Marie d’Agoult
(sous le pseudonyme de Daniel Stern)

VALENTIA HERVÉ JULIEN

1847-1883

édité par les Bourlapapey,

bibliothèque numérique romande

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Table des matières

 

AVIS DE L’ÉDITEUR.. 4

VALENTIA.. 5

AU DOCTEUR BLANCHARD.. 5

CONFESSION DE VALENTIA D’ISLE.. 6

I. 6

II. 16

III. 28

IV.. 42

V.. 55

POST-SCRIPTUM... 63

HERVÉ. 64

I. 64

II. 82

III. 91

IV.. 100

JULIEN.. 112

I. 112

II. 114

III. 116

IV.. 116

V.. 116

VI. 132

VII. 134

VIII. 135

IX.. 136

X.. 138

XI. 139

XII. 140

XIII. 140

XIV.. 141

XV.. 142

XVI. 143

Ce livre numérique. 144

 

AVIS DE L’ÉDITEUR

Les nouvelles qui suivent, sauf Hervé et Julien, qui ont paru en volume avec le roman de Nélida, n’ont été publiées jusqu’à présent que dans les journaux, Valentia dans la Presse en 1847 et la Boîte aux Lettres un peu plus tard dans la Revue Nationale. […]

VALENTIA

AU DOCTEUR BLANCHARD

 

20 juillet 1830.

Cher docteur, vous ne lirez ces lignes qu’après m’avoir fermé les yeux. Pardonnez-moi si j’ai trompé votre sollicitude ; que de fois j’aurais voulu vous dire la vérité ! toujours j’ai manqué de courage. J’ai craint vos reproches, plus encore la vue de votre désespoir. Lisez mes tristes aveux et pardonnez ; pardonnez à qui a tant souffert ! Quand le moment sera venu, s’il doit venir jamais, vous ferez de ce récit l’usage que vous trouverez convenable. Mon seul but aujourd’hui, en vous léguant cette dernière confession, est de vous donner une marque sérieuse de ma reconnaissance, de ma profonde et tendre estime.

Depuis six mois, à l’insu de tous, en ayant soin de vous abuser par des réponses mensongères, j’ai pris tout ce qu’il m’a été possible de me procurer d’opium sans éveiller les soupçons. Adieu, mon unique ami. La mort, c’est la délivrance. Adieu !

CONFESSION DE VALENTIA D’ILSE

 

I

Mes plus anciens souvenirs me montrent une petite chambre où il faisait froid, une femme très pâle qui me pressait contre sa poitrine en sanglotant, un homme qui lui disait d’un ton brusque : « Lucy, ne faites donc pas attendre monsieur. » Puis un manteau était jeté sur moi, et un étranger, singulièrement vêtu de rouge et d’autres couleurs éclatantes, m’emportait dans ses bras et descendait les escaliers avec une extrême vitesse. Je me rappelle surtout que, à peine hors de la chambre, j’entendis un cri perçant, suivi d’un bruit semblable à celui que ferait quelque chose de lourd en tombant sur le carreau.

L’idée me vint, je ne sais pourquoi, que le monsieur habillé de rouge allait peut-être me tuer ; je fermai les yeux. Quand je les rouvris, j’étais dans une belle voiture, sur les genoux d’une dame qui me souriait avec infiniment de douceur et me disait en m’embrassant : « N’ayez pas peur, mon petit ange, on va avoir bien soin de vous ; vous serez bien heureuse. » Je devais avoir alors environ sept ans. Beaucoup plus tard, en rapprochant ces circonstances de ce qui me fut raconté de ma propre histoire, je compris que cette femme pâle avait dû être ma mère, la comtesse de G… ; que l’homme au ton rude était le médecin qui avait soigné mon père dans sa dernière maladie, et dont ma mère s’était éprise au point d’avoir voulu l’épouser malgré le courroux de deux familles, indignées d’une telle mésalliance. L’homme vêtu de rouge était un laquais de mon oncle, le marquis de G…, premier écuyer de S.A.R… Pour sauver en moi l’honneur du nom, mon oncle avait fait consentir sa pauvre sœur, complètement ruinée, à me céder à lui. Il promettait de m’adopter, mais ses conditions étaient cruelles : il fallait que ma mère s’engageât à ne jamais me revoir. Le désir de m’assurer une existence brillante put bien triompher de son instinct maternel, assez pour qu’elle acceptât ce marché inhumain, mais pas assez pour qu’elle y survécût. Fidèle à sa promesse, elle quitta Paris et même la France ; mais elle mourut peu de temps après. Je n’ai jamais pu apprendre ni où ni comment. Le ressentiment de l’orgueil patricien a fait peser sur sa mort comme sur sa vie un implacable silence.

On m’avait conduite, par ordre de mon oncle, dans un couvent où je fus élevée et traitée avec des égards particuliers, mais sans jamais voir personne de ma famille. J’ignorai même mon nom véritable jusqu’au jour de ma première communion. On ne m’appelait que Valentia. Ce jour-là, après une confession générale de tous mes péchés, dont les plus graves étaient quelques réponses impérieuses, quelques paroles altières que me mettait à la bouche, sans que j’en eusse conscience, le sang illustre dont j’étais issue, le prêtre qui m’avait instruite me fit asseoir auprès de lui dans la sacristie, et, prenant mes mains dans les siennes : « Valentia, me dit-il (ces paroles se sont profondément gravées dans ma mémoire), vous avez aujourd’hui quatorze ans ; à cet âge, et disposée comme vous l’êtes à un grand acte religieux, on cesse d’être une enfant. Il ne convient plus de vous faire de mystère. Vous êtes en état de comprendre l’importance de celui que je vais vous révéler. » Je me sentis pâlir et je serrai sans le vouloir la main du prêtre. « Valentia, vous êtes orpheline. La sollicitude de votre oncle et de votre tante, M. le marquis et madame la marquise de G…, a jusqu’ici libéralement pourvu aux frais de votre éducation ; mais il dépend de vous qu’ils fassent encore bien davantage. Votre oncle, circonvenu par d’autres parents, n’a pas voulu vous voir encore, afin de réserver son libre choix pour le moment où vous seriez en âge d’être jugée. Ce matin, sur ma demande, et d’après les témoignages qu’a rendus de vous madame la supérieure, il assiste à votre première communion. Immédiatement après vous lui serez présentée. Tout votre avenir est dans vos mains, mon enfant. Si vous lui plaisez, vous êtes la plus riche en même temps que la plus noble héritière de France ; si vous ne lui plaisez pas, on fera pour vous le strict nécessaire, rien au-delà, et votre meilleure ressource sera probablement de prendre le voile dans ce couvent. » Chose étrange ! je n’éprouvai à cette révélation aucune surprise. Mon orgueil avait depuis longtemps pris les devants sur tous les hasards de la fortune. Je me sentais plus fière que les plus fières dans ce couvent aristocratique. Je ne sais ce que je répondis au prêtre. J’avais hâte d’être seule pour méditer à mon aise sur ce qui venait de m’être dit et aussi, je dois l’avouer, pour m’occuper de ma toilette. Le jour de la première communion, les religieuses mettaient un singulier amour-propre à ce que les élèves parussent avec avantage. On m’avait fait essayer huit jours auparavant une robe de mousseline de l’Inde, un voile de dentelles et une couronne de roses montée avec beaucoup d’élégance. Je n’y avais fait nulle attention alors ; aucun instinct de coquetterie ne s’était encore éveillé en moi. Mais les paroles du prêtre venaient de m’ouvrir des perspectives nouvelles. Elles jetaient une vive clarté sur les pressentiments confus d’un grand avenir qui, malgré moi, avaient souvent traversé mon esprit. La coquetterie me fut inspirée par l’ambition. Il fallait plaire pour conquérir une existence brillante. Ma destinée allait dépendre d’une première impression tout extérieure, et je ne savais seulement pas si j’étais belle ou laide. De quelle vitesse je montai le petit escalier tournant qui conduisait à ma cellule ! Avec quel battement de cœur je courus au miroir terni, si peu consulté jusque-là ! Pour la première fois, depuis que j’étais au monde, je m’examinai avec inquiétude, avec le désir immodéré de me trouver belle. Impossible de décrire ce que je ressentis en voyant dans cette glace, qui me renvoyait ma propre image, deux grands yeux bruns surmontés de deux sourcils bien arqués, comme tracés au pinceau sur un front haut et fier, d’une blancheur éblouissante ; un nez droit, une lèvre un peu pâle, mais dont les lignes me semblèrent d’une grâce parfaite. Je ne pus m’empêcher de sourire ; ce sourire me découvrit deux rangées de dents du plus bel émail. Les points de comparaison me manquaient. Aucune de mes compagnes ne passait pour belle ; mais, dans la chambre même où je faisais ce curieux examen de mes perfections physiques, et précisément vis-à-vis du miroir, se trouvait une gravure d’Hérodiade d’après Luini, que j’avais ouï vanter comme un chef-d’œuvre.

J’attachai longtemps sur cette noble tête un œil scrutateur ; puis je me retournai vivement, et, le dirai-je ? je me trouvai d’une beauté égale. Mon ravissement fut au comble. Transportée, hors de moi, je me précipitai sur le miroir, j’imprimai ma lèvre émue sur la lèvre froide qui m’était offerte, et je fondis en larmes. Ma confiance ne fit qu’augmenter lorsque, commençant ma toilette, je dénouai mes cheveux, et que je me vis toute enveloppée de ces ondes épaisses contre lesquelles la sœur qui me servait d’habitude s’irritait chaque matin, parce qu’elle y cassait tous ses peignes et ne savait comment les faire rentrer sous le réseau d’uniforme. La transparence de mon voile me donna bon espoir qu’elles n’échapperaient point aux regards de ma tante. Je me mis à tresser avec un soin minutieux ces longues et larges nattes dont le poids fatiguait ma main. J’étais encore toute absorbée dans cette occupation lorsqu’on vint me chercher pour me conduire à la chapelle.

On y disait la messe de préparation. Je n’entendis rien, je ne priai pas ; mes yeux étaient fixés sur mon livre d’Heures, mais je ne songeais point à en tourner les pages. De temps en temps, quand je ne me sentais pas surveillée, je jetais un furtif coup d’œil vers les places réservées aux étrangers. En ce jour où il daignait venir à moi, Dieu n’eut pas une de mes pensées ; l’ambition, avec tous ses fantômes, avait déjà envahi mon cœur.

Je passe rapidement sur les années qui suivent ; elles n’offrent rien de remarquable. Mon oncle et ma tante, qui m’avaient trouvée à leur gré, me firent fréquemment sortir ; mais je ne goûtai pas chez eux des plaisirs beaucoup plus vifs qu’au couvent, et ni ma curiosité ni mon désir de liberté ne trouvaient trop à se satisfaire dans leur compagnie. Le marquis et la marquise de G… étaient les gens, je ne dirai pas les mieux unis, car jamais je ne les entendis échanger ni une idée ni un sentiment, mais les mieux assortis qu’il se pût rencontrer. Leur vie n’avait qu’un but, qu’un intérêt, qu’un devoir : satisfaire la princesse à laquelle depuis trente ans ils étaient attachés. Rien de plus étrange que l’espèce d’ardeur concentrée avec laquelle ils s’appliquaient l’un et l’autre à leur service. Véritable service, en effet, qui ne différait de la domesticité que par le plus grand contraste entre la qualité des serviteurs et la nature des services rendus. Issus tous deux, et ils n’avaient garde de l’oublier avec des gens de moindre lignage, de deux des plus anciennes et des mieux illustres maisons de France ; imbus, on peut dire jusqu’à la moelle des os, de cet orgueil de race que les sévères leçons de l’histoire contemporaine n’avaient pas même effleuré ; persuadés de très bonne foi qu’un vrai gentilhomme, comme ils disaient à tout propos, seul était capable de comprendre l’honneur et la dignité de la vie, ils n’en supportaient pas moins, avec une sérénité inaltérable et un sourire comme stéréotypé à leurs lèvres, toutes les humiliantes étiquettes de la cour.

Je sais bien qu’à la vérité, et comme pour échapper à la faible conscience de leur assujettissement qui s’éveillait peut-être parfois, ils professaient pour la princesse un culte idolâtrique. Les plus grands mots de la langue ne suffisaient point à exalter ses vertus. Chacune de ses paroles était recueillie comme une manne céleste, dont on se nourrissait durant huit jours. Tout ce qui, dans ses actes et ses propos, montrait simplement qu’elle avait encore, malgré son rang, quelque chose de l’humaine nature, était cité, admiré comme l’indice adorable d’une condescendance toute divine. On s’étonnait, on s’émerveillait qu’elle eût déjeuné de bon appétit, qu’elle eût demandé des nouvelles d’un homme de son escorte dangereusement blessé sous ses yeux, qu’elle se fût rappelé le nom d’un gentilhomme de province dont le père avait sacrifié sa fortune et sa vie pour elle ; et jamais je ne surpris je ne dirai pas une plainte, mais l’expression silencieuse d’un déplaisir à la notification de ses ordres ou à l’annonce de ses projets, quelque gênants qu’ils pussent être pour des vieillards.

Cette existence de cour, que je m’étais figurée pleine de grandeur et que je trouvais si mesquine, me donnait beaucoup à penser. Les relations intimes de mes parents ne me causèrent pas moins de surprise que leurs rapports avec la princesse. Les personnes qui se rassemblaient chez eux appartenaient toutes, cela va sans dire, à la plus haute noblesse ; mais leur entretien était des plus vulgaires. On s’informait de toutes les santés présentes et absentes. Le moindre rhume était raconté, plaint et conseillé avec une complaisance et une gravité risibles. Comment, par quelle imprudence avait-on pris froid ? De quelle nature était la toux ? Qu’ordonnait le docteur ? Puis venait l’exposé des remèdes préconisés par chacun ; les sirops, les pâtes et les pilules étaient tour à tour analysés, vantés, dépréciés ; les témoignages à l’appui de chaque opinion ne faisaient pas défaut. Ma tante se distinguait entre tous par l’opiniâtreté dédaigneuse avec laquelle elle rejetait tout remède nouveau, que l’étiquette n’avait point consacré. La conversation se terminait d’habitude par des félicitations en chœur sur la royale santé de S.A.

Lorsque le répertoire des maladies était épuisé, on jouait au whist ou au piquet, ma tante voulant éviter les questions indiscrètes sur les réceptions de la princesse ou sur ses projets de voyage. J’étais confondue de trouver aussi dénué d’intérêt le commerce de gens qui étaient certainement les premiers de France par la naissance et par la fortune, et que je supposais devoir s’occuper des plus grandes affaires de l’État, des plus sérieuses questions politiques. J’avais espéré apprendre beaucoup dans leur compagnie, et rien ne me semblait fastidieux comme ces perpétuelles litanies de noms propres auxquels ne se joignait jamais une réflexion générale. Que cette récitation monotone et solennelle de tous les plats incidents de la vie commune m’était insupportable ! Mon intelligence, curieuse et active, ne savait à quoi se prendre ; je me sentais peu à peu pénétrée et comme engourdie par le froid de cette atmosphère de cour qui m’enveloppait de toutes parts.

Un soir, je vis arriver dans ce cercle de momies une personne dont l’aspect ne me déplut point. Soit qu’il fût en réalité moins âgé que les autres amis de mon oncle ; soit qu’un soin excessif de sa personne et de ses ajustements lui enlevât en apparence quelques années, le comte d’Ilse, qui avait dû être fort beau, et dont la taille était encore pleine d’élégance, me parut, malgré ses cheveux gris et ses rides, par comparaison avec le reste de la société, presque jeune. Seul de toute la compagnie, il ne joua pas, et, prenant place auprès de moi sur une petite causeuse où je faisais de la tapisserie, il noua la conversation avec une aisance charmante et la soutint sans nul effort, malgré le laconisme de mes réponses. Avant de la rompre, sans que je susse trop comment, il avait trouvé moyen de me baiser la main à plusieurs reprises.

Vers la fin de la soirée, ma tante me dit, sans ajouter aucune réflexion, que je ne rentrerais pas au couvent et que désormais je coucherais chez elle. Le lendemain, je ne fus pas peu surprise en voyant entrer dans le salon, où je dessinais, le comte d’Ilse, qui vint à moi d’un air empressé. Comme je m’excusais et voulais aller avertir ma tante, il me prit par la taille, m’entraîna doucement vers le canapé, et là, me faisant asseoir et s’asseyant à mes côtés : « Je suis près de vous avec l’agrément de madame la marquise, me dit-il ; elle m’autorise à vous faire une déclaration qui ne devra pas vous étonner. Depuis que je vous ai vue, je sens que mon bonheur dépend de vous… Vous êtes à mes yeux une personne accomplie… Voulez-vous me permettre de vous aimer ?… » – Je le regardai tout ébahie, croyant qu’il plaisantait, mais ne comprenant pas bien une plaisanterie de ce genre. – « Oui, me dit-il en prenant ma main qu’il porta à ses lèvres, voulez-vous me donner cette belle main ? » – Je ne comprenais pas davantage et restais muette ; il reprit encore : « Voulez-vous me rendre le plus fortuné des mortels ?… Auriez-vous de la répugnance à vous appeler madame d’Ilse ?… Vous ne répondez pas, eh bien ! laissez-moi interpréter ce silence, continua-t-il en déposant sur mon front un baiser… »

En ce moment la porte s’ouvrit, mon oncle parut, et je me sauvai dans ma chambre sans avoir proféré une parole.

Je n’étais pas encore revenue de ma stupéfaction lorsque ma tante me fit appeler. Du ton guindé et sentencieux qui lui était habituel, elle me fit un pompeux éloge du comte d’Ilse, me dit qu’il était lieutenant général, pair de France, et que le mariage était un engagement sérieux qui imposait de grands devoirs.

Je compris que j’allais me marier. Je n’en ressentis ni joie ni peine. J’ignorais absolument ce que c’était que le mariage : je n’avais jamais lu un roman ; de ma vie il ne m’était arrivé de causer avec un homme jeune ; ma réserve, qui allait aisément jusqu’à la hauteur, m’avait préservée de toute intimité avec mes compagnes ; j’étais un véritable phénomène de naïveté. L’envie me prit pourtant de demander à ma tante quels étaient les devoirs que j’allais contracter ; mais, outre qu’elle ne permettait guère qu’on l’interrogeât, il me parut évident qu’elle me les expliquerait quand elle le jugerait convenable, et je gardai le silence.

Deux jours après, on m’apporta, de la part du comte d’Ilse, un bouquet des fleurs les plus rares, mélangées avec un goût exquis, et dont les délicieuses odeurs me causèrent la première sensation vive, je dirais presque voluptueuse, que j’eusse encore éprouvée. Je n’avais guère vu au couvent que des fleurs de sacristie, fleurs de papier ou de toile grossière, raides, inanimées, sans parfum et sans grâce, triste emblème de la vie des nonnes ; je ne soupçonnais pas ce que pouvait être une attention délicate, une galanterie ; je n’imaginais point que je pusse occuper la pensée de qui que ce fût au monde ; ce bouquet m’arrivait comme l’annonce, la promesse charmante d’une vie nouvelle. Je le contemplai longtemps, j’en examinai avec soin et isolément chaque fleur, puis je les comparai entre elles ; je retenais mon haleine de crainte de les flétrir, et, lorsqu’on vint m’avertir que le déjeuner était servi, il me fut impossible de m’en séparer, et je les portai à table. Ma tante voulut gronder ; mais mon oncle intervint et fit, au sujet d’une branche d’oranger qui marquait le centre du bouquet, plusieurs plaisanteries que je ne compris pas.

Le comte d’Ilse vint dîner. Je le remerciai en rougissant. — Désormais, me dit-il, je n’aurai plus qu’une pensée, ce sera de deviner vos goûts et vos désirs, pour les prévenir s’il se peut, les satisfaire toujours et à tout prix.

Ces propos et d’autres analogues me faisaient l’effet d’une musique mélodieuse. Je regardais peu le comte d’Ilse, je lui parlais encore moins. Ma tante et lui ne s’entretenaient que de la corbeille et du trousseau, et réglaient les différentes parties du cérémonial de nos noces, qui devaient se faire, à ce que j’entendis, dans quinze jours. À dater de ce moment, les présents du comte se succédèrent sans interruption. C’étaient des parures de diamants et d’autres pierres fines dont j’ignorais même les noms, et qu’il prenait plaisir à me faire essayer en m’expliquant leur valeur, leur origine, les différentes sortes de montures qui en rehaussaient l’éclat et le prix. Le comte d’Ilse avait les connaissances d’un joaillier ; il avait passé sa vie à former une collection rare de bijoux précieux ; il ne manquait pas une occasion favorable, et sa vanité n’était jamais plus flattée que lorsqu’on mettait ses connaissances à l’épreuve en lui demandant des avis. Je fis avec lui un véritable cours de lapidaire, et, le jour de mes noces, si j’étais complètement ignorante de toutes les conséquences morales et physiques du mariage, en revanche j’aurais pu juger infailliblement de la plus ou moins belle eau d’une topaze, blâmer ou louer avec équité la sertissure d’un diamant, apercevoir la tache la plus légère dans une émeraude, et prononcer, à un centime près, sur la valeur relative de deux perles d’égale grosseur. Ce fut là tout ce que j’appris dans les jours qui précédèrent la bénédiction nuptiale. Jamais, j’en suis certaine, moins d’émotion ne troubla le cœur d’une jeune fille à la veille de ce jour solennel ; jamais moins de réflexions ne furent suscitées par la pensée de cet engagement irrévocable ; je n’avais ni espoir ni crainte, ni répugnance ni désir ; je ne faisais ni comparaisons ni conjectures ; je me soumettais machinalement à l’accomplissement d’un acte qui se présentait à mon esprit comme une formalité assez indifférente, mais indispensable, pour entrer dans une vie libre et animée, avec un homme que les hautes dignités dont il était revêtu et ses manières pleines de noblesse me faisaient regarder comme un être supérieur digne de tous mes respects.

II

Le 16 janvier fut pour moi un jour de parade et de corvée ininterrompue : cérémonies de la mairie et de l’église ; présentation aux parents et aux amis ; déjeuner, dîner et soirée officiels ; toilettes interminables. Je n’échangeai pas deux mots avec mon mari. Il était tout occupé à recevoir les compliments et à faire les honneurs. D’ailleurs, j’ai appris depuis qu’il eût manqué aux usages en causant avec moi. Vers minuit, la foule s’écoula, et ma tante me conduisit à la demeure du comte d’Ilse, qui nous y avait précédées. Sans me dire une parole, elle m’embrassa au front de sa manière compassée et magistrale, puis me laissa aux mains d’une femme de chambre, qui, après m’avoir dépouillée de tous mes ornements, après avoir ôté épingle à épingle, ce qui ne fut pas une mince affaire, les rubans, les fleurs et les diamants dont se composait ma parure de noces, peigna et parfuma mes cheveux ; et me passa une robe de nuit couverte de riches dentelles. J’étais exténuée de fatigue et d’ennui ; je n’en pouvais plus. Ce fut avec un certain contentement que j’entrai dans le lit moelleux qui m’était préparé au fond d’une large alcôve. Rien de plus élégant que cette chambre où je me trouvais pour la première fois. Les tentures et les rideaux de damas blanc étaient d’une ravissante fraîcheur ; un feu vif et clair brûlait dans la cheminée, qu’ornaient des candélabres chargés de bougies, répétées par une magnifique glace de Venise, mais j’avais un trop impérieux besoin de sommeil pour rien examiner en détail. Je me sentais anéantie, et déjà mes yeux se fermaient, lorsque la femme de chambre sortit. Le léger bruit de la serrure me fit bondir. Comment expliquer ce qui se passa dans mon esprit et pourquoi, moi qui n’avais pensé à rien qu’à me reposer, tant que cette femme avait été là, je fus saisie d’une peur subite ? En regardant autour de moi, les objets qui tout à l’heure avaient charmé ma vue me semblèrent avoir pris un aspect sévère ; j’eus un singulier sentiment d’isolement, d’abandon ; une appréhension vague fit battre mon cœur… Inquiète, agitée, sans trop savoir ce que je faisais, je me jetai à bas de mon lit et je courus, pieds nus, pousser le verrou de la porte par laquelle la femme de chambre était sortie.

En revenant près de la cheminée, dont le feu pétillant et les candélabres restés allumés dissipaient un peu ma frayeur puérile, j’aperçus vis-à-vis de moi, à demi cachée dans la tenture, une autre porte qui, à ce qu’il me parut, était entrouverte. J’allai pour la fermer… Que devins-je, en me trouvant face à face avec le comte d’Ilse !…

Affublé d’une espèce de froc de moine blanc, qui le faisait paraître d’une taille gigantesque, bizarrement éclairé par la lumière vacillante du bougeoir qu’il tenait à la main, c’est à peine si je le reconnus. Il me sembla plus vieux de dix ans que le matin ; je le trouvai affreux : un spectre ne m’eût pas plus épouvantée. Mes jambes fléchirent. Il me soutint dans ses bras.

— Chère enfant, me dit-il, vous devez être épuisée ; depuis dix heures, toujours sur pied ! J’ai vu qu’à dîner vous n’avez presque rien mangé, et je pense que vous serez bien aise de prendre quelque chose.

Je l’assurai en balbutiant que je n’avais besoin de rien.

— Souffrez que ce soir je sois votre unique serviteur, ajouta-t-il en souriant sans m’écouter ; puis il sortit pour rapporter, une minute après, sur un plateau, une tasse en vermeil.

— Prenez ce bouillon, reprit-il, cela vous ranimera.

Et pendant que je soulevais machinalement la tasse, il éteignit, une à une, toutes les bougies, ne laissant allumée qu’une petite lampe qui jetait dans la chambre une faible lueur. Cela fait, il revint près de moi. Je voulus parler, mais j’éprouvais une inconcevable difficulté à mouvoir les lèvres. Ma tête aussi s’alourdit presque instantanément ; mon cerveau s’embarrassa, mes paupières se fermèrent. En vain je m’efforçais de les rouvrir. Les tentures me semblaient se détacher du mur, venir à moi et m’envelopper… Mes membres s’engourdissaient. Bientôt je ne sentis plus rien que le passage pénible de mon haleine dans mon gosier…, et je m’endormis d’un pesant sommeil.

Quand je m’éveillai, la matinée était fort avancée. La neige avait tombé. Un beau soleil d’hiver perçait les blanches courtines, la clarté du jour était resplendissante. Je regardai avec égarement le lieu où je me trouvais, ne le pouvant bien reconnaître. Je ne parvenais pas à rassembler mes esprits. Tout à coup mon œil se porta sur une glace placée dans le fond de l’alcôve. Grand Dieu était-ce bien moi ? je me voyais pâle, livide. Mes cheveux tombaient dans un désordre inaccoutumé sur ma poitrine. Mon front me semblait flétri. Un sentiment de honte et d’humiliation oppressait mon cœur… Qu’était-ce donc ?… Des larmes brûlantes commençaient à couler sur mon visage… Comme je cherchais à rappeler mes souvenirs, la femme de chambre qui m’avait servie la veille vint m’annoncer que mon bain était prêt. Je me laissai conduire. La douce vapeur de l’eau et la senteur des aromates me calmèrent un peu. Vers trois heures, M. d’Ilse me fit dire qu’il m’attendait pour la promenade. M’étant habillée, je descendis dans la cour, où je le trouvai. Il me salua avec une exquise courtoisie, me fit monter en voiture et se plaça à mes côtés sans me rien dire. Moi non plus, je ne parlais pas. De temps en temps, le comte jetait sur moi un regard dont l’expression, sans que je susse pourquoi, me faisait détourner les yeux. J’étais en proie à une amertume inexprimable ; je faisais de continuels efforts pour ne pas éclater en sanglots. Les plus sombres pensées, les plus sinistres desseins se pressaient dans mon esprit. Il me semblait que, si j’avais eu une arme, je me serais tuée, ou j’aurais tué mon mari ! Et pourtant rien ne l’accusait, rien ne se précisait dans ma mémoire troublée ; l’instinct seul m’avertissait que j’avais un impardonnable outrage à venger.

Au retour de la promenade, mon mari me conduisit chez ma tante. Il avait été convenu que nous y dînerions ; mais, comme il était encore de bonne heure, il m’y laissa pour aller chez lui donner quelques ordres. Ma tante était seule ; elle me reçut avec une sorte de tendresse qui ne lui était pas naturelle et qui m’enchanta. De mon côté, je lui fis mille caresses, me trouvant soudain comme allégée par l’absence de mon mari, et cherchant instinctivement, près de la seule femme que je connusse, une protection maternelle. La conversation fut assez animée, presque enjouée, si bien que, prenant confiance, et poussée par je ne sais quelle inspiration :

— Ma bonne tante, lui dis-je, il faut que vous m’accordiez une grâce… Vous allez peut-être trouver que c’est un enfantillage… mais je ne puis revoir ce logement sans regret… Permettez-moi de rester près de vous… seulement ce soir… de coucher encore une fois dans ma petite chambre…

Le visage de ma tante se rembrunit ; je tremblai.

— En vérité, vous êtes folle, Valentia, me dit-elle de son accent le plus fêlé. Et à quel propos, je vous prie, un pareil esclandre ? De quel droit faire cet affront à votre mari ?

Je ne répondis pas ; elle continua :

— Je suis bien aise, du reste, que vous me fournissiez l’occasion de vous parler sérieusement de vos devoirs. L’abbé Marcelin m’a reproché ce matin de ne l’avoir pas fait ; la demande étrange que vous m’adressez me prouve qu’il avait raison. J’ai à ce sujet beaucoup de choses à vous dire.

Je rapprochai mon fauteuil du sien, et j’écoutai de toutes mes oreilles. J’étais vraiment heureuse de penser qu’enfin le mariage et la vie nouvelle où j’étais entrée les yeux fermés allaient m’être expliqués, qu’une règle de conduite, une raison de mes devoirs, me serait donnée.

— Jusqu’à présent, Valentia, reprit ma tante, votre oncle et moi, nous remplacions vos parents ; vous n’aviez d’autre devoir que celui d’être docile à nos avis, et je vous rends la justice de dire que vous n’y avez point manqué. Mais, à partir d’hier, nous avons abdiqué notre autorité entre les mains de votre mari. C’est le comte d’Ilse, désormais, qui est l’arbitre de toutes vos actions ; c’est à lui qu’il appartient d’ordonner votre existence comme il l’entend ; vous ne devez avoir d’autre souci que de lui complaire, et, sauf l’avis de votre directeur dans les matières purement spirituelles, vous ne devez consulter que lui, et vous conformer en toutes choses à ses désirs. La femme est soumise au mari, dit l’apôtre, et avec bien de la sagesse, car nous sommes toujours faibles, mon enfant, ajouta-t-elle en poussant un soupir vraiment comique, sans expérience et sans raison ; nous avons besoin d’un guide, d’un appui… La vie des femmes est une vie de souffrance… il y faut de la résignation…

Elle parla longtemps sur ce ton et resta imperturbablement dans ce cercle de lieux communs sentencieux, qui semblaient lui donner une satisfaction d’elle-même considérable, mais qui ne m’apprenaient absolument rien de ce que je brûlais de savoir. Nous fûmes interrompues par un billet qu’on m’apporta de la part de mon mari.

