Alphonse Allais

LES MEILLEURES CHRONIQUES

ALBUM PRIMO-AVRILESQUE

1888-1935

édité par les Bourlapapey,

bibliothèque numérique romande

www.ebooks-bnr.com

 

 


Table des matières

 

Avertissement 5

La nouvelle compagnie de mine de poisson  THE NEW FISH MINE COMPANY  6

Un grand projet belge. 10

Œuvres pies. 12

Le tourniquet de la paix. 17

La Morgue. 21

Encore un scandale colonial 27

L’innocente vengeance. 32

Sur les marques extérieures de la richesse. 35

Folie subite d’un garçon de café. 39

L’ami des nounous. 45

Remembrances électorales. 49

Pont de bateaux. 52

La désagréable femme  ou l’époux calculateur. 56

Invasion et conquête de l’Angleterre par un corps de plongeurs à cheval 60

Un “clou” pour l’Exposition. 63

La mystérieuse chanson. 66

Une défaite du féminisme. 71

Plutus et Cupidon. 74

Œuvre du relèvement moral des culs-de-jatte et de l’utilisation des susdits dans certains travaux des champs. 78

Le phénix cellulaire. 82

Nouvelle assiette. 86

Projets en l’air et autres. 91

Évanescence et actualisme. 95

L’avenir est aux chauves. 99

Concordia. 103

Quelques ingénieux. 107

Finis britanniæ.. 110

Le Revenant 112

Sept brefs Poèmes. 118

Un nouveau système d’émulation. 122

Méprise humiliante pour un homme de mon astuce. 125

À bon chat, bon rat 129

ALBUM PRIMO-AVRILESQUE….. 133

Préface. 133

[Monochromes]. 133

Marche Funèbre. 133

Ce livre numérique. 134

 

Avertissement

Certaines des nouvelles qui figurent dans l’édition de 1935 des Meilleurs Chroniques d’Alphonse Allais ont déjà été publiées que ce soit par la Bibliothèque électronique du Québec ou les Ebooks Libres et Gratuits, en particulier : Étourderie (ELG, Contes humoristiques 1 et BeQ, Pas de Bile), Marchand de casquette par amour (BeQ, À l’œil), Supériorité, parfois, des petits restaurants où l’on mange des tripes sur les plus luxueux cabarets en vogue (id.), Histoire d’une mode (BeQ, Amours, Délices et Orgues), Un cas peu banal, nous semble-t-il (BeQ, Faits divers), Famille (ELG, À se tordre).

Pour éviter les redites, nous les avons remplacées par sept nouvelles d’autres sources : Remembrances électorales (1902), Ponts de bateaux (1905), La Morgue (1888), Quelques ingénieux (1894), Finis Britanniæ (1897), Le Revenant (1900) et Sept brefs poèmes (1896).

Bonne lecture !

Les Bourlapapey

La nouvelle compagnie de mine de poisson

THE NEW FISH MINE COMPANY

Les lignes qui suivent ne sauraient s’adresser à la portion, d’ailleurs dérisoirement numérique, de nos lecteurs eczémateux, psoriasistiques ou atteints de ces fâcheuses dermatoses qui vous prohibent la moindre ichtyophagie, ce qui me semble des plus regrettables, rapport à ce que le poisson, bien préparé, vous représente, quoi qu’on dise, la plus succulente, par excellence, des alimentations, et la plus réconfortante aussi, le cas échéant.

Je n’ai pas la prétention d’apprendre quoi que ce soit à qui que ce soit, en émettant que l’opération, grâce à laquelle nous nous procurons les hôtes des mers, fleuves, rivières, lacs, étangs ou simples ruisselets, s’appelle la pêche.

Selon que vous en tirez profit pécuniaire ou friture personnelle, ou même uniquement distraction, la pêche est une profession ou un sport.

La pêche remonte aux plus reculés temps de l’époque.

Le fameux serpent du Paradis terrestre n’était, en effet, qu’un serpent de mer qui se vengea de sa capture en faisant commettre mille bêtises à Ève, l’épouse jusqu’à ce jour si raisonnable du regretté Adam, le premier homme, doublé – c’était fatal – du premier pêcheur.

Quelques années plus tard, l’un des fils de ce même Adam, mauvaise tête du nom de Caïn, tuait son frère Abel qu’il trouvait, tranquille, la ligne à la main, à un endroit que lui, Caïn, avait soigneusement appâté la veille.

Avocat, comme disait l’autre, passons au Déluge.

Oui, passons au Déluge, et parlons-en !

Dans toute l’histoire de l’humanité, peu de périodes se présentent comme aussi flatteuses à l’endroit de ce sport.

Ce n’était pas une arche que, sur les devis du Seigneur, avait construite ce vieux pochard de père Noé, mais fichtre bien une barque de pêche, et comment !

Toute la journée, depuis le patron jusqu’au plus môme des mousses, c’est à qui jetterait le filet, le chalut ou les lignes.

La nuit, seule, contraignait ces forcenés à rentrer.

Seul, Cham continuait.

C’est même à la suite de cette obstination qu’il devint nègre.

Si du Déluge nous passons aux temps qui suivirent.

— La barbe ! entends-je crier dans notre brillante assistance.

Soit ! afin d’éviter la fâcheuse et excessive pigmentation du susnommé Cham, ne continuons pas dans cette voie de piscimartyrologie.

D’un hardi bond, sautons en plein tapis contemporain.

Voici l’été, saison réputée peu favorable au transport du poisson de son lieu d’origine à notre palais, comme qui dirait de la coupe (de l’Océan) aux lèvres.

Principalement si ces lèvres se trouvent distantes de la mer d’une douzaine d’heures de railway, additionnées d’autant de diligence et du double de voiture à bras, sans compter tout le jardin à traverser en plein soleil.

Mille procédés s’offrent, en ce cas, prohibant la putréfaction des hôtes d’Amphitrite, entre autres leur transport dans la glace.

Maigre stratagème, et qu’insuffisant !

Pourquoi ?

Parce que, quand vous collez votre poisson dans la glace, il est déjà mort.

Trop tard, messeigneurs, trop tard !

Ce qu’il faudrait, c’est l’englacer, ce cochon de poisson, alors qu’il est en pleine et vivace et grouillante existence.

Alors, il y aurait du bon, et nous pourrions causer.

C’est animé de cet esprit, mesdames et messieurs, qu’une puissante Compagnie vient de se fonder en vue de congeler brusquement d’énormes fractions d’Océan au sein desquelles on aurait rabattu, grâce à des procédés vieux, mais perfectionnés, d’intensives cohues de soles, turbots, maquereaux et autres sociétés savantes.

La puissante Compagnie obtient ainsi de véritables mines de poissons figés dans leur élément salé, qu’il ne lui reste plus qu’à exploiter, ainsi qu’on fait dans les carrières de pierre ou de marbre.

C’est bien simple, m’objectez-vous ; soit, mais fallait-il encore y songer.

Un grand projet belge

C’est véritablement très comique le dédain qu’affectent certains mal avisés Français pour la Belgique, la petite Belgique, et pour les Belges, les bons Belges, comme s’il résultait du ridicule pour un pays de comporter un faible territoire et, pour les habitants, d’être bons.

Pendant que nous ricanons sottement, les bons Belges ne ratent pas une occasion de s’envoyer notre cafetière glorieusement française sur le terrain, non de la rigolade, mais sur celui, plus profitable, de l’industrie et du commerce, en nous grattant chaque fois qu’ils en trouvent l’occasion, c’est-à-dire à jet continu.

Certaines spécialités, l’établissement et l’exploitation des trains, entre autres, sont devenues l’apanage quasi-exclusif des bons Belges.

Pas de grosses affaires sans que vous y trouviez du capital et de l’activité belges.

Moyen de conquête qui vaut bien l’autre.

Et, puisque nous parlons de conquête, savez-vous ce qu’un syndicat belge est en train d’organiser ?

Je vous le donne en mille. Ne cherchez pas, vous ne sauriez trouver.

Quelques hardis hommes d’affaires de Bruxelles, de Gand, de Liège et d’Anvers, etc., etc., étudient en ce moment la question de l’Entreprise Générale de Défense Nationale (armée et marine) pour toutes nations civilisées ou autres.

Vous n’ignorez pas quel terrible tintouin procure au Gouvernement le souci de la protection de ses frontières, de la résistance à une agression étrangère, toujours possible.

Les derniers événements donnent, à ce brûlant sujet, une douloureuse actualité.

Eh bien ! la grande maison belge en question se propose d’éviter aux chefs de gouvernement ces inquiétudes, ces responsabilités.

Moyennant un abonnement de tant, selon l’importance de la nation et des risques à courir, notre maison belge se chargera de tout : recrutement des troupes, leur armement, leur éducation, construction et défense des forts, établissement des escadres, tout, en un mot, ce qui constitue la défense nationale sur terre, sur mer et même en l’air, car les ingénieurs de l’entreprise travaillent à la construction d’un ballon en ciment armé qui est appelé, dans le monde militaire, à faire un certain bruit.

Cette grande idée belge, si hardie, si moderne, nous paraît de nature à rallier les suffrages de toutes les nations civilisées.

Ajoutons, et c’est cela qui décidera tous les pays à l’adoption du projet belge, que l’entreprise se doublera d’une Compagnie d’Assurance Nationale contre la Défaite.

Mais, hélas ! le temps nous est mesuré pour parler comme il convient d’une si large idée.

Œuvres pies

L’excellent prêtre qui dessert la petite paroisse de Chose-en-Machin, où je villégiature encore, malgré la déjà passée Toussaint (j’y attends sans patience l’imminent trépas d’une vieille cousine à héritage), est un de mes amis.

Ni lui, ni son très vieux calvados n’ont de secrets pour moi.

En un mot, c’est un brave homme.

Il y a quelques semaines, donc, passant devant son coquet presbytère, je l’aperçus qui cueillait ses poires, ses dernières poires ; un léger voile de tristesse, à ce qu’il me sembla, embrumait son front clair.

— Qu’y a-t-il donc de cassé ? dis-je de mon ton le plus profane (car je ne me gêne pas avec lui, ni lui avec moi, d’ailleurs, ce en quoi il a, fichtre, bien raison).

— Ah ! ne m’en parlez pas, répondit-il, je sors de mon catéchisme. Ces petits bougres-là finiront par me faire tourner en bourrique !

— Ils ne veulent rien apprendre ?

— Rien, c’est désolant.

— Ça leur évitera la peine d’oublier plus tard.

— Vous rigolez, vous, mais ça n’est tout de même pas drôle !

À ce moment, une bande de gosses d’une douzaine d’années passaient dans le chemin, se tenant par le bras et hurlant à tue-tête la célèbre chanson, dont voici l’oiseux refrain :

 

Les matelots

Sont rigolos,

Aimant à rire,

Vogue ou chavire,

Les matelots

Sont rigolos, etc., etc…

 

— Tenez, dit le brave ecclésiastique de plus en plus découragé, les entendez-vous ? Oh ! des ordures comme ça, ils les retiennent du premier coup !… Tandis que le catéchisme… Ah ! maladie…

Une idée que je crus d’abord géniale – sauf à en rabattre légèrement par la suite – venait de sourdre en mon cerveau.

— Dites-moi, mon cher curé, pourquoi ne mettriez-vous pas le catéchisme en couplets ?

— Sur l’air Les Matelots sont rigolos ? Vous voulez rire ?

— Pas le moins du monde.

— D’ailleurs, votre idée n’est pas nouvelle. Un de mes collègues, M. l’abbé A. Dessaine, ancien vicaire général, chanoine honoraire, membre de l’Académie de la Val-d’Isère (sic), a composé un catéchisme sur des airs variés. Les résultats de cette tentative ne confirmèrent pas, hélas ! les espérances des personnes pieuses.

— Parce que cet abbé, sans doute, n’a pas choisi des airs assez gais.

— Peut-être. Tâchez de faire mieux sans tomber pourtant dans l’indécence. La fin justifie les moyens.

Cinq minutes ne s’étaient pas écoulées que je remettais à mon sacré ami (au sens religieux du mot) la première leçon de catéchisme, ainsi versifiée, sur l’air, précisément, des fameux Matelots :

D. – Êtes-vous chrétien ?

R. – (Air : Les Matelots sont rigolos.)

 

Je suis chrétien voilà ma gloire,

Mon espérance et mon soutien,

Mon chant d’amour et de victoire,

Je suis chrétien ! Je suis chrétien !

Etc., etc., etc…

 

Prière de remarquer que le texte de ce couplet, ainsi que celui des suivants, est absolument conforme aux plus rigides principes de notre vieux catholicisme.

Mon curé était enchanté.

— Tiens ! Tiens ! murmurait-il, mais ça pourrait très bien réussir, ce truc… Venez déjeuner demain avec moi et apportez-moi une chanson sur le Pape.

— Entendu !

Je me suis mis à l’œuvre et voici le fruit de mon application (les deux premiers couplets seulement, pour ne pas être indiscret) :

D. – Qu’est-ce que le Pape ?

R. – (Air : La Polka des Angliches.)

 

Ici-bas, sur la terre,

Le Pap’, notre Saint-Père,

Symbole de piété,

Est le chef écouté

De l’Églis’ catholique,

Sainte et apostolique.

Il faut suivre sa loi

Et en lui avoir foi.

REFRAIN

Tralalalala, etc., etc.,

Y a qu’les catholiques

(Chic !)

Qui vont au ciel !

 

D. – Faut-il croire à l’infaillibilité du Pape ?

R. – (Même air.)

 

Oui, je l’crois infaillible.

Qu’il s’tromp’, c’est impossible.

Avec lui, pas d’erreurs,

C’est l’docteur des docteurs.

Il tient ça de saint Pierre,

À qui l’Christ dit naguère :

« Pour garder mes brebis,

» J’t’assist’rai. C’est promis. »

 (Au Refrain.)

 

Notons encore ce délicieux couplet :

D. – Quelle différence y a-t-il entre le péché mortel et le péché véniel ?

R. – (Air : Je regardais en l’air.)

 

Un seul péché mortel

Et l’diable vous patafiole !

Tandis que le véniel,

Au fond, c’est de la babiole.

Mais…

 

Et maintenant je m’adresse à vous, mes chers lecteurs, afin de compléter cette œuvre de vulgarisation pieuse, un peu lourde pour mes simples épaules.

Le tourniquet de la paix

Un monsieur s’est rencontré, un monsieur du nom de Roosevelt qui s’écria : Fiat pax, et la paix fut faite.

Pour un monsieur, ou je me trompe fort, voilà un monsieur !

Mon cher Roosevelt, veuillez recevoir, par mon faible canal, l’expression de l’immense gratitude émue de l’humanité tout entière.

Quand je dis l’humanité tout entière, je n’excessive que de fort peu, n’ayant à retirer de la collection que les dames et messieurs moscovites appartenant au parti de la guerre, ainsi nommé parce que ce tas de salauds a tout à gagner comme bénef dans la continuation de la boucherie, sans risquer le plus exigu millimètre carré de leur peau précieuse.

Oh ! oui, tas de salauds !

Et maintenant que nous avons vu comme la simple volonté d’un monsieur suffit à endiguer des flots de sang, formons le vœu résolu de clore l’ère des égorgements internationaux.

« La paix universelle ne sera jamais de ce monde, les peuples se sont toujours battus entre eux, ils se battront toujours », disent ces gens dont le raisonnement équivaut à : « Depuis que le monde est monde, il y a toujours eu des épidémies. Toutes vos prophylaxies, toutes vos hygiènes n’y feront rien. Il y aura toujours des épidémies. »

Apprêtons-nous à démontrer l’inanité de pareilles argumentations.

Et fauchons dans leur œuf même les germes des guerres futures.

Car si nous devons admirer le geste de Roosevelt arrêtant les combats, de quelle frénésie aurions-nous baisé la main du Président contraignant Japonais et Russes à rester chacun chez eux avant l’effusion de la première goutte de sang !

Résultat à quoi tendront nos efforts infatigables.

J’entends, dans l’honorable assistance qui me fait le plaisir de prêter une bienveillante oreille à ma scintillante causerie, murmurer les mots arbitrage, Congrès de La Haye, etc…

Vous me voyez, mesdames et messieurs, désolé de ne partager point votre enthousiasme pour ce genre d’organisation qui déjà fonctionna, non sans succès d’ailleurs, dans la capitale des Pays-Bas.

Qui dit arbitrage, dit conflit existant, et mon rêve à moi, c’est de prohiber, avant la possibilité même de sa formation, le moindre dissentiment entre partis adverses.

Et puis, qui dit arbitrage dit arbitres.

Or les arbitres sont des hommes comme vous et moi, des hommes susceptibles de préférences, de passions, d’injustices, oserais-je ajouter de vénalisme ? Oui, osons l’ajouter.

En un mot, le truc de l’arbitrage me paraît manquer de ces garanties qui font que deux peuples, leur affaire réglée, se retirent la main dans la main, sans rancune, sans arrière-pensée. Et l’idée nous est venue – après Dieu sait combien de veilles ! – de nous en rapporter pour ce genre de liquidation, je vous le donne en mille… au hasard, au simple hasard.

D’où la création de la colossale entreprise ci-dessous, et pour laquelle je me permets de solliciter vos sympathiques adhésions.

Ligue pour la tombolisation des malentendus internationaux passés, présents et futurs.

Le seul titre de ma petite association suffirait, à la rigueur, à me dispenser d’autres explications ; mais comme il pourrait s’être faufilé parmi nos astucieux lecteurs quelque niaise brute du voisinage, je m’empresse de projeter sur notre système une lueur complémentaire.

Il s’agit donc, je le répète, pour résoudre les conflits de nature à diviser deux pays, de s’en rapporter au Grand Impartial qui s’appelle le hasard.

Ce sera la fin de l’armée.

Et aussi – jamais nous ne nous en frotterons assez les mains ! – l’abolition de la diplomatie.

Son dernier rôle, à cette diplomatie, consistera dès maintenant à relever soigneusement la liste de tous les litiges, depuis les plus tragiques jusqu’à ceux comiquement dérisoires, s’érigeant entre deux nations.

Litiges européens, africains, coloniaux, fiscaux, etc…

Mais vous êtes là à me laisser causer, causer comme si vous n’aviez pas, depuis une heure, admirablement compris la subtile économie de mon projet.

Encore plus que l’humaine allégresse, dont nous frémis-[…] rons tous au Globe enfin pacifié, une joie irrésistible nous secouera de la gueule dorénavant offerte par MM. les ambassadeurs et leurs aristocratiques familles sur le pavé[1].

La Morgue

Bien que cela ne fût pas un sobriquet apéritif et ragoûtant, nous avions baptisé du nom de Morgue la crémerie vague où quelques étudiants, poètes et moi, prenions notre maigre pitance journalière.

Le patron de la Morgue, un robuste Auvergnat qui s’appelait Briffouillenque, semblait posséder une très stricte notion du peu de comestibilité de ses produits alimentaires, car il nous les dosait avec la plus louable parcimonie. Quant à ses vins, c’était sûrement pour en atténuer la redoutable toxicité qu’il les allongeait d’eaux fangeuses peut-être, mais si diluviennes.

Qu’importait, on avait vingt ans et des estomacs à faire rougir les autruches de M. Geoffroy-Saint-Hilaire. On absorbait des bœufs dont les tranches eussent été mieux utilisées à blinder nos forts de l’Est, et l’on entonnait des fuchsines arsenicales comme l’arsenic lui-même.

Et cela sans le fantôme du moindre dam !

