Hans Christian Andersen

LES
SOULIERS ROUGES
ET AUTRES CONTES
(1ère partie)

Les Souliers rouges, Le Papillon, L’Infirme, Il faut une différence, Les Coureurs, La petite Fille aux Allumettes, La Pierre Tombale, Le Coffre volant, Margoton, Le dernier Rêve du Chêne, La Théière, La Cloche, Le Roi des Aunes, La Famille heureuse, La vieille Maison

Traduction : Ernest Grégoire et Louis Moland

Illustrations : Yan’ Dargent

1880

édité par les Bourlapapey,

bibliothèque numérique romande

www.ebooks-bnr.com

 

 

 


Table des matières

 

AVERTISSEMENT  DES TRADUCTEURS. 4

LES SOULIERS ROUGES. 7

LE PAPILLON.. 17

L’INFIRME. 21

IL FAUT UNE DIFFÉRENCE. 37

LES COUREURS. 44

LA PETITE FILLE AUX ALLUMETTES. 49

LA PIERRE TOMBALE  HISTOIRE VÉRITABLE. 54

LE COFFRE VOLANT. 59

MARGOTON  LA GARDEUSE DE POULES. 69

LE DERNIER RÊVE DU CHÊNE. 88

LA THÉIÈRE. 97

LA CLOCHE. 100

LE ROI DES AUNES. 109

LA FAMILLE HEUREUSE. 119

LA VIEILLE MAISON.. 124

Ce livre numérique. 136

 

 

AVERTISSEMENT

DES TRADUCTEURS

Nous avons précédemment publié deux volumes de contes d’Andersen, les Contes danois et les Nouveaux Contes danois. Nous achevons d’épuiser, dans la nouvelle série que nous offrons aujourd’hui au lecteur, tout ce qui, de cette partie de l’œuvre du célèbre écrivain, n’a pas un caractère trop local et peut intéresser le public de notre pays. On a donc, dans ces trois volumes, l’ensemble complet des Contes d’Andersen, sauf ce qui n’est vraiment pas traduisible en français.

Quoique recueillis en dernier lieu, on ne trouvera pas, croyons-nous, les récits dont se compose ce volume inférieurs à ceux que nous avons donnés dans les premiers volumes et qui ont obtenu un si vif succès. Quelques-uns, si nous ne nous abusons, seront jugés de véritables chefs-d’œuvre ; nous citons, par exemple, l’Histoire de l’année, le Briquet, la Pierre philosophale, et parmi ceux d’une dimension moindre, le Papillon, la Petite Fille aux allumettes, Il faut une différence, la Pierre tombale. Mieux encore peut-être que dans nos premiers choix, la fécondité d’imagination et l’originalité d’esprit du conteur danois ressortiront de celui-ci.

Depuis nos premières publications, Hans Christian Andersen est mort ; il est décédé à Rolighed le 5 août 1875, à l’âge de soixante-dix ans. Sa mort fut un deuil général ; une souscription nationale s’organisa aussitôt pour élever un monument à celui qui avait porté le plus loin au-delà des frontières du Danemark la réputation de la littérature danoise. Sa statue, placée à Copenhague dans le jardin de Rosenborg, a été inaugurée le 25 juin 1880 ; le roi, toute la cour, les autorités supérieures et les notabilités du pays assistèrent à la cérémonie. M. de Bille, un des plus célèbres orateurs du parlement, prononça, dans un éloquent et touchant discours, l’éloge du regretté poète et conteur. Une autre statue lui a été érigée, également par souscription, à Odensée, sa ville natale, et c’est celle dont nous reproduisons la gravure en tête de ce livre.

Andersen avait eu la bonté de nous témoigner vivement son approbation de nos traductions ; il nous avait encouragés dans les termes les plus chaleureux à continuer de faire connaître son œuvre à cette France pour laquelle il exprimait une profonde affection. Nous exauçons ses vœux en complétant aujourd’hui notre travail, en même temps que nous sommes sûrs de répondre aux désirs d’un grand nombre de littérateurs et de lecteurs français.

LES SOULIERS ROUGES

 

Il y avait une fois une petite fille, toute charmante, toute mignonne. Mais en été elle marchait toujours pieds nus ; sa mère, une pauvre veuve, ne pouvait pas lui acheter des souliers ; en hiver, elle portait de grands sabots ; ses petits pieds n’étaient pas garantis du froid et devenaient tout rouges, tout rouges.

Dans le village demeurait une vieille cordonnière ; elle eut pitié de Karen, c’est ainsi que s’appelait la petite. Elle rassembla quelques restes de drap rouge, les arrangea, les cousit comme elle put et en fit des souliers. Ce n’était pas du fameux ouvrage : la bonne vieille ne voyait plus beaucoup et ses mains étaient faibles ; mais elle offrit de bon cœur ces souliers à Karen, qui en fut ravie.

Mais voilà que le même jour, la mère de la petite mourut. Ces souliers rouges n’étaient pas de deuil ; hélas ! la pauvre Karen n’en avait pas d’autres, elle les mit donc pour l’enterrement.

Elle marchait toute en pleurs derrière le cercueil, lorsque survint un grand et antique carrosse, où était assise une vieille dame. Elle vit Karen qui sanglotait et elle fut prise de compassion pour la pauvre orpheline. « Laissez-moi emmener l’enfant, dit-elle au pasteur ; je prendrai soin d’elle. »

Karen crut d’abord que, si elle avait plu à la vieille dame, c’était à cause de ses souliers rouges ; mais la dame déclara qu’ils étaient affreux, et les fit jeter. La petite fut habillée proprement ; elle reçut une jolie robe ; elle apprit à lire, à écrire, à coudre, et les gens disaient qu’elle était bien gentille. Elle se mit à se regarder dans le miroir qui lui dit : « Tu es bien plus que gentille, tu es belle. »

Voilà que, quelque temps après, le roi, la reine et leur fille, la petite princesse, arrivèrent dans la ville voisine ; et tout le monde des alentours accourut et se rassembla sur la place devant le théâtre pour apercevoir Leurs Majestés. Et Karen était là aussi, et elle vit sur le balcon la petite princesse qui, tout habillée de satin blanc, se faisait admirer par la foule ; elle n’avait pas de couronne, ni de robe à queue, mais elle portait des jolis souliers de maroquin rouge, des amours de petits souliers ; quelle différence avec ceux que la brave cordonnière avait donnés à Karen !

Peu à peu arriva le moment où Karen devait recevoir la confirmation. Et la bonne dame lui fit faire une belle toilette et aussi des souliers neufs ; elle la conduisit chez le premier cordonnier de la ville ; Karen lui tendit son petit pied pour qu’il en prît mesure. Et elle regardait tout autour d’elle dans la boutique, et elle aperçut à la vitrine des souliers d’un rouge écarlate, juste comme ceux que portait la petite princesse. Oh ! qu’ils étaient ravissants ! « Voilà ce qu’il me faut, s’écria Karen, essayons donc s’ils ne me vont pas. — Ils ont été faits pour la fille d’un comte, dit le cordonnier, mais ils étaient trop petits pour elle, et je les ai gardés. — C’est du maroquin, n’est-ce pas ? dit la vieille dame qui, ses yeux étant affaiblis par l’âge, ne voyait pas très clair ; il me semble qu’ils brillent joliment. — Oh ! oui, ils brillent, dit le marchand, on dirait un miroir. »

Et les souliers allaient à ravir au pied mignon de Karen et on les acheta ; mais la bonne dame ne savait pas qu’ils étaient rouges ; sans cela, jamais elle n’aurait permis que Karen mît des souliers de cette couleur pour sa confirmation.

C’est ce qu’elle fit pourtant ; et tout le monde considérait ses souliers et on secouait la tête. Et, lorsque Karen entra sous le portail de l’église, il lui sembla que tous les personnages des tableaux qui pendaient aux murailles avaient les yeux fixés sur ces souliers, et, loin d’en être honteuse, elle se rengorgeait. Le pasteur lui parla d’une façon touchante des devoirs qu’elle aurait à remplir maintenant qu’elle avait l’âge de raison et qu’elle allait entrer entièrement dans la communauté des chrétiens. L’orgue retentissait, et remplissait le sanctuaire de ses sons graves, les chantres et les enfants de chœur entonnaient un beau cantique : Karen ne faisait attention à rien, et ne pensait qu’à une chose, au bonheur d’avoir des souliers aussi beaux que ceux de la fille du roi.

L’après-midi la vieille dame apprit par la rumeur publique le scandale qu’avait donné Karen ; et elle dit à la jeune fille combien sa conduite avait été inconvenante, combien c’était vilain de sa part d’avoir mis ces souliers pour une cérémonie si grave. Dorénavant, pour aller à l’église, Karen ne mettrait jamais que des souliers noirs, dussent-ils même être vieux et déchirés.

Le dimanche suivant Karen devait aller à la communion ; elle contempla ses souliers noirs qui étaient cependant neufs aussi, puis, elle jeta un coup d’œil sur les rouges, regarda de nouveau les noirs, puis, brusquement, elle prit les rouges et elle les mit.

Il faisait un temps superbe ; pour aller à l’église la vieille dame, afin de jouir du beau soleil, fit un détour par les sentiers ; elles eurent à passer par des endroits poudreux. Devant l’église se trouvait un vieil invalide avec une béquille ; il avait une longue, longue barbe moitié rousse, moitié blanche ; s’inclinant devant la dame il lui demanda si elle ne désirait pas qu’il lui ôtât la poussière qui couvrait ses chaussures. La bonne dame dit que oui, et Karen aussi tendit ses petits pieds, pour que l’invalide les époussetât. « Tiens, quels jolis souliers de danse ! » dit le vieux soldat ; puis les touchant de sa béquille, il ajouta : « Tenez-vous ferme, et solidement, quand vous danserez. »

La bonne dame donna à l’invalide une pièce d’argent pour sa peine et elle entra à l’église avec Karen. Tous les assistants ouvraient des yeux encore bien plus grands que la première fois, à la vue des souliers rouges, et les personnages des tableaux attachaient sur eux leurs regards. Karen elle-même les considérait à la dérobée et les trouvait toujours plus charmants, et elle oublia de chanter un cantique, et elle ne songea pas à prier un pater ; et, lorsqu’elle reçut la communion, elle fut absolument distraite : elle ne pensait qu’à la couleur éclatante de ses souliers, qui la chaussaient si bien et que tout le monde lui enviait, croyait-elle.

Au sortir de l’église la vieille dame monta dans sa voiture qu’elle avait commandée pour le retour. Karen leva le pied pour y prendre place aussi ; voilà que l’invalide dit : « Vraiment, quels jolis souliers de danse ! »

Karen se sentait enlevée, et, sans qu’elle pût l’empêcher, ses jambes se mirent à se mouvoir en cadence et la voilà qui danse et sautille sans pouvoir s’arrêter. Le cocher la saisit et la mit de force dans la voiture ; mais, là encore, les jambes continuèrent à trépigner et elle donna maint coup de pied à la vieille dame. Enfin on arriva à la maison ; il fallut porter Karen, sans cela elle aurait recommencé à danser ; la femme de chambre lui enleva les maudits souliers, et ses petits pieds eurent enfin du repos.

Les souliers, on les mit sous clef dans une armoire vitrée ; Karen venait dix fois par jour pour les admirer de nouveau.

Voilà que la vieille dame tomba malade et le médecin avait l’air de croire qu’elle ne se relèverait plus. Il fallait donc être aux petits soins auprès d’elle ; c’était surtout le devoir de Karen. Mais il y avait en ville un grand bal auquel elle était invitée ; un instant elle eut l’idée de rester de garde auprès de sa bienfaitrice malade ; mais l’image des souliers rouges se présenta devant son esprit. « Bah ! se dit-elle, la vieille dame ne guérira pas ; à quoi bon tant la soigner ? » – Et elle s’empara de la clef de l’armoire, prit les souliers et les mit. « Cette fois, pensa-t-elle, il n’y a pas de péché à me parer de ces beaux souliers, puisque c’est pour un bal. »

La voilà partie pour la ville. À peine dehors, involontairement elle se mit à danser, à battre des entrechats, à droite, à gauche. Cela ne lui déplaisait pas d’abord, elle était très gracieuse et les passants s’arrêtaient pour l’admirer. Elle arriva, toujours dansant et sautant, devant la maison où se donnait le bal ; mais elle était déjà fatiguée et n’avait plus assez de force pour se diriger. Il lui fallut suivre les souliers qui la conduisirent à travers les rues hors de la ville, vers la sombre forêt. Sur la lisière, elle aperçut au clair de la lune le vieil invalide : « Bonsoir la toute belle, dit-il. Quels jolis souliers de danse vous avez là ! »

Alors elle fut saisie d’effroi ; elle comprit qu’il y avait un charme sur les souliers, elle voulut vite les ôter, mais jamais elle ne put y parvenir ; ils paraissaient comme vissés à ses pieds et, forcée à un mouvement perpétuel, elle ne pouvait s’asseoir pour les enlever avec ses mains.

En dansant, elle traversa les bois, les champs, les prairies. Le soleil se leva ; elle espérait que la puissance magique qui la poussait en avant sans trêve ni relâche cesserait avec la nuit ; mais non ! pas un instant de repos, pas moyen de prendre haleine. Survint un terrible orage ; elle continua à sauter, à tourner au milieu des éclairs, de la grêle et de l’averse.

La journée se passa, la nuit revint. Karen se trouva portée au cimetière. « Les morts ne dansent plus, se dit-elle ; c’est là le champ du repos. » Et elle s’accrocha à une tombe, espérant pouvoir s’arrêter ; mais la puissance qui la faisait tourbillonner l’en arracha et la poussa en avant.

Karen approcha de l’église, en aperçut la porte ouverte ; elle voulut aller se réfugier dans le sanctuaire et implorer la miséricorde de Dieu, qu’elle avait offensé. Mais à l’entrée se tenait un Ange, dont les ailes tombaient jusqu’à terre. Son air était sévère ; de la main, il brandissait une épée, large et flamboyante. « Danse toujours, dit-il ; danse avec tes souliers rouges, que tu as aimés au-dessus de tout ; danse, jusqu’à ce que tes os se collent contre ta peau, devenue un parchemin, et que tu sois devenue un squelette ambulant. Danse à travers le monde ; quand tu passeras près d’une demeure, où se trouvent des enfants enclins à la fatuité et à la gloriole, frappe au carreau, pour qu’ils te voient et sachent où mène le vice de l’orgueil. »

« Pitié, pitié ! » s’écria Karen, mais elle n’entendit pas ce que répondit l’Ange ; ses souliers l’avaient déjà entraînée bien loin.

Le lendemain elle passa devant une maison qu’elle connaissait bien ; on y chantait des cantiques de deuil ; des hommes noirs en sortaient un cercueil couvert de fleurs. C’était la vieille dame sa bienfaitrice, qu’elle avait quittée malade pour courir au bal, qui était morte. Alors Karen se sentit abandonnée de tous sur la terre, et condamnée dans le ciel.

Les souliers l’emmenèrent vers la montagne, à travers les ronces et les broussailles ; son gentil visage en fut tout déchiré. Elle arriva sur la bruyère, devant une petite maison solitaire ; là, elle le savait, demeurait le bourreau. Elle frappa contre les vitres et cria : « Venez, venez vite, je vous prie. Je ne puis pas entrer, il faut que je danse et que je tourne. » – Le bourreau sortit et dit : « Tu ne sais sans doute pas qui je suis : c’est moi qui coupe la tête aux méchants. Et ma hache vient de résonner ; je vais avoir de l’ouvrage. – Oui, dit Karen. Mais ne me tranchez pas la tête ; sans cela je ne pourrais pas faire pénitence de mes péchés. Abattez mes pieds avec ces souliers rouges. »

Et elle confessa ses excès de vanité ; le bourreau la saisit, et, d’un coup, lui abattit ses pieds mignons, qui partirent emportés par les souliers rouges, dansant et tournant comme auparavant, et qui disparurent dans la forêt.

La femme du bourreau prit soin de Karen, et lui donna un onguent qui guérit ses blessures ; et le bourreau lui confectionna des béquilles, et lui apprit les psaumes de la pénitence. Elle les récitait sans cesse, et, après avoir baisé la main du bourreau qui avait conduit cette hache bénite, elle quitta la bruyère, se disant : « Maintenant, j’ai assez souffert pour ces maudits souliers rouges. Je m’en vais à l’église, pour qu’on voie que je suis pardonnée. » – Mais lorsqu’elle approcha du portail, voilà qu’elle aperçut ses pauvres petits pieds dansant devant elle dans les souliers rouges ; saisie d’effroi, elle s’enfuit aussi vite qu’elle le pouvait avec ses béquilles.

Elle vécut sur les routes comme une mendiante, se nourrissant de ce que lui donnaient quelques bonnes âmes ; le chagrin la minait et elle versait des torrents de larmes amères. Au bout d’une semaine, elle se dit : « Cette fois, j’ai assez enduré de tortures ; ma pénitence doit être achevée, et maintenant je vaux autant que bien de ceux qui, à l’église, se tiennent si fiers devant Dieu. » Et elle reprit le chemin de l’église ; mais, coin du cimetière, voilà qu’apparaissent de nouveau les souliers rouges qui sautillaient avec des bonds précipités. Karen sentit son cœur se serrer, et elle reconnut enfin avec humilité toute l’étendue de sa faute ; elle n’entra pas dans l’église, mais elle alla au presbytère, priant qu’on la prît comme servante, s’offrant pour tous les services qu’elle pourrait rendre sans avoir à beaucoup marcher, et ne demandant aucun salaire, mais seulement à être abritée.

La femme du pasteur eut pitié d’elle et la garda. Karen se montra pleine de bonne volonté et travaillait tant qu’elle pouvait. Elle restait pensive et silencieuse ; avec quelle attention elle écoutait, lorsque, le soir, le pasteur lisait la Bible devant toute la maison. Bien qu’elle ne parlât guère, les enfants l’aimaient ; mais, quand ils vantaient l’un sa jolie figure, l’autre sa belle toilette, elle secouait la tête, et disait que c’étaient là de vaines futilités.

Un jour de grande fête, tout le monde se rendit à l’église ; on lui demanda si elle voulait y venir ; mais il était déjà trop tard, pour que, marchant lentement avec ses béquilles, elle pût arriver à temps. En pleurant, elle laissa partir les autres, qui allèrent entendre la parole de Dieu ; elle monta dans sa chambrette, et s’assit pour lire dans son livre de prières.

Au milieu de son pieux recueillement, le vent lui apporta le son de l’orgue ; et elle leva vers le ciel son visage baigné de larmes et dit : « Oh ! Seigneur, secourez-moi ! »

Et autour d’elle resplendit une lumière, plus vive que le soleil ; devant elle se trouvait un Ange, le même qu’elle avait vu devant la porte de l’église. Il ne tenait plus une épée, mais une magnifique branche couverte des plus belles roses ; il en toucha le plafond qui se souleva, et les murailles s’élargirent et Karen se trouva transportée au milieu de l’église. L’orgue retentissait, et lorsque le cantique fut fini, le pasteur l’aperçut, et lui dit : « C’est bien que tu sois venue. – C’est Dieu, répondit-elle, qui m’a rendu sa grâce. »

L’orgue résonna de nouveau, et les enfants, d’une voix douce et pénétrante, commencèrent un cantique. Un joyeux rayon de soleil vint à travers les vitraux sur Karen ; le cœur de la jeune fille était si plein de joie et de ravissement qu’il se brisa, et son âme s’élançant sur les rayons du soleil vola vers Dieu, et là il n’y avait plus personne pour lui rappeler les souliers rouges.

LE PAPILLON

 

Le papillon veut se marier et, comme vous le pensez bien, il prétend choisir une fleur jolie entre toutes les fleurs. Il jette un regard critique sur les parterres, où toutes les fleurs sont assises et rangées justement comme des jeunes filles qui attendent qu’on les engage. Elles sont en grand nombre et le choix dans une telle quantité est embarrassant. Pour ne point se donner cette peine, le papillon vole tout droit vers les pâquerettes. C’est une petite fleur que les Français nomment aussi marguerite, et ils assurent qu’elle a le don de prophétiser, lorsque les amoureux arrachent ses feuilles et qu’à chaque feuille arrachée ils demandent : « M’aime-t-il ou m’aime-t-elle un peu, beaucoup, passionnément, pas du tout ? » La réponse de la dernière feuille est la bonne. Le papillon vient l’interroger, non en arrachant les feuilles, mais en les caressant l’une après l’autre, car il sait que l’on fait plus par la douceur que par la violence. « Chère dame Marguerite, dit-il, vous êtes la plus avisée de toutes les fleurs. Dites-moi, je vous prie, si je dois épouser celle-ci ou celle-là. Celle que vous me désignerez, je volerai droit à elle et lui demanderai sa main. »

La marguerite ne daigna pas lui répondre. Elle était mécontente de ce qu’il l’avait appelée dame, alors qu’elle était encore demoiselle, ce qui n’est pas du tout la même chose. Il renouvela deux fois sa question, et, lorsqu’il vit qu’elle gardait le silence, il partit pour aller faire sa cour ailleurs.

On était aux premiers jours du printemps. Les crocus et les perce-neige fleurissaient à l’entour. « Jolies, charmantes fleurettes ! dit le papillon, mais elles ont encore un peu trop la tournure de pensionnaires. » Comme les très jeunes gens, il regardait de préférence les personnes plus âgées que lui.

Il s’envola vers les anémones ; il les trouva un peu trop amères à son goût. Les violettes lui parurent trop sentimentales. La fleur de tilleul était trop petite, et, de plus, elle avait une trop nombreuse parenté. La fleur de pommier rivalisait avec la rose, mais elle s’ouvrait aujourd’hui pour périr demain, et tombait au premier souffle du vent ; un mariage avec un être si délicat durerait trop peu de temps. La fleur des pois lui plut entre toutes ; elle est blanche et rouge, fraîche et gracieuse ; elle a beaucoup de distinction, et, en même temps, elle est bonne ménagère et ne dédaigne pas les soins domestiques. Il allait lui adresser sa demande, lorsqu’il aperçut près d’elle une cosse à l’extrémité de laquelle pendait une fleur desséchée : « Qu’est-ce cela ? fit-il. — C’est ma sœur, répondit Fleur des Pois. — Vraiment, et vous serez un jour comme cela ! » s’écria le papillon qui s’enfuit sans regarder en arrière.

Le chèvrefeuille penchait ses branches en dehors d’une haie ; il y avait là une quantité de filles toutes pareilles, avec de longues figures au teint jaune. « À coup sûr, pensa le papillon, il était impossible d’aimer cela. » Mais au fond qu’était-il capable d’aimer ?

Le printemps passa, et l’été après le printemps. On était à l’automne, et le papillon n’avait pu se décider encore. Les fleurs étalaient maintenant leurs robes les plus éclatantes ; en vain, car elles n’avaient plus le parfum de la jeunesse. C’est surtout à ce frais parfum que sont sensibles les cœurs qui ne sont plus jeunes ; et il y en avait fort peu, il faut l’avouer, dans les dahlias et dans les chrysanthèmes. Aussi le papillon se tourna-t-il en dernier recours vers la menthe. Cette plante ne fleurit pas, mais on peut dire qu’elle est fleur tout entière, tant elle est parfumée de la tête au pied ; chacune de ses feuilles vaut une fleur, pour les senteurs qu’elle répand dans l’air. « C’est ce qu’il me faut, se dit le papillon ; je l’épouse. » Et il fit sa déclaration.

La menthe demeura silencieuse et guindée, en l’écoutant. À la fin elle dit : « Je vous offre mon amitié, s’il vous plaît, mais rien de plus. Je suis vieille, et vous n’êtes plus jeune. Nous pouvons fort bien vivre l’un pour l’autre ; mais quant à nous marier… Sachons à notre âge éviter le ridicule. »

C’est ainsi qu’il arriva que le papillon n’épousa personne. Il avait été trop long à faire son choix, et c’est une mauvaise méthode. Il devint donc ce que nous appelons un vieux garçon.

L’automne touchait à sa fin ; le temps était sombre, et il pleuvait. Le vent froid soufflait sur le dos des vieux saules au point de les faire craquer. Il n’était pas bon vraiment de se trouver dehors par ce temps-là ; aussi le papillon ne vivait-il plus en plein air. Il avait par fortune rencontré un asile, une chambre bien chauffée où régnait la température de l’été. Il y eût pu vivre assez bien, mais il se dit : « Ce n’est pas tout de vivre ; encore faut-il la liberté, un rayon de soleil et une petite fleur. »

Il vola vers la fenêtre et se heurta à la vitre. On l’aperçut, on l’admira, on le captura et, le perçant d’une épingle, on le ficha dans la boîte aux curiosités. C’est tout ce qu’on en pouvait faire de mieux. « Me voici sur une tige comme les fleurs, se dit le papillon. Certainement, ce n’est pas très agréable ; mais enfin on est casé : cela ressemble au mariage. » Il se consolait jusqu’à un certain point avec cette pensée. « C’est une pauvre consolation », murmurèrent railleusement quelques plantes qui étaient là dans des pots pour égayer la chambre. « Il n’y a rien à attendre de ces plantes bien installées dans leurs pots, se dit le papillon ; elles sont trop à leur aise pour être humaines. »

L’INFIRME

 

Dans un vieux château vivaient un jeune et beau seigneur et sa femme également belle. Tous deux, ils avaient de grandes richesses et Dieu les protégeait. Ils étaient d’humeur gaie et ils aimaient à s’amuser en même temps qu’ils faisaient beaucoup de bien ; ils voulaient rendre tout le monde autour d’eux joyeux et heureux comme ils l’étaient eux-mêmes.

