Hans Christian Andersen

CONTES DANOIS
2ème partie

Une Feuille du Ciel
Ce que le vieux fait est bien fait
Le Sylphe
La Reine des Neiges
Le Fils du Portier
Sous le Saule
Les Aventures du Chardon
La Fille du Roi de la Vase
Le Shilling de Argent
Le Jardinier et ses Maîtres

traduction : Ernest Grégoire et Louis Morand
illustrations d’après Yan Dargent

1873

édité par les Bourlapapey,

bibliothèque numérique romande

www.ebooks-bnr.com

 

 


Table des matières

 

UNE FEUILLE DU CIEL. 4

CE QUE LE VIEUX FAIT  EST BIEN FAIT. 8

LE SYLPHE. 16

LA REINE DES NEIGES. 23

PREMIÈRE HISTOIRE  QUI TRAITE DU MIROIR ET DE SES MORCEAUX   24

DEUXIÈME HISTOIRE  UN PETIT GARÇON ET UNE PETITE FILLE   27

TROISIÈME HISTOIRE  LE JARDIN DE LA FEMME QUI SAVAIT FAIRE DES ENCHANTEMENTS. 36

QUATRIÈME HISTOIRE  PRINCE ET PRINCESSE.. 48

CINQUIÈME HISTOIRE  LA PETITE FILLE DES BRIGANDS  59

SIXIÈME HISTOIRE  LA LAPONNE ET LA FINNOISE.. 66

SEPTIÈME HISTOIRE  LE PALAIS DE LA REINE DES NEIGES  71

LE FILS DU PORTIER.. 77

I. 78

II. 84

III. 90

IV.. 92

V.. 97

VI. 101

VII. 105

VIII. 108

SOUS LE SAULE. 111

I. 112

II. 118

III. 126

IV.. 132

V.. 135

LES AVENTURES DU CHARDON.. 139

LA FILLE  DU ROI DE LA VASE. 146

I. 147

II. 154

III. 160

IV.. 168

V.. 173

VI. 181

VII. 187

VIII. 194

LE  SCHILLING  D’ARGENT. 198

I. 199

II. 201

LE JARDINIER  ET  SES MAÎTRES. 205

Ce livre numérique. 215

 

UNE FEUILLE DU CIEL

 

 

Tout en haut du ciel, dans l’air le plus épuré, un ange s’envola du jardin du paradis avec une fleur. En y imprimant un baiser, il fit tomber une feuille. Elle arriva sur la terre, au milieu d’un bois. Aussitôt elle prit racine et poussa au milieu des autres plantes.

Celles-ci ne voulurent pas la reconnaître pour une des leurs. « Quelle singulière pousse ! » disaient-elles. Les chardons et les orties étaient les premiers à se moquer d’elle. « D’où cela vient-il ? C’est quelque graine potagère, » disaient les chardons avec dédain. « A-t-on jamais vu pousser si vite ; est-ce convenable, et croit-elle que nous sommes ici pour la soutenir quand elle fléchira ? »

Vint l’hiver, la neige couvrit le sol ; la plante céleste communiqua à la neige un éclat merveilleux, comme si un rayon du soleil l’eût illuminée par dessous. Au printemps, elle porta une fleur comme on n’en avait jamais vu d’aussi belle.

Le professeur de botanique le plus renommé du pays en fut averti. Il accourut muni de son diplôme qui attestait son vaste savoir. Il considéra la plante, l’analysa, goûta de ses feuilles. Elle ne ressemblait à rien de ce qu’il avait vu. Il ne trouvait aucun genre, aucune famille où la classer. « C’est quelques métis, s’écria-t-il enfin, c’est un monstre ; cela ne rentre dans aucun système.

— Cela ne rentre dans aucun système ! » répétèrent chardons et orties. Les grands et gros arbres virent et entendirent ce qui se passait ; ils ne dirent rien, ni en bien ni en mal, ce qui est le plus sage quand on est bête.

Arriva dans le bois une pauvre petite fille, l’innocence même ; son cœur était pur, son intelligence grande par la foi. Elle ne possédait au monde qu’une vieille Bible par laquelle Dieu semblait lui parler. Elle y avait appris combien les hommes sont méchants ; mais elle savait aussi que lorsqu’ils nous font souffrir l’injustice, lorsqu’ils nous méconnaissent et se moquent de nous, il faut nous rappeler l’exemple du meilleur et du plus pur des enfants de Dieu, qu’ils ont attaché à la croix, et dire avec lui : « Mon père, pardonnez-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font ! »

La jeune fille s’arrêta devant la plante miraculeuse dont la fleur embaumait l’air d’un parfum exquis, et qui brillait au soleil comme un bouquet de feu d’artifice. Quand le vent agitait ses feuilles, on entendait résonner de célestes mélodies. L’enfant restait en extase devant cette merveille. Elle se pencha sur la plante pour l’admirer de plus près et en respirer le parfum. Elle sentit son cœur fortifié, et son esprit fut éclairé par la divine sagesse. Volontiers elle eût cueilli la fleur ; mais elle songea que ce serait mal et que la fleur se flétrirait. Elle ne prit qu’une seule petite feuille verte qu’elle plaça dans sa Bible, où elle resta fraîche et du plus beau vert.

Quelques semaines plus tard la Bible fut mise avec la feuille sous la tête de la petite fille, dans son cercueil. Elle y reposait paisiblement, et sur son visage doux et grave se reflétait le bonheur d’être délivrée de la poussière terrestre et d’être appelée auprès de son créateur.

Pendant ce temps la plante grandissait, fleurissait. Les oiseaux de passage s’inclinaient avec respect devant elle. « Voilà bien ces étrangers ! grognaient les chardons et les ronces. Savent-ils pourquoi ils prodiguent ainsi leurs hommages ? Ce n’est pas nous qui nous conduirions aussi sottement. » Et les vilaines limaces des bois crachaient devant la plante tombée du ciel.

Un porcher, qui faisait provision de broussailles pour allumer son feu, arracha ronces, chardons, orties et aussi la belle plante avec toutes ses racines. « Tout cela, se dit-il, n’est bon qu’à faire cuire mes aliments. »

Le roi du pays souffrait depuis longtemps d’une noire mélancolie que rien ne pouvait dissiper. Pour se distraire, il se mit à s’occuper des affaires de son peuple ; il se fit lire les bons auteurs, et ensuite les écrivains légers et frivoles. Rien n’y fit. On s’adressa alors à l’homme le plus sage de l’univers. Il répondit qu’il y avait un moyen de guérir le roi, c’était de lui faire prendre une feuille d’une fleur céleste qui se trouvait dans un bois de son royaume. Il en donnait la description. On reconnut la plante dont la curiosité s’était un instant émue.

« Ma foi ! je l’ai arrachée, se dit le porcher, et il y a longtemps qu’il n’en reste plus qu’un peu de cendres. Voilà pourtant ce que fait l’ignorance. » Le porcher était honteux de lui-même et se fût bien gardé de révéler son méfait. Après tout, il était bien bon de s’en vouloir. Les savants s’étaient-ils montrés plus avisés que lui ?

La plante avait disparu. Il n’y en avait plus qu’une seule feuille dans le tombeau de l’enfant. Mais personne ne le savait.

Le roi vint lui-même dans le bois pour s’assurer par ses yeux de la disparition de la plante. « C’était donc là qu’elle se trouvait, dit-il ; ce sera dorénavant un lieu saint. » Il fit entourer la place d’une grille d’or et y fit poser des sentinelles pour la garder.

Le fameux professeur de botanique écrivit une longue dissertation, bourrée de science sur les qualités de la plante divine ; il démontra tout ce qu’on avait perdu en la perdant. Le roi couvrit d’or chaque page de l’œuvre, et c’est cet âne qui gagna le plus à l’affaire.

Le roi garda son incurable chagrin, et les pauvres sentinelles s’ennuyaient beaucoup dans le bois.

CE QUE LE VIEUX FAIT

EST BIEN FAIT

 

 

Je vais te raconter une histoire que j’ai entendue lorsque j’étais encore petit garçon. Chaque fois que je me la rappelai par la suite, elle me parut plus jolie, et, en effet, il en est des contes comme des hommes : il en est qui embellissent avec l’âge.

Tu n’est pas sans avoir été à la campagne ; tu y as vu çà et là une vieille, très-vieille maison de paysan, avec le toit de chaume où croissent les herbes et la mousse ; sur le faîte se trouve l’inévitable nid de cigogne. Les murs sont inclinés de droite et de gauche ; il n’y a que deux ou trois fenêtres basses ; une seule même peut s’ouvrir. Le four sort de la muraille comme un ventre proéminent. Un sureau dépasse la haie, et sous ses branches est une mare où des canards se baignent. Un chien à l’attache aboie après tout le monde.

Dans une de ces demeures rustiques habitait un couple de vieux, un paysan et une paysanne. Ils ne possédaient presque rien au monde, et pourtant ils avaient une chose qui leur était superflue : un cheval qui se nourrissait de l’herbe des fossés de la route. Quand le paysan allait à la ville, il montait la bête ; souvent les voisins la lui empruntaient, et en retour ils rendaient au brave homme quelques services. Toutefois il était d’avis que le plus sage serait de s’en défaire, de le vendre ou de le troquer pour un objet plus utile. Mais quoi par exemple ?

« C’est ce que tu apprécieras toi-même mieux que personne, lui dit la bonne femme. Aujourd’hui est jour de foire à la ville. Vas-y avec le cheval, tu en retireras un prix quelconque ou tu feras un échange. Tout ce que tu feras me conviendra : donc en route ! »

Elle lui attacha autour du cou un beau foulard, qu’elle savait arranger mieux que lui, et elle y fit un double nœud très coquet. Elle lissa son chapeau avec la paume de la main, et lui donna un gros baiser. Puis il monta sur le cheval pour aller le vendre ou le troquer : « Oui, le vieux s’y entend, se dit-elle, il fera l’affaire on ne peut mieux. »

Le soleil était brûlant ; il n’y avait pas un nuage au ciel. Le vent soulevait la poussière sur la route où se pressaient toute sorte de gens qui allaient à la ville, en voiture, à cheval ou à pied. Ils avaient tous bien chaud. Nulle part on n’apercevait d’auberge.

Parmi ce monde cheminait un homme qui conduisait une vache au marché. Elle était aussi belle que vache puisse être. « Quel bon lait elle doit donner ! se dit le paysan. Voilà qui serait un fameux échange, cette superbe vache contre mon cheval ! — Hé là-bas ! l’homme à la vache ! sais-tu ce que je veux te proposer ? Un cheval, je le sais, coûte plus cher qu’une vache ; mais cela m’est égal : une vache me fera plus de profit qu’un cheval. As-tu envie de troquer ta vache contre mon cheval ?

— Je crois bien ! » répondit l’homme, et ils échangèrent leurs bêtes.

Voilà qui était fait, et le vieux paysan aurait fort bien pu s’en retourner chez lui, puisqu’il avait terminé l’affaire pour laquelle il s’était mis en chemin. Mais comme il s’était fait une fête de voir la foire, il résolut d’y aller quand même, et il s’achemina avec sa vache vers la ville. Comme il marchait bon pas, il ne tarda pas à rejoindre un individu qui conduisait un mouton, un mouton comme on en voit peu, avec une épaisse toison de laine.

 « Voilà une belle bête que je voudrais bien avoir ! se dit le vieux paysan. Un mouton trouverait tout ce qu’il lui faut d’herbe le long de notre haie ; on n’aurait pas besoin de lui chercher de la nourriture bien loin. Pendant l’hiver, nous le garderions dans la chambre ; ce serait une distraction pour ma vieille compagne. Un mouton nous conviendrait mieux qu’une vache. — Ça, l’ami, dit-il au maître du mouton, voulez-vous troquer »

L’autre ne le se fit pas dire deux fois. Il s’empressa d’emmener la vache et laissa le mouton. Le vieux paysan continua son chemin avec le mouton. Il aperçut un homme débouchant d’un sentier, qui portait sous le bras une oie vivante, une oie grasse, une oie comme on n’en voit guère. Elle fit l’admiration du vieux paysan. « Tu as là une charge, dit-il au survenant ; cette bête est extraordinaire, quelle graisse ! et quel plumage ! » Et il songea à part lui : « Si nous l’avions chez nous, je gage que ma bonne vieille trouverait encore moyen de la faire grossir. On lui donnerait tous les restes ; de quelle taille deviendrait-elle ! Je me souviens que ma femme m’a dit bien souvent : Ah ! si nous avions une oie, cela ferait joliment bien parmi nos canards ! Voici qu’il y a peut-être moyen d’en avoir une, et une qui en vaut deux ! Essayons. — Dis donc, camarade, reprit-il tout haut, veux-tu changer avec moi ? prendre mon mouton et me donner ton oie ? Moi, je ne demande pas mieux, et je te devrai un grand merci par-dessus le marché. »

L’autre ne se le fit pas dire deux fois, et le vieux paysan se trouva possesseur de l’oie. Il était alors tout près de la ville. La foule augmentait ; hommes et animaux se pressaient sur la route ; il y avait même des gens dans les fossés, le long des haies. À la barrière, c’était une bousculade.

Le percepteur de l’octroi avait une poule qu’il élevait. En voyant tant de monde, il attacha la poule par une ficelle, afin qu’elle ne pût s’effarer et s’échapper. Elle était perchée sur la barrière, elle remuait sa queue écourtée ; elle clignait de l’œil comme une bête malicieuse, et disait « glouck, glouck ». Pensait-elle quelque chose ? je n’en sais rien ; mais le paysan, dès qu’il l’aperçut, se prit à rire : « C’est bien la plus belle poule que j’aie jamais vue, se dit-il ; elle est plus belle même que la couveuse du pasteur. Et qu’elle a l’air plaisant ! On ne saurait la regarder sans pouffer de rire. Dieu ! que je voudrais l’avoir. Une poule est l’animal le plus commode à élever ; on n’a pas à s’en occuper ; elle se nourrit elle-même des graines et des miettes qu’elle ramasse. Je crois si je pouvais changer cette oie pour elle, je ferais une affaire excellente. — Si nous troquions ? dit-il au percepteur en lui montrant l’oie.

— Troquer ! répondit celui-ci ; mais cela me va tout à fait ! »

Le percepteur prit l’oie, le vieux paysan emporta la poule. Il avait fait bien de la besogne pendant le chemin, il était échauffé et fatigué. Il lui fallait une goutte et une croûte. Il entra à l’auberge. Le garçon en sortait justement, portant un sac tout rempli.

« Qu’est-ce que tu portes là ? lui demanda le paysan.

— Un sac de pommes rabougries que je vais donner aux cochons.

— Comment ! des pommes rabougries aux cochons ! mais c’est une prodigalité insensée ! Ma chère femme fait grand cas des pommes rabougries. Comme elle se réjouirait d’avoir toutes ces pommes ! L’an dernier, notre vieux pommier près de l’écurie ne donna qu’un seule pomme : on la plaça sur l’armoire et on la conserva jusqu’à ce qu’elle fût pourrie. « Cela prouve toujours qu’on est à son aise, » disait ma femme. Que dirait-elle si elle en avait plein ce sac ? Je voudrais bien lui procurer cette joie.

— Eh bien ! que donneriez-vous pour ce sac ? dit le garçon.

— Ce que je donnerais ! mais cette poule donc ! n’est-ce pas suffisant ? »

Ils troquèrent à l’instant et le paysan pénétra dans la salle de l’auberge avec son sac qu’il plaça avec soin contre le poêle. Puis il alla à la buvette. Le poêle était chauffé, le bonhomme n’y prit pas garde.

Il y avait là beaucoup de monde, des maquignons, des bouviers et aussi deux voyageurs anglais. Ces Anglais étaient si riches que leurs poches étaient comme bondées de pièces d’or. Et comme ils aimaient à faire des paris ! tu vas en juger.

« Ss ss. » Quel bruit fait donc le poêle ? C’étaient les pommes qui commençaient à cuire.

« Qu’est-ce que cela ? demanda un des Anglais. — Ah ! mes pommes ! » dit le paysan, et il raconta à l’Anglais l’histoire du cheval qu’il avait échangé contre une vache, et ainsi de suite jusqu’aux pommes.

— « Eh bien, elle va joliment te recevoir, ta vieille, quand tu rentreras, dirent les Anglais. Quelle bourrade elle te va donner !

— Quoi, bourrade ? dit le paysan. Elle m’embrassera tout de bon et elle dira : Ce que fait le vieux est bien fait.

— Parions-nous que non ? dirent les Anglais. Nous parions tout l’or que tu veux, cent livres pesant, ou un quintal.

— Un boisseau est assez, répondit le paysan. Je ne puis engager contre vous que mon boisseau de pommes, et moi et ma vieille par-dessus le marché. Je pense que c’est bonne mesure ; qu’en dites-vous, milords ?

— Allons, tope, accepté ! » Et le pari fut fait.

On fit avancer la voiture de l’aubergiste. Les milords y montèrent et le paysan y monta avec eux. « Hop ! en avant ! Et bientôt ils s’arrêtèrent devant la maisonnette rustique.

« Bonsoir, chère vieille. — Bonsoir cher vieux. — L’échange est fait. — Ah ! tu t’entends aux affaires », dit la bonne femme, et elle l’embrassa sans faire attention au sac non plus qu’aux étrangers.

J’ai troqué le cheval contre une vache, reprit le paysan.

— Dieu soit loué ! Le bon lait que nous allons avoir, et le beurre et le fromage ! C’est un fameux échange.

— Oui, mais j’ai ensuite troqué la vache contre une brebis.

— Cela vaut mieux, en effet. Nous avons juste assez d’herbe pour nourrir une brebis, et elle nous donnera du lait tout de même. Je raffole du fromage de brebis. Et par dessus le marché, j’aurai de la laine, dont je tricoterai des bas et de bonnes jaquettes bien chaudes. Oh ! nous n’aurions pas eu cela avec une vache. Comme tu réfléchis à tout !

— Ce n’est pas fini, ma bonne ; ce mouton, je l’ai échangé contre une oie.

— Nous aurons donc cette année à Noël une belle oie rôtie ! Tu songes toujours, mon cher vieux, à ce qui peut me causer le plus de plaisir. À la bonne heure ! D’ici à Noël, nous aurons le temps de la bien engraisser.

— Je n’ai plus cette oie ; j’ai pris une poule en échange.

— Une poule a son prix, dit la femme. Une poule pond des œufs, elle les couve, il en sort des poulets qui grandissent et qui forment bientôt une basse-cour. Une basse-cour, c’est le rêve de ma vie.

— Ce n’est plus cela, chère vieille. J’ai troqué la poule contre un sac de pommes rabougries.

— Quoi ! est-il vrai ? C’est maintenant que je vais t’embrasser, cher homme ! Veux-tu que je te conte ce qui m’est arrivé ? À peine étais-tu parti ce matin, que je me suis mise à penser quel bon fricot je pourrais te faire pour ce soir  quand tu rentrerais. Des œufs au lard avec de la civette, voilà ce que j’ai imaginé de mieux. Les œufs, je les avais ; le lard aussi ; mais point de civette. Je vais alors en face chez le maître d’école, qui en cultive, et je m’adresse à sa femme ; tu sais comme elle est avare, quoiqu’elle ait un air doucereux. Je la prie de me prêter une poignée de civette : « Prêter ! reprit-elle ; mais nous n’avons rien dans notre jardin, pas de civette, pas même de pomme rabougrie. — Vraiment, j’en suis désolée, ma voisine ; » et je m’en suis allée : demain j’irai, moi, lui offrir des pommes rabougries, puisqu’elle n’en a pas ; je lui offrirai tout le sac, si elle veut. La bonne riposte ! Comme elle sera honteuse ! Je m’en réjouis d’avance.

Elle jeta ses bras au cou de son mari, et lui donna des baisers retentissants comme des baisers de nourrice.

« Très bien, voilà qui me plaît, dirent à la fois les deux Anglais. La dégringolade n’a pas altéré un instant sa bonne humeur. Ma foi, cela vaut une forte somme ! »

Ils donnèrent un quintal d’or au paysan que sa femme avait bien accueilli après de pareils marchés, et le bonhomme se trouva plus riche que s’il avait vendu son cheval dix fois, trente fois sa valeur.

Voilà l’histoire que j’ai entendu raconter quand j’étais enfant, et qui m’a paru pleine de sens. Maintenant tu la sais aussi, et ne l’oublie jamais : « Ce que fait le vieux est bien fait. »

LE SYLPHE

 

 

Au milieu d’un jardin poussait un rosier ; il était couvert de roses. Dans l’une d’elles, la plus belle de toutes, habitait un sylphe. Il était si petit, si mignon, qu’aucun œil humain ne pouvait l’apercevoir. Il était pourtant bien proportionné, beau et charmant comme le plus joli amour d’enfant, et de plus, il avait des ailes qui allaient des épaules jusqu’aux pieds. Et quel palais que celui où il était logé ! Derrière chaque feuille de rose il avait une chambrette à coucher. Les parois, que formaient les feuilles de la fleur, étaient comme du satin transparent et de la couleur la plus tendre ; et quelle bonne senteur il régnait dans ces appartements !

Toute la journée il s’ébattait joyeusement dans les chauds rayons du soleil. Il voltigeait de fleur en fleur, puis se faisait bercer sur l’aile de quelque papillon qui dansait dans l’air. Un jour, il s’était amusé à mesurer combien il lui fallait faire de pas pour parcourir tout le labyrinthe de chemins et de sentiers que forment les veines d’une feuille de tilleul. C’était long. Autant il était alerte au vol, autant il faisait de petits pas quand il marchait. Avant qu’il eût parcouru ces méandres compliqués, le soleil était couché.

Il tomba de la rosée, le vent s’éleva, et amena une soudaine fraîcheur. Il fallait regagner sa demeure au plus tôt. Il se hâta autant qu’il put. Arrivé au rosier, il trouva sa maison close. Non-seulement celle qu’il habitait, mais toutes les roses s’étaient refermées.

Le pauvre sylphe eut peur, jamais il n’avait couché à la belle étoile. Toujours il avait doucement reposé derrière ces feuilles de roses bien chaudes : « Oh ! se dit-il, cette nuit sera ma mort ! »

Il se souvint qu’à l’autre bout du jardin il y avait un berceau tout entouré de belles pensées qui ressemblaient à des papillons. « Je vais aller me blottir dans une de ces fleurs, pensa-t-il ; j’y dormirai à l’aise, il me semble. » Il y vola. Chut ! deux personnes étaient sous le berceau : un beau jeune homme et une gentille jeune fille. Assis à côté l’un de l’autre, il se disaient adieu. Ils auraient bien désiré ne se séparer jamais, tant ils s’aimaient. « Et pourtant il faut nous quitter, disait le jeune homme. Ton frère nous déteste. Il me charge d’un message à porter bien loin d’ici, par delà les monts et les lacs, et je dois lui obéir. Adieu donc, ma douce bien-aimée, car tu es ma fiancée, quoi qu’il fasse. »

Ils s’embrassèrent. La jeune fille pleurait. Elle lui donna une rose ; avant de la lui donner, elle y imprima un baiser avec toute l’ardeur de sa tendresse, tellement que la fleur s’ouvrit. Le petit sylphe s’y glissa vite et appuya sa tête contre les pétales fines et parfumées. De là il les entendit se dire adieu, adieu !

La rose fut placée sur la poitrine du jeune homme, tout près de son cœur. Oh ! qu’il battait fort ! Le petit sylphe ne pouvait s’endormir, tant les palpitations de ce cœur le secouaient.

Le jeune homme arriva dans un bois désert et sombre. Il s’arrêta, tira la rose de son sein, et la baisa, oh ! si souvent et avec tant de passion, qu’il écrasa presque le petit sylphe, qui, à travers les feuilles froissées de la fleur, sentait combien les lèvres du jeune homme étaient brûlantes. La rose à ce contact s’était ouverte tout à fait, comme à la chaleur du soleil du midi.

Survint un autre homme, un affreux méchant, un scélérat : c’était le frère de la belle jeune fille. Il suivait l’autre à pas de loup. Pendant que le malheureux jeune homme embrassait la rose, il s’approcha par derrière, tira un couteau, et d’un seul coup tua le fiancé de sa sœur. Pour être plus sûr de sa mort, il lui trancha la tête d’un autre coup. Puis il l’enterra, avec le corps, sous un grand tilleul. « Maintenant, se dit le misérable, le voilà parti pour toujours. Il devait faire un long voyage au-delà des monts et des lacs ; quand on ne le verra pas revenir, on croira qu’il a péri dans le trajet. Quant à ma sœur, jamais elle n’osera me parler de lui. »

Avec ses pieds, il amassa des feuilles mortes par-dessus le trou qu’il avait creusé. Il revint ensuite sur ses pas et rentra chez lui. Mais il n’était pas seul comme il le pensait. Le petit sylphe l’accompagnait. Il s’était logé dans une feuille de tilleul desséchée et recroquevillée, qui était tombée dans les cheveux du meurtrier, pendant qu’il se penchait pour creuser la tombe du pauvre jeune homme. Il avait replacé son chapeau par-dessus. Qu’il faisait noir sous ce chapeau ! Le sylphe tremblait à la fois de frayeur et de colère de n’avoir pu empêcher ce crime affreux.

Arrivé chez lui vers le matin, le meurtrier ôta son chapeau et entra dans la chambre où dormait sa sœur. Elle reposait, la belle enfant, toute florissante de jeunesse ; elle rêvait de celui à qui appartenait son cœur ; elle le voyait de retour déjà, de son long voyage au delà des lacs et des monts. Le méchant frère se pencha sur elle, souriant d’un air diabolique. La feuille desséchée tomba de ses cheveux sur le lit. Il ne s’en aperçut pas. Il s’en alla dormir un peu pour se reposer de cette nuit passée dans le crime.

Le sylphe sortit de sa cachette, il se glissa dans l’oreille de la jeune fille. Il lui raconta, comme dans un songe, l’horrible meurtre. Il lui décrivit l’endroit où son frère avait tué son bien-aimé, et enterré le corps. Il lui parla du grand tilleul fleuri qui se trouvait à côté, et ajouta : « Afin que tu ne croies pas que ce que je viens de te dire n’est qu’un simple rêve, tu trouveras sur ton lit une feuille de tilleul desséchée. » En effet, quand elle s’éveilla, elle vit la feuille. Oh ! les larmes amères qu’elle versa !

La fenêtre resta ouverte tout le jour ; le petit sylphe aurait pu aisément s’envoler dans le jardin et regagner ses chères roses, mais il n’eut pas le cœur d’abandonner la pauvre éplorée. Sur la fenêtre se trouvait un pied de roses de mai ; il se blottit dans l’une d’elles et observa la malheureuse enfant. Le frère vint plusieurs fois dans la journée, tout gai et guilleret, malgré son forfait. La jeune fille n’osa dire un mot de son chagrin.

Dès qu’il fit nuit, elle se glissa dehors et marcha dans la forêt jusqu’au pied du grand tilleul qu’elle connaissait bien. Là elle vit le tas de feuilles mortes ; elle les écarta, creusa la terre fraîchement remuée, et trouva la tête et le corps de celui qu’elle aimait. Longtemps elle resta là, courbée par la douleur, sanglotant, priant Dieu qu’il lui fit à elle aussi la grâce de mourir bien vite.

Elle prit la tête pâle, aux yeux clos ; elle embrassa les lèvres froides ; elle enleva les morceaux de terre attachés aux boucles de cheveux : « Je l’emporterai et la garderai ! » se dit-elle. Ayant replacé la terre et les feuilles sur le corps, elle partit, emportant la tête et une branche de jasmin sauvage qui poussait au pied du tilleul.

Rentrée dans sa chambre, elle prit un très grand vase à mettre des fleurs ; elle y plaça la tête du mort tout entourée de terre, et dessus planta la branche de jasmin.

Le petit sylphe ne put supporter le spectacle de cette désolation ; il voltigea vers son rosier qu’il trouva tout défleuri, n’ayant plus que quelques fleurs à demi fanées : « Comme tout ce qui est beau et bon passe vite en ce monde ! » dit-il en soupirant. Il finit par retrouver un rosier en fleur, où il s’installa, et tous les soirs vint reposer mollement entre les douces et odorantes feuilles de roses.

Le matin, il volait vers la fenêtre de la pauvre jeune fille. Elle était toujours près du pot de fleurs qui contenait ce que le sylphe savait bien. Elle pleurait, et les larmes tombaient sur la branche de jasmin, et de jour en jour, plus l’infortunée devenait pâle, plus la plante jetait des pousses vertes et vivaces. Puis vinrent des boutons de fleurs qu’elle baisa tendrement. Le méchant frère venait la gronder, il la traitait de folle de gémir sans cesse et de ne pas vouloir sortir de sa chambre. Un jour, après une scène de ce genre, elle s’assoupit, la tête penchée sur le jasmin. Le petit sylphe accourut, et se glissant dans son oreille, lui rappela la soirée du berceau et l’entretint des amours des sylphes. Elle eut un rêve délicieux. Au milieu de son ravissement, son âme s’enfuit tout doucement vers les cieux où elle retrouva celui qu’elle aimait. Le jasmin ouvrit toutes ses fleurs, se couvrit de cloches blanches qui répandaient une odeur enivrante : c’était l’encens que l’arbuste donnait à la mort.

Le méchant frère revint, ne s’affligea point de la mort de sa sœur. Il emporta dans sa chambre la superbe plante dont les senteurs embaumaient, et les plaça près de son lit.

Le petit sylphe la suivit ; il vola de fleur en fleur et dans chacune il trouva une petite amie : il leur raconta le meurtre du jeune homme et l’histoire du méchant frère et de la pauvre sœur. « Nous savons tout, répondirent-elles, sa chair n’est-elle pas devenue le terrain qui nous a nourries ? Nous savons tout. »

Et elles agitèrent leurs clochettes, puis elles se turent. Le sylphe ne pouvait comprendre qu’elles ne fussent pas plus émues. Il alla trouver les abeilles qui recueillaient le suc des fleurs et leur fit le récit du crime. Les abeilles le rapportèrent à leur reine : elle ordonna que le lendemain elles iraient toutes ensemble mettre à mort l’assassin.

Mais dans la nuit, pendant que le frère dormait à côté du jasmin en fleur, toutes les corolles s’ouvrirent, les âmes des fleurs s’en échappèrent invisibles, mais armées d’aiguillons empoisonnés. Elles entrèrent dans les oreilles du scélérat, lui rappelèrent son crime, se glissèrent dans ses narines, volèrent sur ses lèvres, et, pendant qu’il blasphémait tout haut en rêvant, lui piquèrent la langue avec leurs aiguillons. « Maintenant, dirent-elles, nous avons vengé la victime. » Et elles entrèrent dans leurs clochettes blanches. Le matin on vint ouvrir la fenêtre de la chambre ; le sylphe et la reine des abeilles et tout l’essaim s’y précipita pour tuer le meurtrier.

Il était déjà mort ; il y avait plusieurs personnes autour de son lit qui disaient : « C’est l’odeur du jasmin qui l’a asphyxié !

Le sylphe comprit aussitôt ce qu’avaient fait les braves petites âmes, et il l’expliqua à la reine des abeilles qui, avec toute sa troupe, s’empressa de féliciter les fleurs. Elles bourdonnaient tout autour de la plante ; on ne pouvait pas les chasser. Un homme prit le pot de fleurs pour l’emporter. Une abeille lui piqua la main si fort qu’il laissa tomber le pot, qui se brisa. On en vit sortir le crâne du jeune homme, et l’on découvrit par là que le mort qui était là dans le lit était un assassin. Et la reine des abeilles s’éleva dans les airs et alla partout chantant la vengeance des fleurs et l’histoire du sylphe, en disant comment, derrière une petite feuille desséchée, peut se cacher quelqu’un qui fait connaître le crime et le punit.

LA REINE DES NEIGES

EN SEPT HISTOIRES

PREMIÈRE HISTOIRE

QUI TRAITE DU MIROIR
ET DE SES MORCEAUX

Voyons, nous commençons. Quand nous serons au bout de notre conte, nous en saurons bien plus que maintenant, car nous avons parmi nos personnages un vilain merle, le plus méchant de tous, le Diable.

Un jour, il était de bien bonne humeur ; il venait de confectionner un miroir qui avait une merveilleuse propriété : le beau, le bien qui s’y réfléchissaient, disparaissaient presque entièrement ; tout ce qui était mauvais ou déplaisant ressortait, au contraire, et prenait des proportions excessives. Les plus admirables paysages, par ce moyen, ressemblaient à des épinards cuits. Les hommes les meilleurs et les plus honnêtes paraissaient des monstres ; les plus beaux semblaient tout contrefaits : on les voyait la tête en bas ; ils n’avaient presque plus de corps, tant ils étaient amincis ; les visages étaient contournés, grimaçants, méconnaissables ; la plus petite tache de rousseur devenait énorme et couvrait le nez et les joues.

« Que c’est donc amusant ! » disait le Diable en contemplant son ouvrage. Lorsqu’une pensée sage ou pieuse traversait l’esprit d’un homme, le miroir se plissait et tremblait. Le Diable enchanté riait de plus en plus de sa gentille invention. Les diablotins qui venaient chez lui à l’école, car il était professeur de diablerie, allèrent conter partout qu’un progrès énorme, incalculable, s’accomplissait enfin : c’était seulement à partir de ce jour qu’on pouvait voir au juste ce qu’il en était du monde et des humains. Ils coururent par tout l’univers avec le fameux miroir, et bientôt il n’y eut plus un pays, plus un homme qui ne s’y fût réfléchi avec des formes de caricature.

Ensuite, plus hardis, ils se mirent à voler vers le ciel pour se moquer des anges et du bon Dieu. Plus ils montaient et s’approchaient des demeures célestes, plus le miroir se contournait et frémissait, à cause des objets divins qui s’y reflétaient ; à peine s’ils pouvaient le tenir, tant il se démenait. Ils continuèrent de voler toujours plus haut, toujours plus près des anges et de Dieu. Tout à coup le miroir trembla tellement qu’il échappa aux mains des diablotins impudents ; il retomba sur la terre où il se brisa en des milliards de billiards de morceaux.

Mais il causa alors bien plus de malheurs qu’auparavant. Ses débris n’étaient pas plus gros que des grains de sable. Le vent les éparpilla à travers le vaste monde. Bien des gens reçurent de cette funeste poussière dans les yeux. Une fois là, elle y restait, et les gens voyaient tout en mal, tout en laid et tout à l’envers. Ils n’apercevaient plus que la tare de chaque créature, que les défectuosités de toute chose ; car chacun des imperceptibles fragments avait la même propriété que le miroir entier. Bien plus, il y eut de ces morceaux qui descendirent jusqu’au cœur de certaines personnes ; alors c’était épouvantable, le cœur de ces personnes devenait comme un morceau de glace, aussi froid et aussi insensible.

Outre ces innombrables petits débris, il resta du miroir quelques fragments plus considérables, quelques-uns grands comme des carreaux de vitre : il ne faisait pas bon de considérer ses amis à travers ceux-ci. D’autres servirent de verres de lunettes : les méchants les mettaient sur leurs yeux pour paraître voir clair et discerner avec une exacte justice. Quand ils avaient ces lunettes sur le nez, ils riaient et ricanaient comme le diable regardant son miroir ; les laideurs qu’ils découvraient partout les flattaient et chatouillaient agréablement leur esprit pervers. C’était un gigantesque miroir ; le vent continua d’en semer les débris à travers les airs.

Maintenant, écoutez bien.

DEUXIÈME HISTOIRE

UN PETIT GARÇON ET UNE PETITE FILLE

 

Dans la grande ville il y a tant de maisons, tant de familles tant de monde, que tous ne peuvent avoir un jardin ; la plupart doivent se contenter de quelques pots de fleurs. Deux enfants de pauvres gens avaient trouvé moyen d’avoir mieux qu’un pot de fleurs et presque un jardin. Leurs parents demeuraient dans une étroite ruelle ; ils habitaient deux mansardes en face l’une de l’autre. Les toits des deux maisons se touchaient presque : on pouvait sans danger passer d’une gouttière à l’autre et se rendre visite.

Les enfants avaient devant leur fenêtre chacun une grande caisse de bois remplie de terre, où il poussait des herbes potagères pour le ménage, et aussi dans chaque caisse un rosier. Les parents eurent l’idée de poser les caisses en travers de la petite ruelle, d’une fenêtre à l’autre : ce fut un embellissement considérable : les pois suspendant leurs branches, les rosiers joignant leurs fleurs formaient comme un arc de triomphe magnifique. Les enfants venaient s’asseoir sur de petits bancs entre les rosiers. Quel plaisir, quand on leur permettait d’aller s’amuser ensemble dans ce parterre aérien ! ils n’étaient pas frère et sœur, mais ils s’aimaient autant.

L’hiver, leurs plaisirs étaient interrompus. Les fenêtres étaient souvent gelées et les carreaux couverts d’une couche de glace. Les enfants faisaient alors chauffer un schilling de cuivre sur le poêle, ils l’appliquaient sur le carreau, et cela formait un petit judas tout rond, derrière lequel étincelait de chaque côté un petit œil doux et riant : c’étaient le petit garçon et la petite fille. Il se nommait Kay, elle se nommait Gerda.

En été, ils pouvaient donc aller l’un chez l’autre d’un seul saut. En hiver, il leur fallait descendre de nombreux escaliers et en remonter autant.

On était en hiver. Au dehors la neige voltigeait par milliers de flocons.

« Ce sont les abeilles blanches, » dit la grand’mère.

— Ont-elles aussi une reine ? » demanda le petit garçon, car il savait que les abeilles en ont une.

— Certainement, dit la grand’mère. La voilà qui vole là-bas où elles sont en masse. Elle est la plus grande de toutes. Jamais elle ne reste en place, tant elle est voltigeante. Est-elle sur terre, tout à coup elle repart se cacher dans les nuages noirs. Dans les nuits d’hiver, c’est elle qui traverse les rues des villes et regarde à travers les fenêtres qui gèlent alors et se couvrent de fleurs bizarres.

— Oui, oui, c’est ce que j’ai vu ! » dirent à la fois les deux enfants ; et maintenant ils savaient que c’était bien vrai ce que disait la grand’mère.

— La Reine des neiges peut-elle entrer ici ? demanda la petite fille.

— Qu’elle vienne donc ! dit Kay, je la mettrai sur le poêle brûlant et elle fondra.

Mais la grand’mère se mit à lui lisser les cheveux et raconta d’autres histoires.