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De son vrai nom, la Morgue s’appelait Crémerie Dupuytren, non pas que Dupuytren l’eût créée lui-même à ses moments perdus, mais parce que le fondateur de l’établissement avait cru devoir honorer la grande mémoire du célèbre chirurgien.

Ce nom de Morgue était venu à la suite de la double clientèle d’un Écossais et d’un Égyptien.

Peut-être bien que vous ne saisissez pas le rapport ? Laissez-moi finir.

L’Écossais : Mac Abbey.

L’Égyptien : Makha bey.

Nous nous étions dit qu’il suffit de deux macchabées[2] pour constituer une morgue, et voilà comment, sans parti pris contre Dupuytren pourtant, nous avions fait moralement disparaître son nom glorieux d’une enseigne connue.

Que la grande ombre de Dupuytren pardonne à ces anciens jeunes fous.

À la Morgue venait, presque tous les jours, une grande mince jeune femme blonde à laquelle on disait : « Bonjour, Clarisse », quand elle arrivait pour déjeuner, et « Bonsoir, Clarisse », quand elle s’en allait, ayant dîné.

Dans le premier cas, Clarisse répondait « Bonjour » ; dans l’autre, elle concluait : « Bonsoir. »

Au premier abord, l’aspect de cette Clarisse n’offrait rien de spécial, si ce n’est un développement considérable du système pileux.

Ses cheveux (jamais je n’en vis tant sur la même tête) se plantaient très bas sur le front, s’allongeaient au long des oreilles, en manière de petits favoris, et toisonnaient sur la nuque, plus bas qu’il n’est d’usage.

Sa lèvre supérieure s’estompait d’un duvet infiniment léger, mais tout de même qui faisait un drôle d’effet, et ses sourcils bien dessinés trop fournis et se rejoignant presque, lui mettaient du dur dans la physionomie.

Clarisse n’avait jamais qu’un amant à la fois, mais elle en changeait souvent.

Voici comment la chose se passait :

Les premiers jours, Machin, le nouveau de Clarisse, triomphal, heureux ! Le monsieur qui ne s’embête pas, quoi !

Peu de jours après, peu, Machin moins apothéotique, un air si las ! Pauvre Machin ! pensais-je.

Et puis, un matin, Clarisse, seule.

« Bonjour, Clarisse.

— Bonjour.

— Eh ben ! et Machin, qu’est-ce que tu en as fait ?

— Il était très fatigué… Il est allé se remettre dans sa famille. »

Une semaine ne s’écoulait pas sans qu’un nommé Chose eût brigué, et obtenu, la succession du pauvre Machin.

Peu de jours après, peu, la famille Chose éplorée recevait dans son sein son jeune membre amaigri, fatigué. Ô surmenage intellectuel, c’était bien de tes coups !

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Quelques Machin et pas mal de Chose étaient allés, dans ces conditions, se retremper en leurs vivifiantes provinces, quand un jour, après le café, Briffouillenque me retint au moment où j’allais me retirer.

Il avait l’air tout bête.

« Vous allez peut-être vous fiche de moi, dit-il.

— Allez toujours.

— Je vais me marier.

— Avec… ?

— Avec Clarisse. »

Un silence de stupeur plana un instant.

« Vous ne savez donc pas… ? repris-je.

— Si, je sais, mais moi, vous savez, je ne suis pas un de ces petits jeunes gens… ! »

L’aventure me parut si drôle que j’encourageai vivement Briffouillenque dans son étrange projet. J’éprouvai même de pures délices à être son témoin.

Toute rose, émue, rougissante, Clarisse fut une mariée exquise. L’adjoint qui opérait ce jour-là, louchait terriblement.

Briffouillenque rayonnait.

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Il rayonna quinze jours, pas plus.

Une grande lassitude le prit, et comme un insurmontable dégoût de son industrie alimentaire.

Il n’éprouvait plus de plaisir à rien, s’affalait à la caisse, des heures entières, inerte, incapable du moindre effort.

Ses gros bras, sa gloire d’autrefois, devenaient mous, et menaçaient de tourner bientôt à la chimère.

Pas même le courage de mettre son vin en bouteilles.

« Ça ne peut pas durer, dit-il, je perdrais ma maison. J’ai un neveu au pays, je vais le faire venir, il m’aidera.

— Quel genre d’homme, votre neveu ?

— Oh ! un gars d’attaque.

— Alors, faites-le venir. »

Placide, le neveu de Briffouillenque répondait en effet très exactement à ce court signalement.

Vingt ans, une nature de montagnard vierge, superbe ; il fit monter, à son arrivée, une roseur d’admiration aux joues de sa tante Clarisse.

Presque tout de suite, Briffouillenque sentit s’améliorer son état.

« Ça va mieux, répétait-il, depuis que Placide est chez moi. Je savais bien que ça ne serait rien. »

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Un matin, étant parti aux Halles pour faire ses provisions, il s’aperçut qu’il avait oublié son porte-monnaie.

Il rentra précipitamment et trouva Placide et Clarisse en un tel état d’intimité et si peu vêtus, l’un et l’autre, que nul doute n’était permis.

Il flanqua une épouvantable raclée à Clarisse et invita Placide à reprendre le premier train à destination du Puy-de-Dôme.

De nouveau, sa santé chancela bientôt.

C’était le moment des vacances.

Avant de partir, je lui serrai la main chaleureusement, disant à part moi : « Voilà un Briffouillenque que je reverrai dans un monde meilleur. »

En novembre, à la rentrée, je retrouvai un Briffouillenque florissant comme autrefois, bien qu’un peu mélancolieux.

« Eh bien, lui dis-je, ça va mieux ?

— Ça va tout à fait bien… j’ai repris mon neveu. »

Encore un scandale colonial

Du haut du ciel, sa demeure dernière, le regretté Cham doit souffrir, dans ses entrailles de père, de la cruelle destinée qu’offre l’humanité à sa sombre descendance.

Car si le nègre continue, c’est surtout à écoper.

Je n’ai jamais frappé un noir, même avec une fleur, en sorte que j’ignore le genre de volupté qui résulte de ce sport, mais je ne doute pas que ce doit être des plus agréables, étant donné la fréquence, la variété de ces distractions et aussi le raffinement.

Quand j’étais un tout petit garçon, j’habitais la Martinique, chez un de mes oncles, planteur aussi riche qu’avare.

C’était bien avant l’abolition de l’esclavage.

Cette vieille crapule avait fait une ingénieuse remarque : au marché d’esclaves, les nègres bossus se vendaient 75 % meilleur marché que ceux bien conformés.

L’expérience lui ayant révélé qu’un nègre bossu (bien portant, naturellement) fournit autant de travail qu’un nègre droit, mon oncle n’employait, dans ses plantations, que des noirs frappés au coin de la gibbosité.

Spectacle éminemment pittoresque.

Jusqu’ici rien de bien extraordinaire.

Mais où l’affaire se corse et où éclate l’inhumanité de mon bandit d’oncle, c’est dans cette idée que je recommande à vos méditations.

Il inventa la matraque cintrée pour frapper sur le dos de ses nègres bossus.

Ce simple exemple vous révélera que MM. les administrateurs congolais sont de bien pâles gosses auprès des vieux planteurs de nos riches Antilles.

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Saura-t-on jamais la vérité sur les faits reprochés à l’administrateur Gentil ?

Certains ont intérêt à gueuler très fort, mais davantage ne voudront rien savoir pour ouvrir la bouche.

Et le silence aura raison des hurlements.

Ce qui se passe au Congo français n’est rien du tout auprès des scandales du Congo belge.

Cet exemple entre mille autres :

Un beau matin, le lieutenant Van Deyklyster déclara à ses camarades :

— Amusez-vous bien, moi je m’enfonce dans la brousse. Tâchez de tirer quelques bons coups de fusil… À ce soir !

— À ce soir !…

Le soir vint, mais pas le lieutenant Van Deyklyster.

Qu’était-il advenu du vaillant officier ?

Le vaillant officier, à l’heure où l’attendaient ses camarades, était dans la peau d’un vaillant officier qui n’en mène pas large.

Grimpé dans les plus hautes branches d’un arbre à caoutchouc, il n’osait quitter cette peu confortable installation, rapport à une douzaine de panthères qui l’attendaient au rez-de-chaussée.

— Que, vous écriez-vous, ne tuait-il ces fauves de son arme à feu ?

Vous en parlez bien à votre aise, tranquilles Européens, au coin de votre feu, mais vous ignorez sans doute ce détail, à savoir que le lieutenant Van Deyklyster avait totalement négligé d’emporter la moindre cartouche, tant les jeunes gens d’aujourd’hui sont frivoles et imprévoyants !

Comme le temps passe, tout de même !

Qui est-ce qui dirait que voilà déjà douze heures écoulées sans que notre intrépide ami ait pu quitter son aérien séjour ?

Et la faim qu’il faisait ce jour-là !

Et la soif !

Copieux, mais pas très varié, le menu : des feuilles de caoutchouc, des feuilles de caoutchouc, avec, comme dessert, des feuilles de caoutchouc.

Vous faites la grimace ? Pourquoi ? En avez-vous quelquefois mangé, des feuilles de caoutchouc ?

Non.

Alors, pourquoi parler des choses qu’on ne connaît pas ?

En un tour de main et de bouche, le lieutenant Van Deyklyster avait nettoyé toute la partie feuillue de sa provisoire hôtellerie.

M

Et toujours, en bas, ces garces de panthères qui se tournaient les pouces en attendant.

Tout à coup…

C’est là, mon vieux Rabelais ou, plus récemment, toi, mon vieux Armand Silvestre, que vous devriez bien me passer votre plume experte à cette sorte de narrances.

Tout à coup, notre militaire sent palpiter ses entrailles de douces coliques, de coliques plutôt agréables, quelque chose comme un suave massage intérieur.

C’était l’alimentation caoutchoutesque qui produisait ses souples effets.

Qu’auriez-vous fait, en cette circonstance ?

Exactement ce qu’opéra le lieutenant.

Et allez donc !

Si les panthères sont offusquées, elles n’ont qu’à rentrer toutes chacune chez sa mère, savez-vous !

Mais quel ne fut pas la stupeur de Van Deyklyster en apercevant son… Comment dirais-je bien ?… son produit, son excretum d’abord gagner verticalement le sol, ainsi que l’exigent les lois de la pesanteur, mais soudain en rebondir presque jusqu’à l’endroit d’où il était issu !

Une lueur embrasa le cerveau du lieutenant.

Rien ne se perd, rien ne se crée dans la nature, tout se transforme.

Ayant absorbé les matières premières du caoutchouc, quoi d’extraordinaire à ce qu’il eût élaboré et qu’il rendît du caoutchouc ?

Le leçon ne tomba pas dans l’oreille d’un sourd.

Bientôt délivré par ses camarades, Van Deyklyster organisa, le lendemain même, un camp d’otages, comme ils disent là-bas.

Et le menu des otages, vous le devinez d’ici : des feuilles de caoutchouc, des feuilles de caoutchouc, avec, pour le dessert, des feuilles de caoutchouc.

Ajoutons que le résultat de cette alimentation fait prime sur la place d’Anvers.

L’innocente vengeance

Peu de jours après la date fatale où le colonel baron Leboult de Montmachin avait pris le commandement du dix-sept-cent-quatre-vingt-dix-neuvième d’infanterie, le brave capitaine Tripe, du même régiment, branlait tristement la tête ; c’en était fait du repos, du boire et du manger, sans compter – ce qui est infiniment pire – du reste.

Et l’excellent homme – je parle de Tripe – qui avait coutume de répéter : « Quand le ministre me fendra l’oreille, il me fendra du même coup le cœur ! », ne parla plus jamais qu’avec un préalable soulagement de l’heure imminente de sa retraite.

Le capitaine Tripe et le colonel baron Leboult de Montmachin présentaient deux types parfaitement antipodesques, sauf ce léger détail – particularité contribuant à accroître encore leur mutuel fossé béant – qu’ils étaient exactement du même âge.

Le monocle qui se fixait, inamovible, en l’orbite du colon jetait le capiston en d’indicibles et comiques rages.

— Napoléon Ier, remarquait Tripe, non sans une apparence de raison, ne portait pas de monocle et cela ne l’a pas empêché de mettre l’Europe dans sa poche…

Ce qui horripilait particulièrement Tripe, c’est la joie évidente qu’éprouvait le colonel à commettre mille plaisanteries sur son patronymique.

Un jour, entre autres, faisant allusion à la garde-robe militaire du capitaine, un peu défraîchie vraiment, démodée, avouons-le (mais est-ce à la veille de sa retraite, je vous le demande, qu’on va se commander de nouveaux effets ?), le colonel alla jusqu’à blaguer de cette façon le pauvre homme :

— Écoutez, capitaine, je ne vous demande pas de vous costumer, comme ces messieurs, par exemple, les officiers de cavalerie de Saint-Germain ; mais vous n’êtes même pas habillé à la mode de Caen, ainsi que semblerait l’exiger votre nom.

____________

 

L’heure de la retraite sonna bientôt pour le brave capitaine, non pas en glas, comme il en désespérait par avance, mais en Angélus de matin bleu, en Angélus de soulagement.

Tripe avait ruminé sa vengeance !

Au lieu de regagner tout de suite son patelin, où il allait manger ses modestes rentes, Tripe continua à habiter son petit logement dans la garnison.

Il obtint la permission de garder, « jusqu’à la classe », son ordonnance.

Et, pendant trois mois, la scène suivante ne manqua pas un seul jour de s’exécuter ponctuellement :

Sur le coup de neuf heures du matin s’amenait le brosseur, une fois pour toutes stylé.

— Pan ! Pan ! Pan ! heurtait le brosseur.

— Entrez ! grommelait Tripe.

— Bonjour, mon capitaine.

— Bonjour, mon ami. Quoi de nouveau ?

— Il y a, mon capitaine, que le colonel vous demande.

— Il me demande, le colonel ! Et savez-vous ce qu’il me veut, mon ami ?

— Je ne sais, mon capitaine, mais il n’a pas l’air content.

— Ah ! il n’a pas l’air content, le colonel ! Eh bien ! mon ami, vous direz au colonel que je l’emm… !

Le capitaine Tripe, alors, se renfonçait dans ses couvertures et goûtait un sommeil d’enfant jusqu’à l’heure de l’absinthe.

Sur les marques extérieures de la richesse

Les Parisiens ont beau faire leur malin, ce n’est qu’en province qu’on trouve réellement des gens de bon sens, des gens ne parlant pas à tort et à travers, des gens d’observation profonde et de déduction sûre.

Lisez plutôt la lettre que voici et dites-moi si ce sont là propos d’étourneau :

 

» Monsieur et jeune maître,

» C’est seulement par vos écrits que je suis au courant de la question des ordures ménagères parisiennes, autant dire que je n’en connais pas le premier mot.

» Mais j’imagine qu’il serait facile à Monsieur le Ministre de l’intérieur de la régler comme vous allez voir et de l’uniformiser sur tout le territoire de la République Française, cela pour le plus grand bien de la question sociale.

» Car cette question sociale, rien ne me passionne autant qu’elle et il ne se passe pas de jour sans que je lui trouve une solution ou deux.

» Mon âge avancé, ma fortune rondelette (quelques petites rentes amassées à ne jamais prêter un sou aux amis) me permettent d’ailleurs de m’adonner, corps et âme, à l’étude des plus hautains problèmes.

» Sans cesse, lentement, mais sûrement, j’élargis dans les lobes de mon cerveau le champ de la pensée humaine.

» … Mais, bornons-nous pour aujourd’hui à notre sujet.

» Le simple bon sens, la justice exigent l’impôt sur le revenu.

» En théorie, cette taxe ne saurait supporter la moindre discussion.

» La pratique seule offre mille obstacles qui font hésiter les plus résolus.

» Comment évaluer le revenu de chacun sans tomber dans d’odieux procédés qui nous rappelleraient l’Inquisition ?

» Tel est le hic, le gordien hic. Eh bien ! ce hic, je crois l’avoir trouvé, jeune et cher maître, et cela sans aller tripoter dans votre armoire à linge, sans regarder par le trou de votre serrure.

» … C’est là que j’en reviens à mes ci-dessus ordures ménagères.

» Encore une fois, j’ignore comment cela se passe à Paris.

» Je ne suis allé qu’une fois à Paris, sous la fin du règne de Louis-Philippe.

» À peine descendu de diligence, quelques forcenés s’emparèrent de mes bagages et les adjoignirent à divers matériaux composant une barricade placée à l’angle de la rue du Cloître-Saint-Méry et d’une autre voie dont je n’éprouvai point l’envie de connaître le nom. Ces procédés eurent bientôt fait de me dégoûter de la vie parisienne ; le soir même, une autre diligence me ramenait dans la direction de mon paisible chef-lieu de canton.

» … Mais je m’égare ; revenons à nos moutons.

» Tous les soirs, exactement à dix heures, après mon whist de cercle, je regagne mon domicile.

» Ma grande distraction alors consiste en l’examen des petits tas d’ordures ménagères amoncelés sur le bord de la chaussée devant chaque maison.

» Ici, cosses de petits pois nouveaux, queues d’asperges, boîtes de conserves Amieux, plumes de canetons ou de dindonneaux, écailles d’huîtres, etc…

— Tiens, dis-je, voilà des gaillards qui se nourrissent bien !

» Plus loin, épluchures de pommes de terre, queues pestilentielles de morues, pauvres boîtes de sardines dont l’huile est torchée jusqu’à la corde, etc…

» — La purée, quoi !

» Est-ce que ces observations ne vous en disent pas plus long que les plus minutieuses enquêtes ?

» Et n’est-ce pas là le signe le plus certain de richesse, d’aisance ou de misère chez le contribuable ?

» Voilà donc ce que, par le très accrédité canal du Sourire, je propose aux Pouvoirs publics.

« Contraindre, par une loi, toutes les familles françaises à sortir chaque soir dans des boîtes portant des numéros correspondant à chacune d’elles, les détritus de leur ménage. De temps en temps et sans que jamais on ne soit prévenu de la date de leur passage, des employés du fisc passeront munis d’un objectif de nuit et photographieront, après les avoir éparpillés sur le sol, lesdites ordures.

» Les impôts seront établis par une commission spéciale, sur un ensemble de ces épreuves.

» Agréez, cher et jeune maître, etc., etc.

» Votre vieil abonné,

» LEPÈRE-MACHIN. »

 

L’idée a du bon, évidemment, mais M. Lepère-Machin songe-t-il à ceux qui mangent au restaurant ? Il me répondra qu’il n’y a pas de restaurant dans son chef-lieu de canton.

Possible, mais à Paris, et dans d’autres villes encore ?

Folie subite d’un garçon de café

L’un des trois matelots qui buvaient un bock (chacun) à la table voisine de la nôtre extirpa des profondeurs sous-jacentes de sa vareuse une grosse vieille montre d’argent, touchant oignon familial, et dit :

— Faudrait tout de même voir à ce qu’on se f… icherait pas en retard !

Il faisait une soirée superbe et le Tout-Toulon (car cette véridique anecdote se passe à Toulon, en Toulonnais) se prélassait aux mille terrasses du boulevard de Strasbourg, artère infiniment supérieure à celle, odieuse, et qui porte le même nom dans notre capitale.

Une gêne visible se peignit sur la physionomie de nos trois navigateurs.

Lequel d’entre eux allait régler la tournée ?

Jeunes imprudents !