À la fête de la naissance du Christ, il y avait toujours chez eux, dans l’ancienne salle des chevaliers, un grand arbre de Noël, magnifiquement orné ; un feu splendide flamboyait dans l’immense cheminée ; les cadres des portraits des aïeux étaient entourés de branches de sapins. Là s’assemblaient les maîtres de la maison et leurs hôtes ; là régnaient la liesse, les chants, l’allégresse.

Auparavant, les maîtres avaient pris soin que la fête fût aussi complète dans la chambre des serviteurs. Là aussi se dressait un grand sapin, tout resplendissant de bougies de cire rouges et blanches, toutes allumées, de petits drapeaux bariolés, de cygnes et autres animaux découpés dans du papier de couleur, de bonbons et friandises de toute sorte.

Les enfants pauvres du domaine seigneurial étaient invités, et avec les enfants naturellement étaient venues les mères. Mais celles-ci ne donnaient guère d’attention au bel arbre ; leurs regards se dirigeaient vers la table où étaient étalés les présents solides, les pièces de drap, les lainages, la toile de ménage. C’est vers ces cadeaux aussi que se tournaient les yeux des enfants les plus âgés et les plus sages ; mais les petits et les évaporés de tout âge ne voyaient que les bougies, les sucreries, les fanfreluches brillantes et dorées, et tendaient en tremblant d’émotion leurs mains vers le bel arbre.

Dans l’après-midi de ce grand jour, les pauvres du village s’étaient déjà rassemblés dans une salle du château et on les y avait régalés, selon l’usage, d’oies rôties avec des choux rouges, et de riz au lait bien sucré. Après le festin, quand ils avaient admiré l’arbre, ils recevaient encore du punch et des chaussons de pomme ; puis ils s’en retournaient chez eux. Une fois dans leur pauvre chambrette, ils causaient encore bien avant dans la nuit des plaisirs de la journée, des bonnes choses qu’ils avaient mangées, et on passait en revue les cadeaux qu’on avait rapportés.

Une des familles qui recevaient le plus de présents, c’était celle de Pierre et Christine, qui, sous la direction d’un jardinier savant et expert, avaient soin des fleurs et des légumes ; ils habitaient une jolie maisonnette qui appartenait au châtelain ; c’étaient les maîtres qui habillaient leurs cinq enfants.

« Nos seigneurs sont bons et bienfaisants, dit Christine un jour de Noël. Mais aussi il leur est facile de donner ; ils sont si riches ! et madame disait l’autre jour que c’était pour elle un vrai plaisir que d’avoir soin des pauvres.

— Voilà de bons et chauds vêtements d’hiver, dit Pierre, que madame nous a donnés pour nos quatre enfants valides. Mais l’infirme, il n’y a donc rien pour lui ? Tous les ans, cependant, il recevait quelque beau cadeau. »

L’infirme, c’était l’aîné ; il s’appelait Jean. Étant tout jeune, il était on ne peut plus ingambe et plein de vivacité ; mais, tout à coup, ses jambes devinrent faibles et bientôt elles ne purent plus porter le poids de son petit corps ; il devint même incapable de se soutenir debout et il y avait déjà cinq ans qu’il restait constamment couché au lit.

« Mais si, dit la mère, on m’a donné un cadeau pour lui : ce n’est pas grand’chose, ce n’est qu’un livre ; mais, comme il aime à lire, cela le distraira.

— Peut-être, observa le père ; mais je me serais attendu à plus de la part de nos seigneurs. »

Jean fut enchanté du présent. C’était un garçon fort éveillé ; la lecture même de choses sérieuses l’amusait beaucoup. Il était aussi très adroit de ses mains et il tenait à se rendre utile autant que sa triste infirmité le lui permettait. Il tricotait des bas de laine ; il faisait encore au tricot d’autres ouvrages, des couvre-lits tout entiers ; la dame du château en avait acheté un et l’avait trouvé fort beau : oui, Jean était bon et laborieux.

Le livre qu’il venait de recevoir était un livre de contes ; il en contenait beaucoup, ils étaient d’une sage morale et portaient à la réflexion.

« Ce livre n’est d’aucune utilité dans la maison, reprit le père ; mais enfin ce sera pour ce pauvre Jean un passe-temps ; il ne peut pas tricoter des bas toute la journée. »

L’hiver passa, et arriva le printemps ; le gazon, les feuilles, les fleurs commencèrent à pousser, mais aussi les mauvaises herbes ; le chiendent, les orties pullulaient de toutes parts. Il y avait bien de l’ouvrage pour Pierre et Christine ; il fallait planter, arroser, tenir en état le jardin du château.

« Que de fatigues il nous faut endurer, dit un matin Christine. À peine avons-nous bien nettoyé et ratissé les chemins, qu’il vient des étrangers qui vont et viennent partout, et il faut reprendre le râteau. Et les enfants qui marchent dans les plates-bandes ! il nous faut effacer les traces de leurs pieds. Enfin le jardinier en chef, nous deux et les trois garçons jardiniers, nous sommes occupés sans cesse : c’est une jolie dépense, rien que pour les fleurs ; mais il est vrai que nos seigneurs sont si riches !

— Je crois bien qu’ils sont riches ! dit Pierre. Comme les biens de ce monde sont singulièrement distribués ! Nous sommes tous les enfants du bon Dieu, dit notre pasteur. Pourquoi donc tant de différence dans les fortunes ?

— Cela provient du péché originel, » répondit Christine. Et ils coururent au travail qui pressait. Mais, le soir, lorsqu’ils rentrèrent harassés, ils se réunirent pour causer du même sujet. Jean, pendant ce temps, lisait dans son livre.

Le travail pénible, auquel leur indigence les avait condamnés dès leur enfance, avait non seulement rendu leurs mains calleuses, il avait aussi endurci leurs cœurs ; leur esprit était morose ; ils étaient mécontents de leur condition, et, comme ils n’apercevaient pas de chance qu’elle s’améliorât, leur dépit tournait à l’aigreur et à l’amertume.

« Oui, dit Pierre, les uns naissent au milieu de l’opulence et des agréments de la vie, et le bonheur les suit constamment ; les autres ne cessent de végéter dans la misère. Pourquoi souffrons-nous de la curiosité, de la désobéissance de nos premiers parents ? Certes, Christine et moi, si nous avions été dans le paradis, nous nous serions autrement comportés.

— Vous auriez fait tout autant ! s’écria Jean. Tenez, c’est imprimé, là, dans mon livre.

— Qu’en sait-il, ce livre ? dit Pierre.

— Écoutez », répondit Jean, et il leur lut le vieux conte du bûcheron et de sa femme qui se plaignaient aussi de l’injustice qu’il y avait à leur faire supporter la faute d’Adam et Ève.

 

« Un jour, le roi, étant à la chasse, traversa la forêt et les entendit faire leur éternelle jérémiade. “Mes braves gens, dit-il, vos malheurs sont finis. Suivez-moi et venez dans mon palais. Vous y serez installés comme des princes et vous serez traités comme ma propre Majesté. Au dîner, sept plats variés, et un huitième pour la vue. C’est une porcelaine des plus rares, aux peintures les plus délicates. Mais gardez-vous d’en soulever le couvercle ; sinon, au même moment c’en sera fait de la félicité que vous allez goûter.”

« Et il en fut comme le roi avait dit. Le bûcheron et sa femme vivaient comme des coqs en pâte et ils faisaient honneur à leurs sept plats. “Que peut-il bien y avoir de caché dans cette belle porcelaine ? dit un jour la femme. — Qu’est-ce que cela peut nous faire ? répondit le bûcheron. — Je ne suis pas curieuse en général, reprit la femme ; mais cela me taquine de ne pas savoir au moins pourquoi nous ne devons pas lever le couvercle. Il y a sans doute dedans quelque friandise exquise, réservée au roi seul. — À moins que ce ne soit quelque vilaine mécanique à surprise, dit l’homme ; il y a peut-être un ressort qui, au moindre contact, fait partir un coup de pistolet qui serait entendu de tout le palais. — Seigneur ! que dis-tu là ?” s’écria en frissonnant la femme, et elle n’osait presque plus regarder le couvercle.

« Mais, la nuit suivante, elle vit en rêve le bienheureux couvercle se lever de lui-même et se tenir suspendu en l’air. Du plat s’exhalait une délicieuse odeur, rappelant le punch le plus exquis qu’elle eût jamais bu à une noce ou à un enterrement. Au fond brillait une grande médaille d’argent sur laquelle étaient gravés ces mots : “Si vous buvez de mon breuvage, vous deviendrez les plus riches Crésus de l’univers ; tous les autres à côté de vous seront des mendiants.”

« À ce moment, elle s’éveilla et elle raconta à son mari ce beau rêve. “Cela ne prouve qu’une chose, dit-il, c’est que « ton esprit est sans cesse préoccupé de ce plat.”

« Lorsqu’ils furent de nouveau à table, elle dit : “Mais enfin, nous pourrions soulever le couvercle un tout petit peu, avec précaution, juste ce qu’il faudrait pour jeter un coup d’œil sur le contenu. — Soit, dit le bûcheron, mais fais bien attention.” – Et, en prenant bien garde, elle leva doucement le couvercle par un des bords seulement ; mais, aussitôt, deux petites souris blanches s’élancèrent d’un bond dehors et, sautant par terre, disparurent par une fente du plancher. Saisie de frayeur, la femme avait laissé précipitamment retomber le couvercle qui se fêla. À ce bruit le roi arriva ; ils auraient voulu se cacher sous terre.

« “Eh bien, dit Sa Majesté, vous pouvez me faire vos adieux, car vous allez retourner à votre forêt et reprendre la hache du bûcheron. La vie va vous sembler plus amère que jamais ; mais ne murmurez plus contre Adam et Ève ; car vous avez été tout aussi curieux qu’eux et aussi ingrats.” »

 

« C’est bien singulier, dit Pierre, que cette histoire se trouve dans ce livre ; on dirait qu’elle est écrite exprès pour nous. Mais peu importe, je sens qu’elle me donnera beaucoup à réfléchir. »

Le lendemain il y eut beaucoup à travailler au jardin. Pierre et Christine furent, pendant des heures, rôtis par les rayons brûlants du soleil ; puis, survint un terrible orage qui les mouilla jusqu’à la peau. Et ils étaient de très mauvaise humeur, et ils ruminaient une foule de pensées moroses. Rentrés dans leur chétive demeure, ils soupèrent maigrement avec du lait caillé et du pain noir. Il faisait encore un peu jour : « Si tu nous lisais encore une fois l’histoire du bûcheron, dit Christine au petit Jean. — Il y a dans le livre encore bien d’autres jolis contes, répondit Jean ; vous n’en connaissez aucun. — Cela m’est égal, dit Pierre, qu’ils soient beaux et nouveaux ; moi, j’aime à entendre ceux que je connais déjà. »

Et Jean relut l’histoire qu’ils demandaient, et, bien d’autres soirs, il lui fallut la leur lire encore.

« Plus je songe à ce qui est arrivé à ce bûcheron et à sa femme, dit un jour Pierre, plus certaines choses me deviennent compréhensibles. Cependant je ne vois pas encore tout à fait clair. Il en est des hommes comme du lait : d’abord, cela ne semble faire qu’une seule masse ; puis, les couches se séparent : d’un côté, vous avez la belle crème dont on fait le bon beurre, les excellents fromages, et, de l’autre, le mauvais petit-lait. De même, vous voyez d’une part les misérables, de l’autre les gens qui ont de la chance en tout, qui vivent dans une joie continuelle et n’ont aucune idée des soucis et des privations. »

Jean n’approuvait pas ces remarques amères et cependant lui, que son mal clouait au lit, aurait eu le plus à se plaindre du sort ; mais il avait en partage un grand bon sens. Et, pour consoler ses parents, il leur lut encore un autre conte bien instructif de son livre, celui de l’homme sans soucis et sans peines :

 

« Où trouver cet homme, cet être unique ; il fallait cependant le découvrir. Le roi était très malade, et les plus célèbres docteurs avaient déclaré qu’il ne guérirait que s’il mettait la chemise de l’homme qui pourrait dire en vérité qu’il n’avait jamais eu de peines ni de soucis.

« On expédia des émissaires aux quatre coins du monde ; ils explorèrent les palais, les châteaux, les maisons des riches ; partout, les gens qui paraissaient les plus gâtés par la fortune reconnaissaient tous avoir eu, au moins une fois, quelque cruel chagrin.

« “Ce n’est pas à moi que pareille chose est arrivée, dit un porcher qui était assis au bord d’un fossé et ne faisait que rire et chanter. Je n’ai pas cessé un instant de ma vie d’être content et joyeux.

« – Le voilà donc le phénix que nous cherchons, s’écrièrent les envoyés du roi. Tu vas nous donner ta chemise ; c’est pour Sa Majesté ; tu auras en retour la moitié de son royaume.”

« Mais, ô surprise ! le gardeur de porcs, l’homme le plus heureux de la terre ne possédait pas de chemise. »

 

Pierre et Christine à ce récit éclatèrent de rire, et ils continuèrent à rire de bon cœur plus longtemps que cela ne leur était arrivé depuis bien des années. En ce moment le maître d’école passait devant leur chaumière.

« Qu’est-ce qui vous arrive ? dit-il, pourquoi cette joie ? avez-vous gagné le gros lot à la loterie ?

— Non, c’est bien plus drôle, répondit Pierre. Notre Jean vient de nous lire l’histoire de l’homme qui n’avait ni soucis ni peines, et le farceur n’avait pas de chemise. Ma foi, cela vous remet du cœur au ventre d’entendre cette histoire ; et voyez donc, elle est imprimée dans un livre ; ce n’est pas un conte ordinaire. Oui, les riches qu’on envie ont bien aussi leur fardeau d’ennuis ; on n’est donc pas seul à avoir des tourments. C’est toujours une consolation.

— D’où vous vient donc ce livre ? demanda le maître d’école.

— Nos maîtres en ont fait cadeau à Jean le dernier Noël, dit Christine. Vous savez, il aime à lire, cela le distrait, le pauvre infirme. Alors, nous pensions qu’une paire de chemises neuves aurait mieux valu pour lui que ce livre ; mais, aujourd’hui, nous voyons quel utile présent cela a été, et comme on y trouve l’explication de bien des choses. »

L’instituteur prit le volume et le feuilleta. « Lisez-nous, à votre tour, dit Pierre, le conte de tout à l’heure, que je le saisisse bien ; et puis, si vous voulez être bien gentil, vous me lirez l’histoire du bûcheron et de sa femme. »

Ces deux contes suffisaient pleinement au brave Pierre ; ils étaient pour lui comme deux rayons de soleil qui étaient venus reluire dans sa pauvre chambrette et avaient chassé des pensées sombres qui obscurcissaient chez lui et chez Christine l’intelligence des choses de ce monde.

Jean, lui, avait lu et relu plusieurs fois tout le volume ; ces contes le transportaient en esprit dans des régions où ses faibles jambes n’auraient jamais pu le porter.

Le maître d’école resta encore longtemps auprès du lit à causer avec Jean, et il trouva du plaisir à la conversation de l’enfant, dont la maladie et la solitude avaient mûri l’intelligence sans lui aigrir le cœur, parce que son cœur était excellent. Et, depuis, il repassa assez souvent pour tenir compagnie à Jean, quand Pierre et Christine étaient à leur travail. C’était chaque fois une fête pour Jean quand l’instituteur venait le trouver ; avec quelle attention, quel plaisir il écoutait ce qu’il lui racontait de l’étendue de la terre et des merveilles des divers pays ; quelle joie ce fut, lorsqu’il apprit que le soleil est plus d’un demi-million de fois plus grand que notre globe et qu’il en est si éloigné qu’un boulet de canon mettrait plus de vingt-cinq ans pour parcourir la distance du soleil à la terre, tandis qu’il ne faut pour cela que huit minutes aux rayons de la lumière.

Ces choses-là, tout bon écolier les sait dès l’âge de neuf à dix ans ; mais, pour Jean, c’était tout à fait nouveau, et cela lui semblait encore plus merveilleux que les contes de son livre.

L’instituteur qui, deux ou trois fois par an, était invité à dîner au château, y raconta à la première occasion quel important rôle ce volume d’histoires avait joué dans la pauvre chaumière, comment deux contes seuls avaient suffi pour réconforter le courage des parents, comment le petit garçon malingre avait, par sa lecture, ramené la gaieté dans la maison.

Au départ, la châtelaine lui remit deux beaux écus brillants pour le brave Jean : « Ce sera pour papa et maman, dit l’enfant lorsqu’on lui présenta le cadeau. — Tiens, dit Pierre, qui aurait cru que notre garçon infirme serait utile et attirerait la bénédiction sur sa famille ? »

Quelques jours après, les parents étant occupés au jardin, la voiture des maîtres s’arrêta devant la chaumière, et la châtelaine, qui était la bonté même, en descendit ; elle était enchantée que son présent de Noël eût fait si bon effet, et elle venait voir le petit Jean. Elle lui apportait du gâteau, des fruits, une bouteille de sirop doux, et puis, ce qui fit à l’enfant bien plus de plaisir, dans une cage dorée un joli pinson qui ne cessait de chanter de la plus gentille façon du monde. La dame plaça la cage sur la vieille commode, près du lit de Jean, de sorte qu’il pouvait toujours apercevoir son cher oiselet, et le voir sautiller gaiement en lançant ses joyeux trilles.

Pierre et Christine ne rentrèrent que tard ; ils apprirent la visite de la châtelaine et ils virent combien Jean était heureux avec son pinson ; mais il leur sembla que ce cadeau ne faisait que leur procurer un nouvel ennui.

« Ces gens riches, dit Pierre, ne comprennent pas la situation des pauvres gens. Nous voilà forcés de prendre soin de cet oiseau, Jean ne le peut pas. Finalement le chat mangera ce maudit pinson, qui piaille tout le temps. »

Une semaine se passa, puis une seconde ; le chat avait été bien souvent dans la chambre, sans avoir paru faire attention à l’oiseau et sans l’avoir effrayé.

Mais survint alors un grand événement. Une après-midi, les parents étaient au jardin, les autres enfants à l’école ; Jean était tout seul à la maison et lisait dans son livre le conte de la marchande de poissons qui avait reçu le don de voir se réaliser tous ses souhaits. Elle avait désiré les choses les plus extravagantes, avait demandé à être roi, elle l’était devenue ; puis elle avait voulu être empereur, et cela s’était fait. Mais voilà qu’elle souhaita être le bon Dieu ; alors eut lieu un épouvantable coup de tonnerre, et la sotte marchande se trouva de nouveau habillée de bure, derrière ses baquets de poissons.

L’histoire n’avait aucun rapport avec ce qui allait se passer entre le chat et l’oiseau ; mais il n’en est pas moins vrai que c’était là le conte que Jean lisait lorsqu’arriva l’événement dont le récit va suivre et dont il se souvint toute sa vie ainsi que de cette histoire.

La cage donc était sur la commode ; le chat était accroupi sur le plancher, ramassé sur lui-même et fixant l’oiseau de ses yeux vert jaune. Et ces yeux parlaient et disaient : « Petit oiseau, que tu es gentil ! je voudrais bien te croquer. » Jean comprit ce langage, et cria : « Va-t’en, vilain chat ! veux-tu t’en aller bien vite ! »

Mais le chat ne fit aucune attention à cet ordre, et, baissant la tête, s’apprêta à sauter. Jean ne pouvait le chasser ; il n’avait, pour jeter à la tête du chat, que son livre, son cher livre de contes ; il n’hésita pas et le lança sur la bête. Mais à force d’avoir été lu si souvent, le volume s’était défait, la couverture vola d’un côté, les pages de l’autre, et le chat ne fut pas atteint. L’animal, cependant, se retira un peu de côté et parut réfléchir ; il se dit probablement : « Après tout, petit Jean, je n’ai pas peur de toi ; tu ne peux ni marcher, ni sauter, moi je puis l’un et l’autre ; donc tu ne m’empêcheras pas de faire ce qui me plaît. »

Et la cruelle bête se rapprocha de nouveau et se remit à fixer l’oiseau, qui était devenu inquiet et voletait çà et là en poussant de petits cris de détresse. « Personne dans la maison, se disait Jean tout désolé ; personne dans le voisinage que je puisse appeler pour qu’il vienne au secours. »

On aurait pensé que le chat devinait qu’il en était ainsi ; il courba le dos comme pour prendre son élan. Jean avait saisi sa couverture de lit ; cela, il pouvait le faire : il avait l’usage de ses mains. D’abord il agita la couverture en menaçant le chat ; mais, l’animal ne bougeant pas, il la lança sur lui. La bête fit un bond de côté, puis sauta sur la chaise et de là sur l’appui de la fenêtre, tout près de la cage.

Le sang du pauvre infirme bouillait dans ses veines, mais il n’y prenait garde ; toute sa pensée était concentrée sur son oiseau chéri et sur le méchant chat. Comment empêcher la catastrophe qui approchait ? Il éprouva le même effet que si son cœur se retournait dans sa poitrine, lorsque le chat s’élança sur la commode et, poussant la cage, la renversa. Le malheureux pinson, effarouché à mort, s’agitait comme un perdu, se heurtant contre les barreaux.

Dans son angoisse, Jean poussa un cri perçant, il ressentit dans tout son corps une commotion violente, et sans qu’il sût comment cela se fit, le voilà qui trouve la force de sauter en bas du lit, de monter sur la chaise. Chassant le chat, il saisit la cage et, la tenant élevée de ses deux mains, il sortit en courant hors de la maison.

C’est alors seulement que la réflexion lui vint, et, pleurant des larmes de joie, il s’écria : « Je peux marcher, je peux de nouveau marcher ! »

Il avait en effet retrouvé l’usage de ses jambes. Plus tard, il lut dans des livres de science qu’à la suite d’une émotion terrible et subite la maladie dont il souffrait se guérit, très rarement il est vrai ; mais, enfin, pour lui c’était arrivé.

Le maître d’école ne demeurait pas loin ; Jean courut chez lui, nu-pieds, en chemise et en camisole de nuit, tel qu’il était sorti du lit, tenant toujours la cage.

Le maître d’école n’en croyait pas ses yeux.

« Je puis marcher, Seigneur Dieu, merci, je puis marcher ! » disait Jean, au milieu des sanglots que lui arrachait le saisissement.

Et quelle jubilation cela fut lorsque accoururent Pierre et Christine, que l’instituteur était allé chercher. Et ils embrassaient Jean ! Et ses frères et sœurs sautaient et dansaient autour de lui ! Il n’y avait qu’une ombre à tout ce bonheur : le gentil pinson, auquel Jean devait sa guérison, était là étendu sans mouvement ; il était mort de frayeur. On l’enterra au pied du plus beau rosier du jardin.

Le lendemain, Jean fut appelé au château ; il y avait bientôt six ans qu’il n’avait fait ce chemin ; il lui semblait que les tilleuls, les hêtres et les autres arbres qu’il connaissait tous, agitaient leurs branches pour le saluer et lui souhaiter la bienvenue.

Et il fut accueilli avec des caresses par les bons châtelains, qui avaient l’air aussi ravi de ce qui était arrivé à Jean que s’il avait été leur propre enfant.

Et comme il remercia l’excellente dame qui lui avait donné le joli pinson et le beau livre qui avait servi de consolation à ses parents au milieu des durs labeurs de la vie ! Oh ! ce livre, il le garderait toute sa vie, comme la plus précieuse relique.

« Et maintenant, dit-il encore, je pourrai être utile à mes parents et apprendre un métier. Je voudrais bien être relieur ; j’aurais alors occasion de lire tous les nouveaux livres qui paraissent. »

L’après-midi, les châtelains firent venir Pierre et Christine pour leur apprendre qu’ils avaient délibéré sur l’avenir du petit Jean.

« C’est un enfant bien docile, dit la bonne dame, très éveillé, heureusement doué ; il montre de grandes dispositions pour l’étude, et, avec l’aide de Dieu, il prospérera. » Les parents rentrèrent chez eux, heureux comme on ne peut l’être davantage ; Christine surtout nageait dans la plus pure félicité ; mais huit jours après, elle pleurait. Jean quittait la maison pour aller se préparer à la carrière à laquelle on le destinait. On le conduisait au delà de la mer, dans une autre île du Danemark, où se trouvait une fameuse école ; là il devait apprendre une foule de sciences et même le latin. La bonne châtelaine l’avait muni de tout ce qu’il lui fallait, et elle devait veiller à ce que rien ne manquât à son instruction.

