Hans Christian Andersen

NOUVEAUX CONTES DANOIS
(2ème partie)

Le vilain petit Canard
Petite Poucette
Grand Claus et petit Claus
Le Goulot de la Bouteille
Les Habits neufs de l’Empereur
Les Cygnes sauvages
Bougie et Chandelle
La plus heureuse
Scène de basse-Cour
Pâquerette

Traduction : Ernest Grégoire et Louis Moland
Illustrations : Yann’ Dargent

édité par les Bourlapapey,

bibliothèque numérique romande

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Table des matières

 

LE VILAIN PETIT CANARD.. 3

PETITE POUCETTE. 18

GRAND CLAUS  ET  PETIT CLAUS. 33

LE GOULOT DE LA BOUTEILLE. 52

LES HABITS NEUFS  DE L’EMPEREUR.. 67

LES CYGNES SAUVAGES. 74

I. 75

II. 97

BOUGIE ET CHANDELLE. 101

LA PLUS HEUREUSE. 106

SCÈNES DE BASSE-COUR.. 112

LA PÂQUERETTE. 121

Ce livre numérique. 127

 

LE VILAIN PETIT CANARD

 

La campagne était magnifique. On était en plein été ; les champs de blé étaient d’un jaune doré, l’avoine encore verte ; sur les prés d’un vert plus foncé s’élevaient des tas de foin qui embaumaient l’air. On voyait circuler un groupe de cigognes, juchées sur leurs longues jambes rouges ; elles marmottaient entre elles dans le vieux langage de l’Égypte des Pharaons qu’elles sont seules à parler purement. Champs et prairies étaient entourés de grands bois ; çà et là un vaste étang brillait au soleil.

Au milieu de cette nature splendide se dressait un vieux château, entouré de fossés profonds remplis d’eau, et dont les murs étaient couverts d’un fouillis sauvage de lierre et de plantes grimpantes, qui venaient rejoindre les roseaux et les nénufars aux larges feuilles s’étendant sur l’eau. 

Dans une embrasure de ces murailles se tenait une cane ; elle y avait établi son nid, et elle couvait ses œufs. Il lui tardait qu’ils vinssent à éclore ; la solitude l’ennuyait ; les autres canes, ses commères, venaient rarement lui rendre visite ; les égoïstes, elles restaient à barboter dans la vase.

Enfin pourtant un œuf s’ouvrit ; la coquille se cassa, on entendit : « Pip, pip ! » et une petite tête de canard vint au jour. Le lendemain il en arriva une autre, puis une troisième. Les petites bêtes se démenaient fort ; elles poussaient déjà très-distinctement de joyeux rapp, rapp ; elles avançaient curieusement la tête à travers les feuilles vertes qui couvraient l’emplacement de leur nid.

La première chose qu’ils dirent tous, ces petits canards, ce fut : « Que le monde est donc grand ! » En effet, ils se trouvaient plus à l’aise que dans l’étroit espace d’un œuf.

« Vous croyez peut-être, dit la mère, que ce que vous voyez là c’est tout l’univers ? Détrompez-vous, il s’étend bien au delà du jardin, jusqu’à l’église dont j’ai vu une fois le clocher ; mais je n’ai jamais été plus loin.

« Voyons, continua-t-elle, en se levant de son nid, vous êtes bien tous éclos ? Mais non, le plus grand des œufs est intact. Combien de temps cela va-t-il durer encore ? Je commence à en avoir assez. »

Et elle s’accroupit de nouveau. « Eh bien, comment allez-vous ? » lui dit une vieille cane qui venait lui rendre visite.

« Oh ! j’ai bien des ennuis avec un de mes œufs, répondit-elle, il ne veut pas s’ouvrir. En revanche, regardez-moi mes petits canards ! A-t-on jamais vu de plus gentilles créatures ? Comme ils ressemblent à leur père ! Le scélérat, il ne vient même pas nous dire un petit bonjour.

— Faites-moi donc voir ce fameux œuf, dit la commère. Croyez-moi, c’est un œuf de dindon. Moi j’ai aussi été une fois attrapée comme cela ; quand ces maudits petits dindonneaux qu’on m’avait donnés à couver sont venus au monde, j’ai eu une peine incroyable avec eux ; je me suis exténuée pour les faire aller à l’eau ; je n’ai jamais pu y parvenir. Voyons cet œuf. C’est cela : c’est un œuf de dindon. À votre place je le laisserais là, et je m’occuperais tout de suite à apprendre à mes petits à nager.

— Oh ! j’ai couvé si longtemps maintenant, dit la cane, que je peux bien encore le faire pendant quelques jours.

— Bien du plaisir ! » dit la commère, et elle s’en fut.

Enfin le gros œuf s’ouvrit : pip, pip, entendit-on, et il en sortit un jeune, très-grand, très-laid et mal bâti.

« Dieu, quel monstre ! dit la mère ; il ne ressemble pas du tout aux autres ; serait-ce vraiment un dindonneau ? Nous allons bien voir ; il faut qu’il aille à l’eau ; je l’y jetterai, s’il n’y va pas de plein gré. »

Le lendemain, il faisait un temps magnifique ; la cane fit sa première sortie avec toute sa petite famille, elle descendit au bord du fossé rempli d’eau. Pladsh, la voilà qui y saute. Rapp, rapp, dit-elle, et chaque caneton l’un après l’autre se laissait tomber dans l’eau ; ils y enfonçaient jusque par-dessus la tête, mais ils reparaissaient aussitôt, et ils nageaient admirablement ; leurs pattes se mouvaient d’elles-mêmes selon les règles. Ils étaient tous là, même l’affreux gris, éclos du grand œuf.

« Non, ce n’est pas un dindonneau, dit la mère. Voyez comme il sait bien se servir de ses pattes, comme il se tient droit. C’est bien mon enfant à moi ! Au fond, quand on le considère bien, il est très-joli. »

« Rapp, rapp ! Allons, mes petits, suivez-moi, nous nous rendons dans le grand bassin, je vais vous présenter aux autres canards. Tenez-vous toujours tout contre moi, et gardez-vous du chat. »

Dans le bassin, il y avait un tapage, un tumulte, un remue-ménage extraordinaire. Deux bandes de canards se disputaient à grands coups de bec la tête d’une anguille. Au plus fort de la bataille le chat, qui, sur le bord, semblait dormir, fit avec sa patte sauter à terre la fameuse tête et se mit à la dévorer.

« Vous voyez là, mes enfants, dit la cane, le cours de ce monde ; il est plein de surprises et d’embûches. C’est pourquoi il faut que de bonne heure vous appreniez à vous y conduire selon les règles de la sagesse. Ainsi courbez tous le cou et saluez profondément ce vieux gros canard là-bas ; il est de race espagnole ; voyez la bande rouge qu’il a autour de la patte. C’est une marque de haute distinction ; on la lui a mise pour que la cuisinière le reconnaisse parmi les autres et n’aille pas le mettre à la broche.

« Apprenez à faire Rapp, rapp, bien en mesure. Ne mettez pas les pattes en dedans ; c’est très-mauvais genre ; écartez-les bien en dehors comme moi. »

Les petits faisaient docilement ce que commandait la mère. Mais ils avaient beau se comporter sagement et gentiment, les autres canards les regardèrent d’un mauvais œil et dirent tout haut : « Comment, encore une nouvelle couvée ! Comme si déjà nous n’étions pas assez nombreux pour ce qu’on nous donne à manger ! — Oh ! par ma foi, dit un jeune caneton, ceci est trop fort !… Fi donc ! Voyez, quelle mine a l’un de ces petits canards. Non, nous ne pouvons pas le garder parmi nous. » Et il se précipita vers le pauvre gris, lui tira des plumes et le maltraita. « Allons, méchant, dit la mère, laisse-le ; il ne fait de mal à personne. — C’est vrai, répondit l’autre, mais il n’est pas permis à son âge d’être si gros que cela. Comme il est mal bâti ! il déshonore notre espèce. »

Le gros canard espagnol s’était approché ; il loua fort l’air et les manières des nouveaux petits canards : « C’est dommage, dit-il, qu’il y ait parmi eux cette espèce de monstre ; que son plumage est d’une vilaine couleur !

— C’est vrai, dit la cane, il ne paye pas de mine ; mais il est bon enfant, il a le caractère le plus doux. Et il nage supérieurement, mieux que tous les autres. Avec le temps, il se dégrossira peut-être. Il est resté beaucoup trop longtemps dans l’œuf, c’est ce qui l’a sans doute déformé.

« Et puis, continua-t-elle, après lui avoir égalisé avec son bec les plumes un peu hérissées par les rebuffades qu’il avait reçues, c’est un mâle ; dès lors, qu’il soit bien ou mal de figure, cela importe beaucoup moins.

— Si vous vous consolez, tant mieux, dit le canard espagnol. En tout cas, vos autres petits sont charmants. Qu’ils soient les bienvenus parmi nous ; seulement, s’ils trouvent quelque friandise, comme une tête d’anguille, qu’ils n’oublient pas de me l’apporter. Je suis le chef ici dans le bassin et je veux qu’on me respecte. »

La nouvelle couvée fut fort bien accueillie par les anciens, sauf le vilain petit canard, qui ne cessa d’être mordu, bousculé, berné, pourchassé. Les poules mêmes se moquaient de lui, le trouvaient difforme. Il y avait dans la basse-cour un dindon qui se promenait ordinairement en se rengorgeant comme s’il était le maître de l’univers. À la vue du petit canard, il se gonfla comme la voile d’un navire que le vent remplirait, et il s’élança furieux sur la pauvre créature ; arrivé sur le bord du bassin, voyant qu’il ne pouvait atteindre l’objet de sa colère, il devint tout rouge et poussa des glouglou de fureur. Le petit canard n’avait pas un instant de bon temps ; toujours battu et honni. La nuit, le souvenir des avanies qu’il avait reçues dans la journée ne le laissait pas dormir.

Ses peines augmentèrent de jour en jour. Même ses frères et sœurs de couvée se raillaient de lui et disaient : « Si le chat pouvait donc l’attraper, le vilain qui nous fait honte ! » La mère, qui d’abord avait pris sa défense, finit par dire : « Je voudrais bien que la male mort t’enlève ! » Et puis les autres recommençaient à l’accabler de coups de bec, à le bousculer ; la servante qui venait apporter aux bêtes leur pitance le repoussait du pied quand il s’approchait pour attraper quelque débris de cuisine.

À la fin, ce fut plus qu’il n’en put supporter ; il prit son vol et passa par-dessus les haies, les jardins, les champs ; les petits oiseaux qui nichaient dans les bosquets s’enfuirent tout effarés en entendant le bruit de ses ailes, encore lourdes et inexpérimentées.

« Je les effraye par ma laideur, » pensa-t-il ; et il ferma les yeux pour ne pas voir ces gentilles petites bêtes se sauver à son approche. Il vola toujours plus loin et arriva à un grand marais habité par des canards sauvages. Il s’y arrêta, et se blottit la nuit dans les joncs ; il était fatigué et accablé de chagrin.

Vers le matin survinrent de tous côtés les canards sauvages et ils considérèrent avec curiosité le nouveau venu. « D’où sors-tu ? De quelle race peux-tu être ? » lui dirent-ils. Le petit canard faisait des saluts qui étaient assez gauches, comme en fait une créature honteuse de sa mauvaise mine.

« Tu peux te flatter d’être affreusement laid, ajoutèrent les autres. Mais que nous importe, pourvu que tu ne t’avises pas de vouloir épouser une de nos filles ? » Le pauvret ! Il ne pensait certainement pas à se marier ; et il fut tout heureux qu’on voulût bien le tolérer, lui permettre de chercher sa nourriture dans les marais et de s’abriter dans les roseaux.

Il y resta quelques jours. Tout à coup arrivèrent deux oisons sauvages ; ils venaient d’assez loin, des pays du Nord ; mais ils étaient jeunes et dans la jeunesse on ne craint pas de s’aventurer.

« Hé ! l’ami, dirent-ils au petit canard. Tu as une tournure si grotesque, que cela nous amuse de te voir. Viens avec nous, tu seras, comme nous, oiseau de passage. Pas loin d’ici, dans un autre marais, il y a quelques jeunes oies sauvages, fort agréables ; comme elles ne voient pas beaucoup de monde, elles ne se connaissent guère en beauté ; peut-être, malgré ta laideur, plairas-tu à l’une d’elles. »

Piff, paff ! entendit-on, et les deux oisons tombèrent morts dans l’eau. Piff, paff ! de nouveau. Des troupes entières d’oies et de canards sauvages sortirent des roseaux et s’enfuirent dans tous les sens. Les coups de fusil retentirent de plus belle ; c’était une grande chasse. Les hommes étaient les uns sur les bords du marais, les autres dans les branches des saules et des peupliers qui avançaient sur l’eau. La fumée bleue de la poudre formait tout un nuage. Les chiens accoururent et s’élancèrent dans l’eau, faisant : Pladsk, pladsk ; ils pliaient roseaux et joncs et approchaient de la cachette du petit canard. Quelles transes pour lui ! Il allait se cacher la tête sous l’aile pour ne plus rien voir de toutes ces horreurs, lorsqu’il aperçut devant lui un énorme chien, aux yeux brillants d’une fureur féroce, la gueule tout ouverte et garnie de crocs formidables ; il les fit grincer un instant en considérant le petit canard ; puis pladsk, pladsk, il s’enfuit sans le toucher, à la recherche d’une proie moins indigne.

« Enfin, dit le petit canard quand il eut repris ses esprits, ma laideur m’aura servi une fois à quelque chose ; j’ai dégoûté même ce chien vorace. »

Il se fourra au plus épais des joncs, pendant que les chevrotines sifflaient à travers les airs et que les détonations se suivaient sans cesse. Cela dura toute la journée. Puis les chasseurs s’en allèrent. Mais le canard resta encore plusieurs heures sans bouger. Enfin, après bien des précautions, il sortit de l’eau et il s’enfuit aussi vite qu’il put, traversant prés et champs au milieu d’une tempête qui l’empêchait d’avancer aussi rapidement qu’il aurait voulu. Il ne chercha pas d’abri, marchant, volant toujours pour s’éloigner de ce maudit marais.

Vers le soir, il atteignit une petite et misérable cabane de paysan ; elle était si délabrée qu’on pouvait réellement dire que ce qui la maintenait debout c’était qu’elle ne savait pas de quel côté tomber. Le vent devenait encore plus fort, et le petit canard dut s’appuyer contre la cabane pour ne pas être renversé. Il s’aperçut que la porte ne tenait pas bien dans ses gonds ; il y avait une ouverture par laquelle il se glissa à l’intérieur. Là demeurait une bonne femme avec son chat et sa poule. Le matou, qu’elle appelait mon fils, savait faire le gros dos et entonner un ron-ron ; il jetait même des étincelles, mais pour cela il fallait le caresser à rebrousse-poil dans l’obscurité. La poule avait des pattes ridiculement courtes ; mais elle pondait de bons œufs, et la femme la chérissait comme son enfant.

Le matin on s’aperçut de la présence du nouveau venu ; le chat commença son ron-ron, la poule son glou-glou.

« Qu’est-ce qui se passe ? » dit la femme ; après avoir bien regardé, elle vit dans un coin le fugitif. Elle le prit pour une cane : « Quelle chance ! dit-elle ; je vais avoir des œufs de canard ; nous les ferons couver. »

Et elle prit grand soin du petit canard, et le nourrit bien. Ce furent les premiers moments heureux de sa vie. Mais après trois semaines, quand on s’aperçut qu’il ne pondait pas, ses tribulations recommencèrent.

La poule était à peu près maîtresse à la maison ; elle disait toujours : Nous et les autres. Ce nous, qui comprenait elle, la femme et le chat, elle le plaçait bien au-dessus du reste de l’univers. Le petit canard osa émettre une opinion différente.

Tout en colère, elle s’écria : « Sais-tu pondre des œufs ? — Non. — Eh bien, aie la bonté de te taire ; tu ne comptes pas dans le monde. — Peux-tu faire le gros dos, dit le chat, phraser un ron-ron, lancer des étincelles ? — Non. — Alors, tu n’as pas le droit d’avoir un avis à toi. Contente-toi d’écouter les gens raisonnables. »

Le petit canard se tut et retourna dans son coin ; il se sentait de nouveau malheureux. Le soleil et l’air frais pénétrèrent dans la cabane ; il éprouva une extrême envie de nager ; il en parla à la poule : « Voilà ce que c’est, dit-elle, que de rester comme toi à ne rien faire. Il vous vient alors les idées les plus saugrenues. Ponds des œufs ou fais ron-ron, et elles passeront tout de suite.

— Mais c’est si agréable de se prélasser sur l’eau, d’y enfoncer la tête et de plonger jusqu’au fond ! — Tu perds entièrement le sens, répondit-elle. Demande au chat, c’est l’être le plus sage que je connaisse, si c’est un plaisir que de se mettre à l’eau. Je ne parle pas de ce que j’en pense. Interroge aussi notre maîtresse, la bonne femme ; personne n’a plus d’expérience qu’elle. Nous verrons si elle aime à barboter dans l’eau. — Vous ne pouvez pas me comprendre, osa répliquer le petit canard. — Pas te comprendre ! Ah çà ! tu crois donc avoir plus d’esprit que n’en ont la bonne femme et le chat ? Je ne parle pas de moi. Allons, mon pauvre enfant, rentre en toi-même et redeviens modeste. Sans cela, le bon Dieu pourrait se lasser de te prodiguer ses bienfaits. Il t’a fait trouver cette maison où il règne une si agréable chaleur ; tu as notre société ; tu pourrais en profiter pour ton instruction. Moi je ne demande qu’à t’ouvrir l’intelligence. Je te veux du bien, et si je te dis des vérités un peu dures, c’est par pure amitié. Vois-tu, il n’y a que deux choses en ce monde : pondre des œufs ou faire ron-ron. Tâche d’apprendre l’un ou l’autre. — Peut-être qu’en voyageant, dit le petit canard, je me dérouillerai un peu. — Oui, je crois que cela ne peut te faire que du bien, dit la poule ; car tu es encore bien pataud. »

Et le petit canard s’en fut ; il gagna un étang solitaire où il s’adonna à la natation tout à son aise ; il plongea et replongea, et il oublia les sottises de la poule.

L’automne arriva. Les feuilles des arbres jaunirent et se desséchèrent, le vent les emporta et les fit tourbillonner dans les airs. Survint le froid ; des nuages lourds formés de neige masquaient le soleil. On entendait les bandes de corbeaux crier : Aoûh, aoûh ! c’est qu’ils souffraient de la gelée.

Les tribulations du petit canard recommencèrent. Cependant, un soir, il eut un moment de bonheur. Il avait fait beau dans la journée ; le soleil se couchait au milieu de nuages d’un rouge superbe. Tout à coup passa une troupe de grands et magnifiques oiseaux ; jamais le canard n’en avait vu de pareils. Ils étaient d’une blancheur éclatante ; ils avaient de longs cous, qu’ils courbaient avec un mouvement plein de grâce : c’étaient des cygnes. Ils poussaient un cri tout particulier ; leurs larges ailes toutes déployées, ils volaient vers les pays du Sud pour retrouver la chaleur. Ils montaient, montaient toujours ; le petit canard, à leur vue, éprouvait une sensation inconnue. Il se tourna et retourna dans l’eau, il tendit le cou vers eux et, involontairement, il poussa un cri perçant si singulier, qu’il en eut peur lui-même.

Oh ! qu’il aimait ces beaux oiseaux sans les connaître, sans savoir où ils allaient ! Lorsqu’ils disparurent, dans son agitation, il plongea jusqu’au fond de l’eau ; revenu à la surface, il se sentit remué et ému comme il ne l’avait jamais été. Comme il admirait ces splendides oiseaux ! Il n’éprouvait aucun sentiment d’envie. Le pauvret, qui aurait été si heureux si les canards l’avaient souffert parmi eux, ne pensait certes pas qu’il pût jamais être autre chose qu’une créature repoussante.

L’hiver fut extrêmement rigoureux ; les étangs gelèrent, et le petit canard fut obligé de nager sans cesse, de remuer ses pattes, même la nuit, pour empêcher que la glace ne se formât autour de lui. Mais il avait beau travailler, le cercle où il se trouvait enfermé se resserrait de plus en plus ; enfin, une nuit, il ne put supporter la fatigue ; il ne bougea plus, il se vit pris dans la glace et il s’engourdit tout à fait.

Le matin, un paysan passant par là l’aperçut, vint casser la glace avec ses sabots, et apporta à sa femme le petit canard, qui se ranima à la chaleur. Les enfants voulurent jouer avec lui ; mais, devenu craintif par toutes les avanies qu’il avait reçues, il crut qu’ils voulaient le maltraiter. Il se sauva éperdu et tomba dans un grand pot à lait qu’il renversa ; la paysanne furieuse saisit les pincettes ; le canard, voltigeant de tous côtés, se précipita au beau milieu d’un tonneau rempli de farine ; en se débattant, il lança dans la chambre des nuages de cette poudre blanche ; la femme de le poursuivre. Les enfants étaient aux anges et s’amusaient divinement ; ils criaient et riaient, ils se bousculaient pour attraper le petit canard : c’était un vrai sabbat. Par bonheur un coup de vent ouvrit la porte, et la malheureuse bête put s’enfuir au dehors ; il courut se cacher dans un tas de fagots.

Il serait trop triste de raconter toutes les misères et toutes les peines qu’il eut à supporter pendant ce dur hiver. Enfin le soleil reparut ; on entendit de nouveau le chant de l’alouette. Le printemps était aussi beau que l’hiver avait été affreux.

Le canard avait beaucoup grandi ; ses ailes avaient gagné en force. Sans y penser, il s’éleva dans les airs, bien plus haut qu’il n’eût espéré atteindre. Après avoir plané longtemps tout à son aise, il redescendit à terre, et il se trouva transporté dans un grand parc ; les sureaux, l’aubépine étaient en pleine fleur. À travers les massifs et les bouquets d’arbres serpentait une rivière limpide qui aboutissait à un grand lac entouré d’une verte pelouse. Dieu ! que c’était beau ! qu’il faisait frais et agréable sous ces ombrages ! Tout à coup le canard vit déboucher dans le lac trois magnifiques cygnes. Comme ils glissaient sur l’eau avec légèreté ! le zéphyr gonflait leurs ailes, tendues comme les voiles d’une barque.

À leur aspect, le canard se sentit ému d’une douce mélancolie. « Je les reconnais, se dit-il, ces oiseaux royaux ; je veux aller les admirer de près ; ils me tueront, ils auront raison : un laideron comme moi n’a pas le droit de s’approcher d’eux. Mais cela m’est égal : il me sera plus doux de périr sous leurs coups que d’être maltraité par les canards mes frères, d’être honni par les poules, d’être repoussé du monde entier. »

Et il nagea vers les beaux oiseaux ; ils l’aperçurent et s’élancèrent vers lui ; ils fendaient l’air, et leurs ailes en bruissaient.

« Oui, je le sais, vous allez me tuer, » dit le pauvre animal, et il baissa sa tête vers la surface de l’eau, attendant la mort. Mais que vit-il dans le cristal du lac : sa propre image ; ce n’était plus une créature lourde, disgracieuse, d’un gris sale : c’était un cygne.

Peu importe d’avoir été couvé par une cane, au milieu de canards, pourvu qu’on soit éclos d’un œuf de cygne ; finalement la race se fait connaître.

Le jeune cygne ne regrettait déjà plus ses peines et ses infortunes passées, elles lui faisaient goûter toute la douceur de son bonheur actuel. Les grands cygnes l’entouraient et le caressaient tendrement de leurs becs.

Plusieurs enfants arrivèrent sur le bord du lac et y jetèrent du pain et de la verdure ; le plus jeune s’écria : « Mais il y en a un nouveau. »

« Un nouveau, un nouveau ! » s’exclamèrent avec jubilation les autres, et ils frappèrent des mains, et dansèrent en rond, et coururent tout joyeux prévenir papa et maman. Ils revinrent avec des gâteaux et des friandises qu’ils jetèrent dans l’eau pour le nouveau : « Il est le plus beau de tous, disaient-ils. Quelle noblesse, quelle grâce ! »

Lui se sentait tout confus, il ne savait plus ce qu’il faisait, tant son ravissement était grand. Au lieu de se rengorger avec superbe comme tant de parvenus, il était plutôt honteux et cachait sa tête sous son aile. Il pensait à toutes les cruelles persécutions qu’il avait subies, et maintenant on l’appelait le plus beau de ces magnifiques oiseaux. Il allait régner avec eux sur ce lac enchanteur entouré des plus délicieux bosquets ! Il releva alors son cou gracieux et flexible, il courba ses ailes, que la brise remplit et fit bruire, et il se laissa glisser avec l’abandon le plus élégant sur la surface des eaux. Plein de joie intérieure, il se disait : « Jamais, quand j’étais le vilain petit canard, je n’ai, même en rêve, imaginé une pareille félicité. »

PETITE POUCETTE

 

Il y avait une fois une veuve qui souhaitait avoir un enfant, mais un tout petit enfant qui ne grandirait jamais, pour qu’elle pût toujours le garder auprès d’elle. Elle alla trouver une vieille sorcière que sa voisine lui avait recommandée, et elle lui exposa son désir. « Il y a moyen de te satisfaire, dit la magicienne. Tiens, voilà un grain d’orge ; seulement il est d’une autre espèce que ceux qu’on cultive dans les champs. Tu le planteras dans un pot de fleurs et tu auras ce que tu souhaites. »

La veuve remercia beaucoup et donna volontiers les douze schillings que la sorcière demanda pour le prix du grain d’orge. Elle planta ce grain comme on lui avait dit ; il poussa sur l’heure une grande et magnifique fleur, aux couleurs éclatantes, semblable à une tulipe ; mais elle n’était qu’en bouton.