« Ma chère Valentia, m’écrivait-il, j’ai trouvé chez moi un exprès du marquis de Gerval, ce parent dont je vous ai parlé. Il est à la mort et me mande près de lui. Vous savez les intérêts qui m’y appellent. Jugez du chagrin que j’éprouve à vous quitter en ce moment. Je crains que vous ne vous ennuyiez beaucoup, d’autant plus que l’usage ne permet pas que vous fassiez de visite seule. Mais j’ai songé à vous procurer une compagnie aimable, c’est celle de ma jeune cousine, Rosane d’Ermeuil, que vous avez distinguée hier à la soirée. Elle ira vous trouver ; recevez-la bien. C’est une personne fort spirituelle et dont la société vous distraira, etc., etc. »

Après avoir lu cette lettre, je respirai plus librement, et, rentrée chez moi de fort bonne heure, ne sachant trop que faire, je me mis à parcourir toutes les pièces qui composaient mon appartement et celui de mon mari. De proche en proche, j’en arrivai à sa bibliothèque. Ignorante comme je l’étais, les noms de la plupart des auteurs m’étaient inconnus. Je pris au hasard le premier volume qui me tomba sous la main et j’en commençai la lecture avec avidité. Soit qu’un mauvais démon eût choisi pour moi, soit plutôt qu’il eût été difficile, sur ces rayons où les goûts dépravés d’un vieillard licencieux avaient réuni comme à plaisir des ouvrages obscènes, de rencontrer un livre honnête, celui que j’emportai devait en peu d’heures m’apprendre ce que dix années d’une vie de débordements ne m’eussent pas mieux enseigné peut-être. À plusieurs reprises, le livre me tomba des mains ; mais une curiosité fiévreuse me le fit chaque fois reprendre, et je l’achevai jusqu’à la dernière ligne. Il était écrit que tout, dans mon existence, devait être étrange, invraisemblable. Le matin même, quoique mariée, j’ignorais encore jusqu’au premier trouble des sens, je soupçonnais à peine les chastes mystères de l’union conjugale. Tout à coup, en une nuit de solitude, sans transition ni ménagements, je me vis initiée à toutes les turpitudes du vice !

Elle fut terrible et vraiment écrasante, l’obsession de ces images corruptrices. Heureusement j’en fus délivrée par l’apparition de la vicomtesse d’Ermeuil. Je dis l’apparition, et ce n’est pas sans dessein ; jamais rien de plus aérien, de plus idéal, d’une grâce plus insaisissable, en ses mille séductions, ne s’était offert à mes yeux ravis. J’avais remarqué Rosane à ma soirée de noces. Bien qu’elle ne fût ni d’une stature élevée, ni d’une beauté imposante, il était impossible qu’elle n’attirât pas l’attention ; et, une fois qu’on l’avait entrevue, on ne pouvait plus regarder qu’elle. Qu’on se figure une taille souple comme un jonc ; un teint d’une blancheur et d’une transparence incomparables ; une physionomie ouverte où se lisait le bonheur de vivre ; des traits fins, mobiles ; des yeux d’un bleu limpide ; une bouche vermeille, presque toujours entr’ouverte par le sourire d’un naturel enjouement ; un cou flexible que cachaient et découvraient, à chacun de ses mouvements d’oiseau, de larges boucles dorées dont les reflets merveilleux formaient comme une atmosphère lumineuse autour de sa tête ; une main et un bras que la statuaire eût donnés à Vénus ; un pied divin ; un organe mélodieux, qui rendait les plus exquises nuances du sentiment : telle était Rosane, telle elle m’apparut, attrayante et pleine d’aménité, comme une fée qui venait, de sa baguette magique, dissiper les noires vapeurs dont mon imagination était offusquée.

Elle me fit mille caresses que je lui rendis bientôt avec effusion. Sa conversation me charma. On n’aurait peut-être pas pu y relever de traits saillants, elle ne faisait pas de reparties, elle ne disait pas de mots, comme certaines personnes que je vis plus tard en réputation d’esprit ; elle avait une verve soutenue, facile et heureuse, un don naturel de bien dire les choses aimables avec un accent enchanteur ; et si, en la quittant on n’avait rien retenu en particulier de ses propos, du moins emportait-on une impression délicieuse ; on était persuadé qu’on lui avait plu, et on éprouvait un vif désir de lui plaire encore davantage.

Aussi eus-je peine à attendre la soirée du lendemain. Rosane m’avait fait promettre de la passer chez elle, en ajoutant que nous serions tête à tête, afin, disait-elle, de parfaire notre amitié naissante. Son appartement était petit et dans un quartier éloigné ; je ne vis qu’un domestique dans son antichambre.

— Je suis passablement pauvre, me dit-elle en m’abordant, lisant peut-être dans mes yeux quelque surprise. Mon mari, que j’ai laissé là au bout de deux ans de mariage, parce qu’il m’ennuyait à mourir, use de son droit en ne me donnant que la moitié des revenus que je lui ai apportés ; c’est tout simple et je ne lui en veux pas. Pauvre cher homme ! il n’a en vérité aucune bonne raison pour payer ma couturière et mon tapissier ! Mais, avec de l’ordre, on s’arrange ; mes grosses dépenses sont bien réglées, et, quant aux fantaisies, aux chevaux et aux fleurs surtout, que j’aime passionnément, j’ai des amis dont les écuries et les serres ne sont jamais fermées pour moi.

Pendant qu’elle parlait, j’avais eu le loisir d’examiner le salon où nous nous trouvions. C’était une pièce oblongue, tendue de velours gros vert. Le tapis et tous les meubles étaient de même couleur ; rien n’y distrayait l’œil, rien n’y faisait contraste. Un petit lustre suspendu, placé au milieu d’une corbeille d’où retombaient en abondance des passiflores, des lierres et d’autres plantes à rameaux pendants, éclairait cette belle uniformité de tons sur laquelle le visage radieux de Rosane se détachait comme par magie. Elle était vêtue ce soir-là d’un peignoir blanc très transparent, négligemment noué par une longue ceinture. Ses manches larges, relevées et rattachées par une agrafe formée d’une seule belle perle, découvraient l’avant-bras avec une coquetterie inimitable. En guise de bracelet, elle portait un anneau d’or auquel appendaient une multitude de bagues de toute forme et de toute couleur qui, au moindre de ses mouvements, faisaient, en se choquant l’une contre l’autre, un petit bruit métallique et agaçant comme le bruit des castagnettes. Dans sa ceinture, un camélia couleur de chair, d’un incarnat pareil à celui de ses joues, semblait placé là pour appeler la comparaison et laisser le choix indécis.

— Ce réduit n’est ni somptueux ni vaste, reprit Rosane, voyant que je regardais curieusement autour de moi ; mais il a une propriété rare ; tel que vous le voyez, il est inaccessible à l’ennui, à la discorde, au mensonge…

— C’est donc l’asile du sage ? lui dis-je.

— Ma sagesse, reprit Rosane, n’est pas précisément celle des vieillards de la Grèce. À parler franc, je ne l’ai vue enseignée nulle part ; on ne la prêche point en chaire ; et pourtant, dit-elle avec une expression de douce raillerie, quelque dédaignée qu’elle puisse être, je ne la troquerais contre nulle autre… Ah ! mais j’oubliais de vous montrer la seule chose de prix que je possède, un vrai chef-d’œuvre, tenez !…

Et elle tira un cordon sur lequel glissa, en se repliant sur lui-même, un pan de velours qui cachait un enfoncement où je vis une figure en marbre blanc d’une grande beauté.

— Regardez cela tout à votre aise, me dit Rosane, c’est une Flore entrant au bain, ou plutôt, pour ne pas affecter de fausse modestie, c’est mon portrait sculpté à Florence par le célèbre Bartolini. Je reviens tout à l’heure.

Et elle sortit, me laissant émerveillée. Je n’avais vu au couvent que des figures affadies de saints et de saintes emmaillotés jusqu’aux yeux, des images du Sacré-Cœur, c’est-à-dire le Christ ouvrant de ses deux mains sa poitrine pour y montrer son cœur sanglant, la plus monstrueuse aberration du goût dévot. C’était la première fois de ma vie que je voyais une œuvre d’art sérieuse ; j’eus envie de me prosterner. Cette belle figure de femme, à demi voilée par une draperie jetée autour de la partie inférieure du corps, à la manière antique, avait ce caractère chaste et auguste qui est comme le sceau mystérieux des créations du génie. Taillés dans un bloc de marbre d’une suavité rare, ce visage, ce sein, ces bras, tout ce torse, respiraient et vivaient, mais d’une vie supérieure. Le mouvement du corps un peu porté en avant, la jambe droite dégagée des draperies, parce que l’artiste avait supposé la déesse descendant les degrés d’un bassin et posant le pied sur la première marche, étaient d’une vérité étonnante. Et pourtant, dans la réalité même d’un acte si vulgaire en apparence, il y avait une majesté qui imposait le respect.

— Je suis bien vieillie depuis, dit Rosane qui venait de rentrer et que je n’avais pas aperçue, tant j’étais absorbée dans ma contemplation… ; alors j’étais ainsi…, mais on n’a pas impunément vingt-huit ans ; c’est un grand âge…

Je ne pus croire à ce grand âge. On ne lui eût certainement pas donné plus de dix-huit ans, tant sa peau était satinée, son œil limpide, tant surtout l’épanouissement de son sourire recélait de jeunesse et de contentement.

Elle m’entraîna sur le divan, et, s’asseyant près de moi :

— Ah çà ! me dit-elle, aujourd’hui est le jour des confidences. Il y a déjà trente heures au moins que nous nous aimons ; c’est tout un passé. Arrière donc la réserve et les réticences ; cela n’est bon que pour les sots, n’est-ce pas, Valentia ?

Je répondis que oui, sans trop savoir où elle en voulait venir.

— Votre mari, en me recommandant de vous aller voir, me dit que vous êtes jeune, déplorablement jeune ; c’est l’expression dont il se sert, en soulignant.

Elle me regarda fixement, je baissai les yeux.

— Mais je n’en crois rien, voilà de grands yeux battus qui en disent bien long… D’ailleurs, rien que ce seul fait d’avoir épousé un homme qui serait votre père annonce un jugement… une expérience… Dites-moi, franchement, aimiez-vous quelqu’un avant votre mariage ?

Cette question me surprit à tel point que je ne trouvai rien à répondre.

— Vous méfiez-vous de moi ? Oh ! ce serait bien mal, reprit-elle.

Je fus sensible à ce reproche et surtout à l’accent avec lequel il fut proféré.

— Non assurément, lui dis-je en l’embrassant, mais je ne comprends pas… que vous puissiez croire… que…

Je m’embrouillais dans mon discours.

— C’est singulier dit-elle, je croyais qu’on était plus avancé que cela au couvent. Mais n’importe ; si vous n’avez pas encore aimé, vous aimerez bientôt, et il faut que je vous donne à ce sujet des conseils. Personne ne vous saurait mieux guider que moi. À mon entrée dans le monde, j’ai fait sottise sur sottise, et je ne m’en suis tirée que par miracle ; il ne faut pas que vous tombiez dans les mêmes pièges. D’abord, vous avez un vieux mari ; c’est un grand avantage. Sa jeunesse n’a pas été celle de Caton, ajouta-t-elle en riant ; il est terriblement usé, mon cher cousin, et, le mariage aidant, je ne lui donne pas beaucoup de temps à vivre. Vous serez veuve avant peu ; c’est la seule position souhaitable pour une femme de qualité. Mais, d’ici là, il faut être prudente.

En ce moment on apporta le thé, ce qui me donna une contenance. Occupée à me servir, Rosane ne s’aperçut point de mon embarras. J’eus le loisir de reprendre quelque aplomb, et l’amour-propre se trouvant en jeu autant que la curiosité, je résolus de me prêter de mon mieux à la conversation, sans trahir ma complète inexpérience en ces matières.

Nous restâmes ensemble jusqu’à une heure après minuit. L’entretien ne languit pas, quoique je n’y fournisse guère que des monosyllabes ; mais Rosane était animée. Elle avait conçu un goût très vif pour moi et trouvait, sans aucun doute, un grand plaisir à me parler d’elle, de sa vie, qui n’était pas celle d’une femme ordinaire, et de ses principes, qu’elle pratiquait avec une invariable sérénité d’âme. Le mot de principe peut paraître singulier, appliqué à une existence dont le plaisir était la seule règle et l’unique mobile ; mais, comme je l’ai dit, Rosane n’était pas une femme ordinaire. Je rapporterai ici, non seulement ce qu’elle me dit ce jour-là, mais encore ce que ses confidences des jours suivants et ce que la voix publique m’apprirent.

Rosane était tout à la fois une organisation ardente et un esprit sensé. La bonté, la franchise, la gaieté faisaient le fond de sa nature, et, dans une vie de galanterie perpétuelle, la préservaient de tout avilissement et de toutes inimitiés. À la cour même, où régnait une dévotion rigide, elle se maintenait par ses aumônes ; par un certain penchant pieux qui la faisait aller régulièrement aux églises, où elle priait de bonne foi, comme une vraie Italienne ; et surtout par l’amitié d’un vénérable prélat qui, l’ayant connue toute enfant, continuait à la confesser sans lui donner l’absolution, mais tenait pour assuré et proclamait partout qu’à un jour prochain elle rentrerait dans la droite voie.

Les femmes ne la craignaient point ; elle était incapable d’une perfidie, n’usait point de son esprit pour briller, et se montrait toujours disposée à rendre de ces services dont l’occasion se présente fréquemment dans la complication des intrigues et des hypocrisies du grand monde.

III

Après les confidences, Rosane en vint aux conseils. – Un premier choix, me dit-elle, est la chose la plus grave dans la vie d’une femme ; c’est lui qui imprime à la réputation un caractère indélébile ; les autres passent sans laisser de traces. Vous êtes surprise de m’entendre parler de réputation, à moi qui semble m’en soucier si peu ; mais, sachez-le bien, ce n’est pas la vertu qui fait les réputations désirables, c’est le savoir-vivre. Quelques femmes, en ce temps-ci où la dévotion est de mode, sacrifient à cette chimère d’une vertu intacte, renoncent héroïquement à l’amour et à tout ce qui pourrait en avoir l’apparence ; erreur grossière dont elles s’aperçoivent trop tard ! Tant que, jeunes encore, elles peuvent se croire, et surtout tant qu’on leur suppose un certain mérite dans la résistance, l’orgueil les soutient et les aveugle ; mais lorsque arrive l’âge funeste, quand les quarante ans sont près de sonner, elles se voient avec effroi isolées dans leur prétendue considération, sans crédit, honorées peut-être en théorie, mais beaucoup moins recherchées en réalité que telle femme galante à laquelle ses choix ont assuré de nombreux appuis et de reconnaissantes amitiés. Alors les pauvres vertueuses tournent à la fureur ; elles comprennent, mais trop tard, qu’elles ont irréparablement perdu leur jeunesse, et se jettent à perte d’haleine dans l’exercice de la médisance, pour tromper les ennuis de leur grand mécompte. Mais la médisance est un plaisir creux, négatif ; le mal qu’on fait est si peu de chose auprès de celui qu’on voudrait faire ! Quel supplice !…

N’allez pas croire pourtant que je haïsse la vertu en elle-même, reprit Rosane ; seulement je la veux simple et naturelle. Vous, par exemple, Valentia, s’il vous prend fantaisie de rester vertueuse, je ne vous en chérirai pas moins, parce que je suis certaine que chez vous ce sera encore un charme. Qui sait si moi-même je n’en viendrai pas là un jour ? Tout ce qui est vrai est aimable à son heure ; mais ne me parlez pas de ces vertus exaspérées, sans bonté et sans grâce, qui se dédommagent par la haine d’avoir méconnu l’amour ! le bon Dieu n’a pas si mauvais goût que de choisir leur compagnie pour toute l’éternité, soyez-en sûre.

À quelques jours de là, Rosane me prévint qu’elle avait invité plusieurs personnes à souper.

— Vous verrez réunis à la même table, me dit-elle, mes amants passés, présents… et futurs ; je n’en trompe aucun, et ils vivent tous dans la meilleure intelligence…

En effet, une douzaine de convives arrivèrent successivement. Le souper fut gai : les propos étaient lestes, mais point indécents ; de fines équivoques volaient à travers le discours, légèrement, sans qu’on s’y arrêtât. Un comme il faut suprême dans la forme voilait ce qu’il y avait d’assez vulgaire dans le fond de ces entretiens. Je remarquai un jeune homme qui ne quittait pas Rosane des yeux. Ce n’était pas celui qu’elle m’avait présenté comme son amant. Après souper, me trouvant seule avec elle dans un petit boudoir, je lui en fis une plaisanterie.

— Gageons qu’avant huit jours lord V… t’aura fait une déclaration, lui dis-je, car nous étions convenues de nous tutoyer.

— Huit jours ! exclama-t-elle en poussant un soupir mélancolique ; hélas ! ma chère enfant, qui peut savoir où nous serons tous dans huit jours ? Non, non, je n’agis point avec cette imprudence ; ce sera dès ce soir. Tu vas te laisser reconduire chez toi par Octave (c’était le nom de son amant actuel) ; tu demeures à l’autre bout de Paris ; il se passera une heure avant qu’il revienne… s’il revient… Une heure suffit pour changer la face des empires, ajouta-t-elle en levant les yeux au ciel de la manière la plus comique.

Le lendemain, éprise, enivrée, Rosane partait pour l’Italie, où elle comptait rester, m’écrivait-elle dans un petit billet plein de tendresse, aussi longtemps que durerait cette flamme nouvelle. Sa disparition subite émut les salons, mais le vénérable évêque de… assura qu’elle était allée soigner, à Turin, une parente malade, ce qui, vu la saison, était un dévouement bien louable. Octave, qui ne se souciait pas de jouer le rôle d’un délaissé, trouva moyen de glisser négligemment, dans plusieurs circonstances, qu’il avait refusé au jeune lord V… de faire avec lui le voyage d’Égypte. On en pensa ce qu’on voulut ; mais on n’avait rien à dire contre ces deux autorités, et la médisance trompée se rejeta sur d’autres victimes.

Ce brusque départ me laissa consternée. Rosane était de ces personnes qui, sans le vouloir, peut-être même sans le savoir, exercent un attrait tyrannique et absorbent si bien la pensée, qu’on oublie en quelque sorte, auprès d’elles, sa propre existence, pour ne s’intéresser qu’à la leur. Elle m’avait complètement distraite de moi-même ; aussi fus-je comme effrayée, en y rentrant, de n’y trouver qu’un vide affreux. Je passai tout un jour la tête dans mes mains, perdue dans un labyrinthe d’idées confuses. Une seule chose ressortait évidente de mes expériences un peu factices : c’est que le monde n’était point ce que j’avais cru. La grandeur et l’éclat d’une vie de cour, qui de loin m’avaient éblouie, vus de près, ne me semblaient point un but à poursuivre ; d’autre part, l’existence facile et légère de Rosane formait un tel contraste avec mon caractère sérieux, altier, ambitieux même, que je ne pouvais m’arrêter un instant à la supposition de rien d’analogue pour moi. Que me restait-il donc ?

Rosane, ainsi que ma tante, m’avait exhortée à la soumission. Seulement, elle avait été bien plus explicite. La première année du mariage, suivant elle, appartenait de droit au mari. Il a surtout, ajoutait-elle en riant, l’empire des nuits. Le jour on tâche peu à peu, sans bruit et sans lutte surtout, de se rendre indépendante ; mais il faut au moins un an d’expérience avant de risquer une volonté.

Il faut avoir fait une bonne provision de munitions, il faut s’être exercée en silence au maniement des armes, avant d’engager le combat ; autrement on ne réussirait à rien qu’à effaroucher l’orgueil marital. « Tu auras de mauvais moments, ma pauvre Valentia, me disait-elle : ton mari n’est ni beau ni jeune, mais un an est bientôt passé. »

— Un an ! répétais-je à part moi ; oui, un an est vite passé ; mais après ?

Le comte revint fort content ; il avait convenablement soigné et enterré son vieux parent dans ses biens du Jura, dont il héritait. Les trois mois qui suivirent ce retour furent ce que l’on appelle dans le langage du monde la lune de miel.

Le comte d’Ilse était ivre, je ne voudrais pas dire d’amour, pour ne pas profaner ce mot sacré, mais ivre de la vanité de posséder officiellement une femme jeune et qu’on trouvait jolie. Ma soumission passive à ses transports, le complet silence qui était ma seule réponse aux expressions cyniques de ses ardeurs, ne le rebutaient point. Dans les moments où il trouvait bon de me faire grâce de ses tendresses, il me contait avec une incroyable vantardise les prouesses galantes de sa vie passée, et semblait chercher à me piquer d’émulation en insistant sur les folies amoureuses qu’il avait inspirées. Ce fut un long et lourd martyre que le mien. Après avoir beaucoup pleuré mon humiliation, j’essayai d’y échapper, au moins d’esprit, par la lecture et le travail. Mais M. d’Ilse prit à tâche de contrecarrer tous mes projets d’étude. Dans son opinion, rien de plus malséant à une femme du monde qu’une occupation sérieuse. Ce pédantisme, disait-il, sentait sa roture d’une lieue. Moitié en plaisantant, moitié sérieusement, il trouvait moyen de m’enlever tous mes livres, et d’ajouter ainsi à mes autres ennuis l’ennui d’une oisiveté forcée.

Vers la fin du printemps, mon mari tomba dangereusement malade. Je veillai plusieurs nuits à son chevet, mais bientôt moi-même je fus incapable de me soutenir.

Depuis trois mois, je changeais à vue d’œil ; j’avais des insomnies perpétuelles et des spasmes nerveux qui se terminaient souvent par de longues défaillances. Le médecin qui nous soignait paraissait soucieux. Il finit, après bien des remèdes inefficaces, par ordonner au comte les eaux de Néris, à moi l’air des montagnes et un régime calmant ; il insista surtout, et je lui en sus gré, pour que nous allassions chacun de notre côté suivre le régime prescrit. On décida que j’irais dans le petit castel du Jura, pendant que mon mari prendrait les eaux ; un de ses neveux, récemment arrivé d’un voyage en Suisse, devait m’accompagner et m’installer à B… Je n’avais vu ce neveu qu’une ou deux fois ; il avait de bonnes manières, une physionomie un peu mélancolique et fort distinguée. Rempli de soins pour son oncle, il s’était montré avec moi d’une réserve qui ne m’avait point déplu. La route, durant laquelle ma négresse Rhéa était en tiers, fut silencieuse ; la conversation insignifiante et toute en lieux communs. Une heure après notre arrivée à B…, Ferdinand en repartait pour aller trouver M. d’Ilse.

Il me serait difficile de faire comprendre ce que j’éprouvai en me trouvant soudain, et comme par enchantement, transportée de l’atmosphère brumeuse de Paris, de ses horizons de murailles et de toits, de ses promenades alignées, encombrées, bruyantes, de tous les étouffements, si je puis ainsi parler, de mon existence artificielle, au sein des montagnes, dans un air vivifiant, seule avec moi-même, en présence d’une nature primitive et libre ! On arrivait à B… par un chemin à pic que les chevaux ne pouvaient gravir. J’avais dû laisser ma voiture de poste au bas de la montagne, dans la maison du garde, qui, par les conditions de sa place, tenait toute l’année une espèce de char-à-bancs du pays et un attelage de bœufs à la disposition des maîtres du château. C’est ainsi que je parvins à ma sauvage habitation dont les deux tourelles blanches, surmontées d’un toit en ardoise très pointu et brillant au soleil, se détachaient gaiement sur la sombre verdure de la forêt de sapins à laquelle elles étaient adossées, et qui, les abritant du nord, montait en amphithéâtre jusqu’au sommet de la montagne souvent couvert de neige.

Ces deux tourelles se joignaient par un corps de bâtiment plus bas d’un étage ; chacune d’elles avait un large balcon en saillie. Trois terrasses en retrait, creusées dans le roc, et sur lesquelles, à force de terre rapportée, on était parvenu à faire pousser quelques fleurs et quelques arbres à fruits, formaient le seul espace de plain-pied où l’on pût, dans les mauvais jours, risquer une promenade. Ces trois terrasses communiquaient l’une avec l’autre par des escaliers assez semblables à des échelles. Au-delà de la troisième, la nature, un instant contrainte, reprenait ses libres allures. Un inextricable amas d’arbrisseaux, de ronces, de buissons épineux, que jamais ni la faucille ni la serpe ne troublèrent dans leurs caprices, couvrait la pente abrupte et les flancs d’un ravin au fond duquel on entendait par intervalles, dans le silence de la nuit, le bruit irrégulier du torrent, tantôt grossi par les pluies d’orage, tantôt presque desséché.

Ainsi que M. d’Ilse me l’avait annoncé, l’intérieur du château était beaucoup plus confortable qu’on n’aurait dû l’attendre dans ce pays perdu, et surtout il renfermait un trésor précieux : une bibliothèque de plusieurs milliers de volumes, formée par une main sérieuse, et composée, en majeure partie, d’ouvrages de science naturelle, de philosophie et de poésie classique. Ce fut une nouvelle et grande émotion pour moi, lorsque après douze heures données au repos et à une sorte de prise de possession, par les yeux et par les oreilles, de tous les aspects et de tous les bruits de mon petit domaine, j’entrai dans la bibliothèque, résolue à mettre à profit les livres qui s’y trouvaient pour secouer l’ignorance qui commençait à peser lourdement sur mon esprit. Quatre portraits ornaient seuls cette vaste pièce ; c’étaient Galilée, Bacon, Descartes et Newton. Je ne connaissais point leurs œuvres ; mais je savais vaguement qu’ils avaient, les premiers, découvert les secrets de l’ordre universel, et qu’on les honorait comme les maîtres de la science. Longtemps je contemplai avec respect ces nobles fronts ; je me rappelle même qu’intérieurement je leur adressai une sorte d’invocation pieuse ; j’avais le culte de la grandeur ; et quelque chose me disait qu’elle était là, impérissable et sacrée.

Quand je voulus faire un choix dans cette imposante réunion de livres, mes perplexités furent extrêmes ; tout me tentait, tout me sollicitait presque également. Homère, Platon, Eschyle, Dante, Shakespeare, tous ces noms faisaient battre mon cœur. J’ouvris successivement plus de cent volumes. Ma main tremblait. Je compris cependant qu’il fallait dominer cette espèce de fièvre de l’intelligence et régler mes curiosités. Rentrée dans ma chambre, je passai tout un jour à faire et refaire, la plume à la main, pour tout le temps de mon séjour à B…, une distribution de mes heures, combinée de manière à éviter également la fatigue et l’oisiveté. Je réfléchis au but que je devais me proposer dans mes lectures, et je les classai par ordre. Deux heures de musique et des promenades que je voulais utiliser par des études botaniques seraient mes récréations. Il m’était ordonné de me coucher de très bonne heure. Je me promis seulement de faire le soir, avec ma chère Rhéa, quelques observations astronomiques, c’est-à-dire de tâcher de reconnaître, à la voûte céleste, la situation des constellations et le mouvement des astres, qui ne m’avaient été que très imparfaitement indiqués sur la sphère dans mes classes du couvent.

Rien que d’avoir arrêté à part moi ce règlement de vie, rien que la ferme résolution de m’y conformer invariablement, me donna une satisfaction intérieure que je n’avais jamais connue. Cette sage discipline changea bientôt ma satisfaction vague en un sentiment soutenu de bien-être moral qui s’accrut chaque jour. On me trouvera peut-être présomptueuse, et pourtant je ne saurais exprimer plus fidèlement ce qui m’arrivait, qu’en disant que, plus j’avançais dans les régions élevées de l’intelligence, plus, en même temps, j’apprenais à pénétrer en moi-même. Bien des notions confuses, bien des contradictions apparentes de mon esprit m’étaient expliquées ; je me sentais grandir moralement, et j’en éprouvais une joie indicible. Mes horizons intellectuels s’étendaient, je concevais la raison des choses ; un bel ordre apparaissait à mes yeux, et dans le vaste ensemble où ils venaient se ranger, les ennuis, les dégoûts de ma propre vie prenaient une proportion beaucoup plus acceptable.

À des jours occupés et tranquilles succédaient des nuits calmes et réparatrices. Je goûtai d’abord les bienfaits d’un sommeil profond dont j’avais perdu la douceur ; puis, quand les forces et l’activité de la jeunesse me revinrent, de belles visions charmèrent mes rêves en prolongeant les sensations heureuses de la journée. Avec quelle paix intérieure je venais reposer ma tête sur le pudique oreiller où je me retrouvais jeune fille ! De quel accent affectueux je rendais à ma chère Rhéa son bonsoir accoutumé en serrant sa main, dont l’ébène, qui contrastait avec la blancheur de mes doigts, la faisait rire comme une enfant qu’elle était. Oh ! j’étais heureuse alors ! La chasteté de ma vie avait relevé mon orgueil ; elle me portait à une douce exaltation, à une conception poétique des choses qui était plus que du bonheur. Quand par ma fenêtre, tournée au soleil levant, et dont j’avais bien soin de tenir les volets ouverts, le premier rayon du soleil arrivait jusqu’à mon lit et m’éveillait en touchant ma paupière, il me semblait que ce rayon consacrait t ma pensée, et, durant tout le jour, je croyais le sentir à mon front. Les souvenirs importuns et discordants de mon passé étaient chassés au loin et réduits au silence par les harmonies paisibles de ces monts solitaires.

Puisque j’ai nommé Rhéa, je dirai quelques mots de cette unique compagne de mes meilleurs jours. Un concours de circonstances romanesques l’avait fait naître bâtarde, négresse et juive. Les péripéties les plus singulières l’avaient en quelque sorte jetée sous les pas de ma tante, qui la recueillit dans le but de la convertir. Les conversions étaient alors en grande vogue ; le procédé en était simple, mais infaillible. On étayait auprès des catéchumènes l’espoir d’une vie de félicités à venir par la certitude de grands avantages présents ; et, ainsi, des malheureux sans asile et sans pain embrassaient avec ardeur la vraie religion, vraie à leurs yeux surtout en ce qu’elle leur assurait l’existence. Les baptêmes de juifs, de mahométans et de calvinistes étaient fort à la mode ; ma tante voulut être marraine, elle le fut. Un peu d’hypocrisie ternit pendant un an la sincérité de caractère qui me fit depuis tant chérir Rhéa ; et, lorsque je me mariai, on me la donna à titre de seconde femme de chambre, comme une personne à laquelle on pouvait se fier en toutes choses.

Rhéa était jolie et coquette. Son visage n’avait de la race nègre que peu de caractères, et très adoucis. L’embonpoint de ses joues rondes et fermes atténuait beaucoup l’effet désagréable de son nez un peu épaté et de ses lèvres épaisses ; ses cheveux, quoique crépus, étaient si fins, que cela semblait un agrément ; son front était caucasien, et, quant à ses yeux, jamais chrétienne de pure extraction n’en eut de plus veloutés et de plus expressifs.

Peu de temps avant mon départ pour B…, elle était venue un soir tout en larmes m’annoncer qu’il lui fallait me quitter. Comme elle s’opiniâtrait à ne pas me dire pourquoi, je pensai qu’elle avait quelque intrigue cachée et ne voulait pas s’éloigner de son galant ; je la traitai avec froideur. Quelques jours après, quand il fut décidé que M. d’Ilse ne m’accompagnerait point, elle se jeta à mes pieds, me supplia d’oublier son caprice, et me jura un dévouement éternel. À partir de cet instant, elle ne dissimula plus son aversion pour mon mari ; je crus deviner, et ma tendresse pour Rhéa ne fit que s’accroître.

Dans le sévère règlement de mes heures à B…, je demeurais seule tout le jour, mais le soir venu, j’appelais Rhéa, et, munies d’une lanterne et d’un globe céleste, nous allions ensemble sur la terrasse faire nos observations. Rien n’était plus drôle que l’ardeur un peu jalouse que nous portions l’une et l’autre à ce que nous appelions nos découvertes. Chacune de nous avait ses prédilections. J’avais élu Véga, la première étoile qui se montrait distinctement à notre horizon, pour arbitre de mes destinées ; Rhéa s’était éprise de Cassiopée, dont le zigzag formait, disait-elle, deux fois la première lettre de mon nom ; nous nous perdions parfois entre la tête et la queue du Dragon, champ habituel de nos disputes. Heureux temps !

Les lettres de Néris étaient rares et laconiques. C’était Ferdinand qui les écrivait sous la dictée de son oncle dont la santé ne se remettait que lentement. Un mois se passa de la sorte ; un mois qui suffit à me faire oublier le passé et l’avenir. J’étais toute au présent. Rendue, pour ainsi dire, au sentiment de ma vie naturelle, je respirais l’air qui convenait à ma poitrine. Je me rappelais à chaque instant, pour me l’appliquer, le dicton favori de Rosane : « Aimez la vie, la vie vous aimera. »

Un matin, vers dix heures, Rhéa était occupée à tresser mes cheveux, lorsque, à un bruit qui se fit dans la cour, elle s’élança à la fenêtre et s’écria avec un accent qui me fit pâlir :

— Monsieur le comte !