Son livre de contes, Jean ne l’emporta pas ; quelque cher qu’il lui fût, il le laissa à ses parents. Pierre y lisait souvent mais toujours seulement les deux histoires que nous connaissons ; il ne lisait pas très couramment et il trouvait inutile de se donner de la peine pour de nouvelles histoires qui ne pouvaient pas être plus belles que celles qui le charmaient.

Il arriva souvent des lettres de Jean, toutes pleines de joie et de gaieté. La châtelaine l’avait confié à de braves gens qui prenaient le plus grand soin de lui, et, à l’école, on lui enseignait les choses les plus intéressantes. Oh ! il était heureux ; les maîtres étaient contents de lui et lui avaient dit qu’il serait un bon instituteur : c’était là la carrière à laquelle il se destinait.

« Vivrons-nous, dit Pierre un soir, jusqu’au jour où notre cher enfant sera ici à la tête de l’école, comme la bonne châtelaine nous l’a promis ?

— Dans tous les cas, dit Christine, nous pourrons quitter la terre rassurés sur le sort de notre fils. Oui, certes, le bon Dieu pense aussi aux enfants des pauvres gens. L’histoire de notre petit infirme est merveilleuse ; ne la dirait-on pas tirée du livre des contes ? »

IL FAUT UNE DIFFÉRENCE

 

C’était aux approches de l’été, le printemps avait été magnifique ; les arbres, les bosquets, les prés, les champs, étaient dans toute leur splendeur. Il y avait des fleurs à foison, par myriades ; l’éclat de leurs couleurs réjouissait les yeux, l’air embaumait.

Il y avait surtout au bas de la promenade, sur un jeune pommier, une branche de forme élégante et gracieuse chargée de gros boutons roses, d’une fraîcheur délicieuse, prêts à éclore ; c’était le véritable emblème du printemps. La jolie branche savait bien combien elle était belle, et elle ne fut nullement surprise de voir une voiture de maître s’arrêter devant elle et une jeune comtesse en descendre, s’écriant avec jubilation : « Voyez donc, ma mère, cet amour de branche de pommier ; elle serait digne de servir de couronne à Flore en personne. »

Et la jeune fille coupa la branche, et, la tenant délicatement dans sa main mignonne, l’abritant de son ombrelle contre l’ardeur du soleil, elle commanda de retourner au château. Elle monta un superbe escalier de marbre et, après avoir traversé de riches appartements, elle arriva dans une grande et haute salle, splendidement décorée, aux tentures somptueuses. Dans de magnifiques vases se trouvaient des bouquets, composés des fleurs les plus rares ; mais, à la place d’honneur, la petite comtesse fit placer un vase d’albâtre et elle y mit sa branche de pommier au milieu de quelques branches de hêtre au feuillage sombre et touffu, sur lequel les boutons roses se détachaient à merveille.

C’était un vrai régal pour les yeux. Et la branche s’enorgueillit et devint toute fière de ces témoignages d’admiration. Ce n’est pas aux hommes à le lui reprocher ; nous en aurions fait tout autant.

Il venait dans cette salle des personnes de tout rang ; les unes regardaient en silence, les autres avaient le droit d’exprimer leur appréciation : parmi ces dernières, les unes parlaient peu ; les autres bavardaient beaucoup trop et disaient plus d’inepties que de paroles judicieuses. Mais, au milieu de ce verbiage, où il était souvent question d’elle, notre branche comprit une chose, c’est qu’en tout, même parmi les végétaux, il y a de grandes différences. « Il y a des plantes, pensait-elle, qui ne sont que pour l’apparat ; il y en a qui flattent l’odorat ; d’autres qui servent à la nourriture ; il y en a d’autres encore dont on ne sait pas quel peut être l’usage, et qui pourraient aussi bien ne pas exister. » Et la branche, qui était placée près de la fenêtre, jetait en même temps un regard scrutateur sur la cour, le jardin et les champs, et examinait d’un air capable toutes les variétés de plantes qui y poussaient : il y en avait de superbes, au feuillage opulent, aux riches couleurs ; il y en avait qui ne payaient pas de mine, et même de tout à fait chétives.

« Pauvres créatures délaissées, dit la branche en voyant ces dernières, comme la nature vous a traitées en marâtre ! Comme elles doivent se sentir malheureuses, si, comme moi et mes pareilles, elles ont conscience de leur juste valeur ! D’un autre côté il faut bien qu’il y ait une différence. Il en est qui sont en haut, d’autres en bas de l’échelle. Oui, il n’y a pas à dire, il est nécessaire qu’il y ait une différence ; sans cela, nous serions tous égaux. »

Et la branche contempla avec compassion surtout une espèce de plante qui pullulait dans les champs, les fossés, oui, même entre les pavés.

Personne n’en faisait des bouquets ; elle était trop ordinaire, c’était vraiment une mauvaise herbe et quel vilain nom elle avait : c’était le pissenlit.

« Infortunée, dit la branche de pommier, comme on te méprise ! Ce n’est point ta faute cependant, si tu as si mince apparence ; on a eu tort de te honnir de ce vilain nom. Mais, chez les végétaux, comme chez les hommes, il faut une distinction de rang, tant pis pour ceux qui sont les derniers. Il faut une différence. »

Survint un rayon de soleil ; il jeta un chaud baiser sur la belle branche en fleur, mais il baisa aussi les jaunes pissenlits de la cour et des ruelles ; et tous les frères du rayon de soleil faisaient de même : ils caressaient les belles fleurs, et aussi les plus vulgaires.

La branche n’avait jamais réfléchi que l’amour du Créateur est infini et embrasse également tout ce qui vit et se meut en lui ; elle ne s’était jamais aperçue que bien des choses belles et bonnes restent cachées et qu’on ne doit pas juger selon les apparences. Mais ce n’est pas aux hommes à le lui reprocher ; nous en faisons autant.

Le rayon de soleil, la lumière pure savait mieux ce qui en était, et lui dit : « Tu ne me parais pas voir bien clair. Quelle est donc cette plante dédaignée que tu plains tant ? — C’est ce pauvre pissenlit, répondit la branche. On n’en fait pas des bouquets, on ne le cueille pas, on le foule aux pieds sans scrupule. Il y en a aussi par trop. Et, quand il monte en graine, cela fait comme des flocons de vieille laine, cela voltige partout et s’attache aux habits des gens. C’est vraiment une mauvaise herbe. Mais il faut qu’il y en ait aussi de cette sorte. Seulement je me félicite et je suis reconnaissante envers le Créateur de n’être pas placée à un degré si bas que ces malheureux pissenlits. »

Voilà qu’on vit accourir, à travers la prairie, une joyeuse troupe d’enfants ; il y en avait un tout petit, qui savait à peine marcher et que les autres portaient en triomphe. Lorsqu’il aperçut une épaisse touffe de pissenlits, il demanda à être assis au beau milieu de ce massif de fleurs jaunes, et, de plaisir, il se mit à trépigner avec ses petites jambes, et à rire tout haut ; il cueillit un bouquet, et, dans son innocente joie, il y déposa un tendre baiser.

Les enfants un peu plus âgés, enlevant les fleurs des tiges, se mirent à enfiler celles-ci les unes dans les autres, de façon à en faire des colliers, des bracelets, de grandes chaînes avec une croix, qui descendaient des épaules jusqu’au milieu de la poitrine ; et ils s’amusaient royalement à s’orner ainsi.

Les plus grands étaient à l’affût des fleurs en graine ; ils les coupaient, et, saisissant délicatement la tige, ils considéraient curieusement cet assemblage de filaments et d’aigrettes, déliés et ténus, qui, groupés savamment, soutiennent la couronne des semences : c’était une véritable œuvre d’art ; on aurait dit un flocon de fines plumes d’édredon arrangées par des doigts de fées. Puis, les enfants approchaient de leur bouche toujours avec précaution ce léger duvet, et, soufflant avec force, tâchaient de faire envoler d’un seul coup tous les filaments. Celui qui réussissait sautait de joie : à Noël, comme disaient les vieilles gens d’après une ancienne tradition, il aurait un superbe cadeau.

Voilà comment la plante si méprisée faisait le bonheur de tout ce petit monde.

« Vois-tu, dit le rayon à la branche, vois-tu comme la pauvre fleur est appréciée, combien de joie elle procure ! — Oui, oui, répondit la branche, elle est bonne pour amuser les enfants. »

Arriva une brave vieille qui, avec un couteau, attaqua une autre touffe de pissenlits, cherchant ceux qui n’étaient pas en fleurs ; elle enlevait les racines, qu’elle devait vendre à un fabricant de chicorée ; les feuilles, elle pensait les porter au marché : ce serait de la salade pour les gens du peuple.

« Cette plante ne manque cependant pas de toute utilité, se dit la branche. Mais elle est exclue de l’empire de l’idéal et du beau : là n’entrent que de rares élus. Oui, je m’en aperçois de plus en plus ; il y a entre les plantes des différences, des distinctions, comme il y en a entre les hommes. »

Le rayon fit observer que toutes les créatures sont égales devant l’amour infini du Tout-Puissant, et qu’une même justice gouverne tout dans l’univers.

« Ce sont là de belles théories, répliqua la branche, mais elles ne tiennent pas devant la réalité. »

La porte s’ouvrit ; le seigneur, toute sa famille, sa fille, la jeune et jolie petite comtesse, entrèrent dans la salle, de retour de la promenade. La charmante enfant ne pensait guère en ce moment à la belle branche qu’elle avait tantôt placée avec tant de soin dans le beau vase. Elle marchait doucement à petits pas, toute préoccupée de tenir avec des précautions infinies quelque chose qui était enfermé dans un cornet formé de grandes feuilles de chêne ; elle fit fermer portes et fenêtres pour qu’aucun courant d’air ne vînt mettre en danger ce qu’elle portait avec tant d’attention ; certes, elle n’avait pas fait tant de façon avec la branche de pommier, toute belle que celle-ci était.

Et, avec ménagement, elle écarta doucement les feuilles de chêne, et qu’est-ce qui sortit de l’enveloppe ? Une fleur en graine, de ce pissenlit tant méprisé. C’était pour préserver de tout choc, de tout souffle, le faisceau merveilleusement ouvré de ces gentils filaments si fins, si délicats, que la petite comtesse s’était donné tant de peine ; et elle y avait réussi. Le flocon, plus léger que du duvet, était intact ; la jeune fille et tous les assistants en admiraient l’ingénieuse disposition.

« Comme la puissance infinie de Dieu éclate dans les plus petites choses ! dit la jeune comtesse. Apportez-moi ma boîte à couleurs, que je peigne aussitôt cette merveille de finesse sur une même toile avec ma jolie branche de pommier ; toutes deux, dans leur genre, portent la marque du beau. Les hommes peuvent dédaigner et traiter de vulgaire la pauvre fleur ; mais elle n’a pas à se plaindre du bon Dieu. »

Et le rayon de soleil caressa le pissenlit, et il caressa la branche de pommier, qui semblait quelque peu rougir de honte de voir la plante méprisée mise ainsi sur le même pied qu’elle-même.

LES COUREURS

 

Un prix, deux prix même, un premier et un second, furent un jour proposés pour ceux qui montreraient la plus grande vélocité non pas dans une seule course, mais pendant toute une année.

C’est le lièvre qui obtint le premier prix. « Justice m’a été rendue, dit-il ; du reste, j’avais assez de parents et d’amis parmi le jury, et j’étais sûr de mon affaire. Mais que le colimaçon ait reçu le second prix, cela, je trouve que c’est presque une offense pour moi.

— Du tout, observa le poteau, qui avait figuré comme témoin lors de la délibération du jury ; il fallait aussi prendre en considération la persévérance et la bonne volonté : c’est ce qu’ont affirmé plusieurs personnes respectables et j’ai bien compris que c’était équitable. Le colimaçon, il est vrai, a mis six mois pour se traîner de la porte au fond du jardin, et les autres six mois pour revenir jusqu’à la porte ; mais, pour ses forces c’est déjà une extrême rapidité ; aussi dans sa précipitation s’est-il rompu une corne en heurtant une racine. Toute l’année, il n’a pensé qu’à la course, et, songez donc, il avait le poids de sa maison sur son dos. Tout cela méritait récompense et voilà pourquoi on lui a donné le second prix.

— On aurait bien pu m’admettre au concours, interrompit l’hirondelle. Je pense que personne ne fend l’air, ne vire, ne tourne avec autant d’agilité que moi. J’ai été au loin, à l’extrémité de la terre. Oui, je vole vite, vite, vite.

— Oui, mais c’est là votre malheur, répliqua le poteau. Vous êtes trop vagabonde, toujours par monts et par vaux. Vous filez comme une flèche à l’étranger quand il commence à geler chez nous. Vous n’avez pas de patriotisme : c’est donc justice qu’on vous ait exclue.

— Mais, dit l’hirondelle, si je me niche pendant l’hiver dans les roseaux des tourbières, pour y dormir comme la marmotte tout le temps froid, serai-je une autre fois admise à concourir ?

— Oh, certainement ! déclara le poteau. Mais il vous faudra apporter une attestation de la vieille sorcière qui règne sur les tourbières, comme quoi vous aurez passé réellement l’hiver dans votre pays et non dans les pays chauds à l’étranger. Cela vous sera compté comme un bon point.

— J’aurais bien mérité le premier prix et non le second, grommela le colimaçon. Je sais une chose : ce qui faisait courir le lièvre comme un dératé, c’est la pure couardise ; partout, il voit des ennemis et du danger. Moi, au contraire, j’ai choisi la course comme but de ma vie, et j’y ai gagné une cicatrice honorable. Si, donc, quelqu’un était digne du premier prix, c’était bien moi. Mais je ne sais pas me faire valoir, flatter les puissants ; je méprise toutes les vanteries ; toutes les bassesses me répugnent. »

Et le brave limaçon lança un crachat en signe de dédain.

« Écoutez, dit la vieille borne qui avait été membre du jury, les prix ont été adjugés avec équité et discernement ; je le maintiens envers et contre tous, du moins quant à ma voix. C’est que je procède toujours avec ordre et après mûre réflexion. Voilà déjà sept fois que je fais partie du jury, mais ce n’est qu’aujourd’hui que j’ai fait admettre mon avis par la majorité.

« Cependant chaque fois je basai mon jugement sur des principes. Tenez, admirez mon système. Cette fois, comme nous étions le 12 du mois, j’ai suivi les lettres de l’alphabet depuis l’a, et j’ai compté jusqu’à douze ; j’étais arrivé à l : c’était donc au lièvre que revenait le premier prix. Quant au second, j’ai recommencé mon petit manège ; et, comme il était trois heures, au moment du vote, je me suis arrêté au c et j’ai donné mon suffrage au colimaçon.

« La prochaine fois si on maintient les dates fixées, ce sera l’f qui remportera le premier prix et le d le second. En toutes choses, il faut de la régularité et un point de départ fixe.

— Je suis bien de votre avis, dit le mulet ; et si je n’avais pas été parmi le jury, je me serais donné ma voix à moi-même. Car, enfin, la vélocité n’est pas tout ; il y a encore d’autres qualités, dont il faut tenir compte, par exemple, la force musculaire qui me permet de porter un lourd fardeau tout en trottant d’un bon pas. De cela, il n’était pas question étant donnés les concurrents que nous avions à juger. Je n’ai pas non plus pris en considération la prudence, la ruse du lièvre, son adresse à faire tout à coup un énorme bond de côté pour faire perdre sa piste aux chiens et aux chasseurs.

« Ce qui m’a surtout préoccupé, c’était de tenir compte de la beauté, qualité si essentielle. À mérite égal, m’étais-je dit, je donnerai le prix au plus beau. Or, qu’y a-t-il au monde de plus beau que les longues oreilles du lièvre, si mobiles, si flexibles ? C’est un vrai plaisir que de les voir retomber jusqu’au milieu du dos ; il me semblait que je me revoyais tel que j’étais aux jours de ma plus tendre enfance : aussi, n’ai-je pas hésité à donner ma voix au lièvre.

— Pst ! dit la mouche, permettez-moi une simple observation. Des lièvres, moi qui vous parle, j’en ai rattrapé pas mal à la course. Je me place souvent sur la locomotive des trains ; on y est à son aise pour juger de sa propre vélocité. Que de fois alors ne m’est-il pas arrivé de dépasser les lièvres les plus rapides. Naguère, un jeune levraut, des plus ingambes, galopait en avant du train ; j’arrive et il est bien forcé de se jeter de côté et de me céder la place. Mais il ne se gare pas assez vite et la roue de la locomotive lui enlève l’oreille droite. Voilà ce que c’est que de vouloir lutter avec moi. Votre vainqueur, vous voyez bien comme je le battrais facilement ; mais je n’ai pas besoin de prix, moi.

— Il me semble cependant, pensa l’églantine (elle aurait bien dû le dire tout haut, mais elle est un peu sauvage et n’est pas communicative de sa nature), il me semble que c’est le rayon du soleil qui aurait mérité de recevoir le premier prix d’honneur et aussi le second. En un clin d’œil, il fait l’immense trajet du soleil à la terre, et il y perd si peu de sa force que c’est lui qui anime toute la nature. C’est à lui que moi, et les roses, mes sœurs, nous devons notre éclat et notre parfum. La haute et savante commission du jury ne paraît pas s’en être doutée. Si j’étais rayon de soleil, je leur lancerais un jet de chaleur qui les rendrait tout à fait fous.

« Mais je n’irai pas critiquer tout haut leur arrêt. Il fait si bon vivre et fleurir près de la belle et verte forêt. Pourquoi de vaines disputes ? Du reste, le rayon de soleil aura sa revanche ; il vivra plus longtemps qu’eux tous.

— En quoi consiste donc le premier prix ? entendit-on tout à coup le ver de terre demander ; il venait de sortir de son trou où il avait dormi tout le temps ; sans cela, il se serait bien mis sur les rangs.

— Le vainqueur, répondit le mulet, a droit, sa vie durant, d’entrer librement dans un champ de choux et de s’y régaler à bouche que veux-tu. C’est moi qui ai proposé ce prix. J’avais bien deviné que ce serait le lièvre qui l’emporterait, et alors j’ai pensé tout de suite qu’il fallait une récompense qui lui fût de quelque utilité ; je suis pour les choses pratiques, moi.

« Voilà donc le lièvre qui a ce qu’il lui faut. Quant au colimaçon, il a le droit de rester tant que cela lui plaira sur cette belle haie et se gorger d’aubépine, fleurs et feuilles. De plus, il est dorénavant membre du jury ; c’est important pour nous d’avoir dans la commission quelqu’un qui, par expérience, connaisse les difficultés du concours. Et, à en juger d’après la sagesse dont nous avons déjà fait preuve, certainement l’histoire parlera de nous un jour. »

LA PETITE FILLE AUX ALLUMETTES

 

Il faisait effroyablement froid ; il neigeait depuis le matin ; il faisait déjà sombre ; le soir approchait, le soir du dernier jour de l’année. Au milieu des rafales, par ce froid glacial, une pauvre petite fille marchait dans la rue ; elle n’avait rien sur sa tête, elle était pieds nus. Lorsqu’elle était sortie de chez elle le matin, elle avait eu des pantoufles, de vieilles pantoufles, que sa mère avait longtemps portées, et qui étaient beaucoup trop grandes pour elle. Aussi les perdit-elle lorsqu’elle eut à se sauver devant une file de voitures qui arrivaient au triple galop ; les voitures passées, elle chercha après ses chaussures ; un méchant gamin s’enfuyait emportant en riant l’une des pantoufles ; l’autre avait été entièrement écrasée par les voitures.

Voilà la malheureuse enfant n’ayant plus rien pour abriter ses pauvres petits petons, qui de froid étaient rouges et bleus. Dans son vieux tablier, elle portait des allumettes ; elle en tenait à la main un paquet. Mais, ce jour, la veille du nouvel an, tout le monde était affairé ; par cet affreux temps, personne ne s’arrêtait pour considérer l’air suppliant de la petite qui faisait pitié. La journée finissait, et elle n’avait pas encore vendu un seul paquet d’allumettes ; personne ne lui avait fait l’aumône de la moindre pièce de monnaie. Tremblante de froid et de faim, elle se traînait de rue en rue ; c’était l’image vivante de la plus cruelle misère.

Des flocons de neige couvraient sa longue chevelure blonde, qui lui retombait sur le cou en jolies boucles. Certes, ce n’est pas cela qui la préoccupait. De toutes les fenêtres brillaient des lumières ; de presque toutes les maisons sortait une délicieuse odeur, celle de l’oie, qu’on rôtissait pour le festin du soir : c’était la Saint-Silvestre. Cela, oui, cela lui faisait arrêter ses pas errants.

Enfin, après avoir une dernière fois offert en vain son paquet d’allumettes, la pauvre enfant aperçoit une encoignure entre deux maisons, dont l’une dépassait un peu l’autre. Harassée, elle s’y assied et s’y blottit, tirant à elle ses petits pieds ; mais elle grelotte et frissonne encore plus qu’avant et cependant elle n’ose pas rentrer chez elle. Elle n’y rapporterait pas la plus petite monnaie, et son père certainement la battrait. Du reste, dans leur misérable mansarde, il faisait aussi bien froid ; le toit au-dessus d’eux était tout crevassé : le vent soufflait à travers ; et ils n’avaient pas de chauffage.

L’enfant avait ses petites menottes toutes transies. « Si je prenais une allumette, se dit-elle, une seule (papa ne verra pas qu’elle manque), et si j’en tirais un peu de feu pour réchauffer mes doigts ? » C’est ce qu’elle fit ; elle frotta, et pscht, rscht, comme cela flambe ! Elle tint sa main autour ! Quelle flamme merveilleuse c’était ! Il sembla tout à coup à la petite fille qu’elle se trouvait devant un grand poêle en fonte, décoré d’ornements en cuivre. Le feu y ronflait ; oh ! quelle bonne chaleur il répandait. La petite allait étendre ses pieds pour les réchauffer, lorsque la petite flamme s’éteignit brusquement ; le poêle disparut, et l’enfant restait là, tenant en main un petit morceau de bois à moitié brûlé.

Elle frotta une seconde allumette ; la lueur se projetait sur la muraille qui devint transparente, et la petite vit ce qui se passait dans la salle qui était derrière. La table était mise ; elle était couverte d’une belle nappe blanche, sur laquelle brillait une superbe vaisselle de porcelaine. Au milieu, s’étalait une magnifique oie rôtie, entourée de compote de pommes ; et voilà que la bête se met en mouvement et, avec un couteau et une fourchette fixés dans sa poitrine, vient se présenter devant la pauvre petite. Et puis plus rien ; la flamme s’éteint et il ne reste plus que la muraille froide et humide.

L’enfant prend une troisième allumette, et elle se voit transportée près d’un arbre de Noël, bien plus splendide que celui qu’elle a, l’an dernier, aperçu chez un riche marchand par la porte vitrée. Sur ses branches vertes, brillaient mille bougies de couleurs ; de tous côtés, pendaient des bonbons transparents, des joujoux dorés, une foule de merveilles. La petite étendit la main pour saisir la moins belle ; l’allumette s’éteint. L’arbre semble monter vers le ciel et ses bougies deviennent des étoiles ; il y en a une qui se détache et qui redescend vers la terre, laissant une traînée de feu.

« Voilà quelqu’un qui va mourir », se dit la petite. Sa vieille grand’mère, le seul être qui l’avait aimée et chérie, et qui était morte il n’y avait pas longtemps, lui avait dit que lorsqu’on voit une étoile qui file, d’un autre côté une âme monte vers le paradis.

Elle frotta encore une allumette ; une grande clarté se répandit et, devant l’enfant, se tenait la vieille grand-mère ; ses vêtements reflétaient une lumière éclatante ; son visage était si doux, si plein de tendresse.

« Grand’mère, s’écria la petite, grand’mère, emmène-moi. Oh ! tu vas me quitter quand l’allumette sera éteinte ; tu t’évanouiras comme le poêle si chaud, le superbe rôti d’oie, le splendide arbre de Noël. Reste, reste, je te prie, ou emporte-moi. »

Et l’enfant alluma une nouvelle allumette, et puis une autre, et enfin tout le paquet, pour voir la bonne grand’mère le plus longtemps possible. Et cela fit un éclat de lumière plus brillant que le plus beau clair de lune. La grand’mère n’était plus cassée et courbée comme lorsqu’elle quitta la terre ; elle était toute transfigurée ; elle prit la petite dans ses bras et, s’élançant dans les airs, elle la porta bien haut, bien haut, en un lieu où il n’y avait plus ni de froid, ni de faim, ni de chagrin ; c’était devant le trône de Dieu.

Le lendemain matin, cependant, les passants trouvèrent dans l’encoignure le corps de la petite ; ses joues étaient rouges, elle semblait sourire ; elle était morte de froid, pendant la nuit qui avait apporté à tant d’autres des joies et des plaisirs.

Elle tenait dans sa petite main, toute raidie, les restes brûlés d’un paquet d’allumettes.