« Qu’elle est superbe ! » dit la veuve, et elle déposa un baiser sur les pétales couleur pourpre et ambre ; à l’instant la fleur s’entr’ouvrit avec un bruit de détonation. Au milieu, sur le pistil, reposait une mignonne petite fille, une merveille de grâce et de gentillesse ; mais elle n’était guère plus grande que la moitié d’un pouce, c’est pourquoi elle fut appelée Petite Poucette.

Elle reçut pour berceau une amour de coquille de noix, bien vernissée, comme matelas des feuilles de violette, et une feuille de rose pour couverture. Là elle dormait la nuit ; le jour elle jouait sur la table ; la veuve y avait placé une assiette avec de l’eau, bordée tout autour d’une couronne de fleurs ; sur l’eau flottait un pétale de tulipe ; la petite s’y installait et, s’aidant de deux brins de paille comme d’avirons, elle naviguait d’un bord de l’assiette à l’autre. C’était le plus charmant spectacle du monde. Elle savait aussi chanter, d’une voix si douce, si pénétrante, si mélodieuse, qu’en l’entendant on retenait sa respiration pour ne rien perdre de cette adorable musique.

Une nuit qu’elle sommeillait dans son berceau, un vieux crapaud pénétra dans la chambre par un trou qu’il y avait à un carreau de la fenêtre. Dieu, qu’il était laid, gros et gluant ! Il sauta sur le guéridon où Petite Poucette dormait sous la feuille de rose. « Voilà une gentille fiancée toute trouvée pour mon fils, » se dit-il ; et il empoigna la coquille de noix où reposait la petite et, sautant par la fenêtre, il gagna le jardin. Au bout coulait un large ruisseau ; le bord en était marécageux ; là dans la vase demeurait le crapaud avec son fils. Hou ! qu’il était affreux, ce jeune crapaudin, qu’il était répugnant ! « Coax, coax, brekkekex ! » C’est tout ce qu’il trouva à dire lorsqu’il aperçut la gentille petite qui dormait toujours dans sa coquille de noix. « Voyons, ne crie pas si fort, dit le vieux ; elle pourrait se réveiller et nous échapper ; car elle est légère comme un duvet de cygne. Nous allons la placer sur une de ces larges feuilles de nénufar qui sont au milieu du ruisseau ; elle y sera comme dans une île et ne pourra se sauver. Alors nous irons arranger notre maison là dans la vase et tout préparer pour votre noce. »

Et, en effet, le crapaud alla poser délicatement la coquille dans le creux d’une grande feuille de nénufar qui se trouvait à la surface de l’eau, aussi loin que possible du bord du ruisseau. Puis il descendit dans son trou avec son fils.

Le matin de bonne heure Petite Poucette s’éveilla toute guillerette. Mais quel chagrin l’attendait ! Tout autour d’elle de l’eau, rien que de l’eau ; impossible de se tirer de là et de gagner la terre. Oh ! quelles larmes amères elle versa ! C’était la première fois de sa vie qu’elle pleurait.

Le vieux crapaud était descendu dans la vase pour disposer les appartements ; il les décora en l’honneur de sa future belle-fille avec des roseaux et des pétales d’iris et de nénufars. Puis il vint trouver Petite Poucette avec son fils qu’il lui présenta comme son fiancé. « Tu auras là, dit-il de sa voix la plus aimable et après beaucoup de salutations profondes, un bien gentil mari ; mais aussi tu le mérites bien. — Coax, coax, brekkekex ! » c’est tout ce que le jeune nigaud trouva à dire.

Ils prirent le joli petit lit pour le placer dans ce qu’ils appelaient leur palais. Petite Poucette pleurait bien plus fort depuis qu’elle savait qu’elle était condamnée à passer sa vie auprès de ces deux monstres. Les petits poissons du ruisseau qui avaient entendu les paroles du crapaud mirent la tête hors de l’eau pour voir la petite fiancée ; ils la trouvèrent si mignonne, si délicieuse, qu’ils se dirent que ce serait trop affreux qu’elle fût mariée au vilain et stupide crapaud. « Non, cela ne doit pas se passer ainsi, » dit l’un d’eux ; et ils se réunirent autour de la feuille de nénufar et, avec leurs dents, cependant bien menues, ils firent tant qu’ils en coupèrent la queue ; la feuille, détachée de la plante, se mit à flotter librement sur l’eau, et descendit le cours du ruisseau, emportant Petite Poucette. Bientôt elle se trouva hors d’atteinte ; la feuille continua à naviguer et passa devant des villages, des prairies, des bois. Les petits oiseaux dans les arbres saluaient la jolie enfant de leurs plus joyeuses fanfares, qui lui remirent entièrement le cœur naguère si chagrin. Un gentil papillon blanc et bleu voltigea longtemps autour d’elle et finit par se poser sur la feuille de nénufar. Petite Poucette le prit et il se laissa faire sans résistance ; elle l’attacha délicatement avec sa ceinture, qu’elle fixa de l’autre bout à la feuille. Le papillon se remit à voler et il aidait ainsi à traîner l’embarcation. Petite Poucette sautillait de joie ; elle regardait de tous ses yeux le paysage, si nouveau pour elle ; elle admirait la surface de l’eau qui au soleil brillait comme le plus pur argent.

Mais voilà que survint un gros hanneton ; avec ses vilaines pattes il saisit Poucette par la taille et la porta sur un arbre. La feuille de nénufar continua à voguer avec le papillon. Dieu ! que Petite Poucette fut de nouveau épouvantée lorsqu’elle se vit perchée si haut dans les branches ! mais ce qui la désolait le plus, c’était de ne pas savoir si le pauvre papillon pourrait se détacher ; car sans cela il devait périr de faim.

Malgré la peur que lui inspirait le hanneton avec ses bruyants soum, soum, elle lui en parla. Cela lui était bien égal ; il alla plus loin la poser dans une belle touffe de feuilles, et chercha du pollen des fleurs les plus délicates qu’il lui apporta pour qu’elle s’en repût. Puis avec des compliments aussi lourds que sa personne, il lui dit qu’elle était charmante.

Sur le soir les hannetons des arbres voisins vinrent leur rendre visite ; après avoir bien dévisagé Poucette de son air le plus impertinemment stupide, l’un d’eux s’écria : « Voyez, elle n’a que deux pattes ! Fi, fi donc ! — Elle n’a pas même d’antennes ! dit un autre. — Ce n’est qu’une miniature d’un être humain ; quelle horreur ! » Telle fut la conclusion des jeunes hannetonnes.

Le gros hanneton, qui avait beaucoup voyagé et avait le goût un peu mieux formé, finit par croire, en entendant ce jugement unanime, qu’il s’était trompé et que Poucette était laide. Cependant, par un reste de bon sentiment pour elle, il la descendit de l’arbre et la déposa sur une pâquerette, puis il s’en alla.

Quand il eut disparu, Poucette éclata en sanglots ; elle, habituée à se voir admirée, vantée comme la plus délicieuse créature, voilà que ces patauds de hannetons la déclaraient affreuse.

Son chagrin ne fut pas de longue durée ; il lui fallut songer à se faire un abri au milieu de la grande forêt, où elle se trouvait abandonnée à elle-même, elle qui avait toujours été dorlotée, choyée avec tant de soin. Elle se tressa avec des brins d’herbe un hamac qu’elle suspendit sous une feuille d’anémone qui la garantirait en cas de pluie. Comme nourriture elle eut le pollen des fleurs et tous les matins elle buvait une goutte de rosée fraîche. L’été et l’automne se passèrent ainsi ; mais arriva l’hiver, le long et froid hiver. Les oiseaux, dont le chant l’avait égayée, s’envolèrent les uns après les autres vers les pays chauds ; les arbres et les plantes perdirent leur verdure ; la feuille d’anémone qui lui servait de toit se recroquevilla, et Poucette fut exposée à tous les vents. Le temps devint de plus en plus rigoureux. Il commença à neiger ; un flocon tomba sur Poucette. Pour elle c’était un poids tel qu’elle en chancela. Elle se glissa dans un tas de feuilles mortes, mais elles se brisaient et ne procuraient aucune chaleur. Dieu ! qu’elle eut à souffrir ! Elle prit enfin son courage à deux mains et s’en fut à l’aventure à la recherche d’un asile. Elle arriva à la lisière du bois et elle y trouva un grand champ de blé, c’est-à-dire qu’il n’y avait plus que les éteules qui étaient fichés comme des piquets dans la terre gelée. Avec beaucoup de peine Poucette s’engagea dans ce fouillis de chaume. Comme elle tremblait de froid !

Tout à coup elle trébucha ; elle venait de mettre un pied dans le trou qui menait à la demeure d’une souris des champs, qui avait là sous terre une belle habitation bien chaude, remplie de grains de blé, de pois et autres provisions. Petite Poucette, pressée par le besoin, mit toute fierté de côté ; elle tendit la main à la souris comme une mendiante et la supplia de lui donner la moitié d’un grain d’orge ; il y avait deux jours qu’elle n’avait pas mangé.

« Infortunée créature ! dit la souris qui par hasard avait bon cœur. Entre ici te chauffer et te restaurer. »

Les manières mignonnes et gentilles de Poucette lui plurent beaucoup et elle lui dit le lendemain : « Écoute, tu peux rester chez moi tout l’hiver ; mais il faut que tu m’aides à tenir mon appartement bien propre et que le reste du temps tu me racontes des histoires, j’en raffole. » Poucette fit ce que demandait la bonne souris, qui de son côté la choyait comme son enfant.

« Nous allons recevoir une visite, dit quelques jours après la souris. Mon voisin vient toutes les semaines causer une heure ou deux. Il a une bien plus belle et vaste demeure que la mienne ; il porte une magnifique fourrure noire, brillante comme du satin. S’il voulait t’épouser, ce serait une grande chance pour toi. Malheureusement il n’y voit qu’à peine et il ne pourra s’apercevoir de ta beauté. Mais il faudra lui raconter les jolies histoires que tu sais ; cela, il sait l’apprécier. »

Ce discours ne toucha pas du tout Poucette ; elle ne faisait aucun cas du fameux voisin ; ce n’était qu’une taupe. L’animal annoncé arriva en effet le lendemain ; la souris, pour le bien disposer, lui fit force compliments sur sa belle habitation, sur ses abondantes provisions d’hiver, et sur son esprit réfléchi et savant. La taupe avait l’air grave et doctoral ; elle ne se départait de sa sérénité que lorsqu’on disait du bien du soleil ; c’est que ses faibles yeux ne pouvaient en supporter l’éclat.

On pria Petite Poucette de chanter. Elle chanta Hanneton vole ; la taupe fut ravie de sa jolie voix ; mais elle ne laissa pas voir combien Poucette lui plaisait : elle était trop solennelle pour cela.

Elle invita la souris et Poucette à visiter son palais, et à se promener dans les conduits souterrains qu’elle avait creusés tout autour. Elle les avertit de ne pas avoir peur d’un oiseau qu’elles trouveraient tout près de l’entrée : « Il ne vous fera rien, dit-elle, il est mort ; il a dû périr de froid cette nuit. »

La taupe prit entre ses dents un morceau de bois pourri, pour servir de falot dans l’obscurité, et marcha devant afin de les éclairer à travers le long couloir noir. Lorsqu’on arriva à l’endroit où gisait l’oiseau, la taupe, appuyant son large museau contre le plafond, donna une brusque secousse, et souleva la terre tout autour ; à travers la taupinière, quelques rayons de la lumière du jour glissèrent jusque sur l’oiseau ; c’était une gentille hirondelle. Elle avait les ailes serrées étroitement contre le corps, les pattes et la tête sous les plumes ; la pauvre bête était certainement morte de froid.

Poucette fut très-affligée de ce spectacle ; elle chérissait beaucoup les petits oiseaux, qui lui avaient chanté de si jolis compliments, et dont le doux ramage l’avait divertie tout l’été dans sa solitude. Mais la taupe, avec sa patte crochue, poussa l’hirondelle de côté, en disant : « Elle ne sifflera plus jamais. Voyez pourtant comme c’est peu de chose, un petit oiseau. L’été ils font les fiers dans les airs, ils étourdissent le monde avec leurs piaulements ; arrive l’hiver, aussitôt ils crèvent de faim ou de froid.

— Vous parlez d’or, dit la souris, qui avait aussi l’esprit pratique. Ces oiseaux, cela ne songe qu’à s’amuser ; aucun ne fait de provisions pour l’hiver. Mais, m’a-t-on dit, chez les humains c’est aussi le bon genre, c’est ce qu’on appelle vivre en grand seigneur. »

Poucette ne dit rien ; mais, lorsque les deux graves bêtes furent passées, elle se pencha sur l’oiseau, écarta les plumes qui lui couvraient la tête, et déposa un baiser sur ses yeux fermés.

« Peut-être, pensa-t-elle, était-ce un de ces gentils oiseaux qui m’ont dit de si gracieuses choses, lorsque je descendais le ruisseau sur la feuille de nénufar. »

Après une promenade dans le labyrinthe de couloirs qui menaient chez la taupe, celle-ci reconduisit ses deux voisines chez elles et s’en retourna à son logis. La nuit vint, mais Poucette ne pouvait s’endormir, elle pensait toujours à la pauvre hirondelle. Elle se leva et tressa avec des brins de foin une couverture, qu’elle rembourra de pistils de fleurs, qu’elle prit dans la pharmacie de la souris, et dont elle fit une douce ouate. Elle y enveloppa l’oiseau pour qu’il eût un suaire dans son tombeau.

« Adieu, chère petite créature, dit-elle. Quelque chose me dit que tu étais parmi ces joyeux oiseaux qui m’ont tant égayée quand cet été j’habitais la verte forêt. » Et elle reposa sa tête contre le cœur de l’hirondelle. Voilà que le petit oiseau commença à remuer ; bientôt il fut tout ranimé ; il n’était qu’engourdi par le froid.

L’automne dernier, quand toutes les hirondelles étaient parties pour les pays chauds, celle-ci s’était attardée ; le froid l’avait surprise, c’est à peine si elle avait pu se traîner jusque dans le couloir de la taupinière, et éviter ainsi d’être ensevelie sous la neige.

Poucette tremblait d’effroi en voyant ressusciter la morte. Mais elle prit son courage à deux mains, enveloppa encore mieux l’hirondelle dans la couverture, et alla quérir une feuille de menthe à l’odeur pénétrante, qu’elle sentait quand elle ne se trouvait pas bien, et qu’elle plaça sur la tête de l’oiseau.

Puis elle rentra bien doucement ; elle ne dit rien à la souris. La nuit suivante elle se glissa de nouveau auprès du petit oiseau, qui était tout en vie, mais bien faible ; il entr’ouvrait les yeux et regardait tendrement Poucette, qui se tenait devant lui avec une lanterne de bois pourri.

« Que je te remercie, charmante enfant ! dit-il. Je te dois la vie. Bientôt je recouvrerai mes forces, et je pourrai de nouveau voltiger dans les airs.

— Pas encore de sitôt, dit Poucette. Dehors il gèle et il neige. Reste tranquille dans ton lit bien chaud ; j’aurai soin de toi. » Et elle lui apporta quelques conserves d’insectes et de l’eau dans une corolle de volubilis. L’hirondelle but et mangea ; cela la ravigota, et elle raconta alors comment en s’envolant brusquement de dessous un buisson d’épines, elle s’était blessée à l’aile ; c’est ce qui l’avait empêchée de suivre la troupe de ses compagnes qui étaient parties pour les contrées du Sud. La gelée était venue plus tôt que d’habitude, et l’avait saisie et engourdie.

Poucette continua tout l’hiver à la choyer comme une sœur. Elle ne souffla mot ni à la souris ni à la taupe, qui s’étaient exprimées si durement sur le compte du gentil oiseau.

Vint le printemps, ramenant le soleil et la chaleur : l’hirondelle annonça à Poucette qu’elle allait la quitter. Poucette en eut le cœur gros, cependant elle se mit bravement à élargir la taupinière et y pratiqua une ouverture ; un brillant rayon de soleil pénétra dans le sombre couloir. « Qu’il doit faire beau dehors ! dit l’hirondelle ; veux-tu m’accompagner, je t’emporterai sur mon aile vers la verte forêt ? » Poucette pensa à la brave souris, à laquelle elle devait tant de reconnaissance, et elle ne voulut pas l’affliger en la quittant ainsi brusquement. « Je ne puis, dit-elle.

— Adieu donc, bonne et charmante enfant, dit l’hirondelle, adieu ! »

Et elle s’élança dans les airs ; Poucette suivit du regard l’oiseau qui tourbillonnait joyeusement à la lumière du soleil. Elle pleurait à chaudes larmes de perdre son amie.

L’oiseau lança un dernier quivit, quivit, puis il disparut dans la direction de la forêt.

Poucette resta triste et affligée. On ne lui permit pas d’aller se promener là-haut au soleil. Au-dessus de la demeure de la souris on avait semé du blé. « Si tu allais t’y aventurer, dit la souris, tu t’égarerais dans ce fouillis de hautes herbes, toi qui es si mignonne ; jamais tu ne retrouverais le chemin de la maison.

— Voici de quoi te consoler, dit-elle le lendemain. La taupe m’a demandé ta main. Quelle chance pour toi, ma pauvre enfant ! Il va falloir s’occuper de ton trousseau ; il faut que rien n’y manque, puisque tu épouses un si grand personnage. »

Et elle fit venir quatre araignées, qui, jour et nuit, se mirent à tisser les étoffes les plus fines. Tous les jours la taupe venait en visite ; elle avait toujours son air grave, et, de sa mine la plus importante, elle disait force banalités, comme quoi il faisait très-chaud, et qu’une fois l’été passé il ferait plus frais et qu’alors on ferait la noce.

Poucette se désolait de plus en plus ; elle ne pouvait souffrir l’ennuyeuse taupe. Chaque fois qu’elle trouvait l’occasion de se faufiler dehors, elle allait jusqu’au bout du couloir qui donnait sur le champ de blé : et quand le vent écartait les épis, elle apercevait le ciel bleu et la lumière du soleil. « Qu’il fait donc beau et clair là-haut, se disait-elle ; toujours vivre dans un trou obscur ! si au moins j’avais encore près de moi l’hirondelle, ma chère amie ! Mais là-bas, dans la belle forêt verte, elle m’aura oubliée et ne reviendra plus. »

L’automne arriva ; le trousseau était complet. « En quatre semaines la noce, » dit la souris. Poucette se mit à sangloter, et dit qu’elle ne voulait pas passer sa vie avec la solennelle et assommante taupe. « Fariboles que tout cela, répondit la souris. Ne regimbe pas ou je te donne un bon coup de mes dents pointues. Que veux-tu donc ? Comment ! la taupe porte une si belle fourrure ! elle a la cave et l’office toujours remplies de provisions. Tu devrais sans cesse remercier Dieu du bonheur qu’il t’envoie. »

Le jour du mariage était arrivé. La taupe était venue pour emmener Poucette à son palais, profond dans la terre. C’est là qu’elle devait demeurer toujours. Elle ne pourrait même plus parler du soleil, la taupe l’avait en horreur. La pauvrette était dans la désolation ; elle prit la souris à part et la pria de la laisser aller dire un dernier adieu au soleil. « Va donc, mais reviens vite, » dit la souris.

Poucette sortit par le couloir et fit quelques pas dans les champs. Le blé avait été récolté et il ne restait plus que le chaume. Elle pouvait voir toute la belle vallée. Elle se sentait pleine d’angoisse en pensant qu’il lui fallait s’enterrer vivante dans le sombre palais de la taupe. Elle disait adieu au soleil, aux arbres, à toute la nature. Elle entoura de ses bras une petite fleur rouge et l’embrassa en disant : « Adieu, ma mignonne. Si tu vois mon amie l’hirondelle, dis-lui combien je l’aimais.

— Quivit, quivit, » entendit-elle tout à coup au-dessus de sa tête. C’était le petit oiseau qui allait justement au rendez-vous où ses compagnes se réunissaient pour s’envoler vers le midi. Elle s’arrêta toute joyeuse. Poucette lui raconta ses chagrins, comment on voulait la contraindre à épouser la vilaine taupe et à ne plus revoir le soleil. Et elle éclata en sanglots.

« Eh bien, décide-toi cette fois, dit l’hirondelle, et viens avec moi. Nous allons partir pour les pays où le soleil luit toujours, où il est bien plus éclatant qu’ici, les contrées où règne un printemps perpétuel, où il y a des fleurs plus belles que tu n’en as jamais vu. Viens donc ! Que je serais heureuse de te rendre le service de te délivrer de ton affreuse taupe, toi qui m’as sauvée lorsque j’allais périr par la rigueur du froid !

— Oui, je t’accompagnerai, » dit Poucette, et elle monta sur le dos de l’oiseau. Elle s’attacha par sa ceinture à une des plus fortes plumes. L’hirondelle s’élança au-dessus des forêts, monta, monta toujours au-dessus même des grandes montagnes où se trouve une neige éternelle. Poucette gelait dans l’air froid, mais elle se blottit sous les plumes de l’oiseau, ne passant que la tête pour admirer les beaux pays qu’ils traversaient.

Elle voyait des bois de citronniers et d’orangers ; la vigne grimpait jusqu’au haut des arbres et retombait en pampres luxuriants ; le ciel était d’un bleu foncé, d’une pureté extrême, et paraissait deux fois plus haut que dans le Nord. De temps en temps passaient à côté d’elle de grands papillons aux couleurs brillantes comme elle n’en avait jamais vu.

Mais l’hirondelle volait toujours en avant. Le pays devenait de plus en plus beau. Enfin elles arrivèrent à un lac bleu entouré de magnifiques arbres, et au bord duquel s’élevait un antique palais de marbre. Le lierre et la vigne montaient le long des hautes colonnes. Tout en haut on voyait une quantité de nids d’hirondelles, dont l’un appartenait à celle qui portait Poucette.

« C’est là ma demeure, dit-elle ; mais ce n’est pas assez beau pour toi. Là en bas, il y a des fleurs superbes ; tu vas en choisir une pour ton habitation.

— C’est cela, » dit Poucette en frappant joyeusement des mains. Là gisait une grande colonne de marbre qui en tombant s’était cassée en trois morceaux ; dans les intervalles poussaient de grandes fleurs d’un blanc d’opale. Poucette en désigna une, et l’hirondelle vint l’y déposer dans le calice.

Mais, ô merveille ! il s’y trouvait un charmant jeune homme pas plus grand que Poucette. Il avait un corps lumineux et transparent, deux ailes aux couleurs éclatantes, sur la tête une couronne d’or. Il était roi en effet : ses sujets et sujettes habitaient chacun une des belles fleurs d’alentour.

« Dieu ! qu’il est beau ! » murmura Poucette. Le petit prince s’effraya en voyant l’hirondelle, qui était un être gigantesque à côté de lui. Mais la vue de Poucette lui remit les esprits ; jamais il n’avait aperçu une beauté aussi délicate. Il ôta la couronne de sa tête et la posa sur la sienne, en lui demandant de but en blanc si elle voulait l’épouser et devenir la Reine des fleurs. C’était là un autre mari que le crapaud et la taupe ! Poucette dit franchement sans hésiter : « Oui, de tout mon cœur. »

Et de toutes les fleurs arrivèrent en voltigeant les gracieux petits êtres, des petits messieurs, des petites dames, pour rendre hommage à leur nouvelle souveraine. Chacun apportait un présent. Le plus beau était une paire d’ailes, brillantes comme la plus belle nacre. Poucette se les attacha et dès lors elle put aussi voltiger à travers les airs.

Les fêtes de la noce durèrent plusieurs mois ; la gentille hirondelle y était toujours la bienvenue ; elle faisait très-bien sa partie aux concerts de la cour. Quand le printemps revint, elle s’en retourna vers le nord, le cœur gros ; car elle n’aimait pas à se séparer de sa chère Poucette. Arrivée en Danemark, elle fit son nid près de la fenêtre de l’homme qui conte des histoires. Elle raconta à ses voisines l’histoire de Poucette. L’homme aux contes l’entendit et il la redit à ses petits amis les enfants.

GRAND CLAUS

ET

PETIT CLAUS

 

Dans un village vivaient deux paysans qui portaient le même nom. Ils s’appelaient tous deux Claus, mais l’un avait quatre chevaux, l’autre n’en avait qu’un. Pour les distinguer l’un de l’autre, on avait nommé le premier grand Claus, bien qu’ils fussent de même taille, et le second, qui ne possédait qu’un cheval, petit Claus.