Le soir de ce jour, le petit Kay était chez lui, à moitié déshabillé, prêt à se coucher. Il mit une chaise contre la fenêtre et grimpa dessus pour regarder par le petit trou rond fait au moyen du shilling chauffé. Quelques flocons de neige tombaient lentement. Le plus grand vint se fixer sur le bord d’une des caisses de fleurs ; il grandit, il grandit, et finit par former une jeune fille plus grande que Gerda, habillée de gaze blanche et de tulle brodé de flocons étoilés. Elle était belle et gracieuse, mais toute de glace. Elle vivait cependant ; ses yeux étincelaient comme des étoiles dans un ciel d’hiver, et étaient sans cesse en mouvement. La figure se tourna vers la fenêtre et fit un signe de la main. Le petit garçon eut peur et sauta à bas de la chaise. Un bruit se fit dehors, comme si un grand oiseau passait devant la fenêtre et de son aile frôlait la vitre.

Le lendemain il y eut une belle gelée. Puis vint le printemps ; le soleil apparut, la verdure poussa, les hirondelles bâtirent leurs nids, les fenêtres s’ouvrirent, et les deux enfants se retrouvèrent assis à côté l’un de l’autre dans leur petit jardin là-haut sur le toit.

Comme les roses fleurirent superbement cet été ! et que le jardin se para à plaisir ! La petite fille avait appris par cœur un cantique où il était question de roses ; quand elle le disait, elle pensait à celles de son jardin. Elle le chanta devant le petit garçon, elle le lui apprit, et tous deux unirent bientôt leurs voix pour chanter :

 

Les roses passent et se fanent. Mais bientôt

Nous reverrons la Noël et l’enfant Jésus.

 

Les deux petits embrassaient les fleurs comme pour leur dire adieu. Ils regardaient la clarté du soleil, et souhaitaient presque qu’il hâtât sa course pour revoir plus vite l’enfant Jésus. Pourtant, quelles belles journées se succédaient pour eux, pendant qu’ils jouaient à l’ombre des rosiers couverts de fleurs !

Un jour Kay et Gerda se trouvaient là, occupés à regarder, dans un livre d’images, des animaux, des oiseaux, des papillons. L’horloge sonna justement cinq heures à la grande église. Voilà que Kay s’écrie : « Aïe, il m’est entré quelque chose dans l’œil. Aïe, aïe, quelque chose m’a piqué au cœur. »

La petite fille lui prit le visage entre les mains, et lui regarda dans les yeux qui clignotaient ; non, elle n’y vit absolument rien.

« Je crois que c’est parti, » dit-il. Mais ce n’était pas parti. C’était un des morceaux de ce terrible miroir dont nous avons parlé, de ce miroir, vous vous en souvenez bien, qui fait paraître petit et laid ce qui est grand et beau, qui met en relief le côté vilain et méchant des êtres et des choses, et en fait ressortir les défauts au préjudice des qualités. Le malheureux Kay a reçu dans les yeux un de ces innombrables débris ; l’atome funeste a pénétré jusqu’au cœur, qui va se racornir et devenir comme un morceau de glace. Kay ne sentait plus aucun mal, mais ce produit de l’enfer était en lui.

— Pourquoi pleures-tu, dit-il à la fillette que son cri de douleur avait émue ; essuie ces larmes, elles te rendent affreuse. Je n’ai plus aucun mal. – Fi donc ! s’écria-t-il en jetant les yeux autour de lui, cette rose est toute piquée de vers ; cette autre est mal faite ; toutes sont communes et sans grâce, comme la lourde boîte où elles poussent ! » Il donna un coup de pied dédaigneux contre la caisse et arracha les deux fleurs qui lui avaient déplu.

— Kay ! que fais-tu ? s’écria la petite fille, comme s’il commettait un sacrilège.

La voyant ainsi effrayée, Kay arracha encore une rose, puis s’élança dans sa mansarde sans dire adieu à sa gentille et chère compagne. Que voulez-vous ? C’était l’effet du grain de verre magique.

Le lendemain, ils se mirent à regarder de nouveau dans le livre d’images. Kay n’y vit que d’affreux magots, des êtres ridicules et mal bâtis, des monstres grotesques. Quand la grand’mère racontait de nouveau des histoires, il venait tout gâter avec un mais, ou bien il se plaçait derrière la bonne vieille, mettait ses lunettes et faisait des grimaces. Il ne craignit pas de contrefaire la grand’mère, d’imiter son parler, et de faire rire tout le monde aux dépens de l’aïeule vénérable. Ce goût de singer les personnes qu’il voyait, de reproduire comiquement leurs ridicules, s’était tout à coup développé en lui. On riait beaucoup à le voir ; on disait : « Ce petit garçon est malin, il a de l’esprit. » Il alla jusqu’à taquiner la petite Gerda, qui lui était dévouée de toute son âme. Tout cela ne provenait que de ce fatal grain de verre qui lui était entré au cœur.

Dès lors, il ne joua plus aux mêmes jeux qu’auparavant : il joua à des jeux raisonnables, à des jeux de calcul. Un jour qu’il neigeait (l’hiver était revenu), il prit une loupe qu’on lui avait donnée, et, tendant le bout de sa jaquette bleue au dehors, il y laissa tomber des flocons. « Viens voir à travers le verre, Gerda, » dit Kay. Les flocons à travers la loupe paraissaient beaucoup plus gros ; ils formaient des hexagones, des octogones et autres figures géométriques. « Regarde ! reprit Kay, comme c’est arrangé avec art et régularité ; n’est-ce pas bien plus intéressant que des fleurs ? Ici, pas un côté de l’étoile qui dépasse l’autre, tout est symétrique ; il est fâcheux que cela fonde si vite. S’il en était autrement, il n’y aurait rien de plus beau qu’un flocon de neige. ».

Le lendemain, il vint avec ses gants de fourrures et son traîneau sur le dos. Il cria aux oreilles de Gerda comme tout joyeux de la laisser seule : « On m’a permis d’aller sur la grand’place où jouent les autres garçons ! » Aussitôt dit, il disparut.

Là, sur la grand’place, les gamins hardis attachaient leurs traîneaux aux charrettes des paysans et se faisaient ainsi traîner un bout de chemin. C’était une excellente manière de voyager. Kay et les autres étaient en train de s’amuser, quand survint un grand traîneau peint en blanc. On y voyait assis un personnage couvert d’une épaisse fourrure blanche, coiffé de même. Le traîneau fit deux fois le tour de la place. Kay y attacha le sien et se fit promener ainsi.

Le grand traîneau alla plus vite, encore plus vite ; il quitta la place et fila par la grand’rue. Le personnage qui le conduisait se retourna et fit à Kay un signe de tête amical, comme s’ils étaient des connaissances. Chaque fois que Kay voulait détacher son traîneau, le personnage le regardait, en lui adressant un de ses signes de tête, et Kay subjugué restait tranquille.

Les voilà qui sortent des portes de la ville. La neige commençait à tomber à force. Le pauvre petit garçon ne voyait plus à deux pas devant lui ; et toujours on courait avec plus de rapidité.

La peur le prit. Il dénoua enfin la corde qui liait son traîneau à l’autre. Mais il n’y eut rien de changé : son petit véhicule était comme rivé au grand traîneau qui allait comme le vent. Kay se mit à crier au secours ; personne ne l’entendit ; la neige tombait de plus en plus épaisse, le traîneau volait dans une course vertigineuse ; parfois il y avait un cahot comme si l’on sautait par-dessus un fossé ou par-dessus une haie ; mais on n’avait pas le temps de les voir. Kay était dans l’épouvante. Il voulut prier, dire son Pater ; il n’en put retrouver les paroles ; au lieu de réciter le Pater, il récitait la table de multiplication, et le malheureux enfant se désolait. Les flocons tombaient de plus en plus durs ; ils devenaient de plus en plus gros ; à la fin on eut dit des poules blanches aux plumes hérissées. Tout d’un coup le traîneau tourna de côté et s’arrêta. La personne qui le conduisait se leva : ces épaisses fourrures qui la couvraient étaient toutes de neige d’une blancheur éclatante. Cette personne était une très-grande dame : c’était la Reine des Neiges.

« Nous avons été bon train, dit-elle. Malgré cela, je vois que tu vas geler, mon ami Kay. Viens donc te mettre sous mes fourrures de peaux d’ours. »

Elle le prit, le plaça à côté d’elle, rabattit sur lui son manteau. Elle avait beau parler de ses peaux d’ours, Kay crut s’enfoncer dans une masse de neige.

« As-tu encore froid ? » dit-elle. Elle l’embrassa sur le front. Le baiser était plus froid que glace, et lui pénétra jusqu’au cœur qui était déjà à moitié glacé. Il se sentit sur le point de rendre l’âme. Mais ce ne fut que la sensation d’un instant. Il se trouva ensuite tout réconforté et n’éprouva plus aucun frisson.

« Mon traîneau ! dit-il ; n’oublie pas mon traîneau ! »

C’est à quoi il avait pensé d’abord en revenant à lui. Une des poules blanches qui voltigeaient dans l’air fut attelée au traîneau de l’enfant ; elle suivit sans peine le grand traîneau qui continua sa course.

La Reine des Neiges donna à Kay un second baiser. Il neut plus alors le moindre souvenir pour la petite Gerda, pour la grand’mère ni pour les siens.

« Maintenant je ne t’embrasserai plus, dit-elle, car un nouveau baiser serait ta mort. »

Kay la regarda en face, l’éclatante souveraine ! Qu’elle était belle ! On ne pouvait imaginer un visage plus gracieux et plus séduisant. Elle ne lui parut plus formée de glace comme la première fois qu’il l’avait vue devant la fenêtre de la mansarde et qu’elle lui avait fait un signe amical. Elle ne lui inspirait aucune crainte. Il lui raconta qu’il connaissait le calcul de tête et même par fractions, et qu’il savait le nombre juste des habitants et des lieues carrées du pays.

La Reine souriait en l’écoutant. Kay se dit que ce n’était peut-être pas assez de ces connaissances dont il était si fier.

Il regarda dans le vaste espace des airs, il se vit emporté avec elle vers les nuages noirs. La tempête sifflait, hurlait : c’était une mélodie sauvage comme celle des antiques chants de combat. Ils passèrent par-dessus les bois, les lacs, la mer et les continents. Ils entendirent au-dessous d’eux hurler les loups, souffler les ouragans, rouler les avalanches. Au-dessus volaient les corneilles aux cris discordants. Mais plus loin brillait la lune dans sa splendide clarté. Kay admirait les beautés de la longue nuit d’hiver. Le jour venu, il s’endormit aux pieds de la Reine des Neiges.

TROISIÈME HISTOIRE

LE JARDIN DE LA FEMME
QUI SAVAIT FAIRE DES ENCHANTEMENTS

Que devint la petite Gerda lorsqu’elle ne vit pas revenir son camarade Kay ? où pouvait-il être resté ? Personne n’en savait rien ; personne n’avait vu par où il était passé. Un gamin seulement raconta qu’il l’avait vu attacher son traîneau à un autre, un très grand, qui était sorti de la ville. Personne depuis ne l’avait aperçu. Bien des larmes furent versées à cause de lui. La petite Gerda pleura plus que tous.

« Il est mort, disait-elle ; il se sera noyé dans la rivière qui coule près de l’école. »

Et elle recommençait à sangloter. Oh ! que les journées d’hiver lui semblèrent longues et sombres !

Enfin le printemps revint, ramenant le soleil et la joie ; mais Gerda ne se consolait point.

« Kay est mort, disait-elle encore, il est parti pour toujours.

— Je ne crois pas, répondit le rayon de soleil.

— Il est mort : je ne le verrai plus ! dit-elle aux hirondelles.

— Nous n’en croyons rien, » répliquèrent celles-ci.

À la fin, Gerda elle-même ne le crut plus.

« Je vais mettre mes souliers rouges tout neufs, se dit-elle un matin, ceux que Kay n’a jamais vus, et j’irai trouver la rivière et lui demander si elle sait ce qu’il est devenu. »

Il était de très-bonne heure. Elle donna un baiser à la vieille grand’mère qui dormait encore, et elle mit ses souliers rouges.

Puis elle partit toute seule passa la porte de la ville et arriva au bord de la rivière.

« Est-il vrai, lui dit-elle, que tu m’as pris mon ami Kay ? Je veux bien te donner mes jolis souliers de maroquin rouge si tu veux me le rendre. »

Il lui parut que les vagues lui répondaient par un balancement singulier. Elle prit ses beaux souliers qu’elle aimait pardessus tout et les lança dans l’eau. Mais elle n’était pas bien forte, la petite Gerda ; ils tombèrent près de la rive, et les petites vagues les repoussèrent à terre. Elle aurait pu voir par là que la rivière ne voulait pas garder ce présent, parce qu’elle n’avait pas le petit Kay à lui rendre en échange. Mais Gerda crut qu’elle n’avait pas jeté les souliers assez loin du bord ; elle s’avisa donc de monter sur un bateau qui se trouvait là au milieu des joncs. Elle alla jusqu’à l’extrême bout du bateau, et de là lança de nouveau ses souliers à l’eau.

La barque n’était pas attachée au rivage. Par le mouvement que lui imprima Gerda, elle s’éloigna du bord. La fillette s’en aperçut et courut pour sauter dehors ; mais lorsqu’elle revint à l’autre bout, il y avait déjà la distance de trois pieds entre la terre et le bateau.

Le bateau se mit à descendre la rivière. Gerda, saisie de frayeur, commença à pleurer. Personne ne l’entendit, excepté les moineaux ; mais ils ne pouvaient pas la rapporter à terre.

Cependant, comme pour la consoler, ils volaient le long de la rive et criaient : « Her ere vi ! her ere vi ![1] ».

La nacelle suivait toujours le cours de l’eau. Gerda avait cessé de pleurer et se tenait tranquille. Elle n’avait aux pieds que ses bas. Les petits souliers rouges flottaient aussi sur la rivière, mais ils ne pouvaient atteindre la barque qui glissait plus vite qu’eux.

Sur les deux rives poussaient de vieux arbres, de belles fleurs, du gazon touffu où paissaient des moutons ; c’était un beau spectacle. Mais on n’apercevait pas un être humain. « Peut-être, pensa Gerda, la rivière me mène-t-elle auprès du petit Kay. » Cette pensée dissipa son chagrin. Elle se leva et regarda longtemps le beau paysage verdoyant.

Elle arriva enfin devant un grand verger tout planté de cerisiers. Il y avait là une étrange maisonnette dont les fenêtres avaient des carreaux rouges, bleus et jaunes, et dont le toit était de chaume. Sur le seuil se tenaient deux soldats de bois qui présentaient les armes aux gens qui passaient.

Gerda les appela à son secours : elle les croyait vivants. Naturellement, ils ne bougèrent pas. Cependant la barque approchait de la terre. Gerda cria plus fort. Alors sortit de la maisonnette une vieille, vieille femme qui s’appuyait sur une béquille ; elle avait sur la tête un grand chapeau de paille enguirlandé des plus belles fleurs.

« Pauvre petite, dit-elle, comment es-tu arrivée ainsi sur le grand fleuve rapide ? Comment as-tu été entraînée si loin à travers le monde ? »

Et la bonne vieille entra dans l’eau ; avec sa béquille elle atteignit la barque, l’attira sur le bord, et enleva la petite Gerda. L’enfant, lorsqu’elle eut de nouveau les pieds sur la terre, se réjouit fort ; toutefois elle avait quelque frayeur de l’étrange vieille femme.

« Raconte-moi, dit-celle-ci, qui tu es et d’où tu viens ? » Gerda lui fit le récit de tout ce qui lui était arrivé. La vieille secouait la tête et disait : « Hum ! hum ! » Lorsque la fillette eut terminé son récit, elle demanda à la vieille si elle n’avait pas aperçu le petit Kay. La vieille répondit qu’il n’avait point passé devant sa maison, mais ne tarderait sans doute pas à venir. Elle exhorta Gerda à ne plus se désoler, et l’engagea à goûter ses cerises et à admirer ses fleurs.

« Elles sont plus belles, ajouta-t-elle, que toutes celles qui sont dans les livres d’images ; et, de plus, j’ai appris à chacune d’elles à raconter une histoire. »

Elle prit l’enfant par la main et la conduisit dans la maisonnette dont elle ferma la porte. Les fenêtres étaient très élevées au-dessus du sol ; les carreaux de vitre étaient, avons-nous dit, rouges, bleus et jaunes. La lumière du jour, passant à travers ces carreaux, colorait tous les objets d’une bizarre façon. Sur la table se trouvaient de magnifiques cerises, et Gerda en mangea autant qu’elle voulut, elle en avait la permission.

Pendant qu’elle mangeait les cerises, la vieille lui lissa les cheveux avec un peigne d’or et en forma de jolies boucles qui entourèrent comme d’une auréole le gentil visage de la fillette, frais minois tout rond et semblable à un bouton de rose.

« J’ai longtemps désiré, dit la vieille, avoir auprès de moi une aimable enfant comme toi. Tu verras comme nous ferons bon ménage ensemble. »

Pendant qu’elle peignait ainsi les cheveux de Gerda, celle-ci oubliait de plus en plus son petit ami Kay. C’est que la vieille était une magicienne, mais ce n’était pas une magicienne méchante ; elle ne faisait des enchantements que pour se distraire un peu. Elle aimait la petite Gerda et désirait la garder auprès d’elle.

C’est pourquoi elle alla au jardin et toucha de sa béquille tous les rosiers ; et tous, même ceux qui étaient pleins de vie, couverts des plus belles fleurs, disparurent sous terre ; on n’en vit plus trace. La vieille craignait que, si Gerda apercevait des roses, elle ne lui rappelassent celles qui étaient dans la caisse de la mansarde ; alors l’enfant se souviendrait de Kay, son ami, et se sauverait à sa recherche.

Quand elle eut pris cette précaution, elle mena la petite dans le jardin. Ce jardin était splendide : quels parfums délicieux on y respirait ! Les fleurs de toutes saisons y brillaient du plus vif éclat. Jamais, en effet, dans aucun livre d’images, on n’en avait pu voir de pareilles. Gerda sautait de joie ; elle courut à travers les parterres, jusqu’à ce que le soleil se fût couché derrière les cerisiers. La vieille la ramena alors dans la maisonnette ; elle la coucha dans un joli petit lit aux coussins de soie rouge brodés de violettes. Gerda s’endormit et fit des rêves aussi beaux qu’une reine le jour de son mariage.

Le lendemain, elle retourna jouer au milieu des fleurs, dans les chauds rayons du soleil. Ainsi se passèrent bien des jours. Gerda connaissait maintenant toutes les fleurs du jardin : il y en avait des centaines ; mais il lui semblait parfois qu’il en manquait une sorte ; laquelle ? elle ne savait.

Voilà qu’un jour elle regarda le grand chapeau de la vieille, avec la guirlande de fleurs. Parmi elles, la plus belle était une rose. La vieille avait oublié de l’enlever. On pense rarement à tout.

« Quoi ! s’écrie aussitôt Gerda, n’y aurait-il pas de roses ici ? Cherchons. »

Elle se mit à parcourir tous les parterres ; elle eut beau fureter partout, elle ne trouva rien. Elle se jeta par terre en pleurant à chaudes larmes. Ces larmes tombèrent justement à l’endroit où se trouvait un des rosiers que la vieille avait fait rentrer sous terre. Lorsque la terre eut été arrosée de ces larmes, l’arbuste en surgit tout à coup, aussi magnifiquement fleuri qu’au moment où il avait disparu.

À cette vue, Gerda ne se contint pas de joie. Elle baisait chacune des roses l’une après l’autre. Puis elle pensa à celles qu’elle avait laissées devant la fenêtre de la mansarde, et alors elle se souvint du petit Kay.

« Dieu ! dit-elle, que de temps on m’a fait perdre ici ! Moi, qui étais partie pour chercher Kay, mon compagnon ! Ne savez-vous pas où il pourrait être ? demanda-t-elle aux roses. Croyez-vous qu’il soit mort ?

— Non, il ne l’est pas, répondirent-elles. Nous venons de demeurer sous terre ; là sont tous les morts, et lui ne s’y trouvait pas.

— Merci ! grand merci ! » dit Gerda. Elle courut vers les autres fleurs ; s’arrêtant auprès de chacune, prenant dans ses mains mignonnes leur calice, elle leur demanda : « Ne savez-vous pas ce qu’est devenu le petit Kay ? »

Les fleurs lui répondirent. Gerda entendit les histoires qu’elles savaient raconter, mais, c’étaient des rêveries. Quant au petit Kay, aucune ne le connaissait.

Que disait donc le lis rouge ?

« Entends-tu le tambour ? Boum, boum ! Toujours ces deux sons ; toujours boum, boum ! Entends-tu le chant plaintif des femmes, les prêtres qui donnent des ordres ? Revêtue de son grand manteau rouge, la veuve de l’Indou est sur le bûcher. Les flammes commencent à s’élever autour d’elle et du corps de son mari. La veuve n’y fait pas attention ; elle pense à celui dont les yeux jetaient une lumière plus vive que ces flammes : à celui dont les regards avaient allumé dans son cœur un incendie plus fort que celui qui va réduire son corps en cendres. Crois-tu que la flamme de l’âme puisse périr dans les flammes du bûcher ?

— Comment veux-tu que je le sache ? dit la petite Gerda.

— Mon histoire est terminée, » dit le lis rouge.

Que raconta le liseron ?

« Sur la pente de la montagne est suspendu un vieux donjon : le lierre pousse par touffes épaisses autour des murs et grimpe jusqu’au balcon. Là se tient debout une jeune fille : elle se penche au-dessus de la balustrade et regarde le long de l’étroit sentier. Quelle fleur dans ces ruines ! La rose n’est pas plus fraîche et ne prend point avec plus de grâce à sa tige : la fleur du pommier n’est pas plus légère et plus aérienne. Quel doux frou-frou font ses vêtements de soie !

« Ne vient-il donc pas ? murmure-t-elle.

— Est-ce de Kay que tu parles ? demanda la petite Gerda.

— Non, il ne figure pas dans mon conte, répondit le liseron.

Que dit la petite perce-neige ?

« Entre les branches, une planche est suspendue par des cordes, c’est une escarpolette. Deux gentilles fillettes s’y balancent ; leurs vêtements sont blancs comme la neige ; à leurs chapeaux flottent de longs rubans verts. Leur frère, qui est plus grand, fait aller l’escarpolette. Il a ses bras passés dans les cordes pour se tenir. Une petite coupe dans une main, un chalumeau dans l’autre, il souffle des bulles de savon ; et tandis que la balançoire vole, les bulles aux couleurs changeantes montent dans l’air. En voici une au bout de la paille, elle s’agite au gré du vent. Le petit chien noir accourt et se dresse sur les pattes de derrière ; il voudrait aller aussi sur la balançoire, mais elle ne s’arrête pas ; il se fâche, il aboie. Les enfants le taquinent, et pendant ce temps les jolies bulles crèvent et s’évanouissent.

— C’est gentil ce que tu contes-là, dit Gerda à la perce-neige ; mais pourquoi ton accent est-il si triste ? Et le petit Kay ? Tu ne sais rien de lui non plus ? »

La perce-neige reste silencieuse.

Que racontent les hyacinthes ?

« Il y avait trois jolies sœurs habillées de gaze, l’une en rouge, l’autre en bleu, la dernière en blanc. Elles dansaient en rond à la clarté de la lune sur la rive du lac. Ce n’étaient pas des elfes, c’étaient des enfants des hommes. L’air était rempli de parfums enivrants. Les jeunes filles disparurent dans le bois. Qu’arriva-t-il ? Quel malheur les frappa ? Voyez cette barque qui glisse sur le lac : elle porte trois cercueils où les corps des jeunes filles sont enfermés. Elles sont mortes ; la cloche du soir sonne le glas funèbre.

— Sombres hyacinthes, interrompit Gerda, votre histoire est trop lugubre. Elle achève de m’attrister. Dites-moi, mon ami Kay est-il mort comme vos jeunes filles ? Les roses disent que non, et vous, qu’en dites-vous ?

— Kling, Klang, répondirent les hyacinthes, le glas ne sonne pas pour le petit Kay. Nous ne le connaissons pas. Nous chantons notre chanson, nous n’en savons point d’autre. »

Gerda interrogea la dent-de-lion qu’elle voyait s’épanouir dans l’herbe verte.

« Tu brilles comme un petit soleil, lui dit-elle ; sais-tu où je pourrais trouver mon camarade de jeux ? »

La dent-de-lion brillait en effet sur le gazon ; elle entonna une chanson, mais il n’y était pas question de Kay.

« Dans une petite cour, dit-elle, un des premiers jours du printemps, le soleil du bon Dieu dardait ses doux rayons sur les blanches murailles, au pied desquelles se montrait la première fleur jaune de l’année, reluisante comme une pièce d’or. La vieille grand’mère était assise dans un fauteuil ; sa petite fille accourut et embrassa la grand’mère : ce n’était qu’une pauvre petite servante ; eh bien ! son baiser valait seul plus que tous les trésors du monde, parce qu’elle y avait mis tout son cœur. Mon histoire est finie, je n’en ai pas appris davantage.

— Pauvre grand’mère ! soupira Gerda ; elle me cherche, elle s’afflige à cause de moi, comme je le faisais pour le petit Kay ; mais je serai bientôt de retour et je le ramènerai. Laissons maintenant ces fleurs ; les égoïstes, elles ne sont occupées que d’elles-mêmes ! »

Sur ce, elle retrousse sa petite robe pour pouvoir marcher plus vite ; elle court jusqu’au bout du jardin. La porte était fermée ; mais elle pousse de toutes ses forces le verrou et le fait sortir du crampon. La porte s’ouvre et la petite se précipite, pieds nus, à travers le vaste monde.

Trois fois elle s’arrêta dans sa course pour regarder en arrière ; personne ne la poursuivait. Quand elle fut bien fatiguée, elle s’assit sur une grosse pierre ; elle jeta les yeux autour d’elle et s’aperçut que l’été était passé, et qu’on était à la fin de l’automne. Dans le beau jardin, elle ne s’était pas rendu compte de la fuite du temps ; le soleil y brillait toujours du même éclat, et toutes les saisons y étaient confondues. « Que je me suis attardée ! se dit-elle. Comment ! nous voici déjà en automne ! Marchons vite, je n’ai plus le temps de me reposer ! »

Elle se leva pour reprendre sa course ; mais ses petits membres étaient roidis par la fatigue, et ses petits pieds meurtris. Le temps d’ailleurs n’était pas encourageant, le paysage était dépourvu d’attraits. Le ciel était terne et froid. Les saules avaient encore des feuilles, mais elles étaient jaunes et tombaient l’une après l’autre. Il n’y avait plus de fruits aux arbres, excepté les prunelles qu’on y voyait encore ; elles étaient âpres et amères ; la bouche en y touchant se contractait. Que le vaste monde avait un triste aspect ! que tout y semblait gris, morne et maussade !

QUATRIÈME HISTOIRE

PRINCE ET PRINCESSE

 

Bientôt Gerda dut s’arrêter de nouveau, elle n’avait plus la force d’avancer. Pendant qu’elle se reposait un peu, une grosse corneille perchée sur un arbre en face d’elle la considérait curieusement. La corneille agita la tête de droite et de gauche et cria : « Crah, crah, g’tak, g’tak ! » C’est à peu près ainsi qu’on dit bonjour en ce pays, mais la brave bête avait un mauvais accent. Si elle prononçait mal, elle n’en était pas moins bienveillante pour la petite fille, et elle lui demanda où elle allait ainsi toute seule à travers le vaste monde.

Gerda ne comprit guère que le mot « toute seule », mais elle en connaissait la valeur par expérience et se rendit compte de la question de la corneille. Elle lui fit le récit de ses aventures, et finit par lui demander si elle n’avait pas vu le petit Kay.

L’oiseau, branlant la tête d’un air grave, répondit :

« Cela pourrait être, cela se pourrait.

— Comment ! tu crois l’avoir vu ! » s’écria Gerda transportée de joie. Elle serra dans ses bras l’oiseau, qui s’était approché d’elle ; elle l’embrassa si fort qu’elle faillit l’étouffer.

« Un peu de raison, un peu de calme, dit la corneille. Je crois, c’est-à-dire je suppose, cela pourrait être. Oui, oui, il est possible que ce soit le petit Kay ; je ne dis rien de plus. Mais en tous cas il t’aura oubliée, car il ne pense plus qu’à sa princesse.

— Une princesse ! reprit Gerda ; il demeure chez une princesse !

— Oui, voici la chose, dit la corneille. Mais il m’est pénible de parler ta langue ; ne connais-tu pas celle des corneilles ?[2]

— Non, je ne l’ai pas apprise, dit Gerda. Grand’mère la savait. Pourquoi ne me l’a-t-elle pas enseignée ?

— Cela ne fait rien, repartit la corneille ; je tâcherai de faire le moins de fautes possible. Mais il faudra m’excuser si, comme je le crains, je pèche contre la grammaire. »

Et elle se mit à conter ce qui suit :

« Dans le royaume où nous nous trouvons règne une princesse qui a de l’esprit comme un ange. C’est qu’elle a lu toutes les gazettes qui s’impriment dans l’univers, et surtout qu’elle a eu la sagesse d’oublier tout ce qu’elle y a lu. Dernièrement, elle était assise sur son trône, et par parenthèse il paraît qu’être assis sur un trône n’est pas aussi agréable qu’on le croit communément et ne suffit pas au bonheur. Pour se distraire, elle se mit à chanter une chanson : la chanson était par hasard celle qui a pour refrain

 

Pourquoi donc ne me marierai-je pas ?

 

« Mais en effet, se dit la princesse, pourquoi ne me marie-rai-je pas ? » Seulement il lui fallait un mari qui sût parler, causer, lui donner la réplique. Elle ne voulait pas de ces individus graves et prétentieux, ennuyeux et solennels. Au son du tambour, elle convoqua ses dames d’honneur et leur fit part de l’idée qui lui était venue. « C’est charmant, lui dirent-elles toutes ; c’est ce que nous nous disons tous les jours : pourquoi la princesse ne se marie-t-elle pas ? »

« Tu peux être certaine, ajouta ici la corneille, que tout ce que je raconte est absolument exact. Je tiens le tout de mon fiancé, qui se promène partout dans le palais. »

Ce fiancé était naturellement une corneille, une corneille apprivoisée, car les corneilles n’épousent que les corneilles. Bien, reprenons notre récit :

« Donc, continua la corneille, les journaux du pays, bordés pour la circonstance d’une guirlande de cœurs enflammés entremêlés du chiffre de la princesse, annoncèrent que tous les jeunes gens d’une taille bien prise et d’une jolie figure pourraient se présenter au palais et venir deviser avec la princesse : celui d’entre eux qui causerait le mieux et montrerait l’esprit le plus aisé et le plus naturel, deviendrait l’époux de la princesse.

 « Oui, oui, dit la corneille, tu peux me croire, c’est comme cela que les choses se passèrent ; je n’invente rien, aussi vrai que nous sommes ici l’une à côté de l’autre.

« Les jeunes gens accoururent par centaines. Mais ils se faisaient renvoyer l’un après l’autre. Aussi longtemps qu’ils étaient dans la rue, hors du palais, ils babillaient comme des pies. Une fois entrés par la grande porte, entre la double haie des gardes chamarrés d’argent, ils perdaient leur assurance. Et quand des laquais, dont les habits étaient galonnés d’or, les conduisaient par l’escalier monumental dans les vastes salons, éclairés par des lustres nombreux, les pauvres garçons sentaient leurs idées s’embrouiller ; arrivés devant le trône où siégeait majestueusement la princesse, ils ne savaient plus rien dire, ils répétaient piteusement le dernier mot de ce que la princesse leur disait, ils balbutiaient. Ce n’était pas du tout l’affaire de la princesse.

« On aurait dit que ces malheureux jeunes gens étaient tous ensorcelés et qu’un charme leur liait la langue. Une fois sortis du palais et de retour dans la rue, ils recouvraient l’usage de la parole et jasaient de plus belle.

« Ce fut ainsi le premier et le second jour. Plus on en éconduisait, plus il en venait ; on eût dit qu’il en sortait de terre, tant l’affluence était grande. C’était une file depuis les portes de la ville jusqu’au palais. Je l’ai vu, vu de mes yeux, répéta la corneille.

« Ceux qui attendaient leur tour dans la rue eurent le temps d’avoir faim et soif. Les plus avisés avaient apporté des provisions ; ils se gardaient bien de les partager avec leurs voisins : « Que leurs langues se dessèchent ! pensaient-ils ; comme cela ils ne pourront pas dire un mot à la princesse !

— Mais Kay, le petit Kay ? demanda Gerda. Quand parut-il ? Était-il parmi la foule ?

— Attends, attends donc reprit la corneille, tu es trop impatiente. Nous arrivons justement à lui. Le troisième jour on vit s’avancer un petit bonhomme qui marchait à pied. Beaucoup d’autres venaient à cheval ou en voiture et faisaient les beaux seigneurs. Il se dirigea d’un air gai vers le palais. Ses yeux brillaient comme les tiens. Il avait de beaux cheveux longs. Mais ses habits étaient assez pauvres.

— Oh ! c’était Kay, bien sûr, s’écria Gerda. Je l’ai donc retrouvé.

— Il portait sur son dos une petite valise…

— Oui, c’était son traîneau avec lequel il partit sur la grand’place.

— Cela peut bien être, dit la corneille ; je ne l’ai pas vu de près. Ce que je sais par mon fiancé, qui est incapable d’altérer la vérité, c’est qu’ayant atteint la porte du château, il ne fut nullement intimidé par les suisses, ni par les gardes aux uniformes brodés d’argent, ni par les laquais tous galonnés d’or. Lorsqu’on voulut le faire attendre au bas de l’escalier, il dit : « Merci, c’est trop ennuyeux de faire le pied de grue. » Il monta sans plus attendre et pénétra dans les salons illuminés de centaines de lustres. Il n’en fut pas ébloui. Là, il vit les ministres et les excellences qui, chaussés de pantoufles pour ne pas faire de bruit, encensaient le trône. Les bottes du jeune intrus craquaient affreusement. Tout le monde le regardait avec indignation. Il n’avait pas seulement l’air de s’en apercevoir.

— C’était certainement Kay, dit Gerda. Je sais qu’au moment où il disparut on venait justement de lui acheter des bottes neuves. Je les ai entendues craquer, le jour même où il partit.

— Oui, elles faisaient un bruit diabolique, poursuivit la corneille. Lui, comme si de rien était, marcha bravement vers la princesse, qui était assise sur une perle énorme, grosse comme un coussin. Elle était entourée de ses dames d’honneur qui avaient avec elles leurs suivantes. Les chevaliers d’honneur faisaient cercle également : derrière eux se tenaient leurs domestiques, accompagnés de leurs grooms. C’étaient ces derniers qui avaient l’air le plus imposant et le plus rébarbatif. Le jeune homme ne fit même pas attention à eux.

— Ce devait pourtant être terrible que de s’avancer au milieu de tout ce beau monde ! dit Gerda. Mais finalement Kay a donc épousé la princesse ?

— Ma foi, si je n’étais pas une corneille, c’est moi qui l’aurais pris pour mari. Il parla aussi spirituellement que je puis le faire, que je puis le faire quand je parle la langue des corneilles. Mon fiancé m’a raconté comment l’entrevue se passa. Le nouveau venu fut gai, aimable, gracieux. Il était d’autant plus à l’aise qu’il n’était pas venu dans l’intention d’épouser la princesse, mais pour vérifier seulement si elle avait autant d’esprit qu’on le disait. Il la trouva charmante, et elle le trouva à son goût.

— Plus de doute, dit Gerda, c’était Kay. Il savait tant de choses, même calculer de tête avec des fractions. Écoute, ne pourrais-tu pas m’introduire au palais ?

— Comme tu y vas ? reprit la corneille. Ce que tu me demandes là n’est pas facile. Cependant je veux bien en aller causer avec mon fiancé, il trouvera peut-être un moyen de t’introduire. Mais, je te le répète, jamais une petite fille comme toi, et sans souliers, n’est entrée dans les beaux appartements du palais.

— C’est égal, dit Gerda, quand Kay saura que je suis là il accourra à l’instant me chercher.

— Eh bien ! allons, dit la corneille, le château n’est pas loin ; tu m’attendras à la grille. »

Elle fit à l’enfant un signe de tête et s’envola. Elle ne revint que le soir assez tard : « Rare, rare ! dit-elle, bien des compliments pour toi de la part de mon bon ami, il t’envoie le petit pain que voici, il l’a pris à l’office où il y a tant et tant de pains, parce qu’il a pensé que tu dois avoir faim. Quant à entrer au palais, il n’y faut pas penser : tu n’as pas de souliers. Les gardes chamarrés d’argent, les laquais vêtus de brocart ne le souffriraient pas. C’est impossible. Mais ne pleure pas, tu y entreras tout de même. Mon bon ami, qui est capable de tout pour m’obliger, connaît un escalier dérobé par où l’on arrive à la chambre nuptiale, et il sait où en trouver la clef. »

La corneille conduisit l’enfant dans le parc par la grande allée, et de même que les feuilles des arbres tombaient l’une après l’autre, de même, sur la façade du palais les lumières s’éteignirent l’une après l’autre. Lorsqu’il fit tout à fait sombre, la corneille mena Gerda à une porte basse qui était entre-bâillée.

Oh ! que le cœur de la fillette palpitait d’angoisse et de désir impatient ! Elle s’avançait dans l’ombre furtivement. Si on l’avait vue, on aurait supposé qu’elle allait commettre quelque méfait, et cependant elle n’avait d’autre intention que de s’assurer si le petit Kay était bien là. Elle n’en doutait presque plus ; le signalement donné par la corneille ne lui paraissait pas applicable à un autre. Les yeux vifs et intelligents, les beaux cheveux longs, la langue déliée et bien pendue, comme on dit, tout lui désignait le petit Kay. Elle le voyait déjà devant elle ; elle se le représentait lui souriant comme lorsqu’ils étaient assis côte à côte sous les rosiers de la mansarde.