Ni l’un, ni l’autre, ni le troisième ne se sentait apte, évidemment, à solder ce redoutable total car, soigneusement rassemblé, leur pécule actuellement disponible ne dépassait l’humble somme de quarante-cinq centimes.

L’éternelle histoire ! Chacun, s’attablant à cette brasserie, avait compté sur les deux autres.

Un conciliabule à voix basse fut vite tenu.

J’entendis le plus honnête qui conclut :

— Bah ! on sera quitte pour lui rapporter ses vingt sous dimanche !

— Voilà tout ! acquiescèrent les deux autres.

Et tranquillement se levèrent et s’en furent du bon pas tranquille qu’affectent les honnêtes marins de l’État regagnant leur bord.

Soudain bondit un jaguar :

— Hé ! là-bas ! Les loustalots, vous vous en allez sans payer !

Le garçon ! Le garçon à qui n’avait pas échappé leur manège.

____________

 

Une des grandes vertus du marin français : le sang-froid !

Nos mathurins en donnèrent à ce moment une preuve éclatante.

Aucun d’eux ne se retourna ; mieux encore, leur dos sembla revêtir un caractère de placidité fort au-dessus de la moyenne.

Mais bientôt, directement interpellés, l’épaule touchée par la main brusque du glapisseur, les jeunes hommes consentirent à s’arrêter et jamais l’azur du ciel ne fut reflété par de plus pures prunelles !

— Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a, l’enflé ?… Nous n’avons pas payé, nous ?… Eh ben ! t’en as de bonnes !… Même qu’on t’a donné une pièce de quarante sous et que tu nous as rendu une pièce de vingt sous et deux petits sous et qu’on t’a laissé les deux sous de pourboire.

— D’abord, riposta le garçon, je vous défends de me tutoyer. J’ai été sous-officier, moi, et je n’admets pas que les hommes me tutoyent.

— Oh ! la ! la ! Et l’égalité, qu’est-ce que t’en fais ?

Mais la conversation, tout en s’échauffant, se précisa.

Têtu comme beaucoup de ses congénères, le garçon de café ne voulait rien savoir ; les matelots étaient partis sans payer, il en avait la certitude, et voilà !

Un attroupement s’était formé, deux sergots s’approchaient et la tranquillité de nos trois lascars se coupait maintenant d’un fort doigt d’inquiétude.

Pauvres gars !

Une pièce de vingt sous à la main :

— Tenez, garçon, me levais-je, voici le prix de vos trois bocks et que cela soit fini !

Mais le salaud de ne rien entendre :

— Ça n’est pas la question des dix-huit sous. Les dix-huit sous, je suis au-dessus de ça, mais j’ai été sous-officier, moi, et je n’admets pas que des hommes se payent ma tête ! (S’adressant aux sergents de ville) Messieurs, veuillez prendre le nom de ces trois hommes !

Ah ! c’en fut trop !

Le généreux peuple toulonnais couvrit de ses meilleures huées l’horrible individu ; les hommes de police eux-mêmes se retirèrent, haussant les épaules.

Quant à nos trois marins, ils ne formaient déjà plus à l’horizon que trois points imperceptibles.

____________

 

C’est là où nous entrons dans le drame.

Deux jeunes gens, spectateurs de la petite scène, n’avaient su cacher l’indignation vive que leur procurait l’ignoble attitude du garçon.

Que concertèrent-ils gravement ? Nous le sûmes bientôt.

Le premier vint s’asseoir à la table récemment occupée par les trois hommes de mer et commanda :

— Un bock !

Le second prit place à la table voisine et commanda :

— Un bock !

Cela sans avoir l’air de se connaître le moins du monde.

Le premier avala son bock, se leva et s’éloigna.

— Hé ! Monsieur ! s’écria le garçon.

— Quoi ?

— Vous n’avez pas payé votre bock !

— Je n’ai pas payé mon bock, moi ? Vous êtes fou ! Je vous ai donné une pièce de cinquante centimes, sur laquelle vous m’avez remis quatre sous, dont je vous ai laissé deux sous de pourboire. Et puis, en voilà assez, n’est-ce pas ! Si je vous dis que j’ai payé, c’est que j’ai payé !

Cela fut déclaré d’un ton si péremptoire que l’autre rentra sans rouspétance.

Cependant le second jeune homme lampait la dernière gorgée de bière, se levait et, d’un air infiniment dégagé, s’éloignait, fredonnant quelque ariette en vogue.

Le garçon de café s’approcha de la table vide, constata l’absence de tout numéraire, et timidement cette fois :

— Pardon, monsieur, rattrapa-t-il le consommateur, pardon, vous n’avez pas payé votre bock.

— Je n’ai pas payé mon bock, moi ? Vous avez le toupet de prétendre que je n’ai pas payé mon bock !… Vous m’avez même rendu, dans ma monnaie, une pièce de deux sous du pape que j’aurais pu refuser comme n’ayant point cours légal, mais que j’ai conservée à titre de médaille. Tenez, la voici, cette pièce du pape… Et puis, assez, n’est-ce pas ! Si je vous dis que j’ai payé, c’est que j’ai payé !

Je ne sais pas ce qu’il me faudrait à la place de plume pour dépeindre la tête du malheureux.

Attiré par cette scène, le patron, contemplant son employé d’un œil sévère et inquiet, murmurait :

— Eh bien ! Anatole ? Eh bien ! Anatole ? sévère pour le scandale, inquiet pour la cérébralité de l’officieux.

L’inquiétude était, pour l’instant, beaucoup plus de mise que la sévérité, car l’état mental de l’ex-sous-officier en voyait de dures, sans compter ce qui allait lui arriver !

Comme Anatole, nous prenant à témoin, mon ami et moi, gémissait de l’injustice du sort, nous voulûmes bien compatir, disant que, dame ! c’était la vie, que tous les métiers ont leurs inconvénients, qu’on n’est jamais sûr, etc., etc…

Puis oubliant, ainsi que nos précurseurs, toute rémunération, nous nous levâmes, souriants.

— Pardon, messieurs… balbutia l’infortuné.

— Oui, nous savons, on ne vous a pas réglé les consommations… Heureusement que nous avons eu l’excellente idée de nous faire délivrer un reçu.

— Un reçu ?

____________

 

Nous apprîmes le lendemain qu’Anatole venait d’être interné.

L’ami des nounous

Ce fut sans doute par inadvertance ou étourderie, ou simple, négligence, que le Créateur, lorsqu’il sépara les éléments jusqu’à cet instant confondus dans le chaos, laissa subsister cette petite bavure que, par la suite, les hommes dénommèrent plage. Si le Tout-Puissant avait pu se douter de l’énorme parti que les fils d’Ève et les filles d’Adam tireraient, quelques siècles plus tard, de ces étendues de sable et de galets, on peut s’en rapporter à lui du soin qu’il aurait déployé à priver la pauvre humanité de cette brave petite ressource.

(Car – et je demande bien pardon de mon audace à MM. les représentants de Dieu sur terre – j’avance que ce dernier s’est bien gardé d’organiser sa création en vue de notre intégrale allégresse ; que son saint nom soit béni tout de même, car nous comptons bien qu’il nous revaudra tout ça au Paradis.)

Donc, sans la plage et la vie qu’on y mène aux beaux jours balnéaires, l’année paraîtrait bien longue ; l’année, pour ce qui est personnellement de votre très humble et très obéissant serviteur, paraîtrait interminable.

Le délicieux est de faire connaissance avec des gens qu’on n’avait jamais vus auparavant, et surtout qu’on ne reverra jamais, car citez-moi pire torture que d’avoir tout le temps – sauf les êtres chéris – les mêmes g…… sous les yeux ?

Et, de même qu’à certaines époques de révolution surgissent des pavés ces individus qu’on ne voit qu’aux plus mauvais jours de notre histoire, de même, aux bains de mer, rencontrez-vous des types, des familles entières, que je vous défie bien de reconnaître en n’importe quelle autre circonstance, en n’importe quel autre endroit.

C’est épatant, mais c’est comme ça ; je ne cherche pas à expliquer, mais je constate.

Ainsi, ce vieux monsieur… Sans l’institution des bains de mer, voilà sûrement un vieux monsieur que je n’aurais jamais eu l’occasion de connaître, et quel dommage !

Le visage rose, toujours rasé de frais ; de beaux cheveux blancs, fins, soyeux et longs ; mince, de haute taille, coiffé d’un fort joli panama, vêtu d’une redingote de toile blanche, mon vieux monsieur aurait ressemblé à mille autres vieux messieurs de même apparence, sauf ce bien particulier détail qu’il n’accomplissait pas un pas sans être accompagné d’une douzaine de nourrices allaitant autant de bébés.

Un bon papa avec ses petits-enfants, pensais-je tout d’abord. Mais la réflexion me vint de me demander pourquoi cette spécialité de petits-enfants uniquement de cet âge, et pourquoi pas un seul légèrement plus vieux et se tenant sur ses petites guiboles.

À moins de l’hypothèse d’une douzaine de jumeaux.

Une autre particularité me frappa bientôt : la dissemblance notable entre chacun de ces gosses ; entre eux, aucun air de famille.

Entre les nourrices, disparatisme plus violent encore et, de toute évidence, voulu, cherché, réussi.

Des grandes, des moyennes, des petites, des fortes, des minces, des blondes, des rousses, des noires.

Le cas ou jamais de chanter :

 

Y en a pour tous les goûts. (Bis)

 

Un seul détail commun à cette étrange escouade : toutes jolies comme des cœurs, admirablement costumées et d’une appétissante propreté.

Dès le matin, entouré de sa gracieuse escorte, le vieux monsieur s’amenait sur la plage.

Un correct valet de chambre y dressait une tente, installait les fauteuils sur lesquels s’installaient les nounous, avec, au milieu du cercle, le vieux monsieur.

L’opération commençait.

Une nounou dégrafait son corsage, offrait le plus joli sein du monde à son ou sa petite élève.

Après quoi, l’enfant gavé, c’était le tour de la suivante.

Et puis de la troisième.

Et ainsi de suite.

Mais jamais deux simultanément.

De ce coquet spectacle, le vieux monsieur ne perdait pas une bouchée.

Je dois ajouter d’ailleurs que sa tenue était correcte et que nulle libidinosité ne semblait tarer l’attention qu’il apportait à l’exercice.

Qui diable ça pouvait-il bien être que ce vieux bonhomme-là ?

Un service que j’eus l’occasion de lui rendre, un de ces services qu’on n’oublie pas, me valut sa confiance.

— Depuis l’époque où j’étais un petit enfant, j’éprouvais pour les nourrices un irrésistible penchant.

» Loin de calmer cette sympathie, l’âge n’a fait que l’accroître ; mais – je vous l’affirme, monsieur ! – en l’esthétisant.

» Citez-moi, monsieur, spectacle plus auguste dans la nature que l’adorable geste de l’allaitement !

» Aussi, ma fortune m’y autorisant, je vis heureux au milieu de ce petit peuple de nounous.

» En même temps, je rends service à des quantités de familles pauvres, me chargeant des bébés depuis la naissance jusqu’au moment du sevrage.

____________

 

Quoi de plus noble, en effet, que la passion de mon généreux ami ?

Ce qui n’empêcha pas tous les gens de la plage de le traiter sans relâche de vieux dégoûtant.

Remembrances électorales

Je ne puis contempler les affiches électorales sur un mur – et c’est le moment ou jamais ! – sans que fleurisse en moi le souvenir des mirifiques proclamations dont le défunt captain Cap tapissa tout le quartier Saint-Georges (deuxième circonscription du IXe arrondissement de la ville de Paris), lors des élections législatives qui s’abattirent sur la France le 20 août 1893.

Ça ne nous rajeunit pas, comme dit Alphonse Allais.

Pour une belle élection, ce fut une belle élection.

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Ou, soyons exact, ce fut une belle candidature, car si le captain eut pour lui la qualité des suffrages, la quantité lui manqua (cent quatre-vingts voix, autant que je puis me le rappeler, sur cinq ou six mille électeurs, si mes souvenirs sont exacts).

Combien alléchant son programme, pourtant, qui se résumait en un mot, en ce mot magique dont beaucoup d’électeurs s’ahurissent visiblement : anti-européanisme !

Le captain Cap était candidat anti-européen, et allez donc !

Accompagné de fidèles lieutenants à la tête desquels il convient de citer le vaillant Georges Auriol, Cap visita consciencieusement une grande partie des membres du suffrage universel de sa circonscription, surtout ceux dont l’industrie consiste en le débit à leurs contemporains de boissons fermentées et même spiritueuses.

Sans qu’un muscle de leur physionomie songeât seulement à tressaillir, cyniques, tous ces tenanciers, dès la troisième tournée, s’engageaient à voter, et faire voter leurs clients, comme un seul homme, pour le candidat anti-européen.

La suite démontra quelle foi relative il convient d’apporter aux plus formels engagements de limonadiers, cafetiers, estaminetiers, barmen, bistrots, mastroquets et autres espèces de même farine.

De temps en temps, le soir, grandes réunions électorales dans la grande salle du premier étage à l’auberge du Clou.

Digne, imperturbable, entouré de son bureau non moins digne et non moins imperturbable, l’extraordinaire captain Cap siégeait, essuyant sans broncher le feu des questions les plus saugrenues qu’on ait jamais posées, sur la Butte-Montmartre, à un homme depuis que la Butte-Montmartre est la Butte-Montmartre, ce qui ne date pas d’hier.

Certaines questions revenaient avec une insistance particulière, insistance que ne semblait pas comporter l’intérêt s’attachant à la solution de tels problèmes.

Entre autres, la question de la détaxe du blanc gras, importé d’Allemagne.

(Le blanc gras, pour ceux qui l’ignorent, est une substance fort employée dans le maquillage des gens de théâtre.)

Notre excellent captain Cap trouvait immédiatement réponse à tout, solutionnait à la minute les plus gordiens problèmes, s’engageait, s’il était élu – ce qui ne semblait pas douteux –, à gorger toute sa circonscription d’une foule de bienfaits plus antieuropéens les uns que les autres.

Ce diable d’homme émerveillait son auditoire trop restreint, malheureusement, et composé pour la plus grande partie de jeunes artistes non inscrits sur les listes électorales.

Mais où il fut à la fois déconcertant et sublime, c’est lorsque notre camarade Howard Symonds, un électeur anglais, celui-là, prit la parole d’abord dans sa langue maternelle, puis, sur l’indignation bien naturelle de toute l’assemblée, consentit à se servir de notre idiome pour poser au captain les questions suivantes immédiatement accompagnées des non moins suivantes réponses :

« Captain Cap !

— Monsieur Symonds !

— Dès que vous serez élu, car vous allez être élu, votre première besogne sera-t-elle de faire voter par les Chambres le prolongement de l’avenue Trudaine ?

— À l’arc de triomphe de l’Étoile.

— Voilà qui va mieux… Une question encore, si vous le permettez, captain ?

— Je suis à vos ordres, mon cher Symonds.

— L’avenue Trudaine a deux bouts. Par lequel des deux bouts entendez-vous prolonger cette artère jusqu’à l’Étoile ?… Prenez bien garde, captain, de vous engager à la légère, car des intérêts effroyablement contradictoires sont suspendus à cette question.

— Ma réponse, honorable Symonds, sera bien simple : je compte prolonger l’avenue Trudaine par les deux bouts ! »

Et si le captain Cap eût été nommé, tenez pour certain qu’il aurait fait comme il disait. Ou alors, c’est que les pouvoirs publics y eussent apporté leur mauvaise volonté coutumière.

Pont de bateaux

Depuis que notre excellent Édouard s’est vu promouvoir roi d’Angleterre, le brave garçon – et loin de moi l’idée de lui tenir rigueur de ce très naturel changement d’attitude – n’est plus le même avec l’éminent auteur de ces lignes magistrales.

Vraiment non, je ne lui en veux pas, et si jamais le destin – qui sait ? on en a vu de plus drôles ! – si jamais le destin, dis-je, m’appelle à un trône plus conséquent (sic) que le sien, vous me verrez le premier à lui tendre la main rancunière des dextres.

Car j’observe non sans satisfaction que notre vieux camarade le duc de Connaught redouble d’amabilité à l’égard du même signataire, semblant désireux d’atténuer ce que la rigidité trônale de l’empereur des Indes peut me comporter de désobligeant.

De tous les personnages formant la famille royale d’Angleterre, le duc de Connaught est peut-être celui professant pour notre pays le plus vif et profond culte. Aussi vous laissé-je à juger tout l’enthousiasme qu’en son cœur déchaînèrent les dernières manifestations bresto-portsmouthiennes !

« L’entente cordiale ! proteste-t-il, allons donc ! Une belle alliance offensive et défensive, plutôt. »

Il ajoute même parfois, levant au ciel un index grave :

« Offensive, surtout ! »

Mais glissons… Tas de mortels !

… Et maintenant, oserai-je prendre la parole, maintenant que, d’un bécot à la statue du vieux Nelson, notre amiral Caillard a rangé Trafalgar dans le tiroir aux périmées (j’allais dire Mérimées à cause de l’élément qui nous occupe), dans le tiroir, dis-je, aux périmées Salamines, aujourd’hui que Lion britannique et Coq gaulois fondent en une harmonieuse lyre leurs griffes et leurs serres…

« Très joli !

— Maintenant, duc, qui nous prohibe le tunnel anglo-français ou le gallo-british tunnel, ou, si vous préférez, le pont anglo-français ? »

Le faciès de Connaught se rembrunit visiblement.

« Cela, non ! cher, il vaut mieux n’en point parler, tout au moins avant un siècle ou deux (sic).

— Vous n’êtes pas pressé, monseigneur ?

— Ça dépend des instants… Non, mon bon ami, écoutez-moi et ne parlez jamais à un vrai Anglais de relier son île à la terre française par quelque chose de ferme !… Pour tout vrai Anglais, l’insularisme est mieux qu’une idée, plus qu’une doctrine, c’est un fétiche… Si la Grande-Bretagne cessait d’être baignée d’eau de toutes parts, c’en serait fait de sa puissance, tel Samson insidieusement détignassé.

— Alors quoi ? » laissé-je tomber mes bras à terre devant tant de ridicule superstition.

Très obligeamment, ainsi que ce despote ramassant les pinceaux de je ne sais quel peintre de la Renaissance italienne, monseigneur le duc de Connaught voulut bien rattacher aux épaules mes deux membres antérieurs (une façon de parler, bien entendu) et reprit :

« Il y aura pourtant moyen de s’entendre. »

Une lueur d’espoir fit scintiller ma prunelle…

« C’est ainsi, poursuivit mon noble interlocuteur, que nous étudions le projet de reliement des littoraux franco-anglais au moyen d’un immense et monumental pont de bateaux. »

Avec un luxe vraiment princier d’explications, de détails, de plans, de croquis, le duc de Connaught me mit au courant de ce magnifique projet dont la réalisation fournirait les avantages d’un vrai tunnel ou d’un vrai pont, sans avoir l’inconvénient moral, inacceptable des vrais Anglais, de relier leur île à la terre ferme par quelque chose de ferme.

Une objection me montait aux lèvres, mais je n’osais…

« Pardon, monseigneur, à la fin m’enhardis-je, tout cela est fort joli… J’admets parfaitement que sur vos gigantesques caissons on puisse installer les splendides chaussées que vous dites, les voies ferrées, les moto-roads, l’avenue plantée d’arbres, etc., mais…

— Mais ?

— En cas de gros temps, Votre Honneur ne pense-t-il pas que la tempête pourrait vous f… tout ce beau bazar-là, cul par-dessus tête ?

