Hans Christian Andersen

LES SOULIERS ROUGES
ET AUTRES CONTES
(2ème partie)

Le Sarrasin, Le grand Serpent de Mer,  Ce que racontait la vieille Jeanne, Le Briquet, L’intrépide Soldat de Plomb, L’Ange, Le vieux Ferme l’Œil, Le Sanglier de Bronze, La Comète, Le Gnome et l’Épicier, Le Bisaïeul, C‘est le Rayon de Soleil qui parle, La Pierre philosophale, Le Bonheur dans une Branche, L’Homme de Neige, Le Livre muet, L’Histoire de l’Année, Le Jardin du Paradis, L’Ombre, La Vieille Cloche d’Église

1880

édité par les Bourlapapey,

bibliothèque numérique romande

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Table des matières

 

LE SARRASIN.. 4

LE GRAND SERPENT DE MER.. 8

CE QUE RACONTAIT  LA VIEILLE JEANNE. 20

LE BRIQUET. 42

L’INTRÉPIDE SOLDAT DE PLOMB. 54

L’ANGE. 61

LE VIEUX FERME-L’ŒIL. 65

LUNDI. 67

MARDI. 69

MERCREDI. 72

JEUDI. 75

VENDREDI. 78

SAMEDI. 81

DIMANCHE. 83

LE SANGLIER DE BRONZE. 85

LA COMÈTE. 99

LE GNOME ET L’ÉPICIER.. 105

LE BISAÏEUL. 111

C’EST LE RAYON DE SOLEIL QUI PARLE. 117

LA PIERRE PHILOSOPHALE. 121

LE BONHEUR DANS UNE BRANCHE. 138

L’HOMME DE NEIGE. 142

LE LIVRE MUET. 149

L’HISTOIRE DE L’ANNÉE. 152

LE JARDIN DU PARADIS. 165

L’OMBRE. 190

LA VIEILLE CLOCHE D’ÉGLISE. 208

Ce livre numérique. 214

 

LE SARRASIN

 

Vous êtes, certes, bien des fois passé en automne à côté d’un champ de sarrasin ; vous devez vous souvenir qu’alors il est tout noir, comme si une flamme ardente y avait porté l’incendie.

En Danemark, nos paysans disent : « C’est la foudre qui a rendu le sarrasin si noir. »

Mais, quand je leur ai demandé comment c’était arrivé, ils n’ont pas su me répondre. Cependant je le sais maintenant ; c’est un moineau qui m’a conté l’histoire ; il la tenait d’un vieux et vénérable saule qui, il y a de longues, longues années, a assisté à l’événement. Il porte le poids de l’âge ; sa tête est fendue, et l’herbe pousse dans les interstices ; mais ses branches pendent toujours gracieusement, presque jusqu’à terre.

Donc, il y a des siècles, toute la belle plaine, aux alentours, était semée de seigle, d’orge et aussi d’avoine ; cette jolie avoine qui, lorsqu’elle est mûre, fait l’effet d’une bande de gentils canaris. La moisson était belle ; et, plus les épis étaient lourds, plus ils s’inclinaient modestement comme pour remercier le Créateur.

Il y avait là aussi, tout contre le saule, qui, alors déjà, pouvait passer pour vieux, un champ de sarrasin ; mais la plante, loin de se courber comme les autres, se tenait toute droite et raide.

» J’ai autant de grains que le seigle, disait-il ; et, en outre, j’ai bien meilleure façon que lui. Mes fleurs sont aussi belles que celles du pommier ; quand elles sont épanouies, cela fait un ravissant tapis ; on dirait de la neige, de la fine mousseline, tissée par des fées. Les hommes s’arrêtent pour m’admirer. Voyons, vieux saule, toi qui as l’âge et l’expérience, connais-tu quelque chose de plus charmant qu’un champ de sarrasin en fleurs ? Parle donc. »

Le saule agita ses branches en arrière, et puis en avant, comme s’il voulait dire à la façon des hommes : « Non, en effet, on ne peut rien imaginer de plus beau. »

Mais cet hommage muet ne suffit pas au sarrasin qui s’écria : « Ce saule, je crois que jamais il n’a eu guère d’esprit ; en tout cas, l’âge lui a enlevé le peu qu’il pouvait avoir. »

Voilà que de gros nuages s’étaient amoncelés ; un terrible ouragan approchait. Les fleurs des champs avaient, les unes, fermé leurs corolles, les autres se penchèrent dès que le vent commença à souffler ; mais le sarrasin resta droit, comme un piquet, toujours gonflé d’orgueil.

« Courbe donc ta tête comme nous, lui crièrent les fleurettes.

— Cela, c’est bon pour vous, chétives créatures, répondit-il fièrement.

— Courbe ta tête, comme nous, crièrent le seigle, l’orge et l’avoine. L’ange des tempêtes n’est pas loin ; ses ailes de feu sont immenses, elles rasent la terre. Gare à ceux qui font mine de le braver.

— Je ne m’inclinerai pas ! répéta le sarrasin.

— Couche-toi au plus vite, dit le vieux saule. Les éclairs se suivent, toujours plus terribles ; le tonnerre gronde. Ne regarde pas en l’air quand les nuages crèvent et que la foudre éclate : les hommes eux-mêmes ne peuvent pas supporter cette vue ; elle les rend aveugles.

— Ah ! les hommes n’osent pas fixer l’éclair, s’écria le sarrasin dans sa folle superbe ; eh bien, moi, j’aurai le courage de regarder droit lorsqu’à travers l’éclair on peut voir le fond des cieux ! »

Et, en effet, au moment où s’élança le plus fort coup de foudre, celui qui mit le feu au clocher de l’église, le sarrasin se tenait toujours debout, la tête braquée vers le ciel.

Lorsque le soleil reparut, les fleurs, les plantes se redressèrent ; elles étaient toutes rafraîchies, rajeunies par l’ondée bienfaisante. Mais le sarrasin était tout noir ; la foudre l’avait frappé, et la marque devait lui en rester toujours.

Le vieux saule agitait ses branches, et il en tombait de grosses gouttes, comme si l’arbre versait des larmes.

Des moineaux lui demandèrent : « Pourquoi cette tristesse ? L’air est si doux, si agréable, tout embaumé du parfum des fleurs et des bois. Le soleil répand de nouveau la joie partout ; et, là-bas, ne vois-tu pas le splendide arc-en-ciel ? »

Le saule leur fit le récit de ce qui venait de se passer et de ce qui causait son chagrin : l’orgueil coupable du sarrasin et la punition qui s’en était suivie.

Cette histoire s’est transmise chez les moineaux de génération en génération, mais sans grand profit pour eux ; car ils sont presque aussi impertinents et outrecuidants que le sarrasin.

LE GRAND SERPENT DE MER

 

Il y avait naguère un petit poisson de mer de bonne famille ; je ne me rappelle plus bien son nom, mais je sais qu’il avait dix-huit mille frères et sœurs, tous du même âge que lui. Ils n’avaient jamais connu leur père ni leur mère, et lorsqu’ils étaient venus au monde, il leur avait fallu aussitôt se mettre à chercher leur nourriture ; à boire, ils avaient l’Océan tout entier ; quant au manger, ils s’en tirèrent comme ils purent, voyageant de mer en mer au fur et à mesure qu’ils ne trouvaient plus rien autour d’eux.

C’était par une magnifique journée ; le soleil brillait et rendait transparents les flots azurés ; on y distinguait tout un monde de créatures étranges ; il y avait là des monstres qui, ouvrant leur terrible gueule, auraient pu avaler les dix-huit mille petits poissons d’un seul coup.

Eux, insouciants du danger, nageaient se serrant tous ensemble, comme les harengs ; ils s’ébattaient joyeusement, lorsque soudainement quelque chose de long et de lourd vint avec fracas tomber d’en haut au milieu d’eux. Plusieurs centaines d’entre eux furent écrasés par le choc, d’autres eurent de fortes contusions, et l’objet s’allongeait, s’allongeait toujours, et s’enfonçait dans la mer ; il mesurait déjà plusieurs lieues et on n’en voyait pas encore la fin.

Non seulement nos petits poissons, mais aussi les gros et les forts, les coquillages et les tortues, tous les habitants des ondes enfin, se sentirent tout échauffés d’effroi à la vue de cette immense anguille ; car c’est là, à l’inverse de nous autres humains, l’effet que la peur leur fait à eux qui sont naturellement glacés.

Quel était donc ce phénomène ? Vous l’avez deviné ; c’était le grand câble télégraphique qu’on était en train de poser entre l’Europe et l’Amérique.

L’émotion ne se calmait pas dans les régions sous-marines ; les poissons volants, pour mieux se dérober au danger, s’élevaient plus haut dans les airs que lors du dernier tremblement de terre. Plusieurs rapides nageurs filèrent tout d’une traite jusqu’au fond de la mer et annoncèrent l’approche du monstre au cabliau et autres gloutons qui étaient tranquillement occupés à dévorer leurs semblables. La nouvelle produisit un grand effroi ; une pieuvre en lâcha la proie qu’elle venait de happer ; plusieurs homards se sentirent tellement émus que leur carapace en craqua, et une écrevisse de mer fut si troublée qu’elle se mit à marcher en avant comme tout le monde.

Au milieu de cette confusion, les dix-huit mille petits poissons perdirent la piste les uns des autres et s’éparpillèrent à travers l’Océan ; il n’y en eut qu’un groupe d’une centaine qui restèrent ensemble, blottis contre un rocher, ne bougeant pas, ne remuant pas.

Au bout de quelques heures, voyant qu’il ne se passait rien, ils sortirent tout doucement de leur cachette et, se hasardant à regarder du côté où pouvait se trouver le monstre, ils le virent étendu au fond de la mer, tout inerte, et ne faisant pas mine de vouloir se mouvoir.

« Ce n’est qu’une ruse, dit le plus prudent de la bande ; n’approchons pas ; laissons-le en repos et allons voir un peu si nous ne pouvons pas retrouver quelques-uns de nos frères égarés. Ne nous occupons plus de cet intrus. »

Mais le plus mignon de ces petits poissons, qui était en même temps le plus curieux, tenait absolument à avoir quelques renseignements sur le monstre, et à savoir dans quel but il était venu révolutionner l’Océan.

« Remontons à la surface de l’eau, dit-il ; c’est d’en haut que la bête est descendue, c’est là haut qu’on pourra le mieux nous renseigner. »

Et toute la bande nagea dans la direction du ciel ; lorsqu’ils arrivèrent en haut, ils trouvèrent un temps calme et splendide. Sur les flots tranquilles un dauphin s’amusait à faire des cabrioles et des culbutes. Les petits poissons lui dirent que restant si souvent hors de l’eau il avait dû voir le monstre s’élancer dans la mer, et ils lui demandèrent quelques détails sur l’événement. Mais le dauphin, qui était très fier de la grâce avec laquelle il prenait ses ébats, ne s’occupait qu’à faire valoir sa personne ; il n’avait rien vu, et comme il n’avait rien à leur apprendre, il garda un silence dédaigneux, continua ses plongeons et redoubla ses entrechats.

Alors ils s’adressèrent à un chien marin, qui nageait entre deux eaux ; c’était dangereux, parce qu’il aime assez à se régaler de petits poissons ; mais ce jour-là il était rassasié et il eut la politesse de leur répondre.

« Je puis satisfaire votre curiosité, dit-il. Vous n’êtes pas sans savoir que quand il me plaît je puis sortir de l’eau et vivre à l’air. Bien souvent la nuit je monte sur les falaises et je vois ce qui se passe sur la terre ferme. Là habitent des créatures pleines de méchanceté et de perfidie ; dans leur langage elles s’appellent des hommes. Les hommes passent tout leur temps à nous tendre des embûches, mais nous leur échappons souvent et c’est ce que vient de faire la grande anguille de mer, qui vous intéresse tant.

« Elle était en leur pouvoir, et ils l’avaient sans doute depuis longtemps attirée à terre par ruse ou par violence. Voilà que ces jours-ci ils l’ont embarquée sur un grand navire pour la transporter dans quelque pays lointain. J’ai vu combien ils avaient de peine à venir à bout de la loger sur le bâtiment ; ils y réussirent cependant ; sans doute que ses forces étaient diminuées par le séjour hors de l’eau. Ils la roulèrent en rond ; j’entendis tout le bruit et le fracas de la lutte. Mais une fois en mer, voilà qu’elle leur échappa et se coula dans l’eau. Je les ai vus en masse chercher de toutes leurs forces à la retenir ; mais elle déroulait sans cesse ses anneaux et elle fila vers le fond de l’Océan, où elle doit sans doute reposer maintenant.

— Elle est un peu maigre pour sa longueur, dit un des petits poissons.

— Oh ! c’est qu’ils l’auront laissée avoir faim, répondit le chien marin. Maintenant que la voilà de nouveau dans son élément, elle va bientôt reprendre son ancienne grosseur. Moi je crois que c’est le fameux grand serpent de mer, dont les hommes parlent et qu’ils redoutent tant. Autrefois, je ne croyais pas qu’il existât ; mais aujourd’hui que je l’ai vu de mes yeux, je sais que ce n’est pas une fable. »

À ces mots le chien marin fit un plongeon et disparut.

« Quel événement, quelle histoire ! » se dirent entre eux les petits poissons. Comme il raconte bien, ce chien marin, et comme il est instruit ! Et cependant nous ne devrions pas dire du bien de lui qui si souvent se plaît à nous croquer. Maintenant que nous voilà au courant, allons nous ébattre joyeusement comme il convient à de jeunes poissons.

— Comment ? dit le plus mignon d’entre eux, qui était aussi, vous vous souvenez, le plus curieux, vous ne voulez pas venir vous assurer si ce que nous a dit le chien marin est bien vrai ? Vous ne voulez pas aller voir de près le grand serpent de mer qui fait, dit-il, trembler les hommes, nos cruels ennemis ? »

Mais les autres en avaient assez. Le petit alors résolut de tenter seul la chose, et abandonnant ses frères, il s’élança de nouveau vers le fond de l’océan. Lorsqu’auparavant il avait fait la route en sens inverse, il s’était toujours trouvé serré, englobé au milieu de ses frères, et il n’avait à peu près rien vu des accidents du chemin. Aussi cette fois il fut bien étonné en apercevant toutes les merveilles étranges que renferme le sein de la mer.

D’abord il eut à se ranger au plus vite devant un immense banc de harengs, qui par millions arrivaient des régions polaires. Puis il rencontra des poissons de toute grandeur et de formes singulières. Il vit aussi flotter des méduses, et autres créatures bizarres, moitié plantes, moitié poissons. Le fond de la mer était tapissé de toute une végétation étrange où se démenaient des milliards de coquillages.

Voilà que notre petit poisson aperçut un objet noir d’un aspect tout particulier ; c’était la carcasse d’un navire naufragé. Il y entra par une écoutille, mais il recula fort effrayé. Une jeune femme gisait là, tenant pressé contre son cœur son jeune enfant ; elle paraissait dormir, un doux sourire se jouait sur ses lèvres. Le mouvement lent des flots la soulevait et semblait la bercer, elle et son enfant. Des plantes marines avaient poussé dans les interstices des planches et laissaient pendre leur feuillage autour de la mère et de l’enfant. C’était un touchant spectacle ; mais le petit poisson ne se sentait pas trop à l’aise, et il fut content quand, ayant repassé l’écoutille, il se retrouva au milieu de ses semblables.

Cependant une terrible surprise l’attendait ; au moment où il sortait du navire il se jeta dans la gueule d’un baleineau qui était déjà énorme pour son âge.

« Ne m’avale pas, s’écria-t-il d’une voix suppliante. Je suis si petit ; pour toi je ne suis qu’une miette.

— Soit ! dit le baleineau, mais dis-moi ce que tu viens faire ici où d’ordinaire on ne rencontre jamais de poissons de ta sorte. »

Alors le petit raconta l’histoire de l’immense anguille ou serpent qui était venu jeter le trouble et l’émoi, même parmi les plus hardis habitants des mers.

« Oh ! oh ! » dit le baleineau.

Puis au même moment il aspira une masse énorme d’eau, il s’élança vers la surface de l’Océan et la rejeta en une puissante gerbe. Après avoir bien respiré, il revint tout aussi vite et reprit :

« Oh ! oh ! c’est donc cela cet objet qui tantôt m’a passé sur le dos et que j’ai pris pour un gros cordage. Je m’y suis frotté pour me gratter le dos qui me démangeait. Une idée, je vais un peu examiner la curieuse bête ; d’après ce que tu racontes ce serait un amphibie comme moi. »

Et les voilà partis tous deux à la recherche du monstre ; le petit poisson se tenait à distance pour ne pas être entraîné dans le tourbillon que produisait le gros baleineau en fendant les flots.

Ils rencontrèrent un requin et un espadon, qui avaient aussi entendu parler de la nouvelle anguille, qu’on disait si longue et si mince. Ils firent route ensemble ; un peu plus loin un loup marin se joignit à eux.

« Si comme vous l’annoncez, dit-il, cet animal n’est pas plus gros qu’un câble de navire, je le trancherai en deux d’un coup de dent. »

En même temps il ouvrit la gueule et montra les six rangées de ses terribles crocs.

« Je marque bien l’empreinte de mes dents sur les ancres en fer, ajouta-t-il. En restant avec moi, vous n’avez donc rien à craindre.

— Tiens, le voilà là-bas, s’écria le baleineau, qui en raison de sa jeunesse était présomptueux et croyait voir plus loin que les autres. Regardez donc comme il se tortille, comme il roule et déroule ses anneaux. »

Mais ce n’était pas lui ; ce n’était qu’une anguille de mer, de l’espèce ordinaire ; seulement elle était d’une longueur exceptionnelle. Ils l’accostèrent et lui apprirent la grande nouvelle.

« Est-il plus long que moi ? dit-elle. Vous croyez que oui. Eh bien, je vais avec vous pour m’en assurer. Malheur à lui si c’est vrai. Je ne souffrirai pas de rival. »

Et les voilà repartis pour leur expédition. Le troisième jour de leur voyage ils vont se heurter contre un monstre énorme qu’on aurait pris pour une île flottante. C’était une baleine, la plus vieille de tout l’Océan. Sa tête était presque cachée par des touffes de plantes marines ; son dos était semé de coquillages sans nombre et d’une foule d’autres animaux ; sa peau, naturellement noire, en paraissait blanche et rose.

« Viens avec nous, lui crièrent-ils. Nous allons exterminer un intrus qui veut s’emparer de l’empire de la mer. Tu nous aideras de l’expérience que tu as acquise pendant les siècles de ton existence. »

Le cétacé répondit :

« Allez-y tout seuls et laissez-moi, pauvre vieux, chercher un remède aux infirmités de mon âge. Je vais rassembler mes forces pour remonter à la surface des eaux ; c’est là seulement que j’éprouve un peu de soulagement. Alors ces chers oiseaux de mer accourent s’installer sur mon dos et ils se régalent de la vermine qui me fait tant souffrir. Ils travaillent de leur bec avec une ardeur merveilleuse, et quand ils sont repus il en vient d’autres. Un jour il y en eut un, qui dans la joie de trouver un pareil festin, se cramponna si fortement avec ses pattes dans mon lard, qu’il ne put jamais se dépêtrer. Quand je redescendis dans l’eau il périt, et les poissons ont dévoré son corps. Il ne reste plus que son squelette que vous pouvez apercevoir sur mon dos. Tenez, brave espadon, si vous portiez là quelques bons coups de votre glaive, cela me débarrasserait bien. »

L’espadon oubliant qu’il était l’ennemi né des baleines rendit le service demandé, tant le vieux lui fit pitié, puis ils se remirent en route. Enfin, le dixième jour, ils arrivèrent à l’endroit où gisait le câble transatlantique, qui, unissant l’Europe au Nouveau-Monde, s’étendait par dessus les montagnes, les précipices, les forêts de coraux qui forment le fond de l’Océan. Au moment de le joindre ils eurent grande peine à franchir un violent courant sous-marin qui, venant heurter un tourbillon, soulevait les flots à plusieurs lieues à l’entour.

« Voilà donc le monstre, » s’exclamèrent-ils tous à la fois. Le câble était presque recouvert d’éponges, de polypes, de gorgones ; selon les agitations de l’eau on l’apercevait un instant, puis il disparaissait sous ce fouillis prodigieux, où se démenaient des myriades de crustacés, de poulpes, d’araignées, de crabes hideux, d’astéroïdes, de longs vers gluants à formes repoussantes. Le câble restait sans mouvement, mais la pensée le traversait de part en part.

« Il ne bouge pas, dit le baleineau. Est-ce par peur, est-ce par traîtrise ? Qu’en pensez-vous ?

— Laissez-moi faire, dit une pieuvre, j’ai de longs bras et je m’en vais le tâter. »

Et elle étendit ses longs et affreux tentacules et les tourna plusieurs fois autour du câble.

« Il n’a pas la moindre écaille, dit-elle, il n’a même pas de peau ; il est dur comme un roc.

— Alors je lui pardonne d’être plus long que moi, dit l’anguille, qui s’était étirée pour se mesurer à côté de lui. S’il n’a ni peau ni souplesse, il est assez puni.

— Qui es-tu donc ? s’écria le baleineau. Es-tu un poisson ou un amphibie ? ou est-ce par hasard que tu viens habiter la mer ? »

Le câble ne répondit pas ; il parle cependant, mais toujours à des centaines de lieues de distance et dans une langue que personne ne comprend au fond de l’Océan.

« Si tu ne dis mot, nous allons te mettre en morceaux, » dit le requin, qui n’est pas d’humeur endurante.

Le câble ne broncha pas. « S’ils me déchirent, pensa-t-il, on me remontera pour me réparer et cela mettra un peu de diversité dans mon existence. »

Du reste il n’eut bientôt plus le temps de s’occuper de tout ce petit monde ; il télégraphiait et retélégraphiait des nouvelles qui devaient mettre en émoi les deux hémisphères.

En ce moment le soleil se couchait dans une mer de feu ; ses reflets vinrent luire jusqu’aux profondeurs où se trouvait la bande. Cette clarté leur donna du courage, et s’écriant : « Sus ! sus ! » l’espadon, le baleineau et l’anguille se jetèrent sur le câble. Mais le loup marin les avait précédés, il allait resserrer sur lui ses terribles mâchoires lorsque l’espadon, dans la précipitation, lui porta par derrière un fier coup de son épée.

Cela fit toute une affaire ; une querelle s’engagea ; les uns prirent parti pour le loup, les autres pour l’espadon. Il en résulta une mêlée générale où finalement les grands et les forts dévorèrent les petits.

La nuit était survenue, sur terre il faisait sombre, mais les vagues reluisaient par l’effet phosphorescent de plusieurs milliards de milliards d’animalcules luisants. La tranquillité s’était rétablie au fond de l’Océan et on se demandait de nouveau ce que pouvait bien être cet étrange animal tombé des cieux.

Arriva d’un pas mesuré et grave un vieux phoque ; il avait l’air d’un sage et il pensait l’être.

« Il n’y a que moi, dit-il, qui puisse vous ôter de la tête ce souci et vous renseigner sur ce qui vous préoccupe tant. L’Océan n’a pas de secrets pour moi, mais je sais en outre tout ce qui se passe hors de l’eau. Cet être qui est descendu d’en haut, et qui vous effraie, eh bien, il est mort-né, et mort il restera, sans force, sans vigueur. N’avez plus peur de lui, ce n’est qu’une sotte invention des hommes. »

Le petit poisson, qui au milieu de la bataille avait été sauvé par son exiguïté, fit timidement quelque objection, mais brutalement on lui imposa silence et le phoque reprit la parole, tous admirant bouche béante son étonnante science.

« Oui, ce n’est qu’une machination de nos ennemis acharnés, qui ne songent qu’à trouver de nouveaux moyens pour s’emparer de nous. Ils n’ont pas assez de leurs filets, de leurs hameçons. Voilà qu’ils ont tendu cet immense cordeau afin d’attraper ceux qui seront assez mal avisés pour y mordre. Mais vous n’avez qu’à vous garer, vous tenir à distance, et ils en seront pour les frais énormes de leur ruse. »

Et toute la gent des poissons s’écarta avec mépris, fière de braver la méchanceté des hommes.

« On ne m’ôtera pas l’idée, dit seul le petit poisson, que c’est là le fameux et mystérieux grand serpent de mer. »

Ce n’est pas tout à fait cela, sans doute. C’est plutôt ce grand serpent de Midgard, annoncé par la mythologie du nord. Après avoir tué le mauvais loup Benrir, il enserrera tout le globe ; son venin est puissant et, à un moment fatal, il amènera la perte du monde. Mais, après le cataclysme, on verra renaître une nouvelle terre où régnera une félicité sans bornes. C’est là ce qu’ont prédit nos vieux scaldes Scandinaves.

CE QUE RACONTAIT

LA VIEILLE JEANNE

 

Le vent souffle à travers le vieux saule ; les branches frémissent et gémissent. On dirait entendre une triste complainte. Le vent chante, le saule dit le refrain. Tu ne comprends pas les paroles, va trouver la vieille Jeanne à l’hospice, elle te les dira ; elle est née ici dans la paroisse.

Il y a bien, bien des années, lorsque la grande route passait encore par le village, l’arbre était déjà grand, beau, bien touffu. Il se trouvait naturellement à la même place qu’aujourd’hui, en face de la proprette et blanche maison du tailleur, sur le bord de l’étang qui, alors, était si grand qu’on y menait boire et baigner les chevaux ; l’été les petits polissons venaient s’y ébattre tout nus, y barbotaient et se lançaient de l’eau au visage en poussant mille cris joyeux. Tout près de l’arbre se dressait une grande pierre milliaire ; aujourd’hui elle est renversée, couverte et presque cachée par les ronces et les broussailles.

Il arriva qu’on construisit la nouvelle grande route beaucoup au delà ; elle passe maintenant à côté de la ferme du plus riche paysan de l’endroit. L’ancienne devint un simple chemin de traverse. On creusa aussi un autre abreuvoir pour les bestiaux, et l’étang bientôt ne fut plus qu’une mare, couverte de plantes et d’herbes aquatiques, bordée de joncs et d’iris sauvages. Quand une grenouille y sautait, cela faisait un trou dans la verdure et on apercevait une eau noire et grasse.

La maison du tailleur, on n’en prit plus soin ; elle finit par s’affaisser sur le côté, les murailles se lézardèrent ; le toit était couvert de mousse et de jubarbe. Le pigeonnier, à moitié démoli, ne servait plus de demeure qu’aux sansonnets ; cependant les hirondelles continuaient à bâtir leurs nids en rangée serrée autour du toit, comme si c’était encore là, comme jadis, le séjour du bonheur.

Mais c’était aujourd’hui une solitude désolée ; Rasmus « le pauvre idiot, » comme on l’appelait, y végétait dans la misère. Il était né dans cette maison, il avait sauté et joué aux alentours avec les gamins du village ; avec eux il avait barboté dans l’étang et grimpé tout en haut du saule.

L’arbre, lui, avait mieux résisté au temps ; ses longues branches retombaient toujours gracieusement en épais faisceaux ; cependant les tempêtes l’avaient un peu courbé, et par l’effet de l’âge son écorce s’était fendue par places ; la poussière s’y était accumulée, était devenue du terreau, et il y poussait de l’herbe, des fleurettes et même un petit églantier.

Lorsqu’au printemps arrivaient les hirondelles, et qu’elles avaient retrouvé leurs anciens nids, elles les réparaient et replâtraient convenablement. Mais Rasmus ne suivait pas leur exemple ; il laissait son nid se détériorer et dépérir, sans lutter contre les dégâts du temps. « À quoi bon ? » disait-il toujours, employant là un vilain adage, dont son père se servait aussi.

Les hirondelles allaient et venaient ; en automne elles partaient pour leur grand voyage, mais au printemps elles revenaient fidèlement. Rasmus, lui, ne bougeait guère ; il voyait sans chagrin ces gentils oiseaux s’envoler ; quand ils revenaient, faisant retentir les airs de leurs chants joyeux, il n’en éprouvait aucun plaisir. Même le gai sifflement des sansonnets le laissait insensible ; autrefois il sifflait presque aussi bien qu’eux, et il s’amusait à les provoquer à qui sifflerait le plus longtemps ; aujourd’hui leurs joyeux accents ne lui disaient plus rien.

Entends-tu de nouveau le vent souffler à travers le vieux saule ? Ses branches frémissent et gémissent ; on dirait une triste complainte. Si tu ne comprends pas ce chant, va trouver la vieille Jeanne à l’hospice, elle te récitera les paroles ; elle connaît bien des histoires du temps jadis ; elle est une chronique vivante des vieux souvenirs du pays. Voici ce qu’elle te racontera :

La maisonnette là-bas près du saule était toute neuve et coquette lorsque Ivar Oelsé le tailleur y vint s’établir avec Marie, sa femme. C’étaient de braves gens, travailleurs et honnêtes. La vieille Jeanne alors était encore une enfant ; elle était la fille du sabotier, l’homme le plus pauvre du village. La pauvrette, souvent la bonne Marie, qui était à son aise, lui donna de grosses tartines, bien beurrées.

Marie était bien vue au château : elle était toujours gaie ; elle ne cessait guère de rire ; les petits ennuis de la vie, elle les avait vite oubliés. Elle causait gentiment et maniait la langue aussi bien que l’aiguille. Elle aidait son mari pour l’ouvrage tout en faisant marcher son ménage et en prenant soin de ses enfants ; elle en avait onze.

« Les pauvres ont toujours une nichée d’enfants, disait le châtelain ; si on pouvait les noyer comme les petits chats, et n’en garder que deux ou trois, les plus forts, alors il y aurait moins de misère dans ce monde.

— Que Dieu ait pitié de nous, s’écria la femme du tailleur, lorsqu’un jour elle entendit ce propos. Les enfants sont une bénédiction du bon Dieu ; c’est eux qui font toute la joie de la maison. Si on vient à se trouver un peu gêné parce qu’il faut nourrir beaucoup de ces petites bouches, eh bien, on n’a qu’à se donner un peu plus de mal. Le bon Dieu ne vous abandonne pas, si vous ne cessez pas d’avoir confiance en lui. »

La femme du châtelain approuvait Marie, et ne l’aimait que mieux en la voyant si vaillante. Elles se connaissaient depuis longtemps ; Marie avait été bonne d’enfants dans la maison des parents de la châtelaine, qu’elle avait souvent embrassée lorsqu’elle était toute petite.

Tous les ans, à Noël, arrivait du château toute une cargaison de provisions à la maisonnette du tailleur : une tonne de farine, une demi-tonne de beurre, un porc gras, deux belles oies bien dodues, des fromages, des pommes et des noix. Ivar Oelsé voyait d’un air souriant entrer chez lui ce beau présent ; mais, un instant après, on l’entendait répéter son stupide dicton : « À quoi bon ? » auquel il s’était bêtement habitué.

Et cependant il n’avait pas à se plaindre du sort. Sa demeure était riante et proprette du haut en bas ; de beaux rideaux blancs ornaient les fenêtres, garnies de balsamines et d’œillets. Au dessous d’un beau meuble en noyer était accrochée, dans un cadre doré, la lettre par laquelle Marie s’était fiancée à Ivar ; elle était très bien tournée et écrite en vers rimés. Ce n’était pas la seule pièce de poésie qu’elle eût composée. « Eh ! voyez, disait-elle, quand j’arrive à écrire mon nom de Oelsé (soif) au bout d’un vers, je ne suis pas embarrassée à trouver la rime, il n’y en a qu’une : c’est Poelsé (saucisse) ; mais cela c’est une vraie distinction. Oui, cherchez : pour Poelsé vous ne trouverez d’autre rime que Oelsé ; et comme les deux mots vont bien ensemble !… »

Et de rire. Car elle gardait toujours sa bonne humeur. Jamais elle ne disait comme son mari : « À quoi bon ? » Sa devise était : « Fie-toi à toi-même, mais avant tout aie confiance dans le bon Dieu. »

Et elle agissait d’après sa devise, et, à force de labeur, elle parvint à nourrir et à bien élever ses enfants. Les dix premiers se dispersèrent à travers le monde, s’établirent et prospérèrent. Restait Rasmus, le plus jeune ; c’était un charmant enfant, aux joues roses, au doux sourire. Un jour, le peintre le plus célèbre de la capitale, étant en visite au château, aperçut le petit Rasmus. La tournure et la figure du bambin lui plurent tant, qu’il pria Marie de le lui prêter, et il fit un ravissant tableau où l’on voyait le gamin, nu comme un petit ange, folâtrant joyeusement. La toile fut placée dans la galerie du palais du roi ; c’est ce qu’on apprit par la châtelaine, qui, apercevant le tableau, reconnut le petit Rasmus, bien qu’il n’eût pas d’habits ni de chemise.

Survinrent des temps difficiles. Le tailleur fut pris de la goutte ; la maladie lui donna de gros nœuds aux doigts et il ne pouvait presque plus travailler ; le docteur n’y pouvait rien, pas plus que Stina, la devineresse, qui passait cependant pour une habile sorcière.

« Il ne faut pas se désespérer, disait Marie, ni se lamenter ; cela ne sert à rien. Le père ne peut plus faire aller ses mains ; eh bien, les miennes feront le double d’ouvrage. Et nous allons avoir du renfort : voilà le petit Rasmus qui commence à savoir conduire l’aiguille. »

En effet, il s’installait à l’établi et il avait du goût pour le travail ; tout en cousant, il chantait et sifflait gaiement.

Mais sa mère ne le laissait pas assis là toute la journée ; elle l’envoyait dehors sauter et jouer pour que sa santé ne souffrît pas de trop d’immobilité.

La petite Jeanne était sa meilleure camarade de jeu. Elle n’était guère jolie et elle courait pieds nus ; ses vêtements n’étaient que des haillons ; sa mère n’était plus là pour les raccommoder, et, quant à Jeanne, elle les trouvait bien assez bons comme cela. C’était une enfant du bon Dieu, gaie et insouciante comme un petit oiseau.

Souvent Rasmus et Jeanne jouaient près du grand saule, devant la pierre milliaire.

Lui avait ses projets ambitieux ; il voulait devenir un tailleur pour les messieurs, s’établir en ville, où les maîtres ont jusqu’à dix apprentis, comme lui avait dit son père. Quand il serait devenu maître lui-même, alors il ferait venir Jeanne et elle ferait la cuisine pour eux tous, lui et ses apprentis ; et dans sa chambre elle aurait une belle glace et une pendule comme il y en avait au château.

Ces projets d’avenir amusaient Jeanne, mais elle n’osait pas trop croire qu’ils pourraient se réaliser ; Rasmus, au contraire, en était sûr et certain.

L’année s’avançait, et le saule se dépouillait de ses feuilles ; les vents et les pluies arrivèrent, et Rasmus ne pouvait plus aller jouer avec sa petite amie. « Les feuilles repousseront bientôt, » lui disait sa mère pour le consoler.

— À quoi bon ? dit le père Ivar. La nouvelle année amènera de nouveaux soucis.

— Que dis-tu encore là ? répliqua Marie. N’avons-nous pas l’office rempli de provisions que nous a envoyées la bonne châtelaine ? Je suis en bonne santé, l’ouvrage va bien. C’est un péché que de se plaindre à propos de rien. »

Après la Noël, les châtelains se rendirent dans la capitale pour prendre part aux fêtes et réjouissances du grand monde ; ils allaient à tous les bals de la cour.

La châtelaine se fit venir de Paris deux robes d’une étoffe si riche, si précieuse, d’une coupe et d’un travail si parfaits que Marie, qui n’avait jamais imaginé qu’il existât d’aussi splendides toilettes, en restait tout en extase, et demanda la permission d’amener son mari au château pour qu’il pût aussi admirer un si superbe ouvrage. Et, en effet, il fut stupéfait en voyant ces robes taillées et confectionnées avec un art merveilleux ; il ne put presque pas trouver de paroles pour exprimer son étonnement. Mais, rentré chez lui, il s’écria tout à coup : « Après tout, à quoi bon ? »

Cette fois il eut raison. À peine installé en ville, le châtelain, en sortant d’une fête, prit froid, s’alita et mourut ; et sa femme n’eut pas l’occasion de mettre une seule fois ces belles robes. Elle était maintenant vêtue de noir des pieds à la tête ; elle ne portait même pas une collerette blanche. Les domestiques étaient aussi en deuil, et le vieux carrosse de cérémonie fut recouvert de drap noir.

Ce fut une nuit d’hiver glaciale ; la lune et les étoiles brillaient lorsque le corbillard ramenant les restes mortels du châtelain arriva au château. L’intendant, le bourgmestre, toutes les autorités étaient rassemblées devant la porte de l’église, tenant des torches. Le temple était tout illuminé de cierges. Le pasteur s’avança au-devant du cercueil, qui, suivi de tout le village, fut porté dans le chœur. Le prêtre fit une oraison funèbre ; il dit beaucoup de bien du défunt ; ses éloges ne furent exagérés que de moitié, ce qui ne passe pas la permission. Puis on entonna un cantique. La veuve faisait peine à voir ; elle était accablée, anéantie par la douleur. Elle repartit dans le vieux carrosse, tout recouvert de drap noir ; chose qu’on n’avait jamais vue dans le village.

Aussi y parla-t-on encore longtemps de ce bel enterrement.

« On voit bien de quelle noble famille était notre châtelain, disaient les paysans ; il est venu au monde comme très haut et très bien né, et il est parti également avec tout l’appareil d’un personnage très haut et très bien né.

— À quoi bon tout cela ? disait le tailleur Oelsé. Aujourd’hui, il n’a plus ni vie ni fortune ; nous, au moins, nous possédons encore un de ces deux biens.

— Ne dis donc pas de pareilles sottises, dit sa femme. Il est entré dans la vie éternelle au paradis.

— Qui t’a dit cela, Marie ? répondit Ivar. Nous tous, pauvres gens, quand nous mourons, nos corps retournent à la terre et sont un bon engrais. Mais notre châtelain s’est cru trop haut placé pour avoir besoin d’être utile ; il s’est fait embaumer, et son corps est là dans le caveau de famille et ne sert de rien.

— Tu deviens impie, interrompit Marie. Je te le répète, il est entré dans la vie éternelle.

— Et moi, je demande de nouveau qui t’a dit cela. »

Toute hors d’elle-même, Marie, soulevant son tablier, en couvrit la tête du petit Rasmus pour qu’il n’entendît pas plus longtemps ces vilains propos ; elle l’emporta dehors dans ses bras et se mit à pleurer.

« Écoute bien, cher enfant, dit-elle, les paroles que ton père vient de prononcer ne proviennent pas de ses pensées. C’est un méchant diable, qui passait dans la chambre, qui a parlé par sa bouche. Dis un Pater ; je vais prier avec toi. »

Et, après avoir joint les mains de l’enfant, elle dit avec lui la sainte prière.

« Maintenant me voilà calmée, dit-elle. Écoute bien comment il faut se dire dans ce monde : J’ai confiance dans le bon Dieu et en moi-même. »

Les jours et les mois se passèrent, et l’année de deuil se trouva expirée pour la veuve du vieux châtelain ; pour ses vêtements elle était en demi-deuil, mais, dans son cœur, il n’y avait plus de deuil du tout. On se chuchotait à l’oreille qu’elle allait se remarier.

En effet, au bout de quelque temps, le pasteur annonça les nouvelles fiançailles de la châtelaine ; le futur, cette fois, n’était pas très haut et très bien né ; c’était un sculpteur de grand talent. Mais, à la campagne, où la gloire de Thorwaldsen n’avait pas encore rendu populaire l’art de la sculpture, on ne se rendait pas trop compte en quoi un sculpteur pouvait être utile à l’État.

Tous cependant convinrent que c’était un bel homme, lorsqu’il arriva après Pâques pour la noce. Le tailleur et sa femme qui étaient à l’église avec Rasmus, allèrent à la communion ; le petit resta sur son banc ; il n’était pas encore confirmé, bien qu’il portât déjà un habit noir, comme ceux qui s’approchent pour la première fois de la sainte table.

Ce vêtement, ainsi que l’habit de son père et la robe de sa mère, avait été taillé dans le drap qui avait recouvert le vieux carrosse pendant le deuil, et dont la châtelaine avait fait cadeau à Marie. Celle-ci l’avait accepté avec reconnaissance ; les affaires n’allaient pas trop bien, et elle avait été obligée de rapiécer et de retourner même les habits de son mari et de son fils.

La chose se répandit dans le village ; Stina la devineresse en augura mal ; elle annonça que les habits coupés dans un drap de deuil devaient donner la maladie. La petite Jeanne pleura lorsqu’elle entendit ces propos ; mais elle resta dans la rue, lorsque Rasmus aussi se mit à pleurer, et elle le consola. Comme l’avait prédit Stina, le tailleur s’alita, et, le premier dimanche après la Trinité il mourut.

Marie Oelsé restait seule avec son petit garçon ; elle ne perdit pas courage, et, comme elle travaillait presque aussi bien que son mari, on continua au village à faire faire les habits chez elle.

Un an après, Rasmus fut confirmé, et partit pour la ville. Il entra comme apprenti chez un tailleur, qui n’avait pas, il est vrai, comme Rasmus l’avait rêvé, dix apprentis autour de son établi, mais en avait trois ; du reste il savait bien son métier. Rasmus en quittant son village, était fier et content ; il pensait voir devant lui un bel avenir. Jeanne pleurait à chaudes larmes.

Ce fut à cette époque que la nouvelle grande route fut ouverte ; l’ancienne devint un chemin vicinal ; l’étang se dessécha, et il ne resta plus qu’une mare couverte de plantes et d’herbes. La pierre milliaire qui n’avait plus de raison d’être se renversa ; il n’y eut que le saule qui tint bon ; il poussait toujours de belles branches, et c’était tout un chant quand le vent soufflait à travers son épais feuillage.

