Hans Christian Andersen

Contes danois
1ère partie

La Vierge des Glaciers, Ib et la petite Christine, Elle se conduit mal, Un Crève-cœur, Un Couple d’amoureux, Une Histoire dans les dunes, Caquets d’enfants

traduction : Ernest Grégoire et Louis Morand
illustrations d’après Yan Dargent

1873

édité par la bibliothèque numérique romande

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Table des matières

 

INTRODUCTION.. 5

HANS CHRISTIAN ANDERSEN.. 10

LA VIERGE DES GLACIERS. 49

I  LE PETIT RUDY.. 50

II  LE VOYAGE VERS LA NOUVELLE PATRIE.. 59

III  L’ONCLE.. 65

IV  BABETTE.. 71

V  LE RETOUR.. 83

VI  LA VISITE AU MOULIN.. 86

VII  LE NID D’AIGLE.. 91

VIII  LES NOUVELLES QUE RACONTE LE CHAT DU SALON   96

IX  LA VIERGE DES GLACES. 99

X  LA MARRAINE.. 102

XI  LE COUSIN.. 106

XII  LES PUISSANCES FUNESTES. 109

XIII  CHEZ LE MEUNIER.. 113

XIV  LES SPECTRES DE LA NUIT.. 116

XV  FIN.. 119

IB ET LA PETITE CHRISTINE. 126

I. 127

II. 135

ELLE SE CONDUIT MAL. 144

UN CRÈVE-CŒUR.. 155

I. 156

II. 158

UN COUPLE D’AMOUREUX.. 160

UNE HISTOIRE  DANS LES DUNES. 165

I. 166

II. 170

III. 175

IV.. 183

V.. 190

VI. 195

VII. 199

VIII. 204

CAQUETS D’ENFANTS. 207

I. 208

II. 211

Ce livre numérique. 212

 

INTRODUCTION

Le poète danois Andersen est un auteur fécond qui a abordé tous les genres littéraires ; nous trouvons dans ses œuvres des poèmes, des satires, des relations de voyages, des drames, des comédies, des romans et des contes. Autant qu’il nous est permis d’en juger, c’est dans le conte qu’il a déployé la plus grande originalité. Aussi ses contes, plus encore que ses autres ouvrages, se sont-ils répandus en tous pays. Ils ont été traduits en toutes langues, et partout ils ont joui d’une vogue soutenue. On peut dire qu’ils sont devenus populaires en Europe.

Les contes d’Andersen ont ce caractère d’unir toujours à une très grande richesse d’imagination, à une très riante fantaisie, un sens profond. Sous des conceptions parfois bizarres, il cache toujours une idée philosophique. C’est, du reste, à cette double condition seulement que les contes deviennent populaires. Voyez (pour prendre l’exemple le plus familier à nos lecteurs) les Contes de Perrault : malgré des apparences enfantines, ils renferment tous une moralité assez haute. Riquet à la Houppe et Peau d’Âne ont une signification qui n’échappe à personne ; et le Chat botté, et Cendrillon, et le Petit Poucet, et les Deux Sœurs, dont l’une, en parlant, jette des diamants et des perles, et l’autre des vipères et des crapauds ? Dans chacun de ces récits l’on aperçoit distinctement une leçon éternellement vraie, un sujet de méditation. Lorsque ce fond existe, la fiction peut être impunément puérile, fantastique, extravagante. Pourvu qu’elle saisisse vivement l’imagination, le but est rempli. Le Calila et Dimna de l’Orient, le Comte Lucanor de l’Espagne, tous ces recueils d’histoires qui ont traversé les siècles sans périr, se prêteraient aussi bien à la même observation.

Pour qu’ils puissent se graver dans la mémoire des générations successives, les contes doivent plaire également à l’enfance et à la vieillesse, puisque l’une est chargée de les transmettre à l’autre. Or ils ne plaisent pas à l’une et à l’autre par les mêmes qualités. La première y cherche des aventures naïves ou touchantes, des peintures pittoresques, des drames merveilleux. La seconde, lorsqu’elle y revient, veut y trouver l’image même de la vie et du monde. Il faut donc que les contes, pour vivre plus d’une saison, combinent ce double élément.

On s’étonne parfois que la littérature enfantine compte un si petit nombre d’œuvres durables, et qu’il soit si difficile d’y réussir. C’est qu’en réalité la littérature enfantine, si l’on entend par là une littérature qui ne conviendrait qu’à l’enfance, est une illusion. Il n’y a point de littérature qui ne doive être faite pour tous les âges. Seulement, pour descendre jusqu’à l’enfance et pour se rendre abordable aux jeunes esprits, il faut que les ouvrages d’imagination présentent des mérites beaucoup plus frappants et beaucoup plus rares. Ce qu’on peut établir comme une règle certaine, c’est que, si le livre destiné à vos enfants n’est pas lu avec autant d’intérêt par leurs parents et par leurs grands-parents que par eux-mêmes, vous n’avez affaire qu’à une production éphémère et sans valeur.

Les contes d’Andersen s’adressent à tout le monde ; ils n’offrent pas seulement des tableaux pittoresques, des péripéties saisissantes, des personnages originaux ; ils ouvrent comme une source vive de pensées et de réflexions sur la vie et sur la destinée humaine. Le conteur peut nous conduire à travers les plus étranges labyrinthes de la fantaisie et de l’imagination. Nous sentons toujours le fil que le philosophe et l’observateur ont remis entre nos mains pour nous y diriger. Dès lors, ce qui nous rebuterait peut-être, si nous n’avions pas ce fil conducteur nous enchante et nous ravit et nous suivons sans résistance et avec plaisir le poète dans ses rêves splendides.

L’imagination du conteur danois, à dire vrai, est parfois vertigineuse. Une remarque que l’on a faite déjà et que nous pouvons répéter à son occasion, c’est que, par l’éclat et la hardiesse de l’invention poétique, les peuples du Nord rivalisent avec les peuples de l’Orient. Il n’y a pour lutter de merveilles avec le brûlant soleil de l’Inde, de la Perse et de l’Arabie, que la neige et la brume de l’Irlande, de la Norvège, de la Suède et du Danemark. Les extrêmes se touchent, dit-on : l’Edda rejoint les Vedas ; je ne sais rien de comparable aux Mille et une Nuits que les Mabinogion ou Nursery tales des anciens Gallois. Qui a le mieux traduit les magnificences de la poésie indienne dans un poème moderne ? c’est Thomas Moore, un Irlandais, dans son poème de Lalla Rook.

Mais si l’imagination, de part et d’autre, semble d’une égale richesse, elle n’a point pour cela le même caractère et ne revêt pas les mêmes couleurs. Dans le Nord, la pensée est toujours quelque peu nuageuse, toujours teintée de mélancolie et de tristesse. La féerie n’y est guère que la personnification des forces turbulentes et redoutables de la nature : l’homme, dominé par elles, leur prête la vie de l’esprit. Pour lui, le ciel et la terre se peuplent d’êtres symboliques ; tout l’univers s’anime.

Ce naturalisme n’existe nulle part à un degré plus remarquable que dans Andersen. Il n’est point d’objet qu’il n’ait touché de sa baguette magique et doué de la vie et de la parole. Ses récits forment comme un concert où tous les êtres se répondent. L’homme y fait sa partie avec toutes choses. Non seulement les éléments, les vents, les orages, les eaux, le feu du ciel, non seulement les animaux, les arbres et les plantes lui donnent la réplique, mais les meubles qui l’environnent, les instruments qui lui servent, les jouets qui l’amusent. Il a la faculté de les voir vivre et de les entendre parler. La matière inerte n’existe pas pour lui.

Les héros des contes d’Andersen sont le plus souvent des enfants, des jeunes gens. Rarement il les conduit au delà de la jeunesse. Il est comme la plupart des poètes que le printemps de la vie et le printemps de l’année charment presque exclusivement. Il a l’ironie humoristique, mais il y joint beaucoup de sensibilité et de grâce ; la satire n’est chez lui jamais cruelle. Ajoutez à cela une grande pureté de sentiment, et vous avez assez exactement, je crois, le caractère général de l’œuvre du conteur danois.

Ces traits qui leur sont communs n’empêchent pas qu’il y ait une grande diversité parmi les contes d’Andersen : les uns sont pris dans la vie réelle et ne mettent en scène que des personnages humains ; c’est le plus grand nombre de ceux qui composent notre recueil, car nous croyons qu’ils s’accordent mieux au goût de notre nation et de notre temps ; tels sont : Ib et la petite Christine, Elle se conduit mal, Une Histoire dans les dunes, le Fils du portier, Sous le saule, Ce que le vieux fait est bien fait, Caquets d’enfants, Un Crèvecœur, le Jardinier et ses maîtres. Les autres sont de pures féeries : tels sont la Reine des neiges, la Fille du Roi de la vase ; et, dans un caractère différent et se rapprochant de l’apologue : Un Couple d’amoureux, le Schilling d’argent et les Aventures du chardon. D’autres enfin mêlent à dose à peu près égale la réalité humaine et le fantastique, sans que jamais l’élément fantastique, introduit parmi des tableaux d’une vérité très franche, choque l’esprit du lecteur. À cette dernière catégorie appartiennent la Vierge des glaciers, le Sylphe, Une feuille du ciel.

Dans le choix que nous avons fait nous avons cherché la variété, et nous nous sommes proposé d’offrir un spécimen assez complet du talent du conteur. Ce talent est déjà connu et apprécié en France ; mais nous espérons que ce nouveau recueil ajoutera à la réputation dont l’écrivain danois jouit parmi nous.

Louis MOLAND.

HANS CHRISTIAN ANDERSEN

Andersen, l’auteur des contes qu’on va lire, a écrit son autobiographie sous ce titre : « Le Conte de ma vie. » Nous ne saurions mieux faire que d’en détacher quelques pages :

« Ma vie est un bien charmant conte. Si, lorsque jeune garçon j’entrai pauvre et seul dans le monde, j’avais rencontré une puissante fée et qu’elle m’eût dit : « Choisis ta carrière et le but où tu veux atteindre, et je te protégerai, je te conduirai dans le droit chemin, » vraiment mon sort n’eût pas été plus heureux ni ma vie mieux arrangée qu’ils ne l’ont été en réalité. L’histoire de ma vie prouvera au monde ce qu’elle me prouve à moi-même : qu’il y a un Dieu plein d’amour qui dirige toutes choses pour le mieux.

« Ma patrie, le Danemark, est un pays poétique, où abondent les sagas, les traditions populaires, les anciens chants. Son histoire est riche en événements dramatiques. Les îles danoises sont couvertes de superbes forêts de hêtres, de prairies et de fertiles champs de blé. C’est comme un vaste jardin du plus grand style. Sur une de ces îles verdoyantes, la Fionie, se trouve ma ville natale, Odensée, appelée ainsi du dieu païen Odin, qui y avait, dit la tradition, sa demeure principale.

« Là vivait en 1805, dans une pauvre petite chambre, un jeune couple. Ils s’aimaient tendrement. L’homme, cordonnier de son métier, avait à peine vingt-deux ans. C’était, malgré son humble condition, un esprit fort bien doué, une nature pleine d’aspirations poétiques. La femme était un peu plus âgée. Elle ne connaissait ni le monde ni la vie. Son cœur était un trésor d’amour.

« Le jeune homme avait lui-même confectionné son établi et son lit nuptial ; pour ce dernier, il avait employé, les pièces de bois qui avaient servi à la construction du catafalque sur lequel le cercueil du comte de Trampe avait été exposé. Des lambeaux de drap noir attachés aux planches en rappelaient la première destination. À la place du cadavre du noble seigneur, se trouvait sur ces planches, le 2 avril 1805, un petit enfant plein de vie, mais pleurant sans cesse. C’était moi, Hans Christian Andersen.

« Mon père, m’a-t-on dit, se tenait, pendant les premiers jours qui suivirent ma naissance, près du lit et lisait tout haut les œuvres de Holberg, pendant que je continuais à crier : « Veux-tu t’endormir ou écouter en silence ? » disait-il en plaisantant. Mais je ne cessais de pousser des cris. Même à l’église, lorsque je fus baptisé, je criai au point que le pasteur, qui était un homme emporté, se mit à dire avec impatience : « Ce garçon miaule vraiment comme un chat. » Jamais ma mère ne lui a pardonné ces paroles. Un pauvre émigré français du nom de Gomard, qui fut mon parrain, lui dit pour la consoler que plus je criais étant enfant, mieux je chanterais plus tard.

« Notre petite chambre que le lit, le fauteuil et les outils de mon père remplissaient presque entièrement, voilà le palais qui abrita mon enfance. Les murs en étaient couverts d’images. Au-dessus de l’établi étaient suspendues des planches portant des livres et des cahiers de chansons. Dans la petite cuisine, il y avait beaucoup d’assiettes et de plats brillants. De là, par une échelle, on montait sur le toit, où, contre la gouttière, tout en face de la maison voisine, une grande caisse pleine de terre formait tout le jardin maternel : il fleurit encore aujourd’hui dans un conte : la Reine des neiges.

« Je fus le seul enfant de mes parents, et je fus gâté autant qu’il est possible de l’être. Ma mère me dit combien mon enfance était plus heureuse que ne l’avait été la sienne : j’étais presque traité aussi bien que le fils d’un comte, tandis que ses parents l’avaient forcée, avec des coups, à aller mendier ! Elle n’avait pu d’abord s’y résoudre ; elle était restée tout un jour sous un pont à pleurer. J’ai tracé le portrait de ma mère dans la vieille Dominica de l’Improvisateur et dans la mère du Violoneux[1].

« Mon père me laissait faire toutes mes volontés. Je possédais toute son affection ; il ne paraissait vivre que pour moi. Les dimanches il s’amusa à me construire un petit théâtre ; il me découpa des décors qui étaient mobiles et qui pouvaient même changer à vue. Il me lisait des scènes des comédies de Holberg et des contes des Mille et une Nuits. Ce n’est que lorsqu’il s’entretenait ainsi avec moi que je me rappelle l’avoir vu bien gai. Il ne se sentait pas heureux de son sort. Ses parents avaient été de riches paysans. Une suite de malheurs vinrent les frapper. Le bétail fut enlevé par la maladie ; la grange brûla, et à la fin son père perdit la raison. Sa mère vint habiter Odensée, et elle mit son jeune fils en apprentissage chez un cordonnier. L’enfant, qui avait l’esprit éveillé, avait toujours désiré entrer à l’École latine[2]. Quelques bourgeois d’Odensée, qui étaient à leur aise, avaient annoncé qu’ils se cotiseraient pour lui faire faire ses études. Mais tout se borna de leur part à des paroles.

« Mon pauvre père ne put réaliser son plus cher souhait. Jamais il ne s’en consola bien. Je me souviens qu’étant enfant je vis ses yeux se remplir de larmes, lorsqu’un élève de l’École latine, venant chez nous commander des bottes neuves, montra ses livres et parla de toutes les belles choses qu’il apprenait : « Voilà le chemin que j’aurais dû suivre ! » dit mon père, et il m’embrassa avec force, et de toute la soirée il ne dit plus rien.

« Rarement il fréquentait les autres artisans. Le dimanche, il allait habituellement promener dans le bois, et il m’emmenait avec lui. Il ne me parlait pas beaucoup, il s’asseyait sous un arbre et restait enseveli dans ses pensées, tandis que je sautais tout autour, que j’attachais des fraises le long d’un brin de paille, ou que je tressais des couronnes.

« Une fois l’année seulement, au mois de mai, lorsque la forêt resplendissait de la première verdure du printemps, ma mère nous accompagnait, elle portait alors une robe de cotonnade qu’elle réservait pour ce jour et pour ceux où elle communiait. Cette robe fut, pendant toutes les années dont je me souviens, son unique robe de fête.

« Lorsqu’elle venait ainsi avec nous, elle rapportait à la maison des branches de hêtre fraîches qu’elle plaçait derrière le poêle brillant et poli, et aussi des herbes de la Saint-Jean qu’elle mettait entre les fentes des poutres ; elles y poussaient, et, d’après leur grandeur, nous calculions combien d’années nous avions à vivre. Notre petite chambre, que ma mère tenait dans une extrême propreté, était ainsi ornée de verdure. Elle mettait son orgueil à ce que les couvertures du lit et les rideaux fussent toujours bien blancs.

« La mère de mon père venait chaque jour chez nous passer ne fût-ce que quelques instants, pour voir son petit-fils : j’étais sa joie et son bonheur. C’était une vieille tout aimable, aux yeux bleus très doux. Elle avait une figure agréable et l’air d’une dame. La vie l’avait durement éprouvée. Après avoir possédé une belle fortune, elle était tombée dans une grande gêne. Elle habitait, avec son mari malade d’esprit, une petite maison qu’elle avait achetée des derniers restes de son avoir. Cependant je ne me souviens pas de l’avoir vue pleurer ; mais cela ne me faisait que plus d’impression quand elle soupirait profondément et qu’elle racontait l’histoire de sa mère : laquelle était une noble et riche demoiselle de Cassel en Allemagne : elle s’était éprise d’un comédien et l’avait épousé, quittant pour lui parents et patrie. « C’est cette faute, disait ma grand’mère, que nous, ses descendants, devons expier. »

« Je n’ai pas l’idée qu’elle ait jamais prononcé devant moi le nom de cette aïeule.

« Elle s’était chargée, pour un petit salaire, de cultiver le jardin de l’hôpital. Elle en rapportait tous les samedis soir quelques fleurs qu’on lui permettait de prendre. Le bouquet était placé sur la commode de ma mère comme ornement ; mais il était à moi, c’était moi qui le mettais dans l’eau, et qui la renouvelais quand il en était besoin. C’était une de mes grandes joies. Ma grand’mère m’apportait tout ce qu’elle pouvait ; elle m’aimait de toute son âme ; je le savais.

« Deux fois par an elle faisait dans le jardin de l’hôpital un grand feu avec les branches et les feuilles mortes, avec les mauvaises herbes, etc. J’allais alors la trouver, et je me roulais joyeusement sur les tas de feuilles. On me donnait, pour m’amuser, beaucoup de fleurs. Et ce que j’estimais assez, je mangeais là de meilleures choses qu’à la maison.

« Les fous tranquilles avaient la permission de se promener dans la cour. Ils venaient quelquefois nous trouver au jardin. Je les écoutais parler avec un mélange de curiosité et de terreur, et je me prenais à les suivre pour entendre la fin de leurs histoires. Je me hasardais même à aller voir, avec les gardiens, les fous furieux. Un long corridor longeait leurs cellules. Une fois, le gardien étant parti, je m’agenouillai à terre, et je regardai par la fente d’une de ces portes. Il y avait là une femme à moitié nue, couchée sur de la paille. Ses longs cheveux flottants pendaient jusqu’à mi-corps. Elle chantait de la voix la plus douce. Tout à coup elle s’élança vers la porte, ouvrit le petit judas par lequel on lui passait ses aliments. Elle me regarda d’un air fixe et terrible et étendit son long bras vers moi ; je sentis ses ongles toucher mes habits, je criai d’épouvante ; le gardien accourut, j’étais à demi mort de frayeur. Même après bien des années écoulées, ce spectacle et cette impression restèrent présents à mon esprit.

« Près de l’endroit du jardin où nous faisions notre feu était une chambre où filaient de pauvres vieilles femmes. J’entrai les voir et je fus bientôt leur favori. C’est que je leur racontais avec éloquence des choses qui les plongeaient dans l’étonnement. Par hasard, j’avais entendu quelqu’un parler de la conformation intérieure du corps humain. Je n’y avais naturellement rien compris ; mais le mystère m’attirait, et avec de la craie je me mis à tracer, devant ces bonnes vieilles, une suite de zigzags qui représentaient, leur dis-je, la forme des intestins ; puis je leur décrivis fantastiquement le cœur et les poumons. Elles ne revenaient pas de leur surprise.

« Je passai aussitôt parmi elles pour un enfant prodige et elles me prédirent qu’ayant trop d’esprit je ne vivrais pas longtemps. Pour me récompenser de ce que je leur avais appris, elles me confèrent une quantité de contes de fées, d’histoires de magiciens, etc. Tout un nouveau monde aussi riche, aussi brillant que celui des Mille et une Nuits, se développa devant moi.

« Les récits de ces bonnes vieilles, la fréquentation des fous firent sur moi une telle impression que j’osais à peine, après le crépuscule, sortir de la maison. Dès que le soleil se couchait, je me mettais au pied du lit de mes parents, et là, tout éveillé, je voyais défiler les figures les plus extraordinaires. Je vivais familièrement au milieu d’elles. J’avais une peur extrême de mon grand-père le faible d’esprit. Une seule fois il m’avait parlé, me disant vous comme à un étranger. Il passait son temps à découper dans du bois des figures bizarres, des hommes avec des têtes d’animaux, des bêtes étranges, des griffons ailés. De temps en temps il mettait tout son ouvrage dans un panier et partait pour la campagne. Partout les paysannes lui faisaient fête et le régalaient, car il donnait à leurs enfants ces singuliers jouets. Un jour qu’il revenait en ville d’une de ces tournées, j’entendis les gamins de la rue crier après lui. Je me précipitai dans une maison et me cachai de frayeur derrière l’escalier. Je savais bien que j’étais de son sang.

« Tout ce qui m’entourait de près était bien fait pour exciter mon imagination. De plus, à cette époque, où il n’y avait pas de bateaux à vapeur, où les communications par la poste étaient bien plus rares qu’aujourd’hui, Odensée avait un tout autre caractère qu’à présent. Elle semblait arriérée, comme on dit, de plusieurs siècles. Il y régnait encore beaucoup de coutumes des anciens temps qui presque partout ailleurs étaient abolies. On y voyait les corporations se promener en procession chacune ayant en tête son arlequin avec fouet et sonnettes. Le lundi du carnaval, les bouchers menaient par les rues le bœuf le plus gras enguirlandé de fleurs ; un garçon habillé d’une chemise longue, ayant des ailes dans le dos, était à califourchon sur l’animal. Un autre jour de fête, les matelots avec une musique, et portant tous leurs pavillons, traversaient la ville, puis ils plaçaient une longue planche dont les deux bouts reposaient chacun sur une barque. Les plus hardis s’avançaient de chaque côté à la rencontre l’un de l’autre et luttaient ensemble : celui qui jetait à l’eau son adversaire était le vainqueur.

Un des souvenirs qui se sont le plus vivement gravés dans ma mémoire et qui y furent sans cesse ranimés par les récits que j’entendis faire, c’est celui du séjour que firent les Espagnols en Fionie pendant l’année 1808[3]. Je n’avais alors, il est vrai, que trois ans. Pourtant je me rappelle nettement ces étrangers au teint brun, qui tiraient des coups de canon. J’allais les voir camper dans une vieille église à moitié démolie, voisine de l’Hôpital. L’un d’eux me prit un jour dans ses bras et pressa contre mes lèvres une médaille d’argent qu’il portait sur sa poitrine. Ma mère, il m’en souvient, en fut fâchée ; mais moi j’aimais l’image qui se voyait sur la médaille et le bon soldat qui me faisait danser, qui m’embrassait et qui versait des larmes en me regardant ; certainement il avait laissé des enfants en Espagne.

« Je vis conduire au supplice un de ses camarades qui avait assassiné un Français. Bien des années plus tard, ce souvenir se raviva tout à coup dans mon imagination et j’écrivis mon petit poëme, le Soldat, que Chamisso a traduit en allemand.

« Presque jamais je ne me trouvais avec les autres garçons. Même à l’école, je ne me mêlais pas à leurs jeux pendant les récréations. Je restais seul dans la salle d’étude. Je n’avais nul besoin de leurs amusements. J’avais à la maison assez de jouets ; mon père me les confectionnait. Je prenais plaisir à coudre moi-même des habits pour mes poupées. Ce qui me plongeait dans le ravissement, c’était d’étendre un tablier de couleur, emprunté à ma mère, sur deux piquets, devant un groseillier que j’avais planté dans la cour, et de voir les effets de lumière que le soleil en passant par l’étoffe produisait sur les feuilles.

« J’étais, comme vous voyez, un enfant bizarre et rêveur. Souvent je marchais, les yeux demi-clos, absorbé dans mes songes. À la fin l’on s’en aperçut et l’on supposa que j’avais la vue faible, tandis que je l’avais excellente.

« Pendant la moisson, ma mère m’emmenait parfois avec elle aux champs où nous glanions des épis, comme Ruth sur les terres du riche Booz. Un jour nous en ramassions dans un domaine dont le régisseur était connu pour un homme dur et colère. Tout à coup nous le voyons approcher, armé d’un terrible fouet. Ma mère et les autres glaneuses s’enfuirent. Je fis de même, mais en courant je perdis mes sabots, et restai pieds nus. Les éteules me piquèrent si fort qu’il me fut impossible d’avancer davantage. L’homme m’avait rattrapé ; déjà il levait son fouet ; je le regardai en face, et voici les paroles qui sortirent comme involontairement de ma bouche : « Comment oses-tu me frapper, puisque Dieu peut te voir ! » Cet homme brutal demeura saisi, son visage se radoucit tout à coup ; il me demanda mon nom et me donna une belle pièce d’argent. Lorsque je la montrai à ma mère, elle dit aux autres : Quel singulier enfant que mon Hans Christian ! tout le monde lui veut du bien, même ce méchant qui lui a donné de l’argent. »

« Je grandissais, je devins pieux et même superstitieux. Je n’avais aucune idée de ce que pouvait être le besoin ; mes parents ne vivaient, il est vrai, qu’au jour le jour, mais moi du moins j’avais tout en abondance. Une vieille femme arrangeait à ma taille les vieux habits de mon père.

« J’accompagnais parfois mes parents au théâtre. Les premières pièces que j’y vis se jouaient en allemand : c’étaient le Potier de Holberg, mis en opéra, et la Nymphe du Danube. La première impression que me firent le théâtre et la foule qui s’y trouvait rassemblée n’indiquaient pas du tout qu’il y eût en moi une veine poétique cachée. Lorsque j’aperçus tout ce monde, je m’écriai : « Si nous avions à la maison autant de tonnelets de beurre qu’il y a ici de personnes, je mangerais joliment des tartines ! »

« Bientôt je ne me trouvai nulle part aussi bien qu’au théâtre ; comme on ne m’y conduisait que rarement, je me fis un ami du porteur de programmes. Tous les jours il me donnait un programme ; je le lisais et le relisais, puis j’allais dans un coin où j’imaginais toute une pièce d’après le titre et les personnages de la pièce affichée. Ce furent là mes premières œuvres poétiques, encore inconscientes.

« Mon père, de plus en plus renfermé en lui-même et taciturne, avait plus que jamais le goût de passer tous ses moments de loisir à errer dans les bois. Il ne pouvait plus rester en place ; il était absorbé par les faits de guerre qu’il lisait dans le journal. Napoléon était son idéal, son héros. Le Danemark s’allia en ce temps à la France. Il n’était question que de guerre. Mon père s’engagea comme soldat, espérant revenir lieutenant. Ma mère pleura ; les voisins haussèrent les épaules en disant que c’était folie d’aller se faire tuer quand on n’y était pas forcé.

« Le matin où le régiment partit, j’entendis mon père chantonner gaiement, mais c’était pour cacher sa profonde émotion ; je la devinai à la véhémence avec laquelle il m’embrassa. J’étais couché, malade de la rougeole. Le tambour retentit, et ma mère accompagna en sanglotant mon père jusqu’à la porte de la ville. Ma grand’mère vint me voir, elle me regarda de ses yeux doux et dit qu’il serait à souhaiter que je mourusse maintenant, mais qu’il fallait pourtant s’en remettre à la volonté divine qui fait tout pour le mieux. Ce fut là le premier chagrin véritable que je ressentis.

« Le régiment n’alla pas plus loin que le Holstein ; la paix fut signée et mon père revint à son établi. Tout paraissait rentré dans l’ordre. Je continuais à m’amuser avec mes poupées ; je jouais avec elles des comédies, et cela toujours en allemand, parce que je n’avais vu encore que des pièces allemandes ; mais je ne comprenais pas cette langue ; mes pièces étaient donc dans un jargon de fantaisie où il n’y avait qu’un seul mot véritablement allemand ; je l’avais retenu d’une phrase que mon père disait souvent depuis qu’il avait été dans le Holstein. « Allons, disait-il en plaisantant, tu as du moins tiré quelque profit de mon voyage. Dieu sait si tu iras jamais aussi loin que je viens d’aller. C’est ton affaire, Hans Christian, pense à voir le monde. »

« Ma mère l’interrompit en déclarant qu’autant qu’elle avait son mot à dire je demeurerais à la maison et je n’irais pas compromettre ma santé comme il avait fait de la sienne. C’était, en effet, le cas. Un matin il se réveilla avec le délire. Il ne parlait que de batailles et de Napoléon. Il s’imaginait qu’il recevait des ordres de l’Empereur pour le commandement de son corps d’armée. Ma mère m’envoya aussitôt, non chez le médecin, mais chez une vieille femme considérée comme à moitié sorcière. Elle demeurait à une demi-lieue de la ville. Elle me fit toutes sortes de questions, mesura mes bras avec un fil de laine, fit plusieurs signes et gestes singuliers, puis finit par m’attacher sur la poitrine une branche verte, m’assurant que cette branche était cueillie à un arbre de la même espèce que l’arbre dont avait été faite la croix de notre Sauveur. « Retourne maintenant chez toi en suivant la rivière, me dit-elle, si ton père doit mourir cette fois, tu rencontreras en chemin son esprit. »

« On peut aisément s’imaginer quelles furent mes angoisses et ma terreur, lorsque, superstitieux comme je l’étais, je suivais le bord de l’eau. « Tu n’as vraiment rien rencontré ? me demanda ma mère. — Non, » répondis-je. Bien que je fusse rassuré pour mon père, mon cœur battait à se rompre.

« Le surlendemain, mon père mourut ; je restai avec ma mère à veiller son corps toute la nuit. Le grillon du foyer ne cessa pas de faire entendre son cri-cri que le peuple considère chez nous comme la plainte d’un ami : « Il est bien mort, dit ma mère en s’adressant à la bête invisible ; tu l’appelles en vain ; la Vierge des glaces l’a emporté. »

« Je compris ce qu’elle voulait dire. Je me rappelai que l’hiver précédent, nos fenêtres étant gelées, mon père nous y avait montré une figure ressemblant à une belle Vierge. Elle tenait ses bras ouverts. « Elle vient pour m’enlever ! » dit-il en plaisantant. Maintenant qu’il gisait là inanimé, ma mère s’était souvenue de ces paroles. Il fut enterré au cimetière de Saint-Canut, près de la porte latérale de gauche. Ma grand’mère planta des roses sur sa tombe. Aujourd’hui il y en a deux de plus au même endroit, et déjà elles sont recouvertes d’une herbe épaisse.

« Après la mort de mon père, je restai entièrement abandonné à moi-même. Ma mère travaillait au dehors, lessivait pour les autres. Moi, je restais seul à la maison avec mon petit théâtre ; je cousais des robes pour mes poupées et je lisais des comédies. On m’a raconté plus tard que j’étais toujours habillé proprement et gentiment, que je poussais comme une longue perche et que j’avais de longs cheveux clairs, couleur de lin.

« Dans notre voisinage habitait la veuve d’un pasteur, Mme Bunkeflod, avec sa belle-sœur. Elles me reçurent chez elles ; ce fut la première famille de personnes instruites et faisant partie de la bonne société où je fus accueilli amicalement. Le défunt pasteur avait écrit des poésies et il n’était pas sans un certain renom dans la littérature danoise ; ses chansons de fileuses étaient encore dans la bouche du peuple.

« C’est là que j’entendis pour la première fois prononcer le nom du poète, et cela avec un respect profond, comme si c’était quelque chose de sacré. Je savais déjà qu’il y avait des auteurs comme Holberg, par exemple, dont mon père m’avait lu quelques comédies. Mais là il n’était pas question de théâtre ; il ne s’agissait que de vers et de poésie : « Mon frère, le poète, » disait la sœur du pasteur, et ses yeux, à ces mots, prenaient un éclat particulier. Elle m’apprit que c’était un sort heureux, une profession sainte que d’être poète.

« C’est dans cette maison que je lus pour la première fois Shakspeare, dans une mauvaise traduction, il est vrai ; mais ses personnages audacieux, ses scènes sanglantes, ses sorcières et ses revenants, étaient entièrement de mon goût. Je jouai aussitôt ses drames sur mon théâtre de marionnettes. Je vivais familièrement avec l’esprit du père de Hamlet, avec le vieux roi Lear. Plus il mourait de personnages, plus cela me paraissait intéressant. C’est à cette époque que j’écrivis ma première pièce, qui n’était pas moins qu’une tragédie où naturellement tout le monde périssait. J’en avais pris le sujet dans une vieille chanson de Pyrame et Thisbé ; mais j’avais ajouté à ces personnages un ermite et son fils, tous deux épris de Thisbé, et qui se tuaient lorsqu’elle mourait. J’avais mis dans la bouche de mon ermite beaucoup de passages de la Bible et du Petit Catéchisme. La pièce s’appelait Abor et Elvira. J’en étais enchanté, et j’allais la lire avec le plus grand contentement à tous les gens du voisinage. Tous la trouvèrent superbe, excepté une voisine, qui, faisant un jeu de mots sur le titre, me dit que ma pièce aurait dû s’appeler « la Perche (Aborre en danois) et la Morue. » Je rentrai tout désolé à la maison. Je sentais qu’on s’était moqué de moi ; je contai mon chagrin à ma mère : « Elle n’a dit cela, dit ma mère, que parce que son fils n’en saurait faire autant. »

« Je fus consolé et je recommençai une nouvelle pièce où figuraient un roi et une reine. Dans Shakspeare, ces hauts personnages parlent comme tout le monde. Il me semblait que cela ne devait pas être juste. Je demandai à ma mère et à diverses personnes comment un roi s’exprimait en réalité. On me répondit qu’il y avait longtemps qu’un roi était venu à Odensée, mais qu’on croyait que les têtes couronnées se servaient de langues étrangères. Je me procurai une sorte de dictionnaire où il y avait des mots allemands, français et anglais, avec la traduction en danois. C’était bien ce qu’il me fallait. Je pris un mot dans chaque langue et les intercalai dans les discours de mon roi et de ma reine. Cela faisait un langage comme celui qu’on a pu parler devant la tour de Babel ; mais j’étais persuadé d’avoir fidèlement reproduit le langage des cours. Tout le monde fut obligé d’entendre ma pièce. Je la lisais avec une joie profonde ; jamais il ne m’advint de douter que les autres n’éprouvassent pas le même plaisir à m’écouter.

« Le fils de la voisine travaillait dans une fabrique de drap et rapportait toutes les semaines quelque argent à la maison. Moi, je ne faisais, disait-on, que flâner. On résolut de me mettre dans cette fabrique : « C’est moins, dit ma mère, pour l’argent qu’il y gagnera, que pour savoir toujours où il est et ce qu’il fait. » Ma vieille grand’mère m’y conduisit ; elle en était bien peinée. Elle n’aurait jamais cru, me disait-elle, que je serais un jour dans un atelier comme celui-là, avec les enfants les plus pauvres.

« Il s’y trouvait beaucoup d’ouvriers allemands qui chantaient gaiement ; ils échangeaient entre eux des plaisanteries déplacées et grossières qui étaient accueillies avec la plus vive jubilation. À cette époque, j’avais une voix de soprano très haute et extraordinairement belle. Je le savais, car, lorsque je chantais sur notre toit, près de notre petit jardinet, je voyais dans la rue les passants s’arrêter. Les étrangers de qualité qui venaient dans le jardin du conseiller d’État attenant à notre maison m’écoutaient en silence. Lorsqu’à la fabrique on me demanda si je savais chanter, je commençai tout de suite ; aussitôt tous les métiers cessèrent de marcher. On me fit chanter et rechanter ; d’autres garçons se chargèrent de faire mon ouvrage.

« Encouragé par ce succès, je racontai que je savais aussi jouer la comédie et je leur récitai des scènes entières de Holberg et de Shakspeare. Tout le monde m’aimait, et je trouvai les premiers jours que je passai à la fabrique fort amusants. Mais un acte de brutalité m’en fit sortir et ma mère ne m’y laissa plus aller.

« Je me remis à fréquenter la maison de Mme Bunkeflod ; je fis connaissance d’une autre veuve de pasteur ; elle me prit pour lecteur des romans qu’elle louait au cabinet de lecture. Un de ces livres commençait ainsi : « Il faisait une nuit orageuse, la pluie frappait contre les carreaux… » — Ce sera une histoire bien intéressante, » dit la vieille dame. Je lui demandai innocemment comment elle savait cela. « Dès la première phrase d’un roman, répondit-elle, je devine s’il sera bon ou mauvais, amusant ou ennuyeux. » J’étais naïf au point d’admirer avec une sorte de vénération une pareille perspicacité.

« Au moment de la moisson, ma mère m’emmena à un château situé à quelques milles d’Odensée. C’était pour moi un grand voyage. Nous fîmes presque toute la route à pied. Nous y employâmes deux jours. La campagne me fit une si vive impression, que je ne désirais plus rien que de devenir paysan. On était en train de récolter le houblon. J’aidai à le cueillir. On se réunissait en cercle au fond de la grange, on racontait des histoires, chacun disait ce qu’il savait de plus curieux. J’entendis un vieillard dire que Dieu connaissait tout ce qui se passait et devait se passer. Cette idée me préoccupa singulièrement. Un soir que j’étais seul au bord d’un profond étang, la pensée qui m’absorbait se présenta à mon esprit avec plus de force qu’auparavant : « Dieu a peut-être résolu, me dis-je, que je vivrai de longues années ; mais si je saute dans l’eau, je déjouerai ses prévisions. » J’avais une envie étrange de m’élancer dans l’étang ; je courus vers l’endroit le plus profond, mais une réflexion m’arrêta : « C’est une tentation du démon qui veut me perdre ! » Je poussai un cri et courus me jeter, tout éperdu dans les bras de ma mère. Ni elle ni les autres ne purent me faire dire ce qui m’était arrivé. « Il aura vu un revenant, » dit une femme, et l’explication satisfit tout le monde et moi-même.

« Ma mère se remaria avec un artisan dont la famille blâma cette union trop peu avantageuse et ne voulut recevoir ni ma mère ni moi. Mon beau-père était un jeune homme tranquille qui n’entreprit nullement de se mêler de mon éducation. Aussi ne vivais-je plus que pour mon théâtre ; j’étais constamment occupé à rassembler des chiffons de couleur que je coupais et cousais pour mes marionnettes. Ma mère voyait là un exercice utile, et croyait qu’il indiquait que j’étais né pour être tailleur. J’en concluais au contraire que j’avais des dispositions pour le théâtre et que je devais être un jour comédien. À ceci ma mère s’opposait formellement. Elle ne connaissait en fait de gens de théâtre que les histrions ambulants et les danseurs de corde, personnages de mince réputation. Force était donc d’apprendre l’état de tailleur et d’entrer en apprentissage. La seule chose qui me réconciliât avec cette profession, c’était qu’elle me procurerait sans doute beaucoup de morceaux de drap pour les costumes de mes poupées.

« Ma belle voix, la mémoire dont je faisais preuve en retenant par cœur des scènes entières de pièces de théâtre, avaient attiré sur moi l’attention de plusieurs familles distinguées de la ville. Elles prirent goût à ma personne bizarre et m’admirent chez elles, la plupart pour se divertir. Toutefois le colonel Hœgh Guldberg et sa famille me témoignèrent un véritable intérêt.

« J’étais devenu un grand garçon ; ma mère ne voulait plus me laisser sans direction et sans but. J’allai à l’école des pauvres. J’y appris le catéchisme, à écrire et à compter ; à vrai dire j’estropiais l’orthographe de presque tous les mots et je connaissais assez mal les quatre règles. En revanche, à chaque fête du professeur, je tressais une couronne que je lui offrais avec un poème de ma façon. Il le prenait, en souriant à la fois de satisfaction et de pitié pour mes faibles vers. Les gamins des rues avaient entendu parler de mes singularités ; ils savaient que j’étais invité chez des personnes de qualité. Un jour, ils me poursuivirent en criant : « Le voilà, le voilà, l’auteur de comédies ! » J’allai me cacher à la maison dans un coin, je pleurai et je priai Dieu.

« Ma mère demandait que je fusse confirmé afin que décidément j’entrasse en apprentissage et que je fisse quelque chose de raisonnable. Elle m’aimait de tout son cœur, mais ne comprenait rien (ni moi non plus du reste) à mes instincts, à mes aspirations. Tous ceux qui l’entouraient blâmaient ma manière d’être.

