Louisa May Alcott

LA PETITE ROSE
SES SIX TANTES ET
SES SEPT COUSINS

Traduction et adaptation :
P. -J. Stahl, Lermont

1885

édité par la bibliothèque numérique romande

www.ebooks-bnr.com

 

 


Table des matières

 

CHAPITRE PREMIER  ROSE ET PHŒBÉ. 4

CHAPITRE II  LE CLAN DES CAMPBELL. 17

CHAPITRE III  L’ONCLE ALEC. 31

CHAPITRE IV  UN ÉCHANGE. 46

CHAPITRE V  LA CHAMBRE DE L’ONCLE ALEC. 56

CHAPITRE VI  UNE EXCURSION EN CHINE. 66

CHAPITRE VII  NOUVELLES LEÇONS. 78

CHAPITRE VIII  LE SECRET DE PHŒBÉ. 87

CHAPITRE IX  LE SACRIFICE DE ROSE. 101

CHAPITRE X  PAUVRE MAC. 112

CHAPITRE XI  UN TRIOMPHE. 123

CHAPITRE XII  DANS LES BOIS. 131

CHAPITRE XIII  ÉCONOMIE DOMESTIQUE. 141

CHAPITRE XIV  UNE LIGUE. – HYGIÈNE ET PHYSIOLOGIE  151

CHAPITRE XV  SOUS LE GUI 163

s

CHAPITRE XVI  FAUSSE ALERTE. 172

CHAPITRE XVII  QUELQUE CHOSE À FAIRE. 182

CHAPITRE XVIII  LE TRAIT D’UNION.. 192

CHAPITRE XIX  AVEC QUI ?. 205

CONCLUSION  SEPT ANS APRÈS. 215

Ce livre numérique. 220

 

CHAPITRE PREMIER

ROSE ET PHŒBÉ

La pauvre petite Rose Campbell s’était réfugiée un jour dans le grand salon de ses tantes, afin de rêver à ses chagrins, sans crainte d’être dérangée par personne. Elle éprouvait une sorte de joie amère à pleurer, et, sachant par expérience que ses larmes n’allaient pas tarder à couler, elle tenait déjà son mouchoir à la main pour les essuyer. Son petit corps frêle et maladif était comme perdu dans les profondeurs d’un vaste fauteuil ; ses grands yeux bleus, légèrement cernés, regardaient sans les voir les objets qui l’entouraient, et sa figure pâle avait une expression douloureuse au-dessus de son âge. Il faut avouer que, si Rose souhaitait la tristesse, elle ne pouvait choisir une retraite plus convenable. Ce grand salon sombre et froid, avec ses rideaux baissés, ses lourdes tentures, son mobilier antique et sa galerie de vieux portraits de famille, était un endroit propice aux tristes rêveries. Son aspect seul engendrait la mélancolie, et la pluie qui fouettait sans relâche les fenêtres semblait dire à la petite affligée : « Pleurez ! pleurez ! Je pleure avec vous ! »

Pauvre Rose ! ses réflexions ne pouvaient pas être gaies. Elle n’avait jamais connu sa mère, morte quelques mois après sa naissance, et son père lui avait été enlevé l’année précédente après une longue et cruelle maladie. Elle portait encore ses vêtements de deuil, qui faisaient ressortir son extrême pâleur. Cependant, l’orpheline ne restait pas seule au monde. Elle possédait une très nombreuse famille d’oncles, de tantes et de cousins ; mais, cette famille, elle ne la connaissait que fort peu, car elle avait toujours vécu loin d’elle, avec son père, dans une autre région des États-Unis. Aussi se trouvait-elle comme une étrangère dans la maison de ses grand’tantes. À vrai dire, elle n’avait guère eu le temps de s’y habituer, car elle n’y était que depuis huit jours.

À son lit de mort, son père l’avait confiée à l’un de ses frères, le docteur Alexandre Campbell, que tous ses parents appelaient l’oncle Alec. Le docteur était alors en Chine, et on avait mis la petite fille en pension jusqu’au retour de son tuteur.

La vie de pension ne pouvait convenir à une enfant aussi délicate. Le chagrin très naturel qu’elle ressentait de la perte de son père, n’étant tempéré ni adouci par aucune affection sage et éclairée de la part de ceux qui l’entouraient, devint en quelque sorte morbide, et sa santé, déjà fortement ébranlée par tant d’épreuves, fut sérieusement menacée. Rose dépérissait à vue d’œil, et ses maîtresses, très inquiètes de la voir aussi maladive et craignant une grave responsabilité, avaient fait appel à sa famille.

En l’absence de son tuteur, c’était à miss Patience et à Prudence Campbell, ses deux grand’tantes, qu’incombait la charge de l’orpheline, et Rose vint habiter au manoir avec elles.

Une semaine entière s’était écoulée depuis lors ; mais, quoique les bonnes tantes eussent fait tous leurs efforts pour l’apprivoiser, elles avaient presque perdu leurs peines. Rose se trouvait l’être le plus malheureux du monde. On lui avait pourtant donné la permission de visiter la maison depuis la cave jusqu’au grenier. Or, c’était une sorte de vieux château rempli de surprises curieuses, de coins et de recoins mystérieux, d’escaliers dérobés et de chambres secrètes. Des fenêtres nombreuses s’ouvraient sur des points de vue merveilleux, tantôt sur la forêt commençant à reverdir, tantôt sur une montagne pittoresquement située, tantôt sur la ville de Newport, qui s’élevait au bord de la mer, ou sur l’Océan lui-même, qui formait un petit golfe au bas de l’immense jardin des dames Campbell. Des petits balcons perchés un peu partout, sans souci de la symétrie de l’architecture, donnaient au manoir un aspect des plus romantiques. Rose avait d’abord examiné tout cela avec intérêt ; mais elle s’en lassa vite, et on la surprit, à plusieurs reprises, la tête appuyée sur son bras et les yeux pleins de larmes amères. Alors tante Prudence avait poussé la générosité jusqu’à lui remettre la clef de deux pièces importantes. L’une était celle d’une longue galerie vitrée, véritable musée où l’on accumulait les curiosités rapportées de tous les coins du globe par les messieurs Campbell, marins depuis plusieurs générations.

L’autre ouvrait une grande office contenant les friandises que les enfants savent si bien apprécier. Hélas ! Rose avait regardé d’un œil aussi indifférent les bonbons et les confitures que les objets précieux de la galerie, et tante Prudence, désolée de sa tristesse, alla réclamer le concours de sa sœur.

Tante Patience, qui méritait bien son nom par la douceur angélique avec laquelle elle supportait les infirmités qui la retenaient clouée dans sa chambre, s’évertua à son tour à distraire sa nièce. Elle entreprit avec elle un ravissant trousseau de poupée qui eût certainement gagné le cœur de bien des petites filles plus âgées ; mais Rose n’aimait pas les poupées ; elle se souciait fort peu des robes rouges ou des chapeaux bleu de ciel qu’elle confectionnait, et tante Patience vit un jour de grosses larmes tomber une à une sur une magnifique robe de mariée en satin blanc. Le splendide trousseau fut relégué dans un carton, et personne ne parla de le continuer.

Après un grand conciliabule, les deux tantes, comme dernière ressource, imaginèrent de donner à leur nièce, pour l’amuser et lui tenir compagnie une petite fille du voisinage nommée Ariane Blish, citée partout comme un modèle. Ce fut encore pis : après le départ d’Ariane, Rose déclara que cette petite fille, qui ne remuait pas, qui ne parlait pas, qui se tenait bien droite sur sa chaise en répétant : oui, madame, non madame, ou merci, madame, ressemblait à s’y méprendre à une poupée, à une personne de cire, et qu’elle, Rose, avait failli la pincer, pour voir si quelque chose pouvait la faire sortir de son calme ou si son corps était bourré de son.

Cette fois, les grand’tantes abandonnèrent la partie et laissèrent Rose à ses propres ressources pendant trois ou quatre jours.

Il pleuvait presque continuellement, et Rose, très enrhumée, ne pouvait sortir. La plus grande partie de son temps se passait dans la bibliothèque, où l’on avait déposé les livres qui lui venaient de son père. Là, elle s’étendait sur un des sofas, pleurait un peu, lisait beaucoup et rêvait encore plus. C’était peut-être plus amusant pour elle, mais à coup sûr c’était mauvais pour sa santé. Elle devenait chaque jour plus pâle, plus maigre et plus énervée ; elle ne mangeait plus. Tante Patience avait beau l’embrasser et la consoler, et tante Prudence lui faire prendre du fer et du vin de quinquina, rien n’y faisait.

À force de se mettre l’esprit à la torture pour procurer des amusements à leur nièce, les pauvres tantes crurent enfin avoir trouvé ce qu’elles cherchaient ; mais elles se gardèrent bien d’en parler à Rose. Ce moyen infaillible de distraction pouvait fort bien ne pas être de son goût. Ce n’était ni plus ni moins que de charger les cousins de Rose, – au nombre de sept, – d’amuser leur petite cousine. Ah ! si les chères vieilles demoiselles avaient su combien leur nièce détestait les garçons, jamais elles n’eussent mis à exécution une pareille idée ! N’en sachant rien, elles envoyèrent à leurs neveux une invitation dans les règles pour le samedi suivant, jour de congé.

Ce même samedi, Rose, qui ne se doutait guère de ce que l’on tramait contre son repos, était, ainsi que nous venons de le dire, toute seule au salon et en proie à un de ses accès de mélancolie.

Elle n’avait pas encore eu le temps de verser une seule larme, qu’un bruit singulier vint subitement changer le cours de ses idées.

Elle se redressa dans son fauteuil et prêta l’oreille. Qu’était-ce donc ? Seulement un chant d’oiseau ; mais cet oiseau était extraordinairement doué, car son gazouillement devint successivement un sifflement perçant et un roucoulement plaintif. Sa voix passait sans effort des notes les plus graves aux notes les plus aiguës. C’étaient des trilles à n’en plus finir, puis une sorte de doux ramage qui se termina brusquement par un éclat de rire harmonieux.

Rose, oubliant son chagrin, se mit à rire aussi comme un joyeux écho et se leva vivement.

« C’est un oiseau moqueur, – se dit-elle, – ou peut-il être ? »

Elle courut à la porte du jardin, puis à celle de la cour. Rien. Le chant venait de l’intérieur de la maison.

« Est-ce qu’il serait dans la salle à manger ? » fit Rose tout étonnée.

Elle entra très doucement ; mais elle ne vit aucun autre oiseau que les colombes en chêne sculpté, qui, depuis plus d’un siècle, se becquetaient sur les panneaux du grand bahut.

« C’est trop fort ! s’écria l’enfant. Il est là, cependant, car je l’entends encore mieux que tout à l’heure… Ah ! il est dans la cuisine… Pas de bruit, ou il s’envolera !… »

Malgré les précautions infinies qu’elle prit pour ouvrir la porte de la cuisine, l’oiseau effarouché se tut aussitôt, et Rose n’aperçut plus qu’une fillette en robe d’indienne et en grand tablier bleu, qui, les bras nus jusqu’aux coudes et la robe relevée par deux épingles, frottait vigoureusement le plancher avec une brosse et du savon noir.

« Avez-vous entendu ce drôle d’oiseau ? lui demanda Rose. Savez-vous son nom ?

— On l’appelle Phœbé, répondit la petite fille avec un sourire plein de malice.

— Phœbé ? répéta Rose. Je n’ai jamais entendu parler d’un oiseau de ce nom. Quel dommage qu’il soit parti ! Il chantait si bien !

— Il n’est pas parti, reprit la fillette en jupons courts.

— Où est-il ?

— Dans mon gosier. Voulez-vous l’entendre encore ?

— Dans votre gosier ! s’écria Rose stupéfaite ; en êtes-vous sûre ? » Et, se perchant sur une table pour éviter les torrents de mousse de savon qui roulaient jusqu’à elle : « Oh ! oui, je voudrais l’entendre. »

La petite laveuse de plancher essuya ses mains mouillées après son tablier, se releva et se mit à chanter. Elle imita tour à tour le gazouillement du pinson, le sifflement de la mésange, le cri du geai, le chant de la fauvette et celui de bien d’autres oiseaux des bois, et termina comme la première fois par une explosion de notes joyeuses. En fermant les yeux, on se serait volontiers cru transporté dans une volière.

Rose, le regard fixe et la bouche ouverte, écoutait en extase ce concert improvisé.

« Bravo ! fit-elle à la fin. C’est ravissant. Où avez-vous appris à chanter comme cela ?

— Dans les bois, » répondit la jeune fille en se remettant à l’ouvrage avec une nouvelle ardeur.

Rose partit d’un éclat de rire.

« Alors, dit-elle, les oiseaux d’ici sont de bons maîtres, car je serais bien embarrassée d’en faire autant, moi qui ai pris des leçons des meilleurs professeurs de chant. Comment vous appelez-vous ?

— Phœbé Moore.

— Eh bien, Phœbé, je m’ennuie toute seule au salon ; si je ne vous gêne pas, je resterai ici un instant. Cela m’amuse de vous regarder.

— Oh ! vous ne me gênez pas du tout, mademoiselle, répondit Phœbé en tordant son torchon d’un air important.

— Comme cela doit être amusant de remuer le savon comme cela ! s’écria Rose. Pour un rien je vous aiderais !… mais tante Prudence n’en serait peut-être pas très contente, ajouta-t-elle après réflexion.

— Elle en serait très mécontente, répondit Phœbé, et elle n’aurait pas tort ; ce n’est pas votre affaire. Ne regrettez pas trop ce plaisir-là ; ce n’est pas, à beaucoup près, aussi amusant que vous le croyez, et vous en auriez bien vite assez. Allez, vous êtes mieux où vous êtes.

— Êtes-vous adroite ! continua Rose avec admiration… Vous devez joliment aider votre mère.

— Je n’ai ni père ni mère, dit Phœbé d’une voix triste.

— Alors où habitez-vous ?

— Ici même, depuis ce matin. La cuisinière cherchait une aide. On m’a prise à l’essai pendant huit jours. J’espère qu’on sera content de moi et qu’on me gardera.

— Je l’espère bien ! » s’écria Rose avec élan.

Elle avait déjà pris en amitié cette enfant qui chantait comme un oiseau et travaillait comme une femme.

« Si vous saviez comme je suis malheureuse ! » fit-elle d’un ton confidentiel.

Phœbé, très surprise, leva les yeux vers celle qui lui parlait ; elle ne comprenait pas comment on pouvait se trouver malheureuse quand on avait, comme Rose, une jolie robe de soie, un tablier brodé, un beau médaillon et un grand nœud de velours dans les cheveux.

« Je suis orpheline aussi, lui expliqua Rose.

— Êtes-vous pour longtemps chez vos tantes ? demanda Phœbé.

— Je ne sais pas. J’attends l’arrivée de mon tuteur ; c’est lui qui décidera. Est-ce que vous avez un tuteur, Phœbé ?

— Moi ? Oh ! non, mademoiselle. On m’a trouvée un jour à la porte de l’église quand je n’avais que quelques mois ; sans doute mes parents étaient trop pauvres pour me garder !… Une bonne dame charitable a eu pitié de moi ; elle m’a recueillie chez elle et a pris soin de moi jusqu’à présent, mais elle est morte depuis peu, et il faut que je travaille ; je ne m’en plains pas. Je suis d’âge à gagner ma vie.

— Quel âge avez-vous donc ?

— Entre onze et douze ans. On ne sait pas bien.

— Quelle histoire romanesque ! » s’écria Rose.

Le lavage terminé, Phœbé passa à un autre genre d’occupation. Elle prit un plat et un panier de haricots qu’elle éplucha avec prestesse.

Rose ne disait mot. Elle pensait, à part elle, que ce n’était pas gai de passer sa vie entière à travailler sans jamais avoir aucun plaisir.

« Vous avez dû beaucoup étudier, mademoiselle, lui dit alors Phœbé, qui trouvait probablement que c’était à son tour de questionner sa compagne.

— Je crois bien ! s’écria Rose. J’ai passé un an en pension et j’ai eu des leçons à n’en plus finir. Plus j’en apprenais, plus on m’en donnait. J’en avais la tête cassée. Mon pauvre papa ne ressemblait guère à ma maîtresse de pension ! Avec lui, je n’étais jamais fatiguée d’étudier… Ah ! nous étions bien heureux ensemble, nous nous aimions tant !… »

Les larmes, qui n’avaient pas voulu couler un quart d’heure avant dans le grand salon, jaillirent de ses yeux et roulèrent en abondance le long de ses joues pâles.

Phœbé cessa d’écosser ses haricots pour la regarder avec sympathie. Tout sentiment d’envie disparut chez elle quand elle vit que la jolie robe de Rose cachait un cœur désolé, et que son tablier brodé avait déjà essuyé plus d’une larme, et, si elle l’eût osé, elle serait allée consoler et embrasser la pauvre affligée.

« Je suis toute seule au monde, fit Rose entre deux sanglots.

— Vous n’êtes pas toute seule, lui dit timidement Phœbé. Vous avez je ne sais combien de tantes, d’oncles et de cousins. Debby, la cuisinière, m’a déjà dit qu’on allait vous gâter « d’une façon abominable, » parce que vous êtes l’unique fille de la famille. J’aimerais bien être gâtée comme cela. »

Rose sourit malgré ses larmes et s’écria d’un ton de détresse comique :

« Hélas ! oui, j’ai six tantes, et c’est là un de mes chagrins. Pensez donc, six tantes ! Je puis à peine les distinguer les unes des autres, quoiqu’elles ne se ressemblent pas, et c’est toute une affaire que de se rappeler leurs noms. Vous vous y perdriez comme moi. Voulez-vous que je vous fasse leur portrait ?

— Je veux bien.

— Il y a d’abord tante Prudence et tante Patience ; celles-là, vous les connaissez, puisque vous êtes chez elles. Elles sont très bonnes, mais elles ne sont pas amusantes. Ce sont mes grand’tantes, vous savez ! Elles ne sont mariées ni l’une ni l’autre, et mes cinq oncles, ainsi que mon cher papa, étaient les fils de leur frère, leurs neveux par conséquent. Je crois que c’est tante Prudence qui a élevé le plus jeune, l’oncle Alec.

— Cela ne fait que deux tantes, dit Phœbé en comptant sur ses doigts.

— N’ayez pas peur, nous arriverons au total. L’aîné de mes oncles s’appelle l’oncle Mac, et sa femme, tante Juliette. J’aime bien l’oncle Mac, mais je n’aime pas assez tante Juliette. Elle est longue et maigre comme un manche à balai. Elle porte des lunettes et elle a l’air si sévère que je tremble devant elle. Elle est toujours à dire que je m’écoute, et que c’est par paresse que je ne suis pas restée en pension… Cela fait trois, n’est-ce pas ?

— Oui.

— La quatrième, tante Myra, est veuve et se croit toujours malade. La cinquième, c’est tante Jessie qui paraît charmante, – c’est celle que je préfère. – Enfin, la dernière, tante Clara, est une élégante, une belle dame très jolie qui passe sa vie au bal et en visites.

— Est-ce qu’elles sont veuves aussi ces deux-là ? demanda Phœbé.

— Non ; mais oncle James, le mari de tante Jessie, est capitaine de vaisseau et reste rarement au port, et oncle Stéphen, le mari de tante Clara, habite Calcutta depuis longtemps. Je ne les connais pas, naturellement. Ouf ! que de tantes ! N’êtes-vous pas de mon avis ? »

Phœbé se mit à rire.

« Je finirais peut-être par m’accoutumer aux tantes, continua Rose, mais si vous saviez que de cousins !… J’en ai sept, et j’ai horreur des garçons ! Aussi, mercredi dernier, quand ils sont venus me faire visite, j’ai fait semblant de dormir pour leur échapper.

« Tante Prudence ne s’est doutée de rien, et je riais sous ma couverture ! J’ai réussi à les éviter cette fois-là ; mais il faudra bien que je fasse connaissance avec eux un de ces jours, et j’en frémis d’avance. »

Rose n’avait jamais vécu avec des enfants de son âge ; elle appréciait peu la société des petites filles, et elle considérait les petits garçons comme une sorte d’animal féroce.

Phœbé pensait autrement :

« Je suis sûre, lui dit-elle, que vous aimerez beaucoup vos cousins quand vous les connaîtrez. Vous vous plaignez de vous ennuyer, c’est avec eux que vous vous amuserez ! Ils sont perpétuellement en parties de plaisir, en promenades sur mer et en cavalcades. Je les ai vus passer plus d’une fois. Si vous saviez comme ils rient, comme ils chantent et comme ils ont l’air heureux !…

— J’ai peur des chevaux, dit Rose. Je ne voudrais pour rien au monde aller sur mer, et je déteste les garçons. »

La pauvre Rose aurait encore pu à la rigueur supporter l’une des trois calamités susdites, mais les trois réunies l’épouvantaient. Phœbé rit de bon cœur de ses transes et dit pour la consoler :

« Votre tuteur vous emmènera peut-être dans un endroit où il n’y aura pas de petits garçons. Debby m’a dit qu’il est très bon et qu’à chacun de ses voyages il rapporte des cadeaux pour tout le monde dans la maison.

— Voilà encore un de mes soucis, s’écria Rose. Si mon tuteur allait me déplaire, qu’est-ce que je deviendrais ? Je ne l’ai jamais vu, et il se pourra fort bien que nous ne nous entendions pas. C’est qu’il n’y a pas à dire, il faudra que je lui obéisse jusqu’à ce que j’aie dix-huit ans. Oh ! que cette pensée me tourmente !…

— À votre place, dit Phœbé, je tâcherais de n’y pas penser. Pourquoi vous tourmenter de ce que vous ne connaissez pas ? À chaque jour suffit sa peine ! Moi, je me trouverais parfaitement heureuse si j’allais en classe, si j’avais un tas de livres, point de corvées à faire, et une famille, fût-elle composée de six tantes, de quatre oncles et de sept cousins. »

On entendit tout à coup un roulement de voiture accompagné de cris d’enfants et de pas de chevaux.

« Qu’est-ce qui arrive ! s’écria Phœbé. On dirait un coup de tonnerre.

— C’est un cirque, répondit Rose, j’aperçois une voiture rouge et des petits chevaux noirs qui vont comme le vent. »

Le bruit ayant cessé, les petites filles allaient reprendre leurs confidences lorsque Debby, plus revêche que jamais, vint dire à Rose :

« Mademoiselle, on vous demande au salon.

— Ah ! mon Dieu, s’écria Rose effrayée, est-ce qu’il y a des visites ?

— Le devoir des petites filles est d’obéir sans faire de questions, répondit la vieille bonne d’un ton sentencieux.

— Pourvu que ce ne soit pas tante Myra, dit Rose en s’éloignant. Elle gémit sur mon sort comme si elle me croyait mourante, et elle passe tout le temps de sa visite à me tâter le pouls et à me demander comment va mon rhume.

— Je crois que la visite qu’elle va recevoir lui plaira encore moins que celle de tante Myra, » murmura Debby entre ses dents.

Et elle ajouta tout haut :

« En tout cas, miss Rose, j’espère qu’il ne vous prendra plus fantaisie de revenir à la cuisine ; ce n’est pas là votre place. »

CHAPITRE II

LE CLAN DES CAMPBELL

Rose se vengea des dernières paroles de Debby en lui faisant à travers la porte une grimace significative, puis elle remit son tablier droit, passa la main dans ses cheveux pour s’assurer qu’aucune boucle rebelle ne s’était échappée de son ruban et fit appel à tout son courage.

Ces préparatifs indispensables une fois terminés, elle entr’ouvrit sans bruit la porte du salon et y jeta un regard furtif. Elle n’y vit personne, et, n’entendant rien de suspect, elle s’imagina que les visiteurs étaient partis. Elle entra hardiment avec cette conviction ; mais ce qu’elle aperçut alors la fit reculer de plusieurs pas en poussant un petit cri étouffé.

Sept garçons étaient alignés contre le mur, par rang de taille ; il y en avait de tous les âges et de toutes les grandeurs, et ils se ressemblaient plus ou moins ; mais tous avaient des yeux bleus et des cheveux blonds, et tous portaient avec désinvolture le joli costume des Écossais. Rien n’y manquait : ni le plaid, ni la toque, ni les grandes guêtres et la jupe courte. Ils s’intitulaient fièrement : le Clan des Campbell. C’étaient les sept cousins de Rose.

D’un même mouvement, tous les sept lui tendirent la main en souriant et s’écrièrent d’une seule voix :

« Bonjour, cousine. Comment allez-vous ? »

Rose, éperdue, chercha des yeux une issue pour s’échapper. On eût dit une pauvre petite chatte effarouchée mise en présence d’une meute de dogues enragés. Sa frayeur était si grande, qu’au lieu de sept garçons, il lui semblait en voir au moins cinquante.

Le plus grand des jeunes Écossais la prévint dans son dessein de fuite. Rompant l’alignement, il s’avança vers elle pour lui dire gentiment :

« N’ayez pas peur de nous, ma cousine, je vous en prie. Le clan dont je suis le chef réclame humblement l’honneur de vous rendre ses devoirs. Permettez-nous de vous souhaiter la bienvenue, et veuillez m’excuser si je suis obligé de me présenter moi-même, comme étant le plus âgé. Je m’appelle Archibald, – Archie, pour abréger, – et je suis tout à votre service. »

Il lui tendit amicalement sa forte main brunie par le grand air. La timide petite Rose ne put faire autrement que de lui donner la sienne en échange, et Archie, voyant qu’elle avait bonne envie de fuir, retint prisonnière pendant quelques instants cette petite main effilée.

« Comme vous voyez, ma cousine, nous sommes venus en corps et en grande cérémonie pour vous faire honneur. J’espère que vous nous octroierez un jour votre amitié ; actuellement nous vous demandons seulement de vouloir bien nous écouter avec bienveillance… Laissez-moi vous présenter chacun de mes hommes par rang d’âge : Ce grand beau garçon qui vient après moi, c’est Charles, le fils unique de tante Clara, qui le gâte en conséquence. On l’a surnommé à l’unanimité le prince Charmant. Mac Kenzie le suivant, a quelques mois de moins que Charles. Nous ne rappelons jamais que Mac. C’est un enragé liseur. Il dévore tout ce qu’il peut trouver à lire, et jamais sa soif de lecture ne s’est apaisée. Son frère Stève ne lui ressemble guère. Admirez ces gants immaculés et ce nœud de cravate, et dites-moi si ce jeune homme ne mérite pas bien son surnom de Stève le Dandy ? Mac et Stève sont les fils de tante Juliette. Quand vous les connaîtrez tous les deux, vous les apprécierez, j’en suis sûr, à leur juste valeur… Quant aux trois derniers, il ne m’appartient pas d’en faire l’éloge, car ce sont mes propres frères : Georgie, Will et Jamie, notre bébé… Nous sommes les quatre fils de tante Jessie… – Allons, mes hommes, Attention au commandement ! Un pas en avant ! Saluez votre cousine ! »

Les jeunes Écossais obéirent avec une précision militaire. La pauvre Rose était de plus en plus rouge et embarrassée ; mais elle ne pouvait demeurer en reste de politesse avec ses sept cousins, et il lui fallut serrer successivement chacune des six autres mains qui lui étaient tendues.

Cette imposante cérémonie terminée, le clan se dispersa dans tous les coins du salon, et Rose alla se réfugier dans un grand fauteuil, du haut duquel elle observa à la dérobée les envahisseurs de sa retraite préférée, en appelant de tous ses vœux l’arrivée de tante Prudence.

Les « hommes » d’Archie avaient dû recevoir une consigne à laquelle ils tenaient à se conformer. Ils s’approchèrent à tour de rôle de leur cousine, lui adressèrent chacun une courte question, en reçurent une réponse encore plus brève, et s’éloignèrent ensuite comme soulagés d’un grand poids.

Le chef, Archie, vint naturellement le premier. Il s’appuya contre le dossier du fauteuil de Rose et lui dit d’un ton de protection :

« Je suis heureux d’avoir fait votre connaissance, ma cousine. J’espère que vous vous plaisez ici.

— Moi aussi, » répondit Rose sans se départir de sa gravité.

Mac rejeta ses longs cheveux en arrière et s’approcha gauchement.

« Aimez-vous la lecture ? lui demanda-t-il. Avez-vous apporté vos livres ?

— Oui, j’en ai quatre grandes caisses dans la bibliothèque. »

Aussitôt Mac disparut dans la direction de la bibliothèque, et on ne le revit plus de longtemps.

Stève s’avança alors avec grâce pour dire à Rose :

« Nous avons été bien contrariés mercredi en ne vous voyant pas. J’espère que votre rhume va mieux.

— Oh ! il est fini ; je vous remercie. »

Et Rose ne put réprimer un sourire en songeant à ce fameux mercredi où elle avait si bien esquivé la visite de ses cousins.

Stève fut très fier de ce sourire qui lui parut accordé à ses seuls mérites, et il se retira plus content de lui que jamais. Il fut remplacé par Charlie, qui dit à Rose sans le moindre embarras :

« Maman m’a chargé de vous faire ses amitiés et de vous prier de venir passer une après-midi avec nous, dès que votre rhume vous le permettra. Le manoir doit être triste pour une petite fille. »

Rose bondit sous cette insulte.

« Je ne suis pas si petite que cela, s’écria-t-elle, j’ai douze ans passés !

— Ah ! vraiment, fit le prince Charmant. Je ne m’en serais jamais douté. Je vous demande pardon, mademoiselle. »

Et, affectant de lui faire un salut cérémonieux, l’espiègle lui tourna le dos en riant sous cape.

Georgie et Will lui succédèrent. C’étaient deux gros garçons de onze et douze ans respectivement. Ils se plantèrent droit devant Rose et lui décochèrent à brûle-pourpoint la phrase qu’ils avaient préparée à l’avance :

« On nous a dit que vous aviez un singe ; l’avez-vous amené ?

— Auriez-vous un joli bateau ?

— Mon singe est mort, répondit Rose, et je n’aime pas les promenades sur l’eau. »

Les deux écoliers tournèrent sur leurs talons et s’éloignèrent tout d’une pièce comme des soldats de bois d’une boîte de Nuremberg.

Jamie vint alors demander naïvement à sa cousine :

« M’avez-vous apporté quelque chose ?

— Oui, beaucoup de bonbons. »

Là-dessus, Jamie, enchanté, grimpa sur les genoux de Rose et lui donna coup sur coup deux baisers sonores. Celle-ci, prise à l’improviste, demanda précipitamment :

« Avez-vous vu le Cirque ?

— Où donc ? s’écrièrent ses cousins.

— Là-bas, dans la rue. Je l’ai aperçu très peu de temps avant votre arrivée. Il y avait un char blanc et rouge et des petits chevaux. »

Rose s’arrêta court. Qu’y avait-il donc de si extraordinaire dans ces paroles pour qu’en les entendant ses cousins se missent à rire, à battre des mains et à crier comme des fous ? Quelle bévue avait-elle pu commettre inconsciemment ?

Quand le tumulte fut un peu apaisé, Archie lui en expliqua la cause :

« Ah ! cousine, lui dit-il, c’est ainsi que vous nous prenez pour un cirque ambulant, pour des bohémiens peut-être ?

— Comment ! c’était vous ? s’écria Rose.

— Mais oui, c’était nous ! On vous taquinera longtemps à ce sujet.

— Cette voiture était si drôle, balbutia Rose.

— Venez la voir, » interrompit le prince Charmant.

Deux minutes après, la petite fille se trouvait comme par enchantement dans l’écurie, puis dans la remise où on lui montrait bruyamment des poneys à longue queue et une élégante petite voiture bariolée de bandes rouges.

C’était la première fois que Rose pénétrait dans ces régions inconnues. Elle eut peur d’être grondée.

« Que va dire tante Prudence ? fit-elle à demi-voix.

— Tante Prudence, elle ne peut pas le trouver mauvais ; c’est elle qui nous a chargés de vous distraire. N’est-ce pas plus amusant d’être ici qu’au salon ?

— Je n’ai pas de manteau, continua Rose. Je vais prendre froid.

— N’ayez crainte, cousine. »

En un clin d’œil une toque fut posée sur ses cheveux bouclés, un plaid jeté sur ses épaules et une cravate nouée autour de son cou. Enfin Charlie ouvrit toute grande la porte de la calèche qui était dans la remise, et dit à Rose en l’aidant à s’y installer :

« Asseyez-vous là, madame, vous y serez très confortablement pendant que nous vous donnerons une légère idée de ce que nous savons faire. »

Aussitôt le clan exécuta une danse écossaise si drôle, que Rose en oublia sa frayeur des garçons en général et de ses cousins en particulier. Elle applaudit les artistes avec frénésie et rit comme elle ne l’avait pas fait depuis bien des mois.

« Sa Majesté est-elle satisfaite de ses très humbles serviteurs ? demanda Charlie à la fin du ballet.

— Ravie ! s’écria Rose avec enthousiasme. Vous dansez dans la perfection. Je n’ai jamais rien vu d’aussi joli, pas même au théâtre, la seule fois que j’y suis allée.

— Oui, nous ne dansons pas trop mal, fit Charlie en se redressant, mais ce n’est rien en comparaison de nos autres talents. Si nous avions apporté nos chalumeaux, nous vous aurions donné un concert. »

Rose commençait à croire qu’elle avait quitté l’Amérique pour se trouver tout à coup transportée dans les montagnes de l’Écosse.

« D’où vous est venue cette idée de former un clan ? demanda-t-elle. Notre famille serait-elle d’origine écossaise ? Je l’ignorais complètement. »

Archie se chargea de lui répondre du haut du phaéton où il s’était perché :

« Notre grand-père descend d’une des plus vieilles familles d’Écosse, lui dit-il. Un des romans de Walter Scott nous le remit en mémoire il y a trois mois. À force de chercher, nous trouvâmes une cornemuse, des chalumeaux et tous les ornements caractéristiques de notre costume, et nous organisâmes le clan des Campbell en jurant d’y faire honneur à tous les points de vue. Je vous avoue que c’est pour nous une grande source de distractions.

— Je n’en doute pas, fit Rose en hochant la tête d’un air d’approbation.

— Ma cousine, ajouta Charlie, nous vous donnerons quand vous en aurez envie le spectacle d’un combat à la claymore. Je représente Fitz-James, et Archie, Roderick Dhu. À nous deux, nous faisons des choses merveilleuses.

— Oui, s’écria Will, mais les autres ont bien aussi leurs mérites. Il faut entendre Stève jouer du chalumeau ! On dirait un rossignol. »

Georgie fit à son tour l’éloge de Mac :

« Nous ne faisons guère qu’exécuter les ordres de Mac, dit-il. C’est lui qui nous découvre dans les vieux bouquins les plus jolies légendes d’Écosse, qui nous dessine des costumes et nous apprend les mœurs et coutumes des anciens temps.

— Et vous, Jamie, qu’est-ce que vous faites ? demanda Rose au bébé, qui ne la quittait pas, sans doute par crainte de ne plus entendre parler des bonbons promis.

— Je suis le petit page, répondit Jamie d’un air fin. Et Will et Georgie sont tantôt les troupes en temps de guerre, tantôt les traîtres ou les animaux féroces quand nous jouons à la chasse.

— En un mot, reprit Rose, Will et Georgie sont, si ce qu’on m’a dit est vrai, ce qu’on appelle au théâtre des utilités. Ils sont toujours prêts à tout faire pour obliger les autres, et cela prouve leur bon caractère. »

Georgie et Will, très heureux des éloges de leur cousine, se promirent d’organiser prochainement à son intention une grande représentation théâtrale.

L’arrivée de Phœbé, envoyée par tante Prudence « pour faire rentrer miss Rose », coupa court à de nouveaux jeux. Phœbé apportait un manteau, une capeline et des caoutchoucs, sans compter un châle et une voilette.

« C’est inutile, lui dit Archie, remportez tout cela ; nous allons ramener « miss Rose » en voiture. »

Sur un signe de leur chef, les jeunes Campbell s’attelèrent aux brancards de la calèche où toujours était Rose, et ramenèrent au bas du perron, après lui avoir fait faire deux fois le tour de la pelouse.

Aux cris de joie qu’ils poussèrent en arrivant, tante Patience mit la tête à sa fenêtre, et tante Prudence accourut en toute hâte, tandis que la vieille Debby levait les bras au ciel en s’écriant :

« Ah ! mon Dieu ! ces affreux garçons vont tuer cette délicate petite créature. »

Mais la délicate petite créature en question semblait ravie de son équipée, et, si elle avait les cheveux légèrement ébouriffés, elle n’avait jamais eu l’air plus gai, ni les joues plus roses que lorsqu’elle sortit de la calèche au bras d’Archie, et qu’elle monta les quelques marches du perron comme une petite reine suivie de six esclaves dévoués.

Tante Prudence, qui croyait Rose très malade, la reçut avec force lamentations. Elle s’imaginait que sa nièce avait dû prendre froid, et disait hautement que c’était une imprudence sans pareille d’être sortie de la maison.

« Vous devez être fatiguée, lui dit-elle. Allez vous reposer une heure ou deux dans votre lit. »

Ses neveux n’entendirent pas de cette oreille.

« Vous nous avez invités à goûter avec Rose, s’écrièrent-ils avec un ensemble parfait, nous ne voulons pas partir encore. Je vous en prie, ma tante, ne nous privez pas de la présence de Rose. Nous serons sages comme des images. »

Les goûters de tante Prudence étaient renommés parmi ses neveux.

« Ne faites pas tant de bruit, mes enfants, dit la bonne dame en se bouchant les oreilles. Vous m’assourdissez. Puisque vous tenez tant à Rose, je lui permets de venir vous rejoindre quand elle aura refait sa toilette et pris une cuillerée de vin de quinquina. Que voulez-vous pour votre goûter ?

— Du plum-cake.

— Des confitures.

— Du pain d’épice.

— De la gelée de pommes.

— Des poires.

— Je suis sûr que Rose aimerait des beignets de pommes.

— Elle aimerait bien mieux des tartes à la crème ! »

Chacun ayant ainsi donné son goût en même temps que ses conseils, tante Prudence alla vaquer aux préparatifs du festin.

Un quart d’heure après, Rose sortait de sa chambre avec un tablier neuf et des cheveux bien lisses. Ses cousins l’attendaient dans le vestibule ; elle s’arrêta à mi-chemin pour les regarder à son aise. Jusque-là, elle avait été trop intimidée pour oser faire cet examen ; mais, du haut de l’escalier, rien n’était plus facile que de voir sans être vue.

Les sept cousins avaient une ressemblance de famille très marquée ; tous étaient blonds aux yeux bleus, mais c’était une sorte de gamme de couleurs, car on voyait chez eux tous les tons du blond et du bleu, entre les cheveux d’un blond ardent et les yeux bleu foncé de l’aîné, Archie, qui avait près de seize ans, et les cheveux pâles et les yeux limpides du petit Jamie qui avait à peine six ans. Tous resplendissaient de santé et de bonheur, et leur physionomie franche et ouverte faisait plaisir à voir.

La conclusion de Rose fut que, somme toute, ils étaient beaucoup moins effrayants qu’elle ne l’avait cru tout d’abord.

Ils étaient tous là, devant ses yeux, y compris Mac, que ses camarades étaient allés relancer dans la bibliothèque.

Archie et Charlie, leurs bras passés autour de leurs épaules comme une paire de vieux amis, se promenaient de long en large en chantonnant un air connu. Mac, qui avait eu soin d’emporter son livre, avait littéralement le nez dedans. Le pauvre garçon était très myope et ne se doutait pas qu’il accroissait encore sa myopie en lisant outre mesure. Stève, debout devant la grande glace, refaisait, pour la vingt-cinquième fois, son nœud de cravate. Georgie et Will étudiaient de compagnie le mécanisme d’un vieux cartel sculpté, et Jamie se tenait assis sur le perron pour pouvoir réclamer plus tôt ses bonbons.

Rose devina son intention et s’amusa à jeter sur ses genoux une pluie de papillotes, ce qui lui fit pousser des cris de joie.

Les aînés, relevant la tête, adressèrent force sourires et signes amicaux à la petite personne qu’ils apercevaient à travers les barreaux de la rampe. Les doux yeux de Rose, son air timide, sa jolie figure et surtout sa robe noire témoignant d’un deuil récent, lui avaient gagné le cœur de ses cousins, et ils avaient résolu d’un commun accord de s’efforcer de lui faire oublier qu’elle était orpheline.

« Descendez-vous ou si je monte ? lui cria Charlie, en imitation de Barbe-Bleue.

— Le goûter est prêt, ajouta Will.

— Voulez-vous accepter mon bras ? » lui dit Archie avec une courtoisie digne d’un chevalier de l’ancien temps.

Rose, plus rouge qu’une cerise, fut conduite à la place d’honneur.

Le goûter fut très gai et rendu plus intéressant encore par la conduite incompréhensible de Charlie et d’Archie. Ces jeunes gens ne cessaient de faire des allusions mystérieuses à un secret qu’ils connaissaient seuls. C’était, disaient-ils, un événement extraordinaire, une chose importante qui ferait le bonheur de toute la famille. On les accablait de questions, sans perdre un coup de dent, bien entendu, mais ils refusaient de soulever le plus petit coin du voile qui entourait ce mystère.

« Est-ce que je connais cela ? demanda Jamie.

— Oui, répondit Charlie, mais vous êtes trop petit pour vous en souvenir. Stève et Mac l’aiment beaucoup. Nous l’aimons tous, du reste. »

Stève et Mac abandonnèrent un instant leurs beignets pour mieux réfléchir.

« Qu’est-ce que cela peut bien être ? s’écria le premier.

— Vous le verrez.

— Et qui est-ce qui le verra d’abord ? demanda Will.

— Tante Prudence, répondit Archie.

— Quand arrivera cet événement ? dit Georgie qui ne tenait plus en place.

— Lundi, très probablement.

— De quoi parlez-vous donc, mes enfants ? demanda à son tour tante Prudence.

— Comment, s’écrièrent ses neveux, vous n’êtes pas du secret.

— Non, dirent les deux complices en échangeant un regard d’intelligence ; mais cela n’empêche pas tante Prudence d’aimer passionnément ce dont nous parlons.

— « De quelle couleur est-ce ? fit Rose.

— Hum ! Brun et bleu.

— C’est bon à manger ? demanda Jamie.

— Certains peuples sauvages le prétendent, mais je ne voudrais pas en essayer. »

Et Charlie partit d’un éclat de rire.

« Je renonce à deviner vos énigmes, dit Mac impatienté.

— C’est le plus sage, mon enfant, » répondit Archie d’un ton paternel, tandis que Jamie confiait à sa cousine qu’il ne savait pas comment il pourrait vivre jusqu’au lundi suivant, tant il avait hâte de connaître ce grand secret.

Peu après, le clan des Campbell prit congé de ses aimables hôtes et s’éloigna en chantant à tue-tête : « Les bonnets bleus sont à la frontière. »

« Eh bien, fillette, dit alors tante Prudence, comment trouvez-vous vos cousins ?

— Ils sont très gentils, répondit Rose, mais j’aime mieux Phœbé. »

La vieille demoiselle fut stupéfaite de cette réponse, qu’elle alla répéter à sa sœur en ajoutant :

« Il est heureux qu’Alec revienne bientôt nous décharger de toute responsabilité, car je renonce à comprendre cette enfant. »

Rose, un peu fatiguée de sa journée, s’étendit sur une chaise longue avec l’intention de deviner le secret dont avaient parlé ses cousins.

Elle s’endormit au beau milieu de ses méditations, et rêva qu’elle était revenue dans la maison paternelle et couchée dans son petit lit. Il lui semblait voir son père s’approcher d’elle, la prendre dans ses bras et l’embrasser tendrement en murmurant :

« Ma pauvre enfant !… ma chère petite Rose ! »

Ce rêve était si doux et en même temps si réel, que la petite fille se réveilla en sursaut pour se trouver en effet dans les bras d’un grand monsieur à barbe brune qui lui disait d’une voix laquelle semblait l’écho de celle de son père :

« Rose, ma chérie, n’ayez pas peur, je suis l’oncle Alec. »

CHAPITRE III

L’ONCLE ALEC

Le lendemain, à son réveil, Rose n’était pas bien sûre de ne pas avoir rêvé tout ce qui lui était arrivé la veille, tant cette journée avait été pleine de surprises. Il lui tardait surtout de s’assurer de la réalité de l’arrivée de son oncle, et, quoiqu’il fût à peine six heures, elle se hâta de se lever et de s’habiller.