À l’automne, les hirondelles partaient et les sansonnets également ; au printemps toute la bande revenait. C’était pour la quatrième fois qu’elles arrivaient de nouveau, lorsque Rasmus aussi rentra au nid. Il avait bien passé l’épreuve de compagnon, et était devenu un joli garçon, élancé, un peu trop mince cependant. Il voulait boucler sa valise, faire son tour de Danemark, et aller ensuite à l’étranger ; il avait toujours l’ambition de se perfectionner dans son métier. Mais sa mère le retint.

« Tous mes autres enfants sont dispersés au loin, dit-elle ; au moins que toi, le plus jeune, tu restes auprès de moi ; tu sais bien que notre loi t’attribue la maison paternelle. Tu seras bien mieux soigné qu’au milieu des étrangers. L’ouvrage ne manque pas ; et si tu tiens tant à changer de place, eh bien ! va à droite, à gauche, dans les fermes des alentours, où l’on t’appellera pour réparer les habits de tout le monde et en confectionner de nouveaux. Quinze jours dans tel endroit, quinze jours dans tel autre, cela, c’est aussi voyager. »

Rasmus écouta les conseils de sa mère ; et de nouveau il allait, quand il se reposait, s’asseoir sous le vieux saule, écouter le chant des oiseaux et le bruissement des branches. Et il continuait à siffler aussi bien que les sansonnets ; mais il savait aussi de vraies chansons, des vieilles et des nouvelles. Son adresse à l’aiguille, sa bonne humeur, le faisaient bien venir dans les grandes fermes où on le retenait.

Nulle part on ne lui faisait meilleur accueil que chez Claus Hansen, qui pour la richesse était le second dans la paroisse. Sa fille, la gentille Elsé, ressemblait à une belle fleur qui vient de s’épanouir ; c’était un plaisir que de la regarder. Toujours elle riait ; il y avait quelques langues assez mauvaises pour prétendre que c’était par coquetterie, pour montrer ses belles dents. Il pouvait y avoir de cela ; mais le fait est qu’elle était de son naturel gaie comme pinson ; elle aimait même à faire des niches, et cela seyait fort bien à son petit air mutin.

Elle trouva Rasmus à son goût, et en retour elle lui plut infiniment ; mais ni l’un ni l’autre ne s’en dirent rien. Cependant Rasmus sentait parfois poindre en lui la mélancolie ; il tenait plus de son père que de sa mère, cela commençait à se montrer. Mais la joyeuse humeur reparaissait chez lui, lorsqu’il apercevait Elsé ; ils devisaient alors tous deux, folâtraient, et s’amusaient à d’innocentes farces ; bien que souvent l’occasion s’en présentât, il ne souffla pas un mot de son amour pour elle.

Déjà la devise de son père lui trottait dans la tête.

« À quoi bon ? se disait-il. Ses parents ont du bien et tiennent à la richesse ; je n’ai à lui offrir ni terres ni écus ; le mieux serait que je m’éloignasse d’elle. »

Plusieurs fois par jour, il prenait la résolution de la fuir ; et au premier prétexte, il courait à la ferme pour la voir. On aurait dit qu’Elsé le tenait attaché à la patte par un fil ; il était pour elle comme un oiseau bien dressé : il chantait et sifflait à son commandement.

Jeanne, la fille du sabotier, servait à la ferme ; on l’employait à de gros travaux, elle conduisait la voiture dans les prés, où elle allait aider à traire les vaches ; quelquefois même quand il y avait presse, elle chargeait le fumier. Presque jamais elle n’avait accès à la grande salle d’honneur ; et elle ne voyait Rasmus et Elsé que rarement ; mais elle entendait les autres filles dire entre elles, qu’ils étaient tous deux comme fiancés.

« Dieu merci ! se dit-elle. Alors Rasmus aura une belle fortune. Que j’en suis heureuse pour lui ! »

Mais en même temps ses yeux se mouillèrent, et cependant cela ne paraissait pas un sujet de larmes.

Arriva le temps de la foire. Claus Hansen et sa famille allèrent à la ville dans leur char à bancs ; Rasmus fut de la partie ; il était assis à côté d’Elsé en allant et en revenant. Il sentait combien il l’aimait, mais il n’en dit toujours pas un mot.

« C’est pourtant à lui de parler, pensait la jeune fille. Soit, s’il ne veut pas ouvrir la bouche, je saurai bien troubler sa placidité. »

Et bientôt on annonça au village que le plus riche fermier de la paroisse voisine avait demandé la main d’Elsé, et c’était la vérité ; mais personne ne savait ce que la jeune fille avait répondu.

Rasmus sentit sa tête se brouiller et son cœur se serrer, lorsqu’il entendit parler de cette démarche du riche fermier. Un soir il vit Elsé mettre à son doigt un anneau d’or ; elle lui demanda d’un air malicieux ce que cela pouvait bien signifier :

« Des fiançailles ! dit-il.

— Et avec qui, penses-tu ? ajouta-t-elle.

— Mais, avec le riche paysan du village voisin ! répondit-il.

— Allons, tu as deviné ! » dit-elle en souriant toujours avec sa petite mine friponne, et elle s’esquiva et disparut.

Lui aussi il s’esquiva et s’en fut chez lui, tout bouleversé. Il boucla sa valise et déclara à sa mère qu’il voulait voir absolument le monde, le vaste monde ; elle eut beau lui donner les meilleures raisons pour l’engager à rester auprès d’elle, cette fois elle ne réussit pas à le retenir.

Il coupa une branche du vieux saule, pour lui servir de bâton de voyage ; il se mit à siffler les airs les plus joyeux comme s’il était de l’humeur la plus gaie du monde à l’idée de voir toutes les merveilles dont parlent les livres de géographie.

« Ta résolution m’afflige beaucoup, dit sa mère. Enfin, c’est peut-être pour ton plus grand bien que tu quittes le pays pour quelque temps ; et je fais taire mon chagrin. Mais promets-moi une chose : Aie confiance en Dieu et en toi-même ! Si tu suis mon précepte, tu nous reviendras content et heureux. »

Rasmus quitta la maison paternelle et prit la nouvelle grande route ; de loin il aperçut Jeanne qui conduisait sa voiture à lait. Il ne voulut pas qu’elle le vît et se cacha derrière une haie jusqu’à ce qu’elle fût passée.

Le voilà donc parti pour les pays étrangers ; il n’avait pas dit où il irait et il ne donna aucune nouvelle de lui.

« Dans un an et un jour il sera de retour, se disait Marie ; d’abord la nouveauté l’attirera et le distraira ; mais ensuite il éprouvera le besoin de retrouver sa mère, ses amis et connaissances. Malheureusement il tient un peu trop du caractère de son pauvre père. Enfin, le bon Dieu fera tout pour le mieux. »

Et elle attendit patiemment un an et un jour. Mais Elsé n’attendit qu’un mois ; puis, un soir d’hiver, elle alla trouver en secret la devineresse, qui savait jeter les cartes et prédire l’avenir à l’inspection du marc de café. La sorcière dit, après avoir bien examiné le marc, qu’elle voyait bien que Rasmus n’était plus en Danemark, mais à l’étranger dans une grande ville ; le nom de l’endroit, elle ne pouvait pas encore bien le distinguer ; ce qui était certain c’est que dans cette ville il y avait des soldats et des jolies filles, et que Rasmus était à réfléchir s’il s’engagerait parmi les soldats et prendrait le mousquet ou s’il épouserait une de ces jolies filles.

Ces paroles mirent Elsé hors d’elle-même ; et elle déclara qu’elle donnerait bien tout l’argent de ses épargnes pour racheter Rasmus s’il s’était déjà engagé, mais que Stina ne devait rien en dire à personne.

La vieille sorcière promit de le faire revenir par un artifice dangereux, mais infaillible quand on le pratiquait d’une main habile comme la sienne.

Donc elle alluma un grand feu et y plaça un chaudron magique : « Il faut maintenant, dit-elle, que ce que nous allons y mettre ne cesse de bouillir, et alors quoi qu’il en ait, Rasmus sera forcé de revenir ; il résistera sans doute, pendant des mois entiers peut-être, mais finalement, pourvu qu’il reste en vie, il reprendra le chemin du pays, et alors il n’aura de repos nuit et jour jusqu’à ce qu’il soit de retour ici ; ni vents, ni tempêtes, ni mers, ni montagnes, ni forêts n’arrêteront ses pas. C’est juste le moment de commencer l’opération ; la lune entre dans son premier quartier ; et de plus entends-tu l’orage et le tonnerre ? C’est le meilleur présage. »

Stina sortit, et, guidée au milieu des ténèbres par des éclairs, elle atteignit le vieux saule, en coupa une branche, qu’elle tressa en plusieurs nœuds, selon la formule prescrite, pour attraper Rasmus par le cou et le ramener chez lui. Puis elle enleva de la mousse et de la jubarbe du toit de la maison du tailleur et mit le tout dans le chaudron. Elsé alors eut à arracher un feuillet d’un livre de cantiques ; elle tira par hasard le dernier, qui contenait des fautes d’impression.

« Cela ne fait rien », dit Stina, et elle jeta le papier dans le chaudron.

Mais ce n’étaient pas les seuls ingrédients qu’il fallût pour ramener Rasmus. Le beau coq noir qui se promenait tout fier dans la cour de la sorcière dut donner sa belle crête rouge. Stina fourra encore dans le chaudron le bel anneau d’or qu’Elsé avait montré à Rasmus. « Tu ne le reverras jamais, dit Stina ; c’est cette vilaine bague qui est cause de tout le malheur. »

Et on mit encore dans le chaudron une foule d’objets très difficiles à se procurer et très chers, des herbes cueillies sur le coup de minuit dans la nuit de Noël sur le tombeau d’un enfant innocent, une larme versée par une jeune fille qui s’était jetée à l’eau en apprenant la mort de son fiancé, et ainsi de suite.

Il fallait entretenir sans cesse le feu ; le mélange ne devait pas cesser de bouillir si on voulait réussir et cela aussi coûtait beaucoup d’argent.

La lune passa par ses quatre quartiers, et toujours pas de nouvelles de Rasmus.

« Ne vois-tu pas s’il est en route pour revenir ? » dit Elsé un soir à la sorcière.

« Attends, répondit Stina, que je regarde bien avec attention. Ah ! le voilà ! Ô le pauvre garçon ; il est en route ; il vient de monter une haute montagne ; il est harassé et se repose un instant. Mais il a la fièvre, il désire te revoir. Le voilà qui repart, il s’engage dans une forêt sauvage, où il y a une bande de brigands.

— Non, non ! s’écria Elsé. Qu’il s’arrête, qu’il ne se jette pas au milieu des dangers ! cela me fait trop de peine !

— Je ne puis le retenir, répondit Stina. Maintenant qu’il est attiré par ce qui bout dans le chaudron, s’il ne marchait pas sans cesse, il tomberait mort. »

Des mois encore s’écoulèrent ; Elsé s’impatientait. Un soir, après un orage, la lune vint à sortir des nuages, et on vit un arc-en-ciel. Jamais Elsé n’avait aperçu ce rare phénomène.

« Tiens, regarde, s’écria Stina. C’est le signe que j’attendais. D’ici peu de jours, il sera de retour. »

Au bout d’une semaine, Rasmus était toujours absent. Elsé poussa encore quelques soupirs, mais elle ne retourna plus chez Stina, et un beau matin on apprit qu’elle était fiancée au riche fermier du village voisin. Claus Hansen avait été examiner en détail les terres, les granges, les étables de son futur gendre ; tout était parfait et cossu.

Peu de temps après, la noce se fit ; on en parlait encore bien des années après. Le festin dura trois jours ; violons et clarinettes ne cessaient de jouer. Tout le village était invité ; Marie Oelsé y était aussi. Lorsque le quatrième jour Claus Hansen remercia ses hôtes et que les musiciens eurent joué l’air des adieux, Elsé apporta à Marie un grand panier, tout chargé de bons reliefs du festin.

La veuve du tailleur arrive à sa maison ; elle trouve la porte ouverte. Elle se précipite dans la chambre. Qui aperçoit-elle ? Rasmus, son fils Rasmus. C’était là le moment qu’il avait choisi pour revenir !

Elle l’embrasse et le couvre de baisers ; mais tout à coup elle recule effrayée, en voyant quelle triste mine il avait. Il était pâle et maigre, miné par le chagrin et par la maladie.

« Mon enfant, mon pauvre fils ! s’écria-t-elle. Comme tu as l’air malheureux ! Mais je vais bien te soigner et tu guériras. Ah ! que je remercie donc le bon Dieu, puisqu’il m’a rendu mon fils ! »

Elle lui servit un morceau de bon rôti qu’elle avait dans son panier et lui donna à goûter de la tarte de la noce. Il mangea, car il avait très faim ; mais les bouchées avaient peine à passer, lorsqu’il apprit d’où venait ce régal.

Il raconta qu’il avait été dans bien des pays, qu’il avait vu de belles et grandes villes, mais que, dans ces derniers temps, l’idée de sa mère, de sa maison, du vieux saule, ne l’avait pas laissé tranquille. « Que de fois, dit-il, j’ai rêvé de cet arbre, et toujours, je voyais sous ses branches Jeanne, toute enfant, comme elle jouait alors avec moi. »

Il ne prononça pas le nom d’Elsé. Le lendemain, il se sentit plus malade et il s’alita. Elsé, quand elle l’apprit, se dit que c’était l’effet du chaudron magique, et elle en eut des remords ; Stina aussi le crut, mais elle n’en eut pas de remords.

Rasmus fut pris d’une fièvre violente et contagieuse ; personne n’entrait dans la maison, excepté Jeanne, la fille du pauvre sabotier. Comme elle pleura lorsqu’elle vit combien Rasmus avait l’air défait et misérable ! Elle aidait Marie à le soigner. Le médecin prescrivit une drogue amère et répugnante au goût. Le malade ne voulait pas la prendre, « À quoi bon ? disait-il à tout instant.

— Te voilà encore comme ton père, avec ce vilain propos, dit sa mère. Moi, j’ai confiance en Dieu ; il te guérira, mais il faut que tu prennes la médecine. Que tu reviennes à la santé, et que tu chantes et siffles comme autrefois, et je donnerai volontiers ma vie en échange de la tienne. »

Et il fut fait comme demandait la sainte femme. Rasmus guérit ; mais elle gagna la maladie et le bon Dieu l’appela au ciel.

La maison près du saule était maintenant bien déserte ; la pauvreté y entra peu à peu, l’ouvrage commença à se faire rare. « Il est usé, Rasmus, disaient les paysans ; il ne sait plus manier l’aiguille. »

Il avait mené une vie désespérée pendant son voyage ; c’est cela et non la mixture de la sorcière qui avait épuisé les forces de son corps et tari la source de sa gaieté. Il continua de même ; il fréquentait plus le cabaret que l’église. Ses cheveux blanchirent ; ses jambes commençaient à ne plus être solides ; il n’avait plus de goût pour le travail. « À quoi bon se donner du mal ? » disait-il.

Par une soirée d’automne, il rentrait du cabaret chez lui, il pleuvait et il faisait un grand vent, le chemin était rempli de boue. Il marchait péniblement ; il se croyait seul dans la campagne ; sa mère reposait au cimetière, les hirondelles et les sansonnets étaient loin. Mais Jeanne, la fille du sabotier, qui l’avait vu sortir se traînant difficilement, l’avait suivi et le rejoignit.

« Rasmus, dit-elle, reprends donc courage et ne te néglige pas ainsi.

— À quoi bon ?

— Toujours ce refrain ! Tu ne peux donc pas t’en déshabituer et dire comme ta mère : J’ai confiance en Dieu et en moi-même. Si tu te laisses aller, tu n’auras plus la moindre force pour agir, tu ne seras plus capable de rien.

Il ne répondit point. Jeanne le reconduisit jusqu’à sa porte, lui donnant de bons conseils, pour l’engager à surmonter son humeur noire ; puis elle retourna à la ferme.

Rasmus ne se coucha pas, il sortit de la maison et alla s’asseoir sur la pierre milliaire qui gisait renversée près du vieux saule.

Le vent soufflait à travers le feuillage de l’arbre ; Rasmus crut distinguer dans ce bruit comme des paroles qui s’adressaient à lui ; il y répondit tout haut, parla de sa jeunesse heureuse suivie d’une vie manquée, qui le rendait à charge à lui-même.

La pluie était venue et il se leva pour rentrer ; il se sentait faible et transi. Dans l’obscurité, au lieu de se diriger sur la maison, il marcha vers la mare ; il trébucha et tomba. Il n’eut pas la force de se relever et resta là accablé par un sommeil de plomb.

Le matin, les cris des corneilles le réveillèrent ; des passants le ramassèrent et le portèrent chez lui ; le bruit de ce qui lui était arrivé se répandit dans le village ; Jeanne accourut et le veilla, jusqu’à ce qu’on l’eût mené à l’hôpital.

« Nous nous sommes connus depuis l’enfance, lui répondit-elle, lorsqu’il lui dit de ne pas s’occuper de lui ; ta mère m’a souvent donné à manger quand j’avais faim, je ne l’oublierai jamais. Aie donc un peu de courage, tu guériras et tu pourras recommencer une nouvelle vie. »

S’il ne guérit pas complètement, au moins il vécut continuant à traîner une existence misérable. Sa maison se délabrait de plus en plus ; il avait de moins en moins d’ouvrage, et il devint même plus pauvre que Jeanne.

« Tu as perdu la foi en Dieu, lui dit-elle un jour. Tu devrais t’approcher de la sainte table.

— À quoi bon ? répondit-il.

— Si tu tiens toujours à ta devise funeste, alors il vaut mieux que tu n’ailles pas à l’église. Souviens-toi donc de ta mère, de tes premières années, lorsque tu étais un enfant pieux et gentil. Veux-tu que je te récite un cantique qui m’a souvent réconfortée au milieu de mes peines, qui étaient bien aussi dures que les tiennes.

— Tu es donc devenue une dévote ? » dit Rasmus la regardant de ses yeux mornes et fatigués. Elle ne répondit pas, elle chanta le cantique. « Oui, dit-il, ce sont d’assez belles paroles ; mais je n’ai pas pu en suivre le sens, tout se brouille dans ma tête. »

Rasmus vieillit ainsi tristement. Elsé aussi prenait de l’âge ; il continuait à ne jamais prononcer son nom. Elle était devenue grand-mère ; elle avait pour petite-fille une petite espiègle qui un jour jouait avec d’autres enfants près du vieux saule. Rasmus, appuyé sur son bâton, vint à passer et regarda d’un air pensif les ébats de cette jeunesse ; ses yeux brillaient de nouveau ; il se souvenait du temps où, heureux et insouciant, il jouait en ce même endroit.

Tout à coup la gamine l’aperçoit et le montrant du doigt, le narguant, elle s’écrie : « Voyez-le donc ! Rasmus Misère ! » Et les autres enfants crièrent de même : « Le voilà, le voilà ! Rasmus Misère ! »

Ce fut un dur moment pour lui. Les jours devinrent ensuite plus sombres, mais après le soleil reparut.

La Pentecôte était arrivée ; l’église était tendue de branches vertes et remplie de fleurs. Les grands cierges étaient allumés ; Jeanne s’approcha de la sainte table ; Rasmus n’était pas dans l’église ; le matin même le bon Dieu avait eu pitié de lui et l’avait rappelé de cette terre au ciel où règnent la grâce et la miséricorde.

Bien des années se sont passées depuis. La maison du tailleur est déserte et abandonnée ; un fort coup de vent pourrait la faire écrouler. La mare est devenue toute verte. Le vent souffle à travers les branches du vieux saule ; on dirait une complainte. Si tu n’en saisis pas les paroles, va trouver la vieille Jeanne à l’hospice.

Elle vit encore et chante souvent le cantique qu’elle a chanté un jour pour ranimer le cœur de Rasmus ; elle pense à lui, cette brave et bonne âme, et elle prie Dieu pour lui. Elle te racontera, mieux que je n’ai pu le faire, cette histoire du temps jadis et de tous les temps.

LE BRIQUET

 

Un soldat marchait sur la grande route : une, deux, une, deux. Il portait le sac au dos, et il avait son sabre au côté. Il avait été à la guerre et maintenant il rentrait chez lui.

Voilà que près d’un carrefour il rencontre une vieille sorcière ; Dieu, qu’elle était affreuse ! sa lèvre pendait jusque sur sa poitrine.

« Bonjour, brave soldat, dit-elle. Quel beau sabre tu as, et que ton sac est grand ! Tu m’as l’air d’un vrai soldat ; aussi vais-je te faire avoir autant d’argent que tu peux désirer. »

— Merci, vieille carabosse », dit-il.

— Vois-tu ce vieil arbre ? reprit-elle, en montrant un marronnier à côté de la route. À l’intérieur il est tout à fait creux. Il te faudra monter jusqu’à la cime, là tu trouveras une ouverture, et tu descendras à l’intérieur jusqu’en bas. Tiens, voilà une corde, que tu t’attacheras autour du corps, pour t’aider à descendre, et avec laquelle je te remonterai, quand tu m’en donneras le signal.

— Et qu’ai-je à faire dans cet arbre ? dit-il.

— Y prendre de l’argent, dit la sorcière. Quand tu seras arrivé au pied de l’arbre, tu verras un escalier qui te mènera à une grande salle voûtée, magnifiquement éclairée par plus de trois cents lampes, et sur laquelle s’ouvrent les portes de trois salles plus petites ; la clef est dans la serrure et tu pourras les ouvrir.

« Dans la première salle tu apercevras par terre une grande caisse, sur laquelle est assis un chien ; il a des yeux grands comme la soucoupe d’une tasse à thé. Mais ne t’effraye pas ; tiens, voilà mon tablier à carreaux bleus ; tu n’as qu’à l’étendre par terre, à vite empoigner le chien et à le mettre sur le tablier. Puis tu ouvriras la caisse sans qu’il songe à te mordre, et tu y trouveras des centaines de mille de shillings de cuivre ; prends-en tant qu’il te plaira.

« Si tu préfères l’argent, passe dans la seconde salle ; la caisse qui est au milieu est gardée par un chien dont les yeux sont comme des roues de moulin. Fais avec lui comme avec le premier : place-le sur mon tablier, et tu pourras puiser dans la caisse autant de couronnes d’argent que tu voudras.

« Veux-tu de l’or ? alors rends-toi dans la dernière salle, et tu pourras prendre de ce bienheureux métal autant que ton cœur désire. Là le coffre-fort est surveillé par un chien féroce, qui a une paire d’yeux, qu’on prendrait chacun pour une grosse tour ronde. Mais ne recule pas ; fais le même manège : attrape-le par les oreilles et mets-le sur le tablier ; puis gorge-toi d’or tant que tu pourras.

— Cela me va assez, ce que tu me proposes, dit le soldat. Mais qu’est-ce que tu demandes en retour ? car je n’imagine pas qu’une vieille sorcière comme toi rende service à quelqu’un pour rien.

— C’est pourtant le cas, dit-elle. Je ne réclame pas pour moi un seul shilling. Seulement tu auras bien la complaisance de me rapporter un vieux briquet que ma grand’mère a oublié la dernière fois qu’elle descendit dans l’arbre.

— Cela, oui, répondit le soldat. Allons, attache-moi la corde autour du corps. »

C’est ce qu’elle fit, et elle lui donna aussi son tablier.

Le soldat, qui était agile de ses bras et de ses jambes, grimpa lestement sur l’arbre, atteignit le trou et se laissa glisser à l’intérieur du tronc. Ainsi que lui avait dit la vieille, il trouva en bas un escalier par lequel il arriva dans une magnifique salle éclairée d’une quantité de lampes.

Il ne s’arrêta pas à compter s’il y en avait juste trois cents comme avait dit la vieille ; il se hâta d’ouvrir la première porte. « Ouh ! » dit-il en apercevant le chien qui, avec des yeux grands comme une soucoupe, le regardait fixement.

« Allons, mon gaillard ! » fit-il, et, saisissant brusquement la bête, il la mit sur le tablier de la sorcière, puis il remplit ses poches et son sac de shillings qu’il trouva dans la caisse ; l’ayant refermée ensuite il y replaça le chien.

Il passa dans la seconde salle, et il se trouva en face du chien avec les yeux comme des roues de moulin.

« Comme tu te donnes de la peine pour me dévisager, lui dit-il ; tu vas fatiguer tes beaux yeux ! »

Il posa l’animal sur le tablier et il ouvrit la caisse. Quand il la vit pleine jusqu’au bord de belles couronnes d’argent toutes neuves, il jeta tout le cuivre dont il s’était chargé et prit en place cette monnaie blanche, qui brillait si agréablement.

Puis il entra dans la troisième salle ; en effet le chien aux yeux comme de grosses tours était là ; ils tournaient comme poussés par une mécanique : c’était affreux à voir.

Saisi par l’étrangeté du phénomène, le soldat, qui ne se démontait guère, porta la main à son schako pour saluer. Mais il se souvint aussitôt de ce qu’il avait à faire ; il prit le chien par les oreilles, le coucha sur le tablier, puis il ouvrit la caisse.

Quel doux spectacle ! elle était bondée de pièces d’or ; jamais il n’avait imaginé qu’on pût réunir une pareille quantité de ces gentils jaunets.

« Me voilà riche pour la vie, se dit-il en dansant de joie. Quand je serai chez moi, je pourrai acheter toutes les pipes, tout le tabac, tout le vin de la ville, et faire encore cadeau à mon neveu de tous les soldats de plomb et de toutes les toupies qui seront chez les marchands de jouets. Allons, vite à l’ouvrage ! »

Il jeta toutes les couronnes et entassa tant et plus de pièces d’or, dans toutes ses poches, dans son sac ; il en mit même dans ses bottes et aussi dans son schako ; il avait de la peine à marcher. Cependant il n’oublia pas de refermer la caisse et d’y replacer le chien.

Puis il remonta l’escalier et se mit à crier après la sorcière.

— Allons, tire-moi en l’air, dit-il.

— As-tu mon briquet ? dit la vieille.

— Mille tonnerres, je l’ai oublié. Où est-il donc ?

— À l’entrée de la grande salle.

Il descendit prendre l’objet ; la vieille ensuite, tirant sur la corde avec toute sa force de sorcière, le souleva jusqu’en haut de l’arbre, et quelques instants après il était sur la grande route, palpant, contemplant son bel or.

« Eh bien, te voilà un fier richard, dit la vieille. Maintenant donne-moi mon briquet.

— Que veux-tu en faire ? dit-il, quelque méchant maléfice !

— Cela ne te regarde pas, répondit-elle. Je t’ai gorgé d’or. Voyons, passe-moi le briquet.

— Pas de tout cela, dit-il. Dis-moi sur-le-champ à quoi tu veux employer ce briquet, dont tu n’as pas besoin pour ton usage ordinaire ; ou sinon, regarde bien ce grand sabre ; eh bien, je le prends et je te tranche la tête. On me saura gré de débarrasser la terre d’une coquine comme tu en as l’air.

— Tu ne sauras rien, mon petit », dit-elle, en s’apprêtant à punir le soldat par quelque enchantement ; mais prompt comme l’éclair, il lui coupa la tête et la poussa morte dans le fossé. Il prit son tablier, y fourra l’or qu’il avait dans ses bottes et son schako, et s’en fut droit à la ville voisine.

C’était une grande et belle ville ; il entra dans l’hôtel le plus somptueux, demanda le plus bel appartement et se fit servir ses plats favoris. N’était-il pas riche ? il pouvait donc se donner du bon temps.

Le garçon qui eut à cirer ses bottes trouva qu’elles étaient bien usées et qu’elles ne convenaient guère à un monsieur qui faisait tant de dépenses. Mais le lendemain le soldat s’habilla à neuf des pieds à la tête. Lorsqu’il eut de beaux habits, et qu’on sut qu’il avait de l’argent mignon, il eut aussitôt une foule d’amis et connaissances. On lui parla de toutes les belles choses que contenait la ville, et de la cour, et du roi, et de la charmante princesse sa fille.

« Sort-elle quelquefois, demanda-t-il, et peut-on l’apercevoir ?

— Jamais, au grand jamais, lui répondit-on. Elle vit enfermée dans un château fort, flanqué de grosses tours et gardé par toute une garnison d’amazones ; les murailles sont en cuivre massif. En fait d’hommes, il n’y a que le roi son père qui entre au château, parce qu’une fée a prédit qu’elle épouserait un simple soldat, et cela ne convient pas à Sa Majesté. »

Le soldat, lui, ne voyait rien d’extraordinaire à un pareil mariage et il n’aurait pas été gêné pour offrir sa main à la princesse, mais il avait autre chose à faire qu’à penser à elle.

Il courait les théâtres, les bals, les lieux d’amusements ; il ne se privait de rien, mais il donnait aussi beaucoup aux pauvres ; il se souvenait du temps où il avait été fort malheureux, n’ayant pas parfois un shilling en poche. Il aimait à régaler ses nouveaux amis qui chantaient partout ses louanges et disaient qu’il était un cavalier accompli. Ces flatteries le chatouillaient agréablement et il n’en traitait que mieux les flatteurs.

Il en fit tant que toutes ses pièces d’or y passèrent en peu de temps et qu’un jour il se trouva ne posséder plus que quelques pièces de monnaie. Il lui fallut quitter son splendide appartement et vendre ses beaux habits. Il alla habiter sous les toits dans une auberge ; il eut à cirer ses bottes lui-même et à recoudre ses boutons. Ses amis ne le reconnaissaient plus dans la rue, aucun d’eux ne vint le visiter dans sa mansarde.

Il ne lui resta bientôt que quelques shillings ; par économie il n’achetait même pas de chandelles, et il se couchait dans l’obscurité. Un soir qu’il faisait très sombre, et qu’il se trouvait dans sa chambrette, n’ayant pas envie de dormir, il se souvint avoir vu dans le fameux briquet de la sorcière un petit bout de chandelle ; il le tira dehors et se mit à frotter le briquet. Au premier mouvement, la flamme sortit ; en même temps la porte s’ouvrit comme d’elle-même, et le chien aux yeux grands comme des soucoupes fit son entrée ; se dressant sur ses pattes de derrière, il dit en langage humain : « Que commande mon maître ?

— Qu’est-ce cela ? s’écria le soldat. Voilà un bijou de briquet ; j’ai joliment bien fait de ne pas le rendre à la sorcière. C’est charmant ; je peux donc de nouveau me procurer tout ce que je désire.

— Apporte-moi vite un peu de monnaie », dit-il au chien.

Ouipp ! L’animal disparut comme un éclair. Ouipp ! le voilà revenu, tenant dans sa gueule une bourse pleine de shillings de cuivre.

En expérimentant son briquet, le soldat eut bientôt découvert qu’en frottant une fois, il faisait apparaître le chien de la caisse aux shillings ; si deux fois, alors venait le chien qui gardait les couronnes d’argent, et si trois fois, le chien qui veillait sur les pièces d’or. Il se fit par eux bien regarnir sa bourse, rentra dans un bel appartement et s’acheta de nouveau de beaux habits. Ses amis, qui l’avaient renié, accoururent aussitôt ; comme il était de bonne composition, il ne leur tint pas rigueur et se mit à les régaler de plus belle.

Un soir qu’il se sentait un peu fatigué de plaisirs, il se mit à réfléchir que la ville ne lui offrait plus guère d’amusements nouveaux, et alors il lui vint à l’idée que ce serait cependant charmant s’il pouvait apercevoir la fille du roi qu’on disait être une merveille de beauté.

« Est-il donc impossible, se dit-il, de voir son visage ? Mais j’y pense : où est mon briquet ? Ah ! le voilà. »

Il frotta une fois ; le chien aux yeux comme des soucoupes se trouva devant lui.

« Voyons, mon brave toutou, dit-il ; ne pourrais-tu pas m’amener la princesse pour un instant, que j’admire sa gentille figure ? »

L’animal disparut pour revenir une minute après avec la princesse ; elle était tout endormie, posée sur le dos du chien. Elle était délicieusement belle, et quand même elle n’eût pas été si richement habillée qu’elle l’était, tout le monde l’aurait reconnue pour une fille de roi. Le soldat ne put pas s’empêcher de déposer un léger baiser sur sa petite main mignonne, puis il la fit aussitôt ramener par le chien dans son palais de cuivre.

Le lendemain matin, lorsque la princesse se trouva au déjeuner, en présence du roi et de la reine, elle raconta qu’elle avait eu la nuit un rêve bien singulier ; qu’elle s’était vue emportée à travers la ville sur le dos d’un chien et qu’un soldat lui avait baisé le bout des doigts.

« Voilà une histoire bizarre », dit le roi, pensant aussitôt à la prédiction qui faisait son tourment. Et il fit la nuit suivante rester une dame d’honneur auprès du lit de la princesse pour éclaircir la chose et voir si c’était bien seulement un rêve.

Pendant ce temps, le soldat ne songeait qu’à revoir la jolie princesse, et, la nuit venue, il commanda au chien d’aller la prendre. L’animal obéit ; mais, comme la princesse ne semblait pas dormir très fort, il trotta plus doucement que d’habitude. Cela permit à la dame d’honneur, qui veillait et avait vu emporter la princesse, de les suivre jusqu’à une grande maison, où elle vit entrer le chien. Elle fit à la porte une croix avec un morceau de craie dont elle s’était munie ; puis, fort satisfaite d’elle-même et de sa vigilance, elle rentra au château, où le chien ramena aussitôt la princesse. En s’en retournant, l’intelligent animal vit le signe tracé sur la porte, et il attrapa aussi un morceau de craie et fit des croix sur les portes de toutes les maisons de la ville.

Le tour réussit. Le lendemain, quand, conduites par la dame d’honneur, Leurs Majestés se mirent à parcourir les rues pour voir où la princesse avait été portée, le roi, à la première porte, s’écria : « C’est là.

— Pas du tout, » dit la reine, en montrant la porte à côté. Ils constatèrent que la ruse de la dame d’honneur avait été éventée et que les recherches, ce jour-là, n’aboutiraient à rien.

Mais la reine était une habile femme ; elle savait autre chose que de se tenir droite sur un trône, la couronne sur la tête, ou de se pavaner dans son carrosse de gala. Elle prit ses ciseaux d’or, coupa quelques morceaux de soie et en fit une bourse suffisamment grande pour tenir plusieurs poignées de fine farine de sarrazin, qu’elle y mit. Le soir, elle cousit au dos de sa fille cette bourse, après y avoir pratiqué une petite incision, par laquelle la farine devait passer au moindre mouvement de la princesse.

La nuit le chien revint la prendre et l’amena chez le soldat qui, tout en étant ravi de pouvoir admirer son gentil visage, se désolait de ne pas être prince pour l’épouser.

Le chien, cette fois, ne s’aperçut de rien ; il ne vit pas la légère traînée de farine qui allait du château à l’appartement du soldat. Le lendemain matin, le roi faisant l’inspection, sut à quoi s’en tenir ; il fit jeter le soldat en prison et ordonna de lui faire son procès.

Voilà donc le pauvre garçon au fond d’un cachot sombre et humide. Un homme maigre, au nez pointu, vêtu d’une longue robe noire, vint lui lire lentement la sentence qui le condamnait à être pendu. Cela lui était égal, mais ce qui le chagrinait, c’est qu’il avait oublié chez lui son briquet.

Le lendemain matin, par raffinement de cruauté, on l’amena dans une cellule au rez-de-chaussée, d’où, par les barreaux de fer de la fenêtre, il pouvait apercevoir les apprêts qui se faisaient sur la grande place où l’on allait le pendre.

La foule accourait de toutes parts voir dresser la potence ; les gens d’armes et archers vinrent, tambour en tête, faire la haie. Le soldat remarqua, galopant plus fort que les autres, un petit apprenti cordonnier, qui se précipitait, n’ayant même pas pris le temps d’ôter son tablier de cuir. En courant le long de la prison, le polisson perdit une de ses savates et s’arrêta un instant pour la ramasser près de la fenêtre où se tenait le condamné.

« Dis donc, mon petit ami, dit le soldat, tu n’as pas besoin de tant te presser ; ils ne pourront toujours pas commencer sans moi. Donc, tu as le temps de gagner les dix shillings que voici et que je te donnerai si tu veux aller me chercher, dans ma chambre, mon briquet que j’ai laissé sur la cheminée. »

Le galopin ne demanda pas mieux, alla prendre le briquet, le remit au soldat à travers les barreaux, et reçut ses dix shillings.

Maintenant faites attention à ce qui va suivre :

Les gens de justice vinrent chercher le condamné et le conduisirent au bas de la potence, entourée d’une garde qui retenait en arrière des milliers de spectateurs qui se pressaient sur la place. Le roi et la reine, assis sur un trône, se tenaient sur une estrade, où était rassemblée toute la cour. Tous voulaient se régaler du spectacle de la mort du téméraire par qui avait failli être accomplie la prédiction de la méchante fée.

Le pauvre soldat, qui avait ses mains liées, était déjà en haut de l’échelle, et le bourreau allait lui mettre la corde autour du cou, lorsqu’il fit observer que les plus grands criminels, au moment d’être mis à mort, obtenaient, selon la coutume, la grâce de satisfaire quelque désir innocent ; que lui, il ne demandait qu’une chose, c’était de fumer une dernière pipe de tabac.

Le roi, qu’on alla consulter, ne voulut pas déroger à l’usage ; et le soldat, après qu’on lui eut délié les mains, reçut une pipe bien bourrée de bon tabac.

Il prit son briquet, et frotta : « Une ; une, deux ; et une, deux, trois. » Aussitôt les trois chiens, fidèles à l’appel, se trouvèrent à côté de lui. Les gardes épouvantés à la vue de ces bêtes aux yeux monstrueux, qui roulaient des flammes, reculèrent.

« Délivrez-moi, mes braves bêtes ! » s’écria le soldat. À l’instant, les trois animaux, bousculant le bourreau, ses aides, les gardes, les archers, les curieux, les culbutèrent les uns sur les autres ; le reste s’enfuit à la hâte.

« Qu’on amène du canon ! » commanda le roi. Mais le chien aux yeux gros comme des tours sauta sur l’estrade et empoignant Sa Majesté, la lança en bas ainsi que la reine. Ils ne se tuèrent pas, parce qu’ils ne tombèrent pas sur le pavé, mais sur les spectateurs que les autres chiens avaient couchés par terre ; mais ils perdirent le respect de leurs sujets et se virent immédiatement détrônés.

Sur l’ordre de leur maître, les chiens s’arrêtèrent ; revenu un peu de son effroi, le peuple acclama le soldat et cria :

« Oh ! vaillant homme ! tu es digne de régner sur nous et d’épouser notre princesse. »

Et il monta dans le carrosse royal, et au galop, ses trois chiens courant devant, il s’en fut au château. Les polissons galopaient derrière, poussant des cris de joie. La garde présenta les armes et on baissa le pont-levis.

La princesse sortit de sa prison et la noce eut lieu aussitôt ; elle dura quinze jours pleins ; les braves chiens furent placés à la table d’honneur.

Le nouveau roi et la jeune reine furent très heureux en ménage, et le vieux roi, qui se consolait d’avoir perdu sa couronne en gâtant ses petits-enfants, reconnut qu’il avait eu tort de tant s’opposer à ce que la prédiction de la fée se réalisât.

L’INTRÉPIDE SOLDAT DE PLOMB

 

Il y avait une fois vingt-cinq soldats de plomb ; ils étaient tous frères, étant nés de la même vieille cuiller d’étain. Ils avaient l’arme au bras et regardaient droit devant eux : rouge et bleu, c’était là leur bel uniforme.

Les premières paroles qu’ils entendirent dans ce monde, lorsque fut enlevé le couvercle de la boîte, où ils étaient renfermés, ce fut : « Oh ! les jolis soldats de plomb ! »

C’était un petit garçon qui criait ainsi, en frappant des mains. On venait de lui faire ce cadeau ; c’était le jour de sa fête. Il rangea aussitôt ses chers soldats sur la table ; l’un ressemblait à l’autre comme deux gouttes d’eau, sauf un seul, celui qui avait été fondu le dernier et pour lequel il n’y avait pas eu tout à fait assez d’étain ; on n’avait pu lui faire qu’une seule jambe, mais il s’y tenait aussi ferme que les autres sur leurs deux jambes, et de tous ce fut le seul qui eut des aventures mémorables.

Sur la table où fut placée toute la compagnie, se trouvaient beaucoup d’autres jouets ; mais ce qui attirait le plus les regards, c’était un amour de petit château de carton ; par devant il y avait une allée de beaux arbres qui menait à un miroir rond qui figurait un étang, sur lequel paraissaient s’ébattre des cygnes en cire ; à travers les fenêtres, on voyait l’intérieur des salles splendidement décorées et meublées avec luxe. Tout cela était travaillé avec un art exquis ; mais ce qu’il y avait de plus joli, c’était une charmante demoiselle qui se tenait au milieu du vestibule ; elle était aussi en carton, mais elle avait une robe en linon véritable et tout ce qu’il y a de plus fin ; autour du cou un ruban de soie bleu, et sur les épaules une écharpe rose, dans les cheveux une belle grosse rose en paillette. La gentille dame levait ses bras en rond : c’était une danseuse. L’une de ses jambes se trouvait pour le moment rejetée en arrière ; le pas qu’elle exécutait l’exigeait ainsi. Mais le soldat de plomb croyait tout bonnement qu’elle n’avait comme lui qu’une jambe unique, et c’est peut-être cela qui lui plaisait le plus en elle.

« Voilà la femme qui me conviendrait, pensa-t-il ; mais elle est de trop haute condition pour vouloir de moi ; elle habite un palais, et moi je n’ai pour demeure qu’une boîte en bois blanc, où nous sommes vingt-cinq ; ce n’est pas là un lieu convenable pour elle. Cependant peut-être arriverai-je à faire connaissance avec elle. »

Aussi comme il fut heureux, lorsque le petit garçon le plaça sur une tabatière qui était sur la table près du château ; de là il pouvait à son aise admirer l’attitude charmante de la belle demoiselle, qui continuait à se tenir vaillamment sur une jambe sans perdre l’équilibre.