« Comme il va se réjouir de me revoir ! pensait-elle.  Comme il sera curieux d’apprendre le long chemin que j’ai fait à cause de lui ! Et qu’il sera touché de savoir la désolation qui a régné chez lui et chez nous, lorsqu’on ne l’a pas vu revenir ! »

Elles montèrent l’escalier. En haut se trouvait une petite lampe allumée sur un meuble. La corneille apprivoisée était sur le sol, sautillant et tournant coquettement la tête de côté et d’autre, Gerda, s’inclinant, lui fit une belle révérence, comme sa grand’mère lui avait appris à la faire.

« Ma fiancée m’a dit beaucoup de bien de vous, ma petite demoiselle, dit la corneille. Vos malheurs m’ont émue, et j’ai promis de vous venir en aide. Maintenant, voulez-vous prendre la lampe ? je vous montrerai le chemin. N’ayez pas peur, nous ne rencontrerons personne.

— Il me semble, dit Gerda, qu’il vient quelqu’un derrière nous. »

On voyait, en effet, se dessiner sur la muraille des ombres de chevaux en crinières flottantes, aux jambes maigres, tout un équipage de chasse, des cavaliers et des dames sur les chevaux galopants.

« Ce sont des fantômes, dit la corneille ; ils viennent chercher les pensées de Leurs Altesses pour les mener à la chasse folle des rêves. Cela n’en vaut que mieux pour vous. Le prince et la princesse se réveilleront moins aisément, et vous aurez le temps de les mieux considérer. Je n’ai pas besoin de vous dire que, si vous arrivez aux honneurs et aux dignités, nous espérons que vous vous montrerez reconnaissante envers nous.

— Cela s’entend de soi, » dit la corneille rustique. On voyait bien par ces mots qu’elle n’était guère civilisée et n’avait pas l’expérience des cours.

Elles arrivèrent dans une première salle, dont les murs étaient tendus de satin rose brodé de fleurs. Les Rêves y passèrent, s’en revenant au galop, mais si vite, que Gerda n’eut pas le temps de voir les pensées de Leurs Altesses, qu’ils emmenaient. Puis elles entrèrent dans une autre salle, puis dans une troisième, l’une plus magnifique que l’autre. Oui, certes, il y avait de quoi perdre sa présence d’esprit en voyant ce luxe prodigieux. Mais Gerda y arrêtait à peine les yeux, et ne pensait qu’à revoir Kay, son compagnon.

Les voici enfin dans la chambre à coucher. Le plafond en cristal formait une large couronne de feuilles de palmier. Au milieu s’élevait une grosse tige d’or massif, qui portait deux lits semblables à des fleurs de lis : l’un blanc, où reposait la princesse ; l’autre couleur de feu, où reposait le prince. Gerda s’en approcha, sûre d’y trouver son ami. Elle releva une des feuilles jaune-rouge, qu’on rabaissait le soir ; elle vit la nuque du dormeur, dont les bras cachaient le visage. Elle crut reconnaître cette nuque légèrement brune, et elle appela Kay par son nom, tenant la lampe en avant pour qu’il la vît en ouvrant les yeux. Les fantômes du rêve arrivèrent au triple galop, ramenant l’esprit du jeune prince. Il s’éveilla, tourna la tête.

Ce n’était pas le petit Kay !

Ils ne se ressemblaient que par la nuque. Le prince ne laissait pourtant pas d’être un joli garçon. Voilà que la princesse avança sa gentille figure sous les feuilles de lis blanches, et demanda qui était là. La petite Gerda, sanglotant, resta un moment sans répondre ; ensuite elle raconta toute son histoire, et n’omit pas de dire notamment combien les corneilles avaient été complaisantes pour elle. « Pauvre petite ! » firent le prince et la princesse attendris. Et ils complimentèrent les deux braves bêtes, les assurèrent qu’ils n’étaient pas fâchés de ce qu’elles avaient fait contre toutes les règles de l’étiquette ; mais leur disant qu’elles ne devaient pas recommencer. Ils leur promirent même une récompense : « Voulez-vous un vieux clocher où vous habiterez toutes seules, ou préférez-vous être élevées à la dignité de corneilles de la chambre, qui vous donnera droit sur tous les restes de la table ? »

Les corneilles s’inclinèrent en signe de reconnaissance, et demandèrent à être attachées au palais : « Dans notre race, dirent-elles, la vieillesse dure longtemps, et par ce moyen nous serons sûres d’avoir de quoi vivre dans nos vieux jours. ».

Le prince sortit de son lit et y laissa reposer Gerda. C’est tout ce qu’il pouvait faire pour elle. L’enfant joignit ses petites mains : « Dieu ! murmura-t-elle avec gratitude, que les hommes et les bêtes ont de la bonté pour moi ! » Puis elle ferma les yeux et s’endormit. Les Rêves accoururent vers elle ; ils avaient la figure d’anges du bon Dieu ; ils poussaient un petit traîneau où était assis Kay, qui la regardait en souriant. Mais quand elle s’éveilla, tout avait disparu.

Le lendemain on l’habilla, de la tête aux pieds, de velours et de soie. La princesse lui proposa de rester au château, pour y passer sa vie au milieu des fêtes. Gerda n’eut garde d’accepter ; elle demanda une petite voiture avec un cheval, et une paire de bottines, pour reprendre son voyage à travers le monde, à la recherche de Kay.

Elle reçut de jolies bottines, et de plus un manchon. Lorsqu’elle fut au moment de partir, elle trouva dans la cour un carrosse neuf, tout en or, armorié aux armes du prince et de la princesse. Les coussins étaient rembourrés de biscuits ; la caisse était remplie de fruits et de pain d’épice. Le cocher, le groom et le piqueur, car il y avait aussi un piqueur, avaient des costumes brodés d’or et une couronne d’or sur la tête.

Le prince et la princesse aidèrent eux-mêmes Gerda à monter en voiture et lui souhaitèrent tout le bonheur possible. La corneille des bois, qui avait épousé son fiancé, l’accompagna et se plaça au fond de la voiture, car cela l’incommodait d’aller à reculons. La corneille apprivoisée s’excusa de ne point faire la conduite à Gerda ; elle ne se trouvait pas bien disposée. Depuis qu’elle avait droit à toutes les miettes de la table, elle avait l’estomac dérangé. Mais elle vint à la portière de la voiture et battit des ailes lorsque l’équipage partit.

« Adieu, adieu, mignonne ! » dirent le prince et la princesse. Et la petite Gerda pleurait, et la corneille pleurait. Bientôt on eut fait trois lieues. Alors la corneille des bois prit aussi congé. Comme elle était une simple campagnarde, elle s’était vite attachée de cœur à la petite, et cela lui faisait grand’peine de la quitter. Elle vola sur un arbre, et là elle battit des ailes aussi longtemps qu’elle put apercevoir le carrosse, qui brillait comme un vrai soleil.

CINQUIÈME HISTOIRE

LA PETITE FILLE DES BRIGANDS

On arriva dans une forêt sombre ; mais on y voyait très clair à la lueur que jetait le carrosse. Cette lumière attira une bande de brigands, qui se précipitèrent comme les mouches autour de la flamme : « Voilà de l’or, de l’or pur ! » s’écriaient-ils, et ils saisirent les chevaux, tuèrent cocher, groom et piqueur, et enlevèrent la petite Gerda du carrosse.

« Qu’elle est donc fraîche et grassouillette, cette petite créature ! on dirait qu’elle n’a jamais mangé que des noix ! » Ainsi parlait la vieille mère du chef des brigands ; elle avait une longue et vilaine moustache et de grands sourcils qui lui couvraient presque entièrement les yeux. « Sa chair, reprit-elle, doit être aussi délicate que celle d’un petit agneau dodu. Oh ! quel régal nous en ferons !» En prononçant ces mots, elle tirait un grand couteau affilé qui luisait à donner le frisson.

« Aïe ! aïe ! » cria tout à coup la mégère. Sa petite fille, qui était pendue à son dos, une créature sauvage et farouche, venait de la mordre à l’oreille. « Vilain garnement ! » dit la grand’mère, et elle s’apprêtait de nouveau à égorger Gerda.

« Je veux qu’elle joue avec moi ! dit la petite brigande. Elle va me donner son manchon et sa belle robe, et elle couchera avec moi dans mon lit. » Elle mordit de nouveau sa grand’mère, qui, de douleur, sauta en l’air. Les bandits riaient en voyant les bonds de la vieille sorcière.

« Je veux entrer dans la voiture, » dit la petite fille des brigands ; et il fallut se prêter à son caprice, car elle était gâtée et entêtée en diable. On plaça Gerda à côté d’elle et on s’avança dans les profondeurs de la forêt. La petite brigande n’était pas plus grande que Gerda, mais elle était plus forte, elle était trapue ; son teint était brun, ses yeux noirs : ils étaient inquiets, presque tristes. Elle saisit Gerda brusquement et la tint embrassée : « Sois tranquille, dit-elle, ils ne te tueront pas tant que je ne me fâcherai pas contre toi. Tu es sans doute une princesse ? — Non, » répondit Gerda. Et elle raconta toutes ses aventures à la recherche du petit Kay. La fille des brigands ouvrait de grands yeux sombres et contemplait avec l’attention la plus sérieuse l’enfant à qui étaient arrivées des choses si étranges. Puis elle hocha la tête d’un air de défi. « Ils ne te tueront pas, reprit-elle, même si je me fâchais contre toi. C’est moi-même alors qui te tuerais ! » Elle essuya les larmes qui coulaient des yeux de Gerda ; puis elle fourra ses deux mains dans le beau manchon qui était si chaud et si doux.

On marchait toujours. Enfin la voiture s’arrêta : on était dans la cour d’un vieux château à moitié en ruine, qui servait de repaire aux bandits. À leur entrée, des vols de nombreux corbeaux s’envolèrent avec de longs croassements. D’énormes bouledogues accoururent en bondissant ; ils avaient l’air féroce ; chacun semblait de taille à dévorer un homme. Ils n’aboyaient pas, cela leur était défendu.

Dans la grande salle toute délabrée brûlait sur les dalles un grand feu ; la fumée s’élevait au plafond et s’échappait par où elle pouvait. Sur le feu bouillait un grand chaudron avec la soupe ; des lièvres et des lapins rôtissaient à la broche. On donna à boire et à manger aux deux petites filles.

« Tu vas venir coucher avec moi et mes bêtes, » dit la petite brigande. Elles allèrent dans un coin de la salle où il y avait de la paille et des tapis. Au-dessus, plus de cent pigeons dormaient sur des bâtons et des planches. Quelques-uns sortirent la tête de dessous l’aile, lorsque les fillettes approchèrent. « Ils sont tous à moi ! » dit la petite brigande, et elle en saisit un par les pieds et le secoua, le faisant battre des ailes. « Embrasse-le, » fit-elle en le lançant à travers la figure de Gerda, et elle se mit à rire de la mine piteuse de celle-ci.

« Tous ces pigeons, reprit-elle, sont domestiques ; mais en voilà deux autres, des ramiers, qu’il faut tenir enfermés, sinon ils s’envoleraient : il n’y a pas de danger que je les laisse sortir du trou que tu vois là dans la muraille. Et puis voici mon favori, mon cher Beh ! » Elle tira d’un coin où il était attaché un jeune renne qui avait autour du cou un collier de cuivre bien poli : « Celui-là aussi il faut ne pas le perdre de vue, ou bien il prendrait la clef des champs. Tous les soirs je m’amuse à lui chatouiller le cou avec mon couteau affilé : il n’aime pas cela du tout. »

La petite cruelle prit en effet un long couteau dans une fente de la muraille et le promena sur le cou du renne. La pauvre bête, affolée de terreur, tirait sur sa corde, ruait, se débattait, à la grande joie de la petite brigande. Quand elle eut ri tout son soûl, elle se coucha, attirant Gerda auprès d’elle.

« Vas-tu garder ton couteau pendant que tu dormiras ? dit Gerda, regardant avec effroi la longue lame.

— Oui, répondit-elle, je couche toujours avec mon couteau. On ne sait pas ce qui peut arriver. Mais raconte-moi de nouveau ce que tu m’as dit du petit Kay et de tes aventures depuis que tu le cherches. » Gerda recommença son histoire. Les ramiers se mirent à roucouler dans leur cage ; les autres pigeons dormaient paisiblement.

La petite brigande s’endormit, tenant un bras autour du cou de Gerda et son couteau dans l’autre main. Bientôt elle ronfla. Mais Gerda ne pouvait fermer l’œil ; elle se voyait toujours entre la vie et la mort. Les brigands étaient assis autour du feu ; ils buvaient et chantaient. La vieille mégère dansait et faisait des cabrioles. Quel affreux spectacle pour la petite Gerda !

Voilà que tout à coup les ramiers se mirent à dire : « Cours, cours. Nous avons vu le petit Kay. Une poule blanche tirait son traîneau. Lui était assis dans celui de la Reine des Neiges. Ils vinrent à passer près de la forêt où nous étions tout jeunes encore dans notre nid. La Reine des Neiges dirigea de notre côté son haleine glaciale ; tous les ramiers de la forêt périrent, excepté nous deux. Cours, cours !

— Que dites-vous là, mes amis ? s’écria Gerda. Où s’en allait-elle cette Reine des Neiges ? En savez-vous quelque chose ?

— Elle allait sans doute en Laponie ; là il y a toujours de la neige et de la glace. Demande-le au renne qui est attaché là-bas.

— Oui, répondit le renne, là il y a de la glace et de la neige que c’est un plaisir. Qu’il fait bon vivre en Laponie ! Quels joyeux ébats je prenais à travers les grandes plaines blanches ! C’est là que la Reine des Neiges a son palais d’été. Son vrai fort, son principal château est près du pôle Nord, dans une île qui s’appelle le Spitzberg.

— Ô Kay, pauvre Kay ! où es-tu ? soupira Gerda.

— Tiens-toi tranquille, dit la fille des brigands, ou je te plonge mon couteau dans le corps. »

Gerda n’ouvrit plus la bouche. Mais le lendemain matin elle raconta à la petite brigande ce qu’avaient dit les ramiers.

La petite sauvage prit son air sérieux, et, hochant la tête, elle dit : « Eh bien, cela m’est égal, cela m’est égal. Sais-tu où est la Laponie ? demanda-t-elle au renne.

— Qui pourrait le savoir mieux [que] moi ? répondit la bête, dont les yeux brillaient au souvenir de sa patrie. C’est là que je suis né, que j’ai été élevé ; c’est là que j’ai bondi si longtemps parmi les champs de neige.

— Écoute, dit à Gerda la fille des brigands. Tu vois, tous nos hommes sont partis. Il ne reste plus ici que la grand’mère ; elle ne s’en ira pas. Mais vers midi elle boit de ce qui est dans la grande bouteille, et après avoir bu elle dort toujours un peu. Alors je ferai quelque chose pour toi. »

Elle sauta à bas du lit, alla embrasser sa grand’mère en lui tirant la moustache : « Bonjour, bonne vieille chèvre, dit-elle, bonjour. » La mégère lui donna un coup de poing tel que le nez de la petite en devint rouge et bleu ; mais c’était pure marque d’amitié.

Plus tard la vieille but en effet de la grande bouteille et ensuite s’endormit. La petite brigande alla prendre le renne : « J’aurais eu du plaisir à te garder, lui dit-elle, pour te chatouiller le cou avec mon couteau, car tu fais alors de drôles de mine ; mais tant pis, je vais te détacher et te laisser sortir, afin que tu retournes en Laponie. Il faudra que tu fasses vivement aller tes jambes et que tu portes cette petite fille jusqu’au palais de la Reine des Neiges, où se trouve son camarade ; tu te rappelles ce qu’elle a conté cette nuit, puisque tu nous écoutais. »

Le renne bondit de joie. Lorsqu’il fut un peu calmé, la petite brigande assit Gerda sur le dos de la bête, lui donna un coussin pour siège et l’attacha solidement, de sorte qu’elle ne pût tomber.

« Tiens, dit-elle, je te rends tes bottines fourrées, car la saison est avancée ; mais le manchon, je le garde, il est par trop mignon. Je ne veux pas cependant que tu aies tes menottes gelées ; voici les gants fourrés de ma grand’mère ; ils te vont jusqu’aux coudes. Allons, mets-les. Maintenant tu as d’aussi affreuses pattes que ma vieille chèvre ! »

Gerda pleurait de joie.

« Ne fais pas la grimace, reprit l’autre, cela me déplaît. Aie l’air joyeux et content. Tiens encore, voici deux pains et du jambon. Comme cela, tu n’auras pas faim. »

Elle attacha ces provisions sur le dos du renne. Alors elle ouvrit la porte, appela tous les gros chiens dans la salle pour qu’ils ne poursuivissent pas les fugitifs, puis coupa la corde avec son couteau affilé, et dit au renne : « Cours maintenant et fais bien attention à la petite fille. »

Gerda tendit à la petite brigande ses mains emmitouflées dans les gants de fourrure, et lui dit adieu. Le renne partit comme un trait, sautant par-dessus les pierres, les fossés. Il traversa la grande forêt, puis des steppes, des marais, puis de nouveau des bois profonds. Les loups hurlaient, les corbeaux croassaient. Tout-à-coup apparut une vaste lueur comme si le ciel lançait des gerbes de feu : « Voilà mes chères aurores boréales ! s’écria le renne, vois comme elles brillent. » Il galopa encore plus vite, jour et nuit. Les pains furent mangés et le jambon aussi. Quand il n’y eut plus rien, ils étaient arrivés en Laponie.

SIXIÈME HISTOIRE

LA LAPONNE ET LA FINNOISE

Le renne s’arrêta près d’une petite hutte. Elle avait bien pauvre apparence, le toit touchait presque à terre, et la porte était si basse qu’il fallait se mettre à quatre pattes pour entrer et sortir. Il n’y avait dans cette hutte qu’une vieille Laponne qui faisait cuire du poisson. Une petite lampe éclairait l’obscur réduit.

Le renne raconta toute l’histoire de Gerda, après avoir toutefois commencé par la sienne propre, qui lui semblait bien plus remarquable. Gerda était tellement accablée de froid qu’elle ne pouvait parler.

« Infortunés que vous êtes, dit la Laponne, vous n’êtes pas au bout de vos peines ; vous avez à faire encore un fier bout de chemin, au moins cent lieues dans l’intérieur du Finnmarken. C’est là que demeure la Reine des Neiges ; c’est là qu’elle allume tous les soirs des feux pareils à ceux du Bengale. Je m’en vais écrire quelques mots sur une morue sèche (je n’ai pas d’autre papier) pour vous recommander à la Finnoise de là-bas ; elle vous renseignera mieux que moi. »

Pendant ce temps, Gerda s’était réchauffée. La Laponne lui donna à boire et à manger ; elle écrivit sa lettre sur une morue sèche et la remit à Gerda, qu’elle rattacha sur le renne.

La brave bête repartit au triple galop. Le ciel étincelait, il se colorait de rouge et de jaune ; l’aurore boréale éclairait la route. Ils finirent par arriver au Finnmarken, et heurtèrent à la cheminée de la Finnoise, dont la maison était sous terre.

Elle les reçut et leur fit bon accueil. Quelle chaleur il faisait chez elle ! aussi n’avait-elle presque pas de vêtements. Elle était naine et fort malpropre, du reste excellente personne. Elle dénoua tout de suite les habits de Gerda, lui retira les gants et les bottines ; sans cela l’enfant aurait été étouffée de chaleur. Elle eut soin aussi de mettre un morceau de glace sur la tête du renne, pour le préserver d’avoir un coup de sang. Après quoi elle lut ce qui était écrit sur la morue, elle le relut trois fois, de sorte qu’elle le savait par cœur ; alors elle mit la morue dans son pot-au-feu. Dans son pays si pauvre, la Finnoise avait appris à faire bon usage de tout.

Le renne conta d’abord son histoire, puis celle de la petite Gerda. La Finnoise clignait ses petits yeux intelligents, mais ne disait rien,

« Tu es très habile, je le sais, dit le renne ; tu connais de grands secrets. Tu peux, avec un bout de fil lier tous les vents du monde. Si on dénoue le premier nœud, on a du bon vent ; le second, le navire fend les vagues avec rapidité ; mais si on dénoue le troisième et le quatrième, alors se déchaîne une tempête qui couche les forêts par terre. Tu sais aussi composer un breuvage qui donne la force de douze hommes. Ne veux-tu pas en faire boire à cette petite, afin qu’elle puisse lutter avec la Reine des Neiges ?

— La force de douze hommes ? dit la Finnoise. Oui, peut-être, cela pourrait lui servir. »

Elle tira de dessous le lit une grande peau roulée, la déploya et se mit à lire les caractères étranges qui s’y trouvaient écrits. Il fallait une telle attention pour les interpréter, qu’elle suait à grosses gouttes. Elle faisait mine de ne pas vouloir continuer de lire, tant elle en éprouvait de fatigue. Mais le bon renne la pria instamment de venir en aide à la petite Gerda, et de ne pas l’abandonner. Celle-ci la regarda aussi avec des yeux suppliants, pleins de larmes. La Finnoise cligna de l’œil et reprit sa lecture. Puis elle emmena le renne dans un coin, et, après lui avoir remis de la glace sur la tête, elle lui dit à l’oreille :

« Ce grimoire vient de m’apprendre que le petit Kay est, en effet, auprès de la Reine des Neiges. Il y est très heureux, il trouve tout à son goût ; c’est, selon lui, le plus agréable lieu du monde. Cela vient de ce qu’il a au cœur un éclat de verre, et dans l’œil un grain de ce même verre, qui dénature les sentiments et les idées. Il faut les lui retirer ; sinon il ne redeviendra jamais un être humain digne de ce nom, et la Reine des Neiges conservera tout empire sur lui.

— Ne peux-tu faire boire à la petite Gerda un breuvage qui lui donne la puissance de rompre ce charme !

— Je ne saurais la douer d’un pouvoir plus fort que celui qu’elle possède déjà. Tu ne vois donc pas que bêtes et gens sont forcés de la servir, et que, partie nu-pieds de sa ville natale, elle a traversé heureusement la moitié de l’univers. Ce n’est pas de nous qu’elle peut recevoir sa force ; elle réside en son cœur, et vient de ce qu’elle est un enfant innocent et plein de bonté. Si elle ne peut parvenir jusqu’au palais de la Reine des Neiges et enlever les deux débris de verre qui ont causé tout le mal, il n’est pas en nous de lui venir en aide. Tout ce que tu as à faire, c’est donc de la conduire jusqu’à l’entrée du jardin de la Reine des Neiges, à deux lieues d’ici. Tu la déposeras près d’un bouquet de broussailles aux fruits rouges, que tu verras là au milieu de la neige. Allons, cours et ne t’arrête pas en route à bavarder avec les rennes que tu rencontreras. »

Et la Finnoise plaça de nouveau Gerda sur la bête, qui partit comme une flèche.

« Halte ! dit la petite, je n’ai pas mes bottines ni mes gants fourrés. » Elle s’en apercevait au froid glacial qu’elle ressentait. Mais le renne n’osa pas revenir sur ses pas ; il galopa tout d’une traite jusqu’aux broussailles aux fruits rouges. Là il déposa Gerda et lui baisa la bouche ; de grosses larmes coulaient des yeux de la brave bête. Il repartit rapide comme le vent.

La voilà donc toute seule, la pauvre Gerda, sans souliers et sans gants, au milieu de ce terrible pays de Finnmarken, gelé de part en part. Elle se mit à courir en avant aussi vite qu’elle put. Elle vit devant elle un régiment de flocons de neige. Ils ne tombaient pas du ciel, qui était clair et illuminé par l’aurore boréale. Ils couraient en ligne droite sur le sol, et plus ils approchaient, plus elle remarquait combien ils étaient gros.

Elle se souvint des flocons qu’elle avait autrefois examinés avec la loupe, et combien ils lui avaient paru grands et formés avec symétrie. Ceux-ci étaient bien plus énormes et terribles ; ils étaient doués de vie. C’étaient les avant-postes de l’armée de la Reine des Neiges.

Les uns ressemblaient à des porcs-épics ; d’autres, à un nœud de serpents entrelacés, dardant leurs têtes de tous côtés ; d’autres avaient la figure de petits ours trapus, aux poils rebroussés. Tous étaient d’une blancheur éblouissante.

Ils avançaient en bon ordre. Alors Gerda récita avec ferveur un Notre Père. Le froid était tel qu’elle pouvait voir sa propre haleine, qui, pendant qu’elle priait, sortait de sa bouche comme une bouffée de vapeur. Cette vapeur devint de plus en plus épaisse, et il s’en forma de petits anges qui, une fois qu’ils avaient touché terre, grandissaient à vue d’œil. Tous avaient des casques sur la tête ; ils étaient armés de lances et de boucliers. Lorsque l’enfant eut achevé le Pater, il y en avait une légion.

Ils attaquèrent les terribles flocons, et, avec leurs lances, les taillèrent en pièces, les fracassèrent en mille morceaux.

La petite Gerda reprit tout son courage et marcha en avant. Les anges lui caressaient les pieds et les mains pour que le froid ne les engourdît point. Elle approchait du palais de la Reine des Neiges.

Mais il faut à présent que nous sachions ce que faisait Kay. Il est certain qu’il ne pensait pas à Gerda, et que l’idée qu’elle fût là, tout près, était bien loin de lui.

SEPTIÈME HISTOIRE

LE PALAIS DE LA REINE DES NEIGES

Les murailles du château étaient faites de neige amassée par les vents, qui y avaient ensuite percé des portes et des fenêtres. Il y avait plus d’une centaine de salles immenses. La plus grande avait une longueur de plusieurs milles. Elles étaient éclairées par les feux de l’aurore boréale. Tout y brillait et scintillait. Mais quel vide et quel froid !

Jamais il ne se donnait de fêtes dans cette royale demeure. C’eût été chose facile pourtant que d’y convoquer pour un petit bal les ours blancs, qui, la tempête servant d’orchestre, auraient dansé des quadrilles dont la gravité décente eût été en harmonie avec la solennité du lieu. Jamais on ne laissait non plus entrer les renards blancs du voisinage ; jamais on ne permettait à leurs demoiselles de s’y réunir pour babiller et médire, comme cela se fait pourtant à la cour de bien des souverains. Non, tout était vaste et vide dans ce palais de la Reine des Neiges, et la lumière des aurores boréales qui augmentait, qui diminuait, qui augmentait de nouveau, toujours dans les mêmes proportions, était froide elle-même.

Dans la plus immense des salles, on voyait un lac entièrement gelé, dont la glace était fendue en des milliers et des milliers de morceaux ; ces morceaux étaient tous absolument semblables l’un à l’autre. Quand la Reine des Neiges habitait le palais, elle trônait au milieu de cette nappe de glace, qu’elle appelait le seul vrai miroir de l’intelligence.

Le petit Kay était bleu et presque noir de froid. Il ne s’en apercevait pas. D’un baiser la Reine des Neiges lui avait enlevé le frisson ; et son cœur n’était-il pas d’ailleurs devenu de glace ? Il avait dans les mains quelques-uns de ces morceaux de glace plats et réguliers dont la surface du lac était composée. Il les plaçait les uns à côté des autres en tous sens, comme lorsque nous jouons au jeu de patience. Il était absorbé dans ces combinaisons, et cherchait à obtenir les figures les plus singulières et les plus bizarres. Ce jeu s’appelait le grand jeu de l’intelligence, bien plus difficile que le casse-tête chinois.

Ces figures hétéroclites, qui ne ressemblaient à rien de réel, lui paraissaient merveilleuses ; mais c’était à cause du grain de verre qu’il avait dans l’œil.

Il composait, avec ces morceaux de glace, des lettres et parfois des mots entiers. Il cherchait en ce moment à composer le mot Éternité. Il s’y acharnait depuis longtemps déjà sans pouvoir y parvenir. La Reine des Neiges lui avait dit :

« Si tu peux former cette figure, tu seras ton propre maître ; je te donnerai la terre toute entière et une paire de patins neufs. »

Il s’y prenait de toutes les façons, mais sans approcher de la réussite.

« Il me faut faire un tour dans les pays chauds, dit la Reine des Neiges. Il est temps d’aller surveiller les grands chaudrons. (Elle entendait par ces mots les volcans l’Etna et le Vésuve.) La neige de leurs cimes est peut-être fondue. »

Elle, s’élança dans les airs. Kay resta seul dans la vaste salle de plusieurs milles carrés. Il était penché sur ses morceaux de glace, imaginant, combinant, ruminant comment il pourrait les agencer pour atteindre son but. Il était là, immobile, inerte ; on l’aurait cru gelé.

En ce moment, la petite Gerda entrait par la grande porte du palais. Des vents terribles en défendaient l’accès. Gerda récita sa prière du soir, et les vents se calmèrent et s’assoupirent. L’enfant pénétra dans la grande salle ; elle aperçut Kay, le reconnut, vola vers lui en lui sautant au cou, le tint embrassé en s’écriant : Kay ! cher petit Kay, enfin je t’ai retrouvé ! »

Lui ne bougea pas, ne dit rien. Il restait là, roide comme un piquet, les yeux fichés sur ses morceaux de glace. Alors la petite Gerda pleura de chaudes larmes ; elles tombèrent sur la poitrine de Kay, pénétrèrent jusqu’à son cœur et en fondirent la glace, de sorte que le vilain éclat de verre fut emporté avec la glace dissoute.

Il leva la tête et la regarda. Gerda chanta, comme autrefois dans leur jardinet, le refrain du cantique :

 

Les roses fleurissent et se fanent. Mais bientôt

Nous reverrons la Noël et l’Enfant Jésus.

 

Kay, à ce refrain, éclata en sanglots ; les larmes jaillirent de ses yeux et le débris de verre en sortit, de sorte qu’il reconnut Gerda et, transporté de joie, il s’écria : « Chère petite Gerda, où es-tu restée si longtemps, et moi, où donc ai-je été ? »

Regardant autour de lui : « Dieu, qu’il fait froid ici ! dit-il, et quel vide affreux ! » Il se serra de toutes ses forces contre Gerda, qui riait et pleurait de plaisir de retrouver enfin son compagnon. Ce groupe des deux enfants, qu’on eût pu nommer l’Amour protecteur et sauveur, offrait un si ravissant tableau, que les morceaux de glace se mirent à danser joyeusement, et, lorsqu’ils furent fatigués et se reposèrent, ils se trouvèrent figurer le mot Éternité, qui devait donner à Kay la liberté, la terre entière et des patins neufs.

Gerda lui embrassa les joues, et elles redevinrent brillantes ; elle baisa les yeux, qui reprirent leur éclat, les mains et les pieds où la vie se ranima, et Kay fut de nouveau un jeune garçon plein de santé et de gaieté. Ils n’attendirent pas la Reine des Neiges pour lui réclamer ce qu’elle avait promis. Ils laissèrent la figure qui attestait que Kay avait gagné sa liberté. Ils se prirent par la main et sortirent du palais.

Ils parlaient de la grand’mère, de leur enfance et des roses du jardinet sur les toits. À leur approche, les vents s’apaisaient et le soleil apparaissait. Arrivés aux broussailles chargées de fruits rouges, ils trouvèrent le renne qui les attendait avec sa jeune femelle ; elle donna aux enfants de son bon lait chaud. Puis, les deux braves bêtes les conduisirent chez la Finnoise, où ils se réchauffèrent bien, puis chez la Laponne, qui leur avait cousu des vêtements neufs et avait arrangé pour eux son traîneau.

Elle les y installa et les conduisit elle-même jusqu’à la frontière de son pays, là où poussait la première verdure. Kay et Gerda prirent congé de la bonne Laponne et des deux rennes qui les avaient amenés jusque-là. Les arbres avaient des bourgeons verts ; les oiseaux commençaient à gazouiller. Tout-à-coup, Gerda aperçut sur un cheval magnifique qu’elle reconnut (c’était celui qui était attelé au carrosse d’or), une jeune fille coiffée d’un bonnet rouge. Dans les fontes de la selle étaient des pistolets. C’était la petite brigande. Elle en avait eu assez de la vie de la forêt. Elle était partie pour le Nord, avec le projet, si elle ne s’y plaisait pas, de visiter les autres contrées de l’univers.

Elle reconnut aussitôt Gerda, qui aussitôt la reconnut. C’est cela qui fut une joie !

« Tu es un joli vagabond, dit à Kay la petite brigande. Je te demande un peu si tu mérites qu’on courre à cause de toi jusqu’au bout de la terre. »

Gerda, lui caressa les joues, et, pour détourner la conversation, demanda ce qu’étaient devenus le prince et la princesse. « Ils voyagent à l’étranger, » répondit la fille des brigands. « Et les corneilles ? – Celle des bois est morte : l’autre porte le deuil et se lamente de son veuvage ; entre nous, ses plaintes ne sont que du babillage. Mais raconte-moi donc tes aventures et comment tu as rattrapé ce fugitif. »

Gerda et Kay firent chacun leurs récits.

« Schnipp, schnapp, schnoure, pourre, basseloure, » dit la petite brigande ; elle leur tendit la main, leur promettant de les visiter, si elle passait par leur ville. Elle reprit ensuite son grand voyage.

Kay et Gerda marchaient toujours la main dans la main ; le printemps se faisait magnifique, amenant la verdure et les fleurs. Un jour ils entendirent le son des cloches, et ils aperçurent les hautes tours de la grande ville où ils demeuraient. Ils y entrèrent, montèrent l’escalier pour aller chez la grand’mère. Dans la chambre, tout était à la même place qu’autrefois. La pendule faisait toujours tic-tac ; mais en passant la porte, ils s’aperçurent qu’ils étaient devenus de grandes personnes.

Les roses devant les mansardes étaient fleuries. Kay et Gerda s’assirent sur le banc, comme autrefois. Ils avaient oublié, comme un mauvais rêve, les froides splendeurs de la Reine des Neiges. La grand’mère était assise au soleil et lisait dans la Bible : « Si vous ne devenez pas comme des enfants, lisait-elle, vous n’entrerez pas dans le royaume de Dieu. »

Kay et Gerda se regardèrent et comprirent le vieux refrain :

Les roses fleurissent et se fanent

Nous verrons bientôt l’Enfant Jésus.

Ils restèrent longtemps assis, se tenant par la main. Ils avaient grandi, et cependant ils étaient encore enfants, enfants par le cœur.

LE FILS DU PORTIER

I  

Le général demeurait au premier, le portier logeait dans le sous-sol. Il y avait une grande distance entre les deux familles, d’abord le rez-de-chaussée les séparait, puis la différence du rang ; mais elles demeuraient en somme sous le même toit, toutes deux ayant vue à la fois sur la rue et sur la cour.

Dans cette cour se trouvait un gazon, au milieu un acacia en fleur, quand c’était la saison où les acacias fleurissent. Alors venait parfois sous l’arbre la nourrice bien attifée, tenant dans ses bras la fille du général, la petite Émilie, qui était encore bien plus joliment attifée. Devant elle dansait nu-pieds le petit garçon du portier ; il avait de grands yeux noirs, des cheveux bruns. L’enfant lui souriait, tendait ses menottes vers lui. Quand le général voyait ce spectacle de sa fenêtre, il faisait un signe de tête en disant :

« C’est charmant ! »

Mme la générale, qui était si jeune qu’elle aurait pu passer pour la fille de son mari, ne regardait jamais par la fenêtre qui s’ouvrait sur la cour. Elle avait donné ordre que le fils des gens de la cave pouvait bien jouer devant la petite pour l’amuser, mais qu’il ne devait pas la toucher. La nourrice suivait fidèlement les prescriptions de sa maîtresse. Et les rayons de soleil entraient chez les habitants du sous-sol comme chez les habitants du premier.

L’acacia donna ses fleurs, puis les perdit selon le cours de la saison. Il en fut de même l’année suivante. Le petit garçon du portier florissait aussi, sa bonne tête aux joues vermeilles ressemblait à une grosse tulipe ouverte. La petite fille du général était délicate et mignonne ; son teint était d’un blanc rosé comme les fleurs de l’acacia. Elle ne venait plus que rarement sous l’arbre. Elle allait prendre l’air frais dehors et sortait en voiture avec sa maman. En partant, en rentrant, elle faisait toujours un signe de tête à Georges, le fils du portier ; oui, elle lui envoyait même des baisers avec la main, jusqu’à ce que sa mère lui eût dit qu’elle était maintenant trop grande et que cela ne convenait plus.

Un matin, Georges avait à porter au général les journaux, et les lettres qui arrivaient le matin à la loge. Pendant qu’il montait l’escalier et qu’il passait devant la soupente où se mettait le sable[3], il entendit sortir de là une espèce de piaulement. Il pensa que c’était un poulet qui s’était égaré par là et qui criait. Mais ce n’était pas moins que la fille du général, la petite Émilie, tout habillée de gaze et de dentelles.

« Il ne faut rien dire à papa ni à maman, murmura-t-elle, sans cela, ils se fâcheront. — Mais qu’y a-t-il ? demanda Georges.

— Tout brûle, répondit-elle, tout est en flammes. »

Georges monta l’escalier d’un bond et entra chez le général ; il ouvrit la porte de la chambre de l’enfant ; les rideaux étaient déjà presque en cendres ; les tringles flambaient. Georges grimpa sur une chaise, arracha tout ce qui brûlait et appela au secours. Sans lui, la maison entière eût été dévorée par l’incendie.

Le général et Mme la générale firent subir à la petite Émilie un interrogatoire en règle. « J’avais pris une allumette, dit-elle, une seule ; elle brûla et le rideau se mit aussi à brûler. Je crachai dessus pour l’éteindre, je crachai tant que je pus. Quand je n’eus plus de salive, je me sauvai me cacher pensant bien que papa et maman seraient fâchés.

— Cracher ! dit la générale, qu’est-ce que c’est que ce mot-là ? As-tu jamais entendu papa ou maman le prononcer ? Tu l’auras appris des gens d’en bas. »

Georges reçut pourtant pour le service rendu une pièce blanche. Il ne la porta pas chez le pâtissier ; il la mit dans sa tirelire. Bientôt il y trouva assez de pièces blanches pour s’acheter une boîte à couleur, avec laquelle il put enluminer ses dessins, car Georges dessinait beaucoup. C’était merveille de voir ses petits doigts manier le crayon. Ses premières images coloriées, il les donna à Émilie.

« C’est charmant ! » dit le général. La générale même convint que l’on reconnaissait très bien ce que le petit garçon avait voulu représenter. « Il a du génie, » ce furent les paroles que la portière lui entendit prononcer et qu’elle courut rapporter au sous-sol.