« Nous étions sur la paroisse de Saint-Canut. Les garçons qui devaient recevoir la confirmation allaient se faire instruire les uns chez le prévôt, c’étaient les enfants de qualité et les élèves de l’École latine ; les enfants pauvres chez le chapelain. J’allai me faire inscrire chez le prévôt, ce qu’il interpréta sans doute comme un trait de vanité, mais ce n’était que par peur des gamins qui s’étaient moqués de moi et par une espèce de vénération pour les élèves de l’École latine. Quand ils jouaient dans leur cour, je les regardais par la grille et je souhaitais d’être du nombre de ces enfants privilégiés, non pour prendre part à leurs jeux, mais à cause des paquets de livres que je leur voyais.

« Pendant le temps que je passai parmi ces enfants chez le prévôt, il n’est pas un seul d’entre eux qui m’ait laissé un souvenir particulier : signe certain qu’ils ne s’occupèrent pas du tout de moi. J’étais embarrassé, je me sentais un intrus. Aussi quel ne fut pas mon bonheur, lorsqu’un jour celle des jeunes filles qui était la plus noble de naissance et qui me regardait toujours avec amitié, me donna une rose ; il y avait donc quelqu’un qui ne me méprisait pas !

« Ma vieille tailleuse arrangea le surtout de défunt mon père et m’en fit un habit de confirmation. Je n’avais jamais porté d’habit de cette coupe, de même que je mettais pour la première fois des bottes. Ma joie était extrême ; je craignais seulement que mes bottes ne fussent pas aperçues de tous ; je les passai par-dessus le pantalon. Quand je traversai l’église, ces bienheureuses bottes craquèrent, j’en fus enchanté, parce que tout le monde, pensai-je, remarquerait qu’elles étaient neuves. Ces idées profanes troublaient entièrement mes sentiments de piété. J’éprouvais des remords terribles en voyant que mes pensées s’occupaient autant de ces bottes neuves que du bon Dieu. Je le priai de tout cœur de me pardonner, et un moment après je me prenais à admirer de nouveau les bottes de Hans Christian Andersen. L’année précédente j’avais amassé une petite somme d’argent que je me mis alors à compter. Il y avait treize écus ; je fus transporté à l’idée d’une telle richesse, et lorsque ma mère exigea positivement que j’entrasse en apprentissage chez un tailleur, je la priai et la suppliai de me laisser aller à Copenhague, qui était à mes yeux la plus grande cité du monde.

« Mais que veux-tu y devenir ? demanda ma mère.

« — Je veux devenir célèbre. »

« Et je lui racontai ce que j’avais lu des débuts des hommes remarquables : « D’abord on a une quantité de contrariétés, et ensuite on devient célèbre. »

« C’était un instinct inexplicable qui me dirigeait et me poussait. Je priai, je pleurai. Ma mère céda, mais auparavant elle fit venir une vieille femme réputée sorcière pour prédire mon sort d’après les cartes et le marc de café. « Votre fils deviendra un grand homme, dit la vieille. Un jour, en son honneur, la ville d’Odensée illuminera. » Ma mère pleura de joie en entendant ces paroles, et elle me permit de partir. Tous les voisins lui reprochèrent de me laisser aller à quatorze ans, si loin, dans une grande ville comme Copenhague, où je ne connaissais personne. « Il ne me laisse pas de repos, répondit-elle, il a fallu céder ; mais je suis persuadée qu’il n’ira pas plus loin que Nyborg. Quand il verra la mer et ses grandes vagues, il reviendra. »

« L’été précédent, une partie des acteurs et chanteurs du Théâtre Royal de Copenhague était venue à Odensée et y avait joué une suite d’opéras et de tragédies. La ville était dans l’enthousiasme. Grâce à mon ami le porteur de programmes, j’avais pu entrer dans les coulisses, voir toutes les représentations, y figurer même comme page, berger, etc. ; j’avais eu quelques mots à dire sur la scène. Je remplissais mon rôle avec un tel zèle que, bien avant que les acteurs arrivassent pour s’habiller, j’avais déjà revêtu mon costume. Ce zèle me fit remarquer d’eux. Mon enthousiasme, mes idées et mes manières enfantines les amusèrent. Ils causèrent amicalement avec moi, et je les écoutais comme les vrais dieux d’ici-bas.

« Je me rappelais tout ce qu’on avait dit de flatteur sur ma voix et sur ma manière de déclamer les vers. « C’est pour le théâtre que je suis né, pensai-je ; c’est sur les planches que je deviendrai célèbre. » C’est pourquoi Copenhague était devenu le but de mes désirs. J’entendis beaucoup parler du grand Théâtre Royal. On me dit qu’on y voyait un genre de pièces qui s’appelait ballet et qui était encore au-dessus de l’opéra. On me cita la vogue de la première danseuse, Mme Schall. Cette artiste m’apparut comme la reine du théâtre, et dans mon imagination je décidai que si je pouvais obtenir sa protection, mon avenir était assuré. Rempli de cette idée, j’allai trouver un des notables de la ville, le vieil imprimeur Iversen, qui, je le savais, avait eu de nombreuses relations avec les acteurs du Théâtre Royal. « Il doit connaître cette danseuse, me disais-je, il voudra bien me donner une lettre pour elle, et Dieu fera le reste. »

« Le vieillard qui me voyait pour la première fois m’écouta avec beaucoup d’affabilité, mais il me déconseilla fortement mon entreprise et me dit d’apprendre plutôt un métier. « Ce serait un grand péché, » répondis-je avec une assurance qui le surprit. Ce que je lui dis encore acheva de le gagner. Il ne connaissait pas personnellement Mme Schall ; il me donna cependant une lettre de recommandation pour elle ; je me croyais tout près du but.

« Ma mère fit un petit paquet de mes effets et alla parler au postillon pour qu’il m’emmenât à Copenhague en me faisant asseoir sur la banquette. Le voyage ne laissa pas de coûter trois écus. Le jour du départ arriva. Ma mère toute désolée me conduisit jusqu’à la porte de la ville. Là se trouvait déjà ma vieille grand’mère ; ses beaux cheveux étaient devenus tout gris. Elle me pressa sur son cœur en pleurant, sans pouvoir prononcer une parole. Moi aussi j’étais profondément ému. Nous nous séparâmes ainsi ; je ne la revis plus ; elle mourut l’année suivante. Je ne sais pas où elle repose ; elle fut enterrée dans le cimetière des pauvres.

« Le postillon sonna de la trompette et la voiture partit. C’était une magnifique après-dînée ; le soleil était superbe ; mes larmes furent bien vite séchées. Je me réjouissais de toutes les choses nouvelles que je voyais. Et puis n’avançais-je pas vers mon but rayonnant ?

« Cependant, quant à Nyborg je m’embarquai sur le Grand Belt et je m’éloignai de mon île natale, je ressentis combien j’étais seul et abandonné. Je n’avais plus personne que Dieu au ciel. Lorsque je débarquai en Seeland, j’allai derrière une hutte qui était sur la plage, je m’agenouillai et priai Dieu de m’aider et de me conduire. Je me trouvai tout consolé, tant j’avais confiance en Dieu et en mon étoile. Tout le jour et ensuite la nuit la voiture traversa des villes et des villages. Quand on changeait de chevaux, je descendais et me promenais seul, en mangeant le pain que j’avais emporté. Je me croyais déjà loin, bien loin dans le vaste monde.

« Le 5 septembre 1819, un lundi matin, j’aperçus pour la première fois Copenhague de la hauteur du Frédériksberg. Je descendis de la voiture, et, mon petit paquet sous le bras, je m’avançai vers la ville par le parc et la grande avenue. La veille avait éclaté un mouvement populaire contre les Juifs. Toute la ville était dans l’agitation. Les rues étaient pleines de monde. Ce tumulte répondait bien à l’idée que je m’étais faite de la capitale.

« Ayant à peine dix écus en poche, je me logeai dans la plus modeste auberge que je pus découvrir.

« Ma première sortie fut pour aller à la recherche du théâtre. Je fis plusieurs fois le tour de l’édifice que je regardais en quelque sorte comme mon domaine. Un marchand de contremarques me vit passer et repasser, il me demanda si je voulais un billet. Je connaissais encore si peu le monde, que je m’imaginai que ce brave homme avait la bonté de me faire cadeau d’un billet. J’acceptai avec plaisir. On s’expliqua. Le marchand crut que je me moquais de lui et se fâcha. Je m’enfuis tout effrayé ; c’est ainsi que je fus alors chassé de ces lieux où, dix ans plus tard, je vis représenter ma première œuvre dramatique.

« Le lendemain, j’endossai mes beaux habits de confirmation. Je n’omis pas de chausser mes superbes bottes et d’en faire passer les tiges par-dessus mon pantalon. Ainsi équipé, coiffé d’un chapeau qui me descendait jusqu’aux yeux, je me rendis chez Mme Schall pour lui remettre ma lettre d’introduction. Avant de sonner, je me mis à genoux devant la porte de son appartement, priant Dieu qu’il voulût me faire trouver là appui et protection. En ce moment, une servante descendait l’escalier ; elle me sourit amicalement, me mit un schilling dans la main et s’en alla en sautillant. Je regardai tout ébahi la pièce de monnaie. N’avais-je pas mes habits de confirmation que je croyais si élégants ? Comment pouvait-on me prendre pour un mendiant ? Je rappelai la jeune fille : « Garde-le, » me cria-t-elle ; et elle disparut.

« Je sonnai et fut admis en présence de la danseuse, qui me considéra avec le plus grand étonnement. Je lui contai mon histoire. Elle ne connaissait pas du tout le libraire d’Odensée qui m’avait donné la lettre de recommandation. Ma personne, mon air, mes paroles lui paraissaient de plus en plus étranges. Je lui déclarai que j’aimais le théâtre par-dessus tout. Elle me demanda quel rôle je pensais pouvoir remplir. « Cendrillon, » répondis-je. J’avais vu cette pièce à Odensée, et j’avais été tellement frappé du rôle principal, que je l’avais retenu par cœur. Je priai la danseuse de me laisser ôter mes bottes qui me gêneraient pour bien jouer la légère Cendrillon. Puis, prenant mon chapeau en main et tapant dessus comme sur un tambourin, je me mis à danser et à chanter un des grands airs de cet opéra. Je tournais avec une merveilleuse agilité. Mes gestes devaient être des plus bizarres. La danseuse me prit pour un fou et s’empressa de me congédier.

« J’allai trouver le directeur du théâtre pour lui demander de m’engager. Il me répondit que j’étais trop maigre : « Donnez-moi seulement cent écus de gages, dis-je, et je me charge d’engraisser. » Il prit alors un air sérieux et me dit qu’au théâtre il ne fallait que des personnes qui eussent de l’instruction.

« Je demeurai, après ce double échec, plongé dans l’affliction la plus profonde. Je n’avais pas une âme à qui demander conseil ou consolation. Je pensai un instant qu’il ne me restait plus qu’à mourir ; mais aussitôt mes idées se reportèrent vers Dieu, et, avec la pleine confiance d’un enfant, je m’assurai en son assistance et en son secours. J’avais pleuré tout mon soûl : j’essuyai mes larmes, en médisant : « Quand cela va tout à fait mal et que tout semble désespéré, c’est alors que le bon Dieu nous vient en aide. N’est-ce pas ce que j’ai lu si souvent ? Il faut souffrir avant de devenir quelque chose. »

« Rasséréné, j’achetai un billet de théâtre pour le paradis. On donnait Paul et Virginie. Au moment où les deux amants se séparent, j’éclatai en sanglots. Deux braves femmes qui étaient à côté de moi essayèrent de me consoler et me dirent que ce qui se passait sur la scène n’avait rien de réel, que c’était spectacle, pure fiction. L’une d’elles, pour me calmer, m’offrit une grosse tartine avec du saucisson. Moi qui ressentais pour tout le  monde la plus naïve confiance, je me mis à leur raconter que ce n’était pas, au fond, sur les aventures de Paul et de Virginie que je m’apitoyais, mais sur moi-même : je regardais le théâtre comme ma Virginie, et, séparé de lui, je deviendrais certainement aussi malheureux que Paul. Elles me considérèrent avec des yeux étonnés, et ne parurent pas comprendre du tout ce que je leur disais.

« Je leur expliquai pourquoi j’étais venu à Copenhague, ce qui m’était arrivé, et combien je me trouvais abandonné. Les bonnes âmes me bourrèrent alors de tartines, de gâteaux et de fruits.

« Le lendemain, je payai mon compte à l’auberge, et, à mon extrême chagrin, je m’aperçus qu’il ne me restait, en tout, qu’un écu. Il fallait, ou bien m’embarquer immédiatement pour retourner à Odensée, ou me mettre en apprentissage. Je m’arrêtai à cette dernière alternative, car, me disais-je, de toute manière, si je retourne chez nous, je devrai apprendre un métier, et, de plus, chacun se moquera de ma malheureuse équipée.

« Toutes les professions m’étaient indifférentes. Je n’en prenais une que pour gagner de quoi vivre et demeurer à Copenhague. J’achetai un journal pour lire les annonces ; j’y vis qu’un menuisier demandait un apprenti. J’allai le trouver, et le lendemain matin j’entrai à l’atelier. Mais les ouvriers et les autres apprentis tenaient de si vilains discours que moi, qui étais pudique comme une jeune fille, je n’y pus tenir. Ils se moquèrent de moi ; pleurant, je déclarai au maître qu’il m’était impossible de rester chez lui. Il voulut me retenir, mais je m’enfuis.

« Je marchais à travers les rues, ne sachant que faire ni que devenir. Tout à coup je me souvins d’avoir lu, dans une gazette, qu’un Italien du nom de Siboni était directeur du Conservatoire de musique. « Allons le trouver, pensai-je. On vantait ma voix naguère ; peut-être la trouvera-t-il belle et me viendra-t-il en aide. Sinon, il n’y a plus d’autre issue que de m’arranger avec le patron d’une barque et de retourner à Odensée. »

« À cette idée de retour, j’entrai dans la plus pénible agitation, et c’est en cet état que j’arrivai chez Siboni. Il avait beaucoup de monde à dîner, entre autres le compositeur Weyse et le célèbre poète Baggesen. La gouvernante vint m’ouvrir la porte ; je lui dis ce que je venais demander, et, comme il me fallut attendre longtemps, je lui racontai toute ma vie.

« Enfin la porte s’ouvrit, et toute la société, qu’on avait prévenue, arriva pour m’examiner. On me fit chanter. Siboni m’écouta avec une grande attention. Puis je déclamai quelques vers de Holberg et une élégie que je savais par cœur. Le sentiment de ma situation malheureuse me saisit et me domina tellement, que j’éclatai en pleurs. Tout le monde se mit à m’applaudir : « Je te le prédis, dit Baggesen, tu deviendras quelque chose. »

« Siboni me promit de se charger de développer ma voix et de me mettre en état de débuter comme chanteur au Théâtre-Royal. J’étais aux anges, je riais, je pleurais en même temps. La gouvernante, lorsque je me retirai, m’engagea à aller voir le compositeur Weyse, qui paraissait bien disposé pour moi.

« En effet, lui, qui pour s’élever à la réputation était parti de tout en bas, avait compris mon dénûment. Il en avait pitié. Il fit en ma faveur une collecte qui produisit soixante-dix écus.

« J’écrivis alors ma première lettre à ma mère, une lettre de jubilation. Je lui annonçais que j’étais au comble de la fortune. Ma mère, bien heureuse, montra ma lettre à tout le monde. Les uns étaient étonnés et la félicitaient ; les autres souriaient et disaient qu’il fallait attendre la fin de tout cela.

« Pour pouvoir comprendre Siboni qui ne savait pas le danois et n’entendait que l’allemand, il était nécessaire que j’apprisse quelque peu cette dernière langue. Une excellente dame, avec qui je m’étais trouvé dans la diligence qui m’amenait d’Odensée, et que je rencontrai par hasard, me recommanda à un professeur de sa connaissance qui m’enseigna gratis un peu d’allemand. Siboni me reçut chez lui, me nourrit, et m’enseigna la musique. Mais, six mois après, voilà ma voix qui mue et qui est perdue pour le chant, parce que, pendant l’hiver, j’avais eu de mauvais souliers et des vêtements trop légers, ce qui m’avait attiré de mauvais rhumes. Il n’y avait plus à espérer que je devinsse un chanteur. Siboni me le déclara sincèrement et me conseilla de retourner à Odensée apprendre un métier.

« Moi, revenir m’exposer aux rires de ma ville natale, après la façon enthousiaste dont j’avais décrit à ma mère mon heureuse fortune ! Cette pensée m’anéantissait. Dans ma détresse, il me vint encore une bonne idée. Je me souvins qu’à Copenhague vivait le poète Guldberg, le frère du colonel qui m’avait témoigné tant de bienveillance à Odensée. Je lui écrivis d’abord, puis j’allai chez lui. L’excellent homme m’accueillit les bras ouverts. Ayant vu par ma lettre combien je connaissais peu l’orthographe, il me promit de m’enseigner ma langue ainsi que l’allemand. Il m’abandonna le produit d’un petit volume qu’il venait de publier. Cela fut connu, et la vente procura, je pense, plus de cent écus.

« Pour faire des économies, je quittai l’auberge et cherchai une chambre particulière. Je tombai chez une veuve qui me demanda vingt écus par mois pour la nourriture et pour une mauvaise chambre sans feu. Mais Weyse m’avait dit que je n’avais pas plus de seize écus à dépenser par mois. C’était ce que Guldberg et lui s’étaient arrangés pour me donner.

La veuve m’invita à essayer pendant un jour si la maison me convenait. J’y fus. Elle sortit un instant. Je m’assis sur le canapé fort attristé ; elle m’avait dit tant de mal de tout le monde que je ne me croyais plus en sûreté que chez elle. Et cependant je n’avais pas les vingt écus. En face de moi, j’aperçus le portrait de son défunt mari. Mouillant mes doigts avec les larmes que le chagrin m’arrachait, je les promenai sur le visage du tableau, afin que l’âme du défunt fût instruite de ma douleur et influençât en ma faveur le cœur de sa femme. Celle-ci rentra, et, voyant sans doute qu’elle ne pouvait absolument pas m’arracher plus de seize écus, elle les accepta, et moi, je remerciai Dieu et le brave défunt.

« Je continuais à m’amuser, comme un enfant, avec des marionnettes. Pour avoir de quoi leur confectionner des costumes, j’allais dans les boutiques solliciter des échantillons d’étoffes et de rubans. Je ne possédais pas un schilling ; tout l’argent de mon mois était remis d’avance à la veuve. Cependant, quand je lui faisais des commissions, elle me donnait parfois une petite pièce de monnaie. Je l’employais à m’acheter du papier ou quelque vieille comédie.

J’étais, en somme, fort heureux. Guldberg avait décidé Lindgreen, le premier comique du Théâtre-Royal, à me donner des leçons de déclamation. Celui-ci me fit apprendre des rôles de niais dans Holberg, pour lesquels j’avais, disait-on, un talent naturel. Mais mon ambition était plus haute : je voulais jouer le Corrège de la pièce d’Œhlenschlaeger. Lindgreen me laissa faire. Je récitai le fameux monologue avec tant de sentiment que, me frappant sur l’épaule, il me dit : « De l’âme, vous en avez certes ; mais vous n’êtes pas né pour être comédien. Parlez donc à Guld-berg de vous faire apprendre un peu de latin. Vous pourriez de la sorte devenir étudiant. »

« Moi, étudiant ! Jamais l’idée ne m’en était venue. J’aimais bien mieux le théâtre. Pourtant il n’y avait pas de mal à apprendre un peu de latin. En effet, un ami de Guldberg se chargea de me donner quelques leçons par semaine.

« Dahlen, le premier sujet de danse, dont la femme était alors une de nos principales actrices, m’accueillit dans sa maison. Il m’emmenait parfois à son école de danse et pendant des heures me faisait faire des pliés, tendre la jambe etc. Malgré ma bonne volonté, il me déclara bientôt que je ne m’élèverais jamais au delà du rôle de figurant. En revanche, la connaissance de cet artiste m’avait procuré l’avantage immense, à mes yeux, de pouvoir entrer dans les coulisses. Il me semblait, grâce à ce privilège, que je faisais déjà partie du théâtre.

« Un soir qu’on donnait les Petits Savoyards, dans le tableau du marché, tout le personnel, même les machinistes, montèrent sur la scène pour faire nombre. Voyant cela, je mis un peu de fard, et, rempli de joie, je me joignis à toute la troupe. Je portais mes vêtements ordinaires, c’était toujours mon habit de confirmation qui était encore propre, mais bien râpé, et toujours le grand chapeau qui me descendait jusqu’aux yeux. Je savais maintenant que je n’étais pas de la dernière élégance ; j’avais quelques précautions à prendre : j’étais obligé, par exemple, de ne pas trop redresser mon corps long et maigre, afin que mon gilet devenu trop court ne produisît pas une solution de continuité dans ma toilette. Tout cela ne me rendait que plus gauche.

« Je sentais bien qu’on pourrait se moquer de moi : le bonheur de me montrer pour la première fois devant la rampe me fit tout braver. Entraîné, le cœur palpitant, j’arrivai sur la scène. Un des premiers chanteurs d’alors, dont on a oublié le nom aujourd’hui, m’aperçut, vint à moi, me prit par la main, et, m’attirant plus en avant, il me dit d’un air goguenard : « Voulez-vous que je vous présente au public danois ? » Je prévis qu’on allait rire de moi, je retirai brusquement ma main de la sienne, et quittai la scène, les larmes aux yeux.

« Bientôt après, Dahlen monta un ballet où il me donna un petit bout de rôle : j’y figurais un démon. La future grande actrice, femme du poète Heiberg, qui était alors une toute petite fille, paraissait aussi dans le ballet : nos deux noms étaient imprimés sur les affiches et sur les programmes. Mon nom imprimé ! quel événement dans ma vie ! J’y voyais un gage d’immortalité. Je ne cessais de considérer ce bienheureux programme ; je l’emportai chez moi, et, déjà couché, j’y lisais et relisais mon nom imprimé. C’était de l’extase.

« C’était la deuxième année que je passais à Copenhague. La somme qui avait été recueillie pour moi était dépensée ; mais j’avais honte d’avouer ma misère. Je demeurais chez une autre veuve ; je ne prenais chez elle, en fait de nourriture, que le café du matin. Vinrent alors des jours bien sombres. La brave femme s’imaginait que je dînais dehors, chez des gens charitables ; mais souvent je n’avais qu’un petit pain que je mangeais sur un banc du palais royal. Rarement je me hasardais dans une gargotte ; si je m’y hasardais, je me glissais timidement vers la table la plus écartée.

« En réalité, j’étais alors très abandonné ; mais je ne sentais pas tout le poids de mon isolement. Tout homme qui me parlait amicalement, je le regardais aussitôt comme un ami sincère ; je n’avais aucun fiel contre la société. Dieu était avec moi dans ma chambrette, et bien des fois, après avoir fait ma prière du soir, je lui demandai, comme un enfant, si bientôt cela n’irait pas mieux.

« J’avais entendu dire que ce qu’on faisait le jour de la nouvelle année, on le faisait pendant l’année entière. Mon suprême désir était d’obtenir un rôle dans une pièce. Vint le jour de l’an. J’allai rôder le matin devant le théâtre ; il n’y avait personne dans tout le bâtiment, excepté le vieux portier, à moitié aveugle, qui était assis devant sa loge. Je me glisse sans être aperçu de lui, et, le cœur tout palpitant, j’arrive à travers les coulisses sur la scène ; le rideau était levé par hasard. Je tombe à genoux et je veux déclamer une des belles tirades que je savais par cœur ; mais dans mon émotion j’avais perdu toute mémoire. Alors je récitai tout un Pater, et je m’en fus, persuadé qu’ayant parlé le jour de l’an du haut de la scène, j’arriverais dans le courant de l’année à obtenir un rôle.

« Pendant les deux années que je venais de passer à Copenhague, je n’avais jamais été à la campagne, au milieu de la nature, sauf une fois au grand parc, où l’aspect de la foule m’avait absorbé. La troisième année, j’arrivai par une matinée de printemps au milieu de la verdure, dans le parc de Frédéricsberg. Je me trouvai sous les grands hêtres ; le soleil perçait à travers leur jeune feuillage ; l’air était frais et embaumé ; les oiseaux gazouillaient mélodieusement. Je me sentis tout transporté, j’entourai de mes bras un de ces gros arbres et je l’embrassai. « Est-il fou ? » entendis-je crier à côté de moi. C’était un des laquais du château. Je me sauvai tout éperdu et rentrai en ville.

« Dans l’intervalle ma voix était revenue ; elle avait beaucoup gagné. Le directeur de l’école de chant m’entendit et m’engagea à entrer à son école ; il me dit qu’en chantant dans les chœurs, j’apprendrai à me mouvoir avec plus de liberté sur les planches. Je crus voir là une nouvelle voie pour entrer au théâtre et je suivis le conseil.

« Je fus, en effet, admis dans les chœurs d’opéra, et j’y figurai tantôt comme berger, tantôt comme guerrier. J’avais, en retour, obtenu la permission d’entrer au parterre ; le théâtre m’absorbait au grand détriment de mon latin. Je manquai plusieurs des leçons qu’on voulait bien me donner. Guldberg l’apprit et, pour la première fois de ma vie, je reçus une terrible semonce. J’en fus accablé ; je crois qu’un criminel n’est pas plus atterré en entendant sa sentence de mort. Cela devait se marquer sur mes traits, car Guldberg me dit : « Ne joue donc pas la comédie ! » Mais ma consternation était bien sincère. Cependant c’en était fait de mes leçons de latin.

« Je sentis ce jour-là mieux que je ne l’avais fait encore ma dépendance de la bonté d’autrui ; par moments, j’avais des pensées sombres sur mon avenir ; les choses les plus nécessaires me manquaient. En d’autres instants, je redevenais insouciant comme un écolier.

« La veuve de notre célèbre homme d’État, Christian Colbjœrnsen, et sa fille furent les deux premières dames de la haute société qui me marquèrent de l’intérêt. Elles résidaient l’été, dans une maison de campagne où demeuraient aussi le poète Rahbek et sa femme, si vive d’esprit, si bienveillante. Elle s’entretenait assez souvent avec moi. Un jour, je lui lus une nouvelle tragédie que je venais d’écrire. Dès les premières scènes elle s’écria : « Voilà des passages tout entiers qui sont copiés dans Œhlenschlaeger et Ingemann. — Certainement, répondis-je dans mon innocence, mais ils sont si beaux ! » et je continuai ma lecture.

« Un jour que je la quittai pour monter chez Mme Colbjœrnsen, elle me présenta une poignée de roses en disant : « Prenez cela pour ces dames ; cela leur fera plaisir de les recevoir de la main d’un poète. »

« Ces paroles étaient dites en plaisantant, mais c’était la première fois qu’on accolait le nom de poète au mien. J’en fus pénétré jusqu’au fond de l’âme, et les larmes me vinrent aux yeux. Ce fut positivement de ce jour que je me sentis attiré vers la poésie, que ma vocation d’écrivain s’éveilla ; auparavant écrire n’avait été pour moi qu’un jeu, une distraction pour me reposer de mon théâtre de marionnettes.

« Dans cette même maison de campagne habitait le futur professeur Tiele, alors jeune étudiant. Il était une des rares personnes qui me disaient la vérité ; les autres se moquaient de moi, se réjouissaient des drôleries que je laissais échapper dans ma naïveté. On m’avait surnommé le Petit déclamateur ; j’étais un simple objet de curiosité ; moi, tout ingénument, je prenais les sourires que provoquait ma singularité pour des approbations.

« Un homme, qui est devenu plus tard un de mes bons amis, m’a raconté qu’il me vit alors pour la première fois dans le salon d’un riche négociant ; j’étais invité comme phénomène ; on me pria, pour s’amuser, de réciter une de mes pièces de poésie. Je le fis, à ce qu’il paraît, avec tant de sentiment, que les railleries se changèrent en applaudissements sincères.

« Tous les jours j’entendais dire que je ferais bien de m’instruire ; mais on ne faisait rien pour me mettre à même d’étudier. J’avais bien assez de peine à vivre. J’imaginai alors d’écrire une tragédie et de la présenter au Théâtre-Royal ; l’argent que je pensais en retirer, je le consacrerais à faire mes études. J’avais déjà écrit, il y avait quelque temps, une tragédie, la Chapelle de la forêt, dont j’avais pris le sujet dans un conte allemand. Guldberg m’avait déclaré qu’elle n’avait rien de bon, sinon qu’elle m’avait servi d’exercice d’orthographe.

« Cette fois, j’inventai mon sujet moi-même ; en quinze jours ma pièce fut terminée ; elle s’appelait les Brigands de Vissenberg. La grammaire y était fort maltraitée ; je finis par mettre dans le secret, que j’avais gardé à l’égard de tous, la jeune dame qui, lors de ma confirmation m’avait seule témoigné de l’amitié. C’est à elle que je devais d’avoir été introduit dans la famille Colbjœrnsen et de là dans les autres salons. Elle fit copier et orthographier ma pièce, et la fit remettre au théâtre. Au bout de six semaines, on me la renvoya, avec prière de ne plus importuner le monde de rapsodies où se trahissait un manque complet d’instruction élémentaire. Quelques jours après, je reçus une lettre de la direction du théâtre qui me renvoyait de l’école de danse et de celle de chant, par le motif que la fréquentation de ces écoles ne me mènerait à rien ; on me recommandait de tâcher de décider mes protecteurs à me faire donner de l’instruction. Hors de là, je n’avais rien à espérer.

« Je me trouvais de nouveau repoussé de tous, seul et sans ressource. « Il me faut écrire une nouvelle pièce, me dis-je, et il faut qu’on la reçoive, ou je suis perdu. » J’écrivis donc une nouvelle tragédie, que j’appelais Alfsol. J’en étais enchanté. Je la lus à un prédicateur à la mode, le prévôt Gutfeldt, qui l’envoya à la direction du Théâtre-Royal avec un mot de recommandation.

« En attendant la réponse, je passais sans cesse de l’espoir à l’angoisse. Que devenir en effet si on me refusait encore ? J’étais déjà dans une grande misère ; je n’en parlais point par une fausse honte ; sans cela mes protecteurs ne m’auraient certainement pas laissé souffrir. Au milieu de mes peines, j’avais éprouvé un grand bonheur ; je venais de lire pour la première fois Walter Scott ; un nouveau monde s’était révélé pour mon esprit.

« Muni d’une lettre de M. Gutfeldt, j’allais voir le directeur du théâtre, M. Collin, en qui je devais trouver comme un second père. Il ne me dit que quelques paroles assez sévères sur ma pièce. Je me retirai, en le regardant comme un ennemi. Et pendant ce temps, cet excellent homme faisait d’actives démarches pour me tirer une bonne fois de la peine. Quelques jours après, on me rendit ma pièce, déclarée injouable ; mais, me dit-on, M. Collin y avait rencontré tant de paillettes d’or, qu’il avait pensé qu’avec de l’instruction je deviendrais capable d’écrire des pièces dignes de la scène danoise. Il avait obtenu pour moi, du roi Frédéric VI, une pension pendant plusieurs années, et l’autorisation de fréquenter gratuitement l’École latine de Slagelsée.

« À cette nouvelle, je restai muet d’étonnement ; jamais je n’avais cru que je suivrais cette carrière des lettres, dont je ne me rendais, du reste, pas nettement compte. Collin devait être comme mon tuteur ; je suis fier de lui avoir inspiré l’affection qu’il ne cessa de me témoigner, sans qu’une parole, sans qu’un regard rendît ses bienfaits lourds à celui qui les recevait. Et je n’en puis dire autant de tous ceux que j’ai eu à remercier de mon changement de fortune.

« Par un beau jour d’automne, je partis pour Slagelsée. Je me trouvais, dans la diligence, avec un jeune étudiant qui venait d’être reçu à l’université et qui allait revoir ses parents. Il m’assura qu’il serait l’être le plus malheureux de la terre s’il lui fallait rentrer à l’École latine. Cela ne me découragea pas, et j’écrivis à ma mère une lettre pleine d’une joie exubérante. Il ne manquait qu’une chose à mon bonheur, c’est que mon père et ma grand’mère fussent encore de ce monde, pour apprendre que j’étais élève de l’École latine.

« Lorsque j’arrivai à Slagelsée, tard dans la soirée, je demandai à la femme de l’aubergiste chez qui j’étais descendu ce qu’il y avait de curieux dans la ville : « Nous avons, me répondit-elle, une nouvelle pompe à feu, système anglais, et la belle bibliothèque du pasteur Bastholm. » Et en effet, c’est tout ce qu’il y avait à voir dans cette petite ville, où chacun était occupé de ce qui se passait dans toutes les autres maisons. Une des plus grandes distractions qu’on y connût était d’entendre tous les jours le postillon sonner du cor en entrant dans la ville.

« Je fus logé chez une brave veuve. À l’école on me plaça dans l’avant-dernière classe, parmi les petits garçons qui venaient d’apprendre à lire ; en effet, je ne savais rien du tout.

« J’étais là comme un oiseau sauvage qu’on aurait enfermé dans une cage.

« J’avais la meilleure intention de m’instruire ; mais je me trouvais ballotté dans tous les sens sur la vaste mer de la science ; la grammaire, la géographie, les mathématiques me faisaient l’effet d’énormes vagues où mon intelligence devait s’engloutir. Je désespérais de faire des progrès.

« Le recteur, qui avait l’esprit caustique, aimait à se moquer de moi et des autres. Je le regardais comme un oracle infaillible, et lorsqu’un jour il m’eut traité d’imbécile, je l’écrivis au plus tôt à M. Collin, en ajoutant que je ne méritais certainement pas qu’on prît la peine de me faire étudier.

« M. Collin m’exhorta à persévérer. J’obtins en effet, peu de temps après, quelques bons points ; lorsque vint l’examen, je conquis même les éloges du recteur.

« Aux vacances, j’allai à Copenhague ; Guldberg me procura les moyens de me rendre à Odensée, où je n’avais pas été depuis que j’en étais parti à l’aventure.

« Je traversai le Belt et je partis à pied pour ma ville natale. Lorsque j’en aperçus le vieux clocher, mon cœur palpita, je compris la bonté de Dieu envers moi, et les larmes me vinrent aux yeux.

« Ma mère était au septième ciel ; quand je traversais les rues, les gens ouvraient les fenêtres pour me voir. Un des notables m’invita à entrer chez lui et me conduisit sur une terrasse qu’il avait construite en haut de sa maison. Dans la rue quelques braves vieilles qui m’avaient connu tout petit à l’Hôpital me montrèrent du doigt aux passants. Je me croyais au comble du bonheur et de la gloire.

« Dès que je fus de retour à Slagelsée, l’auréole s’évanouit entièrement. Je travaillais de toutes mes forces, et j’avançais toujours ; mais plus j’arrivais dans des classes élevées, plus je sentais que mes efforts n’étaient pas suffisants. Souvent le soir, quand le sommeil me prenait, je me lavais la tête à l’eau froide, ou bien je me promenais dans le petit jardin de la maison, jusqu’à ce que je fusse assez réveillé pour pouvoir reprendre mes livres.

« Le recteur continuait à m’accabler de brocards et de sobriquets. Je me sentais paralysé par la crainte dès que je le voyais ; par suite, je répondais tout de travers à ses questions, et mes transes redoublaient.

« Dans un de ces moments d’angoisses, j’écrivis à celui des professeurs qui me montrait le plus de bonté. Je lui déclarai que je me considérais comme sans moyens et que le roi jetait son argent dans la rue en me faisant étudier. Je le priai de me donner un bon conseil. L’excellent homme me consola avec les paroles les plus douces ; il me dit que le recteur me voulait du bien, mais qu’il ne pouvait pas changer son caractère à cause de moi ; que je devais persévérer. Il ajouta qu’il était malheureux qu’on ne pût pas suivre à mon égard une méthode particulière, mais que dans une école cela ne se pouvait faire.

« Je me sentis réconforté et je finis par faire de sensibles progrès.

« Mon grand bonheur était d’assister, comme les autres élèves des hautes classes, aux représentations d’un petit théâtre d’amateurs qui existait dans la ville, et où le plus beau décor représentait la place de Slagelsée ; les spectateurs étaient enchantés de voir ainsi leurs propres maisons sur la scène.

« Mon principal but de promenade était la Croix de Saint-André, qui est sur une hauteur voisine et à laquelle se rattache une légende du moyen âge.

« Ce saint André était prêtre à Slagelsée ; il alla à la croisade avec d’autres pèlerins danois. Le jour où ses compagnons quittèrent Jérusalem, il resta plongé en prière devant le saint sépulcre ; le navire qui l’avait amené partit sans lui. Lorsqu’il arriva au port pour s’embarquer, un homme avec un âne vint à lui et lui offrit de le conduire dans son pays. Saint André monta sur la bête ; il s’endormit aussitôt ; lorsqu’il se réveilla, il se trouva seul sur une hauteur ; il entendit sonner les cloches de Slagelsée. Il était de retour bien avant le navire ; un ange du Seigneur l’avait transporté par les airs.

« Une croix de bois fut élevée sur la hauteur en commémoration du miracle. J’allais donc souvent m’asseoir en cet endroit ; la légende me plaisait et la vue était magnifique, j’apercevais la mer et l’île de Fionie. Là, je laissais libre cours à mon imagination qu’à l’école je retenais prisonnière pour qu’elle ne troublât pas mes études.

« Le recteur demanda son changement ; il fut envoyé à Elseneur. Il me dit que, si je voulais l’accompagner et demeurer chez lui, il me donnerait des leçons particulières de grec et de latin, et qu’ainsi, dans un an et demi, je pourrais passer l’examen pour entrer à l’Université. À cette occasion il écrivit à Collin une lettre que je vis plus tard et qui était pleine d’éloges sur mon compte. Si j’avais su qu’il appréciait ainsi mes efforts, cela m’aurait donné du courage ; mais ses moqueries continuelles contraignaient mon esprit et l’arrêtaient dans son essor.

« Sur le conseil de Collin, je suivis cependant le recteur à Elseneur. C’est un des plus beaux endroits du Danemark ; on y domine le Sund, ce bleu détroit qui sépare le Danemark de la Suède. Tous les jours on y voit passer des centaines de navires portant les pavillons de tous les pays. Cette nature belle et grandiose produisit sur moi une vive impression ; mais je n’avais guère de loisir pour la contempler. Quand les classes étaient terminées, il me fallait rentrer dans la maison du recteur, étudier mes leçons, et finalement monter à ma petite chambre. Je ne voyais personne du dehors. Cette époque de ma vie est celle qui m’a laissé les plus pénibles souvenirs. Je n’avais plus la moindre confiance en moi-même. Le recteur continuait à me harceler de cruelles plaisanteries. Je ne me plaignis jamais de lui ; je savais que dans ce cas on dirait à Copenhague que mon caractère fantasque ne savait pas s’adapter au monde réel. Mes lettres à Collin étaient remplies du plus complet désespoir ; mon protecteur en était navré ; mais il ne savait comment y remédier, croyant que c’était le résultat d’une mélancolie native.

« Je renaissais à la vie quand j’allais passer quelques jours à Copenhague. J’y lus, chez des personnes de connaissance, les vers que j’avais composés depuis mon départ ; à Slagelsée j’avais écrit cinq pièces de poésie, dont l’une, À ma mère se trouve dans mes Œuvres ; à Elseneur une seule : L’Enfant mourant ; c’est parmi mes poésies celle qui est la plus goûtée, la plus répandue.

« Je la récitai donc dans les salons de Copenhague ; mais alors elle ne fit pas d’effet ; beaucoup de mes auditeurs ne remarquèrent qu’une chose : c’est que j’avais conservé mon mauvais accent fionien. D’autres me sermonnèrent, m’exhortèrent fort à ne pas concevoir une trop haute idée de mon talent ; et cela au moment où je ne m’en croyais plus du tout.

« Un des endroits où l’on m’accueillait le plus amicalement, c’était chez l’amiral Wulff ; il demeurait alors au château d’Amalienbourg ; ses enfants m’aimaient beaucoup ; lorsque je venais dans la capitale, j’habitais une chambre du château qui avait vue sur la place. Le premier soir que j’y entrai, je me rappelai les paroles d’Aladdin quand, de son riche palais, il regarde la place et dit : « C’est là que je demeurais lorsque j’étais un pauvre enfant. »

« Chez l’amiral, je vis les hommes les plus distingués de l’époque ; celui que je vénérais le plus, c’était le poète Œhlen-schlaeger. Quel ne fut pas mon ravissement lorsqu’un soir il vint me chercher derrière les rideaux, où je me cachais à cause de mes habits si pauvres ! Il me prit amicalement la main. Je fus sur le point de m’agenouiller devant lui.

