SEIZIÈME SOIRÉE. 94

DIX-SEPTIÈME SOIRÉE.. 96

DIX-HUITIÈME SOIRÉE.. 99

DIX-NEUVIÈME SOIRÉE. 101

VINGTIÈME SOIRÉE.. 103

VINGT ET UNIÈME SOIRÉE. 106

VINGT-DEUXIÈME SOIRÉE. 108

VINGT-TROISIÈME SOIRÉE.. 109

VINGT-QUATRIÈME SOIRÉE.. 112

VINGT-CINQUIÈME SOIRÉE.. 114

VINGT-SIXIÈME SOIRÉE.. 115

VINGT-SEPTIÈME SOIRÉE.. 116

VINGT-HUITIÈME SOIRÉE.. 118

VINGT-NEUVIÈME SOIRÉE.. 119

LA VIEILLE LANTERNE. 121

LA TIRELIRE. 131

LES DEUX COQS. 134

LES SAUTEURS. 138

OGIER LE DANOIS. 141

LES FEUX FOLLETS  SONT DANS LA VILLE. 147

I. 148

II. 151

III. 153

IV.. 155

V.. 158

Ce livre numérique. 162

 

LES GALOCHES DU BONHEUR

I. – LE COMMENCEMENT

Dans une maison à Copenhague, non loin de Kongens Nytorv, s’était réunie chez un chambellan de Sa Majesté une société fort nombreuse et distinguée ; les hôtes avaient engagé tout ce beau monde pour être en retour aussi invités quelquefois. La moitié était déjà groupée autour des tables de jeu ; l’autre moitié attendait que la dame de la maison eût prononcé le mot sacramentel : qu’allons-nous bien faire ?

Dans l’intervalle on causait de choses et d’autres ; la conversation vint à rouler sur le moyen âge. Les uns disaient que cette époque avait été bien plus pittoresque, plus mouvementée, beaucoup plus intéressante que nos temps modernes. Le conseiller de justice Knap était de cet avis et il soutenait son opinion avec tant de feu et d’animation que la dame de la maison se rangea tout de suite de son parti, et tous deux ils se mirent à battre en brèche la fameuse dissertation où Œrstedt, le célèbre physicien, comparant les temps anciens et modernes, donne la préférence à notre siècle. Parmi les différentes phases du moyen âge, c’était le XVe siècle que le conseiller de justice affectionnait surtout, et il déclara que jamais le Danemark n’avait été aussi heureux que du temps du roi Jean.

On continua à discuter, à pérorer sur ce sujet jusqu’à ce que le domestique vînt apporter le journal du soir ; on se tut pour écouter lire les nouvelles ; mais il n’y en avait aucune d’intéressante. Ce qu’on fit ensuite ne mérite pas non plus d’être raconté ; passons donc dans le vestibule, où se trouvaient les manteaux, les cannes, les galoches des invités. Là se tenaient deux filles, l’une vieille, l’autre jeune ; au premier abord, on aurait supposé que c’étaient des femmes de chambre, venues pour accompagner leurs maîtresses au retour. Mais en les considérant d’un peu plus près, on s’apercevait vite que ce n’étaient pas des domestiques, ni même des personnes ordinaires ; elles avaient la peau trop fine, leurs traits étaient bien trop nobles ; jusqu’à la coupe de leurs vêtements, qui était particulière et pleine de distinction.

C’étaient en effet deux fées ; l’une, la jeune, était la fille de chambre d’une suivante de la Fortune ; elle était chargée de distribuer les menues faveurs du bonheur. Autant elle était gaie et avenante, autant la vieille avait l’air sombre et rébarbatif : c’était la Fée du souci ; elle fait toujours elle-même en personne ses affaires ; comme cela elle sait que les chagrins parviennent bien à l’adresse de ceux auxquels ils sont destinés, et elle ne se trompe pas comme cela arrive à la Fortune.

Elles se contaient l’une à l’autre ce qu’elles avaient fait dans la journée. La jeune n’avait eu à exécuter que quelques commissions de peu d’importance ; elle avait préservé d’une averse le beau chapeau tout neuf que venait d’acheter la femme d’un petit négociant ; elle avait procuré à un homme de mérite, mais pauvre, un salut de la part d’un imbécile de haute naissance : mais ce qui lui restait encore à faire, c’était là quelque chose de fort extraordinaire.

« Vous ne savez pas, dit-elle, c’est aujourd’hui ma fête ; en l’honneur de quoi on m’a confié la mission particulière d’apporter au genre humain une paire de galoches qui ont une propriété merveilleuse. Celui qui les met se trouve à l’instant même transporté au milieu de la période de l’histoire pour laquelle il a une préférence ; tout ce qui l’entoure, tout ce qu’il voit, est de son époque de prédilection : comme cela, celui-là au moins peut dire que tous ses souhaits sont accomplis et qu’il a été complètement heureux une fois dans sa vie. Si celui qui met mes galoches n’a pas d’idées particulières sur les périodes de l’histoire, alors par l’effet de l’enchantement il passe dans la peau de la personne qu’il suppose la plus favorisée de la Fortune.

— Je crois plutôt, dit la Fée du Souci, qu’il se trouvera fort malheureux, et qu’il bénira le moment où il quittera vos galoches.

— Quelle singulière idée vous avez là ! reprit l’autre. Mais, attention ; on va bientôt sortir du salon ; je m’en vais placer les galoches en évidence ; il y en aura toujours un qui les prendra pour les siennes, et ce sera aujourd’hui son jour de bonheur, puisque ses souhaits seront accomplis. »

Ainsi se termina cet entretien.

II. – LES AVENTURES DU
CONSEILLER DE JUSTICE

Les invités commençaient à se retirer. Le conseiller de justice Knap quitta le salon un des premiers ; il était enchanté des belles et éloquentes choses qu’il avait dites en faveur de sa chère époque du roi Jean, et il était tout absorbé dans des réflexions sur ces temps mémorables, lorsqu’il eut à chercher ses galoches ; aussi se trompa-t-il, et il prit celles du Bonheur ; il descendit l’escalier, sortit de la maison et se trouva dans la rue d’Œstergade.

Mais, comme par la vertu des galoches, il était transporté à l’époque du roi Jean, il eut aussitôt à patauger au milieu de la boue et des flaques d’eau ; dans ce temps-là, en effet, les rues n’étaient pas encore pavées.

« Quelle horreur ! s’écria le conseiller ; je n’avais pas remarqué en venant que la rue fût si boueuse. Et voilà qu’on a éteint toutes les lanternes, et je ne peux plus trouver le trottoir. »

Il faisait, en effet, noir comme dans un four ; il y avait un fort brouillard. Après avoir marché un peu, le conseiller rencontra une lanterne qui éclairait faiblement une figure de Madone. Il s’arrêta un instant fort surpris à la vue de cette statue de la Vierge avec l’enfant Jésus : c’était la première qu’il aperçût en dehors d’une maison à Copenhague.

« C’est là sans doute, se dit-il, la boutique d’un marchand de curiosités ; il aura exposé cette statue comme enseigne et il aura oublié de la rentrer. »

Deux hommes vêtus de pourpoints, de chapeaux pointus et portant des souliers à la poulaine, passèrent à côté de lui.

« Tiens, pensa-t-il, je ne savais pas qu’il y eût ce soir quelque part un bal masqué. Ils sont joliment bien costumés ces deux-là. »

Tout à coup retentit une fanfare de fifres et de tambours ; un cortège s’avançait précédé de gens habillés comme les deux premiers et portant des torches allumées. Une troupe de gens d’armes, tout bardés de fer, les uns portant des arbalètes, les autres brandissant des masses d’armes, entouraient leur chef qui, lui, était vêtu comme un ecclésiastique. Le conseiller demanda à un passant d’où venaient donc tous ces masques.

« Mais, lui répondit l’autre, vous ne reconnaissez donc pas Mgr l’évêque de Séeland.

— Mon Dieu, mon Dieu, se dit le conseiller en secouant la tête, l’évêque a-t-il donc perdu l’esprit ? Mais non, ce ne peut pas être lui. C’est une mascarade. »

Méditant sur les choses étranges qui venaient de passer devant ses yeux, il avança tout droit le long de la rue d’Œstergade ; lorsqu’il se crut arrivé au pont qui mène à la place du château, il s’arrêta. Pas la moindre trace d’un pont quelconque. Il y avait cependant un cours d’eau ; pendant qu’il restait là tout perplexe, deux hommes, manœuvrant une nacelle, abordèrent près de lui et l’un d’eux lui demanda :

« Votre seigneurie veut-elle que nous la conduisions sur le Holm ?

— Sur le Holm ? répondit le conseiller, ne sachant plus que penser et ne songeant guère à la topographie de la ville au XVe siècle. Mais non, je veux aller vers Christianshavn, dans la petite Torvegade. »

Les deux hommes le regardèrent avec de grands yeux comme une bête curieuse.

« Montrez-moi seulement, reprit-il, où est le pont. C’est une indignité d’avoir éteint les lanternes avant minuit ; dès demain j’irai porter ma plainte à la police. Et quelle boue donc ! on se croirait au milieu d’un marécage. »

Les hommes lui répondirent quelques phrases ; mais il n’en comprit que trois ou quatre mots.

« Je n’entends pas votre affreux patois de Bornholm, » dit-il à la fin avec impatience et il les laissa là.

Il suivit le bord de l’eau, mais sans parvenir à rencontrer le pont ; il n’y avait même pas de garde-fou.

« C’est un vrai scandale, s’écria-t-il tout haut, que la façon dont l’administration de la ville entretient ces lieux. J’en dirai certes un mot au bourgmestre. J’ai bien raison de soutenir que de nos jours tout va de mal en pis. Allons, il faudra bien que je prenne un fiacre, si je veux rentrer chez moi. »

Le voilà en quête d’une voiture ; il arpente diverses rues, manquant plusieurs fois de se casser le cou ; mais de fiacres, pas la moindre trace.

« Il ne me reste qu’une ressource, se dit-il, c’est de retourner au Kongens Nytorv, d’où je viens ; là il y a, je le sais, une station de voitures, et je pourrais enfin arriver à bon port. »

Il regagna comme il put l’Œstergade, et il était arrivé presque au bout, lorsque la lune perçant les nuages vint éclairer la scène.

« Mon Dieu, s’écria-t-il, quel est cet échafaudage qu’on a élevé ici ? »

C’était la grande porte qui, au XVe siècle, fermait la rue d’Œstergade. En tournant et en virant il finit par arriver à l’emplacement où se trouve aujourd’hui le Kongens Nytorv ; mais alors ce n’était qu’un vaste pré ; par-ci par-là apparaissaient quelques broussailles, et à travers la prairie coulait un large canal ; sur l’autre bord on apercevait quelques misérables cabanes en bois où logeaient les matelots des navires hollandais.

« Ou bien je suis la victime de la fée Morgane, la dupe d’un mirage, se dit le conseiller tout consterné, ou bien je suis tout simplement ivre. Jamais je n’ai vu endroit pareil dans tout Copenhague. »

Et, revenant sur ses pas, il se mit à examiner les maisons d’un peu plus près ; la plupart n’étaient qu’en bois ou en torchis, et beaucoup étaient recouvertes de chaume.

« Voyons, se dit-il de plus en plus alarmé, et en se tâtant, qu’est-ce que j’ai en fin de compte. Je n’ai pourtant bu que deux verres de punch ; le fait est que je ne le supporte pas bien ; aussi quelle idée de ne pas nous donner du thé, qui ne vous trouble pas l’esprit. Il faudra que j’en fasse l’observation à Mme la chambellane. Que faire ? Je vais retourner chez elle, et avouer ce qui m’arrive et que je me trouve indisposé. Ce sera quelque peu ridicule ; mais je ne puis cependant pas errer toute la nuit dans les rues. Pourvu qu’on soit encore levé ! »

Et il se mit à la recherche de la maison où il venait de passer la soirée ; jamais il ne put la retrouver.

« C’est décidément affreux, pensa-t-il. Je suis absolument égaré. Ce n’est pas du tout ici l’Œstergade. On n’aperçoit pas un seul magasin ; ce sont toutes baraques et masures comme on en peut voir à Rœskilde et à Ringsted. Ce serait cependant par ici que devrait se trouver la maison du chambellan. Tiens, en voilà une où j’aperçois de la lumière ; à tout hasard je vais entrer et demander mon chemin ; tout seul je ne le trouverai jamais ; je vois double pour la première fois de ma vie. »

Il poussa une porte entre-bâillée et entra dans une assez grande salle ; de grosses poutres traversaient le plafond : c’était une auberge où l’on donnait à boire. Une société assez nombreuse était réunie là ; des marins, des bourgeois, deux savants, chacun ayant devant lui un énorme pot de bière, discouraient avec animation ; ils ne firent aucune attention au brave conseiller.

« Je vous demande mille pardons, dit-il à la maîtresse de la maison. Je suis tout à fait mal à mon aise et je me suis égaré. N’auriez-vous pas l’extrême bonté de me faire chercher un fiacre pour que je puisse regagner Christianshavn, où je demeure. »

La femme le regarda de la tête aux pieds, secouant la tête ; puis elle lui adressa la parole en allemand, mais un allemand assez hétéroclite. Le conseiller, supposant qu’elle ne comprenait pas le danois, répéta sa demande en haut allemand. La brave hôtesse le voyant habillé d’une façon si différente des autres, et entendant ce langage dont elle ne saisissait que quelques mots, s’imagina que c’était un étranger ; elle vit bien qu’il était tout dérangé : elle lui apporta un verre d’eau fraîche pour l’aider à se remettre ; le breuvage avait un goût de saumure, et cependant la femme était allée le puiser à la fontaine.

Le conseiller prit sa tête entre ses mains, respira fortement, et se mit à méditer sur toutes les étrangetés au milieu desquelles il se débattait depuis plus d’une heure.

Ne trouvant aucune explication, il releva les yeux et aperçut que l’hôtesse rangeait un grand morceau de papier.

« Est-ce le numéro d’aujourd’hui du Soir ? » dit-il machinalement.

La femme le considéra d’un air ahuri, ne comprenant pas ce qu’il disait ; elle lui tendit cependant le papier : c’était une gravure sur bois représentant un phénomène céleste, qui, disait le titre, avait été récemment aperçu à Cologne.

« Mais c’est une très vieille gravure, dit le conseiller, qui était collectionneur, et qui, à la vue de cette curiosité qu’il savait fort rare, sortit de son état de stupeur. Comment vous êtes-vous procuré cette gravure, qu’un amateur de mes amis cherche depuis de longues années ? Le sujet est fort intéressant ; à l’époque où la chose s’est passée, on n’a pu expliquer le phénomène ; on sait maintenant que c’était une aurore boréale, produite très probablement par des courants d’électricité. »

Les gens qui étaient assis à côté de lui et qui avaient continué à ne tenir aucun compte de lui, l’examinèrent d’un air étonné en entendant ses paroles ; l’un d’eux se levant et ôtant respectueusement son chapeau, lui dit :

« Vous êtes, certes, un fort savant homme, monsieur.

— Oh ! mon Dieu non, répondit le conseiller ; j’ai seulement une instruction générale, et j’en sais assez pour pouvoir parler un peu de tout ce dont on cause dans la conversation entre gens de bonne éducation.

— Modestia est une rare vertu, dit l’autre en faisant bien résonner les mots latins dont il se servait avec emphase. Mais je répondrai à ce que vous venez de dire : mihi secus videtur. Cependant je suspendrai mon judicium.

— Oserai-je vous demander avec qui j’ai l’honneur de parler ? dit le conseiller.

— Je suis baccalaureus ès Écriture sainte, » répliqua l’autre.

La réponse ne surprit pas le conseiller ; les vêtements de l’individu lui semblaient convenir à sa profession.

« C’est sans doute quelque vieux maître d’école à l’esprit biscornu, pensa-t-il, comme on en rencontre encore dans les villages écartés du fond du Jutland.

— Ce n’est pas ici locus docendo aptus, reprit le bachelier ; cependant si cela vous convient de continuer la conversation, j’en serai charmé. Vous me semblez fort versé dans les anciens auteurs.

— Oui, répondit le conseiller, j’estime beaucoup leurs écrits, mais je ne dédaigne pas les livres modernes quand ils traitent de matières utiles. En revanche je ne fais guère de cas des histoires banales et vulgaires où l’on nous dépeint la réalité de ce monde que nous connaissons et qui déjà nous ennuie suffisamment.

— Quelles sont ces histoires ? demanda l’étudiant.

— Les nouveaux romans, dont on nous accable, répondit le conseiller.

— Vous êtes bien sévère, dit le bachelier, il y en a de fort amusants et qui sont pleins de traits d’esprit. À la cour, on s’en régale ; le roi aime surtout un des plus récents, le Roman du sire Iffven et de Gaudian, qui traite du roi Arthur et de la Table ronde. Ces jours-ci encore, Sa Majesté en a cité plusieurs plaisants passages, en les approuvant fort.

— Je ne le connais pas du tout, dit le conseiller ; en effet, il doit être tout nouveau, c’est sans doute Heiberg qui l’a publié.

— Non, reprit le bachelier, il n’a pas paru chez Heiberg, mais chez Godfred von Gehmen.

— Ah ! c’est là l’auteur, dit le conseiller ; je ne savais pas qu’il y eût encore en Danemark des personnes portant ce vieux nom du premier imprimeur danois.

— En effet, c’est le premier qui ait fait connaître dans notre pays l’art divin découvert par Gutenberg, » dit le bachelier.

Jusque-là, la conversation se soutenait encore tant bien que mal. Voilà qu’un des bourgeois parla de la terrible peste qui avait, il y a quelques années, disait-il, fait tant de ravages. Le conseiller supposa qu’il voulait parler du grand choléra. Puis un autre raconta des traits de la guerre de corsaires qui avait eu lieu en 1490. Il fit le récit de l’attaque des pirates anglais contre les navires marchands réfugiés dans le port de Copenhague. Le conseiller, qui entendait qu’on parlait de l’attentat contre le droit des gens, commis en 1801 par la flotte anglaise qui vint bombarder Copenhague, lança contre les Anglais quelques imprécations qui furent très bien goûtées.

Mais ensuite la conversation marcha moins bien. Le conseiller trouvait le bachelier par trop ignorant des plus simples éléments des sciences ; et le bachelier par contre trouvait les propositions du conseiller hardies à l’excès et frisant l’hérésie. Ils s’évertuaient à se faire comprendre ; de temps à autre, le bachelier s’exprimait entièrement en latin, la langue universelle des savants ; mais cela ne les avançait guère.

« Eh bien, allez-vous mieux maintenant ? » dit l’hôtesse en tirant par la manche le conseiller qui, entraîné par le feu de la conversation, avait fini par s’acclimater un peu au milieu des choses bizarres qui l’entouraient.

« Dieu du ciel ! dit-il se rappelant tout ce qui venait de se passer. Où suis-je ? »

Il se sentit pris de vertige.

« Allons, buvons ! s’écria un marin. Servez-nous de l’hydromel et de la bière de Brême ! Et vous allez trinquer avec nous ! » ajouta-t-il en frappant sur l’épaule du conseiller.

Deux filles apparurent ; elles portaient d’immenses bonnets pointus. Elles remplirent les verres à la ronde, puis saluèrent la société et se retirèrent.

« Quel est cet atroce breuvage ? » se dit le conseiller après avoir porté ses lèvres à son verre. Il ne voulait plus boire ; mais les autres insistèrent tant, avec des compliments si cérémonieux, qu’il fut forcé de vider son verre. Bientôt l’un des assistants déclara qu’il se sentait pris d’une douce ivresse ; tout le monde se mit à parler à la fois. Le conseiller, d’une voix lamentable, supplia qu’on allât lui chercher un fiacre. L’autre savant, qui était docteur in utroque, entendant ce mot, dit que c’était du moscovite.

Quant au conseiller, il se sentait de plus en plus malheureux ; jamais il ne s’était trouvé dans une société aussi mal composée.

« On dirait des sauvages, des païens ! pensait-il. Il est temps de m’esquiver. Sans cela, quand ils vont être tous pris de boisson, gare les coups ! »

Il se glissa doucement sous la table, croyant pouvoir ainsi gagner inaperçu la porte. Il était près de réussir, lorsque le bachelier le vit s’enfuir ; il en avertit les autres qui coururent le saisir pour le ramener à table et lui faire avaler une seconde rasade. Il se démena avec fureur et, au milieu de la lutte, les fameuses galoches quittèrent ses pieds, et tout le charme cessa aussitôt.

Le conseiller vit distinctement en face de lui une belle lanterne bien allumée et éclairant un superbe édifice. Il se trouvait dans la rue d’Œstergade ; il reconnut les magnifiques magasins, les belles maisons de rentier. Il se trouva assis sur les marches de l’escalier de l’une d’elles, le nez contre la porte ; en face était assis le veilleur de nuit qui dormait profondément.

« Dieu de miséricorde, se dit le conseiller, pourvu que personne ne m’ait aperçu étendu ici et dormant. Mais quel singulier rêve j’ai eu ! C’est affreux, combien deux verres de punch peuvent déranger un honnête homme. »

Quelques instants après, il se trouvait dans un fiacre qui le ramena à sa maison dans Christianshavn. En chemin, il pensa à toutes les peines et les angoisses qu’il venait d’éprouver, et il se félicita de vivre à notre époque qui, malgré tous ses défauts, se dit-il, vaut encore mieux que le temps du roi Jean, qu’il avait jusqu’ici tant vanté, n’ayant pas encore vécu au milieu de la barbarie de ce règne fameux.

III. – LES AVENTURES
DU VEILLEUR DE NUIT

« Tiens, quelle belle paire de galoches ! se dit le garde de nuit, en s’éveillant. Elles appartiennent sans doute au lieutenant qui demeure ici ; il les aura oubliées en rentrant. »

Le brave homme aurait volontiers sonné pour pouvoir remettre les galoches au lieutenant, dans l’appartement duquel au dernier étage on voyait encore de la lumière ; mais il craignit de réveiller les autres habitants de la maison, et il remit la chose au lendemain.

« On doit avoir bien chaud aux pieds avec ces belles galoches, se dit-il en les essayant et en s’assurant qu’elles lui allaient bien. Comme le cuir en est souple et doux ! Quel heureux homme que ce lieutenant ! Il n’a à nourrir ni femme, ni enfants ; tous les soirs, il est invité à se divertir dans quelque belle société. J’aperçois dans sa chambre son ombre qui s’agite ; au lieu de se mettre au lit, il se promène repassant sans doute dans son esprit les choses agréables qui lui sont arrivées aujourd’hui et faisant ses projets pour les plaisirs de demain. Oh ! je ne demanderais qu’une chose, ce serait d’être à la place du lieutenant, et je goûterais, j’en suis sûr, le plus parfait bonheur. »

Aussitôt, par l’effet des galoches, son souhait fut accompli, et son être passa dans la peau du lieutenant, s’identifiant avec lui. Il se trouva arpentant fiévreusement la chambre, lisant et relisant ce qui était écrit sur un morceau de papier rose ; c’était un sujet arrangé pour être mis en vers ; la pièce était de la composition du lieutenant en personne. Qui n’a pas eu dans sa vie un moment poétique ? Si vous écrivez alors ce que vous éprouvez, ce sera un morceau où il y aura autant de poésie que dans les œuvres des poètes de profession. Voici ce qu’avait écrit le lieutenant :

 

« Oh ! si j’étais riche !

 

« Oh ! si j’étais riche ! Que de fois j’ai fait ce souhait. Je n’étais pas plus haut qu’une botte, que déjà je rêvais des millions.

« Oh ! si j’étais riche, pensais-je alors, j’aurais un sabre, un bel uniforme bleu, des épaulettes, et je serais officier. Les années se sont passées, et je suis devenu officier : mais riche, je ne le serai donc jamais ?

« Un jour, que j’étais encore enfant, je jouais avec la petite fille de notre riche voisin ; la délicieuse enfant m’embrassa ; je l’avais bien amusée avec un conte de mon invention ; j’étais riche en poésie ; de l’or, j’en possédais moins que jamais ; mais la petite ne désirait que de la poésie.

« Oh ! si j’étais riche ! c’était la prière que j’adressai, lorsque l’enfant devint une belle jeune fille ; elle était si douce, si bonne ; si elle savait quels jolis contes je pourrais encore lui réciter, elle m’écouterait aussi volontiers qu’autrefois. Mais je suis pauvre et condamné au silence. Je ne vois devant moi qu’un avenir sombre et triste. »

Le lieutenant donc venait de relire encore une fois son œuvre et il réfléchissait à la façon dont il allait y mettre le rythme et la rime. Tout à son sujet, le cœur plein de chagrin et d’affliction, il s’arrêta devant la fenêtre et jeta un regard dans la rue.

« Le pauvre veilleur de nuit que j’aperçois là, se dit-il avec un profond soupir, est bien plus heureux que moi. Le peu qu’il a suffit à ses besoins, et il ne vit pas comme moi de privations. Il a un chez soi, une femme, des enfants qui partagent ses peines et ses plaisirs. Oh ! je ne demanderais qu’une chose, ce serait de pouvoir échanger mon sort contre le sien ; dans son humble condition, je ne serais plus dévoré de soucis et de folles pensées. »

Au même instant, le veilleur redevint ce qu’il était un instant auparavant ; il y avait eu d’abord transfusion de son être dans celui du lieutenant ; mais alors il s’était trouvé encore moins content de la vie qu’auparavant, et par la vertu des galoches, il reprenait l’existence qu’il dédaignait naguère. Le veilleur était de nouveau veilleur.

« Quel vilain rêve je viens de faire, se dit-il, mais qu’il était bizarre ! Je m’imaginais être devenu le lieutenant de là-haut, et, ma foi, son sort, que j’enviais tantôt, n’est pas du tout ce que je croyais. Ma femme et mes gamins, dont les caresses me causent tant de joie quand je rentre chez moi fatigué, me manquaient joliment. »

Il resta assis sur les marches de l’escalier, plongé dans les idées extraordinaires dont on ne peut pas manquer d’être hanté quand on porte des galoches enchantées. Il vit glisser une étoile filante vers l’horizon.

« Tiens, se dit-il, je voudrais bien savoir ce que deviennent ces astres brillants qui ont l’air de tomber du firmament. Mais ce que j’aimerais encore mieux ce serait de voir la lune d’un peu plus près. C’est là, me suis-je laissé dire, que les âmes des trépassés se rendent d’abord, pour ensuite voler d’une étoile à l’autre. Réellement je serais curieux d’y aller faire un petit tour, dussé-je abandonner ici, sur l’escalier, ma guenille de corps. »

Dans le monde il y a bien des choses qu’il est imprudent de dire même à soi-même, cela surtout quand on a au pied des galoches ensorcelées. Écoutez, en effet, ce qui arriva au veilleur de nuit.

Vous connaissez tous la rapidité que fournit la force de la vapeur ; mais si vous comparez la marche d’un train de chemin de fer, lancé à toute vitesse, avec la vélocité de la lumière, vous diriez un escargot à côté d’un lévrier. La rapidité de la lumière, qui fait en huit minutes le trajet du soleil à la terre, des millions et des millions de lieues, n’est rien comparée à celle de l’âme lorsqu’elle a reçu l’impulsion électrique que lui donne la Mort, c’est en quelques secondes qu’elle passe d’un astre dans l’autre. Aussi le premier choc est-il si violent, que le mouvement de notre cœur s’arrête et que notre corps se détraque, à moins que nous n’ayons aux pieds, comme le veilleur de nuit, les galoches du Bonheur.

En moins d’une seconde, son âme parcourut la distance de soixante mille et tant de lieues qui séparent la lune de la terre.

Notre satellite est formé d’une matière bien plus légère que celle de notre globe ; on dirait de la neige, fraîchement tombée. L’âme du veilleur pénétra à travers l’ouverture d’un de ces nombreux cratères de volcans éteints que vous pouvez voir figurés sur les grandes cartes de la lune. Après être descendue environ une lieue, elle se trouva dans une ville, dont vous pouvez vous faire approximativement une idée, en délayant un blanc d’œuf dans de l’eau ; vous obtiendrez une matière transparente et flottante, formant des coupoles, des dômes, des tours. De même on voyait à travers les édifices de cette ville, dont les habitants se sentaient mollement bercés au moindre souffle. Au dessus, par l’orifice du cratère, on apercevait la terre, qui luisait comme une grosse boule de feu.

Les habitants, qui étaient des êtres raisonnables comme les hommes, avaient un aspect des plus bizarres ; ils n’étaient pas faits sur le même modèle que nous ; ils ressemblaient à des arabesques créées par l’imagination la plus extravagante. Ils usaient entre eux d’un langage que l’âme du veilleur aurait très bien pu sans honte ne pas comprendre d’emblée. Et, cependant, elle en saisit à l’instant toutes les finesses ; nos âmes, en effet, détachées de notre corps grossier, ont des facultés bien plus extraordinaires qu’on ne croirait. Ainsi, dans nos rêves, quel étonnant talent dramatique ne montrent-elles pas ? Elles font défiler tous nos amis et connaissances, chacun avec son caractère, ses manières, ses tics, imités dans la perfection, comme nous ne pourrions pas le faire étant éveillés ; elles nous rappellent alors des personnes auxquelles nous n’avons pas pensé depuis des années : tout à coup nous les voyons surgir devant nous, telles que nous les avons connues, avec les moindres nuances de leurs façons d’être. Au fond, c’est une chose assez fâcheuse que cette merveilleuse mémoire de notre âme ; au jour du jugement elle ne pourra prétexter qu’elle ne se souvient pas de ses fautes : il lui faudra s’accuser de toute mauvaise action, de toute mauvaise pensée ; ce sera un vilain quart d’heure que ce règlement de comptes général.

