Hans Christian Andersen

NOUVEAUX
CONTES DANOIS
(1ère partie)

Le Camarade de Voyage, Le Sapin, Le Porcher
La petite Sirène, La Soupe à la Brochette, Cinq dans une cosse,
L’Histoire d’une Mère

Traduction : Ernest Grégoire et Louis Moland
Illustrations : Yann’ Dargent

 

1875

édité par les Bourlapapey,

bibliothèque numérique romande

www.ebooks-bnr.com

 

 


Table des matières

 

INTRODUCTION.. 4

LE CAMARADE DE VOYAGE. 16

I. 17

II. 32

III. 43

LE SAPIN.. 50

LE PORCHER.. 64

LA PETITE SIRÈNE. 72

LA SOUPE À LA BROCHETTE. 106

I. 107

II. 110

III. 118

IV.. 125

V.. 130

CINQ DANS UNE COSSE. 132

L’HISTOIRE D’UNE MÈRE. 137

Ce livre numérique. 146

 

INTRODUCTION

 

L’accueil favorable que le public a fait aux Contes d’Andersen, que nous avons publiés l’an dernier, nous a déterminés à composer un second volume complétant le premier et offrant tout ce qui, dans l’œuvre du conteur danois, nous a paru le plus capable d’intéresser le lecteur français. Un certain nombre de ces nouveaux contes sont traduits en français pour la première fois.

Ce second recueil comprend quelques-uns des récits les plus célèbres d’Andersen : ainsi, le Camarade de voyage, la Petite Sirène, l’Histoire d’une mère, etc.

Nous avons dit l’an dernier que, parmi ces récits, les uns sont pris dans la vie réelle et ne mettent en scène que des personnages humains, ou des êtres du règne animal, ou des objets inanimés que le conteur doue de la vie et de la parole ; les autres sont des féeries où règne la fantaisie la plus brillante, voilant un sens profond. À ce dernier genre appartiennent le Camarade de voyage, la Petite Sirène, la Petite fille qui marchait sur le pain, l’Histoire d’une mère, l’Enfant au tombeau, Petite Poucette, les Cygnes sauvages. Dans l’autre veine, où l’auteur ne demande qu’à la nature et à la réalité ses conceptions humoristiques et philosophiques, nous pouvons citer : le Sapin, Cinq dans une cosse, la Pâquerette, le Crapaud, le Vilain petit canard, le Goulot de la bouteille, La plus heureuse, Bougie et chandelle, Scènes de la basse-cour, le Stercoraire, Jean Balourd, Trésor doré, les Voisins, Chacun et chaque chose à sa place, et ce beau conte de Valdemar Daae et ses filles qui mêle aux souvenirs d’une catastrophe seigneuriale les bruits de l’ouragan. On voit que cette fois-ci encore c’est aux récits de cette catégorie que nous avons donné la plus large place.

Nous avons aussi quelques morceaux mixtes où le fantastique et la réalité ont une part à peu près égale : tels sont ceux intitulés le Porcher, la Soupe à la brochette, le Rossignol, Quelque chose.

Les contes d’Andersen ont parfois leur point de départ dans des traditions anciennes. L’auteur a puisé plus d’un sujet à des sources connues. « Nul ne trouve tout dans son propre fonds, » comme dit Vauvenargues. Les lecteurs un peu érudits qui ont parcouru notre premier recueil ont aisément fait quelques rapprochements qui s’offraient comme d’eux-mêmes. Ce que le Vieux fait est bien fait a naturellement rappelé Jean le Chanceux du recueil des frères Grimm, sauf le dénoûment qui, dans Andersen, est bien plus heureusement inspiré et donne une tout autre signification à l’anecdote. Ils auront retrouvé dans le Sylphe la cinquième nouvelle de la quatrième journée du Décameron, dont voici le sommaire :

« I fratelli di Lisabetta uccidon l’amante di lei ; egli l’ap-parisce in sogno e mostrale dove sia sotterrato : ella occulta-mente disotterra la testa e mettela in un testo di bassilico, e quivi su piagnendo ogni di per una grande ora, i fratelli gliele tolgono, ed ella se ne muor di dolore poco appresso. »

Les contes du présent volume ne seront pas sans donner lieu à quelques observations du même genre. Il n’échappera à personne que le beau conte des Cygnes sauvages a été inspiré à l’auteur par la légende du Chevalier au cygne, si célèbre et si répandue au moyen âge. Voici cette légende, d’après la version la plus commune :

« Un jeune seigneur s’égare dans une forêt à la poursuite d’un cerf. Il arrive au bord d’une claire fontaine où se baignait une fée si belle que le chasseur en est soudainement épris. Il l’emmène à son château et l’épouse. La mère de ce seigneur vivait encore. Jalouse de l’autorité qu’elle possédait jusqu’alors sur son fils et qu’elle craint de perdre, elle voue à sa bru une haine implacable. Elle dissimule cependant son aversion et lui prodigue même les caresses et les amitiés. La fée, au bout de neuf mois, met au monde sept enfants, six fils et une fille, qui tous ont au cou une chaîne d’or magique. La marâtre substitue aux sept enfants sept petits chiens ; puis appelant son fils : « Tu n’as pas craint d’épouser une fée, lui dit-elle ; tu dois t’en repentir à cette heure : regarde les monstres dont elle s’est délivrée. »

« Le seigneur dès ce moment prend sa femme en haine. Il la condamne à rester enfouie jusqu’à la poitrine tant qu’elle pourra vivre. Elle demeure ainsi pendant sept années. Sa beauté est flétrie. On ne peut s’expliquer que par son origine comment elle n’est pas morte.

« La marâtre a remis les sept enfants nouveau-nés à un serviteur dévoué qui lui fait le serment de les étrangler ou de les noyer. Il les emporte dans la forêt prochaine. Mais là, au moment de commettre le meurtre, il est attendri par la beauté des enfants. Il ne peut se résoudre à les tuer de ses mains. Il les dépose au pied d’un arbre, s’en fiant aux bêtes fauves et aux oiseaux carnassiers pour exécuter l’ordre de la cruelle marâtre. Dans cette forêt habitait un philosophe qui avait fui le monde et les villes et à qui une grotte servait de retraite. Ce philosophe qui se promenait en étudiant, selon sa coutume, trouva les jumeaux au pied de l’arbre. Il les prit, les porta dans sa grotte et les donna à allaiter à une biche familière. Lorsque les enfants, devenus grands, couraient déjà dans le bois à la poursuite des oiseaux, ils furent un jour aperçus par le seigneur leur père ; il remarqua avec étonnement les chaînes d’or qu’ils avaient à leur cou. Il chercha à les atteindre, mais ils disparurent subitement à ses yeux. De retour au château, le seigneur fit part à sa mère de cette aventure. Celle-ci soupçonna aussitôt que ces enfants étaient ceux de son fils. Interrogeant le serviteur, elle lui fit avouer qu’il ne s’était pas acquitté jusqu’au bout de l’ordre qu’elle lui avait donné. “Les enfants sont vivants, lui dit-elle ; nous sommes perdus tous les deux, si tu ne parviens à les découvrir et à leur enlever leurs chaînes d’or.”

« Après trois jours de recherches dans la forêt, le serviteur arrive au bord d’une rivière large et limpide. Les six frères y nageaient sous la forme de cygnes. Ces chaînes d’or que les enfants avaient au cou en naissant étaient des talismans : en les ôtant, ils devenaient cygnes ; en les revêtant, ils reprenaient la forme humaine. La sœur, assise sur la rive, attendait ses frères et gardait leurs chaînes. Le serviteur s’approche sans bruit, se précipite sur ces chaînes. Effrayée, l’enfant s’enfuit dans le bois.

« Lorsque le serviteur eut rapporté à sa dame les six chaînes dérobées, elle les donna à un orfèvre pour qu’il lui en fît une coupe d’or. Mais l’orfèvre eut beau souffler le feu, eut beau marteler l’enclume, il ne réussit pas à entamer l’or magique ; tous ses efforts n’aboutirent qu’à ébrécher un seul anneau. Forcé de renoncer à l’entreprise, il prit et pesa de l’autre or, forgea une coupe qu’il porta à la dame, et conserva les chaînes.

« Cependant, faute du talisman perdu, les six frères ne pouvaient revenir à la forme humaine et demeuraient cygnes. Leur douleur était grande ; ils allaient volant dans l’air, criant et menant leurs plaintes. La sœur, à qui la chaîne n’avait pu être ravie, se faisait cygne comme ses frères, et les accompagnait. Tous sept, quittant la rivière où ils avaient éprouvé une si grande infortune, prirent leur vol. Ils vinrent s’abattre dans l’étang qui environnait le château paternel. Le châtelain était justement accoudé, pensif, à une fenêtre. Il admire cette blanche volée de cygnes voyageurs ; et, pour les retenir dans ses étangs, il leur fait jeter du pain. Il commande à ses gens de leur donner chaque jour à manger.

« La sœur, qui redevient jeune fille à volonté, parce qu’elle a conservé son talisman, se présente au château. Se tenant aux portes, demandant l’aumône, elle y est bientôt familière. Poussée par l’instinct filial, elle ressent surtout beaucoup d’affection et de pitié pour la pauvre fée qui endure un si horrible tourment. Elle pleure de la voir souffrir ; elle partage avec elle tout ce qu’on lui donne ; la nuit elle vient dormir à côté d’elle.

« Souvent aussi, elle descend au bord de l’étang, et les cygnes accourent à elle, voletant, battant des ailes, la caressant. Les gens du château s’émerveillaient. Plusieurs disaient que cette jeune fille ressemblait d’une façon étrange à la fée, telle qu’était du moins celle-ci lorsque, tendre et belle, le seigneur l’amena la première fois au château.

« Le châtelain fut frappé lui-même de cette ressemblance. Un jour aussi il aperçut la chaîne d’or que l’enfant avait au cou. Il l’interrogea, lui demanda en quel pays elle était née, qui étaient son père et sa mère, et comment elle faisait obéir si docilement les cygnes au geste de sa main et au son de sa voix. Aux premières questions, la jeune fille ne sut pas répondre, mais, quant au dernier point, elle dit simplement que ces cygnes étaient ses frères, et elle raconta ce qui leur était arrivé.

« La marâtre était présente à l’entretien. Tremblante d’effroi et de courroux, elle appelle le serviteur qu’elle a employé jusque-là à ses desseins, et elle lui ordonne de tuer cette jeune fille aussitôt qu’il en pourra trouver l’occasion. Quand celle-ci descend vers l’étang, à travers les remparts du château, il se glisse sur ses pas, et, tirant l’épée, il va la frapper. Mais le châtelain, qui s’en revenait justement en sens contraire, se jette au-devant du meurtrier, lui arrache l’épée et lui demande pourquoi il veut assassiner cette enfant. Pressé de questions, le serviteur finit par tout révéler. Le seigneur le conduit en présence de sa mère et force également celle-ci à avouer la vérité. L’orfèvre, mandé à son tour, rapporte les précieuses chaînes qu’il a gardées. Elles sont remises à la jeune fille. Aussitôt elle court vers l’étang. À chacun des cygnes elle rend sa chaîne, et soudain ils redeviennent hommes. Une seule des chaînes magiques, celle dont l’orfèvre a ébréché un anneau, demeure impuissante. Celui à qui elle appartient reste cygne pour toujours. Ce dernier fait dès lors constamment compagnie à l’un de ses frères, qui, à cause de cela, fut surnommé le Chevalier au cygne et qui eut un grand renom, à ce que prétendent les romanciers du moyen âge. C’est ce cygne qu’ils nous montrent traînant par une chaîne d’or la barque où se tenait tout armé le chevalier qui, depuis, fut duc de Bouillon. On devine si la joie fut grande au château. La fée, retirée de la fosse, baignée, soignée, servie, honorée, redevint belle et fut plus aimée de son seigneur qu’elle ne l’avait été auparavant. La marâtre fut mise dans la fosse à la place de sa bru. »

Telle est la légende du Chevalier au cygne, telle qu’on la trouve notamment rimée en français du XIIIe siècle par le trouvère Herbert dans le roman de Dolopathos. Elle fournit à la même époque la matière d’un long poëme qui retrace la vie et les hauts faits de ce Chevalier au cygne dont l’imagination des conteurs avait fait l’ancêtre de Godefroy de Bouillon, le libérateur de la Terre-Sainte. Cette fable s’était probablement attachée par suite d’un jeu de mots à l’illustre croisé : Signatus, cruce signatus, le Chevalier au signe de la croix.

Quiconque lira le conte des Cygnes sauvages, que nous avons traduit dans ce volume, remarquera les analogies et les différences qu’il présente avec la légende poétique dont nous venons de donner l’analyse. Les différences sont grandes, sans doute ; on ne contestera point toutefois, ou nous nous trompons fort, que l’une ait inspiré l’autre.

Un autre conte, dont les sources connues ne remontent pas beaucoup moins haut, est celui qui est intitulé les Habits neufs de l’empereur. Il est dans le recueil de l’infant don Juan Manuel : Il conde Lucanor (le comte Lucanor), qui est du XIVe siècle. Il en forme le chapitre XII : De ce qui arriva à un roi avec trois imposteurs.

« Le comte Lucanor s’entretenait une autre fois avec Patronio, son conseiller, et lui dit :

« — Patronio, un homme est venu à moi ; il m’a parlé d’une affaire et m’a donné à entendre qu’elle serait grandement à mon profit. Mais il tient à ce que personne au monde n’en sache rien ; il m’importe de garder ce secret, tellement qu’il m’assure que, si je l’apprends et découvre à n’importe qui, ma fortune et ma vie sont en danger de se perdre. Je vous prie de me dire ce que vous pensez de cela.

« — Seigneur comte, répondit Patronio, vous verriez aisément à mon sens ce qu’il vous est le plus utile de faire si vous saviez ce qui advint à un roi avec trois intrigants qui vinrent le trouver.

« Et le comte lui demanda ce qui s’était passé.

« — Seigneur comte, dit Patronio, trois aventuriers se présentèrent à un roi et lui annoncèrent qu’ils étaient passés maîtres dans l’art de faire des étoffes, qu’ils savaient surtout fabriquer un drap fort singulier : tout homme qui était bien le fils de celui que l’on regardait comme son père voyait ce tissu, mais l’individu dont la naissance était illégitime n’apercevait rien du tout. Cela plut fort au roi. Il pensa que par le moyen de cette étoffe il pourrait connaître les personnages de son royaume qui étaient dans ce dernier cas, et qu’ainsi il augmenterait beaucoup son trésor, car les Mores n’héritent que si leur naissance est légitime.

« Le roi fit donc donner aux aventuriers un palais où ils fabriqueraient leur drap. Ils lui dirent que, pour l’assurer qu’ils ne le voulaient pas tromper, il eût à les faire enfermer dans ce palais jusqu’à ce que l’ouvrage fût terminé ; ce qui plut encore beaucoup au roi.

« Dès que les intrigants eurent pris, pour faire leur étoffe, grande quantité d’or, d’argent, de soie et bien d’autres choses qui leur étaient nécessaires, ils entrèrent dans le palais et on les y enferma, et eux disposèrent leurs métiers et donnèrent à entendre que tout le jour ils étaient au travail. Au bout de quelques jours, un d’eux s’en fut dire au roi que le tissu était commencé, que c’était la plus belle chose du monde. Il expliqua quelles figures, quels dessins ils exécutaient et engagea le roi, si c’était son bon plaisir, à venir, mais à venir sans être accompagné de personne. Le roi, voulant qu’un autre éprouvât d’abord la chose, envoya un valet de chambre avec ordre de lui dire ce qu’il aurait vu. Le valet de chambre, trouvant les maîtres à l’œuvre et les entendant parler, n’osa pas avouer qu’il ne voyait rien, et quand il revint près du roi, il dit qu’il avait vu l’étoffe. Le roi envoya une autre personne qui lui rapporta la même chose. Et tous ceux qu’avait envoyés le roi ayant prétendu qu’ils avaient vu le drap, le roi y alla lui-même.

« Quand il entra dans le palais, les maîtres étaient occupés à tisser et disaient : Ceci est tel travail, cela est telle histoire, ceci telle figure, cela telle couleur. Ils paraissaient tous d’accord et ne tissaient rien du tout. Quand le roi les trouva travaillant de la sorte et parlant de leur ouvrage que lui n’apercevait pas, à la pensée que tous les autres avaient vu quelque chose tandis qu’il ne distinguait rien, il se tint pour mort, car il se dit que, s’il ne voyait rien, c’était parce qu’il n’était pas le fils du prince qu’il avait regardé jusqu’alors comme son père, et que, s’il l’avouait, il perdrait son royaume.

« Il commença à louer beaucoup l’étoffe, apprenant par les propos des maîtres ce qu’il y avait à dire ; de retour chez lui, parmi ses gens, il parla avec admiration de ce drap merveilleux, et pourtant il avait encore quelque soupçon. Après deux ou trois jours, il ordonna à son alguazil de se rendre près des maîtres, et celui-ci y alla.

« En entrant, il les trouva qui tissaient et indiquaient les figures et les choses qui se trouvaient dans leur tissu, comme ils l’avaient fait en présence du roi. L’alguazil ne voyait rien. Il se dit que sans doute il avait été dans l’erreur au sujet de son père, et réfléchit que, si on le savait, cela ferait tort à son honneur. Il se mit donc à louer le drap comme avait fait son maître, et plus encore. Dès qu’il fut de retour près du roi, il lui dit qu’il avait vu l’étoffe et que c’était la plus noble et la plus magnifique chose du monde. Le roi fut encore plus affligé, puisque lui n’avait rien vu de ce qu’avait vu l’alguazil. De cette façon furent trompés le roi et tous ceux qui étaient sur sa terre, car nul n’osait dire qu’il ne voyait pas le tissu.

« Les choses en étaient là quand s’approcha une grande fête, à l’occasion de laquelle tous les courtisans engagèrent le roi à se vêtir de la magnifique étoffe. Les maîtres l’apportèrent soigneusement enveloppée, feignirent de la déployer et demandèrent au roi de quelle manière il désirait qu’on l’employât. Le roi expliqua quels vêtements il voulait, et eux firent comme s’ils taillaient le drap et lui donnaient la coupe demandée. Ensuite ils se mirent à coudre, et quand le jour de la fête arriva, les maîtres vinrent trouver le roi avec les vêtements coupés et cousus, et firent comme s’ils l’en revêtaient. Ainsi firent-ils jusqu’à ce que le roi trouvât qu’il était bien habillé, car il n’était pas assez hardi pour dire qu’il ne voyait pas l’étoffe.

« Lorsqu’il fut habillé de la manière que vous avez ouïe, il monta à cheval pour aller par la ville. Bien lui prit que l’on fût en été. Lorsqu’il parut ainsi, chacun s’imaginait que les autres apercevaient ce qu’il n’apercevait pas lui-même, et qu’il serait perdu ou déshonoré s’il l’avouait. Nul n’osa dire la vérité jusqu’à ce qu’un nègre qui soignait le cheval du roi et qui n’avait rien à risquer s’approcha de son maître et lui dit : “Seigneur, je me soucie peu de ce que vous pouvez penser de ma naissance, aussi je vous déclare et il est certain que vous allez tout nu.”

« Le roi, maltraitant le nègre, lui répondit qu’il n’était pas étonnant qu’il ne vît pas l’étoffe. Mais ce qu’avait dit le palefrenier, un autre le répéta, puis toute la foule, tant que le roi et tous les courtisans comprirent la tromperie que les imposteurs avaient faite. Et quand on se mit à les chercher, on ne les trouva plus, car ils s’en étaient allés avec ce qu’ils avaient extorqué au roi.

« Et vous, seigneur comte Lucanor, puisque cet homme vous assure qu’aucun de ceux en qui vous vous fiez ne doit rien savoir de ce qu’il vous dit, soyez assuré qu’il veut vous tromper. Vous devez bien comprendre que cet homme n’a pas autant de raisons pour vouloir votre profit, lui qui ne vous doit pas de reconnaissance, que ceux qui vivent avec vous et que vous avez comblés de vos bienfaits. »

« Le comte regarda ces paroles comme un bon conseil. Il y conforma sa conduite et s’en trouva bien, et don Juan, remarquant que c’était un exemple salutaire, le fit écrire en ce livre et fit ces vers pour conclusion :

 

Qui veut qu’à tes amis tu caches les secrets,

Ne veut que te tromper sans témoins indiscrets. »

 

La même anecdote trouva place dans le recueil facétieux des Aventures de Til Ulespiègle, en allemand, dont la première rédaction connue date de 1519. Elle est au chapitre XXVII de cet ouvrage, un peu modifiée : il ne s’agit plus d’étoffe ni de vêtements, mais de tableaux. Ulespiègle se donne pour peintre au landgrave de Hesse et s’engage à peindre dans la grande salle du palais une suite de portraits des ancêtres du landgrave, portraits qui ne sont pas visibles pour quiconque n’est pas enfant légitime. Le landgrave non plus n’ose avouer qu’il ne voit rien, mais la princesse vient avec huit demoiselles et une folle voir les peintures, et c’est la folle qui dit la vérité. Ulespiègle n’a que le temps de s’esquiver et de quitter Marbourg au plus vite.

Andersen est revenu à la donnée du Comte Lucanor, qui est, en effet, la plus comique. Il a changé seulement le motif qui est censé empêcher de voir l’étoffe magique. À la naissance illégitime, il a substitué l’incapacité totale ou relative, et cette modification marque bien la différence entre les idées régnant au moyen âge et celles de notre temps. L’ancienne société étant fondée sur la transmission héréditaire des titres et des fonctions, c’était le vice originel qui était la tache capitale. Le principe de la société actuelle étant la valeur personnelle, c’est l’inintelligence qui constitue la principale infériorité de l’individu.

Les rapprochements que nous venons de faire ne font aucun tort à l’imagination du conteur danois. Ils forment, au contraire, comme un lien qui le rattache à la grande famille des conteurs. On pourrait les comparer aux traits du visage qui établissent ce qu’on appelle l’air de parenté, et qui font reconnaître les membres épars d’une nombreuse lignée. Ce serait un phénomène inquiétant qu’un conteur absolument isolé, qui ne devrait rien à l’opulent héritage du passé.

Andersen n’a pas dissimulé, du reste, ces faibles emprunts. Il n’a pas nié, non plus, que plusieurs de ses contes n’eussent été recueillis par lui dans les veillées populaires ; de ce nombre sont, notamment, la Petite fille qui marchait sur le pain, Jean Balourd et Grand Claus et Petit Claus. Ce dernier surtout éveillera chez les lecteurs de faciles réminiscences. L’aventure de Petit Claus et du fermier rappelle un de nos vieux fabliaux, et quelques traits semblent imités des histoires bien connues des Mille et une Nuits.

Andersen, à tout prendre, est certainement un des écrivains qui, dans ce genre, ont le plus d’invention et d’originalité. Il a dit que les idées de ses contes lui venaient tout à coup, comme les mélodies naissent dans la tête des musiciens, et l’on sent parfaitement, en lisant la plupart de ces récits, qu’il a de la sorte exprimé d’une façon fort juste la manière dont ils ont été conçus. Il les a notés dans ses voyages, ou dans ses promenades au bord de la mer, ou bien au courant de quelque entretien avec les poëtes ses amis. Si l’on se souvient des fragments de biographie que nous avons traduits dans le précédent volume, on se convaincra que beaucoup de ses contes répondent à des impressions toutes personnelles et qu’il y a déposé la secrète confidence de ses espérances, de ses rêves, de ses joies et aussi parfois des blessures de son cœur.

LOUIS MOLAND.

LE CAMARADE DE VOYAGE

I

Le pauvre Jean était dans une affliction profonde : son père était malade à l’extrémité, il ne restait aucun espoir de guérison. Ils étaient seuls tous deux dans la petite chambre. La lampe placée sur la table était près de s’éteindre. La nuit avançait.

« Jean, tu as été un bon fils, dit le malade : le bon Dieu t’aidera à faire ton chemin dans le monde. »

En murmurant ces mots, il le regarda avec des yeux graves et doux, puis il poussa un profond soupir et il expira. On eût dit qu’il dormait.

Jean pleurait ; il n’avait plus personne au monde, ni père ni mère, ni frère, ni sœur. Le pauvre Jean, à genoux au pied du lit, baisait la main de son père mort et versait des larmes amères. Mais la fatigue l’emporta à la fin ; ses yeux se fermèrent et, la tête contre le dur bois de lit, il s’endormit.

Il rêva un singulier rêve. Il vit le soleil et la lune s’incliner devant lui, et il aperçut son père revenu à la vie et à la santé ; il l’entendit rire comme il riait autrefois lorsqu’il était bien gai. Une belle jeune fille, qui avait une couronne d’or sur ses longs cheveux brillants, apparut et tendit la main à Jean, et son père leur dit :

« Vois-tu, c’est là ta fiancée ; il n’y en a pas de plus belle dans tout l’univers. »

Jean s’éveilla tout à coup ; ces merveilles s’évanouirent ; et dans la chambrette il n’y avait plus personne, que le pauvre Jean et son père gisant inanimé et froid.

Deux jours après eut lieu l’enterrement. Le fils marchait derrière le cercueil ; ce cercueil fut déposé dans la fosse. Jean entendit tomber les pelletées de terre que les fossoyeurs jetaient dessus. Il se pencha et aperçut encore un coin de la bière ; mais une nouvelle pelletée tomba, et il ne vit plus rien. La douleur l’étreignait ; il croyait que son cœur allait se briser ; les assistants rangés autour de la fosse entonnèrent un psaume ; ce chant calme et pieux lui fit verser des larmes ; il pleura, et sa douleur en fut adoucie. Le soleil, dans tout son éclat, rayonnait à travers les arbres verdoyants, comme s’il voulait dire : « Il ne faut pas que tu restes affligé, Jean. Vois comme le ciel est beau ! Ton père est là-haut et prie le bon Dieu pour que tu sois heureux et que tu prospères. »

« Aussi me conduirai-je toujours bien, se dit Jean ; et de la sorte je parviendrai au ciel auprès de mon père. Quel bonheur de nous revoir ! Que de choses j’aurai à lui raconter, tandis qu’il me montrera les splendeurs des cieux, et me les expliquera comme il m’instruisait quand il était sur terre ! Quelle joie nous éprouverons l’un et l’autre ! »

Et il se représentait si vivement cette réunion, qu’il souriait à travers les larmes qui coulaient encore sur ses joues. Les moineaux penchés dans les châtaigniers criaient leur quivit, quivit, avec leur entrain et leur gaieté accoutumée, quoiqu’ils eussent assisté à l’enterrement. Ne savaient-ils pas bien que le brave homme qu’on venait d’ensevelir était au ciel, et qu’il avait de grandes ailes plus belles que les leurs ? C’était ce qui les rendait joyeux. Ils prirent tout à coup leur vol dans les airs, Jean aurait voulu s’envoler avec eux ; mais, chassant ces vaines pensées, il rentra au logis et tailla lui-même une grande croix de bois, afin de la placer sur la tombe paternelle. Le soir, il la porta au cimetière ; il trouva la tombe couverte de sable et de fleurs. Quelques braves voisins avaient pris ce soin en l’honneur de l’excellent homme qu’ils tenaient en grande estime.