Nous demeurâmes un instant muettes.

— Va voir, lui dis-je enfin ; va au-devant de M. d’Ilse… Empêche-le d’entrer ici jusqu’à ce que je sois remise… Je me sens défaillir.

Elle sortit ; j’allai à la fenêtre, mais je n’aperçus plus que le char-à-bancs vide, traîné par les bœufs qui regagnaient lentement la grille. Le comte était déjà dans l’intérieur du château sans doute… En effet j’entendis presque aussitôt un bruit de pas sur l’escalier… dans le corridor… à ma porte… On ouvrait ; je saisis l’angle de la table pour me soutenir, craignant de tomber à la renverse…

Mais, quelle fut ma surprise en voyant devant moi, au lieu d’un visage abhorré, la figure ouverte et douce de Ferdinand ! L’étonnement m’ôta la parole, et je me jetai à son cou. Je ne lui avais jamais donné la main, et je m’aperçus, à la vive rougeur qui monta à son front que je venais de faire une chose insolite ; je songeai à mes cheveux en désordre, à mes bras nus… Toutes ces réflexions me traversèrent l’esprit en un clin d’œil.

— Comment va M. d’Ilse ? m’écriai-je avec impétuosité, pensant ainsi donner le change à Ferdinand et colorer par une feinte inquiétude mon agitation et mon trouble ; serait-il plus malade ? m’envoie-t-il chercher ?…

Et je me rassis, faisant signe à Ferdinand de s’asseoir.

— Non, madame, me dit-il, mon oncle est toujours dans le même état. Je suis appelé à Genève par des affaires ; et, comme une de ses plus anciennes amies se trouve en ce moment à Néris et lui donne des soins, M. d’Ilse m’a ordonné de le quitter, me priant seulement de faire un petit détour, afin de vous porter, en passant, de ses nouvelles.

Je fis encore quelques questions pour la forme, puis je m’occupai de l’installation de Ferdinand, je voulus lui montrer moi-même, chambre par chambre, tout mon petit castel ; je le conduisis au jardin, dans les greniers, dans les caves, partout ; toute cette journée se passa de ma part en prévenances et en gracieusetés… Je lui savais un tel gré de n’être pas le comte d’Ilse !

 

Le soir venu, nous allâmes saluer le lever des astres. Ferdinand, qui était assez fort en mathématiques, trouva bientôt une méthode beaucoup plus prompte et plus sûre que la nôtre pour reconnaître les constellations. Cette seule séance nous avança plus que toutes les séances précédentes ensemble. Rhéa était émerveillée de tant de savoir, et moi ravie de voir augmenter l’intérêt et l’émulation de nos études par la présence d’un aimable enfant, qui semblait aussi heureux de se trouver là que nous de le recevoir.

Les jours suivants, pendant près d’une semaine, car chaque soir Ferdinand se préparait à partir le lendemain, et chaque matin je lui fournissais une excellente raison ou du moins un prétexte très plausible pour rester, nous fîmes avec Rhéa de longues excursions dans la montagne. Sous l’escorte d’un cavalier, j’osai m’aventurer bien au-delà des limites ordinaires de nos promenades. Animée par la découverte de sites dont le caractère grandiose me transportait, je ne m’apercevais ni de la fatigue, ni même du danger de nos ascensions par des sentiers non frayés, étroits et glissants, au bord de profonds ravins.

Tantôt Ferdinand me donnait le bras ; d’autres fois il me prenait par la taille, et me faisait gravir, en me soulevant à demi, des endroits escarpés ; le plus souvent il me tenait la main avec force, m’attirait et me retenait sur de petits terre-pleins, d’où l’on avait d’admirables échappées de vue, mais où le moindre faux pas devenait un péril réel. Ferdinand parlait très peu ; mais ses yeux, d’ordinaire doux et voilés, brillaient alors de l’éclat du plaisir. Le soir, après la séance d’astronomie, nous rentrions au salon, et je lisais à haute voix. Rhéa et lui s’asseyaient à mes pieds ; je tenais le livre d’une main ; l’autre reposait d’ordinaire sur le front de ma chère négresse. Il arriva plusieurs fois que je me trompai ; mes distractions devinrent un droit ; le lien de famille couvrait ces dangereuses familiarités d’une apparence trompeuse.

Je ne sais pourquoi, un jour, comme je faisais glisser mes doigts dans la chevelure soyeuse de Ferdinand avec une complaisance toute nouvelle, mes yeux quittèrent le livre, et je surpris entre Rhéa et lui un regard qui me sembla d’intelligence. Ma main s’éloigna vivement. Je continuai la lecture d’une voix altérée ; bientôt je me vis forcée de la suspendre et j’allai me coucher en me plaignant d’un violent mal de tête. Le lendemain matin, j’avais si bien employé la nuit, que, à force de passer et de repasser dans mon esprit tous les incidents, toutes les circonstances de notre vie depuis trois semaines, j’en étais arrivée à la conviction que Ferdinand et Rhéa étaient épris l’un de de l’autre, cela me semblait de la dernière inconvenance.

Je m’aperçus aussi tout à coup que Rhéa passait beaucoup trop de temps à sa toilette ; qu’elle ne travaillait guère ; que les chiffons bariolés dont elle se couvrait la tête étaient d’un goût affreux, très ridicule à la campagne. Je la grondai sèchement. Ferdinand était là, il prit son parti contre moi ; j’en ressentis du dépit, car j’avais évidemment tort. Rhéa sortit de la chambre en pleurant ; Ferdinand garda le silence. Au bout de quelques minutes assez pénibles : – J’ai gâté cette fille, dis-je avec hauteur, elle devient intolérable ; puis je sortis à mon tour, mécontente de Rhéa, mécontente de Ferdinand, mécontente surtout de moi-même.

La soirée fut silencieuse. Rhéa était triste, je la trouvai maussade. Le lendemain et les jours suivants, je m’arrangeai pour sortir seule avec Ferdinand, sans qu’elle me vît : mais je ne sais pourquoi ces promenades, jusque-là animées et joyeuses, furent taciturnes et contraintes. Ferdinand semblait tout à coup en proie à une mélancolie profonde ; une sourde colère grondait dans mon cœur.

À deux ou trois soirs de là, le temps ayant fraîchi subitement, ainsi qu’il arrive dans les montagnes, je fis allumer dans la cheminée du salon un grand feu de pommes de pin, et, enfoncée dans un énorme fauteuil, les pieds allongés sur les chenets, je pris soudain la résolution de m’expliquer avec Ferdinand. La situation ne me semblait plus tenable.

— Mon ami, lui dis-je, cherchant, mais très gauchement, à prendre un ton de plaisanterie, vous allez me trouver bien inhospitalière ; mais… il y a longtemps déjà que vous êtes ici…, je craindrais…

Il pâlit soudain.

— Je m’y attendais, dit-il avec une émotion contenue. Quand ordonnez-vous que je parte ?

— Mais, repris-je, non sans embarras… après-demain… dans l’après-midi… ou bien…

Il m’interrompit.

— Tout un jour de sursis ! c’est beaucoup, et je vous rends grâce.

En disant ces mots, il se leva lentement et tomba à genoux près de moi.

— Mon ami, lui dis-je, il m’en coûte plus que vous ne pouvez croire ; mais parlons franchement… Vous êtes amoureux… Depuis quelque temps cela est visible…

Il me regarda avec anxiété.

— Je sais bien que ce ne peut être qu’une fantaisie, mais…

— Une fantaisie à laquelle je ne survivrai pas, murmura-t-il sourdement.

— Une fantaisie sans issue possible, repris-je en appuyant sur le mot, mais qui pourrait troubler le repos, égarer la raison de cette pauvre fille…

— De qui parlez-vous ? dit-il d’un air surpris en se relevant brusquement.

— Ne feignez pas la surprise, mon cher Ferdinand ; Rhéa ne sait rien dissimuler, et…

— Ah ! madame, l’ironie est amère, dit-il.

Puis il sortit sans ajouter un mot.

Serait-ce moi qu’il aime ?… Telle fut la pensée qui me traversa l’esprit. Et tout le reste de la soirée et même de la nuit je ne fis autre chose que commenter de mille façons différentes cette pensée, qui me causait un trouble, et, il faut bien l’avouer, une joie inexprimables.

IV

Le lendemain, vers l’heure du déjeuner, sans trop savoir comment, je me trouvai devant la porte de Ferdinand ; elle était entre-bâillée ; je la poussai, et, en entrant dans la chambre, je vis une malle, un sac de voyage, tous les apprêts d’un départ. Ferdinand, appuyé contre la fenêtre, semblait regarder fixement le paysage ; au bruit que je fis, il se retourna ; ses yeux étaient gonflés et rouges, ses joues plus pâles encore que d’ordinaire.

— Qu’est-ce que tout cela signifie ? lui dis-je d’un ton que j’essayai de rendre brusque et qui malgré moi était attendri…

— J’allais vous faire mes adieux, dit-il, je pars tout à l’heure.

— Pourquoi ?

— À quoi bon rester ?

— À quoi bon partir ?

— C’est vous qui l’avez ordonné… ; et je me sens trop malheureux pour profiter de ce jour que vous aviez daigné m’accorder encore… Oh, oui, madame, reprit-il, voyant que je ne parlais pas, vos ironies sont bien cruelles… ; je n’aurais jamais cru…

— Écoutez-moi, Ferdinand, lui dis-je en appuyant ma main sur son épaule, comme je le faisais quelquefois dans nos courses de montagnes, si je vous ai blessé, oubliez-le, pardonnez-le, repris-je non sans quelque hésitation ; je vois que je me suis trompée… Prouvez-moi que vous ne m’en voulez pas, et restez.

On vint avertir que le déjeuner était servi. Je passai mon bras dans le sien ; je sentis que sa résolution et sa colère, s’il en avait eu, étaient évanouies ; une révélation mutuelle se fit dans ce silence d’un moment. Tout le reste du jour et les jours suivants furent délicieux. Je me disais que j’avais beaucoup à réparer, et, quittant avec Rhéa le ton d’autorité, je pris le rôle d’une sœur affectueuse. Quant à Ferdinand, je devins ce que j’avais été le premier jour, avec une nuance de plus, mais insaisissable. J’étais gaie, expansive, ingénieuse à trouver mille motifs pour ne nous point quitter tous les trois. Je n’ai jamais rien vu de comparable à l’expression heureuse de son charmant visage en ces instants de douce familiarité, où, par une coquetterie instinctive, je le plaisantais et je me plaisantais moi-même, à mots couverts, sur mes étranges soupçons. En effet, il me paraissait inouï, impossible d’avoir pu le croire une minute épris d’une négresse. Elle était jolie, sans doute, mais Rhéa inspirer de l’amour, à un homme délicat, exquis, tel que Ferdinand ! C’était de la démence, pensai-je.

Une semaine s’écoula ainsi. Tout, autour de moi, se colorait d’un prisme enchanteur ; les plus vulgaires détails de la vie prenaient un intérêt, une grâce indéfinissables. La manière d’être de Rhéa m’assurait que je l’avais bien mal jugée. Le changement visible de Ferdinand, notre intimité chaque jour plus tendre ne lui causaient nul déplaisir ; loin de là ! Dans nos longs entretiens du soir, pendant qu’elle m’aidait à ma toilette de nuit, elle me contait mille choses qu’elle avait observées et qui inclinaient de plus en plus mon cœur à l’amour.

Il était bien entendu que Ferdinand m’aimait, mais il ne l’avait pas dit ; le mot d’amour n’avait pas été prononcé ; aucune lutte n’était engagée entre le penchant et le devoir ; notre mutuelle tendresse se voilait sous la complaisante figure de la parenté. Ferdinand ne m’appelait plus jamais madame, mais, à tout propos, le mot de ma tante venait autoriser une caresse ; le ton de plaisanterie adopté comme d’un accord tacite ne permettait plus de se fâcher. À chaque instant, dans nos promenades, il survenait des obstacles qui l’obligeaient à m’enlever dans ses bras, tantôt pour franchir un endroit trop pierreux où je me fusse blessé les pieds, tantôt pour sauter par-dessus de gros troncs d’arbres renversés par l’ouragan et qui nous barraient le passage ! Et comme alors il me serrait d’une étreinte passionnée ! comme je sentais son cœur battre près du mien ! comme il savait me dérober un prompt baiser qui me laissait incertaine et ravie !… Nous en étions tous deux aux plus pures extases de l’amour, et notre bonheur, muet et chaste, ne nous semblait pouvoir ni s’accroître, ni s’évanouir. Tout, d’ailleurs, conspirait pour lui : la solitude, la splendeur des jours, l’éloquente beauté des nuits, la parité de nos jeunes années, cette insouciance de l’avenir, don fugitif des premières amours ; une lettre enfin qui nous fit bondir de joie, annonçant que le comte passerait la seconde saison aux eaux. Cela nous donnait six semaines ! six semaines ou l’éternité !

Quelquefois, je prenais tout à coup des airs sévères, des vrais airs de tante, disait Ferdinand. Il m’appelait alors sa tante de G., et imitait, de la façon la plus grotesque, le ton, l’étiquette, et jusqu’aux antiques révérences de ce salon modèle où il avait été quelquefois admis.

— Et vos affaires ? lui dis-je un jour où nous nous amusions, comme des écoliers, à lancer dans le bassin, qui servait à l’arrosement du jardin, de petites frégates en carton, construites avec la plus scrupuleuse exactitude par Ferdinand.

Il me regarda d’un air de triomphante malice.

— Mes affaires de famille ! c’était un thème de rhétorique, une amplification à cette fin de me tirer de Néris, où je tournais à la mort. Trois heures de temps suffiront, et au-delà, pour toutes les signatures requises ; et, ma tante adorable et adorée, c’est ainsi qu’il m’appelait dans ses moments de plus belle humeur, si vous consentiez à venir avec moi, je suis sûr que cela m’inspirerait, et que jamais plus fulgurant paraphe n’aurait été apposé au bas d’un acte légal.

L’idée d’une excursion en Suisse m’était déjà venue plusieurs fois à l’esprit ; j’avais surtout un extrême désir de voir le mont Saint-Bernard, dont Rosane m’avait fait une description très poétique. Il fut bientôt décidé que, M. d’Ilse me donnant rendez-vous à Paris, et me laissant absolument libre de l’époque où il me conviendrait d’y revenir, je prendrais une quinzaine de jours, vers la fin du mois de septembre, où nous allions entrer, pour voir Genève, la vallée du Rhône et le fameux hospice des frères sauveurs.

À ces jours de gaieté enfantine, succédèrent peu à peu, et sans que nous nous aperçussions d’aucun changement, des jours d’abattement et de mélancolie. Nous cherchions l’un et l’autre à nous isoler ; nous ne causions presque plus ; les saillies et les naïvetés de Rhéa, qui seule restait la même, ne nous arrachaient qu’un sourire distrait ; j’avais de nouveau perdu le sommeil ; ma respiration devenait fiévreuse ; on me trouvait changée. Ferdinand me regardait parfois avec une singulière expression de ravissement triste qui me troublait jusqu’au fond de l’âme.

Un soir, vers minuit, me sentant oppressée, au lieu de monter à ma chambre en quittant le salon, je sortis à la dérobée pour aller respirer en plein air. Il faisait sombre ; j’eus quelque peine à reconnaître l’escalier de la terrasse. Pensive, agitée plus que de coutume, presque alarmée, j’aurais voulu pouvoir errer en liberté dans la campagne ; il me semblait que je ne serais jamais assez seule. Mais la nuit était trop profonde pour qu’il fût possible de sortir du jardin. À peine quelques étoiles scintillaient faiblement au ciel orageux. Je m’assis sur un banc, à l’extrémité de la dernière terrasse. Effrayé sans doute à mon approche, un courlis qui nichait près du ravin jeta dans l’espace son interrogation inquiète et mélancolique. Ce cri bien connu, entendu chaque soir, me fit l’effet cette fois d’un triste augure. Je regardai Véga, la douce Véga, comme pour lui demander de me protéger. Elle était presque invisible, tant ses rayons pâles avaient peine à percer l’épais nuage qui la voilait… En cet instant, mon nom retentit dans le silence. On m’appelait.

— Rhéa, répondis-je.

Pourquoi cette parole hypocrite qui mentait à mon cœur ? Je savais bien que ce n’était pas Rhéa qui s’approchait ; depuis longtemps déjà je ne pouvais plus me méprendre, car je n’entendais plus le bruit de pas sans une émotion violente… En effet, un bras enlacé autour de ma taille ne me permit plus de feindre.

— C’est vous, Ferdinand, murmurai-je en essayant de me dégager ; mais il me retint avec force.

— Je vous cherche partout, me dit-il d’une voix altérée. Me fuyez-vous ?

— Ne fuis pas, continua-t-il en m’attirant sur son cœur et en m’entraînant, dans l’obscurité de plus en plus profonde, vers le banc de pierre que je venais de quitter ; ne fuis pas l’amour, l’amour ardent, éperdu qui me dévore ! Écoute-moi ! écoute aussi ta jeunesse qui parle, et mes transports, et mes désirs !…

Il se tut tout à coup. Je m’étais laissée aller dans ses bras, défaillante, à demi morte.

— Valentia ! s’écria-t-il d’un accent qui retentit encore aujourd’hui à mes oreilles !…

— Valentia, reprit-il au bout d’un long silence et d’une voix sourde…

Dominée par sa passion, vaincue par la mienne, je lui rendis son étreinte.

Ô nuit orageuse, étoiles pâlissantes, silence où s’alla perdre le premier soupir d’une première volupté, restez à tout jamais sacrés à ma mémoire et à mon cœur ! Colères, révoltes, blasphèmes, haines et vengeances de ma pensée, respectez ce souvenir. Arrêtez-vous devant la sainte chimère, devant la noble erreur de mon unique amour ! Le bonheur des jours suivants fut sans mélange ; aucun nuage ne le vint troubler. La pensée d’une infidélité, d’un manque de foi, n’effleurait pas même mon âme. M. d’Ilse n’existait plus pour moi ; il n’avait jamais existé. Je ne saurais mieux rendre l’état de mon esprit, qu’en disant que je me sentais comme ressuscitée, entrée dans un monde nouveau, inaccessible à tout ce qui avait empoisonné ma vie passée. Sans m’en rendre compte explicitement, j’étais bien déterminée à ne jamais revoir mon mari. Paris ne se trouvait plus sur la carte où voyageaient mes rêves. L’Italie, la Grèce, l’Égypte, les Indes, les mers infinies, les horizons enflammés, les libres espaces, voilà ce qu’il faut aux exigences impérieuses d’un sentiment sans partage et sans bornes ! Mais je ne formais aucun projet précis. Donner le bonheur et le recevoir, passer de la tendresse à la passion, du recueillement à l’extase, vivre enfin de toute l’énergie d’une jeunesse soudain ranimée, respirer par tous les pores les délices inconnues, inouïes, toujours nouvelles, d’un mutuel amour, telle fut ma vie à dater du jour où je m’éveillai dans les bras de mon amant, et où son regard timide et fier me révéla ce qu’était, pour l’homme vraiment épris, la femme loyale et chaste qui a su se donner sans faiblesse, sans honte, sans regret !

Il me semblait impossible que Ferdinand ne pensât pas comme moi ; aussi en faisant mes préparatifs pour le petit voyage de Genève, je fis emballer, sans le consulter, tout ce qui me sembla devoir être utile pour un séjour à Rome ou à Naples. J’ignorais si Ferdinand avait de la fortune, et je pensais bien qu’une fois ma fuite connue, M. d’Ilse ne se croirait obligé à rien et me laisserait dans un complet dénuement. Ma seule richesse consistait en quatre rouleaux de vingt-cinq napoléons chacun et une belle croix de diamants, présent de mon oncle, qui pouvait valoir une quinzaine de mille francs. Mes autres parures étaient restées à Paris ; d’ailleurs, j’aurais cru commettre un vol en emportant quelque chose qui me vint du comte d’Ilse. C’était assez, pensais-je, pour les frais de voyage et du premier établissement. Puis nous travaillerions ; Ferdinand ferait des tableaux qui se vendraient sans doute fort cher.

Rhéa savait remettre à neuf les dentelles, talent rare et qui ne pouvait manquer d’être très productif ; quant à moi, je donnerais également bien des leçons de musique, de littérature, d’anglais, etc. J’étais d’une bonne foi et d’une naïveté parfaites.

Nous partîmes ainsi sans nous être aucunement expliqués. Je versai quelques larmes en voyant disparaître la tourelle chérie où j’avais passé des jours si beaux. Puis mon imagination prit un autre cours, je ne songeai plus qu’à l’avenir, et j’appelai de mes vœux les plus ardents la patrie inconnue que me préparait ma destinée.

Nous ne fîmes que traverser Genève ; Ferdinand ne voulait n’entendre parler d’affaires qu’au retour. Je laissai ma voiture de poste à l’hôtel, et nous louâmes ce qu’on appelle dans le pays un char de côté, espèce de voiture à un cheval, très basse, et formée par des rideaux en cuir. Rhéa prit place auprès du cocher, et nous voyageâmes ainsi à petites journées, le long du lac, nous arrêtant partout où Ferdinand, qui avait passé son enfance dans ces contrées, connaissait quelque beau site intérieur qu’il nous menait voir. Nous mîmes une semaine à gagner le mont Saint-Bernard.

La chaîne des Alpes, on le sait, a trois zones bien distinctes qui, superposées l’une à l’autre, vont en rétrécissant leur circuit de la base au sommet : la zone des châtaigniers, dont le feuillage se teignait en cette saison d’un beau jaune mêlé de pourpre ; la zone des sapins, d’un vert sombre, aux aiguilles sonores qui forment en s’entrechoquant au vent un bruit orageux tout semblable à celui des flots de la mer ; et enfin la zone des neiges, qui commence par de petites flaques isolées dont l’immaculée blancheur détache, en les entourant, les masses grisâtres des rochers couverts de lichens et les touffes purpurines du rhododendron. Peu à peu ces flaques s’étendent ; la végétation semble renoncer à leur disputer l’espace ; quelques arbustes rabougris et noirâtres percent seuls le sol de loin en loin ; les herbes et les mousses ne paraissent plus que dans quelque creux abrité du nord ; puis enfin ces chétifs efforts d’une sève qui se glace s’arrêtent à leur tour, et l’œil étonné se fatigue à chercher un point de repos sur une morne étendue dont l’uniformité le frappe d’une sorte de consternation.

Nous marchions depuis environ deux heures ; l’air de plus en plus rare me causait une singulière angoisse ; le froid gagnait jusqu’à la moelle de mes os, lorsque le guide, étendant la main en avant, nous dit : – Voici l’hospice. En effet, à deux cents pas au-dessus de nous, vers la droite, à l’entrée de ce qu’on pourrait appeler une vallée par comparaison avec les pics qui l’environnent de toutes parts, j’aperçus un bâtiment de médiocre grandeur, très nu, et dont les angles, d’un gris sale, saillaient tristement sur le fond de neige auquel le soleil couchant jetait en ce moment une teinte rosée éblouissante. C’était un contraste d’un effet inouï et qui me serra le cœur. La nature me semblait ironique dans son impitoyable beauté.

Les aboiements et les caresses des trois énormes chiens à long poil fauve m’arrachèrent à ma rêverie ; deux religieux, vêtus du froc et du capuchon bruns, vinrent à notre rencontre ; ils nous conduisirent dans la salle des étrangers, où plusieurs personnes, arrivées avant nous, étaient attablées ; nous nous joignîmes à elles.

Le repas se composait de salaisons et de légumes sans saveur, venus dans un jardin de quarante pieds carrés que les frères cultivaient à grand’peine. J’essayai de causer avec ceux qui nous avaient reçus, puis avec d’autres qui survinrent ; je m’étais figuré que des hommes capables de choisir une telle vie, dans un tel lieu, devaient avoir une imagination ardente, des idées exaltées. Une existence éprouvée par de grandes commotions morales, de violentes passions combattues, pouvaient seules, pensais-je, élever l’âme au niveau de ces hautes solitudes ; des souvenirs impérissables, des espérances divines, pouvaient seuls en faire supporter la perpétuelle désolation. Dans quelle erreur j’étais encore ! Je ne trouvai rien de ce que j’attendais, et l’entretien de ces hommes bornés finit par me faire trouver très ordinaire cette vie dont, à distance, l’austérité m’avait paru sublime.

Après le repas, les étrangers sortirent pour explorer les alentours de l’hospice et voir un petit lac que les religieux montrent avec une sorte de vanité. Quant à moi, j’étais lasse, j’avais froid ; je préférai rester près du feu. Un frère m’apporta le livre des voyageurs et me pria de vouloir bien, suivant l’usage, y inscrire mon nom.

Qu’on juge de ma surprise, en voyant au bas de la dernière page, écrits d’une encre encore fraîche et d’une main qui m’était bien connue, ces deux noms : lord V. ; la vicomtesse d’Ermeuil ! Je fis une exclamation ; au même moment la porte s’ouvrait, et Rosane tombait dans mes bras.

Dieu ! qu’elle me parut jolie, toute rose et blanche, sous son capuchon de velours noir d’où s’échappaient les spirales détendues de ses longs cheveux blonds ; souriante et gracieuse dans cette âpre solitude comme dans son boudoir de Paris ! Avec quel ravissement j’entendis, près de mon oreille, le petit bruit de castagnettes que faisait, à son bras jeté autour de mon cou, son bracelet d’anneaux enlacés ! Elle vit que je le regardais.

— Il n’y a rien de changé, dit-elle en riant ; il n’y a qu’un anneau de plus.

Puis elle s’assit à mes côtés, et mille questions volèrent de sa bouche et de la mienne, avant qu’une seule réponse essayât de les interrompre.

— … Figure-toi, dit enfin Rosane, lorsque j’eus nommé lord V…, que nous ne nous aimons plus ; ce qui s’appelle plus. Mais c’est un homme d’un savoir-vivre exquis, et il n’a pas voulu consentir à me laisser partir seule, quoiqu’il laisse à Venise une femme dont il est amoureux fou ; il me conduit jusqu’à Lyon, où je trouverai mon frère, ce qui assure ma rentrée. La Contarini est furieuse de cette politesse qu’elle prend pour de l’amour. Ces Italiennes n’ont aucune idée des convenances. Tant il y a que ce pauvre V… court grand risque, au retour, d’un coup de couteau, alla veneziana, nella gondola, al chiaro di luna ! Mais il voyage pour s’instruire, dit-il, et désire constater l’existence de la jalousie, passion morte, assure-t-il, avec Othello. Ah ! si tu savais combien il a d’esprit et comme il est drôle ! C’est étonnant pour un Anglais. Nous n’avons fait que rire de Venise jusqu’ici. Mais, à propos, et toi ?

Il me fut impossible de faire à cette belle rieuse une confidence complète de mon sérieux amour. Elle comprit à demi-mot, et, comme elle n’était jamais indiscrète qu’à ses propres dépens, elle ne me fit pas une question, voyant bien qu’il me déplairait de parler davantage ; et la conversation prit un autre cours. Elle me demanda seulement encore en souriant si elle n’empiétait pas sur les droits de quelqu’un en me priant pour cette nuit de partager ma chambre avec elle.

Je l’assurai en rougissant qu’elle me ferait un plaisir extrême. Les promeneurs rentrèrent ; nous fîmes plus ample connaissance autour de la table, où l’on nous servit un thé que lord V…, fidèle à ses habitudes britanniques, avait trouvé moyen d’improviser dans ces neiges ; et, vers neuf heures, comme nous devions tous repartir le lendemain de bon matin, nous nous séparâmes.

Rosane s’installa avec moi dans une petite chambre à deux lits. Nous nous reprîmes à jaser comme deux pensionnaires. Cependant, peu à peu le silence nous gagna, puis le sommeil ; puis un songe charmant me montra Rosane sous la figure d’un ange couronné de lis qui se balançait dans l’espace, montait de nuage en nuage jusqu’à un orbe radieux où il s’absorbait dans la lumière.

J’en étais là de mon rêve, lorsque des sons étranges, qui semblaient venir des profondeurs de la terre, inquiétèrent mon oreille. J’écoutai, non sans quelque effroi ; une espèce de psalmodie souterraine, lugubre, m’arrivait indistincte. Ma surprise fut au comble lorsque j’aperçus, à la clarté de la lune qui était dans son plein, Rosane agenouillée en fervente oraison !

— Rosane ! lui dis-je à demi-voix, comme pour m’assurer que je ne rêvais pas.

— Ah ! tu es éveillée, dit-elle en accourant m’embrasser.

— Qu’est-ce donc que ce bruit ?

— Ce sont nos braves pères qui chantent matines ; moi, je disais mon Ave Maria. Je la remerciais de tout mon cœur, cette belle et bonne Madone, de m’avoir si bien protégée pendant mon voyage, et je lui demandais de me faire trouver un amant aussi accompli que celui que je quitte.

Elle devina sans doute mon étonnement.

— Je te scandalise, je vois cela ; tu as les préjugés français. Quand tu auras été en Italie, tu me comprendras. Regarde, me dit-elle en me mettant dans la main un grand rosaire qui pendait à son cou, c’est Mgr Prosperi qui m’a donné cette corona ; il m’a dit que si je la portais toutes les nuits, et si je ne manquais jamais à dire l’Angélus du soir, tous mes péchés me seraient remis comme à la Madeleine. La célèbre Ranuzzari, qui a toujours, à ce qu’elle prétend, autant d’amants dans une ville qu’elle y joue de rôles, m’expliquait un jour sa religion, devenue la mienne : Je ne prie jamais le Père éternel, me disait-elle un après-midi, à la chapelle Sixtine ; il me fait peur avec sa grande barbe ; je ne prie pas le Saint-Esprit, car il ne paraît pas qu’il se mêle beaucoup des affaires de ce monde ; mais Jésus et la Madone, il caro bambino et la santissima madre, che delizia di pregarle ! sono tanto buoni e tanto belli !

» Mais, tiens ; viens voir un beau spectacle, me dit Rosane en me prenant dans ses bras, et en me portant jusqu’à la fenêtre avec une aisance et une vivacité de mouvement étonnants dans un être qui paraissait si délicat.

En effet, un tableau, unique peut-être au monde dans sa morne beauté, s’offrit à ma vue. La vallée de neige et les cimes inclinées qui l’entouraient semblaient, à la lueur égale et pâle de la lune, une vaste coupe d’argent mat, aux bords évasés ; vers son milieu, un petit lac, profond et limpide, où se reflétait une lumière plus vive, doucement effleuré par l’haleine de la nuit, ondulait en chatoyant comme une belle opale.

Jamais je n’avais vu, jamais sans doute mon œil ne contemplera plus un effet aussi peu terrestre. Il me parut que j’étais soudain transportée dans une autre planète, sur un globe différent du nôtre, où des existences étranges allaient m’apparaître. Cette blancheur immaculée du paysage, rendue plus sensible encore par la froide blancheur de la lumière qui l’éclairait ; ces lignes prolongées sans interruption et sans accident sous une épaisse couche neigeuse, n’étaient point, pour des yeux humains accoutumés à la puissante diversité de couleurs et de formes qu’évoque le dieu du jour, un spectacle naturel. Les chants monotones, et comme pâles aussi, qui montaient lentement de sous terre, aspirés, on aurait pu croire, par les rayons de l’astre mystérieux, paraissaient à mes sens surpris les accents voilés de quelque génie enchaîné ou les voix lugubres des invisibles habitants de ces blêmes contrées.

Pour la seconde fois, – la première ce fut en ouvrant mon balcon sur le Jura, – j’eus une impression de grandeur qui remplit mon âme ; mais une pensée triste l’y troubla bientôt : la grandeur, me dis-je, n’imprime-t-elle donc son caractère sacré qu’aux œuvres de la nature, et la vie de l’homme n’en reproduit-elle que des images effacées ?