Donc l’âme du veilleur saisissait très bien le langage des habitants de la lune. Ils discutaient sur ce qui se passe sur notre terre et la plupart doutaient qu’elle pût être habitée.

« L’atmosphère y doit être trop épaisse, disaient-ils ; dans tous les cas, des créatures douées de raison, il ne peut en exister que dans la lune. »

Ils causaient aussi politique ; laissons-les sur ce sujet peu intéressant et retournons à la rue d’Œstergade, pour voir ce qui était advenu du corps du veilleur.

Il était toujours assis sur l’escalier, en apparence inanimé ; il avait laissé échapper de ses mains sa masse d’armes ; ses yeux, grands ouverts, étaient fixés vers la lune où se promenait son âme.

« Garde, quelle est donc l’heure ? » lui demanda un passant attardé. Pas de réponse. L’homme s’approche et le secoue, le croyant endormi : le veilleur perd l’équilibre et s’étend sur le flanc. L’homme pense qu’il est mort et crie au secours. D’autres veilleurs de nuit accourent, le relèvent, cherchant à ranimer leur camarade qu’ils aimaient tous : mais en vain. Le matin, le corps fut porté à l’hôpital.

Quelle affaire pour son âme, direz-vous, si revenant alors de son escapade elle était arrivée dans l’Œstergade, pensant retrouver son corps où elle l’avait laissé. Ne le rencontrant plus, serait-elle allée le réclamer à la police parmi les objets perdus, ou aurait-elle eu l’idée de faire mettre une annonce dans le journal ? Je crois que vous n’avez pas à vous tourmenter à ce sujet ; elle se serait fort bien tirée d’embarras toute seule ; une fois séparées de leur lourdaud de corps, nos âmes montrent une extrême subtilité.

Ainsi que je vous l’ai dit, le corps du veilleur fut mené à l’hôpital dans la salle des morts ; la première chose qu’on fit naturellement, ce fut de lui retirer ses galoches. Voilà son âme condamnée à quitter brusquement la lune ; avec une rapidité cent fois plus prompte que l’éclair, elle rentre tout droit dans son corps et le veilleur se dresse plein de vie, à la surprise extrême des médecins qui le croyaient bien mort.

Il déclara que jamais de sa vie il n’avait passé une si affreuse nuit et que, dût-on lui offrir une couple d’écus, il ne voudrait plus avoir de pareils rêves.

Puis il s’en fut allègrement rassurer sa femme et ses enfants, qui étaient inquiets de ne pas l’avoir vu revenir à l’aube comme d’ordinaire ; leurs tendres caresses l’indemnisèrent de ce qu’il avait souffert.

Quant aux galoches, elles restèrent à l’hôpital ; dans la joie de sa résurrection, le veilleur ne pensa pas à les emporter.

IV. – UN VOYAGE FORT EXTRAORDINAIRE

Tout habitant de Copenhague connaît l’hôpital Frederik et sait comment en est disposée l’entrée ; mais comme, je l’espère, ce conte sera lu par d’autres que les habitants de Copenhague, je vais donner à ce sujet quelques détails.

Le grand bâtiment est séparé de la rue par une grille assez haute, dont les gros barreaux de fer sont à une distance l’un de l’autre qui permet aux marmitons et autres gamins de passer à travers : la partie du corps qui a le plus de peine à traverser, c’est la tête, et là, comme si souvent ailleurs dans ce monde, ce sont les têtes qui ont la plus petite cervelle qui ont l’avantage. Cela suffira pour faire comprendre ce qui suit.

Un des jeunes garçons employés comme aides à l’hôpital était de garde à l’entrée le soir du jour où le veilleur de nuit avait été amené comme mort. Il était mince de corps, mais il avait la tête assez grosse. Le temps était affreux et il pleuvait à torrents ; le galopin avait à sortir pour remplir une commission qu’il avait oublié de faire dans la journée. Cela ne devait lui prendre qu’un quart d’heure, par conséquent, pensa-t-il, il n’était pas nécessaire de prévenir le portier ; il n’y avait qu’à passer par les barreaux de la grille.

Il avisa les galoches oubliées par le veilleur, et il les mit pour se garantir les pieds de l’eau qui ruisselait toujours dans les rues. Il s’agissait donc de se glisser à travers la grille ; jamais le galopin n’avait auparavant essayé le tour ; il restait là, hésitant.

« Si Dieu voulait, se dit-il, que j’eusse au moins la tête au dehors ! »

Et aussitôt, quoiqu’elle fût très forte, la tête passa comme une lettre à la poste ; c’était par la vertu des galoches. Mais le reste du corps, ce fut une autre affaire ; le gamin eut beau se démener, se tourner dans tous les sens, impossible de traverser les barreaux.

« Me voilà gentil ! pensa-t-il ; moi qui croyais que ce serait la tête que j’aurais le plus de peine à passer. Non, jamais je n’en viendrai à bout ! »

Il voulut alors ramener la tête à l’intérieur, mais il n’y réussit pas non plus ; il pouvait remuer le cou, c’était tout. Il fit encore quelques essais violents pour se dégager, enragea, s’emporta, pour ensuite retomber dans un morne désespoir. C’étaient les galoches du Bonheur qui l’avaient mis dans cette triste situation et il n’eut pas l’idée de prononcer formellement le souhait d’en sortir. Il avait voulu s’en tirer tout seul et il restait prisonnier.

La pluie tombait toujours à verse ; pas une âme ne passait dans la rue ; eût-il crié au secours, qu’on ne l’aurait pas entendu, tant la tempête faisait de fracas. Il prévit qu’il lui faudrait patienter jusqu’au matin ; alors on viendrait bien à son aide, mais il y aurait à aller quérir le serrurier qui devrait scier l’un des barreaux. Cela prendrait du temps, et dans l’intervalle les polissons s’amasseraient autour de lui ; en face se trouvait une école ; les élèves viendraient aussi le considérer et le narguer ; le quartier des matelots tout entier accourrait pour s’amuser à le voir comme exposé au pilori.

Cette belle perspective le mit de nouveau hors de lui.

« Le sang me monte à la tête, dit-il en fureur ; je suis énervé, je me sens devenir fou. Oh ciel ! si je pouvais donc être délivré ! »

C’est là ce qu’il aurait dû dire plus tôt. À l’instant la tête se trouva dégagée ; il s’enfuit comme un dératé, faisant des cabrioles et des entrechats, dans sa joie d’avoir échappé aux féroces moqueries qui l’attendaient.

Vous pensez que l’histoire est finie ? détrompez-vous ; le plus fort va venir seulement.

La nuit se passa, le jour aussi, et personne ne vint réclamer les galoches.

Le soir il y avait une représentation sur un petit théâtre d’amateurs du voisinage. La salle était bondée de spectateurs ; parmi eux se trouvait notre jeune garçon, qui s’était payé cette distraction pour oublier les horribles angoisses de la veille.

Comme les rues étaient fort sales, il avait mis les galoches.

On commença par la déclamation d’un poème didactique et moral, intitulé les Lunettes de ma cousine. Ces lunettes étaient censées avoir la propriété que, si l’on considérait les hommes à travers, ils apparaissaient comme les figures d’un jeu de cartes, et qu’alors, en les battant, on pouvait pronostiquer les événements de l’année.

Cette idée plut beaucoup au jeune garçon ; il aurait bien voulu posséder de pareilles lunettes.

« En s’y prenant adroitement, pensa-t-il, on pourrait voir le fond du cœur des gens ; cela serait plus intéressant et curieux que de prédire les événements de l’année : ceux-là, on finit bien par les connaître ; mais les pensées intimes des autres, jamais.

« Tiens, je prends les beaux messieurs et les belles dames qui sont là, au premier rang ; si je pouvais distinguer ce qu’ils ont au fond du cœur, j’y verrais probablement d’étranges boutiques ; chez la petite dame de gauche, par exemple, tout un magasin de modes ; chez celle à côté, une rangée de fioles, avec des poisons pour tuer la réputation de ses amies. Décidément cela serait bien amusant : que ne suis-je, comme une pensée légère et subtile, capable de pénétrer à travers les cœurs ? »

Les galoches ne manquèrent pas à l’appel qui leur était adressé ; le jeune garçon rapetissa, se ratatina et prit une forme presque impalpable. Il commença aussitôt son voyage d’exploration à travers les cœurs de la première rangée de spectateurs.

Le premier fut celui de la dame qu’il avait jugée si peu tendre pour ses amies. En effet, il se crut transporté dans un institut orthopédique où pendent à la muraille des moulages en plâtre des plus hideuses difformités humaines. La dame avait emmagasiné dans son cœur, pour les avoir toujours présentes à l’esprit, les imperfections physiques et morales de ses amies ; elle y pensait sans cesse, avec une joie secrète.

Puis notre jeune garçon passa au cœur d’une autre femme. Là, on aurait dit un sanctuaire où reposait le ramier blanc de l’innocence ; on se sentait rempli du respect le plus profond. Le jeune garçon était tenté de se jeter à genoux comme lorsqu’on entend résonner les accents graves et religieux d’un orgue ; tout était imprégné d’une atmosphère de candeur telle qu’il se crut lui-même transformé en un homme nouveau et meilleur.

Ensuite, il eut bien de la peine à pénétrer au cœur d’un homme riche et respectable qui, avec tous ses titres et qualités, occupait plusieurs lignes dans l’almanach des adresses ; ce n’était que chair et cartilages que ce viscère, tout y était matière ; rien pour l’esprit, rien pour les sentiments élevés.

Puis le jeune homme entra dans une grande salle toute garnie de glaces comme celle du château de Rosemborg ; mais ici elles grossissaient démesurément ce qu’elles reflétaient. Au milieu se tenait, comme un grand lama, un personnage solennellement et béatement absorbé dans la contemplation de ses qualités, ainsi plus que cent fois grossies : c’était une nullité insignifiante, mais bien posée dans le monde.

Le jeune homme ensuite arriva dans un étroit couloir tout hérissé de pointes et d’aiguilles piquantes :

« Aïe, s’écria-t-il, c’est sans doute le cœur d’une vieille fille ! »

Pas du tout ; c’était un jeune officier d’antichambre, déjà décoré de plusieurs ordres, et dont on citait des épigrammes mordantes contre une foule de gens de mérite.

Le jeune homme sortit tout meurtri de ce coupe-gorge ; il sentait ses idées s’embrouiller en pénétrant dans les arcanes secrets des cœurs humains et se crut la victime d’une hallucination.

« Aurais-je donc des dispositions à la folie ? se dit-il. La tête me tourne ; mon sang s’échauffe et j’ai la fièvre. Mais j’y pense ; c’est la suite de mon aventure d’hier, lorsque j’avais la tête prise dans les barreaux. Il me faut veiller à cela. Je crois qu’un bain russe me ferait du bien. Si j’étais donc sur la plus haute marche de la salle des bains de vapeur ! »

Aussitôt dit, aussitôt fait. Il se trouva transporté dans l’établissement des bains russes, à l’hôpital, tout habillé, avec bottes et galoches, perché au plus haut degré de l’étuve. Il y régnait une chaleur étouffante ; des gouttes d’eau toutes bouillantes lui tombaient du plafond sur le visage.

« Aïe, aïe ! » s’écria-t-il, se précipitant en bas vers la salle des douches froides ; le garçon, effaré à la vue de ce personnage qui tout habillé accourait vers lui comme un frénétique, poussa un cri.

Le jeune homme retrouva assez de présence d’esprit pour lui dire que cette étrange aventure était l’affaire d’un pari. Puis il s’en fut au plus vite dans sa chambre et s’appliqua un énorme vésicatoire à la nuque et un non moins grand dans le dos pour calmer la fièvre qui, croyait-il, le préparait à la folie.

Le lendemain, il eut deux grosses ampoules qui le firent extrêmement souffrir ; c’est là tout ce qu’il gagna à avoir porté les galoches du Bonheur ; quant à l’expérience qu’il aurait pu retirer d’avoir vu le fond de plusieurs cœurs, il ne fut jamais en position d’en profiter utilement.

V. – LES MÉTAMORPHOSES DU COMMIS

Le veilleur de nuit, que vous n’avez sans doute pas encore oublié, s’était dans l’intervalle souvenu des galoches qu’il avait trouvées et qu’il avait laissées à l’hôpital. Il alla les reprendre et les porta au lieutenant ; mais celui-ci déclara qu’elles ne lui appartenaient pas ; de même, personne, dans la rue d’Œstergade, ne les reconnut comme siennes. Le veilleur alors alla les déposer à la police.

« Ma foi ! dit le commis du bureau où il entra, elles ressemblent comme deux gouttes d’eau à mes propres galoches. »

Plaçant les deux paires à côté l’une de l’autre, il ajouta :

« Il faut même l’œil exercé d’un cordonnier pour les distinguer l’une de l’autre ; elles sont de même grandeur et toutes deux à peu près neuves.

— Monsieur le commis, dit à ce moment un garçon de bureau qui entra tout à coup, voudriez-vous avoir l’obligeance de jeter un coup d’œil sur ce papier. »

Le commis se retourna, fit ce qu’on lui demandait et donna au garçon des ordres ; puis il revint aux galoches ; mais voilà qu’il ne savait plus si c’étaient celles de droite où celles de gauche qui lui appartenaient.

« Ce doivent être celles qui sont un peu mouillées ! » se dit-il.

Mais il se trompait ; c’étaient les galoches du Bonheur. La police elle-même n’est pas infaillible. Quelques instants après, ayant terminé sa besogne, il mit quelques papiers dans son portefeuille, prit sous son bras quelques dossiers pour les examiner chez lui, et, après avoir mis les galoches qu’il croyait les siennes, il sortit.

C’était un dimanche matin, le temps était beau.

« Ma foi, se dit-il, avant de rentrer, je ferais bien une petite promenade à Frederiksberg », et il alla dans cette direction.

Vous n’auriez pu imaginer de garçon plus tranquille, plus rangé que ce jeune homme ; mais, en raison de la théorie des contrastes, il enviait ceux dont la vie est agitée et aventureuse. Il marcha d’abord sans penser à rien d’autre qu’à bien se dégourdir les jambes, fatiguées d’être restées si longtemps immobiles au bureau ; les galoches n’avaient pas l’occasion de manifester leur vertu merveilleuse. Dans la grande allée d’arbres, il rencontra un jeune poète de sa connaissance qui lui apprit qu’il allait le lendemain faire un petit voyage d’agrément.

« Vous voilà donc encore une fois par monts et par vaux ! dit le commis. Que vous êtes heureux ! Libre comme l’air, vous pouvez prendre votre volée quand bon vous semble. Nous, nous sommes attachés à une chaîne par le pied.

— Oui, mais cette chaîne, elle est fixée à l’arbre à pain, répondit le poète. Vous n’avez pas à songer au lendemain, et quand vous arrivez à la vieillesse, une bonne pension vous attend.

— Cela n’empêche pas, reprit le commis, que tout l’avantage est pour vous. Que c’est beau de s’adonner à la poésie, d’écrire des vers sur lesquels tout le monde vous fait des compliments ! Et puis encore une fois, vous êtes votre propre maître. Tenez, j’ai un ami qui est au tribunal ; ces jours-ci, on jugeait une cause des plus amusantes ; tout le monde pouffait de rire ; lui était obligé de garder tout son sérieux ; il en est devenu presque malade : voilà ce que c’est que d’être esclave ! »

Le poète haussa les épaules, le commis secoua la tête ; chacun conserva son avis et ils se quittèrent.

« C’est une race particulière que ces poètes, pensa le commis. Cela m’irait assez de devenir poète, je distinguerais alors mieux ce qu’il y a de beau et de bon dans ce monde ; les vers élégiaques, je les laisserais faire aux autres.

« Que l’air est doux et embaumé ! reprit-il au bout d’un instant. Le ciel est si pur ; au loin à l’horizon, comme ces nuages font bien ! on dirait de hautes montagnes couvertes de neige. Dans la verte prairie, des millions de gouttes de rosée brillent comme les plus beaux diamants. Voilà des années que je n’ai aussi vivement goûté les charmes de la nature. »

Vous avez déjà remarqué que le brave commis était passé poète par l’effet des galoches. Rien cependant n’était changé dans l’intérieur ni l’extérieur de sa personne ; les poètes sont faits comme les autres hommes, parmi lesquels on trouve parfois des natures bien plus poétiques que les faiseurs de vers attitrés. La différence entre le poète et le reste de l’humanité est qu’il a une meilleure mémoire, qu’il retient l’idée, l’impression poétique assez longtemps, pour qu’elles puissent distinctement se fixer en paroles rythmées : chez les autres, elles s’évanouissent trop tôt.

Revenons à notre commis, chez lequel la sève poétique continuait à agir ; elle révolutionnait tout son être.

« Quelles délicieuses senteurs nous apporte la brise ! s’écria-t-il. Cela me rappelle le parfum de violettes que je respirais étant tout jeune enfant chez ma tante Charlotte. Dieu ! qu’il y a longtemps que je n’ai plus pensé à ces jours heureux ! La bonne vieille fille ! elle demeurait alors sur le canal. Toujours, même au cœur de l’hiver, elle avait dans sa chambre de la verdure et des fleurs ; les violettes embaumaient dans sa chambre par les grands froids quand, sur le givre des carreaux de la fenêtre, je faisais des ronds avec un shilling chauffé au poêle. Le beau coup d’œil que j’avais alors ! Sur le canal gelé, les navires, pris dans la glace, n’avaient pour équipage que des bandes de corneilles qui s’agitaient dans les mâtures. Puis venait la débâcle. Au milieu des chants de joie et des cris de hourra, on faisait sauter la glace. Les matelots goudronnaient à nouveau les navires qui, toutes voiles déployées, partaient ensuite pour les contrées lointaines. Moi, je suis resté, attaché à ma glèbe natale, et je suis condamné à végéter toujours ; je suis employé dans les bureaux de police et, dernier supplice, j’expédie des passeports pour les bienheureux qui s’en vont vers les pays étrangers que je meurs d’envie de visiter. Oh ! quel triste sort ! »

À ces mots, il poussa un profond soupir.

« Mais qu’est-ce que j’éprouve donc ? reprit-il au bout d’un instant. Je n’ai jamais eu de ces idées exaltées ; c’est sans doute l’effet du grand air. Je me sens tout drôle ; j’ai presque la fièvre ; mais ce n’est pas désagréable. Voyons, lisons un peu les papiers que je dois enregistrer demain ; cela donnera un autre cours à mes idées. »

Sur le premier feuillet, qu’aperçut-il, tracé en gros caractères ? Dame Sigbrith, tragédie en cinq actes.

« Qu’est-ce cela ? dit-il tout effaré. C’est pourtant mon écriture. Et vraiment en place des dossiers que je viens d’emporter, que vois-je ? L’Intrigue sur la promenade ou le Jour de pénitence, vaudeville. Que signifie cette plaisanterie ? C’est ce farceur de poète qui m’aura fourré cela dans ma poche. Tiens, une lettre maintenant ! elle est signée du directeur du Théâtre-Royal. Il renvoie les deux pièces, en disant en termes peu polis qu’elles ne valent rien. Encore une fois je ne sais plus où j’en suis. »

Le bon commis s’assit sur un banc pour reprendre un peu ses esprits. Ses pensées avaient une élasticité toute nouvelle, son cœur débordait de tendresse pour toute la création. Machinalement, il cueillit une petite pâquerette et l’approcha de ses lèvres ; il imprima un baiser sur l’humble fleurette. Puis il se mit à la contempler. Et elle lui raconta, mieux que ne l’aurait fait le plus savant botaniste, l’histoire de sa naissance, la façon mystérieuse dont sa croissance s’était opérée. La force bienfaisante du soleil l’avait fait pousser dans l’herbe, avait développé le bouton et fait épanouir les délicats pétales de la fleur.

« La lumière est ma vie, dit-elle ; c’est vers elle que je me tourne. Quand elle disparaît, je roule mes pétales et je m’endors, bercée par la brise. »

Survint un gamin qui, frappant de son bâton la vase du fossé, en faisait jaillir une gerbe d’eau verdâtre. Le commis pensa aux millions d’infusoires qui, se trouvant dans une seule des gouttes lancées en l’air, devaient avoir à peu près la sensation que nous éprouverions, si nous étions brusquement transportés au-dessus des nuages.

Puis, réfléchissant aux impressions toutes nouvelles qu’il ressentait, il dit en souriant :

« Je rêve tout éveillé, et je me demande si je me souviendrai demain des songes qui passent devant mon esprit. Ce ne sont que des songes et ils me semblent plus vrais que la réalité. Mais certainement si demain je me les rappelle, quand je serai de sens rassis, cela me paraîtra de la pure niaiserie. J’ai déjà remarqué cela : il en est des merveilles qu’on rêve comme de l’argent dont vous font présent les malicieux gnomes. La nuit, cela paraît être des trésors d’or et d’argent ; au jour, ce ne sont plus que des cailloux et des feuilles sèches.

« Ah ! dit-il, passant, à la façon des poètes, brusquement à une autre idée, en voyant des oiselets sautiller gaiement de branche en branche, en lançant de joyeux trilles. Que ces petits êtres sont plus heureux que moi ! Pouvoir voler librement dans les airs, quel don sublime ! Être né avec des ailes, quelle félicité ! Si j’avais le pouvoir de me métamorphoser, je souhaiterais être alouette. »

Au même instant les manches et les basques de son habit se transformèrent en ailes, les galoches en pattes, et il se trouva couvert de plumes. Il rit aux éclats intérieurement, se disant :

« Maintenant je vois bien que je rêve ; mais jamais je n’ai eu de songe aussi extravagant. »

Puis il prit sa volée, se percha dans les branches d’un grand arbre et entonna le chant de l’alouette ; quant à ses dispositions poétiques, elles avaient disparu comme de juste.

« C’est vraiment charmant, se dit-il. Je me suis tantôt bien ennuyé sur un tas de paperasses ; maintenant je m’imagine être une gentille alouette et je prends mes ébats dans le beau jardin de Frederiksberg. On pourrait écrire tout un conte sur mon aventure. »

Le voilà qui va se cacher dans le gazon, aiguisant son bec aux brins d’herbe qui lui semblaient maintenant aussi grands que des palmiers.

Il sautillait allègrement depuis quelques instants, lorsqu’il se trouva subitement plongé au milieu d’une nuit sombre, et emprisonné de toutes parts : c’était un mousse qui, lançant son bonnet sur lui, l’avait attrapé. Il saisit l’oiseau par le milieu des ailes, le serrant assez fort.

« Misérable polisson ! s’écria le commis. Je suis un employé de la police ; veux-tu bien me lâcher ! »

Mais ses paroles résonnèrent comme de simples pip-pip ; le mousse fourra de nouveau l’alouette dans son bonnet et s’en retourna à son navire. En chemin il rencontra deux collégiens, enfants de parents riches ; c’étaient des paresseux ; ils étaient presque toujours les derniers de la classe ; ils s’amusaient à une foule de riens. Le mousse leur offrit sa capture et ils achetèrent l’alouette pour quelques shillings ; puis ils rentrèrent à Copenhague.

« C’est bien que je ne fais que rêver, pensa le commis, sans cela mon aventure ne serait pas gaie. C’est cet accès de poésie, dont j’ai été pris tantôt, qui me fait croire que je suis changé en petit oiseau. Je suis curieux de voir comment tout cela finira. »

Les gamins le portèrent dans un salon très élégant, où une grosse dame, leur grand’tante, les accueillit avec un gracieux sourire. Mais elle fit la mine lorsqu’ils lui montrèrent leur acquisition.

« Un oiseau des champs aussi commun ! dit-elle. Il ne restera pas dans le salon plus tard que jusqu’à demain ; d’ici là mettez-le là-bas dans la cage vide près de la fenêtre. Voyons s’il n’amusera pas Coco. »

Et en même temps elle sourit à un gros perroquet vert, qui se dandinait gravement, d’un air comme il faut, dans l’anneau qui pendait dans sa belle cage en laiton.

« Vous ne savez pas, mes enfants ? ajouta la grosse dame d’un air niais. C’est aujourd’hui l’anniversaire de la naissance de Coco. Le chant rustique de votre alouette le distraira peut-être. »

Coco ne daigna pas répondre ; il continua à se balancer solennellement dans son anneau. Mais un joli petit canari, qu’un marin avait, l’été dernier, amené des belles et chaudes contrées du sud, berceau de toute la race des serins, se mit à siffler, à lancer de joyeux trémolos.

« Vilain criard ! dit la grosse dame, et elle étendit sur la cage du gai chanteur un mouchoir blanc.

— Pip, pip, fit tristement le canari, voilà encore cette affreuse neige comme l’hiver dernier ; puis il se tut. »

L’alouette fut placée près de lui dans une petite cage. Enfin le perroquet desserra son bec et récita son répertoire : c’était un tas de bêtises, sauf une seule phrase qui avait une apparence de raison : « Voyons, soyons hommes enfin. » Il la faisait parfois entendre au milieu de scènes où elle produisait un effet des plus comiques.

En dehors des paroles du langage humain qu’il avait apprises par cœur, il avait aussi son ramage de perroquet que le canari et l’alouette comprenaient fort bien.

La grosse dame était sortie emportant son mouchoir, le canari avait retrouvé sa voix et il chanta :

« Naguère je voletais sous les verts palmiers et les amandiers en fleurs. Avec mes frères et sœurs, par centaines nous nous bercions sur les tiges des fleurs splendides qui bordent les rives des lacs bleus et limpides de ma patrie. Sur les grands arbres du voisinage, une foule de superbes perroquets, des verts, des roses, des rouges, se balançaient et racontaient les plus amusantes histoires.

— J’étais parmi eux, mais ce n’étaient que des oiseaux sauvages, dit le perroquet ; ils n’avaient pas reçu d’éducation. Voyons, soyons hommes enfin ! Pourquoi ne riez-vous pas quand je prononce ces paroles ? La grosse dame et tous les étrangers de distinction qui viennent ici se tiennent les côtes quand ils m’entendent. Que vous faut-il donc pour vous amuser ? Voyons, soyons hommes enfin !

— Oh ! te rappelles-tu, reprit le canari, les jolies jeunes filles qui, légères et gracieuses, dansaient des rondes au clair de la lune sous les bananiers ? Te souviens-tu des doux fruits savoureux de ces contrées bénies, des épais et frais ombrages que nous trouvions dans les épaisses forêts ?

— Certes, je me rappelle tous les agréments de mon pays natal, dit le perroquet, mais je me trouve encore bien mieux ici. J’ai une bonne nourriture, et je n’ai pas la peine de la chercher. On me traite avec beaucoup d’égards, comme une créature d’esprit que je suis, et c’est là tout ce que je demande. Voyons, soyons hommes enfin. Toi, petit canari, tu as le tempérament poétique ; moi, j’ai de l’instruction et du jugement. Tu possèdes du génie, mais pas de bon sens ; tu te laisses aller à ton inspiration et, sans faire attention si elles sont en situation ou non, tu lances tes roulades ; aussi, comme tout à l’heure, on te dérobe la lumière du jour et on t’impose silence d’une façon humiliante. Moi, jamais on ne me fait pareil affront. On s’est beaucoup occupé de moi, et l’on est fier de voir comme j’ai bien profité des leçons que j’ai reçues. Du reste, je leur en impose avec mon bec, et ils apprécient l’à-propos avec lequel j’interromps leurs discours quand je répète ma phrase favorite : Voyons, soyons hommes enfin.

— Oh ! ma chère patrie, chanta le canari, pays fleuri où les forêts arrivent jusqu’aux plages des golfes tranquilles ; leurs branches vertes échangent des baisers avec les ondes que berce une douce brise. Quelles joies j’ai éprouvées là, lorsque je prenais mes ébats dans les bosquets de palmiers avec mes frères et sœurs, avec les colibris, les oiseaux-mouches et tant d’autres gentils chanteurs au plumage éclatant.

— Laisse donc ces tristes accents d’élégie, reprit le perroquet. Chante-nous quelque chose de gai, qui fasse rire. Le rire est le propre des intelligences les plus élevées. Un chien, un cheval, les autres animaux grossiers, rient-ils ? Non, ils savent pleurer ; mais, le rire, c’est un don accordé seulement aux hommes et à quelques animaux privilégiés. Ha, ha, ho, ho, hi, hi. Voyons, soyons hommes enfin.

— Petit oiseau gris du Nord, dit le canari s’adressant à l’alouette, tu es donc prisonnier comme moi. Il fait froid dans les bois que tu habitais, sans doute ; mais on y est libre. Retournes-y donc. Tu ne vois pas qu’on a oublié de bien fermer ta cage, et il y a à la fenêtre, à gauche, un carreau d’ouvert. Vole, vole ! »

Notre commis métamorphosé suivit le conseil, et le voilà hors de la cage. Il allait prendre son élan, lorsqu’une porte entre-bâillée s’ouvre en criant sur ses gonds ; à pas lents approche le chat de la maison. Tout à coup ses yeux verts étincellent, il bondit et se jette sur la pauvre alouette ; il la manque, mais il poursuit l’oiseau qui, éperdu, vole de ci, de là. Le canari s’agite dans sa cage : le perroquet se dandine, bat des ailes et s’égosille à crier : « Voyons, soyons hommes enfin. »

L’oiseau, pourchassé, arrive enfin à atteindre le carreau ouvert et s’enfuit à tire-d’aile par-dessus les toits. Là, fatigué, harassé, il se repose un instant.