Le lendemain de bon matin, Jean boucla ses hardes dans un petit paquet, et serra dans sa ceinture tout son héritage qui se montait à cinquante écus et quelques schellings d’argent. Avec cette somme il se proposait de parcourir le monde. Avant de partir, il se rendit une fois encore au cimetière, s’agenouilla sur la tombe paternelle, pria pieusement et dit : « Adieu, cher père ! »

Il s’éloigna à travers champs ; toutes les fleurs étaient fraîches, épanouies, brillantes au soleil ; elles se balançaient doucement sur leur tige et semblaient lui souhaiter la bienvenue et lui faire un riant accueil. Il se retourna pour jeter un dernier regard à la vieille église où il avait été baptisé ; où tous les dimanches il allait entendre l’office avec son père. Tout en haut, dans le clocher, il aperçut le petit gnome de l’église passer par une lucarne sa tête couverte d’un bonnet rouge et pointu. Le bon génie mit son bras devant ses yeux pour les abriter de la lumière du soleil et mieux voir au loin. Jean lui fit un signe de tête en guise d’adieu. Le gnome, qui le reconnut, agita son bonnet rouge, mit sa main sur son cœur et envoya force baisers du bout de ses doigts, pour témoigner à Jean combien il le chérissait et pour lui souhaiter un bon voyage.

Jean reprit sa marche, pensant aux belles choses qu’il allait voir dans ce vaste monde si merveilleux. Il avançait, il avançait toujours. Jamais encore il n’avait été si loin ; il voyait pour la première fois les villages qu’il traversait ; les gens qu’il rencontrait lui étaient tous inconnus. Il se croyait tout à fait à l’étranger. La première nuit, il lui fallut coucher dans les champs, sur une meule de foin. D’autre lit il n’y en avait pas ; mais, se dit Jean, le roi n’en a pas de plus beau. À ses pieds, un superbe tapis de verdure. À peu de distance, un ruisseau murmurant. Un matelas épais, moelleux et odorant ; et par-dessus sa tête le dais du ciel magnifiquement étoilé. Quelle chambre à coucher était comparable à celle-là ? Des touffes de sureau et d’églantier l’invitaient au sommeil en lui envoyant leur parfum. La lune suspendue à la voûte bleue lui tenait lieu de veilleuse ; il n’y avait pas de danger que celle-là mît le feu aux rideaux. Jean pouvait dormir tranquille, et c’est ce qu’il fit sur-le-champ. Il ne se réveilla que lorsque le soleil était déjà sur l’horizon et que des nuées de petits oiseaux voletaient autour de lui, criant : « Bonjour ! allons, lève-toi, sus, sus, alerte ! »

Il entendit sonner les cloches du prochain village. C’était un dimanche. Les bonnes gens arrivaient de tous côtés, s’acheminant vers l’église. Jean les suivit, mêla sa voix aux voix des fidèles et entendit la parole divine. Il lui semblait être encore dans sa chère église où il avait été baptisé et où il allait prier avec son père. Il y avait autour de l’église un cimetière que Jean parcourut, livré aux souvenirs de son deuil récent. Il vit que plusieurs tombes étaient couvertes de hautes herbes ; il pensa à celle de son père et se dit qu’elle aussi serait bientôt envahie et cachée par les herbes, puisqu’il ne serait point là pour les arracher et pour en entretenir les fleurs. Il s’agenouilla alors et ôta les mauvaises herbes, releva les croix de bois tombées, suspendit les couronnes que le vent avait jetées à terre. « Peut-être, se dit-il, quelqu’un fera là-bas pour mon père ce que je fais ici pour les morts oubliés ou délaissés. » À la porte du cimetière, se tenait sur des béquilles un vieux mendiant. Jean lui donna tout ce qu’il avait en schellings d’argent et reprit sa marche à travers le vaste monde.

Vers le soir un terrible orage éclata. Jean se mit à courir pour trouver un asile. Mais la nuit survint en peu d’instants ; l’obscurité était trop profonde pour qu’il pût aller plus loin. Il atteignit, au sommet d’une colline, une petite chapelle isolée et s’y réfugia. « Je vais m’asseoir dans un coin, se dit-il ; je suis harassé de fatigue ; comme le repos me fera du bien ! » Il s’étendit, joignit les mains, fit sa prière du soir, puis s’endormit, pendant qu’au dehors le tonnerre grondait et les éclairs brillaient.

Lorsqu’il se réveilla, il faisait toujours nuit, mais la tempête avait cessé ; les rayons de la lune glissaient à travers les vitraux. Au milieu de la chapelle, il vit un cercueil ouvert, et dans ce cercueil un homme mort qu’on devait enterrer le lendemain. Jean n’en fut pas effrayé ; il avait une bonne conscience et savait que ni morts ni revenants ne chercheraient à lui faire mal. C’est parmi les vivants que les méchants sont à craindre. Il y en avait deux justement qui venaient d’entrer dans la chapelle. Ils se dirigèrent vers le cercueil et se préparèrent à en tirer le cadavre et à le jeter sur la route.

« Qu’allez-vous faire ! s’écria Jean se montrant à eux ; quelle action impie voulez-vous commettre ? Laissez, au nom du Christ, ce pauvre trépassé reposer tranquillement dans son cercueil !

— Chanson ! repartirent les deux sacrilèges. Cet homme s’est moqué de nous ; il nous devait de l’argent ; il ne nous a pas payés, et maintenant nous n’en aurons jamais rien. Nous voulons le punir en déshonorant son cadavre.

— Je ne possède que cinquante écus, c’est tout mon héritage, dit Jean ; mais je vous les donne volontiers, si vous me promettez de laisser ce mort en repos. Je suis jeune et robuste, et avec l’aide de Dieu, je ne suis pas embarrassé de gagner mon pain.

— Nous acceptons le marché, » dirent les autres ; ils prirent l’argent que le jeune homme leur tendait et s’éloignèrent en riant aux éclats de sa simplicité.

Jean replaça dans le cercueil le mort qu’ils en avaient tiré à demi, fit une prière pour lui, et s’en fut, le cœur content et heureux.

Il traversa un grand bois ; il faisait encore nuit, la lune glissait dans le feuillage. Aux places éclairées par ses rayons, Jean vit de gentils petits elfes sauter et danser gaiement ; ils ne se dérangeaient pas pour lui ; ils savaient qu’il était bon et pieux. Ce n’est qu’aux méchants qu’ils ne se laissent pas voir. Quelques-uns n’étaient pas plus hauts que la largeur d’un doigt ; leurs cheveux blonds étaient plus longs qu’eux ; les boucles en étaient retenues par des peignes d’or. Deux par deux, ils se balançaient, parmi les gouttes de rosée, sur les hautes herbes et sur les feuilles des plantes. Parfois la goutte de rosée roulait à terre et en s’écoulant faisait brusquement pencher l’herbe ; les elfes, perdant l’équilibre, tombaient sur le sol ; tous les autres petits poussaient de joyeux éclats de rire. On n’eût pu voir de plus ravissant spectacle.

Ils chantaient aussi d’une façon délicieuse ; Jean reconnaissait les jolis airs avec lesquels sa mère l’endormait lorsqu’il était au berceau. Sur le commandement du roi des elfes, de grosses araignées bigarrées, avec des couronnes d’argent sur la tête, se mirent à tisser un pont suspendu d’une haie à l’autre, puis au milieu une large toile ronde qui fut aussitôt couverte de rosée et qui brilla comme une glace à la clarté de la lune ; c’était un hamac pour Sa Majesté.

Ces jeux durèrent jusqu’au lever de l’aurore ; alors les elfes s’enfuirent dans tous les sens et allèrent se cacher dans les boutons des fleurs. Un coup de vent enleva à travers les airs le pont, la toile, le hamac. Jean, à ce moment, sortait de la forêt. Derrière lui une forte voix d’homme cria : « Hé, dites donc, camarade, où allez-vous comme cela ?

— Je m’en vais à l’aventure à travers le monde, répondit Jean. Je n’ai plus ni père ni mère, je suis un pauvre garçon ; mais le bon Dieu m’aidera bien.

— Moi aussi je parcours le monde, dit l’étranger. Voulez-vous de moi pour compagnon ?

— Bien volontiers, » dit Jean, et ils se mirent à marcher ensemble. Ils devinrent vite bons amis, car tous deux étaient bons et braves. Mais Jean s’aperçut bientôt que l’étranger en savait beaucoup plus long que lui. Il avait visité presque toutes les contrées de la terre ; il racontait toute sorte de choses intéressantes sur tout ce qu’on peut voir en ce monde.

Le soleil était déjà haut dans le ciel, lorsqu’ils s’assirent sous un grand arbre pour déjeuner. Ils aperçurent une vieille femme qui s’avançait de leur côté. Oh ! qu’elle était vieille ! Elle marchait toute courbée et s’appuyait sur une béquille. Elle portait sur le dos un fagot de bois mort qu’elle venait de ramasser dans la forêt. Son tablier était relevé ; on en voyait sortir trois grandes verges tressées de fougères et de branches de saule. Arrivée près des voyageurs, son pied heurta un caillou ; elle tomba et poussa un grand cri : la pauvre vieille s’était cassé la jambe.

Jean s’élança vers elle et s’offrit aussitôt pour la porter à sa demeure ; mais l’étranger ouvrit sa valise et en tira une boîte où se trouvait, dit-il, un onguent qui devait guérir en un instant la jambe cassée : « Vous pourrez vous en retourner toute seule chez vous ; mais un service en vaut un autre : donnez-moi en retour les trois verges que vous avez dans votre tablier. – Vous vous faites payer cher, » répondit la vieille en secouant bizarrement la tête.

On voyait qu’elle ne se séparait pas volontiers de ces verges. Pourtant elle ne pouvait rester là étendue par terre. Elle donna donc ce qu’on lui demandait. L’inconnu frotta la jambe avec un peu d’onguent, pas plus gros qu’une tête d’épingle. La vieille se leva aussitôt, et se mit à marcher d’un pas plus ferme qu’auparavant. Certes ce n’était pas un apothicaire qui avait composé cet onguent-là.

« Que veux-tu donc faire de ces baguettes ? demanda Jean à son compagnon.

— Ce sont de gentils petits balais, répondit l’autre. Ils me plaisent, je ne sais trop pourquoi. Tu verras, du reste, que je suis parfois plein de bizarrerie ; il faut s’y accoutumer. »

Ils continuèrent leur route et firent un bon bout de chemin : « Vois donc, dit Jean, comme le ciel se couvre, quels énormes nuages il y a là-bas à l’horizon.

— Ce ne sont pas des nuages, dit l’autre, ce sont des montagnes, mais des montagnes plus hautes que tu n’en as jamais vu. Quand on en gravit les sommets, on laisse les nuées au-dessous de soi et l’on se trouve dans l’atmosphère la plus sereine et la plus délicieuse. Et quelle vue magnifique ! tu verras de là-haut tout le pays que nous avons traversé. »

Il fallut une journée pour atteindre au pied de ces montagnes, qui ne paraissaient pas être à plus d’une lieue de distance. En approchant, ils distinguaient les noires forêts de sapins touchant aux nuages et les blocs de pierre plus vastes que des cathédrales. Il ne devait pas être facile de franchir tout cela. Aussi Jean et son camarade entrèrent-ils à l’auberge, afin de se reposer et de reprendre des forces pour la marche du lendemain.

Dans la grande salle ils trouvèrent beaucoup de monde assemblé. Un homme venait d’y installer un petit théâtre de marionnettes. Les gens faisaient cercle pour voir la représentation. Au premier rang était un gros boucher qui avait bousculé tout le monde pour s’emparer de la meilleure place. Un énorme bouledogue à la mine féroce l’avait suivi, et se tenait à côté de son maître, regardant le théâtre aussi attentivement que les autres spectateurs.

Le spectacle commença. C’était une jolie comédie, où figuraient un roi et une reine, assis sur un trône d’or, la couronne en tête, vêtus de manteaux de velours à longue queue. Des poupées avec des yeux de verre représentaient des pages qui, debout auprès des portes, les ouvraient et les fermaient sans cesse pour faire entrer de l’air frais dans la chambre, car la comédie était censée se passer en été.

Donc c’était une ravissante comédie, qui fit rire toute l’assistance. Au moment où la reine se leva pour rentrer dans ses appartements, le bouledogue, dont le maître avait lâché le collier, bondit sur le théâtre, sauta au milieu des marionnettes, prit dans ses crocs la reine par sa jolie taille, et donna un coup de dents. On entendit un affreux craquement : la tête de la pauvre poupée roula par terre.

Le propriétaire des marionnettes était dans le désespoir : c’était sa plus belle poupée, celle qui faisait pousser aux enfants le plus de oh ! et de ah ! Cependant le spectacle était fini, et tout le monde s’en allait. Le compagnon de Jean dit à l’homme aux marionnettes qu’il allait lui raccommoder sa reine. Il prit la poupée, l’oignit avec un peu de l’onguent qui avait guéri la jambe de la vieille ; et aussitôt la reine fut réparée, et même elle faisait mouvoir bras et jambes toute seule, sans qu’on eût besoin de tirer les ficelles. On eût dit une mignonne petite naine vivante ; seulement elle ne savait pas parler. L’homme aux marionnettes était transporté de joie. Quelle fortune ! une poupée qui danse toute seule ! Cela ne s’était jamais vu depuis le temps où les fées régnaient sur la terre.

Lorsque vint minuit, et que tout le monde dans l’auberge fut allé se coucher, on entendit des soupirs, des gémissements, des sanglots. Le bruit devint tel que tous se levèrent pour savoir quel malheur était arrivé. Ces accents de douleur venaient du petit théâtre ; le propriétaire ouvrit la boîte où étaient ses marionnettes ; elles gisaient là pêle-mêle, roi, princes, seigneurs, pages, serviteurs, bandits, les uns sur les autres, sans distinction de rang. C’étaient eux qui geignaient et pleuraient si lamentablement. Leurs petits yeux de verre leur sortaient de la tête à force de pleurer ; ils demandaient à cor et à cri qu’on les frottât aussi avec l’onguent merveilleux pour qu’ils devinssent capables de se mouvoir d’eux-mêmes comme la reine. Celle-ci s’agenouilla et, présentant des deux mains sa belle couronne d’or, elle s’écria (la douleur lui donnant la parole) : « Prenez ce joyau, mon plus bel ornement, et frottez mon époux et les braves gens de ma cour ! »

Le pauvre homme aux marionnettes fut touché jusqu’aux larmes de ce dévouement. Il promit au compagnon de Jean de lui donner tout l’argent qu’il gagnerait pendant la semaine avec son théâtre, s’il voulait mettre un peu d’onguent sur quatre ou cinq des plus jolies poupées. L’étranger dit qu’il ne demandait autre chose que le sabre que le roi portait au côté. On s’empressa de le lui donner, et il frotta une douzaine des marionnettes les plus huppées. Aussitôt elles se mirent à sauter, à danser de si jolis pas, que toutes les jeunes filles présentes ne purent s’empêcher de les imiter et de se trémousser en cadence. La cuisinière donna le branle, puis les filles de chambre, puis le cocher, les garçons, enfin tout le monde, jusqu’à la pelle et aux pincettes ; mais ces dernières tombèrent par terre avec fracas dès leur premier entrechat. Et de rire !

Là-dessus chacun regagna son lit. Le lendemain matin, Jean s’en alla avec son compagnon ; ils gagnèrent les hautes montagnes et traversèrent les grandes forêts de pins. Arrivés au sommet, ils furent à une telle hauteur que les clochers de la plaine leur apparaissaient comme des petites baies bleues perdues dans la verdure. Ils avaient devant les yeux une immense étendue. Jean s’imaginait qu’il découvrait toute la terre. C’était vraiment magnifique. Les chauds rayons du soleil remplissaient le ciel bleu et pur. Des échos sonores répétaient les sons lointains des cors des chasseurs. Une splendide poésie était répandue sur le vaste paysage. Jean pleura des larmes de joie, et ne put s’empêcher de s’écrier tout haut :

« Dieu bon ! que ne puis-je t’embrasser pour toutes ces merveilles que tu nous donnes à admirer ! »

Son compagnon avait aussi joint les mains pour une prière. Tous deux restaient perdus dans la contemplation de ces villes, de ces forêts, de ces champs verdoyants inondés de lumière. Tout à coup résonna au-dessus de leur tête une musique délicieuse ; ils aperçurent un grand cygne blanc qui planait dans les airs en chantant comme jamais ils n’avaient entendu d’oiseau chanter. Peu à peu ces accents mélodieux devinrent plus faibles ; à la fin ils cessèrent, et le cygne, cachant sa tête sous son aile, descendit lentement et vint tomber aux pieds de Jean et de son camarade. Le magnifique oiseau était mort.

« Quelles ailes superbes ! dit le camarade ; quelle blancheur éclatante ! Vois donc comme elles sont grandes quand on les déploie. Je vais les emporter. N’ai-je pas fait sagement de demander hier le sabre du roi ? »

Et d’un seul coup de cette arme merveilleuse il abattit chacune des ailes et les ploya dans sa valise. Ils se remirent en marche ; après avoir passé la grande chaîne de montagnes, après avoir franchi bien du pays, ils aperçurent de loin une grande ville. Ils y comptèrent jusqu’à cent tours ; elles brillaient du plus vif éclat, et elles étaient, en effet, en argent massif. Au milieu de la cité s’élevait un immense palais de marbre dont la toiture était formée de lames d’or. C’est là que demeurait le roi.

II

Jean et son compagnon ne voulurent pas entrer tout d’abord dans la ville. Ils s’arrêtèrent à une auberge du faubourg pour réparer un peu le désordre de leur costume ; ils auraient eu honte de se montrer dans une si magnifique cité couverts de la poussière du voyage. L’hôtelier leur conta que le roi était un homme excellent, incapable de faire mal à personne. « Mais la princesse sa fille, dit-il, est une méchante diablesse, le ciel nous en délivre ! Elle est belle, gracieuse, mignonne comme il n’y a pas une fille dans tout le royaume ; avec cela, elle a l’âme la plus noire ; c’est une perfide magicienne. Elle est cause que beaucoup de braves et charmants princes ont perdu la vie. Lorsqu’il fut question de la marier, elle autorisa tout le monde, depuis le fils de roi jusqu’au mendiant, à demander sa main. Mais celui qui se présentait devait par trois fois deviner la chose à laquelle elle venait de penser. S’il réussissait, il épouserait la princesse et monterait sur le trône après la mort du vieux roi. S’il échouait, il était décapité ou pendu. Le vieux monarque était au désespoir de cette cruauté ; mais il ne pouvait l’empêcher. Il avait fait le serment de laisser sa fille agir à sa guise dans tout ce qui se rattacherait au choix de son mari, et il était lié par ce serment.

« De tous les coins de l’univers accoururent des princes jeunes, beaux et vaillants. Aucun n’avait pu sortir heureusement de la première des trois épreuves, aucun n’avait deviné juste ; et tous avaient péri par la corde ou par l’épée. La princesse n’avait jamais laissé paraître aucun mouvement de pitié : « Tant pis, disait-elle, rien ne les oblige à venir m’importuner de leur demande en mariage ; ils n’ont qu’à rester chez eux. »

« C’est une désolation générale. Le plus attristé de tous est le vieux roi. Chaque semaine il reste toute une journée agenouillé avec ses soldats et ses serviteurs, à implorer Dieu pour qu’il adoucisse le cœur de sa fille. Rien n’y fait. Il n’est pas jusqu’aux vieilles femmes qui, lorsqu’elles boivent leur eau-de-vie, n’y fassent infuser un jus noir en signe de deuil ; on ne peut assurément leur demander rien de plus.

— Quelle affreuse princesse ! dit Jean. On devrait la rouer de coups de verges, cela la corrigerait. Si j’étais le roi, je lui ferais joliment tanner la peau ! »

En ce moment ils entendirent la foule crier hourrah ! dans la rue. C’était la princesse qui passait. Elle était si admirablement belle que vraiment on oubliait en la voyant combien son âme était cruelle. Les gens criaient hourrah ! en son honneur comme si elle n’avait jamais fait que du bien. Les voyageurs, ainsi que les gens de l’auberge, s’empressèrent d’aller la voir. Douze jeunes demoiselles d’honneur, toutes habillées de soie blanche, chacune tenant dans la main une tulipe d’or, galopaient à côté d’elle, montées sur des chevaux noirs. Elle était sur un palefroi blanc comme la neige, dont les harnais étaient parsemés de diamants et de rubis. Son amazone était tissée d’or. Sa cravache jetait un tel éclat, à cause des pierreries dont elle était ornée, que le regard en était ébloui. La couronne d’or qui ceignait son front étincelait comme la plus brillante constellation du ciel. Son manteau était une merveille ; il était fait de milliers d’ailes de papillons. Mais la beauté de la princesse était bien supérieure encore à celle de ses habits.

Lorsque Jean l’aperçut, son visage devint pourpre, il fut saisi au point qu’il n’eut pu proférer une parole. La princesse ressemblait exactement à la belle jeune fille au diadème d’or qu’il avait vue en rêve dans la nuit où son père était mort. Il sentit qu’il était épris de ces charmes incomparables : « Il est impossible, se dit-il, qu’elle soit la féroce magicienne que l’on prétend. Comment, avec un visage si doux, ferait-elle mourir ceux qui ne peuvent deviner précisément ce à quoi elle pense ? C’est impossible. Ce qu’il y a de certain, c’est que chacun, même le dernier des mendiants, peut aspirer à sa main. De ce pas je vais au palais me soumettre à l’épreuve. Rien ne saurait me retenir. »

Tous, en apprenant cette intention, le supplièrent d’y renoncer, en lui prédisant qu’il n’éviterait pas le sort de ses devanciers. Son compagnon lui déconseilla aussi l’entreprise. Mais Jean déclara qu’il était sûr de s’en tirer bien. Il brossa ses habits, décrotta ses souliers, nettoya ses mains et son visage, et, après avoir bien peigné ses longs cheveux blonds, il s’en alla tout seul vers la ville et vint frapper à la porte du palais.

« Entrez ! » dit le vieux roi. Jean ouvrit la porte. Le monarque en robe de chambre et en pantoufles brodées s’avança au-devant de lui. Il avait la couronne sur le front, le sceptre dans une main, la main de justice dans l’autre.

« Attends un peu, » dit-il, et il mit le sceptre sous son bras pour avoir une main libre qu’il tendit au nouveau venu.

Lorsqu’il apprit le dessein du visiteur, il se désola et fit de si grands gestes de désespoir qu’il laissa tomber et le sceptre et la main de justice. Des larmes si abondantes coulaient sur ses joues ridées que son mouchoir ne suffit pas à les essuyer et qu’il dut avoir recours à un coin de sa robe de chambre.

« Au nom du ciel ! dit le monarque, abandonne ce dessein insensé. Tu y succomberais comme les autres. Viens voir ce qui t’attend. »

Il conduisit Jean dans le jardin de plaisance de la princesse. Quelle horreur ! On voyait presque à chaque arbre pendre les squelettes de trois ou quatre princes qui n’avaient pas su deviner la pensée de Son Altesse. Quand le vent soufflait, les os de ces victimes s’entre-choquaient avec un bruit lugubre. Ce bruit chassait les petits oiseaux, aucun ne se hasardait dans cette enceinte maudite. Les tuteurs auxquels les fleurs étaient attachées étaient faits d’ossements humains. Des têtes de morts servaient de pots de fleurs. C’est dans ce lieu effroyable que la princesse aimait le plus à se promener.

« As-tu bien regardé ? dit le roi. Veux-tu donc venir enrichir cet ossuaire ? Sauve-toi, fuis ces lieux abominables. Si tu ne tiens pas à la vie, aie du moins pitié de moi, car chaque fois qu’un prétendant est mis à mort, j’ai le cœur déchiré. »

Jean fut touché de cette affliction du vieux roi ; il lui baisa la main avec compassion ; mais il lui dit de ne rien craindre, qu’il s’y prendrait mieux que les autres, et que d’ailleurs il était tellement transporté de la beauté de Son Altesse qu’il aimait autant mourir, s’il ne pouvait l’épouser.

En ce moment elle revenait de la promenade avec ses demoiselles d’honneur. Elle se rendit dans ses appartements. Le roi conduisit Jean dans le grand salon, où elle trônait dans tout l’éclat de sa beauté. Jean lui fut présenté ; elle lui tendit gracieusement la main. Il sentit redoubler son amour et se dit que ce ne pouvait être une si cruelle magicienne et qu’on la calomniait certainement. De jolis pages s’empressèrent autour de Jean et lui offrirent des sucreries, des croquets délicieux. Ils en offraient aussi au vieux roi, mais il était trop effrayé pour en manger et d’ailleurs il n’avait plus de dents ; il lui eût été impossible d’entamer ces bonbons très-durs.

Il fut convenu que le lendemain matin Jean viendrait au palais. Alors se réuniraient le conseil d’État et les juges chargés de présider à l’épreuve. La princesse lui donnerait à deviner une première fois l’objet de sa pensée. Si, plus heureux que ses devanciers, il n’échouait pas au début, il lui faudrait deviner juste deux fois encore. « Sinon, ajouta la princesse de son air le plus affable, il serait voué au trépas. »

Jean n’éprouva aucune frayeur en engageant ainsi sa tête ; aucune idée noire ne le fit tressaillir. Il se sentit plein de courage et même tout joyeux. Il ne pensait qu’aux charmes éblouissants de la princesse, et il avait la ferme confiance que le bon Dieu viendrait à son aide. Comment ? Il n’en savait rien, et il préférait ne pas même y songer. Il quitta le palais et retourna à son auberge. Lorsqu’il fut hors de la ville et seul dans la campagne, il se mit à sauter et à danser, tant il était d’avance heureux d’épouser la princesse.

Il retrouva son compagnon. Il ne savait assez lui dire de quelle façon il avait été reçu et combien Son Altesse avait été charmante pour lui et à quel point elle était ravissante. Il lui tardait d’être au lendemain pour subir la première épreuve.

Le compagnon secouait la tête et paraissait tout soucieux.

« Je te suis étroitement attaché, dit-il, nous aurions pu vivre longtemps ensemble et être heureux, et voilà qu’il faut que je te perde si vite ! Pauvre cher Jean ! Si je ne me retenais, je pleurerais ; mais, puisque c’est peut-être le dernier soir que nous passons ensemble, je ne veux pas troubler ta joie. Soyons donc gais, bien gais ! Demain, quand tu seras parti, je pleurerai à mon aise. »

La nouvelle qu’un nouveau prétendant à la main de la princesse s’était mis sur les rangs se répandit par toute la ville. Ce fut un deuil général. Les théâtres restèrent fermés ; les marchandes de friandises mirent un crêpe à leurs bonshommes de pain d’épice. Les églises étaient pleines de monde. Le roi s’y rendit aussi. Tout le peuple priait le bon Dieu de lever enfin cette malédiction. Mais comment espérer que ce jeune homme innocent réussirait là où tant de princes instruits et spirituels avaient échoué ?

Vers le soir, le compagnon de Jean prépara un grand bol de punch et dit : « Allons ! vive la joie ! buvons à la santé de la princesse ! » À peine Jean eut-il bu deux verres que le sommeil le prit. Il lutta pendant quelque temps, puis ses yeux se fermèrent malgré lui et il s’endormit profondément. Le compagnon l’enleva doucement de la chaise et le porta sur le lit.

