Hans Christian Andersen

NOUVEAUX CONTES DANOIS
(3ème partie)

Le Stercoraire
Le Trésor doré
Le Rossignol
L’Enfant au Tombeau
L’Histoire de Waldemar Daae et de ses Filles
La petite Fille qui marchait sur le Pain
Le Crapaud
Chacun et chaque Chose à sa place
Jean Balourd, Quelque Chose
Les Voisins

Traduction : Ernest Grégoire et Louis Moland
Illustrations : Yann’ Dargent

1875

édité par les Bourlapapey,

bibliothèque numérique romande

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Table des matières

 

LE STERCORAIRE. 4

TRÉSOR DORÉ. 15

I. 16

II. 18

III. 21

IV.. 23

V.. 24

VI. 26

VII. 29

LE ROSSIGNOL. 32

L’ENFANT AU TOMBEAU.. 49

L’HISTOIRE DE VALDEMAR DAAE  ET DE SES FILLES  RACONTÉE PAR LE VENT. 56

I. 57

II. 58

III. 64

IV.. 70

V.. 72

VI. 75

VII. 77

LA PETITE FILLE  QUI MARCHAIT SUR LE PAIN.. 78

LE CRAPAUD.. 90

CHACUN ET CHAQUE CHOSE  À SA PLACE. 100

JEAN BALOURD.. 110

QUELQUE CHOSE. 117

LES VOISINS. 128

Ce livre numérique. 141

 

LE STERCORAIRE

 

Le cheval favori de l’empereur allait recevoir des fers, où il ne devait pas entrer de fer, mais rien que de l’or pur.

Pourquoi cela ? C’était une magnifique bête ; il avait les jambes les plus fines, de grands yeux doux et intelligents, une belle crinière qui descendait presque à terre. Il avait porté son maître à travers la pluie des balles et les nuages de la poudre. Il avait, sans prendre peur, entendu ronfler les boulets ; au moment où les ennemis allaient faire l’empereur prisonnier, il avait rué et, d’un bond prodigieux, il avait distancé les chevaux de l’ennemi et sauvé la vie de son maître. Cela valait bien l’or qu’on allait lui mettre aux pieds.

Le stercoraire qui avait son domicile dans l’écurie impériale s’avança : « D’abord les grands, ensuite les petits, dit-il. Ce n’est pas ce qu’il y a de plus juste ; mais enfin c’est l’usage du monde. » Et lorsqu’on eut fini avec le cheval, il tendit ses maigres pattes.

« Que veux-tu donc ? demanda le maréchal ferrant.

— Des fers en or ! répondit-il. — Comment ? dit le maréchal ; tu n’as pas ton bon sens, je crois ? — Des fers en or, te dis-je, répliqua le scarabée. Est-ce que je ne vaux pas ce grand animal, qui a besoin d’être étrillé et brossé à tour de bras pour briller, tandis que moi tout naturellement je jette le plus bel éclat ? Du reste, est-ce que je ne fais pas partie comme lui des écuries de l’empereur ?

— Mais, pauvre fou, tu ne sais donc pas pourquoi ce cheval a mérité l’honneur d’avoir des fers en or ? — Ce que je sais, c’est qu’on veut m’insulter. Puisqu’il en est ainsi, je quitte le service de l’empereur et je m’en vais courir le monde. — Bon voyage ! dit le maréchal. — Manant, malotru ! » s’écria le stercoraire, et, déployant ses ailes, il s’envola par la fenêtre. Il s’arrêta dans un beau jardin tout rempli de parfums de roses et d’œillets.

« Quel endroit merveilleux ! n’est-il pas vrai ? lui dit une petite caterinette, qui était occupée à bien replier ses jolies ailes rouges à points noirs. Quelles belles couleurs ont ces fleurs, et comme elles sentent bon !

— Je suis habitué à mieux, dit le stercoraire. Vous appelez cela un bel endroit, et vous n’avez même pas le moindre tas de fumier. »

Il s’en alla et gagna l’ombre d’une grande giroflée, où se prélassait une jeune chenille. « Que le monde est donc magnifique ! dit-elle ; le soleil est chaud comme le jour où il me fit éclore ; tout a un air de fête. Mais ce n’est encore rien ; un jour je m’endormirai, et je me réveillerai joli papillon et je m’élancerai dans les airs.

— Qu’est-ce que tu t’imagines là ? dit le stercoraire. Toi qui te traînes avec peine, tu penses devenir papillon et pouvoir voler ! Chez moi, dans l’écurie impériale, personne, pas même le cheval favori de Sa Majesté, qui porte mes vieux souliers en or, ne se met dans la tête qu’il pourrait un jour avoir des ailes. On en a de naissance comme moi ; mais il ne vous en pousse pas. Allons donc ! toi, voler, jamais ! Je vais te montrer ce que c’est que voler, ce qu’il faut pour cela de grâce et d’agilité. »

Il ouvrit ses ailes et s’en fut plus loin de son vol lourd et bruyant. Il alla se poser sur une grande pelouse ; il se blottit dans le gazon, et après avoir bien pesté contre la sottise des animaux, il finit par s’endormir.

Un orage s’amoncela et il commença à tomber une pluie terrible. Le stercoraire, réveillé en sursaut, voulut se mettre à l’abri, en se réfugiant sous terre. Mais il n’y réussit pas. L’eau, tombant par torrents, l’entraîna, le roulant, tantôt sur le dos, tantôt sur le ventre. Impossible de déployer ses ailes. C’était une forte épreuve pour son orgueil. Enfin il heurta contre un caillou et il put s’y accrocher.

Le temps devint un peu moins mauvais. À force de clignoter, le scarabée fit partir une goutte d’eau qui lui couvrait les yeux. Il vit briller quelque chose de blanc ; c’était une pièce de toile étendue sur la pelouse pour blanchir. Il alla se réfugier dans un pli de la toile mouillée. On n’y était pas si bien que dans le chaud fumier de l’écurie ; mais il n’y avait pas de choix.

La pluie reprit et dura toute la nuit. Enfin elle cessa vers le matin, et le stercoraire sortit de la toile, jurant fort contre le climat du pays.

Sur la même toile se trouvaient des grenouilles ; elles, au contraire, étaient toutes joyeuses ; leurs yeux brillaient de contentement.

« En voilà un temps superbe ! dit l’une. Quelle fraîcheur ! Et cette toile qui retient si bien l’eau ! j’en ai presque à mi-corps. Quelles délices ! — Oui, dit l’autre, je voudrais bien savoir si l’hirondelle qui vole jusqu’en des pays lointains a trouvé dans ses nombreux voyages un climat plus agréable que le nôtre. Quelle douce humidité ! je me sens aussi bien que dans une mare. Nous pouvons vraiment être fières de notre pays.

— Que diriez-vous donc si vous aviez été dans l’écurie de l’empereur ? interrompit le stercoraire. Là aussi, l’air est humide et, de plus, il est parfumé. J’aurai beau voyager aussi loin que l’hirondelle, nulle part, je crois, je ne retrouverai un pareil climat. Dites-moi donc, ne connaissez-vous pas dans ce jardin un bon tas de fumier, ou une couche de melons, où des personnes de qualité comme moi puissent aller loger ? »

Les grenouilles ne le comprirent pas ou ne voulurent pas se donner la peine de répondre. « Je ne demande jamais deux fois, » dit-il, après avoir en vain répété trois fois sa question. Il s’en alla un peu plus loin. Il rencontra un pot de fleur cassé que la négligence du jardinier avait laissé traîner à la grande joie de plusieurs familles de perce-oreilles qui y avaient établi leur domicile. Pendant que les jeunes perce-oreilles badinaient et frétillaient, les mères se vantaient l’une à l’autre les grâces de leur progéniture.

« Si vous saviez, disait l’une, comme mon fils est sage, comme il se conduit bien ; et avec cela il est si aimable ! Il est certes destiné à arriver un jour jusqu’à l’oreille d’un évêque.

— Le mien, dit une autre, n’est sorti de l’œuf qu’hier ; voyez comme il se tortille, comme il fait des bonds ! Quel feu, quelle vivacité ! N’est-ce pas, monsieur le scarabée ?

— Oui, oui, vous avez raison toutes deux, » dit-il, pour ne pas faire de jalouses ; car, étant plus ou moins de la cour impériale, il avait appris qu’il faut flatter les amours-propres. On le pria d’entrer. « Voyez donc aussi mes petits, s’écrièrent les autres mères. Sont-ils assez gentils, les petits lutins ? Comme ils se trémoussent ! c’est un plaisir de les regarder folâtrer. »

Et les petites perce-oreilles accoururent autour du scarabée et se mirent à lui chatouiller familièrement les antennes avec leurs pinces. « Ce sont de jolis amours, n’est-ce pas ? » dirent les mères en se rengorgeant ! Le stercoraire trouva ces manières inconvenantes et irrespectueuses, et il demanda s’il n’y avait pas dans le voisinage quelque tas de fumier. « Dans le voisinage, non, répondit une des perce-oreilles qui avait beaucoup voyagé ; mais bien loin, bien loin, à droite du fossé que vous voyez là-bas il y en a un. J’espère bien qu’aucun de mes enfants n’ira jamais jusque-là ; je serais trop en peine de le savoir à une telle distance. — Moi, la distance ne m’effraye pas, » dit le scarabée. Il s’en alla sans prendre congé, non pas tant par morgue que pour se conformer aux usages de la cour copiés sur la mode française.

Près du fossé il trouva plusieurs stercoraires qui lui souhaitèrent la bienvenue. « C’est ici que nous demeurons, dirent-ils. Nous sommes très-bien. Cela vous serait-il agréable de passer quelque temps auprès de nous dans cette vase bien grasse ? Vous paraissez un peu fatigué. — En effet, dit-il. Je puis même convenir que le voyage m’a harassé. J’ai été à la pluie ; elle m’a nettoyé à fond et la propreté est contraire à ma constitution. Puis sous un pot de fleur, j’ai été exposé à un courant d’air qui m’a donné un rhumatisme dans l’aile gauche. Mais rien que de me trouver au milieu de vous, cela me remet déjà ; c’est un grand bonheur que de frayer avec ses semblables, surtout quand on appartient à la noble race des stercoraires.

— Est-ce que vous habitez un tas de fumier, ou une couche de champignons ? demanda le plus âgé des scarabées. — Oh ! non, répondit l’autre. Je viens d’un endroit bien plus distingué, de l’écurie de l’empereur. J’y suis né avec des souliers d’or ; je ne les porte pas en ce moment, parce que mon maître m’a envoyé en mission secrète ; ne me faites pas de question sur ce point ; je ne trahirai pas la confiance de l’empereur. »

Il suivit la société dans la vase ; on le reçut avec de grands honneurs ; on lui proposa de se fiancer avec une des filles de la maison. Il accepta, mais en parole seulement ; il ne voulait pas se mésallier, et il s’esquiva la nuit.

Dans le fossé il rencontra une flaque d’eau ; il s’embarqua sur une feuille de chou qui fut longtemps ballottée par le vent ; enfin vers le matin elle fut poussée contre la terre ferme et le scarabée se mit à grimper le versant du fossé et arriva dans une avenue. Il fut aperçu par deux personnes, un vieux monsieur et un jeune garçon ; ce dernier le ramassa, le tourna et retourna dans sa main et se mit à parler fort savamment sur les stercoraires et les scarabées en général. « Allah, dit-il, voit le noir stercoraire au fond de la plus profonde vase. N’est-ce pas ainsi que s’exprime le Coran ? » Il prononça ensuite le nom latin de notre insecte et exposa toutes ses habitudes, son genre de vie. Le vieux monsieur, qui était un naturaliste, parla aussi, mais avec bien moins de pédanterie que son jeune compagnon. « Si nous l’emportions, dit-il, pour l’étudier à notre aise à la maison ? — Mais nous en avons déjà des exemplaires tout aussi beaux, » fit observer l’autre.

Le stercoraire vit là une grosse impertinence et il s’envola aussitôt de la main du prétentieux blanc-bec, comme il appelait le jeune garçon. Il arriva près d’une serre, où il flaira des émanations délicieuses de fumier ; les fenêtres étaient ouvertes, il entra et trouva en effet une couche de fumier tout frais. Il s’y enfonça avec volupté ; il s’endormit et rêva que le cheval favori de l’empereur était mort après lui avoir légué ses fameux fers en or pur.

Il finit par se réveiller et sortit pour se reconnaître un peu. La serre était magnifique. De hauts palmiers et d’autres arbustes rares formaient un dôme de verdure sous lequel brillaient d’un merveilleux éclat des touffes de fleurs rouges comme le feu, jaunes comme l’ambre, blanches comme la neige.

« L’aspect de ces lieux n’est pas désagréable, dit le stercoraire. Mais ce sera bien plus beau, quand toute cette végétation pourrira ; quelles délices alors de s’y rouler ! Vraiment je m’établirais bien ici ; cependant je n’aimerais pas à y être seul de ma race. Voyons donc si je ne trouve pas quelque brave scarabée, auquel je puisse faire apprécier les hautes qualités dont je suis justement fier. »

Il se mit à se promener de droite et de gauche. Voilà qu’il se sent tout à coup saisi et enlevé ; c’était le jeune fils du jardinier qui, étant entré dans la serre avec un camarade, l’avait aperçu et voulait s’en amuser comme d’un jouet. Il l’enveloppa dans une grande feuille et le fourra dans sa poche ; le scarabée se démena et joua des pattes ; mais il reçut un bon coup qui l’étourdit pour le moment. Les deux gamins coururent vers un étang ; ils prirent un vieux sabot qui traînait par là, y placèrent un petit bâton en guise de mât et y attachèrent le stercoraire avec un bout de laine, après quoi ils lancèrent l’embarcation à l’eau.

L’étang était assez grand ; le stercoraire crut que c’était le fameux océan Atlantique dont il avait parfois entendu parler ; il en fut si saisi qu’il tomba à la renverse sur le dos et il eut beaucoup de peine à se remettre sur ses pattes. Le vent repoussa le sabot vers la terre ; le stercoraire sentait son effroi se calmer. Mais les mauvais garnements retroussèrent leurs pantalons et entrant dans l’eau relancèrent le petit navire au large, de même qu’ils le ramenaient quand il s’avançait trop vers le milieu de l’étang. Ils se réjouissaient fort des angoisses où ils supposaient bien que devait se trouver leur victime.

Voilà que tout à coup on les rappela à la maison ; ils abandonnèrent le scarabée à son malheureux sort et rentrèrent chez eux. Le vent changea et entraîna le sabot de plus en plus vers le milieu de la pièce d’eau. Le scarabée essaya de s’envoler ; mais il était trop bien attaché pour pouvoir se dégager.

Une libellule vint à passer et se reposa sur le petit bâton. « Qu’il fait beau aujourd’hui ! dit-elle ; comme vous êtes bien là, doucement balancé sur l’onde ! Permettez que je vous tienne un peu compagnie. — On voit bien, mademoiselle, répliqua-t-il d’un ton bourru, que vous êtes aussi légère et étourdie d’esprit que de tenue. Il n’y a que vous au monde pour ne pas s’apercevoir que je suis un infortuné prisonnier. — Alors, dit-elle, vous ne devez pas être d’une conversation récréative, » et elle s’envola.

« Enfin, pensa le stercoraire, si mon voyage n’a pas été heureux, j’aurai du moins appris à connaître le monde. Quelle horreur ! Quelles turpitudes on y rencontre partout ! Comme je m’y trouve fourvoyé ! De quelle façon indigne l’on m’a traité jusqu’à ce jour ! Et pendant que je me morfonds ici, le cheval de l’empereur se pavane avec ses souliers d’or : c’est ce qui me pique le plus. Quant aux propos de cette effrontée, qui vient de me narguer tout à l’heure, il m’est facile de les mépriser.

« Ma vie est très-accidentée ; que d’aventures j’ai éprouvées ! elles seraient intéressantes à mettre par écrit, mais qui les racontera jamais ? Du reste, le monde est indigne de les connaître. Conçoit-on que des palefreniers m’aient refusé des souliers d’or ? Si je dois périr sur cette mer, une chose me consolera : c’est que ce monde ingrat aura perdu son plus bel ornement. »

Mais il ne devait pas périr. Arriva une barque où se trouvaient plusieurs jeunes filles. L’une d’elles aperçut le sabot, une autre vit le pauvre scarabée. La barque approcha ; les jeunes filles prirent le sabot, et avec des ciseaux coupèrent le fil de laine qui attachait le prisonnier. Arrivées à terre, elles posèrent le stercoraire dans l’herbe en chantant : « Grimpe, grimpe ! vole, vole ! la liberté est le plus précieux des biens ! »

Le stercoraire ne se le fit pas dire deux fois ; il s’élança dans l’air, et dans un transport de joie fit une course folle. Enfin, harassé, il entra par la fenêtre d’un grand bâtiment et vint tomber épuisé sur la longue, fine et douce crinière du cheval favori de l’empereur, dans l’écurie qu’il avait quittée naguère. Il resta là quelque temps avant de reprendre ses sens. Enfin il reconnut où il était et s’écria :

« Tiens, me voilà sur le cheval favori de l’empereur ! Je m’y tiens, ma foi, aussi fièrement que Sa Majesté elle-même. Mais une idée me vient. Pourquoi ce cheval reçoit-il des fers en or pur ? me demandait l’autre jour le maréchal. Je ne le savais pas alors ; mais aujourd’hui je vois bien que c’est pour qu’il puisse me faire honneur lorsque par hasard la pensée me prend de monter dessus. »

Le stercoraire se sentit rempli de joyeuse satisfaction. « Voilà ce que c’est de voyager, se dit-il. On a bien par-ci par-là quelque mésaventure ; mais on revient avec l’esprit plus ouvert. »

TRÉSOR DORÉ

I

La femme du tambour alla à l’église. Elle vit le nouvel autel tout couvert d’images peintes et de jolis anges sculptés. Toutes ces figures étaient magnifiques, celles des tableaux qui brillaient dans leurs auréoles comme celles qui étaient ciselées en bois, peintes et dorées. Leur chevelure resplendissait comme un soleil, c’était une merveille. Mais le soleil de Dieu était encore bien plus beau. Quand il se couchait, comme ses rayons étaient superbes à voir à travers le feuillage sombre, quel éclat de lumière, quel rouge magnifique !

Et la femme du tambour regarda le ciel tout empourpré, elle crut voir Dieu face à face. Et elle réfléchit profondément, pensant au petit enfant que la cigogne devait lui apporter. Comme cette idée la rendait joyeuse ! et les yeux toujours fixés sur l’horizon doré, elle se mit à souhaiter que l’enfant eût quelque chose de cet éclat du soleil ou qu’il ressemblât au moins à un de ces anges brillants du bel autel neuf.

Et lorsqu’elle tint réellement le petit dans ses bras et qu’elle le présenta au père, l’enfant était tout pareil à un des anges de l’église. Ses cheveux reluisaient comme de l’or, l’éclat du soleil couchant y brillait.

« Mon trésor doré, mon tout, mon soleil, » s’écria la mère, en baisant les boucles aux reflets luisants. Et ces accents de joie retentissaient dans la chambre du tambour comme une musique. Que de gaieté, de vie, de mouvement ! Le père frappa un roulement sur le tambour avec lequel il annonçait les incendies ; mais cette fois c’était un roulement joyeux.

Le tambour ronflait, ronflait.

« Rataplan, disait-il, rataplan. Des cheveux roux ! le petit a des cheveux roux ! Croyez la peau du tambour, et non ce que dit sa mère. Rataplan, rataplan ! »

Et la ville, en effet, dit comme disait le tambour qui lui annonçait les incendies.

II

Le petit garçon fut porté à l’église, le petit garçon fut baptisé. Il n’y a pas grand’chose à dire du nom qu’on lui donna : on l’appela Pierre. Toute la ville, le tambour y compris, le nommait Pierre, le fils du tambour, le garçon aux cheveux roux ; mais sa mère embrassait ses cheveux roux, et l’appelait Trésor doré.

Sur les pentes du chemin creux près de la ville se trouvaient des couches d’argile ; bien des gens y avaient, avec leurs couteaux, gravé leurs noms, dans l’espoir sans doute qu’on en garderait le souvenir. « La célébrité, disait le père de Pierre, c’est toujours quelque chose, » et il écrivit aussi son nom et celui de son petit garçon.

Survinrent les hirondelles ; elles avaient pendant leurs longues migrations vu des caractères autrement durables inscrits sur les rochers et les murailles des temples dans l’Indoustan. Ils rapportaient les hauts faits de monarques puissants, ayant vécu dans un âge si reculé que personne ne savait plus lire leurs noms qu’ils avaient crus immortels.

Les hirondelles savaient ce que vaut la célébrité parmi les hommes.

Elles bâtirent leurs nids dans le chemin profond, creusèrent des trous dans les pentes. La pluie, l’averse émietta l’argile et emporta les noms du tambour et de son petit Pierre. Pierre méritait que son nom ne disparût pas si vite. Il avait de l’avenir. C’était un enfant plein de vie et de gaieté que le fils du tambour aux cheveux roux. Il possédait une jolie voix ; il chantait comme les oiseaux de la forêt. On aurait dit que ses chansons étaient les mélodies d’un grand compositeur ; et cependant elles n’étaient imprimées nulle part. « Il faut qu’il devienne enfant de chœur, dit la mère, qu’il chante à l’église, là parmi les beaux anges dorés auxquels il ressemble. »

Les beaux esprits de la ville ne trouvaient pas cela : « Chat couleur de feu ! » voilà comment ils appelaient Pierre.

« Ne rentre pas chez toi, lui disaient les polissons des rues ; si tu vas au grenier, tes cheveux mettront le feu à la paille, et ton père devra faire résonner son tambour pour annoncer l’incendie.

— Mais auparavant, répondait Pierre, il me prêtera ses baguettes pour vous rosser. » Et tout petit qu’il était, il s’avança avec hardiesse, donna un coup de poing au plus insolent des gamins et l’étendit par terre ; les autres prirent la fuite.

La ville entretenait un musicien ; il enseignait le chant aux écoliers. C’était un homme comme il faut, un élégant ; il était fils d’un laveur de vaisselle de la maison du roi. Il emmenait quelquefois Pierre chez lui, lui mettait en main un violon et lui apprenait à en jouer. On aurait dit, à voir le mouvement rapide des doigts de l’enfant, qu’il voulait être mieux que tambour, qu’il voulait devenir musicien de la ville.

« Je veux être soldat, » dit tout à coup Pierre. Il était encore un tout jeune garçon, et il croyait que c’était la plus belle chose du monde que de porter un fusil et de marcher ainsi : « Une, deux ; une, deux, » et d’être en uniforme et d’avoir un grand sabre.

« Contente-toi donc d’être tambour, lui disait son père. Rataplan, plan, plan, rataplan. Ce serait beau d’être soldat si tu pouvais t’élever jusqu’au grade de général. Mais pour cela il faudrait qu’il y eût une guerre.

— Que Dieu nous en préserve ! dit la mère.

— Oh ! nous n’avons rien à perdre, dit le père.

— Comment rien, et notre garçon ?

— Oui, à moins qu’il ne nous revienne général.

— Sans bras, ni jambes, peut-être. Non, je préfère garder mon Trésor doré sain et sauf, dit la mère.

— Rataplan, plan, plan, rataplan. » Un roulement terrible se fit entendre à travers le pays ; tous les tambours résonnaient, la guerre était venue. Les soldats marchèrent au-devant de l’ennemi, et avec eux le garçon du tambour. « Mon Trésor doré ! » disait la mère en pleurant. Le père s’imaginait que Pierre serait un héros, et qu’on graverait son nom sur le marbre. Le musicien de la ville trouvait que l’enfant n’aurait pas dû aller à la guerre, qu’il aurait dû rester, apprendre la musique et jouer du violon.

III

« Rougeot ! » disaient les soldats, et Pierre riait, car il était d’humeur joyeuse, toujours dispos, toujours alerte. Cela vaut mieux que la gourde la mieux remplie. Bien des nuits il lui fallut, par la pluie, par l’averse, reposer à ciel ouvert, trempé jusqu’aux os ; sa gaieté ne le quitta pas. Il faisait aller ses baguettes et l’on entendait : Rataplan. Tout le monde debout. Rataplan. Oui vraiment, il était né pour être tambour.

Arriva le jour de la bataille ; le soleil n’était pas encore levé ; mais il faisait déjà clair. L’air était froid, le combat chaud. Il y avait du brouillard, mais encore plus de fumée de poudre. Les balles et les grenades volaient par-dessus les têtes, d’autres se logeaient dans les crânes, les corps, les membres ; on marchait tout de même en avant. Tantôt l’un, tantôt l’autre tombait sur ses genoux, couvert de sang, le visage blanc comme de la craie. Le petit tambour avait ses bonnes couleurs de tous les jours ; il n’avait aucun mal. Il s’amusait à regarder les gambades du chien du régiment, qui sautait devant lui. Il avait une mine aussi joyeuse que si les balles qui tombaient autour de lui n’étaient que des billes faites pour jouer.

« Marche, en avant ; marche ! » tel fut l’ordre que reçut d’abord le petit tambour. Cependant la retraite était facile, et il pouvait être sage de se replier. En effet on commanda : « En arrière ! » Mais le tambour fit entendre : « Marche, en avant ! » C’est comme cela que Pierre avait compris l’ordre, et les soldats obéirent à la peau de tambour. Cela fut un fameux roulement ; il leur donna la victoire au moment où ils allaient céder.

La bataille avait coûté cher. Les grenades avaient décimé les bataillons ; les grenades avaient dispersé au loin les lambeaux de chair humaine ; les grenades avaient mis en flammes les tas de paille où les blessés s’étaient traînés…

Il ne sert à rien de penser à tout cela ; et cependant on y pensait, même loin de la bataille, dans la ville paisible. Le tambour et sa femme y pensaient sans cesse ; Pierre n’était-il pas à la guerre ?