Le commis se remet peu à peu de son effroi et regarde autour de lui ; les lieux lui semblent connus ; une fenêtre se trouvait ouverte ; il y vole, et il entre dans sa propre chambre.

Il se pose sur la table et, l’esprit encore un peu troublé, il se met machinalement à répéter la phrase du perroquet : « Voyons, soyons hommes enfin. » Au même moment, voilà qu’il reprend forme humaine et il redevient l’ancien commis du bureau de police.

« Dieu me garde, s’écria-t-il, en se voyant perché sur sa table. Comment suis-je venu ici ? Quel rêve, quel cauchemar ! Je le pensais bien : quand on s’éveille, les songes ne sont plus que de sottes histoires. »

VI. – LE MEILLEUR PRÉSENT DES GALOCHES

Le lendemain de bon matin, le commis étant encore au lit, on frappa à sa porte : c’était son voisin, un jeune étudiant. Il entra.

« Prête-moi tes galoches, dit-il ; il fait un beau soleil, mais il y a encore beaucoup de rosée au jardin et je voudrais y descendre faire un tour et fumer une bonne pipe. »

Il mit les galoches et alla arpenter le petit jardin, où en fait d’arbres il n’y avait qu’un prunier et un pommier ; mais, dans une grande ville, la moindre verdure réjouit les yeux et l’âme.

L’étudiant allait et venait ; six heures venaient de sonner : voilà que retentit le cor d’un postillon.

« Oh ! voyager, voyager, s’écria-t-il, c’est le plus grand bonheur sur terre. C’est le but suprême de mon ambition. Quand pourrai-je satisfaire mon désir de visiter ces belles contrées, dont la description déjà me ravit ? Que je voudrais être loin, bien loin, parcourir cette magnifique Suisse par exemple ! »

Les galoches firent fidèlement leur office, et l’étudiant se trouva aussitôt au milieu des Alpes. Il voyageait, empaqueté avec huit autres personnes dans l’intérieur d’une diligence. Il avait mal à la tête, se sentait courbaturé ; ses pieds étaient gonflés, serrés dans les bottes. Il se trouvait dans un état intermédiaire entre la veille et le sommeil. Dans sa poche de droite était sa lettre de crédit, dans celle de gauche son passeport, et il avait, attachée autour du cou, une petite bourse avec quelques louis d’or. Sans cesse il rêvait que l’un ou l’autre de ces objets précieux lui avait été volé ; il s’éveillait en sursaut et tâtait fiévreusement pour voir si on ne l’avait pas dépouillé. On traversait un site des plus merveilleux, bordé de montagnes, couvertes en bas de châtaigniers et de chênes, plus haut de sapins, et plus haut encore de neiges éternelles qui étincelaient à la lueur de l’aurore. Mais les fenêtres de la diligence étaient fermées, et quand l’étudiant, qui n’avait pas de coin, tendait le cou pour admirer le paysage, les cannes et parapluies qui pendaient dans le filet venaient lui heurter le visage. Le peu qu’il entrevoyait ainsi péniblement de la belle nature était plutôt un supplice qu’un plaisir.

Il pensait aussi avec humeur à la chèreté des hôtels et il se demandait s’il n’allait pas se trouver à court d’argent au beau milieu de son voyage.

On montait toujours. Le site devenait de plus en plus sévère et imposant ; sur une verte bruyère parsemée de pins et de bouleaux s’élevaient d’énormes roches, des pics dont les cimes se perdaient dans les nues. Il commença à neiger ; le vent soufflait, et il faisait très froid.

« Brou, dit l’étudiant. Si nous étions donc de l’autre côté des Alpes ! il y fait chaud encore comme en été. Et si j’avais touché l’argent de ma lettre de crédit ! L’inquiétude que j’éprouve à ce sujet fait que je ne goûte plus à mon aise les merveilles de la Suisse. Oui, décidément, je voudrais bien être de l’autre côté des monts. »

Le voilà, en moins d’un clin d’œil, transporté, en effet, en Italie entre Florence et Rome. Entre des collines d’une teinte bleu foncé, le lac Trasimène brillait au loin éclairé par le soleil couchant comme un immense miroir d’or pur. En ces lieux où Annibal défit Flaminius, de hauts ceps de vigne, pliant sous le poids des grappes, grimpaient aux ormes ; des bambins charmants, quoique déguenillés, gardaient, couchés sous un bosquet de lauriers en fleurs, un troupeau de gentils petits cochons noirs, vifs et guillerets. Si j’avais le talent de bien décrire cette scène, chacun s’écrierait : « Oh ! l’Italie la belle ! » Mais ce n’est pas là ce que disait l’étudiant ni aucun de ses compagnons dans le char à bancs du vetturino.

Des mouches venimeuses et d’autres insectes entouraient par milliers la voiture. C’est en vain qu’on essayait de se défendre de leurs cruelles piqûres avec des branches de myrte ; tout le monde avait le visage boursouflé, couvert de boutons cuisants. Les pauvres chevaux étaient encore plus mal partagés ; à certains moments ils se cabraient avec fureur, sous l’aiguillon de la douleur ; le vetturino descendait et avec l’étrille enlevait de leur peau des centaines de taons ; mais ce n’était qu’un soulagement momentané.

Le soleil disparu de l’horizon, un frisson glacial fit aussitôt tressaillir toute la nature, c’était comme le froid d’un profond et humide caveau succédant à la chaleur d’une fournaise.

Cependant le firmament et les montagnes étaient colorés de cette délicieuse teinte verdâtre d’un clair-obscur mystérieux que nous admirons sur les fonds des tableaux des vieux maîtres italiens et que les gens du Nord ne croient pas naturelle. La lune apparut, le spectacle était splendide. Mais c’est à peine si l’étudiant y jetait un coup d’œil distrait ; il se sentait l’estomac creux, le corps fatigué ; toutes ses pensées étaient tournées vers le gîte où il devait passer la nuit.

« L’auberge sera-t-elle encore plus misérable qu’hier ! se disait-il. Ne vaudra-t-il pas mieux dormir à la belle étoile ? »

On traversa un bois d’oliviers. L’étudiant trouva cet arbre moins beau que les saules noueux de son pays. Un peu plus loin se trouvait l’auberge solitaire. Une demi-douzaine de mendiants en barraient l’entrée ; ils étaient horribles à voir, des bancals, des bancroches ; l’un couvert de pustules, l’autre exhibant l’affreux moignon d’un bras sans main ; un troisième ressemblait au fils aîné de la Faim.

« Eccellenza ! miserabili ! » s’écrièrent-ils en chœur, d’une voix traînante et déchirante ; l’étudiant qu’ils entouraient, ayant été reconnu pour un étranger, eut la plus grande peine à se débarrasser d’eux et à gagner l’entrée. L’hôtesse, une mégère, aux habits dégoûtants de saleté, nu-pieds, les cheveux en désordre, reçut ses hôtes avec un sourire d’ogresse. Les portes étaient attachées avec de la ficelle ; les chauves-souris voletaient au plafond, et il régnait une odeur à vous faire tomber.

« Mettez donc la table dans l’écurie, dit un des voyageurs, au moins nous saurons ce que nous sentons. »

On ouvrit un peu les fenêtres pour satisfaire ces gens si difficiles, qui tenaient à respirer de l’air pur ; aussitôt les six mendiants avancèrent leurs visages hideux dans la chambre hurlant de leur voix la plus aigre leur éternel « Eccellenza ! miserabili ! »

Les murailles étaient couvertes d’inscriptions au charbon : c’étaient, dans toutes les langues de l’Europe, de violentes imprécations contre l’Italia bella ! On servit la soupe ; le goût qui dominait était celui du poivre et de l’huile rance, les œufs étaient gâtés, le meilleur plat fut un poulet brûlé ; le vin était frelaté, on aurait dit une drogue de pharmacie.

La nuit, on barricada les portes avec les chaises et les coffres ; les voyageurs faisaient la garde l’un après l’autre tant on se croyait dans un affreux coupe-gorge. Ce fut le tour de l’étudiant de veiller. L’air était lourd et étouffant dans la chambre ; les moustiques faisaient entendre leur sinistre susurrement ; dehors, les mendiants murmuraient en rêve : « Eccellenza ! miserabili ! »

« Ce serait superbe de voyager, se dit l’étudiant, si on n’avait pas à traîner avec soi son corps, qui a tant d’exigences ; si on pouvait le laisser derrière soi et s’élancer à travers les espaces, comme les purs esprits. Mais tel que je suis, j’ai beau changer de place, je ne me trouve bien nulle part. Toujours je tends vers quelque chose de meilleur, vers un but plus élevé. Or, si je pouvais du coup atteindre le but suprême, là où règne la vraie félicité. »

À peine eut-il prononcé ces mots, qu’il fut transporté dans sa ville natale. De longs rideaux blancs voilaient les fenêtres ; au milieu de la chambre se trouvait un noir cercueil, où l’étudiant dormait du paisible sommeil de la mort. Son désir était accompli : le corps était en repos ; l’âme voyageait à travers les mondes.

« Ne déclare personne heureux avant qu’il soit dans la tombe. »

Ces paroles de Solon devaient se réaliser ici.

Deux figures éthérées entrèrent dans la chambre ; nous les connaissons : c’étaient la fée du Souci et l’envoyée du Bonheur. Elles se penchèrent sur le mort.

« Eh bien, dit la première, quelle félicité tes galoches ont-elles apportée aux hommes ?

— À celui au moins qui dort là, répondit l’autre, elles ont procuré un bien durable, une mort douce au printemps de la vie, avant qu’il eût connu les maux et les peines de l’existence.

— Tu te trompes, dit la fée du Souci ; il a quitté la vie avant son temps, avant que son âme fût mûrie, et qu’elle eût accompli sa destinée. Aussi ne jouirait-il pas de tout le bonheur auquel il aura droit après avoir traversé de plus dures épreuves. Je vais lui rendre un véritable service. »

Et elle lui enleva les galoches. L’étudiant, subitement ranimé, se leva et ouvrit de grands yeux étonnés. Les deux fées avaient disparu. On ne revit plus jamais les galoches, la fée du Souci les avait emportées, pensant, sans doute, que c’était plutôt à elle qu’elles revenaient ; en effet, lorsqu’on laisse les hommes libres d’accomplir leurs souhaits, il est bien rare qu’ils y trouvent le bonheur.

LA PLUME ET L’ENCRIER

 

« C’est pourtant extraordinaire, tout ce qui peut sortir d’un encrier ! »

Ces paroles, vous auriez pu les entendre, si vous vous étiez trouvé un certain jour dans le cabinet d’un grand poète. Sur la table était un bel encrier : c’était lui qui discourait ainsi s’adressant à la plume, au canif, à tous les objets de l’écritoire.

« Oui, je le répète, continua-t-il, c’est extraordinaire, inimaginable ! Que de choses n’ai-je pas déjà vu tirer de mon sein ! Combien d’autres en sortiront encore quand les hommes puiseront de nouveau à la source que je contiens. Une goutte suffit pour couvrir une demi-page de papier. Non, vraiment, c’est étonnant ! Toutes les créations du poète, ces figures si vivantes, ces sentiments tendres exprimés en vers si gracieux, ces belles descriptions de la nature, tout cela émane de moi. Ce qu’il y a de plus particulier, c’est que je ne connais pas du tout la nature ; il y a donc en moi un instinct inconscient, admirable. Et tenez, ces chevaliers héroïques, montés sur des palefrois hennissants ; ces charmantes châtelaines qui paraissent dans le dernier poème de l’homme qui est chargé d’extraire les trésors que je renferme, tout cela est sorti de moi ; et je vous assure qu’en produisant ces merveilles, je ne pense à rien : voilà ce qu’il y a de plus fort.

— Vous avez bien raison, interrompit la plume, en disant que vous ne pensez à rien. Si vous réfléchissiez tant soit peu, vous comprendriez que votre rôle n’est que de fournir un liquide qui sert à exprimer, à tracer sur le papier, ce que moi je contiens d’idées. C’est la plume qui écrit, mon cher. Autrefois, lorsqu’il n’y avait pas encore d’encre, c’était mon aïeul le stylet qui écrivait ; or que dit-on d’un grand écrivain ? il a un style sublime, émouvant. D’un autre on dira : Il a une plume élégante. Jamais il n’est question d’encrier. Mais on dit : Bête comme un pot. Or êtes-vous autre chose qu’un pot à encre ?

— Paix ! ma mie, répondit l’encrier ; je vous pardonne les injures que vous me dites ; vous n’avez pas plus d’expérience qu’une gamine. Combien de temps y a-t-il que vous avez réellement fait votre entrée dans le monde ? Une semaine à peine, et vous voilà déjà presque usée et au bout de votre carrière. Vous n’êtes qu’un simple instrument, ma belle ; à combien de vos pareilles n’ai-je pas déjà fourni mon admirable liquide ? Les unes étaient des plumes d’oie ; d’autres, des plumes d’acier de fabrique anglaise de toute provenance. Je les ai eues à mon service l’une après l’autre, et j’en aurai encore bien d’autres après vous. Ce n’est pas de cela que je suis en peine : mais je voudrais bien savoir ce qui sortira de mon sein, quand l’homme y puisera la prochaine fois. »

La plume ne répliqua que par un grattement dédaigneux.

Le poète revint chez lui, tard dans la soirée. Il avait été au concert, et il avait entendu un célèbre violoniste ; il était encore tout ému du jeu incomparable et enchanteur du virtuose qui savait tirer de son instrument des sons qui, tantôt ressemblaient au doux gazouillement des oiseaux, tantôt faisaient l’effet de la tempête passant à travers une forêt de sapins. Puis c’étaient des accents qui serraient délicieusement le cœur et arrachaient des larmes. On aurait dit que non seulement les cordes, mais encore le chevalet, les vis, le fond du violon, résonnaient et émettaient des mélodies. Le morceau était des plus difficiles à exécuter ; mais le jeu de l’artiste était si aisé, si parfait, que tout le monde croyait pouvoir en faire autant. L’archet courait si librement, comme de lui-même, qu’on oubliait tout à fait l’artiste qui animait l’instrument et lui communiquait les inspirations de son âme.

Mais le poète, lui, ne l’oubliait pas, et voici les pensées qu’il se mit à écrire :

« Quelle folie ce serait si l’archet ou le violon s’imaginaient que c’est à eux que revient la gloire de produire ces harmonies célestes, et s’ils s’en targuaient !

« Et cependant, nous autres humains, poètes, artistes, savants, princes, hommes d’État, capitaines, nous nous vantons de nos faits et gestes, et cependant nous ne sommes que des instruments dans les mains du Maître suprême dont nous exécutons les desseins, dont l’esprit divin nous inspire. À lui seul l’honneur ! »

Le poète se recueillit alors et écrivit ensuite une parabole : le Maître et les instruments.

Quand il fut parti, la plume dit à l’encrier :

« Eh bien, j’espère que vous avez reçu votre paquet ! Vous avez, je pense, saisi ce que je viens d’écrire ?

— C’est-à-dire ce que je vous ai donné à écrire, répondit l’encrier. Il y a là de quoi rabattre à jamais votre caquet, si vous aviez assez d’intelligence pour comprendre combien je me suis moqué de vous. D’un coup je me suis vengé de toutes vos insolences.

— Méchant pot à encre ! s’écria la plume en crachant de toutes ses forces.

— Mauvaise plume hors de service ! répondit l’encrier sur le même ton. »

Tous deux pensaient avoir chacun rivé à l’autre son clou, et sur ce doux sentiment ils s’endormirent.

Le poète, lui, ne sommeillait pas. Accoudé à sa fenêtre, contemplant la nuit étoilée, il sentait ses idées se presser dans sa tête, comme les sons naguère coulaient à travers le violon ; les unes étaient fines et gracieuses, les autres grandioses et sublimes. Son cœur vibrait sous l’inspiration du Maître suprême :

« À lui seul l’honneur ! »

LE LIN

 

Un champ de lin était en pleine floraison ; c’était un tapis de gentilles fleurs bleues, fines et délicates comme des ailes de papillon.

Les nuages de pluie arrosaient la jolie plante et ensuite les rayons du soleil luisaient sur elle ; et c’était alors comme lorsque les petits enfants sont lavés, et qu’après, quand ils ont été bien sages, leur mère leur donne un chaud baiser : c’est cela qui les fait grandir, et c’est ce qui arriva aussi au lin.

« J’entends les gens s’exclamer, dit-il, que je suis très bien venu cette année, que ma tige est forte et haute et qu’on fera de moi une magnifique pièce de toile. Quelle chance j’ai donc ! De toutes les créatures, je suis la plus heureuse. J’aurai la destinée la plus honorable et, en attendant, comme je me régale de pluie ! et comme le soleil me fait du bien ! Vraiment mon bonheur est incroyable, unique !

— Allons donc, s’écria la haie, tu ne connais pas le monde. Tu n’as pas comme moi des épines pour te défendre contre les méchants. Bientôt tu pourras dire comme les enfants de notre pays : Schnipp, schnapp, schnourr, basselour ! Finie la chanson ! »

Le lendemain, le soleil brilla ; puis vint une pluie bienfaisante et ensuite de nouveau le soleil.

« Tu vois bien que ce n’est pas fini, dit le lin à la haie, je me sens si délicieusement bien à mon aise ! je ne fais que croître et embellir ! et regarde comme mes fleurs s’épanouissent ! Non, il n’y a personne de plus heureux que moi. »

Mais, quelque temps après, arriva une bande de gens qui brutalement saisirent le lin et l’arrachèrent avec la racine. Ce n’était point agréable. Puis on le plongea dans l’eau comme si on voulait le noyer, et après on le mit sur le feu comme pour le griller, c’était affreux, épouvantable.

« On ne peut pas toujours nager en pleine félicité, se dit le lin ; il faut passer par les épreuves de la vie, elles vous donnent de l’expérience. »

Mais cela ne fit qu’empirer. Sans ménagements, sans égards, on reprit le lin pour le mouiller de nouveau, puis on le fit briser et lacérer par des machines qui déchiraient, arrachaient ses fibres. Quand on en eut fait un tas informe, voilà qu’il lui fallut passer sur un rouet, qui faisait un bruit assourdissant : Schnourr, schnourr. Dans ce tapage le pauvre lin avait de la peine à réfléchir sur ses souffrances.

« J’ai été extrêmement heureux, finit-il par se dire, tous ne peuvent pas en dire autant. On peut être content, quand on peut se souvenir des plaisirs qu’on a goûtés. »

Comme il achevait ces mots, il sortait justement de la machine à tisser et, quand la navette s’arrêta, il était devenu une superbe pièce de toile.

« Voilà donc la prédiction réalisée ! s’écria-t-il après qu’il se fut remis de son premier étonnement. Je n’y croyais pas trop. La chance m’est plus favorable que jamais. »

Et lorsqu’il se trouva étendu sur la verte pelouse où on mit la toile pour la blanchir, il dit en revoyant la haie :

« Eh bien, tu avais bien tort avec ton : Schnipp, schnapp, schnourr. La chanson, loin d’être finie, commence seulement pour moi. J’ai eu à souffrir, mais comme j’en suis récompensé ! Je suis devenu une toile fine, solide et je blanchis à vue d’œil. C’est autre chose que de n’être qu’une simple plante et je ne regrette même pas mes jolies fleurs. Alors je ne recevais de l’eau que lorsqu’il plaisait au ciel de pleuvoir. Aujourd’hui on m’asperge régulièrement deux fois par jour et on a de moi le plus grand soin ; les jeunes filles de la maison viennent me retourner tous les matins ; hier madame la bourgmestre a dit qu’elle n’avait jamais vu une si belle pièce de toile. Plus heureux que moi, on ne saurait l’être. »

Un beau jour, on rentra la toile à la maison ; avec les ciseaux elle fut coupée en morceaux, et on la retailla encore pour la piquer avec des épingles et la coudre avec des aiguilles : ce fut encore un temps assez dur à passer ; mais aussi quelle joie, lorsque, l’opération finie, la pièce se trouva avoir fourni juste une douzaine de ces vêtements dont certaines personnes, dans certains pays, n’aiment pas à prononcer le nom, mais qui sont cependant indispensables à l’humanité civilisée.

« J’y suis maintenant, dit le lin, je comprends à quoi j’étais destiné.

« Je sers à quelque chose de fort utile, c’est là le vrai plaisir. Maintenant que j’ai la conscience de l’usage qu’on tire de moi, je suis doublement heureux. Voyez comme on nous traite avec soin, toutes les douze que nous sommes ; comme on nous range précieusement dans l’armoire au milieu de l’iris et de la lavande ! »

Quelques années se passèrent, la belle toile, après avoir fourni tout le service qu’on pouvait exiger d’elle, finit par se découdre, s’effilocher, se déchirer.

On la prit et on la mit en mille morceaux pour en faire des chiffons, la hacher, la tremper, la réduire en bouillie, et après, bien d’autres préparations douloureuses, voilà qu’elle se trouva, transformée en beau papier blanc et satiné.

« Oh ! quelle surprise, quelle chance ! s’écria le papier, me voilà plus beau et plus fin qu’auparavant. Et les hommes écriront sur moi leurs plus belles pensées ! Quel honneur, quel bonheur ! »

Et, en effet, le papier arriva chez un grand poète, qui y traça des vers magnifiques et de charmantes histoires ; elles étaient amusantes en même temps qu’elles inspiraient de sages pensées.

« Vraiment, se dit le papier, c’est là plus que je n’avais jamais rêvé, lorsque, sous forme de plante, je poussais mes petites fleurs bleues. Je sers maintenant à distraire et à instruire les hommes ! Le bon Dieu me comble de joie. Chaque fois que je crois que la chanson est finie, comme dit la haie, voilà que je passe à une vie plus élevée et meilleure. Maintenant me voilà couvert de précieuses idées, sorties de l’esprit d’un homme de génie, et il y en a tout autant qu’il y avait de fleurettes dans le champ de lin. »

Le manuscrit fut envoyé à l’imprimerie et toutes les belles choses qui y étaient écrites passèrent dans des milliers de livres qui allèrent répandre au loin les délicieuses créations de l’imagination du poète.

Le manuscrit fut rendu à l’auteur, qui le rangea dans son secrétaire.

« Voilà une nouvelle chance, dit le papier, on me met à part, on m’estime, on m’honore comme un ancêtre ; et en effet les beaux livres qui reproduisent les pensées que l’homme célèbre a tracées sur moi ne sont-ils pas mes descendants, ma lignée. Ils voyagent au delà des mers dans les pays étrangers ; mais moi qui ai reçu directement l’inspiration du poète, je suis pourtant privilégié, c’est moi qui ai la plus grande somme de bonheur. »

De longues années se passèrent, le poète mourut. Le papier vint à jaunir ; mais ce n’était rien encore. Les héritiers du poète n’avaient pas en grande considération ceux de ses manuscrits qui étaient déjà publiés et ne pouvaient plus rien rapporter ; on les fourra dans un vieux tonneau qui était dans la buanderie, et là ils restèrent un certain temps.

« C’est agréable, dit le papier, de pouvoir comme moi se reposer dans un lieu écarté, quand on a rempli l’œuvre de sa destinée. Maintenant que les voilà tous ensemble, les enfants de la Muse du fameux poète, je puis juger combien cela a été glorieux pour moi d’avoir servi d’instrument à son génie. Mais je demande ce qui peut maintenant m’advenir ; car jusqu’ici j’ai toujours été en progressant ; or où trouver un sort encore plus beau que celui que je viens d’avoir ! »

Quelque temps après on retira du tonneau tous les manuscrits pour les brûler ; on ne savait qu’en faire ; les héritiers du poète avaient honte de les vendre à l’épicier ou au charcutier pour servir de papier à faire des cornets ou à envelopper des saucissons. Tous les enfants de la maison et du voisinage étaient accourus pour assister à ce feu de joie.

Les pauvres manuscrits furent jetés dans le foyer et flambèrent l’un après l’autre ; quand la flamme cessait, alors on voyait le papier tout rouge lancer étincelles sur étincelles. Les enfants qui s’amusaient de ce spectacle chantaient, comme cela se fait au Danemark, une ronde dont le refrain était : « Vous voyez des étincelles qui se poussent l’une l’autre : ce sont des écoliers qui sortent de classe. »

Puis quand la cendre devenait noire et qu’on croyait que tout était consumé, voilà qu’une dernière étincelle s’élançait, et alors les enfants chantaient en dansant :

« Voilà le maître d’école ! il est sorti le dernier. »

On lança dans le brasier tout le contenu du tonneau. Ouh ! ouh ! quelle belle flambée cela fit ! Les flammes sortaient par la cheminée, plus haut que jamais ne s’étaient élevées les fleurettes de lin, et elles resplendissaient d’un plus vif éclat que la toile même lorsqu’elle était dans sa plus belle blancheur. Un instant les caractères de l’écriture se détachèrent en un rouge plus foncé que le reste sur le papier allumé.

« Maintenant je vais m’élancer vers le soleil ! »

C’est là, si on avait bien écouté, ce qu’on aurait pu entendre prononcer au milieu du feu par des milliers de voix. C’étaient les atomes invisibles qui avaient formé le papier, et qui maintenant voltigeaient dans les airs, plus légers que la flamme qui les avait délivrés.

Quand tout fut brûlé, et que la dernière de toutes les étincelles eut disparu, les enfants dansèrent une nouvelle ronde en chantant :

« Schnipp, shnapp, schnourr ! Finie la chanson ! »

Mais les petits êtres invisibles, qui avaient été lin, toile et papier, chantaient de leur côté :

« La chanson, jamais elle ne finit. C’est là ce qu’il y a de plus beau. Et nous savons qu’il en est ainsi : c’est pourquoi notre bonheur est incomparable ! »

Les enfants n’entendirent pas cette chanson, et du reste ils ne l’auraient pas comprise ; et c’était bien ainsi, car les enfants ne doivent pas tout savoir.

LIVRE D’IMAGES

 

Que c’est singulier ! Dans les moments mêmes où j’éprouve les sentiments les plus profonds, les plus vifs, ma langue se trouve toujours comme nouée, paralysée ; je ne sais pas rendre, pas exprimer, comme je le voudrais, ce qui se passe en moi, et cependant je suis peintre ; mon œil me le dit, tous ceux qui ont vu mes esquisses, mes dessins, en conviennent.

Je suis un pauvre garçon ; je demeure dans une des ruelles les plus étroites de la ville ; mais ma chambre ne manque pas de clarté ; elle est au dernier étage, on y a une magnifique vue sur les toits. Pendant les premiers jours que j’habitai la ville, ma demeure me parut bien solitaire et déserte ; au lieu des forêts et des collines verdoyantes que j’avais eues jusqu’ici sous les yeux, je n’apercevais que le ciel et les noires cheminées. Je n’avais pas un seul ami ; pas une figure de connaissance ne me saluait.

Un soir je me tenais à ma fenêtre ouverte, regardant tristement devant moi. Oh ! quelle joie remplit tout à coup mon cœur ! Je vis un visage bien connu, un visage rond et aimable, celui de ma meilleure amie : la face de la lune. Cette chère vieille lune, elle jetait sur moi le même doux regard qui me charmait dans le temps, lorsque près des marais de mon pays elle luisait sur moi à travers le feuillage des grands saules. Je lui envoyai des baisers ; elle éclaira ma chambrette et me promit de venir tous les soirs, au moment de commencer sa course, me tenir quelques instants compagnie.

Elle a tenu fidèlement parole ; c’est dommage qu’elle ne puisse m’accorder que de si courts moments. Chaque fois qu’elle apparaît, elle me raconte les choses intéressantes qu’elle a vues la nuit précédente ou quelquefois le soir même.

« Retrace mes récits par le pinceau ou par la plume, me dit-elle à sa première visite, et tu auras un fort gentil livre d’images. »

J’ai suivi son conseil et j’ai en portefeuille assez de croquis pour faire un nouveau recueil de Mille et une Nuits. Mais ce serait peut-être trop volumineux ; je ne vous donne qu’un petit nombre de mes esquisses, je ne les choisis pas, je les prends par ordre de date. Un grand peintre de génie, un poète, un musicien pourra y trouver des sujets pour quelque œuvre éclatante. Quant à moi, je ne fais qu’indiquer de légers contours. Sachez encore que ce n’est pas tous les soirs que mon amie venait me trouver, parfois de vilains nuages nous séparaient pendant plusieurs jours.

PREMIÈRE SOIRÉE

La nuit passée, ce sont les propres paroles de la lune, je glissais à travers l’atmosphère limpide des Indes : mon visage se reflétait dans les eaux du Gange, et mes rayons essayèrent de pénétrer à travers l’épais feuillage d’un petit bois de platanes, dont les cimes bombées formaient comme une écaille de tortue. Voilà que de dessous les arbres apparaît une jeune fille hindoue, légère comme une gazelle, belle comme Ève dans le paradis. Quelle figure idéale, aérienne, la grâce même, et si pleine de caractère ! sous sa peau fine, je voyais s’agiter ses pensées tumultueuses. Les épines des lianes déchiraient ses sandales, mais elle avançait rapidement. Sur son passage, les animaux sauvages qui revenaient du fleuve où ils avaient étanché leur soif sautaient de côté tout effrayés. Elle tenait d’une main une lampe allumée, de l’autre main elle garantissait la flamme du souffle de la brise ; à travers ses doigts mignons passait un sang pur, teinté comme le plus beau rubis.