C’est là qu’on l’oublia le soir, lorsqu’on replaça les autres soldats dans leur boîte. Tout le monde alla dormir. Vers minuit les jouets se mirent à s’amuser un peu pour leur propre distraction. Le polichinelle faisait ses gambades les plus folles, la toupie ronflait à plaisir ; les soldats se trémoussaient dans leur boîte, et auraient bien voulu en sortir pour prendre part au sabbat ; mais ils ne purent soulever le couvercle. Le tapage devint tel que le canari en fut réveillé ; il lança quelques joyeuses roulades.

Les deux seuls êtres qui ne bougeaient pas de place, c’étaient le soldat de plomb et la danseuse ; elle était toujours sur la pointe d’un pied, les bras tendus en rond ; lui de même se tenait fixe sur sa jambe unique, ne quittant pas du regard sa voisine.

Voilà que la pendule sonne minuit. Pif, paf ! le couvercle de la tabatière se lève par un ressort, et apparaît un petit gnome tout noir : ce n’était pas une vraie tabatière, c’était un jouet à ressort.

Le soldat fut lancé sur la table, mais il retomba sur son pied, et se remit à admirer la danseuse comme si de rien n’était.

« Petit myrmidon, dit le gnome, ne porte donc pas tes regards vers des personnes qui sont si haut placées au-dessus de ta sphère infime. »

Le soldat ne broncha pas, et ne répondit rien.

« Bien, bien, jeune téméraire, dit le gnome ; demain tu verras ce qui t’arrivera. »

Le matin tout le monde se leva. La servante, en rangeant la chambre, plaça pour un instant le soldat sur le bord de la fenêtre qui était ouverte ; tout à coup, je crois que c’est le gnome qui en fut l’auteur, un courant d’air vient à souffler, la fenêtre claque et notre soldat se trouve précipité la tête en avant du troisième étage dans la rue. Quel terrible voyage ! il vint piquer une tête entre deux pavés ; son schako et sa baïonnette, presque tout son corps disparurent dans la poussière ; il n’en sortait que sa jambe unique qu’il tenait fièrement toute droite.

La servante et le petit garçon descendirent aussitôt pour le rechercher ; l’enfant fut près de l’écraser, mais ils ne l’aperçurent pas. Le soldat pensa bien à crier : « Me voilà ! » mais il se souvint qu’il est défendu aux militaires de parler sous les armes.

Il commença à tomber des gouttes, puis ce fut une véritable averse qui rabattit toute la poussière. Lorsque le soleil reparut, deux polissons vinrent à passer.

« Tiens, dit l’un d’eux, vois donc ce soldat de plomb ; il a perdu une jambe à la guerre. Une idée ! nous allons le mettre dans notre bateau. »

Ils avaient confectionné une barque avec une vieille gazette ; ils la mirent dans le ruisseau et y placèrent le petit soldat. L’eau emporta le frêle esquif ; les deux gamins galopaient derrière ; tout joyeux, ils frappaient dans leurs mains.

La pluie avait grossi le ruisseau. Dieu, que le courant était fort ! quelles vagues il roulait ! la nacelle de papier se balançait, se penchait ; parfois elle tournoyait, on croyait qu’elle allait chavirer. Le soldat de plomb frémissait intérieurement, mais il n’en laissait rien voir ; il restait intrépide, et tenait ferme son fusil.

Voilà que le bateau s’engage sous une dalle, qui recouvrait le ruisseau. Qu’il faisait sombre là !

« Il ne fait pas plus noir dans ma boîte, pensa le soldat. Que vais-je devenir ? C’est ce maudit gnome qui m’a jeté un sort. Mais si la belle dame du château était à côté de moi, cela me serait bien égal qu’il fît plus noir encore. »

Tout à coup apparut un gros rat qui habitait dans un trou, sous la dalle.

« Montre ton passeport, s’écria-t-il. Allons vite, ton passeport. »

Le soldat n’ouvrit pas la bouche ; il savait qu’il devait à sa dignité de ne pas se commettre avec cette vilaine bête. La nacelle repartit ; le rat venait derrière, grinçant des dents et criant aux morceaux de bois et aux fétus de paille de retenir la barque :

« Halte, halte ! disait-il. Arrêtez-le, il n’a pas montré de passeport. »

Mais l’eau coulait toujours plus vite et emportait la nacelle ; de nouveau le soldat apercevait déjà le jour, et il se réjouissait de sortir bientôt de dessous la dalle. Mais tout à coup il distingua un bruit formidable, comme des roulements de tonnerre ; il y avait là de quoi émouvoir les plus braves. Songez donc ; là où cessait la dalle, le ruisseau venait aboutir à un canal dans lequel il se précipitait, sous forme d’une belle cascade.

Patatra ! voilà la barque lancée en bas ; le pauvre soldat de plomb fit bonne contenance ; personne n’a jamais osé dire qu’il ait sourcillé, même dans ce moment terrible. La nacelle, ébranlée par le choc, tournoya trois, quatre fois sur elle-même, s’emplit d’eau jusqu’au bord et se mit à s’enfoncer. Le soldat n’avait déjà plus que la tête et sa baïonnette hors de l’eau ; voilà que le papier de la nacelle se déchire, tout sombre, et le soldat descend au fond du canal.

Dans ce moment suprême il pensa à la jolie danseuse qu’il ne pourrait plus admirer. Autre chagrin : il aurait préféré une mort plus glorieuse, plus digne d’un soldat.

Au moment où il allait atteindre la vase et disparaître pour l’éternité, il se sentit happer par un gros poisson qui le prit pour un petit barbillon.

Dieu ! qu’il faisait de nouveau noir dans l’estomac du poisson qui était un brochet, et qu’on s’y trouvait serré, plus à l’étroit encore que dans la boîte ! Mais le petit soldat était habitué à se tenir immobile, en faction, l’arme au bras.

Le poisson nagea dans tous les sens ; il remonta à la surface de l’eau. Tout à coup, il fit des mouvements, des contorsions affreuses. Puis plus rien. Quelques heures se passèrent. Voilà que le soldat éprouva comme l’effet d’un éclair ; la lumière du jour apparut dans toute sa splendeur et une voix s’écria : « Le soldat de plomb ! »

Voilà ce qui était advenu. Le brochet avait été pris, porté au marché et vendu à une cuisinière, qui venait de l’ouvrir avec un grand couteau. Elle prit le soldat et le porta dans la chambre des enfants ; tous accoururent pour voir le soldat de plomb qui avait eu de si singulières aventures, jusqu’à se perdre dans l’estomac d’un poisson.

Le soldat n’était pas très fier de se voir ainsi dévisagé à cause de ses malheurs. Non ! La cuisinière le plaça sur la table. Comme les choses parfois s’arrangent singulièrement ! Notre brave soldat se retrouvait dans la même chambre d’où il était parti pour son grand voyage. Tous le reconnurent à sa jambe unique. Il revit la boîte où étaient enfermés ses frères, et aussi, spectacle délicieux ! le beau château de carton et la gentille et mignonne danseuse, qui se tenait toujours sur une jambe ; elle aussi était intrépide. Le petit soldat était touché au possible, il aurait volontiers pleuré, mais ses larmes auraient été de l’étain, et cela n’est pas dans les usages.

Voilà qu’un des enfants, un cruel garnement, attrapa le soldat et le lança brusquement dans la cheminée, avant que les autres aient pu le retenir. Plus tard il prétendit qu’il avait voulu voir si le soldat, qui s’était si bien tiré de l’eau, se tirerait aussi bien du feu. Mais moi je crois que cette mauvaise pensée lui fut soufflée par le vilain gnome noir.

Le soldat de plomb éprouva une terrible chaleur. Les belles couleurs de son uniforme disparurent ; il regarda vers la petite danseuse pour voir quelle expression cela faisait sur elle ; elle ne le perdait pas de vue, souriant toujours aussi gracieusement.

Il sentit qu’il commençait à fondre ; mais il tenait toujours son fusil bien ferme. La porte s’ouvrit brusquement et un coup de vent emporta la danseuse, qui, traversant les airs comme une sylphide, vint tomber dans la cheminée à côté de son cher soldat de plomb ; elle s’enflamma, et la voilà partie. Le soldat fondit entièrement, et lorsque le lendemain la servante retira les cendres, elle retrouva ses restes ; ils avaient pris la forme d’un gentil petit cœur. De la charmante danseuse on ne revit que sa rose de paillettes ; elle était devenue toute noire.

L’ANGE

 

« Chaque fois qu’un enfant sage vient à mourir, un Ange du Seigneur descend sur la terre, prend dans ses bras le petit être, et étendant ses grandes ailes blanches, il vole vers tous les endroits que l’enfant chérissait ; il y cueille une poignée de fleurs qu’il porte au ciel pour qu’elles y jettent encore plus d’éclat et de parfum que sur terre. Le bon Dieu les serre toutes sur son cœur, mais celle qui lui plaît le plus, il lui donne un baiser ; elle reçoit alors une voix, et elle prend part aux chants qui retentissent au milieu de la béatitude universelle ».

C’est là ce que racontait un Ange du Seigneur, qui portait au ciel un enfant qui venait de mourir, le petit être entendait comme dans un rêve. Ils passèrent au-dessus des lieux où l’enfant aimait à jouer, et ils arrivèrent à un jardin rempli de superbes fleurs.

« Lesquelles allons-nous prendre pour emporter au ciel ? » demanda l’Ange.

Il y avait là un beau rosier, bien droit ; mais un méchant garnement avait brisé sa couronne, qui avec les roses et les boutons pendait misérablement toute desséchée.

« Le pauvre rosier, dit l’enfant ; emporte-le, pour que là-haut dans le paradis il puisse encore avoir des fleurs. »

L’Ange prit l’arbuste, et embrassa l’enfant pour le récompenser de sa bonne pensée ; le petit ouvrit les yeux à moitié et sourit. Ils cueillirent des fleurs aux riches couleurs, des fleurs de serre ; mais ils choisirent aussi des fleurs de chien si méprisées et de simples pâquerettes des chemins.

« Maintenant nous avons notre bouquet », dit l’enfant. L’Ange fit signe que oui ; mais il ne prit pas encore son vol vers les cieux. Il faisait nuit ; la tranquillité régnait partout. Ils revinrent vers la ville, et se trouvèrent dans une rue étroite, remplie de cendres, de paille, de tessons, de haillons et autres vilaines vieilleries ; ce jour avait été un jour de déménagement.

Au milieu de cet amas de débris, l’Ange tira un pot de fleurs à moitié brisé ; la terre qu’il contenait était tenue ensemble par les racines d’une fleur des champs, desséchée et qu’on avait jetée pour cela dans la rue.

« Nous allons l’emporter, dit l’Ange, et en route je t’en dirai la raison ».

« Né dans cette ruelle étroite, dans un sous-sol bien bas, vivait un pauvre petit garçon, maladif depuis sa naissance ; il ne quittait guère le lit : quelquefois, quand il se sentait un peu mieux, il faisait avec ses béquilles quelques tours dans la chambre, et c’était tout. En été parfois, les rayons du soleil pénétraient pendant une heure dans l’humide sous-sol ; le pauvre enfant était tout heureux de se laisser pénétrer par leur chaleur bienfaisante ; il s’amusait à tenir sa main contre le soleil et à la voir d’un rose transparent. Le fils du voisin était son ami, et venait lui raconter comment étaient les prés, les champs et les bois, que le petit infirme n’avait jamais vus ; un jour il lui apporta une belle branche de hêtre ; l’enfant la suspendit au-dessus de son lit, et la nuit il rêva qu’il se promenait sous les arbres feuillus et qu’il entendait chanter les oiselets.

« Une autre fois, le fils du voisin lui donna un bouquet de fleurs des champs ; parmi elles il y en avait par hasard une qui avait une racine ; on la plaça dans un pot de fleurs qui fut mis sur la fenêtre, pas loin du lit de l’enfant. Elle reprit bien, grandit, et poussa de nouveaux rejetons qui fleurirent à leur tour. L’hiver on la rentra, et au printemps elle reverdit de plus belle. L’enfant était aussi heureux de cette simple plante que d’autres l’auraient été d’un beau jardin ; elle était devenue son trésor sur terre ; il l’arrosait, la soignait, et veillait à ce qu’elle reçût jusqu’au dernier tous les rayons de soleil qui venaient reluire dans le sous-sol. La fleur réjouissait ses regards, il en humait avec délices le parfum délicat, elle figurait toujours dans ses plus beaux rêves, et au moment où le Seigneur l’appela à lui, il tourna ses regards vers elle.

« Voilà un an maintenant qu’il est aux cieux ; depuis, la plante est restée sur la fenêtre, entièrement négligée ; elle a péri et s’est desséchée. Aussi hier, lors de l’entrée de nouveaux locataires dans le sous-sol, l’a-t-on jetée dans la rue parmi les balayures.

« C’est cette pauvre fleur honnie que nous avons là dans notre bouquet ; elle a répandu autour d’elle plus de joies que la fleur la plus superbe, la plus rare des serres royales.

— D’où sais-tu donc toute cette histoire ? demanda l’enfant.

— C’est bien simple, répondit l’Ange. C’est moi qui étais le pauvre petit infirme qui marchait avec des béquilles ; j’ai bien reconnu ma fleur chérie. »

L’enfant ouvrit ses yeux tout à fait et regarda le beau visage de l’Ange, rayonnant d’une splendeur céleste. À ce moment ils entrèrent au paradis parmi les bienheureux. Le bon Dieu toucha l’enfant mort, qui, aussitôt animé de la vie éternelle, reçut des ailes et alla se mêler aux chœurs des autres petits anges. Le bon Dieu serra sur son cœur les fleurs du bouquet ; mais il ne donna un baiser qu’à la pauvre fleur des champs desséchée. La sève lui revint ; elle se mit à vibrer et à émettre un doux son harmonieux qui se joignit au concert des chants divins qu’entonnaient les anges autour du Seigneur. Et à travers toutes les sphères célestes retentissaient des accents de joie et d’amour ; les plus grands, comme les plus petits, le pauvre enfant, la fleur dédaignée, tous chantaient les louanges du Très Haut, et prenaient part à la béatitude universelle.

LE VIEUX FERME-L’ŒIL

 

Il n’y a personne dans le monde entier qui sache autant d’histoires que le vieux Ferme-l’Œil. Et comme il raconte bien !

C’est vers le soir, lorsque les enfants sont encore à table où sur leurs petits bancs qu’il apparaît. Il monte l’escalier tout doucement, chaussé de babouches qui amortissent le bruit de ses pas, il ouvre la porte avec précaution et housch ! avec sa petite seringue il lance aux enfants du lait sucré dans les yeux, un filet tout mince ; mais il y en a assez pour qu’ils ne puissent plus tenir les yeux ouverts. Alors comme ils ne peuvent plus le voir, il entre, et, se glissant derrière eux, il leur souffle dans le cou. Leur tête devient lourde, mais cela ne leur fait pas de mal. Le vieux Ferme-l’Œil ne veut pas de mal aux enfants, au contraire ; il désire seulement qu’ils se tiennent tranquilles, et ils ne le sont que lorsqu’ils sont au lit ; il aime qu’ils soient en repos pour qu’il puisse leur conter ses histoires.

Quand maintenant ses petits amis dorment, il vient auprès du lit. Il porte de beaux habits ; il est tout vêtu de soie, mais on ne saurait en dire la couleur, elle paraît verte, rouge, bleue, selon la façon dont il se tourne. Sous chaque bras il tient un parapluie : Sur l’étoffe de l’un sont imprimées toutes sortes de belles images ; celui-là est pour les enfants sages ; il l’étend au-dessus d’eux, et toute la nuit ils rêvent les plus jolies histoires. Sur l’étoffe de l’autre il n’y a rien du tout, il est destiné aux méchants enfants ; ils dorment comme hébétés, et le lendemain, quand ils se réveillent, ils ne peuvent se souvenir du moindre rêve agréable.

Écoutez maintenant ce que tous les soirs, pendant une semaine, le vieux Ferme-l’Œil a raconté à un petit garçon qui s’appelait Hjalmar. Cela fera sept histoires, puisqu’il y a sept jours à la semaine.

LUNDI.

« Fais attention, dit le vieux gnome le premier soir lorsqu’il eut fait mettre Hjalmar au lit. Regarde un peu comme je vais décorer la chambre. »

Voilà que toutes les fleurs qui étaient sur la fenêtre dans les pots se mirent à grandir, grandir jusqu’à devenir des arbres qui étendaient leurs longues branches le long des murailles et sur tout le plafond ; la chambre avait l’air d’une merveilleuse serre. Ces branches à la fraîche verdure étaient couvertes de fleurs, chacune plus belle qu’une rose ; elles avaient un parfum délicieux, et quel bonheur ! on pouvait les manger et elles avaient le goût des plus fines confitures. Aux branches, pendaient aussi des fruits qui brillaient comme de l’or, et encore des gâteaux qui sentaient si bon ; ils étaient tout crevassés, tant ils étaient pleins de raisins.

Que tout cela était donc magnifique ! Mais en même temps qu’on était réjoui par ce spectacle, on entendait de terribles lamentations qui sortaient du tiroir où Hjalmar mettait ses cahiers d’école.

« Qu’est-ce donc que cela ? » dit le vieux Ferme-l’Œil ; et il alla vers la table et ouvrit le tiroir. C’était l’ardoise sur laquelle Hjalmar avait fait un problème d’arithmétique, et il y avait une grosse faute de calcul. L’ardoise en était toute malheureuse ; elle gémissait, se tordait, on aurait cru qu’elle allait se briser. Le petit crayon de touche qui y était attaché sautait et dansait d’impatience, tant il aurait voulu rectifier l’erreur, mais c’était au-dessus de ses moyens.

Puis on entendait aussi d’affreux cris de détresse, venant du cahier d’écriture, c’était à vous déchirer les oreilles. En haut de chaque page il y avait une ligne de modèle, une grande lettre en tête, puis des petites ; en dessous étaient les lettres qu’avait tracées Hjalmar et qui auraient dû ressembler à celles du modèle ; mais elles étaient les unes trop penchées, les autres trop droites ; elles étaient maigres et chétives, c’était un vilain gribouillage.

« Attention ! commanda le modèle. Regardez-moi, et voyez comment il faut vous tenir, toutes de même, un peu inclinées, mais avec grâce.

— Oh ! nous voudrions bien, répondirent les lettres de Hjalmar, mais nous n’avons pas la force de remuer ; nous n’avons pas eu à boire assez d’encre.

— Ah ! vous êtes malades, dit le vieux Ferme-l’Œil, alors il faut vous purger.

— Non, non ! » s’écrièrent les lettres, et, se dressant avec effort, elles se tinrent le plus droit qu’elles purent.

« Mon petit Hjalmar, reprit le vieux gnome, j’en suis fâché, mais aujourd’hui il n’y aura pas d’histoires ni d’aventures ; il me faut faire faire l’exercice à ce petit monde. Allons, une, deux ; une, deux. »

Et il fit marcher les lettres et les exerça à se tenir droites ; elles finirent par avoir bonne tournure, comme celles du modèle.

Puis le vieux Ferme-l’Œil s’en alla. Le matin en se levant, Hjalmar courut à son tiroir et regarda son cahier ; ses lettres avaient l’air aussi piteux et misérable qu’auparavant.

MARDI.

Dès que Hjalmar fut au lit, le vieux Ferme-l’Œil toucha de sa petite seringue enchantée tous les meubles de la chambre et ils se trouvèrent doués de la parole. Ils se mirent à causer tous à la fois ; chacun disait du bien de soi-même ; ils étaient pleins de leur sujet et ne parlaient que de cela. Le crachoir, lui, faisait bande à part, il disait du mal des autres, et trouvait que c’était de leur part une vanité ridicule que de chanter uniquement leurs propres louanges et de ne pas s’extasier sur son admirable modestie, qui le faisait se tenir à l’écart dans un coin.

Au-dessus de la commode était suspendu un grand tableau dans un cadre doré, cela représentait un paysage. On y voyait de grands arbres séculaires, de la mousse, de l’herbe avec des fleurs, au milieu une belle rivière, qui, longeant la forêt, passait à côté de beaucoup de vieux châteaux, pour aller se jeter dans l’Océan.

Le vieux gnome toucha aussi de sa seringue le tableau : voilà que tout s’y anima, les oiseaux se mirent à chanter, les branches d’arbre s’agitèrent ; les nuages entrèrent en mouvement, et on voyait visiblement leur ombre passer sur les prés.

Alors le vieux Ferme-l’Œil vint prendre Hjalmar, et le portant jusqu’au cadre, il lui mit les pieds dans l’herbe épaisse, et voilà que l’enfant fit partie du tableau ; les rayons du soleil, passant à travers les arbres, arrivaient droit sur lui.

Tout joyeux, il courut à la rivière et se mit dans une barquette qui était attachée au bord ; elle était peinte en rouge et en blanc, la voile brillait comme de l’argent. Six beaux cygnes la tiraient ; ils avaient autour du cou des colliers d’or, et sur la tête une étoile bleue toute scintillante. Ils menèrent la nacelle le long de la forêt verdoyante ; Hjalmar entendit les vieux arbres raconter des histoires terribles de brigands et de sorcières ; il frissonnait, mais il se calma lorsque les fleurettes lui contèrent les aventures des gentilles petites elfes et autres jolies histoires que les papillons leur avaient apprises.

De beaux gros poissons, aux écailles d’or et d’argent, suivaient la nacelle ; quelquefois ils faisaient un bond hors de l’eau, et c’était plaisir de les voir briller au soleil. Des milliers d’oiseaux, des bleus, des verts, des jaunes, et des rouges, étaient postés sur deux rangs et faisaient la haie au passage de la barquette. Les cousins et les demoiselles, aux ailes irisées, dansaient et folâtraient sur l’eau ; on vit aussi accourir une bande de hannetons qui bourdonnaient et faisaient un ramage ! chacun racontait une histoire différente.

Dieu ! quelle amusante promenade ! Tantôt les bois qui bordaient la rivière devenaient épais et sombres ; les branches des arbres s’étendaient sur l’eau, tout était obscurité et mystère. Puis le soleil reparaissait et l’on se trouvait au milieu des plus ravissants jardins, pleins de fleurs aux couleurs éclatantes. Sur le bord de la rivière s’élevaient des palais de cristal et de jaspe ; des princesses se tenaient sur les balcons : Hjalmar les reconnut bien, c’étaient des petites filles qui venaient jouer avec sa sœur et avec lui. Elles lui souriaient et lui montraient de ces beaux cœurs en sucre comme on n’en voit chez les confiseurs qu’à Noël. Hjalmar étendait la main pour attraper le bonbon ; mais les petites malignes ne le lâchaient pas.

Hjalmar tirait et le cœur se brisait ; Hjalmar avait toujours le plus gros morceau ; quel goût délicieux cela avait !

Devant la porte des châteaux, la garde d’honneur était toute composée de petits princes qui brandissaient des sabres d’or. Puis apparaissaient des rois avec leurs couronnes, qui lançaient à Hjalmar des pains d’épice et des boîtes de soldats de plomb.

La barque s’arrêta devant la ville où demeurait la bonne qui l’avait porté lorsqu’il était tout petit enfant. Elle l’aimait beaucoup et lorsqu’elle l’aperçut, toute joyeuse, elle lui fit le plus gracieux signe de tête et lui chanta les vers qu’elle avait composés elle-même lorsqu’elle l’avait quitté, dès qu’il avait pu marcher seul :

 

Que je pense à toi souvent

Mon gentil Hjalmar, mon chéri !

Que de baisers je t’ai donnés,

Sur le front, la bouche, les paupières, quand tu dormais dans mes bras.

C’est moi qui t’ai entendu bégayer ta première parole.

Maintenant il faut donc nous quitter !

Que le Seigneur te bénisse en tout lieu,

Cher ange que j’aimais tant à serrer sur mon cœur.

 

Les oiseaux accompagnaient ce chant de leurs trilles les plus harmonieux ; les fleurs dansaient sur leurs tiges, et dans le lointain on voyait les vieux arbres secouer leurs branches pour montrer qu’ils prenaient part à la fête.

MERCREDI.

La pluie tombait à verse. Tout en dormant Hjalmar entendait le bruit qu’elle faisait sur le toit. Le vieux Ferme-l’Œil ouvrit la fenêtre ; l’eau dans la rue montait, montait sans cesse ; on aurait dit une véritable rivière. Bientôt ce fut un lac, et enfin une véritable mer. Un superbe navire vint à passer et s’arrêta devant la maison.

« Veux-tu venir avec moi faire un beau voyage, cher Hjalmar, dit le gnome ; nous irons bien loin vers les pays étrangers, et au matin nous serons de retour. »

Tout à coup Hjalmar se trouva vêtu de ses beaux habits du dimanche, transporté sur le pont du navire. Le temps s’éclaircit aussitôt. Une légère brise enfla les voiles, et les voilà partis à travers les rues ; après avoir doublé la grande cathédrale, les voilà lancés en plein Océan. Le vent fraîchit, le navire fila de plus en plus vite, et bientôt ils n’aperçurent plus nulle part la terre.

Tout à coup apparut une bande de cigognes qui à tire-d’aile volaient vers les chauds pays du sud ; il y en avait une qui restait toujours derrière les autres ; elle était fatiguée, harassée. Les autres avançaient toujours ; le pauvre oiseau fit un violent effort pour les rattraper, mais ses ailes faiblirent de plus en plus, elles ne pouvaient plus le porter ; il commença à descendre et enfin, rendu et essoufflé, il vint se percher sur le mât du navire ; mais un brusque mouvement des vagues le jeta en bas, et boum ! le voilà qui tombe sur le pont.

Un mousse la ramassa et la mit dans le grand poulailler avec les poules, les canards et les dindons. La pauvre bête se sentait tout à fait interloquée au milieu de cette société.

« Oh ! le vilain, le disgracieux animal ! » dirent les poules. Un dindon, se gonflant le plus qu’il put et prenant son air le plus majestueux, lui demanda d’où elle venait. Les canards, se reculant dédaigneusement, et se poussant l’un l’autre, criaient leurs coin coin les plus aigus.

La cigogne raconta qu’elle venait, comme eux, des parages du nord et qu’elle allait retrouver le soleil en Afrique ; elle leur décrivit ce beau pays, le Nil, les pyramides, et leur parla du géant des oiseaux, l’autruche, qui court à travers le désert comme un cheval sauvage. Les autres ne voulurent pas croire un mot de ce qu’elle disait, et les canards, se poussant de nouveau et haussant les épaules, s’écrièrent :

« Qu’est-ce qu’elle nous raconte là ? Allons, vous êtes bien tous d’accord que c’est une idiote.

— Oui certes, c’est une idiote, » dit le dindon, puis il poussa un glou glou strident.

La cigogne ne se défendit pas ; elle se tut et se mit à rêver à son cher pays d’Égypte.

« Quels jolis fuseaux vous avez en guise de jambes ! reprit le dindon. Combien en coûte l’aune ? »

Les canards trouvèrent la plaisanterie délicieuse, et éclatèrent en coin coin convulsifs.

La cigogne ne bronchait pas.

« Vous pourriez bien au moins sourire, dit le dindon ; vous n’entendrez pas souvent un mot plus spirituel. Mais vous n’avez peut-être pas compris. Allons vous autres, laissons-la seule se complaire dans sa sottise et ne nous occupons plus d’elle. »

Et il fit un superbe glou glou, les poules poussèrent des gik gak, gik gak en fausset, tandis que les canards faisaient des coin coin de baryton. C’était un horrible charivari. Comme ils se moquaient sans pitié de la pauvre bête !

Mais Hjalmar à ces cris accourut près du poulailler, ouvrit la porte et appela la cigogne qui accourut en sautillant ; ils remontèrent tous deux sur le pont. Hjalmar caressa doucement la brave bête, qui le remercia de tout cœur, baissant si bas la tête que son bec touchait le plancher. Elle se sentait bien reposée, elle déploya ses ailes et reprit son vol vers les contrées du soleil.

Le dindon, rouge de colère, en la voyant s’élever majestueusement dans les airs, lui envoya un dernier glou glou, gros d’injures ; les canards poussaient des coin coin déchirants, et les poules faisaient un ramage enragé.

« Allez toujours, stupides bêtes, s’écria Hjalmar ; demain on vous tordra le cou et on vous mettra à la broche ! »

Dans sa colère, il s’agita, et le voilà qui se réveille et se retrouve dans son petit lit et non plus sur le beau navire.

C’était une fameuse expédition, que le vieux Ferme-l’Œil lui avait fait faire cette nuit-là.

JEUDI.

« Que je te prévienne, dit ce soir-là le vieux gnome ; ne va pas t’effrayer. Je t’amène une petite souris. »

Et il ouvrit sa main où se tenait une gentille amour de souricette.

« Elle est envoyée, reprit Ferme-l’Œil, pour t’inviter à la noce. Cette nuit un jeune souriceau célèbre son mariage avec une belle petite souris ; la cérémonie a lieu sous le plancher de l’office où ta mère range ses provisions. À ce qu’on dit dans la gent souricière, c’est un vrai palais.

— Oui, mais comment passerai-je sous le plancher ? dit Hjalmar.

— Laisse-moi faire, répondit le vieux Ferme-l’Œil ; je te rendrai assez mince pour que tu puisses passer par un trou de souris. »

Il toucha l’enfant de sa seringue enchantée, aussitôt le corps de Hjalmar se mit à diminuer, à rapetisser, et finalement il devint long comme un doigt et à peine plus gros qu’une allumette.

« Maintenant, dit le gnome, mets les habits du général qui commande tes soldats de plomb ; je pense qu’ils t’iront parfaitement. Tu seras fort bien en uniforme. »

L’idée sourit fort à Hjalmar ; il endossa l’habit militaire et il se trouva avoir fort bonne tournure, mais il se sentit un peu serré aux épaules.

« Voudriez-vous avoir la bonté de vous placer dans le dé de madame votre mère ? dit la souricette ; alors j’aurais l’honneur de m’atteler à votre carrosse et de vous mener où l’on vous attend. »

Hjalmar, par politesse, fit quelques difficultés ; mais il finit par monter dans le dé et par se laisser traîner.

Arrivés à l’office, ils trouvèrent dans un coin un trou juste assez grand pour laisser passer le dé, il menait à un corridor qui était tout éclairé avec du bois pourri.

« Ne sentez-vous pas le délicieux parfum ? dit la souricette ; le corridor a été frotté partout de lard ; toute une couenne y a passé. Humez donc la bonne odeur ! »

Puis ils entrèrent dans le grand salon. À droite se tenaient sur plusieurs rangées les dames souris ; elles murmuraient et chuchotaient, c’était un ramage intarissable. À gauche étaient placés les messieurs de la société ; de leur patte droite ils caressaient gracieusement leur moustache. Au milieu, les fiancés trônaient sous la croûte évidée d’une moitié de fromage de Hollande, qui faisait comme un dais au-dessus d’eux. Ils s’embrassaient fort tendrement et c’était touchant de voir combien ils s’aimaient.

Les invités continuaient à affluer, et la foule devint telle qu’ils commençaient à se bousculer les uns les autres et à se marcher sur les pattes.

Le salon avait été aussi frotté de lard ; comme festin il n’y eut pas autre chose que la bonne odeur qui s’en exhalait ; les hôtes la respiraient avec force et se pâmaient de plaisir. Au dessert, on montra un gros pois sur lequel une maîtresse souris avait, de ses dents aiguës, gravé les initiales des fiancés. C’était superbe, aussi personne ne demanda à ce qu’on croquât ce pois précieux.

Tous s’accordèrent à déclarer que c’était une noce magnifique et qu’on s’était amusé comme des dieux.

Puis chacun s’en retourna chez soi ; Hjalmar rentra dans son équipage, enchanté comme les autres ; son bel uniforme avait été fort remarqué ; à ce compte il ne regretta pas d’avoir été trop serré aux épaules.

VENDREDI.

« C’est incroyable, dit le vieux gnome, combien de gens âgés et même très âgés demandent que je laisse les enfants et que je vienne les trouver. Ce sont surtout ceux qui ont mal agi, qui m’appellent et qui disent :

» Brave petit gnome, viens donc à notre secours. Nous ne pouvons dormir de toute la nuit et nos mauvaises actions repassent sans cesse devant notre esprit ; des milliers de diablotins dansent sur notre lit et nous envoient de l’eau chaude dans les yeux. Arrive donc et chasse toute cette horrible bande. Nous te payerons bien pour la peine ; nous avons notre coffre-fort plein d’or. Si tu n’as pas confiance en nous, nous mettrons la somme qu’il te faut d’avance sur la fenêtre.

« Oui, mais, continua le vieux Ferme-l’Œil, ce n’est point pour de l’argent que je me dérange.

— Qu’allons-nous bien entreprendre cette nuit ? interrompit Hjalmar.

— Si cela ne t’ennuie pas d’aller une seconde fois à la noce, dit le gnome, nous irons à celle qui se prépare dans la chambre à côté. Hermann, ton grand polichinelle, doit se marier avec Bertha, la plus belle des poupées de ta sœur ; de plus, c’est la fête de la demoiselle, de sorte qu’elle recevra de magnifiques cadeaux que nous pouvons aller admirer.

— Oui, je sais, dit Hjalmar, toujours quand ma sœur pense que ses poupées ont besoin de nouvelles robes, elle dit que c’est leur fête ou qu’elles vont se marier ; c’est bien déjà arrivé cent fois.

— C’est parfaitement exact, dit Ferme-l’Œil, et cette nuit ce sera la cent et unième noce. Mais tu sais, après cent et un, tout est fini, comme dit notre proverbe. Donc, ce sera la dernière, aussi sera-t-elle superbe ; allons, partons. »

Ils entrèrent. Sur la table, au milieu du petit théâtre en carton, qui était magnifiquement éclairé, les fiancés étaient à côté l’un de l’autre, assis sur de beaux fauteuils dorés ; ils avaient l’air pensif et regardaient modestement par terre, comme il convient dans cette occasion. Sur le devant, une compagnie de soldats de plomb se tenait comme garde d’honneur.

Le vieux Ferme-l’Œil endossa le manteau de soie noire de la grand’mère et maria Hermann et Bertha. Aussitôt un chant d’hyménée fut entonné par tous les meubles sur l’air de la retraite aux flambeaux.

« Vivent les fiancés ! Voyez comme ils se tiennent droit, ils ont une fière tournure. Ils sont en cuir, ils sont aveugles, mais cela ne nuit pas quand on entre en ménage. Hourrah, hourrah ! que le vent porte au loin nos vives félicitations ! « Puis vint le défilé des cadeaux, il y en avait de magnifiques : des bibelots, des œuvres d’art ; les fiancés avaient demandé qu’on ne leur offrît pas de victuailles : cela ferait tort, disaient-ils, à la poésie de leurs sentiments.

« Maintenant, dit le jeune marié, il nous faut partir pour notre voyage de noces. Mais où irons-nous ? »

On consulta une hirondelle qui avait beaucoup parcouru le monde et la vieille poule de la basse-cour, qui avait déjà eu cinq couvées de petits poussins. L’hirondelle leur conseilla d’aller dans les beaux pays du sud, où les raisins pendent en grosses grappes ; où le ciel a des couleurs magiques qu’on ne connaît pas dans nos contrées du nord.

« Oui, mais, interrompit la poule, ils n’ont pas là des choux rouges comme ici, de ces choux rouges qui sont le charme de l’existence. Tenez, l’été dernier j’étais avec mes poussins d’alors à la campagne, nous avions à notre disposition une carrière de sable, où nous pouvions gratter à notre aise ; et ce qu’il y avait de charmant, c’est que par un trou de la haie nous pouvions pénétrer dans le potager et nous régaler de choux rouges ; mes petits en raffolaient et les préféraient aux vers de terre.

— Soit, dit l’hirondelle, mais que de fois ici le temps est mauvais ; il pleut la moitié de l’année.

— Cela fait pousser les choux rouges, répondit la poule. Du reste, nous ne manquons pas ici de chaleurs ; souvenez-vous de l’été dernier : pendant six semaines on ne pouvait respirer, c’était comme sous les tropiques. Oui, je le dis bien haut : celui qui ne trouve pas que notre pays est la plus belle contrée de l’univers est un scélérat. Restez donc ici, monsieur et madame. Tenez, les voyages, cela n’a rien d’agréable ; j’ai une fois, étant poulette, fait un trajet de douze lieues, dans une charette, enfermée dans un panier. Quels cahots, quels ennuis ! Rien qu’en y pensant, j’ai la chair de poule bien réellement, et non au figuré comme disent nos maîtres.

— Cette poule me semble une personne bien raisonnable, dit la jeune madame Bertha. Moi non plus, je n’aime pas ces pays chauds. Le ciel y a des teintes si belles qu’elles éclipseraient peut-être mes ravissantes couleurs. Nous irons tout simplement ici près, à la campagne, où est ce potager avec les choux rouges. »

Le jeune marié, naturellement, fut de l’avis de sa femme et ils s’en furent bras dessus, bras dessous.

SAMEDI.

« Je suis un peu fatigué de toutes nos sorties des nuits dernières, dit Hjalmar, lorsque le vieux gnome fut près de son lit. Ne pourrais-tu pas me raconter aujourd’hui des histoires ?

— Ce soir, je n’en ai pas le temps, répondit le vieux Ferme-l’Œil, en ouvrant le plus beau de ses deux parapluies et en l’étendant au-dessus de l’enfant. Mais regarde-moi ces beaux Chinois. »

L’étoffe du parapluie faisait l’effet d’une grande coupe de porcelaine de Chine transparente ; on y voyait des arbres noirs au feuillage bleu, des pagodes dorées, des petits magots qui dodelinaient de la tête.

« Amuse-toi à regarder toutes ces étrangetés, reprit Ferme-l’Œil. Moi je dois aider à ranger et approprier l’univers, pour le jour de fête de demain, car c’est demain dimanche comme tu sais. Il me faut monter au clocher, pour voir si les petits gnomes de l’église ont bien nettoyé et poli la cloche, afin qu’elle donne un son pur et retentissant. Il me faut aller aux champs, veiller à ce que les vents soufflent la poussière qui ternit les fleurs et le gazon. Mais le plus dur, c’est que j’ai à descendre toutes les étoiles pour les récurer et les rendre brillantes. J’en prends un tas dans mon tablier, en ayant soin d’abord de les numéroter, et je fais de même des trous d’où je les décroche ; comme cela je puis remettre chacune à sa place, sinon elles ne tiendraient pas, et tout le firmament finirait par crouler.

— Écoutez donc, monsieur Ferme-l’Œil, dit tout à coup un vieux portrait qui pendait à la muraille. Je suis l’arrière-arrière-grand-père du petit Hjalmar. Je vous suis reconnaissant de ce que vous voulez bien distraire cet enfant ; mais je vous prie en grâce : ne brouillez pas les notions scientifiques qu’il peut avoir. On ne saurait aller décrocher les étoiles pour les polir. Ce sont des globes comme notre terre ; elles se meuvent à travers les espaces.

— Merci, vieil ancêtre, répondit le gnome, merci pour la bonne intention qui te fait vouloir rectifier mes idées. Mais songe que je suis joliment plus âgé que toi et que je puis me supposer plus de sagesse que tu n’en as, bien que tu n’en possèdes pas mal, n’étant pas de ce siècle. Moi je date du paganisme ; les Romains et les Grecs m’appelaient Morphée, le dieu du sommeil. J’ai fréquenté les plus puissants génies, les plus hautes intelligences ; et je pense que je sais ce que je dis ; aux uns telle chose, aux autres le contraire. Mais puisque tu crois en savoir plus long que moi, je te cède la place. Raconte tes histoires, si Hjalmar veut les écouter. »

À ces mots, le gnome s’en alla, emportant son parapluie enchanté.

L’arrière-arrière-grand-père murmura dans sa barbe et allait peut-être dire quelque chose d’intéressant, mais, à ce moment, Hjalmar brusquement se réveilla.

DIMANCHE.

« Bonsoir, mon petit ami », dit le vieux Ferme-l’Œil.

Hjalmar lui répondit par un gracieux signe de tête, puis il sauta du lit, et retourna contre la muraille le portrait du vieil ancêtre, pour qu’il ne vînt pas, comme la veille, interrompre la conversation.

« Voyons, aujourd’hui que c’est dimanche, tu me conteras des histoires ; tiens, celle des cinq pois dans une cosse et celle du shilling d’argent, qui, longtemps déprécié, recouvra en rentrant dans son pays sa véritable valeur.

— Oh ! des histoires, répondit le gnome, il y en a bien d’autres que moi qui pourront t’en dire ; moi j’aime mieux te faire voir des choses intéressantes. Tiens, je vais te montrer mon frère, il s’appelle comme moi, le vieux Ferme-l’Œil, mais il ne vient trouver personne plus d’une fois, et alors il vous prend sur son cheval et il vous conte une histoire. Il n’en connaît que deux, l’une ravissante et amusante plus qu’on ne peut s’imaginer, l’autre horrible et épouvantable. » Le vieux gnome mena le petit Hjalmar à la fenêtre et, le soulevant dans ses bras, il lui dit :

« Vois-tu, là, celui qui passe au galop sur ce coursier rapide, c’est mon frère ; tu le connais de nom, les hommes l’appellent la Mort. Juges-en toi-même ; il n’a pas l’air si affreux qu’on le représente sur les livres d’images, où on le figure comme un vilain squelette. Il porte un bel uniforme de hussard, tout chamarré de broderies d’argent, un manteau de velours noir : quel cavalier cela fait, quel train il va ! »

Hjalmar regardait de tous ses yeux ; le second Ferme-l’Œil passait comme le vent sur son cheval noir, enlevant à droite, à gauche, des vieillards, des jeunes gens, des enfants. À tous il leur demandait :

« Et votre livret de conduite, que dit-il ?

— Rien que de bonnes choses, répondaient-ils tous.