IV

Le soleil n’était pas encore levé, mais il taisait déjà jour. Le tambour et sa femme dormaient enfin ; toute la nuit ils avaient parlé de leur fils ; n’était-il pas bien loin, à la garde de Dieu ?

Le père rêva que la guerre était finie, que les soldats étaient rentrés chez eux et que Pierre portait une croix d’argent sur sa poitrine. Mais la mère rêva qu’elle était entrée à l’église et qu’elle y avait vu les images peintes et les anges sculptés aux cheveux dorés. Et son enfant chéri, le trésor de son cœur, était parmi ces chérubins aux habits blancs, et il chantait comme les anges seuls peuvent chanter. Il s’éleva en l’air avec eux vers les rayons du soleil et il fit signe à sa mère avec amour.

« Mon Trésor doré, » s’écria-t-elle, et elle s’éveilla. « Notre-Seigneur l’a pris auprès de lui ! » Elle joignit ses mains, plongea sa tête dans les rideaux de coton et pleura.

« Où repose-t-il ? avec tous les autres dans la grande fosse où sont les morts ? Peut-être au fond d’un marais ? Personne ne connaîtra sa tombe ; la parole de Dieu n’a pas été dite sur ses restes. »

Et la prière de Notre Père passa sur ses lèvres, sans qu’elles remuassent ; sa tête s’inclina ; la pauvre femme était si fatiguée de ses veilles ; elle sommeilla. Les jours se passèrent en vie et en rêve.

V

Au-dessus du champ de bataille s’étendit un arc-en-ciel qui allait de la forêt aux profonds marécages.

On dit, et c’est resté dans la croyance populaire : là où un arc-en-ciel touche la terre, un trésor se trouve enfoui, un monceau d’or.

Et là, en effet, dans la forêt, était Trésor doré ; personne ne pensait au petit tambour, excepté sa mère. Pas un cheveu de sa tête n’avait été courbé, pas un de ses cheveux dorés ne lui manquait.

« Rataplan ! rataplan ! c’est lui, c’est lui. »

La guerre finie, la paix conclue, les soldats reprirent le chemin du pays, couverts des vertes couronnes de la victoire, poussant des hourrahs, des chants d’allégresse. Le chien du régiment gambadait en avant, décrivant de grands cercles, et faisant trois fois le chemin, qui était cependant assez long.

Et des semaines se passèrent, et puis des jours. Et Pierre entra dans la chambre de ses parents. Il était aussi brun qu’un sauvage, ses yeux étincelaient de joie, son visage rayonnait comme un soleil. Et la mère le tenait dans ses bras ; elle baisait ses yeux, ses cheveux roux. Ne possédait-elle pas de nouveau son fils ? Il n’avait pas la croix d’argent, comme le père l’avait rêvé, mais il avait ses membres saufs, ce que la mère n’avait pas rêvé.

Et c’était là une joie ! ils riaient et pleuraient à la fois. Et Pierre embrassa le vieux tambour aux incendies. « Te voilà, chère vieille carcasse ! » dit-il. Et le père y fit retentir un roulement. « Mais on dirait réellement un incendie, disait la peau de tambour. Que de mouvement ! c’est que leur cœur est tout en feu ! »

VI

Et quoi maintenant ? Oui, quoi ? Demandez-le au musicien de la ville.

« Pierre dépasse tout à fait le tambour, dit-il. Pierre me dépasse moi-même ! » Le musicien de la ville était cependant le fils d’un laveur de vaisselle de la maison du roi ; mais tout ce qu’il avait appris pendant la moitié de sa vie, Pierre le savait au bout d’une demi-année.

Il y avait en lui quelque chose de si franc et de si joyeux, de si intimement bon et doux. Ses yeux brillaient, et ses cheveux brillaient, – cela on ne pouvait pas le contester.

« Il devrait se faire teindre les cheveux, dit la voisine. Cela a parfaitement réussi à la fille du commissaire, – et elle a fini par trouver un mari.

— Oui, mais ils devinrent aussitôt verts, et il lui fallut les teindre et reteindre sans cesse. — Elle sait se tirer d’affaire, reprit la voisine ; et Pierre le sait aussi. Il est reçu dans les maisons les plus comme il faut, chez le bourgmestre même ; il y donne des leçons de piano à Mlle Charlotte. »

C’est qu’il savait jouer ! oui, ce qui s’appelle jouer ; il faisait entendre les plus beaux morceaux ; ils ne se trouvaient écrits sur aucun papier de musique ; il les tirait du fond de son cœur. Il jouait sans cesse, dans les nuits claires, dans les nuits sombres. « Cela finit par être insupportable, » disait la voisine, et le tambour à incendie trouvait aussi que trop c’est trop.

Il joua tant que ses idées fermentèrent et qu’il en surgit de grands projets. Il se rappela son nom inscrit par son père sur l’argile du chemin creux : « Célébrité ! »

Charlotte, la fille du bourgmestre, était au piano. Ses doigts délicats couraient sur les touches ; les sons qu’elle en tirait faisaient vibrer le cœur de Pierre, et cela n’arriva pas une fois, mais bien souvent.

Un beau jour, il saisit ces doigts délicats et cette jolie main, et il la baisa, et regarda en face dans les beaux yeux de Charlotte.

Dieu sait ce qu’il lui dit ; cependant il nous est permis de le deviner. Charlotte rougit jusqu’au cou, jusqu’aux épaules, et ne répondit pas un mot.

Des étrangers entrèrent dans la chambre, le fils du conseiller d’État. Il avait un front haut et blanc ; il tenait sa tête en arrière, au point que sa nuque touchait presque son dos. Et Pierre resta encore longtemps auprès de Charlotte, et elle le regardait avec des yeux doux.

Chez lui, le soir, il parla du vaste monde et du trésor qui était caché dans le creux de son violon. « Célébrité ! »

« Toumeloum ! toumeloum ! toumeloum ! dit le tambour aux incendies. Voilà Pierre qui est entièrement fou. On devrait bien exécuter sur moi un roulement ; car, ma foi, je crois que sa tête est toute en feu. »

Le lendemain, la mère alla au marché. « Sais-tu la nouvelle, Pierre ? dit-elle en rentrant ; une grande nouvelle ? Charlotte, la fille du bourgmestre, est fiancée avec le fils du conseiller d’État. Cela s’est décidé hier soir.

— Non, c’est impossible ! » dit Pierre en bondissant de sa chaise. La mère reprit : « C’est certain. » Elle tenait la chose de la femme du coiffeur, qui l’avait apprise de la bouche même du bourgmestre.

Et Pierre devint pâle comme un mort et se rassit.

« Dieu ! qu’as-tu ? dit la mère. – Laisse, laisse, ce n’est rien. Laisse-moi en repos, » dit-il, et les larmes coulaient sur ses joues.

« Mon doux enfant, mon Trésor doré ! » dit-elle, et elle pleurait. Et le tambour aux incendies chantonnait à part soi : « Charlotte est morte, Lotte est morte, c’est la fin de la chanson. »

VII

Mais la chanson n’était pas finie ; il y avait encore bien des strophes, et les plus belles ; elles disaient combien la mère avait eu raison de surnommer son fils Trésor doré.

« On dirait vraiment qu’elle devient folle, dit la voisine. Elle veut faire lire au monde entier les lettres qu’elle reçoit de son Trésor doré ; elle veut encore qu’on écoute ce que les gazettes disent de lui et de son violon. Et elle vous raconte combien il lui envoie d’argent ; elle en a besoin, du reste, depuis qu’elle est veuve. »

« Il joue devant des empereurs et des rois, dit le musicien de la ville. Moi je n’ai pas eu cette chance ; mais il est mon élève et il n’oublie pas son vieux maître. »

« Son père rêva, Dieu le pardonne, dit la mère, que Pierre était revenu de la guerre avec une croix d’argent sur la poitrine. Il ne l’a pas eue à la guerre ; mais c’est bien plus difficile de l’obtenir comme il l’a gagnée. Le voilà donc avec la croix de chevalier. Ah ! si son père avait pu vivre pour le voir ! »

« Célèbre ! » disait le tambour aux incendies, et toute la ville disait de même : « Oui, le fils du tambour, Pierre aux cheveux roux, Pierre qu’ils avaient vu enfant courir en sabots, le petit violoneux qui faisait danser, – célèbre ! »

« Il jouait chez nous avant qu’il se fît entendre devant les rois, dit la femme du bourgmestre. Alors il était éperdument épris de Charlotte ; il a toujours eu de hautes visées. Mais il perdait la tête. Mon mari ne se tenait pas de rire lorsqu’il apprit cette folie. Maintenant Charlotte est conseillère d’État. »

Oui, Dieu avait placé un trésor dans le cœur du pauvre enfant qui, petit tambour, avait donné le signal : Marche, en avant ! qui avait fait vaincre ceux qui allaient reculer. Il y avait un trésor dans son âme : la puissance des sons. Il faisait retentir son violon comme si tout un orgue y était renfermé, ou comme si tous les elfes d’une nuit d’été dansaient sur les cordes ; ensuite on entendait le chant de la grive, et encore la voix claire et pleine de l’homme. C’est pourquoi sa musique pénétrait les cœurs de délices, et faisait raisonner son nom comme un écho à travers le monde. C’était là un incendie, un feu d’enthousiasme.

« Et puis comme il est bien de sa personne, comme il a bonne mine ! » disaient les jeunes dames et les vieilles aussi ; oui, telle d’un âge respectable imagina de se faire un album des cheveux de gens célèbres, rien que pour avoir occasion de lui demander une boucle de sa superbe et riche chevelure, de ce trésor doré, de ces cheveux roux, dont les gamins s’étaient tant moqués.

Et Pierre, habillé comme un prince, plus heureux qu’un roi, entra dans le pauvre logis du tambour. Ses yeux étaient limpides comme autrefois ; son visage rayonnait comme un soleil. Il serra sa mère dans ses bras, elle baisa ses lèvres brûlantes, et pleurait, mais comme on ne peut pleurer que de joie et de bonheur. Et lui, il saluait chacun des vieux meubles de la chambrette, l’armoire avec les tapis à thé et le vase à fleurs ; il salua le fauteuil où, enfant, il avait dormi. Il alla chercher le vieux tambour aux incendies, le plaça au milieu de la chambre et lui dit, ainsi qu’à sa mère : « Certes mon père aurait aujourdhui exécuté un fameux roulement. Cest à moi donc de le faire à sa place. »

Et il fit aller les baguettes de telle sorte, qu’on aurait dit un véritable tonnerre ; et le tambour s’en trouva si honoré, qu’il en déchira sa peau, pour ne plus avoir à faire retentir quoi que ce soit, après ce roulement des roulements.

« Il a une fameuse poigne, dit-il, un coup de baguette superbe. Maintenant j’ai pour toujours un souvenir de lui. Et sa mère, ne dirait-on pas que le contentement qu’elle éprouve en revoyant son fils va lui jouer un mauvais tour ? Pourvu qu’il ne lui arrive pas ce qui vient de m’arriver à moi-même ! »

Ce furent les dernières paroles du tambour et la fin de l’histoire de Trésor doré.

LE ROSSIGNOL

 

En Chine, tu ne le sais peut-être pas, l’empereur est aussi un Chinois, et tous les gens de sa cour sont aussi des Chinois. Il s’y est passé une histoire, il y a de cela bien des années. Raison de plus que je me hâte de te la conter, avant qu’on l’oublie.

Le palais de l’empereur était tout ce qu’on peut au monde imaginer de plus magnifique ; de part en part bâti en porcelaine fine, peinte des plus belles couleurs. Seulement il fallait marcher avec précaution pour ne pas l’endommager ; c’est ce que, du reste, font naturellement les Chinois. Aucun peuple n’est plus réservé et plus observateur des bienséances.

Dans le jardin on ne voyait que des parterres de fleurs extraordinaires et bizarres ; aux plus singulières, à celles qui avaient les couleurs éclatantes, on avait attaché des clochettes en argent, que le vent faisait résonner. De la sorte, on ne pouvait guère passer sans les remarquer. Tu peux voir par ce simple détail combien tout l’arrangement du jardin était judicieusement imaginé.

Il s’étendait si loin, que le jardinier en chef lui-même n’en avait jamais aperçu le bout. Après les fleurs et les bosquets on arrivait dans une superbe forêt, où se trouvaient de grands lacs. D’un côté elle touchait à la mer, dont l’eau était du plus beau bleu. Les arbres poussaient jusque sur la plage et étendaient leurs branches au-dessus des vagues ; sur de petits navires ou des barques, on pouvait naviguer sous le feuillage.

Dans un de ces arbres habitait un rossignol qui chantait si merveilleusement que même les pauvres pêcheurs, qui ont pourtant besoin d’être attentifs à leurs filets, s’arrêtaient au milieu de leur besogne pour écouter les douces mélodies de l’oiseau. « Dieu, que c’est beau ! » disaient-ils. À la fin pourtant ils travaillaient de nouveau à prendre le plus de poisson possible et ils ne s’occupaient plus du rossignol. Mais la nuit suivante, quand ils revenaient pêcher au même endroit, et que l’oiseau chantait, ils s’arrêtaient de nouveau pour admirer ses délicieuses roulades et dire : « Dieu, que c’est donc beau ! »

De tous côtés il venait des voyageurs pour visiter le palais de l’empereur et son jardin. Ils ouvraient de grands yeux devant toutes ces merveilles ; mais, quand ils entendaient le rossignol, ils disaient tous : « C’est ce qu’il y a encore de plus étonnant. »

Et les voyageurs quand ils rentraient chez eux ne tarissaient pas d’éloges sur le chant de ce divin oiseau. Les savants, qui écrivaient force ouvrages sur le palais et le jardin, n’oubliaient pas non plus le rossignol et le plaçaient au-dessus de tout ; et ceux qui savaient rimer écrivaient leurs plus beaux poëmes sur le rossignol qui demeurait dans la forêt au bord de la mer.

Ces livres se répandirent à travers le monde et quelques-uns arrivèrent entre les mains de l’empereur. Il s’assit dans son trône, tout en or massif, pour les lire à son aise ; il y trouva grand plaisir. À tout instant il faisait de la tête des signes d’approbation. Cela le réjouissait de lire ces descriptions enthousiastes des splendeurs de son palais et de ses jardins.

À la fin il trouva ce passage : « Mais le rossignol est encore ce qu’il y a de plus étonnant. »

« Qu’est cela ? s’écria l’empereur. Je ne connais pas le rossignol, moi. Il y a un oiseau aussi remarquable dans mon propre jardin et je n’en ai jamais entendu parler ; il faut que je l’apprenne par le livre d’un étranger ! »

Et il appela un des dignitaires de sa cour, comme qui dirait le grand chambellan. C’était un personnage si distingué que, lorsque quelqu’un qui n’avait pas le même rang que lui venait lui adresser la parole, il ne répondait jamais que « Peuh ! » ce qui ne signifie rien, même en chinois.

« Qu’est-ce que j’apprends là ? lui dit Sa Majesté. Il y aurait ici dans mon parc un oiseau des plus rares, appelé rossignol ; ce serait même l’objet le plus curieux de tout mon empire. Pourquoi ne m’en a-t-on jamais parlé ? — Sire, répondit le courtisan, moi aussi c’est la première fois que j’entends nommer cet oiseau. Il n’a, du reste, jamais été présenté à la cour, c’est comme s’il n’existait pas. — Je veux qu’on l’amène dès ce soir, dit l’empereur, et qu’il chante devant moi. L’univers sait que je possède cette merveille, et moi j’ignore qu’elle est en ma possession ! — Je ne sais pas de quoi il s’agit, répliqua le courtisan. Je chercherai ce fameux rossignol et je le trouverai. »

C’était facile à dire. Mais le chambellan eut beau parcourir toutes les salles et tous les recoins du palais et interroger tous ceux qu’il rencontra, pas un n’avait jamais entendu prononcer ce nom de rossignol. Il retourna auprès de l’empereur et lui dit que ce devait être une invention de ces gens qui écrivent des livres, et qui presque tous sont de mauvais plaisants, ajouta-t-il. « Oui, Votre Majesté ne saurait se figurer toutes les faussetés qu’ils font avaler à ceux qui veulent bien s’y laisser prendre.

— Ils méritent peu de foi, répondit l’empereur. Mais le livre que j’ai lu m’a été envoyé par le puissant empereur du Japon, il ne peut donc pas s’y trouver de mensonge. Je veux entendre ce rossignol, il sera ici ce soir : je lui accorde ma plus gracieuse faveur. Et si on ne le découvre pas, vous tous, gens de ma cour, on vous piétinera sur l’estomac après que vous aurez soupé.

— Tching-tchang, » dit le chambellan, ce qui en chinois est l’expression de la plus humble obéissance, et il se remit à parcourir toutes les salles du palais, et ensuite les combles, les caves et les moindres recoins, interrogeant tous ceux qu’il rencontrait sur ce miraculeux oiseau. Tous dodelinaient de la tête en signe du plus grand étonnement. Puis quand ils apprenaient qu’on allait leur danser sur le ventre, ils couraient eux-mêmes demander de tous côtés des nouvelles du rossignol. C’étaient des allées et venues, des galopades sur les escaliers, un bruit et un mouvement comme dans une ruche.

Enfin, dans la cuisine on rencontra une pauvre petite fille qui essuyait la vaisselle des domestiques et qui, apprenant la cause de tout ce remue-ménage, s’écria : « Ah ! le gentil rossignol, je le connais bien ! Comme il chante délicieusement ! Tous les soirs je m’en vais porter à ma mère, qui demeure là-bas près du bord de la mer, les restes de la table qu’on me donne pour elle. Quand je reviens ici, je me repose dans le bois à moitié chemin. À ce moment le rossignol commence à chanter. Je sens toujours les larmes me venir aux yeux quand je l’entends ; j’ai le cœur ému comme lorsque ma mère m’embrasse.

— Mon brave petit enfant, dit le chambellan, je te ferai donner un bon emploi à la cuisine, et de plus tu auras la permission de regarder une fois l’empereur manger son dîner, si tu peux nous conduire auprès de ce rossignol ; il nous le faut pour ce soir. »

Et, la petite marmitonne en tête, la moitié de la cour s’élança à travers le jardin vers la forêt. Voilà qu’une vache se mit à beugler. « Oh ! dit un des pages, le voilà ce fameux oiseau. Quelle voix retentissante il a ! Mais il me semble bien avoir déjà entendu ce chant quelque part.

— Ce n’est qu’une vache en gaieté, dit la petite fille ; nous sommes encore bien loin de l’endroit où le rossignol demeure. »

Ensuite on entendit des grenouilles coasser sur le bord d’un étang. « Le voilà donc enfin ce phénix des chanteurs, dit le grand prêtre : il file des notes délicates, comme en rendent les cloches d’argent de ma chapelle. — Ce ne sont que des grenouilles, dit la petite ; mais nous approchons. »

En effet, peu de temps après retentit une douce et langoureuse roulade. « C’est lui, s’écria l’enfant. Écoutez, écoutez bien. Tenez, le voilà là-haut sur une branche. » Et elle leur montra du doigt un petit oiseau grisâtre.

« Est-ce bien possible ? dit le chambellan. Ce n’est guère comme cela que je me l’étais figuré. Je lui supposais un plumage aux couleurs éclatantes. Qu’il a donc l’air peu distingué ! Ou bien la présence de personnages de haute volée comme nous l’intimiderait-elle ? C’est pour cela peut-être qu’il pâlit et perd ses couleurs, comme il arrive aux humains.

— Cher petit oiseau, dit la petite, notre très-gracieux empereur désire que vous lui chantiez un de vos beaux airs. — Avec le plus grand plaisir, » répondit le rossignol, et il lança un trille retentissant, qui émut même un instant tous les imbéciles qui le regardaient de leurs gros yeux stupides.

« Cela me rappelle le son des clochettes de verre, reprit le chambellan. Voyez donc son petit gosier, comme il s’agite ! Qu’il est donc sot de ne pas être venu plus tôt produire ses talents à la cour, où il aura un succès fou !

— Dois-je maintenant chanter pour l’empereur ? » dit le rossignol qui croyait que Sa Majesté était au milieu de tout ce beau monde.

— Mon excellent petit ami, dit le chambellan, j’ai l’honneur de vous inviter à une fête qui aura lieu ce soir à la cour, et où vous aurez l’honneur de charmer sa toute-puissante Majesté par vos chants délicieux. — Mon chant, répondit le rossignol, fait plus d’effet sous les arbres, au milieu de la nature ; mais du moment où l’empereur le désire, je me rendrai ce soir au palais et je chanterai de mon mieux. »

Au château, il y eut bientôt un grand branle-bas ; il s’agissait de décorer les salles, de tout bien disposer pour la fête. Le parquet et les murailles, qui étaient en précieuse porcelaine, reflétaient les flots de lumière que répandaient des milliers de lampes en or pur. Dans les corridors on avait placé des fleurs rares avec leurs clochettes d’argent ; comme l’on courait beaucoup çà et là, ouvrant et fermant les portes et les fenêtres, cela fit un courant d’air continuel ; les clochettes résonnaient à qui mieux mieux ; c’est à peine si on pouvait entendre ses propres paroles.

Au milieu de la grande salle où l’empereur se tenait sous un dais, était placé un perchoir en or, orné de diamants ; c’est là que le rossignol devait se poser. Toute la cour était présente ; chacun avait mis ses plus beaux atours. La petite marmitonne, qui, en récompense du renseignement qu’elle avait donné, avait reçu le titre de cuisinière impériale avant d’en remplir l’emploi, eut la permission de se tenir derrière la porte entre-bâillée.

Tout à coup un petit oiseau gris arriva par la fenêtre et alla se placer sur le perchoir ; l’empereur lui fit un signe de tête amical. Le rossignol chanta d’une façon si touchante, que les yeux de l’empereur devinrent humides de la plus douce émotion ; à la fin, deux larmes lui coulèrent sur la joue. Le rossignol alors fit entendre des accents encore plus délicieux. L’empereur était si enchanté, qu’il ordonna, dans son enthousiasme, que le rossignol recevrait pour porter autour du cou sa pantoufle en or, garnie de perles. Le rossignol remercia.

« Je suis déjà assez récompensé, dit-il. J’ai fait naître des larmes dans les yeux de Sa Majesté ; cela vaut plus pour moi que le plus riche trésor. Quel honneur pourrait être plus flatteur ? » Et il chanta encore les plus délicieuses mélodies de sa voix si douce et si pénétrante.

Ce fut un ravissement général. Même les laquais et les femmes de chambre firent savoir qu’ils étaient satisfaits, et c’est beaucoup, car c’est la gent la plus difficile à contenter. Les dames de la cour, pour imiter les roucoulements langoureux du rossignol, se mirent à prendre de l’eau dans la bouche et à se gargariser légèrement ; elles étaient enchantées des effets singuliers qu’elles obtenaient par ce moyen.

Le rossignol était le héros du jour ; on ne parlait que de lui à la cour et à la ville. On lui construisit dans le palais une cage magnifique ; cependant il réclama de pouvoir en sortir et aller se promener à l’air deux fois le jour et une fois la nuit. Alors les douze serviteurs chargés de le servir l’accompagnaient, tenant chacun un fil de soie qui était attaché à la patte de l’oiseau. Ces excursions en grande cérémonie ne lui plaisaient guère, et s’il n’avait aimé l’empereur, qui était un excellent prince, il aurait aussitôt repris sa liberté.

L’engouement pour le nouveau favori de Sa Majesté ne faisait que croître ; des courtisans donnaient son nom à leurs enfants ; il se trouva que ceux-ci avaient la voix la plus discordante, et les parents furent ainsi punis de leur flatterie.

Voilà qu’un jour l’empereur reçut, de la part de l’empereur du Japon, un grand paquet cacheté, sur lequel était écrit : Le Rossignol. « Cela doit être, se dit-il, quelque livre d’un de nos savants sur notre cher oiseau. » Mais non : c’était une boîte qui renfermait un rossignol artificiel, un automate qui avait la forme de l’espèce, mais était partout orné de diamants, de rubis et de saphirs. Quand on avait remonté la mécanique, il chantait d’une voix qui imitait parfaitement celle du rossignol ; en même temps il balançait sa queue qui était toute d’or et d’argent et garnie de perles. Au cou, il portait un petit collier où se trouvaient tracés en brillants ces mots : « J’appartiens à l’empereur du Japon ; mais que je suis peu de chose à côté du rossignol de l’empereur de Chine ! »

Toute la cour entra en émoi en apprenant l’arrivée du nouveau rossignol ; le messager qui l’avait apporté reçut le titre de mandarin à bouton de cristal. Le grand maître des cérémonies proposa de faire chanter les deux oiseaux en duo. C’est ce qu’on fit en effet ; mais cela ne marcha pas bien. Le rossignol vivant allait son train, ralentissant, accélérant selon ce qu’il voulait exprimer par son chant. L’automate chantait selon le mouvement régulier de sa mécanique. « Ce n’est pas sa faute à lui, s’ils ne vont pas ensemble, dit le maître de la chapelle impériale ; il garde très-bien la mesure ; on dirait qu’il est mon élève. »

Alors on fit chanter l’automate tout seul, il fut tout autant applaudi que naguère le rossignol vivant ; de plus on trouvait qu’il était bien plus joli que l’autre ; il brillait comme toute une boutique de joaillerie. Trente-trois fois il répéta le même morceau, chaque fois de la même façon ; l’assemblée était dans le ravissement. Il allait continuer, lorsque l’empereur dit que c’était maintenant le tour du rossignol vivant. Mais où était-il ? On le chercha partout en vain. Sans qu’on s’en aperçût, il s’était envolé par la fenêtre ouverte, vers la grande forêt.