On était au mois de mai ; le soleil brillant à l’horizon promettait une belle journée. Après avoir fini sa toilette, Rose ouvrit sa fenêtre et vint s’accouder sur son balcon. Un rouge-gorge faisait son nid dans le vieux marronnier dont les branches s’avançaient auprès de la maison ; il apportait brin à brin les fétus avec lesquels il construisait la demeure de ses petits, chef-d’œuvre d’amour et de patience, et la petite fille le suivit longtemps des yeux. Puis elle admira l’Océan qui s’étendait à perte de vue devant-elle, et, bercée par le bruit des vagues, elle se laissa aller à la rêverie.

Elle agitait une grave question dans son esprit. Aimerait-elle l’oncle Alec ? Ne l’aimerait-elle pas ?

C’est à peine si elle avait pu l’entrevoir la veille, car, toutes les fois qu’elle avait essayé de le regarder, elle avait rencontré un regard bleu fixé sur elle avec attention.

Tout à coup elle aperçut son tuteur qui revenait de son bain matinal, les cheveux encore tout ruisselants d’eau de mer. Il se promenait lentement au soleil, et Rose put l’observer à son aise.

C’était un homme d’une quarantaine d’années au teint bronzé et aux larges épaules. Il était grand et alerte, vif et robuste ; il portait le costume bleu des marins, et les boucles de ses cheveux bruns encadraient une figure à la fois douce et ferme.

« Je crois que je l’aimerai, se dit Rose. Il a l’air d’avoir une volonté à lui, mais il doit être très bon. »

Le docteur leva la tête pour voir si le grand marronnier était prêt à fleurir, et il aperçut la petite curieuse à son balcon.

« Déjà levée, dit-il en souriant.

— Je voulais savoir si vous étiez bien réellement arrivé, répondit Rose.

— Venez faire un tour de promenade avec moi, vous vous assurerez par vous-même que je suis ici en chair et en os.

— Tante Patience me défend de sortir de ma chambre avant le déjeuner.

— Vraiment ? Alors, puisque la montagne ne peut pas venir vers Mahomet, c’est Mahomet qui ira vers la montagne. »

Mais, au lieu de passer par l’escalier comme tout le monde, l’oncle Alec monta sur un banc de pierre, et, s’accrochant à quelques saillies du balcon avec une agilité qui n’appartient qu’aux marins, il arriva en un instant auprès de Rose stupéfaite.

« Avez-vous encore des doutes sur mon existence ? » lui dit-il, escaladant la balustrade du balcon.

Rose ne lui répondit que par un sourire.

« Comment va ma petite fille ce matin ? continua-t-il après lui avoir donné un baiser.

— Assez bien, mon oncle, je vous remercie, dit Rose.

« Assez bien ? répéta celui-ci. Et pourquoi n’est-ce pas très bien, s’il vous plaît ?

— J’ai toujours mal à la tête quand je m’éveille.

— Vous ne dormez donc pas toute la nuit ?

— Oh ! non ; je reste souvent éveillée pendant des heures ; j’ai le cauchemar, et il semble que je suis plus fatiguée quand je me lève que quand je me couche.

— Que faites-vous de vos journées ?

— Je lis, je couds un peu, je sommeille et je tiens compagnie à mes tantes.

— Comment ! vous ne sortez pas, vous ne courez pas et vous ne faites rien dans la maison ?

— Tante Prudence trouve que je ne suis pas assez forte pour prendre beaucoup d’exercice. Je vais quelquefois en voiture avec elle, mais cela ne m’amuse guère.

— Je le comprends, murmura l’oncle Alec. – Avec qui jouez-vous ? demanda-t-il tout haut.

— Avec personne. J’ai joué une fois avec Ariane Blish, mais elle m’agace avec ses airs de momie.

— Et vos cousins ?

— Ils sont venus hier ; ils me plaisent assez, mais naturellement je ne puis pas jouer avec eux.

— Pourquoi donc ?

— Mais ce sont des garçons.

— Qu’importe ! Ce sont de bons garçons, qui n’ont jamais eu de sœur et qui ne demandent qu’à vous aimer. Vous les verrez forcément toute votre vie, puisqu’ils sont vos cousins. Ne vaut-il pas mieux pour vous les connaître tout de suite ? Au reste, je tâcherai de vous trouver aussi une gentille petite amie.

— Phœbé est très gentille, s’écria vivement Rose : je l’ai vue hier pour la première fois, mais cela ne m’empêche pas de l’aimer beaucoup.

— Phœbé ! répéta son oncle. Qui est-ce, Phœbé ? »

Rose raconta tout d’une haleine ce qu’elle savait de sa nouvelle amie. Le docteur l’écouta en souriant.

« Je ne comprends pas très bien pourquoi vous aimez tant cette pauvre enfant trouvée, lui dit-il quand elle eut terminé son récit.

— Vous allez peut-être vous moquer de moi, mon oncle, mais j’ai plus de sympathie pour Phœbé que pour toutes les petites filles riches et élégantes que j’aie jamais vues. Elle vaut cent fois cette petite pimbêche d’Ariane Blish. Il me serait impossible de vous dire pourquoi je l’aime. Je n’en sais rien moi-même. C’est sans doute parce qu’elle paraît si gaie et si travailleuse. Ah ! si vous l’entendiez chanter et si vous la voyiez laver, frotter et faire toutes sortes de choses sans être fatiguée ! Ce n’est pas elle qui a des chagrins.

— Qu’en savez-vous, ma mignonne ?

— C’est elle qui me l’a dit. Quand je lui ai demandé si elle en avait autant que moi, elle m’a répondu en riant :

« — Oh ! non ; seulement je voudrais bien pouvoir aller à l’école, mais cela viendra peut-être un jour si je suis sage. »

— Ainsi donc, reprit l’oncle Alec, cette petite Phœbé trouve tout naturel d’avoir pour son lot une vie toute de travail, de pauvreté et d’isolement, et elle n’est envieuse du bonheur de personne ? Quelle brave petite enfant ! Vous avez raison de l’aimer, Rosette, elle le mérite. Mais quels sont donc ces grands chagrins personnels dont vous vous plaignez ?

— Oh ! ne me le demandez pas, je vous en prie.

— Vous les avez confiés hier à Phœbé. N’aurez-vous pas la même confiance en moi ? dit M. Campbell avec tant de bonté dans la voix que Rose répondit, les larmes aux yeux :

— Le plus grand est la perte de mon cher papa. »

L’oncle Alec la prit sur ses genoux et l’embrassa tendrement en lui disant :

« Ma pauvre chérie, c’est là un vrai, un grand chagrin, auquel je ne puis rien malheureusement ; mais n’oubliez pas qu’il m’a chargé de le remplacer auprès de vous et que je ferai tous mes efforts pour vous rendre heureuse.

— Et puis, continua Rose, je m’ennuie tant ! Je suis toujours malade ou mal en train ; je ne puis rien faire sans fatigue !…

— Ne vous en inquiétez pas. C’est l’affaire des médecins et je me charge d’y mettre bon ordre.

— Tante Myra dit que je serai malade toute ma vie parce que j’ai une mauvaise constitution, déclara Rose d’un petit air important qui prouvait qu’elle était très disposée à considérer une santé délicate comme une qualité qui la plaçait au-dessus du commun des martyrs.

— Tante Myra est une… commença le docteur d’une voix irritée. Hum ! fit-il en se reprenant, c’est une excellente femme, mais elle a la manie de croire que tous ceux qui l’entourent sont mourants. Nous lui prouverons qu’on peut très bien fortifier des tempéraments et qu’avec un peu de bonne volonté de leur part, les petites filles les plus pâles deviennent facilement fraîches et roses. Soyez sans inquiétude à ce sujet. Si vous voulez m’obéir, je réponds de vous guérir bientôt.

— Quel bonheur ! s’écria Rose. C’est si ennuyeux de n’avoir point de force… Mais j’espère que vous ne me ferez pas prendre des remèdes trop désagréables. Si vous saviez ce que j’en ai déjà avalé ! Vous voyez bien tous ces médicaments qui sont sur la cheminée, il y en a là dedans qui sont horriblement mauvais. »

Le docteur se leva brusquement pour aller passer en revue le régiment de fioles dont parlait sa nièce. En lisant les étiquettes de chacune de ces petites bouteilles tantôt il fronçait les sourcils, tantôt il levait les épaules. Enfin, il les prit toutes sans exception et les jeta par la fenêtre en disant :

« Voilà le meilleur usage qu’on puisse faire de toutes ces drogues.

— Oh ! mon oncle, s’écria Rose épouvantée, tante Prudence va se fâcher. Et tante Myra, qu’est-ce qu’elle va dire ?

— N’ayez pas peur ; je prends sur moi toute la responsabilité. Ne suis-je pas votre docteur ?… D’ailleurs, regardez-vous dans la glace et dites-moi si mes remèdes ne valent pas mieux que ceux de vos tantes. Vous voilà déjà rose comme une petite rose de mai. »

La petite fille le menaça du doigt et répliqua malicieusement :

« Prenez garde, mon oncle ; que diriez-vous plus tard si j’allais suivre votre exemple pour vos ordonnances !

— Je ne dirais rien du tout. Je vous laisse toute latitude à cet égard ; mais je n’ai aucune crainte, je suis persuadé que vous prendrez mes remèdes sans la moindre répugnance. Maintenant j’attends le récit de vos autres chagrins. »

Rose fit une petite moue :

« J’espérais, dit-elle, que vous oublieriez de me le demander.

— Pour guérir mes malades, il est indispensable que je sache leurs maladies. Voyons fillette, passons au chagrin n° 3.

— C’est sans doute très mal de ma part, balbutia Rose, mais je voudrais avoir un peu moins de tantes. Elles sont bien bonnes, et je ne demanderais pas mieux que de leur être agréable ; mais je ne sais pas comment il faut faire, car elles se ressemblent si peu que ce qui plaît aux unes déplaît aux autres. »

L’oncle Alec se mit à rire de bon cœur. Il connaissait ses belles-sœurs et comprenait parfaitement l’embarras de Rose. Au milieu de tous ces caractères dissemblables et avec tant de directions différentes, la petite fille semblait un volant repoussé incessamment par des raquettes. Il était plus que temps pour elle que l’arrivée de son tuteur mît fin à cet état de choses.

« Dorénavant, lui dit celui-ci, nous laisserons de côté le régime des tantes pour passer à celui des oncles. Cela vous réussira peut-être mieux. Je suis votre tuteur légal, ne l’oubliez pas, ma chère pupille. Désormais personne autre que moi ne se mêlera de vous et de votre éducation. La petite barque n’aura plus qu’un seul capitaine qui tâchera de la diriger dans le droit chemin. N’avez-vous plus d’autres chagrins ? »

Rose devint rouge comme une pivoine en murmurant :

« Je ne peux pas vous le dire… Ce ne serait pas gentil… D’ailleurs, je suis à peu près sûre de m'être trompée. »

Son oncle n’avait pas besoin d’explication pour comprendre de quoi il s’agissait.

« Écoutez-moi bien, mon enfant, lui dit-il d’une voix grave et émue. Je vais vous parler sérieusement comme à une personne raisonnable. Vous me connaissez à peine : évidemment je ne puis obtenir tout de suite votre confiance et votre affection ; mais je tiens à vous faire comprendre, dès le début, que je vous aime tendrement et que, si je me trompe jamais dans ma manière d’agir envers vous, je le regretterai plus amèrement que personne au monde. C’est un peu ma faute si, en ce moment où je voudrais être votre meilleur ami, je suis pour vous presque un étranger. Des circonstances douloureuses m’ont éloigné de votre père pendant bien des années, et vous avez grandi loin de moi. Grâce au ciel, je me suis réconcilié avec mon frère l’année dernière. Nous nous sommes pardonné nos torts réciproques. Le passé a été effacé entre nous, et, pour bien me prouver qu’il ne m’en voulait pas, il m’a confié son enfant chérie. Je lui ai promis de veiller sur elle comme un second père et de l’aimer de toute l’affection que j’avais eue pour ses parents. Ce sera là désormais le but de ma vie ; mais je ne serai heureux que lorsque ma petite Rose aura appris à m’aimer. Voudra-t-elle essayer ? »

Pour toute réponse, Rose glissa sa petite main dans celle de son oncle, puis, d’un élan soudain, jeta ses deux bras autour de son cou et l’embrassa de tout son cœur. Un léger coup frappé à la porte les fit tressaillir tous les deux. Le docteur essuya furtivement une larme, et Rose cria :

« Entrez ! »

C’était Phœbé qui tenait une tasse de café noir.

« Bonjour, mademoiselle, dit-elle. Debby m’a dit de vous apporter ceci à sa place et de vous offrir mes services pour vous habiller.

— Merci, Phœbé. Je suis prête et n’ai plus besoin de rien. Mon café est-il assez fort ? »

L’oncle Alec arrêta la tasse au passage.

« Attendez un instant, ma petite Rose, s’écria-t-il. Est-ce que vous prenez tous les jours du café aussi fort ?

— Oui, mon oncle. Je l’aime beaucoup. Tante Prudence dit que c’est un tonique et que cela me fortifie.

— Voilà qui m’explique votre impressionnabilité, vos insomnies et votre pâleur ! Le café ne vous vaut rien du tout, et je vous défends d’en prendre à l’avenir. Cela vous coûtera peut-être un peu, mais vous conviendrez plus tard que j’ai eu raison. Avez-vous du lait frais à nous donner, Phœbé ?

— Oui, monsieur ; on vient de traire les vaches.

— Très bien. Voilà le déjeuner qui convient à ma malade. Je tiendrai compagnie à ma nièce. Apportez-nous deux bols de lait, Phœbé. »

Rose prit un air boudeur. Le docteur continua sans avoir l’air de s’en apercevoir :

« J’ai rapporté de mes voyages une jolie petite coupe en bois de quassia. On prétend que ce bois a la propriété de doubler la valeur de ce qu’on y dépose. Je vous la donnerai pour boire votre lait du matin. À propos, l’une de mes malles est remplie d’objets que j’ai recueillis de tous côtés à votre intention. J’espère que vous y trouverez quelque chose à votre goût. Nous ferons ce déballage aussitôt que la caisse sera arrivée. Ah ! Voici notre lait ! À la santé de miss Rose Campbell et au bon résultat de son nouveau traitement ! »

Comment eût-il été possible à Rose de persister à bouder avec cette perspective de nombreux cadeaux, que son oncle venait de faire miroiter devant ses yeux ? Un sourire remplaça son air maussade, et elle avala d’un trait son bol de lait en convenant tout bas qu’après tout, ce n’était pas là un remède bien difficile à prendre.

« À présent, dit le docteur, je vais vous quitter pour aller faire ma toilette. »

Et, au grand étonnement de Phœbé, il se prépara à redescendre par le chemin aérien qu’il avait pris pour monter.

« Vous voulez donc faire concurrence à Minette, lui dit Rose en riant.

— C’est une vieille habitude d’enfance, repartit son oncle. Votre chambre était la mienne autrefois, et je n’y arrivais jamais que par le dehors pour ne pas déranger mes tantes. C’est encore une très bonne gymnastique. Elle remplacera avantageusement celle que je faisais à bord. Au revoir, ma nièce.

— Au revoir, mon oncle.

— Quel drôle de tuteur ! s’écria Phœbé.

— Il est charmant. Je n’ai plus du tout peur de lui, » répondit Rose.

Mais, quand le docteur entra dans la salle à manger à l’heure du déjeuner, la figure de sa pupille s’était de nouveau assombrie.

« Et bien, qu’avez-vous donc, ma petite Rose ? lui demanda-t-il.

— Oh ! mon oncle, s’écria la petite fille d’un ton tragique, est-ce que vous tenez essentiellement à me faire manger de ça ? »

Ça, comme disait Rose, c’était une sorte de bouillie faite avec de la farine d’avoine.

« Vous ne l’aimez pas ? dit l’oncle Alec.

— Je la déteste, fit-elle avec emphase.

— Alors vous mentez à votre origine écossaise, car c’est là notre mets national par excellence. C’est dommage. Je l’avais faite moi-même, comptant bien la partager avec vous. Vous ne vous imaginez pas comme c’est bon avec de la crème bien épaisse. N’en parlons plus, puisque vous ne l’aimez pas. »

Rose était résolue à ne pas toucher à cette détestable bouillie ; mais, du moment où on ne la forçait pas à obéir, elle changea d’avis.

« On m’a si souvent répété que c’était bon pour la santé, dit-elle, que je l’ai prise en grippe, mais je veux bien en manger un peu pour vous être agréable.

— Cela me fera vraiment plaisir, mon enfant. Tous mes neveux ont été élevés de cette manière, et leur santé s’en est fort bien trouvée. Je veux que ma fillette devienne aussi forte et aussi bien portante que ses cousins. »

Rose porta sa cuiller à sa bouche avec la ferme intention de manger, coûte que coûte ce mets exécré ; elle fut très surprise de le trouver beaucoup moins mauvais qu’elle ne se l’était figuré, et bientôt elle ne songea plus qu’à suivre la conversation animée qui avait lieu entre son oncle et ses grand’tantes. Rien ne lui paraissait plus comique que d’entendre les vieilles demoiselles appeler « mon garçon » ce grand monsieur dont les quarante ans semblaient à Rose un âge vénérable.

Cependant, le bruit de l’arrivée du docteur s’étant répandu dans le pays, toute la famille Campbell vint lui souhaiter la bienvenue, et Rose put voir combien chacun aimait son tuteur.

« Eh bien, cousine, lui dit Archie, n’avais-je pas raison hier en vous disant que ce que nous attendions était brun et bleu et que nous l’aimerions tous à la folie ? L’oncle Alec est brun, son costume de marin tout bleu, et nous sommes prêts à le manger de baisers. »

Pendant que les enfants jouaient ensemble, les grandes personnes avaient entre elles un long entretien dont notre petite héroïne fit tous les frais. Ce fut une sorte de conseil de Camille. Chacun fut appelé à donner son avis sur l’orpheline et le genre de vie qui lui convenait.

Tante Prudence déclara que Rose ne ressemblait à aucune autre petite fille, et qu’elle ne se chargeait pas de l’élever. Tante Myra annonça la fin prochaine de sa nièce, qu’elle croyait de bonne foi phtisique au dernier degré. La frivole tante Clara ne songeait qu’à envoyer Rose dans une pension fashionable et à la conduire dans le monde le plus tôt possible. L’austère tante Juliette aurait voulu au contraire qu’on mît l’enfant dans un de ces pensionnats sévères ou l’on bourre les jeunes filles de travail sans assez de souci de leur santé.

L’oncle Alec, dont les paroles eussent été noyées par ce déluge de phrases féminines, ne dit mot, et tante Patience, toujours malade, n’avait pas voix au chapitre. Seule, tante Jessie parut comprendre la situation.

« Ce qu’il faut à cette pauvre petite, s’écria-t-elle, ce sont des soins maternels et beaucoup de tendresse. Comptez sur moi pour vous seconder, mon cher Alec. »

Et, de fait, le docteur ne comptait que sur elle. Il laissa parler ses belles-sœurs sans les interrompre, puis leur répondit enfin :

« Vous avez probablement toutes raison à votre point de vue particulier ; mais je ne trouve pas que, jusqu’à présent, vous ayez bien réussi avec cette enfant. Cela doit tenir à ce que trop de monde à la fois s’est occupé d’elle. Physiquement et moralement, elle est dans un triste état. Cependant, quoi qu’en dise Myra, je suis loin de la croire en danger, et je me fais fort de la guérir si vous voulez me laisser essayer, pendant un an, d’élever Rose à ma guise. Promettez-moi de ne vous opposer à rien de ce que je ferai, quelque bizarre que cela puisse vous paraître au premier abord. Si, dans un an, à pareille époque, je n’ai pas obtenu un meilleur résultat, je donnerai ma démission, et vous serez libres alors de prendre ma place. »

La question fut tranchée.

Le soir, après le départ de ses visiteurs, le docteur se mit à arpenter sa chambre d’un air préoccupé. Tout à coup, il sortit de sa rêverie et s’écria à demi-voix :

« La première chose à faire est d’occuper l’esprit de Rose et d’agir sur son imagination. Les pronostics funèbres de Myra ne sont bons qu’à démoraliser des personnes même plus âgées que cette enfant. »

Ouvrant alors une de ses malles, il en sortit un coussin de soie brodé d’arabesques d’or et d’argent, et une coupe en bois sculpté.

« Cela suffira pour le début, continua-t-il. Je l’effrayerais si je commençais trop énergiquement. Quand je posséderai sa confiance, j’aurai gagné la moitié de la partie… Mais il faudra lui faire pendre quelques pilules, sans quoi tante Prudence et tante Myra la croiront perdue. Je réponds que, si celles-là ne lui font pas de bien, elles ne lui feront au moins pas de mal ! »

Il alla chercher un gros morceau de pain de seigle, avec lequel il confectionna des pilules qu’il roula dans du sucre en poudre et qu’il renferma dans une ravissante petite bonbonnière en émail.

« Bien, fit-il alors. Comme cela j’aurai la paix, tout en faisant ma volonté. Quand l’expérience aura réussi, je confesserai mes méfaits. »

Pendant ce temps, Rose s’était mise au piano pour faire plaisir à ses tantes.

L’oncle Alec était rentré. Il l’écouta longtemps en songeant à l’unique roman de sa vie. Sa brouille avec son frère était venue d’une rivalité bien involontaire ; les deux frères s’étaient, sans se le dire, épris de la même jeune fille, celle-là même qui devait devenir la mère de Rose. C’était une petite Rose aussi, une nature d’élite, frêle et charmante comme sa fille qui lui ressemblait beaucoup, et pleine de cœur et d’intelligence. Lorsque le docteur Campbell, trompé par l’amitié fraternelle que lui témoignait la jeune fille, lui avait demandé sa main, il avait appris que déjà elle était la fiancée de son frère Georges. Depuis lors, le docteur avait toujours voyagé ; mais il n’avait pu pardonner à son frère de lui avoir fait mystère de ses fiançailles, et n’était pas parvenu à oublier sa jeune belle-sœur morte au bout d’un an de mariage. Jamais une autre femme n’avait pris dans son cœur la place de celle qu’il considérait comme une créature parfaite. Cependant, le temps aidant, et comme il l’avait dit à Rose, il avait fait la paix avec son frère à son dernier voyage, et il reportait sur la fille de celle qu’il avait tant aimée tout l’amour plein d’abnégation qu’il avait eu autrefois pour la mère.

À huit heures sonnant, l’oncle Alec s’approcha de Rose.

« Il faut aller vous coucher, ma petite, lui dit-il ; si vous veilliez plus longtemps, vous ne pourriez pas vous lever de bonne heure, et j’ai de grands projets pour demain matin. Que dites-vous de ce que j’ai déjà trouvé pour vous dans votre fameuse caisse ?

— Oh ! que c’est joli ? s’écria Rose, en prenant le coussin.

— Dans mes pérégrinations, continua le docteur, j’ai récolté d’excellents remèdes. Ils ont le mérite d’être non seulement très simples, mais très agréables. Que diriez-vous si nous les mettions en pratique ? Voici, par exemple, le coussin que vous tenez : il m’a été donné par une vieille Indienne qui m’a guéri d’une grave maladie. Il est rempli de safran, de pavots et de mille autres plantes somnifères. Posez-le sous votre oreiller ; vous verrez quel sommeil calme il vous procurera, et comme vous serez fraîche et dispose le lendemain.

— Vraiment ? s’écria Rose. Je ne demande pas mieux que d’en essayer. Et cette belle coupe ? est-ce celle dont vous m’avez parlé ?

— Oui, mais je me suis rappelé qu’elle perdait la moitié de sa valeur lorsqu’elle est touchée par d’autres que par son légitime propriétaire. Il vous faudra donc apprendre à traire vous-même votre lait.

— Je ne pourrai jamais, objecta Rose terrifiée.

— Bah ! votre amie Phœbé vous montrera comment on doit s’y prendre ; vous ne serez pas plus incapable qu’elle d’une opération aussi simple.

— Ne croyez-vous pas, mon cher Alec, interrompit tante Prudence, que vous feriez bien de donner à Rose quelque chose d’un peu fortifiant.

— Si vous tenez à des pilules, en voici ! répondit le docteur en réprimant un léger sourire. J’ordonne à Rose de prendre tous les jours deux pilules, une le matin et une le soir. Vous en verrez bientôt les effets merveilleux. Allons, bonsoir, ma chère petite malade. »

Mais quand la porte se fut refermée sur la petite fille, son tuteur s’écria :

« En vérité, quand je songe à la tâche que j’entreprends, j’ai une envie folle de fuir pour revenir seulement quand Rose sera majeure ! »

CHAPITRE IV

UN ÉCHANGE

En sortant de sa chambre le lendemain matin, la première personne qu’aperçut Rose fut l’oncle Alec, qui l’attendait sur le seuil de la porte.

« Où allez-vous comme cela, ma belle demoiselle ? lui dit-il, ainsi que dans la chanson.

— Je vais à l’étable, » répondit-elle gaiement.

En effet, elle n’avait eu garde d’oublier sa coupe en bois de quassia.

« Allons chercher Phœbé, notre professeur, » dit l’oncle Alec.

Mais, au son de leur voix, tante Prudence montra, à l’autre bout du corridor, sa tête encore coiffée d’un bonnet de nuit.

« Où donc allez-vous tous deux de si grand matin ? leur demanda-t-elle étonnée.

— L’homme vertueux se plaît à contempler l’aurore, fit le docteur en riant. L’astre du jour s’est levé avant nous, cependant, et il faut en faire notre deuil pour aujourd’hui, mais nous deviendrons matinaux, n’est-ce pas, Rose ?

— Certainement.

— Ah ! puisque je vous rencontre, ma tante, reprit le docteur, pourrais-je vous demander la permission d’accaparer pour mon usage personnel la chambre verte ?

— Je vous abandonne toutes les chambres du manoir, à l’exception de celle de ma sœur.

— Et me permettrez-vous aussi de prendre à droite et à gauche de quoi la meubler à ma fantaisie ?

— Mettez la maison sens dessus dessous si vous voulez. Tout ce qui est ici est à vous. Je ne vous demande qu’une chose, c’est de rester auprès de nous le plus longtemps possible.

— Soyez tranquille, ma tante ; Rose est là comme une ancre qui me retient au rivage. Je gage que vous en aurez bientôt assez de ma présence.

— Jamais ! s’écria la vieille demoiselle. Rose, n’oubliez pas de vous couvrir, mon enfant. Bonne promenade. »

Et tante Prudence ferma sa porte.

Traire son lait soi-même n’est rien moins que facile, et Rose n’y réussit pas du premier coup. Claudine, la belle vache brune qui donnait de si bon lait, semblait reconnaître à quelles mains inexpérimentées elle avait affaire ; elle se remuait, agitait sa longue queue et se retournait constamment du côté de Rose, qui était assez effrayée de ces procédés.

Enfin, après je ne sais combien d’essais infructueux, de rires et de cris de la part de Rose, l’oncle Alec se chargea de tenir la tête de Claudine. Phœbé prit à deux mains la queue de la bête, et Rose parvint à remplir sa tasse.

« Comme vous êtes pâle ! lui dit alors le docteur. Malgré tout le mouvement que vous venez de vous donner, vous avez l’air d’avoir froid. Courez autour de la pelouse pour vous réchauffer.

— Je suis trop vieille pour courir, répliqua Rose. Notre maîtresse de pension – miss Power – nous disait toujours que ce n’était pas comme il faut pour une jeune fille.

— Je ne suis pas de l’avis de miss Power, dit le docteur d’un ton péremptoire, et, en ma qualité de médecin, je vous ordonne de faire trois fois de suite en courant le tour de la pelouse. »

La petite fille obéit sans dire mot. Le désir de plaire à son oncle semblait lui donner des ailes.

« Je suis heureux de voir que votre « vieillesse » ne vous a pas encore ôté l’usage des jambes, lui dit le docteur quand elle revint un peu essoufflée. Votre ceinture est trop étroite, défaites-la.

— Elle est plutôt trop large, » s’écria Rose.

Pour toute réponse, son oncle dégrafa la bande de cuir de Russie dont elle était si fière. Inconsciemment, l’enfant poussa un soupir de soulagement, et sa ceinture s’élargit de quelques centimètres.

« C’est parce que je viens de courir, dit-elle un peu confuse ; auparavant elle ne me serrait pas du tout.

— Je crois bien ! vous ne respirez pas suffisamment, et vos poumons ne sont jamais qu’à moitié remplis à d’air. Je n’admets pas qu’on se serre. »

Rose s’enorgueillissait souvent de sa taille mince et élégante, et ne désirait nullement de la voir grossir. Elle fit la grimace.

Le docteur continua :

« Donnez-moi cette ceinture. Je vous ai rapporté de Turquie des écharpes et des rubans qui conviendront beaucoup mieux à une jolie petite fille ; nous ferons un échange. Voulez-vous ? »

Rose rougit de plaisir et aussi de honte en balbutiant :

« Je suis bien contente de savoir que… que vous me trouvez jolie…

— Seriez-vous coquette, Rose ?

— J’en ai peur.

— C’est un grand défaut.

— Je ne l’ignore point, et je tâche de m’en corriger ; mais on me fait souvent des compliments, et je ne puis m’imaginer que je sois tout à fait laide. »

L’oncle Alec sourit malgré lui.

« La beauté est souvent un don funeste, dit-il, en reprenant son sérieux, et les plus beaux traits du monde ne sont rien si l’intérieur ne répond pas à l’extérieur. Afin que vous soyez plus tard encore moins « laide, » je tâcherai de faire de vous une aussi belle fille que Phœbé.

— Que Phœbé ? répéta Rose stupéfaite.

— Oui. Cela vous étonne. Phœbé a ce qui vous manque : la force et la santé. Quand donc les jeunes filles comprendront-elles que la véritable beauté ne consiste pas à ressembler à une gravure de modes ou à une poupée de cire ? Mens sana in corpore sano. – Une âme saine dans un corps sain – selon le vieil adage ; la santé du corps et celle de l’intelligence ; voilà ce qu’il faut désirer et ce qu’il tant s’efforcer d’acquérir !…

— Alors vous voudriez me voir, comme Phœbé, frotter les planches et essuyer la vaisselle ?

— Oui, si vous pouviez le faire aussi bien qu’elle, et me montrer des bras aussi ronds et aussi fermes que les siens. »

Rose était abasourdie.

« Vous trouvez que j’ai bien mauvais goût, lui dit son oncle, mais vous n’êtes pas encore au bout de ce qu’on appelle mes excentricités. Rentrons maintenant ; il se fait tard, et je n’aurai pas trop de toute la matinée pour arranger ma chambre.

— Pourrai-je vous aider ? s’écria Rose.

— Non, ma mignonne, je vous remercie ; mais n’ayez pas l’air si désappointé : la grande caisse dont je vous ai parlé est ouverte ; amusez-vous à la visiter. »

Rose ne fit qu’un bond jusqu’à cette fameuse caisse. On peut facilement se représenter son ravissement devant tant d’objets curieux. C’étaient à chaque découverte des cris de joie et des extases sans fin. La cuisse semblait inépuisable, et chaque nouveau cadeau plus joli que le précédent.

Une odeur d’ambre, de bois de sandal et de parfums orientaux se répandit bientôt dans la chambre, et le tapis fut littéralement couvert d’étoffes dépliées et de boîtes à demi ouvertes. Que de richesses !

Était-il possible à Rose de se souvenir encore devant tant de merveilles de tous les griefs qu’elle avait accumulés depuis la veille contre celui qui les lui rapportait de si loin !

Elle pardonna au docteur Alec le régime de lait et de bouillie d’avoine auquel il la soumettait, quand elle aperçut une magnifique boîte à ouvrage en ivoire découpé à jour ; elle se consola de la perte de sa ceinture de cuir de Russie en dépliant une douzaine d’écharpes de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, et, lorsqu’elle découvrit dans un petit coffret plusieurs flacons d’essence, elle en oublia la plus grande injure de toutes : le fait de lui en avoir préféré une autre.

Pendant qu’elle était si agréablement occupée, son oncle opérait une véritable révolution dans la maison. Sans doute il avait pris au mot tante Prudence, car il bouleversait la chambre verte de fond en comble. Le fourneau de fonte, les grands rideaux de damas vert, le lit à quatre colonnes et tous les autres vieux meubles qui garnissaient cette pièce furent enlevés et portés au grenier par l’oncle Alec, aidé de Phœbé et de tante Prudence elle-même. Par quoi les remplaçait-on ? Rose n’était pas si absorbée par ses trésors qu’elle ne vît de temps en temps le docteur y porter soit des chaises de bambou, soit un paravent ou des grandes nattes de Chine, et jusqu’à un appareil hydrothérapique.

« Quelle drôle de chambre il va avoir ! » se dit-elle à plusieurs reprises.

Mais, comme son oncle lui avait dit qu’il n’avait pas besoin d’elle, Rose eut la discrétion de rester où elle était.

« Eh bien, Rosette, êtes-vous contente ? lui demanda l’oncle Alec.

— Je suis ravie ! s’écria-t-elle avec effusion. Comme vous êtes bon de me donner tout cela et que je vous remercie ! Je marche de surprise en surprise ! Regardez-moi. Ma toilette me va-t-elle bien ?

— Parfaitement, » répondit-il en souriant.

Le costume qu’elle avait endossé, pour faire honneur aux cadeaux de son oncle, était un mélange original et charmant de vêtements de différents pays, un assemblage bizarre de couleurs, qui lui allaient à ravir et faisaient ressortir la délicatesse de ses traits et la blancheur de son teint. Elle avait eu tant de plaisir et s’était donné tant de mouvement depuis deux heures, que cela avait mis un peu de vie dans ses yeux et un peu de rose sur ses joues, et qu’elle ne ressemblait déjà plus à la languissante petite créature que le docteur avait trouvée la veille à son balcon.

Sur une jupe de mousseline de l’Inde brodée, elle avait drapé une écharpe bleue, endossé une veste couverte de paillettes et posé un fez rouge sur sa tête blonde ; ses petits pieds jouaient dans des babouches turques, et, à son cou pendaient jusque sur sa poitrine plusieurs colliers d’ambre, de corail et de filigrane. D’une main elle tenait un flacon d’odeurs, de l’autre une boîte de bonbons qui venait en droite ligne de Constantinople.

Il me semble être une petite sultane des Mille et une Nuits, reprit Rose. Ah ! mon oncle, comment pourrai-je jamais vous remercier de toutes vos bontés pour moi ?

— Ce n’est pas bien difficile, ma chérie, répondit le docteur. Je ne vous demande que d’être heureuse et de vous bien porter – « et de m’aimer un peu, » – ajouta-t-il à demi-voix.

— Non pas un peu, mais beaucoup ! » s’écria Rose.

L’oncle et la nièce échangèrent un baiser.

« Je vous laisse, dit le docteur ; il faut que je retourne à mes importants travaux.

— Et moi, fit Rose, je vais aller me montrer à tante Patience dans toute ma splendeur. »

La bonne demoiselle admira complaisamment les moindres parties de la toilette de sa nièce.

« Vraiment, ma tante, lui dit celle-ci, je trouve que je ne devrais pas avoir tant de belles choses pour moi toute seule. Si j’en donnais une partie à Phœbé, pensez-vous que cela fâcherait l’oncle Alec ?

— Je ne crois pas ; mais Phœbé préférerait peut-être des choses plus utiles. Si vous lui donniez une de vos anciennes robes arrangée à sa taille, cela lui ferait sans doute plus de plaisir.

— Elle est trop fière pour accepter des vieilleries, s’écria Rose ; si je lui donne jamais des robes, ce seront des robes neuves !

— Puisqu’elle est si fière elle n’acceptera pas plus les unes que les autres, objecta tante Patience.

— C’est vrai !… Que faire ?… Si au moins elle était ma sœur, cela irait tout seul. Nous partagerions naturellement ce que j’ai ; mais elle n’est pas ma sœur, c’est là, qu’est la différence !… Ah ! une idée ; je vais l’adopter, cela reviendra au même.

— Vous êtes trop jeune pour adopter qui que ce soit, dit tante Patience en riant, mais rien ne vous empêche d’être bonne pour cette petite Phœbé. Ne sommes-nous pas tous frères et sœurs dans la grande famille humaine ? »

Satisfaite de cette demi-approbation, Rose entra dans la cuisine comme un petit ouragan.

Phœbé frottait de toutes ses forces des chenets en cuivre poli. Elle tressaillit en s’entendant crier aux oreilles :

« Sentez cela, goûtez ceci et regardez-moi. »

« Cela » c’était le flacon d’odeurs et « ceci » un des plus gros bonbons de la boîte de Rose.

Phœbé ne se fit pas prier pour obéir et elle admira en conscience la petite sultane qui lui parlait.

Rose continua avec volubilité :

« L’oncle Alec m’a rapporté des masses de cadeaux, vous verrez, je vous les montrerai ; j’aurais voulu les partager avec vous, mais tante Patience dit que vous aimeriez mieux des choses plus simples ; alors je vous donnerai autre chose, ce que vous voudrez, – cela ne vous fâchera pas ? Je voulais vous adopter, pas maintenant, on dit que je suis trop jeune, mais ce sera pour plus tard, quand je serai grande. Voulez-vous ?

— Quoi ? Comment ? Je ne comprends pas, » dit Phœbé.

Il n’y avait rien de bien étonnant à ce que Phœbé ne comprît pas. Rose parlait si vite et d’une manière si incohérente, qu’il eût été difficile de saisir, du premier coup, le sens de ses paroles.

« Oui, Phœbé, reprit-elle plus posément, vous n’avez rien, et moi j’ai tout ; ce n’est pas juste. Il faut que nous partagions comme deux sœurs. Et puis j’ai pensé que, si je vous adoptais, je serais plus heureuse. Voulez-vous ? »

Phœbé cacha sa tête dans son tablier sans répondre.

« Ah ! mon Dieu, se dit Rose très surprise et non moins découragée, je l’aurai blessée sans le vouloir. Bien sûr qu’elle est fâchée ! – Je n’avais pas l’intention de vous faire de la peine, dit-elle pour réparer son erreur autant que possible. Ne m’en veuillez pas, je vous en prie… »

Phœbé leva la tête, et, souriant à travers ses larmes, jeta ses deux bras autour du cou de Rose.

« Ah ! que vous êtes bonne, mademoiselle ! s’écria-t-elle.

— Vous n’êtes pas fâchée, n’est-ce pas ? Ce n’est pas pour cela que vous pleurez ?

— Oh ! non, au contraire, mais jamais personne ne m’a témoigné autant d’intérêt, et c’était si doux ! »

L’émotion lui coupa la parole.

« Pensez donc, mademoiselle, continua-t-elle, vous m’avez dit que vous m’aimiez comme une sœur.

— Mais certainement, dit Rose, je vous ai aimée depuis la première minute où je vous ai vue – et entendue, » ajouta-t-elle en riant.

Phœbé essuya ses yeux.

« À la bonne heure ! s’écria Rose. Maintenant nous allons faire comme dans les contes de fée. Vous êtes Cendrillon et moi sa marraine : De quoi avez-vous le plus envie, ma filleule ? Répondez-moi bien franchement. »

Phœbé, qui avait elle-même beaucoup de tact, comprit la délicatesse de sa petite amie et répondit avec chaleur :

« Je n’ai plus qu’un seul désir, mademoiselle, c’est de pouvoir un jour vous prouver toute ma reconnaissance.

— Comment ! s’écria Rose, qu’ai-je fait là de si extraordinaire ? Je vous ai donné un bonbon, voilà tout. Il y a bien de quoi me remercier, en vérité ?… Tenez ! en voilà d’autres. Réfléchissez sérieusement à ce qui vous fera le plus de plaisir, et, quand vous l’aurez trouvé, vous viendrez me le dire. Au revoir ; je vais aller ranger mes affaires. N’oubliez pas que je vous ai adoptée…

— Vous m’avez donné plus que des bonbons, mademoiselle ; vous m’avez témoigné de l’affection, et cela je ne l’oublierai jamais, jamais ! » répéta Phœbé en prenant dans ses mains hâlées la petite main blanche que Rose lui tendait et en la portant à ses lèvres.

CHAPITRE V

LA CHAMBRE DE L’ONCLE ALEC

Aussitôt après le dîner, l’oncle Alec proposa à sa nièce une promenade en voiture. Il s’agissait de distribuer aux uns et aux autres les nombreux cadeaux que le docteur avait rapportés.

Rose fut enchantée de cette proposition. C’était une si bonne occasion d’inaugurer certain burnous algérien garni de franges soyeuses, de glands et de nœuds, qu’elle avait découvert dans sa grande caisse. En un clin d’œil elle fut prête à partir.

La voiture était encombrée de paquets de toutes les dimensions : le siège même du cocher se trouvait envahi par des tomahawks indiens et par de gigantesques cornes de bœuf venant des côtes d’Afrique. Le docteur Campbell avait pensé à tous ses parents, grands et petits.

Les trois premières visites furent assez courtes. Tante Myra était plus souffrante et plus larmoyante que jamais. Tante Clara avait son salon plein d’étrangers, et tante Juliette paraissait si disposée à entamer une discussion politique que l’oncle Alec, qui n’aimait les discussions d’aucune espèce, se hâta de prendre congé de sa belle-sœur.

Enfin la voiture entra dans la grande avenue de platanes qui conduisait à la demeure de tante Jessie.

« Ah ! s’écria Rose, ici nous allons avoir du bon temps. Pourvu que mes cousins soient de retour de l’école !

— Je leur ai donné rendez-vous à quatre heures, dit le docteur en tirant sa montre. Il est quatre heures cinq minutes, et tenez, voici Jamie qui guette notre arrivée. Le clan ne doit pas être loin. »

À la vue de la voiture, Jamie poussa un sifflement aigu, auquel répondirent de nombreux cris de : « Hourrah pour l’oncle Alec ! »

Les sept cousins accoururent de tous les côtés à la fois, se jetèrent sur les bagages qu’ils dévalisèrent comme une bande de brigands, et firent prisonniers le docteur et Rose pour les conduire en triomphe au salon.

« Petite mère ! petite mère ! les voici ! Venez voir vite ! » crièrent Will et Georgie pendant que leurs frères et leurs cousins dépouillaient sommairement les paquets de leurs ficelles et de leurs papiers.

Tante Jessie apparut bientôt, le sourire sur les lèvres, et les mains tendues vers ses visiteurs ; mais les enfants se précipitèrent à sa rencontre et l’empêchèrent d’avancer. Tante Jessie était « la petite mère » de ses neveux aussi bien que celle de ses propres fils. Tous les garçons de la famille avaient l’habitude de lui confier leurs secrets et de partager avec elle leurs peines comme leurs plaisirs ; aussi, ce jour-là, chacun tenait à lui montrer le premier les cadeaux de l’oncle Alec.

Ce fut une scène indescriptible ! On brandissait des tomahawks et des kriks malais au-dessus de la tête de tante Jessie ; on déposait à ses pieds des produits des cinq parties du monde ; les grandes cornes de bœuf d’Afrique servaient de trompettes plus bruyantes qu’harmonieuses ; et sept voix de garçons, s’élevant toutes ensemble, vantaient à qui mieux mieux les objets reçus et réclamaient à cor et à cri l’admiration maternelle.

Quel tapage ! quel chaos !

La bonne tante ne semblait nullement s’en émouvoir ; elle était toute à la joie de ses enfants ; mais Rose se bouchait les oreilles, et l’oncle Alec, malgré tout son sang-froid, ne savait plus au quel entendre. Il finit par dire, d’une voix assez forte pour dominer la tempête, que, si la paix ne se rétablissait pas à l’instant, tous ses cadeaux reprendraient le chemin du manoir.