Elle arriva au bord du fleuve sacré, elle posa avec précaution sur l’onde sa lampe en bois de santal ; le flot l’emporta. La flamme vacilla et parut près de s’éteindre, mais elle se ranima et continua à brûler. Les yeux noirs et brillants de la jeune fille, qui étincelaient sous de longs cils soyeux, suivaient d’un regard anxieux les mouvements de la flamme. Elle savait que si la lampe restait allumée, tant que ses yeux pourraient la suivre, son fiancé, qui était dans un pays lointain, vivait encore ; si la flamme périssait avant, c’est qu’il était mort.

La lampe voguait toujours ; bientôt la flamme n’apparut plus que comme un petit point lumineux, mais elle ne cessait pas de brûler ; elle brillait encore lorsque la lampe disparut à un détour du fleuve. La jeune fille tomba à genoux et du fond du cœur elle adressa à Brahma, son Dieu, une ardente action de grâces ; tout à côté d’elle un serpent venimeux vint à passer en sifflant ; elle n’y prit garde. « Il vit ! » s’écria-t-elle d’une voix joyeuse, tremblante d’émotion. « Il vit, répéta l’écho de la montagne, il vit ! »

DEUXIÈME SOIRÉE

Hier, raconta la lune, je regardais dans une petite cour étroite, entourée de maisons de toutes parts. Dans un poulailler une poule dormait, ayant rangé autour d’elle ses onze poussins. Une gentille petite fille sautait et dansait à l’entour en chantant ; la poule s’éveilla et tout effarée étendit ses ailes sur ses petits. Survint le père de l’enfant et il la gronda. Moi je passai et j’eus bientôt oublié ce petit événement.

Ce soir, il y a quelques instants, je regardais de nouveau dans la même cour, tout y était calme et tranquille. Arrive la petite fille ; doucement, doucement elle tire le verrou du poulailler et elle s’y glisse jusqu’auprès de la poule. Celle-ci pousse des cris de terreur, les poussins effarouchés courent éperdus dans tous les coins ; la petite fille cherche à attraper la mère. Je voyais la scène bien distinctement à travers le trou de la muraille, j’étais toute fâchée contre la petite méchante et je fus bien contente lorsque le père vint pour gronder l’enfant encore plus fort que la veille ; il la saisit par le bras et la tira brusquement du poulailler. La petite penchait la tête en arrière ; je vis ses grands yeux bleus tout remplis de grosses larmes.

« Pourquoi tourmentes-tu ces pauvres bêtes ? » dit le père d’une voix irritée.

L’enfant arrêtant ses sanglots répondit :

« Je voulais embrasser la poule et lui demander pardon de la peine que je lui avais causée hier. J’ai eu tort, père, de ne pas oser t’en demander la permission. »

Le père déposa un baiser sur le front de l’enfant, si innocente et naïve ; moi, je lui baisai les yeux.

TROISIÈME SOIRÉE

Hier soir, dit la lune, j’ai assisté à la représentation d’une comédie dans une petite ville d’Allemagne. On jouait dans une écurie transformée en théâtre ; on avait laissé les boxes des chevaux et on en avait fait des loges. Les murs étaient décorés de papier de couleur ; au plafond, qui n’était guère élevé, pendait un petit lustre en fer ; afin de pouvoir baisser la lumière dans la salle, comme cela se pratique sur les grands théâtres, quand le régisseur fait entendre le kling-kling de sa sonnette, on avait placé au-dessus du petit lustre un tonneau ouvert.

Kling-kling : le petit lustre en fer, tiré par une corde, remonte et disparaît dans le tonneau ; c’était le signal annonçant le commencement de la pièce. Un jeune prince et son épouse, qui étaient justement de passage dans cette ville, avaient désiré assister à la comédie ; la foule était accourue pour voir Leurs Altesses Sérénissimes, et la salle était comble. Il n’y avait pas une place vide, sauf sous le petit lustre, parce qu’il en tombait sans cesse des gouttes de bougie fondue.

Je voyais tout ; il faisait si chaud à cause de la quantité de monde, qu’on avait ouvert toutes les lucarnes et c’est par là que je regardais ; les servantes et les domestiques faisaient comme moi et jetaient par les lucarnes des regards éblouis dans la salle ; toute la police de l’endroit était de service dans l’intérieur ; les agents menaçaient de leurs bâtons les curieux du dehors, mais sans pouvoir les faire bouger.

Près de l’orchestre, le couple princier était assis sur deux vieux fauteuils, qui d’ordinaire étaient réservés au bourgmestre et à madame son épouse ; mais ce jour-là le représentant de l’autorité et sa femme, une personne très fière, avaient dû se mettre sur de vulgaires bancs de bois, comme le commun des bourgeois. Les femmes des notables de l’endroit étaient ravies qu’il en fût ainsi et elles se murmuraient à l’oreille : « C’est plaisir de voir des gens si fiers de leur place écrasés par des personnages d’un rang plus élevé. »

La fête avait ainsi une curieuse solennité ; le petit lustre monta dans le tonneau, et descendit, et fit très bien son office ; quand le menu peuple avançait trop la tête à travers les lucarnes, on lui tapait sur le nez ; la pièce ne dura pas trop longtemps et moi, la lune, je pus assister à la représentation jusqu’au bout.

QUATRIÈME SOIRÉE

Hier, commença la lune, passant au-dessus de Paris, la grande ville agitée encore par une révolution, je laissais errer mes regards à travers les appartements des Tuileries. Une vieille grand’mère, vêtue pauvrement, appartenant à la classe populaire, suivait un domestique subalterne ; ils arrivèrent dans la grande salle du trône, toute déserte. Là elle s’arrêta ; c’était ce lieu qu’elle avait voulu voir à tout prix, elle n’avait épargné ni démarches, ni bonnes paroles, ni même des sacrifices d’argent pour parvenir au comble de ses vœux.

Elle plia ses mains amaigries et regarda autour d’elle d’un air pieux, comme si elle se trouvait dans un sanctuaire.

« C’était donc ici, dit-elle, c’était bien ici ! »

Elle s’approcha du trône, d’où pendait une large draperie de velours, bordée de riches franges d’or : « Là, c’était là ! » s’écria-t-elle, et, tombant à genoux, elle déposa un ardent baiser sur la draperie ; je crois bien qu’elle pleura.

« Oui, mais ce n’était pas ce velours-là, » dit le domestique, qui ne sut pas cacher un léger sourire.

« Mais c’était bien ici, cependant, dit la vieille ; la salle était ainsi.

— C’est comme on veut, reprit-il, elle était ainsi et elle n’était pas ainsi ; les fenêtres étaient brisées, les portes enfoncées, le sang coulait sur les parquets. Cependant vous au moins vous pouvez dire : « Mon petit-fils est mort sur le trône de France. »

— Mort, hélas ! mort ! » dit la grand’mère en sanglotant.

Ils se turent et bientôt ils quittèrent la salle. Tout cela, s’était passé un peu après le crépuscule ; ma lueur devint plus forte et mes rayons firent briller la riche draperie de velours qui ornait le trône. Qui pouvait être cette vieille femme, te demandes-tu ; je vais te conter son histoire.

C’était lors de la révolution de Juillet, le jour de la victoire définitive ; les maisons étaient devenues des forteresses, les barricades approchaient du palais des Tuileries ; enfin le peuple vint en faire le siège. Des femmes, des enfants se trouvaient parmi les assiégeants ; les insurgés, après une courte résistance, pénètrent dans les appartements royaux.

Au premier rang des combattants se distinguait parmi les plus audacieux un jeune garçon en haillons ; tout à coup il reçut en pleine poitrine plusieurs coups de baïonnette ; il tomba mortellement blessé ; cela se passait dans la salle du trône.

On le releva tout sanglant et on le déposa sur le trône de France, après l’avoir enveloppé de la draperie de velours qui décorait le siège des rois ; son sang teinta de pourpre la draperie. Quel tableau ! Au milieu de cette salle splendide, les figures sombres des insurgés, encore ivres de la fureur de la lutte. Par terre un étendard brisé ; le drapeau tricolore brandi en triomphe par les vainqueurs. Sur le trône ce malheureux enfant au visage pâle, les yeux dirigés en extase vers le ciel, tandis que son pauvre corps tressaillait dans l’angoisse de l’agonie ; sur sa poitrine nue on voyait sa blessure béante ; ses haillons sortaient sous le magnifique velours brodé de fleurs de lis.

Lorsque cet enfant était au berceau, une devineresse, tirant les cartes, avait pronostiqué qu’il mourrait sur le trône de France. Sa mère, sa grand’mère avaient rêvé pour lui le sort d’un Napoléon.

Mes rayons ont déposé un baiser sur la couronne d’immortelles qui orne sa tombe ; ils ont déposé un baiser sur le front de la vieille grand’mère, lorsqu’elle contemplait hier en souvenir le triste tableau du pauvre enfant mourant sur le trône de France.

CINQUIÈME SOIRÉE

J’ai été à Upsale en Suède, dit la lune, je jetai mes regards sur la vaste plaine dont l’herbe est si maigre, sur les champs si peu fertiles. Je me mirai dans les eaux du Fyris, tandis que le bateau à vapeur chassait les poissons vers les roseaux des bords. Au-dessous de moi flottaient des nuages qui jetaient de grandes ombres sur des monticules qui, d’après les traditions des Scandinaves, seraient les tombeaux d’Odin, de Thor et de la déesse Freya ; ces collines sont recouvertes d’un gazon, où sont découpés des noms, ceux des visiteurs de ce lieu célèbre. Ils ne peuvent pas graver leurs noms sur la pierre ; il n’y a pas là de rochers où ils puissent les faire peindre ; alors ils font enlever des morceaux de gazon pour laisser une marque de leur passage ; sur les monticules s’étend tout un vaste réseau de lettres fort bien tracées. Mais, loin de devenir immortels, ces noms s’effacent dès que le printemps fait repousser le gazon.

Sur la plus haute de ces collines se tenait un barde inspiré ; il vidait une antique corne à boire en ivoire, artistement ciselée, ornée d’un large bord d’argent, et remplie d’hydromel, le breuvage des anciens Scandinaves. Il murmura un nom qui lui était cher, mais il pria les vents de ne pas le porter au loin, de ne pas le divulguer. J’entendis ce nom ; je connais celle qui le porte ; une couronne comtale orne son front ; c’est pourquoi le poète ne le prononça pas tout haut ; mais lui ne porte-t-il pas aussi une couronne ? C’est à la gloire du Tasse qu’est attachée la renommée d’Éléonore d’Este. Je sais où fleurit la rose de beauté qui charme le barde suédois.

Ainsi parla la lune ; un nuage la déroba à mes yeux. Qu’aucun nuage ne cache au poète l’astre qu’il aime !

SIXIÈME SOIRÉE

Le long de la plage s’étend une magnifique forêt de hêtres et de pins séculaires ; il y règne une senteur fraîche et vivifiante. Au printemps, des centaines de rossignols viennent l’animer de leurs doux chants. Tout à côté se trouve la mer, la mer qui sans cesse change ; entre l’Océan et la forêt, il n’y a qu’une large route où passe une voiture après l’autre.

Mes regards, en ces lieux, dit la lune, reposent le plus volontiers sur un endroit où s’élève un tombeau de géants, couvert de ronces et de broussailles épaisses qui se pressent à travers les roches ; la nature y est sauvage, pleine d’une poésie sévère. Quels sentiments crois-tu que ce spectacle inspire aux hommes ? Je vais te l’apprendre, te répéter ce que je les ai entendus dire hier soir et pendant la nuit.

D’abord vinrent à passer en voiture deux riches propriétaires. « Quels magnifiques arbres ! dit l’un.

— Superbes ! dit le second. Chacun d’eux fournirait bien dix charretées de bois à brûler. L’hiver sera dur ; et le prix du bois dépassera encore quatorze écus, ce qu’on payait l’an dernier par charretée. Calculez un peu la somme qu’on retirerait par une coupe de ces bois ! »

Je n’en entendis pas plus ; la voiture avait tourné le coude de la route.

Il en vint une autre.

« Quel chemin détestable ! » dit celui qui la conduisait.

— La cause en est à ces maudits arbres, répondit son compagnon ; ils arrêtent les vents de terre, l’air n’est pas suffisamment fouetté, et les eaux de pluie ne sèchent pas assez vite ; la route en est toute gâtée et remplie de fondrières. »

Le roulement de la voiture étouffa la suite de leur conversation. Survint la diligence. Tous les voyageurs étaient plongés dans un profond sommeil ; aucun d’eux n’avait tenu à rester éveillé pour admirer ce magnifique site. Le postillon sonna du cor ; mais voici exactement ce qu’il pensait, en faisant retentir sa fanfare :

« Comme je joue bien de mon instrument ! que cela résonne bien en cet endroit ! quel bel effet d’écho je produis ! Je voudrais bien savoir si mes voyageurs m’admirent comme je le mérite. »

La diligence était déjà loin, lorsqu’apparurent deux jeunes garçons montés sur des chevaux fringants.

« Voilà enfin de la jeunesse et de la vie, me dis-je ; chez eux le sang pétille comme le champagne, et ce beau spectacle va les émouvoir. »

En effet, ils regardèrent avec un sourire une colline couverte d’une mousse épaisse et entourée de bouquets d’arbres aux épais ombrages.

« C’est là que j’aimerais à me promener avec Christine, si elle devient ma femme ! » dit l’un d’eux. Le vent emporta la réponse de l’autre.

Puis vint à régner une accalmie complète ; il ne soufflait pas la plus légère brise ; la mer était tout immobile, mes rayons s’y reflétaient comme dans une immense glace de cristal. Les senteurs des fleurs et de la forêt embaumaient délicieusement les airs. De nouveau une voiture vint à passer ; sur les six personnes qu’elle contenait, quatre dormaient, la cinquième, une belle dame, songeait à l’effet que sa nouvelle robe produirait au prochain bal. La sixième demanda au cocher si la colline, le tombeau de géants dont je t’ai parlé, était une chose remarquable.

« Ah ! du tout, répondit-il, ce n’est qu’un gros tas de pierres, mais les arbres là-bas sont ce que j’appellerai remarquables.

— Comment cela ?

— Je vais vous le dire, reprit le brave cocher. Voyez-vous, quand en hiver la neige est parfois si haute, qu’on n’aperçoit plus aucune trace de la route, alors ces arbres me servent de point de repaire pour trouver mon chemin ; je longe la lisière de la forêt et je suis certain de ne pas conduire ma voiture à la mer. Convenez-en, ces arbres sont bien dignes de remarque. »

Arriva un peintre, ses yeux brillaient en contemplant le paysage ; il ne dit pas un mot, mais il sifflait un air joyeux. Les rossignols chantaient à gorge déployée.

« Taisez-vous, bavards insupportables ! » s’écria-t-il, et, notant exactement les tons et les teintes qu’il avait sous les yeux, il ajouta : « Du bleu, du lilas, du brun foncé ! cela fera un beau tableau. »

Le paysage, il ne le comprenait pas mieux que n’aurait pu le faire un miroir où se serait reflétée cette belle nature ; il s’en fut en sifflant une marche de Rossini.

En dernier lieu, je vis arriver une jeune fille, pauvrement vêtue, elle portait un lourd fardeau ; pour se reposer, elle s’assit sur le tombeau de géants. Son joli visage pâle tourné vers la forêt, elle écoutait le cou tendu le chant mélancolique des rossignols ; ses yeux étincelaient ; tout émue, elle contemplait le vaste Océan, le firmament étoilé. Elle joignit les mains, je crois qu’elle pria un Pater. Elle ne comprenait pas le sentiment qui la dominait, la remuait jusqu’au fond de l’âme ; mais je sais que, même après bien des années, cette minute lui restera présente à la mémoire, et que le souvenir lui retracera, ce spectacle sublime plus fidèlement que ne pourra le faire le tableau que composera le peintre. Mes rayons suivirent l’innocente enfant jusqu’à ce que l’aurore vînt jeter sur son front des clartés plus vives que les miennes.

SEPTIÈME SOIRÉE.

De lourds nuages roulaient à travers le ciel ; la lune n’apparaissait pas ; je restais absolument solitaire à ma fenêtre, regardant vers l’endroit du firmament où devait se trouver l’astre que j’attendais. Mes pensées volaient au loin vers ma grande amie, qui m’avait déjà raconté de si belles histoires et me montrait des images si intéressantes.

« Que n’a-t-elle pas déjà vu ! me dis-je. Ses rayons glissaient sur les eaux du déluge ; elle souriait à Noé, comme aujourd’hui à moi, lorsqu’il sortit de l’arche, et sa douce lueur fut le présage du nouveau monde qui allait surgir. Lorsque le peuple d’Israël était en pleurs auprès du fleuve de Babylone, elle regardait mélancoliquement vers les saules où pendaient les harpes des prisonniers. Quand Roméo monta au balcon, porté par les ailes de l’Amour, la pleine lune, à moitié cachée derrière les cyprès, resplendissait à travers l’air pur et transparent. Elle a encore vu le héros prisonnier de Sainte-Hélène, quand, du haut de son rocher solitaire, il contemplait l’immense Océan, tandis que de vastes pensées se pressaient dans son esprit.

« Oui, que de récits la lune ne pourrait-elle pas faire ? La vie de la création, l’histoire de l’humanité est pour elle ce que serait pour nous le spectacle d’une lanterne magique ou un album amusant.

« Aujourd’hui je ne te verrai pas, mon unique amie ! Aujourd’hui je ne pourrai tracer aucune esquisse en souvenir de ta visite. »

Tandis que j’étais ainsi à rêver en contemplant la course des nuages, tout à coup ils s’écartèrent un peu ; un rayon de la lune passa à travers, mais pour disparaître aussitôt ; les nuées sombres se rejoignirent et la nuit redevint toute noire. Mais j’avais cependant reçu de mon amie un gracieux salut ; elle ne m’avait pas oublié.

HUITIÈME SOIRÉE

Le ciel s’éclaircit de nouveau ; plusieurs soirées se passèrent. La lune était dans son premier quartier et ne s’arrêtait pas pour causer avec moi. Puis vint un soir où elle resta à me conter ce qui suit ; écoutez bien.

« Je suivis du regard une bande d’oiseaux polaires jusque sur la côte du Groenland. D’énormes roches nues, couvertes de glace au sommet, s’élevaient sur la plage ; un épais brouillard obscurcissait l’air. Mais plus avant dans les terres, je découvris une charmante vallée, abritée de toutes parts par de hautes montagnes. Des bouquets de saules y poussent, et des touffes de myrtils ; la lycnide y fleurit et répand une douce odeur. Mes rayons étaient pâles dans ces régions de l’extrême nord, mon visage n’avait pas plus de couleur qu’un nénufar qui, détaché de sa tige, aurait vogué pendant des semaines à la surface des eaux.

« Tout à coup l’horizon s’illumina ; au ciel parut la couronne d’une aurore boréale ; elle lançait une magnifique gerbe de rayons qui montaient comme des colonnes de feu et éclairaient tout le ciel d’une brillante teinte de pourpre.

« Je vis approcher une troupe d’indigènes rassemblés pour se livrer à des réjouissances, à des danses et à des jeux. Ils étaient habitués au superbe spectacle de l’aurore boréale : ils daignèrent à peine y arrêter un instant leurs regards.

« — Jouons donc à la balle avec des têtes de morses, dit l’un d’eux, comme le font les âmes des trépassés. »

« C’est là leur croyance. Le jeu commença et devint bientôt très animé ; des cris d’une joie bruyante retentissaient. Puis un Groenlandais, ôtant sa fourrure, se plaça au milieu du cercle, et, frappant sur un tambourin, il entonna un chant sur la chasse au chien marin ; le chœur répondait par le refrain : « Eia, eia ! ah ! » Et à ce moment, tous couverts de leurs grandes peaux blanches, dansaient en rond ; on aurait dit un bal d’ours blancs ; ils faisaient des bonds audacieux, des contorsions sauvages, remuant les bras et la tête comme des insensés.

« Ils finirent par se calmer ; ils s’assirent sur les rochers, feignant de se constituer en cour de justice pour juger les différends nouveaux depuis la dernière assemblée. Un plaignant se présenta, il imita avec un art consommé les attitudes de son adversaire, et dansant au son du tambourin il formula ses griefs. L’autre partie s’avança à son tour et se défendit de la même façon, singeant aussi habilement son adversaire. L’assemblée éclata de rire et prononça l’arrêt.

« Un terrible coup de vent vint à souffler, faisant trembler les roches et craquer les glaciers ; d’énormes masses de glace s’écroulèrent avec fracas. Puis l’ouragan cessa et j’eus le spectacle d’une de ces magnifiques et sereines nuits d’été qui font le charme de ces contrées polaires.

« À quelques centaines de pas de l’endroit où avait eu lieu la danse, un malade gisait étendu sous une tente de peaux, tout ouverte : son sang chaud circulait rapidement et il paraissait encore plein de vie. Il fallait cependant qu’il mourût ; il en était persuadé et tous les assistants l’étaient aussi. Sa femme cousait un linceul de peaux de bêtes, pour l’y mettre avant qu’il fût mort ; cela porte malheur, croient-ils, de toucher les trépassés. Et elle lui demanda :

« Désires-tu être enseveli sur la roche, au milieu de la neige durcie ? J’ornerai ta tombe de ton carquois et de tes flèches. Les voisins viendront danser autour en ton honneur. Ou bien préfères-tu être lancé dans la mer ?

— Dans la mer ! murmura-t-il, avec un sourire mélancolique.

— C’est là une tente agréable à habiter en été, dit-elle. Tu pourras te divertir à regarder les ébats des milliers de chiens marins qui demeurent au fond de l’Océan ; des troupeaux de morses viendront dormir à tes pieds ; tu pourras en faire la chasse sans danger. »

« Elle le mit dans son linceul ; ses enfants arrachèrent la tente, et pleurant, poussant des cris de douleur, ils portèrent leur père vers la plage ; là ils l’abandonnèrent aux flots écumants ; la mer, qui l’avait nourri pendant sa vie, devait après sa mort lui servir de lieu de repos. Des montagnes de glace roulées par les vagues furent son monument funéraire. »

NEUVIÈME SOIRÉE

Je connaissais une vieille fille, dit la lune ; tous les hivers elle portait la même jupe de satin jaune, qui depuis longtemps n’était plus à la mode, mais elle restait toujours propre. Tous les étés on la voyait avec le même chapeau de paille et je crois aussi avec la même robe d’un bleu gris.

Elle ne sortait que pour aller rendre visite à une vieille dame de ses amies qui demeurait en face ; et, dans ces dernières années, elle ne passait même plus du tout le seuil de sa porte ; la vieille dame était morte.

Dans sa solitude, la vieille demoiselle était toujours occupée à sa fenêtre, où pendant tout l’été étaient rangées de belles fleurs ; en hiver il y poussait du magnifique cresson. Le mois dernier je ne l’aperçus plus à sa fenêtre ; mais elle vivait toujours, je le savais ; je ne l’avais pas encore vue commencer le grand voyage, dont elle parlait si souvent avec sa vieille amie.

« Oui, disait-elle, quand je viendrai à mourir, j’aurai à entreprendre un voyage plus long que tous ceux que j’ai faits pendant ma vie. Le caveau funéraire de notre famille est à six lieues d’ici ; c’est là où l’on me transportera, pour que j’y repose à côté de tous mes parents. »

Dans la nuit d’hier, une voiture s’arrêta devant la maison de la vieille demoiselle ; on y déposa un cercueil ; je savais maintenant qu’elle était morte. On entoura le cercueil de paille et la voiture partit.

Elle dormait donc de son dernier sommeil cette vieille demoiselle, si rangée, si tranquille, qui depuis tant d’années ne quittait pas sa maison.

La voiture roulait et passa la porte de la ville ; elle allait aussi vite que s’il se fût agi d’une partie de plaisir. Sur la route les chevaux filèrent encore plus rapidement. Le cocher, de temps en temps, jetait derrière lui un regard à la dérobée ; je crois qu’il craignait de voir la vieille fille à la jupe de satin jaune assise sur son cercueil.

Certes il n’était pas à son aise, et il fouetta ses chevaux plus que de raison, en même temps qu’il les retenait par les rênes. Les bêtes étaient jeunes et fringantes ; elles se cabraient et écumaient. Un lièvre vint tout à coup à traverser le chemin ; les chevaux effrayés s’emportèrent.

Voilà donc la vieille demoiselle, qui depuis des années ne faisait que quelques pas lents tous les jours dans son appartement, entraînée morte au triple galop sur la grande route par des chevaux affolés.

La voiture était cahotée en tous sens avec violence ; le cercueil se détacha et tomba sur le chemin, tandis que chevaux, voiture et cocher disparaissaient dans une course désordonnée.

L’aube approchait ; une alouette se leva du champ voisin, vint se poser sur le cercueil et fredonna son chant du matin ; de son bec elle se mit à déchiqueter l’enveloppe de paille. Puis l’oiseau s’éleva dans les airs toujours en chantant ; moi je me retirai derrière les nuages rougis par les premiers feux de l’aurore.

DIXIÈME SOIRÉE

Je veux te donner une idée de Pompéi, dit la lune.

Mes rayons plongeaient sur le faubourg, sur la rue des Tombeaux, comme on l’appelle, là où se trouvent de si beaux monuments, là où, dans le temps, de joyeux jeunes garçons, le front ceint de couronnes de roses, dansaient avec de belles jeunes filles venues des contrées de la Grèce. Maintenant il y règne un silence de mort. Des Allemands à la solde du roi de Naples y montent la garde ; leurs camarades jouent aux cartes ou aux dés sur les marches d’un temple.

Je vis arriver une bande d’étrangers d’au delà des monts, conduits par des guides ; ils tenaient à voir à la lueur de mes rayons la ville ressuscitée de son tombeau. Je leur montrai les traces des roues des quadriges sur les blocs de lave qui pavaient les rues ; je leur montrai, inscrits sur les portes des maisons, les noms des anciens propriétaires d’il y a dix-huit siècles, les enseignes de cette époque encore accrochées aujourd’hui. Dans les petites cours ils virent les bassins des anciens jets d’eau, ornés de jolis coquillages ; mais l’eau n’en jaillissait pas ; aucun chant ne retentissait plus dans les appartements richement décorés de belles fresques ; mais le chien de bronze les gardait toujours.

C’était bien la ville des morts ; tout se taisait aux alentours ; de temps en temps seulement on entendait les détonations sourdes du Vésuve. Nous allâmes vers le temple de Vénus, construit en marbre blanc comme la neige ; entre les colonnes gracieuses qui entourent le large escalier qui mène à l’autel de la Déesse poussent çà et là des cyprès. Sur le ciel transparent et d’un bleu clair se détachait la masse noire du Vésuve ; de hautes colonnes de feu, droites comme le tronc d’un pin, s’élançaient du cratère du volcan ; au-dessus se tenait un nuage de fumée rouge comme du sang, qui était d’un effet magique.

Parmi ces étrangers se trouvait une cantatrice célèbre, une véritable artiste ; j’ai été témoin des triomphes éclatants qu’elle a remportés dans les plus grandes capitales. Lorsqu’ils arrivèrent au grand théâtre, ils prirent place sur les gradins de pierre. La scène est encore intacte, telle qu’elle était autrefois, avec ses coulisses en marbre ; au fond les deux arcades ; à travers on voit le même fond de paysage que du temps de Trajan : les montagnes entre Sorrente et Amalfi.

Une idée plaisante traversa l’esprit de la cantatrice ; elle monta sur la scène et se mit à chanter. Les souvenirs de ce lieu, la douce et belle nature l’inspirèrent ; pour te représenter la profonde mélancolie des divins accents que sa voix puissante fit entendre, je dois évoquer les angoisses d’une Mater dolorosa ; si tu veux te figurer la légèreté, la sûreté de ses roulades qui charmaient le cœur, qui l’enivraient plus que celles du rossignol, songe au coursier d’Arabie quand, la crinière hérissée, il vole sur les ailes du vent.

Elle s’arrêta ; comme aux premiers temps de l’empire romain, de bruyants applaudissements, des cris frénétiques d’enthousiasme retentirent, ne cessant que pour recommencer aussitôt. Puis on s’en alla ; cinq minutes plus tard, le théâtre était de nouveau vide, on n’y entendait plus le moindre bruit. Mais le monument était toujours intact et debout, comme il sera encore dans mille ans ; alors personne ne se souviendra plus de ce moment de profonde émotion ; on aura même oublié tout à fait la belle cantatrice, sa voix merveilleuse, ses sourires enchanteurs. Tout aura passé, disparu dans l’ombre, moi-même j’aurai perdu la mémoire de cette scène.

ONZIÈME SOIRÉE

Je regardais par la fenêtre dans le bureau du rédacteur en chef d’un grand journal, dit la lune. C’était en Allemagne ; je vis de beaux meubles, beaucoup de livres, un fouillis de gazettes. Il y avait là plusieurs journalistes ; le rédacteur en chef était à son pupitre, examinant deux petits volumes ; les auteurs, de jeunes écrivains, les lui avaient remis pour qu’il en fit un compte rendu.