« Que veut dire cela ? » fit l’empereur. Et les courtisans s’emportèrent contre le rossignol, et le traitèrent de monstre d’ingratitude. « Nous avons du moins conservé le meilleur des deux oiseaux, » ajoutaient-ils, et ils demandèrent qu’il répétât son morceau pour la trente-quatrième fois. Déjà quelques-uns en fredonnaient par cœur une partie ; mais il y avait encore bien des trilles qu’ils manquaient. Le maître de chapelle trouvait l’oiseau de plus en plus merveilleux ; lui aussi le mit au-dessus du rossignol vivant, non-seulement quant au plumage, mais même quant au ramage.

« Que Votre Majesté veuille bien considérer, dit-il, qu’avec le rossignol en vie, on ne sait jamais d’avance la note qu’on va entendre, ni si ce qu’il chante sera gai ou mélancolique ; avec l’automate on n’a point le désagrément de la surprise. On peut lui ouvrir l’intérieur, voir fonctionner les ressorts, les rouages, et admirer comment, par leur arrangement ingénieux, ils produisent les sons l’un après l’autre dans l’ordre de la mélodie.

— Il parle d’or, » dirent unanimement les courtisans, et l’empereur, voyant le succès de l’automate, ordonna, dans sa bonté, que le peuple aussi serait admis à se réjouir de son chant. Le dimanche suivant le maître de chapelle montra en public tout le mécanisme intérieur ; puis il le fit marcher. Ce fut une jubilation universelle. Les bons bourgeois se pâmaient comme s’ils s’étaient grisés d’essence de thé, à la mode chinoise. Ils étaient tous à crier : « Oh ! hi ! oh ! hi ! » ils tenaient leurs deux mains en l’air, l’index levé, et branlaient tous la tête en mesure ; c’est depuis ce moment qu’on a donné ce mouvement aux magots chinois.

Il n’y avait que les pauvres pêcheurs, dont le chant du rossignol avait si souvent réjoui le cœur, qui ne partageaient pas cet enthousiasme. « Les mélodies de l’automate, disaient-ils, sont gentilles ; mais ce sont toujours les mêmes, et puis il leur manque je ne sais quoi. »

Par décision du conseil de l’empire, le rossignol vivant fut banni solennellement du pays comme ayant manqué de respect à Sa Majesté. L’oiseau artificiel en revanche fut placé sur un coussin de soie, brodé de pierreries, à côté du lit de l’empereur ; la chancellerie lui expédia un brevet lui accordant le titre de chanteur spécial de la chambre à coucher de Sa Majesté, et il fut mis dans l’almanach impérial, sur la liste des dignitaires de la cour, immédiatement après les mandarins à boutons bleus, à la page XVIII, à gauche ; car l’empereur estimait le côté gauche comme le plus honorable, parce que le cœur, même chez un empereur, est à gauche.

Le maître de chapelle écrivit un volume de cinq cents pages sur l’oiseau merveilleux ; le livre était bourré de science ; tous les mots les plus compliqués de la langue chinoise s’y trouvaient ; au fond c’était une indigeste rapsodie ; mais l’engouement était tel, que l’ouvrage eut soixante-deux éditions.

Ainsi se passa toute une année. L’empereur, les courtisans et même tous les quatre cents millions de Chinois savaient par cœur chaque petit glou-glou du chant de l’automate. Mais c’est justement ce qui leur faisait le plus de plaisir ; ils pouvaient l’accompagner de la voix quand il chantait. Les gamins des rues sifflaient : zi zi zi ! glou-glou-glou ! L’empereur faisait de même. C’était superbe.

Mais un soir que l’empereur, avant de s’endormir, faisait chanter le magnifique oiseau pour la deux cent cinquante millième fois, retentit à l’intérieur de l’automate un bruit étrange, quelque chose comme schwoupp. On ressort se brisa ; puis on entendit résonner une série de snoux-r-r-rrrrr, c’étaient les rouages qui se détraquaient. Puis il se fit un silence sinistre ; on avait beau remonter la mécanique : l’oiseau ne chantait plus.

L’empereur sauta en bas du lit, et fit appeler son premier médecin ; celui-ci déclara que ni potion ni emplâtre ne pouvaient être utiles dans la circonstance. On alla quérir alors un horloger, qui, après avoir bien examiné, après beaucoup de tâtonnements, rajusta un peu la mécanique. Mais il déclara qu’il fallait ménager le cher oiseau ; roues et ressorts étaient usés, et en mettre de neufs, cela le brave homme ne voulait pas le risquer, craignant de changer le son et la mélodie, et de produire le chant d’un hibou.

Ce fut un deuil général dans tout l’Empire céleste. Le bel oiseau ne devait plus chanter qu’une fois par an ; un philosophe exposa dans un gros livre que le plaisir de l’entendre n’en deviendrait que plus vif ; il eut des approbateurs, mais la majorité ne se laissa pas convaincre.

Cinq années se passèrent ainsi. Puis survint dans tout le pays un deuil bien plus sérieux. Le bon empereur, chéri de ses sujets, tomba malade ; les médecins ne lui donnaient plus que quelques jours à vivre. Déjà son successeur était désigné ; devant le palais la foule restait assemblée jour et nuit, demandant des nouvelles au chambellan qui allait et venait : « Peuh ! peuh ! » répondait-il en secouant la tête, et pour la première fois ces mots avaient une signification.

L’empereur pâle et glacé reposait sans mouvement dans son grand lit de parade aux rideaux de velours avec des glands d’or. Tout le monde à la cour le croyait mort, et ils couraient l’un après l’autre présenter leurs hommages à son successeur. Laquais et servantes profitaient du désarroi pour mettre au pillage les provisions de l’office et de la cave.

Partout dans les salles, dans les corridors on avait étendu par terre d’épais tapis, pour étouffer le bruit des pas : il y régnait un silence complet. Il faisait nuit ; par une fenêtre entr’ouverte la lune projetait sa lumière sur l’empereur et sur l’oiseau artificiel qui était resté auprès de lui.

Il n’était pas mort, mais il pouvait à peine respirer ; il sentait comme un terrible poids qui lui oppressait la poitrine. Il parvint à ouvrir les yeux et alors il s’aperçut que c’était la Mort qui, un genou sur sa poitrine, s’apprêtait à l’étrangler. Elle s’était posé sur la tête la couronne d’or de l’empereur, avait ceint son grand sabre de bataille, à la poignée d’or ornée de diamants, et tenait d’une main le magnifique étendard sacré de l’Empire céleste. Tout autour sortaient des plis des longs rideaux du lit des têtes étranges, les unes laides et grimaçantes, les autres belles et animées par un doux sourire. C’étaient les actions de l’empereur, les bonnes et les mauvaises ; elles étaient accourues maintenant que la Mort lui appuyait le genou sur le cœur, pour défiler devant lui selon l’usage.

« Te souviens-tu de ceci ? » murmurait l’une après l’autre ; « te souviens-tu de cela ? » et elles lui rappelaient tout ce qu’il avait fait de bien et de mal. Le pauvre empereur, qui par la maladie avait déjà la tête faible, ne savait à qui entendre ; la sueur perlait sur son front. Puis il apprenait là tant de choses qu’il avait ignorées, comme cela arrive souvent aux princes. « Mais je ne savais pas cela, mais on ne m’a rien dit de cela, » s’écriait-il sans cesse, en entendant quel mal avait fait tel ou tel ordre qu’il avait cru si sage. « Allons, de la musique ! dit-il à la fin ; en avant la grosse caisse et le chapeau chinois, que je n’entende plus toutes ces vieilles histoires qui me cassent la tête. »

Mais le murmure continua et la Mort le regardait en souriant de plus belle, hochant la tête, et attendant que la dernière des actions eût présenté son compliment, pour en finir.

« De la musique, de la musique ! reprit l’empereur. Voyons, mon beau petit oiseau d’or ! chante, chante donc un peu. Que d’honneurs je t’ai fait rendre ! souviens-toi, et chante un petit air, une seule roulade ! »

L’oiseau ne chanta pas ; il n’y avait personne pour remonter la mécanique. La Mort fixait sur l’empereur ses grands yeux creux ; le murmure des revenants, qui figuraient les actions de l’empereur, devenait plus faible. Le moment fatal approchait.

Voilà que tout à coup retentit à travers la fenêtre entr’ouverte le plus magnifique chant : c’était le rossignol, le vrai, le vivant, qui était perché dehors sur une branche dans le jardin. Il avait appris que l’empereur était au plus mal, et était accouru de toute la force de ses ailes pour le consoler par son chant et lui inspirer de l’espoir. À ses accents mélodieux, les spectres pâlirent et disparurent ; le sang recommença à circuler dans les membres affaiblis de l’empereur. La Mort même écoutait attentivement et dit : « Continue, petit rossignol, continue donc ! – Je veux bien, dit l’oiseau, mais donne-moi la couronne de l’empereur, que tu as prise ! » Puis après un instant il s’arrêta et ne reprit son chant que lorsque la Mort eut remis le sabre de l’empereur et ensuite l’étendard sacré.

Il continua à chanter, et il chanta une délicieuse ballade sur le cimetière silencieux et tranquille, où poussent de si belles roses blanches, où verdit le cyprès, et dont l’herbe est arrosée par les larmes des hommes. Et la Mort ne put se tenir d’envie de revoir son cher jardin, et sous la forme d’un froid brouillard blanchâtre elle s’échappa par la fenêtre.

« Merci, mille fois merci, dit l’empereur. Divin petit oiseau, je te reconnais bien. Je t’ai banni de mon empire, et tu viens de chasser les spectres qui m’obsédaient ; par ton chant tu as charmé la Mort et elle a oublié de m’étouffer. Comment te récompenser ?

— Récompensé, je le suis déjà, répondit le rossignol. Lorsque la première fois je me suis fait entendre devant toi, j’ai vu des larmes couler de tes yeux : jamais je ne l’oublierai ; ce sont là pour un chanteur des joyaux plus précieux que tous les diamants de la terre. Mais dors un peu et reprends de la force et de la santé. Je vais te chanter un de mes plus beaux airs. » Et en effet il fit entendre une musique tendre et enivrante qui plongea l’empereur dans le plus doux sommeil.

Lorsque le soleil vint à luire, l’empereur s’éveilla guéri. Ni chambellan ni serviteur ne se trouvait à son lever ; tous le croyaient mort. Le rossignol seul était auprès de lui et faisait entendre maintenant des accents joyeux, des trilles retentissants qui raniment le cœur.

« Tu ne me quitteras plus, lui dit l’empereur. Mais tu ne chanteras que quand cela te plaira ; quant au vilain automate, ton rival, je le ferai briser en mille morceaux.

— Ne fais pas cela, répondit le rossignol. Il a fait de son mieux ; il a marché tant qu’il a pu. Conserve-le comme un brave vieux serviteur. Quant à moi je ne puis demeurer confiné dans ton palais ; il faut que je puisse bâtir mon nid en liberté. Laisse-moi la faculté de venir quand j’en sentirai l’envie. Le soir je me percherai sur l’arbre près de cette fenêtre, et je te chanterai quelque joyeux refrain ou bien une douce mélodie qui fait rêver. Je chanterai ceux qui sont heureux et ceux qui souffrent ; je te ferai connaître le mal qui échappe à tes regards, mais dont je m’aperçois, moi, petit oiseau. Je vole partout, de la cabane du pêcheur à la hutte du laboureur, et je vois tout ce qui se passe loin de ton palais. Je préfère ton cœur à ta couronne ; cependant je la respecte, elle a quelque chose de sacré, et je voudrais que ton sceptre fût partout vénéré et aimé. Donc je viendrai et je chanterai ; mais en retour il faut que tu me promettes une chose.

— Tout ce que tu voudras, » dit l’empereur qui dans l’intervalle s’était habillé pour la première fois sans l’aide de valets de chambre ; il avait mis sa robe de pourpre des grands jours, et avait ceint son superbe sabre, à la poignée constellée de brillants.

« Je te prie, reprit l’oiseau, que tu n’apprennes à âme qui vive que tu as un petit oiseau qui te rapporte tout ce qui se passe dans ton empire. Tu verras par la suite que la précaution est sage. »

Et sur ce, le gentil rossignol s’envola dans les airs.

Un instant après les laquais arrivèrent tout préparer pour l’embaumement de Sa Majesté. Ils restèrent stupéfaits, immobiles comme des automates détraqués, lorsque l’empereur souriant leur dit : « Bonjour, mes enfants ! »

L’ENFANT AU TOMBEAU

 

Le deuil remplissait la maison, le chagrin remplissait les cœurs ; le plus jeune enfant, un petit garçon de quatre ans, la joie, l’espérance des parents, venait de mourir. Il leur restait encore deux filles, deux charmantes et bonnes créatures ; mais l’enfant qu’on a perdu est toujours le plus chéri, et ici c’était le plus jeune, c’était l’unique fils.

C’était une dure épreuve ; les sœurs souffraient, comme souffrent de jeunes et tendres cœurs ; la désolation des parents augmentait leur peine. Le père était accablé ; mais c’était la mère qui était le plus cruellement frappée par ce triste deuil. Jour et nuit elle était restée au chevet de l’enfant, le soignant, le caressant ; elle avait senti combien il était une partie d’elle-même. Elle ne pouvait comprendre qu’il fût mort, qu’on dût l’enfermer dans un cercueil pour le mettre reposer dans une froide tombe.

Elle avait toujours cru que Dieu ne voudrait pas lui enlever son trésor. Lorsqu’à la fin il n’y eut plus de doute possible, lorsqu’elle sut qu’elle avait perdu cet être adoré, elle s’écria dans l’amertume de son âme : « Dieu n’en a rien su ; il a ici sur terre des serviteurs sans cœur qui agissent selon leur caprice et qui n’écoutent pas les prières d’une mère. »

Et dans son affliction son cœur se détourna de Dieu, et elle se sentit envahie par les pensées les plus sombres. « La mort est éternelle, se dit-elle ; une fois dans la terre, l’homme devient terre, et tout est fini pour toujours. » Et elle ne trouvait plus aucun soutien dans son infortune, aucune consolation, et elle tomba dans l’anéantissement d’un complet désespoir.

Elle ne pleurait plus, elle ne se souvenait plus de ses deux jeunes filles qui l’entouraient de leur amour. Son mari sanglotait à côté d’elle ; elle ne l’entendait ni ne le voyait. Tout son être était absorbé par l’idée de l’enfant mort ; elle se souvenait de toutes ses gracieuses gentillesses, elle croyait entendre son doux parler, ses plaisantes paroles d’enfant.

Le jour de l’enterrement arriva. Épuisée par les veilles, par les angoisses, la mère s’était un peu endormie vers le matin. Vite on enleva doucement le cercueil à côté duquel elle reposait, et on le porta dans la chambre la plus éloignée pour qu’elle n’entendît pas les coups du marteau avec lequel on le clouait.

Lorsqu’elle se réveilla, elle demanda à voir encore une fois son enfant. « On a fermé le cercueil, répondit le père ; il le fallait.

— Si Dieu a été si dur envers moi, comment les hommes seraient-ils meilleurs ? » dit-elle en fondant en larmes et en sanglotant. Le cercueil fut porté au cimetière ; la mère resta à la maison avec ses deux petites filles. Ses regards tombaient sur elles, mais elle ne les voyait pas. Elle restait perdue dans son chagrin, ne s’occupant de rien, vivant machinalement. Son esprit flottait çà et là sans repos, comme une barque abandonnée que le vent pousse dans tous les sens.

Ainsi se passa le jour de l’enterrement ; les jours suivants s’écoulèrent aussi tristes, aussi mornes. Les larmes aux yeux et le cœur serré, les petites filles, le père regardaient la pauvre mère et cherchaient à lui dire quelques paroles de consolation ; mais elle ne les aurait pas entendues, et qu’auraient-ils trouvé à lui dire ? N’étaient-ils pas eux-mêmes profondément malheureux ?

Elle ne connaissait plus le sommeil qui seul aurait pu lui donner un peu de repos. Enfin on la persuada de se coucher ; elle s’étendit et resta immobile sans une parole. Une nuit son mari, après avoir bien écouté sa respiration, la crut endormie, et remerciant Dieu, qui lui avait envoyé un peu de soulagement, il alla se reposer, et bientôt un profond sommeil vint pour quelques heures apaiser sa douleur.

Il n’entendit pas sa femme se lever et se vêtir à la hâte ; elle se glissa furtivement hors de la maison et se dirigea vers l’endroit où jour et nuit tendaient toutes ses pensées, la tombe qui recouvrait son enfant. Elle traversa le jardin et gagna les champs, d’où un sentier la conduisit au cimetière. Personne ne se trouva sur son chemin. Du reste, elle n’aurait pas vu ceux qu’elle aurait pu rencontrer. Ses yeux étaient fixés vers son but : les arbres du cimetière qui étaient devant elle.

C’était une belle nuit étoilée ; l’air était tiède ; on était à la fin de l’été. Elle pénétra dans le cimetière et marcha droit vers le lieu où elle savait que se trouvait le tombeau, qui n’était qu’une seule grande touffe de fleurs odorantes. Elle se jeta à genoux et pencha la tête tout contre la tombe, comme si elle eût voulu de ses regards percer la terre pour apercevoir son jeune fils. Et, en effet, elle le voyait en esprit avec son sourire d’ange, ses yeux si doux, si tendres, même quand il était à la mort, et qu’elle lui prenait sa petite main qu’il ne pouvait déjà plus soulever. Comme elle avait été à son chevet, ainsi elle se retrouvait sur sa tombe. Seulement ici elle laissait couler les larmes qu’elle avait refoulées par un effort héroïque, pour ne pas attrister le malade. « Tu voudrais bien descendre là en bas auprès de ton enfant ? » Ainsi parla tout près d’elle une voix basse, mais profonde, claire et distincte, qui lui résonna jusqu’au fond du cœur. Elle se leva en sursaut et aperçut un homme enveloppé dans un manteau noir, le capuchon tiré sur la tête ; son visage était sévère, mais appelait cependant la confiance ; ses yeux brillaient de l’éclat de la jeunesse.

« Descendre auprès de mon enfant ! s’écria-t-elle d’une voix suppliante. Oh ! qui que tu sois, si tu peux me mener où il est, je te suivrai partout.

— Réfléchis bien, répondit-il, je suis la Mort. Veux-tu me suivre ? »

Pour répondre plus vite, elle dit oui d’un signe de tête. Elle sentit le sol s’affaisser lentement sous ses pieds ; l’homme noir la couvrit de son manteau ; une obscurité complète l’entoura. Elle enfonça dans la terre plus avant que ne pénètre jamais la bêche du fossoyeur.

Le manteau tomba ; elle se trouva dans une vaste salle à l’aspect imposant. Il y régnait une douce lueur de crépuscule. Soudain elle sentit dans ses bras, serré contre son cœur, son enfant adoré qui lui souriait et qui était d’une beauté toute nouvelle. Elle poussa un cri de joie ; mais il ne résonna pas sous les voûtes, où retentissait une délicieuse musique céleste qui semblait tantôt s’approcher, tantôt s’entendre de très-loin. Jamais des sons pareils n’avaient caressé ses oreilles ; ils calmaient toute douleur. Ils sortaient de derrière un grand et épais rideau qui séparait la salle de l’espace infini.

« Douce mère chérie ! » dit l’enfant. C’était la voix bien-aimée de son fils ; elle le dévora de baisers, toute pénétrée d’une joie immense.

L’enfant montra le rideau et dit : « Là-bas, derrière ce voile, c’est autrement beau que sur terre. Tiens, les vois-tu, mère, mes gentils petits compagnons ? Oh ! que nous sommes heureux ! »

Elle regarda, mais n’aperçut rien qu’une nuit sombre ; elle voyait avec des yeux de ce monde, « Maintenant je sais voler à travers les airs, reprit l’enfant, voler vers le bon Dieu avec les autres petits enfants, mes joyeux camarades. Veux-tu que j’aille les rejoindre ? Voilà que tu pleures. Laisse-moi retourner auprès d’eux. Bientôt tu viendras me retrouver pour toujours.

— Reste, oh ! reste ! s’écria-t-elle, un moment seulement, que je te serre encore une fois dans mes bras. »

Et elle le pressa contre son cœur et l’embrassa convulsivement.

Voilà que du haut de la voûte son nom retentit, prononcé par une voix éplorée. « Entends-tu ? dit l’enfant. C’est le père qui t’appelle. »

Après quelques instants d’autres voix plaintives se firent entendre, mêlées à des sanglots d’enfants en pleurs. « Ce sont mes sœurs, dit le petit. Mère, tu ne les as pourtant pas oubliées. »

Pour la première fois elle se souvint de ceux qui lui restaient ; l’angoisse la saisit. Elle leva les yeux vers la voûte, et aperçut une foule d’êtres aériens voltiger vers le rideau derrière lequel ils disparaissaient. Elle crut reconnaître parmi eux plusieurs personnes qu’elle avait vues sur terre. Son mari, ses filles allaient-ils passer devant elle et se rendre pour toujours dans le monde de l’éternité ? Non, leur appel, leurs soupirs venaient d’au delà de la voûte.

« Mère, voilà les cloches du ciel qui retentissent, dit l’enfant. Voilà le soleil qui se lève. »

Et elle se sentit éblouie par un éclair d’une lumière surnaturelle. Lorsqu’elle put rouvrir les yeux, l’enfant avait disparu ; elle se sentit soulevée en l’air. Il faisait froid ; elle leva la tête et se trouva dans le cimetière, sur la tombe. Elle avait eu un rêve, une vision ; Dieu avait éclairé son esprit, fortifié son cœur. Elle s’agenouilla et prononça une prière : « Seigneur, pardonne-moi d’avoir voulu retenir ici-bas une âme céleste, et d’avoir oublié mes devoirs envers ceux que dans ta bonté tu a laissés auprès de moi. »

Son cœur était déjà soulagé. Le soleil venait de se lever, les oiselets entonnaient leurs chants, les cloches de l’église sonnaient l’office matinal. L’heure était solennelle. Elle sentit s’apaiser les tourments de son cœur.

Elle se hâta de rentrer à la maison ; son mari sommeillait encore ; elle lui donna un baiser sur le front. Il se réveilla, et ce fut elle maintenant qui se montra forte, et qui ranima les autres par des paroles de consolation. « Notre sort est dans la main du Seigneur, dit-elle. Que sa volonté soit bénie ! » Et elle embrassait son mari, elle embrassait ses filles qui la regardaient, heureuses, mais étonnées de ce changement. « Mon courage, dit-elle, vient de Dieu, qui me l’a inspiré par l’enfant qui repose dans la tombe. »

L’HISTOIRE DE VALDEMAR DAAE

ET DE SES FILLES

RACONTÉE PAR LE VENT

I

Lorsque le vent caresse les hautes herbes, elles ondulent comme l’eau d’un lac ; lorsqu’il glisse sur les moissons, elles se courbent et se relèvent comme les vagues de la mer. Le vent chante et conte tour à tour. Quelle voix pleine et sonore il a ! et comme il en sait varier le ton, selon qu’il passe par dessus les cimes des arbres, à travers les ouvertures d’un clocher ou les meurtrières d’un vieux mur ! Le vois-tu là-haut qui chasse devant lui les nuages qui fuient comme un troupeau de brebis poursuivies par le loup ? Ne dirait-on pas le hurlement de la bête fauve ? L’entends-tu maintenant qui siffle à travers la grande porte ? Ne dirait-on pas le son du cor ? Le voilà maintenant dans la cheminée ! Quelle étrange mélodie il fait entendre ! Écoute avec attention ! C’est une triste complainte qu’il raconte. Que cela ne t’étonne. Il sait des milliers et des milliers d’histoires. Prêtons l’oreille à son récit. Hou-ou-houd ! Je file et vole ! C’est le refrain de sa complainte.

II

« Sur les bords du grand Belt, dit le vent, se trouve un vieux manoir seigneurial, construit de murs épais, en grès rouge. J’en connais toutes les pierres ; je les ai déjà vues lorsqu’elles servirent à bâtir le château de Marsk-Stig ; quand il fut démoli, elles furent transportées plus loin, et c’est avec elles que fut élevé le château de Borreby, dont je vous parle et que vous pouvez encore voir debout.

« Je les ai tous connus, les hauts et puissants barons et les belles châtelaines qui ont habité ce fier donjon. Mais laissons-les ; je ne veux aujourd’hui parler que de Valdemar Daae et de ses filles qui le possédèrent aussi dans leur temps. Quand ? Tu trouveras cela dans les chroniques.

« Quel front altier il avait, le seigneur Daae ! Il était de sang royal. Il savait mieux que vider des hanaps ou chasser le cerf. Il avait une foi entière en lui-même. Lorsque quelque chose n’allait pas de ce qu’il entreprenait : « Cela viendra ! » disait-il en souriant tranquillement et sans douter jamais du succès.

« Son épouse, habillée de vêtements tissés d’or, ressemblait à une reine quand elle marchait fièrement dans la grande salle sur le parquet incrusté de bois précieux, qui brillait comme une glace ; partout pendaient des tapisseries magnifiques ; les meubles étaient d’ébène et d’ivoire, ils étaient ciselés avec art. Elle lui avait apporté en dot de grandes richesses, de l’or, de l’argenterie. Quel luxe il y avait alors au château de Borreby ! La cave était remplie des vins les plus fins ; dans l’écurie on entendait hennir de fougueux chevaux issus des races les plus pures.

« On voyait jouer dans le parc trois enfants, trois gracieuses jeunes filles, Ida, Jeanne et Anne-Dorothée ; ces noms sont toujours restés dans ma mémoire.

« C’étaient des gens riches, c’étaient des gens de qualité, nés dans les grandeurs, élevés dans le faste. Hou-ou-houd ! Je file, je vole ! » dit le vent, puis il continua son récit :

« Jamais je ne vis là, comme dans les autres manoirs, la châtelaine filer sa quenouille, entourée de ses suivantes ; elle ne faisait que toucher les cordes de son luth et chanter, non pas des anciens airs danois, mais des lais et ballades importés de l’étranger.

« C’était une vie, un mouvement continuel dans ce château ; de près et de loin les hôtes y affluaient. Des festins tous les jours. Souvent le choc des coupes y retentissait si bruyamment, qu’on l’entendait au dehors, même quand je soufflais de toutes mes forces.