Écoutez bien maintenant ce qui leur arriva ; car c’est une histoire véritable, s’il en fut jamais.

Toute la semaine le petit Claus travaillait pour le grand à la charrue avec son unique cheval ; en retour, grand Claus venait l’aider avec ses quatre bêtes, mais une fois la semaine seulement, le dimanche. Houpa ! comme petit Claus faisait alors claquer son fouet pour exciter ses cinq chevaux, car ce jour-là il les regardait tous comme siens.

Un dimanche qu’il faisait le plus beau soleil, les cloches sonnaient à toute volée, et une foule de gens, parés et endimanchés, et leur livre d’heures sous le bras, se rendaient à l’église ; lorsqu’ils passaient à côté du champ où petit Claus conduisait la charrue avec les cinq chevaux, dans sa joie et pour faire parade d’un si bel attelage, il faisait le plus de bruit qu’il pouvait avec son fouet et s’écriait à tue-tête : « Hue ! en avant tous mes chevaux !

— Qu’est-ce que tu dis donc là ? interrompit grand Claus ; tu sais bien qu’un seul de ces chevaux t’appartient. »

Lorsqu’il vint encore à passer du monde, petit Claus oublia la remontrance et s’écria de nouveau : « Hue ! en avant tous mes chevaux !

— Je te prie de cesser, dit grand Claus. Si cela t’arrive encore une fois, je donnerai un tel coup sur la tête de ton cheval, que je l’assommerai. Alors tu n’auras plus de cheval du tout.

— Sois tranquille, cela ne m’arrivera plus, » répondit petit Claus. Il vint à passer un riche paysan, qui lui fit de la tête un signe amical ; petit Claus se sentit très-flatté, il pensa que cela lui serait beaucoup d’honneur que ce paysan pût croire qu’il possédait les cinq chevaux attelés à sa charrue. Il fit de nouveau claquer son fouet, en criant encore plus fort que les autres fois : « Hue donc ! en avant tous mes chevaux !

— Je t’apprendrai à dire hue à tes chevaux, » dit grand Claus ; il saisit une bêche et en donna un coup si violent sur la tête du cheval de petit Claus, que la pauvre bête tomba sur le flanc pour ne plus se relever.

« Ouh ! ouh ! fit petit Claus, qui se mit à pleurer. Voilà que je n’ai plus de cheval ! » Mais bientôt il se dit qu’il ne fallait pas tout perdre ; il écorcha la bête, en fit bien sécher au vent la peau ; il la mit dans un sac, qu’il hissa sur son dos, et il s’en fut vers la ville pour vendre sa peau de cheval.

Il avait un long bout de chemin à parcourir ; il lui fallait traverser une grande et sombre forêt. Pendant qu’il y était engagé, survint un ouragan qui obscurcit le ciel, et petit Claus s’égara tout à fait. Lorsqu’il finit par retrouver la route, il était déjà très-tard ; il ne pouvait plus, avant la nuit, arriver à la ville ni retourner chez lui.

Un peu plus loin il aperçut une grande maison de ferme ; les volets étaient fermés, mais les rayons de lumière passaient à travers les fentes. « On m’accordera bien un gîte pour la nuit, » pensa-t-il, et il alla frapper à la porte.

Une paysanne, la maîtresse de la maison, vint ouvrir ; Claus présenta sa demande, mais elle lui répondit qu’il eût à passer son chemin, que son mari n’était pas là et qu’en son absence elle ne recevait pas d’étrangers.

« Il me faudra donc rester la nuit à la belle étoile ! » dit petit Claus. La paysanne, sans lui répondre, lui ferma la porte au nez. Près de la maison il y avait une grange, contre laquelle s’élevait un hangar couvert d’un toit plat de chaume. « Je m’en vais grimper là, se dit Claus ; cela vaudra mieux que de coucher par terre, et même ce chaume me fera un excellent lit. Un couple de cigognes niche sur ce toit ; mais j’espère bien que, si je me conduis convenablement à leur égard, elles ne viendront pas me donner des coups de bec quand je dormirai. »

Aussitôt dit, aussitôt fait. Il se hissa sur le toit et, après s’être tourné et retourné comme un chat, il s’y installa commodément pour la nuit. Voilà qu’il s’aperçoit que les volets de la maison sont trop courts vers le haut, de façon que de l’endroit où il est, il voit tout ce qui se passe dans la grande chambre du rez-de-chaussée.

Il y avait là une table couverte d’une belle nappe, sur laquelle se trouvaient un rôti, un superbe poisson et une bouteille de vin.

La paysanne et le sacristain du village étaient assis devant la table, personne autre ; l’hôtesse versait du vin au sacristain qui s’apprêtait à manger une tranche du poisson, un brochet, son mets favori.

Claus, qui n’avait pas soupé, tendait le cou et regardait avidement ces savoureuses victuailles. Et ne voilà-t-il pas qu’il aperçoit encore un magnifique gâteau tout doré qui était destiné au dessert. Quel régal cela faisait !

Tout à coup on entend le pas d’un cheval ; il s’arrête devant la maison : il ramenait le fermier, le mari de la paysanne.

C’était un excellent homme ; mais un jour, étant gamin, il avait été battu par un sacristain qui le croyait coupable d’avoir sonné les cloches à une heure indue. C’était un de ses camarades qui avait fait le tour. Depuis ce jour notre fermier avait juré une haine féroce à toute la gent des sacristains ; il lui suffisait d’en apercevoir un pour se mettre en fureur.

Si le sacristain était allé dire bonsoir à la fermière, c’est qu’il savait le maître de la maison absent ; la paysanne, qui ne partageait pas les préjugés de son mari, lui avait préparé ce beau festin, pour l’indemniser des regards haineux que le fermier lui jetait chaque fois qu’il le rencontrait.

Lorsqu’ils entendirent les pas du cheval et qu’ils reconnurent le fermier à travers les fentes du volet, ils furent très-effrayés, et la paysanne supplia le sacristain de se cacher dans une grande caisse vide ; il le fit volontiers ; il savait que le brave fermier avait la faiblesse de ne pas supporter la vue d’un sacristain. Puis la femme cacha vite dans le four les mets, le gâteau et la bouteille de vin ; si le mari avait vu tous ces apprêts, il aurait demandé ce que cela signifiait ; il aurait fallu mentir, et peut-être se serait-elle troublée.

« Quel malheur ! » s’écria petit Claus du haut de son toit, lorsqu’il vit disparaître les plats appétissants. — Hé ? qui est donc là ? dit le fermier entendant cette exclamation ; il leva la tête et aperçut petit Claus. Celui-ci raconta ce qui lui était arrivé et demanda la permission de rester sur le toit de chaume. « Descends donc plutôt, répondit le fermier, tu dormiras dans la maison, et puis tu ne refuseras sans doute pas de souper avec moi. »

La femme le reçut avec force sourires et démonstrations de joie ; elle remit la nappe sur la table et leur servit un grand plat rempli de soupe. Le fermier, qui avait très-faim, se mit à manger de bon appétit ; petit Claus ne trouvait pas la soupe mauvaise, mais il pensait avec regret au succulent rôti, au poisson, au gâteau qu’il avait vus disparaître dans le four.

Il avait placé sous la table le sac avec la peau de cheval, et il avait ses pieds dessus. Dans son dépit de ne rien goûter de toutes ces bonnes choses, il eut un mouvement d’impatience et il appuya brusquement du pied sur le sac ; la peau fraîchement séchée craqua bruyamment.

« Pst ! pst ! » dit petit Claus, comme s’il voulait faire taire quelqu’un ; mais en même temps il donna un nouveau coup de pied au sac, et on entendit un craquement encore plus fort.

« Tiens, dit le paysan, qu’as-tu donc là dans ce sac ?

— C’est un magicien, répondit petit Claus. Il m’apprend, dans son langage, que nous devrions laisser la soupe, et manger le rôti, le poisson et le gâteau que par enchantement il a fait venir dans le four.

— N’est-ce pas une plaisanterie ? » s’exclama le fermier, et il sauta sur la porte du four et resta les yeux écarquillés devant les mets friands et succulents que sa femme y avait cachés, mais qu’il crut apportés là par un magicien.

La fermière fit également l’étonnée et se garda bien de risquer une observation ; elle servit sur la table rôti, poisson et gâteau, et les deux hommes s’en régalèrent à cœur joie.

Voilà que Claus donna de nouveau en tapinois un coup de pied à son sac ; le même craquement se fit entendre.

« Que dit-il encore ? demanda le fermier. — Il me conte, répondit petit Claus, qu’il ne veut pas que nous ayons soif ; toujours par enchantement, il a fait arriver à travers les airs trois bouteilles d’excellent vin qui sont quelque part dans un coin, ici, dans la chambre. » Le fermier chercha et aperçut en effet les bouteilles, que la pauvre femme fut contrainte de déboucher et de placer sur la table. Les deux hommes s’en versèrent de copieuses rasades, et le fermier devint très-joyeux. « Dis donc, demanda-t-il, ton magicien peut-il aussi évoquer le diable ? En ce moment que je me sens si bien et de si bonne humeur, rien ne me divertirait mieux que de voir maître Belzébuth faire ses grimaces.

— Oh ! oui, répondit Claus, mon sorcier fait tout ce que je lui demande. N’est-il pas vrai ? continua-t-il, en heurtant son sac du pied. Tu entends, il dit oui. Mais il ajoute que le diable est si laid, que nous ferions mieux de ne pas demander à le voir.

— Oh ! je n’ai pas peur aujourd’hui, dit le fermier. À qui peut-il bien ressembler, Satan ?

— Il a tout à fait l’air d’un sacristain.

— Ah ! dit le paysan. Dans ce cas, il est affreux, en effet. Il faut que tu saches que j’ai les sacristains en horreur. Tant pis, cependant ; comme je suis prévenu que ce n’est pas un vrai sacristain, mais bien le diable en personne, sa vue ne me fera pas une impression trop désagréable. Vidons encore la dernière bouteille, pour nous donner du courage. Recommande toutefois qu’il ne m’approche pas de trop près. »

— Voyons, es-tu bien décidé ? dit petit Claus ; alors je vais consulter mon magicien. » – Il remua son sac et tint son oreille contre. « Eh bien ? dit le paysan. — Il dit que vous pouvez aller ouvrir le grand coffre qui est là-bas dans le coin ; vous y verrez le diable qui s’y tient blotti ; mais tenez bien le couvercle et ne le soulevez pas trop, pour que le malin ne s’échappe pas. — En avant ! dit le fermier ; viens m’aider à tenir ferme le couvercle. »

Ils allèrent vers la caisse où le pauvre sacristain était accroupi, tout tremblant de peur. Le paysan leva un peu le dessus et regarda. « Ouh ! s’écria-t-il en faisant un saut en arrière. Je l’ai donc vu, cet affreux Satan. En effet, c’est notre sacristain tout vif. Oh ! quelle horreur ! »

Pour se remettre de son émotion, le fermier voulut boire encore un coup ; comme les trois bouteilles étaient vides, il alla en chercher une à la cave. Ils restèrent longtemps ainsi à trinquer et à jaser.

« Ce magicien, dit enfin le paysan, il faut que tu me le vendes. Demande le prix que tu veux. Tiens, je te donnerai un boisseau plein d’écus. — Non, je ne puis pas, répondit petit Claus. Pense donc quel profit je puis tirer de cet obligeant sorcier qui fait tout ce que je veux. — Voyons, fais-moi cette amitié, dit le paysan. Si tu ne me le donnes pas, je me consumerai de regret. — Allons, soit ! puisque tu as montré ton bon cœur en m’offrant un gîte pour la nuit, je ferai ce sacrifice. Mais tu sais, j’aurai un plein boisseau d’écus, et la bonne mesure ?

— C’est entendu, dit le paysan. Il faut aussi que tu emportes cette caisse là-bas ; je ne veux plus l’avoir une minute à la maison. On ne sait pas, peut-être le diable y est-il resté logé. »

Le marché conclu, petit Claus voulut absolument partir au milieu de la nuit, de peur que le paysan ne vînt à changer d’avis ; il livra sa marchandise, son sac avec la peau, et reçut tout un boisseau de beaux écus trébuchants ; pour qu’il pût emporter la caisse, le paysan lui donna en outre une petite charrette. Petit Claus y chargea son argent et le coffre contenant le sacristain ; après une cordiale poignée de main échangée avec le paysan, il s’en alla, reprenant le chemin de sa maison. Il traversa de nouveau la grande forêt et arriva sur les bords d’un fleuve large et profond, dont le courant était si rapide que les plus forts nageurs avaient bien de la peine à le remonter. On y avait construit tout nouvellement un pont. Petit Claus s’y engagea, poussant sa charrette ; au milieu il s’arrêta et dit tout haut, pour que le sacristain pût l’entendre :

« Ma foi, j’en ai assez de traîner cette sotte caisse ; elle est lourde comme si elle était pleine de pierres. Je m’en vais la jeter à l’eau ; si elle surnage, je la repêcherai bien quand elle passera devant ma maison ; si elle va au fond, la perte ne sera pas grande. »

Et il empoigna le coffre, et commença à le soulever, comme s’il voulait le placer sur le parapet et le précipiter dans la rivière, « Non ! non ! pitié ! s’écria le sacristain, laisse-moi sortir auparavant. — Ouh ! ouh ! dit petit Claus, comme s’il avait bien peur. Le diable est resté enfermé dedans. C’est maintenant que je vais certainement le lancer à l’eau pour qu’il se noie et que le monde en soit débarrassé. — Au nom du ciel, non, non ! hurla le sacristain. Je te donnerai un plein boisseau d’écus, si tu me laisses sortir. — Cela, c’est une autre chanson, » dit Claus, et il ouvrit la caisse. Le sacristain, bien que tout courbaturé, s’élança dehors, et saisissant le coffre il le jeta à la rivière, et poussa un profond soupir de soulagement. Puis il mena Claus dans sa maison et lui remit un boisseau rempli d’argent ; Claus le chargea sur sa charrette à côté de l’autre, puis il rentra chez lui.

« Je n’aurais jamais rêvé que mon cheval me rapporterait une telle somme, se dit-il lorsqu’il eut mis en un tas par terre toutes les belles pièces blanches et sonnantes qu’il avait gagnées. Comme grand Claus sera vexé quand il saura qu’au lieu de me faire du tort, c’est à lui que je dois d’être devenu riche ! Cependant je ne veux pas lui conter l’affaire directement ; prenons un biais pour la lui apprendre. »

Il envoya un gamin emprunter un boisseau chez grand Claus. « Que peut-il bien avoir à mesurer ? » se dit ce dernier, et il enduisit de poix le fond du boisseau, pour qu’il y restât attaché quelque parcelle de ce qu’on allait y mettre. Et en effet, lorsqu’on lui rapporta le boisseau, il trouva au fond trois schillings d’argent tout flambants neufs.

« Qu’est-ce cela ? » se dit grand Claus, et il courut aussitôt chez petit Claus. « Comment, lui demanda-t-il, as-tu donc tant d’argent, que tu en remplisses un boisseau ? — Oh, c’est ce qu’on m’a donné hier soir en ville pour ma peau de cheval ; les peaux ont haussé de prix comme cela ne s’est jamais vu. — Quelle bonne affaire je t’ai fait faire ! » dit grand Claus ; et il retourna au plus vite chez lui, prit une hache et en abattit ses quatre chevaux. Il les écorcha proprement et s’en fut avec les peaux à la ville.

« Peaux, des peaux ! qui veut acheter des peaux ? » criait-il à travers les rues. Les tanneurs, les cordonniers arrivèrent et lui demandèrent son prix. « Un boisseau plein d’écus pour chacune, répondit-il. — Tu veux te moquer ou tu es fou ! s’écrièrent-ils. Crois-tu que nous donnions l’argent par boisseaux ? » Il s’en alla plus loin, beuglant toujours plus fort : « Peaux, des peaux ! qui veut des peaux ? » Il arriva encore des gens pour les lui acheter ; à tous il demandait un boisseau rempli d’écus pour chaque peau. Bientôt il ne fut question dans toute la ville que de ce mauvais plaisant qui voulait autant d’une peau de cheval que d’une maison. « Il se moque de nous, » dirent-ils tous. Les cordonniers prirent leurs tire-pieds, les tanneurs leurs tabliers, ils se jetèrent sur lui et le rossèrent de toutes leurs forces.

« Peaux, des peaux ! criaient-ils pour se moquer de lui à leur tour. Nous allons te tanner la peau et tu pourras la vendre avec les autres ; ce sera du beau maroquin écarlate ! » Et en effet, le sang coulait sous les coups furieux qu’il recevait ; il s’enfuit de toute la vitesse de ses jambes et tout moulu, tout meurtri, s’échappa enfin de la ville.

« C’est bon, se dit-il, quand il fut de retour chez lui ; petit Claus me payera cela ; je m’en vais le tuer. »

Or, en ce même jour la grand’mère de petit Claus venait de trépasser. Elle n’avait guère été tendre pour lui, elle grondait toujours, mais il n’en était pas moins très-affligé, et il prit le corps de la vieille femme et le plaça dans son propre lit qu’il avait préalablement bien chauffé à la bassinoire ; il pensait qu’elle n’était peut-être qu’engourdie, et que la chaleur la ranimerait. Il alluma un bon feu dans le poêle et il s’assit lui-même pour passer la nuit sur un fauteuil dans un coin.

Voilà qu’au milieu de la nuit la porte s’ouvre et grand Claus entre une hache à la main. Il savait où se trouvait le lit de petit Claus, il s’y dirige sur la pointe des pieds et frappe du côté de l’oreiller un terrible coup avec sa hache ; il fend la tête de la morte. « Voilà qui est fait, dit-il, maintenant tu ne te railleras plus de moi. » Et il rentre tout gaiement chez lui.

« Quel mauvais caractère il a, ce grand Claus ! » se dit le petit, qui n’avait pas bougé ni soufflé mot. Il voulait me tuer ; et si ma grand’mère n’avait pas été morte, c’est elle qu’il aurait assassinée ! »

Il rajusta avec art la tête de sa grand’mère, et cacha la blessure sous un bonnet à dentelles et à rubans. Il mit à la morte ses vêtements du dimanche. Puis il alla emprunter le cheval de son voisin et l’attela à sa carriole ; il y plaça au fond le corps de la vieille femme, monta sur le siège et partit pour la ville.

Au lever du soleil il y arriva et s’arrêta devant une grande auberge pour prendre un verre de quelque chose.

L’aubergiste était très-riche et c’était un excellent homme ; mais il avait un terrible défaut : il était colère à l’excès ; à la moindre contrariété, il éclatait comme s’il n’avait été que poudre et salpêtre.

Il était déjà levé et debout sur le seuil de la porte. « Bonjour, dit-il à petit Claus ; te voilà sorti de bien bonne heure !

— Oui, répondit l’autre. Je m’en viens à la ville avec ma grand’mère pour faire des emplettes. Mais elle ne veut pas descendre de la voiture ; elle est très-entêtée. Cependant si vous voulez lui porter un verre de bon hydromel, je pense qu’elle le prendra volontiers. Mais il faut que vous lui parliez de votre voix la plus forte ; elle n’entend pas bien. — Oh ! elle ne refusera pas mon hydromel, qui est renommé au loin, » dit l’aubergiste ; et tandis que petit Claus entrait dans la salle, il alla remplir un grand verre à son meilleur tonnelet et le porta à la vieille femme morte, qu’il voyait assise debout au fond de la carriole.

« Voilà un bon verre d’hydromel que vous envoie votre petit-fils, » cria-t-il. Pas de réponse ; la morte ne bougea pas.

« N’entendez-vous pas ? répéta-t-il en élevant encore la voix, au point que les vitres en tremblèrent. Votre petit-fils vous envoie ce verre d’hydromel ; jamais vous n’en aurez bu de meilleur. »

Et il recommença encore deux ou trois fois. À la fin la colère lui monta au cerveau en voyant dédaigner son hydromel, dont il était si fier ; il jeta, dans sa fureur, le verre à la tête de la vieille, qui sous le choc tomba sur le côté.

Petit Claus, qui était aux aguets derrière la fenêtre, se précipita dehors, et empoignant l’aubergiste au collet : « Coquin, cria-t-il, tu as tué ma grand’mère ! Regarde le trou que tu lui as fait au front !

— Quel malheur ! dit l’aubergiste en se tordant les mains de désespoir. Voilà ce que c’est que d’être emporté et violent. Écoute bien, cher petit Claus ; ne me dénonce pas et je te donnerai un boisseau plein d’argent, et je ferai enterrer ta grand’mère avec autant de pompe que si c’était la mienne. Mais jamais tu ne souffleras mot sur ce qui vient de se passer ; la justice me couperait le cou, et c’est tout ce qu’il y a de plus désagréable. »

Petit Claus accepta le marché, reçut un boisseau plein de beaux écus neufs, et sa grand’mère fut magnifiquement enterrée.

Lorsqu’il fut de retour chez lui avec son magot, il envoya de nouveau un gamin emprunter chez grand Claus un boisseau. « Quelle est cette plaisanterie ? se dit grand Claus. Est-ce que je ne l’ai pas tué de ma propre main ? Je m’en vais aller voir moi-même ce que cela signifie. » Et il accourut avec le boisseau. Il resta bouche béante et les yeux écarquillés lorsqu’il aperçut petit Claus qui avait mis tout son trésor en un seul tas et qui y plongeait les mains avec amour. « Cela t’étonne de me voir encore en vie, dit petit Claus ; mais tu t’es trompé et tu as assommé ma grand’mère. J’ai vendu son corps à un médecin qui m’en a donné plein un boisseau d’argent.

— C’est un fameux prix ! » dit grand Claus, et il courut chez lui encore plus vite qu’il n’était venu, prit une hache et tua d’un coup sa pauvre grand’mère. Il chargea son corps sur une voiture et s’en fut à la ville trouver un apothicaire de sa connaissance, pour lui demander s’il ne savait pas un médecin qui voulût acheter un cadavre.

— Un cadavre ! s’écria l’apothicaire. D’où le tenez-vous et comment avez-vous le droit de le vendre ?

— Oh ! il est bien à moi, répondit grand Claus. C’est le corps de ma grand’mère. Je viens de la tuer ; elle n’avait plus grand amusement dans ce monde, la pauvre femme, et l’on m’en donnera un boisseau plein d’écus.

— Dieu de miséricorde ! dit l’autre, quelles abominables sornettes vous nous contez ! Ne répétez à personne ce que vous venez de me dire, vous pourriez y perdre votre tête. » Et il lui expliqua que sa grand’mère avait beau être infirme et s’ennuyer sur la terre, il n’en avait pas moins commis un horrible meurtre, et la justice, si elle l’apprenait, le punirait de mort. Grand Claus fut pris d’effroi, il sortit à la hâte sans dire adieu, sauta sur la voiture, fouetta les chevaux et s’en retourna chez lui au galop. L’apothicaire crut qu’il était simplement devenu fou et qu’il n’avait pas fait ce dont il s’était vanté ; il le laissa partir sans informer la justice.

« Tu me le payeras ! grommelait avec rage grand Claus tout le temps de la route, tu me le payeras cher ! »

Arrivé à la maison, il prit le plus grand sac qu’il put trouver et il s’en fut chez petit Claus.

« Ah ! cette fois tu ne m’échapperas pas, s’écria-t-il. Tu m’as encore une fois attrapé. Tu m’as fait tuer tous mes beaux chevaux, puis ma grand’mère qui avait toujours été si bonne pour moi. Tu as bien dû rire de ma bêtise. Mais maintenant c’est à mon tour de me moquer de toi. Tu ne me joueras plus, je te le promets ! » Et il saisit petit Claus par le milieu du corps, et, comme il était de beaucoup le plus fort, il le fourra dans le sac dont il noua solidement les cordons. Il le chargea sur son dos et dit : « Tu sais, mon ami, je m’en vais aller te jeter dans la rivière. »

Mais il avait un long chemin à faire et son fardeau était lourd. Il vint à passer devant l’église ; l’orgue retentissait et l’on entendait de très-beaux chants. Grand Claus posa à terre le sac avec petit Claus contre le mur de l’église et il y entra pour entendre un cantique et bien demander pardon à Dieu d’avoir tué sa grand’mère. Il pensa que petit Claus était trop bien ficelé dans le sac pour pouvoir s’échapper et qu’il ne surviendrait plus personne, puisque le service était déjà commencé depuis quelque temps.

« Aïe, aïe ! » soupirait petit Claus dans sa prison, et il se tordait et se retournait ; mais il avait beau faire, il ne pouvait dénouer le nœud qui fermait le sac.

Arrive un vieux, vieux berger, aux cheveux blancs comme neige. Il tenait à la main une grande houlette et conduisait un fort troupeau de bœufs et de vaches. Une des bêtes en broutant vint à pousser le sac et le renversa.

« Aïe, holà ! cria petit Claus de toute la force de ses poumons pour se faire entendre à travers la grosse toile. Je suis encore si jeune, et il me faut déjà aller en paradis !