« Voici l’un de ces livres, dit-il aux assistants, ce n’est que de la poésie ; mais il est bien conditionné, beau papier, belle impression. Qu’en pensez-vous donc ?

— Oh ! répondit l’un des jeunes gens, qui était lui-même poète, les vers sont assez beaux, sans grand éclat ni mouvement ; l’auteur est encore bien jeune ; son talent pourra se perfectionner. Ses idées sont justes ; il s’y rencontre bien des lieux communs ; que vous dirai-je ! on ne peut pas toujours inventer du nouveau. Vous pouvez toujours en faire l’éloge. Je ne pense pas que l’auteur arrive jamais à une grande réputation. Mais il a beaucoup lu ; il connaît bien l’Orient, qu’il décrit dans ses vers ; son jugement est sain. C’est lui qui a rédigé cet excellent compte rendu de mes Fantaisies sur la vie de famille ; il faut être indulgent pour les débutants. Oui, dites-en du bien.

— Cependant, reprit un autre, vous savez bien qu’en fait de poésie, rien n’est plus insupportable que la médiocrité, et certes jamais il ne la dépassera.

— Pauvre diable ! dit un troisième. Et quand je pense que sa tante est toute fière de lui et le croit sur le chemin de le renommée. Vous la connaissez bien, monsieur le rédacteur en chef ; c’est elle qui s’est donné tant de peine pour recueillir des souscriptions pour votre dernier ouvrage.

— Comment donc ! s’écria le rédacteur en chef. Quelle excellente femme ! Et moi qui allais annoncer le volume en quelques mots seulement et comme pour l’amour de Dieu ! » Il se mit à écrire et on l’entendait qui disait à demi-voix : « Talent incontestable ! Une des fleurs les plus rares du jardin de la poésie ! Une vraie perle ! Papier magnifique, impression superbe, le contenant digne du contenu. »

« Maintenant, que pensez-vous de l’autre volume, reprit-il tout haut. Ce sont encore des vers ; on m’a dit beaucoup de bien de l’auteur ; on m’a même assuré qu’il avait du génie. Qu’en pensez-vous ?

— Oui, répondit le poète, il y a des gens qui le prétendent, mais c’est un talent sauvage, inculte, indiscipliné. Le principal trait de génie que j’aperçois dans le volume, c’est la manière dont il est ponctué ; faites-y attention.

— Il serait bon, interrompit un autre, de le critiquer quand même ; c’est dans son intérêt : il ne faut pas qu’il prenne une trop haute opinion de son talent.

— Ce serait injuste, fit observer un troisième. Vous trouverez bien chez lui quelques petits défauts ; mais ils disparaissent devant les grandes beautés qui abondent dans ses vers ; c’est elles qu’il convient de faire ressortir. Sachez-le bien ; il nous dépasse tous de cent coudées.

— Je ne suis pas du tout de votre avis, reprit le précédent. Si, comme vous le pensez, c’est un vrai génie, il résistera parfaitement aux critiques les plus acerbes. Il y a bien assez de gens pour louer ses vers ; tâchons qu’il ne devienne pas tout à fait fou d’orgueil. »

Le rédacteur en chef écrivit ; « Talent incontestable, mais peu châtié ! toujours les mêmes négligences. Plusieurs vers malheureux ; page 25, par exemple : deux hiatus coup sur coup ; on a l’oreille écorchée. L’auteur ferait bien d’étudier les anciens, etc. »

Je m’éloignai, dit la lune, et je regardai par la fenêtre dans le salon de la tante, une dame riche, qui avait de belles connaissances : son neveu était assis là, tous les invités lui faisaient fête, l’accablaient de compliments ; il nageait en pleine félicité.

Je cherchai ensuite l’autre poète, le sauvage ; il était aussi dans une grande société, chez son protecteur ; on y parlait du livre de l’autre, le poète civilisé.

« Je lirai aussi votre volume, dit le Mécène ; mais, pour vous parler franchement, je ne m’attends pas à être émerveillé. Vous ne savez pas dompter votre imagination ; elle vous emporte au delà de toutes les bornes. Cela ne m’empêche d’estimer beaucoup votre caractère. »

Dans un coin se tenait une jeune fille, qui feuilletait un livre ; elle y lisait le passage suivant :

« Que le génie a de la peine à percer le nuage de poussière qu’il fait lever autour de lui ! Soyez terre à terre, et la fortune vous sourira. C’est une vieille histoire, mais tous les jours elle recommence. »

DOUZIÈME SOIRÉE

Je glissai par-dessus les vastes bruyères de Lunebourg, dit la lune. Près de la route solitaire se trouvait une misérable cabane ; aux alentours quelques maigres broussailles, des bouleaux de chétive apparence. Un rossignol, qui s’était égaré dans ces contrées inhospitalières, faisait entendre un chant plaintif ; la nuit devait être très froide, et le pauvre oiseau était condamné à mourir ; c’était un chant d’adieu que j’entendais.

L’aube approchait. J’aperçus une caravane de paysans qui émigraient et se rendaient à Hambourg, où ils voulaient s’embarquer pour l’Amérique, là, espéraient-ils, la fortune leur sourirait enfin ; il y avait déjà longtemps qu’ils caressaient ce rêve. Les mères portaient sur le dos, dans des hottes, leurs plus jeunes enfants, les plus grands trottaient derrière ; une pauvre rosse, maigre et efflanquée, traînait une carriole qui contenait les misérables nippes de ces braves gens.

Un vent glacial vint à souffler ; une petite fille à la mamelle se serra étroitement contre le sein de sa mère qui, levant les yeux vers mon visage décroissant, songeait aux dures privations qu’elle avait endurées dans son pays depuis son enfance, aux énormes impôts qui écrasent le paysan allemand. Ils étaient tous absorbés par de noires pensées de ce genre.

Les premiers rayons de l’aurore vinrent rougir l’horizon ; leurs cœurs s’allégèrent, cela leur parut le présage de meilleurs jours. Ils entendirent le chant du rossignol qui allait expirer, ils le prirent aussi pour un heureux pronostic. Le vent sifflait et les empêcha de comprendre ce que disait l’oiseau mourant :

« Passez la mer, bonnes gens, et restez joyeux. Votre passage est payé avec le reste de votre avoir. Sans ressources et sans moyens, vous entrerez dans ces contrées que vous croyez être le pays de Canaan, il vous faudra vous vendre, vous, vos femmes, vos enfants, à d’impitoyables exploiteurs de vos misères. Mais vos souffrances ne dureront pas longtemps. Derrière l’épais feuillage des grands arbres des forêts vierges que vous aurez à défricher, la mort vous guette, son baiser vous insufflera une fièvre mortelle, et vous la bénirez : elle vous délivrera de votre long martyre. Voguez, voguez gaiement sur les vagues roulantes du vaste Océan ! »

La caravane écoutait, toute joyeuse, les roulades du rossignol ; plus que jamais, elles leur paraissaient annoncer le bonheur.

Il faisait déjà jour ; des habitants de ces lieux traversaient la bruyère se rendant à l’église lointaine ; les femmes, au costume antique, portant des manteaux noirs avec des capuchons blancs, semblaient des figures descendues de quelque vieux tableau gothique. Tout autour la vaste plaine inculte, couverte de bruyères desséchées, de couleur sombre ; par-ci par-là, de grandes places noires où avait passé le feu ; un spectacle lamentable.

Les femmes tiraient leurs livres d’église ; elles approchaient du sanctuaire.

« Priez, pensai-je, priez pour les malheureux qui vont s’élancer sur les flots de la mer, pour atteindre plus tôt la tombe ! »

TREIZIÈME SOIRÉE

Je connais en Italie, dit la lune, un acteur d’un théâtre de funambules ; il joue le rôle de Polichinelle. Le public jubile quand il apparaît sur la scène ; chacun de ses mouvements, de ses moindres gestes, est comique et, sans être le moins du monde étudié, fait éclater le rire dans toute la salle, c’est la pure nature.

Lorsqu’étant encore gamin il jouait avec ses camarades, il était déjà un vrai Polichinelle ; il était destiné à cet emploi ; il avait une bosse dans le dos, une bosse par devant ; en revanche son cœur et son esprit ne se ressentaient pas de cette imperfection et étaient richement doués. Il sentait profondément ; son esprit avait une élasticité merveilleuse. Tout son être tendait vers le théâtre ; s’il avait eu un corps bien conformé, il serait devenu le premier tragédien de son siècle ; tout ce qui était grand et héroïque faisait vibrer son âme, et cependant il lui fallut devenir Polichinelle. Sa mélancolie même rendait plus comiques les traits fortement marqués de son bizarre visage ; c’était surtout quand il se laissait aller à sa tristesse que le public, qui l’idolâtrait, partait d’un fou rire et l’applaudissait à tout rompre.

La charmante Colombine était pour lui une amie, elle lui voulait sincèrement du bien, mais c’était le bel Arlequin qu’elle voulait épouser ; n’eût-il pas été ridicule d’allier la gentillesse et la grâce à la laideur difforme ?

Quand Polichinelle était bien enfoncé dans ses idées noires, c’est elle seule qui savait l’en tirer, le faire peu à peu sourire et enfin rire de bon cœur.

« Je sais bien ce qui vous manque, dit-elle un jour : c’est l’amour.

— Moi et l’amour ! s’écria-t-il, en riant aux éclats. Que ce serait drôle ! c’est alors que le public applaudirait.

— Je sais ce que je dis, reprit-elle ; et, avec une gravité des plus comiques, elle ajouta : « C’est moi que vous aimez. »

Elle pouvait dire cela, puisque cela ne pouvait jamais être qu’un pur badinage. Polichinelle, riant de plus en plus, fit de folles gambades ; toute mélancolie était oubliée. Colombine avait dit vrai ; il l’aimait, il l’aimait éperdument, autant et plus que son art.

Le jour du mariage de Colombine avec Arlequin, Polichinelle se montra le plus gai compagnon parmi toute la troupe ; puis il pleura amèrement toute la nuit ; si le public avait aperçu alors les affreuses grimaces de son visage, la salle se serait écroulée sous les applaudissements.

Ces jours derniers, Colombine vint à mourir à la fleur de l’âge ; le jour de l’enterrement, Arlequin naturellement fut dispensé de paraître sur la scène ; on le laissait ce jour pleurer à son aise sa chère épouse. Mais le directeur tenait à ce que le public ne remarquât pas trop l’absence de Colombine et d’Arlequin ; c’est pourquoi il fallut que Polichinelle fît encore plus de farces et d’extravagances que d’ordinaire ; il dansait, sautait, le désespoir dans le cœur. Les spectateurs s’étaient rarement autant amusés ; ils étaient enroués d’avoir crié bravo, bravissimo.

Polichinelle fut rappelé je ne sais combien de fois ; c’était son plus beau triomphe.

Dans la nuit d’hier je le vis se glisser hors de la ville ; il entra dans le cimetière solitaire et il vint s’asseoir sur le tombeau de Colombine, où il déposa une fraîche couronne de fleurs à côté de celles qui étaient déjà flétries. La tête appuyée dans sa main, il dirigeait vers moi ses regards désolés ; il était à peindre. Il resta ainsi longtemps immobile ; on aurait dit qu’il faisait partie du monument funéraire. Un polichinelle sur une tombe ! quelle rencontre pittoresque, quel plaisant contraste ! Si le public avait aperçu son favori dans cette situation, il se serait égosillé à crier : Bravo, Pulcinella, bravo, bravissimo !

QUATORZIÈME SOIRÉE

Écoute ce que la lune m’a conté.

J’ai vu des cadets au sortir de l’École militaire, lorsqu’ils deviennent officiers et qu’ils endossent pour la première fois le bel uniforme de leurs rêves. J’ai vu la jeune épouse d’un roi faire une entrée solennelle dans la capitale, revêtue d’un manteau de pourpre, et la couronne sur la tête. Comme les cadets, elle avait la figure épanouie de bonheur ; mais ce n’était rien comparé à la félicité que j’ai aperçue ce soir exprimée sur les traits charmants d’une fillette de quatre ans.

Elle avait reçu en cadeau une nouvelle robe bleue, et, de plus, un nouveau chapeau de satin rose. On venait de lui essayer le tout ; on demanda de la lumière ; mes pâles rayons ne suffisaient pas pour qu’on pût admirer à son aise ces merveilles incomparables.

Quand le salon fut bien éclairé, la petite se plaça au milieu, se tenant raide comme une poupée, les bras écartés soigneusement pour ne pas friper la robe, la main toute grande ouverte. Quelle béatitude sur cette ravissante et mignonne frimousse ; que ses yeux brillaient de joie !

« Tu sortiras demain avec ta nouvelle robe, » dit la mère ; et l’enfant considérait sa toilette avec un nouveau sourire de parfaite félicité.

« Mère, s’écria-t-elle tout à coup, que penseront donc de moi les petits chiens quand ils me verront si magnifiquement habillée ? Est-ce qu’ils oseront encore aboyer après moi ? »

QUINZIÈME SOIRÉE

Je t’ai parlé de Pompéi, dit la lune, ce cadavre d’une ville exposé parmi les villes vivantes ; je connais une autre ville, peut-être plus curieuse encore, c’est le fantôme d’une ville. On la voit surgir des vagues de la mer, lorsque le vent déchire l’épais brouillard qui souvent la couvre et qui est comme un voile de veuve. Son ancien maître, le fiancé de la mer, est mort, la ville entière est comme un immense mausolée.

Jamais on n’y entend le roulement d’une voiture ; jamais le pas d’un cheval n’y résonne dans les rues, qui sont des canaux ; sur leurs eaux verdâtres on voit voler de noires et mystérieuses gondoles.

Je vais te décrire la plus grande place de la ville ; tu te croiras transporté dans le pays des contes de fées. L’herbe pousse entre les larges dalles ; dès l’aube, des milliers de pigeons volent dans tous les sens, pour aller ensuite se percher sur une haute tour isolée. Des arcades entourent de trois côtés ce lieu ; sous leur abri tu verras des Turcs assis et fumant en silence leur longue pipe ; un peu plus loin, un bel adolescent grec s’appuie contre une colonne et il contemple les hauts mâts, les trophées glorieux, les souvenirs d’une puissance disparue qui abondent en ce lieu ; beaucoup de bannières et d’étendards, mais ils sont en panne, en signe de deuil. Un peu plus loin, une jeune fille robuste se tient contre un de ces mâts, monuments de victoires éclatantes ; les deux seaux d’eau qu’elle vient de puiser sont devant elle ; sur ses épaules se trouve le joug qui va lui servir à les emporter. Elle aussi considère d’un air mélancolique toute cette grandeur déchue.

Devant toi, tu aperçois une église unique dans le monde ; les coupoles dorées brillent d’un éclat magique à la lueur de mes rayons. Tout est étrange dans cet édifice ; on dirait que le caprice d’un enfant en a dirigé la décoration d’une richesse éblouissante. Tu entres ; la splendeur des murailles en mosaïque, le doux éclat des vitraux te saisissent ; jamais tu ne verras autre part une magnificence aussi harmonieuse ; tu te croirais dans quelque séjour enchanté.

À côté, quatre chevaux de bronze tirent un char de la Victoire ; ils étaient venus de bien loin, ces modèles de l’art le plus parfait des Grecs, et ils ont encore fait un long voyage avant de revenir ici. Un peu plus loin, sur une colonne, se tient un lion ailé ; l’or brille sur ses ailes, mais on dirait qu’elles pendent inertes ; le fier animal, qui semblait autrefois si plein de force et de vie, est comme mort. Son maître, le roi de la mer, est trépassé ; les grandes et vastes salles de ses palais sont désertes, les murailles où pendaient les plus beaux tableaux, les plus riches tapisseries, sont nues.

Sous les arcades, où autrefois les nobles de haute naissance avaient seuls le droit de passer, dorment des bandes de mendiants. Il n’y a qu’une chose qui soit comme par le passé, ce sont les gémissements, les plaintes désespérées qu’on peut toujours entendre dans les geôles près du pont des Soupirs. Mais autrefois le bruit des tambourins, les cris joyeux les étouffaient, lorsque, du haut du Bucentaure, tout éclatant de dorures et d’étendards, le doge lançait l’anneau nuptial à l’Adriatique, la reine des mers.

Adria, Adria, cache dans tes brouillards, couvre de ton voile de veuve le vaste mausolée de ton époux, Venise, la ville des palais de marbre, l’ombre, le spectre d’une grande et glorieuse cité.

SEIZIÈME SOIRÉE.

Je regardai un grand théâtre, dit la lune ; la salle était comble ; un nouvel acteur devait débuter ; mes rayons pénétrèrent par une petite fenêtre derrière la scène. Un visage fardé s’appuyait contre les carreaux ; c’était le héros de la soirée. Son menton était orné d’une belle barbe, qui frisait naturellement ; mais les yeux de cet homme étaient remplis de larmes ; il venait d’être sifflé, et cela avec raison.

Il était à plaindre, mais que voulez-vous ? l’art a ses parias. Il sentait profondément, et il aimait sa profession avec enthousiasme ; mais la nature l’avait traité en marâtre ; elle ne lui avait pas accordé le don de rendre ce qu’il éprouvait. La sonnette du régisseur retentit. « Le héros, disait le rôle, s’avance avec courage et plein d’audace. » C’est là l’attitude qu’il lui fallait prendre devant un public qui venait de rire de lui aux éclats !

Lorsque la pièce fut finie, je vis une figure enveloppée dans un manteau se glisser en bas de l’escalier et se faufiler vers la sortie des artistes : c’était lui, la victime anéantie de la moquerie publique. Les machinistes chuchotaient sur son passage. Je le suivis jusqu’à sa chambre.

Se pendre, c’est une vilaine mort ; du poison, on n’en a pas toujours sous la main. Il pensait cependant à ces deux façons de quitter ce monde cruel ; je le vis contempler dans le miroir son visage pâle, les yeux mi-clos ; il voulait voir si mort il aurait une mine imposante. Un homme peut être très malheureux et avoir néanmoins de ces présomptions singulières.

Il pensait donc à la mort, au suicide ; je crois qu’il pleurait sur lui-même ; il versait des larmes amères ; mais quand on a bien épanché sa douleur par des sanglots, on ne se tue plus.

Toute une année s’est passée depuis. Un de ces derniers soirs, on jouait de nouveau la comédie, mais sur un tout petit théâtre ; les acteurs étaient une pauvre troupe ambulante ; je revis le même visage, aux joues fardées, à la barbe frisée.

Il porta ses regards vers moi, et cette fois il souriait : cependant il n’y avait pas une minute qu’il venait d’être sifflé de nouveau à outrance, sur une misérable scène, par un public qui n’était guère que de la populace. Mais il ne pleurait plus, il souriait.

Ce soir un pauvre corbillard sortit de la ville ; personne ne le suivait. C’était le corps d’un suicidé qui allait au cimetière, c’était le héros fardé, sifflé. Le cocher et le fossoyeur le portèrent dans un coin du cimetière où sont enterrés les suicidés. Les orties pousseront sur le lieu où il repose ; le gardien y jettera les mauvaises herbes et les cailloux qu’il enlèvera des autres tombes.

DIX-SEPTIÈME SOIRÉE

Je viens de Rome, dit la lune ; là, au milieu de la ville, sur une des sept collines, se trouvent les ruines du palais des Césars. Le figuier sauvage pousse dans les interstices des murailles et en recouvre la nudité de ses larges feuilles d’un vert grisâtre. Par-ci par-là un âne s’avance au milieu des tas de décombres à la recherche des touffes de chardons qui y poussent en abondance.

En ces lieux jadis illustres, d’où les aigles romaines partaient pour la conquête du monde, se trouve à l’entrée une pauvre maisonnette en argile, adossée contre les tronçons de deux colonnes de marbre ; les branches de vigne pendent comme une guirlande funéraire au-dessus de sa petite fenêtre mal ajustée.

Là, demeure une vieille femme avec sa petite-fille, une jeune enfant ; ce sont elles qui règnent aujourd’hui dans le palais des Césars ; elles en montrent les restes aux étrangers.

De la riche salle du trône, il ne subsiste plus qu’un misérable pan de mur ; l’ombre d’un sombre cyprès indique l’endroit où se trouvait le trône. Les décombres sont entassés sur l’ancien pavé en marbres rares, dont il ne subsiste que quelques fragments : c’est là que la petite fille vient souvent s’asseoir sur son petit banc pour écouter les cloches du soir ; de là, comme d’un haut belvédère, elle peut apercevoir la moitié de la ville Éternelle ; dans le fond, se dessine l’énorme coupole de l’église Saint-Pierre.

Ce soir-là, comme toujours, le silence le plus profond régnait tout alentour. Éclairée en plein par mes rayons, la petite rentrait chez elle, dans le palais des Césars ; sur sa tête elle portait un vase de poterie, de forme antique, rempli d’eau. Elle avait les pieds nus, sa courte robe et les manches de sa petite chemise étaient déchirées ; je déposai un baiser sur les jolies petites épaules rondelettes de l’enfant, sur ses yeux d’un brun sombre, vifs et profonds, sur ses cheveux noirs et brillants. Elle monta l’escalier escarpé qui mène à l’entrée ; il est construit grossièrement avec des fragments de marbre, des fûts de colonnes et des chapiteaux sculptés avec art. De gros lézards effrayés glissaient entre ses pieds, regagnant en hâte leur gîte ; elle n’y prenait garde. Déjà elle levait la main pour tirer la sonnette du palais des Césars, une patte de lièvre attachée à une ficelle.

Elle s’arrêta un instant. À quoi songeait-elle ? Peut-être au bel enfant Jésus, vêtu d’or et d’argent, qui était là-bas dans la chapelle, où brillaient des cierges, des candélabres d’argent, et où ses petites amies venaient de commencer un cantique qu’elle savait bien chanter aussi et dont la brise lui apportait le doux son ? Je n’en sais rien. Lorsqu’elle s’éveilla de son rêve, elle fit un faux mouvement ; le vase tomba de sa tête et se brisa sur les fragments de marbre.

La petite éclata en sanglots ; l’habitante du palais des Césars pleurait un pauvre vase de poterie, de valeur minime ; elle restait là pieds nus, tout éplorée, n’osant pas tirer la patte de lièvre attachée avec une ficelle, la sonnette du palais des Césars !

DIX-HUITIÈME SOIRÉE

Il y avait quinze jours que la lune n’était venue me trouver ; aujourd’hui je la voyais, la face toute pleine, planer au-dessus des nuages qui flottaient lentement vers l’horizon ; elle brillait de tout son éclat. Écoutez ce qu’elle me raconta.

« Je suivis une caravane qui était partie d’une ville du Maroc. À la limite du désert on fit une halte sur un de ces plateaux salés, qui brillent de loin comme une mer de glace ; par places ils sont couverts d’un léger sable mouvant. Le chef de la troupe, une gourde remplie d’eau à sa ceinture, sur sa tête un petit sac avec du pain azyme, traça avec un bâton un carré sur le sable et y inscrivit un verset du Coran ; toute la caravane passa à la file sur cet endroit sacré.

« Un jeune marchand, un vrai fils des contrées du soleil (je le reconnus à ses yeux de feu, à sa belle et noble stature) chevauchait tout pensif sur son coursier blanc qui piaffait, impatient de la marche lente de la caravane. Songeait-il à sa belle jeune femme ? Il n’y avait que deux jours qu’elle avait été portée en triomphe à la maison de son époux ; elle trônait sur le dos d’un dromadaire couvert de peaux et de châles précieux. Tout autour retentissaient les sons joyeux des tambourins et des fifres ; une troupe de femmes suivait, chantant et dansant. Des coups de fusil partaient de tous côtés en signe de joie, c’était une jubilation universelle. Et aujourd’hui le jeune époux, la tête penchée, songeant au bonheur qu’il était forcé d’abandonner, s’apprêtait à traverser le désert plein de périls.

« Je les ai suivis pendant bien des nuits ; je les vis reposer près d’un puits d’eau saumâtre, à côté de chétifs palmiers ; ils dépeçaient un chameau qui avait succombé à la fatigue et ils rôtissaient au feu sa chair coriace. Mes rayons refroidirent le sable qui dans le jour brûlait comme un feu ardent ; à leur lueur, ils distinguaient des roches noires qui, comme des îles désertes, émergent çà et là dans l’immense mer de sable.

« Ils ne rencontrèrent pas de tribus hostiles ; aucune tempête ne s’éleva et ne vint effacer toute trace de la route ; ils ne furent pas étouffés par des trombes de sable.

« Dans sa maison, la belle et jeune femme priait Allah pour qu’il sauvegardât son mari et son père, qui était le chef de la caravane. « Seraient-ils morts ? » disait-elle en regardant au ciel vers mon croissant doré. « Seraient-ils morts ? » dit-elle encore, lorsque j’avais déjà repris ma face ronde et pleine.

« Les autres ont heureusement passé le désert ; ce soir je les ai vus assis sous de hauts palmiers ; une bande de grues, qui revenaient des pays du nord, passa au-dessus de leurs têtes ; des pélicans perchés sur des branches de mimosas les observaient. Tout alentour les broussailles sont écrasées sous les pieds des lourds éléphants. Une troupe de nègres qui revient d’un marché voisin approche ; les femmes habillées de jupes bleu indigo, les cheveux ornés de boucles de cuivre, poussent en avant des bœufs chargés de fardeaux et sur lesquels dorment les petits négrillons tout nus. Un grand nègre conduit en laisse un jeune lion qu’il vient d’acheter.

« Les voilà qui joignent la caravane ; le jeune marchand ne les a pas vus venir ; il est assis immobile et silencieux, pensant à sa jeune femme, rêvant dans ce pays des noirs à la jolie fleurette blanche qui s’épanouit au delà du désert. Il lève la tête… »

Un nuage vint à passer devant la lune, puis un autre. Le ciel s’obscurcit tout à fait, et je n’en appris pas davantage.

DIX-NEUVIÈME SOIRÉE.

Je vis pleurer une petite fille, dit la lune, elle versait des larmes sur la méchanceté de ce monde. On lui avait fait cadeau d’une superbe poupée. Quels beaux habits elle avait, cette poupée ! Que son visage était fin et délicat ! Elle n’était pas faite pour supporter les maux d’ici-bas. Mais les frères de la fillette, de grands polissons mal appris, avaient été porter la poupée dans le jardin, tout en haut d’un grand arbre, et après ce beau coup ils s’étaient sauvés en riant des cris de détresse de leur petite sœur.

La fillette ne pouvait pas grimper à l’arbre, ni aider la poupée à descendre : voilà pourquoi elle pleurait, en voyant la pauvre poupée les bras étendus entre deux branches, à moitié cachée par l’épais feuillage.

« Qu’elle a l’air malheureux ! dit la petite ; elle pleure certes. Oui, ce sont là les souffrances de ce monde, dont maman parle si souvent. Malheureuse poupée ! voilà qu’il commence déjà à faire bien noir, et si la nuit arrive sans qu’on la vienne délivrer, il lui faudra rester perchée là-haut, toute seule, jusqu’à demain matin. »

Cette idée affreuse fit redoubler les sanglots de la fillette.

« Non, chère poupée, s’écria-t-elle, je ne t’abandonnerai pas, je resterai près de toi toute la nuit. »

Et cependant elle n’était pas à son aise dans l’obscurité. Il lui semblait déjà apercevoir, se glissant derrière la haie, les malins petits gnomes avec leurs hauts bonnets pointus. Là-bas, dans les bosquets, de longs vilains spectres dansaient une ronde infernale ; ils approchèrent toujours, sautant et faisant d’horribles grimaces, ils arrivèrent tout près et montrèrent de leurs doigts crochus l’arbre où la poupée était suspendue ; ils ricanaient méchamment.

Dieu ! que la petite avait peur !

« Mais, pensa-t-elle, quand on n’a pas commis un péché, m’a dit maman, le Méchant ne peut pas vous faire de mal. Voyons, ai-je à me reprocher un péché ? » Et elle se mit à réfléchir.

« Hélas oui ! s’écria-t-elle. J’ai ri du pauvre canard qui s’était pris les pattes dans ce chiffon rouge ; il boitait et se démenait si drôlement ! Mais c’est tout de même un péché que de se moquer des pauvres bêtes.

« Et toi, petite poupée, dit-elle en regardant vers l’arbre, t’es-tu jamais moquée des pauvres bêtes ? »

Il lui sembla que la poupée secouait la tête pour dire non, et elle se sentit bien malheureuse.

VINGTIÈME SOIRÉE

Écoute ce que me raconta la lune :

Il y a de longues années, je regardais ici à Copenhague à travers les fenêtres d’une pauvre mansarde. Là demeuraient un ouvrier ébéniste avec sa femme et son petit garçon. Le père et la mère dormaient, mais l’enfant était tout éveillé. Je le vis écarter les rideaux de son petit lit, une cotonnade à larges fleurs, et lancer des regards curieux du côté de la fenêtre. Je pensais d’abord qu’il contemplait la grande horloge, qui était peinte d’une si belle couleur, rouge et vert ; en haut se trouvait un gros oiseau, un coucou ; en bas pendaient les lourds poids en plomb, et le balancier, avec son disque en laiton, bien poli, allait de gauche à droite, de droite à gauche, et cela faisait : tic-tac, tic-tac.