Rosane, me voyant très émue, me reporta doucement sur mon lit et m’ordonna de fermer les yeux. Quelques minutes après les chants s’éteignirent, je m’assoupis. À mon réveil j’eus besoin du témoignage de ma chère compagne pour me convaincre que je n’avais pas eu durant la nuit une sorte de délire.

V

Nous nous séparâmes à Genève. Malgré le plaisir très vif que j’avais éprouvé à revoir Rosane, je me sentis heureuse en me retrouvant seule avec Ferdinand. Mon dessein de partir avec lui pour la Grèce s’était de plus en plus précisé et arrêté dans mon esprit. Je me figurais avec ravissement le moment où j’allais le lui annoncer. Quelle joie ! quel bonheur ! quelles extases j’allais lire sur ce visage adoré ! Que dirait-il ? que ferait-il ? trouverait-il des paroles ? ne m’étoufferait-il pas en m’étreignant sur son cœur ? Dieu ! qu’une telle mort serait douce ! Telles étaient les délicieuses perplexités de mon imagination pendant que Ferdinand se hâtait de terminer les affaires de famille qui avaient nécessité sa présence. Lorsqu’il revint m’annoncer que tout était fini :

— Eh bien ! lui dis-je, il faut maintenant songer à faire viser nos passeports.

— Sans doute ; j’y cours de ce pas.

— Vous ne me demandez pas pour où, Ferdinand ?… Et mon cœur battait comme je ne l’avais jamais senti battre.

— Mais cela va sans dire.

— Comment ?

— Je vais les faire viser pour Paris.

— Vous êtes insensé, repris-je à mon tour d’un ton moins tendre ; faites-les viser pour Naples et Athènes.

Il me regarda d’un air de surprise profonde, mais qui semblait plus consternée que joyeuse. Je sentis un frisson passer par tout mon corps.

— Vous n’imaginez pas, n’est-il pas vrai, que je vais retrouver mon mari ! Jamais je ne le reverrai.

Ferdinand devint pâle comme la mort. Puis, me prenant dans ses bras, il me fit asseoir sur ses genoux, et laissa tomber sa tête sur mon épaule.

— Valentia ! s’écria-t-il d’une voix étouffée, que tu es cruelle ! Tu m’ouvres le ciel et l’enfer à la fois ; car l’héroïsme de ton dévouement me fait sentir que, pour valoir autant que toi, je ne le dois point accepter.

Je l’écoutais, n’en croyant pas mes oreilles. Il s’était remis de sa première surprise, et me parla longtemps d’un accent pénétré. Il trouva des raisons parfaites, des paroles éloquentes pour me dissuader ; mais, comme tous ses arguments étaient tirés de mon intérêt et non du sien, ils glissaient sur mon cœur, que je sentais tout à coup froid et impénétrable comme l’acier. Je tombais de si haut ; ce que j’entendais était si différent de ce que j’avais cru entendre ! Durant un assez long temps, je ne compris qu’à moitié ses étranges discours. Enfin, je lui répondis ; je fus obligée de défendre comme un avocat ma résolution de femme enthousiaste ; je repris une à une ses raisons pour les combattre. Mais, tout à coup, il laissa tomber de ses lèvres une parole qui me rendit muette.

— Tu veux donc faire de moi un infâme, s’écria-t-il ; tu veux donc que je trahisse ce vieillard auquel je dois tout, fortune, éducation, carrière ; tu veux que je lui donne la mort, car il ne survivra pas à cet outrage ; et que toute ma vie soit marquée d’un sceau de réprobation et de honte ?

À ces mots une lueur de vérité m’éclaira ; une sorte de compassion maternelle attendrit mon cœur que gonflait la colère. Pauvre enfant ! murmurai-je à part moi, quelle conscience tardive, et quels vains remords ! L’amour n’est donc pour toi qu’une faiblesse ?… Et déposant à son front un triste baiser :

— Eh bien ! lui dis-je, tu as raison ; nous irons à Paris. M. d’Ilse n’y doit pas être encore… Je tâcherai de faire ce que tu désires. Cependant, je ne réponds pas de moi à son retour.

Il me serra contre sa poitrine avec un transport qui me glaça. Comme tous les êtres faibles, gagner du temps, pour lui, c’était tout gagner. Durant la route, il fut tendre, amoureux plus que jamais ; j’eus aussi des moments d’ivresse et d’oubli ; mais une pensée affreuse me faisait soudain frissonner dans ses bras : j’avais cédé au caprice d’un enfant en croyant m’appuyer sur la forte volonté d’un homme.

Arrivé à Paris, Ferdinand trouva un ordre de son colonel qui l’appelait immédiatement à Melun, où M. le Dauphin allait passer une revue. Je courus chez Rosane, et, cette fois je lui ouvris mon âme tout entière. Je commençais à sentir quelques symptômes d’un malaise qui devait immanquablement, à ce que je pensais, décider mon départ.

Rosane m’écouta avec gravité, et, contre mon attente, se rangea à l’avis de Ferdinand. En toute hypothèse, me disait-elle, il fallait rester.

— L’héroïsme de la sincérité, qui tente les grandes âmes comme la tienne, ma noble Valentia, me dit-elle, n’est qu’une dangereuse illusion. Réfléchis aux conséquences des deux partis que tu peux prendre. Dans un cas, tu déshonores un vieillard dont tu portes le nom, car tels sont encore les préjugés qui nous mènent ; et, chose bien grave, tu contractes un lien plus serré, plus dur, plus oppressant mille fois que le lien du mariage, avec un homme que tu regardes toi-même comme un enfant sans expérience, et absolument dénué de cette faculté d’enthousiasme qui, seule, peut soulever les difficultés toujours renaissantes d’une existence en dehors de la loi commune.

» Dans l’autre cas, tu mens, il est vrai, ou, du moins, tu gardes le silence ; tu laisses à ce vieillard, qui n’a que bien peu d’années à vivre, la paix de ses derniers jours ; tu élèves dans les conditions les plus favorables un enfant dont les soins et l’amour détournent ta pensée de ce qu’il y a de pénible dans ta situation… Tu as le temps d’éprouver ton amant, et surtout ton amour… Si tu l’aimes, le jour n’est pas éloigné où, la nature dénouant doucement le nœud d’une existence qui, seule, te sépare du bonheur, tu pourras, à ton gré, ou demeurer libre, ou contracter un lien approuvé de tous.

Rosane, ne me voyant qu’à demi ébranlée, insista pour que je prisse l’avis d’un prêtre. Celui-ci, encore plus affirmatif qu’elle, m’ordonna de tromper mon mari, précisément à cause des symptômes qui devaient me faire craindre ce qu’il appelait les marques évidentes de mon adultère.

Le comte d’Ilse arriva. Ce n’était plus un vieillard, c’était un cadavre. Mais son amour, ravivé par l’absence, ne m’en fit pas moins subir des tortures dont je n’avais plus l’idée. La scène de ma première nuit de noces sa renouvela dans cette chambre, dont la vue seule me faisait frissonner.

Mais qu’on juge si ma honte fut plus grande ! La jeune fille innocente, engourdie dans les torpeurs d’un sommeil léthargique, s’éveilla, il est vrai, avec le confus instinct de la pudeur outragée. Mais aujourd’hui la femme, la femme qui avait connu et compris l’orgueil de la chasteté ; l’orgueil, plus grand encore peut-être, de l’amour libre, et partagé ; la femme, fière entre toutes, dont la sincérité était la vie même, se voyait livrée à des embrassements forcés, condamnée au plus avilissant des mensonges !

Durant cette nuit qui ne voulait pas finir, combien de fois je maudis ma faiblesse et ma condescendance !… Combien de fois je faillis, par un mot vengeur, frapper d’un coup mortel ce vieillard odieux !… Quelle puissance me retint ?…

Le lendemain, je sentis que je ne supporterais pas une seconde fois une dégradation pareille, et, mue par une force instinctive, irrésistible, je résolus d’aller trouver M. d’Ilse, et, dussé-je lui donner la mort ou la recevoir de lui, de tout lui dire et de décharger enfin mon âme de ce poids d’ignominie qui l’étouffait.

Oh ! certes, la vie ne vaut pas un mensonge, m’écriai-je en songeant à cette noble femme qui voulut monter sur l’échafaud plutôt que de souiller sa lèvre d’une parole de duplicité ! Et déjà je touchais à la chambre de M. d’Ilse, ma main cherchait, dans l’obscurité d’une espèce d’enfoncement clos par une tenture en tapisserie, le pêne de la serrure, lorsqu’un bruit de voix m’apprit que mon mari n’était pas seul.

J’écoutai. M. d’Ilse parlait fort haut ; quelqu’un lui répondait à mots entrecoupés : c’était Ferdinand. Avec quelle âpre curiosité je prêtai l’oreille ! Dieu juste ! quel crime avais-je commis pour qu’un tel châtiment me fût réservé !

— Je vous le jure, disait Ferdinand, et je crus entendre qu’il se jetait à genoux ; je vous le jure sur mon honneur, sur ma vie, sur mon âme immortelle, je ne suis point coupable !

— Relève-toi, lui disait M. d’Ilse ; je te crois. Les lettres que j’ai reçues sont anonymes, je méprise de telles délations. Mais enfin, tu es jeune, faible, inconsidéré ; il n’est pas inutile que cet accident te remette en mémoire ce que tu aurais pu oublier… Si pour le monde et pour elle-même madame d’Ilse n’est que ta tante, pour toi, pour moi, et pour Dieu, ajouta-t-il avec un accent religieux et grave que je ne lui connaissais pas et qui me perça comme un poignard, elle est ta belle-mère !

Je n’en entendis pas davantage. J’ignore comment j’eus la force de m’arracher à cette place maudite et de regagner ma chambre. Je me jetai sur mon lit, saisie d’un froid mortel, et je perdis connaissance. Quand je revins à moi, Rhéa et Rosane étaient à mon chevet ; elles m’apprirent que depuis huit ou dix heures j’étais évanouie ; un médecin était là ; Rosane lui parla en secret ; il écarta mon mari de la chambre. La fièvre typhoïde régnait en ce moment à Paris ; ce nom couvrit tout.

Ma vie fut plusieurs jours en péril. Mais Rosane m’arracha malgré moi à cette mort que j’implorais ; et, chose étrange ! à peine fus-je hors de danger, à peine me fut-il possible de quitter mon lit qu’elle tomba malade à son tour et que cette fièvre typhoïde qu’on avait feinte pour moi s’attaqua à elle par une terrible ironie du sort ! Bientôt l’on craignit pour ses jours.

Toutes mes douleurs, toutes mes angoisses demeurèrent comme suspendues devant cette épouvantable menace. Je m’établis chez Rosane et je ne la quittai plus ni jour ni nuit. Malgré tout ce qu’elle pouvait dire pour s’y opposer, sachant sa maladie contagieuse, je l’embrassais à chaque instant avec une sorte de frénésie ; j’aspirais avec une joie sinistre les miasmes empoisonnés de sa chambre. Bien avant le médecin, elle sentit qu’elle allait mourir ; elle me le dit sans frayeur, mais sans ostentation de courage :

— Je regrette la vie, Valentia, je la regrette beaucoup, me disait-elle, mais j’espère que celle où je vais entrer sera belle aussi.

— Je t’y suivrai, murmurais-je en sanglotant.

Et alors elle me fit signe de chasser ces mauvaises pensées et de contenir ma douleur qui lui faisait mal.

Un matin, comme j’avais été prendre quelque repos dans la chambre voisine, je retrouvai la sienne arrangée avec un soin plus grand que les jours passés. Elle-même avait quitté sa robe de nuit pour vêtir un peignoir brodé garni de dentelles ; ses cheveux étaient nattés avec une sorte de coquetterie sévère sous un voile transparent qui tombait des deux côtés de sa poitrine, à la manière italienne ; un long cachemire blanc était jeté sur le lit en guise de couvre-pieds ; son chapelet de lapis pendait à son cou ; je vis qu’elle avait fait suspendre à son chevet une image de la Madone.

Je ne sais si ces soins l’avaient ranimée, ou si mes yeux, un instant charmés, se firent illusion ; mais son doux visage me sembla moins pâle, son sourire quand elle m’aperçut, moins découragé. Elle me dit qu’elle attendait la visite de l’évêque… et qu’elle allait se confesser.

— Mais, ne t’en va pas, ajouta-t-elle ; tu sais ma vie mieux que lui ; je n’ai rien à t’apprendre ni à te cacher…

Comme elle parlait ainsi, la porte s’ouvrit, et monseigneur de…, entra, visiblement ému. Je m’éloignai un instant, il me fit signe de revenir.

— Madame désire que vous entendiez sa confession, me dit-il à demi-voix ; elle me paraît d’ailleurs beaucoup mieux, et je ne vois nul motif pour lui administrer les derniers sacrements. N’êtes-vous pas de cet avis ?

J’observai qu’en effet Rosane semblait avoir repris quelque force ; mais, voyant qu’elle s’impatientait de ce délai, je m’agenouillai près du lit, et tous trois nous fîmes le signe de la croix. Le prêtre lui demanda si elle était restée fidèle à la croyance catholique, apostolique et romaine. Pour toute réponse, elle lui montra en souriant son rosaire et l’image de la Madone.

Puis il lui demanda si elle avait au cœur quelque pensée de haine, si elle n’avait pas quelque ennemi avec lequel elle dût se réconcilier. Elle sourit encore d’un sourire angélique.

— Mon père, dit-elle alors, je n’ai point d’ennemis, je ne sais ce que c’est que de haïr ; j’ai aimé, j’ai été aimée ; si j’ai péché, j’ai fait aussi peut-être quelque bien ; on me connaît, reprit-elle, chez les pauvres ; à l’heure qu’il est, bien des cœurs affligés, bien des mains innocentes s’élèvent vers Dieu et lui demandent mon salut. Il faudrait que le créateur fût moins pitoyable que sa créature pour rejeter de telles prières…

Elle s’était soulevée un moment pour parler. Son visage s’était coloré, ses yeux brillaient d’un doux éclat, son organe, altéré par la souffrance, avait repris instantanément ce timbre argentin qui lui était propre. Je la contemplais avec bonheur, la croyant sauvée. Tout à coup elle s’affaissa, sa tête se pencha sur son épaule, elle retomba sur l’oreiller, ses yeux se fermèrent.

— Je vais vous donner l’absolution, dit le prêtre ; promettez à Dieu que, s’il vous rend la vie, vous renoncerez aux amours coupables…

Elle n’entendait plus. Je ne sais ce qui me poussa à répondre pour elle. – Je le jure, murmurai-je.

Soit que le prêtre n’eût pas vu qu’elle n’avait pas remué les lèvres, soit qu’il se trompât à dessein, il étendit sur ce beau front, voilé déjà des ombres de la mort, sa main bénissante.

Quatre heures après, Rosane avait cessé d’exister. Agenouillée à son chevet, le cœur navré de douleur, j’abaissai sur ses beaux yeux, où la vie avait laissé éteindre un de ses plus divins rayons, ces paupières insensibles sous ma main tremblante, qu’aucune puissance humaine ne pouvait désormais relever.

À dater de ce moment, je fus en proie au démon de suicide. Mais comme je ne pouvais plus supporter la vue, ni de mon mari, ni surtout de cet être lâche, méprisable, incestueux, que j’avais nommé mon amant, je me fis ordonner par le médecin de Rosane un départ sans délai pour la campagne et le repos absolu. Je vins à E…

POST-SCRIPTUM

Je reprends ce cahier après des mois d’interruption. Je m’aperçois qu’en écrivant, une sorte de prestige attaché au souvenir des affections tendres m’a soulagée par moments, et m’a presque fait oublier… C’était le dernier sourire de ma jeunesse, le dernier adieu de la vie !

Ferdinand m’a écrit… Il est venu… Il est si malheureux, si humilié, descendu si bas dans sa propre estime, que ma haine a fait place à une compassion profonde. Pauvre enfant ! victime d’une faiblesse de caractère sans égale, il souffre, il souffrira toujours, et jamais une résolution énergique ne le sauvera de lui-même.

Nous sommes là, face à face, muets et froids comme des fantômes ; il s’accuse de mes maux, il gémit, moi je le plains… Mais j’ai peine à cacher l’invincible répugnance que m’inspire un tel abandon de soi… Rhéa, qui ne sait rien, nous regarde avec étonnement. Elle semble parfois, quand ils ont longtemps causé ensemble, lui rendre un peu d’espoir… L’espoir de quoi ?… Je l’ignore…

On dit que nous touchons à de grandes crises politiques ; on dit que la France s’émeut, que nous sommes à la veille d’une révolution… Oh ! si je le croyais !… Le suicide n’est pas la mort que j’eusse choisie… Quelques-uns y attachent une idée de lâcheté… J’aurais aimé à donner ma vie pour une grande cause…

HERVÉ

ENVOI

À M. E DE G…

À vous qui avez combattu seul,

Souffert en silence,

Triomphé sans joie.

À vous, qui êtes mon ami.

I

Au mois de septembre 1832, une voiture de poste entrait à l’hôtel Meurice ; une femme jeune et remarquablement belle était seule dans cette voiture. On l’attendait. En la conduisant à l’appartement retenu pour elle, le maître de l’hôtel lui remit une lettre ; elle la saisit vivement, en brisa le cachet et lut ce qui suit :

« Enfin te voilà donc à Paris ? te figures-tu mon chagrin de n’y pas être pour te recevoir ? Après une si longue absence, il me tarde tant de te presser sur mon cœur. Oh ! je t’en supplie, Thérèse, viens au plus vite retrouver ta vieille amie. Je suis à Vermont, avec mon mari, qui joint ses instances aux miennes. Tu n’as fait qu’entrevoir Hervé le jour de notre mariage ; c’est à peine si tu te les rappelles ; mais lui, il te connaît, il t’aime pour tout ce que je lui ai dit de toi, pour tes adorables lettres que je lui ai lues avec orgueil. Songe qu’il y aura bientôt huit ans que nous sommes séparées ; songe à tout ce que nous aurons à nous dire, et hâte-toi de venir reprendre notre intimité, nos interminables causeries du couvent. Sois bonne comme tu l’étais alors. Souviens-toi que tu ne refusais jamais rien à ta petite Georgine. Que ferais-tu d’ailleurs à Paris dans cette saison ? Il n’y a personne. Ta famille est dispersée ; ta sœur est aux eaux de Tœplitz. Crois-moi, viens l’attendre à Vermont. Viens prendre ta part de ma douce vie, te réjouir de me voir heureuse auprès d’un mari que j’estime, que je vénère, que j’adore. Ne pense pas que j’exagère, Hervé est adorable. Il a fait de moi, de cette enfant gâtée que tu as connue si ignorante, si inconsidérée, si futile, une femme sérieuse, attachée à ses devoirs, une mère attentive. Il m’a sauvée de tous les écueils ; il m’a corrigée de tous mes travers ; il m’a rendue presque digne de lui, et cela sans une parole amère, sans un reproche, sans avoir jamais exercé sur mon esprit la moindre contrainte. Quel noble cœur qu’Hervé ! Comme tu vas l’aimer tout de suite ! Il y a tant de rapports entre vous deux ! Mais, égoïste que je suis, je ne te parle que de moi et je ne sais pas si tu peux m’entendre sans tristesse. Tes parents m’ont bien assuré, à la vérité, que tu vivais contente à New-York ; que tu dirigeais en partie les affaires de ton mari ; qu’elles prospéraient ; que vous aviez un établissement superbe ; que tu ne regrettais point trop Paris. Ton beau-frère a même ajouté que ta tête s’était calmée et que, grâce au ciel, tu étais guérie des idées romanesques. Mais toi, tu ne m’as presque rien dit de ton intérieur ; je n’ai pas su deviner non plus l’état de ton âme au ton de tes lettres, qui n’était ni triste, ni gai, ni exalté, ni tout à fait calme pourtant. J’attends donc tes confidences, et je ne puis que te répéter : Viens, viens dans mes bras qui te sont ouverts ; viens dans ma maison qui est la tienne. »

Une larme mouilla les yeux de Thérèse, restée seule dans sa chambre.

— Âme charmante ! murmura-t-elle, cœur plein d’enchantements ! Je l’avais bien prévu, le monde ne devait se montrer à toi que sous ses couleurs les plus séduisantes ; ta lèvre ne devait goûter que le miel au bord de la coupe. Rien qu’en approchant des lieux où tu vis, je sens ta bénigne influence. Il me semble que ces huit années passées, si pesantes, si mornes, se détachent de moi. Je crois respirer de nouveau l’air libre de mon enfance. J’oublie déjà mes jours sans soleil, mes devoirs inexorables et la chaîne si courte qui m’attache à un sol aride. Mon cœur frémit d’une joyeuse impatience, j’ai comme hâte de vivre. Je crois entendre encore la voix de mes illusions perdues et le battement d’ailes de mes jeunes espérances. Ô Georgine, Georgine, quelle magie il y a encore pour moi rien que dans ton nom ! Je t’ai toujours aimée, non comme mon amie, mais comme ma fille, comme mon enfant de prédilection. Si je t’avais vue toujours près de moi, si j’avais pu à toute heure contempler ton front serein et ton doux sourire, mon sort ne m’eût point semblé trop rude ; je l’aurais accepté sans déchirement, peut-être même sans effort.

Thérèse sonna et fit demander immédiatement des chevaux de poste. Puis elle écrivit à sa sœur pour lui apprendre qu’ayant obtenu de son mari la permission de passer trois mois en France, elle allait en donner un à Georgine et rejoindrait sa famille dans le courant d’octobre.

Le lendemain elle arrivait à Vermont. C’était une ravissante demeure, un château bâti à l’italienne sur le versant d’une colline, au bas de laquelle roulait une petite rivière. La vue s’étendait au loin sur une plaine fertile. Les abords étaient riants, les jardins plantés avec un goût exquis, le paysage avait une délicieuse fraîcheur. À mesure qu’on approchait, on se sentait plus attiré. Le murmure de la rivière, le chant de milliers d’oiseaux sous les ombrages, les tons éclatants, les riches nuances des fleurs jetées à profusion sur les tapis de verdure, les parfums qui s’en exhalaient et qui embaumaient l’atmosphère, tout révélait un séjour privilégié ; il était impossible de s’en figurer les habitants autrement que comme des êtres satisfaits et paisiblement heureux. Thérèse reçut avec attendrissement cette impression d’une nature si charmante qu’elle agissait même sur les esprits les moins préparés à en être émus, et quand elle aperçut Georgine, venant radieuse à sa rencontre, appuyée sur le bras d’Hervé, elle crut voir la réalisation d’un de ces romans anglais qui se plaisent aux scènes de famille, une image vivante de cette félicité paradisienne accordée dès ici-bas dans le mariage à quelques femmes que leur ange gardien n’a pas quittées.

Les deux amies se précipitèrent dans les bras l’une de l’autre et se tinrent longtemps embrassées.

— Fais-toi donc voir ! s’écria enfin Thérèse. En vérité, je ne te reconnais plus. Tu n’étais que jolie quand je t’ai quittée ; je te retrouve tout à fait belle.

— Vous l’entendez, dit Georgine en se retournant vers Hervé, nous verrons maintenant ce qu’elle va dire des enfants. Où sont-ils donc restés ? Tenez, Hervé, conduisez Thérèse ; moi, je cours chercher ces chers trésors.

Hervé offrit son bras à Thérèse. Il la remercia avec cordialité de l’empressement qu’elle avait mis à rejoindre Georgine et de la joie que sa présence allait répandre à Vermont. Puis, tournant assez court aux phrases d’usage :

— Comment la trouvez-vous ? dit-il. Avez-vous parlé vrai ? Vous semble-t-elle embellie ?

Thérèse lui répéta ce qu’elle venait de dire, ajoutant que le visage de Georgine, son attitude, sa démarche, avaient pris une attitude noble et grave, infiniment préférable à son joli minois du couvent.

— Eh bien ! reprit Hervé, ce changement extérieur qui vous frappe est l’expression d’un changement intime bien plus marqué, bien plus complet encore. Quand vous avez connu Georgine, quand je l’ai épousée, c’était une aimable et gracieuse enfant, rien de plus ; aujourd’hui, vous ne tarderez pas à vous en apercevoir, c’est une femme distinguée. Son intelligence s’est ouverte à tous les beaux sentiments. Elle me rend bien fier…

— Et heureux, dit Thérèse en lui prenant la main.

— Quelle question ! reprit Hervé en souriant ; on voit bien que vous arrivez d’Amérique. Vous avez véritablement des idées de l’autre monde ; vous croyez au bonheur. Dans notre vieux monde à nous, il n’y a que les niais et les envieux qui y croient.

En ce moment, ils entraient au château ; Georgine les attendait, tenant ses enfants par la main. L’un, garçon de six à sept ans, ressemblait trait pour trait à son père ; l’autre était une petite fille à la chevelure dorée, aux grands yeux bleus, au teint transparent, un chérubin du Corrège. Dès qu’ils aperçurent Hervé, ils se jetèrent sur lui, sautèrent sur ses genoux, se cramponnèrent à son cou ; il n’y eut plus moyen de les en arracher.

— Voilà une présentation bien peu solennelle, dit Georgine ; mais que veux-tu ? ce sont de petits sauvages élevés dans les bois ; ils adorent leur père et ne m’écoutent plus dès qu’il est là.

Le reste du jour se passa en entretiens affectueux et familiers. Les jours suivants, Thérèse fut initiée à tous les détails de la vie de château telle qu’on l’entendait à Vermont. Il régnait dans cet intérieur une liberté si sagement ordonnée, tant de paix ; les maîtres étaient si indulgents, les serviteurs si attentifs, les enfants si joyeux, tous les visages si ouverts, Thérèse voyait surtout chez Hervé et chez Georgine un soin si constant, et qui paraissait si naturel, de se complaire, qu’elle ne pouvait se figurer la plus légère ombre à ce tableau. Le temps de son séjour était déjà presque écoulé ; elle avait déjà passé trois semaines dans une intimité continuelle avec les deux époux, sans qu’un seul mot, un seul regard, un seul incident eût pu faire concevoir à sa pénétrante amitié le moindre doute sur leur bonheur à l’un et à l’autre. Seulement, de temps en temps, elle se rappelait la singulière réticence d’Hervé lorsqu’elle lui avait demandé si Georgine le rendait heureux. Involontairement elle cherchait une signification à ce qui, sans doute, n’avait été qu’une plaisanterie banale. Elle commentait de vingt façons diverses les paroles qu’il avait dites. Souvent aussi le beau front d’Hervé, déjà dépouillé au-dessus des tempes, le timbre de sa voix pénétrant et attristé, un léger pli d’ironie qu’elle surprenait à sa lèvre, même dans le sourire, la faisaient rêver et lui jetaient à l’esprit mille perplexités, mille conjectures vagues et romanesques. Mais aucune de ces conjectures ne portait atteinte à la haute opinion qu’elle avait conçue de lui. Elle admirait de plus en plus ce cœur fier et simple, cet esprit délicat qui savait ennoblir toutes les vulgarités de la vie, cet homme qui ressemblait si peu aux autres hommes, et qui, possédant tous les avantages qui excitent l’envie, exerçait en même temps toutes les vertus qui la désarment.

Chaque jour elle lui faisait une plus large place dans son cœur, et bientôt elle n’aurait pas su discerner qui de lui ou de Georgine occupait le plus sa pensée et la retenait par de plus doux liens. Un refroidissement insensible avait même succédé à l’impétuosité des premières caresses entre les deux amies. Thérèse ayant doucement évité de répondre aux questions un peu indiscrètes de Georgine, celle-ci s’était sentie froissée, et, sans rien témoigner, elle avait, de son côté, mis fin aux épanchements, aux confidences. Occupée de ses enfants, de sa maison, d’un nombreux voisinage rendu plus animé par l’approche des élections et la candidature d’Hervé, elle ne trouvait plus de temps pour les tête-à-tête, et Thérèse semblait plutôt être devenue l’amie de son mari que la sienne. Cependant je ne sais quelle gêne subsistait entre Hervé et cette dernière. Ils étaient tous deux réservés, circonspects, et leurs entretiens, quoique familiers, n’avaient rien de véritablement intime.

Thérèse, d’abord charmée, épanouie au sein de l’atmosphère bienveillante de Vermont, retombait peu à peu dans une sorte d’absorption et de mélancolie. Souvent elle s’échappait du château, faisait seule de longues courses ; elle errait alors à l’aventure, et ne rentrait parfois qu’à l’heure des repas. Un matin, par un de ces beaux soleils d’automne qui percent lentement la brume et jettent des teintes si vives aux arbres à demi dépouillés, elle s’était éloignée plus que de coutume. D’étranges préoccupations, des rêves bizarres, avaient agité son sommeil. Elle était dans cette disposition vague et languissante à laquelle ne peuvent toujours se soustraire les natures les plus fortes. À chaque instant ses yeux s’emplissaient de larmes ; tout ce que la poésie a créé d’images tendres et dangereuses lui revenait confusément à la mémoire ; se parlant à elle-même, elle disait à haute voix et comme pour se soulager de ses propres pensées, des chants d’amour, des vers tendres ou passionnés. Elle se croyait seule et suivait sans contrainte le cours de sa rêverie, lorsqu’un bruit de pas sur les feuilles sèches la fit tressaillir.

— Thérèse ! dit une voix bien connue ; Thérèse, répéta Hervé, car c’était lui, ne voulez-vous donc point m’entendre ? je vous y prends enfin, en flagrant délit de roman. La voilà donc retrouvée, cette femme sentimentale, cette poétesse de qui l’on m’avait tant parlé ! Aujourd’hui, elle fait des affaires de banque et raille tout ce qui n’est pas palpable comme de l’or, positif comme de l’arithmétique ; mais un beau matin elle fuit au bocage et répète aux échos d’alentour des vers amoureux.

Disant cela, il s’approcha gaiement, prit le bras de Thérèse, le passa doucement dans le sien, serra sa main brûlante et se mit à marcher avec elle. Elle était interdite et demeurait muette.

— Pardonnez ma sotte plaisanterie, reprit Hervé en la regardant avec surprise ; je vois que je viens de heurter un sentiment intime, une disposition de l’âme que j’aurais dû respecter. C’est un nouveau malentendu ajouté à tous ceux qui sont déjà entre nous. Je vous assure, Thérèse, que je souffre de cela. Depuis près d’un mois, nous nous voyons sans cesse ; vous êtes l’amie intime de ma femme ; j’estime votre caractère, j’admire votre esprit. J’aimerais, ajouta-t-il avec quelque hésitation, oui, j’aimerais être aussi votre ami. Je voudrais que vous me connussiez bien, que vous pussiez aimer en moi, non pas l’homme que je parais, mais l’homme que je suis ; et cependant, je le sens, nous vivons à mille lieues l’un de l’autre. Je suis un étranger pour vous, Thérèse, moi qui devrais être votre frère. Je ne sais si je puis même accepter les sentiments affectueux que vous semblez avoir pour moi… J’aurais besoin de vous parler une fois à cœur ouvert.

Thérèse releva la tête, son visage s’éclaira de joie ; Hervé allait au-devant de son plus ardent désir ; il prévenait une demande qui, bien souvent déjà, avait erré sur ses lèvres, et qu’une excessive appréhension de lui déplaire avait seule refoulée. Tout ce que Georgine lui avait dit de son mari lui semblait incomplet, insuffisant ; une voix secrète lui criait qu’il y avait là un mystère à pénétrer, un de ces mystères d’amour, peut-être, dont les femmes sont toujours avides…

— Hervé, dit-elle, mon ami, puisque vous devinez si bien ce que je pense, ce que je souhaite depuis le premier instant où je vous ai vu, puisque vous me jugez digne de votre confiance, à quoi bon vous dire que vous trouverez en moi un esprit recueilli, pénétré de la religion du silence, un cœur qui peut tout comprendre, car il a connu, lui aussi, le vertige de certaines heures funestes et l’effrayante fascination qu’exerce le mal sur la perversité de nos penchants. J’ai connu la curiosité et l’orgueil… C’est vous dire que j’ai côtoyé bien des abîmes.