Le général et sa haute et puissante épouse étaient des gens de qualité. Ils avaient, peints sur leur voiture, deux écus armoriés, chacun le leur. Madame avait fait mettre ses deux écus à chaque pièce de son linge, à l’endroit et à l’envers, et sur ses sacs de voyage, et jusque sur ses bonnets de nuit. Ses armoiries à elles, son père les avait achetées fort cher, à beaux deniers comptants. Il ne les avait pas eues en naissant, ni elle non plus ; elle était venue au monde sept ans avant les armoiries. Presque tout le monde s’en souvenait ; elle pas du tout.

Les armoiries du général étaient antiques et compliquées. Il y avait de quoi se redresser à faire craquer ses os, quand on portait des armoiries pareilles. Qu’était-ce donc lorsqu’on en avait encore d’autres ? Aussi entendait-on craquer vraiment les os de la générale quand, toute droite et dans ses grands atours, elle montait en voiture pour aller au bal de la cour.

Le général était déjà vieux et ses cheveux grisonnaient. Mais à cheval, il faisait encore bonne figure. Il le savait, et tous les jours, il sortait à cheval ; une ordonnance le suivait à une distance convenable. Lorsqu’il entrait dans un salon, on aurait dit qu’il arrivait juché sur son grand cheval. Et des décorations, il en avait en nombre incroyable, il en était chamarré. Mais ce n’était réellement pas sa faute. Il était entré tout jeune dans l’armée ; il avait souvent assisté aux manœuvres de petite guerre qu’en temps de paix les troupes font pendant l’automne. Il racontait à ce propos une anecdote, la seule, du reste, qu’il sût conter.

Un jour, un sous-officier sous ses ordres coupa la retraite à un prince et le fit prisonnier avec son escorte. Le prince et sa suite, en qualité de prisonniers, durent traverser la ville derrière le général victorieux. C’était là un événement mémorable que le général rappelait d’année en année. Il rapportait fidèlement les paroles qu’il avait dites en remettant au prince son épée : «Il n’ y avait qu’un sous-officier qui fut capable de faire Votre Altesse prisonnière ; moi, je ne l’aurais jamais pu. » Le prince lui avait répondu : « Vous êtes vraiment un homme incomparable. »

À une véritable guerre, le général ne s’était jamais trouvé. Quand il en éclata une, il fut envoyé en mission diplomatique auprès de trois cours étrangères. Il parlait très bien le français, au point d’en oublier presque sa langue natale. De plus, il dansait dans la perfection. Aussi les décorations poussaient-elles sur ses habits comme les mauvaises herbes dans les champs. Les factionnaires lui présentaient les armes. Une des plus belles jeunes filles de la société danoise lui présenta également les armes et devint Mme la générale. Ils eurent une délicieuse petite fille ; on l’aurait dite tombée du ciel, tant elle était gracieuse. C’était notre Émilie. Le fils du portier dansait d’abord devant elle dans la cour pour l’amuser ; et plus tard, il lui donna les images qu’il dessinait et coloriait. La petite Émilie les regarda, s’en réjouit fort, puis les déchira. Mais qu’elle était donc mignonne !

« Ma feuille de rose, disait la générale, tu es née pour un prince ! »,

Le prince était tout trouvé ; il était devant la porte. Mais on n’en savait rien. Les hommes ne voient pas si loin que le pas de leur porte. « Avant-hier, notre garçon a partagé avec elle sa tartine, raconta un jour la portière à son mari ; il n’y avait dessus ni fromage ni viande ; mais la petite trouvait cela excellent, comme si c’était du pâté. Que de bruit il y aurait eu si le général ou madame avaient vu cette dînette ! mais ils n’en ont rien su. »

Georges avait partagé sa tartine avec la petite Émilie. Il eût volontiers partagé son cœur avec elle, si cela avait pu lui faire plaisir. C’était un excellent sujet, éveillé et intelligent. Il fréquentait les cours du soir pour apprendre le dessin. La petite Émilie acquérait aussi des connaissances ; elle parlait français avec sa bonne, et prenait déjà des leçons de danse.

II     

« Voilà donc Georges qui sera confirmé à Pâques, » dit la portière à son mari.

— Le plus sage serait de le mettre en apprentissage, dit le père. Il faudrait lui choisir un bon métier. Comme cela, nous ne l’aurions plus à la maison.

— Il faudrait toujours qu’il couchât à la maison, répondit la mère ; on ne trouve guère de maîtres qui logent leurs apprentis. Nous serions toujours obligés de l’habiller. Autant vaut donc le garder tout à fait chez nous. Nous trouverons bien le peu qu’il mange : quelques pommes de terre, et il est satisfait. Les leçons de dessin lui sont données pour rien. Laissons-le suivre son chemin ; tu verras qu’il fera notre joie. C’est ce que dit son professeur. »

Les habits pour la confirmation étaient prêts. La mère de Georges les avait cousus. Un petit tailleur du voisinage les avait coupés, et c’était un habile homme : « S’il avait pu, disait la portière, s’établir dans une belle rue et avoir un grand atelier avec des garçons et des apprentis, il serait devenu tailleur de la cour. » Les habits étaient prêts, Georges aussi était prêt. Le grand jour arrivé, il reçut de son parrain, vieux garçon de boutique chez le marchand de fer, une grosse montre en argent. Elle était vieille et éprouvée ; elle avançait toujours ; mais cela vaut mieux que de retarder. C’était un magnifique cadeau.

Un psautier relié en maroquin fut envoyé par la petite demoiselle à qui Georges avait donné des images. En tête du livre était écrit le nom de Georges et celui d’Émilie, avec ces mots : « Son affectionnée protectrice. » Cela avait été écrit sous la dictée de Mme la générale. Le général l’avait lu et avait dit : « C’est charmant ! »

— Voilà certes une grande marque de bienveillance, dit la portière, de la part de personnes de si haute naissance. »

Georges, revêtu de ses beaux habits, dut monter au premier, le psautier à la main, pour se montrer et pour remercier.

La générale était assise sur le sofa, elle était tout enveloppée de châles et de pèlerines. Elle souffrait d’un violent mal de tête, qui la prenait toujours quand elle s’ennuyait. Elle ne laissa pas d’être très gracieuse pour Georges, lui souhaita toute sorte de prospérités, et surtout de n’avoir jamais la migraine.

Le général se promenait dans sa robe de chambre, la tête coiffée d’un bonnet avec un grand floc. Il portait des bottes russes à tige rouge. Enfoncé dans ses réflexions ou dans ses souvenirs, il monta et descendit trois fois de suite l’appartement, puis il s’arrêta et dit : « Voilà donc le petit Georges reçu parmi les chrétiens ! Deviens un honnête homme et respecte l’autorité. Ce conseil, dont tu te trouveras bien, tu pourras te dire, lorsque tu seras vieux, que c’est le général qui te l’a donné. »

C’étaient là plus de paroles que le général n’avait l’habitude d’en prononcer de suite. Aussi se replongea-t-il aussitôt dans ses pensées : il avait un air sérieux qui lui allait très bien. Mais, de tout ce que Georges entendit et vit ce jour-là au premier étage, c’est la petite Émilie qui demeura gravée dans sa mémoire plus ineffaçablement que tout le reste. Douce, délicate et gracieuse, elle paraissait voltiger comme un jeune oiseau. « Il faudrait la dessiner sur une bulle de savon, » pensait Georges en songeant à cette créature aérienne et diaphane. Ses grandes boucles dorées respiraient un parfum comparable à celui d’une rose fraîchement ouverte. C’était avec cette fée, cet être céleste, qu’il avait partagé autrefois sa tartine, et elle avait mangé son morceau d’un très vif appétit, et à chaque bouchée elle lui faisait un signe de tête exprimant la satisfaction. S’en souvenait-elle encore ? Oui vraiment, elle se le rappelait, et c’est pour le remercier qu’elle lui donnait ce beau psautier.

La première fois qu’après ces événements vint la nouvelle année, puis la nouvelle lune, il se rendit en pleins champs, un morceau de pain dans sa poche et le psautier sous le bras, pour le consulter bien dans les règles sur l’avenir, car on sait que cela se pratique ainsi, et que c’est l’oracle le plus infaillible.

Il ouvrit le livre, il tomba sur un psaume d’actions de grâces, ce qui lui présageait des destinées heureuses. Il l’ouvrit une seconde fois pour voir quel sort était réservé à la petite Émilie. Il eut beau faire attention afin que le livre ne s’ouvrit pas aux psaumes de la mort : à la page où le livre s’ouvrit, il n’était question que du trépas et de la tombe : « Ce ne sont que des superstitions ! » s’écria Georges pour se rassurer. Mais quelle ne fut pas sa frayeur lorsque, peu de temps après, la gentille enfant s’alita et que la voiture du médecin vint chaque jour s’arrêter à la porte.

« Ils ne la conserveront pas, disait la portière ; le bon Dieu sait bien qui il doit appeler auprès de lui. »

Ils la conservèrent cependant, et l’enfant échappa aux menaces des oracles. Lorsqu’elle fut en convalescence, Georges dessina des images et les lui envoya pour la distraire. Un jour il dessina le palais des czars, le vieux Kremlin, avec ses tours et ses coupoles, qui avaient l’air de gigantesques courges vertes dorées par le soleil ; telles du moins elles paraissaient sur l’image de Georges. La petite Émilie y prit grand plaisir. Aussi Georges lui dessina-t-il une suite de nouvelles images, toutes avec des édifices, car, se disait-il, elle s’amusera à imaginer une quantité de belles choses qui pourraient se trouver derrière ces portes et ces fenêtres.

Il dessina une pagode chinoise, ayant des clochettes à chacun des seize étages. Il dessina deux temples grecs avec d’élégantes colonnes de marbre et de grands escaliers tout autour. Il dessina une église norvégienne, et l’on voyait fort bien, dans son dessin, qu’elle était construite en bois, et que toutes les parties en étaient ajustées avec un art singulier.

Mais la plus belle image qu’il fit fut celle qu’il appela le palais d’Émilie, parce que, disait-il, c’est dans une telle demeure qu’elle devrait habiter. Il en avait conçu lui-même le plan ; il y avait réuni tout ce qu’il avait trouvé de plus beau dans les autres édifices. Il y avait des poutres sculptées et ciselées, comme à l’église norvégienne ; des colonnes de marbre, comme aux temples grecs ; puis des clochettes à tous les étages, comme aux pagodes de la Chine ; enfin le toit était couronné de coupoles vertes et dorées, comme celles du Kremlin des czars. C’était un vrai château des contes merveilleux.

Sous chaque fenêtre, Georges avait écrit à quoi était destinée la salle ou la chambre qui se trouvait derrière. Par exemple : « Là, Émilie dort. Ici, elle apprend à danser. Là, elle joue. Ici, on reçoit les étrangers, etc. »

C’était un plaisir de regarder cet étrange palais, et on le regardait beaucoup.

« Charmant, en vérité ! » disait le général. Le vieux comte, car il y avait là un vieux comte qui était encore de plus haute noblesse que le général, et qui avait un château, le vieux comte ne dit rien ; il écouta raconter que ce palais avait été imaginé et dessiné par le petit garçon du portier, petit, tout à fait petit, non, c’était trop dire, car il avait déjà été confirmé. Le vieux comte considérait ces images ; il avait son idée, mais il la garda pour lui.

Un matin qu’il faisait justement un vilain temps gris et humide, le plus beau jour, le plus lumineux se leva pour le petit Georges. Le professeur de l’Académie l’appela et lui dit : « Écoute, mon petit ami, j’ai à te parler. Le bon Dieu, qui t’a déjà accordé la grâce de te bien douer, t’a fait encore rencontrer des personnes qui aiment à faire le bien. Le vieux comte qui demeure là au coin de la rue m’a parlé de toi. J’ai vu tes images, nous n’en parlerons pas plus longuement ; il y a bien des choses à corriger. Mais, dès aujourd’hui, tu peux venir deux fois la semaine à mon cours de dessin, ce qui te mettra à même de faire mieux une autre fois. Je pense qu’il y a en toi plutôt un architecte qu’un peintre. Tu as, du reste, tout le temps d’y réfléchir. Pour le moment, va trouver le vieux comte, et remercie Dieu d’avoir placé cet homme sur ton chemin. »

C’était une belle grande maison celle du comte, là-bas, au coin de la rue. Autour des fenêtres se trouvaient sculptés des éléphants, des dromadaires, des licornes, œuvres des anciens temps. Le vieux comte cependant préférait les temps nouveaux et tout ce qu’ils apportent, que cela vienne du premier étage, du sous-sol ou du toit.

« Je crois, dit la portière à son mari, que plus les gens sont de haute naissance, moins ils en ont d’orgueil. Vois le vieux comte, comme il est simple et affable ! Il parle absolument comme toi et moi. C’est ce que le général ne saurait faire ni madame non plus. Aussi Georges, hier, était-il ravi de l’accueil du comte ; et j’en suis là également, aujourd’hui que j’ai été reçue par ce puissant seigneur. N’est-il pas heureux que nous n’ayons pas envoyé Georges en apprentissage chez un artisan ? Il a des facultés, m’a dit le comte.

— C’est bien, dit le père, mais il faudra qu’on nous aide pour le faire arriver.

— C’est ce qu’on fera, répondit la mère, le comte l’a positivement promis.

— Ce ne peut être que le général qui l’y aura engagé, dit le père, il faut que nous allions le remercier.

— Nous le pouvons, sans doute, reprit la portière ; toutefois, je ne crois point que ce soit à lui que nous devions ce bonheur. J’en remercierai le bon Dieu, et le bénirai aussi de ce que la petite Émilie revient à la santé.

La petite Émilie, en effet, se rétablissait. Elle crût et embellit, et, de son côté, Georges accomplissait de rapides progrès. Il remporta à l’Académie la médaille d’argent, et ensuite la médaille d’or.

III     

« Mieux vaudrait pourtant lui avoir fait apprendre un métier, disait la portière en pleurant. Nous l’aurions gardé auprès de nous. Que va-t-il faire à Rome ? Je ne le reverrai jamais, ce cher enfant, même s’il revient ici ; mais il ne voudra plus quitter un pays qu’on dit si beau.

— C’est pour son bonheur, dit le père, qu’il s’en va, c’est dans l’intérêt de sa gloire.

— Merci de la consolation que tu m’offres, mon ami, dit la mère, mais tu n’es toi-même pas moins affligé que moi. »

Tous deux étaient, en effet, bien chagrins du départ de leur fils, quoiqu’on leur dit de tous les côtés combien il était heureux pour lui d’avoir conquis cette distinction. Georges fit ses adieux à ses parents ; il prit congé aussi de la famille du général. Madame ne se montra pas ; elle avait sa grande migraine. Le général profita de l’occasion pour raconter son unique anecdote, ce qu’il avait dit au prince et comment le prince lui avait répondu : « Vous êtes incomparable. » Sur ce, il tendit à Georges sa main molle et inerte.

Émilie aussi tendit sa petite main à Georges ; elle avait l’air presque affligé ; mais c’était Georges qui éprouvait une véritable peine.

Le temps passe vite quand on travaille. Le temps est également mesuré à tous, mais il n’est pas également bien employé, ni également profitable à tous. À Georges il profita beaucoup, aussi ne lui parut-il pas long, excepté aux heures où il pensait à son pays : « Que devenaient, se demandait-il, les habitants de la maison, ceux d’en bas et ceux d’en haut ? »

Il recevait des lettres, et dans une lettre il peut y avoir bien des choses, des nouvelles qui réchauffent le cœur comme le plus ardent soleil, d’autres qui vous plongent dans la nuit la plus sombre. De ces dernières fut la lettre qui annonça à Georges que son père était mort et que sa mère restait veuve et seule. « Émilie, ajoutait la lettre, avait été un ange de consolation ; elle était descendue souvent auprès de la pauvre femme ; et elle avait tant fait qu’on lui avait laissé l’office de la porte. »

IV     

Mme la générale tenait un journal où elle inscrivait les réunions, les bals où elle s’était rendue, ainsi que les noms des étrangers qui venaient lui rendre visite. Ce précieux journal était illustré des cartes de visite de diplomates et d’autres personnages de marque. La dame était fière de son journal qui devenait de plus en plus volumineux. C’était sa consolation pendant ses grandes migraines ou quand elle était abattue après avoir passé la nuit au bal de la cour.

Le temps vint où Émilie alla pour la première fois au bal du roi. La générale était ce soir-là habillée de rouge clair avec des dentelles noires ; costume espagnol. Sa fille était en blanc, vêtue de tulle et de gaze nuageuse. C’était la grâce même. Des rubans de soie verts passaient comme des roseaux à travers les boucles dorées de ses cheveux ; elle portait une couronne d’iris blancs. Avec ses yeux bleus brillants de jeunesse et sa bouche mignonne et rose, elle ressemblait à la plus jolie petite fée des eaux que l’on puisse imaginer. Trois princes dansèrent avec elle, l’un après l’autre, bien entendu. Pendant huit jours, Mme la générale n’eut pas la migraine.

Ce premier bal fut suivi de beaucoup d’autres. Il y en eut tant que pour la santé d’Émilie l’été vint à propos ; il lui rendit le repos et l’air salubre de la campagne. Toute la famille du général alla faire un séjour au château du vieux comte. Il y avait à ce château un jardin qui méritait d’être visité. Une partie consistait, comme c’était la mode dans l’ancien temps, en allées bordées de haies taillées droit aux ciseaux et formant des murailles vertes dans lesquelles s’ouvrait çà et là une sorte d’œil-de-bœuf. Il y avait des buis et des ifs découpés en étoiles, en pyramides. Des jets d’eau jaillissaient de grottes recouvertes de coquillages. Tout autour étaient des statues en marbre rare, aux belles figures régulières, et noblement drapées. Tous les parterres de fleurs avaient une forme différente : les uns figuraient un poisson, les autres des armoiries, des initiales. C’était la partie française du jardin. Venait à la suite un bouquet de bois frais et vert ; les arbres, grands et robustes, y poussaient à leur guise. Puis des gazons épais, des pelouses bien entretenues sur lesquelles on marchait comme sur un tapis. C’était la partie anglaise du jardin.

« Voyez ici l’ancien temps et l’époque moderne en présence, dit le comte. Ici du moins ils s’accordent et se font valoir réciproquement. Dans deux ans, le château sera transformé à son tour. Je vous montrerai les plans et je vous présenterai aussi l’architecte : il dînera aujourd’hui avec nous.

— C’est charmant ! dit le général.

— Cette résidence est un vrai paradis, reprit la générale ; vous avez même là-bas un donjon féodal.

— J’en ai fait une basse-cour, dit le comte, c’est tout ce qu’on en pouvait faire. Les pigeons nichent dans les tourelles, les dindons logent dans la grande salle du premier. Au rez-de-chaussée règne la vieille Lisette. C’est elle qui gouverne les poules pondeuses qui perchent à droite et les poulets qui perchent à gauche. Les canards y ont également une habitation, qui a une sortie sur l’étang.

— Charmant ! répéta le général.

On se remit en marche pour visiter ces populations intéressantes. La vieille Lisette était dans son gouvernement. À côté d’elle se tenait Georges l’architecte. Lui et Émilie se rencontraient pour la première fois depuis bien des années ; ils se revoyaient dans ce donjon, qui n’était plus qu’une basse-cour.

Il était là, et, en vérité, il méritait qu’on le regardât, c’était un type de beauté virile : visage ouvert et énergique ; cheveux noirs et luisants. Sur ses lèvres voltigeait un fier sourire qui disait : « J’ai là derrière l’oreille un esprit malin qui vous connaît tous à fond. »

La vieille Lisette avait ôté ses sabots en l’honneur des nobles visiteurs ; elle était chaussée seulement de ses bas, ce qu’elle croyait bien plus distingué. Les poules faisaient glouk, glouk, les coqs cocorico. Les canards s’éloignaient en se dandinant et en criant rab rab.

Et l’élégante jeune fille qui se retrouvait à l’improviste devant son camarade d’enfance, quelle contenance avait-elle ? À ses joues habituellement pâles monta une teinte rose. Ses grands yeux devinrent encore plus grands ; ses lèvres remuèrent, mais aucune parole n’en sortit. Cette bienvenue était la meilleure qu’un jeune homme pût souhaiter d’une jeune fille qui n’est pas sa parente et avec laquelle il n’a pas dansé.

Le comte prit la main du jeune homme et le présenta à ses hôtes : « Ce n’est pas tout à fait un étranger pour vous, dit-il, c’est notre jeune ami Georges. » Mme la générale s’inclina d’un air de protection bienveillante. Émilie fut sur le point de lui tendre la main, mais elle ne le fit pas.

« En vérité, notre petit monsieur Georges ! dit le général ; mais alors nous sommes de vieilles connaissances ! c’est charmant !

— Vous devez être à demi Italien et parler l’italien comme si vous étiez né à Rome, dit la générale.

— Madame ne parle pas l’italien, interrompit le général, mais elle chante. »

Un peu plus tard, Georges se trouvait placé à table à la droite d’Émilie. Il parla, il raconta, et il racontait bien. Il décrivit quelques-unes des admirables choses qu’il avait vues. Pendant le repas, ce fut lui qui, aidé du vieux comte, anima le festin par son esprit. Émilie restait silencieuse, elle se contentait d’écouter, mais ses yeux brillaient de plus de feux que des diamants.

Sous la véranda, elle et Georges se trouvèrent l’un près de l’autre au milieu des fleurs. Ils se promenaient le long d’une haie de rosiers. « J’ai à vous remercier de tout mon cœur, dit Georges, des bontés que vous avez eues pour ma vieille mère. Je sais que vous êtes restée auprès d’elle la nuit où mon père est mort, et que vous n’êtes pas partie avant que ses yeux se fussent fermés pour toujours. Encore une fois, soyez mille fois remerciée. »

Il prit la main de la jeune fille et y déposa un baiser respectueux, que la circonstance autorisait. Émilie rougit beaucoup, lui serra la main, et, le regardant de ses beaux yeux bleus, elle dit :

« Votre mère était une si bonne âme ! comme elle aimait son fils ! Toutes vos lettres, elle me les faisait lire. Aussi vous n’êtes pas un inconnu pour moi. Combien, d’ailleurs, n’avez-vous pas été aimable à mon égard lorsque j’étais enfant ! Vous m’avez donné des images…

— Que vous avez déchirées, dit Georges.

— Non pas celle où vous aviez dessiné mon château.

— C’est maintenant que je voudrais le bâtir ! ».

On pouvait deviner à l’enthousiasme avec lequel il prononça ces mots quel superbe palais il eût été capable d’édifier pour la jeune fille.

Pendant ce temps, dans le salon, le général et la générale parlaient du fils de leur ancien portier. Ils remarquaient entre eux combien il avait su acquérir les manières d’un homme du monde ; combien il s’exprimait avec élégance, en même temps qu’il disait des choses intéressantes. « C’est un homme d’esprit, » dit la générale. Ce fut sa conclusion.

V     

Pendant les beaux jours d’été, monsieur Georges, comme on l’appelait maintenant, vint souvent au château du comte. Lorsqu’on l’attendait et qu’il n’arrivait pas, tout le monde se sentait privé de l’agrément qu’apportait toujours sa présence. « Que de dons le bon Dieu vous a accordés de préférence aux autres mortels ! lui dit Émilie. En êtes-vous assez reconnaissant envers lui ? »

En ce moment Georges se sentit plus flatté et plus heureux que le jour où il avait reçu la médaille d’or.

L’été se passa, vint l’hiver ; on continua de parler de M. Georges. Il était hautement considéré dans le monde. On le recevait volontiers dans les cercles les plus élevés de la société. Le général l’avait même rencontré à un bal de la cour.

Mme la générale donna une fête en l’honneur d’Émilie.

« Peut-on, sans blesser l’étiquette, inviter M. Georges ? demanda-t-elle à son mari.

— Celui que le roi accueille, le général peut bien le recevoir, » repartit ce dernier en pirouettant avec grâce.

M. Georges reçut donc une invitation à laquelle il se rendit. Il vint aussi des princes, des comtes. L’un dansait un peu mieux que l’autre, mais c’était la seule différence que l’on pût faire entre eux. Émilie ne dansa que le premier quadrille ; elle fit un faux pas, ce n’était point dangereux ; mais, comme elle éprouvait quelque douleur, il fallait être prudente et cesser de danser. Elle s’assit et regarda tout ce beau monde tourner et sauter. L’architecte s’assit à côté d’elle. Le général le remarqua. En passant il lui dit : « Je crois que vous lui donneriez volontiers le chef-d’œuvre de l’architecture, la basilique de Saint-Pierre tout entière, si vous pouviez en disposer. » Et il souriait comme une statue de la bienveillance.

C’est avec ce même sourire affable qu’il accueillit M. Georges quelques jours après. « Le jeune homme vient sans doute, se dit-il, me remercier de mon invitation ; je ne vois pas d’autre motif à sa visite. »

Il y avait un autre motif, Georges prononça des paroles surprenantes, inouïes, insensées. Le général n’en croyait pas ses oreilles. On n’aurait pu les prévoir même en rêve. « C’est inimaginable ! » s’écria le général ne pouvant revenir de sa stupeur. Georges demandait, en effet, la main de la petite Émilie. « Que dites-vous ? continua le général, dont le visage était devenu cramoisi. Je ne vous comprends pas, c’est impossible. Vous voulez… Mais, Monsieur, je ne vous connais pas. Qui a pu vous inspirer l’audace de prétendre entrer dans ma famille ? qu’ai-je fait pour mériter un tel affront ? »

Droit comme un piquet, il marcha à reculons vers sa chambre à coucher, y entra et laissa M. Georges tout seul. Celui-ci attendit pendant quelques minutes le retour du général pour se retirer. Émilie attendait dans le corridor : « Qu’est-ce que mon père a répondu ? » demanda-t-elle, et sa voix tremblait. Georges lui serra la main. « Il s’est dérobé à mes instances. Mais ne désespérons pas : des temps meilleurs viendront. » Les yeux de la jeune fille étaient remplis de larmes ; ceux du jeune homme respiraient la confiance et le courage. Le soleil, qui en ce moment perçait les nuages, les inonda de ses rayons ; on eût dit qu’il leur apportait la bénédiction du Ciel.

Le général était assis dans sa chambre, incapable de se remettre d’une telle émotion. Il frémissait d’indignation et de colère. Après avoir bouillonné intérieurement, son courroux déborda en cris et en exclamations : « Folie ! un fils de portier ! Oh, démence ! vit-on jamais rien de pareil ! »

Il ne s’était point passé une heure que la générale apprenait à son tour l’incroyable audace de Georges. Elle appela Émilie, et restant seule avec elle : « Pauvre enfant ! dit-elle, je conçois ta peine. T’offenser de la sorte ! blesser ainsi notre dignité ! C’est affreux. Tu as raison de pleurer ; tes larmes te vont bien du reste, et tu n’as jamais été plus jolie que telle que te voilà ; tu es absolument mon portrait à l’époque de mon mariage. Pleure, pleure donc, mon enfant chérie, cela te fera du bien.

— Oui, je pleurerai ma vie entière, dit Émilie, si toi et mon père vous ne dites pas oui.

— Miséricorde ! ma fille, que dis-tu ? s’écria la générale. As-tu perdu l’esprit ? Le monde est-il renversé ? Oh ! je sens que je vais avoir une migraine comme je n’en ai jamais eu d’aussi affreuse. Le malheur s’est abattu sur notre maison. Émilie, ne fais pas mourir ta mère de chagrin ! »

Ses yeux se mouillèrent rien qu’à l’idée de la mort qu’elle n’avait jamais pu supporter.

VI     

Dans la gazette on lisait : M. Georges est nommé professeur à l’Académie des beaux-arts.

« C’est dommage que ses parents ne soient plus en vie et qu’ils ne puissent lire le journal de ce jour, » disaient les nouveaux portiers qui habitaient le sous-sol habité jadis par les parents de Georges, et qui savaient que celui-ci avait grandi entre ces murs : « Le voilà qui va maintenant payer l’impôt des classes, dit le portier.

— N’est-ce pas beaucoup pour le fils de pauvres gens ?

— Dix-huit écus par an, reprit l’homme, oui, c’est beaucoup d’argent.

— Je ne parle pas de cela, mais de sa nomination, qui est bien honorable pour un enfant né comme lui. Quant à cet argent, ce ne sont pas quelques écus qui le peuvent gêner. Il en gagne autant qu’il veut. Il épousera certainement une femme riche. Écoute, si jamais nous avons un garçon, il deviendra architecte et professeur. »

Si l’on disait du bien de Georges dans le sous-sol, on faisait aussi son éloge au premier étage. Le vieux comte se permettait cela. Les images que Georges avait dessinées étant enfant lui en donnèrent l’occasion. Comment en vint-on à parler de ces images ? On causait de la Russie, de Moscou. Cela fit penser au Kremlin que le petit Georges avait autrefois dessiné pour Mlle Émilie. « Il dessinait déjà beaucoup, dit le comte, et je me souviens notamment du château d’Émilie, comme il l’appelait. C’est un homme de talent ; il deviendra conseiller aulique, et même conseiller intime. Qui sait s’il ne bâtira point quelque jour ce château qu’il imagina dans son enfance. Pourquoi pas ? » fit-il en souriant, et il s’en alla.

« Quelle étrange gaieté ! » murmura la générale. Le général secoua la tête d’un air grave. Il sortit à cheval, se tenant plus fier que jamais. Malheur à son ordonnance si elle ne s’était pas tenue à une distance respectueuse !

Vint la fête d’Émilie. Elle reçut des fleurs, des livres, des lettres, des cartes de visite. La générale l’embrassa sur la bouche ; le général l’embrassa sur le front ; il n’y a pas à dire, ils aimaient bien leur enfant. Dans l’après-midi arrivèrent les visites, une foule de gens de qualité, deux princes mêmes. On parla des bals, du gouvernement, des pièces de théâtre, de l’état de l’Europe, des affaires du pays, des hommes remarquables qu’il possédait en ce moment, et ainsi la conversation tomba sur l’inévitable architecte.

« Il se bâtit en ce moment une brillante renommée, dit un des visiteurs ; il se pourrait même qu’il se construisit un pignon sur une de nos premières familles.

— Une de nos premières familles ? dit un peu plus tard le général à son épouse. Quelle peut être cette famille ?

— Je sais bien à qui l’on faisait allusion, répondit la générale, mais je ne veux pas le dire, je ne veux pas même y penser. Dieu dispose de nous selon notre volonté ; si un pareil événement s’accomplit, je ne m’étonnerai plus de rien en ce monde. »

Le visiteur qui avait parlé ainsi savait bien ce qu’il disait. Il connaissait la puissance de la grâce d’en haut, c’est-à-dire de la grâce de la cour dont Georges jouissait de plus en plus manifestement, sans compter que la grâce divine le protégeait très visiblement aussi dans toutes ses entreprises. Mais revenons à la fête.

La chambre d’Émilie était toute parfumée des bouquets envoyés par ses amies. La table était pleine de cadeaux. Il n’y en avait pas de Georges, et il ne pouvait y en avoir de lui. Il n’était pas absent toutefois. Est-ce que tout dans la maison ne le rappelait pas ? Dans l’escalier était toujours la soupente où Émilie s’était cachée, lorsque ses rideaux prirent feu et que Georges courut éteindre l’incendie. Dans la cour se trouvait encore l’acacia sous lequel jouaient les enfants. Il était couvert de givre et de glaçons, car on était en hiver, il avait l’air d’une énorme branche de corail blanc ; il brillait et scintillait sous la clarté de la lune qui elle non plus n’avait pas changé depuis le jour mémorable où Georges avait partagé sa tartine avec la petite Émilie.

La grande Émilie alla prendre une jolie boîte ; elle en retira les vieux dessins de Georges, le palais des czars et le château d’Émilie ; elle les considéra, et beaucoup de pensées lui traversaient l’esprit. Elle se souvint du jour où sans être aperçue de son père ni de sa mère, elle était descendue auprès de la bonne portière, qui était mourante. Elle s’était assise à côté d’elle, lui tenant la main, et elle avait entendu les dernières paroles de la pauvre mère : « Dieu… bénédiction… Georges. » Émilie reconnut que les vœux de la digne femme avaient été exaucés, et que Dieu avait béni son enfant.

Vous voyez bien que M. Georges était aussi de la fête.

Le lendemain, c’était la fête du général. Cela se trouvait ainsi, Émilie et son père étaient tout à fait voisins sur le calendrier. Nouvelle affluence de cadeaux. On apporta entre autres une selle magnifique, d’un travail achevé, d’un goût exquis, aussi commode pour l’usage que riche pour l’ornement. On pouvait tout au plus citer un des princes de la famille royale comme en possédant une aussi belle. D’où venait ce présent qui rendait le général si heureux ? Un billet attaché à la selle portait seulement : « De la part d’une personne que le général ne connaît pas. »

« Qui donc ne connais-je pas ? se demanda le général. Voyons, cherchons. Mais non, il n’y a personne que je ne connaisse ; je connais tout le monde, tout le monde. »

Le général ne pensait, en parlant ainsi, qu’à la haute société, où il connaissait en effet jusqu’aux enfants au berceau.

« Oh ! je devine, reprit-il, c’est un présent de ma femme ; c’est une bonne plaisanterie qu’elle a voulu me faire. Charmant, en vérité ! »

VII     

À quelque temps de là, il y eut une fête chez un des princes, un grand bal costumé ; le masque était permis. Le général arriva en costume de Rubens, habit espagnol, avec fraise et manteau, l’épée au côté. Le général, avec sa fierté naturelle, portait bien ces vêtements d’hidalgo. La générale représentait naturellement madame Rubens : robe de velours noir montant jusqu’au menton, avec une immense fraise pareille à une meule attachée à son cou : le tout était copié sur un portrait hollandais que possédait le général, et dont on admirait surtout les mains ; celles de la générale leur ressemblaient entièrement.

Émilie était déguisée en Psyché, toute couverte de gaze et de dentelles. Ses mouvements étaient si légers, si gracieux, qu’on croyait voir voltiger, au gré du zéphyr, quelque chose de comparable au plus fin duvet du cygne. Elle portait des ailes à cause du costume ; mais on pouvait lui dire, sans faire un compliment fade, qu’elle n’en avait pas besoin.

Il y avait à ce bal une telle profusion de fleurs, de lumières, de magnificences ; il y avait tant de belles choses à admirer, qu’on ne fit pas du tout attention aux belles mains de Mme Rubens. Un domino noir ayant des fleurs d’acacia sur son capuchon dansait avec Psyché.

« Qui est-ce ? demanda la générale :

— Son Altesse Royale, répondit le général ; j’en suis certain : je l’ai reconnue à la façon affectueuse dont elle a daigné me serrer la main. »

La générale parut en douter. Le général, qui n’admettait pas aisément qu’on mît sa sagacité en doute, s’approcha du domino noir, lui prit la main et y traça avec son doigt les armes royales. Le domino secoua la tête négativement.

« Ma devise, dit-il, est celle que portait un des présents qui vous ont été faits le jour de votre fête : Quelqu’un que vous ne connaissez pas.

— Mais alors, repartit le général, je sais qui vous êtes : c’est vous qui m’avez envoyé la selle. »

Le domino ne répliqua point et disparut dans la foule.

« Émilie, dit la générale, qui était ce domino noir avec qui tu dansais ?

— Je ne lui ai pas demandé son nom, répondit Psyché.

— Parce que tu le savais ; c’est le professeur.

— Votre protégé est ici, continua la générale s’adressant au vieux comte ; il porte un domino noir avec des fleurs d’acacia.

— C’est bien possible, ma très gracieuse dame, répondit le comte ; sachez du reste qu’un des princes royaux est costumé de même.

— C’est cela, dit le général, c’est bien cela ; j’avais parfaitement reconnu le prince à son affectueux serrement de main, et c’est lui qui m’a fait présent de la selle. Il faut que j’aille l’inviter à dîner pour demain.

— Allez, dit le comte, si c’est le prince, il acceptera certainement.

— Et si c’est l’autre, il ne viendra point. Il n’y a pas d’inconvénient, par conséquent, à faire mon invitation. »

Et le général s’avança vers le domino noir, qui parlait justement au roi. Il fit son invitation de l’air le plus respectueux. Il souriait en pensant qu’on allait voir qui avait deviné juste, de lui ou de la générale.

Le domino noir leva son masque : c’était Georges.

« Répéteriez-vous maintenant votre invitation, monsieur, le général ? » demanda-t-il.

Le général se redressa et grandit bien de trois pouces ; il se roidit, fit deux pas en arrière, puis un en avant, comme s’il allait danser le menuet. Son visage prit un air de gravité extrême et devint aussi expressif qu’il est permis au visage d’un général.

« Je ne reprends jamais ma parole, dit-il enfin. Vous êtes invité, monsieur le professeur. » Il s’inclina, jetant un regard sur le roi, qui avait tout entendu et paraissait satisfait.

VIII     

Le lendemain il y avait donc grand dîner chez le général. Mais il n’y avait d’invités que le vieux comte et son protégé.

« Voilà la pierre de fondation posée, » se dit Georges.

En effet, elle était posée avec beaucoup de solennité, et il devenait difficile qu’on en demeurât là.

« Ce jeune homme, disait le général à madame la générale, a vraiment d’excellentes manières, et quelle conversation ! On ne cause pas avec plus d’esprit dans la meilleure société. »

Il est de fait que Georges s’était distingué pendant ce repas, et qu’il avait dit des choses si intéressantes, que plusieurs fois le général, entraîné, l’avait interrompu par des : « charmant ! charmant ! » presque involontaires.

Le général parla de ce dîner à une des plus spirituelles dames de la cour, et celle-ci s’invita elle-même pour la prochaine fois où le professeur dînerait chez le général. Il fallait donc l’inviter de nouveau. C’est ce qu’on fit, et Georges fut encore plus brillant ce jour-là que la fois précédente.

Il se trouva même qu’il savait jouer aux échecs, le jeu favori du général.

« Ce n’est pas un enfant du sous-sol, se disait celui-ci ; c’est un enfant de qualité. On ne m’ôtera pas cela de l’esprit. Comment est-il arrivé dans la cave ? Je ne saurais me l’expliquer ; mais, en tout cas, ce n’est pas la faute du jeune homme. »

M. le professeur, qui était reçu au palais du roi, pouvait certes être admis chez le général. Il n’y avait là rien de surprenant. Qu’il dût bientôt y demeurer pour tout de bon c’est ce que toute la ville annonçait. Mais chez le général on n’en parlait point.