— Et moi, pauvre, dit le berger, je suis si vieux et je ne puis partir pour le royaume céleste.

— Eh bien, ouvre vite ce sac, dit petit Claus, mets-toi dedans à ma place, et dans quelques instants tu seras rendu en paradis. — Quel bonheur ! » dit le brave berger, et il délia la corde. Petit Claus ne fit qu’un bond pour sortir. « Mais tu veilleras sur mon troupeau, dit le vieux bonhomme, et tu auras bien soin de ces bonnes bêtes ! — Soyez sans crainte, » dit petit Claus, et quand le vieux fut entré dans le sac, il en renoua solidement les cordons, et s’en fut à la hâte avec les bœufs et les vaches.

Un instant après, grand Claus sortit de l’église et reprit son sac sur le dos ; il lui parut bien plus léger qu’auparavant. En effet, le vieux berger, sec et maigre, pesait moitié moins que petit Claus. « Voilà ce que c’est, se dit ce niais de grand Claus, que de faire sa prière et de chanter un cantique : Dieu me récompense et m’allège mon fardeau. »

Il arriva sur le pont et lança le sac avec le berger dans la rivière, qui était large et profonde, en criant : « Va-t’en au fond ! Tu as fini maintenant de me mystifier. »

Et il s’en retourna gaiement chez lui. Voilà qu’à l’endroit où la route se bifurque, il voit petit Claus qui poussait devant lui le troupeau.

« C’est trop fort, s’écria-t-il ; ne viens-je pas de te noyer il n’y a qu’un instant ? — Mais oui, répondit petit Claus. Il y a une petite demi-heure, tu m’as jeté dans la rivière. — Et t’en voilà sorti avec ce magnifique bétail ? — Ce sont des animaux des pays sous-marins, dit le petit Claus. Je m’en vais te conter toute l’histoire ; mais auparavant que je te remercie de m’avoir voulu noyer. C’est à toi que je dois d’être riche comme je le suis maintenant. Donc je n’étais pas à mon aise dans le sac où tu m’avais fourré, et lorsque tu me précipitas en bas du pont, le vent me sifflait dans les oreilles et j’avais grand’peur. J’allai aussitôt au fond, mais sans me faire de mal ; je tombai sur un tapis d’herbe épaisse et moelleuse. Le sac fut ouvert à l’instant et je me sentis prendre la main par une ravissante jeune fille habillée tout de blanc et qui avait sur ses longs cheveux pendants une couronne de verdure : « C’est toi, mon bon petit Claus, me dit-elle, c’est gentil à toi de venir habiter parmi nous. Tiens, voici quelques bœufs et quelques vaches pour t’établir. À une lieue plus loin sur la route, tu en trouveras un troupeau bien plus grand. Va, prends-le, il est à toi. » Je m’aperçus alors que la rivière était un chemin pour la gent marine, qui va et vient par cette voie dans l’intérieur des terres. Quel beau pays, là en bas ; ce sont des fleurs ravissantes, aux couleurs les plus tendres, et une mousse et de l’herbe si fine et si délicate ! De jolis poissons aux écailles miroitantes passaient sans cesse autour de nous. Et tout ce monde des sirènes et des hommes marins, comme ils sont affables et aimables !

— Alors, interrompit le grand Claus, puisque c’est un si bel et si bon endroit, pourquoi es-tu remonté sur terre ? Moi je serais resté là pour toujours.

— Oui, mais je vais te dire, reprit le petit Claus, c’est une finesse de ma part. La petite sirène m’a dit que je trouverais le grand troupeau qu’elle me destine à une lieue plus bas sur la route ; la route pour elle, c’est le lit de la rivière ; or tu vois que de détours elle fait à droite et à gauche. Pour abréger le chemin, je suis sorti de l’eau et je m’en vais couper à travers champs jusqu’à l’endroit qui m’a été désigné ; je gagnerai une demi-lieue au moins ; puis je rentrerai sous l’eau, et une fois que je serai à la tête de mon troupeau, on ne me reverra plus souvent sur la terre ferme.

— Quelle chance tu as ! dit grand Claus. Tout te réussit. Crois-tu que, si j’allais au fond de la rivière, la petite sirène me donnerait d’aussi beau bétail qu’à toi ?

— Sans aucun doute, répondit petit Claus. Ces gens aquatiques aiment beaucoup la société des hommes. Tu veux donc que je te jette à l’eau à ton tour ? mais tu es trop lourd pour que je te porte jusqu’au pont. Viens-y sur tes jambes, et une fois là tu te mettras dans le sac et je te lancerai en bas avec le plus grand plaisir, puisque c’est pour te rendre service.

— Que je te remercie ! Vois-tu, si l’on me donne là-bas un beau troupeau, je te pardonnerai de bon cœur les méchants tours que tu m’as joués ; sinon, gare à toi, je te rosserai jusqu’à ce que tu rendes l’âme.

— Ne te fais pas pire que tu n’es, dit petit Claus. Du reste, tu verras quel charmant accueil on va te faire là en bas. » Ils arrivèrent bientôt au bord de la rivière. Les vaches et les bœufs, qui avaient soif, coururent à la hâte vers le bord pour s’abreuver.

« Vois-tu, dit le petit Claus, comme ces bêtes ont hâte de rentrer sous l’eau, pour aller brouter la bonne herbe du fond de la rivière !

— Voyons, assez causé, dit grand Claus ; aide-moi à entrer dans ce sac. » Et, avec le secours de petit Claus, il se mit dans le sac qui renfermait les nippes du vieux berger, et qui se trouvait sur le dos de l’un des bœufs.

« Mets une pierre dedans, dit-il encore, pour que j’aille vite au fond. — Ce n’est pas trop nécessaire, » répondit petit Claus. Cependant, pour lui faire plaisir, il fourra dans le sac la plus grosse pierre qu’il put trouver ; puis il le ficela à triple tour et fit un nœud formidable ; enfin il lança le tout à bas du parapet.

Patatra ! voilà grand Claus dans la rivière, et il alla aussitôt au fond.

Il n’est jamais revenu dire si la petite sirène lui avait fait don d’un beau troupeau, et petit Claus, qui avait des doutes à ce sujet, n’est jamais descendu sous l’eau pour s’en informer. Il ramena chez lui les bœufs et les vaches, et avec ses trois boisseaux d’écus il devint le coq du village.

LE GOULOT DE LA BOUTEILLE

 

Dans une rue étroite et tortueuse, toute bâtie de maisons de piètre apparence, il y en avait une particulièrement misérable, bien qu’elle fût la plus haute ; elle était tellement vieille, qu’elle semblait être sur le point de s’écrouler de toutes parts. Il n’y habitait que de pauvres gens ; mais la chambre où l’indigence était le plus visible, c’était une mansarde à une seule petite fenêtre, devant laquelle pendait une vieille et mauvaise cage, qui n’avait même pas un vrai godet ; en place se trouvait un goulot de bouteille renversé, et fermé par un bouchon, pour retenir l’eau que venait boire un gentil canari. Sans avoir l’air de s’occuper de sa misérable installation, le petit oiseau sautait gaiement de bâton en bâton et fredonnait les airs les plus joyeux, surtout quand sa maîtresse, une vieille fille, venait lui apporter un peu de verdure.

« Oui, tu peux chanter, toi, » dit le goulot, c’est-à-dire il ne le dit pas tout haut, vu qu’il ne savait pas plus parler que tout autre goulot ; mais il le pensait tout bas, comme quand nous autres humains nous nous parlons à nous-mêmes.

« Rien ne t’empêche de chanter, reprit-il. Tu as conservé tes membres entiers. Mais je voudrais voir ce que tu ferais si, comme moi, tu avais perdu tout ton arrière-train, si tu n’avais plus que le cou et la bouche, et celle-là encore fermée d’un bouchon. Tu ne chanterais certes pas. Mais va toujours ; ce n’est pas un mal qu’il y ait au moins un être un peu gai dans cette maison.

« Moi je n’ai aucune raison de chanter, et je ne le pourrais pas, du reste. Autrefois, quand j’étais une bouteille entière, il m’arrivait de chanter aussi quand on me frottait adroitement avec un bouchon. Et puis les gens chantaient en mon honneur, ils me fêtaient. Dieu sait combien on me dit d’agréables choses, lorsque je fus de la partie de campagne où la fille du fourreur fut fiancée ! Il me semble que ce n’est que d’hier. Et cependant que d’aventures j’ai éprouvées depuis lors ! Quelle vie accidentée que la mienne ! J’ai été dans le feu, dans l’eau, dans la terre, et plus haut dans les airs que la plupart des créatures de ce monde. Voyons, que je récapitule une fois pour toutes les circonstances de ma curieuse histoire. »

Et il pensa au four tout en flammes où la bouteille avait pris naissance, à la façon dont on l’avait, en soufflant, formée d’une masse liquide et bouillante. Elle était encore toute chaude, lorsqu’elle regarda dans le feu ardent d’où elle sortait ; elle eut le désir de rouler et de s’y replonger. Mais à mesure qu’elle se refroidit elle éprouva du plaisir à figurer dans le monde comme un être particulier et distinct, à ne plus être perdue et confondue dans une masse, quelque transparente et scintillante qu’elle fût.

On l’aligna dans les rangs de tout un régiment d’autres bouteilles, ses sœurs, tirées toutes du même four ; elles étaient de grandeur et de forme les plus diverses, les unes bouteilles à champagne, les autres simples bouteilles de bière. Elles étaient séparées les unes des autres selon leur destination. Plus tard, dans le cours de la vie, il peut fort bien se faire qu’une bouteille fabriquée pour recevoir de la vulgaire piquette soit remplie du plus précieux Lacrima-Christi, tandis qu’une bouteille à champagne en arrive à ne contenir que du cirage. Mais cela n’empêche pas qu’on reconnaisse toujours sa noble origine même dans cette vile condition.

On expédia les bouteilles dans toutes les directions ; soigneusement entourées de foin elles furent placées dans des caisses. Le transport se fit avec beaucoup de précaution ; notre bouteille y vit la marque d’un grand respect pour elle, et certes elle ne s’imaginait pas qu’elle finirait, après avoir été traitée avec tant de déférence, par servir d’abreuvoir au serin d’une pauvresse.

La caisse où elle se trouvait fut descendue dans la cave d’un marchand de vin ; on la déballa, et pour la première fois elle fut rincée. Ce fut pour elle une sensation singulière. On la rangea de côté, vide et sans bouchon ; elle n’était pas à son aise ; il lui manquait quelque chose, elle ne savait pas quoi.

Enfin elle fut remplie d’excellent vin, d’un cru célèbre ; elle reçut un bouchon qui fut recouvert de cire, et une étiquette avec ces mots : Première qualité. Elle était aussi fière qu’un collégien qui a remporté le prix d’honneur, et elle avait raison de l’être : le vin était bon et la bouteille aussi était d’un verre solide et sans soufflure.

On la monta à la boutique. Quand on est jeune, on est porté au lyrisme ; et en effet elle sentait fermenter en elle toutes sortes d’idées de choses qu’elle ne connaissait pas, des réminiscences des montagnes ensoleillées où pousse la vigne, des refrains joyeux que chantent les vendangeurs et les vendangeuses. Tout cela résonnait en elle confusément, de même que les jeunes poètes ne comprennent pas d’ordinaire les pensées qui les agitent.

Un beau jour, on vint l’acheter ; ce fut l’apprenti d’un fourreur qui l’emporta ; il avait demandé tout ce qu’il y a de meilleur. On la mit dans un panier à provisions avec un jambon, des saucissons, un fromage, du beurre le plus fin, du pain blanc et savoureux. Ce fut la fille même du fourreur qui emballa tout cela. Elle était jeune et belle ; dans ses grands yeux bruns se jouait un sourire aussi agréable que celui de ses lèvres roses. Elle avait de toutes petites mains douces et blanches, et un cou également blanc comme neige. C’était la plus jolie fille de la ville.

Toute la société monta en voiture pour se rendre dans le bois. La jeune fille prit le panier sur ses genoux ; entre les plis de la serviette blanche qui le recouvrait, sortait le goulot de la bouteille ; il montrait fièrement son cachet rouge. Il regardait le visage de la jeune fille, qui jetait à la dérobée les yeux sur son voisin, un camarade d’enfance, le fils du peintre de portraits. Il venait de passer avec honneur l’examen de capitaine au long cours, et le lendemain il devait partir sur un navire qu’il allait commander, et voguer vers des côtes lointaines. On n’avait parlé que de cela pendant l’emballage, c’est-à-dire les autres personnes, pas la jeune fille ; non cependant que ce lui fût chose indifférente ; car ses yeux s’étaient voilés de tristesse, et sa charmante bouche s’était plissée de souci.

Lorsqu’on fut arrivé sous la feuillée, les jeunes gens causèrent à part. La bouteille entendit encore moins que les autres ce qu’ils se dirent, car elle était toujours dans le panier ; elle en fut tirée enfin ; la première chose qu’elle observa, ce fut le changement qui s’était opéré sur le visage de la jeune fille : elle restait aussi silencieuse que dans la voiture ; mais elle était rayonnante de bonheur.

Tout le monde était joyeux et riait gaiement. Le brave fourreur saisit la bouteille et y appliqua le tire-bouchon. Jamais le goulot n’oublia plus tard le moment solennel où l’on tira pour la première fois le bouchon qui le fermait. Schouap, dit-il avec une netteté de son de bon augure, et puis quel doux glouglou il fit retentir lorsqu’on versa le vin dans les verres !

« Vivent les fiancés ! » s’écria le fourreur, et tous vidèrent leur verre rubis sur l’ongle, et le jeune marin embrassa sa jolie fiancée.

« Que Dieu vous bénisse et vous donne le bonheur ! » reprit le papa. Le jeune homme remplit de nouveau les verres : « Buvons à mon heureux retour, dit-il. D’aujourd’hui en un an, nous célébrerons la noce ! » Et lorsqu’on eut vidé les verres, il prit la bouteille et s’écria : « Tu as servi à fêter le jour le plus heureux de ma vie. Après cela, tu ne dois plus remplir d’emploi en ce monde ; tu ne retrouverais plus un aussi beau rôle. »

Et il lança avec force la bouteille en l’air. La jeune fille pensait bien qu’elle l’apercevait pour la dernière fois ; mais elle devait bien plus tard la voir voler de nouveau en de tout autres circonstances.

La bouteille tomba sans se casser au milieu d’une épaisse touffe de joncs sur le bord d’un petit étang ; elle eut le temps d’y réfléchir à l’ingratitude du monde. « Moi, je leur ai donné de l’excellent vin, se disait-elle, et en retour ils m’ont rempli d’eau bourbeuse. »

Elle ne voyait plus la joyeuse société, mais elle les entendit chanter encore et se réjouir pendant bien des heures. Quand ils furent partis, survinrent deux petits paysans ; en furetant dans les joncs, ils aperçurent la bouteille et l’emportèrent chez eux. Ils avaient vu la veille leur frère aîné, un matelot, qui devait s’embarquer le lendemain pour un long voyage, et qui était venu dire adieu à sa famille.

La mère était justement occupée à faire pour lui un paquet où elle fourrait tout ce qu’elle pensait pouvoir lui être utile pendant la traversée ; le père devait le porter le soir en ville pour revoir encore une fois son fils et l’embrasser de la part de la mère et des petits frères. Une fiole contenant de l’eau-de-vie épurée était déjà enveloppée, lorsque les garçons rentrèrent avec la belle grande bouteille qu’ils avaient trouvée.

La mère retira la fiole et mit en place la bouteille qu’elle remplit de sa bonne eau-de-vie, un peu amère au palais des citadins, mais estimée des marins, et stomachique. « Comme cela, il en aura plus, dit-elle ; c’est assez d’une bouteille pour ne pas avoir une seule fois mal à l’estomac pendant tout le voyage. »

Voilà donc la bouteille relancée en plein dans le tourbillon du monde. Le matelot, Pierre Jensen, la reçut avec plaisir et l’emporta à bord de son bâtiment, le même justement que commandait le jeune capitaine dont il vient d’être parlé. Ce dernier ne vit pas la bouteille ; du reste il ne l’aurait jamais reconnue pour celle-là même qu’il avait jetée si joyeusement après qu’elle eut servi à fêter ses fiançailles.

Elle n’avait pas trop déchu ; car le breuvage qu’elle contenait paraissait aux matelots aussi exquis qu’aurait pu l’être pour eux le vin qui s’y trouvait auparavant. « Voilà la meilleure des pharmacies ! » disaient-ils, chaque fois que Pierre Jensen la tirait pour en verser une goutte aux camarades qui avaient mal à l’estomac. Quelle agréable musique c’était pour eux que le grincement du goulot lorsqu’on en tirait le bouchon !

Aussi longtemps qu’elle renferma une goutte de la précieuse liqueur, on la tint en grand honneur ; mais un jour elle se trouva vide, absolument vide. On la fourra dans un coin où elle resta sans que personne prît garde à elle.

Voilà qu’un jour s’élève une tempête ; d’énormes et lourdes vagues soulèvent le bâtiment avec violence. Le grand mât se brise ; une voie d’eau se déclare ; les pompes restent impuissantes. Il faisait nuit noire. Le navire sombra.

Mais au dernier moment le jeune capitaine écrivit à la lueur des éclairs sur un bout de papier : « Au nom du Christ ! Nous périssons. » Il ajouta le nom du navire, le sien, celui de sa fiancée. Puis il glissa le papier dans la première bouteille vide venue, la reboucha ferme, et la lança au milieu des flots en fureur. Elle qui lui avait naguère versé la joie et le bonheur, elle contenait maintenant cet affreux message de mort.

Le navire disparut, tout l’équipage disparut ; la bouteille rebondissait de vague en vague, légère et alerte comme il convient à une messagère qui porte un dernier billet doux. Elle vit le soleil se lever, se coucher ; quand l’horizon était tout embrasé, tout rouge, cela lui rappelait son four natal et elle éprouvait le violent désir de se précipiter vers ce globe enflammé. C’est qu’elle fut vite fatiguée de flotter solitaire au gré des vents, tantôt vers le nord, tantôt vers le sud. Tantôt venait une accalmie, tantôt un nouvel ouragan. Dans ces pérégrinations elle eut le bonheur de n’être ni poussée contre des rochers, ni avalée par un requin.

Le papier qu’elle contenait, ce dernier adieu du fiancé à la fiancée, ne devait qu’apporter la désolation en parvenant entre les mains de celle à laquelle il était destiné, ces mains blanches et douces qui, le fameux jour des fiançailles, avaient étendu si gracieusement la nappe sur le vert gazon dans le bois. Après tout, le chagrin et le désespoir qu’il devait provoquer eussent encore mieux valu que les angoisses de l’incertitude qui accablaient la jeune fille.

Où était-elle ? Dans quelle direction voguer pour atteindre son pays ? La bouteille n’en savait rien. Elle continua à se laisser ballotter de droite et de gauche ; pendant les premiers temps, cette vie vagabonde lui plut ; à la fin elle en eut assez ; elle savait que ce n’était pas là sa destination dans ce monde.

Tout à coup elle vint échouer sur le sable d’une plage ; on la recueillit. Elle ne saisit pas un mot de ce que disaient les assistants ; le pays, en effet, était éloigné de bien des centaines de lieues de celui d’où elle était originaire.

On la ramassa donc, et après l’avoir bien examinée de tous côtés, on l’ouvrit pour en retirer le papier qu’elle contenait. On le tourna et retourna dans tous les sens, personne ne put comprendre ce qu’il y avait écrit. Ils devinaient bien qu’elle provenait d’un bâtiment qui avait fait naufrage, qu’il était question de cela sur le billet, mais voilà tout. Après avoir consulté en vain le plus savant d’entre eux, ils remirent le papier dans la bouteille, qui fut placée dans la grande armoire d’une grande chambre, dans une grande maison.

Chaque fois qu’il venait des étrangers, on prenait le papier pour le leur montrer, mais aucun d’eux ne savait la langue dans laquelle était écrit le billet. À force de passer de mains en mains, l’écriture, qui n’était tracée qu’au crayon, s’effaça, devint de plus en plus difficile à distinguer et finit par disparaître entièrement.

Après être restée une année dans l’armoire, la bouteille fut portée au grenier, où elle se trouva bientôt couverte de poussière et de toiles d’araignée. Elle se souvenait avec amertume des beaux jours où elle versait le divin jus de la treille là-bas sous les frais ombrages des bois, puis du temps où elle se balançait sur les flots, portant un tragique secret, un dernier soupir d’adieu.

Elle resta vingt années entières à se morfondre dans la solitude du grenier ; elle aurait pu y demeurer un siècle, si l’on n’avait démoli la maison pour la reconstruire. Quand on enleva la toiture, on l’aperçut, et l’on parut se rappeler qui elle était. Mais elle continua de ne comprendre absolument rien de ce qui se disait. « Si j’étais cependant restée en bas, pensait-elle, j’aurais fini par apprendre la langue du pays ; là-haut, toute seule avec les rats et les souris, il était impossible de m’instruire. »

On la lava et la rinça, ce n’était pas de trop. Enfin, elle se sentit de nouveau toute propre et transparente ; son ancienne gaieté lui revint. Quant au papier, qu’elle avait jusqu’alors gardé fidèlement, il périt dans la lessive.

On la remplit de semences de plantes du Sud qu’on expédia au Nord ; bien bouchée, bien calfeutrée et enveloppée, elle fut placée sur un navire, dans un coin obscur, où elle n’aperçut pendant tout le voyage ni lumière, ni lanterne, ni, à plus forte raison, le soleil ni la lune. « De cette façon, se dit-elle, quel fruit retirerai-je de mon voyage ? »

Mais ce n’était pas le point essentiel ; il fallait arriver à destination, et c’est ce qui eut lieu. On la déballa. « Dieu ! quelles peines ils se sont données, entendit-elle dire autour d’elle, pour emmitoufler cette bouteille ! Et pourtant elle sera certainement cassée ! » Pas du tout, elle était encore entière. Et puis elle comprenait chaque mot qui se disait : c’était de nouveau la langue qu’on avait parlée devant elle au four, chez le marchand de vin, dans le bois, sur le premier navire, la seule bonne vieille langue qu’elle connût. Elle était donc de retour dans sa patrie. De joie elle faillit glisser des mains de celui qui la tenait ; dans son émoi elle s’aperçut à peine qu’on lui enlevait son bouchon et qu’on la vidait. Tout à coup lorsqu’elle reprit son sang-froid, elle se trouva au fond d’une cave où elle avait été mise de côté. On l’y oublia pendant des années. « Soit, se disait-elle pour se consoler ; où peut-on être mieux que dans son pays, y fût-on même reléguée au fond d’une cave noire et humide ? »

Enfin le propriétaire déménagea, emportant toutes ses bouteilles, la nôtre aussi. Il avait fait fortune et alla habiter un palais. Un jour il donna une grande fête ; dans les arbres du parc on suspendit, le soir, des lanternes de papier de couleur qui faisaient l’effet de tulipes enflammées ; plus loin brillaient des guirlandes de lampions. La soirée était superbe ; les étoiles scintillaient ; il y avait nouvelle lune ; elle n’apparaissait que comme une boule grise à filet d’or et encore fallait-il de bons yeux pour la distinguer.

On n’en voyait que mieux l’illumination qui s’étendait jusque dans les derniers recoins du parc ; il y faisait clair comme en plein jour.

Dans les endroits écartés on avait mis, les lampions venant à manquer, des bouteilles avec des chandelles ; la bouteille que nous connaissons fut de ce nombre. Elle était dans le ravissement ; elle revoyait enfin la verdure, elle entendait des chants joyeux, de la musique, des bruits de fête. Elle ne se trouvait, il est vrai, que dans un coin ; mais n’y était-elle pas mieux qu’au milieu du tohu-bohu de la foule ? Elle y pouvait mieux savourer son bonheur. Et, en effet, elle en était si pénétrée, qu’elle oublia les vingt ans où elle avait langui dans le grenier et tous ses autres déboires.

Elle vit passer près d’elle un jeune couple de fiancés ; ils ne regardaient pas la fête ; c’est à cela qu’on les reconnaissait.

Ils rappelèrent à la bouteille le jeune capitaine et la jolie fille du fourreur et toute la scène du bois.

Le parc avait été ouvert à tout le monde ; les curieux s’y pressaient pour admirer les splendeurs de la fête. Parmi eux marchait toute seule une vieille fille. Elle rencontra les deux fiancés ; cela la fit souvenir d’autres fiançailles ; elle se rappela la même scène du bois à laquelle la bouteille venait de penser. Elle y avait figuré ; c’était la fille du fourreur. Cette heure-là avait été la plus heureuse de sa vie. C’est un de ces moments qu’on n’oublie jamais. Elle passa à côté de la bouteille sans la reconnaître, bien qu’elle n’eût pas changé ; la bouteille non plus ne reconnut pas la fille du fourreur, mais cela parce qu’il ne restait plus rien de sa beauté si renommée jadis. Il en est souvent ainsi dans la vie ; on passe à côté l’un de l’autre sans le savoir : et cependant elles devaient encore une fois se rencontrer.