— Vous devinez donc que je vais avoir un triste récit à vous faire, dit Hervé, puisque vous me promettez votre indulgence ?…

— Mon indulgence, dit Thérèse ; ce mot aurait-il un sens entre nous ? Qui donc aurait le droit d’en gracier un autre ? À mes yeux, il n’y a pas de fautes, il n’y a que des malheurs.

Hervé lui serra la main.

— Écoutez-moi, reprit-il ; ces heures ne se retrouveront peut-être plus. Vous exercez en ce moment sur moi une influence presque surnaturelle ; vous avez le rameau miraculeux qui découvre les sources cachées ; mon cœur se dilate en votre présence ; mais bientôt un silence de plomb va retomber sur lui. Écoutez-moi, puis oubliez ce que je vais vous dire, car personne, non, personne au monde, n’a jamais su, ne saura jamais ce que vous allez entendre.

— Comment ? dit Thérèse, votre femme elle-même, Georgine, ignorerait-elle une seule particularité de votre vie ; lui cacheriez-vous quelque chose ?

— Prendre sa femme pour confidente, reprit Hervé, c’est une erreur funeste. Cela ne peut et ne doit point être. L’éducation d’une jeune fille, ses préjugés, ses instincts mêmes, lui rendent ce rôle impossible. Comment attendre d’un être qui ne connaît rien de la vie, l’appréciation équitable de ce tourbillon de paroles, de pensées, d’actes contraires et inconséquents qui tourmente et entraîne la jeunesse de l’homme ? L’épouse tendre et naïve sera indignée, affligée outre mesure, au récit de tant et de si vulgaires égarements ; elle méprisera peut-être celui qu’elle doit avant tout respecter. Non, l’homme doit savoir porter seul le fardeau de son passé quel qu’il soit ; il n’y a de dignité possible dans le mariage qu’à ce prix.

Un long silence se fit ; ils continuaient à marcher ; le ciel se couvrait de nuages, un vent froid s’était levé et sifflait dans les branches mortes ; des nuées de corneilles traversaient les allées du bois en faisant entendre leur rauque croassement ; je ne sais quoi de lugubre dans la nature avait succédé à la promesse d’une matinée splendide ; quelque chose de morne et de sinistre semblait planer au-dessus d’Hervé et de Thérèse et les pénétrait de tristesse.

Hervé rompit enfin le silence et parla ainsi :

— À vingt-deux ans, je devins amoureux d’une femme qui en avait plus de trente ; son visage avait perdu l’éclat de la première jeunesse, mais tout ce que la grâce la plus exquise, un soin constant de plaire, un insatiable désir de captiver peuvent donner de séduction et de charme était en elle et me ravissait. Encore aujourd’hui, Thérèse, en dépit de tant d’années qui ont pesé sur mon front et ralenti le sang dans mes veines, je ne prononce pas son nom sans un pénible effort.

— Je comprends, dit Thérèse…

— Quand vous aurez entendu ce que j’ai à vous dire d’elle, reprit Hervé, je crains que vous ne me compreniez plus. Mais n’importe… Continuons. Le mari d’Éliane, excellent homme, enrichi par des spéculations industrielles qui lui prenaient tout son temps, laissait à sa femme une liberté entière. Elle ne paraissait pas en avoir abusé, car sa réputation était bonne, et l’on ne tenait sur elle que très peu de ces propos inconsidérés auxquels n’échappent pas les femmes les plus vertueuses. Éliane voyait beaucoup de monde ; elle était fort recherchée à cause de son esprit et de son élégance. Il ne me vint pas en pensée qu’elle pourrait deviner seulement que je l’aimais. Je n’avais aucune expérience ni des autres ni de moi-même ; je n’étais ni fat, ni présomptueux, ni pénétrant. J’étais simple et vrai dans l’exaltation la plus romanesque. Je mettais tout mon bonheur à contempler Éliane, à l’écouter, à m’enivrer de son regard, de son accent expressif, à suivre ses mouvements, ses moindres gestes, à épier les occasions d’être près d’elle ; tout cela sans rien prétendre, sans rien espérer, je crois même sans un désir. J’étais si jeune, il y avait en moi une telle surabondance de vie, que mon amour était à lui-même son but et sa récompense. Éliane avait trop de pénétration pour ne pas s’apercevoir, dès l’abord, de l’empire qu’elle exerçait sur moi. Je crois qu’elle s’en applaudit et qu’elle résolut de le rendre absolu. Cela ne lui fut pas difficile. Elle parvint sans aucune coquetterie apparente, par des manières cordiales, des discours pleins de prudence, des conseils affectueux, parfois même des réprimandes enjouées, en un mot, par toute une attitude prise de sœur aînée, à me mettre en entière confiance et à éloigner en même temps de son entourage les soupçons qui auraient pu contrarier son dessein : bientôt, chose sans exemple dans le monde où elle vivait, il fut tout simple, pour son mari et pour ses amis, de me voir chez elle à peu près à toute heure, tantôt à lui faire des lectures, tantôt à l’accompagner au piano, car elle chantait divinement, tantôt à lui servir de secrétaire pour sa nombreuse correspondance. Depuis, en réfléchissant au pied sur lequel je me trouvais au bout de si peu de temps dans sa maison, en songeant combien cela eût été impossible à une autre femme, je suis resté confondu devant tant d’habileté et de savoir-faire ; mais alors je ne réfléchissais pas, je me laissais aller au flot qui me portait. L’amour me pénétrait tout entier ; Éliane s’était emparée de toutes mes facultés. Son esprit actif, son imagination vive, donnaient un continuel aliment à ma pensée ; elle embrasait mes sens par des familiarités dont elle ne semblait pas soupçonner le danger, et quand, à ses heures d’abandon, elle me laissait entrevoir le fond de son âme, j’y découvrais de si nobles douleurs, de si belles révoltes contre la mesquinerie et l’inutilité de son existence, des élans si purs vers le beau et le vrai, que je me récriais contre l’injustice du sort, contre l’aveuglement d’une société ingrate qui ne tombait pas à genoux en adoration devant cet ange exilé du ciel. Six mois se passèrent ainsi dans les rapports les plus étranges qui aient peut-être jamais existé entre un homme de mon âge et une femme encore jeune. Je ne lui avais pas dit une seule fois que j’étais amoureux d’elle ; elle ne paraissait pas s’en douter ; il était établi que nous avions grand plaisir à être ensemble, que nous nous aimions beaucoup, et nous ne cherchions pas à définir les termes. J’étais devenu si insatiable que, non content de la voir tous les jours, je lui écrivais la nuit d’énormes lettres auxquelles elle répondait assez souvent par quelques lignes affectueuses, mais où ne se trouvait jamais, ainsi que je le compris plus tard, une phrase de sens douteux, jamais une parole qui eût pu la compromettre.

» Un jour que je me présentais chez elle à l’heure accoutumée, on me dit à l’antichambre qu’elle était rentrée souffrante du bal, qu’une fièvre violente s’était déclarée, et qu’elle ne pouvait me recevoir. Une semaine entière s’écoula sans qu’on me laissât parvenir jusqu’à elle. Les nouvelles devenaient de plus en plus alarmantes, le médecin paraissait soucieux et refusait de s’expliquer. Je crus que je deviendrais fou. Une continuelle obsession des pensées les plus absurdes, des résolutions des plus extravagantes, obscurcissait mon cerveau ; une douleur inouïe déchirait mon cœur ; Éliane souffrait et je n’étais pas près d’elle ; Éliane était en danger et je ne pouvais prier à son chevet ; Éliane allait peut-être cesser de vivre et ce n’était pas moi qui recevrais la dernière étreinte de sa main adorée ; ce n’était pas moi qui recueillerais son dernier soupir. Je n’étais donc rien pour cette femme si chère ; rien dans sa vie, rien à l’heure de sa mort. Le hasard d’un jour nous avait rapprochés ; je ne tenais à elle par aucun lien ; je n’étais ni son frère, ni son mari, ni son amant. Son amant ! ce mot, qui ne fit d’abord que traverser mon esprit sous la forme d’une plainte vague, y revint bientôt comme un regret, puis s’y fixa comme une espérance.

» Je n’étais pas l’amant d’Éliane, mais je pouvais le devenir. Dès ce moment, ô puissance de la passion, ô certitude de la jeunesse ! je ne doutai plus de son salut, je n’eus plus d’appréhension pour elle, il n’y eut plus de place dans mon cœur pour le découragement. L’avenir m’apparut comme un ami qui me tendait la main et qui me criait : Aie confiance ! La dernière fois que j’avais vu Éliane, j’étais un enfant sans volonté, recevant passivement toutes les impressions du dehors sans réagir sur aucune ; lorsque je la revis, j’avais conscience de moi ; l’amertume d’une première douleur avait sevré mon âme ; d’enfant j’étais devenu homme, je voulais posséder Éliane ou mourir. Enfin, je reçus un matin un billet d’elle qui ne contenait que ces mots :

« Je suis sauvée, venez. »

» Vous dire mon ivresse, mon délire quand je revis son écriture, ne serait possible dans aucune langue. Je poussais des cris, de véritables rugissements de joie. Je tenais ce billet à deux mains comme si je craignais qu’on ne me l’enlevât ; je dévorais des yeux ces caractères qui rayonnaient à m’éblouir ; puis je les posai sur mon cœur pour contenir des battements si violents qu’ils me causaient une souffrance aiguë ; je les portai à mes lèvres brûlantes ; je tombai à genoux et je rendis grâce. Si ce fut à elle, si ce fut à Dieu, je l’ignore. Tout ce que je sais, c’est qu’en ce moment j’adorai, je bénis un être puissant et bon qui me rendait heureux. Oh ! pour ce seul instant, s’il pouvait renaître, pour ce seul élan, pour cette seule étincelle qu’une immense espérance fit jaillir d’un immense amour, je voudrais revivre ces années si terribles ; je reprendrais la chaîne de mes misères ; je subirais toutes les tortures de ce passé si douloureux ; je renoncerais à la tranquillité, à la paix que j’ai reconquise ; je renoncerais à l’estime des hommes, et je vous le dis bien bas, je renoncerais à ma propre estime que j’ai reconquise aussi !

Thérèse leva les yeux sur Hervé avec l’expression d’une indicible surprise.

— Ô Thérèse ! Thérèse ! ce langage vous étonne, il vous effraye presque. Vous avez cru aussi, qui ne le croirait ? que j’étais un homme mort aux passions de la jeunesse, calmé par l’expérience et la réflexion. Vous avez pensé que cet empire salutaire que j’exerce sur les autres par la persuasion et l’exemple, je le devais à une sagesse voisine de la froideur, à une intelligente insensibilité. Convenez-en, vous avez pensé qu’Hervé était aujourd’hui un homme voué au culte de l’utile, absorbé par les affaires et par les honnêtes calculs d’une ambition modérée ? Cela est vrai comme tout est vrai en ce monde : à moitié. Mon âme est aujourd’hui comme les terrains de formation successive ; tant de couches y sont superposées qu’il m’est difficile à moi-même d’en retrouver le fond. Mais ce que je sais, ce que je sens surtout à certains jours de souffrances plus intenses, c’est qu’elle a conservé une ardente soif d’amour, un dédain complet de cet ordre, de cette régularité qui encadrent aujourd’hui ma vie ; le sentiment d’un isolement profond au sein des affections les plus tendres, et l’amer, le coupable regret des orages de ma jeunesse.

Hervé se tut, Thérèse n’osa rompre le silence. Rien n’est plus auguste que l’aveu des misères d’une grande âme ; rien d’affligeant pour l’esprit comme de pénétrer le néant des plus fortes volontés, de toucher la couronne d’épines qui ceint le front de ceux qui ont triomphé d’eux-mêmes, et d’entendre la plainte étouffée qui gronde au fond de toute satisfaction humaine. Après avoir fait quelques pas sans rien dire, Hervé reprit ainsi :

— Quand j’entrai chez Éliane, elle était seule, couchée sur une chaise longue ; ses longs cheveux noirs, que j’avais toujours vus bouclés avec le plus grand soin, tombaient en désordre sur ses épaules ; son regard, si brillant d’ordinaire, était abattu, sa voix presque éteinte ; elle paraissait avoir beaucoup souffert. Éliane, m’écriai-je en me précipitant à ses genoux et en couvrant sa main de larmes, Éliane, tu vis, tu m’es rendue ! Et je relevai la tête, et mon regard s’attacha sur le sien avec âpreté, comme pour ressaisir en une minute tout le bonheur, toute la joie que j’avais perdus loin d’elle. C’était la première fois qu’il m’arrivait de la tutoyer ; elle n’en parut pourtant point surprise. Elle se leva à demi et posant la main sur ma tête, ainsi qu’elle avait accoutumé de le faire lorsqu’elle était un peu émue :

» — Pauvre Hervé, dit-elle, vous m’aimez beaucoup.

» — Beaucoup ? m’écriai-je, quel mot ! Veux-tu savoir combien je t’aime, Éliane, laisse-moi, laisse-moi te presser, t’étreindre contre ma poitrine, tu y sentiras un cœur qui ne bat que pour toi ! Et, par un mouvement soudain, avant qu’elle pût se défendre, je passai mon bras autour de sa taille et je l’attirai vers moi. Elle n’eut que le temps de cacher son visage sur mon épaule, je couvris son cou d’ardents baisers. Parvenant enfin à se dégager :

» — Hervé, me dit-elle, et il n’y avait dans son accent ni trouble ni colère, vous savez bien que je ne m’appartiens pas, que des sentiments aussi exaltés ne sauraient entrer dans ma vie. J’ai un mari que j’estime, des enfants dont les caresses sont la récompense de mes sacrifices. Dieu bénit en eux, j’en suis certaine, le renoncement de ma jeunesse ; mon cœur saigne parfois, mais mon front est sans tache, et l’orgueil d’une conscience pure est ma force dans l’affliction. Dites, Hervé, voudriez-vous me la ravir ?

» — M’aimes-tu, m’écriai-je, sans lui répondre ; m’aimes-tu ?

» — Hervé, ne le savez-vous pas ? ne voyez-vous pas que vous êtes mon meilleur, mon plus cher ami ?

» — Un de vos amis, repris-je avec ironie, le meilleur même de vos amis ; je suis reconnaissant de la place que vous m’avez faite, mais cette place, je ne m’en sens pas digne. Si vous ne devez avoir pour moi qu’une amitié banale, il est impossible que je vous revoie. Je sais bien que vous quitter c’est mourir, mais vivre auprès de vous d’une misérable aumône d’affection distribuée à parts égales entre vos nombreux amis, c’est à quoi je ne me résoudrais jamais. Non, non, Éliane, mon amour est trop absolu, trop profond, trop fou peut-être, pour accepter, en échange de ce qu’il vous donnerait, un sentiment bâtard, subordonné à mille calculs. Il me faut votre amour, Éliane, il me le faut tout entier, ou bien vous me voyez en ce moment pour la dernière fois.

» D’où m’était venue tout à coup cette énergie, cette audace ? je ne saurais l’expliquer. Le développement de la force morale ne s’accomplit pas chez l’homme dans une progression régulière et continue. Il y a tel événement, telle pensée qui peut faire en une minute l’œuvre de plusieurs années ; une de ces minutes avait sonné pour moi.

Éliane le comprit, car dès ce jour, je pourrais dire dès cette heure, elle changea de manière ; elle quitta le ton de supériorité condescendante qu’elle avait eu jusque-là ; elle se montra craintive, suppliante ; elle m’avoua qu’elle m’aimait d’amour, de l’amour le plus tendre et le plus exclusif ; mais elle me conjura de ne pas abuser de cet aveu, de ne pas la rendre parjure à son mari, hypocrite avec le monde, tremblante devant Dieu.

» Son langage fit sur moi l’impression qu’elle voulait. Je n’étais point dévot, mais comme tous les hommes, même les plus corrompus, j’aimais la piété des femmes, et j’étais facilement séduit par le côté poétique de la religion. Tout en combattant l’exagération de ses idées, j’admirais la résistance d’Éliane, et j’étais si fier de sa vertu, que je ne savais plus, par moment, si je serais joyeux ou triste de la voir succomber. Nos tête-à-tête, qu’elle avait rendus moins fréquents, étaient devenus plus orageux. C’étaient, de mon côté, de vives supplications ; des appels à ma générosité, du sien. Quelquefois les rôles changeaient : j’arrivais chez elle calme, apaisé ; c’était elle alors qui semblait oublier sa résolution et qui me prodiguait des marques de tendresse inexplicables de la part d’une femme qui voulait et croyait rester fidèle.

» Pour vous faire concevoir jusqu’où allaient la bizarrerie, l’inconséquence de nos rapports, les singuliers incidents que sa retenue et son laisser aller, sa dévotion et son caprice amenaient dans notre liaison, je vous citerai un fait entre mille. Elle m’avait plusieurs fois exprimé la curiosité la plus vive de voir mon appartement : c’était un enfantillage, disait-elle, mais elle tenait à savoir dans quel ordre mes livres étaient rangés, si mon bureau était bien placé ; où je mettais mes armes ; enfin, elle disait à ce propos cent folies charmantes que j’osais à peine écouter, tant elles présentaient à mon esprit d’enivrantes images. C’était le temps des bals de l’Opéra. Son mari était absent. Elle me proposa un jour sans aucun préambule et comme si elle m’eût dit la chose du monde la plus simple, de venir la prendre à minuit ; elle ajouta qu’elle serait masquée, que nous serions censés aller au bal, et qu’au lieu de cela je la conduirais chez moi où elle resterait jusqu’au jour. Pour un homme éperdument épris, comme je l’étais, d’une femme honorée, il y avait de quoi perdre l’esprit ; je me contins, dans la crainte que, si elle voyait mes transports, elle ne comprît mieux l’imprudence de sa démarche, et je la quittai aussitôt, pensant n’avoir jamais assez de temps pour dignement préparer un lieu que sa présence allait consacrer.

» Je n’ai jamais été prodigue, je n’ai jamais fait à aucune époque de ma vie, par vanité, ou par goût du luxe, aucune dépense excessive ; mais ce jour-là, pour qu’Éliane se trouvât bien chez moi pendant une heure, je dépensai en quelques minutes mon revenu de toute une année. Je passai le reste du jour à courir dans les magasins les plus célèbres, j’aurais voulu inventer des recherches nouvelles, de nouveaux raffinements de confort et d’élégance, pour lui arracher un mouvement de surprise. Mon premier soin, comme je lui connaissais la passion des fleurs, fut de faire acheter les plus magnifiques plantes, les arbustes les plus rares, et de transformer le cabinet où je travaillais en véritable bosquet. Au milieu de ce bosquet je fis placer un meuble sculpté en forme de chaise longue, recouvert d’une étoffe de l’Inde, que l’on venait d’achever pour être envoyé en Russie. Après avoir vainement cherché un tapis qui me parût assez moelleux pour son pied de fée, je fis arranger à la hâte une fourrure d’hermine, que j’étendis devant la chaise longue, en songeant avec ravissement à l’effet que feraient sur ce tapis de neige ses deux petits souliers de satin, noirs et lustrés comme l’aile d’un corbeau. Sous un grand mimosa, dont les branches flexibles la recouvraient à moitié, je fis dresser une table où il n’y avait que la place juste de deux couverts. J’ordonnai un souper fort simple en apparence, mais composé de primeurs extravagantes. Une corbeille en vermeil, admirablement ciselée, contenait des fruits savoureux, dignes d’être servis à une souveraine ; je remplis moi-même deux flacons de cristal d’un vin exquis, qu’un de mes oncles, vieux marin, avait rapporté des îles.

» Je m’étais aperçu qu’Éliane aimait la bonne chère et qu’il lui arrivait de boire capricieusement plus que les femmes ne le font d’habitude. Je n’ose pas dire que j’avais comme une vague idée, un espoir confus que peut-être ce vin capiteux, bu sans défiance, porterait le désordre à son cerveau, rendrait sa raison chancelante ; vous allez trouver que c’était là une pensée ignoble, bien peu digne de l’amour idolâtre qu’Éliane m’avait inspiré. Mais, Thérèse, voyez-vous, les hommes sont ainsi faits ; les plus délicats ne sont pas exempts de grossièretés inqualifiables. L’image de la femme aimée n’est jamais assez isolée sur l’autel que nous lui dressons pour que d’étranges confusions ne se fassent pas dans notre esprit. Lorsque nous nous inclinons devant elle, semblables au flot qui vient saluer la rive, nous déposons à ses pieds, comme malgré nous, le limon de nos habitudes corrompues, l’écume de nos souvenirs.

» Éliane vint chez moi le 28 février, à une heure du matin ; je n’ai jamais oublié cette date.

II

» Lorsqu’à la lueur des candélabres dont les branches sortaient du milieu d’arbustes en fleurs, elle entrevit ces apprêts de notre tête-à-tête, ce luxe fantasque prodigué à elle seule, dans un pauvre petit réduit où elle n’avait compté trouver que l’ameublement modeste d’un étudiant, elle fut surprise, sa vanité fut à tel point flattée, qu’elle ne trouva de paroles ni pour me remercier ni pour me gronder. Par un mouvement prompt, elle dénoua son masque et laissa glisser à terre son domino. En voyant son charmant visage illuminé de joie, ses épaules et ses bras nus se dégager des plis noirs du satin, j’eus un moment de vertige. Elle était si blanche, sa robe étroite et collante dessinait une taille si svelte, ses grands yeux m’éblouissaient de tant de flammes, que je crus voir une apparition, la reine des ondines ou la fée Titania. Elle s’aperçut sans doute que mon imagination s’exaltait, et que j’étais sur une pente où bientôt il ne lui serait pas facile de m’arrêter, car elle employa sa ruse habituelle pour me contenir. Elle se hâta de me parler avec vivacité, avec enjouement, et même avec une pointe d’ironie ; elle poussa la cruauté jusqu’à critiquer mon tapis d’hermine, et jusqu’à prétendre qu’une plante de gardénia, qui se trouvait auprès de la chaise longue où elle s’était couchée, lui causait un mal de tête affreux. Enfin elle me tourmenta, me harcela, m’irrita, me dérouta si bien, que je ne pensais plus à lui proposer de souper, lorsque tout à coup elle s’élança de son repos, et courant s’asseoir à table, elle se prit à manger avec un appétit merveilleux. Je restais là mécontent, confus de mon personnage, me sentant gauche et le devenant de plus en plus. Elle en arriva à vouloir me faire trouver notre situation plaisante, alors je ne me contins pas. Dans la disposition romanesque où je me trouvais, la raillerie m’était odieuse ; nous nous disputâmes assez vivement : je me souviens de tous ces détails comme si c’était hier ; enfin elle me tendit la main ; nous fîmes une espèce de paix ; nous achevâmes gaiement notre petit souper. Deux heures s’étaient passées dans ces conversations à demi hostiles ; elle se plaignit d’une extrême fatigue, et se recouchant sur la chaise longue, elle ne tarda pas à fermer les yeux et à s’endormir.

» Je la contemplai d’abord avec une émotion religieuse ; ce sommeil si calme d’une femme que j’adorais, et qui se trouvait chez moi, loin de toute surveillance, livrée à ma merci, était la chose la plus poétique que je pusse imaginer. Toutefois mes sens étaient trop excités, ma pensée était trop troublée, pour que de violents désirs ne s’emparassent pas de moi. Je ne pus m’empêcher de déposer sur son front un long baiser. Elle ouvrit les yeux à moitié et me parla d’une voix mourante. Ce qu’elle me dit, la résistance qu’elle m’opposa, ce que j’arrachai à sa lassitude ou ce que j’obtins de son amour, je ne saurais plus, je n’ai jamais su le discerner. C’était assez pour que je pusse m’enorgueillir de ma victoire ; ce n’était pas assez pour qu’elle eût à rougir de sa chute.

» Vous pouvez imaginer combien de pareilles scènes exaspéraient ma passion et me faisaient son esclave. Ce qui vous surprendra peut-être, c’est que notre liaison fût restée secrète et que le monde, dont Éliane redoutait excessivement l’opinion, ne se jetât pas à la traverse de nos amours. Mais outre qu’elle avait des précautions inouïes, une prudence toujours éveillée, elle était si maîtresse d’elle-même, elle parlait de moi avec un si parfait aplomb, qu’il était presque impossible de rien soupçonner. D’ailleurs la piété d’Éliane, sa régularité dans l’exercice de ses devoirs religieux, son assiduité auprès des pauvres de la paroisse, lui conciliaient à tel point l’affection des ecclésiastiques et des vieilles femmes, qu’elle avait autour d’elle comme une milice sacrée toujours prête à la défendre en toute occasion.

» Quelque temps après cette nuit étrange, un matin que j’étais chez Éliane, on annonça le comte de Marcel. C’était un homme de quarante ans environ, brave, spirituel, de la meilleure compagnie, loyal et même chevaleresque, disait-on, dans ses rapports avec les hommes, mais débauché, cynique, et sans moralité aucune quand il s’agissait des femmes qu’il affectait de mépriser. Sa présence inopinée chez Éliane, où je ne l’avais jamais rencontré, me surprit et me déplut. Ce qui me déplut bien davantage, ce fut de lui voir prendre avec elle un ton léger, persifleur, et s’établir dans son salon avec une familiarité négligente qui me sembla dépasser les bornes de la liberté permise. Je donnai de fréquentes marques d’impatience pendant sa longue visite, et, lorsqu’il quitta la place, j’éclatai en indignation, presque en reproche. Je ne concevais pas comment une femme honnête pouvait recevoir un homme pareil, je n’aurais pas supposé qu’une personne qui se respectait entendit de tels propos, souffrit une manière d’être si inconvenante. Enfin je donnai un libre cours à ma colère que fomentait déjà le premier levain d’une violente jalousie. Le comte était beau, je n’avais pu m’empêcher de lui trouver du mordant, du trait dans l’esprit, une certaine élégance, un grand air jusque dans le cynisme, quelque chose enfin de supérieur, de voulu dans son laisser aller apparent, qui me causait une irritation sourde ; et je me vengeais, en le rabaissant le plus possible, de tous ces avantages dont je ne possédais aucun. Un des plus singuliers effets de la jalousie, c’est qu’elle cause tout à la fois d’imbéciles aveuglements et de divinations en quelque sorte surnaturelles. Pour la première fois depuis que j’aimais Éliane, j’observai dans ses réponses un certain embarras qui ne me parut pas d’accord avec sa franchise ordinaire. Une ombre glissa dans mon cœur ; ce ne fut pas le doute, je me serais cru le dernier des hommes si j’avais hésité à la croire en ce moment ; ce fut comme une lointaine et vague possibilité entrevue de ne pas la croire entièrement toujours.

» Elle m’expliqua que, à la vérité, elle avait peu attiré M. de Marcel jusqu’ici, parce que ses principes trop connus lui inspiraient la même répulsion qu’à moi, mais elle ajouta que d’anciennes relations de famille, d’importants services rendus à ses parents lui faisaient un devoir de l’accueillir en ami, et autorisaient jusqu’à un certain point les libertés qu’il prenait chez elle. Elle parla longtemps sur ce ton. Je ne répondis rien, je n’aurais pas osé avouer de la jalousie ; des conseils dans ma bouche eussent été déplacés. J’en avais déjà trop dit ; je me tus. Je devins pensif, et, rentré chez moi, je m’abandonnai à une grande tristesse. Un sentiment inconnu jusqu’alors envahit mon cœur. C’était une douleur fiévreuse, sans nom et sans objet, un chagrin dont la puérilité me faisait rougir, et dont pourtant je ne savais pas me défendre ; j’étais jaloux, éperdument jaloux ; et cela à propos d’une misère, à propos de rien ; jaloux de la plus vertueuse femme qu’il y eût au monde ; c’était de quoi me prendre moi-même en grande pitié.

» Dès ce jour commença pour moi une période de souffrance toujours croissante ; je ne crois pas qu’il soit au monde de tourment plus odieux que celui d’un cœur fier aux prises avec la jalousie, cette passion basse que les poètes ont tenté d’ennoblir, mais dont le principe est, presque toujours, dans un intérêt égoïste et brutal ou dans un amour-propre désordonné. Il est bien rare que l’amour pur, si emporté qu’on le suppose, se montre jaloux et défiant. C’est ce qu’il y a de maladif, de mauvais en nous, qui sert d’aliment aux flammes de la jalousie. J’en fis alors la triste épreuve, car, à ses premières lueurs, je découvris en moi des petitesses, des lâchetés dont je n’avais pas jusque-là soupçonné l’existence.

» Ma passion pour Éliane, en paraissant s’accroître, changea de nature. Je n’allais plus chez elle avec simplicité et ouverture de cœur, pour jouir de sa douce présence et des épanchements de notre amour. J’y allais avec la pensée de rencontrer Marcel, avec une sorte de désir âpre de les surprendre, de rompre leur tête-à-tête. J’étais désappointé quand il ne s’y trouvait pas. Son nom me revenait sans cesse à la bouche. Éliane le prononçait-elle, au contraire, mon cœur se serrait douloureusement et mes yeux s’emplissaient de larmes. Je m’aperçus bientôt qu’Éliane évitait de me faire rencontrer avec le comte, et je crus même surprendre, quand je les voyais dans le monde, où il ne la quittait guère, des sourires d’intelligence échangés entre eux. J’en devins comme fou, et je m’oubliai un jour jusqu’à vouloir exiger d’Éliane qu’elle cesserait de le voir ; je lui fis d’absurdes menaces : puis voyant que je n’obtenais rien ainsi, je me montrai faible comme un enfant ; je pleurai sur son sein, je la conjurai de prendre en pitié ma souffrance. Elle me répondit qu’elle ne pouvait faire un pareil éclat, que les choses s’arrangeraient d’elles-mêmes par le prochain départ de Marcel. Elle raisonnait à perte de vue, quand moi je divaguais de la façon la plus déplorable. Aussi dans ces sortes de scènes, qui se renouvelèrent plusieurs fois, je finissais toujours par lui demander pardon ; je la quittais mécontent de moi, admirant sa sagesse et maudissant ma folie. Quant au comte, il ne semblait pas s’apercevoir de ces orages. Il ne me témoignait ni éloignement ni sympathie ; il était avec moi strictement poli, rien de plus, rien de moins, et ne tenait guère compte de ma présence. Moi je le haïssais ; j’aurais voulu le tuer ; j’épiais sans cesse un sujet de querelle. Je fus trop exaucé : j’étais réservé au plus triste des châtiments, à celui que l’homme, égaré par sa passion, rencontre dans l’accomplissement même de ses aveugles désirs.

» Il y avait près de deux mois que duraient mes angoisses ; je ne voyais pas d’issue à ce labyrinthe de soupçons, de reproches, d’explications, de révolte où j’étais entré. Mon cerveau fatigué n’avait plus la faculté d’envisager sainement quoi que ce soit, mon cœur se gonflait d’amertume ; j’étais dans un état lamentable. Vous concevez ce que je dus éprouver, lorsqu’un jour, en entrant chez Éliane, je la vis accourir au-devant de moi, ce qu’elle ne faisait jamais, et se jeter à mon cou en fondant en larmes.

» Depuis mes ridicules querelles, elle s’était montrée plus froide, plus réservée. Je m’attendais si peu à une démonstration pareille, que je demeurai pétrifié, en croyant à peine mes yeux.

» — Éliane ! m’écriai-je.

» Et dans ce nom, prononcé ainsi en la serrant contre mon cœur, je retrouvai ma joie, mon espoir, mon aveugle amour.

» — Hervé, me dit-elle, m’aimes-tu encore ? me pardonnes-tu tes tristesses ? les chagrins que je t’ai causés, veux-tu les oublier ? Hervé ! si tu savais, ah ! j’en suis cruellement punie !