— Laissez-moi voir moi-même ! »

Et il prenait le livret. Ceux dont le livret portait Très bien, ou Bien, il les plaçait devant lui sur le cheval et il leur contait sa jolie histoire ; ceux dont le certificat portait Médiocre ou Mauvais, il les mettait en croupe et il leur disait l’histoire épouvantable qui les faisait frissonner ; ils gémissaient et essayaient de sauter en bas du cheval qui filait comme le vent ; mais ils y étaient comme vissés et ne pouvaient bouger.

« Mais ton frère, s’écria Hjalmar, a vraiment meilleur air que toi. Ma foi, depuis que je l’ai vu, je n’ai plus peur de lui.

— Et tu as bien raison, répondit le vieux Ferme-l’Œil, seulement veille bien à ce que ton livret soit en règle. »

Ici finit l’histoire du vieux Ferme-l’Œil, peut-être un soir viendra-t-il te la conter lui-même. Dans tous les cas, fais-en ton profit.

LE SANGLIER DE BRONZE

 

Dans la belle ville de Florence, non loin de la Piazza del Granduca, se trouve une petite rue latérale, je crois qu’on l’appelle via rossa ; au bout, juste en face d’un marché aux légumes, on voit un sanglier en bronze, travaillé avec un art parfait[1]. Il sert de fontaine ; une eau fraîche et limpide jaillit de la gueule de l’animal, qui, par le nombre des années, est recouvert d’une belle patine verte, sauf le groin qui brille et reluit comme s’il était poli avec soin ; cela provient de ce que tous les jours des centaines d’enfants et de pauvres le saisissent de leurs mains, lorsqu’ils approchent leur bouche pour boire. C’est vraiment un groupe charmant quand un petit pifferaro au costume pittoresque tient embrassé l’animal, et a l’air de lui donner un baiser.

Si vous allez à Florence, et que mon histoire vous ait donné envie de voir cette fontaine, demandez au premier mendiant venu où est le sanglier de métal (il porco di metallo), il vous l’indiquera sûrement.

C’était par une soirée d’hiver ; les monts des Apennins étaient couverts de neige ; mais dans la ville, l’air n’était que frais ; il faisait clair de lune et, dans ce pays du sud, on y voyait mieux cette nuit que chez nous pendant les sombres journées d’hiver où une nappe épaisse de nuages de plomb porte partout l’ombre et la tristesse.

Pendant toute la journée, un petit garçon, tout déguenillé, mais dont la gentille et souriante figure faisait plaisir à voir malgré le teint hâve de la misère, s’était tenu dans le jardin du grand-duc, sous les pins qui abritent les bosquets de rosiers, qui fleurissent même en hiver. Il avait faim ; il avait imploré la pitié des passants ; mais il avait l’âme ingénue, et ne connaissait pas l’art de bien mendier. Personne ne lui avait fait l’aumône, et, le soir venu, le gardien l’avait chassé du banc où il était allé se reposer.

Il s’en alla au hasard ; passant sur le pont de l’Arno, il s’accouda sur le parapet, et longtemps il regarda le reflet du firmament étoilé dans les eaux de la rivière. Puis il arriva au sanglier de bronze ; en l’apercevant, il se précipita, et, serrant le cou de l’animal dans ses bras, il approcha sa bouche et but à grands traits la bonne eau fraîche. Par terre gisaient quelques châtaignes qui s’étaient échappées du sac mal noué d’une vendeuse du marché ; il les ramassa ; ce fut tout son souper.

Il n’y avait pas une âme tout aux alentours. L’enfant grimpa sur le large dos du brave porc, qui l’avait abreuvé, s’y installa à son aise, reposant sa tête bouclée sur celle de l’animal, et, sans qu’il y prît garde, il s’endormit d’un profond sommeil.

Minuit sonna ; l’animal tressaillit et dit distinctement : « Petit, tiens-toi bien ; je vais prendre mon élan. » Et, en effet, il partit, et ce fut une singulière course. Ils arrivèrent d’abord à la Piazza del Granduca ; le cheval de bronze qui porte la statue du duc hennit en les voyant passer. Les voilà arrivés au palais des Uffizi ; la porte était toute grande ouverte. « Tiens-toi ferme, dit l’animal, nous allons monter l’escalier. » Et il s’engagea sous la voûte et traversa les galeries, toutes remplies de célèbres œuvres d’art, peintures et sculptures. L’enfant les avait déjà plusieurs fois contemplées ; mais par le clair de lune, elles lui parurent cent fois plus belles.

Ils pénétrèrent dans la salle où sont entassées les merveilles des merveilles, la Vénus de Médicis, les Gladiateurs, le Rémouleur, et les peintures donc, les Titien, les Raphaël, les Léonard de Vinci ! L’animal se promenait à petits pas à travers ces splendeurs ; l’enfant, doué, comme tous les Italiens, du sentiment du beau, admirait confusément ; mais son regard ne s’attachait à rien en particulier, il ne fut touché que lorsqu’il se retrouva devant un tableau devant lequel il s’était plusieurs fois arrêté longuement ; on y voyait des enfants souriants, heureux, joyeux : c’est une œuvre remplie d’une poésie et d’un charme divins : la Descente du Christ aux enfers. Angiolino Bronzino en est l’auteur. Le Fils de Dieu est là, non au milieu des damnés, mais entouré des païens auxquels il apporte le salut. Ce sont les enfants surtout, dont l’expression de figure est délicieuse ; on voit à leurs traits qu’ils se croient déjà au Paradis. Deux tout petits s’embrassent de joie ; un autre, se désignant lui-même du doigt en regardant un autre, semble dire : « Moi aussi je vais entrer dans la vie éternelle. » Les plus âgés ne montrent pas la même assurance ; mais ils ont l’espérance et ils s’inclinent, en adorant, devant le Seigneur.

Le petit considérait le tableau comme s’il le voyait pour la première fois ; l’animal, pour lui plaire, s’était arrêté ; les figures peintes sur la toile semblèrent s’animer et le petit tendit ses mains vers les enfants souriants. Mais à ce moment l’animal reprit sa course et, redescendant l’escalier, sortit du palais.

« Merci, dit le petit en caressant doucement le cou de l’animal, merci, et sois béni de m’avoir fait voir ce beau spectacle que je n’oublierai de ma vie.

— C’est à moi de te remercier, dit le sanglier de bronze ; ce n’est que lorsque je porte sur mon dos un enfant innocent que j’ai le pouvoir de me mouvoir et de quitter mon ennuyeux socle. Oui, alors j’ai même le droit de laisser rejaillir sur moi la lumière de la lampe qui éclaire la sainte image de la Madone de l’église de Santa-Croce. Mais je ne puis entrer dans le sanctuaire, il me faut rester à la porte. Ne me quitte pas, cher enfant, sans cela je serai de nouveau inerte et sans vie, tel que tu as souvent pu me voir dans le jour.

— Ne crains rien, dit le petit, je me cramponne à ton dos. »

Et, au galop, les voilà qui parcourent les rues, et ils arrivent devant Santa-Croce : les portes s’ouvrent avec fracas, et la lueur des cierges et des lampes vient éclairer le parvis.

L’enfant aperçut les tombeaux du Dante, de Michel-Ange, de Machiavel, de Galilée, d’Alfieri, des plus hautes gloires de l’Italie ; leurs statues de marbre étaient comme vivantes. Le service religieux commença, les enfants de chœur balançaient l’encensoir, une musique céleste retentit. Le petit allait oublier sa promesse et descendre pour entrer dans l’église, lorsque l’animal repartit comme une flèche ; les portes de l’église se fermèrent avec un bruit de tonnerre. L’enfant s’éveilla en sursaut ; il se sentait tout étourdi ; il se trouva dans la rue de la Porta rossa, à moitié glissé en bas du sanglier de bronze, sur lequel il s’était endormi.

Le matin était venu, déjà le soleil luisait à l’horizon. Le souvenir de la réalité revint à l’enfant ; la crainte et l’angoisse remplirent son cœur. Il pensa à la femme méchante et hargneuse qu’il appelait sa mère, et qui, la veille, l’avait envoyé mendier. On ne lui avait pas donné la moindre pièce de monnaie ; il se sentait dévoré de faim.

Le cœur gros, il se dirigea vers le logis où on l’attendait ; mais avant de partir il caressa le dos du sanglier de bronze, lui baisa le groin et lui fit un petit signe d’amitié en mémoire des moments heureux qu’ils avaient passés ensemble.

Puis il s’engagea dans de vilaines et étroites ruelles ; arrivé devant une vieille masure, dont la porte de fer était ouverte, il entra, et montant, à l’aide d’une corde gluante, un mauvais escalier, aux marches branlantes, il passa par une galerie où pendaient toutes sortes de loques et de haillons ; on entendait le grincement d’une poulie rouillée ; c’était une vieille femme qui la faisait marcher, tirant un seau qu’elle avait descendu dans le puits. L’enfant monta un autre escalier encore plus misérable, et arriva devant une porte où se tenait une femme, aux cheveux noirs en désordre, aux vêtements sordides.

« Apportes-tu de l’argent, mauvais garnement, lui cria-t-elle.  Ne te fâche pas, mère », dit le pauvre petit, saisissant la main de la femme pour l’embrasser. « J’ai prié, supplié, personne ne m’a donné l’aumône. » Elle le poussa rudement dans la chambre, et prit, pour se réchauffer, un réchaud de terre, rempli de charbons ardents, tels qu’ils sont en usage en Italie, chez les pauvres qui n’ont ni poêles ni cheminées.

« Voyons, reprit-elle d’une voix aigre, donne-moi tout l’argent que tu as caché. » Le petit éclata en pleurs ; elle le secoua et le poussa violemment du pied ; il jeta un cri de douleur. « Veux-tu te taire, ou bien je cogne plus fort », dit-elle en brandissant le réchaud allumé.

L’enfant s’enfuit dans un coin, en sanglotant. Une voisine entra, tenant aussi sous son bras un réchaud. « Felicità, dit-elle, pourquoi maltraites-tu encore une fois ce malheureux petit être, qui est si doux, si gentil ?  C’est mon enfant, répondit la mégère, et je puis le tuer, si je veux, et toi par-dessus le marché, ma bonne Giannina ! »

En même temps elle avança son réchaud ; l’autre para avec le sien ; les deux vases s’entre-choquèrent et volèrent en éclats ; les charbons ardents roulèrent par terre. Les deux femmes hurlèrent de colère et de rage. L’enfant, tout effaré, se sauva, et, descendant à la hâte l’escalier, il se mit à courir aussi vite qu’il put, jusqu’à ce qu’il arrivât, tout essoufflé, devant l’église de Santa-Croce. Il y entra, attiré par le souvenir de ce qu’il y avait vu la nuit. Il se mit à genoux dans un endroit écarté, près du tombeau de Michel-Ange, et il pleura tout haut. Personne, pendant longtemps, ne le remarqua ; la messe étant finie, le monde s’en alla. Un monsieur âgé vint à s’approcher, et vit le pauvre petit les mains jointes, les yeux tournés vers la Madone, faire une ardente prière ; il s’arrêta et observa. L’enfant, abattu par le chagrin et la faim, se leva et, se traînant, il alla se blottir dans le coin d’une chapelle pour dormir. Le monsieur âgé le suivit et lui frappa sur l’épaule. Le petit se leva en sursaut.

« Es-tu malade ? dit le monsieur. Que fais-tu là ? N’as-tu pas de parents ? »

L’enfant, enhardi par l’air de compassion du vieux monsieur, raconta sa triste histoire. Le monsieur l’emmena dans sa maison qui était dans une rue à côté ; c’était un gantier, on l’appelait le père Giuseppe. Lorsqu’ils entrèrent, sa femme, une bonne vieille, était en train de coudre. Une petite chienne loulou, qui était fraîchement tondue, au lieu d’aboyer comme d’habitude, accourut au-devant de l’enfant, agita sa queue et fit des bonds joyeux et mille gentillesses.

La brave femme aussi fit bon accueil à l’enfant, lorsque son mari l’eut mise au courant ; ce qui lui plaisait c’est que Bellissima, la petite chienne, l’avait si bien reçu. « Les deux innocents êtres se comprennent », dit-elle. Elle apporta à manger et à boire au petit, et quand il fut bien restauré, elle lui dit qu’il resterait chez eux jusqu’au lendemain et qu’alors le père Giuseppe irait parler à sa mère. Le soir on le mena dans une petite chambre, où était une couchette, une paillasse et une couverture. Mais à lui qui avait si souvent dormi sur la pierre, cette couchette parut un lit digne d’un roi : Et il dormit d’un sommeil profond et tranquille, rêvant de son cher sanglier de bronze et des merveilles du palais des Uffizi.

Le lendemain, le père Giuseppe sortit le matin de bonne heure ; ce fut un triste réveil pour l’enfant que de le voir partir ; sa mère voudrait peut-être qu’il rentrât dans l’affreuse masure ! L’enfant pleura ; la petite chienne vint sauter autour de lui comme pour le consoler : et, en effet, ses larmes cessèrent et il joua avec la gentille Bellissima et ce spectacle amusa beaucoup la vieille dame.

Le père Giuseppe revint et causa quelque temps à part avec sa femme ; elle l’approuva d’un signe de tête et, caressant la tête bouclée du petit garçon, elle dit : « Gianino est un brave et charmant enfant ; il deviendra un habile gantier, et il aura bonne façon comme toi, Giuseppe ; vois ses doigts, comme ils sont fins et flexibles. C’est la Madone qui nous l’envoie pour que nous en fassions un brave gantier. »

Gianino, aux anges, resta donc chez les bons vieux ; la dame lui apprit à coudre, et il se montrait bien docile et adroit. Il mangeait maintenant à sa faim et il oublia vite ses anciens chagrins ; il devint même gai et il se mit à taquiner Bellissima ; mais cela ne plaisait pas du tout à la vieille dame, elle le menaça du doigt et finit par le gronder.

Cela lui alla droit au cœur, et, retiré le soir dans sa chambrette, il ne put s’endormir. Des pensées d’autrefois vinrent le hanter ; tout à coup, il entend un bruit étrange dans la ruelle, où on faisait sécher les peaux et sur laquelle donnait la fenêtre garnie de barreaux de fer. « Ne serait-ce pas ce cher sanglier de bronze ? se dit-il, moitié rêvant, moitié éveillé. S’il pouvait me reprendre sur son dos ! »

D’un bond il fut à la fenêtre ; mais il n’entendit plus rien.

« Tiens, prends la boîte à couleur du signore et porte-la-lui », dit le lendemain le père Giuseppe à Gianino.

Le signore était un jeune peintre qui demeurait dans la maison, et qui allait sortir, tenant sa boîte et une grande toile" roulée. L’enfant obéit et suivit le peintre. Ils prirent le chemin du palais des Uffizi et montèrent l’escalier qui mène à la galerie où Gianino était venu la nuit avec le sanglier de bronze. Il reconnut les statues et la Madone célèbre, et saint Jean, son patron.

Voilà que le peintre s’arrête devant le tableau de Bronzino, la Descente du Christ aux enfers. Comme s’il ne l’avait jamais vu, Gianino restait en extase devant le Fils de Dieu entouré des enfants au sourire céleste, attendant le Paradis.

Lorsque le peintre eut arrangé son chevalet, il dit à Gianino : « Merci, mon petit ; maintenant retourne à la maison.

— Oh ! laissez-moi vous regarder peindre, dit l’enfant. Comment allez-vous mettre ces belles figures sur votre toile blanche ?

— Je ne vais pas encore peindre maintenant », répondit le jeune homme. Il prit de la craie, et, mesurant de l’œil les proportions du tableau, il se mit à tracer rapidement une esquisse.

L’enfant suivait tous ses mouvements. « Il faut cependant que tu rentres », dit le peintre. Gianino s’en fut tout pensif, et, arrivé à la maison, il prit l’aiguille et se mit à coudre.

Mais toute la journée il fut distrait, son esprit était dans la galerie ; il se piqua les doigts, et fut maladroit ; il ne pensait plus à agacer Bellissima. Le soir, la porte de la maison étant ouverte, il se glissa dehors. Il faisait assez froid, mais le ciel était clair et les étoiles brillaient. Gianino fit lentement quelques pas dans la rue, puis, poussé par une résolution subite, il se mit à marcher vite et, se faufilant par les rues désertes, il arriva auprès du sanglier de bronze. Tout joyeux, il l’embrassa sur son groin poli, et allait se hisser sur son dos. « Brave et chère bête, dit-il, combien il me tardait de te revoir. N’est-ce pas que nous allons faire cette nuit de nouveau une belle course ? »

Il tendait les bras pour monter, lorsqu’il se sentit tiré par ses vêtements ; il se retourne, qu’aperçoit-il ? Bellissima, la petite chienne qui ne le boudait pas et qui avait suivi son compagnon de jeux. Gianino était comme frappé du tonnerre. Bellissima dehors par cette nuit froide, et sans son manteau qu’elle portait toujours quand elle sortait ; on venait de la tondre il n’y avait pas longtemps. C’était un mantelet coquet, en peau d’agneau, orné de rubans roses et garni de petits grelots.

Bellissima qui allait s’enrhumer ! que dirait madame ! Adieu la course à travers les galeries des Uffizi. Cependant, avant de partir, Gianino embrassa son cher sanglier de bronze ; puis il prit la petite chienne dans ses bras, elle grelottait de froid ; aussi se mit-il à courir de toute la force de ses jambes.

« Où vas-tu comme cela si vite ? s’écrièrent deux agents de police, contre lesquels il vint à se heurter. À qui as-tu volé cette jolie petite chienne ? »

Et en même temps ils lui enlevèrent Bellissima, qui cependant aboyait contre eux.

« Oh ! mes bons messieurs, rendez-la-moi ! » supplia-t-il.

— Non, non, répondirent-ils. Si tu ne l’as pas volée, tu n’as qu’à dire chez toi qu’on vienne la chercher au corps de garde. »

Et ils s’en furent, emportant Bellissima qui cependant se démenait pour revenir près de Gianino.

L’infortuné ne bougeait pas, il était anéanti. Il se demandait s’il devait se jeter dans l’Arno ou bien aller à la maison raconter ce qui venait de se passer.

« Ils me tueront certainement, se dit-il. Mais alors, réfléchit-il, je serai mort et j’irai auprès du Christ rejoindre les enfants du tableau. Allons, à quelque chose malheur est bon ; ils vont me tuer. »

Il trouva la porte fermée, et il était trop petit pour atteindre le marteau ; il prit alors un caillou et le jeta contre la porte.

« Qui est là ? cria le père Giuseppe.

— C’est moi, Gianino, dit-il. Bellissima est partie. Ouvrez et tuez-moi ! »

Quelle affaire ce fut alors ! Madame regarda aussitôt dans le tiroir où elle serrait le mantelet de la petite chienne ; il y était.

« Bellissima au corps de garde ! s’écria-t-elle, et sans sa fourrure ! Oh ! méchant enfant, tu l’as attirée dehors pour aller polissonner. Mais elle va être gelée ! Courez vite, Giuseppe, la reprendre, cette mignonne, à ces brutaux d’agents de police. »

Le père Giuseppe partit à la hâte. Madame gémissait et se lamentait, Gianino sanglotait. Tout le monde dans la maison se rassembla, le peintre aussi accourut. Il prit l’enfant sur ses genoux, l’interrogea, et par fragments, entre deux torrents de larmes, il apprit toute l’histoire du sanglier de bronze et des Uffizi ; elle n’était pas très claire ni facile à comprendre. Le jeune homme essaya de consoler Gianino et d’apaiser la brave dame ; mais elle ne s’apaisa que lorsque le père Giuseppe revint avec la petite chienne saine et sauve, qui paraissait toute fière d’avoir été au milieu des soldats.

Alors ce fut une jubilation générale ! Gianino et Bellissima sautaient à l’envi et, pour comble de joie, le peintre promit à l’enfant de belles images. Et le lendemain, il lui donna des gravures, des dessins, des paysages, des hommes à grande barbe, et, oh surprise ! le sanglier de bronze lui-même, tracé en quelques traits, et toute la rue et le marché d’alentour.

« Quel bonheur de savoir dessiner, se dit Gianino, on peut avoir sans cesse autour de soi ceux qui vous sont chers, et même le monde entier. »

Et le lendemain, dès qu’il fut seul, il prit un crayon et, sur le revers blanc d’une de ses images, il essaya de reproduire son ami, le sanglier de bronze. Ma foi, on pouvait à peu près le reconnaître. L’animal était un peu de travers ; une jambe était énorme, l’autre grêle ; mais enfin tout n’était pas manqué et Gianino dansa de joie. Cependant il s’avoua que son œuvre était loin d’être parfaite ; le lendemain, il recommença, ce fut déjà mieux ; le surlendemain il y avait encore bien moins de défauts ; le groin, d’où jaillissait l’eau, était même réussi.

Mais les progrès en couture se ralentissaient fort, et, lorsque Gianino allait porter en ville des commandes, il restait bien longtemps dehors. Pourtant il ne flânait pas ; il dessinait d’abord le sanglier de bronze d’après nature, puis le cheval de la Piazza del Granduca, et puis la colonne de la Piazza della Trinità, avec la statue de la Justice qui tient ses balances.

Mais tout cela ce n’était que des objets inanimés. Un jour, Bellissima vint le trouver dans sa chambrette :

« Ah ! s’écria-t-il, tu vas poser et te tenir bien tranquille.

Je te dessinerai et je ferai de toi un beau portrait, et comme cela tu seras toujours auprès de moi. »

Mais la petite chienne était venue pour folâtrer avec son ami, et elle ne restait pas en place ; alors Gianino l’attacha sur une chaise, par les pattes, par la tête. Elle se démena et aboya ; Gianino serra la ficelle.

À ce moment survint madame la gantière.

« Scélérat d’enfant ! s’écria-t-elle. Pauvre chérie ! » C’est tout ce qu’elle put dire pour l’instant, tant elle était suffoquée ; elle dégagea Bellissima et alors la parole lui revint. Elle maudit Gianino et le traita comme un misérable ingrat ; elle prit un bâton, elle le frappa et le chassa de la maison.

Le malheureux petit, écrasé par l’infortune, pâle et défait, descendait l’escalier, lorsque le peintre qui montait le rencontra : c’est à ce moment que le sort de Gianino se décida.

Voici maintenant la fin de l’histoire.

En 1834, il y avait une exposition à l’Accademia delle arti de Florence. La foule affluait devant deux tableaux placés à côté l’un de l’autre. L’un représentait un gentil petit garçon qui essayait de dessiner une petite chienne loulou, attachée sur une chaise, mais qui se démenait de la façon la plus drôle pour se délivrer de ses liens. La scène était rendue dans la perfection : l’air sérieux et appliqué de l’enfant et les gigotements comiques de la petite bête. Le tableau était plein de vie et de charme.

On se racontait que cet enfant avait été trouvé abandonné dans les rues par une méchante mendiante qui le battait, mais qu’il avait été recueilli par un brave gantier ; qu’il avait appris tout seul à dessiner, et qu’un peintre, l’auteur du tableau, avait découvert son talent, lorsque l’enfant venait d’être chassé pour avoir attaché de force, pour qu’elle posât, la petite chienne, la favorite de la gantière.

L’enfant était devenu un grand peintre ; c’est ce qu’on voyait par le second tableau, qui représentait le sanglier de bronze, bien connu de tout Florence. Sur le dos de l’animal reposait un jeune garçon qui dormait ; la lueur de la lampe de la Madone venait éclairer son visage. Tout était parfait dans cette toile, le faire, le coloris, le dessin ; mais ce qui attirait irrésistiblement les passants, c’était le sourire de l’enfant, perdu dans un rêve mystérieux ; c’était aussi divin que le sourire des enfants de Bronzino.

Au bas du cadre était une couronne de laurier, le tableau avait eu le prix d’honneur de l’exposition ; mais entre les feuilles on voyait un crêpe noir, le jeune artiste venait d’être emporté par une terrible épidémie vers le pays des rêves de son enfance.

LA COMÈTE

 

Un jour, sans qu’aucun almanach, aucun astronome l’eût annoncée, une comète apparut au firmament ; elle était magnifique, elle traînait une longue queue de feu.

« Si elle tombe sur la terre, se disait-on, nous serons tous brûlés. »

La terrasse sur la tour du vieux château était noire de monde qui regardait le nouvel astre avec des lunettes d’approche, et de toutes les mansardes on voyait surgir des têtes de curieux. Dans les rues la foule était arrêtée, et tous tendaient le cou vers le ciel, et pendant ce temps, sur la grande route, un voyageur solitaire, bien qu’il fût déjà attardé, suspendait aussi sa marche pour admirer le phénomène. Et chacun avait ses idées particulières sur ce que l’apparition de l’astre pouvait présager.

Dans une chambrette écartée, une mère et son petit garçon étaient restés assis ; ils n’avaient pas connaissance de la comète. Sur la table était une chandelle, la mèche avait pris la forme d’une pointe recourbée et elle était dirigée vers l’enfant. La mère en levant la tête s’en aperçut, elle tressaillit d’effroi ; d’après ce qu’elle avait toujours entendu dire, cela signifiait que son fils devait bientôt mourir.

Le petit, lui, ne regardait pas la mèche, et si même on était venu lui parler de la comète, il n’aurait pas bougé. Devant lui était un vieux pot ébréché où se trouvait de l’eau de savon ; l’enfant y plongeait une petite pipe en terre et soufflait des bulles grandes et petites. Elles s’élançaient dans l’air et y voltigeaient en tremblotant, jetant le plus bel éclat, d’abord jaunes et rouges, puis passant au lilas et au bleu pour devenir toutes vertes.

« Que le ciel, dit la mère, pour détruire le pronostic de la mèche, t’accorde autant d’années que tu souffles de bulles !

— Tant que cela ! » dit le petit garçon.

Et il fit prestement aller sans s’arrêter sa pipe du pot à sa bouche, pour la replonger ensuite dans l’eau de savon et refaire une nouvelle bulle.

« Voilà une année, s’écriait-il tout joyeux, en voilà encore une, et puis une troisième. Regarde donc comme elles volent haut, et quelles belles couleurs elles ont. »

À ces mots, une grosse bulle vint à lui éclater dans l’œil, et cela le brûla et lui fit quelque peu mal ; ses yeux pleurèrent.

« Arrivez donc voir la comète ! s’écria une voisine. Toute la ville est dehors. Accourez donc ! »

La mère prit le petit par la main. Il aurait volontiers continué ses bulles de savon, pour se souffler quelques années de plus ; mais la voisine dit qu’il fallait absolument aller contempler la comète.

Le petit garçon ouvrit de grands yeux en apercevant la boule de feu et sa queue étincelante, qui mesurait bien dix aunes, pensait-il ; mais on lui expliqua qu’elle était longue de plusieurs millions de lieues.

« Nous et nos enfants nous serons morts et enterrés quand elle reviendra, dit la voisine. »

Et, en effet, lorsque l’astre apparut de nouveau, la plupart de ceux qui l’avaient aperçu la première fois n’étaient plus de ce monde ; pourtant le petit garçon qui, selon ce que croyait sa mère, devait mourir jeune parce que la mèche de la chandelle l’avait désigné au destin, vivait encore, mais il était bien vieux ; il avait les cheveux tout blancs. Il était devenu maître d’école et, malgré son grand âge, il enseignait encore et les enfants écoutaient avec attention ce qu’il leur apprenait ; il donnait de l’intérêt à tout, par les jolies histoires qu’il mêlait à ses leçons instructives.

Il aimait à parler des corps célestes et il expliquait à ses élèves que bientôt, d’après les calculs des astronomes, on reverrait une comète que, lui, avait déjà admirée étant petit garçon.

« Remarquez bien, leur disait-il, tout revient dans ce monde, les événements comme les personnages, et même les contes et les légendes.

« Tenez, vous connaissez bien l’histoire de Guillaume Tell, qui, devant abattre une pomme sur la tête de son fils, apprêta une seconde flèche pour en percer l’affreux Gessler, dans le cas où l’enfant aurait été tué. Cela se passait, dit-on, en Suisse, au moyen âge. Eh bien, plusieurs siècles auparavant, en Danemark, Palnatoke, le héros, avait fait de même ; lui aussi, on lui ordonna d’enlever une pomme sur la tête de son fils ; lui aussi avait de la même façon préparé sa vengeance. Et plusieurs milliers d’années en arrière, sur les bords du Nil, du temps de Pharaon, on racontait déjà la même histoire d’un autre habile archer. »

C’est le vieux maître d’école dont je vous parle qui le premier eut l’idée d’apprendre aux enfants la géographie d’une façon saisissante et frappante. Son grand jardin, il l’avait fait diviser et arranger de manière qu’on y voyait toutes les îles du Danemark, et le Jutland, et le Slesvig représentés selon leur situation, leur configuration, avec leurs côtes, leurs baies, leurs montagnes et leurs rivières. Les villes étaient marquées par des sculptures sur bois, figurant leurs armes ou quelque trait de leur histoire. Le saint roi Canut avec le dragon, c’était Odensée ; l’évêque Absalon avec la crosse, c’était Soroë ; Aarhus était figuré par un bateau à rames. Comme cela les plus jeunes écoliers avaient vite appris la géographie de leur pays.

Donc on attendait le retour de la comète ; les jeunes s’en réjouissaient rien que pour l’amour d’un si beau spectacle ; les vieux, qui pensent plus loin, se flattaient qu’elle ramènerait une bonne année pour le vin.

Voilà la comète à l’horizon ; mais, ô malheur ! le ciel n’était que nuages et brouillards, il ne cessait de pleuvoir ; les astronomes ne fermaient plus l’œil ; ils passaient les nuits à côté de leurs télescopes, espérant toujours que le firmament allait s’éclaircir.

Un soir, le vieux maître d’école était assis dans sa chambre, guettant aussi le moment où les nuages se dissiperaient. Et il vit défiler devant lui l’image de ce qui lui était arrivé depuis le moment où sa mère lui avait dit qu’il vivrait autant d’années qu’il soufflerait alors de bulles de savon. Il n’en avait pas exactement retenu le nombre ; mais il lui semblait que le compte devait bientôt y être.

Il voyait donc, comme dans un rêve, passer les événements de sa vie, toute de travail et de vertus, lorsqu’une grande clarté se fit.

Le vent avait déchiré les nuages et la comète, plus brillante que jamais, resplendissait au firmament, déployant sa queue pareille à une gerbe d’étoiles étincelantes. Le vieillard la reconnut aussitôt ; il lui semblait être encore au moment où, tenant la main de sa mère, il voyait l’astre pour la première fois ; et cependant il y avait plus de soixante-dix ans d’intervalle entre les deux instants. Pendant ce temps de puissants empires avaient surgi dans l’histoire ; des royaumes prospères avaient été ruinés ; que d’événements, que de changements dans ce monde !

Mais le vieillard avait toujours l’esprit tourné vers le temps de son enfance et, après avoir contemplé et admiré la comète, il ouvrit l’antique clavecin qu’il avait hérité de sa mère, et il y joua l’air d’une chanson qu’on avait composée sur la comète, lorsqu’elle apparut pour la première fois. Il se sentait transporté d’un bonheur tranquille et ineffable.

Tout à coup une des cordes de l’instrument se brisa. Des voisins entrèrent dans la chambre appelant le vieillard, pour qu’il vînt sur le balcon afin de mieux contempler la comète. Il leur souriait, mais il ne bougeait pas. En même temps que la corde, son cœur s’était brisé.

La terrasse de la tour du château était de nouveau pleine de personnages de distinction, et les rues regorgeaient de curieux qui tendaient le cou vers l’astre brillant ; le voyageur sur la route s’arrêtait pour la considérer. Mais l’âme du vieillard s’était envolée vers des espaces bien plus élevés que ceux que parcourait la comète, et elle admirait des splendeurs bien plus belles que l’éclat magique de cette gerbe de feu.

LE GNOME ET L’ÉPICIER

 

Il y avait une fois un étudiant, mais un vrai : il habitait une mansarde, et ne possédait rien sur la terre. Il y avait aussi un épicier, également un vrai ; il demeurait au rez-de-chaussée, mais toute la belle maison, où l’étudiant demeurait dans les combles, lui appartenait.

Le gnome, l’esprit familier de la maison, tenait pour le propriétaire et faisait peu de cas de l’étudiant ; à chaque fête de Noël, l’épicier, observant l’antique usage, apprêtait pour le gnome un grand plat de riz au lait bien sucré avec un gros morceau de beurre frais au milieu : c’est là le plus grand régal des gnomes du nord ; si vous ne le savez pas, apprenez-le ; mais ce qui est encore plus instructif, c’est que le gnome, tout comme l’un de nous autres hommes, se laissait séduire par cette attention.

Un soir, l’étudiant entra dans la boutique d’épicerie pour acheter une chandelle et du fromage ; n’ayant personne à son service, il faisait ses commissions lui-même. On lui donna ce qu’il désirait, et il paya ; l’épicier lui fit un petit signe de tête en guise de bonsoir ; l’épicière fit de même, avec plus de grâce : du reste, elle s’entendait à autre chose encore qu’à faire des signes de tête : elle savait parler comme un orateur et bavarder comme une pie borgne.

L’étudiant salua à son tour de son mieux, et il s’en allait, lorsqu’il s’arrêta tout court, ayant jeté un coup d’œil sur le papier qui enveloppait son fromage. C’était un feuillet tiré d’un livre qu’on n’aurait jamais dû déchirer, d’un livre rempli de la plus admirable poésie.

« Ce papier vous plaît, dit l’épicier qui avait vu le mouvement ; il y en a là encore beaucoup de la sorte. J’ai à peine entamé le livre d’où je l’ai pris et que j’ai acheté à une vieille pour un quart de café. Donnez-moi deux shillings, et vous pourrez emporter le restant.

— Je n’ai pas deux shillings à dépenser pour des objets de luxe, répondit l’étudiant ; si vous voulez, je vous rendrai le fromage et je prendrai le livre. Je peux bien une fois manger une tartine sans fromage. Ce serait un meurtre que de mettre en lambeaux un pareil livre. Cela vous étonne ; sachez-le, vous êtes un excellent homme, un homme pratique, mais en fait de poésie, vous vous y entendez autant que ce tonneau là-bas. »

Il désignait un tonneau défoncé où l’on mettait les vieux journaux et autres papiers d’emballage. Ce qu’il disait n’était pas très poli, surtout à l’égard du tonneau. L’épicier, lui, ne s’en formalisa pas, il rit de bon cœur ; l’étudiant aussi en rit, et Mme l’épicière plus qu’eux deux. Mais le gnome se fâcha dans son coin ; il ne comprenait pas comment on pouvait dire de pareilles choses en face à un épicier qui avait le meilleur beurre de la ville.

Lorsque la nuit fut venue et que la boutique fut fermée, tout le monde étant couché, excepté l’étudiant, le gnome sortit de sa cachette, et alla prendre, dans la chambre à coucher, le râtelier de Mme l’épicière, qu’elle ôtait pour dormir, ce qui ne l’empêchait point de parler en rêve.

Le gnome, qui se connaissait en sorcellerie comme de juste, donna au râtelier cette vertu que l’objet auquel on l’adaptait en acquérait le don de la parole et s’exprimait aussi couramment, aussi éloquemment que madame l’épicière.

Il s’en retourna à la boutique et appliqua le râtelier au tonneau, en lui disant : « Est-il vrai que vous ne vous connaissiez pas en poésie ?

— Allons donc, fut la réponse. La poésie, c’est une chose qui se trouve souvent en feuilleton au bas des journaux ; parfois les âmes sensibles coupent ce morceau pour le garder. Dans les gazettes que je contiens, il reste encore plus de poésie que dans la tête de ce fat d’étudiant bien qu’il fasse profession de vivre dans les nuages. »

Le gnome alors adapta le râtelier au moulin à café qui le fit marcher, ma foi, encore un peu plus vite que madame l’épicière, puis au tonneau de beurre, à celui de pruneaux, à la caisse ; tous furent du même avis que le tonneau aux journaux : c’était donc un verdict infaillible.

« Je m’en vais chez l’étudiant, lui dire son fait », pensa le gnome, et, montant l’escalier, il atteignit la mansarde où demeurait le jeune homme, qui avait encore de la lumière allumée. Le gnome regarda par le trou de la serrure et il vit l’étudiant enfoncé dans la lecture du livre déchiré qu’il venait d’acheter.

Quelle splendide clarté il y avait dans la chambrette ! elle ne provenait pas de la chandelle d’un demi-shilling. Du milieu du livre s’élançait un faisceau de tiges lumineuses qui supportaient comme une couronne un arbuste dont les branches retombaient gracieusement sur la tête de l’étudiant ; les feuilles brillaient de mille reflets aux couleurs magiques, chaque fleur était une adorable tête d’enfant ou de jeune fille, l’une aux yeux bleus de saphir, profonds et mélancoliques, l’autre aux yeux noirs, pleins de malice, lançant des flammes comme des escarboucles. Les fruits étaient comme des globes de feu ; sur les branches voletaient les plus jolis oiselets du monde, leur doux et harmonieux ramage formait un délicieux concert.

Non vraiment ! jamais dans son imagination cependant habituée au merveilleux, le petit gnome n’avait rêvé de splendeur pareille. Dressé sur la pointe des pieds, il resta à regarder, à admirer, jusqu’à ce que, la bougie étant entièrement brûlée, l’étudiant allât se coucher. Tout rentra dans l’obscurité ; mais les plus ravissantes mélodies continuèrent à retentir ; on aurait dit un chant de berceau exécuté par des anges.

« Que c’était donc beau ! se dit le gnome. Ma foi, je demeurerai volontiers ici, maintenant que je sais qu’on y voit d’aussi merveilleuses apparitions. Oui, je viendrai m’établir en ce lieu. »

Mais réfléchissant tout à coup, car tout gnome qu’il était, il raisonnait et calculait comme un homme, il dit en soupirant : « Oui, mais il faudrait renoncer au riz au lait et à ce bon beurre. »

Et, tout perplexe, il redescendit dans la boutique ; il était temps. Le tonneau aux papiers, auquel il avait mis le râtelier, avait déjà débité, du commencement à la fin, tout ce que renfermaient les gazettes qu’il contenait et il allait le réciter à nouveau, cette fois de la fin au commencement. Le râtelier, à force de marcher, était prêt à se démantibuler ; le gnome l’enleva et alla le reporter à sa place. Le tonneau ne prononça plus une parole ; cela n’empêcha point que depuis il passa dans la boutique pour un puits de science et de sagesse.

Tous les soirs le gnome remontait se poster devant le trou de la serrure, quand il apercevait de la lumière dans la mansarde. Souvent l’étudiant lisait dans le livre ; et chaque fois c’étaient toujours des visions aussi splendides. Un soir le gnome vit un spectacle aussi beau que terrible : c’était comme la mer en fureur, agitée par la tempête ; le fracas des vagues et du tonnerre était si solennel et grandiose, que le gnome se sentit remué de fond en comble, comme s’il entendait la voix de la Divinité irritée ; il éclata en pleurs ; mais à ces larmes se joignait un étrange sentiment de délicieuse béatitude. Quel paradis ce serait donc, se dit de nouveau le gnome, que de reposer aussi sous cet arbre merveilleux. Mais alors il eût fallu abandonner les agréments de la boutique et le régal de Noël. Aussi se contentait-il de regarder par le trou de la serrure, exposé au vent coulis et au froid ; tant que durait l’apparition, il ne se repentait de rien ; mais quand l’obscurité de la nuit revenait, alors il grelottait et claquait des dents ; il courait vite se glisser dans son petit coin, bien abrité, pour s’y réchauffer. Il appréciait alors le bien-être qu’il y éprouvait. Et quand revint Noël et que le petit gnome se trouva attablé devant son festin de riz sucré et de beurre exquis, il s’écria : « Vive l’épicier ! je reste chez lui ! »

Voilà qu’une nuit il est éveillé par un bruit infernal ; de la rue on frappait avec rage contre les volets. Les veilleurs de nuit sonnaient du cor ; les cloches retentissaient : c’était un incendie. La rue tout éclairée de flammes était pleine de fumée.

Horreur et épouvante partout. Mme l’épicière dans son effroi, ne sachant plus ce qu’elle faisait, pensant à sauver ses belles boucles d’oreilles, les détacha de ses oreilles pour les mettre dans sa poche. L’épicier, moins troublé, sauta après ses obligations sur l’État ; la cuisinière attrapa son manteau de soie.

Chacun voulait sauver ce qu’il avait de plus précieux ; aussi le gnome, grimpant à la hâte vers la mansarde, s’y précipita pour empêcher le fameux livre de devenir la proie des flammes. Il vit l’étudiant regardant tranquillement par la fenêtre l’incendie qui dévorait la maison du voisin ; ne possédant rien, le jeune homme n’éprouvait aucune des angoisses qui déchiraient les autres.

Le gnome se jeta sur le livre qui était ouvert sur la table, et fourrant ce trésor, la chose la plus précieuse de la maison, dans son bonnet rouge, il le serra de ses deux mains et se hissa sur la cheminée du toit pour observer les progrès du feu et voir s’il fallait fuir ; mais déjà l’incendie diminuait de force.

Après d’aussi vives émotions, le petit gnome savait maintenant à quoi s’en tenir ; au fond, son cœur était acquis à l’étudiant, au propriétaire du livre merveilleux, à la poésie.

Mais le danger passé et le calme revenu dans son esprit, il se dit, un peu honteux cependant devant lui-même : « Il y a toujours ce maudit riz, ce festin de Noël… Que faire ? Je demanderai au roi des gnomes la permission de me partager entre eux deux, l’épicier et l’étudiant. »

Et sur cette sage pensée, certes on aurait pu le naturaliser humain.