— Et le filage de l’huile, cher ami, vous n’y songez pas ? Connaissez-vous seulement les effets lénifiants de quelques gouttes d’huile dont on saupoudre les flots courroucés ?

— Je n’ignore point ce détail.

— Eh bien, tel est le phénomène que nous devons utiliser pour abolir les effets de la houle sur notre boulevard flottant… Tous les caissons formant la base et le soutien de cette grandiose avenue seront composés de vieilles boîtes à sardines à la paroi desquelles subsiste encore pas mal d’huile… »

Je ne laissai point mon conférencier achever sa période : m’étant levé, je lui fis comprendre que l’entretien avait pris fin.

La désagréable femme

ou l’époux calculateur

Le dimanche soir, vers six heures.

Avez-vous remarqué ceci : quand il fait chaud à Paris, les dimanches soir, il fait plus chaud, à indication thermométrique égale, que les autres soirs ?

Vous n’avez jamais remarqué cela, dites-vous ?

Cela n’a aucune importance, vous n’êtes pas observateur, voilà tout.

Poursuivons.

Il était, disais-je, six heures, le moment où les Parisiens, les nombreux Parisiens qui n’ont pas beaucoup d’argent consacrable au dîner, se rendent dans les cafés afin d’ingurgiter ce qu’ils appellent des apéritifs, étranges et mystérieux breuvages, horribles au goût et si néfastes à l’estomac !

Je me trouvais à la terrasse de la Brasserie Tourtel, devant un brave verre de Picon curaçao (on n’est pas parfait).

À la table voisine de celle que j’occupais, vinrent s’asseoir une dame et un monsieur, ce dernier l’évident mari de la première.

La dame demanda un Porto blanc et le monsieur une absinthe Berger (je précise).

La dame commanda son Porto sur le ton dont elle aurait commandé n’importe quelle autre chose indifférente.

Le monsieur implora son Berger sur un ton de lassitude inexprimable.

— Donnez-moi de l’absinthe, semblait-il dire, pas tant pour le plaisir de boire qu’afin d’oublier un peu et de m’évader de cette insupportable fabrique de rasoirs qui s’appelle la vie !

Charmant, le quérisseur d’oublis, joli homme d’aspect intelligent et déluré, mais comme il avait l’air de s’embêter, le pauvre gars !

Beaucoup trop bien élevé pour dire d’une dame qu’elle est laide, ou simplement peu exquise, je me contenterais d’affirmer que la dame du monsieur à l’absinthe dépassait les limites permises de l’ignoble.

Sa disgrâce physique s’aggravait encore d’une expression bêtement arrogante, stupidement hostile.

Une toilette de mauvais goût, mais prétentieuse, enveloppait cet ensemble et contribuait à le rendre inacceptable, même à un agneau nouveau-né !

Ah ! comme je l’ai comprise vite la désolation du pauvre monsieur.

Et comme, à sa place, loti d’une telle compagne, ce n’est pas un verre d’absinthe que j’aurais bu, mais des tonneaux d’absinthe, des atlantiques d’absinthe !

____________

 

Je ne percevais les propos du couple que par bribes insignifiantes ; mais à la gueule (tant pis !) de la femme, à l’air las du mari, je devinais le peu d’idylle qui s’accomplissait là.

Tout à coup, le monsieur exprima par son attitude qu’il en avait assez de cette petite fête de famille !

D’une rapide gorgée, il vida la seconde moitié de son verre (la première ayant été préalablement absorbée), croisa les bras, regarda sa compagne droit dans les yeux :

— Est-ce que, s’écria-t-il, tu ne vas pas bientôt me procurer la paix !

(J’emploie le mot procurer à cause des convenances, mais le monsieur, pour dire vrai, se servit d’un autre terme.)

La dame parut interloquée de cette brusque sortie.

— Oui, poursuivait le monsieur, tu commences à me raser avec tes reproches et tes sous-entendus !

— Mes sous-entendus ?

— Oui, tes sous-entendus ! C’est ta dot, n’est-ce pas, à laquelle tu fais allusion ?

— Mais, mon ami…

— Ta dot ! Ah ! oui, parlons-en de ta dot ! Elle est chouette, ta dot !

— Monsieur !

— Sais-tu à combien elle s’élève, ta dot ?

— Cent mille francs.

— Parfaitement, cent mille francs. Sais-tu quel revenu représentent ces cent mille francs ?

— Trois mille.

— Pas même, mais ça ne fait rien… Et trois mille francs par an, sais-tu ce que ça représente par jour ?

— Je ne sais pas.

— Neuf francs cinquante, tu entends, neuf francs cinquante centimes.

— Où voulez-vous en venir ?

— Et neuf francs cinquante, sais-tu ce que ça représente par heure ?

— Vous êtes un malotru !

— Ça représente environ quarante centimes ! Voilà ce qu’elle représente, ta dot : huit sous de l’heure !… Franchement, ça vaut mieux que ça !

— Vous m’insultez !

Le monsieur sortit quatre décimes de sa poche et les posa sur la table, devant son affreuse compagne.

— Tiens, voilà huit sous que je te rembourse sur ta dot pour les soixantes minutes de liberté que je vais prendre. Il est six heures et demie, je rentrerai à sept heures et demie pour dîner.

— Goujat !

— Et puis, je te préviens ; quand je rentrerai, si la cuisine ne sent pas très bon, très bon, et si tu as encore cette tête-là, j’irai dîner ailleurs en te remboursant, bien entendu, une fraction de ta dot, au prorata de mon temps d’absence… Au revoir, ma chère !

Et le monsieur, après avoir réglé les deux consommations, partit, laissant sa femme toute bête devant ses huit sous.

Invasion et conquête de l’Angleterre
par un corps de plongeurs à cheval

Rien qu’en lisant ce titre, avouez que vous ne pouvez réprimer un haussement d’épaules.

Les plongeurs à cheval !

Mais, mon pauvre monsieur Allais, c’est une vieille chanson de café-concert, parfaitement idiote d’ailleurs, que vous allez cyniquement nous rééditer là ?

Calme-toi, lecteur, calme-toi, remets en leur place tes méprisantes épaules, et sache bien ceci : le plongeur à cheval est le soldat de l’avenir et d’un avenir même qui pourrait bien s’appeler demain.

____________

 

Il y a environ une quinzaine, je me trouvais, à Cherbourg, convié à un spectacle des plus intéressants : la mise à l’eau du Français, bateau sous-marin généreusement offert au pays par une souscription patriotique de notre confrère Le Matin.

Malgré tout le désir que j’éprouvais d’être renseigné sur divers détails du fonctionnement de ce curieux engin, il me fut impossible – tant est farouche la discrétion des constructeurs – d’arracher le moindre renseignement quelque peu intéressant.

Pour un secret bien gardé, voilà un secret bien gardé !

J’obtins cependant un semblant de tuyau sur un point.

Ce qui distingue, paraît-il, entre autres détails les nouveaux submersibles des anciens, c’est un très ingénieux procédé pour revivifier d’une façon continue l’air respirable du petit bâtiment, lequel peut ainsi rester sous l’eau pendant des temps relativement considérables sans risque d’asphyxie pour l’équipage.

En quoi consiste ce procédé ? Voilà ce que j’ignore, mais le système, nous assure-t-on, est des plus simples et, n’était le poids de l’appareil, applicable à un simple scaphandre.

— Il faudrait, dans ce cas, me dit en riant un des ingénieurs, que le scaphandrier eût un âne avec lui pour transporter une machine.

Cet ingénieur pensait ne proférer qu’une facétie banale, alors qu’un génie inconscient venait de s’exprimer par sa bouche !

Une lueur passa dans mon regard ; j’avais inventé le Scaphippe !

Comme l’indique son étymologie, le scaphippe est au cheval ce que le scaphandre est à l’homme.

Munis de leur carapace et du susdit appareil à revivifier l’air déjà respiré, le cavalier et sa monture pourront s’immerger, gagner les profondeurs de la mer, comme dit Ibsen dans le Canard Sauvage, et se diriger avec la plus grande aisance là ou les appellera leur bon plaisir ou, mieux, leur devoir.

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Si la France n’a déjà pas envahi l’Angleterre, c’est, il faut bien se le dire, par pure bonté d’âme et pour ne point empoisonner la fin du règne si glorieux de feu Sa Gracieuse Majesté Victoria.

Avec Édouard VII, nous n’éprouvons plus ce scrupule.

Et même, dans les sphères diplomatiques les mieux renseignées, on affirme que le nouveau roi d’Angleterre verrait d’un bon œil son royaume conquis et annexé par la France.

— Si Londres se trouvait de l’autre côté de la Manche, répétait souvent le Prince de Galles, les dimanches en seraient beaucoup plus joyeux (Very much more rigoling).

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Avec trois mille scaphandriers armés et montés, je me fais fort, moi, tel que vous me voyez, de débarquer en Angleterre par une nuit sans lune, de m’emparer de tous les forts de Douvres et des environs, et de faire ainsi la route libre pour une escadre française de Calais au littoral anglais.

Édouard VII sera le premier à sourire du subterfuge, mais c’est Chamberlain qui en fera une… face !

Un “clou” pour l’Exposition

Je sors des chantiers de l’Exposition, positivement enchanté du zèle que chacun exerce afin que cette grande joute pacifique, à laquelle sont conviées toutes les nations du monde, soit prête à l’heure dite et digne de Paris, digne de la France.

On n’a pas idée de l’activité déployée dans les moindres coins de ces chantiers, activité qu’on ne saurait mieux comparer qu’à celle d’une ruche d’abeilles ; ici, c’est une ruche ; là, c’est une aut’ruche (oh ! pardon).

Mais tout ça, comme disait le bon oncle Francisque, tout ça ne nous donne pas notre clou.

Or, une Exposition sans clou, je vous demande un peu de quoi cela vous a l’air ?

Celui qui écrit ces lignes travailla passionnément cette question du clou.

Souvent, il crut avoir mis la main sur l’idée sensationnelle, mais les timides propositions qu’il émit à ce sujet n’eurent point la chance de séduire nos grosses légumes du Champ-de-Mars.

Ajoutons que ces déboires successifs ne surent entamer le bloc de ténacité, d’endurance et de bien compris patriotisme que représente votre serviteur, dont la devise bien connue est Nunquam rebutatus.

Hier encore, j’obtenais une audience de M. Picard, le sympathique commissaire général de l’Exposition de 1900, et la scène suivante eut lieu entre nous :

— Bonjour, M. Allais, dit poliment le fonctionnaire, donnez-vous la peine de vous asseoir.

— Bonjour, mon ami. Toujours content ?

— Heu… heu… heu…

— Oui, je sais… Oh ! vous en verrez bien d’autres… Mais ce n’est pas de cela dont il est question.

— Vous m’apportez un clou, je gage ?

— Un clou superbe !

— Je me méfie… Dites tout de même.

— Il s’agit d’une légère modification à apporter à l’économie architecturale de la Tour Eiffel.

— Je me méfie de plus en plus.

— Voici : On la démonterait d’abord et on la remonterait ensuite, à la même place, mais la tête en bas et les quatre pattes en l’air…

— Vous plaisantez !

— Nullement… La Tour Eiffel ainsi renversée, j’en garnirais les parois extérieures avec un immense revêtement d’écume de mer et…

— D’écume de mer ! En feriez-vous une pipe ?

— Précisément, j’en ferais une pipe grandiose qu’on bourrerait de tabac et qu’on allumerait. Au moyen d’une canalisation enfantine à établir, analogue à celle dont se sert la Compagnie du Gaz, tout Paris pourrait fumer, évitant ainsi les ennuis d’un matériel encombrant et dangereux. Deux petits compteurs régleraient la somme de fumées dépensée par chacun…

M. Picard me conduisit jusqu’à la porte de son cabinet avec la plus grande affabilité ; mais comme je possède une ouïe extrêmement subtile, je l’entendis qui disait au garçon de bureau :

— Quand ce monsieur reviendra, vous lui direz que je regrette beaucoup, mais que je suis à la campagne.

La mystérieuse chanson

La Nature ayant aux poissons refusé le don de prononcer des paroles et même la faculté d’émettre aucun son…

Permettez-moi d’interrompre un peu brusquement ce prologue pour intercaler un vieux souvenir qu’il suscite en moi, un vieux souvenir du Quartier Latin.

(Comme c’est loin tout ça !)

À une certaine époque – j’ignore s’il en est encore ainsi – de jeunes Haïtiens pullulèrent sur la rive gauche de la Seine, à Paris, attirés dans cette capitale par l’espoir légitime d’y devenir, grâce à la science de nos maîtres, d’avisés juristes ou des thérapeutes de tout premier ordre.

Parmi cette noire jeunesse, quelques-uns, beaucoup même, se montraient instruits déjà, intelligents et d’une mentalité qu’auraient pu leur envier un grand nombre de leurs camarades blancs.

Mais certains autres !

Il va sans dire que les membres des divers jurys apportaient à la pratique des examens mille trésors d’indulgence.

Ces messieurs reculaient parfois cette sollicitude spéciale au delà des barrières connues jusqu’à ce jour.

Témoin ce bout de dialogue examinal, se déroulant entre un professeur de zoologie et un de ses plus foncés candidats :

— Dites-moi, monsieur, si les poissons ont de la voix ?

— Les poissons ? Oui, messie, les poissons il a dé la voix !

Tête du savant naturaliste qui croit à un malentendu.

— Vous ne m’avez sans doute pas compris, monsieur. Je vous demande si les poissons, vous savez bien, les poissons, ces bêtes qu’on pêche dans la mer, je vous demande si les poissons ont de la voix ?

— Les poissons ? Oui, messié, les poissons il a dé la voix.

— Ah ! très bien !… Et les tigres est-ce qu’il a dé la voix ?… Pardon ! Est-ce qu’ils ont de la voix ?

— Les tigres ? Non, messié, les tigres il a pas dé la voix !

— Comment ! Les tigres, il a pas dé la voix ?… Pardon ! Les tigres n’ont pas de voix ?

— Non, messié, les tigres il a pas dé la voix.

— Ah ! très bien !… Et les serpents, est-ce qu’il a… Pardon ! Est-ce qu’ils ont de la voix ?

Alors le Haïtien eut cette réponse que je considère, pour ma part, comme une des plus belles paroles qui soient sorties d’un pharynx humain :

— Les serpents, messié, il a pas de la voix, mais i souppléent avé les pattes !

Cette phrase devrait être gravée sur l’onyx.

Les serpents il a pas dé la voix, mais i souppléent avé les pattes.

Ce vieux souvenir – vous verrez jeunes gens, quand vous aurez mon âge – m’a singulièrement détourné de mon axe.

Reprenons courageusement le cours de notre sujet.

La Nature, disais-je donc plus haut, ayant aux poissons refusé le don de prononcer des paroles et même la faculté d’émettre le moindre son…

Allons bon ! voilà qu’il faut que je m’interrompe encore. Cette fois, ce n’est pas pour évoquer une antique ressouvenance, mais bien – tâche plus austère – afin de sonder au plus creux de son être l’énigme de la nature.

Les poissons, avancez-vous sur un ton d’assurance le plus comique du monde, il a pas dé la voix, comme disait mon précité Haïtien. Qu’en savez-vous ?

Longtemps on admira la méthode scientifique de cette brute de saint Thomas, lequel ne croyait qu’aux choses qu’il avait de ses yeux vues, palpées de ses mains.

Homais, Bouvard, Pécuchet et Paul Leroy-Beaulieu répètent à chaque instant, et non sans évidente satisfaction :

— Moi, je suis un type dans le genre de saint Thomas.

Propos qui ne saurait faire leur éloge.

Plus la science marche, et particulièrement depuis quelques années, plus on s’aperçoit qu’en dehors de ce qu’on voit et de ce qu’on touche, grouillent des mondes et des mondes de phénomènes, dont les manifestations échappent à la pitoyable perception de ces gauches moignons qui s’appellent nos cinq sens.

La vue, par exemple. Ah ! parlons-en !

Nous pouvons distinguer le jour de la nuit, le vert du rouge, l’orangé du bleu, le violet du jaune, et puis ?

Et pourtant nous savons, pour l’avoir enregistré chimiquement, physiquement, dynamiquement même, que tant d’autres choses se passent dans le domaine de la lumière… et qu’il y a des couleurs que nous ne voyons pas.

Alors, pourquoi n’existerait-il pas des sons que nos insuffisantes oreilles ne nous permettent pas d’entendre ?

Le chant des poissons, notamment.

Ah ! surtout ne ricanez pas, stupides saint-thomasistes ; si j’avance ma tant audacieuse théorie et si courageusement nouvelle, c’est que je puis l’appuyer sur des observations toutes frappées au coin du plus méritoire expérimentalisme.

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Vous advint-il jamais de porter à votre oreille un quelconque coquillage ?

Sans doute oui…

Peut-être non.

Dans le premier cas, ne fûtes-vous point frappé – on le serait à moins – du mystérieux et discret tumulte que vous envoyaient les parois hélicoïdales de la conque ?

Ce bruit, d’où provient-il ?

Certes, les explications ne manquent point, toutes également chimériques et réfutables.

La véritable explication de ce curieux phénomène, c’est à vous, mes chers lecteurs, que je la réservais.

Le bruit émanant des coquillages appliqués à votre oreille, c’est de la phonescence.

La phonescence est au son ce que la phosphorescence est à la lumière ou, pour parler un langage mieux à votre portée, les coquillages sont des manières de phonographes ayant enregistré la mystérieuse chanson des poissons et la restituant sensible à votre tympan.

De même qu’une plaque phosphorescente brille dans la nuit de la lumière captée le jour…

Une défaite du féminisme

Il y a quelques semaines, je dépeignais ici même, et d’une plume forte, tous les déboires qu’eurent à subir les autorités maritimes de Toulon de la part de MM. les scaphandriers du port.

Réclamations sur réclamations !

Dernièrement encore, le corps entier de ces modestes travailleurs sous-marins n’avait-il pas traversé l’arsenal aux cris mille fois répétés de : Parapluies ! Parapluies ! Parapluies ! le tout, bien entendu, sur l’air des Lampions ?

Explications prises, les scaphandriers signifiaient ainsi leur indignation violente à l’égard d’un contremaître qui avait osé interdire à l’un d’eux, garçon fort délicat de la poitrine, d’emporter un parapluie pour s’en abriter, en cas d’averse, pendant le renflouement du torpilleur l’Écumoire.

Assommé par tant de chichis et autres gueulements, le préfet maritime, qui se trouvait être alors le vice-amiral baron Hublot, résolut de frapper un grand coup.

D’un trait de plume, il supprima les scaphandriers.

D’un second trait de plume, il créa les scaphandrières.

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Explique qui pourra ce phénomène, mais le fait est là, patent et, si j’ose m’exprimer ainsi, incontrouvable ; les biologistes ont remarqué que, dans les besognes sous-marines ou, pour parler plus exactement…

Mais ici s’impose une parenthèse rectificatoire.

Connaissez-vous un terme plus lointain du bon sens que ce mot : sous-marin ? Quand on est dans la mer, comme c’est ici le cas, on n’est pas, nom d’un chien ! dessous. Qu’en pensez-vous ?

Biffons donc désormais de notre répertoire cette impropriété et disons, ainsi que la raison le commande, intra-marin.

Fermons la parenthèse, besogne d’autant moins pénible à accomplir que je me souviens seulement maintenant que j’avais négligé de l’ouvrir.