Cette menace produisit un effet surprenant. Le tumulte s’apaisa instantanément, et, pendant que les enfants s’empressaient autour du docteur et l’assaillaient de questions et de remerciements, Rose profitait de ce calme relatif pour raconter à sa tante ce qui lui était arrivé depuis deux jours.

« Alors, lui dit celle-ci, cela commence à aller mieux ?

— Oh ! oui, s’écria Rose, je crois que je vais être très heureuse avec l’oncle Alec. Il a parfois des idées bien originales, mais je l’aime déjà beaucoup. Si vous saviez tout ce qu’il m’a rapporté ! »

Et la petite fille se lança dans une description enthousiaste de tout ce que contenait sa grande caisse.

« Je suis bien heureuse de voir la bonne harmonie qui règne entre vous et votre tuteur, dit Mme Jessie ; mais prenez garde qu’il ne vous gâte trop.

— Il est si agréable d’être gâtée.

— Je n’en doute pas, mais – suivez bien mon raisonnement, vous le comprendrez sans peine – c’est maintenant votre oncle qui a la haute direction de votre éducation. Il a demandé un an pour arriver à un résultat ; si, au bout de cette année d’essai, vous n’avez pas fait de progrès réels, sa manière de vous élever sera blâmée, et ce serait un grand chagrin pour lui. C’est à vous de lui rendre sa tâche plus facile, car il ne veut que votre bien, et, s’il ne réussissait pas, ce serait parce que son cœur l’aurait emporté sur son jugement.

— Je n’avais jamais songé à cela, fit Rose d’un petit air soucieux. Je tâcherai d’y faire attention ; mais comment puis-je empêcher mon oncle de me gâter ?

— C’est bien simple : obéissez-lui gentiment, sans murmures et sans résistance, et imposez-vous parfois de petits sacrifices.

— Je n’oublierai pas, ma tante, je vous le promets, et, quand je ne saurai pas comment m’y prendre, je vous demanderai de m’aider. L’oncle Alec m’a dit que je pouvais m’adresser à vous sans crainte de vous ennuyer, et je sens déjà que je n’ai plus peur de vous parler. »

Tante Jessie attira sa nièce dans ses bras, et l’embrassa affectueusement.

« Vous serez toujours la bienvenue ici, ma chérie. Un de mes chagrins, le seul, pourrais-je dire, est de n’avoir point de fille. Voulez-vous m’en tenir lieu ? »

Rose sentit alors qu’entre l’oncle Alec et la tante Jessie, elle n’avait pas le droit de se croire orpheline, et son cœur se gonfla de gratitude envers eux.

La voix de Jamie se fit entendre à côté d’elle.

« Maman, disait l’enfant, Rose vous a dit tout à l’heure qu’elle voulait partager ses cadeaux avec Phœbé ; me permettez-vous de donner la moitié de mes coquillages à Furet ?

— Qui appelez-vous Furet ? demanda Rose avec curiosité.

— Ma poupée, répondit Jamie. Voulez-vous la voir ?

— Je veux bien. J’adore les poupées, mais ne le dites pas, car on se moquerait de moi.

— Personne ne se moque jamais de moi à cause de ma poupée, répliqua Jamie, et mes frères jouent avec elle presque aussi souvent que moi. Je vais aller la chercher. »

Pendant l’absence de Jamie, Rose confia à sa tante qu’elle avait encore une poupée au fond de sa malle.

« Je l’aimais tant que je n’ai pas eu le courage de m’en débarrasser ; mais je suis trop grande pour oser y jouer encore.

— Il faudra la remplacer par celle de Jamie, » répondit Mme Jessie en souriant.

Rose eut l’explication du mystère, quand elle vit revenir Jamie accompagné d’une petite fille de trois ou quatre ans.

« Voici Furet, » dit celui-ci avec orgueil.

Miss Furet sauta sur les coquillages épars sur le tapis et les mit dans son tablier en répétant :

« Tout pour Zamie et moi ; tout pour moi et Zamie.

— Comment trouvez-vous ma poupée ? demanda Jamie en croisant fièrement ses mains derrière son dos, attitude qu’il copiait fidèlement sur celle de ses frères.

— Elle est charmante, répondit Rose ; mais pourquoi l’appelez-vous Furet ?

— Parce qu’elle est curieuse comme un petit chat, répliqua tante Jessie. Elle est toujours à fureter partout ; nous l’avons surnommée d’abord Touche-à-tout, mais Jamie s’y est opposé énergiquement. Le nom de Furet lui est resté. Ce n’est pas un joli nom, je l’avoue ; pourtant il est bien expressif.

— Et bien mérité, » s’écria le prince Charmant. »

En effet, la poupée vivante n’eut pas plutôt regardé les coquillages qu’elle en eut assez de ce nouveau jeu, et qu’elle chercha de côté et d’autre de quoi se distraire. Elle se mit à sucer une des pièces du jeu d’échecs d’Archie « pour voir si c’était du sucre d’orge ; » elle s’empara d’images chinoises qu’on retrouva toutes froissées dans sa poche, et elle faillit écraser l’œuf d’autruche de Will en essayant de s’asseoir dessus.

Archie, poussé à bout, la ramena auprès de Jamie en lui disant :

« Si vous ne faites pas plus attention à votre poupée, je la mets à la porte. »

Jamie la reçut à bras ouverts.

« J’ai l’intention de dopter Furet, fit-il en se redressant. Tâchez de la traiter plus respectueusement.

— Doptez-la, si vous voulez, répliqua Archie, mais alors vous ferez bien de la mettre en cage, car elle devient pire qu’un petit singe. »

Tante Jessie, craignant une querelle, conseilla à Jamie de reconduire miss Furet auprès de sa mère. La poupée n’était qu’empruntée, et sa visite avait duré suffisamment pour un jour. Avant de l’emmener, Jamie tint à faire admirer à Rose tous les talents de sa petite amie. À force de bonbons et de supplications, le bébé récita une courte fable et fit sa plus belle révérence ; après quoi la poupée vivante disparut avec Jamie, tous deux soufflant dans leurs trompettes, de manière à assourdir leurs voisins.

« Il est temps que nous fassions de même, dit le docteur en se levant. Venez donc avec nous, Jessie !

— Je vous remercie, mon cher Alec, ce n’est pas possible ; mais, si vous le voulez bien, les enfants vous accompagneront jusqu’à la porte du manoir, – sans y entrer, bien entendu. »

À peine avait-elle fini de parler, que le chef Archie s’écriait d’un ton de commandement :

« En selle ! et vivement !… »

Le clan des Campbell se précipita dans la direction de l’écurie, pour revenir à cheval cinq minutes après. La joyeuse cavalcade descendit la colline au triple galop. L’ardeur des poneys excitait le vieux cheval des grand’tantes, et Rose n’était pas trop rassurée d’une semblable allure ; mais elle finit par oublier ses frayeurs pour ne plus songer qu’à jouir des prouesses de ses cousins, qui caracolaient à ses côtés et luttaient de vitesse. Elle leur déclara qu’elle ne s’était pas beaucoup trompée l’avant-veille en les prenant pour des écuyers du cirque.

Les jeunes cavaliers escortèrent jusqu’à la porte du manoir leur oncle et leur cousine. Là, ils mirent pied à terre, allèrent se ranger de chaque côté du perron pour faire une garde d’honneur à la princesse Rose, puis lui adressèrent un profond salut, sautèrent sur leurs poneys et repartirent à fond de train.

« Quelle bonne promenade ! s’écria la petite fille.

— Quand vous serez un peu plus forte, je vous prescrirai un poney, lui dit le docteur.

— Oh ! c’est inutile. Je ne veux pas monter à cheval. Je mourrais de peur s’il me fallait me tenir sur une de ces bêtes-là.

— Je ne vous croyais pas si poltronne. Voulez-vous venir voir ma chambre ? »

Rose suivit son oncle sans dire un mot ; les recommandations de tante Jessie lui revenaient à la mémoire, et elle se repentait déjà d’avoir répondu de la sorte.

Elle en fut encore plus fâchée un quart d’heure après.

« Entrez, dit le docteur en ouvrant sa porte. Quand vous aurez tout regardé, tout examiné, vous me direz si j’ai bon goût. »

La chambre verte était transformée.

Cette chambre ne servait guère qu’au moment des fêtes de Noël, lorsque le manoir regorgeait de visiteurs ; elle était située dans une tourelle et splendidement éclairée par trois grandes fenêtres avec balcons. Celle de l’est donnait sur la mer, celle du midi était à demi cachée par un grand marronnier à fleurs roses, et, de la dernière, exposée à l’ouest, on avait une vue magnifique sur la colline illuminée par le soleil couchant. On entendait le murmure des vagues et le chant des oiseaux, et l’on ne pouvait rien imaginer de plus calme et de plus riant.

Quant à l’ameublement, il ne ressemblait guère à celui d’autrefois. Les fenêtres sans rideaux avaient des stores pour la nuit ; le sombre papier vert était caché par des tentures de soie blanche parsemée de myosotis ; des nattes de Chine, égayées par quelques tapis d’Orient, recouvraient le parquet ; d’antiques chenets, – ceux-là même que Phœbé faisait reluire à grands coups de torchon quand Rose était venue la trouver dans la cuisine, – soutenaient une énorme bûche allumée pour dissiper l’humidité d’une chambre inhabité depuis longtemps. Une chaise longue et des chaises de bambou invitaient au repos. Chacune des croisées semblait avoir sa destination particulière ; dans l’embrasure de l’une d’elles, était une table à ouvrage, dans la seconde un bureau, dans la troisième un fauteuil à bascule à côté d’une liseuse chargée de livres richement reliés.

Au fond de la chambre se trouvait un étroit lit de fer aux rideaux de mousseline blanche ; non loin de là, une grande psyché, un paravent japonais qui laissait entre-voir des ustensiles de toilette en faïence à fleurs bleues, et un appareil hydrothérapique avec des serviettes turques et une éponge plus grosse que la tête de Rose.

« Cela me fait frissonner, se dit la petite fille en jetant les yeux sur ce dernier objet ; faut-il que l’oncle Alec aime l’eau froide ! »

On voyait dans un autre coin un grand meuble sculpté, d’origine indienne, aux tiroirs entr’ouverts. Rose pensa à part elle que ce serait là un bien joli endroit pour serrer tous les trésors que son oncle lui avait donnés.

« Ô la ravissante toilette ! s’écria-t-elle en apercevant une chose fort surprenante dans l’appartement d’un monsieur : une table de toilette, surmontée d’une grande glace ovale. Des draperies de mousseline blanche, retenues par des rubans bleus, descendaient du bec d’un aigle doré placé au-dessus de cette glace, et venaient entourer une table recouverte de mousseline blanche sur transparent bleu et sur laquelle s’étalaient des brosses à manche d’ivoire, deux flambeaux d’argent, une petite boîte à bijoux, un vide-poche et une grande pelote en satin bleu jonché de boutons de roses.

Sans laisser à sa nièce le temps de s’appesantir sur toutes ces anomalies, le docteur dit, en ouvrant une porte :

« Vous savez que les hommes ont besoin de beaucoup de place pour ranger et accrocher leurs effets. Trouvez-vous que j’en aurai assez comme cela ? »

Rose poussa un petit cri de surprise. Il n’y avait cependant dans ce cabinet noir que ce qu’on y met généralement : des vêtements, des souliers, des malles et des caisses à chapeau ; mais les vêtements étaient des petites robes blanches ou noires, et les souliers, de mignonnes bottines ; jamais les chapeaux n’avaient appartenu à l’oncle Alec, et les malles étaient marquées : R. C.

Comprenant que le petit paradis qu’elle venait de visiter lui était destiné. Rose se jeta au cou de son oncle en criant :

« C’est trop, beaucoup trop ! Vous êtes mille fois trop bon pour moi… Dorénavant, je vous obéirai en tous points ; je monterai des chevaux sauvages si vous le désirez ; je ferai de l’hydrothérapie et je mangerai de la bouillie d’avoine et de la viande crue, afin de vous prouver combien je vous suis reconnaissante de cette jolie chambre.

— Qu’est-ce qui vous fait croire que j’ai arrangé ceci à votre intention ? demanda le docteur heureux de son bonheur.

— Qui me le fait croire ? Je ne le crois pas, j’en suis sûre. Je le lis dans vos yeux, je le vois dans les moindres détails… Autrement pourquoi ces boutons de rose partout ? pourquoi cette table à ouvrage ? Oh ! c’est bien pour moi !… Mais j’y songe, ajouta-t-elle avec un changement de voix instantané, tante Jessie m’a recommandé de faire attention à ce que vous ne me gâtiez pas trop. Peut-être vaudrait-il mieux ne pas (elle étouffa un gros soupir)… ne pas accepter cette charmante chambre !…

— Acceptez-la sans crainte, ma petite Rose, dit l’oncle Alec en souriant de son bon sourire. Cela fait partie de mon traitement, lequel consiste en trois remèdes souverains : l’air, le soleil et l’eau froide, le tout accompagné de beaucoup de gaieté et d’exercice et d’un peu de travail. Quant aux études sérieuses, vous ne les reprendrez que quand vous serez tout à fait guérie. Ce n’est pas à dire que vous resterez inactive, bien au contraire. Phœbé sera chargée de vous apprendre à tenir votre chambre en ordre, et, petit à petit, je vous donnerai d’autres ordonnances. Celles-ci vous effrayent-elles, ma chérie ?

— Pas le moins du monde ! s’écria Rose, mais il me sera impossible d’être longtemps malade dans une pareille chambre et avec un oncle comme vous, ajouta-t-elle en jetant autour d’elle un regard d’admiration.

— Alors, dit le docteur, mes remèdes n’auront pas le sort de ceux de tante Myra ?… Ma foi je n’en suis pas fâché. »

CHAPITRE VI

UNE EXCURSION EN CHINE

« Rose, je vous apporte une nouvelle ordonnance, » dit un matin le docteur Alec, en entrant dans la chambre de sa nièce, une quinzaine de jours environ après la grande surprise qu’il lui avait faite.

Rose leva les yeux en souriant. Elle se plaisait tant dans sa jolie chambre qu’elle y eût volontiers passé tout son temps à coudre ou à lire ; mais son oncle s’opposait formellement au manque d’exercice, et la petite fille, heureuse de lui prouver sa gratitude, lui obéissait complètement. D’ailleurs, les ordonnances de l’oncle Alec n’étaient rien moins que désagréables. Ainsi, la dernière avait été un attirail complet d’outils de jardinage, avec l’injonction de s’en servir au moins trois fois par semaine. Jardiner en compagnie de l’oncle Alec, qui lui racontait, chemin faisant, toutes sortes de choses intéressantes sur les fleurs ou les insectes rencontrés çà et là, c’était une manière d’apprendre l’histoire naturelle qui différait complètement de celle qu’on employait à la pension des demoiselles Power, et Rose avouait naïvement qu’elle préférait de beaucoup la méthode de son oncle.

Elle plia sa tapisserie et la déposa dans sa corbeille à ouvrage.

« Quelle est cette nouvelle ordonnance ? demanda-t-elle gaiement.

— L’eau de mer. Cela vous déplaira peut-être au premier abord, mais vous vous y habituerez.

— Comment la prendrai-je ?

— Vous le verrez tout à l’heure. Commencez par remplacer votre robe par le petit costume marin que la couturière vous a envoyé hier.

— Il fait encore trop froid pour prendre un bain, se dit-elle, et puis il n’y a pas assez longtemps que nous avons fini de déjeuner ; ce doit être une promenade sur l’eau. Dieu que j’ai peur de ces affreux bateaux !…

— Je vais aller vous attendre sur la grève, continua le docteur. Dépêchez-vous, ma mignonne.

— Oui, mon oncle, » répondit Rose d’une voix légèrement étranglée.

Elle se hâta d’endosser le costume en question, qui était en étoffe de laine bleu foncé, orné de tresses blanches et ne craignant ni le soleil ni l’eau de mer. Le petit chapeau de toile cirée, garni d’un ruban aux longs bouts flottants terminés par des ancres dorées, faisait le bonheur de la fillette, qui oublia ses craintes en le contemplant.

Un coup de sifflet la rappela à l’ordre. Elle saisit ses gants, descendit vivement l’escalier, traversa le jardin comme une flèche et arriva en quelques secondes au bord de la mer.

Toute la portion de la grève qui s’étendait au bout du parc appartenait à la famille Campbell. Il y avait là un embarcadère auquel étaient attachés plusieurs bateaux. L’oncle Alec, debout dans une petite barque peinte en bleu, détachait la chaîne qui la retenait au rivage. La frêle embarcation dansait sur la mer comme une coquille de noix ; à cette vue, Rose se prit à trembler. Son oncle ne se doutait nullement de ses terreurs ; un hardi marin comme lui ne pouvait guère s’imaginer à quel point cet enfant était peureuse.

« Que dites-vous de mon bateau ? lui demanda-t-il.

— Il est très joli. Comment l’appelez-vous ?

— Son nom est écrit de ce côté.

— Ah ! la Belle-Rose.

— Oui, je l’ai nommé ainsi en votre honneur. Il est à vous maintenant. Je vous apprendrai à ramer quand vous serez plus forte ; aujourd’hui vous vous contenterez de manœuvrer le gouvernail.

— Je ne pourrai jamais.

— Je vous montrerai ; ce n’est pas bien difficile.

— Est-ce que les bateaux remuent toujours autant que cela ? demanda Rose, ôtant et remettant son chapeau pour retarder l’instant critique de l’embarquement.

— C’est bien autre chose quand la mer est mauvaise.

— Elle n’est pas mauvaise aujourd’hui ? fit la petite fille épouvantée.

— Non, elle est très douce. Il y a quelques nuages à l’horizon, mais le vent ne changera pas avant notre retour. Venez !

— Savez-vous nager, mon oncle ? demanda Rose avant de prendre la main qu’il lui tendait.

— Comme un poisson. Allons, venez.

— Tenez-moi bien, s’écria Rose, je vais tomber !… Ce gouvernail est trop loin !… Oh ! quelle vague ! »

Enfin, après plusieurs petits cris semblables qu’elle ne put retenir, la petite fille se trouva assise à son poste. Elle se cramponnait des deux mains à l’embarcation, et sa figure exprimait un effroi si profond qu’on eût dit qu’elle s’attendait à être engloutie à chaque vague.

L’oncle Alec ne parut pas même s’apercevoir de ses angoisses ; il lui expliquait avec tant de patience comment on manœuvre le gouvernail et comment on serre la voile, que Rose, attentive à se rappeler les termes « bâbord », « tribord », « virer » et « carguer, » ne songea plus à crier à tout propos.

« Où allons-nous ? demanda-t-elle alors.

— Que diriez-vous d’une excursion en Chine ?

— Ne serait-ce pas un trop long voyage ?

— Non, ainsi que je l’entends, il ne me faudra pas plus de vingt minutes pour vous donner un aperçu de la Chine. »

Rose savait que son oncle aimait à lui faire des surprises, et, quoique très intriguée par ses paroles, elle ne le questionna pas davantage. Elle admira en silence le panorama qui se déroulait devant ses yeux. La barque côtoyait le rivage, le long duquel s’étendaient à perte de vue de somptueuses habitations, des parcs aux grands arbres séculaires, des cottages riants, des vergers et des prairies ; plus loin la ville de Newport que Rose ne connaissait pas sous cet aspect. Enfin, au dernier plan, s’élevait, pittoresque et verdoyante, la Colline des Tantes, ainsi appelée parce que les quatre dames Campbell y demeuraient depuis longtemps.

On arriva en vue du port encombré de navires venant de mille pays étrangers. Jamais Rose n’était allée de ce côté ; elle fut ravie de voir cette forêt de mâts au haut desquels flottaient les pavillons de différentes nations.

« Est-ce là que nous allons ? demanda-t-elle.

— Oui, répondit le docteur, un des vaisseaux de l’oncle Mac est arrivé hier de Hong-Kong. Nous le visiterons si vous voulez. Vous voyez que je ne vous trompe pas en vous disant que nous allons faire un petit tour en Chine.

— Quel bonheur ! s’écria Rose. Il n’y a rien que j’aime comme les choses étrangères, et la Chine m’intéresse tout particulièrement, puisque vous l’avez quittée depuis si peu de temps.

— Je vous ferai faire connaissance avec deux Chinois authentiques, Whang-Lo et Fun-See, continua le docteur.

— Oh ! mon oncle, je vous en supplie, ne me les présentez pas ; je serais capable de leur rire au nez ; ils doivent être si cocasses avec leur grande queue et leurs yeux relevés que je ne pourrais jamais garder mon sérieux. Ne vous inquiétez pas plus de moi que si je n’y étais pas. Je regarderai et je vous écouterai, et je suis sûre que je m’amuserai beaucoup.

— Comme il vous plaira, Rosette. Gouvernez vers ce navire : le Rajah. C’est là le but de notre course. »

La Belle-Rose entra dans le port. Que de mouvement ! Avec un petit effort d’imagination, Rose pouvait se croire en réalité en pays étranger. Un mélange confus d’idiomes frappait ses oreilles ; elle respirait des odeurs encore plus étranges, et c’est à peine si elle se reconnaissait dans ce va-et-vient incessant de chaloupes et de marins et dans ce tohu-bohu de robustes portefaix, qui chargeaient et déchargeaient les vaisseaux avec un fort grincement de cordes et de poulies des grues qu’ils manœuvraient.

« Eh bien, Rose, dit l’oncle Alec en mettant le pied sur le Rajah, maintenant que vous n’avez plus peur de l’Océan, cela vous irait-il de faire le tour du monde avec moi ?

— Oh ! oui, mais pas sur ce vaisseau-là ; il sent bien trop mauvais ! Pour voyager, il nous faudrait, comme disait Charlie l’autre jour, un beau yacht élégant, propre et confortable.

— Si vous n’aimez ni l’odeur du goudron, ni celle de l’Océan, s’il vous faut à vous et à Charlie un bateau de plaisance pour vos voyages, vous n’êtes ni l’un ni l’autre de vrais Campbell, » répliqua le docteur.

Puis il ajouta en la conduisant dans la cabine particulière de l’oncle Mac :

« À présent, figurez-vous que nous sommes arrivés à Hong-Kong ou à Canton, et que vous foulez le sol du Céleste Empire. Voici déjà les Chinois. »

Sans la présence de ces deux « indigènes » qui l’intimidaient quelque peu, Rose se fût trouvée parfaitement heureuse dans cette cabine remplie de curiosités. Elle fut assez désappointée au premier coup d’œil : M. Whang-Lo était un homme d’un âge mûr qui avait abandonné le costume de son pays et était vêtu comme le premier Américain venu ; il avait conservé sa peau jaune et ses cheveux huileux, c’était tout, car sa longue queue avait été roulée autour de sa tête, et il causait affaires avec l’oncle Mac presque sans le moindre accent. En un mot, M. Whang-Lo ressemblait aussi peu que possible à l’idéal que Rose s’était forgé d’un Chinois. Mais l’autre, le jeune garçon, Fun-See, offrait le type mongol le mieux réussi. Il était curieux à voir depuis la pointe de ses souliers recourbés par le bout, jusqu’au sommet de son chapeau en forme de pagode. Rien ne lui manquait : ni les robes de soie superposées, ni le large pantalon aux vives couleurs. Il avait les yeux obliques, les cheveux nattés en une longue queue, et la peau jaune comme un citron. Il était Chinois jusqu’au bout de ses ongles, qui étaient, pour le dire en passant, d’une longueur démesurée ! Quoiqu’il fût encore tout jeune, presque enfant, on aurait été tenté, par moments, de lui donner le même âge qu’à son compagnon. Il était petit et trapu et se dandinait en marchant à la façon des poussahs. On eût dit à le voir qu’une des figures chinoises peintes sur les paravents et les potiches de l’oncle Mac s’était détachée vivante de son cadre.

Rose observa en un clin d’œil tous ces détails, et se hâta d’aller se cacher dans un coin entre un dieu de porcelaine jaune et un dragon vert pour échapper aux regards curieux du jeune Fun-See ; mais celui-ci la suivit dans sa retraite et se percha en face d’elle, sur une grande caisse de thé, d’où il la regarda avec autant de curiosité et d’intérêt qu’elle pouvait en avoir elle-même à le contempler.

La pauvre Rose rougit sous ce regard qui ne la quittait pas, et, quoique, dans un aparté, son oncle lui eût raconté pour l’enhardir que Fun-See était venu finir son éducation aux États-Unis, qu’il ne savait que quelques mots d’anglais, et qu’elle, Rose, serait bien gentille de mettre à son aise le jeune étranger, l’embarras de la petite fille ne fit qu’augmenter. Il est vrai que faire connaissance dans de pareilles conditions n’était pas chose facile. Fun-See, toujours dans la même position, branlait la tête comme un mandarin de porcelaine ; Rose dut se mordre les lèvres pour ne pas éclater de rire.

Enfin, l’oncle Mac eut pitié des deux enfants. Il appela le petit Chinois, lui dit quelques mots à l’oreille et le renvoya auprès de Rose avec une grande boîte.

Qu’allait-il sortir de tous ces papiers de soie que Fun-See déployait avec tant d’adresse ? Ce fut d’abord une théière représentant un habitant du Céleste Empire ; son grand chapeau formait le couvercle de la théière, sa natte recourbée servait d’anse, et le thé devait s’écouler par la pipe que tenait à la bouche ce singulier personnage.

Cette grosse figure placide et souriante ressemblait d’une manière si frappante à Fun-See lui-même, que Rose partit d’un éclat de rire involontaire. Son compagnon ne parut pas s’en formaliser, au contraire, et, sans s’émouvoir, il continua à développer un plateau en laque rouge et deux jolies petites tasses avec leurs soucoupes. C’était à donner envie de prendre sur-le-champ une tasse de thé, même à la manière chinoise, sans sucre et sans crème.

Fun-See disposa le tout sur une petite table et fit comprendre à Rose, par une pantomime expressive, que c’était un cadeau que lui faisait l’oncle Mac. La petite fille lui transmit de même ses remerciements ; mais ensuite leur conversation languit forcément, et ils se bornèrent à se regarder mutuellement en souriant.

Tout à coup Fun-See, comme frappé d’une idée subite, dégringola à bas de son siège et sortit de la cabine aussi vite que le lui permettait son costume assez incommode pour marcher. Rose se demanda avec effroi s’il allait par hasard chercher pour les lui offrir des nids d’hirondelles ou des rats rôtis, que la politesse l’obligerait à accepter. En attendant, elle écouta la conversation de ses oncles, avec M. Whang-Lo. Ces messieurs disaient beaucoup de choses intéressantes et instructives, et Rose, qui avait une mémoire excellente, se promit bien d’en retenir le plus possible.

Elle s’efforçait de caser dans un coin de sa mémoire le fait que la ville d’Amoy se trouve à deux cent quatre-vingts milles de Hong-Kong, lorsqu’elle vit revenir Fun-See tout essoufflé. Le jeune Chinois tenait à la main un grand objet long qu’elle prit d’abord pour une épée, mais qui, déployé, se trouva être un gigantesque éventail, qu’il lui présenta galamment avec une kyrielle de compliments malheureusement incompréhensibles pour elle.

Rose fut bientôt absorbée dans la contemplation de ce nouveau cadeau, plus original encore que le précédent. Il n’y avait pas l’ombre de perspective dans les dessins, car les Chinois en ignorent absolument les lois ; mais cela n’en avait que plus de charme à ses yeux.

D’un côté de l’éventail, on voyait une belle dame dont la coiffure extraordinairement compliquée était traversée par deux grandes aiguilles à tricoter, et qui semblait s’être assise sur l’extrémité de la flèche d’une pagode. Du côté opposé, une rivière serpentait dans un paysage idéal, entrait par la fenêtre dans la maison d’un gros mandarin et en ressortait par la cheminée. Enfin, au milieu, un mur en zigzag sillonnait le ciel bleu comme un éclair menaçant, tandis qu’un oiseau à deux queues se reposait sur la tête d’un pêcheur, dont le bateau presque vertical paraissait avoir l’intention d’escalader la lune.

Rose ne se lassait pas de regarder ces images saugrenues. Cependant l’heure s’avançait, et son oncle donna le signal du départ. Le service à thé fut remis dans sa boîte, le bel éventail replié, et Fun-See, grand admirateur de cette petite Américaine aux yeux bleus, si différente de ses compatriotes, la gratifia de ses révérences les plus compliquées, celles que dans son pays on réserve pour « le Fils du Ciel, » autrement dit pour l’Empereur des Chinois.

« Il me semble que je reviens de Chine ! » s’écria Rose en sortant du port.

Par le fait, avec la grande ombrelle bariolée que M. Whang-Lo avait eu l’amabilité d’offrir à Rose au dernier moment et que la petite fille s’était empressée d’ouvrir pour se garantir du soleil absent, avec les nombreux paquets rapportés à l’intention des grand’tantes et les lanternes chinoises que l’oncle Alec destinait au balcon de sa nièce, et qui se balançaient au gré des vents au-dessus de leurs têtes, leur petite embarcation avait véritablement l’air de sortir de Chine.

« Comment trouvez-vous cette manière d’apprendre la géographie ? demanda le docteur.

— On ne peut plus agréable, répondit Rose. J’en ai plus appris en une heure que dans tout le temps que j’ai passé en pension ; cependant je savais toujours bien mes leçons pour les réciter, mais je les oubliais aussi vite que je les avais apprises, et tout ce que je me rappelais ce matin à ce sujet, c’était que les Chinois avaient des pieds microscopiques !… À propos, j’ai vu Fun-See regarder les miens ; il a dû les trouver épouvantablement grands, ajouta Rose en regardant ses bottines d’un air de mépris.

— Eh bien, dit l’oncle Alec, puisque ma méthode vous plaît, nous trouverons des cartes et une mappemonde, et je vous raconterai en détail tous mes voyages. Ce sera presque aussi amusant que de les faire en réalité.

— Vous qui aimez tant à voyager, vous allez vous ennuyer ici, mon oncle ! s’écria Rose. Tante Prudence m’a dit hier que vous repartiriez dans un an. Est-ce vrai ?

— C’est très probable.

— Hélas ! dit la petite fille d’un ton désespéré, qu’est-ce que je deviendrai sans vous ? »

La figure du docteur devint radieuse. Quels progrès il avait déjà faits dans le cœur de Rose ! Il n’y avait plus de doutes à avoir : la tâche qu’il s’était imposée réussirait.

« Quand je m’embarquerai, dit-il, je prendrai ma petite amie avec moi.

— Bien vrai ?

— Bien vrai ! »

Rose, oubliant où elle était, sauta de joie, ce qui fit « danser » le bateau d’une façon désordonnée, et l’obligea à se rasseoir aussi précipitamment qu’elle s’était levée.

« Regardez, lui dit tout à coup son oncle, comme ce bateau qui s’avance vers nous est bien dirigé, voyez avec quel ensemble ces marins lèvent et abaissent leurs avirons.

— Eh mais ! répondit-elle, je crois bien que ce sont mes cousins. Oui, voilà Charlie !… Ils vont nous rattraper ! Vite, vite, mon oncle, ne vous laissez pas dépasser ! »

Le docteur obéit en riant, et, quoique les sept cousins fissent force de rames, il serait arrivé le premier au but si le chapeau de Rose ne se fût envolé et ne les eût forcés à s’arrêter pour le repêcher.

Pendant ce temps, les rameurs de l’Albatros s’approchaient de la Belle-Rose.

« D’où venez-vous, cousine ? demanda le prince Charmant.

— De Chine, répondit-elle.

— Avez-vous vu Fun-See ?

— Oui, il est charmant.

— Nous lui avons fait visite ce matin, dit Archie, et il nous a donné un immense cerf-volant qu’il nous apprendra à enlever. Et vous, que rapportez-vous ?

— Voyez !

— Oh ! quel éventail ! s’écria Stève. Est-ce une seconde voile pour votre bateau ? Cela ne m’étonne plus si nous avions de la peine à vous rattraper.

— Et ce parasol, fit Charlie, vous devriez le prêter à Stève qui a toujours peur d’avoir un coup de soleil sur son joli nez aquilin.

— Pourquoi toutes ces lanternes vénitiennes ? demanda Mac. Avez-vous l’intention de nous donner une fête de nuit ?

— Non, dit le docteur, nous rentrons tout simplement pour dîner, et je vous engage à en faire autant. Les nuages s’amoncellent à l’horizon, l’orage ne tardera pas à éclater. Hâtez-vous, mes enfants, votre mère doit déjà être inquiète.

— Entendre, c’est obéir, répliqua le chef du clan.

— Adieu, Rose ! adieu, mon oncle ! s’écrièrent en chœur les jeunes marins.

— Quand vous voudrez, cousine, ajouta modestement Charlie, nous vous apprendrons à ramer aussi bien que nous. »

Et l’Albatros s’éloigna rapidement, tandis que la Belle-Rose continuait sa route en sens inverse.

CHAPITRE VII

NOUVELLES LEÇONS

Ce même soir, Rose entra d’un air affairé dans la bibliothèque où se trouvait son oncle.

« Seriez-vous assez bon pour me prêter un dollar ? lui dit-elle. Je vous promets de vous le rendre aussitôt que j’aurai reçu mon argent de poche. »

Le docteur mit son journal de côté pour satisfaire à la requête de Rose.

« Voilà, répondit-il en lui tendant une petite pièce, l’état de mes finances me permet de vous prêter une somme aussi considérable, et je vous avertis que je n’exigerai point d’intérêt, dussiez-vous n’acquitter cette dette exorbitante que l’année prochaine.

— Merci, mon oncle ! s’écria Rose, la main déjà sur le bouton de la porte.

— Si vous n’avez rien à faire en ce moment, venez donc m’aider à déballer vos caisses de livres, dit le docteur.

— Mes livres ! il y a longtemps que je les aurais rangés à moi toute seule si vous ne m’aviez pas défendu de toucher un livre du bout du doigt.

— Je finirai par vous défendre aussi de toucher à une plume, si vous n’écrivez jamais mieux que dans le spécimen que j’ai sous les yeux.

— Qu’est-ce que c’est ?… Ah ! le catalogue de mes livres ! Si vous saviez comme j’étais pressée en le faisant et comme je le suis encore à l’heure qu’il est ! » s’écria la petite fille pour esquiver des reproches imminents.

Mais, avant que la porte se fût refermée sur elle, l’oncle Alec lui dit d’un ton qui n’admettait pas de réplique :

« Vous reviendrez quand vous aurez fini. »

Rose revint bientôt avec un battement de cœur. Elle sentait qu’elle avait mérité d’être grondée. En effet, le docteur consultait toujours la liste de livres et il avait pris son air grave.

« Qu’avez-vous eu la prétention d’écrire là ? » lui demanda-t-il en désignant l’une des lignes.

Ce malheureux petit cahier était écrit en dépit du sens commun ; toutes les lettres se ressemblaient ; les mots s’enchevêtraient les uns dans les autres, et les lignes tantôt montaient vers le haut de la page et tantôt s’inclinaient vers le bas. C’était un véritable chaos.

« Je lis : Perdrix pattues, continua l’oncle Alec. Est-ce là ce que vous avez eu l’intention d’écrire ?

— Non, balbutia Rose ; c’est le Paradis perdu.

— Vraiment ? J’avais cru que vous preniez intérêt à l’ornithologie et qu’on avait depuis peu découvert une nouvelle espèce de perdrix. »

Rose baissa la tête.

« Et ceci ? demanda le docteur. Est-ce bien Chasselas par Johann ?

— Cela ? Je ne sais pas… Ah ! c’est bien facile ! Rasselas par Johnson.

— Je ne trouve pas que ce soit si facile que vous le dites. Pauvre Johnson ! comme vous le traitez ! Vous écorchez si bien son nom que je l’ai pris pour un Allemand et que je m’imaginais bravement que vous vous occupiez maintenant de viticulture !… Ah ça ! cette maîtresse de pension si distinguée, dont vous me parliez l’autre jour, trouvait-elle donc qu’écrire lisiblement était une chose trop commune pour vous l’enseigner ? Voyez cette lettre écrite par tante Prudence ; malgré son âge avancé, quelle écriture ferme et correcte, bien autrement jolie que vos pattes de mouches microscopiques ! De son temps on donnait une instruction moins variée, mais plus solide que de nos jours. Ce qui s’apprenait, on le savait bien ; cela valait mieux que d’avoir, comme à présent, un vernis superficiel de toutes choses. »

Rose, très blessée de ces reproches, cependant fort justes, s’écria comme un petit coq en colère :

« Lily Brown et moi étaient toujours les premières, surtout pour notre allemand et notre piano… et tout ça !

— Si vous parlez aussi bien la langue allemande que la vôtre, c’est le cas de dire que dans le royaume des aveugles…

— Oh ! mon oncle, interrompit la petite fille, comment pouvez-vous dire une chose pareille ? On ne m’a jamais fait que des compliments pour mes dictées et mes analyses, et je savais ma grammaire sur le bout du doigt. Si je fais des fautes en parlant, c’est que je ne m’en rappelle pas.

— Voyons, Rose, reprit le docteur, que dois-je penser de votre manière d’observer dans la conversation les règles de la grammaire que vous prétendez si bien savoir ? Lily et moi étaient les premières, m’avez-vous dit tout à l’heure, en terminant votre phrase par ces paroles : « surtout pour notre allemand et notre piano – et tout ça ! » Et à la minute même vous avez dit : « Je ne m’en rappelle pas. »

— Peut-on être aussi puriste ! » allait crier Rose d’un ton assez inconvenant.

Elle s’arrêta juste à temps, se mordit la langue, réfléchit qu’elle était dans son tort, et, perdant son air boudeur, elle répondit de sa voix ordinaire :

« C’est vrai, mon oncle : notre allemand, notre piano et tout ça, ce n’est pas très joli. J’aurai pu dire : les classes d’allemand et de musique, et surtout : Lily et moi étions les premières ; et puis encore : Je ne me le rappelle pas !

— À la bonne heure ! Voilà ce qui s’appelle savoir reconnaître ses torts, et je vous félicite de votre bon caractère ! Veillez un peu sur votre manière de parler, ma chère, continua l’oncle Alec. Je tiens à ce que vous sachiez à fond votre langue. À fond !… voilà l’écueil des éducations actuelles. Toutes les maîtresses de pension semblent avoir pris pour devise : « Tout effleurer et ne rien apprendre. » Moi, je dis au contraire : « savoir peu, mais savoir bien, » et j’entends que vous mettiez ce précepte en pratique.

— Je tâcherai, dit docilement Rose.

— Maintenant, dit le docteur, passons à un autre sujet : votre oncle Mac a remis toute votre fortune entre mes mains ; c’est moi qui serai désormais votre banquier. Voici l’argent de votre mois. Avez-vous soin de tenir vos comptes, ma mignonne ?

— Oncle Mac m’a donné un carnet pour inscrire mes dépenses ; mais je ne sais comment cela se fait, jamais mes comptes ne sont justes. Je n’ai pas le don des chiffres. Ah ! que je déteste l’arithmétique.

— Comme il est indispensable en ce monde de savoir calculer, si vous n’avez pas le don des chiffres, je vous engage fortement à l’acquérir pendant que vous êtes jeune. Montrez-moi ce fameux carnet ; nous tâcherons de le débrouiller ensemble. »

Le carnet de Rose était en fort mauvais état ; les feuillets ne tenaient plus ensemble, et les chiffres se confondaient. Ce ne fut pas sans honte que sa propriétaire le tendit à l’oncle Alec.

« Comprenez-vous comment cela peut se faire ? lui demanda-t-elle. Il m’arrive souvent de trouver que j’ai dépensé plus d’argent que je n’en ai reçu.

— Cela tient à ce que vous additionnez ensemble les francs et les centimes, parce que vos chiffres sont mal posés. Voici un autre livre, qui a des colonnes séparées pour les francs et les centimes. Nous allons recommencer les comptes du mois dernier, et je parie que cette fois ils seront justes. Consacrez toujours la page de gauche aux recettes et celle de droite aux dépenses, comme ceci : d’un côté, en grosses lettres, le mot Recettes ; de l’autre Dépenses. À la fin de chaque page, vous faites les deux additions. La balance de votre compte consiste en une simple soustraction : vous déduisez la somme de ce que vous avez dépensé de celle que vous avez reçue, et la différence doit être égale à ce qui reste dans votre bourse. S’il vous restait moins d’argent en poche que sur le livre, ce serait parce que vous auriez oublié de marquer quelque dépense, et, s’il vous en restait moins, cela tiendrait à une erreur de chiffres ou de calcul, que vous découvririez en recommençant votre addition et votre soustraction. Comprenez-vous bien ?

— Oh ! oui, vous m’expliquez les choses tout autrement que ne le faisait miss Power, et maintenant ce qui m’embarrassait me paraît tout simple. Le mois prochain vous verrez que j’aurai mis vos leçons à profit.

— Puisque mes explications vous semblent claires, dit l’oncle Alec, nous reverrons ensemble toute l’arithmétique quand vous serez guérie. La plus grande fortune ne dispense pas de savoir compter.

— Est-ce que je suis riche ? demanda Rose.

— Je ne le suppose pas, car il n’y a pas plus d’une heure que vous êtes venue m’emprunter un dollar.

— C’est votre faute : vous aviez oublié de me donner l’argent de mon mois ; mais, sérieusement, mon oncle, suis-je riche ?

— Oui, malheureusement.

— Pourquoi malheureusement ?

— Une grande fortune est plus souvent nuisible qu’utile.

— C’est si bon de donner ! s’écria Rose. Jamais je ne me trouverai trop riche.

— Si vous envisagez ainsi la question, ma chérie, vous prenez le meilleur moyen pour être heureuse.

— Vous m’apprendrez à dépenser ma fortune de manière à faire le plus de bien possible autour de moi, continua Rose, et, quand je serai grande, nous fonderons pour les petits enfants abandonnés une maison d’école modèle, où l’on n’enseignera absolument que la lecture, l’écriture et les quatre règles, et où les enfants seront uniquement nourris de bouillie d’avoine et auront des tailles de quatre-vingt-dix-neuf centimètres de large.

— Impertinente petite créature ! s’écria le docteur en riant, je vous ordonnerai des pilules bien amères pour vous punir d’oser plaisanter du système de votre médecin.

— Ce que j’en fais, répliqua Rose, ce n’est que pour vous procurer l’occasion de rire un peu. Vous savez bien que je n’en aime pas moins et le système et le docteur. Quand donc pourrais-je faire à mon tour quelque chose pour vous ?

— Tout de suite, si vous voulez, dit l’oncle Alec. J’ai la vue trop fatiguée pour lire à la lumière, prêtez-moi vos yeux quelques instants.

— Bien volontiers.

— J’entends la pluie qui fouette contre les vitres, et la voix de tante Juliette qui s’élève dans le salon. Cela n’a rien de bien tentant, et nous sommes beaucoup mieux ici, l’un à côté de l’autre. »

Rose prit le premier volume des Contes de Noël, de Dickens, et s’appliqua à lire de son mieux.

« Dois-je continuer ? demanda-t-elle à la fin du second chapitre.

— Oui, si vous n’êtes pas trop fatiguée. Vous lisez dans la perfection, ma chérie, c’est un plaisir de vous entendre.

— C’est papa qui m’a appris. Quand il était malade, je lui faisais la lecture pendant des heures entières. Oh ! que je suis contente que vous trouviez comme lui que je ne m’en tire pas trop mal.

— La lecture à haute voix est un des talents que je préfère, dit le docteur. Ne vous imaginez pas qu’il soit très commun ; peu de personnes le possèdent comme vous. »

Rose, tout heureuse de ce compliment, en oublia les critiques que son oncle lui avait adressées auparavant.

« Venez vous asseoir à côté de moi sur ce tabouret, continua M. Campbell ; si vous allez trop vite, je vous tirerai les oreilles. »

Mais c’était seulement pour pouvoir l’entourer paternellement de son bras.

C’est dans cette attitude que tante Juliette les surprit. Empaquetée dans un grand waterproof et dans un cache-nez, avec sa mine renfrognée et ses lunettes brillant sous son capuchon, elle semblait un hibou aux yeux de verre.