Lorsque la nuit fut devenue bien noire, il prit les deux ailes du cygne et les attacha solidement à ses épaules. Il mit sous son bras la plus grande des verges qu’il avait reçues de la vieille. Il ouvrit la fenêtre et s’élança dans les airs, volant aussi facilement que vole un oiseau. Il se dirigea vers le palais et vint se blottir sur le rebord d’une fenêtre à l’étage au-dessous de la chambre à coucher de la princesse.

Par toute la ville régnait un profond silence. Voilà que sonne minuit moins le quart. Une fenêtre s’ouvre, et la princesse enveloppée d’un grand manteau blanc, ayant de grandes ailes noires comme celles d’une énorme chauve-souris, traverse les airs, passe au-dessus de la ville et gagne une haute montagne qui s’élevait à peu de distance. Le compagnon la suit après s’être rendu invisible, même à une magicienne comme elle, et, la serrant de près, il la fouette de sa baguette de toutes ses forces. Ce fut un rapide et étrange voyage à travers les nuées. Le vent saisit le manteau de la princesse et le déploya comme une voile de navire : « Comme il grêle, comme il grêle ! » disait-elle à chaque coup de verge qu’elle recevait. Au fond, elle n’était pas fâchée du mauvais temps, car elle préférait l’orage et la tempête à une nuit sereine.

Elle atteignit la montagne, frappa un rocher ; il roula de côté avec un bruit formidable comme le tonnerre. La princesse se précipita dans une vaste caverne dont ce rocher bouchait l’entrée qu’il referma aussitôt, mais pas assez vite pour empêcher le compagnon toujours invisible de se glisser derrière la princesse. Elle s’engagea dans un long corridor dont les murailles brillaient d’une lumière étrange produite par des milliers de grosses araignées luisantes qui couraient le long des parois.

Ils arrivèrent dans une grande salle dont les murailles étaient d’or et d’argent. Sur des étagères, on voyait des fleurs bleues et rouges, grandes comme des soleils ; mais on n’aurait pu les cueillir, car les tiges étaient d’affreux serpents venimeux, se dandinant sur leur queue, et les fleurs, à bien y regarder, n’étaient que des flammes sortant de la gueule de ces horribles reptiles. Le plafond était couvert de milliers de vers luisants. Des chauves-souris aux ailes bleues diaphanes voletaient dans tous les sens et faisaient changer sans cesse les reflets de ces lumières fantastiques.

Tout cela avait un aspect terriblement infernal. Au milieu de la salle s’élevait un trône supporté par quatre squelettes de chevaux dont les harnais étaient ornés, en guise de pierreries, d’araignées rouges qui brillaient comme des charbons. Le trône était un bloc d’opale. Pour coussins, un tas de petites souris noires qui grouillaient en se mordant la queue les unes aux autres. Au-dessus de ce siège, un baldaquin en toile d’araignée rose piquetée de petites mouches vertes étincelant comme des émeraudes.

Sur le trône était assis un vieux magicien au visage d’une laideur repoussante, une couronne sur la tête, un sceptre à la main. Il embrassa la princesse sur le front et la fit asseoir à côté de lui. Sur un geste qu’il fit, une étrange musique commença. L’orchestre était composé de hiboux, de crapauds, de grandes sauterelles noires ; ces bêtes poussaient avec rage chacune son cri, tandis qu’une centaine de serpents les accompagnaient de leurs sifflements. Pendant ce temps, de petits gnomes tout noirs, ayant un feu follet à la pointe de leur bonnet, exécutaient un ballet qui finit par un triple galop.

Le compagnon de Jean s’était placé derrière le trône, regardant ce spectacle. Il vit entrer ensuite une foule de courtisans ; ils paraissaient pleins d’élégance et de distinction ; mais, quand il les dévisageait avec attention, il s’apercevait que ces gens aux belles manières n’étaient que des manches à balai surmontés de têtes de chou, auxquelles le magicien avait prêté une apparence de vie. Ils avaient, du reste, de superbes habits, et, comme ils ne servaient que pour la décoration de la salle, c’était bien tout ce qu’il fallait, d’autant plus que les courtisans en chair et en os n’ont souvent pas plus de cœur et de cervelle que ces mannequins.

Lorsque les danses furent terminées, la princesse raconta au magicien l’arrivée d’un nouveau prétendant à sa main, et lui demanda à quoi elle devait penser le lendemain, afin de dérouter ce prétendant. « Écoute, dit le magicien, le conseil que je te donne. Choisis un objet tout à fait ordinaire. Il ne s’imaginera jamais que tu n’auras pas été chercher bien loin quelque chose de difficile à découvrir. Pense, par exemple, à un de tes souliers. Il est bien certain qu’il n’ira jamais songer à cela. Ensuite, tu lui feras lestement couper la tête, et, demain, quand tu viendras me dire comment la chose s’est passée, tu auras soin de m’apporter les yeux de ce garçon, car je n’aime rien tant que ces friandises. »

La princesse s’inclina respectueusement et promit de ne pas oublier la commission. Le magicien la reconduisit jusqu’à la porte de la caverne ; d’un coup de son sceptre il écarta l’énorme rocher. La princesse s’éleva dans les airs et vola vers la ville. Le compagnon, qui la suivait comme son ombre, la fouetta encore plus fort, au point qu’elle se sentit tout endolorie de ce qu’elle prenait toujours pour de la grêle ; elle en gémit tout haut, se hâta de gagner le palais et se précipita par la fenêtre restée ouverte dans son appartement. Le compagnon rentra à l’auberge, où il trouva Jean toujours endormi. Il enleva ses ailes et se coucha. Vous pensez bien qu’il était harassé.

Le matin de bonne heure Jean se réveilla, son compagnon se leva et lui conta qu’il avait eu la nuit un rêve bien singulier où avaient figuré la princesse et son soulier. Il lui conseillait de dire tantôt, lorsqu’il subirait l’épreuve, que la princesse avait pensé à son soulier. « Je puis bien nommer un soulier comme toute autre chose, répondit Jean. Peut-être tomberai-je juste, car j’ai confiance en Dieu, et qui sait si ce n’est pas pour me venir en aide qu’il t’a envoyé ce rêve ? Adieu pourtant, car le plus probable est que je ne te reverrai jamais. »

Ils s’embrassèrent. Jean se rendit au palais d’un pas allègre. La grande salle était toute remplie de monde. Les juges siégeaient sur une estrade, dans de grands fauteuils rembourrés, afin que ces magistrats se tinssent sans peine dans une attitude propre à imposer le respect. Le vieux roi se leva à l’arrivée de Jean et se mit à pleurer ; le bon monarque avait fait cette fois une ample provision de mouchoirs pour essuyer ses larmes.

La princesse fit son entrée. Elle parut à Jean encore plus belle que la veille ; elle s’inclina en saluant toute l’assemblée de l’air le plus affable. Mais ce fut surtout pour Jean qu’elle se montra gracieuse. Elle lui tendit la main en lui souhaitant le bonjour. Le moment solennel était venu. Jean avait à deviner l’objet auquel elle venait immédiatement de penser.

Elle le regardait avec son plus aimable sourire à l’instant même où elle le croyait voué à la mort : « Soulier, » dit-il d’une voix qui ne tremblait pas. Aussitôt elle pâlit, devint blanche comme de la craie, trembla de tous ses membres. Mais il n’y avait pas à le nier, Jean avait deviné juste. Quel étonnement ce fut dans l’assistance ! C’était la première fois que l’épreuve n’était pas fatale dès le début. La foule applaudit, poussa des cris de joie malgré le respect dû à Sa Majesté. Mais le vieux roi lui-même donnait l’exemple d’une joie folle ; il fit trois cabrioles l’une après l’autre.

III

Jean s’en retourna modestement à son auberge. Passant devant une église, il y entra et remercia Dieu, le priant de continuer à lui venir en aide. Son compagnon lui fit fête en apprenant ce qui s’était passé. Mais ce n’était que le premier pas franchi ; le lendemain il fallait encore deviner juste.

Les choses se passèrent comme la nuit précédente. Jean s’endormit. La princesse s’envola vers la montagne, le compagnon derrière elle. Il la battit comme plâtre, cette fois avec deux verges au lieu d’une. Personne ne le vit ; il entendit tout. Le magicien dit à la princesse de penser à son gant. Le compagnon raconta de nouveau à Jean qu’il avait eu un rêve où avait figuré le gant de la princesse.

Jean devina juste une deuxième fois. La jubilation fut encore plus grande ; toute la cour se mit à faire des cabrioles comme elle avait vu le roi en faire la veille. La princesse était tombée presque évanouie sur son sofa ; le dépit et la rage lui serraient la gorge. De toute la journée elle ne proféra plus une parole.

Restait la dernière épreuve à subir. Si Jean s’en tirait bien, il épouserait la princesse et deviendrait l’héritier de la couronne. S’il échouait, il lui faudrait mourir, et ses beaux yeux bleus, l’affreux magicien les croquerait.

Le soir, Jean se coucha de bonne heure après avoir fait une fervente prière ; puis, plein de confiance en Dieu, il s’endormit tranquillement. Le compagnon s’attacha les ailes du cygne, se mit au côté le sabre du roi des marionnettes et se munit des trois verges de la vieille. Puis il vola vers le palais. Il faisait noir comme dans un four. Un ouragan terrible se déchaînait. Les cheminées des maisons dégringolaient du haut des toits. Dans le fameux jardin de plaisance, les grands arbres auxquels pendaient les squelettes pliaient comme de minces roseaux. Les coups de tonnerre se suivaient si rapidement qu’ils ne formaient qu’un bruit continu, pareil au roulement des tambours de l’armée du diable.

La fenêtre s’ouvrit ; la princesse s’envola. Elle était pâle comme la mort. La tempête la remit un peu. Elle sourit quand elle vit les dégâts que faisait le vent furieux, qui déroula et agita son grand manteau blanc. Le compagnon, armé de ses trois baguettes, se mit à la fouetter ; il lui donna une telle bastonnade qu’elle cria de douleur. Elle crut qu’elle ne pourrait jamais atteindre la montagne.

Elle y arriva enfin. « Jamais, dit-elle au magicien, je n’ai vu un temps pareil ; j’ai reçu des grêlons gros comme des œufs de poule ; voyez : ma figure est tout en sang. »

Elle lui raconta que Jean avait bien deviné pour la deuxième fois. « S’il réussit encore demain, ce sera fait de mon pouvoir magique ; je ne pourrai plus pénétrer dans cette montagne.

— Soyez tranquille, répondit le magicien. Cette fois, il en sera pour sa courte honte. Je vais imaginer une chose dont il ne peut avoir la moindre idée. En attendant, que le bal commence ! »

Il prit la princesse par la main ; il dansa avec elle quelques tours au milieu des petits gnomes qui tourbillonnaient en rond avec leurs feux follets sur la tête. Les araignées rouges et lumineuses montaient et descendaient le long des murailles. Les fleurs de feu se balançaient sur leurs tiges. Serpents, hiboux, sauterelles, crapauds, tout l’orchestre faisait entendre son bizarre concert. Cet épouvantable sabbat parut raffermir un peu les nerfs ébranlés de la princesse. Elle annonça bientôt l’intention de partir, afin que son absence ne pût être remarquée au palais. Le magicien, soupçonnant quelque traître parmi les gnomes, ne lui nomma point alors ce qu’il voulait qu’elle donnât à deviner à Jean. Il lui dit qu’il allait l’accompagner une partie du chemin, pour causer d’affaires importantes.

Ils partirent donc. La tempête hurlait toujours. Le compagnon, derrière eux, s’acharna après le magicien, et le roua de coups, tellement qu’il en brisa ses verges. Le vilain sorcier maudissait ce qu’il prenait aussi pour de la grêle. Arrivé près du palais, il dit adieu à la princesse et lui murmura à l’oreille : « Pensez à ma tête ! » Le compagnon, qui était aux aguets, l’entendit bien. La princesse se glissa dans son appartement, et le magicien voulut s’en retourner, mais le compagnon le saisit par sa longue barbe, et d’un seul coup de son petit sabre, il lui trancha la tête au ras des épaules ; le sorcier n’eut pas le temps de prononcer un mot magique qui aurait pu le sauver.

Le compagnon jeta le corps dans un étang, dont les poissons s’en régalèrent. Il trempa la tête dans l’eau tant que le sang fût écoulé, la lia ensuite dans un foulard de soie. Il l’emporta à l’auberge et alla dormir. Le matin, il donna le paquet à Jean, lui recommandant bien de ne l’ouvrir qu’au moment même où la princesse lui ferait sa question.

La grande salle du palais était comble. Les têtes étaient serrées les unes contre les autres, comme des radis noués en botte. Les juges trônaient dans leurs fauteuils ; ils avaient leur air le plus grave, quoiqu’ils fussent des personnages tout à fait inutiles, car, si la pensée de la princesse était devinée, une force supérieure l’obligeait à en convenir sans qu’il y eût besoin de sentence. Le vieux roi, espérant que la malédiction qui pesait sur eux allait être levée, portait des habits neufs ; il avait fait nettoyer au blanc sa couronne d’or et son sceptre. Il avait repris la contenance imposante d’un souverain. La princesse était pâle, grelottante de fièvre. Elle avait revêtu une robe noire, comme si elle allait à un enterrement.

« À quoi pensé-je ? » dit-elle à Jean d’une voix mal assurée. Jean ouvrit le foulard et recula d’effroi à l’aspect de la tête hideuse du magicien. L’assemblée eut un soubresaut d’épouvante. Cette face, en effet, résumait toute l’horreur de l’enfer.

La princesse restait immobile comme une statue ; elle fut longtemps avant de pouvoir se remettre. Enfin elle se leva ; les yeux baissés, humiliée, vaincue, elle marcha droit à Jean et lui tendit la main : « Tu es mon maître, dit-elle en éclatant en sanglots ; à ce soir la noce.

— Voilà qui est parlé, s’écria le vieux roi. À ce soir, je le veux, et tel est notre plaisir ! » L’assemblée, y compris les juges, poussa un immense hourrah ! La musique militaire fit éclater des fanfares. Les cloches sonnèrent. Les marchandes de gâteaux arrachèrent les crêpes de leurs bonshommes de pain d’épice. Dans leur joie, elles en donnèrent quelques-uns pour rien aux polissons de la rue.

Un remue-ménage général commença par toute la ville. Sur la grande place, le roi fit rôtir une centaine de bœufs entiers, farcis de poulets et de canards : qui voulait s’en coupait une tranche. Les fontaines lancèrent toute la journée d’excellent vin. Celui qui achetait chez le boulanger un petit pain d’un schilling de cuivre recevait en surplus six grosses biscottes et un gâteau aux raisins de Corinthe.

Le soir toute la ville fut illuminée. Les artilleurs tiraient le canon. Les gamins faisaient partir des pétards. On but et on mangea plus qu’on ne mange et qu’on ne boit en toute une semaine ordinaire. On se portait des santés à n’en point finir. Puis ceux qui n’étaient pas gris allèrent danser toute la nuit.

Au palais aussi, seigneurs et dames de la cour dansaient gaiement. D’en bas, le peuple les entendait chanter une ronde :

 

Voici bien des jolies filles

Qui aiment à danser, à tourner,

À tourner comme la roue d’un rouet.

Allons, jeunes filles, tournez, tournez,

Dansez, sautez sans repos,

Jusqu’à ce que la semelle de votre soulier se détache.

 

La princesse était restée magicienne, bien qu’elle n’eût plus de pouvoir. Cela gâtait toute la joie de Jean. Son camarade s’en aperçut et il lui donna trois plumes arrachées aux ailes du cygne et une petite fiole : « Le soir, dit-il, quand la princesse sera seule dans sa chambre, tu la prendras brusquement dans tes bras et tu la plongeras trois fois dans une baignoire pleine d’eau où tu auras jeté ces plumes et versé le contenu de cette fiole. Cela fait, elle t’aimera autant qu’elle te déteste à présent. »

Jean fit comme son compagnon lui avait dit. La princesse, lorsqu’il la plongea la première fois dans l’eau préparée, poussa des cris affreux. Elle revint à la surface sous la forme d’un grand cygne noir, aux yeux étincelants, et se débattant avec fureur. D’un puissant effort, Jean la replongea dans l’eau. Elle en sortit comme un cygne blanc ; autour du cou seulement elle avait un cercle de plumes noires. Jean fit une ardente prière et la plongea dans l’eau une troisième fois. Cette fois, elle reprit sa figure naturelle ; elle était dix fois plus belle qu’auparavant. Elle se jeta au cou de Jean et, versant des larmes de joie, elle le remercia d’avoir rompu le charme qui avait rendu son cœur si cruel.

Le lendemain, le vieux roi, la cour, les notables de la ville défilèrent devant les nouveaux mariés en leur souhaitant longue vie et prospérité en ménage. Le dernier de tous vint le compagnon de Jean ; il avait son bâton à la main, sa valise sur le dos. Jean le pressa sur son cœur, le suppliant de ne pas s’en aller et de lui permettre de lui témoigner sa reconnaissance. Mais le camarade secoua la tête et dit d’une voix douce et tendre : « Non, mon temps est fini. J’ai payé ma dette. Te souviens-tu du mort que les deux vauriens voulaient jeter sur la grande route ? Tu as donné tout ce que tu possédais pour qu’ils le laissassent en repos dans son cercueil. Eh bien, ce mort c’était moi. »

À ces mots il disparut.

Festins et danses durèrent tout un mois. Il fallait bien rattraper le temps passé dans la tristesse. Jean et la princesse étaient remplis d’une mutuelle tendresse. Le vieux roi oublia ses chagrins lorsqu’il eut à faire sauter sur ses genoux les petits-enfants qui jouaient avec sa couronne et son sceptre. Enfin il s’éteignit doucement par l’épuisement de l’âge, et Jean fut proclamé roi de tout le pays.

LE SAPIN

 

Sur la lisière du bois poussait un gentil petit sapin. Il avait pris racine à une bonne place ; il recevait les rayons du soleil ; il avait de l’air suffisamment, et n’était pas étouffé par les grands pins ses frères qui s’élevaient autour de lui. Mais le petit arbre appréciait mal tous ces avantages. Il n’avait qu’une idée, qu’un désir, c’était de grandir au plus vite. La bonne chaleur du soleil, le vent qui venait le rafraîchir et lui amenait la pluie quand il en avait besoin, tout cela le laissait indifférent. Assez souvent les enfants des villages voisins venaient chercher dans les bois des fraises en été et des mûres en automne. Quand ils avaient rempli leurs paniers, ils s’arrêtaient à la lisière du bois et s’asseyaient près du petit sapin. « Quel joli petit arbre ! disaient-ils en l’apercevant ; voyez comme il est mignon ! » Mais le sapin était on ne peut plus froissé de ces éloges.

L’année qui vint, il grandit d’une pousse, l’année suivante d’une pousse encore. Déjà il présentait plusieurs de ces étages de branches auxquels on reconnaît l’âge des sapins : « Que ma croissance est lente ! soupirait-il néanmoins. Quand donc pourrai-je, comme mes aînés, étendre devant le monde une majestueuse couronne de belles branches ? Les oiseaux y viendraient nicher, et, quand le vent soufflerait, je rendrais majestueusement à mes frères les belles et graves révérences qu’ils me font. »

Plongé dans ces vains regrets, il ne savait pas se réjouir de la lumière du ciel, du chant des oiseaux, de la fraîcheur des nuits. L’hiver étendit autour de lui une blanche nappe de neige. Un lièvre qui passait en courant franchit d’un bond le petit arbre qui en fut cruellement humilié. Trois ans après, le lièvre voulut recommencer le saut, il manqua son coup et roula par terre, à la grande satisfaction du sapin qui pensait : « Quel bonheur de grandir enfin ! Prendre de l’âge et devenir respectable, n’est-ce pas tout ce qu’on peut souhaiter de mieux ? »

À l’automne, les bûcherons venaient abattre les plus grands arbres. Le jeune sapin, qui commençait à prendre tournure, réfléchit sur ces coupes réglées. Il frémit en y songeant. Est-ce qu’on en ferait autant de lui quand il aurait la taille ? C’est qu’on ne se bornait pas à les abattre, ces arbres magnifiques qui ne demandaient qu’à vivre. Quand ils étaient tombés avec fracas, on les ébranchait, on leur enlevait l’écorce. Ils gisaient tout de leur long, nus, dépouillés, méconnaissables ; puis on les chargeait sur des voitures que les chevaux emmenaient au loin.

Où les conduisait-on ? Que devenaient-ils ? Au printemps, quand revinrent les hirondelles et les cigognes : « Vous qui voyagez tant, leur demanda le sapin, savez-vous ce que sont devenus ces grands arbres qu’on a coupés naguère ? »

Les hirondelles n’avaient rien vu, mais une cigogne, après réflexion, leva la tête et dit : « Je crois savoir ce qui en est. L’autre jour j’ai rencontré en mer, à quelques lieues de la côte d’Égypte, des navires nouvellement construits. J’étais fatiguée, je me suis reposée un instant sur le grand mât de l’un d’eux. Il avait une forte odeur de sapin. C’était un de ces arbres sans doute. Comme ils ont fière mine au milieu des voiles et des cordages, la pointe ornée de pavillons aux couleurs brillantes !

— Que ne suis-je assez grand, murmura le sapin dont la vanité fut aussitôt excitée, que n’ai-je une taille assez haute pour qu’on me prenne ainsi et que l’on me pare comme eux ! Mais, s’il vous plaît, qu’est-ce que la mer et à quoi ressemble-t-elle ?

— Ce serait trop long à t’expliquer, dit la cigogne, et voici l’heure de la sieste. Bonsoir.

— Réjouis-toi de ta verte jeunesse, disait le rayon de soleil, réjouis-toi de la sève fraîche et vigoureuse qui circule dans tes rameaux, au lieu de vouloir être toujours où tu n’es pas ! » La douce brise jouait avec les branches flexibles du jeune arbre ; la rosée y suspendait ses gouttes pareilles à des pierreries. Le sapin ne se souciait de rien que de grandir et de voyager.

Lorsque approchait Noël, les bûcherons venaient dans le bois couper de petits arbres qui n’étaient pas même aussi hauts que notre ambitieux sapin. C’étaient les plus beaux, les plus touffus qu’on enlevait de la sorte. On leur laissait leurs branches ; on les plaçait sur des charrettes et on les emmenait au loin. « Où les conduit-on ? se disait le petit sapin avec envie. Ils ne sont pas de plus haute taille que moi ; il y en avait même un plus petit. Quel peut être leur sort ?

— Det vide vi, det vide vi ! (nous le savons bien, nous le savons bien !) gazouillèrent les moineaux. Là-bas dans la ville, perchés sur les toits et sur les balcons, nous avons regardé à travers les fenêtres et nous avons vu ces heureux sapins. Quelles splendeurs ! Quelles magnificences les entourent ! Au milieu d’un somptueux appartement bien clos et bien chauffé, ils sont plantés dans une grande caisse et ornés des plus belles choses : oranges, pains d’épice, bonbons transparents, poupées et jouets de mille espèces, tout cela éclairé par la lumière de centaines de bougies de couleur placées dans leurs branches. Ah ! les heureux sapins !

— Et ensuite, demanda le sapin tremblant d’émotion, qu’est-ce qu’on en fait ?

— Nous n’en savons pas plus long, dirent les moineaux. Mais, en vérité, c’était un merveilleux spectacle.

— Est-ce là la brillante destinée qui m’attend ? murmura le sapin agité. Pourquoi non ? reprit-il en se redressant avec orgueil. Cela vaut bien autant que de traverser la mer. Dans quelle perplexité je vais être ! Que ne sommes-nous bientôt à Noël ! Me voilà aussi grand et aussi garni de branches que ceux qu’on a emmenés il y a quelques mois. Je voudrais être déjà dans le riche appartement doré, au milieu de toutes ces magnificences. Et après ? nul doute que mon sort ne devienne de plus beau en plus beau. Sans cela, pourquoi me décorerait-on avec tant de soin ? Oui certainement, j’irai de merveilles en merveilles ; mais qu’il est pénible d’attendre si longtemps et que je souffre dans mon impatience !

— Réjouis-toi de ta verte jeunesse et de ta libre existence au grand air, » disaient, en le caressant, la brise du matin et le rayon du soleil. Mais il restait pensif et triste. Cependant il poussait, grandissait à vue d’œil. Ses branches étaient d’un beau vert foncé. À l’approche de Noël, les bûcherons le distinguèrent aussitôt et le coupèrent. La hache lui trancha la moelle ; il tomba sur le sol avec un soupir. Il aurait dû être au comble de ses vœux, mais il paraît que les sapins eux-mêmes sont inconséquents et ne savent pas toujours ce qu’ils veulent. Voilà qu’il se mit à regretter de quitter le lieu de sa naissance où il avait prospéré, à se plaindre d’être séparé de ses chers compagnons les fougères, les genêts, les fleurettes, les arbustes ; il ne les verrait plus, et peut-être non plus les petits oiseaux ses amis. Le départ fut très-douloureux.

Il ne revint bien à lui que lorsque, arrivé dans une grande cour, on le retira de la voiture avec les autres sapins. Il entendit un homme dire en le désignant aux bûcherons :

« Celui-ci est superbe, c’est mon affaire. »

Deux laquais galonnés le saisirent et le transportèrent dans un beau salon. Tout autour, des tableaux pendaient aux murailles. Sur le poêle en porcelaine se trouvaient deux vases magnifiques. Les meubles étaient fastueux : les sofas, les fauteuils tout de velours et de soie. Sur une table sculptée, des albums, des livres reliés. Des jouets pour plus de cent écus étaient épars en attendant l’arbre de Noël.

Le sapin fut mis dans un grand tonneau rempli de sable, dissimulé par une tenture verte. Le petit arbre était ému comme un débutant avant d’entrer en scène. Qu’allait-il se passer ? Quel rôle allait-il remplir ? Tout le monde s’empressa autour de lui. Des jeunes filles se mirent à le parer. Elles suspendirent à ses branches des cornets de papier de couleur remplis de bonbons. Elles y attachèrent des noix ou des pommes dorées, si industrieusement qu’on eût dit les fruits naturels de l’arbre, puis des centaines de petites bougies, rouges, bleues, blanches. Elles y accrochèrent des poupées qui ressemblaient, à s’y méprendre, à de petits enfants. Et tout en haut, sur la dernière branche, elles posèrent une couronne en clinquant. Dieu ! comme elle brillait !

« Que sera-ce donc ce soir ? » disaient les jeunes filles admirant leur ouvrage.

« Oh ! qu’il me tarde d’être à ce soir ! soupirait à son tour le sapin. Comme ma belle et sombre verdure va reluire à la lumière des bougies ! Si mes frères les petits sapins du bois pouvaient me voir, combien ils m’envieraient ! Et les moineaux, seront-ils sur le balcon de la fenêtre pour me contempler dans ma splendeur ? Et ensuite vais-je prendre racine ici et rester paré ainsi, hiver et été ? »

À force de se tourmenter l’esprit sur tout cela, il se sentit les aiguilles agacées, ce qui, chez les sapins, correspond au mal de tête chez les hommes. Enfin arrive cette bienheureuse soirée. On allume les bougies. Quel éclat ! Le petit arbre tressaille de joie et d’orgueil. Ce mouvement mit même une bougie en contact trop direct avec une de ses branches, et une odeur de brûlé se répandit. Mais les jeunes filles se précipitèrent et remédièrent au mal.