Les biologistes, donc, ont remarqué que, dans les besognes intra-marines, les femmes apportent des trésors d’aptitude qu’on chercherait vainement chez leurs congénères mâles…

Le vice-amiral baron Hublot commençait à se frotter les mains de sa merveilleuse idée, quand le planton lui annonça une délégation de ces dames.

— Pardon, amiral, fit l’une d’elles, la plus laide, mais sous quel titre comptez-vous nous désigner ?

— Sous quel titre ? s’ahurit l’intrépide homme de mer, je ne comprends pas…

— Oui, poursuivit la belle, nos prédécesseurs étaient des scaphandriers. Nous, que serons-nous ?

— Des scaphandrières, parbleu !

— Alors, mille regrets, amiral, rien de fait !

— Comment voulez-vous donc vous appeler ?

— Notre Syndicat a longuement discuté la question, amiral. Scaphandre vient de deux mots grecs, dont l’un, scaph, signifie bateau ; l’autre, andre, homme, pas homme dans le sens large d’être humain, dans celui étroit d’individu masculin.

— Merci bien, madame !

— Nous aurions pu exiger la modification de ce terme en scaphogine, bateau femme, mais nous tenons à donner aux hommes une leçon de tolérance.

— Tous mes compliments.

— En conséquence, le mot scaphandre sera banni du vocabulaire maritime et remplacé par celui de scaphantrope.

Le vice-amiral baron Hublot en avait assez entendu.

D’un doigt imprégné de cette autorité que donne l’habitude du commandement :

— Sortez, leur désigna-t-il la porte de son cabinet, tas de scaphantropières !

Et c’est ainsi que le féminisme connut une de ses plus cruelles défaites.

σκαφη ανηρ

Plutus et Cupidon

Les époques dans lesquelles nous traînons notre misérable existence dépassent en méphitisme tout ce qui peut s’imaginer.

Grands caractères, élans généreux, belles actions, esprit de sacrifice, sentiments désintéressés, où êtes-vous ? À quel sordide rancart vous a-t-on relégués ?

De son socle sacré, l’idéal a chu pour faire place au Veau d’Or.

Tout cela est fort désespérant et même regrettable, mais quand nous passerons tout notre temps à pousser des gémissements inarticulés, je vous demande un peu à quoi cette démarche pourra bien aboutir.

À rien.

À rien du tout.

Tel est le résultat auquel nos gémissements inarticulés aboutiront : à rien du tout.

Pour lors, le mieux est de réfréner nos sanglots, d’étancher nos yeux et de prendre, afin de juguler notre émotion, le classique vulnéraire ; les personnes professant pour le vulnéraire une légitime aversion peuvent remplacer ce cordial par tel autre breuvage qui leur chantera mieux.

Après quoi, notre bouche bien proprement essuyée sur la manche, passons au récit de l’aventure, cause première des lugubres et ci-dessus lamentations.

De tout temps – hé ! parbleu ! qui cherche à le nier ? – l’or fut un facteur important pour la réussite de ce sport qui consiste à conquérir les dernières faveurs des personnes appartenant à un autre sexe que celui des messieurs.

La mythologie nous révèle que Jupiter lui-même, qui n’était pourtant pas le premier venu, dut recourir à un truc relevant de la casquographie pour se faire bien voir de la nommée Danaé.

Le procédé est donc vieux comme les rues – plus vieux même, car du temps de Jupiter, les voiries terrestres étaient plutôt embryonnaires – mais jamais on ne le vit sévir avec autant d’intensité qu’aujourd’hui.

Ça en est dégoûtant.

Je comprendrais, à la rigueur, que les vieux gentlemen, ou ceux plus jeunes que le ciel, en son infinie mansuétude, dota, comme disent les gens mal élevés, d’une sale gueule, ou autres individus physiquement déshérités, aient recours à la fascination de l’argent pour faire couronner ce qu’ils appellent un peu prétentieusement leur flamme.

Mais des jeunes gens, dans la force et le charme de l’âge, pas bêtes, ayant déjà vécu, ne pas hésiter à proposer de l’argent aux femmes afin que ces dernières (ah ! oui, ces dernières ! ces dernières des dernières !) leur ouvrent des bras accueillants, honte ! triple honte !

Mais, me direz-vous, les dames, surtout celles dont c’est le métier, ne sachant vivre de l’unique air du temps, sont bien forcées de tarifer ces caresses dont elles sont marchandes, ainsi que font les autres commerçants de leurs camelotes diverses.

D’accord, mais nos jeunes gens ne doivent pas entrer dans de pareilles considérations d’où ils sortent moralement amoindris.

Imitant en cela mon pauvre vieil ami le captain Cap, alors jeune homme, qu’ils s’arrangent de façon à pouvoir tenir aux cupides courtisanes le raisonnement suivant :

— J’ai couché avec vous la semaine dernière, c’est entendu… Vous venez de coucher avec moi cette nuit… nous sommes quittes.

Quand ce ne serait que l’occasion de contempler une physionomie féminine profondément ahurie de ce cynique sophisme.

____________

 

Or, donc, deux jeunes gens se disputaient les faveurs d’une jolie personne.

Sourde à tout langage autre que la chrysophonie, ce petit chameau, pourtant, éprouvait un faible pour l’un de ses adorateurs, aussi purée, hélas ! l’un que l’autre.

J’ai oublié – détail important – que ces deux messieurs n’avaient entre eux d’autres relations que celles réunissant deux chiens de faïence qu’on aurait négligé de présenter mutuellement.

Le hasard fit qu’un jour ils se rencontrèrent dans un bureau de poste.

Le premier affranchissait un lot de cartes postales illustrées.

Fiévreusement, l’autre griffonnait des brouillons de dépêches dont le texte, on voyait bien, n’arrivait pas à le satisfaire, car il chiffonnait et jetait à terre mille brouillons successifs.

À la fin, tout de même, il se décida pour une formule définitive qu’il remit à la télégraphiste.

Comme agité d’un pressentiment funeste, le second amoureux surveillait les gestes de son rival.

Quelque chose lui disait : « Méfie-toi, mon vieux, cette dépêche peut causer ton désespoir. »

Aussi, de quel œil avide, l’autre en allé, déchiffra-t-il un des brouillons soigneusement ramassé :

 

Léclopey, quincaillier, Chapot-sur-Loreille. Si pas cent francs mandat télégraphique avant six heures, survivrai pas à déshonneur. – OSCAR.

 

On dit que l’amour a des ailes (le dit-on ?) ; mieux, il suscite les résolutions géniales !

Aussi de quelle main triomphale notre brave ami traça-t-il :

 

Léclopey, quincaillier, Chapot-sur-Loreille. Affaire arrangée, pas besoin argent. – OSCAR.

 

Le soir même, par probable dépit du lapin oscarien, la petite bonne femme accordait à Victor ses ultimes faveurs.

N’est-il point, encore une fois, lamentable de voir les questions d’argent jouer un rôle aussi considérable dans les choses d’amour ?

Œuvre du relèvement moral des culs-de-jatte et de l’utilisation des susdits dans certains travaux des champs

Comparativement à ce que fit l’Abbé de l’Épée pour les aveugles et Valentin Haüy pour les sourds-muets (ou réciproquement, car je n’ai pas mon pareil quand il s’agit de confondre les bienfaiteurs de l’humanité), je rêvais jadis à la fondation de l’École Scarron, à l’usage des jeunes cul-de-jatte, ou cul-de-jattes, ou bien encore culs-de-jatte (car je n’ai pas non plus mon pareil pour ignorer l’orthographe du pluriel des mots composés et même entre nous, du singulier de certains mots simples).

Paul Leroy-Beaulieu écrivit un jour cette belle pensée sur l’album de Madame Bob Walter :

 

« La prière d’un humble cul-de-jatte arrive plus vite à l’oreille du Seigneur que celle d’un grand de la terre. »

 

Faible consolation pour ceux à qui, marâtre et sans raison apparente, la Nature a biffé les membres inférieurs.

Je partais de ce principe empreint d’une tant indiscutable logique :

L’agriculture manquant de bras, les cul-de-jatte (ou cul-de-jattes, ou culs-de-jatte) manquant de jambes, associons ces deux indigences. Que l’agriculture prête des jambes à nos sympathiques infirmes, cependant que nos sympathiques infirmes offrirent leurs bras à cette vieille Agriculture, et

 

La voilà rétablie,

L’Harmonie !

 

Tout mon programme d’éducation en cette fameuse École Scarron tendait donc à bourrer mes sujets de notions et tendances éminemment cultivatrices.

Que de géorgiques, en effet, gagneraient à se voir accomplies par la main du simple cul-de-jatte !

J’en appelle à l’honorable portion de nos lecteurs, assez nombreux, quoi qu’on dise, pourvue de jambes ; avez-vous jamais sarclé les mauvaises herbes d’un jardin ? avez-vous jamais cueilli des fraises ? avez-vous jamais traqué dans ses repaires l’escargot de vos vignes ? avez-vous, sans aller plus loin, planté des choux ?

Beaucoup de nos leggy readers[3] secouent une tête négative ; jamais ils ne sarclèrent, ni cueillirent, ni traquèrent, ni plantèrent.

Laissons là ces oisifs superfétatoires. Quant aux autres, ils répondent, et simplement parce que telle chose leur advint : Oui, nous sarclâmes ; oui, nous cueillîmes ; oui, nous traquâmes ; oui, nous plantâmes.

C’est à cette partie saine de notre clientèle, et pas à une autre que nous nous adressons à cet instant, lequel, pour n’être pas suprême, n’en est pas moins un instant, comme vous et moi.

Ah ! mes gaillards, du haut de vos grandes jambes vous vous êtes amusés à sarcler les mauvaises herbes de vos jardins, à cueillir vos fraises, à traquer dans leurs repaires les escargots de vos vignes, à, sans aller plus loin, planter vos choux !

Alors, vous allez tout comprendre.

____________

 

Lors de la création du monde, et cela n’est pas fait pour nous rajeunir, le Seigneur, en proie à une colère bien légitime, s’écria :

— Toi, mon vieux serpent, tu ne l’emporteras pas en Paradis ! Tout le restant de la vie, toi et tes descendants, tu ramperas ou, pour parler plus correctement, vous ramperez !

Et le serpent s’éloigna, serrant, tout penaud, sa queue entre ses jambes.

Adam, durant ce discours, donnait tous les signes d’un qui n’en mène pas large.

— Quant à toi, reprit Jéhovah, écoute bien ce que je te dis. Je pourrais te forcer à ramper aussi ; mais un homme n’est pas un serpent, un homme est un homme, et je suis au-dessus de tels procédés. Je te condamne tout simplement à te pencher.

— À me pencher, Seigneur ? Qu’ès aco ?

— À te pencher, parfaitement ! Tu ne comprends donc pas le français ?

Adam se retira, légèrement vexé du ton que le Seigneur prenait avec lui, mais, en somme, pas terriblement épouvanté.

— Je me pencherai, marmonnait-il, voilà-t-il pas une affaire !

Mais bientôt, quand, forcé de gagner sa vie à la sueur de son front, il dut sarcler les mauvaises herbes de son jardin, cueillir ses fraises, traquer jusque dans ses repaires l’escargot de ses vignes et, sans aller plus loin, planter ses choux :

— Oh ! s’écria-t-il, mes reins, mes pauvres reins !

Ajoutons que l’existence antérieure d’Adam dans le Paradis Terrestre avait été peu faite pour conférer au pauvre bougre une endurance bien sérieuse.

— Et tout cela, pour une sale pomme ! enrageait-il souvent.

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Mais, pardon, excuse, mesdames mes belles lectrices et messieurs mes bons lecteurs, je m’aperçois que l’étude des vieux textes sacrés m’éloigne bien fâcheusement du sujet primordial que j’avais assumé.

Revenons-y donc au galop, comme le naturel après qu’on l’a chassé.

Et, dans un élan magnifique, unissons-nous pour fonder l’École Scarron, intelligente entreprise qui, tout en ouvrant aux culs-de-jatte une carrière peu pénible et bien faite pour relever leur dignité, nous débarrassera dorénavant de la fatigue que nous avons éprouvée, depuis tant de siècles, à sarcler les mauvaises herbes de nos jardins, à cueillir nos fraises, à traquer dans ses repaires l’escargot de nos vignes et à, sans aller plus loin, planter des choux.

Le phénix cellulaire

Compagnie d’Assurances contre les risques de la détention pénale

Me Casimir, le jurisconsulte bien connu, m’adresse la communication suivante, me priant, en des termes touchants, de lui accorder, sans compter, la vaste publicité du Sourire.

Vous avez la parole, mon cher maître :

 

LE PHÉNIX CELLULAIRE

 

Il s’est fondé à Paris, il y a tantôt deux ans, une Compagnie d’Assurances sur le Vol, dont la prospérité croissante est la meilleure preuve que l’exercice du vol est définitivement entré dans nos mœurs et constitue même un genre de sport des plus courants. L’idée qui inspire cette institution est ingénieuse et nous applaudirions sans réserve à son application pratique si nous n’avions à déplorer que la Compagnie, qui se montre si soucieuse des intérêts du volé, ne se soit préoccupée en rien de ceux de l’auteur même du vol. S’il y a des volés, c’est qu’il y a des voleurs, et on ne voit pas pourquoi on accorde aux premiers une protection qu’on refuse aux seconds.

Sous un régime de liberté et d’égalité parfaites comme celui dont nous jouissons, cet oubli, volontaire ou non, apparaît comme une injustice criante. J’ajoute que c’est parfaitement immoral car, en somme, à qui revient l’honneur de l’action toujours hardie et souvent périlleuse, si ce n’est au voleur lui-même ?

Un vieux juge d’instruction de mes amis, qui a puisé dans l’étude des dossiers criminels une connaissance approfondie des choses de la cambriole, ce qui a fait de lui un homme doublement dangereux, me contait un jour les exploits d’un de ses meilleurs clients. C’est merveilleux. Ce sont des prouesses, des prodiges d’audace auprès desquels les hauts faits des paladins d’autrefois ne sont que de la Saint-Jean. Quand on songe à tout ce qu’il a fallu de patientes et longues études pour acquérir cette science, au milieu d’une société plutôt hostile à ces genres de manifestations, on ne peut se défendre d’un véritable sentiment d’admiration pour ces modestes travailleurs du rossignol et de la pince-monseigneur.

Le métier, du reste, est on ne peut plus ingrat ; tandis que le volé, confiant en sa police d’assurance et en celle de M. Lépine, reste paisiblement chez lui dans un doux farniente, sans rien faire pour faciliter le vol et s’efforçant même d’en entraver l’exécution, le voleur, lui, n’a pas une minute de repos ; jour et nuit il bat les chemins de nos campagnes ou les rues de nos cités. Quelquefois même il doit se résoudre à battre les bourgeois récalcitrants qui cherchent à lui susciter des difficultés imprévues. Les gendarmes, stimulés par les magistrats cruels, lui donnent une chasse acharnée ; véritable gibier de la loi, il est traqué sans merci. Sa liberté, sa vie même sont perpétuellement en jeu.

Croyez-vous qu’après tant de vicissitudes, si un beau vol puissamment conçu et élégamment exécuté vient à être commis, justice sera au moins rendue à son auteur ? Détrompez-vous ; toutes les sympathies iront au volé, à la « victime », dira-t-on. Quant au voleur, on n’en dira rien ou, si l’on en parle, ce ne sera que pour proférer des choses désagréables sur son compte. Écoutez plutôt les procureurs sur leurs sièges.

En présence d’une pareille injustice, je ne songe pas sans effroi à ce qu’il adviendrait si, dégoûtés d’un métier qui ne nourrit plus son homme, les pickpockets, les escarpes et autres panamistes se mettaient en grève. La grève des voleurs ; mais c’est à dire que ce serait la fin de tout. D’abord, « la propriété, c’est le vol ». Donc, plus de vol, plus de propriété et, par suite, plus de propriétaires, plus de concierges, plus de termes ! Voyez-vous ça ? Sans compter que, les tribunaux étant condamnés à faire relâche, le juge déchirerait sa toge et Pandore retirerait ses bottes. Cette dernière perspective fait frémir !…

Le danger est réel, il importe de le conjurer et, pour cela, il faut s’intéresser au sort de tous les braves gens sans lesquels les institutions de la justice et de la maréchaussée ne se concevraient pas. Nous proposons donc la fondation d’une Compagnie d’Assurances contre les Risques de la Détention pénale, destinée à indemniser les malheureux qu’une société marâtre envoie gémir sur la paille humide des prisons.

Le Phénix Cellulaire, c’est la raison sociale que je propose pour la nouvelle Compagnie, aurait son siège à Paris et établirait des agences en province, particulièrement dans les localités où le danger des condamnations est le plus à redouter.

La Compagnie assurerait contre tous les risques de détention, y compris la détention pour crime ou délit politique. Dans ce dernier cas cependant, la prime serait majorée, ces sinistres devenant chaque jour plus fréquents. De plus, le Phénix Cellulaire ne répondrait pas des risques pouvant résulter des poursuites devant la Haute-Cour. Moyennant une légère surprime, la police assurerait contre les dangers de l’idem : passages à tabac, rafles et autres accidents auxquels on se trouve exposé dans la rue. Pour les perquisitions et interrogatoires du juge d’instruction, un taux spécial serait établi d’après les qualités intellectuelles du magistrat et la couleur politique de l’assuré.

L’assurance contre les risques de la détention pénale se recommande non seulement au voleur de profession, mais à toutes personnes qui peuvent être l’objet d’un mandat de dépôt. À ce titre, elle est aussi indispensable au député, au sénateur et au ministre qu’au cambrioleur et au rasta vulgaires. Enfin, à une époque où les erreurs judiciaires tendent à se multiplier, une police d’assurance souscrite à notre Compagnie sera, pour le malheureux innocent condamné, le seul moyen pratique d’éviter la ruine complète.

Telle est l’œuvre que nous voudrions voir se fonder en France et sur laquelle j’attire toute l’attention de nos lecteurs, dans la conviction où je suis qu’ils lui accorderont leur puissant appui moral et financier. Il s’agit d’humanité et de patriotisme. Notre appel sera entendu.

Me CASIMIR.

Nouvelle assiette

Jamais l’image du contribuable se demandant à quelle sauce on va le déguster ne fut plus juste qu’aujourd’hui. Jamais les sauces et projets de sauces, façons d’accommoder, degrés différents de cuisson, etc., n’ont autant pullulé.

À travers cette fantastique diversité culinaire, un fait certain se dégage, immarcescible, c’est qu’il n’y coupera pas, le pauvre contribuable, il sera boulotté.

Précédant de quelques semaines la venue du printemps, les jolies petites feuilles des contributions directes ont accompli leur coquette apparition.

Et les cas sont bien rares du citoyen se frottant les mains en constatant que le brave percepteur lui a rabattu dans les cinquante ou soixante pour cent sur son chiffre de l’année dernière.

Le cas contraire se rencontre plus fréquemment. Je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais une des démarches qui me coûtent le plus ici-bas, c’est le règlement de cette dette officielle, dans laquelle le ridicule, ne trouvez-vous pas, le dispute à l’odieux ?

Je sais bien qu’il faut de l’argent à l’État, qu’il lui en faut beaucoup, ajoutons même qu’il lui en faut trop.

D’accord, mais ne pourrait-il pas, cet État de malheur, employer d’autres procédés de recouvrement que celui dont je vous entretiens depuis quelques instants.