« Oui, là il y avait liesse, et luxe et superbe ; mais de vertus, aucune.

« Une fois, le soir du premier mai, j’arrivais de l’ouest ; je venais de m’amuser à pousser des navires vers la côte du Jutland où ils s’étaient brisés et avaient péri corps et biens ; puis, filant par-dessus la vaste bruyère, j’avais traversé comme un éclair l’île de Fionie et j’arrivai au grand Belt, fatigué, toussant, ahanant. J’allai, pour me reposer, me blottir sur la plage du Sélande, près de Borreby, contre la magnifique forêt de chênes qui existait alors en ce lieu.

 « Les jeunes garçons du pays y ramassaient des fagots de branches mortes et bien sèches ; ils les portèrent sur la place du village, les placèrent en tas et y mirent le feu. Filles et garçons sautèrent chantant, dansant en rond autour de ce bûcher en flammes.

« Je soufflai légèrement sur le fagot qui avait été apporté par le plus beau, le plus alerte des garçons. Il lança une gerbe de flammes comme un éclair, la plus haute de toutes. Quels cris de joie parmi les filles ! Ce garçon l’emporta donc sur les autres ; il fut pour cette année le coq du village et il choisit parmi les filles celle qui lui plut. Ce ne fut pas celle qui s’y attendait. Alors ce furent des rires et une jubilation plus grande et plus franche que dans les somptueuses salles du beau château.

« Tout à coup arriva un carrosse doré, attelé de six chevaux. La châtelaine s’y trouvait avec ses jeunes filles, tendres, délicates et charmantes fleurs, la rose, le lis et la pâle hyacinthe. La mère était comme une superbe tulipe, resplendissante de beauté et couverte de brillants atours, mais raide sur sa tige. Elle ne salua pas du plus petit signe de tête la bande joyeuse qui s’était arrêtée dans ses jeux et s’inclinait respectueusement devant les seigneurs.

« En voyant passer ces trois gracieuses filles, je me demandais quels seraient un jour les jeunes gens qui les choisiraient pour leurs épouses. Ce ne sera pas moins, me dis-je, que de puissants chevaliers, des princes peut-être.

« Hou-ou-houd ! Je file, je vole !

« Les paysans firent comme moi, ils bondissaient, voltigeaient de nouveau en tourbillon autour du feu, et le carrosse aussi filait entraîné au galop.

« Au milieu de la nuit, lorsque je me levai pour reprendre ma course, la fière châtelaine se coucha pour ne plus se relever ; elle avait été prise d’un mal subit, qui l’emporta aussi prestement que j’aurais pu le faire.

« Valdemar Daae resta quelque temps sombre et soucieux à ce coup inattendu. L’arbre le plus fort peut être courbé par la bourrasque, mais il se redresse bientôt. Les jeunes filles pleurèrent longtemps ; mais vassaux et varlets, au contraire, n’eurent pas à essuyer leurs larmes. Quelle dure maîtresse elle avait été ! Hou-ou-houd ! Et je filai comme elle. Je retournai, je retournai souvent sur les côtes du Belt me reposer près de Borreby contre la belle forêt de chênes. Là nichaient des hérons, des pigeons ramiers, des corbeaux et des cigognes. C’était au printemps ; quelques-uns de ces oiseaux couvaient leurs œufs, d’autres avaient déjà fait éclore leurs jeunes. Tout à coup retentit un ramage bruyant ; toute la gent volatile voltigea éperdue, faisant entendre des cris de douleur et de colère. Coup sur coup la cognée frappait sur les arbres. La forêt allait être abattue. « Valdemar Daae voulait construire un superbe navire à trois ponts, un navire de guerre : il était sûr que le roi le lui achèterait bien cher. C’est pourquoi il avait condamné l’antique forêt qui était à la fois l’abri des oiseaux et un moyen de reconnaissance pour les marins sur ces côtes dangereuses. Les hiboux s’enfuirent les premiers ; leurs nids furent détruits. Puis hérons, corbeaux et tous les autres oiseaux se décidèrent à quitter les lieux où depuis des siècles des centaines de générations de leur race avaient eu leur demeure inviolable. Avant de partir ils voletèrent en grands cercles par bandes, poussant des cris aigus de fureur. Je comprenais bien ce qu’ils disaient ; les corneilles criaient : “Crah, crah ! notre maison craque. Crah, crah !”

« Au milieu des grands arbres abattus, Valdemar Daae et ses trois filles contemplaient l’œuvre de destruction. Tous riaient aux éclats des cris sauvages des pauvres bêtes expulsées. Il n’y en eut qu’une seule, Anne-Dorothée, la plus jeune, qui eut un mouvement de pitié lorsqu’on fut pour abattre un arbre à moitié desséché sur lequel une cigogne noire avait bâti son nid, d’où les petits sortaient leurs têtes effarouchées. Les larmes aux yeux, elle supplia qu’on les épargnât ; et on ne toucha pas à l’arbre. Du reste, il avait peu de valeur.

« Une fois la forêt par terre, ce fut pendant des mois un travail incessant. On scia des planches, on les arrondit, on les cloua ; on construisit le navire à trois ponts. L’architecte n’était qu’un roturier, mais il n’en était pas moins fier, et il avait raison. Sur son front, dans ses yeux brillait l’intelligence. Valdemar Daae l’écoutait volontiers causer, et sa fille Ida, l’aînée (elle avait quinze ans), souriait lorsqu’il parlait. Tout en construisant le navire, le jeune architecte se bâtissait à lui-même un château en Espagne où il finissait par entrer en compagnie d’Ida. Cela aurait pu arriver, si seulement ce château avait été en bons murs de pierres, avec de vastes salles bien décorées, et entouré de beaux domaines, fermes et forêts.

« Mais ce n’était pas le cas, et, malgré son esprit et son savoir, le pauvre architecte ne fut pas mieux accueilli qu’un moineau qui aurait voulu frayer avec des paons. Hou-ou-houd ! Je m’en fus, et lui aussi. Une fois son ouvrage achevé, il lui fallut quitter Borreby. La gentille Ida le regretta une semaine, puis elle se résigna aux coups du sort.

III

« Dans l’écurie hennissaient les fiers coursiers, au poil noir et luisant. Ils méritaient d’être admirés. Quand je ne prenais pas mon allure rapide, ils pouvaient lutter de vitesse avec moi. Aussi venait-on les voir de loin. L’amiral qui arriva, envoyé par le roi pour examiner le nouveau navire et l’acquérir s’il le trouvait à son gré, parla dans les termes les plus élogieux de ces superbes chevaux. J’entendais tout ; pendant qu’on se promenait sur la plage, en causant du navire, j’amoncelai devant Valdemar Daae des brins de paille qui avaient la couleur de l’or, mais l’or véritable qu’il convoitait lui échappa. L’amiral désirait les fiers coursiers ; c’est pourquoi il les louait tant. On ne le comprit pas, et le navire ne fut point acheté. Comme il ne pouvait convenir qu’au roi, il resta dans le sable, couvert de planches, comme une nouvelle arche de Noé ; jamais il ne vint de flots pour l’emporter.

« Hou-ou-houd ! Je file, je vole ! Hou-ou pour la belle forêt inutilement abattue.

« Au temps d’hiver, continua le vent, quand la neige couvrait les champs et que les glaçons flottaient de toutes parts, j’arrivai en grondant le long de la côte. Je vis se rassembler de grandes bandes de corneilles et de corbeaux, l’un plus noir que l’autre. Ils vinrent se poser sur le navire abandonné qui gisait dans le sable ; la Mort semblait y régner. Et ils se mirent à pousser des cris rauques, ils parlaient de la belle forêt abattue, et de tous les oiseaux qui l’égayaient et qui avaient été dispersés et de tous les nids détruits et des pauvres petits qui avaient péri dans cette affreuse débâcle, et tout cela pour cette grande machine inerte, ce fameux navire qui n’avait jamais navigué.

« Je fis tourbillonner la neige, et elle vint s’étendre comme une vaste nappe autour du navire et presque au-dessus des mâts. Puis je soufflai de toutes mes forces, et, bien qu’il n’eût jamais été secoué par les flots, il apprit bientôt ce que c’est qu’une tempête, Hou-ou-houd ! Ouh-ouh-ouh !

« Et l’hiver fila, et ensuite l’été ; les jours s’envolèrent, comme je vole, comme s’envole la neige, et ensuite les fleurs et puis les feuilles des arbres ! tout file, tout vole, tout s’en va, ou-ou ! et les enfants des hommes aussi.

« Mais les filles de Valdemar Daae n’étaient pas encore prêtes à s’envoler.

« Ida était toujours resplendissante de jeunesse comme une rose fraîchement épanouie, telle que le pauvre constructeur du navire l’avait aperçue. Souvent, quand elle était assise, pensive, sous les pommiers du verger, je saisissais et dénouais ses longs cheveux bruns, je les couvrais des fleurs blanches et roses des arbres. Elle ne s’en apercevait pas ; elle restait immobile, contemplant à travers le feuillage le soleil et l’horizon qui paraissait comme un immense lingot d’or.

« Sa sœur Jeanne était élancée comme un lis, éclatante de beauté, mais la tige raide et peu flexible, comme sa mère. Elle aimait à se promener dans la grande salle d’honneur où pendaient les portraits de ses nobles ancêtres. Les femmes portaient de riches vêtements de velours et de soie, un tout petit chapeau brodé de perles sur leurs étranges coiffures ; c’étaient toutes des beautés altières. Les hommes étaient couverts de cuirasses en acier damasquiné ou de précieux manteaux de fourrure ; autour du cou ils portaient une large fraise ; ils avaient, selon la mode antique, l’épée attachée autour de la cuisse et non à la taille.

« À quelle place de la muraille mettrait-on un jour le portrait de Jeanne, et quel costume porterait le noble seigneur destiné à être son époux ? C’est à cela qu’elle pensait ; je l’entendis se parler doucement à elle-même, lorsque par une fenêtre ouverte je m’engouffrai un jour dans la salle des aïeux.

« Anne-Dorothée, la pâle hyacinthe, n’était qu’une enfant de quatorze ans ; elle était silencieuse. Ses grands yeux bleus comme la mer jetaient des regards rêveurs ; mais autour de ses lèvres se jouait encore le doux sourire de la première jeunesse. Pour rien au monde je n’aurais voulu faner ce délicieux sourire.

« Je la rencontrais sans cesse au jardin, dans le parc et jusque dans les champs ; elle cueillait des fleurs et des herbes dont son père avait besoin pour en distiller des remèdes et des breuvages. Valdemar Daae était pétri d’orgueil ; mais il était aussi rempli de science, il connaissait les plantes, les pierres et toute la nature. C’était bien rare, dans ces temps-là, et l’on racontait mystérieusement des choses étranges sur son vaste savoir.

« Même en été le feu flambait dans la cheminée de son cabinet, où il s’enfermait des journées entières et même des nuits entières, penché sur ses cornues et ses creusets. Jamais il ne parlait de ce qu’il cherchait ainsi ; il savait que, pour se rendre maître des forces de la nature, il faut le plus rigoureux silence : son désir était d’arriver au grand art ; il croyait toucher au but et pouvoir faire de l’or rouge.

« C’est pourquoi la fumée s’élançait sans interruption de la cheminée ; quel feu ! quelles flammes ! Je me mêlai de l’affaire, dit le vent, et, en soufflant à travers l’âtre, je chantai : « File ! file ! tout cela ne sera que fumée, charbon et cendres. Tu te brûles, tu te brûles. Hou-ou-houd ! File ! vole ! » Mais Valdemar Daae tint bon et ne voulut pas lâcher prise. Les superbes coursiers ! où sont-ils ? Et les coupes d’or et toute la riche vaisselle en vermeil, et les troupeaux, et les métairies ? Tout cela est fondu ; tout a été vendu pour alimenter ce terrible creuset qui ne veut pas rendre une parcelle de l’or qu’il dévore.

« Les granges, les caves, les greniers, les armoires se vident ; les valets disparaissent ; en place accourent les rats et les souris. Une vitre se brise, une autre saute. J’eus bientôt mes coudées franches dans l’antique manoir ; je n’avais plus besoin d’attendre qu’on ouvrît la porte ou de me faufiler par la cheminée ; j’entrais, je sortais à ma guise. Je soufflais à travers la porte d’honneur : cela résonnait comme le cor du gardien ; mais il n’y avait plus de gardien. Je tournai la girouette du donjon ; c’était un bruit sourd et rauque ; on aurait dit le ronflement du veilleur ; mais il était loin depuis longtemps ; les belettes et les hiboux régnaient seuls dans la tour. Les portes sortaient de leurs gonds, tout se fendait, se crevassait, se délabrait. J’entrais, je sortais, dit le vent, c’est pourquoi j’ai si bien vu tout ce qui se passa.

« Au milieu de cette fumée, de ces cendres, l’attente, la fièvre, les veilles rongeaient le corps et l’âme de Valdemar Daae ; ses cheveux, sa barbe blanchissaient ; mais non plus que dans la cheminée, la flamme ne s’éteignait dans ses yeux, qui brillaient de l’éclat fauve de la convoitise, de l’amour passionné de l’or.

« Rien toujours dans le creuset. Tout est vendu, les dettes s’accumulent. Moi je chantais joyeusement à travers les vitres brisées et les fentes des murailles ; je soufflais dans les bahuts des demoiselles, où gisaient fripées, fanées, les belles robes d’autrefois qu’on ne pouvait plus remplacer et qu’il fallait continuer à porter.

« Jamais à ces fières jeunes filles on n’avait chanté la vieille ballade : “Ils vivaient dans un pays de cocagne, puis ils moururent de faim !” et cependant c’est ce qui leur arrivait.

« Moi, je prenais de plus en plus mes ébats dans le château, dit le vent. Mon souffle devenait mélodieux à travers les longs corridors ; il résonnait en accords étranges. Mais on avait autre chose à faire que de m’écouter. Il gelait, l’hiver était glacial ; je charriai de la neige autour du château : on dit qu’elle tient chaud. Mais les trois nobles demoiselles demeuraient au lit le jour, car il ne restait plus de quoi faire de feu ; la forêt, qui leur aurait fourni du bois, était abattue.

« Valdemar Daae grelottait ; il souffrait la faim et tremblait ; mais son orgueil restait indomptable. J’avais beau lui crier : « Hou-ou-houd ! file, file ! » il ne bougeait pas, ne bronchait pas.

« “Après l’hiver, vient le printemps, disait-il ; après la peine, la joie. Il ne s’agit que de ne pas perdre patience. Maintenant le château et le domaine sont engagés aux usuriers : nous sommes au bout de nos ressources ; mais aussi notre triomphe approche. L’or va poindre dans mon creuset, c’est pour Pâques. Je l’ai lu dans les étoiles du ciel.”

« Un autre jour voyant une araignée filer sa toile : “Tenace, infatigable petit tisserand ! dit-il. Tu m’apprends qu’il faut tenir ferme. Si l’on déchire ta toile, aussitôt tu la recommences et tu la refais. On l’arrache encore ; tu reprends ton œuvre et tu la termines. C’est ce qu’il nous faut faire aussi, et la récompense ne manquera pas.”

IV

« C’était le matin de Pâques, les cloches de l’église voisine sonnaient à toute volée, il faisait le plus beau soleil. Tout était en fête. Mais Valdemar Daae se consumait dans la fièvre et l’angoisse ; il avait veillé toute la nuit, fait fondre, refroidir ; il avait mélangé, distillé, mélangé de nouveau. Je l’entendais pousser des soupirs de désespoir, blasphémer, puis prier : ensuite il restait immobile, retenait son haleine, contemplant la fusion qui se faisait dans les cornues.

« La lampe s’était éteinte ; il ne s’en aperçut pas. Je soufflai un peu sur le feu de la cheminée ; une lueur rouge éclaira son visage, qui était blanc comme de la craie ; ses yeux, enfoncés dans leurs profondes orbites, restaient fixes. Tout à coup ils grandirent, grandirent, se dilatèrent comme s’ils allaient éclater.

« “Le voilà, le verre alchimique, s’écria-t-il. Comme il reluit dans la cornue, qu’il est pur et lourd !” Et soulevant le récipient d’une main tremblante, fléchissant sous le poids de l’émotion, il bégaya : “De l’or ! de l’or !”

« Le vertige le prit, dit le vent, j’aurais pu le renverser du plus léger souffle. Je me glissais sur ses pas, lorsque, ayant repris ses sens, il se dirigea vers la salle où ses filles se tenaient serrées l’une contre l’autre, pour avoir un peu moins froid. Ses vêtements étaient couverts de cendres ; couverts de cendres, ses cheveux en désordre et sa longue barbe ; il se dressa debout, fier et triomphant, et leva en l’air le trésor, pour lequel il avait tant souffert.

« “Trouvé ! gagné ! s’écria-t-il. De l’or ! de l’or !” Et il tenait la cornue de verre en l’air ; au soleil, elle luisait, brillait comme un astre. Sa main tremblait, elle laissa échapper la cornue qui se brisa avec fracas en mille morceaux ; son précieux contenu se répandit par terre et coula dans les fentes du plancher. Le bonheur de Valdemar Daae avait été comme une bulle de savon ; il avait duré un instant. “Hou-ou-houd ! Je file ! je vole !” Je m’envolai de Borreby.

V

« À la fin de l’automne, je revins dans ces parages ; j’étais de joyeuse humeur ; je fis tourbillonner les nuages, et je balayai le ciel ; je cassai et jetai bas les branches mortes des arbres ; ce n’était pas une tâche difficile ; mais c’est mon ouvrage de tous les ans, et il fallait le faire.

« Le malheur avait aussi fait sa besogne à Borreby. Owe Ramel, le seigneur de Basnaes, de tout temps l’ennemi de Valdemar Daae, venait de se présenter avec le titre hypothécaire qui lui transférait la propriété du domaine, du château et de tout ce qu’il contenait encore. Moi je tambourinai sur les vitres cassées, je fis claquer les vieilles portes aux gonds rouillés, je sifflai à travers les fentes et les lézardes. Hou-hi-hi ! Quel sabbat je fis ! Je voulais ôter au sire Owe le désir de s’installer à Borreby.

« Ida et Anne-Dorothée pleuraient amèrement. Jeanne gardait toute sa fierté ; elle se tenait droite, toute pâle de dépit ; elle se mordit le pouce jusqu’au sang.

« Owe Ramel offrit à Valdemar de le laisser demeurer au château sa vie durant ; mais on le remercia. Et je vis le seigneur Daae, autrefois si opulent, aujourd’hui sans abri, dresser sa tête plus altière que jamais, et quitter d’un pas assuré la demeure de ses pères. C’était un beau spectacle ; j’en fus tellement saisi, que je me rejetai en arrière violemment pour le laisser passer, et je brisai une grosse branche encore en vie d’un des vieux tilleuls de la cour.

 « Le moment était dur, et il fallait une grande force d’âme pour garder une contenance digne ; mais Valdemar Daae avait un cœur de roche.

« Lui et ses filles n’avaient plus rien à eux, que les vêtements qu’ils portaient. Si, cependant ; ils avaient encore une nouvelle cornue qu’on avait pu acheter à force de privations et où l’on avait recueilli ce qu’on était parvenu à ramasser par terre de cette précieuse préparation alchimique qui devait fournir des monceaux d’or.

« Valdemar Daae la serra avec soin dans son sein, puis en main un bâton, le seigneur jadis si redouté, si riche, sortit du manoir de Borreby avec ses trois filles. Ses joues étaient brûlantes de colère contenue ; mais je les rafraîchis de mon souffle, je fis voltiger ses longs cheveux blancs. Pour le consoler je lui chantai ma chanson : Hou-ou-houd ! Je file, je vole ! Mais cela lui fit peut-être penser que toute son opulence s’était envolée, comme emportée par une bourrasque : Hou-ou-houd ! hou-ih !

« Ida marchait à l’un des côtés de son vieux père, Anne-Dorothée de l’autre. Jeanne se tenait en arrière ; devant la porte elle se retourna pour jeter un dernier regard sur le lieu où elle avait vécu dans le luxe et dans la richesse : ses yeux n’étaient même pas humides ; mais cette fierté n’attendrit pas le sort.

« Ils suivirent le chemin où ils avaient passé si souvent dans leur beau carrosse ; maintenant à les voir on aurait dit une famille de mendiants. À travers champs et bruyères, ils gagnèrent la hutte d’argile, qu’ils avaient louée pour un écu et demi par an ; leur nouvelle demeure était aussi vide de meubles que celle qu’ils venaient de quitter ; il y avait les quatre murailles nues. Corbeaux et corneilles voletaient là par bandes, criant d’une voix gouailleuse : Crah, crah, rrrka, crah ! comme autrefois lorsqu’on avait abattu la belle forêt.

« Le sire Daae et ses filles entendirent bien ces voix moqueuses et aussi un sch-sch-housch, ce qu’on dit aux chiens qu’on chasse ; mais qu’est-ce que cela pouvait leur faire après ce qu’ils avaient éprouvé ?

« Ils s’installèrent dans leur hutte misérable. Je les laissai pour continuer mon ouvrage, faire tomber les feuilles et pousser les nuages, les amonceler et les faire ruisseler en pluie, agiter les vagues de la mer et submerger les navires. “Hou-ou-houd ! Je file, je vole !”

VI

Qu’advint-il de Valdemar Daae et de ses filles ?

« Ce fut un demi-siècle plus tard, dit le vent, que je vis pour la dernière, dernière fois Anne-Dorothée, la pâle hyacinthe ; elle était vieillie et courbée ; elle avait survécu à tous les autres ; elle se souvenait de tout.

« Sur le balcon du beau château du prévôt de Viborg se tenait la noble dame du manoir avec ses filles ; elles contemplaient la vaste bruyère ; leurs regards s’arrêtèrent sur un arbre isolé au milieu de la lande ; un nid de cigogne y était suspendu. Contre l’arbre se trouvait adossée une pauvre cabane délabrée, recouverte de branches et de mousse ; elle était moins bien entretenue que le nid de la cigogne.

« Quand je passais par là, dit le vent, je retenais mon souffle pour ne pas renverser la misérable masure. Elle faisait tache dans le paysage et on l’aurait enlevée avec l’arbre, si n’avait été le nid. On ne voulait pas chasser l’oiseau d’Égypte ; c’est pourquoi on laissait subsister l’arbre et aussi la baraque ; la pauvresse qui l’habitait conservait ainsi un abri. Était-ce la récompense de ce qu’un jour elle avait supplié qu’on n’abattît pas ce même arbre à cause du nid de cigogne ? Elle le croyait, car elle se souvenait de tout.

« “Ah ! ah ! l’entendais-je soupirer, ah ! se disait-elle à elle-même : les cloches n’ont pas sonné à ton enterrement, Valdemar Daae ; les enfants du village ne sont pas venus chanter les psaumes quand fut enseveli le dernier des anciens et puissants seigneurs de Borreby.

« “Il savait qu’aucun honneur ne lui serait rendu ; cependant il vit arriver la mort avec joie. Tout a une fin, même la misère. Rien n’avait pu abaisser son esprit altier, jusqu’à ce que ma sœur Ida, vaincue par la souffrance et les privations, consentit à épouser un paysan. Cela fut trop pour Valdemar Daae. Sa fille, la femme d’un serf, taillable et corvéable, que le seigneur du village pouvait, quand il le voulait, faire attacher au pilori pour la moindre faute ! Le cœur de Valdemar se brisa. À peine sauvée de la faim, Ida mourut de chagrin de s’être ainsi mésalliée. Que j’envie son sort ! je ne puis donc mourir. Oh ! Dieu de miséricorde, délivrez-moi de cette longue torture.”

« L’autre sœur, reprit le vent, Jeanne la fière, avait un esprit viril et le cœur haut. Elle prit des habits d’homme ; la souffrance avait flétri sa beauté, et, ainsi vêtue, on ne la prenait plus pour une femme. Elle s’engagea comme matelot à bord d’un navire. Elle était taciturne et sombre ; mais elle travaillait ferme ; jamais elle ne reçut un mot de reproche ; elle acceptait son salaire, mais elle faisait plus que sa tâche. Une nuit par une tempête je la soufflai par-dessus bord dans la mer, dit le vent ; à mon avis j’ai bien agi et je lui ai rendu service.

VII

« Par une matinée de Pâques, pareille à celle où Valdemar Daae crut avoir découvert le secret de faire de l’or, j’entendis chanter un cantique sous le nid de la cigogne, dans la hutte délabrée : quelle voix douce et touchante ! on aurait dit le son harmonieux des roseaux, lorsque je les caresse. C’était le dernier chant d’Anne-Dorothée. Elle regardait la bruyère par l’ouverture qui figurait la fenêtre de la cabane. Le soleil resplendissant vint comme un immense globe d’or se montrer à ses yeux. À ce spectacle tous ses souvenirs se ravivèrent. Elle poussa un dernier soupir, puis son cœur se brisa, et ses yeux se fermèrent pour toujours. Je fus seul à chanter à son enterrement, dit le vent. Je sais où est sa tombe et celle de son père ; personne au monde ne les connaît.

« Aujourd’hui une voie de fer passe à l’endroit où ils reposent tous deux ; un long train de wagons, lancé à toute vapeur, arrive avec fracas : le voilà déjà loin. On entend encore : Hou-ou-houd ! sch-sch ! Je file, je vole !

« Je fais de même : mon histoire est finie ! »

LA PETITE FILLE

QUI MARCHAIT SUR LE PAIN

 

Elle est bien connue l’histoire de la petite fille qui, pour ne pas salir ses souliers, marcha sur le pain ; l’histoire a été écrite et imprimée ; on sait combien la petite eut à souffrir. Mais la fin de l’histoire, on ne l’a jamais racontée ; je vais vous l’apprendre ; commençons par le commencement.