« Mais il fallait m’en retourner chez mon recteur ; il avait appris que j’avais lu à Copenhague une de mes poésies. Il me considéra de son œil le plus perçant et m’ordonna de lui apporter mes vers, ajoutant que, s’il y trouvait une étincelle de poésie, il me pardonnerait de passer mon temps à rimer. D’une main tremblante je lui présentai mon Enfant mourant ; il le lut, déclara que ce n’était que fausse sentimentalité et radotage.

« Il se mit à me traiter encore plus durement ; j’étais à bout de forces. Heureusement un des professeurs de l’école alla à Copenhague expliquer à Collin ce qu’il en était. Mon protecteur me rappela au plus tôt.

« J’allai dire adieu au recteur et le remercier des progrès qu’il m’avait fait faire ; mais, plus violent que jamais, il me maudit, m’annonça que jamais je n’entrerais à l’université, que mes poésies, si on les imprimait, moisiraient dans les magasins des libraires, et que je finirais dans une maison de fous. Je me retirai tout bouleversé.

« Quelques années, après, lorsque mes écrits commencèrent à être goûtés du public, je le rencontrai à Copenhague ; il vint à moi, me tendit la main et me pria de lui pardonner de s’être trompé sur mon compte et, de ne pas m’avoir mieux traité.

« Je revins dans la capitale m’installer dans une petite mansarde ; on me donna un répétiteur, surtout pour le latin et le grec. Quant aux mathématiques, qui étaient, chose bizarre, devenues mon fort, je les continuai tout seul.

« J’allai dîner tous les jours chez l’une ou l’autre des diverses familles qui me voulaient du bien. C’est là une coutume touchante de nos pays du Nord, qui permet à bien des jeunes gens pauvres de faire leurs études. On les reçoit comme les enfants de la maison et le bienfait accordé au nom de la science n’a rien d’humiliant pour eux. Cet usage remonte au moyen âge, où il était pratiqué dans toutes les villes universitaires.

« Je me trouvais alors affranchi de la dure discipline de l’école ; mon répétiteur était un jeune homme et avait un caractère original dans le genre du mien.

« Je faisais beaucoup de progrès ; mais en revanche je contractai un vilain défaut : c’était de me railler de mes propres sentiments, de ne plus admettre en ce monde que la froide raison. Je subissais l’influence du recteur qui s’était attaché à ridiculiser ma nature, si portée à l’émotion. Je me mis à parodier les vers que j’avais écrits naguère en pleurant. Toutes mes poésies de cette époque ont une tournure humoristique et sarcastique.

« Elles plurent à Heiberg, un de nos meilleurs auteurs, le même qui a transplanté en Danemark le vaudeville français ; il publia deux pièces de moi dans un recueil périodique, la Poste volante, mais sous le voile de l’anonyme.

« Le soir même où parut le recueil, je me trouvais dans une maison où l’on m’aimait assez, mais où l’on traitait mon talent de poète comme s’il n’eût point existé. Le facteur apporte la Poste volante. Le premier qui l’ouvre s’écrie : « Voilà deux excellentes pièces ; elles doivent être d’Heiberg ; aucun autre ne peut écrire avec autant d’esprit et d’humeur. » Et il lit mes vers, aux applaudissements de tous. Alors la fille de la maison, que j’avais mise dans le secret, leur dit que l’auteur c’était moi. Ils ne dirent pas un mot et furent de mauvaise humeur toute la soirée ; et moi je me sentis encore plus malheureux qu’eux.

« Mon répétiteur demeurait assez loin de la ville ; quand j’allais chez lui, mon esprit était tout à ma leçon ; au retour, une foule d’idées poétiques venaient m’assaillir ; mais je n’en mettais presque aucune sur le papier.

« Au mois de septembre 1828, je passai l’examen pour entrer à l’université. Après l’examen, quand j’eus été reçu, les idées poétiques revinrent comme un essaim d’abeilles tourbillonner dans ma tête. J’écrivis, sous cette inspiration, une Promenade à Amack, œuvre fantastique, reflet exact de mes dispositions d’alors, lorsque tout en pleurant je me moquais des sentiments qui débordaient de mon cœur.

« Je ne trouvai pas d’éditeur pour cet essai ; je le publiai à mes frais ; en quelques jours toute l’édition fut épuisée. On s’arrachait mon petit volume ; j’étais aux anges, et, par surcroît de bonheur, on joua peu de temps après une petite comédie de ma façon. Elle ne valait rien ; mes camarades de l’université la trouvèrent excellente : ils étaient fiers de moi. Tous les salons me furent ouverts. Cela ne m’empêcha pas de travailler, et en septembre 1829 je passai, à la satisfaction de mes professeurs, mon examen de philologie et de philosophie.

« Cette même année, je publiai mon premier recueil de poésies ; il fut bien reçu du public. Je voyais devant moi une vie tout ensoleillée de succès et de bonheur. »

 

Telle fut la jeunesse d’Andersen ; nous avons reproduit ici l’intéressante esquisse qu’il en a tracée lui-même, parce qu’elle jette une vive clarté sur ses contes. Nous ne le suivrons pas plus loin dans sa carrière. À partir de cette époque, il n’eut plus à s’inquiéter de l’avenir. Sa vie se passa à voyager et à composer. Après le succès de ses premières poésies, il obtint du roi un stipende de voyage (reise stipendium), et il visita, en 1833 et 1834, l’Allemagne, la Suisse, la France, l’Italie.

C’est en 1835, quelques mois après la publication de L’Improvisateur, qu’il fit paraître ses premiers contes. Ils furent d’abord assez peu goûtés, comme il le constate lui-même : « Ce n’est qu’après l’apparition de mon troisième recueil que l’intérêt public s’éveilla pour ces petits récits. Ce troisième recueil plut universellement, et depuis lors c’était à qui me solliciterait d’écrire de nouveaux contes. On me boudait quand j’avais laissé passer le mois de décembre sans qu’on pût placer sous l’arbre de Noël un de mes opuscules, dont grands et petits se montraient également charmés. »

Le goût du public danois pour les contes d’Andersen s’est propagé partout ; partout ils sont les bienvenus aux fêtes de Noël et du Nouvel an. Nous espérons que le nouveau choix que nous en offrons aux lecteurs français « grands et petits » ne fera pas une exception à cette bonne fortune.

LA VIERGE DES GLACIERS

I

LE PETIT RUDY

Je vous transporte en Suisse, chers lecteurs. Regardez autour de vous les sombres forêts poussant sur les cimes escarpées. Montez vers les champs de neige d’un éclat éblouissant et redescendez vers les plaines verdoyantes, où tant de rivières et de torrents mugissants coulent avec rapidité comme s’ils craignaient de ne pas arriver assez tôt pour disparaître dans la mer.

Le soleil darde ses rayons brûlants dans les profondes vallées. Il fond les masses de neige, qui regèlent la nuit et forment des blocs de glace, des avalanches, des glaciers superposés l’un à l’autre.

Il y a deux de ces glaciers qui remplissent les vastes crevasses des rochers sous le Schreckhorn et le Wetterhorn près de la petite ville de Grindelwald. Ils sont curieusement disposés, et l’été une foule de touristes de tous les pays s’y arrêtent. Ils arrivent de la vallée ; ils montent pendant des heures et quand ils sont au sommet, ils voient la plaine comme du haut d’un ballon lancé dans les airs.

Sur les cimes les nuages s’amoncellent souvent et étendent un immense rideau de vapeurs, tandis que la vallée est éclairée des rayons du soleil qui font resplendir la verdure comme si c’était un transparent. En bas, les eaux grondent et roulent avec fracas. Sur les hauteurs, elles murmurent et bruissent doucement, et glissent le long des rochers et s’y déroulent en rubans argentés.

Des deux côtés de la route qui monte aux glaciers sont des chalets entourés chacun d’un petit champ de pommes de terre servant à nourrir les enfants qui foisonnent dans ces maisonnettes et dont les petites bouches dévorent tant et plus.

On voit ces enfants se précipiter par bandes au-devant des touristes, les entourer et leur offrir les gentils petits chalets sculptés en bois que façonnent leurs parents. Qu’il fasse beau, qu’il pleuve à torrents, cette marmaille d’enfants est toujours échelonnée sur la route, présentant aux voyageurs sa petite marchandise.

Il y a quelque vingt ans, les voyageurs voyaient accourir avec les autres enfants, mais se tenant toujours un peu à l’écart, un petit garçon qui venait aussi pour vendre. Il avait un air d’un sérieux charmant, et il tenait sa boîte de bois si fermement de ses deux mains qu’on aurait cru qu’il ne voudrait jamais la lâcher. Les autres importunaient le monde ; lui ne disait rien. Mais la gravité du marmouset plaisait tant qu’on l’appelait de préférence aux plus empressés et qu’il vendait beaucoup plus que ses camarades, sans savoir comment cela se faisait.

C’était son grand-père qui sculptait les jolis casse-noisettes, les grotesques bonshommes, les ours, les cuillers et fourchettes, les boîtes ornées de feuillages délicats et de chamois légers. Le vieillard demeurait plus haut dans la montagne. Il avait plein une armoire de ces gentils jouets qui fascinent d’ordinaire les enfants. Mais le petit garçon, qui s’appelait Rudy, n’y faisait pas grande attention. Ce qu’il regardait avec plaisir et convoitise, ce qu’il aurait désiré ardemment posséder, c’était le vieux fusil accroché contre une poutre. Son grand-père le lui avait promis, mais pour l’époque où il serait devenu grand et assez fort pour s’en servir.

Tout petit qu’il était, il lui fallait aussi garder les chèvres. Si c’est être un bon gardeur de chèvres que de savoir escalader avec elles les rochers, Rudy était un bon gardeur ; il grimpait même plus haut qu’elles. Il aimait à aller décrocher les nids d’oiseaux à la cime des arbres. Il était courageux, téméraire même. On ne le voyait jamais sourire que lorsqu’il était près d’une cascade mugissante ou quand il entendait le roulement sourd d’une avalanche.

Il ne jouait jamais avec les autres enfants. Il ne se trouvait dans leur compagnie que lorsque le grand-père l’envoyait vendre ses ouvrages en bois sculpté. Rudy n’aimait guère cette besogne. Il préférait beaucoup gravir tout seul les montagnes escarpées ou bien rester assis auprès de son grand-père, à l’écouter raconter les histoires des temps lointains et les traditions du pays de Meiringen, où le vieillard était né, pays envahi anciennement par un peuple venu de l’extrême Nord et de la race des Suédois.

Rudy apprenait ainsi bien des choses. Il se forma, en prêtant une oreille attentive aux récits du vieux sculpteur, un petit savoir que n’avaient point les enfants de son âge. Mais son esprit s’éveilla encore par la fréquentation des animaux qui habitaient le chalet. C’étaient Ajola, le grand chien qui avait appartenu à son père, et un chat que Rudy affectionnait vivement. C’est ce dernier qui lui avait appris à grimper.

« Viens avec moi sur le toit ! » avait dit un jour le matou, et Rudy l’avait fort bien entendu. Lorsqu’on est enfant et qu’on sait à peine parler encore, on comprend à merveille le langage des poules et des canards, des chiens et des chats. Ils nous parlent aussi distinctement que père et mère. On entend même alors hennir la canne du grand-papa, dont on a fait son cheval, et on lui voit une tête, des jambes et une queue. Mais une fois qu’on grandit, cette faculté se perd. Cependant il y a des enfants qui la gardent plus longtemps que d’autres ; on dit de ceux-là qu’ils restent de grands dadais. Mais on dit tant de choses !

« Viens avec moi sur le toit ! » avait donc dit le chat. « Ce sont de vaines imaginations de croire qu’il y a du danger. Quand on n’a point peur, on ne tombe pas. Allons, pose une patte ainsi, l’autre comme cela. Tiens-toi ferme avec tes pattes de devant. Regarde bien de tous tes yeux et sois souple de tout ton corps. Quand un abîme se présente, saute par-dessus et ne crains rien. Vois comme je fais. »

Et Rudy saisit parfaitement tout ce discours, et il suivit le chat sur le toit et sur la cime des arbres. Il grimpa ensuite sur la pointe des rochers où les chats ne vont point. C’était les buissons qui lui apprenaient à s’accrocher au plus étroit rebord des rocs escarpés où ils étaient eux-mêmes suspendus.

Rudy montait souvent sur la montagne avant le lever du soleil, et là il humait un air frais et réconfortant. C’est un nectar que le bon Dieu seul sait préparer, car en voici la recette : Mêlez le parfum de toutes les herbes fraîches de la montagne avec la menthe, le thym, les roses et les autres fleurs de la vallée. N’en prenez que l’arome subtil ; laissez les nuages absorber les lourdes vapeurs. Faites pousser le tout par les vents à travers les forêts de pins, alors vous avez un air d’un bouquet exquis, d’une fraîcheur délicieuse.

C’est cet air que Rudy allait savourer le matin sur les hauteurs ; les rayons du soleil venaient caresser ses joues ; le vertige, l’affreux démon, le guettait ; mais il lui était défendu par ordre supérieur, d’approcher du petit. Les hirondelles des sept nids qui étaient sous le toit de son grand-père le venaient rejoindre là-haut, où il menait les chèvres, et elles chantaient leur mystérieux refrain : Vi og i, og i og vi[4]. Elles lui mandaient des compliments de toute la maison et même des deux poules, les seuls animaux que Rudy ne fréquentait pas.

Tout petit qu’il était, il avait déjà pas mal voyagé. Il était né dans le canton du Valais, d’où on l’avait apporté tout jeune dans l’Oberland à travers les Alpes. Plus tard, il avait été à pied jusqu’aux Staubback contempler la magnifique cascade qui, devant la Jungfrau, ce mont tout blanc de neige et de glace, fait flotter dans l’air comme une gaze d’argent longue d’un millier de pieds.

Il avait encore été près des grands glaciers de Grindelwald. Mais c’était là une triste histoire. Sa mère y avait péri, et lui avait perdu toute sa gaîté enfantine. « Lorsque Rudy n’avait que deux ans, racontait parfois son grand-père, il riait presque toujours. Les lettres que m’écrivait sa mère n’étaient pleines que des traits de sa folle gaîté, mais depuis qu’il a été dans la caverne de glace, il est devenu plus grave qu’un vieux. »

Le grand-père n’aimait pas beaucoup à parler de cet événement, mais partout aux environs on le connaissait. Voici ce qui s’était passé :

Le père de Rudy était conducteur de diligence, autant qu’on se rappelait. Son grand chien Ajola le suivait toujours quand il conduisait sa diligence de Genève en Italie, par le Simplon.

Il avait un frère dans la vallée du Rhône, dans le Valais. C’était un hardi chasseur de chamois et il servait de guide aux touristes.

Rudy avait deux ans lorsqu’il perdit son père. Sa mère résolut de retourner dans l’Oberland bernois, son pays natal, auprès de son père, qui vivait à une lieue de Grindelwald. Il sculptait de jolis objets en bois et gagnait ainsi sa vie.

Elle partit donc au mois de juin, son enfant sur ses bras, en compagnie de deux chasseurs de chamois. Ils avaient passé la montée de la Gemmi et déjà ils apercevaient de loin les chalets de leur vallée. Il restait encore à traverser un grand glacier. Le chemin était pénible. Il était tombé fraîchement de la neige ; elle cachait une crevasse qui n’allait pas à des centaines de pieds, comme il y en a, mais qui était plus profonde cependant qu’une hauteur d’homme. La jeune femme glissa, enfonça dans la neige et disparut avec Rudy au fond de la crevasse.

On n’entendit d’abord ni cris ni soupirs. Mais bientôt l’enfant se mit à pleurer. Il fallut plus d’une heure aux chasseurs pour aller quérir des piquets et des cordes au plus proche chalet. Après bien des efforts, ils ramenèrent à la lueur du jour les corps de la mère et de l’enfant, qui paraissaient sans vie. On parvint à ranimer le petit, mais non la mère. Il fut porté à son grand-père, qui l’éleva aussi bien qu’il le put. Celui-ci ne trouva pas son petit-fils gai et joyeux, comme sa mère le lui avait dépeint. L’enfant ne riait presque plus.

C’était l’effet qu’avait produit sur l’enfant l’étrange monde de glace où il avait été précipité. Ce monde est composé d’immenses blocs de glace blanche ou verte, de toutes formes, entassés les uns sur les autres ; les âmes des damnés, selon la croyance des montagnards suisses, y sont enfermées jusqu’au dernier jugement.

Dans l’intérieur du glacier, il y a des cavernes immenses, des crevasses qui pénètrent jusqu’au cœur des Alpes. C’est un merveilleux palais. Là demeure la Vierge des glaciers, reine de ce sombre domaine. Elle se plaît à détruire, à écraser, à broyer. L’Air est son père. Sa puissance s’étend sur les fleuves qui prennent naissance dans son royaume. Elle s’élance, plus rapide que le chamois, sur la cime des neiges éternelles où l’homme le plus téméraire ne peut arriver qu’après avoir taillé des escaliers dans la glace. D’autres fois, elle descend sur les branches de pins les torrents les plus impétueux, pour sauter ensuite d’un rocher à l’autre ; sa longue chevelure blanche flotte autour d’elle ; elle est couverte d’un manteau vert bleuâtre, de la nuance des lacs de l’Helvétie.

« Arrêtez ! laissez, il est à moi ! » s’écria-t-elle, lorsqu’on retira Rudy de la crevasse. Et lorsqu’on l’eut enlevé : « Ils m’ont volé, dit-elle, un charmant enfant ; je l’avais embrassé ; j’allais lui donner le baiser mortel. Le voilà de nouveau parmi les hommes. Il garde les chèvres sur la montagne. Il grimpe plus haut, toujours plus haut. Il s’éloigne de tous, mais pas de moi. Il est à moi, je l’aurai. »

Et elle pria le Vertige d’aller lui chercher l’enfant ; c’était l’été et il faisait trop chaud pour elle, la Vierge des glaces, sur les Alpes vertes où croît la menthe.

Le Vertige s’éleva dans les airs pour plonger au fond des lacs, et on en vit sortir un de ses frères, puis deux autres, puis encore trois, enfin toute une foule ; car il a une quantité de frères. Les uns se tiennent sur les escaliers, les autres sur les tours, les clochers, les pics de montagne. Ils nagent dans l’air comme des poissons et attirent leurs victimes pour les précipiter dans l’abîme. Le Vertige et la Vierge des glaces guettent tous deux l’homme, et le saisissent dès qu’il approche, de même que la pieuvre happe tout ce qu’elle atteint.

Parmi tous ces frères du Vertige, la Vierge des glaciers choisit le plus fort, le plus habile, et lui ordonna de lui rapporter Rudy : « Celui-là, dit-il, je ne puis l’attraper. Souvent déjà je lui ai tendu mes pièges les plus perfides ! Mais le chat, ce misérable, lui a appris tous ses tours. Puis, cet enfant des hommes semble protégé par un pouvoir qui m’écarte. Même lorsqu’il est accroché aux branches au-dessus de l’abîme, et que je lui chatouille la plante des pieds ou que je lui souffle au visage mon haleine qui étourdit, il reste ferme et se rit de moi.

« Nous l’aurons tout de même, dit la Vierge. Si ce n’est pas toi, ce sera moi ; oui, moi, moi !

— Non, non, » entendit-on, comme si c’était l’écho des cloches de la chapelle. Mais c’était un chant véritable. C’était le chœur des doux, aimables et bons Esprits de la nature. « Non, non, » entendit-on de nouveau. C’étaient les filles des rayons du soleil. Tous les soirs elles se rangent en cercle sur les cimes des monts, étendant leurs ailes, qui rougissent de plus en plus à mesure que le soleil descend sur l’horizon, et qui entourent les Alpes d’une auréole de flammes. Quand le soleil est couché, elles entrent dans la neige des pics et des rochers, et sommeillent jusqu’à ce que l’astre reparaisse. Elles affectionnent surtout les fleurs, les papillons et les hommes ; mais leur favori, c’était le petit Rudy.

« Vous ne le prendrez pas, chantaient-elles, vous ne l’aurez pas. — J’en ai pris de plus grands et de plus forts, » dit la Vierge des glaces.

Les filles du soleil entonnèrent un chant où elles contaient comment le vent, avec ses tourbillons, avait arraché au voyageur son manteau et l’avait emporté à travers les airs, mais il n’avait enlevé que l’enveloppe et non l’homme : « Vous avez pu le saisir, vous autres enfants de la force brutale ; vous n’avez pu le tenir. Il est plus fort même que nous. Il est au-dessus des puissances de la nature. Il y a en lui de l’esprit divin. Il surpasse même le soleil, notre père : il connaît les paroles magiques qui contraignent les vents et les eaux à lui obéir et à le servir. »

Voilà ce que chantaient en cœur les doux Esprits. Et tous les matins, les rayons du soleil luisaient, à travers l’unique petite fenêtre de la maison du grand-père, jusque sur l’enfant qui dormait ; et les filles du soleil le caressaient, l’entouraient de leurs plus chauds embrassements pour enlever enfin toute trace du baiser glacial que lui avait donné la Reine des glaciers, lorsqu’il y avait reposé dans le sein de sa mère morte, et qu’il en avait été sauvé comme par miracle.

II

LE VOYAGE VERS LA NOUVELLE PATRIE

Et maintenant Rudy avait huit ans. Le frère de son père, qui demeurait au delà des monts, dans la vallée du Rhône, demanda à voir l’enfant pour lui apprendre à faire son chemin dans le monde. Le grand-père reconnut que ce serait avantageux pour Rudy, et il donna son consentement.

Rudy allait donc partir. Il y en avait d’autres que le grand-père, qui étaient là pour lui dire adieu. Il y avait d’abord Ajola, le vieux chien.

« Ton père, dit-il, était conducteur, et moi j’étais le chien de la diligence. Nous avons gravi les montagnes, nous les avons descendues des milliers de fois. Aussi je connais hommes et chiens au delà des monts. Je ne cause plus beaucoup ; mais comme nous n’allons plus nous voir de longtemps, je m’en vais parler un peu plus que d’habitude.

« Je te demanderai donc pourquoi il m’a fallu si souvent galoper à côté de la voiture, n’ayant à ronger que mes ennuis ? Je ne puis le comprendre ; toi non plus, je pense. C’est qu’en effet je l’ai maintenant découvert : les choses dans ce monde ne sont raisonnablement disposées ni pour les chiens ni pour les hommes.

« Nous ne sommes pas tous créés et mis au monde pour être dorlotés sur les genoux et boire du bon lait. Moi, je n’y ai pas été habitué. Mais j’ai vu parfois dans la diligence de mauvais petits chiens qui occupaient la place d’un voyageur. Leur maîtresse leur donnait du lait à boire et leur présentait du biscuit. Ils n’en voulaient même pas, tant ils étaient gâtés ! Ils y léchaient un peu, et la dame alors mangeait le biscuit elle-même.

« Moi, je courais dans la boue, à côté de la diligence, et j’avais la plus grande faim canine. Je n’avais à mettre sous la dent que mes réflexions. C’était là un état de choses absurde. Mais ce n’est pas tout. J’avais beau bâiller, beau aboyer pour marquer combien j’étais fatigué, on ne me donnait jamais place dans la diligence, jamais on ne me prenait sur les genoux.

« Je te dis tout cela pour que tu apprennes à connaître le monde dans lequel tu vas entrer. »

Tel fut le discours du brave Ajola. Rudy lui jeta les bras autour du cou et lui baisa le museau. Puis il voulut prendre le chat. Mais celui-ci s’en fâcha : « Tu deviens trop fort pour moi, dit-il, et je ne veux pourtant pas employer mes griffes contre un vieil ami comme toi. Tu vas grimper par-dessus les monts. Rappelle-toi les leçons que je t’ai données. Quand tu es dans les airs, ne t’imagine pas que tu es en danger de tomber, et alors tu te tiendras bien. »

Et le chat s’enfuit pour ne pas laisser voir à l’éclat de ses yeux combien il était ému du départ de son compagnon de jeux.

Les deux poules couraient à travers la chambre. L’une n’avait plus de queue. Un touriste qui se croyait chasseur l’avait prise pour un oiseau de proie ; il avait tiré sur elle et lui avait abattu la queue. « Rudy s’en va au delà des Alpes, » dit-elle. « Moi, je n’aime pas à faire des adieux, » dit l’autre ; et elles s’en allèrent toutes deux en trottinant.

En revanche, les chèvres que Rudy avait si longtemps gardées lui firent de tendres adieux : ce furent des mé-é-é et des mé-é-é sur les tons les plus plaintifs.

Il y avait au village deux guides alertes qui devaient justement franchir la Gemmi et se rendre de l’autre côté des monts. Rudy s’en fut avec eux à pied. C’était une marche rude pour un si petit garçon, mais il était fort et son courage le défendait contre la fatigue.

Les alouettes l’accompagnèrent un bout de chemin, chantant toujours : Vi og i, og i og vi.

Le chemin traversait le torrent rapide la Lutschine, qui sort des noirs rochers du glacier de Grindelwald. Ils le passèrent sur des troncs d’arbres qui vacillaient sous leurs pas et arrivèrent sur le glacier, au milieu des blocs de glace. Rudy était joyeux ; ses yeux reluisaient de plaisir lorsqu’il enfonçait de toutes ses forces dans la glace ses souliers garnis de crampons de fer.

S’étant hissé à l’aide de ses mains par-dessus des blocs qui lui barraient le passage, il arriva à un étang dont il fallait faire le tour, en prenant bien garde de ne pas tomber dans les crevasses. Au bord de l’une d’elle se trouvait une grosse pierre suspendue au bord de l’abîme. En passant, Rudy la toucha, elle glissa et roula en bas. Sa chute à travers les profondes excavations fut suivie d’un bruit formidable dont l’écho retentit au loin.

En ce moment Rudy se rappela ce qu’on lui avait raconté : qu’il était tombé avec sa mère dans une de ces horribles crevasses où règne un froid mortel. Mais il était si intrépide que cette idée, au lieu de le faire frissonner d’épouvante, disparut aussitôt de son esprit. Il suivait d’un pas leste les deux hommes qui, de temps en temps, voulaient lui donner la main pour l’aider à monter le rude sentier ; mais il avançait bien tout seul et était, sur la glace, aussi solide qu’un chamois.

Ils arrivèrent ensuite sur des roches nues, sans herbe ni mousses, redescendirent un peu vers un petit bois de sapins rabougris, pour atteindre enfin les neiges éternelles. Jamais l’enfant n’avait monté à une pareille hauteur. Il avait devant lui une vaste mer de neige aux vagues immobiles. De temps en temps le vent y faisait voltiger des tourbillons de flocons, comme au bord de l’Océan il enlève l’écume blanche des flots. Tout autour on apercevait la Jungfrau, le Moine, l’Eiger, ces pics neigeux dont les nuages ne touchent pas les cimes.

Les glaciers succédaient aux glaciers. C’étaient les palais d’été de la Vierge qui n’aspire qu’à prendre et ensevelir les humains. Cependant au soleil il faisait chaud. La neige, resplendissant sous les rayons, éblouissait les regards ; elle faisait étinceler des milliers de diamants aux reflets blancs et bleus. Elle était couverte de débris d’insectes innombrables, papillons, abeilles, qui s’étaient hasardés sur ces hauteurs ou que le vent y avait portés et que le froid avait fait périr.

Au-dessus de Wetterhorn apparut un nuage comme un amas de laine fine et noire. Il grossit avec rapidité et descendit pesamment. C’était le précurseur du terrible Fœhn, l’ouragan, qui renverse tout sur son passage. Rudy n’y prenait garde : il était perdu dans la contemplation de ce spectacle grandiose qui se grava pour toujours dans son esprit. Mais ses deux compagnons avaient vu le danger ; ils se hâtèrent de gagner une vieille construction en pierre, élevée pour servir d’abri au voyageur égaré. Ils y trouvèrent des charbons, des branches de pin. On alluma le feu, et les deux guides préparèrent une boisson forte et épicée, remède excellent contre la fatigue. Rudy en eut sa part. Les deux hommes s’assirent autour du feu, et tout en fumant se mirent à parler des êtres mystérieux qui peuplent les régions alpestres : les énormes serpents qui habitent le fond des lacs, les bandes de revenants qui emportent à travers les airs le voyageur endormi ; le berger sauvage qui mène paître ses noires brebis jusque sur les plus hauts sommets. Ces noires brebis, nul ne les a jamais vues, mais que de fois l’on a entendu leurs clochettes et leur funeste bêlement !

Rudy écoutait ces effrayants récits avec un vif plaisir, et sans éprouver la moindre frayeur. Il ignorait ce que c’était que la crainte. Il ne tressaillit même pas lorsqu’il entendit un affreux mugissement qu’il crut poussé par le noir troupeau dont les guides venaient de parler. Le bruit approchait de plus en plus, toujours plus formidable. Les deux hommes cessèrent leurs discours et dirent à Rudy de ne pas s’endormir, pour être prêt à tout.

C’était le Fœhn, la puissante tempête, qui du haut des monts s’élance sur les vallées, brisant les arbres les plus forts aussi facilement que de minces baguettes et transportant les chalets d’un bord de la rivière sur l’autre bord, comme on déplace une pièce d’un échiquier.

Le vacarme dura une heure, puis diminua peu à peu. Les montagnards dirent à Rudy que c’était fini et qu’il pouvait maintenant s’endormir, ce qu’il fit aussitôt de bon cœur, fatigué comme il était.

Le lendemain matin, on se remit en marche. On passa sur de nouveaux monts, de nouveaux glaciers, de nouveaux champs de neige. Ils arrivèrent dans le canton du Valais, de l’autre côté des Alpes. Ils revirent la verdure des bois et bientôt rencontrèrent des êtres humains. Mais quels hommes était-ce là ? Des espèces de monstres, petits, au visage gras, au teint jaunâtre. Un affreux goître couvrait leur cou. C’étaient de pauvres crétins qui traînent leur vie errante et misérable, regardant les passants d’un regard hébété. Les femmes surtout sont épouvantables à voir. Les habitants de la nouvelle patrie de Rudy étaient-ils donc tous ainsi faits ?

III

L’ONCLE

Grâce à Dieu, Rudy ne trouva dans la maison de son oncle que des gens faits comme ceux qu’il était accoutumé de voir. Il n’y logeait qu’un seul crétin, un pauvre idiot, une de ces misérables créatures abandonnées qui, dans le Valais, sont recueillis durant deux ou trois mois par une famille, puis vont passer le même espace de temps chez d’autres braves gens, et ainsi de suite. Ce pauvre être s’appelait Saperli.

L’oncle était encore un chasseur vigoureux. Il s’entendait aussi au métier de tonnelier. Sa femme, une petite personne vive avec ce qu’on appelle une figure d’oiseau, avait des yeux perçants comme ceux d’un aigle et un long cou tout couvert de duvet.

Tout était nouveau pour Rudy : les costumes, les coutumes, le langage même. Mais, quant au parler, son oreille d’enfant saura bientôt le saisir et se le rendre familier. La demeure de l’oncle avait un air opulent, comparée à celle du grand-père. Les chambres étaient bien plus grandes. Des cornes de chamois, des carabines bien reluisantes décoraient les murailles. Au-dessus de la porte se voyait l’image de la Madone, devant laquelle brûlait une lampe entourée d’une touffe de roses des Alpes.

L’oncle n’était pas seulement un des plus adroits chasseurs de chamois du pays ; il était encore le meilleur guide de toute la contrée.

Rudy devait être bientôt l’enfant chéri de la maison. On l’aima au moins autant que le vieux chien de chasse sourd et aveugle qui ne rendait plus de services, mais qui en avait tant rendus qu’on le regardait comme faisant partie de la famille et qu’on en prenait le plus grand soin. Rudy le caressait, le flattait de la main. Mais le vieux chien était mal disposé à faire de nouvelles connaissances.

Rudy ne tarda pas à prendre racine, pour ainsi dire, dans la maison et dans le cœur de tous. « Nous ne sommes pas si mal ici dans le Valais, disait l’oncle. Nous avons toujours des chamois ; la race n’en disparaît pas comme celle des bouquetins. Oui, tout va bien mieux aujourd’hui que dans les temps anciens. On a beau nous conter qu’ils étaient glorieux ; notre époque est meilleure. Autrefois nos vallées étaient comme séparées du monde entier, mais un grand coup a été frappé contre les murailles qui nous isolaient, et un courant d’air frais est venu tout ranimer chez nous. »

Et lorsqu’il était en humeur de causer, l’oncle parlait de ses années d’enfance, du temps où tout dans le Valais sentait le renfermé ; le pays était à moitié peuplé de pauvres crétins et d’autres infirmes. « Mais, continuait-il, survinrent tout à coup les soldats français. C’étaient là les médecins qu’il nous fallait. Ils tuèrent les hommes et aussi la maladie. C’est qu’ils savaient crânement se battre. C’étaient de rudes gaillards. Du reste, les femmes de France les valent bien. » Et à ces mots il regardait sa femme, qui était Française, et il riait à avaler ses oreilles.

« Quand ils eurent fini de se battre contre les hommes, continuait-il, ils attaquèrent les rochers. Ce sont eux qui ont construit la route du Simplon à travers les monts les plus abrupts, et aujourd’hui je n’ai qu’à dire à un enfant de trois ans : Va en Italie, suis le grand chemin ; — cet enfant arrivera sans peine en Italie, pourvu qu’il ne quitte pas la route. »

Et sur ces mots l’oncle entonnait une chanson française et poussait un hurrah pour Napoléon l’empereur.

C’est alors que Rudy entendit pour la première fois parler de la France et de Lyon, la grande ville aux bords du Rhône ; l’oncle y avait été.

« Il me semble, disait-il à Rudy, que dans peu d’années tu pourras devenir un agile chasseur : tu as vraiment d’excellentes dispositions.

Il lui apprit à tenir une carabine, à viser, à tirer. Il l’emmena chasser avec lui dans les montagnes et lui fit boire du sang chaud de chamois qui aguerrit contre le vertige. Il lui enseigna à reconnaître le temps où se précipitent les avalanches, à midi ou le soir, selon la direction des rayons du soleil. Il lui montra à imiter les chamois, à sauter comme eux de façon à retomber ferme sur ses jambes sans plus bouger. Il lui apprit encore comment, si l’on tombe dans une crevasse de rocher, on peut s’en tirer : il faut s’accrocher avec les coudes, faire jouer les muscles du jarret, s’aider même de ceux de la nuque pour se retenir aux moindres aspérités.

Rudy saisissait tout cela bien vite. Il sut aussi les stratagèmes dont on se sert pour duper les chamois, tout rusés qu’ils sont et quelque soin qu’ils prennent de se garder par des avant-postes et des sentinelles. Il vit le chasseur mettre sa veste et son chapeau sur un bâton, s’esquiver et se glisser d’un autre côté, que le pauvre chamois, attentif à la défroque, néglige de surveiller.

Un jour que Rudy accompagnait son oncle, celui-ci usa de ce stratagème. Le sentier était étroit, ou, pour mieux dire, il existait à peine ; ce n’était qu’un mince rebord surplombant un précipice. La neige était à moitié fondue. Les pierres se détachaient sous les pieds et roulaient dans l’abîme. Aussi le chasseur se coucha-t-il tout son long par terre et s’avança-t-il en rampant, ce qui n’empêchait pas de temps en temps une pierre de se dérober sous lui, de tomber et de faire mille bonds de roc en roc avant d’atteindre le fond du noir précipice.

Rudy était à une centaine de pas de son oncle, sur le dernier rocher solide. Voilà qu’un puissant vautour arrive droit sur le chasseur glissant comme un ver : l’oiseau voulait d’un coup d’aile faire tomber l’homme pour dévorer le cadavre. L’oncle ne le voyait pas, il n’avait d’yeux que pour le chamois, une femelle avec son petit, qu’il apercevait de l’autre côté de la crevasse.

Rudy vit l’oiseau de proie et devina son intention. Il leva sa carabine et allait tirer. En ce moment le chamois sursauta pour fuir, l’oncle fit feu, la bête tomba frappée à mort, pendant que le petit se sauvait, bondissant à travers les rocs et s’élançant par-dessus les précipices aussi sûrement que s’il avait eu plusieurs années.

Le vautour, effrayé par la détonation de la carabine, s’envola. Le chasseur ne sut que par Rudy le danger qu’il venait de courir.

Il alla ramasser le chamois. Ils reprirent alors de bonne humeur le chemin de la maison. L’oncle, tout joyeux, entonna un chant de ses jeunes années. Tout à coup un bruit singulier se fit entendre non loin d’eux. Ils levèrent les yeux. Là-haut, sur le pic ardu, la masse de neige se soulevait, s’agitait comme une toile tendue que le vent fait onduler. La surface de glace craquait comme des dalles de marbre qui se brisent. Puis tout se rompit, se disloqua, et la masse, telle qu’un torrent d’écume blanche, se précipita, grondant comme un tonnerre sourd. C’était une terrible avalanche ; elle ne venait pas sur eux, mais bien près, par trop près.

« Tiens-toi ferme, » cria l’oncle de toutes ses forces, Rudy s’accrocha au tronc d’un arbre ; le chasseur grimpa aux branches et s’y enlaça. L’avalanche passa à la distance de plusieurs toises. Mais le coup de vent, l’ouragan qu’elle produisit brisa tout autour arbres et buissons comme si c’étaient des joncs séchés, et les dispersa. Rudy se trouva étendu par terre. L’arbre qu’il tenait avait été comme scié par la base. La couronne en avait été lancée au loin. Là, parmi les branches, gisait l’oncle, la tête fracassée. Sa main était encore chaude. Son visage était méconnaissable. Rudy, à cet affreux spectacle, resta immobile, pâle, tremblant : pour la première fois il ressentait la peur.

Le soir, bien tard, il arriva à la maison, apportant la terrible nouvelle. Sa tante ne dit pas un mot, ne versa pas une larme. Ce n’est que lorsqu’on rapporta le corps que sa douleur fit explosion.

Le pauvre crétin alla se tapir dans son lit. Le lendemain on ne le vit pas de la journée. Le soir il vint trouver Rudy et lui dit : « Écris une lettre pour moi. Saperli ne sait pas écrire, mais il ira bien mettre une lettre à la poste. — Une lettre pour toi, dit Rudy, et adressée à qui ? — À Notre-Seigneur Jésus-Christ. — Qu’est-ce que tu dis ? » Le pauvre idiot, jetant sur Rudy le regard le plus touchant, joignit les mains et murmura, avec autant de gravité que de piété : « Jésus-Christ, Saperli veut vous écrire pour vous prier que ce soit Saperli qui soit là mort et pas le maître de la maison. »

Rudy lui serra la main et lui expliqua, non sans peine, que la lettre n’arriverait pas au ciel et ne ferait pas rendre la vie au défunt.

« Maintenant, lui dit sa tante après les obsèques, c’est toi qui es le soutien de la maison. » Et en effet c’est ce que fut Rudy.

IV

BABETTE

Quel est le meilleur tireur du canton du Valais ? Les chamois le savaient bien et ils se disaient l’un à l’autre : « Prends bien garde quand tu aperçois Rudy. » Quel est le plus beau chasseur du pays ? « Oh ! c’est Rudy ! » disaient les jeunes filles ; mais elles n’ajoutaient pas : « Gardez-vous de lui. » Et les mères les plus sérieuses ne l’auraient pas dit non plus, tant il était poli envers elles, tant il les saluait avec grâce, tant il était gai, alerte et complaisant. Les joues brunies par le soleil, les dents d’une blancheur éclatante, les yeux noirs brillant comme des escarboucles, c’était un superbe garçon de vingt ans.

L’eau glacée ne le mordait pas lorsqu’il nageait dans les torrents ou les lacs des Alpes. Il s’y tournait et retournait comme un poisson. Nul ne grimpait avec autant d’agilité. Il était capable de monter comme les escargots le long des rochers taillés à pic ; ses muscles avaient la solidité et la souplesse de l’acier. Et comme il savait sauter ! En vérité, il faisait honneur à ses maîtres : le chat et le chamois.

Rudy passait pour le meilleur guide de toute la contrée. Il aurait pu gagner toute une fortune en exerçant cette profession. Pour le métier de tonnelier que son oncle lui avait appris, il n’avait aucun goût. Son plaisir et sa joie étaient de chasser le chamois, ce qui rapportait aussi de l’argent. Rudy était donc un bon parti. Les jeunes filles avec qui il dansait au bal rêvaient de lui la nuit. Le jour il occupait les pensées de plus d’une.