Le petit arbre, effrayé, n’osait plus s’abandonner à ses transports, craignant de mettre le feu à sa riche parure. Il restait raide et gourmé sous les ornements magnifiques dont il était chargé.

Les deux battants de la porte s’ouvrent : une troupe d’enfants se précipitent vers l’arbre comme pour le renverser. Ils s’arrêtent à sa vue, muets de saisissement, ravis d’admiration. Mais un moment après, ils s’écrient, chantant, sautant, dansant autour de l’arbre, et, à un signal donné par les parents, ils se mettent à enlever poupées, pains d’épice, jouets.

« Qu’est-ce que cela veut dire ? » pense le sapin désagréablement surpris. Les bougies continuèrent à brûler jusqu’au bout. Quand la flamme allait atteindre les branches, on les éteignait. Lorsque toutes furent éteintes, les enfants reçurent la permission de mettre au pillage l’arbre de Noël. Avec quelle hâte ils se jetèrent sur le pauvre sapin, arrachant, secouant les branches ! S’il n’avait pas été solidement fixé dans le sable, ils l’auraient renversé.

Puis les enfants se dispersèrent par groupes, se montrant les uns aux autres leurs conquêtes. Personne ne faisait plus attention à l’arbre, hormis la petite bonne d’enfants, qui s’approcha et examina les branches, cueillant deux ou trois bonbons et une pomme qui avaient été oubliés.

« Une histoire ! conte-nous une histoire ! crièrent les enfants en entraînant près de l’arbre un personnage gros et vieux qui venait d’entrer.

— Je le veux bien, dit celui-ci en s’asseyant ; mais je ne vous conterai qu’une seule histoire. Voulez-vous celle d’Ivède-Avède, ou celle de Kloumpé-Doumpé qui roula en bas des escaliers, mais qui à la fin épousa tout de même la princesse ?

— Ivède-Avède ! crièrent les uns. Kloumpé-Doumpé ! » crièrent les autres. Ce fut pendant quelques instants un tapage, un charivari. Tous parlaient à la fois. Le sapin se demandait tristement : « Je ne suis donc plus de la société, je ne suis donc plus bon à rien, qu’on ne s’occupe plus de moi ? »

Enfin le vieux monsieur conta l’histoire de Kloumpé-Doumpé qui roula au bas des escaliers, mais que cela n’empêcha point d’épouser la princesse. Les enfants applaudirent avec fracas et crièrent de nouveau : « Une histoire ! encore une histoire ! » Mais le monsieur s’en tint à ce qu’il avait dit. Le sapin l’avait écouté avec ébahissement. Jamais les oiseaux dans les bois ne lui avaient parlé de telles choses. « Voilà donc le cours du monde ? se dit-il. Kloumpé-Doumpé était bien honteux lorsqu’il roula en bas des escaliers, et cependant il devint plus tard le gendre du roi. Je n’ai donc pas à me chagriner, si l’on a l’air de me mépriser maintenant ; bientôt je reviendrai aux honneurs. »

Il croyait l’histoire de Kloumpé-Doumpé véritable, tant le vieux monsieur respectable avait parlé avec une grave dignité et avait précisé les moindres détails. Il chassa la mélancolie et se réjouit à la pensée que le lendemain on le décorerait de nouveau avec des bonbons, des fruits recouverts de clinquant, et de gentilles bougies de couleur allumées : « Demain, pensait-il, je ne tremblerai plus, je savourerai avec calme mon bonheur. Peut-être entendrai-je l’histoire d’Ivède-Avède. » Toute la nuit il resta absorbé dans ses rêves d’ambition.

Au matin, laquais et servantes entrèrent. « Ah ! se dit le sapin, on vient me parer de nouveau. » Mais pas du tout. Voilà que les domestiques empoignent le tonneau où il était fiché, le portent au grenier dans un coin sombre et noir, le laissent là et s’en vont.

« Qu’est-ce encore ? quelles nouvelles vicissitudes vais-je éprouver ? que deviendrai-je ? Moi qui commençais à prendre goût à écouter des histoires, suis-je condamné à ce silence et à cette solitude ? » Ainsi se plaignait le sapin en se rappelant les divers incidents de sa courte gloire. Les jours, les nuits se passèrent sans rien changer à la situation. Enfin la porte s’ouvre : c’est une servante qui vient déposer une grande caisse devant le sapin ; celui-ci est mieux caché et plus oublié qu’auparavant.

Il se disait pour se consoler : « Nous sommes en hiver. La terre est dure et couverte de neige ; comment les hommes m’auraient-ils replanté à la lisière du bois ? Ils m’ont mis ici à l’abri jusqu’au printemps. C’est une preuve de leur sollicitude. Si seulement il faisait un peu moins noir dans ce grenier ; si l’on y avait un peu de société, on pourrait encore prendre le temps en patience. Là-bas, quand le bois était blanc de neige, on ne laissait pas de s’égayer : les lièvres et les levrauts faisaient des cabrioles. Ils sautaient même par-dessus moi, et j’en avais du dépit. À présent, je les souffrirais volontiers pour avoir quelque compagnon, car cet isolement me pèse. »

« Pip, pif ! » siffla une petite souris qui s’avançait par bonds menus. Une de ses sœurs la suivait. Elles flairaient le sapin et se mirent à grimper dans ses branches.

« Quel froid épouvantable ! dirent-elles ; sans cela, on ne serait pas trop mal ici, n’est-ce pas, bon vieux sapin ? – Comment vieux ! répondit-il. Il y en a d’autres qui sont dix fois plus âgés que moi et qui ne sont pas encore ce qu’on appelle vieux. – Excuse-nous, répondirent-elles : il ne fait pas bien clair, même pour nous qui voyons dans l’obscurité, et nous t’avons pris pour un sapin que, depuis deux ans, nous avions l’habitude de voir à ta place. Deux ans ! c’est un temps bien long pour nous ! Mais d’où viens-tu ? quelles nouvelles apportes-tu du dehors ? Parle. Connais-tu les plus beaux endroits de la terre ? connais-tu, par exemple, le fameux garde-manger toujours ouvert, où il n’y a ni chat ni souricière, où il y a toujours cent gros fromages de toutes sortes, où les saucissons attachés au plafond sont si grands qu’ils touchent au pavé ? ce pavé est formé de quartiers de lard chevillés ensemble avec des chandelles du meilleur suif. L’as-tu vu, l’as-tu vu ce lieu de délices où la plus maigre, au bout de huit jours, devient grasse et dodue ? Si tu le sais, dis-nous vite le chemin qui y conduit.

— Je n’ai jamais été en un pareil endroit, repartit le sapin, mais je connais bien la forêt où brille le soleil, où chantent les oiseaux. » Et il leur conta l’histoire de ses jeunes années. C’était du nouveau pour les petites souris ; elles l’écoutaient avec attention et l’interrompirent plus d’une fois pour dire : « Que de choses tu as vues ! comme tu devais être heureux : la nourriture arrivait d’elle-même à portée de tes racines, tandis qu’il nous faut courir mille dangers pour trouver nos aliments ; et, par-dessus le marché, tu avais l’air pur, le beau soleil, le chant des oiseaux ! Que tu devais être heureux !

— Heureux ? dit-il en réfléchissant à son sort d’autrefois. Oui, sans doute, quoique je n’appréciasse peut-être pas tout mon bonheur. Oui, ma foi, c’était le bon temps. Mais j’ai eu un moment de plus haute fortune. »

Il leur fit en détail la description de la soirée de Noël où il avait été si bien paré, tout garni de friandises et illuminé de cent bougies.

« Des bougies ? dirent les souris ; nous préférons les chandelles. Il faut reconnaître cependant que tu naquis sous une favorable étoile, cher vieux sapin. — Encore une fois, repartit le sapin, je ne suis pas vieux ; ce n’est que cet hiver qu’on est venu me prendre dans le bois. Ici, hors de terre, je me fane peut-être un peu, et c’est ce qui me donne sans doute un air vieillot.

— Comme tu contes bien et spirituellement ! » reprirent les souris pour apaiser son humeur. La nuit suivante, elles amenèrent quatre autres petites souris pour qu’elles entendissent à leur tour le merveilleux récit du sapin. Celui-ci, après avoir raconté sa vie une seconde fois, s’écria : « Vraiment, j’avais un sort bien joyeux. Mais la chance peut me revenir : Kloumpé-Doumpé aussi était bien penaud quand il se ramassa au bas des escaliers, et pourtant il finit par épouser la princesse. — Qui est ce Kloumpé-Doumpé ? » demandèrent les souris. Le sapin leur narra l’aventure mot à mot, comme le vieux monsieur l’avait dite. Les petites souris la trouvèrent charmante ; elles sautillaient de joie. La nuit d’après, elles revinrent en plus grand nombre, et le dimanche elles amenèrent même deux rats. Mais ceux-ci ne prirent qu’un médiocre intérêt à l’histoire de Kloumpé-Doumpé ; les petites souris étaient toutes honteuses de s’être tant amusées la veille, car elles faisaient grand cas du jugement des rats.

« Ne savez-vous pas d’autre histoire ? demandèrent ceux-ci au sapin. — Non, dit-il, je n’en ai pas appris d’autre ; je l’ai entendue dans le jour le plus brillant de mon existence, mais je ne savais alors quelle était ma félicité. — C’est un conte à dormir debout que vous nous avez fait là. Ainsi vous ne savez pas quelque histoire où l’on voit paraître du lard en quantité, des chandelles ou autres friandises que le héros peut dévorer à discrétion ? — Non, dit le sapin. — Alors, bonsoir, » dirent les rats, et ils s’en allèrent sans autres façons.

Les petites souris revinrent bien le lendemain, mais moins nombreuses ; elles ne trouvaient plus beaucoup de sel aux discours du sapin, depuis le mépris que les rats en avaient témoigné. Elles finirent par disparaître l’une après l’autre.

« C’était pourtant bien gentil, se dit le pauvre arbre délaissé, quand ces drôles de petites bêtes trottinaient autour de moi et écoutaient mes histoires. C’est fini, cela aussi. Mais prenons patience, le moment doit approcher où l’on viendra me prendre pour me parer et orner derechef. »

On vint en effet, plus tôt même qu’il n’avait pensé. Des domestiques se mirent à ranger le grenier. On déplaça les caisses, on tira du tonneau le sapin qui se sentit fort rudement jeté à terre. Un laquais l’empoigna et le porta dans la cour. « Enfin, se dit le petit arbre, la chance me revient. » On était au printemps ; le soleil brillait ; tout paraissait joyeux et plein de vie. Surpris de ce brusque changement, le sapin regardait à droite et à gauche, mais il ne se considérait pas lui-même. Un jardin touchait à la cour : de belles roses y fleurissaient et embaumaient l’air. Les hirondelles voltigeaient par bandes, lançant leur gai refrain : « Quirre-virre-vit. »

Ce spectacle riant et animé rendit confiance au sapin qui se crut au bout de ses peines. Mais, hélas ! voilà qu’il s’aperçoit que ses branches sont desséchées et jaunies. Relégué dans un coin de la cour, parmi les orties et les mauvaises herbes, il avait encore attachée à sa plus haute branche l’étoile en clinquant qui reluisait à la lumière du soleil.

Quelques-uns de ces enfants qui, la nuit de Noël, avaient dansé autour de l’arbre et l’avaient proclamé magnifique, jouaient dans la cour et dans le jardin. Le plus jeune accourut, arracha l’étoile :

« Voyez donc, cria-t-il aux autres, le vilain arbre de Noël ! » En même temps il marcha dessus, faisant craquer et brisant les branches du malheureux sapin.

Celui-ci regardait les fleurs fraîches et les arbres verts du jardin ; ensuite il reportait ses regards sur lui-même, et il aurait bien voulu qu’on l’eût laissé dans le coin noir du grenier. Ses belles années de jeunesse dans la forêt se représentaient d’autant plus vivement à son souvenir. « Tout cela est fini ! se dit-il. Que n’ai-je donc goûté le bonheur pendant que je le tenais ! »

Un garçon de cuisine saisit l’arbre et le fendit en petits morceaux. Il y en eut un fagot. On les jeta dans le feu sous la grande marmite. Ils lançaient, à mesure qu’ils étaient saisis par la flamme, un soupir, un cri de détresse ; c’était chaque fois comme une petite détonation. Les enfants laissèrent leurs jeux et vinrent écouter les pif-paf de leur arbre de Noël, qui les amusèrent fort. Le sapin voyait repasser une dernière fois les souvenirs de ce qui était disparu, les mois d’été et les mois d’hiver à la lisière du bois, le soir de Noël, Kloumpé-Doumpé, la seule histoire qu’il eût jamais sue et qu’il trouvait pour cela si belle. Puis un dernier pif-paf, et il ne resta plus rien du petit sapin. Les enfants étaient retournés jouer dans la cour. Le plus jeune portait à sa poitrine l’étoile de clinquant qu’il avait arrachée au pauvre arbre.

Oui, c’était bien fini ! Et notre histoire aussi est finie, comme tout dans ce monde finit par finir.

LE PORCHER

 

Il y avait une fois un prince. Il n’était pas riche. Son royaume n’était pas grand. Mais il avait de quoi nourrir une femme et des enfants. Or il voulait justement se marier.

Il était connu dans toutes les cours pour sa bonne mine, sa grâce et sa gentillesse. Bien des princesses lui auraient volontiers accordé leur main. Sachant qu’il avait le don de plaire, il eut la témérité de vouloir épouser la fille d’un puissant empereur, son voisin.

Comment s’y prit-il pour réussir ?

Sur la tombe de son père poussait un rosier, le plus magnifique des rosiers. Il ne fleurissait que tous les cinq ans, et ne portait alors qu’une seule rose. Mais quelle rose ! Elle exhalait un parfum si doux, si délicieux, que, pendant huit jours après l’avoir respiré, on oubliait tous ses chagrins et toutes ses peines.

Le prince possédait, en outre, un rossignol qui chantait les plus ravissantes mélodies qu’on pût imaginer. Ces deux merveilles, la plante et l’oiseau, le prince les envoya en cadeau à la princesse pour gagner ses bonnes grâces.

Lorsque les caisses, en argent massif, où ces présents étaient emballés, arrivèrent à la cour impériale, l’empereur les fit porter dans la grande salle où justement la princesse jouait à la visite avec ses demoiselles d’honneur.

« Si les caisses sont si précieuses, dit-elle en battant joyeusement des mains, quel beau cadeau ne doivent-elles pas contenir ? S’il y avait un gentil petit chat, bien gai, bien espiègle ! »

On déballa, et d’abord apparut le rosier avec la superbe rose : « Oh ! qu’elle est bien imitée ! » s’écrièrent les demoiselles d’honneur. « Jusqu’au velouté des feuilles qui est rendu à merveille ! » dit l’empereur. La princesse prit en main la fleur et la regarda de près : « Fi donc ! dit-elle en pleurant de dépit ; elle n’est pas artificielle ; c’est une rose naturelle comme toutes les roses.

— Fi ! fi donc ! comment, une rose naturelle, pas davantage ! s’écrièrent en chœur les demoiselles d’honneur indignées.

— Voyons cependant, dit l’empereur, ce qu’il y a dans la seconde caisse avant de juger mal du prince. »

On retira le rossignol qui, rendu à la lumière, fit entendre ses chants les plus doux, les plus mélodieux. Bien qu’ils eussent le goût entièrement corrompu par l’amour du faux et du factice, les courtisans demeurèrent quelque temps saisis par ces trilles exquises, par ces roulades délicieuses.

« Superbe ! charmant ! » disaient les demoiselles d’honneur. On n’était pas en France, mais elles employaient ces mots français pour mieux marquer leur admiration.

« Cet oiseau, dit un vieux courtisan, me rappelle la tabatière à musique de feu l’impératrice ; c’est la même qualité de son, la même cadence.

— C’est tout à fait cela, fit l’empereur qui, à ce souvenir, se mit à sangloter comme un petit enfant.

— L’oiseau est-il vraiment un automate ? demanda la princesse.

— Mais non, Altesse, dit le page qui tenait la cage : c’est bel et bien un rossignol en vie.

— Mettez-le en liberté ! s’écria la princesse, et qu’il s’envole où il voudra. Quant au prince, qu’il ne paraisse jamais devant mes yeux ! »

Le prince n’était pas timide. Malgré cette injonction, il se présenta à la cour, à la vérité sous un déguisement. Il se hâla le teint avec du brun et du noir, vêtit des habits de paysan, enfonça une casquette sur ses yeux. Ainsi accoutré, il vint se présenter devant Sa Majesté. « Bonjour, empereur, lui dit-il d’un air niais. N’auriez-vous pas quelque emploi à me donner dans votre château ? — Il y a bien des places vacantes, répondit l’empereur, mais elles sont sollicitées par tant de monde que je ne sais s’il en restera quelqu’une pour toi. Cependant, j’y pense, il est un office que personne n’a demandé, c’est celui qui oblige à garder mes troupeaux de porcs. En veux-tu ? »

Le prince accepta la proposition ; il reçut un beau diplôme en lettres d’or lui conférant la dignité de porcher impérial. En revanche, son logis n’était ni vaste ni beau ; il consistait en une chambre située au-dessus de l’étable.

Tout en gardant ses porcs, il se mit à confectionner un amour de petite marmite dont le couvercle était garni de petites clochettes. Quand elle bouillait sur le feu, les clochettes résonnaient de la plus gentille façon et faisaient entendre un air connu. Cela n’était rien encore. Voici où était le merveilleux. Quand on tenait son doigt à la vapeur qui sortait de la marmite, on sentait aussitôt l’odeur des mets qui se cuisinaient chez n’importe quelle personne de la ville à laquelle on pensait. Certes, c’était bien plus intéressant que le parfum de la rose.

Le lendemain, la princesse avec toute sa suite passa près de la basse-cour. Elle entendit la mélodie que jouaient les clochettes et s’arrêta toute joyeuse : « Tiens ! s’écria-t-elle, c’est l’air que j’ai appris à jouer au piano pour la fête de papa ! » La chronique scandaleuse ajoutait qu’elle n’en savait pas d’autre, et encore ne le jouait-elle qu’avec un seul doigt.

« Que j’aime donc cet air ! continua-t-elle. Ce porcher vraiment n’est pas le premier venu. Allez lui demander combien il veut vendre son instrument. »

L’une des demoiselles d’honneur entra, après mille simagrées, dans la basse-cour. « Quel prix veux-tu de ce pot ? dit-elle. – Il me faut dix baisers de la princesse, répondit le porcher. – Tu es fou ! s’écria-t-elle. – C’est mon dernier mot.

— Eh bien, qu’a-t-il demandé ? dit la princesse lorsqu’elle vit revenir sa suivante. – Je n’ose pas le répéter. – Dis-le-moi à l’oreille. – Le manant ! le malotru ! » s’écria-t-elle lorsqu’elle entendit la réponse du porcher, et, tout en colère, elle se mit à marcher de long en large. Mais voilà que les clochettes recommencèrent à tinter si mélodieusement qu’au bout d’un instant, ne pouvant résister au désir qui la tourmentait, elle dit : « Allez lui demander s’il ne veut pas accepter dix baisers de l’une de vous, mesdemoiselles.

— Ce que j’ai dit, je l’ai dit, répondit le porcher. La princesse, ou je garde ma marmite.

— Quel entêté ! dit la princesse. Enfin, faites-le venir. Vous vous placerez en rond autour de moi pour que personne ne me voie l’embrasser. »

Le porcher arriva. Les suivantes se rangèrent en cercle, élargissant le plus possible leurs jupes pour faire une haie complète. La princesse, faisant une vilaine moue, donna précipitamment les dix baisers et reçut la marmite.

Quelle joie ce fut alors ! Tout le reste de la journée, et jusque bien avant dans la nuit, on fit bouillir le pot et on le consulta pour savoir ce que chacun mangerait à son dîner, depuis le chambellan jusqu’au savetier. Les demoiselles d’honneur sautaient, dansaient, battaient des mains. Elles coururent chercher la grande maîtresse des cérémonies : « Croyez-vous, madame ? dirent-elles toutes ensemble. Nous savons qu’il y aura ce soir, chez le chancelier, de la soupe à la citrouille et du blanc-manger, et, chez notre maître de danse, un beau rôti de veau et du pudding. Que c’est amusant et curieux ! – Allons, ne babillez pas trop, dit la princesse, et surtout n’allez pas dire ce que m’a coûté cette marmite, car il faut que je tienne mon rang de fille d’empereur. – Ne craignez rien, Altesse, » dirent les suivantes, et l’on se remit à interroger la marmite indiscrète.

Dans l’intervalle, le porcher ou le prince, puisque nous connaissons son secret, s’était ingénié à confectionner une crécelle admirable : quand on la faisait tourner, on entendait toutes les valses, galops, sarabandes, quadrilles, airs de danse qui avaient été composés depuis la création du monde.

La princesse, passant près de la basse-cour, entendit cette joyeuse musique ; elle en fut ravie. « Courez, s’écria-t-elle, courez lui demander ce qu’il veut de son instrument. Mais point de baisers, je n’en donne plus. »

La demoiselle d’honneur chargée de la commission vint redire que l’impudent exigeait cent baisers de la princesse.

« Il est absolument fou, » dit-elle, et elle s’en alla. Elle n’avait pas fait cent pas qu’elle reprit : « Je suis, après tout, la fille de l’empereur, et mon devoir est d’encourager les arts. Allez lui dire qu’il aura dix baisers de moi et quatre-vingt-dix autres de vous, mesdemoiselles.

— Comment ! il nous faudra embrasser ce rustre ?

— Eh bien ! je le fais, moi, et vous que j’entretiens, que je nourris, qui êtes mes sujettes, vous hésiteriez à le faire ? Allons, dépêchez et obéissez.

— Je veux cent baisers de la princesse, ou je garde ma crécelle, » telle fut la réponse du porcher.

La princesse finit par se rendre, et, faisant placer de nouveau ses suivantes en cercle autour d’elle, elle se mit à compter au porcher les baisers.

« Qu’est-ce donc que cet attroupement près de l’étable aux porcs ? » se dit l’empereur qui était à son balcon. Il se frotta les yeux, prit ses lunettes et dit : « Ah ! ce sont les demoiselles d’honneur ! Quel tour d’espièglerie font-elles encore ? Je m’en vais voir. »

Et, chaussant des pantoufles pour ne pas faire de bruit, il descendit et approcha sans être remarqué, tant les suivantes étaient occupées à bien compter le nombre des baisers, pour que le croquant n’en reçût pas un de plus que son compte. L’empereur se leva sur ses pieds et faillit tomber de son haut : la princesse sa fille venait de donner le soixante-huitième baiser. Une colère terrible le saisit. Prenant sa pantoufle, il en distribua des coups aux suivantes qui s’enfuirent éperdues. Et, sans vouloir rien écouter, il bannit de ses États la princesse et le porcher.

Les deux exilés marchèrent longtemps ensemble sans rien dire. Survint la pluie et le vent. La pauvre princesse pleurait à chaudes larmes : « Infortunée créature que je suis, soupira-t-elle. Si au moins j’avais épousé le gentil prince qui demanda naguère ma main, je ne serais pas si à plaindre maintenant. »

Le porcher s’en alla derrière les arbres, enleva le maquillage qui noircissait son teint, revêtit ses beaux habits de prince qu’il avait dans sa valise ; il reparut : il était si beau que la princesse, toute désolée qu’elle était, sentit s’arrêter le cours de ses larmes.

« Je suis le prince dont tu viens de parler, dit-il. Mais ne te réjouis pas, je ne t’aime plus, je te méprise. Ah ! tu n’as pas voulu d’un honnête prince qui voulait faire de toi la compagne de sa vie ; tu n’as pas compris la merveille de la rose et du rossignol, et, pour un jouet, tu as pu condescendre à embrasser un porcher. Adieu ! pour toujours. »

Il se rendit dans son petit royaume. La princesse courut derrière lui, demandant pardon. Mais il lui ferma au nez la porte de son palais.

LA PETITE SIRÈNE

 

Bien loin, bien loin en plein Océan, l’eau de la mer est bleue comme la corolle des plus frais bluets et claire comme le plus pur cristal. Mais aussi elle est bien profonde ; aucune ancre n’en atteint le fond ; il faudrait, pour arriver à la surface, entasser les clochers de bien des cathédrales. Tout en bas habite le peuple marin.

Ne croyez pas qu’il n’y ait là que du sable gris ; là poussent les plantes, les végétaux les plus singuliers, aux branches et aux feuillages si souples, qu’à la moindre agitation de l’eau ils remuent et se meuvent comme s’ils étaient vivants. Les poissons, grands et petits, glissent ou se reposent entre ces rameaux, comme sur terre les oiseaux parmi les arbres.

À l’endroit le plus profond se trouve le palais du roi de la mer ; les murailles sont en corail et les grandes fenêtres en ogive sont de l’ambre le plus transparent. La toiture se compose de beaux coquillages qui s’ouvrent et se ferment selon le courant ; dans chacun, une énorme perle du plus magnifique éclat, valant à elle seule tout l’écrin d’une reine.

Depuis plusieurs années le roi de la mer était veuf ; sa vieille mère gouvernait la cour. C’était une femme entendue, mais fière de sa noblesse ; elle portait sur la queue douze huîtres nacrées ; les dames de la plus haute naissance n’avaient le droit que d’en avoir six.

Mais, encore une fois, sauf ce petit travers, elle avait d’excellentes qualités ; elle élevait avec le plus grand soin ses six petites-filles, les princesses de la mer ; elles étaient toutes de bien jolies enfants ; mais la plus jeune était la plus ravissante. Elles avaient la peau douce et transparente comme une feuille de rose, des yeux bleus et profonds comme les lacs des Alpes ; mais, comme toute leur race, elles n’avaient pas de pieds ; leur gracieux corps se terminait par une queue de poisson.

Toute la journée elles jouaient dans le palais, couraient dans les grandes salles où des animaux bizarres, ayant la forme de fleurs, étaient incrustés aux murailles. Elles ouvraient les grandes fenêtres en ambre, et alors, comme chez nous les papillons, accouraient les poissons ; ils se laissaient caresser par les princesses et mangeaient dans leurs mains.

Devant le château se trouvait un grand jardin tout planté d’arbustes aux fleurs rouge et bleu foncé, aux fruits qui brillaient comme de l’or ; branches, feuillages, fleurs et fruits, tout était agité d’un mouvement continuel qui faisait scintiller les plus admirables couleurs.

Le sol était du sable d’une finesse extrême, bleu comme une flamme de soufre. Du reste, tout était éclairé d’une singulière lueur bleuâtre, comme si on se trouvait sur les cimes des Alpes et non au fond de la mer.

Quand la surface de l’Océan n’était pas agitée par le vent, on pouvait apercevoir le soleil ; il avait l’aspect d’une grande fleur de pourpre d’un éclat resplendissant.

Dans ce jardin, chacune des petites princesses avait son jardinet qu’elle pouvait cultiver et arranger à sa guise. L’une y traçait des parterres en forme de baleine, l’autre dessinait son parc comme une petite sirène ; la plus jeune traça le sien tout en rond, pour qu’il ressemblât au soleil, et elle n’y cultivait que des fleurs écarlates comme lui.