L’enfant s’appelait Inger ; elle était née de parents pauvres, mais elle était pleine d’orgueil ; de plus elle était mauvaise et méchante. Encore toute petite, elle s’amusait à prendre des mouches, et à leur arracher les ailes ; c’était une joie pour elle de voir les pauvres bêtes se traîner péniblement à terre. Plus tard elle attrapait des hannetons, les perçait d’une aiguille et mettait à portée de leurs pattes de petits morceaux de papier. L’animal les saisissait en se démenant pour se dégager de l’épingle. « Vous voyez, s’écriait Inger, le hanneton qui lit ; voilà qu’il tourne la page. »

Avec les années au lieu de se corriger, elle devenait pire ; mais elle était jolie et mignonne de figure : ce fut son malheur ; sans cela on n’aurait pas fait tant de façons avec elle et on l’aurait châtiée d’importance.

« Toute petite, lui disait sa propre mère, tu m’as dans tes colères donné bien souvent des coups de pied sur le sein ; je crains bien que plus tard tu ne m’écrases le cœur tout à fait. »

Et c’est ce qui arriva en effet.

Elle fut placée en service dans un château, chez des gens de qualité qui la traitèrent comme leur enfant ; elle était habillée comme une demoiselle ; cela lui allait très-bien : sa fierté ne fit qu’augmenter.

Après une année ses maîtres lui dirent : « Inger, tu devrais bien aller rendre visite à tes parents. »

Cela lui convint, et elle partit pour se rendre chez elle, mais non par désir de revoir ses parents ; c’était pour montrer à ses anciennes amies comme elle était bien vêtue. Arrivée à l’entrée de son village, voilà qu’elle aperçoit autour de la fontaine des jeunes filles qui bavardaient ensemble : tout près était sa mère, qui se reposait sur une pierre, à côté d’elle un fagot de broussailles qu’elle venait de ramasser dans le bois. Inger rebroussa chemin aussitôt ; elle avait honte de se montrer avec de beaux habits à côté de sa mère qui était presque en haillons ; ce contraste aurait détruit tout l’effet qu’elle avait espéré produire. Elle n’eut aucun remords de sa vilaine action ; seulement elle fut contrariée de s’être si bien habillée pour rien.

Six mois se passèrent. « Tu ferais bien d’aller dire bonjour à tes pauvres parents, dit sa maîtresse. Tiens, voilà une belle miche de pain blanc que tu leur porteras de ma part. Cela leur fera bien plaisir de voir comme tu es devenue une gentille fillette. »

Inger mit sa plus belle robe et ses souliers neufs, tout luisants. Elle troussait bien ses jupes et marchait avec précaution pour ne pas attraper de boue ni de poussière. À cela il n’y avait pas de mal. Mais voilà qu’elle eut à traverser une tourbière ; elle arriva dans un endroit où il y avait de l’eau et de la vase. Pour être bien sûre de ne pas salir ses beaux souliers, elle mit sa miche par terre en guise de planche. Elle avait un pied sur le pain ; de l’autre elle allait marcher en avant ; voilà que la miche s’enfonce, et qu’Inger aussi disparaît dans le marécage. On ne voyait plus qu’une grande flaque d’eau, d’où sortaient des bulles d’air.

C’est là tout ce qu’on savait jusqu’ici de l’histoire. Écoutez maintenant la suite.

Inger descendit donc à travers la tourbe liquide jusqu’auprès de la fée des marais qui était en train de brasser ses funestes poisons. C’est une cousine éloignée des elfes. Ceux-ci, on connaît un peu leur genre de vie ; nous avons entendu parler d’eux dans les contes, et nous avons pu voir des tableaux où ils figurent. Mais tout ce que le peuple sait de la fée des marais, c’est que, lorsqu’en été une buée s’élève des tourbières, c’est elle qui est en train de brasser. On n’a pas plus de détails sur son compte. Moi j’en ai appris un peu davantage. Sa demeure est un lieu épouvantable, pire que le boueux égout. On y voit étroitement serrés les uns contre les autres une foule de pots et de vases, d’où se dégagent des miasmes horribles. Dans les interstices se pressent des crapauds et de grosses couleuvres.

Inger, entraînée par le pain auquel elle était attachée comme l’est le brin de paille à l’ambre qui l’a attiré, pénétra dans ce lieu immonde ; en frôlant les vilains reptiles, froids comme glace, elle sentit tous ses membres grelotter, s’engourdir et finalement tous se roidirent entièrement.

Ce jour-là la fée était chez elle ; elle recevait une visite, le diable et sa grand’mère, une vieille, tout ce qu’il y a de plus méchant, mais qui ne reste pas un instant sans travailler. Partout où elle va, elle emporte quelque ouvrage à la main. Ce jour-là elle brodait des tissus de mensonges, et avec des paroles inconsidérées qui étaient échappées aux hommes, elle faisait au crochet un filet qui devait être la perte de toute une famille. Comme ses doigts crochus allaient et venaient avec agilité ! Plus son ouvrage devait causer de malheurs, plus elle travaillait avec activité et ardeur.

Elle aperçut Inger, et après avoir mis ses besicles sur son nez, elle la considéra de près. « Tiens, c’est une fille qui a des dispositions, dit-elle. Ma chère fée, je vous prie de m’en faire cadeau : ce me sera un souvenir agréable de ma visite. Elle fera très-bien sur une étagère dans l’antichambre de mon petit-fils. »

La fée la lui donna et la diablesse l’emporta en enfer. On n’arrive pas toujours en ce lieu par la voie directe ; quand on a des dispositions, on y parvient aussi par des détours et des chemins de traverse.

L’antichambre était tout simplement une salle immense ; on n’en voyait pas la fin. Il y avait là rangés par longues files une foule de gens, qui, le cœur rongé d’inquiétude, attendaient de paraître devant Lucifer. Mais le diable avait tant à faire, qu’ils en avaient pour longtemps à croquer le marmot. De grosses et grasses araignées vinrent en se dandinant et se mirent à filer autour des pieds de tout ce monde une toile, qui les tenait aussi solidement que des chaînes de fer et qui coupait comme les dents des pièges à loup, quand on essayait de bouger.

Pendant ce temps toutes ces âmes étaient dévorées de fièvre et d’impatience ; chacune souffrait d’une angoisse particulière. Ainsi un avare pensait à sa cassette ; il savait qu’on en avait trouvé la clef et qu’on allait l’ouvrir. Je n’en finirais pas si je voulais vous conter toutes les sortes de peines et de supplices qu’on endurait là. Inger, placée sur l’étagère avec la miche à laquelle elle était scellée, éprouvait d’affreux tourments. « Voilà ce que c’est, se dit-elle, que de vouloir à tout prix garder ses souliers propres. Qu’ont-ils donc ? Comme ils sont tous à me dévisager ! »

Tous les yeux, en effet, étaient tournés vers elle. Quels affreux regards pleins de mauvaises pensées ! Ils faisaient frissonner.

Et cependant, au bout de quelque temps, Inger, tant elle était vaniteuse, se sentit flattée d’être ainsi l’objet de l’attention générale. « Sotte que je suis ! se dit-elle, s’ils me regardent de la sorte, c’est que j’ai une jolie figure et de beaux habits. »

Et elle baissa les yeux (la seule chose qu’elle pût mouvoir, car elle était raide comme un piquet) pour s’admirer elle-même.

Oh ! comme elle s’était souillée et salie dans le laboratoire de la fée des marais ! Elle n’avait pas pensé à cela. Sa robe était couverte d’une vase visqueuse ; une horrible couleuvre s’était nichée dans sa coiffure et lui pendait par dessus l’épaule ; dans chaque pli de ses vêtements était accroché un gros crapaud, qui avançait sa tête hideuse, poussant son cri qui ressemble à l’aboiement d’un carlin asthmatique.

Un instant, Inger fut terriblement humiliée. « Après tout, se dit-elle cependant, les autres n’ont pas meilleure façon que moi, ils sont aussi à faire peur. » Et avec cette pensée elle se consola un peu.

Mais elle subit un surcroît de torture qui ne permettait pas d’illusion ; elle ressentit une faim dévorante. Elle essaya de se baisser et d’attraper un morceau du pain qui était à ses pieds. Ce fut en vain. Son dos resta inflexible ; ses bras, ses mains étaient glacés et raides ; tout son corps immobile comme une statue de pierre. Il n’y avait que ses yeux qui eussent conservé la faculté de rouler dans leurs orbites et de se tourner dans tous les sens, même de regarder en arrière. C’est ce qu’elle fit ; mais quelle horreur ! Elle vit monter le long de sa robe toute une file de vilains insectes, qui grimpèrent jusque sur son visage et vinrent s’y installer en masse, lui passant et repassant sur les yeux. Quel supplice ! Elle cligna tant qu’elle put les paupières ; mais ces affreuses bêtes revenaient toujours. Si elles avaient eu des ailes, elles se seraient envolées ; mais elles n’en avaient plus. C’étaient toutes les mouches auxquelles, étant petite, elle avait avec tant de joie arraché les ailes.

En même temps la faim ne cessait de la martyriser : il lui semblait que ses entrailles se rongeaient et que tout son corps devenait vide, entièrement vide. « Si cela continue, se dit-elle, je périrai. » Elle se réjouissait à la pensée de ne plus exister. Mais cela dura, et il lui fallut souffrir encore davantage.

Voilà qu’une larme toute chaude vint à tomber d’en haut sur sa figure ; elle roula jusque sur le pain ; une seconde larme suivit la première, puis beaucoup d’autres. Qui pouvait donc pleurer sur Inger ? Vous le demandez ? N’avait-elle pas sur la terre encore sa mère ? Les pleurs que le chagrin arrache à une mère parviennent toujours jusqu’à l’enfant qui les cause ; mais elles ne soulagent pas ; elles brûlent et augmentent la douleur.

Et toujours cette faim insupportable ! et ne pouvoir atteindre ce beau pain blanc qui était à sa portée ! Elle crut sentir que son corps devenait comme un tuyau, tout mince, qui répercute chaque son. Et, en effet, elle entendit tout ce qui sur terre se disait à propos d’elle. C’étaient des paroles bien dures. Sa mère qui pleurait et se désolait, ne pouvait s’empêcher de dire : « L’orgueil est toujours puni. C’est ce qui a causé ton malheur, Inger. Comme tu as fait souffrir ta mère ! »

Tout le monde sur la terre, sa mère aussi, connaissait le péché qu’elle avait commis ; un petit vacher qui gardait ses bêtes non loin de la tourbière l’avait vue mettre la miche dans la boue, y poser le pied, puis enfoncer et disparaître.

« Que de chagrins tu m’as causés, Inger ! reprit la mère. Je m’en suis souvent doutée en te voyant si vaniteuse.

— Eh ! pourquoi m’a-t-elle mise au monde ? pensa Inger. Il vaudrait bien mieux que je n’eusse jamais existé. À quoi me servent les larmes de ma mère ? » Ensuite elle entendit ce que disaient d’elle ses maîtres, ces braves gens qui l’avaient traitée et soignée comme leur propre enfant : « Elle n’a pas eu de respect pour les dons de Dieu, elle a marché dessus. Comment a-t-elle pu pécher ainsi ? La porte de la grâce ne s’ouvrira pas de longtemps pour elle.

— Eh bien, pensa Inger, ils n’avaient qu’à me reprendre, qu’à corriger mes défauts, si j’en ai eu. »

Puis elle entendit chanter toute une complainte composée sur elle, sur la petite orgueilleuse qui marcha sur le pain pour ne pas crotter ses souliers ; partout on chantait cette complainte en chœur.

« Que de vilaines choses ils disent là-haut sur mon compte ! se dit-elle. Et que je souffre cruellement ! Mais les autres, qui se moquent de moi, seront aussi punis pour leurs péchés ; et on aura fort à faire alors. Cela me consolera. Aïe, aïe, que je souffre ! »

Et son âme s’endurcit encore plus que son corps.

« Comment, se dit-elle, veut-on que je m’amende dans la société des damnés où je me trouve ? Du reste, je ne veux pas m’amender. Auront-ils bientôt fini de me regarder comme une bête curieuse ? »

Elle ne pensait pas qu’autrefois elle ne rêvait que cela, être un objet d’attention : et son âme se remplit de haine et de colère contre toute l’humanité.

« Eh bien, se dit-elle, de quoi se plaignent-ils là-haut ? ils ont enfin quelque chose d’intéressant à se raconter : mon histoire. Ouf ! quel supplice ! »

Puis elle entendit comme on racontait son histoire aux enfants, qui tous la prenaient en abomination et l’appelaient la méchante Inger, la vilaine impie. « L’affreuse créature, disaient-ils, il faut croire qu’elle est cruellement châtiée. »

Toujours les enfants avaient pour elle les paroles les plus dures. Un jour cependant, où plus que jamais la tristesse et la faim lui tourmentaient l’âme et le corps, elle entendit de nouveau une mère raconter à une innocente enfant, une petite fille, tout ce qui était arrivé à Inger, la vaniteuse, la coquette, son méfait, sa punition. L’enfant éclata en sanglots et s’écria : « Mais elle ne remontera donc jamais au ciel ?

— Non, jamais elle ne bougera du lieu où elle est, répondit la mère. — Si pourtant elle demandait pardon bien humblement, si elle promettait de ne plus jamais rien faire de pareil ? — Oui, peut-être. Mais elle ne veut pas absolument demander pardon. — Oh ! que je voudrais qu’elle se repentît ! reprit la petite, qui ne cessait de pleurer. Je donnerai ma plus belle poupée, je donnerai tous mes jouets, s’il le faut, pour qu’elle puisse sortir de l’enfer. Pauvre Inger ! c’est trop affreux ce qu’elle souffre ! »

Ces paroles pénétrèrent jusqu’au fond de l’âme d’Inger ; elles lui apportèrent un soulagement. C’était la première fois qu’on la plaignait, qu’on l’appelait la pauvre Inger, sans rappeler aucun de ses vilains défauts. Un petit enfant innocent pleurait sur elle et demandait sa grâce. Elle se sentait toute remuée, elle avait aussi envie de pleurer ; mais elle ne le pouvait pas ; ses yeux restèrent secs ; sa gorge, comme étranglée, ne put proférer aucun soupir. Ce fut pour elle un nouveau supplice.

Bien des années se passèrent ; sur terre il se fit beaucoup de changements ; mais en enfer ce fut toujours le train accoutumé. Inger éprouvait toujours les mêmes tourments ; mais sur terre on parlait beaucoup moins d’elle. Elle n’entendait plus que rarement prononcer son nom.

Un jour ces paroles prononcées à voix basse parvinrent à ses oreilles : « Inger, Inger, mon enfant, comment as-tu pu m’affliger ainsi ? Parfois cependant j’en ai eu le pressentiment. »

C’étaient les paroles que prononçait sa mère en exhalant le dernier soupir.

Là où l’on parlait encore le plus souvent d’elle, c’était chez ses anciens maîtres. On regrettait qu’elle eût si mal tourné : « Ne la reverrai-je donc jamais, disait la dame, cette Inger, qui avait un air si gentil, si éveillé ? Qui sait ? Peut-on prévoir où l’on se trouvera un jour ? »

Mais Inger savait bien que son excellente maîtresse ne viendrait jamais dans le lieu maudit où elle était exilée.

Et de nouvelles années se passèrent. Qu’elles parurent longues à la malheureuse, qui resta sans espoir, en proie aux tortures les plus cuisantes !

Voilà que tout à coup Inger entendit de nouveau prononcer son nom ; en même temps elle aperçut au-dessus d’elle comme deux belles étoiles brillantes : c’étaient deux yeux d’une douceur angélique qui allaient se fermer sur terre. C’étaient les yeux de la petite fille qui avait pleuré si amèrement sur le sort de la pauvre Inger ; elle était depuis devenue une vieille femme, une sainte, que Dieu allait rappeler auprès de lui. À cette heure suprême, où si souvent on revoit comme en un seul tableau toute sa vie passée, elle se rappela combien, étant toute petite, elle avait été émue jusqu’aux larmes en entendant l’histoire d’Inger. Ce moment et cette impression se ravivèrent tellement dans son souvenir quelle dit tout haut :

« Seigneur mon Dieu ! n’ai-je pas aussi, comme Inger, souvent méprisé vos dons ? n’ai-je pas eu des moments de coupable orgueil ? Mais dans votre bonté vous ne m’avez pas laissée glisser sur cette pente dangereuse, vous m’avez fait reconnaître mes torts. Oh ! ne m’abandonnez pas maintenant à mes derniers moments. »

Et les yeux de son corps se fermèrent ; mais les yeux de son âme s’ouvrirent, et elle vit les choses qui nous restent cachées sur terre. Comme dans ses dernières pensées le souvenir d’Inger avait été vif, elle aperçut aussitôt la malheureuse dans son lieu de supplice ; elle vit au fond de quel abîme elle avait été entraînée. À ce spectacle, la pieuse et sainte femme éclata en pleurs. Elle était montée au ciel, et, comme autrefois, elle se désolait sur le sort d’Inger et implorait la grâce divine pour l’infortunée.

L’écho de cette prière pénétra jusque dans l’antre horrible et fit trembler de saisissement l’enveloppe pétrifiée qui renfermait la pauvre âme souffrante ; cet amour, dont elle n’avait pas d’idée, vainquit son endurcissement. Un ange du ciel avait versé des larmes sur elle, sur la coupable Inger. Elle se rappela toutes ses mauvaises actions et en eut horreur. Enfin elle pleura des larmes de contrition ; elle reconnut combien elle avait péché, et un nouveau chagrin la saisit. Pourrait-elle jamais mériter son pardon ? La porte de la grâce s’ouvrirait-elle un jour pour elle ? Effroyable incertitude.

Voilà que du haut des cieux un éclair pénétra dans le sombre lieu où elle gémissait, et, avec plus de rapidité que ne fond la neige aux rayons du soleil du printemps, ce qui restait du corps d’Inger devint une espèce de vapeur d’où se dégagea un petit oiseau qui, remontant les zigzags de l’éclair, s’élança vers la surface de la terre.

L’oiselet était on ne peut plus timide et craintif, il était comme honteux ; il avait peur de toutes les créatures et il se cachait au plus vite dans les haies, dans quelque trou de vieux murs. Il se tenait là blotti, tremblant de tous ses membres ; il n’avait pas de voix, le pauvret.

Il fut longtemps avant de s’habituer à la clarté du ciel et à distinguer avec ses yeux éclos dans les ténèbres les merveilles de ce monde. Mais enfin il vit combien la création est belle.

L’air était clair et doux, embaumé de la senteur des fleurs. Tout se réjouissait dans la nature, et le petit oiseau aussi se sentit heureux ; tout ému, il voulut exprimer par un chant la joie qu’il ressentait. Il continua à rester muet. Mais le bon Dieu, qui voit ce qu’éprouve le dernier vermisseau, reconnut bien ce que ressentait l’oiselet.

La petite bête, ne pouvant pas manifester hautement sa reconnaissance, songea à le faire par une bonne action. La fête de Noël était arrivée. C’est la coutume dans le Nord que les paysans suspendent dehors une gerbe d’avoine à une perche pour que les oiseaux du ciel participent à la joie générale.

Un beau soleil éclairait la contrée ; de tous côtés des bandes d’oiseaux arrivèrent et entourèrent en gazouillant gaiement les gerbes qui leur étaient destinées. Voilà que retentit du fond d’une vieille ruine un joyeux pip ! pip ! C’était l’oiselet qui s’élançait de sa cachette : au ciel on savait bien qui il était. Il se mêla sans crainte maintenant aux autres oiseaux.

Ce jour-là tout ce petit monde fut bien pourvu ; mais la disette vint rapidement. L’hiver était dur ; partout de la neige et de la glace. L’oiselet vola vers les lieux où les traîneaux s’arrêtent d’habitude ; là, dans la neige, gisaient parfois quelques mies de pain ; il les recueillait ; il en mangeait à peine ; le reste, il le laissait aux moineaux affamés qu’il appelait de son petit cri. Puis il vola vers la ville, furetant à travers toutes les rues pour voir si quelque âme charitable n’avait pas mis sur le rebord d’une fenêtre un peu de pain pour les pauvres oiseaux. Quand il en trouvait, il n’en prenait qu’une seule miette ; puis il allait avertir les oiseaux du voisinage pour qu’ils profitassent de la bonne aubaine.

À la fin de l’hiver, toutes les mies de pain qu’il avait ainsi données aux autres pesaient, réunies, autant que la miche sur laquelle Inger avait marché pour ne pas salir ses souliers. Lorsque la dernière miette qui parfaisait le poids eut été offerte par la petite bête à un autre oiseau, ses ailes, de grises qu’elles étaient, devinrent d’un blanc éclatant.

« Tiens, d’où vient cette hirondelle marine ? » dirent des enfants qui virent l’oiseau blanc voler rapidement vers la mer, y plonger, puis s’élancer comme une flèche vers le ciel par le plus beau soleil. Comme ses ailes brillaient ! Il disparut. Les enfants dirent qu’il était entré dans le soleil.

LE CRAPAUD

 

Il y avait une fois un puits des plus profonds ; la corde en était longue en proportion. Il y avait de quoi être fatigué quand on avait tourné la poulie pour remonter le seau rempli d’eau ; c’est à peine si on avait encore la force de le prendre pour le placer sur la margelle. Jamais les rayons du soleil n’avaient pu pénétrer jusqu’au fond, quelque envie qu’ils en eussent ; l’eau était si claire qu’ils auraient bien voulu s’y mirer. Partout le long des parois où ils pouvaient atteindre, de la mousse et des plantes poussaient entre les pierres.

En bas demeurait une famille de crapauds ; c’était la grand’mère qui la première était venue y habiter malgré elle ; en sautant un jour d’un bord à l’autre, elle avait manqué son coup et était tombée en bas la tête la première. Elle vivait encore, la bonne vieille. Elle y avait trouvé une bande de grenouilles vertes et l’on s’était reconnu comme des cousines.

Elle avait donné naissance à une fille qui un jour s’était trouvée prise dans le seau et avait été remontée presque jusqu’en haut. La lumière du jour l’éblouit et, toute hors d’elle-même, elle fit un bond et retomba en bas avec un fracas terrible ; trois jours elle souffrit de douleurs dans le dos. Il lui aurait été facile, bien qu’elle n’eût rien vu, de raconter, comme c’est la coutume, monts et merveilles sur ce qui se passait là-haut ; mais elle avoua avec bonne foi qu’elle n’avait pu rien distinguer. Cependant elle savait maintenant, et elle l’avait appris à toute sa société, que le monde entier ne se bornait pas à leur puits, comme on l’avait cru auparavant. La grand’mère, elle, aurait été à même de décrire un peu ce qu’on pouvait voir là-haut ; elle aussi avait sa conscience, et elle ne disait jamais un mot ni des étangs ni des mares où elle avait passé agréablement sa jeunesse. Elle ne voulait pas donner à ses compagnes des regrets inutiles.

Pour passer le temps, on médisait un peu les uns les autres. « Qu’elle est grosse et pataude et laide, la mère crapaude, disaient un jour deux jeunes grenouilles. Ses petits seront aussi affreux qu’elle. — C’est possible, répondit la crapaude, qui les avait entendues. Mais l’un d’eux aura dans sa tête une pierre précieuse, à moins que je ne l’aie déjà moi-même. »

En effet, comme tout homme du peuple le sait, dans le Nord du moins, il se trouve de temps en temps dans la tête d’un crapaud un superbe diamant.

Les grenouilles hochèrent la tête ; elles n’étaient pas du tout contentes de ce qu’elles venaient d’apprendre ; elles firent la moue et s’éloignèrent. Les jeunes crapauds se rengorgèrent et se gonflèrent d’orgueil ; chacun croyait posséder la pierre précieuse. Ils tenaient leur tête toute droite, comme il convient à des êtres privilégiés. Enfin l’un d’eux demanda ce que c’était au juste que cette pierre précieuse dont ils devaient être fiers.

« C’est quelque chose de magnifique et d’inappréciable, dit la mère. Il faudrait plus d’éloquence que je n’en ai pour la décrire dignement. Cela vous fait le plus grand plaisir, et tout le monde vous porte envie.

— Ce n’est pas moi qui possède la pierre précieuse, dit la petite crapaude, le plus jeune rejeton de toute la famille ; elle était laide à faire peur. Pourquoi la désirerais-je ? ce qui fâche les autres ne me réjouit pas. Ce que je désirerais par dessus tout, ce serait de monter jusqu’au bord du puits et de voir un peu ce qui est là-haut. Quelque chose me dit que ce doit être bien beau.

— Reste où tu es, mon enfant, dit la grand’mère. Ici tu mènes une vie douce et égale ; il n’y a qu’une chose à éviter, le seau. Il pourrait t’écraser. Ne t’avise pas d’y entrer, tu risquerais d’en tomber, et tout le monde n’a pas, comme moi, la chance d’en être quitte avec une courbature.

— Couac, couac ! » dit la petite, ce qui dans leur langage signifie la même chose que notre « oh ! oh ! » Mais c’était plus fort qu’elle ; elle ne pensait qu’à monter là-haut ; elle se sentait attirée vers la lumière sans la connaître. Le lendemain, le seau étant descendu s’arrêta un instant près de la pierre où la petite se trouvait ; tout son être tressaillit et d’un bond elle sauta, sans trop savoir ce qu’elle faisait, dans le seau, qui fut aussitôt remonté.

Un valet de ferme le prit et versa l’eau dans une cuve. « Fi donc ! s’écria-t-il en apercevant la bête. Il y a longtemps que je n’ai vu quelque chose de plus hideux. » Et de son sabot il lança un coup vers la pauvre crapaude ; heureusement pour elle il la manqua. Elle se sauva et se cacha sous les hautes orties qui poussaient alentour. Elles formaient un fouillis touffu de tiges et de feuilles ; toutefois, en levant la tête, elle aperçut la lumière du soleil qui passait à travers les feuilles d’ortie. Ce fut pour elle un spectacle ravissant. C’est ainsi que nous-mêmes, quand dans une grande forêt nous voyons les rayons du soleil percer à travers les branches et le feuillage, nous éprouvons une religieuse émotion.