Vers la fin de la fête, la bouteille fut enlevée par un gamin qui la vendit un schilling avec lequel il s’acheta un gâteau. Elle passa chez un marchand de vin, qui la remplit d’un bon cru. Elle ne resta pas longtemps à chômer : elle fut vendue à un aéronaute qui le dimanche suivant devait monter en ballon.

Le jour arriva, une grande foule se réunit pour voir le spectacle, encore très-nouveau alors ; il y avait de la musique militaire ; les autorités étaient sur une estrade. La bouteille voyait tout, par les interstices d’un panier où elle se trouvait à côté d’un lapin vivant qui était tout ahuri, sachant qu’on allait tout à l’heure, comme déjà une première fois, le laisser descendre dans un parachute, pour l’amusement des badauds. Mais elle ignorait ce qui allait se passer, et regardait curieusement le ballon se gonfler de plus en plus, puis se démener avec violence jusqu’à ce que les câbles qui le retenaient fussent coupés. Alors, d’un bond furieux il s’élança dans les airs, emportant l’aéronaute, le panier, le lapin et la bouteille. Une bruyante fanfare retentit, et la foule cria : hourrah !

« Voilà une singulière façon de voyager, se dit la bouteille ; elle a cet avantage qu’on n’a pas au milieu de l’atmosphère à craindre de choc, ce qui est essentiel pour moi. »

Des milliers de gens tendaient le cou pour suivre le ballon des yeux, la vieille fille entre autres ; elle était à la fenêtre de sa mansarde, où pendait la cage d’un petit serin qui n’avait pas alors encore de godet et devait se contenter d’une soucoupe ébréchée. En se penchant en avant pour regarder le ballon, elle posa un peu de côté, pour ne pas le renverser, un pot de myrte qui faisait l’unique ornement de sa fenêtre et de toute la chambrette. Elle vit tout le spectacle, l’aéronaute qui plaça le pauvre lapin dans le parachute et le laissa descendre, puis se mit à se verser des rasades pour les boire à la santé des spectateurs et enfin lança la bouteille en l’air, sans réfléchir qu’elle pourrait bien tomber sur la tête du plus honnête homme.

La bouteille non plus n’eut pas le temps de réfléchir comme elle l’aurait voulu sur l’honneur qui lui était échu de dominer de si haut la ville, ses clochers et la foule assemblée. Elle se mit à dégringoler faisant des cabrioles ; cette course folle en pleine liberté lui semblait le comble du bonheur ; qu’elle était fière de voir longues-vues et télescopes braqués sur elle ! Patatra ! la voilà qui tombe sur un toit et se brise en deux ; puis les morceaux roulèrent en bas et tombèrent avec fracas sur le pavé de la cour, où ils se rompirent en mille menus débris, sauf le goulot qui resta entier, coupé en rond aussi nettement que si l’on avait employé le diamant pour le détacher.

Les gens du sous-sol, accourus à ce bruit, le ramassèrent. « Cela ferait un superbe godet pour un oiseau, » dirent-ils ; mais, comme ils n’avaient ni cage ni même un moineau, ils ne pensèrent pas devoir, parce qu’ils avaient le godet, acheter un oiseau. Ils songèrent à la vieille fille qui habitait sous le toit ; peut-être pourrait-elle faire usage du goulot.

Elle le reçut avec reconnaissance, y mit un bouchon, et le goulot renversé et rempli d’eau fut attaché dans la cage ; le petit serin, qui pouvait maintenant boire plus à son aise, fit entendre les trilles les plus joyeux.

Le goulot fut très-content de cet accueil, qui lui était du reste bien dû, pensait-il ; car enfin il avait eu des aventures fameuses, il avait été bien au-dessus des nuages. Aussi, lorsqu’un peu plus tard la vieille fille reçut la visite d’une ancienne amie, fut-il bien étonné qu’on ne parlât pas de lui, mais du myrte qui était devant la fenêtre.

« Non, vois-tu, disait la vieille fille, je ne veux pas que tu dépenses un écu pour la couronne de mariage de ta fille. C’est moi qui t’en donnerai une magnifique. Regarde comme mon myrte est beau et bien fleuri. Il provient d’une bouture de celui que tu m’as donné le lendemain de mes fiançailles et qui devait un an après me fournir une couronne pour mon mariage. Mais ce jour n’est jamais arrivé ! Les yeux qui devaient être mon phare dans la vie se sont fermés sans que je les aie revus. Il repose au fond de la mer, le cher compagnon de ma jeunesse. Le myrte devint vieux, moi je devins vieille, et, lorsqu’il se dessécha, je pris la dernière branche verte et la mis dans la terre ; elle prospéra et poussa à merveille. Enfin ton myrte aura servi à couronner une fiancée, ce sera ta fille. »

La pauvre vieille avait les larmes dans les yeux en évoquant ces souvenirs ; elle parla du jeune capitaine, des joyeuses fiançailles dans le bois. Bien des pensées surgirent dans son esprit, mais pas celle-ci, c’est qu’elle avait là devant sa fenêtre un témoin de son bonheur de jadis, le goulot qui fit retentir un schouap si sonore lorsqu’on le déboucha dans le bois pour boire en l’honneur des fiancés.

Le goulot de son côté ne la reconnut pas ; il n’avait plus écouté ce qu’on disait, depuis qu’il avait remarqué qu’on ne s’extasiait pas sur ses étonnantes aventures et sa récente chute du haut du ciel.

 

LES HABITS NEUFS

DE L’EMPEREUR

 

Il y a bien des années vivait un empereur, dont la passion était d’avoir toujours des habits neufs ; il dépensait tout son argent à sa parure. Il ne s’occupait pas de ses soldats ; le théâtre, la musique, tout le laissait indifférent : il n’aimait qu’une chose, se promener pour montrer à ses sujets les magnifiques habits toujours neufs dont il était vêtu. Il en avait de différents pour chaque heure du jour. Des autres souverains, on dit constamment qu’ils sont au conseil des ministres ; mais, quand on parlait de lui, neuf fois sur dix on entendait dire : « Sa Majesté est dans sa garde-robe à changer d’habit. »

La grande ville où il résidait était très-animée ; tous les jours il y affluait des étrangers et parmi eux se glissaient parfois des filous. Il en vint deux d’une espèce toute particulière. Ils se donnèrent comme des tisserands et répandirent partout le bruit qu’ils savaient confectionner la plus belle étoffe qu’on pût imaginer, une merveille de dessin et de couleur et qui de plus avait la qualité unique de rester invisible pour toute personne qui était incapable de remplir son emploi, et pour ceux qui seraient tout à fait dépourvus d’intelligence.

« Cela me ferait un fameux habit, pensa l’empereur. Il m’apprendrait quels sont ceux des fonctionnaires de l’État qui s’acquittent mal de leurs fonctions. Je pourrais distinguer les gens d’esprit des autres. Il me faut absolument cette étoffe. »

Et il fit donner aux deux filous une forte somme d’avance pour qu’ils se missent immédiatement au travail.

Nos deux imposteurs installèrent pour chacun d’eux un métier à tisser dans un appartement du palais ; et ils firent semblant de se donner beaucoup de mal pour confectionner convenablement leur étoffe. À vrai dire, ils ne tissaient absolument rien. Sans cesse ils réclamaient de la soie la plus fine, et surtout beaucoup d’or ; mais ils le mettaient dans leurs poches, tout en restant plantés devant leurs métiers jusque bien avant dans la nuit.

« Je voudrais bien savoir si cela avance, » se dit l’empereur au bout de quelque temps. Cependant il se sentait quelque peu embarrassé en songeant que les incapables et les imbéciles ne pouvaient rien voir du travail. Quant à lui, il n’avait aucune crainte à ce sujet, cependant il préféra envoyer quelqu’un pour s’informer de ce que devenait la fameuse étoffe. Tout l’empire attendait du reste avec impatience qu’elle fût achevée ; chacun était désireux de pouvoir se confirmer dans l’opinion que son prochain était un sot.

« Je m’en vais charger mon vieux et honnête premier ministre d’aller aux renseignements, pensa l’empereur. Il saura mieux qu’un autre juger des qualités de l’ouvrage ; c’est une tête solide, il remplit on ne peut mieux sa tâche et m’aide à gouverner mon peuple. »

Le brave ministre alla trouver les deux fourbes, qui se démenaient avec rage devant leurs métiers. « Dieu me pardonne ! pensa-t-il, après avoir bien écarquillé les yeux ; je n’aperçois rien du tout. »

En homme avisé, non-seulement il ne dit pas cela tout haut, mais il ne laissa rien voir de son étonnement sur son visage.

Les deux fourbes s’avancèrent avec force révérences et le prièrent d’approcher, pour mieux juger du dessin incomparable et de l’éclat des couleurs. Devant le métier absolument vide, le pauvre ministre se frotta les yeux, pour bien s’assurer qu’aucune poussière ne l’empêchait de voir. Mais il ne put parvenir à distinguer le moindre fil.

« Seigneur Dieu ! se dit-il, suis-je donc une bête ? Je ne l’aurais jamais cru. Dans tous les cas, cela doit rester un secret d’État. Est-ce que je serais inférieur aux hautes fonctions que j’occupe ? Halte-là ! Je ne dirai certes à âme qui vive que je ne vois là aucune apparence d’étoffe.

— Eh bien ! Excellence, qu’en dites-vous ? demanda l’un des tisserands.

— Mais c’est superbe, magnifique, plus beau que vous ne l’aviez annoncé, répondit le bon ministre, après avoir bien ajusté son lorgnon comme un connaisseur. Quelles gracieuses lignes dans le dessin ; quelles nuances harmonieuses ! Je cours apprendre à l’empereur combien il doit être satisfait de vous.

— Vous nous comblez, » dirent les deux fourbes ; puis ils se mirent à détailler toutes les figures du dessin extrêmement compliqué et ils nommèrent toutes les couleurs qu’ils avaient si bien fondues pour obtenir un si bel effet.

Le ministre écouta avec une grande attention, pour pouvoir rapporter tout cela à son maître, et c’est ce qu’il fit aussitôt.

Le lendemain les filous demandèrent une nouvelle provision de soie et surtout beaucoup d’or et d’argent pour continuer leur œuvre. Tout cela ils le fourrèrent dans une cachette, mais ils continuèrent à faire toute la journée des simagrées devant leurs métiers.

L’empereur leur dépêcha bientôt un autre grand personnage, pour examiner si l’ouvrage serait bientôt terminé. Il lui arriva comme au premier ; il s’efforça de voir, mais après s’être bien assuré qu’il n’avait pas la vue trouble, il n’aperçut que les bras des métiers.

Les fourbes recommencèrent leur comédie et firent valoir les rares beautés de l’étoffe.

« Je ne suis pas un niais, se dit le personnage. Ne serais-je donc pas capable de remplir mes fonctions ? C’est incroyable ! pourtant dissimulons ferme, et que personne ne se doute de la chose ! »

Et il se mit à surenchérir sur les deux fripons et à s’extasier devant la place vide où aurait dû se trouver l’étoffe qu’il portait aux nues.

« C’est d’un effet magique, » dit-il à l’empereur.

Toute la ville ne parlait que de la magnificence de l’étoffe.

Enfin l’empereur ne put y tenir, et accompagné des grands dignitaires de sa cour, dont les deux honnêtes ministres qui avaient déjà été aux informations faisaient partie, il se rendit dans l’appartement où nos deux individus feignaient de travailler avec la plus extrême attention.

« N’est-ce pas, sire, que c’est superbe ? s’écrièrent les deux ministres. Quelles brillantes couleurs ! Quel dessin admirable ! »

Et ils montraient du doigt à droite et à gauche ce que les filous leur avaient indiqué, et ce qu’ils imaginaient que les autres voyaient.

« Quoi ! pensa l’empereur. Comment cela se fait-il ? je n’y vois rien. C’est effroyable. Suis-je un sot ? Non, assurément. Mais alors je n’aurais donc pas les qualités qu’il faut pour être empereur ! C’est horrible à penser. Montrons au moins par le sang-froid que je suis digne d’être prince.

— Votre ouvrage est vraiment très-remarquable, dit-il tout haut aux deux coquins. Je vous octroie ma très-haute approbation. »

Et en même temps il fit un signe de tête plein de gracieuse condescendance. Les autres courtisans entonnèrent la même antienne. On n’entendait qu’interjections laudatives entremêlées des mots : étourdissant, prodigieux, la huitième merveille du monde. Quand l’admiration fut un peu calmée, les courtisans conseillèrent à l’empereur de porter, pour la première fois, les habits qu’on devait tailler dans cette étoffe, à la grande procession qui devait avoir lieu dans quelques jours. Sa Majesté agréa l’idée, et en partant elle daigna accorder aux deux fripons le titre de Tisserand de la cour impériale. Les imposteurs déclarèrent qu’il n’y avait qu’eux qui pussent manier l’étoffe et qu’ils couperaient et coudraient les habits qu’on devait en faire.

Toute la nuit qui précéda le jour de la procession, ils restèrent sur pied, après avoir fait placer seize candélabres allumés dans leur appartement. Du dehors on voyait leurs ombres courir çà et là extraordinairement affairées. Ils firent le geste d’enlever l’étoffe du métier avec une extrême précaution, puis ils coupèrent dans l’air avec de grands ciseaux, et finalement s’assirent pour faire, pendant des heures, semblant de coudre avec le plus grand soin. Enfin le matin, ils firent prévenir Sa Majesté que les habits étaient prêts.

L’empereur arriva avec tous ses pages et les dignitaires de la couronne. Les compères, levant les bras en l’air comme s’ils tenaient quelque chose de précieux, disaient : « Voici les culottes, et puis l’habit, et enfin le manteau. C’est léger comme une toile d’araignée ; on se sent à son aise, au point qu’on croit ne rien avoir sur le corps. C’est encore là une des admirables qualités de l’étoffe qui, en même temps, est aussi riche que le plus lourd brocart. »

Les courtisans recommencèrent leur ritournelle : « Inouï, éblouissant, sublime. » Ce qui était vraiment admirable, c’est qu’aucun ne se trahît devant les autres.

« Votre Majesté voudrait-elle maintenant ôter ses vêtements, pour que nous lui mettions son nouvel habit devant la grande glace ? »

L’empereur se déshabilla, et les deux maîtres fripons firent la grimace de lui faire passer des culottes, puis endosser un habit ; enfin ils le couvrirent d’un prétendu grand manteau de cour. L’empereur se tournait et se retournait devant la glace.

« Quel magnifique habit ! s’écrièrent en chœur les courtisans ; comme il sied à merveille à Votre Majesté ! À peine si nos yeux peuvent soutenir l’éclat de ses couleurs ! »

Le maître des cérémonies survint et annonça que le dais sous lequel l’empereur devait marcher à la procession était devant la porte du palais.

« Je suis prêt, dit l’empereur. Voyez comme cet habit me va bien. » Et il se plaça de nouveau devant la glace, faisant la mine de bien s’examiner en détail.

On se mit en marche. Les chambellans qui devaient porter la traîne du manteau se baissèrent et portèrent leurs mains vers le parquet, comme pour y saisir un objet ; ils suivirent Sa Majesté, tenant les bras tendus, comme s’ils soutenaient quelque chose en l’air.

La procession se mit en mouvement. Tout le monde, dans les rues, aux fenêtres, voyant l’empereur sous le dais magnifique, s’écriait : « Dieu ! quels habits incomparables ! c’est plus beau que tous les velours et tous les satins connus. Et la traîne ! quelle richesse de tons, quels reflets splendides ! »

Personne ne se trouva pour avouer qu’on ne voyait rien du tout. Ceux qui avaient des emplois ne tenaient pas à les perdre ; les autres ne voulaient pas passer pour des sots.

« Mais il est tout nu ! dit enfin un tout jeune enfant. – Dieu parle par la voix de l’innocence, pensa son père, et il répéta tout bas à son voisin la remarque du petit. Cela passa de l’un à l’autre, et enfin tout le menu peuple s’écria d’une seule voix : « Sa Majesté est toute nue ! » L’empereur l’entendit ; il lui sembla que c’était vrai. « Mais la raison d’État ! pensa-t-il. Il faut que je me sacrifie et que je marche comme cela pendant toute la procession. » Quant aux chambellans, ils se redressèrent avec plus de fierté encore, et ils continuèrent à porter avec une noble dignité la traîne qui n’existait pas.

LES CYGNES SAUVAGES

I

Loin de nos pays, là où s’envolent les hirondelles quand nous avons l’hiver, demeurait un roi qui avait onze fils et une fille, nommée Élisa. Les onze frères étaient donc des princes ; même quand ils allaient simplement à l’école, ils avaient sur la poitrine une plaque en diamants et au côté une épée. Là, à l’école, ils avaient, au lieu d’ardoises, des tablettes en or pur, sur lesquelles ils écrivaient avec des crayons à pointe de diamant. Ils apprenaient très-bien par cœur, ils faisaient très-bien la lecture à haute voix ; le maître pouvait, sans que sa conscience en souffrît, les proclamer de petits génies. Leur sœur Élisa n’allait pas à l’école ; elle restait au palais où, la plupart du temps, assise sur un petit banc tout en cristal de roche, elle regardait un livre à images, qui avait été fait exprès pour elle par les premiers artistes du royaume, et dont le prix aurait suffi pour acheter un magnifique château et tout un grand domaine avec prés et forêts.

Les enfants étaient donc on ne peut mieux choyés ; par malheur, cela ne devait pas durer toujours. Le roi, leur père, se remaria avec une princesse très-belle, mais qui avait le plus méchant caractère. Elle prit en haine les pauvres enfants ; dès le premier jour, ils purent s’en apercevoir.

Pendant que dans le palais tout était en liesse, à cause de la noce, ils s’étaient mis à jouer le jeu de la visite et de la dînette. Autrefois on leur donnait pour cela tous les gâteaux, les bonbons et les fruits qui étaient restés sur la table ; mais cette fois la marâtre ne leur présenta qu’un plat rempli de sable. « Puisque tout ce que vous faites là n’est qu’un jeu, dit-elle, vous pourrez également imaginer et supposer que ce sable représente toute sorte de friandises. »

La semaine d’après, elle fit conduire la petite princesse chez de pauvres paysans à la campagne, pour qu’elle y fût en pension. Quant aux jeunes princes, elle conta au roi tant de mensonges sur leur compte, qu’il les considéra comme de mauvais garnements, ne s’occupa plus du tout d’eux, et ne demandait même plus à les voir.

Alors la méchante reine, qui avait appris la magie, leur jeta un sort et dit en faisant les simagrées voulues : « Volez loin d’ici, cherchez votre nourriture vous-mêmes. Allez, devenez de grands oiseaux sans voix. »

Mais elle ne put pas leur faire autant de mal qu’elle aurait voulu ; ils se transformèrent en superbes cygnes sauvages. Ils poussèrent un cri étrange, et, s’élançant par les fenêtres du château, ils s’envolèrent par-dessus le parc et gagnèrent la campagne.

Ce fut au petit jour qu’ils passèrent au-dessus de la cabane du paysan où habitait leur sœur Élisa. En ce moment elle dormait profondément ; ils planèrent quelques instants au-dessus du toit ; ils battirent bruyamment des ailes pour la réveiller, mais en vain. Par la force du sortilège, il leur fallut repartir ; ils s’élevèrent au niveau des nuages et volèrent bien loin, jusqu’à une grande forêt sombre qui aboutissait à la plage de l’Océan.

La petite Élisa s’éveilla et alla devant la cabane ramasser des fleurs et des feuilles ; elle n’avait plus d’autres jouets. Elle piqua une feuille verte avec une épine, et se mit à regarder à travers le petit trou contre le soleil ; elle crut voir les grands yeux clairs et brillants de ses frères ; chaque fois qu’une douce brise venait caresser ses joues, cela lui rappelait les baisers qu’ils lui prodiguaient.

Leur souvenir l’occupait au milieu de l’uniformité monotone de ses jours. Elle grandissait et devint une ravissante enfant. Quand le vent passait par-dessus les magnifiques roses du jardin voisin, il murmurait : « Y a-t-il rien au monde de plus admirablement beau que vous ?

— Élisa est plus belle ! » répondaient les roses, en secouant doucement la tête.

Le dimanche, la brave vieille paysanne qui la gardait lisait devant sa porte dans son livre d’heures ; le vent en tournait les feuillets, en disant : « Certes, rien ne peut être plus rempli de piété que vous. – Élisa est encore plus pieuse ! » répondait le livre.

Et ce que les roses et le livre disaient, c’était la vérité pure.

Lorsque la princesse eut quinze ans, on la ramena au palais. Sa marâtre vit combien elle resplendissait de beauté, sa haine contre la pauvre enfant devint furieuse. Elle aurait bien voulu la changer à l’instant en cygne comme ses frères, mais elle n’osa pas encore, parce que le roi avait dit qu’il aurait plaisir à voir sa fille.

Le matin de bonne heure, la méchante reine alla dans la salle de bain, qui était toute construite en marbre rose et garnie de moelleux coussins et de tapis précieux ; elle portait trois crapauds. Elle les embrassa et dit au premier : « Tu te mettras sur la tête d’Élisa lorsqu’elle va venir se baigner, afin qu’elle devienne stupide comme toi. » Au second, elle commanda de sauter au visage de la jeune fille, pour qu’elle devînt affreuse comme lui et que son père ne pût la reconnaître. « Toi, tu te poseras sur son cœur, dit-elle au troisième, afin que ses pensées deviennent mauvaises, et qu’elle cherche à faire le mal ; mais, comme elle sera hébétée, elle ne saura s’y prendre, et cela tournera à son préjudice. »

Puis elle jeta les vilaines bêtes dans l’eau limpide, qui prit aussitôt une couleur verte ; elle alla chercher Élisa et lui commanda de se baigner. La jeune princesse obéit. Les crapauds firent ce qui leur était ordonné ; lorsqu’elle plongea, l’un se mit dans ses cheveux, l’autre sur son front, le dernier sur son sein. Mais elle parut ne pas s’apercevoir de leur présence, et lorsqu’elle sortit sa tête de l’eau, trois pavots rouges s’y trouvèrent nageant. Si les bêtes n’avaient pas été venimeuses et n’avaient pas reçu le baiser de la sorcière, elles auraient été changées en roses magnifiques. Mais il fallait qu’elles devinssent fleurs, puisqu’elles avaient touché la princesse ; elle était trop pieuse, trop innocente, pour que la magie eût aucun pouvoir contre elle.

Lorsque la méchante reine vit cela, elle frotta Élisa avec du jus de brou de noix, jusqu’à ce que sa peau fût devenue presque noire, elle lui enduisit le visage d’une pommade qui faisait contracter les traits, et lui mit ses superbes cheveux tout en désordre. La charmante princesse avait ainsi l’air d’un souillon de cuisine.

La marâtre la mena ainsi auprès du roi qui en eut horreur et déclara que ce ne pouvait être sa fille. Personne dans le château ne la reconnut, excepté un vieux chien de garde et quelques hirondelles, dont elle avait, lorsqu’elle était petite, empêché de détruire les nids suspendus entre les colonnes du palais. Mais c’étaient de pauvres animaux, qui n’avaient pas voix au chapitre.

La malheureuse Élisa, quand son père l’eut reniée, éclata en sanglots. Elle n’avait plus d’espoir que dans ses frères qui, comme elle l’avait appris, étaient partis on ne savait où. Pleine d’angoisse et d’affliction, elle s’enfuit du palais, et, marchant toute la journée à travers champs et prés, elle arriva le soir dans une vaste forêt. Elle avait dirigé ses pas au hasard, mais elle se disait qu’en avançant toujours, elle finirait bien par trouver ses frères, qui probablement couraient aussi le monde.

La nuit arriva bientôt ; Élisa marcha encore un peu ; mais lorsqu’il n’y eut plus de trace de chemin ni de sentier, elle s’étendit sur un tapis de mousse, fit sa prière du soir, posa sa tête sur un tronc d’arbre et s’endormit. Partout régnait un silence profond, l’air était doux ; tout autour dans les herbes et dans les broussailles brillaient, comme un feu verdâtre, des centaines de vers luisants.

Toute la nuit elle rêva de ses frères ; elle les revit comme jadis tout petits ; après avoir bien joué avec elle, ils l’accompagnèrent pour voir son magnifique livre d’images, qui avait coûté si cher. Ils écrivirent aussi sur les tablettes d’or, non plus comme autrefois des jambages de lettres et des chiffres, mais le récit de tout ce qu’ils avaient vu et de leurs propres hauts faits. Dans le livre toutes les images s’animèrent ; les hommes et les bêtes qui y étaient peints sortirent des feuilles, et chantèrent et gambadèrent au grand amusement d’Élisa et de ses frères ; quand on tournait la page, ils sautaient vite pour se remettre à leur place et se coller sur l’image.