« Quelle sottise ! dit un sans-cœur ; comment a-t-elle pu croire que cela la réchaufferait ? »

D’autres versèrent des larmes sur la pauvre enfant : c’est qu’ils ne savaient pas toutes les belles choses qu’elle avait vues pendant la nuit du nouvel an, c’est qu’ils ignoraient que, si elle avait bien souffert, elle goûtait maintenant dans les bras de sa grand’mère la plus douce félicité.

LA PIERRE TOMBALE

HISTOIRE VÉRITABLE

 

Par une magnifique soirée d’automne, chez un honnête bourgeois d’une petite ville de Fionie, toute la famille était réunie dans la salle du rez-de-chaussée ; la lampe brûlait sur la table, mais les fenêtres étaient toutes grandes ouvertes ; l’air était doux et agréable, embaumé par les fleurs qui garnissaient les parterres du jardin ; il faisait un admirable clair de lune.

On vint à causer d’une grande et haute vieille pierre, qui se trouvait dans la cour, pas loin de la porte de la cuisine. La servante y allait aiguiser les couteaux ou bien y plaçait, pour les laisser sécher, les ustensiles quand elle les avait bien récurés ; la pierre figurait souvent dans les jeux des enfants : elle servait de ce qu’ils appelaient le but.

« Je crois bien, dit le maître de la maison, qu’elle provient du vieux cimetière qui était près du cloître. Lorsqu’il y a une quarantaine d’années on fit par là une nouvelle rue, la chapelle fut démolie, le cimetière transporté hors de la ville, et les pierres tombales qui ne furent pas réclamées par les familles furent vendues ; c’est mon père qui les a achetées, je me le rappelle ; on en fit des pavés ; mais on en conserva une, je ne sais pourquoi ; c’est celle qui est là dans la cour.

— Je m’étais toujours douté que c’était une pierre tombale, dit l’aîné des garçons ; on y voit un sablier et le reste d’une figure d’ange. L’inscription est à moitié effacée ; on y lit encore le prénom de Preben et, au-dessous, celui de Martha ; quant au nom de famille, il n’en est resté que la première lettre, un S, et encore les caractères ne se distinguent-ils bien que lorsqu’après une bonne pluie la pierre est bien nette.

— Seigneur Dieu ! s’écria un vieillard, le grand-oncle du maître de la maison, la pierre provient du caveau de Preben Schwane et de sa femme. Oui, ils furent parmi les derniers qui furent enterrés dans ce cimetière. C’était un couple vénérable ; je me souviens que, dans mon enfance, je les ai vus figurer dans les fêtes de la ville, à la tête des anciens. Tout le monde les aimait, les estimait. On disait qu’ils possédaient plus d’une tonne d’or, et cependant ils vivaient très simplement et s’habillaient de bure ; ils n’avaient qu’un luxe, le linge ; celui qu’ils portaient était toujours d’une blancheur éblouissante. Mais comme ils étaient bons pour les pauvres ! ils les vêtissaient et les nourrissaient : c’étaient des chrétiens modèles.

« Oui, quel beau et respectable vieux couple cela faisait, Preben et Martha ! quand tous deux ils se reposaient sur le banc de pierre devant leur maison, qui se trouvait près du grand tilleul, et qu’on venait à passer devant eux, ils vous saluaient d’un air si amical, si affable, qu’on en éprouvait une vraie joie.

« Ce fut la vieille Martha qui mourut la première ; je me souviens encore parfaitement du jour où cela arriva. J’étais alors tout jeune ; j’avais accompagné mon père chez le vieux Preben, lorsqu’elle venait de s’endormir de son dernier sommeil. L’excellent homme était hors de lui et pleurait comme un petit enfant. Le corps était dans la chambre à côté. Après s’être un peu calmé, le vieux Preben dit à mon père et à quelques voisins combien il allait se trouver seul sur terre, et il raconta comme elle avait été douce et bonne, et quel bonheur ils avaient goûté pendant de longues années. Ils s’étaient connus tout enfants… et, s’animant peu à peu au souvenir de ses jours de félicité, il parla de leurs fiançailles et dit combien elle avait été belle lorsqu’elle se présenta à l’autel avec lui.

« Et elle gisait là, morte, enveloppée d’un suaire, et lui, le vieillard, rappelait en vain les temps de son heureuse jeunesse. Oui, c’est là le cours du monde. Moi, j’écoutais avec intérêt et pitié ce récit douloureux ; et cependant je n’étais encore qu’un enfant d’ordinaire insouciant : aujourd’hui, j’ai l’âge qu’avait alors Preben Schwane. Le temps passe, tout change, tout disparaît.

« Je me souviens encore de l’enterrement de la bonne Martha. Le vieux Preben, tout courbé, marchait en sanglotant derrière le cercueil. Quelques années auparavant, il avait fait tailler la pierre qui devait recouvrir son tombeau et celui de sa femme ; l’inscription y était gravée, sauf l’année de la mort. Et, le soir, la pierre fut mise en place ; à peine un an après, on la retira pour descendre dans la terre le vieux Preben à son tour.

« Il ne laissa pas la fortune qu’on lui avait supposée d’après sa générosité pour les pauvres ; l’héritage échut à des parents très éloignés, qui ne prirent aucun soin de la tombe. Les pauvres perdirent bientôt le souvenir de leur bienfaiteur. L’antique maison des Schwane, aux fenêtres gothiques, fut démolie quelque temps après ; elle était ornée de curieuses sculptures, mais elle menaçait ruine.

Plus tard, ce fut le tour de la chapelle et du cloître ; le cimetière fut condamné aussi ; la belle grande rue, qui mène à la place, passe sur la tombe du vieux Preben et de sa femme Martha. Personne ne pense plus à eux. Leur pierre tombale, personne ne la réclama, et c’est ainsi qu’elle est parvenue dans cette cour pour jouer un rôle dans les amusements des enfants. » Et le vieillard, secouant mélancoliquement la tête, dit encore : « Oubliés ils sont. Mais, du reste, qu’est-ce qui n’est pas destiné à l’oubli ? »

Puis on se mit à causer de choses plus gaies. Mais le plus jeune des enfants, un garçon aux grands yeux sérieux, monta sur une chaise et, regardant dans la cour où, en ce moment, la lune versait sa clarté sur la vieille pierre, crut voir en elle une page d’un grand livre de chronique ; et il lui semblait que le récit, que venait de faire le vieillard, des vertus du vénérable couple, y était resté gravé en caractères de feu.

« Oubliés ! oui, tout est condamné à l’oubli ! » Ces paroles échappèrent tout à coup au vieillard qui avait suivi le cours de ses tristes pensées, pendant qu’on parlait d’autre chose. Mais au même instant un ange invisible, baisant l’enfant au front, lui murmura à l’oreille :

« Conserve en ton souvenir ce que tu viens d’entendre, ne le perds pas. Tu es destiné à faire revivre en lettres d’or devant la postérité la vieille inscription presque effacée. Et on verra de nouveau le vieux Preben et Martha, sa femme, prenant soin des malheureux ; et, le soir, après une journée consacrée au bien, assis sur leur banc de pierre, souriant aux passants qui tous les saluent, riches et pauvres. Le bien, le beau, non, l’oubli ne l’efface pas ; la poésie le recueille et le transmet aux siècles futurs. »

LE COFFRE VOLANT

 

Il y avait une fois un négociant qui était si riche, si riche, si riche, qu’il aurait pu faire paver de doubles écus d’argent la grande place, la longue rue et encore une ruelle de la ville qu’il habitait ; mais il n’y songeait guère : il savait mieux employer son argent. Quand il dépensait une livre, c’était pour qu’il lui rentrât dans sa bourse un écu. Sa fortune s’augmentait toujours, et il venait justement de conclure une affaire qui devait lui rapporter un million, lorsqu’il mourut subitement.

Ce fut son fils unique qui hérita de ces trésors. Il mena la plus joyeuse vie du monde ; tous les soirs il donnait des bals masqués, et chaque fois il y mettait un habillement neuf et qui coûtait gros ; il s’amusait à lancer dans les airs des cerfs-volants faits avec des billets de banque, et il faisait, pendant des heures, des ricochets sur la rivière avec de belles pièces d’or. À ce jeu-là, son magot, quelque gros qu’il fût, devait à la longue s’épuiser, et, en effet, c’est ce qui arriva. Un beau jour, un vilain jour plutôt, le fils du riche marchand fit son compte et se trouva ne possédant plus que quatre liards ; en fait de vêtements, il n’avait plus qu’une vieille robe de chambre et une paire de pantoufles. Tous ses amis, ne pouvant plus se montrer avec lui dans la rue, l’abandonnèrent à la fois ; l’un d’eux cependant, qui était bon enfant, lui envoya un vieux coffre et lui fit dire : « Allons, fais ton paquet. »

C’était fort bien pensé ; mais notre jeune homme n’avait rien à emballer. Ma foi, il eut l’idée de se mettre lui-même dans ce coffre. C’était un coffre comme on en voit peu : dès qu’on pressait la serrure, il se soulevait de terre et se mettait à voler. Le fils du marchand poussa par hasard cette serrure ; voilà le coffre qui s’enlève, et, passant par la cheminée qui, heureusement, était large, monte dans les airs jusqu’au-dessus des nuages et file droit vers le sud par-dessus les royaumes, les empires et les mers. Le pauvre garçon, saisi de frayeur, ne bougeait pas plus qu’une borne ; cependant parfois le fond de la malle craquait, et alors quelles transes ! Si la planche avait cédé, quelle culbute ! On frissonne rien que d’y penser ; que devait donc éprouver le fils du marchand ?

À la fin des fins, il reprit ses sens et ordonna au coffre de s’arrêter ; obéissant sur-le-champ, la merveilleuse malle descendit et vint se poser à terre, au milieu d’un bosquet de palmiers. C’était dans le pays des Turcs, lorsqu’ils habitaient encore au fond de l’Asie. C’était une heureuse chance. Le fils du marchand pouvait se promener en public, avec sa robe de chambre et ses pantoufles : tout le monde était habillé de même.

Il remisa son coffre parmi un tas de feuilles mortes et gagna la route qui menait à la ville. Il rencontra une nourrice avec un petit enfant : « Nounou, lui dit-il, quel est donc ce beau palais-là, près de la ville, où les murs n’ont de fenêtres que tout en haut, près du toit ?

— C’est là que demeure la fille de notre sultan, répondit-elle. À sa naissance, une fée a prédit qu’elle serait bien malheureuse par le fait d’un de ses fiancés. C’est pourquoi on l’a enfermée dans ce château, qui est gardé comme une prison : personne ne peut l’approcher, à moins que ses parents, le sultan et la sultane, ne soient présents.

— Merci de tes renseignements ! » dit le fils du marchand, et il retourna auprès de ses palmiers, s’installa dans son coffre et lui ordonna de le porter sur le toit du palais. De là, par une lucarne, il entra dans les appartements et arriva dans la salle splendide où se tenait la princesse.

Elle était étendue sur un sofa et elle dormait ; elle était plus belle que la pleine lune, comme on dit dans son pays ; le jeune homme, après l’avoir longtemps admirée, lui baisa le bout de ses mains, toutes mignonnes. Elle se réveilla et entra d’abord dans la plus vive frayeur ; mais il lui dit qu’il était le dieu des Turcs et qu’il était arrivé à travers les airs et les nuages pour la contempler de près ; elle fut très flattée et se calma aussitôt.

Il s’assit auprès d’elle et il lui dit, de ses yeux, qu’ils étaient brillants et profonds comme les plus beaux lacs, et qu’on y voyait nager les charmantes pensées comme des sirènes ; de son front, il lui dit que c’était comme une cime neigeuse aux reflets les plus éclatants.

La princesse trouvait ce langage fort doux ; alors il lui demanda sa main ; sur-le-champ, elle dit oui.

« Il vous faut revenir samedi, ajouta-t-elle ; le sultan mon père et la sultane ma mère viennent ce jour-là chez moi prendre le thé. Ils seront bien fiers quand ils sauront que j’épouse le dieu de la glorieuse nation des Turcs. Mais, si vous voulez leur plaire tout à fait, contez-leur une de ces jolies histoires dont ils raffolent ; ma mère aime que tout y soit moral et convenable ; mon père tient à ce qu’elles soient amusantes et qu’elles fassent bien rire.

— Je raconterai d’autant plus volontiers une histoire, répondit-il, que ce sera là tout ce que je vous donnerai en fait de cadeaux de noces, en dehors de l’honneur que je vous fais de vous prendre pour femme. »

La princesse, de plus en plus flattée, lui fit don d’un beau sabre à la poignée en diamants et d’une belle bourse remplie de pièces d’or ; elles lui venaient à point.

Il prit son vol, replaça son coffre dans le bosquet de palmiers et alla en ville acheter une robe de chambre neuve en soie et en velours et des babouches brodées d’or ; puis il se mit à composer une histoire ; il n’avait que trois jours pour l’inventer et la composer, ce n’était pas tout à fait assez, mais enfin il en vint à bout.

Le samedi, il retourna sur son coffre au palais ; il y trouva le sultan, la sultane et toute la cour rassemblés autour de la princesse qui avait annoncé son arrivée. Tout le monde lui fit fête.

« Vous allez donc nous conter une histoire, dit la sultane ; elle sera remplie de pensées profondes et instructives. — Et, en même temps, vous nous ferez rire, dit le sultan.

— Vous serez contents tous deux, dit-il. Écoutez bien :

 

« Il y avait une fois un paquet d’allumettes ; elles étaient très fières de leur noble origine. Elles descendaient d’un vieux sapin qui avait été dans son temps l’ornement de la forêt. Pour le moment, elles se trouvaient dans une cuisine, entre un briquet et un vieux pot de fer ; elles parlaient du temps jadis, lorsqu’elles formaient les belles branches vertes du sapin :

« “Que nous étions heureuses alors ! tous les matins nous avions pour déjeuner les perles et les rubis de la rosée. Le soleil venait nous égayer, et, toute la journée, les petits oiseaux nous contaient de si jolies histoires ! Et comme nous étions riches ! Tous les autres arbres n’avaient de feuillage qu’en été ; mais notre aïeul, le sapin, se payait un habit vert hiver comme été.

« “Mais, hélas ! survint la révolution sous la forme d’un bûcheron ; notre famille fut dispersée par les événements. Le tronc principal eut encore de la chance : il fut poli et travaillé, et trouva place sur une superbe frégate qui a fait le tour du globe. Les grosses branches eurent des destins divers ; nous, notre sort fut de servir à procurer au premier venu du feu et de la lumière. Et nous voilà, nous, gens de distinction, confinés dans une cuisine !

« — Moi, dit le pot de fer, ma destinée a été différente ; cependant, elle ne manque pas de noblesse non plus. Dès que je suis entré dans ce monde, j’ai été employé pour la cuisson d’une foule de succulents ragoûts, et, chaque fois, on me récure à nouveau. Je suis un ustensile indispensable, c’est moi qui ai la première place ici. Aussi, comme on a soin de moi ! On me nettoie avec amour, et, le soir, je brille tellement que c’est un plaisir de me voir. C’est là ma joie, surtout quand je puis faire un bout de conversation sérieuse avec mes camarades.

« “Nous ne connaissons pas beaucoup le monde ; il n’y a que le seau qui, parfois, est descendu dans la cour pour rapporter de l’eau ; mais c’est surtout le panier qui nous tient au courant de ce qui se passe ; tous les jours il va au marché. Entre nous, je trouve qu’il s’exprime avec peu de respect sur le gouvernement ; il rapporte tous les cancans qu’il entend. C’est un libéral, vous dis-je. L’autre jour, son langage a été si séditieux, que mon cousin, le pot de terre, en a attrapé une fêlure.

« — Tu nous ennuies avec ton long discours, interrompit le briquet en lançant une gerbe d’étincelles, l’acier choquant contre une pierre. Tâchons un peu de nous amuser ce soir.

« — C’est ça, dirent les allumettes ; que chacun fasse connaître ses tenants et aboutissants, pour qu’on voie lequel est de plus noble souche.

« — Non pas ! objecta le pot. Je n’aime pas à parler de ma « personne et à vanter mes mérites. Nous allons jouer aux histoires. C’est moi qui commence. Je vais vous conter quelque chose qui est pris sur le vif ; c’est la nature même. Vous verrez comme c’est intéressant. »

« “Donc, sur les bords de la Baltique, au milieu des hêtres du Danemark…

« — Que cela commence bien ! s’exclamèrent les assiettes toutes à la fois. Comme on devine d’avance que le récit nous divertira !

« — Ce fut, reprit le pot de fer, dans ces contrées que je passai ma jeunesse, chez de braves bourgeois bien tranquilles. La maison était d’une propreté extrême ; on me récurait tous les soirs à fond, je reluisais comme un miroir. Les meubles brillaient aussi ; la dame de la maison les frottait elle-même ; le plancher n’avait pas un grain de poussière ; tous les huit jours, on changeait les rideaux des fenêtres.

« — Quelle histoire récréative ! s’écria le balai. Comme elle fait bien comprendre la valeur de la propreté ! Le balayage, le nettoyage, le brossage, il n’y a que cela dans ce monde.

« — Et le lavage, tu l’oublies !” dit le seau, avec un brusque mouvement de vivacité, qui lança sur le plancher une partie de son eau.

« Le pot continua son histoire ; la fin en était aussi gaie que le commencement. Les assiettes applaudirent en s’entrechoquant. Le balai tira du bac aux ordures quelques branches de persil fanées et se mit à couronner le pot.

« “Nous n’avons pas besoin de continuer le jeu, dit-il. Aucun autre ne saurait mieux conter que toi.

« — Cela les vexe, pensait-il, à part soi. C’est bien fait. Pourquoi ne m’apprécient-ils pas ? Que deviendrait le monde sans le balai. Aussi j’espère bien que le pot me couronnera demain.

« — Maintenant, dansons”, dirent les pincettes. Et, ma foi, elles levaient une jambe après l’autre ; mais leurs mouvements étaient si anguleux, que c’était à se tordre de rire ; un vieux coussin même en creva.

« Quand elles eurent bien gigotté, les pincettes demandèrent à être couronnées ; et elles le furent.

« “Ils auront beau s’affubler de toutes les herbes de l’univers, se dirent in petto les allumettes : ce ne seront jamais que de petites gens.”

« On demanda à la théière d’amuser à son tour la société par une romance ; mais elle déclara qu’elle s’était refroidie, et qu’elle ne savait chanter que quand elle avait bien chaud.

« “C’est encore une chipie, dirent les allumettes ; elle ne veut pas chanter pour nous dans la cuisine ; elle se réserve pour le salon, quand elle est devant les maîtres.”

« Sur la fenêtre se trouvait une plume d’oie, avec laquelle la cuisinière écrivait ses comptes ; elle n’avait rien de remarquable, sinon qu’elle était toute noire d’encre, ce dont elle était très fière.

« “Eh bien, si la théière ne veut pas chanter, dit-elle, n’insistons pas. Il y a là dehors un rossignol ; nous le prierons de nous laisser entendre une de ses mélodies. Il n’a pas beaucoup de méthode, mais nous serons indulgents.

« — Votre proposition est impertinente !” dit la bouilloire. Elle était musicienne et par conséquent intéressée dans la partie, et elle tenait pour sa cousine la théière.

« — Oui, je vous demande un peu, est-ce patriotique de s’adresser à ce rossignol, un étranger ? Que le panier en soit juge ! »

« — Moi, dit le panier, je trouve impertinent tout ce que vous faites depuis une heure. Est-il permis de perdre son temps à de pareilles niaiseries ? Ce qui serait raisonnable, ce serait par exemple de nous placer en rang, chacun selon son mérite : c’est moi qui vous alignerai, je conduirai le jeu : j’ai vu, dans les boutiques, comment on groupe et dispose les choses avec goût.

« — C’est cela !” s’écrièrent-ils tous, et ils se bousculèrent, chacun se précipitant pour avoir la place d’honneur.

« Voilà la porte qui s’ouvre ; la cuisinière apparut. Tout rentra dans l’ordre comme par enchantement ; personne ne bougea, ni ne souffla plus. Mais, à part soi, chacun se disait : “Si notre tyran n’était pas revenu, c’est moi qui serais au premier rang.”

« La fille prit le paquet d’allumettes et en frotta une demi-douzaine, avant que le feu prît. Elles lançaient une jolie flamme bleue.

« “Ah, ah ! pensaient-elles. Maintenant, personne ne contestera que nous sommes ce qu’il y a de mieux ici. Quel éclat, quelle lumière nous jetons !”

« Puis, tout à coup, elles étaient brûlées ; au moment où elles sentaient leur ambition satisfaite, voilà qu’elles n’étaient plus qu’un petit tas de cendres. »

 

— Quel charmant conte ! dit la sultane. Comme les mœurs de la cuisine y sont bien dépeintes ! Et quelle saine morale ! Vous aurez ma fille.

— Oui, s’écria le sultan, vous m’avez fait bien rire. Certes tu auras notre fille ; à lundi prochain la noce. »

Et l’on fit de magnifiques préparatifs pour de grandes réjouissances. Dès la veille, le dimanche soir, on se mit à illuminer la ville ; on jeta des gâteaux et des friandises au peuple. Les gamins n’allèrent pas se coucher ; ils couraient en bandes dans les rues, faisant un tapage infernal : c’était splendide. « Je vais leur servir quelque chose, qui sera mieux que tout cela, se dit le fils du marchand. Il me faut bien payer ma bienvenue à mes futurs sujets. »

Et il achète des pétards, des fusées, des chandelles romaines, tout un attirail de feu d’artifice ; il place tout cela dans son coffre et s’élance dans les airs.

Psch, psch. Voilà toutes les pièces qui partent ; c’étaient des flammes rouges et vertes et bleues. Quel superbe météore ! Jamais ces bons Turcs n’avaient rêvé de pareille merveille ; ils sautaient de joie et étaient dans la jubilation.

« C’est bien là notre dieu, s’écriaient-ils. Qu’elle sera heureuse, notre princesse ! »

Une fois le feu d’artifice tiré, le fils du marchand retourna remiser son coffre. « Je vais aller un peu en ville, pensa-t-il, pour apprendre quel effet j’ai produit et si l’on est content de moi. »

Et il trouva encore les rues pleines de monde ; il causa avec l’un et avec l’autre : chacun lui fit une description différente du feu d’artifice ; mais tous étaient d’accord : jamais on n’avait vu de spectacle si étonnant.

« J’ai bien reconnu le dieu des Turcs, dit l’un ; il avait des yeux comme des étoiles et une barbe qui ressemblait à notre grande cascade tourbillonnante. »

« Il était revêtu d’un manteau de feu, dit un autre ; dans les plis étaient nichés les plus jolis petits anges. »

Le fils du marchand écoutait avec plaisir toutes ces balivernes. Vers le matin, il revint au bosquet de palmiers, pour se mettre dans son coffre et se rendre à la cérémonie. Plus de coffre, il était brûlé. Il y était resté une fusée qui avait pris feu dans la nuit et le coffre enchanté était réduit en cendres. Son infortuné propriétaire, au moment d’atteindre la plus haute fortune, se trouvait replongé dans le néant. Enfin, il se fit une raison, et comme il avait eu l’occasion de découvrir qu’il avait du talent pour composer des histoires, il en fit d’autres et gagna sa vie en les récitant de ville en ville ; mais elles n’étaient plus si gaies que celle des allumettes ; il lui resta un fond de mélancolie.

Quant à la princesse, elle demeura, toute la journée, et encore plusieurs semaines après, sur la terrasse du palais à attendre son fiancé divin ; un récent voyageur prétend même qu’on peut l’y voir aujourd’hui, jetant des regards éplorés vers tous les coins du ciel. Dans ce cas, la prédiction de la fée se serait réalisée.

MARGOTON

LA GARDEUSE DE POULES

 

Margoton était le seul être humain qui vécût dans la gentille et proprette maisonnette qu’on avait construite non loin du château, pour les poules et les canards ; cette maisonnette se trouvait sur l’emplacement de l’ancien donjon féodal qu’un pont-levis reliait autrefois à la grosse tour à mâchicoulis, également disparue. Tout près de la basse-cour s’élevait un fourré épais d’arbres et de broussailles ; dans les temps anciens, il y avait là un beau jardin qui s’étendait jusqu’au grand lac, qui, à son tour, était devenu un marais.

Des corneilles, des choucas voletaient par centaines dans les vieux arbres ; c’était un vrai fourmillement d’oiseaux ; et, quand un chasseur tirait sur eux, ils ne se sauvaient pas ; il en sortait de partout une telle quantité que le ciel en devenait tout noir. Et c’étaient des cris, des croassements qui s’entendaient jusqu’à la basse-cour, où Margoton était assise. Petits poulets, petits canards couraient, sautillaient sur ses sabots ; elle connaissait l’histoire de chaque poule, de chaque canard, depuis le moment où ils étaient sortis de l’œuf. Elle était fière de son troupeau, et de la belle habitation bâtie pour eux. Elle y avait une chambrette, bien rangée, bien propre, comme le voulait sa maîtresse, la dame du château, qui venait souvent montrer à ses hôtes, gens élégants et personnages de distinction, ce qu’elle appelait la baraque de ses poules.