« Comme c’est bien plus beau ici que dans le puits ! s’écria-t-elle. J’y passerais bien ma vie entière. » Elle resta en effet une heure, puis une autre heure. Alors elle se dit qu’ayant tenté l’aventure, elle devait explorer le nouveau monde où elle s’était lancée. En sautillant de son mieux, elle atteignit la grande route toute poudreuse. Le soleil y dardait en plein ses rayons. Rien qu’en la traversant, la petite crapaude fut couverte d’une épaisse couche de poussière. Ce fut une nouvelle sensation pour elle, et nullement agréable. Elle se hâta d’arriver au fossé, où poussaient des myosotis et des iris ; sur le revers se dressait une baie d’aubépine, entremêlée de sureaux enguirlandés de liserons en fleur. Une bande de papillons s’ébattaient dans l’air. La petite s’imagina que c’étaient des fleurs détachées de leurs tiges pour voir un peu le monde ; elle trouvait cela tout naturel. « Si je pouvais donc voltiger aussi vite que ces jolies créatures ! se disait-elle. Couac ! couac ! quel bonheur ce serait ! »

Elle resta huit jours et huit nuits dans ce beau fossé ; elle y trouvait bonne et ample nourriture. Le neuvième jour elle se dit : « En avant ! allons plus loin ! » Que pouvait-elle donc espérer de mieux que ce lieu de délices ? Elle désirait trouver un peu de société, quelque honnête famille de crapauds, ou, au pis-aller, des cousines, des grenouilles vertes.

« On mène ici une existence agréable, se dit-elle. Mais à la longue la plus belle nature toute seule vous ennuie. Que je voudrais donc trouver quelqu’un de mes pareils avec qui je puisse causer ! » Et elle se remit en route. Après avoir traversé plusieurs champs, elle arriva à un grand étang tout entouré de joncs ; elle y entra.

« Soyez la bienvenue, lui dit une grenouille. Il fait peut-être ici un peu trop mouillé pour vous. Enfin vous verrez ; nous ferons de notre mieux pour vous bien recevoir. » Et le soir même elle fut invitée à un concert de famille. Les chants étaient monotones, mais on pouvait se rafraîchir à discrétion ; quand on n’aime pas la musique, c’est une précieuse ressource.

Le lendemain, la petite crapaude continua son chemin ; elle aspirait toujours à quelque chose de mieux. Maintenant que ses yeux étaient faits à la lumière, elle pouvait admirer le ciel étoilé et la grande pleine lune. Mais ce qui la mettait en extase, c’était le soleil qu’elle voyait se lever et monter, monter toujours dans l’espace.

« Serais-je donc toujours dans un puits ? pensa-t-elle, dans un puits plus grand que le premier, voilà tout. Je voudrais tant m’acheminer vers ce bel espace bleu ! Ce désir me tourmente et me ronge. »

Et, contemplant la lune, la pauvre bête crut dans sa simplicité que c’était peut-être un beau seau de cuivre brillant qui allait descendre vers la terre et où elle pourrait sauter pour parvenir plus haut.

« Non, se dit-elle, c’est plutôt le soleil qui est le seau par lequel on arrive au ciel. Comme il reluit ! Voilà qu’il descend. Il faut que je guette l’occasion de m’y glisser. La lumière, je l’adore ; il me semble parfois que quelque chose brille dans ma tête. La fameuse pierre précieuse dont parlait ma grand’mère ne peut pas avoir plus d’éclat. Je ne la possède pas, et je ne la désire point. Tout ce que je souhaite, c’est de monter vers la lumière et de m’y noyer. Allons ! du courage, et en avant ! Toujours tout droit. Je ne reculerai pas ; mais comme le cœur me bat, en partant pour ce grand voyage ! »

Elle se remit bravement à sautiller aussi vite qu’elle pouvait. Elle vint à passer dans un lieu habité ; pour se reposer, elle s’arrêta dans un jardin potager.

« Que de choses nouvelles je découvre sans cesse ! pensa-t-elle. Que le monde est vaste et magnifique ! Combien je m’applaudis de ne pas être restée dans le puits ! Quelle belle verdure, quel endroit frais et agréable !

— À qui le dites-vous ? interrompit une chenille nichée sur un chou. C’est ici le paradis, et ma feuille est la plus grande de toutes. Je puis me passer du reste du monde.

— Glouc, glouc ! » entendit-on ; c’était une bande de poules qui maraudaient dans le jardin. Celle qui marchait devant avait de bons yeux, elle aperçut la chenille. Elle accourut et d’un coup de bec elle lança à terre la chenille, qui se mit à se tordre et à se tortiller. La poule la considéra d’un œil, puis de l’autre, attendant ce qui allait advenir de toutes ces contorsions. « Il faut en finir, » se dit-elle au bout d’un instant, et elle avança le bec pour happer l’insecte. La petite crapaude, saisie de compassion, fit un bond en avant pour venir au secours de la chenille.

La poule, tout effarée de cette brusque apparition, se sauva en s’écriant : « Oh ! l’affreuse bête ! Non, décidément, je ne veux pas croquer cette chenille ; elle a des poils qui vous grattent la gorge.

— Avez-vous remarqué, dit la chenille, ma présence d’esprit ? Avez-vous vu comme je me suis habilement démenée pour échapper à ce monstre ? Mais ce n’est pas tout ; il faut que je retrouve la feuille de chou qui est mon domaine et mon bien. »

La petite crapaude s’approcha et félicita la chenille d’avoir évité le trépas. Elle se réjouit d’avoir, par sa laideur, pu effrayer la poule.

« Qu’est-ce que vous me chantez ? dit la chenille. Je me suis tirée d’affaire moi-même. Ce sont mes grimaces qui lui ont fait peur. Mais, du reste, vous avez raison, vous êtes hideuse à voir. Ah ! voilà que je flaire mon chou. Bien le bonjour ! je vais grimper pour retrouver ma feuille. Allons, en marche ! en avant !

— Oui, en avant, toujours plus haut ! dit la petite crapaude. Elle n’est pas de trop bonne humeur ; c’est qu’elle a été fort effrayée. Du reste, elle pense comme moi : toujours en avant, toujours plus haut ! »

Elle leva la tête et porta ses regards vers le ciel. Elle aperçut sur le haut du toit d’une belle maison une cigogne, qui se tenait à côté de son nid, où était sa compagne.

« Qu’elles sont heureuses, se dit la petite crapaude, de demeurer si haut ! quand pourrai-je m’élever jusque-là ? »

Dans la maison demeuraient deux amis, l’un était poëte, l’autre naturaliste. Le premier chantait avec joie toutes les merveilles de la création ; en vers sonores et harmonieux il décrivait les impressions de son cœur devant les œuvres de Dieu. Le second regardait les choses de tout près à la loupe, les tournait, les retournait, employait le scalpel quand il en était besoin. La création pour lui était un simple problème de mathématiques. Cependant il était intelligent et avait bon cœur. Les deux jeunes gens se convenaient parfaitement ; ils étaient gais tous deux. Ils se promenaient en ce moment dans le jardin. « Tiens, dit le naturaliste, voilà un beau spécimen de crapaud ; je m’en vais le mettre dans l’esprit-de-vin. — Voyons, dit le poëte, tu en as déjà deux pareils dans ton musée. Laisse donc cette pauvre bête jouir de la vie. — Mais, c’est qu’elle est si admirablement hideuse, répondit l’autre. — Si encore nous étions sûrs qu’elle eût dans la tête la pierre précieuse, reprit le poëte, alors je serais d’accord moi-même de la prendre et de l’ouvrir. — Une pierre précieuse ? est-il possible que tu ajoutes foi à ces niaiseries !

— Je trouve, dit le poëte, un sens profond dans cette croyance populaire, que le crapaud, cet affreux animal, un des plus laids de la création, possède parfois renfermé dans sa tête un diamant splendide. N’en est-il pas de même chez les humains ? Ésope, Socrate étaient presque des monstres de laideur : leur esprit ne brille-t-il pas encore aujourd’hui comme la perle la plus précieuse ? »

Puis les deux amis allèrent se promener plus loin ; la petite crapaude avait échappé au danger de périr dans l’esprit-de-vin. Elle n’avait compris qu’à moitié ce qu’ils avaient dit. « Ils ont parlé de la pierre précieuse, pensa-t-elle. Heureusement que je ne l’ai pas ; ils m’auraient fait un mauvais parti pour s’en emparer. »

Un grand bruit se fit entendre sur le toit. Papa cigogne faisait la leçon à ses petits ; il leur montrait, en haussant les ailes, les deux jeunes gens.

« Comme ces créatures humaines s’en font accroire ! dit-il. Écoutez comme ils babillent sans cesse. Ils sont fiers de leur langue, de leur faconde. Une jolie langue ! À la distance d’une journée de vol ils ne se comprennent plus. Nous autres, nous nous entendons parfaitement, que nous nous rencontrions dans l’extrême nord ou au fond de l’Afrique. Et puis savent-ils voler ? Avons-nous besoin de l’homme, par hasard ? Eux, au contraire, ils sont heureux quand nous venons nicher sur leur toit.

— Quel sage discours ! pensa la petite crapaude. Et puis comme ils sont perchés haut ! – Comme ils savent bien nager ! » s’écria-t-elle en voyant papa cigogne s’élever dans les airs, les ailes étendues.

Maman cigogne instruisit à son tour les petits. Elle leur parla de l’Égypte, et des eaux du Nil, et de sa vase incomparable, toute grouillante de grenouilles.

« Dieu ! que je voudrais voir ce pays ! dit la petite crapaude. Si l’une de ces cigognes voulait donc m’y conduire ! L’Égypte, l’Égypte ! comment y parvenir ? Que je suis donc heureuse de toujours aspirer vers le beau, vers le bien ! sans cela j’aurais croupi toute ma vie dans le sombre puits. Cela vaut mieux que d’avoir une pierre précieuse dans la tête. »

Mais elle le possédait justement, le fameux diamant. Ce n’était autre chose que cette tendance constante vers le haut, vers le mieux. À l’intérieur de sa petite tête brillait vraiment une lueur magique.

Tout à coup papa cigogne arriva sur elle ; il l’avait aperçue dans l’herbe. Il la saisit brusquement avec son bec. La pauvre petite ressentit une vive douleur. Que lui importait ? La cigogne n’allait-elle pas la porter en Égypte ! Ses yeux brillaient de joie, ils lançaient des étincelles.

La cigogne serra le bec. Couac, couac ! La pauvre petite était morte ; son corps, du moins, était sans vie. Mais le feu de ses yeux qu’était-il devenu ? Un rayon de soleil l’avait recueilli ; le rayon de soleil emporta la pierre précieuse. Mais où ?

N’interroge pas le naturaliste, mais plutôt le poëte. Il t’apprendra sous l’enveloppe d’un conte ce que tu désires savoir ; la chenille et la cigogne y figurent. Il te dira que la chenille se changera en un papillon aux couleurs éclatantes ; que la cigogne va et vient du Nord jusqu’en Afrique par le chemin le plus court, sans compas ni boussole ni carte. Et toujours elle sait retrouver son toit, même dans la plus grande ville. Cela paraît extraordinaire, incroyable, et cependant c’est la vérité. Demande au naturaliste, si tu ne l’as pas remarqué toi-même.

Mais la pierre précieuse de la petite crapaude ?

Cherche-la dans le soleil, si tu peux l’y distinguer.

Tu ne le pourras pas ; la lumière de l’astre est trop vive. Nous n’avons pas encore les yeux qu’il faut pour nous reconnaître au milieu des merveilles que Dieu a créées. Mais nous les aurons un jour. Et alors ce sera le plus beau de tous les contes. Il sera vrai et nous y aurons tous notre rôle.

CHACUN ET CHAQUE CHOSE

À SA PLACE

 

Il y a plus de cent ans de cela.

Derrière la forêt, tout près du lac, se trouvait un antique château, entouré de fossés profonds où poussaient dans l’eau verte des joncs et des roseaux. Contre le pont, à côté de la grande porte d’honneur, était un vieux saule qui penchait ses branches au-dessus de l’eau.

Voilà qu’un jour retentit le son du cor, et qu’il se fit un grand bruit de chevaux ; c’était le châtelain qui, avec ses invités, revenait de la chasse au galop. Une petite fille qui gardait les oies ramenait en ce moment son troupeau à la basse-cour ; elle se hâta de le pousser en avant pour laisser le pont libre. Mais elle-même ne put se garer tout à fait à temps ; pour ne pas être foulée aux pieds par les chevaux, elle se hissa sur une des hautes bornes près de la porte.

C’était une gentille fillette ; en voyant sa démarche légère, la douce expression de son visage, on ne l’aurait jamais prise pour une enfant de paysan. Elle avait les plus beaux yeux du monde. Mais cela n’empêcha pas que, lorsque le seigneur de céans passa à côté d’elle sur son cheval, du manche de sa cravache il la poussa si brusquement qu’elle tomba en arrière dans le fossé.

« Chacun à sa place ! s’écria-t-il. Va dans la mare, petite souillon. » Et il se mit à rire d’un gros rire brutal ; il croyait avoir fait quelque chose de bien spirituel. Ses compagnons rirent encore plus fort, et en beuglant tous ensemble, faisant plus de tapage que les chiens, ils descendirent de cheval et entrèrent au château.

La pauvre petite avait heureusement, en tombant, saisi une des branches du saule et elle s’y était cramponnée. Lorsque seigneur et chiens eurent disparu, elle essaya, à l’aide de l’arbre, de remonter sur le pont ; mais voilà que la branche cède et se rompt même tout à fait. La pauvrette allait rouler dans la vase, lorsqu’au même instant une main vigoureuse l’empoigne. C’était un colporteur qui avait vu toute l’affaire et qui était accouru pour porter secours à l’enfant.

« Chacun à sa place ! » dit-il en répétant les mots qu’il avait entendu le châtelain prononcer ; et il ramena la fillette sur le pont. Il aurait bien voulu aussi rajuster la branche à l’endroit où elle s’était cassée ; mais, quoique ce fût sa place, cela ne se pouvait pas. Alors il la planta dans la terre humide. « Pousse et prospère, dit-il, puisses-tu un jour fournir un solide paquet de verges, pour rouer comme il faut toute la compagnie de là-haut ! »

Il entra dans la cour et se rendit à l’office ; filles et valets regardèrent ses marchandises et en achetèrent ; il était connu pour donner de bonnes choses.

À la table des maîtres, c’étaient des cris, des glapissements et des piailleries ; ils croyaient chanter. Puis des rires bruyants, et aussi des vociférations et des querelles. Au milieu de tout ce tintamarre, les hurlements des chiens ; car ils étaient de la partie. Les verres étaient sans cesse remplis de bières fortes et de vins capiteux.

On fit monter le colporteur, seulement pour se moquer de lui et le turlupiner. Le peu de cervelle qu’ils possédaient avait disparu, noyé dans les libations. Le châtelain fit verser de la bière dans un bas et commanda au colporteur de l’avaler, mais bien vite. Ce devait être encore une bonne farce ; tous pouffèrent de rire. Puis on se mit à jouer aux cartes ; des prés, des fermes entières se perdaient parfois sur un seul coup.

« Chacun à sa place ! se dit le colporteur quand il fut enfin sorti sain et sauf de cette orgie. La grande route et la chaumière, voilà ma place. » Lorsqu’il quitta le château, la petite gardeuse d’oies lui adressa un beau salut avec son plus gentil sourire.

Des jours, des semaines se passèrent ; la branche de saule que le colporteur avait plantée en terre restait verte ; elle finit par prendre racine et produire de jeunes pousses. La petite fille s’en réjouit beaucoup : c’était son arbre à elle, disait-elle.

Oui, le jeune arbre prospéra et grandit, mais au château tout allait mal. On continuait à y faire ripaille, à festoyer, à jouer ; c’est là une pente dangereuse.

Aussi dans l’espace de six ans, le noble et opulent châtelain se vit réduit à la mendicité ; les créanciers vendirent château et domaine, qui fuient achetés par un riche négociant, qui n’était autre que le colporteur auquel on avait donné de la bière à boire dans un bas, pour lui jouer une niche. Avec de l’honnêteté et de l’activité, on va loin.

Du moment où le négociant devint propriétaire du château, il n’y souffrit plus de jeux de cartes. « C’est une mauvaise invention, disait-il. Lorsque le diable vit pour la première fois les hommes lire la Bible, il s’ingénia à trouver quelque chose pour les en détourner et il inventa les cartes. »

Le nouveau châtelain se maria, et avec qui ? avec l’ancienne petite gardeuse d’oies, qui était restée bien gentille et pieuse. Dans ses nouveaux habits, qu’elle portait sans prétention, elle avait si bonne mine, qu’on aurait cru qu’elle était née demoiselle. Mais comment la chose se fit-elle ? Ce serait trop long à dire. Ne vous chagrinez pas si je le passe. Tout ce qu’il est important que vous sachiez vous sera conté sans faute.

Comme le château fut vite transformé ! Tout fut réparé, approprié ; le jardin, que les mauvaises herbes avaient envahi, fut replanté à nouveau. L’aisance régnait partout : c’est la bénédiction de Dieu qui l’amène. Tout avait l’air gracieux, aimable, avenant.

Pendant les longues soirées d’hiver, la maîtresse de la maison se tenait dans une des grandes salles et filait ; les servantes rangées autour d’elle en faisaient autant. Le négociant lisait tout haut dans la Bible. Le roi lui avait conféré le titre de conseiller de commerce, le brave homme n’avait accepté qu’à regret : il aimait si peu l’ostentation. Lorsqu’il lui vint des enfants, il leur fit donner la meilleure éducation. Tous n’en profitèrent pas également ; cela arrive dans les familles.

Dans l’intervalle le jeune saule près du pont était devenu un bel et grand arbre. « C’est notre arbre généalogique, disaient le négociant et sa femme, il vous faut, mes enfants, le bien soigner et le bien respecter. » Les enfants obéirent, même ceux qui n’apprenaient pas trop bien leurs leçons.

Il se passa un siècle et plus.

Le lac était devenu une tourbière ; le château était tombé en ruines ; mais au milieu de ces ruines s’élevait un magnifique arbre aux branches pendantes : c’était le saule, le fameux arbre généalogique. Le tronc était fendu, il est vrai ; les ouragans l’avaient un peu courbé ; mais que sa couronne était imposante ! Dans chaque fente presque de son épaisse écorce le vent avait porté du terreau ; des herbes et des fleurs y avaient germé ; dans le haut même, quelques arbrisseaux, des framboisiers et une aubépine avaient pris racine.

La nouvelle demeure seigneuriale était maintenant sur la colline ; la vue y était superbe. C’était une vaste construction, richement décorée. Le vestibule d’honneur était une serre ; on y voyait les plantes les plus rares. Dans les salons pendaient des tableaux de prix ; les fauteuils étaient de velours et de damas ; les tables étaient incrustées ; dans une magnifique bibliothèque se trouvaient des livres reliés en précieux maroquin, et tout dorés sur tranche.

C’est qu’il vivait là des gens bien riches, des gens de qualité, monsieur le baron et sa famille.

Il avait aussi coutume de dire : « Chaque chose à sa place ! » C’est pourquoi les tableaux qui dans l’ancien château avaient été dans le salon d’honneur étaient relégués dans les corridors, à l’office même. Ce n’étaient que de vieilles croûtes, disait-on. C’est ainsi qu’on appelait surtout deux vieux portraits : l’un représentait un homme en habit ponceau, avec une perruque, l’autre une dame aux longues boucles poudrées, tenant en main une rose ; tous deux étaient entourés d’une grande couronne de branches de saule.

Quelles bonnes et excellentes figures ! mais la peinture était un peu abîmée ; il y avait même des trous dans la toile ; les petits barons s’en servaient parfois comme de cibles, quand ils tiraient à l’arbalète. Les portraits représentaient le conseiller de commerce et madame la conseillère ; c’est d’eux que descendait tout ce monde de barons.

« À vrai dire, ils n’ont jamais bien fait partie de notre famille, dit un jour un des jeunes barons. Lui vendait toute sorte de menus objets, et elle a même gardé les oies. Chacun à sa place ! »

L’aïeul et l’aïeule furent donc accrochés dans le corridor qui mène à la cuisine.

Les jeunes barons avaient un précepteur, un homme aussi savant que sensé. Un jour il conduisit promener ses élèves ; leur jeune sœur, une fillette de douze ans, les accompagnait. Après avoir vagué dans la campagne, on alla visiter les ruines de l’ancien manoir. La petite, tout en faisant des couronnes des plus jolies fleurs des champs, écoutait avec plaisir et intérêt ce que le précepteur expliquait à ses frères, ce qu’il disait des forces et des curiosités de la nature, puis de tel ou tel célèbre personnage de l’histoire. L’enfant était pleine de cœur et d’âme ; elle avait l’esprit élevé, ouvert à tout ce qui est grand et noble.

On fit halte au pied du vieux saule ; le plus jeune des gamins demanda qu’on lui fît une petite flûte. Le précepteur coupa une branche. « Oh, je vous prie, n’en faites rien ! » s’écria la petite baronne. Mais c’était déjà fait. « C’est notre fameux arbre. Je l’ai en si grande affection ! on se moque de moi à cause de cela à la maison ; mais cela m’est égal. On raconte toute une légende à ce sujet. »

Et elle raconta tout ce que nous savons, comment, à la rentrée de la chasse, le colporteur vit pour la première fois la petite gardeuse d’oies, comment la branche de saule se cassa, comment ils devinrent les maîtres du vieux château.

« Ce sont nos aïeux, dit-elle encore. Eux-mêmes n’ont jamais voulu se faire anoblir, les braves et excellentes gens. Chacun à sa place, disaient-ils ; nous sommes des roturiers, habitués aux manières simples ; nous serions déplacés parmi les gens de qualité, même s’ils voulaient nous recevoir à cause de notre argent. » Leur fils, mon grand-père, devint un savant distingué ; il fut appelé à la cour ; il plut à Sa Majesté et fut créé baron. C’est lui dont on vénère le plus la mémoire dans la famille ; mais moi, je ne sais pourquoi, mon cœur est attiré vers le vieux couple. Quelle vie de patriarches ils menaient dans le vieux manoir ! encore aujourd’hui dans la chaumière des paysans on se rappelle leur bienfaisance. — Quels beaux caractères, quel cœur et quelle raison ! » dit le précepteur, et il se mit à parler sur la noblesse et sur la bourgeoisie. « C’est un bonheur, continua-t-il, que d’appartenir à une famille qui s’est déjà distinguée par son mérite : c’est un stimulant pour continuer dans la bonne voie. C’est un grand bonheur que de posséder un nom qui vous donne entrée dans les plus hauts cercles de la société : c’est comme l’effigie d’une pièce d’or ; elle en marque ostensiblement la valeur. C’est un des plus faux préjugés de notre temps que de dénigrer la noblesse et de prétendre que plus on descend bas dans le peuple, plus on trouve de vertu et de mérite.

« Dans la vie des personnes titrées, on rencontre souvent de très-beaux traits, et des plus touchants. En voici un que ma mère m’a raconté. Elle était en visite dans une maison de gens de qualité ; ma grand’mère, je crois, avait été gouvernante de la dame de la maison. Voilà que le maître, un grand seigneur encore une fois, aperçoit de la fenêtre une brave vieille traversant la cour péniblement sur des béquilles, pour venir chercher l’aumône qu’elle recevait régulièrement ce jour-là. “Oh ! la pauvre femme ! dit-il, comme elle marche difficilement !” Et aussitôt il sortit, se précipita en bas des escaliers et alla remettre un écu à la bonne vieille, pour lui éviter de venir le chercher.

« Ce n’est que peu de chose, mais, comme l’obole de la veuve, cela émeut profondément.

« Maintenant, en revanche, vous trouvez aussi des êtres qui, parce qu’ils sont de sang noble et qu’ils ont un arbre généalogique, qui souvent ne remonte pas de moitié aussi haut que celui du premier cheval arabe venu, se mettent sans cesse sur leurs ergots et se pavanent outrageusement. Et quand ils entrent quelque part, on les voit renifler avec dédain, et ils disent : “Que cela sent mauvais ! il y a ici des gens de roture.” Alors la noblesse devient une caricature, et on fait bien de s’en moquer et de ridiculiser ceux qui la rendent haïssable. »

Voilà ce que dit le précepteur ; son discours fut un peu long ; mais dans l’intervalle aussi il avait arrangé la flûte.

On rentra au château ; il s’y trouvait une nombreuse société, même des gens venus de la capitale, de belles dames habillées les unes avec goût, les autres attifées comme un paquet de sottises.

Tout le monde se réunit dans le grand salon ; on devait faire de la musique de chambre. C’est pourquoi le petit baron vint avec sa flûte rustique ; mais il ne put en tirer le moindre son, ni son papa non plus. On entendit des amateurs chanter des morceaux qui plaisent surtout à ceux qui les exécutent. Pendant une pause, un noble cavalier, le fils de son père (il n’avait pas d’autre qualité), dit au précepteur en souriant avec grâce : « Vous êtes un virtuose, je crois. Vous jouez de la flûte ; vous faites vous-même votre instrument. À vous la place d’honneur. N’est-ce pas que vous voudrez bien nous régaler d’un petit air de votre façon ? »

Et, en même temps, il lui présenta la flûte, et annonça à la société que le précepteur allait exécuter un solo improvisé.

On voulait se moquer du brave garçon, c’était visible ; il refusa de jouer, bien qu’il connût parfaitement l’instrument. Mais on insista tant, qu’il prit enfin la petite flûte et la porta à ses lèvres.