C’était une singulière enfant, toute pensive et parlant peu. Un jour qu’un superbe navire vint à sombrer au fond de l’Océan, elle laissa ses sœurs se partager les bijoux et autres objets magnifiques qu’il contenait ; elle ne prit, avec un bouquet de roses qui lui rappelaient le soleil, qu’une belle statue de marbre blanc, supérieurement sculptée et représentant un jeune et gracieux enfant. Elle la plaça dans son jardinet et planta à côté un arbuste au feuillage rose, ressemblant au saule, et qui, s’étendant au-dessus de la statue, lui donnait, par le reflet du sable bleu, une teinte violette.

Sa plus grande joie était d’entendre parler de la race des humains qui habitent au-dessus des eaux. Elle câlina tant sa grand’mère, que celle-ci lui raconta en détail tout ce qu’elle savait des hommes et des animaux, de ce qui se passait sur les navires et dans les villes. Ce qui la frappait beaucoup, c’est que sur la terre les fleurs répandent des parfums, tandis que celles de la mer ne sentent pas ; que les forêts y sont vertes et que les poissons qui s’agitent dans les arbres chantent si merveilleusement. La grand’mère disait poissons au lieu d’oiseaux, parce que les petites princesses, n’ayant jamais vu d’oiseaux, n’auraient pu s’en faire une idée.

« Quand vous aurez atteint votre quinzième année, disait la grand’mère, vous aurez la permission de monter à la surface des flots, de vous reposer au clair de la lune sur les rochers, et de regarder passer les grands navires des hommes. Vous verrez alors des forêts et des villes. »

L’aînée des princesses allait avoir quinze ans ; comme elles se suivaient toutes à un an de distance, la plus jeune avait encore à attendre cinq ans avant de pouvoir monter à la surface de la mer et voir ce que font les humains. Mais les autres lui promirent de bien lui raconter ce qu’elles auraient aperçu de plus beau le premier jour de leur sortie. Du reste, elles étaient toutes très-curieuses de connaître le genre de vie des créatures humaines ; elles trouvaient que la grand’mère ne leur en racontait pas assez. Mais la plus désireuse de s’instruire, c’était la plus jeune, celle qui parlait le moins et qui était si souvent absorbée dans ses pensées. Bien souvent elle se tenait la nuit à la fenêtre ouverte, cherchant à percer de ses regards la masse d’eau dans laquelle jouaient les poissons. Elle apercevait la lune et les étoiles ; elles lui apparaissaient bien pâles, mais d’une dimension plus grande que celle que nous voyons. De temps en temps passait quelque chose comme un nuage noir ; elle savait que c’était ou une baleine ou un grand navire tout rempli d’êtres humains qui, certes, ne se doutaient pas de l’existence de la gentille petite sirène qui tendait ses blanches menottes vers eux et qui souhaitait si vivement qu’ils voulussent l’emmener.

Arriva le jour où l’aînée des sœurs eut ses quinze ans accomplis ; elle s’élança vers la surface des eaux. Lorsqu’elle revint, elle eut une foule de choses à raconter. Ce qui lui avait plu davantage, c’était de se reposer sur un banc de sable, au clair de lune, par une mer calme, de considérer les lumières brillantes d’une grande ville et d’entendre les bruits de la cité, les chants du soir, la musique des bals, les sérénades, et enfin les carillons qui, à l’heure de minuit, retentissent en haut des nombreux clochers. Qu’elle aurait donc désiré pouvoir s’approcher et écouter tout cela de près !

La plus jeune des princesses ne pensait plus qu’à cette harmonie dont parlait sa sœur, et le soir elle tendait l’oreille à la fenêtre ouverte, et il lui semblait parfois entendre l’écho lointain des cloches de la grande ville.

L’année d’après, ce fut le tour de la cadette d’aller aux aventures ; elle émergea des flots juste au moment où le soleil se couchait, et ce spectacle, dit-elle lorsqu’elle revint, fut ce qu’elle vit de plus beau. Tout le ciel était comme une coupole d’or tendue de draperies pourpres et violettes (c’étaient les nuages) ; sur le côté, un long voile blanc, une troupe de cygnes qui volaient au-dessus des vagues. L’astre descendait toujours et parut s’abaisser au niveau de la mer ; la jeune princesse se mit à nager, espérant atteindre cette source de toute lumière ; mais elle vit le soleil s’enfoncer sous les vagues, et peu à peu s’éteindre les reflets roses qu’il avait laissés dans les airs et sur les flots.

Une année s’écoula, et la troisième sœur quitta le palais. C’était la plus hardie de toutes, et elle se hasarda à entrer dans un large fleuve qui venait se jeter dans la mer. Elle aperçut de belles collines verdoyantes, couronnées de superbes forêts et de châteaux à tourelles et à donjons ; partout retentissait le doux chant des oiseaux. C’était au cœur de l’été ; dans une petite anse, une troupe de jeunes enfants se baignaient dans l’eau, badinant et batifolant ensemble. Elle s’approcha, voulant prendre part à leurs jeux ; mais ils s’enfuirent tout effrayés, et une petite bête noire apparut qui se mit à pousser des hurlements furieux : c’était un chien. Elle n’avait jamais vu d’animal pareil, et, troublée par ses aboiements, elle regagna la mer. Mais jamais elle n’oublia le panorama des vertes collines, des magnifiques forêts, et ces gracieux petits êtres qu’elle avait vus nager, bien qu’ils n’eussent pas de queue de poisson.

La quatrième sœur n’était pas aussi courageuse ; elle resta sur la haute mer : « C’est là, du reste, dit-elle, qu’on voit le plus beau spectacle. Devant soi une vaste étendue, des millions de vagues écumantes, le ciel par-dessus, comme une immense cloche de verre ; dans le lointain, des navires se balançant sur les flots comme de grandes mouettes, de jolis dauphins prenant leurs joyeux ébats, de puissantes baleines lançant des jets d’eau qui retombent en gracieuses cascades. »

Vint le tour de la cinquième sœur. Son jour de naissance était en hiver ; c’est pourquoi elle aperçut, en sortant de l’onde, un spectacle que les autres n’avaient pas vu la première fois qu’elles s’étaient trouvées hors de l’eau. La mer était toute verte ; partout flottaient des montagnes de glace, plus hautes que des clochers : tantôt elles avaient des reflets de nacre et de perles, tantôt elles étincelaient comme le diamant ; elles avaient les formes les plus bizarres. La princesse alla se placer sur le sommet d’un des plus énormes de ces monceaux de glace ; ses longs cheveux dénoués au vent, elle regardait l’Océan de ses grands yeux étonnés. Plusieurs bâtiments vinrent à passer ; les matelots aperçurent cette créature étrange, et, saisis d’effroi, virèrent de bord, s’éloignant toutes voiles déployées.

Vers le soir, le ciel se couvrit d’épais nuages ; il fit des éclairs et il tonna. La mer paraissait noire comme de l’encre ; les vagues en fureur poussaient l’une contre l’autre les montagnes de glace, qui, à la lueur des éclairs, jetaient un éclat d’escarboucle. Sur les navires, les marins attribuaient la tempête à l’apparition de la jeune fille ; ils étaient dans la consternation et dans l’épouvante. Mais la princesse reposait tranquillement sur son siège de glace et admirait les zigzags bleuâtres que formait la foudre, tombant avec fracas sur les flots agités.

Ce fut là, dit-elle à ses sœurs, ce qui la frappa le plus. Pendant quelque temps elle ne fit que penser à ce spectacle grandiose ; mais comme elle avait maintenant, ainsi que les quatre premières sœurs, la permission de sortir de l’eau quand cela lui plaisait, la vue de la nature, même de ce qu’elle a de plus beau, lui devint indifférente comme aux autres ; après avoir erré quelques semaines de rivage en rivage, elles se sentaient prises de nostalgie et revenaient au palais du roi, leur père, déclarant qu’il était plus beau que tout ce qui leur était apparu là-haut.

Quelquefois le soir, les cinq sœurs, s’enlaçant par le bras, montaient ensemble à la surface des vagues et, formant le groupe le plus admirable, s’y laissaient balancer. Lorsqu’une tempête approchait, et qu’elles prévoyaient que des navires allaient sombrer, elles nageaient du côté des voiles qu’elles apercevaient, et, de leur voix si belle, si douce, plus délicieuse que la plus magnifique voix humaine, elles se mettaient à chanter, disant comme on était bien au fond de la mer et que les marins ne devaient pas craindre d’y descendre. Mais, au milieu des hurlements des vents, les matelots n’entendaient pas ces chants, et ils ne voyaient pas non plus les merveilles du palais des sirènes ; car, si les flots les engloutissaient, ils arrivaient sans vie au fond des eaux.

Lorsque les cinq princesses partaient ainsi ensemble du palais, la plus jeune, qui restait toute seule, les suivait du regard tant qu’elle pouvait les apercevoir. Comme elle désirait avoir enfin la permission de les suivre ! Elle en était toute triste ; et comme les sirènes ne peuvent pas épancher leur chagrin par des larmes, elle en souffrait d’autant plus : « Si j’avais donc quinze ans ! disait-elle. Je sens d’avance que j’aimerai bien le monde de là-haut et les êtres qui y demeurent. » Les quinze ans finirent par s’accomplir. « Le moment est venu, lui dit la grand’mère ; te voilà majeure. Viens, que je te pare comme tes sœurs ! » Et elle lui mit sur ses longs cheveux une couronne d’iris blancs, dont chaque pétale était une grosse perle. Sur la queue de poisson qui terminait son joli et gracieux corps, la grand’mère fit mettre un rang de huit coquilles de nacre, pour indiquer la haute naissance de la princesse. « Mais cela me gêne et me fait mal, dit la petite sirène. – Quand on veut être considérée, répondit la grand’mère, il faut savoir souffrir. »

Oh ! comme la petite aurait volontiers secoué tous ces ornements et jeté loin sa lourde couronne, pour la remplacer par les fleurs rouges de son jardin ! Mais elle n’était pas fille à désobéir : « Adieu ! » dit-elle ; et, se lançant à travers l’onde, elle monta, gracieuse et légère, et vint émerger sur les vagues comme une bulle d’air.

Le soleil venait de se coucher lorsqu’elle sortit la tête de l’eau ; mais les nuages brillaient encore comme de lourdes draperies de velours rouge tissé d’or, toute l’atmosphère était empourprée, l’étoile du soir scintillait au fond, l’air était frais et doux, la mer toute tranquille.

À une petite distance se trouvait un grand navire, un trois-mâts ; une voile seulement était hissée, et le bâtiment se balançait sur les flots et bougeait à peine ; il n’y avait pas la moindre brise. Partout, dans les cordages, sur les gréements, on voyait courir les matelots ; ils suspendaient des centaines de lanternes de couleur qui, sur le soir, furent allumées et illuminèrent toute la scène ; les mâts étaient pavoisés des pavillons de toutes les nations. On entendait retentir la musique et de joyeux chants.

La petite sirène nagea vers la cajute, et chaque fois que la vague la soulevait elle apercevait, à travers la lucarne, toute une assemblée de personnes parées, habillées d’or et de soie. Le plus beau de tous était un jeune prince aux grands yeux noirs ; il avait seize ans : c’était son jour de naissance qu’on fêtait ; de là tout cet apparat. Sur le pont, les matelots se mirent à danser, et, lorsque le prince y monta, des centaines de fusées partirent en l’air, avec tant de bruit, tant d’éclat, que la petite sirène, effrayée, plongea sous l’eau. Bientôt, cependant, elle ressortit la tête, et elle crut voir toutes les étoiles du firmament descendre lentement en pluie vers la mer. Bientôt un nouveau fracas se fit entendre : c’était le feu d’artifice. On aperçut de grands soleils dardant au loin des flots de lumière, puis des poissons volants tout en feu qui s’élançaient dans l’air. Toutes ces flammes scintillantes se reflétaient sur la mer, qui était calme et unie comme une glace ; sur le navire elles jetaient tant de clarté, qu’on y distinguait chaque cordage, et à plus forte raison chacune des personnes. Oh ! que le jeune prince était beau ! Qu’il remerciait gracieusement pour la fête arrangée en son honneur ! Comme son sourire était doux et enchanteur, lorsqu’il écoutait la belle musique qui retentissait au milieu de cette nuit splendide !

Les heures s’écoulaient ; la petite sirène ne pouvait détacher ses yeux ni du navire, ni du prince. Les lanternes s’éteignirent, il ne partait plus de fusées, les canons se taisaient. Du fond des eaux monta un bruit sourd et confus ; les vagues recommencèrent à s’agiter, au grand plaisir de la princesse de la mer, qui se laissait porter par elles et pouvait de nouveau plonger ses regards dans la cajute où reposait le prince.

Le navire se remit en marche : les voiles se gonflèrent l’une après l’autre, les vagues grossirent ; dans le lointain de grands nuages s’amoncelaient, de temps en temps un éclair s’en échappait. C’était l’approche d’une terrible tempête.

Les matelots se hâtent de carguer les voiles ; mais le navire, poussé par l’ouragan, n’en voguait pas moins avec une rapidité vertigineuse à travers les flots en fureur. Les vagues se soulevaient comme de noires montagnes, plus hautes que les mâts, et menaçaient à chaque instant d’engloutir le bâtiment ; celui-ci se relevait comme un cygne et bondissait sur la cime de la vague, haute comme une tour.

La petite sirène, qui ne connaissait pas le danger où se trouvait le navire, était toute joyeuse d’être ainsi balancée ; mais les marins étaient mornes et sombres. Les grosses planches du navire commencèrent à craquer avec violence, à se tordre sous les coups de bélier des énormes vagues ; le grand mât se brisa comme un simple jonc ; le bâtiment se jeta de côté ; une avalanche d’eau s’y précipita et rompit tout ce qu’elle rencontra.

La petite sirène alors s’aperçut du malheur qui attendait les pauvres marins ; elle-même eut à prendre garde aux planches et aux débris qui flottaient en masse autour d’elle. Un instant il y eut une obscurité si noire, qu’elle ne distingua plus rien ; mais vint un éclair qui illumina tout l’Océan. Elle attacha ses regards sur le navire, cherchant à voir ce que devenait le jeune prince. Justement une vague l’entraînait ; le navire, fendu par le milieu, sombrait.

La petite sirène en fut toute joyeuse, pensant que le prince allait descendre au fond de la mer, et qu’il serait alors toujours auprès d’elle ; mais tout à coup elle se souvint que les hommes ne peuvent pas vivre dans l’eau, et que ceux qui parvenaient jusqu’au palais de son père étaient toujours morts. « Non, il ne mourra pas ! se dit-elle ; je le sauverai. » Et, s’élançant à travers les épaves, sans songer qu’elles pouvaient écraser son corps si délicat, elle plongea et replongea jusqu’à ce qu’elle eût atteint le prince, qui luttait encore avec les flots, mais était à bout de forces. Il ne faisait plus que quelques mouvements alanguis ; ses beaux yeux commençaient à se fermer ; il allait couler à fond, sans le secours de la petite sirène. Il perdit connaissance ; mais elle lui tint la tête hors de l’eau et se laissa porter par les vagues, que le vent poussait vers la terre.

Le matin la tempête cessa ; le soleil se leva plein d’éclat du sein des eaux, qu’il colora des plus belles teintes roses. L’astre parut ranimer les joues du jeune prince ; mais ses paupières restaient toujours closes. La sirène lissa ses longs cheveux mouillés, qui lui couvraient une partie du visage. Il lui parut ressembler tout à fait à la statue de marbre qu’elle avait dans son jardin. Elle faisait des vœux ardents pour qu’il revînt à la vie.

Elle aperçut alors à proximité la terre ferme ; au fond s’élevaient de hautes montagnes, dont les cimes, couvertes de neige, se détachaient sur l’azur de l’horizon. De magnifiques forêts s’avançaient jusqu’au bord de la plage. Là, se trouvait un grand bâtiment, et à côté une chapelle. Tout autour un grand jardin planté d’orangers, de citronniers et de palmiers. La mer formait une anse profonde et toute tranquille. La petite sirène s’y dirigea, et déposa doucement le prince sur le sable fin et blanc, lui mettant la tête sur une touffe d’herbes marines.

Voilà que les cloches de la chapelle retentissent. Toute une bande de jeunes filles sort du bâtiment et vient gaiement s’ébattre dans le jardin. La petite sirène s’esquive à la hâte, et va se poster derrière des rochers, se couvrant d’écume et d’herbes pour se dérober aux regards ; elle reste, pour voir ce que deviendra le pauvre prince.

Une des jeunes filles arrive sur la plage et l’aperçoit, étendu sur le sable, toujours sans mouvement. Elle pousse un petit cri d’effroi ; mais, l’instant après, elle appelle, et des serviteurs accourent. On s’empresse autour du prince, qui finit par ouvrir les yeux ; il reprend ses esprits et regarde tout ce monde, souriant de son air le plus gracieux. Il n’y eut que la petite sirène qu’il ne salua pas d’un sourire ; mais d’abord il ne la voyait pas, et, de plus, savait-il qu’elle l’avait sauvé ? C’est ce qu’elle se dit ; mais elle n’en éprouvait pas moins une étrange tristesse, et lorsqu’on mena le prince vers le grand bâtiment, elle plongea sous l’eau et revint toute morne au palais de son père.

Toujours elle avait été pensive et réfléchie ; maintenant elle le fut encore plus. Ses sœurs eurent beau l’interroger sur ce qu’elle avait vu là-haut ; elle ne répondit pas.

Bien souvent, le matin et le soir, elle remonta visiter les lieux où elle avait laissé le prince. Elle vit mûrir les fruits du jardin et les vit cueillir, elle vit fondre la neige des montagnes, mais le prince elle ne le vit pas reparaître. Chaque fois elle retournait plus triste au palais de son père. Sa seule consolation était de se placer, dans son jardinet, en face de la belle statue de marbre qui ressemblait au prince ; elle restait là en contemplation pendant des journées entières. Les fleurs, qui autrefois la réjouissaient, elle n’en prenait plus aucun soin ; elles poussèrent à l’aventure, formant, par-dessus les arbres de corail, des touffes épaisses, de sorte qu’on pouvait se croire dans une grotte obscure.

À la fin, elle ne put y tenir, et elle conta tout bas son chagrin à une de ses sœurs ; aussitôt toutes en furent informées, et même quelques autres sirènes de leurs amies apprirent le secret. L’une d’elles savait qui était le prince ; elle aussi avait vu la fête sur le navire, et elle indiqua où était situé le royaume du jeune naufragé.

« Viens, petite sœur, » dirent les princesses ; et, se tenant toutes entrelacées, elles montèrent vers l’endroit où devait se trouver le palais du prince.

En effet elles l’aperçurent bientôt ; il était construit en albâtre ; un grand escalier en marbre descendait du portique jusqu’à la plage. De superbes coupoles dorées surmontaient la toiture ; tout autour de l’édifice était une galerie à colonnes entre lesquelles étaient placées des statues magnifiques qui paraissaient des êtres vivants. À travers les glaces des hautes fenêtres on pouvait apercevoir les merveilles des appartements décorés de tentures de soie et de tapis précieux ; aux murailles couvertes de mosaïques pendaient de grands et magnifiques tableaux. On ne se lassait pas d’admirer toutes ces splendeurs. Au milieu de la plus grande salle jaillissait un jet d’eau qui montait jusqu’au plafond, une coupole de verre ; le soleil passait à travers et sa lumière revêtait les gouttes d’eau de la cascade des couleurs de l’arc-en-ciel qui s’harmonisaient avec celles des belles fleurs qui poussaient dans le grand bassin.

Maintenant la petite sirène savait où habitait le prince ; elle revint bien des fois, le soir surtout, s’approchant inaperçue par un canal qui amenait l’eau de la mer jusque sous un balcon du palais. Le prince paraissait souvent à ce balcon pour contempler l’océan à la clarté de la lune.

Elle restait des heures à le regarder ; quand parfois il allait se promener en mer sur un de ses navires tout dorés, elle le suivait et écoutait avec délices la musique qui jouait pour le distraire. Il arrivait alors que la brise soulevait le voile blanc qui la cachait ; les personnes du navire qui l’apercevaient croyaient que c’était un cygne qui étendait ses ailes.

D’autres fois elle se glissait, la nuit, derrière les barques des marins qui allaient à la pêche aux flambeaux, et elle les entendait dire beaucoup de bien du jeune prince ; elle se réjouissait d’autant plus de l’avoir sauvé de la mort. Mais elle songeait avec douleur qu’il ignorait tout et qu’il ne pouvait pas même penser à elle en rêve.

Plus elle approchait des humains, plus elle se sentait d’affection pour eux ; elle désirait pouvoir converser avec eux et vivre de leur vie. Leur monde lui paraissait bien plus vaste que le sien ; n’avaient-ils pas, outre la mer qu’ils traversaient dans tous les sens, les montagnes plus hautes que les nuages, les forêts, les champs qui s’étendaient à perte de vue ? Elle souhaitait de connaître une foule de détails concernant la manière d’être et le caractère des hommes ; ses sœurs, qu’elle interrogea, n’en savaient pas grand’chose. Elle s’adressa donc à sa vieille grand’mère qui connaissait bien le monde supérieur, comme elle appelait la terre habitée par les humains.

« Quand ils ne se noient pas, lui demanda un jour la petite sirène, vivent-ils éternellement, ou finissent-ils par mourir comme nous ici-bas dans la mer ?

— Oui, répondit la vieille, ils meurent tous, et même leur vie est plus courte que la nôtre. Nous pouvons atteindre trois cents ans ; mais lorsque nous cessons de vivre, notre corps se change en écume et se disperse à travers l’océan ; les nôtres ne conservent rien de nous. Nous n’avons pas d’âme immortelle ; nous sommes comme le roseau ; une fois coupé il ne reverdit plus jamais. Les hommes au contraire ont une âme qui vit éternellement, même après que leur corps est devenu poussière ; elle s’élève alors à travers les airs vers les étoiles brillantes. De même que nous, en sortant de l’eau, nous apercevons la terre avec ses merveilles, de même leurs âmes montent vers des espaces aux splendeurs inconnues, que nous ne verrons jamais.

— Pourquoi n’avons-nous donc pas aussi une âme immortelle ? demanda tout tristement la petite sirène. Je donnerais bien les deux cents et tant d’années, que j’ai encore à exister, pour vivre un jour comme les humains, et pouvoir espérer de pénétrer dans le monde des cieux.

— N’y songe pas, mon enfant, dit la grand’mère. Du reste, sache-le bien, nous sommes plus heureux et meilleurs que les hommes.

— Ainsi donc je cesserai d’exister ; tout mon être se transformera en une écume qui flottera çà et là sur les eaux ; je n’entendrai plus le doux murmure des vagues, je ne verrai plus ni mes jolies fleurs ni le beau soleil rouge ! Grand’mère, ne pourrai-je donc rien faire pour acquérir une âme immortelle ?

— C’est impossible, répondit la vieille, ou à peu près. Il faudrait qu’un homme t’aimât plus que son père et sa mère, qu’il te fût attaché de tout son être, de toutes ses pensées ; il faudrait qu’il mît sa main droite dans la tienne, jurant de t’être fidèle pour toute l’éternité ; alors une partie de son âme passerait dans ton corps et tu participerais à la félicité des humains. Mais pareille chose n’est jamais arrivée et n’arrivera pas. Comment imaginer qu’un homme puisse t’aimer ? Ils trouvent affreuse notre gracieuse queue de poisson avec laquelle nous serpentons dans l’eau ; ils préfèrent leurs membres lourds et informes qu’ils appellent des jambes. »

La petite sirène soupira et regarda piteusement sa queue de poisson.

« Chasse donc ces sottes idées, dit la grand’mère, et viens te réjouir avec nous ; tu sais bien qu’il y a ce soir bal à la cour. Quand nous avons sauté et frétillé pendant trois cents ans, c’est certes bien assez. Toi-même alors tu ne demanderas qu’à te reposer. En attendant, n’oublie pas de venir à la fête. »

Espérant se distraire, la petite sirène vint en effet dans la grande salle de bal qui était splendidement décorée, plus belle que tout ce qu’on voit sur terre. Les murs et le plafond étaient d’épais cristal transparent. Plusieurs centaines de coquilles colossales, roses et vertes, étaient suspendues de chaque côté, laissant échapper des flammes bleues qui éclairaient et la salle et l’eau de la mer qui se pressait contre les murs et dans laquelle on voyait s’ébattre des milliers de poissons gros et petits ; les écailles des uns avaient des reflets rouges, celles des autres brillaient comme l’argent et l’or.

Au milieu de la salle était une vaste pièce d’eau ; là dansaient tritons et sirènes au son de leurs chants délicieux. C’était la petite sirène qui avait la plus belle voix ; toute la cour l’applaudit des mains et en clapotant dans l’eau avec leurs queues. Un instant un sourire de satisfaction anima sa figure triste, à l’idée qu’elle avait une voix unique, telle qu’il n’y en avait pas de plus merveilleuse sur le globe terrestre. Mais aussitôt le chagrin la reprit ; elle se souvint du prince, et elle ne put surmonter la peine que lui causait la pensée qu’elle n’avait pas comme lui une âme immortelle.

Elle se glissa inaperçue hors du palais et alla s’asseoir toute mélancolique dans son jardinet. Elle crut entendre retentir des fanfares et se dit : « C’est peut-être lui qui se promène en mer, lui auquel je pense sans cesse, et entre les mains duquel je voudrais placer le bonheur de ma vie. J’oserai tout pour conquérir une âme immortelle. Tandis que mes sœurs sont là à danser, je m’en vais aller trouver la sorcière des mers, dont j’ai toujours eu si grande peur ; peut-être saura-t-elle me conseiller et m’aider. »

Elle sortit de son jardin et se dirigea vers les tourbillons mugissants derrière lesquels demeurait la sorcière. Jamais elle n’avait été de ce côté. Là ne poussent ni fleurs ni herbes quelconques ; rien que du sable gris qui s’étend à perte de vue jusqu’aux tourbillons, qui, tournant comme d’immenses roues de moulin, entraînent en bas tout ce qu’ils peuvent saisir. La petite sirène se laissa aller dans ce terrible entonnoir tournoyant ; mais arrivée presque en bas, elle s’en dégagea par un vif effort. Là elle trouva sur un grand espace une vase chaude et répugnante, qu’il lui fallut traverser pour gagner la singulière forêt au milieu de laquelle s’élevait l’habitation de la sorcière.

Les arbres et les buissons n’étaient autres que des polypes, moitié animaux, moitié plantes ; on aurait dit des serpents à cent têtes, fixés dans le sol. Les branches étaient longues, visqueuses, se terminaient par des fils ressemblant à des vers ; tout cela remuait sans cesse, et ce que ces fils parvenaient à saisir, ils l’enserraient et jamais ils ne le lâchaient.

La petite sirène s’arrêta glacée d’effroi ; puis son cœur se mit à battre violemment ; elle fut sur le point de retourner sur ses pas. Le souvenir du prince lui donna du courage. Elle eut soin de bien lier et attacher autour de son cou ses longs cheveux, de façon que pas un seul ne dépassât et ne pût être happé par les polypes. Elle croisa ses bras contre sa poitrine, et alors prenant un vigoureux élan, elle se précipita à travers les polypes, qui tendirent leurs affreux bras vers elle. Ne trouvant rien à saisir que sa peau lisse, leurs filaments y glissaient ; elle continua à nager avec la même impétuosité, et elle leur échappa.