» Ses sanglots lui coupèrent la parole. Troublé, ému, orgueilleux tout à coup, je la conduisis, je la portai presque jusqu’à son fauteuil, et je m’agenouillai devant elle.

» Alors seulement je vis l’altération effrayante de ses traits ; une pâleur mortelle couvrait ses joues, son œil était ardent et sec.

» — Que j’étais insensée, reprit-elle, de croire à un bon sentiment chez cet homme pervers ! Hervé, si tu savais comme il m’a traitée !… Quel affront sanglant !…

» — Que dites-vous ? m’écriai-je. Quand, où, comment ? Qu’a-t-il fait ? Où se cache-t-il ? Ô mon Dieu ! depuis si longtemps je me contiens ! La voilà donc arrivée enfin, mon heure !… Mais encore une fois, Éliane, qu’a-t-il fait ?

» — Un affront public, un outrage dont il se vante sans doute en ce moment dans tout Paris. Hier soir, à l’ambassade de Sardaigne, sa sœur, la marquise de R***, qu’il affecte d’aimer pour faire croire qu’il est capable d’aimer quelque chose, était venue s’asseoir auprès de moi ; sans nous connaître autrement que de vue, nous échangeâmes cependant quelques paroles. Mais tout à coup M. de Marcel, qui était à l’autre bout du salon, fendit la foule, vint droit à sa sœur, et jetant sur moi un regard impudent : « Vous n’êtes pas bien là, Marguerite, dit-il en haussant la voix, ce n’est pas là une place convenable pour vous. » Puis il lui prit le bras et l’emmena dans une autre pièce. Son intention était évidente. Soit qu’il voulût faire comprendre que sa sœur était une trop grande dame pour se commettre avec une bourgeoise, soit que dans son rôle d’hommes à bonnes fortunes il entrât de donner à croire à tous ceux qui nous entouraient qu’il était mon amant, et qu’il ne voulait pas voir sa sœur auprès de sa maîtresse, toujours est-il que le coup a porté, et qu’aujourd’hui, si vous ne détournez les propos en donnant le change, je suis la fable de la ville.

» — Je cours lui en demander raison, m’écriai-je.

» — Vous n’y pensez pas, reprit-elle ; le comte vous recevra en fumant sa pipe ; il vous dira qu’il ne sait à qui vous en avez, vous plaisantera sur l’intérêt que vous prenez à moi, et cette démarche ne servira qu’à me compromettre davantage. Non, non, j’ai pensé à tout, j’ai réfléchi toute la nuit. Il n’y a qu’un moyen, il faut lui rendre au centuple son insolence ; il faut l’insulter publiquement, et cela dans la personne de sa sœur. C’est son seul endroit vulnérable ; il a l’orgueil de son nom à un point inouï. Allez ce soir au bal de lord C***, vous les y trouverez, elle et lui, sans aucun doute ; saisissez un moment où il sera près d’elle, trouvez moyen de lancer quelques mots railleurs sur la marquise ; il répondra, cela est certain ; une querelle s’engagera naturellement, et je serai doublement vengée.

» Cette combinaison, si habile qu’elle fût, ou peut-être à cause de son habileté, révolta tout ce qu’il y avait en moi d’honnêteté et de délicatesse.

» — Prenez garde, Éliane, lui dis-je, votre trop juste ressentiment vous emporte. Vous me demandez une chose impossible. Insulter une femme, qui, après tout, n’est aucunement coupable envers vous, ce serait une lâcheté.

» — Ce ne sera point une lâcheté, interrompit Éliane, puisqu’il y aura là un homme pour la défendre. D’ailleurs, je la hais, ajouta-t-elle avec un accent qui m’épouvanta.

» — Au nom du ciel, Éliane, songez…

» — Je songe, reprit-elle, que vous êtes bien circonspect.

» Ce mot si blessant fit son effet. Je fus d’une pitoyable faiblesse. Faisant taire ma conscience et mon honneur, je n’écoutai plus que sa colère ; je promis tout ce qu’elle voulut, comptant un peu sur le hasard ; mais le hasard qui sert les volontés fortes ne vient jamais en aide aux caractères faibles. La marquise de R…, qui avait eu pendant longtemps une réputation irréprochable, était cette année-là en butte à la malignité du monde. Son mari voyageait depuis près d’une année ; on voyait assidûment chez elle un jeune homme fort à la mode ; on remarquait qu’elle devenait triste, soucieuse ; les plus téméraires dans leur méchanceté faisaient observer que sa taille svelte perdait de sa grâce, qu’elle prenait un embonpoint singulier ; le mot de grossesse avait même été prononcé. Ce fut de ces honteux propos que je me souvins lorsque, étant arrivé au bal, la vue de Marcel ranima ma colère et chassa mes derniers scrupules. Je me hâtai d’engager la marquise pour une prochaine valse, et, le moment venu, je vis avec une joie vraiment féroce que son frère l’avait rejointe et qu’il ne pourrait pas ne pas entendre les impertinences que j’allais lui dire. Quand l’orchestre donna le signal je m’approchai de la marquise, et, feignant de la regarder avec inquiétude :

» — Voici, madame, la valse que vous avez daigné me promettre, dis-je, mais, en vérité, je me fais scrupule d’user de mon droit ; vous paraissez fatiguée, souffrante même ; peut-être le repos vous serait-il plus conseillable que la danse.

» Soit que la malheureuse femme fût réellement coupable, soit qu’elle eût connaissance des bruits qui couraient, elle rougit. Marcel, qui était derrière sa chaise, attacha sur moi un œil interrogatif, c’était ce que je voulais.

« — Je ne suis point lasse, monsieur, me dit-elle timidement, et je danserai volontiers.

» — J’en serais heureux, madame, continuai-je avec une détestable effronterie, mais vous respirez avec peine… Il est des circonstances, ajoutai-je en me penchant à son oreille, où la plus légère fatigue peut devenir dangereuse.

» — De grâce, monsieur, dit la marquise d’un air suppliant et entièrement décontenancée par les sourires que ces insinuations avaient appelés sur les lèvres de ceux qui nous entouraient…

» En ce moment Marcel se leva, et me séparant de la marquise par un mouvement brusque :

» — Vous avez raison, monsieur, me dit-il ; je suis également d’avis que ma sœur ne danse pas, et, si vous le trouvez bon, nous irons pendant la valse faire un tour de jardin ensemble.

» Je le suivis.

III

» En descendant les degrés du perron, Marcel me dit d’un accent bref :

» — Le ton que vous venez de prendre avec ma sœur ne me convient pas, monsieur ; j’ignore ce que vous lui avez dit et je n’ai pas souci de l’apprendre ; mais votre air railleur m’a déplu et je vous prie de vouloir bien m’expliquer…

» — Je ne donne point d’explication des airs que je puis avoir, interrompis-je, ayant hâte d’en venir à un cartel, prenez-les comme bon vous semblera.

» — Il suffit, dit Marcel ; veuillez avoir l’obligeance de rester ici une minute, un de mes amis va venir de ma part pour s’entendre avec vous.

» Je fis une légère inclination de tête. Un quart d’heure après, le témoin du comte et un de mes cousins, qui fit l’office de mon second, étaient convenus que le lendemain à huit heures on se battrait à l’épée, c’était l’arme à la mode cette année-là, au bois de Boulogne. Rentré chez moi, je fis, avec une solennité empressée, mes dispositions en cas de mort. J’écrivis à Éliane une lettre remplie de conseils évangéliques. Je pardonnai aux ennemis que je n’avais pas, je laissai des souvenirs aux amis que je n’avais guère davantage ; enfin je passai la nuit dans un accès d’héroïsme fiévreux, dans un monologue déclamatoire, dont je n’ai pu m’empêcher de sourire quelquefois depuis en y songeant.

» Heureusement un sommeil de quelques heures, l’air vif du matin, la présence de Marcel et des témoins me ramenèrent à un sentiment plus simple et plus calme des choses. Je puis vous le dire, aujourd’hui que certes nulle vanité rétrospective ne se mêle à ce récit, je me battis avec le sang-froid et l’adresse d’un homme consommé dans l’habitude des armes, et j’entendis Marcel, au moment où, blessé assez grièvement, il s’appuyait sur son témoin, dire ces paroles qui me semblèrent un brevet d’honneur dans la bouche d’un homme aussi réputé pour sa bravoure :

» — En vérité, on ne s’est jamais battu plus galamment ; cela s’appelle manier l’épée en gentilhomme.

» Le chirurgien déclara que la blessure de Marcel ne présentait aucun danger immédiat. J’en fus heureux. Ce duel avait tout à coup apaisé ma colère ; je ne me souvenais plus d’avoir été jaloux ; je ne songeais qu’à la satisfaction de m’être bien montré dans une semblable rencontre. Le plaisir d’avoir vengé Éliane ne venait même qu’en seconde ligne. Vous ne pouvez vous figurer combien on est fier, dans la jeunesse, d’acquérir la certitude qu’on est véritablement brave et qu’on sait faire bonne contenance en présence du danger. Un premier duel est une crise dans la vie d’un homme : c’est comme une initiation, comme, dans un autre ordre d’idées, un sacrement reçu ; c’est une confirmation de l’honneur.

» Ne pouvant me présenter chez Éliane aussi matin, je lui fis savoir l’issue de mon affaire avec M. de Marcel, et dans l’après-midi, j’allai suivant l’usage m’informer de l’état du blessé. On me dit qu’il se sentait aussi bien que possible, que le chirurgien assurait toujours que la blessure n’avait aucun caractère alarmant. Le comte avait donné l’ordre de me faire entrer si j’en témoignais le désir. J’avoue que je fus flatté de cet ordre, et je me fis immédiatement annoncer à M. de Marcel. Il me parut bien ; il était à peine un peu pâli et se mouvait dans son lit sans aucune gêne apparente. Il me reçut avec une extrême politesse. Après avoir répondu brièvement à mes questions sur l’état où il se trouvait :

» – À mon tour, monsieur, me permettez-vous, me dit-il, de vous interroger ? Je n’en ai pas le droit ; et vous avez répondu à l’avance, de la pointe de votre épée, à tout ce que je pourrais vouloir d’éclaircissements sur le sujet qui a amené notre rencontre ; toutefois, monsieur, j’ai près du double de votre âge, je pourrais être votre père ; me direz-vous, à ce titre, comment il se peut qu’un homme d’honneur, un gentilhomme, qui a du monde et du savoir-vivre, s’attaque à une femme ainsi que vous l’avez fait hier ?

» Je demeurai un peu confus. Le comte m’avait toujours imposé malgré moi. En ce moment son accent était si calme, si noble, il avait si complètement raison de me parler ainsi, que pour toute réponse je balbutiai.

» — J’ai déjà eu l’honneur de vous dire, continua-t-il, que je n’ai point entendu vos propos ; je n’ai pas questionné ma sœur ; je ne veux pas apprendre de vous ce que vous lui avez dit ; mais enfin, monsieur, qui le saurait mieux que vous ? ce n’est pas de ce ton goguenard et impertinent qu’il convient d’aborder une femme comme elle, n’est-il pas vrai ?

» — Pourquoi donc, alors, dis-je en reprenant contenance, pourquoi, vous, monsieur le comte, aviez-vous insulté la veille, au bal, une femme également digne de tous vos respects ?

» — Ah ! j’en étais certain, s’écria Marcel en faisant un mouvement brusque qui lui arracha un signe de douleur, c’est cette détestable créature qui est derrière tout cela ! C’est Éliane qui vous pousse… Mais savez-vous bien, monsieur, de qui vous parlez, quand vous l’appelez une femme respectable ?

» Je le priai avec calme, quoique la colère m’eût fait tout à coup monter le rouge au front, de ne pas s’exprimer ainsi devant moi sur le compte d’une personne qui m’était chère. Il sourit avec ironie.

» — Écoutez, monsieur, me dit-il en reprenant son sang-froid, je n’ai aucun intérêt à calomnier madame… auprès de vous. Quoique vous en puissiez penser, je ne dispute ses faveurs à personne. Je ne suis point jaloux de mes nombreux rivaux ; mais tenez, je vais vous parler en gentilhomme, vous avez aujourd’hui gagné mon cœur par votre parfaite tenue, par votre bonne grâce à manier l’épée. Un homme qui se bat bien, qui est correct en matière d’honneur, comme nous disons, nous autres vieux du métier, a droit à toutes mes sympathies. La façon dont vous vous êtes comporté ce matin, m’a non seulement fait vous pardonner la cause de notre querelle, mais encore (ne me trouvez pas trop singulier), elle m’a vivement intéressé à vous. Je vous le répète, je serais votre père : eh bien, laissez-moi vous donner un conseil. Vous êtes jeune, vous avez de l’avenir, ne vous empêtrez pas dans les lacs de cette femme, vous ne savez pas jusqu’à quel point cela peut vous devenir funeste.

» Je voulus l’interrompre.

» — Mon Dieu, je vous choque, je blesse en ce moment un sentiment exalté peut-être ; vous n’êtes pas le premier qu’Éliane a séduit ; c’est une véritable sirène… Mais croyez-moi, si vous vous y abandonnez, vous ne recueillerez de cet amour qu’ennuis et dégoûts de toute sorte ; peut-être même finirez-vous par faire de mauvaises actions pour lui plaire, car elle exerce un pouvoir inouï sur tout ce qui l’entoure, personne ne l’approche impunément. Moi qui vous parle, et qui ne me suis pas pris comme un enfant dans ses pièges, vous voyez pourtant que me voici puni de ne m’être pas toujours tenu à distance.

» Le comte avait, en me parlant, un accent si vrai, si loyal, son regard était si paternel, sa parole si simple et en même temps si pleine d’autorité, qu’il m’imposa silence ; il continua ainsi :

» — Mais il ne faut pas que son triomphe soit complet ; il ne faut pas que, pour une aussi vile créature, deux hommes d’honneur se méconnaissent, se prennent de haine l’un pour l’autre ; il y a assez longtemps qu’elle fait des dupes. J’ai acquis le droit de la démasquer ; je le ferai.

» Je croyais, en entendant parler le comte de la sorte, que le délire m’avait pris. Je sentais le sol se dérober sous moi ; j’étais comme frappé de la foudre. Marcel sonna, fit ouvrir son secrétaire, demanda un grand portefeuille à serrure qui s’y trouvait, et me le montrant :

» — Ce portefeuille, me dit-il, contient à peu près tout le secret de la vie d’Éliane ; il renferme une longue correspondance et d’autres papiers écrits de sa main, dans lesquels toute la fausseté, tout l’odieux de son caractère sont dévoilés. Elle qui a, toute sa vie, été prudente, circonspecte de telle façon que le monde, encore à l’heure qu’il est, ne soupçonne rien de ses déportements, elle a commis une faute immense : elle s’est confiée une fois, une seule fois, mais entièrement, sans restriction, sans pruderie, je vous le jure, à une femme ; et cette femme l’a trahie pour moi.

» Je fis une exclamation.

» — Ce n’était pas une grande dame, ce n’était pas même une honnête femme, c’était tout simplement une courtisane, mais très bonne, et valant cent fois mieux qu’Éliane qu’elle avait connue, je ne sais où ni comment, et dont elle était devenue, sans trop en avoir conscience, l’instrument, la confidente, le recours, à certaines heures de ces dangers auxquels les femmes qui mènent de front plusieurs intrigues sont souvent exposées.

» Cette chère Zélia qui m’aimait, je crois, assez sincèrement, mais qui pourtant ne m’avait jamais laissé deviner ses relations mystérieuses avec Éliane, est morte il y a six mois, fort tourmentée d’une sorte d’engouement qui m’avait pris pour son amie en la voyant dans le monde. Voulant me prémunir sans doute contre les dangers qu’elle prévoyait, elle me remit à son lit de mort le portefeuille ci-joint, en me faisant jurer de le brûler après l’avoir lu ; mais on ne tient pas les serments faits aux femmes, cela ne compte pas ; j’ai gardé le portefeuille, et le voici à vos ordres, si vous voulez avoir une idée nette de ce que peut être la corruption chez le beau sexe quand une fois il s’en mêle.

» J’avoue, continua le comte, que lorsque je parcourus ces pages, qui recélaient le secret de tant d’intrigues, de perfidies, de mensonges, il me prit une violente curiosité, la maladie de notre temps, la curiosité de la dépravation. Je fus moins sage alors que je ne vous parais aujourd’hui ; je voulus connaître Éliane et devenir son amant. Cela ne fut pas difficile. Elle sut à n’en pas douter que je possédais cette correspondance. Dès lors il s’engagea entre nous une lutte pleine de péripéties ; elle voulait revoir le portefeuille, moi je voulais le garder, de nous deux je fus le plus habile ; elle céda sans condition, s’en rapportant à ma bonne foi, comme vous pourrez vous en convaincre dans quelques billets qu’elle n’a pas craint de m’écrire, car elle n’avait plus rien à risquer avec moi ; elle jouait le tout pour le tout. Ces lettres, je les ai jointes à celle de Zélia, elles sont là aussi.

» En ce moment on annonça le docteur. Marcel me fit signe de prendre le portefeuille. Je lui serrai la main et je sortis en silence, la mort sur les lèvres, l’enfer dans le cœur. Quand j’arrivai chez moi, je ne sais ce que j’avais pensé en route, quelle étrange confusion s’était faite dans mon cerveau, ni comment j’avais pu oublier si vite la parole du blessé, son regard convaincu, tout ce qui enfin mettait hors de doute la véracité de son récit ; mais j’étais persuadé que ce qui venait de se passer ne pouvait être qu’une plaisanterie, une vengeance peut-être, exercée par Marcel, une épreuve faite sur ma crédulité, dont j’allais trouver l’explication et l’excuse dans le portefeuille.

» Cela était bien incroyable, bien impossible assurément, mais pour moi, tout au monde était croyable, tout était possible, hormis l’avilissement d’Éliane. Je posai le portefeuille sur ma table, je le regardai longtemps d’un œil hébété ; un nuage était devant mes yeux, il me semblait que quelque chose de glacé s’était posé sur mon cœur ; je ne sentais plus ni impatience ni curiosité, je n’avais pas même peur ; tous les ressorts de mon être étaient relâchés ; ce grand ébranlement, ce choc inattendu avaient comme arrêté soudain en moi la vie et l’intelligence. Ce fut par un mouvement machinal que je tournai la clef dans la serrure du portefeuille, et certes, si quelqu’un fût entré en ce moment et m’eût demandé ce que je faisais là, je n’aurais pas su répondre. Il y a dans la vie de l’homme des heures rapides, décisives, chargées de choses, où l’on dirait que le destin a hâte de faire son œuvre à lui tout seul, et ne laisse ni à la volonté ni à la réflexion le temps d’agir.

» La vue même de l’écriture d’Éliane ne me fit pas sortir de ma torpeur ; je ne pouvais plus en douter, pourtant, le récit de Marcel se confirmait ; j’avais bien là sous les yeux une volumineuse correspondance, dont quelques mots saisis au hasard, en tournant rapidement les feuilles, me blessaient comme des pointes aiguës. Je suis certain que ces lettres passèrent plus de vingt fois dans mes mains tremblantes, avant que j’eusse bien compris de quoi il s’agissait. Enfin un billet de date toute récente, adressé à Marcel, me causa une sensation plus vive, m’entra plus avant et d’une pointe plus acérée dans le cœur.

» Je m’éveillai comme en sursaut ; une sueur froide inonda mon visage, ma douleur éclata et je me laissai tomber à terre en poussant des cris. Je crois que je restai là plusieurs heures à pleurer et à me tordre. Je ne pense pas que tristesse plus amère ait jamais envahi plus complètement une âme aussi ouverte, aussi mal défendue ; ce fut comme un flot noir qui passa tout à coup sur ma tête et qui emporta avec lui, pour ne jamais me les rendre, ma jeunesse, mon amour et mon facile bonheur. Un coup frappé à ma porte m’arracha à cette première crise de pleurs et de sanglots. J’allai ouvrir. C’était un billet d’Éliane qu’on m’apportait. Je le jetai sans le regarder. Mon transport s’étant un peu calmé, mon cerveau étant devenu un peu plus lucide par l’abondance de mes larmes, je me rassis, et j’eus cette fois le courage de lire jusqu’au bout la fatale correspondance. Lecture effroyable ! Marcel ne m’avait pas trompé.

» Ces lettres, écrites sans doute dans des moments où Éliane ressentait le besoin, qui saisit même les plus hypocrites, de soulever un instant le masque qui les offusque, laissaient voir à nu des vices, des turpitudes où l’œil le plus aguerri eût hésité à plonger. Ce n’étaient pas seulement les intrigues multipliées d’une femme galante dont je trouvais les trop certains indices, c’étaient encore les raffinements d’une froide corruption et toutes les bassesses que le goût immodéré de la dépense et du faste peut faire commettre à un être sans moralité et sans autres principes que ceux d’un épouvantable égoïsme.

» Vous ne pourrez jamais vous figurer, ma chère Thérèse, quel affreux ravage porta en moi cette nuit de désolation, où je ne fis que lire et relire ces lettres funestes. Quand on a acquis l’expérience du monde, on se reporte difficilement à ces heures de jeunesse où la passion libre, forte, croyante et simple, règne seule sur le cœur. À ce moment de la vie, on ne se représente jamais le mal que sous des dehors repoussants ; la beauté, les grâces du corps semblent une image fidèle de la perfection de l’âme ; une femme aimée est toujours un ange. On ne pourrait pas comprendre l’existence de ces êtres doués de tous les charmes et gangrenés de tous les vices, tels qu’une société vieillie dans la corruption peut seule les produire.

» J’ai quelque peine, moi-même, à me rappeler de quelle hauteur j’étais en ce moment précipité. L’excès de ma douleur était tel que je n’avais plus aucune notion ni de temps ni de lieu. Je demeurai toute la nuit et tout le jour suivant seul, enfermé dans ma chambre, l’œil fixe et morne, sans parler, sans songer à prendre de nourriture. J’écoutais machinalement le bruit égal et régulier de ma pendule, je suivais les mouvements du balancier ; il me semblait voir quelque chose de mystérieux et de terrible dans les chiffres du cadran, et quand l’aiguille les touchait, j’éprouvais une angoisse puérile. Quelquefois je me jetais à genoux, mais je me relevais tout à coup en éclatant de rire comme un insensé. Le soir venu, mon domestique, inquiet de n’avoir pas été appelé une seule fois dans la journée, vint me demander si je n’avais pas d’ordre à lui donner. Sa vue me rendit la conscience de moi et de ce qui s’était passé.

» Je pensai à Marcel et j’envoyai savoir de ses nouvelles. Au bout d’une demi-heure, on revint me dire qu’on était assez inquiet, que le comte avait passé une nuit détestable, qu’une fièvre très forte s’était déclarée le matin, et qu’un médecin venait d’être appelé. Les gens de la maison croyaient, ajouta mon domestique, que le chirurgien qui avait fait les premiers pansements s’était trompé, et que la blessure était bien plus grave qu’on ne l’avait craint d’abord. Un peu secoué par ces nouvelles, je voulus aller moi-même savoir l’exacte vérité, mais une défaillance de cœur me prit encore. Après avoir renvoyé mon domestique, je me laissai tomber sur mon fauteuil. « Éliane ! m’écriai-je douloureusement, Éliane !… » À l’instant même, et comme si elle eût pu m’entendre, elle ouvrait ma porte et je la vis devant moi. »

IV

» Frappée sans doute de ma pâleur et du bouleversement de mes traits :

» — Qu’avez-vous, Hervé ! s’écria-t-elle, m’aurait-on trompée ?… Seriez-vous blessé ? Pourquoi ne m’avoir pas écrit ? Pourquoi n’être pas venu ?

» Cette voix si douce, ce regard qui descendait sur moi comme un rayon, me donnèrent encore un moment d’illusion, presque de bonheur. Je la contemplai sans rien dire, puis je fondis en larmes. Elle s’était approchée de moi ; mon fauteuil touchait à la table sur laquelle j’avais laissé le portefeuille de Marcel tout ouvert ; son châle, en frôlant cette table, fit voler en l’air quelques-unes des lettres. Il faut croire qu’elle connaissait le portefeuille, ou que, voyant sa propre écriture, elle devina à l’instant même, car elle pâlit.

» — Qu’est-ce que cela ? me dit-elle vivement.

» — C’est un souvenir que me laisse Marcel, lui dis-je en attachant sur elle un regard qui l’eût tuée, si cette femme avait eu un cœur ; c’est un legs ; il va peut-être mourir, il ne veut pas que je puisse vivre après lui. Il m’a donné vos lettres…

» Aussitôt, et comme pour s’assurer que je ne l’abusais pas, elle s’élança sur le portefeuille. À la façon dont elle le saisit, toutes les lettres s’en échappèrent. Elle ne put plus douter, elle était trahie, dévoilée. J’ignore ce qui se passa dans son esprit, je ne sais quel démon lui inspira subitement la seule chose qui pût la sauver, mais sans presque changer de visage et sans hésiter une minute, elle se jeta à mes genoux et joua la plus transcendante comédie qui jamais, peut-être, ait été jouée depuis que l’on se trompe et que l’on se trahit dans ce monde.

» Nier était impossible ; expliquer, atténuer, excuser, rien de tout cela ne se pouvait ; elle comprit vite, car elle avait le génie du mal.

» — Hervé ! Hervé ! s’écria-t-elle d’une voix qui eût ému le marbre, et en tenant malgré moi mes genoux embrassés. Hervé, je suis la plus misérable des créatures, la dernière des femmes ! Il n’y a pas en ce monde de châtiment assez rude pour moi ; je ne sais pas de parole qui me flétrisse assez ; une fatalité épouvantable m’a entraînée ; je suis tombée de déception en déception, d’égarement en égarement, jusqu’au plus profond de l’abîme ; j’ai enfin commis le plus grand des crimes, puisque j’ai aussi trahi votre amour, votre saint et noble amour. Je ne vous demande ni pitié ni pardon. Je sais que vous ne pouvez plus aimer une femme telle que je suis devenue, malgré Dieu lui-même qui m’avait fait naître avec un noble cœur et capable peut-être de grandes vertus… Mais voyez-vous, Hervé, ne me refusez pas la dernière grâce que j’implore de vous. Je ne survivrai pas à la douleur de voir se briser si cruellement mon dernier espoir de vertu… votre amour. Mais je veux avoir eu du moins le seul courage qui me soit possible, celui d’une sincérité sans bornes ; je veux que vous entendiez comme un prêtre ma confession tout entière, et peut-être prononcerez-vous sur ma tête courbée une parole de paix et de miséricorde.

» Elle continua ainsi longtemps ; elle fut pathétique, éloquente ; elle déroula à mes yeux toute une vie de dérèglements et d’hypocrisie à faire trembler. Mais telle est la puissance de l’aveu que, à mesure qu’elle s’accusait, elle semblait se purifier et se grandir. Ce qui m’avait fait horreur à lire loin d’elle, je l’écoutais avec une sorte de terreur presque respectueuse ; les actes les plus condamnables, au moment où elle s’en confessait, se paraient à mes yeux d’une beauté sinistre ; elle me fascinait et me dominait en raison même de sa honte, car je ne voyais plus dans ses bassesses que son courage à me les révéler. On eût dit, à me voir pâle, frémissant, éperdu, et à l’entendre, elle, me parler d’une voix vibrante, sa belle main tenant la mienne avec force, comme si elle eût craint que je ne lui échappasse, on eût dit que j’étais le coupable et qu’elle allait m’absoudre ou me condamner. Enfin, que vous dirais-je ? elle était divinement belle. Il vint un moment où je n’entendis plus rien, où mon regard perdu dans le sien n’y vit plus que les flammes d’un ardent amour, où mes lèvres attachées à ses lèvres y burent le poison d’une volupté terrible, où tout disparut, tout s’abîma, tout s’anéantit dans le sentiment de cette volupté.

Hervé s’interrompit. Thérèse lâcha son bras. Elle respirait à peine. Ils firent quelques pas séparés.

— Ne vous lassez pas de moi, dit enfin Hervé, nous approchons de la conclusion. Encore un peu de patience, et le récit de mes pitoyables faiblesses sera terminé.

» Je tombai dans une sorte d’assoupissement causé, je pense, par la longue tension de mes nerfs, l’abondance de mes larmes, et aussi l’absence totale de nourriture depuis vingt-quatre heures. C’était une complète prostration de forces. Je ne sais au bout de combien de temps je m’éveillai, mais il faisait sombre, les lumières étaient éteintes ; je rallumai une bougie, tout en cherchant à rappeler mes esprits ; je ne savais pas si je sortais d’un affreux cauchemar, d’une léthargie…

Je regardai autour de moi comme pour chercher Éliane. Il n’y avait personne dans la chambre ; mes yeux rencontrèrent la table, le portefeuille avait disparu.

» Je ne m’arrêterai pas davantage à vous peindre ma fureur et mon désespoir ; la Providence avait choisi ces jours pour épuiser sur moi sa colère. Vers neuf heures du matin, on m’apporta un billet d’Éliane ainsi conçu :

« Le comte de Marcel est au plus mal ; on s’était grossièrement trompé sur sa blessure. La fièvre et le délire ne l’ont pas quitté depuis douze heures. Il n’a plus, selon toute apparence, que très peu d’instants à vivre. Mon cœur est brisé par ce malheur ; je ne me consolerai jamais de la fin si cruelle d’un de mes meilleurs amis. Vous comprendrez, monsieur, qu’il me devienne impossible, au moins d’ici à bien longtemps, de vous recevoir chez moi. »

» La lecture de ce billet ne me causa presque aucune émotion, tant je les avais toutes épuisées la veille. Notre cœur est aussi impuissant pour la douleur que pour la joie. Il y a un terme que nous ne dépassons guère : au-delà c’est l’abrutissement ou la défaillance. Le fond des deux calices est vite atteint ; c’est un breuvage de même saveur et d’effet pareil, une lie narcotique qui engourdit l’âme et la plonge dans une stupide insensibilité.

» Une seule pensée me restait distincte : je voulais partir, quitter à l’instant Paris, ne plus voir un visage connu, fuir ces tristes murailles qui semblaient chargées de malédictions. Je croyais, j’étais bien jeune, qu’on se fuyait soi-même, et que, en allant loin, bien loin, au-delà des monts et des mers, j’irais aussi, peut-être, au-delà de ma douleur.

» Je m’embarquai à Marseille pour l’Amérique du sud. Pendant les huit jours que je restai là à attendre le premier vaisseau qui ferait voile pour Rio-Janeiro, j’appris deux nouvelles funestes ; la mort de Marcel et le retour à Paris de son beau-frère, le marquis de R***, qui, averti par des amis charitables, avait saisi une correspondance, portait partout ses plaintes et menaçait d’un procès qui allait achever de perdre la marquise, déjà cruellement compromise par le duel et la mort de son frère, dont elle était regardée comme l’unique cause.

» Durant toute la traversée, je quittai à peine ma chambre, si l’on peut donner ce nom aux six pieds carrés qui contenaient mon lit et ma table. J’avais d’effroyables accidents nerveux, on me prenait pour un homme frappé d’aliénation mentale ; personne n’était désireux de m’aborder, mais j’avais un compagnon invisible, le sentiment constant, aigu de mon crime, le remords, qui ne me laissait de repos ni jour ni nuit. Un reste de religion, ou peut-être tout simplement l’horreur naturelle d’une organisation robuste pour la destruction, m’empêchèrent d’attenter à ma vie. Tout ce que je fis, tout ce que je tentai pendant près de deux années pour trouver du répit fut vain. J’allais, j’allais toujours, sans m’arrêter, de ville en ville, de désert en désert ; je parcourus les plus beaux pays du monde, je vis les scènes les plus grandioses de la nature ; je pressai, j’entassai les images dans ma mémoire, mais ma pensée, sans se lasser non plus, franchissait tous les obstacles que j’élevais entre elle et ma faute ; elle s’acharnait à sa proie ; et cette proie c’était mon propre cœur que rien ne soulageait alors, que rien depuis, n’a su guérir.