Un son singulier, merveilleux retentit ; il était plus fort que le signal d’une locomotive ; on l’entendit au delà de la forêt, à plusieurs milles de distance. Il durait depuis une minute, toujours le même, lorsqu’arriva un ouragan avec un sifflement aigu à travers lequel on croyait entendre : « Chacun à sa place ! »

Et tout à coup monsieur le baron fut enlevé par le vent et porté droit à l’étable ; le brave porcher, qui se trouvait là, fut emmené, non pas au salon (il n’y convenait pas), mais à l’office, parmi les valets en bas de soie et en livrée galonnée. Ces messieurs, qui ont aussi leur orgueil, furent comme paralysés en apercevant l’intrus qui osait se mettre à leur table.

La petite baronne voltigea, portée par un léger zéphyr, à la place d’honneur dans le salon. Un vieux comte, d’une des premières familles du pays, s’y trouvait déjà ; il ne fut pas dérangé ; la flûte était juste. Le cavalier si gracieux, qui avait voulu se gausser agréablement de l’honnête précepteur, fut emporté à la basse-cour parmi les oies, et il ne fut pas le seul.

La flûte résonnait toujours à travers tout le pays ; quel ravage elle faisait ! Une opulente famille de banquiers, qui voyageait en berline, fut précipitée sur la route, et ne put même pas trouver place derrière la voiture. Un riche paysan, un usurier, fut lancé dans une mare puante.

Heureusement qu’on ne put pas tirer de la flûte un second son ; elle se fendit et on la mit vite de côté. Sans cela, que de bouleversements !

Dès qu’elle cessa de se faire entendre, tout redevint comme auparavant, sauf cependant que les deux vieux portraits du colporteur et de la petite gardeuse d’oies, qui se trouvèrent accrochés dans le grand salon, y restèrent en évidence. Un connaisseur d’objets d’art déclara qu’ils étaient peints de main de maître : en raison de cela, le baron les fit restaurer. Ils étaient donc à leur place. Il en sera de même un jour de nous tous et de chaque chose.

JEAN BALOURD

 

Au fond d’une province, il y a bien longtemps de cela, se trouvait un vieux château où demeurait un vieux seigneur. Il avait deux fils qui se croyaient chacun tant d’esprit et de savoir que la moitié aurait suffi largement pour faire un homme distingué.

Aussi, lorsque la princesse, fille du roi du pays, fit annoncer qu’elle donnerait sa main à celui qui répondrait le mieux aux questions qu’elle lui adresserait, furent-ils tous les deux certains de l’emporter sur tous les autres.

Ils n’avaient que huit jours pour se préparer à l’épreuve ; mais cela leur sembla plus que suffisant : ils avaient fait de si bonnes études. L’aîné par exemple savait par cœur tout le dictionnaire latin et aussi les trois dernières années de la feuille d’annonces de la petite ville voisine ; il savait réciter tout ce fatras en commençant, soit par le commencement, soit par la fin. Le cadet connaissait les lois et coutumes de tous les pays, civilisés ou non ; pour cela, il se croyait un homme d’État ; puis il savait aussi broder et faire très-proprement de la tapisserie.

« C’est moi qui épouserai la princesse ! » s’écrièrent-ils tous deux. Le père leur donna à chacun un beau cheval pour se rendre à la cour, un noir à l’aîné, un blanc au second. Avant de partir, ils se frottèrent bien avec de l’huile d’amandes les lèvres et surtout les coins de la bouche, pour pouvoir parler longtemps.

Toute la valetaille se rassembla pour leur souhaiter bonne chance, lorsqu’ils montèrent à cheval. À ce moment survint par hasard le troisième frère. Le vieux seigneur, en effet, avait un autre fils ; mais il en faisait si peu de cas que c’était comme s’il n’existait pas. C’était un brave garçon ; mais l’étude n’était pas son fort : on avait fini par l’appeler Jean Balourd.

« Oh, oh ! s’écria-t-il en voyant tous ces apprêts. Où allez-vous donc ? Tiens, vous avez mis vos beaux habits des dimanches.

— Nous nous rendons au palais du roi ; nous concourons pour obtenir la main de sa fille. Tu n’as donc pas entendu le garde champêtre annoncer la chose ? » Et ils le mirent au courant de ce qui se passait.

« Ma foi ! s’écria Jean Balourd, j’en veux être aussi. »

Les deux frères éclatèrent de rire, et partirent au galop.

« Petit père, dit Jean, il faut que tu me donnes aussi un cheval. Si la princesse me prend pour son mari, eh bien, elle me prendra ; si elle ne me prend pas, c’est moi qui la prendrai. Dans tous les cas, j’aurai sa main.

— Laisse donc ces sornettes, dit le vieux seigneur. Tu n’auras pas de cheval. Tu ne sais pas parler le langage fleuri de la cour. Jamais tu n’as voulu mordre à la rhétorique. Tes frères, au contraire, voilà deux gaillards qui ont la tête bien meublée.

— C’est comme cela ! répondit Jean. Ah ! je n’aurai pas de cheval. Eh bien ! je prendrai le bouc ; l’animal m’appartient, nous nous entendrons parfaitement ; il voudra bien me porter. »

Aussitôt dit, aussitôt fait ; il sauta sur la bête, qui partit à fond de train. Hé, hop ! Il faisait des bonds, le brave bouc ! « Holà ! me voilà ! » cria Jean Balourd, et tous les échos retentissaient des chants joyeux qu’il entonnait pour passer le temps du voyage.

Les deux frères avaient mis leur monture au pas ; ils ne soufflaient mot ; ils repassaient dans leur mémoire tout ce qu’ils savaient, et ils préparaient aussi de fines reparties aux questions qu’ils supposaient que la princesse allait leur adresser. Jean les rattrapa. « Holà, me voilà ! dit-il. Voyez donc ce que j’ai trouvé en chemin. » Et il leur montra un corbeau crevé qu’il avait ramassé. « Balourd ! dirent-ils. Que veux-tu faire de cette charogne ? — De ce beau corbeau ? répondit-il. Mais j’en ferai cadeau à la princesse. — Essaye toujours, » dirent-ils en se tenant les côtes ; puis ils partirent au trot.

Jean resta un peu en arrière ; mais à une montée il les rejoignit. « Hop, hop, c’est moi ! cria-t-il. Voilà encore une magnifique trouvaille que j’ai faite. » Les frères se retournèrent et regardèrent. « C’est trop fort même pour un lourdaud comme toi, dirent-ils. Ce que tu tiens là, c’est un vieux sabot, auquel il manque un morceau. Est-ce encore un présent pour la fille du roi ? — Nous verrons si elle le mérite, » répondit Jean.

Les frères rirent de plus belle et repartirent au galop.

Ils avaient pris une grande avance. Mais Jean les rattrapa encore. « Hé, holà, hop-la-la, me voilà ! cria-t-il. Cela va toujours de mieux en mieux. Vraiment c’est fameux. — Idiot, quelle saleté as-tu donc trouvée maintenant ? dirent les frères. — Quelque chose de superbe, d’incomparable ! Comme elle se réjouira, la fille du roi ! » Et il leur montra ce qu’il avait recueilli dans sa gourde. « Fi donc ! dirent les frères. C’est du sable ou plutôt de la boue que tu as ramassée dans le fossé ! — Oui, répondit-il, mais c’est de l’espèce la plus fine ; elle vous glisse entre les doigts. »

Cette fois les frères éperonnèrent leurs montures, qui partirent comme le vent ; sous leurs pieds les cailloux volaient, lançant des étincelles. Ils arrivèrent tout une heure avant Jean à la porte de la capitale. Là on prit leurs noms, et on leur donna, comme à tous ceux qui venaient pour passer l’épreuve, un numéro d’ordre. On les faisait passer six par six, placés en rang ; ils étaient serrés comme des harengs ; c’était sagement imaginé. Comme ils étaient rivaux, et que le prix en valait la peine, ils auraient facilement pu se quereller ; mais, comme ils ne pouvaient bouger ni bras ni jambes, il n’y avait pas moyen d’en venir aux voies de fait.

Une foule immense était rassemblée devant le palais du roi ; toute la cour était aux fenêtres pour voir arriver les prétendants. Les malheureux, ils s’en allaient plus vite qu’ils n’étaient venus. Dès qu’ils paraissaient devant la princesse, la parole venait à leur manquer aussi subitement que disparaît la lumière d’une bougie, quand on souffle dessus.

« Allons, c’est un faquin, ne cessait de dire la princesse depuis le matin. Qu’on l’emmène ! »

Vint le tour de celui des frères qui savait par cœur le dictionnaire latin ; avant même d’entrer dans la salle, il avait tout oublié. Son trouble augmenta quand, regardant au plafond, il se vit, dans les glaces qui s’y trouvaient, marchant sur la tête. Il y avait toute une rangée de sténographes, dirigés par un greffier en chef. Ils se tenaient, comme au port d’arme, la plume à la main, pour inscrire les traits d’esprit et les belles phrases qu’on attendait des concurrents. Leur papier était encore presque blanc ; mais ils conservaient toute la gravité de leur emploi. C’était terriblement solennel.

Le frère au dictionnaire sentait tout son aplomb l’abandonner ; voilà qu’en avançant il fait craquer une planche du parquet. Cela le démonte encore plus. Cependant il finit par trouver quelques mots à dire. « Altesse, qu’il fait donc chaud ici ! » En effet, il y avait là un immense poêle tout rouge.

« C’est vrai, répondit la princesse, mais c’est que le roi, mon père, fait rôtir aujourd’hui des poulets. »

Le pauvre garçon ne s’était pas attendu à un pareil discours ; certainement il y avait de quoi être démonté. « Mais, mais ! Bé… » Voilà tout ce qu’il put articuler. « Encore un idiot, s’écria la princesse. Qu’il file au plus vite ! »

Entra le frère cadet. « Quelle chaleur épouvantable ! dit-il. — C’est que nous faisons rôtir des poulets, dit la princesse. — Oh, ah ! comment ? » Et il n’alla pas plus loin. « Emmenez cet animal, » dit la princesse.

Ce fut le tour de Jean Balourd. Il entra dans la salle monté sur son fidèle bouc, qu’il ne voulait confier à personne. « Hohé ! quelle chaleur du diable ! s’écria-t-il ; êtes-vous folle de ne pas faire ouvrir les fenêtres ? — Je fais rôtir des poulets, répondit la princesse, et il faut que la chaleur soit bien égale. — Bien ! comme cela se trouve ! dit Jean, alors vous pourrez aussi faire rôtir mon corbeau ? — Très-volontiers, dit la princesse ; mais avez-vous quelque chose pour le mettre ? car je n’ai ici ni pot ni casserole. — Voici justement ce qu’il nous faut, dit Jean, et il montra le sabot et y plaça le corbeau. — Cela fera un vrai régal, dit la princesse. Mais où trouver de quoi faire la sauce ? — Ne vous inquiétez pas, dit Jean, et, tirant sa gourde, il versa un peu de boue dans le sabot.

— Voilà qui me plaît, dit la princesse. Tu as réponse à tout, même aux plus grandes bêtises. C’est toi qui seras mon mari. Jusqu’ici c’est bien ; mais sais-tu que tout ce que nous avons dit a été sténographié et va être publié demain dans le journal ? Il y a là ce terrible greffier en chef ; c’est une brute achevée ; impossible de lui faire comprendre qu’il serait plus séant pour notre dignité de nous mettre dans la bouche d’autres discours que les niaiseries que nous avons débitées. »

La princesse ne disait cela que pour essayer une dernière fois d’embarrasser Jean Balourd.

Mais il ne perdit pas la tramontane. « Ah, c’est comme cela ! » dit-il. Et il se précipita vers la table où se tenaient les scribes et le greffier et il versa tout le reste de la boue sur ce qu’ils avaient griffonné.

« Parfait, excellent ! s’écria la princesse. L’épreuve est finie. »

La noce fut aussitôt célébrée ; et après la mort du roi, Jean Balourd hérita de la couronne.

Cette histoire, je l’ai lue dans le journal, où un des scribes, dont le papier n’avait pas été entièrement barbouillé, l’avait racontée. Mais vous savez qu’on ne peut pas trop se fier à la véracité des gazettes.

QUELQUE CHOSE

 

« Je veux devenir quelque chose, disait l’aîné de cinq frères ; je veux être utile en ce monde. Si humble que soit mon métier, si ce que je fais sert à mes semblables, je serai quelque chose. Je veux me faire briquetier. On ne saurait se passer de briques. En employant à cela mon travail, je pourrai dire que je suis bon à quelque chose.

— Oui, dit le puîné, mais l’ambition est trop basse, l’objet trop minime. Qu’est-ce que faire des briques ? qui n’est pas capable de faire des briques ? Moi, je préfère être maçon. Voilà, du moins, une véritable profession. On devient maître et bourgeois de la ville ; on a sa bannière et l’entrée à l’auberge de la corporation ; et, si tout va bien, je finirai par avoir des compagnons sous mes ordres, et ma femme sera appelée madame la maîtresse. C’est ce que j’appelle être quelque chose.

— C’est n’être rien du tout, dit le troisième, que d’être maçon. Tu auras beau devenir maître, tu ne seras jamais qu’un journalier, tu ne sortiras pas du peuple et du commun. Moi, je connais quelque chose de mieux : je deviendrai architecte. Je vivrai par l’intelligence, par la pensée : l’art sera mon domaine. Je serai au premier rang dans le royaume de l’esprit. Il est vrai qu’il me faudra commencer péniblement. Je serai d’abord apprenti menuisier ; je porterai la casquette, et non le chapeau de soie noire ; j’irai quérir de la bière et de l’eau-de-vie pour les compagnons ; ces marauds se permettront de me tutoyer ; ce sera blessant. Mais je m’imaginerai que ce n’est qu’une farce de carnaval, le monde à l’envers ; et le lendemain, c’est-à-dire quand je serai devenu compagnon, je suivrai mon chemin, j’entrerai à l’Académie des beaux-arts, j’apprendrai à dessiner, et me voilà architecte ! C’est être quelque chose, cela, à la bonne heure ! Quand on m’écrira, on mettra sur l’adresse : Monsieur un tel bien né, ou peut-être même très-bien né. Il n’est pas impossible que l’on ajoute quelque chose à mon nom, ou devant ou derrière. Et je construirai, je construirai, aussi bien que les autres ont construit avant moi ! Et je bâtirai ainsi ma fortune. C’est ce que j’appelle être quelque chose.

— Ce que tu prends pour quelque chose, repartit le quatrième frère, me paraît bien peu et presque rien. Moi, je ne veux pas suivre le chemin battu par les autres ; je ne veux pas être un copiste. Je serai un génie original et créateur. J’inventerai un nouveau style d’architecture. Je dresserai le plan des édifices selon le climat du pays, les matériaux qu’on y trouve, l’esprit national, le degré de civilisation. À tous les étages qu’on a coutume d’élever, j’ajouterai un dernier étage auquel je donnerai mon nom et qui éternisera ma renommée.

— Si ton climat et tes matériaux ne valent rien, tu ne feras rien qui vaille, reprit le cinquième. Quant à la nationalité, elle peut s’élargir et s’étendre tellement qu’il n’en reste plus trace. Plus incertain encore est le degré de civilisation que tu prétends saisir : elle monte ou baisse en un moment et qui peut dire où elle en est jamais ? Je vois bien, d’après tout ce que je viens d’entendre, qu’aucun de vous ne sera vraiment quelque chose, quoi que vous vous imaginiez. Pour être quelque chose, il faut se mettre au-dessus de toutes choses ; faites à votre guise, travaillez selon vos aptitudes et vos goûts, moi, je raisonnerai sur ce que vous ferez, je le jugerai et le critiquerai. Il n’est rien en ce monde qui n’offre un côté imparfait ou défectueux, je le découvrirai, je le signalerai, et j’en parlerai comme il faut. Voilà qui conduit à quelque chose ou, pour mieux dire, qui conduit à tout. »

C’est, en effet, ce qu’il fit et non sans succès. On disait de lui : « Ce garçon est une forte tête, un homme entendu et capable, et cependant il ne produit rien. » C’était justement parce qu’il ne produisait rien qu’on le croyait quelque chose. Voyez, ceci n’est qu’un conte tout court, et cependant, depuis que le monde est monde, il ne finit pas, il recommence toujours.

Mais les cinq frères, que devinrent-ils ? Écoutez bien, c’est toute une histoire.

L’aîné, qui confectionnait des briques, remarqua bientôt que pour chaque brique il recevait une pièce de monnaie de cuivre ; et, quand il y en avait une certaine quantité, cela faisait un écu blanc. Or, quand on arrive avec un écu n’importe où, chez le boulanger, le boucher, etc., la porte s’ouvre toute seule, et vous n’avez qu’à demander ce que vous désirez. Voilà ce que produisent les briques. Il en est qui se fendent, qui se cassent, mais de celles-là même on peut tirer parti, comme vous allez voir.

Marguerite la pauvresse voulait se bâtir une maisonnette sur la digue qui arrête les flots de la mer. Elle reçut du briquetier les briques manquées et mal venues, auxquelles quelques-unes belles et entières étaient mêlées ; car l’aîné des cinq frères, quoiqu’il ne s’élevât jamais plus haut que la fabrication des briques, avait bon cœur, et il avait recommandé de n’y regarder pas de trop près.

La pauvresse construisit elle-même sa maisonnette, qui fut basse et étroite. Une des deux fenêtres manquait complétement d’aplomb. La porte n’était pas assez haute, et le toit de chaume aurait pu être mieux posé. Telle quelle, cette hutte était du moins un abri, et quelle vue on y avait ! On voyait la mer immense, dont les vagues venaient se briser avec fracas contre la digue et lancer leur écume salée par-dessus la maisonnette. Telle quelle, elle était encore debout, que depuis longtemps le brave homme qui en avait confectionné les briques reposait dans le sein de la terre.

Le frère puîné savait certes mieux maçonner que la pauvre Marguerite, car il avait appris comment il faut s’y prendre. Lorsqu’il eut passé son examen pour devenir compagnon, il boucla sa valise et entonna le chant de l’artisan :

« Pendant que je suis jeune, je veux voyager. Je vais construire des maisons à l’étranger. Je suis jeune, plein de force et de courage ; j’irai de ville en ville et verrai du pays. Et quand je reviendrai, j’ai confiance en ma fiancée, je la retrouverai fidèle. Hourrah ! le brave état que celui d’artisan ! Maître, je le deviendrai bientôt. »

Il lui arriva, en effet, ce que dit la chanson. À son retour, il fut reçu maître. Il construisit plusieurs maisons l’une suivant l’autre, et elles formèrent une rue, qui n’était pas une des moins belles de la ville. Ces maisons finirent par lui en bâtir une à lui-même. Comment cela ? interroge-les ; elles ne te répondront pas, mais les bonnes gens du quartier te diront : « Oui, vraiment, c’est la rue qui lui a construit sa maison. »

Ce n’était pas une grande maison, sans doute. Elle était dallée d’argile ; mais lorsqu’on y eut bien dansé à sa noce et qu’il y eut bien dansé lui-même avec son épousée, l’argile fut aussi polie et luisante qu’un parquet. Les murs étaient revêtus de carreaux de faïence, dont chacun portait une fleur ; et cela ornait mieux la chambre que la plus riche draperie. C’était, en somme, une jolie maison et un couple heureux. Au fronton flottait la bannière de la corporation ; compagnons et apprentis, en passant devant, criaient : « Hourrah pour notre bon maître ! » Oui, il était devenu quelque chose.

Le troisième frère, après avoir été apprenti menuisier, après avoir porté la casquette et fait les commissions des compagnons, était entré, comme il l’avait dit, à l’Académie des beaux-arts, et avait obtenu le brevet d’architecte. Dès ce moment, quand on lui écrivait, on mettait sur l’adresse : « À Monsieur le très-bien et très-hautement né, etc. »

Si la rue que le maçon avait bâtie lui avait rapporté une maison, cette rue reçut le nom du troisième frère et la plus belle maison de cette rue lui appartint. C’était être quelque chose, à coup sûr, que d’avoir de beaux titres à placer devant et après son nom. Sa femme était une dame de qualité, et ses enfants étaient considérés comme des enfants de la haute classe. Quand il mourut, son nom continua d’être inscrit au coin de la rue, et d’être prononcé par tous. Oui, celui-ci avait été quelque chose.

Le quatrième frère, l’homme de génie qui prétendait créer un style nouveau et original et orner les édifices d’un dernier étage qui devait l’immortaliser, n’atteignit pas tout à fait son but. En faisant construire cet étage de nouvelle forme, il tomba et se rompit le cou. Mais on lui fit un magnifique enterrement avec musique et bannières ; les rues où passa son cercueil furent jonchées de fleurs et de joncs. On prononça sur sa tombe trois oraisons funèbres l’une plus longue que l’autre, et la gazette s’encadra de noir ce jour-là. Il eût apprécié hautement ces avantages, s’il avait pu en être témoin, car il aimait par-dessus tout qu’on parlât de lui. Il eut son monument funéraire, et c’était toujours quelque chose.

Il était donc mort, et ses trois frères aînés étaient aussi trépassés. Il ne survivait que le cinquième, le grand raisonneur. En ceci, il était dans son rôle, car son affaire à lui était d’avoir toujours le dernier mot. Il s’était acquis, comme nous l’avons dit, la réputation d’un homme entendu et capable, quoiqu’il n’eût fait que gloser sur les ouvrages des autres. « C’est une bonne tête, » disait-on communément. Celui-ci était-il devenu quelque chose ?

Son heure sonna aussi, il mourut et arriva à la porte du ciel. Là, on entre toujours deux à deux. Il avait à côté de lui une autre âme qui demandait aussi à passer la porte. C’était justement Marguerite, la pauvresse de la maison de la digue.

« C’est assurément un contraste frappant, dit le raisonneur, que moi et cette âme misérable nous nous présentions ensemble. Qui êtes-vous, brave femme, qui voulez entrer au paradis ? »

La bonne vieille s’inclina le plus humblement qu’elle put. Elle pensait que c’était pour le moins saint Pierre qui lui parlait. « Je ne suis qu’une pauvresse, dit-elle, seule et sans famille. C’est moi qu’on nommait la vieille Marguerite de la maison de la digue.

— Eh bien ! qu’avez-vous donc fait de bon et d’utile pendant votre vie sur la terre ?

— Je ne le saurais dire, en vérité. Non, je n’ai rien fait pour mériter qu’on m’ouvre cette porte. Ce sera une bien grande grâce, si l’on me permet de me glisser inaperçue dans le paradis.

— Comment avez-vous donc quitté l’autre monde ? » reprit-il pour causer et se distraire un peu, car il s’ennuyait beaucoup qu’on le fit ainsi attendre avant d’ouvrir.

« Comment je suis sortie de l’autre monde, je n’en sais trop rien. Pendant mes dernières années, j’ai été malade et bien misérable, allez. Tout à coup, je me suis traînée hors de mon lit, et j’ai été saisie par un froid glacial. C’est ce qui m’aura fait mourir.

« Votre Grandeur se rappelle sans doute combien l’hiver a été rigoureux ; heureusement que je n’ai plus à en souffrir ! Pendant quelques jours il n’y eut pas de vent, mais le froid continuait de plus belle. Aussi loin qu’on pouvait voir, la mer était couverte d’une couche de glace.

« Tous les gens de la ville allèrent se promener sur ce miroir uni. Les uns couraient en traîneau ; les autres dansaient sous la tente ; d’autres se régalaient dans les buvettes qui s’y étaient installées. De ma pauvre chambrette où j’étais clouée, j’entendais les sons de la musique et les cris de joie.

« Cela dura ainsi jusqu’au soir. La lune s’était levée, elle était belle ; pourtant elle n’avait point tout son éclat. De mon lit je regardais par-dessus la mer immense. Tout à coup, là où elle touchait le ciel, surgit un nuage blanc, d’un aspect singulier. Je le considérai avec attention, et j’y aperçus un point noir qui grandit de plus en plus. Je sus alors ce que cela annonçait. Je suis vieille et j’ai de l’expérience. Bien qu’on voie rarement ce signe de malheur, je le connaissais et le frisson me prit.

« Deux fois déjà dans ma vie je l’avais vu ; je savais que ce nuage amènerait une tempête épouvantable et une haute marée qui engloutirait tous ces pauvres gens ne pensant qu’à se divertir, chantant et buvant, et pleins d’allégresse. Jeunes et vieux, toute la ville était là sur la glace. Qui les avertirait ? Quelqu’un remarquerait-il comme moi l’affreux nuage, et comprendrait-il ce qu’il présageait ?

« Je me demandai cela avec angoisse, et je me sentis plus de vie et de force que je n’en avais eu depuis bien longtemps. Je parvins à sortir de mon lit et à gagner la fenêtre. Je ne pus me traîner plus loin, j’étais déjà toute lasse.

« Je réussis cependant à ouvrir la fenêtre. Je vis tout ce monde courir et sauter sur la glace. Que de beaux drapeaux il y avait là, qui voltigeaient au souffle du vent ! Les jeunes garçons criaient hourrah ! servantes et domestiques dansaient en rond et chantaient. Ils s’amusaient de tout cœur. Mais le nuage blanc avec le point noir…

« Je criai tant que je pus ; personne ne m’entendit, j’étais trop loin d’eux. Bientôt la tourmente allait éclater ; la glace, soulevée par la mer, se briserait, et tous, tous seraient perdus. Personne ne pourrait les secourir !

« Je criai encore de toutes mes forces. Ma voix ne fut pas plus entendue que la première fois. Impossible d’aller à eux. Comment donc les ramener à terre ?

« Le bon Dieu m’inspira alors l’idée de mettre le feu à mon lit, et d’incendier ma maison plutôt que de laisser périr misérablement tous ces pauvres gens. J’exécutai aussitôt ce dessein. Les flammes rouges commencèrent à s’élever. C’était comme un phare que je leur allumai. Je franchis la porte, mais je restai là par terre. Mes forces étaient épuisées. Le feu sortait par le toit, par les fenêtres, par la porte : des langues de flammes venaient jusqu’à moi comme pour me lécher.