« Il m’a embrassée en dansant, » dit Annette, la fille du maître d’école à sa plus chère amie. Mais elle n’aurait pas dû confier cela, même à cette amie intime. On ne garde pas facilement de pareils secrets : ce sont comme des grains de sable dans une bourse trouée, ils s’échappent de toutes parts, et bientôt, quelque rangé, quelque brave garçon que fût Rudy, on disait de lui qu’il embrassait ses danseuses. Tous ces baisers se réduisaient à un seul qu’il avait, en effet, donné à Annette, et cependant ce n’était pas la préférée de son cœur.

Dans le bas du pays, près de Bex, au milieu d’un bouquet de grands noyers, au bord de l’eau rapide, demeurait un riche meunier. Son habitation était une grande et belle construction à trois étages, avec des tourelles recouvertes de plomb qui luisaient soit au soleil, soit au clair de lune ; la plus grande était surmontée d’une girouette : une pomme traversée par une flèche, en souvenir de Guillaume Tell.

Le moulin avait très bon aspect et même un cachet d’opulence. Les artistes prenaient plaisir à le dessiner. Mais la fille du meunier, personne n’aurait su, dans un dessin, exprimer sa grâce et sa beauté. C’était l’opinion de Rudy. Il avait pourtant dans son cœur l’image de la jeune fille burinée et gravée. Un regard de la gentille Babette avait subitement embrasé son âme comme un brandon allume en un instant un incendie. Chose merveilleuse, la jolie fille du meunier ne se doutait de rien. Elle et Rudy n’avaient jamais échangé une parole.

Le père était riche, et la jeune fille paraissait bien haut placée par sa fortune pour qu’on pût approcher d’elle. « Mais, se disait Rudy, personne n’est, après tout, juché si haut dans les airs qu’il ne soit possible de l’atteindre : il s’agit seulement de savoir grimper ; et l’ascension a beau être roide, on ne tombe jamais, pourvu qu’on ne croie pas tomber. » On voit qu’il se souvenait des leçons du chat de son grand-père.

Un jour Rudy eut affaire à Bex. C’était tout un voyage ; le chemin de fer était à cette époque loin d’être terminé. Rudy se mit à suivre la longue vallée où serpente le Rhône, qui est là un dangereux torrent, toujours prêt à sortir de son lit et à dévaster les champs et les habitations. Après Sion, la vallée fait un coude et se rétrécit de plus en plus : près de Saint-Maurice, il n’y a plus d’espace que pour le fleuve et la route. Un peu plus loin s’élève une vieille tour ; c’est comme une sentinelle qui garde la frontière du Valais qui finit là. On traverse un pont et on entre dans le canton de Vaud. La première ville qu’on y rencontre, c’est Bex. La vallée s’élargit de nouveau, fertile et superbe : c’est comme un verger continu de noyers et de châtaigniers ; çà et là, des bouquets de cyprès et de grenadiers. Le climat est chaud et délicieux. On se croirait en Italie.

Rudy arriva à Bex et fit ses affaires. Puis il se promena aux alentours du moulin ; il aurait voulu questionner un des garçons du moulin ; il n’en aperçut aucun. Il ne découvrit pas la moindre trace de Babette ; on eût dit un fait exprès.

Le soir vint ; l’air était parfumé de senteurs du thym et des tilleuls en fleurs. Sur le front des montagnes verdoyantes s’étendait, comme un voile de gaze vaporeuse, la clarté de la lune qui semblait chargée des effluves du printemps. Partout régnait le silence, mais ce n’était pas celui du sommeil ni de la mort. On aurait cru que la nature se réveillait et retenait sa respiration pour bien poser devant un peintre divin qui aurait voulu tracer son image sur le fond bleu du ciel. Çà et là, au milieu des champs, s’élevaient de grands poteaux, soutenant les fils du télégraphe qui traversaient la tranquille vallée. Contre un de ces poteaux on eût vu un objet immobile qu’on aurait pris aisément pour un tronc d’arbre desséché. C’était Rudy : aussi silencieux que toute la nature, il ne dormait pas et encore moins était-il mort.

De même que l’annonce des grands événements, la nouvelle de la chute des empires traversaient le fil télégraphique sans y exciter aucun mouvement ni aucun son, ainsi d’énergiques pensées traversaient le cerveau de Rudy, sans que rien dans son extérieur pût les laisser deviner. Ce à quoi il songeait pouvait seul faire le bonheur de sa vie et allait devenir la préoccupation de chacun de ses instants.

Ses yeux étaient fixés sur un seul point, sur une lumière qui scintillait à travers le feuillage. Elle se trouvait dans la chambre de la maison du meunier où habitait Babette. On eût supposé, en voyant l’immobilité et l’attention de Rudy, qu’il guettait un chamois ; mais en ce moment il était plutôt le gibier que le chasseur : il ressemblait à un chamois qui, pendant plusieurs minutes, reste sur la pointe d’un rocher, sans plus bouger que s’il était sculpté dans le roc, jusqu’à ce que tout à coup, au bruit d’une pierre qui tombe, il bondisse et disparaisse. C’est ce que fit précisément Rudy. Une idée venait de rouler dans son esprit. Il se secoua brusquement. « Il ne faut jamais reculer, se dit-il, il ne faut jamais désespérer. Va, entre hardiment au moulin. Bonsoir, meunier ; bonsoir, mademoiselle Babette ; n’est-ce pas bien terrible à dire ? On ne fait pas de chute quand on a la conviction de ne point choir. Il faut bien cependant que Babette me voie, si je dois être son mari. »

Plein d’un vif courage, il se mit en marche. Il savait distinctement ce qu’il voulait : il voulait Babette.

Il longea le fleuve dont les eaux jaunes roulaient avec fracas ; il suivit le sentier bordé de saules dont les branches plongeaient dans la rivière, et arriva à la maison du meunier.

Mais c’était comme dans la vieille chanson : « Tout le monde était sorti, il n’était resté que le chat. »

Le chat se trouvait en effet sur les marches de l’escalier, devant la porte ; il fit un gros dos en disant : Miaou. Mais Rudy ne comprenait plus le langage des bêtes. Il frappa ; personne ne l’entendit, personne ne vint ouvrir. Le chat reprit son miaou, miaou. Dans le temps, Rudy aurait saisi tout de suite que cela signifiait : « il n’y a personne à la maison. » Maintenant il lui fallut aller au moulin pour savoir ce qu’il en était. Là, il apprit que le meunier était parti en voyage bien loin, pour Interlaken ; Babette était avec lui. Ils étaient allés voir les fêtes du tir qui devaient commencer le lendemain et durer huit jours. Les tireurs de tous les cantons allemands y seraient réunis.

Pauvre Rudy, tu n’avais pas choisi le bon moment pour venir à Bex ; tu n’avais plus qu’à t’en retourner.

C’est ce qu’il fit sagement. Il marcha toute la nuit et regagna sa demeure. Mais, voyez-vous cela ? il n’était pas affligé. Le lendemain matin il avait repris toute sa bonne humeur, ou plutôt elle ne l’avait jamais quitté.

« Ainsi, se disait-il, Babette est à Interlaken, à plusieurs journées de marche d’ici ; oui, si l’on suit la grand’route ; mais si l’on prend les sentiers à travers la montagne, on y arrive bien plus vite. C’est justement le chemin qu’il faut à un chasseur de chamois. Je l’ai déjà parcouru une fois lorsque je suis venu ici tout petit en quittant mon grand’père. Ah ! il y a la fête du tir à Interlaken. Eh bien, j’y serai le preux, et je le serai aussi dans le cœur de Babette une fois que nous aurons fait connaissance. »

Il prit son sac de voyage avec ses habits du dimanche, sa carabine et sa carnassière. Il gravit la montagne et se dirigea par le plus court, qui n’était déjà pas mal long.

La fête ne commençait qu’au matin de ce jour et devait durer toute une semaine. Le meunier, lui avait-on dit, demeurerait ces huit jours chez des parents qu’il avait à Interlaken. Donc il n’y avait point de temps perdu.

Rudy passa la Gemmi pour aller à Grindelwald. Il avançait alerte et joyeux ; l’air frais et vif des Alpes lui donnait des forces. Il voyait derrière lui la vallée s’abaisser de plus en plus, l’horizon s’étendre : là surgissait un pic neigeux ; un autre se montrait ici ; enfin il eut devant lui toute la chaîne des sommets des Alpes revêtus d’une éclatante blancheur. Il connaissait toutes les cimes. Il se dirigea vers le Schreckhorn, qui lève dans le ciel son doigt gigantesque poudré de neige.

Il dépassa les points culminants de la route et s’approcha des pâturages de la vallée où s’était passée son enfance. L’air était léger ; ses pensées aussi étaient légères. Montagnes et vallées resplendissaient de verdure et de fleurs. Le cœur de Rudy ressentait tous les enivrements de la jeunesse ; les voix intérieures lui criaient : « On ne vieillit jamais. Jouis gaiement de la vie. Sois libre comme l’oiseau dans l’air. Vole où t’appelle le plaisir. »

Il revit ses chères hirondelles qui chantaient toujours : « Vi og i, og i og vi. » Tout était animation et joie.

Là-bas s’étendait la prairie comme un tapis de velours vert. Çà et là des chalets d’un ton foncé. On entendait le bourdonnement bruyant des eaux de la Lutschine. Rudy revit les glaciers, leurs blocs de glace couleur d’émeraude, leurs crevasses béantes. Les cloches de la chapelle tintaient comme si elles sonnaient en l’honneur de son retour. Son cœur battait ; il se rouvrait à tous les chers souvenirs de son enfance. Un instant la pensée de Babette disparut de son esprit. Il marchait sur le même chemin où, petit garçon, il avait offert aux touristes les petits chalets que découpait son grand-père. Pauvre grand-père ! Sa maisonnette se voyait là-haut parmi les sapins : des étrangers l’habitaient.

Des enfants accoururent au-devant de lui pour lui vendre leurs bibelots. L’un d’eux lui présenta une rose des Alpes. Il la prit comme étant de bon augure ; déjà il pensait de nouveau à Babette.

Il redescendit rapidement, traversa le pont au confluent des deux Lutschine. Il avait quitté la région des sapins. Partout des arbres fruitiers ; la route était bordée de noyers au frais ombrage. Il aperçut enfin des drapeaux flottant au vent : la croix blanche sur fond rouge, les couleurs des Suisses comme des Danois. Interlaken était devant lui.

C’était à ce qu’il lui parut, une ville superbe comme pas une au monde. Elle s’était parée pour la fête. Ce n’était pas un assemblage de maisons noires, lourdes, massives et solennelles. C’étaient de gais chalets disposés capricieusement. Une double rangée des plus beaux formaient une rue ; ils étaient nouvellement bâtis ; la dernière fois que Rudy était venu à Interlaken, ils n’existaient pas encore.

Chacune de ces jolies maisons avait un balcon qui faisait le tour des quatre côtés. Le bois en était sculpté, tailladé, découpé gracieusement. Il en était de même du pourtour des fenêtres et du rebord du toit qui s’avançait sur le jardinet tout fleuri qui séparait le chalet de la rue. Derrière, s’étendaient de vastes prés verts où paissaient des troupeaux de vaches dont les clochettes résonnaient au loin. La vallée était serrée de tous côtés entre de hautes montagnes, sauf le milieu qui était ouvert et qui laissait voir à l’horizon, la Jungfrau, la reine des Alpes, dans toute sa splendeur.

Quelle foule de messieurs et de dames de tous pays ! Quelles belles toilettes ! Et ce peuple de Suisses et de Suissesses des différents cantons, aux costumes aussi pittoresques que variés, quel brillant coup d’œil il offrait ! Les maisons étaient pavoisées du haut en bas, décorées d’emblèmes et de joyeuses sentences. Quelle animation régnait partout ! Partout de la musique, des chants, des orgues de Barbarie, des bandes de musiciens ambulants. Ajoutez les cris de joie, les hourrahs des gens qui s’appelaient dans la foule. Au milieu de tout ce bruit, on entendait le tir régulier des carabines. C’était là, pour les oreilles de Rudy, la plus agréable de toutes les musiques. Elle lui fit oublier Babette, et c’était cependant pour elle qu’il était venu.

Les tireurs se pressaient vers les cibles, chacun une couronne de feuilles de chêne autour de son chapeau, et leur numéro d’ordre au milieu. Rudy se mêla aussitôt à leurs groupes. Il était le plus habile, le plus heureux ; il ne manquait pas une fois le point noir. « Quel est donc ce tout jeune chasseur étranger ? disait-on, autour de lui. Il parle français ; on dirait qu’il est du Velay. — Il parle aussi très bien notre allemand, disaient d’autres. On prétend qu’il a habité près d’ici dans son enfance, à Grindelwald. »

Que de vie il y avait dans ce garçon ! ses yeux étincelaient ; son coup d’œil était aussi sûr que son bras était ferme. Le bonheur donne du courage, et du courage Rudy en avait déjà une large provision. Bientôt il fut entouré de tout un cercle d’admirateurs. On le louait, on le vantait tout haut. En vérité, Babette avait presque entièrement disparu de ses pensées.

Tout à coup une main lourde lui frappa sur l’épaule, et d’une voix rude un homme lui dit en français : « Vous êtes du canton du Valais, n’est-ce pas ? »

Rudy se retourna et vit un gros homme au visage réjoui : c’était le riche meunier de Bex. Il cachait par l’épaisseur de son corps la gentille Babette, qui parvint à sortir de cette ombre et à s’avancer vers le jeune homme, qu’elle regarda de ses beaux yeux noirs et vifs. Le riche paysan était enchanté qu’un chasseur de son pays fût le meilleur tireur et eût remporté les plus beaux prix. Il en triomphait comme si une partie de l’honneur en rejaillissait sur lui.

Décidément Rudy était un enfant chéri de la fortune. Ceux pour qui il était venu à Interlaken, et qu’arrivé il avait presque oubliés, venaient d’eux-mêmes le trouver. La conversation s’engagea et devint toute cordiale. Comme il se l’était promis, Rudy était le preux de la fête. À Bex, le meunier était l’homme le plus considéré pour son argent et pour son beau moulin. Aussi se donnèrent-ils la main, ce qu’ils n’avaient point fait jusqu’ici. La jolie Babette également tendit de bon cœur sa main à Rudy ; celui-ci serra cette main et regarda la jeune fille de telle sorte qu’elle devint toute rouge et toute confuse.

Le meunier raconta quel grand voyage ils venaient de faire ; il parla des grandes villes qu’ils avaient vues. Ils avaient été en diligence, en chemin de fer, en bateau à vapeur.

« Moi, j’ai pris un chemin plus court, dit Rudy. J’ai passé par-dessus les monts. Il n’en est pas de si élevé qu’on ne puisse gravir quand on le veut.

— Mais on peut aussi s’y casser le cou, dit le meunier ; et vous avez bien la mine d’un homme à qui cela doit arriver, tant vous paraissez téméraire.

— On ne tombe pas quand on ne pense pas tomber, » repartit Rudy.

Les parents du meunier chez qui il était descendu étaient originaires du même canton que leur hôte ; ils prièrent Rudy d’entrer dans leur maison, de s’asseoir à leur table. Cette invitation sonna agréablement aux oreilles de Rudy ; la fortune le favorisait, comme elle fait toujours ceux qui se fient sur eux-mêmes et se disent : « Le bon Dieu nous donne bien des noix, mais il ne les ouvre pas pour nous. » Et Rudy était assis là comme s’il avait été de la famille. On but à sa santé pour célébrer ses prouesses ; Babette aussi choqua son verre contre le sien. Rudy se sentait parfaitement heureux. Vers le soir, tout le monde alla se promener dans l’avenue, sous les grands noyers, devant les brillants hôtels. Telle était la foule et la presse que Rudy put offrir son bras à Babette qui le prit. Sa joie était au comble et éclatait malgré lui. Pour pouvoir la manifester sans gêne, il dit qu’il était de si bonne humeur parce qu’il avait rencontré plusieurs de ses meilleurs camarades. Il avait l’air si naïvement, si complètement satisfait, que Babette crut devoir lui serrer la main pour l’en féliciter.

Ils marchaient comme un couple d’anciennes connaissances. Elle était gaie et amusante, la délicieuse enfant. Elle ravissait Rudy quand elle lui faisait observer l’exagération et le ridicule des toilettes des grandes dames étrangères, et imitait leur démarche maniérée. « Pourtant, continua-t-elle, il ne faut pas trop rire d’elles, il en est qui sont d’excellentes personnes, bien aimables et bien généreuses. » Elle raconta que sa marraine était une très grande dame anglaise, qui s’était trouvée à Bex, il y avait dix-huit ans, quand Babette était venue au monde. C’est d’elle que Babette tenait la belle broche en or qu’elle portait en ce moment. Deux fois la marraine lui avait écrit, et elle devait la voir cette année à Interlaken, avec ses filles, de vieilles filles, disait Babette. Elles n’avaient guère que trente ans, les filles de la marraine, mais Babette en avait dix-huit.

Et la jolie petite bouche ne s’arrêtait pas un instant, et tout ce qu’elle babillait paraissait à Rudy choses de la plus haute importance.

Son tour vint enfin d’exprimer ce qu’il avait à dire : Que de fois il avait été à Bex ! comme il connaissait bien le moulin ; combien de fois il avait vu Babette qui, naturellement, ne l’avait jamais remarqué ; comment il était venu tout dernièrement chez eux avec une quantités de pensées qu’il devait taire. Il avait trouvé le meunier et sa fille partis bien loin, pas assez loin cependant pour qu’il n’ait su les rejoindre en grimpant par-dessus les Alpes.

Et il lui dit tout cela, et bien d’autres choses. Il lui peignit son ravissement d’avoir été placé à côté d’elle, car c’était pour elle seule qu’il était venu à Interlaken, et nullement pour la fête.

Babette était devenue toute silencieuse. Les confidences dépassaient peut-être ce qu’elle pouvait comprendre. Le soleil se coucha pendant qu’ils causaient ainsi, et disparut derrière les hautes montagnes. La Jungfrau resplendissait au milieu d’un ciel de pourpre ; autour d’elle s’étageaient des cimes verdoyantes. La foule s’était arrêtée pour admirer ce magnifique spectacle. « Nulle part on ne voit pareille merveille, » dit Babette, regardant cet admirable tableau. « Nulle part, » répondit Rudy, les yeux fixés sur la jeune fille. « Demain il me faut partir, » ajouta-t-il ensuite en soupirant. « Viens nous voir à Bex, murmura Babette ; cela fera plaisir à mon père. »

V

LE RETOUR

Que de choses Rudy avait à porter, lorsqu’il reprit le lendemain le chemin par-dessus les monts ! Il avait reçu en prix trois gobelets d’argent, deux excellentes carabines, et enfin tout un service d’argenterie. Mais ces richesses n’étaient rien à ses yeux, comparées aux dernières paroles de Babette. Il y pensait sans cesse. On eût dit qu’elles lui donnaient des ailes pour franchir les hauteurs escarpées.

Le temps était rude, le froid humide, le ciel gris. Les nuages étaient bas, ils étendaient comme un voile de deuil sur les cimes des monts, et cachaient les pics neigeux. Pas un bruit gai, pas de chants d’oiseaux, pas de tintements de clochettes. On entendait les coups réguliers de la hache des bûcherons et le fracas que faisaient les sapins en roulant en bas de la montagne, puis le grondement sourd et monotone de la Lutschine et le sifflement plaintif du vent.

Tout à coup une jeune fille se montra à côté du chasseur. Il ne l’avait pas vue arriver ; elle gravissait aussi la montagne. Ses yeux avaient un singulier pouvoir : on était forcé d’y plonger le regard : ils étaient clairs comme du cristal, profonds, sans fond, pour mieux dire, étranges. « As-tu un amoureux ? » lui demanda Rudy, qui avait la tête toute remplie de Babette et ne songeait qu’à l’amour.

« Je n’en ai point, » répondit-elle en riant, mais comme quelqu’un qui ne dit pas vrai. « Ne faisons pas ce détour, ajouta-t-elle ; allons à gauche, c’est plus court.

— Oui, pour que nous tombions dans la crevasse, dit-il ; tu ne connais pas mieux le chemin et tu veux guider les autres ?

— Je connais parfaitement la route qu’il faut prendre, répliqua-t-elle. Moi, je suis maîtresse de mes pensées, tandis que les tiennes sont toutes encore à ce qui se passe en bas dans la vallée. Mais ici, il convient de songer à la Vierge des glaces. Les hommes prétendent qu’elle leur est funeste.

— Je ne la crains pas, repartit Rudy. Déjà une fois elle a dû me lâcher, quand j’étais enfant. Maintenant que je suis homme, je saurai bien lui échapper. »

L’obscurité s’accrut, la pluie tomba, puis vinrent des rafales de neige qui, par moments, aveuglaient le chasseur.

« Donne-moi la main, dit la jeune fille, je t’aiderai à monter.

— Toi, m’aider ! fit Rudy ; Dieu merci, je n’ai pas encore besoin de l’aide d’une femme pour escalader les rochers. »

S’écartant de sa compagne, il marcha plus vite. Une tempête de neige l’assaillit, le vent soufflait avec rage. Derrière lui, Rudy entendit la jeune fille rire et chanter des airs étranges. C’était, pensait-il, quelque enchantement de la Vierge des glaces : il se trouvait justement près de l’endroit où sa pauvre mère était tombée avec lui dans le domaine de cette Vierge cruelle.

La neige diminua enfin. Regardant en arrière, il ne vit plus trace de personne ; mais il percevait encore des rires et des chants qui ne paraissaient pas venir d’une voix humaine. Lorsqu’il fut parvenu au sommet, et qu’il arriva au sentier qui descend vers la vallée du Rhône, il aperçut du côté du mont Blanc deux belles étoiles qui étincelaient dans le bleu du ciel. Il pensa aux beaux yeux de Babette et à son bonheur, et ces idées réconfortantes chassèrent la fatigue et le froid qu’il venait d’éprouver.

VI

LA VISITE AU MOULIN

« Quels objets superbes tu rapportes là ? exclama la vieille tante ; ce sont des choses comme on en voit chez les seigneurs ! »

Ses yeux d’aigle brillaient en regardant les pièces d’argenterie. L’émotion faisait osciller bizarrement sa tête branlante.

« La fortune te protège, Rudy, ajouta-t-elle. Il faut que je t’embrasse, mon doux enfant. »

Rudy se laissa embrasser, sans paraître y prendre grand plaisir.

« Mais comme tu es beau, mon garçon ! » dit encore la vieille femme.

— Ne me fourre donc pas de ces idées-là dans la tête, » répondit Rudy en riant, mais cette fois on voyait qu’il était content.

« Je te le répète, dit la tante, la fortune te sourit.

— Oui, en cela je te crois. » Il pensait à Babette.

Il était impatient de descendre dans la vallée.

« Ils doivent être de retour, se dit-il à quelque temps de là. Voici déjà deux jours écoulés depuis le terme où ils pensaient être rentrés chez eux. Je n’y puis tenir : il faut que j’aille à Bex. »

Il s’y rendit et y trouva en effet le meunier et sa fille. Il fut très bien accueilli. On lui fit des compliments de la part des parents d’Interlaken. Babette ne causa presque pas, contre son habitude, mais ses yeux parlaient et cela suffisait à Rudy. Ordinairement, le meunier prenait volontiers la parole. Il était habitué à ce qu’on rît de ses calembours. N’était-il pas le riche meunier ? Mais cette fois il préféra écouter les histoires de chasse de Rudy. Celui-ci raconta les peines, les dangers qui attendent les chasseurs de chamois sur les pics des Alpes, lorsqu’il leur faut se glisser sur le parapet de neige que la gelée a figé contre le roc, ou traverser un précipice sur le sapin chancelant que la tempête a lancé entre deux rochers.

Rudy s’animait en faisant ce récit. Sa physionomie avait une expression d’intrépidité ; ses yeux lançaient des flammes lorsqu’il parlait de la vie du chasseur, des ruses des chamois, de leurs bonds périlleux, ou des avalanches terribles, de l’ouragan de Fœhn qui entraîne tout sur son passage. Rudy remarqua fort bien qu’il s’insinuait de plus en plus dans l’esprit du meunier par toutes ces descriptions. Le meunier prenait surtout plaisir à entendre parler des aigles et des vautours.

« Pas loin d’ici, dans le Valais, continua Rudy, il y a un nid d’aigle bâti très adroitement sous un rocher qui est en saillie. Il s’y trouve en ce moment un jeune ; mais impossible de s’en rendre maître. Un Anglais m’a offert ces jours-ci toute une poignée d’or pour que je lui attrape le jeune aigle vivant ; mais à tout il y a des bornes : ce serait folie que de l’essayer. »

Pendant ce temps, le vin coulait comme coulaient les paroles du chasseur. Minuit sonna lorsqu’il quitta la maison, et cependant il trouvait que c’était partir bien tôt. Il regarda en arrière tant qu’il aperçut de la lumière à travers le feuillage.

Peu de temps après, le chat du salon arriva sur le toit par la lucarne, et il rencontra le chat de la cuisine qui longeait la gouttière. « Sais-tu la nouvelle ? dit le premier : on s’est fiancé en silence. Le père ne sait rien. Rudy et Babette se sont donné la patte sous la table. Lui, il m’a marché trois fois sur les pattes de devant. Mais je n’ai pas miaulé, cela aurait attiré l’attention.

— Moi, je ne me serais pas tant gêné, dit le second.

— Ce qui est permis à la cuisine, reprit le premier, n’est pas convenable au salon. Il faut savoir son monde. Mais je voudrais bien connaître ce que dira le meunier, quand il apprendra la chose. »

C’est justement ce que Rudy voudrait bien aussi connaître. Quant à rester longtemps dans l’attente, il n’y fallait pas songer. Aussi, lorsque peu de jours après, le lourd omnibus de Sion à Bex roulait sur le pont du Rhône, on pouvait y voir assis le beau Rudy, plein de bon courage, comme toujours, et se réjouissant par avance du consentement que le meunier lui allait accorder ce soir même.

Mais lorsque vint le soir et que l’omnibus reprit la route de Sion, Rudy s’y trouvait de nouveau, et le chat du salon courait comme un dératé après son compagnon pour lui conter des nouvelles.

« Écoute donc, lui cria-t-il. Le meunier sait tout. Cela a fini drôlement. Rudy est venu tantôt. Lui et Babette ont longtemps chuchoté dans le corridor, devant la chambre du père. De temps en temps je me frottais à leurs jambes, mais ils pensaient à bien autre chose qu’à me caresser. « Je vais, dit Rudy, tout de suite trouver ton père ; c’est ainsi que doit agir un honnête homme. — Veux-tu que j’y aille avec toi ? dit Babette. Ma présence te donnera du courage. — Je ne manque pas de courage, reprit Rudy ; cependant viens toujours, il faudra que devant toi le père soit aimable, qu’il donne ou non son consentement. » Sur ce, ils entrent. Rudy en ce moment me marche très fort sur la queue. Entre nous, je le trouve assez gauche de sa personne, ce paysan. Je me mets à miauler, mais ni lui ni Babette n’avaient d’oreilles pour m’entendre. Ils ouvrent donc la porte, ils entrent tous deux, moi en avant. Je saute sur un fauteuil, ne voulant plus m’exposer à recevoir quelque mauvais coup et ne sachant comment Rudy allait se démener. Mais ce fut le meunier qui fit une furieuse vie ! Comme il frappa du pied sur le plancher : « Détale d’ici, retourne à tes montagnes, à tes chamois ! » lui cria-t-il. Il a raison : que Rudy chasse ce gibier, à la bonne heure, mais notre petite Babette, point.

— Enfin, qu’est-ce qu’ils dirent ? demanda le chat de la cuisine.

— Ce qu’ils dirent ? Ce qu’on a coutume de dire quand on recherche la main d’une jeune fille : « Je l’aime, elle m’aime ; quand il y a du lait pour un, il y en a aussi pour deux ; » et cætera. « Ma fille est trop haut placée pour toi, répondit notre maître. Comment penses-tu atteindre au bloc d’or sur lequel elle est assise ? — Il n’est rien de si élevé qu’on n’y puisse parvenir, quand on le veut bien. — Il est vraiment enragé ce garçon… Cependant, dit le meunier, tu n’as pu l’autre jour arriver jusqu’au jeune aiglon, et Babette est encore plus haut. — Je les aurai tous les deux. — Eh bien, je te la donne si tu m’apportes le jeune aiglon vivant. » Et il rit si fort que les larmes lui sortaient des yeux. « En attendant, Rudy, grand merci pour ta visite ; mais si tu reviens demain, il n’y aura personne à la maison. Bon voyage, Rudy. » Babette aussi dit adieu à son Rudy, avec un air lamentable, comme un chaton qui crie après sa mère. « Une parole est une parole, reprit Rudy, un homme ne se dédit point. Ne pleure pas, Babette, j’apporterai l’aiglon. — J’espère bien que tu te casseras le cou, dit le meunier, et que nous serons, de la sorte, débarrassés de toi. » C’est ce que j’appelle chasser quelqu’un à coups de pied, conclut le chat du salon. Rudy est parti. Babette ne bouge pas de sa chaise et pleure sans cesse. Le meunier chantonne une mauvaise chanson allemande qu’il a apprise pendant son voyage. Moi, je vois tout cela, sans rien prendre à cœur. À quoi servirait-il, d’ailleurs ?

— Cela t’occuperait du moins, dit le chat de la cuisine, pendant que tu paresses, étendu sur un bon fauteuil. »

VII

LE NID D’AIGLE

On entendait sur la montagne une voix retentissante chanter un air joyeux ; ce devait être quelqu’un de bonne humeur et plein de courage, c’était Rudy.

Il allait trouver son ami Vesinand : « Il faut que tu m’aides, lui dit-il, ainsi que Ragli, à enlever l’aiglon qui perche là-haut sous la pointe du rocher.

— Ne veux-tu pas aller d’abord arracher les yeux à la lune ? repartit son camarade. Ma foi, tu es un plaisant farceur.

— Gai, je le suis ; oui, sans doute, surtout depuis que je songe à me marier. Mais, très sérieusement, il me faut cet aiglon, et voici pourquoi. »

Et il conta à ses amis ce qui s’était passé.

« Tu es un gaillard par trop téméraire, dirent-ils. Ce que tu veux entreprendre est simplement impossible ; tu te rompras le cou.

— On ne tombe pas, dit Rudy, à moins qu’on ne craigne de tomber. »

Vers midi, ils se mirent tous trois en marche, avec de longues perches, des échelles et des cordes ; ainsi chargés, ils traversèrent les bois, franchirent les buissons, passèrent par-dessus les blocs de rocher. Ils montèrent, montèrent jusqu’à ce qu’il fût nuit. On entendait le grondement du torrent dans la vallée et le bruit des cascades sur la montagne. Les chasseurs approchaient du roc tout à pic où se trouvait le nid.

La nuit était noire, le ciel nuageux. Ils étaient engagés dans une anfractuosité, entre deux parois de rocher. À peine si d’en haut il leur tombait un filet de lumière.

Enfin, après mille fatigues, ils s’arrêtèrent au bord d’un précipice, au fond duquel mugissait un torrent. Les trois compagnons étaient silencieux. Ils attendaient que le jour vînt à poindre ; c’est à ce moment que la mère de l’aiglon quittait le nid pour aller en chasse. Il fallait la tuer avant de songer à s’emparer de son petit. Rudy s’était posté un genou en terre, ramassé sur lui-même, immobile comme s’il eût fait partie du roc contre lequel il s’appuyait. Il tenait sa carabine dirigée vers le creux du rocher où se trouvait le nid ; ses yeux ne cessaient de fixer ce point.

Les chasseurs attendirent longtemps. Enfin un cri strident, un sifflement aigu se fit entendre au-dessus d’eux. Le peu de lumière qu’ils recevaient d’en haut fut obscurci par un objet qui nageait dans l’air. C’était l’aigle noire qui allait chercher la pâture de son petit. Un coup de feu retentit. Les larges ailes de l’oiseau-roi battirent un instant l’air, puis restèrent immobiles toutes étendues. L’animal, blessé à mort, descendait lentement, comme soutenu par un parachute, dans le précipice ; on entendit le craquement des branches des buissons qu’il cassait dans sa chute.

Alors on se mit alertement à l’œuvre. On lia ensemble les trois plus longues échelles, pensant qu’elles atteindraient jusqu’en haut. On les fixa à l’extrémité du rebord, à quelques pas du précipice, là où le pied pouvait encore s’appuyer avec sûreté. Mais elles n’arrivaient pas jusqu’au sommet. Du point où elles parvenaient jusqu’au nid, le roc était lisse comme un mur. Comment faire ? Après avoir réfléchi et discuté entre eux, les chasseurs résolurent d’attacher ensemble deux autres échelles et d’aller par en haut les descendre au-dessus du vide pour les réunir ensuite aux trois autres. On les porta sur le pic avec bien des peines, et on les lia l’une à l’autre avec de fortes cordes. Les voilà qui se balancent au-dessus du précipice, dépassant le rocher qui abritait le nid. Rudy y descendit lestement, et en un instant fut sur le dernier échelon. La matinée était glaciale ; des bouffées d’épais brouillard sortaient du sombre abîme. Rudy ressemblait à une mouche qui se balance sur un brin de paille agité par le vent, ou à un oiseau qui bâtit son nid au bord d’une haute cheminée ; mais l’oiseau et la mouche peuvent s’envoler, et Rudy ne pouvait que se rompre le cou. Le vent s’élevait : il faisait osciller les échelles. Au fond du précipice, comme pour l’étourdir, résonnait le sinistre fracas des eaux qui ruisselaient des palais souterrains de la Vierge des glaces.

Sans se troubler, Rudy imprima aux deux échelles un mouvement de va et vient. Il imitait l’araignée qui, suspendue au bout d’un long fil, se balance avant de sauter sur son ennemi. À la troisième oscillation, il saisit l’extrémité des trois échelles plantées en bas, et, d’une main robuste et ferme, il les rattacha aux deux autres. Les voilà donc toutes les cinq liées ensemble, dressées droites contre le roc, mais ne paraissant pas plus solides que le jonc qui plie au gré du vent.

Restait maintenant la partie la plus périlleuse de l’entreprise à accomplir : il fallait grimper les échelons, se sentir vaciller au-dessus d’un gouffre de plusieurs milliers de pieds de profondeur. Mais Rudy avait retenu les leçons du chat son premier maître. Le Vertige, qui voltigeait dans l’air derrière lui, eut beau étendre les bras, comme un polype, pour le saisir, Rudy ne sentit même pas sa présence. Il arrive au haut de l’échelle, tout près, du nid. Il peut l’apercevoir, y atteindre de la main, mais c’est tout.

Sans hésiter, il tâte les branches des épais buissons qui forment le nid de l’aigle. Il en trouve une résistante et solide ; il la saisit et s’élance d’un bond. Le voilà la moitié du corps engagée dans le creux du rocher.

Une odeur infecte de charogne le prend au nez et à la gorge. Il y a là tout un amas de restes pourris d’agneaux, de chamois, d’oiseaux de toute espèce. Le Vertige lui soufflait au visage cette puanteur pour le troubler. Au fond du gouffre, la Vierge des glaces en personne braquait sur lui ses yeux ardents. On aurait dit l’antique tête de Méduse. « Je te tiens, » dit-elle avec une joie féroce.

Rudy ne la voyait pas. Au fond du nid il aperçut l’aiglon qui était déjà fort et redoutable, quoiqu’il ne sût point encore voler. Rudy, le fixant du regard, d’une main se cramponna de toutes ses forces à la branche, de l’autre jeta sur d’animal un nœud coulant ou lacet qu’il avait apprêté. La corde s’enroula autour des pattes de l’aiglon ; Rudy l’attira et lança corde et bête par-dessus ses épaules, de sorte que le jeune oiseau de proie se trouva séparé de lui d’un bon bout de la corde qu’il s’attacha autour du corps. Puis, ressaisissant la branche de ses deux mains, il fit tant que ses pieds se retrouvèrent sur l’échelle, dont il empoigna le montant d’un mouvement brusque et sûr : « Tiens ferme, ne pense pas que tu vas tomber, et tu ne tomberas point. » C’était ce que le chat lui avait enseigné ; il s’en souvint, ne lâcha pas prise, descendit sans crainte.

Alors retentit un chant de victoire entonné par une voix forte et joyeuse. Rudy était de retour sur le roc solide et tenait captif et bien vivant le bel aiglon.

VIII

LES NOUVELLES
QUE RACONTE
LE CHAT DU SALON

« Voilà ce que vous désirez, » dit Rudy en entrant chez le meunier de Bex et posant à terre un grand panier. Il en enleva le couvercle, et on vit au fond du panier étinceler des yeux jaunes cerclés de noir : ils jetaient comme des flammes ; c’était un regard féroce, plein d’une fureur mortelle. Le bec de l’animal était ouvert, prêt à donner un coup terrible. À travers le duvet du cou on voyait les veines toutes gonflées d’un sang agité par la rage.

« L’aiglon ! » s’écria le meunier. Babette poussa un cri, et dans son émoi fit un saut de côté. Elle attacha ses yeux sur Rudy, puis sur l’aiglon, pour les ramener sur Rudy, sans plus pouvoir les détourner.

« Tu es un gaillard qui ne connais pas la peur, reprit le meunier.

— Et vous, vous êtes un homme connu pour n’avoir qu’une parole, répondit Rudy. Chacun a son caractère.

— Mais comment ne t’es-tu point rompu cou, bras et jambes ? repartit le meunier.

— J’ai tenu ferme, répliqua Rudy, et je tiens Babette tout aussi fermement.

— Auparavant, vois à ce qu’on te la laisse prendre, » dit le fermier, mais il riait en même temps, et c’était d’un bon augure. Babette le savait bien.

« Retirons, continua-t-il, l’oiseau de ce panier ; cela fait mal à voir comme il est bouffi de colère. Comment l’as-tu donc pris ? »

Et Rudy dut raconter toute l’affaire en détail ; le meunier le regardait avec des yeux qui s’écarquillaient de plus en plus.

« Avec un courage et un bonheur pareils, dit-il, tu pourrais nourrir trois femmes.

— Merci du compliment, fit Rudy ; merci, j’en prends acte.

— Oh ! je te vois venir, mais tu n’as pas encore Babette, » dit le meunier en frappant familièrement sur l’épaule du jeune chasseur.

« Devine un peu ce qui vient de se passer, dit le chat de salon à celui de la cuisine. Rudy a apporté le jeune aiglon et l’a troqué contre Babette. Ils se sont embrassés sous les yeux du père ; c’est comme s’ils étaient fiancés. Le vieux n’a plus tapé du pied ; il a fait patte de velours. Il a été faire son somme après midi et a laissé les jeunes gens se conter fleurette. Ils ont tant de choses à se dire qu’à la Noël, je crois, ils n’auront pas encore fini. »

En effet la Noël arriva, et Rudy et Babette s’entretenaient toujours des heures entières.

Le vent faisait tourbillonner les feuilles mortes et les flocons de neige. La Vierge des glaces était dans son superbe palais, assise sur son trône, en ses plus beaux atours. Le long des rochers on voyait pendre d’énormes glaçons, épais comme des éléphants. Le long des sapins poudrés de neige se déroulaient des guirlandes de cristaux fantastiques qui brillaient, pareilles à d’immenses rivières de diamants.

La Vierge des glaces s’élança sur les ailes du vent et vint établir son empire jusque dans les vallées les plus abritées. Tout Bex était couvert de neige. En passant, la Vierge aperçut dans la maison du meunier Rudy tenant la main de Babette. Elle s’arrêta et prêta l’oreille ; elle entendit que leur noce devait se faire l’été. Elle l’entendit, non pas une fois, mais cent fois, car les fiancés ne parlaient que de ce moment-là.

Le soleil reparut : la rose des Alpes revint avec lui, Babette était gaie, riante, ravissante comme le jeune printemps.

« Mon Dieu ! disait le chat du salon, comment ces deux jeunes gens peuvent-ils rester sans cesse assis l’un à côté de l’autre ? Les éternels miaulements de ces amoureux finissent vraiment par m’ennuyer.

IX

LA VIERGE DES GLACES

Le printemps avait fait éclore le feuillage touffu des belles allées de châtaigniers et de noyers qui s’étendent du pont de Saint-Maurice jusqu’aux bords du lac Léman, tout le long du Rhône. Le fleuve est là comme un torrent impétueux ; il bouillonne autant qu’à l’endroit où il sort du vaste glacier, demeure favorite de la Vierge des glaces.

Celle-ci se fait porter par les vents sur un des plus hauts pics des Alpes ; elle s’y assied sur un lit de neige en plein soleil, et lance ses regards perçants dans les vallées ; elle y voit les humains, pareils à une fourmilière, laborieusement occupés au pied d’un mont sourcilleux.