« J’en étais sûre, s’écria-t-elle d’une voix aigre-douce. Cette enfant perd son temps à baguenauder et à lire des romans. Vous la gâtez beaucoup trop, mon pauvre Alec. Sentez-vous bien tout le poids de la responsabilité qui pèse sur vous ?

— Oui, ma sœur, répondit le docteur en secouant ses épaules comme si tout à coup le poids de cette responsabilité se fut accru.

— C’est désolant de voir une grande fille comme cela perdre ses plus belles années, grommela tante Juliette. Mes enfants ont passé leur journée en classe, et je ne doute pas que Mac ne tienne encore maintenant ses livres d’étude, ajouta-t-elle d’un air de haute supériorité. Et vous, Rose, je serais curieuse de savoir ce que vous avez fait aujourd’hui. »

Au grand étonnement de ses deux interlocuteurs, Rose répondit :

« J’ai pris cinq leçons.

— Lesquelles ? demanda tante Juliette.

— Une leçon de navigation, une de géographie, une de grammaire, une d’arithmétique et une de… modestie.

— Singulières leçons, en vérité, marmotta tante Juliette. Et, s’il vous plaît, quel profit en avez-vous retiré ? »

Rose, qui gardait un sérieux imperturbable, jeta un regard malin à son oncle en répondant :

« Je ne pourrais vous répéter tout ce que j’ai appris, ma tante, ce serait trop long ; mais, si vous désirez en avoir un échantillon, je vous donnerai quelques détails sur la Chine. Les principaux produits de ce pays sont le thé, la soie, la porcelaine, l’étain, la cannelle et l’opium. Le thé, dont on fait un commerce extraordinaire, se divise en différentes espèces : le thé noir, le thé vert, le thé en fleur, le thé Souchong et le thé Péko. – Shangaï est située sur la rivière Woo-Sung. Hong-Kong signifie l’île des eaux douces et Singapore la ville du lion. Les Chinois vivent souvent dans des bateaux de fleurs ; ils ont de beaux temples et adorent des dieux insensés ; à Canton, par exemple, il y a un superbe édifice qui s’appelle la Demeure des Porcs sacrés, et où l’on entretient, à beaucoup de frais, quatorze porcs aveugles et d’une grosseur phénoménale. »

Tante Juliette fut littéralement ahurie par cette longue tirade. Elle ne put trouver un mot à répondre, et, pirouettant sur ses talons, elle disparut en répétant :

« Très bien ! très bien ! »

Qu’eût-elle dit si elle eût aperçu l’oncle et la nièce exécutant, après son départ, une polka, en l’honneur de la victoire qu’ils venaient de remporter sur elle !

CHAPITRE VIII

LE SECRET DE PHŒBÉ

Le docteur Alec, trouvant que les soins du ménage sont pour les jeunes filles une très bonne gymnastique, avait chargé Phœbé, dont l’éducation comme petite femme de ménage était complète, d’apprendre à Rose à tenir sa chambre en ordre.

Les deux enfants faisaient ensemble le petit lit de Rose, et balayaient et époussetaient de compagnie sa jolie chambre. Je laisse à penser si leur conversation languissait pendant qu’elles retournaient les matelas et se servaient à tour de rôle du balai, du plumeau et du torchon.

Un matin, Rose demanda à sa compagne :

« À quoi pensez-vous donc, Phœbé, que vous riez comme cela toute seule ?

— Je pense à un joli petit secret qu’on m’a défendu de vous dire.

— Puisque c’est un secret, je ne vous demanderai pas de me le dire, mais croyez-vous que je le saurai un jour ?

— Oui.

— Cela me fera-t-il plaisir ?

— Je crois bien.

— Sera-ce bientôt ?

— Cette semaine.

— Oh ! je sais ce que c’est : mes cousins doivent tirer un feu d’artifice pour le 4 juillet, et ils me réservent une surprise. Est-ce cela ?

— Je ne puis répondre ni oui ni non, puisque j’ai promis de me taire.

— Cela ne fait rien, je saurai attendre. Un mot seulement : l’oncle Alec en est-il ?

— Certainement, il n’y a pas de bonne partie sans son concours.

— Alors ce sera charmant. »

Rose alla secouer ses tapis sur son balcon. Après les avoir vigoureusement battus, elle les étendit sur la balustrade et s’accorda quelques minutes de repos, pendant lesquelles elle regarda ses fleurs. Le mois de juin avait opéré des merveilles dans les caisses vertes et les grands pots de faïence bleue, où la petite fille avait semé des graines et mis des boutures. Des capucines et des volubilis enroulés autour des barreaux montraient d’innombrables boutons prêts à fleurir ; des cobéas s’élançaient vers l’étage supérieur, et le chèvrefeuille et la glycine, qui garnissaient les fenêtres du rez-de-chaussée, s’allongeaient pour venir souhaiter le bonjour à leur jolie voisine.

Au loin, la baie étincelait sous les rayons du soleil comme de l’or en fusion ; des mouettes aux ailes blanches voltigeaient au-dessus de l’Océan parsemé de navires, qui, avec leurs voiles déployées, semblaient eux-mêmes de gigantesques oiseaux de mer. Une brise légère agitait les feuilles du grand marronnier en fleur, et des myriades de papillons et d’insectes tourbillonnaient autour des plates-bandes fleuries.

« Oh ! Phœbé, quelle splendide journée ! s’écria Rose. Je voudrais que votre beau secret fût pour aujourd’hui. J’ai une envie folle d’avoir « du bon temps. » Êtes-vous quelquefois comme cela ?

— Très souvent, mais cela ne m’empêche pas de faire mon ouvrage en attendant. Là ! j’ai fini de balayer ! Quand la poussière sera tombée, vous pourrez essuyer les meubles. Moi, je vais balayer l’escalier. »

Phœbé prit la pelle et le balai et partit en chantant.

Rose, restée seule, se prit à considérer combien de bon temps elle avait déjà eu depuis l’arrivée de son tuteur. Il avait changé sa vie ; ses journées se partageaient entre le jardinage, les leçons de natation, les promenades à pied ou en voiture, et de bonnes heures de causerie et d’étude. Au milieu de tant d’occupations agréables, que devenait son vieil ennemi, l’ennui ? Il était loin, et elle ne le redoutait plus ; elle travaillait et s’amusait du matin jusqu’au soir, dormait tranquillement sa nuit entière et se sentait heureuse et chérie autant que possible. Ah ! qu’il faisait donc bon vivre dans cette chambre ensoleillée où le docteur l’avait mise ! Aussi comme Rose justifiait son nom ! Sans être encore aussi robuste que Phœbé, elle n’avait plus l’apparence chétive d’autrefois ; ses yeux brillaient de santé, et sa ceinture de soie bleue n’était plus trop large. Personne ne lui parlait jamais de sa constitution délicate, elle ne songeait pas à s’en inquiéter, et elle ne prenait que les trois grands remèdes de l’oncle Alec ; l’eau, l’air et l’exercice.

Tante Prudence disait à qui voulait l’entendre que les pilules du docteur avaient guéri Rose ; mais, comme la petite fille n’avait jamais pris que l’unique boîte de pilules que nous avons vu préparer par son oncle, nous savons à quoi nous en tenir à ce sujet.

Une pivoine, lancée par une main invisible, vint tomber toute fraîche de rosée aux pieds de Rose.

« À quoi songe ma petite reine dans son jardin suspendu ? demanda la voix de l’oncle Alec.

— À ce que je pourrais faire d’extraordinaire aujourd’hui, répondit Rose. Ce beau temps me donne des impatiences dans les jambes.

— Voulez-vous venir faire un tour dans l’île des Campbell ? répondit le docteur. Je comptais vous y mener cette après-midi ; cela ne fera qu’avancer mes projets de quelques heures.

— Je veux bien, je veux bien ! s’écria Rose. Je serai prête dans un quart d’heure, le temps de bâcler ma chambre, car Phœbé a trop d’ouvrage pour que je la lui laisse à finir. »

Elle saisit les tapis et disparut dans les profondeurs de la chambre, tandis que l’oncle Alec s’éloignait en se disant :

« Tant pis si cela dérange les projets des garçons ! Je n’ai pas le courage de lui refuser ce plaisir au moment même où elle en a envie. »

Jamais appartement ne fut plus vite remis en ordre ! Les chaises et les tables semblaient secouées par un coup de vent, et les objets fragiles couraient grand risque d’être brisés. Cependant, Rose ne fit aucun malheur, et, changeant vivement de toilette, elle se rendit au débarcadère, où l’oncle Alec l’attendait en rangeant au fond de la Belle-Rose un gros panier de provisions.

« Oh ! que de vivres ! s’écria-t-elle. Avez-vous donc l’intention de dîner là-bas ?

— Certainement.

— Mais nous ne mangerons jamais tout cela !

— Nous en laisserons aux habitants de l’île.

— Aux oiseaux ? Ils auront de quoi se nourrir pendant un mois ! Tiens, Phœbé, qu’est-ce que vous apportez là ? ajouta Rose en voyant arriver Phœbé avec un paquet assez volumineux entouré d’un waterproof.

— C’est pour vous couvrir dans le cas où nous reviendrions tard, dit son oncle.

— Nous aurions eu assez avec la couverture ordinaire. Le bateau va être trop chargé !…

— N’ayez pas peur, Rosette, dit le docteur, cela nous servira de lest. Phœbé, n’oubliez pas de porter chez Mme Jessie le petit mot que je vous ai remis pour elle.

— Soyez tranquille, monsieur, j’y cours à l’instant. Bonne promenade, mademoiselle Rose, amusez-vous bien.

— Merci, Phœbé.

— Rose, demanda le docteur, avez-vous déjà visité un phare ?

— Non, mon oncle.

— Alors nous allons commencer par là. »

La visite dura longtemps, plus peut-être qu’elle n’eût duré un autre jour ; mais c’était si curieux que Rose ne trouva pas le temps long. Elle ne songea même pas à s’étonner de ce que son oncle se servait si fréquemment de son télescope, qu’il promenait alternativement sur le rivage et sur la pleine mer.

Il était midi passé lorsque les voyageurs débarquèrent dans l’île des Campbell. Rose mourait de faim. Assise sur l’herbe au pied d’un grand et gros pommier, elle mordait dans les sandwiches avec un appétit qui ravissait le docteur.

« Qu’il fait bon ici ! s’écria-t-elle. Il n’y manque que mes cousins ! Ah ! mais j’y pense, c’est aujourd’hui, 2 juillet, que commencent leurs vacances. Quel dommage que nous ne leur ayons pas dit de venir avec nous !

— Il est trop fard, répondit son oncle sans s’émouvoir, ce sera pour la prochaine fois. »

Le repas continua tranquillement.

« C’est singulier, fit Rose tout à coup, on dirait une odeur de friture ! Sentez-vous, mon oncle ?

— Oui, vraiment. Qui donc se permet de venir pêcher dans notre île et d’y manger notre poisson à notre nez ? Personne n’a le droit d’aborder ici sans notre permission. Allons châtier ces intrus. »

Le docteur prit à sa main le panier de provisions, mit sous son bras le paquet apporté par Phœbé et s’avança d’un pas délibéré vers l’endroit d’où s’échappait cette odeur de friture.

Rose le suivit, à demi cachée par son grand parasol, en s’écriant :

« On dirait tout à fait Robinson Crusoé et son fidèle compagnon Vendredi, allant à la recherche des sauvages qui avaient relâché dans leur île.

— Voici les sauvages en question » répondit l’oncle Alec, ou du moins voici leur lieu de campement. Ils sont nombreux, car je vois deux tentes et deux bateaux.

— Je les voudrais encore plus nombreux, dit Rose, qu’ont-ils fait de leurs prisonniers ?

— Ils les ont mangés, dit le docteur en montrant d’un geste tragique des débris de poisson épars sur la grève.

— Et ils y ont ajouté des homards ; voyez toutes ces carapaces en un seul tas. Leurs prisonniers étaient donc bien maigres ? Mais eux-mêmes, où sont-ils donc ?

— Sous leurs tentes.

— Alors, marchez avec précaution. Rappelez-vous la prudence de Robinson et la terreur de Vendredi.

— Non, je suis plus brave que Robinson ; j’attaquerai ces misérables à visage découvert. S’ils me tuent, prenez vos jambes à votre cou et réfugiez-vous dans notre bateau. »

Tout en parlant, le docteur s’approcha de l’une des tentes et lança brusquement son paquet dans l’intérieur en criant d’une voix de stentor :

« Rendez-vous, pirates, rendez-vous ! »

Les sauvages poussèrent des hurlements féroces et ripostèrent par une décharge de pommes de terre et d’os de poulet. Après quoi ils sortirent en masse. C’étaient les sept cousins de Rose ; Jamie même y était, et tous criaient :

« Vous êtes venus trop tôt ! c’est très mal ! Nous ne sommes pas prêts !… Vous avez gâté notre surprise !… Où est Rose ? »

Cette dernière, pleurant à force de rire, s’était affaissée sur le tas de costumes de bain en flanelle rouge, qu’elle avait pris de loin pour des carapaces de homards.

« S’il est permis de me jouer des tours pareils ! s’écria-t-elle. Ah ! les vilains garçons ! Toujours ils m’attrapent et toujours je me laisse prendre, parce que je ne suis pas encore habituée à eux ! L’oncle Alec est pire que les autres. Il jouait son rôle au naturel. Ce n’est pas étonnant que je l’aie cru !…

— Il était convenu que vous viendriez cette après-midi seulement, dit Archie. Petite mère aurait été là pour vous recevoir, tandis que maintenant rien n’est prêt. Tant pis pour vous !

— J’ai averti votre mère en partant, répondit l’oncle Alec. Rose avait senti quelque chose dans l’air, comme dit Debby, et elle ne pouvait pas tenir en place ce matin ; mais, si votre odeur de friture ne vous avait pas trahis, je l’aurais tenue à l’écart encore plus d’une heure.

— Mon siège est légèrement humide, » interrompit Rose.

On lui offrit immédiatement cinq ou six mains et elle se releva en riant. Alors Charlie étendit les costumes pour les faire sécher.

« Nous avons déjà fait une bonne partie avant dîner, lui dit-il, la mer était délicieuse. J’espère bien que vous n’avez pas oublié votre costume de bain. Nous vous apprendrons à plonger et à faire la planche.

— Hélas ! répondit Rose, je ne savais pas que j’aurais besoin de ce costume. »

Au même moment, Will et Georgie lui mirent sous les yeux le paquet avec lequel l’oncle Alec les avait bombardés et qui avait été considérablement dérangé par sa chute : une petite robe de chambre bleue dépassait d’un côté et un pantalon de flanelle rouge de l’autre ; c’était le costume de bain adopté par tous les enfants de la famille Campbell dans leurs exercices de natation, alors qu’ils s’intitulaient fièrement la tribu des Homards.

« C’est donc là le secret de Phœbé ! s’écria Rose.

— Il doit y avoir quelque chose de cassé, dit Georgie. J’ai vu des morceaux de verre sous la tente.

— Une glace sans doute, fit Mac avec dédain. Trouvez-moi une fille qui fasse un pas sans avoir un miroir avec elle.

— Il y a quelquefois des garçons qui sont dans le même cas, dit Will l’indiscret en désignant du doigt et de l’œil « le dandy Stève, » qui riposta par un coup de coude bien appliqué.

— Ne perdons pas notre temps en discussions, dit le chef du clan. Mère va venir et nous ne serons pas prêts.

Vous, Charlie, prenez le nécessaire de toilette de Rose et ses autres affaires et conduisez-la chez elle, je vous la confie. Mac et Stève m’apporteront pour les lits toute la paille qu’ils pourront trouver, et les mioches se chargeront de débarrasser la table, s’ils ont assez mangé, bien entendu… Mon oncle, voudriez-vous être assez bon pour me donner votre avis sur le meilleur emplacement à prendre pour y établir notre cuisine ? »

Chacun obéit. Rose fut enchantée de sa tente et encore plus de tout ce que son cousin lui apprit.

« Nous employons toujours nos vacances le mieux possible, lui dit ce jeune homme. Nous campons en plein air tantôt à un endroit, tantôt à un autre. Cette année, nous avons choisi l’île, à cause de nos projets de feux d’artifice pour le 4 juillet.

— Alors nous resterons ici trois jours entiers ! s’écria Rose.

— Oh ! ce n’est rien ; quelquefois nous passons des semaines dehors ; c’est à cause de vous et de Jamie que nous ne restons pas plus longtemps. Vous verrez combien nous nous amuserons ; il y a une grotte, nous y jouerons la comédie, – quoique ce soit un peu un jeu d’enfant, – ajouta Charlie, fier de ses quinze ans et demi.

— Je ne m’imaginais pas que les garçons eussent des jeux si amusants, répondit Rose. Je croyais, avant de vous connaître, qu’ils ne savaient que se battre, se bousculer et crier. Était-ce parce que je n’en avais jamais vu de près ? Je crois plutôt que vous et vos cousins vous ne ressemblez pas aux autres garçons.

— Merci du compliment, cousine. Vous avez peut-être raison, nous sommes autrement que nos camarades ; mais cela tient à ce que nous avons des avantages tout particuliers. Étant cousins, nous sommes à peu près du même âge, puis notre famille habite Newport depuis si longtemps qu’elle y a d’immenses propriétés où nous pouvons aller et venir en liberté ; enfin, je crois, sans me vanter, qu’on ne trouve pas facilement des garçons aussi instruits que Mac et aussi raisonnables qu’Archie.

— Je crois bien, fit Rose.

— C’est ici l’appartement des dames, continua Charlie en entrant dans la seconde tente ; nul autre n’y entrera que vous et tante Jessie ; vous aurez à volonté une couverture rouge ou une bleue, un oreiller de plumes ou de foin, et vous serez libre comme l’air. Voici un clou pour accrocher ce qui reste de votre malheureux miroir. Puis-je vous être de quelque utilité dans vos arrangements ?

— Non, je vous remercie. Je préfère attendre ma tante, et je vous demanderai à mon tour s’il ne me serait pas possible de vous aider à quelque chose.

— Voulez-vous venir voir notre cuisine ? Quels sont vos talents culinaires ?

— Je sais faire le thé et les rôties, voilà tout.

— Nous vous montrerons à faire cuire le poisson et à faire le chowder (mélange fort estimé de poisson pilé et de biscuit). Commençons par ranger un peu notre batterie de cuisine !

— Savez-vous que vous êtes des sauvages très civilisés, » dit Rose en riant.

À quatre heures sonnant, le camp était prêt à recevoir la « petite mère ». Les habitants de l’île, y compris, bien entendu, Rose et l’oncle Alec, grimpèrent sur la plus haute pointe de rocher pour guetter l’arrivée de tante Jessie. Tous portaient des habits bleus : on eût dit une volée d’oiseaux bleus, dont les chants joyeux arrivèrent aux oreilles de Mme Jessie bien avant qu’elle pût les voir. Quand le bateau qui la portait fut en vue, le clan des Campbell arbora son pavillon et la salua de trois hip, hip, hip, hourrah ! auxquels elle répondit en agitant son voile vert.

Elle débarqua. On la porta en triomphe jusqu’à sa tente ; elle était si aimée ! Aucune de ses belles-sœurs n’eût voulu consentir comme elle à passer trois nuits sous une tente pour faire plaisir aux enfants. Elle acceptait tout, ne se plaignait jamais de quoi que ce soit, et ajoutait encore par son entrain à la gaieté générale.

On s’occupa presque aussitôt des préparatifs du dîner, et Rose tâcha de se rendre utile, à l’exemple de Phœbé ; mais ce n’était pas facile de mettre le couvert sur le gazon ; il fallait utiliser jusqu’aux accidents de terrain. Enfin, tout fut arrangé à la satisfaction de chacun, et l’on festoya gaiement sous les grands arbres, malgré les fourmis qui faisaient, sans l’autorisation des convives, de fréquentes visites dans les verres et dans les assiettes.

En sortant de table, Rose aida ses cousins à laver la vaisselle. C’était nonchalamment étendue dans une des barques, qu’elle accomplissait cette besogne.

« Je n’aurais jamais cru que ce fût aussi amusant de faire sa cuisine soi-même, dit la petite fille en trempant ses assiettes dans la mer.

— Si petite mère n’était pas là, fit Georgie, nous nous contenterions de passer nos assiettes dans le sable et de les essuyer avec un torchon, cela eut été encore plus vite fait.

— Mais moins bien, répliqua la proprette petite Rose. Phœbé n’aimerait pas cette méthode imparfaite de lavage, s’écria-t-elle. Pourquoi mon oncle ne l’a-t-il pas emmenée ?

— Il y a bien pensé, dit Will, mais Debby était ce matin d’une humeur massacrante, et, au premier mot qu’il lui en a dit, elle a répondu qu’on avait besoin de Phœbé à la maison. Pour moi, je regrette sincèrement que Phœbé ne soit pas ici.

— Pauvre Phœbé, murmura Rose, elle travaille plus que nous tous, et elle n’a jamais un jour de vacances, ce n’est pas juste ! »

Ce regret lui revint à plusieurs reprises dans le cours de la soirée. Phœbé aurait si bien fait sa partie dans les jeux ! Sa voix merveilleuse manquait pour les solos des chœurs ; son rire harmonieux eût accompagné mieux que tout autre les bons mots et les saillies des cousins ; personne ne savait comme elle deviner les énigmes, et avec quel plaisir elle eût écouté les histoires des naufrages de l’oncle Alec ! C’eût été une fête pour elle de coucher sous la jolie tente en coutil gris à raies rouges.

Tout le monde dormait depuis longtemps, que Rose n’avait pas encore fermé l’œil. Elle tournait et retournait une idée dans sa tête. Enfin, lasse de ne pas dormir et séduite par la beauté de la nuit, elle se leva, passa une robe de chambre et sortit.

Un tronc d’arbre renversé lui servit de fauteuil. Il n’y avait pas un souffle d’air ; la lune ne donnait pas, mais des myriades d’étoiles répandaient une lueur argentée, et l’on n’entendait d’autre bruit que le bruit monotone des vagues se brisant sur les rochers.

Rose, perdue dans sa rêverie, oubliait que la fraîcheur du soir pouvait devenir malsaine. Heureusement l’oncle Alec l’aperçut en faisant sa ronde autour du camp.

« Que fait donc là ma petite Rose ? lui demanda-t-il en venant à elle et s’asseyant à ses côtés.

— Je pense à ce brave marin qui, dans un naufrage, se jeta à la mer pour laisser sa place à une pauvre mère et son enfant. Quel dévouement !… On admire et on aime ceux qui se sacrifient, n’est-ce pas, mon oncle ?

— Oui, mais aussi que de sacrifices ignorés qui n’en sont pas moins beaux pour cela, au contraire, tout en étant plus difficiles à accomplir, car la nature humaine est toujours un peu trop sensible aux éloges ! dit le docteur comme se parlant à lui-même.

— Je suis sûre que vous avez dû faire beaucoup de ceux-là, s’écria Rose. Voudriez-vous m’en citer un ?

— Mon dernier a été de me priver de fumer.

— À quoi bon ?

— C’était un mauvais exemple que je donnais à vos cousins.

— Je vous reconnais bien là ! Était-ce très difficile ?

— Oui, j’en suis un peu honteux, mais la vérité m’oblige à avouer qu’il n’est pas facile de déraciner une mauvaise habitude. C’est pour cela qu’il faut toujours en prendre de bonnes !

— Pauvre cher oncle, dit Rose, vous avez préféré le bien de vos neveux à votre propre agrément.

— Le sage n’a-t-il pas dit : « Il est indispensable d’agir selon sa conscience, mais il n’est pas indispensable d’être heureux. »

— Alors, reprit Rose après un moment de silence, un véritable sacrifice est une action qu’on fait à son détriment pour une personne que l’on aime mieux que soi-même ? Autrement dit, le dévouement consiste à préférer le bonheur des autres au sien propre ?

— C’est cela même.

— Et il ne faut en attendre ni éloges, ni remerciements ? continua Rose avec une ardeur singulière.

— Oui, ma chérie. Vous trouverez plus d’une fois dans votre vie l’occasion de vous sacrifier pour les uns et les autres, et j’espère que vous saurez le faire, car on éprouve plus de bonheur à donner qu’à recevoir… Mais il se fait tard, et vous allez avoir froid en restant immobile. En attendant de plus grands sacrifices, faites-moi celui de vous recoucher et de tâcher de dormir ; sinon, vous serez malade demain, et vos tantes diront que c’est à cause de notre idée saugrenue de camper en plein air, ajouta le docteur en riant.

— N’ayez pas peur, mon oncle, je ne serai pas malade, s’écria Rose. Je ne voudrais pas vous faire repentir de m’avoir procuré tant de plaisir ! »

CHAPITRE IX

LE SACRIFICE DE ROSE

Comme l’avait prédit le prince Charmant, les divertissements ne manquèrent pas dans l’île des Campbell. Du matin au soir, la journée du lendemain fut un long éclat de rire : il y eut d’abord un déjeuner matinal suivi d’une partie de pêche, puis un bain général, pendant lequel la tribu des Homards se couvrit de gloire, et où elle se serait attardée indéfiniment sans la confection du chowder, qui réclamait leur présence.

Mme Jessie et son petit Jamie restaient prudemment auprès du rivage ; mais l’oncle Alec était un nageur émérite s’il en fut jamais, les garçons rivalisaient de tours de force, et Rose apprit à faire la planche, non sans boire un peu plus d’eau de mer qu’elle ne l’eût souhaité.

La petite fille semblait prendre part à tous ces jeux avec une sorte d’avidité, comme si elle craignait de perdre la moindre parcelle de cette journée de bonheur. On eût dit qu’elle oubliait qu’elle avait encore devant elle un troisième jour semblable.

Il va sans dire que le chowder fabriqué par tant de cordons bleus fut exquis ; aussi en absorba-t-on une quantité fabuleuse, sans préjudice des viandes froides apportées par Mme Campbell, après quoi on déclara à l’unanimité qu’il ne serait pas mal vu de faire la sieste.

Chacun se retira soit sous les tentes, soit à l’ombre des grands arbres, et, pendant plus d’une heure, l’île, si bruyante auparavant, reprit son calme habituel. Ensuite on se remit à jouer avec plus d’ardeur que jamais. La grotte contenait des arcs et des carquois, des fleurets, des sabres rouillés et des fusils cassés, enfin tout ce qu’il fallait pour donner à Rose une représentation à laquelle elle assista blottie dans le creux d’un vieil arbre tapissé de mousse, avec Jamie à côté d’elle « pour lui expliquer les scènes, » ce qui, soit dit en passant, n’était pas inutile.

Les acteurs jouaient avec autant d’énergie que de naturel ; par moments c’était même effrayant. Ce ne fut pas sans frémir que Rose vit les indigènes de l’île d’Owhihée massacrer le capitaine Cook. Elle rit de tout son cœur en voyant représenter les aventures merveilleuses de Sindbad le marin. Elle regarda avec le plus vif intérêt les scènes pathétiques de la vie du capitaine Kidd ; ce célèbre chef de brigands cachait le fruit de ses rapines dans la casserole qui avait servi à faire cuire le chowder ; il se vengeait de deux traîtres qui l’avaient trahi en leur faisant mordre la poussière d’un seul coup de feu, et enfin il expiait ses nombreux crimes par un bannissement bien mérité sur une île déserte.

Le spectacle fut clos par un grand ballet exécuté par les naturels d’Otaïti. Aux hurlements que poussèrent ces derniers, les mouettes du voisinage s’envolèrent à tire-d’aile, et l’oncle Alec vint savoir ce qui se passait. Rose riait à se tordre, et elle avait si bien épuisé ses termes d’admiration, qu’elle ne trouvait plus de mots assez expressifs pour remercier ses cousins.

Un nouveau plongeon dans la mer, au moment où le soleil disparaissait à l’horizon, une partie de barres pour faire la réaction, un souper aussi animé que l’avait été le dîner, une soirée gaiement passée sur les rochers en vue du port, où, à la clarté de la lune, on distinguait les formes vagues des navires, et la seconde journée de campement se termina pour Rose comme un beau rêve.

Avant d’aller se coucher, elle s’approcha du chef du clan.

« Archie, lui dit-elle à voix basse, est-ce une illusion de ma part ? J’ai ouï dire que vous alliez demain au manoir pour chercher du lait et je ne sais plus quoi encore.

— Vous ne vous trompez pas, cousine, nous partirons de grand matin, Charlie et moi, afin d’être plus vite revenus.

— Laissez-moi aller avec vous, je vous en prie, s’écria Rose. Vous savez que l’oncle Alec m’a, pour ainsi dire, enlevée de force, et j’ai une affaire importante à arranger là-bas.

— Tant que vous voudrez, ma cousine, Charlie sera aussi charmé que moi de vous avoir pour compagne.

— C’est évident, fit Charlie.

— Eh bien, continua Rose, promettez-moi tous les deux de n’en souffler mot à personne.

— Comptez sur notre silence.

— Bien sûr ? insista la petite fille d’un air solennel.

— Par la lune qui nous éclaire et par les étoiles qui brillent au firmament, nous le jurons ! dirent ensemble les deux cousins.

— Chut ! pas tant de bruit, fit Rose en s’éloignant.

— Quelle singulière petite créature ! s’écria Archie à demi-voix.

— C’est une bonne petite fille ; » répondit Charlie d’un ton protecteur.

Rose avait l’oreille fine, elle entendit ces deux réflexions.

« Ah ! c’est ainsi que vous me traitez, se dit-elle avec indignation. Une petite fille ! En vérité, à vous entendre on croirait que je sors de nourrice. Je vous prouverai demain que je ne suis plus une enfant ! »

Le lendemain, le lever de l’aurore fut salué par un coup de canon venant de la ville de Newport qui célébrait le 4 juillet, anniversaire de la déclaration de l’indépendance des États-Unis. Charlie riposta aussitôt en faisant partir un pétard, exactement à l’entrée de « la tente des dames. » Rose, éveillée en sursaut, s’habilla en dix minutes et vint rejoindre ses cousins déjà prêts à partir. Comme ceux-ci ne devaient faire qu’aller et revenir, l’oncle Alec ne fit aucune difficulté pour permettre à sa nièce de les accompagner.

Au départ, Rose envoya un dernier adieu à l’île et à ses habitants, d’un air plus grave que ne le comportait la circonstance. Elle avait mûri son projet ; dans sa pensée, c’était un adieu définitif qu’elle adressait à ce séjour enchanteur.

Lorsqu’elle aborda au manoir, elle courut à la recherche de Phœbé et lui ordonna péremptoirement de laisser là son ouvrage et de s’apprêter à aller dans l’île des Campbell, où l’on avait besoin d’elle.

Phœbé obéissait les yeux fermés à Mlle Rose ; mais il n’en était pas de même de Charlie et d’Archie, et quand Rose leur dit :

« Partez sans moi. Vous viendrez me reprendre quand j’attacherai un mouchoir blanc à mon balcon. » Charlie s’écria :

« Pourquoi ne venez-vous pas tout de suite ?

— Je suis occupée. Voici pour l’oncle Alec une lettre qui lui expliquera tout.

— Nous vous attendrons aussi longtemps qu’il le faudra, » poursuivit Charlie.

Et Archie ajouta :

« Oncle Alec ne sera pas content...

— Faites ce que je vous dis de faire, mes enfants ; je suis sûre que l’oncle Alec m’approuvera, lui.

— Mais…

— Les petits garçons doivent obéir sans faire de questions, repartit Rose en se redressant avec tant de dignité que ses cousins en furent abasourdis. Pourquoi n’aurais-je pas des secrets ? Vous en avez bien !… » dit-elle comme dernier argument.

Archie se laissa convaincre.

« C’est sans doute une chose convenue avec l’oncle Alec, murmura-t-il. Cela le regarde… Partons puisqu’elle le veut… Phœbé, tenez-vous bien ! en avant, Charlie ! »

Grande fut la stupéfaction du camp des Campbell en voyant revenir Phœbé à la place de Rose. Tel était le contenu du billet adressé au docteur :

 

« Mon cher oncle,

« Je vais prendre toute la journée la place de Phœbé, afin qu’elle voie les feux d’artifice à son aise. Qu’elle s’amuse sans souci de son ouvrage ; je m’en charge, dites-le lui bien. Elle voudra s’en aller, je parie ; gardez-la de force, et dites à mes cousins que je leur serai aussi reconnaissante de tout ce qu’ils feront pour Phœbé que de ce qu’ils auraient fait pour moi.

« Ne vous imaginez pas que ce soit pour mon agrément que je reste au Manoir. Au contraire, cela me coûte beaucoup ; mais je me trouverais trop égoïste d’être toujours en fêtes, tandis que Phœbé travaille sans s’arrêter du matin au soir, et je veux faire pour elle ce sacrifice-là. Ne vous y opposez pas, je vous prie, et ne vous moquez pas de moi.

« Mes amitiés à tout le monde, et pour vous, mon cher oncle, le meilleur baiser de

« Votre petite

« Rose. »

 

« Le bon petit cœur ! s’écria le docteur. Je suis très embarrassé, Jessie, que dois-je faire ? Elle se réjouissait tant de voir tirer les feux d’artifice que je m’étonne qu’elle ait eu le courage d’y renoncer, et qu’il m’en coûte à moi aussi de la priver de ce plaisir.

— Laissez-la libre, répondit tante Jessie. Il ne faut pas gâter son petit sacrifice. La meilleure manière de reconnaître cet acte d’abnégation, c’est de nous occuper de Phœbé et de lui faire passer le plus agréablement possible ce jour de congé, que la pauvre fille a, du reste, bien mérité.

— Vous avez peut-être raison, » dit l’oncle Alec.

Si bien que, malgré les protestations de Phœbé qui prétendait qu’elle ne s’amuserait pas le moins du monde sans Mlle Rose, malgré les mines allongées des sept cousins, le docteur résolut de ne pas intervenir.

« Rose n’aura jamais le courage d’aller jusqu’au bout, dit Charlie, nous la reverrons avant deux heures. »

Chacun se rangea à cette opinion.

Des lunettes d’approche furent perpétuellement braquées sur la chambre de Rose. Phœbé, en particulier, ne quittait pas le télescope ; mais le temps s’écoulait, les heures se passaient, et aucun signal n’apparut au balcon, aucune barque ne ramena la fugitive petite reine au milieu de ses sujets consternés.

« J’avoue que je ne l’en aurais pas crue capable, dit l’oncle Alec à sa belle-sœur. C’est un grand sacrifice pour elle, et je le lui revaudrai, elle peut en être certaine. »

Mais les cousins appréciaient fort peu ce dévouement de Rose, qui leur semblait de la pure ingratitude à leur égard.

À vrai dire, cette dernière journée de campement fut loin d’être gaie pour personne.

Phœbé, désolée de priver sa petite maîtresse d’un plaisir pareil, n’avait pas son entrain ordinaire ; elle ne songeait qu’à détacher l’une des barques et à s’échapper, et il fallait constamment veiller sur elle pour l’empêcher de mettre son idée à exécution. Enfin, en l’absence de Rose, tous les jeux languissaient d’une façon étonnante, lorsqu’on réfléchit que, trois mois auparavant, les sept cousins n’éprouvaient nullement le besoin d’avoir « une petite fille. »

« En tout cas, s’écria Archie pendant le dîner, Rose ne pourra pas ne pas voir nos feux d’artifice.

— Qui sait ! dit Charlie, elle est dans le cas de se mettre dans la tête que c’est son devoir de s’enfermer dans un cabinet noir pour ne rien voir du tout.

— Qu’elle le veuille ou non, ajouta Stève, elle manquera le feu d’artifice que papa doit tirer sur la colline et qui sera invisible du manoir.

— Tout cela sera peut-être bien beau, murmura Phœbé, mais pour moi rien ne compensera l’absence de Mlle Rose.

— Patience ! interrompit l’oncle Alec, tout n’est pas encore dit. Tant que la nuit ne sera pas venue, je ne désespère pas ; mais si elle résiste à la première fusée, je lui décerne un brevet d’héroïsme. »

Pendant ce temps, la bonne petite Rose, qui avait pris sa tâche au sérieux, s’évertuait à faire l’ouvrage de Phœbé, et ce n’était pas sans peine, car la vieille Debby grommelait à tout propos, et les grand’tantes, désolées de voir Rose perdre une partie de plaisir que son oncle avait organisée à son intention, ne cessaient de la tourmenter pour la faire renoncer à cet « absurde projet. »

Il fallait du courage pour résister à la tentation de retourner dans cette île joyeuse ; il en avait fallu plus encore le matin pour la quitter et venir s’enfermer dans une sombre maison, quand toute la ville était pavoisée en l’honneur du 4 juillet. Quel contraste entre ce monde extérieur si gai, si bruyant et si enthousiaste, et la cuisine si triste et si noire !

En vain la petite fille s’efforçait de penser à autre chose ; des coups de canon, des chants, des cris et des bruits de fête la ramenaient incessamment au sentiment de la réalité. Un seul mot eût suffi pour lui donner sa part légitime de cette joie générale ; mais ce mot, elle ne voulait pas le prononcer.

La remplaçante de Phœbé vit son service terminé vers huit heures du soir. C’est alors qu’elle dut faire appel à toute sa force d’âme ! Tante Patience s’était assoupie, tante Prudence recevait quelques visiteuses, et Debby, tranquillement assise sur le pas de la porte, causait avec une voisine. Rose se trouva toute désorientée : elle monta dans sa chambre, elle s’accouda sur son balcon et regarda la ville s’illuminer fenêtre par fenêtre.

Des orchestres faisaient entendre des airs variés, et des bateaux ornés de lanternes vénitiennes sillonnaient la baie comme une traînée de lumière. Une première chandelle romaine s’éleva au milieu de l’Océan, dans la direction de l’île des Campbell. C’était le signal des feux d’artifice. On y répondit de tous les côtés, et ce fut un feu roulant de détonations. Les « Soleils », les feux de Bengale et les « Étoiles » se succédaient sans interruption. Ah ! qu’on devait s’amuser dans l’île ! Alors, il faut l’avouer, quelques larmes brûlantes arrosèrent les liserons endormis, et une petite tête blonde, penchée sur les capucines, leur confia ses pensées en soupirant.

« Au moins me regrettent-ils un peu là-bas ? »

Mais ce ne fut que l’éclair d’un moment. Rose releva la tête, essuya ses larmes, et, s’absorbant dans le bonheur qu’elle avait procuré à sa petite amie, elle s’écria tout haut :

« Comme Phœbé doit s’amuser ! Je suis sûre qu’elle n’en peut croire ses yeux ! Ah ! j’ai eu raison de l’envoyer dans l’île, et ce serait à recommencer que je le ferais encore.

— Rose ! interrompit une voix masculine, celle de l’oncle Mac, père de son cousin Mac, qu’elle supposait occupé en ce moment à montrer à son petit ami Fun-See les illuminations de la ville.

— Qu’est-ce que c’est ? demanda Rose.

— Vite, vite, lui dit son oncle, jetez quelque chose sur vos épaules et accourez. Je venais chercher Phœbé pour lui faire voir mes feux d’artifice, mais il paraît qu’elle n’est pas là. C’est vous que je trouve, tant pis pour vous, je vous emmène à sa place.

— Mais, commença Rose, qui tenait à se sacrifier jusqu’au bout, si Debby…

— Je sais, je sais, dit l’oncle Mac, personne n’a besoin de vous maintenant, et vous me contrarieriez réellement en me refusant. »

Rose se laissa convaincre.

« Fun-See sera charmé de renouer connaissance avec vous, dit M. Campbell en traversant le jardin au pas de course.

— Comment ! Fun-See est là aussi ? s’écria Rose.

— Oui, je l’ai pris en passant et je l’ai laissé très occupé à allumer les dernières lanternes de la barque. Vous trouverez qu’il a fait des progrès depuis notre dernière entrevue. »

En effet, Fun-See exprima à la petite fille tout le plaisir qu’il avait à la revoir, dans un langage mi-anglais, mi-chinois, qui la fit rire aux éclats.

Somme toute, Rose n’avait perdu que quelques fusées, et ce fut pour elle, pendant une demi-heure, un enchantement perpétuel.

Tout à coup, neuf heures sonnèrent à toutes les horloges de la ville. Les habitants de l’île avaient sans doute épuisé leurs munitions, car ils laissèrent sans réponse un magnifique feu de Bengale vert qui, pendant plusieurs minutes, avait donné un aspect fantastique à la colline des Tantes.

« Voilà la fin ! s’écria Rose, en s’enveloppant dans son châle.

— Y aurait-il quelque anicroche ? » murmura M. Mac Campbell, visiblement désappointé.

Mais une étincelle brilla dans le lointain.

« Regardez du côté de l’île, regardez vite, Rose, fit l’oncle Mac… Eh bien, qu’en pensez-vous ? »

L’étincelle grandit et devint un vase doré ; puis des feuilles vertes apparurent au-dessus du vase, et une fleur rouge se dessina dans la nuit.

« Oh ! que c’est joli ! s’écria la petite fille. C’est une rose, n’est-ce pas ?

— Oui, mais voyez au-dessous. Qu’y a-t-il ? »

C’étaient des branches très découpées, terminées par une sorte de boule d’un rouge brun.

« Ah ! j’y suis, dit Rose en battant des mains, ce sont les chardons d’Écosse, et il y en a sept, un pour chaque garçon… Oh ! la jolie idée !…

— Oui, mais la rose de feu est pour fêter la venue de notre petite Rose, à nous, ajouta l’oncle Mac, presque aussi heureux qu’elle. C’est mon fils Mac qui en a eu l’idée.

— Voilà que c’est fini ! Quel dommage ! » s’écria Rose.

Le vase, les chardons, la fleur, son homonyme, tout avait disparu dans la nuit.

La barque se trouvait alors si rapprochée de l’île des Campbell que l’odeur de la poudre arrivait jusqu’à ceux qui la montaient, et qu’ils pouvaient distinguer dans l’obscurité des formes noires s’agitant sur le rivage.

« Faut-il vous déposer là, ou vous ramener au manoir ? » demanda l’oncle.

Rose n’hésita pas une seconde :

« Retournons au manoir, répondit-elle vivement, malgré un léger serrement de cœur. Votre « bouquet » et ma « rose » étaient superbes et je vous remercie de tout mon cœur d’être venu me chercher. Je suis sûre que j’en rêverai, » ajouta-t-elle avec un sourire.

Et elle s’endormit, un peu plus tard, se disant :

« C’était plus difficile que je ne croyais, mais je ne regrette rien et je ne désire pas d’autre récompense que le plaisir que j’ai donné à Phœbé ! »

CHAPITRE X

PAUVRE MAC

Si Rose avait fait son petit sacrifice dans le but de recevoir des compliments, elle eût été fort désappointée ; ses oncles et ses tantes ne lui en dirent pas un traître mot. Cela ne les empêchait pas, au fond, de lui en savoir très bon gré et de le lui montrer en plus d’une occasion, mais ses cousins ne se gênaient pas pour lui exprimer hautement leur désapprobation. Elle entendit un jour Archie dire en levant les épaules d’un air de pitié, que c’était du pur Don Quichottisme ; Stève déclara que cela n’avait pas le sens commun, et Charlie blessa encore plus profondément la malheureuse héroïne en disant d’elle qu’elle était bien la petite fille la plus toquée qu’il eût jamais vue.

Pareille chose n’est pas rare en ce monde ; nos meilleures actions sont souvent les plus mal interprétées. Or, il est toujours pénible d’être jugé de travers. Sans vouloir prendre la trompette de la renommée pour annoncer à tout l’univers ce que nous avons pu faire de bien, nous n’en désirons pas moins que tous ceux qui nous sont chers nous apprécient à notre juste valeur. Rose s’était flattée de conquérir d’un seul coup le respect de ses cousins. Quelle humiliation de n’être toujours pour eux qu’un être sans conséquence, « une petite fille un peu folle ! » Le dévouement sans bornes de Phœbé ne suffisait même pas à la contenter.

Un jour vint pourtant, où, sans la moindre préméditation, Rose obtint tout à fait l’estime, le respect, et, ce qui vaut mieux encore, la reconnaissance de ses cousins, comme elle avait déjà leur affection.