« La population qui était sur la glace aperçut la clarté ; tous accoururent pour sauver une pauvre créature qui, pensaient-ils, allait être brûlée vivante. Il n’y en eut pas un qui ne se précipitât vers la digue. J’entendis le bruit de leurs pas, et presque en même temps, un grand fracas dans l’air, des grondements sourds, des décharges comme des coups de canon. Puis la marée monta, souleva la glace et la brisa en mille morceaux. Mais il n’y avait plus personne, tout le monde était accouru vers la digue. Je les avais tous sauvés.

« La frayeur, l’effort que je dus faire, le froid glacial qui me saisit, achevèrent ma triste existence, et c’est ainsi que me voilà arrivée à la porte du ciel. J’ai ouï dire qu’elle s’ouvrait quelquefois pour de pauvres créatures comme moi. Je n’ai plus d’abri ; ma maison n’existe plus ; me recevra-t-on ici ? »

Comme elle achevait ces mots, la porte du paradis s’ouvrit toute grande, et un ange y introduisit la pauvre vieille. Elle laissa tomber un brin de paille, un de ceux qui étaient dans son lit lorsqu’elle y mit le feu. Cette paille se changea en or pur, grandit en un moment, poussa des branches, des feuilles et des fleurs, et fut comme un arbre d’or splendide.

« Tu vois, dit l’ange au raisonneur, ce que la pauvresse a apporté. Et toi, qu’apportes-tu ? Rien, je le sais, tu n’as rien produit en toute ta vie. Tu n’as pas même façonné une brique. Si encore tu pouvais retourner sur terre pour en confectionner une seule, elle serait sûrement mal faite ; mais ce serait du moins une preuve de bonne volonté, et la bonne volonté, c’est quelque chose. Malheureusement cela est impossible, et je ne puis rien pour toi. »

Alors la vieille petite mère de la maison de la digue, la pauvre âme se mit à supplier l’ange pour lui :

« Je le reconnais, dit-elle, c’est son frère qui m’a donné les briques et les débris de briques avec lesquels j’ai bâti ma maisonnette. Quel bienfait ce fut pour moi, la pauvresse ! Est-ce que tous ces morceaux de briques ne pourraient pas tenir lieu de la brique qu’il aurait à fournir ? Ce serait un acte de grâce, mais n’est-ce pas ici que se font toutes les grâces ?

— Tu le vois, reprit l’ange, le plus humble de tes frères, celui que tu estimais moins encore que les autres, et dont l’honnête métier te paraissait si méprisable, c’est lui qui pourra te faire entrer en paradis. Grâce à lui, tu ne seras pas repoussé : il t’est permis de rester là devant la porte, pour que tu réfléchisses à l’emploi que tu as fait de ta vie terrestre, et que tu cherches à réparer tes fautes. Toutefois tu n’entreras pas avant que tu aies quelque chose à faire valoir pour suppléer à ta réelle indigence.

— Tout ce qu’il dit là, pensa en lui-même le raisonneur, aurait pu être exprimé avec plus d’éloquence. » Mais il garda sa remarque pour lui seul, et, de la part d’un critique, c’était déjà quelque chose.

LES VOISINS

 

On aurait vraiment pu croire que la mare aux canards était en pleine révolution ; mais il ne s’y passait rien. Pris d’une folle panique, tous les canards qui, un instant avant, se prélassaient avec indolence sur l’eau ou y barbotaient gaiement, la tête en bas, se mirent à nager comme des perdus vers le bord, et, une fois à terre, s’enfuirent en se dandinant, faisant retentir les échos d’alentour de leurs cris les plus discordants. La surface de l’eau était tout agitée. Auparavant elle était unie comme une glace ; on y voyait tous les arbres du verger, la ferme avec son toit et le nid d’hirondelles ; au premier plan, un grand rosier tout en fleur qui, adossé au mur, se penchait au-dessus de la mare. Tout cela formait un vrai tableau, sauf que tout y était renversé, le haut en bas.

Maintenant on n’apercevait plus rien ; le beau paysage avait disparu subitement comme un mirage. À la place il y avait quelques plumes que les canards avaient perdues dans leur fuite précipitée ; une petite brise les balançait et les poussait vers le bord. Survint une accalmie, et elles restèrent en panne. La tranquillité rétablie, l’on vit apparaître de nouveau les roses. Elles étaient magnifiques ; mais elles ne le savaient pas ; personne ne leur avait appris combien elles étaient belles. La lumière du soleil passait à travers leurs feuilles délicates ; elles répandaient la plus délicieuse senteur.

Tout en ignorant leurs charmes, elles se sentaient heureuses : « Que l’existence est donc belle ! dit l’une d’elles. Il y a pourtant une chose qui me manque. Je voudrais embrasser ce cher soleil, dont la douce chaleur nous fait épanouir ; je voudrais aussi embrasser les roses qui sont là dans l’eau. Comme elles nous ressemblent ! ce sont certes nos sœurs. Il y a encore là-haut sur le toit les gentils petits oiseaux que je voudrais caresser. Comme ils gazouillent joliment quand ils tendent leurs têtes mignonnes hors de leur nid ! Mais il est singulier qu’ils n’aient pas de plumes, comme leur père et leur mère. Quels excellents voisins cela fait ! Décidément l’existence est bien belle ! »

Ces jeunes oiseaux étaient des moineaux ; leurs parents aussi étaient des moineaux ; ils s’étaient installés dans le nid que l’hirondelle avait confectionné l’année d’avant : ils avaient fini par croire que c’était leur propriété.

« Sont-ce des pièces pour faire des habits aux canards ? » demanda l’un des petits moineaux, en apercevant les plumes sur l’eau. « Comment pouvez-vous dire des sottises pareilles ? dit la mère. Ne savez-vous donc pas qu’on ne confectionne pas des vêtements aux oiseaux comme aux hommes ? Ils nous poussent naturellement ; nos habits sont vivants. Les nôtres sont bien plus fins que ceux des canards. À propos, je voudrais bien savoir ce qui a pu tant effrayer ces lourdes bêtes. Je me rappelle que j’ai poussé quelques pip, pip énergiques en vous grondant tout à l’heure. Serait-ce cela ? Ces grosses roses, qui étaient aux premières loges, devraient le savoir ; mais elles ne font attention à rien ; elles sont perdues dans la contemplation d’elles-mêmes, et savourent avec orgueil leur parfum. Quels ennuyeux voisins ! »

Les petits marmottèrent quelques légers pip d’approbation.

« Entendez-vous ces amours d’oiseaux ! dirent les roses. Il s’essayent à chanter ; cela ne va pas encore ; mais dans quelque temps ils fredonneront gaiement. Que ce doit être agréable de savoir chanter ! on fait plaisir à soi-même et aux autres. Que c’est charmant d’avoir de si joyeux voisins ! »

Tout à coup deux chevaux arrivèrent au galop ; on les menait boire à la mare. Un jeune paysan montait l’un ; il n’avait sur lui que son pantalon et un large chapeau de paille. Le garçon sifflait mieux qu’un moineau ; il fit entrer ses chevaux dans l’eau jusqu’à l’endroit le plus profond. En passant près du rosier, il en cueillit une fleur et la mit à son chapeau. Il n’était pas peu fier de cet ornement, et il repartit au galop pour aller montrer combien cela lui allait bien.

Les autres roses, en voyant s’éloigner leur sœur, se demandèrent l’une à l’autre : « Où peut-elle bien aller ? » Aucune ne le savait.

« Parfois je souhaite de pouvoir me lancer à travers le monde, dit l’une d’elles ; mais réellement je me trouve très-bien ici : le jour, le soleil y donne en plein ; et la nuit, je puis admirer le bel éclat lumineux du ciel à travers les petits trous du grand rideau bleu. » C’est ainsi que dans sa simplesse elle désignait les étoiles.

« Nous apportons ici l’animation et la gaieté, reprit la mère moineau. Les braves gens croient qu’un nid d’hirondelles porte bonheur, c’est pourquoi l’on ne nous tracasse pas ; on nous aime au contraire, et l’on nous jette de temps en temps quelques bonnes miettes. Mais nos voisins, à quoi peuvent-ils être utiles ? Ce grand rosier, là contre le mur, ne fait qu’y attirer l’humidité. Qu’on l’arrache donc et qu’à sa place on sème un peu de blé. Voilà une plante profitable. Mais les roses, ce n’est que pour la vue et l’odorat. Elles se fanent l’une après l’autre. Alors, m’a appris ma mère, la femme du fermier en recueille les feuilles et les saupoudre de sel. On les met ensuite sur le feu pour que cela sente bon. Jusqu’au bout de leur existence, elles ne sont bonnes que pour flatter les yeux et le nez. On s’en passerait aisément. »

Lorsque le soir approcha et que des myriades d’insectes se mirent à danser des rondes dans les vapeurs légères que le soleil couchant colore en rose, le rossignol arriva du fond des bois et chanta pour les roses ses plus délicieux airs : le refrain était que le beau est aussi nécessaire au monde que le rayon de soleil, et qu’il demeure éternellement.

Les fleurs pensaient que l’oiseau faisait allusion à ses propres mélodies ; elles n’avaient pas l’idée qu’il chantait leur beauté. Elles n’en étaient pas moins ravies de ses harmonieuses roulades : elles se demandaient si les petits moineaux du toit deviendraient aussi un jour des rossignols.

« J’ai fort bien compris le chant de cet oiseau des bois, dit l’un d’eux, sauf un mot qui n’a pas de sens pour moi : le beau : qu’est-ce cela, mère ? — À vrai dire, ce n’est rien du tout, répondit-elle ; c’est si passager, si fragile ! Tenez, là-bas au château, où se trouve le pigeonnier dont les habitants reçoivent tous les jours pois et avoine à gogo (j’y vais quelquefois marauder et je vous y présenterai un jour), donc au château ils ont deux énormes oiseaux au cou vert et portant une crête sur la tête : ces bêtes peuvent faire de leur queue une roue aux couleurs tellement éclatantes qu’elles font mal aux yeux : c’est là ce qu’il y a de plus beau au monde. Eh bien, je vous demande un peu : si l’on arrachait les plumes à ces paons (c’est ainsi qu’on appelle ces animaux si fiers), auraient-ils meilleure façon que nous ? Je leur aurais depuis longtemps enlevé leur parure, s’ils n’étaient pas si gros. Mais c’est pour vous dire que le beau tient à peu de chose. — Attendez, c’est moi qui leur arracherai leurs plumes ! » s’écria le petit moineau, qui n’avait lui-même encore qu’un mince duvet.

Dans la maison habitaient un jeune fermier et sa femme ; c’étaient de bien braves gens, ils travaillaient ferme ; tout chez eux avait un air propre et gai. Tous les dimanches matin, la fermière allait cueillir un bouquet des plus belles roses et les mettait dans un vase plein d’eau sur le grand bahut.

« Voilà mon véritable almanach, disait le mari ; c’est à cela que je vois que c’est bien aujourd’hui dimanche. » Et il donnait à sa gentille femme un bon gros baiser. Le soleil éclairait cette scène de bonheur.

« Que c’est fastidieux, toujours des roses ! » dit la mère moineau qui s’était perchée sur le rebord de la fenêtre ouverte.

Tous les dimanches on renouvelait le bouquet ; mais pour cela le rosier ne dégarnissait pas de fleurs. Dans l’intervalle il était poussé des plumes aux petits moineaux ; ils demandèrent un jour à accompagner leur maman au fameux pigeonnier ; mais elle ne le permit pas encore. Elle partit pour aller leur chercher à manger ; la voilà tout à coup prise au lacet que des gamins avaient tendu sur une branche d’arbre. La pauvrette avait ses pattes entortillées dans le crin qui la serrait horriblement. Les gamins, qui guettaient sous un bosquet, accoururent et saisirent l’oiseau brusquement. « Ce n’est qu’un pierrot ! » dirent-ils, mais ils ne le relâchèrent pas pour cela. Ils l’emportèrent à la maison, et chaque fois que le malheureux oiseau se démenait et criait, ils le secouaient durement.

Chez eux ils trouvèrent un vieux colporteur, qui était en tournée. C’était un rieur ; à l’aide de ses plaisanteries il vendait force morceaux de savon et pots de pommade. Les galopins lui montrèrent le moineau. « Écoutez, dit-il, nous allons le faire bien beau, il ne se reconnaîtra plus lui-même. »

L’infortunée maman moineau frissonna de tous ses membres. Le vieux prit dans sa balle un morceau de papier doré qu’il découpa artistement ; il enduisit l’oiseau de toutes parts avec du blanc d’œuf, et colla le papier dessus. Les gamins battaient des mains en voyant le pierrot doré sur toutes les coutures ; mais lui ne songeait guère à sa toilette resplendissante, il tremblait comme une feuille. Le vieux loustic coupa ensuite un petit morceau d’étoffe rouge, y tailla des zigzags pour imiter une crête de coq, et l’ajusta sur la tête de l’oiseau.

« Maintenant, vous allez voir, dit-il, quel effet il produira quand il va se mettre à voler ! » Et il laissa partir le moineau qui, éperdu de frayeur, se mit à tourner en rond, ne sachant plus où il était. Comme il brillait à la lumière du soleil ! Toute la gent volatile, même une vieille corneille, qui avait cependant vu bien des choses en sa vie, fut d’abord effarée à l’aspect de cet être extraordinaire. Le moineau s’était un peu remis et avait pris son vol vers son nid ; mais toute la bande des moineaux d’alentour, les pinsons, les bouvreuils et aussi la corneille se mirent à sa poursuite pour apprendre de quel pays il venait. Au milieu de ce tohu-bohu, il se troubla de nouveau, l’épouvante commençait à paralyser ses ailes, son vol se ralentissait. Plusieurs oiseaux l’avaient rattrapé et lui donnaient des coups de bec ; les autres faisaient un ramage terrible. Enfin le voilà devant son nid. Les petits, attirés par tout ce tapage, avaient mis la tête à la fenêtre. « Tiens, se dirent-ils l’un à l’autre, c’est certainement un jeune paon. L’éclat de son plumage fait mal aux yeux. Te rappelles-tu ce que la mère nous a dit : c’est le beau. À bas le beau ! Sus, sus ! » – Et de leurs petits becs ils frappèrent l’oiseau épuisé qui n’avait plus assez de souffle pour dire pip, ce qui l’aurait peut-être fait reconnaître. Ils barrèrent l’entrée du nid à leur mère. Les autres oiseaux alors se jetèrent sur elle et lui arrachèrent une plume après l’autre ; elle finit par tomber sanglante au milieu du rosier.

« Pauvre petite bête ! dirent les roses. Cache-toi bien. Ils n’oseront pas te poursuivre plus loin. Notre père te défendra avec ses épines. Repose ta tête sur nous. » Mais le pauvre moineau était dans les dernières convulsions, il étendit les ailes, puis les resserra ; il était mort.

Dans le nid, c’étaient des pip, pip continuels. « Où peut donc rester la mère si longtemps ? dit l’aîné des petits. Serait-ce avec intention qu’elle ne rentre pas ? peut-être veut-elle nous signifier que nous sommes assez grands pour pourvoir nous-mêmes à notre entretien ? Oui, ce doit être cela. Elle nous abandonne le nid. Nous pouvons y loger tous trois maintenant ; mais plus tard, quand nous aurons de la famille, à qui sera-t-il ? — Moi, je vous ferai bien décamper, dit le plus jeune, quand je viendrai installer ici ma nichée. — Tais-toi, blanc-bec, dit le second, je serai marié bien avant toi, et avec ma femme et mes petits je te ferai une belle conduite si tu viens ici. — Et moi, je ne compte donc pour rien ? » s’écria l’aîné. La querelle s’envenima, ils se mirent à se battre des ailes, à se donner des coups de bec ; les voilà tous trois hors du nid dans la gouttière, ils restèrent à plat quelque temps, clignotant des yeux de l’air le plus niais.

Enfin ils se relevèrent, ils savaient un peu voleter, ils s’exercèrent, et les deux aînés, se sentant le désir de voir le monde, laissèrent le nid au plus jeune. Avant de se séparer, ils convinrent d’un signe pour se reconnaître plus tard : c’était un pip prolongé, accompagné de trois grattements avec la patte gauche ; ils devaient apprendre ce moyen de reconnaissance à leurs petits. Le plus jeune se carrait avec délices dans le nid, qui était maintenant à lui seul. Mais dès la nuit suivante le feu prit au toit, qui était de chaume ; il flamba en un instant et le moineau fut grillé. Toute la maison brûla.

Lorsque le soleil apparut, il ne restait plus debout que quelques poutres à moitié calcinées, appuyées contre un pan de mur qui soutenait la cheminée. Les décombres fumaient encore. À côté des ruines, le rosier était resté aussi frais, aussi fleuri que la veille ; l’image de ses riches bouquets se reflétait toujours dans l’eau.

« Quel effet pittoresque font ces fleurs épanouies devant ces ruines ! s’écria un passant. Il me faut dessiner cela. » Et il tira d’un cahier une feuille de papier et se mit à tracer un croquis : c’était un peintre. Il dessina les restes de la maison, la cheminée qui menaçait de s’écrouler, les débris de toute sorte, et en avant le magnifique rosier couvert de fleurs. Ce contraste entre la nature, toujours belle et vivante, et l’œuvre de l’homme, si périssable, était saisissant.

Dans la journée, les deux jeunes moineaux envolés de la veille vinrent faire un tour aux lieux de leur naissance. « Qu’est devenue la maison ? s’écrièrent-ils. Et le nid ? Tout a péri, et notre frère le querelleur aussi. C’est bien fait pour lui. Mais faut-il que ces maudites roses aient seules échappé au feu ! Et le malheur des autres ne les chagrine pas, ni ne les fait maigrir, elles ont toujours leurs grosses joues bouffies ! — Je ne puis les voir, dit l’aîné. Allons-nous-en, c’est maintenant un séjour affreux. » Et ils s’envolèrent.

Par une belle journée d’automne, une bande de pigeons, noirs, blancs, tachetés, sautillaient dans la basse-cour du château. Leur plumage bien lissé brillait au soleil. On venait de leur jeter des pois et des graines. Ils couraient çà et là en désordre. « En groupes ! en groupes ! » dit une vieille mère pigeonne.

« Quelles sont ces petites bêtes grises qui gambadent toujours derrière nous ? demanda un jeune pigeon au plumage rouge et vert. — Venez, gris-gris. Ce sont des moineaux, répondit la vieille, de bonnes bêtes. Comme notre race a la réputation d’être douce et affable, nous les laissons picorer quelques graines. Ils ne sont pas gênants, parlent peu et font de gentilles révérences. »

En effet, voilà que deux des moineaux qui venaient d’arriver de côtés différents se mirent, pour se saluer, à gratter trois fois de la patte gauche et à pousser un pip en point d’orgue. Ils se reconnurent parents, cousins issus de germains ; ils étaient petits-fils des deux frères nés dans le nid d’hirondelles.

« On fait bombance ici, » se dirent-ils. Les pigeons d’un air protecteur se rengorgeaient et se promenaient fiers et hautains. Quand on les observe de près, on les trouve remplis de défauts ; entre eux, quand ils se croient seuls, ils sont toujours à se quereller, à se donner de furieux coups de bec.

« Regarde un peu celui qui a une si grosse gorge ! dit un des jeunes pigeons à la vieille grand’mère. Comme il avale des pois ! son jabot en crève presque ! et par-dessus le marché c’est qu’il choisit les meilleurs ! Allons, donnez-lui une raclée. Courez, courez, courez ! » – Et les yeux scintillants de méchanceté, deux jeunes se jetèrent sur le pigeon à grosse gorge, qui, la crête soulevée de colère, les bouscula l’un après l’autre.

« En groupes, en groupes ! s’écria la vieille. Venez, gris-gris ! Venez, gris-gris ! Courez, courez, courez ! »

Les moineaux faisaient ripaille ; ils avaient mis de côté leur effronterie native, et se tenaient convenablement pour qu’on les tolérât ; ils se plaçaient même dans les groupes au commandement de la vieille. Une fois bien repus, ils déguerpirent ; quand ils furent un peu loin, ils échangèrent leurs idées sur les pigeons, dont ils se moquèrent à plaisir. Ils allèrent, pour faire la sieste, se reposer sur le rebord d’une fenêtre : elle était ouverte.

Quand on a le ventre plein, on se sent hardi ; aussi l’un d’eux se risqua bravement dans la chambre : « Pip, pip, dit le second, j’en ferais bien autant et même plus, » et il s’avança jusqu’au milieu de l’appartement. Il ne s’y trouvait personne en ce moment. En furetant à droite et à gauche, les voilà tout au fond de la chambre. « Tiens ! qu’est cela ? » s’écrièrent-ils. Devant eux se trouvait un rosier dont les centaines de fleurs se reflétaient dans l’eau ; à côté, quelques poutres calcinées étaient adossées contre un reste de cheminée ; derrière, un bouquet de bois et un ciel splendide.

Les moineaux prirent leur élan pour voler vers les arbres ; mais ils vinrent se cogner contre une toile. Tout ce paysage n’était qu’un beau et grand tableau ; l’artiste l’avait peint d’après le croquis qu’il avait dessiné.

« Pip ! dit un des moineaux. Ce n’est lien qu’une pure apparence. Pip, pip ! C’est peut-être le beau ? C’est ainsi que le définissait notre aïeule, une personne des plus remarquables de son temps. » Quelqu’un entra, les oiseaux s’envolèrent.

Des jours, des années se passèrent. Les familles de nos deux moineaux avaient prospéré malgré les durs hivers ; en été, on se rattrapait et l’on engraissait. Quand on se rencontrait, on se reconnaissait au signal convenu : trois grattements de la patte gauche. Presque tous s’établissaient jeunes, se mariaient et faisaient leur nid non loin les uns des autres. Mais une petite pierrette alerte et aventureuse, trop volontaire pour se mettre en ménage, partit un jour pour les contrées lointaines et elle vint s’installer à Copenhague.

Près du château royal s’élevait un bel édifice ; dans ses grandes salles spacieuses se tenaient des personnages tout blancs, les uns en marbre, les autres en plâtre. Pour des moineaux, c’est tout un. Sur le fronton était un char attelé de chevaux en bronze, conduits par la Victoire, du même métal. C’était le musée de Thorwaldsen.

« Comme tout cela brille ! dit la pierrette en voyant le soleil se refléter dans les vastes fenêtres du monument. Ne serait-ce pas le beau ? Dans notre famille on sait le reconnaître. Seulement, ce que je vois là, c’est autrement grand qu’un paon. Et ma mère m’a dit que cet animal était le type du beau. Cependant ici aussi cela brille à vous faire mal aux yeux. »

Et la pierrette descendit dans la cour de l’édifice ; sur les murs étaient peintes des fresques ; au milieu était un grand rosier qui étendait ses branches fraîches et fleuries sur un tombeau. La pierrette voleta de ce côté ; trois moineaux sautillaient de compagnie. Elle fit les trois grattements et lança un pip de poitrine ; les moineaux firent de même. On se complimenta, on se salua de nouveau, et l’on causa. Deux des moineaux se trouvaient être les frères nés dans le nid d’hirondelles ; sur leurs vieux jours ils avaient eu tous deux la curiosité de voir la capitale.

La nouvelle venue leur communiqua ses doutes sur la nature du beau. « Oh ! c’est bien ici qu’il se trouve, dit l’aîné des frères. Tout est solennel ; les visiteurs sont graves et recueillis, et il n’y a rien à manger. Ce n’est que pure apparence. »

Des personnes qui venaient d’admirer les œuvres sublimes du maître approchèrent du tombeau où il repose. Leurs figures étaient encore illuminées par les impressions qu’ils venaient de recevoir dans ce sanctuaire de l’art. C’étaient de grands personnages, venus de loin, d’Angleterre, de France, d’Italie ; la fille de l’un d’eux, une charmante enfant, cueillit une des roses en souvenir du célèbre sculpteur, et la mit dans son sein.

Les moineaux, en voyant le muet hommage qu’on venait rendre au rosier, pensèrent que l’édifice était construit en son honneur ; cela leur parut exorbitant ; mais, pour ne point paraître trop campagnards, ils firent comme tout le monde et saluèrent à leur façon, en agitant vivement la queue et en clignant d’un œil.

En regardant de près, ils remarquèrent que c’était leur ancien voisin. Le peintre qui avait dessiné le rosier au pied de la maison brûlée avait demandé la permission de l’enlever, et l’avait donné à l’architecte qui avait construit l’édifice. Celui-ci en avait trouvé les fleurs si admirables, qu’il l’avait placé sur le tombeau de Thorwaldsen, où ces roses étaient comme l’emblème du beau ; on les emportait bien loin en souvenir des émotions que produit la sublimité de l’art.

« Tiens, dirent les moineaux, vous avez trouvé un bon emploi en ville. » Les roses reconnurent leurs voisins et répondirent : « Quelle joie de revoir d’anciens amis ! Il ne manquait plus que cela à notre parfait bonheur. Que l’existence est belle ! Tous les jours ici sont des jours de fête.

— Pip, dirent les moineaux en faisant une révérence d’adieu. En voilà qui ont eu de la chance ! la fortune leur est venue en dormant. Elles paraissent toujours aussi niaises. » En ce moment ils approchèrent d’un tas de crottin ; c’était leur affaire ; ils y coururent, cessant leurs blasphèmes contre les fleurs divines, dignes d’orner le monument funéraire de l’immortel artiste.


Ce livre numérique

a été édité par

l’Association Les Bourlapapey,

bibliothèque numérique romande

 

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en septembre 2014.

 

— Élaboration :

Les membres de l’association qui ont participé à l’édition, aux corrections, aux conversions et à la publication de ce livre numérique sont : Anne C., Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Andersen, Nouveaux Contes Danois, traduits par MM. Ernest Grégoire et Louis Moland, illustrés d’après les dessins de M. Yann’ Dargent, Paris, Garnier, s. d. [1875]. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Danseuse, Collage de H. C. Andersen, a été prise par Sylvie Savary.

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