Mais comme elle tremblait à la vue de l’horrible spectacle ! Il y avait, suspendus entre les tentacules de ces êtres voraces, des squelettes d’hommes et d’animaux qui avaient péri en mer, des débris de navires, des caisses, une foule d’objets informes et enfin les ossements d’une sirène qui s’était égarée là sans se précautionner contre le danger.

Après avoir dépassé ce lieu épouvantable, la petite sirène arriva à un vaste marécage où de longs et gras serpents se roulaient, montrant leur ventre jaunâtre. Un peu plus loin était la demeure de la sorcière, toute construite en ossements d’hommes noyés. La magicienne était assise devant sa porte et laissait un gros crapaud manger dans sa bouche, de même que les jeunes filles donnent à leurs canaris à becqueter du sucre sur leurs lèvres. Sur son sein qui ressemblait à une éponge monstrueuse, grouillaient des petits serpents, des anguilles et d’autres bêtes visqueuses et répugnantes qu’elle appelait des noms les plus doux.

« Je sais déjà ce que tu désires, dit la sorcière en apercevant la petite sirène. C’est une sottise à toi, mais il sera fait selon ta volonté ; tu en deviendras malheureuse : c’est justement ce que je souhaite à tout le monde. Tu voudrais être débarrassée de ta queue de poisson et avoir comme les humains deux vilains pilons pour marcher ; tu espères qu’alors le jeune prince pourra t’aimer et te communiquer une âme immortelle. »

À ces mots l’affreuse mégère rit tellement aux éclats que tout son corps entra en convulsions hideuses, et que crapaud et serpents roulèrent en bas entortillés les uns dans les autres.

« Tu es venue bien à point, continua la sorcière ; demain au lever du soleil j’aurai à confectionner mes charmes et mes talismans ; et pendant plusieurs mois je ne puis m’occuper d’autre chose. Mais il me reste une journée pour te préparer un élixir que tu devras boire avant le lever du soleil, quand, en quittant ces lieux, tu auras atteint la terre ici sur la gauche, et que tu seras sur la plage. Alors ta queue disparaîtra, et tu auras en place ce que les hommes appellent de jolies jambes. Mais cela te fera grand mal ; tu sentiras comme une épée tranchante te fendre tout entière. En revanche, tous ceux qui te verront te proclameront la belle des belles. Tu conserveras ta marche onduleuse et légère ; pas une danseuse ne t’égalera en grâce et en élégance ; mais à chaque pas que tu feras, tu croiras marcher sur le fil d’un couteau. Veux-tu souffrir ce martyre ? Alors je vais te donner ce qu’il te faut.

— Oui, je le veux, répondit la petite sirène d’une voix tremblante.

— Songes-y bien, reprit la sorcière : une fois que tu ressembleras ainsi à une créature humaine, tu ne redeviendras plus jamais sirène. Jamais tu ne pourras de nouveau plonger sous l’eau et regagner le palais de ton père, ni retourner auprès de tes sœurs. Et si tu ne gagnes pas l’affection du prince, s’il ne s’attache pas à toi de toute son âme, s’il ne t’épouse pas, tu n’auras pas d’âme immortelle. Le lendemain du jour où il se mariera avec une autre, ton cœur se brisera et tu deviendras cette écume qui flotte sur les vagues.

— Je le veux, » dit la petite sirène, mais elle était pâle comme la mort.

« Mais il faut me payer pour ma peine, dit la sorcière, et ce n’est pas peu de chose que j’exige. Tu as la plus belle voix du monde ; tu espères sans doute avec elle séduire ton prince. Cette voix, il me la faut. Je demande, pour prix de mon breuvage, ce que tu possèdes de mieux ; et ce n’est pas trop, puisqu’il faut que j’y mette de mon propre sang.

— Mais alors, si tu m’enlèves ma voix, dit la petite sirène, que me restera-t-il ?

— Ta ravissante figure, ta démarche enchanteresse, tes yeux superbes ; cela suffit bien pour ravir le cœur des humains. Voyons, tu recules ? Allons, présente-moi ta jolie petite langue, que je la coupe, et tu auras ton élixir souverain.

— Soit ! » dit la petite sirène.

La sorcière mit sur le feu une de ses plus belles marmites, après l’avoir récurée avec des serpents qu’elle avait roulés en paquet. Alors elle se donna dans la poitrine un coup de lancette, et laissa tomber dans la marmite le nombre voulu de gouttes de son sang ; elle y joignit une foule d’ingrédients bizarres. Le mélange bouillait et donnait des jets de vapeur qui, en disparaissant, prenaient des formes fantastiques et grimaçantes à faire sauver les plus intrépides. Quand le tout fut bien en ébullition, on crut entendre les pleurs d’un crocodile. Enfin le breuvage fut prêt ; il avait l’apparence d’un diamant de l’eau la plus pure.

« Tiens, voilà ! » dit la sorcière ; et en même temps elle trancha la langue de la petite sirène, dorénavant muette, incapable de parler ni de chanter.

« Si les polypes voulaient te saisir quand tu vas t’en retourner, ajouta la sorcière, tu n’as qu’à jeter sur eux une goutte de cet élixir ; leurs bras et leurs filaments sauteront en mille morceaux. »

Mais la petite sirène n’eut rien à redouter des horribles bêtes, qui d’elles-mêmes retirèrent leurs bras, tout effrayées en voyant reluire, comme une étoile, le flacon d’élixir phosphorescent que la sirène tenait à la main. Ainsi elle passa sans encombre à travers la forêt, le marécage et les tourbillons.

Elle arriva près du palais du roi son père ; les illuminations de la fête étaient éteintes. Tout le monde paraissait endormi. Elle n’osa pas entrer, de peur de rencontrer quelqu’un, maintenant qu’elle n’avait plus de voix.

Au moment de quitter ses sœurs pour toujours, elle se sentit émue du plus profond chagrin ; elle courut prendre une fleur du jardinet de chacune d’elles, et, jetant de la main mille baisers vers la demeure paternelle, elle gagna le rivage où s’élevait le palais du prince.

Sortant de l’onde bleue, elle aborda au bas de l’escalier de marbre qui conduisait sous le balcon. C’était vers le matin ; mais la lune luisait encore.

La petite sirène avala rapidement l’élixir, qui lui sembla brûler comme du feu ; puis elle sentit son corps délicat comme traversé par une épée à deux tranchants. Elle tomba évanouie sur le sable. Lorsque apparurent les premiers rayons du soleil, elle se ranima et éprouva aussitôt la même douleur aiguë ; mais elle l’oublia à l’instant, en voyant devant elle le beau jeune prince, qui attachait sur elle ses grands yeux noirs. Elle baissa les siens et aperçut que sa queue de poisson avait disparu, et qu’elle avait les plus jolies jambes, le pied le plus mignon qu’une jeune fille pût souhaiter. Elle n’avait pas de vêtements, mais elle était tout enveloppée de sa longue et soyeuse chevelure.

Le prince lui demanda qui elle était, comment elle se trouvait en ce lieu. Elle le regarda d’un air doux et triste, avec ses grands yeux bleu foncé ; elle ne pouvait plus parler. Il la prit alors par la main et la mena dans le palais. À chaque pas qu’elle faisait, il lui semblait marcher sur des lames de couteaux. Mais que lui importait la douleur ? elle s’avançait à côté du prince, légère comme une bulle de savon dans l’air : tout le monde restait étonné en voyant cette démarche si gracieuse, si aérienne.

On s’empressa autour d’elle, et on lui mit de superbes robes de soie et de dentelles. Pas une des femmes du palais ne pouvait lutter de beauté avec elle ; mais elle ne pouvait prononcer ni un mot, ni le plus léger cri. Aux fêtes de la cour, de jolies esclaves, parées d’or et de pierreries, paraissaient devant le prince, et devant le roi et la reine, ses parents ; l’une chantait plus agréablement que l’autre ; le prince les applaudissait et leur souriait. La petite sirène en éprouvait le plus vif chagrin. N’avait-elle pas naguère chanté mille fois mieux qu’elles ?

« S’il pouvait donc apprendre, se disait-elle, que, pour être auprès de lui, j’ai sacrifié pour toujours ma voix enchanteresse ! »

Puis, à un signal donné, les jolies esclaves se mirent à exécuter les plus gracieuses danses au son d’une délicieuse musique. Alors la petite sirène étendit ses bras si gentiment tournés, se dressa sur ses petits pieds et se mit à voltiger, à serpenter, à danser avec une légèreté inimitable. Jamais on n’avait rien vu de pareil. À chacun de ses mouvements, d’une élégance si naturelle, sa beauté resplendissait de plus en plus, et ses grands yeux profonds étaient plus expressifs que les accents des chanteuses.

Toute l’assemblée était dans le ravissement, le prince surtout, qui l’appelait son petit enfant trouvé. Voyant qu’il la regardait avec plaisir, elle continua à danser, bien que, chaque fois que son pied touchait la terre, elle eût la sensation d’une douloureuse coupure.

Le prince dit qu’il voulait l’avoir toujours auprès de lui en qualité de page, et elle eut la permission de reposer devant sa porte sur un coussin de velours. Il lui fit faire des habits d’homme, et elle l’accompagna lorsqu’il allait se promener à cheval à travers les vertes forêts. Elle le suivait quand il montait sur les hautes montagnes qui, autrefois, avaient tant excité sa curiosité ; maintenant c’est à peine si elle regardait la perspective curieuse et magnifique dont on jouissait là-haut, où l’on voyait les nuages s’agiter au-dessous de soi comme une bande d’oiseaux voyageurs : elle ne voyait que le prince.

La nuit, quand elle avait bien souffert après une longue marche, elle se glissait hors du palais, lorsque tout le monde était endormi, et, descendant le grand escalier de marbre, elle plongeait ses pauvres petits pieds dans l’eau pour calmer sa douleur. Elle songeait alors à ceux qu’elle avait laissés au fond de la mer. Une nuit elle aperçut ses sœurs qui, au lieu, comme autrefois, de folâtrer gaiement, s’avançaient toutes tristes, cherchant, regardant partout. Elle leur fit signe ; elles la reconnurent, accoururent, et lui dirent combien elle les avait affligées par son départ. Elle ne put rien leur répondre ; mais, depuis ce moment, elle venait les trouver presque toutes les nuits. Une fois, elle vit au loin sa vieille grand’mère, qui, depuis bien des années, n’avait pas quitté son palais sous-marin, et son père, le roi de la mer, avec sa couronne sur la tête. Tous deux ils tendirent la main vers elle ; mais leur dignité les empêcha de s’approcher de la plage.

De jour en jour le prince la chérissait davantage, comme on aime un gentil enfant, un bon camarade ; mais il ne songea pas un instant à l’épouser. Et, cependant, elle devait se marier avec lui : sans cela, elle n’aurait pas d’âme immortelle, et, s’il en épousait une autre, le lendemain des noces elle deviendrait un flocon d’écume.

« Ne m’aimes-tu donc pas plus que tout le monde ? » C’est ce que paraissaient dire les yeux de la pauvre petite, quand le prince lui donnait un baiser sur le front.

« Oui, c’est toi que j’aime le plus, disait le prince, comprenant ces tendres regards. Tu as le meilleur cœur de tous, tu m’es le plus dévouée. Et puis tu ressembles à une jeune fille que j’ai vue une fois, mais que je ne retrouverai jamais. J’étais sur un navire qui fit naufrage ; les vagues me rejetèrent sur la plage, près d’un temple sacré dont plusieurs jeunes filles sont les prêtresses ; l’une d’elles m’aperçut et me sauva la vie. Je ne l’ai vue que quelques courts instants. Elle serait la seule que je pourrais, dans ce monde, aimer de toute mon âme ; mais elle est consacrée à Dieu. Tu lui ressembles étonnamment ; ton image fait presque pâlir la sienne dans mon cœur ; mon bonheur t’a envoyée en ces lieux. Aussi ne nous quitterons-nous jamais. »

« Hélas ! se disait la petite sirène, s’il savait que c’est moi qui l’ai arraché à la mort, qui l’ai porté à travers la tempête, peut-être serait-ce moi qu’il aimerait comme cette belle jeune fille dont il a gardé le souvenir. »

Et elle soupirait profondément ; elle n’avait pas le pouvoir de pleurer et de se soulager par des larmes.

« Mais, se dit-elle encore, elle est consacrée à Dieu. Elle ne sortira plus du temple ; ils ne se rencontreront plus jamais. Moi, je suis auprès de lui, je le vois tous les jours ; je veillerai sur lui, je l’aimerai, je lui sacrifierai ma vie. Je n’aurai pas d’âme immortelle ; cependant je ne regrette pas de ne m’être point laissé arrêter par les avis de la sorcière. »

Voilà que le bruit se répand que le prince doit bientôt se marier, qu’il doit épouser une belle princesse, la fille du roi d’un pays voisin. On appareille un superbe navire, doré de part en part, sur lequel le prince va se rendre dans ce pays, en apparence pour en visiter les beaux sites, en réalité pour voir celle qu’on lui destine. Une suite fastueuse l’accompagnera.

La petite sirène secoua la tête d’un air incrédule et sourit à ces discours ; elle connaissait mieux que tous les autres le cœur et les pensées du prince. « Il me faut partir, lui avait-il dit, obéir aux ordres du roi mon père, et aller rendre visite au roi voisin, dont ils désirent que j’épouse la fille ; mais ils ne sauraient m’y forcer. Je ne puis l’aimer ; elle ne peut ressembler à la jeune fille du temple, dont tu me rappelles les traits. Si jamais je dois me marier, c’est toi plutôt que je choisirai. Tu es muette, mais tes yeux parlent un si doux langage ! »

Elle partit avec lui sur le beau navire. « Tu ne crains pas la mer, n’est-ce pas, mon enfant ? » lui dit-il ; et il lui parla des tempêtes, de la bonasse, des poissons étranges et des autres êtres singuliers qui habitent l’océan ; elle souriait à ces paroles. Ne connaissait-elle pas mieux que personne ce qui se trouve au fond de la mer ?

La nuit, par un beau clair de lune, pendant que tous dormaient, sauf le pilote, elle vint se pencher au bord du navire, et elle chercha à percer des yeux les eaux bleues et transparentes. Elle crut voir le palais de son père, et, sur la terrasse, sa vieille grand’mère à la couronne d’argent, qui, de son côté, avait les yeux fixés vers la carène du navire. À ce moment, ses sœurs sortirent de l’onde, et, la regardant tristement, elles tordaient leurs mains de désespoir. Elle leur fit signe et sourit, voulant faire entendre combien elle était heureuse. Elles allaient approcher ; mais survint un matelot ; elles s’enfuirent et plongèrent, et l’homme crut qu’il n’avait vu là que des flocons d’écume blanche.

Le matin, le navire aborda au port de la magnifique capitale du roi voisin. Toutes les cloches sonnèrent ; du haut des tours retentissaient des fanfares, et, devant la porte de la ville, les soldats étaient rangés sous leurs drapeaux pour rendre honneur au noble hôte de leur maître. Ce fut, chaque soir, une succession de fêtes, de bals, d’illuminations et de spectacles ; mais la princesse n’y assistait pas. Elle se trouvait, apprit le prince, loin de ces lieux, dans un temple où on l’élevait sévèrement, pour qu’elle y acquît toutes les vertus royales.

Enfin elle arriva. La petite sirène était bien curieuse de juger de sa beauté ; elle dut reconnaître qu’elle n’avait jamais vu une aussi délicieuse apparition, une figure si fine, si agréable, au teint transparent, et, sous de longs cils noirs, deux yeux d’un bleu foncé, qui souriaient avec tant de bonté et de grâce.

Le prince, en la voyant, jeta un cri : « Tu es celle, dit-il, qui m’as sauvé lorsque je gisais comme mort sur la plage ! » La jeune princesse, rougissante, le reconnut aussitôt.

Tout était donc pour le mieux, et, selon le vœu des deux rois, les fiançailles furent annoncées en grande pompe.

« Vraiment, je suis trop heureux, dit le prince à sa petite confidente. Ce que je n’osais espérer, tant cela paraissait impossible, s’est pourtant accompli. Tu partages ma félicité, je le sais ; car personne ne m’est attaché comme toi. »

Et la petite sirène lui baisa la main en signe d’assentiment ; mais son cœur était brisé. C’en était donc fait ; le lendemain de leurs noces, elle allait périr, et il ne resterait plus d’elle qu’un peu d’écume.

Les cloches sonnèrent à toute volée ; les hérauts parcoururent la ville, annonçant les fiançailles. Dans toutes les églises, sur les autels, furent allumées des lampes d’argent brûlant des huiles parfumées. Dans le grand temple, au milieu de la cour la plus brillante, le prince et la princesse mirent la main dans la main, le prêtre bénit leurs fiançailles. Des enfants revêtus de blanc agitaient des encensoirs d’or ; les accents d’une musique céleste résonnaient sous les voûtes. Mais la petite sirène, qui, habillée de soie et d’or, se tenait près de la princesse, à la première place d’honneur, n’entendait rien, ne voyait rien de toute cette pompe. Elle pensait qu’elle allait mourir et qu’elle avait tout perdu en ce monde.

Le soir même, le prince et la princesse se rendirent à bord du navire. Le canon retentissait ; on ne voyait partout que drapeaux et bannières de fête. Sur le pont du navire était une tente, toute d’or et de pourpre ; le prince et la princesse, et toute leur cour, devaient y passer la nuit au frais. Le vent gonfla les voiles, et le vaisseau glissa légèrement et doucement sur la mer limpide.

Lorsque la nuit fut venue, on alluma les lanternes de couleur, et les marins dansèrent joyeusement sur le pont. La petite sirène se souvint de la première fois qu’elle était sortie du fond de l’Océan : elle avait vu alors la même magnificence, la même gaieté. Elle se mêla aux danses ; elle tourbillonna, voltigea comme l’hirondelle quand elle est poursuivie ; jamais elle n’avait dansé aussi divinement. Tous suivaient en admiration ses mouvements de fée. Ses pieds mignons souffraient le martyre ; elle ne le sentait pas, mais elle sentait la douleur qui lui déchirait le cœur.

Elle savait qu’était arrivée la dernière heure où elle pourrait voir celui pour lequel elle avait quitté son père, ses sœurs, sa patrie, sacrifié sa voix merveilleuse et enduré chaque jour des tourments inouïs, sans qu’il s’en doutât un instant. La mer profonde, le ciel étoilé, tout allait disparaître devant elle, et elle allait être plongée dans une nuit éternelle, sans pensée, sans rêve même ; car elle n’avait pas d’âme immortelle, elle n’en aurait jamais.

Et la fête bruyante continuait toujours. Elle paraissait y prendre part, dansait, riait, malgré la désolation qui lui étreignait le cœur. Elle ne voulait attrister personne par la vue de son chagrin.

Enfin la musique cessa, et peu à peu tout devint silencieux. Il n’y avait plus que le pilote qui veillait et la petite sirène qui, appuyant ses bras blancs sur le bord du navire, regardait vers le levant, attendant le lever de l’aurore ; elle savait qu’au premier rayon du soleil elle devait mourir. Tout à coup ses sœurs surgirent à la surface de l’onde ; elles étaient pâles comme elle ; leurs belles et longues chevelures ne flottaient plus au vent ; elles étaient coupées.

« Nous les avons vendues à la sorcière, dirent-elles, pour qu’elle te vienne en aide et t’empêche de mourir tout à l’heure. Voici un couteau qu’elle nous a donné. Regarde, comme il est bien affilé ! Avant que le soleil paraisse, il faudra que tu en perces le cœur du prince, et, lorsque les gouttes de son sang tout chaud tomberont sur tes pieds, ils se rejoindront et redeviendront une queue de poisson. Tu descendras auprès de nous, tu seras de nouveau une sirène et tu vivras trois cents ans. Mais, hâte-toi ! Lui ou toi, l’un de vous doit périr avant le lever du soleil. Notre vieille grand’mère est si désolée à cause de toi, que sa chevelure blanche est tombée. Va tuer le prince, auteur de tout notre chagrin, et reviens auprès de nous. Dépêche-toi ! Ne vois-tu pas à l’horizon une bande rouge ? Dans quelques instants le soleil apparaîtra, et il sera trop tard. »

Et, poussant un soupir profond, où s’exprimait tout leur amour pour leur sœur chérie, elles disparurent sous les vagues.

La petite sirène leva le rideau de pourpre de la tente. Elle s’approcha doucement, et déposa un baiser sur le beau front du prince ; elle regarda vers le ciel, qui se colorait de plus en plus des teintes rouges de l’aurore ; elle considéra son couteau, puis elle fixa de nouveau les yeux sur le prince qui, en dormant, se mit à prononcer en rêve le nom de sa fiancée. Il l’aimait donc bien ! Elle seule régnait sur toutes ses pensées. Un instant la main de la petite sirène qui tenait le couteau frémit convulsivement ; mais aussitôt elle le lança au loin dans la mer. Il y traça un sillon rouge écarlate ; les gouttes d’eau qu’il fit jaillir en tombant étaient comme du sang. Une dernière fois elle jeta un dernier regard désespéré sur le prince, et elle se précipita dans les flots.

Elle sentit son corps se dissoudre. Le soleil venait d’émerger au-dessus des vagues ; ses rayons faisaient pénétrer une chaleur douce dans la froide écume, et la petite sirène n’éprouvait rien des angoisses de la mort. Elle voyait flotter dans l’air des centaines de créatures transparentes, merveilleuses, à travers lesquelles elle apercevait les voiles blanches du navire qui fuyait au loin, et les nuages pourpres du ciel. Ces êtres parlaient une langue qui sonnait comme la plus délicieuse musique ; mais aucune oreille humaine ne pouvait l’entendre, pas plus qu’un œil humain ne pouvait voir leur corps éthéré. Sans ailes, ils se tenaient dans les airs par leur seule légèreté.

La petite sirène sentit qu’elle se dégageait de l’écume avec un corps tout pareil. « Où vais-je ? » demanda-t-elle d’une voix aussi subtile que celles qu’elle entendait autour d’elle, et dont même les gazouillements d’oiseau les plus doux ne peuvent donner une idée.

« Tu viens parmi nous, les filles de l’air, fut la réponse. La sirène n’a point d’âme immortelle et ne peut en acquérir que si elle se fait aimer par un enfant des hommes ; sa vie éternelle dépend d’un être étranger. La fille de l’air non plus n’a pas d’âme immortelle ; mais elle peut en obtenir une en récompense de ses bonnes actions. C’est à quoi tendent nos efforts. Nous volons en ce moment vers les plages de l’extrême sud, où la chaleur produit la peste qui tue l’homme ; nous lui apportons la fraîcheur et répandons dans l’atmosphère les parfums des fleurs ; nous la purifions, et chassons la maladie.

« Quand, pendant trois cents ans, nous aurons ainsi de notre mieux rendu des services utiles aux hommes, nous recevrons une âme immortelle. Toi, pauvre enfant de la mer, tu as de tout ton cœur poursuivi le même but que nous ; tu as souffert affreusement. En récompense, te voilà élevée au même rang que nous, et tu peux, par de bonnes actions, conquérir après trois cents ans une âme immortelle. »

Et la petite sirène en extase, levant le regard vers le ciel, sentit pour la première fois ses yeux se remplir de douces larmes.

Sur le navire régnait de nouveau l’animation et la vie ; on cherchait partout la petite sirène. Le prince et sa fiancée, penchés sur la balustrade, regardaient d’un air désolé les vagues, pensant bien qu’elle s’y était précipitée. Elle s’approcha, invisible à eux, déposa un baiser sur le front de la fiancée, et souffla sur eux une brise fraîche et bienfaisante ; puis, avec les autres filles de l’air, elle prit place sur un nuage rose que le vent poussait vers le sud.

« Dans trois cents ans, nous voguerons ainsi vers le royaume de Dieu, » dit une de ses nouvelles compagnes.

« Nous pouvons même y parvenir plus tôt, ajouta une autre. Quand, invisibles, nous entrons dans les demeures des humains, et que nous y trouvons un enfant qu’assiègent de mauvaises pensées, si, par notre souffle, nous pouvons les écarter et si l’enfant, au lieu de devenir méchant, reste bon et continue d’être la joie de ses parents, alors notre temps d’épreuve est abrégé d’un an ; mais il est augmenté d’un jour si notre effort n’est pas suffisant pour chasser les idées mauvaises de l’esprit de l’enfant. »

LA SOUPE À LA BROCHETTE

 

I

« Écoutez quel festin exquis nous avons fait hier ! » dit une vieille souris à une de ses commères qui n’avait pas assisté au repas. « Je me trouvais la vingtième à gauche de notre vieux roi ; j’espère que c’était là une place honorable. Cela doit vous intéresser de connaître le menu. Les entrées se suivaient dans un ordre parfait : du pain moisi, de la couenne, du suif, et, pour le dessert, des saucisses entières ; et puis cela recommença une seconde fois. C’est comme si nous avions eu deux repas. On était tous de joyeuse humeur ; on disait de ces bonnes niaiseries comme on en débite en famille.

« Tout fut dévoré ; il ne resta que les brochettes des saucisses. On se mit à en parler. Une de mes voisines rappela la locution proverbiale : Soupe à la brochette, qu’on appelle aussi soupe au caillou dans d’autres pays. Tout le monde avait entendu parler de ce mets ; personne n’en avait goûté, et encore moins ne savait le préparer.

« On porta un toast fort spirituellement tourné à l’inventeur de cette soupe ; il y était dit qu’il avait résolu la question sociale. N’est-ce pas que c’était bien trouvé ?

« Le vieux roi se leva alors, et déclara que celle des jeunes souris qui saurait faire cette soupe de la façon la plus appétissante deviendrait son épouse, serait reine : il donna un délai d’un an et un jour pour se préparer à l’épreuve.

— L’idée n’est vraiment pas mauvaise, dit la commère. Mais comment peut-on préparer cette bienheureuse soupe ?

— Oui-da, comment s’y prendre ? C’est ce que se demandent toutes nos jeunes demoiselles de la gent souricière, et les vieilles aussi, qui espèrent qu’on les laissera concourir. Toutes voudraient bien être reine ; mais ce qui les effraye, c’est que, pour trouver la fameuse recette, il faut quitter père et mère et se lancer, à l’aventure, à travers le vaste monde. Il n’est pas donné à tous de laisser là sa famille et les bons vieux trous, pour s’exposer à maints hasards. Qui sait si, à l’étranger, on trouve tous les jours son content de croûtes de fromage ou de couennes ? Il est probable qu’on y doit souffrir la faim ; puis l’on risque fort d’être croqué par le chat. »

Et, en effet, cette vilaine perspective refroidit vite l’ardeur des jeunes souricelles ; il n’y en eut que quatre qui se présentèrent pour tenter l’expérience, et aller à travers le monde quérir la recette de la soupe. Elles étaient jeunes, gentilles et alertes, mais pauvres ; c’est ce qui leur donna du courage. Chacune se dirigea vers un des points cardinaux ; on leur souhaita à toutes bonne chance. Elles prirent chacune une brochette en guise de bâton de voyage, et aussi pour se souvenir du but qu’elles avaient à poursuivre.

Elles partirent au commencement de mai ; elles ne revinrent que juste un an après, mais trois seulement ; la quatrième manquait ; elle n’avait pas non plus donné de ses nouvelles.