« Les Filles du soleil, dit-elle d’un air de mépris, vous nomment des Intelligences ! Des vermisseaux, voilà ce que vous êtes. Une seule avalanche suffit à vous écraser, vous, vos maisons, vos villages. »

Elle releva sa tête altière. Ses yeux qui lancent la mort embrassèrent le large horizon. Dans la vallée on entendait des rochers sauter, soulevés par l’explosion de la poudre.

Des machines roulaient pesamment. On posait des rails de fer. On perçait un tunnel sous les Alpes.

« Les voilà qui font comme les taupes, dit la Vierge hautaine, ils creusent des tranchées souterraines. Au bruit que font leurs mines, ils sursautent d’effroi, et cependant ce bruit est à peine plus fort que celui d’un coup de fusil. Moi, quand j’emménage mes palais, le fracas qui s’y fait égale le roulement du tonnerre. »

Du fond de la vallée s’élève une fumée blanche qui avance : c’est la vapeur d’une locomotive ; on eût dit un immense plumet ornant la tête d’un long serpent. Le train de wagons glisse plus rapide qu’une flèche.

« Ils se croient les maîtres de la terre, reprit la Vierge des glaces. Ils sont fiers d’être des Intelligences. Mais la puissance est aux forces de la nature. »

Elle rit en prononçant ces paroles. L’écho en retentit au loin et ébranle l’air.

« Voilà une avalanche qui roule ! » disent les gens de la vallée.

Les Filles du soleil entonnent une chanson qui célèbre l’esprit de l’homme : Cet esprit dompte la mer, déplace les montagnes, comble les précipices et se rend maître des forces de la nature.

Pendant qu’elles chantent, un train de chemin de fer parcourt l’espace dans le lointain.

La Vierge des Alpes le regarde d’un air moqueur : « Voilà ces Intelligences ! dit-elle ; elles sont à la merci de la force de la vapeur qui les traîne. En tête, le conducteur est debout, fier comme un roi. Les autres sont entassés dans les voitures. La moitié dort tranquillement, tant ils se croient sûrs que le dragon de vapeur ne les mène pas à leur perte. » Elle rit de nouveau. « Voilà encore une avalanche ! » disent les gens de la vallée.

« La cruelle Vierge des glaces a beau faire ; elle ne nous enlèvera pas l’un à l’autre, » disent Rudy et Babette, qui sont au nombre des voyageurs du train.

« Voilà ce couple ! s’écrie la Vierge. J’ai écrasé des troupeaux de chamois, des milliers de sapins, des rocs plus élevés que des clochers ; comment ne viendrai-je pas à bout de ces prétendues Intelligences. Ce couple notamment qui me brave, je l’anéantirai ! ».

Elle rit une troisième fois. « Toujours des avalanches ! que se passe-t-il donc là-haut ? » répètent les gens de la vallée regardant les sommets qui s’écroulent.

X

LA MARRAINE

À Montreux, près de Clarens, sur les bords enchantés du lac Léman, demeurait la marraine de Babette, la grande dame anglaise, avec ses filles et un jeune parent. Elle était récemment arrivée d’Angleterre ; mais déjà le meunier était allé rendre visite et annoncer le mariage de Babette. Il avait parlé de Rudy, de la fête du tir, de l’aiglon : Bref, il avait raconté toute l’histoire de ces fiançailles qui avait vivement intéressé les auditeurs. Tout le monde s’était épris de Babette, de Rudy, et même du meunier. On les avait tous trois invités à venir passer une journée à Montreux.

Toute cette côte du lac a été chantée par les poètes. Là, au bord de ces eaux d’un bleu limpide, Byron venait s’asseoir sous les noyers et y écrire ses magnifiques vers sur le prisonnier enfermé jadis dans le sombre château de Chillon. Un peu plus loin, sous les hauts ombrages de Clarens, Jean-Jacques Rousseau se promenait, rêvant à Héloïse.

Un peu en arrière, à peu de distance de l’endroit où le Rhône se précipite dans le lac, se trouve un îlot si petit, que de la côte on le prend pour une barque. Ce n’était, il y a cent ans, qu’un rocher. Une belle dame d’alors y fit porter de la terre et planter trois acacias qui aujourd’hui couvrent tout l’ilot de leur feuillage.

Babette trouva ce lieu ravissant. À son goût, c’était le plus beau point de ce magnifique paysage : « Qu’on doit être bien dans ce petit paradis ! disait-elle. Elle eût voulu y aborder ; mais le bateau à vapeur ne s’arrêta pas et déposa les voyageurs à Vernex.

Ils s’acheminèrent entre les murs blanchis, brûlés par le soleil, qui bordent les vignobles de Montreux. Devant les chaumières des paysans s’élevaient des touffes de figuiers, de lauriers et de cyprès. La maison de la marraine était située à mi-côte.

Ils y furent reçus avec la plus vive cordialité. La marraine était une grande femme à l’air souriant et gracieux ; dans son enfance, elle avait dû ressembler à un ange de Raphaël ; maintenant, avec ses cheveux argentés, on aurait dit une figure de sainte. Ses filles étaient de grandes demoiselles élancées, élégantes, habillées à la dernière mode. Leur jeune cousin était vêtu de blanc de la tête aux pieds ; il avait des cheveux blonds tirant sur le roux, et une longue, longue barbe de la même couleur ; il se montra dès l’abord plein d’attention pour la petite Babette.

Dans le salon, sur une grande table, se trouvaient des gravures, de beaux albums richement reliés, mais on ne pensait pas à les regarder. Les fenêtres qui donnaient sur le balcon étaient ouvertes, et l’on apercevait dans toute son étendue le magnifique lac. La nappe d’eau était si tranquille que les montagnes de la Savoie, avec leurs villages, leurs bois, leurs cimes neigeuses, s’y réfléchissaient comme dans un miroir.

Rudy, qui était toujours si hardi, si gai, se sentait pour la première fois de sa vie hors de son élément. Il marchait sur le parquet ciré comme sur des pois. Que le temps lui paraissait long ! Que ces manières anglaises, élégantes et compassées, l’excédaient !

Il soupira d’aise lorsqu’on sortit pour se promener. Mais nouvel ennui : on marchait si lentement qu’il pouvait faire trois pas en avant, puis deux en arrière, et cependant n’être pas en retard.

Ils allèrent visiter le vieux et sombre château de Chillon, tout entouré des eaux du lac. Ils virent la prison, l’attirail de torture, le billot pour les exécutions, la trappe par où les condamnés étaient lancés, dit-on, sur des piquants de fer, au milieu de l’eau. Byron a rendu ces lieux célèbres dans le monde de la poésie ; mais Rudy s’y sentait presque aussi malheureux que s’il avait été prisonnier. Il s’accouda à une fenêtre et regarda vers le petit îlot solitaire aux trois acacias. C’est là qu’il eût voulu être, loin de toute cette société qui l’importunait, le rustique chasseur, avec le babil et les façons des citadins.

Babette, au contraire, était aux anges, elle s’amusait divinement ; elle le dit à Rudy, au retour, ajoutant que le jeune Anglais l’avait déclarée une jeune fille accomplie.

« Lui, c’est un fat accompli » répliqua Rudy brusquement. C’était la première fois qu’il dit une parole qui déplût à Babette. Le jeune gentleman lui avait donné un souvenir, un joli petit volume, le Prisonnier de Chillon, de Byron, traduit en français.

« Cela peut être un livre intéressant, reprit Rudy, mais quant au godelureau si bien peigné qui te l’a donné, je ne puis le souffrir.

— Il m’a fait l’effet d’un sac de farine sans farine, » dit le meunier en riant de bon cœur de sa plaisanterie. Rudy en rit encore plus fort et trouva que le meunier avait prodigieusement d’esprit.

XI

LE COUSIN

Lorsque Rudy, à quelques jours de là, vint au moulin, il y trouva le jeune Anglais. On l’avait retenu à dîner. Babette avait préparé les truites et les avait entourées de persil, pour qu’elles eussent meilleure apparence. « C’était fort inutile, pensa Rudy… Que fait ici cet étranger, et pourquoi Babette lui fait-elle tant d’honneur ? »

Il était jaloux. Babette prit plaisir à voir sa mauvaise humeur. Elle connaissait ses excellentes qualités, elle n’était pas fâchée de connaître aussi ses faiblesses. Elle se mit à jouer avec le cœur de Rudy, et cependant il était l’idole de son âme ; l’amour de Rudy faisait sur la terre son unique félicité. Pourtant, plus le visage du chasseur s’assombrissait, plus les yeux de Babette devenaient riants. Oui, elle aurait volontiers embrassé l’Anglais à la barbe rousse, si elle avait été sûre que Rudy alors se sauverait plein de rage, parce qu’elle avait vu par là combien il l’aimait !

Ce n’était pas d’une fille sage, ce que faisait ainsi la petite Babette ; mais elle avait dix-neuf ans et ne réfléchissait pas que ces coquetteries étaient réellement déplacées de la part de la fiancée de Rudy.

Le gentleman s’en alla, puis s’en revint le soir errer autour du moulin. Il arriva au ruisseau rapide qui faisait tourner la roue. Voyant devant lui une lumière qui brillait dans la chambre de Babette, il marcha dans cette direction. Il sauta le ruisseau et faillit y tomber ; il se rattrapa au bord et se releva tout mouillé et tout sali. Il reprit sa marche, atteignit un vieux tilleul qui était très proche des fenêtres de Babette. Il ne savait pas grimper comme Rudy, mais enfin il parvint à se jucher dans l’arbre. Là, il se mit à chanter une complainte d’amour. Il se croyait une voix mélodieuse comme celle du rossignol, tandis que son chant n’était guère plus agréable que celui du hibou.

Babette l’entendit et souleva le rideau pour voir ce que c’était. Elle aperçut dans les branches du tilleul un homme tout habillé de blanc ; elle soupçonna bien toutefois que ce n’était pas un garçon meunier, mais son admirateur, le jeune Anglais. Elle tressaillit de peur et aussi de colère, elle souffla sa lumière et ferma solidement ses volets, laissant le jeune fou continuer son ramage.

« Que ce serait terrible, se dit-elle, si Rudy était au moulin ! »

Il n’y était pas, mais c’était bien pis. Lui aussi était resté aux alentours. Il avait entendu les éclats de voix de l’Anglais. Il était accouru, et l’on entendit sous l’arbre des cris de colère.

« Ils vont se battre, se tuer ! » dit Babette. Elle rouvrit sa fenêtre, appela Rudy et le supplia de s’en aller. Il ne voulut pas.

« Je l’exige, dit-elle. — Bien, tu veux que je parte ! c’était donc un rendez-vous que tu avais donné ! Tu dois avoir honte, Babette.

— Ce que tu dis là est indigne, et je te déteste ! s’écria-t-elle. Va-t’en ! va-t’en ! » Et elle se mit à fondre en larmes.

— Je n’ai pas mérité ce traitement, » dit-il irrité, et il partit. Ses joues étaient enflammées et son cœur comme un brasier.

Babette se jeta sur son lit en sanglotant : « Moi qui t’aime tant, Rudy, murmurait-elle, comment peux-tu me croire capable de pareille chose ! »

À cette pensée elle s’emporta et ressentit une violente colère. Ce fut heureux, car sans cela elle eût été dévorée de chagrin.

XII

LES PUISSANCES FUNESTES

Rudy quitta Bex pour retourner chez lui. Il prit le chemin des montagnes, par les champs de neige où règne la Vierge des glaces. Il monte toujours. L’air devient de plus en plus vif et frais, mais cela ne calme pas le chasseur. Il passe près d’une belle touffe de roses des Alpes entourées de gentianes bleues ; de la crosse de son fusil, il brise, broie les pauvres fleurs.

Tout à coup il aperçoit deux chamois ; ses yeux étincellent, ses pensées prennent une nouvelle direction. Il grimpe afin d’approcher des chamois à portée de carabine ; il s’avance avec précaution et sans faire de bruit. Les chamois allaient çà et là sur la neige. Rudy apprête son fusil. Tout à coup le brouillard l’enveloppe, il ne voit plus rien. Il fait quelques pas et se trouve devant une muraille de rochers. La pluie commençait à tomber à verse.

Il était agité d’une fièvre violente, la tête en feu, le corps glacé. Il saisit sa gourde, elle était vide : il avait oublié de la remplir avant de partir du moulin. Lui qui n’a jamais été malade, cette fois il se sent atteint. Harassé de fatigue, il a envie de se jeter à terre et de dormir. Mais l’eau du ciel tombe par torrents.

Il cherche à recueillir ses forces pour retrouver son chemin. Les objets dansent bizarrement devant ses yeux. Il aperçoit soudain contre le rocher un joli chalet qui paraissait nouvellement construit ; il ne se souvenait pas de l’avoir jamais vu. À la porte se tient une jeune fille ; elle ressemble à Annette, la fille du maître d’école, celle qu’il a une fois embrassée en dansant. Mais non, ce n’est pas Annette. Pourtant il l’a vue quelque part, peut-être près de Grindelwald, le soir qu’il revint de la fête des tireurs.

« D’où viens-tu ? lui dit-il. — De nulle part, répond-elle ; je suis ici chez moi, je garde mon troupeau. — Ton troupeau ? Il n’y a pas ici de pâturage, il n’y a que de la neige et des rochers. — Vraiment ! comme tu connais le pays ! dit-elle en riant. Eh bien, là, de ce côté, il existe une belle prairie, où paissent mes chèvres. Pas une ne se perd. Ce qui est à moi reste à moi. — Tu as l’air hardi, reprend Rudy. — Et toi de même, répondit-elle. — As-tu un peu de lait à me donner ? J’ai une soif d’enfer. — J’ai mieux que du lait. Hier des voyageurs ont passé par ici. Ils ont oublié une bouteille d’un vin comme tu n’en as sans doute jamais goûté. Je n’en bois pas ; elle est pour toi. »

En effet, elle prend une bouteille, remplit de vin tout une écuelle et la tend à Rudy.

« Que c’est bon ! dit-il après avoir bu. Jamais, en effet, je n’ai bu de vin si exquis et si chaleureux.

Rudy a des flammes dans les yeux ; le sang circule comme du feu dans ses veines ; son chagrin et sa colère se sont évanouis ; sa gaieté lui est toute revenue, exubérante et folle.

« Tu es bien la jolie Annette ! s’écrie-t-il, donne-moi un baiser. — Je le veux bien, mais toi, fais-moi cadeau de cette bague que tu portes au doigt. — Mon anneau de fiançailles ! — Justement, c’est ce que je veux avoir.

Elle remplit de nouveau l’écuelle de vin et la met aux lèvres du chasseur. Il boit. Une vie intense se répand dans son être. Il lui semble que l’univers lui appartient. — « À quoi bon, se dit-il, se forger des soucis ? Jouissons, soyons heureux. Le plaisir est la vraie félicité. »

Il regarda de nouveau la jeune fille, c’était Annette. Un instant après, ce n’était plus Annette ; ce n’était pas non plus le fantôme qui lui avait apparu près de Grindelwald. Elle était fraîche et blanche, comme la neige qui vient de tomber du ciel ; elle était gracieuse comme un bouquet de roses des Alpes, svelte et légère comme un jeune chamois. Il l’entoura de son bras ; il plongea son regard dans les yeux merveilleusement clairs de la vierge. Que devint-il ? Comment exprimer une sensation inexprimable ? Il se sentit descendre, descendre toujours, toujours plus bas dans le profond abîme de glace où règne la mort. D’immenses murailles, qui semblaient faites d’un cristal verdâtre, reflétaient une lumière bleue. Des milliers de gouttes d’eau faisaient en tombant une musique sinistre. La Reine des glaciers était là. Elle donna à Rudy un baiser sur le front ; il fut saisi, des pieds à la tête, d’un froid mortel. Il poussa un cri de douleur, chancela et tomba. Tout devint obscurité et nuit.

Il revint à lui cependant. Il comprit qu’il avait été le jouet des Puissances funestes. La jeune fille avait disparu et le chalet aussi. Il n’y avait autour de lui que de la neige. Rudy était trempé jusqu’aux os ; il tremblait de froid. L’anneau de fiançailles que Babette lui avait donné, il ne l’avait plus.

Il chercha sa route ; un brouillard épais et humide couvrait la montagne ; des rochers roulant avec fracas passaient à côté de lui. Le Vertige le guettait, le croyant recru et sans forces. S’il était tombé, c’en était fait de lui ; mais il devait cette fois échapper encore au péril.

Au moulin, Babette était assise, morne, désolée, toujours en larmes. Il y avait six jours que Rudy n’était venu, lui qui avait tant de torts à se reprocher, lui qui aurait dû implorer son pardon, lui qu’elle aimait par-dessus tout.

XIII

CHEZ LE MEUNIER

« En voilà un affreux brouillamini chez ces humains ; dit le chat du salon au chat de la cuisine. C’est déjà fini entre Rudy et Babette. Elle pleure à chaudes larmes, et lui, probablement, ne pense plus à elle.

— C’est bien mal à lui, dit le chat de la cuisine.

— D’accord, dit l’autre, mais je n’entends pas m’en chagriner un instant. Babette prendra, si elle veut, l’homme aux favoris roux. Il est vrai que lui non plus n’est plus revenu au moulin, depuis le soir où il prétendait grimper comme nous sur les toits. »

Pendant ces longues journées, Rudy réfléchit à ce qu’il lui était arrivé la nuit dans la montagne. La fièvre lui avait donné le délire. Avait-il eu une vision ? Il ne pouvait se rendre compte de ce qu’il avait éprouvé.

Il continuait à condamner Babette. Pourtant il avait fait aussi son examen de conscience. Il se rappelait l’affreux orage, la tourmente furieuse qui avait agité son cœur. Devait-il avouer à sa fiancée les horribles pensées qui s’étaient emparées de lui, et qui auraient pu devenir des actes ? De fait, il avait perdu son anneau. L’avait-il lancé loin de lui dans un accès de colère ? Il y songeait sans cesse, et c’est ce qui ramenait son cœur vers la jeune fille.

Lui pourrait-elle, de son côté, avouer tous ses torts ? Il sentait son cœur se briser, au souvenir des gentilles et douces paroles d’amour qu’elle lui avait dites. Elle lui apparaissait constamment dans sa grâce et sa gaieté folâtre. Ces pensées furent comme des rayons de soleil qui percent un nuage sombre.

« Elle doit pouvoir tout m’avouer, se dit-il ; il faut qu’elle se justifie ! »

Il se rendit au moulin. On en arriva aux explications. Elles commencèrent par un baiser, et voici comment elles se terminèrent : Rudy a été un méchant, un pécheur ; il a osé douter de la fidélité de Babette. Sa conduite est abominable. Une défiance, une violence pareilles ! C’était assez pour faire à tous deux leur malheur à jamais, oui certes, monsieur Rudy.

Et Babette lui fit un sermon sévère. Elle était délicieuse dans ce rôle, la jolie enfant. En un point cependant elle donna raison à son fiancé : cet Anglais était réellement un fat, un ridicule godelureau. Elle déclara qu’elle allait jeter au feu le livre qu’il lui avait donné, pour n’avoir plus rien qui pût lui rappeler un tel nigaud.

« Tout est raccommodé, dit le chat du salon à son camarade de la cuisine. Rudy est de retour. Ils se sont expliqués. Ils se comprennent, et c’est là, selon eux, le souverain bonheur.

— La nuit, répondit le chat de cuisine, quand je guette les rats, je les entends dire que le souverain bonheur, c’est de manger de la chandelle et d’avoir une provision de viande gâtée. Lesquels croire, les rats ou les amoureux ?

— Ni les uns ni les autres, répliqua le chat du salon ; c’est toujours le plus sûr. »

Le souverain bonheur, Rudy et Babette l’attendaient sous peu de temps. Le jour de leurs noces approchait. Elles ne devaient pas se célébrer à l’église de Bex, ni dans la maison du meunier. La marraine avait demandé que le mariage se célébrât à la jolie petite église de Montreux et ensuite chez elle. Le meunier avait appuyé la proposition ; il savait quels beaux présents, quelle dot la généreuse marraine destinait aux jeunes gens, et il estimait que cela valait la peine d’être agréable à cette excellente marraine. Le jeune cousin était reparti pour l’Angleterre.

Le jour était donc fixé. La veille, on devait gagner Villeneuve et prendre le matin, à la première heure, le bateau pour Montreux. Les filles de la marraine pourraient de la sorte aider Babette à revêtir ses beaux atours.

« Tout cela est fort bien, dit le chat du salon ; mais j’espère bien que le lendemain il y aura un festin ici à la maison ; sinon, je ne pousserai pas un seul miaou pour leur souhaiter du bonheur en ménage.

— Je crois bien, dit le chat de la cuisine, nous aurons un fameux régal. Les canards sont plumés, les poulets et pigeons tués. En bas, un veau entier est suspendu à la muraille. Je ne puis tenir mes mâchoires en repos à la vue de toutes ces bonnes choses. C’est demain qu’ils partent. »

Oui, demain. Rudy et Babette restèrent ce soir-là longtemps à deviser de mille choses. C’était leur dernière causerie au moulin. Les Alpes resplendissaient inondées d’une lumière rose. Les cloches du soir tintaient. Les Filles du soleil chantaient en tournoyant dans l’air : « Que Rudy, notre favori, soit heureux comme il le mérite ! »

XIV

LES SPECTRES DE LA NUIT

La nuit était venue ; de gros nuages remplissaient toute la vallée du Rhône. Un coup de vent terrible, dernier souffle du siroco qui, après avoir passé sur l’Italie, vient exhaler les suprêmes efforts de sa rage au pied des Alpes, se déchaîna sur la contrée. Il déchira les nues. Elles se reformèrent, prenant les figures des monstres du monde primitif et des animaux fantastiques des contes de fées.

Les esprits de la nature, les forces élémentaires s’ébattaient librement pendant que les hommes sommeillaient. Au clair de lune qui faisait reluire la neige des montagnes, on voyait défiler l’armée de la Vierge des glaciers. Une troupe de Vertiges se jouaient dans les tourbillons du Rhône. Sur un immense sapin arraché par l’ouragan et qui flottait dans le fleuve était assise la Vierge elle-même. Elle sortait de ses palais de glace, amenant par flots pressés des eaux d’un froid mortel.

Et partout dans l’air, sur l’onde, on entendait retentir ces paroles : « Nous voici, gens de la noce. »

Pendant ce temps, Babette rêvait des rêves bizarres. Elle se voyait mariée avec Rudy depuis plusieurs années. Il était allé chasser le chamois. Elle était à la maison. Survint le jeune Anglais à la barbe dorée. Il lui dit des paroles ensorcelées. Elle se sentit forcée de le suivre. Ils s’en allaient ensemble, bien loin, bien loin.

Son cœur fut aussitôt oppressé par un poids qui devenait de plus en plus lourd. Elle avait péché envers Rudy, péché envers Dieu. Tout à coup elle se trouvait délaissée, seule. Ses yeux avaient blanchi par le chagrin. Elle leva les yeux vers le ciel et aperçut Rudy sur la crête d’une montagne. Elle tendit ses bras vers lui, sans oser rappeler. C’eût été, du reste, inutile, car elle vit tout de suite que ce n’était pas Rudy, mais sa veste de chasse et son chapeau qu’il avait mis sur un bâton pour tromper les chamois.

Alors Babette, pénétrée d’une profonde douleur, se lamenta en disant : « Oh ! si j’étais morte le jour de mes noces, ce jour le plus heureux de ma vie ! Seigneur Dieu, c’eût été la plus grande grâce que vous eussiez pu me faire. C’eût été le mieux pour moi comme pour Rudy. Personne ne connaît l’avenir. »

Et alors, maudissant Dieu et la vie, elle se jetait dans un précipice.

Babette se réveilla en sursaut. Les fantômes s’évanouirent. Mais elle se rappelait avoir été tourmentée par un songe horrible. Elle se souvenait positivement que le jeune Anglais y avait figuré, lui qu’elle n’avait pas vu depuis plusieurs mois et à qui elle ne pensait jamais. Serait-il revenu à Montreux ? Assisterait-il à son mariage ? Était-ce un pressentiment ? La jeune fille fronça les sourcils, et fit une moue, qui, à la vérité, était adorable.

Mais bientôt son sourire revint. Elle aperçut les rayons du soleil luisant déjà dans toute sa splendeur. « Un jour encore, dit-elle, un seul jour et nous serons époux ! »

Lorsqu’elle descendit, elle trouva Rudy tout prêt. On partit pour Villeneuve. Qu’ils étaient heureux, les deux fiancés ! Et le meunier aussi, quelle bonne joie s’épanouissait sur son honnête visage ! Il ne cessait de rire ; jamais il n’avait été d’aussi belle humeur. C’était un bon père, malgré ses petites brusqueries.

« Nous voilà seuls et les maîtres de céans, dit le chat du salon à son confrère. Nous pourrions peut-être attraper quelques-unes des bonnes choses préparées pour le festin. »

XV

FIN

Ils arrivèrent à Villeneuve dans l’après-midi, toujours gais et joyeux. Après le repas, le meunier s’assit dans un fauteuil, fuma une pipe, puis fit un somme.

Les fiancés allèrent se promener, bras dessus, bras dessous, sur les bords du lac, aux eaux profondes couleur de saphir et d’émeraude. Ils s’assirent sur un rocher ombragé de saules, et contemplèrent le sombre château de Chillon, dont les tours massives se reflétaient dans le lac. Ils apercevaient aussi l’îlot aux trois acacias, « Que l’on doit y être bien ! dit Babette, qui ressentit de nouveau l’ardent désir qu’elle avait eu déjà d’aller s’asseoir sous ces arbres.

Ce souhait pouvait être accompli à l’instant. Une barque était attachée à un tronc d’arbre par une corde facile à dénouer. Ils cherchèrent le propriétaire pour lui demander la permission de prendre la barque, ils ne trouvèrent personne. Ils s’embarquèrent néanmoins. Rudy savait très bien manier les rames. Il attaqua l’eau bravement. L’élément mobile cède au moindre effort, et rien pourtant ne résiste à sa formidable puissance ; il offre, pour ainsi dire, complaisamment son dos pour vous porter, et sa gueule est toujours béante, prête à vous dévorer ; il sourit, il semble la douceur même, et les ravages, les désastres qu’il cause sont les plus terribles.

En quelques minutes les heureux fiancés atteignirent l’îlot et y descendirent. Ils étaient d’une folle gaieté, et se mirent à danser et sauter d’allégresse. Rudy fit faire trois fois à Babette le tour de l’étroit espace, puis ils s’assirent sur un banc sous les acacias.

Ils se regardaient, la main dans la main. Autour d’eux, la nature resplendissait de l’éclat du soleil couchant. Les forêts de sapins sur la montagne prenaient une teinte lilas, couleur de fleur de bruyère. Les rochers reluisaient comme du métal en fusion et paraissaient transparents. Les nuages du ciel ressemblaient à un vaste incendie. Le lac pouvait être comparé à une immense feuille de rose.

Peu à peu l’ombre bleuâtre descendit et atteignit le bas des montagnes neigeuses de la Savoie ; mais leurs cimes étaient toujours empourprées. On se serait cru aux premiers jours du monde, lorsque les montagnes sortaient du sein de la terre comme une lave rougie.

C’était un spectacle comme Rudy et Babette ne se souvenaient pas d’en avoir jamais vu de si beau. La Dent du Midi, couverte de neige, jetait plus d’éclat que la pleine lune lorsqu’elle émerge de l’horizon.

« Que de splendeur, et que de félicité ! » disaient les deux amants. « Sur cette terre, dit Rudy, je n’ai plus rien à désirer. Une heure comme celle-ci vaut toute une vie. J’ai déjà éprouvé bien des bonheurs et souvent j’ai cru que c’était tout, que j’avais épuisé la coupe. Mais le jour s’achevait et il en recommençait un autre qui était encore plus beau. Le Seigneur est vraiment d’une bonté infinie !

— Mon cœur déborde de reconnaissance, dit Babette.

— La terre ne saurait m’offrir rien au delà de ce que j’éprouve ! » reprit Rudy.

Des montagnes de la Savoie, des montagnes de Suisse, les cloches sonnaient la prière du soir. Vers l’ouest on voyait les sommets du Jura briller dans une mer d’or.

« Que Dieu te donne ce qu’il a de meilleur et de plus souhaitable au monde ! dit Babette, les yeux humides de tendresse.

— C’est ce quil fera ! dit Rudy. Demain je t’aurai, demain tu seras entièrement à moi, ma délicieuse petite femme !

— La barque ! la barque ! s’écria Babette. »

Le bateau s’était détaché par le mouvement des vagues et s’éloignait de l’ilot.

« Je vais le rattraper, » dit Rudy, et, jetant son habit, ses bottes, il sauta dans l’eau et, habile nageur, il avançait rapidement vers la barque.

Il arriva dans le courant des eaux grises, bleuâtres, froides, que le Rhône apporte des glaciers. Il y jeta un regard, un seul coup d’œil. Il lui sembla qu’il voyait rouler au fond un brillant anneau d’or. Il pensa à son anneau de fiançailles qu’il avait perdu. Mais cet anneau devint de plus en plus grand, de plus en plus large ; il forma en un instant un large cercle lumineux. Au milieu de ce cercle s’ouvrit un vaste glacier. De profonds précipices étaient béants. Des milliers de gouttes d’eau faisaient, en tombant, une musique sinistre, un glas funèbre. Les murs de cristal réfléchissaient des flammes blanches et bleues.

Dans l’espace d’une seconde, Rudy vit un spectacle qu’il faudrait bien des paroles pour décrire.

Là se trouvait une foule de jeunes chasseurs, de jeunes filles, d’hommes et de femmes qui étaient tombés dans les crevasses des glaciers et y avaient péri. Ils paraissaient vivants, avaient les yeux ouverts et souriaient à Rudy.

Plus au fond, on découvrait une ville que le lac avait engloutie dans ses eaux. Le torrent des montagnes agitait les cloches des églises et faisait résonner les orgues. Les habitants étaient agenouillés dans le sanctuaire, où ils s’étaient réfugiés lorsque arriva la catastrophe.

Enfin tout en bas était assise le Vierge des glaces ; elle se leva à la vue de Rudy. Elle embrassa ses pieds et les toucha de ses lèvres ; le chasseur reçut une commotion électrique, puis un froid mortel saisit ses membres et les engourdit.

« À moi ! à moi ! tu es à moi ! ». Ce cri de triomphe retentit autour de lui. « Je t’ai embrassé lorsque tu étais enfant : je t’ai donné alors un baiser sur la bouche. Aujourd’hui je t’en donne un sur le talon. Tu es à moi, totalement à moi ! »

Et Rudy disparut au milieu de l’onde bleue et claire.

Sur la terre, partout le silence se fit. Les tintements des cloches du soir cessèrent. Les nuages perdirent leurs couleurs éclatantes.

« Tu es à moi ! » Ces mots retentissaient au fond des eaux : ils retentissaient également dans le ciel. La voix remplissait l’infini.

N’est-ce pas un bonheur que de passer ainsi de l’amour sur terre aux pures joies du ciel, comme d’un seul bond. Le baiser glacé de la mort avait anéanti une enveloppe périssable ; un être immortel en sortit, prêt à la vie véritable qui l’attendait. La dissonance de la mort se résolvait en une harmonie céleste.

Appelez-vous cela une histoire triste ?

Pauvre Babette ! Oui, pour elle, ce furent des moments de cruelle angoisse. La barque s’éloignait de plus en plus. Personne à terre ne savait que les fiancés fussent allés sur la petite île. L’obscurité augmenta. La nuit vint. Seule, désolée, gémissante, Babette se tordait dans le désespoir.

Un éclair brilla au-dessus du Jura. Un autre partit des montagnes de la Savoie. Bientôt on ne les compta plus, tant ils se succédaient rapidement. Les roulements du tonnerre duraient des minutes sans interruption. La foudre, avec ses zigzags éblouissants, éclairait le paysage comme la lumière du jour. On pouvait par instants distinguer chaque arbre et chaque branche. Puis retombait la nuit noire. L’écho des montagnes répétait le fracas de l’orage.

Les pêcheurs tiraient leurs barques à terre. Hommes et animaux cherchaient à la hâte un refuge. Le ciel versa des torrents de pluie. « Où peuvent donc être Rudy et Babette par ce temps affreux ? » se demandait le meunier anxieux.

Babette, après avoir crié au secours, gémi, pleuré, n’avait plus de voix, plus de larmes. Elle gisait par terre, agenouillée, la tête dans ses mains, mais ne pouvant prier. « Il est au fond de l’eau, pensait-elle, tout au fond ; il ne reviendra plus. Le lac est profond comme un glacier. »

Elle se souvint de ce que Rudy lui avait raconté de la mort de sa mère, et comment on l’avait, lui, retiré froid comme un cadavre de la crevasse où il était tombé. « La Vierge des glaces l’a repris, » se dit-elle.

Un éclair, éblouissant comme le soleil rayonnant sur un champ de neige, illumina le lac. Babette se leva en sursaut.

Elle vit au-dessus de l’eau la Vierge debout, ayant dans son aspect une majesté terrible. À ses pieds était le corps de Rudy. « Il est à moi ! » dit-elle, et elle disparut. Tout fut replongé dans l’obscurité.

« Cruelle ! disait Babette. Pourquoi l’as-tu fait périr la veille du jour qui devait éclairer notre bonheur ? — Dieu, reprit-elle, illuminez mon esprit et mon cœur. Faites-moi comprendre le mystère de vos desseins. »

Et Dieu l’entendit. Il se fit une clarté dans son âme. Elle se souvint du rêve de la nuit précédente, et de ce qu’elle avait souhaité dans ce rêve, comme étant le suprême bonheur pour Rudy et pour elle-même.

« Malheur sur moi ! dit elle. Le germe du péché était-il donc dans mon cœur ? Ce que j’ai rêvé, était-ce ma destinée ? Et valait-il mieux, en effet, qu’il mourût ! »

Ses gémissements redoublèrent. Tout à coup son cœur brisé, broyé, tressaillit au souvenir des dernières paroles de Rudy : « La terre ne saurait m’offrir un bonheur plus grand ! »

Plusieurs années se sont écoulées. Le lac sourit. Les coteaux sont dans toute leur beauté. Les bateaux à vapeur voguent, leurs pavillons flottant au souffle des airs. Les grandes barques, déployant leurs voiles latines, volent sur la nappe d’eau comme des libellules gigantesques. Le chemin de fer dépasse Chillon et remonte la vallée du Rhône. À chaque station descendent les touristes. Ils s’empressent d’ouvrir les Guides reliés de rouge et de vert, pour y lire ce qu’il y a de curieux à voir. Et ils trouvent dans leur livre l’histoire des fiancés qui, en 1856, allèrent à la petite île aux trois acacias ; le fiancé périt, et le lendemain matin seulement on entendit de la côte les cris désespérés de la jeune fille.

Mais le livre n’en dit pas plus long. Il ne parle pas de la vie retirée que Babette mène auprès de son père, non au moulin, il a été vendu, parce qu’elle ne voulait pas habiter des lieux qui lui rappelaient tant de bonheur anéanti. Ils habitent un jolie maison, non loin de la gare. Elle reste parfois des heures entières à sa fenêtre, regardant, par-dessus les châtaigniers, les montagnes neigeuses où Rudy chassait. Quand elle voit les cimes des Alpes se colorer des splendides rougeurs du crépuscule, elle songe à leur dernier soir. Souvent, lorsqu’elle est bien triste, bien accablée, il lui semble entendre les Filles du soleil chanter et dire comment l’ouragan enlève au voyageur son manteau, « mais est-ce une raison de s’affliger ? Il ne prend que l’enveloppe, et non l’homme. » Et la lumière se fait dans son âme à la pensée que Dieu dispose toutes choses pour le mieux. Ne le savait-elle pas mieux que personne depuis son rêve ?

IB ET LA PETITE CHRISTINE

I 

La belle et claire rivière de Gudenaa, dans le Jutland du nord, longe un bois vaste et qui s’étend au loin dans le pays. Le terrain se relevant en dos d’âne forme comme un rempart à travers la forêt. Sur la lisière à l’ouest, se trouve une habitation de paysans, entourée d’un peu de terre arable, mais bien maigre. À travers le seigle et l’orge qui y poussent péniblement, on aperçoit partout le sable.

Il y a un certain nombre d’années, les braves gens, qui demeuraient là cultivaient leur champ ; ils possédaient trois brebis, un porc et deux bœufs. Ils avaient de quoi vivre, si l’on appelle vivre se contenter du strict nécessaire. Jeppe Jaens, c’était le nom du paysan, vaquait pendant l’été aux travaux de culture. L’hiver, il faisait des sabots. Il avait un apprenti qui, comme lui, savait confectionner ces chaussures de bois de telle façon qu’elles fussent solides en même temps que légères et qu’elles eussent bonne tournure. Ils taillaient aussi des cuillers et d’autres ustensiles, qui se vendaient bien ; et peu à peu, Jeppe Jaens arrivait à une sorte d’aisance.

Son fils unique, le petit Ib, avait alors sept ans ; il aimait à regarder son père travailler ; il essayait de l’imiter, tailladait le bois, et de temps en temps se faisait aux doigts de profondes coupures. Mais un jour il montra d’un air triomphant à ses parents deux jolis sabots tout mignons. Il dit qu’il en ferait cadeau à la petite Christine.

Qui était cette Christine ? C’était la fille du passeur d’eau ; elle était gentille et délicate comme un enfant de seigneurs ; si elle avait porté de beaux habits, personne ne se serait douté qu’elle fût née dans une cabane, sur la lande voisine.

Là demeurait son père, qui était veuf. Il gagnait sa vie en charriant sur sa grande barque le bois à brûler qui se coupait dans la forêt et en le conduisant dans le domaine de Silkeborg et jusqu’à la ville de Randers. Il n’avait chez lui personne à qui donner Christine à garder. Aussi l’emmenait-il presque toujours dans sa barque ou dans le bois. Mais quand il lui fallait aller à la ville, il la conduisait chez Jeppe Jaens, de l’autre côté de la bruyère.

Christine avait un an de moins que le petit Ib. Les deux enfants étaient les meilleurs amis, partageaient leur pain, leurs myrtilles, faisaient ensemble des trous dans le sable. Ils trottinaient partout aux environs, jouant, sautant. Un jour même, ils se hasardèrent à entrer tout seuls assez avant dans le bois ; ils y trouvèrent des œufs de bécasse, et ce fut pour eux un événement mémorable.

Ib n’avait encore jamais été ni dans la maison de Christine, ni dans la barque du batelier. Mais un jour, celui-ci l’emmena chez lui à travers la lande, pour lui faire voir le pays et la rivière. Le lendemain matin, les deux enfants furent juchés dans la barque, tout en haut sur les fagots. Ib regardait de tous ses yeux et oubliait presque de manger son pain et ses myrtilles. Le batelier et son compagnon poussaient la barque avec des perches. Ils suivaient le cours de l’eau et filaient rapidement à travers les lacs que forme la rivière. Ces lacs paraissaient parfois clos entièrement par les bancs de roseaux et par les chênes séculaires qui se penchaient sur l’eau. D’autres fois, on voyait de vieux aunes couchés au point de se trouver horizontalement dans la rivière, et tout entourés d’iris et de nénuphars. Cela faisait comme un îlot charmant. Les enfants ne cessaient d’admirer. Mais, lorsqu’on arriva près du château de Silkeborg, où est placé le grand barrage pour prendre les anguilles, lorsqu’ils virent l’eau se précipiter en écumant et bouillonner avec fracas à travers l’écluse, oh ! alors, Ib et Christine déclarèrent que c’était par trop beau.

En ce temps-là, il n’y avait en ce lieu ni ville ni fabriques ; on y apercevait seulement quelques bâtiments de ferme habités par une douzaine de paysans. Ce qui animait Silkeborg, c’étaient le bruit de l’eau et les cris des canards sauvages.

Les fagots débarqués, le batelier acheta plein un panier d’anguilles et un cochon de lait fraîchement tué. Le tout fut mis dans un panier à l’arrière de la barque, puis on s’en retourna. On tendit la voile, et comme le temps était favorable, la barque remontait la rivière aussi vite que si deux chevaux l’avaient tirée.

On arriva tout près de l’endroit où habitait le compagnon du batelier. Les deux hommes devaient se rendre à l’habitation. Ils attachèrent solidement la barque au rivage, recommandèrent bien aux enfants de se tenir tranquilles et s’en allèrent.

Pendant quelques minutes, Ib et Christine ne bougèrent pas. Puis ils allèrent prendre le panier pour voir ce qu’il y avait dedans. Ils soulevèrent le couvercle du panier, où il leur fallut, pour ne pas se sentir malheureux, tirer dehors le petit cochon de lait, le tâter, le retourner. Tous deux voulaient le tripoter, et ils firent tant qu’il tomba à l’eau et fut entraîné par le courant. C’était un événement épouvantable.