Mais non, ce n’était pas l’horloge qu’il considérait, c’était le rouet de sa mère, placé tout contre. Ce meuble il l’admirait entre tous, mais il lui était défendu d’y toucher ; une ou deux fois il avait essayé : on lui avait frappé sur les doigts. Pendant des heures, tandis que sa mère filait, il pouvait se tenir tranquille auprès d’elle, à suivre des yeux les tours rapides de la roue, et à écouter ses ronrons, à voir le lin entassé sur la quenouille se transformer en fil. Ah ! qu’il aurait été aux anges, s’il avait pu faire un peu aller la machine.

Donc cette nuit, que son père et sa mère sommeillaient paisiblement, et qu’il avait mis la tête hors de ses rideaux, il regarda longtemps vers leur lit pour s’assurer qu’ils dormaient bien, puis il considéra de nouveau avidement le rouet. Tout à coup je vis un petit pied sortir de dessous la couverture puis un second, puis deux petites jambes. Voilà l’enfant debout dans la chambre. Il regarda encore une fois vers le grand lit : ni père ni mère ne bougeaient, ils n’avaient rien vu : ils dormaient. Alors tout doucement, tout lentement, il s’avança, vêtu seulement de sa petite chemise, vers le rouet, et il se mit à le faire tourner. Il ne s’y prit pas trop bien d’abord, la corde de boyaux qui tenait la roue se détacha, et la roue n’en marcha que plus vite, faisant entendre un délicieux ronflement.

Le petit était dans le ravissement ; j’embrassais ses longs cheveux blonds et ses yeux bleus : c’était un charmant tableau. À ce moment voilà la mère qui s’éveille, elle entr’ouvre les rideaux, et elle croit apercevoir un gnome ou un autre petit diablotin faisant marcher le rouet. « Par le saint nom de Jésus ! » s’écria-t-elle, et, tout effrayée, elle pousse son mari ; celui-ci ouvre les yeux, se les frotte et regarde vers le rouet ; l’enfant, qui avait vite attrapé le mouvement, le faisait tourner de toute la force de ses petites jambes. « Mais que diable, s’exclama le père, c’est notre Bertel ! Que fais-tu là, gamin ? »

En ce moment je détournai mes regards de la pauvre mansarde ; j’ai tant de choses à voir ! Je me mis à contempler les salles du Vatican, où sont placés les dieux antiques en marbre. J’illuminai le groupe du Laocoon ; la pierre me sembla gémir. J’imprimai un long baiser sur le sein des divines Muses, qui parut se soulever. Puis mes rayons restèrent longtemps fixés sur le groupe du Nil. Le dieu colossal du fleuve sacré s’appuie contre le sphinx ; il repose, plongé dans de profondes méditations, comme s’il songeait aux événements mémorables qu’il a pendant des siècles vus se dérouler sur ses bords. De charmants petits Amours jouent autour de lui avec des crocodiles. Sur la corne d’abondance se tient un autre Amour, tout mignon ; les bras croisés, il considère avec une expression ravissante le grand Dieu qui a l’air si sérieux. Il ressemblait à s’y méprendre à l’enfant qui faisait tourner le rouet ; les mêmes traits, la même physionomie naïve, attentive, intelligente. Elle était là vivante et charmante, cette statuette, et cependant la roue des années avait tourné plus de mille fois depuis le moment où elle était sortie du bloc de marbre. Cette grande roue avait, jusqu’à ce qu’on sût de nouveau tirer de la pierre de pareils chefs-d’œuvre, fait juste autant de tours que la roue du rouet dans la pauvre mansarde.

Depuis lors, continua la lune, il s’est passé encore bien des années. Hier je regardai vers un golfe, sur la côte orientale de l’île de Séland. Là se trouvent de magnifiques forêts de hêtres ; de riantes collines entourent un ancien château féodal aux murailles rouges ; dans les fossés nagent de beaux cygnes ; au second plan l’on voit une jolie petite ville, à moitié cachée par des vergers. Une foule de barques, toutes illuminées, voguaient à l’entrée du port ; ceux qui les montaient portaient des torches ; ils n’allaient pas à la pêche à l’anguille ; non, il s’agissait d’une grande fête ; de joyeuses fanfares alternaient avec des chants harmonieux.

Sur l’une des barques se tenait debout, enveloppé d’un long manteau, un homme de haute stature, d’une taille noble et imposante ; c’était lui dont on célébrait l’arrivée. Il avait des yeux bleus ; ses longs cheveux étaient blancs. Je le reconnus aussitôt ; je pensai au groupe du Nil, au Vatican, à tous les dieux de marbre, puis à la pauvre mansarde, où j’avais vu le petit Bertel, vêtu de sa petite chemise, tourner la roue du rouet de sa mère.

La roue du temps a tourné aussi, et le monde émerveillé a vu de nouveau des figures idéales de dieux et de déesses sortir des blocs de marbre.

De toutes les barques retentissait le cri mille fois répété : « Vive Bertel Thorwaldsen ! vive le plus grand sculpteur du Danemark ! »

VINGT ET UNIÈME SOIRÉE.

Je vais te retracer une image tirée de la ville de Francfort, dit la lune.

J’y considérai surtout un édifice : ce n’était pas la maison où est né Goethe, le plus grand génie de l’Allemagne ; ce n’était pas l’antique hôtel de ville, où l’on voit encore contre les barreaux de fer des hautes fenêtres les têtes cornues des bœufs qu’au couronnement des empereurs on rôtissait tout entiers sur la place pour le peuple. Non, ce que je regardais, c’était une maison bourgeoise, peinte en vert, fort simple, située près de l’étroite rue des Juifs, c’était la maison des Rothschild.

À travers la porte, toute grande ouverte, j’aperçus l’escalier brillamment éclairé ; des laquais en livrée galonnée tenaient de lourds chandeliers d’argent et s’inclinaient profondément devant une vieille dame, qu’on descendait dans une chaise à porteur. Le propriétaire de la maison était en bas, la tête découverte, et respectueusement il déposa un baiser sur la main de la vieille dame.

C’était sa mère ; elle lui fit un signe de tête amical ; elle rendit gracieusement leur salut aux domestiques ; ils la menèrent dans une étroite ruelle, à une maison de pauvre apparence. C’est là qu’elle demeurait ; c’est là que ses enfants étaient nés ; c’est là que la fortune était venue les trouver.

« Si je quittais cette vilaine ruelle, se disait-elle, si je méprisais cette pauvre maison, la fortune les abandonnerait aussitôt. »

C’est là ce qu’elle croyait fermement.

La lune n’en dit pas plus ce soir ; sa visite fut bien courte. Mais moi je pensais beaucoup à la vieille dame qui habitait la mauvaise petite ruelle. Elle n’avait qu’un mot à dire et elle se serait trouvée dans un palais de marbre, au bord de la Tamise ; un seul mot encore et elle aurait pu habiter une villa princière sur le rivage du golfe de Naples.

« Si je dédaignais cette pauvre demeure, pensait-elle, où le bonheur est venu chercher mes fils, il les abandonnerait ! »

Ce n’était qu’une superstition ; mais qui n’en serait touché ? Qui ne la comprendrait pas ? C’était une mère se sacrifiant à ses enfants jusqu’à son dernier jour.

VINGT-DEUXIÈME SOIRÉE.

Hier, un peu avant le crépuscule (ce sont les paroles de la lune), aucune cheminée ne fumait encore dans la grande ville, et c’était justement les cheminées que je considérais. En ce moment, du sommet de l’une d’elles surgit une petite tête, puis des mains, des bras et la moitié d’un corps ; les bras restèrent appuyés sur le rebord de la cheminée. « Hiob ! Hiob ! » entendis-je crier.

C’était un petit ramoneur qui la première fois de sa vie venait de grimper jusque tout en haut d’une cheminée et qui tournait en tous sens sa tête, curieux d’examiner de là l’aspect des maisons et des rues. « Hiob ! Hiob ! » cria-t-il de nouveau joyeusement. C’était là autre chose que de ramper dans l’intérieur d’étroites et noires cheminées. L’air était frais et vif ; le petit, respirant à pleins poumons, contemplait la ville entière, et au delà il pouvait apercevoir de vertes forêts, et à l’horizon les flots bleus de la mer.

Le soleil venait de se lever ; il paraissait énorme ; son éclat de pourpre vint éclairer le visage de l’enfant qui rayonnait de plaisir et qui était charmant à voir, quoique tout couvert de suie.

« Hiob ! Hiob ! s’écria-t-il de toutes ses forces. Maintenant toute la ville peut me voir, et la lune peut me voir, et le soleil aussi. Hiob ! Hiob ! »

Puis il brandit son balai et reprit gaiement sa besogne.

VINGT-TROISIÈME SOIRÉE

La nuit passée je contemplais une grande ville de la Chine, dit la lune. Mes rayons éclairaient les longues murailles toutes nues qui forment les rues. Par-ci par-là se trouve une porte ; mais elle est toujours fermée. Est-ce que le Chinois s’occupe du monde extérieur ? D’épaisses jalousies sont tendues devant les fenêtres des maisons qui s’élèvent derrière ces murailles.

Ce n’est qu’à travers les fenêtres d’un temple que je vis briller une faible lumière ; je dirigeai par là mes regards et j’aperçus d’étranges magnificences. Depuis le sol jusqu’au plafond, l’intérieur du sanctuaire est couvert de peintures aux couleurs les plus criardes et richement dorées ; elles représentent le passage des dieux ici-bas. Dans toutes les niches sont des statues aux figures grimaçantes ; elles disparaissent presque sous les somptueuses draperies et les bannières qui pendent du plafond ; devant ces statues des dieux, qui sont en bois ou en étain, peintes de couleurs voyantes, se trouve un petit autel sur lequel sont placés des fleurs et des cierges allumés. Au centre on aperçoit Fo, le premier des dieux ; il est vêtu d’une riche robe de soie jaune ; c’est là en Chine la couleur privilégiée et honorable entre toutes.

Au pied de l’autel de Fo était agenouillé un serviteur du temple ; il paraissait faire des efforts pour prier ; mais tout à coup une vive préoccupation le saisissait ; il tombait dans de profondes réflexions, puis il s’éveillait comme en sursaut ; ses joues étaient rouges, il baissait presque honteusement la tête : les idées qui l’absorbaient étaient sans doute des pensées condamnables.

Pauvre Soui-Hong ! peut-être rêvait-il que, derrière l’un de ces longs murs des rues, il était chargé de cultiver de gentils petits parterres de fleurs rares, des bosquets d’arbustes nains, qui sont la joie des Chinois. Cette occupation lui paraissait-elle plus agréable que celle de veiller à ce que les cierges du temple ne vinssent pas à s’éteindre ? Désirait-il se trouver devant une table somptueuse, en face de nids d’hirondelle et de nageoires de requin, et de pouvoir après chaque mets délicat s’essuyer les lèvres avec du papier d’argent ? Ou bien encore son péché était-il si énorme que, s’il avait été connu, il aurait dû, d’après les lois de l’Empire Céleste, l’expier par d’affreuses tortures et par une mort ignominieuse ? Avait-il osé suivre en pensée les barbares occidentaux jusque dans leur pays de perdition, la maudite Angleterre ?

Non, non, son esprit n’avait pas pris un vol aussi téméraire ; et cependant ses pensées étaient coupables ; il aurait dû les écarter en présence de Fo et des autres dieux. Je sais vers quel endroit tendait son âme.

À l’extrémité de la ville, sur la terrasse, pavée de carreaux de porcelaine, d’une maison toute en briques de porcelaine, était assise, au milieu de riches vases où poussaient de magnifiques fleurs en forme de grosses cloches, une ravissante jeune fille : son nom était Peï ; elle avait de petits yeux pleins de malice ; sa bouche était mignonne, mais ses lèvres épaisses ; en Chine c’est un signe de beauté. Ses pieds étaient la moitié plus petits que ceux de notre Cendrillon.

Ses mules la serraient fort ; mais ce qui était encore plus serré que son pied, c’était son cœur. Elle souleva ses gracieux bras tout ronds ; le satin épais de sa robe fit entendre un bruyant froufrou. Devant elle se trouvait un vase de cristal avec quatre poissons rouges ; elle prit un bâtonnet peint et laqué, et se mit à remuer l’eau tout doucement : elle paraissait absorbée par quelque chagrin. Elle considéra longuement ses petits poissons et sembla se dire qu’ils avaient une existence paisible et tranquille, qu’ils avaient toujours de l’eau fraîche et une nourriture abondante, mais qu’ils seraient cependant bien plus heureux s’ils pouvaient nager librement dans la rivière.

Oui, c’est cela à quoi songeait la belle Peï ; son âme s’envola vers le temple de Fo, mais non pas pour adorer ce dieu.

Pauvre Peï ! pauvre Soui-Hong ! Leurs pensées se rencontrèrent ; mais seront-ils jamais unis sur terre ?

VINGT-QUATRIÈME SOIRÉE

Il régnait une accalmie complète, dit la lune ; il ne soufflait pas la plus légère brise. L’eau était aussi transparente que l’air pur au milieu duquel je nage ; je pouvais apercevoir au fond de la mer des plantes étranges, des animaux plus singuliers encore ; je voyais distinctement ces milliards de poissons qui peuplent l’Océan.

En haut, dans les airs, volait une troupe de cygnes sauvages ; l’un d’eux, harassé de fatigue, restait en arrière ; ses ailes faiblissaient ; il faisait des efforts désespérés pour rattraper ses frères qui s’éloignaient de plus en plus. Peu à peu il descendit de la région des nuages où se tenaient les autres ; il approchait de la mer.

Tout à coup il étendit ses ailes et il se laissa tomber lentement, comme tombe une bulle de savon ; il vint se poser sur la surface des eaux. Puis il courba sa tête entre ses plumes, et il resta là, doucement poussé par les vagues, semblable à la fleur du nénufar blanc qui erre sur un lac tranquille.

Une légère brise s’éleva et frisa la surface de la mer où miroitaient mes rayons ; les feux de l’aurore commencèrent à s’y refléter et à la colorer d’un pourpre éclatant. Le cygne releva sa tête ; les flots étincelants se brisaient contre sa poitrine ; c’était chaque fois comme une gerbe de flammes bleues. Tout reposé, le cygne s’éleva du sein de l’onde et, volant vers le soleil, qui apparaissait à l’horizon, il suivit la route qu’avaient prise ses frères ; le désir de les revoir doublait ses forces ; il fendait les airs ; le vent, qui commençait à soulever des flots comme des montagnes, le poussait vers les belles contrées du Nord.

VINGT-CINQUIÈME SOIRÉE

Je vais te retracer une autre image prise en Suède, dit la lune.

Au milieu de sombres forêts de sapins, près des rives mélancoliques du Noxen, se trouve l’église de l’antique monastère de Wreta. Mes rayons pénétrèrent à travers les barreaux des fenêtres jusqu’au vaste caveau où les rois de Suède dorment en repos dans de grands cercueils de pierre rangés contre la muraille ; au-dessus de chacun d’eux pend, suspendu à une tringle engagée dans le mur, l’insigne de la gloire et de la puissance de ces princes lorsqu’ils étaient sur terre : une couronne royale ; mais elle n’est qu’en bois peint et doré. Les vers ont entamé ce bois, les araignées y ont filé des toiles qui pendent jusqu’aux sarcophages, tissus légers et périssables, emblème des regrets fugitifs des humains.

Comme ils sommeillent paisiblement ces rois, dont la vie a été si agitée, si aventureuse. Je me souviens fort bien d’eux ; je vois encore le sourire hautain de leurs lèvres, qui prononçaient des arrêts terribles ou accordaient des faveurs insignes, répandant autour d’eux à volonté la joie ou la douleur.

Quand le bateau à vapeur vient à passer à travers ces sites montagneux et déserts, de temps à autre, un étranger visite l’église ; il descend au caveau, et il demande les noms des rois ; c’est à peine s’il se rappelle les avoir entendu citer dans les livres d’histoire ; la plupart ne lui disent rien. Il contemple en souriant les couronnes rongées des vers, et, s’il a l’âme tendre et sensible, son sourire s’empreint de mélancolie.

Dormez, ô morts ! La lune se souvient de vous, elle envoie ses pâles et froids rayons vers le lieu paisible où vous régnez maintenant, avec vos insignes de bois de sapin.

VINGT-SIXIÈME SOIRÉE

Tout près de la grande route, dit la lune, se trouve une auberge ; en face une grande remise, dont on répare le toit de chaume. À travers les interstices j’aperçus l’intérieur peu engageant de ce lieu. Sur une poutre dormaient quelques dindons ; des selles, des harnais étaient jetés en désordre sur des bâts de chevaux. Au milieu de la remise se trouvait une berline ; les voyageurs dormaient profondément, pendant qu’on donnait à manger aux chevaux. Le cocher s’étirait, faisait semblant d’être accablé de fatigue ; mais, moi je le savais bien, la moitié du chemin il avait parfaitement dormi.

Une porte qui menait vers la chambre des domestiques était entr’ouverte ; là encore on ne voyait que désordre et malpropreté ; une chandelle brûlée presque jusqu’au bout éclairait ce taudis.

Le vent sifflait à travers la remise ; dans un coin j’y aperçus, blottis les uns contre les autres, une famille de musiciens ambulants : le père et la mère rêvaient de la forte eau-de-vie qui leur restait dans leur gourde et qui leur servait à oublier les misères de ce monde ; leur petite fille, une pâle et délicate enfant, rêvait des peines et des chagrins qui l’accablaient au début de la vie ; elle avait pleuré la veille, elle pleurait même en songe ; à ses pieds se trouvaient sa harpe et son petit chien, sa seule joie au monde.

VINGT-SEPTIÈME SOIRÉE

C’était dans une petite ville de province, dit la lune, et cela se passait l’an dernier, mais je me souviens bien de tous les détails. Ce soir l’histoire a été racontée dans les journaux, mais fort inexactement ; la réalité était bien plus intéressante que le récit des gazettes.

Dans une salle d’auberge se trouvait un montreur d’ours et il mangeait son souper. Dehors, dans la cour, le pauvre Martin était attaché dans la réserve au bois ; il avait l’air féroce, mais jamais il ne faisait de mal à personne.

En haut, dans le grenier, trois petits enfants jouaient à la clarté de mes rayons ; l’aîné avait six ans, le plus jeune n’en avait guère que deux. Klatsch-Patsch, entendit-on sur l’escalier. Qui cela pouvait-il bien être ? Ce n’était autre que ce brave Martin, le gros ours poilu ; il avait pris de l’ennui dans sa solitude et il s’était facilement détaché. N’ayant rencontré personne dans la cour, il avait trouvé le chemin de l’escalier et il montait.

J’ai encore bien présente à la mémoire toute la scène, dit la lune. Les enfants eurent une frayeur affreuse et allèrent se blottir chacun dans un coin, n’ayant pas la force de crier. L’animal les vit bien tous trois et alla les flairer l’un après l’autre, mais sans leur faire le moindre mal.

« C’est certes un énorme chien », se dirent-ils ; ils sortirent de leurs cachettes et se mirent à caresser gentiment la bête, qui, prenant fort bien la chose, s’étendit par terre à côté d’eux.

Le plus petit, un charmant bambin, grimpa sur ce bon Martin, cachant sa petite tête aux boucles dorées dans l’épaisse fourrure noire de l’animal.

L’aîné prit son tambour et en tira des rataplan retentissants. Martin se leva et, se dressant sur ses pattes de derrière, se mit à tourner et à danser : c’était un spectacle charmant. Les deux autres gamins prirent leurs petits fusils, et ils en donnèrent un à Martin, qui le tint fort bien contre son épaule comme un vieux troupier ; et alors enfants et ours se mirent à marcher et à faire l’exercice : une, deux, une, deux !

Survint quelqu’un : c’était la mère des enfants. Tu aurais dû la voir avec son effroi muet, son visage blanc comme de la craie, sa bouche entr’ouverte, la gorge serrée ne pouvant articuler un son, les yeux hagards. Mais le plus petit des bambins accourut près d’elle, tout joyeux, sautant et dansant, et s’écria : « Regarde donc, mère, comme nous jouons bien au soldat ; nous nous amusons tout plein. »

Mais la fête était finie : le montreur d’ours arriva et emmena le brave Martin.

VINGT-HUITIÈME SOIRÉE

Le vent soufflait ; il était froid et violent ; les nuages filaient rapidement ; la lune n’était visible que de temps en temps.

Du haut du paisible et immense espace où je me meus, dit-elle, j’aperçois les nuages qui fuient, je vois leurs grandes ombres passer sur la terre. Tantôt mes regards tombèrent sur la porte d’un sombre édifice ; une voiture fermée était devant la porte ; on venait chercher un prisonnier. Mes rayons pénétrèrent à travers les barreaux de la petite fenêtre de sa cellule ; il écrivait comme adieu quelques lignes sur la muraille ; ce n’étaient pas des mots qu’il traçait, mais bien une mélodie, le chant de son cœur. On ouvrit la porte et on vint l’emmener. Il dirigea ses yeux vers ma face ronde ; mais des nuages passèrent entre nous juste à ce moment, comme si l’on avait avec intention voulu m’empêcher de voir son visage.

Il monta dans la voiture ; le cocher fit retentir son fouet ; les chevaux partirent au grand galop vers une épaisse forêt où mes rayons ne purent les suivre.

Mais je regardai de nouveau à travers les barreaux de la cellule vers la muraille où le prisonnier avait inscrit son dernier adieu à ce triste séjour. Mes rayons ne purent éclairer que quelques-unes des notes de musique qui s’y trouvaient tracées ; le reste demeurera éternellement un secret pour moi et probablement aussi pour tous les humains.

Était-ce l’hymne de la Mort qui était écrite là ? ou bien était-ce le chant de la joie et de la liberté ? L’avait-on emmené pour le conduire à l’échafaud, ou bien allait-on le rendre à sa mère et à sa fiancée ? Je l’ignore, mes rayons ne déchiffrent pas tout ce qu’écrivent les mortels.

VINGT-NEUVIÈME SOIRÉE

J’aime beaucoup les enfants, dit la lune, les tout petits surtout sont si drôles, si amusants. Parfois je les regarde sauter et jouer au moment où ils ne pensent guère à moi. Cela me divertit rien que de les voir se déshabiller tout seuls. D’abord, après bien des efforts comiques, sort une petite épaule nue, ensuite sort le bras ; ce qui coûte encore bien du travail, ce sont les bas ; et quand à la fin paraît une petite jambe blanche et rondelette et puis un petit peton mignon, gentil à croquer, je l’embrasse et l’embrasse de nouveau.

Donc voici ce que j’ai à te raconter.

Ce soir je regardais par une fenêtre qui n’a pas de rideaux ; il ne demeure personne en face. Je vis toute une joyeuse bande d’enfants, frères et sœurs, parmi eux une charmante fillette de quatre ans seulement, mais qui dit son Pater aussi bien que qui que ce soit. La mère vient tous les soirs auprès de son lit ; l’enfant dit sa prière ; puis elle reçoit un baiser de sa mère, qui reste jusqu’à ce que la petite s’endorme, c’est-à-dire quelques secondes, le temps que la fillette ferme ses grands yeux bleus.

Aujourd’hui les deux aînés étaient d’humeur fort gaie, et assez bruyante ; l’un sautait à cloche-pied, vêtu de sa longue chemise de nuit, l’autre était debout sur une chaise et avait placé autour de lui les robes des autres enfants dressées toutes droites ; il disait que c’étaient des tableaux vivants. Deux autres au contraire se tenaient fort tranquilles et sages ; ils rangeaient proprement dans leurs tiroirs leurs petites affaires, comme cela convient. La mère était assise près du lit de la toute petite et dit aux autres de se taire, parce que la fillette allait dire tout haut son Pater.

Je regardai par-dessus la lampe jusqu’auprès du petit lit : l’enfant assise, appuyée contre son oreiller tout blanc, tenait ses mains jointes ; son visage mignon était sérieux, exprimant la piété la plus naïve et la plus touchante.

Elle récita sa prière.

« Mais, dis donc, fillette, interrompit la mère, lorsque tu viens de dire : Donnez-nous notre pain quotidien, tu as ajouté quelque chose que je n’ai pas bien entendu. Il faut que tu me répètes ce que tu as dit. »

La petite ne répondit pas ; elle regardait sa mère ; on voyait qu’elle était un peu interdite.

« Mais voyons, reprit la mère, qu’as-tu dit de plus que : Donnez-nous notre pain quotidien ?

— Ne soyez pas fâchée, chère mère, dit enfin la petite. J’ai prié le bon Dieu de mettre dessus beaucoup de bon beurre. »

LA VIEILLE LANTERNE

 

Connais-tu l’histoire de la vieille lanterne qui éclairait une des rues de notre capitale ? Non ! eh bien, sache que, si elle n’est pas aussi amusante que telle ou telle autre, cependant tu peux de confiance la lire une fois ; tu ne regretteras pas ta peine.

C’était une brave et honnête lanterne, qui, pendant de longues années, avait fidèlement fait son service ; mais on allait la mettre à la retraite. On l’avait allumée pour la dernière fois ; sa lumière brillait d’un bel éclat, guidant les passants à travers les flaques d’eau. Elle était dans la même disposition d’esprit qu’une vieille figurante de ballet qui danse pour la dernière fois et sera remerciée demain ; elle sait qu’aussitôt elle sera oubliée et qu’elle pourra se morfondre dans sa mansarde solitaire.

La lanterne avait grand’peur du lendemain ; elle savait qu’elle serait portée à l’hôtel de ville pour passer à l’inspection devant le bourgmestre et le conseil municipal, qui devaient décider si on emploierait encore ses services.

On allait résoudre si elle irait éclairer quelque ruelle des faubourgs, ou hors la ville la cour de quelque fabrique.

« Peut-être, se disait-elle, m’enverra-t-on à la fonderie comme une vieille ferraille. Dans ce cas, si je passe par le feu, on me coulera dans une forme nouvelle, je deviendrai peut-être quelque chose de très distingué. Mais garderai-je le souvenir d’avoir été lanterne et d’avoir éclairé tant de scènes intéressantes ? »

Cette pensée la tourmentait beaucoup. Une chose était certaine, c’est qu’elle serait séparée pour toujours de l’allumeur de réverbères et de sa femme, qui la regardaient comme faisant presque partie de leur famille.

Lorsque la lanterne, tout flambant neuf, fut suspendue pour la première fois dans la rue, ce brave allumeur, qui était en même temps veilleur de nuit, venait d’être nommé à ce poste ; ce fut lui qui l’alluma pour la première fois. C’était alors un homme robuste, dans la force de l’âge. Sa jeune femme était quelque peu fière, et quand elle passait de jour dans la rue, elle ne daignait pas regarder la lanterne. Maintenant bien des années s’étaient passées ; ils étaient devenus vieux tous les trois ; et la femme, moins orgueilleuse aujourd’hui, venait dans le jour arranger, nettoyer la lanterne et la remplir d’huile.

« Ils sont bien la pure crème des honnêtes gens, se disait la lanterne ; jamais ils ne m’ont fait tort d’une goutte de l’huile qu’on leur confie pour moi. »

Puis l’idée la reprit que c’était la dernière nuit qu’elle passait dans la rue et que le lendemain il lui faudrait se présenter devant le bourgmestre et le conseil, gens sévères et rébarbatifs. C’était là un avenir sombre ; aussi ne faut-il pas lui en faire un crime, si ce soir-là, pour la première fois, elle n’éclairait pas trop bien. Une foule de pensées se pressaient en elle. Elle se rappelait tant d’événements curieux pour lesquels elle avait fourni la lumière ! que de choses mystérieuses elle savait que le bourgmestre et le conseil auraient bien voulu connaître ! N’avait-elle pas assisté au guet apens où ce jeune et charmant jeune homme dont parlait toute la ville fut tué ; jusqu’ici l’assassin n’avait pas été découvert. Elle le voyait parfois passer d’un pas inquiet et chancelant.

Si à la fonderie on allait faire d’elle la hache avec laquelle un jour on lui tranchera la tête !

« Et cette autre fois, se dit-elle, où un gentil cavalier s’arrêta ici, tirant de son sein une petite lettre parfumée, sur papier rose… À ma lumière, il lut et relut les pattes de mouche qui s’y trouvaient t tracées ; il y appliqua un tendre baiser. C’était une lettre de celle qui allait devenir sa fiancée, le premier billet qu’elle lui écrivait. Comme il était transporté de joie ! Je l’entends s’écrier : « Je suis le plus fortuné des hommes ! » Et il leva les yeux aux étoiles. De quel éclat ils brillaient !

« Le lendemain, ô vicissitudes du monde ! un enterrement vint à passer. On conduisait au cimetière une ravissante jeune fille ; le corbillard, tout chargé de fleurs et de couronnes, était entouré d’un cortège de personnes portant des torches dont l’éclat éclipsa ma lumière. Quel convoi lugubre ! Puis quand il fut déjà loin, je vis, appuyé contre le poteau qui me soutient, quelqu’un qui poussait des sanglots déchirants : il leva les yeux vers le ciel ; jamais je n’oublierai quelle tristesse navrante s’y peignait. »

Tels étaient donc les souvenirs qui agitaient la vieille lanterne pendant la dernière nuit de son service.