Durant la première quinzaine de juillet, le cousin Mac, toujours distrait, ayant oublié son chapeau un jour de chaleur, attrapa une insolation qui dégénéra en fièvre cérébrale, au grand émoi de son père et de toute la famille. Il fut en danger pendant plusieurs jours ; mais sa jeunesse triompha de la maladie, et chacun se réjouissait déjà de le voir en convalescence, lorsque tout à coup, l’inflammation se porta aux yeux.

Le pauvre Mac était myope au dernier degré, et il avait tant et tant abusé de sa vue en travaillant le matin avant le jour et le soir à la lumière, que ses yeux fatigués étaient plus sensibles que d’autres. On consulta un célèbre oculiste, dont l’arrêt fut si peu rassurant, que personne n’eut le courage de le répéter au malade. En effet, comment oser lui dire qu’on craignait qu’il ne devînt aveugle, lorsque son occupation favorite, son plus grand bonheur étaient de lire ! Le docteur le soumît à un régime sévère et lui ordonna de vivre dans une chambre obscure et de passer ses journées dans une inaction complète. Le pauvre garçon trouvait cela bien dur ; mais il tâchait de se résigner de bonne grâce, et il se berçait de l’espoir qu’un repos de quelques semaines réparerait l’abus qu’il avait fait de ses yeux pendant bien des années. Et quel supplice pour cet enragé liseur que de ne plus pouvoir ouvrir un livre ! Au commencement, chacun des enfants s’offrit de grand cœur à lui faire la lecture, et on se disputa d’abord cet honneur ; mais, les jours s’écoulant sans amener d’amélioration dans l’état de Mac, le beau zèle se ralentit peu à peu et cessa bientôt tout à fait.

On était alors en vacances ; ces garçons forts, actifs et turbulents, exubérants de vie et de jeunesse, avaient un besoin incessant de mouvement, et on ne pouvait guère les blâmer de délaisser quelque peu cette chambre de malade, car il faut être juste, jamais ils n’auraient fait la moindre partie de plaisir sans avoir, au préalable, serré la main de Mac, et tous les soirs ils lui rendaient visite. Ah ! que les journées semblaient longues au pauvre Mac ! Ses parents faisaient bien tout leur possible pour lui ; mais son père était pris par ses affaires, et sa mère avait une voix si faible et par suite si monotone, que Mac s’en lassait bien vite. L’oncle Alec n’était pas toujours libre. Tante Myra avait assez à faire de se soigner ; tante Prudence ne sortait guère de chez elle, et les autres tantes étaient absorbées par les soins de leur ménage. Toutes ces dames envoyaient à leur neveu force friandises ; mais elles lui tenaient rarement compagnie, et, sans Rose, je ne sais ce que serait devenu ce malheureux « mangeur de livres. »

Rose avait une voix douce et harmonieuse, une méthode parfaite ; sa patience semblait inépuisable, son temps sans valeur et son dévouement sans bornes. Quand tous ses cousins abandonnèrent Mac, elle resta fidèlement à son poste ; assise près de la fenêtre, dont les volets fermés laissaient échapper un faible rayon de soleil par une ouverture pratiquée à dessein, elle lisait pendant des heures entières les livres les plus ardus. Mac l’écoutait, couché sur une chaise longue ; comme tous les malades, il se montrait souvent irritable, susceptible, quelquefois même exigeant ; tout lui déplaisait, et Rose comprenait mal le sens des traités scientifiques qu’il aimait ; si elle écorchait quelque mot difficile, il se fâchait tout rouge, et alors ces lectures « arides » étaient littéralement arrosées par les larmes qui coulaient silencieusement le long des joues de la petite fille, à l’insu de son irascible malade. D’autres jours, et c’était là le plus pénible, le pauvre garçon se livrait à des accès de désespoir que sa jeune garde-malade avait grand’peine à apaiser.

Mac parlait peu ; il ne remerciait pas sa cousine en paroles ; mais sa reconnaissance s’affirmait par des actes, et elle voyait bien qu’il préférait ses services à tous autres. Le moindre retard de sa part l’inquiétait, sa figure rayonnait lorsqu’elle arrivait, s’assombrissait à son départ, et, aussitôt qu’elle n’était plus là, il reprenait son air malheureux. Rose était une garde-malade modèle ; elle marchait sans faire plus de bruit qu’une souris, elle devinait les désirs de Mac et lui évitait la peine de demander quelque chose.

« Sans Rose, je ne sais pas ce que Mac deviendrait, répétait sans cesse tante Juliette.

— C’est qu’à elle toute seule elle vaut tous les autres, » disait Mac du fond du cœur.

Rose ne demandait pas d’autre récompense ; cela suffisait pour lui donner un nouveau courage et pour l’empêcher de sentir la fatigue du devoir qu’elle s’imposait volontairement.

Que de choses elle apprit ainsi sans s’en douter ! Jusque-là, elle n’avait lu que des livres amusants. Or, Mac professait un profond mépris pour les nouvelles et les romans, sans en excepter même ceux de Cooper. À défaut des livres grecs et latins que la petite fille ne pouvait lire malgré son bon vouloir, il n’admettait que des voyages, des biographies et en général des livres « sérieux. » Rose lui obéit d’abord par pure condescendance, puis elle y prit goût et en arriva à trouver que les aventures de Livingstone et la vie des illustres Watt, Fulton ou Bernard Palissy, sont souvent aussi intéressantes que la plupart des histoires inventées à plaisir. Rose était disposée à la rêverie et à l’exaltation ; ces nouvelles lectures mirent un peu de plomb dans sa petite cervelle, et il en advint qu’en faisant du bien à son cousin, elle s’en fit à elle-même. Là ne fut pas le seul résultat de ses longues semaines d’épreuves : jamais Mac n’oublia la conduite de Rose à son égard, et ce fut pour lui le germe d’une affection qui devait durer toute sa vie.

Un jour, un beau jour où le soleil semblait vouloir à toute force pénétrer dans l’intérieur des maisons pour inviter les habitants à sortir, afin de mieux jouir de ses rayons, Rose repoussa toute idée de promenade et vint s’installer à sa place accoutumée. Elle ouvrit un gros in-folio, intitulé : « Histoire de la Révolution française » et frissonna en songeant aux nombreux noms étrangers qu’elle allait estropier.

« Quel jour est-ce, aujourd’hui ? lui dit son compagnon.

— Jeudi.

— Et quelle date ?

— Le 7 août.

— Ainsi s’écria Mac, voici près de la moitié des vacances passées, et c’est à peine si j’en ai joui huit jours !…

— Les vacances ne sont pas encore finies, dit Rose, vous prendrez peut-être votre revanche plus tard.

— Peut-être ? répéta Mac indigné. Comme vous y allez, vous ! Il est bien certain que je ne resterai pas enterré vivant jusqu’à la fin du mois. Est-ce que, par hasard, ce féroce médecin aurait dit le contraire ?

— Le docteur a dit que vous auriez la sagesse d’attendre tout le temps nécessaire, répondit évasivement la petite fille. Ce livre paraît intéressant. Voulez-vous que je commence ?

— Intéressant ou non, c’est tout un pour moi, » murmura Mac en se jetant sur sa chaise longue.

Rose s’imagina qu’elle lisait mieux qu’elle ne l’avait espéré, car son cousin ne lui fit pas la plus petite observation pendant tout un long chapitre. Erreur profonde : au beau milieu d’une grande phrase, Mac se releva brusquement.

« Arrêtez ! dit-il. Je n’entends pas un traître mot de ce que vous dites. On me cache quelque chose, je veux savoir quoi ! »

Rose soupira tout bas. À sa dernière visite, l’oculiste avait déclaré que Mac deviendrait aveugle s’il s’écartait de son régime. Personne ne pouvait se résoudre à annoncer au pauvre malade cette cruelle vérité ; son père et sa mère n’avaient pas le courage de lui faire cette révélation. Comptaient-ils pour cela sur Rose ?

« Écoutez-moi bien, continua Mac, je ne veux pas de faux-fuyants. Dites-moi la vérité, toute la vérité ; il le faut.

— Mais…

— Point de mais. Si vous ne répondez pas immédiatement, j’enlève mon bandeau. Êtes-vous décidée ?

— Oui, oui, dit la fillette épouvantée, je vous dirai tout ce que je sais.

— Eh bien, je suis sûr que le médecin m’a trouvé plus malade avant-hier. Est-ce vrai ?

— Oui, répondit Rose, d’une voix à peine distincte.

— Pense-t-il que je pourrai retourner en classe à la rentrée ?

— Non, dit Rose encore plus bas.

— Ah ! » fit Mac en palissant.

Puis, surmontant son désappointement, il demanda, non sans courage :

« Quand pourrai-je reprendre mes études ? »

Combien il était difficile de répondre à une pareille question ! Rose tremblait comme la feuille.

« Quand ? répéta Mac d’une voix brusque et pleine d’émotion.

— Pas avant longtemps.

— Mais encore ?

— Pas avant plusieurs mois, un an, peut-être.

— Un an ! Et moi qui comptais entrer l’année prochaine à l’Université !

— Vous avez bien le temps, dit Rose, les larmes aux yeux.

— J’en ai assez d’être en prison jour et nuit, s’écria Mac en donnant un grand coup de poing au coussin brodé qui lui servait d’oreiller. Les médecins ne savent pas ce qu’ils disent ; je ne veux plus leur obéir ! et je veux sortir d’ici ! »

Et d’un brusque mouvement, Mac enleva son bandeau et courut vers la fenêtre. Le pâle rayon de lumière qu’il aperçut était encore trop fort pour ses pauvres yeux. Il recula instinctivement et se laissa tomber sur le sofa en se cachant la figure dans les deux mains.

« Mac, lui dit Rose, d’une voix émue, avec une intonation presque maternelle – comme son cœur battait cependant ! – mon cher Mac écoutez-moi : tout cela est bien dur, bien triste, et vos amis en souffrent autant que vous ; mais c’est un peu votre faute ; rappelez-vous combien de nuits vous avez passées à lire, combien souvent vous avez abusé de votre vue ! Et maintenant que cela vous serve de leçon ! Il ne s’agit pas de recommencer de nouvelles imprudences : obéissez scrupuleusement au docteur Smith, si vous ne voulez pas… »

Rose s’arrêta, incapable de continuer.

« Si je ne veux pas quoi ? demanda son cousin.

— Si vous ne voulez pas… devenir aveugle !

— Le docteur n’a pas pu dire cela, s’écria Mac ; c’est pour m’obliger à me soigner.

— Hélas ! je le voudrais, fit Rose, mais ce n’est que trop vrai. Oh ! mon pauvre Mac, ajouta-t-elle en pleurant, je sais combien cette crainte est épouvantable, mais vous ne pouvez l’ignorer. Et puis, ne l’oubliez pas, cet affreux malheur n’arrivera que si vous n’êtes pas raisonnable ; autrement, le docteur répond de vous. C’est une grande épreuve, mais nous vous aiderons tous à la supporter, moi la première. »

Elle se tut, car il était évident que Mac ne l’écoutait pas. Ce terrible mot d’aveugle l’avait anéanti. Il semblait changé en statue, et Rose, terrifiée, désolée, brûlant d’envie de consoler son cousin, mais ne sachant comment s’y prendre, n’osait bouger de sa place. Tout à coup elle entendit un sanglot étouffé… Mac pleurait ; c’était bien naturel, mais ses yeux malades allaient s’enflammer davantage.

Jetant au loin l’Histoire de la Révolution française, Rose alla s’agenouiller auprès de la chaise longue ; elle prit les deux mains de Mac dans les siennes, et, pleurant plus fort que lui, s’écria tendrement :

« Je vous en supplie, Mac, mon cher Mac, ne pleurez plus ; vous me faites et vous vous faites mal !… Ne restez pas ainsi appuyé sur ce coussin ; laissez-moi baigner votre front ; il est brûlant, cela vous soulagera un peu !… Ah ! je comprends votre désespoir, mais calmez-vous, je vous en conjure ! »

Elle le souleva de force et écarta son bandeau humide de larmes. Pauvre garçon ! être aveugle, quelle perspective !… En sa qualité d’homme fort, quoique touché au fond de la sympathie de sa cousine, il ne l’en remercia aucunement ; son amour-propre souffrait de ce qu’elle l’avait vu pleurer. Il essaya de plaisanter :

« Les yeux malades sont toujours larmoyants, dit-il, en avançant le bras pour essuyer avec la manche de sa veste les traces par trop visibles de son émotion.

— Non, non, s’écria Rose éperdue, frotter vos yeux contre du drap, y pensez-vous ? Étendez-vous tranquillement et attendez-moi. Je reviens à l’instant. »

Mac obéit docilement aux ordres de sa garde-malade, qui reparut presque aussitôt avec un petit linge de fine batiste et de l’eau fraîche, parfumée de lavande.

« Mes yeux me brûlent terriblement, dit Mac, pendant que sa cousine les lui bassinait. Vous ne direz à personne que j’ai fait l’enfant comme cela, n’est-ce pas ?

— Pour qui me prenez-vous ? fit Rose en se redressant, je n’ai pas l’habitude de rapporter.

— Suis-je assez bébête ! continua Mac.

— Tout le monde en aurait fait autant à votre place, s’écria Rose. Je trouve, au contraire, que vous avez beaucoup de courage, et je suis sûre que, si vous avez autant de patience, vous serez bien plus vite guéri que le docteur ne le pense. D’ailleurs, pourquoi vous affliger tant de ce que vous ne pourrez pas étudier ? Nous vous trouverons toutes sortes d’occupations agréables, et, en mettant des lunettes bleues, vous pourrez sortir, faire de la musique. Vous verrez que vous ne vous ennuierez pas. »

Mac parut écouter avec intérêt tout ce que lui suggérait le bon petit cœur de Rose.

« Homère et Milton étaient aveugles, » dit-il à demi-voix.

Rose abonda aussitôt dans son sujet.

« J’ai vu un magnifique tableau représentant Milton dictant à ses filles le Paradis perdu, s’écria-t-elle ; si vous vouliez écrire un poème, je vous servirais de secrétaire.

— Si on avait la bonté de me lire mes leçons alinéa par alinéa jusqu’à ce que je les aie retenues, continua Mac, je ne perdrais pas complètement mon temps.

— Vous pouvez compter sur moi, s’empressa de dire sa cousine ; dès que le docteur vous le permettra, je me mettrai à votre disposition.

— Je lui demanderai à sa prochaine visite de m’apprendre au juste ce qu’il en est, dit Mac, d’un ton décidé. Dieu ! quelle folie d’avoir tant abusé de ma vue !… Je me rappelle avoir tellement lu que les caractères des livres dansaient devant mes yeux, lorsque je me décidais à m’arrêter ; et, maintenant que je ne lis plus, c’est la même chose, je vois des points lumineux qui tourbillonnent, dans la nuit. Est-ce que les aveugles sont de même ?

— Ne vous tourmentez pas ainsi. Reprenons plutôt notre lecture, cela vous fera oublier un moment…

— Oublier ? fit Mac avec un accent d’ironie amère. Je ne puis pas oublier ; je n’oublierai jamais !… Laissez-moi. Ne me lisez rien… J’ai mal à la tête, j’ai chaud !… Ah ! qu’il ferait donc bon dans « l’Albatros ! »

Le pauvre Mac avait la fièvre ; il se tournait sur son canapé comme s’il eût été sur un fagot d’épines, et il poussait des soupirs à fendre l’âme. Rose s’empara d’un éventail et se mit à l’éventer doucement en lui disant :

« La journée serait moins longue si vous tâchiez de dormir un peu ; voulez-vous que je vous chante une berceuse ?

— Votre remède pourrait bien réussir, répondit Mac, car je n’ai guère dormi cette nuit ; mais auparavant, cousine, écoutez-moi. Je vous charge de dire à tout le monde que je sais tout, et que je veux qu’on me laisse tranquille et qu’on ne me parle de rien. Vous avez compris ?

— Oui.

— Eh bien, maintenant, chantez tout ce qu’il vous plaira, et puissiez-vous m’endormir pour une année entière et ne me réveiller que lorsque je serai guéri !

— Je le voudrais de tout mon cœur ! » s’écria Rose avec tant de ferveur que son cousin oublia son rôle d’homme fort et qu’il lui serra la main à la briser, en ajoutant :

« Vous êtes la meilleure des gardes-malades. Grâce à vous, Rosette, j’aurai de la patience. »

Moins d’un quart d’heure après, la vieille ballade de Rose avait envoyé son malade oublier ses peines dans le pays des songes.

CHAPITRE XI

UN TRIOMPHE

Selon le désir de Mac, personne ne parut se douter de ce qui s’était passé entre lui et sa cousine ; mais, tout en le laissant « tranquille, » ainsi qu’il l’avait exigé, chacun lui témoigna plus d’affection qu’auparavant. Son entretien avec l’oculiste fut loin d’être satisfaisant : tout ce qu’il lui était permis de faire pour le moment se réduisait à rien du tout. Cependant il reçut la promesse assez vague de pouvoir reprendre ses études « plus tard, s’il ne survenait aucun accident, » et, préparé comme il l’était, cela suffit pour lui faire prendre patience.

Les garçons furent émerveillés du courage que déploya, en cette occasion, ce mangeur de livres si froid et si posé, dont jusqu’alors les qualités étaient restées dans l’ombre. Ils s’efforcèrent de lui témoigner leur admiration par tous les moyens en leur pouvoir ; mais leurs efforts, pleins de bonne volonté, étaient généralement dépourvus de sagesse, et Rose retrouva plus d’une fois « son » malade tout démoralisé à la suite d’une visite de condoléance du clan des Campbell.

La petite fille était passée garde-malade en chef ; ses cousins n’en revenaient pas de voir Mac préférer ses services aux leurs.

« Ce pauvre Mac est devenu une vraie poule mouillée. Quel plaisir peut-il trouver dans la société continuelle d’une fille ! » disaient-ils entre eux ; mais, au fond, ils reconnaissaient avec componction que Rose était très utile à leur cher malade et qu’elle, du moins, n’avait rien à se reprocher vis-à-vis de lui.

C’était pendant la longue maladie de son père que Rose avait appris ce métier de garde-malade dont elle s’acquittait si bien. Dans ce cas particulier, son extrême jeunesse la rendait plus précieuse encore. Tante Juliette finit par lui abandonner les rênes du gouvernement, et elle régna sans partage dans la chambre de Mac. Une grande amitié s’établit peu à peu entre les deux enfants. Autrefois, Mac, absorbé par ses livres, se souciait peu de sa cousine, et, de son côté, Rose avait moins de sympathie pour lui que pour les autres garçons, car il n’était ni prévenant comme Archie, ni beau et spirituel comme Charlie, ni gai comme Stève, ni amusant comme les inséparables Will et Georgie, ni affectueux comme Jamie. Elle le jugeait brusque, gauche, embarrassé, distrait, et d’une telle franchise qu’il en devenait presque impoli. Mais en le voyant de près pendant sa maladie, elle changea d’avis. Elle seule était témoin de ses accès de désespoir et savait ce qu’il fallait de force d’âme au pauvre Mac pour se montrer généralement calme et souriant. Elle en arriva non seulement à l’aimer, mais aussi à l’estimer et à penser qu’autour d’elle on était injuste envers lui. Il lui semblait que ses cousins ne l’appréciaient pas assez, et elle se promit d’en causer avec eux à la prochaine occasion.

Cela tarda peu. Les vacances touchaient à leur fin : bientôt arriverait le moment où le pauvre Mac verrait ses amis et camarades rentrer sans lui au collège, ce qui attristait profondément cet écolier modèle, qui tenait à honneur d’être toujours le premier de sa classe. Les garçons, le voyant très abattu, redoublèrent d’attentions envers lui. Un jour, saisis tous à la fois d’un beau zèle, ils vinrent en corps lui faire une visite. Jamie lui apportait un panier de mûres qu’il avait cueillies « tout seul en y goûtant très peu, » ce dont témoignaient ses lèvres noires. Will et Georgie tenaient en laisse deux jeunes chiens sur lesquels ils comptaient pour se distraire dans cette chambre obscure, et, quant aux autres, s’ils n’avaient rien dans les doigts, cela ne valait guère mieux pour le malade, car ils avaient l’esprit tellement occupé du jeu de paume qu’ils venaient de quitter pour aller voir Mac, qu’ils ne cessèrent de lui en parler sans songer qu’ils lui donnaient des regrets superflus.

Rose était justement absente. L’oncle Alec lui avait imposé une promenade, car il craignait pour sa santé l’effet d’une réclusion trop prolongée. La petite fille se sentait si peu rassurée sur le sort de son malade, qu’elle ne jouit pas une minute de son excursion. Elle ne se trompait guère : à son retour, les choses étaient dans un bel état ! Avec les meilleures intentions du monde, les garçons avaient fait tout le mal possible. Était-ce bien là cette chambre que Rose avait laissée si fraîche et si bien rangée ? Les rideaux étaient relevés, la fenêtre ouverte, l’atmosphère lourde et embrasée, les chaises renversées ; des mûres roulaient dans tous les coins ; c’était un vacarme assourdissant. Will et Georgie, aidés de Jamie, poursuivaient à grand cris les petits chiens qui jappaient à qui mieux mieux. Charlie et Archie parlaient avec animation d’un coup douteux de leur partie de crocket, tandis que Mac, son garde-vue posé de travers, les joues en feu et la voix irritée, se disputait avec son frère Stève, à propos d’un de ses livres auquel celui-ci prétendait avoir droit puisque Mac ne pouvait plus s’en servir.

« C’est du joli ! s’écria Rose, saisie d’indignation. Sortez tous ! » ajouta-t-elle d’un ton de reine offensée.

Le silence se fit comme par miracle, et les intrus obéirent à Rose avec une précipitation qui l’eût bien amuser en tout autre circonstance. Will et Georgie, précédés de Jamie et traînant avec eux leurs deux malencontreux toutous et le panier de mûres aux trois quarts vide, coururent tout d’une haleine jusque chez leur mère. Les autres se bornèrent à se réfugier dans la chambre voisine de celle de Mac. Là, ils se regardèrent très penauds et résolurent d’un commun accord d’attendre le moment propice pour présenter leurs excuses à la maîtresse de céans. Par la porte entrouverte, ils observaient cette petite Rose qu’ils avaient si longtemps traitée en enfant et qui venait tout à coup de se révéler sous un aspect si différent. Sans parler, presque sans bouger, Rose remettait tout en place.

« Mac tourne comme un ours en cage, dit Charlie.

— Nous l’avons mis de mauvaise humeur, répondit Archie, et maintenant c’est Rose qui est obligée d’en supporter les conséquences ; ce n’est pas juste. Je l’aiderais bien si je savais comment m’y prendre.

— Les femmes doivent savoir cela instinctivement, répondit Charlie. Voyez donc comme elle a vite fait de tout rarranger.

— Rose a toujours été parfaite pour Mac, dit Stève.

— Son propre frère n’en pourrait pas dire autant, répliqua Charlie, heureux de constater que son cousin n’avait pas mieux agi que lui personnellement.

— Vous n’avez pas le droit de me faire des reproches, reprit Stève, vous êtes tout aussi coupable que moi et même davantage, puisque Mac préfère votre compagnie à la mienne.

— Pas de disputes, interrompit Archie, nous avons agi les uns comme les autres en francs égoïstes, tâchons de changer de conduite. Rose vaut mieux que nous.

— Je ne m’étonne plus si Mac l’aime tant, dit Charlie.

— Pauvre Rose, reprit Archie, elle s’est dévouée à notre place, et nous n’avons pas même su lui en être reconnaissants. Voilà encore un tort à réparer, et vivement. »

Archie était un homme d’action. Dès qu’il voyait un devoir devant lui, il tenait à l’accomplir tout de suite. Son exemple fut contagieux. Stève s’écria :

« Je regrette de m’être moqué d’elle l’autre jour quand elle pleurait la mort de son petit chat. Dorénavant je ne la taquinerai plus.

— Et moi qui l’appelle toujours « petite fille, » dit Charlie, faudra-t-il lui faire des excuses ? Cela la rend furieuse ! En y réfléchissant, c’est vrai qu’elle n’a guère qu’un ou deux ans de moins que moi ; mais… mais elle est si blonde et si mignonne qu’elle me fait l’effet d’une poupée.

— Cette poupée a un bon petit cœur et un esprit égal à celui de bien des grands garçons, rétorqua Stève. Mac dit qu’elle a encore plus de mémoire que lui, et maman fait grand cas d’elle. D’ailleurs vous pouvez dire tout ce que vous voudrez de Rose, vous n’êtes pas son préféré ; elle a avoué l’autre jour que c’était Archie qu’elle aimait le mieux : parce qu’il avait du respect pour elle.

— Ne vous montez pas comme un coq en colère, répondit flegmatiquement le prince Charmant. Si Rose a un faible pour notre chef Archie, elle a bien raison, et si elle veut « du respect » nous lui en donnerons tous ! »

Au même instant, tante Juliette traversa la chambre où étaient ses neveux, et entra dans celle de Mac.

« Rose, dit-elle presque aussitôt, avant votre départ vous seriez bien gentille de refaire un garde-vue pour Mac ; celui-ci est tout taché, et, Mac devra sortir demain si le ciel est couvert, il est nécessaire d’en avoir un propre.

— Bien volontiers, ma tante, » répondit Rose d’une voix si douce que ses cousins eurent peine à croire que ce fût la même qui leur avait si bien dit un quart d’heure avant : « Sortez tous ! »

Rose parut sur le seuil de la porte. Les jeunes gens était prêts à faire amende honorable ; mais elle n’eut pas l’air de voir leurs mines contrites. Toujours aussi froide et réservée, elle s’assit devant la table à ouvrage, enfila gravement une aiguille de soie verte, et se mit en devoir de réparer les dégâts causés par les mûres de Jamie. Les coupables n’osaient souffler mot. Le silence commençait à devenir embarrassant. Charlie eut l’idée de tourner la chose en plaisanterie ; il se jeta aux pieds de Rose et frappa sa poitrine à grands coups en répétant lamentablement :

« Mea culpa ! mea maxima culpa ! Pardonnez-moi, cousine, je serai sage. »

Rose n’eut pas même un sourire.

« Ce n’est pas à moi qu’il faut demander pardon, dit-elle, c’est à ce pauvre Mac, à qui vous avez fait beaucoup de mal avec votre tapage, vos fenêtres ouvertes et vos paroles saugrenues ! Cela a-t-il le sens commun de venir parler de crocket et de lawn tennis devant un malade !

— Croyez-vous vraiment que nous lui ayons fait du mal ? demanda Archie avec émotion.

— Je le crains. Il a la migraine et ses yeux sont rouges comme… (Rose chercha autour d’elle un terme de comparaison) comme cette pelote, » ajouta-t-elle en leur montrant une pelote d’un rouge écarlate.

Stève fit semblant de s’arracher les cheveux, Charlie leva les bras au ciel, puis se coucha sur le tapis comme une personne en proie au plus violent désespoir. Archie, lui, ne fit aucune démonstration ; mais il se jura à lui-même de faire la lecture à son cousin, pendant des journées entières, pour racheter sa faute.

« Relevez-vous donc, Charlie, reprit Rose en repoussant légèrement ce jeune homme du bout de son petit pied. Si vous voulez me montrer votre repentir, je vais vous dire de quelle façon il faut vous y prendre. »

Charlie s’installa docilement sur un petit tabouret, et Archie et Stève se rapprochèrent pour mieux entendre les paroles de sagesse qui allaient tomber des lèvres de cette nouvelle Égérie. Satisfaite de leur attitude respectueuse, la petite fille leur dit sérieusement :

« Si vous avez envie de faire du bien à notre pauvre Mac, gardez-vous d’abord de parler devant lui de tous les jeux qui lui sont défendus ; il ne se lasse jamais d’entendre lire ; faites-lui la lecture à tour de rôle ; tâchez de lui remonter le moral et offrez-lui de l’aider à se remettre au courant de ses études, quand on le lui permettra. Vous vous acquitterez de cela mieux que moi, car les filles ne savent ni le grec ni les mathématiques !

— En revanche, interrompit Archie, elles savent une foule de choses que nous ignorons complètement. Vous nous l’avez prouvé, cousinette.

— Alors, fit Rose avec malice, les petites filles sont parfois bonnes à quelque chose ? »

Charlie, auquel cette allusion était particulièrement destinée, se cacha la figure dans son mouchoir. Stève se sentant à l’abri de tout reproche, se redressa fièrement, et Archie se mit à rire.

« Soyez indulgente, cousine, lui dit-il.

— Allons, faisons la paix, dit Rose en leur tendant la main à tous les trois. Désormais nous serons quatre, et je serais bien surprise s’il ne trouve pas le temps moins long… Ah ! voilà son garde-vue terminé. Pourvu qu’il y ait des nuages demain. Vous ne vous imaginez pas avec quelle impatience il attend cette première sortie.

— Nous recommanderons à Phœbus de se voiler la face, répondit l’incorrigible Charlie.

— Plaisantez, plaisantez, messieurs, dit sa cousine. Vous en parlez à votre aise ; mais je voudrais bien savoir ce que vous diriez s’il vous fallait vivre avec cela devant les yeux, ajouta-t-elle en posant le garde-vue sur la figure de Charlie.

— C’est horrible, s’écria celui-ci, ôtez-moi cela, je vous en conjure ! Eh bien, je ne m’étonne plus si Mac a souvent des idées noires, c’est un véritable instrument de torture ! »

Rose retourna auprès de son malade.

« La nuit commence à tomber, dit Archie en voyant de loin sa cousine mettre son chapeau et son manteau. Rose va avoir peur pour rentrer au manoir. J’ai envie de la reconduire.

— Du tout, s’écria Stève, ce soin me regarde, comme étant le frère de Mac.

— Reconduisons-la tous ensemble, » proposa Charlie au grand étonnement de ses cousins.

Et, quand Rose revint, prête à partir, Archie lui offrit galamment son bras, Charlie et Stève les escortèrent, tantôt courant en avant, tantôt revenant causer un instant, cueillant des fleurs pour leur petite reine tout le long de la route, et ayant pour elle une déférence à laquelle ils ne l’avaient point habituée jusque-là.

« À la bonne heure, se dit la petite fille, c’est ainsi que j’entends être traitée à l’avenir. »

CHAPITRE XII

DANS LES BOIS

Les vacances étant terminées, les garçons reprirent leurs études, au grand désespoir de Mac qui ne pouvait les suivre. Cependant il allait mieux, on lui permettait de sortir ; mais il était toujours condamné à une inaction complète, et, que ce fût ou non l’effet des verres fumés de ses grandes lunettes, il ne voyait plus la vie que sous les couleurs les plus sombres. Il faut connaître par expérience le genre de souffrance qu’amène le désœuvrement forcé pour bien comprendre ce qu’il a de pénible. Bientôt le pauvre Mac eut le spleen.

« Je deviendrai fou si vous ne me donnez pas une occupation quelconque, » dit-il un jour à sa cousine.

Rose eut recours à son consolateur habituel, l’oncle Alec, et, comme toujours, celui-ci les tira d’embarras. Il ordonna au malade et à sa garde d’aller respirer l’air des montagnes pendant tout le mois de septembre, en compagnie de tante Jessie et de son petit Jamie. Miss Furet et sa mère se joignirent à eux, ce qui portait à six le nombre des voyageurs.

Un beau matin, le train express les emporta à toute vapeur. Il fallait les voir en wagon. Jamie et son amie, les yeux brillants et les jambes ballantes, prenaient des airs de grands personnages ; ils étaient aux anges de voyager « pour tout de bon. » Mac, son chapeau avancé jusque sur son nez, était assis dans un coin en face de Rose, qui tenait une pile de livres presque aussi haute qu’elle, et avait assez à faire de décrire à son cousin tout ce qui se passait devant eux. Quant aux mamans, elles étaient chargées de châles et de paquets, et jouissaient des plaisirs de chacun. Une seule chose faisait ombre au bonheur général : l’oncle Alec n’avait pu quitter un de ses amis malade, et, quoiqu’il eût positivement promis à sa pupille de venir la chercher, cela ne suffisait pas pour consoler personne de son absence.

Beauséjour, l’endroit où se rendaient nos voyageurs, était en pleines montagnes au milieu des bois. C’était une grande ferme jointe à une sorte de petit hôtel, tenu par deux braves gens, M. et Mme Atkinson, qui, avec leurs trois filles Lizie, Jenny et Kitty, traitaient leurs pensionnaires en amis. La seconde partie du trajet s’effectuait dans une voiture. Après bon nombre d’interminables « montées, » on arriva sur un plateau, du haut duquel nos voyageurs purent admirer le plus beau coucher de soleil du monde.

« C’est idéal d’habiter ici, » s’écria Rose enthousiasmée.

La voiture fit encore quelques pas, tourna autour d’une grande maison à volets verts et s’arrêta dans une cour où un cheval gris et une chèvre blanche, deux chattes et leurs petits, et un formidable bataillon de poulets, de dindons et de canards prenaient leurs ébats, sans paraître gênés par la présence d’une dizaine d’enfants et de grandes personnes.

« Soyez les bienvenus ! s’écria une bonne grosse dame à cheveux blancs, Mme Atkinson elle-même. Que vous devez être fatigués ! Reposez-vous un instant avant le souper. Lizzie va vous conduire dans vos chambres, pendant que je veillerai à faire monter vos malles. »

Cette réception hospitalière mit tout le monde à l’aise. Tante Jessie et Mme Williams (la mère de Furet) s’extasièrent sur les chambres garnies de meubles de forme ancienne, mais si confortables, tandis que Rose courait à une fenêtre, à une autre, sans pouvoir décider de laquelle on avait la plus belle vue, et suppléait aux yeux de Mac en lui racontant avec force détails tout ce qu’elle voyait. Quant aux deux bébés, ils furent bientôt très amis avec les enfants de Mme Dove et de Mme Snow, qui étaient installées à Beauséjour depuis quelques semaines. On leur remplit les bras de petits chats et de poussins ; au grand contentement de Jamie et de sa petite femme, mais non peut-être des pauvres animaux.

Lorsque, au son d’une joyeuse fanfare, l’on se réunit pour souper, Rose et Mac trouvèrent nombreuse compagnie autour de l’immense table dressée dans le jardin. Outre la famille Atkinson, qui était bonne comme du bon pain, selon l’expression favorite de Debby, il y avait Mme Dove et Mme Snow avec leurs enfants ; mais chacun était si gai que Mac et sa cousine ne songèrent pas à être intimidés. À la campagne on fait vite connaissance. En quelques minutes, la conversation devint générale ; les petites langues allaient un train d’enfer ; mais, grâce à l’appétit aiguisé par l’air des montagnes, personne ne perdit un coup de dent. On fit honneur en conscience à la cuisine de Mme Atkinson. Les animaux à deux et à quatre pattes se mirent de la partie : le cheval vint réclamer du sucre ; les chats sautèrent sur les genoux de tout le monde et parfois même sur la table, sans jamais rien casser, toutefois, grâce à l’adresse naturelle à leur race ; les poulets se permirent de venir picoter les miettes tombées, et il n’y eut pas jusqu’aux canards qui ne firent entendre avec insistance leurs couin-couin-couin, pour demander aussi leur part du dîner.

Nos voyageurs fatigués se couchèrent de bonne heure ; ils ne firent qu’un somme jusqu’au lendemain ; c’était à croire que les matelas de fougère et les draps filés par Mme Atkinson contenaient une poudre soporifique.

Dès le matin suivant commença pour Rose et Mac une nouvelle existence. Ah ! la bonne vie que celle qu’on menait à Beauséjour ! Tous les médecins devraient y envoyer leurs malades. L’air y était si pur et si salubre que les poumons semblaient se dilater en le respirant ; le sang circulait plus librement dans les veines, et l’on sentait en soi comme une vie nouvelle. Du matin jusqu’au soir, on vivait pour ainsi dire en plein air ; on courait les bois pour y trouver des mûres ou des insectes. Rose commença un herbier, et Mac se prit de passion pour la géologie ; il ne rêvait plus que fossiles, quartz, granit, etc. ; il remplissait ses poches de cailloux et n’avait pas le plus léger accès de spleen. C’était étonnant tout ce qu’il découvrait d’amusant autour de lui ! Au lieu de s’étendre mollement dans un hamac et de passer des journées complètes à rêver ou à écouter Rose lire les nombreux livres dont elle s’était munie à son intention, Mac ne tenait pas en place ; il allait, venait, organisait des jeux pour les enfants, dont l’aîné avait dix ans, apprenait à Rose à monter à cheval et dirigeait la construction d’un gigantesque village en terre glaise et en mousse, qu’il avait eu l’idée d’entreprendre avec Jamie et ses camarades. Roseville – c’était le nom donné à ce village à cause de Rose – donnait fort à faire à l’ingénieur en chef. Malgré ses quinze ans et demi et son sérieux, Mac était encore un enfant par certains côtés, et il trouva beaucoup plus de plaisir qu’il ne l’avait espéré à tracer des rues et des boulevards dans cette ville modèle, à faire des jardins merveilleux avec des bruyères, à élever des monuments en miniature et à établir des jets d’eau et des moulins, à la grande joie des bambins pour lesquels il exerçait ses talents d’architecte.

Puis c’étaient des dîners sur l’herbe, des excursions et des parties sans fin, et la famille Atkinson avait tant d’entrain que jamais l’attrait de ces plaisirs n’était épuisé. Cette vie toute particulière convenait à tout le monde, et, bien avant la fin du mois, chacun se plut à constater que le docteur Alec avait choisi pour ses malades le meilleur des régimes.

Sur ces entrefaites arriva le quatorzième anniversaire de la naissance de Rose. Personne n’en parlant à la petite fille, elle commençait à se demander si l’on avait oublié cette date mémorable. La question fut résolue le 1er octobre dès le grand matin. Ce jour-là, Rose fut réveillée en sursaut par quelque chose de doux et de chaud qui se posait contre sa figure ; elle poussa un petit cri de surprise et puis un éclat de rire, en apercevant sur son oreiller une petite bête toute blanche qui la regardait de ses yeux bleus comme des airelles, et passait sa petite patte sur sa joue comme pour lui souhaiter une bonne fête. C’était Mlle Boule-de-Neige, le plus joli des six petits chats de Mme Atkinson. Un ruban bleu attachait autour de son cou un papier sur lequel étaient écrits ces mots : « Pour miss Rose, de la part de Kitty. »

Ce fut la première surprise de Rose, mais non la dernière ; les habitants de Beauséjour l’avaient prise en amitié, et chacun tenait à lui faire son petit cadeau. Mme Dove lui donna un joli panier en paille de couleur ; Mme Snow, un album pour y coller ses fougères ; tante Jessie, un livre qu’elle désirait depuis longtemps : les Quatre Peurs de notre général, et Mac, un mignon couteau de nacre pour remplacer celui qu’elle avait cassé en voulant détacher pour son cousin une pierre précieuse qui était tout bonnement un silex. Jenny Atkinson offrit à Rose un porte-aiguilles brodé, sa sœur Lizzie un éventail peint par elle-même, et tous les enfants se réunirent pour lui apporter un bouquet d’une telle dimension qu’elle dut renoncer à le faire entrer dans un vase à fleurs. Il fallut faire monter de la cuisine un gros pot à beurre, en grès.

En son honneur on organisa un pique-nique monstre à une cascade des environs ; les excursionnistes étaient si nombreux que, le char-à-bancs de Mme Atkinson ne suffisant point pour les transporter, on dut louer deux autres voitures.

« Ma chère Rose, lui dit Mac en partant, je compte que vous monterez mon poney, car il n’y a guère de place pour vous dans le char-à-bancs.

— Je ne demande pas mieux, répondit Rose, qui était si bien habituée à Barkis, qu’elle ne comprenait plus son ancienne frayeur des chevaux.

— Ce n’est pas tout, continua Mac, nous devons passer par la ville et prendre à la gare un paquet à votre adresse que nous ne voudrions vous montrer qu’un peu plus tard ; si vous êtes bien gentille, vous resterez en arrière pour ne pas voir le susdit paquet.

— Je sais ce que c’est que les jours de fête, dit Rose en riant ; cela me serait très désagréable un autre jour, mais aujourd’hui je serai volontairement sourde et aveugle.

— Alors, c’est entendu ?

— C’est entendu ! »

Rose tint sa promesse ; mais, au moment le plus critique, tandis qu’elle s’était tenue à une distance respectueuse de la gare, elle crut que tante Jessie l’appelait ; elle se retourna vivement et aperçut un grand monsieur à barbe brune qui avait toute la tournure du docteur Campbell. Mettant alors son cheval au galop et l’excitant de la voix et du geste, la petite fille s’élança vers l’oncle Alec.

« Comme je vais l’étonner, se disait-elle. Lui qui me croit si peureuse, il va voir que j’ai su vaincre ma sotte timidité !… »

Dans son empressement, elle oubliait que l’on doit toujours retenir les chevaux pendant les descentes, si bien qu’en arrivant auprès de la voiture, Barkis fit un faux pas, et Rose, projetée violemment par-dessus la tête du poney, alla rouler dans la poussière, presque sous les pieds du vieux cheval de M. Atkinson.

Chacun se précipita pour la relever ; mais elle était debout en un clin d’œil sans le secours de personne, et elle se jeta au cou de son oncle en s’écriant :

« Oh ! que je suis heureuse de vous revoir. Voilà ma meilleure surprise !

— Ne vous êtes-vous pas fait mal, ma chérie ? répondit le docteur en lui rendant ses caresses.

— Mon amour-propre est très froissé, dit Rose qui s’était fait mal au pied, mais tenait à honneur de ne pas l’avouer. Moi qui comptais vous éblouir de mes talents, j’ai bien réussi !

— Vous m’avez très agréablement surpris tout à l’heure, ma mignonne, répondit M. Campbell. C’est à peine si je vous reconnaissais dans cette intrépide amazone que je voyais venir au triple galop.

— Admirez-la, mon oncle, interrompit Mac, c’est moi qui suis son professeur d’équitation, et je vous assure qu’elle avait des dispositions étonnantes !

— Les autres voitures sont déjà loin, dit Jamie, nous allons les perdre.

— Je parie que j’arriverai avant elles et vous, » s’écria Rose.

En effet, quoique son pied la fît cruellement souffrir, elle arriva la première au lieu du rendez-vous, et elle se tenait droite, la tête haute, les épaules effacées, les coudes en arrière, comme une écuyère consommée. La honte de sa chute en fut oubliée du coup, et son oncle, qui ne savait pas l’effort qu’elle faisait, lui adressa les compliments les plus sincères.

Ami lecteur, connaissez-vous rien de plus amusant qu’un pique-nique ? Avez-vous jamais fait du feu sur une pierre plate à la manière des Bohémiens et cuit votre dîner dans une marmite suspendue entre trois morceaux de bois mis en croix ?

Ce jour-là, tout le monde s’en mêla : les uns soufflaient le feu, les autres allaient ramasser des branches mortes et des cônes de pin pour l’alimenter, et l’oncle Alec déballait, au milieu des cris de joie des bébés, un panier de provisions dont tante Prudence l’avait chargé, et qui contenait, entre autres bonnes choses, un superbe gâteau glacé, portant le nom de Rose. Puis on mit le couvert sous un grand arbre, et je laisse à penser quelles fêtes furent faites à tous les plats.

Après dîner, on s’éparpilla dans les bois, à la recherche de noisettes. La récolte fut assez abondante ; mais elle l’eût été bien davantage sans un léger accident arrivé à Jamie et à son amie qui termina la fête plus tôt qu’on ne l’aurait voulu. Mlle Furet, fidèle à ses vieilles habitudes, ayant vu passer une écrevisse dans un ruisseau qui avait bien dix centimètres de profondeur, voulut naturellement « prendre la petite bête. » Elle enleva ses bas et ses souliers et entra bravement dans l’eau ; mais elle glissa sur un caillou et s’assit au beau milieu de l’eau, tandis que l’écrevisse s’enfuyait lestement. Dans ses efforts pour sortir Furet de ce mauvais pas, Jamie tomba tout de son long à côté d’elle. Heureusement, les parents n’étaient pas loin ; ils accoururent en toute hâte et repêchèrent les deux coupables qui sanglotaient à qui mieux mieux. Il fallut les déshabiller des pieds à la tête, et, à défaut de vêtements de rechange, les envelopper dans des châles et dans des manteaux, puis reprendre au plus vite le chemin de Beauséjour.