Et pourtant l’événement se produisit tel qu’on l’annonçait. La grâce d’en haut tomba sur Georges. Il fut nommé conseiller intime ; Émilie devint conseillère. Ni la cour ni la ville n’en furent choqués.

« La vie est tantôt une tragédie, tantôt une comédie, dit philosophiquement le général. Dans la tragédie on meurt, dans la comédie on s’épouse. »

Georges et Émilie eurent trois beaux garçons ; et quand les bambins étaient chez leur grand’père et qu’ils galopaient sur leurs chevaux de bois, le grand’père les suivait aussi sur un cheval de bois, et il figurait leur ordonnance, l’ordonnance de messieurs les petits conseillers intimes. Et la générale, assise sur le sofa, souriait à les voir, même quand elle avait sa grande migraine.

Voilà donc où Georges était parvenu, et avec son talent il alla bien plus loin encore. Sans cela, du reste, ce n’eût pas été la peine de vous conter l’histoire du fils d’un portier.

SOUS LE SAULE

I  

Le pays autour de la petite ville de Kjoegé, en Seeland, est très nu. Elle est au bord de la mer ; la mer est toujours une belle chose ; mais le rivage de Kjoegé pourrait être plus beau qu’il n’est. Partout vous ne voyez autour de la ville qu’une plaine tout unie ; rien que des champs, pas d’arbres ; et la route est longue jusqu’au bois le plus prochain.

Cependant quand on est né dans un pays et qu’on y est bien attaché, on y découvre toujours quelque chose qu’on trouve ravissant et que plus tard on désire revoir, même lorsqu’on habite les plus délicieuses contrées.

Et à Kjoegé il y a, en effet, à l’extrémité de la petite ville, le long du ruisseau qui se jette dans la mer, quelques pauvres jardinets où, en été, l’on peut, avec un peu de bonne volonté, se croire comme au paradis.

C’est ce que s’imaginaient notamment deux enfants de familles voisines qui venaient jouer là après s’être glissés à travers les groseilliers qui séparaient les jardinets de leurs parents. Dans l’un se trouvait un sureau, dans l’autre un vieux saule. C’est sous ce dernier arbre que les enfants se plaisaient surtout. On leur avait permis de se tenir sous le saule, quoiqu’il fût bien près du ruisseau, et qu’ils eussent pu tomber à l’eau ; mais l’œil de Dieu veille sur les petits. Sans cela, ils seraient aussi trop à plaindre.

Les deux enfants, du reste, prenaient bien garde au ruisseau. Le petit garçon même redoutait tant l’eau que, l’été, sur la plage, il n’y avait pas moyen de le décider à se tremper dans la mer, où les autres enfants aimaient tant à barboter. On le taquinait, on se moquait de lui. Il lui fallait supporter ces railleries en patience. Mais Jeanne, sa petite camarade, rêva une fois qu’elle voguait sur les vagues dans une barque, et que lui (il s’appelait Knoud) s’avançait vers elle ; et l’eau lui monta jusqu’au cou, puis par-dessus la tête, et il finit par disparaître. Dès le moment que le petit Knoud apprit ce rêve, il ne supporta plus les plaisanteries des autres garçons. Il avait été à l’eau ; Jeanne l’y avait vu en songe. En réalité, il ne s’y hasarda jamais ; mais qu’il était fier de ce qu’il avait fait dans le rêve de sa petite amie !

Leurs parents, qui étaient pauvres, se voyaient souvent. Knoud et Jeanne jouaient ensemble dans les jardins et sur la route, dont les fossés étaient plantés d’une rangée de saules. Ces arbres n’avaient pas grande mine, avec leurs têtes découronnées ; aussi n’étaient-ils point là pour la montre, mais pour le profit. Le vieux saule du jardinet, lui, était plus beau ; ses longues branches formaient un berceau où les deux enfants aimaient à se nicher.

Dans la petite ville se trouve une grand’place où se tient le marché. Au temps de la foire, on y voyait de longues rues formées de tentes et de baraques où s’étalaient des rubans, des jouets, des bottes et tout ce qu’il est possible de désirer. La foule s’y pressait. Parmi les boutiques, il y avait une grande boutique de pain d’épice ; et ce qui était une bonne fortune sans pareille, c’est que le marchand de pain d’épice venait toujours, pendant la foire, loger chez les parents du petit Knoud. Celui-ci attrapait de temps en temps quelque bon morceau de pain d’épice, et Jeanne en recevait naturellement sa part.

Mais ce qui était peut-être plus charmant encore, c’est que le marchand savait toutes sortes de contes sur toutes choses, imaginables, même sur ses pains d’épice. Un soir il conta à ce propos une histoire qui fit sur les deux enfants une impression si profonde, qu’ils ne l’oublièrent de leur vie. Le mieux est donc que vous la sachiez aussi, d’autant qu’elle n’est pas longue.

« J’avais à la montre de ma boutique, dit-il, deux jeunes gens de pain d’épice, l’un un homme avec un chapeau, l’autre une demoiselle sans chapeau. Ils n’avaient de figure humaine que d’un côté ; il ne fallait pas les considérer de l’autre. Du reste, les hommes sont de même ; il n’est pas bon de regarder leur envers. Le bonhomme avait à gauche une amande amère, c’était son cœur. La demoiselle était toute pétrie de miel. Ils se trouvaient à ma montre comme échantillons ; ils y demeurèrent si longtemps qu’ils finirent par s’aimer. Mais ils ne s’en témoignèrent rien l’un à l’autre. Il fallait bien pourtant qu’ils se dissent quelque chose, s’ils voulaient que leur tendresse aboutît à quelque chose.

« “C’était à lui, comme homme, à prononcer le premier mot,” pensait-elle tout bas. Elle eût souhaité seulement de savoir s’il payait son affection de retour.

« Quant aux idées du jeune homme, elles étaient plus vastes, comme le sont d’ordinaire celles du sexe viril. Il rêvait qu’il était un gamin des rues, comme il en voyait tant passer devant lui, et qu’il possédait quatre schillings (quatre sous) avec lesquels il achèterait la demoiselle pour la manger.

« Ils continuèrent à reposer des jours et des semaines derrière ma vitrine. À la longue ils se desséchèrent. Les idées de la jeune fille devenaient de plus en plus tendres et dignes d’une femme :

« Je suis déjà bienheureuse, soupira-t-elle, de m’être trouvée si longtemps à côté de lui ! »

« Et crac ! la voilà qui se fendit en deux et trépassa.

« Si elle eût connu mon amour, se dit l’autre, elle eût probablement supporté l’existence. Voilà l’histoire et en voici les deux héros, continua le marchand. Ce ne sont pas les premiers pains d’épice venus ; ce sont des personnages remarquables qui témoignent que l’amour muet ne mène jamais à rien. Tenez, je vous les donne. »

Il remit à Jeanne le bonhomme qui était encore entier. Knoud reçut les deux morceaux qui formaient jadis la demoiselle. Mais les enfants se sentaient tellement saisis par cette touchante histoire qu’ils n’avaient pas le cœur de manger les deux amoureux.

Le lendemain ils les emportèrent au cimetière. Ils s’assirent sur l’herbe, près du mur de l’église, qui, hiver comme été, est tapissé de riches guirlandes de lierre. Ils placèrent les pains d’épice dans une niche au milieu de la verdure, en plein soleil, et racontèrent à une troupe d’autres enfants toute l’histoire de l’amour muet qui ne vaut rien.

L’histoire fut trouvée charmante ; mais quand ils voulurent regarder de nouveau le couple infortuné, on s’aperçut que la demoiselle avait disparu ; un grand garçon l’avait dévorée par pure méchanceté. Knoud et Jeanne en pleurèrent à chaudes larmes ; puis à la fin, probablement pour ne pas laisser le jeune homme seul au monde, ils le mangèrent ; mais l’histoire, ils ne l’oublièrent jamais.

Ils continuèrent à jouer ensemble sous le sureau et sous le saule. La petite fille chantait les plus belles chansons du monde d’une voix claire comme le son d’une cloche d’argent, Knoud, lui, n’avait pas de voix pour chanter, mais il savait par cœur les paroles, et c’est déjà quelque chose. Les gens de Kjoegé, même la femme du bimbelotier, qui avait habité la capitale, s’arrêtaient pour écouter Jeanne chanter.

« Cette petite, disait la dame, a vraiment une voix délicieuse. »

C’était là des jours heureux, mais ils ne durèrent pas. Les deux familles se séparèrent. La mère de Jeanne mourut, et son père avait l’intention de se remarier, et cela dans la capitale où, lui avait-on dit, il pourrait mieux gagner son pain en devenant messager dans une bonne maison, emploi lucratif qui lui était promis. Au départ, les voisins versèrent des larmes ; les enfants éclatèrent en sanglots. On promit de s’écrire au moins une fois l’an.

II  

Knoud fut placé comme apprenti chez un cordonnier. Il était trop grand pour qu’on le laissa courir les champs à ne rien faire. C’est alors qu’il fut confirmé. Combien il eût souhaité, en ce jour de fête, d’être à Copenhague auprès de la petite Jeanne ! Hélas ! il ne sortit pas de Kjoegé. Il n’avait jamais vu la capitale, bien qu’elle ne soit qu’à cinq milles de distance de la petite ville. Quand le temps était clair, Knoud apercevait, au delà du golfe, les hautes tours de Copenhague, et, le jour de la confirmation, il vit même reluire distinctement au soleil la croix dorée de l’église Notre-Dame. Comme ses pensées volaient auprès de Jeanne !

Pensait-elle encore à lui ? Oui, vers Noël arriva une lettre de son père annonçant qu’ils prospéraient très bien à Copenhague, et que Jeanne notamment pouvait, à cause de sa belle voix, s’attendre à beaucoup de bonheur. Elle avait déjà un emploi à la Comédie, à celle où l’on chante ; elle y gagnait un peu d’argent, et c’était elle qui envoyait aux chers voisins de Kjoegé un écu pour s’amuser le jour de Noël. Elle les priait de boire à sa santé ; c’était ce qu’elle avait ajouté de sa main dans un post-scriptum à la lettre, et il y avait encore :

 

« Bien des amitiés à Knoud. »

 

Toute la famille pleura à la lecture de cette lettre. C’étaient là pourtant de bonnes nouvelles ; aussi pleuraient-ils de joie. Tous les jours Jeanne avait occupé la pensée de Knoud ; et maintenant il voyait qu’elle pensait aussi à lui. Plus le temps approchait où il aurait fini son apprentissage, plus il lui paraissait évident qu’elle devait être sa femme. À cette idée, un gai sourire se jouait sur ses lèvres, et il tirait son fil deux fois plus vite ; il lui arriva même, en appuyant de toutes ses forces contre le tire-pied, de s’enfoncer profondément l’alène dans le doigt ; mais cela lui était bien égal. Il se disait que certainement il ne jouerait pas le rôle d’un muet, comme avaient fait les deux jeunes gens de pain d’épice, et que leur histoire lui servirait de leçon.

Le voilà passé compagnon. Il a le sac serré sur le dos. Pour la première fois il se rend à Copenhague, où il est déjà engagé chez un maître. Combien Jeanne sera surprise et joyeuse ! Elle compte à présent dix-sept ans et lui dix-neuf.

Il voulait acheter à Kjoegé un anneau pour elle ; mais il réfléchit qu’il en trouverait de bien plus beaux à Copenhague. Il dit adieu à ses parents, et par un jour d’automne pluvieux, il quitta à pied sa ville natale. Les feuilles tombaient des arbres. Il arriva tout trempé dans la capitale et se rendit chez son nouveau maître.

Dès que vint le premier dimanche, il s’apprêta pour rendre visite au père de Jeanne. Il tira dehors ses habits neufs et un beau chapeau, acheté à Kjoegé, qui lui allait fort bien. Jusqu’ici Knoud n’avait porté que la casquette.

Il trouva la maison qu’il cherchait et monta bien des escaliers. Il lui semblait qu’il allait avoir le vertige. Il considérait, non sans effroi, comment les gens sont juchés les uns au-dessus des autres dans cette terrible capitale.

Dans la chambre, tout avait un air d’aisance. Le père de Jeanne le reçut très amicalement. Sa nouvelle femme ne connaissait pas Knoud ; elle lui offrit cependant une poignée de main et une bonne tasse de café.

« Cela va bien faire plaisir à Jeanne de te revoir, dit le père ; tu es vraiment devenu un fort gentil garçon. Tu vas la voir. Oh ! c’est une fille qui me donne bien de la joie, et qui, avec l’aide de Dieu, m’en donnera plus encore. Elle a là une chambre pour elle toute seule, et c’est elle-même qui en paye le loyer. »

Le brave homme frappa discrètement à la porte, comme s’il était un étranger, et ils entrèrent. Comme tout était charmant dans cette chambrette ! On n’aurait rien trouvé de plus beau chez la reine, pensa Knoud, c’était impossible ; il y avait là des tapis, des rideaux qui descendaient jusqu’à terre, une chaise recouverte de velours ; partout des fleurs, des tableaux et une glace où l’on risquait de mettre le pied, tant elle était grande : elle était grande comme une porte.

Knoud vit toutes ces merveilles d’un seul coup d’œil ; il n’avait cependant d’yeux que pour Jeanne, qui était devant lui. C’était une demoiselle ; elle était tout autre que Knoud ne se l’imaginait, mais bien plus belle. Dans tout Kjoegé il n’y avait pas une seule jeune fille comme elle ; elle avait l’air si distingué qu’elle en était presque imposante. Elle regarda Knoud d’un air étonné, mais un instant seulement ; puis elle se précipita vers lui comme si elle allait l’embrasser ; elle ne le fit pas, mais en fut bien près.

Oui, elle se réjouissait de tout son cœur de revoir son ami d’enfance. N’avait-elle pas des larmes dans les yeux ? Que de questions elle se mit à lui adresser ! Elle demanda des nouvelles de tout le monde, des parents de Knoud, du père Saule et de la mère Sureau, ainsi qu’ils appelaient autrefois leurs chers arbres, comme si c’étaient des êtres vivants. « Après cela, pourquoi n’auraient-ils pas été doués de vie, dit Jeanne, puisque les pains d’épice eux-mêmes en ce temps-là s’animaient dans un conte qui me revient à la mémoire ? » Jeanne se rappelait les bonshommes du marchand de la foire, leur amour muet, le long séjour qu’ils avaient fait l’un près de l’autre à l’étalage, jusqu’à ce que l’un d’eux se brisât en deux morceaux. Elle rit au souvenir de cette histoire ; quant à Knoud, le sang lui était monté aux joues et son cœur battait deux fois plus vite que d’ordinaire. « Non, se dit-il, Dieu soit loué ! elle n’est pas du tout devenue fière. »

Ce fut encore elle, il le remarqua bien, qui le fit inviter par ses parents à rester toute la soirée. Plus tard, elle prit un livre et fit une lecture à haute voix. Il semblait à Knoud que ce qu’elle lisait avait rapport à son amour, tant les pensées de l’auteur étaient en harmonie avec les siennes. Puis elle chanta une chanson toute simple, mais pour Knoud, ces quelques vers étaient tout un poème où, s’imaginait-il, débordait le cœur de la jeune fille. Certainement elle aimait Knoud, il n’y avait pas à en douter. Les larmes coulèrent sur les joues du jeune homme à cette pensée ; il ne put les retenir. Il ne savait plus proférer une parole. Il lui semblait qu’il devenait entièrement bête ; et cependant elle lui pressa la main et dit : « Tu as un bon cœur, Knoud, reste toujours tel que tu es. »

Ce fut là une soirée sans pareille ; dormir ensuite, il n’y fallait pas songer, et Knoud, en effet, ne ferma pas l’œil du reste de la nuit.

Lorsqu’il avait pris congé, le père de Jeanne lui avait dit : « Eh bien, maintenant tu ne nous oublieras pas tout à fait ; tu ne laisseras point passer l’hiver entier sans revenir nous voir ? »

Il lui était d’avis que, sur ces paroles, il pouvait très bien y retourner le dimanche suivant et il en avait l’intention, ce qui ne l’empêchait pas, le soir, après le travail (et l’on travaillait à la lumière), de se promener à travers la ville et de passer toujours par la rue où Jeanne habitait. Il regardait les fenêtres de sa chambre, qui étaient presque toujours éclairées. Une fois il aperçut distinctement l’ombre de la jeune fille sur le rideau. Quelle belle soirée ce fut pour lui ! Madame la maîtresse n’aimait pas du tout ces continuelles sorties du soir ; elle secouait la tête en signe de mauvais présage. Le maître souriait et disait : « C’est un jeune homme ; il faut bien que jeunesse se passe. »

« Dimanche, nous nous verrons, pensait Knoud, et je lui dirai qu’elle possède toute mon âme, et qu’elle doit devenir ma femme. Je ne suis qu’un pauvre apprenti cordonnier ; mais bientôt je serai maître ; je travaillerai, je peinerai autant qu’il faudra. Oui, je m’expliquerai franchement. L’amour muet ne mène à rien. L’histoire des pains d’épice me l’a dès longtemps prouvé. »

Le dimanche arriva, et Knoud se présenta ; mais quel malheur ! ils étaient tous invités à une soirée en ville. Knoud ne partant pas, il fallut le lui dire : Jeanne lui pressa la main et lui demanda : « As-tu déjà été au théâtre ? Il faut pourtant que tu y ailles une fois. Je chante mercredi, et si ce jour-là tu es libre, je t’enverrai un billet. Mon père sait où demeure ton maître. »

Comme c’était affectueux de sa part ! Le mercredi, à midi, il reçut, en effet, une enveloppe cachetée, sans un mot d’écrit dedans, mais le billet y était. Le soir, Knoud alla pour la première fois au théâtre. Il y vit Jeanne : qu’elle était belle et gracieuse ! Il est vrai qu’on la mariait à un étranger, mais ce n’était que de la comédie, qu’une feinte : Knoud le savait. Sans cela, elle n’aurait pas eu certainement le cœur de lui envoyer un billet pour qu’il vît de ses yeux une pareille chose. Tout le monde frappait des mains et s’extasiait tout haut, et Knoud criait : Hourra !

Oui, le roi lui-même souriait à Jeanne, montrant combien il avait de plaisir à l’entendre ! Que Knoud se sentait peu de chose ! « Mais je l’aime tant, se disait-il, et elle m’aime bien aussi ; cela égalise tout. Cependant l’homme doit prononcer le premier mot ; c’est ce que pensait la demoiselle de pain d’épice. Son histoire renferme plus d’une leçon. »

Dès que vint le dimanche, il retourna chez ses amis. Il était aussi ému que le jour de sa confirmation, Jeanne était seule et le reçut ; cela ne pouvait pas mieux se rencontrer.

« C’est bien d’être venu, dit-elle ; je pensais t’envoyer mon père ; mais j’avais le pressentiment que tu viendrais ce soir. Car j’ai à te dire que vendredi je pars pour la France ; il le faut pour que je parvienne à quelque chose de sortable. »

Il sembla à Knoud que tout dans la chambre tournait sens dessus dessous. Il sentait son cœur prêt à se briser en mille pièces. Pas une larme ne lui vint aux yeux, mais on voyait bien quel était son chagrin.

« Brave et fidèle garçon ! » dit-elle. Cela dénoua la langue de Knoud. Il lui dit avec quelle ardeur il l’aimait et qu’elle devait devenir sa femme. Mais dès qu’il eut prononcé ces mots, il vit Jeanne changer de couleur et pâlir. Elle laissa aller sa main et répondit d’un ton sérieux et affligé : « Ne te rends pas malheureux, Knoud, et ne me rends pas malheureuse aussi. Je serai toujours pour toi une bonne sœur en laquelle tu peux avoir confiance ; mais jamais plus. » Et elle passait sa douce main sur le front brûlant de Knoud : « Dieu nous donne la force, dit-elle encore, de venir à bout des choses difficiles, pourvu que nous ayons de la volonté et du courage. »

En ce moment sa belle-mère entra dans la chambre.

« Knoud est hors de lui parce que je pars en voyage, dit Jeanne. Sois donc un homme ! » En parlant ainsi, elle mettait sa main sur l’épaule du jeune Knoud, faisant semblant qu’il n’eût été question entre eux que de voyage et pas d’autre chose. « Tu es un enfant, continua-t-elle ; il faut qu’à présent tu sois bon et raisonnable, comme autrefois sous le saule, quand nous étions petits. »

Le monde paraissait à Knoud être sorti de ses gonds ; ses pensées étaient comme un fil détaché qui voltige çà et là poussé par le vent. Il restait là, il ne savait pas si on l’avait prié de rester ; mais Jeanne et la belle-mère étaient amicales et compatissantes. Jeanne lui versa du thé, et chanta. Sa voix ne résonnait pas comme autrefois, mais elle était incomparablement belle. Le cœur du jeune homme se dilatait à l’entendre. Puis ils se séparèrent. Knoud ne tendait pas la main à Jeanne. Elle le comprit et dit : « Tu donnerais pourtant la main à ta sœur en la quittant, mon vieux camarade d’enfance ! »Et elle souriait à travers les larmes qui coulaient sur ses joues, et elle répéta le nom de frère. Oui c’était là une belle consolation. Ainsi se firent leurs adieux.

III  

Elle s’embarqua pour la France. Tous les jours Knoud errait longtemps à travers les rues de Copenhague. Les autres compagnons de l’atelier lui demandaient pourquoi il se promenait toujours ainsi, plongé dans ses réflexions. Ils l’engagèrent à prendre part à leurs plaisirs. « Il faut s’amuser pendant qu’on est jeune ! » lui disaient-ils.

Il alla avec eux à la salle de danse. Il y avait là beaucoup de jolies jeunes filles. Aucune n’était aussi jolie que Jeanne. Là où justement il croyait pouvoir l’oublier, il eut au contraire son image plus présente à la pensée.

« Dieu nous donne de la force, avait-elle dit, pourvu que nous ayons de la volonté et du courage. » Il se rappelait cette parole et elle lui inspirait des sentiments de pitié. Les violons résonnèrent en ce moment, et les jeunes filles dansèrent une ronde. Il tressaillit d’effroi. Il lui paraissait qu’il était dans un endroit où il n’aurait pu conduire Jeanne, et cependant elle y était, puisqu’il la portait dans son cœur. Il sortit et courut, à travers les rues, passant devant la maison où elle avait demeuré. Là il faisait sombre ; tout était vide et désert. Le monde suivait son chemin, et Knoud le sien.

L’hiver vint et les eaux gelèrent . La nature changea d’aspect et l’on eût dit partout des apprêts funèbres. Mais lorsque le printemps revint et que le premier bateau à vapeur reprit la mer, Knoud fut saisi du désir de voyager au loin, au loin, ailleurs qu’en France.

Il boucla son sac et s’en alla au loin, au loin, à travers l’Allemagne, de ville en ville, sans séjourner ni s’arrêter. Ce ne fut que lorsqu’il entra dans l’antique et curieuse cité de Nuremberg qu’il lui sembla qu’il redevenait maître de ses pieds, et qu’il se décida à y rester.

Nuremberg est une ville singulière, qui a l’air d’une image découpée dans quelque vieille chronique historiée.

Les rues serpentent capricieusement ; les maisons n’y aiment pas à se suivre en rang et évitent la ligne droite. Partout des pignons flanqués de tourelles. Des statues sortent des murailles surchargées de sculptures bizarres. Du haut des toits de structure singulière, des gargouilles, sous forme de dragons ; de lièvres, de chiens aux longues jambes, s’élancent jusqu’au milieu de la rue.

Knoud, le sac au dos, s’arrêta sur la place du Marché. Il resta debout près d’une vieille fontaine ornée de superbes statues de bronze figurant des personnages bibliques et historiques, entre lesquels les jets d’eau s’élancent. Une jolie servante y puisait précisément de l’eau. Knoud, fatigué par la marche, avait grande soif ; elle lui présenta à boire, et lui donna aussi une des roses d’un bouquet qu’elle portait à la main. Cela parut au jeune homme d’un bon augure.

De puissants sons d’orgue venant d’une église voisine se firent entendre et lui rappelèrent son pays. Ils lui semblaient tout pareils à ceux qui faisaient résonner l’église de Kjoegé. Il entra dans le vaste sanctuaire. Le soleil y pénétrant à travers les vitraux de couleur, éclairait les rangées de hauts et sveltes piliers. La piété remplit les pensées de Knoud, et la paix et le repos rentrèrent dans son cœur.

Il chercha et trouva à Nuremberg un bon maître ; il demeura chez lui et apprit la langue allemande.

Les anciens fossés qui entouraient les fortifications de la ville sont divisés et convertis en jardins potagers ; mais les hautes murailles avec leurs tours massives sont encore debout. Le chemin couvert existe toujours. Le cordier y tourne sa corde. Dans les fentes des vieux murs, les sureaux croissent par bouquets touffus, avançant leurs branches au-dessus des petites maisonnettes basses qui sont adossées aux fortifications. Dans l’une de ces maisonnettes habitait le maître chez qui travaillait Knoud. Au-dessus de la mansarde où le jeune homme se tenait assis, un beau sureau étendait son feuillage.

Knoud resta là un été et un hiver ; mais le printemps vint ensuite, et alors il ne put y tenir. Le sureau fleurit ; il remplissait l’air de senteurs. Il rappelait à Knoud un autre sureau, et le jeune homme se sentait reporté dans le jardinet de Kjoegé. Alors il quitta ce maître pour en chercher un autre dans l’intérieur de la ville où il ne poussait pas de sureau.

Son nouvel atelier était proche d’un vieux pont, au-dessous duquel roulait un ruisseau rapide qui faisait tourner bruyamment une roue de moulin. L’eau passait entre des maisons qui avaient toutes de vieux pignons délabrés ; on eût dit qu’elles allaient les secouer dans le ruisseau. Là ne poussait pas de sureau, mais juste en face de l’atelier se dressait un grand vieux saule qui s’accrochait par ses racines à la maison pour ne pas être entraîné par le torrent. Il laissait une partie de ses branches pendre dans le ruisseau, comme celui du jardin de Kjoegé.

Oui, Knoud avait passé de la mère Sureau au père Saule. Les soirs de clair de lune, le saule avait quelque chose qui lui allait au cœur, l’attendrissait et le décourageait. Il ne put y tenir. Pourquoi ? demandez-le au saule, demandez-le au sureau en fleur.

Il dit adieu à son maître de Nuremberg et quitta la ville. À personne il ne parlait de Jeanne. Il ensevelissait son chagrin au fond de lui-même. L’histoire des pains d’épice lui revenait parfois à la mémoire, et il en comprenait mieux que jamais le sens profond. Il savait pourquoi le bonhomme avait à gauche une amande amère. Le cœur de Knoud était aussi plein d’amertume. Jeanne, au contraire, qui avait toujours été si douce et si affectueuse, n’était-elle pas tout sucre et tout miel comme la demoiselle du naïf récit ?

Sa pensée s’étant arrêtée à ces souvenirs, il se sentit oppressé. À peine pouvait-il respirer. Il crut que la courroie de son sac en était cause, il la desserra. Cela ne servit à rien. Pour lui, il y avait deux mondes dans lesquels il vivait : le monde extérieur qui l’environnait, et celui, qui était au fond de son âme, monde de souvenirs et de sentiments ; c’est dans celui-ci qu’il habitait le plus souvent, et à l’autre il demeurait à peu près étranger.

Ce n’est que lorsqu’il aperçut les hautes montagnes que son esprit se détacha des mornes pensées et prit garde aux choses du dehors. À ce spectacle grandiose, ses yeux se remplirent de larmes.

Les Alpes lui apparurent comme les ailes ployées de la terre. « Qu’arriverait-il, se disait-il, si elle déployait et étendait tout à coup ces ailes immenses avec leurs forêts sombres, leurs torrents, leurs masses de neige ? Sans doute, la terre, au jugement dernier, s’élèvera ainsi portée dans l’infini, et comme une bulle de savon au soleil, elle se dispersera en des millions d’atomes dans l’éclat des rayons de la divinité. Oh ! que n’est-ce aujourd’hui le jugement dernier ? » disait Knoud en soupirant.

Il traversa un pays qui lui parut un magnifique verger. Du haut des balcons des chalets, les jeunes filles qui battaient le chanvre le saluaient de la tête ; il leur répondait honnêtement, mais sans jamais ajouter une parole gaie, comme font d’ordinaire les jeunes gens de son âge.

Lorsqu’à travers les épaisses feuillées, il découvrit les grands lacs aux eaux verdâtres, il se souvint de la mer qui baigne le rivage où il était né, et de la baie profonde de Kjoegé. La mélancolie envahit son âme, mais ce n’était déjà plus de la douleur.

Il vit le Rhin tout entier se précipiter du haut d’un rocher et s’éparpiller, en des millions de gouttes qui forment une masse blanche et nuageuse à travers laquelle les couleurs de l’arc-en-ciel se jouent comme un ruban voltigeant dans l’air. Cet imposant spectacle le fit songer à la cascade bruissante et écumante du ruisseau qui agite les roues du moulin de Kjoegé. Partout le souvenir du lieu de sa naissance le poursuivait.

Volontiers il serait resté dans une de ces tranquilles cités des bords du Rhin ; mais il y croissait trop de sureaux et trop de saules. Il continua de voyager ; il franchit de hautes montagnes sur des sentiers qui longeaient des rocs coupés à pic, comme une gouttière longe le faîte d’un toit. Il se trouvait au-dessus des nuages qui flottaient sous ses pieds ; il entendait à une prodigieuse profondeur le fracas des torrents roulant au fond des vallées. Rien ne l’effrayait ni ne l’étonnait. Sur les sommets neigeux où fleurissent les roses des Alpes, il marchait vers les pays du soleil. Il dit adieu aux contrées du Nord, et il arriva, sous des allées de châtaigniers enlacés de vignes, à des champs de maïs. Des monts escarpés le séparaient, comme une immense muraille, des lieux qui lui avaient laissé de si tristes souvenirs. « Et il était bon que cela fût ainsi, » se disait-il.

IV  

Devant lui était une grande et magnifique ville ; les gens du pays l’appelaient Milano. Il y trouva un maître allemand qui lui donna du travail. Le maître était un vieux brave homme, et sa femme une bonne femme bien pieuse. Les deux vieux se prirent d’affection pour le compagnon étranger qui parlait peu, mais n’en travaillait que plus, et qui vivait honnêtement et chrétiennement.

Il semblait à Knoud que Dieu avait délivré son cœur du poids pesant qui l’oppressait. Son plus grand plaisir était de monter au Dôme, dont le marbre était blanc comme la neige de son pays. Il avançait à travers les tourelles pointues, les aiguilles et les arcades. À chaque recoin, à chaque ogive, de blanches statues lui souriaient. Au-dessus de lui, il avait le ciel bleu ; au-dessous, la ville, puis la plaine immense de la verte Lombardie, et tout au loin les hautes montagnes. Il pensait à l’église de Kjoegé, à ses murs rouges couverts de lierre ; il y avait une bien grande différence entre elle et la cathédrale milanaise ! Il ne désirait pas la revoir ; il ne voulait plus retourner là-bas. C’est ici, derrière les montagnes, qu’il souhaitait d’être enterré.

Il y avait un an qu’il était en cette ville, et trois ans qu’il avait quitté sa patrie. Un jour son maître, pour le distraire, le conduisit, non aux Arènes voir les exercices équestres, mais bien au grand Opéra. La salle valait certes la peine d’être vue. Elle a sept étages de loges garnies toutes de beaux rideaux de soie. Du premier rang jusqu’au plus haut de l’édifice, des dames élégantes, parées comme si elles allaient au bal, étaient assises, avec des bouquets à la main. Les messieurs avaient aussi revêtu leur costume de cérémonie ; beaucoup avaient des habits chamarrés d’or et d’argent. Il faisait clair comme en plein soleil ; une magnifique musique retentissait. C’était bien plus beau qu’à la comédie de Copenhague. Mais là, il y avait Jeanne.

Elle était aussi ici. Oui, on aurait dit un enchantement. La toile se lève, et voilà que Jeanne apparaît, couverte de pierreries et de soie, avec une couronne d’or sur la tête. Elle chanta comme les anges du bon Dieu savent seuls chanter. Elle s’avançait tout à fait sur le devant de la scène, et souriait comme Jeanne seule savait sourire. Elle regardait justement Knoud. Le pauvre garçon saisit la main de son maître, criant tout haut : « Jeanne ! » Mais il n’y eut que le vieux qui l’entendit ; la musique étouffa sa voix : Et le maître de Knoud, faisant un signe de tête affirmatif : « Oui, oui, dit-il, elle s’appelle bien Jeanne. » En même temps, il tira une feuille de papier imprimé et y montra le nom… Le nom de Jeanne y était tout au long.

Non, ce n’était pas un rêve. Tous les assistants étaient transportés d’enthousiasme. Ils jetaient des bouquets, des couronnes. Chaque fois que Jeanne quittait la scène, ils la rappelaient ; elle venait, disparaissait, revenait de nouveau.

Après le spectacle, les gens se pressaient autour de sa voiture. On détela les chevaux pour la traîner. Knoud y était au premier rang. Il était joyeux, affolé plus encore que les autres. Lorsque la voiture s’arrêta devant la maison splendidement éclairée où Jeanne était logée, il se plaça près de la portière de la voiture. Jeanne en descendit. La lumière tombait en plein sur son gentil visage. Elle souriait, remerciait tout le monde avec une douce grâce, était profondément émue. Knoud la regarda dans les yeux et elle le regarda aussi, mais ne le reconnut point. Un homme qui avait sur la poitrine une étoile étincelante de diamants, lui présenta le bras : « Ils sont fiancés, » disait-on dans la foule.

Knoud rentra au logis et aussitôt il prépara son sac. Il voulait, il lui fallait absolument retourner dans sa patrie, auprès du sureau, auprès du saule. Ah ! sous le saule, en une heure un homme peut repasser en esprit sa vie entière.

Les braves gens chez qui il demeurait le prièrent vivement de rester auprès d’eux. Tout ce qu’ils purent dire ne le retint pas. Ils lui firent remarquer que l’hiver était proche, que la neige tombait déjà dans les montagnes. « Il faut bien, répondit-il, que les voitures se frayent un passage ; dans l’ornière qu’elles auront faite, je saurai trouver mon chemin. »

V  

Il prit son sac et son bâton et marcha vers les montagnes. Il les monta et les descendit. Ses forces diminuaient, et il ne voyait encore ni village ni maison. Il allait vers le Nord. Les étoiles étincelaient autour de lui. Ses jambes vacillaient, la tête lui tournait. Au fond de la vallée, il vit briller aussi des étoiles, comme s’il y eut un ciel au-dessous de lui aussi bien qu’au-dessus.

Il se sentait malade. Les étoiles d’en bas augmentaient sans cesse. Leur lueur devenait de plus en plus forte, et elles se mouvaient çà et là. C’était une petite ville dont il apercevait les lumières. Quand il eut reconnu cela, il rassembla ses dernières forces et atteignit une pauvre auberge.

Il y resta la nuit et tout le jour suivant. Il avait besoin de repos et de soins. Le dégel était venu ; il pleuvait dans la vallée. Dans la matinée du jour suivant, il vint un homme avec une vielle, qui joua un air qui ressemblait tout à fait à une mélodie danoise. Il fut alors impossible à Knoud de séjourner plus longtemps, il se remit en route, il marcha vers le Nord ; il marcha pendant bien des journées, avec hâte, comme s’il craignait que tout le monde ne fût mort en son pays avant qu’il y arrivât.

Il ne parlait à qui que ce fût de ce qui le poussait ainsi. Personne ne se doutait de la cause de son chagrin, qui était pourtant le plus profond qu’un homme puisse ressentir. Une pareille douleur n’intéresse pas le monde, pas même vos amis, et Knoud, du reste, n’avait pas d’amis. Comme un étranger, il traversait les pays étrangers, marchant toujours vers le Nord.

Le soir survint. Il suivait la grande route. La gelée se faisait de nouveau sentir. Le pays devenait plat. On voyait des prés, des champs. Au bord de la route s’élevait un grand saule. Tout avait un air qui rappelait à Knoud son pays. Il s’assit sous l’arbre ; il était bien fatigué ; sa tête s’inclina, ses yeux se fermèrent pour le sommeil.

Cela ne l’empêcha pas de remarquer que le saule abaissait et étendait ses branches au-dessus de lui. L’arbre lui apparut comme un puissant vieillard. Oui, c’était le père Saule lui-même qui le souleva dans ses bras et le porta, le fils fatigué et épuisé, dans sa patrie, sur le rivage uni de Kjoegé. Oui, c’était le père Saule en personne qui avait parcouru le monde à la recherche de son Knoud, qui l’avait trouvé et ramené dans le jardin, au bord du ruisseau, et là était Jeanne dans toute sa splendeur, avec la couronne d’or sur la tête, telle qu’il l’avait vue la dernière fois ; elle lui cria de loin : « Sois le bien venu ! »

Deux figures singulières se dressaient aussi devant lui. Il les connaissait dès son enfance ; mais elles avaient bien plus la forme humaine qu’alors. Elles étaient fort changées à leur avantage. C’étaient les deux pains d’épice, l’homme et la femme ; ils lui tournèrent le côté droit, et vraiment ils avaient fort bonne mine.

« Nous te remercions, lui dirent-ils, tu nous as rendu un grand service. Tu nous as délié la langue, tu nous as appris qu’il ne faut pas taire ses pensées ; sans quoi l’on n’aboutit à rien. Aussi avons-nous atteint notre but et nous sommes fiancés. » Ayant dit, ils traversèrent les rues de Kjoegé, la main dans la main. Ils avaient l’air tout à fait convenable, et même du côté de l’envers il n’y avait rien à redire. Ils se dirigèrent vers l’église. Knoud et Jeanne les suivaient, eux aussi, la main dans la main. L’église était là comme autrefois avec ses murailles toujours tapissées de lierre vert. La grande porte s’ouvrit à deux battants. L’orgue résonnait. Ils entrèrent dans la grande nef. « Les maîtres en avant, » dirent les fiancés de pain d’épice, et ils firent place à Knoud et à Jeanne qui s’agenouillèrent en face de l’autel. Jeanne pencha la tête contre le visage de Knoud ; des larmes froides coulaient de ses yeux ; la glace qui enveloppait son cœur fondait par l’ardent amour de Knoud. Il s’éveilla alors et se trouva assis sous le vieux saule, dans un pays étranger, par une froide soirée d’hiver. Les nuages secouaient une grêle qui lui fouettait le visage.