Ib, dans son effroi, ne fit qu’un bond à terre et se mit à se sauver. Christine sauta après lui en lui criant de l’emmener, et voilà les deux petits effarés qui fuient vers la forêt et disparaissent.

Bientôt ils sont au milieu des broussailles qui leur dérobent la vue de la rivière, cette rivière maudite qui emportait le petit cochon dont ils avaient espéré faire un si fameux régal. Poussés par cette pensée, ils avancent toujours. Voilà Christine qui tombe sur une racine. Elle se met à pleurer. Ib lui dit : « Un peu de courage ; notre maison est par là-bas. »

Mais il n’y avait pas du tout de maison par là. Les pauvres petits marchent toujours. Ils font craquer sous leurs pieds les feuilles sèches de l’an dernier et les branches mortes. Ils entendent tout à coup des voix d’homme perçantes et fortes ; ils s’arrêtent pour écouter. Au même moment retentit un vilain cri d’aigle qui les effraye. Ils continuent de fuir. Mais voilà qu’ils aperçoivent les plus belles myrtilles en nombre incalculable. Cette vue dissipe toute leur frayeur. Ils se mettent à les cueillir et à les manger. Ils ont la bouche et jusqu’à la moitié des joues rouges et bleues.

Les cris d’homme recommencent dans le lointain :

« Nous serons joliment punis, dit Christine.

— Sauvons-nous chez papa, reprend Ib ; c’est par ici dans le bois. »

Ils reprennent leur marche, ils arrivent à un chemin et le suivent ; mais il ne conduisait pas à la maison de Jeppe Jaens.

La nuit vint ; il faisait bien sombre et ils avaient grand’peur. Partout régnait un profond silence. De temps en temps ils entendaient seulement les cris du hibou et de quelques autres oiseaux inconnus. Ils étaient bien fatigués ; pourtant ils avançaient toujours. Enfin ils s’égarèrent au milieu des broussailles, Christine pleurait. Ib aussi se mit à pleurer. Après avoir gémi pendant quelque temps, ils s’étendirent sur les feuilles sèches et s’endormirent.

Le soleil était déjà assez haut lorsqu’ils s’éveillèrent tout transis. À travers les arbres ils aperçurent une colline déboisée, ils y coururent pour se réchauffer aux rayons du soleil. Ib pensait que de là-haut il découvrirait la maison de son père ; mais ils en étaient bien loin, dans une toute autre partie de la forêt. Ils grimpent tout en haut de la colline et là ils restent immobiles de surprise : ils aperçoivent en bas un beau lac d’une eau verte et transparente. Une quantité de poissons nageaient à la surface, se chauffant au soleil. À côté d’eux ils voient un noisetier, tout chargé de noisettes. Ils s’empressent d’en cueillir et de se régaler des amandes encore toutes jeunes et délicates.

Tout à coup ils s’arrêtent saisis de frayeur. Debout, près d’eux, comme si elle était sortie de dessous terre, se tient une grande vieille femme au visage brun foncé, les cheveux luisants, le blanc des yeux brillant comme l’ont les négresses. Elle a sur le dos un sac, à la main un bâton noueux. C’est une bohémienne. Elle leur parle, mais ils ont de la peine à se remettre et ne comprennent pas d’abord ce qu’elle leur dit. Elle leur montre trois grosses noisettes qu’elle a dans la main. Elle leur répète que ce sont des noisettes magiques qui contiennent les plus magnifiques choses du monde.

Ib ose enfin la regarder en face. Elle parlait avec tant de douceur qu’il reprend courage et demande si elle veut lui donner ces noisettes. Elle lui en fait cadeau et se met à en cueillir d’autres sur le noisetier. Ib et Christine regardaient les trois noisettes avec de grands yeux.

« Dans celle-là, dit Ib, y aurait-il bien une voiture à deux chevaux ?

— Il s’y trouve un carrosse doré tiré par deux chevaux d’or, répondit la bohémienne.

— Alors, donne-la-moi, » dit Christine. Et Ib la lui donne. La femme la lui serre dans un nœud de son fichu.

— Et dans celle-ci, reprend Ib, y aurait-il un aussi joli fichu que celui que Christine a autour du cou ?

— Il y en a dix plus beaux, reprend la grande femme, et de plus une quantité de belles robes, de souliers brodés, un chapeau garni d’un voile de dentelle…

— Alors, il me la faut aussi ! » s’écria Christine. Ib la lui donne généreusement.

Restait la troisième ; elle était toute noire : « Celle-là, dit la petite Christine, tu dois la garder ; elle est bien belle aussi.

— Mais qu’est-ce qu’il y a dedans ? demanda Ib à la bohémienne.

— Ce qu’il y a de mieux dans les trois, » répond celle-ci.

Il serre précieusement sa noisette. La femme leur promet de les ramener dans le bon chemin qui les conduirait à leur maison. Ils la suivent, mais dans une toute autre direction que celle qu’ils auraient dû prendre. Il ne faut pas supposer, cependant, que la bohémienne voulut voler les enfants à leurs parents. Elle se trompait peut-être elle-même.

Au milieu du sentier survient le garde de la forêt. Il reconnaît Ib et le ramène avec la petite chez Jeppe Jaens. Là on était dans les angoisses à cause d’eux. On leur pardonna, néanmoins, après leur avoir bien expliqué combien sévèrement ils méritaient d’être punis, d’abord pour avoir laissé tomber à l’eau le cochon de lait, ensuite et surtout pour s’être enfuis dans le bois.

On reconduisit Christine chez son père. Ib resta dans la maisonnette sur la lisière de la forêt. La première chose qu’il fit le soir quand il fut seul fut de tirer de sa poche la noisette qui renfermait une chose de plus de valeur qu’un carrosse doré ! Il la place avec précaution entre la porte entrouverte et le gond, et pousse la porte. La coquille se casse. Il n’y avait plus d’amande ; un ver l’avait mangée. On y voyait quelque chose qui ressemblait à du tabac à priser ou à un peu de terre noirâtre.

« C’est ce que j’avais pensé tout de suite, se dit Ib. Comment y aurait-il eu place dans cette petite noisette pour de si belles choses, pour ce qu’il y a de mieux ? Christine ne trouvera pas plus que moi ses beaux habits et son carrosse doré traîné par deux chevaux d’or. »

II 

L’hiver arriva et ensuite le printemps, et il se passa plusieurs années. Ib devait faire sa première communion et être confirmé ; il fut mis pendant un hiver chez le pasteur du village le plus proche, pour recevoir l’instruction religieuse. Vers cette époque, le batelier vint voir les parents d’Ib et leur apprit que Christine allait entrer en condition. C’était une bonne fortune qui s’offrait : Christine entrait chez les meilleurs gens du monde, les propriétaires de l’auberge d’Herning, située bien loin à l’ouest, à plusieurs lieues de distance de la forêt.

Là, elle aurait à les aider dans les soins du ménage et à servir les pratiques. Elle y resterait pour faire sa première communion. Si alors elle s’était montrée laborieuse et gentille, comme il n’y avait pas à en douter, les bonnes gens avaient l’intention de la garder comme leur propre fille.

On alla chercher Ib pour qu’il pût dire adieu à Christine, car on les appelait les petits fiancés. Au moment du départ, Christine montra à Ib les deux noisettes qu’il lui avait données dans le bois. Elle ajouta qu’elle conservait également avec soin dans sa cassette les jolis petits sabots qu’il avait façonnés étant enfant et dont il lui avait fait cadeau. Là-dessus on se quitta.

Ib fut donc confirmé. Ib revint auprès de sa mère ; son père était mort. Il devint un habile sabotier. L’été, il cultivait le champ, épargnant à sa mère la dépense du laboureur.

De loin en loin seulement, on apprenait quelque chose de Christine par un facteur ou par un colporteur. Elle se trouvait très bien chez le riche aubergiste. Lorsqu’elle reçut la confirmation, elle écrivit une belle grande lettre à son père ; elle y mit des compliments pour Ib et sa mère. Elle y racontait que sa maîtresse lui avait fait cadeau de six chemises neuves et d’une belle robe qui n’avait presque point été portée. C’étaient là de bien bonnes nouvelles.

Le printemps suivant, on frappa à la porte de la mère d’Ib : ce n’était autre que le batelier et Christine. La jeune fille était venue en visite pour un jour ; elle avait profité de l’occasion d’une voiture de l’auberge envoyée à proximité de la maison de son père. Elle était jolie comme une demoiselle de la ville. Elle portait une belle robe qui lui allait très bien, car elle avait été faite à sa mesure : celle-là n’était pas une vieille robe de sa maîtresse.

Christine était donc là magnifiquement parée. Ib avait ses habits de tous les jours. Il ne put prononcer une parole. Cependant il prit la main de la jeune fille et la retint dans la sienne. Il se sentait bien heureux, mais il lui était impossible de mettre sa langue en mouvement. Pour Christine, c’était tout le contraire ; elle ne cessait de jaser et de raconter, et elle embrassa Ib sans le moindre embarras.

« Ne m’as-tu donc pas reconnue tout de suite ? lui dit-elle quand ils furent seuls ; tu es resté muet comme un poisson. » Ib, en effet, demeurait comme bouleversé, tenant toujours la main de Christine. Enfin il recouvra la parole ; « C’est, dit-il, que tu es devenue une demoiselle si élégante, tandis que me voilà fagoté comme un pauvre paysan. Mais si tu savais combien j’ai pensé souvent à toi et à nos jeunes années ! »

Et ils allèrent se promener, en se donnant le bras, vers le terrain qui s’élevait derrière la maison. Ils considéraient les alentours, la rivière, la forêt, les collines couvertes de bruyère, Ib pensait plus qu’il ne parlait ; mais lorsqu’ils rentrèrent, il était devenu évident pour lui que Christine devait être sa femme. On les avait toujours appelés les petits fiancés. L’affaire lui paraissait conclue ; ils étaient promis l’un à l’autre bien qu’aucun d’eux ne s’en fût jamais expliqué. Il fallait que Christine retournât le soir même au village, où la voiture devait la prendre le lendemain matin de bonne heure. Son père et Ib la reconduisirent. Il faisait une belle nuit : la lune et les étoiles brillaient au ciel. Lorsqu’ils furent arrivés et que Ib reprit la main de la jeune fille, il ne savait plus comment se séparer d’elle. Il ne quittait pas des yeux son doux visage. Il prononça avec effort, mais du fond du cœur, ces mots : « Si tu n’es pas trop habituée à l’élégance, petite Christine, si tu peux te faire à demeurer dans la maison de ma mère comme ma femme, nous nous marierons un jour… Mais nous pouvons encore attendre.

— C’est cela, répondit-elle en lui serrant la main. Ne nous pressons pas trop. J’ai confiance en toi et je crois bien que je t’aime ; mais je veux m’en assurer. »

Il l’embrassa tendrement et on se quitta. En rentrant, il dit au batelier que lui et Christine étaient tout comme fiancés, et cette fois pour de bon. Le père répondit qu’il n’avait jamais désiré autre chose. Il accompagna Ib chez sa mère et y resta fort tard dans la soirée, et on ne s’entretint que du futur mariage.

Une année se passa. Deux lettres furent échangées entre Ib et Christine. « Fidèle jusqu’à la mort, » c’est ce qu’on y lisait au bas.

Un jour le batelier vint voir Ib et lui apporter des compliments de Christine. Puis il se mit à raconter beaucoup de choses, mais sans beaucoup de suite et avec embarras. Voilà ce qu’enfin Ib put y comprendre :

Christine était devenue encore plus jolie. Tout le monde la choyait et l’aimait. Le fils de l’aubergiste, qui avait une belle place dans un grand établissement à Copenhague, était venu en visite à Herning. Il avait trouvé la jeune fille charmante et il avait su lui plaire. Les parents étaient enchantés que les jeunes gens se convinssent. Mais Christine n’avait pas oublié combien Ib la chérissait. Aussi était-elle prête à repousser son bonheur.

Sur ces mots, le batelier se tut, plus embarrassé qu’au commencement.

Ib avait entendu tout cela sans souffler mot ; mais il était devenu plus blanc que la muraille. Enfin il secoua la tête et balbutia : « Non, Christine ne doit pas repousser son bonheur.

— Eh bien, dit le batelier, écris-lui quelques mots. »

Il s’assit et prit plume et papier. Après avoir bien réfléchi, il écrivit quelques mots qu’il effaça aussitôt. Il en traça d’autres qu’il biffa encore. Alors il déchira la feuille et écrivit sur une autre qu’il déchira de même. Ce n’est que le lendemain qu’il arriva à écrire sans rature la lettre suivante, qu’il remit au batelier et qui parvint à Christine :

 

« J’ai lu la lettre que tu as écrite à ton père. J’y apprends que tout s’est jusqu’ici arrangé à souhait pour toi et que tu peux même être encore plus heureuse. Interroge ton cœur, Christine, et réfléchis au sort qui t’attend si tu te maries avec moi. Ce que je possède est bien peu de chose. Ne pense pas à moi ni à ce que je pourrais éprouver, mais songe à ton salut éternel. Tu n’es liée envers moi par aucune promesse, et si, dans ton cœur, tu en avais prononcé une en ma faveur, je t’en délie. Que le bonheur répande sur toi, Christine, ses plus riches dons ! Le bon Dieu saura bien procurer des consolations à mon cœur.

« Ton ami à jamais dévoué,

« IB. »

 

Christine trouva que c’était d’un bien brave garçon. Au mois de novembre ses bans furent publiés, et elle partit ensuite pour Copenhague avec sa future belle-mère. Le mariage devait avoir lieu dans la capitale que le fiancé, à cause de ses affaires, ne pouvait quitter. En chemin, elle fut rejointe par son père. Elle s’informa de ce que devenait Ib. Le batelier ne l’avait pas revu, mais il avait appris de sa vieille mère qu’il était très taciturne, tout absorbé en lui-même.

Dans ses réflexions, Ib s’était souvenu des trois noisettes que lui avait données la bohémienne. Les deux où devaient se trouver le carrosse aux chevaux dorés et les superbes habillements, il en avait fait cadeau à Christine ; et, en effet, elle allait posséder toutes ces choses merveilleuses. Pour lui, la prédiction s’accomplissait aussi : il avait eu en partage de la terre noire. « C’était ce qu’il y avait de mieux, » avait dit la bohémienne.

« Comme elle devinait juste ! pensait Ib : la terre la plus noire, le tombeau le plus sombre, n’est-ce pas ce qui me convient le mieux ? »

Plusieurs années s’écoulèrent, pas beaucoup cependant ; mais elles firent à Ib l’effet d’un siècle. Le vieil aubergiste mourut, puis sa femme. Ils laissèrent à leur fils unique des milliers d’écus. Alors Christine eut un beau carrosse et de magnifiques robes à foison.

Deux ans passèrent encore. Le batelier resta presque sans nouvelles de sa fille. Enfin arriva une longue lettre d’elle. Tout était bien changé. Ni elle ni son mari n’avaient su gérer leur richesse. On eût dit que la bénédiction de Dieu n’y était pas. Ils commençaient à être dans la gêne.

La bruyère refleurit de nouveau pour recommencer à se dessécher. La neige vint s’abattre sur la forêt qui protégeait la maison d’Ib contre la violence du vent. Puis le printemps ramena le soleil. Ib laboura son champ. Sa charrue rencontra tout à coup un obstacle très résistant. Il fouilla la terre et en retira comme un grand et gros copeau noir ; mais à l’endroit où le fer l’avait touché, il brillait au soleil. C’était un bracelet d’or massif qui provenait d’un tombeau de géant. En creusant, il trouva encore d’autres pièces de la parure d’un héros des temps antiques. Il montra le tout au pasteur, qui l’adressa au bailli avec quelques mots de recommandation.

« Ce que tu as trouvé dans la terre, lui dit le bailli, c’est ce qu’il y  a de plus rare et de mieux.

— Il entend sans doute que c’est tout ce qu’il y a de mieux pour un homme comme moi, se dit Ib amèrement. C’est égal, puisque ces objets sont considérés comme ce qu’il y a de mieux, la bohémienne avait prédit juste en tout. »

Sur le conseil du bailli, Ib partit pour porter son trésor au musée de Copenhague. Lui qui n’avait passé que rarement la rivière qui coulait tout près de sa maison, il regarda ce voyage comme une traversée au delà de l’Océan.

Il arriva à Copenhague, où il reçut une forte somme, six cents écus. Il se promena ensuite dans la grande ville, qu’il voulait quitter dès le lendemain matin par le bateau qui l’avait amené. Le soir il s’égara dans un dédale de rues et se trouva dans le faubourg de Christianshavn. Il entra dans une ruelle de pauvre apparence. Il n’y vit personne. Pourtant une petite fille sortit d’une des maisons les plus misérables. Il lui demanda par où il devait prendre pour retrouver son chemin. L’enfant le regarda d’un air craintif et se mit à sangloter. Saisi de compassion, il interrogea la petite sur ce qui causait son chagrin. Elle murmura quelques paroles qu’il ne comprit point. Ils firent quelques pas et furent alors sous un réverbère dont la lumière tombait juste sur le visage de l’enfant. Il se sentit tout bouleversé : il voyait devant lui Christine, absolument comme elle était dans ses jeunes années. Il ne pouvait pas s’y tromper ; ces traits étaient trop bien gravés dans sa mémoire.

Il dit à l’enfant de le conduire chez elle, et l’enfant, lui voyant un air si bon, cesse de pleurer et rentre avec lui dans la pauvre maison. Ils montent un vilain escalier étroit et branlant. Tout en haut sous les toits, ils pénètrent dans un galetas. L’air y est lourd et malsain. Il n’y a pas de lumière. On entend quelqu’un respirer péniblement dans un coin et pousser des soupirs de douleur. Ib prend une allumette et, à la lueur qu’il en tire, il aperçoit sur un pauvre grabat une femme, la mère de l’enfant : « Puis-je vous être utile à quelque chose, dit-il. La petite m’a amené ici, mais je suis étranger dans la ville. Ne connaissez-vous pas de voisin ou d’autres personnes que je pourrais appeler à votre aide ? »

En même temps, voyant que la tête de la malade avait glissé de l’oreiller, il la releva et l’y plaça. Il regarda alors le visage de l’infortunée : c’était Christine, autrefois la reine de la bruyère !

Depuis longtemps Ib n’avait pas entendu parler d’elle. On évitait de prononcer son nom devant lui, pour ne pas réveiller de pénibles souvenirs, d’autant plus qu’on ne recevait que de fâcheuses nouvelles. Son mari avait perdu la tête après avoir hérité des richesses laissées par ses parents ; il les avait crues inépuisables. Il avait renoncé à sa place et s’était mis à courir les pays étrangers, menant un train de grand seigneur. Revenu à Copenhague, il avait continué ses dépenses. Lorsque l’argent lui manqua, il fit des dettes. Il s’enfonça de plus en plus dans la ruine. Ses amis et compagnons, qui l’avaient bravement aidé à manger son bien, lui tournèrent le dos, en disant qu’il avait par ses folies mérité son malheur. Un matin, on trouva son corps dans le canal.

Depuis longtemps déjà Christine avait la mort dans l’âme. Son plus jeune enfant, venu au monde au milieu de la misère, avait succombé. Il lui restait une fille, la petite Christine, celle qu’Ib venait de rencontrer. La mère et l’enfant vivaient dans ce misérable réduit, abandonnées, souffrant la faim et le froid. La maladie était venue accabler la malheureuse Christine.

Ib l’entendit murmurer : « Je vais donc mourir et laisser cette pauvre enfant sans rien, sans protecteur. Que deviendra-t-elle ? » Épuisée, elle cessa de parler. Ib alluma un bout de chandelle qu’il découvrit, et la chambre fut un peu éclairée. Il considérait la petite fille et y retrouvait de plus en plus distinctement les traits de Christine à cet âge-là, et aussitôt il sentit que cette petite qu’il venait de voir pour la première fois, il la chérissait tendrement pour l’amour de la mère.

La mourante l’aperçut ; ses yeux s’ouvrirent tout grands. Le reconnut-elle ? Il ne le sut jamais. Peu d’instants après, elle s’éteignit sans avoir proféré une parole.

Nous voilà de nouveau dans le bois près de la rivière de Gudenaa. La bruyère est défleurie. Les tempêtes d’automne poussent avec fracas les feuilles sèches par-dessus la lande jusqu’à la hutte du batelier où des étrangers demeurent. Mais à l’abri d’une élévation de terrain, et protégée par de grands arbres, la maison de Jeppe Jaens est toute recrépie et toute blanche. À l’intérieur flambe un grand feu. Si le soleil est caché par les nuages, le logis est égayé par les yeux brillants d’une jolie enfant. Quand elle remue ses lèvres roses et souriantes, on croirait entendre le chant des oiseaux. La vie et la joie règnent avec elle dans la maison. La petite dort en ce moment sur les genoux d’Ib, qui est pour elle en même temps un père et une mère. Sa mère repose au cimetière de Copenhague ; l’enfant se souvient d’elle à peine. Ib a acquis de l’aisance ; son travail n’a pas été stérile, il a fait fructifier l’or qu’il a retiré du sein de la terre, et il a retrouvé la petite Christine !

ELLE SE CONDUIT MAL

Le bourgmestre était à sa fenêtre. Il était en toilette, portait une fine chemise brodée, ornée d’un jabot de dentelle, et sur laquelle brillait une épingle en diamant. Il venait de se raser de frais. Il s’était fait une petite coupure ; il y avait, pour le moment, collé un petit bout de papier arraché à un journal.

« Dis donc, petit ? » cria-t-il.

Ce petit qui passait n’était autre que le fils de la pauvre blanchisseuse. En passant devant la maison du bourgmestre, il avait respectueusement ôté sa casquette ; la visière en était pliée en deux, pour qu’il pût la rouler et la fourrer dans sa poche. L’enfant s’arrêta avec une humble déférence, comme s’il eût été devant le roi. Ses habits étaient pauvres, mais bien propres, soigneusement reprisés. Il portait de bons gros sabots.

« Tu es un brave garçon, dit le bourgmestre ; ta politesse me plaît. Ta mère est sans doute à lessiver au bord de la rivière. Tu lui portes certainement ce qui sort là de ta poche. C’est bien mal, ce que fait ta mère. Combien en as-tu là ?

— Une demi-mesure, » répondit le petit plein d’effroi et d’une voix presque étranglée.

— Et ce matin, elle en a pris juste autant, continua le digne homme.

— Mais non, c’était hier, » répliqua l’enfant.

— Deux demis font un entier. Vraiment, elle se conduit mal. C’est triste, et elle devrait avoir honte. Et toi, tâche de ne pas devenir un ivrogne, mais tu le deviendras, c’est inévitable. Pauvre enfant ! enfin, va ton chemin. »

Le petit s’en alla. Dans le saisissement qu’il éprouvait, il garda sa casquette à la main ; le vent jouait dans ses cheveux blonds et en soulevait de longues boucles.

Au coin de la rue, il tourna et prit la ruelle qui conduisait à la rivière. Sa mère était là agenouillée sur un banc et battait de toutes ses forces avec le battoir les gros paquets de linge. Le courant était fort, les écluses du moulin étaient ouvertes. L’eau entraînait les grands draps de lit et menaçait de renverser le banc. La laveuse était obligée de s’étayer de toute la force de ses jambes.

« Peu s’en est fallu, dit-elle à son fils, que je ne fusse emportée par le courant. Il est heureux que tu arrives, car j’ai besoin de me réconforter un peu. Il fait froid dans l’eau et voilà six heures que j’y suis. As-tu quelque chose pour moi ? »

L’enfant tira la bouteille ; la mère la mit à sa bouche et but un coup.

« Que cela fait de bien ! dit-elle. Comme cela réchauffe ! Une gorgée fait autant d’effet qu’une tasse de bouillon, et c’est moins cher. Bois un peu, mon garçon. Tu es bien pâle ; tu gèles sans doute dans tes vêtements si minces, car voici déjà l’automne. Houch ! que cette eau est froide ! pourvu que je ne tombe pas malade ! Mais non, pas de cela ! Donne que je prenne encore une gorgée. Bois aussi, une goutte seulement. Tu ne dois pas t’y habituer, mon pauvre chéri. »

Elle quitta son banc et vint à terre. L’eau dégouttait de sa robe et du paillasson qu’elle avait attaché autour.

« Je travaille et je m’évertue, reprit-elle, au point que le sang jaillit presque de dessous mes ongles, mais je le fais volontiers pour t’élever honnêtement, mon cher garçon. » En ce moment survint une femme un peu plus âgée, pauvrement vêtue. Elle avait une jambe à moitié paralysée et un œil aveugle ; elle ramenait sur cet œil une grande boucle de cheveux pour cacher cette infirmité, mais on ne la remarquait que mieux. C’était une amie de la blanchisseuse. Les voisins l’appelaient Marthe, la boiteuse à la boucle.

« N’est-ce pas une pitié, dit-elle, de te voir peiner ainsi dans l’eau glacée ? Certes, tu as bon besoin de te ranimer un peu, et pourtant les mauvaises langues te reprochent les quelques gouttes que tu bois. »

Elle répéta le beau discours du bourgmestre à l’enfant ; elle l’avait entendu en passant, et elle avait sur le cœur qu’il lui eût ainsi parlé de sa mère ; « cet homme sévère, qui fait un crime de quelques gorgées d’eau-de-vie prises pour se soutenir dans un travail pénible, continua-t-elle, donnait ce jour même un grand dîner avec toutes sortes de vins capiteux et de liqueurs fines. Deux ou trois bouteilles par convive. C’est plus qu’il n’en faut assurément pour calmer leur soif. Mais on n’appelle pas cela boire, à ce qu’il paraît ; ce sont des gens convenables ; mais toi, on dit que tu te conduis mal !

— Ah ! il t’a parlé, mon enfant ? dit la blanchisseuse, et ses lèvres tremblaient de douloureuse émotion. Tu as une mère qui ne se comporte pas bien. Peut-être a-t-il raison, mais il n’aurait pas dû le dire à l’enfant. Bien des chagrins me sont déjà venus de cette maison-là.

— Vous y avez été en service autrefois, reprit l’autre femme, lorsque vivaient les parents du bourgmestre, il y a bien des années. Depuis on a mangé bien des boisseaux de sel, comme l’on dit, et il est naturel qu’on ait un peu soif. Le fait est, continua Marthe en souriant de sa plaisanterie, que le bourgmestre avait invité beaucoup de monde. Au dernier moment, il eût bien voulu décommander le dîner ; mais il était trop tard, les mets étaient achetés et préparés. Voici ce que j’ai appris par le domestique : il y a quelques instants est arrivée une lettre annonçant que son plus jeune frère est mort à Copenhague :

— Mort ! » s’écria la laveuse, et elle devint elle-même pâle comme un cadavre.

— Oui, mais d’ou vient que vous paraissez prendre tant à cœur cette nouvelle. Ah ! en effet, c’est que vous l’avez connu du temps que vous étiez à la maison.

— Comment ! il est mort ! Il avait l’âme si noble ! c’était la bonté et la générosité mêmes. Parmi les gens de sa classe, il n’y en a pas beaucoup comme lui ! »

Les larmes, pendant qu’elle parlait ainsi, coulaient le long des joues de la blanchisseuse.

« Oh ! mon Dieu, tout danse autour de moi ! reprit-elle. Serait-ce parce que j’ai vidé la bouteille ? Sans doute, j’en ai pris plus que je ne puis supporter. Je me sens toute indisposée. »

Elle s’appuya contre une planche.

« Seigneur ! reprit l’autre femme, vous êtes tout à fait malade. Tâchez que cela se passe. Allons… Mais point, je vois que vous êtes sérieusement prise. Le mieux est que je vous ramène chez vous.

Mais cette lessive-là ?

— J’en fais mon affaire. Venez, donnez-moi le bras. Votre garçon restera et fera attention au linge. Je vais revenir et laver ce qui n’est point fait, il n’y en a pas beaucoup. »

La pauvre blanchisseuse chancelait sur ses jambes. « Je suis demeurée trop longtemps dans l’eau froide, dit-elle. Depuis ce matin, je n’ai eu ni à manger ni à boire. La fièvre m’est entrée dans le corps. Seigneur Jésus, secourez-moi, pour que je puisse retourner à la maison. Mon pauvre enfant ! »

Elle pleurait à chaudes larmes. Le petit aussi pleura, lorsqu’il fut seul à garder la lessive au bord de la rivière. Les deux femmes marchaient lentement. La blanchisseuse se traînait en vacillant par la ruelle. Lorsqu’elle arriva devant la maison du bourgmestre, elle tomba, épuisée sur le pavé. Les passants s’arrêtèrent autour d’elle. Marthe la boiteuse courut à la maison de son amie pour y demander de l’aide.

Le bourgmestre et ses invités se montrèrent à la fenêtre. « Ah ! c’est la blanchisseuse, dit l’amphitryon, elle aura bu un peu plus que sa soif. Elle se conduit mal. C’est dommage pour son petit garçon, qui est bien gentil et que j’aime bien… Mais la mère est une malheureuse. »

La pauvre femme revint à elle. On la reconduisit dans sa misérable petite chambre. On la mit au lit. Marthe lui prépara un breuvage de bière chaude avec du beurre et du sucre. « C’était là, suivant elle, la médecine par excellence. » Elle retourna ensuite à la rivière, y rinça fort mal le linge ou plutôt ne fit guère que le tirer de l’eau et le mettre dans le panier. Mais son intention était bonne, et c’était la force seulement qui lui manquait.

Vers le soir, elle se trouvait assise à côté de la blanchisseuse dans le pauvre galetas. La cuisinière du bourgmestre lui avait donné pour la malade quelques pommes de terres rôties et un beau morceau de jambon gras. Marthe et le petit s’en régalaient. La malade en aspirait l’odeur, qui la réconfortait, disait-elle.

Marthe coucha l’enfant aux pieds de sa mère, en travers du lit, et le couvrit avec un vieux tapis à bandes bleues et rouges. La blanchisseuse allait un peu mieux. Le fumet de ces bonnes choses lui avait fait du bien, et la bière chaude l’avait fortifiée.

« Tu es une bonne âme, Marthe, dit-elle. Comment te remercier ? Je veux te raconter tout le passé, quand l’enfant sera endormi, et je crois qu’il l’est déjà. Vois de quel air doux et innocent il repose, les yeux fermés ! Il ne sait pas ce que sa mère a souffert, et Dieu veuille qu’il ne le sache jamais !

« Je servais, comme vous le savez, chez le conseiller à la cour, le père du bourgmestre. Voici qu’un jour le plus jeune des fils, qui étudiait à Copenhague, revint à la maison. J’étais jeune, vive, toute fringante, mais j’étais honnête : cela je puis le dire à la face de Dieu. Le jeune étudiant était gai, de bonne humeur, gentil, un brave et charmant garçon. Il n’y avait pas une goutte de sang en lui qui ne fût honneur et loyauté. Il était le fils de la maison, et je n’étais que la servante ; mais nous nous aimions, en tout bien, tout honneur, car un simple baiser, ce n’est pas un péché, quand on s’aime autant que nous. Il en parla à sa mère : elle était pour lui comme le bon Dieu sur la terre. Et c’était, en effet, une mère pleine de sagesse et de tendresse.

« Il repartit pour Copenhague et me mit au doigt un anneau d’or. À peine se fut-il éloigné, que ma maîtresse me fit venir devant elle. Elle était sérieuse, mais aussi affectueuse ; ses paroles me semblaient venir du ciel même.

« Elle me fit comprendre toute la distance qu’il y avait entre lui et moi. Aujourd’hui, me dit-elle, il ne voit qu’une chose, c’est que tu es bien jolie. Mais la beauté se passe. Tu n’as pas reçu la même éducation que lui ; vous n’êtes pas égaux sous ce rapport, et c’est un malheur. J’estime et honore les pauvres, ajouta-t-elle ; aux yeux de Dieu, beaucoup d’entre eux occupent un rang plus élevé que les riches. Mais en ce monde il ne faut pas faire fausse route. Prenez garde de vous laisser entraîner tous deux et de préparer votre malheur en croyant assurer votre félicité. Je sais qu’un brave homme, un artisan, a demandé à t’épouser, je parle d’Éric le gantier. Il est veuf, mais sans enfants ; il est à son aise. Réfléchis bien à tout ce que je te dis là. »

« Chaque parole de ma maîtresse me traversait l’âme comme un couteau affilé. Elle avait raison ; c’est ce qui me désolait en troublant mon cœur.

« Je lui baisai la main, en versant des larmes amères. Mais je pleurai bien plus encore lorsque j’arrivai dans ma chambre où je me laissai tomber sur mon lit. Ce fut une nuit affreuse, celle qui suivit ce jour. Dieu, seul sait ce que je souffris et quelle lutte j’eus à soutenir.

« Le dimanche suivant, je me présentai à la table du Seigneur pour qu’il m’éclairât. Ce fut comme un coup du ciel. Au sortir de l’église, Éric se trouva devant moi. Alors il ne resta plus de doute dans mon esprit. Nous nous convenions parfaitement. Notre condition était la même. Il avait une petite fortune. Je m’avançai vers lui, et, prenant sa main, je dis :

« Tes pensées sont-elles encore pour moi ?

— Oui, répondit-il, toujours et pour éternité.

— Veux-tu épouser une jeune fille qui t’estime, mais ne t’aime pas. Cela peut venir un jour.

— Cela viendra, j’en suis sûr, » reprit-il. Et nous nous engageâmes notre foi.

« Je rentrai à la maison. L’anneau d’or que le fils m’avait donné, je le portais sur mon cœur pendant le jour, à cause du monde ; le soir seulement, quand je me couchais, je le mettais au doigt. Je pris l’anneau et le baisai tant que mes lèvres saignèrent. Puis j’allai le rendre à ma maîtresse et lui annonçai que nos bans seraient publiés la semaine prochaine. Elle m’embrassa, me serra sur son cœur. Elle ne dit point que je me conduisais mal.

« Peut-être étais-je alors meilleure qu’aujourd’hui, quoique je n’eusse pas été encore éprouvée par le malheur !

« À la Chandeleur eut lieu la noce. La première année, tout alla bien. Nous avions un compagnon et un apprenti. Tu servais alors chez nous, ma bonne Marthe.

— Oh ! vous avez été pour moi, dit celle-ci, une bonne et aimable maîtresse. Je n’oublierai jamais le bien que vous m’avez fait en ce temps-là, toi et ton mari.

— Oui, ce furent de belles années, celles où tu étais chez nous. Nous n’avions pas encore d’enfant. Le jeune étudiant et moi nous ne nous revîmes plus. Si pourtant : je l’aperçus une fois, mais lui ne me vit point. Il était revenu ici pour l’enterrement de sa mère. Il était debout près de la tombe, pâle comme un mort, et plongé dans une grande douleur. Mais c’est sa mère qu’il pleurait.

« Plus tard, quand son père mourut, il voyageait bien loin à l’étranger. Il ne revint plus ici. Il ne s’est pas marié, je le sais. Il s’est fait, je pense, avocat. Moi, il m’avait oubliée. M’eût-t-il rencontrée, il ne m’aurait certes pas reconnue : je suis devenue si affreuse ! mais c’est aussi très bien fait et pour le mieux. »

Elle parla ensuite de ses jours d’épreuve et raconta comment l’infortune l’avait assaillie avec une sorte de rage :

« Nous possédions, dit-elle, cinq cents écus. Il y avait là, dans la Grande-Rue, une vieille maison à vendre pour deux cents écus. Nous l’achetâmes afin d’en faire bâtir une neuve. Le maçon et le menuisier avaient fait le devis pour mille et vingt écus. Éric avait du crédit. Il emprunta la somme à Copenhague. Le navire qui l’apportait sombra, et l’argent alla au fond de la mer.

« C’est à cette époque que je mis au monde mon cher et doux enfant qui dort là si gentiment. Mon mari fut frappé d’une grave et longue maladie. Pendant neuf mois, il me fallut l’habiller et le déshabiller, tant il avait peu de forces. Nos affaires allaient de mal en pis. Nous nous endettâmes. Ce que nous avions mis de côté, nos meubles, tout y passa. Éric mourut. J’avais lutté, travaillé, peiné pour l’enfant. Je continuai : je pris n’importe quel ouvrage, lavai les escaliers, lessivai du linge fin et du gros. Mais le malheur m’a poursuivie jusqu’à ce jour. C’est la volonté de Dieu ; il finira bien par m’appeler aussi auprès de lui, et je suis sûre qu’il n’abandonnera pas mon garçon. »

Et elle s’endormit.

Le matin elle se sentit mieux. Elle crut que ses forces étaient revenues ; elle retourna à son travail. Elle était à peine entrée dans l’eau froide, qu’un frisson la prit, puis une faiblesse. Convulsivement elle tendit la main pour se retenir, mais elle ne saisit que l’air. Elle poussa un cri et tomba. Elle tomba la tête sur le rivage, les pieds dans l’eau ; ses sabots remplis de paille furent entraînés par le courant. C’est ainsi que Marthe la trouva, lorsqu’elle vint lui apporter du café.

Dans l’intervalle, le bourgmestre avait envoyé chez elle un message pour la mander à la hâte ; il avait une communication importante à lui faire. Il était trop tard. Marthe était allée chercher le barbier pour la saigner. Il était trop tard : la pauvre blanchisseuse était morte.

« Elle s’est tuée à force de boire, » dit le bourgmestre.

Voici ce qu’il avait à lui dire. Dans la lettre qui lui annonçait la mort de son frère, se trouvait un extrait du testament de celui-ci. Six cents écus étaient légués à la veuve du gantier qui avait autrefois servi chez leurs parents : cet argent devait être donné à elle ou à son enfant, en sommes plus ou moins fortes selon leurs besoins.

« Oui, je me souviens, pensa le bourgmestre, il y eut autrefois certaines histoires entre elle et mon frère. C’est bien qu’elle soit partie de ce monde ; l’enfant aura le tout. Je le placerai chez de braves gens et il pourra devenir un habile et honnête artisan. »

Et en effet le bon Dieu voulut que ces paroles fussent accomplies.

Le bourgmestre fit venir le petit. Il promit de se charger de lui, et ajouta qu’il ne devait pas se désoler. C’était sans doute sa mère qu’il avait perdue, mais elle se conduisait par trop mal.

On la porta au cimetière des pauvres. Marthe jeta du sable sur la tombe et y planta un rosier. L’enfant était à côté d’elle : « Ma bonne chère mère ! disait-il en sanglotant, est-ce donc vrai, elle se conduisait mal ?

— C’était la vertu même, dit la vieille servante en regardant le ciel pour le prendre à témoin. Je le sais depuis de longues années et encore mieux depuis la nuit dernière. Je te le jure : c’était une âme toute pleine de droiture et d’honneur, et là-haut le bon Dieu le proclame aussi. Laisse donc le monde dire qu’elle se conduisait mal, et vénère toujours sa mémoire. »

UN CRÈVE-CŒUR

I  

Cette histoire se compose de deux parties. La première aurait pu sans inconvénient être passée sous silence. Cependant la voici : elle fait connaître un peu les personnages.

Nous étions à la campagne, dans un château. Les maîtres étaient absents pour quelques jours. Une dame se présenta, veuve d’un tanneur habitant la petite ville voisine. Elle était escortée d’un petit chien, d’un carlin. Elle venait emprunter une somme sur hypothèque ; elle apportait des actes notariés, des paperasses. Nous lui conseillâmes de les mettre dans une enveloppe à l’adresse du propriétaire du château : M. le commissaire général des guerres, chevalier de X…

Elle écouta avec attention, prit la plume, s’arrêta et nous pria de répéter cette adresse, mais lentement. Nous le fîmes et elle écrivit : M. le commis… Arrivée là, elle s’interrompit de nouveau, ne sachant pas s’il fallait deux ss. Elle soupira et dit : « Hélas ! je ne suis qu’une femme ! Comment puis-je écrire tous ces mots-là ? »

Le carlin, lui, s’était couché sur le parquet ; il grommelait et ne semblait satisfait qu’à demi. En effet, il n’avait fait le voyage que pour sa santé et son agrément, et on ne lui offrait pas le moindre tapis pour se reposer.

Avec son museau camard et sa bosse de graisse, il était fort laid à voir ; il continuait à gronder sourdement.