Pendant cette journée de plaisir, Rose avait souffert le martyre, car elle s’était bel et bien donné une entorse et eût mieux fait de le dire, mais, à la voir souriante et aimable, personne ne se fût douté de ses souffrances. Sous son apparence timide, Rose cachait une sorte de courage, bien supérieur à l’autre, qui s’appelle le courage moral.

Le soir, elle trouva sur son lit le cadeau de fête de l’oncle Alec : c’était un médaillon renfermant les portraits du père et de la mère de Rose. La petite fille considéra longtemps ces deux miniatures, et, les yeux pleins de larmes, prit la résolution de faire tous ses efforts pour satisfaire ses parents qui veillaient sur elle du haut du ciel. Un baiser sur chacun des portraits scella sa promesse.

L’arrivée de l’oncle Alec était le signal du départ ; on se reposa le lendemain, et, le surlendemain, la famille Campbell prit congé de Beauséjour et de ses habitants. Rose ne manqua pas d’emporter son petit chat ; elle le mit dans un panier sur de la mousse, avec une bouteille de lait et une tasse de poupée pour son usage particulier. Boule-de-Neige se couvrit de gloire par sa conduite ; elle était si peu sauvage qu’elle soulevait avec sa tête le couvercle de sa prison, et qu’elle regardait autour d’elle, en clignotant des yeux, comme un chat habitué aux voyages. Sa présence et celle de Furet ne contribuèrent pas peu à en atténuer la longueur. Toutes deux jouaient si gentiment que l’oncle Alec proposa de leur voler des remerciements.

Je n’en finirais pas si je disais tous les adieux qui furent échangés au départ. Jamie ne pouvait se séparer de ses camarades de jeu ; on dut le mettre de force dans la voiture. L’oncle Alec fouetta son cheval et l’on se mit en route ; mais on n’avait pas fait cent pas, que Mme Atkinson criait : « Arrêtez ! arrêtez ! » et accourait tout essoufflée avec une grande assiette de gâteaux « pour le goûter des enfants. »

Nouveau départ et nouvelle halte. C’étaient les petits garçons de Mme Snow qui réclamaient à cor et à cri trois petits chats disparus mystérieusement. Miss Furet était accusée de les avoir enlevés subrepticement, et, en effet, après des recherches assez longues, on découvrit les malheureux minets dans un sac de voyage où ils risquaient fort d’étouffer. On les rendit à leurs légitimes propriétaires, malgré les lamentations de Furet qui alléguait pour sa défense qu’ils s’ennuieraient trop sans leur sœur Boule-de-Neige.

Troisième départ interrompu une fois encore : le panier de provisions avait été oublié à la seconde station qu’on avait faite ; on l’avait mis à part sur la route afin d’être plus à l’aise pour chercher les petits chats, et, si Lizzie ne s’en fût pas aperçue à temps, que serait-on devenu à l’heure du dîner !

Ce fut le dernier accroc ; après cela tout alla comme sur des roulettes.

Enfin on arriva au manoir.

« Je suis sûr que Rose n’est pas contente de revenir, dit alors Mac. Jamais tante Prudence ne la laissera courir les champs comme elle l’a fait à Beauséjour.

— J’y renoncerai de moi-même et pour cause, répliqua Rose à demi-voix. Je me suis foulé le pied en tombant avant-hier ; cela me fait de plus en plus mal, et je vais être forcée de le dire. »

Mac la saisit dans ses bras et l’emporta dans la maison, sans lui laisser le temps de poser son pied malade sur le marchepied de la voiture.

« Si on vous ordonne du repos pendant quelques jours, lui dit-il, ne vous en effrayez pas ; mes jambes sont à votre service, comme vos yeux ont été au mien si longtemps ! »

Mac tint parole : pendant les quinze jours que dura son entorse, Rose n’eut pas de serviteur plus dévoué ni plus attentif. Il lui faisait ses commissions, la transportait d’un endroit à l’autre, et lui tenait compagnie toute la journée, car, malgré l’amélioration sensible que le grand air avait amenée dans l’état de sa vue, on ne lui permettait pas encore de reprendre ses études.

Quant à Rose, elle maudit plus d’une fois ses étourderies ; mais elle se garda bien de se plaindre devant ses cousins, et ceux-ci durent reconnaître que, si elle leur faisait souvent de belles phrases sur la nécessité de la patience, elle savait au besoin prêcher d’exemple.

CHAPITRE XIII

ÉCONOMIE DOMESTIQUE

« Pourquoi cet air grave et cette figure soucieuse ? » demanda le docteur Alec, un matin du mois de novembre, en trouvant Rose assise toute pensive devant le feu de la bibliothèque.

« Ah ! vous voilà, mon oncle ! s’écria Rose, sans répondre à sa question. Je voudrais avoir avec vous une conversation très importante. Auriez-vous quelques instants à me donner ?

— Tout mon temps est à votre disposition, ma chère pupille, » répondit M. Campbell avec autant de sérieux que si Rose devenue majeure lui eût réclamé ses comptes de tutelle.

Rien ne pouvait être plus agréable à la petite fille, qui, depuis qu’elle avait quatorze ans, se croyait une personne raisonnable. L’oncle et la nièce s’assirent côte à côte sur le canapé, et Rose commença avec un sang-froid imperturbable :

« J’ai envie d’apprendre un état ; mais je ne sais lequel choisir, et je tiens à vous demander conseil.

— Un état ? répéta le docteur Alec. Je vous avoue que je ne vous comprends pas très bien.

— Ah ! c’est vrai, s’écria Rose, vous ne pouvez pas savoir ! Vous n’étiez pas à Beauséjour quand il en a été question !… Voici ce que c’est : les dames avaient l’habitude de travailler à l’aiguille en causant pendant que nous nous amusions autour d’elles. Je me joignais quelquefois à elles. Un jour, je les entendis parler de la condition des femmes, et dire que toutes les jeunes filles devraient être capables de se suffire à elles-mêmes, car vous savez, les gens les plus riches peuvent devenir pauvres d’un jour à l’autre ! Mme Atkinson a élevé ses filles de cette façon. Kitty grave de la musique, Lizzie peint très joliment, et Jenny gagne beaucoup d’argent en écrivant. Tante Jessie a chaudement approuvé cela, et moi, qui voyais combien ces demoiselles sont heureuses et indépendantes, je me suis promis de les imiter. Qu’est-ce que je pourrais bien apprendre ? »

L’oncle Alec écouta sans sourciller cette longue tirade. Rose avait beaucoup changé depuis son arrivée. Ce n’était plus l’enfant débile d’autrefois qui rêvait plutôt qu’elle ne pensait ; elle s’était développée d’une manière extraordinaire ; si elle parlait peu, elle écoutait et observait beaucoup, et elle devenait rapidement une jeune fille sérieuse et réfléchie, ce qui ne l’empêchait pas d’avoir ses heures de gaieté et d’expansion. Son oncle était souvent étonné de ses raisonnements.

« Ces dames sont dans le vrai, reprit-il ; mais les jeunes filles dont vous parlez avaient chacune un talent, une aptitude à cultiver. Pour quelle chose vous sentez-vous une sorte de vocation spéciale ?

— Voilà ! Je n’en sais rien, et c’est là ce qui m’embarrasse ; mais ce n’est pas un art d’agrément que je cherche à apprendre, c’est quelque chose de très utile, pour le cas où je deviendrais pauvre.

— Alors, si vous n’êtes pas fixée, je vous recommande une science trop négligée de nos jours, mais que je voudrais voir connue à fond de toutes les femmes, quelles qu’elles soient, riches ou pauvres, jeunes ou vieilles.

— Laquelle ? s’écria Rose.

— L’économie domestique. La tenue d’une maison et tout ce qui s’y rapporte.

— Mais c’est bien simple, fit Rose très désappointée, cela ne demande pas d’études, et puis ce n’est pas un art ni une profession.

— Vous vous trompez, ma chérie ; c’est un art utile entre tous, et il faut croire qu’il est encore assez difficile à acquérir, car peu de femmes le possèdent. Il est vrai que c’est moins distingué que l’étude du chant ou du piano, mais cela influe beaucoup plus qu’on ne croit sur le bonheur des ménages. Oui, ma mignonne, vous avez beau ouvrir tout grands vos yeux bleus, cela ne changera en rien ma manière de penser. Je veux que vous soyez une maîtresse de maison accomplie, sans abandonner pour cela vos autres études, naturellement. L’un n’empêche pas l’autre, et, pour vous donner un professeur, j’attendais seulement de vous voir forte et bien portante comme vous l’êtes actuellement.

— Vous connaissez donc des professeurs ? demanda Rose avec moins de dédain que la première fois.

— Certainement, j’en connais un excellent… votre tante Prudence.

— Tante Prudence ! s’écria la petite fille qui marchait décidément d’étonnements en étonnements.

— Oui, c’est le type de la maîtresse de maison par excellence. Bonne, simple et dévouée, uniquement occupée du bonheur des autres, elle a fait de sa maison le rendez-vous de tous ses neveux et nièces ; elle a toujours été pour eux une seconde mère, aussi possède-t-elle dans leurs cœurs une place qui ne sera jamais prise par une autre personne.

— Ma plus grande ambition serait qu’on en dît plus tard autant de moi, murmura Rose. Croyez-vous qu’elle voudra m’apprendre à lui ressembler ?

— Je n’en doute pas. Je suis même certain que cela lui fera plaisir. Mais cela vous ira-t-il à vous d’entrer dans toutes sortes de petits détails de ménage ? Pour bien commander, dit-on, il faut savoir obéir, c’est-à-dire faire soi-même, faire tout, jusqu’à la cuisine.

— Oh ! la cuisine ne m’effraye pas, au contraire ! J’aurais déjà fait des gâteaux avec Phœbé, si Debby n’était pas si grognon que je n’ose jamais empiéter sur ses domaines.

— Tante Prudence parlera à Debby, mais n’oubliez pas qu’à la campagne il est encore plus utile de savoir faire du pain que des gâteaux.

— Alors, j’apprendrai à faire le pain, je vous le promets.

— Et moi je vous assure que cela me sera plus agréable encore d’avoir un pain fait par vous à me mettre sous la dent qu’une paire de pantoufles à me mettre aux pieds. Le jour où vous m’apporterez un énorme pain de ménage entièrement pétri et fait par vous, je le dévorerai dans une seule séance jusqu’à la dernière miette.

— C’est convenu, s’écria Rose, riant de tout son cœur, ce sera un beau spectacle ! Allons vite demander à tante si elle veut de moi pour élève. »

Tante Prudence tricotait dans son fauteuil, toute prête à se lever au moindre appel de sa sœur malade ou de l’un de ses nombreux petits neveux. Elle accueillit avec joie la proposition de l’oncle Alec. À dire vrai, la vieille dame et sa sœur gémissaient en secret d’avoir si peu de part à l’éducation de Rose. Elles craignaient de perdre de son affection en la voyant aussi peu. Elles n’avaient rien laissé paraître de leur chagrin, car, disaient-elles, « si Alec en a toute la responsabilité, il n’est que juste que l’enfant l’aime davantage, » mais elles en souffraient.

Le docteur Campbell finit par s’en apercevoir ; il se reprocha d’avoir ainsi accaparé sa petite nièce, et il cherchait le moyen de contenter tout le monde, quand le nouveau projet de Rose lui en fournit la possibilité.

La plus heureuse en cette affaire fut encore Phœbé ; la grande cuisine carrelée devint pour elle un lieu de délices, lorsque Rose y eut ses entrées. Quant à l’oncle Alec, il reconnut alors à quel point sa pupille lui était chère. Il trouvait interminables les heures qu’elle passait avec sa respectable tante, et il jetait des regards furtifs dans le sanctuaire, où Rose, enveloppée d’un grand tablier blanc, apprenait sous sa direction toutes sortes de mystères culinaires. Bientôt il s’enhardit à y faire de courtes apparitions. On le recevait plus ou moins bien. Quelquefois, quand la maîtresse et l’élève étaient absorbées par la confection difficile d’une crème ou d’un pouding, elles le mettaient carrément à la porte. D’autres fois, lorsqu’elles étaient contentes de leurs œuvres, elles consentaient à le recevoir et lui donnaient, comme à un enfant, une tarte un peu bridée ou un petit morceau de pain d’épice « pour goûter s’il était réussi. » Tante Prudence avait mis la cuisinière à la raison ; aussi comme l’on riait dans cette vaste salle où Debby avait si longtemps grogné à son aise ! Phœbé n’en croyait pas ses oreilles.

À chaque repas on servait des entremets et des plats sucrés, et l’oncle Alec, qui en devinait l’auteur, ne manquait pas de se servir copieusement et de faire force compliments à son petit « cordon bleu, » lequel rougissait comme une rose de mai.

Cependant, le fameux pain demandait plus d’un essai ! Enfin, un beau soir, Phœbé apporta sur un plateau d’argent un objet recouvert d’une serviette, qu’elle posa devant l’oncle Alec. C’était un pain doré, cuit à point, et fort appétissant, ma foi.

« Est-ce l’œuvre de Rose ? » demanda le docteur.

Tante Prudence se frotta les mains d’un air radieux ; elle était, à juste titre, très fière de son élève.

« On ne l’a aidée en rien, répondit-elle. Elle n’a même pas reçu un conseil.

— Je commençais à désespérer de réussir jamais, s’écria Rose. Si vous saviez que d’échecs, lorsque je croyais être enfin au bout de mes peines ! Tantôt la pâte était trop levée, tantôt elle ne l’était pas assez ! L’autre jour elle était trop salée, et la dernière fois Debby a eu la cruauté de laisser brûler toute ma fournée. J’avais complètement oublié l’heure ; elle aurait bien pu me prévenir, puisqu’elle était là ; mais non, elle a prétendu que c’était à moi de m’en occuper.

— Elle avait raison, dit l’oncle Alec, l’expérience est le meilleur maître.

— Aussi, continua Rose, aujourd’hui je suis restée tout le temps à côté du four, si bien que j’en étais moi-même à moitié cuite. N’est-ce pas qu’il est beau, mon pain ?

— Splendide.

— Alors goûtez-le vite pour me dire si sa qualité répond à sa beauté.

— C’est dommage de couper un pareil chef-d’œuvre, fit l’oncle Alec ; si nous le mettions sous globe ?

— Ah ! vous essayez d’éluder votre promesse, s’écria Rose, ce n’est pas bien ! Vous avez sans doute peur qu’il ne soit pas assez bon et vous reculez devant la perspective de le manger tout entier… Tant pis ! vous avez promis, vous vous exécuterez. Tout ce que je puis vous accorder, c’est la permission de le manger en plusieurs jours. »

Le docteur, mis au pied du mur, coupa un morceau du pain et le dégusta lentement, en fin gourmet.

« C’est exquis, dit-il en se levant pour embrasser Rose. Vous faites honneur à votre maîtresse, ma chérie, et, quand nous aurons fondé notre école modèle, je vous décernerai le premier prix d’économie domestique.

— Vous êtes content de moi, dit Rose, je n’ai pas besoin d’autre récompense.

— Qu’avez-vous donc à la main droite ? interrompit l’oncle Alec.

— Ce n’est rien, je me suis un peu brûlée dans ma précipitation à ouvrir et fermer la porte du four.

— Pauvre mignonne, c’est pour moi que vous vous êtes blessée ! Venez avec moi dans mon cabinet, j’ai un remède souverain pour les brûlures. »

Et le docteur l’emmena de force.

« Tante Clara prétend que je perds mes mains en faisant la cuisine, lui dit alors Rose, mais cela m’est fort indifférent, car je me suis bien amusée tout ce mois-ci, et je crois vraiment que tante Prudence y a pris autant de plaisir que moi. Ah ! à propos, mon oncle, j’ai une confidence à vous faire.

— Tant mieux ; rien ne saurait m’être plus agréable que la certitude d’avoir votre confiance.

— Oh ! pour cela vous n’avez pas de craintes à avoir, je vous ai donné ma confiance pleine et entière ! s’écria Rose avec effusion.

— Qu’est-ce que c’est ? demanda son oncle en l’embrassant.

— Voilà ! Tante Patience passe la moitié de ses journées dans sa chambre ; toujours toute seule. Je suis sûre qu’elle s’ennuie. Elle est adroite comme une fée ; si je lui demandais de me donner des leçons de couture ? Ce serait un prétexte pour lui tenir compagnie.

— Cette bonne pensée part d’un bon petit être ! s’écria le docteur Alec. Tante Patience en sera d’autant plus heureuse qu’elle se plaignait l’autre jour de ne plus vous voir du tout, depuis que vous apprenez la cuisine. Vous lui demanderez de vous montrer à faire des boutonnières. J’ai ouï dire que c’était là le point faible chez toutes les femmes. Je vous abandonne mes habits, vous y ferez des boutonnières partout où vous voudrez. »

Rose partit d’un éclat de rire.

« Vous n’y songez pas, mon oncle ! dit-elle. Vous voyez-vous avec des boutonnières tout le long de votre paletot ?… Mais les bonnes ménagères doivent savoir se servir de leur aiguille, et je vous ai promis de devenir une maîtresse de maison accomplie. Je vous avouerai que ce qui m’ennuie le plus, c’est de faire des reprises, et surtout de raccommoder les bas !

— C’est bien nécessaire, cependant. Je vous confierai dorénavant mes chaussettes.

— C’est cela. Allons présenter notre requête à tante Patience. »

La vieille demoiselle fut aussi heureuse que l’avait été sa sœur quelques semaines avant, et, sans perdre un moment, elle se mit à arranger pour sa nièce le plus joli petit panier à ouvrage qu’on puisse imaginer.

Pour le coup, Rose ne manqua plus d’occupations : le matin, les travaux de ménage, les allées et venues dans la maison, un trousseau de clefs à sa ceinture pour tout surveiller et ranger de la cave au grenier ; après le déjeuner et une longue promenade quotidienne avec l’oncle Alec, arrivait l’heure de la leçon de couture. Tante Prudence, dont la vue baissait, prenait son éternel tricot et venait s’asseoir dans la chambre de sa sœur. La présence de Rose égayait les deux vieilles dames ; tout en travaillant, elles lui racontaient des histoires de leur jeune temps, et leurs éclats de rire attiraient souvent le docteur Alec auprès d’elles.

L’oncle Alec savait se rendre agréable à tout le monde. Il causait et riait mieux que personne, il tenait complaisamment les écheveaux de fil, racontait aussi des souvenirs de sa vie de marin, et, comme la couture n’absorbe pas l’esprit, il était toujours le bienvenu quand il offrait à « ces dames » de leur faire la lecture.

La chambre de tante Patience était devenue le lieu de réunion général.

Pour la couture comme pour la cuisine, Rose était une élève modèle.

« Admirez mes boutonnières, dit-elle un jour à son oncle, en lui montrant une chemise d’homme qu’elle venait de finir.

— C’est parfaitement fait, répondit le docteur d’un air de profond connaisseur qui fit sourire sa nièce.

— Eh bien, c’est pour vous, lui dit-elle.

— Vraiment je vous suis très reconnaissant, ma chérie. Je constate avec une satisfaction sincère que toutes ces boutonnières sont terminées, à chaque bout, par une petite bride qui les rend si solides que je ne pourrai plus les déchirer selon ma triste habitude. Mais ne vous donnez pas la peine de coudre les boutons, je me charge de cette besogne.

— Vous ! s’écria la petite fille d’un ton d’incrédulité.

— Moi-même. Je vais aller chercher ma trousse et vous verrez par vos propres yeux de quoi je suis capable. »

Rose n’en revenait pas.

« Il plaisante, dit-elle pendant son absence.

— Pas le moins du monde, répondit tante Patience ; c’est moi qui lui ai appris à recoudre ses boutons, lors de son premier voyage en mer, quand il n’était encore qu’un enfant. Les marins sont bien forcés de savoir tenir une aiguille. »

Cinq minutes après, Rose dut se rendre à l’évidence. L’oncle Alec cousait très adroitement ses boutons.

« Ah ! s’écria-t-elle dans son admiration, vous savez tout faire !

— Il y a deux choses dans lesquelles, à mon grand regret, je suis loin d’être à votre hauteur, répondit le docteur.

— Lesquelles donc ?

— Le pain et les boutonnières. »

CHAPITRE XIV

UNE LIGUE. – HYGIÈNE ET PHYSIOLOGIE

Un dimanche après midi, la pluie tombait avec une persistance désolante pour les jeunes Campbell qui avaient fait la veille de grands projets de promenade. Que devenir par un temps pareil ? De guerre lasse, Charlie vint trouver son cousin Archie, et tous deux s’efforcèrent en vain de se consoler en essayant de fumer de compagnie. Étendus au fond d’une bergère, entourés de journaux à demi repliés, de revues non coupées et de caricatures d’un goût plus ou moins sûr, ils passaient des cigarettes aux cigarettes, sans parvenir à y trouver une sensation agréable.

« Cette interminable journée ne finira donc jamais ! » s’écria Charlie, le cœur plus embarbouillé qu’il n’eût voulu l’avouer, et bâillant à se démettre la mâchoire.

Archie sortit de sa somnolence pour lui répondre.

« Faites comme moi : lisez !

— Grand merci, dit Charlie. Je ne suis pas encore un vieillard pour m’endormir sur un journal au coin du feu.

— Chut ! interrompit Archie. Écoutez : qui est-ce qui vient d’entrer ? On dirait dans la chambre à côté.

— Bonjour, ma tante. Où sont mes cousins ?

— Dans la bibliothèque, répondit tante Jessie. Vous avez bien fait de venir, ma chérie, votre présence remplacera pour eux le soleil absent.

— C’est Rose ! s’écria Archie en faisant disparaître sa cigarette dans la cheminée.

— Pourquoi jeter cela ? lui demanda Charlie.

— Jamais un « gentleman » ne fume devant une dame.

— Possible, mais ce n’est pas une raison pour perdre une excellente cigarette. »

Et, tout en parlant, Charlie déposait celle qu’il venait d’entamer, dans l’encrier vide qui lui servait de cendrier.

« Toc, toc, toc !

— Entrez ! » crièrent à la fois les deux jeunes gens.

Rose parut, les joues empourprées par l’air vif du dehors ; elle semblait apporter avec elle dans la chambre surchauffée une atmosphère plus pure. L’air embarrassé de ses cousins la frappa tout d’abord.

« Si je vous gêne, dit-elle, dites-le-moi, je m’en irai.

— Vous ne nous gênez jamais, cousine, » répondirent-ils.

Elle s’approcha du feu, et, tandis qu’elle présentait ses mains engourdies à la flamme du foyer, elle aperçut le bout de la cigarette d’Archie parmi les cendres.

« J’avais bien senti qu’on avait fumé ici, s’écria-t-elle. Ah ! quelle détestable habitude !…

— Pourquoi détestable ? dit Archie, nous ne faisons de mal à personne.

— Vous savez aussi bien que moi que votre mère ne serait pas contente si elle vous voyait. Peut-on dépenser plus inutilement son argent ?

— Bah ! dit Charlie, tous les hommes fument, voire même l’oncle Alec.

— Du tout, s’écria Rose, l’oncle Alec ne fume plus.

— C’est vrai, dit Archie ; lui qui autrefois ne pouvait se passer de sa pipe turque, il n’a même plus une simple cigarette à la bouche.

— Vous n’en avez pas encore deviné la raison ? demanda Rose.

— Non. Est-ce que ce serait à cause de nous, par hasard ?

— Justement, et il ne faut pas vous imaginer que cela ne lui ait rien coûté, car il m’a avoué que c’était pour lui une véritable privation ; mais il trouve que c’est une si mauvaise habitude qu’il s’est imposé ce sacrifice, de peur de vous voir la prendre en vous autorisant de son exemple.

— Eh bien, dit Archie avec élan, je vous assure qu’il n’aura pas fait pour des prunes un tel sacrifice, en ce qui me concerne tout au moins. Dorénavant je ne fumerai plus !

— Bravo ! s’écria Rose.

— À dire vrai, ajouta Archie, cela ne me sera pas bien difficile. Je ne fumais que pour faire comme Charlie et je ne tiens pas essentiellement à continuer.

— Et vous, Charlie ? demanda la petite fille en se tournant vers le prince Charmant, qui avait repris sa cigarette dans le seul but de la contrarier.

— Moi, dit-il, je trouve que les femmes sont toujours à exiger des hommes des sacrifices. Que diriez-vous si nous agissions de même à votre égard, mademoiselle ?

— Je vous obéirais si ce que vous me demandiez était raisonnable, messieurs les hommes, répondit très sincèrement sa cousine.

— Nous allons voir, s’écria Charlie. Je m’abstiendrai de fumer si vous consentez de votre côté à vous priver de quelque chose d’analogue.

— Je ne fais rien d’analogue, répondit Rose.

— Vous faites pis encore, interrompit Charlie.

— Qu’est-ce donc ? demanda Rose avec inquiétude.

— Vous dites que c’est mal de fumer ; pouvez-vous soutenir longtemps que ce soit plus intelligent de mettre des anneaux à ses oreilles ? Autant vaudrait tout d’un temps se percer le nez comme les sauvages ! »

Une expression d’effroi se peignit sur la figure de la petite fille, et elle porta instinctivement les mains à ses oreilles comme pour protéger les bijoux qui y étaient suspendus.

« Oh ! Charlie, dit-elle d’un air suppliant, demandez-moi autre chose.

— Je ne vous demande rien du tout, répondit le taquin Charlie, vous êtes parfaitement libre d’avoir une douzaine de pendeloques après vous. Laissez-moi fumer en paix, je ne me mêlerai pas de votre conduite.

— Rien d’autre ne vous arrêterait ?

— Rien ! »

Rose se tut. Elle songeait à ce que tante Jessie lui avait dit un jour qu’elle avait sur ses cousins beaucoup plus d’influence que personne. C’était son devoir d’en user pour leur bien. Fallait-il perdre par coquetterie l’occasion qui se présentait de leur rendre service ? Certes non ! Charlie aurait bien dû exiger autre chose, mais qu’importe ! plus un sacrifice est pénible, plus il est méritoire.

« Entendons-nous, dit-elle d’une voix qui eût attendri un tigre. Il faut m’engager à ne plus jamais porter de boucles d’oreilles ?

— Oui ; quand vous retomberez dans vos mauvaises habitudes, je ferai de même. »

D’un geste brusque, Rose détacha ses bijoux et les tendit à son cousin.

« Voilà, dit-elle. Je serai fidèle à ma promesse, soyez-le aussi à la vôtre. »

Le jeune homme rougit légèrement. Il plaisantait et ne s’imaginait pas que Rose fût de bonne foi.

« Ce n’est pas sérieux, lui dit-il, tandis qu’Archie s’écriait avec indignation :

— C’est honteux, Charlie. Laissez donc Rose porter toutes les fanfreluches qu’elle voudra, et n’exigez pas d’elle un marché, quand vous reconnaissez en votre âme et conscience qu’elle a raison.

— J’y tiens, interrompit Rose, ne m’en empêchez pas. Je parlais sérieusement tout à l’heure, et je veux que vous me fassiez aussi une promesse sérieuse. Jurez-moi de ne plus fumer !

— Je vous en donne ma parole d’honneur, dit Archie.

— Et vous, Charlie ?

— Moi de même.

— Eh bien, attachez tous deux l’un de ces bijoux à votre chaîne de montre, cela vous empêchera d’oublier votre promesse. »

Les deux cousins obéirent d’un air moitié content, moitié contrarié, car ils sentaient bien qu’ils n’avaient pas le beau rôle.

« Là ! dit Rose en souriant, à présent donnez-moi une poignée de main pour sceller notre traité.

— C’est une véritable ligue contre le tabac, dit Charlie.

— Je suis sûre que vous m’en remercierez un jour. J’ai entendu dire à l’oncle Alec que c’était une habitude funeste, au point de vue de la santé comme à celui de l’intelligence.

— Quand on parle du loup, on en voit la queue, dit Charlie en voyant entrer le docteur Campbell et sa belle-sœur.

— Que faites-vous ? demanda l’oncle Alec. On dirait un trio de conspirateurs.

— Nous formons une ligue dont vous êtes déjà, mon oncle, répondit Archie. »

Lorsque le mystère fut éclairci, tante Jessie embrassa chaleureusement sa nièce pour la remercier, et le docteur Alec lui fit cet éloge qui la remplissait toujours de joie :

« Je suis content de vous, ma chère fille. »

Si bien que Rose se sentit aussi fière que si elle avait rendu à son pays un service signalé. C’était vrai jusqu’à un certain point, car, contribuer à la bonne éducation d’un enfant, c’est préparer un bon citoyen à la patrie.

Quelques jours après, l’oncle Alec dit à sa pupille :

« Puisque vous partagez mes idées à propos du tabac, voici un livre qui vous renseignera sur mille autres choses très utiles. En le lisant, vous apprendrez qu’il est extrêmement mauvais de se trop serrer dans un corset, de veiller tard et de ne pas prendre d’exercice.

— Cela doit être intéressant, répondit Rose en lisant le titre : De la nécessité de l’hygiène dans la vie. Vous devriez me donner des leçons de médecine, ajouta-t-elle, cela m’intéresserait tant !

— Je veux bien, ce sera tout avantage pour moi, car, le jour où vous serez assez savante, vous vous ferez recevoir médecin et vous me remplacerez auprès de mes malades.

— Je ne demande qu’à reprendre votre clientèle, » continua la petite fille sur le même ton.

Tante Clara, qui assistait à cette conversation, ne comprit pas la plaisanterie.

« Oh ! vous n’y pensez pas, Alec, s’écria-t-elle scandalisée. Ce n’est pas l’affaire des femmes de s’occuper de médecine.

— C’est cependant leur affaire de soigner les malades, murmura le docteur entre ses dents, et il ne serait pas déjà si mal vu de leur apprendre à le faire avec intelligence et à éviter des maladies à elles-mêmes et à ceux qui leur sont chers, en prenant quelques précautions. Ceci n’est plus de la médecine, c’est de l’hygiène. »

Tante Clara partit sans être bien convaincue, ce qui n’empêcha pas Rose d’accepter avec enthousiasme l’offre que lui fit son oncle de lui donner quelques notions d’histoire naturelle.

La semaine suivante, tante Myra, ouvrant brusquement la porte du cabinet de son beau-frère, aperçut un objet qui lui arracha un cri perçant. Elle s’enfuit plus vite qu’elle n’était venue. Le docteur Alec sortit précipitamment.

« Qu’est-ce qui vous arrive ? lui demanda-t-il. Vous seriez-vous fait du mal ?

— Je suis encore toute tremblante. Vous avez failli me donner une attaque de nerfs avec cette horrible chose qui est pendue au lustre.

— Rose prend sa leçon. « Cette horrible chose, » comme vous dites, est un modèle de squelette qui lui est aussi indispensable pour cette étude qu’un globe pour celle de la géographie. Voulez-vous entrer, madame ? les cours sont publics, et nous serons très honorés de vous avoir pour auditeur.

— Venez donc, ma tante, c’est on ne peut plus intéressant, » cria la voix argentine de Rose, tandis que sa tête blonde apparaissait derrière le squelette.

Tante Myra, se laissant tomber dans un fauteuil, promena autour d’elle des regards de stupéfaction.

« Mais enfin, Rose, lui dit-elle, que signifie tout cela ?

— J’étudie la structure du corps humain, répondit la petite fille, non sans une certaine pointe d’orgueil. Je m’y suis préparée par la lecture d’un livre français excellent et, par-dessus le marché, charmant : l’Histoire d’une bouchée de pain. L’oncle Alec vient de me montrer le thorax et le diaphragme. Voyez-vous, ma tante, nous avons douze côtes de chaque côté : les sept d’en haut sont appuyées sur le sternum, cet os qui est là au milieu de la poitrine ; les cinq dernières, qu’on appelle les fausses côtes, ne se rejoignent plus. Il n’y a entre elles que des cartilages ; c’est pourquoi, quand on serre trop son corset, on les comprime et on réduit le… la… attendez un peu, je ne me souviens plus du nom ! la cavité thoracique dans laquelle se trouvent le cœur et les poumons.

— Quelle mémoire ! s’écria Mme Myra. Mais, mon cher Alec, vous oubliez combien Rose est impressionnable et nerveuse.

— Je ne l’oublie pas le moins du monde, répondit le docteur ; mon intention bien arrêtée est de lui apprendre à dominer ses nerfs au lieu de les laisser prendre le dessus.

— Croyez-vous que ce soit un sujet d’études convenable pour une jeune fille ? continua la tante Myra.

— Pourquoi faire de cela une chose mystérieuse et effrayante ? dit le docteur. Je ne connais pas d’étude plus belle et plus propre à nous pénétrer de reconnaissance et d’admiration envers notre Créateur.

— Est-ce que réellement cela vous amuse, Rose ? demanda la vieille dame d’un ton d’incrédulité.

— Je crois bien ! Vous ne vous imaginez pas comme c’est merveilleux ! Pensez donc : il y a dans nos poumons six cent millions de cellules pour contenir l’air !… Ce n’est pas tout : dans un pouce carré de la surface de la peau, on trouve deux mille pores par lesquels on respire aussi pour ainsi dire. Jugez un peu quelle quantité d’air il faut donner à notre corps, et quel soin il faut prendre de la peau pour que toutes les petites portes s’ouvrent et se ferment convenablement ! Et le cerveau, ma tante, il paraît que c’est encore plus curieux ; mais je n’en suis pas encore là ! »

Rose était si intéressée par son sujet, qu’elle ne « posait » pas le moins du monde. Sa tante l’écouta sans répondre ; chacun des mots du docteur et de son élève l’atteignaient à un endroit sensible. Les quantités innombrables de fioles de pharmacie et de boîtes de pilules, qu’elle avait prises ou fait prendre à son entourage sur la foi d’un prospectus menteur, lui revenaient à la pensée, et elle se voyait obligée de reconnaître que, si elle n’était plus maîtresse de ses nerfs, si elle avait une santé plus que délicate, c’était un peu par sa faute.

« Je croirais assez que vous avez raison, mon cher Alec, dit-elle enfin ; mais, à votre place, je ne pousserais pas Rose trop loin dans cette voie. Quant à moi, la vue seule de ce squelette me donne le frisson, et je n’y toucherais pas pour un empire.

— Cependant, répondit malicieusement sa nièce, vous souffririez peut-être moins de votre foie, si vous saviez qu’il se trouve à droite. »

Tante Myra s’imaginait que cet organe était placé du même côté que le cœur, et elle se plaignait constamment d’en souffrir ; cette légère erreur prêtait facilement à rire autour d’elle.

« Peu importe l’endroit où l’on a mal, reprit-elle de sa voix la plus lugubre, ce triste monde est pavé de douleurs et arrosé de larmes ; tôt ou tard, il nous faut mourir.

— Évidemment, s’écria Rose, mais pourquoi nous en désoler d’avance ! En tout cas, quand je mourrai, ce ne sera pas sans savoir de quoi, de quelle maladie, je veux dire, et sans avoir essayé de me guérir. En attendant, je serai gaie et je m’amuserai tant que je pourrai, – quand j’aurai bien travaillé, naturellement. Vous devriez faire comme moi ! Voulez-vous venir assister à mes leçons ?

— Grand Dieu, que me demandez-vous là, mon enfant ! répondit Mme Myra en levant les bras au ciel. Allons, je vous laisse à vos études. Ne la fatiguez pas trop, Alec.

— Ne craignez rien, » fit le docteur en refermant sa porte avec un léger soupir de soulagement.

Un quart d’heure après, Mac entra comme un ouragan.

« Quel nouveau jeu avez-vous inventé ? » s’écria-t-il.

Rose lui expliqua ce que nous savons déjà.

« Votre « sujet » est peut-être très intéressant, répondit Mac ; mais il n’est guère beau.

— Ne dites pas de mal de lui ; vous lui serez semblable un jour, comme dit tante Myra.

— Grand’merci ! Je tâcherai que ce soit le plus tard possible !… Alors, vous êtes trop occupée pour me faire la lecture ? demanda Mac, qui avait encore les yeux trop faibles pour lire beaucoup lui-même.

— Écoutez l’oncle Alec, lui dit Rose ; sa leçon est aussi amusante qu’un conte de fées. »

Mac fit la grimace.

« Nous allons étudier le mécanisme de la vision, ajouta-t-elle pour le décider.

— Mais, ma petite Rose, objecta le docteur, nous ne pouvons pas sauter ainsi d’un sujet à un autre.

— Je vous en prie, murmura Rose à son oncle, occupez-vous de Mac aujourd’hui et ne soyez plus à moi. Il a des idées noires ; une petite leçon lui fera du bien.

— Mesdames et messieurs, dit l’oncle Alec, veuillez me prêter toute votre attention…

— Ah ! s’écria Mac, quand la séance fut terminée, si au moins j’avais su plus tôt combien est fragile cette machine compliquée que nous appelons l’œil, comme j’aurais ménagé la mienne ! Si c’était à recommencer, ce n’est pas moi qui lirais à la flamme du foyer, ou qui tiendrais mon livre sous un rayon de soleil. Il est trop tard maintenant !… Pourquoi ne vous apprend-on pas cela au collège ?

— Cela vaudrait mieux que beaucoup d’autres choses moins utiles souvent, répondit M. Campbell, presque malgré lui.

— Jamais on n’en parle chez nous, continua Mac ; maman est prise par son ménage et papa par ses affaires ; ils n’ont pas le temps.

— Eh bien, lui dit le docteur, quand une chose quelconque vous embarrasse, venez me trouver. Je n’ai ni ménage ni affaires, et vous ne pouvez pas me faire de plus grand plaisir que de me consulter en toute occasion. N’est-ce pas là le rôle des célibataires et des vieux oncles en particulier ?

— Vous êtes le meilleur des oncles passés, présents et futurs, » s’écrièrent Rose et Mac en lui sautant au cou.

CHAPITRE XV

SOUS LE GUI

La veille de Noël, Rose fit promettre à Phœbé de venir la trouver dans sa chambre, le lendemain, de très bonne heure, pour regarder ensemble leurs cadeaux. Tout le monde sait que ce premier moment de surprise et de bonheur perd la moitié de son charme, s’il n’y a pas au moins deux petites têtes penchées sur les chaussures et les bas remplis de paquets mystérieux, et deux personnes pour s’extasier de compagnie.

Lors donc que Rose ouvrit les yeux, le 25 décembre, elle aperçut Phœbé devant le feu flambant. La fidèle petite Phœbé avait tenu sa parole, elle était venue avant l’aurore ; mais Rose dormait si bien qu’elle n’avait pas eu le courage de la réveiller, et qu’elle s’était couchée sur le tapis, à côté des cadeaux destinés à Rose.

« Un joyeux Noël, Phœbé ! cria Rose en souriant.

— Un joyeux Noël, ma chère petite maîtresse, répondit celle-ci non moins gaiement.

— Passez-moi vite nos deux bas et nos pantoufles, dit Rose. Je meurs d’envie de savoir ce qu’il y a dedans. »

Phœbé obéit promptement.

Il serait trop long d’énumérer tous les cadeaux contenus dans ces bas, qui, en Amérique, s’ajoutent aux souliers que les enfants de notre pays mettent dans la cheminée, la veille de Noël. Toute la famille avait gâté Rose, et, quant à Phœbé, grâce à l’oncle Alec et à sa nièce, elle n’avait jamais eu tant de trésors en sa possession.

« Oh ! mademoiselle Rose, lui dit-elle en posant sur son doigt le dé d’argent que lui donnait celle-ci, vous êtes trop bonne pour moi. Je n’ai plus rien à souhaiter !

— Tant mieux, fit Rose toute contente d’avoir si bien réussi. Je suis comme vous : tous mes vœux sont réalisés. Je crois qu’on ne pourrait rien me donner d’autre.

— Cependant, dit Phœbé, il y a encore deux cadeaux qui vous attendent à la porte.

— Vraiment ? Que de richesses ! Qu’est-ce que cela peut être ? Autrefois je rêvais des pantoufles et des carrosses, comme Cendrillon ; c’est là, je crois, le seul désir qui n’ait pas été exaucé…

— Vous avez presque deviné, s’écria Phœbé en battant des mains et courant chercher dans l’antichambre une ravissante paire de patins et un traîneau doré.

— Oh ! que c’est joli ! Bien sûr, c’est une surprise de l’oncle Alec ! »

Et, oubliant qu’elle n’avait que sa longue chemise de nuit, la petite fille sauta à bas de son lit, alla s’asseoir sur son traîneau et essaya un patin sur son petit pied nu.

« Ils sont tout à fait à ma taille, » cria-t-elle à sa compagne qui éclata de rire.

Alors, s’apercevant de l’état sommaire de sa toilette, elle joignit son rire au sien et ajouta :

« Je vais me dépêcher de m’habiller pour aller remercier mon oncle.

— Oh ! si vous saviez tout l’ouvrage que j’ai à faire, s’écria Phœbé. Vite, vite, je me sauve ! »

Et Phœbé disparut d’un air si radieux que quiconque l’eut rencontrée eût deviné, rien qu’à la voir, l’heureux jour où l’on était.

Après le déjeuner, les sept cousins arrivèrent chargés d’une telle provision de branches de houx, de sapin et de cèdre, qu’on eût dit une véritable forêt ambulante. De temps immémorial, toute la famille Campbell se réunissait au manoir ce jour-là ; et, après un échange de « joyeux noëls, » chacun se mit à l’œuvre pour décorer la vieille maison. Le grand vestibule, la salle à manger, les salons, prirent bientôt un air de fête sous les doigts de toute cette jeunesse, qui coupait de rires et de plaisanteries son agréable besogne.

« J’ai joliment couru pour trouver ceci, » dit Charlie en attachant au lustre du salon principal une grosse touffe de rameaux d’un vert jaunâtre.

Rose, qui arrangeait avec goût une guirlande de houx au-dessus de la cheminée, se retourna pour voir cette plante extraordinaire.

« Ce n’est pas beau ! s’écria-t-elle. Cela ne valait pas la peine que vous avez prise.

— Qu’est-ce que c’est ? demanda Phœbé en passant.

— C’est du gui, mesdemoiselles, leur répondit Charlie. En Écosse, le jour de Noël, les messieurs ont le droit d’embrasser toutes les dames qu’ils peuvent attirer de gré ou de force sous un paquet de gui ainsi placé. Nous ferons comme nos ancêtres. Gare à vous, mesdemoiselles ! »

Phœbé haussa les épaules, et Rose dit d’un air de défi :

« Vous ne m’attraperez pas ? je vous en réponds.

— Je parie que si !

— Au gui l’an neuf, » interrompit Mac.

Et Rose se mit à fredonner une vieille ballade écossaise commençant par :

« Oh ! le rameau de gui. »

L’incident fut clos.

Dans le courant de l’après-midi, la petite fille prit sa première leçon de patinage sur une mare du voisinage qui semblait avoir gelé tout exprès pour cela. Elle ne fit d’abord que tomber et se relever pour retomber encore ; mais, comme elle était pleine de bonne volonté et qu’elle avait auprès d’elle six grands garçons pour la soutenir et l’aider de leurs conseils, elle parvint enfin à se tenir quelques minutes en équilibre sur ce parquet glissant, et, satisfaite d’un aussi beau résultat, elle se reposa en faisant quelques promenades en traîneau. Chacun de ses cavaliers servants insista pour pousser à son tour le traîneau doré que lui avait donné l’oncle Alec et que Rose, dans son ravissement, avait nommé la Merveille.

Quand elle revint au salon, après avoir rétabli l’ordre dans ses cheveux ébouriffés, ses joues étaient aussi rouges que les baies de la branche de houx qu’elle portait à son corsage, et tante Myra, toujours aussi disposée à voir tout en noir, dit en la regardant :

« Quelles couleurs maladives ! Mon cœur se brise à la pensée du sort qui attend cette pauvre enfant.

— Cette petite est vraiment bien intelligente, dit tante Juliette, quand Rose, s’approchant de Mac qui se tenait auprès du feu, lui passa un écran pour garantir ses yeux.

— Elle est fort jolie, ce soir, » ajouta tante Clara.