Incontestablement, les impôts indirects sont moins pénibles à solder que la petite facture du percepteur.

Chaque fois que vous achetez un paquet de tabac, une boîte d’allumettes, un cigare, vous faites rentrer des fonds dans la caisse publique, automatiquement et, en quelque sorte, anesthésiquement, c’est-à-dire sans douleur appréciable.

Quand vous vous écriez : « Cette soupe n’est pas salée, n… de D… ! » et que vous y ajoutez une légère dose de chlorure de sodium alimentaire, vous enrichissez le trésor de votre pays.

Et de même quand vous vous envoyez un petit verre de cognac par le travers de l’œsophage. Etc., etc., etc.

C’est ainsi qu’indirectement vous déboursez des sommes fort supérieures à celles qu’on exige de vous en forme de cote personnelle, de patente, de portes et fenêtres, etc., etc.

Si le Gouvernement était tant soit peu psychologue, il s’engagerait dans cette voie de l’impôt sans douleur et chercherait la façon de nous extorquer les ors énormes qu’il lui faut, par les moyens doux. En un mot, qu’il nous plume sans nous faire crier !

À en croire les collectivistes, les moyens d’arriver à ce résultat flatteur ne seraient nullement compliqués.

— L’État, disent-ils, a besoin d’argent, parfait ! Eh bien, qu’il fasse comme les particuliers dans le même cas. Qu’il en gagne, de l’argent ! Qu’il s’établisse industriel !

Ou, plutôt, qu’il étende son champ d’activité, car, industriel, il l’est déjà.

Ne fabrique-t-il pas du tabac, des cigares, des allumettes ?

N’extrait-il pas le sel de la mer ? Tout cela est fort bien, mais pas suffisant.

Et voilà les monopoles qui s’amènent ! Monopole de l’alcool et des boissons alcooliques, cognacs, apéritifs, liqueurs digestives, etc…

Et non seulement monopole de fabrication, mais monopole de vente en gros et au détail. Il est hors de doute que si le Gouvernement arrivait à devenir propriétaire de tous les cafés, brasseries, bars, etc., etc., de France, il pourrait aisément nous faire cadeau de nos portes et fenêtres.

D’autres rêveurs voudraient que l’État assumât le monopole du pétrole, achat, rectification et commerce.

Certains voient l’État raffineur, ou même meunier. Il en est qui vous disent sans rigoler que tant que le Gouvernement ne fabriquera pas lui-même le pain de tous les Français, ce sera un sale gouvernement que nous aurons, et duquel rien de bon ne se doit attendre. Nous n’en finirions pas à énumérer toutes les belles propositions humanitaires parmi lesquelles, reconnaissons-le, plusieurs sont infiniment séduisantes et trouveront, un jour ou l’autre, leur application.

J’ai gardé pour la bonne bouche un projet récemment déposé sur le bureau de la Chambre par un député qui est tout le contraire d’un collectiviste, puisqu’il représente l’arrondissement le plus réactionnaire de France : j’ai nommé M. Ernest Flandin, député de Pont-l’Evêque.

M. Ernest Flandin veut que les cercles où l’on joue soient immédiatement placés sous le contrôle de l’État, que les croupiers deviennent des fonctionnaires et que le produit de la cagnotte prenne le chemin direct des trésoreries gouvernementales.

Les pouvoirs publics ne peuvent pas, ne pourront jamais enrayer la passion du jeu qui dévore un si grand nombre d’électeurs. Alors, quoi de plus naturel que de chercher à l’utiliser, cette passion, à la canaliser, à l’officialiser.

Allant plus loin que M. Ernest Flandin, le devançant, je viens de proposer, moi, une réforme radicale dans le mode de fiscalité français.

Supprimons les impôts directs et remplaçons ce système suranné par une immense tombola nationale annuelle de cinq milliards de billets à un franc le billet.

Et les lots, dites-vous ?

On ne place facilement des billets de loterie qu’en alléchant le public au moyen d’une grande quantité de lots, dont pas mal de valeur.

Et dame, quand, sur le produit de la vente des billets, on est contraint de prélever le lourd montant de tous ces lots, c’est autant de moins sur le résultat final !

D’accord, mesdames et messieurs, et votre raisonnement décèle en vous un sens robuste, aiguisé d’une subtilité peu commune.

Mais, dites-moi, qui vous a parlé de lots en argent ?

Quand on s’appelle le Gouvernement français, n’y a-t-il pas d’autre moyen à employer que l’argent, le vil argent, pour assouvir les convoitises bien naturelles de l’affamé contribuable ?

Supérieures aux pièces d’or, il y a, vous l’avez deviné, les places.

Les places !

Et les lots, gros ou petits, appâts de la Grande Tombola nationale, ne seront autre chose que, grosses ou petites, des places !

Des places de toute sorte, depuis la modeste fonction de garde champêtre jusqu’à la grasse prébende de trésorier général.

Il va sans dire que la nomination à ces postes ne sera définitive qu’après examen congru du postulant et reconnaissance formelle de son aptitude à remplir ladite fonction.

Un cul-de-jatte, par exemple, qui se verrait décerner par le sort le grade d’écuyer-chef de M. Loubet, voyez-vous cela d’ici ?

Nos lots, bien entendu, ne seront pas forcément personnels.

Transmissibles, au contraire, ils équivaudraient à telle ou telle nomination avec le nom en blanc.

Sans compter que ce nouveau système n’irait pas sans activer étrangement cette repopulation chère à M. Piot.

Mais cela, c’est une autre question sur laquelle, dès que j’aurai deux minutes, vous me verrez revenir au galop, comme le naturel quand on le chasse.

Projets en l’air et autres

Cette fois, tout porte à croire que c’est sérieux : on va raser les fortifications de Paris.

Les quotidiens regorgent, à ce sujet, de mille articles plus ingénieux les uns que les autres.

Mais le cri dominant, c’est la clameur hygiéniste.

« Espérons, proclament tous les spécialistes de la salubrité humaine, espérons qu’on ne va pas supprimer aux Parisiens ce réservoir d’air pur que leur constituaient les remparts, les fossés et la zone militaire. » Rangeons-nous hardiment du côté de ces raisonnables et luttons jusqu’à notre dernier et âpre soupir contre les spéculateurs en terrains et bâtisses, qui ne voient dans la prochaine opération que plusieurs millions à réaliser en cinq sec.

Parfaitement, mais que mettre à la place des fortifications disparues ?

Ce n’est pas fichtre les projets qui manquent.

L’auteur lui-même de ces lignes, à plusieurs reprises, voulut bien se préoccuper de la question et imagina quelques solutions, dont quelques-unes d’une rare maîtrise.

Entres autres :

Conserver les fossés, non seulement les conserver, mais les aménager, les débarrasser de toute solution de continuité et transformer le terrain ainsi modifié en autodrome comme il faudrait aller loin pour en trouver un pareil.

Objection : l’État, qui n’attache pas ses cabots avec des saucisses, ne cédera pas lesdits emplacements pour une bouchée de pain, loin de là, le bougre ! Et dans un autodrome, même avec les plus flatteuses prévisions, serait-il en mesure de rembourser avantageusement ce gros prix d’achat ?

Ne nous entêtons pas davantage, adieu ! mon vieil autodrome, mille regrets de t’avoir inutilement dérangé.

Autre :

Si nous continuions à les conserver, ces fossés, en les creusant, élargissant et garnissant de quais confortables.

Nous inviterions la Seine à y pénétrer, à y circuler en deux tronçons se formant à Charenton pour se réunir à Auteuil.

Ce magnifique canal périphérique ne serait-il pas, je vous le demande, une des plus belles curiosités de Paris ?

Venise aux portes de Paris !

Projet à examiner au plus vite ; nous en recauserons.

Certains hygiénomanes n’y vont pas par quatre chemins. Écoutez plutôt :

De tous les projets élaborés à ce sujet, assurent-ils, aucun n’est digne de retenir l’attention plus d’un vingtième de seconde.

Si nous ne voulons que la hideuse tuberculose nous extermine tous jusqu’au dernier, et cela dans des détails dérisoires, ne nous contentons pas de conserver le réservoir d’air pur en question.

Rendons-le, ce réservoir, plus réservoir encore d’un air encore plus pur.

Transformons-le en forêt vierge où le pied de l’homme n’aura jamais le droit de porter sa main, sa hideuse main contamineuse.

Paris cerclé d’une forêt vierge, d’une forêt vierge sauvageusement enclose de grilles infranchissables, au sein de laquelle seraient seuls admis à circuler quelques druides et maints aurochs.

Reconnaissons-le de bonne grâce, le projet est tentant, mais quelle immobilisation de capital !

— La santé avant tout ! entends-je répliquer de toutes parts.

Et qu’on a bien raison !

Sans aller jusqu’à la forêt vierge intégrale, des esprits sensés émettent l’avis qu’on pourrait ruraliser ces espaces, c’est-à-dire les adapter à des usages empreints de seules agricoleries : fermes, jardins, herbages, pâturages, champs, bois giboyeux avec, comme habitations, chaumières, cottages et autres modesties édificielles.

Il pourrait se faire que les grosses légumes des Pouvoirs publics adoptassent, sinon ce projet, du moins un qui ne s’en écarterait pas trop violemment.

Terminons par les idées, sur cette question, d’un groupe important de dames résolument féministes.

L’État, la Ville de Paris ont une occasion unique qui ne se représentera jamais de faire une expérience sociale de la plus définitive importance. Tout l’emplacement occupé par les remparts abolis va devenir vacant, vacant au sens strict du mot.

C’est-à-dire à personne.

Donc, pas d’indemnité aux occupants à payer, pas d’expropriation à perpétrer.

On peut dire que c’est comme si un terrain tout neuf nous tombait de la lune.

Quel admirable milieu pour une tentative d’administration intégralement féministe.

La cité des femmes !

Que Paris essaye de confier aux rigoureusement seules dames l’organisation et la direction de la ville nouvelle.

Certes, les messieurs ne seront bannis de la gracieuse République ; mais, pour eux nulle voix au chapitre.

Les lois qui régissent la France seront appliquées là, ainsi que partout ailleurs, sauf la légère différence qu’ils n’auront pas le droit de voter.

Espérons qu’ils se rattraperont sur autre chose.

On voit d’ici quelles critiques peut soulever cette curieuse innovation, mais ne vaut-elle pas la peine d’être tentée ?

Évanescence et actualisme

Me voilà bien content.

Je viens de me faire deux nouveaux amis avec lesquels je ne vais pas m’embêter : un poète et un peintre.

Quand j’ai dit au poète : « Ah ! vous êtes poète, monsieur », il m’a répondu oui d’une façon mystérieuse. Alors j’ai insisté.

— Décadent, sans doute ?

— Oh ! mieux que ça !

— Déliquescent, peut-être ?

— Mieux que ça !

Sans me laisser chercher plus longtemps :

— Évanescent, monsieur, je suis un poète évanescent. Et il m’a développé immédiatement la théorie de l’évanescence, la seule qui saura bien dégager la véritable formule de cette fin de siècle.

Car, il n’y a pas à se le dissimuler, notre pauvre XIXe siècle tire à sa fin. Il agonise, il râle. Sa littérature doit donc consister en un râlement, un râlement qui s’éteint, rauque.

De là, l’évanescence.

Mon autre ami, c’est l’évanescent qui me l’a présenté.

Il est peintre actualiste.

Surtout, n’allez pas vous méprendre sur ce mot actualiste. N’en tirez pas cette explication que mon nouvel ami peint les feux de cheminées d’hier et le scandale de la Sorbonne de ce matin.

Non, l’actualisme c’est…

Procédons par comparaison, si vous voulez bien.

L’actualisme est au modernisme ce que la pointe d’aiguille est au plus grossier boulon.

Là !…

Le modernisme, c’est trop facile. Tout le monde peut faire du modernisme, parbleu ! On a bien une trentaine d’années pour ça, tandis que l’actualisme !…

Ah ! l’actualisme !… Quel œil il faut, et quelle patte !

Vous comprenez, quand un siècle n’a plus que quinze ans à marcher, il faut se dépêcher…

Oh ! ces sacrées fins de siècle !

Parce que, j’ai oublié de vous le dire, l’évanescence et l’actualisme sont deux doctrines sœurs.

Pendant que l’évanescent râle, l’actualiste a le vertige.

Dans ces conditions-là, on est bien fait pour s’entendre.

Mon évanescent, de son vrai nom, s’appelle Louis Jobard, état civil honorable, mais peu décoratif.

Il a arrangé ça et son dernier volume, Les Saumâtres, est signé Loys Job’Har.

Les aïeux ont frémi dans leur tombe, mais on les a laissé frémir. Quand ils seront las de frémir, ils ne frémiront plus.

À part Les Saumâtres, Loys Job’Har publie des vers (généralement de vingt-trois pieds) dans la Revue Lie-de-Vin, organe de l’évanescence.

Les vers de vingt-trois pieds, ça vous paraît tout drôle les premières fois, et puis on s’y fait. C’est une affaire d’entraînement.

Quant à mon ami le peintre actualiste, je tenais à voir son atelier et je l’ai vu.

C’est un petit atelier, gentil comme tout, sale, mais mal éclairé.

Quand mes yeux se furent habitués à la pénombre, je fis circuler mon regard d’aigle.

Des vieilles toiles où gisaient d’informes ébauches, des vieux tubes d’où s’étaient échappés sans espoir de retour les riches cobalts et les lumineux cadmiums, un vieux canapé veuf de la plupart de son crin, et c’était tout.

Alors moi, poliment :

— Peut-être que les marchands viennent enlever vos œuvres à peine écloses ?

— Mes œuvres ? dit-il, je ne fais pas d’œuvres. Un actualiste ne peut pas faire d’œuvres. S’il est sincère, il ne peut rien faire… rien !

Mon effort pour comprendre amena sur mon front un froncement de sourcils, accent circonflexe que mon interlocuteur prit pour un point d’interrogation.

— Parfaitement, me dit-il, un vrai actualiste ne peut même songer à tenter quoi que ce soit… Ainsi, moi, dans le temps, le matin je faisais le portrait d’une bonne femme… J’allais déjeuner et, quand je revenais… Ah ! si vous aviez vu ça ! Modèle et portrait avaient vieilli de deux heures. C’était inadmissible. Tout était à refaire !… Vieux jeu, vous autres, il vous faut des civilisations entières, au moins des siècles pour vous apercevoir que les types se modifient. Moi, à chaque instant, je vois se transformer l’humanité…

Il tomba accablé dans son résidu de sofa pour ajouter sur un ton de lassitude inexprimable :

— … Et pour moi l’avenir est déjà suranné.

— Un alexandrin ! m’écriai-je. Ah ! si votre ami Job’Har vous entendait !

Dernières nouvelles. – Me voilà bien ennuyé. Je suis fâché avec l’évanescent parce que j’ai eu le malheur de lui faire cette petite objection (pour entretenir la conversation) :

— Mais si la littérature d’une fin de siècle doit être gâteuse et râlante, alors, dans quinze ans, en 1901, vous pousserez donc dans vos revues des vagissements inarticulés ?

L’évanescent n’a rien répondu, mais depuis ce moment il me bat froid.

Quant à l’actualiste, le convoi se réunira à l’atelier mortuaire, à onze heures et demie précises.

Il est mort hier d’une subtilité aiguë. C’est un cas très rare m’a dit le médecin, mais c’est dangereux tout de même.

L’avenir est aux chauves

Parmi les torrents de réclames qui tendent à submerger les colonnes de toutes nos publications quotidiennes, hebdomadaires ou autres, signalons – non sans la déplorer – une vertigineuse recrudescence d’annonces pour produits anti-chauvins.

Par ce terme d’anti-chauvins, n’allez surtout pas croire que je veuille désigner quoi que ce soit de propice à diminuer, dans nos cœurs de patriotes, l’amour de la France et le respect de l’armée.

Non !

Mille fois non !

Quand je dis anti-chauvin, j’entends tout simplement parler de ces produits destinés à empêcher les gens de demeurer chauves s’ils ne le sont, de le devenir s’ils ne le sont pas encore.

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Est-ce donc une catastrophe si déplorable que de détenir un crâne pas aussi velu que celui de la moyenne de vos contemporains ?

Faut-il en pousser d’inarticulés gémissements ?

Et doit-on dépenser des sommes, relativement énormes en l’espoir fallacieux – oh ! combien – de je ne sais quel ridicule duvet ?

Nous ne le croyons pas.

La calvitie n’est ni une tare, ni un malheur.

Pas même un inconvénient.

— Et les courants d’air sur le ciboulot ? interrompez-vous trivialement.

— Les courants d’air sur le ciboulot, comme vous dites, mon cher, en sont quittes pour s’obvier au moyen d’une petite calotte pas plus ridicule, en somme, que n’importe quelle autre pièce de costume humain actuellement en vigueur.

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Et je vais même plus loin.

Non seulement la calvitie n’est ni une tare, ni un malheur, ni un inconvénient, mais encore…

Mais encore ! c’est un phénomène enviable en ce qu’il est une marque indéniable de supériorité, de perfectionnement, d’idéal humain approché !

Et les chauves qui se plaignent sont – je ne leur envoie pas dire – de simples fortunatos nimium !

Écoutez plutôt mon intéressante déduction.

Si l’on admet que l’homme est d’autant plus parfait qu’il s’éloigne davantage du singe (que certains savants s’obstinent à considérer comme notre ancêtre), les chauves ne réalisent-ils pas, dans cette évolution vers l’idéal, un progrès indiscutable ?

Non, mille fois encore non, les chauves ne seront pas des déshérités !

Loin d’être une infirmité, la calvitie constitue, au contraire, un véritable titre de noblesse physiologique.

Chaque modification, en effet, chaque progrès nous éloignant de notre origine simiesque, chaque pas vers l’idéal où tend notre humanité fut jusqu’à présent signalé par une perte.

Le singe a quatre mains, l’homme n’en a plus que deux, et encore s’en sert-il avec une dextérité bien inférieure à celle du singe, d’ailleurs proverbiale.

Le singe possède une longue queue souple et prenante.

Déplorons-en l’abolition !

Il serait si agréable, par ces jours d’été, de lire son journal en se balançant, suspendu par cet appendice, aux plus hautes branches des vieux arbres de nos parcs !

Le singe naît avec une toison chaude et touffue qui le protège dès son jeune âge contre les intempéries des saisons. Ce vêtement, gracieusement fourni par la nature et bien supérieur à nos coûteux gilets de flanelle, s’anéantit à mesure que le singe devient homme et se restreint à quelques parties de son corps.

Eh bien ! puisqu’il est entendu de considérer cette perte comme une amélioration, soyons logiques et considérons que ce qui nous reste de cette toison primitive est encore superflu, la vraie perfection devant consister dans la disparition complète de toute villosité à la surface de notre corps.

L’humanité s’y achemine lentement ; chaque recensement constate que le nombre des chauves croît en progression sensible.

On ne rencontre plus autant de chevelus que du temps de Clodion ; dans quelques siècles, ces gens-là s’appelleront escouade !

Les chauves sont donc l’avant-garde de l’humanité en route vers cet idéal ; nous tenons à les en féliciter de tout notre cœur et sans l’ombre d’une arrière-pensée ![4]

Concordia

Y a-t-il longtemps, mon Dieu, y a-t-il longtemps que nous ne nous sommes occupés de l’honorable M. Piot.

Je vous avoue, pour ma part, que mes idées étaient orientées vers ailleurs que la repopulation, quand vint à me tomber sous les yeux la communication de je ne sais quel président à notre honorable sénateur de la Côte-d’Or.