Dans la chambrette étaient une armoire, un fauteuil, oui même une commode, sur laquelle était placée, comme ornement, une plaque de cuivre polie, où se lisait le mot Grubbe ; c’était le nom de l’antique et noble famille qui avait autrefois possédé le donjon et tout le domaine. La plaque avait été trouvée dans la terre, lorsqu’on avait construit la maisonnette. Le sacristain avait déclaré qu’elle n’avait d’autre valeur que d’être un souvenir des anciens temps. Ce sacristain, il connaissait bien l’histoire du donjon et de tous les environs depuis l’époque la plus reculée ; son savoir, il l’avait puisé dans les livres ; il en avait fait bien des extraits, qu’il empilait dans ses tiroirs. Mais il y avait dans le bois une toute vieille corneille, qui en savait plus long que lui ; souvent elle racontait de curieuses histoires, mais dans sa langue, la langue des corneilles ; le sacristain ne la comprenait pas, quelque instruit qu’il fût.

Dans les chaudes journées d’été, les vapeurs qui s’élevaient du marais formaient derrière les vieux arbres une nappe, qu’on pouvait prendre pour un lac. Cela se voyait déjà du temps où vivait le chevalier Grubbe et où existait encore le vieux château seigneurial avec ses épaisses murailles rouges. Après le pont-levis, on passait sous une première tour qui menait à un long corridor dallé, au bout duquel étaient les appartements des maîtres. Les fenêtres y étaient étroites, les carreaux tout petits, même dans la grande salle où l’on dansait jadis.

À l’époque du dernier des Grubbe, de mémoire d’homme il n’y avait eu de bal dans cette salle ; on y voyait cependant encore un vieux tambourin et une cornemuse, qui avaient autrefois été des instruments de l’orchestre. Il s’y trouvait aussi un grand bahut, sculpté avec art, où l’on conservait des ognons de fleurs rares. Dame Grubbe aimait les plantes ; elle cultivait toutes sortes d’herbes et d’arbustes.

Le chevalier, son seigneur, préférait courir la campagne à cheval, à la poursuite des loups et des sangliers ; quand il partait en chasse, Marie, sa petite fille, l’accompagnait toujours un bout de chemin. À l’âge de cinq ans, elle se tenait droite et fière sur un cheval, et regardait alors avec hardiesse autour d’elle avec ses grands yeux noirs. Son plaisir était de faire claquer un fouet sur les chiens de chasse ; son père aurait préféré qu’elle frappât sur les petits paysans qui accouraient pour voir passer leurs seigneurs.

Non loin du château vivait, dans une cabane, un paysan, qui avait un fils du nom de Søren, du même âge que la petite demoiselle. Le gamin savait bien grimper aux arbres, et la fille du chevalier l’y faisait toujours monter pour lui prendre les nids d’oiseaux ; les pauvres bêtes, les parents de la nichée criaient de toutes leurs forces. Une fois, un grand corbeau donna au petit garçon un fameux coup de bec sur l’œil ; le sang coulait, coulait, et on crut que l’enfant deviendrait borgne ; mais il guérit enfin.

Marie, c’était le nom de la fillette, l’appelait mon Søren ; c’était une grande faveur, et elle profita au pauvre Jon, le père du garçon. Un jour qu’il avait commis un petit délit, il fut condamné à monter sur le cheval de bois. Cette bête était au milieu de la cour, et consistait en quatre piquets qui figuraient les jambes, et une planchette étroite représentant le dos. C’était là la bête que Jon devait enfourcher, et on lui attacha des pierres aux pieds pour qu’il ne pût bouger de place et ne fût pas trop à son aise. Il faisait une affreuse grimace ; Søren pleurait et suppliait la petite Marie d’intercéder pour lui. Elle commanda qu’on fit à l’instant descendre du cheval de bois le père de son Søren ; on n’obéit pas tout de suite : elle frappa des pieds, et alla tirer par l’habit son père, le chevalier, arrachant l’une après l’autre les deux basques. Elle voulait bien ce qu’elle voulait ; elle l’emporta, et Jon fut remis à terre.

Dame Grubbe, qui était survenue, caressa les cheveux de sa petite fille, et la regarda avec tendresse.

L’enfant ne comprenait pas pourquoi.

Marie aimait bien mieux jouer avec les chiens de chasse que de rester avec sa mère, qui allait souvent dans le beau jardin, au bout duquel était le lac, tout couvert d’iris et de nénufars, qui se balançaient au milieu des joncs. Elle se plaisait au milieu de cette riche végétation ; elle s’asseyait souvent sous un arbre rare, une espèce de nègre parmi ceux de son espèce, un hêtre noir. On l’avait placé seul à part, pour qu’il eût beaucoup de soleil ; dans l’ombre, les feuilles seraient redevenues vertes. Elle se promenait aussi sous une allée de hauts marronniers ; là, comme dans tous les arbres et arbustes d’alentour, il y avait quantité de nids : on aurait dit que les oiseaux savaient que, en cet endroit, on ne venait jamais tirer des coups de fusil : la dame l’avait défendu.

Mais Marie vint les trouver avec Søren, et, par ordre de la petite, le gamin grimpait, et apportait des œufs et des petits, couverts seulement de duvet. Les parents et les autres oiseaux, grands et petits, voletaient, poussant des cris d’angoisse et de colère. Les corneilles, les choucas s’égosillaient, faisaient un tintamarre épouvantable ; les vanneaux des champs l’entendaient et venaient faire leur partie dans le concert.

« Que faites-vous donc, enfants ? dit la douce dame que le bruit avait attiré. Mais c’est pécher contre le bon Dieu ! »

Søren restait là tout penaud ; la petite demoiselle regarda d’abord à terre, mais elle releva bientôt la tête et dit d’un ton bref et rude : « Mon père me l’a permis. »

« Krah, krah, partons, partons d’ici, » crièrent les grands oiseaux noirs, et toute la bande s’envola. Mais, le lendemain, ils étaient de retour, tant ils aimaient ce bel endroit où ils habitaient de père en fils.

La gentille et douce dame ne resta plus longtemps au château ; le bon Dieu l’appela auprès de lui ; là était plutôt sa patrie, que dans le château seigneurial. Lorsqu’au son retentissant des cloches, son corps fut porté à l’église, les yeux de tous les pauvres se mouillèrent de larmes : elle avait été si bonne pour eux !

Elle partie, personne ne s’occupa plus des parterres, des plantations ; le jardin se remplit de ronces et de mauvaises herbes.

Le sire Grubbe était un homme dur, disait-on ; mais sa fille, cependant si jeune, savait le dompter ; il riait et faisait ce qu’elle voulait. Elle avait maintenant douze ans ; elle était grande et forte ; quand elle fixait les gens de ses yeux noirs, son regard les perçait de part en part ; elle montait à cheval comme un homme ; elle tirait le fusil comme le plus adroit chasseur.

Un jour survinrent de nobles visiteurs, les plus distingués qu’il pouvait y avoir : le jeune roi et son demi-frère et favori, le sire Ulric-Frédéric Gyldenløwe ; ils venaient chasser le sanglier, et passer quelques jours au château du sire Grubbe.

Gyldenløwe se trouva assis à table à côté de Marie ; il voulait l’embrasser comme s’ils avaient été parents ; elle lui donna un fier soufflet, lui disant qu’elle ne pouvait pas le souffrir. Tout le monde se mit à rire, le roi s’écria que c’était bien amusant.

Ce qu’il y eut de plus amusant, ce fut que, cinq ans plus tard, Marie ayant dix-sept ans, un messager arriva au château, apportant une lettre où le sire de Gyldenløwe demandait la main de la noble demoiselle.

« Il est de tout le royaume le seigneur de la plus haute naissance et le plus galant cavalier, dit le sire Grubbe ; ce n’est pas à dédaigner.

— Je ne me soucie guère de lui, » dit Marie. Mais épouser le personnage le plus noble du pays, le premier après le roi, cela lui allait tout de même.

On remplit un navire de robes, de linge, d’argenterie ; le bâtiment partit pour Copenhague, portant ce trousseau superbe. La jeune fille y arriva par terre en dix jours. Le navire eut le vent contraire, ensuite il n’eut plus de vent du tout ; il mit quatre mois pour parvenir à Copenhague ; la jeune dame Gyldenløwe n’y était déjà plus.

« J’aimerais mieux coucher dans la toile la plus grossière que dans ses lits tout garnis de soie ! avait-elle dit ; plutôt marcher nu-pieds que d’aller avec lui en voiture ! »

Un soir de novembre, très tard, deux femmes arrivèrent, à cheval, à Aarhuus ; c’étaient la haute et puissante dame Gyldenløwe (Marie Grubbe) et sa suivante. Elles venaient de Weile où elles étaient arrivées de Copenhague par mer. Elles descendirent à la belle maison en pierres de taille, que le sire Grubbe avait à Aarhuus. Le sire y était ; il ne trouva pas la visite agréable ; il gronda durement sa fille ; mais, cependant, il lui fit donner une chambre pour coucher, et, le matin, la soupe à la bière. Mais les mauvais instincts du père étaient excités contre elle ; elle n’y était pas habituée. Elle n’était pas d’un caractère doux, et, du reste, on répond généralement du ton dont on vous parle ; elle répliqua donc et parla avec haine et amertume de son seigneur et époux, auprès de qui elle protestait ne vouloir retourner jamais.

Une année se passa, une année peu agréable. Le père et la fille échangèrent de mauvaises paroles, ce qui ne doit pas être ; mauvaise parole produit de mauvais fruits. Comment cela finirait-il ?

« Nous ne pouvons plus vivre sous le même toit, dit un jour le père. Va demeurer dans notre vieux château ; mais coupe-toi la langue avec les dents, plutôt que de répandre des calomnies sur le sire ton époux. »

C’est ainsi qu’ils se séparèrent ; elle alla, avec sa suivante, s’établir dans l’ancien donjon où elle était née ; sa mère, la douce et pieuse femme, était enterrée là, dans le caveau de l’église. Dans tout le château, il n’y avait comme garnison qu’un vieux berger. Dans les salles, les toiles d’araignée pendaient des plafonds, noirs de poussière. Dans le jardin, tout poussait à l’aventure ; le houblon, les liserons s’entrelaçaient aux arbres et aux arbustes ; les orties et la ciguë étouffaient les autres plantes. Le hêtre noir était sous l’ombre des arbres qui avaient poussé autour de lui ; ses feuilles étaient devenues vertes ; toute sa distinction avait disparu. Corneilles, choucas, corbeaux voltigeaient par troupes sans nombre au dessus des hauts marronniers ; c’étaient des cris comme s’ils avaient quelque chose de nouveau à se dire, comme par exemple : « La voilà de nouveau ici, la petite, qui faisait enlever nos œufs, nos petits ; le voleur, lui, il grimpe aujourd’hui sur un arbre sans feuillage, sur un grand mât ; à la moindre faute, il reçoit des coups de corde. Cela ne lui a pas porté bonheur, de nous prendre nos petits. »

Tout cela, le sacristain nous le racontait : il avait ramassé ces détails dans les livres et les mémoires ; il avait pris des notes qui, avec beaucoup d’autres choses écrites, étaient renfermées dans ses tiroirs. « On monte, on descend, disait-il ; c’est le cours du monde ; il arrive des choses bien singulières. »

Écoutons ce qu’il contait encore de Marie Grubbe ; mais n’oublions pas pour cela la Margoton aux poules ; elle est toujours assise au milieu de sa belle basse-cour, dans les mêmes lieux où Marie venait s’asseoir de son temps, mais avec d’autres idées.

L’hiver se passa, le printemps, l’été se passèrent, puis revint l’automne avec ses vents, ses brouillards humides et froids. On menait une vie monotone et solitaire dans le vieux château.

Marie Grubbe prit son fusil, et alla sur la bruyère ; elle tira des lièvres, des renards, tous les oiseaux qu’elle put atteindre. Elle rencontra plus d’une fois le sire Palle Dyre de Nørrebaek ; lui aussi allait à l’aventure avec son fusil et ses chiens. Il était grand et fort ; il s’en vantait quand ils causaient ensemble, et disait qu’il aurait pu se mesurer avec ce colosse dont on parlait encore tant, le sire Brokenhuus d’Égeskov en Fionie. À l’exemple de cet hercule, Palle Dyre avait fait tendre devant la première poterne une chaîne en fer, où était attaché un cor de chasse. Quand il rentrait, il saisissait la chaîne et s’y suspendait, se soulevant, lui et son cheval, à la force des poignets, et il soufflait dans le cor pour annoncer son arrivée.

« Venez voir par vous-même ce tour de force, dame Marie, dit-il. L’air est frais et sain à Nørrebaek. »

Les chroniques ne nous donnent pas la date où Marie est venue s’établir dans le château de Palle Dyre ; mais sur les candélabres de l’église de Nørrebaek on peut lire l’inscription qui dit qu’ils ont été offerts par Palle Dyre et Marie Grubbe, du château de Nørrebaek.

Il était donc grand et fort, Palle Dyre ; il buvait comme une éponge, il était comme ce fameux tonneau qu’on ne pouvait jamais remplir ; il ronflait comme tout un troupeau de porcs ; il avait le teint cramoisi, le visage bouffi.

« Il est sournois et traître, » dit Marie qui le vit saisir, en cachette, un couteau, un jour qu’elle lui reprochait d’être un ivrogne. Elle eut bientôt assez de cette existence.

Un jour, la table était mise, les mets devinrent tout froids. Le sire Palle Dyre était à la chasse au renard ; dame Marie, on ne savait ce qu’elle était devenue. Palle Dyre revint vers minuit ; Marie ne fut de retour ni le soir, ni aucun des jours suivants. Elle était partie pour toujours sans dire adieu.

Elle s’en alla à travers le monde ; elle parcourut tout le saint-empire romain. Elle vivait de l’argent qu’elle avait tiré de ses bijoux. Elle voyageait de droite et de gauche, au gré de son caprice. La paix régnait moins que jamais dans son âme. L’ennui la rongeait et elle devint malade. Mais sa bourse s’épuisait et il fallut rentrer en Danemark. Elle parvint, à force de courage, jusque tout près de sa contrée natale ; mais un jour, non loin du bord de la mer, n’en pouvant plus, il lui fallut s’asseoir sur le sable des dunes. À une petite distance se trouvait un village de pêcheurs ; elle n’avait plus la force de se traîner jusque-là. Sa vue s’obscurcit, et bientôt les bandes de mouettes blanches qui voltigeaient devant elle, lui parurent aussi noires que les corneilles du château de son père.

Ses yeux se fermèrent de lassitude et de malaise. Lorsqu’elle les rouvrit, un robuste matelot l’emportait dans ses bras ; elle regarda attentivement sa figure toute barbue ; il avait une grande cicatrice au dessus d’un œil. Il la déposa sur son navire ; le patron jura après lui ; mais, sans rien dire, le matelot soigna la malade.

Le lendemain, on leva l’ancre ; Marie n’était pas revenue à terre. Que devint-elle ?

Ici nous n’avons plus besoin d’interroger le sacristain ; le reste de l’histoire se trouve dans les lettres de notre fameux Holberg, qui a écrit ces belles comédies qui nous font connaître si bien sa nation et son temps. Il raconte, dans ses lettres, comment il rencontra Marie Grubbe. C’était en 1711, bien des années après le moment où elle était partie faible et malade sur le navire. La peste désolait Copenhague. Le roi quitta sa capitale, la reine alla chez ses parents en Allemagne ; tous ceux qui le pouvaient s’enfuyaient, même les pauvres étudiants, qui étaient logés et nourris pour rien dans le collège dont ils étaient boursiers.

Parmi ceux-ci, quelques-uns cependant tenaient bon ; enfin ils décampèrent aussi, tant l’épidémie faisait de ravages. L’un d’eux s’en alla à deux heures de la nuit, le sac sur le dos ; il y avait mis plusieurs rames de papier, griffonnées de toutes sortes de choses ; mais d’effets, il en avait peu.

Il faisait un vilain brouillard. Personne dans les rues. Une foule de portes étaient marquées d’une croix à la craie, pour indiquer que la peste était dans la maison, ou que tout le monde y était mort. Une énorme charrette vint à passer, traînée au galop par quatre chevaux ; elle était remplie de cadavres.

Le jeune étudiant se hâta de respirer un sel bien fort, qu’il avait sur lui comme tout le monde, dans un flacon. Tout à coup, il entendit des chants, de gros rires, qui sortaient d’un cabaret ; c’étaient des malheureux qui passaient la nuit à boire pour s’étourdir, et désiraient être ivres quand la mort viendrait les prendre. Ouh ! que c’était lugubre.

L’étudiant gagna le canal ; une barque était sur le point de mettre à la voile ; il y entra.

« Si Dieu nous prête vie, et s’il nous envoie un bon vent, dans trois jours nous arriverons à Grønsund dans l’île de Falster. — Mais quel est votre nom ? — Louis Holberg, répondit le jeune homme. » Aujourd’hui, ce nom résonne dans le Danemark, et il est bien connu dans tout le monde lettré. Mais alors il ne fit pas le moindre effet.

La barque partit ; vers le matin, elle était en pleine mer ; une légère brise enflait les voiles. Le troisième jour, on jeta l’ancre devant l’île de Falster.

« Ne connaissez-vous personne, demanda l’étudiant au patron, chez qui je pourrais me loger à bon marché ? — Je crois que vous serez bien chez la femme du passeur d’eau, au Borrehus. Si vous voulez lui plaire, appelez-la simplement la mère Søren. Quand on la traite trop poliment, comme une dame, elle devient furieuse. Et elle a de fameux poings. C’est elle qui passe l’eau maintenant ; son mari est en prison. »

L’étudiant boucla son sac et alla au lieu indiqué. La porte était ouverte. Il entra dans une chambre carrelée ; le principal meuble était un large banc recouvert d’une peau velue ; il devait servir de couchette la nuit ; mais, en ce moment, il s’y trouvait une poule blanche avec ses petits, qui venaient de renverser leur pot à eau. Personne dans la chambre ; dans celle à côté était un berceau avec un enfant.

On entendit le bruit des rames ; la barque du passeur approchait ; la personne qui la conduisait était enveloppée d’un grand manteau, et avait sur la tête un bonnet de fourrure : on ne distinguait pas si c’était un homme ou une femme.

Elle attacha la barque et entra dans la maison : c’était une femme d’une haute stature ; sa démarche était fière ; fière l’expression de ses yeux ; ses grands sourcils noirs étaient presque toujours froncés. C’était la mère Søren ; les corneilles l’auraient appelée d’un autre nom que nous connaissons mieux.

Elle paraissait sombre ; elle ne devait pas beaucoup aimer à babiller ; en quelques brèves paroles, elle convint avec l’étudiant qu’il demeurerait en pension dans la maison jusqu’à ce qu’il pût retourner à Copenhague.

Assez souvent, de la petite ville voisine, de braves bourgeois venaient faire un tour de promenade du côté du Borrehus ; ils se reposaient à la maison du passeur et buvaient une cruche de bière. Ils aimaient à y rencontrer l’étudiant, à l’écouter parler science et histoire. Un jour qu’ils paraissaient surpris de l’étendue de ses connaissances, la mère Søren dit :

« Moins on sait, moins cela tracasse la tête. »

« Vous menez une vie bien dure, lui dit Holberg un jour qu’il la voyait préparer sa lessive, et fendre pour le feu de vieilles racines d’arbres qui résistaient à la hache. — C’est mon affaire, répondit-elle. — Avez-vous peiné ainsi depuis votre enfance ? — Regardez, dit-elle, en lui montrant ses mains toutes petites, mais durcies, rougies, aux ongles abîmés. Puisque vous êtes si savant, vous pourrez peut-être y lire mon histoire. »

Vers la Noël, la neige survint, puis un affreux vent froid qui brûlait le visage comme de l’acide sulfurique. La mère Søren ne se plaignait jamais : elle endossait son grand manteau, prenait son bonnet fourré, et passait le monde par tous les temps.

Un soir qu’elle était, auprès du feu de tourbe, à raccommoder des bas, car elle faisait seule tout son ménage, elle devint un peu plus communicative, et parla à l’étudiant de son mari.

« Il a, par imprudence, tué un matelot de Dragør, et, pour cela, il lui faut faire trois ans de prison. Ce n’est qu’un homme du peuple ; on ne lui fera pas grâce d’un jour. — La loi est la même pour les grands et les puissants. — Croyez-vous ? dit-elle, en regardant fixement le feu. Après quelques instants elle reprit : — N’avez-vous pas entendu parler de Kay Lykke, qui fit démolir une église qui gênait la vue de son château. Lorsque le pasteur Martin le blâma en chaire, il le fit mettre aux fers, le condamna à mort et le fit exécuter. Ce n’était pas un meurtre involontaire cela, et, cependant, Kay Lykke s’en tira sain et sauf ; il ne fut pas enfermé un seul jour. — Mais il y a bien longtemps de cela. Aujourd’hui, la chose ne se passerait pas de même. — Faites accroire cela à qui vous voudrez », dit-elle ; puis elle passa dans la chambre voisine soigner son enfant au berceau. Elle revint arranger la couchette pour l’étudiant ; elle la lui avait cédée ; car, bien qu’il fût né en Norvège, au milieu des glaces, il souffrait du froid plus qu’elle.

Le jour du nouvel an, il faisait une belle gelée ; le soleil luisait ; il y avait beaucoup de neige, mais le froid l’avait durcie. Les cloches de la petite ville sonnaient à toute volée. Le jeune Holberg prit son manteau et alla à l’église. Voilà que toute une bande de corneilles vint à passer au dessus de la maison ; elles poussaient des cris aigus, qui empêchaient presque d’entendre le son des cloches. La mère Søren était devant la porte et prenait de la neige dans une bouilloire pour ensuite la faire fondre et avoir de l’eau à boire. Elle regarda longtemps, d’un air pensif, les oiseaux qui filaient en continuant leurs cris discordants ; on aurait dit qu’ils lui rappelaient quelque souvenir.

Après le service religieux, l’étudiant entra chez le receveur des taxes, qui aimait à causer avec lui. Pour le réchauffer, on lui fit prendre de la bière chaude au sucre et au gingembre. On vint à parler de la mère Søren ; personne ne savait grand’chose sur son compte. Elle n’était pas de l’île de Falster ; on pensait qu’elle était née dans une autre condition. « Son mari, dit le receveur, est un pêcheur : il est colère et brutal ; dans une dispute il a tué un matelot d’un coup de poing. Il bat sa femme ; elle ne se plaint jamais, et elle prend toujours son parti. — Ce n’est pas moi qui supporterais un pareil traitement, dit la dame de la maison. Mais aussi je suis la fille d’un fournisseur de la cour. — C’est pourquoi vous avez épousé un employé du roi », dit Holberg, et il prit congé.

La veille de la fête des Rois, au soir, la mère Søren alluma, selon sa coutume, une chandelle à trois mèches. « Une pour chacun, dit l’étudiant. — Chaque quoi ? interrompit-elle, le regardant d’un air farouche. — Chacun des rois mages, reprit-il, fort étonné. — Ah ! comme cela. Oui, oui. »

Et elle retomba dans son silence habituel. Cependant, ce soir-là, elle devait parler plus qu’elle n’avait fait depuis bien des années.

« Vous êtes très attachée à votre mari, dit Holberg, et cependant les gens disent qu’il vous maltraite. — Cela ne regarde personne que moi, répondit-elle vivement. Les coups m’auraient fait du bien quand j’étais enfant. Maintenant, je les reçois en punition de mes péchés. Quant à Søren, il a le droit de me battre, après tout le bien qu’il m’a fait. Il m’a sauvé la vie. Lorsque j’étais étendue sur la dune, malade, ne pouvant plus bouger, et que les corneilles se réjouissaient déjà de me voir mourir afin de dévorer mon corps, il m’emporta dans ses bras sur son navire et souffrit patiemment les injures dont on l’accabla pour avoir amené à bord une bouche inutile. Je ne suis pas faite pour languir longtemps et je guéris. Chacun a ses façons d’agir ; Søren a les siennes. On ne doit pas juger un cheval à la bride. En somme, j’ai vécu plus heureuse avec lui qu’avec celui qu’on appelait le plus galant cavalier du royaume, le sire Gyldenløve, le demi-frère du roi, plus heureuse aussi qu’avec le riche Palle Dyre. Voilà un long discours, maintenant vous savez qui je suis. » Elle se leva et alla soigner son enfant.

C’était Marie Grubbe. Quelle singulière destinée ! Nous savons encore par Holberg qu’elle mourut cinq ans après, en juin 1716.