Tante Jessie ne dit rien, mais elle soupira tout bas :

« Oh ! que je voudrais avoir non seulement mes garçons, mais aussi une fille comme Rose, à montrer à mon cher Jem, à son retour ! »

Outre les voyages trop fréquents de son mari, le capitaine Jem, le grand chagrin, – on pourrait dire le seul chagrin de la bonne Mme Jessie, – était de n’avoir point, de filles ; ses quatre garçons ne lui suffisaient pas.

L’oncle Alec entra, donnant le bras à tante Prudence. Celle-ci, qui avait la manie de porter des bonnets surchargés d’ornements, en avait arboré un pour la circonstance, tellement garni de dentelles et de rubans jaunes, qu’à chacun de ses mouvements des nœuds voltigeaient dans tous les sens. Les aînés de ses neveux contenaient à grand’peine l’hilarité des plus jeunes ; la bombe allait éclater quand arriva l’oncle Mac, accompagné de Fun-See, que six mois de séjour au collège avaient transformé. Plus de queue, plus de souliers recourbés, plus de costume chinois ; à peine un léger accent étranger !… mais ses yeux bridés et son teint jaune formaient un contraste frappant avec les autres enfants, qui étaient tous blonds comme les blés. Fun-See opéra une heureuse diversion dans les idées des jeunes Campbell ; grâce à lui, leurs envies de rire intempestives trouvèrent à se satisfaire, et, comme le petit Chinois avait le caractère bien fait, il accepta de bonne grâce cette bordée de rires et de quolibets et y riposta avec assez d’esprit.

À dîner, la famille Campbell était au grand complet. Tante Patience elle-même avait fait descendre son fauteuil et s’était fait porter dans la salle à manger. Malgré ses infirmités et sa faiblesse, elle ne manquait jamais, dans les grandes occasions, de venir prendre sa place à table. Seul, le mari de tante Jessie, le capitaine Jem, manquait à la réunion, et sa femme soupirait en songeant à l’absent ; mais, au moment du dessert, on entendit un coup de sonnette formidable, et qui croyez-vous que ce fût ? Rien de moins que l’oncle Jem, qui avait calculé son arrivée de telle sorte, qu’il devait être chez lui le 25 décembre, jour anniversaire de son mariage, mais qui n’avait voulu prévenir personne, de peur de retards et de déceptions.

Quelle joie ! Je me demande comment l’oncle Jem ne fut pas étouffé par les caresses de ses quatre grands garçons. Quant à lui, son premier baiser fut pour sa chère femme. C’était à ne pas s’y reconnaître dans ce brouhaha de questions, de réponses et de cris de bonheur. Rose fut d’abord un peu oubliée, et, pour ne pas gêner ces épanchements de famille, elle se retira avec Fun-See dans l’embrasure d’une croisée. Elle avait le cœur un peu gros d’être ainsi traitée en étrangère ; mais bientôt l’oncle Jem réclama la petite nièce qu’il ne connaissait encore que par ce qu’on lui en avait écrit, et il l’embrassa si chaleureusement que l’enfant lui donna immédiatement son affection.

Les grandes personnes auraient volontiers passé la nuit à causer ; mais les enfants n’entendaient pas de cette oreille.

« Est-ce que nous n’allons pas bientôt danser ? » demanda tout haut Jamie.

Stève prit son chalumeau, et le clan des Campbell dansa une gigue écossaise avec une ardeur dont rien n’approche. Entraînés par un si bel exemple, les parents commencèrent un quadrille, où tante Prudence faisait vis-à-vis à l’oncle Mac, qui s’était départi de sa gravité habituelle pour répondre par des entrechats fabuleux aux révérences d’autrefois de la vieille dame.

C’était le moment d’attirer sous le gui la partie féminine de la société. Ces messieurs déployèrent pour cela tous les moyens que leur suggérait leur imagination. C’était une véritable poursuite qui offrait de nombreuses péripéties.

En Chine, les femmes sont admirées à raison de leur embonpoint. Fun-See se mit en frais pour tante Prudence. Il se fit son danseur assidu, et, avec une audace qui ne s’explique que parce que l’incorrigible Charlie lui en avait soufflé l’idée, il attira la vieille dame sous le lustre, et, se haussant sur la plante des pieds, il l’embrassa respectueusement aux applaudissements de toute la compagnie. On fut unanime à déclarer que c’était le superbe bonnet de tante Prudence qui avait fait perdre la tête au jeune Chinois ; seul, Charlie savait à quoi s’en tenir, et il riait sous cape, mais il n’eut garde de dévoiler le secret.

Tante Jessie fut embrassée par tout le monde sans exception et indifféremment dans tous les coins du salon ; ses fils et ses neveux se l’arrachaient.

Phœbé, offrant une tasse de thé à tante Myra, se trouva accidentellement sous le gui et fut saisie au passage par Archie, qui s’empressa d’user de ses droits. Elle était prise tellement à l’improviste, qu’elle faillit en laisser tomber son plateau, et que le chef du clan, très honteux de sa conduite, qui contrastait si fort avec son sérieux ordinaire, ne put faire autrement que de lui adresser ses excuses en bonne et due forme.

L’oncle Alec prit un brin de gui et le posa sur le bonnet de tante Patience. Puis, il embrassa la vieille demoiselle, quoiqu’on dît autour de lui qu’il trichait.

Enfin, Charlie poursuivit Rose de toutes les manières ; il lui tendit tous les pièges imaginables sans pouvoir jamais la surprendre. Légère comme un oiseau, elle lui glissait, pour ainsi dire, entre les doigts. Elle se tenait trop sur ses gardes. En vain Charlie mit en train des petits jeux, des proverbes, des homonymes, des mots interrompus, jamais Rose n’était en défaut. Pour arriver à lui faire donner un gage, on eut recours à la ruse, au moment où elle avait à répondre à une question, Jamie cria de l’antichambre :

« Rose, à mon secours. »

Naturellement, Rose oublia le jeu et accourut auprès de l’espiègle qui n’avait aucun mal. Elle était prise malgré ses dénégations. Quand il fallut « racheter » son gage, telle fut sa condamnation :

« Vous amènerez le vieux Mac sous le gui et vous l’embrasserez vous-même. »

Du même coup Charlie embarrassait deux personnes, car Mac avait haussé les épaules lorsqu’il avait parlé de remettre en usage la vieille coutume de leurs ancêtres. Il s’attendait à voir sa cousine se rebiffer, et il fut tout surpris de l’entendre s’écrier :

« Très volontiers. »

Mac était debout devant la cheminée ; il suivait avec intérêt la conversation de son père et de ses oncles qui discutaient politique, Rose s’avança sans embarras. Les enfants riaient à gorge déployée ; mais ils n’eurent pas le dernier mot avec elle. La petite futée prit la main de l’oncle Mac, et ce fut lui, et non son fils, qu’elle amena sous le gui et qu’elle embrassa de tout son cœur.

« Ce n’est pas de jeu ! s’écria Charlie.

— Pourquoi donc ? répondit Rose. Vous m’avez dit d’embrasser le vieux Mac. Ce sont là vos propres paroles. Ce n’est pas très respectueux pour mon oncle, mais je suis dans mon droit en en profitant. Attrapé, Charlie ! »

Tout en parlant, la petite fille arrachait le fameux paquet de gui et le jetait au feu.

Peu après, Jamie s’endormit sur un canapé ; et ses ronflements sonores donnèrent le signal du départ. Tandis que l’on se préparait, on entendit dans la cuisine une voix harmonieuse qui chantait : « Home, sweet home. » C’était Phœbé, la pauvre petite enfant trouvée, qui n’avait jamais eu de foyer, jamais connu ni père ni mère ni sœur, qui était toute seule dans le grand monde, et qui, sans effroi de l’avenir, sans tristesse du présent, profitait avec reconnaissance des quelques moments de bonheur qui lui étaient accordés et participait, sans la moindre pensée d’envie, aux joies de ceux qui l’avaient recueillie. C’était elle, la pauvre orpheline, qui chantait la douceur du « chez soi. »

Chacun reprit en chœur le refrain, et les vieux murs du manoir répétèrent longuement aux deux petites filles qui y avaient trouvé un abri et une famille, ces mots :

« Home, sweet home ! »

CHAPITRE XVI

FAUSSE ALERTE

En arrivant au manoir, un matin du mois de janvier, tante Myra aperçut Rose qui se préparait à sortir. Elle entra précipitamment dans le cabinet de travail de son beau-frère :

« Mon cher Alec, lui dit-elle, j’espère bien que vous n’allez pas permettre à Rose de sortir par un temps pareil !

— Pourquoi pas ? répondit ironiquement le docteur. Lorsqu’une personne aussi délicate que vous affronte la température extérieure, une jeune fille peut faire de même sans inconvénients, surtout lorsqu’elle est, comme Rose, vêtue de ces habits chauds et commodes que vous méprisez sous prétexte qu’ils sont laids.

— Je suis venue en voiture, interrompit tante Myra, ce qui ne m’empêche pas d’être gelée jusqu’à la moelle des os.

— Je n’en suis pas surpris, dit le docteur. Vous vous couvrez de dentelles et de satin, cela ne peut pas tenir chaud. Si vous portiez comme Rose de la flanelle et des fourrures, vous ne vous plaindriez pas du froid.

— Je vous assure, mon cher Alec, qu’il souffle un vent de nord glacial…

— Rose sort par tous les temps, grâce à ses vêtements de laine, et sa santé ne s’en trouve pas plus mal, au contraire.

— Très bien, jouez avec la vie de cette enfant ; je n’ai pas le droit de m’y opposer ; mais, quand elle sera malade, vous ne vous en prendrez qu’à vous. Sa pauvre mère étant morte de la poitrine, il suffira d’un rhume pour développer chez elle la fatale maladie dont elle porte le germe. »

L’oncle Alec fronça le sourcil, ainsi qu’il faisait toujours à la moindre allusion à ce sujet.

« Vous vous en repentirez, » ajouta tante Myra en s’éloignant d’un pas solennel.

La vérité nous oblige à confesser que l’un des rares défauts de l’oncle Alec était une certaine disposition naturelle à repousser, sans examen, les avis sempiternels dont l’accablaient ses belles-sœurs, trop souvent, il est vrai, sans rime ni raison. Il écoutait toujours ses tantes avec déférence et consultait souvent tante Jessie ; mais les trois autres dames avaient le don de l’exaspérer par leurs questions, leurs plaintes, leurs conseils irréfléchis. Il suffisait qu’elles émissent une idée quelconque pour qu’aussitôt le docteur fût disposé à penser le contraire. C’était involontaire de sa part, et il était le premier à en rire après coup. Ce jour-là, par exemple, en entendant gémir le vent, il s’était dit que Rose ferait peut-être aussi bien de remettre sa sortie au lendemain. L’intervention intempestive de tante Myra suffit pour le décider à laisser sa pupille agir à sa guise… À vrai dire, il ne craignait rien pour elle, car elle sortait tous les jours et par tous les temps, et ce fut avec une sorte de satisfaction qu’il la vit passer en courant sous sa fenêtre ; ses patins à la main et ses cheveux bouclés s’échappant de sa toque de loutre, elle ressemblait à une petite Polonaise.

Cependant quand le docteur sortit à son tour une demi-heure après, il frissonna sous son pardessus doublé de petit-gris.

« Pourvu que Rose ne reste pas trop longtemps dehors, se dit-il à plusieurs reprises. – Bah ! ajoutait-il aussitôt, si elle sent le froid, elle rentrera ! »

Il ne lui vint pas une seule fois à l’idée que Rose se laisserait geler pour ne pas manquer à sa promesse. C’est pourtant ce qui eut lieu.

La veille, Rose et Mac s’étaient donné rendez-vous au bord de la mare pour y faire une grande séance de patinage. Mac commença par oublier l’heure en se livrant à des expériences de chimie. Rappelé subitement au sentiment de ses devoirs par le son de la grande horloge, il saisit son cache-nez, sa casquette et son paletot, et se disposa à rattraper le temps perdu en courant de toutes ses forces. Sa mère le vit au moment où il ouvrait la porte pour partir, et elle s’opposa formellement à sa sortie.

« Que deviendraient vos yeux malades par ce temps glacial ? lui dit-elle avec raison.

— Mais Rose va avoir froid, maman ! s’écria Mac. Je lui ai dit que j’irais la rejoindre sans faute, qu’elle m’attende jusqu’à ce que je vienne.

— Elle se lassera au bout d’un quart d’heure, dit Mme Campbell.

— Oh ! non, elle attendra longtemps, car elle me l’a promis et elle tient toujours ses promesses. Il doit faire un froid de loup, là-haut, près de la mare.

— Évidemment, votre oncle fera ce que je fais : il l’empêchera de sortir par un temps pareil, et, si, par hasard, il avait la faiblesse de la laisser venir, elle est assez intelligente pour s’en aller, à elle toute seule, en ne vous voyant pas arriver à l’heure dite.

— C’est égal, conclut Mac, je voudrais bien que Stève allât la prévenir.

— Je suis fatigué, » répondit celui-ci, d’un ton qui coupa court aux demandes de son frère.

Mac dut se résigner, et la pauvre Rose l’attendit en vain jusqu’à l’heure du dîner. Elle fit de son mieux pour se réchauffer ; elle patina tant et tant qu’elle finit par s’arrêter essoufflée et toute en transpiration, et que, tandis qu’elle regardait les autres patineurs, elle se sentit pénétrer par le froid. Alors elle tâcha de se remettre en marchant de long en large sur la route par laquelle Mac devait arriver, et, n’y réussissant pas, elle s’appuya contre un sapin pour se garantir du vent et attendit patiemment la venue de son cousin. Elle ne songea pas un instant que tante Juliette pouvait avoir empêché son fils de sortir. Quand elle se décida à retourner au manoir, elle était tellement mal à son aise que c’était à peine si elle pouvait lutter contre le vent. Le docteur Alec, revenant quelques minutes après, la trouva toute frissonnante dans le vestibule ; elle n’avait pas eu la force d’ôter son manteau et ses caoutchoucs, et elle frottait ses mains l’une contre l’autre sans parvenir à retenir ses larmes, tant était vive la douleur que lui causait la brusque transition du froid au chaud.

« Qu’avez-vous, ma chérie ? lui demanda son oncle en la prenant dans ses bras.

— Mac n’est pas venu. – J’ai si froid que je ne peux pas me réchauffer. – Oh ! que cela me fait mal ! »

Et la petite fille éclata en sanglots. Ses dents claquaient ; son nez était bleui par le froid, ses lèvres décolorées, et tout son être exprimait une souffrance intense.

En une seconde elle fut enveloppée d’un grand manteau fourré, et déposée devant le feu de la bibliothèque. Phœbé, appelée en toute hâte, lui frictionna énergiquement les pieds, tandis que le docteur faisait de même pour ses mains rouges, et que tante Prudence lui présentait un cordial brûlant. Bientôt elle déclara qu’elle allait infiniment mieux, et elle tomba dans un sommeil lourd qui dura plusieurs heures. L’oncle Alec, très inquiet, ne la quittait pas et lui tâtait le pouls à tout moment. Elle avait la fièvre ; ses joues devenaient rouges comme du feu, sa respiration haletante, et elle gémissait tout bas. Tout à coup, elle sortit de cet engourdissement pour dire à sa tante :

« Pourrais-je aller me coucher ?

— Certainement, ma mignonne, répondit la vieille dame en affectant une tranquillité qu’elle était loin d’avoir ; on va préparer pour vous un bain chaud et bassiner votre lit ; vous prendrez une infusion de tilleul, et demain il n’y paraîtra plus. Alec, voulez-vous la monter dans sa chambre ?

— Où avez-vous mal, ma chérie ? dit le docteur en l’emportant.

— J’ai mal dans le côté quand je respire, et je suis incapable de bouger ; mais ce n’est rien, ne vous inquiétez pas, mon oncle. »

Malgré les assurances de Rose, le docteur était très inquiet, et non sans raison, car, lorsque Rose voulut rire en voyant la vieille Debby brandir sa bassinoire comme pour frapper un ennemi invisible, elle fut prise d’une douleur si vive qu’elle poussa un cri déchirant.

« C’est une plurésie, dit Debby en bassinant le lit avec énergie.

— Oh ! est-ce que miss Rose va être bien malade ? demanda Phœbé, qui dans son émoi faillit laisser tomber un seau d’eau chaude.

— Taisez-vous ! fit le docteur d’un ton qui imposa silence à tout le monde. Soignez-la bien, continua-t-il plus doucement. Je reviendrai lui dire bonsoir tout à l’heure. »

Il alla trouver tante Patience, lui dit pour la rassurer : « Ce n’est qu’un rhume. » Puis, dévoré d’anxiété, il se mit à arpenter son cabinet à grands pas en maudissant son imprudence. Il s’adressait des reproches sanglants :

« C’eût été trop beau d’arriver sans obstacle à la fin de l’année d’épreuves, se disait-il. Pourquoi n’ai-je pas écouté Myra ! Maudite soit cette manie de contradiction dont ma pauvre petite Rose est victime ! Fluxion de poitrine ? Pleurésie ?… Ah ! mais non, j’y mettrai bon ordre ! »

L’état de la malade s’aggravait cependant ; le bain et la tasse de tilleul de tante Prudence n’étaient pas suffisants pour enrayer le mal. Il fallut agir plus énergiquement, appliquer des sinapismes, et, pendant de longues heures, la pauvre enfant souffrit sans interruption, tandis que ses amis, l’âme remplie de sombres pressentiments, souffraient moralement presque autant qu’elle.

Au plus mauvais moment, Charlie, venant apporter un message de sa mère, rencontra Phœbé au bas de l’escalier. Elle tenait à la main un sinapisme qui n’avait produit aucun effet et pleurait à chaudes larmes.

« Chut ! dit-elle, en mettant son doigt sur ses lèvres, ne faites pas tant de bruit.

— Qui est-ce qui est malade ? s’écria Charlie.

— Miss Rose.

— Rose ?… Ce n’est pas possible.

— Elle est très malade. C’est la faute de M. Mac qui l’a fait attendre toute la matinée auprès de la mare. Je vous demande un peu s’il n’aurait pas pu la prévenir ! »

Phœbé était furieuse contre « ces maudits garçons » qui avaient mis sa petite maîtresse bien-aimée dans l’état où elle était.

« J’arrangerai bien Mac tout à l’heure, dit Charlie en serrant les poings. Je lui laverai la tête d’une bonne façon ! Mais, sérieusement, Rose n’est pas gravement malade ?

— Si, répondit Phœbé ; le docteur ne dit plus : Ce n’est qu’un rhume. Il parle de refroidissement, et bientôt ce sera une purésie ! »

Charlie ne put se retenir de rire.

Phœbé s’écria, indignée :

« Comment pouvez-vous avoir le cœur de rire quand elle souffre comme un martyr ! Écoutez et vous ne rirez plus, j’espère ! dit-elle avec un éclair de colère dans ses beaux yeux noirs.

— Oh ! mon oncle, disait la pauvre Rose d’une voix entrecoupée, donnez-moi quelque chose pour me guérir ! Laissez-moi respirer une minute, rien qu’une minute, cela me fait si mal ! »

Et après un instant de silence :

« Ne dites rien à mes cousins, ils trouveraient que je ne suis pas courageuse ! mais je ne puis pas me retenir de pleurer ! »

Charlie, cette fois encore, ne put pas se retenir, mais ce fut de pleurer en l’entendant ; puis, comme les hommes ne doivent pas s’attendrir, pour donner le change à Phœbé, il s’écria en passant son bras sur ses yeux :

« Ôtez donc cette moutarde de dessous mon nez. Cela me pique horriblement.

— C’est bien étonnant, repartit Phœbé ; le docteur a dit qu’elle était éventée et j’allais justement en chercher d’autre chez le pharmacien.

— Je vais y aller, » dit Charlie, saisissant au vol cette occasion de disparaître.

À son retour, toute trace d’émotion était effacée. Il remit ce qu’il tenait à Debby et partit comme une flèche pour « laver la tête » à son cousin Mac. Il s’acquitta si consciencieusement de sa tâche que le malheureux Mac s’imagina qu’il était le meurtrier de Rose, et qu’il se coucha la conscience bourrelée de remords. Le vrai coupable cependant ce n’était pas lui, c’était le malheureux oncle Alec, qui se repentait amèrement de ne s’être pas rendu, au moins pour une fois, à l’avis de tante Myra.

Vers minuit, grâce au talent et à l’énergie du docteur, la fièvre de Rose diminua, et chacun se prit à espérer que ce mieux serait durable. Tante Prudence insista alors auprès de son neveu pour lui faire avaler au moins une tasse de thé et une rôtie, car, dans son anxiété, il en avait oublié le boire et le manger.

Pendant que Phœbé rallumait pour cela le feu de la cuisine, elle entendit frapper deux petits coups contre la fenêtre, et aperçut derrière la vitre une figure pâle et égarée. Elle n’était pas peureuse ; reconnaissant la figure de Mac, elle courut lui ouvrir.

« Que voulez-vous ? lui dit-elle.

— Comment va Rose ? demanda Mac, d’une voix étranglée.

— Elle va mieux, grâce à Dieu.

— Quel bonheur ! sera-t-elle guérie demain ?

— Oh ! non ; Debby dit qu’elle aura au moins une fièvre rhumatismale. Savez-vous qu’on craignait une pe-lu-ré-sie ? » dit Phœbé, en s’appliquait à prononcer « comme il faut » ce mot si difficile.

C’était peine perdue avec Mac qui ne pensait qu’à Rose.

« Ne pourrais-je pas la voir ? demanda-t-il.

— À cette heure-ci ? Vous êtes fou ! »

Mac ouvrit la bouche pour dire je ne sais quoi : un éternuement formidable lui coupa la parole ; son « aptchou » sonore retentit dans toute la maison.

« Il fallait vous retenir, s’écria Phœbé furieuse. Elle dormait. Je suis sûre que vous l’avez réveillée.

— Ce n’est pas ma faute, lui répondit-il en soupirant. Je n’ai vraiment pas de chance.

— Mac, dit alors de docteur Alec, du haut de l’escalier, Rose veut vous parler. »

Mac ne fit qu’un saut jusqu’à son oncle.

« Comment se fait-il que vous soyez là ? demanda celui-ci.

— Charlie m’a dit que c’était moi qui étais cause de la maladie de Rose, et que, si elle mourait, ce serait moi qui l’aurais tuée. Vous comprenez que je ne pouvais pas dormir. Je suis venu savoir de ses nouvelles. Personne ne s’en doute chez nous. »

Une faible voix appela :

« Mac !

— Ne restez pas longtemps, dit l’oncle Alec, il faut qu’elle dorme. »

La petite tête qui reposait sur l’oreiller était bien pâle et le sourire de Rose bien effacé ; la malade était épuisée, mais elle avait deviné les soucis de son cousin et elle tenait à le calmer elle-même.

« Tranquillisez-vous, Mac, lui dit-elle. Je vais mieux. D’ailleurs, si je suis malade, c’est ma faute et non la vôtre. Il fallait être stupide pour vous attendre par un pareil temps ! »

Mac s’empressa de lui expliquer pourquoi il n’était pas venu, de mettre toute la « bêtise » sur son propre compte, et de supplier Rose de ne pas…

Il s’arrêta, se reprit et finit par dire :

« ... De guérir !

— Ah ! s’écria la petite fille, est-ce que je suis en danger de mort ?

— Oh ! non, mais, vous savez, quelquefois on est plus malade qu’il ne faut, et je n’aurais pas pu m’endormir sans vous avoir demandé pardon ! »

Et, vaincu par son émotion, Mac s’agenouilla devant le lit et cacha ses yeux pleins de larmes dans ses deux mains.

Cette douleur muette était si profonde, si sincère, que Rose se pencha vers Mac et l’embrassa tendrement en lui disant :

« J’ai refusé de vous donner un baiser sous le gui, le jour de Noël ; mais c’est volontairement que je le fais aujourd’hui, pour bien vous prouver que je ne vous en veux pas et que je vous aime tout autant qu’auparavant, sinon davantage. »

CHAPITRE XVII

QUELQUE CHOSE À FAIRE

Quelque graves qu’eussent été les débuts de sa maladie, Rose fut bientôt hors de danger, au grand étonnement de tante Myra, qui persistait à lui trouver un poumon attaqué. Le docteur Alec la comblait de soins et de gâteries, il ne la quittait pas d’un instant, et Rose jouissait pleinement de tous les avantages de la convalescence. Chacun était à ses ordres ; on l’entourait, on la câlinait et on la servait comme une petite princesse, et, dès qu’elle ne souffrit plus, elle se trouva parfaitement heureuse.

Elle n’avait pas encore la permission de sortir de la maison, quand le docteur, appelé en toute hâte auprès d’un vieil ami malade, dut abandonner sa pupille pour quelques jours. Il n’était pas parti depuis deux heures qu’elle n’y pouvait déjà plus tenir.

« Que pourrais-je bien faire pour m’amuser ? se demanda-t-elle, lasse de regarder la neige qui tourbillonnait devant la fenêtre en épais flocons. Mes tantes font leur sieste, tout est si calme ici qu’on entendrait voler une mouche. J’ai tant lu aujourd’hui que j’en suis fatiguée. Qu’est-ce que je pourrais faire ?… Ah ! j’y suis !… Je vais aller à la recherche de Phœbé. Elle est toujours de bonne humeur, elle ! Si elle a fini son ouvrage et si Debby n’est pas là pour nous ennuyer, nous ferons des bonbons au caramel. Ce sera pour mes cousins. On dit que les petites filles sont gourmandes, on se trompe joliment, les garçons le sont cent fois plus !… »

Avant d’entrer à la cuisine, Rose prit la précaution de regarder par la porte entr’ouverte si sa vieille ennemie Debby ne s’y trouvait point. Non, il n’y avait rien à craindre de ce côté. Phœbé était seule. Assise devant la grande table de bois blanc et la tête appuyée sur ses deux bras, elle dormait… Mais non, elle ne dormait pas : tout à coup elle releva la tête et du revers de sa main essuya les larmes qui ruisselaient le long de ses joues ; puis, serrant les lèvres avec une expression de défi, elle prit un porte-plume à moitié cassé, le trempa dans de l’encre bourbeuse, et, regardant alternativement ses doigts inhabiles et un petit cahier posé à côté d’elle, elle se mit à écrire sur du vieux papier brun avec une plume qui « crachait. »

Rose suivit tout ce manège avec tant d’intérêt qu’elle en oublia les caramels.

« Il faut que je sache ce qu’a cette pauvre Phœbé, se dit-elle. Pourquoi pleure-t-elle ? Et que fait-elle maintenant ? Est-ce qu’elle a la prétention d’écrire sur du gros papier comme cela ! »

Brusquement la petite fille poussa la porte.

« Phœbé, dit-elle en entrant, je m’ennuie toute seule. Pourrais-je vous aider à quoi que ce soit ?… Mais je vous dérange peut-être !…

— Me déranger ! s’écria Phœbé ; oh ! non mademoiselle, vous ne me dérangez jamais !… »

Mais, à l’approche de Rose, elle avait ouvert précipitamment un tiroir et fait le geste d’y jeter les objets qui étaient sur la table.

« Que faisiez-vous ? lui demanda Rose.

— J’essayais d’apprendre à écrire, répondit Phœbé comme à regret, mais je n’arrive à rien de bien. Je suis sans doute trop bête ! »

Pauvre Phœbé ! sans professeur et sans aide ni conseils, ce n’était pas étonnant qu’elle eût de la peine à s’instruire ! Et quels instruments de travail ! Elle avait pour livre de lecture un almanach déchiré ; pour cahier, du papier d’emballage soigneusement repassé afin d’en effacer les plis, et, pour modèle d’écriture, un vieux livre de comptes de tante Prudence. Enfin, elle faisait des additions et des soustractions sur un morceau d’ardoise tombé du toit, avec un bout de crayon cassé, et les effaçait avec un fragment d’éponge grossière. Avec de si mauvais outils, qu’il lui avait fallu de patience et de persévérance pour arriver à savoir le peu qu’elle savait !

« Vous allez vous moquer de moi, mademoiselle, commença-t-elle humblement.

— Je pleurerais plutôt de bon cœur tant j’ai de regret d’avoir été si égoïste, s’écria Rose. Moi qui ai des tas de livres et de cahiers, j’aurais bien dû penser à vous en donner ! Mais aussi pourquoi n’êtes-vous pas venue m’en demander ? C’est très mal à vous, Phœbé, et, si vous recommenciez jamais, je ne vous le pardonnerais pas.

— Vous faites déjà tant pour moi, chère mademoiselle, reprit Phœbé avec un élan de gratitude sincère. Comment pouvais-je vous demander encore...

— Quelle petite orgueilleuse ! interrompit Rose. Vous savez bien que c’est cent fois meilleur de donner que de recevoir ! Pourquoi me priver volontairement d’un si grand plaisir ?… Phœbé, j’ai une idée : si vous dites non, je me fâcherai tout rouge. Voici ce que c’est : je m’ennuie, je ne sais que faire pour m’occuper. Voulez-vous que je vous apprenne tout ce que je sais ? Ce ne sera pas bien long, allez, ajouta-t-elle en riant. »

Phœbé rougit de bonheur et pâlit presque aussitôt.

« Je n’aurai jamais le temps, dit-elle tristement. Et puis, M. Alec vous a défendu de travailler. Si vous vous fatiguez avec moi, qu’est-ce qu’il dira quand il reviendra ?

— Cela ne me fatiguera pas, dit Rose d’un ton péremptoire. Mon oncle m’a défendu d’étudier pour mon propre compte, mais non pas de faire étudier les autres. Et quant à votre ouvrage, ne vous en inquiétez pas, je vous aiderai à le faire, s’il le faut. Allons, venez dans ma chambre ; c’est là que nous ferons la classe. Vous verrez comme nous nous amuserons !

— Ah ! que vous êtes bonne ! murmura Phœbé, tandis que Rose s’élançait la première dans l’escalier.

— Je vous avertis que je serai très sévère, dit Rose en arrivant dans sa chambre. Asseyez-vous là, mademoiselle Phœbé, et ne dites rien jusqu’à ce que je sois prête à vous interroger. »

Ce rôle de maîtresse d’école était extrêmement amusant. Rose posa sur une petite table des livres, une ardoise accompagnée d’une éponge neuve, un joli encrier avec une demi-douzaine de porte-plumes, un cahier relié et un globe ; elle tailla des crayons avec plus d’énergie que de savoir-faire, et termina ses préparatifs en exécutant une grande cabriole en signe de satisfaction. Phœbé éclata de rire.

« On ne rit pas, mademoiselle, dit le professeur, qui s’installait gravement dans un grand fauteuil. Lisez-moi une page de ce livre. »

L’élève lut de son mieux quelques alinéas, et, sauf deux ou trois mots écorchés, elle ne se tira pas trop mal de son épreuve.

« Assez ! fit Rose. Passons maintenant à la géographie et à la grammaire. »

Hélas ! les notions que possédait Phœbé en fait de géographie étaient plus que vagues, et, quant aux règles de la grammaire, elle n’en savait pas le premier mot.

« Nous vous apprendrons tout cela, dit Rose sans se décourager. À l’arithmétique, à présent ! »

Cette fois, Rose découvrit, à sa grande stupéfaction, que Phœbé faisait très bien, sans se tromper, des additions et des soustractions et même des multiplications. À force d’étudier les livres du boucher et du boulanger, elle calculait au moins aussi bien que sa maîtresse. Les éloges très sentis que lui adressa Rose lui donnèrent un nouveau courage pour l’examen suivant, quoique l’écriture fut son côté faible ; mais, la bonne volonté de l’élève égalant la patience du professeur, l’on ne pouvait manquer d’arriver tôt ou tard à un bon résultat.

Les deux petites filles se laissaient tellement absorber par leur occupation qu’elles n’entendirent pas arriver tante Prudence.

« Que faites-vous donc, mes enfants ? leur demanda celle-ci en s’approchant.

— Nous jouons à la maîtresse d’école, répondit Rose toute souriante. Nous nous amusons beaucoup.

— Oh ! madame, dit Phœbé, j’aurais peut-être dû vous en demander d’abord la permission, mais j’étais si heureuse de la proposition de miss Rose que je n’ai pensé à rien d’autre.

— Il n’y a pas de mal, répondit la vieille dame avec bonté ; je suis charmée de trouver en vous tant de goût pour l’étude, et encore plus de voir que Rose ait eu la pensée de vous faciliter votre travail. Que de fois dans mon enfance j’ai vu ma chère mère faire de même pour ses domestiques ! Apprenez avec Rose le plus que vous pourrez, Phœbé, je vous le permets, pourvu, bien entendu, que cela ne vous amène pas à négliger vos autres devoirs. »

Phœbé tressaillit et regarda l’heure.

« Qu’il est tard ! s’écria-t-elle, Debby doit avoir besoin de moi. Puis-je descendre l’aider, mademoiselle Rose ? Je reviendrai ranger tout cela quand j’aurai une minute à moi.

— La classe est terminée pour aujourd’hui, fit la jeune maîtresse d’école de son ton le plus imposant.

— Mademoiselle, dit Phœbé, du fond du cœur je vous remercie beaucoup, beaucoup ! »

Les leçons continuèrent ainsi pendant une huitaine de jours. Phœbé avait une mémoire excellente, une intelligence remarquable et un vif désir d’apprendre « quelque chose ; » elle croyait sincèrement que Rose savait tout, et celle-ci, se piquant au jeu, résolut de mériter la haute opinion qu’on avait d’elle. Les jeunes gens se moquèrent en vain du « grand pensionnat de miss Rose, » rien ne pouvait refroidir le zèle des deux petites filles, et, au bout du compte, les sept cousins convinrent que cela avait du bon, que Rose était « un bijou, » et Phœbé si gentille et si intelligente, que ce serait « trop mal » de ne pas l’aider à acquérir l’instruction qu’elle désirait si ardemment. Si bien qu’un beau jour, ils leur offrirent à toutes deux de leur donner gratis des leçons de grec et de latin. Il est inutile d’ajouter que leur offre cordiale fut repoussée à l’unanimité.

Cependant Rose n’était pas sans inquiétude sur ce que dirait l’oncle Alec à son retour. Elle ne voulut pas lui écrire ce qui se passait et résolut de préparer un speech bien éloquent pour le convaincre quand il serait arrivé. C’eût été peine perdue, le docteur revint à l’improviste et dérangea toutes ses combinaisons.

Une belle après-midi, tandis que Rose, assise par terre au pied de la bibliothèque, feuilletait un énorme in-folio, un monsieur à la barbe brune arriva derrière elle à pas de loup, et, lui prenant la tête à deux mains, l’embrassa tendrement en lui disant :

« Que cherche donc ma fillette chérie dans cette encyclopédie couverte de poussière, au lieu de venir à la rencontre de son vieil oncle ? »

L’encyclopédie roula sur le parquet, et Rose se jeta dans les bras du docteur Alec avec toute la confiance d’une enfant qui se sent aimée.

« Oh ! que je suis contente ! s’écria-t-elle et que je suis fâchée aussi !… Vous eussiez dû m’avertir, je serais allée vous chercher à la gare !… Mais que je suis donc heureuse de vous revoir ! Vous ne pouvez pas vous imaginer combien je vous regrettais !… »

L’oncle Alec s’assit et prit sa pupille sur ses genoux.

« Je constate avec plaisir que vous allez bien, lui dit-il en voyant ses joues roses et ses mains potelées.

— Oh ! avec un médecin comme vous je n’étais pas inquiète, s’écria-t-elle, je savais bien que vous ne me laisseriez pas mourir. Mais vous, mon oncle, n’êtes-vous pas bien fatigué de votre long voyage ? Et êtes-vous content, content de retrouver votre tourment ?

— Oui, oui ! répondit le docteur ; mais, à votre tour, racontez-moi ce que vous êtes devenue pendant mon absence. Tante Prudence m’a annoncé que vous deviez me consulter sur une grande entreprise que vous aviez eu l’extrême audace de commencer sans moi.

— Elle ne vous a pas dit ce que c’était, au moins ?

— Non ; elle n’a fait que piquer ma curiosité ; ainsi, ne me faites pas languir plus longtemps. »

Rose raconta donc toute sa petite histoire, en appuyant sur la soif d’instruction que possédait Phœbé et la délicatesse que la pauvre enfant avait mise à ne demander d’aide à personne.

« Cela m’amuse beaucoup de lui donner des leçons, ajouta-t-elle, et cela m’est très utile aussi, je vous assure, car, pour répondre à ses questions, il faut en savoir plus que je n’en sais, et je suis bien obligée de l’apprendre si je ne veux pas être prise au dépourvu. Ainsi elle a vu dans son livre le mot coton, et elle m’a fait tant de demandes que j’ai découvert, à ma grande honte, que je ne savais presque rien sur ce sujet ; c’est pourquoi vous m’avez trouvée faisant des recherches dans les dictionnaires. Demain, je lui répéterai tout ce que j’aurai appris là-dessus, ainsi que sur l’indigo. C’est bien plus agréable que de travailler seule !

— Oh ! la petite rusée, fit le docteur. Et mes défenses, qu’en faites-vous ?

— Mais ce n’est pas travailler, cela, c’est jouer ! D’ailleurs, vous vous souvenez que j’ai adopté Phœbé. J’ai des devoirs à remplir envers elle. »

La cause de Phœbé était déjà gagnée. Le bon docteur se reprochait même intérieurement d’avoir omis de s’occuper plus tôt de la petite enfant trouvée.

« Vous avez eu raison de commencer votre œuvre sans m’attendre, dit-il. Je vous donne toute mon approbation ; vous êtes assez remise maintenant pour pouvoir étudier avec modération. Ceci sera une bonne manière de vous y remettre sans fatigue.

— Ah ! tant mieux, s’écria Rose en battant des mains. Je suis sûre que les parents de Phœbé la réclameront un jour ou l’autre, et qu’elle se trouvera être une jeune fille de grande naissance, comme dans les romans. Il faut qu’elle reçoive une bonne éducation, afin d’être alors à la hauteur de sa position. »

M. Campbell se mit à rire :

« Des faits pareils se produisent bien rarement dans la vie réelle, dit-il ; ne soyez pas si romanesque, ma petite Rose. Il est fort probable, pour ne pas dire certain, que Phœbé ne retrouvera jamais ses parents. Cependant tout est possible, et cette petite Phœbé est au moral et au physique un être si bien doué, qu’il ne serait pas étonnant qu’elle eût dû le jour à des gens sortant de l’ordinaire. »

L’oncle Alec, dans cette dernière réflexion, s’était plutôt parlé à lui-même qu’il n’avait parlé à Rose.

Se levant après un instant de silence :

« J’en aurai le cœur net, se dit-il ; j’ai eu tort de n’y pas songer plus tôt. Il faudra que je m’informe des circonstances dans lesquelles la pauvre Phœbé a été recueillie sous le porche de cette église. »

Puis il ajouta tout haut :

« En tout cas ce serait grand dommage de ne pas développer ses talents musicaux et autres, et, comme elle a en nous de vrais amis, je suis résolu de lui faire donner une éducation qui lui permettra de se tirer d’affaire plus tard, tout en n’étant déplacée nulle part, quel que soit l’avenir que le sort lui réserve.

— Quel bonheur ! répondit Rose ; mais si elle va à l’école, qui est-ce qui fera son ouvrage ? Et Debby qui se plaint toujours tant !… Comment faire ?

— Écoutez-moi, ma chérie, vous allez voir que tout s’arrangera, poursuivit le docteur. Debby est devenue si âgée et d’un caractère si peu commode, que vos tantes se proposent de lui constituer une pension viagère, grâce à laquelle elle finira ses jours en paix avec ses enfants. Tout est déjà convenu avec ceux-ci, et vos tantes vont se mettre en quête d’une femme de chambre et d’une cuisinière pour remplacer Debby et Phœbé.

— Oh ! s’écria Rose, qu’est-ce que je deviendrai sans Phœbé ! Ne pourrait-elle pas rester avec nous ? Je payerai, s’il le faut, sa nourriture avec l’argent de mes menus plaisirs.

— Tranquillisez-vous, mignonne, répondit M. Alec, Phœbé ne nous quittera pas. Afin de mettre sa fierté plus à l’aise, nous lui demanderons d’être votre petite femme de chambre, ce dont elle peut facilement s’acquitter dans l’intervalle des heures de classe. Je la connais : elle n’accepterait pas une faveur qu’elle ne pût reconnaître d’une manière ou d’une autre, et je la vois d’ici frisant et défrisant vos boucles blondes dix fois par jour, sans jamais trouver qu’elle fait assez pour votre service… Que dit ma petite Rose de Mai des projets de son vieil oncle ?

— Tous vos projets sont excellents, s’écria Rose, et ils réussissent toujours à merveille. Je ne comprends pas comment font les petites filles qui n’ont pas d’oncle Alec pour les aimer et les rendre heureuses !… Je cours annoncer cette bonne nouvelle à Phœbé. Quels cris de joie elle va pousser !… »

Mais, contre l’attente de Rose, Phœbé resta d’abord muette de bonheur. Enfin, elle parla :

« Je suis si profondément heureuse, dit-elle, que je ne puis pas trouver de mots assez grands et assez beaux pour vous remercier. »

Mais sa reconnaissance n’avait pas besoin de paroles pour s’exprimer ; elle se lisait dans ses regards et dans les moindres de ses actes, et, tout le jour, son cœur trop plein s’épancha en chants joyeux qui étaient autant d’actions de grâces envers ses bienfaiteurs.

CHAPITRE XVIII

LE TRAIT D’UNION

Stève était venu au manoir, un matin, pour faire à tante Prudence une commission de la part de sa mère ; il se mirait complaisamment dans une glace en attendant la réponse, quand Rose lui demanda sans préambule :

« Voulez-vous me promettre de répondre catégoriquement à la question que je vais vous faire ?

— Cela dépend de la question, dit Stève. J’écoute.

— Voici : est-ce qu’Archie et Charlie n’ont pas eu ensemble une querelle ?

— Quand ce serait, cela n’aurait rien d’étonnant ! Entre jeunes gens on ne peut pas être toujours d’accord.

— Parlez franchement, Stève : je suis sûre qu’ils sont brouillés. Est-ce vrai ?

— Cela ne me regarde pas, » dit-il assez gêné.

Rose insista.

« Dites-moi la vérité, je vous en prie.

— Ce n’est pas mon habitude de rapporter.

— C’est votre devoir de me dire la vérité, interrompit Rose, et moi j’ai le droit de l’exiger, car je suis presque votre sœur à tous, et j’ai charge de vous. »

Stève haussa légèrement les épaules ; puis, entrevoyant le moyen de satisfaire le caprice de Rose à son profit, il ajouta en hésitant légèrement :

« Que me donnerez-vous en échange ?

— Que désirez-vous ? riposta Rose très étonnée.

— Je me trouve à court d’argent en ce moment. – Je ne sais à qui en emprunter, car Mac n’a plus un sou à lui depuis qu’il s’est mis en tête de faire des expériences de chimie qui n’aboutiront qu’à lui casser bras et jambes un de ces quatre matins… Heureusement que vous et l’oncle Alec serez là pour le guérir quand cela arrivera ! ajouta Stève avec un rire forcé.

— Je vous prêterai tout ce que vous voudrez, répondit Rose.

— Donnant, donnant ! Somme toute, il vaut peut-être autant que vous sachiez ce qui se passe ; mais gardez-moi le secret. Ils m’arrangeraient bien s’ils savaient que je les ai trahis ! Voici la chose : Charlie s’est lié depuis peu avec des jeunes gens qui déplaisent à Archie ; notre chef, ayant rompu toute relation avec eux, voulait forcer Charlie à faire de même. Naturellement Charlie s’y est refusé. Depuis lors, ils ne se parlent pour ainsi dire plus du tout.

— Qu’est-ce que c’est que ces jeunes gens ? demanda Rose. Est-ce qu’ils sont mal considérés dans la ville ?