LE BISAÏEUL

 

Ce conte n’est pas de moi : je le tiens d’un de mes amis, à qui je donne la parole :

Notre bisaïeul était la bonté même ; il aimait à faire plaisir, il contait de jolies histoires ; il avait l’esprit droit, la tête solide. À vrai dire il n’était que mon grand-père ; mais lorsque le petit garçon de mon frère Frédéric vint au monde, il avança au grade de bisaïeul, et nous ne l’appelions plus qu’ainsi. Il nous chérissait tous et nous tenait en considération ; mais notre époque, il ne l’estimait guère. « Le vieux temps, disait-il, c’était le bon temps. Tout marchait alors avec une sage lenteur, sans précipitation ; aujourd’hui c’est une course universelle, une galopade échevelée ; c’est le monde renversé. La jeunesse parle plus haut que la vieillesse, elle blâme les autorités et censure même les rois. Le premier goujat venu insulte les gens d’honneur et on ne le met pas au pilori ! »

Quand le bisaïeul parlait sur ce thème, il s’animait à en devenir tout rouge ; puis il se calmait peu à peu et disait en souriant : « Enfin, peut-être me trompé-je. Peut-être est-ce ma faute si je ne me trouve pas à mon aise dans ce temps actuel avec mes habitudes du siècle dernier. Laissons agir la Providence, qui mène tout au mieux. »

Cependant il revenait toujours sur ce sujet, et comme il décrivait bien tout ce que l’ancien temps avait de pittoresque et de séduisant : les grands carrosses dorés et à glaces où trônaient les princes, les seigneurs, les châtelaines revêtues de splendides atours ; les corporations, chacune en costume différent, traversant les rues en joyeux cortège, bannières et musiques en tête ; chacun gardant son rang et ne jalousant pas les autres. Et les fêtes de Noël, comme elles étaient plus animées, plus brillantes qu’aujourd’hui, et le gai carnaval ! Le vieux temps avait aussi ses vilains côtés : la loi était dure, il y avait la potence, la roue ; mais ces horreurs avaient du caractère, provoquaient l’émotion. Et quant aux abus on savait alors les abolir généreusement : c’est au milieu de ces discussions que j’appris que ce fut la noblesse danoise qui la première affranchit spontanément les serfs et qu’un prince danois supprima dès le siècle dernier la traite des nègres.

Donc c’était un plaisir que d’entendre le bisaïeul raconter les histoires de l’époque de sa jeunesse, les aventures qu’il avait eues alors. « Mais, disait-il, le siècle d’avant était encore bien plus empreint de grandeur ; les hauts faits, les beaux caractères y abondaient.

— C’étaient des époques rudes et sauvages, interrompait alors mon frère Frédéric ; Dieu merci, nous ne vivons plus dans un temps pareil. »

Il disait cela au bisaïeul en face, et ce n’était pas trop gentil. Cependant il faut dire qu’il n’était plus un enfant ; c’était notre aîné : il était sorti de l’Université après les examens les plus brillants. Ensuite notre père, qui avait une grande maison de commerce, l’avait pris dans ses bureaux et il était très content de son zèle et de son intelligence. Le bisaïeul avait tout l’air d’avoir un faible pour lui ; c’est avec lui surtout qu’il aimait à causer ; mais quand ils en arrivaient à ce sujet du bon vieux temps, cela finissait presque toujours par de vives discussions ; aucun d’eux ne cédait ; et cependant, quoique je ne fusse qu’un gamin, je remarquai bien qu’ils ne pouvaient pas se passer l’un de l’autre. Que de fois le bisaïeul écoutait l’oreille tendue, les yeux tout pleins de feu, ce que Frédéric racontait sur les découvertes merveilleuses de notre époque, sur des forces de la nature, jusqu’alors inconnues, employées aux inventions les plus étonnantes. « Oui, disait-il alors, les hommes deviennent plus savants, plus industrieux, mais non meilleurs. Quels épouvantables engins de destruction ils inventent pour s’entre-tuer ! – Les guerres n’en sont que plus vite finies, répondait Frédéric ; on n’attend plus sept ou même trente ans avant le retour de la paix. Du reste, des guerres il en faut toujours ; s’il n’y en avait pas eu depuis le commencement du monde, la terre serait aujourd’hui tellement peuplée que les hommes se dévoreraient les uns les autres. »

Un jour Frédéric nous apprit ce qui venait de se passer dans une petite ville des environs. À l’hôtel de ville se trouvait une grande et antique horloge ; elle s’arrêtait parfois, puis retardait, pour ensuite avancer ; mais enfin telle quelle, elle servait à régler toutes les montres de la ville. Voilà qu’on se mit à construire un chemin de fer qui passa par cet endroit ; comme il faut que l’heure des trains soit indiquée d’une façon exacte, et la même sur toute la ligne et sur tous les chemins de fer de l’État, on plaça à la gare une horloge électrique qui ne variait jamais ; et depuis lors tout le monde réglait sa montre d’après la gare ; l’horloge de la maison de ville pouvait varier à son aise ; personne n’y faisait attention, ou plutôt on s’en moquait.

Je riais beaucoup de cette anecdote, mais le bisaïeul ne sourit même pas.

« C’est grave tout cela, dit-il d’un air très sérieux. Cela me fait penser à une bonne vieille horloge, la simple horloge comme on en fabrique à Bornholmy, qui était chez mes parents ; elle était enfermée dans un meuble en bois de chêne et marchait à l’aide de poids. Elle non plus n’allait pas toujours bien exactement ; mais on ne s’en préoccupait pas. Nous regardions le cadran et nous avions foi en lui. Nous n’apercevions que lui, et l’on ne voyait rien des roues et des poids.

« C’est de même que marchaient le gouvernement et la machine de l’État. On avait pleine confiance en elle et on ne regardait que le cadran. Aujourd’hui c’est devenu une horloge de verre ; le premier venu observe les mouvements des roues et y trouve à redire ; on entend le frottement des engrenages, on se demande si les ressorts ne sont pas usés et ne vont pas se briser. On n’a plus la foi ; c’est là la grande faiblesse du temps présent. »

Et le bisaïeul continua ainsi pendant longtemps jusqu’à ce qu’il arrivât à se fâcher complètement, bien que Frédéric finît par ne plus le contredire. Cette fois, ils se quittèrent en se boudant presque ; mais il n’en fut pas de même lorsque Frédéric s’embarqua pour l’Amérique où il devait aller veiller à de grands intérêts de notre maison. La séparation fut douloureuse ; s’en aller si loin, au delà de l’Océan, braver flots et tempêtes. « Tranquillise-toi, dit Frédéric au bisaïeul qui retenait ses larmes ; tous les quinze jours vous recevrez une lettre de moi, et je te réserve une surprise. Tu auras de mes nouvelles par le télégraphe ; on vient de terminer la pose du câble transatlantique. »

En effet, lorsqu’il s’embarqua en Angleterre, une dépêche vint nous apprendre que son voyage se passait bien, et, au moment où il mit le pied sur le nouveau continent, un message de lui nous parvint traversant les mers plus rapidement que la foudre.

« Je n’en disconviendrai pas, dit le bisaïeul, cette invention renverse un peu mes idées ; c’est une vraie bénédiction pour l’humanité, et c’est en Danemark qu’on a précisément découvert la force qui agit ainsi. Je l’ai connu, Jean-Christian Œrstedt, qui a trouvé le principe de l’électro-magnétisme ; il avait des yeux aussi doux, aussi profonds que ceux d’un enfant ; il était bien digne de l’honneur que lui fit la nature en lui laissant deviner un de ses plus intimes secrets. »

Dix mois se passèrent, lorsque Frédéric nous manda qu’il s’était fiancé là-bas avec une charmante jeune fille ; dans la lettre se trouvait une photographie. Comme nous l’examinâmes avec empressement ! Le bisaïeul prit sa loupe et la regarda longtemps : ces images, on peut les considérer sous un verre grossissant ; elles ne perdent rien, au contraire ; mais il n’en est pas de même des tableaux des plus grands maîtres.

« Quel malheur, s’écria le bisaïeul, qu’on n’ait pas depuis longtemps connu cet art de reproduire les traits par le soleil ! nous pourrions voir face à face les grands hommes de l’histoire. Voyez donc quel charmant visage ; comme cette jeune fille est gracieuse ! Je la reconnaîtrai dès qu’elle passera notre seuil. »

C’est là ce qui faillit ne jamais arriver.

Le mariage de Frédéric eut lieu en Amérique ; les jeunes époux revinrent en Europe et atteignirent heureusement l’Angleterre d’où ils s’embarquèrent pour Copenhague. Ils étaient déjà en face des blanches dunes du Jutland, lorsque s’éleva un ouragan ; le navire, secoué, ballotté, tout fracassé, fut jeté à la côte. La nuit approchait, le vent faisait toujours rage ; impossible de mettre à la mer les chaloupes et on prévoyait que le matin le bâtiment serait en pièces.

Voilà qu’au milieu des ténèbres reluit une fusée ; elle amène un solide cordage ; les matelots s’en saisissent ; une communication s’établit entre les naufragés et la terre ferme. Le sauvetage commence et, malgré les vagues et la tempête, en quelques heures tout le monde est arrivé heureusement à terre.

À Copenhague nous dormions tous bien tranquillement, ne songeant ni aux dangers, ni aux chagrins. Lorsque le matin la famille se réunit, joyeuse d’avance de voir arriver le jeune couple, le journal nous apprend, par une dépêche, que la veille un navire anglais a fait naufrage sur la côte du Jutland. L’angoisse saisit tous les cœurs ; mon père court aux renseignements ; il revient bientôt encore plus vite nous apprendre que, d’après une seconde dépêche, tout le monde est sauvé et que les êtres chéris que nous attendons ne tarderont pas à être au milieu de nous.

Tous nous éclatâmes en pleurs ; mais c’étaient de douces larmes ; moi aussi, je pleurai, et le bisaïeul aussi ; il joignit les mains et, j’en suis sûr, il bénit notre âge moderne. Et le même jour encore il envoya deux cents écus à la souscription pour le monument d’Œrstedt.

Le soir, lorsque arriva Frédéric avec sa belle jeune femme, le bisaïeul lui dit ce qu’il avait fait ; et ils s’embrassèrent de nouveau. Il y a de braves cœurs dans tous les temps.

C’EST LE RAYON DE SOLEIL QUI PARLE

 

« Je m’en vais vous conter quelque chose, dit le vent.

— Permettez, dit la pluie, le tour est à moi ; voilà assez longtemps que vous hurlez là au tournant de la rue.

— Ah ! c’est comme cela, madame, répliqua le vent, que vous me savez gré des services que je vous rends en retournant, en brisant les parapluies par lesquels les gens cherchent à se garer de vous.

— C’est moi qui vais raconter, dit le rayon de soleil. Silence ! »

Le ton était si solennel, si majestueux, que le vent se tut et s’étendit à terre de toute sa longueur. Mais la pluie ne fut pas de si bonne composition.

« Ce tyran de soleil, toujours il faudrait faire à sa volonté. Il est le plus fort ; mais le beau rôle sera pour nous, nous n’écouterons pas ses balivernes. Ces imbéciles d’humains disent « ennuyeux comme la pluie » ; ennuyeux comme le soleil, voilà comment il faut dire. »

Et le rayon commença :

« Un cygne, celui qui, autrefois, apportait le bonheur, planait au-dessus des flots roulants de la mer. Ses plumes resplendissaient comme de l’or ; il en tomba une sur un grand navire marchand, qui voguait à pleines voiles, et elle s’arrêta dans les cheveux bouclés d’un jeune homme qui avait soin des ballots : c’était le subrécargue. La bienheureuse plume toucha son front et lui inspira de magnifiques spéculations. Il devint un richissime négociant ; il avait, dans sa cave, toute une rangée de tonnes d’or.

» Le cygne vint à voler au-dessus d’une verte prairie où reposait, sous l’ombre d’un beau chêne, un jeune pâtre au milieu de ses moutons. L’oiseau frôla une des feuilles de l’arbre qui vint tomber dans la main de l’enfant qui se mit à la considérer avec attention, étudiant ses fibres, ses nervures délicates. Il en prit d’autres et les regarda avec le même soin ; puis il examina de près les autres merveilles de la nature. Il trouva un bienfaiteur qui le fit aller aux écoles et devint un savant célèbre.

« Le cygne arriva au-dessus d’une belle forêt ; au milieu s’étendait un lac aux ondes bleues ; les bords en étaient couverts d’iris, de joncs et de saules. Le cygne vint s’y baigner.

« Une pauvre femme errait par là, cherchant du bois mort ; elle portait son plus jeune enfant, qui était à la mamelle. Elle rentrait chez elle, lorsqu’elle aperçut le cygne doré, le cygne du bonheur sortir de l’eau et s’élancer dans les airs. Que vit-elle briller sur le bord du lac ? un œuf d’or ; elle le prit et le plaça sur son sein.

« L’œuf était plein de vie, et on entendait qu’à l’intérieur cela faisait tic-tac. La coquille s’ouvrit et il en sortit un délicieux petit cygne, au plumage tout doré ; autour du cou il portait quatre anneaux d’or. La pauvre femme, qui avait encore trois petits garçons, outre le plus jeune, comprit que ces anneaux leur étaient destinés ; elle les prit délicatement. L’oiseau la laissa faire, puis s’envola.

« Elle baisa les anneaux, les plaça un instant sur le cœur des enfants, puis elle les leur mit au doigt, à chacun le sien.

« L’aîné était toujours à travailler dans la terre, dans l’argile ; il en formait les plus jolies choses, et devint un grand sculpteur ; sa plus belle œuvre est un Jason à la conquête de la Toison d’or.

« Le cadet courait les champs, les prairies, cueillant herbes et fleurs ; il en écrasait le suc colorant, et barbouillait toute espèce de figures ; il fut un peintre célèbre.

« Le troisième prit son anneau entre les dents et le fit vibrer ; cela résonna dans sa tête, et il en sortit des sons, des mélodies délicieuses, pleines de charme et de sentiment ; il devint un musicien fameux.

« Le quatrième était de constitution faible et chétive ; le sort le maltraita fort ; mais c’était un poète divin : ses pensers planaient par-dessus le monde de l’esprit d’un vol aussi majestueux que celui du cygne ; la Renommée s’attacha encore plus à lui qu’à ses frères, il devint immortel. »

Le rayon de soleil se tut et disparut.

« Elle m’a paru bien longue cette histoire, dit le vent.

— C’était un conte à dormir debout », dit la pluie.

Et vous, mes amis, qu’en pensez-vous ? S’il vous a semblé ennuyeux, ne vous gênez pas pour me le faire dire, ce n’est pas moi qui l’ai conté, c’est le rayon de soleil.

LA PIERRE PHILOSOPHALE

 

Bien loin, bien loin, derrière les grandes Indes, dans l’extrême Orient, au bout du monde s’élevait jadis l’arbre du soleil, un arbre splendide, comme ni vous ni moi n’en avons jamais vu et n’en verrons jamais. Sa couronne s’étendait en cercle à plusieurs lieues à la ronde ; à vrai dire elle formait toute une grande forêt ; ses branches n’étaient autres que des arbres. On voyait là les plus belles espèces, les palmiers, les pins, les hêtres, les platanes, les tilleuls et les chênes ; toute cette végétation luxuriante poussait dans tous les sens les vastes gerbes d’une éternelle verdure. Entre les troncs de ces arbres puissants, qui s’élevaient à des hauteurs inconnues partout ailleurs, s’étendaient des vallées, des collines, couvertes de gazons, de mousses qui faisaient l’effet des plus magnifiques tapis, parsemés de fleurs aux couleurs éclatantes et cependant harmonieuses.

Là s’assemblaient les oiseaux de tous les continents, ceux des forêts vierges de l’Amérique, ceux des jardins de roses de Damas et des déserts de l’Afrique et encore les oiseaux du pôle ; la cigogne et l’hirondelle ne manquaient naturellement pas. De gentils animaux prenaient encore là leurs ébats : la gazelle, l’antilope, le daim, le cerf, l’écureuil et d’autres charmantes et gracieuses bêtes.

Sur l’extrême cime de la couronne de l’arbre du soleil s’étendait un vaste jardin, où les plus belles fleurs répandaient des parfums délicieux ; au milieu, sur une éminence formée par une touffe énorme de branches recourbées, se trouvait un palais tout de cristal, d’où l’on avait vue sur tous les pays de la terre. Il était garni de tours qui avaient la forme de la tige d’un lis ; à l’intérieur, un escalier menait à un balcon travaillé comme la fleur du lis, et au milieu du calice était une salle ronde resplendissante, qui avait pour plafond le ciel d’azur avec le soleil et les étoiles ; jamais un nuage ne venait cacher le firmament.

Les autres appartements du palais étaient aussi magnifiques. Sur les murs transparents le monde entier venait se refléter ; on y voyait tout ce qui se passait sur notre globe ; l’on n’avait pas besoin de gazette, puisque tous les événements qui arrivaient s’apercevaient comme des ombres chinoises passant sur la toile lumineuse ; quant aux inventions des gazetiers on s’en passait fort bien.

Il y avait dans ce spectacle de quoi s’amuser pendant des journées, et il y avait là également de quoi s’instruire ; aussi celui qui habitait le palais était-il l’homme le plus sage de la terre. Son nom est si difficile à prononcer que vous n’y parviendriez pas ; je ne l’écrirai point, d’autant que je n’en connais pas bien l’orthographe. Il savait tout ce que l’homme sur terre peut et pourra jamais apprendre ; il connaissait toutes les inventions déjà faites ou qui devaient être faites ; mais rien au delà, car tout dans le monde du fini a une limite.

Le roi Salomon ne possédait que la moitié de la sagesse qu’avait acquise le maître du palais ; et cependant il commandait aux forces de la nature et aux plus puissants esprits : la mort elle-même était obligée de lui présenter tous les matins la liste des humains qu’elle devait emporter dans la journée. Mais le roi Salomon lui-même était destiné à mourir ; cette idée le préoccupait souvent, et il en était de même du maître du palais qui s’élevait dans l’arbre du soleil. Lui aussi, qui dominait l’univers par sa science et sa sagesse, il devait un jour tomber sous le coup de la mort ; il le savait, et il n’ignorait pas non plus que ses enfants, aujourd’hui si pleins de vie, se faneraient comme le feuillage de la forêt et deviendraient poussière.

Il voyait ainsi les hommes, de même que les feuilles d’un arbre, s’étioler, se faner, tomber et disparaître ; d’autres les remplaçaient ; mais ni hommes ni feuilles une fois emportés ne revenaient ; ils devenaient poussière et les éléments dont ils étaient formés passaient en d’autres corps.

« Que devient donc l’homme, se demandait souvent le sage, quand l’ange de la mort l’a touché ? Le corps entre en dissolution, cela je le vois bien. Mais l’âme ? Qu’est-ce que l’âme ? Où va-t-elle alors ? Elle entre dans la vie éternelle, dit la religion. Mais comment s’opère ce passage ? Vers quelles régions l’âme s’élance-t-elle ? Vers les cieux, répond-on, là-haut, tout là-haut. »

« Là-haut ! » reprit le sage, et il dirigea ses regards vers les astres. Il monta sur une des tours du palais qui était plus élevée que les plus hautes montagnes de la terre, et, planant ainsi sur le globe, il vit que le firmament au-dessus de lui était le même que le ciel qu’il apercevait tout en dessous vers les antipodes, et que ce ciel, qui d’en bas paraissait d’un si beau bleu, si transparent, était noir, sombre et triste ; le soleil semblait un effrayant globe de feu sans rayons. Le sage reconnut combien la puissance de son œil corporel était limitée ; combien aussi est courte la vue de l’esprit ; combien, malgré toute sa sagesse, les secrets qu’il nous importe le plus de connaître restaient obscurs pour lui.

Il se rendit alors dans le réduit le plus caché du palais, où était renfermé le plus précieux trésor de toute la terre : le Livre de Vérité. Il y en a des exemplaires répandus dans le monde, et il n’est pas trop difficile de les trouver. Mais il n’est pas donné aux hommes de le lire en entier ; presque tous n’en déchiffrent que quelques fragments. Pour les uns, les caractères du livre dansent et tremblent devant leurs yeux, et ils n’arrivent pas à former les mots ; aux autres, l’encre paraît si pâle, si effacée, qu’ils ne voient guère que des pages blanches.

Le sage, lui, parvenait à lire le livre presque tout entier ; pour les passages difficiles il réunissait la lumière du soleil, celle des astres, celles des forces cachées de la nature et les éclairs de l’esprit ; soumis à ce reflet, les caractères devenaient lisibles. Mais les dernières pages, qui contenaient le chapitre intitulé la Vie après la mort, il ne parvenait pas à en déchiffrer un mot. Cela le chagrinait, et il se mit à la recherche d’une lumière assez vive, assez forte pour lui permettre de lire ces pages du Livre de Vérité.

Comme le roi Salomon, il comprenait le langage des animaux, le chant des oiseaux ; il connaissait les vertus des plantes et des métaux, il savait les remèdes qui combattent les maladies et retardent la mort ; mais il n’en trouvait pas pour détruire la mort elle-même. Étudiant, scrutant toutes les choses de la création, il se mit en quête d’une lumière assez forte pour l’éclairer sur la vie éternelle ; mais en vain. Les derniers feuillets du Livre de Vérité lui apparaissaient toujours comme blancs. Il trouvait bien dans la Bible la promesse de la vie éternelle ; mais il voulait la voir dans l’autre livre, et il n’y parvenait pas.

Il avait cinq enfants, quatre fils, qui étaient instruits autant que peuvent l’être les enfants de l’homme le plus sage de la terre, et une fille ; elle était belle, douce, pleine d’intelligence, mais aveugle ; cela ne lui était pas une privation ; son père et ses frères étaient ses yeux ; leur affection voyait pour elle.

Jamais ses fils n’étaient allés hors du château plus loin que ne s’étendaient les branches de la couronne de l’arbre du soleil ; leur sœur encore moins ; ils étaient heureux dans le pays enchanté où ils vivaient. Comme tous les enfants ils aimaient les contes, et leur père leur racontait une foule de choses que les autres enfants n’auraient pas comprises. Il leur expliquait les événements qu’on voyait se refléter sur les murailles du palais en tableaux vivants ; les faits et gestes des hommes, la marche de l’histoire dans tous les pays. Souvent les garçons exprimaient le désir de s’y mêler, de prendre part aux hauts faits de l’humanité ; mais leur père leur exposa combien la vie sur terre est pénible et dure.

« Cependant, ajouta-t-il, le beau, le vrai et le bien s’y trouvent partout mêlés, mais cachés, écrasés sous un poids qui, les pressant, en forme une pierre précieuse d’une eau plus pure que celle du diamant, d’un éclat qui surpasse la lumière du soleil : c’est là la véritable pierre philosophale qu’on a tant cherchée. De même qu’en étudiant la création on arrive à reconnaître l’existence de Dieu, de même après avoir étudié l’humanité je me suis persuadé de l’existence de cette pierre. »

Tout cela intéressait extrêmement les enfants et ils interrogèrent leur père sur le beau, le vrai et le bien ; il leur expliqua l’essence de ces trois principes, et il leur dit encore que lorsque Dieu forma l’homme du limon, il lui fit cadeau de cinq dons qui sont nos cinq sens ; qui unissent le corps à l’âme et par lesquels nous pouvons saisir, comprendre, apprécier, admirer le beau, le vrai et le bien.

Les enfants réfléchirent nuit et jour à ces paroles du père. Voilà que l’aîné eut un rêve magnifique. Il partit, s’imagina-t-il, à la recherche de la pierre philosophale, et après avoir bien parcouru le monde il la découvrit ; il se l’attacha au front et elle lançait une lumière qui éclipsait la lune, les astres et même le soleil. Il revint au palais de son père, et faisant luire l’éclat de la pierre sur le Livre de Vérité, tout ce qui s’y trouve rapporté sur la vie après le tombeau devint visible en caractères que tout le monde pouvait lire.

Ses frères eurent absolument le même rêve ; mais leur sœur n’eut pas même en dormant l’idée de quitter le palais ; toutes ses affections, son père, ses frères s’y trouvaient, elle n’avait pas le plus léger désir de visiter le monde.

« Je m’en vais parcourir les empires de la terre, dit l’aîné, et me mêler aux humains. Je leur apprendrai à discerner le bien et le vrai ; le beau alors se trouvera tout seul. Oui, je m’en vais changer le cours des choses. »

Il avait la présomption de la jeunesse, qui pense tout bouleverser et transformer jusqu’à ce que le vent, la pluie, les épines et les pierres de la route aient calmé son ardeur.

De même que ses frères, il avait les cinq sens extrêmement fins et exercés ; mais chacun d’eux, en outre, possédait un de ces sens développé d’une façon tout extraordinaire. Chez l’aîné c’était la vue.

« Doué comme je le suis, se dit-il, mes yeux perceront à travers la terre, et découvriront les trésors enfouis ; je plongerai dans le cœur des hommes et j’y lirai tous leurs secrets. Comme cela je ne puis manquer de découvrir la fameuse pierre. »

Et il partit ; les gazelles et les antilopes lui firent la conduite jusqu’à la dernière branche de l’arbre ; là il s’élança sur un cygne sauvage qui le déposa sur la terre.

Quels yeux il ouvrit ! Que de choses il y avait à voir et comme elles se présentaient autrement que sur les murailles du palais de cristal ! Que d’étonnements lui étaient réservés ! C’était le cas de dire qu’il n’en croyait pas ses yeux, quels qu’excellents qu’ils fussent, quand il vit les choses les plus laides, des oripeaux de carnaval être admirés, encensés, comme représentant le Beau. Il put s’apercevoir que le Bien est rarement remarqué, que ce ne sont pas les hautes vertus, mais la médiocrité de caractère, qui attire l’approbation de la foule ; elle s’inquiète du nom et point du mérite de la personne ; elle considère l’habit et non l’homme.

Devant ce spectacle, qui se renouvelle depuis que le monde est monde, le fils du sage s’indigna et se dit : « Il est temps que je vienne changer tout cela. »

Auparavant il chercha comment les hommes avaient traité la Vérité. Mais alors survint le Diable, le père du Mensonge ; il aurait volontiers crevé les deux yeux à cet être trop curieux ; mais il n’en avait pas le pouvoir ; alors voici la ruse qu’il employa. Pendant que le hardi réformateur regardait de tous côtés pour apercevoir les traces de la Vérité, le Diable lui souffla dans les yeux, d’abord quelques légères pailles, puis d’autres plus fortes et ainsi de suite. Le fils du sage alors ne vit plus que tout de travers et finit par être presque aveugle ; il perdit la confiance en lui-même et il se mit à errer à travers le monde ne sachant comment regagner le palais paternel.

« C’est fini de lui » ; telle est la nouvelle que des cygnes sauvages, repassant près de l’arbre du soleil, annoncèrent aux hirondelles qui la rapportèrent à ses frères.

« Eh bien, dit le second, je m’en vais aller à sa recherche ; là où la vue a échoué l’ouïe réussira mieux ; il est plus facile de la préserver. »

Chez lui ce sens était si subtil qu’il entendait pousser l’herbe. Il prit congé et, plein d’espoir, il monta comme l’aîné sur un cygne sauvage et vint se mêler à la foule des humains.

Qu’il se trouva mal à son aise ! Et quel agacement, quel tourment cela fut pour lui d’avoir l’oreille si fine ! Non seulement il entendait pousser les feuilles des arbres, mais encore il percevait les battements du cœur de tous les hommes, les uns lents, les autres précipités ; le monde entier lui faisait l’effet d’un immense atelier d’horlogerie ; de tous côtés des tic-tac, tic-tang, mêlés de ding-dong, ding-dong. C’était une épouvantable cacophonie.

D’abord il fit des efforts pour se reconnaître au milieu de ces bruits discordants, mais voilà qu’il entendit des gens de plus de soixante ans pousser d’affreux cris comme des polissons ; puis, dans toutes les maisons, dans les palais comme dans les chaumières, dans les rues, partout retentissaient, pareilles à des sifflements de serpents, les vilaines médisances, les atroces calomnies. C’était le Mensonge qui dominait ce fracas ; les grelots de la Folie s’entendaient bien aussi et étouffaient le son des cloches d’église.

Le jeune homme n’en pouvant plus, sentant ses oreilles bourdonnantes, y mit ses doigts ; mais il continua à percevoir les sons les plus aigus, des jurons, des blasphèmes, des injures, les notes fausses de l’imposture et de la diffamation. Il enfonça ses doigts plus avant et il finit par se crever le tympan.

Maintenant il n’entendait plus rien ; adieu l’espoir de pouvoir distinguer le Vrai, le Bien, le Beau ; même lorsqu’il avait l’ouïe si subtile, il lui aurait fallu des années d’efforts patients pour se reconnaître. Il devint taciturne et inquiet ; il finit par perdre la confiance en lui-même et il désespéra de découvrir la pierre précieuse.

« Fini, c’est fini de lui. » Ce fut là ce que les cygnes passant à côté de l’arbre du soleil annoncèrent aux hirondelles qui rapportèrent au palais la triste nouvelle.

« À mon tour de tenter l’aventure », dit le troisième frère. Chez lui c’était l’odorat qui était d’une finesse extrême ; c’est le sens particulier des gens nerveux ; aussi était-il poète, un vrai poète ; il savait dire en vers ce que d’autres ne pouvaient même pas exprimer en prose. Il avait l’esprit alerte et inventif.

« Le domaine du Beau, disait-il, se divise, selon l’avis des humains, par régions de parfums. L’un ne se trouve bien que dans l’atmosphère d’une guinguette, au milieu de l’odeur de l’eau-de-vie, du tabac et des quinquets fumants ; l’autre aime avant tout la senteur stupéfiante du jasmin ou de l’œillet ; un troisième préfère l’odeur fraîche des plages de la mer ; le quatrième monte sur les cimes les plus élevées des monts pour ne plus rien sentir du tout que l’air pur des glaciers. »

Il avait ainsi deviné le monde, sans cependant y avoir mis les pieds ; c’était là son privilège de poète.

Après avoir, dans de belles strophes retentissantes, dit ses adieux à son père, à sa sœur, à son dernier frère, au palais de cristal et à l’arbre du soleil, il monta sur une autruche qui le porta rapidement à l’extrémité de la couronne de l’arbre. Là, comme ses aînés, il s’élança sur un cygne sauvage qui, volant au-dessus des mers, des monts et des forêts, le déposa sur une terre civilisée.

Partout sur son passage les fleurs, les herbes, les arbustes et même les arbres exhalaient leurs plus doux parfums, leurs plus fraîches senteurs, sachant qu’ils avaient devant eux un ami capable de percevoir et d’apprécier les plus fines odeurs.

Il se trouva un vieux rosier tout racorni et calleux qui, en sa présence, rassemblant les restes de son ancienne vigueur, poussa une splendide rose aux pétales de velours et qui embaumait tout à la ronde d’une odeur délicieuse ; même une vilaine limace noire en fut frappée.

« Elle est belle cette fleur, dit-elle, mais il lui manque une dernière distinction ; je vais lui imprimer mon cachet. »

Et la limace lança sur la rose un jet de bave qui, en séchant, laissa une raie brillante qui parut à la bête le suprême le la splendeur.

« C’est là, se dit le poète, ce que dans ce monde il advient presque toujours du Beau. »

Et il composa sur ce sujet un charmant poème ; il le récita en plusieurs lieux ; personne n’y fit attention. Alors il donna quelque argent à un tambour, qu’il fit habiller en arlequin, avec des plumes de paon à son bonnet ; sur son instrument le tambour se mit à faire des fla fla sur une mesure baroque imaginée par le poète ; puis, sur un air de complainte, il chanta le poème de la Rose et la Limace. La foule accourut et trouva les vers sublimes.

Le poète, alors, composa d’autres poèmes où il chantait le Beau, le Vrai et le Bien. Et dans les champs, dans les palais, sur les plages, sur les montagnes, dans les cabarets enfumés même, les gens dressaient l’oreille et écoutaient ses vers. On pouvait croire qu’il aurait plus de chance que ses frères.

Mais cela ne faisait pas l’affaire du Diable. Il prépara avec soin une poudre d’encens, comme il sait en composer, et il brûla devant le poète assez de cassolettes pour l’entourer de tout un nuage de ces parfums qui portent à la tête. Le poète huma cet encens avec délices ; il en oublia ses frères, et ne pensa plus à la pierre précieuse qu’il était venu chercher ; il resta en admiration devant lui-même.

La noire limace devint encore plus noire par envie.

« C’est moi, dit-elle, qu’on aurait dû encenser ; c’est moi qui ai donné à ce faiseur de vers l’idée de son fameux poème, la Rose et la Limace, qui a fait sa réputation. C’est moi qui ai bavé sur la fleur ; j’en ai des témoins. »

Là-bas, dans l’arbre du soleil, on n’eut pas de nouvelles du poète ; sur les murailles de cristal on ne pouvait voir son image puisqu’il disparaissait dans une nuée d’encens ; et les cygnes, quand ils repassèrent près de l’arbre, étaient justement dans leur mue ; à ce moment, vous le savez, ils n’ont pas de voix.

« Allons, dit le quatrième fils du sage, c’est donc moi qui suis destiné à trouver la pierre philosophale et à ramener mes frères ; je m’en suis bien toujours douté un peu. »

Il faisait grand cas, en effet, du don particulier qu’il avait reçu ; il avait le goût exercé, autant que possible, au physique comme au moral.

« Le vulgaire, se disait-il, regarde comme des sens principaux la vue et l’ouïe ; mais le goût pénètre bien plus avant dans la connaissance de l’essence intime de la matière ; et c’est encore lui qui règne sur les choses de l’esprit. Quand je serai sur la terre, tout être humain, je m’imagine, sera devant moi comme une marmite où je verrai bouillir les idées, les sentiments les plus divers ; mais je n’aurai qu’à goûter la sauce pour m’y reconnaître. Je me figure chaque pays comme une immense cuisine ; je m’y trouverai à mon aise et, avec un peu d’attention, je découvrirai bien la pierre philosophale ; je devine d’avance quel goût elle doit avoir. »

Comme vous le voyez il avait l’esprit humoristique ; lui et son frère le poète fournissaient le palais de gaieté.

« Je pars donc, dit-il à son père, mais je voudrais bien voyager par un autre moyen que mes frères. Les ballons sont-ils déjà inventés ? »

Le sage, qui connaissait toutes les découvertes qui étaient déjà faites et celles qu’on devait faire dans l’avenir, lui répondit que ni ballons, ni chemins de fer, ni bateaux à vapeur n’étaient encore inventés.

« Tant mieux, dit-il, je m’en irai dans un ballon que tu me confectionneras. Les humains croiront voir un météore. Pour qu’il ne tombe pas entre leurs mains et qu’ils ne fassent pas l’invention avant le temps fixé, je le brûlerai. Pour cela, tu me donneras quelques-unes de ces allumettes qui ne sont pas encore inventées non plus. »

Il fut fait selon son désir et le voilà voguant majestueusement dans les airs. Les cygnes sauvages l’entourèrent croyant voir un oiseau d’une nouvelle espèce ; les cigognes aussi arrivèrent en bandes, pour le considérer, et les hirondelles également. La troupe de volatiles, qui lui donnait la conduite, devint si nombreuse que le ciel en fut tout obscurci ; sur terre, on était dans les transes ; on pensait qu’une nuée innombrable de sauterelles allait venir se précipiter sur les moissons.

Le ballon finit par descendre au dessus d’une grande ville et il s’arrêta au clocher de la cathédrale. Le fils du sage en descendit ; le ballon repartit brusquement dans les airs : ce qu’il est devenu, personne ne l’a jamais su.

Voilà donc le jeune homme installé à cheval sur le coq du clocher. Il voyait la fumée sortir de toutes les cheminées de la ville.

Le Diable, qui le guettait, s’approcha et lui dit : « Ces fumées sortent en ton honneur des cuisines dont tu es le dieu ; ce sont des autels qui te sont dressés. »

Le jeune homme, délicieusement chatouillé par cette flatterie, considéra fièrement les gens qui passaient sur la place. Il vit les uns se donner beaucoup de mal pour marcher raides et guindés parce qu’ils possédaient des tonnes d’or ; d’autres se rengorgeaient parce qu’ils portaient, dans le dos, une clef de chambellan qui ne sert, cependant, à ouvrir aucune serrure ; d’autres tiraient orgueil de leurs beaux habits que les mites allaient commencer à dévorer.

« Tout cela est du plus mauvais goût, dit-il. Il est temps que je vienne réformer l’humanité de fond en comble. Mais la tâche sera ardue et longue ; aussi vais-je encore, avant de l’entreprendre, un peu me reposer de mon voyage. Quel vent frais et agréable me souffle dans le dos ! »

Là-dessus il tomba dans un doux assoupissement. Le vent changea, mais en même temps le coq vira et le jeune homme sentait toujours le vent lui caresser le dos. Il n’éprouva nullement le besoin de quitter cette position ; quant à sa nourriture les fumets qui montaient des cuisines lui suffisaient.

C’est ainsi que, se complaisant dans sa présomption, il ne commença même pas la recherche que ses frères avaient au moins tentée.

Pendant ce temps la solitude et la tristesse étaient entrées dans le palais de cristal.

« Mes fils sont perdus pour moi, se disait le sage ; jamais ils ne me rapporteront la pierre précieuse que j’ai tant désirée. »

Il se remit à contempler les pages du Livre de Vérité, où était le chapitre sur la vie éternelle ; il y appliqua toutes les forces de sa vue, mais il continua à ne rien distinguer.

Sa fille aveugle était sa consolation et son unique joie ; elle l’aimait avec le plus ardent dévouement ; elle était prête à donner sa vie pour lui faire avoir la pierre précieuse et ramener ses frères chéris. Elle ne cessait de penser à eux. Une nuit, au milieu de son sommeil, il lui sembla entendre leurs voix qui l’appelaient. Elle rêva qu’elle partait à son tour et qu’elle parcourait le monde à leur recherche. Elle ne les trouva pas, mais elle sentit tout à coup dans sa main comme un feu doux ; c’était la fameuse pierre philosophale. Et elle courut la porter à son père.

À ce moment elle s’éveilla. Aussitôt elle fut toute décidée ; son rêve, elle voulait le réaliser. Elle saisit sa quenouille et se mit à filer sans relâche le lin le plus fin, qu’elle mouillait de ses larmes ; elle en obtint un long, immense fil, qui, tout en étant si mince qu’il était invisible pour des yeux humains, était fort comme un câble de navire.

Une nuit, après avoir couvert de baisers la main de son père qui dormait, elle quitta le palais, emportant roulé autour de sa quenouille le fil qu’elle attacha solidement à une branche de l’arbre du soleil ; il devait lui servir à retrouver son chemin avec l’aide de Dieu. Elle prit quatre feuilles de l’arbre, pensant les confier aux vents pour les porter à ses frères, si elle ne les découvrait pas, afin qu’à ce souvenir ils revinssent trouver leur père et leur sœur.

Arrivée à l’extrémité de la couronne de l’arbre elle sentit son cœur tressaillir, mais un instant seulement. Elle reprit pleine confiance ; n’avait-elle pas le premier don de tous, l’affection, l’amour, le dévouement ? les yeux les plus perçants ne l’auraient pas mieux guidée.

Les gazelles, les antilopes, les hirondelles avaient accompagné jusqu’au bout leur douce maîtresse chérie. Les cygnes sauvages étaient prêts à l’emporter ; mais elle passa sur un splendide arc-en-ciel qui, comme un pont entre le ciel et la terre, se trouvait là pour la recevoir.

Arrivée sur la terre, elle marcha sereine et tranquille, tenant toujours son fil conducteur, au milieu du tourbillon et du fracas du monde. Sa bonté, sa piété lui faisaient percevoir, deviner tout avec une finesse extrême ; elle distinguait et recueillait avec soin tous les grains de Vérité comme aussi tous les reflets du Beau et les mouvements du Bien qu’elle rencontrait.

Et lorsqu’elle se trouvait au milieu des humains, vieillards, enfants, hommes et femmes, tous sentaient poindre dans leur âme la connaissance du Vrai, du Beau et du Bien. Partout où elle apparaissait dans les salons des riches et des grands de la terre, au milieu du brouhaha des fabriques, dans l’atelier des artistes, dans les palais, dans les chaumières, partout on croyait sentir pénétrer un chaud et bienfaisant rayon de soleil ; on entendait des harmonies divines ; des senteurs délicieuses se répandaient dans les airs.

Cela ne faisait guère l’affaire du Diable ; mais il est plus malin que dix mille hommes d’esprit réunis, et voici ce qu’il inventa pour conserver son empire.

Il alla puiser à une mare, où pourrissaient toutes les fausses vertus, une eau nauséabonde ; il y mêla des oraisons funèbres mensongères, des cantates payées et autres ingrédients de même sorte ; de tout cela il fit une pâte à laquelle il ajouta des larmes versées par l’envie, le fard des vices, et il en forma une jeune fille qui ressemblait à s’y méprendre, de figure et d’attitude, à la charmante aveugle, à cet ange pur de l’affection, qui entraînait tous les cœurs et commençait à leur donner l’intelligence du Vrai, du Beau et du Bien. Les hommes restèrent ébahis, perplexes ; ils ne savaient pas distinguer laquelle des deux jeunes filles ils devaient écouter ; et le Diable eut jeu gagné.

La fille du sage ne rencontra pas ses frères, elle abandonna alors aux vents, après y avoir imprimé un baiser, les quatre feuilles de l’arbre du soleil qu’elle avait emportées.

Et dans sa main fermée elle sentait un doux feu, qui animait tout son être d’une vie extraordinaire. Roulant de nouveau sur sa quenouille son fil conducteur, elle se retrouva vite transportée sur les ailes des cygnes dans l’arbre du soleil. Les gazelles et les hirondelles l’attendaient et guidèrent ses pas vers le palais de cristal.