Mais ce qu’il ne savait pas, c’est que, lorsqu’elle était étendue morte dans son cercueil, une nuée d’oiseaux noirs vinrent tournoyer au dessus de la maison du passeur d’eau. Ils ne criaient pas, comme s’ils avaient su qu’un enterrement allait avoir lieu. Quand elle fut dans la tombe, ils disparurent. Mais le soir même, en Jutland, près du vieux manoir des Grubbe, on aperçut une immense bande de corneilles et de choucas qui faisaient un ramage d’enfer à s’égosiller. Elles se racontaient l’histoire de la demoiselle qui faisait enlever leurs œufs et leurs petits par le fils du paysan, dont elle devint la femme. « Bravo, bravo ! » c’était là leur refrain. C’est ce qu’elles crièrent encore lorsque le château fut démoli. La famille s’éteignit, et là où se trouvait le vieux château, s’élève maintenant (c’est le sacristain qui nous l’apprend) la belle basse-cour que gouverne Margoton. Qu’elle est heureuse d’avoir trouvé cet emploi ; sans cela, elle aurait dû aller au refuge des pauvres. Personne ne la connaissait, elle n’avait pas de famille. Ici le sacristain se trouva en défaut, tout savant qu’il était. Elle avait une famille ; seulement, elle ne la connaissait pas elle-même ; mais une des corneilles du voisinage savait à quoi s’en tenir. Sa grand’mère lui avait souvent parlé de la grand’mère de Margoton. Nous la connaissons ; nous l’avons vue enfant passer à cheval sur le pont-levis du château, fière et altière comme si tous les nids d’oiseaux du monde lui appartenaient ; en dernier lieu, nous l’avons rencontrée dans la maison du passeur d’eau.

Sa petite-fille, la dernière de la race des seigneurs de Grubbe, revint poussée par le hasard sur le domaine de ses ancêtres ; si la grand’mère avait été en guerre avec les oiseaux sauvages, Margoton vivait au mieux avec les oiseaux domestiques ; poules et canards la connaissaient et l’aimaient. Elle vécut plus heureuse dans son petit coin que la riche héritière de sire Grubbe. Elle s’éteignit doucement de vieillesse. Sa tombe est ignorée comme sa vie ; il n’y a plus guère qu’une corneille centenaire qui sache où elle gît, à supposer que la corneille centenaire ne soit pas morte elle-même.

LE DERNIER RÊVE DU CHÊNE

 

Au sommet de la falaise haute et ardue, en avant de la forêt qui arrivait jusqu’aux bords de la mer, s’élevait un chêne antique et séculaire. Il avait justement atteint trois cent soixante-cinq ans ; on ne l’aurait jamais cru en voyant son apparence robuste et fière.

Souvent, par les beaux jours d’été, les éphémères venaient s’ébattre et tourbillonner gaiement autour de sa couronne ; une fois, une de ces petites créatures, après avoir voltigé longuement au milieu d’une joyeuse ronde, vint se reposer sur une des belles feuilles du chêne. « Pauvre mignonne ! dit l’arbre, ta vie entière ne dure qu’un jour. Que c’est peu ! Comme c’est triste !

— Triste ! répondit le gentil insecte, que signifie donc ce mot que j’entends parfois prononcer ? Le soleil reluit si merveilleusement ! l’air est si bon, si doux ! je me sens tout transporté de bonheur.

— Oui, mais dans quelques heures, ce sera fini ; tu seras trépassé.

— Trépassé ? s’écria l’éphémère. Qu’est-ce encore que ce mot ? Toi, es-tu aussi trépassé ?

— Non, j’ai déjà vécu bien des milliers de jours ; nos journées ce sont, à dire vrai, des saisons entières. Mais comment te faire comprendre cela ? C’est une telle longueur de temps que cela doit dépasser tout ce que tu peux imaginer.

— En effet, je ne me figure pas bien, reprit l’insecte, ce que cela peut durer, mille jours. N’est-ce pas ce qu’on appelle l’éternité ? En tout cas, si tu vis si longtemps, mon existence compte déjà mille moments où j’ai été joyeux et heureux. Et, quand tu mourras, est-ce que tout ce bel univers périra en même temps ?

— Non certes, répliqua le chêne, il durera bien plus longtemps que moi ; à mon tour, je ne puis me le figurer.

— Eh bien ! alors nous en sommes au même point, sauf que nous calculons d’une façon différente. »

Et l’éphémère reprit sa danse folle et s’élança dans les airs, s’amusant de l’éclat de ses ailes transparentes qui brillaient comme le plus beau satin ; il respirait à pleins poumons l’air embaumé par les senteurs de l’églantier, des chèvrefeuilles, du sureau, de la menthe et par l’odeur du foin coupé ; et l’insecte se sentait comme enivré, à force de respirer ces parfums. La journée continua à être splendide ; l’éphémère se reposa encore plusieurs fois, pour recommencer à tournoyer en ronde avec ses compagnons. Le soleil commença à baisser et l’insecte se sentit un peu fatigué de toute cette gaieté ; ses ailes faiblissaient, et tout lentement il glissa le long du chêne jusque sur le doux gazon. Il vint à choir sur la feuille d’une pâquerette, et souleva encore une fois sa petite tête pour embrasser d’un regard la campagne riante et la mer bleue. Puis ses yeux se fermèrent ; un doux sommeil s’empara de lui : c’était la mort.

Le lendemain, le chêne vit renaître d’autres éphémères ; il s’entretint avec eux aussi et il les vit de même danser, folâtrer joyeusement et s’endormir paisiblement en pleine félicité. Ce spectacle se répéta souvent ; mais l’arbre ne le comprenait pas bien ; il avait cependant le temps de réfléchir : car si, chez nous autres hommes, nos pensées sont interrompues tous les jours par le sommeil, le chêne, lui, ne dort qu’en hiver ; pendant les autres saisons, il veille sans cesse.

Le temps approchait où il allait se reposer ; l’automne était à sa fin. Déjà les taupes commençaient leur sabbat. Les autres arbres étaient déjà dépouillés, et le chêne aussi perdait tous les jours de ses feuilles.

« Dors, dors, chantaient les vents autour de lui. Nous allons te bercer gentiment, puis te secouer si fort que tes branches en craqueront d’aise. Dors bien, dors. C’est ta trois cent soixante-cinquième nuit. En réalité, comparé à nous, tu n’es qu’un enfant au berceau. Dors, dors bien ! Les nuages vont semer de la neige ; ce sera une belle et chaude couverture pour tes racines. Allons, dors ; aie de beaux rêves ! »

Et le chêne perdit toutes ses feuilles, et, en effet, il s’endormit pour tout le long hiver ; et il eut bien des rêves, où, comme cela a lieu chez les hommes, sa vie passée lui revint en souvenir.

Il se rappela comment il était sorti d’un gland ; comment, étant encore un tout mince arbuste, il avait failli être dévoré par une chèvre. Puis il avait grandi à merveille ; plusieurs fois, les gardes de la forêt l’avaient admiré et avaient pensé à le faire abattre pour en tirer des mâts, des poutres, des planches solides. Il était cependant arrivé à son quatrième siècle, et aujourd’hui personne ne songeait plus à le faire couper ; il était devenu l’ornement de la forêt ; sa superbe couronne dépassait tous les autres arbres ; et, de loin, on l’apercevait de la mer et il servait de point de repère aux marins.

Au printemps, dans ses hautes branches, les ramiers bâtissaient leur nid ; le coucou y était à demeure et faisait, de là, résonner au loin son cri monotone. L’automne, quand les feuilles de chêne, toutes jaunies, ressemblent à des plaques de cuivre, les oiseaux voyageurs s’assemblaient de toutes parts sur ce géant de la forêt et s’y reposaient une dernière fois avant d’entreprendre le grand voyage d’outre-mer.

Maintenant donc, l’hiver était venu ; après avoir longtemps résisté aux aquilons, les feuilles du chêne étaient presque toutes tombées ; les corbeaux, les corneilles venaient se percher sur ses branches et taillaient des bavettes sur la dureté des temps, sur la famine prochaine qui s’annonçait pour eux.

Survint la veille du saint jour de Noël, et ce fut alors que le vieux chêne rêva le plus beau rêve de sa vie.

Il avait le sentiment de la fête qui se préparait partout sur la terre, là où il y a des chrétiens ; il sentait les vibrations des cloches qui sonnaient de toutes parts. Mais il se croyait en été, par une splendide journée. Et voici ce qui lui apparut :

Sa haute et vaste couronne était fraîche et verte ; les rayons de soleil y jouaient à travers les branches et le feuillage, et projetaient des reflets dorés. L’air était embaumé de senteurs vivifiantes ; des papillons aux mille couleurs voltigeaient de toutes parts et jouaient à cache-cache, puis à qui volerait le plus haut. Des myriades d’éphémères donnaient une sarabande et goûtaient les joies enivrantes de leur existence d’un jour.

Voilà qu’un brillant cortège s’avance : c’étaient les personnages que le vieux chêne avait vus tour à tour passer devant lui pendant la longue suite d’années qu’il avait vécues. En tête marchait une cavalcade, des pages, des chevaliers aux armures étincelantes, qui revenaient de la croisade, des châtelains vêtus de brocart sur des palefrois caparaçonnés, et tenant sur la main des faucons encapuchonnés ; le cor de chasse retentit, la meute aboyait, le cerf fuyait. Puis arriva une troupe de reîtres et de lansquenets, aux vêtements bouffants et bariolés, armés de hallebardes et d’arquebuses ; ils dressèrent leur tente sous le vieux chêne, allumèrent le feu et, au milieu d’une orgie, ils entonnèrent des chants de guerre et des refrains bachiques.

Toute cette bande bruyante disparut, et l’on vit s’avancer en silence un jeune couple ; ils avaient des cheveux poudrés et la dame était couverte de rubans aux couleurs tendres ; et le monsieur tailla dans l’écorce du chêne les initiales de leurs deux noms ; et ils écoutèrent avec ravissement les sons doux et étranges de la harpe éolienne qui était suspendue dans les branches de l’arbre. Et les ramiers roucoulaient d’aise en entendant cette musique céleste.

Et, tout à coup, le chêne éprouva comme si un nouveau et puissant courant de vie partant des extrémités de ses racines le traversait de part en part, montant jusqu’à sa cime, jusqu’au bout de ses plus hautes feuilles.

Il lui semblait qu’il poussait, qu’il grandissait comme autrefois, que, du sein de la terre, il puisait une nouvelle vigueur ; et, en effet, son tronc s’élançait, sa couronne s’étendait en dôme, et montait toujours plus haut vers le ciel ; et plus le chêne s’élevait, plus il éprouvait de bonheur, et il ne désirait que monter encore au delà, jusqu’au soleil, dont les rayons brillants le pénétraient d’une chaleur bienfaisante.

Et sa couronne était déjà parvenue au dessus des nuages qui, comme une troupe de grands cygnes blancs, flottaient sous le bleu firmament.

C’était en plein jour, et cependant les étoiles devinrent visibles ; elles luisaient de leur plus bel éclat ; elles rappelaient au vieux chêne les yeux brillants des joyeux enfants qui souvent étaient venus s’ébattre autour de lui, le prenant pour but de leurs jeux.

Au spectacle de cette immensité, on était transporté de la félicité la plus pure. Mais le vieux chêne sentait qu’il lui manquait quelque chose ; il éprouvait l’ardent désir de voir les autres arbres de la forêt, les plantes, les fleurs et jusqu’aux moindres broussailles enlevées comme lui et mises en présence de toutes ces splendeurs. Oui, pour qu’il fût entièrement heureux, il les lui fallait voir tous autour de lui, grands et petits, prenant part à sa félicité.

Et ce sentiment agitait, faisait vibrer ses branches, ses moindres feuilles ; sa couronne s’inclina vers la terre, comme s’il avait voulu adresser un signal aux muguets et aux violettes cachés sous la mousse, aussi bien qu’aux autres chênes, ses compagnons.

Il lui sembla apercevoir tout à coup un grand mouvement ; les cimes de la forêt se soulevaient, les arbres se mirent à pousser, à grandir jusqu’à percer les nues. Les ronces, les plantes, pour s’élever plus vite, quittaient terre avec leurs racines et accouraient au vol. Les plus vite arrivés, ce furent les bouleaux ; leurs troncs droits et blancs traversaient les airs comme des flèches, presque comme des éclairs.

Et l’on vit arriver les joncs, les genêts, les fougères, et aussi les oiseaux qui, émerveillés du voyage, chantaient à tue-tête leurs plus beaux airs de fête. Les sauterelles juchées sur les brins d’herbes jouaient leur petite musique, accompagnées par les grillons, le susurrement des abeilles et le faux bourdon des hannetons. Tout ce joyeux concert faisait une délicieuse harmonie.

« Mais, dit le chêne, où est donc restée la petite fleur bleue qui borde le ruisseau, et la clochette, et la pâquerette ?

— Voilà, nous voilà ! s’écrièrent les fleurettes. — Nous y sommes tous, tous ! disaient en chœur les arbres, les plantes, les habitants de la forêt.

Le vieux chêne jubilait. « Oui, tous, grands et petits, disait-il, pas un ne manque. Nous nageons dans un océan de délices ! Quel miracle ! »

Et il se sentit de nouveau grandir ; soudainement ses racines se détachèrent de terre. « C’est ce qu’il y a de mieux, pensa-t-il ; me voilà dégagé de tous liens ; je puis m’élancer vers la lumière éternelle et m’y précipiter avec tous les êtres chéris qui m’entourent, grands et petits, tous ! — Tous ! » dit l’écho.

Ce fut la fin du rêve du vieux chêne. Une tempête terrible soufflait sur mer et sur terre. Des vagues énormes assaillaient la falaise, enlevant des quartiers de roche ; les vents hurlaient et secouaient le vieux chêne ; sa vigueur éprouvée luttait contre la tourmente, mais un dernier coup de vent l’ébranla et l’enleva de terre avec sa racine ; il tomba, au moment où il rêvait qu’il s’élançait vers l’immensité des cieux. Il gisait là ; il avait péri après ses trois cent soixante-cinq ans, comme l’éphémère après sa journée d’existence.

Le matin, lorsque le soleil vint éclairer le saint jour de Noël, l’ouragan s’était apaisé. De toutes les églises retentissait le son des cloches ; même dans la plus humble cabane régnait l’allégresse. La mer s’était calmée ; à bord d’un grand navire qui, toute la nuit, avait lutté avec les flots et les aquilons et en avait triomphé, tous les mâts étaient décorés, tous les pavillons hissés pour célébrer la grande fête.

« Tiens, dit un matelot, l’arbre de la falaise, le grand chêne, qui nous servait de point de repère pour reconnaître la côte, a disparu. Hier encore, je l’ai aperçu de loin ; c’est la tempête qui l’a abattu.

— Que d’années il faudra pour qu’il soit remplacé, dit un autre matelot. Et encore, il n’y aura peut-être aucun autre arbre assez fort pour grandir, comme lui, sur la pointe de la falaise, toujours exposé aux vents. »

Ce fut l’oraison funèbre prononcée sur la fin du vieux chêne, qui était étendu sur la nappe de neige qui lui servait de linceul ; elle était toute à son honneur et bien méritée, ce qui est si rare.

À bord du navire, les marins entonnèrent les psaumes et les cantiques de Noël, qui célèbrent la délivrance des hommes par le Fils de Dieu, qui leur a ouvert la voie de la vie éternelle : « La promesse est accomplie, chantaient-ils. Le Sauveur est né. Oh ! joie sans pareille ! Alleluia ! alleluia ! »

Et ils sentaient leurs cœurs élevés vers le ciel et transportés, tout comme le vieux chêne, dans son dernier rêve, s’était senti entraîné vers la lumière éternelle.

LA THÉIÈRE

 

Il y avait une fois une fière théière ; elle avait le droit, en effet, d’être orgueilleuse de sa fine porcelaine peinte et dorée, de son long bec élégant, de son anse large et commode ; c’était magnifique et elle parlait sans cesse de ses avantages. Mais elle ne disait mot de son couvercle : il était fendu et raccommodé ; c’était une grande défectuosité, et l’on n’aime pas à parler de ses propres défauts, les autres s’en chargent. La théière savait bien que les tasses, le sucrier, le pot à lait et jusqu’au plateau, que tout le service penserait beaucoup plus à son couvercle endommagé et s’en entretiendrait plus que de son bec si gracieusement recourbé et des beaux dessins qui la décoraient.

« Je les connais à fond, se disait-elle ; je connais aussi ce qui me manque, car je suis pleine de modestie. Nous avons tous nos défauts ; mais, quant aux avantages, les uns en ont plus, les autres moins. Les tasses ont une anse, le sucrier un couvercle ; moi, j’ai l’un et l’autre et, en plus, je suis munie d’un bec de si bon goût ! les autres n’ont rien de pareil : aussi suis-je la reine de tout le service. Mais ne nous attachons pas à ces perfections simplement extérieures : le sucrier, le pot à lait, ils contiennent quoi ? des choses bonnes, agréables au goût, mais des accessoires ; moi, je renferme un breuvage exquis. Les humains viennent à moi pour se désaltérer avec délices ; ils viennent puiser en moi la santé et la bonne humeur ; je transforme, avec l’aide des feuilles apportées de la Chine lointaine, l’insipide eau chaude en un nectar divin. »

Cela, et d’autres discours pareils, la théière le répétait souvent ; et comme elle était aise lorsque la main mignonne et fine d’une belle demoiselle la saisissait pour servir les invités, venus dans leurs plus beaux habits, au milieu du salon resplendissant de lumière !

Mais un jour cette jolie main fut maladroite : la théière tomba ; le bec se brisa, l’anse se détacha ; quant au couvercle, il avait déjà son affaire. La pauvre théière gisait par terre, répandant son thé si parfumé. Ce fut un rude coup ; mais ce qu’il y avait de plus triste, c’est qu’on riait, non de la maladresse de la belle demoiselle, mais de l’air piteux de la pauvre théière mutilée.

« Je me souviendrai toujours de cet affreux moment, disait longtemps après la théière quand elle se remémorait sa brillante carrière. On me traita d’invalide, on me fourra dans un coin comme un objet de rebut, et, un jour, on me donna à une pauvresse qui demandait un peu de soupe.

« Me voilà descendue dans les couches inférieures où règne la misère ; j’étais anéantie de douleur. Mais ce fut alors seulement que je compris combien une puissance supérieure veillait sur moi, et à quelles hautes destinées j’étais appelée par les voies les plus extraordinaires.

« On me remplit de terre ; je ne comprenais pas encore. Puis, on mit dans cette terre un oignon ; la belle demoiselle en avait fait cadeau à la fille de la pauvresse ; il provenait du jardin du roi.

« Et cet oignon s’anima, remua et devint pour moi un cœur, un cœur plein de vie ; auparavant, je n’en possédais pas. Je sentais des forces inconnues s’agiter en moi, et comme un pouls qui battait. L’oignon germait, poussait ; les vertus, cachées en lui, se développaient admirablement et vinrent éclore en une magnifique fleur. En la voyant, je m’oubliais moi-même, mes dorures et mes splendeurs passées. Oh ! que c’est doux de s’oublier soi-même dans la contemplation d’un autre ! La belle fleur, elle, ne songeait pas à moi ; tout le monde était émerveillé, en extase, devant ses couleurs si délicates ; son parfum embaumait. Que j’étais fière de lui avoir servi de berceau !

« Un jour, un amateur vint l’admirer et déclara qu’elle méritait un plus beau pot qu’une vieille théière. Et, pour mieux la transplanter, on me brisa en deux. Oh ! douleur, au moral et au physique ! On me jeta dans la cour et j’y suis restée depuis comme un vieux tesson. Parfois les enfants me prennent en guise de jouet, et j’ai encore quelques bons moments ; ils sont rares, mais je me console en repassant en souvenir ma haute destinée. La fleur qui est née dans mon sein, elle est retournée dans le salon dont si longtemps j’ai fait l’ornement. »

LA CLOCHE

 

Le soir, dans les rues étroites de la grande ville, vers le faubourg, lorsque le soleil se couchait et que les nuages apparaissaient comme un fond d’or sur les cheminées noires, tantôt l’un, tantôt l’autre entendait un son étrange, comme l’écho lointain d’une cloche d’église ; mais le son ne durait qu’un instant : le bruit des passants, des voitures, des charrettes l’étouffait aussitôt.

Un peu hors de la ville, là où les maisons sont plus écartées les unes des autres et où il y a moins de mouvement, on voyait beaucoup mieux le beau ciel enflammé par les rayons du soleil couchant, et on percevait bien le son de la cloche, qui semblait provenir de la vaste forêt qui s’étendait au loin. C’est de ce côté que les gens tendaient l’oreille ; ils se sentaient pris d’un doux sentiment de religieuse piété.

On finit par se demander l’un à l’autre : « Il y a donc une église au fond de la forêt ? Quel son sublime elle a, cette cloche ! N’irons-nous pas l’entendre de plus près ? »

Et, un beau jour, on se mit en route : les gens riches en voiture, les pauvres à pied ; mais, aux uns comme aux autres, le chemin parut étonnamment long, et, lorsque, arrivés à la lisière du bois, ils aperçurent un talus tapissé d’herbe et de mousse et planté de beaux saules, ils s’y précipitèrent et s’y étendirent à leur aise. Un pâtissier de la ville avait élevé là une tente ; on se régala chez lui ; mais le monde affluait surtout chez un pâtissier rival qui, au dessus de sa boutique, avait placé une belle cloche qui faisait un vacarme du diable.

Après avoir bien mangé et s’être reposée, la bande reprit le chemin de la ville ; tous étaient enchantés de leur journée et disaient que cela avait été fort romantique. Trois personnages graves, des savants de mérite prétendirent avoir exploré la forêt dans tous les sens, et racontaient qu’ils avaient fort bien entendu le son de la cloche, mais qu’il leur avait semblé provenir de la ville. L’un d’eux, qui avait du talent pour la poésie, fit une pièce habilement rimée, où il comparait la mélodie de la cloche au doux chant d’une mère qui berce son enfant.

La chose fut imprimée et tomba sous les yeux du roi. Sa Majesté se fit mettre au fait et déclara alors que celui qui découvrirait d’où venait ce son, recevrait le titre de sonneur du roi et de la cour, et cela même si le son n’était pas produit par une cloche. Une bonne pension serait assurée à cette nouvelle dignité.

Alléchés par cette perspective, bien des gens se risquèrent dans la forêt sauvage ; il n’y en eut qu’un seul qui en rapporta une manière d’explication du phénomène. Il ne s’était guère avancé plus loin que les autres ; mais, d’après son récit, il avait aperçu niché dans le tronc d’un grand arbre un hibou, qui, de temps en temps, cognait l’écorce pour attraper des araignées ou d’autres insectes qu’il mangeait pour son dessert. C’est là, pensait-il, ce qui produisait le bruit, à moins que ce ne fût le cri de l’oiseau de Minerve, répercuté dans le tronc creux. On loua beaucoup la sagacité du courageux explorateur ; il reçut le titre de sonneur du roi et de la cour, avec la pension. Tous les ans, il publia depuis, sur beau papier, une dissertation pour faire valoir sa découverte, et tout était pour le mieux.

Survint le grand jour de la confirmation. Le sermon du pasteur fut plein d’onction et de sentiment ; tous ces jeunes adolescents en furent vivement émus ; ils avaient compris qu’ils venaient de sortir de l’enfance et qu’ils devaient commencer à penser aux devoirs sérieux de la vie. Il faisait un temps délicieux ; le soleil resplendissait ; aussi, tous ensemble, ils allèrent se promener du côté de la forêt.

Voilà que le son de la cloche retentit plus fort, plus mélodieux que jamais ; entraînés par un puissant charme, ils décident de s’en rapprocher le plus possible. « Assurément, ce n’est pas un hibou, se dirent-ils, qui fait ce bruit. »

Trois d’entre eux, cependant, rebroussèrent chemin. D’abord une jeune fille évaporée, qui attendait à la maison la couturière et devait essayer la robe qu’elle aurait à mettre au prochain bal, le premier où elle devait paraître de sa vie. « Impossible, dit-elle, de négliger une affaire si importante. » Puis, ce fut un pauvre garçon qui avait emprunté son habit de cérémonie et ses bottines vernies au fils de son patron ; il avait promis de rendre le tout avant le soir, et, en tout cas, il ne voulait pas aventurer au milieu des broussailles la propriété d’autrui. Le troisième qui rentra en ville, c’était un garçon qui déclara qu’il n’allait jamais au loin sans ses parents, et que les bienséances le commandaient ainsi. On se mit à sourire ; il prétendit que c’était fort déplacé ; alors, les autres rirent aux éclats ; mais il ne s’en retourna pas moins, très fier de sa belle et sage conduite. Les autres trottinèrent en avant et s’engagèrent sur la grande route plantée de tilleuls. Le soleil pénétrait en rayons dorés à travers le feuillage ; les oiseaux entonnaient un joyeux concert et toute la bande chantait en chœur avec eux, se tenant par la main, riches et pauvres, roturiers et nobles ; ils étaient encore jeunes et ne regardaient pas trop à la distinction des rangs ; du reste, ce jour-là, ne s’étaient-ils pas sentis tous égaux devant Dieu ?

Mais bientôt, deux parmi les plus petits se dirent fatigués et retournèrent en arrière ; puis, trois jeunes filles s’abattirent sur un champ de bleuets et de coquelicots, s’amusèrent à tresser des couronnes et ne pensèrent plus à la cloche.