Lorsque Élisa se réveilla, le soleil était déjà très-haut ; mais elle ne pouvait le voir. Les branches touffues des grands arbres formaient un dôme épais au-dessus d’elle ; cependant les rayons du soleil donnaient aux feuilles comme un reflet d’or mat ; l’air était pur et embaumé de senteurs aromatiques. De tous côtés retentissait le chant des oiseaux. Quand ils se taisaient un instant, Élisa entendait le bruissement de l’eau ; c’étaient plusieurs ruisseaux qui coulaient tous vers un lac.

Elle suivit le cours de l’un de ces ruisseaux et elle arriva au bord du lac ; tout autour du lac poussaient d’épaisses touffes de saules et de joncs, sauf un endroit où les cerfs avaient pratiqué une ouverture pour pouvoir s’abreuver. La princesse y passa ; elle vit devant elle une eau limpide, au fond le sable le plus fin. La surface du lac était unie comme une glace ; branches et feuilles s’y reflétaient et y formaient le plus beau paysage du monde.

Tout à coup Élisa aperçut dans le miroir du lac sa propre figure ; elle eut peur, tant elle se vit noire et affreuse. Elle prit alors de sa main mignonne un peu d’eau et se lava le visage ; bientôt tout l’éclat de sa peau si blanche reparut. Elle se baigna alors, et, lorsqu’elle sortit de l’eau et qu’elle eut tressé ses longs cheveux dorés, elle était redevenue une merveille de beauté.

Elle reprit sa marche et pénétra plus avant dans la forêt, toujours au hasard ; elle pensait que le bon Dieu ne l’abandonnerait pas et lui ferait retrouver ses frères. En effet, le bon Dieu, qui fait pousser les pommes sauvages pour ceux qui ont faim, lui en fit apercevoir un arbre dont les branches pliaient sous le poids des fruits.

Ce fut là son dîner. Toujours bonne et compatissante, elle chercha des branches mortes dont elle étaya les branches de l’arbre qui menaçaient de se rompre, puis elle s’avança de nouveau dans l’intérieur de la forêt. Elle arriva à l’endroit le plus sombre. Le silence y était si complet qu’elle entendait distinctement le craquement de la moindre feuille morte qu’elle touchait de son pied. Nulle part un oiseau. La lumière du soleil ne pénétrait plus du tout à travers les feuilles, qui se pressaient les unes contre les autres par millions. Les grands arbres étaient si rapprochés que d’un peu loin on croyait que leurs troncs formaient une grille.

Jusqu’ici l’ardent désir de retrouver ses frères avait soutenu le courage d’Élisa ; mais cette obscurité, cette morne solitude l’effraya. La nuit survint ; il n’y avait plus dans la mousse le moindre ver luisant. Elle s’étendit par terre toute triste, pour dormir. Dans son sommeil il lui sembla que le bon Dieu écartait l’épais feuillage qui lui cachait le ciel ; il la regardait avec des yeux souverainement bons, et des petits anges qui voltigeaient autour d’elle lui souriaient amicalement.

Ce rêve la frappa, la réconforta si bien, que le matin à son réveil elle ne savait pas trop si ce n’avait pas été une apparition réelle.

Elle se remit à marcher ; au bout de quelque temps elle rencontra enfin un être humain, une vieille femme, qui portait un panier de myrtilles, et qui lui en offrit. Élisa accepta et demanda à la brave femme si elle n’avait jamais aperçu dans la forêt onze princes, tous également beaux.

« Non, répondit la vieille, mais hier j’ai vu onze cygnes avec des couronnes d’or sur la tête descendre à la nage la rivière qui n’est pas loin d’ici. »

Et elle conduisit Élisa jusqu’à une clairière en pente au bas de laquelle serpentait un petit cours d’eau ; les saules et les aunes qui poussaient le long des deux bords se rejoignaient et formaient le plus joli berceau qu’on pût voir.

Élisa dit adieu à la vieille et suivit le cours de la rivière jusqu’à la grande plage où elle avait son embouchure dans la mer. L’immensité de l’océan s’étendait là à perte de vue ; mais on n’y apercevait pas une voile, pas une barque. Comment aller plus loin ?

Sur la grève gisaient une foule innombrable de galets que les vagues avaient tous arrondis et polis. Tout ce qui se trouvait là amoncelé, le fer, le verre, les choses les plus dures avaient été fourbies, façonnées par l’eau, qui était cependant plus douce que les mains délicates de la jeune fille. « Je comprends l’enseignement que les galets nous donnent, se dit-elle. L’effort infatigable vient à bout de tout ; il n’est pas d’aspérité qui ne cède à la longue. J’agirai sans relâche comme les flots, et à la fin, mon cœur me l’assure, je parviendrai à retrouver mes frères. »

Tout à coup, au milieu des herbes marines, elle aperçut des plumes de cygne ; il y en avait onze ; elle les rassembla et en forma un bouquet. Des gouttes y brillaient ; était-ce de l’eau, était-ce des larmes ?

Elle ne voyait sur toute la plage aucun être vivant, mais elle n’éprouvait pas le sentiment de la solitude, tant la mer offre de changements brusques et saisissants. Le ciel se couvrit, la mer devint noire comme de l’encre ; le vent souffla avec violence, les vagues blanchirent aussitôt. Vers le coucher du soleil, les nuages s’empourprèrent, la tempête cessa ; l’immense nappe d’eau ressemblait à un gigantesque bloc de marbre rose, puis elle devint comme une émeraude. Il n’y avait plus la moindre brise, cependant la masse d’eau se soulevait et se baissait doucement comme le sein d’un enfant endormi.

Élisa était restée tout le temps en admiration devant ce spectacle. Voilà qu’au moment où les derniers rayons du soleil allaient disparaître, elle vit dans les airs volant vers la terre onze cygnes avec des couronnes d’or sur la tête ; ils se suivaient les uns les autres ; on aurait dit un long ruban blanc. Élisa se retira à l’écart et alla se cacher derrière des broussailles. Les cygnes s’abattirent à terre tout près d’elle, et agitèrent bruyamment leurs grandes ailes en signe de joie et de contentement.

Dès que le soleil eut disparu, tous les plumages tombèrent à terre, et Élisa aperçut onze beaux princes, ses frères chéris. Elle poussa un cri ; elle sentait que ce devait être ses frères, quoiqu’ils fussent bien changés et grandis depuis qu’elle ne les avait vus. Elle bondit vers eux en poussant un cri et se jeta dans leurs bras, nommant chacun par son nom. Ils reconnurent leur petite sœur adorée. Quelle joie, quels embrassements ! Ils pleuraient et riaient à la fois. Puis après qu’elle leur eut raconté comment elle était arrivée en ce lieu, ils lui expliquèrent quel était l’enchantement auquel leur méchante marâtre les avait soumis.

« Nous tous, dit l’aîné, nous avons la forme de cygnes sauvages tant que le soleil est à l’horizon ; dès qu’il est couché, nous redevenons des hommes. C’est pourquoi il nous faut être constamment attentifs à nous trouver à terre au moment précis où le soleil disparaît ; si à cet instant nous étions à voler dans les nuages, nous serions précipités en bas.

« Ce n’est pas ici que nous demeurons, mais dans un magnifique pays au delà de la mer. La traversée est longue ; il nous faut deux journées entières de vol rapide. Sur la route il ne se rencontre pas une île pour y passer la nuit ; seulement, à mi-chemin il y a un récif isolé qui sort des flots ; il est juste assez grand pour que nous puissions y trouver place, en nous serrant l’un contre l’autre. Si les vagues sont agitées, elles nous y couvrent d’écume. Cependant nous sommes bien reconnaissants au bon Dieu de laisser subsister ce rocher, car sans lui nous ne pourrions jamais revoir notre pays ; encore nous faut-il choisir les jours les plus longs de l’année pour tenter la traversée.

« Nous ne pouvons donc venir ici qu’une fois l’an, et pour onze jours seulement. Nous passons par-dessus la grande forêt que tu as traversée et nous allons contempler de loin le palais où nous sommes nés, où demeure notre père, et les tours de la cathédrale où notre mère repose. 

« Les arbres et les fleurs ne sont pas aussi beaux que ceux de la contrée que nous habitons ; mais c’est toujours une joie pour nous de les revoir ; nous entendons avec plaisir les charbonniers dans la forêt chanter les vieux airs sur lesquels nous dansions étant petits ; nous nous plaisons à suivre des yeux les jeunes poulains, qui folâtrent dans les prés comme nous autrefois lorsque nous étions enfants.

« Enfin, c’est notre patrie bien-aimée ; et, ce qui nous attirait le plus, c’est là seulement que nous pouvions avoir la chance de te retrouver, petite sœur adorée.

« Voilà dix jours que nous sommes arrivés ; il ne nous en reste plus qu’un seul avant notre départ. Comment t’emmener avec nous ? nous n’avons ni navire, ni barque.

— Et moi, dit Élisa, comment pourrai-je vous délivrer du charme qui pèse sur vous ? »

Ils causèrent jusque bien avant dans la nuit ; enfin vaincue par la fatigue, Élisa s’endormit contre son gré. Le bruit de battements d’ailes la réveilla ; ses frères étaient de nouveau changés en cygnes ; ils planèrent autour d’elle, tournèrent en cercle, puis enfin disparurent. Mais l’un d’eux resta, le plus jeune. Il posa sa tête sur le giron de sa sœur, qui lui caressait doucement les ailes ; bien qu’il fût privé de parole, ils s’entretinrent toute la journée à merveille. Vers le soir, les autres revinrent et dès le crépuscule ils reprirent la forme humaine.

« Demain il nous faut partir, dit l’aîné ; avant un an nous ne pouvons revenir. Mais nous ne voulons pas t’abandonner ici. Auras-tu le courage de venir avec nous ? En ce moment où je suis homme, moi seul je te porterais bien dans mes bras à travers toute la forêt ; tu es si mignonne et légère ! Donc à nous tous, une fois devenus cygnes, nous saurons bien t’enlever à la force de nos ailes et t’emmener par-dessus la mer.

— Quel bonheur ! dit Élisa, je vous suivrai partout. »

Et toute la nuit ils s’occupèrent à confectionner un grand et solide filet avec des branches d’osier et des joncs. Élisa s’y installa, et au lever du soleil, lorsque ses frères furent de nouveau devenus cygnes, ils saisirent à plusieurs le filet avec leurs becs et s’élevèrent dans les airs jusque près des nuages, emportant leur sœur chérie, qui dormait encore. Pour que les rayons du soleil ne lui vinssent pas dans les yeux, un des cygnes vola au-dessus de sa tête et s’y tint tout le temps, abritant de ses ailes le visage de sa sœur. Quand un de ceux qui la portaient était fatigué, il était relayé par un autre.

Ils étaient déjà bien loin de la terre ferme lorsqu’elle se réveilla ; au commencement elle se crut encore au milieu d’un rêve, lorsqu’elle se vit ainsi doucement balancée dans les airs. À côté d’elle se trouvait une branche d’arbre couverte de fruits savoureux, et toute une botte de racines nourrissantes. C’est le plus jeune des frères qui les avait été cueillir, songeant qu’elle aurait faim en route ; c’est encore lui qui volait au-dessus de sa tête pour la garantir du soleil avec ses ailes. Elle le reconnut, bien qu’ils fussent tous semblables les uns aux autres, et elle lui sourit avec une tendre reconnaissance.

Ils étaient si haut dans les airs que les plus grands navires leur paraissaient comme des mouettes planant sur les vagues. À certain moment un grand nuage compact se dressa derrière eux comme une montagne ; Élisa y vit se refléter son ombre et celle de ses frères dans des proportions gigantesques ; elle s’amusa beaucoup de ce singulier spectacle. Mais survint un coup de vent qui balaya le nuage et détruisit le tableau.

Toute la journée les cygnes ne cessèrent de fendre l’air de leurs ailes ; leur passage faisait un bruit comme le sifflement d’une nuée de flèches ; cependant ils n’avançaient pas aussi vite que d’ordinaire, ayant leur sœur à porter. Le temps se brouillait et le soir approchait. Élisa voyait avec inquiétude le soleil descendre à l’horizon ; le récif solitaire où ils devaient se réfugier pour la nuit ne s’apercevait pas encore.

Il lui parut que les cygnes redoublaient leurs battements d’ailes. « Hélas ! se dit-elle, c’est moi qui suis cause de leur retard. Si le soleil vient à se coucher avant que nous soyons au but, ils vont tomber dans la mer et périr misérablement. » Et elle adressa du fond de son cœur au bon Dieu une ardente prière. Mais le rocher sauveur était toujours invisible. Derrière eux un orage avait éclaté et il approchait ; les nuages formaient une énorme masse en partie toute noire, en partie d’un vilain gris comme du plomb fondu ; il en sortait éclair sur éclair.

Devant eux le soleil venait d’atteindre le niveau des eaux. Élisa sentit son cœur tressaillir d’angoisse. Voilà que les cygnes se mettent à descendre si rapidement vers la mer qu’elle se crut précipitée. Puis ils planèrent un instant ; alors elle aperçut enfin le récif, qui ne paraissait pas plus grand que la tête d’un phoque sortant de l’eau. Le soleil baissait toujours ; on n’en voyait plus qu’une parcelle, grande comme une étoile : à ce moment Élisa sentit son pied toucher terre. Les dernières lueurs du soleil s’éteignirent comme disparaissent les étincelles d’un papier qui se consume.

Elle revit ses frères sous forme humaine, tous serrés étroitement autour d’elle sur l’étroit rocher où il y avait tout juste place pour eux. Les vagues déferlaient avec violence contre le récif ; il en rejaillissait des gouttes d’eau qui passaient sur leurs têtes. L’orage les avait maintenant atteints ; les nuages étaient en feu ; le grondement du tonnerre dominait le bruit des flots. Élisa et ses frères se tenaient solidement par la main, et chantaient des cantiques, invoquant le secours du bon Dieu contre la fureur des éléments.

Vers le matin la tempête se calma ; l’air était frais et pur. Dès que le soleil se montra, les princes redevenus cygnes s’envolèrent, emportant Élisa comme la veille. La mer était encore agitée bien que le vent eût cessé, et vue d’en haut, l’écume blanche qui la couvrait faisait l’effet de milliers de cygnes s’ébattant sur les vagues verdâtres.

Lorsque le soleil fut levé, Élisa aperçut devant elle, flottant dans les airs, un vaste paysage montagneux ; des masses brillantes de glace couvraient les rochers sur lesquels était construit un palais immense, dont la façade était large d’une lieue et se composait d’une série d’arcades et de colonnades superposées les unes aux autres de la façon la plus hardie. Tout autour s’élançaient des bosquets de palmiers entremêlés de massifs, où chaque fleur était au moins grande comme une roue de moulin.

La jeune princesse crut que c’était là le pays où ils allaient ; elle en marqua tout haut la plus vive joie. Mais les cygnes secouèrent la tête ; ce n’était là en effet que la magnifique mais toujours changeante demeure de la fée Morgane. Aucun être humain n’y a jamais pénétré. Tandis qu’Élisa l’admirait, tout à coup montagnes, palais, forêts, tout s’écroula et disparut, pour être remplacé par vingt grandes cathédrales, toutes semblables l’une à l’autre ; leurs tours se dressaient jusqu’au niveau des nuages les plus élevés. Élisa crut y entendre retentir l’orgue ; mais c’était le bruit des vagues qui avaient repris leur mouvement régulier. Puis on aurait dit que quelqu’un avait, d’un seul souffle, fait évanouir ces superbes édifices ; nouveau changement de décor : une immense flotte, toutes voiles dehors, sembla s’avancer rapidement, pour disparaître à son tour.

Ainsi, sans cesse distraite par ces spectacles surprenants, Élisa aperçut enfin la contrée où ils se rendaient.

D’abord de vertes collines, couvertes de bois de cèdres, entouraient les plus fertiles vallées, semées de villes et de châteaux ; au fond, de hautes montagnes se détachaient sur un ciel du plus limpide azur.

Cette fois ils atteignirent la terre avant le coucher du soleil ; les cygnes déposèrent leur sœur sur un rocher moussu, devant une grande caverne, dont les parois étaient tapissées de plantes grimpantes. L’intérieur était approprié en habitation ; des tas de mousse et de feuilles sèches formaient les lits. Ils y entrèrent, lorsque les princes eurent repris la forme humaine.

« Nous allons un peu voir ce que tu rêveras cette nuit, après toutes les émotions du voyage, dit le plus jeune des frères à Élisa.

— Que le ciel m’accorde, répondit-elle, d’avoir un rêve qui m’enseigne comment je pourrai vous délivrer du sort qui pèse sur vous. »

Cette idée l’occupa tout entière ; elle pria avec ardeur le bon Dieu de lui venir en aide ; même endormie, elle continuait de prier. Il lui sembla qu’elle était de nouveau emportée dans les airs ; elle arriva dans le palais splendide de la fée Morgane. La fée vint au-devant d’elle ; elle était belle et brillante d’une éternelle jeunesse ; cependant les traits de son visage ressemblaient à s’y méprendre à ceux de la vieille qui, dans la forêt, lui avait donné des myrtilles et lui avait parlé des onze cygnes à couronne d’or.

Allant au-devant de la pensée d’Élisa, la fée lui dit : « Il n’est pas impossible de désensorceler tes frères. Mais auras-tu le courage et la persévérance qu’il faut ? Tu diras que l’eau de la mer est plus douce que tes mains, et qu’elle vient à bout des pierres les plus dures. Mais elle n’éprouve pas les douleurs que souffriront tes pauvres doigts mignons ; elle n’a pas un cœur pour ressentir les angoisses et les chagrins qu’il te faudra supporter.

« Vois-tu cette ortie que je tiens à la main ? De la même sorte, il en pousse beaucoup tout autour de la caverne où tu demeures ; il n’y a que cette espèce, et celle qui vient dans les cimetières sur les tombes, qui puissent te servir ; fais-y bien attention. Il te faudra en cueillir des quantités ; tes mains se couvriront de piqûres et d’ampoules douloureuses et brûlantes. Si tu écrases fortement la plante avec tes pieds, tu en obtiendras un chanvre solide ; il faut que tu en tisses onze tuniques à longues manches ; quand elles seront finies, tu les lanceras sur les cygnes ; l’enchantement cessera aussitôt.

« Mais réfléchis bien que, du premier moment où tu commenceras cette œuvre jusqu’à ce qu’elle soit achevée, tu ne dois pas prononcer un mot, une syllabe, même s’il devait se passer des années. Sans cela le premier son qui sortirait de ta bouche frapperait comme un poignard tous tes frères au cœur. Leur vie dépend de ton silence. Pense bien à tout cela. »

À ces mots elle agita l’ortie qu’elle avait à la main ; la plante brilla comme une torche. Élisa se réveilla éblouie par cette lueur. Il faisait plein jour ; à côté d’elle poussait un pied d’ortie semblable à celle qu’elle avait vue en rêve. Elle tomba à genoux, remerciant le bon Dieu d’avoir écouté sa prière. Puis elle sortit aussitôt de la caverne pour commencer son travail.

Elle trouva des touffes épaisses de vilaines orties ; elle les arracha avec ses mains délicates ; elle crut toucher du feu ; ses mains et ses bras se couvrirent de grandes ampoules ; sa peau cuisait et brûlait ; mais elle supportait la douleur avec joie, sachant qu’elle pouvait détruire le charme qui faisait le malheur de ses frères. Après avoir enlevé les feuilles, elle écrasait chaque tige d’ortie sous ses pieds nus qui bientôt furent aussi tout enflammés. Avec les filaments elle commença à tisser une tunique.

Lorsque le soleil fut couché, les frères revinrent ; ils lui demandèrent si elle ne s’était pas ennuyée, ce qu’elle avait fait, ce qu’elle avait vu. À toutes leurs questions, aucune réponse. L’effroi les prit ; ils crurent que par un nouvel enchantement de la méchante marâtre elle était devenue muette. Mais, lorsqu’ils aperçurent ses mains et son travail, ils comprirent ce qu’elle avait entrepris pour les délivrer du charme. Le plus jeune pleura en embrassant ces pauvres mains abîmées ; là où tombaient ses larmes, les ampoules et la douleur disparaissaient.

Elle reprit son travail et le continua bien avant dans la nuit ; son esprit ne devait plus avoir de repos qu’elle n’eût achevé sa tâche. Le matin, les cygnes repartirent ; elle était toute seule ; mais, loin de s’ennuyer, jamais le temps ne lui avait paru si court. Une tunique était déjà terminée ; elle avait commencé la seconde.

Tout à coup un cor de chasse retentit à travers les montagnes ; la frayeur la saisit. Le son approchait de plus en plus ; elle entendit des aboiements de chiens. Tremblante d’anxiété, elle se réfugia dans la caverne ; les orties qu’elle avait arrachées et sérancées, elle les attacha en un paquet et s’assit dessus. Un instant après un grand chien arriva devant l’ouverture de la grotte, puis un autre, et plusieurs encore ; ils aboyaient avec rage, ils repartirent ensuite pour revenir bientôt suivis de tous les chasseurs ; le plus beau entre tous ces chasseurs était le roi du pays.

Il s’avança vers Élisa ; jamais il n’avait vu de plus gracieuse, de plus ravissante jeune fille. « Comment es-tu venue ici dans cette solitude, ange de beauté ? » dit-il. Elle secoua la tête ; elle ne devait pas proférer une parole ; il s’agissait du salut et de la vie de ses frères. Elle cacha ses mains sous son tablier, pour que le roi ne vît pas dans quel piteux état elles étaient.

« Viens avec nous, reprit-il. Ce n’est pas ici ta place. Si tu es aussi bonne que charmante, je te ferai donner des vêtements de soie et de velours, et je te mettrai sur la tête une couronne d’or. Tu deviendras la reine de ce beau pays, et tu trôneras à côté de moi dans mon palais. »

Il la prit doucement et la plaça sur son cheval. Elle pleurait, le regardait, tordait ses mains en suppliante ; mais le roi dit : « Je ne veux que ton bonheur ; un jour tu me remercieras. » Et puis il sauta à cheval, et, la tenant devant lui, il s’en retourna avec toute la chasse vers sa résidence.

À la soirée tombante, la capitale du royaume avec ses centaines de tours, de dômes et de temples, leur apparut. Le roi entra dans la cour de son vaste château ; il descendit de cheval la jeune fille et la conduisit à travers des salles de marbre tenues toujours fraîches par des fontaines et des jets d’eau, et dont les murailles étaient décorées des plus splendides mosaïques. Elle ne regardait rien ; la richesse des appartements qu’on lui donna la laissa insensible ; elle continuait à pleurer, à se désoler. Sans faire de résistance, indifférente à tout, elle se laissa revêtir, par des demoiselles d’honneur, de vêtements royaux ; ses cheveux furent ornés de perles et de diamants ; on lui mit les gants les plus fins par-dessus ses mains brûlées par les orties. Lorsqu’elle reparut devant la cour dans cet habit de luxe, elle parut radieuse comme un astre ; elle éclipsait tout par sa splendide beauté. Tous s’inclinèrent devant sa douce majesté, et le roi la déclara sa fiancée. Cependant le grand prêtre secouait la tête et murmurait à l’oreille du roi que cette jolie habitante des bois était certainement une sorcière, que l’éclat de ses charmes n’était que tromperie et illusion, et qu’elle voulait s’emparer du cœur du roi dans un mauvais dessein.

Le roi n’accueillit pas ces soupçons ; il fit retentir les fanfares. On se mit à table ; les mets les plus fins, les plus recherchés furent servis dans des plats d’or et d’argent. Puis de charmantes danseuses exécutèrent les plus gracieux ballets. Élisa ne prenait part à rien ; pas un sourire ne lui échappa ; elle restait morne, comme la statue de la douleur. On la conduisit à travers les plus splendides jardins, aux senteurs délicieuses ; puis on lui fit visiter de nouvelles salles encore plus richement ornées que celles qu’elle avait déjà vues. Pas une fois ses yeux ne s’animèrent à l’aspect de ces splendeurs.

Alors on la mena dans l’appartement où elle devait demeurer ; il y avait une délicieuse chambre à coucher un peu sombre, et que le roi avait fait garnir de précieux tapis verts, pour qu’elle ressemblât à la grotte ; par terre, était le paquet de chanvre d’orties, et à la muraille pendait la tunique qui était déjà terminée. Un des chasseurs avait ramassé tout cela par curiosité et pour faire sa cour à la future souveraine.

« Ici, dit le roi, tu peux t’imaginer être encore dans le lieu où tu faisais ton séjour. Voici le travail dont tu t’occupais. Au milieu des magnificences qui t’entourent, peut-être que ce te sera un amusement que ces souvenirs du temps passé. »

À la vue de ce qui seul touchait son cœur, Élisa eut un sourire, qui éclaira son ravissant visage ; le sang revint sur ces joues que la tristesse avait pâlies.

Pleine de reconnaissance, elle prit la main du roi et la baisa. La pensée qu’elle pourrait continuer à se dévouer au salut de ses frères la transfigurait ; l’admiration de tous les assistants redoubla ; le roi fixa le jour solennel où devait avoir lieu le mariage. Les cloches annoncèrent à toute volée que la belle jeune fille muette, l’enfant de la forêt, allait devenir la reine du plus beau royaume de la terre.