« Père, dit-elle, je ne rapporte pas entier le diamant de la pierre philosophale ; mais j’ai la main pleine de sa poussière. Je tiens là les grains de Vérité, jusqu’aux plus menus, que j’ai recueillis ; je les ai laissés se pénétrer des reflets du Beau, et vibrer aux mouvements du Bien, que produisait le cœur des humains vertueux. Allons dans le sanctuaire où se trouve le Livre de Vérité. »

Lorsque le sage eut ouvert le livre au feuillet de la vie éternelle, la jeune fille ouvrit la main ; aussitôt les puissances infernales firent pénétrer à travers la porte que le sage, dans l’ardeur de l’attente, avait laissée ouverte, un ouragan terrible, qui devait disperser à tous les vents la précieuse poussière. Mais leur effort fut impuissant contre la vertu de l’enfant ; pas un grain ne fut perdu. Une lumière céleste sortit de sa main et vint éclairer le feuillet du livre. Le sage y lut ces seuls mots :

« Ayez la foi et l’espérance ; elles ne vous tromperont pas. »

Et pendant qu’il restait là en contemplation muette devant ces caractères qui flamboyaient d’une lueur plus vive que la colonne de feu qui conduisit le peuple de Moïse au pays de Canaan, les quatre fils, ramenés par le moyen des feuilles de l’arbre du soleil, entrèrent et s’agenouillèrent devant cette révélation divine, qui depuis longtemps déjà avait été accordée à la jeune aveugle.

LE BONHEUR DANS UNE BRANCHE

 

Je vais vous conter une histoire sur les jeux de la fortune et du sort.

Nous connaissons tous le bonheur ; les uns le voient chaque jour, comme s’il était attaché à leurs pas, les autres l’aperçoivent certaines années, certains jours ; quelques-uns ne l’entrevoient qu’un seul jour dans leur vie ; mais enfin personne ne reste sans faire connaissance avec lui.

Vous ne savez peut-être pas, mais cependant c’est la vérité, qu’à chaque petit enfant qui vient de naître, le bon Dieu fait un don ; il ne le place pas à côté du berceau, mais dans un endroit secret où l’on songe le moins à le chercher ; aussi lorsqu’on le découvre dans cette cachette est-on bien agréablement surpris.

Ce don, par exemple, peut être dans une pomme ; ce fut là le cas du fameux Newton. Il vit une pomme tomber d’un arbre, et sa fortune fut faite. Si vous ne connaissez pas cette histoire, demandez à quelque personne instruite de vous l’apprendre. Moi j’ai à vous conter l’histoire d’une poire.

Il y avait une fois un brave homme né dans la misère ; il était, malgré son courage, resté toujours pauvre. Tourneur de sa profession, il faisait surtout des manches de parapluies. Il s’était marié, sa femme était bien travailleuse ; mais tout ce qu’ils gagnaient à eux deux ne suffisait qu’à peine à les nourrir eux et leurs enfants au jour le jour.

« Jamais je n’aurai de chance », disait-il ; il avait fini par en prendre son parti, et il ne murmurait pas contre la Providence, comme l’auraient fait tant d’autres.

Ce que je vous raconte est une histoire véritable, et je pourrais nommer le pays et l’endroit où elle s’est passée ; mais cela ne fait rien à la chose.

Le brave homme avait un jardinet où poussaient quelques cerisiers sauvages, dont les fruits aigres étaient un régal pour les moineaux, et aussi un beau poirier ; mais il était stérile, jamais il n’avait porté de poires ; il ne servait qu’à donner de l’ombre. Toutefois attendez ce qui suit :

Une nuit, il y eut une tempête épouvantable. Le lendemain on put lire dans les gazettes que la grosse diligence avait été soulevée par l’ouragan et lancée comme une balle d’enfant dans le fossé. Donc ne vous étonnez pas si le vent abattit une grosse branche du poirier.

On l’apporta à l’atelier, et par plaisanterie le brave ouvrier en tourna une grosse poire, puis une plus petite et enfin quelques-unes qui étaient comme de petites poires du pays de Lilliput. Il les donna comme joujoux à ses enfants en disant : « Comme cela il ne sera pas dit que cet arbre obstiné n’aura jamais produit de poires. »

Je n’ai pas eu encore occasion de vous dire que dans ce pays il pleuvait très souvent ; c’est pourquoi notre brave homme pouvait vivoter en confectionnant des manches de parapluies. Dans la maison il y avait un parapluie, un seul, mais un grand parapluie de famille. Il était quelque peu rapiécé et rafistolé ; plusieurs fois le vent l’avait retourné avec violence. Le manche avait aussi été endommagé ; le brave homme l’avait réparé facilement ; mais ce qui le fâchait et l’irritait, c’est que l’anneau qui serrait l’étoffe quand il ne pleuvait pas tenait fort mal ; parfois l’anneau se brisait, parfois le bouton auquel on l’accrochait partait.

Un jour que ce dernier accident s’était encore produit, le brave homme chercha partout par terre après le bouton ; mais il ne trouva qu’une des gentilles petites poires qu’il avait tournée et que les enfants avaient perdue en jouant.

« Tiens, se dit-il, cela fera peut-être l’affaire. » Aussitôt dit, aussitôt fait. Il perça la petite poire, y passa un cordon, l’adapta à ce qui restait de l’anneau, et ma foi l’étoffe était parfaitement serrée, bien mieux qu’auparavant.

Aussi, lorsque quelque temps après il envoya à un marchand de la capitale une commande de manches de parapluies, il y ajouta quelques-unes de ces petites poires ainsi façonnées pour cet usage. Dans la ville on ne voulut pas s’en servir, mais une de ces petites poires parvint jusqu’en Amérique, et là on reconnut tout de suite qu’elle valait mieux que tous les boutons du monde pour tenir l’étoffe des parapluies, et l’on écrivit au marchand de munir de ces petites poires tous les parapluies qu’il enverrait.

C’est alors qu’il y eut du travail à abattre chez notre brave tourneur ; c’est par milliers qu’il eut à fabriquer des petites poires ; comme elles avaient été reconnues d’un usage pratique en Amérique, maintenant les gens qui d’abord n’y avaient pas fait attention ne voulaient plus autre chose.

Toute la branche y passa et ensuite tout le poirier. Les shillings, puis les écus s’amoncelèrent dans la bourse du brave tourneur, qui prit un grand atelier et eut des compagnons et des apprentis qui, avec lui tournaient, tournaient toujours des petites poires. Et, devenu riche, il avait coutume de dire en souriant : « Mon bonheur était caché dans une branche. »

C’est ce que je dis aussi, moi qui vous raconte cette histoire.

Vous ne savez peut-être pas que chez nous, en Danemark, il y a un dicton qui dit : « Si tu trouves une branche à l’écorce blanche, prends-la dans ta bouche et tu seras invisible. »

J’ai trouvé une de ces branches et j’arrive ainsi sans être vu parmi les enfants quand papa ou maman, ou la sœur aînée leur lit mes contes. Je reste là, invisible, la branche enchantée dans la bouche, et quand je vois que ces chers petits s’amusent et se divertissent en entendant mes récits, que leurs yeux s’animent et que leur petit cœur est touché, alors je suis heureux et je me dis : « À moi aussi mon bonheur est dans une branche. »

L’HOMME DE NEIGE

 

« Quel froid délicieux il fait donc aujourd’hui, dit l’homme de neige ; tout mon corps en craque d’aise. Et ce vent du nord ! je m’en sens agréablement transi…

« Il n’y a que cette grosse boule brillante qui m’ennuie, ajouta-t-il, désignant ainsi le soleil qui se couchait. Elle est toujours à me regarder ; mais elle ne me fera pas baisser les yeux. »

Et en effet les deux morceaux de charbon en forme de triangle qu’il avait des deux côtés du nez ne bougèrent pas ; il continua à montrer les dents ; comme bouche il avait les restes d’un vieux râteau. Lorsqu’il était venu au monde, il avait été salué par les cris de joie de toute une bande d’écoliers, en même temps que retentissaient les grelots des chevaux qui tiraient les traîneaux et les coups de fouet des jeunes fous qui les faisaient galoper.

Le soleil se coucha ; la pleine lune parut ; belle et claire elle resplendissait au milieu du firmament bleu.

» Voilà de nouveau la grosse boule, dit l’homme de neige ; elle a passé par derrière. Je lui ai appris à ne plus me regarder si obstinément. Maintenant elle ne me gêne plus, au contraire ; sa lueur fait valoir tous mes avantages, une chose cependant me chiffonne. Cette boule stupide sait se mouvoir dans l’espace, et moi je ne puis changer de place. Et cependant que j’irais volontiers m’ébattre sur la glace et m’amuser à des glissades, comme les gamins faisaient tantôt !

— Ouais, ouais ! aboya le vieux chien qui était à l’attache (il avait pris de l’enrouement depuis qu’il était relégué dans la cour et il ne pouvait plus dire : Ouah, ouah !) Ouais ! le soleil t’apprendra bien assez tôt à marcher et même à courir. Tous les ans jusqu’ici j’ai vu filer tes prédécesseurs : Ouais, ouais ! tous ils sont partis.

— Je ne te comprends pas, camarade, dit l’homme de neige. Ce serait cette boule là-haut qui m’enseignerait à me mouvoir, tandis que c’est moi au contraire qui l’ai fait filer doux tantôt, lorsqu’elle me fixait avec impudence ; elle a roulé un peu vite, et c’est en tapinois qu’elle est revenue par derrière.

— Comme on voit bien que tu n’es né que d’hier, répondit le chien, bien que tu aies une grosse pipe dans la bouche, comme un vieux. Sache donc que la boule qui est là suspendue au ciel, c’est la lune ; celle de tantôt, c’était le soleil. Il reviendra demain, et je t’en réponds, il finira par te faire dévaler dans le fossé. Tiens, ce sera peut-être pour bientôt ; car nous allons avoir quelque changement de temps, je le sens à ma jambe gauche de derrière ; cela me lance, cela me démange ! Ouais, ouais ! »

Et le chien se tourna trois fois dans sa paille, et se mit en rond pour dormir.

« Je ne saisis pas bien ce qu’il m’annonce, se dit l’homme de neige, mais c’est quelque chose de désagréable. Dans tous les cas, je vois que je ne m’étais pas trompé en traitant en ennemie la grosse boule de tantôt. »

Le temps en effet changea. Vers le matin toute la contrée était couverte d’un épais brouillard humide ; puis survint un vent glacial ; la gelée redoubla. Lorsque le soleil se leva, quelle splendeur ! Arbres et bosquets étaient recouverts de givre. D’une part on aurait dit une immense toile d’araignée, d’autre part on voyait comme un banc de corail, aux branches curieusement enchevêtrées ; puis venait comme un parterre de fleurs, d’une blancheur plus pure que celle du lis, aux filaments plus fins que de la dentelle. Ce qui était encore ravissant, c’était de voir les bouleaux aux branches tombantes toutes enduites de givre se balancer doucement au gré du vent ; cela faisait les reflets les plus jolis et les plus changeants. Tout étincelait et reluisait à la lumière du soleil ; on aurait dit que la terre était recouverte de poudre de diamant ; puis on voyait comme des saphirs, des gros rubis ; plus loin une nappe de neige qui brillait comme des millions de bougies.

« Quel magnifique spectacle ! s’écria une jeune fille qui se promenait dans le jardin avec un jeune homme. Vraiment en été on ne voit pas de merveilles pareilles.

— Et de plus, dit le jeune homme en désignant l’homme de neige, alors on ne peut pas se réjouir à la vue d’un gaillard comme celui-ci. Il est vraiment parfait dans son genre. Il ne lui manque qu’une chose, c’est que sa pipe soit allumée. »

La jeune fille lança une fusée de rires joyeux, fit un gracieux signe de tête à l’homme de neige, puis un salut en règle ; ensuite elle pirouetta gentiment, et l’aimable couple continua sa promenade ; la neige durcie craquait sous leurs pas comme de l’amidon qu’on écrase.

« Qui sont donc ces deux personnages ? dit l’homme de neige au chien de garde. Ils n’ont pas l’air méchant, mais je ne les trouve pas trop respectueux. Les connais-tu, toi qui es ici depuis si longtemps à ce que tu dis ?

— Si je les connais ! répondit le chien. Elle me caresse souvent, et lui il m’a plus d’une fois jeté de bons os succulents. Pas de danger que je les morde. C’est la demoiselle de la maison et son fiancé. On construit là-bas la hutte où ils iront demeurer ensemble.

— Là-bas, là-bas, je ne vois rien qui ressemble à une hutte, répondit l’homme de neige ; c’est sans doute derrière moi, et je ne puis tourner la tête. Mais, dis-moi, sont-ce des gens, comme toi et moi ?

— Mon bon ami, répliqua l’animal, quelles sottes questions tu fais ! Comme on s’aperçoit que tu n’es né que d’hier ! Ils sont de la famille des maîtres, te dis-je. Mais encore une fois, on ne connaît guère le monde quand on est si jeune. Moi j’ai de l’âge et de l’expérience et je sais bien tout ce qui se passe dans la maison. Il y avait un temps où je n’étais pas dans la cour au froid, attaché à la chaîne. Ouais, ouais !

— Quant au froid, dit l’homme de neige, n’en dis pas de mal ; c’est ce qu’il y a de plus délicieux au monde. La chaîne, je ne dis pas, elle ne doit pas être agréable ; rien que le bruit m’en est antipathique. Mais raconte-moi donc un peu ta vie et tes aventures.

— Ouais, ouais ! reprit le chien. Lorsque j’étais tout petit, ils me trouvaient tous gentil et mignon. Je restais là-haut avec les maîtres, dans les plus beaux appartements ; souvent je reposais sur un fauteuil doré, garni de velours ; et madame et les demoiselles m’embrassaient sur mon museau rose, et elles m’époussetaient mes pattes avec des mouchoirs brodés, en m’appelant : « Ami, ami, mon doux ami, ami chéri.

« Voilà qu’un beau jour on déclara que je devenais trop gros, trop pataud, et on me donna en cadeau à la femme de charge. Je vins demeurer dans le sous-sol ; tiens, de là où tu es tu peux voir à travers la fenêtre la chambre où j’ai été à mon tour le maître ; oui, la brave femme de charge m’aimait et me gâtait. Ce n’était pas aussi luxueux qu’au salon ; mais je m’y trouvais bien mieux ; les enfants ne venaient pas sans cesse, comme là-haut, me tirailler, jouer avec moi, me mettre un bonnet de nuit, et faire mille farces déplacées. Mon manger aussi était meilleur. J’avais mon coussin à moi, et il y avait là un poêle, sous lequel je pouvais me glisser ; c’est là que j’ai passé les heures les plus douces de mon existence. Souvent encore, je rêve de ce poêle. Ouais, ouais !

— Est-ce donc quelque chose de si beau, qu’un poêle ? interrompit l’homme de neige. Cela a-t-il quelque ressemblance avec moi ?

— C’est juste le contraire. Un poêle est noir comme un corbeau, et il a un long cou avec un cercle en cuivre. Et il mange du bois, il en mange tant que le feu lui en sort par la bouche. Mais du reste, tu n’as qu’à bien regarder, tu l’apercevras, ce cher poêle de mes rêves. »

L’homme de neige en effet distingua dans le sous-sol un objet poli, reluisant ; une vive lueur sortait de sa bouche. L’homme de neige à cette vue se sentit tout drôle, moitié peur, moitié attraction.

« Et pourquoi la quittas-tu ? » dit-il. Il pensait qu’un être qu’on regrettait ainsi, et qui avait une apparence si propre, si apprêtée, devait être du sexe féminin.

« Il me fallut bien m’en séparer, répondit le chien. Un jour le plus jeune fils de la maison, un mauvais polisson, voulut m’enlever un os que je venais seulement d’entamer ; ma foi, je le mordis jusqu’au sang. Il beugla tant qu’on me mit en pénitence à l’attache dans la cour, et ma protectrice, la femme de charge, étant peu de jours après venue à mourir, on m’y laissa depuis. C’est ici, au milieu des intempéries, que j’ai perdu ma belle voix ; je ne peux plus aboyer que : « Ouais, ouais ! » Je suis vieux et enroué ; mais malgré tout je ne changerais pas mon sort contre le tien. »

Mais l’homme de neige ne l’écoutait plus depuis un bon moment ; il ne cessait de considérer le poêle qui, campé sur ses quatre pieds, était de la même hauteur que lui.

« Que je voudrais bien pénétrer dans ce sous-sol, dit-il, et faire plus intime connaissance avec ce poêle ! tout mon corps en craque d’envie ; que je voudrais donc m’appuyer contre lui !

— Jamais tu n’entreras là, dit le chien, et c’est pour ton plus grand bien ; car si tu approchais seulement du poêle, ce serait fait de toi. Ouais, ouais ! Mais, voilà, quand on est jeune, on a toujours des désirs insensés. »

L’homme de neige ne se laissa pas persuader. Toute la journée il ne fit que contempler le poêle, et lorsque vint le soir, il en trouva la lueur douce et délicieuse ; il jubilait, quand la flamme sortait par la petite porte, et lorsqu’on ouvrit un instant la fenêtre et que le feu se refléta en rouge sur la blanche poitrine de l’homme de neige, il s’écria : « Non, c’est trop de bonheur, je ne me sens plus, je vais mourir. »

La nuit fut longue ; mais elle ne parut pas telle à l’homme de neige ; il était absorbé dans ses pensers d’avenir. Le lendemain matin la fenêtre du sous-sol était gelée et couverte des plus jolies fleurs et arabesques ; mais l’homme de neige était de méchante humeur ; les beaux dessins lui cachaient son cher poêle.

« C’est mauvais signe pour toi, lui dit le chien, si tu songes sans cesse à ce que tu pourrais rencontrer de pire. Ouais ! voilà encore le temps qui change ; c’est ma patte de droite maintenant, où je sens des élancements ! »

Le lendemain, en effet, le dégel arriva. Le froid diminua, et l’homme de neige aussi ; il déclinait ; sa belle prestance se changea en maigreur ; il ne se plaignait pas cependant, et c’était là un fâcheux symptôme. Un matin il s’affaissa sur lui-même. Que vit-on apparaître ? un manche à balai, surmonté d’un vieux fourgon[2], autour duquel des gamins avaient amoncelé la neige.

« Je comprends maintenant, dit le chien, pourquoi il avait tant de tendresse pour le poêle ; c’est ce fourgon. Enfin sa destinée s’est accomplie ! Ouais, ouais ! »

Et l’on vit les mêmes enfants qui, en folâtrant, avaient fabriqué l’homme de neige, sauter et danser en chantant : « Ohé, ohé, l’hiver a fui, vive le printemps ! – Oui, vite ! oui, vite ! » dit l’alouette. Le coucou chantait dans les bois : « Vive le printemps, vive le soleil ! – Oui, vite ! oui, vite ! »

Aucun d’eux ne pensait plus à l’homme de neige.

LE LIVRE MUET

 

Au milieu du bois, tout contre la route, près d’une clairière, se trouve une maison de paysan isolée. C’était un matin dans la belle saison, le soleil brillait, la nature était en joie ; la vie et l’animation régnaient dans la maison.

Dans la cour, sous un grand sureau en fleurs, était un cercueil ouvert ; dans une heure on devait le porter au cimetière. Personne ne se tenait auprès, personne ne versait une larme sur le mort, un homme dans la force de l’âge. Son visage était recouvert d’un mouchoir blanc ; sa tête reposait sur un gros livre, dont les feuillets en papier buvard ne contenaient rien d’écrit ni d’imprimé ; mais entre eux se trouvaient des fleurs, des plantes séchées ; c’était un herbier ; en mourant il avait prié qu’on le plaçât avec ses restes dans la tombe. Chaque fleur représentait un chapitre de sa vie.

Ce jour-là je traversai la forêt et je demandai qui était le défunt.

« C’est un vieil étudiant, me répondit le paysan. Il savait une foule de choses, le latin, le grec, et dans sa jeunesse il était plein de gaieté et d’entrain ; il aimait à chanter et composait lui-même des chansons. Mais tout à coup il lui survint un terrible malheur. Quoi ? il ne me l’a jamais dit. Son caractère changea brusquement ; il se mit à boire de l’eau-de-vie, il en perdit la santé ; toute sa carrière fut brisée, il ne termina pas ses études, et tomba dans la misère. Enfin quelqu’un de sa famille eut pitié de lui et le mit chez moi en pension. Il était doux comme un enfant ; quelquefois cependant les souvenirs, les mauvaises pensées le mettaient hors de lui, et il courait la forêt comme un loup traqué par la meute. Il nous fallait le ramener de force à la maison ; mais pour le calmer, il suffisait de lui mettre sous les yeux le livre avec les plantes séchées. Il restait souvent des journées entières à le feuilleter, à contempler longuement telle ou telle fleur : Dieu sait quels souvenirs cela lui rappelait ; parfois les larmes descendaient lentement sur ses joues.

« Ce livre qui était son seul plaisir, sa seule consolation, il nous a supplié de ne pas oublier de le mettre dans son cercueil.

« Dans quelques instants le menuisier va venir clouer le couvercle, et on le portera en terre, et le pauvre homme goûtera enfin la paix et le repos. »

Je soulevai pieusement le linge ; le visage du mort respirait une profonde tranquillité, un doux sourire errait sur ses lèvres. Un rayon de soleil vint mettre en lumière son front qui était élevé et beau. Une hirondelle qui voltigeait autour du sureau effleura de l’aile sa chevelure et s’échappa dans les airs lançant un joyeux cri.

J’appris que bien des fois il avait considéré dans son livre une feuille de chêne ; elle lui venait d’un camarade de l’université. Un jour dans la forêt ils s’étaient juré amitié pour la vie ; et ils avaient, en mémoire de ce pacte éternel, attaché à leurs bérets des feuilles de l’arbre qui symbolise la force et la durée. La feuille est restée ; mais l’amitié, il y a longtemps qu’il n’en subsiste qu’un pâle souvenir.

Il y avait encore dans l’herbier une délicate fleur qui dans nos climats du nord ne vient que dans les serres ; c’était la gentille demoiselle, la fille du châtelain, qui la lui avait offerte.

Puis venait une rose, qu’il avait cueillie lui-même ; il n’avait jamais osé la lui présenter ; que de larmes il avait versées sur elle ! Et cette ortie ! à quel événement pouvait-elle bien se rapporter ? Il y avait encore des bouquets de muguet, des branches de lierre et même de simples brins d’herbe.

Une douce brise penchait les branches fleuries du sureau sur le cercueil ; l’hirondelle repasse en volant, et fait entendre son petit cri. Les hommes noirs arrivent avec clous et marteau, ils ferment le cercueil. Le mort repose dans la tombe, la tête sur son livre de souvenirs. Tout ce qui restait de cette existence manquée a disparu pour toujours.

L’HISTOIRE DE L’ANNÉE

 

C’était en plein mois de janvier ; une terrible tempête de neige faisait rage ; la neige tourbillonnait dans les rues ; des toits qui en étaient surchargés, elle tombait par paquets. Les rares passants qui couraient pour retrouver leur logis, aveuglés par la tourmente, se heurtaient les uns contre les autres ; les plus avisés s’abritaient derrière les voitures qui, la diligence y comprise, avançaient lentement au pas.

Enfin, l’ouragan se calma ; on pratiqua le long des maisons un petit sentier au milieu de la neige. Quand deux personnes s’y rencontraient face à face, elles commençaient par se toiser d’un air courroucé ; aucune ne voulait céder le pas ; elles se regardaient ainsi fixement pendant quelque temps ; enfin, haussant les épaules, chacune plongeait une jambe dans la neige, et elles passaient à côté l’une de l’autre, se jetant mutuellement un dernier regard de colère.

Vers le soir, le vent cessa tout à fait ; le ciel paraissait avoir été nettoyé à fond ; il était d’une transparence extrême et semblait plus élevé que d’ordinaire. Les étoiles, on aurait dit qu’elles avaient été récurées et frottées ; elles brillaient et scintillaient tellement qu’on oubliait presque le froid à les admirer. Et cependant il gelait bien fort ; le matin, la première couche de neige était durcie au point qu’elle pouvait porter les pauvres moineaux qui sautillaient çà et là, cherchant un peu de nourriture.

« Pip, pip ! dit l’un d’eux. Voilà cette nouvelle année qu’ils viennent de fêter, ces humains ! Mais elle est bien pire que celle qui vient de s’écouler. Coquin de sort ! Brou ! quel froid ! et je n’ai rien mis sous mon bec depuis hier.

— Oui, dit un petit moineau tout enroué, vous souvenez-vous de toutes leurs réjouissances lorsqu’ils ont célébré ce qu’ils appellent la nouvelle année ? Ils tiraient le canon, les pétards partaient de tous côtés ; ils dansaient comme des écervelés, et faisaient mille folies. Et moi, qui croyais, à voir toutes ces réjouissances, que nous allions avoir un peu de chaleur ; pas du tout, il fait plus froid qu’auparavant. Ils se sont trompés dans leurs calculs, les sots humains.

— C’est bien cela, dit un vieux moineau au plumage hérissé par l’âge. Ils ont inventé ce qu’ils appellent le calendrier, et ils veulent que tout se règle à leur idée. Quelle outrecuidance ! la nature se moque bien d’eux : l’année commence avec le printemps, voilà qui est rationnel, c’est là le cours des choses et je m’y tiens, moi. Pip, pip !

— Mais quand vient-il, le printemps ? demanda le petit, tout grelottant.

— Il arrive quand les cigognes sont de retour. Mais elles ne viennent pas à jour fixe, m’a-t-il toujours semblé. Du reste, ici, en ville, on ne sait guère ce qu’il en est. Si nous allions nous informer à la campagne. Les paysans se connaissent mieux au temps.

— Allez, si bon vous semble, dit un nouveau venu, qui avait meilleure mine que les autres et qui sautait avec plus de gravité. Moi j’ai trouvé ici un abri que je n’aurais pas au village. Dans le voisinage, les enfants d’un homme sage ont eu l’excellente idée de fixer contre le mur quelques pots de fleurs vides. Dans l’un d’eux, moi et ma femelle nous nous faufilons par le trou du fond, et nous y avons bâti notre nid ; nous y sommes tout à fait à notre aise. Maintenant si les enfants ont eu pour nous cette attention, c’est par égoïsme, c’est qu’ils prennent plaisir à nos gentillesses ; aussi ne leur en savons-nous aucun gré. De même, c’est encore pour nous voir danser et s’amuser de notre ramage qu’ils nous jettent des miettes de pain. Mais nous profitons de cette bonne aubaine, au milieu de la disette, et nous resterons en ville. »

Les autres s’envolèrent en bande, et allèrent aux champs voir si le printemps n’était pas proche. Mais à la campagne il gelait encore plus fort qu’à la ville ; un vent glacial sifflait à travers la plaine toute blanche de neige. Un paysan, les mains recouvertes d’énormes gants de fourrure, était assis sur un traîneau ; il se frappait la poitrine de ses bras, en les croisant, pour un peu se réchauffer ; les chevaux maigres couraient au galop, enveloppés de la vapeur de leur sueur ; sous leurs pas la neige craquait.

Les moineaux sautillaient dans les traces du traîneau, en quête de quelques bribes de nourriture. Voilà qu’ils aperçurent sur une colline, assis sur un énorme tas de neige, un grand vieillard, habillé d’un vêtement de laine blanche et épaisse ; il avait de longs cheveux blancs, son visage était pâle, ses yeux grands et profonds.

« Qui est-ce ? se demandèrent-ils.

— Je vais vous l’apprendre, dit un vieux corbeau, qui était perché sur une branche de bouleau. Voilà bientôt deux cents ans que je le connais : c’est l’Hiver, le vieux père Hiver. Vous vous êtes peut-être posés sur sa statue dans le grand parc près de la ville ; vous voyez qu’elle n’est guère ressemblante. Comme il trône avec une dignité sévère ! il gouverne le temps, comme tuteur du petit prince qui va venir, le gentil Printemps : quand il sera là, tout renaîtra à la vie. Allons, du courage ! ne frissonnez pas si lamentablement ; la chaleur reviendra : croyez-en mon expérience de bientôt deux siècles.

— Pip, s’écria l’un des moineaux ; que disions-nous ? que le calendrier n’est qu’une invention des humains ; mais la nature se moque bien d’eux et l’année commence toujours au printemps. »

Une semaine se passa, puis plusieurs autres. Le grand lac était gelé jusqu’au fond et ressemblait à du plomb fondu ; les campagnes étaient couvertes d’épais brouillards. Les corneilles s’envolaient par bandes ; mais elles, si babillardes d’ordinaire, semblaient avoir perdu la voix ; elles étaient aussi engourdies par les frimas.

Voilà qu’un rayon de soleil vint à glisser sur le grand lac qui apparut alors comme de l’étain fondu. La couche de neige ne resplendissait plus autant, elle s’affaissait et, par-ci, par-là, disparaissait sous terre ; par places la verdure se montrait ; aussitôt les moineaux s’y précipitaient et picoraient avec rage.

Le vieillard sur la colline avait l’air de ne pas faire attention à ce qui se passait ; il avait le regard fixé vers le sud.

« Quivit ! quivit ! »

Ce joyeux cri retentit tout à coup dans les airs. Des bruits confus s’élevèrent dans les champs, dans les forêts ; en écoutant avec attention, on distinguait ces mots : « Le Printemps, voilà le Printemps ! »

Les deux premières cigognes firent leur apparition, chacune portait un délicieux petit enfant : c’étaient un garçon et une fille. Arrivés à terre, ces charmantes créatures descendirent en bas de leurs coursiers ailés, et embrassèrent la terre en guise de salut ; là où ils posaient le pied, sortaient des perce-neige. La main dans la main, ils se rendirent auprès du vieillard sur la colline, et ils vinrent se blottir gracieusement contre sa poitrine.

Tout à coup un brouillard, dense et humide, s’étendant sur toute la plaine, les déroba à tous les regards ; puis le vent s’éleva et, soufflant de plus en plus fort, déchira le brouillard et le poussa devant lui. Le soleil, brillant avec éclat, inondait toute la nature de ses rayons chauds et bienfaisants. Le père Hiver avait disparu : les deux ravissants enfants, le petit prince Printemps et sa mignonne fiancée, étaient assis sur un trône et avaient pris le gouvernement de l’année.

« Vive l’an neuf ! Pip, pip ! s’écrièrent les moineaux. Enfin nos souffrances ont pris fin. Picorons, picorons, rattrapons le temps perdu ! »

Là où les deux enfants tournaient leurs regards, des boutons surgissaient aux arbres et aux buissons, l’herbe poussait et les champs verdissaient. Ils se levèrent et parcoururent leur royaume. La petite fille lançait de tous côtés par milliers les plus belles fleurs, qu’elle tirait de son beau tablier de soie dorée, qu’elle tenait retroussé. Plus elle en jetait, plus il en revenait ; elle en envoyait de toutes parts des poignées pleines, et, sans y prendre garde, elle en couvrait les cerisiers, les pêchers, avant qu’ils eussent des feuilles.

Et joyeusement, en voyant toutes ces merveilles, elle frappa dans ses mains, et le petit garçon fit de même ; et à ce bruit des bandes innombrables d’oiseaux accoururent, chantant chacun dans son ramage : « Le Printemps, voilà le Printemps ! »

Les hommes se réjouissaient de ce spectacle. D’une cabane on vit sortir une vieille, vieille aïeule, toute courbée ; elle s’assit sur sa porte et contempla toute cette belle floraison : son regard s’anima, un doux sourire se dessina sur son visage au souvenir des printemps de ses jeunes années. Et voyant ses arrière-petits-enfants folâtrer autour d’elle et prendre part à la joie universelle, elle se dit : « Il y a encore pour moi des jours heureux ! »

Les feuilles des arbres de la forêt n’étaient pas encore écloses ; elle avait gardé une teinte sombre ; mais au milieu de l’épaisse mousse qui en tapissait le sol, se pressaient en masse des anémones, des violettes, des muguets et cent autres fleurettes qui embaumaient l’air.

Les deux enfants, qui grandissaient presque à vue d’œil, vinrent s’asseoir là ; ils étaient heureux de la félicité qu’ils répandaient ; la petite fille entonna une joyeuse ronde des anciens temps ; son compagnon, tout souriant, chantait le refrain.

Une douce pluie vint à tomber ; ils ne s’en aperçurent pas ; les gouttes qui tombaient des branches, ils les confondirent avec les larmes de joie qu’ils versaient. Ils s’embrassèrent ; au même moment le soleil reparut, et la forêt s’était couverte de verdure.

La main dans la main, le jeune couple traversa les fraîches allées des bois, aspirant les bouffées d’air embaumé que leur apportait la brise. Elle agitait les joncs qui bordaient les bords du ruisseau, dont le murmure faisait comme la basse continue du concert où l’on entendait le gazouillement des mésanges, les airs de bravoure des pinsons et des fauvettes, les roulades du rossignol, les cris des hirondelles ; puis tout se taisait ; et alors retentissait le point d’orgue répété du coucou.

Des jours se passèrent, puis des semaines. Des flots d’air chaud roulaient à travers les campagnes ; sur leur passage les blés jaunissaient. Le nénufar étendait ses grandes feuilles à la surface des lacs et les poissons venaient se jouer dans leur ombre. Sur la lisière de la forêt, au milieu d’un opulent verger, dont les cerisiers étaient tout couverts de fruits rouges et noirs et qui se terminait par un champ de roses, se tenait une jeune femme, grande et belle : c’était la petite fille, la fiancée du printemps ; lui, le petit prince était devenu un homme fort, plein de vigueur ; il était roi et s’appelait l’Été.

Il reposait sur son trône à côté de son épouse ; brandissant son sceptre, il fit naître à l’horizon d’épais nuages sombres, qui, se rassemblant lentement de trois côtés, s’arrêtèrent tout à coup ; on aurait dit une immense chaîne de hautes montagnes du plus noir granit. L’air était obscurci ; tout, jusqu’aux oiseaux les plus babillards, s’était tu comme par enchantement ; il n’y avait pas un souffle de vent ; une attente inquiète régnait partout ; sur les routes les voyageurs se pressaient pour trouver un abri.

Tout à coup reluit une flamme plus brillante que le soleil dans sa plus vive splendeur ; puis tout retombe dans une profonde obscurité ; mais un terrible fracas retentit, et l’eau du ciel commence à tomber à torrents. L’éclair reparaît, suivi des grondements de plus en plus rapprochés du tonnerre. L’ouragan fait rage et courbe les arbres les plus robustes de la forêt qui gémit sous l’étreinte de la tempête. Les foins, les blés se couchent sous le poids du déluge qui inonde les champs.

L’orage diminue, la pluie ne tombe plus que lentement par petites gouttes ; les nuées se dispersent, le soleil reparaît, un arc-en-ciel splendide unit le ciel et la terre, symbole de la paix rétablie entre les éléments. Des milliers de perles aux couleurs changeantes reluisent sur les prés, sur les fleurs. Des myriades de mouches et d’insectes agiles tourbillonnent dans les airs. Les oiseaux entonnent leurs chants les plus gais ; la nature rajeunie resplendit dans toute sa force.

L’Été sur son trône embrasse son œuvre merveilleuse d’un regard plein d’orgueil.

Quels parfums pénétrants s’élèvent des champs de trèfle, des prairies ! Sur la bruyère, dans ce lieu sacré où nos ancêtres rendaient la justice en plein air, les abeilles bourdonnent au milieu des genêts, et autour de l’antique autel du sacrifice, pierre énorme qu’on voit reluire toute blanche sur le sommet de la colline, grimpent le lierre et les ronces noires de mûres. Un vieux chêne abrite la pierre, dans le creux de son tronc la reine des abeilles a établi son palais ; elle fait préparer la cire qui doit servir au culte de Celui qui est au-dessus des saisons.

Le soir approche et répand au loin ses reflets dorés ; la colline resplendit avec plus d’éclat que les coupoles du Kremlin. La nuit survient, douce, pure, étoilée, éclairée par une lune magnifique ; une délicieuse extase s’épand sur toute la création.

Des jours se passèrent, puis des semaines. Les faucilles des moissonneurs brillaient dans les blés ; les branches des pommiers pliaient sous le poids des fruits rouges et dorés ; le houblon pendait en touffes épaisses. L’Été et son épouse, devenus plus graves dans leur maturité, se tenaient silencieux à l’ombre d’un bosquet de noisetiers ; ils sentaient la métamorphose qui s’opérait en eux.

« Quelles richesses sont étendues devant nous ! dit enfin la reine. La Providence a béni notre règne. Le bonheur et la joie sont partout, et cependant j’éprouve dans ma félicité un besoin de repos, je dirais presque d’anéantissement.

« Voilà là-bas des hommes qui déjà labourent les champs à peine débarrassés de leurs produits. Ils sont insatiables ces humains ; ils n’aspirent pas, eux, à la douce quiétude. Tiens, derrière eux marche gravement une bande de cigognes ; ces chers oiseaux qui, à travers les airs, nous ont apportés d’Égypte en ces lieux. Te souviens-tu du temps où nous arrivâmes, tout enfants, dans ces pays du nord ? Te rappelles-tu des milliards de fleurs que j’ai répandues alors, tandis que tu faisais reverdir les forêts ? La bise commence à dessécher, à pâlir mes chères fleurettes.

— Mais regarde donc par ici, » dit l’Automne. La transformation venait de s’opérer autour d’eux. Et de son sceptre il montrait le feuillage des bois, aux milles teintes agréables à l’œil, le rouge éclatant, le jaune doré, alternant avec le vert sombre et l’orange clair. Sur la lisière, des bosquets d’églantiers étaient couverts de fruits d’un pur incarnat ; les sureaux portaient de gracieuses grappes d’un noir brillant ; une légère brise apportait les senteurs des dernières violettes.

Des journées se passèrent et puis des semaines. La reine de l’année devenait toujours plus silencieuse ; sa belle chevelure avait blanchi.

« Que le vent est aigre ! dit-elle ; quels brouillards humides nous apportent les nuits déjà si longues ! Comme j’aspire après le pays de mon enfance où jamais on n’est atteint par le froid, où en tout temps les palmiers verdissent ! »

Et elle vit les cigognes s’envoler l’une après l’autre vers les contrées du sud ; elle tendit vers elles ses bras comme si elle eût espéré que les oiseaux d’Égypte l’emmèneraient, comme elles l’avaient apportée jadis.

Les moineaux, toujours curieux et indiscrets, pénétrèrent dans les nids déserts des cigognes.

« Pip, pip, dit le petit que nous connaissons et qui était devenu gros et pansu, ils sont vraiment partis ces grands oiseaux qui font tant les fiers. Voyez-vous avec leurs grands airs, ils ne peuvent supporter ni le vent ni la froidure. Allons, bon voyage ! »

Le feuillage des bois jaunit de plus en plus et commença à tomber ; les tempêtes de l’arrière-saison emportaient au loin la dépouille des arbres.

Cependant il y avait encore quelques belles journées. La reine de l’année, reposant sur un lit de feuilles, jetait un regard doux et mélancolique sur les campagnes enveloppées d’une légère brume transparente ; puis elle serra avec tendresse la main de son époux qui, toujours grand et majestueux, mais ridé et blanchi, se tenait près d’elle. Tout à coup le ciel s’obscurcit ; un terrible coup de vent survint et au milieu d’un tourbillon de poussière passa un pauvre papillon, le dernier survivant de l’été. Le calme se rétablit, la reine de l’année avait disparu ; elle était ensevelie sous les feuilles ; elle ne se réveilla pas de son sommeil ; on ne revit plus son gai sourire.

Les brouillards s’amoncelaient, le vent devenait glacial, les nuits sombres et tristes. Le roi de l’année contemplait en silence les ravages du temps ; sa longue barbe, encore allongée par des glaçons, était aussi blanche que la neige qui commençait à tomber.

Noël approchait et les cloches sonnaient à toute volée.

« Elles annoncent la naissance du Christ, dit le roi de l’année, et aussi celle du jeune couple qui va venir régner sur la nature et me remplacer pour que je puisse aller rejoindre mon épouse dans l’étoile brillante où nous devons goûter le repos éternel. »

Dans la verte forêt de sapins un ange bénissait les jeunes arbres qu’on devait couper pour célébrer la fête.

« Que les enfants vont recevoir de beaux jouets ! dit le roi de l’année ; là-bas on va donner le sceptre et la couronne au jeune couple qui, après moi, doit régner sur la nature. Pourquoi ne sont-ils pas déjà là ? Je suis vieux et cassé et l’on ne m’aime guère. N’ai-je donc pas encore rempli mon œuvre ?

— Non, dit l’ange, tu as encore à exercer ton pouvoir ; tu dois maintenir au repos la nature fatiguée. Quel plus beau couronnement de ton règne, que d’être méconnu, détesté et cependant de faire le bien et de veiller au salut de tous ? Que cette noble pensée te fasse prendre patience. »

Le vieux roi alla se placer sur la colline couverte de neige, où se tenait son frère de l’an dernier ; il regardait vers le sud, dans l’attente du printemps.

La neige craquait sous les pas des loups ; les patineurs tournoyaient sur la glace des lacs ; au milieu du tapis blanc qui recouvrait toute la campagne, se détachaient des bandes de noirs corbeaux. De lourds chariots passaient sur la mer gelée. On vit de nouveau apparaître les moineaux de la ville ; ils aperçurent le beau vieillard, qui se tenait sur la colline, immobile, plein de majesté.

Ils avaient la tête légère et peu de mémoire, comme il convient à des moineaux ; aussi demandèrent-ils, comme un an auparavant : « Qui est ce vieux à barbe blanche ? »

Ce fut le même corbeau qui leur répondit :

« C’est le père Hiver, le tuteur du Printemps qui approche. C’est lui, vous savez bien, que les humains, dans leur sot calendrier, mettent en tête de l’année. »

La nature s’engourdit de plus en plus sous les frimas. L’Hiver lui-même ferma les yeux et rêva des jours de sa belle et verte jeunesse et des temps heureux de son âge mûr. Lorsqu’il se réveilla, il vit les arbres de la forêt couverts de givre resplendir et scintiller au soleil, et ce merveilleux spectacle lui fut une douce consolation.

Les rayons de soleil prenaient de la force, la neige commençait à fondre ; les oiselets gazouillaient gaiement.