— Pas précisément. Ils sont très gais, pas très travailleurs, et… comment dirai-je ?… un peu écervelés, un peu échevelés, un peu fous ! Ils sont plus âgés que mes cousins, mais cela ne les empêche pas d’apprécier beaucoup Charlie. Notre prince Charmant est si spirituel, si agréable en société, si amusant et si habile à tous les jeux !… Croiriez-vous que l’autre jour il a battu Morse au billard ? et Morse se croit de première force !… J’étais là ; j’ai suivi le match d’un bout à l’autre. J’étais joliment content !… »

Stève s’excitait malgré lui ; il était grand admirateur des prouesses de Charlie et s’appliquait déjà à les imiter. Rose, trop jeune pour bien comprendre le danger des goûts et des aptitudes de son cousin, n’en sentait pas moins instinctivement que, si le sage Archie blâmait ces plaisirs et refusait d’y prendre part, c’est qu’ils étaient malsains, nuisibles.

« Si Charlie préfère le billard à la société de notre cher Archie, dit-elle en secouant la tête, je ne lui en fais pas mon compliment.

— Mon Dieu, dit Stève, j’imagine qu’au fond Archie a raison ; mais, en mon âme et conscience, je ne trouve pas que Charlie fasse grand mal avec Morse et ses compagnons. »

Rose soupira sans répondre.

« Tout s’arrangera entre eux, continua Stève, mais vous savez que nos aînés ont autant d’orgueil l’un que l’autre ; aucun d’eux ne veut avouer qu’il a tort.

— Que pourrais-je faire pour les rapprocher ? dit la petite fille ; Archie est si bon et si sensé que, une fois raccommodé avec Charlie, il saura bien le maintenir dans la bonne voie.

— Oui, mais voilà le hic : Charlie ne supporte pas la moindre réprimande. L’autre jour, furieux des reproches d’Archie, il l’a appelé « poule mouillée » et « vieux prédicateur. » Archie s’est fâché aussi et lui a dit que cette manière d’agir n’était pas celle d’un gentleman. J’ai vu le moment où ils se prenaient aux cheveux. Ma parole ! cela aurait autant valu que de se tourner le dos comme ils le font maintenant ! Quand nous nous querellons, nous deux mon frère, nous échangeons quelques taloches, et c’est fini. Il est vrai que Mac a un tout autre caractère.

— Quels singuliers êtres que les garçons ! » s’écria Rose.

Stève prit cette exclamation pour un compliment :

« Oui, dit-il en se rengorgeant, nous sommes une assez jolie invention, et vous autres femmes vous seriez bien malheureuses sans nous !… Et cet argent que vous devez me prêter, ajouta-t-il après un changement d’allure on ne peut plus comique, cela vous dérangerait-il de me le donner aujourd’hui ?

— Combien vous faut-il ?

— Vingt-cinq francs. J’ai une petite dette d’honneur très pressante.

— Est-ce que toutes les dettes ne sont pas des dettes d’honneur ? demanda naïvement Rose.

— Les dettes de jeu se payent dans les vingt-quatre heures, mademoiselle, répliqua Stève assez embarrassé de résoudre cette question.

— Oh ! s’écria Rose, vous ne devriez pas jouer de l’argent, ce n’est pas bien. Oncle Mac serait mécontent s’il l’apprenait. Promettez-moi de ne plus jouer. »

Stève resta hésitant.

« Promettez-le-moi. Je vous en prie ! répéta-t-elle avec insistance.

— Eh bien, je vous le promets, » répondit Stève en s’éloignant à grands pas.

Quelques jours après, tante Clara invita Rose à prendre part à une petite matinée dansante qu’elle donnait pour faire plaisir à son fils Charlie, ainsi que pour habituer sa nièce à vaincre sa timidité et à prendre l’habitude du monde. Cette fois, Rose ne se fit pas prier ; depuis son entretien avec Stève, elle avait en vain cherché à réunir ses cousins, et elle espérait trouver là l’occasion de parler à Charlie.

Le prince Charmant était l’âme de ces petites réunions ; ce jour-là, il fut étincelant de verve et d’esprit. L’après-midi se passa en jeux et en rires. Après dîner, pendant que tante Clara se reposait sur sa chaise longue avant de s’habiller pour un bal, tous les jeunes invités s’étant retirés les uns après les autres, Rose se trouva seule dans le grand salon. Elle se laissa tomber dans un vaste fauteuil auprès de la cheminée.

« Quand Charlie viendra me chercher pour me reconduire au manoir, se dit-elle, ce sera le moment ou jamais de lui parler. »

Charlie se faisant attendre, ses pensées prirent un autre cours ; par un mouvement de coquetterie bien excusable, elle passa en revue toute sa toilette, essaya de rarranger sa robe blanche frippée par des polkas effrénées, admira ses petits souliers de satin ornés d’une rosette grosse comme un dahlia et fit jouer sur son bras le porte-bonheur en or dont tante Clara lui avait fait cadeau le jour même.

Enfin, Charlie arriva d’un pas languissant et d’un air nonchalant et ennuyé ; il avait les yeux lourds et les joues en feu, et il ne put réprimer qu’à demi une forte envie de bâiller.

« Je pensais que vous étiez avec mère, dit-il à sa cousine, et je crois que je dormais quelque peu. Quand vous voudrez partir, Rosemonde, je suis à vos ordres.

— Vous semblez avoir bien mal à la tête, répondit Rose ; si vous êtes souffrant, ne vous inquiétez pas de moi, je puis parfaitement revenir avec la bonne.

— Jamais de la vie ! s’écria Charlie ; d’ailleurs mon malaise n’est que l’effet du champagne. Le grand air me remettra.

— Pourquoi buvez-vous du vin de Champagne s’il vous fait mal ?

— Impossible autrement en société, et surtout chez soi.

— Cependant…

— Dispensez-moi de vos sermons, ceux d’Archie sont déjà de trop.

— Je n’ai nulle envie de vous faire des sermons, s’écria Rose blessée du ton que prenait Charlie avec elle. Quand on aime les gens il est tout naturel de les voir souffrir avec peine. »

Charlie changea immédiatement de manière d’être.

« Pardonnez-moi, ma chère Rose, lui dit-il. Je suis ce soir d’une humeur de bouledogue.

— C’est à Archie que vous devriez bien demander pardon, répondit Rose. Jamais je ne vous ai vu de mauvaise humeur quand vous étiez son ami. »

Nouveau changement à vue, Charlie se redressa raide et compassé, comme un soldat sous les armes ; sa figure exprimait à la fois la colère et le défi ; comme disaient parfois ses cousins, « il était monté sur ses grands chevaux. »

« Rose, fit-il, ne vous mêlez pas de choses que vous ne pouvez pas comprendre.

— Mais je les comprends très bien, s’écria Rose. Je suis désolée de vous voir brouillé avec Archie ; autrefois vous étiez si amis, si intimes ! à présent, c’est à peine si vous vous dites bonjour ! Vous venez de me demander pardon à la minute même, je ne vois pas pourquoi vous n’en feriez pas autant avec Archie, si vous avez tort.

— Je n’ai pas tort, » fulmina Charlie.

Puis il ajouta avec plus de calme :

« Un gentleman doit toujours faire des excuses aux dames. Entre hommes, c’est différent ! on ne pardonne pas une insulte.

— Mon Dieu, quelle soupe au lait ! pensa sa cousine.

— Je ne parle pas des hommes, dit-elle tout haut ; je parle des jeunes gens. Le devoir du prince Charmant est de donner le bon exemple à ses sujets. »

Charlie détacha de sa chaîne de montre la fameuse boucle d’oreille de Rose, et la lui tendit en disant :

« Reprenez ceci et dégagez-moi de ma promesse. J’ai fumé tout à l’heure, j’ai manqué à ma parole. J’en suis fâché, mais du reste j’avais eu tort de m’engager à la légère. Tout le monde fume et j’entends faire comme tout le monde. Je suis en faute, j’en conviens ; mettez-moi à l’amende et n’en parlons plus. Je vous enverrai demain la plus jolie paire de boucles d’oreilles que je pourrai trouver.

— À quoi bon ! s’écria Rose, rouge de colère. Archie tiendra son serment, lui ! Que voulez-vous que je fasse d’une seule boucle d’oreille ? »

Charlie leva les épaules ; il jeta sur les genoux de Rose le bijou qu’il tenait et lui tourna le dos, aussi mécontent des autres que de lui-même, ce qui arrive généralement en semblable occasion.

Quant à Rose, trop fière pour pleurer, malgré toute l’envie qu’elle en avait et pleine d’indignation de la conduite de son cousin, elle se leva pâle et frémissante, lança la malencontreuse boucle d’oreille au milieu de la chambre et s’efforça de raffermir sa voix pour dire :

« Charlie, vous n’êtes pas ce que je croyais, je ne puis plus être fière de vous. C’est inutilement que j’ai tâché de vous faire du bien ; puisque vous me repoussez, je m’en lave les mains. Pourquoi venir vous poser en gentleman ? Jamais un gentleman ne manque à sa parole !… Je n’ai plus aucune confiance en vous, et je ne veux pas que vous me reconduisiez à la maison. Bonsoir ! »

Elle était dans l’antichambre avant que Charlie fût revenu de sa surprise. Rose avait un caractère si doux et si facile, qu’un accès de colère de sa part semblait phénoménal. Charlie n’eût pas été plus étonné si l’une de ses tourterelles favorites l’eût accueilli à coups de bec au lieu de venir se poser sur sa main. Pour parler ainsi, il fallait que sa cousine eût été vivement émue, et cette émotion même calma Charlie comme par enchantement.

Après s’être donné le luxe de répandre quelques larmes en mettant son chapeau et son manteau, Rose alla précipitamment souhaiter le bonsoir à sa tante, qui était entre les mains du coiffeur et ne s’inquiéta pas autrement de ses yeux rouges. La petite fille avait hâte de s’éloigner. Elle appela la bonne ; mais, ne la trouvant pas aussitôt, non plus que le valet de chambre, elle se décida à partir seule. Elle ferma tout doucement la porte pour échapper à l’ennui d’avoir Charlie à ses côtés. Précaution superflue : son cousin l’attendait au jardin.

« Ne me parlez pas si cela vous ennuie, lui dit humblement celui-ci, mais laissez-moi vous reconduire, car vous ne pouvez revenir seule. »

Rose lui tendit la main sans rancune en disant :

« J’ai eu tort de me fâcher. Pardonnez-moi, je vous en prie. »

C’était plus éloquent qu’un long sermon sur l’oubli des injures et l’humilité ; cela prouvait décidément que Rose mettait ses maximes en pratique. Charlie garda cette petite main dans la sienne et la posa sur son bras gauche en ajoutant pour sceller la réconciliation :

« Voyez, Rosette, j’ai remis votre boucle d’oreille à sa place et je suis prêt à recommencer notre essai. Et, cependant, si vous saviez combien il est difficile de résister aux moqueries des uns et des autres !…

— Je le sais par expérience, s’écria Rose. Ariane Blish me taquine perpétuellement parce que je ne porte plus de boucles d’oreilles.

— Elle vous taquine, c’est possible ; mais au moins elle ne vous dit pas que vous êtes conduite par le bout du doigt, et liée après le tablier d’une femme !… Il en faut du courage pour supporter cela !

— Qu’importe ! Tout le monde s’accorde à dire que vous êtes le plus brave de mes sept cousins.

— Oui, lorsqu’il s’agit d’un danger ; mais je ne peux pas endurer les railleries.

— Pourtant, quand on a raison, on a raison, s’écria Rose ; tant pis si les autres ne pensent pas de même !

— Vous parlez aussi bien que le révérend Archie, répliqua Charlie.

— Chut ! fit sa cousine ; ne vous moquez pas d’Archie. J’imagine qu’il a le courage moral, et vous le courage physique. L’oncle Alec m’a expliqué la différence l’autre jour. Il paraît que le courage moral est supérieur à l’autre.

— Archie n’agirait pas autrement que moi s’il fréquentait Morse et ses compagnons, s’écria Charlie.

— C’est justement pourquoi il les évite, » riposta Rose.

Charlie était battu avec ses propres armes ; ne voulant pas l’avouer encore, il continua :

« Si encore Archie avait le droit de me donner des conseils, je comprendrais qu’il le fît, mais il n’est pas mon frère.

— Je le regrette, dit Rose.

— Et moi aussi, » fit involontairement son cousin.

Tous deux se mirent à rire de cette inconséquence, et, lorsque Charlie reprit la parole, ce fut sur un tout autre ton :

« Je n’ai ni frères ni sœurs, dit-il, je suis tout seul à la maison ! Ce n’est pas étonnant que je sois obligé d’aller chercher ailleurs des distractions ! Ah ! que je serais heureux d’avoir même une petite sœur ! »

Touchée jusqu’au fond du cœur, Rose oublia ce que ce même avait de blessant pour sa dignité féminine et s’écria :

« Voulez-vous que je sois la vôtre ?

— Oh ! je ne demande pas mieux, dit Charlie.

— Je suis bien inexpérimentée, bien sotte parfois, continua Rose, mais cela vaudra mieux que rien. »

Charlie lui répondit affectueusement :

« Il y a plus de sagesse dans votre petite tête que dans la mienne. Je suis très fier de ma sœur Rose.

— Eh bien, dorénavant, vous ne déplorerez plus votre solitude, car je vous tiendrai compagnie jusqu’à ce que vous soyez réconcilié avec Archie, ce qui ne tardera pas, si vous ne le tenez pas à distance avec vos airs hautains.

— Je vous avouerai tout bas, dit Charlie, que, depuis notre rupture, je me trouve plus malheureux et plus isolé que Robinson Crusoé avant l’arrivée de Vendredi. »

Cette confidence confirma Rose dans la résolution qu’elle avait prise de lui ramener son Mentor le plus tôt possible.

Tout en causant, ils arrivèrent au manoir, et bientôt le prince Charmant reprit le chemin de son domicile en méditant sur ce fait surprenant : qu’il paraît tout naturel à un jeune homme de confier à une sœur ou à une petite amie des secrets que, pour un empire, il ne dirait pas à un de ses camarades.

Dès le lendemain, la petite conciliatrice alla trouver Archie et lui raconta gentiment une partie de la conversation qu’elle avait eue avec Charlie.

« Les torts ne venaient point de moi en cette affaire, mais n’importe, lui dit Archie avec le sérieux qui lui était habituel, je ferai ce que vous me demandez. J’ai pour Charlie une véritable affection de frère ; il a beaucoup de qualités, c’est le meilleur garçon que je connaisse, mais il se laisse facilement entraîner, et sa faiblesse pourrait bien lui jouer un mauvais tour. Pauvre Charlie ! je l’ai un peu négligé malgré moi pendant le séjour de mon père ; c’est alors qu’il s’est jeté à corps perdu dans la société où il est maintenant et qui ne me plaît guère. Imaginez-vous que, pour singer les hommes, ces jeunes gens, qui ont deux ou trois années de plus que Charlie et moi, passent leurs journées au café, où ils jouent, font des paris insensés, fument comme de vrais tuyaux de poêle et boivent parfois outre mesure ! Quand j’ai vu qu’ils attiraient Charlie, j’ai fait ce que j’ai pu pour le retenir sur cette pente, mais je m’y suis mal pris et le seul résultat de mon intervention a été de nous brouiller.

— Charlie m’a avoué qu’il n’avait pas raison, interrompit Rose, qui écoutait religieusement son cousin. Cependant, ajouta-t-elle, je ne crois pas qu’il en conviendrait vis-à-vis de vous.

— Cela m’est fort égal, dit Archie, je ne tiens pas à des excuses dans les règles ; tout ce que je lui demande, c’est de rompre avec Morse et ses amis. Je ne lui en parlerai plus, et je lui ferai même des excuses, au besoin.

— Oh ! merci ! » s’écria Rose.

Archie continua :

« Je donnerais quelque chose pour savoir au juste si Charlie ne doit pas d’argent à ces jeunes gens et si ce ne serait pas cela qui l’a empêché de cesser ces relations. Je n’ai pas osé aborder ce sujet avec lui ; mais Stève, qui malheureusement commence à l’imiter dans la mesure de ses forces, pourrait peut-être nous renseigner.

— Stève ne sait rien, s’écria étourdiment Rose, sans cela il me l’aurait dit quand il m’a emprunté… »

Elle s’arrêta court, toute confuse d’avoir laissé échapper son secret, mais elle en avait déjà trop dit ; Archie insista pour entendre le reste ; et comment eût-elle pu désobéir au chef du clan des Campbell ?

En quelques instants Archie fut au courant de tout. Il compléta la désolation de Rose en lui rendant de force les vingt-cinq francs prêtés à Stève. Le « chef » contenait sa colère à grand’peine.

« Je vous en prie, ma chère Rose, lui dit-il, ne recommencez pas ! Si jamais Stève vous renouvelait pareille demande, dites-lui que, puisqu’il craint de s’adresser à son père, c’est à moi, l’aîné de la famille, qu’il doit avoir recours… Charlie n’a rien à voir là-dedans, allez ! ce n’est pas lui qui irait emprunter de l’argent à une femme ! Mais voyez combien son exemple est déjà funeste pour Stève ! Enfin, je me charge d’arranger cela ; ne parlez de rien à personne, et soyez sûre que je ne prononcerai pas votre nom.

— Que je suis donc fâchée et mécontente de moi ! » s’écria Rose. »

Archie la consola de son mieux et lui promit de faire la paix avec Charlie le plus tôt possible.

Il ne tarda pas à tenir sa promesse : moins de deux heures après, Rose vit s’avancer, dans la grande avenue de platanes conduisant au manoir, les deux « inséparables » d’autrefois, qui se donnaient le bras, selon leur vieille habitude. Ils semblaient aussi heureux l’un que l’autre de s’être raccommodés et jasaient comme pour rattraper le temps perdu. Toute joyeuse, elle courut à leur rencontre. Les deux amis lui tendirent la main en même temps.

« Dorénavant, vous serez notre petit trait d’union, » lui dit Archie.

Et Charlie ajouta à demi-voix, d’un ton plein de reconnaissance :

« N’oubliez pas que vous êtes aussi ma petite sœur ! »

CHAPITRE XIX

AVEC QUI ?

Le jour suivant, Rose dit à son oncle :

« J’ai découvert à quoi servent les petites filles !

— Vraiment ! répondit l’oncle Alec. Eh bien, faites-moi part de cette découverte intéressante. À quoi servent les petites filles ?

— À veiller sur les garçons. »

Telle fut la réponse inattendue de Rose. Le docteur Campbell sourit.

« Phœbé en a ri ce matin, continua sa nièce ; elle a prétendu que les filles avaient bien assez à faire de prendre soin d’elles-mêmes ; mais Phœbé n’a pas comme moi la responsabilité de sept cousins, et elle se trompe.

— Évidemment, fit le docteur, car ce n’est jamais sans profit pour soi-même que l’on fait du bien aux autres.

— Savez-vous, reprit Rose, que mes cousins commencent déjà à me confier leurs ennuis et à me consulter en toute occasion ? J’en suis très fière et très heureuse ; mais j’ai peur de les mal conseiller, et, si vous le voulez bien, j’aurai recours à vous dans les cas embarrassants. Ils n’en sauront rien, bien entendu, et ils seront stupéfiés de ma haute sagesse.

— C’est cela, dit M. Campbell. N’auriez-vous pas, par hasard, à me consulter dès maintenant ?

— Vous êtes un vrai sorcier, s’écria Rose, je ne puis rien avoir de caché pour vous, c’est effrayant ! »

Et, passant son bras sous celui de son oncle, elle lui raconta succinctement ce qui s’était passé entre elle et ses cousins et la promesse qu’elle avait faite à Charlie de lui servir de sœur, ainsi que son propre désir de lui être « réellement » utile.

« Que diriez-vous de l’idée de passer un mois chez tante Clara ? demanda le docteur lorsqu’elle eut fini.

— Cela m’ennuierait peut-être un peu ; mais, s’il le fallait absolument, je saurais m’y résigner.

— Alors, dit en riant l’oncle Alec, je vais essayer de traiter Charlie à l’eau de rose, ou, si vous préférez, un régime de l’eau pure, additionnée de la présence de ma petite Rose.

— Je comprends, s’écria Rose, vous pensez que Charlie prendrait l’habitude de rester chez lui si je savais lui en rendre le séjour agréable.

— C’est cela même.

— Mais jamais je ne pourrai à moi toute seule ! ses cousins lui manqueront.

— Soyez tranquilles sur ce point ; le clan tout entier s’envolera avec vous à quelque endroit que vous alliez, comme un essaim d’abeilles suit une jeune reine. Vous avez dû vous apercevoir que vous étiez pour ainsi dire leur centre ?

— Tante Prudence me disait bien l’autre jour qu’avant mon arrivée, les garçons venaient rarement au manoir ; mais je ne croyais pas que c’était moi qui les y attirais, ajouta Rose toute rougissante.

— Vous êtes pour eux une sorte d’aiguille aimantée, reprit le docteur ; une fois que vous serez tournée du côté de tante Clara, ils s’y rassembleront aussitôt, et Charlie se trouvera si heureux avec vous qu’il en oubliera ses dangereuses connaissances. Cependant, si cela vous ennuie trop… »

L’affection de Rose pour son cousin fut plus forte que sa timidité.

« Non, non, mon oncle, s’écria-t-elle, j’irai ! Tante Clara ne demandera pas mieux que de me recevoir, car elle m’a déjà invitée à plusieurs reprises. Cela me coûtera un peu, c’est vrai : il va falloir changer de robe deux fois par jour, faire des visites toute l’après-midi et être constamment en grands dîners ; mais je tâcherai de ne pas devenir coquette et de ne pas perdre tout à fait mon temps, et, quand je serai par trop malheureuse, je viendrai me retremper auprès de vous !… »

L’affaire étant conclue, elle fut bientôt mise à exécution. Ainsi que l’avait prévu l’oncle Alec, les sept cousins suivirent leur petite reine, et la demeure de tante Clara devint, au grand étonnement de cette dernière, le rendez-vous du clan des Campbell.

Rose s’était bien gardée de révéler à personne le but réel de sa visite ; mais Charlie le devina, et il lui prouva sa reconnaissance en se faisant son compagnon assidu et en ayant pour elle mille prévenances. Malgré tout, Rose regretta vivement le manoir, l’oncle Alec et la vie plus calme et plus simple des grand’tantes, et, si elle n’eût pas pris tout à fait au sérieux sa tâche de petite sœur, elle ne serait pas restée là huit jours.

Cette petite Rose exerçait, sans s’en douter, sur son entourage masculin, une influence toujours croissante. Devant elle, l’argot trop habituel aux garçons était banni de la conversation des cousins ; pour lui plaire, ils devenaient moins brusques, plus polis, plus attentionnés ; ils étaient fiers de ses moindres éloges et s’appliquaient à les mériter toujours. Que de qualités en germe chez eux se développèrent, grâce à leur cousine ! Il faut avouer que leur contact n’était pas sans être de quelque utilité pour Rose ; elle tâchait de les imiter dans ce qu’ils avaient de bon ; elle mettait de côté les craintes puériles et les petites vanités de son sexe, et s’efforçait d’être franche, généreuse, équitable et courageuse comme eux, sans cesser pour cela d’être bonne et modeste. Chacun gagnait à cet échange.

À la fin du mois, Mac et Stève réclamèrent à leur tour leur cousine. Malgré l’air froid et sévère de tante Juliette, Rose y consentit avec la pensée qu’elle serait suffisamment récompensée de ce sacrifice, si tante Juliette lui disait au départ comme tante Clara :

« Je voudrais vous garder toujours, ma chérie ! »

Le mois suivant, Archie et Compagnie emportèrent Rose en triomphe chez la bonne tante Jessie, et, là, elle fut si heureuse que, si le docteur eût pu venir y habiter, elle eût demandé à y rester toujours. Ces quatre semaines s’écoulèrent avec la rapidité de l’éclair.

Quoique tante Myra n’eût pas d’enfants, Rose, ayant séjourné chez chacune des autres tantes, se vit forcée d’en faire autant pour celle-là. Ce ne fut pas sans appréhension qu’elle y arriva ; le mausolée (c’est ainsi que ses cousins appelaient la triste demeure de tante Myra) n’avait rien de tentant pour une petite fille. Heureusement, le manoir se trouvait si rapproché que l’oncle Alec passa presque toutes ses journées avec Rose, et qu’elle s’ennuya beaucoup moins qu’elle ne l’avait craint tout d’abord.

L’oncle et la nièce possédaient une gaieté si communicative, que tante Myra se surprit plus d’une fois à joindre son rire au leur, chose phénoménale entre toutes, pour qui connaissait la pauvre dame. La présence de Rose lui fit un bien inouï : la petite fille ouvrait les fenêtres toutes grandes pour faire pénétrer l’air et le soleil dans ces chambres sombres et froides, toujours hermétiquement closes ; elle chantait comme une alouette dans les longs corridors si longtemps silencieux, elle égayait toute la maison de sa jeunesse. Pour tenter l’appétit capricieux de sa tante, elle lui confectionnait des petits plats de sa façon, et elle la taquinait si gentiment sur sa manie de se croire malade, elle l’entraînait si souvent dans d’interminables promenades, que tante Myra finit par dormir, sans bromure de potassium, et par oublier de gémir sur ses maladies imaginaires.

Ce ne fut pas avant le milieu du mois de mai que Rose se trouva réinstallée au manoir, dans sa jolie chambre, à la grande joie de Phœbé, qui avait trouvé le temps bien long pendant son absence. Quoique le docteur Alec fût plus réservé, il n’en montrait pas moins son bonheur de posséder de nouveau sa fille, et les grand’tantes ne cessaient de s’extasier sur le plaisir d’avoir enfin, pour tout de bon, leur « rayon de soleil ».

Au manoir, Rose était plus heureuse que partout ailleurs ; entre ses bonnes grand’tantes, son tuteur bien-aimé et sa favorite Phœbé, il ne lui manquait rien. Autour d’elle tout semblait partager son allégresse : la nature s’éveillait avec le printemps ; les vieux marronniers touffus se couvraient de fleurs ; au jardin, tout s’épanouissait d’une nuit à l’autre ; les oiseaux gazouillaient du matin jusqu’au soir, et tous les jours des voix joyeuses venaient crier en chœur sous le balcon de Rose :

« Bonjour, cousine ! Voyez quel beau temps ! Voulez-vous venir vous promener avec nous ? »

Cependant, la fin de l’année d’épreuve demandée par le docteur Campbell approchait rapidement. Ce n’était pas sans inquiétude que le tuteur de Rose voyait arriver cette époque ; il avait l’intention de laisser la petite fille entièrement libre de choisir ceux de ses parents avec lesquels elle désirait vivre à l’avenir, et il craignait qu’elle ne préférât au manoir l’agréable maison de tante Jessie, ou même, à cause de Charlie, celle de tante Clara. Il n’en parlait à personne, à Rose encore moins qu’à d’autres, car il tenait à n’influencer en rien sa décision. Dieu sait pourtant s’il aimait sa nièce et s’il souhaitait la conserver ! mais il ne voulait la tenir que d’elle-même.

À l’exception du docteur, personne ne songeait à cette date où le sort de Rose serait de nouveau remis en question ; aussi prit-elle un peu son monde à l’improviste. C’était un samedi ; la famille Campbell étant conviée à prendre le thé au manoir, ces dames, réunies au salon, furent très surprises de voir l’oncle Alec tirer de sa poche deux photographies, et leur en donner une en disant :

« Que pensez-vous de ceci ?

— Quelle ressemblance frappante ! s’écria sa voisine tante Clara. Oui, c’est bien Rose, telle qu’elle était à son arrivée, avec son air triste, un peu vieillot, sa petite figure allongée et ses grands yeux sombres ! »

La carte passa de main en main et tout le monde s’accorda à dire :

« C’est tout à fait notre Rose de l’année dernière. »

Ce point bien établi, le docteur fit circuler un second portrait de sa pupille, datant à peine de huit jours. Celui-ci fut déclaré ravissant à l’unanimité. Quel contraste avec le précédent ! Ce visage resplendissant de vie et de santé, ces joues rondes, que l’on devinait vermeilles, semblaient appartenir à un autre être. Il n’existait plus de traces de cette mélancolie si visible dans la première photographie, et si peu en rapport avec l’âge de l’enfant ; mais ses yeux avaient toujours leur regard profond, et son sourire la même délicatesse.

M. Campbell reprit les deux portraits et les posa bien en évidence sur la cheminée.

« Comparez, mesdames, dit-il à ses belles-sœurs, mon essai a-t-il réussi ?

— Oh ! certainement ! s’écrièrent tante Prudence et sa sœur.

— Hum ! fit tante Myra, les apparences sont souvent trompeuses. Je ne nie pas que Rose n’aille beaucoup mieux, mais elle est d’un tempérament très faible, ne l’oubliez pas ! »

Tante Juliette, se souvenant de la sollicitude de Rose pour son fils Mac, dit bénévolement :

« Rose ne laisse plus rien à désirer au point de vue de la santé.

— J’irai plus loin que vous, ajouta tante Clara, Alec a fait des merveilles pour cette petite, elle est adorable ; elle ne laisse rien à désirer à aucun égard.

— Je suis de votre avis, mesdames, » dit l’oncle Alec en souriant.

Quant à la bonne tante Jessie, elle parla la dernière, mais ses paroles n’en furent pas moins douces pour le tuteur de Rose.

« J’étais sûre qu’Alec réussirait ! s’écria-t-elle avec enthousiasme. Je suis bien heureuse de voir que vous le reconnaissez toutes, car je sais mieux que personne toute la peine qu’il a prise et tous les éloges qu’il mérite.

— Mille remerciements, mesdames, » dit le docteur en adressant son plus grand salut à son auditoire féminin.

Puis il reprit d’un air sérieux :

« Maintenant, la question est de savoir si je dois continuer l’œuvre commencée ou la confier à d’autres. Vous ne pouvez vous imaginer combien j’ai étudié le caractère et le tempérament de cette enfant. Myra a un peu raison : Rose est une délicate petite créature qui, pour s’épanouir, a besoin de soleil, de bonheur et de tendresse ; elle n’a le germe d’aucune maladie, mais elle tient de sa mère une nature impressionnable ; c’est une véritable sensitive qu’il faut entourer de soins bien éclairés, afin d’empêcher l’âme de nuire au complet développement du corps. Je crois avoir enfin trouvé le traitement qui lui est bon, et, avec votre aide, je compte bien que Rose deviendra un jour une jeune fille accomplie. »

Chacun applaudit. L’oncle Alec poursuivit :

« Quoique je sois son tuteur et que j’aie le plus vif désir de terminer moi-même son éducation, je veux avant tout son bonheur, et c’est pour la mettre à même de connaître tous nos intérieurs et de choisir en pleine connaissance de cause celui qu’elle préfère que je lui ai fait passer quelques semaines chez chacune de vous. Nous avons tous une égale envie de la posséder ; nous ferons appel à son propre cœur. Ne trouvez-vous pas comme moi qu’elle seule peut être juge en pareil cas ? Consentez-vous à vous soumettre à sa décision ?

— Oui, oui, répondirent les tantes sans hésitation.

— Je l’entends venir, dit le docteur ; elle sera ici dans un instant, et, si vous le voulez bien, nous la consulterons aussitôt. Quel que soit son choix, je suis prêt à le ratifier sans murmure ; mais, par pitié, mes chères sœurs, ne défaites pas ce que j’ai déjà obtenu. Cela me briserait le cœur. »

Il se détourna pour cacher son émotion. Ces dames, fort émues aussi, tirèrent leur mouchoir pour essuyer quelques larmes, et échangèrent des coups d’œil qui voulaient dire clair comme le jour leur pensée réciproque :

« Si Rose choisit Alec, ce ne sera que justice et nous ne nous plaindrons pas, car il a été bien véritablement un père pour elle. »

Rose arriva suivie de ses sept cousins ; ils avaient couru les champs toute la journée et revenaient chargés de fleurs.

« Voici la rose d’Écosse et ses chardons, » dit l’oncle Mac en la voyant entrer.

Chacun des enfants courut déposer sa récolte sur les genoux de tante Jessie ou de tante Patience qui adoraient les fleurs, et cela ne se fit pas sans tapage.

« Mes enfants, dit tante Prudence, nous avons à causer sérieusement ; si vous voulez rire et crier, allez dans la chambre à côté, sinon asseyez-vous, et qu’on ne vous entende plus. »

D’un geste, Archie imposa silence à ses hommes.

« Nous sommes dans la place, dit-il, nous y restons ; mais nous saurons nous conduire convenablement. Que se passe-t-il donc de si extraordinaire ?

— Est-ce une cour martiale ? demanda Charlie.

— Pas précisément. »

Et le docteur expliqua à sa pupille ce dont il s’agissait.

Aussi les garçons s’écrièrent tous ensemble :

« Venez chez nous, Rose, venez chez nous ! »

Tante Myra poussa un soupir ressemblant à un gémissement.

Archie insinua à l’oreille de sa cousine :

« C’est nous qui avons le plus besoin de vous. Petite mère a trop de quatre garçons ; il lui faut une fille.

— N’oubliez pas que vous êtes ma petite sœur, murmura Charlie.

— Et ma providence, » ajouta Mac.

Rose ne balança pas :

« Ce serait très difficile de choisir parmi vous, répondit-elle timidement, car vous êtes tous si bons pour moi que je vous aime tous également ; mais auprès de qui pourrais-je désirer passer ma vie, sinon auprès de mon second père, de mon cher tuteur, qui m’a rendu la santé et le bonheur, et pour qui je veux toujours être une fille reconnaissante et dévouée ? L’oncle Alec veut-il encore de moi ? »

Pour toute réponse, le docteur lui tendit les bras ; il avait sa récompense.

CONCLUSION

SEPT ANS APRÈS

Sept ans après, par un beau jour d’automne, la maison des tantes apparaissait tout en fête : des guirlandes de feuillage la décoraient ; des fleurs formaient une élégante bordure le long de la grande avenue, et, dans les futaies, on apercevait les teintes rouges, bleues, jaunes, des lanternes vénitiennes préparées dès le matin pour l’illumination du soir. Tante Clara, tante Prudence, tante Myra, dans leurs plus beaux atours, avaient l’air si content qu’on ne les eût pas crues vieillies d’un jour. Les oncles étaient également au complet et sous les armes ; les cousins, – des jeunes gens de vingt-deux à vingt-cinq ans, – avec des roses à la boutonnière et le rire dans les yeux, ne semblaient pas moins heureux. Seulement, en comptant bien, il en manquait un : il n’y avait plus sept cousins, il n’y en avait que six ! Mac, le sauvage d’autrefois, le grand savant d’aujourd’hui, n’était pas là. Fallait-il croire qu’un accès de son ancienne humeur l’avait repris et éloigné de la famille dans un jour où chacun semblait si disposé à se réjouir ?

Et encore, en disant qu’il y avait six cousins assemblés nous disons trop, car, sur les six, on n’en voyait que cinq à l’état fixe. Le sérieux Archie, le jeune chef des temps jadis, le sage de la famille, le parfait gentleman, paraissait être, en dépit de tous ses précédents, dans un état d’agitation exceptionnelle qui ne lui permettait pas de rester un moment en place. Il s’éloignait, disparaissait sous les arbres de l’avenue, revenait l’air désappointé ; et ce désappointement semblait ajouter beaucoup au plaisir des autres, qui l’accueillaient chaque fois avec un malicieux sourire. Archie, alors, haussait les épaules, rongeait son frein et se taisait.

Enfin, un bruit de roues se fit entendre, un tourbillon de poussière s’éleva, un hourra ! sortit de toutes les poitrines. Les cousins s’élancent, les oncles s’avancent, les tantes suivent ! une voiture au grand trot a tourné l’avenue, elle s’arrête devant la terrasse : c’est Rose à vingt et un ans, Rose plus charmante que jamais avec son petit air posé de jeune femme ; et, en face d’elle, Mac, en élégant costume de voyage, et n’ayant plus rien, mais là, rien d’un ours. Il répond joyeusement aux hourras, saute légèrement de la voiture, et, pour l’aider à en descendre, offre la main à sa jeune femme, Rose Campbell, plus rose que jamais.

À peine celle-ci a-t-elle mis pied à terre que le cousin Archie, encore agité, se précipite à son tour et tend respectueusement la main à une admirable jeune fille brune, à la mine fière et douce, qui tremble bien fort en s’appuyant sur lui.

« Phœbé, la gentille Fée, dit l’oncle Alec, après avoir embrassé Rose, ma chère belle, à ton tour ! »

Et il l’embrasse, et tous les oncles et toutes les tantes l’embrassent. Phœbé est de la famille. Et quelle famille n’eût été fière, en effet, de posséder la jeune fille bonne, charmante, à la fois sérieuse et gaie, et, pour tout dire, accomplie, que Phœbé était devenue ; celle que, bien malgré elle, tous les cousins et l’oncle Alec lui-même avaient surnommée d’un nom qui lui convenait à merveille : la « Fée ».

Tandis qu’on se rend dans la salle à manger, nous devons expliquer qu’un an auparavant, Rose étant jeune fille et Mac ayant à faire un long séjour en Italie pour certaines recherches scientifiques dont il s’était laissé charger, le jeune savant s’était éveillé, un matin, désespéré à l’idée que ce voyage allait le séparer de sa cousine.

Dans l’allée, au fond du parc, près de l’étang, celle-ci cueillait en ce moment les dernières violettes, quand Mac vint lui dire sa peine.

« En mon absence, Rose, vous vous marierez ; alors tout sera fini, je ne ferai plus rien, j’aurai trop de chagrin ; il vaut mieux que je renonce tout de suite à mes travaux.

— Oh ! Mac, et la science, et la gloire de découvrir ?… et le bonheur d’être, par vos travaux, déjà si remarqués, utile à votre pays ?…

— J’aime mieux renoncer à tout… Et quant à la science, assez d’autres pourront me remplacer…

— Cela vous plaît à dire, mais il n’y a pas un seul de vos collègues qui soit de votre avis…

— D’ailleurs, là-bas, sans vous, je sens que je ne travaillerais pas…

— Pourtant je ne peux pas vous accompagner, continua Rose en laissant tomber quelques fleurs de son bouquet commencé.

— Vous le pourriez, Rose, vous le pourriez, si vous vouliez… être ma femme…

— Est-ce que c’est indispensable, Mac ? Ne pouvez-vous vraiment vous passer de moi ?

— Vous ne le savez que trop. »

Il s’agissait des intérêts de la science : Rose mit sa petite main dans les deux grandes mains tremblantes du pauvre ours, qui cessa depuis lors d’être un ours et devint le plus heureux et le plus aimable des jeunes maris, tout en restant un travailleur assidu.

Rien ne pouvait plus le troubler.

Seulement, quand l’oncle Alec annonça le mariage aux six autres cousins, il y eut un froid, chacun d’eux ayant pensé tout bas que la gentille cousine pourrait bien faire pour lui une gentille femme. Un seul, Archie, le parfait gentleman, accueillit la nouvelle avec un hourra ; et l’oncle Alec était en train de lui savoir tout le gré du monde d’un si beau désintéressement, quand le jeune homme, suivant l’oncle dans son appartement, lui parla en ces termes :

« Oncle Alec, j’ai à vous faire une grande confidence : j’aime Phœbé autant que Mac aime Rose ; permettez-moi d’épouser Phœbé. »

Dame ! M. Alec réfléchit un instant. Mais que pouvait-il penser qui ne fût pas en faveur de la jeune fille grandie, élevée sous ses yeux, par ses soins, aussi bien que Rose elle-même et qu’il aimait comme une seconde nièce ou une seconde fille ? L’oncle Alec n’aimait pas à perdre le temps en vaines délibérations.

« Je crois que nous arrangerons cela, mon garçon, répondit-il bientôt. Il n’y a décidément pas une objection sérieuse à faire à ton désir. »

Mais la sage Phœbé ne permit pas que des choses si graves s’arrangeassent si vite :

« Je suis sans famille comme sans fortune, dit-elle, et M. Archie, s’il ne m’aime pas du plus profond de sa raison en même temps que de son cœur tout entier, pourrait regretter un jour un mariage évidemment désavantageux pour lui. Permettez-moi de m’éloigner de lui pendant un an ; si, après m’avoir perdue de vue pendant cette longue séparation, si, après cette année d’épreuve, il persiste, je… (l’oncle Alec était là tout seul)… je serai bien heureuse d’être sa femme. »

Les nouveaux mariés avaient emmené Phœbé dans leur expédition en Italie ; et le pauvre Archie avait, pendant un an, vécu d’amertume et d’attente. Aussi, le jour dont nous parlons, quand, à la fin du dîner donné en l’honneur des trois revenants, l’oncle Alec se leva, remplit son verre et dit :

« Je bois à la santé de notre vieux ménage, Rose et Mac ; – et à la santé de notre jeune ménage, Phœbé et Archie. »

Archie oublia les convenances : il embrassa sa femme.

Et les autres cousins, et les oncles et les tantes elles-mêmes s’écrièrent :

« Bravo, Archie ! »

Phœbé, la belle et imposante Phœbé, était si heureuse qu’oubliant toutes les majestés dont l’éducation de l’oncle Alec l’avait ornée depuis sept ans, Phœbé se mit à pleurer de joie, comme l’eût fait l’humble petit enfant d’autrefois.

L’heureux exemple de Mac et d’Archie fut suivi successivement avec un égal succès par les autres cousins ; en peu d’années ils furent bientôt tous mariés et pères. Mais la famille en s’augmentant demeura toujours unie. Dans leurs carrières différentes, les sept jeunes gens s’entr’aidèrent avec un dévouement qui ne se démentit jamais.

« Tous pour un, chacun pour tous, » fut leur mot d’ordre ; et la force produite par cette étroite réunion de volontés et d’intelligences conduisit la famille tout entière à une situation exceptionnelle de fortune et d’influence.

Ils purent alors accomplir beaucoup de bien, et ne négligèrent aucune occasion de le faire. Le bonheur du travail, le bonheur d’être utile, remplit leur vie.


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

http://www.ebooks-bnr.com/

en août 2015.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’édition, aux corrections, aux conversions et à la publication de ce livre numérique : Hérisson (Wikisource), Tatiana, Sylvie, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Louisa May Alcott, La petite Rose ses six tantes et ses sept cousins, Paris, Hetzel (Bibliothèque d’éducation et de récréation), 1885. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. Les dessins dans le texte, issus de l’édition de référence sont de Paul Destez que l’illustration de première page.

— Dispositions :

Ce livre numérique – basé sur un texte libre de droit – est à votre disposition. Vous pouvez l’utiliser librement, sans le modifier, mais vous ne pouvez en utiliser la partie d’édition spécifique (notes de la BNR, présentation éditeur, photos et maquettes, etc.) à des fins commerciales et professionnelles sans l’autorisation des Bourlapapey. Merci d’en indiquer la source en cas de reproduction. Tout lien vers notre site est bienvenu…

— Qualité :

Nous sommes des bénévoles, passionnés de littérature. Nous faisons de notre mieux mais cette édition peut toutefois être entachée d’erreurs et l’intégrité parfaite du texte par rapport à l’original n’est pas garantie. Nos moyens sont limités et votre aide nous est indispensable ! Aidez-nous à réaliser ces livres et à les faire connaître…

— Autres sites de livres numériques :

La bibliothèque numérique romande est partenaire d’autres groupes qui réalisent des livres numériques gratuits. Ces sites partagent un catalogue commun qui répertorie un ensemble d’ebooks et en donne le lien d’accès. Vous pouvez consulter ce catalogue à l’adresse : www.noslivres.net.

Vous pouvez aussi consulter directement les sites répertoriés dans ce catalogue :

http://www.ebooksgratuits.com,

http://beq.ebooksgratuits.com,

http://efele.net,

http://bibliotheque-russe-et-slave.com,

http://www.chineancienne.fr

http://djelibeibi.unex.es/libros

http://livres.gloubik.info/,

http://eforge.eu/ebooks-gratuits

http://www.rousseauonline.ch/,

Mobile Read Roger 64,

http://fr.wikisource.org/

http://gallica.bnf.fr/ebooks,

http://www.gutenberg.org/wiki/FR_Principal.

 

Vous trouverez aussi des livres numériques gratuits auprès de :

http://www.alexandredumasetcompagnie.com/

http://fr.feedbooks.com/publicdomain