« Ne faites pas attention à lui, dit la dame, il ne mord pas, d’abord il n’a plus de dents, et puis c’est une brave bête ; nous l’avons depuis si longtemps qu’il fait partie de la famille. Ce sont mes petits-enfants qui lui gâtent le caractère. Avec leurs poupées, ils font représenter une pièce où l’on se marie, et ils veulent que ce pauvre chien figure le bailli. Cela fatigue le pauvre vieux, et le rend de mauvaise humeur. »

Elle finit par écrire l’adresse et s’en fut, le carlin sous son bras.

Voilà cette première partie de l’histoire, qu’on aurait pu laisser de côté.

II  

Le carlin mourut. Ici commence la seconde partie.

Nous étions venus à la ville et logions dans un hôtel, en face de la maison de la dame. Nos fenêtres donnaient sur la cour de cette maison, qui était divisée en deux parties par une cloison de planches. D’un côté étaient des peaux et d’autres matériaux propres à une tannerie. De l’autre il y avait un jardinet où s’ébattait une troupe d’enfants ; c’étaient les petits-fils et les petites-filles de la dame.

Ils venaient d’enterrer le pauvre carlin ; ils lui avaient élevé un superbe mausolée, digne de sa belle race. Ils avaient formé autour une enceinte en débris de vaisselle. Au milieu une bouteille fêlée dressait son goulot vers le ciel.

Après avoir célébré gravement une cérémonie funèbre, les enfants dansèrent en rond autour de la tombe. L’un d’eux, un garçon de sept ans, un esprit pratique, proposa de faire une exposition de ce magnifique monument, et de le laisser voir aux enfants du voisinage. Le prix d’entrée serait un bouton de culotte. Tous les petits garçons en auraient bien un, et beaucoup en donneraient volontiers un second pour une petite fille, et l’on ferait ainsi une copieuse récolte de boutons de culotte.

Le projet fut adopté à l’unanimité, et on alla l’annoncer à la marmaille d’alentour.

Et les enfants accoururent de toute la rue et des ruelles environnantes. Chacun donna le bouton demandé. Il y eut, cet après-midi-là, bien des gamins qui rentrèrent chez eux, leur pantalon n’étant plus tenu que par une seule bretelle ; mais aussi ils avaient pu admirer le tombeau du carlin.

Devant l’entrée de la cour, tout contre la porte se tenait une petite fille couverte de haillons. Elle était bien gentille, elle avait de beaux cheveux bouclés, et ses yeux étaient du bleu le plus doux. Elle ne disait pas un mot, elle ne pleurait pas non plus ; mais, chaque fois que la porte s’ouvrait, elle jetait un long, long regard dans la cour. Elle ne possédait pas de bouton, et elle savait bien qu’on ne lui en donnerait pas. Et elle resta toute triste, jusqu’à ce que tous eussent vu le monument et s’en fussent allés.

Alors elle s’assit par terre, mit ses mains mignonnes devant ses yeux et éclata en sanglots. Elle seule n’avait pu voir la tombe du carlin. Et c’était un crève-cœur aussi grand que tout autre qu’on puisse éprouver à un autre âge.

Nous avions tout vu du haut de nos fenêtres ; et, vraiment, quand on regarde ainsi de haut les crève-cœur des autres et même les siens propres, on ne peut s’empêcher de sourire.

UN COUPLE D’AMOUREUX

Une toupie et une balle se trouvaient l’une à côté de l’autre dans une boîte à jouets.

« Pourquoi, dit la toupie, ne pas nous fiancer puisque nous devons passer notre vie ensemble ? »

Mais la balle, qui était recouverte d’un beau maroquin et qui n’était pas moins fière qu’une demoiselle de haute volée, ne prit pas la peine de répondre.

Le jour suivant, le petit garçon, à qui les jouets appartenaient, s’avisa de peindre la toupie en rouge et en jaune, et il l’orna d’une pointe de laiton toute neuve. Quand la toupie tournait, c’était un éclat de couleurs magnifique.

« Regardez-moi donc, dit-elle à la balle. Que dites-vous de moi maintenant ? N’allons-nous pas nous fiancer ? Nous sommes faites l’une pour l’autre : vous sautez, moi je danse. Qui pourrait être plus heureux que nous ?

— Oui-da, vous croyez ? répondit la balle. Vous ne savez donc pas que mon père et ma mère étaient de superbes pantoufles en maroquin, et que mon corps est de liège espagnol ?

— Très bien, répliqua la toupie, mais moi-même remarquez que je suis toute en acajou. L’auteur de mes jours n’est autre que le bourgmestre de la ville en personne ; dans ses heures de loisir, il s’amuse à tourner toute sorte de jolies choses, et je suis son chef-d’œuvre.

— Est-ce bien vrai ce que vous dites là ? reprit la balle un peu radoucie.

— Que je ne reçoive plus jamais de coups de fouet, si je mens ! répondit la toupie.

— Vous savez habilement vous faire valoir. Mais, voyez-vous, la chose est impossible. Je suis à peu près promise à une hirondelle. Chaque fois que je vole à travers les airs, elle met la tête hors de son nid et me fait une déclaration de tendresse. Intérieurement, j’ai depuis longtemps consenti à me donner à elle, et nous sommes à moitié fiancés. Ainsi je ne puis vous écouter ; mais j’attache un grand prix à vos sentiments, et, je vous le promets, jamais je ne vous oublierai.

— C’est quelque chose sans doute, soupira la toupie affligée, mais cela ne suffit pas à me consoler. »

Ce furent les dernières paroles qu’elles échangèrent. Le lendemain, le petit garçon prit la balle et la fit sauter en l’air. Elle volait comme un oiseau. La toupie la perdit un moment de vue.

La balle revint de nouveau pour être relancée. Chaque fois qu’elle touchait à terre, elle faisait un bond surprenant, soit qu’elle voulut sauter jusqu’au nid de l’hirondelle, soit que ce fût tout simplement l’effet du liège espagnol.

À la neuvième fois, elle resta en route, on ne la revit plus. Le petit garçon chercha, chercha encore. Il n’en put découvrir aucune trace : elle avait disparu.

« Je sais bien où elle est, dit la toupie en soupirant ; elle est dans le nid de l’hirondelle, et elles se sont mariées. »

Et plus elle y pensait, plus elle éprouvait de regrets. Jamais elle n’avait eu pour la balle autant d’amour que depuis qu’elle ne pouvait la revoir. Qu’elle fût devenue l’épouse d’une autre, voilà ce qui causait son plus grand chagrin.

La toupie continua cependant à danser et à faire ron-ron. Mais elle songeait toujours à la balle, qui, dans son imagination, paraissait de plus en plus ravissante. Et cela devint ce qu’on appelle une ancienne passion.

La toupie n’était plus jeune. Un beau jour on la dora sur toutes les coutures pour quelque nouveau bambin. Jamais elle n’avait été aussi brillante. C’était un plaisir de la voir tourner et circuler et reluire comme un soleil. Quel joyeux ron-ron elle faisait entendre ! Ah ! si la balle avait pu la voir maintenant !

Tout à coup elle rencontra une pierre et bondit au loin. Ni vu, ni connu ; elle était évanouie, éclipsée. On la chercha partout, même dans la cave où elle aurait pu glisser par le soupirail. On ne trouva rien.

Où était-elle ? Dans la caisse aux ordures, parmi la poussière, les épluchures, les trognons de choux, et autres résidus malpropres.

« Me voilà bien ! dit-elle, et que va devenir ma belle dorure ? hélas ! voyons, qu’est-ce que toute cette racaille qui m’environne ? »

Elle regarda autour d’elle et aperçut un mauvais trognon de salade et une petite chose ronde qu’on aurait pu prendre pour une vieille pomme : c’était une balle qui avait passé bien des années dans la gouttière et était encore toute trempée d’eau de pluie.

« Dieu soit loué, dit celle-ci en apercevant la toupie dorée, voici enfin quelqu’un de ma sorte avec qui il sera possible de causer. Telle que vous me voyez, je suis en liège d’Espagne, toute couverte de maroquin, et c’est une belle demoiselle qui m’a cousue. Oui, vraiment, bien qu’on ne s’en douterait plus guère. J’étais sur le point d’épouser une hirondelle, quand je fus lancée dans une gouttière où je suis restée cinq ans. Hélas ! comme la pluie m’a gonflée ! que me voilà devenue laide ! Je vous certifie que c’était un cruel supplice pour une jeune demoiselle de bonne maison comme moi. »

La toupie ne dit mot. Elle pensait à son ancien amour, et devinait bien que c’était là l’objet pour lequel elle s’était enflammée en son jeune temps.

La domestique survint. Elle allait retourner la caisse et jeter les ordures. « Tiens ! dit-elle, voilà la toupie dorée. » Elle la prit et la reporta aux enfants. Et la toupie recouvra son ancienne gloire. Quant à la balle, elle fut jetée dans la rue. La toupie ne parla plus jamais de son ancienne passion. Quand elle avait vu la balle gonflée par l’eau de pluie, ridée et affreuse, elle avait évité de la reconnaître.

UNE HISTOIRE

DANS LES DUNES

I   

Cette histoire s’est passée dans les sables du Jutland ; mais ce n’est pas là, dans le nord, qu’elle commence, c’est au contraire bien loin de là, tout au sud, en Espagne. Transporte-toi en pensée dans cette Espagne inondée de soleil. Que l’air y est chaud et que le pays est superbe ! Partout se déploie une riche végétation : le léger feuillage et les fleurs rouges du grenadier tranchent sur le fond sombre des massifs de lauriers. Un vent frais, qui vous ranime, souffle des montagnes et passe sur les bosquets d’orangers et sur les palais mauresques aux coupoles dorées. À travers les rues s’avance une procession d’enfants, avec des torches à la main, les bannières flottant au vent. Le ciel d’un azur limpide resplendit. Plus loin on entend des chansons, le bruit des castagnettes : filles et garçons dansent et bondissent sous les acacias en fleur. Un mendiant, adossé à un marbre antique, les regarde tout en dégustant un melon d’eau, heureux à sa guise, jouissant de la vie, et paraissant à demi plongé dans le rêve.

La vie ressemble à un doux songe sur cette terre enchantée. On n’a qu’à s’y abandonner. Ainsi faisaient deux jeunes époux qui avaient tous les biens de ce monde : santé et gaieté, richesse et honneurs.

« Qui jamais fut plus heureux que nous le sommes ! » disaient-ils du fond de leur cœur. Cependant un plus haut degré de félicité s’ouvrait encore à leur imagination : ils pouvaient avoir un enfant, un fils semblable à eux de corps et d’âme. Avec quels transports de joie ne serait-il pas reçu cet enfant privilégié ! que de soins et que d’amour il trouverait ! que d’opulence et que de joie l’environnerait !

Les mois se passaient pour eux comme s’ils n’étaient qu’un jour de fête.

« L’existence est, elle seule, un don de la grâce divine, disait un jour la jeune femme, un don merveilleux et inappréciable ; et ce n’est pourtant pas assez de l’existence, l’homme veut encore que son bonheur aille augmentant sans cesse, ici-bas et là-haut.

— L’orgueil humain ne se contente jamais, répondit l’époux. C’est pur orgueil que de croire qu’on vivra éternellement ; c’est ce que promettait le Serpent, et il est l’auteur du mensonge.

— Tu ne doutes pourtant pas de la vie future ! » reprit la jeune femme, et il lui semblait que pour la première fois une ombre passait à travers ses pensées épanouies au soleil de la joie.

— La Foi l’annonce, répondit le jeune homme, l’Église l’affirme. Mais c’est justement la plénitude de mon bonheur qui m’oblige à reconnaître qu’une telle espérance est de la présomption. Il est téméraire de réclamer au delà de cette vie une félicité sans fin. N’avons-nous pas assez reçu sur cette terre, et ne devons-nous pas nous tenir pour satisfaits ?

— Oui, nous, reprit l’épouse. Mais il est des milliers d’êtres humains pour qui l’existence n’est qu’une dure épreuve, qui sont voués à la pauvreté, à la maladie, aux infortunes. S’il n’y avait rien au delà du tombeau, les biens de ce monde seraient trop inégalement répartis, et Dieu ne serait pas ce qu’il est : la justice.

— Nous jugeons peut-être des choses à un point de vue trop personnel, répliqua le mari. Ce mendiant que tu vois là-bas a des plaisirs qu’il estime autant que ceux dont jouit un roi sur son trône. Et puis, en vertu de ton raisonnement, la bête de somme que l’on bat, qui souffre de la faim, qui se traîne péniblement vers la mort, n’aurait-elle pas droit de réclamer aussi des compensations au delà de cette terre ? Qu’elle soit placée si bas dans la création, ne pourrait-on pas dire également que c’est une injustice ?

— Le Christ à dit : « Dans la maison de mon père il y a beaucoup de demeures. » Le ciel, c’est l’infini, comme l’amour divin est l’infini. L’animal est, comme l’homme, une création de Dieu, et, je le crois fermement, aucune vie ne sera perdue ; chaque créature jouira de tout le bonheur qu’elle est susceptible de recevoir.

— Quant à moi, dit le jeune homme, ce monde-ci me suffit. »

En parlant ainsi, il regardait tendrement sa femme si jolie et si aimante. Il la conduisit sur la terrasse de la maison. La fumée de sa cigarette s’élevait en spirales dans l’air frais, parfumé de l’odeur des fleurs d’orangers et des œillets. On entendait dans la rue résonner les guitares et les castagnettes. Les étoiles étincelaient sur l’azur du ciel. Deux yeux plus brillants que les étoiles, deux yeux pleins de tendresse, contemplaient le fortuné jeune homme.

« Une minute pareille, dit-il, vaut bien la peine qu’on naisse, qu’on en jouisse, et qu’on disparaisse pour toujours. » Et il souriait ; la jeune femme leva le doigt avec un air de doux reproche. Mais l’ombre qui avait obscurci son bonheur avait passé : ils étaient par trop heureux.

Tout semblait s’arranger exprès pour leur procurer toujours plus d’honneurs, de plaisirs, de richesse. Le jeune homme fut envoyé par son roi en qualité d’ambassadeur auprès du czar de Russie. Sa naissance, son savoir, le rendaient digne de ces fonctions. Il se disposa à remplir sa mission avec éclat ; sa grande fortune, augmentée de celle que sa femme, fille d’un des principaux armateurs de la péninsule, lui avait apportée, devait lui permettre de représenter noblement son pays à Saint-Pétersbourg.

Un des plus beaux navires de l’armateur était justement en partance pour Stockholm. Il le destina à conduire son gendre et sa fille en Russie. Il fit tout apprêter à bord comme pour y recevoir un roi : partout les plus riches tapis, l’or et la soie, et toutes les recherches du plus grand luxe.

Dans une ancienne ballade, un prince d’Angleterre s’embarque sur un vaisseau où les cordages sont de soie, où l’ancre est d’or, et tout à l’avenant. C’est à ce navire que pouvait faire songer celui où s’embarquèrent les Espagnols. Au départ, on se dit comme dans cette même ballade :

 

Que Dieu nous laisse en joie

Nous revoir un jour tous !

 

La traversée ne devait pas être longue, le vent était propice. Mais sur la haute mer il cessa de souffler. L’océan était immobile et les flots endormis. Le temps restait superbe. Sur le beau navire ce n’étaient que fêtes et réjouissances.

Enfin la brise reprit et les poussa dans la bonne direction. Le navire s’avança entre l’Écosse et le Jutland. Le vent devenait de plus en plus fort, et, toujours comme dans la ballade,

 

La tempête souffla, les nuages

Versèrent toute leur eau ;

Et le navire ne trouvant plus d’abri,

Ils jetèrent leur ancre d’or ; mais

L’ouragan les emporta vers le Danemark.

II   

Il y a longtemps, longtemps de cela. Le roi Christian VII était alors sur le trône de Danemark, et c’était encore un jeune homme. Que d’événements se sont accomplis depuis cette époque ! Quel changement s’est opéré rien que sur le sol du Jutland : des marais et des lacs ont été convertis en prés verdoyants, des landes de bruyères sont devenues des terres fécondes. À l’abri des huttes, on a même planté des pommiers, des rosiers. Il faut chercher un peu pour les voir, car ils se courbent sous les coups terribles des vents d’ouest.

Mais, à la pointe du Jutland, tout est resté comme alors. La lande s’étend pendant des lieues, avec ses tombeaux des Géants, ses chemins où l’on enfonce dans le sable jusqu’aux genoux. À l’ouest, où les rivières s’écoulent dans les baies de la mer, se voient des marécages, des tourbières entourées de dunes très élevées, aux sommets inégaux et dentelés, qui forment comme une chaîne de petites Alpes. Plus loin se dressent des falaises escarpées, rongées par les flots en fureur. C’est vers ce rivage que s’avançait le navire portant les deux jeunes époux si heureux.

On était à la fin de septembre. C’était un dimanche. Le soleil brillait, l’air était pur. On entendait de tous côtés sonner les cloches des églises qui bordent la baie de Nissoum. Ces églises sont bâties en pierres de taille, pour que la mer ne les enlève pas, lorsqu’elle pénètre dans les terres. Mais elles n’ont pas de clocher. La cloche pend à côté du temple, entre deux poutres.

Le service divin fini, les fidèles sortirent de l’église, la plupart se dirigeant vers le cimetière. Comme aujourd’hui l’on n’y voyait ni arbre ni arbrisseau, pas une fleur, pas une couronne sur les tombes ; rien que des monticules de sable, couverts de grandes herbes qui, fouettées sans cesse par le vent, coupent comme des lances. En guise de monuments, par-ci par-là, quelque bloc de bois rejeté par la mer et taillé en forme de cercueil. L’ouragan, la brume humide, ont bientôt détérioré même ce bois massif.

Un de ces blocs déjà tout moisi, fort ensablé, prêt de disparaître, avait été placé sur la tombe d’un enfant. Une femme s’avança de ce côté, et sans chercher, vint droit à la tombe, qu’elle contempla en silence, les yeux pleins de larmes.

Un instant après, son mari survint, ils ne parlèrent point. Il lui prit la main et l’emmena doucement vers les dunes. Longtemps ils marchèrent ainsi en silence.

« Comme le pasteur a bien prêché aujourd’hui ! dit enfin le mari ; vraiment, si l’on n’avait pas le bon Dieu, on serait bien abandonné.

— Oui, dit la femme. Mais le Seigneur accorde la joie, puis il envoie le chagrin, il en a le droit. Demain, notre petit garçon aurait eu cinq ans, si nous avions pu le conserver.

— Pourquoi toujours penser à ta douleur ? répliqua l’homme. L’enfant n’est-il pas bien là où nous prions Dieu de nous laisser un jour parvenir ? »

Ils se turent de nouveau et marchèrent vers leur maisonnette cachée dans les dunes. Tout à coup d’une de ces collines où l’herbe ne retient pas le sable avec ses racines s’éleva comme un nuage d’épaisse fumée. C’était le sable qu’un coup de vent subit emportait dans les airs. Un second coup de vent emporta les poissons qui séchaient sur des cordes auprès de la maison et les lança contre les volets. Puis tout redevint tranquille ; le soleil luisait comme auparavant.

Mais le signal avait été compris. Le mari et la femme se hâtèrent de rentrer chez eux ; ils revêtirent leurs habits de tous les jours et coururent vers la plage, ils y trouvèrent déjà les voisins. On s’entr’aida pour traîner les barques plus avant dans le sable. Le vent soufflait de nouveau, plus fort qu’auparavant, aigre et froid. Quand ils regagnèrent leur demeure, il leur lança au visage des tourbillons de sable et de petites pierres. Déjà les vagues grossissaient : le vent coupait leur crête d’écume et la répandait sur la mer, qui en était toute blanche.

Le soir vint amenant la tempête. Ce fut un crescendo de sifflements, de hurlements plaintifs ; on aurait dit des cris de milliers de démons sortis de l’enfer. Ce bruit terrible dominait le grondement des flots ; les vagues déferlaient presque aussi hautes que les dunes. Quelquefois les coups de vent frappaient la maisonnette de telle sorte qu’ils la faisaient trembler jusqu’en ses fondements.

Pendant les premières heures, ce fut une obscurité noire, complète. Vers minuit, l’air s’éclaircit, et la lune apparut. La tempête continuait cependant de remuer les profondeurs de l’Océan.

Les braves gens s’étaient couchés. Impossible de fermer l’œil au milieu d’un ouragan pareil. On frappe à leur volet et on leur dit : « Un grand navire est échoué contre le premier écueil. » Ils sautent à bas du lit, s’habillent à la hâte et courent à la mer.

Il faisait assez clair pour que l’on pût voir dans la nuit, si les tourbillons de sable n’avaient obligé de fermer les yeux. Ce n’est qu’en rampant contre terre à travers les dunes, en profitant des instants de répit, entre deux coups de vent, que les pêcheurs parvinrent à la plage. Là on voyait voltiger dans les airs l’écume des flots comme des plumes de cygne. Les vagues roulaient vers la côte, pareilles à d’immenses cataractes bouillonnantes. Il fallait l’œil exercé des marins pour distinguer le bâtiment ; c’était un superbe trois-mâts. Tout à coup la mer le souleva, le poussant vers la terre, à bien peu de distance de la bonne voie. Il rencontra un second rocher et ne bougea plus. Impossible de lui porter secours. D’énormes vagues le couvraient presque tout entier. On apercevait les efforts désespérés de l’équipage ; on croyait entendre les cris d’angoisse des naufragés. Arriva une vague qui, tombant avec autant de fracas qu’un gigantesque quartier de roche, arracha l’arrière du navire. La proue se souleva en l’air. On entrevit alors deux personnes, se tenant dans les bras l’une de l’autre, sauter dans la mer ; une minute après, le flot jeta sur la plage un seul corps : c’était une femme.

Les marins danois la croyaient morte. Quelques-unes des femmes, la soulevant, crurent reconnaître en elle des signes de vie et la transportèrent dans la maisonnette du pêcheur. Qu’elle paraissait belle, quels riches vêtements ! Ce devait être une bien grande dame.

On la plaça dans le pauvre lit du pêcheur : la chaleur la ranima ; mais elle était en proie à la fièvre la plus violente. Elle ne savait ce qui venait de se passer et ne distinguait pas où elle se trouvait. C’était un bonheur pour elle, car ce qu’elle chérissait le plus était au fond de l’Océan. C’était toujours comme dans l’ancienne ballade :

 

Le navire était réduit en petits morceaux :

C’était horrible à voir.

 

Des bribes de bois arrivaient sur la plage, mais pas un seul des autres êtres vivants.

Après quelques instants, la dame poussa un cri de douleur et ouvrit ses beaux grands yeux. Elle dit quelques mots, personne ne comprit son langage. Elle donna le jour à un enfant. Cet enfant aurait dû reposer dans un berceau doré, entre des rideaux de soie, au fond d’un palais magnifique. Tous les biens de la terre lui étaient destinés ; sa naissance devait être saluée par les cris de joie de toute une ville ; et Dieu le faisait venir au monde dans ce pauvre réduit. Il ne reçut même pas un baiser de sa mère ; on le plaça contre son sein, contre son cœur ; le cœur ne battait plus. La naufragée était morte.

III 

L’enfant, dont la Richesse, la Félicité devaient être les nourrices, se trouvait jeté sur cette rude terre, parmi ces dunes désolées, pour partager le sort des pauvres.

Depuis longtemps, l’usage barbare de piller les naufragés n’existait plus sur les côtes du Jutland. Le malheureux enfant aurait partout trouvé des soins ; mais nulle part on ne l’aurait autant choyé que chez la pauvre pêcheuse, qui la veille pleurait sur la tombe de son fils qui aurait eu cinq ans ce jour même. Ce fut elle qui l’adopta.

Personne ne sut qui était la dame étrangère. Aucun des débris rejetés par la mer n’apprit le nom ni la provenance du navire.

En Espagne, dans le somptueux palais, jamais lettre ni nouvelle ne fit connaître le sort de la fille de la maison ni de son époux. Ils n’étaient pas parvenus à destination, il y avait eu de violentes tempêtes, voilà ce qu’on apprit. Enfin, après des mois d’incertitude, arriva du Nord le douloureux avis : le navire s’est perdu corps et biens.

Dans les dunes, près de Huusby, la hutte du pêcheur abrite le rejeton inconnu de la riche famille espagnole.

Georges, en danois Jœrgen, fut le nom qui lui fut donné.

« Comme il a la peau brune, disaient les gens du village, c’est certainement un enfant de Juif. — Ou plutôt un Italien ou un Espagnol, » repartit le pasteur. Quant à la femme du pêcheur qui l’avait recueilli, elle ne se préoccupait pas de savoir à quelle race il pouvait appartenir ; elle l’aimait de tout son cœur.

L’enfant prospéra et grandit ; son sang noble resta chaud sous le ciel froid du Jutland ; et, malgré la pauvre nourriture, il devint robuste. Il parlait le dialecte danois du pays. Le pépin de la Grenade d’Espagne s’était transformé en un grain de l’avoine qui pousse sur les côtes de la mer du Nord. Voilà ce qui peut arriver à des êtres humains.

Par toutes les attaches de la vie, il prit racine sur le sol où il était né. Il connut la faim, le froid, les peines et les misères des pauvres gens ; mais il jouit aussi de leurs joies.

Pour ses jeux et ses amusements, il avait la côte semée de jouets à l’infini : des galets rouges comme le corail, jaunes comme l’ambre, blancs comme des boules de neige, arrondis et polis comme des œufs d’oiseau. Il y trouvait des squelettes de poisson, les longs fils blancs des herbes marines séchées par le vent, mille choses qui attirent le regard et excitent la réflexion. L’enfant avait l’esprit éveillé ; il était merveilleusement doué.

Comme il retenait facilement les histoires des anciens temps et les vieilles chansons, et comme il savait les réciter ! Avec des galets et des coquillages il composait de petits navires et d’autres jolis objets qu’il donnait à sa mère adoptive pour orner la maison. Il taillait dans le bois d’un bâton des figures originales. Tout morceau de musique qu’il entendait, il le répétait d’une voix sourde et vibrante. Il y avait en lui les cordes les plus nombreuses et les plus riches, qui peut-être auraient retenti au loin à travers le monde, s’il n’avait été confiné dans cette hutte, au bord de la mer du Nord.

Un jour, un autre navire vint à sombrer dans ces parages. Une caisse remplie des plus rares oignons de tulipe fut poussée vers la plage. Les braves gens, ne sachant ce que c’était, firent cuire quelques-uns de ces oignons ; ils les trouvèrent détestables. Le reste demeura sur le sable et pourrit ; ils n’arrivèrent pas à éclore et à s’épanouir dans l’éclat de leurs magnifiques couleurs. En serait-il de même de Georges ? Était-il destiné à s’étioler loin du climat où il aurait pu atteindre à tout son développement ?

En attendant, il était plein de gaieté et de bonne volonté. Il ne s’apercevait pas de la monotonie de la vie dans ce recoin oublié de l’univers. Tant qu’il pouvait, il aidait de son travail ses parents adoptifs. Voulait-il se reposer, il n’avait pour se distraire, qu’à regarder la mer, toujours changeante, passant du calme plat à l’ouragan. De temps en temps survenaient des naufrages dont on parlait pendant plusieurs mois. Puis, Georges était pieux : aller à l’église était pour lui une fête. Quelquefois on avait des visiteurs. Le plus agréable de tous était le frère de sa mère adoptive, le pêcheur d’anguilles, qui demeurait à Fjaltring. Il arrivait deux fois l’année sur sa voiture peinte en rouge, avec des fleurs bleues et blanches. Elle était fermée comme une caisse et toute remplie d’anguilles. Deux bœufs roux la traînaient, et on laissait Georges les conduire au bout du chemin.

Le pêcheur d’anguilles était un joyeux compère. Il apportait toujours un petit tonnelet d’eau-de-vie. Les grandes personnes en recevaient plein un petit verre ou une soucoupe. On en donnait à Georges plein un dé à coudre. « Cela fait digérer la grasse anguille, » disait le pêcheur, et ensuite il racontait une histoire, toujours la même, et quand elle paraissait plaire aux auditeurs, il la leur répétait aussitôt. Ce conte devint pour Georges comme un autre évangile. Il en faisait parfois l’application aux événements de sa vie. C’est pourquoi il vous faut aussi l’entendre :

« Les anguilles se promenaient dans la baie ; elles vinrent demander à leur mère la permission de s’avancer un peu plus haut dans la rivière. « Soit, dit-elle, mais n’allez pas trop loin ; le vilain pêcheur pourrait bien survenir et vous enlever toutes. »

« Elles allèrent, en effet, trop loin, et de huit qu’elles étaient, il n’en revint que trois. « Mère, dirent-elles en se lamentant, nous n’avons pourtant été qu’un peu devant notre porte, mais le pêcheur de malheur est arrivé et a piqué à mort nos cinq sœurs. — Elles reviendront bien, dit la mère. — Comment le pourront-elles ? Il leur a enlevé la peau ; il les a coupées en deux pour les cuire. — Elles reviendront, vous dis-je. — Il les a mangées, mère. — Elles reviendront tout de même. — Mais il a bu de l’eau-de-vie par-dessus. — Hélas ! alors, dit la mère nous ne les reverrons plus ; l’eau-de-vie est le tombeau de l’anguille. »

« C’est pourquoi, concluait le pêcheur, il faut toujours boire un petit coup après l’anguille. »

Georges aurait bien désiré, comme les jeunes anguilles, sortir un peu de la baie, aller n’importe où, et, de préférence, monter sur un navire et parcourir les mers. Mais sa mère adoptive et le pêcheur lui disaient : « Reste donc auprès de nous ; si tu savais comme les hommes sont méchants ! »

Ne pourrait-il pas au moins dépasser un peu les dunes, s’avancer dans les landes, voir un bout de pays. Enfin ses désirs se réalisèrent. Il eut quatre jours de joie continue, les plus beaux de son enfance. Un riche parent de son père adoptif était mort, et dans les pays du Nord la coutume subsiste, comme aux temps du paganisme, de terminer les enterrements par de grands festins.

La famille se rendit avec Georges à la demeure du défunt, située à plusieurs lieues dans les terres, vers l’Est. À la sortie des dunes, on traversa la bruyère, puis des marécages, pour arriver aux prés verdoyants où coule le Skjaerumaa, la rivière aux anguilles que les hommes cruels prennent et coupent en deux. Mais, du reste, les hommes n’en agissent souvent pas moins cruellement entre eux. Il y avait là, au bord du fleuve, les ruines du château que fit élever, il y a plus de cinq cents ans, le chevalier Bugge. Il fut assassiné par des brigands ; et lui-même, qu’on appelait pourtant le bon seigneur, ne voulut-il pas faire tuer l’architecte qui lui avait construit le château et la haute tour aux épaisses murailles ? Lorsque tout fut fini et que l’architecte s’en fut allé, après avoir été payé, le chevalier dit à son écuyer : « Cours après lui et crie-lui : Maître, la tour vacille ! S’il se retourne, c’est qu’il n’est pas sûr de son affaire ; alors assomme-le et rapporte-moi l’argent qu’il a mal gagné. S’il continue son chemin, laisse-le aller en paix. » L’écuyer fit ce que lui commandait son maître. L’architecte ne se retourna pas et répondit en continuant de marcher : « Ce n’est pas vrai, la tour ne bouge pas plus qu’un roc ; mais un jour viendra de l’Ouest quelqu’un portant un manteau bleu, qui pourra bien la renverser. » Et, en effet, au bout de cent ans, la mer envahit les terres et la tour tomba.

Le château fut reconstruit un peu plus haut. C’est le Nœrre-Vosborg. Les voyageurs passèrent à côté, et Georges qui en avait entendu raconter les merveilles pendant les veillées, regardait de tous ses yeux le beau palais avec son double fossé, ses donjons, son parc. Il y avait là des arbres comme il n’en avait jamais vu, de hauts tilleuls en fleur qui embaumaient l’air, et dans un coin un bouquet de sureaux également fleuris. Georges s’imaginait que c’était de la neige qu’il apercevait là au milieu des feuilles. Jamais il n’oublia ce spectacle qui parut magique à son âme enfantine.

Il fallut pourtant s’arracher à cette perspective enchanteresse. Le chemin devint plus facile. Ils rencontrèrent d’autres invités à l’enterrement : ceux-ci étaient en voiture ; Georges et ses parents montèrent derrière et se juchèrent sur une caisse. Georges était heureux autant qu’un roi peut l’être dans son carrosse à six chevaux.

On s’avança à travers la lande ; les bœufs qui traînaient la voiture s’arrêtaient de temps à autre, quand ils apercevaient un peu d’herbe perdue au milieu de la bruyère. On laissait tranquillement les bonnes bêtes se repaître. Le soleil était rayonnant ; et dans le lointain on voyait comme des nuages d’une fumée transparente, où la lumière du soleil se reflétait d’une façon étrange. « C’est Loki qui garde ses moutons », dit-on à Georges, qui se croyait transporté dans le monde féerique des vieux dieux scandinaves.

Quelle tranquillité régnait ici ! De tous côtés, aussi loin que portait la vue, la lande s’étendait comme un beau tapis, formé de bruyères aux fleurs roses, de genévriers d’un vert sombre et de pousses de chênes. Georges aurait voulu courir, s’ébattre à son aise. Mais il y avait tant de couleuvres venimeuses cachées partout ! On lui parla aussi des loups qui avaient autrefois infesté la contrée. Le vieillard qui conduisait les bœufs raconta que du temps de son père les chevaux avaient fort à souffrir de ces bêtes féroces qui n’étaient pas encore exterminées. Un jour il avait trouvé un cheval qui tenait sous ses pieds de devant un énorme loup qu’il venait de tuer ; mais dans le combat il avait eu toute la peau des jambes lacérée et mise en lambeaux.

On traversa, trop vite au gré de Georges, la lande, puis des sables profonds. Enfin on est arrivé. La maison est pleine d’invités. Il y en a aussi dehors. C’est tout un campement de voitures. Les chevaux, les bœufs de trait forment un véritable troupeau. Ils s’en vont tout empressés quêter l’herbe parmi la bruyère. Derrière la ferme s’élèvent des dunes de sable semblables à celles de la plage. Elles s’étendent au loin. Comment se sont-elles formées si avant dans l’intérieur des terres ? Ont-elles été apportées par le vent ? Elles ont aussi leur histoire.

Le service funèbre eut lieu ; on chanta des psaumes. Tout le monde était recueilli, mais il n’y avait que quelques vieillards qui pleuraient. Un grand nombre des assistants avaient à peine connu le défunt. Une fois hors de l’église, tout le monde fut gai et joyeux, excepté encore les vieux, sur qui la tristesse a plus d’empire. Les tables étaient surchargées de mets ; il y avait de quoi faire excellente chère : viandes, poissons, gâteaux, hydromel, eau-de-vie pour faire passer l’anguille ; rien ne manquait.

Georges allait et venait, gambadant, sautant, admirant tout, cueillant des fleurs, les jetant, puis ramassant des myrtilles, dansant de joie quand il s’était bien rougi les mains avec leur jus.

Il restait bouche béante à contempler les tombeaux des Géants dont on lui avait conté les terribles histoires. On voyait le soir s’élever, pareil à des colonnes de fumée, le brouillard sec que le soleil colorait des plus belles teintes.

Ainsi se passèrent trois jours dans la plénitude du plaisir. Le quatrième, il fallut prendre congé, et chacun rentra chez soi.

Lorsque Georges et ses parents revirent les dunes du rivage, le vieux pêcheur s’écria : « Voilà les vraies dunes, il n’y a qu’elles pour résister au vent ! » Et il raconta à Georges comment les autres dunes s’étaient formées dans l’intérieur des terres.

Un jour des paysans trouvèrent un cadavre et l’enterrèrent dans le cimetière. Voilà que la mer entra dans les landes, avançant toujours davantage, et poussant devant elle des montagnes de sable. L’effroi était partout. Alors un sage vieillard conseilla de déterrer le mort : « Si vous le trouvez suçant son pouce, c’est que c’est un homme des mers, et les flots ne cesseront de vous envahir que lorsqu’on le leur aura rendu. » Et en effet le mort avait le pouce dans la bouche. Les paysans le placèrent sur une charrette, et au galop coururent le jeter à la mer. Elle s’arrêta aussitôt et rentra dans son lit ; mais les dunes qu’elle avait apportées restèrent où elles se trouvaient.

L’histoire plut beaucoup à Georges ; il ne doutait pas qu’elle ne fût vraie, pas plus du reste que le pêcheur qui la contait n’en doutait lui-même.

IV 

Après tout ce qu’il avait vu de magnifique, il désirait plus ardemment que jamais parcourir le monde. À quatorze ans, il devint mousse sur un navire. Mais, hélas ! que trouva-t-il cette fois ? du mauvais temps, la mer houleuse, des hommes durs et méchants, du pain sec, des nuits froides, des coups de poing. La première fois qu’il fut frappé, le sang de la noble Espagne qui coulait dans ses veines se révolta. Il sentit ce sang bouillir, et des paroles amères lui vinrent aux lèvres ; il les retint toutefois. Le bon sens eut le dessus. Il comprit qu’il ne ferait que s’exposer à de pires traitements. Dans sa colère rentrée, il éprouva ce que doit éprouver l’anguille quand on lui arrache la peau et qu’on la coupe en deux pour la jeter dans la poêle : « Ce n’est rien, finit-il par se dire, comme l’anguille je reviendrai. »

On aborda aux côtes d’Espagne. Par un jeu de la fortune, le navire mouilla dans le port où les parents de Georges avaient vécu au sein des richesses. Le pauvre mousse était toujours de garde à bord. Cependant, le dernier jour on l’envoya à terre faire des achats.

Pour la première fois, il vit une grande ville. Que les maisons lui paraissaient élevées ! Les rues étaient pleines de gens affairés, citadins, paysans, moines, soldats, courant, criant, et quel bruit ! On entendait le tintement des clochettes des mules, des chants, des sons d’instruments, et encore le bruit des marteaux dans les ateliers. Le soleil était brûlant, l’air lourd. C’était à se croire dans un four rempli de mouches bourdonnantes, d’abeilles et de hannetons. Georges, tout abasourdi, ne savait où il allait. Parfois il regardait ses pauvres habits qu’on aurait dit avoir été lavés dans la vase et séchés dans une cheminée. Et il n’en était que plus embarrassé et plus intimidé.

Tout à coup il vit toutes grandes ouvertes les portes de la cathédrale. Des centaines de lumières brillaient sous les sombres voûtes, et l’on respirait de loin l’odeur de l’encens. Les plus pauvres mendiants en haillons entraient dans le sanctuaire. Georges pria le matelot qu’il accompagnait de le laisser gravir les degrés du portique. Il pénétra dans l’église. Il aperçut les superbes tableaux sur fond d’or. Au-dessus de l’autel, la Madone avec l’enfant Jésus, entourée de fleurs, éclairée par la lumière des cierges. Les prêtres, vêtus d’or et de soie, chantaient, tandis que les enfants de chœur balançaient les encensoirs d’argent. Quel éclat ! quelle magnificence ! Georges sentit son âme pénétrée, anéantie. La foi de ses parents semblait se réveiller en lui, et il fondit en larmes.

Il fallut partir et aller au marché acheter des denrées. On reprit le chemin du port. Georges, chargé de paquets, rompu par une longue marche, avait le corps et l’âme fatigués. Toutes ces impressions nouvelles et variées le plongeaient dans l’accablement. Il aperçut un palais magnifique, orné de statues, de colonnes de marbre. Un large escalier conduisait au seuil. Georges s’assit sur les marches pour se reposer un peu. Mais le portier tout galonné accourut, brandissant une canne à pomme d’argent, et le chassa en l’injuriant, lui le fils de la maison, l’héritier du palais et de toutes ses richesses. C’était, en effet, la demeure de son grand-père qui, au milieu de ce luxe, se consumait du chagrin d’avoir perdu sa fille unique.

Le navire reprit la mer, et Georges y retrouva de dures paroles, peu de sommeil, beaucoup de travail. Il savait maintenant ce qu’il en peut coûter de voir le monde. On dit, il est vrai, qu’il est bon de peiner dans sa jeunesse ; oui peut-être, pourvu qu’on ait du bon temps dans ses vieux jours.

Le navire revint à Ringkjœbing en Jutland. Son temps de service fini, Georges retourna à Huusby revoir ses parents et ses chères dunes. Mais, pendant son absence, sa mère adoptive était morte, et cette nouvelle lui gâta toute la joie du retour.

L’été se passa. Il vint un hiver des plus rigoureux, avec de terribles tempêtes de neige qui balayaient tout sur terre et sur mer. Georges s’étonna de voir les choses si inégalement réparties sur la face du globe. Ici le froid, les ouragans. En Espagne, le soleil radieux, l’air calme et brûlant. Un moment il donna la préférence au Midi ; mais lorsqu’il faisait une belle gelée et qu’il regardait les blancs troupeaux de cygnes nager vers les fleuves, il aimait mieux le Nord. L’été n’y a-t-il pas d’ailleurs sa beauté et son charme ? Georges revoyait en souvenir, le château de Vosborg, les tilleuls, les sureaux et les myrtilles de la bruyère, et il les préférait aux splendeurs des contrées méridionales.