Tout en haut, dans les airs, apparut la première cigogne ; la seconde la suivait ; elles déposèrent à terre deux ravissants enfants, un petit prince, une petite princesse.

Ils montèrent sur les genoux du vieillard et l’embrassèrent. Et, au milieu d’un épais brouillard, le vieillard disparut, comme Moïse sur la montagne.

L’histoire de l’année était terminée.

LE JARDIN DU PARADIS

 

Il y avait une fois le fils d’un grand et puissant roi ; personne n’avait d’aussi beaux livres que lui ; ils étaient tout pleins de gravures magnifiques qui représentaient tout ce qui existe sur la terre.

Le texte donnait la description de tous les pays et de tous les peuples du globe ; de toutes les villes et même des moindres hameaux. Il n’y avait qu’un seul lieu sur lequel il ne fournît aucun renseignement ; il n’indiquait pas où se trouvait le jardin du paradis et c’était cela justement ce que le prince aurait surtout désiré savoir.

Lorsqu’il était encore enfant et qu’il commença à aller à l’école, sa grand’mère lui conta que sur les pétales des belles fleurs qui ornent le jardin du paradis, se trouvent des tables de multiplication, la série chronologique de tous les rois de la terre, des cartes de géographie, les règles de la grammaire, et qu’il suffit de manger ces fleurs, qui ont le goût des gâteaux les plus exquis et des plus fines confitures, pour savoir aussitôt, dans la perfection, ses leçons d’arithmétique, d’histoire et de géographie.

Alors il avait pleinement foi dans le récit de sa grand’mère ; mais lorsqu’il devint plus âgé et qu’il se mit à réfléchir, il pensa que dans ce fameux jardin il devait y avoir des magnificences d’une tout autre espèce.

« Oh ! s’écria-t-il un jour, pourquoi Ève a-t-elle cueilli la pomme de l’arbre de la science ? pourquoi Adam en a-t-il mangé ? Ce n’est pas moi qui aurais fait cette sottise. J’aurais obéi au précepte divin, et le péché ne serait pas entré dans ce monde. »

Il continua à grandir et il arriva à ses dix-huit ans ; mais le jardin du paradis préoccupait toujours son imagination.

Un jour, il alla dans la forêt voisine se promener seul, comme il aimait à le faire. Il s’égara et la nuit survint sans qu’il eût pu retrouver son chemin. Les nuages s’étaient amoncelés ; une tempête éclata et la pluie se mit à tomber comme si toutes les cataractes du ciel avaient été ouvertes ; il faisait noir comme dans le plus sombre caveau. Le prince s’avançait à tâtons, ce qui ne l’empêchait pas de glisser et de s’étendre sur la mousse humide ou, d’autres fois, sur de grosses pierres.

Le pauvre prince fut bientôt percé jusqu’aux os ; il marchait dans l’eau jusqu’aux genoux et quand les rafales agitaient les branches, il était inondé des pieds à la tête. Il n’en pouvait plus de fatigue ; découragé et harassé, il était sur le point de tomber faible, lorsqu’il entendit un singulier rondement qui, parfois, augmentait de force et soufflait comme une bourrasque, pour ensuite diminuer et devenir comme un léger susurrement.

Il se remit en marche et, bientôt, il vit devant lui une grande caverne tout illuminée par un immense feu devant lequel, comme on dit, on aurait pu rôtir un bœuf. Aussi y avait-on placé un magnifique cerf tout entier qui, mis à la broche et tenu par deux troncs de sapins, tournait lentement devant les flammes ardentes.

Une femme âgée, mais grande et forte, qu’on aurait facilement prise pour un homme déguisé, se tenait près du feu, y jetait, de temps à autre, des blocs de bois et surveillait la cuisson de la bête.

« N’aie pas peur, dit-elle au prince, approche et viens sécher tes habits au feu. »

Le prince entra et s’assit sur un tas de bois.

« J’ai bien chaud par devant, dit-il, mais, par derrière, houh ! quel courant d’air !

— Ce n’est rien encore, dit la femme, ce sera bien autre chose quand mes fils vont être de retour. Car il faut que tu saches que c’est ici l’antre des vents ; mes fils sont les quatre grands vents qui règnent sur les airs.

— Où sont-ils donc maintenant ? demanda le prince.

— Quelle sotte question ! répondit la femme. Comment veux-tu que je sache au juste où se trouvent des gaillards aussi remuants et qui font des enjambées aussi larges. Il se pourrait, cependant, qu’ils fussent là-haut, dans la grande salle des cieux, à jouer aux raquettes avec des nuages.

— Vous avez le caractère un peu rude, dit le prince ; aucune femme ne m’a jamais parlé aussi brusquement que vous.

— Je ne dis pas non, répondit la femme, mais pour tenir en respect mes gamins, qui ne sont guère dociles, il me faut de la poigne et, même en paroles, je dois être dure et brutale. Mais je viens à bout de les mater : vois-tu, là, pendre à la paroi ces quatre sacs ? Ils les redoutent plus que tu n’as craint dans le temps les verges de ton précepteur. D’un tour de main je vous les attrape et je les fourre dans ces sacs, sans autre façon. Et ils y restent à se morfondre jusqu’à ce qu’il me plaise de les relâcher. Tiens, en voilà un qui arrive. »

En effet, c’était le Vent du nord qui entrait, amenant avec lui un froid glacial. Il était vêtu d’une culotte et d’un manteau de peau d’ours ; un grand bonnet de peau de phoque lui pendait jusque au-dessous des oreilles. De gros glaçons descendaient le long de sa barbe épaisse ; les boutons de ses habits étaient d’énormes grêlons ; quand il éternuait il lançait des bouffées de flocons de neige.

« N’allez pas si vite auprès du feu, lui dit le prince ; sinon, votre nez et vos mains pourraient bien geler.

— Geler ! répondit le Vent du nord, en se tordant de rire. Geler, mais c’est mon plus grand plaisir. À propos, d’où viens-tu donc, infime petit paltoquet ? Comment as-tu osé t’aventurer dans l’antre des vents ?

— Il est mon hôte, s’écria la femme, et je te prie de le respecter. Sinon, gare le sac ! Tu m’entends ? »

Le Vent aussitôt se calma, et, changeant de conversation, il se mit à raconter ses aventures depuis qu’il avait quitté sa mère.

« J’arrive en droite ligne des mers polaires où j’ai été faire une partie de plaisir. Je me suis bien amusé près du Groenland avec des Russes qui chassaient le morse. Je les ai rencontrés en mer, et comme j’étais fatigué, je me suis reposé sur leur navire. Je m’endormis près du gouvernail. Voilà que l’oiseau des tempêtes vint me frôler le visage. Singulier animal ! Il donne quelques coups d’aile, puis il les étend immobiles et il glisse dans les airs.

— Allons, abrège, dit sa mère. Mais je voudrais bien savoir si tu es allé dans l’île aux ours.

— Je crois bien, reprit le Vent, j’y ai même fait un assez long séjour. La mer tout autour est gelée, unie comme un miroir. Comme on doit y bien danser ! Puis je vis une maigre mousse émergeant çà et là de la neige qui couvre les pierres et les rochers ; je n’ai pas aperçu le moindre rayon de soleil ; je ne sais si jamais il luit dans ce lieu que les hommes appellent lugubre. Des tas de squelettes de morses, d’ossements d’ours blancs s’élèvent de tous côtés. Un brouillard épais s’étendait sur l’île, je souffllai un peu pour le dissiper et je vis apparaître une hutte construite avec les planches d’un navire que des naufragés avaient recouvertes de peaux de bêtes, pour empêcher mon haleine de pénétrer par les interstices : cela ne les a pas empêchés de mourir de froid et de faim. Sur le toit, pour le moment, se tenait un ours blanc ; je lui caressai l’échine, il répondit par d’affreux grognements. Je m’en retournai sur les falaises, où je découvris d’innombrables nids d’oiseaux ; des milliers de jeunes ouvraient le bec et piaillaient, trouvant que les parents restaient longtemps à leur apporter du poisson frais. Attendez, me dis-je, mes petits amis, je m’en vais bien vous faire taire. Je poussai un souffle pas trop fort cependant ; mais ils ne furent pas longtemps à fermer leur bec et à se blottir au fond de leurs nids. Dans le sable se traînaient des bandes de morses ; ce sont d’assez vilaines bêtes ; on dirait une chenille gigantesque, au bout une tête de porc avec des dents longues d’une aune. Cependant elles ne font de mal à personne.

— Continue, mon fils, interrompit la mère. Ton récit commence à m’intéresser ; j’espère qu’il va devenir un peu plus dramatique.

— Je pense bien, dit le Vent. Les chasseurs russes arrivèrent devant l’île et lancèrent leurs harpons sur les pauvres morses ; un jet de sang s’éleva et vint retomber sur la glace qui en fut toute rougie. Les chasseurs avaient l’air de se divertir beaucoup à ce jeu cruel. Cela me mit en train et je me dis qu’il me fallait aussi m’amuser un brin.

« Je soufflai cette fois un peu fort ; je poussai des montagnes de glace contre leur navire. Ce fut à leur tour de crier et de gémir ; pressés par les icebergs hauts comme des maisons, ils jetèrent par-dessus bord tout le produit de leur chasse, défenses de morses, tonneaux d’huile. Je soufflai de nouveau, et lançai sur eux des tourbillons de neige. Leurs mains engourdies par le froid ne pouvaient plus diriger la manœuvre. Je lâchai un petit sifflement sec ; voilà leur navire qui craque, et, écrasé par la glace, il se brise de toute part. Les débris sont emportés vers le sud par les icebergs ; les chasseurs boivent à la grande tasse, comme ils disent ; jamais plus ils ne reviendront à l’île des ours.

— Mais ce n’est pas bien ce que tu as fait là, dit sa mère ; c’est même une pure méchanceté.

— En effet, répondit le Vent du nord. Mais j’ai aussi fait parfois de bonnes actions ; seulement, j’aime mieux que d’autres les racontent que moi. Voyez qui arrive, c’est mon frère de l’ouest : c’est celui que je préfère ; il répand une bonne senteur marine, et il est presque toujours délicieusement froid.

— Serait-ce là le petit Zéphyr ? demanda le prince.

— Oui, dit la mère, c’est bien mon brave Zéphyr ; mais il n’est plus petit et mignon comme du temps des anciens ; c’est maintenant un garçon robuste qui connaît sa force. »

Le Vent de l’ouest entra dans la caverne ; il était habillé comme un sauvage, il était tout barbu et avait l’air farouche ; de la main droite, il tenait une grosse massue, coupée d’un acajoutier des forêts d’Amérique : c’était là un fier bâton.

« D’où viens-tu ? lui dit sa mère.

— J’arrive des forêts sauvages, répondit-il, où les serpents et les crocodiles grouillent dans les marécages, où jamais l’homme n’a pénétré.

— Quel plaisir trouvais-tu là ? dit-elle.

— Je m’amusais à contempler le cours rapide du plus grand fleuve du monde ; je regardais tomber en bas des roches ses eaux réduites en une fine poussière qui, sous les rayons du soleil, formaient un immense et splendide arc-en-ciel. Des buffles, des hippopotames nageaient au milieu du fleuve avec des bandes de canards et d’autres oiseaux sauvages ; tout à coup le courant les saisit et les entraîna tous vers les cataractes. Les oiseaux s’envolèrent et se sauvèrent ; mais les buffles et les hippopotames furent lancés dans le précipice et broyés comme verre. Ce spectacle me divertit et me mit en belle humeur. Je soufflai gaiement ; un ouragan s’éleva, renversa par milliers les arbres séculaires, hauts comme des cathédrales, et les réduisit en copeaux.

« Puis je m’en fus dans les savanes, où je m’amusai à faire la culbute et la roue pendant des centaines de lieues ; en passant je secouai les cocotiers ; leurs fruits tombaient avec fracas, effrayant des troupeaux de chevaux sauvages qui partaient comme le vent, auraient dit les hommes ; mais il y avait loin du compte. J’ai encore eu bien des aventures, mais il ne faut pas trop parler de soi en société ; c’est toi-même qui me l’as recommandé, bonne mère. »

Et il embrassa la vieille et la serra dans ses bras si fortement qu’elle faillit tomber à la renverse : c’était ma foi un brutal gaillard.

Survint le Vent du sud ; il était vêtu d’un burnous de bédouin aux larges plis flottants, et coiffé d’un turban.

« Diantre, qu’il fait froid ici ! s’écria-t-il, et il jeta dans le feu bien une charretée de bois. On sent bien que mon frère du nord est ici.

— Allons donc, c’est une fournaise, dit le Vent du nord ; il fait une chaleur à fondre toutes les glaces du pôle et à rôtir d’un coup tous les ours blancs.

— Ours toi-même, dit l’autre.

— Voulez-vous bien ne pas vous quereller, dit la mère. Vous voyez bien les sacs, n’est-ce pas ? eh bien, restez sages. Assieds-toi sur ce roc, mon fils du sud, et conte-nous gentiment ce qui t’est arrivé dans ta dernière tournée.

— Je suis allé me promener en Afrique, répondit-il. J’ai d’abord regardé les Hottentots chasser les lions. Quand j’arrivai, la plaine était verdoyante, comme une vaste prairie : je respirai un peu fortement, et mon haleine dessécha tout. Je m’en allai à travers les sables ; l’autruche ne voulut-elle pas me défier à la course ; en quelques bonds je l’eus dépassée.

« Je parcourus le vaste désert ; je rencontrai une caravane égarée ; ils venaient de sacrifier leur dernier chameau pour avoir de quoi étancher la soif qui les dévorait. Au-dessus de leurs têtes le soleil brûlait, et le sable brûlait sous leurs pieds. C’était fort monotone, et, pour me distraire, je soulevai des tourbillons de sable ; puis j’en fis des vagues, hautes comme des dunes ; elles roulaient les unes sur les autres ; c’était un plaisir de les voir. Les gens de la caravane n’étaient pas à leur aise ; ils s’étaient couvert le visage de leurs caftans pour ne pas être étouffés ; ils se prosternèrent, et invoquèrent le secours d’Allah. Je soufflai une dernière fois ; une pyramide de sable s’éleva et vint les ensevelir. Quand je repasserai par là, je la ferai crouler et alors apparaîtront leurs ossements blanchis. Les voyageurs pourront recueillir leurs richesses, éparses dans le sable ; ils se croiront un instant heureux ; mais je leur jouerai un bon tour de ma façon, et je les écraserai sous une pyramide encore plus haute.

— Tu ne penses qu’à des méchancetés, dit la mère. Allons, marche, dans le sac ! »

Et avant qu’il pût se garer, elle le saisit à mi-corps et l’enferma dans son sac. Il se démena et s’agita avec fureur ; mais elle saisit un tronc d’arbre et le fustigea jusqu’à ce qu’il ne bougeât plus.

« En effet, dit le prince, tu ne m’avais pas trompé ; ce sont de fiers garnements que tes fils.

— Oui, répondit-elle, mais tu vois que je sais les corriger. Ah ! voilà le quatrième. »

Le Vent de l’est entra d’un pas plus composé que les autres ; il était vêtu comme un Chinois.

« Tiens, tu viens du pays des gens à longue queue, dit sa mère. Je pensais que tu avais été au Jardin du Paradis.

— Ce n’est que demain que je m’y rends, répondit-il ; il y aura juste cent ans demain que j’y suis allé. Maintenant je viens en effet de Chine ; j’ai été faire carillonner les cloches de la tour de porcelaine. On amena toute une bande de mandarins, habillés de soie jaune, décorés du bouton bleu, du bouton d’or et de la plume de paon ; et on les fustigea, on leur cassa sur les épaules des rotins de bambou. À chaque coup, ils remuaient la tête, comme les magots de leur pays, et disaient : « Grand merci ! qui aime bien, châtie bien. » Mais ils ne parlaient pas du fond du cœur ; moi, pour les narguer, j’eus l’air de les prendre au mot et, comme ils se déclaraient contents, je fis retentir encore plus fort mon joyeux carillon : Tsing, Tsang, Tsou.

— Tu es un farceur, dit la mère. Cela m’étonne que tu ne sois pas plus raisonnable, toi qui as été déjà si souvent dans le Jardin du Paradis. Quand tu iras là demain, tu feras bien de boire un bon coup à la Fontaine de la Sagesse ; dans tous les cas apporte-moi une fiole de son eau merveilleuse.

— Oui, mère, dit le Vent de l’est, j’y penserai. Mais pourquoi as-tu fourré dans le sac mon frère du sud. Délivre-le, je t’en prie. Je voudrais bien qu’il me racontât l’histoire de l’oiseau phénix ; chaque fois que tous les cent ans je vais au Jardin du Paradis, la princesse me demande de la lui apprendre et je ne la sais pas bien. Voyons, petite maman, ouvre le sac ; je te donnerai dix poignées de feuilles de thé, toutes fraîches, que je viens de cueillir sur les arbres qui sont réservés uniquement pour l’empereur de Chine ; jamais il n’en est encore venu un brin dans ce pays.

— Ah ! petit scélérat, dit la vieille, tu me prends par mon faible ; enfin puisque tu es mon favori, je m’en vais relâcher ton polisson de frère. »

Elle ouvrit le sac ; le Vent du sud en sortit ; il était un peu honteux que le prince étranger eût vu comment il avait été durement corrigé.

« Tiens, dit-il à son frère, voici une feuille de palmier pour ta princesse. C’est le phénix lui-même, cet oiseau unique dans le monde, qui m’en a fait cadeau. Il y a, avec son bec, écrit toute son histoire pendant le dernier siècle de son existence miraculeuse. La princesse pourra lire comment il a mis le feu à son nid, après s’y être installé. Il resta impassible au milieu des flammes et de la fumée ; les branches vertes de palmier craquaient et lançaient des gerbes d’étincelles. Le vieux phénix fut brûlé, comme une veuve indienne sur son bûcher, et il fut réduit en cendre. Mais au milieu des flammes gisait un œuf, rouge comme une boule de fer surchauffée ; il éclata avec un grand fracas, et un jeune oiseau en sortit. C’était le phénix rajeuni, qui pendant un siècle doit être le roi des oiseaux. Tout cela est écrit et détaillé en beau style sur la feuille de palmier.

— Assez causé maintenant, dit la mère ; il est temps de souper. »

Et ils s’assirent tous autour d’un quartier de roche et on servit le cerf, qui était rôti à point. Le jeune prince se trouva à côté du Vent de l’est et ils devinrent bientôt bons amis.

« Quelle est donc, dit le prince, cette princesse dont vous venez de parler, et où se trouve situé le Jardin du Paradis ?

— Tiens, cela t’intéresse, dit le Vent de l’est. Voudrais-tu aller dans ce jardin ? Je puis t’y conduire demain. Tu sais bien que depuis le temps d’Adam et d’Ève, pas un être humain n’y a mis les pieds. Lorsque tes premiers parents en furent chassés, le Jardin du Paradis s’enfonça dans le sein de la terre ; mais il y fait toujours clair comme si le plus beau soleil y luisait. L’air est délicieux et embaumé. C’est là que demeure la reine des fées, au milieu de l’île de la Félicité, séjour enchanteur, où jamais n’apparaît la Mort. Donc si le cœur t’en dit, demain tu te mettras sur mon dos, et je t’emmènerai. Je pense bien qu’on te laissera entrer. Mais maintenant, reposons-nous ; je voudrais bien dormir un peu, avant de commencer ce long voyage. »

Bientôt tous furent plongés dans un profond sommeil.

Le matin, de très bonne heure, le prince s’éveilla. Quel ne fut pas son étonnement de se voir bien haut dans les airs, au-dessus des nuages, perché sur le dos du Vent de l’est, qui le retenait d’une main pour qu’il ne tombât pas. En bas, sur la terre, les fleuves, les lacs, les plaines et les forêts n’apparaissaient guère plus grands qu’on ne les voit sur les cartes de géographie.

« Bonjour, dit le Vent. Tu ferais peut-être bien de continuer ton somme ; il n’y a pas de bien belles choses à voir dans ces régions de plaines ; à moins que tu n’aies envie de compter les clochers. Les distingues-tu ? ils n’ont pas l’air plus hauts que les quilles avec lesquelles jouent les enfants.

— Pourquoi ne m’as-tu pas réveillé, dit le prince, pour que je prisse congé de ta mère et de tes frères ? Que va-t-on penser de moi ?

— Oh ! mes frères ronflaient si fort, qu’il aurait été dommage de les déranger, » dit le Vent, et il reprit son vol en redoublant de rapidité ; sur son passage les branches et les feuilles s’agitaient, c’était un vaste bruissement ; sur l’Océan, les vagues montaient et s’entre-choquaient avec fracas ; les plus gros navires étaient secoués avec violence, et inclinaient leurs mâts jusque dans la mer.

Vers le soir, dans l’obscurité, les lumières des grandes villes étaient amusantes à voir ; il en surgissait tantôt ici, tantôt là : c’était comme un morceau de papier qui est à moitié brûlé, et qui lance par-ci par-là de petites étincelles qui disparaissent l’une après l’autre. Le prince se divertissait beaucoup de ce spectacle, et ne voilà-t-il pas que de joie il se mit à frapper dans ses mains comme pour applaudir. Mais le Vent lui dit de modérer ses transports, et de se servir de ses mains pour bien se tenir, s’il ne voulait pas être précipité et rester embroché sur quelque pointe de clocher.

Le Vent fila encore plus vite ; le prince avait quelque peine à respirer ; il pouvait juger de la vélocité de leur marche en voyant combien il leur fallait peu de temps pour dépasser les grands aigles et les plus agiles coursiers.

Le lendemain, vers le matin, le Vent s’abaissa vers la terre.

« Vois-tu cette masse immense de roches, de glace et de neige ? dit-il ; c’est la chaîne des monts de l’Himalaya ; nous ne sommes plus loin maintenant du but de notre voyage. »

Puis il obliqua un peu vers le sud. Les fleurs et les arbres à épices remplissaient l’air de parfums enivrants ; les figuiers, les grenadiers, les orangers poussaient à l’état sauvage ; la vigne grimpait de tous côtés aux arbres, laissant pendre d’énormes grappes. Le Vent s’arrêta dans ce site enchanteur ; ainsi que le prince, il s’étendit sur le frais et tendre gazon qu’émaillaient des touffes de fleurs gracieuses, aux couleurs ravissantes, qui s’inclinaient doucement comme si elles voulaient leur souhaiter la bienvenue.

« Sommes-nous ici dans le Jardin du Paradis ? demanda le prince.

— Non certes, répondit le Vent, mais nous ne tarderons pas à y arriver. Vois-tu là-bas cette haute muraille de roches ? Là où la vigne pend, haute et épaisse, comme une grande tapisserie, se trouve une ouverture qui mène à une caverne. C’est là qu’il nous faut passer. Enveloppe-toi bien dans ton manteau ; ici le soleil brûle, mais un pas plus loin il fait un froid glacial. L’oiseau qui frôle l’entrée de la caverne se trouve avoir une aile dans le climat de l’été et l’autre dans celui de l’hiver. »

Ils pénétrèrent dans la caverne. Brou, qu’il y faisait froid, qu’il y faisait noir ! Mais cela changea bientôt. Le Vent de l’est étendit ses ailes ; il en jaillit une vive lumière, et il se répandit une chaleur bienfaisante. Mais quelle caverne ! D’énormes stalactites aux formes les plus bizarres pendaient au plafond ; tantôt l’espace se resserrait, au point qu’il leur fallait se traîner à plat ventre sur leurs mains, tantôt il devenait vaste et élevé comme une cathédrale ; sur les côtés on apercevait des enfoncements qui ressemblaient à des chapelles, et dans le haut on voyait des stalactites juxtaposées en forme de tuyaux ; on aurait dit un orgue. L’impression était lugubre et l’on se sentait le cœur oppressé ; on ne découvrait rien de vivant, pas une mousse.

« Mais c’est le chemin de la mort que nous prenons pour aller au Jardin du Paradis ! » s’écria le prince.

Le Vent ne répondit rien, de la main il montra en avant dans le lointain une lumière bleue. Au-dessus d’eux, les blocs de roc disparurent, et firent place d’abord à un léger brouillard, puis à des nuages blancs comme neige qu’on aurait cru éclairés par la lune. L’air devint doux et délicieux, frais comme celui des montagnes, parfumé comme celui qui se dégage d’un parterre de roses et de violettes.

Ils remontèrent une rivière dont l’eau était limpide comme l’air ; les poissons qui s’y jouaient semblaient être d’or et d’argent ; des anguilles rouges comme de la pourpre folâtraient au fond de l’eau ; à chaque mouvement elles dégageaient des traînées d’une lumière verdâtre. Les nénufars qui poussaient là avaient de larges feuilles aux couleurs de l’arc-en-ciel ; les fleurs en ressemblaient à une flamme rouge et étincelante.

Sur la rivière s’élevait un pont de marbre, travaillé avec tant d’art et de légèreté, qu’on aurait dit une véritable dentelle ; au moindre souffle il se balançait ; il conduisait à l’île de la Félicité, où fleurit le Jardin du Paradis.

Le vent prit le prince dans ses bras et le porta de l’autre côté du pont ; il lui fallut toute sa légèreté pour pouvoir passer ; tout autre aurait fait osciller et basculer le pont. Les fleurs et les feuilles des nénufars, doucement agitées au passage du vent firent retentir une délicieuse harmonie ; le prince crut y reconnaître les plus belles mélodies qu’il eût entendues dans son enfance ; mais jamais il n’avait ouï des voies humaines émettre des sons aussi pénétrants, aussi enivrants.

Sur l’autre bord de la rivière s’élevaient des plantes aquatiques, hautes comme des palmiers, et portant un feuillage gigantesque. Les arbres étaient si grands, qu’on avait de la peine à en distinguer la cime ; leurs troncs étaient gros comme des tours. Dans leurs branches, des plantes grimpantes pendaient en ravissantes guirlandes qui faisaient l’effet du plus merveilleux assemblage de fleurs, d’oiseaux, et formaient des arabesques aux couleurs vives et attrayantes, telles qu’on en voit en petit dans les beaux manuscrits de nos artistes du moyen âge.

De vastes pelouses, du vert le plus tendre, s’étendaient au loin, coupées de la façon la plus gracieuse par des parterres de magnifiques fleurs. Çà et là on voyait comme un groupe de paons rangés en cercle et faisant la roue. Quelle splendeur de couleurs éclatantes ! Le prince approcha pour mieux admirer ; ce n’étaient pas des oiseaux, c’étaient des fougères qui avaient cette forme et ces teintes superbes.

Sous des bosquets, qui répandaient des senteurs délicieuses, mélange de parfums d’oranger, de jasmin, de rose et d’héliotrope, tout à coup bondissaient joyeusement des lions et des tigres ; ils étaient doux comme des agneaux ; des ramiers, au plumage resplendissant, venaient se poser sur la crinière des lions ; des antilopes et des gazelles jouaient et folâtraient avec des tigres et des léopards.

Tout à coup parut la fée du paradis. Ses vêtements jetaient un éclat pareil à celui du soleil ; ses traits, divinement beaux, rayonnaient de ce sourire enchanteur qu’on aperçoit sur le visage d’une mère à laquelle son enfant fait éprouver une grande joie. Elle paraissait être dans tout l’épanouissement de la jeunesse ; autour d’elle se tenait un cortège de suivantes, de ravissantes jeunes filles, ayant chacune dans les cheveux un diamant, plus gros que le poing, étincelant comme une étoile.

Le Vent de l’est présenta à la fée la feuille de palmier, présent du phénix ; elle la prit, lut d’un coup d’œil tout ce qui s’y trouvait écrit : ses yeux brillèrent de joie et de contentement. Elle prit le prince par la main et le conduisit dans un palais dont les murs avaient les splendides couleurs que l’on voit lorsque l’on tient contre le soleil une belle feuille de tulipe. Le toit avait la forme d’une grande fleur aux pétales transparents, aux teintes ravissantes.

Le prince approcha d’une fenêtre et regarda à travers les vitres qui étaient du plus pur cristal. Que vit-il ? À côté de l’arbre de la science se tenaient Adam et Ève. Ève venait de mordre dans la pomme et la tendait à Adam qui avançait la main pour la prendre.

« Comment, s’écria le prince, nos premiers parents n’ont-ils pas été chassés de ce jardin ? »

La fée en souriant lui dit que le spectacle qu’il apercevait était simplement gravé sur les vitres, mais par l’Histoire elle-même qui avait mis de la vie et du mouvement dans ces images des événements du monde, qu’on voyait se dérouler fidèlement comme ils s’étaient passés en réalité. Les hommes, les animaux allaient, venaient ; on voyait, comme dans une merveilleuse chambre claire, tout le développement de l’humanité. Le prince regarda par un autre carreau et il aperçut le songe de Jacob, l’échelle qui montait jusqu’au ciel ; les anges, agitant leurs grandes ailes, montaient et descendaient.

Il serait resté là des journées, des années à contempler ce spectacle unique ; mais la fée l’emmena et le conduisit dans une grande et haute salle, dont les parois en opale étaient toutes transparentes ; on y voyait les figures des bienheureux, il y en avait par millions ; les visages n’étaient pas plus grands qu’une rose de mai, et cependant on y distinguait parfaitement le sourire de béatitude céleste, les traits d’une beauté surnaturelle. On entendait une délicieuse mélodie, écho des chants que les bienheureux entonnent devant le trône de l’Éternel.

Au milieu de la salle se trouvait un grand et bel arbre, au feuillage opulent, du vert le plus foncé et dont les branches, qui pendaient gracieusement presque à terre, portaient des pommes dorées, des grandes et des petites : c’était là l’arbre de la science, cette fois en réalité, le même que celui dont Adam et Ève avaient goûté le fruit. À chaque feuille pendait une goutte de rosée qui ressemblait à un magnifique rubis ; on aurait dit que l’arbre pleurait des larmes de sang pour avoir été l’occasion du premier péché.

Ils sortirent du palais et arrivèrent à un lac dont l’eau avait les reflets du plus pur diamant ; ils entrèrent dans une gondole qui, poussée par la brise, se mit à voguer légèrement et à se balancer comme un hamac. Lorsqu’ils furent arrivés vers le milieu du lac, la fée dit au prince :

« Regarde un peu vers les bords et tu verras défiler les plus beaux sites de l’univers. »

Et, en effet, le prince aperçut d’abord les Alpes, couvertes de neiges éternelles et de sombres forêts de sapins ; leurs hautes cimes, que jamais les nuées n’atteignent, brillaient au soleil d’un éclat éblouissant ; on percevait dans le lointain les sons mélancoliques du cor ; un instant après un berger et une bergère faisaient entendre les accents d’un joyeux duo dont l’écho répétait sept fois le refrain.

Puis parut un riche paysage des Indes ; des temples magnifiques entourés de palmiers, de bananiers aux longues branches pendantes ; par devant s’avançait un cortège de guerriers, aux armures éclatantes d’or et de pierreries, montés sur des éléphants richement caparaçonnés.

Ensuite vint une contrée étrange ; les arbres avaient des feuilles bleuâtres ; les animaux étaient de formes singulières ; les fleurs ne ressemblaient à rien de ce qu’on voit dans l’ancien continent ; c’était l’Australie ; il parut une bande de sauvages noirs, tatoués de blanc, qui, au son des tambours et des fifres aigus, exécutaient, au clair de la lune, des danses échevelées.

La scène changea de nouveau et le prince émerveillé vit défiler lentement les pyramides, le Nil, les obélisques, les milliers de temples et les palais splendides qui ornaient l’Égypte au temps des pharaons.

Puis apparut un magnifique paysage du nord ; une immense étendue de glace brillant aux lueurs éclatantes d’un volcan en éruption et aux feux d’une aurore boréale ; jamais l’industrie des hommes n’atteignit la splendeur d’un pareil feu d’artifice.

Le prince était dans le ravissement ; il vit encore passer par centaines les plus merveilleux sites.

« Et je vais pouvoir rester toujours dans ces lieux enchantés ? s’écria-t-il.

— Cela dépendra de toi, répondit la Fée. Si tu ne te laisses pas, comme Adam, entraîner à outrepasser une défense, tu pourras séjourner ici tant qu’il te plaira.

— Oh ! je ne toucherai certes pas aux pommes de l’arbre de la science, dit le prince. Je vois là une foule de fruits qui sont plus beaux et qui paraissent plus savoureux.

— Consulte-toi bien, reprit la Fée, et, si tu ne te sens pas assez fort, retourne plutôt avec le Vent d’est qui t’a amené. Il va repartir pour ne revenir que dans cent ans. Si tu restes, ce siècle ne te semblera pas plus long que cent heures ; mais ce sera un temps suffisamment long pour te permettre de céder à la tentation.

« Tous les soirs, quand je te quitterai, je te dirai : Accompagne-moi. » Je me retournerai et, de la main, je t’engagerai à me suivre. Garde-toi bien d’en rien faire ; ne bouge pas ; à chaque pas que tu ferais tu serais moins fort pour résister à mon appel. Cependant, si tu suis mes pas, tout n’est pas encore perdu. Tu arriveras dans la salle où se trouve l’arbre de la science ; je repose la nuit sous ses branches odorantes dont le parfum enivre. Tu contempleras mon visage et je te sourirai ; mais, de grâce, aie le courage de ne pas m’approcher, de ne pas me toucher si légèrement que ce soit. Aussitôt le jardin du paradis disparaîtrait et tu en serais banni, comme tes premiers parents ; tu te trouverais dans une solitude déserte, au milieu de la tempête et de la pluie ; le chagrin et la peine deviendraient alors ton partage.

— Je resterai, dit le prince, et je me tirerai de l’épreuve à mon honneur.

— Sois fort et courageux, lui dit le Vent de l’est en l’embrassant sur le front, et dans cent ans nous nous reverrons. Adieu, que ton cœur reste ferme ; adieu ! »

Le Vent étendit ses ailes et elles jetèrent un éclat éblouissant comme les éclairs qui, les soirs d’été, illuminent et embrasent tout l’horizon.

Et de toutes parts sur son passage, arbres et fleurs frémissaient, et on entendait un doux susurrement, où l’on distinguait comme ces mots : « Adieu, adieu ! » Tout un long cortège de cigognes, d’hirondelles et de cygnes l’accompagnèrent jusqu’à la rivière qui entourait l’île de Félicité ; puis il disparut.

« Maintenant allons nous divertir, dit la Fée, allons danser joyeusement. Au dernier tour, quand le crépuscule commencera, je te quitterai, t’ai-je dit ; mais en même temps je t’appellerai et je t’engagerai de mon plus doux sourire à me suivre. Encore une fois, ne m’écoute pas. Tous les soirs, pendant cent ans, je ferai de même ; chaque fois que tu auras résisté à mes fascinations, ta force augmentera et bientôt tu ne songeras même plus à outrepasser la défense. Maintenant te voilà averti ; l’épreuve commencera ce soir même. »

La Fée le conduisit dans une nouvelle salle splendide, dont les parois étaient formées de lis blancs, transparents, entrelacés ; leurs étamines formaient comme des harpes d’or, qui résonnaient délicieusement ; on aurait dit une musique de flûtes et de mandolines. Des jeunes filles idéalement belles, des statues animées, revêtues de soie, de gaze et de dentelles, exécutaient des danses des plus gracieuses ; elles chantaient le plaisir de vivre dans ce jardin du paradis où tout est immortel.

La lumière du jour déclinait, le ciel devint d’un pourpre intense qui colorait du plus beau rose les lis qui entouraient la salle. Les jeunes filles vinrent présenter au prince une coupe, taillée dans un seul diamant et remplie d’un vin écumeux ; le prince but ce nectar et il se sentit comme noyé dans une mer de félicité. Le fond de la salle s’entrouvrit et il aperçut dans le lointain l’arbre de la science, dont les fruits jetaient un éclat qui éblouissait ses regards. Une musique ravissante retentit ; le prince crut entendre la voix de sa mère, qui disait : « Mon enfant, mon enfant chéri, prends garde ! »

Mais voilà que la Fée part, en lui disant de l’accent le plus charmant, le plus tendre : « Viens avec moi, viens ! »

Et il courut sur ses pas, oubliant résolutions et promesses ; elle se retourna et lui sourit, et il la suivit, sans une hésitation, sans un remords.

L’air se remplit de parfums enivrants ; une musique entraînante retentit. Arrivé dans la salle où se trouvait l’arbre de la science, le prince crut voir des figures de bienheureux lui sourire ; il entendit des voix qui disaient : « Il faut tout connaître ; l’homme est le maître de la création. » Les rubis qui pendaient aux feuilles de l’arbre éclairaient la salle d’une lueur magique.

« Viens avec moi, viens ! » dit la Fée, regardant le prince avec un sourire enchanteur. Lui sentait son cœur battre à se rompre, et pressait fiévreusement le pas. « Pourquoi ne la suivrais-je pas ? se disait-il ; pourquoi ne pourrais-je pas l’admirer ? Cela ne m’est pas défendu, pourvu que je n’approche point d’elle. Cela je ne le ferai point ; ma volonté est ferme et arrêtée ; je résisterai à la tentation ; je le jure. »

La Fée, écartant les branches de l’arbre, se glissa dessous, et le feuillage la déroba aux yeux du prince.

« Je puis encore la revoir, dit-il, cela ne m’est pas interdit. »

Repoussant les branches, il aperçut la Fée déjà sommeillant : elle semblait rêver et sur son visage était répandu un divin sourire ; mais entre ses paupières on aurait cru voir trembler une larme.

« Pleures-tu sur moi ? murmura-t-il. Mais ce n’est que maintenant que je ressens toutes les joies de ce paradis. La vie éternelle pénètre mon corps et mon âme ; j’ai la force des chérubins ; mes pensées dominent l’univers entier. Du reste toute mon existence, je la donnerais pour une minute des délices que j’éprouve. »

Et tremblant, éperdu, il saisit la main de la Fée pour la porter à ses lèvres.

Un terrible coup de tonnerre retentit ; on aurait cru que ciel et terre s’écroulaient. Et en effet l’arbre de Science, la Fée, le jardin du paradis, tout s’enfonça rapidement ; le prince vit disparaître dans la nuit sombre toutes ces splendeurs ; il n’en resta plus que dans le lointain, à des millions de lieues, comme un point lumineux, une petite étoile fixée au firmament.

Le prince sentit comme le frisson de la mort ; ses yeux se fermèrent, et il tomba évanoui.

Une pluie froide vint lui battre le visage ; le vent soufflait avec force. Le prince se réveilla et le souvenir lui revint.

« Qu’ai-je fait ? s’écria-t-il. J’ai péché comme Adam et Ève. Je suis chassé du paradis. »

Levant les yeux, il aperçut au ciel la petite étoile, la dernière étincelle de tout cet éclat brillant qui l’entourait il y avait quelques instants : c’était l’astre du matin.

Il se souleva et reconnut qu’il était dans la forêt comme la veille, devant l’antre des Vents ; leur mère se tenait à côté de lui, le regardant d’un air indigné et menaçant.

« Dès le premier soir tu as donc succombé ! dit-elle. Si tu étais mon fils, je t’aurais déjà fourré dans le sac.

— Je l’y mettrai, moi, » dit l’Ange de la Mort qui venait de descendre des cieux, porté sur ses grandes ailes noires ; il tenait en main sa terrible faux.

« Oui, reprit-il, je le placerai dans un sac, pas encore sur-le-champ ; je vais seulement le marquer pour le retrouver ; je lui laisserai un peu de répit, afin qu’il se repente et qu’il ait le temps de s’amender. Mais il ne m’échappera pas ; au moment où il s’y attendra le moins, je le saisirai et je le fourrerai dans le noir cercueil pour le porter vers l’étoile qui brille encore là-haut. Là se trouve maintenant le jardin du Paradis. S’il a fait pénitence, il y entrera. Que si son cœur est resté attaché au péché, je l’enfoncerai dans la nuit sombre et horrible à des millions de lieues ; tous les mille ans je viendrai le reprendre, pour l’enfoncer encore plus profondément dans les lieux où règne la plus profonde désolation ; mais si enfin ses pensées retournent vers le bien, alors je le mènerai vers l’étoile où il retrouvera le paradis. »

L’OMBRE

 

Dans les pays du Sud, le soleil est si brûlant que les gens y prennent un teint brun comme du vieil acajou ; il y a même, comme vous savez, des contrées si chaudes que les habitants y sont tous nègres.

Un jour, un savant homme des pays froids arriva dans une contrée du Sud ; il s’était longtemps réjoui d’avance de pouvoir admirer à son aise les beautés de la nature que développe dans ces régions un climat fortuné ; mais quelle déception l’attendait ! Il lui fallut rester toute la journée comme prisonnier à la maison, portes et fenêtres fermées ; et encore était-on bien accablé ; personne ne bougeait ; on aurait dit que tout le monde dormait dans la maison, ou qu’elle était déserte. Tout le jour, le soleil dardait ses flammes sur la terrasse qui formait le toit ; l’air était lourd, on se serait cru dans une fournaise : enfin, c’était insupportable.

Le savant homme des pays froids était jeune et robuste ; mais sous ce soleil torride, son corps se desséchait et maigrissait à vue d’œil ; son ombre même se rétrécit et rapetissa, et elle ne reprenait de la vie et de la force que lorsque le soleil avait disparu. C’était un plaisir alors de voir, dès qu’on apportait la lumière dans la chambre, cette pauvre ombre se détirer, s’étendre le long de la muraille et grandir jusqu’à atteindre le plafond.

Le savant homme à ce moment se sentait aussi revivre ; il se promenait dans sa chambre pour ranimer ses jambes engourdies et allait sur son balcon admirer le firmament étoilé. Sur tous ces balcons (il y en a dans ces pays à toutes les fenêtres), il voyait apparaître des gens qui venaient respirer l’air frais, ce qui est toujours agréable même à ceux qui ont le teint calciné par le soleil. La rue aussi commençait à s’animer ; les bourgeois s’installaient devant leurs portes ; des milliers de lumières scintillaient de toutes parts. Les uns jasaient, babillaient comme des pies ; les autres chantaient de gais refrains ; puis les voitures commençaient à rouler, conduisant à la promenade de belles dames. Des bandes de mules passaient au trot ; leurs grelots faisaient tringeling geling. Tout à coup on voit s’avancer un cortège de gens, couverts de cagoules, portant des torches et chantant des psaumes : c’est un enterrement. Un instant après retentit une joyeuse musique de danse ; partout règne la plus vive animation.