Un fonctionnaire connaît celui qui vient le relever et peut lui dire à voix basse quelques mots. Mais la lanterne ne savait pas qui viendrait la remplacer ; et cependant, comme elle avait bon cœur, elle aurait volontiers donné à celle qui devait lui succéder quelques avis utiles sur la pluie et le brouillard, et aurait voulu lui apprendre jusqu’à quelle dalle du trottoir la lueur de sa flamme arrivait et de quel côté soufflait le vent le plus violent, qui pourrait parfois l’éteindre.

Près du ruisseau se tenaient trois personnes qui auraient bien voulu se présenter à la lanterne, pensant qu’elle pourrait les recommander pour sa place qui allait devenir vacante.

La première était une de ces vieilles têtes de hareng qui, vous le savez, peuvent jeter quelque lueur dans l’obscurité ; elle faisait valoir que ce serait une forte économie que de la suspendre au poteau pour éclairer la rue ; qu’elle ne réclamerait jamais d’huile.

Le second concurrent pour l’emploi, c’était un morceau de bois pourri, qui brillait aussi la nuit ; il offrait les mêmes avantages que la tête de hareng ; mais de plus, disait-il, sa noble origine devait lui faire donner la préférence ; il déclarait descendre d’un des plus beaux chênes de la forêt du roi.

Le troisième solliciteur était un ver luisant qui, de la campagne où habitent ordinairement ses pareils, était arrivé sur le pavé de cette rue à la suite des plus étonnantes aventures ; il allait les raconter pour se faire un titre à la place qu’il enviait, lorsque la tête de hareng et le morceau de bois pourri l’interrompirent pour expliquer qu’il ne luisait que quelques jours en été et non pas comme eux toute l’année.

La lanterne prit la parole pour essayer de leur faire comprendre que, bien qu’il fût fort remarquable que, sans être allumés, ils eussent le don de se faire voir dans l’obscurité, cependant leur lueur n’était pas suffisante pour éclairer la rue. Elle ajouta que, du reste, elle n’avait pas voix au chapitre, quant au choix de qui viendrait la remplacer. Alors les trois rivaux s’accordèrent à déclarer que c’était bien heureux qu’une personne de si peu de discernement n’eût pas à prendre part à la décision.

En ce moment le vent du coin de la rue vint à souffler ; il passa en sifflant à travers les ouvertures de la lanterne, ravivant sa flamme.

« Que viens-je d’entendre ? s’écria-t-il. Tu pars demain, et nous nous voyons pour la dernière fois ! Je suis bien content que ce soit mon jour de service. En guise d’adieu je te fais cadeau d’un don précieux. Tiens-toi ferme ! Je m’en vais souffler avec violence, pour faire entrer dans ton être la faculté de te souvenir de ce que tu as vu et entendu, et de te représenter ce qu’on dira dorénavant en ta présence aussi vivement que si cela se passait à la lueur de ta flamme.

— Non, merci, mille fois merci, dit la lanterne. Tous mes vœux sont accomplis… c’est-à-dire, j’y pense, pourvu qu’on ne m’expédie pas à la fonderie.

— Je ne crois pas que cela soit de sitôt, répondit le vent. Tiens-toi solidement ; je m’en vais te souffler de la mémoire ; pourvu qu’on te gratifie de quelques autres dons, tu auras une fort heureuse vieillesse. »

Et le vent, tournant en bourrasque, se mit à hurler, à ébranler les toitures et à faire trembler les vitres.

La lune vint à sortir des nuages.

« Quel cadeau d’adieu faites-vous à la vieille lanterne ? lui demanda le vent.

— Pourquoi lui donnerai-je quelque chose ? répondit la lune. N’ai-je pas déjà assez fait en venant si souvent suppléer à l’insuffisance de son éclairage ? Du reste, vous voyez bien que je suis dans mon dernier quartier ; mon pouvoir, mes facultés sont au déclin ; je n’ai pas de quoi envoyer de présent. »

L’astre de nuit se masqua de nouveau derrière les nuées. Survint une goutte d’eau qui, tombant du toit sur la lanterne, déclara qu’elle et ses sœurs ne demandaient pas mieux que de lui faire un don merveilleux, de la pénétrer de part en part, de sorte qu’un beau jour elle pourrait tout entière tourner en rouille et tomber en poussière tout comme les hommes.

La lanterne remercia poliment, trouvant intérieurement que cette offre ressemblait à une mauvaise plaisanterie. Voilà qu’une étoile filante formant une longue traînée de lumière tomba et vint frôler la lanterne.

« Dieu du ciel ! s’écria la tête de hareng, l’étoile que vous venez de voir vient sans doute demander la survivance de l’emploi de lanterne. Devant de pareils personnages, si haut placés, il ne nous reste qu’à nous incliner et à nous retirer chacun chez soi. »

Le ver luisant et le bois pourri furent du même avis. La vieille lanterne semblait toute rajeunie, et jetait des gerbes de lumière.

« Voilà un superbe cadeau, dit-elle ; ces belles étoiles dont la clarté faisait ma joie, dont la lueur divine était mon idéal, quoique je susse que je ne pourrais jamais atteindre à leur éclat, ces chères étoiles ont pensé à cette pauvre lanterne, et elles viennent de me doter d’une faculté précieuse entre toutes, celle de faire apercevoir à ceux que j’aime les choses que, par le don du vent, je puis me figurer aussi nettement que si elles étaient en réalité devant moi. Voilà le vrai bonheur : c’est de faire partager à ceux qui vous sont chers les joies qu’on éprouve.

— Ces sentiments, dit le vent, font honneur à ton cœur. Mais sache-le bien, pour que le don rare que tu viens de recevoir s’accomplisse, il faut qu’on te munisse d’une bougie et qu’on l’allume. Les étoiles n’ont pas pensé à cela ; bougies, lampes, chandelles, comment voulez-vous qu’elles distinguent parmi tout cela de la hauteur où elles sont perchées ? Sur ce je m’en vais me reposer. »

Et il se coucha tout de son long.

« Bonté du ciel, des bougies ! dit la lanterne, jamais je n’en aurai. Enfin pourvu qu’on ne me mette pas à la fonte… »

Le lendemain, – ma foi, sautons ce qui s’est passé le lendemain dans la journée, et arrivons tout de suite au soir. – Alors notre lanterne reposait tranquillement dans un fauteuil. Chez qui ? Devinez ! Chez le vieux veilleur de nuit. Lorsque le bourgmestre et le conseil, ne sachant que faire de la vieille lanterne, avaient voulu l’envoyer à la fonderie, ce brave homme les pria de lui laisser, en raison de ses longs et loyaux services, emporter la lanterne, qu’il avait trente ans auparavant allumée pour la première fois, le premier jour de son entrée en fonctions. Il déclara qu’il la considérait un peu comme son enfant, et même qu’il n’en n’avait pas d’autre. Sa demande lui fut accordée sur-le-champ.

La voilà donc trônant dans le fauteuil, l’honnête lanterne ; elle avait l’air bien plus grande que lorsqu’elle était suspendue dans les airs ; dans la petite chambre elle faisait un effet imposant.

Les deux bonnes gens étaient assis à souper et jetaient des regards d’amitié sur la lanterne ; ils lui auraient volontiers offert une place à table. Ils habitaient un modeste sous-sol, mais il y faisait une chaleur agréable : tout était propre et avenant dans leur chambre ; les rideaux du lit et des fenêtres étaient toujours d’un blanc immaculé. Sur la fenêtre se trouvaient deux curieux pots de fleurs, que le cousin Christian, le matelot, avait rapportés des Indes ; ils étaient en faïence et représentaient des éléphants dont le dos était creux, pour être rempli de terre. Dans l’un, la brave ménagère avait planté de la ciboulette, c’était son potager ; dans l’autre, un beau géranium, c’était son parterre de fleurs.

À la muraille pendait une grande gravure coloriée, qui représentait le Congrès de Vienne : on voyait là autour d’une table presque tous les empereurs et rois de l’Europe. Dans un coin une horloge à poids faisait tic-toc, elle avançait toujours ; mais, disaient nos deux bonnes gens, cela valait bien mieux que si elle eût retardé.

Ils étaient donc là à prendre leur souper et la lanterne se prélassait dans le fauteuil près du poêle. Quel changement dans sa condition ! elle ne s’y retrouvait pas encore bien. Le vieux gardien de nuit la contempla longtemps, puis il parla de ce que lui et elle avaient vu et éprouvé pendant de longues et froides nuits d’hiver, au milieu des brouillards et des tempêtes de neige, et ensuite dans les courtes et tièdes nuits d’été. À ces paroles la lanterne sentit ses idées se débrouiller, elle revit défiler devant elle toute sa vie passée.

Le lendemain, elle fut nettoyée à fond et suspendue dans un coin ; elle frappait les regards de tous ceux qui entraient. On trouvait que c’était un singulier meuble, inutile et encombrant ; le vieux couple laissait dire, ils aimaient la vieille lanterne.

Ils étaient toujours en mouvement et au travail. Le dimanche après midi le gardien de nuit prenait un livre, de préférence des récits de voyages, et il faisait la lecture ; sa brave femme écoutait sans perdre un mot la description des contrées lointaines, et quand il était question des grandes forêts du Midi où se promènent les éléphants, elle regardait avec orgueil ses deux pots de fleurs qui venaient de ce même pays.

« Je me figure assez bien ce qui est décrit dans ce livre, » disait-elle.

Mais la lanterne aurait voulu qu’on eût l’idée de la munir d’une bougie de cire allumée, afin que la bonne femme pût se représenter au vif dans les plus petits détails, comme la lanterne, toutes les merveilles de l’Asie et de l’Afrique, les arbres immenses aux branches entrelacées par des lianes, les bandes de sauvages à la face noire ou cuivrée, les lions et les tigres, des troupeaux entiers d’éléphants écrasant, de leurs pas lents et lourds, les hautes herbes, les joncs, les broussailles.

« À quoi me servent tous les dons que j’ai reçus, se disait la lanterne en se désolant. Ces braves gens n’ont que de l’huile et des chandelles, et il me faut de la bougie de cire ! »

Cependant, un jour, la bonne vieille rentra avec un tas de petits morceaux de bougie que lui avait donnés une dame de la maison qui lui voulait du bien ; les plus grands elle les alluma de temps en temps, les petits lui servaient pour cirer son fil ; mais elle ne songea pas à en mettre dans la lanterne.

« Allons, c’en est fait, disait celle-ci. Quel malheur cependant ! Ils ne profiteront pas de la faculté que j’ai de faire paraître devant leur imagination tout ce qu’il y a de plus beau et de plus rare dans l’univers, et de les rendre ainsi plus heureux que des rois. »

Arriva la fête du vieux veilleur de nuit ; le soir, la brave femme eut une idée qui la fit sourire ; elle se leva en se disant : « Je m’en vais illuminer, pour célébrer ce beau jour. » Elle ouvrit la lanterne qui eut une fausse joie, croyant qu’elle allait enfin avoir la bougie après laquelle elle soupirait. Mais non, elle fut remplie d’huile, et elle brûla toute la soirée, au grand plaisir du vieux couple.

« Le don que m’ont fait ces chères étoiles ne se réalisera donc jamais ? » se dit en gémissant la vieille lanterne.

Voilà que dans la nuit elle eut un rêve. Ne vous en étonnez pas ; puisqu’elle savait penser, elle pouvait bien rêver.

Il lui sembla que le vieux couple était mort et que cette fois elle avait bel et bien été condamnée à être mise à la fonte. Quel moment d’angoisse ! elle aurait pu employer le don qu’elle avait de se faire tourner en rouille et de tomber en poussière ; mais cette fin misérable lui répugnait, et elle se laissa mettre dans la fournaise.

Elle fut métamorphosée en un magnifique candélabre, qui avait la forme d’un bel ange, tenant un superbe bouquet dont les fleurs devaient recevoir des bougies. Le candélabre vint à être placé sur une table à côté d’une écritoire ; il y avait beaucoup de livres dans la chambre, et contre les murailles pendaient de beaux tableaux. Le maître de céans était un poète. Tout ce qu’il écrivait, ce qu’il pensait, prenait vie immédiatement et, à la lumière des bougies, on pouvait voir passer, comme sur un théâtre enchanté, les merveilles de ce monde, la mer immense, le firmament étoilé, les sombres forêts, les campagnes riantes, tout ce qui charme les yeux, tout ce qui émeut l’âme.

« Le don des étoiles est donc enfin réalisé ! » pensa la vieille lanterne.

À ce moment elle se réveilla.

« Que n’ai-je été fondue ? dit-elle d’un ton de regret. Je serais candélabre et je pourrais éclairer la naissance des œuvres d’un grand poète. Mais non ! Pourquoi tant d’ambition ? Ma présence ici rend heureux ce digne couple, qui m’aime telle que je suis et qui n’aspire pas à ces hautes visions qui troublent l’esprit. C’est la vraie sagesse : comme eux, goûtons dans une condition modeste le repos et la tranquillité intérieure : ce sera la récompense de mon existence dévouée au bien. »

LA TIRELIRE

 

C’était dans la chambre des enfants ; il y avait là une foule de jouets de tout genre. Sur une armoire se trouvait une tirelire en faïence ; la forme n’en était guère poétique ; elle figurait un petit cochon de lait ; sur le dos était pratiquée une fente assez large pour laisser passer de beaux écus doubles. Il en était entré plusieurs ; le reste était des shillings et autres menues monnaies.

La tirelire était si remplie qu’elle ne faisait plus de bruit, même quand on la remuait avec force : c’est là la plus haute destinée à laquelle puisse parvenir une tirelire. Elle était donc perchée sur l’armoire, un peu trop au bord ; mais cela lui permettait de tout voir dans la chambre, et elle regardait tout d’un air dédaigneux : ne savait-elle pas en effet qu’avec ce qu’elle avait dans l’estomac, elle aurait pu acheter tout ce bataillon de jouets : c’est là ce que beaucoup de gens appellent avoir une bonne conscience.

Les jouets aussi n’ignoraient pas qu’il en était ainsi, mais ils n’en parlaient pas, et cela ne troublait pas leur bonne humeur de braves petits jouets. Dans un des tiroirs de la commode à moitié ouvert, se prélassait une poupée encore belle, bien qu’elle fût de l’année dernière : cependant, elle avait attrapé un accroc au cou ; elle avait perdu un peu de son, mais on avait recousu la blessure.

Elle se souleva et dit : « Si nous jouions à l’homme ! qu’en pensez-vous ? »

L’idée parut ingénieuse : se moquer de ceux qui vous font marcher, vous brutalisent ! C’était un trait de génie. Tous entrèrent en mouvement ; contre la muraille il y avait une petite image ; elle sursauta de joie et se retourna ; ce petit monde vit qu’elle avait un envers et se mit à rire.

Il faisait nuit, la lune brillait de tout son éclat ; il n’y avait donc pas à s’occuper de l’éclairage. La comédie allait commencer, tous devaient y avoir un rôle, même la toupie et la corde à sauter, qui comptent parmi les jouets de la rue et ne sont pas très considérés ; mais on voulait avoir une société mêlée, comme dans le monde des humains.

La tirelire seule ne bougeait pas, ne disait rien, conservant toute sa dignité ; on alla en députation la prier d’être de la partie ; mais elle déclara qu’elle resterait là-haut à regarder le jeu et à juger du mérite des auteurs.

Cela parut une idée lumineuse, et chacun s’apprêta à faire de son mieux pour plaire à une tirelire si bourrée d’argent.

On se mit à représenter un thé esthétique donné chez une baronne ; c’était la poupée sur le retour qui faisait la maîtresse de la maison ; elle était raide et guindée à ravir.

La causerie commença ; le cheval se mit à parler d’entraînement, de handicap, de courses de haies ; la petite voiture, de tramways et de chemins de fer. Chacun choisit un thème qu’il connût ; cela c’était faux ; pour représenter les hommes au naturel, ils auraient dû plutôt parler chacun de ce qu’il ignorait. La pendule se lança dans la politique, tic-tac, – cela c’était bien, elle était détraquée. Deux beaux coussins brodés qui étaient sur le sopha ne disaient rien : c’étaient des personnages muets ; ils étaient délicieusement gonflés dans leur bêtise.

La pièce était détestable ; mais les exécutants furent parfaits. L’esprit pétillait, et l’on dit de si jolies choses, qu’on en oublia le thé ; la baronne, c’est-à-dire la poupée en fut enchantée ; elle en tressauta de joie un peu trop fort ; son ancienne déchirure se rouvrit.

La tirelire était très contente ; elle était surtout satisfaite de la contenance majestueuse des deux coussins : c’étaient là les airs qu’elle appréciait le plus, et elle se dit qu’elle penserait à eux dans son testament.

C’est ici que la pièce devint tout à fait humaine ; à côté du comique le tragique. Une lourde voiture vint à passer ; toute la maison en fut ébranlée. La tirelire, qui était trop sur le bord de l’armoire, se trouva soulevée, fit un faux pas et patatra, la voilà par terre en mille morceaux.

Les shillings, les couronnes, les écus doubles dansèrent une joyeuse sarabande ; c’était un plaisir de les voir rouler. Le jeu cessa brusquement, chacun se mit à réfléchir aux vicissitudes d’ici-bas.

Le lendemain on jeta le tesson de la tirelire dans le panier aux ordures, et on en plaça une nouvelle sur l’armoire. Comme elle était encore vide, elle ne faisait pas plus de bruit que l’ancienne qui était toute pleine, – et pour l’effet c’était la même chose. – C’est la morale de ce conte.

LES DEUX COQS

 

Il y avait une fois deux coqs, l’un dans la basse-cour, l’autre sur le toit ; celui-ci indiquait d’où venait le vent. Tous deux se tenaient raides et étaient pleins d’orgueil : lequel l’emportait sur l’autre ? Je vais te dire mon avis ; mais tu pourras garder le tien.

La basse-cour était séparée par une palissade d’une autre cour où se trouvait un tas de fumier sur lequel poussait une belle courge. Elle savait bien qu’elle était une plante de couche, mais elle n’en était pas plus fière pour cela.

« Il y a là à côté, se disait-elle, un coq superbe ; celui-là a le droit de porter haut la tête ; c’est un autre personnage que ce coq du toit là-haut, qui ne craque même pas en tournant comme d’autres de son espèce quand ils sont rouillés. C’est un blanc-bec ; à plus forte raison ne sait-il pas coqueriquer. Il n’a ni poule ni poussins ; il ne pense qu’à lui-même, et tout ce qu’il sait faire c’est de suer du vert de gris.

« Mais notre coq de basse-cour, c’est là un gaillard ! Quels pas il fait ! Ils sont cadencés et pleins de dignité. Et son chant, il est perçant comme le clairon. C’est lui qui dans la maison règle l’heure du réveil.

« Oui, en vérité, s’il venait me manger, avec feuilles et tige, je considérerais cela comme un insigne honneur. Je passerais dans son corps ; ce serait pour moi une fin bienheureuse ; je serais assimilée à une vie élevée et digne d’envie. »

La nuit suivante il y eut une tempête épouvantable. Coqs, poules et poussins, bien qu’ils fussent bien abrités, se serraient les uns contre les autres fort effarés. La palissade entre les deux cours fut jetée bas par le vent ; et du toit il tomba bien des tuiles ; mais le coq d’en haut résista ; cependant il fut tordu par la tourmente et au matin il ne pouvait plus se tourner, ce qui était un peu humiliant pour lui, vu son jeune âge. Il n’y avait pas longtemps qu’il avait été fondu, et le jour où il vint au monde, il était déjà aussi grand qu’il devait jamais devenir. Il n’eut donc pas de jeunesse, ce dont il se targuait fort.

Les moineaux et hirondelles qui venaient parfois voleter autour de lui, il les méprisait.

« Cette marmaille ne fait que piailler, disait-il.

« Les pigeons, continuait-il, ont un air plus discret, plus grave ; mais au fond ils ne songent qu’à s’emplir l’estomac ; leur langage est monotone et ennuyeux. Les cigognes, les grues et autres oiseaux de passage, ceux-là pendant quelque temps m’ont paru des volatiles à fréquenter ; ils me contaient des histoires sur les pays étrangers si bizarres, où il n’y a pas de vrais toits sur les maisons et par conséquent pas de coqs de mon espèce. D’autres fois ils m’apprenaient les aventures émouvantes qui leur étaient survenues pendant leur traversée du Nil à nos contrées du Nord, les combats qu’ils avaient eu à soutenir contre les oiseaux de proie. Mais l’année suivante c’était à peu près le même récit ; l’année d’après je me suis aperçu qu’ils se répétaient. Oh ! le monde est composé de gens de peu d’esprit ; quel privilège pour moi de planer ainsi sur la sottise universelle ! »

Ce coq de métal était ce qu’on appelle un blasé, un désabusé ; si la courge avait su cela, elle l’aurait certes trouvé fort intéressant.

Avec le matin, le soleil et le beau temps revinrent ; les poussins se précipitèrent dans la cour, les poules les suivirent ; puis apparut le coq fermant la marche, s’avançant d’un air majestueux.

« Vous avez entendu le tonnerre, mes enfants, dit-il. Il fait plus de bruit que moi, cela je l’avoue ; mais quelle barbare musique ! il n’y a encore rien de tel que mes coquericos pour être harmonieux. »

Toute la bande voyant la palissade par terre s’élança vers la seconde cour ; à la vue de la courge, ce fut un assaut général contre la pauvre cucurbitacée. Les poules la becquetant, la déchiquetant, en enlevaient des morceaux, qu’elles jetaient aux poussins qui se bousculaient pour attraper cette délicieuse friandise. Le coq approcha et donna à son tour quelques formidables coups de bec ; la courge était au septième ciel ; son rêve était donc accompli, elle s’anéantissait pour devenir une partie de l’être qu’elle admirait le plus.

« Coquerico ! s’écria le coq quand il fut bien repu. Je suis de bonne humeur aujourd’hui, mes enfants ; aussi vais-je vous apprendre une grande nouvelle. Sachez donc que je suis un coq comme il y en a peu. Je suis en état de pondre un œuf, et devinez ce qu’il en sortirait ; un basilique, un animal fabuleux, dont les hommes même ne sauraient soutenir le regard. Oui, je suis un coq unique. »

Et il battit de l’aile, son plumage se hérissa, sa crête se gonfla d’orgueil et il fit entendre trois formidables coquericos. Poules et poussins restaient becs béants, confondus de surprise et fiers d’appartenir à un être si rare. Puis ils reprirent leur pillage avec plus d’ardeur qu’auparavant.

Le coq du toit avait tout entendu :

« Niaiserie que tout cela, dit-il. Ce coq, ce gringalet, comment saurait-il pondre un œuf ? moi-même je n’en suis pas capable. Vanité comme le reste ! »

À ce moment passa à l’improviste un fort coup de vent, retour soudain de l’orage, et il abattit le coq du toit qui avait si bien tenu tête à la tourmente.

« C’est fort bien, dit-il en tombant, je m’en vais écraser ce rival, qui m’ennuie plus que les autres. »

Mais le coq de basse-cour fit un bond de côté et celui du toit se brisa en morceaux sur le pavé. Le survivant alla tranquillement digérer son festin de courge.

Que dit la morale ?

Il vaut encore mieux être plein de présomption, et se vanter avec force coquericos, que d’être blasé et de ne croire à rien.

LES SAUTEURS

 

La puce, la sauterelle, et le houp-houp[1] firent un jour une gageure à qui sauterait le plus haut. Ils invitèrent une quantité de beau monde pour assister à l’expérience. On accourut de tous côtés pour jouir du spectacle ; on savait que c’était trois fameux sauteurs.

« C’est ma fille en personne qui couronnera le vainqueur, dit le roi des gnomes, et je ferai de lui l’archi-sauteur de ma cour. »

Lorsque l’assemblée fut réunie, le jury se plaça sur une estrade et l’on introduisit les rivaux. La puce se présenta la première ; elle avait de charmantes manières, elle salua gracieusement le roi et la princesse, puis le jury et ensuite le public ; on voyait qu’elle n’avait fréquenté que des personnes de la bonne société ; elle avait sucé le sang de demoiselles bien élevées.

Ensuite apparut la sauterelle ; sa démarche était un peu lourde, mais elle avait bonne façon néanmoins dans son uniforme vert. Elle avait une certaine dignité et racontait avec fierté qu’elle descendait d’une antique famille déjà citée dans la Bible et qui avait joui en Égypte sous les Pharaons d’une grande considération. Quant à elle-même, un jour un enfant l’avait attrapée dans un champ et l’avait placée dans un charmant palais construit avec des cartes à jouer ; le château avait trois étages, des portes, des fenêtres, et c’était bien honorable d’avoir une habitation pareille pour soi tout seul.

« Je chantais là tout à mon aise, dit la sauterelle ; et ma voix fut trouvée si ravissante que le grillon du foyer en maigrit de rage. »

La sauterelle comme la puce paraissaient dignes d’obtenir un emploi à la cour. Le houp-houp au contraire ne payait pas trop de mine ; il restait silencieux. Quelqu’un dit qu’il n’en pensait que davantage, et le petit carlin de la princesse, qui le flaira, déclara qu’il était en os de bonne qualité. Un vieux conseiller intime, qui était décoré de l’ordre pour le silence, dit que le houp-houp paraissait un personnage plein de distinction. Un autre fit remarquer qu’il avait une faculté bien extraordinaire ; quand il saute bien haut, c’est que le temps sera beau ; s’il s’élève moins en l’air, cela annonce de la pluie.

Le chef du jury donna le signal et l’épreuve commença. La puce sauta la première, elle sauta si haut, si haut que personne ne vit jusqu’où elle avait atteint. Une dame de ses ennemies prétendit qu’elle avait à peine bougé ; cela c’était une médisance de cour.

La sauterelle s’élança à son tour ; pour que son adresse fût bien visible elle s’imagina de venir tomber juste sur le bout du nez du roi qui jura comme un simple mortel. C’était une maladresse impardonnable.

Restait le houp-houp, il ne remuait pas et déjà les deux autres disaient qu’il renonçait à la lutte. Le carlin s’approcha de lui et s’apprêtait à s’assurer par un coup de dent s’il était réellement en os de bonne qualité, lorsque routsch-routsch, le houp-houp saute et vient s’abattre par un bond de côté juste dans le giron de la gentille princesse, qui était assise sur un trône en or massif.

Le roi applaudit et toute l’assistance trépigna avec enthousiasme.

« C’est lui le vainqueur, dit Sa Majesté. Peu importe qu’il se soit élevé plus ou moins haut, il a rendu hommage à ma fille, il a sauté avec intelligence : c’était là le difficile. »

Et le jury opina gravement comme le roi, et ce fut le houp-houp qui fut couronné au milieu des fanfares.

« C’est pourtant moi qui ai sauté le plus haut, dit la puce, et c’est ce balourd de houp-houp qui emporte le prix. Ce que c’est que d’être né intrigant ! »

Et de dépit la puce alla piquer la princesse ; mal lui en prit, elle y perdit la vie.

La sauterelle retourna aux champs méditer sur l’injustice des cours ; elle chanta sa mésaventure dans une triste complainte, que j’ai entendue un soir. C’est alors que j’ai appris le conte que je viens de vous dire.

OGIER LE DANOIS

 

En Danemark, tout contre la côte de l’Œresund, s’élève l’antique château fort de Kroneborg. Tous les jours par la belle saison des navires y passent par centaines, des bâtiments anglais, russes et aussi des prussiens. Ils saluent le donjon. Dans les airs retentit un boum formidable. Boum, répondent les canons du fort. Cela veut dire – « Bon jour ! – Bien merci ! »

En hiver les navires disparaissent ; toute la mer est gelée jusqu’à la côte de Suède. Les chariots passent sur la glace épaisse. Danois et Suédois vont à pied ou en traîneaux les uns chez les autres, et ils se disent « Bon jour ! – Bien merci ! » en se serrant cordialement la main. Et sur la glace s’élèvent des baraques, une joyeuse foire s’installe ; partout règne la gaieté et l’animation ; Danois et Suédois vont festoyer les uns chez les autres.

Comme il fait bien alors au milieu de la neige qui recouvre la terre, le vieux et sombre château fort ! – C’est là dans un caveau, caché à tous les regards, que repose Ogier le Danois.

Revêtu de fer et d’acier, le héros est assis, la tête appuyée sur son vaillant bras ; sa longue barbe a passé à travers la table de marbre sur laquelle il s’accoude. Il dort et rêve ; mais dans son sommeil il voit passer l’image de tout ce qui arrive dans son cher Danemark. Dans la nuit de Noël il s’éveille ; un ange vient le trouver, et lui confirme que ce qu’il a rêvé est la réalité, il lui dit qu’il peut se rendormir, que le Danemark n’est pas encore dans le danger extrême. Mais, quand son pays sera menacé de périr, alors Ogier le Danois se redressera : la table de marbre où sa barbe s’est incrustée sera brisée. Et il sortira de son caveau, et il frappera d’estoc et de taille, et ses coups retentiront dans tout l’univers.

Un vieillard était assis et racontait à son petit-fils ce que je viens de vous apprendre ; et l’enfant savait que c’était la vérité. Et tandis qu’il parlait, le grand-père taillait et ciselait une grande pièce de bois qui devait être placée à la proue d’un navire, et il lui donnait la figure d’Ogier le Danois : le héros était représenté debout, brandissant d’une main sa grande et large épée, et appuyant l’autre sur les armes du Danemark.