Le jour fixé était arrivé. « Tout plaisir est mêlé de quelque peine, dit le roi ; la pauvre petite aura péri. » Puis il donna l’ordre de convoquer, dans une vaste cuisine, toutes les souris à bien des lieues à la ronde. Les trois souricelles étaient placées à part, sur le même rang ; à côté d’elles, une brochette recouverte d’un voile noir, en souvenir de la quatrième, qui n’avait pas reparu. Il fut ordonné que personne ne pourrait émettre un avis sur ce qui allait se dire, avant que le roi eût exprimé son opinion.

Voyons maintenant ce qui se passa.

II

CE QUE LA PREMIÈRE SOURICELLE AVAIT VU ET APPRIS DANS SES VOYAGES.

Lorsque je partis pour parcourir le monde, dit la petite souris, je pensais, comme presque toutes les souris de mon âge, que j’avais déjà dévoré toute la science. Quelle illusion ! Il faut, pour cela, compter bien des fois un an et un jour, et peut-être n’y parviendrait-on jamais. Je commençai par m’embarquer sur un navire qui vogua vers le nord. Je m’étais laissé dire que le maître queux était un habile homme, qui savait se tirer d’affaire, et que sur mer, en effet, il fallait pouvoir faire la cuisine avec peu de chose. « Peut-être, m’étais-je dit, sera-t-il obligé de faire la soupe avec une brochette ; nous verrons alors comme il s’y prendra. »

Mais, pas du tout ; il y avait là quantité de tranches de lard, de gros tonneaux de viande salée et de belle farine. Ma foi, je vécus dans l’abondance ; il ne fut pas question de faire de la soupe à la brochette.

Nous naviguâmes bien des nuits et des jours ; le navire dansait effroyablement. Parfois j’attrapais quelque éclaboussure des vagues, et j’en étais toute mouillée. Enfin nous arrivâmes à destination, tout à l’extrême nord. Je quittai le navire et m’élançai à terre.

C’est une sensation bien étrange qui vous saisit, allez, quand, sortie du trou où vous avez passé toute votre jeunesse, pour s’embarquer sur un navire, qui est encore comme une espèce de trou, tout à coup on se trouve en pleine campagne, à l’étranger, à plus de cent lieues de chez soi.

Je vis devant moi de grandes et épaisses forêts de sapins et de bouleaux ; une forte odeur de résine s’en dégageait. D’abord je crus que cela sentait le saucisson ; je me précipitai vers le bois ; mais tout ce que j’y gagnai, ce fut un rude éternuement.

En m’avançant, je trouvai de grands lacs. De loin, on croyait que c’était une immense mare d’encre ; mais, de près, l’eau en était claire et limpide. Une troupe de cygnes s’y tenait immobile. D’abord je pensai que c’était un amas d’écume ; mais ils sortirent de l’eau, et je les reconnus ; ils se mirent à marcher, en se dandinant comme des oies. Ils sont en effet de la même famille, quelque fiers qu’ils soient ; personne ne peut entièrement cacher son origine.

Moi, je me tins aux bêtes de mon espèce. Je me liai avec des souris des champs et des bois ; mais elles ne savent pas grand’chose, surtout en matière d’art culinaire ; elles ne pouvaient donc m’aider dans la recherche qui était le but de mon voyage. Lorsque je leur parlai de la soupe à la brochette, il leur parut si extraordinaire que quelqu’un eût pu avoir l’idée d’un pareil mets, qu’elles se la communiquèrent l’une à l’autre à travers toute la forêt. Ce fut un sifflement d’étonnement universel. Elles déclarèrent que la chose était une pure impossibilité ; je vis bien qu’elles ne connaissaient pas le secret que je poursuivais. Mais elles m’apprirent pourquoi l’odeur était si forte dans la forêt, pourquoi plantes et fleurs étaient si aromatiques. Nous étions au mois de mai, ce que je ne savais pas, ayant oublié de calculer le temps pendant les tempêtes que j’avais éprouvées en mer. Nous étions en plein printemps. C’est pourquoi, m’expliqua-t-on, arbres et plantes sentaient si bon et si fort et les lacs brillaient ainsi à travers l’air pur.

Près de la lisière de la forêt, sur une place entourée de quelques chalets, s’élevait une grande perche, haute comme le mât d’un navire ; tout en haut, des couronnes de fleurs, des rubans de couleur étaient attachés : c’était l’arbre de mai. Les garçons de ferme et les servantes dansaient autour, au son d’un violon qu’ils accompagnaient en chantant à tue-tête. Ils étaient d’une gaieté folle. Le soleil se coucha, la lune se leva dans le ciel, et ils continuaient toujours à sauter.

Cela ne m’intéressait guère ; ce que je pouvais gagner à me mêler à la fête, c’était d’être écrasée par les danseurs. J’allai me blottir à l’écart, dans une touffe de belle mousse bien douce ; la lune donnait en plein sur ce tapis de mousse, aussi fine, aussi agréable au toucher que la peau de notre vénéré roi. En outre, elle était verte, couleur qui repose les yeux quand on les a fatigués comme je les avais après tout ce qu’il m’avait fallu examiner en si peu de temps.

Tout à coup je vis surgir autour de moi toute une troupe de charmantes petites créatures ; à peine si elles m’arrivaient jusqu’au genou ; elles étaient conformées comme des hommes, mais mieux proportionnées. C’étaient des elfes : ils portaient de magnifiques habits, taillés dans les feuilles des plus belles fleurs, garnis avec les ailes des plus brillants scarabées ; c’était une délicieuse variété de couleurs.

Ils avaient tous l’air de chercher quelque chose dans l’herbe ; quelques-uns s’approchèrent de moi. « Voilà juste ce qu’il nous faut, » dit un des plus gentils de ces elfes, en montrant ma brochette, que je tenais dans ma patte. Et, plus il regardait mon bâton de voyage, plus il en paraissait enchanté. « Je veux bien le prêter, dis-je, mais il faudra me le rendre. – Rendre ! rendre ! » s’écrièrent-ils en chœur ; et ils saisirent la brochette, que je leur abandonnai ; j’avais pleine confiance en des gens si bien habillés.

Ils s’en allèrent en dansant vers un endroit où la mousse n’était pas trop touffue. Là ils fichèrent en terre ma brochette, qui était justement pointue du bout et qui se tint plantée solidement. Maintenant je compris ce qu’ils voulaient : c’était d’avoir aussi leur arbre de mai. Ils se mirent à le décorer ; jamais je ne vis pareille magnificence.

Des petites araignées vinrent couvrir le petit bâton de fils d’or, et y suspendirent des bannières finement tissées, qui volaient au vent ; au clair de la lune, la blancheur en était si resplendissante, que j’en eus les yeux éblouis. Puis ces industrieuses bestioles allèrent prendre les couleurs les plus éclatantes aux ailes des papillons endormis, et vinrent en barioler leurs charmants tissus.

Quelques pétales de fleurs, quelques gouttes de rosée qui brillaient comme des diamants, furent placés çà et là avec goût. Je ne reconnaissais plus ma brochette ; jamais il n’y eut sur cette terre d’arbre de mai comparable à celui-là.

On alla quérir les elfes pour qui on avait préparé toutes ces merveilles, les seigneurs et les belles dames ; ceux que j’avais d’abord vus n’étaient que des serviteurs. On m’invita à m’approcher pour jouir de la fête, mais pas trop près, car, en remuant, j’aurais pu écraser de mon poids quelqu’un de la société.

Les danses commencèrent. Quelle délicieuse musique j’entendis alors ! À travers tout le bois résonnaient des chants d’oiseau ; le coucou, le rossignol, le merle, les cygnes aussi, je crois, firent leur partie. C’était un son plein et harmonieux, et fort comme celui d’un millier de cloches de verre. Le tout était accompagné du doux susurrement des branches d’arbre ; je distinguai aussi le tintement des clochettes bleues qui étaient suspendues à ma brochette, qui, elle-même, frappée avec une tige de fleur par un des elfes, rendait le son le plus mélodieux. Jamais je n’aurais cru la chose possible. Ce petit bâton devenait un instrument de musique : tout dépend de la façon dont on s’y prend. J’étais transportée, touchée jusqu’aux larmes ; quoique je ne sois qu’une petite souris, j’ai la sensibilité vive, et je pleurai de joie.

Que la nuit me parut courte ! Mais en cette saison, il n’y a pas à dire, le soleil se lève de bon matin.

À l’aurore vint un coup de vent, qui emporta dans les airs les bannières et les rubans, les belles guirlandes, toute cette splendide décoration de l’arbre de mai ; encore un instant, et tout cela disparut.

Six elfes vinrent poliment me rapporter ma brochette, me remerciant beaucoup, et ils demandèrent si, en retour du service que je leur avais rendu, je ne voulais pas exprimer un vœu ; que, s’il était en leur pouvoir de l’accomplir, ils le feraient bien volontiers.

Je saisis la balle au bond, et je les priai de me dire comment se prépare la soupe à la brochette.

« Mais tu viens de le voir, répondit le chef de la bande. Tu ne reconnaissais plus ton petit bâton ; tu as bien vu tout le parti que nous en avons tiré.

— Mais je ne parle pas au figuré, répliquai-je. C’est d’une véritable soupe qu’il s’agit. »

Et je leur contai toute l’histoire et le but de mon voyage, et tout ce que nous espérions de la découverte de la recette.

« Vous voyez bien, ajoutai-je, que le roi des souris ni son puissant empire ne sauraient tirer aucun profit de toutes les belles choses dont vous avez orné ma brochette, même si je pouvais les reproduire ; ce serait un charmant spectacle, mais bon seulement pour le dessert, quand on n’a plus faim. » Alors le petit elfe plongea son petit doigt dans le calice d’une violette et le promena ensuite sur la brochette : « Fais attention, dit-il. Quand tu seras de retour auprès de ton roi, touche son museau de ton bâton, sur lequel tu verras éclore, même au plus froid de l’hiver, les plus belles violettes. Comme cela je t’aurai au moins fait un petit don en récompense de ta complaisance, et même j’y ajouterai encore quelque chose. »

À ces mots, la souricelle approcha la brochette de l’auguste museau de son souverain, et, en effet, le petit bâton se trouva entouré du plus joli bouquet de violettes ; c’était une odeur délicieuse ; mais elle n’était pas du goût de la gent souricière, et le roi ordonna aux souris qui étaient près du foyer de mettre leurs queues sur les restes du feu, pour remplacer cette fade senteur, bonne, dit-il, pour les hommes tout au plus, par une agréable odeur de roussi.

« Mais, dit alors le roi, le petit elfe n’avait-il pas promis encore autre chose ?

— Oui, répondit la souris, il a tenu parole. C’est encore une jolie surprise du plus bel effet : « Les violettes, dit-il, c’est pour la vue et l’odorat, je vais maintenant t’accorder quelque chose pour l’ouïe. »

Et la souris retourna sa brochette. Les fleurs avaient disparu ; il ne restait plus que le petit morceau de bois. Elle se mit à le mouvoir comme un bâton de chef d’orchestre et à battre la mesure. Dieu ! quelle drôle de musique on entendit ! Ce n’étaient plus les sons divins qui avaient retenti dans la forêt pour le bal des elfes ; c’étaient tous les bruits imaginables qui peuvent se produire dans une cuisine. Les souris étaient tout oreille.

On entendait le pétillement des sarments, le ronflement du four, le bouillonnement de la soupe, le crépitement de la graisse, le bruit continu d’une pièce de viande qui rôtit et se rissole. Soudain on aurait dit qu’un coup de vent venait d’activer le feu, de façon que pots et casseroles débordèrent, et ce qui en tomba sur les charbons fit un grand tintamarre. Puis plus rien, silence complet. Peu à peu commença un léger bruit, comme un chant doux et plaintif ; c’est la bouilloire qui s’échauffe : le son devient plus fort, l’eau entre en ébullition. C’est de nouveau un bacchanal produit par une douzaine de casseroles, les unes en majeur, les autres en mineur. La petite souris brandit son bâton avec une rapidité de plus en plus grande : les pots écument, jettent de gros bouillons qui produisent un gargouillement bruyant ; tout déborde, tout se sauve, c’est comme un sifflement infernal. Puis un nouveau coup de vent passe par la cheminée. Hou ! hah ! quel fracas ! La petite souris, effrayée, laisse tomber son bâton.

On n’entend plus rien.

« En voilà une fameuse cuisson ! dit le roi. Allons, qu’on serve la soupe ; elle doit être excellente !

— Mais c’est là tout, répondit la souris ; la soupe est partie tout entière dans le feu. »

Et elle s’inclina respectueusement.

« C’est une mauvaise plaisanterie, dit le roi. Allons, à la suivante ; qu’elle nous donne sa recette. »

III

CE QUE RACONTA LA SECONDE SOURICELLE.

Je suis née dans la bibliothèque du château, dit la seconde petite souris. Il y a comme un sort sur notre famille : presque aucune de nous n’a le bonheur de pénétrer jusqu’à la salle à manger ou jusqu’à l’office, objet de tous nos désirs. C’est aujourd’hui pour la première fois que j’entre dans cette cuisine. Cependant je m’y reconnais ; pendant mon voyage, j’ai fréquenté plusieurs de ces lieux de délices.

Dans cette fameuse bibliothèque qui fut mon berceau, nous eûmes souvent à souffrir de la faim ; mais nous y acquîmes une belle instruction. La nouvelle du concours ouvert par ordre du roi, pour la découverte de la recette de la soupe à la brochette, arriva jusqu’à nous. Ma vieille grand’mère se souvint qu’un jour elle avait entendu un des serviteurs de la bibliothèque lire tout haut, dans un des livres, ce passage : « Le poëte est un magicien ; il peut faire de la soupe rien qu’avec une brochette. » Ma grand’mère me demanda si je me sentais poëte ; je ne savais même pas ce que cela pouvait être. « Allons, me dit-elle, il te faut voyager, et tâcher d’apprendre comment l’on devient poëte. – C’est au-dessus de mes moyens, » répliquai-je.

Mais ma grand’mère, qui avait été curieuse dans sa jeunesse et avait souvent écouté ce qu’on lisait dans la bibliothèque, me dit que, d’après les plus savantes autorités, il y avait trois ingrédients pour faire un poëte : de l’intelligence, de l’imagination et du sentiment. « Si tu te procures ces trois choses, dit-elle, tu seras poëte, et alors il te sera facile de préparer cette fameuse soupe. »

Je partis donc en voyage, à la quête de ces trois qualités ; je me dirigeai vers l’ouest.

L’intelligence, m’étais-je dit, est la principale des trois ; les deux autres sont bien moins estimées dans ce monde : donc je m’attachai à acquérir d’abord l’intelligence. Mais où la trouver ?

« Regarde la fourmi, et tu apprendras la sagesse, » a dit un certain roi des Israélites, comme ma grand’mère l’avait encore entendu lire. Donc je marchai sans m’arrêter, jusqu’à ce que j’eusse rencontré la première grande fourmilière. Là, je me mis aux aguets, pour saisir la sagesse au gîte.

Les fourmis sont un petit peuple bien respectable ; elles ne sont qu’intelligence d’outre en outre. Tout, chez elles, se passe comme un problème de mathématique qui se résout bien méthodiquement. Travailler, travailler sans cesse et pondre des œufs, c’est là, disent-elles, remplir ses devoirs vis-à-vis du présent et de l’avenir, et elles ne font pas autre chose.

Elles se divisent en supérieures et en inférieures ; le rang est marqué par un numéro d’ordre ; la reine porte le numéro un. Son opinion est la seule vraie ; elle possède infuse la quintessence de la sagesse : c’est ce que j’appris bientôt. C’était de la plus haute importance pour moi ; il ne s’agissait plus que de reconnaître la reine au milieu de ces milliers de petites bêtes.

J’entendis rapporter plusieurs propos d’elle qui témoignaient en effet d’une raison supérieure ; car ils parurent absurdes à ma pauvre cervelle. Elle prétendait que sa fourmilière était ce qu’il y avait de plus élevé dans ce monde, qu’elle était plus haute que les plus hautes montagnes. Cependant, tout à côté se trouvait un arbre qui dépassait la fourmilière d’une centaine de pieds ; mais on n’en parlait jamais, et, comme les fourmis sont aveugles, le dire de la reine passait pour la vérité même.

Un soir, une fourmi égarée se mit à grimper sur l’arbre, et, sans monter jusqu’à la cime, parvint cependant plus haut qu’aucune de ses sœurs n’était jamais montée. Lorsqu’elle fut de retour, elle parla de son ascension, et déclara que l’arbre lui semblait bien plus élevé que la fourmilière ; cela fut regardé comme une offense à l’honneur de la communauté, et la pauvre fourmi se vit condamnée aux travaux les plus pénibles, tels que charrier les insectes morts, etc.

Mais quelque temps après, une autre fourmi se fourvoya également sur l’arbre. Rentrée au bercail, elle parla de son excursion avec prudence et amphibologie, laissant cependant deviner, à qui voulait comprendre, que l’arbre était plus haut que la fourmilière. Comme elle était très-considérée, qu’elle était une des dignitaires de la cour, loin de la persécuter comme la première, on plaça sur sa tombe, lorsqu’elle mourut, une coquille d’œuf en guise de monument, pour éterniser le souvenir de son courage et de sa science.

Avec tout cela, je n’avais pu encore découvrir la reine, et j’étais toujours en observation. Je remarquai que les fourmis portaient de temps en temps leurs œufs à l’air pour les mettre au soleil. Un jour j’en vis une qui ne pouvait plus ramasser son œuf pour le rentrer. Deux autres accoururent pour l’aider ; mais elles étaient elles-mêmes chargées chacune d’un œuf ; en secourant leur compagne, elles faillirent laisser tomber leur fardeau. Aussitôt elles s’en furent, laissant la pauvrette dans l’embarras. « Voilà qui est bien agi, c’est la sagesse même, entendis-je une voix s’écrier ; chacun est son plus proche prochain. Nous autres fourmis, nous ne nous y trompons jamais ; nous naissons toutes raisonnables. Cependant, parmi nous toutes, c’est moi qui ai la plus haute raison. » À ces mots je vis, au milieu de la foule qui grouillait, une fourmi se dresser orgueilleusement sur ses pattes de derrière. Il n’y avait pas à s’y tromper, c’était la reine. Je la happai d’un coup de langue et je l’avalai. Je possédais donc la sagesse et l’intelligence. Ce n’était pas assez.

Je me mis à mon tour à grimper sur l’arbre qui ombrageait la fourmilière : c’était un beau chêne, déjà plus que séculaire ; il avait à sa cime une magnifique couronne. Je savais par ma grand’mère que les arbres sont habités par des êtres particuliers, des dryades, une nymphe qui naît avec l’arbre et qui meurt avec lui. En effet, au sommet, dans un creux de l’arbre, se trouvait une jeune fille d’une beauté surhumaine, ce qui ne l’empêcha pas de pousser un cri d’effroi en m’apercevant. Comme toutes les femmes, elle avait peur des souris ; de plus, elle savait que j’aurais pu ronger l’écorce de l’arbre auquel son existence était attachée.

Je lui dis de bonnes paroles et la rassurai sur mes intentions ; elle me prit dans la main et me caressa doucement. Je lui contai pourquoi je m’étais hasardée à courir le monde. Elle me promit que le soir même, peut-être, je posséderais une des deux choses qui me manquaient pour devenir poëte.

« Le beau Phantasus, dit-elle, le dieu de l’imagination, vient souvent se reposer sur ce chêne, dont il aime le tronc noueux et puissant, les fortes racines, la majestueuse couronne qui, en hiver, brave la tempête et les neiges, et, en été, forme ce magnifique dôme de verdure d’où l’on domine le vaste paysage que tu vois devant toi. Les oiseaux, qui y abondent, chantent leurs aventures dans les contrées lointaines ; la cigogne dont le nid est accroché là-bas, à la seule branche morte, nous raconte même les merveilles du pays des Pyramides.

« Tout cela plaît à Phantasus ; il aime aussi à m’entendre faire le récit de ma vie, depuis le temps où le chêne n’était qu’un petit arbrisseau enfoui sous les fougères ; tout ce que j’ai vu, ce que j’ai ressenti pendant ces trois siècles, cela l’intéresse et le charme. Tout à l’heure il doit venir me voir. Cache-toi en bas, sous cette touffe de muguet ; je trouverai bien moyen, pendant qu’il sera perdu dans ses rêveries, de lui arracher une petite plume de son aile ; jamais poëte n’en aura eu de pareille. »

Et, en effet, le brillant Phantasus arriva ; la bonne dryade lui enleva une plume de ses ailes aux mille couleurs, et me la donna. Je la mis dans l’eau pour la rendre moins coriace ; puis, avec assez de peine encore, je la rongeai. Quand j’en eus avalé le dernier débris, je me trouvai donc posséder intelligence et imagination ; restait le sentiment.

Je retournai à la bibliothèque ; je savais qu’elle contenait beaucoup de ces bons romans qui sont destinés à délivrer les humains de leur trop-plein de larmes, et qui sont comme des éponges pour pomper les sentiments.

Je me souvenais qu’on les reconnaissait à l’air appétissant du papier ; à force d’être lues par les maîtres comme par les valets, les pages étaient devenues d’un beau noir luisant et gras, excellentes tartines pour le palais d’une souris.

J’en attaquai un, puis un second ; je commençai à ressentir dans tout mon être des tressaillements étranges. J’en dévorai un troisième : j’étais poëte ; il n’y avait plus à en douter. J’avais des maux de tête, des maux de ventre, des douleurs partout ; j’étais dans une agitation continuelle.

Et, maintenant, comment faire la soupe à la brochette ? Mon imagination me fournit force situations, histoires, anecdotes, proverbes où se trouve une brochette, ou ce qui y ressemble, un bâtonnet, un petit morceau de bois. Rien de plus amusant et de plus récréatif ; c’est bien mieux qu’une vraie soupe qu’on mange réellement.

Ainsi, je vais commencer par narrer à Votre Majesté le conte où, d’un coup d’une petite baguette, la bonne fée transforma Cendrillon et tous les objets de la cuisine ; demain ce sera une autre histoire, et ainsi de suite.

« Assez de toutes ces fadaises, ce sont viandes creuses ! s’écria le roi. À la suivante !

— Psch, psch ! » entendit-on tout à coup.

Une petite souris, la quatrième de la bande, celle qu’on avait crue morte, venait d’entrer dans la cuisine. Elle se précipita comme une flèche au milieu de l’assemblée, renversant la brochette couverte d’un crêpe, qui avait été placée là en son souvenir.

Elle avait couru nuit et jour pour arriver à temps au rendez-vous ; elle avait eu le courage de se risquer dans un wagon d’un train de marchandises. Elle n’avait plus sa brochette ; il lui manquait pas mal de poils, car elle avait reçu maint horion dans ses aventures ; mais elle n’avait pas perdu la voix. Elle prit aussitôt la parole, sans attendre son tour, comme si l’existence même de la gent souricière dépendait de ce qu’elle allait dire. Et elle parla, parla avec une assurance suprême. Tout cela était si inattendu, que le roi ne songea pas à l’interrompre pour la tancer de son manque de respect.

Écoutons donc ce qu’elle raconta.

IV

CE QUE DIT LA QUATRIÈME SOURIS LORSQU’ELLE PRIT LA PAROLE AVANT LA TROISIÈME.

Je me suis tout d’abord rendue dans la capitale d’un vaste pays, pensant que dans une grande ville je trouverais plus facilement des renseignements utiles. Comme je n’ai pas la mémoire des noms, j’ai oublié celui de cette ville. J’avais fait le voyage dans la charrette d’un contrebandier ; elle fut saisie et conduite au palais de justice. Je me glissai en bas et me faufilai dans la loge du portier.

Je l’entendis causer d’un homme qu’on venait d’amener en prison pour quelques propos inconsidérés contre l’autorité. Ses paroles avaient été rapportées, amplifiées, commentées ; puis, ainsi altérées, elles avaient été couchées sur le papier, et de nouveau exagérées.

« Il n’y a pas là de quoi fouetter un chat, dit le portier. C’est de l’eau claire comme la soupe à la brochette ; mais cela peut lui coûter la tête. »

À ces mots je dressai les oreilles ; je me dis que j’étais peut-être sur la bonne piste pour apprendre la recette. Du reste, le pauvre prisonnier m’inspirait de l’intérêt, et je me mis en quête de sa cellule. Je la trouvai et j’y pénétrai par un trou de souris qui était près de la porte.

Le prisonnier était pâle ; il avait une longue barbe et de grands yeux brillants. La lampe qui éclairait ce sombre lieu jetait une flamme vacillante et fumante ; cela ne noircissait pas les murailles : depuis longtemps elles étaient toutes couvertes de suie. Le prisonnier y gravait des vers et des dessins ; il avait l’air de bien s’ennuyer, et je fus la bienvenue auprès de lui. Il me jeta des miettes de pain, me donna de douces paroles et sifflota pour me faire approcher ; mes gentillesses le distrayaient ; je pris peu à peu entière confiance en lui, et nous devînmes une paire d’amis.

Il partageait son pain avec moi, et de son fromage il me donnait mieux que la croûte ; nous avions aussi quelquefois du saucisson : bref, je faisais bombance.

Mais ce n’était pas tout cela qui me faisait plaisir ; j’étais fière et heureuse de l’attachement de cet excellent homme. Il me prenait dans sa main, je jouais dans sa barbe ; quand j’avais froid, je m’abritais dans sa manche. Il me caressait et me choyait ; il avait une vraie affection pour moi, et je le lui rendais bien. J’en oubliai le but de mon grand voyage ; je ne fis plus attention à ma brochette qui, un beau jour, glissa dans la fente du plancher, où elle est encore.

Je restai donc, me disant que, moi partie, le pauvre prisonnier n’aurait plus personne avec qui partager son pain et son fromage, ce qui paraissait lui faire tant de plaisir. Ce fut lui qui s’en alla. La dernière fois que je le vis, tout triste qu’il avait l’air, il me cajola avec tendresse et me donna toute une tranche de pain et la plus grosse moitié de son fromage. En sortant de sa cellule, il regarda en arrière et m’envoya un baiser de la main. Il ne revint plus ; je n’ai jamais su ce qu’il est devenu. « Soupe à la brochette, » disait le concierge quand il était question de lui. Ces mots me rappelèrent l’objet de mon voyage, et je retournai dans la loge. Habituée aux bontés du prisonnier, je ne me méfiais plus assez des hommes, je me montrais imprudemment. Le concierge m’attrapa, me caressa aussi, mais pour ensuite me fourrer dans une cage.

Quelle horrible prison ! On a beau courir, courir, on ne fait que tourner sans avancer, et l’on rit de vous aux éclats.

Le vilain portier m’avait enfermée pour servir d’amusement à sa petite fille, une mignonne enfant aux cheveux d’or bouclés, à la bouche toujours souriante, aux grands yeux clairs et brillants de joie. Un jour, me voyant toute désolée et essoufflée après une galopade désespérée que j’avais faite dans la roue de ma cage : « Pauvre petite créature, » dit-elle, et, tirant le verrou, elle me laissa sortir. D’un bond, toute fatiguée que j’étais, je sautai sur le rebord de la fenêtre qui était ouverte, et de là je m’enfuis par la gouttière. « Libre, libre ! » m’écriai-je, ne pensant plus qu’à me garer de ceux qui voudraient m’emprisonner de nouveau, et plus du tout à la soupe.