Il n’y avait qu’une maison où continuât à régner un complet silence ; c’était celle en face de la demeure du savant étranger. Elle n’était pas inhabitée cependant ; sur le balcon verdissaient et fleurissaient de belles plantes ; il fallait que quelqu’un les arrosât, le soleil sans cela les aurait aussitôt desséchées.

La soirée s’avançait ; voilà que la fenêtre du balcon s’entr’ouvrit un peu ; la chambre resta sombre ; de l’intérieur arrivèrent de doux sons d’une musique que le savant étranger trouva délicieuse, ravissante. Il faut dire que tout dans le pays lui semblait enchanteur, sauf l’ardeur du soleil. Il alla demander à son propriétaire quelles étaient les personnes qui demeuraient en face ; le brave homme lui répondit qu’il n’en savait rien ; quant à la musique, il la déclara mortellement ennuyeuse.

« C’est toujours le même morceau qu’on exécute, dit-il, et on ne le joue pas mieux qu’on ne le faisait dans les commencements. »

Une nuit, le savant étranger s’éveilla en sursaut ; il avait, le soir, laissé la fenêtre de son balcon ouverte ; il regarda de ce côté et il crut apercevoir une lueur extraordinaire et magique rayonner du balcon de la maison d’en face : les fleurs paraissaient briller comme de magnifiques flammes de couleur, et au milieu d’elles se tenait une jeune fille d’une beauté merveilleuse ; elle semblait un être éthéré, tout de feu.

Le savant étranger en eut les yeux éblouis, il se leva brusquement et tout doucement se glissa derrière le rideau de sa fenêtre. La jeune fille avait disparu ; il n’y avait plus un seul rayon de lumière : les fleurs étaient toujours sur le balcon ; elles étaient fort belles, mais elles ne brillaient plus. La fenêtre était entr’ouverte, et de l’intérieur retentissait une musique enivrante qui berçait doucement l’âme et faisait tressaillir délicieusement le cœur. C’était un pur enchantement. Qui pouvait donc demeurer là ? Par où entrait-on dans cette singulière maison ? Sur la rue, on ne voyait pas de porte, rien que des fenêtres aux volets fermés.

Un autre soir, le savant étranger reposait sur son balcon ; derrière lui, dans la chambre, brûlait une lumière, et, chose naturelle, il en résultait que son Ombre apparaissait sur la muraille de la maison d’en face ; l’étranger remua, l’Ombre bougea également et la voilà qui se trouve juste entre les fleurs du balcon d’en face.

« Je crois, dit le savant étranger, que mon Ombre est en ce moment le seul être vivant de cette mystérieuse maison. Tiens, la fenêtre du balcon est de nouveau un peu entr’ouverte. Une idée ! Si mon Ombre avait assez d’esprit pour entrer voir ce qui se passe à l’intérieur et venir me le redire.

« Oui, continua-t-il, en s’adressant par plaisanterie à l’Ombre, fais-moi donc le plaisir d’entrer là. Voyons, cela te va-t-il ? »

Et en même temps, il fit un mouvement de tête que l’Ombre répéta comme si elle disait : « oui. »

« Eh bien, c’est cela, reprit en riant l’étranger ; mais ne t’oublie pas et reviens me trouver. »

À ces mots, il se leva, rentra dans la chambre et laissa retomber le rideau. Alors, si quelqu’un s’était trouvé là, il aurait vu distinctement l’Ombre pénétrer lestement par la fenêtre entr’ouverte d’en face et disparaître dans l’intérieur.

Le lendemain, comme il ne faisait plus si chaud, le savant étranger sortit pour aller à la bibliothèque. Le ciel était couvert de nuages ; mais voilà qu’ils se dissipent, le soleil reparaît.

« Qu’est cela ? s’écrie l’étranger qui venait de se retourner pour considérer un monument. Mais c’est affreux ! Comment, je n’ai plus mon Ombre ! Elle m’a pris au mot ; elle m’a quitté hier soir. Que vais-je devenir ? Je serai la fable de la ville ; comme si on ne s’y moquait pas déjà assez des étrangers ! »

Ce qui le vexait le plus, ce n’était pas tant que son Ombre l’eût délaissé ; mais c’est qu’il existait déjà une histoire d’un homme qui avait perdu son ombre. Sinon, son cas aurait été unique, et la rareté de l’aventure aurait pu le consoler ; mais comme cela, ce n’était qu’une seconde édition et le fait n’était plus que simplement ennuyeux. Aussi l’étranger résolut-il de n’en parler à personne et provisoirement de ne plus sortir de chez lui le jour.

Le soir, il se remit sur son balcon, la lumière derrière lui ; il se dressa de tout son haut, se baissa jusque par terre, fit mille contorsions ; puis il appela hum hum, et pstt, pstt ; l’Ombre ne reparut pas.

Décidément ce n’était pas gai. Mais dans les pays chauds, la végétation est bien puissante ; tout y pousse et prospère à merveille, et au bout de huit jours, l’étranger aperçut, à la lueur de sa lampe, un petit filet d’ombre derrière lui. « Quelle chance ! se dit-il. La racine était restée. »

La nouvelle ombre grandit assez vite ; au bout de trois semaines, l’étranger s’enhardit à se montrer de jour en public, et lorsqu’il repartit pour le Nord, sa patrie, on ne remarquait plus chez lui rien d’extraordinaire.

De retour dans son pays, le savant homme écrivit des livres sur les vérités qu’il avait découvertes et sur ce qu’il avait vu de beau et de bien dans ce monde méridional. Des mois se passèrent, puis des années, beaucoup d’années.

Un soir qu’il était dans sa chambre à méditer, il entend frapper doucement à sa porte. « Entrez ! » dit-il. Personne ne vint. Alors, il alla ouvrir lui-même la porte, et devant lui se trouva un homme d’une extrême maigreur ; mais il était habillé à la dernière mode : ce devait être un personnage de distinction.

« À qui ai-je l’honneur de parler ? dit le savant.

— Oui, je le pensais bien, que vous ne me reconnaîtriez pas, répondit l’autre. Je ne suis pas bien gros, j’ai cependant maintenant un corps véritable en chair et en os. Vous ne vous êtes jamais imaginé que vous me reverriez dans cet état. Vous continuez à ne point me remettre ? Mais, je suis votre ancienne Ombre. Depuis que je vous ai quitté, je n’ai cessé d’avoir toutes les chances, et je me suis acquis une belle fortune. C’est ce qui me permettra de me racheter du servage où je me trouve toujours vis-à-vis de vous. »

Et en même temps, il agita les précieuses breloques qui pendaient à la grosse chaîne d’or qu’il portait autour du cou ; ses doigts étaient tout couverts de gros brillants qui jetaient des feux magnifiques : ce n’était pas de l’imitation.

« Non, permettez que je revienne de ma surprise, s’écria le savant. Voyons, vous ne vous moquez pas de moi ?

— Du tout, répondit l’Ombre. Mon histoire n’est pas de celles qui se passent tous les jours ; mais vous non plus, dont j’émane, vous n’êtes pas un homme ordinaire. Lorsque vous m’avez autorisée à vous quitter, j’en ai profité comme vous le savez. Je me trouve, je vous le répète, dans une situation brillante. Cependant, au milieu de mon bonheur, j’ai éprouvé le désir de vous revoir encore une fois avant votre mort, ainsi que ce pays où j’ai vu le jour. Je sais que vous avez une nouvelle ombre. Ai-je à lui payer quelque chose parce qu’elle remplit mon service, et à vous combien devrai-je si je veux me racheter ?

— Comment, c’est vraiment toi ? dit le savant. Jamais, même en rêve, je n’aurais eu l’idée qu’on pouvait retrouver son Ombre sous la forme d’un être humain.

— Je vous demande pardon si j’insiste, reprit l’Ombre. Quelle somme ai-je à vous verser pour que vous renonciez à l’autorité que vous avez toujours sur moi ?

— Laisse donc ces sornettes, dit le savant. Comment peut-il être question d’argent entre nous. Je t’affranchis et je te fais libre comme l’air. Je suis enchanté d’apprendre que tu as si bien fait ton chemin dans ce monde. Seulement je te prie d’une chose ; raconte-moi tes aventures depuis le moment où tu t’es faufilée par la fenêtre du balcon dans la maison en face de celle que nous habitions.

— Je veux bien vous en faire le récit, dit l’Ombre ; mais promettez-moi auparavant de n’en rien révéler, de ne pas apprendre aux gens que je n’ai été qu’un être impalpable. Il me peut venir l’idée de me marier, et je ne tiens pas à ce qu’on me suppose léger et sans consistance.

— C’est entendu, dit le savant. Je ne redirai rien à personne de ton histoire. »

Avant de commencer, l’Ombre s’installa à son aise. Elle était toute vêtue de noir, ses vêtements étaient du drap le plus fin, ses bottes en vernis ; elle portait un chapeau à claque, dont par un ressort on pouvait faire une simple galette : on venait d’inventer ce genre de coiffure, qui n’était encore d’usage que dans la plus haute société. Donc l’Ombre était habillée à la dernière mode : c’est même cela qui faisait le plus en elle supposer qu’elle appartenait au genre humain.

Elle s’assit et posa ses bottes vernies sur la tête de la nouvelle ombre qui lui avait succédé et qui se tenait comme un fidèle caniche aux pieds du savant ; celle-ci ne parut pas ressentir l’humiliation et ne bougea pas, voulant écouter attentivement comment la première s’y était prise pour se dégager de son esclavage.

« Vous ignorez encore, commença l’Ombre parvenue, qui demeurait dans la fameuse maison d’en face, qui vous intriguait là-bas dans les pays chauds. C’était ce qu’il y a de plus sublime au monde : la Poésie en personne. Je ne restai que trois semaines auprès d’elle, et j’appris dans ces quelques jours sur les secrets de l’univers et le cours du monde plus que si j’avais vécu autre part trois mille ans, lisant même tous les livres de tous les siècles, écrits en toutes les langues. Et aujourd’hui je puis dire sans craindre d’être mise à l’épreuve : je sais tout, j’ai tout vu.

— La Poésie ! s’écria le savant. Comment n’y ai-je pas pensé ? Mais oui, dans les grandes villes, elle vit dans l’isolement, toute solitaire ; bien peu s’intéressent à elle. Je ne l’ai aperçue qu’un instant, et encore n’étais-je qu’à moitié éveillé. Elle se tenait sur le balcon ; autour d’elle une auréole brillait comme une de nos aurores boréales ; elle était au milieu d’un parterre de fleurs qu’on aurait prises pour des flammes. Mais continue, continue : Donc tu entras par la fenêtre du balcon, et alors…

— Je me trouvai dans une antichambre où régnait comme une sorte de crépuscule ; la porte qui était ouverte donnait sur une longue enfilade de superbes appartements qui communiquaient tous ensemble ; la lumière y était éblouissante, et m’aurait infailliblement tuée si je m’y étais aventurée. Mais provenant de vous, j’avais déjà suffisamment de votre sagesse pour rester à l’abri et tout observer de mon petit coin. Tout dans le fond je vis la Poésie, la divine vierge assise sur son trône.

— Et ensuite ? interrompit le savant. Dis vite et ne me fais pas languir.

— Je vous l’ai déjà dit, reprit l’Ombre, j’ai, comme dans la chambre claire, vu défiler devant moi tout ce qui existe : le passé et une partie de l’avenir. Mais, par parenthèse, je vous demanderai s’il n’est pas convenable que vous cessiez de me tutoyer. J’en fais l’observation, non par orgueil, mais en raison de ma science maintenant si supérieure à la vôtre et surtout à cause de ma situation de fortune, chose qui ici-bas règle partout les relations de société.

— Vous avez parfaitement raison, dit le savant. Excusez-moi de ne pas y avoir songé de moi-même, et d’avoir conservé mon ancienne habitude. Mais continuez, je vous prie.

— Je ne puis, reprit l’Ombre, que vous répéter : j’ai tout vu et je sais tout.

— Mais enfin, dit le savant, ces magnifiques appartements, comment étaient-ils ? Était-ce comme un temple sacré ? ou bien s’y serait-on cru sous le ciel étoilé ? ou bien encore dans une forêt mystérieuse ? Ce sont là les lieux où nous aimons à supposer que demeure la Poésie.

— Maintenant que j’ai tout vu et que je connais tout, dit l’Ombre, il m’est pénible d’entrer dans les menus détails.

— Apprenez-moi au moins, dit le savant, si dans ces splendides salles vous avez aperçu les dieux des temps antiques, les héros des âges passés ? Les sylphides, les gentilles elfes n’y dansaient-elles pas des rondes ?

— Vous ne voulez donc pas comprendre que je ne puis vous en dire plus. Si vous aviez été à ma place, dans ce séjour enchanté, vous seriez passé à l’état d’être supérieur à l’homme ; moi qui n’étais qu’une ombre, j’ai avancé jusqu’à la condition d’homme. Or, le propre de l’humanité c’est de faire l’important, c’est de se prévaloir à l’excès de ses avantages. Donc il est tout naturel qu’ayant tout vu, je ne vous communique rien de ma science.

« J’ai d’autant plus de raison de montrer quelque hauteur, qu’étant là dans l’antichambre du palais, j’ai pour la première fois saisi la ressemblance de mon être intime avec la Poésie : tous deux nous sommes des reflets. Et rappelez-vous que souvent j’étais plus grande que vous ; au clair de la lune, j’apparaissais bien plus distinctement que vous-même.

« Lorsque, devenue homme, j’abandonnai la demeure de la Poésie, vous aviez quitté la ville. Je me trouvai un matin, dans les rues, richement habillée comme un prince. D’abord, l’étrangeté de ma nouvelle situation me fit un singulier effet ; et je me blottis tout le jour dans le coin d’une ruelle écartée.

« Le soir je parcourus les rues au clair de lune : je grimpai tout en haut des murailles, jusqu’au faîte des toits et je regardai dans les maisons, à travers les fenêtres des beaux salons et des humbles mansardes. Personne ne se défiait de moi, et je découvris toutes les vilaines choses que disent et que font les hommes quand ils se croient à l’abri de tout regard observateur. Oh ! que le monde est pervers au fond ! J’eus honte réellement de faire partie des humains.

« Pénétrant par les plus petites fentes, je voyais combien les enfants eux-mêmes, qu’on dirait si doux, si gentils, sont souvent méchants. Si j’avais mis dans une gazette toutes les noirceurs, les indignités, les intrigues, les petitesses que je découvrais, on n’aurait plus lu que ce journal dans tout l’univers. Mais quels ennemis cela m’aurait procurés ! Je préférai profiter de ma clairvoyance, et je fis par lettre particulière connaître aux gens que je savais leurs méfaits. Partout où je passais, on vivait dans des transes terribles ; on me détestait comme la mort, mais en face on me choyait, on me faisait fête, on m’accablait de magnifiques cadeaux et d’honneurs. Les académiciens me nommaient un des leurs, les tailleurs m’habillaient pour rien, les fournisseurs me donnaient ce qu’ils avaient de mieux pour m’obliger à taire leurs fraudes ; les financiers me bourraient d’or ; les femmes disaient qu’on ne pouvait imaginer un plus bel homme que moi. Et ainsi de suite. Je me laissais faire, et c’est ainsi que je suis devenue le personnage que vous voyez.

« Maintenant je vous quitte pour aller à mes affaires. Au revoir. Voici ma carte. Je demeure du côté du soleil ; quand il pleut, vous me trouverez toujours chez moi. Mais je vous préviens que je pars demain pour faire mon tour du globe. Adieu. »

L’Ombre s’en fut. Le savant resta toute la journée absorbé dans ses réflexions sur cette étrange aventure. Des années se passèrent. Un beau jour l’Ombre reparut.

« Comment allez-vous, dit-elle.

— Pas trop bien, dit le savant. J’écris de mon mieux sur le Vrai, le Beau et le Bien ; mais mes livres n’intéressent presque personne, et j’ai la faiblesse de m’en affecter. Vous me voyez tout désespéré.

— Ce n’est guère mon cas, dit l’Ombre. Voyez comme j’engraisse et comme j’ai bonne mine. C’est là le vrai but de la vie ; vous ne savez pas prendre le monde tel qu’il est, et exploiter ses défauts. Cela vous ferait du bien de voyager un peu. Justement, je vais repartir pour un autre continent : voulez-vous m’accompagner ? je vous défraierai de tout ; nous aurons un train de grands seigneurs. Mais il y a une condition. Vous savez, je n’ai pas d’ombre, moi : eh bien, vous remplirez cet emploi auprès de moi.

— C’est trop fort ce que vous me proposez là, dit le savant ; c’est presque de l’impudence. Comment, je vous ai affranchie, sans rien vous demander, et vous voulez faire de moi votre esclave ?

— C’est le cours de ce monde, répondit l’Ombre. Il y a des hauts et des bas : les maîtres deviennent des valets ; et quand les valets commandent ils font les tyrans. Cela a toujours été ainsi et restera jusqu’à la consommation des siècles ; vous ne voulez pas accepter ; à votre aise ! »

L’Ombre repartit de nouveau.

Le pauvre savant alla de mal en pis ; les peines et les chagrins vinrent le harceler. Moins que jamais on faisait attention à ce qu’il écrivait sur le Vrai, le Beau et le Bien. Il finit par tomber malade.

« Mais comme vous maigrissez, lui dit un de ses amis, vous avez l’air d’une ombre ! »

Ces mots involontairement cruels firent tressaillir l’infortuné savant.

« Il vous faut aller aux eaux, lui dit l’Ombre qui revint lui faire une visite. Il n’y a pas d’autre remède pour votre santé. Vous avez dans le temps refusé l’offre que je vous faisais de vous prendre pour mon ombre. Je vous la réitère en raison de nos anciennes relations. C’est moi qui paye les frais de voyage ; je suis aussi obligée d’aller aux eaux afin de faire pousser ma barbe qui ne veut pas croître suffisamment pour que j’aie l’air de dignité qui convient à ma position. Donc vous serez mon compagnon. Vous écrirez la relation de nos pérégrinations et vous me la lirez le soir pour me distraire. Soyez cette fois raisonnable et ne repoussez pas ma proposition. »

Le savant, pressé par la nécessité, fit taire sa fierté et ils partirent. L’Ombre avait toujours la place d’honneur ; selon le soleil le savant avait à virer et à tourner, de façon à bien figurer une ombre. Cela ne le peinait ni ne l’affectait même pas ; il avait très bon cœur, il était très doux et aimable et il se disait que si cette fantaisie faisait plaisir à l’Ombre, autant valait la satisfaire. Un jour il lui dit dans sa naïveté : « Maintenant que nous voilà redevenus intimes comme autrefois, ne serait-il pas mieux de nous tutoyer de nouveau ?

— Votre proposition est très flatteuse, répondit l’Ombre d’un air pincé qui convenait à sa qualité de maître ; mais comprenez bien ceci que je vais vous dire en toute franchise. Vous qui êtes un si savant homme, vous n’ignorez pas combien les hommes sont singuliers, sujets à s’impressionner de rien. Les uns tombent presque mal en apercevant une souris ou une araignée ; d’autres frissonnent ou grincent des dents quand avec un clou on gratte sur un carreau de vitre. Moi, pour ma part, je me sentirais tout bouleversé, si vous veniez me tutoyer de nouveau ; cela me rappellerait trop mon ancienne position subalterne. Mais je veux bien, moi, vous tutoyer : de la sorte votre désir sera accompli au moins à moitié. »

Et ainsi fut fait. Le brave savant ne protesta pas, mais intérieurement il trouva que c’était un peu violent que cet être qui lui devait l’existence le traitât familièrement, tandis que lui devait l’appeler vous, gros comme le bras.

« Il paraît que c’est le cours du monde », se dit-il, et il n’y pensa plus.

Ils s’installèrent dans une ville d’eaux où il y avait beaucoup d’étrangers de distinction et entre autres la fille d’un roi, merveilleusement belle ; elle était venue pour se faire guérir d’une grave maladie : sa vue était trop perçante ; elle voyait les choses trop distinctement et cela lui enlevait toute illusion.

Aussitôt elle remarqua que le seigneur nouvellement arrivé n’était pas un seigneur ordinaire ; ce n’était pas au train princier que menait l’Ombre qu’elle s’en apercevait.

« On prétend qu’il est ici, se dit-elle, pour que les eaux fassent croître sa barbe ; moi je sais à quoi m’en tenir sur son infirmité, c’est qu’il ne projette pas d’ombre. »

Sa curiosité était vivement éveillée et à la promenade elle se fit aussitôt présenter le seigneur étranger. En sa qualité de fille d’un puissant roi, elle n’était pas habituée à user de circonlocutions ; aussi dit-elle à brûle-pourpoint : « Je connais mieux votre maladie que votre médecin ; vous souffrez de ne pas avoir d’ombre.

— Vos paroles me remplissent de joie, répondit l’Ombre, elles me prouvent que Votre Altesse Royale est sur la voie de guérison et que votre vue commence à se troubler et à vous abuser. Loin de ne pas avoir d’ombre, j’en ai une tout extraordinaire ; c’est dans ma nature de rechercher tout ce qui est particulier, et je ne me suis pas contentée d’une de ces ombres comme en ont les hommes en général. J’ai pour ombre un homme en chair et en os ; qui plus est, de même que souvent on donne à ses domestiques pour leur livrée un drap plus fin que celui qu’on porte soi-même, j’ai tant fait que cet être a lui-même une ombre. Cela m’est revenu bien cher ; mais encore une fois je raffole de ce qui est rare.

— Que me dites-vous-là ? s’écria la princesse. Oh ! bonheur, mes yeux commencent à me tromper ! Ces eaux sont vraiment admirables. »

Ils se séparèrent avec les plus grands saluts.

« Je pourrais peut-être cesser dès maintenant ma cure, se dit-elle ; mais je veux encore rester quelque temps pour m’amuser maintenant. Ce prince (car ce ne peut être qu’un fils de roi, tant il a la démarche et les manières aisées) m’intéresse beaucoup. Pourvu que sa barbe ne pousse pas trop vite et qu’il ne s’en retourne pas chez lui… »

Le soir, dans la grande salle de bal, la fille du roi et l’Ombre firent un tour de danse. Elle était légère comme une plume ; mais lui était léger comme l’air ; jamais elle n’avait rencontré un pareil danseur. Elle lui dit quel était le royaume de son père ; l’Ombre connaissait le pays, l’ayant visité dans le temps. La princesse alors en était absente. L’Ombre s’était amusée, selon son ordinaire, à grimper aux murs du palais du roi et à regarder par les fenêtres, par les ouvertures des rideaux et même par le trou des serrures ; elle avait appris une foule de petits secrets de la cour, auxquels, en causant avec la princesse, elle fit de fines allusions qui remplirent d’étonnement la fille du roi.

« Que d’esprit et de tact il a, ce jeune et galant prince ! » se dit la princesse, et la seconde fois qu’elle dansa avec lui, elle se sentit un grand penchant pour lui. L’Ombre s’en aperçut bien et redoubla d’amabilité. À la troisième danse, la princesse fut sur le point de lui avouer que son cœur était touché ; mais elle avait un fonds de raison et pensait à son royaume, au grand peuple sur lequel elle aurait un jour à régner ; elle se dit :

« Ce prince est fort spirituel, sa conversation est très intéressante, c’est fort bien ; il danse divinement, c’est encore mieux. Mais, pour qu’il puisse m’aider à gouverner mes millions de sujets, il faudrait aussi qu’il eût de solides connaissances : c’est très important ; aussi vais-je lui faire subir un petit examen. »

Et elle lui adressa une question si extraordinairement difficile, qu’elle-même n’aurait pas été en état d’y répondre. L’Ombre fit une légère moue.

« Vous ne connaissez pas la solution ? dit-elle d’un air désappointé.

— Ce n’est pas cela, dit l’Ombre ; seulement je suis un peu déconcertée parce que vous n’avez pas cru devoir m’interroger sur une matière un peu plus ardue. Quant à cette question, je connais la réponse depuis ma première jeunesse, au point que mon ombre même, qui se tient là-bas, près de la porte, pourrait vous en dire la solution.

— Votre ombre ! s’écria la princesse, mais ce serait un phénomène unique.

— Je ne l’assure pas entièrement, dit l’Ombre, mais je crois qu’il en est ainsi. Toute ma vie je me suis occupée de science et il est naturel que mon ombre tienne de moi. Seulement, en raison même des connaissances qu’elle a pu acquérir, elle ne manque pas d’orgueil et elle a la prétention d’être traitée comme un être humain véritable. Je me permettrai donc de prier Votre Altesse Royale de tolérer sa manie, afin qu’elle reste de bonne humeur et réponde convenablement.

— Rien de plus juste », dit la princesse.

Elle alla trouver le savant, qui se tenait modestement contre la porte, et elle causa avec lui du soleil et de la lune, des profondeurs des cieux et des entrailles de la terre ; elle l’interrogea sur les nations des contrées les plus éloignées. Il ne resta pas court une seule fois, et il apprit à la princesse les choses les plus intéressantes.

« Celui qui a une ombre aussi savante, se dit-elle, doit être un véritable phénix. Ce sera une bénédiction pour mon peuple, que je le choisisse pour partager mon trône : ma résolution est prise. »

Elle fit connaître ses intentions à l’Ombre, qui les accueillit avec une grâce et une dignité parfaites. Il fut convenu que la chose serait tenue secrète, jusqu’au moment où l’on serait de retour dans le royaume de la princesse.

« C’est cela, dit l’Ombre, nous ne laisserons rien deviner à personne, pas même à mon ombre ». Elle avait ses raisons particulières pour prendre cette précaution.

On partit, et l’on arriva dans le royaume de la princesse.

« Écoute bien, mon ami, dit l’Ombre à son ancien maître le savant. Je suis arrivée au comble de la puissance et de la richesse et je pense à faire ta fortune. Tu habiteras avec moi le palais du roi, tu m’accompagneras quand je monterai dans mon carrosse de gala, et tu auras cent mille écus par an. Mais, prends-en bien note, tu passeras plus que jamais pour mon ombre, et tu ne révéleras à personne que tu as toujours été un homme. Enfin, une fois par an, quand je me montrerai sur le balcon au peuple assemblé, tu auras à te tenir respectueusement à mes pieds, comme il convient à une ombre fidèle. Car il faut que tu saches que j’épouse la fille du roi ; la noce est pour ce soir.

— Non, s’écria l’honnête savant, cela ne se fera pas : je ne veux pas tremper dans cette fourberie. À moi personnellement il serait égal d’être votre inférieur, mais je ne veux pas que vous trompiez tout un peuple et la fille du roi par dessus le marché. Je dirai tout ; et je cours de ce pas annoncer que je suis un homme, que vous n’êtes qu’une ombre vêtue d’habits d’homme, un reflet, une chimère.

— Personne ne te croira, dit l’Ombre. Sois raisonnable et calme-toi, ou j’appelle la garde.

— Je m’en vais trouver la princesse, dit le savant, et tout lui révéler.

— Je serai avant toi auprès d’elle, dit l’Ombre, car tu vas aller tout droit en prison. »

La garde arriva et obéit à celui qui était connu comme le fiancé de la fille du roi. Le pauvre savant fut jeté dans un noir cachot.

« Tu trembles, dit la princesse lorsqu’elle vit entrer l’Ombre. Qu’est-il arrivé ? Comme tu es agité !

— Je viens d’assister à un spectacle navrant, répondit l’Ombre. J’en suis encore tout émue. Pense donc, mon ombre a été prise de folie. Voilà ce que c’est ! À ma suite elle s’est toujours occupée de hautes sciences, et la tête lui aura tourné. Sa petite cervelle d’ombre n’aura pu y résister. Ne s’imagine-t-elle pas qu’elle a toujours été homme ? Mais il y a plus : elle prétend que je ne suis que son ombre !

— C’est épouvantable, une pareille démence ! s’écria la princesse. Elle est enfermée, n’est-ce pas ?

— Oui certes, dit l’Ombre. Je crains bien qu’elle ne se remette jamais.

— Pauvre ombre ! dit la princesse. Elle doit être fort malheureuse : un être aussi mobile qui se trouve claquemuré dans une étroite cellule ! Ce serait probablement lui rendre un grand service que de la délivrer de son petit souffle de vie. Et puis dans ce temps de révolutions, où l’on voit les peuples toujours s’intéresser à ceux que nous autres souverains sommes censés persécuter, il est peut-être sage de se débarrasser d’elle en secret.

— Cela me semble bien dur cependant, dit l’Ombre d’un air contrit et en soupirant ; elle m’a servie si fidèlement !

— J’apprécie tes scrupules, dit la princesse, et je reconnais une fois de plus combien tu as un noble caractère. Mais ceux qui sont chargés d’une couronne souvent ne peuvent pas écouter leur cœur. Donc je m’en tiendrai à ce que j’ai pensé. »

Le soir, toute la ville fut illuminée splendidement ; à chaque seconde retentissait un coup de canon. Les cris de joie du peuple se mêlaient aux boum boum. C’était magnifique. Un superbe feu d’artifice fut tiré devant le palais, et la fille du roi et son époux vinrent sur le balcon recevoir les hourra enthousiastes de leurs sujets.

Le bruit étourdissant de la fête ne troubla pas le pauvre savant ; il était déjà mis à mort et enterré.

LA VIEILLE CLOCHE D’ÉGLISE

 

Dans le pays de Wurtemberg, où les grandes routes sont bordées de beaux acacias qui embaument, où à l’automne poiriers et pommiers se courbent sous le fardeau de leurs fruits, se trouve la ville de Marbach ; c’est une toute petite ville, mais elle est agréablement située sur la jolie rivière le Necker qui, entourée de riants vignobles, de riches campagnes et de vieux châteaux féodaux, descend d’un cours tranquille vers le Rhin.

C’était au siècle dernier pendant l’arrière-saison ; la pluie tombait sans cesse, le vent soufflait, aigre et froid, et enlevait aux arbres leurs dernières feuilles rouges et jaunes. Le temps n’était pas gai pour les pauvres ni même pour les riches. Dans les vieilles maisons de la petite ville il faisait sombre en plein midi.

Il y en avait une de chétive apparence, aux fenêtres basses ; la famille qui l’habitait n’était guère fortunée ; mais c’étaient de braves et honnêtes gens ; ils possédaient un trésor : l’amour de Dieu.

Un enfant venait de leur naître ; la mère, les mains jointes, les yeux en larmes, priait pour le bonheur du fils que le ciel lui donnait : tout à coup retentit la cloche de l’antique église ; le son en était majestueux, profond et pur ; c’était un instant solennel, le cœur de la mère se remplit de foi et d’espérance, et, serrant l’enfant dans ses bras, elle se sentit pénétrée de bonheur. L’enfant avait de beaux grands yeux et des petits cheveux qui reluisaient comme de l’or ; le père, remué aussi par les accents vibrants de la cloche qui saluait la naissance de son fils, l’embrassa tendrement, et il écrivit dans sa Bible de famille : « Le 10 novembre 1759, Dieu nous donna un fils ; il reçut le nom de Jean-Christophe-Frédéric. »

Que deviendrait cet enfant, né dans des conditions si modestes, dans une petite ville obscure ? Personne ne s’en doutait, pas même la cloche qui, du haut de la tour, avait annoncé sa naissance comme celle d’un prince. Un jour, en retour, il devait écrire le magnifique Chant de la Cloche.

L’enfant grandit ; ses parents allèrent demeurer dans un autre endroit ; mais ils avaient conservé de chers amis à Marbach ; aussi sa mère et lui y revinrent-ils un jour en visite. Il n’avait que six ans, mais il savait déjà réciter trois chapitres de la Bible et plusieurs psaumes ; sa pieuse mère lui avait fait aussi apprendre par cœur les fables de Gebbert ; et pour le récompenser, un jour qu’il en avait récité une sans se tromper une seule fois, elle lui avait lu le dernier chant de la Messiade de Klopstock ; et, lui et sa petite sœur, qui avait deux ans de plus que lui, ils avaient pleuré à chaudes larmes en entendant ces beaux vers qui parlent de la mort sur la croix que souffrit Notre Sauveur.

Donc lorsqu’il revint à Marbach, quelques mois après l’avoir quitté, il s’y reconnut ; rien n’était changé : c’était toujours des rues étroites, de vieilles maisons aux pignons pointus, aux fenêtres basses. Ce n’était qu’au cimetière qui touchait à l’église qu’il y avait du nouveau ; il y avait quelques tombes de plus, et tout contre le mur gisait dans l’herbe touffue la vieille cloche. Un coup de foudre avait ébranlé le clocher ; elle était tombée et avait reçu une fêlure ; elle ne sonnait plus et on l’avait remplacée par une neuve.

La mère et le fils allèrent visiter le cimetière et s’arrêtèrent devant la vieille cloche. La mère raconta à l’enfant comment, pendant des siècles, elle avait sonné pour des baptêmes, des mariages et des enterrements ; qu’elle avait annoncé des fêtes joyeuses et aussi les horreurs des incendies : oui, la cloche avait pris part à la vie entière des habitants de la ville.

Jamais depuis l’enfant n’oublia ce que sa mère lui raconta en ce jour ; le récit résonna dans son âme jusqu’à ce qu’il en rendît l’écho en magnifiques vers. Et sa mère lui dit encore quelle joie, quelle consolation elle avait éprouvée en entendant les sons retentissants de la cloche, au moment où elle priait pour son bonheur, le jour de sa naissance. Et l’enfant, avec piété, contemplait de ses grands yeux la pauvre vieille cloche, et il lui donna un tendre baiser, ne faisant pas attention qu’elle gisait là dans un coin, méprisée, oubliée au milieu des orties et des chardons.

Et toujours il garda le souvenir de la cloche. Il continua à grandir, et devint jeune homme élancé, maigre ; ses cheveux restèrent roux ; sa figure était remplie de taches de rousseur, mais personne n’y faisait attention quand on voyait ses grands yeux clairs et profonds comme l’eau des plus beaux lacs.

Et que devint-il ? Tout le monde disait qu’il avait de la chance. Par un acte spécial de la grâce du souverain, il fut admis à l’école militaire, où n’entraient d’ordinaire que les fils des gens titrés : quel honneur, quel bonheur pour lui ! Il portait une perruque poudrée avec une queue, et une cravate bien raide, et des demi-bottes. Et avec des fils de nobles il manœuvrait devant l’officier instructeur, qui criait : « Marche ! halte ! demi-tour à gauche ! demi-tour à droite ! »

Il avait devant lui un avenir inespéré. Mais notre amie, la vieille cloche oubliée, quel devait être son sort ? Elle était destinée à passer un jour par la fournaise et à être fondue ; et pour devenir quoi ? Cela personne ne s’en doutait. De même il était impossible de prédire ce qui devait advenir de la petite cloche vibrante qui résonnait dans le cœur du jeune homme. Plus il se sentait à l’étroit derrière les murs de l’école, plus il se sentait emprisonné dans la sévère discipline, plus il entendait les accents retentissants de la petite cloche, et il les nota en vers, qu’il lut à ses camarades. Mais ce n’était pas pour qu’il devînt poète que le duc l’avait fait admettre comme boursier à l’école militaire ; c’était pour qu’un jour il vînt prendre son rang dans l’armée. Nous-mêmes nous avons tant de peine à deviner ce qui nous convient : il ne faut pas s’étonner si les autres s’y trompent.

Les pierres précieuses ne se cristallisent souvent que sous le poids et la pression des montagnes. De même ici la pression devait produire un joyau.

Un jour arriva à la cour un auguste visiteur, un grand souverain étranger : on donna en son honneur de magnifiques fêtes ; toutes les rues de la capitale étaient illuminées, les fusées des feux d’artifice se croisaient dans les airs. Mais qui se souviendrait aujourd’hui de ces splendeurs, si la mémoire n’en n’avait pas été fixée par l’aventure de ce jeune homme, qui seul, inconnu, s’échappa ce soir-là, rejetant une condition où il étouffait ; après avoir en sanglotant dit adieu à sa mère, à tous les siens, il s’enfuit vers les contrées étrangères, pour ne pas voir périr les dons de son esprit dans le torrent des destinées vulgaires.

Et tandis que personne ne savait ce qu’il était devenu, le vent racontait à la vieille cloche qu’il était passé près du jeune homme, qu’il l’avait vu, épuisé de fatigue, reposer dans une forêt, n’ayant pour toute fortune, tout espoir, que le manuscrit de sa tragédie de Fiesque. Le vent parla encore des années d’angoisses, de déboires, et de privations que vécut le jeune poète au milieu des brutes qui ne comprenaient rien à ses chants divins.

Journées sombres, nuits encore plus sombres ! mais la souffrance, c’est elle qui sacre les poètes.

Et la vieille cloche ? Oh ! elle parvint en un lieu bien éloigné du clocher où elle avait retenti pendant de si longues années. Et la cloche que renfermait le cœur du poète ? Ses accents vibraient bien au delà des mers, à travers l’univers entier.

Parlons d’abord de la vieille cloche de Marbach. Un jour on l’enleva du coin où elle gisait et on la transporta dans la capitale de la Bavière pour la fondre et en faire un monument en l’honneur de toute l’Allemagne.

Écoutez bien ce qui arriva ensuite. Comme les choses de ce monde s’arrangent parfois merveilleusement !

En Danemark, dans ce pays des grands hêtres verts et des tombes de géants, vivait à la même époque un pauvre enfant, qui, marchant avec des sabots, allait sur le port à midi porter le dîner à son père, menuisier de la marine royale. Cet enfant était devenu l’orgueil de sa patrie ; il taillait dans le marbre des statues que le monde admirait ; c’était Thorwaldsen.

Il avait accepté l’honneur de former en terre le modèle de la statue de bronze qu’on voulait élever à la mémoire de l’enfant dont le père avait à Marbach écrit dans sa Bible le nom : Jean-Christophe-Frédéric.

La vieille cloche entra en fusion dans la fournaise, et le bronze en coula dans une nouvelle forme, le modèle de la statue du sculpteur danois que l’on peut voir à Stuttgart devant le vieux château ; elle représente celui qui, né à Marbach, s’enfuit une nuit, rongé de soucis, et devint un des plus grands poètes de tous les siècles : c’est lui qui chanta le héros qui délivra les montagnards des Alpes, et aussi la vierge inspirée de Dieu qui délivra la France.

C’était par un splendide jour d’été que le monument fut inauguré ; les rues étaient pavoisées, les cloches sonnaient à toute volée. Il y avait juste cent ans qu’une autre cloche, celle dont le métal formait la statue, avait retenti du haut du clocher de Marbach, apportant l’espoir et la consolation à la mère qui tenait dans ses bras son petit enfant.

L’enfant était devenu un homme illustre, il avait chanté tout ce qu’il y a de beau, de grand et d’idéal sur terre :

C’était Jean-Christophe-Frédéric Schiller.


Ce livre numérique

a été édité par

l’Association Les Bourlapapey,

bibliothèque numérique romande

 

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en  2015.

 

— Élaboration :

Les membres de l’association qui ont participé à l’édition, aux corrections, aux conversions et à la publication de ce livre numérique sont : Tatiana, Sylvie, Hubert, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Hans Christian Andersen, Les Souliers rouges et autres contes, Paris, Garnier, s. d. [1880]. D’autres éditions ont pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Silhouettes découpées du XVIIIe siècle, a été prise par Sylvie Savary.

— Dispositions :

Ce livre numérique – basé sur un texte libre de droit – est à votre disposition. Vous pouvez l’utiliser librement, sans le modifier, mais vous ne pouvez en utiliser la partie d’édition spécifique (notes de la BNR, présentation éditeur, photos et maquettes, etc.) à des fins commerciales et professionnelles sans l’autorisation des Bourlapapey. Merci d’en indiquer la source en cas de reproduction. Tout lien vers notre site est bienvenu…

— Qualité :

Nous sommes des bénévoles, passionnés de littérature. Nous faisons de notre mieux mais cette édition peut toutefois être entachée d’erreurs et l’intégrité parfaite du texte par rapport à l’original n’est pas garantie. Nos moyens sont limités et votre aide nous est indispensable ! Aidez-nous à réaliser ces livres et à les faire connaître…

— Autres sites de livres numériques :

La bibliothèque numérique romande est partenaire d’autres groupes qui réalisent des livres numériques gratuits. Elle participe à un catalogue commun qui répertorie un ensemble d’ebooks gratuits et en donne le lien d’accès. Vous pouvez consulter ce catalogue à l’adresse :

www.noslivres.net.

Vous pouvez aussi consulter directement les sites répertoriés dans ce catalogue :

http://www.ebooksgratuits.com,

http://beq.ebooksgratuits.com,

http://efele.net,

http://bibliotheque-russe-et-slave.com,

http://www.chineancienne.fr

http://djelibeibi.unex.es/libros

http://eforge.eu/ebooks-gratuits

http://livres.gloubik.info/,

http://www.rousseauonline.ch/,

Mobile Read Roger 64,

http://fr.wikisource.org

http://gallica.bnf.fr/ebooks,

http://www.gutenberg.org.

Vous trouverez aussi des livres numériques gratuits auprès de :

http://www.alexandredumasetcompagnie.com/

http://fr.feedbooks.com/publicdomain.



[1] Ce sanglier de bronze, qui est dans la Via della porta rossa, près du Mercato nuovo, a été coulé sur le modèle d’un célèbre sanglier antique en marbre qui est aux Uffizi. (Note des traducteurs.)

[2]  Longue barre métallique ou longue perche garnie de métal utilisée pour remuer la braise ou la charge d'un four, d'une forge, d'un fourneau, ou pour attiser un feu.  (NBNR)