Puis le grand-père causa des hommes et des femmes de mérite que le Danemark compte en si grand nombre ; et à la fin l’enfant s’imagina qu’il en savait presque autant qu’Ogier le Danois ; lorsqu’il alla dormir dans son petit lit, il se crut un second Ogier, et à son réveil, il se trouva le menton contre la muraille, où il avait cru voir sa barbe pénétrer.

Le vieillard demeura à son travail ; il lui restait à ciseler les armes danoises. Lorsque bien tard dans la soirée il eut terminé, il considéra son œuvre, faite avec un amour patriotique, et il pensa à tout ce qu’il avait entendu et lu sur Ogier le Danois. Il était content de son travail ; il retira ses lunettes, les essuya, puis se remit à considérer son œuvre.

« Pendant que je vivrai, Ogier sans doute ne reparaîtra pas ; mais l’enfant qui dort là peut-être le verra-t-il, et l’aidera-t-il à combattre nos ennemis. »

Et tandis qu’il était absorbé dans sa contemplation, il lui sembla que son Ogier était réellement revêtu de fer et d’acier, et que son armure étincelait ; et il vit les lions à la couronne d’or se dresser et bondir et les cœurs devenir d’un rouge brillant[2].

« Quel bel et ingénieux emblème que nos armes, se dit-il : les lions, symbole de la force ; les cœurs signifiant le dévouement, la douceur. »

Et considérant le lion d’en haut, il pensa au roi Canut, ce héros qui soumit au sceptre danois la grande et fière Angleterre. Le second lion le fit penser à Valdemar le Grand, qui soumit à son empire toutes les terres danoises et qui défit les Vendes et les Slaves païens. Le troisième lion c’était Marguerite, cette vaillante femme qui unit les couronnes de Danemark, de Suède et de Norvège.

Puis le vieillard s’abîma dans la contemplation des cœurs ; il les vit s’animer, s’enflammer et se mouvoir dans les airs : son esprit les suivit.

Le premier le conduisit dans une étroite cellule de prison : là était assise, plongée dans un immense chagrin, la fille de Chrétien IV, Éléonore, qui périt à vingt-deux ans dans la plus dure captivité parce qu’elle ne voulut pas renier son époux, le ministre Corfitz Ulfeld qu’on avait condamné comme traître à son roi ; c’était une grande et noble femme ; son cœur brûlait de la flamme la plus pure.

« Oui, c’est bien là, se dit le vieillard, un des cœurs des armes danoises. »

Et la seconde flamme l’emmena sur mer ; le canon tonnait ; c’était un combat naval : la flotte danoise était devant Kjocgé ; un navire, le Danebrog, était en feu, le vent le poussait vers la côte ; il allait communiquer l’incendie à la flotte. Nuitfeld, le capitaine, le fit sauter et périt pour sauver la marine de son pays.

L’esprit du vieillard accompagna la troisième flamme, qui l’entraîna sur les côtes désolées du Groenland ; là il vit Hans Égede, l’apôtre qui, au milieu de cette nature misérable, souffrit pendant de longues années les plus grandes privations pour répandre les lumières de l’Évangile parmi les malheureux habitants de ces contrées glaciales.

Le quatrième cœur, le vieillard savait d’avance que c’était celui de Frédéric VI, ce bon roi qui aima tant les paysans et qui fit tant pour améliorer leur dure condition. Et il lui sembla voir le roi entrer dans une chaumière du Jutland ; il venait d’y causer avec une vieille paysanne, et la brave femme l’avait rappelé pour qu’il écrivît son nom sur une poutre de la cabane, en souvenir de sa visite. Le prince revint et avec un bout de craie contenta le vœu de la bonne vieille.

Le grand-père sentit une larme descendre sur ses joues ; il avait vu le roi Frédéric, il avait rencontré le regard de ses yeux bleus, si bons, si profonds.

Il joignit les mains et se perdit dans ses souvenirs ; sa belle-fille entra, et lui dit que le repas du soir était apprêté.

« Que c’est beau, s’écria-t-elle, ce que tu as fait là, père ! Comme cela paraît bien être Ogier le Danois en personne ! c’est ainsi que je me le suis toujours figuré.

— En effet, dit le vieillard, ce pourrait bien être lui ; car je crois l’avoir vu. C’était en 1801, le 2 avril, lorsqu’en pleine paix, la flotte anglaise vint traîtreusement, pour nous punir d’être les alliés de la France, bombarder Copenhague. Je servais alors sur le Danemark, sous l’amiral Steen Bille. Nous répondions vaillamment au feu meurtrier des Anglais ; à côté de moi se tenait un homme de haute stature, il chantait, sifflait au milieu des bombes et de la mitraille.

« Il combattait avec un courage surhumain ; aucune de ses balles ne manquait son but. Je vois encore son visage, animé d’une bravoure furieuse. La bataille finie, je le cherchai en vain ; personne ne put m’indiquer ce qu’il était devenu. J’ai souvent pensé que ce pouvait être Ogier le Danois, et qu’il était venu au moment du danger nous aider à montrer ce que peuvent les Danois, même un contre dix.

« Enfin c’est mon idée ; sa figure ne s’est jamais effacée de mon souvenir ; j’ai reproduit fidèlement ses traits dans la statue que je viens de terminer. »

Et la lumière que tenait la jeune femme projeta sur la muraille l’ombre agrandie de la figure et en effet on aurait cru voir se mouvoir le héros fameux.

La jeune femme emmena le vieux grand-père et le plaça à table dans le fauteuil à côté de son époux, qui était le fils du vieillard et le père de l’enfant qui dormait dans son petit lit et se croyait en rêve un second Ogier. Pendant le repas, le grand-père parla des lions, et des cœurs danois, et il expliqua qu’il y avait encore une autre force que celle du glaive, la vigueur de l’esprit. Montrant les planches où se trouvaient quelques livres : « Tenez, dit-il, voilà des comédies de Holberg, qui m’amusent toujours chaque fois que je les relis. En voilà un qui a su frapper et dauber sur la sottise et la folie des hommes ! »

Et désignant le calendrier posé contre le miroir : « Tycho-Brahé, notre fameux astronome, avait aussi une épée, non pour s’en servir contre les hommes, mais pour s’ouvrir une voie qui servît à mieux se retrouver au milieu des étoiles.

« Et lui donc, notre grand sculpteur, dont la renommée est répandue dans tous les pays, lui le fils d’un humble ciseleur sur bois, comme moi, notre Thorwaldsen, ne sait-il pas frapper et cogner ? sous les coups de ce vaillant maître, le marbre s’anime et prend de la vie. Buvons à la santé de Thorwaldsen, qui a fait connaître à l’univers la vigueur danoise ! »

Pendant ce temps l’enfant continuait son rêve et il se croyait dans le caveau du château de Kroneborg à côté d’Ogier le Danois. Et Ogier lui-même, la tête accoudée sur la table, apercevait en rêve tout ce qui se passait dans la maison du vieux ciseleur sur bois, il entendait ce qui s’y disait.

« C’est bien à vous, braves Danois, murmura-t-il, de vous souvenir de moi. Dans le moment de l’extrême péril, je ne vous manquerai pas. »

La nuit s’écoula et le jour reparut. Les navires passaient devant le Kroneborg, et faisaient boum, boum. Mais Ogier ne se réveilla pas ; c’était là un simple salut ; il faut d’autres boum, boum, plus sérieux, pour qu’il sorte de son sommeil, et qu’il vienne au secours de son cher Danemark.

LES FEUX FOLLETS

SONT DANS LA VILLE

I

Il y avait une fois un homme, un vieillard, qui autrefois avait composé beaucoup de contes nouveaux ; mais maintenant c’était fini. Le génie des contes, qui si souvent jadis était venu le trouver de lui-même, ne frappait plus à sa porte, ne se laissait plus voir. Pourquoi donc cela ?

Ah voilà ! Depuis plus d’un an et un jour le vieillard n’avait plus pensé au conte, ne l’avait plus attendu, n’avait pas espéré le voir entrer chez lui. Et, en effet, ce charmant génie avait quitté la contrée, où étaient venus s’abattre la guerre, le chagrin et la misère qu’amènent les armées ennemies.

Le printemps arrivé, les cigognes et les hirondelles avaient fait leur apparition ; elles ne se doutaient nullement de ce qui s’était passé en leur absence ; elles trouvèrent leurs nids brûlés, les maisons hospitalières, où on les recevait avec joie, incendiées, détruites ; les champs dévastés, les forêts abattues. Ce furent des temps durs et tristes ; mais enfin ils passent et l’espoir d’un meilleur avenir renaît. « Le Conte va revenir ! » se disait l’homme. Mais non, il restait toujours absent, on n’avait plus de ses nouvelles.

« Aurait-il péri dans les massacres de la guerre, avec tant d’autres, se dit le vieillard ; mais non, le Conte est immortel. »

Des mois se passèrent ainsi, le vieillard ne pouvait se résigner à l’idée que le génie ne reviendrait plus le visiter. Et il se mit à se remémorer sous quelles figures diverses il l’avait aperçu ; tantôt jeune, joyeux, plein d’entrain, semblable au printemps, tantôt sous la forme d’une mignonne fillette, une couronne de bluets dans les cheveux, une branche de hêtre à la main ; les yeux profonds de l’enfant brillaient comme un lac dans une forêt sous les rayons du soleil. Une autre fois, le Conte était venu déguisé en colporteur et avait étalé devant lui toute sorte de fanfreluches brillantes ornées de curieuses devises et aussi de vieux récits de la tradition populaire.

Mais le plus beau, c’était lorsqu’il venait métamorphosé en vieille grand’mère, aux cheveux blancs comme neige, aux yeux doux et fiers ; elle racontait des aventures de ces temps jadis, lorsque les princesses filaient avec des quenouilles d’or et que les dragons et autres monstres terribles montaient la garde devant les palais des rois. Son récit était si vivant, si animé que lorsqu’au ciel on apercevait quelque nuage singulier, on pensait voir une de ces affreuses bêtes de la légende.

Pendant que l’homme était ainsi abîmé dans ses souvenirs, il pensa que le génie était peut-être, comme la princesse enchantée du fameux conte, caché tout près de lui dans quelque menu objet, et il se mit aussitôt à sa recherche.

« Voyons donc, se dit-il, ce brin de paille qui, soutenu par le vent, tournoie incessamment au-dessus du puits. Je le tiens ! Non, c’est un fétu ordinaire. Si je prenais une de ces fleurs séchées que j’ai là dans mes livres… »

Et il prit un des nouveaux volumes de sa bibliothèque ; c’était un ouvrage fort savant, mais il ne contenait pas de fleurs. On y parlait d’Ogier le Danois, et on y expliquait que toute l’histoire de ce héros n’était que l’invention d’un moine français, un roman du moyen âge qui avait été traduit en danois ; que ce fameux Ogier n’avait jamais existé, que par conséquent il ne pouvait pas revenir et que c’était absurde aux Danois de croire qu’il apparaîtrait au moment du plus grand danger ; qu’il en était d’Ogier le Danois comme de Guillaume Tell ; que ces traditions populaires n’avaient pas de valeur pour les gens instruits : tout cela était supérieurement exposé dans ce gros volume.

« Et néanmoins, se dit l’homme, je crois ce que je crois, comme dit notre proverbe ; là où personne ne marche, il ne pousse pas de plantin. »

Il referma le livre et s’approcha de la fenêtre, où se trouvaient de jolies fleurs fraîches et vivantes. « Peut-être, pensa-t-il, le Conte s’est-il réfugié dans cette belle tulipe rouge et or, ou dans cette gentille rose de mai. Non, rien. Mais j’y pense, lorsque ma patrie était accablée par le malheur, envahie par le cruel ennemi, on vint un jour couper les belles fleurs qui étaient sur la fenêtre et on en fit une couronne, qui fut déposée dans la tombe d’un des nôtres qui avait péri héroïquement dans la bataille. Si le génie était alors dans une de ces fleurs, il serait enfoui dans le sein de la terre ; mais non, les brins d’herbe qui poussent sur la tombe l’auraient dit.

« Mais si par hasard, dans ces temps funestes, le Conte était venu frapper à ma porte, et que sous le coup des désastres qui frappaient mon pays, je n’y eusse pas fait attention ! Qui pensait alors au Conte ? dans notre sombre chagrin, nous contemplions presque avec colère la fraîche verdure des prés ; le doux gazouillement des oiseaux nous faisait mal ; nos anciens chants populaires, que nous aimons tant, ne sortaient plus de nos poitrines oppressées.

« Oui, peut-être le Conte est-il venu alors me visiter ; je n’aurai pas fait attention à lui ; il sera parti pour ne plus revenir. Je n’y tiens plus, je vais aller au dehors, à sa recherche, à travers la forêt, la bruyère, et jusque sur la plage de l’Océan. »

II

L’homme sortit et il arriva auprès d’un ancien château féodal, aux hautes murailles crénelées ; sur le donjon flottait une bannière. Dans le bois de hêtres qui l’entoure le rossignol faisait entendre ses roulades ; on percevait aussi le susurrement de milliers d’abeilles qui butinaient le miel dans les rouges fleurs des pruniers. C’est par là que passent les fantômes de la chasse du roi Valdemar, lorsque les tempêtes d’automne font tourbillonner les feuilles des forêts. Un peu plus tard vers Noël, les cygnes sauvages y font résonner leurs chants. Mais alors dans la grande salle du château on est réuni autour de la vaste cheminée qui flambe ; on chante ou l’on écoute de beaux contes.

Le vieillard marchait dans la grande et sombre allée de marronniers sauvages, qui mène à la porte d’honneur. C’est là qu’autrefois le vent, s’engouffrant, sifflant sous les arbres, lui avait raconté l’Histoire de Valdemar Daé et de ses filles, et que le Conte, sous la forme d’une dryade, lui avait appris le Dernier rêve du chêne.

Il s’avança : où jadis il avait vu des haies de charmilles, il n’y avait plus que fougères et orties ; elles cachaient à moitié d’anciennes statues, qui avaient de la mousse plein les yeux. L’homme regardait partout après le Conte, l’appelait d’une voix suppliante.

Les corneilles, qui voletaient là par bandes, lui criaient : « De rire, de rire ! »

Il marcha toujours et au delà des fossés du château il atteignit une verte aulnaie. Là était un pavillon en hexagone, qui servait de retraite aux poules et aux canards. Une brave vieille les surveillait ; elle connaissait l’histoire de chaque petit poussin, dès sa sortie de l’œuf. L’homme lui demanda si le Conte passant par là ne lui avait rien dit : elle répondit qu’elle était baptisée et vaccinée, qu’elle avait toujours été honnête et rangée, et que jamais elle n’avait voulu avoir affaire aux esprits et aux génies.

Plus loin, l’homme trouva, entouré d’une haie d’épines et de cytises, un ancien monument funéraire, élevé à la mémoire d’un honorable bourgmestre de la ville voisine. Il était représenté sur la pierre ; sa veuve et ses cinq filles, habillées de robes à panier, le visage sortant d’une large fraise, bien raide, se tenaient autour de lui, les mains jointes. L’homme considérait ce groupe étrange qui rappelait si vivement les siècles passés ; tout à coup il vit un beau papillon venir se poser sur le front du bourgmestre, puis aller voltiger un peu plus loin sur des fleurs ; en le suivant du regard, l’homme aperçut une touffe de trèfle à quatre feuilles ; il y en avait jusqu’à sept tiges, et il est si rare d’en découvrir même une seule ! Il les cueillit toutes et les mit dans sa poche ; sachant combien ce trèfle porte bonheur, il espérait qu’il lui ferait retrouver le Conte.

III

L’homme continua ses recherches ; le soir arriva ; le soleil, comme un grand disque rouge, jetait ses derniers rayons. Des vapeurs se levaient dans le fond des vallées. « C’est la sorcière des marais, qui brasse ses drogues », se dit l’homme et il rentra chez lui.

La lune éclairait d’une douce lueur la nappe de brouillard étendue sur les prés, et qui ressemblait à un grand lac. Et en effet, le peuple le disait, il y avait eu là, dans les temps anciens, un beau lac, et la tradition racontait une foule de légendes sur ce lac. C’était l’exacte vérité ; toute la contrée avait été autrefois sous l’eau, et le peuple en avait gardé la mémoire. Et l’homme songea au gros livre où il avait lu que Guillaume Tell et Ogier le Danois n’avaient pas existé et ne vivaient que dans l’imagination populaire, et il pensa : « Quoi qu’ils en disent, Ogier reviendra quand les temps seront accomplis. »

Pendant qu’il restait ainsi à songer, quelque chose vint frapper contre sa fenêtre, qui s’ouvrit brusquement. Il vit apparaître le visage d’une vieille, toute maigre et ridée.

« Que voulez-vous ? lui dit-il.

— Vous avez sept trèfles à quatre feuilles, dit-elle, et c’est à cela que vous devez la chance de me voir.

— Mais qui êtes-vous donc ? reprit-il.

— Je suis la fée des marais, et je suis venue pour répondre à vos questions si vous avez à m’en faire. Je vous le répète : c’est votre trèfle qui vous vaut cet honneur ; vous n’avez fait que le ramasser dans le chemin, mais c’est beaucoup que de le distinguer du trèfle ordinaire. Seulement, dépêchez-vous, je suis en train de brasser ma bière, et je crains que ces petits polissons de gnomes, qui rôdent partout, ne s’amusent à tourner le robinet de la cuve. »

L’homme alors demanda si elle n’avait pas rencontré le génie du conte, si elle ne savait pas où il se tenait caché.

« Oh ! par mon grand tonneau, s’écria-t-elle, vous n’en avez donc pas assez de contes ? Mais tout le monde en est rassasié ; à peine si les enfants les aiment encore. Donnez aux garçons des cigares, aux petites filles des chignons, et ils vous tiendront quitte de contes. Vous retardez sur votre siècle, mon brave homme.

— Que savez-vous de ce qui se passe dans le monde, dit-il, vous qui ne vivez qu’au milieu des grenouilles et des feux follets ?

— Ne parlez pas avec mépris des feux follets, répliqua-t-elle. Ils sont lâchés, ils courent et ils attrapent les humains. Mais je ne puis rester plus longtemps ; il me faut aller voir ma bière. Si vous voulez en savoir davantage, venez me trouver dans ma demeure, près du grand marais. Mais n’oubliez pas votre trèfle, votre talisman, et arrivez cette nuit pendant qu’il est encore frais ; sans cela vous enfoncerez dans la vase, à n’en plus sortir. »

Et, à ces mots, la fée disparut.

IV

Minuit sonnait au clocher de la vieille église, lorsque l’homme se dirigea vers le grand marais, qui s’étend au milieu de vastes prairies. Le brouillard s’était dissipé, la fée avait cessé de brasser ; elle était sortie de son antre.

« Vous êtes resté bien longtemps, dit-elle ; on voit bien que vous n’étiez pas né pour être sorcier ; dans ce métier il faut être plus alerte. Maintenant qu’y a-t-il pour votre service ?

— Mais je vous l’ai déjà dit, répondit-il. Où pourrai-je rencontrer le génie du conte ?

— Comment, vous y revenez ! dit-elle ; ne vous ai-je pas répondu que personne ne s’intéresse plus à lui ?

— On veut, peut-être, le remplacer par la poésie de l’avenir ! s’écria-t-il.

— Allons, puisque c’est vous et que vous avez jusqu’à sept trèfles à quatre feuilles, je vais vous donner quelques détails. Je le connais bien, le génie du conte. J’ai été jeune ; alors j’étais une gentille petite elfe, et avec mes sœurs je dansais en rond au clair de la lune, au chant des rossignols ; je rencontrais alors souvent le Conte, un charmant Esprit, que je voyais tantôt se bercer dans une tulipe, tantôt se balancer sur le haut des clochers ou des donjons en ruine. Il chantait d’une voix harmonieuse et pénétrante des ballades et des complaintes pleines de poésie.

« Eh bien ! cette poésie, je vous en brasserai tant que vous voudrez. Mieux que cela ; j’ai là plein une armoire de poésie en bouteilles, de l’essence de poésie, pour tous les goûts, du doux, de l’amer, du gai, du triste. Vous en prenez dimanches et fêtes une goutte sur votre mouchoir, et votre demeure est pour la semaine embaumée de poésie. Cela vaut bien votre Conte.

« Vous n’avez pas l’air de me croire. Vous connaissez cependant l’Histoire de la petite fille qui marchait sur le pain ?

— Je pense bien, dit-il, c’est moi-même qui l’ai racontée.

— Eh bien ! vous savez alors que la fillette, passant à travers la tourbe des marécages, est venue tomber dans ma demeure, un jour que la grand’mère du diable me rendait visite. Vous vous souvenez encore que la vieille diablesse emporta la fillette pour la placer sur une étagère ; en retour ce que vous ne savez pas, elle me fit cadeau d’une cave à liqueur toute particulière : c’était de la poésie en bouteilles. Tenez, mettez sur votre œil gauche un de vos trèfles et vous verrez distinctement ce qui se passe chez moi au fond du marais. »

En effet l’homme aperçut, au milieu de tout un attirail de sorcellerie, un meuble taillé dans la racine d’un aulne séculaire ; c’était un ouvrage fait avec le plus grand art, on y voyait finement ciselées les caricatures de tous les poètes fameux. Dedans se trouvait une rangée de fioles, contenant l’essence rectifiée et concentrée de la poésie de tous les peuples.

« Prenez la première bouteille, dit la fée ; c’est ce que j’appelle du parfum de mai. Vous en respirez un peu, aussitôt vous voyez apparaître des prés fleuris, des forêts verdoyantes, des bruyères odorantes, des lacs bordés d’iris et couverts de nénufars. Versez-en deux gouttes sur le cahier de composition d’un écolier, il s’en dégage une senteur de printemps si forte qu’elle vous endort.

« Dans la seconde fiole se trouve de l’essence superfine de scandale. C’est une réduction de toutes les méchancetés qu’ont jamais inventées les poètes les plus satiriques ; cela a un fort goût de vitriol.

« Puis viennent quelques grosses bouteilles de poésie domestique ; il y en a pour les goûts des principales nations ; pour les Allemands de la crème philosophique, pour les Anglais du ratafia d’institutrice, et ainsi de suite.

« Donc il y a là en large provision de quoi remplacer vos contes. Mais laissons toutes ces babioles ; je vais vous apprendre la grande nouvelle : Les feux follets sont lâchés, ils sont dans la ville. Humains, prenez garde à vous !

« Vous me regardez avec des yeux étonnés.

« Écoutez donc ! »

V

Voici ce que raconta la fée :

« Hier il y avait de grandes fêtes et réjouissances ici dans le marais. Il était venu au monde douze de ces petits feux follets, qui sont doués de la faculté de passer dans l’âme des hommes et de leur faire faire mille extravagances et sottises. Pour célébrer l’événement, toute la gent des feux follets dansait des sarabandes insensées. Moi je tenais sur mon giron les douze nouveau-nés ; ils luisaient comme des vers de la Saint-Jean. Ils grandissaient à vue d’œil, et bientôt ils furent aussi forts que père et mère.

« Ainsi que je vous ai dit, selon une loi immuable de notre empire infernal, étant venus au monde par une telle rencontre des étoiles, ils avaient la faculté de pénétrer pendant un jour entier dans un être humain, et de le gouverner, le faire parler, se mouvoir, agir à leur guise. Ce pouvoir dure un an juste ; mais il faut qu’en chacun de ces trois cent soixante-cinq jours le feu follet entre dans l’esprit d’un homme différent et le détourne du chemin de la vérité et du bien.

« S’il y réussit, alors il obtient le plus grand honneur auquel puisse aspirer un feu follet, c’est d’être coureur devant le carrosse de gala du diable ; il reçoit alors une livrée d’or et il a un col tout de flammes.

« Mais ce privilège a aussi de grands dangers. Si un des êtres humains que le feu follet possède s’aperçoit qu’on le berne, le lutin perd son pouvoir et il lui faut sur-le-champ retourner au marais. Si avant la fin de l’année, il trouve que les humains ne valent même pas la peine qu’on se moque d’eux, et que, pris de nostalgie, il revienne au marais, alors un coup de vent l’éteint pour toujours. Enfin s’il s’oublie, s’il a pitié de quelque créature humaine et s’il ne fait pas son compte de trois cent soixante-cinq dupes pendant l’année, il est condamné à passer sa vie dans un morceau de bois pourri. Il brille encore la nuit, mais si peu, si peu, que pour un feu follet qui a de l’honneur, c’est pire que d’être soufflé et de périr.

« Je contai tout cela à mes douze petits lutins, qui sautaient sur mon giron ; je les engageai à renoncer à leur privilège et à rester au milieu de nous. Mais ils étaient tous ambitieux ; ils pensaient à la belle livrée que leur donnerait le diable.

« Pourquoi ménagerions-nous les hommes ? dit un de leurs vieux oncles ; il était âgé d’une semaine. Ne viennent-ils pas nous traquer dans notre domaine ? ils se mettent à drainer nos prairies, à dessécher nos chers marais.

— Pas de pitié ! », s’écrièrent les petits drôles, et ils allèrent se mêler au bal qui avait commencé.

« Une bande de jeunes et ravissantes elfes tournaient en rond, agitant gracieusement leurs voiles, tissés des fleurs les plus délicates et pailletés de gouttelettes de rosée ; elles faisaient les pirouettes les plus difficiles ; les petits feux follets les imitaient de leur mieux, se tortillaient et risquaient les entrechats les plus hardis.

« Un vieux corbeau leur apprit à bien dire : « Bravo, bravo ! » chose bien importante quand il s’agit de tromper les hommes. Un hibou aussi leur donna quelques bons avis. La chasse du roi Valdemar vint à passer ; voyant la fête elle s’arrêta et fit demander ce qu’on célébrait. Une des elfes alla rendre la réponse ; le chef des fantômes alors nous prêta trois de ses meilleurs chiens pour porter les feux follets en ville. Survinrent deux vieux gnomes qui enseignèrent aux feux follets à regarder par les trous de serrure, art qui n’est pas à dédaigner ; ils montèrent sur deux des chiens, prenant les feux follets dans leurs bonnets ; la troisième bête courrait en avant, et housch, routsch, les voilà partis pour la ville.

« Tout cela s’est passé cette nuit, continua la fée ; ils sont arrivés depuis longtemps et ils doivent avoir commencé leur tâche de berner les hommes, de leur brouiller les idées. Par ma grande cuve, je voudrais bien voir de près leur manège.

— Ah çà, interrompit l’homme, tout ce que vous me débitez là, c’est un vrai conte. Vous avez donc rencontré le génie que je cherche ; dites-moi, de grâce, où le trouverai-je ?

— Non, dit la fée, c’est tout au plus le commencement d’un conte ; on pourrait maintenant détailler les façons, les ruses par lesquelles les feux follets trompent le pauvre genre humain.

— Mais, oui, reprit l’homme en s’animant ; on pourrait écrire une foule de contes, tout un roman sur cette donnée ; faire l’histoire de chacun de ces douze lutins. Je me sens tout inspiré. Est-ce que le génie serait venu me communiquer de nouveau un peu de son souffle ?

— Voyons, calmez-vous, dit la fée. Laissez donc cette besogne à d’autres. Vous êtes pourtant d’un âge où l’on doit être raisonnable ; vous avez suffisamment barbouillé vos doigts d’encre, en écrivant des contes. Reposez-vous. Je vous donnerai une bonne provision de ma poésie en bouteilles. Du reste, faites-en, si vous voulez, faites-en, de nouveaux contes ; croyez-vous qu’ils intéresseront beaucoup ? Que vous ai-je dit ?

— C’est vrai, reprit-il. Les feux follets sont dans la ville. Si j’allais faire savoir qu’un tel qui passe pour honnête homme est possédé d’un de ces diablotins, et ne suit pas la voie droite, on me huerait, on me honnirait !

— Et songez donc, dit la femme, que ceux que les feux follets détournent de la vérité et de la bonne route sont de tous les rangs, de tous les âges. Parmi les politiques, ils pullulent ; il y en a dans les lettres, dans les arts.

« J’ai tort de vous dire tout cela ; vous êtes poète et vous allez le tambouriner partout et avertir vos semblables. Cela ne fera pas l’affaire de mon compère le Diable. C’est votre trèfle qui me force à parler.

— Oh ! n’ayez pas peur, dit l’homme ; ils ne prendront pas garde à ce que je dirai. Ils croiront tous que je leur fais un conte ; il amusera les uns, les autres le trouveront ennuyeux. Mais aucun ne s’avisera que je leur annonce sérieusement :

« Les feux follets sont dans la ville ! La fée des marais me l’a dit. Soyez sur vos gardes, mes frères ! »

 

FIN


Ce livre numérique

a été édité par

l’Association Les Bourlapapey,

bibliothèque numérique romande

 

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en mars 2015.

 

— Élaboration :

Les membres de l’association qui ont participé à l’édition, aux corrections, aux conversions et à la publication de ce livre numérique sont : Tatiana, Anne C., Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après Andersen, Les Souliers rouges et autres contes, Paris, Garnier, s. d. [1880]. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Fresque de lune au Danemark, a été prise par Sylvie Savary.

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[1] Jouet d’enfants en usage dans les pays du Nord ; il est en os et s’élance en l’air au moyen d’un ressort.

[2] Les armes du Danemark sont trois lions entre neuf cœurs.