Le grand prêtre, toujours hostile, continuait à murmurer à l’oreille du roi des paroles de défiance ; mais elles ne pénétraient pas jusqu’au cœur du jeune prince. Le jour du mariage arriva ; ce fut une fête splendide. Le grand prêtre posa lui-même la couronne sur la tête de la nouvelle reine ; dans son dépit, il la lui enfonça trop avant sur le front, de façon à lui faire mal. Mais elle ressentit à peine cette douleur ; c’est son cœur qui était bien autrement serré par le chagrin ; elle se désolait de ne savoir pas ce qu’étaient devenus ses frères.

Le roi faisait tout son possible, prenait les soins les plus délicats pour la distraire de sa tristesse ; elle finit par s’en apercevoir, et le remercia par de doux regards de reconnaissance ; elle l’aimait tous les jours de plus en plus. Oh ! qu’elle aurait désiré pouvoir se confier à lui et lui conter sa peine et son martyre !

Mais pas une seule parole ne devait sortir de sa bouche ou bien ses frères étaient perdus : il fallait qu’elle restât muette, qu’elle achevât son œuvre sans proférer même une exclamation.

La nuit elle se levait et se glissait dans la petite chambre qui ressemblait à la grotte ; et elle continuait son ouvrage. Elle avançait ; six tuniques étaient déjà terminées ; au moment de commencer la septième, elle s’aperçut qu’elle n’allait plus avoir de chanvre.

Impossible de retourner à la grotte. La fée lui avait dit que les orties qui poussent sur les tombes pouvaient également servir ; mais elle devait les arracher elle-même. Comment y parvenir ?

« Qu’est-ce, pensa-t-elle, que la douleur et les brûlures de mes mains à côté de l’angoisse qu’éprouve mon cœur ? Je ne puis y tenir ; il faut que je risque tout pour finir ma tâche. Le Seigneur ne me retirera pas sa protection. »

Inquiète et tremblante, comme si elle allait commettre une mauvaise action, elle descendit doucement dans le parc par une nuit claire ; elle le traversa, et, prenant les rues les plus solitaires, les plus écartées, elle parvint jusqu’au cimetière.

Tout à l’entrée elle aperçut, dansant une ronde infernale autour d’une tombe fraîchement remplie, une bande de goules ; puis ces horribles sorcières, jetant au loin leurs vêtements, creusèrent la tombe avec leurs longs doigts maigres ; elles en retirèrent le cadavre, se jetèrent dessus avec une rage diabolique et se mirent à le dévorer. Élisa s’était arrêtée saisie d’épouvante ; mais le temps pressait ; elle s’avança et passa à côté des affreuses mégères, qui la fixèrent d’un œil flamboyant et méchant. Mais son courage ne faillit point. Tout en ne cessant de prier intérieurement, elle ramassa tout ce qu’elle trouva d’orties et s’en retourna furtivement au palais.

Mais quelqu’un l’avait vue ; son ennemi le grand prêtre qui, pendant la nuit, observait les astres. « J’avais donc raison, se dit-il d’un air de triomphe ; c’est une sorcière. C’est par des maléfices qu’elle a charmé le roi, la cour et tout le peuple. »

Il alla rapporter au roi ce qu’il avait découvert. Deux grosses larmes coulèrent sur les joues du prince ; le doute avait enfin pénétré dans son cœur. La nuit il fit semblant de dormir ; il vit alors la reine se lever doucement et se glisser sur la pointe des pieds dans la chambre verte. Le lendemain ce fut la même chose. Il ne pouvait plus déguiser ses soupçons ; son visage devint sombre et farouche. Élisa s’en aperçut sans en deviner la cause ; ce fut une nouvelle source de chagrin et de crainte : lorsqu’elle passait dans ses riches atours devant les dames de la cour, celles-ci enviaient secrètement son sort ; mais dès qu’elle était seule, d’abondantes larmes s’échappaient de ses yeux.

II

Cependant l’espoir de terminer bientôt son œuvre la soutenait. Il ne restait plus qu’une tunique à tisser ; derechef elle n’avait plus un seul brin de chanvre d’orties. Il fallait absolument en aller chercher au cimetière, et affronter de nouveau les horribles goules. Elle n’hésita pas ; elle avait une entière confiance dans le bon Dieu.

Elle sortit une seconde fois du palais la nuit ; le roi et le grand prêtre la suivirent ; ils la virent pénétrer dans le cimetière et se diriger vers les effroyables goules qui déchiquetaient un cadavre. Le roi ne regarda pas davantage ; il se sentit frappé au cœur ; il s’imagina qu’Élisa, la douce jeune fille qu’il aimait tant, était une de ces horribles sorcières.

Dans sa colère furieuse, il assembla les juges de sa cour, et les instruisit de ce qu’il avait vu. Ils condamnèrent la reine à périr sur le bûcher.

On l’emmena de ses riches appartements dans un cachot sombre et humide, où le vent passait par les étroits barreaux de fer qui garnissaient la fenêtre. Par dérision, on lui avait donné pour unique lit de repos le paquet d’orties qu’elle avait rapporté du cimetière, et pour couverture les tuniques qu’elle avait déjà tissées. Combien elle remercia Dieu qu’il eût inspiré cette idée à ses geôliers !

Elle reprit son travail, priant sans cesse. Dehors, les gamins de la ville s’assemblèrent devant la prison et chantèrent des paroles outrageantes contre elle ; pas une âme ne vint pour la consoler.

Voilà que vers le soir elle entendit des battements d’ailes contre les barreaux du cachot : c’était le plus jeune de ses frères. Il avait fini par découvrir où elle était ; elle faillit dans sa joie pousser un cri ; mais elle l’étouffa avant de le proférer. Que lui importait de savoir qu’elle devait mourir le lendemain ? elle aurait fini son œuvre et ses frères seraient là pour qu’elle pût les délivrer du charme funeste.

Le grand prêtre vint la trouver, comme il l’avait promis au roi, pour essayer de la résoudre au repentir. À tout ce qu’il dit elle secoua la tête et par geste lui indiqua qu’elle désirait rester seule. Il lui promit que, si elle voulait avouer son crime, il lui serait fait grâce de la vie. Elle resta muette ; pour la première fois de sa vie, elle eut un moment d’impatience. Elle voulait qu’il la quittât pour qu’elle pût reprendre son ouvrage ; si elle ne le terminait pas cette nuit, pensait-elle, elle aurait souffert en vain et ses frères resteraient voués au malheur.

Le grand prêtre finit par s’en aller, après lui avoir lancé les paroles les plus dures. Elle n’en fut pas blessée ; elle savait qu’elle était innocente ; elle se remit à la hâte au travail.

Si les hommes l’abandonnaient, au moins les petites souris arrivèrent en troupes à son aide, et apportèrent à ses pieds les filaments d’orties qu’elles avaient démêlés. Un rossignol vint se percher tout près de la fenêtre et chanta toute la nuit ses airs les plus doux, afin de la distraire et de lui donner du courage.

À l’aube, avant le lever du soleil, on entendit frapper à la porte du palais : c’étaient les onze princes, qui demandèrent à être menés sur-le-champ devant le roi. Le suisse leur répondit que c’était impossible ; qu’on ne pouvait pas réveiller Sa Majesté. Ils insistèrent, prièrent, menacèrent, continuant à frapper à coups redoublés ; à ce tapage, la garde arriva. Le roi, qui, le cœur rongé de chagrin, ne dormait plus depuis la nuit du cimetière, sortit à la fin de son appartement et demanda ce qui se passait. À ce moment le premier rayon du soleil jaillit à l’horizon ; les princes avaient disparu ; on vit onze cygnes sauvages s’envoler au-dessus du palais.

Le peuple commençait à affluer sur la place de l’exécution ; tous voulaient voir brûler la sorcière. Elle arriva sur une mauvaise charrette, traînée par un vieux cheval poussif. Elle était revêtue d’une robe de toile d’emballage ; ses magnifiques cheveux pendaient autour de son visage qui gardait toute sa beauté ; ses joues seulement étaient d’une extrême pâleur. Ce n’était point par crainte de la mort, mais elle se demandait avec angoisse si elle pourrait finir sa dernière tunique. Elle continuait à y travailler, tandis que ses lèvres étaient sans cesse en mouvement : elle priait intérieurement avec toute l’ardeur de son cœur dévoué. Elle avait emporté les dix autres ; on avait voulu les lui prendre, mais elle s’était jetée aux genoux du geôlier et l’avait regardé d’un air si suppliant qu’il n’avait pu lui refuser cette dernière grâce.

La populace se mit à la couvrir d’injures. « Voyez l’infâme sorcière, criait-on. Elle murmure de mauvaises paroles de magie. Elle fabrique quelque charme. Comment a-t-on pu la laisser libre de ses mains ? Peut-être parviendra-t-elle, grâce à ses maléfices, à se sauver avant d’arriver au bûcher. Allons, mettons-la en pièces ! »

Et ils arrêtèrent la charrette ; ils allaient déchirer les tuniques, lorsque arrivèrent avec grand fracas onze beaux cygnes qui se placèrent autour de la pauvrette, distribuant de tous côtés de vigoureux coups d’ailes et de bec. La foule effrayée recula.

« C’est un signe du ciel, murmuraient ceux qui n’avaient pas le cœur dur. Elle est certes innocente ! »

Mais ils n’osèrent pas dire tout haut leur pensée.

Élisa était descendue de la charrette ; déjà le bourreau s’apprêtait à la saisir par la main pour la faire monter sur le bûcher. Voilà que les cygnes l’entourent de nouveau ; à la hâte elle jette sur eux les tuniques ; au même moment on voit à leur place onze princes charmants ; le plus jeune seulement avait au bras gardé quelques plumes. Il manquait à sa tunique deux ou trois mailles.

« Maintenant je puis parler ! s’écria Élisa. Je suis innocente. »

Le peuple revenu de sa stupeur s’agenouilla devant elle comme devant une sainte. Mais elle tomba évanouie dans les bras de ses frères ; l’anxiété, le chagrin et maintenant la joie s’étaient trop rapidement succédé dans son âme ; son devoir accompli, elle n’avait plus eu la force de résister à l’émotion.

« Oui, elle est innocente, » dit l’aîné des princes, et il fit le récit de tout ce qui s’était passé. Pendant qu’il parlait un parfum délicieux se répandit dans l’air ; toutes les pièces de bois apprêtées pour le bûcher avaient, ô miracle ! pris racine et poussé des feuilles et des fleurs. C’était une admirable touffe de roses rouges et blanches, et tout en haut une lueur comme on n’en avait jamais vu ; elle jetait un éclat comparable à celui d’une étoile.

Le roi qui était accouru, transporté de bonheur, la cueillit et l’attacha sur la poitrine d’Élisa. Elle se ranima en ce moment, et ses regards, allant de ses frères au prince, prouvaient qu’elle se sentait bien récompensée de tout ce qu’elle avait souffert.

Dans les temples les cloches sonnèrent toutes seules. On vit arriver par myriades les oiseaux chanteurs, qui entonnèrent une symphonie délicieuse. On retourna au palais en cortège pour célébrer à nouveau les noces avec dix fois plus de luxe, de fêtes et de réjouissances que la première fois.

BOUGIE ET CHANDELLE

 

Il y avait une fois une grande bougie de cire ; elle connaissait bien son haut rang. « Je suis faite de cire, disait-elle ; les abeilles m’ont pétrie avec le pollen des plus belles fleurs, et l’on m’a fondue dans un moule. J’éclaire mieux, je brûle plus longtemps que tous les autres luminaires ; ma place est dans un candélabre, un lustre ou un chandelier d’argent.

— Quelle agréable existence que la tienne ! lui dit une chandelle de suif. Je ne suis que de vulgaire graisse de mouton. Je ne suis pas sortie d’un moule. Je me suis formée autour d’une mèche, mais je m’en console. Cette mèche, on l’a trempée huit fois dans le suif pour me donner une grosseur convenable, tandis que pour un simple rat-de-cave on ne la trempe que deux fois. Oui, je me contente de mon sort. Certes, il est plus honorable d’être de cire que de suif, mais on ne choisit pas soi-même sa position dans le monde. Toi, tu te pavanes au salon dans un candélabre ou un lustre de cristal ; ma place, à moi, est à la cuisine. La cuisine n’est pas un endroit méprisable : toute la maison et nos maîtres eux-mêmes ne pourraient subsister sans la cuisine.

— Manger n’est qu’un détail infime dans leur vie, répliqua la bougie. La société, les visites, les assemblées, voilà leur véritable existence ; briller et voir briller les autres, c’est pour cela qu’ils sont nés, et moi j’assiste à ce beau spectacle. Ainsi ce soir il y a bal ; j’y serai avec toutes mes sœurs. »

On vint en effet prendre toute la provision de bougies ; mais on emporta aussi la chandelle. La dame de la maison, une vraie comtesse, la prit dans ses mains délicates et la porta à la cuisine. Là se trouvait un petit garçon avec un panier que la dame fit remplir de pommes de terre ; elle y joignit une livre de beurre et aussi quelques fruits.

« Voilà pour ta mère, mon petit ami, dit la dame, et voici une chandelle : ta mère reste à travailler jusqu’à une heure avancée de la nuit, cette chandelle lui sera utile. »

La petite fille de la dame venait d’entrer. Entendant ces mots : « … une heure avancée de la nuit, » elle s’écria joyeusement : « Moi aussi je resterai levée jusqu’à une heure avancée de la nuit ; nous avons un bal, et on me mettra une belle ceinture aux grands nœuds de soie rouge. »

Oh ! comme le gentil visage de la petite rayonnait de plaisir ! Non, il n’y a pas de bougie qui brille avec tant d’éclat que des yeux d’enfant ! C’est ce que remarqua la chandelle : « Quel éclair de joie ! se dit-elle ; je ne l’oublierai jamais. Jamais sans doute je ne reverrai rien de pareil. »

En ce moment on la plaça dans le panier sous le couvercle et le petit garçon l’emporta avec le reste :

« Où vais-je être reléguée ? pensait-elle. Chez de pauvres gens où je ne trouverai peut-être pas même un chandelier de cuivre, tandis que la bougie se prélassera dans l’or et l’argent et aura l’honneur d’éclairer des personnes de la plus haute naissance. Le sort le veut ainsi ; je suis de suif et non de cire. »

La chandelle arriva dans une pauvre chambrette en face de la belle et grande maison d’où elle sortait. Là vivait dans la misère une veuve avec trois enfants : « Que Dieu bénisse l’excellente dame ! dit la veuve. Quelle magnifique chandelle ! elle m’éclairera bien jusqu’à minuit. »

Le soir venu, la chandelle fut allumée.

« Fut ! fut ! fii ! » dit-elle en crachant de dépit, quelles mauvaises allumettes ils ont ici ! Comme elles sentent mauvais ! »

En face, dans la riche maison, on alluma aussi les lumières ; elles éclairaient toute la rue. Les voitures amenant les invités pour le bal arrivèrent avec fracas. Bientôt la musique retentit.

« Les voilà qui commencent ! se dit la chandelle. Oh ! que le joli visage de la petite fille doit briller de plaisir ! Ses yeux éclipsent même, je gage, la bougie si fière de son éclat. Non, je ne reverrai jamais ce charmant spectacle. »

Le plus jeune des enfants de la veuve entrait en ce moment. C’était aussi une gentille petite fille. Elle embrassa son frère et sa sœur et elle leur dit tout bas à l’oreille un grand mystère : « Pensez donc ! ce soir, tout à l’heure, nous aurons des pommes de terre frites au beurre ! »

Et son visage rayonnait de plaisir ; la petite fille de l’opulente maison n’avait pas été plus joyeuse quand elle avait dit : « Ce soir au bal j’aurai une ceinture aux grands nœuds de soie rouge. »

« C’est donc un bien grand bonheur que de se régaler de pommes de terre frites ? » pensa la chandelle. Elle était ravie, du reste, d’avoir revu l’éclat lumineux de ces regards d’enfants ; elle éternua et cracha pour témoigner sa satisfaction, comme elle l’avait fait tout à l’heure pour exprimer son dépit, les chandelles n’ayant qu’un seul langage pour exprimer tous leurs sentiments.

La table fut mise ; on apporta les pommes de terre. Quel festin ! Et pour dessert chaque enfant eut une pomme. Puis la petite fille récita la prière : « Cher bon Dieu, nous te remercions tous de tes dons et de ta bonté. Amen ! »

« N’est-ce pas, maman, ajouta-t-elle, que j’ai bien dit aujourd’hui ma prière ?

— Ce n’est pas à toi que tu dois penser, ni de toi que tu dois parler, répondit la mère. Ne pense qu’au bon Dieu qui t’a donné un si bon souper ce soir. »

Les enfants furent mis au lit. Ils s’endormirent aussitôt qu’ils eurent reçu chacun un baiser de leur mère. Elle s’assit et ne cessa de coudre jusqu’à ce que la nuit fût fort avancée. Elle travaillait de bon cœur, c’était pour élever ses enfants.

En face, dans la riche maison, lustres et candélabres brillaient toujours ; on entendait une joyeuse musique. Au ciel la lune jetait un éclat égal sur les demeures des riches et sur celles des pauvres.

« La soirée a été amusante, se dit la chandelle. Je doute que la bougie dans son flambeau d’argent ait eu plus de contentement que moi. C’est ce que je voudrais bien savoir avant que mon dernier bout soit brûlé. »

Au moment de s’éteindre elle aperçut dans une vision les yeux des deux petites filles étincelants d’un égal bonheur, quoique l’une fût éclairée par la vive lueur des bougies et l’autre par la lueur modeste d’une chandelle. C’est là toute l’histoire.

LA PLUS HEUREUSE

 

« Quelles roses magnifiques ! dit un matin le rayon de soleil ; et tous ces boutons qui se préparent à s’ouvrir deviendront d’aussi belles fleurs. Ce sont mes filles ; n’est-ce pas mes chauds baisers qui les ont appelées à la vie ?

— Ce sont mes enfants, dit la rosée ; je les ai nourris de mes larmes.

— Il me semble pourtant, dit le rosier, que c’est moi qui suis leur père. Vous êtes leurs parrains tout au plus ; vous leur avez fait vos présents selon vos moyens.

— Les superbes roses ! » répétèrent-ils ensemble.

Et ils souhaitèrent à chacune le plus grand bonheur qu’une rose puisse avoir en ce monde.

Cependant il n’y en avait qu’une seule qui pût devenir la plus heureuse des roses. Il y en avait une aussi qui serait moins heureuse que les autres : c’était inévitable.

« C’est ce que je vais chercher à savoir, dit le vent. Nous verrons bien. Je cours çà et là, un peu partout ; je pénètre à travers les fentes les plus étroites ; j’aperçois ce qui se passe au dehors et au dedans. Je saurai sans peine celle qui aura la meilleure destinée. »

Chacune des roses déjà fleuries avait entendu ce qui venait de se dire, et chaque bouton prêt à s’ouvrir l’avait compris de même. 

Voilà qu’arrive dans le jardin une mère au cœur tendre, rempli de deuil ; elle est toute vêtue de noir. Après avoir bien regardé, elle cueille une des roses, pleine, fraîche, épanouie, celle qui lui paraît la plus belle. Elle l’emporte dans une chambre solitaire dont les volets sont clos. Là repose dans un cercueil, comme une statue froide et immobile, sa jeune fille, hier pleine de vie et de gaieté. La mère baise tendrement la morte, met ensuite un baiser sur la rose et la pose sur le sein de l’enfant.

La fleur se gonflait de bonheur. Chacune de ses feuilles tremblait de la plus douce émotion.

« Quelle belle part d’affection m’a été accordée ! se dit-elle. Je suis reçue parmi les enfants des hommes. Une mère m’a donné un de ses plus tendres baisers. Elle m’a bénie. Je vais entrer dans le grand royaume inconnu sur le sein de ce bel ange. Certes, c’est moi qui suis la plus heureuse entre toutes mes sœurs. »

Dans le jardin survint une bonne vieille qui nettoyait les allées et arrachait les mauvaises herbes. Elle admire la superbe touffe de roses. Elle en remarque une qui est dans tout l’éclat de sa floraison.

« Demain déjà, se dit la vieille, si le soleil est ardent, elle commencera à s’effeuiller. Elle a charmé le monde par sa beauté : il est temps qu’elle devienne utile. »

Elle la cueille, l’enveloppe dans un lambeau de journal ; elle la porte dans sa chambrette, en mélange les feuilles odorantes avec des fleurs bleues de lavande, et les saupoudre d’une pincée de sel.

« Tiens ! voilà qu’on m’embaume ! pensa la rose, c’est un honneur qui n’est que rarement accordé, même aux enfants des hommes. Je survivrai à toutes mes sœurs, gardant mes couleurs et mon parfum. C’est moi la plus heureuse ! »

Deux jeunes hommes viennent se promener dans le jardin ; l’un est poëte, l’autre peintre. Chacun d’eux prend une rose. Le peintre reproduit sur la toile l’image frappante de la belle fleur qu’il a cueillie. Elle croit se trouver vis-à-vis d’une glace.

« Tu vivras, dit-il, et seras admirée pendant des siècles, tandis que des milliards de roses se faneront et périront.

— C’est moi que le sort a le plus favorisée, dit la rose, c’est moi la plus heureuse ! »

Le poëte contemple comme en extase l’éclat velouté de la rose ; il s’enivre de son parfum. Les vers harmonieux se pressent sous sa plume ; il raconte la vie de la noble fleur et chante le divin sentiment dont elle est devenue l’emblème. C’est une œuvre de génie destinée à l’immortalité.

« Me voilà immortelle, dit la rose, c’est moi la plus heureuse ! »

Au milieu de la touffe magnifique se trouvait presque entièrement cachée par les autres une rose qui avait un défaut. Elle se tenait de travers sur sa tige. D’un côté les pétales étaient moins grands que de l’autre, et au milieu surgissait une petite excroissance verte. Ce sont là de ces misères auxquelles les roses même sont sujettes.

« Pauvre enfant disgraciée ! » murmura le vent en la caressant.

Elle s’imagine qu’il veut lui marquer ainsi non sa compassion, mais sa préférence ; elle croit, du reste, mériter cet hommage. Elle se sait autrement constituée que ses sœurs. La petite feuille verte rabougrie, qu’elle a au cœur, elle la regarde comme une marque de distinction. Un beau papillon vient par hasard se poser sur elle. Sa fierté en redouble. Une grosse sauterelle, perchée sur une des fleurs d’alentour, regarde, avec de gros yeux pleins de convoitise, la petite feuille verte, et se dit : « Ma foi ! si tous les pétales étaient des feuilles aussi délicates, comme je vous les croquerais ! »

La fleur se rengorge de plus belle, à ce qu’elle prend pour un témoignage de la plus vive tendresse ; car le désir de croquer, de s’incorporer ce qu’on chérit, afin de n’en plus être séparé jamais, n’est-il pas de la sympathie ?

La nuit succède au jour. Le ciel est parsemé d’étoiles. Le rossignol du bocage voisin fait entendre ses délicieuses chansons.

« Je suis sûre que c’est pour moi qu’il chante, dit la fleur ; il doit préférer l’une de nous. Toutes mes sœurs se ressemblent, comment faire un choix entre elles ? Je suis la seule qui ait un signe particulier, un grain de beauté, comme disent les hommes. »

Le lendemain, deux messieurs, fumant des cigares, passent à côté du rosier. L’un d’eux venait de lire que les roses ne supportent pas la fumée du tabac, qui ternit leur couleur et la change en un vilain vert. Il veut en faire l’expérience, mais ce serait un meurtre d’abîmer ces superbes roses. En regardant de près, il découvre celle qui est mal venue ; il souffle sur elle des bouffées de tabac : ses couleurs disparaissent. Elle devient d’un vert sale et jaunâtre. Elle n’en est que plus orgueilleuse.

« Me voilà, maintenant, dit-elle, unique dans mon espèce. Une rose verte ! Quelle rareté ! C’est moi la plus heureuse. »

Une de ses sœurs, encore à moitié en bouton, mais qui semble devoir être la plus belle de toutes, est cueillie par le jardinier, qui la met au centre d’un magnifique bouquet qu’il compose avec art pour son jeune maître. Celui-ci l’emporte, le soir, dans sa voiture. La rose brille de son doux éclat, comme une perle, au milieu de fleurs rares entourées de verdure. Le jeune homme arrive devant un édifice illuminé ; il descend de voiture avec son bouquet, entre dans une salle toute dorée, éclairée par des centaines de lampes et de candélabres, où de nombreux spectateurs, hommes et femmes, parés comme pour une fête, sont assis. La musique retentit. Une jeune et belle cantatrice apparaît. Dès les premières notes de sa voix vibrante qui remue tous les cœurs, une pluie de bouquets tombe à ses pieds.

Elle reçoit aussi comme un hommage le bouquet où resplendit la rose. Celle-ci, en voltigeant à travers les airs, savoure l’honneur qui lui est accordé. Ne va-t-elle pas être admirée par la reine de tout ce beau monde ? Elle tressaille de joie, elle ne se tient pas d’aise et de fierté. Mais en tombant sur la scène, elle se détache de sa tige, saute et roule jusque dans les coulisses. Un brave machiniste la ramasse, en respire le parfum, et la met dans sa poche.