Lorsqu’on fut sur le talus planté de saules, on se débanda et, par groupes, ils allèrent s’attabler chez les pâtissiers. « Oh ! qu’il fait charmant ici, disaient la plupart. Restons assis et reposons-nous. La cloche, il est probable qu’elle n’existe pas, et que tout cela n’est que fantasmagorie. »

Voilà qu’au même instant le son retentit au fond de la forêt, si plein, si majestueux et solennel, que tous en furent saisis. Cependant il n’y en eut que cinq, tous des garçons, qui résolurent de tenter l’aventure et de s’engager sous bois. C’est aussi qu’il était difficile d’y pénétrer : les arbres étaient serrés, entremêlés de ronces et de hautes fougères ; de longues guirlandes de liserons arrêtaient encore la marche ; il y avait aussi des cailloux pointus, et de gros quartiers de roches, et des marécages.

Ils avançaient péniblement, lorsque toute une nichée de rossignols fit entendre un ravissant concert ; ils marchent dans cette direction et arrivent à une charmante clairière, tapissée de mousses de toutes nuances, de muguets, d’orchidées et autres jolies fleurs ; au milieu, une source fraîche et abondante sortait d’un rocher ; son murmure faisait comme : « Glouk ! glouk ! »

« Ne serait-ce pas là la fameuse cloche ? dit l’un d’eux, en mettant son oreille contre terre pour mieux entendre. Je m’en vais rester pour tirer la chose au clair. »

Un second lui tint compagnie pour qu’il n’eût pas seul l’honneur de la découverte. Les trois autres reprirent leur marche en avant. Ils atteignirent un amour de petite hutte, construite en écorce et couverte d’herbes et de branchages ; le toit était abrité par la couronne d’un pommier sauvage, tout chargé de fleurs roses et blanches ; au dessus de la porte était suspendue une clochette.

« Voilà donc le mystère ! » s’écria l’un d’eux, et l’autre l’approuva aussitôt. Mais le troisième déclara que cette cloche n’était pas assez grande pour être entendue de si loin et pour produire des sons qui remuaient tous les cœurs ; que ce n’était là qu’un joujou. Celui qui disait cela, c’était le fils d’un roi ; les deux autres se dirent que les princes voulaient toujours tout mieux savoir que le reste du monde ; ils gardèrent leur idée, et s’assirent pour attendre que le vent agitât la petite cloche.

Lui s’en fut tout seul, mais il était plein de courage et d’espoir ; sa poitrine se gonflait sous l’impression de la solitude solennelle où il se trouvait. De loin, il entendit le gentil carillon de la clochette, et le vent lui apportait aussi parfois le son de la cloche du pâtissier. Mais la vraie cloche, celle qu’il cherchait, résonnait tout autrement ; par moments, il l’entendait sur la gauche, « du côté du cœur », se dit-il ; maintenant qu’il approchait, cela faisait l’effet de tout un jeu d’orgue.

Voilà qu’un bruit se fait entendre dans les broussailles, et il en sort un jeune garçon en sabots et portant une jaquette trop petite pour sa taille, et qui laissait bien voir quelles grosses mains il avait. Ils se reconnurent ; c’était celui des nouveaux confirmés qui avait dû rentrer à la maison, pour remettre au fils de son patron le bel habit et les bottines vernies qu’on lui avait prêtés. Mais, son devoir accompli, il avait endossé ses pauvres vêtements, mis ses sabots, et il était reparti, à la hâte, à la recherche de la cloche, qui avait si délicieusement fait vibrer son cœur.

« C’est charmant, dit le fils du roi ; nous allons marcher ensemble à la découverte. Dirigeons-nous par la gauche. » Le pauvre garçon était tout honteux de sa chaussure et des manches trop courtes de sa jaquette.

« Avec ces sabots, dit-il, je ne pourrais vous suivre assez vite. Et, de plus, il me semble que la cloche doit être à droite ; n’est-ce pas là la place réservée à tout ce qui est magnifique et excellent ?

— Je crains bien qu’alors nous ne nous rencontrions plus, » dit le fils du roi, et il fit un gracieux signe d’adieu au pauvre garçon qui s’enfonça au plus épais de la forêt, où les épines écorchèrent son visage et déchirèrent sa jaquette, à laquelle il tenait, quelque minable qu’elle fût, parce qu’il n’en avait point d’autre.

Le fils du roi rencontra aussi bien des obstacles ; il fit quelques chutes et eut les mains en sang ; mais il était brave.

« J’irai jusqu’au bout du monde, s’il le faut, se dit-il ; mais je trouverai la cloche. »

Tout à coup, il aperçut juchés dans les arbres une bande de vilains singes qui lui firent d’affreuses grimaces et l’assourdirent de leurs cris discordants. « Battons-le, rossons-le, se disaient-ils ; c’est un fils de roi, mais il est seul. »

Lui s’avança toujours, et ils n’osèrent pas l’attaquer. Bientôt il fut récompensé de ses peines. Il arriva sur une hauteur d’où il aperçut un merveilleux spectacle. D’un côté, les plus belles pelouses vertes où s’ébattaient des cerfs et des daims ; de place en place, de vastes touffes de lis, d’une blancheur éclatante, et de tulipes rouges, bleues et or ; au milieu, des boules de neige et autres arbustes dont les fleurs aux mille couleurs brillaient au soleil comme des bulles de savon ; tout autour, des chênes et des hêtres séculaires s’étendaient en cercle ; dans le fond, un grand lac sur lequel nageaient avec majesté les plus beaux cygnes.

Le fils du roi s’était arrêté et restait en extase ; il entendit de nouveau la cloche ; elle ne paraissait pas bien éloignée. Il crut d’abord qu’elle était près du lac ; il écouta avec attention ; non, le son ne venait pas de là.

Le soleil approchait de son déclin ; le ciel était tout rouge, comme enflammé ; un grand silence se fit. Le fils du roi se mit à genoux et dit sa prière du soir. « Oh ! Dieu, dit-il, ne me ferez-vous pas trouver ce que je cherche avec tant d’ardeur ? Voilà la nuit, la sombre nuit. Mais je vois là-bas un rocher élevé, qui dépasse les cimes des arbres les plus hauts. Je vais y monter ; peut-être, avant que le soleil disparaisse de l’horizon, atteindrai-je le but de mes efforts. »

Et, s’accrochant aux racines, aux branches, aux angles des roches, au milieu des couleuvres, des crapauds et autres vilaines bêtes, il grimpa et il arriva au sommet, haletant, épuisé.

Quelle splendeur se découvrit à ses yeux ! La mer, la mer immense et magnifique s’étendait à perte de vue, roulant ses longues vagues contre la falaise. À l’horizon, le soleil, pareil à un globe de feu, couvrait de flammes rouges le ciel qui semblait s’étendre comme une vaste coupole sur ce sanctuaire de la nature ; les arbres de la forêt en étaient les piliers ; les pelouses fleuries formaient comme un riche tapis couvrant le chœur. Le soleil disparut lentement ; des millions de lumières étincelèrent bientôt au firmament, la lune parut, et le spectacle était toujours grandiose et émouvant.

Le fils du roi s’agenouilla et adora le créateur de ces merveilles. Voilà que sur la droite, apparaît le pauvre garçon aux sabots ; lui aussi, à sa façon, il avait trouvé le chemin du temple. Tous deux, ils se saisirent par la main et restèrent perdus dans l’admiration de toute cette poésie enivrante.

Et, de toutes parts, ils se sentaient entourés des sons de la cloche divine ; c’étaient les bruits des vagues, des arbres, du vent ; c’était le mouvement qui animait cette nature simple et grandiose. Au dessus d’eux, ils croyaient entendre les alleluia des anges du ciel.

LE ROI DES AUNES

 

Deux gros lézards couraient un soir, en sens inverse, dans le creux d’un vieux saule qui se trouvait au bord du ruisseau, au milieu de l’aunaie ; ils se heurtèrent et reculèrent effrayés, puis ils se reconnurent et entamèrent un bout de causette ; ils se comprenaient bien, ils savaient la langue des lézards.

« Quel remue-ménage, dit le premier, quel bruit il y a dans la colline qui recouvre le palais du roi des aunes ! Voilà deux nuits que je ne puis fermer l’œil. J’aimerais presque autant avoir mal aux dents ; alors aussi, je ne dors pas ; mais alors, je ne me fais pas de mauvais sang, je ne me fâche pas contre les autres.

— Oui, il se passe quelque chose, dit le second lézard ; la nuit, la colline se soulève et, jusqu’au chant du coq, on la tient en l’air, soutenue sur quatre troncs peints en rouge ; c’est, je crois, pour y faire entrer l’air embaumé des marais. Les filles du roi ont appris de nouvelles danses. Pourquoi donc tout cela ?

— J’en ai causé, reprit l’autre, avec un ver de terre de ma connaissance ; il habite la colline et se faufile un peu partout ; il ne voit rien, n’ayant pas d’yeux, mais il a l’oreille fine. Voici ce qu’il a entendu. Au palais, ils attendent des étrangers, de nobles étrangers. Qui ? Il n’a pas voulu me le dire. Tous les feux follets sont commandés, pour la retraite aux flambeaux. Les richesses en or et en argent, on les nettoie, on les polit pour qu’elles brillent bien au clair de lune. »

Et l’on entendit des susurrements, des chuchotements et autres bruits étranges ; toute une bande d’autres lézards effarouchés accourut, et ils se demandaient : « Quels peuvent être ces visiteurs, pour lesquels on fait tout ce tapage d’enfer ? »

Tout à coup la colline s’entr’ouvrit, et l’on vit paraître une vieille princesse, parente éloignée du roi des aunes ; elle dirigeait le ménage. Sur le front elle portait, en ferronnière, un cœur en ambre. Elle trottait, elle courait, trip-trap, trip-trap ! C’est qu’elle avait un long chemin à faire ; elle allait au bord de la mer pour trouver le corbeau des nuits, le mauvais esprit qui avait été chassé la veille du vieux château qu’il hantait, et qui avait été banni pour mille ans sous cette forme.

Elle le rencontra qui croassait sur une falaise, et lui dit :

« Vous êtes prié d’assister, la nuit de demain, à une grande fête chez le roi. N’auriez-vous pas l’obligeance de vous charger de porter quelques-unes de nos invitations ? Ce sera splendide ; nous aurons des hôtes de la plus grande distinction, une dizaine de magiciens, au moins.

— Eh bien ! qui dois-je inviter ? dit le corbeau.

— Pour le grand bal, on laissera entrer un peu tout le monde, même les hommes, c’est-à-dire seulement les somnambules. Mais, pour le dîner, nous ne voulons que l’élite de la société. Moi, je pensais qu’on ne devait même pas faire convier les simples revenants ; je ne voulais que des spectres qui ont joué un rôle dans l’histoire.

En premier lieu, il nous faut le roi de la mer et le roi de la vase avec les princesses, leurs filles. Ils ne doivent pas aimer venir à terre, où il fait sec, mais on s’arrangera pour qu’ils se trouvent dans leur élément ; dans tous les cas, on tiendra leurs sièges humides.

Puis, nous aurons les démons de première classe, à queue recourbée, la mandragore et le cheval des morts[1].

— Couah ! couah ! » fit le corbeau, et il s’envola pour s’acquitter de la commission.

Pendant ce temps, les filles du roi répétaient les pas de danse qu’on venait de leur enseigner ; elles se drapaient dans leurs châles, tissés de brouillard et de lumière de la lune. La grande salle d’honneur avait été magnifiquement arrangée ; les murailles, frottées avec de la graisse de sorcière, reluisaient comme des feuilles de tulipes. Dans la cuisine, on préparait des ragoûts de crapauds et de couleuvres ; des centaines de grenouilles étaient prêtes à être mises à la broche ; on arrangeait des rôties de limaces, des salmis de colimaçons et de sangsues ; on épluchait une salade de nénuphars et de gros champignons rouges, dont une bouchée aurait suffi pour tuer l’homme le plus fort ; des queues de rat devaient servir d’assaisonnement. La reine des tourbières avait envoyé une bière qu’elle avait brassée elle-même ; parmi les desserts, se trouvaient des clous de cercueil rouillés.

Le vieux roi des aunes avait fait nettoyer à fond sa belle couronne d’or. C’étaient, dans le palais, des allées et venues continuelles ; on balayait, on récurait jusqu’aux moindres recoins.

« Maintenant, dit la princesse, il ne reste plus qu’à brûler des parfums ; allez me quérir des crins de cheval et des plumes de cygne.

— Dis donc, petit père, s’écria la plus jeune des filles du roi, ne pourrais-je pas savoir, maintenant, quels sont les nobles étrangers que nous allons fêter ?

— Eh bien, répondit Sa Majesté, je vais satisfaire ta curiosité. Il s’agit de marier deux de tes sœurs ; elles doivent épouser les fils du vieux gnome des monts de Dovre, en Norvège, qui possède tant de profondes cavernes et une mine d’or si riche, que les hommes ne découvriront jamais. C’est un joyeux et brave compagnon, le vieux gnome ; nous nous tutoyons. Je ne l’ai pas vu depuis le temps où il vint ici, dans le voisinage, célébrer sa noce avec la fille du roi des falaises de Møn. En avons-nous bu alors, nous deux, des tonneaux d’hydromel, qui provenaient d’un grand navire échoué sur la côte ! Que je désire donc revoir ce gai gaillard, la crème des honnêtes gens. Ses deux garçons, dit-on, sont assez mal élevés ; ils n’ont pas les manières les plus convenables ; ils ont un peu trop fréquenté les fils des hommes. Mais ils sont encore jeunes, et ils pourront se corriger. »

— Et quand arrivent-ils ? demanda l’aînée de princesses.

— Je les attends pour ce soir, reprit le roi ; mais cela dépend du vent et de la marée. Je pensais qu’ils prendraient la poste et qu’ils voyageraient sur un char tiré par des dauphins, comme les dieux et esprits de la mer. Au lieu de cela, comme de vrais gnomes, ils ont été se fourrer, à fond de cale, sur un navire que les tempêtes peuvent retarder longtemps. »

Tout à coup, on vit apparaître, dansant et sautillant, deux feux follets. « Les voilà, les voilà ! » s’écrièrent-ils.

— Passez-moi ma couronne, dit le roi, et plaçons-nous en rond, au clair de la lune, comme il convient aux esprits de la nuit. » Les princesses s’enveloppèrent de leurs châles diaphanes et s’inclinèrent gracieusement devant leurs augustes hôtes.

Le vieux gnome de Dovre portait aussi une couronne ; elle était faite de glace taillée avec art, et de pommes de pin ; il était revêtu d’une peau d’ours blanc, et il avait d’énormes bottes fourrées. Ses fils allaient le cou nu et étaient en bras de chemise, comme des porte-faix ; on aurait dit des gnomes du commun, sauf que leur bonnet pointu avait assez bon air.

« C’est là ce qu’ils appellent ici une hauteur ? dirent-ils, en regardant la colline ; en Norvège, nous appelons cela un nid de fourmis. — Allons, tenez votre sotte langue ! » dit leur père, et il alla saluer les princesses et embrasser son vieil ami le roi des aunes.

Après qu’on eut admiré et loué les merveilles du palais, on se mit à table. Les personnages aquatiques, le roi de la mer, le roi de la vase et leurs familles, avaient été placés dans de grandes cuves pleines d’eau, et ils y barbotaient à l’aise.

Le festin se passa fort bien, les mets furent trouvés exquis. Il n’y avait que les deux jeunes gnomes qui troublaient, de temps en temps, la joie par des farces incongrues ; l’un prenait sa cuillère avec ses doigts de pied, l’autre buvait dans sa botte, et caressait ensuite, avec une pomme de pin, le nez de sa voisine. Leur père les grondait, mais ils recommençaient toujours.

Lui, le vieux de Dovre, il plaisait à tout le monde. Comme sa conversation était intéressante ! Il parlait avec tant d’éloquence et de poésie des hautes et fières montagnes de Norvège, des terribles tempêtes qui les ébranlent, des torrents écumeux qui se précipitent de leurs cimes et roulent vers la mer avec un fracas qui ressemble, tantôt au tonnerre, tantôt au son d’un orgue puissant. Il décrivit les efforts des saumons, quand ils bondissent en remontant les torrents. Puis il conta, par le menu, ce qui se passe aux joyeuses fêtes qui se donnent sur la glace transparente ; comme on y danse, on y saute, les garçons tenant des torches et les brandissant en cadence ; les poissons effarés, voyant ce sabbat, se blottissent au fond de la mer.

Après le repas, on se mit en cercle pour voir danser les princesses. Dieu, quel ravissant spectacle ! Elles exécutèrent des rondes, des pas de caractère ; elles bondissaient, légères comme des plumes ; elles remuaient bras et jambes, avec une telle prestesse, qu’on en avait comme le vertige ; c’était un ballet tel qu’on n’en avait jamais vu dans aucune cour des empereurs et des rois de la terre. Le cheval des morts, qui était toujours un peu porté à la tristesse, trouva le spectacle trop joyeux pour lui, et demanda la permission de se retirer.

« Prrr ! Psss ! s’écria le vieux gnome, en voilà, j’espère, des pirouettes. Quand je m’ennuierai là-bas, en Norvège, je prierai mes brus de m’égayer par leurs rigodons. Mais savent-elles faire autre chose que de tourner comme un tourbillon ?

— Tu vas en juger par toi-même, dit le roi des aunes. Allons, mesdemoiselles, montrez chacune ce dont vous êtes capables. »

La plus jeune s’avança ; elle était mince, délicate ; on aurait dit une statuette en clair de lune cristallisé ; et, avec cela, animée comme du vif argent. Elle mit dans sa bouche un petit copeau enlevé d’un aune ; elle avait disparu, elle était devenue invisible.

« C’est bien précieux, ce don-là, dit le vieux gnome, pour ceux qui en sont doués. Mais un mari ne doit pas tenir à ce que sa femme s’évanouisse ainsi dans les airs, quand, par exemple, il veut la corriger. Certes, cela ne conviendra pas à mes fils, qui aimeront naturellement à donner, de loin en loin, quelque taloche à leur femme. »

La seconde des princesses, en comptant à rebours le nombre de leurs années, s’avança ; elle avait une ombre, chose presque unique dans le monde des esprits. Aussi parut-elle en être trop fière.

La troisième était d’une bonne pâte ; elle avait appris, chez la reine des tourbières, à brasser une bière exquise ; elle savait aussi apprêter les racines des aunes et des pins, et les servir piquées artistement avec des vers luisants.

« Ce sera une bonne femme de ménage, dit le vieux roi, mais mes fils boivent et mangent déjà assez comme cela, sans qu’il y ait besoin de les exciter encore par de telles friandises. »

La quatrième approcha, portant une jolie harpe d’or ; dès qu’elle en tira un son, tout le monde leva une jambe, les trois gnomes celle de gauche (toute leur race est gauchère de naissance). Elle continua à jouer, et, tous, poussés par une force magique, se levèrent et se mirent à danser et à trépigner.

« Assez ! assez ! cria le vieux gnome. Que je perde ma couronne, si jamais je laisse épouser à mes fils une pareille gaillarde, qui vous mène par les pieds ! Et toi, que sais-tu, ma mignonne ? dit-il à la cinquième, qui s’avançait toute câline.

— Moi, dit-elle, j’ai appris à aimer la Norvège, et je n’épouserai que celui qui m’emmènera dans ce pays de mes rêves. »

Ces paroles enchantèrent le vieux de Dovre ; mais la plus jeune sœur, se glissant derrière son trône, lui murmura à l’oreille :

« Ce qu’elle en dit, c’est parce qu’elle a lu quelque part qu’à la fin du monde, les monts de la Norvège émergeront du chaos et qu’elle espère s’y réfugier et ne pas périr.

— Oh ! oh ! c’est du pur égoïsme, dit le vieux. Voyons la dernière.

— Il y en a encore deux, dit le roi des aunes, et la sixième doit paraître avant celle qui la suit. »

Mais la sixième faisait des manières pour se montrer.

« Moi, je ne sais que dire la vérité aux gens, dit-elle, je ne suis donc utile à rien. Aussi, que fais-je ? je taille et je couds des vêtements pour les petits enfants des hommes, que mon père nous amène parfois et je leur confectionne des jouets. »

Arriva la septième et dernière, c’est-à-dire l’aînée. Que savait-elle ? Ah ! elle avait un bien beau don : elle pouvait dire des contes toute la journée et toute la nuit sans s’arrêter, et sur tous les sujets donnés. « Voilà mes cinq doigts, dit le vieux gnome, raconte-moi quelque chose sur chacun d’eux. » La malicieuse ! elle saisit aussitôt celui des doigts qui était entouré d’un anneau d’or, et elle allait commencer l’histoire de la bague, lorsque le vieux monarque :

« Tiens, prends l’anneau, dit-il ; je veux que tu sois ma femme. L’hiver, tu nous régaleras de tes contes, quand nous serons dans nos cavernes de Norvège, assis autour des tables en cristal de roche, et que nous boirons de l’hydromel dans les grandes cornes d’or, enlevées des tombeaux où reposent les rois des humains. Et, quand tu seras fatiguée, la reine des ondines, qui vient souvent en visite, nous réjouira de ses chants. Oui, nous mènerons une vie de gaieté et de liesse. Mais où sont donc mes deux garnements ? »

Ils avaient quitté la compagnie pour continuer leurs grosses farces ; ils étaient en train de souffler les pauvres feux follets, qui s’étaient si gentiment offerts pour animer la fête.

« Allons, polissons que vous êtes, dit le père, approchez, et choisissez chacun une de ces princesses pour épouse. Tâchez de choisir aussi bien que moi. »

Mais ils déclarèrent que les filles du roi des aunes leur paraissaient des mijaurées, et qu’ils préféraient se marier avec quelque bonne grosse gnomesse de leur pays, qui ne mépriserait pas leurs manières. Personne n’insista, et ils se mirent à vider des tonneaux d’hydromel et à porter des toasts jusqu’à ce qu’ils roulassent sous la table.

Pendant ce temps, le vieux de Dovre dansa un rigodon avec sa belle fiancée ; et, à un moment, il la mit toute entière dans une de ses grandes bottes fourrées ; il la porta en triomphe, et demanda ensuite au roi des aunes de les bénir.

« Voilà le coq qui chante, s’écria la vieille princesse, la gouvernante, qui ne perdait pas la tête dans tout ce brouhaha. Fermons vite les volets, pour que pas un filet de la lumière du soleil ne pénètre ici. Vous ne tenez pas à être malades pendant cent ans, n’est-ce pas ? »

Et, en effet, le palais fut clos hermétiquement.

Les deux lézards, qui avaient entrevu une partie de la fête, s’entretenaient de toutes ces magnificences. Le vieux gnome leur avait beaucoup plu ; le ver de terre préférait les fils. Voilà ce que c’est pourtant quand on est privé de la vue ; il est vrai que, parmi ceux qui ont des yeux, beaucoup jugent tout aussi mal.

LA FAMILLE HEUREUSE

 

Quoi qu’on en dise, la bardane est une jolie plante ; elle ne vient jamais seule ; là où il y en a une, il en pousse aussitôt une seconde, puis dix, cent, des milliers ; cela fait un superbe tapis vert. C’est le régal favori des escargots, des grands escargots blancs qu’on ne trouve pas d’ordinaire en Danemark. Les gens riches dans ce pays, ceux qui croient que les escargots sont un manger délicieux, en font venir de l’étranger, et, pour les élever, ils font semer de la bardane.

Il y avait un vieux manoir féodal où l’on avait aimé les escargots ; mais le nouveau propriétaire ne pouvait pas les souffrir. Du reste, il n’habitait presque jamais le château, et tout y était fort négligé. Des escargots, il n’en existait plus qu’un couple, mari et femme ; ils étaient d’une vieillesse vénérable. Mais la bardane qu’on avait semée dans le temps, elle avait pullulé, avait envahi les chemins, les parterres du jardin ; ce n’était plus qu’un champ, qu’une forêt de bardanes.

C’est là que vivaient nos vieux escargots, ils ne savaient pas eux-mêmes leur âge. Ils se souvenaient qu’autrefois des centaines d’escargots demeuraient en ces lieux, que leurs ancêtres y avaient été amenés d’un pays lointain, et que c’était pour eux qu’on avait planté toute cette forêt de bardanes. Jamais ils n’étaient sortis du jardin, mais ils savaient qu’il existait un endroit, appelé le château ; là, on vous cuisait jusqu’à ce que vous devinssiez noirs, et on vous mettait sur un plat d’argent : ce qui advenait ensuite, ils l’ignoraient. Ils ne s’imaginaient pas bien nettement non plus ce que c’était d’être cuit et placé sur un plat d’argent : mais on leur avait dit que cela ne se faisait que dans les grandes maisons et que c’était quelque chose de fort distingué. Ni le hanneton, ni le crapaud, ni le ver de terre, qu’ils avaient interrogés à ce sujet, n’avaient pu leur donner d’explication ; jamais ces bêtes vulgaires n’avaient pénétré au château ; personne de leur famille n’avait figuré sur un plat d’argent.