« Cette heure-ci, dit-il, a été la plus belle de ma vie ; et c’était un rêve ! Mon Dieu, laissez-moi rêver encore ainsi ! » Il referma les yeux, s’endormit et rêva.

Vers le matin il tomba de la neige. Le vent la poussa sur lui. Il dormait toujours. Des gens des hameaux environnants passèrent, allant à l’église. Ils virent quelqu’un étendu au bord de la route. C’était un compagnon. Il était mort de froid sous le saule.

LES AVENTURES DU CHARDON

 

 

Devant un riche château seigneurial s’étendait un beau jardin, bien tenu, planté d’arbres et de fleurs rares. Les personnes qui venaient rendre visite au propriétaire exprimaient leur admiration pour ces arbustes apportés des pays lointains, pour ces parterres disposés avec tant d’art ; et l’on voyait aisément que ces compliments n’étaient pas de leur part de simples formules de politesse. Les gens d’alentour, habitants des bourgs et des villages voisins venaient le dimanche demander la permission de se promener dans les magnifiques allées. Quand les écoliers se conduisaient bien, on les menait là pour les récompenser de leur sagesse.

Tout contre le jardin, mais en dehors, au pied de la haie de clôture, on trouvait un grand et vigoureux chardon ; sa racine vivace poussait des branches de tous côtés, il formait à lui seul comme un buisson. Personne n’y faisait pourtant la moindre attention, hormis le vieil âne qui traînait la petite voiture de la laitière. Souvent la laitière l’attachait non loin de là, et la bête tendait tant qu’elle pouvait son long cou vers le chardon, en disant : « Que tu es donc beau !.. tu es à croquer ! » Mais le licou était trop court, et l’âne en était pour ses tendres coups d’œil et pour ses compliments.

Un jour une nombreuse société est réunie au château. Ce sont toutes personnes de qualité, la plupart arrivant de la capitale. Il y a parmi elles beaucoup de jolies jeunes filles. L’une d’elles, la plus jolie de toutes, vient de loin. Originaire d’Écosse, elle est d’une haute naissance et possède de vastes domaines, de grandes richesses. C’est un riche parti : « Quel bonheur de l’avoir pour fiancée ! » disent les jeunes gens, et leurs mères disent de même.

Cette jeunesse s’ébat sur les pelouses, joue au ballon et à divers jeux. Puis on se promène au milieu des parterres, et, comme c’est l’usage dans le Nord, chacune des jeunes filles cueille une fleur et l’attache à la boutonnière d’un des jeunes messieurs. L’étrangère est longtemps à choisir sa fleur ; aucune ne paraît être à son goût. Voilà que ses regards tombent sur la haie, derrière laquelle s’élève le buisson de chardons avec ses grosses fleurs rouges et bleues.

Elle sourit et prie le fils de la maison d’aller lui en cueillir une : « C’est la fleur de mon pays, dit-elle, elle figure dans les armes d’Ecosse ; donnez-la-moi, je vous prie, »

Le jeune homme s’empresse d’aller cueillir la plus belle, ce qu’il ne fit pas sans se piquer fortement aux épines. La jeune Écossaise lui met à la boutonnière cette fleur vulgaire, et il s’en trouve singulièrement flatté. Tous les autres jeunes gens auraient volontiers échangé leurs fleurs rares contre celle offerte par la main de l’étrangère. Si le fils de la maison se rengorgeait, qu’était-ce donc du chardon ? Il ne se sentait pas d’aise ; il éprouvait une satisfaction, un bien-être, comme lorsque après une bonne rosée, les rayons du soleil le venaient réchauffer.

« Je suis donc quelque chose de bien plus relevé que je n’en ai l’air, pensait-il en lui-même. Je m’en étais toujours douté. À bien dire, je devrais être en dedans de la haie et non pas au dehors. Mais, en ce monde, on ne se trouve pas toujours placé à sa vraie place. Voici du moins une de mes filles qui a franchi la haie et qui même se pavane à la boutonnière d’un beau cavalier. »

Il raconta cet événement à toutes les pousses qui se développèrent sur son tronc fertile, à tous les boutons qui surgirent sur ses branches. Peu de jours s’étaient écoulés lorsqu’il apprit, non par les paroles des passants, non par les gazouillements des oiseaux, mais par ces mille échos qui, lorsqu’on laisse les fenêtres ouvertes, répandent partout ce qui se dit dans l’intérieur des appartements, il apprit, disons-nous, que le jeune homme qui avait été décoré de la fleur de chardon par la belle Écossaise avait aussi obtenu son cœur et sa main.

« C’est moi qui les ai unis, c’est moi qui ai fait ce mariage ! » s’écria le chardon, et plus que jamais, il raconta le mémorable événement à toutes les fleurs nouvelles dont ses branches se couvraient.

« Certainement, se dit-il encore, on va me transplanter dans le jardin, je l’ai bien mérité. Peut-être même serai-je mis précieusement dans un pot où mes racines seront bien serrées dans du bon fumier. Il paraît que c’est là le plus grand honneur que les plantes puissent recevoir. »

Le lendemain, il était tellement persuadé que les marques de distinction allaient pleuvoir sur lui, qu’à la moindre de ses fleurs, il promettait que bientôt on les mettrait tous dans un pot de faïence, et que pour elle, elle ornerait peut-être la boutonnière d’un élégant, ce qui était la plus rare fortune qu’une fleur de chardon pût rêver.

Ces hautes espérances ne se réalisèrent nullement ; point de pot de faïence ni de terre cuite ; aucune boutonnière ne se fleurit plus aux dépens du buisson. Les fleurs continuèrent de respirer l’air et la lumière, de boire les rayons du soleil le jour, et la rosée la nuit ; elles s’épanouirent et ne reçurent que la visite des abeilles et des frelons qui leur dérobaient leur suc.

» Voleurs, brigands ! s’écriait le chardon indigné, que ne puis-je vous transpercer de mes dards ! Comment osez-vous ravir leur parfum à ces fleurs qui sont destinées à orner la boutonnière des galants ! »

Quoi qu’il pût dire, il n’y avait pas de changement dans sa situation. Les fleurs finissaient par laisser pencher leurs petites têtes. Elles pâlissaient, se fanaient ; mais il en poussait toujours de nouvelles : à chacune qui naissait, le père disait avec une inaltérable confiance : « Tu viens comme marée en carême, impossible d’éclore plus à propos. J’attends à chaque minute le moment où nous passerons de l’autre côté de la haie. »

Quelques marguerites innocentes, un long et maigre plantain qui poussaient dans le voisinage, entendaient ces discours, et y croyaient naïvement. Ils en conçurent une profonde admiration pour le chardon, qui, en retour, les considérait avec le plus complet mépris.

Le vieil âne, quelque peu sceptique de sa nature, n’était pas aussi sûr de ce que proclamait avec tant d’assurance le chardon Toutefois, pour parer à toute éventualité, il fit de nouveaux efforts pour attraper ce cher chardon avant qu’il fût transporté en des lieux inaccessibles. En vain il tira sur son licou ; celui-ci était trop court et il ne put le rompre.

À force de songer au glorieux chardon qui figure dans les armes d’Écosse, notre chardon se persuada que c’était un de ses ancêtres ; qu’il descendait de cette illustre famille et était issu de quelque rejeton venu d’Écosse en des temps reculés. C’étaient là des pensées élevées, mais les grandes idées allaient bien à un grand chardon comme il était, et qui formait un buisson à lui tout seul.

La voisine l’ortie l’approuvait fort… « Très souvent, dit-elle, on est de haute naissance sans le savoir ; cela se voit tous les jours. Tenez, moi-même, je suis sûre de n’être pas une plante vulgaire. N’est-ce pas moi qui fournis la plus fine mousseline, celle dont s’habillent les reines ? »

L’été se passe, et ensuite l’automne. Les feuilles des arbres tombent. Les fleurs prennent des teintes plus foncées et ont moins de parfum. Le garçon jardinier, en recueillant les tiges séchées, chante à tue-tête :

 

Amont, aval ! en haut, en bas !

C’est là tout le cours de la vie !

 

Les jeunes sapins du bois recommencent à penser à Noël, à ce beau jour où on les décore de rubans, de bonbons et de petites bougies. Ils aspirent à ce brillant destin, quoiqu’il doive leur en coûter la vie.

« Comment ! je suis encore ici, dit le chardon, et voilà huit jours que les noces ont été célébrées ! C’est moi pourtant qui ai fait ce mariage, et personne n’a l’air de penser à moi, non plus que si je n’existais point. On me laisse pour reverdir. Je suis trop fier pour faire un pas vers ces ingrats, et d’ailleurs, le voudrais-je, je ne puis bouger. Je n’ai rien de mieux à faire qu’à patienter encore. »

Quelques semaines se passèrent. Le chardon restait là, avec son unique et dernière fleur ; elle était grosse et pleine, on eût presque dit une fleur d’artichaut ; elle était poussée près de la racine, c’était une fleur robuste. Le vent froid souffla sur elle ; ses vives couleurs disparurent ; elle devint comme un soleil argenté.

Un jour le jeune couple, maintenant mari et femme, vint se promener dans le jardin. Ils arrivèrent près de la haie, et la belle Écossaise regarda par delà dans les champs : « Tiens ! dit-elle, voilà encore le grand chardon, mais il n’y a plus de fleurs !

— Mais si, en voilà encore une, ou du moins son spectre, dit le jeune homme en montrant le calice desséché et blanchi.

— Tiens ! elle est fort jolie comme cela, reprit la jeune dame. Il nous la faut prendre, pour qu’on la reproduise sur le cadre de notre portrait à nous deux. »

Le jeune homme dut franchir de nouveau la haie et cueillir la fleur fanée. Elle le piqua de la bonne façon : ne l’avait-il pas appelée un spectre ? Mais, il ne lui en voulut pas : sa jeune femme était contente. Elle rapporta la fleur dans le salon. Il s’y trouvait un tableau représentant les jeunes époux : le mari était peint une fleur de chardon à sa boutonnière. On parla beaucoup de cette fleur et de l’autre, la dernière, qui brillait comme de l’argent et qu’on devait ciseler sur le cadre.

L’air emporta au loin tout ce qu’on dit.

« Ce que c’est que la vie, dit le chardon : ma fille aînée a trouvé place dans une boutonnière, et mon dernier rejeton a été mis sur un cadre doré. Et moi, où me mettra-t-on ? »

L’âne était attaché non loin : il louchait vers le chardon : « Si tu veux être bien, tout à fait bien, à l’abri de la froidure, viens dans mon estomac, mon bijou. Approche ; je ne puis arriver jusqu’à toi, ce maudit licou n’est pas assez long. »

Le chardon ne répondit pas à ces avances grossières. Il devint de plus en plus songeur, et, à force de tourner et retourner ses pensées, il aboutit, vers Noël, à cette conclusion qui était bien au-dessus de sa basse condition : « Pourvu que mes enfants se trouvent bien là où ils sont, se dit-il ; moi, leur père, je me résignerai à rester en dehors de la haie, à cette place où je suis né.

— Ce que vous pensez là vous fait honneur, dit le dernier rayon de soleil. Aussi vous en serez récompensé.

— Me mettra-t-on dans un pot ou sur un cadre ? demanda le chardon.

— On vous mettra dans un conte, » eut le temps de répondre le rayon avant de s’éclipser.

LA FILLE

DU ROI DE LA VASE

 

I   

Les cigognes racontent à leurs petits bien des histoires qui se passent toutes dans les joncs des marais ; elles sont appropriées à l’âge, à l’esprit des jeunes cigognes. Les toutes petites sont déjà ravies quand leur mère leur chantonne cribble crabble plouremourre ; mais quand elles ont quelques semaines de plus, elles veulent qu’il y ait un sens dans ce qu’on leur dit ; elles aiment surtout à entendre raconter des histoires du temps passé où figurent des cigognes de la famille.

Des deux plus longs et plus curieux contes qui se sont conservés chez les cigognes, il y en a un qui est partout connu : c’est celui de Moïse, exposé par sa mère sur le Nil. Des cigognes l’aperçurent et voltigèrent autour du berceau, délibérant sur ce qu’il fallait faire pour sauver l’enfant ; c’est ce qui attira l’attention de la fille de Pharaon.

Le second conte n’est pas connu encore des enfants des hommes. Voilà pourtant près de mille ans qu’il passe de bec en bec, d’une mère cigogne à une mère cigogne : l’une le raconte mieux que l’autre. Nous allons le raconter mieux qu’elles toutes, si la vanité humaine ne nous abuse.

Le couple de cigognes qui y joue un rôle habitait chaque été le toit de la maison de bois d’un féroce Viking, comme on appelait ces pirates du Nord qui faisaient trembler les petits-fils de l’empereur Charlemagne. Cette maison était située non loin de la grande bruyère qui couvrait, près de Skagen, les tourbières de la pointe septentrionale du Jutland. Là est aujourd’hui le cercle de Hjoerring : on peut lire, dans les manuels de géographie, la description de la vaste bruyère qui s’étend toujours sur cette contrée. Autrefois, dit-on, elle formait le fond d’une mer qui s’est soulevé peu à peu. Maintenant, ce sont, à plusieurs lieues à l’entour, des tourbières entourées de prairies humides ; le sol est marécageux et vacille sous les pieds ; il y pousse quelques arbres rabougris, des joncs, des myrtilles. Presque toujours d’épais brouillards s’appesantissent sur ces lieux qui, il y a soixante ans, étaient encore infestés de loups. C’est avec raison qu’on les appelle les marais sauvages. On n’a pas de peine à s’imaginer que d’eau, que de boue étaient accumulées en cet endroit, il y a mille ans, et quel pays désolé cela faisait !

L’aspect général était le même qu’à présent. Les roseaux avaient les mêmes grandes feuilles pointues, ils portaient les mêmes plumets d’un bleu brun. Les bouleaux avaient comme aujourd’hui leurs écorces blanches, leurs feuilles délicates et pendantes. Quant aux êtres vivants, les mouches, les libellules avaient comme aujourd’hui leur tunique de gaze, taillée de même. Les cigognes étaient vêtues de blanc et de noir, et portaient des bas rouges ; elles n’ont point changé de costume. Les hommes seuls avaient une coupe d’habits un peu différente de celle de nos jours ; quelle qu’elle fût, celui d’entre eux, maître ou serf, chasseur ou guerrier, qui osait s’avancer sur le sol mouvant des marais, avait le sort réservé à quiconque aujourd’hui s’y hasarde : il enfonçait, disparaissait, allait trouver le Roi de la vase qui, disait-on, régnait dans le grand empire souterrain des marécages. On sait bien peu de chose du gouvernement de ce potentat ; n’en disons donc pas de mal, il est possible que son gouvernement soit très paternel.

Au bord des marécages, à proximité du large bras de mer du Kattégat, s’élevait la maison du pirate normand. Elle était bâtie de grosses poutres ; les caves étaient recouvertes de dalles de pierre ; l’eau n’y pénétrait pas. Elle avait trois étages et au- dessus se dressait une tourelle. Sur le faîte de la tourelle un couple de cigognes avait construit son nid, où la mère cigogne couvait tranquillement ses œufs.

Un soir le papa ne revint au gîte que fort tard ; il paraissait tout saisi, tout bouleversé ; ses plumes étaient hérissées.

« J’ai à te conter quelque chose d’affreux, dit-il à sa compagne.

— Tu t’en garderas bien, répondit maman cigogne ; fais donc attention que je couve et que ton histoire pourrait me donner le frisson : mes œufs s’en ressentiraient, j’en suis sûre.

— Il faut que tu le saches, reprit-il : ici est arrivée la fille du roi d’Égypte qui en hiver nous donne l’hospitalité ; elle a osé entreprendre ce long voyage et… elle est perdue !

— Comment ! perdue ! Elle qui est de la famille des fées !…, Allons, raconte vite, tu sais bien que rien ne m’est plus nuisible que l’attente dans le temps où je couve.

— Vois-tu, petite mère, la douce créature a cru à ce que disait le médecin, ainsi que tu me l’as rapporté toi-même après l’avoir entendu ; elle a cru que certaines fleurs qui poussent ici dans les marais guériraient son père malade ; elle est venue volant à travers les airs, sous le plumage d’un cygne, en compagnie des autres princesses, qui, sous le même déguisement, viennent tous les ans ici dans le Nord pour se rajeunir. Elle est arrivée, et déjà elle a disparu.

— Tu es trop prolixe dans ton récit, dit la mère cigogne ; cela m’agace d’être ainsi tenue en suspens ; je me tourne et me retourne ; mes œufs sont exposés à se refroidir. Allons, dépêche-toi.

— Voici donc ce que j’ai observé, ce que j’ai vu. Me promenant ce soir au milieu des joncs, là où le terrain marécageux n’enfonce pas encore sous mon poids, j’aperçois trois cygnes qui s’approchent en fendant les airs. Quelque chose dans leur façon de voler me dit : « Regarde bien, ce ne sont pas de vrais cygnes, ils n’en ont que le plumage. Hé ! hé ! il n’est pas facile de nous en faire accroire, à moi ni à toi, petite mère.

— Sans doute, sans doute, fit-elle, mais passe plus vite sur ces détails de plumage et arrive tout de suite à la princesse.

— Tu te souviens, continua le père cigogne sans s’émouvoir de l’impatience de sa moitié, tu te souviens qu’au milieu du marais il y a une espèce de lac ; en te soulevant un peu sur ton nid, tu peux même en découvrir d’ici une extrémité. Sur le bord de ce lac, tout contre les roseaux, gisait un grand tronc d’aune. Les trois cygnes s’y posèrent, battirent des ailes et regardèrent autour d’eux ; puis, ne voyant personne, l’un d’eux jeta son plumage et je reconnus aussitôt notre princesse d’Égypte. Elle était là assise au bord des roseaux, sans autre vêtement que ses longs cheveux noirs qui la couvraient tout entière. Je l’entendis qui recommandait aux deux autres de bien faire attention à son plumage de cygne, pendant qu’elle allait plonger pour cueillir la fleur qu’elle croyait apercevoir sous l’eau du marais. Les deux autres firent un signe de tête affirmatif. Alors elles attirèrent à elles (car c’étaient aussi des princesses) l’habit de plume.

« Que vont-elles donc en faire ? » me demandai-je ; la princesse se le demandait probablement aussi. La réponse vint bien vite. Les deux cygnes s’élevèrent dans les airs en s’écriant : « Plonge, plonge tant que tu veux, reste dans ton marais, tu ne reverras plus l’Égypte. À quoi te servira-t-il maintenant d’avoir toujours été la favorite de notre père ? » Et tout en criant ainsi elles se mirent à déchirer le plumage en mille pièces ; le vent, en dispersa les plumes, on eût dit une giboulée de neige. Puis elles s’enfuirent à tire-d’aile, les deux perfides princesses.

— C’est vraiment épouvantable, interrompit la mère cigogne, je ne veux plus entendre de pareilles horreurs. Voyons, dis vite ce qui se passa ensuite.

— La pauvre délaissée gémit tout haut et pleura à chaudes larmes. Ces larmes tombèrent sur le tronc d’arbre qui soudain se mit en mouvement ; car ce n’était pas un aune véritable, c’était le Roi de la vase qui règne sur le vaste fond des étangs. Je le vis de mes yeux se retourner et tendre ses bras, qui ressemblaient à de longues branches couvertes d’herbes et de boue. La malheureuse enfant, effrayée, sauta en bas du tronc, se mit à courir sur le sol marécageux ; mais il ne peut pas même me porter en cet endroit ; elle enfonça aussitôt ; le faux tronc d’arbre fit de même en l’entraînant. De grosses bulles d’air noir s’élevèrent à la place où ils s’étaient engloutis, et il ne resta plus trace de lui ni d’elle. La voilà enfermée au fond des marais ; elle ne portera pas en Égypte la fleur miraculeuse. Ton cœur se serait fendu, petite mère, si tu avais vu cet affreux spectacle.

— Alors, pourquoi venir me raconter de pareilles choses, quand j’ai à soigner mes œufs ? Mais, après tout, la princesse est fée, elle saura bien se tirer d’affaire. Quelqu’un viendra à son secours, tandis que si cela était arrivé à toi, à moi, à n’importe quelle cigogne, c’en serait fait d’elle pour jamais.

— Tous les jours, j’irai voir s’il se passe quelque chose de nouveau, » dit le père cigogne, et c’est ce qu’il fit en effet.

Longtemps il n’aperçut rien ; enfin il vit du fond du marais s’élever une tige verte. Lorsqu’elle fut au niveau de l’eau, il en sortit une feuille qui se développa en largeur à vue d’œil ; il s’y joignit un bouton de fleur. Un matin, le père cigogne, passant par là, vit le bouton s’épanouir par la force des chauds rayons du soleil, et au milieu de la corolle se trouvait une ravissante enfant, une délicieuse petite fille. Elle ressemblait tant à la princesse d’Égypte, que le père cigogne crut d’abord que c’était cette princesse même qui s’était ainsi rapetissée. Mais, en y réfléchissant, il pensa que ce devait être la fille de la princesse et du Roi de la vase ; c’était pour cela, se disait-il, qu’elle reposait sur les feuilles d’iris.

« Elle ne peut pourtant pas rester là, continua-t-il à se dire. Que faire ? Dans mon nid, nous sommes déjà bien du monde. Ah ! une idée : la femme du Viking n’a pas d’enfant ; elle en souhaite un si vivement ! Ne dit-on pas communément « C’est la cigogne qui a apporté ce petit être. » Eh bien, cette fois il en sera réellement ainsi. Je vais porter l’enfant à la femme du pirate. Quelle joie ce sera pour elle ! »

Et papa cigogne fit comme il le disait : il enleva la petite du calice de la fleur, vola vers la maison du Viking. La fenêtre était close, non avec des carreaux de vitre, mais avec des peaux de vessie assez minces pour laisser filtrer la lumière. Il les troua de son bec, entra dans la salle et déposa l’enfant sur le sein même de la femme du pirate, qui dormait. Puis il vola vers son nid, au sommet de la tourelle de bois, et il raconta ce qu’il avait vu et ce qu’il avait fait. Les petites cigognes eurent la permission d’écouter ; elles étaient déjà assez grandelettes et assez raisonnables pour cela.

« Vois-tu, dit-il, la princesse n’est pas morte ; elle a envoyé son enfant en haut au soleil, et voilà la petite pourvue d’un abri.

— C’est ce que j’ai dit dès le commencement ! s’écria maman cigogne. Mais c’est assez nous occuper des autres. Pense un peu à ta propre famille. Voilà le temps de la migration qui approche ; je sens par moments des tiraillements sous les ailes. Les coucous et les rossignols sont déjà partis ; les cailles sont prêtes à filer dès que le vent sera favorable. Nos petits, si je ne m’abuse, se comporteront bravement pendant le voyage et nous feront honneur. »

II   

La femme du pirate fut remplie de joie, lorsqu’en se réveillant elle trouva sur son sein la ravissante petite fille.

Elle l’embrassa, la caressa ; mais la petite se mit à crier épouvantablement, à se démener, à frapper des pieds et des mains ; elle paraissait d’une humeur terrible. Enfin, à force de pleurer, elle s’endormit, et quand elle dormait elle était le plus joli bijou qu’on pût voir.

La Viking en était folle ; son cœur ne souhaitait plus qu’une chose, c’était de faire admirer l’enfant à son mari. Celui-ci était parti pour une expédition avec ses hommes. Elle attendait son retour qu’elle croyait proche. Elle se mit avec tout son monde à préparer la maison pour la rentrée du maître. On tendit les belles tapisseries aux brillantes couleurs, qu’elle et ses suivantes avaient tissées, où elles avaient brodé les images de leurs dieux : Odin, Thor et Freïa. Les esclaves nettoyèrent pour les rendre luisants les vieux boucliers de cuivre qui devaient décorer la grande salle. On posa des Coussins sur les bancs ; on entassa du bois sec au milieu de la salle, à l’endroit du foyer, de sorte que la flamme pût aussitôt en jaillir. La femme du pirate mit elle-même la main à la besogne ; le soir elle fut bien fatiguée et s’endormit vite.

Un peu avant le matin elle s’éveilla. Quelle ne fut pas son angoisse ! l’enfant avait disparu. Elle sauta en bas de sa couche, alluma un falot et chercha partout dans la chambre.

Enfin sur le lit, à la place des pieds, elle vit, non pas la petite fille, mais une énorme et affreuse grenouille. Elle se trouva presque mal à la vue de ce monstre. Elle prit une lourde barre de fer pour tuer la bête ; celle-ci la regarda avec des yeux si étrangement tristes et éplorés, que la femme s’arrêta et n’osa frapper le coup.

Elle se remit à chercher dans tous les coins. La grenouille fit entendre un cri doux et plaintif. La femme en frissonna ; elle courut vers la fenêtre et rouvrit à la hâte. Le soleil venait de se lever, il darda ses rayons vers le lit jusque sur la grosse grenouille. Aussitôt la large bouche de la bête se contracta, devint petite et vermeille, les membres se détirèrent, s’allongèrent, le corps prit une forme élégante et gracieuse, et la délicieuse petite fille de la veille reparut ; il ne restait rien de la vilaine grenouille. « Qu’est-ce que ce prodige ? se dit la femme du pirate stupéfaite. Est-ce un abominable rêve ? Quoi qu’il en soit, reprit-elle après s’être un peu remise, voilà cette enfant chérie qui m’est rendue ! » Elle l’embrassa, la serra sur son cœur ; mais la petite se débattait, griffant et mordant, comme un chat sauvage.

Ce ne fut pas ce jour-là ni le suivant que le pirate revint. Il était cependant en route pour le retour. Mais le vent lui était contraire, il soufflait vers le sud. En revanche, c’était le vent favorable que les cigognes attendaient. Il en est ainsi en ce monde : le vent qui contrarie les uns est favorable aux autres.

Après que quelques jours et quelques nuits se furent passés, la femme du Viking vit bien ce qu’il en était de l’enfant. Un affreux charme pesait sur la petite. Le jour elle était ravissante comme un elfe, comme une fille du soleil, mais elle avait un caractère méchant et sauvage. La nuit, elle devenait une horrible grenouille, et alors elle était douce et humble, elle gémissait ; ses yeux étaient remplis de chagrin. Il y avait là deux natures qui, au dehors comme en dedans, alternaient selon le cours du soleil. Le jour, l’enfant avait la figure, la beauté de sa mère, mais sans doute le caractère de son père. La nuit, son corps rappelait qui était son père, le fangeux monarque, mais elle avait l’âme et le cœur de sa mère. « Qui pourra rompre cette malédiction, cet enchantement fatal ? » se disait la femme du Viking. Elle ne vivait plus que dans la douleur et l’angoisse. Son cœur s’était attaché à l’infortunée créature. Oserait-elle confier à son mari, qui allait revenir, ce qu’il en était de cette petite fille ? Non, certes, car il est probable qu’il la ferait, selon l’usage du temps, exposer sur la grande route, pour y être recueillie par le premier venu ou pour y périr. Dans la bonté de son cœur, la Viking ne voulait pas que cela arrivât, et elle résolut de ne laisser jamais voir à son mari l’enfant que pendant le jour.

Un matin, il y eut sur le toit de la maison un grand bruit de battements d’ailes. Plus de cent couples de cigognes s’y étaient rassemblées, après s’être, la nuit, exercées par de grandes manœuvres à bien voler en rangs.

« Tous les mâles sont-ils ici prêts à partir ? s’écria le chef,  et les femmes et les enfants aussi ? Bien. En avant.

— Comme nous nous sentons légères ! disaient en chœur les jeunes cigognes. Cela nous tire, nous démange jusque dans les ongles des pattes, comme si nous avions le corps rempli de grenouilles vivantes. Ah ! que c’est donc beau de faire un voyage à l’étranger !

— Restez bien en ligne au milieu de nous, criaient les papas.

— Ne faites pas aller trop le bec, ajoutaient les mamans : cela fatigue la poitrine. »

Et toute la troupe s’éleva à une grande hauteur dans les airs et, se dirigeant vers le sud, disparut.

Au même moment retentit à travers la bruyère le son du cor des combats. Le pirate venait de débarquer avec ses hommes. Ils revenaient tous chargés d’un riche butin pillé sur les côtes de Cornouailles, où, comme en Bretagne, le peuple éploré chantait dans les églises : « Délivrez-nous, Seigneur, des féroces Normands ! »

L’animation, le bruit, les fêtes, les plaisirs rentrèrent dans la demeure du Viking. La grosse tonne d’hydromel fut portée dans la grande salle. On mit le feu au bois entassé sur le foyer. Le sacrificateur immola des chevaux. Un immense banquet se préparait. Le prêtre aspergea les esclaves avec le sang de l’animal offert aux dieux. Le feu flamba ; la fumée s’assemblait au plafond et se dispersait, s’échappant par où elle pouvait. Les poutres étaient noircies de longues traînées de suie. On était habitué à cela, les cheminées n’étaient pas encore inventées.

Beaucoup d’hôtes avaient été invités ; ils reçurent de riches présents. Toute ruse, toute perfidie, toute rancune, étaient oubliées ou mises de côté. On buvait ferme ; on se jetait à la tête les os des viandes : c’était un témoignage de franche amitié. Un barde jouait de la harpe ; mais ce barde était un guerrier comme les autres, il avait fait partie de l’expédition, il avait fait le coup de hache. Il entonna un chant où chacun entendit célébrer ses hauts faits de guerre et ses belles qualités. Le poète savait au moins ce dont il parlait. Chaque strophe se terminait par ce refrain : « Fortune, or, joie et amis disparaissent ; toi-même tu mourras un jour ; mais un nom glorieux ne périt jamais. »

Les convives frappaient alors sur leurs boucliers, frappaient sur la table avec leurs couteaux. C’était un tintamarre terrible.

La femme du Viking était assise au banc d’honneur ; elle portait des vêtements de soie, des bracelets d’or, de grosses perles d’ambre. Elle était resplendissante. Le barde parla d’elle aussi dans sa chanson, et du trésor qu’elle venait d’apporter à son vaillant époux. Celui-ci du fond du cœur se réjouissait de la petite fille. Il ne l’avait vue que de jour, dans sa merveilleuse beauté. Les manières sauvages de l’enfant lui plaisaient par-dessus tout : « Ce deviendra, disait-il, une robuste guerrière qui saura manier l’épée et combattre contre un homme ; elle ne clignera pas l’œil, quand par plaisanterie, on lui rasera le sourcil avec le tranchant du glaive. »

La tonne d’hydromel fut vidée. On en apporta une autre. Les Normands étaient vaillants à la table comme à la bataille. Ils connaissaient cependant le proverbe : « Les bêtes savent quand elles doivent quitter le pâturage, mais l’homme qui n’est pas sage ne mesure pas la capacité de son estomac. »

Ils connaissaient encore cet autre proverbe : « Tu as beau être le bienvenu ; si tu restes trop longtemps, tu ennuieras ton hôte. »

Ils restèrent le plus tard possible : l’hydromel et le lard sont un fameux régal ; et la joie ne tarit pas.

La nuit, quand on fut enfin couché, les esclaves s’en donnèrent à leur tour. Ils trempèrent leurs doigts dans la suie mêlée à la graisse, et les léchèrent avec délices ; ils rongèrent ce qui demeurait autour des os. Ce temps était, ma foi, un bon temps.

Pendant le cours de l’année, le pirate remit de nouveau à la voile, bien que les tempêtes d’automne soufflassent déjà. Il partit avec ses hommes pour les côtes de Bretagne, « une petite promenade », disait-il. La femme resta avec l’enfant. Maintenant elle aimait presque mieux la pauvre grenouille avec ses yeux si doux et ses profonds soupirs, que la belle enfant qui se débattait, qui égratignait et mordait sans cesse.

Les humides brouillards qui rongent les feuilles des bois étaient descendus sur la bruyère. La neige tombait en épais flocons ; l’hiver s’avançait ; les moineaux s’étaient installés dans les nids des cigognes et disaient beaucoup de mal des maîtres absents. Mais qu’étaient donc devenus notre couple de cigognes et ses petits ?

III  

Elles étaient en Égypte, le pays lumineux où, même au cœur de l’hiver, le soleil darde des rayons aussi chauds que ceux qu’il lance chez nous au plus fort de l’été. Partout les tamarins, les myrtes, les lauriers étaient en fleur. Le croissant de Mahomet reluisait sur les coupoles des mosquées. Aux plus hauts balcons des minarets se perchaient les cigognes, se reposant de leur long voyage.

Elles allèrent par couples regagner leurs anciens nids, construits à la suite l’un de l’autre sous les arcades des temples ruinés, accrochés aux chapiteaux des colonnes antiques restées debout. Le dattier les couvrait de ses palmes comme d’un parasol. Sur le fond de l’horizon transparent se dessinait la silhouette grise des pyramides ; le désert découvrait sa vaste étendue où le lion de ses grands yeux fiers contemple le sphinx de marbre. Cela ne ressemblait pas aux marécages du Jutland, mais c’était un beau pays.

Les eaux du Nil s’étaient retirées ; les grenouilles grouillaient dans la vase. C’était là un fameux spectacle pour les cigognes. Les jeunes, qui n’avaient jamais été à pareille fête, crurent d’abord que c’était un mirage trompeur.

« Je vous l’avais bien dit, s’écria la mère cigogne, que vous trouveriez un pays de Cocagne ! Vive la chaude Égypte ! Vive le Nil, le fleuve nourricier ! »

Les jeunes cigognes avaient des chatouillements à l’estomac, rien qu’à voir les abondants festins qui les attendaient.

« Allons-nous plus loin ? demandèrent-ils. Y a-t-il à voir quelque chose par delà ?

— Non, non, c’est ici qu’il faut s’arrêter, répondit la mère cigogne. Après ces belles contrées viennent des forêts immenses où les branches des arbres s’enchevêtrent les unes dans les autres, où les plantes grimpantes interceptent tout passage. Il n’y a que l’éléphant qui, avec le poids de son énorme pied, puisse s’y frayer un chemin. Là les serpents sont trop gros pour nous, et les lézards sont trop agiles. D’autre part, si vous avanciez dans le désert, vous seriez aveuglés par le sable quand le temps est favorable, et quand il ne l’est pas un tourbillon vous emporterait au loin et vous ne retrouveriez plus votre gîte. Écoutez la voix de l’expérience : le mieux est de nous fixer ici : nous y avons des grenouilles et des sauterelles à gogo ; que faut-il de plus ? Nous voici donc au terme de notre voyage. »

En effet, on demeura en ces parages. Les vieux se casèrent dans un nid suspendu à un minaret élancé. Ils se livrèrent aux douceurs d’un repos bien mérité, s’occupant à lisser leurs plumes et aiguisant leurs longs becs contre leurs jambes rouges. De temps à autre, ils tendaient le cou, saluaient les passants avec gravité, puis levaient la tête et jetaient autour d’eux un regard de leurs gros yeux bruns : ils avaient l’air d’en savoir long.

Les jeunes femelles se pavanaient au bord du fleuve, à travers les joncs. Elles y faisaient des connaissances parmi les jeunes cigogneaux, sans que le sentiment leur fît oublier de croquer à chaque troisième pas une grasse grenouille. Puis elles prenaient dans leur bec quelque petit serpent, le balançaient un peu, en dodelinant de la tête, pensant que cela leur allait bien ; après quoi elles dévoraient la bête, qui se tortillait.

Les petits mâles se chamaillaient, se battaient à coups d’ailes, à coups de bec. Le sang coulait souvent, et décidait les questions de préférence. De la sorte, ils se fiancèrent tous l’un après l’autre. Alors chacun avec sa chacune s’occupa de bâtir un nid. On recommença à se quereller pour les bonnes places. C’est que dans les pays chauds on est vif et violent. Enfin tout finissait par s’arranger et s’apaiser.

Les vieux regardaient tout cela d’un air paterne. Même quand les jeunes se battaient, ils souriaient, car tout sied bien à la jeunesse. Tout le monde des cigognes était heureux. Le soleil resplendissait tous les jours. La nourriture était abondante. On n’avait qu’à penser au plaisir.

Mais dans le somptueux palais de celui que les cigognes appelaient leur hôte, toute joie avait fui. Le haut et puissant seigneur reposait sur un lit de douleur, au milieu d’une superbe salle tendue de riches tapis. Il gisait là, raide, paralysé, inerte comme une momie. Sa famille, ses serviteurs se tenaient autour de lui. Il n’était pas mort, mais en voyant en quel état il se trouvait, on ne pouvait dire non plus que c’était vivre.

La fleur miraculeuse des marais du nord, que celle qui l’aimait le plus tendrement avait voulu aller elle-même chercher pour le guérir, n’avait pas été apportée. Sa plus jeune et plus charmante fille, qui, dans cette intention, avait franchi sous le plumage d’un cygne les mers et les continents, n’était point revenue. Ses deux sœurs, à leur retour, dirent : « Elle a succombé », et voici l’histoire qu’elles avaient forgée :

« Toutes trois, dirent-elles, nous volions depuis longtemps à travers les airs, lorsqu’un chasseur nous aperçut, lança sa flèche qui vint frapper notre malheureuse sœur. Elle tomba lentement, chantant le doux chant du cygne, quand il dit adieu à la vie. Elle tomba au milieu d’un bois, non loin d’un grand lac du nord. Nous creusâmes sa tombe sous un bouleau. Puis nous songeâmes à la vengeance. Nous attachâmes un brandon sous l’aile d’une hirondelle qui nichait sous le toit de chaume du chasseur. La maison fut bientôt en flammes. Tout brûla, et le meurtrier de notre sœur périt dans le feu, qui jetait sa lueur au-dessus du lac, jusqu’au pied du bouleau où reposait son innocente victime. Pauvre sœur ! jamais tu ne reverras l’Égypte ! Jamais tu ne rentreras dans ta patrie ! »

En faisant ce récit, elles pleuraient toutes deux des larmes feintes. Papa cigogne, qui les entendit raconter cette histoire, fit claqueter son bec d’indignation. On entendait le bruit qu’il faisait dans sa fureur : « Mensonge, perfidie, scélératesse indigne ! s’écria-t-il, que ne puis-je percer de mon bec le cœur de ces misérables !

— Il se casserait, ton bec, observa prudemment la mère cigogne. Vois la triste figure que tu ferais ensuite ! Pense d’abord à toi, à ta famille, et ne t’occupe pas du reste.