Lorsqu’à minuit il rentre chez lui, il la place dans une soucoupe avec un peu d’eau. Le matin, il la présente à sa vieille mère qui, malade et infirme, repose dans un fauteuil. Elle contemple avec transport la belle fleur, qui s’est entièrement épanouie, et en respire le parfum avec délices.

« Tu n’es point parvenue dans les mains de la divine cantatrice qui tourne toutes les têtes, te voilà chez une vieille femme. Mais de quel vif plaisir tu remplis son cœur ! »

Elle continue à contempler avec une joie d’enfant la jolie rose qui lui rappelle de doux et lointains souvenirs de jeunesse.

« À la fenêtre de la chambre, dit le vent, il y a une fente ; je me glissai à travers, et je vis les yeux de la bonne vieille briller de contentement en regardant la rose qui venait si doucement la soulager au milieu de ses peines. On demande quelle a été la plus heureuse : je le sais maintenant. »

Toutefois les autres roses, et surtout la dernière venue, la seule qui fleurit à l’automne, ne sont pas de cet avis.

« J’ai survécu à toutes mes sœurs, dit celle-ci ; je suis l’enfant chérie, la Benjamine du beau rosier. Voyez comme les passants s’arrêtent tous devant moi. On a composé une ravissante romance en mon honneur. C’est moi, certes, qui suis la plus heureuse. »

Le vent ne lui en laisse pas dire davantage : il souffle sur elle, disperse au loin ses feuilles et s’en va répandant à travers le monde la jolie histoire des roses. Oui, jolie n’est pas trop dire : car chacun peut la terminer à sa guise et proclamer, selon son idée, celle qui a été la plus heureuse.

SCÈNES DE BASSE-COUR

 

Une cane arriva du fond du Portugal, selon quelques historiens, ou du midi de l’Espagne, selon d’autres ; mais ceci importe peu. Bref, on l’appelait la Portugaise ; elle pondit des œufs ; puis elle fut tuée et mise à la broche : ce fut là tout le cours de sa vie.

Les canards et les canes qui vinrent à éclore de ses œufs furent, ainsi que plus tard leurs petits, appelés aussi Portugais ; cela leur faisait déjà une ancienne noblesse. Au bout de quelques années il ne resta plus de toute la race qu’une seule cane ; elle habitait une basse-cour où les poules avaient également leur demeure ; le coq y paradait avec beaucoup de fierté.

« Il m’étourdit avec ses cris perçants, se dit un jour la cane, mais il me plaît par son beau plumage ; bien qu’il ne soit pas de la famille des canards, je ne puis m’empêcher d’avouer qu’il est fort bien de sa personne. Il devrait cependant modérer les éclats de sa voix ; c’est là un art qui ne s’acquiert que par une bonne éducation ; ici il n’y a que les petits oiseaux chanteurs qui le possèdent, ceux qui gazouillent dans les tilleuls du jardin voisin. Comme leur chant est délicieux ! il vous touche l’âme. C’est un vrai chant portugais ; tout ce qui est exquis, je l’appelle portugais. Si j’avais seulement près de moi un de ces petits oiseaux, je serais pour lui une mère, une douce et excellente mère ; c’est dans ma nature, dans mon sang portugais. »

Pendant qu’elle parlait ainsi, un de ces petits oiseaux tomba du toit dans la cour ; le chat avait failli l’attraper, et lui avait déjà cassé une aile. « Voilà bien ce scélérat de chat, dit la Portugaise. Il est toujours le même, comme du temps où j’avais des petits. On laisse un être pareil se promener librement sur les toits ! je ne crois pas qu’en Portugal on tolère un pareil abus. »

Elle s’approcha du petit oiseau et s’apitoya sur son sort ; les autres canards arrivèrent aussi et exprimèrent leur compassion.

« Pauvre petite bête ! » disaient-ils l’un après l’autre. Comme tu nous intéresses ! Car au fond nous sommes aussi des artistes ; nous ne savons pas chanter, mais nous avons tout ce qu’il faut pour cela ; seulement nous sommes éternellement enroués.

— Ce sont là de belles phrases, dit la Portugaise, mais moi je veux faire quelque chose pour ce petit, c’est mon devoir. »

Et elle s’approcha d’un baquet plein d’eau qu’elle frappa de ses ailes, de façon que le petit oiseau fut aspergé si abondamment qu’il faillit être noyé ; mais l’intention était bonne. « Voilà ce qui s’appelle venir au secours de son prochain, dit la cane ; que les autres prennent exemple sur moi ! »

« Pip, pip ! » dit l’oiselet, lorsqu’il fut un peu remis et qu’il eut avec peine secoué l’eau qui couvrait sa pauvre aile cassée. Toutefois il avait compris que la Portugaise, quoiqu’elle s’y prît maladroitement, lui voulait du bien. « Quel bon cœur vous avez, madame ! » dit-il, mais en même temps il tremblait que la bonne dame ne le gratifiât d’un second bain.

« Je n’ai jamais réfléchi aux qualités de mon cœur, répondit-elle ; ce que je sais, c’est que j’aime toutes les créatures, excepté le chat pourtant. Cela, on ne peut l’exiger de moi : il a croqué deux de mes petits. Maintenant, faites comme si vous étiez chez vous. Ce n’est pas difficile de savoir être à son aise chez les étrangers. Telle est ma propre histoire. Vous avez dû remarquer à ma démarche, à mon plumage, que je suis originaire de bien loin d’ici. Mon mari, le gros canard que vous voyez là-bas faisant la sieste, n’est pas de ma race, il est de ce pays. Mais je ne suis pas orgueilleuse. Avez-vous besoin de quelque chose, adressez-vous à moi ; s’il y a ici quelqu’un capable de vous comprendre, ce ne peut être que moi. »

Les autres canards se poussaient l’un l’autre de l’aile, en entendant ce beau discours ; quand il fut terminé, ils lancèrent force rapp, rapp, qu’on pouvait prendre pour une approbation, bien que ce fût tout autre chose. Ils se mirent en rond autour de l’oiselet.

« Cette Portugaise, se disaient-ils, elle sait mieux manier la parole que nous ; il n’y a pas à le nier. Mais, si nous ne faisons pas d’aussi belles phrases, nous n’avons pas moins une tendre compassion pour vous, mon petit oiseau. Si nous ne pouvons rien faire pour vous, au moins nous ne vous étourdissons pas.

— Quelle voix délicieuse vous possédez ! continua le doyen d’âge. Ce doit être une douce satisfaction que de pouvoir, comme vous, procurer tant de joie et de plaisir. Mais je ne saurais pas juger en connaisseur votre joli chant ; c’est pourquoi je ne vous ferai pas de sot compliment.

— Ne le tourmentez donc pas tant, reprit la Portugaise ; il a besoin de repos et de soins. Mon petit ami, voulez-vous que je vous donne une nouvelle douche ?

— Non, non, s’écria l’oiseau ; laissez-moi un peu me sécher et me réchauffer. — C’est singulier, poursuivit-elle, moi, il n’y a qu’un seul traitement qui me guérisse, c’est l’eau froide. Peut-être que la distraction vous fera du bien ; vous allez en avoir. Les poules nos voisines vont venir nous faire visite ; parmi elles se trouvent deux petites Chinoises ; elles portent comme qui dirait de petits pantalons, elles ont beaucoup de grâce et d’élégance ; elles sont importées de bien loin ; comme moi, ce sont des personnages de haute distinction. »

Les poules en effet arrivèrent avec leur coq ; ce jour-là il était de bonne humeur et très-poli, c’est-à-dire qu’il n’était pas tout à fait insupportable.

« Vous êtes vraiment un oiseau chanteur, dit-il, et vous faites de votre petite voix tout ce qu’on peut faire d’une petite voix. Mais il vous faudrait plus de force, plus de montant, pour que chacun entende bien que vous êtes un mâle. »

Les deux Chinoises étaient restées immobiles et ravies à la vue du petit oiseau ; il avait encore les plumes toutes hérissées à la suite de la douche ; c’est ce qui lui donnait à leurs yeux l’air d’un petit poussin chinois. « Qu’il est donc gentil ! » dirent-elles ; et elles se mirent à causer avec lui à voix basse et contenue, d’après les préceptes de la politesse chinoise.

« Nous sommes de votre espèce, mon bijou, dirent-elles ; les canards, la Portugaise y compris, sont des oiseaux aquatiques. Vous n’avez peut-être jamais entendu parler de nous ; personne ne fait grande attention à nous, pas même les poules, bien que nous soyons d’une espèce si rare. Que nous importe ? nous passons tranquillement autour de tout ce monde sans éducation et sans principes. Nous n’aimons pas les querelles et nous disons des autres tout le bien que nous découvrons chez eux. Mais réellement, en dehors de nous deux et de notre coq, il n’y a dans toute cette basse-cour aucun être de quelque valeur. Tenez, mon petit, voyez-vous là-bas ce canard aux plumes noires ? Méfiez-vous de lui, il est traître. Celui-là, au plumage vert et jaune, est tout ce qu’il y a de plus mal embouché, il ne vous laissera jamais le dernier mot. Cette grosse cane qui barbote là-bas dit du mal de tout le monde ; c’est vraiment un affreux défaut. Il n’y a ici que la Portugaise qu’on puisse fréquenter ; elle a quelque usage du monde ; mais elle parle trop souvent de son Portugal. »

Survint le mari de la Portugaise ; il crut d’abord que le petit oiseau était un simple moineau. Il ne fut pas du tout honteux de sa méprise. « Je ne connais pas la différence qu’il peut y avoir entre vous, dit-il, et cela m’est égal ; ces petits oiseaux ne sont que des jouets, des objets de divertissement ; ils ne m’intéressent pas du tout.

— Ne vous formalisez pas de ce qu’il dit, murmura la Portugaise ; il est bon époux, bon père de famille, mais il n’estime que le positif. Le moment est venu pour moi d’aller me reposer ; le repos engraisse, et je regarde comme un devoir de me rendre bien dodue, pour que, lorsqu’un jour je serai servie sur la table de nos maîtres, je puisse faire honneur à mon cher Portugal. »

Elle s’étendit au soleil, tout à son aise ; elle clignota quelque temps les yeux, puis elle les ferma. Le petit oiseau avait fort à faire avec son aile cassée ; enfin il parvint aussi à bien se poser ; il se pressa contre sa protectrice pour avoir bien chaud ; il se sentit très-bien.

Les poules ne faisaient pas de sieste ; elles picoraient, grattaient la terre ; au fond c’est pour cela seulement qu’elles étaient venues rendre visite aux canards. Après s’être bien repues, elles partirent, les Chinoises les premières.

Tout à coup la cuisinière lança un tas d’épluchures et de débris dans la cour ; cela fit tant de bruit que toute la gent canarde se réveilla en sursaut et se mit à battre des ailes d’un air effaré. La Portugaise aussi eut son sommeil interrompu ; elle se retourna brusquement et bouscula fort le petit oiseau.

« Pip ! dit-il, madame, quel coup vous m’avez donné sur ma blessure !

— Pourquoi aussi êtes-vous dans mon chemin, s’écria-t-elle. Vous ne devez pas être si douillet. Moi aussi j’ai parfois mes nerfs ; mais je ne pousse pas comme vous des pips à tout propos !

— Ne vous fâchez pas, dit l’oiselet, ce pip n’était qu’un cri de douleur, et non un reproche pour vous. »

Elle était déjà loin et n’entendit pas son excuse ; elle courut prendre sa part du régal, et se gorgea de la bonne façon. Puis elle revint se recoucher au soleil. Le petit oiseau s’approcha et voulut se rendre aimable et chanter un de ses plus charmants airs :

Tillelelit
Om Hjertet dit
Vil jog synge tidt
Fly vende, vidt, vidt, vidt.

Tillelelit
De cœur à toi
Je chante joli
Je vole vite, vite, vite.

« Après dîner, je dors, interrompit la Portugaise. Il vous faut observer les habitudes de céans. Laissez-moi faire un somme. »

Le petit oiseau fut tout abasourdi de cette remontrance ; il était si désireux de faire plaisir ! Lorsque madame la cane se réveilla, elle le trouva près d’elle ; il avait dans le bec un beau grain de blé qu’il avait découvert et qu’il déposa aux pieds de sa protectrice. Mais elle avait eu le sommeil agité et n’était pas de bonne humeur.

« Ce brimborion est bon pour un poulet, dit-elle. Du reste, en règle générale, ne vous fourrez pas toujours sur mon chemin.

— Pourquoi m’en voulez-vous ? dit l’oiselet. Que vous ai-je donc fait ?

— Fait ! répliqua la Portugaise. Ce n’est pas là une expression très comme il faut, je vous prie de l’observer.

— Allons, dit le petit oiseau, hier le soleil luisait ici pour moi ; aujourd’hui l’air est lourd, le ciel assombri.

— Peut-on se tromper ainsi ? dit-elle. Ce n’est que de ce matin que je vous connais. Vous êtes vraiment par trop niais, mon cher.

— Pardonnez-moi, dit-il ; et ne me regardez pas avec ces yeux méchants qui me font peur.

— Imprudent ! s’écria la Portugaise ; je crois que vous me comparez au chat, à cette bête féroce, moi qui n’ai pas une goutte de sang qui ne soit noble ! Vous m’inspirez de la pitié, et je veux bien encore prendre soin de vous. Mais il faut que vous appreniez l’usage du monde. »

En même temps, elle lui donna un rude coup de bec ; le pauvre chanteur tomba mort ; sa petite tête délicate était séparée de son corps.

« Allons bon, qu’est-ce encore ? dit-elle. Comment ! il ne pouvait supporter cette légère correction. Eh bien alors, c’est qu’il n’était pas créé pour vivre sur cette terre. J’ai été pour lui une mère ; j’en ai la conscience ; car j’ai du cœur, moi. »

À ce moment, le coq se mit à pousser un cri formidable. « Vous me tuez avec votre tintamarre, dit-elle ; c’est vous qui êtes cause de tout. Il n’a plus de tête, et moi aussi je suis sur le point de perdre la mienne.

— La perte n’est pas grande, dit le coq.

— Parlez de lui avec plus de respect, répondit-elle. Il était plein de talent, il chantait à merveille, et il était bien mignon, bien gentil et doux ; et cela n’est pas commun chez les animaux, quoique ce soit moins rare chez eux que chez ces êtres qui s’appellent les hommes. »

Et les canards accoururent tous auprès du pauvre petit oiseau mort. C’est une gent passionnée dans l’amour comme dans la haine. Comme il n’y avait ici rien à jalouser, ils se montrèrent pleins de compassion.

Les poules chinoises apparurent aussi ; elles sanglotaient, et les autres poules aussi poussaient des glouc, glouc de douleur. Mais elles n’avaient pas les yeux aussi rouges que les canards.

« Où y a-t-il des êtres plus tendres et plus sensibles que nous ? disaient-ils. — Oh ! dans mon pays on a encore plus de cœur, dit la Portugaise.

— Laissons là ce sujet, dit son mari, le gros canard. Tâchons de trouver de quoi souper. Quant à ce petit joujou en morceaux, il y en a d’autres à foison. On en trouvera toujours. L’important, c’est de bien se gaver. »

LA PÂQUERETTE

 

Écoute bien ce que je vais te raconter :

Hors la ville, en pleine campagne, tout près de la route se trouve un château ; tu l’as certainement aperçu quelquefois. Par devant il y a un jardin tout rempli de massifs de fleurs, entouré d’une grille peinte en couleur ; puis vient un fossé où pousse le plus beau gazon, d’un vert tendre, et au milieu du gazon un pied de pâquerette.

Le soleil luisait sur elle et lui prodiguait ses chauds rayons tout autant qu’aux magnifiques plantes rares du jardin ; c’est pourquoi elle se développait d’heure en heure. Un beau matin elle s’épanouit ; ses petites feuilles, d’un blanc éclatant, s’étalaient comme des rayons autour du petit soleil jaune clair qui formait le cœur de la fleurette. Elle ne remarqua pas du tout que personne ne faisait attention à elle, qu’elle était une pauvre fleurette méprisée ; non, elle se réjouit franchement de l’existence, se tournant avec reconnaissance vers le soleil ; elle écoutait avec émotion l’alouette qui chantait dans les airs.

La petite pâquerette était aussi heureuse que si ce jour eût été une grande fête ; cependant ce n’était qu’un lundi. Tous les enfants étaient à l’école. Pendant qu’ils se tenaient sur le banc et apprenaient leurs leçons, elle aussi se tenait sur sa petite tige et apprenait, du soleil et de la nature, combien Dieu est bon ; tout ce qu’elle ressentait de reconnaissance, mais sans pouvoir l’exprimer, l’alouette le rendait dans son joli chant. La petite fleur regardait avec une sorte de vénération le gentil oiseau si bien doué ; elle n’était pas du tout envieuse de ne pas savoir ni chanter ni voler comme lui. « Je vois et j’entends, se dit-elle ; le soleil me réchauffe et la brise me caresse doucement ; que de créatures n’ont pas un sort aussi heureux que le mien ! »

En dedans de la grille se trouvaient beaucoup de fleurs distinguées et se tenant fort roides ; moins elles avaient de parfum, plus elles faisaient les renchéries. Les pivoines se gonflaient de leur mieux, pour être plus grosses que les roses ; mais ce n’est pas la dimension qui fait le charme. Les tulipes avaient les couleurs les plus éclatantes ; elles le savaient bien, et elles se tenaient droites comme des piquets pour bien se mettre en évidence. Elles ne jetèrent pas un seul regard sur la petite pâquerette ; celle-ci les contemplait d’autant plus respectueusement et pensait : « Comme elles resplendissent ! quels tons riches et magnifiques ! C’est certes vers elles que vole le bel oiseau que je vois descendre de la nue. Dieu soit loué que je me trouve dans leur voisinage ! Comme cela je pourrai admirer à mon aise le joli chanteur. » Et en effet l’alouette arrivait, faisant entendre son quirevit ! quirevit ! mais elle ne s’arrêta pas auprès des pivoines et des tulipes ; non, elle passa la grille et vint sautiller dans l’herbe autour de la pauvre pâquerette. Celle-ci, toute saisie de joie, ne savait que penser.

Le gentil oiseau, sautillant toujours autour d’elle par petits bonds gracieux, chantait : « Dieu ! que l’herbe est donc douce et fraîche ! Et voyez la délicieuse fleurette, cœur d’or et garniture d’argent ! »

Personne ne saurait décrire le bonheur, le ravissement de la pâquerette. Que fût-ce donc lorsque l’alouette, la caressant du bec, la régala de toute une roulade de quirevit ! délicieusement modulés.

Puis elle reprit son vol, sans s’être arrêtée auprès d’aucune autre fleur.

Certes plus d’un quart d’heure s’écoula avant que la pâquerette confuse revînt de son ravissement. Ensuite, intérieurement remplie de joie, elle regarda les fleurs du jardin qui avaient été témoins de l’honneur qui venait de lui échoir et du bonheur qu’elle en avait ressenti.

Les tulipes étaient plus gourmées qu’auparavant ; leurs pétales étaient plus pointus, et elles avaient de larges plaques de rouge : c’est qu’elles étaient fort en colère et dépitées de s’être vu préférer une fleur de rien. Les pivoines se boursouflaient de leur mieux ; c’était leur manière de marquer leur mauvaise humeur.

La pauvre fleurette s’aperçut bien que ses belles voisines étaient fort mécontentes, et cela lui fit beaucoup de peine. Voilà que survint une jeune fille, armée d’un grand couteau fraîchement aiguisé et qui brillait au soleil ; elle marcha droit vers les tulipes, les coupa l’une après l’autre et les emporta. « Oh ! que c’est terrible ! se dit la pâquerette. Être fauchée comme cela, au printemps de la vie ! Que je suis heureuse d’être cachée ici dans l’herbe et de ne jouir d’aucune renommée ! »

Sur ce le soleil vint à se coucher ; la fleurette replia ses pétales, s’endormit, et toute la nuit elle rêva du petit oiseau.

Le lendemain lorsqu’elle ouvrit de nouveau ses pétales blancs, si délicats, elle reconnut la voix de l’oiseau ; mais que son chant était mélancolique ! C’est que la pauvre alouette avait été prise et placée dans une cage à la fenêtre. Elle chanta tristement, elle disait comment naguère elle traversait aussi rapide qu’une flèche le ciel bleu, puis allait folâtrer dans les jeunes et vertes semailles. Quel changement de sort !

La petite pâquerette aurait bien voulu venir en aide à la gentille bête à laquelle elle devait le plus doux moment de sa vie. Elle ne fit aucune attention au temps splendide qu’il faisait, à la joie qui régnait autour d’elle dans la nature. Elle ne pensait qu’à soulager le chagrin de la pauvre prisonnière ; mais elle ne voyait aucun moyen, et elle s’en désolait.

Tout à coup apparaissent deux jeunes garçons qui venaient de sortir du jardin : l’un tenait un couteau aussi grand et aussi tranchant que celui avec lequel la jeune fille avait coupé les tulipes. Ils arrivent droit sur la pâquerette, qui ne pouvait comprendre ce qu’ils voulaient.

« Tiens, dit l’un d’eux, voilà une belle touffe de gazon, que je m’en vais enlever pour l’alouette ! » Et il se mit à faire dans la terre une entaille en carré, tout autour de la pâquerette, qui resta au milieu.

« Arrache donc cette fleur ! » dit l’autre gamin. Et la pauvre pâquerette trembla d’angoisse, non pas tant de ce qu’elle était menacée de perdre la vie ; mais elle venait d’entrevoir la possibilité d’arriver auprès de la prisonnière, et voilà que son espoir devait être aussitôt déçu.

« Non, laisse-la donc, dit l’autre garçon ; elle fait très-bien là au milieu. » Et elle resta et fut placée avec le gazon dans la cage de l’alouette.

Le pauvre oiseau poussait de petits cris plaintifs, et battait des ailes contre les fils de fer de sa prison. Pour la première fois la pâquerette eut un sentiment d’envie ; elle jalousa les créatures qui ont le don de parler ; elle eût tant aimé pouvoir consoler la malheureuse captive !

Ainsi se passa toute la matinée.

« Il n’y a pas une goutte d’eau ici, dit l’alouette. Les voilà tous sortis et ils ont oublié de me donner à boire. Je sens mon gosier tout en feu ; puis aussitôt un frisson me prend. Comme l’air est lourd ! Me faut-il donc mourir, quitter la belle nature, la verdure fraîche, ne plus pouvoir m’ébattre au soleil ! »

Elle enfonça son bec dans la touffe de gazon qui était restée un peu humide ; cela la soulageait un peu. Ses regards tombèrent sur la pâquerette et l’oiseau fit à la fleur un petit signe de tête et la caressa du bec : « Toi aussi, dit-il, tu vas sécher dans ce cachot. Pauvre fleurette ! C’est à cause de moi que tu péris. Ils t’ont mise ici avec ce gazon pour me tenir lieu de ce monde, de ces bois, de ces champs où je folâtrais à mon aise.

— Que ne puis-je adoucir sa peine ! » pensait toujours la pâquerette. Mais tout ce qu’elle put faire ce fut de rendre plus pénétrant le parfum délicat et fin qui émane de sa corolle. L’alouette le remarqua, et, bien que dans son désespoir elle arrachât les brins d’herbe, elle ne toucha pas à la fleur.

Le soir arriva et toujours personne pour apporter un peu d’eau. À la fin l’oiseau secoua ses jolies ailes qui frémirent convulsivement ; son chant n’était plus qu’un triste pip-pip. Il laissa tomber sa petite tête contre la fleurette, et il mourut de chagrin et de soif.

La pâquerette ne put pas comme la veille replier ses pétales et sommeiller. Elle pendait triste et fanée vers la terre.

Le lendemain matin seulement les gamins revinrent, et, lorsqu’ils virent leur victime étendue sans vie, ils pleurèrent d’abondantes larmes. Puis ils allèrent creuser dans le jardin un gentil tombeau, orné de belles fleurs. Le corps de l’alouette fut placé dans une boîte de palissandre, garnie de soie. Ce furent des funérailles magnifiques. Quand l’oiseau vivait, ils le laissaient dans l’abandon ; une fois mort, ils le pleurèrent et l’enterrèrent avec pompe.

Le gazon avec la pâquerette, ils le jetèrent sur la route poudreuse ; personne n’eut soin de la fleurette, la douce amie de l’oiselet et qui aurait volontiers donné sa vie pour le sauver.


Ce livre numérique

a été édité par

l’Association Les Bourlapapey,

bibliothèque numérique romande

 

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en août 2014.

 

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Les membres de l’association qui ont participé à l’édition, aux corrections, aux conversions et à la publication de ce livre numérique sont : Anne C., Sylvie, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Andersen, Nouveaux Contes Danois, traduits par MM. Ernest Grégoire et Louis Moland, illustrés d’après les dessins de M. Yann’ Dargent, Paris, Garnier, s. d. [1875]. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Bergen, a été prise par Ancha, le 2.11.2012.

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