J’attendis que la nuit fût devenue bien sombre ; alors, par les toits du palais de justice, je gagnai une vieille tour qui y était attenante ; elle n’était habitée que par un veilleur de nuit et un hibou. Comme j’y vis beaucoup de trous et de recoins, je m’y installai, bien que je ne me fiasse ni à l’homme ni à l’oiseau, à ce dernier le moins : il ressemble à un chat, et, en effet, il fait la guerre à notre race.

Mais on peut se tromper : c’est ce qui m’arriva. Le hibou valait mieux que sa mine ; il était vieux, il avait beaucoup d’expérience et d’entregent. Il croyait descendre du fameux hibou, oiseau favori de Minerve, la déesse de la sagesse ; le fait est qu’il connaissait l’envers et l’endroit des choses. Quand ses petits émettaient quelque opinion inconsidérée : « Allons donc ! disait-il ; ne faites donc pas de soupe à la brochette. » Quand ils entendaient cela, les jeunes savaient qu’ils avaient dit une sottise.

Du reste, il ne leur faisait jamais de plus graves reproches, et les traitait avec beaucoup de tendresse. Cette douceur finit par m’inspirer de la confiance, et de mon trou je lui adressai un jour quelque psch, psch en guise de bonjour.

Le hibou me donna la bienvenue et me promit de me protéger contre tous les animaux malfaisants ; mais il me prévint que, si l’hiver était dur, il me croquerait lui-même.

Comme je vous ai dit, c’était un animal très-avisé, et rien ne lui en imposait. « Tenez, me dit-il une fois, le veilleur de nuit s’imagine être un personnage parce que, quand il y a un incendie, il réveille toute la ville avec les fanfares qu’il tire de son cor ; mais il ne sait absolument rien faire au monde que de sonner de la trompe. Tout cela, c’est de la soupe à la brochette. »

Je l’interrompis pour le prier de me donner la recette de ce mets : « Comment ! dit-il, vous ne savez pas que c’est une façon de parler inventée par les hommes ? Chacun la prend plus où moins dans son sens ; mais au fond ce n’est que l’équivalent de rien du tout.

— Bien ! m’écriai-je frappée de cette explication. Ce que vous dites là anéantit toutes mes illusions sur cette fameuse soupe ; mais, après tout, c’est bien la vérité, et la vérité est ce qu’il y a de plus précieux au monde. »

Et je quittai la tour et je me hâtai de revenir parmi vous, vous apportant non pas la soupe, mais quelque chose de bien plus estimable, la vérité. Les souris, me disais-je, passent avec raison pour une race éclairée ; et notre roi, renommé pour son esprit, sera enchanté de posséder la vérité, et il me fera reine.

« Ta vérité n’est que mensonge ! s’écria la troisième souris qui n’avait pas eu son tour de parole. Je sais préparer la soupe, vous allez le voir de vos yeux. »

V

LA MERVEILLEUSE RECETTE.

Moi, continua la troisième souris, je ne suis pas allée chercher des renseignements à l’étranger ; je suis restée dans notre pays, qui en vaut bien un autre et où l’on trouve tout ce qu’on veut. Je n’ai pas été consulter des êtres surnaturels, je n’ai pas avalé ceci, cela, pour m’infuser la science, je n’ai pas demandé d’avis aux hiboux. J’ai tout tiré de mon propre fonds, de mes longues réflexions. Voici ce que j’ai trouvé :

Placez une marmite sur le feu ; bien. Versez-y de l’eau, encore plus, tout plein jusqu’au bord. Voyons maintenant, activez bien le feu. Du bois, du charbon : il faut que cela cuise à gros bouillons. C’est cela ! Le moment est venu. Jetez-y la brochette. Dans cinq minutes ce sera prêt. Il ne manque plus qu’une chose.

Que notre gracieux souverain daigne remuer le liquide bouillant avec son auguste queue, pendant deux minutes au moins ; mais, pour que le régal soit parfait, il faut bien tourner une minute de plus.

« Faut-il que ce soit justement ma queue ? demanda le roi.

— Oui, sire ! répondit la souris. Les queues de vos sujets n’ont pas cette vertu unique dont est douée celle de Votre Majesté ! »

L’eau continuait à bouillonner bruyamment. Le roi s’approcha de la marmite avec l’air le plus digne et le plus courageux qu’il put prendre, et étendit sa queue en rond, comme quand les souris écrèment un pot à lait, pour ensuite lécher leur queue. Mais à peine eut-il ressenti la chaleur et la vapeur, qu’il sauta en bas du foyer et s’écria :

« Oui, c’est bien cela ! c’est la vraie recette. Tu seras la reine. Quant à la soupe, nous la préparerons une autre fois, quand nous célébrerons nos noces d’or. Alors, en l’honneur de ce beau jour, nous en régalerons à gogo tous nos pauvres pendant une semaine. »

Et le mariage fut aussitôt célébré en grande pompe.

Lorsque tout fut mangé et bu, et que chacun s’en retourna chez soi, plusieurs souris, entre autres les amies et parentes des trois évincées, marmottaient entre elles : « Ce n’est pas là du tout de la soupe à la brochette ; c’est de la soupe à la queue de souris. »

Quant aux récits qu’elles avaient entendus, elles trouvaient telle aventure intéressante, telle autre insipide et mal racontée.

De même, lorsque l’histoire se répandit dans le monde, les avis furent très-partagés ; les uns la déclaraient amusante, d’autres n’y voyaient que des fadaises.

Enfin la voilà telle quelle : la critique, en général, n’est que de la soupe à la brochette.

CINQ DANS UNE COSSE

 

Il y avait cinq pois dans une cosse ; ils étaient verts, la cosse verte ; ils croyaient donc que le monde entier était vert ; c’était dans l’ordre.

La cosse grandit, les pois grandirent ; ils se plièrent à la circonstance et vinrent se ranger l’un à la suite de l’autre en ligne droite. Le soleil chauffait la cosse, la pluie la rendait transparente ; c’était un bon temps, et les pois grossissaient toujours, et ils réfléchissaient de plus en plus ; il leur fallait bien faire quelque chose.

« Est-il donc dans le dessein de la Providence que nous restions éternellement immobiles ? demanda l’un. Pourvu que nous ne devenions point ankylosés et durs, faute d’exercice ! Il me semble pourtant que, dehors de cette cosse, il doit y avoir quelque autre chose. »

Et les semaines se passèrent ; les pois devinrent jaunes, et la cosse aussi. « Le monde est tout jaune, » disaient-ils ; et ils n’avaient pas tout à fait tort.

Soudain, ils sentirent une secousse ; une main d’homme avait arraché la cosse et l’avait fourrée avec d’autres dans un grand sac. « Ah ! ah ! on va ouvrir, » dirent les pois, et ils étaient dans une joyeuse attente.

« Je voudrais bien savoir, dit le plus petit d’entre eux, lequel de nous fera le mieux son chemin dans le monde. Nous verrons bien.

— Arrivera ce qui doit arriver, » ajouta le plus gros.

Crac, la cosse creva, et les cinq pois roulèrent dehors ; ils étaient en plein soleil dans la main d’un enfant, un petit garçon.

« Quels jolis pois pour ma canonnière ! » dit-il, et aussitôt il y en glissa un et tira.

« Me voilà lancé dans le monde ! s’écria le pois. Voyez si vous me rattraperez ! » et il était déjà loin.

« Moi, dit le second, au moment où l’enfant le fit voler tout droit en l’air, moi je vais jusqu’au soleil ; cela me paraît une belle cosse, comme il m’en faut une.

— Nous dormirons un brin là où nous retomberons, dirent les deux suivants. Que de bruit dans ce monde ! nous en avons la tête rompue. » Et ils tombèrent de la main de l’enfant ; mais il les ramassa et les lança tous deux ensemble.

« C’est parfait, dirent-ils ; nous nous entr’aiderons, et c’est nous qui prospérerons mieux que les autres.

— Arrivera ce qui doit arriver, » dit le dernier, le plus gros, le plus sage, et il vola vers le toit de la maison voisine, il glissa juste dans une fente d’une vieille planche placée sous la fenêtre d’une mansarde ; là se trouvait un peu de mousse, un peu de terre. Et le brave pois était caché sous la mousse ; personne ne le voyait plus, excepté le bon Dieu, qui ne l’oublia pas.

« Arrivera ce qui doit arriver, » dit-il encore une fois.

Dans la petite mansarde demeurait une pauvre femme ; elle allait en journée, nettoyait les poêles, coupait du bois, et faisait d’autres ouvrages pénibles ; elle était forte et laborieuse. Mais elle restait toujours pauvre ; et dans la mansarde gisait sur le lit sa fille, déjà grandelette, gentille et délicate ; malade depuis un an, elle semblait ne pouvoir ni vivre ni mourir.

« Elle ira retrouver sa petite sœur, pensait la mère. Je n’avais que ces deux enfants ; ce fut une lourde charge pour moi de les élever. Le bon Dieu partagea le fardeau avec moi, et en prit une. Que je voudrais donc garder celle qu’il m’a laissée ! Mais il veut sans doute les réunir l’une à l’autre, et ma pauvre fille va me quitter. »

L’enfant restait cependant ; elle souffrait en patience, sans murmurer, et était bien sage pendant que la mère allait travailler en journée.

Le printemps revint, et un beau matin, au moment où la brave femme était prête à sortir, le soleil jeta ses rayons doux et joyeux à travers la petite fenêtre jusqu’auprès du lit où était l’enfant malade. Elle dirigea ses regards vers le carreau d’en bas et dit : « Qu’est-ce donc que cette chose verte que j’aperçois là-bas, et qui se balance au gré du vent ? »

La mère ouvrit la fenêtre à demi : « Tiens ! dit-elle, c’est un petit pois qui a germé ici et qui pousse déjà de petites feuilles vertes. Comment a-t-il pu venir se nicher dans cette fente ? Cela te fera comme un petit jardin pour t’amuser. »

Elle roula tout près de la fenêtre le lit de l’enfant pour qu’elle pût voir grandir le pois, et elle s’en alla à son travail.

Le soir à son retour : « Maman, lui dit la fille, je reviens à la santé. Le soleil avec sa bonne chaleur m’a toute ranimée. Le petit pois vient parfaitement, moi aussi j’irai bien comme lui, je me lèverai et je remercierai ce bon soleil.

— Dieu le veuille, » répondit la mère, qui n’osait croire à tant de bonheur. Elle fut cependant reconnaissante à la petite pousse verte d’avoir donné à l’enfant des idées plus gaies, et elle lui mit un étai pour que le vent ne la brisât pas ; de plus, elle attacha un morceau de fil à la fenêtre afin que le pois pût grimper autour. Et le petit pois profitait à merveille de ces bons soins.

« En vérité, voilà qu’il pousse des boutons, » dit un matin la brave femme, et elle commença à espérer que sa fille guérirait. Elle réfléchit que l’enfant avait dans ces derniers jours causé bien plus qu’auparavant, qu’elle s’était sans aide dressée dans son lit, pour contempler joyeusement la croissance du petit pois.

Une semaine après, l’enfant se leva pour la première fois et resta une heure entière hors du lit ; elle était là tout heureuse au soleil, la fenêtre ouverte. On apercevait une jolie fleur de pois, blanche et rose, épanouie. L’enfant s’avança et effleura d’un doux baiser la fleur si délicate. C’était pour elle un vrai jour de fête.

À plus forte raison en était-ce un pour la mère. « Le bon Dieu lui-même, disait-elle, a planté ce pois-là pour toi, et l’a fait pousser pour toi, enfant béni, et aussi pour remplir de joie le cœur de ta mère. »

Et elle souriait à la gentille fleur, comme si c’était un ange du bon Dieu.

Mais les autres pois, demanderez-vous, qu’étaient-ils devenus ? Eh bien, le premier qui s’élança dans le monde si plein de confiance, en s’écriant : « Rattrapez-moi donc ! » celui-là tomba sur le toit, un pigeon l’avala, et il se trouva dans l’estomac de la bête plus mal encore que Jonas dans la baleine.

Les deux paresseux, qui ne songeaient qu’à dormir, eurent le même sort. Au moins furent-ils bons à quelque chose.

Le second, celui qui pensait aller jusqu’au soleil, retomba dans la gouttière ; il y resta dans l’eau sale pendant des semaines et des mois, et il gonfla de plus en plus.

« Comme je deviens gros ! disait-il, que je suis donc rond ! Il me semble que je vais crever. Non, jamais aucun pois n’a fait un aussi beau chemin dans le monde que moi. Décidément c’était moi qui avais le plus d’esprit de nous cinq. » La gouttière qui l’écoutait lui donnait pleinement raison.

Pendant ce temps la jeune fille était à la fenêtre, avec des yeux brillants de joie, les joues roses de santé, et elle joignait ses petites mains au-dessus de la fleur du pois et remerciait Dieu de la lui avoir envoyée.

« Quant à moi, dit la gouttière, c’est mon pois que je préfère. »

L’HISTOIRE D’UNE MÈRE

 

Une mère était assise près de son petit enfant ; elle était remplie d’affliction, elle craignait qu’il ne mourût. Le petit visage de l’enfant était bien pâle ; ses petits yeux étaient fermés. Il respirait difficilement et quelquefois si profondément qu’on aurait dit qu’il gémissait ; mais la mère faisait encore plus pitié que le petit être moribond.

Voilà qu’on frappe, et il entre un pauvre homme, tout vieux, enveloppé dans une grande couverture de cheval ; elle tenait chaud ; c’est ce qu’il fallait ; il faisait un hiver très-froid. Dehors tout était couvert de neige et de glace, et le vent soufflait si fort qu’il vous coupait le visage.

Le pauvre homme tremblait de froid ; comme l’enfant venait de s’endormir pour quelques instants, la mère se leva et plaça sur le poêle un petit pot avec de la bière ; c’était pour réchauffer le vieux. Il s’assit et se mit à bercer l’enfant. La mère prit une vieille chaise et se plaça à côté de lui. Elle contemplait son enfant malade, qui respirait avec plus de bruit ; elle avait saisi sa petite main.

« N’est-ce pas, demanda-t-elle, tu crois aussi que je le garderai ? Le bon Dieu ne me le prendra pas. »

Et le vieux brave homme, c’était la Mort, fit un singulier signe de tête qui pouvait signifier aussi bien oui que non. La mère baissa les yeux vers la terre, de grosses larmes coulaient sur ses joues. Elle se sentit la tête lourde ; il y avait trois jours et trois nuits qu’elle n’avait fermé l’œil. Elle s’assoupit, pendant une minute seulement. Puis elle s’éveilla en sursaut, toute tremblante de froid.

« Qu’est cela ? » s’écria-t-elle, jetant autour d’elle des regards éperdus. Le vieillard était parti, le petit enfant n’était plus dans son berceau, le vieux l’avait emporté. Dans le coin, l’antique horloge faisait un grand brouhaha, ses rouages grinçaient et grondaient, le lourd poids de plomb tomba à terre : paf ! et rien ne remua plus, la pendule était arrêtée.

La pauvre mère se précipita hors de la maison, criant après son enfant.

Dehors, au milieu de la neige, était assise une femme, habillée de longs vêtements noirs. « La Mort est entrée chez toi, dit-elle. Je l’ai vue sortir en courant, emportant ton enfant. Elle va plus vite que le vent, et ne rend jamais ce qu’elle a pris.

— Dis-moi seulement dans quelle direction elle est partie ? dit la mère. Je t’en supplie, dis-le-moi, et je la retrouverai !

— Je sais le chemin par où elle est passée, répondit la femme en noir. Mais avant que je te l’enseigne, il faut que tu me fasses entendre toutes les chansons que tu chantais à ton enfant. Je les aime, j’aime ta voix. Je suis la Nuit, je t’ai maintes fois entendue et j’ai vu tes larmes lorsque tu chantais.

— Oh ! je les chanterai toutes, toutes, mais plus tard, dit la mère. En ce moment ne me retiens pas, pour que je puisse la rattraper et retrouver mon enfant. »

La Nuit resta silencieuse. La mère alors, se tordant les mains, pleurant à chaudes larmes, se mit à chanter. Il y avait beaucoup de chansons ; mais il y eut encore bien plus de larmes que de paroles.

À la fin la Nuit dit : « Va à droite, dans la sombre forêt de sapins. C’est par là que la Mort s’est enfuie avec ton enfant. »

La mère courut vers la forêt ; au milieu la route se bifurquait ; elle ne savait quelle direction prendre. Devant elle, se trouvait un buisson d’épines, il n’avait ni feuilles, ni fleurs : c’était l’hiver, de grands glaçons pendaient le long de ses branches.

« N’as-tu pas aperçu la Mort emportant mon enfant ? » lui demanda la mère.

« Oui, répondit le buisson. Mais je ne t’indiquerai le chemin qu’elle a pris qu’à une condition, c’est qu’auparavant tu me réchaufferas sur ton sein. Je gèle à périr, je deviens tout de glace. »

Et elle pressa le buisson contre son cœur, pour le faire dégeler ; les épines pénétrèrent dans sa chair ; son sang coula par grosses gouttes. Mais le buisson poussa des feuilles fraîches et vertes, et il se couvrit de fleurs, dans cette froide nuit d’hiver, tant il y a de fiévreuse chaleur dans le sein d’une mère affligée.

Et le buisson lui dit la route qu’elle devait prendre. Elle arriva au bord d’un grand lac, où il n’y avait ni navire ni barque. Il n’était pas assez gelé pour qu’on pût y passer à pied sans enfoncer, il était trop profond pour le traverser à gué. Et cependant il lui fallait passer outre, si elle voulait retrouver son enfant. Dans le délire de son amour, elle se jeta à terre, pour essayer si elle ne pourrait boire toute l’eau du lac. C’était bien impossible, mais elle pensait qu’en compassion d’elle Dieu ferait peut-être un miracle.

« Non, cela ne réussira jamais, dit le lac. Sois raisonnable, et voyons si nous ne pouvons pas nous entendre à l’amiable. J’aime à avoir au fond de mes eaux des perles, et tes yeux sont d’un plus bel éclat que les plus précieuses perles que j’aie jamais possédées. Si tu veux qu’à force de pleurer ils se détachent de ton visage, je te porterai vers la grande serre qui est sur mon autre bord : cette serre est la demeure de la Mort, elle en cultive les fleurs et les arbres ; chacun est la vie d’un être humain.

— Oh ! que ne donnerais-je pas pour ravoir mon enfant ! » dit la mère. Qui aurait cru qu’elle pourrait encore verser des larmes ? Mais elle pleura plus amèrement que jamais, et ses yeux glissèrent de leurs orbites et coulèrent au fond du lac ; ils devinrent deux perles comme jamais reine n’en posséda.

Le lac alors la souleva, comme si elle avait été sur une balançoire, et d’un seul mouvement d’ondulation, il la porta à son autre bord où se trouvait un merveilleux édifice, long de plus d’une lieue. On ne savait de loin si c’était une montagne avec des grottes et des forêts, ou si c’était une construction d’art. Mais la pauvre mère ne pouvait rien y voir ; ses yeux, elle les avait donnés.

« Comment reconnaîtrai-je maintenant la Mort qui m’a enlevé mon enfant ? » dit-elle tout haut dans son désespoir.

« Elle n’est pas encore arrivée, » lui répondit une vieille bonne femme, qui allait çà et là, surveillant la serre et soignant les plantes. « Comment as-tu trouvé ton chemin jusqu’ici ? Qui a bien pu t’aider ?

— Le bon Dieu m’a secourue, répondit-elle. Il est miséricordieux. Toi aussi tu auras pitié de moi. Dis-moi où je pourrai trouver mon enfant chéri.

— Je ne le connais pas, dit la vieille, et toi tu es aveugle. Il y a bien ici des fleurs, des plantes et des arbres qui se sont fanés cette nuit ; la Mort va venir tout à l’heure pour les retirer de la serre. Car tu sais sans doute que tout être humain a dans ce lieu un arbre, une fleur qui représente sa vie, son caractère, et qui meurt avec lui. À les voir on dirait des végétaux ordinaires, mais quand on les touche on sent les pulsations d’un cœur. Guide-toi là-dessus, peut-être reconnaîtras-tu les battements du cœur de ton enfant. Et que me donneras-tu, si je t’enseigne ce qu’il te faut encore faire ?

— Je n’ai plus rien à te donner, dit tristement la pauvre mère. Mais j’irai te chercher jusqu’au bout du monde ce qui pourra te faire plaisir. — Je n’ai besoin de rien hors d’ici, répondit la vieille. Donne-moi tes longs cheveux noirs ; tu sais bien qu’ils sont beaux, ils me plaisent. Je les changerai contre mes cheveux blancs. — Tu ne demandes pas plus ? dit la mère. Tiens, je te les donne bien volontiers. » Et elle enleva sa magnifique chevelure, autrefois son orgueil de jeune fille, et elle reçut en place les cheveux courts et tout blancs de la vieille femme.

Celle-ci la prit par la main et elles entrèrent dans la grande serre, où croissait à pleines touffes la végétation la plus merveilleuse. On voyait sous des cloches de cristal les plus délicates hyacinthes, et à côté de grosses pivoines vulgaires et bouffies. Il y avait aussi des plantes aquatiques, les unes pleines de sève, d’autres à moitié flétries, et dont les racines étaient entourées de vilaines couleuvres. Plus loin s’élevaient de magnifiques palmiers, des chênes, des platanes ; puis dans une autre région à l’écart se trouvaient des parcs de persil, de thym et les autres plantes potagères, emblèmes du genre d’utilité de ceux dont elles symbolisaient la vie. Il y avait encore de grands arbustes dans des pots trop étroits qui paraissaient près d’éclater ; mais on voyait aussi de méchantes petites fleurettes dans des vases de porcelaine, dans le meilleur terreau, entourées de mousse, et soignées on ne peut mieux. Tout cela représentait la vie des hommes qui dans ce moment existaient sur la terre, depuis la Chine jusqu’au Groënland.

La vieille voulait expliquer tout cet arrangement mystérieux, mais la mère ne l’écouta pas et demanda à être conduite auprès des toutes petites plantes ; elle les tâtait et palpait pour sentir les pulsations du cœur ; après en avoir touché des milliers, elle reconnut les battements du cœur de son enfant.

« C’est lui ! » s’écria-t-elle, en étendant sa main sur un petit crocus qui, penché sur le côté, paraissait tout flétri.

« Ne le touche pas, dit la vieille. Reste ici à cette place, et quand la Mort va venir, elle ne saurait tarder, défends-lui d’arracher cette plante ; menace-la de déraciner toutes les fleurs alentour. Elle aura peur ; elle est responsable et en rend compte au bon Dieu. Aucune plante ne doit être enlevée avant qu’il l’ait permis. »

À ce moment on sentit un vent glacial, la mère devina que c’était la Mort qui approchait.

« Comment as-tu pu trouver le chemin jusqu’ici ? demanda en effet la Mort. Arriver encore plus vite que moi ? Comment as-tu fait ? — Je suis une mère, » répondit-elle.

Et la Mort étendit sa longue main crochue vers le petit crocus.

Mais la mère le tenait entouré de ses deux mains bien serrées ; elle avait grand soin de ne pas endommager ni froisser aucun des petits pétales. La Mort alors souffla sur les mains de la mère, qui les sentit tomber sans force. Cette haleine était plus froide que les vents du plus rigoureux hiver.

« Tu ne peux rien contre moi, » dit la Mort. – « Mais le bon Dieu est plus fort que toi, » répondit-elle. – « Oui, mais je ne fais que ce qu’il veut. Je suis son jardinier. Toutes ces plantes, ces arbres et arbustes, quand ils ne prospèrent plus ici, je les transplante dans d’autres jardins, dont l’un est le grand jardin du paradis. Ce sont des contrées inconnues ; ce qu’il en advient là, je ne puis te le dire.

— Pitié ! pitié ! s’écria la mère. Ne m’enlève pas mon enfant, maintenant que je l’ai retrouvé. » Elle suppliait et gémissait. La Mort ne l’écoutait pas ; alors tout à coup elle saisit deux charmantes fleurs et dit à la Mort : « Vois, je vais les arracher, et toutes celles alentour, je vais tout dévaster ; tu me pousses au désespoir.

— Ne tire pas, ne les abîme pas ! s’écria la Mort. Tu dis que tu es si malheureuse, et tu voudrais briser le cœur d’une autre mère ! — Une autre mère ! » dit la pauvre femme, et elle lâcha les fleurs aussitôt. – « Tiens, voilà tes yeux, dit la Mort. Ils brillaient d’un éclat si pur et si doux, que je les ai retirés du lac. Je ne savais pas qu’ils fussent à toi. Reprends-les et regarde au fond de ce puits ; tu verras ce que tu aurais détruit si tu avais arraché ces fleurs. Dans les reflets de l’eau tu verras passer comme un mirage le sort destiné à chacune de ces deux fleurs et aussi celui qui aurait été réservé à ton enfant, s’il avait vécu. »

Elle se pencha sur le puits et elle vit passer des images de bonheur et de joie, les tableaux les plus riants ; puis vinrent des scènes affreuses de misère, de chagrin et de désolation.

« L’un et l’autre, c’est la volonté de Dieu, » dit la Mort.

« Dans ce que je vois, reprit la mère pleine d’angoisses, je ne distingue pas ce qui était destiné à mon enfant.

« Je ne te le dirai point, répondit la Mort. Mais je te le répète, parmi tout ce qui vient de t’apparaître tu as vu ce qui attend ton enfant sur terre. »

La mère, éperdue, se jeta à genoux et s’écria : « Je t’en supplie, dis-moi, était-ce ce sort horrible qui lui était réservé ? Non, n’est-ce pas ? Parle ! Tu ne veux pas répondre ? Oh ! dans le doute, emporte-le ; qu’il ne risque pas de souffrir de tels malheurs. Je l’aime plus que moi-même, ce cher enfant innocent. Que le chagrin soit pour moi. Emporte-le dans le royaume des cieux. Oublie mes larmes, mes prières, oublie tout ce que j’ai dit et ce que j’ai fait.

— Je ne te comprends pas, dit la Mort. Veux-tu, oui ou non, ravoir ton enfant, ou dois-je le conduire dans ce lieu inconnu dont je ne puis te parler ? »

Alors la mère, tordant ses mains, se jeta à genoux, et s’adressant au bon Dieu : « Ne m’écoutez pas, s’écria-t-elle, si je réclame au fond du cœur contre votre volonté, qui est toujours pour le mieux. Ne m’écoutez pas, ne m’exaucez pas ! »

Et elle laissa tomber sa tête sur sa poitrine, abîmée dans son angoisse.

Et la Mort arracha le petit crocus et alla le transplanter dans le jardin inconnu.


Ce livre numérique

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l’Association Les Bourlapapey,

bibliothèque numérique romande

 

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en août 2014.

 

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Les membres de l’association qui ont participé à l’édition, aux corrections, aux conversions et à la publication de ce livre numérique sont : Anne C., Sylvie, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Andersen, Nouveaux Contes Danois, traduits par MM. Ernest Grégoire et Louis Moland, illustrés d’après les dessins de M. Yann’ Dargent, Paris, Garnier, s. d. [1875]. D’autres éditions ont pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Mer du Nord : coucher de soleil derrière les vagues, a été prise par Sylvie Savary.

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