Aussi les deux vieux escargots se considéraient-ils comme les personnages les plus nobles du monde ; qui aurait pu le leur disputer ? La bardane était là pour leur nourriture, et pour leur donner de l’ombrage ; le château existait pour le cas où un jour on viendrait les prendre et les apprêter sur un plat d’argent.

Ils vivaient très retirés, savourant leur bonheur. N’ayant pas d’enfants, ils avaient adopté un petit colimaçon de l’espèce ordinaire.

Un jour, il tomba une forte averse. « Écoute donc, dit le père escargot, quel bruit de tambour les gouttes font sur les feuilles de bardane : Roum-doum-doum, roum-doum-doum.

— Oui, et quelle agréable humidité cela donne ! répondit la mère escargote. Et quand il fera trop frais, nous pourrons nous retirer dans notre coquille, et notre fils adoptif aussi. Comme on voit bien que nous sommes une espèce à part, et qu’on a fait plus pour nous que pour les autres : dès notre naissance, chacun de nous a sa demeure, sa maison toute construite, toute prête, et elle grandit avec nous. Oui, nous sommes les maîtres du monde. Et cette forêt de bardanes qui a été plantée exprès pour nous ! À propos, je voudrais bien savoir jusqu’où elle s’étend et ce qui peut se trouver au delà.

— Au delà, répliqua le père, il n’y a, certes, rien qui soit plus beau que notre forêt ; moi, je ne tiens pas à être renseigné à ce sujet. Je suis parfaitement heureux comme cela. — Moi, dit la mère, il y a parfois quelque chose qui me chiffonne. Pourquoi ne nous porte-t-on pas au château et ne nous met-on pas sur un plat d’argent comme nos parents, nos frères, nos cousins ?

— Peut-être le château est-il tombé en ruines, dit le père, ou bien la forêt de bardanes le recouvre, et en bouche les issues. Mais tu as toujours été un peu curieuse ; du reste, le petit colimaçon a le même défaut. Voilà trois jours qu’il grimpe à une tige de bardane, pour regarder au loin. Quand je lève les yeux vers lui, cela me donne le torticolis, tant il est haut monté.

— Voyons, ne gronde pas, répondit la mère. S’il grimpe, il prend toutes ses précautions. Et puis, ce n’est plus un enfant. Ne serait-il pas temps de lui trouver une femme ? Dans toute la forêt de bardanes n’existerait-il plus une escargote de notre espèce qu’il pourrait épouser ? — Non, dit le père, il n’y a que de grosses limaces noires, qui n’ont pas de maisons comme nous ; ce sont des gens du commun. Mais demandons aux fourmis, qui sont toujours par monts et par vaux, si elles ne connaissent pas une femme pour notre cher colimaçon.

— Il y a bien par ici une reine à marier, dit une fourmi. — A-t-elle une maison ? demanda la mère escargote. — Une maison ? tout un palais, le plus beau des châteaux de fourmis ; il a sept cents corridors ! — Bien le merci, dit la mère ; notre fils n’a que faire dans une fourmilière. Adressons-nous donc aux papillons, — non plutôt aux cousins, qui voltigent et furètent partout. — Nous avons ce qu’il vous faut, dit un des cousins. À cent pas d’homme d’ici, sur un groseillier, vit une jeune et gentille demoiselle de la famille des colimaçons ; elle vit très modestement ; voilà deux mois qu’elle n’a quitté son groseillier. Ce sera une excellente femme d’intérieur.

— C’est ce qu’il nous faut, dirent les vieux ; allez la prévenir ; dites-lui que son futur aura toute une forêt de bardanes. »

On alla quérir la charmante colimaçonne, qui avait une coquille de diverses couleurs. Elle ne mit que quinze jours à faire le trajet de cent pas d’homme ; mais aussi elle se reposa à peine en route.

On célébra la noce ; six vers luisants firent office de cierges. On ne fit pas de grand tralala. « C’est bon pour les petites gens, dit le père escargot, que de se réjouir avec fracas. Nous, il nous faut toujours garder notre dignité.

— Vous n’y perdrez rien, dit la mère. Nous vous laissons par contrat de mariage toute la forêt de bardanes, et le droit pour vous et vos enfants d’être portés au château pour y être mis sur un plat d’argent. »

Et le soir, les deux bons vieux rentrèrent dans leur coquille et ils n’en sortirent plus ; ils s’endormirent dans un dernier rêve, où ils se virent reposant sur ce bienheureux plat d’argent.

Le jeune ménage prospéra et eut beaucoup d’enfants et de petits-enfants. On ne vint jamais les chercher pour les mettre sur un plat d’argent. Ils en conclurent que décidément le château était tombé en ruines et que la race des humains était éteinte. Personne ne les contredit. Et leur forêt de bardanes devint de plus en plus belle et épaisse, et quand la pluie tombait, cela faisait de charmants roulements de tambour.

Et ils vécurent ainsi dans le bonheur le plus parfait. Qui sur terre pourrait en dire autant ?

LA VIEILLE MAISON

 

Au beau milieu de la rue se trouvait une antique maison ; elle avait plus de trois cents ans : c’est là ce qu’on pouvait lire sur la grande poutre, où au milieu de tulipes et de guirlandes de houblon était gravée l’année de la construction. Et on y lisait encore des versets tirés de la Bible et des bons auteurs profanes ; au-dessus de chaque fenêtre étaient sculptées des figures qui faisaient toute espèce de grimaces. Chacun des étages avançait sur celui d’en dessous ; le long du toit courait une gouttière, ornée de gros dragons, dont la gueule devait cracher l’eau des pluies ; mais elle sortait aujourd’hui par le ventre de la bête ; par suite des ans, il s’était fait des trous dans la gouttière.

Toutes les autres maisons de la rue étaient neuves et belles à la mode régnante ; les carreaux de vitre étaient grands et toujours bien propres ; les murailles étaient lisses comme du marbre poli. Ces maisons se tenaient bien droites sur leurs fondations, et l’on voyait bien à leur air qu’elles n’entendaient rien avoir de commun avec cette construction des siècles barbares.

« N’est-il pas temps, se disaient-elles, qu’on démolisse cette bâtisse surannée, dont l’aspect doit scandaliser tous les amateurs du beau ? Voyez donc toutes ces moulures qui s’avancent et qui empêchent que de nos fenêtres on distingue ce qui se passe dans la baraque. Et l’escalier donc qui est aussi large que si c’était un château ! que d’espace perdu ! Et cette rampe en fer forgé, est-elle assez prétentieuse ! Comme ceux qui s’y appuient doivent avoir froid aux mains ? Comme tout cela est sottement imaginé ! »

Dans une des maisons neuves, bien propres, d’un goût bien prosaïque, celle qui était juste en face, se tenait souvent à la fenêtre un petit garçon aux joues fraîches et roses ; ses yeux vifs brillaient d’intelligence. Lui, il aimait à contempler la vieille maison ; elle lui plaisait beaucoup, qu’elle fût éclairée par le soleil ou par la lune. Il pouvait rester des heures à la considérer, et alors il se représentait les temps où, comme il l’avait vu sur une vieille gravure, toutes les maisons de la rue étaient construites dans ce même style, avec des fenêtres en ogive, des toits pointus, un grand escalier menant à la porte d’entrée, des dragons et autres terribles gargouilles tout autour des gouttières ; et, au milieu de la rue, passaient des archers, des soldats en cuirasse, armés de hallebardes.

C’était vraiment une maison qu’on pouvait contempler pendant des heures. Il y demeurait un vieillard qui portait des culottes de peau et un habit à grands boutons de métal, tout à fait à l’ancienne mode ; il avait aussi une perruque, mais une perruque qui paraissait bien être une perruque, et qui ne servait pas à simuler habilement de vrais cheveux. Tous les matins, un vieux domestique venait, nettoyait, faisait le ménage et les commissions, puis s’en allait. Le vieillard à culottes de peau habitait tout seul la vieille maison. Parfois il s’approchait de la fenêtre ; un jour, le petit garçon lui fit un gentil signe de tête en forme de salut ; le vieillard fit de même ; le lendemain ils se dirent de nouveau bonjour, et bientôt ils furent une paire d’amis, sans avoir jamais échangé une parole.

Le petit garçon entendit ses parents se dire : « Le vieillard d’en face a de bien grandes richesses ; mais c’est affreux comme il vit isolé de tout le monde. » Le dimanche d’après, l’enfant enveloppa quelque chose dans un papier, sortit dans la rue et accostant le vieux domestique qui faisait les commissions, il lui dit : « Écoute ! Veux-tu me faire un plaisir et donner cela de ma part à ton maître ? J’ai deux soldats de plomb ; en voilà un ; je le lui envoie pour qu’il ait un peu de société ; je sais qu’il vit tellement isolé de tout le monde, que c’est lamentable. »

Le vieux domestique sourit, prit le papier et porta le soldat de plomb à son maître. Un peu après, il vint trouver les parents, demandant si le petit garçon ne voulait pas venir rendre visite au vieux monsieur. Les parents donnèrent leur permission, et le petit partit pour la vieille maison.

Les trompettes sculptés sur la porte, ma foi, avaient les joues plus bouffies que d’ordinaire, et si on avait bien prêté l’oreille, on les aurait entendus, qui soufflaient dans leurs instruments : « Schnetterendeng ! Ta-ta-ra-ta : le voilà, le voilà le petit ! schnetterendeng ! »

La grande porte s’ouvrit. Le vestibule était tout garni de vieux portraits de chevaliers revêtus de cuirasses, de châtelaines en robes de damas et de brocart ; l’enfant crut entendre les cuirasses résonner et les robes rendre un léger froufrou. Il arriva à un grand escalier, avec une belle rampe en fer tout ouvragée, et ornée de grosses boules de cuivre, où on pouvait se mirer ; elles brillaient comme si on venait de les nettoyer pour fêter la visite du petit garçon, la première depuis tant d’années.

Après avoir monté bien des marches, l’enfant aperçut, donnant sur une vaste cour, un grand balcon ; mais les planches avaient des fentes et des trous en quantité ; elles étaient couvertes de mousse, d’herbe, de sedum, et toute la cour et les murailles étaient de même vertes de plantes sauvages qui poussaient là sans que personne s’en occupât. Sur le balcon se trouvaient de grands pots de fleurs, en vieille et précieuse faïence ; ils avaient la forme de têtes fantastiques, à oreilles d’âne en guise d’anses ; il y poussait des plantes rares ; mais on n’en avait pas soin, on ne les taillait pas ; c’étaient des touffes de feuilles, sans presque aucune fleur. Il y avait là un pot d’œillet tout en verdure, et il chantait à voix basse : « Le vent m’a caressé, le soleil m’a donné un baiser et il m’a promis pour dimanche une petite fleur, une petite fleur pour dimanche. »

Ensuite, le petit garçon passa par une grande salle ; les murs étaient recouverts de cuir gaufré, à fleurs et arabesques toutes dorées, mais ternies par le temps.

« La dorure passe, le cuir reste, » marmottaient les murailles.

Puis l’enfant fut conduit dans la chambre où se tenait le vieux monsieur, qui l’accueillit avec un doux sourire, et lui dit : « Merci pour le soldat de plomb, mon petit ami ; et merci encore de ce que tu es venu me voir. »

Et les hauts fauteuils en chêne, les grandes armoires et les autres meubles en bois des îles craquaient, et disaient : « knick, knack, » ce qui pouvait bien vouloir dire : « Bien le bonjour ! »

À la muraille pendait un tableau, représentant une belle dame, jeune, au visage gracieux et avenant ; elle était habillée d’une robe vaste et raide, tenue par des paniers ; ses cheveux étaient poudrés. De ses doux yeux elle regardait l’enfant. « Qui cela peut-il donc être ? dit-il. D’où vient cette belle madame ?

— De chez le marchand de bric-à-brac, répondit le vieux monsieur. Il a souvent des portraits à vendre et pas cher. Les originaux sont morts et enterrés ; personne ne s’occupe d’eux. Cette dame, je l’ai connue toute jeune ; voilà un demi-siècle qu’elle a quitté ce monde ; j’ai retrouvé son portrait chez le marchand et je l’ai acheté. »

Au-dessous du portrait, se trouvait sous verre un bouquet de fleurs fanées ; elles avaient tout l’air d’avoir été cueillies juste cinquante ans auparavant.

« On dit chez nous, reprit l’enfant, que tu es toujours tout seul, et que cela fait de la peine, rien que d’y penser. — Mais pas tant que cela, dit le vieux monsieur. Je reçois la visite de mes pensées d’autrefois, et je revois passer devant moi tous ceux que j’ai connus. Et, maintenant, toi tu es venu me rendre visite ; je me sens très heureux. »

Il tira alors d’une armoire un grand livre à images, et les montra au petit garçon ; c’étaient des fêtes et processions des siècles passés ; d’énormes carrosses tout dorés, des soldats qui ressemblaient au valet de trèfle de nos cartes ; des bourgeois, habillés tous différemment selon leurs métiers et professions. Les tailleurs avaient une bannière où se voyaient des ciseaux, tenus par deux lions : celle des cordonniers représentait un aigle à deux têtes, parce que chez eux il faut toujours la paire. Oui, c’étaient de fameuses images, et le petit s’en amusait tout plein.

Le vieux monsieur alors alla chercher dans l’office des gâteaux, des confitures, des fruits. Qu’on était bien dans cette vieille maison !

« Je n’y tiens plus, s’écria tout à coup le soldat de plomb qui était sur la cheminée. Non, c’est par trop triste ici, celui qui a goûté de la vie de famille ne peut s’habituer à une pareille solitude. J’en ai assez. Le jour déjà ne semble pas vouloir finir ; mais la soirée sera encore plus affreuse. Ce n’est pas comme chez toi, mon maître ; ton père et ta mère causent joyeusement ; toi et tes frères et sœurs vous faites un délicieux tapage d’enfer. On se sent vivre au milieu de ce bruit. Le vieux, ici, jamais on ne lui donne de baisers, ni d’arbre de Noël. On lui donnera un jour un cercueil et ce sera fini. Non, j’en ai assez.

— Il ne faut pas voir les choses du mauvais côté, répondit le petit garçon. À moi, tout ici me paraît magnifique, et encore n’ai-je pas vu toutes les belles choses que les vieux souvenirs font passer devant les yeux du maître de céans.

— Moi non plus, je ne les aperçois, ni ne les verrai jamais, reprit le soldat de plomb. Je te prie, emporte-moi.

— Non, dit le petit, il faut que tu restes pour tenir compagnie à ce bon vieux monsieur. »

Le vieillard, qui paraissait tout rajeuni et avait l’air tout heureux, revint avec d’excellents gâteaux, des confitures délicieuses, des pommes, des noix et autres friandises ; il plaça tout devant son petit ami, qui, ma foi, ne pensa plus aux peines du soldat de plomb.

L’enfant retourna chez lui, s’étant diverti à merveille. Le lendemain, il était à la fenêtre, et il fit un signe de tête au vieux monsieur, qui le lui rendit en souriant. Une neuvaine se passa, et alors on revint prendre le petit garçon pour le mener à la vieille maison.

Les trompettes entonnèrent leur schnetterendeng, ta-ta-ra-ta. Les chevaliers et les belles dames se penchèrent hors de leur cadre pour voir passer ce petit être, si jeune ; les fauteuils débitèrent leur knik-knak ; le cuir des murailles déclara qu’il était plus durable que la dorure ; enfin tout se passa comme la première fois ; rien ne changeait dans la vieille maison.

« Oh ! que je me sens malheureux, s’écria le soldat de plomb. C’est à périr ici. Laisse-moi plutôt partir pour la guerre, dussé-je y perdre bras et jambes, ce serait au moins un changement. Oh ! emmène-moi ! Maintenant je sais ce que c’est que de recevoir la visite de ses vieux souvenirs, et ce n’est pas amusant du tout à la longue.

« Je vous revoyais tous à la maison, comme si j’étais encore au milieu de vous. C’était un dimanche matin, et vous autres enfants vous étiez réunis, et les mains jointes vous chantiez un psaume ; ton père et ta mère écoutaient pieusement. Voilà que la porte s’ouvre, et ta petite sœur Maria, qui n’a que deux ans, fait son entrée. Elle est si vive et elle est toujours prête à danser quand elle entend n’importe quelle musique. Cette fois vos chants la mirent en mouvement, mais cela n’allait guère en mesure ; la mélodie marchait trop lentement ; l’enfant levait sa petite jambe, mais il lui fallait la tenir trop longtemps en l’air ; cependant elle dandinait comme elle pouvait de la tête. Vous gardiez votre sérieux, c’était pourtant bien difficile. Moi, je ris tant, qu’au moment où une grosse voiture vint ébranler la maison, je perdis l’équilibre et je tombai à terre, j’en ai encore une bosse. Cela me fit bien mal ; mais j’aimerais encore mieux tomber dix fois par jour, chez vous, que de rester ici, hanté par ces vieux souvenirs.

« Dis-moi, chantez-vous encore les dimanches ? Raconte-moi quelque chose de la petite Maria ! Et mon bon camarade, l’autre soldat de plomb ? Doit-il être heureux, lui ! Ne pourrait-il pas venir me relever de faction ? Oh ! emmène-moi !

— Tu n’es plus à moi, répondit le petit garçon. Tu sais bien que je t’ai donné en cadeau au vieux monsieur. Il faut te faire une raison. »

Cette fois le vieillard montra à son petit ami des cassettes où y il avait toutes sortes de jolis bibelots des temps passés ; des cartes à jouer, grandes et toutes dorées, comme on n’en voit même plus chez le roi. Le vieux monsieur ouvrit le clavecin, qui, à l’intérieur, était orné de fines peintures, de beaux paysages avec des bergers et des bergères ; il joua un ancien air ; l’instrument n’était guère d’accord, et les sons étaient comme enroués. Mais on aurait dit que le portrait de la belle dame, celui qui avait été acheté chez le marchand de bric-à-brac, s’animait en entendant cette antique mélodie ; le vieux monsieur la regardait, ses yeux brillaient comme ceux d’un jeune homme ; un doux sourire, passa sur ses lèvres.

« Je veux partir en guerre, en guerre ! », s’écria le soldat de plomb de toutes ses forces ; mais, à ce moment, le vieux monsieur vint prendre quelque chose sur la cheminée et il renversa le soldat qui roula par terre. Où était-il tombé ? Le vieillard chercha, le petit garçon chercha ; ils ne purent le trouver. Disparu le soldat de plomb ! « Je le retrouverai demain », dit le vieux monsieur. Mais, jamais, il ne le revit.

Le plancher était rempli de fentes et de trous ; le soldat avait passé à travers, et il gisait là, sous les planches, comme enterré vivant.

Malgré cet incident la journée se passa gaîment, et, le soir, le petit garçon rentra chez lui. Des semaines s’écoulèrent, et l’hiver arriva. Les fenêtres étaient gelées, et l’enfant était obligé de souffler longtemps sur les carreaux, pour y faire un rond par lequel il pût apercevoir la vieille maison. Les sculptures de la porte, les tulipes, les trompettes, on les voyait à peine, tant la neige les recouvrait. La vieille maison paraissait encore plus tranquille et silencieuse que d’ordinaire ; et, en effet, il n’y demeurait plus absolument personne : le vieux monsieur était mort, il s’était doucement éteint.

Le soir, comme c’était l’usage dans le pays, une voiture tendue de noir s’arrêta devant la porte ; on y plaça un cercueil, qu’on devait porter bien loin, pour le mettre dans un caveau de famille. La voiture se mit en marche ; personne ne suivait que le vieux domestique ; tous les amis du vieux monsieur étaient morts avant lui. Le petit garçon pleurait, et il envoyait de la main des baisers d’adieu au cercueil.

Quelques jours après, la vieille maison fut pleine de monde, on y faisait la vente de tout ce qui s’y trouvait. Et, de la fenêtre, le petit garçon vit partir, dans tous les sens, les chevaliers, les châtelaines, les pots de fleurs en faïence, les fauteuils qui poussaient des knik-knak plus forts que jamais. Le portrait de la belle dame retourna chez le marchand de bric-à-brac ; si vous voulez le voir, vous le trouverez encore chez lui ; personne ne l’a acheté, personne n’y a fait attention.

Au printemps, on démolit la vieille maison. « Ce n’est pas dommage qu’on fasse disparaître cette antique baraque », dirent les imbéciles, et ils étaient nombreux comme partout. Et, pendant que les maçons donnaient des coups de pioche, qui fendaient le cœur du petit garçon, on voyait, de la rue, pendre des lambeaux de la tapisserie en cuir doré, et les tulipes volaient en éclats, et les trompettes tombaient par terre, lançant un dernier schnetterendeng.

Enfin, on enleva tous les décombres et on construisit une grande belle maison à larges fenêtres et à murailles bien lisses, proprement peintes en blanc. Par devant, on laissa un espace pour un gentil petit jardin qui, sur la rue, était entouré d’une jolie grille neuve : « Que tout cela a bonne façon ! » disaient les voisins. Dans le jardin, il y avait des allées bien droites, et des massifs bien ronds ; les plantes étaient alignées au cordeau, et ne poussaient pas à tort et à travers comme autrefois, dans la cour de la vieille maison.

Les gens s’arrêtaient à la grille et regardaient avec admiration. Les moineaux, par douzaines, perchaient sur les arbustes et la vigne vierge qui couvrait les murs de côté, et ils babillaient de toutes sortes de choses, mais pas de la vieille maison ; aucun d’eux ne l’avait jamais vue : car il s’était passé, depuis lors, bien du temps, oui, tant d’années que, dans l’intervalle, le petit garçon était devenu un homme, et un homme distingué qui faisait la joie de ses vieux parents.

Il s’était marié et il habitait, avec sa jeune femme, justement la belle maison dont nous venons de parler. Un jour, ils étaient dans le jardin, et la jeune dame plantait une fleur des champs qu’elle avait rapportée de la promenade, et qu’elle trouvait aussi belle qu’une fleur de serre. Elle raffermissait, de ses petites mains, la terre autour de la racine, lorsqu’elle se sentit comme piquée aux doigts. « Aïe ! » s’écrie-t-elle, et elle aperçoit quelque chose qui brille. Qu’était-ce ? Devinez-vous ? C’était le soldat de plomb, que le vieux monsieur avait cherché vainement, et qui, tombé là pendant les démolitions, se trouvait sous terre depuis tant d’années.

La jeune dame le retira, et, sans lui en vouloir de ce qu’il l’avait piquée, elle le nettoya avec une feuille humide de rosée, et le sécha avec son mouchoir fin, qui sentait bon. Et le soldat de plomb était bien aise, comme s’il se réveillait d’un long évanouissement.

« Laisse-moi le voir », dit le jeune homme, en souriant. Puis il hocha la tête et continua : « Non, ce ne peut pas être le même ; mais il me rappelle un autre soldat de plomb que j’avais lorsque j’étais petit. »

Et il raconta l’histoire de la vieille maison, et du vieux monsieur, auquel il avait envoyé, pour lui tenir compagnie, son soldat de plomb. La jeune dame fut touchée jusqu’aux larmes de ce récit, surtout quand il fut question du portrait qui avait été acheté chez le marchand de bric-à-brac.

« Il serait cependant possible, dit-elle, que ce fût le même soldat de plomb. Je veux le garder avec soin ; il me rappellera ce que tu viens de me conter. Tu me conduiras, n’est-ce pas, sur la tombe du vieux monsieur ?

— Je ne sais pas où elle se trouve, répondit-il ; j’ai déjà demandé à la voir, personne n’a pu me l’indiquer. Tous ses amis étaient morts. Je sais seulement que c’est très loin d’ici ; au moment où on a emporté le cercueil, je n’ai pas questionné ; j’étais trop petit pour aller si loin y porter des fleurs.

— Oh ! comme il a été seul, dans sa tombe également ! dit la dame, personne n’en aura pris soin.

— Moi aussi, j’ai été longtemps bien seul, se dit le soldat de plomb ; mais, quelle compensation aujourd’hui ; je ne suis pas oublié ! »

Comme la dame l’emportait dans la maison, il jeta un dernier regard sur l’endroit où il était resté tant d’années ; que vit-il, ressemblant à de la vulgaire terre ? un morceau de la belle tapisserie. La dorure, elle, avait entièrement disparu. Et, de sa fine oreille, le soldat entendit un murmure où il distinguait ces paroles :

« La dorure passe, mais le cuir reste. »

S’il avait pu, il aurait volontiers haussé les épaules ; chez lui, couleur et dorure étaient restées.


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Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Hans Christian Andersen, Les Souliers rouges et autres contes, Paris, Garnier, s. d. [1880]. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La maquette de première page reproduit un collage de Hans Christian Andersen (lieu : Musée Andersen).

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[1] D’après un usage superstitieux, provenant du paganisme, en Danemark, autrefois, quand on construisait une église, on enterrait un cheval vivant dans les fondations ; le spectre de cet animal, disait-on, allait chercher l’âme des morts.