— Demain, dit papa cigogne, j’irai me poster à la lucarne de la coupole sous laquelle tous les savants et les sages du pays doivent s’assembler. Il y a une consultation solennelle sur l’état du malade. Peut-être approcheront-ils de la vérité. »

Tous les habiles gens de la contrée se réunirent le lendemain. Ils parlèrent beaucoup, longuement, éloquemment. Le père cigogne se demandait ce qu’il résultait de toutes ces paroles ; il n’en résultait rien d’utile ni pour le malade, ni pour sa fille enfermée dans le lointain marécage.

Cependant prêtons un instant l’oreille à ce que disaient ces savants et ces sages ; n’est-on pas obligé en ce monde d’entendre bien des paroles oiseuses ? Pour y comprendre quelque chose, il faut remonter au commencement de l’affaire et connaître l’oracle sur lequel les docteurs avaient été consultés, avant le départ de la jeune princesse pour les pays du Nord.

Cet oracle sur lequel ils avaient été appelés à délibérer était ainsi conçu : « L’amour produit la vie ; du plus vif amour naît la vie la plus élevée. Ce n’est que l’amour qui peut sauver la vie du roi. » Quelle conclusion pratique tirer de ces sentences ? C’est ce qu’on avait demandé aux savants et aux sages assemblés.

Les sages et les savants firent ressortir en beaucoup de discours la vérité et la sublimité de ces sentences de l’oracle.

Les cigognes assistaient à la délibération : « Oui, dit papa cigogne, c’est une belle pensée !

— Je ne la saisis pas bien, dit maman cigogne ; ce n’est certes pas ma faute, c’est qu’elle n’est point exprimée assez clairement. Mais je n’ai pas envie de me creuser la tête pour en découvrir le sens. Ma foi, j’ai à songer à bien d’autres choses ! »

Les docteurs pérorèrent à perte de vue sur l’amour. Ils définirent et analysèrent successivement tous les genres d’affections pour rechercher celui qui est le plus vif et le plus profond. Ils passèrent en revue la tendresse des époux, celle des enfants pour les pères et des pères pour les enfants. Allant plus loin, et étendant leur enquête au delà de la nature humaine, ils examinèrent l’amour que la lumière a pour les plantes et décrivirent les brûlants baisers que le soleil envoie à la terre et qui produisent sur toute sa surface la fécondité et la vie. N’était-ce pas de cet amour que l’oracle avait voulu parler ?

Tout cela prêta à de prolixes développements, avec un grand étalage d’érudition, avec des citations abondantes. Papa cigogne, malgré son bon vouloir de suivre la discussion, s’y perdait ; son cerveau se brouillait, ses yeux se fermèrent à demi. Le lendemain, il resta toute la journée perché sur une patte, méditant ce qu’il avait entendu, mais ne parvenant pas à digérer toute cette science.

Il comprit pourtant une chose, c’est que savants et ignorants, seigneurs et vassaux, maîtres et esclaves, tout le monde souhaitait du fond du cœur la guérison du bon roi : on considérait sa maladie comme un affreux malheur pour la contrée. Quelle joie et quelles bénédictions éclateraient partout, s’il pouvait se relever de son lit de douleur !

Il paraissait certain qu’une certaine fleur aurait la vertu de dissiper le mal dont il souffrait. Où poussait cette fleur ? On avait interrogé les astres, scruté les murmures du vent, feuilleté les anciens livres. De toutes ces recherches, il n’était sorti qu’une chose, qu’un arrêt : « De l’amour, car l’amour produit la vie ! » C’était bien la peine de s’être torturé l’esprit et d’avoir épuisé toutes les ressources de la science ; on n’était pas plus avancé qu’auparavant.

Un des docteurs finit cependant par avoir une idée : c’est que le secours devait venir de celle des filles du roi qui était le plus tendrement attachée et dévouée à son père : C’était un premier point qui pouvait conduire à d’autres. Pour cela, voici ce qu’on conseilla à la princesse de faire :

La nuit, au moment où la nouvelle lune allait déclinant vers l’horizon, la princesse se rendit au pied du grand sphinx de marbre, écarta le sable qui entourait le socle, pénétra dans un long couloir souterrain, et atteignit une salle de l’intérieur d’une des pyramides où reposait, au milieu de magnificences incomparables, la momie d’un des plus puissants Pharaons des anciens temps. Là, elle posa sa jeune tête contre la poitrine du mort desséché, et attendit ce qui lui serait révélé sur le lieu d’où viendraient à son père la santé et le salut.

La princesse s’endormit et apprit en rêve que, dans un lac profond des marécages du Danemark (l’endroit précis lui était montré), existait la fleur merveilleuse qui pouvait guérir son père.

C’est après avoir obtenu ces révélations que la jeune princesse avait revêtu le plumage d’un cygne et pris son vol vers les bruyères du Nord.

Notre vénérable couple de cigognes était au courant de toutes ces circonstances, et il sait de plus que le Roi de la vase a entraîné la malheureuse princesse au fond des eaux, tandis que dans son pays on la croit morte et perdue pour toujours.

Les savants et les sages, à la suite de cet événement funeste, furent de nouveau consultés. Ils délibérèrent longtemps ; ils siégeaient encore en conseil quand les cigognes revinrent en Égypte.

Un des plus avisés trouva enfin ce que maman cigogne avait dit dès le premier moment : « Elle était fée, elle saura bien s’en tirer ! » Les autres, faute d’avoir rien de mieux à dire, adoptèrent cette conclusion qui fut disertement exposée et formulée, et le conseil s’ajourna, en attendant la suite des événements.

« Moi, dit le père cigogne, je sais bien ce que je vais faire. Je vais enlever le plumage de cygne des deux perfides princesses. Comme ces plumages étaient l’œuvre de leur sœur et qu’elles ne sauraient en fabriquer d’autres, elles ne pourront plus voler jusqu’aux marais du Nord pour y mal faire. Ces deux plumages magiques, je les cacherai là-bas ; peut-être serviront-ils à quelqu’un.

— Où les cacheras-tu ? demanda maman cigogne.

— Là-haut, dans notre nid près du marais, répondit-il ; moi et mes petits nous nous partagerons la peine de les y transporter. Si c’est trop lourd pour être fait en une fois, nous trouverons assez de cachettes en route pour les déposer, et nous les reprendrons à un autre passage. Un seul suffirait, il est vrai, pour notre princesse ; mais on ne sait ce qui peut arriver, mieux vaut en avoir deux. Dans ces pays du Nord on ne peut jamais avoir trop d’effets de voyage.

— Personne ne te saura le moindre gré de ce que tu veux faire, dit maman cigogne. Mais tu es le maître ; hors du temps où je couve, je n’ai rien à dire »

IV   

Retournons aux contrées du Nord. Dans la maison du pirate, où les cigognes revinrent au printemps, on avait donné à la petite fille le nom de Helga. C’était un nom beaucoup trop doux pour un caractère pareil. D’année en année, pendant que les oiseaux voyageurs accomplissaient leur migration périodique, en automne vers le Nil, au printemps vers les mers septentrionales, l’enfant croissait en beauté comme en sauvagerie. Avant même qu’on y eût songé, elle se trouva une jeune fille de seize ans, merveilleusement belle. L’enveloppe était d’une enchanteresse, mais l’intérieur était dur et sans pitié ; elle avait l’âme farouche, tout à fait digne de ces temps sombres et rudes.

C’était un plaisir pour elle de prendre de ses mains blanches le sang chaud qui coulait des blessures des bêtes offertes en sacrifice, et d’en asperger les assistants. Dans sa férocité, elle coupait d’un coup de dent le cou du coq noir que le prêtre allait égorger. Elle disait avec une sérieuse gravité à son père adoptif :

« Si ton ennemi pénétrait la nuit par le toit dans ta maison, pendant que tu es plongé dans le sommeil, si je le voyais ou l’entendais approcher pour te tuer, je ne te réveillerais point. Je ne le pourrais, car mes oreilles me tintent encore du coup que tu m’as donné il y a bien des années. Tu sais ? je ne l’oublie pas. »

Le pirate était enchanté de ces paroles et en riait de tout son cœur. Il était, comme tout le monde, ébloui par les grâces de l’enfant. Il continuait à ignorer que chez Helga forme et humeur changeaient incessamment. Elle montait à cheval sans selle, se tenait droite et ferme, lorsque l’animal partait à triple galop ; elle ne sautait pas à terre quand il se battait avec les autres chevaux. Tout habillée, elle s’élançait dans le fleuve et le descendait à la nage, pour aller au-devant des vaisseaux de son père, lorsqu’il revenait de ses expéditions. Elle coupa la plus longue boucle de ses magnifiques cheveux et en tressa une corde pour son arc : « Ce qu’on fait soi-même, dit-elle, est toujours mieux fait. »

La femme du Viking était une femme de tête et d’une forte volonté. Mais devant sa fille adoptive, elle devenait humble et timide ; elle pensait au mauvais charme qui pesait sur la malheureuse enfant.

Souvent Helga, lorsque sa mère se tenait au balcon et la regardait, par méchanceté et pour lui faire peur, se plaçait sur le rebord du puits profond, faisant aller ses bras et ses jambes au-dessus de l’ouverture béante, et tout à coup se laissait glisser dans le trou noir. Avec ses instincts de grenouille, elle plongeait et replongeait dans l’eau, puis elle remontait, grimpant avec une force et une agilité merveilleuses. Les vêtements dégouttants d’eau, elle se précipitait dans la salle jonchée de feuillages verts, selon l’usage de ce temps. Les feuilles se ranimaient, pour ainsi dire, sous la pluie fraîche qui les arrosait.

Il y avait toutefois un moment dans la journée où Helga devenait traitable et acceptait le frein. C’était vers le crépuscule. Elle se montrait alors tranquille et songeuse ; elle se laissait conduire et conseiller. Un pressentiment l’attirait vers sa mère adoptive. Lorsque le soleil se couchait et que la métamorphose s’opérait à l’extérieur comme à l’intérieur, elle restait sans mouvement, triste et silencieuse. Cette énorme grenouille, avec sa petite tête plate, faisait pitié à voir. Ses yeux avaient toujours le même regard désolé. Elle n’avait pas de voix. De temps en temps on entendait un coassement étouffé, comme le sanglot d’un enfant endormi.

La Viking la prenait alors sur ses genoux, oubliant l’affreuse laideur du monstre. Plongeant son regard au fond des yeux de l’infortunée, elle disait : « Je souhaiterais presque que tu fusses toujours ainsi. Je ne t’en aimerais pas moins et j’aurais bien soin de toi. Tu me fais peur quand ta beauté te revient. »

Elle traça des signes magiques renommés pour rompre les sortilèges ; elle les jeta, selon les rites, sur sa malheureuse fille. Rien n’y fit. Tout ce qu’on pouvait remarquer, c’est qu’en grandissant, la forme de la grenouille se dégrossissait et s’humanisait un peu, pour ainsi dire, sans en être moins horrible.

Le père cigogne, qui ne la connaissait que sous la forme d’une jeune fille, disait à sa compagne : « Croirait-on qu’elle a été si petite qu’elle tenait dans le calice d’une fleur d’iris ? La voilà grande et forte, le vrai portrait de sa mère, la princesse d’Égypte. Celle-ci, nous ne la reverrons sans doute jamais. Tu avais pourtant dit, ma chère, tout aussi bien que le plus savant des savants de là-bas, qu’étant fée, elle saurait se tirer d’affaire. Je crains que son présage ne se réalise point. Depuis bien des années, je parcours dans tous les sens le grand marécage ; jamais elle n’a donné signe de vie. Je vais même te le raconter, puisque c’est maintenant de l’histoire ancienne et que tu ne pourras plus m’en gronder : chaque année, quand je reviens ici le premier, te devançant de quelques jours, raccommoder notre nid et le purger des ordures de ces malpropres de moineaux, je me promène toute une nuit, comme si j’étais un hibou ou une chauve-souris, au-dessus des marais. Je n’ai jamais aperçu d’elle la moindre trace. Personne n’a pu jusqu’à présent profiter des deux plumages de cygne que moi et mes petits, nous avons eu tant de mal à apporter des bords du Nil en trois voyages. Les voilà maintenant dans notre nid. Mais si le feu prenait à la maison qui est en bois, ces beaux et précieux plumages seraient perdus.

— Et notre bon nid aussi serait perdu, interrompit la mère cigogne d’un ton de dépit ; tu n’as pas l’air d’y penser, et tu t’en soucies, en tout cas, beaucoup moins que de tes plumages ridicules et de ta princesse marécageuse. Va donc la rejoindre au fond de la vase si elle t’intéresse tant, et reste auprès d’elle. Tu n’es qu’un mauvais père. Tu t’occupes de tout, excepté de tes enfants. Je te l’ai dit dès la première fois que j’ai couvé des œufs. Et cette sauvage Helga, tu as fait un beau chef-d’œuvre de l’apporter ici ! Pourvu qu’un de ces jours elle ne m’envoie pas, à moi ou à mes petits une flèche à travers les ailes ! Elle est si brusque et si emportée qu’elle ne sait jamais ce qu’elle fait. Elle devrait pourtant songer que nous sommes plus anciens qu’elle dans la maison. Avant qu’elle fût ici, je me promenais, comme je le fais en Égypte, partout et familièrement dans la cour. Tout le monde me connaissait et m’estimait ; je pouvais même m’oublier un peu et visiter les pots et les casseroles. Maintenant on ne peut plus s’y fier. J’en suis réduite à rester sur le toit et à me faire du mauvais sang à cause de cette péronnelle ! De plus, elle est cause que nous nous querellons. Vraiment, tu aurais mieux fait de la laisser dans la fleur d’iris ; elle serait devenue ce qu’il aurait plu à Dieu.

— La, la, tu es moins méchante que tes paroles ne le feraient croire, dit le père cigogne ; va, je te connais mieux que tu ne te connais toi-même. »

Sur ce, il fit un bond hors du nid, battit l’air de deux lourds coups d’ailes, étendit ses pattes tout en long et se mit à voguer majestueusement dans l’air sans remuer les ailes. Après avoir franchi ainsi un certain espace, il frappa de nouveau fortement l’air, puis se remit à planer avec une véritable majesté. Le soleil faisait reluire ses belles plumes noires, entre lesquelles s’avançait sa tête fière et distinguée, à l’expression fière et réfléchie.

« Il est pourtant le plus beau de tous, pensa maman cigogne, qui le suivait des yeux ; mais je n’aurais garde de lui dire ; il est assez glorieux comme cela. »

V   

Cet automne-là, le pirate revint dans ses foyers plus tôt que de coutume. Sa barque était remplie de butin et de prisonniers. Parmi eux, il y avait un jeune prêtre de ces chrétiens qui jetaient la dérision sur les anciens dieux scandinaves.

Bien souvent dans la maison du Viking, il avait été question de la religion nouvelle qui se répandait dans le Sud et gagnait partout du terrain avec une singulière rapidité. Saint Ansgaire l’avait apportée jusqu’à Hedeby sur la Slie, où il avait fondé une église. Helga avait, comme tout le monde, ouï parler du Christ qui avait donné sa vie pour l’amour des hommes et pour le salut de l’humanité. Mais chez elle, tout entrait, comme on dit, par une oreille et sortait par l’autre. On aurait dit que lorsqu’elle avait figure de jeune fille le mot amour n’avait pas de sens pour elle. Elle ne paraissait capable de le comprendre que lorsqu’elle était blottie sous la hideuse forme d’une grenouille, dans le réduit où la cachait alors à tous les yeux la femme du pirate.

Celle-ci avait écouté attentivement tous les récits qui se faisaient sur ce fils du vrai et seul Dieu, et elle en avait été singulièrement frappée. Les hommes qui accompagnaient le Viking dans ses expéditions parlaient des temples magnifiques en pierres de taille sculptées élevés à celui à qui ses fidèles adressent des prières toutes d’amour. Ils avaient rapporté quelques lourds vases d’or massif, artistement ciselés et imprégnés de suaves parfums : c’étaient des encensoirs ; les prêtres chrétiens les secouaient, disait-on, devant l’autel sans tache, sur lequel le sang ne coulait jamais.

Le jeune prêtre prisonnier fut jeté dans la profonde cave murée de la maison de bois ; on lui lia pieds et mains avec des cordes. La femme du pirate était touchée du malheur de ce captif, qui lui parut beau comme Baldour, le fils aîné de la déesse Frigga.

Helga, au contraire, proposa de lui passer des cordes à travers les tendons des talons et de l’attacher à la queue d’un taureau : « Je le poursuivrai avec mes chiens, dit-elle, à travers la bruyère et les marécages. Quelle chasse et quel spectacle agréable pour nos dieux !

— Je sais ce qui leur sera plus agréable encore, dit le Viking ; puisque ce chrétien se raille de nos dieux puissants, il sera demain immolé sur leur autel dans le bois sacré. »

Pour la première fois on allait donc y accomplir un sacrifice humain. Helga demanda comme une grâce que ce fût elle qui aspergerait avec le sang de la victime les idoles et le peuple assemblé. Elle aiguisa son grand coutelas ; elle en donna un coup à l’un des chiens féroces qui couraient autour de la maison du pirate, et l’animal tomba comme foudroyé : « Ce n’était que pour essayer mon couteau », dit-elle.

La Viking jeta un regard affligé sur la sauvage jeune fille qui se plaisait dans la méchanceté. Lorsque la nuit vint et que Helga fut transformée de corps et d’esprit, sa mère adoptive lui fit connaître par des paroles touchantes la profonde tristesse de son âme. L’affreuse et monstrueuse grenouille se tenait debout devant elle et la contemplait de ses yeux bruns mélancoliques. Elle écoutait ce que disait sa mère et paraissait tout comprendre comme si elle était, à défaut de la parole, douée pleinement de la pensée.

« Jamais encore, dit la femme du pirate, je n’ai laissé entendre à qui que ce soit, pas même à mon seigneur et maître, ce que j’ai à souffrir à cause de toi. Mon cœur est abreuvé d’amertume, tant j’ai conçu pour toi une tendresse maternelle, tandis que la tendresse ni l’amour n’ont jamais pénétré dans ton âme et que ton cœur est pareil à une de ces froides fleurs qui naissent dans la boue des marécages ! » L’infortuné monstre se mit à trembler. On aurait dit que ces paroles de reproche avaient touché un lien invisible entre son corps et son âme. Ses yeux se remplirent de grosses larmes.

« Les jours douloureux, reprit la femme du pirate, viendront aussi pour toi qui te réjouis du malheur des autres. Mon cœur alors saignera, et je serai désolée. Ah ! il eût mieux valu qu’on t’eût exposée sur la grande route, et que le froid de la nuit t’eût pour toujours endormie, quand tu venais de naître. ».

La Viking pleura amèrement. Dans son chagrin et dans sa colère elle se retira derrière la peau d’ours qui pendait au plafond et partageait la chambre en deux. La pauvre grenouille demeura seule dans un coin. Il régnait un profond silence. Tout à coup on eut entendu comme des sanglots étouffés. C’était Helga que l’affliction de sa mère adoptive avait singulièrement remuée et bouleversée. Le monstre fit un pas du côté de la porte, puis écouta ; n’entendant aucun bruit, elle marcha de nouveau, et, arrivée contre la porte, elle souleva de ses mains maladroites le verrou de bois qui la fermait. Elle tira ensuite le loquet et sortit. Une lampe était allumée dans l’antichambre. Elle la prit. Elle se dirigea vers la cave ; elle ôta la barre de fer qui en maintenait la porte.

Ces choses lui étaient difficiles à faire dans son état de métamorphose, mais une volonté énergique lui en donnait le pouvoir. Elle descendit les escaliers avec sa lumière et se trouva près du prisonnier.

Il sommeillait. Elle le toucha de sa main froide et humide, il se réveilla et aperçut l’horrible monstre. Il tressaillit et crut avoir devant lui une apparition de l’enfer. Helga prit son couteau dont elle s’était pourvue, coupa les liens qui attachaient les pieds et les mains du prêtre, et lui fit signe de la suivre.

Il prononça une sainte prière, fit le signe de la croix : la figure effroyable ne disparut pas. Il reconnut alors que ce n’était pas une vision et murmura les paroles de l’Écriture : « Béni soit celui qui prend pitié du malheureux ; le Seigneur le secourra aussi dans l’infortune ! »

« Qu’es-tu ? continua-t-il en élevant la voix. D’où vient cette forme bestiale, et comment sembles-tu remplie, malgré cela, de compassion et de bienveillance ? »

La grenouille resta muette ; elle renouvela ses signes ; le prêtre la suivit. À travers les couloirs fermés seulement par des peaux de bêtes, elle le conduisit vers l’écurie, lui montra un cheval. Le prisonnier la comprit et s’élança sur le cheval. Le monstre sauta à la crinière de l’animal, lui fit prendre sa course et le dirigea vers la bruyère.

Ils coururent ainsi à travers la plaine. Le prêtre voyait bien que la miséricorde de Dieu agissait par le moyen de ce monstre ; il prononça de nouvelles prières, psalmodia de saints cantiques pour conjurer le charme, s’il y en avait. Helga frissonna. Était-ce la puissance des prières ? était-ce l’approche du matin ? Elle voulut arrêter le cheval et sauter par terre. Le prêtre la retint et précipita au contraire le galop de leur monture.

Le ciel se colora de teintes rouges et les premiers rayons du soleil jaillirent à l’horizon ; aussitôt la transformation s’opéra. La belle jeune fille avec tous ses instincts diaboliques reparut. Elle sauta à bas du cheval, qui s’arrêta à sa voix, tira de sa ceinture son couteau aiguisé, et prompte comme l’éclair, se précipita sur le prêtre, qui ne s’attendait à rien.

« Pâle esclave, s’écria-t-elle, je vais t’enfoncer ce couteau dans la poitrine ! »

Le prêtre, descendu à son tour de la monture qui les avait emportés jusque-là, évita le coup. Un vieux chêne près duquel ils se trouvaient lui vint en aide : ses racines qui s’enchevêtraient en mille replis au-dessus du sol emprisonnèrent les pieds de la jeune fille et la retinrent fermement. Tout à côté jaillissait une source. Le prêtre y prit de l’eau dans le creux de la main, il la répandit sur la tête d’Helga, et, prononçant des paroles de bénédiction, il ordonna aux esprits de ténèbres de s’éloigner d’elle. L’eau sainte n’a pas de force là où la source de la foi ne coule pas intérieurement. Toutefois l’action mystérieuse du prêtre produisit sur Helga un effet frappant. La violente créature se trouva comme brisée et anéantie ; elle laissa tomber ses bras et s’échapper de ses mains le couteau, que le prêtre ramassa. Elle considéra avec de grands yeux étonnés celui qui lui paraissait maintenant un habile et puissant magicien.

« Il a récité, se dit-elle, des runes secrètes et tracé dans l’air des caractères sacrés qui domptent les éléments. »

Elle qui n’aurait pas sourcillé s’il avait brandi au-dessus d’elle une hache flamboyante, elle se sentait vaincue par ce signe de la croix qu’il avait tracé sur son front. Pour la première fois, sans mouvement, la tête penchée sur la poitrine, tout le corps fléchi, elle semblait domptée et apprivoisée.

Le prêtre lui rappela l’action de miséricorde que, sous une autre forme, elle avait exercée à son égard. Elle avait coupé ses liens et l’avait ramené à la lumière et à la vie.

« À mon tour, poursuivit-il, je romprai les chaînes qui te lient ; je vais te conduire à Hedeby, sur le sol chrétien. Saint Ansgaire saura bien rompre l’étrange enchantement qui pèse sur toi. »

Il se jeta à genoux et pria avec ferveur. La forêt formait un tranquille sanctuaire ; les oiseaux remplaçaient par leurs gazouillements les chants des fidèles ; la menthe sauvage parfumait l’air, au lieu de l’encens. Le prêtre prononça d’une voix retentissante le verset de l’Écriture : « Qu’il apparaisse à ceux qui sont dans les ténèbres et dans l’ombre de la mort, et qu’il dirige nos pas dans la voie de la paix ! »

Pendant qu’il priait, le cheval qui les avait amenés broutait à côté d’eux de grands buissons de mûres tout chargés de fruits. Il faisait tomber dans les mains d’Helga les baies savoureuses qui s’offraient ainsi d’elles-mêmes pour lui servir de rafraîchissement.

Helga était comme une somnambule, entre la veille et le sommeil. Elle se laissa patiemment asseoir sur la croupe du cheval. Le prêtre monta ensuite devant elle ; il avait fait avec deux branches une croix qu’il tenait devant lui. Le cheval reprit sa course à travers la forêt qui était de plus en plus sauvage.

Le chemin était sans cesse barré par d’épaisses broussailles ; les eaux sans écoulement formaient des marécages. Il leur fallait faire détour sur détour. En revanche, l’air était frais, vivifiant, imprégné de bonnes senteurs. Le prêtre, dans ce long voyage, cherchait à instruire Helga ; il lui faisait entendre des paroles toutes pénétrées de l’ardeur de la foi et de la charité chrétienne. La goutte de pluie, dit-on, creuse la pierre la plus dure. Les vagues de la mer, en les caressant, arrondissent les pointes et les aspérités du granit. De même, les paroles du prêtre, aidées de la grâce divine, adoucissaient peu à peu la farouche Helga. Elle n’en avait pas conscience elle-même. Comme les chants d’une mère pénètrent dans l’âme de l’enfant, qui en répète les mots l’un après l’autre sans les comprendre ; comme ces mots se groupent peu à peu et finissent par lui offrir un sens, ainsi agissait l’enseignement nouveau et vivifiant du prêtre chrétien.

Ils sortirent de la forêt, franchirent une bruyère étendue, au bout de laquelle ils rentrèrent dans un bois. À la tombée du soir, une troupe de brigands se précipita sur eux.

« Où as-tu volé cette ravissante jeune fille ? » s’écrièrent les bandits en les entourant. Le prêtre n’avait d’autre arme que le couteau qu’il avait arraché à la jeune fille. Il s’en servit pour écarter les brigands. L’un d’eux brandit sa hache sur lui ; il esquiva le coup ; mais la hache frappa le cheval, qui, tout sanglant, tomba sur ses genoux. Helga se précipita sur son coursier favori. Le prêtre se plaça devant elle pour la défendre. Un lourd marteau de fer qui lui fut lancé l’atteignit au front, fit jaillir sa cervelle ; il tomba foudroyé.

Les brigands saisirent la belle Helga pour l’emmener. Le soleil se couchait ; le dernier rayon s’éteignit. La métamorphose s’opéra. La jeune fille ravissante se changea tout à coup en une grenouille gigantesque : sa large bouche verdâtre, ses bras minces et visqueux, ses mains membraneuses, s’ouvrant comme des éventails, faisaient horreur.

Les brigands, terrifiés, reculèrent à cette vue. Le monstre s’en alla sautillant et disparut dans les broussailles. Ils se dirent que c’était quelque méchante ruse du dieu Loke. Il y avait là, en tout cas, un redoutable mystère. Ils se sauvèrent tout tremblants, sans regarder derrière eux.

VI   

La pleine lune se leva et éclaira de sa lueur toute la contrée. La pauvre Helga, sous sa forme misérable, se traîna hors du fourré et revint auprès du prêtre tué. Elle le regarda avec des yeux qui paraissaient pleurer. Sa petite tête de grenouille fit entendre un coua, coua qui ressemblait aux sanglots d’un enfant. Elle se jeta sur lui avec désespoir, cherchant à le ranimer. Elle puisa de l’eau dans ses mains et la lui versa sur le visage. Peine inutile ! il était mort. Elle le comprit bientôt. Elle comprit encore que, s’il restait ainsi, les bêtes féroces viendraient lacérer le cadavre. « Non, cela ne sera pas, » se dit-elle.

Elle essaya de creuser la terre au moyen d’une branche d’arbre. Les membranes tendues entre ses doigts se déchirèrent et le sang se mit à couler. Ce travail était au-dessus de ses forces ; il fallut y renoncer ! Elle couvrit le mort de feuilles fraîches, plaça sur ces feuilles de grandes branches, entre les branches entassa des feuilles et des herbes sèches, et sur le tout porta les pierres les plus lourdes qu’elle put soulever, construisant ainsi un tombeau.

La nuit entière se passa à ce travail. Le soleil perça les brouillards du matin : la belle jeune fille était là debout, les mains ensanglantées, et, pour la première fois, des larmes sur les joues.

Elle regarda autour d’elle, comme si elle sortait d’un affreux cauchemar. Se sentant défaillir, elle s’appuya à un arbre. Puis elle grimpa dans les branches et s’y blottit comme un écureuil effrayé.

Le calme et le silence règnent dans la forêt déserte, le silence de la mort, dit le vulgaire, mais combien au contraire la vie y éclate de toutes parts ! Des essaims de papillons jouent dans les airs, voltigeant en cercle les uns autour des autres. Du fond des fourmilières sortent des milliers de petits êtres actifs courant ça et là avec une prodigieuse rapidité. Les moustiques dansent des sarabandes. Les grosses mouches bourdonnent. Les bêtes du bon Dieu, les scarabées dorés, tous les insectes se mettent en route. Le ver de terre lui-même sort de sa demeure. Une taupe montre le nez à la porte de son souterrain. L’homme passe au milieu de tout cela, et, ne voyant rien, s’imagine que la mort règne autour de lui, comme un aveugle nie la clarté du jour.

Une troupe de pies aperçut Helga. Elles volèrent en rond, en piaillant, autour du sommet de l’arbre, se posèrent sur les hautes branches, s’approchèrent avec une impertinente curiosité. Un regard de la jeune fille les mit en fuite. Elles s’en allèrent, jasant à qui mieux mieux sur le compte de cette étrange créature et se demandant ce qu’il fallait en penser. Qu’elles n’y comprissent rien, il n’y avait pas à s’en étonner. Helga ne se comprenait plus elle-même. Elle resta immobile la plus grande partie du jour. Le soir, quand le soleil fut près de disparaître, elle glissa à bas de l’arbre qu’elle avait choisi pour refuge. En même temps que le dernier rayon de l’astre s’éteignait, elle reprit son horrible forme. Toutefois ses yeux conservaient une expression de plus en plus humaine ; ils étaient même plus doux et plus tendres que lorsqu’elle était jeune fille. Ils brillaient d’un sentiment profond et se remplissaient de ces belles larmes perlées qui soulagent le cœur.

Helga aperçut au pied du monticule funéraire qu’elle avait formé la nuit précédente la croix de branches, dernier ouvrage de celui qui y était inhumé. Elle la ramassa et traça autour de la tombe des signes reproduisant la même figure. Pendant qu’elle gravait ainsi le symbole sacré sur le sol, les membranes de ses mains tombèrent comme un gant déchiré. Elle en aperçut la blancheur éclatante. Ses lèvres tremblèrent, sa langue remua ; le nom que le prêtre avait souvent répété pendant leur course à travers la forêt se représenta à sa mémoire : « Jésus-Christ ! » et elle le prononça distinctement. Aussitôt la peau du monstre se détacha d’elle-même et glissa à ses pieds. Helga était redevenue la belle jeune fille que le jour seul avait jusqu’alors connue.

Ce fut pour elle un moment de joyeuse surprise ; mais une sensation d’insurmontable fatigue la saisit aussitôt ; elle s’étendit sur l’herbe, pencha la tête et s’endormit.

Son sommeil ne fut pas long. Vers minuit, elle se réveilla.

Devant elle, elle voyait le jeune prêtre assassiné sorti de sa tombe de feuillage et tout environné de lumière. Le cheval tué était aussi debout, jetant l’écume par les naseaux.

Le prêtre la regardait de son profond regard, où la pitié tempérait la justice. Ce regard sembla éclairer toute l’âme de Helga. Elle vit un instant toute sa vie passée : le bien qu’on lui avait fait, la tendresse et le dévouement de sa mère adoptive, qui l’avait mille fois sauvée. Elle reconnut aussi qu’elle-même, s’était abandonnée toujours à ses farouches instincts et n’avait fait aucun effort pour les combattre. Elle sentit son indignité, et en même temps un éclair de la flamme qui purifie les cœurs l’illumina.

« Fille de la vase, dit le prêtre chrétien, tu ne dois pas retourner à la vase d’où tu es sortie. Le rayon de soleil enfermé dans ton être t’entraînera vers sa source. Je reviens du pays des morts ; toi aussi tu en parcourras un jour les sombres vallées pour atteindre au sommet des montagnes resplendissantes de lumière où trônent la Grâce et la Perfection. Mais le moment n’est pas encore venu. Je ne viens plus te chercher pour te conduire à Hedeby. Avant de recevoir le baptême, il est nécessaire que tu retournes à la nappe d’eau marécageuse et que tu en retires et rapportes à la lumière la racine de ton être. C’est seulement après que tu auras accompli ce devoir, que le sacre divin pourra t’être donné ! »

Il déposa Helga sur le cheval frémissant ; il lui mit entre les mains un de ces ostensoirs d’or que la jeune fille se souvenait d’avoir vus dans la maison du Viking. Lui-même ayant en main la croix de branches, il prit place sur la monture impatiente. Ils partirent à travers les airs. La blessure ouverte que le prêtre avait au front brillait comme un diadème orné de pierreries.

Ils couraient au-dessus de la forêt bruissante, franchissaient les collines, les lacs et les plaines. Lorsqu’il y avait au-dessous d’eux de ces monticules qu’on nomme des tombeaux des Géants, les héros antiques qui y reposent sortaient de terre, tout vêtus d’acier, montés sur leurs chevaux de bataille. Leur casque doré luisait à la clarté de la lune, et leur long manteau flottait au vent comme une noire traînée de fumée. Les dragons qui couvent les trésors cachés dressaient la tête et agitaient leurs ailes. Les gnomes, les kobolds interrompaient dans les mines leur travail souterrain. Ils s’élançaient de leurs puits profonds ; cela faisait un fourmillement de flammes rouges, bleues et vertes, qui pétillaient, s’éteignaient, renaissaient comme du papier qui brûle.

Ils arrivèrent au vaste marécage dont il est parlé au commencement de ce récit. Ils volèrent tout autour, en décrivant de grands cercles. Le prêtre leva la croix toute droite, elle jetait autant d’éclat que si elle eût été d’or étincelant. Il psalmodiait des cantiques, que Helga cherchait à répéter, comme l’enfant joint sa voix hésitante au chant maternel. De l’encensoir qu’elle avait à la main s’éleva une fumée d’encens, au parfum si pénétrant et si puissant, que tout ce qui reposait de germes au fond de l’eau fut attiré à la surface pour y éclore à la vie : joncs, herbes, plantes, tout s’épanouit en un instant.

Des milliers d’iris s’étendirent sur la nappe d’eau comme un épais tapis de fleurs. Sur ce tapis se trouvait, bercée par le flot paisible, une femme endormie. Helga crut d’abord apercevoir sa propre image réfléchie dans l’étang ; mais la ressemblance l’abusait : c’était sa mère, la princesse du Nil, l’épouse du Roi de la vase.

Le prêtre ordonna à Helga de la placer sur le cheval. L’animal s’affaissa d’abord sous ce nouveau poids, comme s’il n’eût été qu’une enveloppe gonflée de vent. Mais en le touchant avec la croix, le prêtre rendit toute sa force au fantôme aérien, qui emporta vigoureusement son triple fardeau. Ils s’éloignèrent du marais, et furent en un clin d’œil sur la terre ferme. Le coq chanta dans la maison du Viking. Le prêtre et le cheval disparurent dans les airs comme les personnages d’un rêve. La mère et la fille restaient seules en présence l’une de l’autre.

« N’est-ce pas mon image que je vois ? dit la mère contemplant sa fille avec surprise.

— C’est aussi la première pensée que j’aie eue, répondit Helga, mais nous sommes deux, et je suis ton enfant ! »

Elles se tinrent longtemps embrassées.

« Mon enfant, dit la mère, tu es la fleur de mon cœur née au fond des eaux ! Je comprends maintenant le sens de l’oracle : c’est par toi que mon père doit renaître à la vie ! »

VII   

Pendant qu’elles se tenaient enlacées, le père cigogne vint voltiger autour d’elles en traçant des cercles de plus en plus étroits. Lorsqu’il eut bien vu à qui il avait affaire, il partit comme un trait vers son nid ; il y prit les plumages de cygne qu’il gardait depuis bien des années, revint vers la mère et la fille, et laissa tomber les deux vêtements magiques. La mère les reconnut aussitôt, vêtit l’un et fit vêtir l’autre à sa fille, et les voilà devenues deux cygnes blancs planant dans les airs.

Père cigogne les accompagnait : « Nous pouvons causer ensemble, dit-il, bien que nos becs ne soient pas tout à fait de même forme. Cela n’empêche pas de s’entendre. Vous venez bien à propos, car nous partons cette nuit même pour l’Égypte : regardez-moi bien, ne reconnaissez-vous pas un vieil ami des bords du Nil. Mère cigogne vous aime bien aussi, quoique son bec parle quelquefois autrement que son cœur. Elle a toujours dit que la princesse saurait bien à la fin s’échapper du marécage. Pour mon compte, j’en suis tout réjoui. Tout à l’heure, quand il fera plus grand jour, nous partirons en bande nombreuse ; il y aura moins de danger pour vous, et nous vous montrerons le chemin. »

Helga dit qu’elle ne pouvait quitter le Danemark sans avoir revu sa mère adoptive, la bonne femme du Viking. Les soins qu’elle lui avait donnés, les tendres paroles qu’elle lui avait dites, les larmes qu’elle avait versées, tout cela se représentait à son esprit, et en ce moment il lui semblait que de ses deux mères c’était celle-là qu’elle préférait.

« Oui, oui, dit le père cigogne, nous passerons par la grande maison de bois. Là m’attend maman cigogne avec nos jeunes.

Ils vont être bien étonnés de vous voir. La maman ne dira pas grand’chose, elle a le parler bref, mais elle a le cœur meilleur que la tête. Je m’en vais faire claquer mon bec, afin de les avertir de notre arrivée. »

Et il fit, en effet, claquer son bec de la bonne façon.

La maison du pirate était tout entière plongée dans le sommeil. La Viking ne s’était décidée que bien tard à prendre du repos. Elle était dans l’affliction et dans l’angoisse à cause de Helga, qui depuis trois jours avait disparu en même temps que le prisonnier chrétien. C’était elle bien certainement qui avait favorisé la fuite de celui-ci, car le cheval qui manquait à l’écurie était le sien.