Revint le printemps, et la pêche commença. Georges avait beaucoup grandi, il était fort, plein de sève et de vigueur, toujours prêt au travail, et il aidait avec zèle son vieux père adoptif. Il était habile à la nage, et il se jouait des flots comme un poisson. Quand il était resté longtemps dans la mer, le vieux pêcheur l’avertissait de prendre garde aux bancs de maquereaux : ils ont raison du meilleur nageur, l’enveloppent, l’entraînent et le dévorent. Mais son destin n’était pas de devenir leur proie.

Un des voisins avait un fils du nom de Martin. Georges et lui avaient toujours été bons camarades. Ils s’engagèrent comme matelots sur un navire qui alla en Norvège et en Hollande. Jamais ils ne s’étaient disputés ; mais une querelle peut survenir tout à coup. Georges était violent, porté par sa race à la colère. Un jour à bord une discussion naquit entre eux à propos de rien. Georges devint blanc, ses beaux yeux se troublèrent et furent affreux à voir. Il tira son couteau. Martin dit tranquillement : « Tiens ! tu es de ceux qui jouent du couteau ! » Georges ne dit rien, sa main s’abaissa comme par enchantement, et il s’en alla à sa besogne. Il vint ensuite retrouver Martin et lui dit : « Frappe-moi au visage, je l’ai mérité. Je sens en moi quelque chose qui bout sans cesse et qui déborde. « Laissons cela, » répondit Martin, et à la suite de cette altercation ils devinrent meilleurs amis qu’auparavant, et lorsqu’au retour Georges raconta l’affaire, Martin ajouta que son camarade était en colère, mais qu’il avait bon cœur.

Parmi les jeunes filles du village, celle avec qui Georges aimait mieux causer, c’était Élise. Autant il était brun, autant elle était blanche. Ses cheveux étaient comme du lin, ses yeux bleus comme la mer quand elle reluit au soleil. Un jour ils se promenaient ensemble. Georges tenait la main de la jeune fille serrée dans la sienne. Elle lui dit : « Georges, j’ai une demande à te faire. Votre ménagère est partie, prends-moi à sa place. Je suis forte et agile, et tu verras comme je sais bien préparer la bière chaude dont vous avez besoin, quand vous revenez fatigués de la pêche, et comme je nettoie et prépare bien les poissons ! Je voudrais bien entrer chez vous. Je t’aime comme un frère. Martin désire que j’aille chez ses parents. Mais cela ne se peut pas, lui et moi nous sommes fiancés. »

À ces mots, Georges se trouva comme sur le sable mouvant ; ses jambes fléchirent, la terre sembla se dérober sous lui. Il ne put trouver une parole dans son gosier ; il inclina seulement la tête comme pour répondre oui. Dans son cœur, il sentit qu’il ne pouvait plus souffrir Martin ; il ne fit plus que penser à lui et à Élise, à qui auparavant il ne songeait jamais longtemps. Plus il se creusait l’esprit et se rongeait l’âme, plus il devint évident pour lui que Martin lui avait dérobé la seule chose à laquelle il tenait au monde, l’amour d’Élise.

Le lendemain, il alla à la pêche avec son père adoptif et Martin. Le vieillard fut pris de la fièvre, et l’on s’en revint de bonne heure. La mer était houleuse ; dans ce cas, ce n’est pas chose facile de franchir les trois écueils qui sont à l’entrée de la baie. Un des marins se tient debout, quand ils arrivent devant le rocher, et observe les flots. Les autres rament comme pour aller au large, jusqu’à ce que leur compagnon donne le signal que la grande vague approche, qui doit soulever la barque par-dessus l’écueil. Alors on rame vers la terre ; le bateau est porté au sommet de la vague, et retombe avec elle ; il disparaît tout entier, tellement que du rivage on n’aperçoit même plus le mât, et qu’on peut croire la barque engloutie. Un instant après elle reparaît soulevée par le flot : on dirait un crabe monstrueux, dont les rames seraient les pattes, sortant de la mer. On recommence cette manœuvre au deuxième et au troisième écueil. Après cela tout danger est passé. Mais devant les rochers, le moindre retard, la moindre hésitation de la part de celui qui commande la manœuvre peuvent faire briser la barque en mille pièces.

Ils approchaient du premier écueil, lorsque Georges s’élança soudain et dit : « Père, laisse-moi passer en avant et rester debout. » Une pensée de l’enfer venait de lui mordre le cœur : Il dépend de moi, se disait-il, que Martin et moi nous périssions ici ! Et son regard allait de Martin au rocher. La vague arrive ; voilà que Georges aperçoit le visage pâle et maladif de son père adoptif ; d’un vigoureux effort de volonté, il écarte la tentation, donne bien le signal, et ils atteignent la plage.

Les pensées sinistres ne le quittaient pas. Il chercha à se rappeler en quoi Martin avait pu, depuis qu’ils se connaissaient, manquer à leur amitié. Il ne trouvait pas de griefs suffisants pour lui en vouloir. Mais une chose restait toujours c’est que Martin l’avait dépouillé du bien le plus précieux ; c’était assez pour le haïr à mort. Quelques-uns des pêcheurs remarquèrent bien un changement dans les façons de Georges à l’égard de son camarade. Martin ne vit rien ; il était, comme toujours, amical et complaisant.

Le vieux pêcheur devint plus malade, s’alita et mourut, laissant à Georges sa maisonnette en héritage. Ce n’était pas beaucoup, mais Martin n’en avait pas autant.

« Maintenant, tu ne t’engageras plus comme matelot, dit un voisin à Georges ; tu resteras à pêcher avec nous. »

Ce n’était pas l’intention de Georges. Justement il pensait de nouveau à courir le monde. Le pêcheur d’anguilles avait un cousin à Vieux-Skagen. C’était un riche marchand, un armateur, un excellent homme. C’est chez lui que Georges songea à entrer en service. Skagen est bien loin de Huusby ; c’était précisément ce qui plaisait à Georges.

Il résolut de partir avant le mariage de Martin et d’Élise, qui devait avoir lieu dans quelques semaines.

« Mais, reprit le voisin, pourquoi t’en aller ? C’est déraisonnable ce que tu fais là. Tu as maintenant une maison ; Élise te prendra pour mari de préférence à Martin. »

Georges ne répondit que par quelques paroles incohérentes. Le voisin alla chercher Élise. Il eut de la peine à la faire s’expliquer ; cependant elle finit par dire : « Tu as une belle maisonnette, cela mérite réflexion. »

Georges réfléchit beaucoup pour sa part. Les flots de la mer sont tumultueux, mais pas autant que les pensées de l’homme, pas autant que celles qui traversaient l’esprit de Georges, le ballottant dans tous les sens. Enfin il dit à Élise : « Voyons, si Martin avait une maison comme moi, lequel de nous deux préférerais-tu ? — Mais il n’en a pas, répondit-elle et il n’en aura jamais une pareille. — Suppose un instant qu’il en trouve une. — Oh ! alors, je prendrais Martin ; mon cœur est à lui. Mais on ne vit pas d’amour. »

Ils se quittèrent. De toute la nuit, Georges ne ferma pas l’œil. Son âme était violemment agitée. Une idée germa tout à coup dans sa tête, et elle grandit peu à peu et devint plus forte que son amour pour Élise. Au matin, le calme était revenu dans son cœur. Il alla tout droit trouver Martin ; il lui céda la maison pour presque rien, disant qu’il n’avait qu’un désir, c’était de naviguer de nouveau sur mer. Ce ne fut pas là un coup de tête, mais une résolution bien méditée. Lorsque Élise apprit la nouvelle, elle embrassa Georges de tout son cœur ; il lui laissait épouser Martin qu’elle préférait à tous.

Georges voulait partir le lendemain matin. Le soir, il eut l’idée d’aller revoir une dernière fois Martin, pour qui il ressentait de nouveau toute l’amitié d’autrefois. En traversant les dunes, il rencontra l’officieux voisin qui l’entreprit encore à propos de Martin, et lui fit observer combien il était extraordinaire que ce garçon fût si bien vu des jeunes filles. Georges rompit brusquement la conversation et se dirigea vers la maison où demeurait son camarade. Arrivé devant la porte, il entendit causer et rire ; il distingua la voix d’Élise, qu’il ne voulait plus jamais revoir. Il s’en retourna sans entrer, se félicitant en lui-même de n’avoir pas à entendre les remerciements de Martin, et d’échapper surtout au tableau de son bonheur.

V 

Le matin, au lever du soleil, il boucla son havresac et partit ; il se mit à longer la plage, se dirigeant vers Fjaltring, où il se proposait de rendre visite au pêcheur d’anguilles.

La mer était belle, d’un bleu pur. Sur le sable étaient épars des coquillages de toute sorte. Ils rappelaient à Georges les jours de son enfance, lorsque c’étaient là ses jouets favoris. Il en ramassa plusieurs, les jeta et en reprit d’autres. À force de se baisser, il se mit à saigner du nez. L’agitation où il avait été la veille lui avait porté le sang à la tête. Il se sentit ensuite le cerveau plus libre ; mais quelques gouttes de sang étaient tombées sur sa manche.

Il reprit son chemin. Il se sentait joyeux et libre. Il cueillait les fleurs qu’il rencontrait çà et là et les attachait à son chapeau. Il voyait le vaste univers ouvert devant lui, et, comme les jeunes anguilles du vieux pêcheur, il allait y prendre ses ébats. Il pensait bien aux sages paroles de la mère anguille : « Mes enfants, gardez-vous des hommes si méchants et si cruels. » Mais, se disait-il, qu’ai-je à craindre ? J’ai bon courage et je n’ai jamais fait de tort à personne.

Déjà le soleil était haut lorsque Georges approcha de la baie de Nissoum. Il jeta un dernier regard sur Huusby et vit à quelque distance deux cavaliers se diriger de son côté, suivis de loin par des gens qui couraient à pied.

Cela ne le regardait pas ; il continua sa route. À l’embouchure de la rivière, il héla le passeur qui vint le prendre avec sa barque. Ils étaient au milieu du fleuve lorsque les deux cavaliers arrivèrent sur le bord et ordonnèrent au passeur, au nom du roi, de revenir en arrière. Georges ne comprenait rien à leur ton menaçant, mais il trouva qu’il fallait obéir, et il prit lui-même une rame pour aider le passeur.

Au moment où la barque touchait à terre, les deux hommes, s’élançant sur Georges, lui attachèrent les mains avec une corde : « Ton crime te coûtera la vie, lui dirent-ils ; nous sommes heureux de t’avoir rattrapé. »

Le pauvre Georges ne pouvait proférer une parole, tant il était saisi. Enfin il apprit qu’on l’accusait d’avoir assassiné Martin, qui avait été trouvé mort, la gorge traversée d’un coup de couteau. On lui rappela que la veille au soir, il avait été rencontré par le voisin allant vers la demeure de Martin ; que, dans le temps, il avait levé déjà son couteau contre Martin. Et, lorsqu’on découvrit des taches de sang sur sa manche, personne ne douta plus qu’il ne fût le meurtrier. Tout ce qu’il put alléguer pour prouver son innocence fut inutile. Comme on devait aller par mer à Rinkjœbing, où siégeait le bailli, et que le vent était contraire, un des cavaliers proposa de mener Georges au château de Vosborg. Il s’y trouvait une prison où la bohémienne, la grande Marguerite, avait été enfermée pendant les derniers jours qui précédèrent son exécution.

Georges, fort de son innocence, s’était résigné à son sort. On passa devant les ruines qu’il avait vues lorsqu’il s’était rendu avec son père et sa mère adoptifs à ce mémorable enterrement qui lui avait valu les plus heureuses journées de son enfance. Comme alors, il trouva dans le parc de Vosborg les tilleuls qui embaumaient et les sureaux en fleur.

Cette fois il pénétra dans le château, non comme il l’avait tant désiré autrefois, pour en admirer les merveilles. Derrière une des ailes du vieux bâtiment, on le fit descendre dans le sombre caveau qui avait servi de lieu de réclusion pour la bohémienne. Cette bohémienne avait tué cinq enfants pour manger leurs cœurs. Elle était restée persuadée que si elle avait encore pu en dévorer deux, elle aurait acquis le pouvoir de se rendre invisible et de voler dans les airs.

Il n’y avait là qu’un grabat misérable et dur. Georges, soutenu par sa conscience, y aurait tranquillement reposé, si ses pensées n’avaient pas été troublées par le souvenir de la sorcière. Les histoires de sabbat, de diablerie, qu’il avait entendu conter, lui revinrent à l’esprit, et le moindre bruit le faisait tressaillir. Il se calmait en se rappelant les tilleuls et les sureaux fleuris, sa paisible enfance, et ses braves et honnêtes parents dont il avait toujours suivi l’exemple.

Le lendemain, il fut conduit à la ville et enfermé dans une prison qui ne valait guère mieux que celle de Vosborg. En ce temps-là, la justice était dure envers les petites gens. Pour un mince délit, ils étaient parfois roués de coups ou ruinés d’amendes. Heureusement que le bailli, qui instruisit l’affaire de Georges, ne le fit pas passer aussitôt en jugement, malgré les apparences qui étaient si accablantes. En attendant, le malheureux restait dans son réduit froid et noir. Il avait tout le loisir de réfléchir et de se demander pourquoi un pareil sort lui avait été réservé, alors qu’il n’y avait eu de sa part aucune faute. Il finit par conclure que cette énigme lui serait expliquée en l’autre vie et cette pensée le calma. La foi en l’immortalité, puisée dans la pauvre hutte de pêcheurs jutlandais et que repoussait son père le grand seigneur espagnol, lui fut, au milieu des ténèbres, au sein de la tristesse, du découragement et du désespoir, un flambeau, une consolation, une force, une grâce de ce Dieu qui ne trompe jamais.

Il avait pourtant des heures de poignante angoisse. Alors il écoutait pour ainsi dire le silence lugubre qui l’entourait, interrompu par le grondement de la mer qu’occasionnaient les tempêtes du printemps. C’était un roulement, un fracas, comme si des milliers de chariots avaient passé au-dessus d’une voûte. Ce bruit était pour Georges une douce mélodie, il lui rappelait le temps où il voguait librement sur l’Océan.

« Oh ! être libre, se disait-il, même sans souliers, même en haillons ! » Son cœur bondissait à cette pensée ; il frappait du poing la porte de son cachot.

Enfin son infortune eut un terme, après qu’il eut langui plusieurs mois, près d’un an en prison. Un vagabond, un maquignon nommé Nils le voleur, fut arrêté pour un léger méfait : le procès fit découvrir que ce Nils était le meurtrier de Martin.

Le soir où le crime avait été commis, Martin avait été faire un tour au cabaret pour faire part de son bonheur aux camarades. Il leur fit servir plusieurs verres d’eau-de-vie, et en but lui-même plus que d’habitude. Ainsi animé, il se mit à jaser, et à se vanter. Il annonça qu’il avait maintenant une maison à lui. « Comment cela ? » dit Nils, qui se trouvait présent. « Avec mon argent, donc ! » repartit Martin en frappant sur son gousset et en se rengorgeant comme un richard. Ce mouvement de vanité décida sa perte. Lorsqu’il s’en retourna, Nils le suivit, se précipita sur lui, lui coupa la gorge avec son couteau. Mais, dans le gousset de sa victime, il ne trouva que quelques monnaies de cuivre.

Tous ces faits furent établis devant la justice. Georges fut mis en liberté. Le bailli lui adressa quelques excuses. Georges se plaignit des longs mois de captivité et de souffrance qu’il avait subis, tout innocent qu’il était. Le bailli le prit alors de très haut et lui dit qu’il devait s’estimer fort heureux de s’en être tiré de la sorte, car on aurait pu très bien le juger plus tôt, et, vu les présomptions singulières qui pesaient sur lui, le condamner à la peine de mort.

Pourtant il reçut des marques de sympathie. Le bourgmestre lui donna deux écus pour se mettre en route, et un brave bourgeois l’emmena dîner chez lui. Le même jour arriva dans la ville le négociant de Skagen auprès de qui Georges avait l’intention de se rendre lorsqu’il avait été arrêté. Ce négociant s’appelait Brœnne. Il apprit ce qui s’était passé et compatit à la mésaventure du jeune homme. Il résolut de lui faire oublier ces cruelles épreuves, et de lui montrer qu’il y a de bonnes gens au monde.

« Oublie, enterre tes chagrins, lui dit-il ; faisons une barre sur cette mauvaise année, ou mieux, nous en jetterons l’almanach au feu. Tu vas venir chez moi dans la jolie ville de Skagen. »

VI 

Ils se mirent en route. Le soleil, le grand air firent bien vite oublier à Georges le sombre et humide cachot. En ce pays, la bruyère était couverte de genêts en fleur. Assis au sommet d’un tombeau de Géant, un jeune pâtre jouait des airs agrestes sur une flûte qu’il s’était faite d’un os de mouton. De temps en temps les plus beaux effets de mirage faisaient apparaître des forêts, des jardins suspendus.

Ils traversèrent la contrée où habitaient les Longobards à l’époque où le peuple étant trop nombreux pour vivre dans cet étroit espace, le roi Snio avait résolu de mettre à mort les vieillards et les enfants jusqu’à dix-huit ans ; mais la bonne reine Gambarouck lui conseilla de laisser émigrer toute la jeunesse. Ils partirent en effet, et leurs descendants passèrent les Alpes et fondèrent le puissant royaume des Lombards. Georges, lorsqu’on lui raconta cette histoire, n’eût pas de peine à se figurer ce que devait être ce pays du sud où les Danois s’étaient implantés. N’avait-il pas vu l’Espagne, cette ville pareille à une ruche, où la population bourdonnait, ces superbes monuments, ces orangers, ces grenadiers, ces arbres inconnus, toutes les richesses et les magnificences du Midi ! Mais ces splendeurs ne lui donnaient pas de regrets. Il se trouvait mieux en Danemark : n’était-ce pas sa vraie patrie ?

Enfin les voyageurs atteignirent Vendilskaga, comme Skagen est appelée dans les sagas islandaises. Elle commence au phare qui est à la pointe du Jutland si redoutée des marins. À cette extrémité, les maisons sont dispersées dans les dunes qui disparaissent et se reforment au gré du vent. À un quart de lieue, est Vieux-Skagen, où était la demeure du riche marchand chez qui Georges allait habiter.

La grande maison était tout en bois enduit de goudron. Les dépendances avaient pour toiture de vieilles barques renversées. Il n’y avait pas de mur d’enceinte. Ni jardin ni bosquets à cause des sables. Tout autour de la maison étaient tendues des cordes où pendaient des milliers de poissons qui séchaient au vent.

La pêche était là bien autrement belle qu’à Huusby. À peine les filets jetés, l’on ramenait le hareng par tonnes. La femme, la fille du marchand, toute la maisonnée accoururent à leur rencontre. Ce furent des embrassements, des serrements de mains, des questions, des récits sans fin. Quel gentil visage avait la jeune fille, et que ses yeux étaient doux !

Georges allait de surprise en surprise. Il n’avait jamais vu un pareil train de maison. C’était tous les jours comme au fameux banquet de l’enterrement qui était resté dans ses souvenirs, et même c’était plus riche. On servait des poissons comme on en présente sur la table des rois, et l’on buvait du vin des plus célèbres vignobles de France.

Georges reçut l’accueil le plus cordial. Lorsqu’on sut ce qu’il avait injustement souffert, la femme du marchand lui pressa la main avec attendrissement. Dans les yeux brillants de Clara, la jeune fille, on vit trembler quelques larmes. Georges sentit le reste d’amertume qui restait en son âme s’évanouir aussitôt. L’amour contrarié endurcit ou amollit le cœur selon les circonstances et les individus : celui de Georges était encore jeune et sensible. Il était heureux pour sa tranquillité que dans trois semaines Clara dût partir sur un navire de son père et aller à Christianssand, en Norvège, passer plusieurs mois auprès d’une tante.

Le dimanche avant le départ, ils se rendirent tous à l’église pour recevoir la communion. C’était un beau temple, le plus grand de toute la contrée. Un architecte hollandais l’avait construit au moyen-âge. Il était loin de la ville et le chemin couvert de sables profonds, était pénible. Mais dans cet âge de piété on ne regardait pas à la peine.

Au-dessus de l’autel se trouvait une statue de la Vierge, la tête surmontée d’une couronne d’or, l’enfant Jésus dans ses bras. Autour du chœur, on voyait les statues des douze Apôtres. Les portraits des anciens bourgmestres de la ville étaient suspendus le long des murailles. Le soleil envoyait ses rayons dans le sanctuaire et faisait étinceler les chandeliers d’argent. Georges fut saisi d’une profonde émotion, telle qu’il l’avait éprouvée en entrant dans la nouvelle cathédrale de la grande ville espagnole. Lorsqu’il reçut la communion, il se trouva agenouillé à côté de Clara, mais il était absorbé dans la pensée de Dieu au point qu’il n’aperçut la jeune fille que lorsqu’ils se relevèrent. Il remarqua alors que des larmes de ferveur tombaient de ses yeux.

Deux jours après elle partait pour la Norvège. Lui resta, il se rendit utile à la maison et vaqua aux travaux de la pêche. Que de poissons il y avait dans ces parages ! On y rencontrait des bancs de maquereaux qui la nuit reluisent comme du phosphore ; le grondin y abondait aussi, qui gronde quand on le prend. Le proverbe « muet comme un poisson » n’est pas toujours juste en effet. Il pouvait toutefois s’appliquer justement à Georges et au silence qu’il gardait sur ce qui se passait dans son cœur.

Chaque dimanche, à l’église, son regard restait longtemps attaché à la place où Clara s’était agenouillée à côté de lui, et il se rappelait combien la jeune fille s’était montrée bonne et aimable pour lui.

L’hiver vint, avec ses pluies, ses neiges, ses tempêtes qui amoncelaient le sable autour des maisons à une telle hauteur que les habitants étaient parfois obligés d’en sortir par la cheminée. Chez le riche marchand on ne se ressentait guère de la mauvaise saison. On y était bien chauffé ; la tourbe et le bois des navires échoués pétillaient dans le poêle. Le soir, le marchand lisait dans la vieille chronique. Il y était parlé du prince Hamlet, qui d’Angleterre était venu avec une flotte et une armée sur les côtes du Jutland et y avait livré une grande bataille. Son tombeau était près de Ramme, disait le livre, au milieu des tombes de Géants qui sont là par centaines. Le marchand le savait, il avait vu l’endroit. Georges chantait volontiers, et de préférence, la ballade du fils du roi d’Angleterre qui monta sur un vaisseau doré sur tous les bords, à la proue duquel on voyait sculpté le prince tenant sa fiancée dans ses bras. À ce passage, la voix du chanteur devenait plus pénétrante, et ses grands yeux noirs jetaient des éclairs.

On laissait souffler l’ouragan, en faisant bonne chère. La maison regorgeait de provisions ; jambons et saucisses pendaient au plafond ; il y avait des monceaux de saumon fumé. La joie était au comble quand venaient des visiteurs. Aujourd’hui encore l’hospitalité règne sur les côtes du Jutland comme sous la tente de l’Arabe.

Jamais Georges n’avait coulé de jours si gais ; mais cela ne lui faisait pas oublier Clara. Aussi quelle ne fut pas sa joie lorsqu’en avril il fut chargé d’aller la chercher avec un navire du marchand. Il était devenu un homme ; il était grand et robuste. « C’est un plaisir de voir un si beau garçon, » disait la femme du marchand. — « Georges a apporté la vie et la gaieté dans nos soirées d’hiver, » disait le marchand. Chacun se félicitait de la présence du jeune homme.

Il s’embarqua pour aller chercher Clara en Norvège. Un vent favorable l’eut bientôt conduit à Christianssand.

VII 

Un matin, le marchand monta sur le phare dressé à la pointe extrême du Jutland. À un mille en avant dans la mer se trouvent les écueils et les bancs de sable tant redoutés des navigateurs. Ce jour-là beaucoup de navires passaient devant les écueils. Parmi ces navires, le marchand crut reconnaître le sien qu’il attendait. Il regarda avec sa longue-vue ; il reconnut en effet son bâtiment.

Georges et Clara étaient sur le pont. Le phare et l’église leur apparaissaient comme s’ils sortaient de la mer, l’un pareil à un héron, l’autre à un cygne. Ils pouvaient être à terre dans une heure, et leur cœur était dans l’attente la plus joyeuse.

Tout à coup le vaisseau heurta violemment un écueil. L’eau entra à flots dans la cale. L’équipage courut aux pompes ; on essaya de boucher le trou ; vainement. Les voiles furent hissées. On fit les signaux de détresse. Le vent soufflait vers la terre, le courant les y portait, mais pas assez vite. Il n’y avait à la côte que des barques de pêcheurs lentes à se mettre en mouvement, lentes à avancer.

Le navire sombra. Georges prit Clara de son bras droit, et la serrant contre lui s’élança dans la mer. À ce moment, elle lui jeta un regard qui lui fit connaître qu’elle l’aimait. Dans celui qu’il lui rendit, elle lut qu’il ne la lâcherait pas et la sauverait s’il n’allait lui-même au fond.

Comme le prince de la ballade, il tenait dans ses bras sa fiancée. Malgré son fardeau, il nageait comme un poisson. Il ménageait ses forces pour ne pas les épuiser avant d’arriver à terre. Les vagues parfois les couvraient, parfois les lançaient en l’air. Lui, d’ordinaire si intrépide et qui ne craignait rien sous le ciel, il n’avait pas tout son sang-froid, il était troublé, il voyait des fantômes ; il crut apercevoir un léviathan qui allait les dévorer. De temps en temps il était jeté au milieu des canards sauvages qui dormaient sur l’eau et qui s’envolaient tout effarés, et leurs cris et les battements de leurs ailes lui serraient le cœur.

À certain moment, il entendit Clara pousser un soupir et s’agiter dans un tressaillement convulsif. Il la serra plus fortement ; mais son bras s’engourdissait, ses forces diminuaient de minute en minute. Ils étaient pourtant bien près de la terre. Une barque approchait.

Soudain il aperçut dans l’eau une figure blanche qui le regardait fixement, d’un air menaçant. La vague le souleva et il revit la figure aux yeux immobiles. Il ressentit un choc. La nuit se fit dans son esprit. Tout disparut à ses yeux. Mais son bras ne quitta pas la jeune fille. La figure blanche n’était pas un fantôme créé par son imagination. C’était une sculpture décorant la poulaine d’un vaisseau échoué, contre lequel Georges avait été jeté violemment par la vague.

Le coup lui fit perdre connaissance. Le flot le ramena à la surface, et les pêcheurs, qui arrivaient à son secours, l’enlevèrent dans leur barque. Le sang coulait de son visage. On le croyait mort. Mais il étreignait la jeune fille avec tant de force qu’on eût bien de la peine à l’arracher de son bras.

On arriva à terre. Tous les moyens furent employés pour ranimer Clara ; elle avait succombé au moment où elle poussait ce soupir qui avait effrayé Georges ; il avait fait des efforts désespérés pour sauver une morte.

Lui respirait encore, mais son cerveau était fortement ébranlé. Il fut en proie à un délire furieux ; il poussait des cris rauques et sauvages. Le troisième jour, il retomba morne et accablé sur son lit, comme si sa vie n’eût plus tenu qu’à un fil.

« Il vaudrait mieux, dit le médecin, que ce fil se rompît tout à fait. Vous ne retrouverez jamais le Georges que vous avez connu. ».

Le fil de ses jours ne fut pas tranché, mais bien celui de la mémoire et de l’intelligence. Rien de plus triste à voir que ce jeune homme si beau, si vigoureux, se glissant, comme un spectre muet, à l’écart des autres hommes.

Le riche marchand le garda chez lui et lui prodigua les plus tendres soins : « Il aurait pu s’en tirer sain et sauf s’il n’avait pas voulu sauver notre enfant, dit-il à sa femme : c’est maintenant notre fils. »

Le monde traitait Georges d’idiot, il ne l’était pas. Il était comme un instrument dont les cordes se sont relâchées et ne résonnent plus. Parfois elles semblaient se tendre un instant et faisaient retentir quelques mesures d’une ancienne mélodie. Georges revoyait alors quelque incident de sa vie passée. Mais au moment où ses souvenirs se dégageaient du brouillard qui les enveloppait, le voile retombait plus épais que jamais ; il rentrait dans son anéantissement, regardant fixement devant lui, sans idées, sans aucune flamme dans ses grands yeux jadis étincelants.

Et c’était lui qui, dans le sein maternel, paraissait destiné à un sort si heureux, à une telle félicité en ce monde, que son père croyait téméraire de souhaiter une existence au delà du tombeau ! Ces belles facultés qu’il avait apportées en naissant étaient à jamais éteintes. En récompense d’une vie courageuse et dévouée, il était frappé d’un malheur sans nom. Tout ici-bas est-il donc livré à un hasard aveugle ? « Non ! disait la pieuse mère de Clara, répétant les paroles du psautier. Le Seigneur est bon pour tous, et la miséricorde est dans toutes ses œuvres. Non, Georges trouvera là-haut la compensation des souffrances qu’il endure ! » Et elle priait Dieu de l’appeler bientôt auprès de lui.

Clara repose au cimetière de Skagen entouré d’une haute muraille pour que les sables ne l’envahissent point. On y mène quelquefois Georges ; lorsqu’on lui dit que c’est là la dernière demeure de la jeune fille, il ne comprend pas. Les rares souvenirs qui traversent parfois son esprit remontent à une époque plus éloignée.

Tous les dimanches, il accompagne les vieillards à l’église. Il reste assis, les regards fixes. Un jour, pendant qu’on chantait les psaumes, son œil se tourna vers la place où il s’était agenouillé à côté de Clara. Il poussa un soupir. Ses yeux se dilatèrent, brillèrent ; il devint pâle et prononça tout haut le nom de la jeune fille, en versant des larmes. On le conduisit hors de l’église. Il dit aux personnes qui l’entouraient que ce n’était rien, qu’il se portait bien, qu’on ne fît pas attention à lui. La nuit avait de nouveau couvert son intelligence.

Et pendant ce temps, en Espagne, dans le somptueux palais, un vieillard se consumait de chagrin, au milieu de ses richesses, au milieu de toutes les splendeurs de la nature. Que lui importait l’air embaumé des senteurs de l’oranger ? Quel plaisir trouvait-il sous les bosquets de lauriers mêlés aux grenadiers en fleur ? Quelle satisfaction tout son or lui procurait-il ? Il aurait tout donné pour presser dans ses bras l’enfant de sa fille adorée.

Qu’aurait-il pensé s’il avait pu le voir ? C’était bien un enfant qu’il eût retrouvé, un petit enfant, bien que Georges eût alors trente ans.

Le vieux marchand et sa femme moururent et reposèrent à côté de leur fille. Leurs héritiers continuèrent à prendre soin de « l’innocent ».

VIII 

Le printemps était revenu, et les tempêtes se déchaînaient. La mer était furieuse, les naufrages se renouvelaient sans cesse contre la pointe de Skagen. Le sable s’élevait dans les airs en tourbillons immenses. Des bandes d’oiseaux sauvages passaient au-dessus des dunes, en poussant des cris.

Un de ces jours tempétueux, Georges était seul dans sa chambre. Le tumulte des éléments parut le réveiller de sa torpeur. Une lueur pénétra dans son esprit. Il fut saisi de ce sentiment d’inquiétude, de ce besoin de mouvement qui l’avaient fait sortir de son village de Huusby et de ses dunes natales : « Je vais dans mon pays, s’écria-t-il, dans mon pays ! »

Personne ne l’entendit. Il sortit, marchant droit vers les dunes. Le vent lui lançait au visage le sable et les pierres ; il continuait sans broncher sa route vers l’église. Il y arriva. Le long des murs le sable s’était amoncelé jusqu’à dépasser le milieu des croisées. Mais la porte s’était ouverte et offrait encore un libre passage. Georges entra dans le sanctuaire. La tempête hurlait de plus en plus, la mer mugissait. C’était un ouragan comme il n’y en avait pas eu de mémoire d’homme.  L’obscurité régnait en plein jour. Mais dans l’âme de Georges il se faisait comme une lumière. Il s’assit à son banc. L’église s’illumina comme la cathédrale qu’il avait vue en Espagne. Les vieux bourgmestres descendirent de leurs cadres. L’orgue fit entendre de sublimes concerts. Les morts accoururent, vêtus de leurs habits de fête ; il y avait là les vieux pêcheurs de Huusby, ses parents adoptifs, le riche marchand, sa femme et leur fille Clara. La jeune fille tendit la main à Georges ; ils s’agenouillèrent devant l’autel comme autrefois, et le pasteur les bénit. Alors la musique recommença avec des accents nouveaux, tendre et mélodieuse, ravissant l’âme au delà de ce monde, en même temps que sonore et retentissante.

Un petit navire, suspendu en ex-voto dans le chœur de l’église, descendit, se plaça devant les nouveaux époux. Il grandit, il grandit merveilleusement. Ses voiles étaient de soie, ses cordes d’or tressé ; son ancre d’or massif. Georges et Clara y montèrent avec les assistants tous pleins de joie. Les murailles de l’église se transformèrent en tilleuls et en sureaux fleuris qui embaumaient l’air, et le navire se souleva, voguant à travers l’espace, pendant que les vents jouaient la musique du psaume que tous les fidèles entonnaient en chœur « Aucune vie ne sera perdue, et le ciel sera rempli d’allégresse ! » Georges chantait ces divines paroles ; en même temps le lien qui retenait captive son âme immortelle se rompit. Dans l’église que la tempête couvrait de sable gisait un mort.

Le lendemain était un dimanche. Le pasteur se rendit à l’église avec ses ouailles. Ils avaient de la peine à se frayer un chemin à travers les monceaux de sable. Quand ils arrivèrent devant l’édifice, ils le virent presque enseveli. La porte et les fenêtres étaient entièrement obstruées. On n’en découvrait plus que la toiture et la tour. Les fidèles chantèrent un psaume en plein air et rentrèrent en ville. Il fut résolu que l’on construirait une nouvelle église plus abritée contre le vent : « Dieu, dit le pasteur, a fermé lui-même son temple. » On n’essaya pas de l’ouvrir.

Georges fut recherché partout. On supposa qu’il s’était égaré au milieu de la tempête, et qu’il avait été entraîné par les vagues.

Son corps était dans un grand et beau sépulcre. Dieu lui-même avait jeté la terre sur son cercueil. Il y repose encore aujourd’hui.

Le sable s’amoncela de plus en plus autour de l’ancienne église. La toiture disparut, la tour seule resta visible ; on l’aperçoit à une grande distance : c’est le monument funéraire de Georges. Les rois en ont-ils de plus magnifiques et surtout de plus inviolables ?

On ne savait pas d’où il était venu ; on ne sut comment il était parti. Si je l’ai appris, c’est que j’ai écouté ce que dit l’ouragan quand il souffle à travers les dunes.

CAQUETS D’ENFANTS

I    

Chez le plus riche négociant de la ville, une troupe d’enfants était réunie, enfants de familles opulentes, enfants de gens de qualité. Le négociant avait reçu de l’instruction ; il avait passé ses examens. Ainsi l’avait voulu son brave homme de père qui avait commencé par être marchand de bestiaux. Tous deux étaient actifs et honnêtes, et tous deux avaient prospéré.

Le négociant, en même temps qu’il était intelligent et habile, avait du cœur. Mais on parlait beaucoup plus de sa fortune que de son cœur. Il venait chez lui des personnes comme il faut, des personnes de noble origine, des personnes distinguées par leur esprit. Il y en avait qui avaient à la fois l’esprit et la naissance ; il y en avait qui n’avaient ni naissance ni esprit.

Ce soir-là, une réunion d’enfants avait lieu chez les négociants. Ces petits êtres bavardaient tant et plus, et disaient tout franchement ce qu’ils pensaient.

Parmi eux se trouvait une petite fille merveilleusement belle. Mais qu’elle était orgueilleuse ! C’était la faute des domestiques qui la flattaient et la gâtaient. Ses parents étaient pleins de bon sens, au contraire, et n’étaient pas plus fiers de leur noblesse qu’il ne convient. Le père était chambellan. C’est une haute position sans doute. La petite le savait :

« Je suis un enfant de la chambre du roi », disait-elle à ses camarades. Elle aurait aussi bien pu être un enfant de la cave. Par elle-même qu’y pouvait-elle ? Elle ne cessait de répéter aux autres enfants qu’elle était née, bien née. « Si l’on n’est pas , ajoutait-elle, c’est un malheur irréparable. On ne peut arriver à rien. Qu’on sache lire et écrire, qu’on apprenne bien ses leçons, c’est peine perdue : il n’y a rien à y faire. Et quant à ceux qui ont un sen[5] à leur nom : oh ! ceux-là ne deviendront jamais quoi que ce soit. Quand on se trouve auprès d’eux, il faut tenir ses poings sur la hanche pour les écarter. »

Et elle appuyait ses jolies petites mains contre ses hanches, et se faisait les coudes tout pointus, afin de montrer comment il fallait écarter les roturiers. Que ses bras étaient mignons, et quelle délicieuse enfant cela faisait ! La petite fille du négociant n’entendit pas ce propos sans colère. Son père s’appelait Pétersen ; elle ne voulait pas qu’on traitât ainsi les sen, et, prenant le ton le plus hautain qu’elle put, elle dit :

« Sais-tu bien que mon père est assez riche pour acheter cent écus de bonbons, et les jeter aux enfants de la rue ? Ton père à toi, le pourrait-il ?

— Mais, reprit la fille d’un homme de lettres, mon papa peut mettre le tien, et tous les autres, dans sa gazette. Tout le monde le craint, lui et son journal ; maman prétend qu’il est une puissance. »

La petite marmaille se rengorgeait, se donnait des airs altiers, se toisait et prenait des attitudes de princesse à qui mieux mieux.

Hors du salon, un pauvre garçon regardait, à travers la porte entrebâillée, les merveilles de la fête. Il était si peu de chose en ce monde, qu’il ne lui était pas permis d’entrer. Il avait aidé la cuisinière à tourner la broche, et, pour récompense, on lui avait permis d’aller regarder l’assemblée de ces beaux enfants habillés avec tant d’élégance. C’était déjà un grand bonheur pour lui.

« Si je pouvais être un des leurs ? » pensait-il. Il entendit ce que disaient les petites filles, et il se sentit accablé de tristesse. Ses pauvres parents n’avaient ni titre, ni trésor, ni journal, ni rien ; et qui pis était, le nom de son père et le sien étaient en sen ; il n’y avait donc pas d’espoir, il ne deviendrait jamais rien au monde. Pourtant il lui semblait impossible qu’il ne fût pas né, puisqu’on lui avait dit le jour de sa naissance ; mais il paraît que cela ne suffisait pas.

Voilà ce qui se passa ce soir-là.

II    

Bien des années s’écoulèrent. Tous ces enfants devinrent grands. Dans la ville s’est élevée une maison magnifique, ou plutôt un palais, rempli d’objets d’art merveilleux et de vrais trésors. Tous les habitants désirent le visiter, et c’est un honneur d’y être admis. Du dehors il vient une foule de personnages pour admirer ces belles choses. Ce palais est la demeure d’un de ces enfants dont nous venons de parler. Auquel d’entre eux appartient-il ?

Il appartient au pauvre petit garçon qui jadis écoutait derrière la porte. Ce petit garçon est devenu quelque chose, bien que son nom fût en sen. C’est Thorwaldsen, le célèbre sculpteur.

Et les trois autres, ces fillettes que la naissance, que la richesse, que l’influence de leurs parents rendaient si vaines, que sont-elles devenues ? Je ne sais trop. Elles sont dans la foule inconnue. Elles n’ont pas mal tourné sans doute, puisque la nature les avait bien douées ; mais elles peuvent voir que tout ce qu’elles dirent ce soir-là, ce n’étaient que des caquets d’enfants.

 


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[1] Ce sont deux romans d’Andersen.

[2] On désigne ainsi ce que nous appelons les collèges, les lycées.

[3] C’était un régiment levé en Espagne par Napoléon Ier et envoyé, par un hasard de la guerre, au fond du Danemark.

[4] Onomatopée pour exprimer le cri de l’hirondelle ; mais, bien entendu, il faut y mettre l’accent ; ces mots ont le sens de : « Vous et nous et nous ».

[5] Sen, en danois, veut dire fils ; c’est une des terminaisons les plus fréquentes des noms roturiers.