» Les émotions du jeu me tentèrent ; je gagnai d’abord immensément, puis je perdis à peu près tout ce que je possédais, sans plus m’affecter de la perte que du gain. Seulement cette ruine presque totale me força de revenir en Europe et de me rapprocher de ma famille, qui ne savait ce que j’étais devenu et à laquelle je fus contraint de recourir. Ce fut une dernière misère assez vivement ressentie par mon orgueil. Je ne pus me résoudre toutefois à remettre les pieds sur le sol de la France. Je débarquai à Livourne, d’où je me rendis à Florence. Je m’étais déterminé presque machinalement à aller là plutôt qu’ailleurs. J’avais rencontré à bord un moine italien avec lequel, durant la traversée, il m’était arrivé de causer plus longuement et plus intimement que je ne l’avais fait depuis mes malheurs. Ce moine était un Dominicain, jeune encore, mais fatigué, soit, comme on le racontait, par des abstinences et des macérations volontaires, soit par une maladie des poumons gagnée dans ce voyage au Brésil, qu’il avait entrepris pour les intérêts de son ordre. Il allait tenter de se guérir en essayant les climats les plus doux de l’Italie. Il devait habiter successivement Florence, Pise et Naples.

» Le père Anselme, c’est ainsi qu’on l’appelait, m’avait inspiré sinon de l’intérêt, mon cœur était mort à tous les sentiments bienveillants, du moins une respectueuse curiosité. Dès le premier jour où nous nous étions abordés, il avait paru trouver du plaisir à s’entretenir avec moi. Ces entretiens, d’abord très vagues, avaient pris peu à peu, grâce à lui, quelque chose de plus sérieux et de plus intime.

» Tout en gardant le silence sur son véritable nom et sur les événements de sa vie, le moine me laissa entrevoir qu’il avait traversé bien des orages, et que le monde et ses écueils ne lui étaient pas inconnus. Il s’exprimait en français avec une facilité rare ; il abordait tous les sujets avec convenance et liberté. Sa parole, quoique simple, touchait toujours au fond des choses et donnait beaucoup à penser. C’était un noble esprit et un noble cœur. Un jour que, sans rien préciser, je lui avais parlé de mes ennuis, de mes courses sans but et de mon éloignement à rentrer dans ma patrie :

» — Pourquoi ne feriez-vous pas avec moi le voyage d’Italie ? me dit-il.

» Il n’en avait pas fallu davantage pour me décider à suivre ses pas. Après quelques mois de séjour à Florence, il ne se trouva pas bien de l’air trop vif, et résolut de passer la mauvaise saison à Pise. Pendant tout cet hiver, je le vis sans cesse. Nous faisions ensemble des promenades le long de l’Arno, à San Rossore, dans la forêt de pins qui s’étend des cascines jusqu’à la mer, et surtout dans les galeries du Campo-Santo. Cette nature douce et triste, ces œuvres de l’art dont je pénétrai chaque jour davantage les solennelles beautés, agissaient sur mon esprit et m’arrachaient à la constante obsession de ma misère, il me prenait quelquefois des tressaillements subits d’admiration et d’enthousiasme. La vie rentrait en moi. J’en arrivai à éprouver le besoin de confier mes peines, et je fis au père Anselme, en déguisant les noms et les circonstances, la confession de mon indigne amour et des fautes où il m’avait entraîné. C’était un jour que nous revenions d’une course en plein midi le long de la mer ; le ciel n’avait pas un nuage ; la lumière inondait la grève solitaire. Le moine marchait silencieux et pensif à mes côtés. Quand je cessai de parler, il réfléchit quelques instants, puis, me regardant avec une tendresse profonde :

» — Mon enfant, me dit-il, écoutez la parole d’un homme qui a suivi, lui aussi, les sentiers de la perdition ; croyez-moi, il n’est permis à aucun de nous de désespérer de sa vie. L’irréparable aux yeux de Dieu n’existe pas. Si vous êtes poursuivi de trop cuisants remords, si vous croyez la doctrine catholique, il y a des asiles ouverts à la pénitence : faites-vous chartreux ou trappiste ; si, au contraire, comme je le pense, votre cœur est moins frappé de remords que tourmenté de regrets, si vous avez moins de désespoir de vos fautes que de retours cruels vers des illusions perdues, alors, mon enfant, sachez ressaisir les rênes de votre âme. Sachez être homme. Il n’est personne ici-bas, pas même le galérien attaché à son boulet, qui ne puisse encore être bon à son semblable. Quand nous n’avons plus dans notre cœur de quoi nous rendre heureux nous-mêmes, c’est alors souvent qu’il se trouve dans notre esprit de plus riches trésors à répandre autour de nous. Vous êtes jeune ; vous avez une patrie, une famille ; vous avez l’humanité à aimer comme le Christ l’a aimée jusqu’à la fin. Et, tenez, ajouta-t-il en me désignant la tour penchée (nous arrivions en ce moment sur la place du Dôme), vous savez l’histoire de cette tour que le peuple regarde comme miraculeuse. Elle s’élevait sous les yeux de l’architecte, droite, fière, audacieuse, quand tout à coup, arrivée à moitié de sa hauteur, le terrain s’affaissa, et chacun pensa que l’édifice allait s’écrouler. Mais l’artiste, confiant en Dieu et en sa volonté, ne perdit pas courage. Il sut trouver le remède au moment du plus grand péril. Il étaya fortement la tour ; puis, s’étant assuré que l’affaissement du sol ne pouvait dépasser une certaine profondeur qu’il calcula avec précision, il modifia ses mesures, il changea ses lignes, il acheva son campanile sur un plan incliné qui est aujourd’hui l’émerveillement de tous, et fait paraître son œuvre bien plus belle dans sa singularité qu’elle ne l’eût été si aucun accident ne fût survenu.

» Ceci est un apologue, mon noble ami, poursuivit le père Anselme en souriant doucement. Notre vie, c’est la tour de Pise. Nous la commençons avec audace et certitude, nous la voulons droite et haute ; mais tout à coup le terrain sur lequel nous bâtissons vient à s’effondrer. Notre volonté fait défaut, nous croyons que tout est perdu. Souvenons-nous alors de Bonanno Pisano, imitons-le : étayons d’abord notre âme, puis faisons la part de nos fautes, mais, continuons, ne craignons pas la peine, achevons notre vie penchée ; et qu’on puisse au moins douter en nous voyant s’il n’a pas mieux valu qu’elle fût ainsi, et si une perfection plus complète n’eût pas été peut-être moins admirable.

» Le soir même de cet entretien je reçus des lettres qui m’annonçaient la mort de mon frère aîné. Il ne laissait pas d’enfants. J’allais me trouver chef de famille, possesseur d’une grande fortune territoriale. Je crus reconnaître dans cet événement et dans cette coïncidence le doigt de Dieu. Je résolus de rentrer immédiatement en France, et d’y commencer une vie nouvelle. J’allai prendre congé du père Anselme ; il parut heureux de ma détermination et me serra dans ses bras.

» — Mon père, lui dis-je, bénissez en moi la résignation et la volonté que vous y avez mises. »

» Il fit, en silence, sur ma tête, le signe de la croix.

» Nous ne nous sommes jamais revus.

» Le reste, vous le savez. À mon arrivée ici, d’anciens amis de famille me parlèrent de mariage. J’y étais assez disposé. Tout ce qui devait fixer, régler mon existence me semblait bon. Je ne devais plus y laisser de place pour le hasard. On me fit connaître la mère de Georgine, et plusieurs fois nous allâmes ensemble voir cette dernière au couvent. Je la trouvai jolie ; je la savais bonne ; elle était pauvre. Je me laissai séduire par la pensée de réparer une injustice du sort. Je me dis que, ne pouvant plus jouir de rien par moi-même, je jouirais du moins de tous les plaisirs de cette jeune fille élevée dans les privations et dans une austère simplicité. Je crus que cette âme à guider, cette intelligence à conduire serait un intérêt noble et constant dans ma vie. Je désirais passionnément avoir de beaux enfants, et vous voyez que le Ciel m’a exaucé. Georgine est heureuse par moi, elle le sent, elle m’aime. À chaque heure du jour, elle sait me le témoigner. J’ai la conviction d’avoir fait autour de moi un bien réel. Dans ce pays, depuis huit ans que je l’habite, la misère a disparu. Le nécessaire est assuré à tous ; beaucoup même ont ce modique superflu qui fait si aisément bénir l’existence à ceux qui vivent de leur travail. Je suis à la veille d’entrer dans la vie politique. J’espère alors faire plus en grand ce que je fais maintenant sur une très petite échelle. Je ne suis pas insensible au désir d’attacher mon nom à quelque réforme utile pour mon pays.

— Vous ne me dites pas ce qu’est devenue Éliane ? interrompit Thérèse ; l’avez-vous revue ?

— Jamais, dit Hervé. Elle avait quitté la France quand j’y suis rentré. On m’a dit qu’elle s’était fixée à Naples. Je n’en sais pas davantage. Voici la première fois, depuis huit années, que je prononce son nom.

Ils entraient dans la cour du château ; la cloche avait depuis longtemps appelé pour le déjeuner ; des domestiques étaient partis dans plusieurs directions pour avertir Hervé et Thérèse.

— Mais arrivez donc ! leur cria Georgine du plus loin qu’elles les aperçut ; les enfants s’impatientent, le cuisinier se désespère ; on n’a pas idée de se promener par ce temps-là et à de pareilles heures.

Disant cela, elle tendit la main à Thérèse, embrassa Hervé, et ne vit pas sur le visage de tous deux qu’un mystère venait d’être révélé, qu’un lien nouveau et secret unissait leurs cœurs ; heureuse Georgine ! elle ne devina pas l’orage qui grondait sur sa tête.

Il est sur la terre des êtres singulièrement préservés ; ils passent à côté des plus graves événements sans les voir ; ils se trouvent mêlés aux drames les plus terribles sans les soupçonner ; ils reçoivent l’étreinte d’une main convulsive sans que rien en eux frémisse, et sourient dans la bénignité d’une ignorance tranquille aux cœurs dévastés, aux fronts qu’a touchés la foudre : ce sont de bonnes et douces natures qui vivent leur temps et s’en vont de ce monde sans y avoir fait ni mal ni bien. Georgine était un peu de celles-là.

Les jours suivants, Hervé et Thérèse ne se parlèrent plus. Le récit d’Hervé avait bouleversé le cœur de Thérèse ; lui-même se sentait profondément ébranlé. Il y a des révélations qui sont des révolutions. Il est des dangers contre lesquels le silence est la seule armure.

Un matin, Thérèse était descendue au salon un peu plus tôt que de coutume ; il n’y avait personne encore. Un feu mal allumé emplissait l’être d’une fumée épaisse ; les vitrés chargées de brume ne laissaient pas percer le regard sur les jardins. La table était encore dans le désordre de la veille.

L’ouvrage commencé de Georgine, les jouets des enfants, un volume de Walter Scott, dont Hervé faisait le soir lecture, y étaient restés. Le piano était ouvert. Dans une corbeille, placée en face des fenêtres, quelques chrysanthèmes penchaient mélancoliquement leurs têtes violacées ; je ne sais pourquoi ce salon parut à Thérèse d’une tristesse lugubre. Elle essaya de lire un journal, elle ne put ; elle se mit au piano, préluda longtemps, mais aucune phrase ne s’achevait sous ses doigts ; elle voulut chanter, alors les pleurs qu’elle réprimait se mirent à couler. Tout à coup elle sentit une main se poser doucement sur son épaule, elle se retourna : c’était Hervé qui la regardait avec une indicible expression de tendresse et de douleur.

— Vous ressemblez à Éliane, lui dit-il ; seulement vous êtes beaucoup plus belle.

En ce moment la porte s’ouvrit ; c’était Georgine avec les enfants et deux voisins qui venaient s’établir à Vermont pour plusieurs jours. Thérèse s’échappa et fut cacher ses larmes. C’est ainsi, par un incident insignifiant, par un hasard vulgaire, que se brisent souvent, au moment où ils vont se nouer, les fils de deux destinées. Tout fut dit : la dernière parole qui devait être échangée entre Hervé et Thérèse vint se perdre dans les compliments et les lieux communs de la politesse de province.

Le lendemain, à sept heures du matin, un beau cheval sellé et bridé attendait devant le perron du château ; sur la selle du domestique qui devait suivre, une petite valise était attachée. Hervé parut ; il remit un billet au valet de chambre qui lui ouvrit la porte d’entrée.

— Quand madame sera éveillée, vous lui donnerez cette lettre.

Disant cela, il monta lentement en selle, traversa au pas la cour du château, puis, piquant des deux, il s’élança au galop dans la longue avenue. Au bout de quelques minutes, un détour du chemin le ramena en vue de Vermont. Il s’arrêta, regarda longtemps une fenêtre dont les jalousies venaient de s’ouvrir.

« Thérèse ! » murmura-t-il, et il s’éloigna de toute la vitesse de son cheval.

Sa lettre à Georgine motivait son départ. Les intérêts de son élection l’appelaient à la petite ville de B… et l’y retiendraient une huitaine de jours.

Thérèse, malgré les instances de Georgine, quitta Vermont avant le retour d’Hervé. Elle demeura fort peu de temps dans sa famille et s’embarqua pour New-York. Georgine n’eut plus de ses nouvelles qu’à de rares intervalles.

Aujourd’hui, l’océan est entre Hervé et Thérèse. Ils ne se reverront pas, ou du moins ils ne se reverront que lorsque l’âge les aura rendus méconnaissables l’un à l’autre. Ils étaient faits pour s’aimer ; le devoir les sépare, et chacun d’eux, sans se l’être dit, garde au fond de son cœur un ineffaçable et cher regret. Leur histoire est celle de plusieurs d’entre nous. Passer un jour tout auprès d’un bonheur immense, le voir, croire qu’on le saisirait en étendant la main, et ne pas s’y arrêter pourtant, c’est l’héroïsme ignoré de bien des nobles cœurs. J’en sais qui se pleurent et s’appellent tout bas à travers l’espace. Ô, mon Dieu ! vous qui leur avez donné la force des grands sacrifices, donnez-leur-en au moins l’amère volupté !

JULIEN

À UNE AMITIÉ BRISÉE

Je devais écrire votre nom en tête de cette petite esquisse.

Je me l’étais promis dans un temps irrévocablement passé.

Aujourd’hui, madame, vous ne devinerez même pas ce nom que je tais et qui me fut si cher.

La vie se passe en vains efforts et en plus vains regrets.

Nous avions voulu nous aimer.

I

Quelle promesse déplorable vous m’avez arrachée ! vous exigez que je n’attente plus à mes jours ; vous voulez que je vive. Et pour qui, grand Dieu ! et pour quoi ? Y aurait-il quelqu’un ici-bas à qui ma vie pût être bonne ? Croyez-vous qu’il y ait là-haut un Dieu qui se plaise au spectacle de nos misères ? Moi, je ne crois rien, je n’aime rien, pas même vous. Je subis votre ascendant ; j’ai pour vous une sorte d’admiration triste et stérile qui m’amène là où vous êtes et qui m’y fait rester de longues heures à vous écouter sans presque vous entendre, à vous regarder sans presque vous voir. N’abusez pas de l’empire que je vous ai laissé prendre. N’en croyez pas votre enthousiaste tendresse, elle vous trompe. Il n’y a plus rien en moi à raviver ; vous ne trouverez plus une étincelle sous ce tas de cendres où vous vous fatiguez en vain à la chercher. Depuis longtemps je porte avec fatigue le poids de mon propre cœur comme une femme porte son fruit mort dans son sein. Aurélie, je suis un enfant maudit ; j’ai tué ma mère en venant au monde ; je n’ai pas pu aimer mon père ; une sœur ne m’a point été donnée, je vous ai rencontrée trop tard. Si vous m’aviez tendu la main deux ans plus tôt, il était temps encore, peut-être ; vous m’auriez appris ce que c’est que l’orgueil, l’ambition, l’amour, ces beaux mots qui vibrent si éloquemment sur vos lèvres. Aujourd’hui tout est dit. Aurélie, rendez-moi ma liberté, laissez-moi mourir.

II

Non, Julien, cet espoir né d’hier, l’espoir de le sauver, il est déjà entré trop avant dans mon cœur pour qu’il dépende de toi de l’y détruire si vite. Cette nuit ta mère m’est apparue, pâle, belle, pleine de majesté, comme je la vis le jour de sa mort. Elle te tenait, tout petit enfant, dans ses bras et te pressait contre sa poitrine ; mais elle ne te regardait pas. Ses grands yeux restaient attachés sur un point dans l’espace que, malgré tous mes efforts, il m’était impossible d’apercevoir ; seulement la voix mystérieuse et familière que l’on entend dans les rêves me disait que ce lieu invisible c’était le monde infini, où les âmes éprouvées et purifiées se rejoignent un jour.

Je me suis éveillée confiante et calme. Le beau front transfiguré de ta mère, son regard profond et comme fixé sur l’éternité avec une solennité tranquille, ont dissipé soudain mes doutes, mes terreurs. Julien, ta pauvre mère qui m’aimait, qui me nommait sa fille aînée, elle me choisit pour te ramener à elle. Elle veille sur nous ; elle m’inspirera. Je triompherai de cette force sinistre ou plutôt de cette faiblesse obstinée qui est en toi. Je te sauverai malgré toi-même. Non, Julien, je ne te délie pas de ton serment. Désormais ton existence m’appartient ; tu me l’as donnée, je veux la donner à Dieu. Tu penses que mon enthousiasme m’abuse ? L’enthousiasme ne trompe pas ; il est tout puissant ; il crée ce qu’il affirme. Tu seras grand, Julien, et pour cela tu n’as qu’à continuer de vivre. Ce n’est pas en vain, crois-moi, que la nature a fait avec tant d’amour ton noble et gracieux visage ; ce n’est pas en vain que ton cœur a saigné, que des larmes précoces ont creusé sur ta joue ce sillon imperceptible à d’autres yeux qu’aux miens, parce que la jeunesse le voile encore de ses plus brillantes couleurs ; ce n’est pas en vain que tu as affronté les redoutables secrets de l’amour avant d’avoir pénétré ceux de la vie ; et, laisse-moi te le dire dans mon orgueil : ce n’est pas en vain que je t’aime.

III

Quand vous connaîtrez le mal dont je suis atteint, quand vous saurez ce que je suis, vous renoncerez à me guérir.

IV

Nous ne savons pas ce que nous sommes, enfant ; nous savons seulement ce que nous avons été. Parle, je t’écouterai religieusement.

V

J’aime mieux vous écrire que vous dire ma vie. Votre présence me trouble, elle dénaturerait peut-être mes paroles, et je veux être vrai, absolument vrai, avec la seule créature humaine qui me paraisse digne de tout amour et de toute vénération.

D’après ce que vous m’avez appris de ma mère, je dois croire que j’étais né très semblable à elle. Dès ma plus tendre enfance, j’avais, ainsi qu’elle, des élans de piété singulière et des visions d’un monde peuplé d’anges et d’esprits radieux ; j’étais rêveur, mélancolique, un peu sauvage. Mon plus grand plaisir était de contempler le ciel et les étoiles. Souvent, la nuit, je me levais en cachette, j’ouvrais ma fenêtre et je m’agenouillais devant la constellation de la Lyre, où je me figurais que ma mère était allée et d’où elle pouvait me voir. Ainsi qu’elle encore, j’aimais passionnément les fleurs et la musique ; quand j’entendais jouer certains airs aux orgues des rues, je fondais en larmes.

À mon entrée au collège, j’avais douze ans, j’étais un enfant obéissant et doux, porté à la tendresse, vrai en toutes choses, d’une conscience timorée, plein de respect pour mes maîtres, et croyant de cœur et d’âme tout ce qui m’avait été enseigné touchant les mystères de la religion. Vous avez sans doute quelquefois ouï parler des coutumes barbares du collège, de ces usages traditionnels qui font du dernier arrivé dans les classes le sujet de toutes les risées, la victime légitimement sacrifiée à la malice universelle. Quoique douloureusement surpris de l’accueil hostile qui me fut fait, je supportai assez bien les premières épreuves, et je ne fus véritablement atteint que lorsque la raillerie se prit à ma piété qui était fervente et sincère. Un soir, avant de me coucher, m’étant agenouillé suivant mon habitude pour prier Dieu, je fus découvert par un de mes voisins de dortoir. Il me montra du doigt aux autres, et tous, éclatant de rire, se mirent à parodier, sous mes yeux, mes naïves pratiques. Dès le lendemain matin, le bruit se répandit à l’étude que j’étais un petit béat, un cafard, un jésuite à qui il fallait faire passer l’envie de réciter des patenôtres. Bientôt, malgré quelques réprimandes des surveillants, il n’y eut sorte de persécution à laquelle je ne me visse en butte. Tantôt, je trouvais dans mon pupitre de hideuses caricatures des cérémonies du culte, tantôt des vers infâmes sur les mystères ; aux récréations on m’affublait d’une manière de soutane, on me liait à un arbre du jardin, puis les élèves venaient un à un, avec force génuflexions grotesques, me faire des confessions bouffonnes et me demander l’absolution. Vous pouvez vous figurer combien ce langage si nouveau pour moi, cette effrayante unanimité de moquerie tombée tout à coup sur mon pauvre cœur plein d’adoration, dut y porter un coup terrible. J’essayai de me défendre, mais que pouvais-je seul contre tous ces enfants cruels et effrontés ? J’étais accablé par le nombre. Voyant d’ailleurs que ma résistance ne servait qu’à les exciter, je souffris passivement leurs outrages, mais ce ne fut pas sans un grand bouleversement intérieur ; ma santé s’altéra, je tombai dans une sorte d’hébétement, d’idiotisme, qui lassa enfin leur perversité ; ils passèrent à d’autres divertissements et me laissèrent dans un isolement complet.

Un jour que je me promenais dans une allée écartée, un élève plus âgé que moi de plusieurs années vint à ma rencontre et, me tendant la main, m’aborda d’un ton affectueux qui me causa le premier mouvement de joie que j’eusse encore éprouvé depuis ma sortie de la maison paternelle. « Eh bien, mon pauvre Julien, me dit-il, te voilà tout seul ; ne veux-tu pas te promener un peu avec moi ? » Cette proposition me sembla une si grande marque de condescendance, elle était pour moi un honneur tel, que pour toute réponse je le regardai d’un air ébahi. Il prit mon bras ; nous fîmes plusieurs tours d’allée, et au bout d’un quart d’heure il m’avait offert son amitié pour la vie et accepté en échange un dévouement sans bornes. Ce jeune homme s’appelait Léonce. Ses manières étaient distinguées, son humeur était égale. Il ne lui fut pas difficile de conquérir mon cœur. Il devint le confident et le consolateur de mes peines. Il blâma mes camarades de la persécution qu’on m’avait fait subir ; mais en même temps, avec un sang-froid et une douceur insinuante qui firent un effet désastreux sur mon esprit, il m’expliqua que, s’ils avaient tort dans la forme, ils avaient parfaitement raison quant au fond ; qu’il était impossible qu’un garçon d’esprit tel que moi pût ajouter foi aux billevesées que j’affectais de croire ; et lorsque je l’interrompis pour lui jurer que ma dévotion était sincère : « Alors je te plains, reprit-il, de n’avoir pas su deviner à toi seul que tout cela n’est que sottise, invention des prêtres pour nous faire peur et nous tenir sous le joug. » Puis il me déroula un charmant et complet petit système d’athéisme, le seul vrai, le seul démontré par l’expérience, et cru, ajouta-t-il, par tous les gens sensés. Il ne me convainquit pas du premier coup, mais il y revint souvent. Il avait beaucoup lu ; il parlait avec facilité, avec élégance, sans passion ; je l’aimais ; il me persuada peu à peu que ce qu’il pensait devait être fondé en raison. Lorsqu’il eut gagné ce point, il passa des théories philosophiques à l’application morale, des notions générales à la conduite particulière ; au bout de six mois il avait si bien réussi, il avait formé un si digne élève, que je surpassais en fanfaronnade d’impiété les plus anciens et les plus pervertis du collège. Le jour de la première communion arriva, je n’y songe pas encore aujourd’hui sans frissonner. Je commis volontairement, par défi, ce que je ne pouvais m’empêcher de considérer encore comme un épouvantable sacrilège. Mais ma nature était si profondément religieuse qu’elle se révolta contre mon esprit dépravé : au moment où le prêtre posait l’hostie sur mes lèvres, je m’évanouis ; il fallut m’emporter de la chapelle, et j’eus pendant près d’un mois des convulsions qui firent craindre pour ma vie.

Pensant que le régime du collège était trop rude pour ma santé, mon père me reprit chez lui et j’achevai mon éducation avec un précepteur. J’étais tenu fort sévèrement et ne puis rien me rappeler de ces années d’études, si ce n’est que peu à peu les impressions du collège s’effacèrent, et que, de l’impiété affichée, je tombai dans une indifférence presque aussi déplorable. Je venais d’avoir dix-neuf ans lorsque mon père fut atteint de la maladie qui l’emporta. C’était comme vous savez un homme d’un caractère froid ; il avait toujours paru éviter plutôt que rechercher ma confiance, et il m’inspirait plus de respect que de tendresse. Je fus donc extrêmement surpris lorsque, pour la première fois, à son lit de mort, il me parla avec un accent ému que je ne lui connaissais pas, et me dit ces mots qui se sont gravés au plus profond de ma mémoire :

« Julien, je vais mourir. Je vois venir ma dernière heure sans effroi, presque sans regret. Vous êtes arrivé à un âge où l’on n’a plus guère besoin de guide, où l’on souffre même impatiemment l’autorité paternelle. Si vous devez faire des folies et des sottises, je ne vous en empêcherais pas, et les faisant moins librement, vous les feriez plus sottement. » Je voulus l’interrompre. « Laissez-moi achever, reprit-il ; mes moments sont comptés. Ne nous abandonnons point à de puériles lamentations ; la mort n’est pas un mal ; c’en serait un grand de vivre toujours dans un monde tel que le nôtre.

» Depuis votre enfance, Julien, sans que vous vous en soyez douté, je vous ai suivi pas à pas. J’ai observé tous les mouvements de votre esprit et de votre cœur ; rien ne m’a échappé, et je crois vous avoir pénétré autant qu’il est donné à un homme d’en pénétrer un autre. Avant de vous quitter pour toujours, je veux vous faire part du résultat de mes observations ; cela vous épargnera peut-être quelques années de trouble, d’activité mal dépensée, des regrets, des remords, à tout le moins une grande perte de temps. La plupart de nos fautes, et par conséquent de nos malheurs, viennent de ce que nous apprenons trop tard à nous connaître nous-mêmes. Dieu vous a donné une belle âme, mon enfant ; vous n’avez aucune mauvaise passion à combattre, aucune inclination vicieuse à étouffer ; mais je ne vois pas non plus en vous le germe des mâles vertus. Vous avez le goût du bien ; une certaine force vous manque pour en avoir l’amour. Votre intelligence est ouverte aux nobles curiosités, mais elle ne se porte vers aucune étude avec une particulière ardeur.

» Je crains pour vous cette facilité à tout comprendre qui empêche de se fixer sur rien ; je crains encore plus, je l’avoue, quelque chose de flottant, d’indéterminé dans votre nature, une délicatesse peut-être excessive, qui vous rendra difficiles les résolutions énergiques, les persévérants efforts, la rudesse nécessaire à certains héroïsmes. Hâtez-vous de tracer les lignes principales de votre vie, si vous ne voulez pas qu’elle s’essaye, s’égare et se lasse en mille chemins. Entrez au plus vite dans la carrière que vous préférez ; mariez-vous jeune. Si le bonheur doit être quelque part pour vous, il sera, j’en suis convaincu, dans la modération, dans les affections de famille, dans une convenance choisie. Vous n’êtes pas de ces hommes qui font leur destinée ; vous êtes de ceux qui doivent se borner à régler leur existence. »

Ces derniers mots me révoltèrent. Ils étaient trop vrais dans leur sévérité pour ne pas blesser au vif mon amour-propre. Mon père, déjà très affaibli, cessa de parler. Je quittai sa chambre sans rien trouver à lui répondre. Je ne réfléchis point sur ce qu’il venait de me dire ; je le vis mourir avec une indifférence que ma jeunesse seule pouvait excuser et sur laquelle j’ai versé depuis des larmes amères. Il s’en faut que ce soit un bien pour l’homme d’échapper à certaines douleurs.

Je désirais depuis longtemps entrer dans la diplomatie. Mon père avait obtenu pour moi la promesse du premier poste d’attaché d’ambassade qui viendrait à vaquer. Aussitôt que les convenances de mon deuil le permirent, je demandai une audience au ministre, qui était de nos amis ; il me réitéra sa promesse et me conseilla, en attendant qu’elle pût s’effectuer, d’aller dans le monde afin d’apprendre à connaître les hommes. Je le remerciai de son intérêt et je suivis son conseil ; qu’avais-je de mieux à faire ? J’étais libre, riche, curieux et oisif. Bientôt je me trouvai lancé dans le tourbillon de la vie élégante, emporté par un courant de frivoles plaisirs et de devoirs plus frivoles encore.

La première curiosité, la première préoccupation d’un jeune homme en entrant dans le monde, ce sont les femmes. Leur plaira-t-il ? sera-t-il aimé d’elles ? telles sont les questions qu’il se pose incessamment, les pensées qui l’assiègent et jettent le trouble à son cerveau. Tantôt son imagination l’entraîne loin des réalités ; parmi les formes enchanteresses qui passent et repassent devant ses yeux éblouis, il en choisit une plus accomplie que toutes les autres, il la pare de mille grâces, il l’orne des dons les plus rares ; puis, épris de sa chimère, il se transporte avec elle dans une sphère idéale ; il y prodigue les scènes d’amour, les actions d’éclat ; il se crée un rôle sublime dans un drame impossible ; toutes les délices et tous les héroïsmes s’y rencontrent. Tantôt, au contraire, un mal secret l’oppresse. Ardent et timide, s’interrogeant lui-même avec anxiété, sa jeunesse, son inexpérience lui semblent des obstacles insurmontables. Les regards de femme, qui l’attirent comme un irrésistible aimant, il les fuit, tant il redoute de les trouver dédaigneux ou distraits.

Ce tourment-là fut le mien. Je n’avais pas l’ombre de fatuité, j’aurais pu sans cela m’apercevoir que je ne déplaisais point, mais les artifices si nouveaux pour moi de la coquetterie me mettaient en défiance. Je ne me sentais pas de force à jouer ce jeu subtil, et quand l’occasion me souriait, quand je me voyais seul en présence des femmes auxquelles j’aurais le plus souhaité de plaire, la crainte du ridicule paralysait ma langue et glaçait mes esprits. Cependant mes vingt ans se faisaient sentir ; ma jeunesse rongeait son frein ; une langueur perfide me pénétrait. Je ne trouvais plus qu’ennui dans les plaisirs, que fatigue dans le travail, qu’accablement dans la solitude. Je me sentais emprisonné dans mes hésitations, et du fond de mes nuits sans sommeil j’appelais à grands cris la délivrance.