Ce factum assure M. Piot de l’imminence de réalisation en lequel va tomber son projet d’impôts sur les gens sans enfants au profit des personnes loties de mille marmailles.

Au fond, rigolons tant que nous voudrons, mais quoi de plus juste que la prétention de M. Piot ?

Et quelle plus ingénieuse façon de faire, aux charges publiques, coopérer fiscalement tous les « feignants » égoïstes qui trouvent très drôle de se soustraire à la conservation de la race ?

Ah ! mon bonhomme, constate M. Piot de sa voix tranquille, tu ne veux pas procréer des petits citoyens français, graine de la France de demain !… Libre à toi !… Oh !… sois tranquille !… Nous n’allons pas te prendre par la peau du cou et te contraindre à féconder les flancs d’une dame… Oh ! non !… Pour qui nous prends-tu ?… Mais si tu ne veux pas faire la dépense des quelques gosses que t’assigne la nature, que ta galette, au moins, serve à élever le surplus des gosses d’autrui.

Et de même qu’on paye au Trésor des sommes afférentes à la possession d’une, deux ou trois bicyclettes, de même on casquera pour un, deux ou trois mômes qu’on aura négligé de procréer.

Ce sera réglé comme du papier à musique.

À quelque parti qu’ils appartiennent, tous les honnêtes gens ne doivent connaître qu’une seule main pour applaudir à la féconde idée de M. Piot.

Le regrettable serait que notre honorable père conscrit s’arrêtât en si beau chemin.

Ce qu’il y a d’odieux et de peu sympathique dans notre fiscalité, c’est son caractère éminemment impersonnel.

Verser de l’argent ès mains d’un percepteur ressemble terriblement à l’opération niaise qui consiste en le jet d’une pareille somme dans un abîme probablement sans fond.

Vous avez beau vous dire que vos deniers s’en vont aller grossir les ressources de l’État, rien ne vous empêchera de branler une tête sceptique et découragée.

Ah ! si l’on matérialisait l’objet de votre versement, de quelle autre humeur vous affubleriez-vous !

Si l’on vous disait : Les trois cents francs que vous avez bien voulu de si bonne grâce – et à la suite de combien de papiers si curieusement polychromes ! – déposer en notre caisse servent au nommé Gouvernement à régler la solde annuelle du vaillant Germain Cassecaillou, le cantonnier bien connu, de quel souffle satisfait ne se gonflerait point la vanité de votre cœur de parvenu !

À vous seul, vous entretenez un cantonnier ! C’est beau, la Fortune !

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Voyez-vous où j’en voulais venir ?

Contraindre les célibataires ou mariés stériles à contribuer aux dépenses qu’entraîne l’éducation des mômes d’autrui, rien de mieux.

Mais le beau, l’intéressant, le fertile de l’entreprise résultera de l’attribution strictement spécifiée de tel enfant à tel contribuable.

Mieux encore !…

Mais procédons plutôt par exemple :

Un brave homme, père déjà de quatre enfants, voit, pour la cinquième fois, le ciel bénir son union.

— Bon, qu’y dit, allons à la mairie.

À la mairie :

— Rien de plus juste, que disent ces messieurs, repassez mardi.

Et le mardi, quand, à la mairie, repasse notre étameur (ai-je dit que le brave homme exerçait la noble, mais peu rémunératrice profession d’étameur), on lui remet un papier comme quoi le vidame d’Untel, célibataire induré, lieutenant de louveterie et autres lieux, est, avec toutes les charges y afférentes, nommé subrogé père du néo-né.

Le même papier stipule que la demoiselle Séraphine-Sophie Laperche, vieille fille affligée de dix-huit mille livres de rentes, devra pourvoir, dans une mesure de cinquante du cent, aux multiples besoins, tant vestimentaires que nutritifs du bébé rose en question.

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Qu’arrivera-t-il bientôt ?

Que tous ces subrogés papas et mamans se feront l’élémentaire raisonnement suivant : Tant qu’à nourrir les marmots des autres…

Et les mariages féconds deviendront si nombreux que ça en sera une vraie poison.

Quelques ingénieux

Les fantaisistes qui se croient très malins en imaginant le cache-poussière pour sous-marins ou la muselière en baudruche pour empêcher les escargots de baver sur la salade ne sont que de la petite bière auprès de certains inventeurs sérieux et patentés.

Quand vous aurez une minute, allez donc au ministère du Commerce, faites-vous remettre les registres où sont catalogués les milliers de brevets pris chaque jour par des milliers de géniaux inventeurs, et je ne vous donne pas cinq minutes pour que de délicieux sourires fleurissent sur vos lèvres ou que d’homériques gaietés secouent tout votre être.

Quelques échantillons entre autres :

(Il va sans dire que je me borne à transcrire, sans changer un mot, je le jure.)

Bastide, 20 décembre 1900 : appareil à détacher la moutarde des parois du pot à moutarde.

Davis, 22 décembre 1900 : appareil pour extraire les plumes du porte-plume.

Tourigny, 14 décembre 1900 : Chaussures ventilées.

Paulsen, 25 janvier 1900 : Indicateur électrique des heures de récréation.

Lesbats, 1er février 1901 : Éventail mécanique à pédale.

Mauriac, 18 décembre 1900 : Porte-plume-crayon-lunette.

Argyle, 27 septembre 1898 : Perfectionnement dans les pipes à tabac et sifflets d’alarme combinés.

Malet, 7 octobre 1898 : Appareil destiné à indiquer aux personnes voyageant en automobile l’endroit où elles se trouvent, les difficultés de route et accidents de terrain et les points situés en dehors de la route suivie.

De Salabert, 16 novembre 1898 : Chapeau lumineux.

Couturier, 21 janvier 1899 : Transformation des motocycles en voitures à quatre roues.

Shea, 3 janvier 1899 : Appareil pour l’usage des dames (?).

Grange, 5 décembre 1899 : Équilibre de la bicyclette.

Potthof et Mme Buckel, 12 décembre 1898 : Appareil pour recueillir les excréments des enfants.

Langreme, 26 novembre 1899 : Cheval automobile.

Girdelement, 13 octobre 1898 : Pipe développant la circulation de la fumée.

Von Rutkovsky, 18 octobre 1898 : Mascotte pour le jeu de la roulette.

Konig, 22 octobre 1898 : Chaussures pour bestiaux.

Von Reinolts, 25 février 1900 : Dispositif permettant de déjouer les surprises quelconques.

F. Schumacher et Cie, 3 mars 1898 : Porte-épingle servant de carte-lettre.

Wulff, 25 avril 1899 : Exécution des morceaux de musique par les animaux.

Leps et Barda, 1er mai 1899 : Omnibus sans freins.

De Saint-Jean, 1er avril 1899 : Canne à pêche avec pompe à bicyclette.

Bichara Malhamé, 9 mai 1899 : Éphémérides odorantes.

Dupoux, 25 novembre 1898 : Nouveau procédé de fabrication et son emploi pour la préparation sûre et infaillible de la sauce mayonnaise.

Etc., etc., etc.

Je m’arrête, ils sont trop.

N’est-ce pas que le moindre commentaire gâterait ces ingéniosités exquises !

Finis britanniæ

Notre vieille camarade l’Angleterre n’a pas eu une bonne presse ces temps-ci.

L’insolence paradeuse de son jubilé lui aliéna une grande partie de l’Europe et les principaux organes des grandes nations ne le lui envoyèrent pas dire.

Dans ce concert de malédictions, nos confrères allemands se distinguèrent particulièrement et ne se gênèrent pas pour blaguer le colosse britannique, colosse, disaient-ils, en baudruche soufflée et qu’une épingle prochaine suffirait à dégonfler.

Nos confrères allemands ne savaient pas dire si vrai ; leur prophétie est à la veille de se réaliser.

Nous avons, en effet, le plaisir d’être les premiers dans la presse à annoncer l’imminente disparition de l’Angleterre.

Il fallait s’y attendre d’ailleurs, et depuis longtemps les savants prévoyaient cet événement sensationnel.

« Les temps sont proches », disaient-ils.

L’heure est venue.

L’Angleterre, vidée de sa houille, creusée au plus creux de ses sous-sols, délestée de ses minerais de fer, l’Angleterre est arrivée à un tel point d’allégement qu’elle flotte.

Depuis avant-hier, L’ANGLETERRE FLOTTE.

Certes, elle ne flottera pas à la crête des flots, comme un vieux bouchon de champagne[5], mais elle flotte.

À l’Observatoire de Greenwich, où je me trouvais jeudi dernier, tout le monde était en proie à la plus vive inquiétude.

L’honorable Sir Loin of Wildhog, un des astronomes les plus réputés de l’établissement, ne m’a pas caché son angoisse.

« Nous ne constatons pas encore de ballottement bien sensible, mais nous avons relevé ce matin un déplacement de l’île vers l’ouest d’environ un demi-degré.

— Diable ! fis-je.

— En continuant notre route à cette allure, nous serons sur les côtes d’Amérique avant la fin de l’année, à moins que…

— À moins que…

— À moins qu’un dénouement plus tragique ne survienne. »

En disant ces paroles, le vieil astronome prit un ton dont la gravité frisait le fatidique.

« God save the Queen », fis-je en serrant la rude main tannée du savant grand seigneur.

Et Sir Loin of Wildhog ne put se défendre d’une larme qui – je ne m’en cache pas – trouva dans mon cœur un bien sympathique écho.

Le Revenant

L’hiver ne se contente pas de ramener les marchands de marrons, les ramoneurs et autres fumistes. Cette saison se fait également remarquer par la profonde perturbation qu’elle jette dans les heures des trains.

Un convoi qui, la semaine dernière, passait à 9 h 22, opère désormais son apparition à 8 h 17, et quand on dit au chef de gare (un grand blond, l’air un peu bête) :

« Mais c’est absolument ridicule ! »

Ce dernier vous répond tranquillement :

« C’est le service d’hiver qui est commencé d’hier. » Heureusement que mon hôte m’avait conduit en voiture à la station.

« Eh bien, fit ce brave homme, la chose est simple. Vous allez rentrer coucher à la maison. Les lits ne manquent pas, Dieu merci. »

Et nous voilà repartis, au trot de la jument blanche, dans la nuit.

Quand nous arrivâmes, le froid nous avait un peu saisis, et nous jugeâmes à propos de combattre l’abaissement de notre température au moyen de copieuses affusions de vieux calvados.

La bouteille y passa, entière.

Il est vrai que nous étions un peu aidés par la bourgeoise et ses filles, qui, avec un air de rien, sifflaient leur petit verre, bellement.

À la campagne, quand on s’attarde un peu à table, la nuit, de quoi causer, si ce n’est de revenants ?

Alors, on causa de revenants.

« N’ayez pas l’air de rire, dit gravement Césarine, l’aînée des filles, ça existe, les revenants !

— Vous en avez vu ?

— Non, mais j’en ai entendu.

— Où ça ?

— Chez nous, dans la chambre violette. »

Et toute la famille confirma le dire de Césarine. Certaines nuits, on avait entendu des bruits dans la chambre violette, mais c’était peut-être le vent, ou le bois des meubles qui travaillait, ou n’importe quoi.

« Eh bien ! fis-je résolument, je n’ai jamais rencontré de revenants, et je ne serais pas fâché d’avoir une idée là-dessus… Je vais coucher dans la chambre violette. »

Après quelques exclamations de folle terreur, on consentit à me laisser occuper le mystérieux appartement.

Pendant qu’on mettait des draps au lit, mon hôte et moi (les dames étaient allées se coucher), nous nous installâmes devant une nouvelle bouteille de très vieux calvados, laquelle se mit en mesure de rejoindre la précédente à la section des bouteilles vides.

D’une voix peut-être pas trop limpide, j’exposais mon plan de réformes sociales, quand l’horloge grinça, une antique horloge familiale.

C’était la demie de onze heures qui sonnait.

« Diable ! me dis-je, si je veux voir mon revenant, il est temps de me coucher. »

L’abus de l’eau-de-vie de cidre m’avait mis en tête d’étranges idées sur les convenances.

Je ne sais pourquoi, mais le fait de recevoir, en chemise, un revenant, peut-être distingué, me sembla indigne d’un gentleman, et je me jetai habillé sur mon lit.

Minuit sonna bientôt.

Les dernières vibrations du douzième coup résonnaient encore dans la nuit déserte, quand un toc-toc frappé à ma porte me fit sursauter.

« Qui est là ?

— Je suis le revenant.

— Ah ! parfaitement… donnez-vous la peine d’entrer. »

Et, sans que la porte eût bougé, un être de forme humaine, dénué de toute substance, se trouva devant moi.

Un bandeau noir couvrait son œil gauche.

Comme c’était la première entrevue que j’eusse jamais eue avec un tel personnage, je me sentais bien embarrassé pour entrer en matière, d’autant plus que ce sacré fantôme ne disait mot.

Bêtement, je commençai :

« Alors, c’est vous le revenant ?

— Oui, monsieur.

— Eh bien ! continuez. »

Le revenant haussa la forme de ses épaules et donna au reflet qui lui sert de physionomie je ne sais quelle méprisante expression.

« Vous n’êtes pas fort pour un vivant. Continuez, vous trouvez cela très spirituel ? Quand Mac-Mahon a fait cette courte réponse au militaire nègre qu’on lui présentait, il a fait preuve d’un sang-froid et d’un à-propos que le général Boulanger lui-même pourrait lui envier. Il n’avait que cela à dire, parbleu : Continuez !… Auriez-vous pas mieux aimé qu’il l’engageât grossièrement à se procurer une autre couleur pour la prochaine revue trimestrielle ? »

Ce revenant me paraissait plein de bon sens, et sympathique, en somme.

« Asseyez-vous, je vous prie, lui dis-je, poliment.

— Merci bien, je ne m’assois jamais. Vous comprenez bien, nous autres revenants, nous ne pesons rien, alors nous ne nous fatiguons pas.

— C’est bien commode.

— Très commode. Assis, debout ou couché, c’est le même prix pour moi.

— Alors, l’espace…

— L’espace ne compte pas. Je suis ici en ce moment ; si je voulais, je serais à Trafalgar dans cinq minutes.

— Cette aisance dans la locomotion doit vous faire réaliser de sérieuses économies.

— C’est bien heureux, car les revenants n’ont pas un sou à eux.

— Il n’y a pas que les revenants… Mais j’y pense, puisque vous vous déplacez avec cette facilité, voulez-vous me rendre un petit service ?

— Très volontiers.

— Ma maîtresse, à qui son médecin a prescrit le climat de l’Angleterre, habite en ce moment tout près de Brighton une petite maison qu’on appelle Guadalquivir Cottage. Veuillez vous y rendre et jeter un coup d’œil sur sa conduite. »

Le revenant disparut.

J’étais bien tranquille : je suis sûr de ma maîtresse, elle est sage autant que belle, et n’aime que moi.

Deux minutes ne s’étaient pas écoulées que mon revenant apparaissait.

« Eh bien ?

— Eh bien, elle est propre, votre bonne amie !

— Que voulez-vous dire ?

— Oui, vous êtes pas mal soûl, vous… eh bien ! ce n’est rien auprès de votre bonne femme… !

— Soyez poli, je vous prie.

— Elle est en train de s’enfiler du pommard en compagnie de quatre officiers de horse-guards simplement vêtus d’un béret et d’un sabre.

— Et elle ?

— Elle ? Elle n’a pas sur tout son corps pour vingt-cinq centimes d’un tissu quelconque.

— Misérable ! hurlai-je écumant de rage, tu en as menti ! »

Et je lançai dans la direction de sa figure un formidable coup de poing.

Malheureusement, dans l’excès de ma fureur, je n’avais pas pensé que l’infâme calomniateur était un individu immatériel.

Mon poing traversa le fantôme sans résistance et vint s’excorier cruellement contre les moulures d’une vieille armoire normande.

Je ne pus réprimer un cri de douleur qui me réveilla.

Sept brefs Poèmes

Le public est prié d’apporter sa bienveillante attention à ce curieux exercice.

Ainsi que dans le cochon où tout est bon depuis la queue jusqu’à la tête, dans mes vers, tout est rime, depuis la première syllabe jusqu’à la dernière. Allons-y.

 

I

RÉPONSE DE M. BRUNETIÈRE À LA PETITE JORA POUR LUI REFUSER UNE PARTIE DE POLO QU’ELLE PROPOSAIT ET POUR L’ENGAGER – EN LUI TAPANT SUR LES JOUES – À SE LIVRER DORÉNAVANT À DES SUJETS D’UN ORDRE SUPÉRIEUR.

 

Je ne joue au polo, ma Jora, qu’à Namur.

Jeune joue ! Ô paulo majora canamus !

(En wallon, Namur se prononce : Namus.)

 

II

EXHORTATION AU PAUVRE DANTE[6]

 

Ah ! vois au pont du Loing ! De la vogue, en mer, Dante !

Hâve oiseau, pondu loin de la vogue ennuyeuse.

(La rime n’est pas très riche, mais j’aime mieux ça que la trivialité.)

 

III

PROPOSITION FOLICHONNE D’UN PEINTRE UN PEU LOUFOC QUI VOULAIT ENTRAÎNER UNE JEUNE FEMME DANS DES CRYPTES, À SEULE FIN DE LUI PEINDRE LE DOS AVEC DE LA COULEUR VERTE.

 

Je dis, mettons, vers mes passages souterrains,

Jeudi, mes tons verts, mais pas sages, sous tes reins.

 

IV

UN GRAND SEIGNEUR ANGLAIS SE GUÉRIT DU SPLEEN PAR L’EXERCICE EN PLEIN AIR

 

Sir Eveill – il paraît –, chasselas détraqué,

Se réveille ! Il part et chasse, las d’être à quai.

(Sir se prononce seur. Et ta sœur ?)

 

V

RÉSULTAT DU PARI QU’AVAIT FAIT LE GRAND ENTREPOSITAIRE SOUBEYRAN DE PORTER SUR SES ÉPAULES NOTRE SYMPATHIQUE CONFRÈRE, M. ÉMITE BERR, DU « FIGARO[7] ».

 

Soubeyran, marchand de vin, pale ale, porter,

Sous Berre, en marchant, devint pâle à le porter.

(Pale ale, porter, se prononce : pâle à le porter, autrement ça ne rimerait pas.)

 

VI

CONSEILS À UN VOYAGEUR TIMORÉ QUI S’APPRÊTAIT À TRAVERSER UNE FORÊT HANTÉE PAR DES ÊTRES SURNATURELS[8].

 

Par les bois du Djinn, où s’entasse de l’effroi,

Parle et bois du Gin ou cent tasses de lait froid.

(Le lait froid, absorbé en grande quantité, est bien connu pour donner du courage aux plus pusillanimes.)

 

VII

DISTIQUE D’UN GENRE DIFFÉRENT DES PRÉCÉDENTS POUR DÉMONTRER L’INANITÉ DE LA CONSONNE D’APPUI[9].

 

Les gens de la Maison Dubois, à Bone, Scient,

Dans la froide saison, du bois à bon escient.

(C’est vraiment triste, pour deux vers, d’avoir les vingt-deux dernières lettres pareilles, et de ne pas arriver à rimer.)

 

Un nouveau système d’émulation

En d’excellents termes, un de nos assidus lecteurs (c’est lui du moins qui l’assure), nous propose une façon des plus originales de stimuler l’ambition, dans ce qu’elle a de plus louable, de nos jeunes élèves et de nous-mêmes, grandes personnes.