Elle finit par gagner sa couche et s’endormir. Le rêve envahit son esprit. Un ouragan terrible était déchaîné. Les vagues de la mer roulaient en mugissant, soulevées à l’est et à l’ouest par les courants de la mer du Nord et du Cattegat. L’immense serpent qui, au fond de l’Océan, tient la terre enserrée dans ses replis, tremblait, tressaillait convulsivement. C’était la nuit terrible du Ragnarok, comme l’appelaient les païens, où la création devait périr et en même temps tous les dieux. La trompette de guerre retentit. On vit les dieux revêtus de leurs puissantes armures passer et galoper par-dessus l’arc-en-ciel pour tenter le dernier combat. Les valkyries ailées volaient en avant. Les héros morts aux champs de bataille formaient l’arrière-garde. L’atmosphère était éclairée des lueurs de cent aurores boréales, mais elles ne purent lutter contre les ténèbres qui allaient s’épaississant de plus en plus.

La Viking épouvantée vit tout à coup à côté d’elle Helga sous l’horrible forme de grenouille. La pauvre créature tremblait et se serrait contre sa mère adoptive, qui la prit sur ses genoux et la pressa contre son sein. L’air retentissait de coups d’épées et de massues. On entendait comme le bruit d’une grêle infernale : c’étaient des milliers de flèches qui sifflaient de tous côtés. L’heure était sonnée où le ciel et la terre allaient se fendre et s’éparpiller dans l’espace ; où les étoiles allaient être précipitées avec tout l’univers dans la mer de feu de Sourtour qui doit tout engloutir. Mais la femme du Viking avait toujours cru qu’il surgirait une nouvelle terre, un nouveau ciel où régnerait le dieu inconnu. Après l’immense cataclysme, elle vit en effet le jour reparaître. Elle aperçut montant vers le ciel un être transfiguré et d’une beauté parfaite. C’était, croyait-elle, Baldour, le dieu doux et compatissant qui ressuscitait de l’empire des morts ; mais, en le regardant mieux, elle reconnut le prêtre chrétien échappé de sa prison.

 « Jésus-Christ ! » s’écriait-elle en le reconnaissant. En même temps elle imprimait un baiser sur le front de Helga. L’enveloppe bestiale dans laquelle celle-ci était enfermée tombait aussitôt. Helga se trouvait devant elle dans sa beauté de jeune fille, non plus farouche, mais gracieuse, douce, aimante, les yeux brillants de tendresse ; elle embrassait les mains de sa mère adoptive, la bénissait pour les marques d’affection qu’elle lui avait prodiguées, pour les bonnes pensées qu’elle avait éveillées en elle, et surtout pour avoir invoqué ce nom divin qui l’avait délivrée du charme funeste. Pendant qu’elle parlait, Helga se transformait en un cygne aux puissantes ailes. Elle s’éleva dans les airs, qu’elle fendit avec un bruissement pareil à celui que fait une bande d’oiseaux voyageurs.

La femme du pirate se réveilla en ce moment. Elle entendit réellement au dehors de nombreux battements d’ailes. Elle se rappela que c’était le temps où les cigognes émigrent. Elle voulut voir, avant leur départ, ces oiseaux amis des hommes. Elle se leva et alla regarder au dehors.

Partout sur les rebords du toit, cigognes se pressaient contre cigognes. Toujours il en arrivait de nouvelles bandes voltigeant en larges cercles. En face du balcon, près du puits, sur la margelle duquel la sauvage Helga s’asseyait autrefois pour effrayer sa mère, se tenaient deux beaux cygnes qui la regardaient d’un air d’intelligence. Elle se rappela son rêve ou sa vision, se souvint d’avoir vu Helga transformée en cygne, et cette pensée la remplit d’une joie singulière.

Les cygnes se mirent à battre des ailes. Ils courbèrent leur cou comme pour envoyer un dernier salut. La Viking étendit ses bras vers eux. On aurait dit qu’elle comprenait tout ; elle leur souriait à travers les larmes.

Voilà que toutes les cigognes s’élevèrent à la fois avec un grand bruit d’ailes et un formidable claquetage de becs.

« Nous n’attendons pas les cygnes, dit mère cigogne. Ils n’en finissent pas avec leurs adieux. S’ils veulent venir, libre à eux ! Nous ne pouvons pas rester ici jusqu’à ce que les vanneaux et les grives partent à leur tour. C’est tout de même beau de voyager comme nous par familles, et non pas comme les perdrix et les pluviers, dont les mâles volent à part et les femelles aussi. Ce sont des animaux non civilisés. Mais quel bruit ces cygnes font-ils donc avec leurs ailes ?

— Chacun vole à sa manière, répond père cigogne ; les cygnes volent en biais. Les grues marchent bien en triangle et les vanneaux en ligne serpentine.

— Ne vas-tu pas nous parler de serpents, quand nous sommes dans les airs ? interrompit mère cigogne. Les jeunes se sentent venir l’eau à la bouche, et, ne pouvant satisfaire leur envie, ils sont de mauvaise humeur lorsqu’ils ont besoin de tout leur courage pour supporter la fatigue.

— Sont-ce là les hautes montagnes dont j’ai entendu parler ? demande Helga à sa mère.

— Non, répond celle-ci, c’est un orage qui passe au-dessous de nous.

— Et qu’est-ce que ces grands nuages blancs ?

— Ce sont les pics couverts d’une neige éternelle. »

Elles passaient au-dessus des Alpes. Elles voient s’étendre les flots bleus de la Méditerranée.

« L’Afrique ! les côtes d’Égypte ! » s’écrie avec allégresse la princesse du Nil, apercevant de loin sa patrie, qui se déroulait comme un long ruban jaune.

Les cigognes se signalèrent également les unes aux autres les sommets des Pyramides et hâtèrent leur vol.

« Je flaire déjà les grenouilles grasses, dit mère cigogne. Oui, mes petits, vous allez vous régaler et faire ripaille. Du courage ! Vous verrez aussi vos parents, les ibis, les grues, les marabouts : ils sont tous de notre famille, mais ce sont nos cadets ; ils sont loin d’être aussi beaux que nous, quoiqu’ils se donnent de grands airs. Les ibis surtout ont des prétentions insupportables. Autrefois, les Égyptiens les adoraient, embaumaient leurs corps morts avec des herbes odoriférantes ; ils en faisaient des momies sacrées. Cela leur a tourné la tête. En vérité, ne vaut-il pas mieux avoir l’estomac bien garni de simples têtards, et être en vie, que d’être mort et d’avoir le ventre rempli de condiments précieux ? Je suis sûre que c’est votre avis, et c’est le mien. Patience, vous allez pouvoir vous en donner à cœur joie : encore quelques coups d’ailes !

— Voici les cigognes revenues, » dit-on, dans le riche palais des bords du Nil.

Le roi reposait dans la salle ouverte, étendu sur des coussins, et couvert d’une peau de léopard. Il était toujours paralysé et engourdi ; il n’était pas mort ; on ne pouvait dire non plus qu’il vivait.

Deux magnifiques cygnes vinrent tout à coup s’abattre dans la salle. Ils jetèrent bas leur plumage et deux femmes, l’une paraissant à peine plus âgée que l’autre, et toutes deux se ressemblant comme deux gouttes d’eau, s’approchèrent du vieux roi immobile et malade. Helga se pencha sur lui et l’embrassa. Aussitôt les joues de son grand-père se colorèrent, ses yeux reprirent leur vivacité ; le mouvement revint dans ses membres raidis. Le monarque se leva guéri et plein de joie : la fleur née au fond des marais du Nord avait opéré ce prodige.

VIII   

L’allégresse régnait dans le palais du monarque et dans les nids des cigognes. Ces dernières faisaient chère abondante et réparaient les privations du voyage.

Quand elle fut bien repue, ainsi que toute sa famille :

« J’espère, dit la mère cigogne à son époux, que tu vas devenir un personnage important : cela ne peut te manquer, après tout ce que tu as fait ?

— Qu’ai-je donc fait de si méritoire ? dit le père cigogne, et que veux-tu que je devienne ?

— C’est toi qui as tout fait, répliqua la mère. Sans toi et sans nos petits, est-ce que les princesses auraient jamais revu l’Égypte ? auraient-elles, par conséquent, pu rendre la santé au vieux roi ? Il est impossible qu’on ne te décerne point quelque récompense. On te donnera pour le moins le bonnet de docteur, transmissible à nos petits, qui le transmettront à leurs petits, et ainsi de suite à perpétuité. Cette distinction te siéra à merveille, je t’assure. Tu as l’air grave d’un docteur, tu joueras très bien ton personnage. »

Les savants et les sages s’assemblèrent et exposèrent l’idée fondamentale qui paraissait se dégager de ces événements. « L’Amour fait naître la vie, » disaient-ils, voilà bien l’oracle, mais ils s’accordaient assez mal sur l’application qu’il y avait à faire de cet axiome. Enfin la majorité conclut que la princesse d’Égypte était allée trouver comme un chaud rayon de soleil le Roi de la vase, et que de leur union était provenue ce que l’énigme appelait la fleur miraculeuse.

« Je ne puis rapporter bien clairement leurs paroles, dit aux siens le père cigogne qui avait écouté leurs discussions du haut du toit. Tout ce que je sais, c’est que leurs explications ont été si subtiles, si profondes, qu’ils ont reçu immédiatement les plus hautes distinctions et les plus magnifiques présents. Il y en a même un qui n’a pas ouvert la bouche, et à qui l’on a donné cependant un superbe cadeau, parce qu’on a supposé qu’il n’en pensait pas moins.

— Et toi, qui as tout fait, ils t’ont oublié ! répartit la mère cigogne. Ce serait un peu fort ! prenons patience, ton tour viendra. »

Bien avant dans la nuit, lorsque le doux et paisible sommeil était depuis longtemps descendu sur les heureux habitants du palais, quelqu’un veillait. Ce n’était pas le père cigogne ; bien qu’il fût planté sur une patte, et qu’on eût dit de loin une sentinelle, il dormait profondément. C’était Helga, penchée sur le balcon, elle contemplait le ciel clair, les étoiles étincelantes, qui paraissaient bien plus grandes que dans les brumes du Nord. Elle songeait aux marécages du Danemark, aux doux yeux de sa mère adoptive, à la bonté et à la tendresse qu’elle avait trouvées dans la femme du pirate normand. Elle eût voulu lui dire où elle était, lui faire savoir qu’elle pensait à elle. Une idée lui vint, à force d’y réfléchir.

Aux premiers beaux jours du printemps, lorsque les cigognes allaient repartir pour le Nord, Helga retira de son bras son bracelet d’or, et y fit graver son nom. Elle appela alors le père cigogne, lui mit le grand anneau d’or autour du cou, et le pria de le remettre à la femme du Viking, qui comprendrait que sa fille adoptive vivait heureuse et se souvenait d’elle.

« C’est lourd à porter, pensa le père cigogne lorsqu’il s’envola avec le bracelet ; mais il ne faut jeter sur la route ni or ni honneur. D’ailleurs les cigognes portent bonheur, c’est entendu, et l’on est obligé de justifier sa bonne réputation.

— Encore un service qu’on te demande ! dit la mère cigogne, et toujours pas la moindre distinction ! C’est révoltant.

— Ne comptes-tu pour rien une bonne conscience ?

— Elle ne donne ni bon vent, ni bon plat, » répliqua la mère cigogne, toujours indignée.

Toutefois, à leur retour, ils éprouvèrent une douce surprise. Helga avait fait représenter toute son histoire en hiéroglyphes sur un monument, et les cigognes y jouaient un grand rôle ; pleine justice leur était rendue.

« C’est une attention délicate, à la bonne heure ! dit le père cigogne.

— C’est bien le moins qu’on te devait, » repartit la mère d’un ton radouci.

Et lorsque Helga les aperçut, elle vint sur le balcon, les appela, les flatta, leur caressa le dos. Le vieux couple se dandinait, courbant le cou et balançant la tête. La mère cigogne oublia tout à fait l’amertume qu’elle avait sur le cœur, et les petits, témoins de cette scène touchante, se réjouissaient de la faveur accordée à leur parents.

Franchissons un millier d’années :

« Eh bien, dit une cigogne mâle, voilà que nous avons entendu la fin de cette histoire qu’on a si souvent contée. La conclusion me plaît tout à fait. Qu’en dis-tu, ma bonne ?

— Oui, répondit la cigogne femelle, mais nos petits la trouveront-ils à leur goût ?

— Ah ! dit l’autre, voilà, en effet, le point important. »

LE

SCHILLING

D’ARGENT

I    

Il y avait une fois un schilling. Lorsqu’il sortit de la Monnaie, il était d’une blancheur éblouissante ; il sauta, tinta : « Hourrah ! dit-il, me voilà parti pour le vaste monde ! » Et il devait, en effet, parcourir bien des pays.

Il passa dans les mains de diverses personnes. L’enfant le tenait ferme avec ses menottes chaudes. L’avare le serrait convulsivement dans ses mains froides. Les vieux le tournaient, le retournaient, Dieu sait combien de fois, avant de le lâcher. Les jeunes gens le faisaient rouler avec insouciance.

Notre schilling était d’argent de bon aloi, presque sans alliage. Il y avait déjà un an qu’il trottait par le monde, sans avoir quitté encore le pays où on l’avait monnayé. Un jour enfin il partit en voyage pour l’étranger. Son possesseur l’emportait par mégarde. Il avait résolu de ne prendre dans sa bourse que de la monnaie du pays où il se rendait. Aussi fut-il surpris de retrouver, au moment du départ, ce schilling égaré. « Ma foi, gardons-le, se dit-il, là-bas il me rappellera le pays ! » Il laissa donc retomber au fond de la bourse le schilling, qui bondit et résonna joyeusement.

Le voilà donc parmi une quantité de camarades étrangers qui ne faisaient qu’aller et venir. Il en arrivait toujours de nouveaux avec des effigies nouvelles, et ils ne restaient guère en place. Notre schilling, au contraire, ne bougeait pas. On tenait donc à lui : c’était une honorable distinction.

Plusieurs semaines s’étaient écoulées : le schilling avait fait déjà bien du chemin à travers le monde, mais il ne savait pas du tout où il se trouvait. Les pièces de monnaie qui survenaient lui disaient les unes qu’elles étaient françaises, les autres qu’elles étaient italiennes. Telle qui entrait lui apprit qu’on arrivait en telle ville ; telle autre qu’on arrivait dans telle autre ville. Mais c’était insuffisant pour se faire une idée du beau voyage qu’il faisait. Au fond du sac on ne voit rien, et c’était le cas de notre schilling.

Il s’avisa un jour que la bourse n’était pas bien fermée. Il glissa vers l’ouverture pour tâcher d’apercevoir quelque chose. Mal lui prit d’être trop curieux. Il tomba dans la poche du pantalon ; quand le soir son maître se déshabilla, il en retira sa bourse, mais y laissa le schilling. Le pantalon fut mis dans l’antichambre, avec les autres habits, pour être brossé par le garçon d’hôtel. Le schilling s’échappa de la poche et roula par terre ; personne ne l’entendit, personne ne le vit.

Le lendemain, les habits furent rapportés dans la chambre. Le voyageur les revêtit, quitta la ville, laissant là le schilling perdu. Quelqu’un le trouva et le mit dans son gousset, pensant bien s’en servir.

« Enfin, dit le schilling, je vais donc circuler de nouveau et voir d’autres hommes, d’autres mœurs et d’autres usages que ceux de mon pays ! »

Lorsqu’il fut sur le point de passer en de nouvelles mains, il entendit ces mots : « Qu’est-ce que cette pièce ? Je ne connais pas cette monnaie. C’est probablement une pièce fausse ; je n’en veux pas : elle ne vaut rien. »

C’est en ce moment que commencent en réalité les aventures du schilling, et voici comme il racontait plus tard à ses camarades les traverses qu’il avait essuyées.

II    

« “Elle est fausse, elle ne vaut rien !” À ces mots, disait le schilling, je vibrai d’indignation. Ne savais-je pas bien que j’étais de bon argent, que je sonnais bien, et que mon empreinte était loyale et authentique ? Ces gens se trompent, pensais-je ; ou plutôt ce n’est pas de moi qu’ils parlent. Mais non, c’était bien de moi-même qu’il s’agissait, c’était bien moi qu’ils accusaient d’être une pièce fausse !

« “Je la passerai ce soir à la faveur de l’obscurité,” se dit l’homme qui m’avait ramassé.

« C’est ce qu’il fit en effet ; le soir on m’accepta sans mot dire. Mais le lendemain on recommença à m’injurier de plus belle : “Mauvaise pièce, disait-on, tâchons de nous en débarrasser.”

« Je tremblais entre les doigts des gens qui cherchaient à me glisser furtivement à autrui.

«  “Malheureux que je suis !” m’écriais-je. À quoi me sert-il d’être si pur de tout alliage, d’avoir été si nettement frappé ! On n’est donc pas estimé, dans le monde, à sa juste valeur, mais d’après l’opinion qu’on se forme de vous. Ce doit être bien affreux d’avoir la conscience chargée de fautes, puisque, même innocent, on souffre à ce point d’avoir seulement l’air coupable !

« Chaque fois qu’on me produisait à la lumière pour me mettre en circulation, je frémissais de crainte. Je m’attendais à être examiné, scruté, pesé, jeté sur la table, dédaigné et injurié comme l’œuvre du mensonge et de la fraude.

« J’arrivai ainsi entre les mains d’une pauvre vieille femme. Elle m’avait reçu pour salaire d’une rude journée de travail. Impossible de tirer parti de moi ! Personne, ne voulait me recevoir. C’était une perte sérieuse pour la pauvre vieille.

« “Me voilà donc réduite, se dit-elle, à tromper quelqu’un en lui faisant accepter cette pièce fausse. C’est bien contre mon gré, mais je ne possède rien et je ne puis me permettre le luxe de conserver un mauvais schilling. Ma foi, je vais le donner au boulanger qui est si riche : cela lui fera moins de tort qu’à n’importe qui. C’est mal néanmoins ce que je fais.”

« “Faut-il que j’aie encore le malheur de peser sur la conscience de cette brave femme ! me dis-je en soupirant. Ah ! qui aurait supposé, en me voyant si brillant dans mon jeune temps, qu’un jour je descendrais si bas ?”

« La vieille femme entra chez l’opulent boulanger ; celui-ci connaissait trop bien les pièces ayant cours pour se laisser prendre : il me jeta à la figure de la pauvre vieille, qui s’en alla honteuse et sans pain. C’était pour moi le comble de l’humiliation ! J’étais désolé et navré, comme peut l’être un schilling méprisé, dont personne ne veut.

« La bonne femme me reprit pourtant, et, de retour chez elle, elle me regarda de son regard bienveillant : “Non, dit-elle, je ne veux plus chercher à attraper personne ; je vais te trouer pour que chacun voie bien que tu es une pièce fausse. Mais l’idée m’en vient tout à coup : qui sait ? Ne serais-tu pas une de ces pièces de monnaie qui portent bonheur ? J’en ai comme un pressentiment. Oui, c’est cela, je vais te percer au milieu, et passer un ruban par le trou ; je t’attacherai au cou de la petite fille de la voisine et tu lui porteras bonheur.”

« Elle me transperça comme elle l’avait dit, et ce ne fut pas pour moi une sensation agréable. Toutefois, de ceux dont l’intention est bonne on supporte bien des choses. Elle passa le ruban par le trou : me voilà transformé en une sorte de médaillon, et l’on me suspend au cou de la petite qui, toute joyeuse, me sourit et me baise. Je passai la nuit sur le sein innocent de l’enfant.

« Le matin venu, sa mère me prit entre les doigts, me regarda bien. Elle avait son idée sur moi, je le devinai aussitôt. Elle prit des ciseaux et coupa le ruban.

« “Ah ! tu es un schilling qui porte bonheur ! dit-elle. C’est ce que nous verrons.”

« Elle me plongea dans du vinaigre. Oh ! le bain pénible que je subis ! j’en devins verdâtre. Elle mit ensuite du mastic dans le trou et, sur le crépuscule, alla chez le receveur de la loterie afin d’y prendre un billet. Je m’attendais à un nouvel affront. On allait me rejeter avec dédain, et cela devant une quantité de pièces fières de leur éclat. J’échappai à cet affront. Il y avait beaucoup de monde chez le receveur ; il ne savait à qui entendre ; il me lança parmi les autres pièces, et, comme je rendis un bon son d’argent, tout fut dit. J’ignore si le billet de la voisine sortit au premier tirage, mais ce que je sais bien, c’est que, le lendemain, je fus reconnu de nouveau pour une mauvaise pièce et mis à part pour être passé en fraude.

« Mes misérables pérégrinations recommencèrent. Je roulai de main en main, de maison en maison, insulté, mal vu de tout le monde. Personne n’avait confiance en moi, et je finis par douter de ma propre valeur. Dieu ! quel affreux temps ce fut là !

« Arrive un voyageur étranger. On s’empresse naturellement de lui passer la mauvaise pièce, qu’il prend sans la regarder. Mais quand il veut me donner à son tour, chacun se récrie : “Elle est fausse, elle ne vaut rien !” Voilà les affligeantes paroles que je fus condamné pour la centième fois à entendre.

“On me l’a pourtant donnée pour bonne,” dit l’étranger en me considérant avec attention. Un sourire s’épanouit tout à coup sur ses lèvres. C’était extraordinaire ; toute autre était l’impression que je produisais habituellement sur ceux qui me regardaient. “Tiens ! s’écria-t-il, c’est une pièce de mon pays, un brave et honnête schilling. On l’a troué ; on l’a traité comme une pièce fausse. Je vais le garder et je le remporterai chez nous.”

« Je fus, à ces mots, pénétré de la joie la plus vive. Depuis longtemps je n’étais plus accoutumé à recevoir des marques d’estime. On m’appelait un brave et honnête schilling, et bientôt je retournerais dans mon pays, où tout le monde me ferait fête comme autrefois. Je crois que, dans mon transport, j’aurais lancé des étincelles si ma substance l’avait permis.

« Je fus enveloppé dans du beau papier de soie, afin de ne plus être confondu avec les autres monnaies ; et lorsque mon possesseur rencontrait des compatriotes, il me montrait à eux ; tous disaient du bien de moi, et l’on prétendait même que mon histoire était intéressante.

« Enfin j’arrivai dans ma patrie. Toutes mes peines furent finies, et je repris un nouveau plaisir à l’existence. Je n’éprouvais plus de contrariétés ; je ne subissais plus d’affronts. J’avais l’apparence d’une pièce fausse à cause du trou dont j’étais percé ; mais cela n’y faisait rien ; on s’assurait tout de suite que j’étais de bon aloi et l’on me recevait partout avec plaisir.

« Ceci prouve qu’avec la patience et le temps, on finit toujours par être apprécié à sa véritable valeur.

« C’est vraiment ma conviction, » dit le schilling en terminant son récit.

LE JARDINIER

ET

SES MAÎTRES

 

 

À une petite lieue de la capitale se trouvait un château ; ses murailles étaient épaisses ; ses tours avaient des créneaux. et des toits pointus. C’était un ancien et superbe château.

Là résidait, mais pendant l’été seulement, une noble et riche famille. De tous les domaines qu’elle possédait, ce château était la perle et le joyau. On l’avait récemment restauré extérieurement, orné et décoré si bien qu’il brillait d’une nouvelle jeunesse. À l’intérieur régnait le confortable joint à l’agréable ; rien n’y laissait à désirer. Au-dessus de la grande porte était sculpté le blason de la famille. De magnifiques guirlandes de roses ciselées dans la pierre entouraient les animaux fantastiques des armoiries.

Devant le château s’étendait une vaste pelouse. On y voyait, s’élançant au milieu du vert gazon, des bouquets d’aubépine rouge, d’épine blanche, des parterres de fleurs rares, sans parler des merveilles que renfermait une grande serre bien entretenue.

La noble famille possédait un fameux jardinier ; aussi était-ce un plaisir de parcourir le jardin aux fleurs, le verger, le potager. Au bout de ce dernier, il existait encore un reste du jardin des anciens temps. C’étaient des buissons de buis et d’ifs, taillés en forme de pyramides et de couronnes. Derrière, s’élevaient deux vieux arbres énormes ; ils étaient si vieux qu’il n’y poussait presque plus de feuilles. On aurait pu s’imaginer qu’un ouragan ou une trombe les avaient couverts de tas de boue et de fumier, mais c’étaient des nids d’oiseaux qui occupaient presque toutes les branches.

Là nichait, de temps immémorial, toute une bande de corneilles et de choucas. Cela formait comme une cité. Ces oiseaux avaient élu domicile en ce lieu avant tout le monde ; ils pouvaient s’en prétendre les véritables seigneurs ; et de fait ils avaient l’air de mépriser fort les humains qui étaient venus usurper leur domaine. Toutefois, quand ces êtres d’espèce inférieure, incapables de s’élever de dessus terre, tiraient quelque coup de fusil dans le voisinage, corneilles et choucas se sentaient froid dans le dos et s’enfuyaient à tire-d’aile en criant : rak, rak.

Le jardinier parlait souvent à ses maîtres de ces vieux arbres, prétendant qu’ils gâtaient la perspective, conseillant de les abattre ; on aurait, en outre, l’avantage d’être ainsi débarrassé de ces oiseaux aux cris discordants, qui seraient forcés d’aller nicher ailleurs. Les maîtres n’entendaient nullement de cette oreille-là. Ils ne voulaient pas que les arbres ni les corneilles disparussent. « C’est, disaient-ils, un vestige de la vénérable antiquité qu’il ne faut pas détruire. Voyez-vous, cher Larsen, ajoutaient-ils, ces arbres sont l’héritage de ces oiseaux, nous aurions tort de le leur enlever. »

Larsen, comme vous le saisissez parfaitement, était le nom du jardinier. « N’avez-vous donc pas assez d’espace, continuaient les maîtres, pour déployer vos talents ? vous avez un grand jardin aux fleurs, une vaste serre, un immense potager. Que feriez-vous de plus d’espace ? »

En effet, ce n’était pas le terrain qui lui manquait. Il le cultivait, du reste, avec autant d’habileté que de zèle. Les maîtres le reconnaissaient volontiers. Ils ne lui cachaient pas cependant qu’ils avaient parfois vu et goûté, chez d’autres, des fleurs et des fruits qui surpassaient ceux qu’ils trouvaient dans leur jardin. Le brave homme se chagrinait de cette remarque, car il faisait de son mieux, il ne pensait qu’à satisfaire ses maîtres, et il connaissait à fond son métier.

Un jour ils le mandèrent au salon et lui dirent, avec toute la douceur et la bienveillance possible, que la veille, dînant au château voisin, ils avaient mangé des pommes et des poires si parfumées, si savoureuses, si exquises, que tous les convives en avaient exprimé leur admiration. « Ces fruits, poursuivirent les maîtres, ne sont probablement pas des produits de ce pays-ci ; ils viennent certainement de l’étranger. Mais il faudrait tâcher de se procurer l’espèce d’arbre qui les porte et l’acclimater. Ils avaient été achetés, à ce qu’on nous a dit, chez le premier fruitier de la ville. Montez à cheval, allez le trouver pour savoir d’où il a tiré ces fruits. Nous ferons venir des greffes de cette sorte d’arbre, et votre habileté fera le reste. »

Le jardinier connaissait parfaitement le fruitier ; c’était précisément à lui qu’il vendait le superflu des fruits de son verger.

Il partit à cheval pour la ville et demanda au fruitier d’où provenaient ces poires et ces pommes délicieuses qu’on avait mangées au château de X…

« Elles venaient de votre propre jardin, » répondit le fruitier ; et il lui montra les pommes et les poires pareilles, que le jardinier reconnut aussitôt pour les siennes. Combien il en fut réjoui, vous pouvez aisément le deviner. Il accourut au plus vite et raconta à ses maîtres que ces fameuses pommes et ces poires délicieuses étaient les fruit des arbres de leur jardin. Les maîtres se refusaient à le croire : « Ce n’est pas possible, mon bon Larsen. Tenez, je gage que le fruitier se garderait bien de vous l’attester par écrit. »

Le lendemain, Larsen apporta l’attestation signée du fruitier : « C’est tout ce qu’il y a de plus extraordinaire ! » dirent les maîtres.

De ce moment, tous les jours on plaça sur la table de pleines corbeilles de ces pommes et de ces poires. On en expédia aux amis de la ville et de la campagne, même aux amis des pays étrangers. Ces présents faisaient plaisir à tout le monde, à ceux qui les recevaient et à ceux qui les donnaient. Mais pour que l’orgueil du jardinier n’en fût point trop exalté, on eut soin de lui faire remarquer combien l’été avait été favorable aux fruits, qui avaient partout réussi à merveille.

Quelque temps se passa. La noble famille fut invitée à dîner à la cour. Le lendemain, le jardinier fut de nouveau appelé au salon. On lui dit que des melons d’un parfum et d’un goût merveilleux avaient été servis sur la table du roi.

« Ils viennent des serres de Sa Majesté. Il faudrait, cher Larsen, obtenir du jardinier du roi quelques pépins de ces fruits incomparables.

— Mais c’est de moi-même que le jardinier tient la graine de ces melons ! dit joyeusement le jardinier.

— Il faut donc, répartit le seigneur, que cet homme ait su les perfectionner singulièrement par sa culture, car je n’en ai jamais mangé de si savoureux. L’eau m’en vient à la bouche en y songeant.

— Hé bien, dit le jardinier, voilà de quoi me rendre fier. Il faut donc que Votre Seigneurie sache que le jardinier du roi n’a pas été heureux cette année avec ses melons. Ces jours derniers il est venu me voir ; il a vu combien les miens avaient bonne mine, et après en avoir goûté, il m’a prié de lui en envoyer trois pour la table de Sa Majesté.

— Non, non, mon brave Larsen, ne vous imaginez pas que ces divins fruits que nous avons mangés hier provinssent de votre jardin.

— J’en suis parfaitement certain, répondit Larsen, et je vous en fournirai la preuve. »

Il alla trouver le jardinier du roi et se fit donner par lui un certificat d’où il résultait que les melons qui avaient figuré au dîner de la cour avaient bien réellement poussé dans les serres de ses maîtres.

Les maîtres ne pouvaient revenir de leur surprise. Ils ne firent pas un mystère de l’événement. Bien loin de là, ils montrèrent ce papier à qui le voulut voir.

Ce fut à qui leur demanderait alors des pépins de leurs melons et des greffes de leurs arbres fruitiers. Les greffes réussirent de tous côtés. Les fruits qui en naquirent reçurent partout le nom des propriétaires du château, de sorte que ce nom se répandit en Angleterre, en Allemagne et en France.

Qui se serait attendu à rien de pareil ?

« Pourvu que notre jardinier n’aille pas concevoir une trop haute opinion de lui-même ! » se disaient les maîtres.

Leur appréhension était mal fondée. Au lieu de s’enorgueillir et de se reposer sur sa renommée, Larsen n’en eut que plus d’activité et de zèle. Chaque année il s’attacha à produire quelque nouveau chef-d’œuvre. Il y réussit presque toujours. Mais il ne lui en fallut pas moins entendre souvent dire que les pommes et les poires de la fameuse année étaient les meilleurs fruits qu’il eût obtenus. Les melons continuaient sans doute à bien venir, mais ils n’avaient plus tout à fait le même parfum. Les fraises étaient excellentes, il est vrai, mais pas meilleures que celles du comte Z. Et lorsqu’une année les petits radis manquèrent, il ne fut plus question que de ces détestables petits radis. Des autres légumes, qui étaient parfaits, pas un mot. On aurait dit que les maîtres éprouvaient un véritable soulagement à pouvoir s’écrier :

« Quels atroces petits radis ! Vraiment, cette année est bien mauvaise : rien ne vient bien cette année ! »

Deux ou trois fois par semaine, le jardinier apportait des fleurs pour orner le salon. Il avait un art particulier pour faire les bouquets ; il disposait les couleurs de telle sorte qu’elles se faisaient valoir l’une l’autre et il obtenait ainsi des effets ravissants.

« Vous avez bon goût, cher Larsen, disaient les maîtres. Vraiment oui. Mais n’oubliez pas que c’est un don de Dieu. On le reçoit en naissant ; par soi-même on n’en a aucun mérite. »

Un jour le jardinier arriva au salon avec un grand vase où parmi des feuilles d’iris s’étalait une grande fleur d’un bleu éclatant.

« C’est superbe ! s’écria Sa Seigneurie enchantée : on dirait le fameux lotus indien ! »

Pendant la journée, les maîtres la plaçaient au soleil où elle resplendissait ; le soir on dirigeait sur elle la lumière au moyen d’un réflecteur. On la montrait à tout le monde ; tout le monde l’admirait. On déclarait qu’on n’avait jamais vu une fleur pareille, qu’elle devait être des plus rares. Ce fut l’avis notamment de la plus noble jeune fille du pays, qui vint en visite au château : elle était princesse, fille du roi ; elle avait, en outre, de l’esprit et du cœur, mais, dans sa position, ce n’est là qu’un détail oiseux.

Les seigneurs tinrent à honneur de lui offrir la magnifique fleur, ils la lui envoyèrent au palais royal. Puis ils allèrent au jardin en chercher une autre pour le salon. Ils le parcoururent vainement jusque dans les moindres recoins ; ils n’en trouvèrent aucune autre, non plus que dans la serre. Ils appelèrent le jardinier et lui demandèrent où il avait pris la fleur bleue :

« Si vous n’en avez pas trouvé, dit Larsen, c’est que vous n’avez pas cherché dans le potager. Ah ! ce n’est pas une fleur à grande prétention, mais elle est belle tout de même : c’est tout simplement une fleur d’artichaut !

— Grand Dieu ! une fleur d’artichaut ! s’écrièrent Leurs Seigneuries. Mais, malheureux, vous auriez dû nous dire cela tout d’abord. Que va penser la princesse ? que nous nous sommes moqués d’elle. Nous voilà compromis à la cour. La princesse a vu la fleur dans notre salon, elle l’a prise pour une fleur rare et exotique ; elle est pourtant instruite en botanique, mais la science ne s’occupe pas des légumes. Quelle idée avez-vous eue, Larsen, d’introduire dans nos appartements une fleur de rien ! Vous nous avez rendus impertinents ou ridicules. »

On se garda bien de remettre au salon une de ces fleurs potagères. Les maîtres se firent à la hâte excuser auprès de la princesse, rejetant la faute sur leur jardinier qui avait eu cette bizarre fantaisie, et qui avait reçu une verte remontrance.

« C’est un tort et une injustice, dit la princesse. Comment ! il a attiré nos regards sur une magnifique fleur que nous ne savions pas apprécier ; il nous a fait découvrir la beauté où nous ne nous avisions pas de la chercher ; et on l’en blâmerait ! Tous les jours, aussi longtemps que les artichauts seront fleuris, je le prie de m’apporter au palais une de ces fleurs. »

Ainsi fut-il fait. Les maîtres de Larsen s’empressèrent, de leur côté, de réinstaller la fleur bleue dans leur salon, et de la mettre bien en évidence, comme la première fois.

« Oui, elle est magnifique, dirent-ils ; on ne peut le nier. C’est curieux, une fleur d’artichaut ! »

Le jardinier fut complimenté.

« Oh ! les compliments, les éloges, voilà ce qu’il aime ! disaient les maîtres ; il est comme un enfant gâté. »

Un jour d’automne s’éleva une tempête épouvantable ; elle ne fit qu’aller en augmentant toute la nuit. Sur la lisière du bois, une rangée de grands arbres furent arrachés avec leurs racines. Les deux arbres couverts de nids d’oiseaux furent aussi renversés. On entendit jusqu’au matin les cris perçants, les piaillements aigus des corneilles effarées, dont les ailes venaient frapper les fenêtres.

« Vous voilà satisfait, Larsen, dirent les maîtres, voilà ces pauvres vieux arbres par terre. Maintenant il ne reste plus ici de trace des anciens temps, tout en est détruit, comme vous le désiriez. Ma foi, cela nous a fait de la peine. »

Le jardinier ne répondit rien : il réfléchit aussitôt à ce qu’il ferait de ce nouvel emplacement, bien situé au soleil. En tombant, les deux arbres avaient abîmé les buis taillés en pyramides, ils furent enlevés. Larsen les remplaça par des arbustes et des plantes pris dans les bois et dans les champs de la contrée. Jamais jardinier n’avait encore eu cette idée. Il réunit là le genévrier de la bruyère du Jutland, qui ressemble tant au cyprès d’Italie, le houx toujours vert, les plus belles fougères semblables aux palmiers, de grands bouillons blancs qu’on prendrait pour des candélabres d’église. Le sol était couvert de jolies fleurs des prés et des bois. Cela formait un charmant coup d’œil. À la place des vieux arbres fut planté un grand mât au haut duquel flottait l’étendard du Danebrog, et tout autour se dressaient des perches où, en été, grimpait le houblon. En hiver, à Noël, selon un antique usage, une gerbe d’avoine fut suspendue à une perche, pour que les oiseaux prissent part à la fête : « Il devient sentimental sur ses vieux jours, ce bon Larsen, disaient les maîtres ; mais ce n’en est pas moins un serviteur fidèle et dévoué. »

Vers le nouvel an, une des feuilles illustrées de la capitale publia une gravure du vieux château. On y voyait le mât avec le Danebrog, et la gerbe d’avoine au bout d’une perche. Et dans le texte, on faisait ressortir ce qu’avait de touchant cette ancienne coutume de faire participer les oiseaux du bon Dieu à la joie générale des fêtes de Noël : on félicitait ceux qui l’avaient remise en pratique.

« Vraiment, tout ce que fait ce Larsen, on le tambourine aussitôt, dirent les maîtres. Il a de la chance. Nous devons presque être fiers qu’il veuille bien rester à notre service. »

Ce n’était là qu’une façon de parler. Ils n’en étaient pas fiers du tout, et n’oubliaient pas qu’ils étaient les maîtres et qu’ils pouvaient, s’il leur plaisait, renvoyer leur jardinier, ce qui eût été sa mort, tant il aimait son jardin. Aussi ne le firent-ils pas. C’étaient de bons maîtres. Mais ce genre de bonté n’est pas fort rare et c’est heureux pour les gens comme Larsen.


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[1] Ces mots, qui forment une onomatopée, ont le sens de : « Si, nous voici ; si, nous voici ! »

[2] On appelle ainsi, en Danemark, une espèce de javanais, de langage de convention. On ajoute à chaque syllabe une syllabe qui ne compte pas

[3] En Danemark, les escaliers et planchers, au lieu d’être cirés, sont lavés, et on y jette du sable.