Je n’ignorais pas que, en dehors de ce qu’on appelle la bonne compagnie, à côté du cercle des bienséances où les hommes vivent de leur vie factice, au-dessous de ces apparences conventionnelles qui les contiennent pendant quelques heures, s’ouvre pour eux une autre existence, libre de toute entrave, affranchie de toute retenue. J’avais répugné jusqu’alors à suivre mes amis au sein de ces réalités grossières, dont les récits ne m’inspiraient que du dégoût ; une grande pureté naturelle s’alliait chez moi à une délicatesse presque féminine. Je parvins, non sans effort, à vaincre l’une et l’autre. Un jour que ma jeunesse avait parlé bien haut, un jour que les irritants manèges d’une coquette avaient exaspéré mon amour-propre, j’acceptai d’un cœur tremblant, mais d’une voix hardie, une partie de jeunes gens. À peine engagé, j’en eus du regret ; une crainte puérile s’empara de moi. J’appréhendai de manquer de l’aplomb convenable, de trahir mon innocence par quelque gaucherie. Je rougis de honte en songeant à la sotte contenance que j’allais avoir, et je résolus, pour échapper à cette humiliation, de me familiariser avec le vice, en faisant en quelque sorte mon apprentissage de corruption. Aurélie, pardonnez-moi d’attrister votre esprit par de tels tableaux ; mais comment omettre dans mon récit une circonstance si décisive ? comment ne pas vous parler de la morne séduction de ces amers plaisirs par lesquels la plupart des hommes commencent la vie ? Oh ! si l’on savait ce qu’il en coûte à certaines natures pour se dégrader, si l’on était dans le secret des combats que se livre à elle-même une âme orgueilleuse avant de consentir à descendre dans les régions où se plaisent les âmes vulgaires ; si l’on pouvait comprendre de quel affreux courage il faut s’armer pour flétrir à vingt ans dans son sein le premier espoir d’amour et de volupté ; si l’on connaissait les angoisses, les dégoûts qui précèdent et suivent certaines fautes, on ne trouverait plus dans son cœur le courage de les condamner. Nous les couvririons de notre silence comme d’un manteau ; une triste compassion serait à leur égard notre seule justice…

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Il était trois heures du matin, il avait gelé, la lune éclairait les rues désertes, les étoiles scintillaient au ciel dont pas un nuage ne voilait la pureté ; un vent froid me coupa le visage et me réveilla d’un affreux cauchemar. Le silence éloquent de cette nuit solitaire qui me saisissait, étourdi que j’étais encore par les fumées du punch et les propos dits et entendus dans l’ivresse, la beauté auguste de ce ciel étoilé, inondant soudain mon œil appesanti par l’orgie, la sérénité de ces profondeurs radieuses suspendues au-dessus de ma tête, éclairant tout à coup les ténébreux abîmes que je venais de découvrir dans mon propre cœur, tout cela m’accabla à la fois et me courba sous le sentiment d’un abaissement profond, d’une irréparable déchéance.

Je me mis à marcher avec hâte, comme pour me fuir moi-même, et j’essayai de fredonner un refrain d’opéra pour narguer ma conscience ; mais bientôt le retentissement de mes pas sur le pavé sonore me devint insupportable ; ma chanson s’arrêta dans mon gosier brûlant ; je passai devant une église ; sans trop savoir ce que je faisais, je me laissai tomber sur une des marches du parvis. Là, cachant mon visage dans mes mains, je cessai de me contenir ; je m’abandonnai à la faiblesse de mon cœur, et de longs sanglots le soulagèrent. Combien de temps je restai ainsi défaillant et brisé, je l’ignore. Ce que je sais, c’est que cette douleur qui semblait si intense ne changea point mes voies, ne détermina aucune réforme dans ma vie. Ces pleurs, ces sanglots n’étaient que l’instinctive révolte d’une organisation délicate aux prises avec des réalités brutales ; ce n’était point le sérieux repentir d’une âme vraiment touchée. Les jours suivants me virent plus résolu, plus affermi dans le désordre ; et bientôt mes amis se félicitèrent d’avoir acquis en moi un compagnon d’une aussi agréable humeur.

Je menai, pendant six mois environ, une vie pitoyable. Au bout de ce temps, le courage me manqua. L’effort que j’avais été obligé de faire pour vaincre ma répulsion, l’exagération du personnage que j’étais contraint de jouer pour dissimuler ma véritable nature, me donnaient une sorte de fièvre qui me soutenait ; mais quand l’habitude eut entièrement pris le dessus, quand je ne fus plus préoccupé de l’effet que je produisais sur les autres, quand je me trouvai à l’aise dans mon rôle de roué, l’ennui me prit au cœur et la monotonie de ces ignobles divertissements me causa un dégoût insurmontable. Alors je souhaitai de quitter Paris ; les rêves de l’ambition vinrent chatouiller ma pensée ; je brûlai de commencer enfin ma carrière. Ayant redoublé d’instances, j’obtins d’être envoyé à… et je partis en toute hâte, ranimé, oublieux, le cœur confiant et l’esprit superbe, comme si j’allais à la conquête du monde.

En m’annonçant ma nomination, le ministre m’avait félicité de débuter dans la carrière sous les auspices d’un homme aussi éminent que M. R… Notre ambassadeur était reconnu pour un esprit de premier ordre. Dans plusieurs négociations importantes il avait exercé une influence décisive. Son opinion était toujours d’un grand poids. Le bruit courait, et cela ne surprenait personne, qu’il serait prochainement appelé à diriger les affaires.

Quand je le vis, sa réputation me sembla restée au-dessous de son mérite ; il m’imposa singulièrement. Bien qu’il n’eût ni la tenue ni les manières d’un grand seigneur, il possédait au plus haut degré une sorte de souveraine et tranquille impertinence qui lui donnait, avant même que d’avoir parlé, la supériorité sur tous ceux qui l’abordaient. Son front pâle, son œil impénétrable, son geste rare et caractéristique, le patient dédain de sa parole toujours précise et d’une logique rigoureuse, lui assuraient dans la discussion l’autorité dont il s’emparait par sa seule présence.

Je ne négligeai rien pour conquérir, non pas sa bienveillance, c’était un sentiment impossible à lui supposer, mais son attention. Protégé par la mémoire de mon père, avec lequel il avait combattu, sous la Restauration, les ennemis de la liberté, ayant réussi à le contenter dans plusieurs travaux qu’il m’avait choisis, il daigna, au bout d’assez peu de temps, m’admettre dans une sorte d’intimité ; il causa, sinon avec moi, du moins en ma présence, et me fournit ainsi l’occasion vivement désirée d’étudier un homme qui, au dire de tous, possédait le génie des affaires et de la haute politique.

Cette étude fut longue. Mes notions premières ne m’aidaient pas à comprendre ; mon point de départ était faux. Je n’avais d’autre opinion, d’autres principes que ceux qui germent naturellement dans une âme honnête à la vue des misères de la société. Je croyais que le gouvernement d’un peuple ne devait être autre chose que l’application la plus complète possible des grandes lois de la justice naturelle ; que le but de tous les efforts, c’était le nivellement graduel et régulier des inégalités sociales, la répartition plus équitable des biens de la terre commune ; je pensais qu’assurer à tous le pain quotidien, la nourriture du corps et celle de l’intelligence, faire une place au soleil à cette multitude qui gémit courbée sous le poids du travail, c’était là le vœu de ceux qui font les révolutions. Je m’attendais à trouver dans M. R… l’expression puissante de ma pensée encore confuse. Il était du tiers état ; il en faisait gloire. Je devais croire que dans les rangs d’une classe si longtemps opprimée il aurait nourri des sentiments de justice vivaces et impatients. Combien je me trompais ! Aux yeux de M. R…, gouverner c’était dominer ; c’était briser ou faire ployer toutes les volontés sous la sienne. Comme il ne craignait plus rien de la noblesse et que le tiers état lui semblait assez asservi par l’amour du bien-être et les puériles vanités, il ne s’occupait que du peuple qu’il redoutait comme une force brutale, menaçante, contre laquelle il fallait, au plus vite, élever d’inexpugnables remparts. L’avènement des prolétaires, il en parlait comme de l’invasion des Barbares. Pourtant, M. R… avait ce que l’on appelle des idées religieuses : c’était un penseur dans l’ordre chrétien ; mais il n’avait retenu de l’Évangile que le principe de la soumission et l’image du peuple juif se ruant sur la vérité pour la crucifier. M. R… était, en un mot, un esprit fortement trempé, mais une âme sans rayons ; une intelligence circonscrite par la personnalité ; un homme qui eût voulu arrêter à lui la marche des choses, et à qui tout progrès semblait accompli depuis que son ambition ne rencontrait plus d’obstacles.

Tout ce que j’avais d’idées généreuses, d’enthousiastes désirs, d’ambition même, fut refoulé par cette imposante figure, qui tenait dans ses mains rigides l’avenir de mon pays. Mes beaux romans politiques, mes chimères sociales s’évanouirent au souffle glacé de cet homme qui m’apparaissait comme une personnification du destin : calme, fort, impénétrable et inflexible. Je me sentais si petit, si faible auprès de lui, que le découragement le plus complet s’empara de moi. Désabusé sur le but de mes travaux, j’en perdis le goût ; l’ambition me parut un sentiment puéril, indigne d’animer un grand cœur. Je retombai dans un désœuvrement assez triste, et, de ce désœuvrement, naquit un amour plus triste encore, qui fut mon illusion dernière.

Je ne vous parlerais pas de cette affection qui effleura à peine ma vie, si en la traversant, elle n’avait emporté avec elle, comme un vent stérile, le dernier bon grain tombé à terre des épis dorés de ma jeunesse. La femme dont je devins épris était bien le produit le plus achevé qu’ait jamais offert à l’admiration du vulgaire la société aristocratique. Toute sa personne était étudiée, mais nulle contrainte ne se faisait sentir ; l’habitude et un savant exercice l’avaient rendue, en quelque sorte, naturellement affectée. Si la nécessité de se montrer simple et vraie avait pu se rencontrer dans son existence, je crois qu’elle en eût été singulièrement embarrassée ; depuis si longtemps le naturel avait disparu sous l’artifice que bien certainement elle n’aurait plus su où le prendre.

Née bonne, intelligente, mais livrée au monde dès son enfance, et dès lors emportée par cette pitoyable émulation qui y tient les femmes haletantes sous l’aiguillon de la vanité, la comtesse de… s’était jetée dans mille travers, dans d’inexplicables inconséquences. Ainsi, au retour des offices divins, qu’elle fréquentait assidûment, on la voyait se parer et se farder comme une courtisane ; ainsi, elle qui eût frémi à la pensée d’une liaison coupable, elle avait de complaisants sourires pour les empressements les plus équivoques ; elle vivait enfin sans scrupule dans un compromis continuel entre des choses en apparence inconciliables. Elle traitait la religion comme le monde ; sa ferveur était une sorte d’amour platonique qui n’engageait à rien ; sa dévotion n’était autre que de la coquetterie avec Dieu.

Ce que j’eus à souffrir de cette liaison n’est pas croyable. J’aimais cette femme non pour ce qu’elle était, mais pour ce qu’elle aurait pu être. J’ai souvent pensé qu’elle m’aimait aussi, mais elle était faible et vaniteuse : elle n’avait ni le courage de la faute, ni l’héroïsme de la vertu. Elle m’écrivait des lettres pleines d’amour, puis elle me les redemandait en laissant percer les craintes les plus outrageantes. Je la quittais souvent exaltée, déterminée à tout braver pour moi ; une heure après, je la retrouvais prude et minaudière, en présence d’une foule d’imbéciles dont elle semblait ne pouvoir se passer. Parfois elle disait de ces choses hardies et naïves, entraînantes et délicates, comme les femmes passionnées en trouvent au plus profond de leur cœur ; mais aussitôt elle leur donnait pour commentaires les lieux communs les plus déplorables, les plus vulgaires banalités. Je résistai trois mois à ces irritantes alternatives ; puis un jour, sans motif, sans qu’aucun incident fût survenu, sans la prévenir, je saisis une occasion qui s’offrait, et je partis pour la France en évitant même de prendre congé d’elle.

Vous me croirez difficilement, Aurélie, si je vous dis qu’en la quittant, j’étais résolu, inébranlablement résolu au suicide. Une lassitude sans cause, un engourdissement de toutes mes facultés, posaient sur moi et me rendaient odieux les actes les plus ordinaires de ma vie ; mon seul but, en retournant à Paris, était de revoir encore une fois les lieux où j’avais commencé de vivre, et d’y choisir bien à l’aise, sans rien précipiter, l’heure et les circonstances où il me conviendrait de mourir. Ce qui m’amenait là, vous devez le comprendre d’après le récit que je viens de vous faire, ce n’était pas un choc inattendu, c’était un successif et continuel désabusement. Mon âme n’était pas brisée par le désespoir, elle succombait sous l’action lente de la désespérance. Je n’accusais ni le sort ni les hommes ; je quittais la vie comme on quitte avant la fin un banquet dont on trouve les mets insipides. Je ne voyais plus à l’horizon rien à désirer, rien à tenter, rien même à craindre ; aussi je n’étais pas pressé de m’en aller, et je mis une sorte de complaisance à savourer les derniers moments que je m’accordais à moi-même.

Ayant envoyé ma démission au ministre, sous prétexte de santé, je ne fus plus obligé de voir personne. Je m’enfermai chez moi avec des livres et des fleurs, et je louai aux Italiens une petite loge très cachée où j’allais plusieurs fois la semaine entendre de la musique. Il y avait pour moi un attrait vif et singulier dans ce lieu où la société se montrait parée de toutes ses grâces. J’aimais à me dire (l’orgueil a aussi sa sensualité) : tous ces plaisirs, tous ces enchantements de la jeunesse et de la fortune n’ont plus de pouvoir sur moi, aucune de ces illusions ne m’éblouit ; ces femmes si belles, si parées, si coquettes, je pourrais leur plaire, obtenir leur amour, je n’en veux pas ; ces jeunes gens si heureux des faveurs de la mode, je pourrais les égaler ou les éclipser, je n’en ai nul souci ; ces prétendus hommes d’État qui viennent ici se délasser de leurs travaux, je pourrais au bout de bien peu d’années être des leurs ; les traiter comme mes pairs, mais je souris de pitié en les regardant, et je refuse l’honneur de leur compagnie.

Si vous saviez, ma noble amie, combien les choses de ce monde paraissent petites et misérables à quiconque est bien déterminé à mourir, combien toutes les proportions s’amoindrissent à l’œil de celui qui a gravi les hauts sommets de la pensée, ces sommets où nous porte tout d’un coup le sombre enthousiasme du renoncement volontaire. C’est la vie forte et puissante qui précipite l’homme dans les voies de l’erreur. La mort est sœur de la vérité. On dirait que, pour tempérer les horreurs de son approche, elle aime à se faire précéder de cette sœur auguste, et qu’avant d’enlever l’âme à son existence terrestre, elle consent à lui laisser voir les choses finies sous le rayon infini. La vérité parle au cœur qui va mourir, à l’intelligence qui va s’éteindre ; et ce qu’elle nous dit, alors, Aurélie, croyez-moi, il n’est plus en notre pouvoir de l’oublier jamais. Je ne sais plus quel saint personnage a dit : « Je ne croyais pas qu’il fût si doux de mourir. » Moi, je disais avec une satisfaction tranquille : je ne croyais pas qu’il fût si simple de mourir.

J’avais fixé le 28 février pour l’accomplissement de mon dessein. C’était un jour de bal à l’Opéra. En partie pour gagner l’heure où les quais sont déserts, en partie par le désir d’éprouver ma propre résolution et d’affronter un violent contraste, j’entrai dans la salle et j’allai m’asseoir à une galerie des cinquièmes d’où je pouvais embrasser l’ensemble de ces saturnales. En plongeant dans ce gouffre, je crus avoir tout d’un coup la vision d’un cercle de l’Enfer de Dante. C’était bien « la bufera infernal, che mai non resta ». À travers une vapeur chaude et épaisse, montait jusqu’à moi, pareille au mugissement de la mer houleuse qui se brise sur les galets, une immense et sourde rumeur. Les sons stridents des instruments de cuivre éclataient par moments comme un rire de démon au sein de ce bruit. Des tourbillons de formes étranges, haletantes, éperdues, pressées sans relâche par le rythme impérieux de la musique, semblaient, en se poursuivant, obéir à une nécessité incompréhensible. L’œil se lassait en vain à vouloir saisir quelque chose de distinct dans ce chaos de couleurs et de lignes mouvantes. C’était l’orgie effrénée de la matière, le triomphe de la chair révoltée contre l’esprit, la personnification du vertige.

Je regardai cela longtemps avec une extrême tristesse.

« Le sentiment qui amène ici, me disais-je, tout ce peuple qui va demain reprendre la chaîne de ses misères et expier, par un travail au-dessus de ses forces, une heure d’oubli, qu’est-ce donc, si ce n’est le sentiment qui me conduit au tombeau : le besoin d’échapper à une vie odieuse, à des réalités écrasantes ? Eux, les pauvres d’esprit, ils s’y soustraient par l’ivresse des sens ; moi, à qui ont été données la science et la raison, je ne puis m’y soustraire que par l’ivresse suprême de l’intelligence : le suicide. » Et tout en songeant ainsi, je traversai la foule bigarrée, je repoussai doucement des masques de femmes qui m’accostaient, et je m’acheminai vers la Seine. Le temps était froid, le ciel pur comme en cette nuit de douloureuse mémoire où, défaillant sur les marches d’une église, j’avais pleuré mes premières illusions ravies. Cette fois je ne pleurais pas ; mon œil était sec, ma tête calme ; comme je vous l’ai dit, mourir me semblait et me semble encore l’action la plus simple du monde.

Sous les arcades de la rue de Rivoli, je heurtai presque du pied un homme étendu à terre, qui paraissait dormir d’un profond sommeil. Les haillons dont il était couvert annonçaient la misère. Je m’arrêtai un instant à le considérer ; il y avait dans le caractère de sa figure et dans la manière dont sa tête reposait sur son bras une noblesse remarquable ; je songeai à l’éveiller pour lui donner quelques pièces d’or restées dans ma bourse, mais je ne pus me résoudre à troubler son sommeil. Qui sait, me disais-je, quels sont les bonheurs renfermés dans ce repos, et quelles consolations mystérieuses descendent sur l’infortuné qui dort ? Je glissai tout ce que j’avais d’argent sous un pli des vêtements de cet homme, de manière à ce que, en s’éveillant, il dût s’en apercevoir tout de suite, et je lui dis adieu comme à mon dernier ami. Avant une heure, pensai-je, la main qui t’a secouru, ô toi dont j’ignore le nom, mais que j’ai aimé une minute, avant de mourir, cette main sera raide et glacée ; mais la joie qu’elle t’aura donnée vibrera dans toute sa force, et cette joie en enfantera d’autres ; et qui pourrait dire ce que produira dans ta destinée ce dernier acte d’une volonté qui va rentrer dans le néant ?… Mais non, il n’est point de néant ; rien ne périt, tout se transforme ; ce qui a été ne peut plus cesser d’être ; tout est en Dieu et Dieu est tout… Qu’est-ce que notre existence éphémère ? Qu’est-ce que notre passage ici-bas ?… L’ombre d’un nuage qui fuit sur le pli d’une onde qui s’efface !

Ce furent là mes dernières pensées, le reste fut machinal. J’arrivai sur le Pont-des-Arts, j’épiai un moment où personne ne passait et je me précipitai. Il faut croire que l’instinct de la conservation triompha de ma volonté ; car on me retrouva à six cents pas de là, évanoui sur la rive. Par un hasard, dois-je dire providentiel, le médecin qui fut appelé pour me donner des soins était votre ami ; mon nom lui était connu ; il vous parla de moi. Le lendemain, en m’éveillant, je vis votre noble et grande figure penchée sur mon lit, et je sentis deux larmes tomber sur ma joue. Le reste, vous le savez. Vous savez combien je vous vénère. J’ai écouté à genoux l’histoire simple et grave de votre vie ; j’admire l’héroïsme constant qui vous a fait toujours tout sacrifier à la notion du devoir que vous avez puisée au sein de vos croyances ; mais n’exigez pas que je vous imite ; je ne puis agir comme vous, parce que je ne crois pas comme vous. Mon premier pas dans la vie de l’âme a été un sacrilège ; mon premier pas dans la vie du cœur une débauche ; mon premier pas dans la vie de l’intelligence la rencontre d’un égoïsme tout puissant. Qu’aide encore à apprendre ? qu’ai-je à espérer ? Laissez-moi donc mourir !

VI

Je ne te dirai pas d’agir comme moi, Julien ; je ne te prêcherai pas même mes croyances. Quand Dieu daigne regarder une âme, elles y naissent soudain dans un tressaillement d’amour ; mais la parole humaine est impuissante à les imposer. Tout ce que puis faire, c’est de prier la mansuétude infinie de ne pas trop longtemps différer. Il est plusieurs chemins qui conduisent au royaume céleste. Le catholicisme, vois-tu, mon enfant, c’est la route royale ; elle est droite, bordée de larges fossés qui empêchent qu’on ne dévie ; de grands esprits de tous les siècles, pareils à des arbres majestueux, y donnent au croyant leur rafraîchissant ombrage ; les sacrements, comme des bornes militaires, marquent la distance franchie ; un sacerdoce vigilant est sans cesse occupé à réparer les ravages faits par l’impiété et la licence ; on marche dans cette magnifique voie avec confiance, avec certitude, car la foi découvre de bien loin à l’horizon le triangle lumineux, la délivrance promise : c’est la route où mon ange gardien m’a conduite.

Toi, Julien, qui as abandonné le droit et facile chemin, toi qui as osé désespérer de la vie et de toi-même, tu ne reviendras au Seigneur que par de plus longs et de plus incertains sentiers ; mais tu lui reviendras parce que tu es de la race des poètes ; tu lui reviendras par la contemplation de la beauté, toi qui as connu les divins enthousiasmes et qui as senti dans ton cœur le frémissement sacré de la vie idéale.

Tu peux encore aimer, Julien ; élargis ton âme et la pensée pour comprendre et étreindre l’éternelle et toujours jeune nature ; repose ta tête fatiguée sur le sein de cette mère bienfaisante, dont les mamelles ne tarissent jamais. Depuis l’astre qui traverse le firmament jusqu’à l’insecte qui se traîne sur un brin d’herbe ; depuis la baleine qui fend les mers jusqu’à l’infusoire qui naît et meurt dans une goutte d’eau ; depuis le cèdre couronné de nuages jusqu’à la roche inerte qui repose à ses pieds, aime tout, unis-toi à tout, et tu te sentiras soulevé et porté bien près de Dieu. Julien, Julien ! ne meurs pas. Tu m’as dit que tu n’avais pas de hâte ; ne détermine donc rien. Laisse encore, quelques jours seulement, ton sourire plein de grâce traverser, comme un rayon d’espoir et d’amour, la brume déjà si froide de mes jours d’automne.

VII

Le docteur S… part tout à l’heure pour la Suisse. Il va chez des amis à moi, qui sont les plus excellentes gens que j’aie jamais connus. Va avec lui, j’ai besoin de demeurer un peu seule. Ta tristesse et ton découragement me gagnent. Cela ne doit pas être, il faut nous séparer pour un peu de temps. Tu m’as promis de m’obéir en aveugle, pars donc. Si tu te déplais plus là-bas qu’ici, tu reviendras.

VIII

Vous le voulez, je vous obéis, quoique je ne puisse rien comprendre à ce caprice. Que pouvait-il donc y avoir de mieux pour moi que de vous voir le plus souvent possible avant de mourir ? Dois-je croire que je vous gênais, que ma tristesse vous devenait importune ? Quoi qu’il en soit, Aurélie, je pars. Adieu.

IX

Vallée du Rhône.

En vérité, vous avez eu raison de m’envoyer ici. Ce lieu semble fait pour ceux qui ne savent ni vivre ni mourir. Il est comme pénétré d’une mélancolie résignée. On peut y attendre patiemment. Auprès de vous, Aurélie, je le sens maintenant, j’étais honteux de moi-même ; l’atmosphère que vous respirez était trop forte pour mon âme alanguie. Je souffrais de trouver dans le cœur d’une femme une constance, une fermeté que je cherchais en vain dans le mien. Sans le vouloir, vous me faisiez trop tristement sentir l’infériorité de ma nature. Je vous admire trop, Aurélie, pour vivre à l’aise auprès de vous ; et puisque vous voulez que je vive, enfin, vous avez bien fait de m’éloigner.

La maison qu’habitent les M… est simple et de peu d’apparence au dehors, mais commode et hospitalière à l’intérieur. Une avenue de platanes y conduit. Les murs tapissés de jasmin, le sable toujours bien lissé de la cour, les plates-bandes encadrées de buis d’où s’exhale un parfum de réséda et de chèvrefeuille, semblent vous inviter, par leur charme familier, aux douceurs d’une existence obscure. Un verger s’étend au midi jusqu’au pied de la montagne ; là des pommiers, des poiriers, des cerisiers sont épars dans un désordre plein de bonhomie, sur une pelouse qu’arrose un petit cours d’eau toujours limpide et murmurant. Une haie de ronces et de clématites borne cet enclos. Tout auprès, un sentier aux allures négligentes se glisse comme une couleuvre sous les châtaigniers qui couvrent le premier plateau de la montagne, et de là, en suivant les déchirures d’un torrent, il grimpe jusqu’au sommet, d’où l’œil plonge sur la vallée sombre à la tombée de la nuit, le paysage se revêt d’une beauté incomparable. La chaîne des Alpes découpe à l’horizon ses masses d’un bleu violet. De distance en distance, à un plan plus éloigné, on voit resplendir quelque pic neigeux, que les derniers rayons du soleil couchant teignent de pourpre et d’or. Le silence descend sur la campagne ; on n’entend que le mugissement du Rhône qui se précipite, impatient et comme dédaigneux de sa rive, vers les horizons majestueux et paisibles du lac Léman. Les troupeaux, en regagnant l’étable, jettent dans l’air le rythme inégal et doux de leurs clochettes. On respire partout une saine odeur de mélèze et de plantes aromatiques ; et quand une brise légère effleure en courant les hautes cimes des bouleaux, on dirait l’esprit des nuits heureuses qui passe.

J’ai été reçu dans la famille M… comme je désirais l’être, sans empressement et sans contrainte. Au bout de très peu d’heures, il semblait que j’avais toujours été là. Les habitudes d’intérieur n’ont pas changé. Seulement ils ont eu l’art de me faire croire qu’avant mon arrivée, quelque chose devait leur avoir manqué. Ils ont la politesse innée des gens de cœur. Ils ne s’inquiètent ni ne se mettent en peine de beaucoup de choses, parce qu’ils savent qu’une seule est nécessaire. Ils ont l’air de supposer que je dois me plaire avec eux, et me donnent ainsi une sorte de tranquillité qui me fait du bien.

M. M… est un homme loyal et bon, assez vieux pour avoir déjà eu le temps de se réconcilier avec la vieillesse ; sa femme est aimable ; c’est une sainte personne qui s’ignore elle-même. Elle a passé sa vie dans la sérénité des vertus faciles et ne se doute seulement pas qu’il y ait au monde de mauvaises passions et des êtres mal nés. Quant à leur fille, je ne sais rien d’elle, si ce n’est qu’elle chante divinement, qu’elle se met au piano toutes les fois que je l’en prie, et qu’on lui a donné un nom italien infiniment doux à prononcer : elle s’appelle Gemma.

X

Tu ne m’écris plus, Julien. D’autres que toi me donnent de tes nouvelles. On me dit que tu es mieux portant, que tu parais moins absorbé. C’est une grande joie pour mon cœur, mais c’est une tristesse de penser que tu n’éprouves pas le besoin de me le dire.

XI

Je viens de faire avec madame M… et sa fille une longue tournée dans l’Oberland. Je n’aurais jamais cru que l’action des choses extérieures pût être aussi forte. La nature, dans son silence, est plus éloquente que la parole humaine. Oui, Aurélie, le spectacle de cette nature grandiose a fait sur mon esprit un effet inconcevable. Ces monts immaculés, ces pyramides de glace, ces lacs comblés par des volcans, ces roches menaçantes où s’abritent les touffes rosées du rhododendron, ces béantes cavernes où conduisent des sentiers parfumés de cyclamens, le grondement de l’avalanche qui se précipite, l’iris qui se balance dans la vapeur argentée des cascades, le cri de l’aigle et le bramement du chamois sur les cimes abandonnées, la fertilité des étroits plateaux disputée à la sévérité des monts, toute cette nature à la fois terrible et gracieuse, sombre et riante, ce contraste d’une éternelle immobilité avec les convulsions d’un chaos qui se transforme, cette lutte formidable des esprits de la terre entre eux agit puissamment sur moi. Il me semble que si je pouvais vivre toujours ici, sans aucun commerce avec le monde, je bénirais encore l’existence, et je rendrais grâces à Dieu de m’avoir empêché de mourir.

XII

Et cette jeune fille au nom mélodieux, est-elle belle ?

XIII

Je ne sais pas si elle est belle ; je sais que chaque jour je la trouve plus semblable à ce que j’étais aux jours de ma première jeunesse. Elle est de ces femmes en qui réside, à leur insu même, un mystère sacré d’ineffable tristesse sous sa longue paupière, on sent une force attirante et douce. Elle a des alternatives subites et singulières de gaieté sans cause et d’abattement mélancolique ; il lui prend des rires d’enfant à propos de rien ; puis, tout à coup, on voit le rayon disparaître à ses beaux yeux, une ombre pâlit son front, ses joues se décolorent, tout son corps semble s’affaisser sous un poids invisible ; elle ressemble alors à un palmier du désert, dont les feuilles droites et fières s’inclinent soudain et s’abaissent tristement sous le souffle orageux du simoun qui passe. Comme rien n’a été faussé en elle par le monde ou l’éducation (elle ne s’est jamais éloignée de sa mère et n’a jamais quitté la vallée), comme ses idées et ses sentiments n’ont pas été froissés par l’expérience, elle est à la fois enthousiaste et sensée, naïve et forte ; son âme a des clartés merveilleuses ; on sent que toutes les espérances y ont un libre accès, et que tous les dévouements s’y trouveraient à l’aise.

XIV

Tu l’aimeras, Julien ; car cette femme est ce que tu aurais été si le vent aride du monde n’avait flétri dans ton cœur la fleur de l’idéal. Tu l’aimeras, parce qu’il est impossible qu’un être aussi semblable à toi ne t’inspire pas un sentiment durable. On dit que l’amour naît des oppositions, des contrastes ; que les caractères forts subjuguent les natures faibles, que les imaginations vives séduisent les esprits positifs, que les ardeurs du sang méridional s’allument surtout à la vue des froides beautés du nord ; cela est vrai pour la plupart des hommes, chez lesquels une vie désordonnée a perverti les primitifs instincts. La curiosité pousse alors l’un vers l’autre les êtres les plus dissemblables, parce que, pour les cœurs et les sens blasés, l’amour n’est qu’un accident, une surprise, une mutuelle recherche de l’imprévu, une sorte de jeu dont les combinaisons sont plus variées quand les esprits sont plus contraires. Mais l’amour vrai et profond, cet amour si différent de l’autre par son essence et sa durée, qui naît sans effort, qui grandit sans secousse, et sur lequel le temps est sans puissance, celui-là, Julien, c’est le rapprochement naturel d’éléments semblables, c’est l’harmonie de deux cœurs au timbre pareil, c’est l’accord mystérieux que rendront deux âmes prédestinées, quand le doigt de Dieu vient à s’y poser aux heures de jeunesse et d’enthousiasme. Tu aimeras Gemma.

XV

Que devenez-vous, Aurélie ? Depuis deux mois je n’ai pas reçu une seule ligne de vous. M’auriez-vous oublié ? Oh ! cela n’est pas possible. Seriez-vous malade ? Pourquoi ne pas me le faire savoir ? Toutes les félicités du ciel et de la terre, ne savez-vous pas que je les quitterais à l’instant sur une parole de vous ? Aurélie, ma mère, écrivez-moi.

XVI

Au moment où tu recevras cette lettre, mon cher Julien, j’aurai quitté la France. Dans très peu de jours, je serai à Rome et j’y prendrai le voile au couvent de la Trinita-dei-Monti. Depuis bien des années c’était un projet arrêté dans mon esprit ; mais Dieu a toujours envoyé sur mon chemin quelqu’un de plus malheureux que moi à secourir, de plus chancelant à fortifier. Maintenant je crois avoir acquis le droit de songer à mon repos. Tu es heureux ; tu vas épouser la femme que tu aimes. Je n’ai plus rien à faire ici-bas. Si tu as une fille, appelle-la Aurélie. Ce nom, je vais le quitter comme le dernier anneau qui m’attache à un monde dont je ne dois plus me souvenir. Écris-le en caractères ineffaçables dans ton cœur, et qu’il y rappelle toujours une affection qui fut sans partage et sans bornes. Adieu, Julien.


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