Je cède la parole à notre honorable correspondant :

 

« Bien cher maître,

» À vous qui vous préoccupez si ardemment, si apostoliquement, oserais-je dire, de l’amélioration de notre pauvre société, permettez-moi de venir vous exposer mon idée que j’ai la faiblesse de considérer comme géniale ou, tout au moins, digne de l’examen de votre si haute compétence en toute matière.

» Ainsi que tous les observateurs du progrès, avez-vous été frappé des résultats merveilleux obtenus par le système d’éducation des enfants, mis en vigueur depuis quelques années ?

» Dès leur entrée dans l’école initiale, voilà nos bébés criblés de toutes sortes de récompenses.

» Saisies les plus futiles occasions : arrivée à l’heure, propreté des mains, nez mouché, cheveux peignés, bas sans trous et, surtout, paiement à date exacte de la pension et des frais accessoires, etc., etc. Tout, en un mot, est prétexte à bons points, lesquels, amassés avec soin, déterminent, quand ils atteignent un total important, des inscriptions au tableau d’honneur, des prix, des goûters succulents, enfin mille faveurs spéciales.

» Ce système produit les résultats les plus parfaits.

» Les punitions ne consistant plus que dans le retrait d’un certain nombre de ces bons points, les odieux pensums se trouvent supprimés et aussi les cruels coups de règle sur les doigts que nous connûmes tous, aux rudes débuts de notre éducation.

» En présence des bienfaits obtenus par cette méthode, ne pensez-vous pas, mon cher maître, qu’il serait heureux de lui donner des proportions plus vastes et d’en étendre les bienfaits, non seulement aux jeunes gens, mais encore aux adultes et même aux personnes d’un certain âge, comme on dit ?

» Il s’agirait, tout simplement, d’utiliser une ardente passion qui naît avec la vie dans le cœur de tous les Français.

» Vous avez déjà deviné, n’est-ce pas, que je veux parler de l’amour des distinctions honorifiques.

» Nul n’ignore, en effet, que la manie de la décoration est quatorze fois plus développée en France que chez n’importe quel autre peuple de la terre.

» Pourquoi ne pas utiliser cette passion en vue de la moralisation des générations ?

» Écoutez-moi plutôt :

» Chaque enfant français, à sa naissance, aurait droit à la grand’croix de la Légion d’honneur, à la rosette d’officier de l’instruction Publique, à la cravate de commandeur du Mérite Agricole, en un mot à toutes les médailles, toutes, militaires, de sauvetage, etc., etc.

» Votre esprit, si éminemment subtil, a déjà saisi les avantages immenses et multiples d’une pareille mesure.

» D’abord, quel charmant spectacle que celui de tous ces petits berceaux si décoratifs, c’est le cas de le dire !

» Mais surtout quel admirable stimulant de travail et de bonne conduite !

» À chaque faute, et selon sa gravité, l’enfant, le jeune homme ou le monsieur se verrait privé successivement d’un ruban vert, ou violet, ou rouge, ou d’une autre couleur.

» Peu à peu, suivant qu’il démériterait, on le verrait descendre successivement tous les degrés des hiérarchies honorifiques.

» Le port des décorations serait, bien entendu, obligatoire.

» Quelle joie pour les familles de se promener avec filles et garçons déjà grandets et garnis encore de leur intégrale ferblanterie !

» Et les jeunes époux, se présentant devant l’autel et à la mairie, munis de cet attirail complet de mérite et d’honneur, auraient droit à une décoration supplémentaire rappelant un peu, comme attribution, la fleur d’oranger.

» Que pensez-vous, bien cher maître, de ce projet si simple à appliquer et si fertile, je le jure, en merveilleux résultats de toutes sortes ?

» Veuillez, etc., etc.,

» Votre, etc., etc.

» FRANÇOIS RIPP (de Versailles.). »

Ce que je pense, mon cher Monsieur Ripp, de votre projet, c’est qu’il est admirable.

Méprise humiliante pour un homme de mon astuce

En dehors de ce que, paraît-il, les Français ne savent pas un mot de géographie (c’est même à ce détail que nous devons nos durs revers de 70-71), on reproche également à nos compatriotes leur ignorance véritablement encyclopédique en matière de langues étrangères.

Abondons tous dans ce sens et convenons que, dans une foule de carrières, notamment celle d’interprète, la connaissance d’un ou plusieurs idiomes exotiques ne peut que se montrer parfois fort avantageuse ; dans tous les cas, rarement nuisible.

Il est donc bien entendu que je ne m’élève en rien contre la campagne polyglottique où vous voyez s’épuiser en efforts peu heureux nos meilleurs esprits.

Mais ce que je voudrais, c’est que tous les fils de France, avant de posséder les vocabulaires cosmopolites, fussent en mesure de s’entendre et de converser avec leurs propres frères, Bretons, Basques, Provençaux ou autres.

Et je ne sais ce qui me retient de consacrer, sur l’heure, une partie de mon immense fortune à la création, dans le plus chic quartier de Paris, de l’institut Panfrancopatoisien, agrémenté d’une Académie Gallojargonique, avec, brochant sur le tout, la Ligue pour la formation d’un idiome spécial dans chaque arrondissement.

D’où me vient cette folie de diffusion de nos multiples charabias français ? Très franchement, je vous en conterai la genèse, risque à ce que vous vous payiez, comme dit Jules Lemaître, ma pauvre cafetière.

Je me trouvais, voici quelques jours, dans une jolie petite ville située au nord du département du Var, où quelques amis m’avaient invité à chasser le sanglier.

(Ajoutons, en passant, que cette petite ville est le centre d’un assez curieux mouvement séparatiste. Les habitants de la ville et des environs réclament à grands cris la division du département en deux autres nouveaux ; le Haut-Var, dont ils feront partie, le Bas-Var, duquel ils éprouvent la plus grande aversion, parce qu’il est habité par les Bas-Varois. Cette opération administrative, si elle s’accomplit jamais, portera, comme de juste, le nom de Haut-Variotomie.)

Un matin, je me trouvais attablé dans une petite auberge de la banlieue, où mes amis m’avaient donné rendez-vous.

Vinrent bientôt s’asseoir près de moi deux individus dont l’allure, la mise, les façons n’indiquaient pas deux anciens élèves de l’École Normale Supérieure.

Je ne parle point de leur langage, car, s’exprimant avec une certaine volubilité, dans un rustique prouvençau, je ne fichais goutte à leur colloque.

Machinalement, pourtant, je prêtais l’oreille.

L’entretien prenait maintenant des façons de discussion ; l’un, à n’en pas douter, soutenait une thèse dont son compagnon cherchait à démontrer l’éclatante fausseté.

Quelle ne fut pas ma soudaine stupeur quand, à travers le fatras confus de leurs propos, deux noms frappèrent mon oreille : Victor Hugo, Léon Gambetta !

Redoublant d’attention, j’acquiers l’assurance que, plus de doute ! l’un de mes paysans exalte notre grand poète au détriment de notre grand orateur, cependant que l’autre affirme la supériorité de la tribune sur la lyre.

 

Cedat lyra tribunæ !

 

Et vingt fois par minute, avec une passion croissante ; Victor Hugo, Léon Gambetta, Léon Gambetta, Victor Hugo !

Mettez-vous à ma place, en reviendriez-vous ?

Moi, je n’en revenais pas !

Quels arguments ces rustres de tant élémentaire culture, ou, du moins, tels paraissant, pouvaient bien agiter afin de se convaincre ? Sans aller si loin, comment pouvaient-ils avoir la notion de ces grands disparus pour s’en entretenir aussi longtemps et avec une pareille chaleur ?

Ah ! oui, j’aurais payé cher, à ce moment, la plus faible connaissance de langue provençale.

Et comme les apparences sont trompeuses !

Qui aurait pensé que ces campagnards, à l’air abruti, eussent pu choisir un sujet de conversation plutôt élevé, une controverse, en somme, délicate !

À un moment, les raisons verbales ne suffisant pas, l’un de nos rhéteurs extirpe de sa poche un crayon et trace, sur la table, un lacis de lignes droites, brisées, courbes, sur lesquelles l’autre se penche en connaisseur, mais dont il conteste la véracité scientifique. Et toujours Victor Hugo, Léon Gambetta, Léon Gambetta, Victor Hugo !

Quelle couleur, à ce spectacle, eut arboré votre physionomie ?

Une, sans doute, identique à la mienne : j’étais bleu !

Ces courbes, je le devinais, représentaient schématiquement la cérébralité, le talent, le génie, l’influence sur leur siècle de l’un des deux grands hommes.

À son tour, l’autre se saisit du crayon et traça un second lacis de lignes droites, brisées, courbes, formant un ensemble schématique, légèrement différent du premier, mais dont il croyait bien faire jaillir l’argument victorieux.

Ainsi donc, ces deux individus, d’aspect tout au plus charretier, non contents de subtile littérature, se révélaient mathématiciens transcendants et peut-être aussi forts que M. Poincaré lui-même !

À la fin, n’y pouvant tenir, je m’approchais de la jolie, petite et dessalée patronne de l’auberge :

— Sur quel sujet, m’enquis-je, discutent ces messieurs avec tant de vivacité ?

— Ne m’en parlez pas, répliqua la jeune femme, ils commencent à être bien rasants. Figurez-vous que, depuis une demi-heure, ils se disputent à savoir quel est le chemin le plus court pour aller chez le percepteur : le boulevard Victor-Hugo ou la rue Léon-Gambetta !

____________

 

Comprenez-vous maintenant, mes bons amis, mon ardeur à propager chez nos compatriotes la connaissance parfaite de tous les jargons locaux ?

À bon chat, bon rat

Les voyages forment la jeunesse, a dit un sage ; mais, regrette je ne sais quel observateur, ils déforment les chapeaux.

Heureusement, compléterai-je à mon tour, qu’ils sont la source d’une foule d’histoires, dont maintes fort divertissantes.

Déjà, du temps des diligences, foisonnaient les anecdotes comiques roulant – c’est le cas de le dire – sur l’existence spéciale que procure la locomotion collective.

Les chemins de fer apportèrent bientôt une nouvelle et importante contribution à ces innocentes distractions, et l’on composerait des volumes et des volumes rien qu’à la relatance des meilleures aventures ou simples colloques survenus entre gens de même compartiment.

L’Anglais, par exemple, en voyage de noces, qui demande à sa jeune compagne si elle se trouve bien à l’aise dans son coin, si le coussin en est moelleux, si de l’air extérieur ne pénètre pas par la portière, si la lueur de la lampe n’est pas de nature à l’incommoder, etc., etc., et, quand la petite lady l’a pleinement rassuré sur le parfait confort de son actuelle situation :

— Alors, dit l’insulaire, donnez-moi votre place !

Et cette vieille dame qui enlève la pipe de la bouche d’un monsieur d’en face et la jette dehors avec une interjection de dégoût.

Oui, mais peu de minutes s’écoulent et voilà que le petit chien de la vieille dame se met à japper sans relâche.

Alors, notre homme à la pipe de saisir à son tour l’affreux roquet par la peau du cou et de lui faire prendre le même chemin que la vieille dame venait d’infliger à sa pipe.

Le tout sans proférer un autre mot que la dédaigneuse exclamation de la chipie.

Des volumes et des volumes, vous dis-je, pourrait-on composer avec ces petits récits.

Maintenant que je viens de vous évoquer deux vieilles histoires de voyage dont se réjouirent, en leur temps, nos pères et mères, veuillez bien me permettre, mesdames et messieurs, de vous en offrir une plus fraîche, une toute récente, puisque celui qui en fut le héros est encore vivant et même – l’ajouterai-je ? – des mieux conservé.

En Belgique, apprenez ce détail, en Belgique, le pays du monde où l’on fume le plus, se rencontrent les plus écharnés ennemis du tabac.

Montez dans un compartiment où se trouve inscrit : Niet rooken (On ne fume pas), tentez de pétuner, et qu’est-ce vous prendrez pour votre rhume !

C’est ce qui arriva précisément à notre dit ami.

N’ayant pas aperçu le fatidique Niet rooken, le train était à peine en marche qu’il extirpait de sa poche (pas le train, notre ami), un des plus magnifiques porte-cigares qui eut jamais relui sous le soleil des Flandres.

Un bond de jaguar !

Un rugissement d’hyène !

Un œil de panthère noire !

— Pardon, monsieur, glapissait le voyageur d’en face, on ne fume pas ici ! Voyez plutôt : Niet rooken ! Vous ne fumerez pas, monsieur !

Notre ami, par bonheur, est loti du plus grand sang-froid.

Devant cette explosion, il ne bronche pas.

— Qu’est-ce qui vous prend ? se contente-t-il d’opposer au furibard.

— Il me prend, monsieur, que vous ne fumerez pas !… Niet rooken !

— Niet rooken vous-même, espèce d’insolent !… À quoi voyez-vous que je fume ?

— Monsieur, le seul fait de tirer de sa poche un étui à cigares indique nettement qu’on se dispose à fumer.

Dans son tort évident, et peu friand d’histoires, notre ami n’insiste pas.

Tout fier de son triomphe, l’autre exulte, prend des poses de justicier repu, et sort de sa poche un journal.

Alors, ce fut du propre !

Un bond de jaguar !

Un rugissement d’hyène !

Un œil de panthère noire !

Une serre de gypaète !

— Pardon, monsieur, glapissait à son tour notre ami, on ne . . . . pas ici !

(À la fin du récit, ce sera, chers lecteurs, un jeu d’enfant pour vous de remplacer ces quatre points par quatre lettres, dont chacune séparément n’offre rien de trivial, mais qui, réunies, exigeraient la grande autorité du regretté Rabelais pour être typographiées dans les colonnes d’un périodique qui se respecte.)

Et notre ami, continuant à simuler la plus grande fureur et saisissant le journal de l’autre :

— Non, monsieur, on ne . . . . pas ici !

— Qu’est-ce qui vous prend ? ripostait l’autre, ahuri.

— Il me prend que vous ne . . . . . . . pas ici ! C’est dégoûtant !

— Mais, monsieur, à quoi voyez-vous ?…

— Monsieur, le seul fait de sortir du papier de votre poche indique nettement votre ignoble intention.

Et l’antinicotiste fut tellement interloqué qu’à la première station il s’empressa de changer de compartiment.

ALBUM PRIMO-AVRILESQUE…

Préface

C’était en 18.. (Ça ne nous rajeunit pas, tout cela.)

Amené à Paris par un mien oncle, en récompense d’un troisième accessit d’instruction religieuse brillamment enlevé sur de redoutables concurrents, j’eus l’occasion de voir, avant qu’il ne partît pour l’Amérique, enlevé à coups de dollars, le célèbre tableau à la manière noire, intitulé :

 

COMBAT DE NÈGRES DANS UNE CAVE, PENDANT LA NUIT[10]

 

L’impression que je ressentis à la vue de ce passionnant chef-d’œuvre ne saurait relever d’aucune description.

Ma destinée m’apparut brusquement en lettres de flammes.

— Et moi aussi je serai peintre ! m’écriai-je en français (j’ignorais alors la langue italienne, en laquelle d’ailleurs je n’ai, depuis, fait aucun progrès).[11]

Et quand je disais peintre, je m’entendais : je ne voulais pas parler des peintres à la façon dont on les entend le plus généralement, de ridicules artisans qui ont besoin de mille couleurs différentes pour exprimer leurs pénibles conceptions.

Non !

Le peintre en qui je m’idéalisais, c’était celui génial à qui suffit pour une toile une couleur : l’artiste, oserais-je dire, monochroïdal.

Après vingt ans de travail opiniâtre, d’insondables déboires et de luttes acharnées, je pus enfin exposer une première œuvre :

 

PREMIÈRE COMMUNION DE JEUNES FILLES CHLOROTIQUES PAR UN TEMPS DE NEIGE

 

Une seule exposition m’avait offert son hospitalité, celle des Arts incohérents, organisée par un nommé Jules Lévy, à qui, pour cet acte de belle indépendance artistique et ce parfait détachement de toute coterie, j’ai voué une reconnaissance quasi durable.

Si j’ajoutais un mot à ces dires, ce serait un mot de trop.

Mon Œuvre parlera pour moi !

ALPHONSE ALLAIS

[Monochromes]

COMBAT DE NÈGRES DANS UNE CAVE, PENDANT LA NUIT
(Reproduction du célèbre tableau)

STUPEUR DE JEUNES RECRUES APERCEVANT POUR LA PREMIÈRE FOIS TON AZUR Ô MÉDITERRANÉE !

DES SOUTENEURS ENCORE DANS LA FORCE DE L’ÂGE ET LE VENTRE DANS L’HERBE BOIVENT DE L’ABSINTHE

 

MANIPULATION DE L’OCRE PAR DES COCUS ICTÉRIQUES

 

RÉCOLTE DE LA TOMATE PAR DES CARDINAUX APOPLECTIQUES AU BORD DE LA MER ROUGE
(Effet d’aurore boréale)

RONDE DE POCHARDS DANS LE BROUILLARD

PREMIÈRE COMMUNION DE JEUNES FILLES CHLOROTIQUES PAR UN TEMPS DE NEIGE

Marche Funèbre

Marche Funèbre composée pour les funérailles d'un grand homme sourd précédée d'une préface de l'auteur

Préface

L’auteur de cette Marche Funèbre s’est inspiré, dans sa composition, de ce principe, accepté par tout le monde, que les grandes douleurs sont muettes.

Ces grandes douleurs étant muettes, les exécutants devront uniquement s’occuper à compter des mesures, au lieu de se livrer à ce tapage indécent qui retire tout caractère auguste aux meilleurs obsèques.

A. A.


Ce livre numérique

a été édité par

l’Association Les Bourlapapey,

bibliothèque numérique romande

 

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en septembre 2014.

 

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Les membres de l’association qui ont participé à l’édition, aux corrections, aux conversions et à la publication de ce livre numérique sont : Isabelle, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Les Meilleures Chroniques d’Alphonse Allais, Rouen, Henri Defontaine, 1935 ; Le Sourire et Le Journal, entre 1888 et 1905 ; Alphonse Allais, Album primo-avrilesque…, Paris, Ollendorff, 1897.  D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La maquette de première page reprend un Collage sur une partition d’Hans Christian Andersen, exposé au Musée Andersen (Danemark), photographié par Sylvie Savary. La photographie d’Alphonse Allais, vers 1900-01, est tirée de Wikimédia, auteur inconnu.

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[1] Phrase incomplète dans notre édition de référence. [note des éd. de la BNR.]

[2] C’est ainsi que la trivialité parisienne dénomme les tristes épaves humaines qui, sur les dalles de la morgue, attendent une reconnaissance posthume, n’ayant souvent rencontré, durant leur vie, que l’ingratitude. (Note de l’auteur.)

[3] Lecteurs munis de jambes. (Note de l’auteur.)

[4] L’auteur de ces lignes a pas mal de cheveux, mais n’en tire, comme vous voyez, aucune vanité. (Note de l’auteur.)

[5] Du Léon Laurent, bien entendu. (Note de l’auteur.)

[6] Parus sans commentaires dans l’Anthologie poétique. (Note de l’auteur.)

[7] Id.

[8] Id.

[9] Id.

[10] On trouvera plus loin la reproduction de cette admirable toile. Nous la publions avec la permission spéciale des héritiers de l’auteur. (Note de l’auteur.)

[11] Allusion, sans doute, à la fameuse parole : Anch’io son pittore. (Note de l’auteur.)